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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11176 ***
+
+Mémoires
+
+du
+
+Sergent Bourgogne
+
+(1812-1813)
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+PAR
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+PAUL COTTIN
+
+Directeur de la _Nouvelle Revue rétrospective_
+
+ET
+
+MAURICE HÉNAULT
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+Archiviste municipal de Valenciennes
+
+
+
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+MÉMOIRES
+
+DU
+
+SERGENT BOURGOGNE
+
+
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+
+[Illustration: BOURGOGNE
+
+Lieutenant-adjudant de place
+
+(1830)]
+
+
+
+
+MÉMOIRES
+
+DU
+
+SERGENT BOURGOGNE
+
+(1812-1813)
+
+PUBLIÉS D'APRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL
+
+PAR
+
+PAUL COTTIN
+
+Directeur de la _Nouvelle Revue rétrospective_
+
+ET
+
+MAURICE HÉNAULT
+
+Archiviste municipal de Valenciennes
+
+1910
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+Fils d'un marchand de toile de Condé-sur-Escaut (Nord),
+Adrien-Jean-Baptiste-François Bourgogne entrait dans sa vingtième
+année le 12 novembre 1805, à une époque où le rêve unique de la
+jeunesse était la gloire militaire. Pour le réaliser, son père lui
+facilita son entrée au corps des vélites de la Garde, pour laquelle il
+fallait justifier d'un certain revenu.
+
+Ce que furent d'abord les vélites, on le sait: des soldats romains
+légèrement armés, destinés à escarmoucher avec l'ennemi (_velitare_).
+À la fin de la Révolution, en l'an XII, deux corps de vélites, de 800
+hommes chacun, furent attachés aux grenadiers à pied et aux grenadiers
+à cheval de la garde des Consuls.
+
+Un décret du 15 avril 1806 décida que 2 000 nouveaux vélites seraient
+levés, et deux de leurs bataillons ou un de leurs escadrons attachés à
+chacune des armes dont la Garde se composait. La vieille Garde seule
+en reçut, nous écrit M. Gabriel Cottreau; ils furent répartis dans les
+corps des grenadiers et des chasseurs à pied, ainsi que dans le corps
+des chasseurs, des grenadiers, des dragons de l'Impératrice, pour la
+cavalerie.
+
+En temps de paix, chaque régiment de cavalerie avait, à sa suite, un
+escadron de vélites comprenant deux compagnies de 125 hommes chacune,
+et chaque régiment d'infanterie un bataillon comprenant deux
+compagnies de 150 vélites. En temps de guerre, ces compagnies se
+fondaient avec celles des vieux soldats, qui recevaient 45 vélites et
+se trouvaient ainsi portées au nombre de 125 hommes. Chacune d'elles
+laissait en dépôt, à Paris, 20 vieux soldats et 15 vélites. Le costume
+de ces derniers était, naturellement, celui du corps dans lequel ils
+avaient été versés.
+
+En 1809, l'Empereur détacha, des fusiliers-grenadiers, un bataillon de
+vélites pour servir de garde à la Grande-Duchesse de Toscane, à
+Florence. Ce bataillon continua à compter dans la Garde impériale,
+fit les campagnes de Russie et de Saxe, et fut incorporé au 14e de
+ligne, en 1814. Des vélites, tirés des fusiliers-grenadiers furent
+aussi attachés au service du prince Borghèse, à Turin, et du prince
+Eugène, à Milan.
+
+On forma d'abord les vélites à Saint-Germain-en-Laye, puis à Écouen et
+à Fontainebleau, où Bourgogne suivit les cours d'écriture,
+d'arithmétique, de dessin, de gymnastique, destinés à compléter
+l'instruction militaire de ces futurs officiers, car, après quelques
+années, les plus capables étaient promus sous-lieutenants.
+
+Au bout de quelques mois, Bourgogne montait, avec ses camarades, dans
+les voitures réquisitionnées pour le transport des troupes; la
+campagne de 1806 allait commencer. Elle le conduit en Pologne où il
+passe caporal (1807). Deux ans après, il prend part à la sanglante
+affaire d'Essling, où il est deux fois blessé[1]. De 1809 à 1811, il
+combat en Autriche, en Espagne, en Portugal; 1812 le retrouve à Wilna,
+où l'Empereur réunit sa Garde, avant de marcher contre les Russes.
+Bourgogne était devenu sergent.
+
+[Note 1: Il fut blessé à la jambe et au cou. La balle, entrée dans
+le haut de la cuisse droite, ne put être extraite. Dans ses derniers
+jours, elle était descendue à 15 centimètres du pied.]
+
+Il avait donc été un peu partout, et partout il avait noté ce qu'il
+voyait. Quel trésor pour l'histoire intime de l'Armée, sous le premier
+Empire, s'il a vraiment laissé quelque part, comme un passage de son
+livre paraît en exprimer le dessein[2]; des _Souvenirs_ complets! Mais
+nos renseignements à cet égard ne permettent point de l'espérer.
+
+[Note 2: Voir p. 282.]
+
+On doit à M. de Ségur une relation de la campagne de Russie; son éloge
+n'est plus à faire. Seulement, pour nous servir d'une expression
+courante, elle n'est point _vécue_, et elle ne pouvait l'être. Attaché
+à un état-major, M. de Ségur n'avait point à endurer les souffrances
+des soldats ni des officiers de troupe, celles qu'on tient,
+maintenant, à connaître dans leurs plus petits détails. Elles font le
+grand intérêt des _Mémoires_ de Bourgogne, car c'est un homme sachant
+voir, et rendre d'une manière saisissante ce qu'il voit. Il ne le cède
+point, sous ce rapport, au capitaine Coignet que Lorédan Larchey a
+fait revivre: ses _Cahiers_, devenus classiques en leur genre, ont
+inauguré une série nouvelle de Mémoires militaires, ceux des humbles
+et des naïfs qui représentent l'élément populaire. On a senti qu'il
+était utile et bon de se rendre, de leurs impressions, un compte
+exact.
+
+Nous n'avons pas besoin d'insister sur la valeur dramatique des
+tableaux de Bourgogne, pour ne parler que de l'orgie de l'église de
+Smolensk, de son cimetière recouvert de plus de cadavres qu'il n'en
+contient, de ce malheureux franchissant leurs monceaux neigeux pour
+arriver au sanctuaire, guidé par les accents d'une musique qu'il croit
+céleste, tandis qu'elle est produite par des ivrognes montés à l'orgue
+prêt à s'écrouler parce que ses marches de bois ont été arrachées pour
+faire du feu. Tout cela est inoubliable.
+
+Ces _Mémoires_ ne sont pas moins précieux pour la psychologie du
+soldat déprimé par une suite de revers: les combattants de 1870 y
+retrouveront une part de leurs misères. C'est aussi le vrai drame de
+la faim. Il n'existe point de tableau comparable à celui de la
+garnison de Wilna fuyant à l'aspect de cette armée de spectres prêts à
+tout dévorer. Et, pourtant, on ne peut refuser à Bourgogne les
+qualités d'un homme de coeur: ses accès d'égoïsme sont tellement
+contre sa nature, que le remords suit aussitôt. On le voit, ailleurs,
+aider de son mieux les camarades, s'exposer pour l'évasion d'un
+prisonnier dont le père l'a ému. Les horreurs dont il a été témoin le
+pénètrent: il a vu des soldats dépouiller, avant leur dernier soupir,
+ceux qui tombaient; d'autres (des Croates) retirer des flammes les
+cadavres et les dévorer. Il a vu, faute de transports, abandonner les
+blessés tendant leurs mains suppliantes, se traînant sur la neige
+rougie de leur sang, tandis que ceux qui sont encore debout passent,
+muets, devant eux, en songeant que pareil sort les attend. Sur les
+bords du Niémen, Bourgogne, tombé dans un fossé couvert de glace,
+implore vainement, lui aussi, les soldats qui passent. Seul, un vieux
+grenadier s'approche.
+
+«Je n'en ai plus!» dit-il en levant ses moignons pour montrer qu'il
+n'a pas une main à offrir.
+
+Près des villes où les troupes croient trouver la fin de leurs maux,
+le retour de l'espérance fait renaître les sentiments de pitié. Les
+langues se délient, on s'informe des camarades, on porte les plus
+malades sur des fusils. Bourgogne a vu des soldats garder, pendant des
+lieues, leurs officiers blessés sur leurs épaules. N'oublions pas ces
+Hessois qui garantissent leur jeune prince contre vingt-huit degrés de
+froid, passant une nuit serrés autour de son corps, comme le faisceau
+protecteur d'une jeune plante.
+
+Cependant la fatigue, la fièvre, la congélation et ses plaies mal
+garanties par des oripeaux de toute provenance, les ravages produits
+sur son organisme par une tentative d'empoisonnement, en voilà plus
+qu'il n'en faut pour faire perdre à notre sergent la piste de son
+régiment, comme à tant d'autres!
+
+Seul, il avance péniblement à travers la neige où il disparaît,
+parfois, jusqu'aux épaules. Heureux encore d'échapper aux Cosaques, de
+trouver des cachettes dans les bois, de reconnaître, par les cadavres
+rencontrés, la route suivie par sa colonne! Dans l'obscurité d'une
+nuit, il arrive sur le terrain d'un combat. Il butte contre les corps
+amoncelés d'où s'élève un appel plaintif: «Au secours!» En cherchant,
+non sans trébucher et tomber à son tour, il reconnaît un ami, bien
+vivant celui-là, le grenadier Picart, type de troupier dégourdi et bon
+enfant, dont la joyeuse humeur fait presque tout oublier. Mais un
+officier russe annonce que l'Empereur et toute sa Garde ont été faits
+prisonniers, et voilà notre loustic saisi d'un accès de folie,
+présentant les armes et criant: «Vive l'Empereur!» comme un jour de
+revue.
+
+C'est, en effet, chose digne de remarque: malgré ses misères, le
+soldat n'accuse point celui qui est cause de ses infortunes; il reste
+dévoué, corps et âme, avec la persuasion que Napoléon saura le tirer
+du mauvais pas, qu'il ne tardera point à prendre sa revanche. C'était
+une religion: «Picart pensait, comme tous les vieux soldats idolâtres
+de l'Empereur, qu'une fois qu'ils étaient avec lui, rien ne devait
+plus manquer, que tout devait réussir, enfin qu'avec lui, il n'y avait
+rien d'impossible». Sans être aussi optimiste, Bourgogne partageait,
+jusqu'à un certain point, cette manière de voir. Et cependant, à sa
+rentrée en France, son régiment était réduit à 26 hommes!
+
+Leur dieu les émeut toujours: en le voyant, au passage de la Bérézina,
+«enveloppé d'une grande capote doublée de fourrure, ayant sur la tête
+un bonnet de velours amarante, avec un tour de peau de renard noir et
+un bâton à la main», Picart pleure en s'écriant: «Notre Empereur
+marcher à pied, un bâton à la main, lui si grand, lui qui nous fait si
+fiers!»
+
+Enfin, au mois de mars 1813, Bourgogne se retrouve dans sa patrie, et
+reçoit l'épaulette de sous-lieutenant au 145e de ligne, avec lequel il
+repart pour la Prusse. Blessé au combat de Dessau (12 octobre 1813),
+il est fait prisonnier.
+
+Ses loisirs de captivité sont consacrés au relevé de ses souvenirs,
+encore récents; il prend des notes. Avec les lettres écrites à sa
+mère, elles serviront, plus tard, à rédiger ses _Mémoires_. Et alors
+il se demande si c'est bien lui qui a écrit tout cela, tant le rappel
+de ce qu'il a vu le frappe de nouveau. Il se demande s'il n'a pas été
+le jouet de son imagination. Mais il se raffermit et se complète en
+causant du passé avec d'anciens compagnons dont il donne la liste. La
+concordance de leurs témoignages prouve qu'il n'a point rêvé.
+
+Le premier retour des Bourbons l'avait fait démissionner aussitôt[3],
+sous le prétexte de «partager, avec de vieux parents, le fardeau de
+leur travail, pour le soutien d'une nombreuse famille». Il pensait à
+un mariage, qui suivit de près sa lettre au Ministre.
+
+[Note 3: «L'Empereur n'étant plus en France, dit-il lui-même dans
+une note de ses _Mémoires_, je donnai ma démission.»]
+
+La vie de famille aussi a ses épreuves: Bourgogne le sentit après la
+perte de sa femme, laissant deux filles à élever. Il contracta un
+second mariage et eut encore deux enfants[4].
+
+[Note 4: Bourgogne épousa, à Condé, le 31 août 1814,
+Thérèse-Fortunée Demarez. Après sa mort, arrivée en 1822, il se
+remaria avec Philippine Godart, originaire de Tournai.]
+
+Établi marchand mercier, comme son père, il quitta bientôt le magasin
+pour s'occuper d'affaires industrielles où il perdit une partie de son
+bien. Ses habitudes simples, son heureux naturel l'aidèrent à
+supporter ces revers, qui ne l'empêchèrent point de donner une
+instruction convenable à ses filles. Il les adorait et sut leur
+inspirer l'amour des arts dont il était épris: l'une s'adonnait à la
+peinture, l'autre à la musique. Doué lui-même d'une jolie voix, il
+chantait à la fin des repas de famille, selon la coutume aujourd'hui
+presque partout délaissée. Il avait réuni, dans sa demeure, une
+collection, relativement importante, de tableaux, de curiosités, de
+souvenirs qu'on venait voir.
+
+À Paris, où il se rendait quelquefois, il ne manquait point de
+visiter, aux Invalides, ses anciens compagnons d'armes. Il en
+retrouvait aussi quotidiennement plusieurs, dans sa ville natale, au
+café où ils causaient de leurs campagnes. Au dîner qui les réunissait
+le jour anniversaire de l'entrée des Français à Moscou, ils buvaient,
+à tour de rôle, dans un gobelet rapporté du Kremlin: les vieux soldats
+de la Garde avaient le culte du passé.
+
+Avec les journées de 1830 et le retour des trois couleurs[5], il pense
+à reprendre du service; or sa famille jouit de quelque influence à
+Condé, où son frère est médecin[6]. Alors député de Valenciennes, M.
+de Vatimesnil, ancien ministre de Louis XVIII et de Charles X, dont il
+vient de voter la déchéance, ne manque pas d'appuyer un brave ayant
+neuf campagnes, trois blessures et méconnu par le gouvernement tombé.
+Comme compensation légitime, il propose sa nomination à l'emploi de
+major de place, vacant à Condé. La lettre au maréchal Soult, alors
+ministre de la guerre, est contresignée par les deux autres députés du
+Nord, Brigode et Morel. La réponse n'arrivant point, M. de Vatimesnil
+revient à la charge, quinze jours après: «Cette nomination, écrit-il,
+qui serait excellente sous le rapport militaire, ne serait pas moins
+utile sous le rapport politique. À une lieue de Condé se trouve le
+château de l'Hermitage, appartenant à M. le duc de Croy, et où sont
+réunis beaucoup de mécontents. Loin de moi la pensée de supposer
+qu'ils aient de mauvaises intentions! Mais, enfin, la prudence exige
+qu'une place forte située aussi près de ce château, et sur l'extrême
+frontière, soit confiée à des officiers parfaitement sûrs. Je vous
+réponds de l'énergie de M. Bourgogne....» À défaut d'emploi, il
+demande pour son protégé la croix de la Légion d'honneur.
+
+[Note 5: «En 1830, dit-il dans la note déjà citée, à la
+réapparition du drapeau tricolore, je rentrai au service.»]
+
+[Note 6: Notre sergent avait trois frères et une soeur dont il
+était l'aîné, savoir: François, un moment professeur de mathématiques
+au collège de Condé; Firmin, mort jeune; Florence, mariée à un
+brasseur; Louis-Florent, docteur en médecine de la Faculté de Paris,
+mort en 1870.--Marie-Françoise Monnier, leur mère, était née à Condé
+en 1764.]
+
+Mais Bourgogne n'en est pas moins oublié au ministère, où l'on ne
+retrouve aucune trace de ses services. M. de Vatimesnil est obligé de
+former un dossier qu'il envoie le 24 septembre. Deux mois après, le 10
+novembre, l'ancien vélite est enfin nommé lieutenant-adjudant de
+place, mais à Brest, et non à Condé! C'était bien loin, mais enfin il
+avait un pied à l'étrier, et puis la croix vint, le 21 mars 1831,
+l'aider à prendre patience, sinon à oublier le sol natal. De nouvelles
+démarches sont faites pour le poste d'adjudant de place à
+Valenciennes. Il n'y omet point son titre d'électeur, important alors.
+Son voeu fut enfin exaucé le 25 juillet 1832, et l'on se souvient
+encore, à Valenciennes, des services qu'il rendit, notamment pendant
+les troubles de 1848. Ses droits à la retraite lui valurent, en 1853,
+une pension de douze cents francs[7].
+
+[Note 7: Nous avons trouvé les lettres de M. de Vatimesnil dans le
+dossier militaire de Bourgogne, aux Archives de la Guerre.]
+
+Il mourut, octogénaire, le 15 avril 1867, deux années après le
+légendaire Coignet, qui alla jusqu'à quatre-vingt-dix ans. On voit que
+leur rude existence n'avait pas suffi pour hâter leur fin. Il est vrai
+qu'il fallait être exceptionnellement solide pour avoir survécu.
+
+Malheureusement, des souffrances physiques empoisonnèrent ses derniers
+jours. Elles ne lui enlevèrent, toutefois, ni la belle humeur, ni la
+philosophie qui formait le fond de son caractère. Une de ses nièces,
+Mme Bussière, veuve d'un chef d'escadrons d'artillerie, était
+d'ailleurs venue, après la mort de sa seconde femme, victime du
+choléra qui sévit à Valenciennes en 1866, adoucir, par des soins
+dévoués, l'amertume de ses maux.
+
+Le portrait de notre héros, qui a pris place en tête du volume, est la
+reproduction d'une lithographie représentant Bourgogne à l'âge de
+quarante-cinq ans, avec l'air officiellement sévère et le regard un
+peu dur de l'adjudant de place, personnification vivante de la
+consigne. Mais ce que nous savons de sa bonté naturelle montre que
+c'est ici le cas d'appliquer le précepte du poète:
+
+ Garde-toi, tant que tu vivras.
+ De juger les gens sur la mine!
+
+Ajoutons qu'au temps de sa jeunesse il passait, non sans raison, pour
+un beau soldat: sa haute stature, son air martial imposaient[8].
+
+[Note 8: Voici, d'après une note de ses _Mémoires_, la liste des
+grandes batailles auxquelles Bourgogne prit part: Iéna, Pultusk,
+Eylau, Eilsberg, Friedland, Essling, Wagram, Somo-Sierra, Bénévent,
+Smolensk, la Moskowa, Krasnoé, la Bérézina, Lutzen et Bautzen: «Ajouté
+à cela, dit-il, plus de vingt combats et autres divertissements
+semblables.»]
+
+Selon notre coutume, nous n'avons fait d'autres modifications au texte
+que la rectification de l'orthographe et la suppression des phrases
+inutiles. Moins scrupuleux s'est montré un journal disparu (_l'Écho de
+la Frontière_) qui a donné, en 1857, une partie des _Mémoires_ de
+Bourgogne, en les corrigeant si bien qu'il les a dépouillés de leur
+couleur originale.
+
+La collection de _l'Écho de la Frontière_ est des plus rares: le seul
+exemplaire que nous en connaissions se trouve à la bibliothèque de
+Valenciennes. Son feuilleton de Bourgogne fut tiré à part; nous
+n'avons pu en retrouver que de rares exemplaires. Ce tirage à part ne
+contient même qu'une partie du texte publié par le journal, et ne
+dépasse point la page 176 du présent volume. _L'Écho de la Frontière_
+conduit le lecteur jusqu'à la page 286. Nous avons donc regardé ces
+_Mémoires_ comme ayant la valeur d'une oeuvre inédite, jusqu'à leur
+publication, en 1896, dans la _Nouvelle Revue rétrospective_[9].
+
+[Note 9: Le _Mémoires_ de Bourgogne ont paru, pour la première
+fois _in extenso_ d'après le manuscrit original, dans la _Nouvelle
+Revue rétrospective_, consacrée, depuis quatorze ans, à la publication
+de documents concernant notre histoire nationale, depuis deux
+siècles.]
+
+Le manuscrit original, qui avait été déposé, en 1891, à la
+bibliothèque de Valenciennes, vient d'être remis entre les mains de la
+fille de Bourgogne, Mme Defacqz. Il se compose de six cent seize pages
+in-folio, presque toutes de la main de l'auteur. Nous restons les
+obligés de M. Auguste Molinier, qui, le premier, a songé à en offrir
+la publication à la _Nouvelle Revue rétrospective_, et de M. Edmond
+Martel, qui a bien voulu faire, pour nous, des recherches sur la
+famille Bourgogne, à Valenciennes et à Condé.
+
+Nommons encore les neveux de notre héros, M. le docteur Bourgogne et
+M. Amédée Bourgogne; M. Loriaux, son ancien propriétaire; M. Paul
+Marmottan, et nous aurons fait apprécier l'importance, comme la
+multiplicité des concours apportés à notre oeuvre. Leur constatation
+reste, en même temps, notre première garantie.
+
+
+
+
+MÉMOIRES DU SERGENT BOURGOGNE (1812-1813)
+
+
+
+
+
+I
+
+D'Almeida à Moscou.
+
+
+Ce fut au mois de mars 1812, lorsque nous étions à Almeida, en
+Portugal, à nous battre contre l'armée anglaise, commandée par
+Wellington, que nous reçûmes l'ordre de partir pour la Russie.
+
+Nous traversâmes l'Espagne, où chaque jour de marche fut marqué par un
+combat, et quelquefois deux. Ce fut de cette manière que nous
+arrivâmes à Bayonne, première ville de France.
+
+Partant de cette ville, nous prîmes la poste et nous arrivâmes à Paris
+où nous pensions nous reposer. Mais, après un séjour de quarante-huit
+heures, l'Empereur nous passa en revue, et jugeant que le repos était
+indigne de nous, nous fit faire demi-tour et marcher en colonnes, par
+pelotons, le long des boulevards, ensuite tourner à gauche dans la rue
+Saint-Martin, traverser la Villette, où nous trouvâmes plusieurs
+centaines de fiacres et autres voitures qui nous attendaient. L'on
+nous fit faire halte, ensuite monter quatre dans la même voiture et,
+fouette cocher! jusqu'à Meaux, puis sur des chariots jusqu'au Rhin, en
+marchant jour et nuit.
+
+Nous fîmes séjour à Mayence, puis nous passâmes le Rhin; ensuite nous
+traversâmes à pied le grand-duché de Francfort[10], la Franconie, la
+Saxe, la Prusse, la Pologne. Nous passâmes la Vistule à Marienwerder,
+nous entrâmes en Poméranie, et, le 25 juin au matin, par un beau
+temps, non pas par un temps affreux, comme le dit M. de Ségur, nous
+traversâmes le Niémen sur plusieurs ponts de bateaux que l'on venait
+de jeter, et nous entrâmes en Lithuanie, première province de Russie.
+
+[Note 10: Francfort avait été érigé en grand-duché, en 1806, par
+Napoléon, en faveur de l'électeur de Mayence.]
+
+Le lendemain, nous quittâmes notre première position et nous marchâmes
+jusqu'au 29, sans qu'il nous arrivât rien de remarquable; mais, dans
+la nuit du 29 au 30, un bruit sourd se fit entendre: c'était le
+tonnerre qu'un vent furieux nous apportait. Des masses de nuées
+s'amoncelaient sur nos têtes et finirent par crever. Le tonnerre et le
+vent durèrent plus de deux heures. En quelques minutes, nos feux
+furent éteints; les abris qui nous couvraient, enlevés; nos faisceaux
+d'armes renversés. Nous étions tous perdus et ne sachant où nous
+diriger. Je courus me réfugier dans la direction d'un village où était
+logé le quartier général. Je n'avais, pour me guider, que la lueur des
+éclairs. Tout à coup, à la lueur d'un éclair, je crois apercevoir un
+chemin, mais c'était un canal qui conduisait à un moulin que les
+pluies avaient enflé, et dont les eaux étaient au niveau du sol.
+Pensant marcher sur quelque chose de solide, je m'enfonce et
+disparais. Mais, revenu au-dessus de l'eau, je gagne l'autre bord à la
+nage. Enfin, j'arrive au village, j'entre dans la première maison que
+je rencontre et où je trouve la première chambre occupée par une
+vingtaine d'hommes, officiers et domestiques, endormis. Je gagne le
+mieux possible un banc qui était placé autour d'un grand poêle bien
+chaud, je me déshabille, je m'empresse de tordre ma chemise et mes
+habits, pour en faire sortir l'eau, et je m'accroupis sur le banc, en
+attendant que tout soit sec; au jour, je m'arrange le mieux possible,
+et je sors de la maison pour aller chercher mes armes et mon sac, que
+je retrouve dans la boue.
+
+Le lendemain 30, il fit un beau soleil qui sécha tout, et, le même
+jour, nous arrivâmes à Wilna, capitale de la Lithuanie, où l'Empereur
+était arrivé, depuis la veille, avec une partie de la Garde.
+
+Pendant le temps que nous y restâmes, je reçus une lettre de ma mère,
+qui en contenait une autre à l'adresse de M. Constant, premier valet
+de chambre de l'Empereur, qui était de Péruwelz[11], Belgique. Cette
+lettre était de sa mère, avec qui la mienne était en connaissance. Je
+fus où était logé l'Empereur pour la lui remettre, mais je ne
+rencontrai que Roustan, le mameluck de l'Empereur, qui me dit que M.
+Constant venait de sortir avec Sa Majesté. Il m'engagea à attendre son
+retour, mais je ne le pouvais pas, j'étais de service. Je lui donnai
+la lettre pour la remettre à son adresse, et je me promis de revenir
+voir M. Constant. Mais le lendemain, 16 juillet, nous partîmes de
+cette ville.
+
+[Note 11: Gros bourg belge à sept kilomètres de Condé, lieu de
+promenade fréquenté, à cause du pèlerinage de Bonsecours.]
+
+Nous en sortîmes à dix heures du soir, en marchant dans la direction
+de Borisow, et nous arrivâmes, le 27, à Witebsk, où nous rencontrâmes
+les Russes. Nous nous mîmes en bataille sur une hauteur qui dominait
+la ville et les environs. L'ennemi était en position sur une hauteur à
+droite et à gauche de la ville. Déjà la cavalerie, commandée par le
+roi Murat, avait fait plusieurs charges. En arrivant, nous vîmes 200
+voltigeurs du 9e de ligne, et tous Parisiens, qui, s'étant trop
+engagés, furent rencontrés par une partie de la cavalerie russe que
+l'en venait de repousser.
+
+Nous les regardions comme perdus, si l'on n'arrivait assez tôt pour
+les secourir, à cause des ravins et de la rivière qui empêchait
+d'aller directement à eux. Mais ils sont commandés par des braves
+officiers qui jurent, ainsi que les soldats, de se faire tuer plutôt
+que de ne pas en sortir avec honneur. Ils gagnent, en se battant, un
+terrain qui leur était avantageux. Alors ils se forment en carré, et
+comme ils n'en étaient pas à leur coup d'essai, le nombre d'ennemis
+qui leur était opposé ne les intimide pas; et cependant ils étaient
+entourés d'un régiment de lanciers et par d'autres cavaliers qui
+cherchaient à les enfoncer, sans pouvoir y parvenir, de manière qu'au
+bout d'un moment, ils finirent par avoir, autour d'eux, un rempart
+d'hommes et de chevaux tués et blessés. Ce fut un obstacle de plus
+pour les Russes, qui, épouvantés, se sauvèrent en désordre, aux cris
+de joie de toute l'armée, spectatrice de ce combat.
+
+Les nôtres revinrent tranquillement, vainqueurs, s'arrêtant par
+moments et faisant face à l'ennemi. L'Empereur envoya de suite l'ordre
+de la Légion d'honneur aux plus braves. Les Russes, en bataille sur
+une hauteur opposée à celle où nous étions, ont vu, comme nous, le
+combat et la fuite de leur cavalerie.
+
+Après cette échauffourée, nous formâmes nos bivouacs. Un instant
+après, je reçus la visite de douze jeunes soldats de mon pays, de
+Condé; dix étaient tambours, un, tambour-maître, et le douzième était
+caporal des voltigeurs, et tous dans le même régiment. Ils avaient
+tous, à leur côté, des demi-espadons. Cela signifiait qu'ils étaient
+tous maîtres ou prévôts d'armes, enfin des vrais spadassins. Je leur
+témoignai tout le plaisir que j'avais de les voir, en leur disant que
+je regrettais de n'avoir rien à leur offrir. Le tambour-maître prit la
+parole et me dit:
+
+«Mon pays, nous ne sommes pas venus pour cela; tout au contraire, nous
+sommes venus vous prier de venir avec nous prendre votre part de ce
+que nous, avons à vous offrir: vin, genièvre et autres liquides fort
+restaurants. Nous avons enlevé tout cela, hier au soir, au général
+russe, c'est-à-dire un petit fourgon avec sa cuisine et tout ce qui
+s'ensuit, que nous avons déposé dans la voiture de Florencia, notre
+cantinière, une jolie Espagnole, qu'on dit être ma femme, et cela
+parce qu'elle est sous ma protection, en tout bien tout honneur!» Et
+en disant cela, il frappait de la main droite sur la garde de sa
+longue rapière. «Et puis, reprit-il, c'est une brave femme; demandez
+aux amis, personne n'oserait lui manquer. Elle avait un caprice pour
+un sergent avec qui elle devait se marier. Mais il a été assassiné par
+un Espagnol de la ville de Bilbao. En attendant qu'elle en ait choisi
+un autre, il faut la protéger. Ainsi, mon pays, c'est entendu, vous
+allez venir avec quelques-uns de vos amis, parce que, lorsqu'il y en
+a pour trois, il y en a pour quatre. Allons! En avant, marche!» Et
+nous nous mîmes en route, dans la direction de leur corps d'armée, qui
+formait l'avant-garde.
+
+Nous arrivâmes au camp des enfants de Condé; nous étions quatre
+invités: deux dragons, Melet, qui était de Condé, et Flament, de
+Péruwelz, ensuite Grangier, sous-officier dans le même régiment que
+moi. Nous nous installâmes près de la voiture de la cantinière, qui
+était effectivement une jolie Espagnole, qui nous reçut avec joie,
+parce que nous arrivions de son pays, et que nous parlions assez bien
+sa langue, surtout le dragon Flament, de sorte que nous passâmes la
+nuit à boire le vin du général russe et à causer du pays.
+
+Il commençait à faire jour, lorsqu'un coup de canon mit fin à notre
+conversation. Nous rentrâmes chacun chez nous, en attendant l'occasion
+de nous revoir. Les pauvres garçons ne pensaient pas que, quelques
+jours plus tard, onze d'entre eux auraient fini d'exister.
+
+C'était le 28; nous nous attendions à une bataille, mais l'armée russe
+se retira et, le même jour, nous entrâmes à Witebsk, où nous restâmes
+quinze jours. Notre régiment occupait un des faubourgs de la ville.
+
+J'étais logé chez un juif qui avait une jolie femme et deux filles
+charmantes, avec des figures ovales. Je trouvai, dans cette maison,
+une petite chaudière à faire de la bière, de l'orge, ainsi qu'un
+moulin à bras pour le moudre; mais le houblon nous manquait. Je donnai
+douze francs au juif pour nous en procurer, et, dans la crainte qu'il
+ne revînt pas, nous gardâmes, pour plus de sûreté, Rachel, sa femme,
+et ses deux filles en otage. Mais, vingt-quatre heures après son
+départ, Jacob le juif était de retour avec du houblon. Il se trouvait,
+dans la compagnie, un Flamand, brasseur de son état, qui nous fit cinq
+tonnes de bière excellente.
+
+Le 13 août, lorsque nous partîmes de cette ville, il nous restait
+encore deux tonnes de bière que nous mîmes sur la voiture de la mère
+Dubois, notre cantinière, qui eut le bon esprit de rester en arrière
+et de la vendre, à son profit, à ceux qui marchaient après nous,
+tandis que nous, marchant par la grande chaleur, nous mourions de
+soif.
+
+Le 16, de grand matin, nous arrivâmes devant Smolensk. L'ennemi
+venait de s'y renfermer; nous prîmes position sur le _Champ sacré_,
+ainsi appelé par les habitants du pays. Cette ville est entourée de
+murailles très fortes et de vieilles tours, dont le haut est en bois;
+le Boristhène (Dniéper) coule de l'autre côté et au pied de la ville.
+Aussitôt on en fit le siège, et l'on battit en brèche, et, le 17 au
+matin, lorsque l'on se disposait à la prendre d'assaut, on fut tout
+surpris de la trouver évacuée. Les Russes battaient en retraite, mais
+ils avaient coupé le pont et, de l'autre côté, sur une hauteur qui
+dominait la ville, ils nous lançaient des bombes et des boulets.
+
+Pendant le jour du siège, je fus, avec un de mes amis, aux
+avant-postes où étaient les batteries de siège qui tiraient sur la
+ville. C'était la position du corps d'armée du maréchal Davoust; en
+nous voyant, et reconnaissant que nous étions de la Garde, le maréchal
+vint à nous et nous demanda où était la Garde impériale. Ensuite il se
+mit à pointer des obusiers qui tiraient sur une tour qui était devant
+nous. Un instant après, l'on vint le prévenir que les Russes sortaient
+de la ville, et s'avançaient dans la direction où nous étions. De
+suite, il commanda à un bataillon d'infanterie légère d'aller prendre
+position en avant, en disant à celui qui le commandait: «Si l'ennemi
+s'avance, vous le repousserez».
+
+Je me rappelle qu'un officier déjà vieux, faisant partie de ce
+bataillon, chantait, en allant au combat, la chanson de _Roland_:
+
+ Combien sont-ils? Combien sont-ils?
+ C'est le cri du soldat sans gloire![12]
+
+[Note 12:
+ Combien sont-ils? Combien sont-ils?
+ Quel homme ennemi de sa gloire
+ Peut demander: Combien sont-ils?
+ Eh! demande où sont les périls,
+ C'est là qu'est aussi la victoire!
+
+Tel est le texte exact du troisième couplet de _Roland à Roncevaux_,
+chanson (paroles et musique) de Rouget de L'Isle.]
+
+Cinq minutes après, ils marchaient à la baïonnette sur la colonne des
+Russes, qui fut forcée de rentrer en ville.
+
+En revenant à notre camp, nous faillîmes être tués par un obus. Un
+autre alla tomber sur une grange où était logé le maréchal Mortier, et
+y mit le feu; parmi les hommes qui portaient de l'eau pour l'éteindre,
+je rencontrai un jeune soldat de mon endroit; il faisait partie d'un
+régiment de la Jeune Garde[13].
+
+[Note 13: Dumoulin, mort de la fièvre à Moscou. (_Note de
+l'auteur_.)]
+
+Pendant notre séjour autour de cette ville, je fus visiter la
+cathédrale, où une grande partie des habitants s'étaient retirés, les
+maisons ayant été toutes écrasées.
+
+Le 21, nous partîmes de cette position. Le même jour, nous traversâmes
+le plateau de Valoutina où, deux jours avant, une affaire sanglante
+venait d'avoir lieu, et où le brave général Gudin avait été tué.
+
+Nous continuâmes notre route et nous arrivâmes à marches forcées, à
+une ville nommée Dorogobouï; nous en partîmes le 24, en poursuivant
+les Russes jusqu'à Viasma, qui, déjà, était toute en feu. Nous y
+trouvâmes de l'eau-de-vie et un peu de vivres. Nous continuâmes de
+marcher jusqu'à Ghjat, où nous arrivâmes le 1er de septembre. Nous y
+fîmes séjour. Ensuite, on fit, dans toute l'armée, la récapitulation
+des coups de canon et de fusil qu'il y avait à tirer pour le jour où
+une grande bataille aurait lieu. Le 4, nous nous remettions en marche;
+le 5, nous rencontrâmes l'armée russe en position. Le 61e de ligne lui
+enleva la première redoute.
+
+Le 6, nous nous préparâmes pour la grande bataille qui devait se
+donner le lendemain: l'un prépare ses armes, d'autres du linge en cas
+de blessure, d'autres font leur testament, et d'autres, insouciants,
+chantent ou dorment. Toute la Garde impériale eut l'ordre de se mettre
+en grande tenue.
+
+Le lendemain, à cinq heures du matin, nous étions sous les armes, en
+colonne serrée par bataillons. L'Empereur passa près de nous en
+parcourant toute la ligne, car déjà, depuis plus d'une demi-heure, il
+était à cheval.
+
+À sept heures, la bataille commença; il me serait impossible d'en
+donner le détail, mais ce fut, dans toute l'armée, une grande joie en
+entendant le bruit du canon, car l'on était certain que les Russes,
+comme les autres fois, n'avaient pas décampé, et qu'on allait se
+battre. La veille au soir et une partie de la nuit, il était tombé une
+pluie fine et froide, mais, pour ce grand jour, il faisait un temps et
+un soleil magnifiques.
+
+Cette bataille fut, comme toutes nos grandes batailles, à coups de
+canon, car, au dire de l'Empereur, cent vingt mille coups furent tirés
+par nous. Les Russes eurent au moins cinquante mille hommes, tant tués
+que blessés. Notre perte fut de dix-sept mille hommes; nous eûmes
+quarante-trois généraux hors de combat, dont huit, à ma connaissance,
+furent tués sur le coup. Ce sont: Montbrun, Huard, Caulaincourt (le
+frère du grand écuyer de l'Empereur), Compère, Maison, Plauzonne,
+Lepel et Anabert. Ce dernier était colonel d'un régiment de chasseurs
+à pied de la Garde, et comme, à chaque instant, l'on venait dire à
+l'Empereur: «Sire, un tel général est tué ou blessé», il fallait le
+remplacer de suite. Ce fut de cette manière que le colonel Anabert fut
+nommé général. Je m'en rappelle très bien, car j'étais, en ce moment,
+à quatre pas de l'Empereur qui lui dit: «Colonel, je vous nomme
+général; allez vous mettre à la tête de la division qui est devant la
+grande redoute, et enlevez-la!»
+
+Le général partit au galop, avec son adjudant-major, qui le suivit
+comme aide de camp.
+
+Un quart d'heure après, l'aide de camp était de retour, et annonçait à
+l'Empereur que la redoute était enlevée, mais que le général était
+blessé. Il mourut huit jours après, ainsi que plusieurs autres.
+
+L'on a assuré que les Russes avaient perdu cinquante généraux, tant
+tués que blessés.
+
+Pendant toute la bataille, nous fûmes en réserve, derrière la division
+commandée par le général Friant: les boulets tombaient dans nos rangs
+et autour de l'Empereur.
+
+La bataille finit avec le jour, et nous restâmes sur l'emplacement,
+pendant la nuit et la journée du 8, que j'employai à visiter le champ
+de bataille, triste et épouvantable tableau à voir. J'étais avec
+Grangier. Nous allâmes jusqu'au ravin, position qui avait été tant
+disputée pendant la bataille.
+
+Le roi Murat y avait fait dresser ses tentes. Au moment où nous
+arrivions, nous le vîmes faisant faire, par son chirurgien,
+l'amputation de la cuisse droite à deux canonniers de la Garde
+impériale russe.
+
+Lorsque l'opération fut terminée, il leur fit donner à chacun un verre
+de vin. Ensuite, il se promena sur le bord du ravin, en contemplant la
+plaine qui se trouve de l'autre côté, bornée par un bois. C'est là
+que, la veille, il avait fait mordre la poussière à plus d'un
+Moscovite, lorsqu'il chargea, avec sa cavalerie, l'ennemi qui était en
+retraite. C'est là qu'il était beau de le voir, se distinguant par sa
+bravoure, son sang-froid et sa belle tenue, donnant des ordres à ceux
+qu'il commandait et des coups de sabre à ceux qui le combattaient. On
+pouvait facilement le distinguer à sa toque, à son aigrette blanche et
+à son manteau flottant.
+
+Le 9 au matin, nous quittâmes le champ de bataille et nous arrivâmes,
+dans la journée, à Mojaïsk. L'arrière-garde des Russes était en
+bataille sur une hauteur, de l'autre côté de la ville occupée par les
+nôtres. Une compagnie de voltigeurs et de grenadiers, forte au plus de
+cent hommes du 33e de ligne, qui faisait partie de l'avant-garde,
+montait la côte sans s'inquiéter du nombre d'ennemis qui
+l'attendaient. Une partie de l'armée, qui était encore arrêtée dans la
+ville, les regardait avec surprise, quand plusieurs escadrons de
+cuirassiers et de cosaques s'avancent et enveloppent nos voltigeurs et
+nos grenadiers. Mais, sans s'étonner et comme s'ils avaient prévu
+cela, ils se réunissent, se forment par pelotons, ensuite en carré, et
+font feu des quatre faces sur les Russes qui les entourent.
+
+Vu la distance qui les sépare de l'armée, on les croit perdus, car
+l'on ne pouvait pas arriver jusqu'à eux pour les secourir. Un officier
+supérieur des Russes s'étant avancé pour leur dire de se rendre,
+l'officier qui commandait les Français répondit à cette sommation en
+tuant celui qui lui parlait. La cavalerie, épouvantée, se sauva et
+laissa les voltigeurs et grenadiers maîtres du champ de bataille[14].
+
+[Note 14: Un de mes amis, un vélite, le capitaine Sabatier,
+commandait les voltigeurs. (_Note de l'auteur_.)]
+
+Le 10, nous suivons l'ennemi jusqu'au soir, et, lorsque nous nous
+arrêtons, je suis commandé de garde près d'un château où est logé
+l'Empereur. Je venais d'établir mon poste sur un chemin qui
+conduisait au château, lorsqu'un domestique polonais, dont le maître
+était attaché à l'état-major de l'Empereur, passa près de mon poste,
+conduisant un cheval chargé de bagages. Ce cheval, fatigué, s'abattit
+et ne voulut plus se relever. Le domestique prit la charge et partit.
+À peine nous avait-il quittés, que les hommes du poste, qui avaient
+faim, tuèrent le cheval, de sorte que toute la nuit, nous nous
+occupâmes à en manger et à en faire cuire pour le lendemain.
+
+Un instant après, l'Empereur vint à passer à pied. Il était accompagné
+du roi Murat et d'un auditeur au conseil d'État. Ils allaient joindre
+la grand'route. Je fis prendre les armes à mon poste. L'Empereur
+s'arrêta devant nous et près du cheval qui barrait le chemin. Il me
+demanda si c'était nous qui l'avions mangé. Je lui répondis que oui.
+Il se mit à sourire, en nous disant: «Patience! Dans quatre jours nous
+serons à Moscou, où vous aurez du repos et de la bonne nourriture,
+quoique d'ailleurs le cheval soit bon.»
+
+La prédiction ne manqua pas de s'accomplir, car, quatre jours après,
+nous arrivions dans cette capitale.
+
+Le lendemain 11 et les jours suivants, nous marchâmes par un beau
+temps. Le 13, nous couchâmes où il y avait une grande abbaye et
+d'autres bâtiments d'une construction assez belle. On voyait bien que
+l'on était près d'une grande capitale.
+
+Le lendemain 14, nous partîmes de grand matin; nous passâmes près d'un
+ravin où les Russes avaient commencé des redoutes pour s'y défendre.
+Un instant après, nous entrâmes dans une grande forêt de sapins et de
+bouleaux, où se trouve une route très large (route royale). Nous
+n'étions plus loin de Moscou.
+
+Ce jour-là, j'étais d'avant-garde avec quinze hommes. Après une heure
+de marche, la colonne impériale fit halte. Dans ce moment, j'aperçus
+un militaire de la ligne ayant le bras gauche en écharpe. Il était
+appuyé sur son fusil et semblait attendre quelqu'un. Je le reconnus de
+suite pour un des enfants de Condé dont j'avais reçu la visite près de
+Witebsk. Il était là, espérant me voir. Je m'approchai de lui en lui
+demandant comment se portaient les amis: «Très bien, me répondit-il,
+en frappant la terre de la crosse de son fusil. Ils sont tous morts,
+comme on dit, au champ d'honneur, et enterrés dans la grande redoute.
+Ils ont tous été tués par la mitraille, en battant la charge. Ah! mon
+sergent, continua-t-il, jamais je n'oublierai cette bataille! Quelle
+boucherie!--Et, vous, lui dis-je, qu'avez-vous?--Ah bah! rien, une
+balle entre le coude et l'épaule! Asseyons-nous un instant, nous
+causerons de nos pauvres camarades et de la jeune Espagnole, notre
+cantinière.»
+
+Voici ce qu'il me raconta:
+
+«Depuis sept heures du matin nous nous battions, lorsque le général
+Campans, qui nous commandait, fut blessé. Celui qu'on envoya pour le
+remplacer le fut aussi; ainsi d'un troisième. Un quatrième arrive: il
+venait de la Garde. Aussitôt, il prit le commandement et fit battre la
+charge. C'est là que notre régiment, le 61e acheva d'être abîmé par la
+mitraille. C'est là aussi que les amis furent tués, la redoute prise
+et le général blessé. C'était le général Anabert. Pendant l'action,
+j'avais reçu une balle dans les bras, sans m'en apercevoir.
+
+«Un instant après, ma blessure me faisant souffrir, je me retirai pour
+aller à l'ambulance me faire extraire la balle. Je n'avais pas fait
+cent pas que je rencontrai la jeune Espagnole, notre cantinière. Elle
+était tout en pleurs; des blessés venaient de lui apprendre que
+presque tous les tambours du régiment étaient tués ou blessés. Elle me
+dit qu'elle voulait les voir, afin de les secourir. Malgré ma blessure
+qui me faisait souffrir, je me décidai à l'accompagner. Nous avançâmes
+au milieu des blessés qui se retiraient péniblement, et d'autres que
+l'on portait sur des brancards.
+
+«Lorsque nous fûmes arrivés près de la grande redoute et qu'elle vit
+ce champ de carnage, elle se mit à jeter des cris lamentables. Mais ce
+fut bien autre chose, lorsqu'elle aperçut à terre les caisses brisées
+des tambours du régiment. Alors elle devint comme une femme en délire:
+«Ici, l'ami, ici, s'écria-t-elle! C'est ici qu'ils sont!»
+Effectivement ils étaient là, gisants, les membres brisés, les corps
+déchirés par la mitraille, et, comme une folle, elle allait de l'un à
+l'autre, leur adressant de douces paroles. Mais aucun ne l'entendait.
+Cependant, quelques-uns donnaient encore signe de vie. Le
+tambour-maître, celui qu'elle appelait son père, était du nombre.
+
+«Elle s'arrêta à celui-là, et, se mettant à genoux, elle lui souleva
+la tête afin de lui introduire quelques gouttes d'eau-de-vie dans la
+bouche. Dans ce moment, les Russes firent un mouvement pour reprendre
+la redoute qu'on leur avait enlevée. Alors la fusillade et la
+canonnade recommencèrent. Tout à coup, la jeune Espagnole jeta un cri
+de douleur. Elle venait d'être atteinte d'une balle à la main gauche,
+qui lui avait écrasé le pouce et était entrée dans l'épaule de l'homme
+mourant qu'elle soutenait. Elle tomba sans connaissance. Voyant le
+danger, je voulus la soulever, afin de la conduire en lieu de sûreté,
+où étaient les bagages, sa voiture et les ambulances. Mais, avec le
+seul bras que j'avais de libre, je n'en eus pas la force. Fort
+heureusement, un cuirassier qui était démonté vint à passer près de
+nous. Il ne se fit pas prier. Il me dit seulement: «Vite!
+dépêchons-nous, car ici il ne fait pas bon!» En effet les boulets nous
+sifflaient aux oreilles. Sans plus de façon, il enleva la jeune
+Espagnole et la transporta comme une enfant que l'on porte. Elle était
+toujours sans connaissance. Après dix minutes de marche, nous
+arrivâmes près d'un petit bois où était l'ambulance de l'artillerie de
+la Garde. Là, Florencia reprit ses sens.
+
+«M. Larrey, le chirurgien de l'Empereur, lui fit l'amputation de son
+pouce, et à moi il m'extirpa fort adroitement la balle que j'avais
+dans le bras, et à présent je me trouve assez bien.»
+
+Voilà ce que me raconta l'enfant de Condé, Dumont, caporal des
+voltigeurs du 61e de ligne. Je lui fis promettre de venir me voir à
+Moscou, si toutefois nous y restions; mais plus jamais je n'ai entendu
+parler de lui.
+
+Ainsi périrent douze jeunes gens de Condé, dans la mémorable bataille
+de la Moskowa, le 7 septembre 1812.
+
+_Fin de l'abrégé de notre marche depuis le Portugal jusqu'à Moscou._
+
+BOURGOGNE
+Ex-grenadier de la Garde impériale,
+chevalier de la Légion d'honneur[15].
+
+[Note 15: La signature de Bourgogne à la fin de ce chapitre,
+montre qu'il le considérait comme une sorte d'_Avant-propos_.]
+
+
+
+
+II
+
+L'incendie de Moscou.
+
+
+Le 14 septembre, à une heure de l'après-midi, après avoir traversé une
+grande forêt, nous aperçûmes, de loin, une éminence. Une demi-heure
+après, nous y arrivâmes. Les premiers, qui étaient déjà sur le point
+le plus élevé, faisaient des signaux à ceux qui étaient encore en
+arrière, en leur criant: «Moscou! Moscou!» En effet, c'était la grande
+ville que l'on apercevait: c'était là où nous pensions nous reposer de
+nos fatigues, car nous, la Garde impériale, nous venions de faire plus
+de douze cents lieues sans nous reposer.
+
+C'était par une belle journée d'été; le soleil réfléchissait sur les
+dômes, les clochers et les palais dorés. Plusieurs capitales que
+j'avais vues, telles que Paris, Berlin, Varsovie, Vienne et Madrid,
+n'avaient produit en moi que des sentiments ordinaires, mais ici la
+chose était différente: il y avait pour moi, ainsi que pour tout le
+monde, quelque chose de magique.
+
+Dans ce moment, peines, dangers, fatigues, privations, tout fut
+oublié, pour ne plus penser qu'au plaisir d'entrer dans Moscou, y
+prendre des bons quartiers d'hiver, et faire des conquêtes d'un autre
+genre, car tel est le caractère du militaire français: du combat à
+l'amour, et de l'amour au combat.
+
+Pendant que nous étions à contempler cette ville, l'ordre de se mettre
+en grande tenue arrive.
+
+Ce jour-là, j'étais d'avant-garde avec quinze hommes, et on m'avait
+donné à garder plusieurs officiers restés prisonniers de la grande
+bataille de la Moskowa, dont quelques-uns parlaient français. Il se
+trouvait aussi, parmi eux, un _pope_ (prêtre de la religion grecque),
+probablement aumônier d'un régiment, qui, aussi, parlait très bien
+français, mais paraissant plus triste et plus occupé que ses
+compagnons d'infortune. J'avais remarqué, ainsi que bien d'autres,
+qu'en arrivant sur la colline où nous étions, tous les prisonniers
+s'étaient inclinés en faisant, à plusieurs reprises, le signe de la
+croix. Je m'approchai du prêtre, et je lui demandai pourquoi cette
+manifestation: «Monsieur, me dit-il, la montagne sur laquelle nous
+sommes s'appelle le _Mont-du-Salut_, et tout bon Moscovite, à la vue
+de la ville sainte, doit s'incliner et se signer!»
+
+Un instant après, nous descendions le Mont-du-Salut et, après un quart
+d'heure de marche, nous étions à la porte de la ville.
+
+L'Empereur y était déjà avec son état-major. Nous fîmes halte; pendant
+ce temps, je remarquai que, près de la ville et sur notre gauche, il
+se trouvait un immense cimetière. Après un moment d'attente, le
+maréchal Duroc qui, depuis un instant, était entré en ville, se
+présenta à l'Empereur avec quelques habitants qui parlaient français.
+L'Empereur leur fit plusieurs questions; ensuite le maréchal dit à Sa
+Majesté, qu'il y avait, dans le Kremlin, une quantité d'individus
+armés dont la majeure partie étaient des malfaiteurs que l'on avait
+fait sortir des prisons, et qui tiraient des coups de fusil sur la
+cavalerie de Murat, qui formait l'avant-garde. Malgré plusieurs
+sommations, ils s'obstinaient à ne pas ouvrir les portes: «Tous ces
+malheureux, dit le maréchal, sont ivres, et refusent d'entendre
+raison,--Que l'on ouvre les portes à coups de canon! répondit
+l'Empereur, et que l'on en chasse tout ce qui s'y trouve!»
+
+La chose était déjà faite, le roi Murat s'était chargé de la besogne:
+deux coups de canon, et toute cette canaille se dispersa dans la
+ville. Alors le roi Murat avait continué de la traverser, en serrant
+de près l'arrière-garde des Russes.
+
+Un roulement de tous les tambours de la Garde se fait entendre, suivi
+du commandement de _Garde à vous!_ C'est le signal d'entrer en ville.
+Il était trois heures après midi; nous faisons notre entrée en
+marchant en colonne serrée par pelotons, musique en tête.
+L'avant-garde, dont je faisais partie, était composée de trente
+hommes: M. Serraris, lieutenant de notre compagnie, la commandait.
+
+À peine étions-nous dans le faubourg, que nous vîmes venir à nous
+plusieurs de ces misérables que l'on avait chassés du Kremlin; ils
+avaient tous des figures atroces, ils étaient armés de fusils, de
+lances et de fourches. À peine avions-nous passé au pont qui sépare le
+faubourg de la ville, qu'un individu, sorti de dessous le pont,
+s'avança au-devant du régiment: il était affublé d'une capote de peau
+de mouton, une ceinture de cuir lui serrait les reins, des longs
+cheveux gris lui tombaient sur les épaules, une barbe blanche et
+épaisse lui descendait jusqu'à la ceinture. Il était armé d'une
+fourche à trois dents, enfin tel que l'on dépeint Neptune sortant des
+eaux. Dans cet équipage, il marcha fièrement sur le tambour-major,
+faisant mine de le frapper le premier: le voyant bien équipé, galonné,
+il le prenait peut-être pour un général. Il lui porta un coup de sa
+fourche que, fort heureusement, le tambour-major évita, et, lui ayant
+arraché son arme meurtrière, il le prit par les épaules et, d'un grand
+coup de pied dans le derrière, il le fit sauter en bas du pont et
+rentrer dans les eaux d'où il était sorti un instant avant, mais pour
+ne plus reparaître, car, entraîné par le courant, on ne le voyait plus
+que faiblement et par intervalles; ensuite, on ne le vit plus.
+
+Nous en vîmes venir d'autres, qui faisaient feu sur nous avec des
+armes chargées; il y en avait même qui n'avaient que des pierres en
+bois à leurs fusils. Comme ils ne blessèrent personne, l'on se
+contenta de leur arracher leurs armes et de les briser, et, lorsqu'ils
+revenaient, l'on s'en débarrassait par un grand coup de crosse de
+fusil dans les reins. Une partie de ces armes avaient été prises dans
+l'arsenal qui se trouvait au Kremlin; de là venaient les fusils avec
+des pierres en bois, que l'on met toujours, lorsqu'ils sont neufs et
+au râtelier. Nous sûmes que ces misérables avaient voulu assassiner un
+officier de l'état-major du roi Murat.
+
+Après avoir passé le pont, nous continuâmes notre marche dans une
+grande et belle rue. Nous fûmes étonnés de ne voir personne, pas même
+une dame, pour écouter notre, musique qui jouait l'air _La victoire
+est à nous!_ Nous ne savions à quoi attribuer cette cessation de tout
+bruit. Nous nous imaginions que les habitants, n'osant pas se montrer,
+nous regardaient par les jalousies de leurs croisées. On voyait
+seulement, ça et là, quelques domestiques en livrée et quelques
+soldats russes.
+
+Après avoir marché environ une heure, nous nous trouvâmes près de la
+première enceinte du Kremlin. Mais l'on nous fit tourner brusquement à
+gauche, et nous entrâmes dans une rue plus belle et plus large que
+celle que nous venions de quitter, et qui conduit sur la place du
+Gouvernement. Dans un moment où la colonne était arrêtée, nous vîmes
+trois dames à une croisée du rez-de-chaussée.
+
+Je me trouvais sur le trottoir et près d'une de ces dames, qui me
+présenta un morceau de pain aussi noir que du charbon et rempli de
+longue paille. Je la remerciai et, à mon tour, je lui en présentai un
+morceau de blanc que la cantinière de notre régiment, la mère Dubois,
+venait de me donner. La dame se mit à rougir et moi à rire; alors elle
+me toucha le bras, je ne sais pourquoi, et je continuai à marcher.
+
+Enfin, nous arrivâmes sur la place du Gouvernement; nous nous formâmes
+en masse, en face du palais de Rostopchin, gouverneur de la ville,
+celui qui la fit incendier. Ensuite l'on nous annonça que tout le
+régiment était de piquet, et que personne, sous quelque prétexte que
+ce soit, ne devait s'absenter. Cela n'empêcha pas qu'une heure après,
+toute la place était couverte de tout ce que l'on peut désirer, vins
+de toutes espèces, liqueurs, fruits confits, et une quantité
+prodigieuse de pains de sucre, un peu de farine, mais pas de pain. On
+entrait dans les maisons qui étaient sur la place, pour demander à
+boire ou à manger, et comme il ne s'y trouvait personne, l'on
+finissait par se servir soi-même. C'est pourquoi l'on était si bien.
+
+Nous avions établi notre poste sous la grand'porte du palais, où, à
+droite, se trouvait une chambre assez grande pour y contenir tous les
+hommes de garde, et quelques officiers russes prisonniers que l'on
+venait de nous conduire et que l'on avait trouvés dans la ville. Pour
+les premiers que nous avions, conduits jusqu'auprès de Moscou, nous
+les avions laissés, par ordre, à l'entrée de la ville.
+
+Le palais du gouverneur est assez grand; sa construction est tout à
+fait européenne. Dans le fond de la grand'porte se trouvent deux beaux
+escaliers très larges, qui sont placés à droite et finissent par se
+réunir au premier où se trouve un grand salon avec une grande table
+ovale dans le milieu, ainsi qu'un tableau de grande dimension dans le
+fond, représentant Alexandre, empereur de Russie, à cheval. Derrière
+le palais se trouve une cour très vaste, entourée de bâtiments à
+l'usage des domestiques.
+
+Une heure après notre arrivée, l'incendie commença: on aperçut, sur la
+droite, une épaisse fumée, ensuite des tourbillons de flammes, sans
+cependant savoir d'où cela provenait. Nous apprîmes que le feu était
+au bazar, qui est le quartier des marchands: «Probablement, disait-on,
+que ce sont des maraudeurs de l'armée qui ont mis le feu par
+imprudence, en entrant dans les magasins pour y chercher des vivres».
+
+Beaucoup de personnes qui n'ont pas fait cette campagne disent que
+l'incendie de Moscou fut la perte de l'armée: tant qu'à moi, ainsi que
+beaucoup d'autres, nous avons pensé le contraire, car les Russes
+pouvaient fort bien ne pas incendier la ville, mais emporter ou jeter
+dans la Moskowa les vivres, ravager le pays à dix lieues à la ronde,
+chose qui n'était pas bien difficile, car une partie du pays est
+déserte, et, au bout de quinze jours, il aurait fallu nécessairement
+partir. Après l'incendie, il restait encore assez d'habitations pour
+loger toute l'armée, et, en supposant qu'elles fussent toutes brûlées,
+les caves étaient là.
+
+À sept heures, le feu prit derrière le palais du gouverneur: aussitôt
+le colonel vint au poste et commanda que l'on fit partir de suite une
+patrouille de quinze hommes, dont je fis partie: M. Serraris vint avec
+nous et en prit le commandement. Nous nous mîmes en marche dans la
+direction du feu, mais, à peine avions-nous fait trois cents pas, que
+des coups de fusil, tirés sur notre droite et dans notre direction,
+vinrent nous saluer. Pour le moment, nous n'y fîmes pas grande
+attention, croyant toujours que c'étaient des soldats de l'armée qui
+étaient ivres. Mais, cinquante pas plus loin, de nouveaux coups se
+font entendre, venant d'une espèce de cul-de-sac, et dirigés contre
+nous.
+
+Au même instant, un cri jeté à côté de moi m'avertit qu'un homme était
+blessé. Effectivement, un venait d'avoir la cuisse atteinte d'une
+balle, mais la blessure ne fut pas dangereuse, puisqu'elle ne
+l'empêcha pas de marcher. Il fut décidé que nous retournerions de
+suite où était le régiment; mais, à peine avions-nous tourné, que deux
+autres coups de fusil, tirés du premier endroit, nous firent changer
+de résolution. De suite il fut décidé de voir la chose de plus près:
+nous avançons contre la maison d'où nous croyons que l'on venait de
+tirer; arrivés à la porte, nous l'enfonçons, mais alors nous
+rencontrons neuf grands coquins armés de lances et de fusils, qui se
+présentent et veulent nous empêcher d'entrer.
+
+Aussitôt, un combat s'engagea dans la cour: la partie n'était pas
+égale, nous étions dix-neuf contre neuf, mais, croyant qu'il s'en
+trouvait davantage, nous avions commencé par coucher à terre les trois
+premiers qui s'offrirent à nos coups. Un caporal fut atteint d'un coup
+de lance entre ses buffleteries et ses habits: ne se sentant pas
+blessé, il saisit la lance de son adversaire qui se trouvait
+infiniment plus fort, car le caporal n'avait qu'une main libre, étant
+obligé de tenir son fusil de l'autre; aussi fut-il jeté avec force
+contre la porte d'une cave, sans cependant avoir lâché le bois de la
+lance. Dans le moment, le Russe tomba blessé de deux coups de
+baïonnette. L'officier, avec son sabre, venait de couper le poignet à
+un autre, afin de lui faire lâcher sa lance, mais, comme il menaçait
+encore, il fut aussitôt atteint d'une balle dans le côté, qui l'envoya
+chez Pluton.
+
+Pendant ce temps, je tenais, avec cinq hommes, les quatre autres qui
+nous restaient, car trois s'étaient sauvés, tellement serrés contre un
+mur, qu'ils ne pouvaient se servir de leurs lances: au premier
+mouvement, nous pouvions les percer de nos baïonnettes qui étaient
+croisées sur leurs poitrines sur lesquelles ils se frappaient à coups
+de poing, comme pour nous braver. Il faut dire, aussi, que ces
+malheureux étaient ivres d'avoir bu de l'eau-de-vie qu'on leur avait
+abandonnée avec profusion, de manière qu'ils étaient comme des
+enragés. Enfin, pour en finir, nous fûmes obligés de les mettre hors
+de combat.
+
+Nous nous dépêchâmes à faire une visite dans la maison; en visitant
+une chambre, nous aperçûmes deux ou trois hommes qui s'étaient sauvés:
+en nous voyant, ils furent tellement saisis qu'ils n'eurent pas le
+temps de prendre leurs armes, sur lesquelles nous nous jetâmes;
+pendant ce temps, ils sautèrent en bas du balcon.
+
+Comme nous n'avions trouvé que deux hommes, et qu'il y avait trois
+fusils, nous cherchâmes le troisième, que nous trouvâmes sous le lit,
+et qui vint à nous sans se faire prier et en criant: «_Bojo! Bojo!_»
+qui veut dire: «Mon Dieu! Mon Dieu!» Nous ne lui fîmes aucun mal, mais
+nous le réservâmes pour nous servir de guide. Il était, comme les
+autres, affreux et dégoûtant, forçat comme eux, et habillé de peau de
+mouton, avec une ceinture de cuir qui lui serrait les reins. Nous
+sortîmes de la maison. Lorsque nous fûmes dans la rue, nous y
+trouvâmes les deux forçats qui avaient sauté par la fenêtre: un était
+mort, ayant eu la tête brisée sur le pavé; l'autre avait les deux
+jambes cassées.
+
+Nous les laissâmes comme ils étaient, et nous nous disposâmes à
+retourner sur la place du Gouvernement. Mais quelle fut notre surprise
+lorsque nous vîmes qu'il était impossible, vu les progrès qu'avait
+faits le feu: de la droite à la gauche, les flammes ne formaient plus
+qu'une voûte, sous laquelle il aurait fallu que nous passions, chose
+impossible, car le vent soufflait avec force, et déjà des toits
+s'écroulaient. Nous fûmes forcés de prendre une autre direction et de
+marcher du côté où les seconds coups de fusil nous étaient venus;
+malheureusement, nous ne pouvions nous faire comprendre de notre
+prisonnier, qui avait plutôt l'air d'un ours que d'un homme.
+
+Après avoir marché deux cents pas, nous trouvâmes une rue sur notre
+droite; mais, avant de nous y engager, nous eûmes la curiosité de
+visiter la maison aux coups de fusil, qui paraissait de très belle
+apparence. Nous y fîmes entrer notre prisonnier, en le suivant de
+près; mais à peine avions-nous pris ces précautions, qu'un cri
+d'alarme se fit entendre, et nous vîmes plusieurs hommes se sauvant
+avec des torches allumées à la main; après avoir traversé une grande
+cour, nous vîmes que l'endroit où nous étions, et que nous avions pris
+pour une maison ordinaire, était un palais magnifique. Avant d'y
+entrer, nous y laissâmes deux hommes en sentinelle à la première
+porte, afin de nous prévenir, s'il arrivait que nous fussions surpris.
+Comme nous avions des bougies, nous en allumâmes plusieurs, et nous
+entrâmes: de ma vie, je n'avais vu d'habitation avec un ameublement
+aussi riche et aussi somptueux que celui qui s'offrit à notre vue,
+surtout une collection de tableaux des écoles flamande et italienne.
+Parmi toutes ces richesses, la chose qui attira le plus notre
+attention, fut une grande caisse remplie d'armes de la plus grande
+beauté, que nous mîmes en pièces. Je m'emparai d'une paire de
+pistolets d'arçon dont les étuis étaient garnis de perles et de
+pierres précieuses; je pris aussi un objet servant à connaître la
+force de la poudre (éprouvette).
+
+Il y avait près d'une heure que nous parcourions les vastes et riches
+appartements d'un genre tout nouveau pour nous, qu'une détonation
+terrible se fit entendre: ce bruit partait d'une place au-dessous de
+l'endroit où nous étions. La commotion fut tellement forte, que nous
+crûmes que nous allions être anéantis sous les débris du palais. Nous
+descendîmes au plus vite et avec précaution, mais nous fûmes saisis en
+ne voyant plus les deux hommes que nous avions placés en faction. Nous
+les cherchâmes assez longtemps; enfin nous les retrouvâmes dans la
+rue: ils nous dirent qu'au moment de l'explosion, ils s'étaient sauvés
+au plus vite, croyant que toute l'habitation allait s'écrouler sur
+nous. Avant de partir, nous voulûmes connaître la cause de ce qui nous
+avait tant épouvantés; nous vîmes, dans une grande place à manger, que
+le plafond était tombé, qu'un grand lustre en cristal était brisé en
+milliers de morceaux, et tout cela venait de ce que des obus avaient
+été placés, à dessein, dans un grand poêle en faïence. Les Russes
+avaient jugé que, pour nous détruire, tous les moyens étaient bons.
+
+Tandis que nous étions encore dans les appartements, à faire des
+réflexions sur des choses que nous ne comprenions pas encore, nous
+entendîmes crier: _Au feu!_ C'étaient nos deux sentinelles qui
+venaient de s'apercevoir que le feu était au palais. Effectivement il
+sortait, par plusieurs endroits, une fumée épaisse, noire, et puis
+rougeâtre, et, en un instant, l'édifice fut tout en feu. Au bout d'un
+quart d'heure, le toit en tôle colorié et verni s'écroula avec un
+bruit effroyable et entraîna avec lui les trois quarts de l'édifice.
+
+Après avoir fait plusieurs détours, nous entrâmes dans une rue assez
+large et longue, où se trouvaient, à droite et à gauche, des palais
+superbes. Elle devait nous conduire dans la direction d'où nous étions
+partis, mais le forçat qui nous servait de guide ne pouvait rien nous
+enseigner; il ne nous était utile que pour porter quelquefois notre
+blessé, car il commençait à marcher avec peine. Pendant notre marche,
+nous vîmes passer, près de nous, plusieurs hommes avec de longues
+barbes et des figures sinistres, et que la lueur des torches à
+incendie, qu'ils portaient à la main, rendait encore plus terribles;
+ignorant leurs desseins, nous les laissons passer.
+
+Nous rencontrâmes plusieurs chasseurs de la Garde, qui nous apprirent
+que c'étaient les Russes eux-mêmes qui brûlaient la ville, et que les
+hommes que nous avions rencontrés étaient chargés de cette mission. Un
+instant après, nous surprîmes trois de ces misérables qui mettaient le
+feu à un temple grec. En nous voyant, deux jetèrent leurs torches et
+se sauvèrent; nous approchâmes du troisième, qui ne voulut pas jeter
+la sienne, et qui, au contraire, cherchait à mettre son projet à
+exécution; mais un coup de crosse de fusil derrière la tête nous fit
+raison de son obstination.
+
+Au même instant, nous rencontrâmes une patrouille de
+fusiliers-chasseurs qui, comme nous, se trouvaient égarés. Le sergent
+qui la commandait me conta qu'ils avaient rencontré des forçats
+mettant le feu à plusieurs maisons, et qu'il s'en était trouvé un à
+qui il avait été obligé d'abattre le poignet d'un coup de sabre, afin
+de lui faire lâcher prise, et que, la torche étant tombée, il la
+ramassa de la main gauche, pour continuer de mettre le feu: ils furent
+obligés de le tuer.
+
+Un peu plus loin, nous entendîmes les cris de plusieurs femmes qui
+appelaient au secours en français: nous entrâmes dans la maison d'où
+partaient les cris, croyant que c'étaient des cantinières de l'armée
+qui étaient aux prises avec des Russes. En entrant, nous vîmes épars,
+ça et là, plusieurs costumes de différentes façons, qui nous parurent
+très riches, et nous vîmes venir à nous deux dames tout échevelées.
+Elles étaient accompagnées d'un jeune garçon de douze à quinze ans;
+elles implorèrent notre protection contre des soldats de la police
+russe, qui voulaient incendier leur habitation, sans leur donner le
+temps d'emporter leurs effets, parmi lesquels se trouvait la robe de
+César, le casque de Brutus et la cuirasse de Jeanne d'Arc, car ces
+dames nous apprirent qu'elles étaient comédiennes, et Françaises, mais
+que leurs maris étaient partis de force avec les Russes. Nous
+empêchâmes que, pour le moment, la maison ne fût brûlée; nous nous
+emparâmes de la police russe, ils étaient quatre, que nous conduisîmes
+à notre régiment qui était toujours sur la place du Gouvernement, où
+nous arrivâmes après bien des peines, à deux heures du matin,
+précisément du côté opposé à celui d'où nous étions partis.
+
+Lorsque le colonel sut que nous étions de retour, il vint nous trouver
+pour nous témoigner son mécontentement, et nous demanda compte du
+temps que nous avions passé, depuis la veille à sept heures du soir.
+Mais lorsqu'il vit nos prisonniers et notre homme blessé, et que nous
+lui eûmes conté les dangers que nous avions courus depuis l'instant où
+nous étions partis, il nous dit qu'il était satisfait de nous revoir,
+car nous lui avions donné beaucoup d'inquiétude.
+
+En jetant un regard sur la place où était bivaqué le régiment, il me
+semblait voir une réunion de tous les peuples du monde, car nos
+soldats étaient vêtus en Kalmoucks, en Chinois, en Cosaques, en
+Tartares, en Persans, en Turcs, et une autre partie couverte de riches
+fourrures. Il y en avait même, qui étaient habillés avec des habits de
+cour à la française, ayant, à leurs côtés, des épées dont la poignée
+était en acier et brillante comme le diamant. Ajoutez à cela la place
+couverte de tout ce que l'on peut désirer de friandises, du vin et des
+liqueurs en quantité, peu de viande fraîche, beaucoup de jambons et de
+gros poissons, un peu de farine, mais pas de pain.
+
+Ce jour-là, 15, le lendemain de notre arrivée, le régiment quitta la
+place du Gouvernement à 9 heures du matin, pour se porter dans les
+environs du Kremlin, où l'Empereur venait de se loger, et, comme il
+n'y avait pas vingt-quatre heures que j'étais de service, je fus
+laissé avec quinze hommes au palais du gouverneur.
+
+Sur les dix heures, je vis venir un général à cheval; je crois que
+c'était le général Pernetty[16]. Il conduisait, devant son cheval, un
+individu jeune encore, vêtu d'une capote de peau de mouton, serrée
+avec une ceinture de laine rouge. Le général me demanda si j'étais le
+chef du poste, et, sur ma réponse affirmative, il me dit: «C'est bien!
+Vous allez faire périr cet homme à coups de baïonnette; je viens de le
+surprendre, une torche à la main, mettant le feu au palais où je suis
+logé!»
+
+[Note 16: J'ai su, depuis, que c'était bien le général Pernetty,
+commandant les canonniers à pied de la Garde impériale. (_Note de
+l'auteur_.)]
+
+Aussitôt, je commandai quatre hommes pour l'exécution de l'ordre du
+général. Mais le soldat français est peu propre pour des exécutions
+semblables, de sang-froid: les coups qu'ils lui portèrent ne
+traversèrent pas sa capote; nous lui aurions sans doute sauvé la vie,
+à cause de sa jeunesse (et puis il n'avait pas l'air d'un forçat),
+mais le général, toujours présent, afin de voir si l'on exécutait ses
+ordres, ne partit que lorsqu'il vit le malheureux tomber d'un coup de
+fusil dans le côté, qu'un soldat lui tira, plutôt que de le faire
+souffrir par des coups de baïonnette. Nous le laissâmes sur la place.
+
+Un instant après, arriva un autre individu, habitant de Moscou,
+Français d'origine, et Parisien, se disant propriétaire de
+l'établissement des bains. Il venait me demander une sauvegarde, parce
+que, disait-il, on voulait mettre le feu chez lui. Je lui donnai
+quatre hommes, qui revinrent un instant après, en disant qu'il était
+trop tard, que cet établissement spacieux était tout en flammes.
+
+Quelques heures après notre malheureuse exécution, les hommes du poste
+vinrent me dire qu'une femme, passant sur la place, s'était jetée sur
+le corps inanimé du malheureux jeune homme. Je fus la voir; elle
+cherchait à nous faire comprendre que c'était son mari, ou un parent.
+Elle était assise à terre, tenant la tête du mort sur ses genoux, lui
+passant la main sur la figure, l'embrassant quelquefois, et sans
+verser une larme. Enfin, fatigué de voir une scène qui me saignait le
+coeur, je la fis entrer où était le poste; je lui présentai un verre
+de liqueur qu'elle avala avec plaisir, et puis un second, ensuite un
+troisième, et tant que l'on voulut lui en donner. Elle finit par nous
+faire comprendre qu'elle resterait pendant trois jours où elle était,
+en attendant que l'individu mort soit ressuscité; en cela, elle
+pensait, comme le vulgaire des Russes, qu'au bout de trois jours l'on
+revient; elle finit par s'endormir sur un canapé.
+
+À cinq heures, notre compagnie revint sur la place; elle était de
+nouveau commandée de piquet, de manière que, croyant me reposer, je
+fus encore de service pour vingt-quatre heures. Le reste du régiment,
+ainsi qu'une partie du reste de la Garde, était occupé à maîtriser le
+feu qui était dans les environs du Kremlin; l'on en vint à bout pour
+un moment, mais pour recommencer ensuite plus fort que jamais.
+
+Depuis que la compagnie était de retour sur la place, le capitaine
+avait fait partir des patrouilles dans différents quartiers: une fut
+envoyée encore du côté des bains, mais elle revint un instant après,
+et le caporal qui la commandait nous dit qu'au moment où il arrivait,
+l'établissement s'écroula avec un bruit épouvantable, et que les
+étincelles, emportées au loin par un vent d'ouest, avaient mis le feu
+à différents endroits.
+
+Pendant toute la soirée et une partie de la nuit, nos patrouilles ne
+faisaient que de nous amener des soldats russes que l'on trouvait dans
+tous les quartiers de la ville, le feu les faisant sortir des maisons
+où ils étaient cachés. Parmi eux se trouvaient deux officiers, l'un
+appartenant à l'armée, l'autre à la milice: le premier se laissa
+désarmer de son sabre, sans faire aucune observation, et demanda
+seulement qu'on lui laissât une médaille en or pendue à son côté; mais
+le second, qui était un jeune homme, et qui, indépendamment de son
+sabre, avait encore une ceinture remplie de cartouches, ne voulait pas
+se laisser désarmer, et, comme il parlait très bien français, il nous
+disait qu'il était de la milice: c'étaient là ses raisons, mais nous
+finîmes par lui faire comprendre les nôtres.
+
+À minuit, le feu recommença dans les environs du Kremlin; l'on parvint
+encore à le maîtriser. Mais le 16, à trois heures du matin, il
+recommença avec plus de violence, et continua.
+
+Pendant cette nuit du 15 au 16, l'envie me prit, ainsi qu'à deux de
+mes amis, sous-officiers comme moi, de parcourir la ville, et de faire
+une visite au Kremlin dont on parlait tant.... Nous nous mîmes en
+route: pour éclairer notre marche, nous n'avions pas besoin de
+flambeaux, mais comme nous avions envie de visiter les demeures et les
+caves des seigneurs moscovites, nous nous étions fait accompagner,
+chacun, par un homme de la compagnie, muni de bougies.
+
+Mes camarades connaissaient déjà un peu le chemin, pour l'avoir fait
+deux fois, mais comme tout changeait à chaque instant, par suite de
+l'éboulement des rues, nous fûmes bientôt égarés. Après avoir marché
+quelque temps sans direction certaine, suivant comme le feu nous le
+permettait, nous rencontrâmes, fort heureusement, un juif qui
+s'arrachait la barbe et les cheveux en voyant brûler sa synagogue,
+temple dont il était le rabbin. Comme il parlait allemand, il nous
+conta ses peines, en nous disant que lui et d'autres de sa religion
+avaient mis, dans le temple, pour le sauver, tout ce qu'ils avaient de
+plus précieux, mais qu'à présent, tout était perdu. Nous cherchâmes à
+consoler l'enfant d'Israël, nous le prîmes par le bras, et nous lui
+dîmes de nous conduire au Kremlin.
+
+Je ne puis me rappeler sans rire, que le juif, au milieu d'un pareil
+désastre, nous demanda si nous n'avions rien à vendre, ou à changer.
+Je pense que c'est par habitude qu'il nous fit cette question, car,
+pour le moment, il n'y avait pas de commerce possible.
+
+Après avoir traversé plusieurs quartiers, dont une grande partie était
+en feu, et avoir remarqué beaucoup de belles rues encore intactes,
+nous arrivâmes sur une petite place un peu élevée, pas loin de la
+Moskowa, d'où le juif nous fit remarquer les tours du Kremlin que l'on
+distinguait comme en plein jour, à cause de la lueur des flammes; nous
+nous arrêtâmes un instant dans ce quartier, pour visiter une cave d'où
+quelques lanciers de la Garde sortaient. Nous y prîmes du vin et du
+sucre, beaucoup de fruits confits; nous en chargeâmes le juif, qui
+porta tout sous notre protection. Il était jour lorsque nous
+arrivâmes, près de la première enceinte du Kremlin: nous passâmes sous
+une porte bâtie en pierre grise, surmontée d'un petit clocher où il y
+avait une cloche, en l'honneur d'un grand saint Nicolas qui se
+trouvait dans une niche dessous la porte, et à gauche en entrant. Ce
+grand saint, qui avait au moins six pieds, et richement habillé, était
+adoré par chaque Russe qui passait, même les forçats: c'est le patron
+de la Russie.
+
+Lorsque nous fûmes au delà de la première enceinte, nous tournâmes à
+droite où, après avoir longé une rue que nous eûmes beaucoup
+d'embarras de traverser, à cause du désordre qu'il y avait par suite
+du feu qui venait de se déclarer dans plusieurs maisons où s'étaient
+établies des cantinières de la Garde, nous arrivâmes, non sans peine,
+contre une haute muraille surmontée de grandes tours. De distance en
+distance, de grandes aigles dorées dominent au haut des tours. Après
+avoir passé une grande porte, nous nous trouvâmes dans la place et
+vis-à-vis du palais. L'Empereur y était depuis la veille, car, du 14
+au 15, il avait couché dans un faubourg.
+
+À notre arrivée, nous y rencontrâmes des amis du 1er régiment de
+chasseurs qui étaient de piquet et qui nous retinrent à déjeuner. Nous
+y mangeâmes de bonnes viandes, chose qui ne nous était pas arrivée
+depuis longtemps; nous y bûmes aussi d'excellent vin. Le juif, que
+nous avions toujours gardé avec nous, fut forcé, malgré toute sa
+répugnance, de manger avec nous et de goûter du jambon. Il est vrai de
+dire que les chasseurs, qui avaient beaucoup de lingots en argent qui
+venaient de l'hôtel de la Monnaie, lui promirent de faire des
+échanges; ces lingots étaient aussi gros qu'une brique et en avaient
+la forme: il s'en est trouvé beaucoup.
+
+Il était près de midi que nous étions encore à table avec nos amis, le
+dos appuyé contre des grosses pièces de canon monstre, qui sont de
+chaque côté de la porte de l'arsenal qui est en face du palais,
+lorsqu'on cria: «Aux armes!» Le feu était au Kremlin. Un instant
+après, des brandons de feu tombaient dans la cour où se trouvaient de
+l'artillerie de la Garde, avec tous les caissons; à côté se trouvait
+une grande quantité d'étoupes, que les Russes avaient laissée, et
+dont déjà une partie était en flammes. La crainte d'une explosion
+occasionna un peu de désordre, surtout par la présence de l'Empereur
+que l'on força, pour ainsi dire, de quitter le Kremlin.
+
+Pendant ce temps, nous avions dit adieu à nos amis; nous étions partis
+pour rejoindre le régiment. Notre guide, à qui nous avions fait
+comprendre l'endroit où il était, nous fit prendre une direction par
+où, nous disait-il, nous aurions plus court, mais il nous fut
+impossible d'y pénétrer; nous en fûmes repoussés par les flammes. Il
+nous fallut attendre qu'un passage fût libre, car, dans ce moment,
+tout était en feu autour du Kremlin, et l'impétuosité du vent qui,
+depuis quelque temps, soufflait d'une force extraordinaire, nous
+lançait des pièces de bois enflammées dans les jambes, ce qui nous
+força de nous abriter dans un souterrain où déjà beaucoup d'hommes
+étaient. Nous y restâmes assez longtemps, et, lorsque nous en
+sortîmes, nous rencontrâmes les régiments de la Garde qui allaient
+s'établir dans les environs du château de Péterskoé, où l'Empereur
+allait loger. Un seul bataillon, le premier du 2e régiment de
+chasseurs, resta au Kremlin: il préserva le palais de l'incendie,
+puisque l'Empereur y rentra le 18 au matin. J'oubliais de dire que le
+prince de Neufchâtel, ayant voulu s'assurer de l'incendie qui était
+autour du Kremlin, avait monté, avec un officier, sur une des
+plates-formes du palais, mais ils faillirent être enlevés par la
+violence du vent.
+
+Le vent et le feu continuaient toujours, mais un passage était libre:
+c'était celui par où l'Empereur venait de sortir. Nous le suivîmes,
+et, un instant après, nous nous trouvâmes sur les bords de la Moskowa.
+Nous marchâmes le long des quais, que nous suivîmes jusqu'au moment où
+nous trouvâmes une rue moins enflammée, ou une autre tout à fait
+consumée, car, par celle que l'Empereur venait de traverser, plusieurs
+maisons venaient de crouler après son passage, et qui empêchaient d'y
+pénétrer.
+
+Enfin, nous nous trouvâmes dans un quartier tout à fait en cendres, où
+notre juif tâcha de reconnaître une rue qui devait nous conduire sur
+la place du Gouvernement; il eut beaucoup de peine d'en retrouver les
+traces.
+
+Dans la nouvelle direction que nous venions de prendre, nous laissions
+le Kremlin sur notre gauche. Pendant que nous marchions, le vent nous
+envoyait des cendres chaudes dans les yeux, et nous empêchait d'y
+voir; nous nous enfonçâmes dans les rues, sans autre accident que
+d'avoir les pieds un peu brûlés, car il fallait marcher sur les
+plaques des toits, ainsi que sur les cendres qui étaient encore
+brûlantes, et qui couvraient toutes les rues.
+
+Nous avions déjà parcouru un grand espace, quand, tout à coup, nous
+trouvons notre droite à découvert; c'était le quartier des juifs, où
+les maisons, bâties toutes en bois, et petites, avaient été consumées
+jusqu'au pied: à cette vue, notre guide jette un cri et tombe sans
+connaissance. Nous nous empressâmes de le débarrasser de la charge
+qu'il portait: nous en tirâmes une bouteille de liqueur et nous lui en
+fîmes avaler quelques gouttes; ensuite, nous lui en versâmes sur la
+figure. Un instant après, il ouvrit les yeux. Nous lui demandâmes
+pourquoi il s'était trouvé malade. Il nous fit comprendre que sa
+maison était la proie des flammes, et que probablement sa famille
+avait péri, et, en disant cela, il retomba sans connaissance, de
+manière que nous fûmes obligés de l'abandonner, malgré nous, car nous
+ne savions que devenir sans guide, au milieu d'un pareil labyrinthe.
+Il fallut, cependant, se décider à quelque chose: nous fîmes prendre
+notre charge par un de nos hommes, et nous continuâmes à marcher;
+mais, au bout d'un instant, nous fûmes forcés d'arrêter, ayant des
+obstacles à franchir.
+
+La distance à parcourir pour atteindre une autre rue était au moins de
+trois cents pas; nous n'osions franchir cet espace, à cause des
+cendres chaudes qui allaient nous aveugler. Pendant que nous étions à
+délibérer, un de mes amis me propose de ne faire qu'une course; je
+conseillai d'attendre encore; les autres étaient de mon avis, mais
+celui qui m'avait fait cette proposition, voyant que nous étions
+irrésolus, et sans nous donner le temps de la réflexion, se mit à
+crier: «Qui m'aime me suit!» Et il s'élance au pas de course; l'autre
+le suit avec deux de nos hommes, et moi je reste avec celui qui avait
+la charge, qui consistait encore en trois bouteilles de vin, cinq de
+liqueurs, et des fruits confits.
+
+Mais à peine ont-ils fait trente pas, que nous les vîmes disparaître à
+nos yeux: le premier était tombé de tout son long; celui qui l'avait
+suivi le releva de suite. Les deux derniers s'étaient caché la figure
+dans leurs mains, et avaient évité d'être aveuglés par les cendres,
+comme le premier, qui n'y voyait plus, car c'était par un tourbillon
+de cette poussière qu'ils avaient été enveloppés. Le premier, ne
+pouvant plus voir, criait et jurait comme un diable: les autres
+étaient obligés de le conduire, mais ils ne purent le ramener, ni
+revenir à l'endroit où j'étais avec l'homme et la charge. Et moi, je
+n'osais risquer de les joindre, car le passage devenait de plus en
+plus dangereux. Il fallut attendre plus d'une heure, avant que je
+pusse aller à eux. Pendant ce temps, celui qui était devenu presque
+aveugle, pour se laver les yeux, fut obligé d'uriner sur un mouchoir,
+en attendant qu'il puisse se les laver avec le vin que nous avions:
+provisoirement, avec l'homme qui était resté avec moi, nous en vidâmes
+une bouteille.
+
+Lorsque nous fûmes réunis, nous vîmes qu'il y avait impossibilité
+d'aller plus avant sans danger. Nous décidâmes de retourner sur nos
+pas, mais, au moment de retourner, nous eûmes l'idée de prendre chacun
+une grande plaque en tôle pour nous couvrir la tête en la tenant du
+côté où le vent, les flammes et les cendres venaient; nous en prîmes
+donc chacun une. Après les avoir ployées pour nous en servir comme
+d'un bouclier, nous les appliquâmes sur nos épaules gauches, en les
+tenant des deux mains, de manière que nous avions la tête et la partie
+gauche garanties. Après nous être serrés les uns contre les autres, et
+en prenant toutes les précautions possibles pour ne pas être écrasés,
+nous nous mîmes en marche, un soldat en tête, ensuite moi tenant celui
+qui ne voyait presque pas, par la main, et les autres suivaient. Enfin
+nous traversâmes avec beaucoup de peine, et non sans avoir failli être
+renversés plusieurs fois. Lorsque nous eûmes traversé, nous nous
+trouvâmes dans une nouvelle rue, où nous aperçûmes plusieurs familles
+juives et quelques Chinois accroupis dans des coins, gardant le peu
+d'effets qu'ils avaient sauvés ou pris chez les autres. Ils
+paraissaient surpris de nous voir: probablement qu'ils n'avaient pas
+encore vu de Français dans ce quartier. Nous approchâmes d'un juif,
+nous lui fîmes comprendre qu'il fallait nous conduire sur la place du
+Gouvernement. Un père y vint avec son fils, et comme, dans ce
+labyrinthe de feu, les rues étaient coupées quelquefois par des
+maisons croulées ou par d'autres enflammées, ce ne fut qu'après des
+détours et de grandes difficultés de trouver des issues, et après nous
+être reposés plusieurs fois, que nous arrivâmes, à onze heures de la
+nuit, à l'endroit d'où nous étions partis la veille.
+
+Depuis que nous étions arrivés à Moscou, je n'avais pas, pour ainsi
+dire, pris de repos; aussi je me couchai sur de belles fourrures que
+nos soldats avaient rapportées en quantité, et je dormis jusqu'à sept
+heures du matin.
+
+La compagnie n'avait pas encore été relevée de service, vu que tous
+les régiments, ainsi que les fusiliers, et même la Jeune Garde, à la
+disposition du maréchal Mortier, qui venait d'être nommé gouverneur de
+la ville, étaient occupés, depuis trente-six heures, à comprimer
+l'incendie qui, lorsque l'on avait fini d'un côté, recommençait d'un
+autre. Cependant l'on conserva assez d'habitations, et même au delà de
+ce qu'il fallait, pour se loger, mais ce ne fut pas sans mal, car
+Rostopchin avait fait emmener toutes les pompes. Il s'en trouva encore
+quelques-unes, mais hors de service.
+
+Pendant la journée du 16, l'ordre avait été donné de fusiller tous
+ceux qui seraient pris mettant le feu. Cet ordre avait, aussitôt, été
+mis à exécution. Pas loin de la place du Gouvernement, se trouvait une
+autre petite place où quelques incendiaires avaient été fusillés et
+pendus ensuite à des arbres: cet endroit s'appela toujours la _place
+des Pendus_.
+
+Le jour même de notre entrée, l'Empereur avait donné l'ordre au
+maréchal Mortier d'empêcher le pillage. Cet ordre avait été donné dans
+chaque régiment, mais lorsque l'on sut que les Russes eux-mêmes
+mettaient le feu à la ville, il ne fut plus possible de retenir le
+soldat: chacun prit ce qui lui était nécessaire, et même des choses
+dont il n'avait pas besoin.
+
+Dans la nuit du 17, le capitaine me permit de prendre dix hommes de
+corvée, avec leurs sabres, pour aller chercher des vivres. Il en
+envoya vingt d'un autre côté, parce que la maraude ou le pillage[17],
+comme on voudra, était permis, mais en recommandant d'y mettre le plus
+d'ordre possible. Me voilà donc encore parti pour la troisième course
+de nuit.
+
+[Note 17: Nos soldats appelaient le pillage de la ville, la «foire
+de Moscou», (_Note de l'auteur_.)]
+
+Nous traversâmes une grande rue tenant à la place où nous étions.
+Quoique le feu y avait été mis deux fois, l'on était parvenu à s'en
+rendre maître, et, depuis ce moment, l'on avait été assez heureux de
+la préserver. Aussi plusieurs officiers supérieurs, ainsi qu'un grand
+nombre d'employés de l'armée, y avaient pris leur domicile. Nous en
+traversâmes encore d'autres où l'on ne voyait plus que la place,
+marquée, par les plaques en tôle des toits; le vent de la journée
+précédente en avait balayé les cendres.
+
+Nous arrivâmes dans un quartier où tout était encore debout: l'on n'y
+voyait que quelques voitures d'équipage, sans chevaux. Le plus grand
+silence y régnait. Nous visitâmes les voitures: il ne s'y trouvait
+rien, mais, à peine les avions-nous dépassées, qu'un cri féroce se fit
+entendre derrière nous et fut répété deux fois et à deux distances
+différentes. Nous écoutâmes quelque temps, et nous n'entendîmes plus
+rien. Alors nous nous décidâmes à entrer dans deux maisons, moi avec
+cinq hommes dans la première, et un caporal avec les cinq autres, dans
+l'autre. Nous allumâmes des lanternes dont nous étions munis, et, le
+sabre en main, nous nous disposâmes à entrer dans celles qui nous
+paraissaient devoir renfermer des choses qui pouvaient nous être
+utiles.
+
+Celle où je voulais entrer était fermée, et la porte garnie de grandes
+plaques de fer; cela nous contraria un peu, vu que nous ne voulions
+pas faire de bruit en l'enfonçant. Mais, ayant remarqué que la cave,
+dont la porte donnait sur la rue, était ouverte, deux hommes y
+descendirent. Ils y trouvèrent une trappe qui communiquait dans la
+maison, de manière qu'il leur fut facile de nous ouvrir la porte. Nous
+y entrâmes, et nous vîmes que nous étions dans un magasin d'épiceries:
+rien n'avait été dérangé dans la maison, seulement, dans une chambre à
+manger, il y avait un peu de désordre. De la viande cuite était
+encore sur la table; plusieurs sacs remplis de grosse monnaie étaient
+sur un coffre; peut-être que l'on n'avait pas voulu, ou que l'on
+n'avait pu les emporter.
+
+Après avoir visité toute la maison, nous nous disposâmes à faire nos
+provisions, car nous y trouvâmes de la farine, du beurre, du sucre en
+quantité et du café, ainsi qu'un grand tonneau rempli d'oeufs rangés
+par couches, dans de la paille d'avoine. Pendant que nous étions à
+faire notre choix, sans disputer sur le prix, car il nous semblait que
+nous pouvions disposer de tout, puisqu'on l'avait abandonné et que,
+d'un moment à l'autre, cela pouvait devenir la proie des flammes, le
+caporal, qui était entré d'un autre côté, m'envoya dire que la maison
+où il était, était celle d'un carrossier où se trouvaient plus de
+trente petites voitures élégantes, que les Russes appellent
+_drouschki_. Il me fit dire aussi que, dans une chambre, il y avait
+plusieurs soldats russes de couchés sur des nattes de jonc, mais
+qu'ayant été surpris de voir des Français, ils s'étaient mis à genoux,
+les mains croisées sur la poitrine, et le front contre terre, pour
+demander grâce, mais que, voyant qu'ils étaient blessés, ils leur
+avaient porté des secours en leur donnant de l'eau, vu l'impossibilité
+où ils étaient de s'en procurer eux-mêmes, tant leurs blessures
+étaient graves, et que, par la même raison, ils ne pouvaient nous
+nuire.
+
+Je fus de suite chez le carrossier, faire choix de deux jolies petites
+voitures fort commodes, afin d'y mettre les vivres que nous trouvions,
+et de pouvoir les transporter plus à notre aise. Je vis les blessés:
+parmi eux se trouvaient cinq canonniers de la Garde, avec les jambes
+brisées; ils étaient au nombre de dix-sept; beaucoup étaient
+Asiatiques, faciles à reconnaître à leur manière de saluer.
+
+Comme je sortais de la maison avec mes voitures, j'aperçus trois
+hommes, dont un armé d'une lance, le second d'un sabre et le troisième
+d'une torche allumée, mettant le feu à la maison de l'épicier, sans
+que les hommes que j'avais laissés dedans s'en fussent aperçus, tant
+ils étaient occupés à emballer et à faire choix des bonnes choses qui
+s'y trouvaient. En les voyant, nous jetâmes un grand cri pour
+épouvanter ces trois coquins, mais, à notre surprise, pas un ne
+bougea; ils nous regardèrent venir tranquillement, et celui qui était
+armé d'une lance se mit fièrement en posture de vouloir se défendre,
+si nous approchions. Cela nous était assez difficile, vu que nous
+n'avions que nos sabres. Mais le caporal arriva avec deux pistolets
+chargés qu'il venait de trouver dans la chambre où étaient les
+blessés; il m'en donna un et, avec celui qui lui restait, il voulait
+abattre celui qui était armé d'une lance. Mais je l'en empêchai pour
+le moment, ne voulant pas faire de bruit, dans la crainte qu'il ne
+nous en tombât un plus grand nombre sur les bras.
+
+Voyant cela, un Breton, qui se trouvait parmi nos hommes, se saisit
+d'un petit timon d'une des petites voitures, et faisant le moulinet,
+il avança contre l'individu qui, ne connaissant rien à cette manière
+de combattre, eut, au même instant, les deux jambes brisées. Il jeta,
+en tombant, un cri terrible, mais le Breton, en colère, ne lui laissa
+pas le temps d'en jeter un second, car il lui asséna un second coup
+tellement violent sur la tête, qu'un boulet de canon n'aurait pu mieux
+faire. Il allait en faire autant des deux autres, si nous ne l'avions
+arrêté. Celui qui avait une torche à la main ne voulait pas s'en
+dessaisir: il se sauva, avec son brandon enflammé, dans l'intérieur de
+la maison de l'épicier, où deux hommes le poursuivirent. Il ne fallut
+pas moins de deux coups de sabre pour le mettre à la raison. Tant
+qu'au troisième, il se soumit de bonne grâce, et fut aussitôt attelé à
+la voiture la plus chargée, avec un autre individu que l'on venait de
+saisir dans la rue.
+
+Nous disposâmes tout pour notre départ. Nos deux voitures étaient
+chargées de tout ce que renfermait le magasin: sur la première, où
+nous avions attelé nos deux Russes, et qui était la plus chargée, nous
+avions mis le tonneau rempli d'oeufs, et, pour ne pas que nos
+conducteurs puissent se sauver, nous avions eu la sage précaution de
+les attacher par le milieu du corps arec une forte corde et à double
+noeud; la seconde devait être conduite par quatre hommes de chez nous,
+en attendant que nous puissions trouver un attelage, comme à la
+première.
+
+Mais voilà qu'au moment où nous allions partir, nous apercevons le feu
+à la maison du carrossier! L'idée que les malheureux allaient périr
+dans des douleurs atroces nous força de nous arrêter et de leur porter
+des secours. Nous y fûmes de suite, ne laissant que trois hommes pour
+garder nos voitures. Nous transportâmes les pauvres blessés sous une
+remise séparée du corps des bâtiments. C'est tout ce que nous pûmes
+faire. Après avoir rempli cet acte d'humanité, nous partîmes au plus
+vite afin d'éviter que notre marche ne soit interceptée par
+l'incendie, car on voyait le feu à plusieurs endroits, et dans la
+direction que nous devions parcourir.
+
+Mais à peine avions-nous fait vingt-cinq pas, que les malheureux
+blessés que nous venions de transporter, jetèrent des cris effrayants.
+Nous nous arrêtâmes encore, afin, de voir de quoi il était question.
+Le caporal y fut avec quatre hommes. C'était le feu qui avait pris à
+la paille qui était en quantité dans la cour, et qui gagnait l'endroit
+où étaient ces malheureux. Il fit, avec ses hommes, tout ce qu'il
+était possible de faire, afin de les préserver d'être brûlés. Ensuite
+ils vinrent nous rejoindre, mais il est probable qu'ils auront péri.
+
+Nous continuâmes notre route, et, dans la crainte d'être surpris par
+le feu, nous faisions trotter notre premier attelage à coups de plats
+de sabre. Cependant nous ne pûmes l'éviter, car lorsque nous fûmes
+dans le quartier de la place du Gouvernement, nous nous aperçûmes que
+la grand'rue, où beaucoup d'officiers supérieurs et des employés de
+l'armée s'étaient logés, était tout en flammes. C'était pour la
+troisième fois que l'on y mettait le feu. Mais aussi ce fut la
+dernière.
+
+Lorsque nous fûmes à l'entrée, nous remarquâmes que le feu n'était mis
+que par intervalles et que l'on pouvait, en courant, franchir les
+espaces où il faisait ses ravages. Les premières maisons de la rue ne
+brûlaient pas. Arrivés à celles qui étaient en feu, nous nous
+arrêtâmes, afin de voir si l'on pouvait, sans s'exposer, les franchir.
+Déjà plusieurs étaient croulées; celles sous lesquelles ou devant
+lesquelles nous devions passer, menaçaient aussi de s'abîmer sur nous
+et de nous engloutir dans les flammes. Cependant, nous ne pûmes rester
+longtemps dans cette position, car nous venions de nous apercevoir que
+la partie des maisons que nous avions passée, en entrant dans la rue,
+était aussi en feu.
+
+Ainsi nous étions pris, non seulement devant et derrière, mais aussi à
+droite et à gauche, et, au bout d'un instant, partout, ce n'était plus
+qu'une voûte de feu sous laquelle il fallait passer. Il fut décidé que
+les voitures passeraient en avant; nous voulûmes que celle à laquelle
+étaient attelés les Russes passât la première, et malgré quelques
+coups de plats de sabre, ils firent des difficultés. L'autre, qui
+était conduite par nos soldats, se porta en avant et, s'excitant l'un
+et l'autre, ils franchirent le plus heureusement possible l'endroit le
+plus dangereux. Voyant cela, nous redoublâmes de coups sur les épaules
+de nos Russes qui, craignant quelque chose de pire, s'élancèrent en
+criant: «_Houra!_»[18] et passèrent au plus vite, non sans avoir senti
+la chaleur, et couru de grands dangers, à cause qu'il se trouvait
+différents meubles qui venaient de rouler dans la rue.
+
+[Note 18: _Houra!_ qui veut dire: _En avant!_ (_Note de
+l'auteur_)]
+
+À peine la dernière voiture fut-elle passés, que nous traversâmes la
+même distance au pas de course: alors nous nous trouvâmes dans un
+endroit qui formait quatre coins, et quatre rues larges et longues,
+que nous apercevions tout en feu. Et quoique, pour le moment, il
+tombât de l'eau en abondance, l'incendie n'en allait pas moins son
+train, car à chaque instant l'on voyait des habitations et même des
+rues entières disparaître dans la fumée et dans les décombres.
+
+Il fallait cependant avancer et gagner au plus vite l'endroit où était
+le régiment, mais nous vîmes avec peine que la chose était
+impraticable, et qu'il fallait attendre que toute la rue fût réduite
+en cendres pour avoir un passage libre. Il fut décidé de retourner sur
+nos pas; c'est ce que nous fîmes de suite. Arrivés à l'endroit où nous
+avions passé, les Russes, cette fois, dans la crainte de recevoir une
+correction, n'hésitèrent pas à passer les premiers, mais, à peine
+ont-ils parcouru la moitié de l'espace qu'il fallait pour arriver au
+lieu de sûreté, et au moment où nous allions les suivre dans ce
+dangereux passage, qu'un bruit épouvantable se fait entendre: c'était
+le craquement des voûtes et la chute des poutres brûlantes et des
+toits de fer qui croulaient sur la voiture. En un instant, tout fut
+anéanti, jusqu'aux conducteurs que nous ne cherchâmes plus à revoir,
+mais nous regrettâmes nos provisions, surtout nos oeufs.
+
+Il me serait impossible de dépeindre la situation critique où nous
+nous trouvions. Nous étions bloqués par le feu et sans aucun moyen de
+retraite. Heureusement pour nous qu'à l'endroit où étaient les quatre
+coins des rues, il se trouvait une distance assez grande pour être à
+l'abri des flammes, de manière à pouvoir attendre qu'une rue fût
+entièrement brûlée pour nous ouvrir un passage.
+
+Pendant que nous attendions un moment propice pour nous échapper, nous
+remarquâmes qu'une des maisons qui faisaient le coin d'une rue était
+la boutique d'un confiseur italien, et, quoique sur le point d'être
+rôtis, nous pensâmes qu'il serait bon de sauver quelques pots des
+bonnes choses qui pouvaient s'y trouver, si toutefois il y avait
+possibilité: la porte était fermée; au premier étage, une croisée
+était ouverte; le hasard nous procura une échelle, mais elle était
+trop courte; on la posa sur un tonneau qui se trouvait contre la
+maison: alors elle fut longue assez pour que nos soldats pussent y
+arriver et entrer dedans.
+
+Quoiqu'une partie fût déjà en flammes, rien ne les arrêta. Ils
+ouvrirent la porte, et nous remarquâmes, à notre grande surprise et
+satisfaction, que rien n'avait été enlevé. Nous y trouvâmes toutes
+sortes de fruits confits et beaucoup de liqueurs, du sucre en
+quantité, mais ce qui nous fit le plus grand plaisir, et qui nous
+étonna le plus, fut trois grands sacs de farine. Notre surprise
+redoubla en trouvant des pots de moutarde de la rue
+Saint-André-des-Arts, n° 13, à Paris.
+
+Nous nous empressâmes de vider toute la boutique, et nous en fîmes un
+magasin au milieu de la place où nous étions, en attendant qu'il nous
+fût possible de faire transporter le tout où était notre compagnie.
+
+Comme il continuait toujours à tomber de l'eau, nous fîmes un abri
+avec les portes de la maison, et nous établîmes notre bivac, où nous
+restâmes plus de quatre heures, en attendant qu'un passage fût libre.
+
+Pendant ce temps, nous fîmes des beignets à la confiture, et, lorsque
+nous pûmes partir, nous emportâmes, sur nos épaules, tout ce qu'il fut
+possible de prendre. Nous laissâmes notre autre voiture et nos sacs
+de farine sous la garde de cinq hommes, pour venir ensuite, avec
+d'autres, les chercher.
+
+Pour la voiture, il était de toute impossibilité de s'en servir, vu
+que le milieu de la rue où il fallait passer était embarrassé par
+quantité de beaux meubles brisés et à demi brûlés, des pianos, des
+lustres en cristal et une infinité d'autres choses de la plus grande
+richesse.
+
+Enfin, après avoir passé la place des Pendus, nous arrivâmes où était
+la compagnie, à 10 heures du matin: nous en étions partis la veille à
+10 heures. Aussitôt notre arrivée, nous ne perdîmes pas de temps pour
+envoyer chercher tout ce que nous avions laissé en arrière: dix hommes
+partirent de suite; ils revinrent, une heure après, avec chacun une
+charge, et malgré tous les obstacles, ils ramenèrent la voiture que
+nous y avions laissée. Ils nous contèrent qu'ils avaient été obligés
+de débarrasser la place où la première voiture avait été écrasée avec
+les Russes, et que ces derniers étaient tous brûlés, calcinés et
+raccourcis.
+
+Le même jour 18, nous fûmes relevés du service de la place, et nous
+fûmes prendre possession de nos logements, pas loin de la première
+enceinte du Kremlin, dans une belle rue dont une grande partie avait
+été préservée du feu. L'on désigna, pour notre compagnie, un grand
+café, car dans une des salles il y avait deux billards, et, pour nous
+autres sous-officiers, la maison d'un boyard tenant à la première. Nos
+soldats démontèrent les billards pour avoir plus de place;
+quelques-uns, avec le drap, se firent des capotes.
+
+Nous trouvâmes, dans les caves de l'habitation de la compagnie, une
+grande quantité de vin, de rhum de la Jamaïque, ainsi qu'une grande
+cave remplie de tonnes d'excellente bière recouvertes de glace pour la
+tenir fraîche pendant l'été. Chez notre boyard, quinze grandes caisses
+de vin de Champagne mousseux, et beaucoup de vin d'Espagne.
+
+Nos soldats, le même jour, découvrirent un grand magasin de sucre dont
+nous eûmes soin de faire une grande provision qui nous servit à faire
+du punch, pendant tout le temps que nous restâmes à Moscou, ce que
+nous n'avons jamais manqué un seul jour de faire en grande récréation.
+Tous les soirs, dans un grand vase en argent que le boyard russe
+avait oublié d'emporter, et qui contenait au moins six bouteilles,
+nous en faisions pour le moins trois ou quatre fois. Ajoutez à cela
+une belle collection de pipes dans lesquelles nous fumions d'excellent
+tabac.
+
+Le 19, nous passâmes la revue de l'Empereur, au Kremlin, et en face du
+palais. Le même jour, au soir, je fus encore commandé pour faire
+partie d'un détachement composé de fusiliers-chasseurs et grenadiers,
+et d'un escadron de lanciers polonais, en tout deux cents hommes;
+notre mission était de préserver de l'incendie le Palais d'été de
+l'Impératrice, situé à l'une des extrémités de Moscou. Ce détachement
+était commandé par un général que je pense être le général Kellermann.
+
+Nous partîmes à huit heures du soir; il en était neuf et demie lorsque
+nous y arrivâmes. Nous vîmes une habitation spacieuse, qui me parut
+aussi grande que le château des Tuileries, mais bâtie en bois et
+recouverte d'un stuc qui faisait le même effet que le marbre.
+Aussitôt, l'on disposa des gardes à l'extérieur, et l'on établit un
+grand poste en face du palais où se trouvait un grand corps de garde.
+L'on fit partir des patrouilles pour la plus grande sûreté. Je fus
+chargé, avec quelques hommes, de visiter l'intérieur, afin de voir
+s'il ne s'y trouvait personne de caché.
+
+Cette occasion me procura l'avantage de parcourir cette immense
+habitation, qui était meublée avec tout ce que l'Asie et l'Europe
+produisent de plus riche et de plus brillant. Il semblait que l'on
+avait tout prodigué pour l'embellir, et, cependant, en moins d'une
+heure, elle fut entièrement consumée, car à peine y avait-il un quart
+d'heure que tout était disposé pour empêcher que l'on y mette le feu,
+qu'un instant après il fut mis, malgré toutes les précautions que l'on
+avait prises, devant, derrière, à droite et à gauche, et sans voir qui
+le mettait; enfin, il se fit voir en plus de douze endroits à la fois.
+On le voyait sortir par toutes les fenêtres des greniers.
+
+Aussitôt, le général demande des sapeurs pour tâcher d'isoler le feu,
+mais c'était impossible: nous n'avions pas de pompes, ni même d'eau.
+Un instant après, nous vîmes sortir de dessous les grands escaliers,
+par un souterrain du château, et s'en aller tranquillement, plusieurs
+hommes dont quelques-uns avaient encore des torches en partie
+allumées; l'on courut sur eux et on les arrêta. C'étaient ceux qui
+venaient de mettre le feu au palais; ils étaient vingt et un. Onze
+autres furent arrêtés, d'un autre côté, mais qui ne paraissaient pas
+sortir du château. Ils n'avaient rien sur eux qui indiquât qu'ils
+aient participé à ce nouvel incendie; cependant, plus de la moitié
+furent reconnus pour des forçats.
+
+Tout ce que nous pûmes faire, fut de sauver quelques tableaux et
+d'autres objets précieux, parmi lesquels se trouvaient des ornements
+impériaux, comme manteaux en velours, doublés en peau d'hermine, ainsi
+que beaucoup d'autres choses non moins précieuses qu'il fallut ensuite
+abandonner.
+
+Il y avait peut-être une demi-heure que le feu avait commencé, qu'un
+vent furieux s'éleva, et en moins de dix minutes, nous fûmes bloqués
+par un incendie général, sans pouvoir ni reculer, ni avancer.
+Plusieurs hommes furent blessés par des pièces de bois enflammées, que
+la force du vent chassait avec un bruit épouvantable. Nous ne pûmes
+sortir de cet enfer qu'à deux heures du matin, et, alors, plus d'une
+demi-lieue de terrain avait été la proie des flammes, car tout ce
+quartier était bâti en bois, et avec la plus grande élégance.
+
+Nous nous remîmes en route pour retourner dans la direction du
+Kremlin: en partant, nous conduisions avec nous nos prisonniers, au
+nombre de trente-deux, et, comme j'avais été chargé de la garde de
+police pendant la nuit, je fus aussi chargé de l'arrière-garde et de
+l'escorte des prisonniers, avec ordre de faire tuer à coups de
+baïonnette ceux qui voudraient se sauver ou qui ne voudraient pas
+suivre.
+
+Parmi ces malheureux, il se trouvait au moins les deux tiers de
+forçats, avec des figures sinistres; les autres étaient des bourgeois
+de la moyenne classe et de la police russe, faciles à reconnaître à
+leur uniforme.
+
+Pendant que nous marchions, je remarquai, parmi les prisonniers, un
+individu affublé d'une capote verte assez propre, pleurant comme un
+enfant, et répétant à chaque instant, en bon français: «Mon Dieu! j'ai
+perdu dans l'incendie ma femme et mon fils!» Je remarquai qu'il
+regrettait davantage son fils que sa femme; je lui demandai qui il
+était. Il me répondit qu'il était Suisse et des environs de Zurich,
+instituteur des langues allemande et française à Moscou, depuis
+dix-sept ans. Alors il continua à pleurer et à se désespérer, en
+répétant toujours: «Mon cher fils! mon pauvre fils!...»
+
+J'eus pitié de ce malheureux, je le consolai en lui disant que,
+peut-être, il les retrouverait, et, comme je savais qu'il devait
+mourir comme les autres, je résolus de le sauver. À côté de lui
+marchaient deux hommes qui se tenaient fortement par le bras, l'un
+jeune et l'autre déjà âgé; je demandai au Suisse qui ils étaient; il
+me dit que c'étaient le père et le fils, tous deux tailleurs d'habits:
+«Mais, me répondit-il, le père est plus heureux que moi, il n'est pas
+séparé de son fils, ils pourront mourir ensemble!» Il savait le sort
+qui l'attendait, car comprenant le français, il avait entendu l'ordre
+que l'on avait donné pour eux.
+
+Au moment où il me parlait, je le vis s'arrêter tout à coup et
+regarder avec des yeux égarés; je lui demandai ce qu'il avait: il ne
+me répondit pas. Un instant après, un gros soupir sortit de sa
+poitrine, et il se mit de nouveau à pleurer en me disant qu'il
+cherchait l'emplacement de son habitation, que c'était bien là, qu'il
+le reconnaissait au grand poêle qui était encore debout, car il est
+bon de dire que l'on y voyait toujours comme en plein jour, non
+seulement dans la ville, mais loin encore.
+
+Dans ce moment, la tête de la colonne, qui marchait précédée du
+détachement de lanciers polonais, était arrêtée et ne savait où
+passer, à cause d'un grand encombrement qui se trouvait dans une rue
+plus étroite et par suite des éboulements. Je profitai de ce moment
+pour satisfaire au désir qu'avait ce malheureux de voir si, dans les
+cendres de son habitation, il ne retrouverait pas les cadavres de son
+fils et de sa femme. Je lui proposai de l'accompagner; nous entrons
+sur l'emplacement de la maison: d'abord nous ne voyons rien qui puisse
+confirmer son malheur, et déjà je le consolais en lui disant que, sans
+doute, ils étaient sauvés, quand tout à coup, à l'entrée de la porte
+de la cave, j'aperçus quelque chose de gros et informe, noir et
+raccourci. J'avançai, j'examinai, en ôtant avec mon pied tout ce qui
+pouvait m'empêcher de reconnaître la chose; je vis que c'était un
+cadavre. Mais impossible de pouvoir discerner si c'était un homme ou
+une femme: d'abord je n'en eus pas le temps, car l'individu, que la
+chose intéressait et qui était à côté de moi comme un stupide, jeta un
+cri effroyable et tomba sur le pavé. Aidé par un soldat qui était près
+de moi, nous le relevâmes. Revenu un peu à lui-même, il parcourut, en
+se livrant au désespoir, le terrain de la maison et, par un dernier
+cri, il nomma son fils et se précipita dans la cave où je l'entendis
+tomber comme une masse.
+
+L'envie de le suivre ne me prit pas: je m'empressai de rejoindre le
+détachement, en faisant de tristes réflexions sur ce que je venais de
+voir. Un de mes amis me demanda ce que j'avais fait de l'homme qui
+parlait français; je lui contai la scène tragique que je venais de
+voir, et, comme l'on était toujours arrêté, je lui proposai de venir
+voir l'endroit. Nous allâmes jusqu'à la porte de la cave; là, nous
+entendîmes des gémissements; mon camarade me proposa d'y descendre
+afin de le secourir, mais, comme je savais qu'en le tirant de cet
+endroit, c'était le conduire à une mort certaine, puisqu'ils devaient
+tous être fusillés en arrivant, je lui observai que c'était commettre
+une grande imprudence que de s'engager dans un lieu sombre et sans
+lumière.
+
+Fort heureusement, le cri: «Aux armes!» se fit entendre; c'était pour
+se remettre en marche, mais, comme il fallait encore quelque temps
+avant que la gauche fit son mouvement, nous restâmes encore un moment
+au même endroit, et, comme nous allions nous retirer, nous entendîmes
+quelqu'un marcher; je me retournai. Jugez quelle fut ma surprise en
+voyant paraître ce malheureux, ayant l'air d'un spectre, portant dans
+ses bras des fourrures avec lesquelles, disait-il, il voulait
+ensevelir son fils et sa femme, car, pour son fils, il l'avait trouvé
+mort dans la cave, sans être brûlé. Le cadavre qui était à la porte
+était bien celui de sa femme; je lui conseillai de rentrer dans la
+cave, de s'y cacher jusqu'après notre départ et qu'il pourrait ensuite
+remplir son pénible devoir; je ne sais s'il comprit, mais nous
+partîmes.
+
+Nous arrivâmes près du Kremlin à cinq heures du matin; nous mîmes nos
+prisonniers dans un lieu de sûreté; mais avant, j'avais eu la
+précaution de faire mettre de côté les deux tailleurs, père et fils,
+et cela pour notre compte; ils nous furent, comme l'on verra, très
+utiles pendant notre séjour à Moscou.
+
+Le 20, l'incendie s'était un peu ralenti; le maréchal Mortier,
+gouverneur de la ville, avec le général Milhaud, nommé commandant de
+la place, s'occupèrent activement d'organiser une administration de
+police. L'on choisit, à cet effet, des Italiens, des Allemands et
+Français habitant Moscou, qui s'étaient soustraits, en se cachant, aux
+mesures de rigueur de Rostopchin, qui, avant notre arrivée, faisait
+partir les habitants malgré eux.
+
+À midi, en regardant par la fenêtre de notre logement, je vis fusiller
+un forçat; il ne voulut pas se mettre à genoux; il reçut la mort avec
+courage et, frappant sur sa poitrine, il semblait défier celui qui la
+lui donnait. Quelques heures après, ceux que nous avions conduits
+subirent le même sort.
+
+Je passai le reste de la journée assez tranquille, c'est-à-dire
+jusqu'à sept heures du soir, où l'adjudant-major Delaître me signifia
+de me rendre aux arrêts dans un endroit qu'il me désigna, pour avoir,
+disait-il, laissé échapper trois prisonniers que l'on avait confiés à
+ma garde; je m'excusai comme je pus, et je me rendis dans l'endroit
+que l'on m'avait indiqué; d'autres sous-officiers y étaient déjà. Là,
+après avoir réfléchi, je fus satisfait d'avoir sauvé trois hommes,
+dont j'étais persuadé qu'ils étaient innocents.
+
+La chambre dans laquelle j'étais donnait sur une grande galerie
+étroite qui servait de passage pour aller dans un autre corps de
+bâtiment, dont une partie avait été incendiée, de manière que personne
+n'y allait, et je remarquai que la partie qui était conservée n'avait
+pas encore été explorée. N'ayant rien à faire, et naturellement
+curieux, je m'amusai à parcourir la galerie. Lorsque je fus au bout,
+il me sembla entendre du bruit dans une chambre dont la porte était
+fermée. En écoutant, il me sembla entendre un langage que je ne
+comprenais pas. Voulant savoir ce qu'elle renfermait, je frappai. L'on
+ne me répondit pas, et le silence le plus profond succéda au bruit.
+Alors, regardant par le trou de la serrure, j'aperçus un homme couché
+sur un canapé, et deux femmes debout qui semblaient lui imposer
+silence; comme je comprenais quelques mots de la langue polonaise, qui
+a beaucoup de rapport avec la langue russe, je frappai une seconde
+fois, et je demandai de l'eau; pas de réponse. Mais, à la seconde
+demande, que j'accompagnai d'un grand coup de pied dans la porte, l'on
+vint m'ouvrir.
+
+Alors j'entrai; les deux femmes, en me voyant, se sauvèrent dans une
+autre chambre. Je commençai par fermer la porte par où j'étais entré;
+l'individu couché sur le canapé ne bougeait pas; je le reconnus, de
+suite, pour un forçat de la figure la plus ignoble et la plus sale,
+ainsi que sa barbe et tout son accoutrement, composé d'une capote de
+peau de mouton serrée avec une ceinture de cuir. Il avait, à côté de
+lui, une lance et deux torches à incendie, plus deux pistolets à sa
+ceinture, objets dont je commençai par m'emparer. Ensuite, prenant une
+des torches qui était grosse comme mon bras, je lui en appliquai un
+coup sur le côté, qui lui fit ouvrir les yeux. L'individu, en me
+voyant, fit un bond comme pour sauter après moi, mais il tomba de tout
+son long. Alors je lui présentai le bout d'un des pistolets que je lui
+avais pris; il me regarda encore d'un air stupide, et, voulant se
+relever, il retomba. À la fin, il parvint à se tenir debout. Voyant
+qu'il était ivre, je le pris par un bras et, l'ayant fait sortir de la
+chambre, je le conduisis au bout de la galerie qui séparait les
+chambres, et lorsqu'il fut sur le bord de l'escalier qui était droit
+comme une échelle, je le poussai: il roula jusqu'en bas comme un
+tonneau, et presque contre la porte du corps de garde de la police,
+qui était en face de l'escalier. Les hommes de garde le traînèrent
+dans une chambre destinée pour y enfermer tous ceux de son espèce que
+l'on arrêtait à chaque instant; enfin, je n'en entendis plus parler.
+
+Après cette expédition, je retournai à la chambre et je m'y enfermai,
+et, ayant encore regardé si rien ne pouvait me nuire, j'ouvris la
+porte de la seconde chambre où j'aperçus, en entrant, les deux
+Dulcinées assises sur un canapé. En me voyant, elles ne parurent pas
+surprises; elles me parlèrent toutes deux à la fois; je ne pus jamais
+rien comprendre. Je voulus savoir si elles avaient quelque chose à
+manger; elles me comprirent parfaitement, car aussitôt elles me
+servirent des concombres, des oignons et un gros morceau de poisson
+salé avec un peu de bière, mais pas de pain. Un instant après, la plus
+jeune m'apporta une bouteille qu'elle appela _Kosalki_; en le goûtant,
+je le reconnus pour du genièvre de Dantzig, et, en moins d'une
+demi-heure, nous eûmes vidé la bouteille, car je m'aperçus que mes
+deux Moscovites buvaient mieux que moi. Je restai encore quelque temps
+avec les deux soeurs, car elles m'avaient fait comprendre qu'elles
+l'étaient; alors je retournai dans ma chambre.
+
+En entrant, je trouvai un sous-officier de la compagnie qui était venu
+pour me voir, et qui depuis longtemps m'attendait. Il me demanda d'où
+je venais; lorsque je lui eus conté mon histoire, il ne fut plus
+surpris de mon absence, mais il parut enchanté, à cause, me dit-il,
+que l'on ne trouvait personne pour blanchir le linge; puisque le
+hasard nous procurait deux dames moscovites, certainement elles se
+trouveraient très honorées de blanchir et de raccommoder celui des
+militaires français. À dix heures, lorsque tout le monde fut couché,
+comme nous ne voulions pas que personne sache que nous avions des
+femmes, le sous-officier revint, avec le sergent-major, chercher nos
+deux belles. Elles, firent d'abord quelques difficultés, ne sachant où
+on les conduisait; mais, ayant fait comprendre qu'elles désiraient que
+je les accompagnasse, j'allai jusqu'au logement, où elles nous
+suivirent de bonne grâce, en riant. Un cabinet se trouvant disponible,
+nous les y installâmes, après l'avoir meublé convenablement avec ce
+que nous trouvâmes dans leur chambre; bien mieux, avec tout ce que
+nous trouvâmes de beau et d'élégant que les dames nobles moscovites
+n'avaient pu emporter, de manière que, de grosses servantes qu'elles
+paraissaient être, elles furent de suite transformées en baronnes,
+mais blanchissant et raccommodant notre linge.
+
+Le lendemain au matin, 21, j'entendis une forte détonation d'armes à
+feu; j'appris que l'on venait encore de fusiller plusieurs forçats et
+hommes de la police, que l'on avait pris mettant le feu à l'hospice
+des Enfants-Trouvés et à l'hôpital où étaient nos blessés; un instant
+après, le sergent-major accourut me dire que j'étais libre.
+
+En rentrant dans notre logement, j'aperçus nos tailleurs, les deux
+hommes que j'avais sauvés, déjà en train de travailler; ils faisaient
+des grands collets avec les draps des billards qui étaient dans la
+grande salle du café où était logée la compagnie, et que l'on avait
+démontés pour avoir plus de place. J'entrai dans la chambre où étaient
+enfermées nos femmes; elles étaient occupées à faire la lessive, et
+elles s'en tiraient passablement mal. Cela n'est pas étonnant, elles
+avaient sur elles des robes en soie d'une baronne! Mais il fallait
+prendre patience, faute de mieux. Le reste de la journée fut consacré
+à organiser notre local et à faire des provisions, comme si nous
+devions rester longtemps dans cette ville. Nous avions en magasin,
+pour passer l'hiver, sept grandes caisses de vin de Champagne
+mousseux, beaucoup de vin d'Espagne, du porto; nous étions possesseurs
+de cinq cents bouteilles de rhum de la Jamaïque, et nous avions à
+notre disposition plus de cent gros pains de sucre, et tout cela pour
+six sous-officiers, deux femmes et un cuisinier.
+
+La viande était rare; ce soir-là, nous eûmes une vache; je ne sais
+d'où elle venait, probablement d'un endroit où il n'était pas permis
+de la prendre, car nous la tuâmes pendant la nuit, pour ne pas être
+vus.
+
+Nous avions aussi beaucoup de jambons, car l'on en avait trouvé un
+grand magasin; ajoutez à cela du poisson salé en quantité, quelques
+sacs de farine, deux grands tonneaux remplis de suif que nous avions
+pris pour du beurre; la bière ne manquait pas; enfin, voilà quelles
+étaient nos provisions, pour le moment, si toutefois nous venions à
+passer l'hiver à Moscou.
+
+Le soir, nous eûmes l'ordre de faire un contre-appel; il fut fait à
+dix heures; il manquait dix-huit hommes. Le reste de la compagnie
+dormait tranquillement dans la salle des billards; ils étaient couchés
+sur des riches fourrures de martes-zibelines, des peaux de lions, de
+renards, et d'ours; une partie avait la tête enveloppée de riches
+cachemires et formant un grand turban, de sorte que, dans cette
+situation, ils ressemblaient à des sultans plutôt qu'à des grenadiers
+de la Garde: il ne leur manquait plus que des houris.
+
+J'avais prolongé mon appel jusqu'à onze heures, à cause des absents,
+pour ne pas les porter manquants; effectivement, ils rentrèrent un
+instant après, ployant sous leur charge. Parmi les objets remarquables
+qu'ils rapportèrent, il se trouvait plusieurs plaques en argent, avec
+des dessins en relief; ils apportaient aussi chacun un lingot du même
+métal, de la grosseur et de la forme d'une brique. Le reste consistait
+en fourrures, châles des Indes, des étoffes en soie tissée d'or et
+d'argent. Ils me demandèrent encore la permission de faire, de suite,
+deux autres voyages, pour aller chercher du vin et des fruits confits,
+qu'ils avaient laissés dans une cave: je la leur accordai, un caporal
+les accompagna. Il est bon de savoir que, sur tous les objets qui
+avaient échappé à l'incendie, nous autres sous-officiers prélevions
+toujours un droit au moins de vingt pour cent.
+
+Le 22 fut consacré au repos, à augmenter nos provisions, à chanter,
+fumer, rire et boire, à nous promener. Le même jour, je fis une visite
+à un Italien, marchand d'estampes, qui restait dans notre quartier; et
+dont la maison n'avait pas été brûlée.
+
+Le 23 au matin, un forçat fut fusillé dans la cour du café. Le même
+jour, l'ordre fut donné de nous tenir prêts, pour le lendemain matin,
+à passer la revue de l'Empereur.
+
+Le 24, à huit heures du matin, nous nous mîmes en marche pour le
+Kremlin. Lorsque nous y arrivâmes, plusieurs régiments de l'armée y
+étaient déjà réunis pour la même cause; il y eut, ce jour-là, beaucoup
+de promotions et beaucoup de décorations données. Ceux qui, dans cette
+revue, reçurent des récompenses, avaient bien mérité de la patrie, car
+plus d'une fois ils avaient versé leur sang au champ d'honneur.
+
+Je profitai de cette circonstance pour visiter en détail les choses
+remarquables que renfermait le Kremlin. Pendant que plusieurs
+régiments étaient occupés à passer la revue, je visitai l'église
+Saint-Michel, destinée à la sépulture des empereurs de Russie. Ce fut
+dans cette église que, les premiers jours de notre arrivée, croyant y
+trouver des grands trésors que l'on disait y être cachés, des
+militaires de la Garde, du 1er de chasseurs, qui étaient restés de
+piquet au Kremlin, s'y étaient introduits, avaient parcouru des
+caveaux immenses, mais, au lieu d'y trouver des trésors, ils n'y
+trouvèrent que des tombeaux en pierre, recouverts en velours, avec des
+inscriptions sur des plaques en argent. On y rencontra aussi quelques
+personnes de la ville qui s'y étaient retirées sous la protection des
+morts, croyant y être en sûreté, parmi lesquelles se trouvait une
+jeune et jolie personne que l'on disait appartenir à une des premières
+familles de Moscou, et qui fit la folie de s'attacher à un officier
+supérieur de l'armée. Elle fit la folie, plus grande encore, de le
+suivre dans la retraite. Aussi, comme tant d'autres, elle périt de
+froid, de faim et de misère.
+
+Sortant des caveaux de l'église Saint-Michel, je fus voir la fameuse
+cloche, que j'examinai dans tous ses détails. Sa hauteur est de
+dix-neuf pieds; une bonne partie est enterrée, probablement par son
+propre poids, depuis le temps qu'elle est à terre, par suite de
+l'incendie qui brûla la tour où elle était suspendue et dont on voit
+encore les fondations. Les grosses pièces de bois auxquelles elle
+était suspendue y sont encore attachées, mais cassées par le milieu.
+
+Pas loin de là, et en face du palais, se trouve l'arsenal où l'on
+voit, à chaque côté de la porte, deux pièces de canon monstres; un peu
+plus loin et sur la droite, c'est la cathédrale, avec ses neuf tours
+ou clochers couverts en cuivre doré. Sur la plus haute des tours, l'on
+y voyait la croix du grand Ivan, qui domine le tout; elle avait trente
+pieds de haut, elle était en bois, recouverte de fortes lames d'argent
+doré: plusieurs chaînes aussi dorées la tenaient de tous les côtés.
+
+Quelques jours après, des hommes de corvée, charpentiers et autres,
+furent commandés pour la descendre, afin de la transporter à Paris
+comme trophée, mais, en la détachant, elle fut emportée par son poids;
+elle faillit tuer et entraîner avec elle tous les hommes qui la
+tenaient par les chaînes; il en fut de même des grands aigles qui
+dominaient les hautes tours, autour de l'enceinte du Kremlin.
+
+Il était midi lorsque nous eûmes fini de passer la revue; en partant,
+nous passâmes sous la fausse porte où se trouve le grand Saint Nicolas
+dont j'ai parlé plus haut. Nous y vîmes beaucoup d'esclaves russes
+occupés à prier, à faire des courbettes et des signes de croix au
+grand Saint; probablement qu'ils l'intercédaient contre nous.
+
+Le 25, avec plusieurs de mes amis, nous parcourûmes les ruines de la
+ville. Nous passâmes dans plusieurs quartiers que nous n'avions pas
+encore vus: partout l'on rencontrait, au milieu des décombres, des
+paysans russes, des femmes sales et dégoûtantes, juives et autres,
+confondues avec des soldats de l'armée, cherchant, dans les caves que
+l'on découvrait, les objets cachés qui avaient pu échapper à
+l'incendie. Indépendamment du vin et du sucre qu'ils y trouvaient,
+l'on en voyait chargés de châles, de cachemires, de fourrures
+magnifiques de Sibérie, et aussi d'étoffes tissées de soie, d'or et
+d'argent, et d'autres avec des plats d'argent et d'autres choses
+précieuses. Aussi voyait-on les juifs, avec leurs femmes et leurs
+filles, faire à nos soldats toute espèce de propositions pour en
+obtenir quelques pièces, que souvent d'autres soldats de l'armée
+reprenaient.
+
+Le même jour, au soir, le feu fut mis à un temple grec, en face de
+notre logement, et tenant au palais où était logé le maréchal Mortier.
+Malgré les secours que nos soldats portèrent, l'on ne put parvenir à
+l'éteindre. Ce temple, qui avait été conservé dans son entier et où
+rien n'avait été dérangé, fut, dans un rien de temps, réduit en
+cendres. Cet accident fut d'autant plus déplorable, que beaucoup de
+malheureux s'y étaient retirés avec le peu d'effets qui leur
+restaient, et même, depuis quelques jours, l'on y officiait.
+
+Le 26, je fus de garde aux équipages de l'Empereur, que l'on avait
+placés dans des remises situées à une des extrémités de la ville et
+vis-à-vis une grande caserne que l'incendie avait épargnée et où une
+partie du premier corps d'armée était logée. Pour y arriver avec mon
+poste, il m'avait fallu parcourir plus d'une lieue de terrain en
+ruines et situé presque sur la rive gauche de la Moskowa, où l'on
+n'apercevait plus que, ça et là, quelques pignons d'églises; le reste
+était réduit en cendres. Sur la rive droite, on voyait encore quelques
+jolies maisons de campagne isolées, dont une partie aussi était
+brûlée.
+
+Près de l'endroit où j'avais établi mon poste, se trouvait une maison
+qui avait échappé à l'incendie; je fus la voir par curiosité. Le
+hasard m'y fit rencontrer un individu parlant très bien le français,
+qui me dit être de Strasbourg, et qu'une fatalité avait amené à Moscou
+quelques jours avant nous. Il me conta qu'il était marchand de vins du
+Rhin et de Champagne mousseux, et que, par suite de malheureuses
+circonstances, il perdait plus d'un million, tant par ce qu'on lui
+devait que par les vins qu'il avait en magasin et qui avaient été
+brûlés, et aussi par ce que nous avions bu et que nous buvions encore
+tous les jours. Il n'avait pas un morceau de pain à manger. Je lui
+offris de venir manger avec moi sa part d'une soupe au riz, qu'il
+accepta avec reconnaissance.
+
+En attendant la paix, que l'on croyait prochaine, l'Empereur donnait
+des ordres afin de tout organiser dans Moscou, comme si l'on devait y
+passer l'hiver. L'on commença par les hôpitaux pour les blessés de
+l'armée; ceux des Russes mêmes furent traités comme les nôtres.
+
+On s'occupa de réunir, autant que possible, les approvisionnements de
+tous genres qui se trouvaient dans différents endroits de la ville.
+Quelques temples qui avaient échappé à l'incendie furent ouverts et
+rendus au culte. Pas loin de notre habitation, et dans la même rue, il
+existait une église pour les catholiques; un prêtre français émigré y
+disait la messe. L'église portait le nom de Saint-Louis. L'on parvint
+même à rétablir un théâtre, et l'on m'a assuré que l'on y avait joué
+la comédie avec des acteurs français et italiens. Que l'on y ait joué
+ou non, une chose dont je suis certain, c'est qu'ils furent payés pour
+six mois, et cela afin de faire croire aux Russes que nous étions
+disposés à passer l'hiver dans cette ville.
+
+Le 27, comme j'arrivais de descendre ma garde aux équipages, je fus
+surpris agréablement en trouvant deux de mes pays qui venaient me
+voir. C'étaient Flament, natif de Péruwelz, vélite dans les dragons de
+la Garde, et Melet, dragon dans le même régiment; ce dernier était de
+Condé. Ils tombaient bien, ce jour-là, car nous étions en disposition
+pour rire. Nous invitâmes nos dragons à dîner et à passer la soirée
+avec nous.
+
+Dans différentes courses de maraude que nos soldats avaient faites,
+ils nous avaient rapporté beaucoup de costumes d'hommes et de femmes
+de toutes les nations, même des costumes français du temps de Louis
+XVI, et tous ces vêtements étaient de la plus grande richesse. C'est
+pourquoi, le soir, après avoir dîné, nous proposâmes de donner un bal
+et de nous revêtir de tous les costumes que nous avions. J'oubliais de
+dire qu'en arrivant, Flament nous avait appris une nouvelle qui nous
+fit beaucoup de peine, c'était la catastrophe du brave
+lieutenant-colonel Martod, commandant le régiment de dragons dont
+Flament et Melet faisaient partie. Ayant été à la découverte deux
+jours avant le 25, dans les environs de Moscou, avec deux cents
+dragons, ils avaient donné dans une embuscade, et, chargés par trois
+mille hommes, tant cavalerie qu'artillerie, le colonel Martod avait
+été mortellement blessé, ainsi qu'un capitaine et un adjudant-major
+qui furent faits prisonniers après avoir combattu en désespérés. Le
+lendemain, le colonel fit demander ses effets, mais, le jour suivant,
+nous apprîmes sa mort.
+
+Je reviens à notre bal, qui fut un vrai bal de carnaval, car nous nous
+travestîmes tous.
+
+Nous commençâmes par habiller nos femmes russes en dames françaises,
+c'est-à-dire en marquises, et, comme elles ne savaient comment s'y
+prendre, c'est Flament et moi qui furent chargés de présider à leur
+toilette. Nos deux tailleurs russes étaient en Chinois, moi en boyard
+russe, Flament en marquis, enfin chacun de nous prit un costume
+différent, même notre cantinière, la mère Dubois, qui survint dans le
+moment et qui mit sur elle un riche habillement national d'une dame
+russe. Comme nous n'avions pas de perruques pour nos marquises, la
+perruquier de la compagnie les coiffa. Pour pommade, il leur mit du
+suif et, pour poudre, de la farine; enfin elles étaient on ne peut pas
+mieux ficelées, et, lorsque tout fut disposé, nous nous mîmes en train
+de danser. J'oubliais de dire que, pendant ce temps, nous buvions
+force punch, que Melet, le vieux dragon, avait soin d'alimenter, et
+que nos marquises, ainsi que la cantinière, quoique supportant très
+bien la boisson, avaient déjà le cerveau troublé, par suite des grands
+verres de punch qu'elles avalaient de temps en temps, avec délices.
+
+Nous avions, pour musique, une flûte qu'un sergent-major jouait, et
+le tambour de la compagnie l'accompagnait en mesure. On commença par
+l'air:
+
+ On va leur percer les flancs,
+ Ram, ram, ram, tam plam,
+ Tirelire, ram plam.
+
+Mais à peine la musique avait-elle commencé, et la mère Dubois
+allait-elle en avant avec le fourrier de la compagnie, avec qui elle
+faisait vis-à-vis, que voilà nos marquises, à qui probablement notre
+musique sauvage allait, qui se mettent à sauter comme des Tartares,
+allant à droite et à gauche, écartant les jambes, les bras, tombant
+sur cul, se relevant pour y tomber encore. L'on aurait dit qu'elles
+avaient le diable dans le corps. Cela n'aurait été que très ordinaire
+pour nous, si elles avaient été habillées avec leurs habits à la
+russe, mais voir des marquises françaises qui, généralement, sont si
+graves, sauter comme des enragées, cela nous faisait pâmer de rire, de
+manière qu'il fut impossible, au joueur de flûte, de continuer; mais
+notre tambour y suppléa en battant la charge. C'est alors que nos
+marquises recommencèrent de plus belle, jusqu'au moment où elles
+tombèrent de lassitude sur le plancher. Nous les relevâmes pour les
+applaudir, ensuite nous recommençâmes à boire et à danser jusqu'à
+quatre heures du matin.
+
+La mère Dubois, en vraie cantinière, et qui savait apprécier la valeur
+des habits qu'elle avait sur elle, car c'était en soie tissée d'or et
+d'argent, partit sans rien dire. Mais, en sortant, le sergent de garde
+à la police, voyant une dame étrangère dans la rue, aussi matin, et
+pensant faire une bonne capture, s'avança vers elle et voulut la
+prendre par le bras pour la conduire dans sa chambre. Mais la mère
+Dubois, qui avait son mari, et du punch dans le corps, appliqua sur la
+figure du sergent un vigoureux soufflet qui le renversa à terre. Il
+cria: «À la garde!» Le poste prit les armes, et comme nous n'étions
+pas encore couchés, nous descendîmes pour la débarrasser. Mais le
+sergent était tellement furieux que nous eûmes toutes les peines du
+monde à lui faire comprendre qu'il avait eu tort de vouloir arrêter
+une femme comme la mère Dubois.
+
+Le 28 et le 29 furent encore consacrés à nous occuper de nos
+provisions; pour cela, nous allions faire des reconnaissances de jour,
+et, la nuit--pour ne pas avoir de concurrence,--nous allions chercher
+ce que nous avions remarqué.
+
+Le 30, nous passâmes la revue de l'inspecteur dans la rue, en face de
+notre logement. Lorsqu'elle fut terminée, il prit envie au colonel de
+faire voir à l'inspecteur comment le régiment était logé. Lorsque ce
+fut au tour de notre compagnie, le colonel se fit accompagner par le
+capitaine, l'officier et le sergent de semaine, et l'adjudant-major
+Roustan, qui connaissait le logement, marchait en avant et avait soin
+d'ouvrir les chambres où était la compagnie. Après avoir presque tout
+vu, le colonel demanda: «Et les sous-officiers, comment
+sont-ils?--Très bien», répondit l'adjudant-major Roustan. Et,
+aussitôt, il se met en train d'ouvrir les portes de nos chambres[19].
+Mais, par malheur, nous n'avions pas ôté la clef de la porte du
+cabinet où nos Dulcinées se tenaient, et que nous avions toujours fait
+passer pour une armoire. Aussitôt, il l'ouvre, mais, surpris d'y voir
+un espace, il regarde et aperçoit les oiseaux. Il ne dit rien, referme
+la porte et met la clef dans sa poche.
+
+[Note 19: Il est bon de savoir que nous avions fait percer une
+porte de communication de notre logement dans celui où était la
+compagnie. (_Note de l'auteur._)]
+
+Lorsqu'il fut descendu dans la rue, et d'aussi loin qu'il m'aperçut,
+il me montra la clef, et, s'approchant de moi en riant: «Ah! me
+dit-il, vous avez du gibier en cage, et, comme des égoïstes, vous n'en
+faites pas part à vos amis! Mais que diable faites-vous de ces
+drôlesses-là, et où les avez-vous pêchées? On n'en voit nulle part!»
+Alors je lui contai comment et quand je les avais trouvées, et
+qu'elles nous servaient à blanchir notre linge: «Dans ce cas, nous
+dit-il, en s'adressant au sergent-major et à moi, vous voudrez bien me
+les prêter pour quelques jours, afin de blanchir mes chemises, car
+elles sont horriblement sales, et j'espère qu'en bons camarades, vous
+ne me refuserez pas cela.» Le même soir, il les emmena; il est
+probable qu'elles blanchirent toutes les chemises des officiers, car
+elles ne revinrent que sept jours après.
+
+Le 1er octobre, un fort détachement du régiment fut commandé pour
+aller fourrager à quelques lieues de Moscou, dans un grand château
+construit en bois. Nous y trouvâmes fort peu de chose: une voiture
+chargée de foin fut toute notre capture. À notre retour, nous
+rencontrâmes la cavalerie russe qui vint caracoler autour de nous,
+sans cependant oser nous attaquer sérieusement. Il est vrai de dire
+que nous marchions d'une manière à leur faire voir qu'ils n'auraient
+pas eu l'avantage, car, quoiqu'étant infiniment moins nombreux qu'eux,
+nous leur avions mis plusieurs cavaliers hors de combat. Ils nous
+suivirent jusqu'à un quart de lieue de Moscou.
+
+Le 2, nous apprîmes que l'Empereur venait de donner l'ordre d'armer le
+Kremlin; trente pièces de canon et obusiers de différents calibres
+devaient être placés sur toutes les tours tenant à la muraille qui
+forme l'enceinte du Kremlin.
+
+Le 3, des hommes de corvée de chaque régiment de la Garde furent
+commandés pour piocher la terre et transporter des matériaux provenant
+de vieilles murailles que des sapeurs du génie abattaient autour du
+Kremlin, et des fondations que l'on faisait sauter par la mine.
+
+Le 4, j'accompagnai à mon tour les hommes de corvée que l'on avait
+commandés dans la compagnie. Le lendemain au matin, un colonel du
+génie fut tué, à mes côtés, d'une brique qui lui tomba sur la tête,
+provenant d'une mine que l'on venait de faire sauter. Le même jour, je
+vis, près d'une église, plusieurs cadavres qui avaient les jambes et
+les bras mangés, probablement par des loups ou par des chiens; ces
+derniers se trouvaient en grande quantité.
+
+Les jours où nous n'étions pas de service, nous les passions à boire,
+fumer et rire, et à causer de la France et de la distance dont nous
+étions séparés, et aussi de la possibilité de nous en éloigner encore
+davantage. Quand venait le soir, nous admettions dans notre réunion
+nos deux esclaves moscovites, je dirai plutôt nos deux marquises, car,
+depuis notre bal, nous ne leur disions plus d'autres noms, qui nous
+tenaient tête à boire le punch au rhum de la Jamaïque.
+
+Le reste de notre séjour dans cette ville se passa en revues et
+parades, jusqu'au jour où un courrier vint annoncer à l'Empereur, au
+moment où il était à passer la revue de plusieurs régiments, que les
+Russes avaient rompu l'armistice et avaient attaqué à l'improviste la
+cavalerie de Murat, au moment où il ne s'y attendait pas.
+
+Aussitôt la revue passée, l'ordre du départ fut donné, et, en un
+instant, toute l'armée fut en mouvement; mais ce ne fut que le soir
+que notre régiment eut connaissance de l'ordre de se tenir prêt à
+partir pour le lendemain.
+
+Avant de partir, nous fîmes, à nos deux femmes moscovites, ainsi qu'à
+nos deux tailleurs, leur part du butin que nous ne pouvions emporter;
+vingt fois ils se jetèrent à terre pour nous remercier en nous baisant
+les pieds: jamais ils ne s'étaient vus si riches!
+
+
+
+
+III
+
+La retraite.--Revue de mon sac.--L'Empereur en danger.--De Mojaïsk à
+Slawkowo.
+
+
+Le 18 octobre au soir, lorsque nous étions, comme tous les jours,
+plusieurs sous-officiers réunis, étendus, comme des pachas, sur des
+peaux d'hermine, de marte-zibeline, de lion et d'ours, et sur d'autres
+fourrures non moins précieuses, fumant dans des pipes de luxe, le
+tabac à la rose des Indes, et qu'un punch monstre au rhum de la
+Jamaïque flamboyait au milieu de nous, dans le grand vase en argent du
+boyard russe, et faisait fondre un énorme pain de sucre soutenu en
+travers du vase par deux baïonnettes russes; au moment où nous
+parlions de la France et du plaisir qu'il y aurait d'y retourner en
+vainqueurs, après une absence de plusieurs années; où nous faisions
+nos adieux et nos promesses de fidélité aux Mogolesses, Chinoises et
+Indiennes, nous entendîmes un grand bruit dans un grand salon où
+étaient couchés les soldats de la compagnie. Au même instant, le
+fourrier de semaine entra pour nous annoncer que, d'après l'ordre, il
+fallait nous tenir prêts à partir.
+
+Le lendemain 19, de grand matin, la ville se remplit de juifs et de
+paysans russes; les premiers, pour acheter aux soldats ce qu'ils ne
+pouvaient emporter, et les autres pour ramasser ce que nous jetions
+dans les rues. Nous apprîmes que le maréchal Mortier restait au
+Kremlin avec dix mille hommes, avec ordre de s'y défendre au besoin.
+
+Dans l'après-midi, nous nous mîmes en marche, non sans avoir fait,
+comme nous pûmes, quelques provisions de liquides que nous mîmes sur
+la voiture de notre cantinière, la mère Dubois, ainsi que notre grand
+vase en argent; il était presque nuit lorsque nous étions hors de la
+ville. Un instant après, nous nous trouvâmes au milieu d'une grande
+quantité de voitures, conduites par des hommes de différentes nations,
+marchant sur trois ou quatre rangs, sur une étendue de plus d'une
+lieue. L'on entendait parler français, allemand, espagnol, italien,
+portugais, et d'autres langues encore, car des paysans moscovites
+suivaient aussi, ainsi que beaucoup de juifs: tous ces peuples, avec
+leurs costumes et leurs langages différents, les cantiniers avec leurs
+femmes et leurs enfants pleurant, se pressant en tumulte et en un
+désordre dont on ne peut se faire une idée. Quelques-uns avaient déjà
+leurs voitures brisées; ceux-là criaient et juraient, de manière que
+c'était un tintamarre à vous casser la tête. Nous finîmes, non sans
+peine, à dépasser cet immense convoi, qui était celui de toute
+l'armée. Nous avançâmes sur la route de Kalouga (là, nous étions en
+Asie); un instant après, nous arrêtâmes pour bivaquer dans un bois, le
+reste de la nuit, et comme elle était déjà très avancée, notre repos
+ne fut pas long.
+
+À peine s'il faisait jour, que nous nous remîmes en marche. Nous
+n'avions pas encore fait une lieue, que nous rencontrâmes encore une
+grande partie du fatal convoi, qui nous avait dépassés pendant le peu
+de repos que nous avions pris. Déjà, une grande partie des voitures
+étaient brisées et d'autres ne pouvaient plus avancer, à cause que le
+chemin était de sable et que les roues enfonçaient beaucoup. L'on
+entendait crier en français, jurer en allemand, réclamer le bon Dieu
+en italien, et la Sainte Vierge en espagnol et en portugais.
+
+Après avoir passé toute cette bagarre, nous fûmes obligés d'arrêter
+pour attendre la gauche de la colonne. Je profitai de cette
+circonstance pour faire une revue de mon sac, qui me semblait trop
+lourd, et voir s'il n'y avait rien à mettre de côté afin de m'alléger.
+Il était assez bien garni: j'avais plusieurs livres de sucre, du riz,
+un peu de biscuit, une demi-bouteille de liqueur, le costume d'une
+femme chinoise en étoffe de soie, tissée d'or et d'argent, plusieurs
+objets de fantaisie en or et argent, entre autres un morceau de la
+croix du grand Ivan[20], c'est-à-dire un morceau de l'enveloppe qui la
+recouvrait, qui était d'argent doré et qui m'avait été donné par un
+homme de la compagnie qui avait été commandé de corvée avec d'autres
+hommes du même état, couvreurs et charpentiers, pour la détacher.
+
+[Note 20: J'ai oublié de dire qu'au milieu de la grande croix de
+Saint-Ivan, il s'en trouvait une petite en or massif, d'un pied de
+long. (_Note de l'auteur_.)]
+
+J'avais aussi mon grand uniforme, une grande capote de femme servant à
+monter à cheval (cette capote était de couleur noisette, doublée en
+velours vert, et, comme je n'en connaissais pas l'usage, je me
+figurais que la femme qui l'avait portée avait plus de six pieds);
+plus deux tableaux en argent d'un pied de long sur huit pouces de
+hauteur, dont les personnages étaient en relief: l'un de ces tableaux
+représentait le jugement de Paris, sur le mont Ida. L'autre
+représentait Neptune, sur un char formé d'une coquille et traîné par
+des chevaux marins. Tout cela était d'un travail fini. J'avais, en
+outre, plusieurs médaillons et un crachat d'un prince russe enrichi de
+brillants. Tous ces objets, étaient destinés pour des cadeaux et
+avaient été trouvés dans des caves où les maisons avaient croulé par
+suite de l'incendie.
+
+Comme l'on voit, mon sac devait peser, mais, pour qu'il ne soit plus
+aussi lourd, je laissai sur le terrain ma culotte blanche, prévoyant
+bien que je n'en aurais pas besoin de sitôt. Sur moi, j'avais, sur ma
+chemise, un gilet de soie jaune piqué et ouaté que j'avais fait
+moi-même avec le jupon d'une femme, et, par-dessus tout, un grand
+collet doublé en peau d'hermine, plus une carnassière suspendue à mon
+côté et sous mon collet, par un large galon en argent, contenant
+plusieurs objets parmi lesquels était un Christ en or et argent, ainsi
+qu'un petit vase en porcelaine de Chine. Ces deux pièces ont échappé
+au naufrage comme par miracle; je les possède encore et les conserve
+comme des reliques. Ensuite, mon fourniment, mes armes et soixante
+cartouches dans ma giberne; ajoutez à cela de la santé, de la gaieté,
+de la bonne volonté et l'espoir de présenter mes hommages aux dames
+mogoles, chinoises et indiennes, et vous aurez une idée du sergent
+vélite de la Garde impériale[21].
+
+[Note 21: À cause du blocus continental, le bruit courait dans
+l'armée que nous devions aller en Mongolie et en Chine, pour nous
+emparer des possessions anglaises. (_Note de l'auteur._)]
+
+À peine avais-je passé la revue de mon butin, que nous entendîmes,
+devant nous, quelques coups de fusil; l'on nous fit prendre les armes
+et doubler le pas. Une demi-heure après, nous arrivâmes sur
+l'emplacement où un convoi, escorté par un détachement de lanciers
+rouges de la Garde, avait été attaqué par des partisans.
+
+Plusieurs lanciers étaient tués, et aussi des Russes et quelques
+chevaux. Près d'une voiture, l'on voyait étendue à terre et sur le
+dos, une jolie femme, morte de saisissement. Nous continuâmes à
+marcher sur une route assez belle. Le soir, nous arrêtâmes et nous
+formâmes notre bivac dans un bois, afin d'y passer la nuit.
+
+Le lendemain 21, de grand matin, nous nous remîmes en marche, et, dans
+le milieu du jour, nous rencontrâmes un parti de Cosaques réguliers,
+que l'on chassa à coups de canon. Après avoir marché une partie de
+cette journée à travers les champs, nous arrêtâmes près d'une prairie,
+au bord d'un ruisseau, où nous passâmes la nuit.
+
+Le 22, nous eûmes de la pluie. L'on marcha lentement et avec peine
+jusqu'au soir, où nous arrêtâmes et prîmes position près d'un bois.
+Dans la nuit, nous entendîmes une forte explosion: nous sûmes, après,
+que c'était le Kremlin que le maréchal Mortier venait de faire sauter,
+par le moyen d'une grande quantité de poudre que l'on avait mise dans
+les caves. Le maréchal était parti de Moscou trois jours après nous,
+le 22, avec ses dix mille hommes, dont deux régiments de Jeune Garde
+que nous rejoignîmes, quelques jours après, sur la route de Mojaïsk.
+Le reste de cette journée, nous fîmes peu de chemin, quoique marchant
+toujours.
+
+Le 24, nous n'étions pas loin de Kalouga. Le même jour, l'armée
+d'Italie, commandée par le prince Eugène, ainsi que d'autres corps que
+le général Corbineau commandait, se battaient, à Malo-Jaroslawetz,
+contre l'armée russe qui voulait nous disputer le passage. Dans cette
+lutte, qui fut sanglante, 16000 hommes des nôtres se battirent contre
+70 000 Russes, qui perdirent 8 000 hommes, et nous 3 000. Nous eûmes
+plusieurs officiers supérieurs tués et blessés, entre autres le
+général Delzons, frappé d'une balle au front. Son frère, qui était
+colonel, voulut le secourir; à son tour, il fut atteint d'une seconde
+balle; tous deux expirèrent à la même place.
+
+Le 25, au matin, j'étais de garde depuis la veille au soir, près d'une
+petite maison isolée où l'Empereur était logé et où il avait passé la
+nuit; le soleil se montrait au travers d'un épais brouillard, comme il
+en fait souvent au mois d'octobre, quand, tout à coup et sans prévenir
+personne, il monta, à cheval, suivi seulement de quelques officiers
+d'ordonnance. À peine était-il parti, que nous entendîmes un grand
+bruit; un moment, nous crûmes que c'étaient des cris de «Vive
+l'Empereur!» mais nous entendîmes crier: «Aux armes!» C'étaient plus
+de 6 000 Cosaques commandés par Platoff, qui, à la faveur du
+brouillard et des ravins, étaient venus faire un _hourrah_. Aussitôt
+les escadrons de service de la Garde s'élancèrent dans la plaine; nous
+les suivîmes, et, pour raccourcir notre chemin, nous traversâmes un
+ravin. Dans un instant, nous fûmes devant cette nuée de sauvages qui
+hurlaient comme des loups et qui se retirèrent. Nos escadrons finirent
+par les atteindre et leur reprendre tout ce qu'ils avaient enlevé de
+bagages, de caissons, en leur faisant essuyer beaucoup de pertes.
+
+Lorsque nous entrâmes dans la plaine, nous vîmes l'Empereur presque au
+milieu des Cosaques, entouré des généraux et de ses officiers
+d'ordonnance, dont un venait d'être dangereusement blessé, par une
+fatale méprise: au moment où les escadrons entraient dans la plaine,
+plusieurs de ses officiers avaient été obligés, pour se défendre, et
+pour défendre l'Empereur, qui était au milieu d'eux et qui avait
+failli être pris, de faire le coup de sabre avec les Cosaques. Un des
+officiers d'ordonnance, après avoir tué un Cosaque et en avoir blessé
+plusieurs autres, perdit, dans la mêlée, son chapeau, et laissa tomber
+son sabre. Se trouvant sans armes, il courut sur un Cosaque, lui
+arracha sa lance et se défendit avec. Dans ce moment, il fut aperçu
+par un grenadier à cheval de la Garde qui, à cause de sa capote verte
+et de sa lance, le prit pour un Cosaque, courut dessus et lui passa
+son sabre au travers du corps[22].
+
+[Note 22: Cet officier se nommait M. Leaulteur. (_Note de
+l'auteur._)]
+
+Le malheureux grenadier, désespéré en voyant sa méprise, veut se faire
+tuer; il s'élance au milieu de l'ennemi, frappant à droite et à
+gauche; tout fuit devant lui. Après en avoir tué plusieurs, n'ayant pu
+se faire tuer, il revint seul et couvert de sang demander des
+nouvelles de l'officier qu'il avait si malheureusement blessé.
+Celui-ci guérit et revint en France sur un traîneau.
+
+Je me rappelle qu'un instant après cette échauffourée, l'Empereur,
+étant à causer avec le roi Murat, riait de ce qu'il avait failli être
+pris, car il s'en est fallu de bien peu. Le grenadier-vélite Monfort,
+de Valenciennes, avait encore eu l'occasion de se distinguer, en tuant
+et en mettant hors de combat plusieurs Cosaques.
+
+Nous restâmes encore quelque temps dans cette position, et nous nous
+mîmes en marche, laissant Kalouga sur notre gauche. Nous traversâmes,
+sur un mauvais pont, une rivière fangeuse et fort escarpée, et prîmes
+la direction de Mojaïsk.
+
+Le 26, nous fîmes encore une petite étape, et, le 27, après avoir
+marché sans interruption jusqu'au soir, nous allâmes coucher près de
+Mojaïsk; cette nuit, il commença à geler.
+
+Le 28, nous partîmes de grand matin et, dans la journée, après avoir
+traversé une petite rivière, nous nous trouvâmes sur l'emplacement du
+fameux champ de bataille encore tout couvert de morts et de débris de
+toute espèce. On voyait sortir de terre des jambes, des bras, et des
+têtes; presque tous ces cadavres étaient des Russes, car les nôtres,
+autant que possible, nous leur avions donné la sépulture. Mais, comme
+tout cela avait été fait à la hâte, les pluies qui étaient survenues
+depuis, en avaient mis une partie à découvert. Rien de plus triste à
+voir que tous ces morts qui, à peine, conservaient une forme humaine;
+il y avait cinquante-deux jours que la bataillé avait eu lieu.
+
+Nous allâmes établir notre bivac un peu plus avant, et nous passâmes
+près de la grande redoute où le général Caulaincourt avait été tué et
+enterré. Lorsque nous fûmes arrêtés, nous nous occupâmes de nous
+abriter, afin de passer la nuit le mieux possible. Nous fîmes du feu
+avec les débris d'armes, de caissons, d'affûts de canon; mais, pour
+l'eau, nous fûmes embarrassés, car la petite rivière qui coulait près
+de notre camp et où il se trouvait peu d'eau, était remplie de
+cadavres en putréfaction; il fallut remonter à plus d'un quart de
+lieue pour en avoir de potable. Lorsque nous fûmes organisés, je fus
+avec un de mes amis[23] visiter le champ de bataille; nous allâmes
+jusqu'au ravin, à la place même où, le lendemain de la bataille, le
+roi Murat avait fait dresser ses tentes.
+
+[Note 23: Grangier, sergent. (_Note de l'auteur._)]
+
+Le même jour, le bruit courut qu'un grenadier français avait été
+trouvé sur le champ de bataille, vivant encore: il avait les deux
+jambes coupées, et, pour abri, la carcasse d'un cheval dont il s'était
+nourri de la chair, et, pour boisson, l'eau d'un ruisseau rempli de
+cadavres. L'on a dit qu'il fut sauvé: pour le moment, je le pense
+bien, mais, par la suite, il aura fallu l'abandonner, comme tant
+d'autres. Le soir de cette journée, la faim commença à se faire sentir
+chez quelques-uns qui avaient épuisé leurs provisions. Jusqu'alors
+chacun, chaque fois que l'on faisait la soupe, donnait sa part de
+farine, mais, lorsque l'on s'aperçut que tout le monde n'y contribuait
+plus, l'on se cacha pour manger ce que l'on avait; il n'y avait que la
+soupe de viande de cheval, que l'on faisait depuis quelques jours, que
+l'on mangeait en commun.
+
+Le jour suivant, nous passâmes près d'une abbaye qui avait servi
+d'hôpital à une partie de nos blessés de la grande bataille. Beaucoup
+s'y trouvaient encore. L'Empereur donna l'ordre de les transporter sur
+toutes les voitures, à commencer par les siennes, mais des cantiniers,
+à qui l'on avait confié plusieurs de ces malheureux, les abandonnèrent
+sur la route, sous différents prétextes, et cela pour conserver le
+butin qu'ils emportaient de Moscou et dont leurs voitures étaient
+chargées. Cette nuit, nous couchâmes dans un bois en arrière de Ghjat,
+où l'Empereur logea; pendant la nuit, pour la première fois, il tomba
+de la neige.
+
+Le lendemain, 30, la route était déjà mauvaise; beaucoup de voitures,
+chargées de butin, avaient peine à se traîner, beaucoup déjà se
+trouvaient brisées, et d'autres, craignant le même sort, s'allégeaient
+en se débarrassant d'objets inutiles. Ce jour-là, j'étais
+d'arrière-garde, et, comme je me trouvais tout à fait en arrière de la
+colonne, à même de voir le commencement du désordre. La route était
+jonchée d'objets précieux, comme tableaux, candélabres et beaucoup de
+livres, car, pendant plus d'une heure, je ramassai des volumes que je
+parcourais un instant, et que je rejetais ensuite pour être ramassés
+par d'autres qui, à leur tour, les abandonnaient.
+
+C'étaient des éditions de Voltaire, de Jean-Jacques Rousseau et de
+l'_Histoire naturelle_ par Buffon, reliées en maroquin rouge et dorées
+sur tranche.
+
+C'est dans cette journée que j'eus le bonheur de faire l'acquisition
+d'une peau d'ours, qu'un soldat de la compagnie venait, me dit-il, de
+ramasser dans une voiture brisée, remplie de fourrures. Le même jour,
+notre cantinière perdit son équipage avec nos vivres et notre grand
+vase en argent, dans lequel nous avions fait tant de punch.
+
+Le 30, nous arrivâmes à Viasma, _ville au schnaps_, ainsi nommée, par
+nos soldats, à cause de l'eau-de-vie que l'on y trouva en allant à
+Moscou. L'Empereur fit séjour; notre régiment alla plus avant.
+
+J'oubliais de dire qu'avant d'arriver à cette ville, nous fîmes une
+grande halte et que, m'étant retiré sur la droite de la route, près
+d'un bois de sapins, je rencontrai un sergent des chasseurs de la
+Garde, que je connaissais[24]. Il avait profité d'un feu qui se
+trouvait tout fait, pour faire cuire une marmite de riz, dont il
+m'invita à prendre part. Il avait, avec lui, la cantinière du
+régiment, qui était une Hongroise avec qui il était le mieux du monde,
+et qui avait encore sa voiture attelée de deux chevaux et bien garnie
+de vivres, de fourrures et d'argent. Je restai avec eux tout le temps
+de la halte, plus d'une heure. Pendant ce temps, un sous-officier
+portugais s'approcha de nous pour se chauffer; je lui demandai où
+était son régiment; il me répondit qu'il était dispersé, mais que lui,
+il était chargé, avec un détachement, d'escorter sept à huit cents
+prisonniers russes qui, n'ayant rien pour se nourrir, étaient réduits
+à se manger l'un l'autre, c'est-à-dire que, lorsqu'il y en avait un de
+mort, ils le coupaient par morceaux et se le partageaient pour le
+manger ensuite. Pour preuve de ce qu'il me disait, il s'offrit de me
+le faire voir; je refusai. Cette scène se passait à cent pas de
+l'endroit où nous étions; nous sûmes, quelques jours après, que l'on
+avait été obligé d'abandonner le reste, ne pouvant les nourrir.
+
+[Note 24: Ce sergent se nommait Guinard; il était natif de Condé
+(_Note de l'auteur_.)]
+
+Le sergent des chasseurs, dont je viens de parler, finit par tout
+perdre avec sa cantinière, à Wilna; ils furent tous deux prisonniers.
+
+Le 1er novembre, nous avions, comme la nuit précédente, couché près
+d'un bois, sur le bord de la route: depuis plusieurs jours, nous
+avions déjà commencé à vivre de viande de cheval. Le peu de vivres que
+nous avions pu emporter de Moscou était consommé, et nos misères
+commençaient avec le froid qui, déjà, se faisait sentir avec force.
+Pour mon compte, j'avais encore un peu de riz que je conservais pour
+les derniers moments, car je prévoyais, pour la suite, des misères
+plus grandes encore.
+
+Ce jour-là, je faisais encore partie de l'arrière-garde, qui était
+composée de sous-officiers, à cause que déjà beaucoup de soldats
+restaient en arrière pour se reposer et se chauffer à des feux que
+ceux qui étaient devant nous avaient abandonnés en partant. En
+marchant, j'aperçus, sur ma droite, plusieurs hommes de différents
+régiments, dont quelques-uns étaient de la Garde, autour d'un grand
+feu. Je fus envoyé par l'adjudant-major, afin de les engager à suivre;
+étant près d'eux, je reconnus Flament, dragon vélite. Je le trouvai
+faisant cuire un morceau de cheval au bout de son sabre, dont il
+m'invita de prendre part; je l'engageai à suivre la colonne; il me
+répondit qu'aussitôt qu'il aurait fait son repas, il se remettrait en
+route, mais qu'il était malheureux, puisqu'il était forcé de faire la
+route à pied, avec ses bottes à l'écuyère, à cause que, le jour avant,
+dans un combat contre les Cosaques, où il en avait tué trois, son
+cheval avait attrapé un écart, de sorte qu'il était obligé de le
+conduire par la bride. Heureusement que l'homme qui me suivait, dans
+ce moment, était mon homme de confiance, et qui avait, dans son sac,
+une paire de souliers à moi, que je donnai au pauvre Flament, de
+manière à ce qu'il puisse se chausser comme un fantassin, et marcher
+de même. Je lui fis mes adieux sans penser que je ne le reverrais
+plus; j'appris, deux jours après, qu'il avait été tué près d'un bois,
+au moment où, avec d'autres traîneurs comme lui, il allait faire du
+feu pour se reposer.
+
+Le 2, avant d'arriver à Slawkowo, nous vîmes, sur notre gauche, tenant
+à la route, un blockhaus, ou station militaire, espèce de grande
+baraque fortifiée, occupée par des militaires de différents régiments
+et des blessés. Ceux qui étaient les moins malades et qui purent
+suivre, se joignirent à nous, et les autres furent mis, autant que
+possible, sur des voitures; tant qu'aux plus malades, ils furent
+abandonnés à la clémence de l'ennemi, ainsi que des médecins et
+chirurgiens qu'on laissa pour en avoir soin.
+
+
+
+
+IV
+
+Dorogobouï.--La vermine.--Une cantinière.--La faim.
+
+
+Le 3, nous fîmes séjour à Slawkowo; pendant toute la journée, nous
+aperçûmes les Russes sur notre droite. Le même jour, les autres
+régiments de la Garde, qui avaient fait séjour en arrière, se
+réunirent à nous.
+
+Le 4, nous fîmes une marche forcée pour arriver à Dorogobouï, ville
+aux choux; c'est le nom que nous lui avions donné, à cause de la
+grande quantité de choux que nous y trouvâmes en allant à Moscou.
+C'est aussi de cette ville que, le 25 août, l'Empereur fit faire, dans
+toute l'armée, le dénombrement des coups de canon et de fusil que
+l'armée avait à tirer pour la grande bataille. À 7 heures du soir,
+nous en étions encore éloignés de deux lieues; c'est avec beaucoup de
+peine que nous pûmes l'atteindre, car la quantité de neige qu'il y
+avait déjà nous empêchait de marcher. Nous fûmes même égarés pendant
+quelque temps, et, pour que les hommes qui se trouvaient en arrière
+pussent nous rejoindre, pendant plus de deux heures l'on battit la
+marche de nuit, jusqu'au moment où nous arrivâmes sur l'emplacement de
+la ville, car, à quelques maisons près, elle avait été brûlée comme
+beaucoup d'autres.
+
+Il était bien 11 heures lorsque notre bivouac fut formé, et, avec les
+débris des maisons, nous trouvâmes encore assez de bois pour faire du
+feu et bien nous chauffer. Mais déjà tout nous manquait, et nous
+étions tellement fatigués, que l'on n'avait pas la force de chercher
+un cheval pour le voler et le manger ensuite, de manière que nous
+prîmes le parti de nous reposer. Un soldat de la compagnie m'avait
+apporté des nattes de jonc pour me coucher: les ayant mises devant le
+feu, je m'étendis dessus et, la tête sur mon sac, les pieds au feu, je
+m'endormis.
+
+Il y avait peut-être une heure que je reposais, lorsque je sentis, par
+tout mon corps, un picotement auquel il me fut impossible de résister.
+Je passai machinalement la main sur ma poitrine et sur plusieurs
+parties de mon individu: quel fut mon effroi lorsque je m'aperçus que
+j'étais couvert de vermine! Je me levai, et en moins de deux minutes
+j'étais nu comme la main, jetant au feu chemise et pantalon. C'était
+comme un feu de deux rangs, tant cela pétillait dans les flammes, et,
+quoiqu'il tombât de la neige par gros flocons sur mon corps, je ne me
+rappelle pas avoir eu froid, tant j'étais occupé de ce qui venait de
+m'arriver! Enfin, je secouai au-dessus du feu le reste de mes
+vêtements dont je ne pouvais me défaire, et je remis la seule chemise
+et le seul pantalon qui me restaient. Alors, triste et ayant presque
+envie de pleurer, je pris le parti de m'asseoir sur mon sac, et, la
+tête dans mes mains, couvert de ma peau d'ours, éloigné des maudites
+nattes sur lesquelles j'avais dormi, je passai le reste de la nuit.
+Ceux qui prirent ma place n'attrapèrent rien: il paraît que j'avais
+tout pris.
+
+Le jour suivant, 5 novembre, nous partîmes de grand matin. Avant le
+départ, l'on fit, dans chaque régiment de la Garde, une distribution
+de moulins à bras pour moudre le blé, si toutefois on en trouvait;
+mais comme l'on n'avait rien à moudre et que ces meubles étaient
+pesants et inutiles, l'on s'en débarrassa dans les vingt-quatre
+heures. Cette journée fut triste, car une partie des malades et des
+blessés succombèrent; ils avaient, jusqu'à ce jour, fait des efforts
+surnaturels, espérant atteindre Smolensk, où l'on croyait trouver des
+vivres et prendre des cantonnements.
+
+Le soir, nous arrêtâmes près d'un bois où l'on donna l'ordre de former
+des abris, afin de passer la nuit. Un instant après, notre cantinière,
+Mme Dubois, la femme du barbier de notre compagnie, se trouva malade,
+et, au bout d'un instant, pendant que la neige tombait, et par un
+froid de vingt degrés, elle accoucha d'un gros garçon: position
+malheureuse pour une femme. Je dirai que, dans cette circonstance, le
+colonel Bodel, qui commandait notre régiment, fit tout ce qu'il était
+possible de faire pour le soulagement de cette femme, prêtant son
+manteau pour couvrir l'abri sous lequel était la mère Dubois, qui
+supporta son mal avec courage. Le chirurgien du régiment n'épargna
+rien, de son côté; enfin le tout finit heureusement. La même nuit, nos
+soldats tuèrent un ours blanc qui fut à l'instant mangé.
+
+Après avoir passé la nuit la plus pénible, à cause du grand froid,
+nous nous mîmes en route. Le colonel prêta son cheval à la mère
+Dubois, qui tenait son nouveau-né dans les bras, enveloppé dans une
+peau de mouton; tant qu'à elle, on la couvrit avec les capotes de deux
+hommes de la compagnie, morts dans la nuit.
+
+Ce jour-là, qui était le 6 novembre, il faisait un brouillard à ne pas
+y voir, et un froid de plus de vingt-deux degrés; nos lèvres se
+collaient, l'intérieur du nez, ou plutôt le cerveau se glaçait; il
+semblait que l'on marchait au milieu d'une atmosphère de glace. La
+neige, pendant tout le jour, et par un vent extraordinaire, tomba par
+flocons, gros comme personne ne les avait jamais vus; non seulement
+l'on ne voyait plus le ciel, mais ceux qui marchaient devant nous.
+
+Lorsque nous fûmes près d'un mauvais village[25], nous vîmes une
+estafette arriver à franc étrier, demandant après l'Empereur. Nous
+sûmes, un instant après, que c'était un général apportant la nouvelle
+de la conspiration de Malet, qui venait d'avoir lieu à Paris.
+
+[Note 25: Ce village se nomme Mickalowka. (_Note de l'auteur_.)]
+
+Comme l'endroit où nous étions arrêtés était près d'un bois, et que,
+pour se remettre en route, il fallait beaucoup attendre à cause que le
+chemin était étroit, l'on se trouvait beaucoup de monde en masse, et
+comme nous étions plusieurs amis réunis sur le bord de la route,
+frappant des pieds pour ne pas être saisis du froid, causant de nos
+malheurs et de la faim qui nous dévorait, je sentis, tout à coup,
+l'odeur du pain chaud. Aussitôt je me retourne, et derrière et près de
+moi, je vois un individu enveloppé d'une grande pelisse garnie de
+fourrures, sous laquelle sortait l'odeur du pain qui m'avait monté au
+nez. Aussitôt je lui adresse brusquement la parole, en lui disant:
+«Monsieur, vous avez du pain; vous allez m'en vendre!» Comme il allait
+se retirer, je le saisis par le bras. Alors, voyant qu'il n'y avait
+plus moyen de se débarrasser de moi, il tira de dessous sa pelisse,
+une galette encore toute chaude que je saisis avec avidité d'une main,
+tandis que de l'autre, je lui présentai une pièce de cinq francs pour
+la lui payer. Mais, à peine l'avais-je dans la main, que mes amis, qui
+étaient auprès de moi, tombèrent dessus comme des enragés, et me
+l'arrachèrent. Il ne me resta, pour ma part, que le morceau que je
+tenais sous le pouce et les deux premiers doigts de la main droite.
+
+Pendant ce temps, le chirurgien-major de l'armée, car c'en était un,
+disparut. Il fit bien, car on l'aurait peut-être assommé pour avoir le
+reste. Il est probable qu'étant arrivé des premiers dans le petit
+village dont j'ai parlé, il aura eu le bonheur de trouver de la
+farine, et, en attendant que nous fussions arrivés, il aura fait de la
+galette.
+
+Depuis plus d'une demi-heure que nous étions dans cette position,
+plusieurs hommes avaient succombé à l'endroit où nous étions. Beaucoup
+d'autres étaient tombés dans la colonne, lorsqu'elle était en marche.
+Enfin, nos rangs commençaient à s'éclaircir, et nous n'étions qu'au
+commencement de nos misères! Lorsque l'on s'arrêtait afin de prendre
+quelque chose au plus vite, l'on saignait les chevaux abandonnés, ou
+ceux que l'on pouvait enlever sans être vu; l'on en recueillait le
+sang dans une marmite, on le faisait cuire et on le mangeait. Mais il
+arrivait souvent qu'au moment où l'on venait de le mettre au feu, l'on
+était obligé de le manger, soit que l'ordre du départ arrivât, ou que
+les Russes fussent trop près de nous. Dans ce dernier cas, l'on ne se
+gênait pas autant, car j'ai vu quelquefois une partie manger
+tranquillement, pendant que l'autre empêchait, à coups de fusil, les
+Russes de s'avancer. Mais lorsqu'il y avait force majeure et qu'il
+fallait quitter le terrain, on emportait la marmite, et chacun, en
+marchant, puisait à pleines mains et mangeait; aussi avait-on la
+figure barbouillée de sang.
+
+Souvent, lorsque l'on était obligé d'abandonner des chevaux, parce que
+l'on n'avait pas le temps de les découper, il arrivait que des hommes
+restaient en arrière exprès, en se cachant, afin qu'on ne les forçât
+point à suivre leur régiment. Alors, ils tombaient sur cette viande
+comme des voraces; aussi était-il rare que ces hommes reparussent,
+soit qu'ils fussent pris par l'ennemi, ou morts de froid.
+
+Cette journée de marche ne fut pas aussi longue que la précédente,
+car, lorsque nous arrêtâmes, il faisait encore jour. C'était sur
+l'emplacement d'un village incendié où il ne restait plus que quelques
+pignons de maisons contre lesquels les officiers supérieurs établirent
+leur bivac pour se mettre à l'abri du vent et passer la nuit.
+Indépendamment des douleurs que nous avions, par suite des grandes
+fatigues que nous éprouvions, la faim se faisait sentir d'une manière
+effroyable. Ceux à qui il restait encore un peu de vivres, comme du
+riz ou du gruau, se cachaient pour le manger. Déjà il n'y avait plus
+d'amis, l'on se regardait d'un air de méfiance, l'on devenait même
+ingrat envers ses meilleurs camarades. Il m'est arrivé, à moi, de
+commettre, envers mes véritables amis, un trait d'ingratitude que je
+ne veux pas passer sous silence.
+
+J'étais, ce jour-là, comme tous mes amis, dévoré par la faim, mais
+j'avais, plus qu'eux, le malheur de l'être aussi par la vermine que
+j'avais attrapée l'avant-veille. Nous n'avions pas un morceau de
+cheval à manger, nous comptions sur l'arrivée de quelques hommes de la
+compagnie, qui étaient restés en arrière, afin d'en couper aux chevaux
+qui tombaient. Tourmenté de n'avoir rien à manger, j'éprouvais des
+sensations qu'il me serait difficile d'exprimer. J'étais près d'un de
+mes meilleurs amis, Poumo, sergent, qui était debout près d'un feu que
+l'on venait de faire, en regardant de tous côtés s'il n'arrivait rien.
+Tout à coup, je lui serre la main avec un mouvement convulsif, en lui
+disant: «Mon ami, si je rencontrais, dans le bois, n'importe qui avec
+un pain, il faudrait qu'il m'en donne la moitié!» Puis, me reprenant:
+«Non, lui dis-je, je le tuerais pour avoir tout!»
+
+À peine avais-je lâché la parole, que je me mis à marcher à grands pas
+dans la direction du bois, comme si je devais rencontrer l'homme et le
+pain. Y étant arrivé, je le côtoyai pendant un quart d'heure, et,
+tournant brusquement à gauche dans une direction opposée à notre
+bivac, j'aperçus, presque à la lisière du bois, un feu contre lequel
+un homme était assis. Je m'arrêtai afin de l'observer, et je
+distinguai qu'il avait, devant lui et sur son feu, une marmite dans
+laquelle il faisait cuire quelque chose, car, ayant pris un couteau,
+il le plongea dedans, et, à ma grande surprise, je vis qu'il en
+retirait une pomme de terre qu'il pressa un peu et qu'il remit
+aussitôt, probablement parce qu'elle n'était pas cuite.
+
+J'allais m'élancer et courir dessus, mais, dans la crainte qu'il ne
+m'échappât, je rentrai dans le bois, et, faisant un petit circuit,
+j'arrivai à quelques pas derrière l'individu, sans qu'il m'ait aperçu.
+Mais, en cet endroit, comme il y avait beaucoup de broussailles, je
+fis du bruit en avançant. Il se retourna, mais j'étais déjà à côté de
+la marmite et, sans lui donner le temps de me parler, je lui adressai
+la parole: «Camarade, vous avez des pommes de terre, vous allez m'en
+vendre ou m'en donner, ou j'enlève la marmite!» Un peu surpris de
+cette résolution, et comme je m'approchais avec mon sabre pour pêcher
+dedans, il me dit que cela ne lui appartenait pas, et que c'était à un
+général polonais qui bivaquait pas loin de là et dont il était le
+domestique; qu'il lui avait ordonné de se cacher où il était pour les
+faire cuire, afin d'en avoir pour le lendemain.
+
+Comme, sans lui répondre, je me mettais en devoir d'en prendre, non
+sans lui présenter de l'argent, il me dit qu'elles n'étaient pas
+encore cuites, et, comme je n'avais pas l'air d'y croire, il en tira
+une qu'il me présenta pour me la faire palper; je la lui arrachai et,
+telle qu'elle était, je la dévorai: «Vous voyez, me dit-il, qu'elles
+ne sont pas mangeables; cachez-vous un instant, ayez de la patience,
+tâchez surtout que l'on ne vous voie pas jusqu'au moment où elles
+seront bonnes à manger; alors je vous en donnerai.»
+
+Je fis ce qu'il me dit; je me cachai derrière un petit buisson, mais
+si près de lui que je ne pouvais le perdre de vue. Au bout de cinq à
+six minutes, je ne sais s'il me croyait bien loin, il se leva et,
+regardant à droite et à gauche, il prend la marmite et se sauve avec,
+mais pas loin, car je l'arrêtai de suite en le menaçant de tout
+prendre s'il ne voulait pas m'en donner la moitié. Il me répondit
+encore que c'était à son général: «Seraient-elles pour l'Empereur,
+qu'il m'en faut, lui dis-je, car je meurs de faim!» Voyant qu'il ne
+pouvait se débarrasser de moi qu'en me donnant ce que je lui
+demandais, il m'en donna sept. Je lui donnai quinze francs et je le
+quittai. Il me rappela et m'en donna deux autres; elles étaient loin
+d'être bien cuites, mais je n'y pris pas grande attention, j'en
+mangeai une et je mis les autres dans ma carnassière. Je comptais
+qu'avec cela, je pouvais vivre trois jours en mangeant, avec un
+morceau de viande de cheval, deux par jour.
+
+Tout en marchant et en pensant à mes pommes de terre, je me trompai de
+chemin; je ne m'en aperçus qu'aux cris et aux jurements que faisaient
+cinq hommes qui se battaient comme des chiens; à côté d'eux était une
+cuisse de cheval qui faisait l'objet de leurs discussions. L'un de ces
+hommes, en me voyant, vint jusqu'à moi en me disant que lui et son
+camarade, tous deux soldats du train, avaient, avec d'autres, été tuer
+un cheval derrière le bois, et que, revenant avec leur part qu'ils
+portaient au bivac, ils avaient été attaqués par trois hommes d'un
+autre régiment qui voulaient la leur prendre, mais que, si je voulais
+les aider à la défendre, ils m'en donneraient ma part. À mon tour,
+craignant le même sort pour mes pommes de terre, je lui répondis que
+je ne pouvais m'arrêter, mais qu'ils n'avaient qu'à tenir bon un
+instant, que je leur enverrais quelqu'un pour les aider. Je poursuivis
+mon chemin.
+
+Pas loin de là, je rencontrai deux hommes de notre régiment à qui je
+contai l'affaire; ils marchèrent de ce côté. J'ai su, le lendemain,
+qu'ils n'avaient vu, en arrivant, qu'un homme mort qui venait d'être
+assommé avec un gros bâton de sapin qu'ils avaient trouvé à côté, et
+rouge de sang. Probablement que les trois agresseurs avaient profité
+du moment où l'autre implorait mon assistance pour se défaire de celui
+qui était resté seul.
+
+À mon arrivée à l'endroit où était le régiment, plusieurs de mes
+camarades me demandèrent si je n'avais rien découvert; je leur
+répondis que non. Ensuite, prenant ma place près du feu, je fis comme
+tous les jours; je creusai ma place, c'est-à-dire mon lit de neige,
+et, comme nous n'avions pas de paille, j'étendis ma peau d'ours pour
+me coucher, la tête sur mon collet doublé en peau d'hermine étendu
+sur moi. Je me disposais à passer la nuit, mais, avant de dormir,
+j'avais encore une pomme de terre à manger; c'est ce que je fis, caché
+par mon collet, faisant le moins de mouvements possible, de crainte
+que l'on ne s'aperçoive que je mangeais quelque chose, et, prenant une
+pincée de neige pour me désaltérer, je finis mon repas et je
+m'endormis, ayant bien soin de tenir dans mes bras ma carnassière,
+dans laquelle étaient mes vivres. Plusieurs fois dans la nuit, lorsque
+je me réveillais, j'avais soin de passer la main dedans, et de compter
+mes pommes de terre. C'est ainsi que je la passai, sans faire part à
+mes amis, qui mouraient de faim, du peu que le hasard m'avait procuré:
+c'est, de ma part, un trait d'égoïsme que je ne me suis jamais
+pardonné.
+
+La diane n'était pas encore battue que, déjà, j'étais éveillé et assis
+sur mon sac, prévoyant que la journée serait terrible, à cause du vent
+qui commençait à souffler. Je fis un trou à ma peau d'ours et je
+passai ma tête dedans, de manière que la tête de l'ours me tombât sur
+la poitrine; le reste de la peau couvrait mon sac et mon dos, mais
+elle était tellement longue que la queue traînait à terre. Enfin l'on
+battit la diane, ensuite la grenadière, et quoiqu'il ne fût pas encore
+jour, nous nous mîmes en marche. Le nombre de morts et de mourants que
+nous laissâmes dans nos bivacs, en partant, fut prodigieux. Plus loin,
+c'était pire encore, car, sur la route, nous étions obligés d'enjamber
+sur les cadavres que les corps d'armée qui nous précédaient laissaient
+après eux: mais c'était bien plus triste encore pour ceux qui
+marchaient après nous. Ceux-là voyaient les misères de tous ceux qui
+marchaient en avant. Les derniers étaient les corps des maréchaux Ney
+et Davoust, ensuite l'armée d'Italie commandée par le prince Eugène.
+
+Il y avait environ une heure que nous marchions, quand le jour parut,
+et, comme nous avions atteint les corps qui nous précédaient, nous
+fîmes une petite halte. La mère Dubois, notre cantinière, voulut
+profiter de ce moment de repos pour donner le sein à son nouveau-né,
+mais, tout à coup, elle jette un cri de douleur: son enfant était mort
+et aussi dur que du bois. Ceux qui étaient autour d'elle la
+consolèrent, en lui disant que c'était un bonheur pour elle et pour
+son enfant, et, malgré ses gémissements, on lui arracha son enfant
+qu'elle pressait contre son sein. On le remit entre les mains d'un
+sapeur qui s'éloigna à quelques pas de la route, avec le père de
+l'enfant. Le sapeur creusa, avec sa hache, un trou dans la neige: le
+père, pendant ce temps, était a genoux, tenant son enfant dans ses
+bras. Lorsque le trou fut achevé, il l'embrassa et le déposa dans sa
+tombe; on le recouvrit ensuite, et tout fut fini.
+
+À une lieue plus loin, et près d'un grand bois, nous arrêtâmes pour
+faire la grande halte. C'était l'endroit où avait couché une partie de
+l'artillerie et de la cavalerie; là se trouvaient beaucoup de chevaux
+morts et dépecés, et une plus grande quantité que l'on avait été
+obligé d'abandonner encore vivants et debout, mais engourdis, se
+laissant tuer sans bouger, car ceux que l'on avait tués pendant la
+nuit ou qui étaient morts de fatigue ou d'inanition étaient tellement
+gelés, qu'il était impossible d'en couper. J'ai remarqué, pendant
+cette marche désastreuse, que l'on nous faisait toujours marcher
+autant que possible derrière la cavalerie et l'artillerie, et que, le
+lendemain, l'on nous faisait arrêter où ils avaient passé la nuit,
+afin que nous puissions nous nourrir avec les chevaux qu'ils
+laissaient en partant.
+
+Pendant que le régiment était à se reposer et que chaque homme était
+occupé à se composer un mauvais repas, de mon côté, comme un égoïste,
+j'étais entré, sans que l'on m'ait vu, dans le plus épais du bois,
+pour dévorer seul une des pommes de terre que j'avais toujours dans ma
+carnassière et que je cachais le plus soigneusement possible. Mais
+quel fut mon désappointement en voulant mordre dedans! Ce n'était plus
+que de la glace! Je voulus mordre: mes dents glissaient contre, sans
+pouvoir en détacher un morceau. C'est alors que je regrettai de ne les
+avoir pas partagées, la veille, avec mes amis, que je vins rejoindre,
+tenant encore à la main celle que j'avais voulu manger, toute rouge du
+sang de mes lèvres.
+
+Ils me demandèrent ce que j'avais. Sans leur répondre, je leur montrai
+la pomme de terre que je tenais encore à la main, ainsi que celles que
+j'avais dans ma carnassière; mais à peine les avais-je montrées
+qu'elles me furent enlevées. Eux aussi furent trompés en voulant y
+mordre; on les vit courir près du feu pour les faire dégeler, mais
+elles fondirent comme de la glace. Pendant ce temps-là, d'autres
+vinrent me demander où je les avais eues; je leur montrai le bois, ils
+y coururent, et, après avoir cherché, ils revinrent me dire qu'ils
+n'avaient rien trouvé. Eux furent bons pour moi, car ils avaient fait
+cuire plein une marmite de sang de cheval, et m'invitèrent à y prendre
+ma part. C'est ce que je fis sans me faire prier. Aussi, me suis-je
+toujours reproché d'avoir agi de cette manière. Ils ont toujours cru
+que je les avais trouvées dans le bois; jamais je ne les ai désabusés.
+Mais cela n'est qu'un échantillon de ce que nous verrons plus tard.
+
+Après une heure de repos, la colonne se remit en marche pour traverser
+le bois où, par intervalles, l'on rencontrait des espaces où se
+trouvaient quelques maisons habitées par des juifs. Quelquefois ces
+habitations sont grandes comme nos granges et construites de même,
+avec cette différence qu'elles sont bâties en bois et couvertes de
+même. Une grande porte se trouvait à chaque extrémité; elles servaient
+de poste, de manière qu'une voiture qui entre par une, après avoir
+changé de chevaux, sort par l'autre; il s'en trouve presque toujours à
+trois lieues de distance, mais la plus grande partie déjà n'existait
+plus; elles avaient été brûlées à notre premier passage.
+
+
+
+
+V
+
+Un sinistre.--Un drame de famille.--Le maréchal Mortier.--Vingt-sept
+degrés de froid.--Arrivée à Smolensk.--Un coupe-gorge.
+
+
+Arrivés à la sortie du bois, et comme nous approchions de Gara,
+mauvais hameau de quelques maisons, j'aperçus, à une courte distance,
+une de ces maisons de poste dont j'ai parlé. Aussitôt, je la fis
+remarquer à un sergent de la compagnie, qui était un Alsacien nommé
+Mather, à qui je proposai d'y passer la nuit, si toutefois il y avait
+possibilité d'y arriver des premiers, afin d'avoir chacun une place.
+Nous nous mîmes à courir, mais lorsque nous y arrivâmes, elle était
+tellement remplie d'officiers supérieurs, de soldats et de chevaux,
+qu'il nous fut impossible, malgré tout ce que nous fîmes, d'y avoir
+une place, car l'on prétendait qu'il y avait plus de huit cents
+personnes.
+
+Pendant que nous étions occupés à aller de droite et de gauche, afin
+de voir si nous ne pourrions pas y pénétrer, la colonne impériale,
+ainsi que notre régiment, nous avaient dépassés. Alors nous prîmes la
+résolution de passer la nuit sous le ventre des chevaux qui étaient
+attachés aux portes. Plusieurs fois, ceux qui étaient bivaqués autour
+vinrent pour la démolir, afin d'avoir le bois avec lequel elle était
+construite, pour se chauffer et se faire des abris, et de la paille
+qui se trouvait dans une séparation qu'il faut considérer comme un
+grenier. Il y avait aussi quantité de bois de sapin sec et résineux.
+
+Une partie de la paille servit à ceux qui étaient dedans pour se
+coucher, et, quoiqu'ils fussent les uns sur les autres, ils avaient
+fait des petits feux pour se chauffer et faire cuire du cheval. Loin
+de laisser démolir leur habitation, ils menacèrent ceux qui vinrent
+pour en arracher des planches, de leur tirer des coups de fusil. Même
+quelques-uns, qui avaient monté sur le toit pour en arracher et qui,
+déjà, en avaient pris, furent forcés d'en descendre pour ne pas être
+tués.
+
+Il pouvait être onze heures de la nuit. Une partie de ces malheureux
+étaient endormis; d'autres, près des feux, réchauffaient leurs
+membres. Un bruit confus se fit entendre: c'était le feu qui avait
+pris dans deux endroits de la grange, dans le milieu et à une des
+extrémités, contre la porte opposée où nous étions couchés. Lorsque
+l'on voulut l'ouvrir, les chevaux attachés en dedans, effrayés par les
+flammes, étouffés par la fumée, se cabrèrent, de sorte que les hommes,
+malgré leurs efforts, ne purent, de ce côté, se faire un passage.
+Alors ils voulurent revenir sur l'autre porte, mais impossible de
+traverser les flammes et la fumée.
+
+La confusion était à son comble; ceux de l'autre côté de la grange qui
+n'avaient le feu que d'un côté, s'étaient jetés en masse sur la porte
+contre laquelle nous étions couchés en dehors et, par ce moyen,
+empêchèrent de l'ouvrir plus encore. De crainte que d'autres pussent y
+entrer, ils l'avaient fortement fermée avec une pièce de bois mise en
+travers; en moins de deux minutes, tout était en flammes; le feu, qui
+avait commencé par la paille sur laquelle les hommes dormaient,
+s'était vite communiqué au bois sec qui était au-dessus de leurs
+têtes; quelques hommes qui, comme nous, étaient couchés près de la
+porte, voulurent l'ouvrir, mais ce fut inutilement, car elle s'ouvrait
+en dedans. Alors nous fûmes témoins d'un tableau qu'il serait
+difficile de peindre. Ce n'étaient que des hurlements sourds et
+effrayants que l'on entendait; les malheureux que le feu dévorait
+jetaient des cris épouvantables; ils montaient les uns sur les autres
+afin de se frayer un passage par le toit, mais, lorsqu'il y eut de
+l'air, les flammes commencèrent à se faire jour, de sorte que,
+lorsqu'il y en avait qui paraissaient à demi brûlés, les habits en feu
+et les têtes sans cheveux, les flammes, qui sortaient avec
+impétuosité, et qui, ensuite, se balançaient par la force du vent, les
+refoulaient dans le fond de l'abîme.
+
+Alors l'on n'entendait plus que des cris de rage, le feu n'était plus
+qu'un feu mouvant, par les efforts convulsifs que tous ces malheureux
+faisaient en se débattant contre la mort: c'était un vrai tableau de
+l'enfer.
+
+Du côté de la porte où nous étions, sept hommes purent être sauvés en
+se faisant tirer par un endroit où une planche avait été arrachée. Le
+premier était un officier de notre régiment. Encore avait-il les mains
+brûlées et les habits déchirés; les six autres étaient plus maltraités
+encore: il fut impossible d'en sauver davantage. Plusieurs se jetèrent
+en bas du toit, mais à moitié brûlés, priant qu'on les achevât à coups
+de fusil. Pour ceux qui se présentèrent après, à l'endroit où nous en
+avions sauvé sept, ils ne purent être retirés, car ils étaient placés
+en travers et déjà étouffés par la fumée et par le poids des autres
+hommes qui étaient sur eux; il fallut les laisser brûler avec les
+autres.
+
+À la clarté de ce sinistre, les soldats isolés de différents corps qui
+bivaquaient autour de là, et mourant de froid autour de leurs feux
+presque morts comme eux, accoururent, non pour porter des secours--il
+était trop tard et même il avait presque toujours été impossible,--mais
+pour avoir de la place et se chauffer en faisant cuire un
+morceau de cheval au bout de leurs baïonnettes ou de leurs
+sabres. Il semblait, à les voir, que ce sinistre était une permission
+de Dieu, car l'opinion générale était que tous ceux qui s'étaient mis
+dans cette grange étaient les plus riches de l'armée, ceux qui, à
+Moscou, avaient trouvé le plus de diamants, d'or et d'argent. L'on en
+voyait, malgré leur misère et leur faiblesse, se réunir à d'autres
+plus forts, et s'exposer à être rôtis, à leur tour, pour en retirer
+des cadavres, afin de voir s'ils ne trouveraient pas de quoi se
+dédommager de leurs peines. D'autres disaient: «C'est bien fait, car
+s'ils avaient voulu nous laisser prendre le toit, cela ne serait pas
+arrivé!» Et d'autres encore, en étendant leurs mains vers le feu,
+comme s'ils n'avaient pas su que plusieurs centaines de leurs
+camarades, et peut-être des parents, les chauffaient de leurs
+cadavres, disaient: «Quel bon feu!» Et on les voyait trembler, non
+plus de froid, mais de plaisir.
+
+Il n'était pas encore jour, lorsque je me mis en route avec mon
+camarade pour rejoindre le régiment.
+
+Nous marchions, sans nous parler, par un froid plus fort encore que la
+veille, sur des morts et des mourants, en réfléchissant sur ce que
+nous venions de voir, lorsque nous joignîmes deux soldats de la ligne,
+occupés à mordre chacun dans un morceau de cheval, parce que,
+disaient-ils, s'ils attendaient plus longtemps, il serait tellement
+durci par la gelée qu'ils ne sauraient plus le manger. Ils nous
+assurèrent qu'ils avaient vu des soldats étrangers (des Croates)
+faisant partie de notre armée, retirant du feu de la grange un cadavre
+tout rôti, en couper et en manger. Je crois que cela est arrivé
+plusieurs fois, dans le cours de cette fatale campagne, sans cependant
+jamais l'avoir vu. Quel intérêt ces hommes presque mourants
+avaient-ils à nous le dire, si cela n'était pas vrai? Ce n'était pas
+le moment de mentir. Après cela, moi-même, si je n'avais pas trouvé du
+cheval pour me nourrir, il m'aurait bien fallu manger de l'homme, car
+il faut avoir senti le rage de la faim, pour pouvoir apprécier cette
+position: faute d'homme, l'on mangerait le diable, s'il était cuit.
+
+Depuis notre départ de Moscou, l'on voyait, chaque jour, à la suite de
+la colonne de la Garde, une jolie voiture russe attelée de quatre
+chevaux; mais, depuis deux jours, il ne s'en trouvait plus que deux,
+soit qu'on les eût tués ou volés pour les manger, ou qu'ils eussent
+succombé. Dans cette voiture était une dame jeune encore, probablement
+veuve, avec ses deux enfants, qui étaient deux demoiselles, l'une âgée
+de quinze ans, et l'autre de dix-sept. Cette famille, qui habitait
+Moscou et que l'on disait d'origine française, avait cédé aux
+instances d'un officier supérieur de la Garde, à se laisser conduire
+en France.
+
+Peut-être avait-il l'intention d'épouser la dame, car déjà cet
+officier était vieux; enfin, cette malheureuse et intéressante famille
+était, comme nous, exposée au froid le plus rigoureux et à toutes les
+horreurs de la misère, et devait la sentir plus péniblement que nous.
+
+Le jour commençait à paraître, lorsque nous arrivâmes à l'endroit où
+notre régiment avait couché; déjà le mouvement général de l'armée
+était commencé; depuis deux jours il était facile de voir que les
+régiments étaient diminués d'un tiers, et qu'une partie des hommes que
+l'on voyait marcher avec peine, succomberait encore dans la journée
+qui allait commencer; l'on voyait marcher à la suite, ou plutôt se
+traîner, les équipages dont notre régiment devait faire
+l'arrière-garde; c'est là où j'aperçus encore la voiture renfermant
+cette malheureuse famille. Elle sortait d'un petit bois pour gagner la
+route; quelques sapeurs l'accompagnaient, ainsi que l'officier
+supérieur, qui paraissait très affecté; arrivée sur la route, elle fit
+halte à l'endroit même où j'étais arrêté; alors j'entendis des
+plaintes et des gémissements; l'officier supérieur ouvrit la portière,
+y entra, parla quelque temps et, un instant après, il présenta à deux
+sapeurs qu'il avait fait mettre contre la voiture, un cadavre: c'était
+une des jeunes personnes qui venait de mourir. Elle était vêtue d'une
+robe de soie grise et, par-dessus, une pelisse de la même étoffe
+garnie de peau d'hermine. Cette personne, quoique morte, était belle
+encore, mais maigre. Malgré notre indifférence pour les scènes
+tragiques, nous fûmes sensibles en voyant celle-ci; pour mon compte,
+j'en fus touché jusqu'aux larmes, surtout en voyant pleurer
+l'officier.
+
+Au moment où les sapeurs emportèrent cette jeune personne qu'ils
+placèrent sur un caisson, ma curiosité me porta à regarder dans la
+voiture: je vis la mère et l'autre demoiselle toutes deux tombées
+l'une sur l'autre. Elles paraissaient être sans connaissance; enfin,
+le soir de la même journée, elles avaient fini de souffrir. Elles
+furent, je crois, enterrées toutes trois dans le même trou que firent
+les sapeurs, pas loin de Valoutina. Pour en finir, je dirai que le
+lieutenant-colonel, ayant peut-être à se reprocher ce malheur, chercha
+à se faire tuer dans différents combats que nous eûmes, à Krasnoé et
+ailleurs. Quelques jours après notre arrivée à Elbingen, au mois de
+janvier, il mourut de chagrin.
+
+Cette journée, qui était celle du 8 novembre, fut terrible, car nous
+arrivâmes tard à la position et comme, le lendemain, nous devions
+arriver à Smolensk, l'espoir de trouver des vivres et du repos--on
+disait que l'on devait y prendre des cantonnements--faisait que
+beaucoup d'hommes, malgré le froid excessif et la privation de toutes
+choses, faisaient des efforts surnaturels pour ne pas rester en
+arrière, où ils auraient succombé.
+
+Avant d'arriver à l'endroit où nous devions bivaquer, il fallait
+traverser un ravin profond et gravir une côte. Nous remarquâmes que
+quelques artilleurs de la Garde étaient arrêtés dans ce ravin avec
+leurs pièces de canon, n'ayant pu monter la côte. Tous les chevaux
+étaient sans force et les hommes sans vigueur. Des canonniers de la
+garde du roi de Prusse les accompagnaient; ils avaient, comme nous,
+fait la campagne; ils étaient attachés à notre artillerie comme
+contingent de la Prusse. Ils avaient, à cette même place et à côté de
+leurs pièces, formé leurs bivacs et allumé leurs feux comme ils
+avaient pu, afin d'y passer la nuit, dans l'espérance de pouvoir, le
+lendemain, continuer leur chemin. Notre régiment, ainsi que les
+chasseurs, fut placé à droite de la route, et je crois que c'était sur
+les hauteurs de Valoutina, où s'était donnée une bataille et où avait
+été tué le brave général Gudin, le 19 août de la même année.
+
+Je fus commandé de garde chez le maréchal Mortier; son habitation
+était une grange sans toit. Cependant on lui avait fait un abri pour
+le préserver, autant que possible, de la neige et du froid. Notre
+colonel et l'adjudant-major avaient aussi pris leur place au même
+endroit. L'on arracha quelques pièces de bois qui formaient la clôture
+de la grange, et on alluma pour le maréchal un feu auquel nous nous
+chauffâmes tous. À peine étions-nous installés, et occupés à faire
+rôtir un morceau de cheval, que nous vîmes paraître un individu avec
+la tête enveloppée d'un mouchoir, les mains de chiffons, et les habits
+brûlés. En arrivant, il se mit à crier: «Ah! mon colonel! que je suis
+malheureux! que je souffre!» Le colonel, se retournant, lui demanda
+qui il était, d'où il venait, et ce qu'il avait: «Ah! mon colonel!
+répondit l'autre, j'ai tout perdu et je suis brûlé!» Le colonel
+l'ayant reconnu, lui répondit: «Tant pis pour vous, vous n'aviez qu'à
+rester au régiment; depuis plusieurs jours vous n'avez pas paru:
+qu'avez-vous fait, vous qui deviez montrer l'exemple et mourir, comme
+nous, à votre poste? Entendez-vous, monsieur!» Mais le pauvre diable
+n'entendait pas; ce n'était pas le moment de faire de la morale; cet
+individu était l'officier que nous avions sauvé du feu de la grange,
+la nuit d'avant, et qui passait pour avoir beaucoup d'objets précieux
+et de l'or qu'il avait pris à Moscou, par droit de conquête. Mais tout
+était perdu: son cheval et son portemanteau avaient disparu. Le
+maréchal et le colonel, ainsi que ceux qui étaient là, causèrent du
+sinistre de la grange. L'on parla de plusieurs officiers supérieurs
+qui s'y étaient enfermés avec leurs domestiques et qui y avaient péri,
+et comme on savait que j'avais vu ce désastre, on m'en demanda des
+détails, car l'officier que nous avions sauvé ne savait rien dire; il
+était trop affecté.
+
+Il pouvait être neuf heures, la nuit était extraordinairement sombre,
+et déjà une partie de nous, ainsi que le reste de notre malheureuse
+armée qui bivaquait autour de l'endroit où nous étions, commençait à
+se reposer d'un sommeil interrompu par le froid et les douleurs
+causées par la fatigue et la faim, près d'un feu qui, à chaque
+instant, s'éteignait, comme les hommes qui l'entouraient; nous
+pensions à la journée du lendemain qui devait nous conduire à
+Smolensk, où, disait-on, nos misères devaient finir, puisque nous
+devions y trouver des vivres et prendre des cantonnements.
+
+Je venais de finir mon triste repas composé d'un morceau de foie d'un
+cheval que nos sapeurs venaient de tuer, et, pour boisson, un peu de
+neige. Le maréchal en avait mangé aussi un morceau que son domestique
+venait de lui faire cuire, mais il l'avait mangé avec un morceau de
+biscuit et, par-dessus, il avait bu une goutte d'eau-de-vie; le repas,
+comme on voit, n'était pas très friand, pour un maréchal de France,
+mais c'était beaucoup, pour les circonstances malheureuses où nous
+nous trouvions.
+
+Dans ce moment, il venait de demander à un homme qui était debout à
+l'entrée de la grange, et appuyé sur son fusil, pourquoi il était là.
+Le soldat lui répondit qu'il était en faction: «Pour qui, répond le
+maréchal, et pourquoi faire? Cela n'empêchera pas le froid d'entrer et
+la misère de nous accabler! Ainsi, rentrez et venez prendre place au
+feu.» Un instant après, il demanda quelque chose pour reposer sa tête;
+son domestique lui apporta un portemanteau et, s'enveloppant dans son
+manteau, il se coucha.
+
+Comme j'allais en faire autant en m'étendant sur ma peau d'ours, nous
+fûmes effrayés par un bruit extraordinaire: c'était un vent du nord
+qui arrivait brusquement au travers des forêts, et qui amenait avec
+lui une neige des plus épaisses et un froid de vingt-sept degrés, de
+manière qu'il fut impossible aux hommes de rester en place. On les
+entendait crier en courant dans la plaine, cherchant à se diriger du
+côté où ils voyaient des feux, espérant trouver mieux; mais enveloppés
+dans des tourbillons de neige, ils ne bougeaient plus, ou, s'ils
+voulaient continuer, ils faisaient un faux pas et tombaient pour ne
+plus se relever. Plusieurs centaines périrent de cette manière, mais
+plusieurs milliers moururent à leur place, n'espérant rien de mieux.
+Tant qu'à nous, nous fûmes heureux qu'un côté de la grange fût à
+l'abri du vent; plusieurs hommes vinrent se réfugier chez nous et, par
+ce moyen, éviter la mort.
+
+Il faut que je cite un trait de dévouement qui s'est passé dans cette
+nuit désastreuse où tous les éléments les plus terribles de l'enfer
+semblaient être déchaînés contre nous.
+
+Le prince Émile de Hesse-Cassel faisait partie de notre armée, avec
+son contingent qu'il fournissait à la France. Son petit corps d'armée
+était composé de plusieurs régiments d'infanterie et cavalerie. Il
+était, comme nous, bivaqué sur la gauche de la route, avec le reste de
+ses malheureux soldats, réduits à cinq ou six cents hommes, parmi
+lesquels se trouvaient encore environ cent cinquante dragons, mais
+presque tous à pied, leurs chevaux étant morts ou mangés. Ces braves
+soldats, succombant de froid, et ne pouvant rester en place par une
+nuit et un temps aussi abominables, se dévouèrent pour sauver leur
+jeune prince, âgé, je crois, tout au plus de vingt ans, en le mettant
+au milieu d'eux pour le garantir du vent et du froid. Enveloppés de
+leurs grands manteaux blancs, ils restèrent debout toute la nuit,
+serrés les uns contre les autres; le lendemain au matin, les trois
+quarts étaient morts et ensevelis sous la neige, avec plus de dix
+mille autres de différents corps.
+
+Au jour, lorsque nous regagnâmes la route, nous fûmes obligés, avec le
+maréchal, de descendre près du ravin, où, la veille, nous avions vu de
+l'artillerie former son bivac: plus un n'existait; hommes, chevaux,
+tous étaient couchés et couverts de neige, les hommes autour de leurs
+feux, et les chevaux encore attelés aux pièces qu'il fallait
+abandonner. Il arrivait presque toujours qu'après une tempête et un
+froid excessif causé par le vent et la neige, le temps devenait plus
+supportable; il semblait que la nature s'était épuisée de nous avoir
+frappés et qu'elle voulait respirer pour nous frapper encore.
+
+Cependant, tout ce qui respirait se mit en marche. L'on voyait, à
+droite et à gauche de la route, des hommes à demi morts sortir de
+dessous des mauvais abris formés de branches de sapin, ensevelis sous
+la neige; d'autres venaient de plus loin, sortant des bois où ils
+s'étaient réfugiés, se traînant péniblement, afin de gagner la route.
+L'on fit halte un instant, pour les attendre. Pendant ce temps,
+j'étais, avec plusieurs de mes amis, à parler de nos désastres de la
+nuit et de la quantité incroyable d'hommes qui avaient péri. Nous
+jetions machinalement un coup d'oeil sur cette terre de malheur. Par
+places, l'on voyait encore des faisceaux d'armes formés, et d'autres
+renversés, mais plus personne pour les prendre. Ceux qui gagnaient la
+route avec les aigles de leurs régiments, après s'être réunis à
+d'autres, se mettaient en marche.
+
+Après avoir rassemblé le mieux possible tout ce qu'il y avait sur la
+route, le mouvement de marche commença: notre régiment forma
+l'arrière-garde qui, ce jour-là, fut on ne peut plus pénible pour
+nous, vu la quantité d'hommes qui ne pouvaient plus marcher, et que
+nous étions obligés de prendre sous les bras, afin de les aider à se
+traîner et de les sauver, si l'on pouvait, en les conduisant jusqu'à
+Smolensk.
+
+Avant d'arriver à cette ville, il faut traverser un petit bois; c'est
+là où nous atteignîmes toute l'artillerie réunie. Les chevaux
+faisaient peine à voir; les affûts de canons, ainsi que les caissons,
+étaient chargés de soldats malades et mourant de froid. Je savais
+qu'un de mes amis d'enfance, du même endroit que moi, nommé Ficq,
+était, depuis deux jours, traîné de cette manière. Je m'informai de
+lui à des chasseurs de la Garde du régiment dont il faisait partie, et
+j'appris qu'il n'y avait qu'un moment qu'il était tombé mort sur la
+route, et qu'en cet endroit, le chemin étant creux et rétréci, l'on
+n'avait pu le mettre sur le côté de la route, et que toute
+l'artillerie lui avait passé sur le corps, ainsi qu'à plusieurs autres
+qui avaient succombé au même endroit.
+
+Je continuais de marcher dans un sentier étroit, à gauche de la route
+et dans le bois. Je venais, dans ce moment, d'être joint par un de mes
+amis, sergent du même régiment que moi, lorsque, sur notre chemin,
+nous trouvâmes un canonnier de la Garde couché en travers du sentier,
+et qui nous empêchait de passer. À côté était un autre canonnier
+occupé à le dépouiller de ses vêtements; nous nous aperçûmes que cet
+homme n'était pas mort, car il faisait aller les jambes et frappait,
+par moments, la terre avec les mains fermées.
+
+Mon camarade, surpris ainsi que moi, applique, sans rien dire, un
+grand coup de crosse de fusil dans le dos de ce misérable, qui se
+retourna. Mais sans lui donner le temps de nous parler, nous lui fîmes
+des reproches violents sur son acte de barbarie. Il nous répondit que,
+s'il n'était pas mort, il ne tarderait pas à l'être puisque, lorsqu'on
+l'avait déposé à l'endroit où il était, pour ne pas le laisser sur le
+chemin et broyer par l'artillerie, il ne donnait plus aucun signe de
+vie; que, d'abord, c'était son camarade de lit, qu'il valait mieux que
+ce fût lui qui ait sa dépouille qu'un autre.
+
+Ce que je viens de citer est arrivé souvent sur des malheureux
+soldats, que l'on supposait avoir de l'argent, car au lieu de les
+aider à se relever, il y en avait qui restaient près de ceux qui
+tombaient, non pour les soulager, mais pour faire comme le canonnier.
+
+Je n'aurais pas dû, pour l'honneur de l'espèce humaine, écrire toutes
+ces scènes d'horreur, mais je me suis fait un devoir de dire tout ce
+que j'ai vu. Il me serait impossible de faire autrement, et, comme
+tout cela me bouleverse la tête, il me semble qu'une fois que je
+l'aurai mis sur le papier, je n'y penserai plus. Il faut dire aussi
+que si, dans cette campagne désastreuse, il s'est commis des actes
+infâmes, il s'est aussi fait des traits d'humanité qui nous honorent,
+car j'ai vu des soldats porter, pendant plusieurs jours, sur leurs
+épaules, un officier blessé.
+
+Comme nous allions sortir du bois, nous rencontrâmes une centaine de
+lanciers bien montés, équipés à neuf: ils venaient de Smolensk qu'ils
+n'avaient jamais quitté, on les envoyait à notre arrière-garde; ils
+étaient épouvantés de nous voir si malheureux, et, de notre côté, nous
+étions surpris de les voir aussi bien. Beaucoup de soldats couraient
+après eux comme des mendiants, en leur demandant s'ils n'avaient pas
+un morceau de pain ou de biscuit à leur donner.
+
+Lorsque nous fûmes sortis du bois, nous fîmes halte pour attendre ceux
+qui conduisaient les malades. Il n'y avait rien de plus pénible à
+voir, car, de tout ce que l'on pouvait leur dire de l'espoir des
+vivres et d'un bon logement, ils n'entendaient plus rien: c'étaient
+comme des automates, marchant lorsqu'on les conduisait, s'arrêtant
+aussitôt qu'on les laissait. Les plus forts portaient tour à tour
+leurs armes et leurs sacs, car ces malheureux, indépendamment des
+forces et d'une partie de la raison qu'ils avaient perdues, avaient
+aussi perdu les doigts des pieds et des mains.
+
+Enfin, c'est de cette manière que nous revîmes le Dniéper sur notre
+gauche, et que nous aperçûmes, sur l'autre rive, des milliers d'hommes
+qui avaient traversé le fleuve sur la glace: il y en avait de tous les
+corps, fantassins et cavalerie, courant autant qu'ils le pouvaient, en
+apercevant au loin quelque village, afin d'y trouver des vivres et d'y
+passer la nuit à couvert. Après avoir marché encore péniblement
+pendant une heure, nous arrivâmes, le soir, abîmés de fatigue et
+mourants, sur les bords du fatal Boristhène, que nous traversâmes, et
+nous fûmes sous les murs de la ville.
+
+Déjà des milliers de soldats de tous les corps et de toutes les
+nations, qui composaient notre armée, étaient, depuis longtemps, aux
+portes et autour des remparts, en attendant qu'on les laissât entrer.
+On les en avait empêchés de crainte que tous ces hommes, marchant sans
+ordre et sans chefs, mourants de faim, ne se portassent aux magasins
+pour y piller le peu de vivres qu'il pouvait y avoir, et dont on
+voulait faire la distribution avec le plus d'ordre possible. Plusieurs
+centaines de ces hommes étaient déjà morts ou mourants.
+
+Lorsque nous fûmes arrivés, ainsi que les autres corps de la Garde,
+marchant avec le plus d'ordre possible, et après avoir pris toutes les
+précautions pour faire entrer nos malades et nos blessés, l'on ouvrit
+la porte et l'on entra. La plus grande partie se répandit de tous
+côtés, et en désordre, afin de trouver un endroit pour passer la nuit
+sous un toit et de pouvoir manger le peu de vivres que l'on avait
+promis, et dont on fit une petite distribution.
+
+Pour obtenir un peu d'ordre, l'on fit connaître que les hommes isolés
+n'auraient rien. De ce moment, l'on vit les plus forts se réunir par
+numéros de régiment et se choisir un chef pour les représenter, car il
+y avait des régiments qui n'existaient plus. Tandis que nous, la Garde
+impériale, nous traversâmes la ville, mais avec peine, car exténués de
+fatigue comme nous l'étions, et devant gravir le bord escarpé qui
+existe à partir du Boristhène jusqu'à l'autre porte, cette montée
+couverte de glace faisait qu'à chaque instant les plus faibles
+tombaient, et qu'il fallait les aider à se relever, et porter ceux qui
+ne pouvaient plus marcher.
+
+C'est de la sorte que nous arrivâmes sur l'emplacement du faubourg qui
+avait été incendié lors du bombardement arrivé le 15 du mois d'août
+dernier. Nous y prîmes position et nous nous y installâmes comme nous
+pûmes, dans le reste des maisons que le feu n'avait pas tout à fait
+détruites. Nous y plaçâmes le mieux possible nos malades et nos
+blessés qui avaient eu assez de force et de courage pour y arriver;
+car nous en avions laissé dans une baraque en bois située à l'entrée
+de la ville. Ces hommes n'auraient pu, à cause qu'ils étaient trop
+malades, atteindre l'endroit où nous venions d'arriver. Parmi eux
+était un de mes amis presque mourant, que nous avions traîné
+jusque-là, espérant y trouver un hôpital et lui faire donner des
+soins, car ce qui, jusque-là, avait soutenu notre courage, était
+l'espoir, que l'on avait toujours eu, de s'arrêter dans cette ville et
+les environs pour y attendre le printemps, mais il en fut tout
+autrement. D'ailleurs la chose n'était pas possible, car une partie
+des villages étaient brûlés et ruinés, et la ville où nous étions
+n'existait pour ainsi dire plus que de nom. Partout l'on ne voyait
+plus que les murailles des maisons qui étaient bâties en pierre, car
+celles qui l'étaient en bois, et qui formaient la plus grande partie
+de la ville, avaient disparu; enfin la ville n'était plus qu'un vrai
+squelette.
+
+Si l'on s'éloignait dans l'obscurité, on rencontrait des pièges,
+c'est-à-dire que, sur l'emplacement des maisons bâties en bois, où
+aucune trace ne se faisait plus voir, on rencontrait les caves
+recouvertes de neige, et le soldat assez malheureux pour s'y engager,
+disparaissait tout à coup pour ne plus reparaître. Plusieurs périrent
+de cette manière, que d'autres retirèrent le lendemain, lorsqu'il fit
+jour, non pour leur donner la sépulture, mais pour avoir leurs
+vêtements ou quelque autre chose qu'ils auraient pu avoir sur eux. Il
+en était de même de tous ceux qui succombaient, en marchant ou
+arrêtés: les vivants se partageaient les dépouilles des morts, et
+souvent, à leur tour, succombaient quelques heures après et
+finissaient par subir le même sort.
+
+Une heure après notre arrivée, l'on nous fit une petite distribution
+de farine, et la valeur d'une once de biscuit: c'est plus que l'on ne
+pouvait espérer. Ceux qui avaient des marmites firent de la bouillie,
+les autres firent des galettes qu'ils faisaient cuire dans la cendre
+et que l'on dévora à moitié cuites; l'avidité avec laquelle ils
+mangèrent, faillit leur être funeste, car plusieurs furent
+dangereusement malades et manquèrent étouffer. Tant qu'à moi, quoique
+je n'avais pas mangé de soupe depuis le 1er novembre et que la
+bouillie de farine de seigle fût épaisse comme de la boue, je fus
+assez heureux pour ne pas être incommodé; mon estomac était encore
+bon.
+
+Depuis le moment où nous étions arrivés, plusieurs hommes du régiment,
+qui étaient malades et qui avaient pu, en faisant des efforts
+extraordinaires, arriver à l'endroit où nous étions, venaient de
+mourir, et, comme on leur avait donné les meilleures places dans les
+mauvaises masures que l'on nous avait désignées pour logements, l'on
+s'empressa de les porter loin, afin de prendre leur place.
+
+Après que je fus reposé, malgré le froid et la neige qui tombait, je
+me disposai à chercher après un de mes amis, celui avec qui j'étais le
+plus intimement lié, celui avec qui je n'avais jamais compté; nos
+bourses ne faisaient qu'une. Il se nommait Grangier[26]. Il y avait
+sept ans que nous étions ensemble. Je ne l'avais pas vu depuis Viasma,
+où il était parti en avant avec un détachement, escortant un caisson
+appartenant au maréchal Bessières. L'on m'avait assuré qu'il était
+arrivé depuis deux jours et logé dans un faubourg. Le plaisir de le
+revoir, l'espoir aussi d'avoir quelques vivres qu'il avait pu, sans
+doute, se procurer avant notre arrivée, et aussi de partager son
+logement, fit que je ne balançai pas à le chercher de suite.
+
+[Note 26: Sergent vélite dans le même régiment que moi, aux
+fusiliers-grenadiers. _(Note de l'auteur)_]
+
+Ayant pris mes armes et mon sac, sans rien dire à personne, je rentrai
+en ville par la même route que nous étions venus, et, après avoir
+tombé plusieurs fois en descendant cette pente rapide et glissante que
+nous avions montée en arrivant, j'arrivai près de la porte par où nous
+étions entrés. J'arrêtai pour voir dans quel état étaient les hommes
+que nous avions laissés près du poste qui était à la porte, composé de
+soldats badois dont une partie formait la garnison. Mais quelle fut ma
+surprise! Cet ami que nous avions laissé avec d'autres malades, en
+attendant de venir les chercher, je le trouvai à l'entrée de la
+baraque et n'ayant plus sur lui que son pantalon, car on lui avait ôté
+jusqu'à sa chaussure. Les soldats badois me dirent que des soldats du
+régiment étaient venus chercher les autres, et qu'ayant trouvé
+celui-là privé de la vie, ils l'avaient eux-mêmes dépouillé, et
+qu'ensuite ils avaient tourné la ville le long du rempart, avec les
+deux malades qu'ils avaient enlevés, espérant avoir le chemin
+meilleur.
+
+Pendant que j'étais là, plusieurs malheureux soldats de différents
+régiments arrivaient encore, se traînant avec peine, appuyés sur leurs
+armes. D'autres, qui étaient encore sur l'autre bord du Boristhène,
+n'y voyant pas ou trompés par les feux, étaient tombés dans la neige,
+pleuraient, criaient en implorant des secours. Mais ceux qui étaient
+là, bien portants, étaient des Allemands ne comprenant rien ou ne
+voulant rien comprendre. Heureusement qu'un jeune officier commandant
+le poste parlait français. Je le priai, au nom de l'humanité,
+d'envoyer des secours aux hommes de l'autre côté du pont. Il me
+répondit que, depuis notre arrivée, plus de la moitié de son poste
+n'avait été occupée qu'à cela, et qu'il n'avait presque plus d'hommes;
+que son corps de garde était rempli de soldats malades et blessés, au
+point qu'il n'avait plus de place.
+
+Cependant, d'après mes instances, il envoya encore trois hommes qui,
+un instant après, revinrent avec un vieux chasseur à cheval de la
+Garde, qu'ils soutenaient sous les bras. Ils nous dirent qu'ils en
+avaient laissé beaucoup d'autres qu'il faudrait porter, mais que, ne
+le pouvant pas, ils les avaient déposés près d'un grand feu, en
+attendant que l'on puisse les aller chercher. Le vieux chasseur avait,
+à ce qu'il me dit, presque tous les doigts des pieds gelés. Il les
+avait enveloppés dans des morceaux de peaux de mouton. Sa barbe, ses
+favoris et ses moustaches étaient chargés de glaçons. On le conduisit
+près du feu, où on le fit asseoir. Alors il se mit à jurer contre
+Alexandre, l'empereur de Russie, contre le pays et contre le bon Dieu
+de la Russie. Ensuite il me demanda si l'on avait fait une
+distribution d'eau-de-vie. Je lui répondis que non, et que, jusqu'à
+présent, je n'en avais pas entendu parler; qu'il n'y avait pas
+apparence d'en avoir: «Alors, dit-il, il faut mourir!»
+
+Le jeune officier allemand ne put résister plus longtemps en voyant un
+vieux guerrier souffrir de la sorte; il leva son manteau, et, tirant
+une bouteille de sa poche avec de l'eau-de-vie, il la lui, présenta:
+«Merci, dit-il, vous m'empêchez de mourir; si une occasion se
+présentait de vous sauver la vie aux dépens de la mienne, vous pouvez
+être assuré que je ne balancerais pas un instant! Assez causé,
+rappelez-vous Roland, chasseur à cheval de la Vieille Garde impériale
+à pied, ou, pour ainsi dire, sans pieds, pour le moment. Il y a trois
+jours que j'ai dû abandonner mon cheval, et, pour ne pas le laisser
+souffrir plus longtemps, je lui ai brûlé la cervelle. Ensuite, je lui
+ai coupé un morceau de la cuisse dont je vais manger un peu.»
+
+En disant la parole (_sic_), il tourna son portemanteau qu'il avait
+sur son dos, et en tira de la viande de cheval qu'il offrit d'abord à
+l'officier qui lui avait donné de l'eau-de-vie, et ensuite à moi.
+L'officier lui présenta encore sa bouteille et le pria de la garder.
+Le vieux chasseur ne savait plus comment lui témoigner sa
+reconnaissance. Il lui répéta encore, soit en garnison, ou en
+campagne, de se rappeler de lui, et finit par dire: «Les bons enfants
+ne périront jamais!» Mais il reprit aussitôt qu'il venait de dire une
+grosse bêtise, «car, dit-il, que de milliers d'hommes morts depuis
+trois jours et qui certainement me valaient bien; tel que vous me
+voyez, j'ai été en Égypte et je vous f... mon billet que j'en ai vu
+des grises; je ne sais pas si vous le savez, mais n... d. D... il n'y
+a pas de comparaison avec celle-ci. Il faut espérer que nous sommes au
+bout de nos peines, et que cela va finir, car l'on dit que nous allons
+prendre des cantonnements en attendant le printemps, où j'espère que
+nous reprendrons notre revanche!»
+
+Le pauvre vieux, à qui deux ou trois gorgées d'eau-de-vie avaient
+rendu la parole, ne soupçonnait pas que nous n'étions qu'au
+commencement de nos peines!
+
+Il était bien onze heures, que l'espoir de rencontrer Grangier, même
+pendant la nuit, ne m'avait pas abandonné. Je me fis indiquer, par
+l'officier de poste, la direction où il supposait que le maréchal
+Bessières était logé, mais, soit que je fus mal informé, ou que j'eus
+mal compris, je pris l'un des chemins pour l'autre: je me trouvai
+ayant le rempart à ma droite, au-dessous duquel coulait le Boristhène;
+à ma gauche était une étendue de terrain, ou l'emplacement d'une rue
+qui longeait le bas du rempart et dont toutes les maisons avaient été
+brûlées et écrasées pendant le bombardement. L'on y voyait encore, çà
+et là, malgré l'obscurité, quelques pignons sortir comme des ombres du
+milieu de la neige.
+
+Le chemin que j'avais pris était tellement mauvais, je me trouvai si
+fatigué, après un instant de marche, que je regrettai de m'être
+hasardé seul. Je me disposais à retourner sur mes pas et de remettre
+au lendemain ma recherche après Grangier, mais, au moment où je me
+retournais, j'entendis marcher derrière moi et, aussitôt, j'aperçus, à
+quelques pas, un individu que je reconnus pour un soldat badois
+portant sur son épaule une petite barrique que je supposai être de
+l'eau-de-vie. Je l'appelai, il ne me répondit pas; je voulus le
+suivre, il doubla le pas: j'en fis autant. Il descendit une petite
+pente un peu rapide; je voulus faire comme lui, mais mes jambes
+n'étant pas aussi fermes que les siennes, je tombai et, roulant du
+haut jusqu'en bas, j'arrivai aussi vite que lui contre la porte d'une
+cave que le poids de mon corps fit ouvrir et où j'entrai, l'épaule
+droite meurtrie, avant l'individu.
+
+Je n'avais pas encore eu le temps de me reconnaître et de savoir où
+j'étais, que je fus tiré de mon étourdissement par des cris confus de
+différentes langues d'une douzaine d'individus couchés sur de la
+paille, autour d'un feu: Français, Allemands, Italiens, que je
+reconnus, de suite, pour être des associés pillards et voleurs,
+marchant ensemble pour leur compte, et toujours en avant de l'armée,
+de crainte de rencontrer l'ennemi et de se battre, arrivant les
+premiers dans les maisons lorsqu'il s'en trouvait, ou bivaquant dans
+des lieux séparés. Lorsque l'armée arrivait, la nuit, bien fatiguée,
+ils sortaient de leur cachette, rôdaient autour des bivacs, enlevaient
+lestement les chevaux et les portemanteaux des officiers, et se
+remettaient en route de grand matin, quelques heures avant la colonne,
+et ainsi de même chaque jour. Enfin c'était une de ces bandes comme il
+y en avait beaucoup, qui s'étaient formées depuis les premiers jours
+où les grands froids avaient commencé, et qui avaient amené nos
+désastres. Ces bandes se propagèrent, par la suite.
+
+J'étais encore étourdi de ma chute, et je n'étais pas encore relevé,
+qu'un individu se leva du fond de la cave, alluma de la paille pour
+mieux me voir, car il était impossible, à mon costume, et surtout à la
+peau d'ours qui me couvrait en partie, de savoir à quel régiment
+j'appartenais. Mais, ayant vu l'aigle impérial sur mon shako, il cria,
+d'un air goguenard: «Ah! ah! de la Garde impériale? À la porte!» Et
+les autres répétèrent: «À la porte! à la porte!» Étourdi, sans être
+intimidé de leurs cris, je me levai pour les prier, puisque le hasard,
+ou plutôt le bonheur m'avait fait tomber chez eux, de m'y laisser au
+moins jusqu'au jour, et qu'alors je m'en irais. Mais l'individu qui
+s'était levé le premier, et qui paraissait le chef, ayant à son côté
+un demi-espadon, qu'il avait soin de faire voir avec affectation,
+répéta que je devais sortir, et de suite, et tous répétèrent en
+choeur: «À la porte! À la porte!» Un Allemand vint pour mettre la main
+sur moi, mais, d'une poussée que je lui donnai dans la poitrine, je
+l'envoyai tomber de tout son long sur d'autres qui étaient encore
+couchés, et mis la main sur la poignée de mon sabre, car mon fusil,
+lorsque je roulai en bas de la rampe, était resté derrière. L'homme au
+demi-espadon applaudit à la culbute que je venais de faire faire à
+celui qui voulait me mettre à la porte, en lui disant qu'il
+n'appartenait pas à un Allemand, à une tête de choucroute, de mettre
+la main sur un Français.
+
+Voyant que l'homme au demi-espadon m'avait donné raison, je répondis
+que j'étais décidé à ne sortir qu'au jour, et que je me ferais plutôt
+tuer par eux que de mourir de froid sur le chemin. Une femme, car il
+s'en trouvait deux, voulut intervenir pour moi, mais elle reçut
+l'ordre de se taire, et cet ordre fut accompagné de jurements et des
+mots les plus sales; alors, le chef me signifia encore l'ordre de
+sortir, en me disant de lui éviter le désagrément de mettre la main
+sur moi, parce que, s'il s'en mêlait, la chose serait bientôt faite,
+et qu'il m'enverrait coucher où était mon régiment. Je lui demandai
+pourquoi lui et les siens n'y étaient pas. Il me répondit que cela ne
+me regardait pas, qu'il n'avait pas de comptes à me rendre, qu'il
+était chez lui et que je ne pourrais pas rester la nuit avec eux,
+parce que je les gênais pour aller faire leurs courses en ville et
+profiter du désordre et du peu de surveillance qu'il y avait aux
+voitures d'équipage, pour y faire du butin. Je demandai comme une
+grâce de rester encore un instant pour me chauffer et rajuster ma
+chaussure, et alors que je sortirais. Mais personne ne m'ayant
+répondu, je fis une seconde demande; l'homme au demi-espadon me dit
+qu'il y consentait, à condition que je sortirais dans une demi-heure.
+Il chargea un tambour, qui paraissait son second, de l'exécution de
+l'ordre.
+
+Voulant mettre à profit le peu de temps qui me restait, je demandai si
+quelqu'un n'avait pas un peu de vivres à me vendre, et surtout de
+l'eau-de-vie: «Si nous en avions, me répondit-on, nous la garderions
+pour nous!»
+
+Cependant la barrique que j'avais vu porter par le Badois, était
+quelque chose de semblable, car j'avais compris qu'il avait dit, en sa
+langue, qu'il l'avait prise à une cantinière de son régiment, qui
+l'avait cachée lorsque l'armée était arrivée en ville. D'après ce
+langage, je compris que l'individu était un nouveau venu, soldat de la
+garnison, et associé avec les autres seulement depuis la veille et,
+comme eux, décidé à quitter son régiment pour faire la guerre au
+butin.
+
+Le tambour chargé de l'ordre de me faire sortir, et que je voyais
+causer mystérieusement avec d'autres, me demanda si j'avais de l'or
+pour des pièces de cinq francs et pour acheter de l'eau-de-vie: «Non,
+lui dis-je, mais j'ai des pièces de cinq francs». La femme qui était à
+côté de moi, la même qui avait voulu prendre ma défense, fit semblant,
+en se baissant, de chercher quelque chose à terre, du côté de la
+porte. Alors, s'approchant de moi, elle me dit, de manière à ne pas
+être entendue: «Sauvez-vous, croyez-moi, ils vous tueront! Je suis
+avec eux depuis Viasma, et j'y suis malgré moi. Revenez en force, je
+vous en prie, demain matin, pour me sauver!» Je lui demandai quelle
+était l'autre femme qui était là; elle me dit que c'était une juive.
+J'allais lui faire d'autres questions, lorsqu'une voix, partant du
+fond de la cave, lui ordonna de se taire et lui demanda ce qu'elle me
+disait. Elle répondit qu'elle m'enseignait où je pourrais trouver de
+l'eau-de-vie, chez un juif qui restait sur le Marché-Neuf: «Tais-toi,
+bavarde!» lui répondit-on. Elle se tut, ensuite elle se retira dans un
+coin de la cave.
+
+D'après l'avis que cette femme venait de me donner, je vis bien que je
+ne m'étais pas trompé, et que j'étais dans un vrai coupe-gorge. Aussi
+je n'attendis pas que l'on me dise de sortir; je me levai et, faisant
+semblant de chercher un endroit pour me coucher, je m'approchai de la
+porte, je l'ouvris et je sortis. L'on me rappela, en me disant que je
+pouvais rester jusqu'au jour et dormir. Mais, sans leur répondre, je
+ramassai mon fusil que je trouvai près de la porte, et cherchai une
+issue afin de pouvoir sortir de l'enfoncement où je me trouvais; je ne
+pus en trouver. Alors, craignant de rester longtemps dans cette
+position, j'allais frapper à la porte de la cave pour demander mon
+chemin, lorsque le Badois en sortit, probablement pour voir s'il était
+temps de faire une excursion. Il me demanda encore si je voulais
+rentrer; je lui répondis que non, mais je le priai de m'enseigner le
+chemin pour aller au faubourg. Il me fit signe de le suivre et,
+longeant plusieurs maisons en ruine, il monta des escaliers. Je le
+suivis et, lorsque je fus arrivé sur le rempart et sur le chemin, il
+me fit faire quelques tours sous prétexte de me montrer par où je
+devais aller; mais je m'aperçus que c'était pour me faire perdre la
+trace de la cave que, cependant, je voulais reconnaître, car je me
+proposais d'y revenir, le matin, avec quelques hommes, et sauver la
+femme qui avait imploré mon secours, et aussi pour leur demander
+compte de plusieurs portemanteaux que j'avais aperçus dans le fond de
+cette maudite cave.
+
+
+
+
+VI
+
+Une nuit mouvementée.--Je retrouve des amis.--Départ de
+Smolensk.--Rectification nécessaire.--Bataille de Krasnoé.--Le dragon
+Melet.
+
+
+Mon guide avait disparu sans que je m'en aperçoive, de manière que je
+me trouvai tout à coup désorienté. C'est alors que je regrettai encore
+d'avoir quitté le régiment. Cependant il fallait prendre un parti et,
+comme la neige avait cessé de tomber, un instant avant ma descente
+dans la cave, je regardai si je ne retrouverais pas la trace de mes
+pas. Puis je me rappelai que je devais toujours avoir le rempart à ma
+droite. Après quelques moments de marche, je reconnus la place où
+j'avais rencontré le Badois, mais, pour mieux m'en assurer et la
+reconnaître lorsqu'il ferait jour, je fis, avec la crosse de mon
+fusil, deux grandes croix profondes dans la neige, et je poursuivis
+mon chemin.
+
+Il pouvait être minuit; j'avais passé près d'une heure dans la cave
+et, pendant ce temps, le froid avait considérablement augmenté.
+
+Sur ma gauche, j'apercevais bien des feux, mais je n'osais pas me
+diriger de ce côté, de crainte de me détruire en tombant dans des
+trous cachés par la neige. Je marchai, toujours en tâtonnant, et la
+tête baissée, afin de voir où je posais les pieds. Depuis un moment,
+je m'apercevais que la route descendait, et, un peu plus avant, je la
+trouvais embarrassée par des affûts de canon que, probablement, on
+avait voulu conduire sur le rempart. Lorsque je fus dans le bas, il me
+fut impossible de reconnaître la direction, tant il faisait obscur,
+de sorte que je fus forcé de m'asseoir sur le derrière d'un affût pour
+me reposer, et aussi tâcher de voir de quel côté je devais prendre.
+
+Dans cette situation pénible, mon fusil entre les jambes, la tête
+appuyée dans les deux mains, au moment où j'allais, pour mon malheur,
+m'endormir probablement pour toujours, j'entendis des sons
+extraordinaires. Je me relevai, tout saisi en pensant au danger que je
+venais de courir en me laissant aller au sommeil. Ensuite, je prêtai
+mon attention afin de voir de quelle direction venaient les sons, mais
+je n'entendis plus rien. Alors je crus avoir rêvé, ou que c'était un
+avertissement du Ciel pour me sauver. Aussitôt, reprenant courage, je
+me mis à marcher à tâtons et à enjamber au hasard les obstacles sans
+nombre qui se trouvaient sur mon passage.
+
+Enfin étant parvenu, non sans risquer plusieurs fois de me casser les
+jambes, à laisser derrière moi tout ce qui s'opposait à mon passage,
+je me reposais un instant pour reprendre haleine, afin de pouvoir
+gravir la pente opposée, lorsque le même bruit qui m'avait éveillé, me
+fit de nouveau lever la tête. Mais ce que j'entends, c'est de
+l'harmonie! Ce sont les sons graves de l'orgue, encore éloignés et qui
+font, sur moi, à cette heure de la nuit, seul et dans un pareil
+endroit, une impression que je ne saurais définir. Aussitôt je marche,
+doublant le pas, dans la direction d'où viennent ces sons. En un
+moment, je suis sorti du fond où j'étais retenu. Arrivé en haut, je
+fais encore quelques pas et j'arrête; il était temps! Encore quelques
+pas et c'était fini de moi! Je tombais du haut en bas du rempart, à
+plus de cinquante pieds de hauteur, sur le bord du Boristhène où, fort
+heureusement, j'avais aperçu le feu d'un bivouac qui m'avait fait
+arrêter.
+
+Épouvanté du danger que je venais de courir, je reculai de quelques
+pas et j'arrêtai encore pour écouter, mais je n'entendis plus rien. Je
+me remis à marcher et, tournant à gauche, en un instant j'eus le
+bonheur de retrouver le chemin frayé. Je continuai à avancer, mais
+lentement et avec précaution, la tête haute, toujours en prêtant
+l'oreille, mais, n'entendant plus rien, je finis par me persuader que
+c'était l'effet de mon imagination frappée, car, dans la position
+pénible où nous étions, nous ou les habitants qui étaient en petit
+nombre, il n'y avait pas de musique possible, et surtout à pareille
+heure.
+
+Tout en avançant et en faisant des réflexions, mon pied droit, qui
+commençait déjà à être gelé et à me faire souffrir, rencontra quelque
+chose de dur qui me fit pousser un cri de douleur et tomber de mon
+long sur un cadavre, ma figure presque sur la sienne. Je me relevai
+péniblement. Malgré l'obscurité, je reconnus que c'était un dragon,
+car il avait encore son casque sur la tête, attaché avec les
+jugulaires, et son manteau sur lequel il était tombé, il n'y avait
+probablement pas longtemps.
+
+Le cri de douleur que j'avais jeté en tombant, fut entendu par un
+individu qui était sur ma droite et qui me cria d'aller de son côté,
+en me faisant comprendre qu'il y avait longtemps qu'il m'attendait.
+Surpris et content de trouver quelqu'un dans un endroit où je me
+croyais seul, j'avançai dans la direction d'où partait la voix. Plus
+je m'approchais, plus il me semblait la reconnaître. Je lui criai:
+«C'est toi, Beloque[27]?--Oui!» me répondit-il, et, nous ayant
+reconnus l'un et l'autre, il fut aussi surpris que moi de nous
+trouver, à pareille heure, dans un lieu aussi triste et ne sachant pas
+plus que moi où il était. Il m'avait primitivement pris pour un
+caporal qui était allé chercher des hommes de corvée pour transporter
+des malades de sa compagnie que l'on avait laissés à la porte de la
+ville, lorsque l'on était arrivé; et qui, ensuite, avec quelques
+hommes pour porter et aider à marcher ces malades, avait pris le
+chemin du rempart pour éviter de monter la rampe de glace. Mais,
+arrivés ici, étant trop faibles pour marcher, et les hommes de corvée
+ne pouvant plus les porter, ils étaient tombés à la place où je les
+voyais. Le premier qu'il avait envoyé au camp n'étant pas revenu, il
+avait envoyé successivement les deux autres, de manière qu'il se
+trouvait seul. C'étaient précisément les hommes que nous avions
+laissés à notre arrivée dans la baraque, où ensuite j'en avais trouvé
+un de mort.
+
+[Note 27: Beloque était un de mes amis, sergent vélite comme moi.
+(_Note de l'auteur_.)]
+
+Je lui contai comment je m'étais perdu; je lui parlai de mon aventure
+dans la cave, mais je n'osai lui parler de la musique que j'avais cru
+entendre, de crainte qu'il ne me dise que j'étais malade. Il me pria
+de rester près de lui; c'était bien ma pensée. Un instant après, il me
+demanda pourquoi j'avais jeté un cri qu'il avait entendu. Je lui
+contai ma culbute sur le dragon, et comme ma figure avait touché la
+sienne: «Tu as donc eu peur, mon pauvre ami?--Non, lui répondis-je,
+mais j'ai eu bien mal!--C'est très heureux, me dit-il, que tu te sois
+fait assez de mal pour te faire crier, sans cela tu aurais passé sans
+que j'eusse pu te voir!»
+
+Tout en causant, nous marchions à droite et à gauche pour nous
+réchauffer, en attendant que les hommes fussent arrivés pour
+transporter les malades qui, couchés l'un contre l'autre sur une peau
+de mouton, et couverts de la capote et de l'habit de celui que l'on
+avait dépouillé à la baraque, ne donnaient plus grand signe de vie:
+«Je crains bien, me dit Beloque, que nous n'ayons pas la peine de les
+faire transporter!» En effet, l'on entendait par moments qu'ils
+voulaient parler ou respirer, mais il était facile de comprendre que
+leur langage était celui des agonisants.
+
+Tandis que le râle de la mort se faisait entendre près de nous, la
+musique aérienne, que je croyais n'exister que dans mon imagination,
+recommença de nouveau, mais beaucoup plus rapprochée. J'en fis la
+remarque à Beloque, et je lui contai ce qui m'était arrivé à la
+première et à la seconde fois que j'avais entendu ces sons harmonieux.
+Alors il me conta que, depuis qu'il était arrêté, il avait entendu,
+par intervalles, cette musique, et qu'il n'y pouvait rien comprendre;
+qu'il y avait des moments que cela faisait un vacarme d'enfer, et que,
+si c'étaient des hommes qui s'amusaient à cela, il fallait qu'ils
+eussent le diable au corps. Alors, s'approchant plus près de moi, il
+me dit à demi-voix, de crainte que les deux hommes qui se mouraient à
+nos pieds l'entendent: «Mon cher ami, ces sons que nous entendons
+ressemblent beaucoup à la musique de la mort! Tout ce qui nous entoure
+est mort, et j'ai un pressentiment que, sous peu de jours, je serai
+mort!» Puis il ajouta: «Que la volonté de Dieu soit faite! Mais c'est
+trop souffrir pour mourir. Regarde ces malheureux!» en montrant les
+deux hommes couchés dans la neige. À cela je ne répondis rien, car
+dans ce moment ma pensée était comme la sienne.
+
+Il avait cessé de parler, et nous écoutions toujours sans nous rien
+dire, interrompus seulement par la difficulté de respirer d'un des
+hommes mourants, lorsque, rompant de nouveau le silence: «Cependant,
+me dit-il, les sons que nous entendons semblent arriver d'en haut».
+Nous écoutâmes encore avec attention; effectivement cela paraissait
+venir d'au-dessus de notre tête. Tout à coup, le bruit cessa; alors un
+silence affreux régna autour de nous. Ce silence fut interrompu par un
+cri plaintif: c'était le dernier soupir d'un des hommes que nous
+gardions.
+
+Au même instant, des pas se font entendre; c'était un caporal qui
+arrivait avec huit hommes, pour enlever les deux mourants, mais, comme
+il n'en restait plus qu'un, il fut enlevé de suite. On le couvrit avec
+la dépouille des autres, et l'on partit.
+
+Il était plus d'une heure du matin; le froid avait diminué, car,
+depuis un instant, le vent avait cessé de se faire sentir avec autant
+de violence, mais j'étais tellement fatigué que je ne pouvais plus
+marcher, et, jointe à cela, l'envie de dormir me dominait tellement
+que, pendant le chemin, Beloque me surprit plusieurs fois arrêté et
+dormant debout.
+
+Il m'avait donné des indications pour trouver Grangier, car des hommes
+de sa compagnie qui escortaient le seul fourgon qui restait au
+maréchal, avaient été voir leurs camarades et avaient indiqué le
+fourgon placé à la porte d'une maison où était logé le maréchal.
+Arrivé au point où nous descendions la rampe du rempart, afin de
+prendre la direction du camp où était le régiment, je me séparai du
+convoi funèbre, et je me décidai à suivre le nouveau chemin que l'on
+venait de m'enseigner, espérant atteindre bientôt le but de mes
+recherches.
+
+Il n'y avait qu'un instant que je marchais seul, lorsque la maudite
+musique se fit encore entendre. Aussitôt je cesse de marcher, je lève
+la tête pour mieux écouter, et j'aperçois de la clarté devant moi. Je
+me dirige sur le point lumineux, mais le chemin va en descendant et la
+lumière disparaît. Je n'en continue pas moins à marcher, mais, au bout
+d'un instant, arrêté par un mur, je suis forcé de revenir sur mes pas;
+je tourne à droite, à gauche; je me trouve, enfin, dans une rue, et
+au milieu de maisons en ruines. Je continue a marcher à grands pas,
+toujours guidé parla musique. Arrivé à l'extrémité de la rue, je vois
+un édifice éclairé; c'est de là que viennent les sons graves qui
+continuent toujours. Je marche directement dessus, et, après avoir
+tourné plusieurs fois, je me trouve arrêté par une petite muraille qui
+semble servir d'enceinte à l'édifice que je reconnais pour une église.
+
+Ne voulant pas me fatiguer davantage à chercher l'entrée, je me décide
+à escalader la muraille et pour m'assurer qu'elle n'est pas assez
+haute, je sonde de l'autre côté avec mon fusil. Voyant qu'il n'y avait
+pas plus de trois à quatre pieds de haut, je monte dessus et je saute
+de l'autre côté. Mes pieds ayant rencontré quelque chose de bombé, je
+tombe sur mes genoux; je me relève sans m'être fait mal, je fais
+encore quelques pas et je sens que le terrain n'est pas égal. Pour ne
+pas tomber, je m'appuie sur mon fusil. Je m'aperçois, bientôt que je
+suis au milieu de plus de deux cents cadavres à peine recouverts de
+neige. Pendant que j'avance en trébuchant, appuyé sur mon fusil, et
+que mes pieds s'enfoncent et sont quelquefois tenus entre les jambes
+et les bras de ceux sur lesquels je marche, et qui semblent arrangés
+avec symétrie, afin de faire place à d'autres, des chants lugubres se
+font entendre. Il me semble que c'est l'office des morts. Les paroles
+de Beloque me reviennent à la mémoire; une sueur me prend, je ne sais
+plus ce que je fais, ni où je vais. Je me trouve, je ne sais comment,
+appuyé contre le derrière du choeur de l'église.
+
+Revenu un peu à moi en dépit du tintamarre diabolique qui continue, je
+marche, appuyé d'une main contre le mur, et je me trouve à la porte
+que je vois ouverte et par où une fumée épaisse sort. J'entre et je me
+trouve au milieu d'individus que je prends pour des ombres, tant il y
+a de fumée. Ces individus continuent à chanter et d'autres à jouer des
+orgues. Tout à coup, une grande flamme s'échappe, la fumée se dissipe;
+je regarde où je suis et avec qui; un des chanteurs s'approche de moi
+et s'écrie: «C'est mon sergent!» Il m'avait reconnu à ma peau d'ours,
+et, à mon tour, je reconnais des soldats de la compagnie; que l'on
+juge de ma surprise en les voyant dans cet état de gaîté! J'allais
+leur faire des questions, lorsque l'un d'eux s'approche et me
+présente de l'eau-de-vie, plein un vase en argent. Alors je devine
+d'où vient leur gaîté: ils étaient tous en ribote!
+
+Un qui l'était moins que les autres me conta qu'en arrivant, ils
+avaient été à la corvée, et qu'en passant où il y avait encore
+quelques maisons, ils avaient vu sortir d'une cave deux hommes portant
+une lanterne, qu'ils avaient reconnus pour des juifs; que, de suite,
+ils s'étaient concertés pour y revenir faire une visite après la
+distribution des vivres, afin de voir s'ils n'y trouveraient rien à
+manger, et ensuite passer la nuit dans cette église, qu'ils avaient
+remarquée; qu'en effet ils étaient revenus et avaient trouvé, dans la
+cave, une barrique d'eau-de-vie, un sac de riz et un peu de biscuit,
+ainsi que dix capotes ou pelisses garnies de fourrures, et des
+bonnets, entre autres celui du rabbin. Comme ils s'étaient affublés de
+tout cela, je les avais pris, en entrant, pour ce qu'ils n'étaient
+pas. Avec eux se trouvaient plusieurs musiciens du régiment qui, un
+peu en train, s'étaient mis à jouer des orgues; ainsi s'expliquaient
+les sons harmonieux qui m'avaient si fort intrigué.
+
+Ils me donnèrent du riz, quelques petits morceaux de biscuit et le
+bonnet du rabbin, garni d'une superbe fourrure de renard noir. Je mis
+le riz précieusement dans mon sac. Tant qu'au bonnet, je le mis sur la
+tête et, voulant me reposer, je mis, devant le feu, une planche sur
+laquelle je me couchai. À peine avais-je la tête sur mon sac, que nous
+entendîmes, du côté de la porte, crier et jurer; nous fûmes voir ce
+qu'il pouvait y avoir. C'étaient six hommes conduisant une voiture
+attelée d'un mauvais cheval, chargée de plusieurs cadavres qu'ils
+venaient déposer derrière l'église pour faire nombre avec ceux sur
+lesquels j'avais marché, la terre étant trop dure pour y faire des
+trous, et la gelée les conservant provisoirement. Ils nous dirent que,
+si cela continuait, l'on ne saurait plus où les placer, car toutes les
+églises servaient d'hôpitaux et étaient remplies de malades à qui il
+était impossible de donner des soins; qu'il n'y avait plus que celle
+où nous étions où il n'y avait personne et où, depuis quelques jours,
+ils déposaient les morts; que, depuis le moment où la tête de colonne
+de la Grande Armée avait commencé à paraître, ils ne pouvaient suffire
+aux transports des hommes qui mouraient un instant après leur
+arrivée. Après ces explications je fus me recoucher; les infirmiers,
+car c'en était, demandèrent à passer le reste de la nuit avec nous,
+afin d'attendre le jour pour déposer leur charge auprès des autres;
+ils dételèrent leur cheval et le firent entrer dans l'église.
+
+Je dormis assez bien le reste de la nuit, quoique réveillé souvent par
+le picotement de la vermine. Depuis que j'étais infecté, je ne l'avais
+pas encore sentie comme dans ce moment; cela se conçoit, car, couchant
+au grand air, ils ne bougeaient pas; mais là où j'étais, il faisait
+assez chaud; ils en profitaient pour me manger.
+
+Il n'était pas encore jour, lorsque je fus réveillé par les cris d'un
+malheureux musicien qui venait de se casser la jambe en descendant les
+escaliers qui conduisaient aux orgues, où il avait dormi. Ceux qui
+étaient en bas avaient, pendant la nuit, enlevé une partie des marches
+pour faire du feu et se chauffer, de manière que le pauvre diable, en
+descendant, fit une chute qui le mit dans un état à ne pouvoir marcher
+de sitôt; il est probable qu'il ne sera jamais revenu.
+
+Lorsque je fus réveillé, je trouvai presque tous les soldats occupés
+de faire rôtir de la viande au bout de la lame de leur sabre. En
+attendant que la soupe fût cuite, je leur demandai où ils avaient eu
+de la viande, ou si l'on avait fait une distribution. Ils me
+répondirent que non, que c'était la viande du cheval de la voiture des
+morts, qu'ils avaient tué, pendant que les infirmiers étaient en train
+de dormir; ils avaient bien fait, il fallait vivre.
+
+Une heure après, lorsque déjà un bon quart du cheval était mangé, un
+des croque-morts en prévint ses camarades qui tempêtèrent contre nous
+et nous menacèrent de porter leurs plaintes au directeur en chef des
+hôpitaux. Nous continuâmes à manger en leur répondant que c'était
+fâcheux qu'il fût si maigre ou qu'il n'y en eût pas une demi-douzaine
+pour en faire une distribution au régiment. Ils partirent en nous
+menaçant, et, pour se venger, ils versèrent les sept cadavres dont
+leur voiture était chargée, à l'entrée de la porte, de manière que
+nous ne pouvions sortir ni rentrer sans marcher dessus.
+
+Ces infirmiers, qui n'avaient pas fait la campagne, et à qui jamais
+rien n'avait manqué, ne savaient pas que, depuis plusieurs jours, nous
+mangions les chevaux qui nous tombaient sous la main.
+
+Il était 7 heures, lorsque je me disposai à partir pour retourner où
+était le régiment. Je commençai par prévenir les hommes, au nombre de
+quatorze, qu'il fallait se réunir et arriver ensemble et en ordre.
+Avant, nous nous mîmes à manger une bonne soupe au riz, faite avec le
+bouillon de viande de cheval. Après cela, leur ayant fait mettre sur
+le dos le sac où ils avaient enfermé leurs grandes pelisses de juifs,
+nous sortîmes de l'église qui commençait déjà à se remplir de nouveaux
+venus, malheureux et autres, qui avaient passé la nuit comme ils
+avaient pu, et de beaucoup d'autres encore qui quittaient leurs
+régiments, espérant trouver mieux. La faim les faisait rôder dans tous
+les coins. En entrant, ils ne prenaient pas garde aux cadavres qui
+obstruaient le passage; ils passaient dessus comme sur des pièces de
+bois, ils étaient aussi durs.
+
+Lorsque je fus sur le chemin, je proposai à mes hommes, à qui je
+contai mon aventure de la cave, d'y venir faire une visite; ma
+proposition fut acceptée. Nous en trouvâmes facilement, le chemin, car
+nous avions, pour premier guide, l'homme que Beloque avait laissé
+mort, ensuite le dragon sur lequel j'étais tombé, et que nous
+retrouvâmes avec son manteau et sa chaussure de moins. Après avoir
+passé le fond où étaient les affûts de canon, et où j'avais failli
+m'endormir, nous arrivâmes à l'endroit où j'avais fait mes remarques
+dans la neige. Ayant descendu la rampe moins vite que la veille,
+j'arrivai à la porte que nous trouvâmes fermée. Nous frappâmes, mais
+personne ne répondit. Elle fut enfoncée de suite, mais les oiseaux
+étaient envolés; nous n'y trouvâmes qu'un seul individu, tellement
+ivre qu'il ne pouvait parler. Je le reconnus pour l'Allemand qui avait
+voulu me mettre à la porte. Il était enveloppé d'une grosse capote de
+peau de mouton qu'un musicien du régiment lui enleva, malgré tout ce
+qu'il put faire pour la défendre. Nous y trouvâmes plusieurs
+portemanteaux et une malle; tout cela avait été volé pendant la nuit,
+mais tout était vide, ainsi que la barrique que le soldat badois avait
+apportée et que nous reconnûmes pour avoir contenu du genièvre.
+
+Avant de reprendre le chemin du camp, je considérai la position où
+j'étais et je vis avec surprise que, pendant la nuit, j'avais beaucoup
+marché sans avoir fait beaucoup de chemin: je n'avais fait que tourner
+autour de l'église.
+
+Nous retournâmes au camp. Chemin faisant, je rencontrai plusieurs
+hommes du régiment, que je réunis à ceux qui étaient avec moi. Un
+instant après, j'aperçus de loin un sous-officier du régiment, que je
+reconnus de suite à son sac blanc pour celui que je cherchais,
+Grangier. Je l'avais déjà embrassé qu'il ne m'avait pas encore
+reconnu, tant j'étais changé. Nous nous cherchions l'un et l'autre,
+car il me dit que, depuis la veille, une heure après l'arrivée du
+régiment, il avait été à l'endroit où il était pour me chercher, mais
+que personne n'avait pu lui dire où j'étais et que, si j'avais eu la
+patience d'attendre, il m'aurait conduit où il était logé, car il
+m'attendait avec une bonne soupe pour me restaurer et de la paille
+pour me coucher. Il me suivit jusqu'au camp, où j'arrivai en ordre
+avec dix-neuf hommes. Un instant après, Grangier me fit signe; je le
+suivis, il ouvrit son sac et en tira un morceau de viande de boeuf
+cuit qu'il avait, me dit-il, réservé pour moi, ainsi qu'un morceau de
+pain de munition.
+
+Il y avait vingt trois jours que je n'en avais mangé, aussi je le
+dévorai. Ensuite il me demanda des nouvelles d'un de ses pays qu'on
+lui avait dit être dangereusement malade; tout ce que je pus lui dire,
+c'est qu'il était entré en ville, mais que, puisqu'il ne l'avait pas
+vu où était le régiment, il nous fallait aller voir à la porte de la
+ville par où nous étions entrés; que là, nous pourrions peut-être
+avoir quelques renseignements, car beaucoup de malades, n'ayant pu
+monter la rampe de glace pour aller où était le régiment, étaient
+restés au poste du Badois ou dans les environs. Nous y allâmes de
+suite.
+
+Il n'y avait qu'un instant que nous marchions, lorsque nous arrivâmes
+au dragon; pour cette fois, on l'avait mis presque nu, probablement
+pour s'assurer s'il n'avait pas une ceinture avec de l'argent. Je lui
+montrai la cave, et nous arrivâmes à la porte où nous fûmes saisis par
+la quantité de morts que nous y vîmes; près du poste du Badois étaient
+quatre hommes de la Garde, morts pendant la nuit, et dont l'officier
+de poste avait empêché qu'on les dépouillât; il nous dit aussi que,
+dans son corps de garde, il y en avait encore deux qu'il croyait de la
+Garde; nous y entrâmes pour les voir; ils étaient sans connaissance:
+le premier était un chasseur, le second, qui avait la figure cachée
+avec un mouchoir, était de notre régiment. Grangier, lui ayant
+découvert la figure, fut on ne peut plus surpris en reconnaissant
+celui qu'il cherchait. Nous nous empressâmes, comme nous pûmes, de le
+secourir; nous lui ôtâmes son sabre et sa giberne qu'il avait encore
+sur lui, ainsi que son col, et nous tâchâmes de lui faire avaler
+quelques gouttes d'eau-de-vie; il ouvrit les yeux sans nous
+reconnaître et, un instant après, il expira dans mes bras. Nous
+ouvrîmes son sac; nous y trouvâmes une montre, ainsi que différents
+petits objets que Grangier renferma afin de les envoyer comme souvenir
+à sa famille, s'il avait le bonheur de revoir la France, car il était
+du même endroit que lui; tant qu'au chasseur, après l'avoir mis dans
+la meilleure position possible, nous l'abandonnâmes à sa malheureuse
+destinée. Que pouvions-nous faire?
+
+Grangier me conduisit à son poste; un instant après, il fut relevé par
+les chasseurs; avant de partir, nous n'oubliâmes pas de leur
+recommander l'homme de leur régiment que nous venions de quitter. Le
+sergent envoya de suite quatre hommes pour le prendre: il sera
+probablement mort en arrivant, car tous ceux qui se trouvaient dans
+cette position mouraient de suite, comme s'ils eussent été asphyxiés.
+
+Nous retournâmes au régiment, où nous passâmes le reste de la journée
+à mettre nos armes en bon état, à nous chauffer et à causer. Pendant
+la journée, nous tuâmes plusieurs chevaux que nos hommes nous
+amenèrent et que nous partageâmes; l'on fit aussi une petite
+distribution de farine de seigle et d'un peu de gruau, dans lequel se
+trouvaient presque autant de paille et de grains de seigle.
+
+Le lendemain, à quatre heures du matin, l'on nous fit prendre les
+armes pour nous porter en avant à un quart de lieue de la ville, où,
+malgré un froid rigoureux, nous restâmes en bataille jusqu'au grand
+jour. Les jours suivants, nous fîmes de même, car l'armée russe
+manoeuvrait sur notre gauche.
+
+Il y avait déjà trois jours que nous étions à Smolensk, que nous ne
+savions pas si nous devions rester dans cette position, ou si nous
+devions continuer notre retraite. Rester, disait-on, c'est impossible.
+Alors pourquoi ne pas partir, plutôt que de rester dans une ville où
+il n'y avait pas de maisons pour nous abriter et pas de vivres pour
+nous nourrir? Le quatrième jour, en revenant, comme les jours
+précédents, de la position du matin, et comme nous étions près
+d'arriver à notre bivac, j'aperçus un officier d'un régiment de ligne,
+couché devant un feu; près de lui étaient quelques soldats; nous nous
+regardâmes, quelque temps, comme deux hommes qui s'étaient quelquefois
+vus et qui cherchaient à se reconnaître sous les haillons dont nous
+étions couverts et la crasse de ma figure. Je m'arrête, lui se lève
+et, s'approchant de moi, il me dit: «Je ne me trompe pas?--Non», lui
+dis-je. Nous nous étions reconnus, et nous nous embrassâmes sans avoir
+prononcé nos noms.
+
+C'était Beaulieu[28], mon camarade de lit aux Vélites, lorsque nous
+étions à Fontainebleau. Combien nous nous trouvâmes changés, et
+misérables! Je ne l'avais pas vu depuis la bataille de Wagram, époque
+où il avait quitté la Garde pour passer officier dans la ligne, avec
+d'autres Vélites. Je lui demandai où était son régiment; pour toute
+réponse, il me montra l'aigle au milieu d'un faisceau d'armes; ils
+étaient encore trente-trois; il était le seul officier, avec le
+chirurgien-major; des autres, la plus grande partie avait péri dans
+les combats, mais plus de la moitié étaient morts de misère et de
+froid; quelques-uns étaient égarés.
+
+[Note 28: Beaulieu était le frère de Mme Vast, de Valenciennes,
+notaire à Condé, mon pays. À ma rentrée des prisons, en 1814, cette
+dame m'apprit que son malheureux frère avait été tué à Dresde, d'un
+boulet. (_Note de l'auteur_.)]
+
+Lui, Beaulieu, était capitaine; il me dit qu'il avait l'ordre de
+suivre la Garde. Je restai encore quelque temps avec lui, et, comme il
+n'avait pas de vivres, nous partageâmes en frères le riz que j'avais
+reçu des hommes rencontrés dans l'église, la nuit de notre arrivée.
+C'était la plus grande preuve d'amitié que l'on puisse donner à un
+camarade dans une situation où, pour de l'or, l'on ne pouvait rien
+trouver.
+
+Le 14 au matin, l'Empereur partit de Smolensk avec les régiments de
+grenadiers et de chasseurs; nous les suivîmes, quelque temps après, en
+faisant l'arrière-garde, laissant derrière nous les corps d'armée du
+prince Eugène, Davoust et Ney réduits à peu de monde; en sortant de la
+ville, nous traversâmes le Champ sacré, appelé ainsi par les Russes.
+Un peu plus loin de Korouïtnia[29] se trouve un ravin assez profond et
+encaissé; étant obligés de nous arrêter afin de donner le temps à
+l'artillerie de le traverser, je cherchai Grangier, ainsi qu'un autre
+de mes amis, à qui je proposai de le traverser et de nous porter en
+avant pour ne pas nous geler à attendre; étant, de l'autre côté,
+forcés de nous arrêter encore, nous remarquâmes trois hommes autour
+d'un cheval mort; deux de ces hommes étaient debout et semblaient
+ivres, tant ils chancelaient. Le troisième, qui était un Allemand,
+était couché sur le cheval. Ce malheureux, mourant de faim et ne
+pouvant en couper, cherchait à mordre dedans; il finit par expirer
+dans cette position, de froid et de faim. Les deux autres, qui étaient
+deux hussards, avaient la bouche et les mains ensanglantées; nous leur
+adressâmes la parole, mais nous ne pûmes en obtenir aucune réponse:
+ils nous regardèrent avec un rire à faire peur, et, se tenant le bras,
+ils allèrent s'asseoir près de celui qui venait de mourir, où,
+probablement, ils finirent par s'endormir pour toujours.
+
+[Note 29: Korouïtnia, petit village. (_Note de l'auteur_.)]
+
+Nous continuâmes à marcher sur le côté de la route, afin de gagner la
+droite de la colonne et, de là, attendre notre régiment près d'un feu
+abandonné, si toutefois nous avions le bonheur d'en trouver. Nous
+rencontrâmes un hussard, je crois qu'il était du 8e régiment, luttant
+contre la mort, se relevant et tombant aussitôt. Malgré le peu de
+moyens que nous avions de donner des secours, nous avançâmes pour le
+secourir, mais il venait de tomber pour ne plus se relever. Ainsi, à
+chaque instant, l'on était obligé d'enjamber au-dessus des morts et
+des mourants.
+
+Comme nous continuions toujours, quoique avec beaucoup de difficulté,
+à marcher sur la droite de la route, pour dépasser les convois, nous
+vîmes un soldat de la ligne assis contre un arbre où il y avait un
+petit feu: il était occupé à faire fondre de la neige dans une
+marmite, afin d'y faire cuire le foie et le coeur d'un cheval qu'il
+avait éventré. Il nous dit que, n'ayant pu en couper de la viande, il
+avait, avec sa baïonnette, fait un trou au ventre, d'où il avait tiré
+ce qu'il allait faire cuire.
+
+Comme nous avions du riz et du gruau, nous lui proposâmes de nous
+prêter sa marmite pour en faire cuire, et que nous le mangerions
+ensemble. Il accepta avec plaisir. Ainsi, avec du riz et du gruau où
+il y avait autant de paille, nous fîmes une soupe que nous
+assaisonnâmes avec un morceau de sucre que Grangier avait dans son
+sac, ne voulant pas la saler avec de la poudre, car nous n'avions pas
+de sel. Pendant que notre soupe cuisait, nous nous occupâmes à faire
+cuire, au bout de nos sabres, des morceaux de foie et les rognons du
+cheval, que nous trouvâmes délicieux. Lorsque notre riz fut à moitié
+cuit, nous le mangeâmes, et nous rejoignîmes le régiment qui nous
+avait déjà dépassés. Le même jour, l'Empereur coucha à Korouïtnia, et
+nous un peu en arrière, dans un bois.
+
+Le lendemain, l'on se mit en route de grand matin, pour atteindre
+Krasnoé, mais, avant d'arriver à cette ville, la tête de la colonne
+impériale fut arrêtée par vingt-cinq mille Russes qui barraient la
+route. Les premiers de l'armée qui les aperçurent étaient des hommes
+isolés qui, aussitôt, se replièrent sur les premiers régiments de la
+Garde, mais la plus grande partie, moins intimidée ou plus valide, se
+réunit et fit face à l'ennemi. Il y eut quelques hommes insouciants ou
+malheureux qui, sans s'en apercevoir, furent se jeter au milieu d'eux.
+
+Les grenadiers et les chasseurs de la Garde s'étant formés en colonnes
+serrées par division, s'avancèrent de suite sur la masse des Russes
+qui, n'osant pas les attendre, se retirèrent et laissèrent le passage
+libre; mais ils prirent position sur les hauteurs à gauche de la route
+et tirèrent quelques volées de coups de canon. Au bruit du canon, et
+comme nous étions en arrière, nous doublâmes le pas et nous arrivâmes
+au moment où l'on menait quelques pièces en batterie pour les
+classer. Aussi, aux premiers coups que l'on tira, on les vit
+disparaître derrière les hauteurs, et nous continuâmes à marcher.
+
+Dans cette circonstance, il s'est passé un fait que je ne dois pas
+passer sous silence, et dont j'ai eu connaissance pour en avoir
+entendu parler, mais différemment conté, et même écrit.
+
+L'on a dit qu'au moment où l'on aperçut les Russes, les premiers
+régiments de la Garde se groupèrent, ainsi que l'état-major, autour de
+l'Empereur, et que, de cette manière, l'on marcha comme si l'ennemi ne
+fût pas devant nous; que la musique joua l'air:
+
+ Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille?
+
+et que l'Empereur interrompit la musique en ordonnant de jouer:
+
+ Veillons au salut de l'Empire!
+
+Le fait que l'on rapporte s'est bien passé, mais d'une manière toute
+différente, car c'est à Smolensk même que la chose s'était passée. Je
+crois ne pas me tromper en disant que c'est le jour même de notre
+départ de cette ville que j'en ai entendu parler.
+
+Le prince de Neufchâtel, alors ministre de la guerre, voyant que
+l'Empereur ne donnait pas d'ordre de départ et l'inquiétude de toute
+l'armée à cet égard, vu l'impossibilité de rester dans une aussi
+triste position, réunit quelques musiciens et leur ordonna de jouer,
+sous les croisées de la maison où l'Empereur était logé, l'air:
+
+ Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille?
+
+À peine avait-on commencé, que l'Empereur se montra sur le balcon, et
+qu'il commanda de jouer:
+
+ Veillons au salut de l'Empire!
+
+que les musiciens exécutèrent tant bien que mal, malgré leur misère.
+
+Un instant après, l'ordre du départ fut donné pour le lendemain matin.
+Comment croire que les malheureux musiciens, en supposant même qu'ils
+se fussent trouvés à la droite du régiment, chose que l'on ne voyait
+plus depuis le commencement de nos désastres, eussent été capables de
+souffler dans leurs instruments ou de faire aller leurs doigts, dont
+une partie les avaient gelés? Mais, à Smolensk, la chose était plutôt
+possible, parce qu'il y avait du feu et que l'on se chauffait.
+
+Deux heures après la rencontre des Russes, l'Empereur arrive à
+Krasnoé, avec les premiers régiments de la Garde, notre régiment et
+les fusiliers-chasseurs. Nous bivaquâmes en arrière de la ville; en
+arrivant, je fus commandé de garde avec quinze hommes, chez le général
+Roguet, qui était logé en ville, dans une mauvaise maison couverte en
+chaume. J'établis mon poste dans une écurie, m'estimant très heureux
+de passer la nuit à couvert et près d'un feu que nous venions
+d'allumer; mais il en fut tout autrement.
+
+Pendant que nous étions dans Krasnoé et autour, l'armée russe, forte,
+dit-on, de quatre-vingt-dix mille hommes, nous entourait, car devant
+nous, à droite, à gauche et derrière, ce n'était que Russes qui
+croyaient, probablement, faire bon marché de nous. Mais l'Empereur
+voulut leur faire sentir que la chose n'était pas aussi facile qu'ils
+le pensaient, car, si nous étions malheureux, mourants de faim et de
+froid, il nous restait encore quelque chose qui nous soutenait:
+l'honneur et le courage. Aussi l'Empereur, fatigué de se voir suivre
+par cette nuée de barbares et de sauvages, résolut de s'en
+débarrasser.
+
+Le soir de notre arrivée, le général Roguet reçut l'ordre d'attaquer,
+pendant la nuit, avec une partie de la Garde, les régiments de
+fusiliers-chasseurs, grenadiers, voltigeurs et tirailleurs: à onze
+heures du soir, l'on envoya quelques détachements, afin de faire une
+reconnaissance et de bien s'assurer de la position de l'ennemi, qui
+occupait deux villages devant lesquels il avait établi son camp, et
+dont on connut la direction par la position de leurs feux; il est
+probable qu'il craignait quelque chose, car, lorsque nous fûmes
+l'attaquer, une partie était déjà en mesure de nous recevoir.
+
+Il pouvait être une heure du matin lorsque le général vint me dire,
+avec son accent gascon: «Sergent, vous allez laisser ici un caporal et
+quatre hommes pour garder mon logement et le peu d'effets qu il me
+reste; vous, retournez au camp rejoindre le régiment avec votre garde;
+tout à l'heure, nous aurons de la besogne!»
+
+Je le dirai franchement, cet ordre ne me fit pas plaisir; ce n'était
+certainement pas la crainte de me battre, mais c'était la peine que
+j'avais de perdre quelques moments de repos, dont j'avais tant besoin.
+
+Lorsque j'arrivai au camp, chacun était déjà occupé à préparer ses
+armes; je les trouvai disposés à bien se battre; plusieurs me dirent
+qu'ils espéraient trouver une fin à leurs souffrances, car il leur
+était impossible de résister davantage.
+
+Il était deux heures lorsque le mouvement commença; nous nous mîmes en
+marche sur trois colonnes: les fusiliers-grenadiers, dont je faisais
+partie, et les fusiliers-chasseurs formaient celle du centre; les
+tirailleurs et voltigeurs celles de droite et de gauche. Il faisait un
+froid comme les jours précédents; nous marchions avec peine, au milieu
+des terres, dans la neige jusqu'aux genoux. Après une demi-heure de
+marche, nous nous trouvâmes au milieu des Russes, dont une partie
+avait pris les armes, car une grande ligne d'infanterie était sur
+notre droite, et à moins de quatre-vingts pas, faisant sur nous un feu
+meurtrier; leur grosse cavalerie, composée de cuirassiers habillés de
+blanc, portant cuirasse noire, était sur notre gauche, à une pareille
+distance, hurlant comme des loups pour s'exciter les uns les autres,
+mais n'osant nous aborder, et leur artillerie, au centre, tirant à
+mitraille. Cela n'arrêta pas notre marche, car, malgré leurs feux et
+le nombre d'hommes qui tombaient chez nous, nous les abordâmes au pas
+de charge et nous entrâmes dans leur camp, où nous fîmes un carnage
+affreux à coups de baïonnettes.
+
+Ceux qui étaient plus éloignés avaient eu le temps de prendre les
+armes et de venir au secours des premiers. Alors, un autre genre de
+combat commença, car ils mirent le feu à leur camp et aux deux
+villages. Nous pûmes nous battre à la lueur de l'incendie. Les
+colonnes de droite et de gauche nous avaient dépassés et étaient
+entrées dans le camp ennemi par les extrémités, tandis que notre
+colonne entrait par le centre.
+
+J'oubliais de dire qu'au moment où nous battions la charge, et que la
+tête de notre colonne enfonçait les Russes, en mettant leur camp en
+déroute, nous rencontrâmes, étendus sur la neige, plusieurs centaines
+de Russes que l'on crut morts ou dangereusement blessés. Nous les
+dépassâmes, mais, à peine fûmes-nous au-dessus, qu'ils se relevèrent
+avec leurs armes; ils firent feu, de manière que nous fûmes obligés de
+faire demi-tour pour nous défendre. Malheureusement pour eux, un
+bataillon qui faisait l'arrière garde et qu'ils n'avaient pu
+apercevoir, arriva. Ils furent pris entre deux feux; en moins de cinq
+minutes, plus un n'existait: c'est une ruse de guerre dont les Russes
+se servent souvent, mais là, elle ne réussit pas.
+
+Le premier qui tomba chez nous, lorsque nous marchions en colonne, fut
+le malheureux Beloque, celui qui, à Smolensk, m'avait prédit sa mort.
+Il fut atteint d'une balle à la tête et tué sur le coup; il était
+l'ami de tous ceux qui le connaissaient, et, malgré l'indifférence que
+nous avions pour tout, et même pour nous, Beloque fut généralement
+regretté de ses camarades.
+
+Lorsque nous eûmes traversé le camp des Russes, et abordé le village,
+après les avoir forcés à jeter une partie de leur artillerie dans un
+lac, un grand nombre de leurs fantassins s'étaient retirés dans les
+maisons, dont une partie était en flammes. C'est là où nous nous
+battîmes avec acharnement et corps à corps. Le carnage fut terrible;
+nous étions divisés; chacun se battait pour son compte. Je me trouvais
+près de notre colonel, le plus ancien colonel de France, qui avait
+fait les campagnes d'Égypte. Il était, dans ce moment, conduit par un
+sapeur qui le soutenait en le tenant par le bras; près de lui était
+aussi l'adjudant-major Roustan; nous nous trouvions à l'entrée d'une
+espèce de ferme où beaucoup de Russes s'étaient retirés et étaient
+bloqués par des hommes de notre régiment; ils n'avaient, pour toute
+retraite, qu'une issue dans la grande cour, mais fermée par une
+barrière qu'ils étaient obligés d'escalader.
+
+Pendant ce combat isolé, je remarquai, dans la cour, un officier russe
+monté sur un cheval blanc, frappant à coups de plat de sabre sur ses
+soldats qui se pressaient de fuir en voulant sauter la barrière, et ne
+lui laissaient aucun moyen de se sauver. Il finit cependant par se
+rendre maître du passage, mais, au moment où il allait sauter de
+l'autre côté, son cheval fut atteint d'une balle et tomba sous lui, de
+manière que le passage devint difficile. Alors les soldats russes
+furent forcés de se défendre. Dès ce moment, le combat devint plus
+acharné. À la lueur des flammes, ce n'était plus qu'une vraie
+boucherie. Russes, Français étaient les uns sur les autres, dans la
+neige, se tuant à bout portant.
+
+Je voulus courir sur l'officier russe qui s'était dégagé de dessous
+son cheval, et qui cherchait, aidé de deux soldats, à se sauver en
+passant la barrière; mais un soldat russe m'arrêta à deux pas du bout
+du canon de son fusil, et fit feu; probablement qu'il n'y eut que
+l'amorce qui brûla, car, si le coup avait parti, c'en était fait de
+moi; sentant que je n'étais pas blessé, je me retirai à quelques pas
+de mon adversaire qui, pensant que j'étais dangereusement blessé,
+rechargeait tranquillement son arme. L'adjudant-major Roustan, qui se
+trouvait près du colonel et m'avait vu en danger, courut sur moi et,
+me prenant dans ses bras, me dit: «Mon pauvre Bourgogne, n'êtes-vous
+pas blessé?--Non, lui répondis-je.--Alors ne le manquez pas!» C'était
+bien ma pensée. En supposant que mon fusil manquât (chose qui arrivait
+souvent, à cause de la neige), j'aurais couru dessus avec ma
+baïonnette. Je ne lui donnai pas le temps de finir de recharger,
+qu'une balle l'avait déjà traversé. Quoique blessé mortellement, il ne
+tomba pas sur le coup; il recula en chancelant, et en me regardant
+d'un air menaçant, sans lâcher son arme, et alla tomber sur le cheval
+de l'officier qui se trouvait contre la barrière. L'adjudant-major,
+passant près de lui, lui porta un coup de sabre dans le côté qui
+accéléra sa chute; au même instant, je revins près du colonel que je
+trouvai abîmé de fatigue, n'ayant plus la force de commander; il
+n'avait près de lui que son sapeur. L'adjudant-major arriva avec son
+sabre ensanglanté, en nous disant que, pour traverser la mêlée et
+rejoindre le colonel, il avait été obligé de se faire jour à coups de
+sabre, mais qu'il arrivait avec un coup de baïonnette dans la cuisse
+droite. Dans ce moment, le sapeur qui soutenait le colonel fut atteint
+d'une balle dans la poitrine. Le colonel, s'en étant aperçu, lui dit:
+«Sapeur, vous êtes blessé?--Oui, mon colonel», répond le sapeur, et,
+prenant la main du colonel, il lui fit sentir sa blessure en lui
+mettant son doigt dans le trou et en lui disant: «Ici, mon
+colonel!--Alors, retirez-vous!» Le sapeur lui répondit qu'il avait
+encore assez de force pour le soutenir ou mourir avec lui, ou seul à
+côté de lui, s'il le fallait: «Après tout, reprit l'adjudant-major, où
+irait-il? Se jeter dans un parti ennemi! Nous ne savons où nous
+sommes, et je vois bien que, pour nous reconnaître, nous serons
+obligés d'attendre le jour en combattant!»
+
+Effectivement, nous étions tout à fait désorientés, à cause de la
+lueur de l'incendie; le régiment se battait sur plusieurs points et
+par pelotons.
+
+Il n'y avait pas cinq minutes que le sapeur était blotti, que les
+Russes qui étaient dans la ferme et que nous tenions étroitement
+bloqués, se voyant sur le point d'être brûlés, voulurent se rendre: un
+sous-officier blessé vint au milieu d'une grêle de balles en faire la
+proposition. Alors, l'adjudant-major m'envoya commander que l'on
+cessât le feu: «Cesser le feu! me répondit un soldat de notre
+régiment, qui était blessé; cessera qui voudra, mais, puisque je suis
+blessé et que, probablement, je périrai, je ne cesserai de tirer que
+lorsque je n'aurai plus de cartouches!»
+
+En effet, blessé comme il l'était d'un coup de balle qui lui avait
+cassé la cuisse, et assis sur la neige qu'il rougissait de son sang,
+il ne cessa de tirer et même de demander des cartouches aux autres.
+L'adjudant-major, voyant que ses ordres n'étaient pas exécutés, vint
+lui-même, disait-il, de la part du colonel. Mais nos soldats, qui se
+battaient en désespérés, ne l'entendirent pas et continuèrent. Les
+Russes, voyant qu'il n'y avait plus pour eux aucun espoir de salut, et
+n'ayant plus, probablement, de munitions pour se défendre, essayèrent
+de sortir en masse du corps de bâtiment où ils s'étaient retirés et où
+ils commençaient à rôtir, mais nos hommes les forcèrent d'y rentrer.
+Un instant après, n'y pouvant plus tenir, ils firent une nouvelle
+tentative, mais à peine quelques hommes furent-ils dans la cour, que
+le bâtiment s'écroula sur le reste, où peut-être plus de quarante
+périrent dans les flammes; ceux qui étaient sortis ne furent pas plus
+heureux.
+
+Après cette scène, nous ramassâmes nos blessés et nous nous réunîmes
+autour du colonel avec nos armes chargées, en attendant le jour.
+Pendant ce temps, ce n'était qu'un bruit, autour de nous, de coups de
+fusil de ceux qui combattaient encore sur d'autres points; à cela
+étaient mêlés les cris des blessés et les plaintes des mourants. Rien
+d'aussi triste qu'un combat de nuit, où souvent il arrive des méprises
+bien funestes.
+
+Nous attendîmes le jour dans cette position. Lorsqu'il parut, nous
+pûmes nous reconnaître et juger du résultat du combat: tout l'espace
+que nous avions parcouru était jonché de morts et de blessés. Je
+reconnus celui qui avait voulu me tuer: il n'était pas mort; la balle
+lui avait traversé le côté, indépendamment du coup de sabre que
+l'adjudant-major lui avait donné. Je le fis mettre dans une position
+meilleure que celle où il était, car le cheval blanc de l'officier
+russe, près duquel il avait été tomber, et qui se débattait, pouvait
+lui faire mal.
+
+L'intérieur des maisons du village où nous étions, je ne sais si c'est
+Kircova ou Malierva, ainsi que le camp des Russes et les environs,
+étaient couverts de cadavres dont une partie étaient à demi brûlés.
+Notre chef de bataillon, M. Gilet, eut la cuisse cassée d'une balle,
+dont il mourut peu de jours après. Les tirailleurs et voltigeurs
+perdirent plus de monde que nous; dans la matinée, je rencontrai le
+capitaine Débonnez, qui était du même endroit que moi, et qui
+commandait une compagnie des voltigeurs de la Garde; il venait
+s'informer s'il ne m'était rien arrivé; il me conta qu'il avait perdu
+le tiers de sa compagnie, plus son sous-lieutenant qui était un
+Vélite, et son sergent-major qui furent tués des premiers.
+
+Par suite de ce combat meurtrier, les Russes se retirèrent de leurs
+positions, sans cependant s'éloigner, et nous restâmes sur le champ de
+bataille pendant toute la journée et la nuit du 16 au 17, pendant
+lesquelles nous fûmes toujours en mouvement. À chaque instant, pour
+nous tenir en haleine, l'on nous faisait prendre les armes; nous
+étions toujours sur le qui-vive, sans pouvoir nous reposer, ni même
+nous chauffer.
+
+À la suite d'une de ces prises d'armes, et au moment où tous les
+sous-officiers, nous étions réunis, causant de nos misères et du
+combat de la nuit précédente, l'adjudant-major Delaître, l'homme le
+plus méchant et le plus cruel que j'aie jamais connu, faisant le mal
+pour le plaisir de le faire, vint se mêler à notre conversation et,
+chose étonnante, commença par s'apitoyer sur la fin tragique de
+Beloque dont nous déplorions la perte: «Pauvre Beloque! disait-il, je
+regrette beaucoup de lui avoir fait de la peine!» Une voix, je n'ai
+jamais pu savoir qui, vint me dire à l'oreille, assez haut pour être
+entendu de plusieurs: «Il va bientôt mourir!» Il semblait regretter le
+mal qu'il avait fait à tous ceux qui étaient sous ses ordres et
+principalement à nous, les sous-officiers; il n'y en avait pas un dans
+le régiment qui n'eût voulu le voir enlever d'un coup de boulet, et il
+n'avait pas d'autre nom que Pierre le Cruel.
+
+Le 17 au matin, à peine s'il faisait jour, que nous prîmes les armes
+et, après nous être formés en colonnes serrées par division, nous nous
+mîmes en marche pour aller prendre position sur le bord de la route,
+du côté opposé au champ de bataille que nous venions de quitter.
+
+En arrivant, nous aperçûmes une partie de l'armée russe devant nous,
+sur une éminence, et adossée à un bois. Aussitôt, nous nous déployâmes
+en ligne pour leur faire face. Nous avions notre gauche appuyée contre
+un ravin qui traversait la route et à qui nous tournions le dos; ce
+chemin, qui était creux et dominé par les côtés, pouvait abriter et
+garantir du feu de l'ennemi ceux qui y étaient. Notre droite était
+formée par les fusiliers-chasseurs, ayant la tête de leur régiment à
+une portée de fusil de la ville. Devant nous, à deux cent cinquante
+pas, était un régiment de la Jeune Garde, premier voltigeur, en
+colonne serrée par division, commandé par le colonel Luron. Plus loin
+en avant, et sur notre droite, étaient les vieux grenadiers et
+chasseurs, dans le même ordre, c'est-à-dire, ainsi que le reste de la
+Garde impériale, cavalerie et artillerie, qui n'avaient pas pris part
+au combat de la nuit du 15 au 16. Le tout était commandé par
+l'Empereur en personne, qui était à pied. S'avançant d'un pas ferme,
+comme au jour d'une grande parade, il alla se placer au milieu du
+champ de bataille, en face des batteries de l'ennemi.
+
+Au moment où nous prenions position sur le bord de la route pour nous
+mettre en bataille et faire face à l'ennemi, je marchais avec deux de
+mes amis, Grangier et Leboude, derrière l'adjudant-major Delaître, et,
+au moment où les Russes commençaient à nous apercevoir, leur
+artillerie, qui n'était pas éloignée à une demi-portée, nous lâcha sa
+première bordée. Le premier qui tomba fut l'adjudant-major Delaître:
+un boulet lui coupa les deux jambes, juste au-dessus des genoux et de
+ses grandes bottes à l'écuyère; il tomba sans jeter un cri, ni même
+pousser une plainte. Dans ce moment, il tenait son cheval par la
+bride, qu'il avait passée dans son bras droit, et marchait à pied. À
+peine fut-il tombé, que nous arrêtâmes, parce que, de la manière dont
+il était tombé, il barrait le petit chemin sur lequel nous marchions.
+Il fallait, pour continuer à marcher, enjamber au-dessus, et, comme,
+je marchais après lui, je fus obligé de faire ce mouvement.
+
+En passant, je l'examinai: il avait les yeux ouverts; ses dents
+claquaient convulsivement les unes contre les autres. Il me reconnut
+et m'appela par mon nom. Je m'approchai pour l'écouter. Alors il me
+dit d'une voix assez haute, ainsi qu'aux autres qui le regardaient:
+«Mes amis, je vous en prie, prenez mes pistolets dans les arçons de la
+selle de mon cheval et brûlez-moi la cervelle!» Mais personne n'osa
+lui rendre ce service, car, dans une semblable position, c'en était
+un. Sans lui répondre, nous passâmes en continuant notre chemin, et
+fort heureusement, car nous n'avions pas fait six pas, qu'une seconde
+décharge, probablement de la même batterie, vint abattre trois autres
+hommes parmi ceux qui nous suivaient et que l'on fit emporter de
+suite, ainsi que l'adjudant-major.
+
+Depuis la pointe du jour, l'on voyait l'armée russe qui, de trois
+côtés, devant nous, à droite et derrière, avec son artillerie, faisait
+mine de vouloir nous entourer. Dans ce moment, un instant après que
+l'adjudant-major venait d'être tué, l'Empereur arriva; nous venions de
+terminer notre mouvement: alors la bataille commença.
+
+Avec son artillerie, l'ennemi nous envoyait des bordées terribles qui,
+à chaque fois, portaient la mort dans nos rangs. Nous n'avions, de
+notre côté, pour leur riposter, que quelques pièces qui, à chaque
+coup, faisaient aussi, chez eux, des brèches profondes; mais une
+partie des nôtres fut bientôt démontée. Pendant ce temps, nos soldats
+recevaient la mort sans bouger; nous fûmes dans cette triste position
+jusqu'à deux heures après midi.
+
+Pendant la bataille, les Russes avaient envoyé une partie de leur
+armée prendre position sur la route au delà de Krasnoé et nous couper
+la retraite, mais l'Empereur les arrêta en y envoyant un bataillon de
+la Vieille Garde.
+
+Pendant que nous étions exposés au feu de l'ennemi et que nos forces
+diminuaient par la quantité d'hommes que l'on nous tuait, nous
+aperçûmes, derrière nous et un peu sur notre gauche, les débris du
+corps d'armée du maréchal Davoust, au milieu d'une nuée de Cosaques,
+qui n'osaient les aborder, et qu'eux dissipaient tranquillement, en
+marchant de notre côté. Je remarquai au milieu d'eux, lorsqu'ils
+étaient derrière nous et sur la route, la voiture du cantinier où
+étaient sa femme et ses enfants. Elle fut traversée par un boulet qui
+nous était destiné: au même instant, nous entendîmes des cris de
+désespoir jetés par la femme et les enfants, mais nous ne pûmes savoir
+s'il y avait eu quelqu'un de tué ou de blessé.
+
+Au moment où les débris du maréchal Davoust passaient, les grenadiers
+hollandais de la Garde venaient d'abandonner une position importante
+que les Russes avaient aussitôt couverte d'artillerie, qui fut dirigée
+contre nous. De ce moment, notre position ne fut plus tenable. Un
+régiment, je ne me rappelle plus lequel, fut envoyé contre, mais il
+fut obligé de se retirer; un autre régiment, le premier des
+voltigeurs, qui était devant nous, fit un mouvement à son tour, et
+arriva jusqu'au pied des batteries, mais aussitôt une masse de
+cuirassiers, les mêmes avec qui nous avions eu affaire dans la nuit du
+15, et qui n'avaient pas osé nous charger, vinrent pour les arrêter.
+Alors ils se retirent un peu sur la gauche des batteries et presque en
+face de notre régiment, et se forment en carré; à peine étaient-ils
+formés, que la cavalerie voulut les enfoncer, mais ils furent reçus, à
+bout portant, par une décharge que firent les voltigeurs, et qui en
+fit tomber un grand nombre. Le reste fit un demi-tour et se retira.
+Une seconde charge eut lieu; elle eut le même sort, de manière que
+les faces du carré où les cuirassiers s'étaient présentés étaient
+couvertes d'hommes et de chevaux; mais ils réussirent une troisième
+fois avec deux pièces de canon chargées à mitraille, qui écrasèrent le
+régiment. Alors ils entrèrent dans le carré et achevèrent le reste à
+coups de sabre: ces malheureux, presque tous jeunes soldats, ayant en
+partie les pieds et les mains gelés, ne pouvant plus faire usage de
+leurs armes pour se défendre, furent presque tous massacrés.
+
+Cette scène se passait devant nous, sans pouvoir leur porter secours;
+onze hommes rentrèrent; le reste fut tué, blessé ou prisonnier, et
+conduit à coups de sabre dans un petit bois qui était en face de nous;
+le colonel lui-même[30], couvert de blessures, ainsi que plusieurs
+officiers, furent prisonniers.
+
+[Note 30: Colonel Luron. (_Note de l'auteur_.)]
+
+J'oubliais de dire qu'au moment où nous nous mettions en bataille, le
+colonel avait commandé: «Drapeaux, guides généraux sur la ligne!» que
+je me portai guide général de droite de notre régiment; mais l'on
+oublia de nous faire rentrer et, comme j'avais pour principe de rester
+à mon poste, tel qu'il fût, je restai dans cette position, la crosse
+du fusil en l'air, pendant près d'une heure, et malgré les boulets à
+qui je pouvais servir de point de mire, je ne bougeais pas.
+
+Pendant ce temps, et au moment où l'artillerie russe faisait le plus
+de ravage dans nos rangs, le colonel eut un pressant besoin (besoin
+naturel); la position et le lieu ne convenaient pas beaucoup pour une
+pareille besogne, mais, comme la chose pressait, il prit son parti et,
+se retirant à environ soixante pas du régiment, et le derrière tourné
+à l'ennemi, il acheva tranquillement son affaire. Si quelque chose le
+gênait, c'était le froid, mais pour les Russes à qui il servait de
+point de mire, cela ne l'inquiétait pas, quoiqu'il pouvait bien les
+voir, et c'est en se relevant de cette position qu'il commanda:
+«Drapeaux et guides généraux à vos places!»
+
+Il pouvait être deux heures, et déjà nous avions perdu le tiers de
+notre monde, mais les fusiliers-chasseurs avaient été plus maltraités
+que nous: étant plus rapprochés de la ville, ils étaient exposés à un
+feu plus meurtrier. Depuis une demi-heure, l'Empereur s'était retiré
+avec les premiers régiments de la Garde et en suivant la grande route;
+il ne restait plus que nous sur le champ de bataille, et quelques
+pelotons de différents corps, faisant face à plus de cinquante mille
+hommes ennemis. Dans ce moment, le maréchal Mortier ordonne la
+retraite, et, aussitôt, nous commençons notre mouvement, en nous
+retirant et au pas, comme à une parade, et suivis de l'artillerie
+russe qui nous écrasait par sa mitraille. En nous retirant, nous
+entraînions avec nous ceux de nos camarades qui étaient le moins
+blessés.
+
+Le moment où nous quittâmes le champ de bataille fut terrible et
+triste, car lorsque nos pauvres blessés virent que nous les
+abandonnions au milieu d'un champ de mort, et entourés d'ennemis,
+surtout ceux du 1er voltigeurs, dont une partie avait les jambes
+brisées par la mitraille, nous en vîmes plusieurs se traînant
+péniblement sur leurs genoux, rougissant la neige de leur sang; ils
+levaient les mains au ciel en jetant des cris qui déchiraient le
+coeur, pour implorer notre secours; mais que pouvions-nous faire? Le
+même sort nous attendait à chaque instant, car, en nous retirant, nous
+étions obligés d'abandonner ceux qui tombaient dans nos rangs.
+
+En passant sur l'emplacement qu'occupaient les fusiliers-chasseurs qui
+étaient placés à notre droite, et qui marchaient devant nous, et comme
+notre second bataillon, celui dont je faisais partie, formait, dans ce
+moment, l'arrière-garde et l'extrême gauche de la retraite, je vis
+plusieurs de mes amis étendus morts sur la neige et horriblement
+mutilés par la mitraille; parmi eux était un jeune sous-officier avec
+qui j'étais intimement lié: il se nommait Capon; il était de Bapaume;
+nous nous regardions comme pays.
+
+Après avoir passé l'emplacement des fusiliers-chasseurs, et comme nous
+étions à l'entrée de la ville, nous vîmes, à notre gauche, à dix pas
+de la route et contre la première maison, des pièces de canon qui,
+pour nous protéger, faisaient feu sur les Russes qui s'avançaient;
+elles étaient soutenues et suivies par environ quarante hommes, tant
+canonniers que voltigeurs; c'était le reste d'une brigade commandée
+par le général Longchamps; il sortait de la Garde impériale; il était
+là avec tout ce qui lui restait, pour les sauver ou mourir avec eux.
+
+Aussitôt qu'il aperçut notre colonel, il vint à lui les bras ouverts;
+ils s'embrassèrent comme deux hommes qui ne s'étaient pas vus depuis
+longtemps et qui, peut-être, se revoyaient pour la dernière fois. Le
+général, les yeux remplis de larmes, dit à notre colonel, en lui
+montrant les deux pièces de canon et le peu d'hommes qui lui
+restaient: «Tiens, regarde! Voilà ce qui me reste!» Ils avaient fait
+ensemble les campagnes d'Égypte.
+
+Cette bataille fit dire à Kutusow, général en chef de l'armée russe,
+que les Français, loin de se laisser abattre par la cruelle extrémité
+où ils se trouvaient réduits, n'en étaient que plus enragés à courir
+sur les pièces de canon qui les écrasaient.
+
+Le général anglais Wilson[31], présent à cette bataille, la nomme la
+bataille des héros; ce n'était certainement pas parce qu'il y était,
+car ce mot n'est applicable qu'à nous qui, avec quelques mille hommes,
+nous battions contre toute l'armée russe, forte de 90 000 hommes.
+
+[Note 31: Ce général anglais servait dans l'armée russe.]
+
+Le général Longchamps, avec le reste de ses hommes, dut abandonner ses
+pièces de canon, dont presque tous les chevaux étaient tués, et suivre
+notre mouvement de retraite en profitant des accidents de terrain et
+des maisons, pour se retirer en se défendant.
+
+À peine commencions-nous à entrer dans Krasnoé, que les Russes, avec
+leurs pièces montées sur des traîneaux, vinrent se placer aux
+premières maisons, nous lâchèrent plusieurs coups de canon chargés à
+mitraille. Trois hommes de notre compagnie furent atteints. Un
+biscaïen qui toucha mon fusil, et qui en abîma le bois en me rasant
+l'épaule, atteignit à la tête un jeune tambour qui marchait devant
+moi, le tua sans qu'il fit le moindre mouvement.
+
+Krasnoé est partagée par un ravin qu'il faut traverser. Lorsque nous y
+fûmes arrivés, nous y vîmes, dans le fond, un troupeau de boeufs morts
+de faim et de froid; ils étaient tellement durcis par la gelée, que
+nos sapeurs ne purent en couper à coups de hache. Les têtes seules se
+voyaient, et ils avaient les yeux ouverts comme s'ils eussent été
+encore en vie; leurs corps étaient couverts de neige. Ces boeufs
+appartenaient à l'armée et n'avaient pu nous joindre; le grand froid
+et le manque de vivres les avaient fait périr.
+
+Toutes les maisons de cette misérable ville, ainsi qu'un grand couvent
+qui s'y trouve, étaient remplies de blessés, qui, en s'apercevant que
+nous les abandonnions aux Russes, jetaient des cris déchirants. Nous
+étions obligés de les abandonner à la brutalité d'un ennemi sauvage et
+sans pitié, qui dépouillait ces malheureux blessés, sans avoir égard
+ni à leur position, ni à leurs blessures.
+
+Les Russes nous suivaient encore, mais mollement; quelques pièces
+tiraient encore sur la gauche de la route, mais ils ne pouvaient nous
+faire grand mal; le chemin sur lequel nous marchions était encaissé;
+les boulets passaient au-dessus et ne pouvaient nous atteindre, et la
+présence du peu de cavalerie qui nous restait et qui marchait aussi
+sur notre gauche, les empêchait de nous aborder de plus près.
+
+Lorsque nous fûmes à un quart de lieue de l'autre côté de la ville,
+nous fûmes un peu plus tranquilles; nous marchions tristes et
+silencieux en pensant à notre position et à nos malheureux camarades
+que nous avions été forcés d'abandonner; il me semblait les voir
+encore nous suppliant de les secourir; en regardant derrière, nous en
+vîmes quelques-uns des moins blessés, presque nus, que les Russes
+avaient déjà dépouillés, et qu'ils avaient ensuite abandonnés; nous
+fûmes assez heureux pour les sauver, au moins pour le moment; l'on
+s'empressa de leur donner ce que l'on put pour les couvrir.
+
+Le soir, l'Empereur coucha à Liadouï, village bâti en bois; notre
+régiment alla établir son bivac un peu plus loin. En passant dans le
+village où était l'Empereur, je m'arrêtai près d'une mauvaise baraque
+pour me chauffer à un feu qui s'y trouvait; j'eus le bonheur de
+rencontrer encore le sergent Guignard, mon pays, ainsi que sa
+cantinière hongroise, avec qui je mangeai un peu de soupe de gruau et
+un morceau de cheval qui me rendit un peu de force. J'en avais bien
+besoin, car j'étais faible, n'ayant, pour ainsi dire, rien mangé
+depuis deux jours. Il me conta que, pendant la bataille, leur régiment
+avait beaucoup souffert et qu'ils étaient considérablement diminués,
+mais que ce n'était rien en comparaison de nous, car il savait combien
+nous avions perdu de monde dans le combat de la nuit du 15 au 16 et
+dans la fatale journée que nous venions de passer; que, pendant tous
+ces jours-là, il avait beaucoup pensé à moi, et qu'il était content de
+me revoir avec tous les membres bons. Il me demanda des nouvelles du
+capitaine Débonnez, mais je ne pus lui en donner, ne l'ayant pas vu
+depuis la matinée du 16. Je le quittai pour rejoindre le régiment,
+déjà établi près de la route; cette nuit fut encore bien pénible, car
+il tomba une neige fondue qui nous mouilla, avec cela un grand vent et
+pas beaucoup de feu; mais tout cela n'est rien encore auprès de ce
+qu'on verra par la suite.
+
+Pendant cette mauvaise nuit, plusieurs soldats des tirailleurs vinrent
+se chauffer à notre feu; je leur demandai des nouvelles de
+quelques-uns de mes amis, surtout de deux de mes pays qui étaient aux
+Vélites avec moi, et qui étaient officiers dans ce régiment. C'était
+M. Alexandre Legrand, des _Quatre fils Aymon_, de Valenciennes,
+l'autre M. Laporte, de Cassel près de Lille; ce dernier avait été tué
+d'un coup de mitraille; on avait, fort heureusement, trouvé une petite
+voiture avec un cheval que l'on avait enlevé dans le camp des Russes,
+le jour du combat de nuit, dans laquelle on le conduisait.
+
+Il était environ minuit, qu'une sentinelle de notre bivac me fit
+prévenir qu'il apercevait un cavalier qui paraissait venir de notre
+côté: je courus de suite, avec deux hommes armés, afin de voir ce que
+ce pouvait être. Arrivé à une certaine distance, je distinguai
+parfaitement un cavalier, mais précédé d'un fantassin que le cavalier
+paraissait faire marcher de force. Lorsqu'ils furent près de nous, le
+cavalier se fit connaître: c'était un dragon de la Garde qui, pour se
+procurer des vivres pour lui et son cheval, s'était introduit dans le
+camp des Russes, pendant la nuit, et, pour qu'on ne fit pas attention
+à lui, s'était coiffé du casque d'un cuirassier russe qu'il avait tué
+le même jour; il avait, de cette manière, parcouru une partie du camp
+ennemi, avait enlevé une botte de paille, un peu de farine, et blessé
+d'un coup de sabre une sentinelle avancée et culbuté une autre qu'il
+amenait prisonnière. Ce brave dragon se nommait Melet; il était de
+Condé; il resta avec nous le reste de la nuit. Il me disait que ce
+n'était pas pour lui qu'il s'exposait, que c'était pour son cheval,
+pour le pauvre Cadet, comme il l'appelait. Il voulait, disait-il, à
+quelque prix que ce soit, lui procurer de quoi le nourrir, «car si je
+sauve mon cheval, à son tour il me sauvera». C'était la seconde fois,
+depuis Smolensk. qu'il s'introduisait dans le camp des Russes. La
+première fois, il avait enlevé un cheval tout harnaché.
+
+Il eut le bonheur de rentrer en France avec son cheval, avec lequel il
+avait déjà fait les campagnes de 1806-1807 en Prusse, en Pologne, 1808
+en Espagne, 1809 en Allemagne, 1810-1811 en Espagne, et 1812 en
+Russie, ensuite 1813 en Saxe et 1814 en France. Son pauvre cheval fut
+tué à Waterloo, après avoir assisté dans plus de douze grandes
+batailles commandées par l'Empereur, et dans plus de trente combats.
+Dans le cours de cette malheureuse campagne, je le rencontrai encore
+une fois, faisant un trou dans la glace avec une hache, au milieu d'un
+lac, afin de procurer de l'eau à son cheval. Un jour, je l'aperçus au
+haut d'une grange qui était toute en feu, au risque d'être dévoré par
+les flammes, et cela toujours pour son cheval, afin d'avoir un peu de
+paille du toit pour le nourrir, car il n'y avait pas plus à manger
+pour les chevaux que pour nous. Les pauvres bêtes, indépendamment de
+ce qu'elles souffraient par la rigueur du froid, étaient obligées de
+ronger les arbres pour se nourrir, en attendant qu'à leur tour elles
+nous servent de nourriture.
+
+Après cela, Melet n'était pas le seul qui s'exposa en s'introduisant
+dans le camp des Russes pour se procurer des vivres; beaucoup furent
+pris et périrent de cette manière, soit par les paysans, en
+s'introduisant dans les villages à une lieue ou deux sur la droite ou
+sur la gauche de la route, ou par des partisans de l'armée russe, car
+toutes les nations soumises à cet empire se levaient en masse et
+venaient rejoindre le gros de l'armée. Enfin, la misère était
+tellement grande qu'on voyait les soldats quitter leur régiment à la
+moindre trace d'un chemin, et cela dans l'espoir de trouver quelque
+mauvais village, si toutefois l'on peut appeler de ce nom la réunion
+de quelques mauvaises baraques bâties avec des troncs d'arbres et dans
+lesquelles on ne trouvait rien, car je n'ai jamais pu savoir de quoi
+les paysans se nourrissaient, et ceux qui s'exposaient à faire de
+pareilles courses s'en revenaient quelquefois avec un morceau de pain
+noir comme du charbon, rempli de morceaux de paille longs comme le
+doigt, et de grains d'orge, et puis tellement dur qu'il était
+impossible de mordre dedans, d'autant plus que l'on avait les lèvres
+crevassées et fendues par suite de la gelée. Pendant toute cette
+malheureuse campagne, je n'ai jamais vu que, dans ces courses, il y en
+ait eu un qui ait ramené avec lui soit une vache, ou un mouton; aussi
+je ne sais de quoi vivent ces sauvages, et il faut bien qu'ils aient
+peu de bétail, pour que l'on ne puisse pas en trouver un peu; enfin
+c'est le pays du diable, car l'enfer est partout.
+
+
+
+
+VII
+
+La retraite continue.--Je prends femme.--Découragement.--Je perds de
+vue mes camarades.--Scènes dramatiques.--Rencontre de Picart.
+
+
+Le 18 novembre, qui était le lendemain de la bataille de Krasnoé, nous
+partîmes de grand matin de notre bivac. Dans cette journée, notre
+marche fut encore bien fatigante et triste; il avait dégelé, nous
+avions les pieds mouillés et, jusqu'au soir, il fit un brouillard à ne
+pas s'y voir. Nos soldats marchaient encore en ordre, mais il était
+facile à voir que les combats des jours précédents les avaient
+démoralisés, et surtout l'abandon forcé de leurs camarades qui leur
+tendaient les bras, car ils pensaient aussi que le même sort les
+attendait.
+
+Ce jour-là, j'étais très fatigué; un soldat de la compagnie, nommé
+Labbé, qui m'était très attaché, et qui, la veille, avait perdu son
+sac, voyant que je marchais avec beaucoup de peine, me demanda le mien
+à porter. Comme je le connaissais pour un brave garçon, je le lui
+confiai, et, certainement, c'était lui confier ma vie, car il y avait
+dedans plus d'une livre de riz et du gruau que le hasard m'avait
+procuré à Smolensk, et que je conservais pour les moments les plus
+critiques, que je prévoyais arriver bientôt, lorsqu'il n'y aurait plus
+de chevaux à manger. Ce jour-là, l'Empereur marchait à pied, un bâton
+à la main.
+
+Le soir, la gelée ayant repris, il fit un verglas à ne pas se tenir,
+les hommes tombaient à chaque instant, plusieurs furent grièvement
+blessés. Je marchais derrière la compagnie, ayant toujours, autant que
+possible, les yeux sur mon porteur de sac, et même je regrettais déjà
+de le lui avoir confié; aussi je me proposais bien de le lui reprendre
+le soir même, en arrivant au bivac. Enfin la nuit arriva, mais
+tellement obscure, qu'il était impossible de se voir. À chaque instant
+j'appelais: «Labbé! Labbé!» Il me répondait: «Présent! mon sergent.»
+Mais une autre fois que je l'appelais encore, un soldat me répondit
+qu'il y avait un instant, il était tombé, mais que, probablement, il
+suivait derrière le régiment. Je ne m'en inquiétai pas beaucoup, car
+nous devions, dans peu, arrêter et prendre position. En effet, l'on
+fit halte sur la route où l'on nous annonça que nous allions passer la
+nuit, ainsi que dans les environs. Dans ce moment, presque toute
+l'armée se trouvait réunie; il manquait seulement le corps d'armée du
+maréchal Ney, qui se trouvait en arrière, et que l'on croyait perdu.
+
+Dans cette triste nuit, chacun s'arrangea comme il put; nous nous
+trouvions plusieurs sous-officiers réunis et nous nous étions emparés
+d'une grange, car nous étions, sans le savoir, près d'un village.
+Beaucoup d'hommes du régiment y étaient entrés avec nous, mais ceux
+qui arrivèrent un instant après, voyant qu'il n'y avait pas, pour eux,
+de quoi s'abriter, firent ce que l'on faisait en pareille
+circonstance: ils montèrent sur le toit, sans que nous pussions nous y
+opposer, et, en un instant, nous fûmes aussi bien qu'en plein champ.
+Dans le moment, l'on vint nous dire que, plus loin sur la route, il y
+avait une église--c'était un temple grec--que l'on avait désignée pour
+notre régiment, mais qu'elle se trouvait occupée par des soldats de
+différents régiments, marchant à volonté, et qu'ils ne voulaient pas
+qu'on y entrât.
+
+Lorsque nous fûmes bien informés où ce temple était situé, nous nous
+réunîmes à une douzaine de sous-officiers et caporaux, et nous
+partîmes pour y aller. Nous eûmes bientôt trouvé l'endroit, puisque
+c'était sur la route; lorsque nous nous présentâmes pour y entrer,
+nous trouvâmes de l'opposition de la part de ceux qui s'en étaient
+emparés. C'était une réunion d'Allemands, d'Italiens, et aussi
+quelques Français, qui commencèrent par vouloir nous intimider en
+mettant la baïonnette au bout du fusil, et à nous signifier de ne pas
+entrer; nous leur répondîmes sur le même ton, en faisant de même, et
+nous forçâmes l'entrée. Alors ils se retirèrent un peu, et un Italien
+leur cria: «Faites comme moi, chargez vos armes!--Les nôtres le sont!»
+répondit un sergent-major de chez nous; et un combat sanglant allait
+s'engager entre nous, lorsqu'il nous arriva du renfort. C'étaient des
+hommes de notre régiment: alors, voyant qu'il n'y avait rien à gagner,
+et qu'à notre tour, nous n'étions pas disposés à les souffrir près de
+nous, ils prirent le parti de sortir et de s'établir non loin de là.
+
+Malheureusement pour eux, pendant la nuit, le froid augmenta
+considérablement, accompagné d'un grand vent et de beaucoup de neige.
+Aussi, le lendemain matin, lorsque nous partîmes, nous trouvâmes, non
+loin de l'endroit où nous avions couché, et sur le bord de la route,
+plusieurs de ces malheureux que nous avions fait sortir du temple, et
+qui, trop faibles pour aller plus loin, avaient expiré devant le
+portail. D'autres avaient péri plus loin, dans la neige, en cherchant
+à gagner un endroit pour s'abriter. Nous passâmes près de ces cadavres
+sans rien nous communiquer. Que de tristes réflexions devions-nous
+faire sur ce tableau dont nous étions en partie la cause! Mais nous en
+étions venus au point que les choses les plus tragiques nous
+devenaient indifférentes, car nous disions de sang-froid et sans
+émotion que, bientôt, nous mangerions les cadavres des hommes morts,
+car dans peu de jours, il n'y aurait plus de chevaux pour se nourrir.
+
+Une heure après nous être mis en marche, nous arrivâmes à Doubrowna,
+petite ville habitée en partie par des Juifs, et où toutes les maisons
+sont bâties en bois, et où l'Empereur avait couché avec les grenadiers
+et chasseurs de la Garde et une partie de l'artillerie. Nous les
+trouvâmes sous les armes; ils nous apprirent que, la nuit, une fausse
+alarme les avait forcés d'être constamment dans la position où nous
+les trouvions, que c'était ce qui pouvait leur arriver de plus
+malheureux, car ils avaient espéré passer la nuit dans des maisons
+bien chauffées et habitées; mais le sort en avait décidé autrement.
+
+Nous traversâmes cette ville de bois pour aller à Orcha. Après une
+heure de marche, nous passâmes un ravin où les bagages eurent encore
+beaucoup de peine à traverser, et où beaucoup de chevaux périrent.
+Enfin, dans l'après-midi, nous arrivâmes dans cette ville que nous
+trouvâmes fortifiée, et avec une garnison composée d'hommes de
+différents régiments: c'étaient des hommes qui étaient restés en
+arrière et qui étaient venus avec des détachements, pour rejoindre la
+Grande Armée, et qu'on avait retenus. Il s'y trouvait aussi des
+gendarmes et quelques Polonais. Ces hommes, en nous voyant aussi
+misérables, furent saisis, surtout lorsqu'ils virent la grande
+quantité de traîneurs marchant en désordre. L'on fit rester une partie
+de la Garde dans la ville, afin d'y maintenir l'ordre, et comme il s'y
+trouvait un magasin de farine et un peu d'eau-de-vie, l'on en fit une
+distribution. Nous trouvâmes, dans cette ville, un équipage de pont et
+beaucoup d'artillerie avec les attelages, et, par une fatalité
+extraordinaire, nous brûlâmes les bateaux qui composaient les ponts,
+afin de faire servir les chevaux à traîner les canons. Mais nous ne
+savions pas encore ce qui nous attendait à la Bérézina, où les ponts
+pouvaient tant nous servir.
+
+Nous n'étions plus que 7 à 8 000 hommes de la Garde, reste de 35 000.
+Encore, parmi ceux qui restaient, quoique marchant toujours en ordre,
+une portion se traînait péniblement. Comme je l'ai dit, l'Empereur et
+une partie de la Garde était dans la ville et le reste bivaquait dans
+les environs. Pendant la nuit, le maréchal Ney, que l'on croyait
+perdu, arriva avec le reste de son corps d'armée; il lui restait
+encore environ 2 à 3 000 combattants, reste de 70 000. Nous apprîmes,
+au même instant, que la joie de l'Empereur fut à son comble, lorsqu'il
+sut que le maréchal était sauvé.
+
+Le 20, nous fîmes séjour, pendant lequel je cherchai mon porteur de
+sac, mais inutilement. Le lendemain 21, nous partîmes sans avoir pu le
+joindre; cependant l'on m'avait assuré l'avoir vu, mais je commençais
+à désespérer.
+
+Lorsque nous fûmes à quelque distance d'Orcha, nous entendîmes des
+coups de fusil; nous arrêtâmes un instant et nous vîmes arriver
+quelques traînards que des Cosaques avaient surpris. Ces hommes
+vinrent se mettre dans nos rangs, et nous continuâmes à marcher. Parmi
+ces traînards je cherchai encore mon homme et mon sac, mais ce fut
+comme la première fois; je n'aperçus rien. Nous fûmes coucher dans un
+village où il ne restait plus qu'une grange qui servait de maison de
+poste, et deux ou trois maisons. Ce village s'appelle Kokanow.
+
+Le 22, après avoir passé une nuit bien triste, nous nous remîmes en
+route de grand matin; nous marchions avec beaucoup de peine à travers
+un chemin que le dégel avait rendu fangeux. Avant midi, nous avions
+atteint Toloczin. C'était l'endroit où l'Empereur avait couché;
+lorsque nous fûmes de l'autre côté, l'on nous fit faire une halte;
+tous les débris de l'armée se trouvaient réunis; nous nous mîmes sur
+la droite de la route, en colonne serrée par division. Un instant
+après, M. Serraris, officier de notre compagnie, vint me dire qu'il
+venait de voir Labbé, celui qui avait mon sac, occupé près d'un feu à
+frire de la galette, et qu'il lui avait ordonné de joindre la
+compagnie. Il lui avait répondu qu'il allait venir de suite, mais une
+nuée de Cosaques étant arrivée, avait tombé sur les traînards, et,
+comme il était du nombre, il avait probablement été pris. Adieu mon
+sac et tout ce qu'il contenait! Moi qui avais tant à coeur de
+rapporter en France mon petit trophée! Comme j'aurais été fier de
+dire: «J'ai rapporté cela de Moscou!»
+
+Non content de ce que M. Serraris venait de me dire, je voulus voir
+par moi-même, et je retournai en arrière jusqu'au bout du village, que
+je trouvai rempli de soldats de tous les régiments, marchant isolés,
+n'obéissant plus à personne. Lorsque je fus à l'extrémité du village,
+j'en rencontrai encore beaucoup, mais en position de recevoir les
+Cosaques, si toutefois ils revenaient encore; on les apercevait de
+loin qui s'éloignaient, emmenant avec eux les prisonniers qu'ils
+venaient de faire, ainsi que mon pauvre sac, car mes recherches furent
+inutiles.
+
+J'étais dans le milieu du village, et je revenais en regardant de
+droite et de gauche, lorsque je vis une femme, couverte d'une capote
+de soldat, qui me regardait attentivement, et, l'ayant examinée à mon
+tour, il me sembla l'avoir quelquefois vue. Comme j'étais
+reconnaissable à ma peau d'ours, elle me parla la première en me
+disant qu'elle m'avait vu à Smolensk. Je la reconnus de suite pour la
+femme de la cave. Elle me conta que les brigands avec qui elle avait
+été obligée de rester pendant dix jours, avaient été pris à Krasnoé,
+avant notre arrivée; qu'étant dans une maison où ils venaient de lui
+donner des coups parce qu'elle n'avait pas voulu blanchir leurs
+chemises, elle était sortie afin de chercher de l'eau pour laver; elle
+avait aperçu les Russes qui venaient de son côté, et, sans les
+prévenir, elle s'était sauvée; que, pour eux, ils s'étaient battus en
+désespérés, pensant sauver l'argent qu'ils avaient, car, me dit-elle,
+ils en avaient beaucoup, surtout de l'or et des bijoux, mais qu'ils
+avaient fini par être en partie tués ou blessés et dévalisés; que,
+tant qu'à elle, elle n'avait été sauvée que lorsque la Garde impériale
+était arrivée.
+
+Elle me dit aussi qu'à Smolensk, et pendant une partie de la nuit
+après que je les eus quittés, ils firent une sortie et revinrent avec
+des portemanteaux, mais que, dans la crainte d'être vendus par moi,
+ils avaient changé de retraite: il aurait été impossible de les y
+trouver; c'était le Badois qui la leur avait enseignée. Ils y
+restèrent encore deux jours, mais, ne sachant que faire de tout ce
+qu'ils avaient volé, le tambour et le Badois avaient trouvé un juif à
+qui ils avaient vendu les choses qu'il leur était impossible
+d'emporter, et ensuite ils étaient partis un jour avant nous, et,
+depuis Smolensk jusqu'à Krasnoé, ils avaient manqué être pris trois
+fois, mais, la dernière fois qu'ils avaient rencontré des Cosaques,
+ils en avaient surpris cinq et, après les avoir fait déshabiller, les
+avaient fusillés, et cela pour avoir leurs habillements; car leur
+projet était de s'habiller en Cosaques pour mieux piller leurs
+camarades qui restaient en arrière, et aussi pour ne pas être reconnus
+par les Russes. Comme ils avaient déjà six chevaux, ils devaient
+commencer leur rôle le jour où ils avaient été pris. Elle ajouta que
+sous leurs habillements de Cosaques, ils avaient leur uniforme de
+Français, de manière à être l'un et l'autre, suivant les
+circonstances.
+
+Enfin elle m'en eût dit davantage, si j'avais eu le temps de
+l'écouter. Je lui demandai avec qui elle était; elle me répondit
+qu'elle n'était avec personne; que, le lendemain que son mari avait
+été tué, elle avait été avec ceux avec qui je l'avais vue, et qu'elle
+marchait seule, mais que, si je voulais la prendre sous ma
+protection, elle aurait soin de moi, et que je lui rendrais un grand
+service. Je consentis de suite à ce qu'elle me demandait, sans penser
+à la figure que j'allais faire, lorsque j'arriverais au régiment avec
+ma femme.
+
+Tout en marchant, elle me demanda où était mon sac; je lui contai mon
+histoire, et comment je l'avais perdu; elle me répondit que je n'avais
+pas besoin de m'inquiéter, qu'elle en avait un bien garni.
+Effectivement, elle avait un sac sur son dos et un panier au bras;
+elle ajouta que, si je voulais entrer dans une maison ou dans une
+écurie, elle me ferait changer de linge. Je consentis de suite à cette
+proposition, mais, au moment où nous cherchions un endroit convenable,
+l'on cria _Aux armes!_ et j'entendis battre le rappel. Je dis à ma
+femme de me suivre. Arrivé à peu de distance du régiment, que je
+trouvai sous les armes, je lui recommandai de m'attendre sur la route.
+
+Arrivé à la compagnie, le sergent-major me demanda si j'avais eu des
+nouvelles de Labbé et de mon sac. Je lui dis que non et qu'il n'y
+fallait plus penser, mais qu'à la place, j'avais trouvé une femme:
+«Une femme! me répondit-il, et pourquoi faire? Ce n'est pas pour
+blanchir ton linge, tu n'en as plus!--Elle m'en donnera!--Ah! me
+dit-il, c'est différent; et à manger?--Elle fera comme moi.»
+
+Dans ce moment, l'on nous fit former le carré; les grenadiers et les
+chasseurs, ainsi que les débris des régiments de Jeune Garde, en
+firent autant. Au même instant, l'Empereur passa avec le roi Murat et
+le prince Eugène. L'Empereur alla se placer au milieu des grenadiers
+et chasseurs, et là, il leur fit une allocution en rapport aux
+circonstances, en leur annonçant que les Russes nous attendaient au
+passage de la Bérézina, et qu'ils avaient juré que pas un de nous ne
+la repasserait. Alors, tirant son épée et élevant la voix, il s'écria:
+«Jurons aussi, à notre tour, plutôt mourir les armes à la main en
+combattant, que ne pas revoir la France!» Et, aussitôt, le serment de
+mourir fut juré. Au même instant, l'on vit les bonnets à poil et les
+chapeaux au bout des fusils et des sabres, et le cri de: «Vive
+l'Empereur!» se fit entendre. De notre côté, c'était le maréchal
+Mortier qui nous faisait un discours semblable, et auquel l'on
+répondit avec le même enthousiasme; il en était de même dans les
+autres régiments.
+
+Ce moment, vu les circonstances malheureuses où nous nous trouvions,
+fut sublime et, pour un instant, nous fit oublier nos misères: si les
+Russes se fussent trouvés à notre portée, eussent-ils été six fois
+plus nombreux que nous, l'affaire n'eût pas été douteuse, nous les
+aurions anéantis. Nous restâmes dans cette position jusqu'au moment où
+la droite de la colonne commença son mouvement.
+
+Je n'avais pas oublié ma femme, et, en attendant que notre régiment se
+mît en marche, je fus sur la route pour là chercher, mais je ne la
+retrouvai plus. Elle avait été entraînée par le torrent de plusieurs
+milliers d'hommes des corps d'armée du prince Eugène, des maréchaux
+Ney et Davoust; et d'autres corps qu'il était impossible de réunir et
+de faire marcher en ordre, car les trois quarts étaient ou malades ou
+blessés, et, généralement, démoralisés et indifférents à tout ce qui
+se passait. Ceux de ces corps qui marchaient encore en ordre s'étaient
+formés en colonne sur la gauche de la route où quelques-uns des
+traîneurs allaient encore, en passant, se réunir autour de leurs
+aigles.
+
+C'est dans ce moment que je vis le maréchal Lefebvre, auprès duquel je
+me trouvais sans le savoir. Il était seul et à pied, un bâton à la
+main, et dans le milieu du chemin, s'écriant d'une voix forte, avec
+son accent allemand: «Allons, mes amis, réunissons-nous! Il vaut mieux
+des bataillons nombreux que des brigands et des lâches!» Le maréchal
+s'adressait à ceux qui, sans prétexte, ne marchaient jamais avec leurs
+corps, et qui étaient en arrière ou en avant, suivant les
+circonstances.
+
+Je fis encore quelques recherches après ma femme, à cause du linge
+qu'elle m'avait promis et dont j'avais un extrême besoin de changer;
+mais, peine inutile, je ne la revis plus et je me trouvai veuf d'elle,
+comme de mon sac.
+
+J'avais, en marchant dans la cohue, dépassé de beaucoup le régiment:
+je me reposai près d'un feu de bivac de ceux qui venaient de partir.
+
+Jusqu'à Krasnoé, j'avais toujours été d'un caractère assez gai, et
+au-dessus de toutes les misères qui nous accablaient; il me semblait
+que, plus il y avait de danger et de peine, plus il devait y avoir de
+gloire et d'honneur. J'avais tout supporté avec une patience qui
+étonnait mes camarades. Mais, depuis les affaires sanglantes de
+Krasnoé, et surtout depuis que je venais d'apprendre que deux de mes
+amis, deux vélites, indépendamment de Beloque et de Capon que j'avais
+vus étendus morts sur la neige, avaient été l'un tué et l'autre
+mortellement blessé (_sic_). Pour compliquer mes peines, un traîneau
+vint à passer et, ne pouvant, pour le moment, aller plus loin, les
+hommes qui en étaient chargés s'arrêtèrent près de moi. Je leur
+demandai quel était le blessé qu'ils conduisaient. Ils me dirent que
+c'était un officier de leur régiment; c'était le pauvre Legrand, qui
+me conta comment il avait été blessé: Laporte, son camarade, de
+Cassel, près de Lille, officier dans le même régiment que Legrand,
+était resté malade dans Krasnoé, mais, apprenant que le régiment dont
+il faisait partie se battait, et n'écoutant que son courage, il alla
+le rejoindre; mais, à peine était-il dans les rangs, qu'un coup de
+canon lui brisa les jambes. Legrand qui, en voyant arriver Laporte,
+s'était avancé pour lui parler, fut atteint du même coup à la jambe
+droite.
+
+Laporte resta mort sur le champ de bataille, et lui fut transporté à
+la ville; on le mit dans une mauvaise voiture russe attelée d'un
+mauvais cheval, mais, le premier jour, la voiture se brisa et fort
+heureusement pour lui que, près de là, se trouvait un traîneau dont le
+cheval était tombé et lui servit, sans cela il aurait fallu le laisser
+sur la route. Il était accompagné par quatre hommes de son régiment;
+il voyageait de cette manière depuis six jours. Je quittai le
+malheureux Legrand et, en lui pressant la main, je lui souhaitai un
+heureux voyage; il me répondit qu'il comptait beaucoup sur la garde de
+Dieu et sur l'amitié des braves soldats qui l'accompagnaient. Alors un
+des soldats prit le cheval par la bride, un autre le frappa, et les
+deux autres poussèrent derrière. De cette manière, et avec beaucoup de
+peine, le traîneau se mit en mouvement; en le voyant partir, je
+pensais qu'il n'irait pas loin, avec un pareil équipage.
+
+Depuis ce moment, je n'étais plus le même: j'étais triste, des
+pressentiments sinistres vinrent m'assaillir; ma tête devint brûlante;
+je m'aperçus que j'avais la fièvre; je ne sais si la fatigue y avait
+contribué, car depuis que les débris des corps d'armée nous avaient
+rejoints, nous étions obligés de partir de grand matin, et nous
+marchions fort tard sans faire beaucoup de chemin. Les jours étaient
+tellement courts qu'il ne faisait clair qu'à huit heures, et nuit
+avant quatre. C'est pourquoi que tant de malheureux soldats
+s'égarèrent ou se perdirent, car l'on arrivait toujours la nuit au
+bivac, où tous les débris des corps se trouvaient confondus. L'on
+entendait des hommes qui, à chaque instant de la nuit, arrivaient,
+crier d'une voix faible: «Quatrième corps!... Premier corps!...
+Troisième corps!... Garde impériale!...» et d'autres couchés et sans
+force, pensant avoir des secours de ceux qui arrivaient, s'efforçaient
+de répondre: «Ici, camarades!» car ce n'était plus son régiment que
+l'on cherchait, mais le corps d'armée auquel on avait appartenu et qui
+avait encore tout au plus la force de deux régiments où, quinze jours
+avant, il y en avait trente.
+
+Personne ne pouvait plus se reconnaître, ni indiquer le régiment
+auquel on appartenait. Il y en avait beaucoup qui, après avoir marché
+une journée entière, étaient obligés d'errer une partie de la nuit
+pour retrouver le corps auquel ils appartenaient. Rarement ils y
+parvenaient; alors, ne connaissant plus l'heure du départ, ils se
+livraient trop tard au sommeil et, en se réveillant, ils se trouvaient
+au milieu des Russes. Que de milliers d'hommes furent pris et périrent
+de cette manière!
+
+J'étais toujours près du feu, debout et tremblant, appuyé sur mon
+fusil. Trois hommes étaient assis autour, ne disant rien, regardant
+machinalement passer ceux qui étaient sur la route, et ne paraissant
+pas disposés à partir, parce qu'ils n'en avaient plus la force. Je
+commençais à m'inquiéter de ne pas voir passer le régiment, lorsque je
+me sentis tirer par ma peau d'ours. C'était Grangier qui, m'ayant
+aperçu, venait me dire de ne pas rester davantage, que le régiment
+passait. Mais j'avais tellement les yeux abattus, qu'en regardant je
+ne le voyais pas: «Et notre femme? me dit-il.--Qui t'a dit que j'avais
+une femme?--Le sergent-major; mais où est-elle?--Je n'en sais rien,
+mais je sais qu'elle a, sur le dos, un sac dans lequel il y a du linge
+et dont j'ai grand besoin, et si, quelquefois, tu la rencontres, tu
+m'en avertiras. Elle est vêtue d'une capote grise de soldat: un
+bonnet de peau de mouton lui tient lieu de coiffure; elle a des
+guêtres noires aux jambes et un panier au bras.»
+
+Grangier, pensant que j'étais malade, et comme il me l'a dit depuis,
+que j'étais dans le délire, me prit par le bras, me fit descendre sur
+la roule en me disant: «Marchons, nous aurons de la peine de rejoindre
+le régiment». Cependant nous y arrivâmes après avoir dépassé des
+milliers d'hommes de toute arme qui se traînaient avec beaucoup de
+peine et qui nous faisaient prévoir que la journée serait mortelle,
+pour peu que la marche fût longue.
+
+Elle le fut en effet: nous traversâmes un endroit dont je n'ai pu
+savoir le nom et où l'on disait que l'Empereur devait coucher
+(quoiqu'il l'eût dépassé depuis longtemps). Une quantité d'hommes de
+toute arme s'y arrêtèrent, car il était déjà tard, et l'on disait que
+l'on avait encore deux lieues à faire pour arriver à l'endroit désigné
+où l'on devait bivaquer, qui était une grande forêt.
+
+La route, en cet endroit, est large et bordée, de chaque côté, de
+grands bouleaux[32]. Elle laissait aux hommes et aux équipages la
+facilité de marcher, mais, lorsque le soir arriva, l'on ne voyait,
+dans toute sa longueur, que des chevaux morts, et plus nous avancions,
+plus elle était couverte de voitures et de chevaux expirants, même des
+attelages entiers succombant aux fatigues, ainsi que des hommes qui,
+ne pouvant aller plus loin, s'arrêtaient, formaient leurs bivacs au
+pied des grands arbres, parce que, disaient-ils, ils avaient près
+d'eux ce qu'ils ne trouveraient pas ailleurs: du bois pour faire du
+feu, les voitures brisées leur en fourniraient, et de la viande avec
+les chevaux dont la route était encombrée et qui commençaient à
+embarrasser la marche.
+
+[Note 32: Les bouleaux, ce sont des arbres qui, en Russie,
+viennent excessivement grands. _(Note de l'auteur)_]
+
+Il y avait déjà longtemps que je marchais seul au milieu de la cohue
+et que je m'efforçais d'arriver à l'endroit où nous devions passer la
+nuit, afin de me reposer de cette marche pénible et qui le devenait
+encore davantage par le verglas qu'il faisait depuis qu'il
+recommençait à geler sur une neige fondue qui, à chaque instant, me
+faisait tomber; la nuit me surprit au milieu de toutes ces misères.
+
+Le vent du nord avait redoublé de furie; j'avais, depuis un moment,
+perdu de vue mes camarades; plusieurs soldats, isolés comme moi,
+étrangers au corps dont je faisais partie, se traînaient péniblement
+en faisant des efforts surnaturels afin de regagner la colonne dont
+ils étaient, comme moi, séparés depuis quelque temps. Ceux à qui
+j'adressais la parole ne me répondaient pas; ils n'en avaient pas la
+force. D'autres tombaient, mourants, pour ne plus se relever. Bientôt,
+je me trouvai seul, n'ayant plus pour compagnons de route que des
+cadavres qui me servaient de guides; les grands arbres qui la
+bordaient avaient disparu. Il pouvait être sept heures; la neige qui,
+depuis quelque temps, tombait avec force, m'empêchait de voir la
+direction de mon chemin; le vent, qui la soufflait avec violence,
+avait déjà remblayé les traces que la colonne laissait après elle.
+
+Jusqu'alors, j'avais toujours porté ma peau d'ours, le poil en dehors.
+Mais, prévoyant que j'allais passer une mauvaise nuit, je m'arrêtai un
+instant, et, afin d'avoir plus chaud, je la mis le poil en dedans;
+c'est elle à qui je dois le bonheur d'avoir pu, dans cette nuit
+désastreuse, résister à un froid de plus de vingt-deux degrés, car,
+l'ayant arrangée sur l'épaule droite qui était le côté de la direction
+du vent du nord, je pus alors marcher ainsi pendant une heure, temps
+auquel je suis persuadé n'avoir pas fait plus d'un quart de lieue, car
+souvent enveloppé par des tourbillons de neige, obligé de tourner
+malgré moi, je me trouvais avoir retourné sur mes pas, et ce n'était
+que par les corps morts d'hommes, de chevaux, les débris de voitures
+et autres, que j'avais passés un instant avant, que je m'apercevais
+que je n'étais plus dans la même direction; alors il fallait
+m'orienter de nouveau.
+
+La lune, ou une lueur boréale comme on en voit souvent dans le nord,
+se montrait par moments; lorsqu'elle n'était pas obscurcie par des
+nuages noirs qui marchaient d'une vitesse effrayante, elle me mettait
+à même de distinguer les objets: j'aperçus, mais bien loin encore, une
+masse noire que je supposai être cette immense forêt que nous devions
+traverser avant d'arriver à la Bérézina, car nous étions alors en
+Lithuanie; suivant moi, cette forêt pouvait encore se trouver à une
+lieue du point où j'étais.
+
+Malheureusement le sommeil qui, dans cette circonstance, était presque
+toujours l'avant-coureur de la mort, commença à me gagner; mes jambes
+ne pouvaient plus me soutenir; mes forces étaient épuisées; déjà
+j'étais tombé plusieurs fois en dormant, et, sans le froid de la neige
+qui me réveillait, je me serais laissé aller; c'en était fait de moi
+si j'avais eu le malheur de succomber à l'envie de dormir.
+
+L'endroit où je me trouvais était couvert d'hommes et de chevaux morts
+qui me barraient la route et m'empêchaient de me traîner, car je
+n'avais plus la force de lever les jambes. Lorsque je tombais, il me
+semblait que c'était un de ces malheureux étendus sur la neige qui
+venait de m'arrêter, car il arrivait souvent que des hommes couchés et
+mourants au milieu du chemin cherchaient à attraper par les jambes
+ceux qui marchaient près d'eux, afin d'implorer leur secours, et
+souvent il est arrivé que ceux qui se baissaient pour secourir leurs
+camarades tombaient sur eux pour ne plus se relever.
+
+Je marchai environ dix minutes sans direction; j'allais comme un homme
+ivre; mes genoux fléchissaient sous le poids de mon faible corps;
+enfin je voyais ma dernière heure, quand tout à coup, chopant contre
+le sabre d'un cavalier qui se trouvait à terre, je tombai de tout mon
+long, de manière que mon menton alla porter sur la crosse de son
+fusil, et je restai étourdi à ne pouvoir me relever. Je sentais une
+grande douleur à l'épaule droite contre laquelle mon fusil avait
+frappé en tombant; mais, un peu revenu à moi et m'étant mis sur mes
+genoux, je ramassai mon fusil pour me mettre debout, mais,
+m'apercevant que le sang me sortait par la bouche, je jetai un cri de
+désespoir et je me relevai, tremblant de froid et de terreur.
+
+Le cri que j'avais jeté fut entendu d'un malheureux qui gisait à
+quelques pas de moi, à droite, de l'autre côté de la route; une voix
+faible et plaintive frappa mon oreille et j'entendis très
+distinctement que l'on implorait mon secours, à moi qui en avais tant
+besoin! par ces paroles: «Arrêtez-vous! Secourez-nous!» Ensuite l'on
+cessa de se plaindre. Pendant ce temps, je restais immobile pour
+écouter et je cherchais des yeux afin de voir si je n'apercevrais pas
+l'individu qui se plaignait. Mais n'entendant plus rien, je commençais
+à croire que je m'étais trompé. Pour m'en assurer, je me mis à crier
+de toutes mes forces: «Où êtes-vous donc?» L'écho répéta deux fois:
+«Où êtes-vous donc?» Alors, je me dis à moi-même: «Quel malheur! Si
+j'avais un compagnon d'infortune, il me semble que je marcherais toute
+la nuit, en nous encourageant l'un et l'autre!» À peine avais-je fait
+ces réflexions, que la même voix se fit entendre, mais plus triste que
+la première fois: «Venez à nous!» disait-on.
+
+Au même instant, la lune vint à paraître et me fit voir, à dix pas de
+moi, deux hommes, dont un étendu de tout son long et l'autre assis.
+Aussitôt, je me dirigeai de ce côté, et j'arrivai près d'eux avec
+peine, à cause d'un fossé comble de neige qui séparait la route.
+J'adressai la parole à celui qui était assis; il se mit à rire comme
+un insensé, en me disant: «Mon ami, sais-tu, ne l'oublie pas!» Et de
+nouveau il se mit à rire. Je vis que c'était le rire de la mort. Le
+second, que je croyais sans mouvement, vivait encore, et, tournant un
+peu la tête, me dit ces dernières paroles que je n'oublierai jamais:
+«Sauvez mon oncle, secourez-le; moi, je meurs!»
+
+Je reconnus, dans celui qui venait de me parler, la voix qui s'était
+fait entendre lorsque l'on implorait mon secours; je lui adressai
+encore quelques paroles, et, quoiqu'il ne fût pas mort, il ne me
+répondit pas. Alors, me tournant du côté du premier, je parlai pour
+l'encourager à se lever et venir avec moi. Il me regarda sans me
+répondre; je remarquai qu'il était enveloppé d'une grosse capote
+doublée en fourrure et dont il cherchait à se débarrasser. Je voulus
+l'aider à se relever, mais la chose fut impossible. En le prenant par
+le bras, je vis qu'il avait des épaulettes d'officier supérieur. Il me
+parla encore un peu de revue, de parade, et finit par tomber sur le
+côté, la figure sur la neige. Enfin, je dus l'abandonner, car il
+m'était impossible de rester plus longtemps sans m'exposer à partager
+le sort de ces deux infortunés. Je passai la main sur la figure du
+premier; elle était froide comme la glace. Il avait cessé de vivre. À
+côté se trouvait une espèce de carnassière que je ramassai, espérant
+y trouver quelque chose. Mais je m'aperçus qu'il n'y avait que des
+chiffons et des papiers. J'emportai le tout.
+
+Ayant regagné la route, je me remis à marcher, mais lentement,
+écoutant souvent, car il me semblait toujours entendre quelqu'un se
+plaindre.
+
+L'espoir de rencontrer quelque bivac me fit, autant que je le pouvais,
+doubler le pas. J'arrivai dans un endroit de la route que je trouvai
+presque fermé de chevaux morts et de voitures brisées. Tout à coup, je
+me laisse aller malgré moi et je tombe assis sur le cou d'un cheval
+mort qui barrait le chemin. Autour étaient étendus sans mouvement des
+hommes de différents régiments. J'en remarquai même plusieurs de la
+Jeune Garde, faciles à reconnaître au shako; j'ai supposé, depuis,
+qu'une partie de ces hommes étaient morts en voulant dépecer le cheval
+pour le manger, mais qu'ils n'en avaient pas eu la force et qu'ils
+avaient succombé de froid et de faim, comme cela arrivait tous les
+jours. Dans cette triste situation, me voyant seul au milieu d'un
+immense cimetière et d'un silence épouvantable, les pensées les plus
+sinistres vinrent m'assaillir: je pensai à mes camarades dont je me
+trouvais séparé comme par une fatalité, ensuite à mon pays, à mes
+parents, de manière que je me mis à pleurer comme un enfant. Les
+larmes que je versai me soulagèrent et me rendirent le courage que
+j'avais perdu.
+
+Je trouvai sous ma main, contre la tête du cheval sur lequel j'étais
+assis, une petite hache, comme nous en portions toujours dans chaque
+compagnie lorsque nous étions en campagne. Je voulus m'en servir pour
+en couper un morceau, mais je n'en pus venir à bout, car il était
+tellement durci par la gelée que j'aurais plutôt coupé du bois. Enfin,
+j'épuisai le reste de mes forces contre l'animal, et je tombai de
+lassitude, mais je m'étais réchauffé un peu.
+
+En ramassant la hache qui m'était échappée des mains je m'aperçus que
+j'avais cassé plusieurs morceaux de glace; qui n'étaient autre chose
+que du sang du cheval que, probablement, l'on avait saigné pour tuer.
+J'en ramassai le plus possible, que je mis précieusement dans ma
+carnassière; ensuite j'en mangeai quelques morceaux qui me rendirent
+un peu de force, et je me remis à continuer mon chemin, à la garde de
+Dieu, ayant toujours soin de passer à droite et à gauche afin d'éviter
+la rencontre des cadavres, dont la route était jonchée, m'arrêtant et
+tâtonnant dans l'obscurité toutes les fois qu'un gros nuage passait
+sur la lune, et allant le plus vite possible dans la direction du
+bois, lorsqu'elle reparaissait.
+
+Après avoir marché quelque temps, j'aperçus à peu de distance, et
+devant moi, quelque chose que je pris d'abord pour un caisson; mais
+étant plus près, je reconnus que c'était la voiture d'une cantinière
+d'un régiment de la Jeune Garde que j'avais rencontrée plusieurs fois
+depuis Krasnoé, conduisant deux blessés des fusiliers-chasseurs de la
+Garde. Les chevaux qui la conduisaient étaient morts et en partie
+mangés ou coupés par morceaux; autour de la voiture étaient sept
+cadavres presque nus et à moitié couverts de neige; un seulement avait
+encore sur lui une capote en peau de mouton. Je m'en approchai pour
+l'examiner, mais je crois plutôt que c'était pour lui ôter cette
+capote. À peine m'étais-je baissé pour regarder, que je reconnus une
+femme. Elle donnait peut-être encore quelque signe de vie lorsqu'on
+avait été forcé de l'abandonner, et c'était à cela que cette
+malheureuse devait d'avoir conservé ses vêtements.
+
+Dans la situation où je me trouvais, le sentiment de ma conservation
+était toujours ma première pensée; c'est pourquoi, par un mouvement
+irréfléchi, je voulais essayer mes forces en cherchant à couper un
+morceau de cheval, sans penser qu'un instant avant, j'étais tombé de
+lassitude en voulant faire la même chose. Je pris donc ma hache à deux
+mains et j'attaquai le cheval qui était dans les brancards de la
+voiture, mais ce fut, comme la première fois, peine inutile. Alors
+l'idée me vint de passer mon bras dans le corps du cheval et de voir
+si, avec la main, je ne pourrais pas en retirer le coeur, le foie ou
+quelque autre chose; mais je faillis l'avoir gelée; j'en fus quitte
+pour un doigt de la main droite qui n'était pas encore guéri en
+arrivant à Paris, au mois de mars 1813.
+
+Enfin, ne pouvant arracher un lambeau de chair que j'aurais manger
+crue, je me décidai à passer la nuit dans la voiture qui était
+couverte, et dans laquelle je n'avais pas encore regardé, étant
+certain qu'il n'y avait rien à manger: je m'avançai près de la femme
+morte afin d'essayer de lui ôter la capote de peau de mouton pour m'en
+couvrir, mais il fut impossible de lui faire faire un mouvement.
+Cependant je n'avais pas perdu tout espoir. Elle avait le corps sanglé
+avec une courroie de sac ou une bretelle de fusil, et, pour la lui
+ôter, il fallait que je lui fasse faire un demi-tour, parce que la
+boucle qui la serrait était de l'autre côté. Pour cela, je pris mon
+fusil à deux mains, et m'en servant comme d'un levier, sous le corps.
+Mais à peine avais-je commencé, qu'un cri déchirant sortit de la
+voiture. Je me retourne; un second cri se fait entendre: «Marie!
+criait-on, Marie, à boire, je me meurs!» Je restai interdit. Une
+minute après, la même voix répéta: «Ah! mon Dieu!» Aussitôt il me
+vient dans l'idée que ce sont de malheureux blessés que l'on a
+abandonnés sans qu'ils le sachent. Ce n'était que trop vrai.
+
+Ayant monté sur la carcasse du cheval qui était dans les brancards, je
+m'appuyai sur le bord de la voiture, et, ayant demandé ce que l'on
+voulait, l'on me répondit avec bien de la peine: «À boire!»
+
+Tout à coup, pensant à la glace de sang que j'avais dans ma
+carnassière, je voulus descendre pour en prendre, mais la lune, qui
+m'éclairait depuis assez de temps, disparaît tout à coup sous un gros
+nuage noir, et, pensant poser le pied sur quelque chose de solide, je
+le mets à côté et je tombe sur trois cadavres qui se trouvaient l'un
+contre l'autre. J'avais les jambes plus hautes que la tête, les
+caisses placées sur le ventre d'un mort et la figure sur une de ses
+mains. J'étais habitué à coucher, depuis un mois, au milieu de
+compagnie semblable, mais je ne sais si c'est parce que j'étais seul,
+quelque chose de plus terrible que la peur s'empara de moi. Il me
+semblait que j'avais le cauchemar; je restai quelque temps sans
+parole; j'étais comme un insensé, et je me mis à crier comme si l'on
+me tenait sans vouloir me lâcher. Malgré les efforts que je faisais
+pour me relever, je ne pouvais en venir à bout. Enfin je veux m'aider
+de mes bras, mais je pose, sans le vouloir, ma main droite sur une
+figure, et mon pouce entre dans la bouche.
+
+Dans ce moment, la lune reparaît et je vois tout ce qui m'entoure. Un
+frisson me parcourt, je quitte mon point d'appui et je retombe
+encore. Mais alors tout change. Je suis honteux de ma faiblesse et, au
+lieu de la peur, une espèce de frénésie s'empare de moi. Je me relève
+en jurant et en mettant mes mains, mes pieds sur les figures, les
+bras, les jambes, n'importe où. Je regarde le ciel en jurant, et
+semble le défier. Je prends mon fusil, je frappe contre la voiture, je
+ne sais même pas si je n'ai pas frappé sur les pauvres diables qui
+étaient à mes pieds.
+
+Devenu plus calme et décidé à passer la nuit dans la voiture, près des
+blessés, pour me mettre à l'abri du mauvais temps, je pris un morceau
+de sang à la glace dans ma carnassière et je montai dedans, cherchant,
+en tâtonnant, celui qui m'avait demandé à boire et qui ne cessait de
+crier, mais faiblement. En m'approchant, je m'aperçus qu'il était
+amputé de la cuisse gauche.
+
+Je lui demandai de quel régiment il était, il ne me répondit pas.
+Alors, cherchant sa tête, je lui introduisis avec peine mon morceau de
+sang glacé dans la bouche. Celui qui était à côté était froid et dur
+comme un marbre. J'essayai de le mettre en bas de la voiture pour
+prendre sa place, attendre le jour et partir ensuite avec ceux que je
+supposais être encore en arrière, mais je n'en pus venir à bout. Je
+n'avais pas la force de le bouger et, le bord de la voiture étant trop
+haut, je ne pouvais le pousser à terre. Voyant que le premier n'avait
+plus qu'un instant à vivre, je le couvris avec deux capotes que le
+mort avait sur lui, et, restant encore un instant assis sur les jambes
+de ce dernier, je cherchai dans la voiture s'il n'y avait rien qui pût
+m'être utile. N'ayant rien trouvé, j'adressai encore la parole au
+premier, mais inutilement. Je lui passai la main sur la figure: elle
+était froide, et, à la bouche, il avait encore le morceau de glace que
+je lui avais introduit. Il avait cessé de vivre et de souffrir.
+
+Ne pouvant, sans m'exposer à périr, rester plus longtemps, je me
+disposai à partir, mais, avant, je voulus encore regarder la femme qui
+était à terre, pensant que c'était Marie, la cantinière, que je
+connaissais particulièrement comme étant du même pays que moi, et,
+profitant de la clarté que la lune donnait dans ce moment, je
+l'examinai et, à la taille et à la figure, je fus certain que c'était
+une autre personne.
+
+Le fusil sous le bras droit, comme un chasseur, deux carnassières, une
+en maroquin rouge et l'autre en toile grise que j'avais trouvée un
+instant avant, ma hache au côté, un morceau de sang glacé dans la
+bouche et les deux mains dans mon pantalon, je me remis en route. Il
+pouvait être neuf heures, la neige avait cessé de tomber, le vent
+soufflait avec moins de force et le froid avait perdu un peu de son
+intensité. Je me mis à marcher toujours dans la direction du bois.
+
+Au bout d'une demi-heure, la lune disparut comme par enchantement.
+C'est ce qui pouvait m'arriver de plus fâcheux. Je restai quelques
+minutes à me reconnaître, appuyé sur mon fusil et battant des pieds
+pour ne pas me laisser prendre par le froid, en attendant que la
+clarté revînt. Mais je fus trompé dans mon attente, car elle ne
+reparut plus.
+
+Cependant mes yeux commencèrent à s'habituer à l'obscurité de manière
+à y voir assez pour me conduire. Tout à coup, je crus m'apercevoir que
+je ne marchais plus dans la même route; naturellement porté à éviter
+le vent du nord, je lui avais tout à fait tourné le dos. J'en eus la
+certitude en ne rencontrant plus, sur mes pas, aucune trace de débris
+de l'armée.
+
+Je ne saurais dire le temps que je marchai dans cette nouvelle
+direction, peut-être une demi-heure, lorsque je m'aperçus, mais trop
+tard, que j'étais sur le bord d'un précipice, où je roulai à plus de
+quarante pieds de profondeur. Il est vrai de dire que je parcourus
+cette distance à plusieurs reprises; que trois fois je fus arrêté par
+des broussailles. Alors, pensant que c'en était fait de moi, je fermai
+les yeux et je me laissai aller à la volonté de Dieu. Il fallut aller
+jusqu'au fond, où j'arrivai sur quelque chose de bombé qui rendit un
+son sourd.
+
+Je restai quelque temps étourdi, mais comme rien ne m'étonnait plus,
+après tout ce qui m'était arrivé, je fus bientôt revenu de ma
+surprise. M'apercevant que mon fusil m'avait échappé des mains, je me
+mis en tête de le chercher. Mais bien me prit d'y renoncer et
+d'attendre jusqu'au jour.
+
+Je tirai mon sabre du fourreau et, comme je ne pouvais rien voir,
+j'allai, tout en sondant, devant moi. C'est alors que je m'aperçus
+que l'objet sur lequel j'étais tombé et qui avait rendu un son sourd
+était un caisson dont je cherchai à faire le tour ainsi que de deux
+carcasses de chevaux que je rencontrai sur le devant.
+
+Voulant trouver un endroit convenable afin de passer le reste de la
+nuit, je m'arrêtai pour écouter et voir; au bout d'un instant, je
+sentis de la chaleur aux pieds. Ayant baissé la tête, je m'aperçus que
+j'étais arrêté sur l'emplacement d'un feu qui n'était pas tout à fait
+éteint.
+
+Aussitôt, je me couche à terre et, mettant les mains dans les cendres
+pour les réchauffer, je parvins à retrouver quelques charbons que je
+réunis avec beaucoup de peine et de précaution. Ensuite je me mis à
+souffler et j'en fis jaillir quelques étincelles que je reçus
+précieusement sur la figure et dans les mains. Mais du bois pour
+ravitailler mon feu, où en trouver? Je n'osais l'abandonner, car ce
+feu devait me sauver la vie, et, pendant que je me serais éloigné pour
+en chercher, il pouvait s'éteindre.
+
+Crainte d'accident, je déchire un morceau de ma chemise qui tombait en
+lambeaux, j'en fais une mèche et je l'allume. Ensuite, tout en
+tâtonnant avec les mains autour de moi, je ramasse des petits morceaux
+de bois qui, fort heureusement, se trouvent à ma portée, et, avec de
+la patience, je parviens, non sans beaucoup de difficulté, à le
+rallumer. Bientôt la flamme pétille, et ramassant tout le bois que je
+trouve, au bout d'un instant j'ai un grand feu de manière à me faire
+distinguer tous les objets qui se trouvent à cinq ou six pas de moi.
+
+Je vis d'abord, sur le dessus du caisson, écrit en grandes lettres:
+GARDE IMPÉRIALE, ÉTAT-MAJOR. L'inscription était surmontée de l'aigle.
+Ensuite, autour et aussi loin que je pouvais voir, le terrain était
+couvert de casques, de shakos, de sabres, de cuirasses, de coffres
+enfoncés, de portemanteaux vides, d'habillements épars et déchirés, de
+selles, de schabraques de luxe et d'une infinité d'autres choses.
+Mais, à peine avais-je jeté un coup d'oeil sur tout ce qui
+m'environnait, l'idée me vint que l'endroit où je me trouvais pourrait
+bien être à portée du bivac d'un parti de Cosaques et, aussitôt, voilà
+que la peur me prend et que je n'ose plus entretenir mon feu. Il n'y a
+pas de doute, dis-je en moi-même, que cet endroit est occupé par des
+Russes, car si c'étaient des Français, l'on y verrait des grands feux;
+nos soldats, à défaut de nourriture, se chauffaient très bien
+lorsqu'ils le pouvaient, et là, justement, le bois ne manque pas! Je
+ne concevais pas qu'un endroit comme celui où je me trouvais, à l'abri
+du vent, n'eût pas été choisi pour y passer la nuit. Enfin je ne
+savais si je devais rester ou partir.
+
+Pendant que je faisais ces réflexions, mon feu avait considérablement
+diminué, et je n'osais y remettre du bois. Mais l'envie de me
+réchauffer et de me reposer quelques heures l'emporta sur la crainte.
+J'en ramassai autant qu'il me fut possible, j'en fis un bon tas que je
+mis près de moi, de manière à le pouvoir prendre sans me bouger, et me
+chauffer ainsi jusqu'au jour. Je ramassai aussi plusieurs schabraques
+pour mettre sous moi, et, enveloppé dans ma peau d'ours, le dos tourné
+au caisson, je me disposai à passer ainsi le reste de la nuit.
+
+En mettant du bois sur mon feu, je m'aperçus qu'il se trouvait, parmi
+les morceaux, une côte de cheval, et, quoiqu'on l'eût déjà rongée, il
+y restait encore assez de viande pour apaiser la faim qui commençait à
+me dévorer, et, quoique couverte de neige et de cendres, c'était, pour
+le moment, beaucoup plus que je n'aurais osé espérer. Depuis la
+veille, je n'avais mangé que la moitié d'un corbeau que j'avais trouvé
+mort, et, le matin avant mon départ, quelques cuillerées de soupe de
+gruau mélangée de morceaux de paille d'avoine et de grains de seigle,
+et salée avec de la poudre.
+
+À peine ma côtelette était-elle chaude, que je commençai à mordre,
+malgré les cendres qui servaient d'assaisonnement. Je fis, de cette
+manière, mon triste repas, en regardant de temps à autre, à droite et
+à gauche, si je ne voyais rien autour de moi qui pût m'inquiéter.
+
+Depuis que j'étais dans ce fond, ma position s'était un peu améliorée.
+Je ne marchais plus, j'étais à l'abri du vent et du froid, j'avais du
+feu et à manger. Mais j'étais tellement fatigué que je m'endormis en
+mangeant, mais d'un sommeil agité par la crainte, et interrompu par
+les douleurs que j'avais dans les cuisses: il semblait que l'on
+m'avait roué de coups. Je ne sais combien de temps je me reposai,
+mais lorsque je m'éveillai, il n'y avait pas encore d'apparence que
+le jour dût venir de sitôt, car, en Russie, les nuits sont longues.
+C'est le contraire en été; il n'y en a presque pas.
+
+Lorsque je m'étais endormi, je m'étais mis les pieds dans les cendres.
+Aussi, en me réveillant, je les avais chauds. Je savais par expérience
+que le bon feu délasse et apaise les douleurs; c'est pourquoi je me
+disposai à en faire un en mettant le feu au caisson, en y ajoutant
+tout ce qui pourrait être susceptible de brûler. Aussitôt, ramassant
+et réunissant tout le bois que je pus trouver, ainsi que les coffres
+brisés, et en ayant mis une partie contre, je n'avais qu'à pousser mon
+feu et à l'incendier.
+
+Cependant, je voulus encore attendre quelque temps, car je pensais que
+si mon feu, jusqu'à présent, ne m'avait attiré aucun désagrément,
+c'est-à-dire quelques patrouilles de Cosaques, c'est parce qu'il était
+petit et dans un fond, mais que le contraire pourrait fort bien
+arriver lorsque le caisson serait tout en feu.
+
+La flamme commençait à éclairer et à me mettre à même de voir tout ce
+qui était autour de moi. Je vis venir, sur ma gauche, quelque chose
+que je pris d'abord pour un animal, et comme il y a beaucoup d'ours en
+Russie, et surtout dans cette contrée, je pensais et j'étais presque
+certain, à la tournure de l'individu, que c'en était un, car il
+marchait à quatre pattes. Il pouvait être à dix ou douze pas, et je ne
+pouvais encore bien le distinguer. Lorsqu'il ne fut plus qu'à cinq ou
+six pas, je reconnus que c'était un homme, et de suite je pensai que
+ce pouvait être un blessé qui, attiré par le feu, venait en prendre sa
+part. Crainte de surprise, je me mis sur mes gardes, et, prenant mon
+sabre qui était près de moi et hors du fourreau, j'avançai deux pas à
+la rencontre et sur la droite de l'individu, en lui criant: «Qui
+es-tu?»
+
+En même temps, je lui mettais la pointe de mon sabre sur le dos, car
+j'avais reconnu que c'était un Russe, un vrai Cosaque à longue barbe.
+
+Aussitôt, il leva la tête et se mit en position d'esclave, en voulant
+me baiser les pieds et en me disant: «Dobray Frantsouz!»[33] et
+d'autres mots que je comprenais un peu et que l'on dit lorsqu'on a
+peur. S'il avait pu deviner, il aurait vu que j'avais, pour le moins,
+aussi peur que lui. Il se mit sur les genoux pour me montrer qu'il
+avait un coup de sabre sur la figure. Je remarquai que, dans cette
+position, sa tête allait jusqu'à mon épaule, de sorte qu'il devait
+avoir plus de six pieds. Je lui fis signe de s'approcher du feu. Alors
+il me fit comprendre qu'il avait une autre blessure. C'était une balle
+qui lui était entrée dans le bas-ventre; tant qu'à son coup de sabre,
+il était effrayant. Il lui prenait sur le haut de la tête, descendant
+le long de la figure jusqu'au menton, et allait se perdre dans la
+barbe, preuve certaine que celui qui le lui avait appliqué n'allait
+pas de main morte. Il se coucha sur le dos pour me montrer son coup de
+feu; la balle avait traversé. Dans cette position, je m'assurai qu'il
+n'avait pas d'armes. Ensuite il se mit sur le côté sans plus rien
+dire. Je me mis en face pour l'observer. Je ne voulais plus
+m'endormir, car je voulais, avant le jour, exécuter mon projet de
+mettre le feu au caisson et de partir ensuite. Mais voilà que, tout à
+coup, une autre terreur me prend en pensant qu'il pouvait bien
+contenir de la poudre!
+
+[Note 33: Bon Français! (_Note de l'auteur_.)]
+
+À peine ai-je fait cette réflexion, que, tout fatigué que je suis, je
+me lève et, ne faisant qu'un saut au-dessus du feu et du pauvre diable
+qui était devant moi, je me mis à courir à plus de vingt pas sur la
+gauche, mais, _chopant_ à une cuirasse qui se trouvait sur mon
+passage, j'allai mesurer la terre de tout mon long. J'eus encore le
+bonheur, dans cette chute, de ne pas me blesser, car j'aurais pu
+rencontrer, en tombant, quelques débris d'armes, et il y en avait
+beaucoup d'éparses dans cet endroit; j'ai pu m'en assurer lorsqu'il
+commença à faire jour. M'étant relevé, je me mis à marcher en
+reculant, et toujours les yeux fixés sur l'endroit que je venais
+d'abandonner, comme si vraiment j'avais été certain qu'il existât de
+la poudre dans le caisson et qu'il allât faire explosion. Peu à peu
+revenu de ma peur, je regagnai l'endroit que j'avais quitté sottement,
+car je n'étais pas plus en sûreté à vingt pas que contre le feu. Je
+pris les morceaux de bois enflammés, je les portai avec précaution à
+l'endroit où j'étais tombé; ensuite je pris la cuirasse à laquelle
+j'avais _chopé_, afin de m'en servir à ramasser de la neige et à
+éteindre le feu. Mais à peine avais-je commencé cette besogne, qu'un
+bruit de fanfare se fit entendre, et, ayant attentivement écouté, je
+reconnus facilement les clairons de la cavalerie russe, qui
+m'annonçaient que je n'étais pas loin d'eux. À ce son national,
+j'avais vu le Cosaque lever la tête. Je cherchai, en l'examinant
+attentivement, à lire sur sa physionomie quelle était sa pensée, car
+le feu éclairait encore assez pour distinguer ses traits. Il semblait
+vouloir aussi lire sur ma figure l'impression que ce bruit inattendu
+avait produit sur moi. C'est ainsi que j'ai pu voir comme cet homme
+était hideux: une carrure d'Hercule, des yeux louches se renfonçaient
+sous un front bas et saillant; sa chevelure et sa barbe, rousses et
+drues comme un crin, donnaient à ses traits un caractère sauvage. Dans
+ce moment, je crus voir qu'il souffrait horriblement de sa blessure,
+car il faisait des mouvements comme quelqu'un qui a une forte colique
+et, par moments, il grinçait des dents, qui ressemblaient à des crocs.
+
+J'avais interrompu mon ouvrage, et, ne sachant plus que faire,
+j'écoutais stupidement cette musique sauvage, quand, tout à coup, un
+autre bruit se fait entendre derrière moi. Je me retourne; jugez de ma
+frayeur: c'est le caisson qui s'ouvre comme un tombeau, et je vois se
+lever, du fond, un corps d'une grandeur extraordinaire, blanc comme
+neige, depuis les pieds jusqu'à la tête, ressemblant au fantôme du
+Commandeur dans le _Festin de Pierre_, tenant le dessus du caisson
+d'une main et un sabre nu de l'autre. À l'apparition d'un pareil
+individu, je fais quelques pas en arrière et je tire mon sabre. Je le
+regarde sans rien dire, en attendant qu'il parle le premier; mais je
+vois que mon fantôme est embarrassé, en cherchant à se défaire d'un
+grand collet rabattu par-dessus sa tête. Ce collet tenait à un manteau
+blanc qui l'empêchait de distinguer ce qui l'environnait, et, comme il
+faisait cette manoeuvre de la main dont il tenait son sabre, il ne
+pouvait parvenir à se débarrasser la tête sans s'exposer à faire
+retomber sur lui le dessus du caisson qu'il tenait de la main gauche.
+
+Enfin, rompant le silence je lui demandai d'une voix mal assurée:
+
+«Êtes-vous Français?
+
+--Eh, oui, certainement, je suis Français, la belle sacrée demande!
+Vous êtes là, me dit-il, comme une chandelle bénite! Vous me voyez
+embarrassé et vous ne m'aidez pas à sortir de mon cercueil! Je vois,
+mon camarade, que vous avez eu peur!
+
+--Oui, c'est vrai, mais parce que vous auriez pu être un vivant
+semblable à celui qui se trouve dans ce moment couché près du feu!»
+
+Pendant ce colloque, je l'avais aidé à sortir. À peine fut-il à terre,
+qu'il se débarrassa de son grand manteau. Jugez de ma surprise et de
+ma joie en reconnaissant, dans ce fantôme, un des plus vieux grognards
+des grenadiers de la Vieille Garde, un de mes anciens camarades qui se
+nommait Picart, Picart de nom et Picard de nation, que je n'avais pas
+vu depuis notre dernière revue de l'Empereur au Kremlin, mon vieux
+camarade avec qui j'avais fait mes premières armes, car, en entrant
+aux Vélites, j'étais de la compagnie dont il faisait partie et de la
+même escouade. J'avais été, avec lui, aux batailles d'Iéna, de
+Pultusk, d'Eylau, d'Eilsberg et Friedland. Je le quittai ensuite après
+la paix de Tilsitt, pour le retrouver plus tard, en 1808, sur les
+frontières d'Espagne, au camp de Mora, où il fut, pendant cinq mois,
+sous mes ordres, car j'étais caporal, et le hasard l'avait fait tomber
+dans mon escouade[34], et, depuis, nous avions fait les autres
+campagnes ensemble, quoique n'étant plus du même régiment.
+
+[Note 34: Au camp de Mora, où nous étions avec l'Empereur, et une
+fraction de chaque corps de la Garde, l'on mit des vieux grenadiers en
+subsistance dans nos escouades; ce fut de la sorte que je fus le
+caporal de Picart. (_Note de fauteur._)]
+
+Picart eut de la peine à me reconnaître, tant j'étais changé et
+misérable, et à cause de ma peau d'ours, du reste de mon accoutrement
+et de la nuit. Nous nous regardions avec étonnement, moi de le voir
+assez propre et bien portant, et lui de me trouver si maigre, et,
+comme il me le disait, ressemblant à Robinson Crusoé. Enfin, rompant
+le silence: «Dites-moi donc, me dit-il, mon pays, mon sergent, comme
+vous voudrez, par quel hasard ou par quel malheur j'ai le bonheur de
+vous trouver ici pendant la nuit et seul en compagnie de ce vilain
+Kalmouck, car c'en est un; regardez-le bien: voyez ses yeux! Il est
+ici depuis hier cinq heures, mais quelque temps après, il a disparu.
+C'est pourquoi je suis surpris de le revoir.»
+
+Je contai à Picart comment je l'avais vu et la peur qu'il m'avait
+faite: «Et vous, me dit-il, mon pays, comment diable êtes-vous tombé
+ici pendant la nuit?--Avant de vous conter cela, je vous demanderai
+d'abord si vous n'avez pas un petit morceau de quelque chose à me
+donner à manger.--Si, mon sergent, un petit morceau de biscuit!»
+Aussitôt il ouvrit son sac et en tira un morceau de biscuit grand
+comme la main, qu'il me donna et que je dévorai de suite, car, depuis
+le 27 octobre, je n'avais pas mangé de pain[35]. En dévorant le
+biscuit, je lui dis: «Picart, vous avez de l'eau-de-vie?--Non, mon
+pays.--Cependant il me semble que j'en sens l'odeur.--Vous avez
+raison, me répondit-il, car hier, lorsque l'on a pillé le caisson que
+vous voyez, il s'en trouvait une bouteille. Ils n'ont pu s'entendre
+pour la boire. Elle a été cassée et perdue.» Je lui témoignai le désir
+de savoir la place. Il me la montra; alors je ramassai de la neige à
+l'eau-de-vie, comme j'avais fait du sang de cheval à la glace: «Pas si
+bête! dit Picart. Je n'y pensais pas. Dans ce cas, nous en trouverons
+de quoi nous mettre en ribote, car il paraît qu'il y en avait
+plusieurs bouteilles dans le caisson!»
+
+[Note 35: Seulement un petit morceau que Grangier me donna à
+Smolensk le 10 novembre. (_Note de l'auteur._)]
+
+Le morceau de biscuit que j'avais mangé, ainsi que quelques pincées de
+neige à l'eau-de-vie, me firent beaucoup de bien. Alors je lui contai
+tout ce qui m'était arrivé, depuis la veille au soir. Picart
+m'écoutait et avait de la peine à me croire; mais ce fut bien pire
+lorsque je lui fis un détail de la misère et de la situation de
+l'armée, de son régiment et de toute la Garde impériale en général.
+Ceux qui liront ce journal seront surpris de ce que Picart ne savait
+rien de tout cela: en voici la raison.
+
+
+
+
+VIII
+
+Je fais route avec Picart.--Les Cosaques.--Picart est blessé.--Un
+convoi de prisonniers français.--Halte dans une forêt.--Hospitalité
+polonaise.--Accès de folie.--Nous rejoignons l'armée.--L'Empereur et
+le bataillon sacré.--Passage de la Bérézina.
+
+
+Après la bataille de Malo-Jaroslawetz, Picart n'avait plus vu le
+régiment dont il faisait partie, ayant été commandé de service pour
+escorter un convoi composé d'une portion des équipages du quartier
+impérial. Depuis ce jour, le détachement qu'il escortait avait
+toujours marché en avant de l'armée de deux ou trois journées, de
+sorte qu'il n'avait pas eu, à beaucoup près, autant de misère que
+l'armée. N'étant que 400 hommes, ils trouvaient quelquefois des
+vivres. Ils avaient aussi les moyens de transport. À Smolensk, ils
+avaient pu se procurer du biscuit et de la farine pour plusieurs
+jours. À Krasnoé, ils avaient eu le hasard d'arriver et de repartir
+vingt-quatre heures avant que les Russes, qui nous coupèrent la
+retraite, fussent arrivés, et à Orcha, ils purent encore se procurer
+de la farine. Dans un village, il se trouvait toujours assez
+d'habitations pour se mettre à l'abri, ne fût-ce que les maisons de
+poste établies de trois lieues en trois lieues, tandis que nous qui
+avions commencé par marcher plus de 150 000 hommes ensemble, dont il
+ne nous restait plus la moitié, nous n'avions, pour toute habitation,
+que les forêts et les marais, pour nourriture qu'un morceau de cheval,
+encore pas autant que l'on aurait voulu, et, pour boisson, de l'eau,
+et pas toujours. Enfin, la misère de mon vieux camarade ne commençait
+à compter que du moment où j'étais avec lui.
+
+Picart me dit que l'individu qui se trouvait couché à notre feu, avait
+été blessé, hier, par des lanciers polonais, dans une attaque qui eut
+lieu à trois heures après midi. Voici ce qu'il me conta:
+
+«Plus de 600 Cosaques, et d'autre cavalerie, sont venus pour attaquer
+notre convoi, mais ils furent mal reçus, car nous étant abrités avec
+nos voitures formant un carré autour de nous, sur la route qui est
+très large en cet endroit, nous les laissâmes avancer assez près, de
+sorte qu'à la première décharge, onze restèrent morts sur la neige. Un
+plus grand nombre fut blessé et emporté par leurs chevaux. Ils se
+sauvèrent, mais furent rencontrés par des lanciers polonais faisant
+partie du corps que commandait le général Dombrowski[36], qui
+achevèrent de les mettre en déroute; celui qui est là, couché, et qui
+a un coup de sabre sur là frimousse, a été ramené prisonnier par eux,
+ainsi que plusieurs autres, mais je ne sais pas pourquoi ils l'ont
+abandonné.» Je lui dis que c'était probablement parce qu'il avait une
+balle qui lui traversait le corps, et puis, que faire des prisonniers,
+puisque l'on n'avait rien pour les nourrir?
+
+[Note 36: Le corps que commandait le général Dombrowski, qui était
+un Polonais n'était pas venu jusqu'à Moscou, il était resté en
+Lithuanie; il marchait, dans ce moment, sur Borisow, pour empêcher les
+Russes de s'emparer du pont de la Bérézina. (_Note de l'auteur_.)]
+
+«Après le _hourra_ dont je viens de vous parler, continua Picart, il y
+a eu un peu de confusion. Tous ceux qui conduisaient les voitures pour
+traverser le défilé qui se trouve un peu avant d'arriver à la forêt,
+voulaient passer les premiers pour arriver le plus vite possible dans
+le bois, afin d'être à l'abri d'un coup de main. Une partie des
+équipages que j'accompagnais, pensant bien faire, espérant trouver
+plus haut un passage qui, probablement, n'existe pas, prit sur la
+gauche en marchant sur le bord du fond où nous sommes, mais la neige
+cachait une crevasse qui se trouvait sur notre passage, de manière que
+le premier caisson fit la culbute, et roula en faisant un demi-tour,
+avec les deux _cognias_[37], dans l'endroit où nous sommes. Le reste
+des équipages a évité le même sort en faisant un demi-tour à gauche,
+mais je ne sais s'il est arrivé à bon port. Tant qu'à moi, l'on m'a
+laissé ici avec deux chasseurs pour garder le diable de caisson, en
+nous disant que, dans un moment, l'on enverrait des hommes et des
+chevaux pour le retirer, ou enlever ce qu'il contenait. Mais une heure
+après, comme il allait faire nuit, neuf hommes, des traîneurs de
+différents corps, passant justement de ce côté, ayant vu le caisson
+renversé et ne nous voyant que trois pour le garder, l'enfoncèrent
+sous prétexte qu'il contenait des vivres, malgré tout ce que nous
+pûmes faire et dire pour les en empêcher.
+
+[Note 37: _Cognia_, en polonais comme en russe, veut dire cheval.
+(_Note de l'auteur_.)]
+
+«Lorsque nous vîmes que le mal était sans remède, nous fîmes comme
+eux, en prenant et mettant de côté tout ce qui pouvait nous tomber
+sous la main, pour le remettre ensuite à qui ça appartenait. Mais il
+était déjà trop tard, car tout ce qu'il y avait de convenable était
+pris, et les chevaux coupés en vingt morceaux. J'ai pourtant ce
+manteau blanc, qui me servira. Ce que je n'ai pu comprendre, c'est que
+les deux chasseurs qui étaient avec moi soient partis sans que je m'en
+aperçusse.»
+
+Je dis à Picart que les hommes qui avaient pillé le caisson étaient de
+la Grande Armée, et que, s'il leur avait demandé des nouvelles, ils
+auraient pu lui en dire autant et même plus que moi: «Après tout, mon
+pauvre Picart, ils ont bien fait d'emporter et de profiter de tout ce
+qui leur tombait sous la main, car dans un instant les Russes seront
+ici.--«Vous avez raison, me dit Picart, aussi je pense qu'il faut
+mettre nos armes en état.--Il faut d'abord que je retrouve mon fusil,
+dis-je à Picart, car c'est la première fois que nous nous quittons. Il
+y a six ans que je le porte, et je le connais si bien, qu'à toute
+heure de la nuit, au milieu des faisceaux d'armes, en le touchant, ou
+au bruit qu'il fait en tombant, je le reconnais.» Comme il n'était pas
+tombé de neige pendant la nuit, j'eus le bonheur de le retrouver. Il
+est vrai que Picart me suivait en m'éclairant avec un morceau de bois
+résineux.
+
+Après avoir arrangé notre chaussure, chose qu'il fallait soigner, afin
+de mieux marcher et de ne pas avoir les pieds gelés, nous fîmes rôtir
+un morceau de viande de cheval, dont Picart avait eu soin de faire une
+ample provision, et, après avoir mangé et pris pour boisson un peu de
+neige à l'eau-de-vie, nous prîmes encore chacun un morceau de viande
+que Picart mit sur son sac, et moi dans ma carnassière, et, debout
+devant notre feu, nous nous chauffâmes les mains sans rien nous dire,
+mais pensant, chacun de notre côté, à ce que nous devions faire.
+
+«Ah! çà, dit le vieux brave, voyons, de quel côté allons-nous _tirer
+nos guêtres_?--Mais, lui dis-je, j'ai toujours cette infernale musique
+dans les oreilles!--Nous nous sommes peut-être trompés. Cela pourrait
+bien être la diane, ou le réveil des grenadiers à cheval de chez nous!
+Vous connaissez bien l'air:
+
+ Fillettes, auprès des amoureux,
+ Tenez bien votre sérieux, etc.»
+
+J'interrompis Picart en lui disant que, depuis plus de quinze jours,
+la diane, ainsi que le réveil du matin, était morte, que nous n'avions
+plus de cavalerie, et qu'avec ce qui restait, l'on avait formé un
+escadron, que l'on appelait l'_escadron sacré_, qu'il était commandé
+par le plus ancien maréchal de France, que les généraux y étaient
+comme capitaines et que les colonels, ainsi que les autres officiers,
+servaient comme soldats; qu'il en était de même d'un bataillon que
+l'on appelait le _bataillon sacré_, enfin que, de 40 000 hommes de
+cavalerie, il n'en restait plus 1000.
+
+Et, sans lui donner le temps de me répondre, je lui dis que ce qu'il
+avait entendu était bien le signal de départ de la cavalerie russe, et
+que c'était cela qui l'avait fait sortir du caisson: «Oh! c'est pas
+tout à fait ça, mon pays, qui m'a fait décamper, mais bien que, depuis
+quelque temps, je voyais vos dispositions à y mettre le feu!»
+
+À peine Picart avait-il prononcé le dernier mot, qu'il me saisit par
+le bras en me disant: «Silence! Couchez-vous!» Aussitôt, je me jette a
+terre. Il en fait autant, et, prenant la cuirasse que j'avais
+apportée, il en couvre le feu; je regarde et j'aperçois la cavalerie
+russe défiler au-dessus de nous, dans le plus grand silence. Cela dura
+un bon quart d'heure. Aussitôt qu'ils furent partis: «Suivez-moi!» me
+dit-il, et, nous tenant par le bras, nous nous mîmes à marcher dans la
+direction d'où venait la cavalerie.
+
+Après quelque temps, Picart s'arrêta en me disant tout bas:
+«Respirons, nous sommes sauvés, au moins pour le moment. Nous avons eu
+du bonheur, car si l'ours, en parlant du Cosaque blessé, s'était
+aperçu que les siens passaient si près de lui, il n'y a pas à douter
+qu'il n'eût beuglé comme un taureau, pour se faire entendre, et Dieu
+sait se qui serait arrivé! À propos, j'ai oublié quelque chose, et
+c'est le principal; il faut retourner d'où nous venons. Il se trouve,
+sur le derrière du caisson, une marmite que j'ai oublié de prendre, et
+qui vaut mieux, pour nous, que tout ce qu'il y avait dedans!» Comme il
+voyait que je n'étais pas trop de son avis: «Allons! marchons! me
+dit-il, ou nous sommes exposés à mourir de faim!»
+
+Nous arrivâmes à notre bivac; nous trouvâmes notre feu presque éteint,
+et le pauvre diable de Cosaque, que nous y avions laissé dans des
+souffrances terribles, se roulant dans la neige, ayant la tête presque
+dans le feu. Nous ne pouvions rien faire pour le soulager, cependant
+nous le mîmes sur des schabraques de peaux de moutons, afin qu'il pût
+mourir plus commodément: «Il n'est pas encore près de mourir, me dit
+Picart! car voyez comme il nous regarde! Ses yeux brillent comme deux
+chandelles!» Nous l'avions presque assis, et nous le tenions chacun
+par un bras, mais, au moment où nous le quittâmes, il retomba la face
+dans le feu. Nous n'eûmes que le temps de le retirer, afin qu'il ne
+fût pas brûlé. Ne pouvant mieux faire, nous le laissâmes pour nous
+dépêcher de chercher la marmite, que nous retrouvâmes écrasée à ne
+pouvoir s'en servir; cela n'empêcha pas Picart de me l'attacher sur le
+dos.
+
+Ensuite, nous essayâmes de monter la côte, afin de gagner, avant qu'il
+fit jour, le bois, où nous pourrions être à l'abri du froid et de
+l'ennemi. Après avoir roulé deux fois du haut en bas, nous pûmes
+parvenir à nous frayer un chemin dans la neige. Nous arrivâmes en haut
+précisément en face de l'endroit où j'avais été précipité la veille,
+et où nous avions vu la cavalerie russe filer un instant avant. Nous
+nous arrêtâmes pour respirer et voir la direction que nous devions
+prendre: «Tout droit! me dit Picart. Suivez-moi!» En disant la parole,
+il allonge le pas, je le suis, mais à peine a-t-il fait trente pas,
+que je le vois disparaître dans un trou qui avait plus de six pieds
+de profondeur. Il se releva sans rien dire, et, m'avançant son fusil,
+je l'aidai à sortir. Mais lorsqu'il fut retiré, il se mit à jurer
+contre le bon Dieu de la Russie et contre l'Empereur Napoléon qu'il
+traita de _conscrit_, car il faut, disait-il, qu'il soit tout à fait
+conscrit pour être resté si longtemps à Moscou: «Quinze jours, c'était
+assez pour boire et manger tout ce qu'il y avait, mais y rester
+trente-quatre jours pour y attendre l'hiver, je ne le reconnais plus
+là! Oui, répéta-il, c'est un conscrit, et s'il était là, je lui dirais
+que ce n'est pas comme cela que l'on conduit des hommes! Coquin de
+Dieu! m'en a-t-il déjà fait voir des grises, depuis seize ans que je
+suis avec lui! En Égypte, dans les sables de la Syrie, nous avons
+souffert, mais ce n'est rien, mon pays, en comparaison des déserts de
+neige que nous parcourons, et ce n'est pas tout encore! Il faut
+vraiment avoir l'âme chevillée dans le ventre pour résister!» Alors il
+se mit à souffler dans ses mains et à me regarder: «Allons, lui
+dis-je, mon pauvre Picart, ce n'est pas le moment de discuter! Il faut
+prendre un parti. Voyons plus à gauche, si nous ne trouverons pas un
+meilleur passage!» Picart avait tiré la baguette de son fusil. Il
+allait toujours en sondant, mais partout, à droite et à gauche,
+c'était la même chose. Nous finîmes, cependant, par opérer notre
+passage à l'endroit même où il était tombé. Lorsque nous fûmes sur
+l'autre bord, nous marchâmes toujours en sondant devant nous. Lorsque
+nous eûmes fait la moitié du chemin pour arriver au bois, nous fûmes
+arrêtés par un fond assez semblable à celui où nous avions passé la
+nuit. Sans trop calculer le danger, nous le traversâmes, et ce fut
+avec beaucoup de peine que nous arrivâmes de l'autre côté. Là, il
+fallut, tant nous étions fatigués, s'arrêter encore pour respirer.
+
+Un peu sur notre droite, l'on voyait arriver, d'une vitesse à nous
+épouvanter, des nuages noirs. Ces nuages, arrivant avec le vent du
+nord, nous annonçaient un ouragan terrible qui nous faisait présager
+que nous allions passer une cruelle journée! Le vent déjà se faisait
+entendre dans la forêt, à travers les sapins et les bouleaux, avec un
+bruit effrayant, et nous poussait du côté opposé à celui où nous
+voulions aller. Quelquefois, nous tombions dans des trous cachés par
+la neige. Enfin, après une petite heure, nous arrivâmes au point tant
+désiré, et au moment où la neige commençait à tomber par gros flocons.
+
+L'ouragan était tellement violent, qu'à chaque instant des arbres
+tombaient, cassés où déracinés, menaçant de nous écraser, de sorte que
+nous fûmes forcés de sortir de la forêt et de suivre la lisière du
+bois, ayant le vent à notre gauche. Nous fûmes arrêtés dans notre
+marche par un grand lac que nous aurions pu facilement traverser,
+puisqu'il était gelé. Mais ce n'était pas notre direction. Enfin, ne
+pouvant plus marcher à cause de la quantité de neige qui nous
+empêchait d'y voir, nous prîmes le parti de nous abriter contre deux
+bouleaux assez gros pour nous garantir, et attendre mieux.
+
+Il y avait déjà longtemps que nous battions la semelle pour ne pas
+avoir les pieds gelés, quand je m'aperçus que le vent était tombé un
+peu. J'en fis l'observation à Picart afin de nous disposer à changer
+de place: «À la bonne heure! mon bon ami, me dit-il, car il faudrait
+avoir le corps plus dur que du fer pour ne pas passer l'arme à gauche,
+au bout d'une heure que l'on resterait ici!»
+
+Nous avions déjà côtoyé une grande partie du lac, lorsque je vis
+Picart s'arrêter tout à coup et regarder fixement. Je l'interroge des
+yeux. Il me répond en me saisissant le bras et en me disant bas à
+l'oreille: «Bouche cousue!» Alors, me traînant sur la droite, derrière
+un buisson de petits sapins, et me regardant, il me dit encore à voix
+basse: «Vous ne voyez donc pas?--Je ne vois rien; et vous, que
+voyez-vous?--De la fumée, un bivac!» Effectivement, je vis ce qu'il me
+disait.
+
+Une idée me vint. Je dis à Picart: «Si, par hasard, le feu que nous
+voyons était l'emplacement du bivac de la cavalerie russe que nous
+avons vue ce matin?--Je pense comme vous, me dit-il, il nous faut agir
+comme s'ils étaient là. Ce matin, avant notre départ, nous avons
+commis une grande faute en ne chargeant pas nos armes, lorsque nous
+étions près du feu. À présent que nous avons les mains engourdies et
+que les canons de nos fusils s'ont remplis de neige, nous ne saurions
+le faire, mais avançons toujours avec prudence!»
+
+La neige ne tombait plus que faiblement, et le ciel était devenu plus
+clair. Tout à coup, j'aperçus, sur le bord du lac et derrière un
+buisson, un cheval qui rongeait l'écorce d'un bouleau. L'ayant fait
+remarquer à Picart, il pensa encore que ce pouvait être là que la
+cavalerie russe avait passé la nuit, et, comme le cheval n'avait pas
+de harnachement, c'était, disait-il, probablement, un cheval blessé
+que l'on avait abandonné.
+
+À peine avions-nous fait cette réflexion, que nous vîmes le cheval
+lever la tête, se mettre à hennir, ensuite venir tranquillement droit
+sur nous, s'arrêter contre Picart et le sentir comme s'il le
+reconnaissait. Nous n'osions, dans cette situation, ni bouger, ni
+parler. Le diable de cheval restait toujours contre nous, la tête
+haute contre le bonnet à poil de Picart qui n'osait respirer, dans la
+crainte que ceux à qui il appartenait ne viennent le chercher. Mais,
+ayant remarqué qu'il avait un coup de fusil dans le poitrail, nous
+n'eûmes plus de doute que le cheval était abandonné, ainsi que le
+bivac. En un instant, nous arrivons dans un espace assez grand formant
+un demi-cercle, couvert d'abris et de plusieurs feux, de sept chevaux
+tués et en partie mangés. Cela nous fit supposer que plus de deux
+cents hommes y avaient passé la nuit: «Ce sont eux! dit Picart, en
+mettant les mains dans les cendres pour les réchauffer. Il n'y a plus
+de doute, car voilà un cheval jaune que je reconnais. Il était de la
+fête, et m'a servi de point de mire. Je crois ne pas me tromper en
+vous disant que j'ai envoyé à son maître une commission pour l'autre
+monde.» Après avoir regardé si rien ne pouvait nous inquiéter, nous
+nous occupâmes de ravitailler un bon feu placé devant un abri fort
+épais, qui paraissait avoir été celui du chef de la troupe, car il
+avait été soigné, en comparaison des autres.
+
+La neige avait tout à fait cessé de tomber, et, au grand vent, avait
+succédé un grand calme. Nous nous préparâmes à faire la soupe. Nous
+avions notre provision de viande de cheval, que nous avions emportée
+le matin, mais nous jugeâmes convenable de la garder, puisque nous en
+avions autour de nous. Picart se mit de suite en besogne, et, avec ma
+petite hache, il en coupa de la fraîche pour faire la soupe, et une
+autre provision pour emporter. Nous essayâmes d'enfoncer la glace
+pour avoir de l'eau, mais nous n'en eûmes ni la force, ni la patience.
+
+Nous étions bien réchauffés, et l'espoir de manger une bonne soupe me
+donnait de la joie, tant il est vrai que, lorsque l'on est dans la
+peine, il faut peu de chose pour nous rendre heureux!
+
+Cependant notre marmite, dans l'état où elle était, ne pouvait nous
+servir, mais Picart, qui était très adroit et que rien n'embarrassait,
+se disposa à la mettre en état de nous être utile. Ayant coupé un
+sapin gros comme le bras, à un pied et demi de terre, pour lui servir
+d'enclume, et un autre morceau de la même longueur, pour servir de
+marteau, qu'il enveloppa d'un chiffon afin de ne pas faire de bruit en
+frappant, il se mit bravement à faire le chaudronnier et à chanter, en
+frappant en mesure sur la marmite, ces paroles qu'il chantait toujours
+à la tête de la compagnie, dans les marches de nuit:
+
+ C'est ma mie l'aveugle,
+ C'est ma mie l'aveugle,
+ C'est ma fantaisie,
+ J'en suis amoureux!
+
+En entendant cette grosse voix qui semblait sortir d'un tonneau, je ne
+pus m'empêcher de lui dire: «Mon vieux camarade, vous n'y pensez pas;
+ce n'est pas le moment de chanter!» Picart, levant la tête, me regarda
+en souriant et, sans me répondre, il continua:
+
+ Elle a le nez morveux
+ Et les yeux chassieux;
+ C'est ma mie l'aveugle,
+ C'est ma fantaisie,
+ J'en suis amoureux!
+
+Picart, voyant que son chant ne m'amusait pas, cessa. Il me montra la
+marmite qui avait déjà pris une autre forme; elle était en état de
+service:
+
+«Vous vous rappelez, me dit-il, le jour de la bataille d'Eylau,
+lorsque nous étions en colonne serrée par division, sur la droite de
+l'église?--Certainement, lui dis-je, il faisait un temps comme
+aujourd'hui. Je dois d'autant plus m'en souvenir qu'un brutal de
+boulet russe m'enleva, de dessus mon sac, la marmite que je portais
+ce jour-là, pour mon tour. Mon pauvre Picart, vous devez vous en
+souvenir aussi?--Par la sacrebleu, si je m'en souviens! répond Picart.
+C'est pour cela que je vous en parle, et pour vous demander si
+l'industrie et le besoin auraient pu raccommoder votre marmite!--Non
+certainement, pas plus que les deux têtes qu'il emporta de Grégoire et
+de Lemoine!--Diable! me dit Picart, comme vous vous rappelez leurs
+noms!--Je ne les oublierai jamais, car Grégoire était Vélite comme
+moi, et, de plus, un ami intime. J'avais, ce jour-là, dans la marmite,
+du biscuit et des haricots.--Oui, répond Picart, qui firent mitraille
+sur nos frimousses! Coquin de Dieu! quelle journée encore que
+celle-là!»
+
+En causant de la sorte, la neige fondait dans la marmite. Nous y mîmes
+de la viande tant que nous pûmes, afin qu'après en avoir mangé, il pût
+nous en rester assez de cuite pour la route que nous avions à faire.
+
+Ma curiosité me porta à voir ce que contenait la carnassière en toile
+que j'avais ramassée, la veille, auprès des deux malheureux que
+j'avais trouvés mourants sur le bord de la route. Je n'y trouvai que
+trois mouchoirs des Indes, deux rasoirs et plusieurs lettres écrites
+en français et datées de Stuttgard, à l'adresse de Sir Jacques,
+officier badois au régiment de dragons. Ces lettres étaient d'une
+soeur et pleines d'expressions d'amitié. Je les avais conservées,
+mais, lorsque je fus fait prisonnier, elles furent perdues.
+
+Assis devant le feu, à l'entrée de l'abri que nous avions choisi, le
+dos tourné au nord, Picart ouvrit son sac. Il en tira un mouchoir où,
+dans l'un des coins, il y avait du sel, et, dans l'autre, du gruau. Il
+y avait longtemps que je n'en avais vu autant; aussi je faisais des
+grands yeux, en pensant que j'allais manger une soupe salée au sel,
+moi qui, depuis un mois, en mangeais, ayant pour tout assaisonnement
+de la poudre. Il présida avec ordre à la cuisine, en mettant à part
+une partie du gruau pour la soupe, lorsque la viande serait cuite.
+
+Comme je me trouvais extraordinairement fatigué, et l'envie de dormir
+étant cette fois provoquée par la chaleur d'un bon feu, je témoignai
+le désir de me reposer: «Eh bien, me dit Picart, reposez-vous,
+enfoncez-vous sous l'abri, et moi, pendant ce temps, je soignerai la
+soupe. Cela ne m'empêchera pas de veiller au grain pour notre sûreté,
+en commençant par nettoyer nos armes, et ensuite les charger. Combien
+avez-vous de cartouches?--Trois paquets de quinze.--C'est bien, et moi
+quatre, cela fait cent cinq. En voilà plus qu'il n'en faut pour
+descendre vingt-cinq Cosaques, si toutefois il s'en présente. Allons!
+dormez!» Je ne me le fis plus dire une seconde fois. Je m'enveloppai
+dans ma peau d'ours et, les pieds au feu, je m'endormis.
+
+Je dormais d'un profond sommeil, lorsque Picart me réveilla en me
+disant: «Mon pays, voilà, je pense, près de deux heures que vous
+reposez comme un bienheureux. J'ai mangé. À présent, c'est à votre
+tour, et à moi de me reposer, car je sens que j'en ai aussi bon
+besoin. Voilà nos fusils en bon état et chargés. Veillez bien, à votre
+tour, et lorsque je me serai un peu reposé, nous partirons.» Alors il
+s'enveloppa dans son manteau blanc et se coucha; à mon tour, je pris
+la marmite entre les jambes; je me mis à manger la soupe avec un
+appétit dévorant. Je crois que, de ma vie, je n'avais mangé et ne
+mangerai avec autant de plaisir.
+
+Mon vieux grognard m'avait donné un morceau de biscuit gros comme mon
+pouce, pour, disait-il, me dégraisser les dents après avoir mangé ma
+viande.
+
+Après mon repas, je me levai pour veiller à mon tour. Il n'y avait pas
+cinq minutes que j'étais en observation, lorsque j'entendis le cheval
+blessé, que nous avions trouvé en arrivant, se mettre à hennir
+plusieurs fois, prendre le galop jusqu'au milieu du lac. Là,
+s'arrêtant, il en fit encore autant. Aussitôt, j'entendis d'autres
+chevaux lui répondre. Alors il prit sa course du côté où on lui avait
+répondu. À peine est-il parti, que je me place derrière un massif de
+petits sapins, et, de là, suivant sa course de l'oeil, je le vois qui
+joint un détachement de cavalerie qui traversait le lac. Ils étaient
+au nombre de vingt-trois. J'appelle Picart qui, déjà, dormait
+tellement fort qu'il ne m'entendit pas, de manière que je fus obligé
+de le tirer par les jambes. Enfin il ouvrit les yeux: «Eh bien, quoi?
+Qu'y a-t-il?--Aux armes! Picart. Vite! Debout! La cavalerie russe sur
+le lac! En retraite dans le bois!--Il fallait me laisser dormir, car,
+nom d'un chien, je faisais déjà bonne chère!--J'en suis fâché, mon
+vieux, mais vous m'avez dit de vous prévenir, et il pourrait se faire
+que d'autres viennent de ce côté!--C'est vrai, dit-il. Oh! scélérat de
+métier! Où sont-ils?--Un peu sur la droite et hors de portée!» Un
+instant après, cinq autres parurent qui passèrent devant nous, à
+demi-portée de fusil. En même temps, nous vîmes les premiers qui
+s'arrêtèrent et qui, mettant pied à terre en tenant leurs chevaux par
+la bride, firent un cercle autour d'un endroit où, probablement, ils
+avaient, la veille ou pendant la nuit, cassé la glace, afin de faire
+abreuver leurs chevaux, car on les voyait frapper avec le bois de
+leurs lances pour casser la glace nouvellement formée.
+
+Nous décidâmes de lever le camp et de plier bagage le plus promptement
+possible et tâcher ensuite, par des manoeuvres pour ne pas être vus,
+de rejoindre la route et l'armée, si nous pouvions.
+
+Il pouvait être onze heures; ainsi, jusqu'à quatre, où la nuit
+commençait à venir, s'il ne nous arrivait pas d'accident, nous
+pouvions faire encore du chemin. Je ne pensais pas que l'armée fût
+bien loin, puisque les Russes nous attendaient au passage de la
+Bérézina, où tous ses débris étaient forcés de se réunir.
+
+Nous nous dépêchâmes. Picart mit dans son sac force provisions de
+viande. De mon côté, je fis comme je pus, en remplissant ma
+carnassière de toile. Picart voulut rejoindre la route par le chemin
+où nous étions venus, en suivant toutefois la lisière de la forêt,
+car, disait-il, si nous sommes surpris par les Russes, nous avons
+toujours, pour nous garantir, les deux côtés de la forêt, et, dans le
+cas où nous ne rencontrerions rien, nous avons un chemin qui nous
+empêchera de nous perdre.
+
+Nous voilà en route, lui, le sac sur le dos, avec plus de quinze
+livres de viande fraîche dans l'étui de son bonnet à poil; moi portant
+la marmite renfermant la viande cuite. Il me dit, en marchant, qu'il
+avait toujours eu pour habitude, lorsqu'il y avait plusieurs choses à
+porter dans l'escouade, de se charger de préférence des vivres, quelle
+que fût la quantité, parce que, en se chargeant des vivres, au bout de
+quelques jours, on finit par être le moins chargé; et, à l'appui de ce
+qu'il me disait, il allait me citer Esope, lorsque plusieurs coups de
+fusil se firent entendre, paraissant venir de l'autre côté du lac: «En
+arrière! Dans le bois!» me dit Picart. Le bruit ayant cessé, voyant
+que personne ne nous observait, nous nous remîmes à marcher.
+
+L'ouragan, qui avait cessé le matin, pendant que nous étions à nous
+reposer, menaçait de recommencer avec plus de force. Des nuages comme
+ceux que nous avions vus le matin couvraient cette immense forêt et la
+rendaient encore plus sombre, de manière que nous n'osions risquer de
+nous y engager pour nous mettre à l'abri.
+
+Comme nous étions à délibérer sur le parti qu'il convenait de prendre,
+nous entendîmes de nouveaux coups de fusil, mais beaucoup plus
+rapprochés que la première fois. Nous vîmes deux pelotons de Cosaques
+cherchant à envelopper sept fantassins de notre armée, qui
+descendaient la côte et paraissaient venir d'un petit hameau que nous
+aperçûmes de l'autre côté du lac, adossé à un petit bois qui dominait
+l'endroit où nous étions et où, probablement, ils avaient passé une
+nuit meilleure que la nôtre. Nous pouvions les voir facilement se
+porter en avant et faire le coup de feu avec l'ennemi, se réunir
+ensuite, puis battre en retraite du côté du lac, afin de gagner la
+forêt où nous étions et où ils auraient pu tenir tête à tous les
+Cosaques qui les poursuivaient.
+
+Ils avaient affaire à plus de trente cavaliers qui, tout à coup, se
+partagèrent en deux pelotons, dont un fit demi-tour et vint descendre
+sur le lac en face de nous, afin de leur couper la retraite.
+
+Nos armes étaient chargées, et trente cartouches préparées dans ma
+carnassière, afin de les bien recevoir, s'ils venaient de notre côté,
+et, par là, de délivrer ces pauvres diables qui commençaient à se
+trouver dans une position difficile. Picart, qui ne perdait pas de vue
+les combattants, me dit: «Mon pays, vous chargerez les armes, et moi
+je me charge de les descendre, comme des canards. Cependant,
+continua-t-il, pour faire diversion, nous allons faire ensemble la
+première décharge!»
+
+Cependant nos soldats battaient toujours en retraite. Picart les
+reconnut pour ceux qui, la veille, avaient pillé le caisson qu'il
+gardait, mais, au lieu d'être neuf, ils n'étaient plus que sept. Dans
+ce moment, le peloton de cavaliers qui avait fait demi-tour ne se
+trouvait pas éloigné de nous de plus de quarante pas. Nous en
+profitâmes; Picart, me frappant sur l'épaule, me dit: «Attention à mon
+commandement: feu!» Ils s'arrêtèrent, étonnés, et un tomba de cheval.
+
+Les Cosaques car c'en était, en voyant tomber un des leurs, s'étaient
+éparpillés. Deux seulement étaient restés pour secourir celui qui
+était tombé assis sur la glace, appuyé sur la main gauche. Picart, ne
+voulant pas perdre de temps, leur envoya une seconde balle, qui blessa
+un cheval. Aussitôt ils se mirent à fuir en abandonnant leur blessé et
+en se faisant un bouclier de leurs chevaux qu'ils tenaient par la
+bride. Au même moment, nous entendons, sur notre gauche, des cris
+sauvages, et nous voyons nos malheureux soldats entourés par tout ce
+qu'il y avait de Cosaques. À notre droite, d'autres cris attirèrent
+notre attention: nous voyons que les deux hommes qui avaient abandonné
+leur blessé étaient revenus pour le prendre et, n'ayant pu le faire
+marcher, l'entraînaient par les jambes, sur la glace.
+
+Nous observions un Cosaque qui avait été placé en observation,
+probablement pour nous, mais il regardait continuellement du côté où
+nous n'étions plus, par suite d'un mouvement que nous avions fait
+après notre première décharge. Nous pouvions facilement le voir sans
+être vus. Aussi Picart ne pouvait plus se contenir; son coup de fusil
+part, et l'observateur est atteint à la tête, car, au même instant,
+nous voyons qu'il chancelle, penche la tête en avant, ouvre les bras
+comme pour se retenir, et tombe de son cheval. Il était mort[38].
+
+[Note 38: Picart était un des meilleurs tireurs de la Garde; au
+camp, lorsque l'on tirait à la cible, il avait toujours les prix.
+(_Note de l'auteur_.)]
+
+Au coup de fusil, ceux qui entouraient nos malheureux soldats se
+retournent, étonnés. Ils font un mouvement en arrière et s'arrêtent:
+nos fantassins font une décharge sur eux, pour ainsi dire à bout
+portant, et quatre Cosaques tombent du même coup. Alors des cris de
+rage s'élèvent de part et d'autre. La mêlée devient générale, et un
+combat opiniâtre s'engage entre les deux partis. Au même moment, nous
+nous portons à dix ou douze pas en avant, sur la place; là, nous
+apercevons quatre des fantassins entourés par quinze Cosaques. Nous
+les entendons crier et se débattre sous les pieds des chevaux; les
+trois autres étaient poursuivis dans la direction du bois qu'ils
+voulaient atteindre.
+
+Nous nous disposions à les soutenir d'une manière vigoureuse, quand,
+tout à coup, la tourmente qui nous menaçait depuis longtemps,
+s'annonça avec un bruit épouvantable. La neige qui, depuis le
+commencement du combat, n'avait cessé de tomber, nous enveloppe et
+nous aveugle. Nous nous trouvons, pendant plus de six minutes, dans un
+nuage épais, et obligés de nous tenir fortement l'un à l'autre, afin
+de ne pas être enlevés par le vent. Tout à coup et comme par
+enchantement, tout disparaît, et, à quatre pas, nous voyons l'ennemi
+qui, en nous apercevant, pousse des hurlements. Nos mains, engourdies
+par le froid, nous empêchent de faire usage de nos armes. Néanmoins,
+ils n'osent venir sur nous, et, tout en leur faisant face, la
+baïonnette au bout du canon et croisée contre eux, nous regagnons le
+bois et eux s'éloignent au galop.
+
+À peine à l'entrée du bois, nous apercevons les trois autres
+fantassins que cinq Cosaques poursuivaient du côté opposé. Nous
+tirâmes deux coups de fusil sur les poursuivants, sans résultat, et
+nous allions recommencer, quand, tout à coup, vers le milieu du lac,
+nous les voyons s'enfoncer et disparaître, ainsi que deux Cosaques.
+Les malheureux avaient passé à la place où, le matin, les Russes
+avaient cassé la glace pour faire abreuver leurs chevaux et qui,
+recouverte d'une autre glace non encore assez forte pour supporter le
+poids de plusieurs hommes, avait été recouverte, à son tour, par la
+neige.
+
+Un troisième Cosaque, voyant disparaître les premiers, voulut retenir
+son cheval et le fit cabrer de manière qu'il était presque droit. Il
+glissa des pieds de derrière et se renversa de côté avec son cavalier;
+il voulut se relever, glissa encore, mais, cette fois, pour
+disparaître avec celui qu'il avait renversé.
+
+Nous fûmes saisis d'horreur, et ceux qui nous poursuivaient,
+épouvantés, et sans chercher à secourir leurs camarades, restaient
+immobiles sur le lac. Les deux autres qui suivaient de près s'étaient
+arrêtés sur le bord du gouffre et ensuite sauvés sur différents
+points. De l'endroit où nous étions, nous entendîmes quelques cris
+déchirants sortir du gouffre. Nous aperçûmes plusieurs fois la tête
+des chevaux, ensuite l'eau qui bouillonnait et jaillissait sur la
+glace.
+
+Un instant après, nous vîmes paraître dix autres cavaliers, ayant à
+leur tête un chef. Plusieurs s'approchent de l'endroit sinistre, y
+enfoncent le bois de leurs lances et semblent ne pas y trouver le
+fond. Tout à coup, nous les voyons se retirer précipitamment,
+s'arrêter en regardant de notre côté, ensuite partir au galop. Nous
+les perdons de vue, et tout rentre dans le calme.
+
+Nous nous retrouvions au milieu de ce désert, appuyés sur nos armes et
+regardant sur le lac les corps de nos malheureux soldats. À vingt pas
+à gauche, se trouvaient trois Cosaques qui paraissaient aussi ne plus
+donner aucun signe de vie, et celui que Picart avait atteint à la
+tête.
+
+Nous étions près du feu de notre bivac où nous venions de nous
+retirer. Il se fit entre nous un silence de quelques minutes, que
+Picart finit par rompre en me disant: «J'ai une envie du diable de
+fumer. Une idée m'est venue de passer une revue sur ceux qui sont
+morts; j'aurai bien du malheur si je ne trouve pas de tabac!» Je lui
+observai que sa démarche était imprudente, que nous ne savions pas où
+étaient passés ceux qui se battaient contre les quatre premiers
+fantassins. Au même instant, nous aperçûmes une masse de cavaliers et
+de paysans portant de longues perches, venant dans la direction où ces
+malheureux s'étaient enfoncés sous la glace. Une voiture attelée de
+deux chevaux les suivait.
+
+«Adieu le tabac!» me dit Picart. Nous jugeâmes convenable de nous
+porter tout à fait à l'extrémité du bois, pour gagner la route, dans
+la crainte qu'ils ne vinssent visiter le bivac où ils auraient pu
+penser que nous étions encore. Nous fîmes halte à l'extrémité de la
+forêt qui longeait le lac. Là aussi se trouvait un abri, probablement
+le bivac d'un poste de la veille: il servit à nous cacher et à
+observer les Cosaques qui venaient de s'arrêter à la place où étaient
+les corps de nos soldats, qui furent dépouillés en partie par les
+premiers et ensuite mis absolument nus par les paysans. Pendant cette
+opération, j'eus toutes les peines du monde à empêcher Picart d'en
+descendre quelques-uns.
+
+Ils avancèrent ensuite où étaient leurs Cosaques tués. Deux étaient
+ensemble; un troisième un peu plus loin, sans compter celui que Picart
+avait tué, un peu plus en avant, sur notre droite. Nous pûmes
+remarquer que les deux premiers qu'ils levèrent pour mettre sur la
+voiture, n'étaient pas morts: les gestes que nous leur vîmes faire et
+les précautions qu'ils prirent nous le firent assez connaître. Ils
+s'arrêtèrent au troisième qui était bien mort et, lorsqu'ils furent au
+quatrième, celui que Picart avait tué: ­«Ah! pour celui-là, dit-il, je
+réponds de son affaire!» Effectivement, on le releva sans cérémonie,
+et on le mit sur la voiture qui, de suite, reprit la route par où elle
+était venue, accompagnée de deux Cosaques et de trois paysans. La plus
+forte partie de la troupe continua son chemin vers le gouffre, avec
+les paysans portant des perches et des cordes, et, lorsqu'ils furent
+arrivés, nous leur vîmes faire des dispositions pour en retirer ceux
+qui y étaient tombés.
+
+Lorsque nous les vîmes à l'ouvrage, nous n'eûmes rien de mieux à faire
+que de nous mettre en marche. Il faisait moins froid; il pouvait être
+midi.
+
+Nous aperçûmes deux Cosaques faire patrouille en côtoyant le bois, et
+suivant les pas que nous tracions sur la neige, comme on suit un loup
+à la trace. En les voyant, Picart se mit en colère en disant: «S'ils
+nous ont vus, nous avons beau faire, ils nous suivront toujours par
+les traces que nous laissons après nous. Doublons le pas et, tout à
+l'heure, lorsque nous verrons le bois plus éclairci, nous y entrerons
+et s'ils ne sont que deux, nous en aurons bon marché!» Un instant
+après, il s'arrêta encore, et, comme il ne les voyait plus, il se mit
+à jurer: «Mille tonnerres! je comptais sur eux pour avoir du tabac.
+Les poltrons! Ils n'osent plus nous suivre! Ils ont peur!»
+
+Nous continuions à marcher le plus près qu'il nous était possible de
+la forêt, afin de nous cacher derrière les buissons, mais nous fûmes
+forcés d'en sortir par la chute de plusieurs arbres que la tempête du
+matin avait fait tomber, et qui barraient notre chemin. Nous fûmes
+obligés d'appuyer à droite, pour tourner. En faisant cette
+contremarche, nous regardâmes encore en arrière: nous aperçûmes nos
+deux individus en arrière l'un de l'autre de plus de trente pas. Il
+est probable que le premier nous avait aperçus, car il doubla le pas
+de son cheval, comme pour s'assurer de quelque chose. Ensuite il
+s'arrêta de manière à attendre celui qui le suivait. Nous pouvions les
+voir sans être vus, car nous étions rentrés précipitamment dans le
+bois. Notre but était de les attirer le plus loin possible, afin que
+ceux qui étaient à la pêche de leurs camarades ne pussent venir à leur
+secours, si un combat s'engageait. Pour cela, nous marchions le plus
+vite possible, mais difficilement, quelquefois dans le bois, ensuite
+dehors, suivant le terrain.
+
+Il y avait déjà une demi-heure que nous étions à faire cette
+manoeuvre, lorsque nous fûmes arrêtés par un banc de neige qui allait
+se perdre dans un ravin sur notre droite. Nous fûmes forcés de faire
+quelques pas en arrière, afin de chercher une issue pour entrer dans
+la forêt et nous y cacher. Un instant après, les Cosaques étaient près
+de nous, et nous aurions pu les descendre facilement, mais Picart, qui
+savait faire la guerre, me dit: «C'est de l'autre côté du banc de
+neige que je veux les avoir; il ne sera pas facile aux autres de leur
+porter secours!»
+
+Lorsqu'ils virent qu'il n'y avait pas possibilité de franchir cet
+obstacle, ils prirent le galop et nous les vîmes descendre dans le
+ravin et chercher à tourner le banc de neige. De notre côté, nous
+avions trouvé un passage qui nous fit arriver, presque en même temps,
+de l'autre côté. De l'endroit où nous étions, nous pouvions les
+apercevoir sans être vus. Nous profitâmes du moment qu'ils étaient
+dans le fond pour sortir de la forêt et marcher plus à notre aise,
+mais, au moment où nous pensions en être débarrassés pour un temps et
+où je m'arrêtais pour respirer, car les jambes commençaient à me
+manquer, Picart, se retournant pour voir si je le suivais, aperçoit à
+une petite distance derrière moi, nos deux drôles qui cherchaient à
+nous surprendre, pendant que nous les pensions en avant. Aussitôt nous
+rentrons dans la forêt. Nous faisons plusieurs détours, nous revenons
+à l'entrée, et nous les voyons qui marchent encore à distance l'un de
+l'autre, mais doucement. Nous rentrons encore, nous nous mettons à
+courir en faisant toujours des détours, afin de leur faire croire que
+nous fuyons, ensuite nous revenons nous cacher derrière un massif de
+petits sapins dont les branches, couvertes de neige et de petits
+glaçons, nous empêchent d'être aperçus.
+
+Celui qui marchait le premier pouvait être éloigné de quarante pas.
+Picart me dit tout bas: ­«À vous, mon sergent, l'honneur du premier
+coup, mais il faut attendre qu'il avance!» Pendant qu'il me parlait,
+le Cosaque faisait signe avec sa lance, à son camarade d'avancer. Il
+avance encore, et s'arrête pour la seconde fois, en regardant les
+traces de nos pas. Il pousse son cheval un peu sur la droite et en
+face du buisson derrière lequel nous étions cachés. Là, il regarde
+encore, mais d'un air inquiet. Il semble avoir un pressentiment de ce
+qui doit lui arriver, car il n'est pas à plus de quatre pas du bout de
+mon fusil, lorsque mon coup part et mon Cosaque est atteint à la
+poitrine. Il jette un cri et veut fuir, mais Picart s'était élancé sur
+lui avec rapidité, avait saisi le cheval par la bride, d'une main, et,
+de l'autre, lui faisait sentir la pointe de sa baïonnette, en criant:
+«À moi, mon pays! Voilà l'autre! Garde à vous!» Effectivement il
+n'avait pas lâché la parole, que l'autre arrive, le pistolet à la
+main, et le décharge à un pied de distance sur la tête de Picart, qui
+tombe du même coup sous les pieds du cheval dont il tenait toujours la
+bride. À mon tour, je cours sur celui qui venait de faire feu, mais,
+me voyant, il jette l'arme qu'il vient de décharger, fait demi-tour,
+part au grand galop et va se placer à plus de cent pas de nous, dans
+la plaine. Je n'avais pu tirer une seconde fois sur lui, parce que mon
+arme n'était pas rechargée; avec les mains engourdies comme nous les
+avions, ce n'était pas chose facile. Picart, que je croyais mort ou
+dangereusement blessé, s'était relevé. Le Cosaque que j'avais atteint
+et qui s'était toujours tenu à cheval, venait de tomber et faisait le
+mort.
+
+Picart ne perd pas de temps: il me donne la bride du cheval à tenir,
+et, sortant de la forêt, se porte de suite à vingt pas en avant,
+ajuste celui qui avait fui et lui envoie aux oreilles une balle que
+l'autre évite en se couchant sur son cheval. Ensuite il part au galop;
+Picart le voit qui descend le ravin. Il recharge son arme; ensuite il
+revient près de moi en me disant: «La victoire est à nous, mais
+dépêchons-nous; commençons par user du droit du vainqueur! Voyons si
+notre homme n'a rien qui nous va, et partons avec le cheval!»
+
+Je m'empressai de demander à Picart s'il n'était pas blessé. Il me
+répondit que ce n'était rien, que nous parlerions de cela plus tard.
+Il commença la visite par la ceinture, en enlevant deux pistolets,
+dont un était chargé. Alors il me dit: «Ce drôle a l'air de faire le
+mort; je vous assure qu'il n'en est rien, car, par moments, il ouvre
+les yeux». Pendant que Picart parlait, j'avais attaché le cheval à un
+arbre. J'ôtai à son cavalier son sabre et une jolie petite giberne
+garnie en argent, que je reconnus pour être celle d'un chirurgien de
+notre armée. Je la passai à mon cou. Le sabre, nous le jetâmes dans le
+buisson. Sous sa capote, il avait deux uniformes français, un de
+cuirassier et l'autre de lancier rouge de la Garde, avec une
+décoration d'officier de la Légion d'honneur, que Picart s'empressa de
+lui arracher. Ensuite, il avait, sur sa poitrine, plusieurs beaux
+gilets ployés en quatre qui lui servaient de plastron, de manière que,
+s'il eût été atteint à cette place, je ne pense pas que la balle eût
+traversé; il avait été pris un peu sur le côté. Nous trouvâmes, dans
+ses poches, pour plus de trois cents francs en pièces de cinq francs,
+deux montres en argent, cinq croix d'honneur, tout cela ramassé sur
+les morts ou mourants, ou pris dans les fourgons d'équipages que l'on
+était obligé d'abandonner. Je suis persuadé que, si nous eussions eu
+le temps, nous aurions trouvé bien autre chose, mais nous ne restâmes
+pas cinq minutes pour le détrousser.
+
+Picart ramassa la lance du vaincu, ainsi qu'un pistolet qui n'était
+pas chargé. Il les cacha dans un buisson, et nous nous disposâmes à
+partir.
+
+Comme Picart marchait devant, en conduisant le cheval par la bride,
+sans savoir où nous allions, il me prit envie de tâter les flancs du
+portemanteau qui était sur le derrière du cheval, et dont nous avions
+remis la visite. Je remarquai que ce portemanteau était celui d'un
+officier de cuirassiers de notre armée.
+
+Je passai la main à l'entrée: il me sembla que je palpais quelque
+chose qui ressemblait beaucoup à une bouteille. J'en fis de suite
+l'observation à Picart qui, aussitôt, cria: «Halte!»
+
+En moins de deux minutes, le portemanteau fut ouvert et, sous la
+première enveloppe, je tirai une bouteille qui contenait quelque chose
+qui ressemblait à du genièvre, tant qu'à la couleur. Nous ne nous
+étions pas trompés, car Picart, sans se donner la peine d'y mettre le
+nez, en avala de suite une gorgée, en me disant: «À vous, mon
+sergent!» Lorsque j'en eus goûté, je sentis, à mon estomac, un bien
+qu'il est plus facile de sentir que d'exprimer; nous fûmes d'accord
+que cette trouvaille valait mieux que le reste et, comme il fallait la
+ménager, et que j'avais, dans ma carnassière, un petit vase en
+porcelaine de Chine que j'avais apporté de Moscou, nous décidâmes que
+ce serait la ration, toutes les fois que l'on voudrait boire.[39]
+
+[Note 39: Ce petit vase, je le conserve toujours. Il est chez moi,
+sous le globe d'une pendule, avec une petite croix en argent qui a été
+trouvée dans les caveaux de l'église Saint-Michel, ou sous les
+tombeaux des Empereurs (_Note de l'auteur_.)]
+
+Nous nous enfonçâmes dans le bois avec beaucoup de peine, et, au bout
+d'un quart d'heure de marche pénible, par suite de la quantité
+d'arbres tombés sur notre passage, nous arrivâmes sur un chemin large
+de cinq à six pieds, qui venait de gauche et qui, à notre grande
+satisfaction, se continuait sur notre droite, précisément dans la
+direction que nous devions prendre pour rejoindre la grand'route où
+l'armée devait avoir passé et qui, suivant nous, ne devait pas être
+éloignée de plus de deux à trois lieues.
+
+Me trouvant plus à l'aise, je levai la tête, et, regardant Picart, je
+vis qu'il avait la figure ensanglantée. Le sang s'était formé en
+glaçons sur ses moustaches et sur sa barbe. Je lui dis qu'il était
+blessé à la tête. Il me répondit qu'il venait de s'en apercevoir au
+moment où son bonnet à poil s'était accroché à une branche, et qu'en
+le remettant, le sang avait coulé sur sa figure; que, du reste, il
+n'avait rien de grave. Il me dit que ce n'était pas le coup de
+pistolet qui l'avait fait tomber, mais que, tenant la bride du cheval,
+au moment où il voyait venir l'autre Cosaque, il avait voulu se saisir
+de son arme pour en faire usage, mais qu'il avait glissé sur les
+talons et que, sans lâcher ni son fusil ni la bride du cheval, il
+s'était trouvé sur le dos et sous le ventre. «Et puis, continua-t-il,
+ce n'est pas le moment de s'en occuper. Nous verrons cela ce soir!» Il
+paraît que la balle avait traversé la plaque de son bonnet à poil et
+avait cassé une aile de l'aigle impériale, glissé sur le côté de la
+tête et s'était ensuite nichée dans des chiffons, dont le fond de son
+bonnet était plein; nous nous en assurâmes le soir, lorsque je lui
+pansai sa blessure, car nous la retrouvâmes.
+
+Pour gagner du temps, je proposai à Picart de monter à deux sur le
+cheval: «Essayons!» dit-il. Aussitôt, nous lui ôtâmes la selle de bois
+qu'il avait sur le dos et, ne lui ayant laissé qu'une couverte qu'il
+avait dessous, nous enfourchâmes le cheval, Picart sur le devant et
+moi sur le derrière. Nous bûmes un coup et nous partîmes en tenant nos
+fusils en travers, comme un balancier.
+
+Nous voilà en route, toujours au trot, quelquefois au galop. Souvent
+notre marche était interceptée par des arbres tombés. Cela fit naître
+à Picart l'idée de faire tomber ceux qui ne l'étaient pas tout à fait,
+afin de former une barricade contre la cavalerie, si elle venait à
+nous poursuivre. Il descendit donc de cheval, et, prenant ma petite
+hache, au bout de quelques minutes, il acheva de faire tomber en
+travers du chemin plusieurs sapins sur ceux qui l'étaient déjà, de
+manière à donner de l'ouvrage, pendant plus d'une heure, à vingt-cinq
+hommes. Ensuite il remonta gaiement à cheval, et nous continuâmes à
+trotter pendant un bon quart d'heure, sans nous arrêter. Tout à coup,
+Picart s'arrêta en disant: «Coquin de Dieu! sentez-vous comme moi, mon
+pays, comme ce tartare a le trot dur?» Je lui répondis qu'il nous
+faisait souffrir par vengeance de ce que nous avions tué son maître:
+«Diable! me dit-il, paraît, mon sergent, que la petite goutte a fait
+son effet et que vous avez le petit mot pour rire! Allons, tant mieux,
+j'aime à vous voir comme cela!»
+
+Pour ne plus souffrir autant de son derrière, Picart arrangea les pans
+de son manteau blanc sur le dos du cheval, et nous pûmes, non plus en
+trottant, mais en marchant le pas ordinaire, aller encore pendant un
+quart d'heure. Il y avait des moments où le cheval avait de la neige
+jusqu'au ventre. Enfin, nous aperçûmes un chemin qui traversait celui
+sur lequel nous marchions et que nous prîmes pour la grand'route.
+Mais, avant d'y entrer, il fallait agir avec prudence.
+
+Nous mîmes pied à terre, et, prenant le cheval par la bride, nous nous
+retirâmes dans la forêt, à gauche du chemin que nous venions de
+parcourir, afin de pouvoir, sans être vus, regarder sur la nouvelle
+route que nous reconnûmes, au bout d'un instant, pour être celle que
+l'armée avait parcourue et qui conduisait à la Bérézina, car la
+quantité de cadavres dont elle était jonchée et que la neige
+recouvrait à demi, nous fit voir que nous ne nous étions pas trompés.
+Des traces nouvelles nous firent aussi penser qu'il n'y avait pas
+longtemps que de la cavalerie et de l'infanterie y avaient passé: la
+trace des pas venant du côté où nous devions aller, ainsi que le sang
+que l'on voyait sur la neige, nous firent croire qu'un convoi de
+prisonniers français, que des Russes escortaient, avait passé il n'y
+avait pas longtemps.
+
+Il n'y avait pas de doute que nous étions derrière l'avant-garde
+russe, et que bientôt nous en verrions d'autres nous suivre. Comment
+faire? Il fallait suivre la route. C'était le seul parti à prendre.
+C'était aussi l'opinion de Picart: «Il me vient, dit-il, une
+excellente idée. Vous allez faire l'arrière-garde et moi
+l'avant-garde: moi devant, conduisant le cheval en avant si je ne vois
+rien venir, et vous, mon pays, derrière, ayant la tête tournée du côté
+de la queue, pour faire de même.»
+
+Nous eûmes un peu de peine, moi surtout, à mettre à exécution l'idée
+de Picart, en nous mettant dos à dos et faisant, comme il le disait,
+le double aigle, ayant deux yeux derrière et deux devant. Nous prîmes
+encore chacun un petit verre de genièvre, en nous promettant encore de
+garder le reste pour des moments plus urgents, et nous mîmes notre
+cheval au pas, au milieu de cette triste et silencieuse forêt.
+
+Le vent du nord commençait à devenir piquant, et l'arrière-garde en
+souffrait à ne pouvoir tenir longtemps la position; mais, fort
+heureusement, le temps était assez clair pour distinguer les objets
+d'assez loin, et le chemin qui traverse cette immense forêt était
+presque droit, de manière que nous n'avions pas à craindre d'être
+surpris dans les sinuosités.
+
+Nous marchions environ depuis une demi-heure, quand nous rencontrâmes,
+sur la lisière du bois, sept paysans qui semblaient nous attendre.
+
+Ils étaient sur deux rangs. Le septième, qui nous parut déjà âgé,
+semblait les commander. Ils étaient vêtus chacun d'une capote de peau
+de mouton, leurs chaussures étaient faites d'écorces d'arbres avec des
+ligatures de même; ils s'approchèrent de nous, nous souhaitèrent le
+bonjour en polonais, et, ayant reconnu que nous étions Français, cela
+parut leur faire plaisir. Ensuite, ils nous firent comprendre qu'il
+fallait qu'ils se rendent à Minsk, où était l'armée russe, car ils
+faisaient partie de la milice; on les faisait marcher en masse contre
+nous, à coups de knout, et partout, dans les villages, il y avait des
+Cosaques pour les faire partir. Nous poursuivîmes notre route; lorsque
+nous les eûmes perdus de vue, je demandai à Picart s'il avait bien
+compris ce que les paysans avaient dit, à propos de Minsk qui était un
+de nos grands entrepôts de la Lithuanie, où nous avions des magasins
+de vivres et où, disait-on, une grande partie de l'armée devait se
+retirer. Il me répondit qu'il avait très bien compris, et que, si cela
+était vrai, c'est que _papa beau-père_ nous avait joué un mauvais
+tour. Comme je ne le comprenais pas bien, il me répéta que, si c'était
+comme cela, c'est que les Autrichiens nous avaient trahis. Je ne
+pouvais comprendre ce qu'il pouvait y avoir de commun entre les
+Autrichiens et Minsk[40]. Il allait, disait-il, m'expliquer la guerre,
+lorsque, tout à coup, il ralentit, le pas du cheval en me disant:
+«Voyez, si l'on ne dirait pas là, devant nous, une colonne de
+troupes?» J'aperçus quelque chose de noir, mais qui disparut tout à
+coup. Un instant après, la tête de cette colonne reparut comme sortant
+d'un fond.
+
+[Note 40: Picart savait bien ce qu'il disait en parlant de la
+trahison des Autrichiens, car j'ai pu savoir, depuis, qu'un traité
+d'alliance avait été fait contre nous. (_Note de l'auteur._).]
+
+Nous pûmes bien voir que c'étaient des Russes. Plusieurs cavaliers se
+détachèrent et se portèrent en avant; nous n'eûmes que le temps de
+tourner à droite, et nous entrâmes dans la forêt, mais nous n'avions
+pas fait quatre pas, que notre cheval s'enfonça dans la neige jusqu'au
+poitrail et me renversa. J'entraînai Picart dans ma chute et à plus de
+six pieds de profondeur, d'où nous eûmes beaucoup de peine à nous
+retirer. Pendant ce temps, le coquin de cheval s'était sauvé, mais il
+nous avait frayé un passage dont nous profitâmes pour nous enfoncer
+dans la forêt. Lorsque nous eûmes fait vingt pas, les arbres étant
+trop serrés, nous ne pûmes aller plus en avant. Il nous fallut, malgré
+nous, retourner en arrière. Il n'y avait pas à choisir; le cheval
+aussi avait été de ce côté, car nous le retrouvâmes rongeant un arbre
+auquel nous l'attachâmes. Dans la crainte qu'il nous trahît, nous nous
+en éloignâmes le plus possible, et trouvant un buisson assez épais
+pour nous cacher de manière à tout voir sans être vus, nous nous mîmes
+en position de nous défendre, si les circonstances nous y obligeaient.
+En attendant, Picart me demanda si notre bouteille n'était pas perdue
+ou cassée. Fort heureusement, il n'en était rien: «Alors, dit-il,
+chacun un petit verre!» Pendant que je débouchais la bouteille, il
+s'occupait à vérifier les amorces de nos fusils, à faire tomber la
+neige autour des batteries. Nous bûmes chacun un petit verre; nous en
+avions besoin.
+
+Après une attente de cinq à six minutes, nous voyons paraître la tête
+de la troupe, précédée de dix à douze Tartares et Kalmoucks armés, les
+uns de lances, les autres d'arcs et de flèches, et, à droite et à
+gauche de la route, des paysans armés de toute espèce d'armes: au
+milieu, plus de deux cents prisonniers de notre armée, malheureux et
+se traînant avec peine. Beaucoup étaient blessés: nous en vîmes avec
+un bras en écharpe, d'autres avec les pieds gelés, appuyés sur des
+gros bâtons. Plusieurs venaient de tomber et, malgré les coups que les
+paysans étaient obligés de leur donner et les coups de lances qu'ils
+recevaient des Tartares, ils ne bougeaient pas. Je laisse à penser
+dans quelle douleur nous devions nous trouver, en voyant nos frères
+d'armes aussi malheureux! Picart ne disait rien, mais à ses
+mouvements, on aurait pensé qu'il allait sortir du bois pour renverser
+ceux qui les escortaient. Dans ce moment, arriva au galop un officier
+qui fit faire halte; ensuite, s'adressant aux prisonniers, il leur dit
+en bon français: «Pourquoi ne marchez-vous pas plus vite?--Nous ne
+pouvons pas, dit un soldat étendu sur la neige, et tant qu'à moi,
+j'aime autant mourir ici que plus loin!»
+
+L'officier répondit qu'il fallait prendre patience, que les voitures
+allaient arriver et que, s'il y avait place pour y mettre les plus
+malades, on les placerait dessus: «Ce soir, dit-il, vous serez mieux
+que si vous étiez avec Napoléon, car à présent, il est prisonnier avec
+toute sa Garde et le reste de son armée, les ponts de la Bérézina
+étant coupés.--Napoléon prisonnier avec toute sa Garde! répond un
+vieux soldat. Que Dieu vous le pardonne! L'on voit bien, monsieur que
+vous ne connaissez ni l'un ni l'autre. Ils ne se rendront que morts;
+ils en ont fait le serment, ainsi ils ne sont pas prisonniers!--Allons,
+dit l'officier, voilà les voitures!» Aussitôt nous aperçûmes
+deux fourgons de chez nous et une forge chargée de blessés
+et de malades. On jeta à terre cinq hommes que les paysans
+s'empressèrent de dépouiller et mettre nus; on les remplaça par cinq
+autres, dont trois ne pouvaient plus bouger. Nous entendîmes
+l'officier ordonner aux paysans qui avaient dépouillé les morts, de
+remettre les habillements aux prisonniers qui en avaient le plus
+besoin, et, comme ils n'exécutaient pas assez rapidement ce qu'il
+venait de leur dire, il leur appliqua à chacun plusieurs coups de
+fouet, et il fut obéi. Ensuite nous entendîmes qu'il disait à quelques
+soldats qui le remerciaient: «Moi aussi, je suis Français; il y a
+vingt ans que je suis en Russie; mon père y est mort, mais j'ai encore
+ma mère. Aussi j'espère que ces circonstances nous feront bientôt
+revoir la France et rentrer dans nos biens. Je sais que ce n'est pas
+la force des armes qui vous a vaincus, mais la température
+insupportable de la Russie.--Et le manque de vivres, répond un blessé;
+sans cela, nous serions à Saint-Pétersbourg!--C'est peut-être vrai»,
+dit l'officier. Le convoi se remit à marcher lentement.
+
+Lorsque nous les eûmes perdus de vue, nous allâmes à notre cheval, que
+nous trouvâmes la tête dans la neige, cherchant des herbes pour se
+nourrir. Le hasard nous fit rencontrer l'emplacement d'un feu que nous
+pûmes rallumer, et où nous pûmes réchauffer nos membres engourdis. À
+chaque instant nous allions, chacun à notre tour, voir si l'on ne
+voyait rien venir soit à droite, soit à gauche, lorsque tout à coup
+nous entendîmes quelqu'un se plaindre et vîmes venir à nous un
+malheureux presque nu. Il n'avait, sur son corps, qu'une capote dont
+la moitié était brûlée; sur sa tête, un mauvais bonnet de police; ses
+pieds étaient enveloppés de morceaux de chiffons et attachés avec des
+cordons au-dessus d'un mauvais pantalon de gros drap troué. Il avait
+le nez gelé et presque tombé; ses oreilles étaient tout en plaies. À
+la main droite, il ne lui restait que le pouce, tous les autres doigts
+étaient tombés jusqu'à la dernière phalange. C'était un des malheureux
+que les Russes avaient abandonnés; il nous fut impossible de
+comprendre un mot de ce qu'il disait. En voyant notre feu, il se
+précipita dessus avec avidité; on eût dit qu'il allait le dévorer; il
+s'agenouilla devant la flamme sans dire un mot; nous lui fîmes avec
+peine avaler un peu de genièvre: plus de moitié fut perdue, car il ne
+pouvait ouvrir les dents qui claquaient horriblement.
+
+Les cris qu'il laissait échapper s'étaient apaisés, ses dents ne
+claquaient presque plus, lorsque nous le vîmes de nouveau trembler,
+pâlir et s'affaisser sur lui-même, sans qu'un mot, sans qu'une plainte
+se fussent échappés de ses lèvres. Picart voulut le relever; ce
+n'était plus qu'un cadavre. Cette scène s'était passée en moins de dix
+minutes.
+
+Tout ce que venait de voir et d'entendre mon vieux camarade avait un
+peu d'influence sur son moral. Il prit son fusil et, sans me dire de
+le suivre, se dirigea sur la route, comme si rien ne devait plus
+l'inquiéter. Je m'empressai de le suivre avec le cheval que je
+conduisais par la bride, et, l'ayant rejoint, je lui dis de monter
+dessus. C'est ce qu'il fit sans me parler, j'en fis autant, et nous
+nous remîmes en marche, espérant sortir de la forêt avant la nuit.
+
+Après avoir trotté près d'une heure, sans rencontrer autre chose que
+quelques cadavres, comme sur toute la route, nous arrivâmes dans un
+endroit que nous prîmes pour la fin de la forêt; mais ce n'était qu'un
+grand vide d'un quart de lieue, qui s'étendait en demi-cercle. Au
+milieu se trouvait une habitation assez grande et, autour, quelques
+petites masures; c'était une station ou lieu de poste. Mais, par
+malheur, nous apercevons des chevaux attachés aux arbres. Des
+cavaliers sortent de l'habitation et se forment en ordre sur le
+chemin; ensuite ils se mettent en marche. Ils étaient huit, couverts
+de manteaux blancs, la tête coiffée d'un casque très haut et garni
+d'une crinière; ils ressemblaient aux cuirassiers contre lesquels nous
+nous étions battus à Krasnoé, dans la nuit du 15 au 16 novembre. Ils
+se dirigèrent, heureusement pour nous, du côté opposé à celui que nous
+voulions prendre. Nous supposions, avec raison, que c'était un poste
+qui venait d'être relevé par un autre.
+
+Lorsque nous entrâmes dans la forêt, il nous fut impossible d'y faire
+vingt pas. Il semblait qu'aucune créature humaine n'y avait jamais mis
+les pieds, tant les arbres étaient serrés les uns contre les autres,
+et tant il y avait de broussailles et d'arbres tombés de vieillesse et
+cachés sous la neige; nous fûmes forcés d'en sortir et de la suivre en
+dehors, au risque d'être vus. Notre pauvre cheval s'enfonçait, à
+chaque instant, dans la neige jusqu'au ventre. Mais comme il n'en
+était pas à son coup d'essai, quoique ayant deux cavaliers sur le dos,
+il s'en tirait assez bien.
+
+Il était presque nuit et nous n'avions pas encore fait la moitié de la
+route. Nous prîmes, sur notre droite, un chemin qui entrait dans la
+forêt, afin de nous y reposer un instant. Étant descendus de cheval,
+la première chose que nous fîmes fut de boire la goutte. C'était pour
+la cinquième fois que nous caressions notre bouteille, et l'on
+commençait à y voir la place. Ensuite nous nous concertâmes.
+
+Comme, dans l'endroit où nous étions, se trouvait beaucoup de bois
+coupé, nous décidâmes de nous établir un peu plus avant, pour nous
+tenir à une certaine distance des maisons qui étaient sur la route.
+Nous nous arrêtâmes contre un tas de bois qui pouvait, en même temps,
+nous abriter à demi. Après que Picart se fut débarrassé de son sac, et
+moi de la marmite, il me dit: «Allons, pensons au principal! Du feu,
+vite un vieux morceau de linge!» Il n'y en avait pas qui prenait mieux
+le feu que les débris de ma chemise. J'en déchirai un morceau que je
+remis à Picart; il en fit une mèche qu'il me dit de tenir, ouvrit le
+bassinet de la batterie de son fusil, y mit un peu de poudre et, y
+ayant mis le morceau de linge, lâcha la détente: l'amorce brûla et le
+linge s'enflamma, mais une détonation terrible se fit entendre et,
+répétée, par les échos, nous fit craindre d'être découverts.
+
+Le pauvre Picart, depuis la scène des prisonniers, et ce qu'il avait
+entendu dire par l'officier touchant la position de l'Empereur et de
+l'armée, n'était plus le même. Cela avait influencé sur son caractère
+et même, par moments, il me disait qu'il avait fort mal à la tête; que
+ce n'était pas la suite du coup de pistolet reçu du Cosaque, mais une
+chose qu'il ne pouvait pas m'expliquer. Tout cela lui avait fait
+oublier que son arme était chargée. Après le coup, il resta quelque
+temps sans rien dire et n'ouvrit la bouche que pour se traiter de
+conscrit et de vieille ganache. Nous entendîmes plusieurs chiens
+répondre au bruit de l'arme. Alors il me dit qu'il ne serait pas
+surpris que l'on vienne, dans un instant, nous traquer comme des
+loups; quoique, de mon côté, j'étais encore moins tranquille que lui,
+je lui dis, pour le rassurer, que je ne craignais rien à l'heure qu'il
+était et par le temps qu'il faisait.
+
+Au bout d'un instant, nous eûmes un bon feu, car le bois qui était
+près de nous et en grande quantité, était très sec. Une découverte qui
+nous fit plaisir, c'est de la paille que nous trouvâmes derrière un
+tas de bois où, probablement, des paysans l'avaient cachée. Il
+semblait, par cette trouvaille, que la Providence pensait encore à
+nous, car Picart, qui l'avait découverte, vint me dire: «Courage! mon
+pays, voilà ce qui nous sauve, du moins pour cette nuit. Demain Dieu
+fera le reste, et si, comme je n'en doute pas, nous avons le bonheur
+de rejoindre l'Empereur, tout sera fini!» Picart pensait, comme tous
+les vieux soldats idolâtres de l'Empereur, qu'une fois qu'ils étaient
+avec lui, rien ne devait plus manquer, que tout devait réussir, enfin,
+qu'avec lui il n'y avait rien d'impossible.
+
+Nous approchâmes notre cheval; nous lui fîmes une bonne litière avec
+quelques bottes de paille. Nous lui en mîmes aussi pour manger, en le
+tenant toujours bridé et le portemanteau, que nous n'avions pas encore
+visité, sur le dos afin d'être prêts à partir à la première alerte. Le
+reste de la paille, nous le mîmes autour de nous, en attendant de
+faire notre abri.
+
+Picart, en prenant un morceau de viande cuite qui était dans la
+marmite, pour le faire dégeler, me dit: «Savez-vous que je pense
+souvent à ce que disait cet officier russe?--Quoi? lui dis-je.--Eh! me
+répondit-il, que l'Empereur était prisonnier avec la Garde! Je sais
+bien, nom d'une pipe, que cela n'est pas, que cela ne se peut pas.
+Mais ça ne peut pas me sortir de ma diable de caboche! C'est plus fort
+que moi, et je ne serai content que lorsque je serai au régiment! En
+attendant, pensons à manger un morceau et à nous reposer un peu. Et
+puis, dit-il, en patois picard, nous boirons une _tiote_ goutte!»
+
+Je pris la bouteille et la regardant à la lueur des flammes, je
+remarquai qu'elle tirait à sa fin. Picart n'aurait jamais dit: «Halte!
+conservons une poire pour la soif!» Il me dit seulement qu'il serait à
+désirer que quelque Tartare ou autre passât de notre côté afin de leur
+expédier une commission pour l'autre monde, comme à celui du matin,
+afin de renouveler notre bouteille, car «il paraît, dit-il, que tous
+ces sauvages-là en ont!» Effectivement nous sûmes, par la suite, qu'on
+leur faisait des fortes distributions d'eau-de-vie, qu'on leur
+amenait, sur des traîneaux, des bords de la mer Baltique.
+
+Le temps était assez doux pour le moment. Nous mangions, sans beaucoup
+d'appétit, le morceau de cheval cuit du matin, que nous étions obligés
+de présenter au feu, tant il était dur. Picart, en mangeant, parlait
+seul et jurait de même: «J'ai quarante napoléons en or dans ma
+ceinture, me dit-il, et sept pièces russes aussi en or, sans les
+pièces de cinq francs. Je les donnerais toutes de bon coeur pour être
+au régiment. À propos, continua-t-il en me frappant sur les genoux,
+ils ne sont pas dans ma ceinture, car je n'en ai pas, mais ils sont
+cousus dans mon gilet blanc d'ordonnance que j'ai sur moi, et, comme
+l'on ne sait pas ce qui peut arriver, ils sont à vous!--Allons,
+dis-je, encore un testament de fait! Par la même raison, mon vieux, je
+fais le mien. J'ai huit cents francs, tant en pièces d'or, qu'en
+billets de banque et en pièces de cent francs. Vous pouvez en
+disposer, s'il plaît à Dieu que je meure avant de rejoindre le
+régiment!» En me chauffant, j'avais mis machinalement la main dans le
+petit sac de toile que j'avais ramassé, la veille, auprès des deux
+officiers badois rencontrés mourants sur le bord du chemin. J'en
+retirai quelque chose de dur comme un morceau de corde et long comme
+deux doigts. L'ayant examiné, je reconnus que c'était du tabac à
+fumer. Quelle découverte pour mon pauvre Picart! Lorsque je le lui
+donnai, il laissa tomber dans la neige une côte de cheval qu'il était
+en train de ronger, et qu'il remplaça de suite par une chique de
+tabac, en attendant, dit-il, de fumer, car il ne savait pas si sa pipe
+était dans son sac, dans son bonnet à poil ou dans une de ses poches.
+Et, comme ce n'était pas le moment de chercher, il se contenta de sa
+chique, et moi d'un petit cigare que je fis à l'espagnole, avec un
+morceau de papier d'une des lettres dont plusieurs se trouvaient dans
+le petit sac.
+
+Il y avait environ deux heures que nous étions à notre bivac, et il
+n'en était pas encore sept. Ainsi, c'était onze à douze heures que
+nous avions encore à rester dans cette situation, avant de nous
+remettre en marche. Depuis un moment, Picart s'était absenté pour
+satisfaire à un pressant besoin, et son absence commençait déjà à
+m'inquiéter, lorsque, au moment où je m'y attendais le moins,
+j'entends du bruit dans les broussailles, du côté opposé où il était
+parti. Persuadé que c'était tout autre que lui, je prends mon fusil,
+et je me mets en défense. Au même instant, je vois paraître Picart
+qui, en me voyant dans cette position, me dit: «C'est bien, mon pays,
+c'est fort bien!» à demi-voix et d'un air mystérieux, en me faisant
+signe de ne pas parler. Alors, il me dit tout bas que deux femmes
+venaient de passer sur le chemin, à deux pas d'où il était, portant,
+l'une un paquet, et l'autre une espèce de seau, où, probablement, il y
+avait quelque chose, car elles s'étaient arrêtées quelque temps pour
+se reposer, à cinq ou six pas de lui: «Elles ont été cause, me dit-il,
+que, quoique étant dans une position à avoir le derrière gelé, je n'ai
+osé bouger tant qu'elles ont été près de moi, à bavarder comme des
+pies. Nous allons suivre leurs traces, et nous arriverons peut-être
+dans un village ou dans une baraque où nous serons à l'abri des
+mauvais temps et plus en sûreté, car vous entendez toujours ces
+diables de chiens qui aboient!» Effectivement, depuis le coup de
+fusil, ils n'avaient cessé de faire un train d'enfer. «Mais, lui
+dis-je, si, dans ce village ou dans cette baraque, nous allions
+trouver les Russes!» Il me répondit de le laisser faire.
+
+Nous voilà encore marchant à l'aventure pendant la nuit, au milieu
+d'une forêt, sans savoir où nous allions, sur la seule indication de
+quatre pieds imprimés sur la neige que Picart me disait être ceux des
+femmes.
+
+Tout à coup, les traces cessèrent de se faire voir. Après un moment de
+recherche, nous les retrouvâmes et nous vîmes qu'elles tournaient à
+droite. Cela nous contraria beaucoup, vu que nous allions nous
+éloigner de la direction qui pouvait nous conduire sur la grand'route.
+Souvent les pas se trouvaient tellement resserrés par les arbres, que
+nous ne pouvions plus y voir. Il fallait que Picart se couchât sur la
+neige et cherchât avec ses mains les traces que nous ne pouvions plus
+voir avec nos yeux.
+
+Picart conduisait le cheval par la bride, moi je marchais en le tenant
+par la queue, mais je fus arrêté court; il ne marchait plus. Le pauvre
+diable avait beau faire des efforts, il ne pouvait avancer, car il
+était pris entre deux arbres, et les deux bottes de paille qu'il avait
+de chaque côté, l'empêchaient de passer. Lorsqu'elles furent tombées,
+il put se dégager et avancer. Je ramassai la paille, trop précieuse
+pour nous, je la traînai jusqu'au moment où nous trouvâmes le chemin
+plus large. Alors nous la remîmes sur le cheval et nous pûmes avancer
+plus à notre aise. Un peu plus loin, nous trouvâmes deux chemins, où
+l'on avait également marché. Là, nous fûmes encore obligés de nous
+arrêter, ne sachant lequel prendre. À la fin, nous prîmes le parti de
+faire marcher le cheval devant nous, espérant qu'il pourrait nous
+guider; pour ne pas qu'il nous échappe, nous le tenions de chaque côté
+de la croupière. À la fin, Dieu eut pitié de nos misères; un chien se
+fit entendre et, un peu plus avant, nous aperçûmes une masure assez
+grande.
+
+Imaginez-vous le toit d'une de nos granges posé à terre, et vous aurez
+une idée de l'habitation que nous avions devant nous. Nous en fîmes
+trois fois le tour avant de pouvoir en trouver l'entrée, cachée par
+un avant-toit en chaume qui descendait jusqu'à terre. Sur le côté, une
+première porte aussi en chaume, mais tellement couverte de neige qu'il
+n'est pas étonnant que nous ne l'ayons pas vue de suite. Picart étant
+entré sous le toit, arriva à une seconde porte en bois et frappa
+d'abord doucement; personne ne répondit. Une seconde fois, même
+silence. Alors, s'imaginant qu'il n'y avait pas d'habitants, il se
+disposa à enfoncer la porte avec la crosse de son fusil, mais une voix
+faible se fit entendre, la porte s'ouvrit et une vieille femme se
+présenta, tenant à la main, pour s'éclairer, un morceau de bois
+résineux tout en flammes, qu'elle laissa tomber de frayeur en voyant
+Picart, et se sauva tout épouvantée!
+
+Mon camarade ramassa le morceau de bois encore allumé et avança encore
+quelques pas. Comme j'avais fini d'attacher le cheval sous
+l'avant-toit qui masquait la porte, j'entrai et je l'aperçus avec sa
+lumière à la main, au milieu d'un nuage de fumée. Avec son manteau
+blanc, il ressemblait à un pénitent de la même couleur. Il jetait des
+regards à droite et à gauche, ne voyant personne, parce qu'il ne
+pouvait pas voir dans le fond de l'habitation. Lorsqu'il se fut assuré
+que j'étais entré, rompant le silence et s'efforçant de faire une voix
+douce, il souhaita le mieux qu'il put le bonjour en langue polonaise.
+Je le répétai, mais d'une voix faible. Notre bonjour, quoique mal
+exprimé, fut entendu, car nous vîmes venir à nous un vieillard qui,
+aussitôt qu'il aperçut Picart, se mit à crier: «Ah! ce sont des
+Français; c'est bon!» Il le dit en polonais et le répéta en allemand.
+Nous lui répondîmes de même que nous étions Français et de la Garde de
+Napoléon. Au nom de Napoléon et de sa Garde, le brave Polonais (car
+c'en était un) s'inclina et voulait nous baiser les pieds. Au mot de
+_Français_, répété par la vieille femme, nous vîmes deux autres femmes
+plus jeunes sortir d'une espèce de cachette, qui s'approchèrent de
+nous en manifestant de la joie. Picart les reconnut pour celles qu'il
+avait vues dans la forêt et dont nous avions suivi les traces.
+
+Il n'y avait pas cinq minutes que nous étions chez ces braves gens,
+que je faillis être suffoqué par la chaleur à laquelle je n'étais plus
+habitué, ce qui me força à me retirer près de la porte, où je tombai
+sans connaissance.
+
+Picart se retourna et courut pour me secourir, mais la vieille femme
+et une de ses filles m'avaient déjà relevé et m'avaient fait asseoir
+sur une espèce d'escabelle en bois. Lorsque je fus débarrassé de la
+marmite, ainsi que de ma peau d'ours et de mon fourniment, je fus
+conduit dans le fond de l'habitation où l'on me coucha sur un lit de
+camp garni de peaux de mouton. Les femmes avaient l'air de nous
+plaindre, en voyant comme nous étions malheureux, particulièrement
+moi, qui étais si jeune et avais bien plus souffert que mon camarade:
+la grande misère m'avait rendu si triste, que je faisais peine à voir.
+
+Le vieillard s'était occupé de faire entrer notre cheval et tout fut
+en mouvement pour nous être utile. Picart pensa à la bouteille au
+genièvre qui était dans ma carnassière. Il m'en fit avaler quelques
+gouttes, il en mit ensuite dans l'eau, et, un instant après, je me
+trouvais beaucoup mieux.
+
+La vieille femme me tira mes bottes que je n'avais pas ôtées depuis
+Smolensk, c'est-à-dire depuis le 10 de novembre, et nous étions le 23.
+Une des jeunes filles se présenta avec un grand vase en bois rempli
+d'eau chaude, le posa devant moi et, se mettant à genoux, me prit les
+pieds l'un après l'autre, tout doucement, me les posa dans l'eau et
+les lava avec une attention particulière et en me faisant remarquer
+que j'avais une plaie au pied droit: c'était une engelure de 1807 à la
+bataille d'Eylau, et qui, depuis ce temps, ne s'était jamais fait
+sentir, mais qui venait de se rouvrir et me faisait, dans ce moment,
+cruellement souffrir[41].
+
+[Note 41: La bataille d'Eylau commença le 7 février 1807, à la
+pointe du jour. La veille, nous avions couché sur un plateau, à un
+quart de lieue de la ville, et en arrière. Ce plateau était couvert de
+neige et de morts, par suite d'un combat que l'avant-garde avait eu,
+un moment avant notre arrivée. À peine faisait-il jour, que l'Empereur
+nous fit marcher en avant, mais nous eûmes beaucoup de peine, à cause
+que nous marchions dans le milieu des terres et dans la neige
+jusqu'aux genoux. Étant près de la ville, il fit placer toute la Garde
+en colonne serrée par division, une partie sur le cimetière à droite
+de l'église, et l'autre sur un lac à cinquante pas du cimetière. Les
+boulets et les obus, tombant sur le lac, faisaient craquer la glace et
+menaçaient d'engloutir ceux qui étaient dessus. Nous fûmes toute la
+journée dans cette position, les pieds dans la neige et écrasés par
+les boulets et la mitraille. Les Russes, quatre fois plus nombreux que
+nous, avaient aussi l'avantage du vent qui nous envoyait dans la
+figure la neige qui tombait à gros flocons, ainsi que la fumée de leur
+poudre et de la nôtre, de manière qu'ils pouvaient nous voir presque
+sans être vus. Nous fûmes dans cette position jusqu'à sept heures du
+soir. Notre régiment, qui était le deuxième grenadiers, fut envoyé, à
+trois heures de l'après-midi, reprendre la position du matin dont les
+Russes voulaient s'emparer. Toute la nuit, comme pendant la bataille,
+il ne cessa de tomber de la neige. C'est ce jour-là que j'eus le pied
+droit gelé, qui ne fut guéri qu'au camp de Finkelstein, avant la
+bataille d'Essling et de Friedland. (_Note de l'auteur_.)]
+
+L'autre jeune fille, qui paraissait l'aînée, en faisait autant à mon
+camarade qui, d'un air confus, se laissait faire tranquillement. Je
+lui dis qu'il était bien vrai qu'une inspiration du bon Dieu l'avait
+porté à suivre les traces de ces jeunes filles: «Oui, dit-il; mais en
+les voyant passer dans la forêt, je ne pensais pas qu'elles nous
+auraient aussi bien accueillis. Je ne vous ai pas encore dit,
+continua-t-il, que ma tête me faisait un mal de diable, et que, depuis
+que je suis un peu reposé, cela se fait sentir. Vous allez voir, tout
+à l'heure, que la balle de ce chien de Cosaque m'aura touché plus près
+que je ne pensais. Nous allons voir!» Il dénoua un cordon qu'il avait
+sous le menton et qui servait à tenir deux morceaux de peau de mouton,
+attachés de chaque côté de son bonnet à poil, afin de préserver ses
+oreilles de la gelée. Mais à peine était-il décoiffé, que le sang
+commença à ruisseler: «Voyez-vous! me dit-il. Mais cela n'est rien. Ce
+n'est qu'une égratignure. La balle aura glissé sur le côté de la
+tête.» Le vieux Polonais s'empressa de lui ôter son fourniment qu'il
+avait perdu l'habitude de quitter, de même que son bonnet à poil, avec
+lequel il couchait toujours. La fille qui lui lavait les pieds lui
+lava aussi la tête. Tout le monde se mit autour de lui pour le servir.
+Le pauvre Picart était tellement sensible aux soins qu'on lui donnait,
+que de grosses larmes coulaient le long de sa figure. Il fallait des
+ciseaux pour lui couper les cheveux. Je pensai de suite à la giberne
+du chirurgien, que j'avais prise sur le Cosaque, et, me l'ayant fait
+apporter, nous y trouvâmes tout ce qu'il nous fallait pour le
+pansement: deux paires de ciseaux et plusieurs autres instruments de
+chirurgie, de la charpie et des bandes de linge. Après lui avoir coupé
+les cheveux, la vieille femme lui suça la plaie, qui était plus forte
+qu'il ne pensait. Ensuite, on lui mit un peu de charpie, une bande et
+un mouchoir. Nous trouvâmes la balle logée dans des chiffons dont le
+fond de son bonnet était rempli. L'aile gauche de l'aigle impériale,
+placée sur le devant du bonnet, était traversée. Tout en faisant
+l'inspection de ce qu'il contenait, il jeta un cri de joie: c'était sa
+pipe qu'il venait de retrouver, un vrai brûle-gueule qui n'avait pas
+trois pouces de long. Aussi alluma-t-il de suite le tabac: il n'avait
+pas fumé depuis Smolensk.
+
+Lorsque nos pieds furent lavés, on nous les essuya avec des peaux
+d'agneaux, que l'on mit ensuite dessous pour nous servir de tapis.
+L'on mit sur la plaie de mon pied une graisse qui, m'assurait-on,
+devait me guérir en peu de temps. L'on me montra la manière dont je
+devais m'en servir, et l'on m'en mit dans un morceau de linge que je
+renfermai dans la giberne du docteur, avec tous les instruments qui
+avaient servi à panser la tête de Picart.
+
+Nous étions déjà beaucoup mieux. Nous les remerciâmes des soins qu'ils
+nous donnaient. Le Polonais nous fit comprendre qu'il était au
+désespoir, vu les circonstances, de ne pouvoir mieux faire; qu'il
+faut, en voyage, loger ses ennemis et leur laver les pieds, à plus
+forte raison à ses amis. Dans ce moment, nous entendîmes la vieille
+femme jeter un cri et courir: c'était un grand chien que nous n'avions
+pas encore vu, qui emportait le bonnet à poil de Picart. On voulait le
+battre, mais nous demandâmes sa grâce.
+
+Je proposai à Picart de faire la visite du portemanteau qui était
+encore sur le cheval. Il se fit conduire près de l'animal: rien ne lui
+manquait. Il prit le portemanteau, qu'il apporta près du poêle. Nous y
+trouvâmes premièrement neuf mouchoirs des Indes tissés en soie: «Vite,
+dit Picart, chacun deux à nos princesses, et un à la vieille, et
+gardons les autres!» Cette première distribution fut vite faite, au
+grand contentement des personnes qui les recevaient. Nous trouvâmes,
+ensuite, trois paires d'épaulettes d'officier supérieur, dont une de
+maréchal de camp; trois montres en argent, sept croix d'honneur, deux
+cuillers en argent, plus de douze douzaines de boutons de hussard
+dorés, deux boîtes de rasoirs, six billets de banque de cent roubles,
+plus un pantalon en toile taché de sang. J'espérais trouver une
+chemise, malheureusement il ne s'en trouva pas; c'était la chose dont
+j'avais le plus besoin, car la chaleur avait ravigoté la vermine qui
+me dévorait.
+
+Les jeunes filles faisaient de grands yeux et tenaient dans les mains
+ce que nous leur avions donné, ne pouvant croire que c'était pour
+elles. Mais la chose qui leur fit le plus de plaisir fut les boutons
+dorés que nous leur donnâmes, ainsi qu'une bague en or que je pris
+plaisir à leur mettre aux doigts. Celle qui m'avait lavé les pieds ne
+fut pas sans remarquer que je lui donnais la plus belle. Il est
+probable que les Cosaques coupaient les doigts aux hommes morts, pour
+les prendre.
+
+Nous fîmes présent au vieillard d'une grosse montre anglaise et de
+deux rasoirs, ainsi que de toute la monnaie russe, d'une valeur de
+plus de trente francs, dont une partie se trouvait aussi dans le
+portemanteau. Nous remarquâmes qu'il avait toujours les yeux fixés sur
+une grand'croix de commandeur, à cause du portrait de l'Empereur. Nous
+la lui donnâmes. Sa satisfaction serait difficile à dépeindre. Il la
+porta plusieurs fois à sa bouche et sur son coeur. Il finit par se
+l'attacher au cou avec un cordon en cuir, en nous faisant comprendre
+qu'il ne la quitterait qu'à la mort.
+
+Nous demandâmes du pain. L'on nous en apporta un qu'ils n'avaient pas,
+disaient-ils, osé nous présenter, tant il était mauvais.
+Effectivement, nous ne pûmes en manger. Ce pain était fait d'une pâte
+noire, rempli de grains d'orge, de seigle et de morceaux de paille
+hachée à vous arracher le gosier. Il nous fit comprendre que ce pain
+provenait des Russes; qu'à trois lieues de là les Français les avaient
+battus, le matin, et leur avaient pris un grand convoi[42]; que les
+juifs qui leur avaient annoncé cette nouvelle et qui se sauvaient des
+villages situés sur la route de Minsk, leur avaient vendu ce pain, qui
+n'était pas mangeable. Enfin, quoique, depuis plus d'un mois, je n'en
+avais pas mangé, il me fut impossible de mordre dedans, tant il était
+dur. D'ailleurs j'avais, depuis longtemps, les lèvres crevassées et
+qui saignaient à chaque instant.
+
+[Note 42: Le combat qui avait eu lieu avec les Russes et dont le
+Polonais voulait nous parler était une rencontre que le corps d'armée
+du maréchal Oudinot, qui n'était pas venu jusqu'à Moscou, car il avait
+toujours resté en Lithuanie, venait d'avoir avec les Russes qui
+venaient à notre rencontre, pour nous couper la retraite. Le maréchal
+les avait battus, mais, en se retirant, ils coupèrent le pont de la
+Bérézina. (_Note de l'auteur._)]
+
+Lorsqu'ils virent que nous ne pouvions pas en manger, ils nous
+apportèrent un morceau de mouton, quelques pommes de terre, des
+oignons et des concombres marinés. Enfin, ils nous donnèrent tout ce
+qu'ils avaient, en nous disant qu'ils feraient leur possible pour nous
+procurer quelque chose de mieux. En attendant, nous mîmes le mouton
+dans la marmite, pour nous faire une soupe. Le vieillard nous dit
+qu'il y avait, à une forte demi-lieue, un village où tous les juifs
+qui étaient sur la route s'étaient réfugiés, dans la crainte d'être
+pillés, et, comme ils avaient emporté leurs vivres avec eux, il
+espérait trouver quelque chose de mieux que ce qu'il nous avait donné
+jusqu'à présent. Nous voulûmes lui donner de l'argent. Il le refusa en
+disant que celui que nous lui avions donné, ainsi qu'à ses filles,
+servirait à cela, et qu'une d'elles était déjà partie avec sa mère et
+le grand chien.
+
+On nous avait arrangé un lit à terre, composé de paille et de peaux de
+moutons. Depuis un moment, Picart s'était endormi; je finis par en
+faire autant. Nous fûmes réveillés par le bruit que faisait le chien
+de la cabane en aboyant: «Bon! dit le vieux Polonais, c'est ma femme
+et ma fille qui sont de retour». Effectivement, elles entrèrent. Elles
+nous apportaient du lait, un peu de pommes de terre et une petite
+galette de farine de seigle qu'elles avaient pu avoir à force
+d'argent, mais pour de l'eau-de-vie, _nima!_[43] Le peu qu'il y avait
+venait d'être enlevé par les Russes. Nous remerciâmes ces bonnes gens
+qui avaient fait près de deux lieues dans la neige jusqu'aux genoux,
+pendant la nuit, par un froid rigoureux, en s'exposant à être dévorés
+par les loups ou les ours, en grand nombre dans les forêts de la
+Lithuanie, et surtout dans ce moment, car ils abandonnaient les autres
+forêts que nous brûlions dans notre marche, pour se retirer dans
+d'autres qui leur offraient plus de sûreté et de quoi manger, par la
+quantité de chevaux et d'hommes qui mouraient chaque jour.
+
+[Note 43: _Nima_, en polonais et en lithuanien, signifie _non_, ou
+_il n'y en a pas_. (_Note de l'auteur_.)]
+
+Nous fîmes une soupe que nous dévorâmes de suite. Après avoir mangé,
+je me trouvai beaucoup mieux. Cette soupe au lait m'avait restauré
+l'estomac. Ensuite je me mis à réfléchir, la tête appuyée dans les
+deux mains. Picart me demanda ce que je pensais: «Je pense, lui
+dis-je, que, si je n'étais pas avec vous, mon vieux brave, et retenu
+par l'honneur et mon serment, je resterais ici, dans cette cabane, au
+milieu de cette forêt et avec ces bonnes, gens.--Soyez tranquille, me
+dit-il, j'ai fait un rêve qui m'est de bon augure. J'ai rêvé que
+j'étais à la caserne de Courbevoie, que je mangeais un morceau de
+boudin de la _Mère aux bouts_ et que je buvais une bouteille de vin de
+Suresnes.[44]»
+
+[Note 44: La _Mère aux bouts_ était une vieille femme qui venait
+tous les jours à six heures du matin à la caserne de Courbevoie, où
+nous étions, et qui, pour dix centimes, nous vendait un morceau de
+boudin long de six pouces et dont on se régalait tous les jours avant
+l'exercice, en buvant pour dix centimes de vin de Suresnes, en
+attendant la soupe de dix heures: quel est le vélite ou le vieux
+grenadier de la Garde qui n'ait connu la _Mère aux bouts? (Note de
+l'auteur_.)]
+
+Pendant que Picart me parlait, je remarquai qu'il était fort rouge et
+qu'il portait souvent la main droite sur son front, et quelquefois à
+la place où il avait reçu son coup de balle. Je lui demandai s'il
+avait mal à la tête. Il me répondit que oui, mais que c'était
+probablement occasionné par la chaleur, ou pour avoir trop dormi. Mais
+il me sembla qu'il avait de la fièvre. Son voyage à la caserne de
+Courbevoie me faisait croire que je ne m'étais pas trompé: «Je vais
+continuer mon rêve, dit-il, et tâcher de rejoindre la _Mère aux
+bouts_. Bonne nuit!» Deux minutes après, il était endormi.
+
+Je voulus me reposer, mais mon sommeil fut souvent interrompu par des
+douleurs que j'avais dans les cuisses, suite des efforts que j'avais
+faits en marchant. Il n'y avait pas longtemps que Picart dormait,
+lorsque le chien se mit à aboyer. Les personnes de la maison en furent
+surprises. Le vieillard, qui était assis sur un banc près du poêle, se
+leva et saisit une lance attachée contre un gros sapin qui servait de
+soutien à l'habitation. Il alla du côté de la porte; sa femme le
+suivit, et moi, sans éveiller Picart, j'en fis autant, ayant toutefois
+la précaution de prendre mon fusil qui était chargé, et la baïonnette
+au bout du canon. Nous entendîmes que l'on dérangeait la première
+porte. Le vieillard ayant demandé qui était là, une voix nasillarde
+se fit entendre et l'on répondit: «Samuel!» Alors la femme dit à son
+mari que c'était un juif du village où elle avait été, le soir.
+Lorsque je vis que c'était un enfant d'Israël, je repris ma place,
+ayant soin toutefois de rassembler autour de moi tout ce que nous
+avions, car je n'avais pas de confiance dans le nouveau venu.
+
+Je dormis assez bien deux heures, jusqu'au moment où Picart m'éveilla
+pour manger la soupe au mouton. Il se plaignait toujours d'un grand
+mal de tête, par suite, probablement, de ses rêves, car il me dit
+qu'il n'avait fait que rêver Paris et Courbevoie, et, sans se rappeler
+qu'il m'en avait déjà conté une partie, il me dit que, dans son rêve,
+il avait danser à la barrière du Roule[45] où, me dit-il, il avait bu
+avec des grenadiers qui avaient été tués à la bataille d'Eylau.
+
+[Note 45: Rendez-vous des maîtresses des vieux grenadiers de la
+Garde. On y dansait. (_Note de l'auteur_.)]
+
+Comme nous allions manger, le juif nous présenta une bouteille de
+genièvre que Picart s'empressa de prendre. Alors il lui demanda qui il
+était et d'où il venait; il lui parlait en allemand. Ensuite il goûta
+ce que contenait la bouteille, et, pour remercier, finit par lui dire
+que cela ne valait pas le diable. Effectivement c'était du mauvais
+genièvre de pommes de terre.
+
+L'idée me vint que le juif pourrait nous être très utile en le prenant
+pour guide; nous avions de quoi tenter sa cupidité. De suite, je fis
+part à Picart de mon idée, qu'il approuva, et, comme il se disposait à
+en faire la proposition, notre cheval, qui était couché, se releva
+tout effrayé, en cherchant à rompre le lien auquel il était attaché;
+le chien se mit à beugler (_sic_). Au même instant, nous entendîmes
+plusieurs loups qui vinrent hurler autour de la baraque et même contre
+la porte. C'était à notre cheval qu'ils en voulaient. Picart prit son
+fusil pour leur faire la chasse, mais notre hôte lui fit comprendre
+qu'il ne serait pas prudent, à cause des Russes. Alors il se contenta
+de prendre son sabre d'une main et un morceau de bois de sapin tout en
+feu de l'autre, se fit ouvrir la porte et se mit à courir sur les
+loups qu'il mit en fuite. Un instant après, il rentra en me disant
+que cette sortie lui avait fait du bien; que son mal de tête était
+presque passé. Ils revinrent encore à la charge, mais nous ne
+bougeâmes plus.
+
+Le juif, comme je m'y attendais, nous demanda si nous n'avions rien à
+vendre ou à changer. Je dis à Picart qu'il était temps de lui faire
+des propositions pour qu'il puisse nous conduire jusqu'à Borisow ou
+jusqu'au premier poste français. Je lui demandai combien il y avait de
+l'endroit où nous étions à la Bérézina. Il nous répondit que, par la
+grand'route, il y avait bien neuf lieues; nous lui fîmes comprendre
+que nous voulions, si cela était possible, y arriver par d'autres
+chemins. Je lui proposai de nous y conduire, moyennant un arrangement:
+d'abord les trois paires d'épaulettes que nous lui donnions de suite,
+et un billet de banque de cent roubles, le tout d'une valeur de cinq
+cents francs. Mais je mettais pour condition que les épaulettes
+resteraient entre les mains de notre hôte, qui les lui remettrait à
+son retour; que, pour le billet de banque, je le lui donnerais à notre
+destination, c'est-à-dire au premier poste de l'armée française; que,
+sur la présentation d'un foulard que je montrai aux personnes
+présentes, on lui remettrait les épaulettes, mais que lui, Samuel,
+remettrait aux personnes de la maison vingt-cinq roubles; que le
+foulard serait pour la plus jeune fille, celle qui m'avait lavé les
+pieds. L'enfant d'Israël accepta, non sans faire quelques observations
+sur les dangers qu'il y avait à courir, en ne passant pas par la
+grand'route. Notre hôte nous témoigna combien il regrettait de ne pas
+avoir dix ans de moins, afin de nous conduire, et pour rien, en nous
+défendant contre les Russes, s'il s'en présentait. En nous disant
+cela, il nous montrait sa vieille hallebarde attachée le long d'une
+pièce de bois. Mais il donna tant d'instructions au juif sur la route,
+qu'il consentit à nous conduire, après avoir toutefois bien regardé et
+vérifié si tout ce que nous lui donnions était de bon aloi.
+
+Il était neuf heures du matin lorsque nous nous mîmes en route.
+C'était le 24 novembre. Toute la famille polonaise resta longtemps sur
+le point le plus élevé, nous suivant des yeux et nous faisant des
+signes d'adieu avec leurs mains.
+
+Notre guide marchait devant, tenant notre cheval par la bride. Picart
+parlait seul, s'arrêtant quelquefois, faisant le maniement d'armes.
+Tout à coup, je ne l'entends plus marcher. Je me retourne, je le vois
+immobile et au port d'armes, marchant au pas ordinaire, comme à la
+parade. Ensuite il se met à crier d'une voix de tonnerre: «Vive
+l'Empereur!» Aussitôt je m'approche de lui, je le prends vivement par
+le bras, en lui disant: «Eh bien, Picart, qu'avez-vous donc?» Je
+craignais qu'il ne fût devenu fou: «Quoi? me répondit-il comme un
+homme qui se réveille, ne passons-nous pas la revue de l'Empereur?» Je
+fus saisi en l'entendant parler de la sorte. Je lui répondis que ce
+n'était pas aujourd'hui, mais demain, et, le prenant par le bras, je
+lui fis allonger le pas, afin de rattraper le juif. Je vis de grosses
+larmes couler le long de ses joues: «Eh quoi! lui dis-je, un vieux
+soldat qui pleure!--Laissez-moi pleurer, me dit-il, cela me fait du
+bien! Je suis triste, et si, demain, je ne suis pas au régiment, c'est
+fini!--Soyez tranquille, nous y serons aujourd'hui, j'espère, ou
+demain matin au plus tard. Comment, mon vieux, voilà que vous vous
+affectez comme une femme!--C'est vrai, me répondit-il, je ne sais pas
+comment cela est venu. Je dormais ou je rêvais, mais cela va mieux.--À
+la bonne heure, mon vieux! Ce n'est rien. La même chose m'est arrivée
+plusieurs fois, et le soir même que je vous ai rencontré. Mais j'ai le
+coeur plein d'espérance depuis que je suis avec vous!»
+
+Tout en causant, je voyais mon guide qui s'arrêtait souvent comme pour
+écouter.
+
+Tout à coup, je vois Picart se jeter de tout son long dans la neige,
+et nous commander d'une voix brusque: «Silence!» «Pour le coup, dis-je
+en moi-même, c'est fini! Mon vieux camarade est fou! Que vais-je
+devenir?» Je le regardais, saisi d'étonnement; il se lève et se met à
+crier, mais d'une voix moins forte que la première fois: «Vive
+l'Empereur! Le canon! Écoutez! Nous sommes sauvés!--Comment? lui
+dis-je.--Oui, continua-t-il, écoutez!» Effectivement, le bruit du
+canon se faisait entendre: «Ah! je respire, dit-il, l'Empereur n'est
+pas prisonnier, comme le coquin d'émigré le disait hier. N'est-il pas
+vrai, mon pays? Cela m'avait tellement brouillé la cervelle, que j'en
+serais mort de rage et de chagrin. Mais, à présent, marchons dans
+cette direction: c'est un guide certain.» L'enfant d'Israël nous
+assurait que c'était dans la direction de la Bérézina que l'on
+entendait le canon. Enfin mon vieux compagnon était tellement content
+qu'il se mit à chanter:
+
+ Air du _Curé de Pomponne_.
+
+ Les Autrichiens disaient tout bas:
+ Les Français vont vite en besogne,
+ Prenons, tandis qu'ils n'y sont pas,
+ L'Alsace et la Bourgogne.
+ Ah! tu t'en souviendras, la-ri-ra,
+ Du départ de Boulogne (_bis_).[46]
+
+[Note 46: Cette chanson avait été faite en partant du camp de
+Boulogne en 1805, pour aller en Autriche, pour la bataille
+d'Austerlitz. (_Note de l'auteur_.)]
+
+Une demi-heure après, notre marche devint tellement embarrassante,
+qu'il était impossible de voyager plus longtemps. Notre guide croyait
+s'être trompé. C'est pourquoi, rencontrant un espace assez élevé pour
+y marcher plus à l'aise, nous n'hésitâmes pas un instant à nous y
+jeter, espérant y rencontrer un chemin où nous puissions marcher avec
+plus de facilité. Nous entendions toujours le bruit du canon, mais
+plus distinctement, depuis que nous avions pris cette nouvelle
+direction; il pouvait être alors midi. Tout à coup, le canon cessa de
+se faire entendre, le vent recommença et la neige le suivit de près,
+mais en si grande quantité que nous ne pouvions plus nous voir, de
+sorte que le pauvre enfant d'Israël finit par renoncer à conduire le
+cheval. Nous lui conseillâmes de monter dessus. C'est ce qu'il fit. Je
+commençais à être extrêmement fatigué et inquiet. Je ne disais rien,
+mais Picart jurait comme un enragé après le canon qu'il n'entendait
+plus, et après le vent, disait-il, qui en était la cause. Nous
+arrivâmes de la sorte dans un endroit où nous ne pouvions plus
+avancer, tant les arbres étaient serrés les uns contre les autres. À
+chaque instant, nous étions arrêtés par d'autres obstacles, nous
+allions mesurer la terre de tout notre long et nous enterrer dans la
+neige. Enfin, après une marche pénible, nous eûmes le chagrin de nous
+retrouver au point où nous étions partis, une heure avant.
+
+Voyant cela, nous arrêtâmes un instant; nous bûmes un coup de mauvais
+genièvre que le juif nous avait donné, ensuite nous délibérâmes. Il
+fut décidé que nous irions joindre la grand'route. Je demandai à notre
+guide si, dans le cas où nous ne pourrions pas gagner la route, il
+pourrait nous reconduire où nous avions couché. Il m'assura que oui,
+mais qu'il faudrait faire des remarques où nous passions. Picart se
+chargea de cela en coupant, de distance en distance, des jeunes
+arbres, bouleaux ou sapins, que nous laissions derrière nous.
+
+Nous pouvions avoir fait une demi-lieue, dans ce nouveau chemin,
+lorsque nous rencontrâmes une cabane. Il était presque temps, car les
+forces commençaient à me manquer. Il fut décidé que nous y ferions une
+halte d'une demi-heure pour y faire manger le cheval, ainsi que nous.
+Le bonheur voulut qu'en y entrant, nous trouvâmes beaucoup de bois sec
+à brûler, deux bancs formés de deux grosses pièces de bois brut et
+trois peaux de mouton, qu'il fut décidé que l'on emporterait pour nous
+en servir si nous étions obligés de passer la nuit dans la forêt.
+
+Nous nous chauffâmes en mangeant un morceau de viande de cheval. Notre
+guide n'en voulut pas toucher, mais il tira de dessous sa capote de
+peau de mouton une mauvaise galette de farine d'orge, avec autant de
+paille, que nous nous empressâmes de partager avec lui. Il nous jura
+par Abraham qu'il n'avait que cela et quelques noix. Nous en fîmes
+quatre parts. Il en eut deux, et nous chacun une. Nous bûmes chacun un
+petit verre de mauvais genièvre. Je lui en présentai un qu'il refusa,
+et cela pour ne pas boire dans le même vase que nous. Mais il nous
+avança le creux de sa main, et nous lui en versâmes, qu'il avala.
+
+Il nous dit alors que, pour arriver à une autre cabane, il fallait
+encore une bonne heure de marche. Aussi, dans la crainte que la nuit
+ne vienne nous surprendre, nous résolûmes de nous remettre en route.
+C'est ce que nous fîmes avec une peine incroyable, tant le chemin
+était devenu étroit, ou plutôt l'on aurait dit qu'il n'y en avait
+plus. Cependant Samuel, notre guide, qui avait vraiment du courage,
+nous rassura en nous disant que, bientôt, nous le retrouverions plus
+large.
+
+Pour comble de malheur, la neige recommença à tomber avec tant de
+force, que nous ne sûmes plus où nous diriger. Cet état de choses dura
+jusqu'au moment où notre guide se mit à pleurer, en nous disant qu'il
+ne savait plus où nous étions.
+
+Nous voulûmes retourner sur nos pas, mais ce fut bien pis, à cause de
+la neige qui nous tombait en pleine figure; nous n'eûmes rien de mieux
+à faire que de nous mettre contre un massif de gros sapins, en
+attendant qu'il plût à Dieu de faire cesser le mauvais temps. Cela
+dura encore plus d'une demi-heure. Nous commencions à être transis de
+froid. Picart jurait par moments; quelquefois il fredonnait:
+
+ Ah! tu t'en souviendras, la-ri-ra,
+ Du départ de Boulogne!
+
+Le juif ne faisait que répéter: «Mon Dieu! mon Dieu!» Tant qu'à moi,
+je ne disais rien, mais je faisais des réflexions bien sinistres. Sans
+ma peau d'ours et le bonnet du rabbin que je portais sous mon schako,
+je pense que j'aurais succombé de froid.
+
+Lorsque le temps fut devenu meilleur, nous cherchâmes à nous orienter
+de nouveau, mais à la tempête avait succédé un grand calme, de manière
+à ne plus savoir distinguer le nord avec le midi. Nous étions tout à
+fait désorientés. Nous marchions toujours au hasard, et je
+m'apercevais que nous tournions toujours sur nous-mêmes, revenant
+continuellement à la même place.
+
+Picart continuait à jurer, mais c'était contre le juif.
+
+Cependant, après avoir marché encore quelque temps, nous nous
+trouvâmes dans un espace d'environ quatre cents mètres de
+circonférence, qui nous donna l'espoir de trouver un chemin. Mais,
+après en avoir fait plusieurs fois le tour, nous ne découvrîmes rien.
+Nous nous regardions, car chacun de nous attendait un avis de son
+camarade. Tout à coup, je vis mon vieux grognard poser son fusil
+contre un arbre, et, regardant de tous côtés comme s'il cherchait
+quelque chose, tirer son sabre du fourreau. À peine avait-il fait ce
+mouvement, que le pauvre juif, croyant que c'était pour le tuer, se
+mit à jeter des cris épouvantables et à abandonner le cheval pour
+fuir. Mais, les forces lui manquant, il tomba a genoux d'un air
+suppliant, pour implorer la miséricorde de Dieu et de celui qui ne lui
+voulait pas de mal, car Picart n'avait tiré son sabre que pour couper
+un bouleau gros comme mon bras et le consulter sur la direction que
+nous avions à prendre. Il coupa l'arbre par le milieu et, ayant
+examiné la partie qui restait attachée au sol, me dit d'un grand
+sang-froid: «Voilà la direction que nous devons prendre! L'écorce de
+l'arbre, de ce côté, qui est celui du nord, est un peu rousse et
+gâtée, tandis que, de l'autre côté, qui est celui du midi, elle est
+blanche et bien conservée. Marchons au midi!»
+
+Nous n'avions plus de temps à perdre, car notre plus grande crainte
+était que la nuit nous surprît. Nous cherchâmes à nous frayer un
+chemin, ayant toujours soin de ne pas perdre de vue la direction de
+notre point de départ.
+
+Dans ce moment, le juif, qui marchait derrière nous, jeta un cri. Nous
+le vîmes étendu de son long. Il était tombé en tirant le cheval qu'il
+voulait faire passer entre deux arbres trop serrés l'un contre
+l'autre, de manière que le pauvre _cognia_ ne savait plus ni avancer,
+ni reculer. Nous fûmes obligés de débarrasser et l'homme et le cheval,
+dont la charge ainsi que le harnachement étaient tombés sur les jambes
+de derrière.
+
+J'enrageais aussi de voir que nous perdions un temps aussi précieux;
+j'aurais volontiers abandonné le cheval, et il aurait fallu en venir
+là si, au bout d'une demi-heure d'efforts, nous ne fussions tombés
+dans un chemin assez large, que le juif reconnut pour être la
+continuation de celui dont nous avions perdu la direction; pour
+preuve, il nous montra plusieurs gros arbres qu'il reconnaissait,
+parce qu'ils contenaient des ruches qu'il nous fit voir et qui,
+malheureusement, étaient perchées trop haut pour notre bec.[47]
+
+[Note 47: En Pologne, en Lithuanie, et dans une partie de la
+Russie, on choisit, dans les forêts, les arbres les plus gros et à une
+hauteur de dix à douze pieds, l'on creuse dans le corps de l'arbre un
+trou de la profondeur d'un pied, sur autant de largeur et trois de
+hauteur, et c'est là que les mouches déposent leur miel, que souvent
+les ours, qui sont très friands et en grande quantité dans ces forêts,
+vont souvent dénicher. Aussi c'est souvent un piège pour les prendre.
+(_Note de l'auteur._)]
+
+Picart, ayant regardé à sa montre, vit qu'il était près de quatre
+heures. Nous n'avions pas de temps à perdre. Nous nous trouvâmes en
+face d'un lac gelé que notre guide reconnut. Nous le traversâmes sans
+difficulté, et, tournant un peu à gauche, nous reprîmes notre chemin.
+
+À peine y étions-nous entrés, que nous vîmes venir à nous quatre
+individus qui s'arrêtèrent en nous voyant. De notre côté, nous nous
+mîmes en mesure de nous défendre. Mais nous vîmes qu'ils avaient plus
+peur que nous, car ils se consultaient afin de voir s'ils devaient
+avancer ou reculer en se jetant dans le bois. Ils vinrent à nous en
+nous souhaitant le bonjour. C'étaient quatre juifs que notre guide
+connaissait. Ils venaient d'un village situé sur la grand'route. Ce
+village étant occupé par l'armée française, il leur était impossible
+d'y rester sans mourir de faim et de froid, car, pour des vivres, il
+n'y en avait plus, et il ne restait pas une maison pour se mettre à
+l'abri, pas même pour l'Empereur. Nous apprîmes avec plaisir que nous
+n'étions plus qu'à deux lieues de l'armée française, mais que nous
+ferions bien de ne pas aller plus loin aujourd'hui, parce que nous
+pourrions nous tromper de chemin. Ils nous conseillaient de passer la
+nuit dans la première baraque, qui n'était plus bien loin. Ils nous
+quittèrent en nous souhaitant le bonsoir. Nous continuâmes à marcher,
+et l'on n'y voyait déjà plus, lorsque, heureusement, nous arrivâmes à
+l'endroit où nous devions passer la nuit.
+
+Nous y trouvâmes de la paille et du bois en quantité. Nous allumâmes
+de suite un bon feu au poêle en terre qui s'y trouvait, et, comme il
+aurait fallu trop de temps pour faire la soupe, nous nous contentâmes
+d'un morceau de viande rôtie, et, pour notre sûreté, nous résolûmes de
+veiller chacun notre tour, toutes les deux heures, avec nos armes
+chargées à côté de nous.
+
+Je ne saurais dire combien il y avait de temps que je dormais, lorsque
+je fus réveillé par le bruit que faisait le cheval, causé par les
+hurlements des loups qui entouraient la baraque. Picart prit une
+perche, et, ayant attaché, au bout, un gros bouchon de paille et
+plusieurs morceaux de bois résineux qu'il alluma, il courut sur ces
+animaux, tenant la perche enflammée d'une main et son sabre de
+l'autre, de sorte qu'il s'en débarrassa pour le moment. Il rentra un
+instant après, tout fier de sa victoire. Mais à peine était-il étendu
+sur sa paille, qu'ils revinrent avec plus de furie. Alors, prenant un
+gros morceau de bois allumé, il le jeta à une douzaine de pas et
+commanda au juif de porter beaucoup de bois sec pour entretenir le
+feu. Après cet exploit, nous n'entendîmes presque plus les hurlements.
+
+Il n'était pas plus de quatre heures, lorsque Picart me réveilla en me
+surprenant agréablement. Il avait, sans m'en rien dire, fait de la
+soupe avec du gruau et de la farine qui lui restaient. Il avait fait
+rôtir ce qu'il appelait du _soigné_, un bon morceau de cheval. Nous
+mangeâmes l'un et l'autre d'assez bon appétit. Picart avait fait la
+part du juif. Nous eûmes, aussi, soin de notre cheval: comme il se
+trouvait plusieurs grands bacs en bois, nous les avions remplis de
+neige que la chaleur fit fondre. Pour la purifier, nous y avions mis
+beaucoup de charbon allumé. Elle nous servit de boisson et pour faire
+la soupe, et aussi pour donner à boire à notre cheval qui n'avait pas
+bu depuis la veille. Après avoir bien arrangé notre chaussure, je pris
+un charbon, et, me faisant éclairer par le juif, j'écrivis sur une
+planche, en grands caractères, l'inscription suivante:
+
+DEUX GRENADIERS DE LA GARDE DE L'EMPEREUR NAPOLÉON, ÉGARÉS DANS CETTE
+FORÊT, ONT PASSÉ LA NUIT DU 24 AU 25 NOVEMBRE 1812, DANS CETTE CABANE.
+LA VEILLE, ILS ONT DU L'HOSPITALITÉ À UNE BRAVE FAMILLE POLONAISE.
+
+Et je signai.
+
+À peine avions-nous fait cinquante pas, que notre cheval ne voulut
+plus marcher. Notre guide nous dit qu'il voyait quelque chose sur le
+chemin. Il reconnut que c'étaient deux loups assis sur le derrière.
+Aussitôt Picart lâche son coup de fusil. Les individus disparaissent,
+et nous continuons. Au bout d'une demi-heure, nous étions sauvés.
+
+La première rencontre que nous fîmes fut le bivac de douze hommes que
+nous reconnûmes pour des soldats allemands faisant partie de notre
+armée. Nous nous arrêtâmes près de leur feu, pour leur demander des
+nouvelles. Ils nous regardèrent sans nous répondre, mais parlèrent
+ensemble pour se consulter. Ils étaient dans la plus grande des
+misères. Nous remarquâmes qu'il y en avait trois de morts. Comme notre
+guide avait rempli ses conditions, nous lui donnâmes ce que nous lui
+avions promis, et, après lui avoir recommandé de remercier encore de
+notre part la brave famille polonaise, nous lui dîmes adieu en lui
+souhaitant un bon voyage. Il disparut à grands pas.
+
+Nous nous disposions à gagner la grand'route, qui n'était éloignée que
+de dix minutes de marche, lorsque nous fûmes entourés par cinq de ces
+Allemands qui nous sommèrent de leur laisser notre cheval pour le tuer
+et dirent que nous en aurions notre part. Deux le prirent par la
+bride, mais Picart, qui n'entendait pas de cette oreille, leur dit en
+mauvais allemand que, s'ils ne lâchaient la bride, il leur coupait la
+figure d'un coup de sabre. Il le tira du fourreau. Les Allemands n'en
+firent rien. Il le leur dit encore une fois. Pas plus de réponse.
+Alors il appliqua, aux deux qui tenaient la bride, un vigoureux coup
+de poing qui leur fit lâcher prise et les étendit sur la neige. Il me
+donna le cheval à tenir et dit aux deux autres: «Avancez, si vous avez
+de l'âme!» Mais voyant que plus un ne bougeait, il tira de la marmite,
+qui était sur le cheval, trois morceaux de viande qu'il leur donna.
+Aussitôt, ceux qui étaient à terre se relevèrent pour avoir leur part.
+Comme je voyais qu'ils mouraient de faim, pour les dédommager d'avoir
+été maltraités, je leur donnai un morceau de plus de trois livres, qui
+avait été cuit au bivac, devant le lac. Ils se jetèrent dessus comme
+des affamés. Nous continuâmes à marcher.
+
+Un peu plus loin, nous rencontrâmes encore deux feux presque éteints,
+autour desquels étaient plusieurs hommes sans vigueur. Deux seulement
+nous parlèrent; un nous demanda s'il était vrai que l'on allait
+prendre des cantonnements, et un autre nous cria: «Camarades,
+allez-vous tuer le cheval? Je ne demande qu'un peu de sang!» À tout
+cela, nous ne répondîmes pas. Nous étions encore à une portée de fusil
+de la grand'route, et nous n'apercevions encore aucun mouvement de
+départ. Lorsque nous fûmes sur le chemin, je dis assez haut à Picart:
+«Nous sommes sauvés!» Un individu qui se trouvait près de nous,
+enveloppé dans un manteau à moitié brûlé, répéta, en élevant la voix:
+«Pas encore!» Il se retira en me regardant et en levant les épaules.
+Il en savait plus que moi sur ce qui se passait.
+
+Un instant après, nous vîmes un détachement d'environ trente hommes,
+composé de sapeurs du génie et pontonniers. Je les reconnus pour ceux
+que nous avions pris à Orcha, où ils étaient en garnison[48]. Ce
+détachement, commandé par trois officiers, et qui n'était avec nous
+que depuis quatre jours, n'avait pas souffert. Aussi paraissaient-ils
+vigoureux. Ils marchaient dans la direction de la Bérézina. Je
+m'adressai à un officier pour savoir où était le quartier impérial. Il
+me répondit qu'il était encore en arrière, mais que le mouvement
+allait commencer et que nous allions, dans un instant, voir la tête de
+la colonne. Il nous dit aussi de prendre garde à notre cheval; que
+l'ordre de l'Empereur était de s'emparer de tous ceux que l'on
+trouverait, pour servir à l'artillerie et à la conduite des blessés.
+En attendant la colonne, nous le cachâmes à l'entrée du bois.
+
+[Note 48: Ce sont les pontonniers et les sapeurs du génie qui nous
+sauvèrent, car c'est à eux à qui nous devons la construction des ponts
+sur lesquels nous passâmes la Bérézina. (_Note de l'auteur_.)]
+
+Je ne saurais dépeindre toutes les peines, les misères et les scènes
+de désolation que j'ai vues et auxquelles j'ai pris part, ainsi que
+celles que j'étais condamné à voir et à endurer encore, et qui m'ont
+laissé d'ineffaçables et terribles souvenirs.
+
+C'était le 25 novembre: il pouvait être sept heures du matin; il ne
+faisait pas encore grand jour. J'étais dans mes réflexions, lorsque
+j'aperçus la tête de la colonne. Je la fis remarquer à Picart. Les
+premiers que nous vîmes paraître étaient des généraux, dont
+quelques-uns étaient encore à cheval, mais la plus grande partie à
+pied, ainsi que beaucoup d'autres officiers supérieurs, débris de
+l'Escadron et du Bataillon sacrés, que l'on avait formés le 22, et
+qui, au bout de trois jours, n'existaient pour ainsi dire plus. Ceux
+qui étaient à pied se traînaient péniblement, ayant, presque tous, les
+pieds gelés et enveloppés de chiffons ou de morceaux de peaux de
+mouton, et mourant de faim. L'on voyait, après, quelques débris de la
+cavalerie de la Garde. L'Empereur venait ensuite, à pied et un bâton à
+la main. Il était enveloppé d'une grande capote doublée de fourrure,
+ayant sur la tête un bonnet de velours couleur amarante, avec un tour
+de peau de renard noir. À sa droite, marchait également à pied le roi
+Murat; à sa gauche, le prince Eugène, vice-roi d'Italie; ensuite les
+maréchaux Berthier, prince de Neufchâtel; Ney, Mortier, Lefebvre,
+ainsi que d'autres maréchaux et généraux dont les corps étaient en
+partie anéantis.
+
+À peine l'Empereur nous avait-il dépassés, qu'il monta à cheval, ainsi
+qu'une partie de ceux qui l'accompagnaient; les trois quarts des
+généraux n'avaient plus de chevaux. Tout cela était suivi de sept à
+huit cents officiers, sous-officiers, marchant en ordre et portant,
+dans le plus grand silence, les aigles des régiments auxquels ils
+avaient appartenu et qui les avaient tant de fois conduits à la
+victoire. C'étaient les débris de plus de soixante mille hommes.
+Venait ensuite la Garde impériale à pied, marchant toujours en ordre.
+Les premiers étaient les chasseurs à pied. Mon pauvre Picart, qui
+n'avait pas vu l'armée depuis un mois, regardait tout cela sans rien
+dire, mais ses mouvements convulsifs ne faisaient que trop voir ce
+qu'il éprouvait. Plusieurs fois, il frappa la crosse de son fusil
+contre la terre, et de son poing sa poitrine et son front. Je voyais
+de grosses larmes couler sur ses joues et retomber sur ses moustaches
+où pendaient des glaçons. Alors, se retournant de mon côté: «En
+vérité, mon pays, je ne sais pas si je dors ou si je veille. Je pleure
+d'avoir vu notre Empereur marcher à pied, un bâton à la main, lui si
+grand, lui qui nous fait si fiers!» En disant ces paroles, Picart
+releva la tête et frappa sur son fusil. Il semblait vouloir, par ce
+mouvement, donner plus d'expression à ses paroles.
+
+Il continua: «Avez-vous remarqué comme il nous a regardés?»
+Effectivement, en passant, l'Empereur avait tourné la tête de notre
+côté. Il nous avait regardés comme il regardait toujours les soldats
+de sa Garde, lorsqu'il les rencontrait marchant isolément, et surtout
+dans ce moment de malheur, où il semblait, par son regard, vous
+inspirer de la confiance et du courage. Picart prétendait que
+l'Empereur l'avait reconnu, chose bien possible.
+
+Mon vieux camarade, dans la crainte de paraître ridicule, avait ôté
+son manteau blanc qu'il tenait sous son bras gauche. Il avait aussi,
+quoique souffrant de la tête, remis son bonnet à poil, ne voulant pas
+paraître avec celui en peau de mouton que le Polonais lui avait
+donné. Le pauvre Picart oubliait sa triste position pour ne plus
+penser qu'à celle de l'Empereur et de ses camarades qu'il lui tardait
+de voir.
+
+Enfin parurent les vieux grenadiers. C'était le premier régiment.
+Picart était du second. Nous ne tardâmes pas à le voir, car la colonne
+du premier n'était pas longue. Suivant moi, il en manquait au moins la
+moitié. Lorsqu'il fut devant le bataillon dont il faisait partie, il
+avança pour joindre sa compagnie.
+
+Aussitôt l'on entendit: «Tiens, l'on dirait Picart!--Oui, répond
+Picart, c'est moi, mes amis, me voilà et je ne vous quitte plus qu'à
+la mort!» Aussitôt la compagnie s'empara de lui (pour le cheval, bien
+entendu). Je l'accompagnai encore quelque temps pour avoir un morceau
+de l'animal, si on le tuait, mais un cri, partant de la droite de la
+compagnie, se fit entendre: «Le cheval appartient à la compagnie,
+puisque l'homme en fait partie!--C'est vrai, dit Picart, que
+j'appartiens à la compagnie, mais le sergent qui en demande sa part a
+descendu le cavalier qui le montait.--Alors, dit un sergent qui me
+connaissait, il en aura!» Ce sergent faisait les fonctions du
+sergent-major, mort la veille.
+
+La colonne étant arrêtée, un officier demanda à Picart d'où il venait
+et comment il se trouvait en avant, vu que ceux qui, comme lui,
+escortaient le convoi, étaient rentrés depuis trois jours. La halte
+dura assez longtemps. Il conta son affaire, s'interrompant à chaque
+instant pour demander après plusieurs de ses camarades qu'il ne voyait
+plus dans les rangs: ils avaient succombé. Il n'osait demander après
+son camarade de lit, qui était en même temps son pays. À la fin, il le
+demanda: «Et Rougeau, où est-il?--À Krasnoé, répondit un tambour.--Ah!
+je comprends!--Oui, continua le tambour; mort d'un coup de boulet qui
+lui coupa les deux jambes. Avant de nous quitter, il t'a fait son
+exécuteur testamentaire; il m'a chargé de te remettre sa croix, sa
+montre et un petit sac de cuir renfermant de l'argent et différents
+objets. En me les remettant, il m'a chargé de te dire que tu les
+remettes à sa mère, et si, comme lui, tu avais le malheur de ne pas
+revoir la France, de vouloir bien en charger un autre.»
+
+Aussitôt, devant la compagnie, le tambour, qui se nommait Patrice,
+tira de son sac tous les objets, en disant à Picart: «Je le les
+remets, mon vieux, tels que je les ai reçus de sa main; c'est lui qui
+les tira de son sac, que nous remîmes ensuite sous sa tête; il est
+mort un instant après.--C'est bien, dit Picart, si j'ai le bonheur de
+retourner en Picardie, je m'acquitterai des dernières volontés de mon
+camarade.» On recommença à marcher. Je dis adieu à mon vieux camarade,
+en lui promettant de le revoir, le soir au bivac.
+
+J'attendis, sur le côté du chemin, que notre régiment passât, car l'on
+m'avait dit qu'il faisait l'arrière-garde.
+
+Après les grenadiers, suivaient plus de trente mille hommes, ayant
+presque tous les pieds et les mains gelés, en partie sans armes, car
+ils n'auraient pu en faire usage. Beaucoup marchaient appuyés sur des
+bâtons. Généraux, colonels, officiers, soldats, cavaliers, fantassins
+de toutes les nations qui formaient notre armée, marchaient confondus,
+couverts de manteaux et de pelisses brûlées et trouées, enveloppés
+dans des morceaux de drap, des peaux de mouton, enfin tout ce que l'on
+pouvait se procurer pour se préserver du froid. Ils marchaient sans se
+plaindre, s'apprêtant encore, comme ils le pouvaient, pour la lutte,
+si l'ennemi s'opposait à notre passage. L'Empereur, au milieu de nous,
+nous inspirait de la confiance et trouva encore des ressources pour
+nous tirer de ce mauvais pas. C'était toujours le grand génie et, tout
+malheureux que l'on était, partout, avec lui, on était sûr de vaincre.
+
+Cette masse d'hommes laissait, en marchant, toujours après elle, des
+morts et des mourants. Il me fallut attendre plus d'une heure, avant
+que cette colonne fût passée. Après, il y eut encore une longue
+traînée des plus misérables qui suivaient machinalement à de grands
+intervalles. Ceux là étaient arrivés au dernier degré de la misère et
+ne devaient pas même passer la Bérézina dont nous étions si près.
+J'aperçus, un instant après, le reste de la Jeune Garde, tirailleurs,
+flanqueurs et quelques voltigeurs qui avaient échappé à Krasnoé,
+lorsque le régiment, commandé par le colonel Luron, fut, devant nous,
+écrasé par la mitraille et sabré par les cuirassiers russes. Ces
+régiments, confondus, marchaient toujours en ordre. Derrière eux
+suivaient l'artillerie et quelques fourgons. Le reste du grand parc,
+commandé par le général Nègre, était déjà en avant. Un instant après
+parut la droite des fusiliers-chasseurs, avec lesquels notre régiment
+formait une brigade. Le nombre en était encore beaucoup diminué. Notre
+régiment était encore séparé par de l'artillerie que les chevaux ne
+savaient plus traîner. Un instant après, j'aperçus la droite marchant
+sur deux rangs, à droite et à gauche de la route, afin de rejoindre la
+gauche des fusiliers-chasseurs. L'adjudant-major Roustan, le premier
+qui m'aperçut, me dit: «Eh bien! pauvre Bourgogne, c'est donc vous!
+L'on vous croit mort en arrière, et vous voilà vivant en avant!
+Allons, tant mieux! N'avez-vous pas rencontré, en arrière, des hommes
+du régiment?» Je lui répondis que, depuis trois jours, je voyageais
+dans les bois avec un second, pour éviter d'être pris par les Russes.
+M. Serraris dit au colonel qu'il savait que, depuis le 22, j'étais
+resté en arrière, étant malade, et que s'il était surpris d'une chose,
+c'était de me revoir. Enfin arriva la compagnie, et j'avais repris mon
+rang à la droite, que mes amis ne m'avaient pas encore aperçu[49].
+Aussitôt qu'ils surent que j'étais là, ils vinrent auprès de moi me
+faire des questions auxquelles je n'avais pas la force de répondre,
+tant j'étais ému en me retrouvant au milieu d'eux, comme si j'eusse
+été dans ma famille. Ils me disaient qu'ils ne concevaient pas comment
+j'avais été séparé d'eux, et que cela ne serait pas arrivé, s'ils se
+fussent aperçus que j'étais malade à ne pouvoir suivre. En jetant un
+coup d'oeil sur la compagnie, je vis qu'elle était encore beaucoup
+diminuée. Le capitaine manquait; tous les doigts de pieds lui étaient
+tombés. Pour le moment, l'on ne savait pas où il était, quoique
+marchant avec un mauvais cheval qu'on lui avait procuré.
+
+[Note 49: Ils marchaient tous la tête baissée, les yeux fixés vers
+la terre, n'y voyaient presque plus, tant la gelée et la fumée du
+bivac leur avaient abîmé la vue. (_Note de l'auteur_.)]
+
+Deux de mes amis[50], voyant que je marchais avec peine, me prirent
+sous les bras.
+
+[Note 50: C'était avec Grangier et Leboude que nous marchions de
+la sorte. (_Note de l'auteur_.)]
+
+Nous rejoignîmes les fusiliers-chasseurs. Je ne me rappelle pas, à
+aucune époque de ma vie, avoir jamais eu autant envie de dormir, et
+cependant il fallait suivre. Mes amis me prirent encore sous les bras
+en me recommandant de dormir, chose que nous fûmes obligés de faire
+chacun notre tour, car le sommeil s'empara aussi d'eux. Il nous est
+arrivé plusieurs fois de nous trouver arrêtés et endormis tous les
+trois. Heureusement que le froid, ce jour-là, avait beaucoup diminué,
+car le sommeil nous aurait infailliblement conduits à la mort.
+
+Nous arrivâmes, au milieu de la nuit, dans les environs de Borisow.
+L'Empereur se logea dans un château situé à droite de la route, et
+toute la Garde bivaqua autour. Le général Roguet, qui nous commandait,
+s'empara de la serre du château pour y passer la nuit. Mes amis et moi
+nous nous établîmes derrière. Pendant la nuit, le froid augmenta
+considérablement. Le lendemain 26, dans la journée, nous allâmes
+prendre position sur les bords de la Bérézina. L'Empereur était,
+depuis le matin, à Studianka, petit village situé sur une hauteur et
+en face.
+
+En arrivant, nous vîmes les braves pontonniers travaillant à la
+construction des ponts, pour notre passage. Ils avaient passé toute la
+nuit, travaillant dans l'eau jusqu'aux épaules, au milieu des glaçons,
+et encouragés par leur général[51]. Ils sacrifiaient leur vie pour
+sauver l'armée. Un de mes amis m'a assuré avoir vu l'Empereur leur
+présentant du vin.
+
+[Note 51: Le général Éblé.]
+
+À deux heures de l'après-midi, le premier pont fut fait. La
+construction fut pénible et difficile, car les chevalets s'enfonçaient
+toujours dans la vase. Aussitôt, le corps du maréchal Oudinot le
+traversa pour attaquer les Russes qui auraient voulu s'opposer à notre
+passage. Déjà, avant que le pont fût fini, de la cavalerie du deuxième
+corps avait passé le fleuve à la nage; chaque cavalier portait en
+croupe un fantassin. Le second pont, pour l'artillerie et la
+cavalerie, fut terminé à quatre heures[52].
+
+[Note 52: Ce second pont croula quelque temps après qu'il fut
+terminé, et au moment où l'artillerie commençait à passer. Il y périt
+du monde. (_Note de l'auteur_.)].
+
+Un instant après notre arrivée sur le bord de la Bérézina, je m'étais
+couché, enveloppé dans ma peau d'ours et, aussitôt, je tremblai de la
+fièvre. Je fus longtemps dans le délire; je croyais être chez mon
+père, mangeant des pommes de terre et une tartine à la flamande, et
+buvant de la bière. Je ne sais combien de temps je fus dans cette
+situation, mais je me rappelle que mes amis m'apportèrent, dans une
+gamelle, du bouillon de cheval très chaud que je pris avec plaisir et
+qui, malgré le froid, me fit transpirer, car, indépendamment de la
+peau d'ours qui m'enveloppait, mes amis, pendant que je tremblais,
+m'avaient couvert avec une grande toile cirée qu'ils avaient arrachée
+d'un dessus de caisson de l'état-major, sans chevaux. Je passai le
+reste de la journée et de la nuit sans bouger.
+
+Le lendemain 27, j'étais un peu mieux, mais extraordinairement faible.
+Ce jour-là, l'Empereur passa la Bérézina avec une partie de la Garde
+et environ mille hommes appartenant au corps du maréchal Ney. C'était
+une partie du reste de son corps d'armée. Notre régiment resta sur le
+bord. Je m'entendis appeler par mon nom: je levai la tête et je
+reconnus M. Péniaux, directeur des postes et des relais de l'Empereur,
+qui, en voyant le régiment où il savait que j'étais, s'était informé
+de moi. On lui avait dit que j'étais malade. Il venait, non pour me
+donner des secours, puisqu'il n'avait rien pour lui-même, mais pour
+m'encourager. Je le remerciai de l'intérêt qu'il me témoignait, en
+ajoutant que je pensais que je ne passerais pas la Bérézina, que je ne
+reverrais plus la France, mais que lui, si, plus heureux que moi, il
+avait le bonheur de retourner au pays, je le priais de dire à mes
+parents dans quelle triste situation il m'avait vu. Il m'offrit de
+l'argent, je le remerciai, car j'avais la valeur de huit cents francs
+que j'aurais volontiers donnés pour la tartine, les pommes de terre
+que j'avais cru manger chez moi.
+
+Avant de me quitter, il me montra de la main la maison où l'Empereur
+avait logé, en me disant qu'il avait joué de malheur, car cette maison
+était un magasin de farine, mais que les Russes avaient tout emporté,
+de sorte qu'il n'avait rien à m'offrir. Il me donna une poignée de
+main, et me quitta pour passer le pont.
+
+Lorsqu'il fut parti, je me rappelai qu'il m'avait parlé d'un magasin
+de farine dans la maison où avait logé l'Empereur. Aussitôt je me
+lève, et, quoique bien faible, je me traîne de ce côté. Il n'y avait
+pas longtemps que l'Empereur en était sorti, et déjà l'on y avait
+enlevé toutes les portes. En y entrant, j'aperçus plusieurs chambres
+que je parcourus: dans toutes il était facile de voir qu'il y avait eu
+de la farine. J'entrai dans une où je remarquai que les planches
+étaient mal jointes; il y avait plus d'un pouce d'intervalle. Je
+m'assis et, avec la lame de mon sabre, je fis sortir autant de terre
+que de farine, que je mettais précieusement dans un mouchoir. Après un
+travail de plus d'une heure, j'en ramassai peut-être la valeur de deux
+livres, où se trouvait un huitième de terre, de paille et de petits
+morceaux de bois. N'importe! Dans ce moment je n'y fis pas attention.
+Je sortis heureux et content. Comme je prenais la direction de notre
+bivac, j'aperçus un feu où plusieurs soldats de la Garde se
+chauffaient. Parmi eux était un musicien de notre régiment qui avait
+sur son sac une gamelle de fer-blanc. Je lui fis signe de venir me
+parler, mais, comme il ne se souciait pas beaucoup de quitter sa
+place, ne sachant pas pourquoi je l'appelais, je lui montrai mon
+paquet en lui faisant comprendre qu'il y avait quelque chose dedans.
+Il se leva, quoique avec peine, et, lorsqu'il fut près de moi, je lui
+dis, de manière que les autres ne puissent l'entendre, que, s'il
+voulait me prêter sa gamelle, nous ferions des galettes que nous
+partagerions. Il consentit de suite à ma proposition. Comme il y avait
+beaucoup de feux abandonnés, nous en cherchâmes un à l'écart. Je fis
+ma pâte et quatre galettes; j'en donnai la moitié à mon musicien que
+je ramenai avec moi au régiment, toujours sur le bord de la Bérézina.
+En arrivant, je partageai avec ceux qui m'avaient conduit sous les
+bras et, comme elles étaient encore chaudes, ils les trouvèrent
+bonnes. Après avoir bu un peu d'eau bourbeuse de la Bérézina, nous
+nous chauffâmes en attendant l'ordre de passer les ponts.
+
+Auprès de notre feu était un soldat de la compagnie qui se mettait en
+grande tenue: je lui en demandai la raison. Sans me répondre, il se
+mit à rire en me regardant. Cet homme était malade; son rire était le
+rire de la mort, car il succomba pendant la nuit.
+
+Un peu plus loin, c'était un vieux soldat ayant deux chevrons ou, si
+l'on veut, quinze ans de service. Sa femme était cantinière; ils
+avaient tout perdu: voitures, chevaux, bagages, ainsi que deux enfants
+morts dans la neige. Il ne restait plus, à cette pauvre femme, que le
+désespoir et son mari mourant. Cette malheureuse, jeune encore, était
+assise sur la neige, tenant sur ses genoux la tête de son mari mourant
+et sans connaissance. Elle ne pleurait pas, car, chez elle, la douleur
+était trop grande. Derrière elle et appuyée sur son épaule, était une
+jeune fille de treize à quatorze ans, belle comme un ange, seule
+enfant qui leur restait. Cette pauvre enfant pleurait en sanglotant.
+Ses larmes tombaient et allaient se geler sur la figure froide de son
+père. Elle avait, pour tout vêtement, une capote de soldat sur une
+mauvaise robe, et une peau de mouton sur les épaules, pour la
+préserver du froid[53]. Plus personne du régiment auquel ils
+appartenaient n'était là pour les consoler. Le régiment n'existait
+plus. Nous fîmes tout ce qui était possible en pareille circonstance;
+je n'ai pu savoir si cette malheureuse famille avait été secourue. De
+quelque côté que l'on se tournât, c'était tableaux semblables.
+
+[Note 53: Cette jeune personne était coiffée, ainsi que sa mère,
+d'un bonnet de peau de mouton d'Astrakan. (_Note d» l'auteur._)]
+
+Les voitures et les caissons abandonnés nous fournissaient du bon bois
+sec pour nous chauffer; aussi, nous en profitâmes.
+
+Mes amis me demandèrent comment j'avais passé mes trois jours
+d'absence. Ils me contèrent à leur tour que, le 23, lorsqu'ils étaient
+en marche sur la route qui traverse la forêt, ils aperçurent le 9e
+corps rangé en bataille sur la route et qui criait: «Vive l'Empereur!»
+qu'ils n'avaient pas vu depuis cinq mois. Ce corps d'armée, qui
+n'avait presque pas souffert et qui n'avait jamais manqué de vivres,
+fut saisi en nous voyant si malheureux, de même que nous, nous le
+fûmes en les voyant si bien. Ils ne pouvaient pas croire que c'était
+là l'armée de Moscou, cette armée qu'ils avaient vue si belle, si
+nombreuse, aujourd'hui misérable et réduite à si peu de monde.
+
+Le 2e corps d'armée, commandé par le maréchal Oudinot, ainsi que le
+9e, commandé par le maréchal Victor, duc de Bellune, et les Polonais
+par le général Dombrowski, n'avaient pas été à Moscou; ils étaient
+restés en Lithuanie, dans des cantonnements, mais, depuis quelques
+jours, ils se battaient contre les Russes, les avaient repoussés et
+leur avaient pris une quantité considérable de bagages qui nous
+embarrassaient; mais, en se retirant, les Russes avaient brûlé le
+pont, le seul qui existait sur la Bérézina, ce qui arrêtait notre
+marche et nous tenait bloqués au milieu d'un marais, entre deux
+forêts, tous réunis en masse, Français, Italiens, Espagnols,
+Portugais, Croates, Allemands, Polonais, Romains, Napolitains, et même
+des Prussiens.
+
+Les cantiniers, avec leurs femmes et leurs enfants au désespoir,
+pleuraient. On a remarqué que les hommes avaient plus souffert que les
+femmes, moralement et physiquement. J'ai vu les femmes supporter avec
+un courage admirable toutes les peines et les privations auxquelles
+elles étaient assujetties. Il y en a même qui faisaient honte à
+certains hommes, qui ne savaient pas supporter l'adversité avec
+courage et résignation. Bien peu de ces femmes succombèrent, moins
+celles qui tombèrent dans la Bérézina en passant le pont, ou qui
+furent étouffées.
+
+À l'entrée de la nuit, nous fûmes assez tranquilles. Chacun s'était
+retiré dans ses bivacs et, chose étonnante, plus personne ne se
+présentait pour passer le pont; pendant toute la nuit du 27 au 28, il
+fut libre. Comme nous avions du bon feu, je m'endormis, mais, au
+milieu de la nuit, la fièvre me reprit, et j'étais encore dans le
+délire, lorsqu'un coup de canon me réveilla. Il faisait jour. Il
+pouvait être 7 heures. Je me levai, je pris mes armes, et, sans rien
+dire ni prévenir personne, je me présentai à la tête du pont et je
+traversai absolument seul. Je n'y rencontrai personne que des
+pontonniers qui bivaquaient sur les deux rives pour y remédier
+lorsqu'il y arrivait quelque accident.
+
+Lorsque je fus de l'autre côté, j'aperçus, sur ma droite, une grande
+baraque en planches. C'était là où l'Empereur avait couché et où il
+était encore. Comme j'avais froid à cause de ma fièvre, je me
+présentai à un feu où étaient plusieurs officiers occupés à regarder
+sur une carte, mais je fus si mal reçu, que je dus me retirer. Pendant
+ce temps; un soldat du régiment, qui m'avait aperçu, vint me dire que
+le régiment venait de traverser le pont et qu'il était allé se mettre
+en bataille en seconde ligne, derrière le corps du maréchal Oudinot,
+qui se battait sur notre gauche. Comme le canon grondait et que les
+boulets arrivaient jusqu'à l'endroit où j'étais, je me disposai à
+rejoindre le régiment, me disant qu'il valait mieux mourir d'un coup
+de boulet que de froid ou de faim: j'avançai dans le bois. Chemin
+faisant, je rencontrai un caporal de la compagnie qui se traînait avec
+peine. Nous arrivâmes au régiment en nous tenant par le bras, pour
+nous soutenir mutuellement. À quelques pas de la compagnie, il y avait
+un feu: comme il tremblait beaucoup de la fièvre, je le conduisis
+auprès. À peine y étions-nous qu'un boulet de quatre atteint mon
+pauvre camarade à la poitrine et l'étend raide mort au milieu de nous.
+Le boulet n'avait pas traversé, il était resté dans son corps. Lorsque
+je le vis mort, je ne pus m'empêcher de dire assez haut: «Pauvre
+Marcelin! Tu es bien heureux!» Au même instant, le bruit courut que le
+maréchal Oudinot venait d'être blessé.
+
+En voyant tomber cet homme du régiment, le colonel était accouru près
+du feu et, voyant que j'étais fort malade, il m'ordonna de retourner
+près de la tête du pont, d'y attendre tous les hommes qui se
+trouvaient en arrière et de les réunir pour rejoindre le régiment.
+Lorsque j'y arrivai, le plus grand désordre y régnait déjà. Les hommes
+qui n'avaient pas voulu profiter de la nuit ou d'une partie de la
+matinée venaient, depuis qu'ils entendaient le canon, se jeter en
+foule sur les bords de la Bérézina, afin de traverser les ponts.
+
+J'y étais arrivé, lorsqu'un caporal de la compagnie, nommé Gros-Jean,
+qui était de Paris et dont je connaissais la famille, vint à moi, tout
+en pleurant, me demander si je n'avais pas vu son frère. Je lui
+répondis que non. Alors il me conta que, depuis la bataille de
+Krasnoé, il ne l'avait pas quitté, à cause qu'il était malade de la
+fièvre, mais que, ce matin, au moment de passer le pont, par une
+fatalité dont il ne pouvait se rendre compte, il en avait été séparé;
+que, le croyant en avant, il avait été de tous côtés pour le
+retrouver, le demandant à ses camarades; que, ne le trouvant pas à la
+position où était le régiment, il allait repasser le pont, et qu'il
+fallait qu'il le retrouve ou qu'il périsse.
+
+Voulant le détourner d'une résolution aussi funeste, je l'engage à
+rester près de moi à la tête du pont où, probablement, nous verrions
+son frère lorsqu'il se présenterait. Mais ce brave garçon se
+débarrasse de ses armes et de son sac en me disant que, puisque
+j'avais perdu le mien, il me faisait cadeau du sien, s'il ne revenait
+pas; que, pour des armes, il n'en manquait pas de l'autre côté. Alors
+il va pour s'élancer à la tête du pont: je l'arrête; je lui montre les
+morts et les mourants dont le pont est déjà encombré et qui empêchent
+les autres de traverser en les attrapant par les jambes, roulant
+ensemble dans la Bérézina, pour reparaître ensuite au milieu des
+glaçons, et disparaître aussitôt pour faire place à d'autres.
+Gros-Jean ne m'entendait pas. Les yeux fixés sur cette scène
+d'horreur, il croit apercevoir son frère sur le pont, qui se débat au
+milieu de la foule pour se frayer un chemin. Alors, n'écoutant que son
+désespoir, il monte sur les cadavres d'hommes et de chevaux qui
+obstruaient la sortie du pont[54], et s'élance. Les premiers le
+repoussent, en trouvant un nouvel obstacle à leur passage. Il ne se
+rebute pas; Gros-Jean était fort et robuste; il est repoussé jusqu'à
+trois fois. À la fin, il atteint le malheureux qu'il croyait son
+frère, mais ce n'est pas lui; je voyais tous ses mouvements, je le
+suivais des yeux. Alors, voyant sa méprise, il n'en est que plus
+ardent à vouloir atteindre l'autre bord, mais il est renversé sur le
+dos, sur le bord du pont, et prêt à être précipité en bas. On lui
+marche sur le ventre, sur la tête; rien ne peut l'abattre. Il retrouve
+de nouvelles forces et se relève en saisissant par une jambe un
+cuirassier qui, à son tour, pour se retenir, saisit un autre soldat
+par un bras; mais le cuirassier, qui avait un manteau sur les épaules,
+s'embarrasse dedans, chancelle, tombe et roule dans la Bérézina,
+entraînant avec lui Gros-Jean et celui qui le tenait par le bras. Ils
+vont grossir le nombre des cadavres qu'il y avait au-dessous, et des
+deux côtés du pont.
+
+[Note 54: À la sortie du pont était un marais, endroit fangeux où
+beaucoup de chevaux s'enfonçaient, s'abattaient et ne pouvaient plus
+se relever. Beaucoup d'hommes aussi arrivaient, traînés par la masse
+jusqu'à la sortie du pont, mais, étouffés au moment où ils n'étaient
+plus soutenus, ils tombaient, et ceux qui les suivaient marchaient
+dessus. (_Note de l'auteur._)]
+
+Le cuirassier et l'autre avaient disparu sous les glaçons, mais
+Gros-Jean, plus heureux, avait saisi un chevalet où il se tenait
+cramponné et contre lequel se trouvait, en travers, un cheval sur
+lequel il se mit à genoux. Il implorait le secours de ceux qui ne
+l'écoutaient pas. Mais des sapeurs du génie et des pontonniers qui
+avaient fait les ponts, lui jetèrent une corde qu'il eut assez
+d'adresse pour saisir et de force pour tenir, et se l'attacha autour
+du corps. Ensuite, de chevalet en chevalet, sur les cadavres qui
+étaient dans l'eau et sur les glaçons, les pontonniers le retirèrent à
+l'autre bord. Mais je ne le revis plus; j'ai su, le lendemain, qu'il
+avait retrouvé son frère à une demi-lieue de là, mais expirant, et que
+lui-même était dans un état désespéré. Ainsi périrent ces deux bons
+frères et un troisième qui était dans le 2e lanciers. À mon retour à
+Paris, j'ai revu leur famille qui est venue me demander des nouvelles
+de ses enfants. Je n'ai pu que lui laisser une lueur d'espérance, en
+lui disant qu'ils étaient prisonniers, mais j'étais certain qu'ils
+n'existaient plus.
+
+Pendant ce désastre, des grenadiers de la Garde parcouraient les
+bivacs. Ils étaient accompagnés d'un officier; ils demandaient du bois
+sec pour chauffer l'Empereur. Chacun s'empressait de donner ce qu'il
+avait de meilleur; même des hommes mourants levaient encore la tête
+pour dire: «Prenez pour l'Empereur!»
+
+Il pouvait être dix heures; le second pont, désigné pour la cavalerie
+et l'artillerie, venait de s'abîmer sous le poids de l'artillerie, au
+moment où il y avait beaucoup d'hommes dessus, dont une grande partie
+périt. Alors le désordre redoubla car, tous se jetant sur le premier
+pont, il n'y avait plus possibilité de se frayer un passage. Hommes,
+chevaux, voitures, cantiniers avec leurs femmes et leurs enfants, tout
+était confondu et écrasé, et, malgré les cris du maréchal Lefebvre
+placé à l'entrée du pont pour maintenir l'ordre autant que possible,
+il lui fut impossible de rester. Il fut emporté par le torrent et
+obligé, avec tous ceux qui l'accompagnaient, pour éviter d'être écrasé
+ou étouffé, de traverser le pont.
+
+J'avais déjà réuni cinq hommes du régiment, dont trois avaient perdu
+leurs armes dans la bagarre. Je leur avais fait faire du feu. J'avais
+toujours les yeux fixés sur le pont; j'en vis sortir un homme
+enveloppé d'un manteau blanc: poussé par ceux qui le suivaient, il
+alla tomber sur un cheval abattu, sur la gauche du pont. Il se releva
+avec beaucoup de peine, fit encore quelques pas, tomba de nouveau, se
+releva de même, pour venir ensuite retomber près de notre feu. Il
+resta un instant dans cette position; pensant qu'il était mort, nous
+allions le mettre à l'écart et prendre son manteau, mais il leva la
+tête en me regardant. Alors il se mit sur les genoux, il me reconnut.
+C'était l'armurier du régiment; il se mit à se lamenter en me disant:
+«Ah! mon sergent! quel malheur! J'ai tout perdu, chevaux, voitures,
+lingots, fourrures! Il me restait encore un mulet que j'avais amené
+d'Espagne. Je viens d'être obligé de l'abandonner. Il était encore
+chargé de mes lingots et de mes fourrures! J'ai passé le pont sans
+toucher les planches, car j'ai été porté, mais j'ai manqué de mourir!»
+Je lui dis qu'il était encore très heureux et qu'il devait remercier
+la Providence s'il arrivait en France, pauvre, mais avec la vie.
+
+Le nombre d'hommes qui arrivaient autour de notre feu nous força de
+l'abandonner et d'en recommencer un autre, quelques pas en arrière. Le
+désordre allait toujours croissant, mais ce fut bien pis, un instant
+après, lorsque le maréchal Victor fut attaqué par les Russes et que
+les boulets et les obus commençaient à tomber dans la foule. Pour
+comble de malheur, la neige recommença avec force, accompagnée d'un
+vent froid. Le désordre continua toute la journée et toute la nuit et,
+pendant ce temps, la Bérézina charriait, avec les glaçons, les
+cadavres d'hommes et de chevaux, et des voitures chargées de blessés
+qui obstruaient le pont et roulaient en bas. Le désordre devint plus
+grand encore lorsque, entre huit et neuf heures du soir, le maréchal
+Victor commença sa retraite. Ce fut sur un mont de cadavres qu'il put,
+avec sa troupe, traverser le pont. Une arrière-garde faisant partie du
+9e corps était encore restée de l'autre côté et ne devait quitter
+qu'au dernier moment. La nuit du 28 au 29 offrait encore à tous ces
+malheureux, sur la rive opposée, la possibilité de gagner l'autre
+bord; mais, engourdis par le froid, ils restèrent à se chauffer avec
+les voitures que l'on avait abandonnées et brûlées exprès pour les en
+faire partir.
+
+Je m'étais retiré en arrière avec dix-sept hommes du régiment et un
+sergent nommé Rossière. Un soldat du régiment le conduisait. Il était
+devenu, pour ainsi dire, aveugle, et il avait la fièvre[55]. Par
+pitié, je lui prêtai ma peau d'ours pour se couvrir, mais il tomba
+beaucoup de neige pendant la nuit, elle se fondait sur la peau d'ours
+par suite de la chaleur du grand feu et, par la même raison, se
+séchait. Le matin, lorsque je fus pour la reprendre, elle était
+devenue tellement dure, qu'il me fut impossible de m'en servir: je dus
+l'abandonner. Mais, voulant qu'elle fût encore utile, j'en couvris un
+homme mourant.
+
+[Note 55: J'ai su, depuis, que le sergent avait eu le bonheur de
+revenir en France. Comme il avait beaucoup d'argent, il trouva un juif
+qui le conduisit à Koenigsberg; mais en France, étant devenu fou, il
+se brûla la cervelle. (_Note de l'auteur_.)]
+
+Nous avions passé une mauvaise nuit. Beaucoup d'hommes de la Garde
+impériale avaient succombé: il pouvait être sept heures du matin.
+C'était le 29 novembre. J'allai encore auprès du pont, afin de voir si
+je rencontrerais des hommes du régiment. Ces malheureux, qui n'avaient
+pas voulu profiter de la nuit pour se sauver, venaient, depuis qu'il
+faisait jour, mais trop tard, se jeter en masse sur le pont. Déjà l'on
+préparait tout ce qu'il fallait pour le brûler. J'en vis plusieurs qui
+se jetèrent dans la Bérézina, espérant la passer à la nage sur les
+glaçons, mais aucun ne put aborder. On les voyait dans l'eau jusqu'aux
+épaules, et là, saisis par le froid, la figure rouge, ils périssaient
+misérablement. J'aperçus, sur le pont, un cantinier portant un enfant
+sur sa tête. Sa femme était devant lui, jetant des cris de désespoir.
+Je ne pus en voir davantage; c'était au-dessus de mes forces. Au
+moment où je me retirais, une voiture dans laquelle était un officier
+blessé, tomba en bas du pont avec le cheval qui la conduisait, ainsi
+que plusieurs hommes qui accompagnaient[56]. Enfin, je me retirai. On
+mit le feu au pont; c'est alors, dit-on, que des scènes impossibles à
+peindre se sont passées. Les détails que je viens de raconter ne sont
+que l'esquisse de l'horrible tableau.
+
+[Note 56: C'est ainsi que périt M. Legrand, frère du docteur
+Legrand, de Valenciennes. Il avait été blessé à Krasnoé. Il était
+arrivé jusqu'à la Bérézina. Un instant après la scène que je viens de
+tracer, et au moment où les Russes tiraient sur le pont, l'on m'a
+assuré qu'il avait encore reçu une blessure avant d'être précipité,
+lui et sa voiture. (_Note de l'auteur_.)]
+
+Je venais d'être prévenu que le régiment allait passer; il venait de
+quitter la position de la veille. Je fis prendre les armes aux hommes,
+réunis au nombre de 23, sans compter notre armurier. Lorsque le
+régiment passa, chacun rentra dans sa compagnie.
+
+Nous étions en marche: il pouvait être neuf heures. Nous traversâmes
+un terrain boisé et coupé par des marais que nous passâmes sur des
+ponts construits en bois de sapin résineux de deux mille pieds de
+longueur, que les Russes n'avaient pas eu, heureusement pour nous, le
+bonheur de brûler. L'on s'arrêta pour attendre ceux qui étaient encore
+derrière. Il faisait un peu de soleil. Je m'assis sur le sac de
+Gros-Jean et je m'endormis, mais un officier, M. Favin, s'en étant
+aperçu, vint me tirer par les oreilles, par les cheveux; d'autres me
+donnaient des coups de pied dans le derrière, sans pouvoir m'éveiller.
+Enfin il fallut que plusieurs prennent le parti de me lever, car c'en
+était fait: mon sommeil était celui de la mort et, cependant, j'étais
+fâché que l'on m'eût réveillé.
+
+Beaucoup d'hommes, que l'on croyait perdus, arrivaient encore des
+bords de la Bérézina. Il y en avait qui s'embrassaient, se
+félicitaient, comme si l'on venait de passer le Rhin, dont nous étions
+encore éloignés de quatre cents lieues! On se croyait tellement sauvés
+que, revenus à des sentiments moins indifférents, on plaignait, on
+regrettait ceux qui avaient eu le malheur de rester en arrière. Pour
+ne plus m'endormir, on me conseilla de marcher un peu en avant. C'est
+ce que je fis.
+
+
+
+
+IX
+
+De la Bérézina à Wilna.--Les juifs.
+
+
+Il n'y avait pas une demi-heure que je marchais en avant du régiment,
+lorsque je rencontrai un sergent des fusiliers-chasseurs que je
+connaissais. Comme je lui voyais l'air assez content (chose
+excessivement rare), je lui demandai s'il avait quelque chose à
+manger: «J'ai, me dit-il, trouvé quelques pommes de terre dans le
+village où nous sommes». Alors je levai la tête et m'aperçus que nous
+étions, effectivement, dans un village. Je ne l'avais pas encore
+remarqué, marchant toujours absorbé, et la tête baissée.
+
+Au nom de _pommes de terre_, je l'arrêtai pour lui demander dans
+quelle maison du village il les avait trouvées. Je m'empressai d'y
+courir, autant que mes jambes me le permettaient, et j'eus le bonheur,
+après bien des recherches et du mal, de trouver, sous un four, trois
+petites pommes de terre, un peu plus grosses que des noix, que je fis
+cuire à moitié dans un feu abandonné et un peu écarté de la route,
+dans la crainte d'être vu. Lorsqu'elles furent cuites assez, je les
+mangeai avec un morceau de cheval, mais sans goût, car la fièvre que
+j'avais depuis plusieurs jours m'avait cassé l'appétit; aussi je
+jugeais que, si cela devait durer encore quelques jours, j'étais
+perdu.
+
+Le régiment venant à passer, je repris mon rang, et nous marchâmes
+jusqu'à Ziembin, où l'Empereur était déjà arrivé avec une partie de la
+Garde. Nous le vîmes qui regardait du côté de la route de Borisow, sur
+notre gauche, où l'on disait que les Russes venaient. Quelques
+cavaliers de la Garde s'étaient portés en avant, mais les Russes ne se
+montrèrent pas, ce jour-là. L'Empereur alla coucher à Kamen, avec la
+moitié de la Garde, et nous, les fusiliers-grenadiers et chasseurs,
+nous couchâmes en arrière de cet endroit.
+
+Le 30, le quartier impérial coucha à Plechnitzié, et nous, nous
+bivouaquâmes en arrière. Le lendemain, lorsque nous y arrivâmes, nous
+apprîmes que, le 29, le maréchal Oudinot, qui s'était retiré dans cet
+endroit après avoir été blessé, le 28, à la Bérézina, avait failli
+être pris; que les Russes, au nombre de deux mille, avec deux pièces
+de canon, y étaient entrés, mais que le maréchal, quoique blessé,
+s'était défendu avec vingt-cinq hommes, tant officiers que soldats,
+malheureux et blessés, dans une maison où ils s'étaient retranchés;
+que les Russes, étonnés des dispositions de défense que faisait le
+maréchal, avec le peu d'hommes qui l'accompagnaient, s'étaient retirés
+sur une hauteur qui domine l'endroit, et que, de là, ils firent le
+siège de la maison, jusqu'au moment où de la troupe de la
+Confédération du Rhin, et une partie de la Garde, arriva avec
+l'Empereur. Nous remarquâmes la baraque, en passant: elle était percée
+de plusieurs coups de boulets; mais nous ne pûmes comprendre comment
+deux mille Cosaques n'avaient pas eu assez de courage pour prendre
+d'assaut une baraque en bois, où vingt-cinq hommes s'étaient retirés
+pour se défendre, il est vrai, jusqu'à la mort.
+
+Le lendemain 1er décembre, nous partîmes de grand matin. Après
+une heure de marche, nous arrivâmes dans un village où les
+fusiliers-chasseurs avaient couché; ils nous attendaient, afin de
+partir avec nous. En y arrivant, je m'informai si l'on n'y trouvait
+rien à acheter: un sergent-major des chasseurs me dit que, chez le
+juif où il avait logé, se trouvait du genièvre. Je le priai de m'y
+conduire. Étant dans la maison, j'aperçus le juif avec une longue,
+barbe, et, m'adressant à lui fort poliment en allemand, je lui
+demandai s'il avait du genièvre à me vendre. Il me répondit d'un ton
+brusque: «Je n'en ai plus, les Français me l'ont pris!» À cela je
+n'avais rien à répondre, mais, comme je connaissais cette race
+d'hommes, je n'ajoutai pas foi aux paroles qu'il me disait, car ce
+n'était que la crainte de ne pas être payé qui lui faisait dire qu'il
+n'en avait plus. Tout à coup, une jeune fille de quatorze à quinze ans
+descendit d'un grand poêle en terre, sur lequel elle était assise, et
+s'approchant de moi, me dit: «Si tu veux me donner le galon que tu as
+là, je te donnerai un verre d'eau-de-vie!» Je consentis à ce qu'elle
+voulait; aussitôt, elle détacha le large galon en argent qui soutenait
+la carnassière que je portais au côté, d'une valeur de plus de trente
+francs, et que j'apportais de Moscou. Lorsqu'il fut en sa possession,
+elle le cacha dans son sein; ensuite elle le remplaça par une mauvaise
+corde. Si je l'avais laissée faire, elle m'aurait pris la giberne du
+docteur que j'avais enlevée au Cosaque; elle s'était aperçue qu'elle
+était garnie en argent. Un instant après, elle m'apporta un mauvais
+verre de genièvre que j'avalai avec peine, tant j'avais l'estomac
+resserré.
+
+La jeune juive me donna encore un petit fromage d'une forme ovale,
+gros comme un oeuf de poule, et qui avait l'odeur de l'anis. Je le mis
+précieusement dans ma carnassière, et je sortis.
+
+À peine avais-je pris l'air, que le malheureux verre de genièvre, au
+lieu de descendre dans l'estomac, me monta à la tête. Il fallait
+passer sur un corps d'arbre qui servait de pont, sur un large et
+profond fossé rempli de neige. Je le passai en dansant, sans tomber,
+et je courus jusqu'au milieu du régiment, en faisant la même chose. Je
+fis mieux, j'allai prendre de mes camarades par les bras, en chantant
+et en voulant les faire danser. Plusieurs de mes amis, et même des
+officiers, se réunirent autour de moi, en me demandant ce que j'avais:
+pour toute réponse je dansais, et je chantais. D'autres me regardaient
+avec indifférence. Le sergent-major de la compagnie, me conduisant à
+quelques pas du régiment, me demanda d'où je venais. Je lui dis que
+j'avais bu la goutte: «Et où?--Viens avec moi», lui dis-je. Il me
+suivit, nous passâmes sur l'arbre, en nous tenant par la main. À peine
+étions-nous de l'autre côté, que je me sentis saisir par un bras:
+c'était un de mes amis un Liégeois[57], sergent-major, qui venait
+savoir ce que j'avais.
+
+[Note 57: Leboude. (_Note de l'auteur._)]
+
+Lorsque nous fûmes chez le juif, je leur dis que, s'ils avaient des
+galons d'or ou d'argent, ils auraient du genièvre: «Si ce n'est que
+cela, dit le Liégeois, en voilà!» Il avait un joli bonnet en peau
+d'Astrakan, dont le tour était garni d'un large galon en or; il le
+donna. Ce fut encore la jeune juive qui fit l'affaire, qui le
+décousit. On nous donna du genièvre; ensuite nous sortîmes, mais à
+peine étions-nous hors de la maison, que la folie me reprit encore
+plus fort, ainsi qu'au Liégeois, de sorte que je recommence à danser,
+et le Liégeois aussi. Le sergent-major regardait en nous engageant de
+marcher pour rejoindre le régiment. Pour toute réponse, nous le
+prenons chacun par un bras et nous nous dirigeons du côté du fossé,
+sur l'arbre qui sert de pont, toujours en dansant. Arrivé là, le
+Liégeois glisse, tombe, et entraîne le sergent-major ainsi que moi
+dans le fossé et dans la neige qui recouvrait plus de deux cents
+cadavres, que l'on y avait jetés depuis deux jours[58]. À cette chute
+inattendue, le sergent-major jette un cri de terreur et de colère,
+sans cependant s'être fait mal, ni nous non plus. Ensuite il se met à
+jurer après nous et le Liégeois à chanter; me prenant par les mains,
+il voulait me faire danser.
+
+[Note 58: Ces cadavres provenaient des malheureux qui, les
+premiers, avaient passé la Bérézina et qui, ayant continuellement
+cheminé, s'étaient arrêtés dans le village, où les juifs leur avaient
+vendu des mauvaises liqueurs, qu'ils n'étaient plus habitués de
+prendre et qui les avaient fait mourir. (_Note de l'auteur._)]
+
+Il fallait sortir, mais nous n'en avions ni la force, ni la
+possibilité. Partout il se trouvait des glaçons sous la neige, de
+sorte que, lorsque nous avions dépassé l'endroit où il n'y avait plus
+de cadavres, il nous était impossible de marcher. En définitive, si
+une compagnie de Westphaliens n'eût passé dans le moment, nous y
+serions restés. L'on avança une corde, mais, avec nos mains gelées,
+nous ne pûmes la tenir. On finit par nous descendre le côté d'une
+voiture qui nous servit d'échelle; des Westphaliens nous aidèrent à
+remonter. Cette descente avait rendu le Liégeois et moi un peu plus
+calmes. Nous rejoignîmes le régiment qui s'était arrêté près d'un
+bois; on se remit en marche; une lieue plus loin, nous rencontrâmes le
+prince Eugène, vice-roi d'Italie, marchant à la tête d'un petit nombre
+d'officiers et de quelques grenadiers de la Garde royale, groupés
+autour de leurs drapeaux. Ils étaient exténués de fatigue. Ce
+jour-là, nous fîmes une forte journée; aussi nous laissâmes encore
+beaucoup d'hommes en arrière, et nous allâmes coucher dans un village
+abandonné où nous trouvâmes de la paille pour nous coucher. La viande
+de cheval ne nous manquait pas, mais nous n'avions plus de marmite
+pour la faire cuire et faire du bouillon qui nous aurait soutenus un
+peu. Nous fûmes encore réduits, comme les jours précédents, à manger
+un morceau de viande rôtie, mais nous couchâmes dans des maisons où
+nous pûmes faire du feu. Pendant la nuit, je fus obligé de sortir
+plusieurs fois de la maison où j'étais couché, car la chaleur, à
+laquelle je n'étais plus habitué, m'incommodait.
+
+Le lendemain, nous partîmes de grand matin. C'était le 2 décembre; la
+fièvre me reprit, j'éprouvais de grandes lassitudes dans les cuisses,
+de sorte qu'au bout d'une heure de marche, je me trouvais encore en
+arrière du régiment. Quelque temps après, je traversai un petit
+village où se trouvaient beaucoup de traîneurs, mais je le passai sans
+m'arrêter. Un peu plus loin, j'en rencontrai plusieurs milliers,
+arrêtés autour de quelques maisons, occupés à rôtir du cheval. Le
+général Maison passa, s'arrêta un instant pour engager tout le monde à
+suivre, si l'on ne voulait pas être pris par la cavalerie russe, qui
+n'était pas loin; mais la grande partie de ces hommes démoralisés et
+affamés n'écoutait plus rien. Ils ne voulaient quitter leurs feux
+qu'après avoir mangé, et beaucoup se préparaient à défendre, contre
+l'ennemi, le morceau de cheval qu'ils faisaient cuire. Je continuai à
+marcher. Plus avant, je rencontrai plusieurs soldats de la compagnie,
+que je priai de ne pas me quitter. Ils me le promirent, en disant
+qu'ils me suivraient partout, que tout leur était indifférent; ils ne
+tinrent que trop leur parole.
+
+Le soir, nous arrêtâmes près d'un bois pour y passer la nuit. Déjà
+beaucoup d'hommes de différents corps y étaient arrêtés, surtout de
+l'armée d'Italie, et quelques grenadiers du 1er régiment de la Garde,
+à qui je demandai des nouvelles de Picart. On me répondit qu'on
+l'avait vu la veille, mais que l'on pensait qu'il avait le cerveau
+attaqué, qu'il avait l'air d'un fou.
+
+Depuis le moment où, près du pont de la Bérézina, le pauvre Gros-Jean
+m'avait laissé son sac, je n'avais pas encore pensé de l'ouvrir, afin
+de voir ce qu'il pouvait contenir. Comme j'étais certain qu'il ne
+reviendrait plus, au moins de si tôt, j'en fis la visite en présence
+des deux hommes de la compagnie qui étaient avec moi et qui,
+précisément, étaient de son escouade. Je ne trouvai rien
+d'extraordinaire: seulement un mouchoir renfermant un peu de gruau
+mélangé avec du seigle. Un des hommes avait le couvercle d'une
+marmite; nous le fîmes cuire. Je trouvai encore une mauvaise paire de
+souliers, mais pas de chemise, chose dont j'avais tant besoin; le
+reste m'était tout à fait inutile.
+
+Heureusement, dans l'endroit où nous étions arrêtés, se trouvait
+beaucoup de bois coupé; nous fîmes grand feu. La nuit, le froid fut
+supportable, mais, le matin au point du jour (journée du 3), un vent
+du nord s'éleva, qui nous amena un froid de vingt degrés. Il fallut se
+mettre en marche, car la position n'était pas tenable. Après avoir
+mangé un morceau de cheval, nous partîmes, suivant machinalement ceux
+qui marchaient devant nous, et qui, pas plus que nous, ne savaient où
+ils étaient, ni où ils allaient. Le froid cessa un peu dans la
+journée, le soleil fut brillant, aussi nous fîmes beaucoup de chemin,
+nous arrêtant dans des maisons isolées ou à des feux de bivac
+abandonnés. Autant que je puis me le rappeler, nous couchâmes dans une
+maison de poste.
+
+Le soleil, qui s'était montré la veille, n'était que l'avant-coureur
+d'une gelée extraordinaire. Je ne dirai rien de cette journée, car, en
+vérité, je n'ai jamais su comment je la passai. Je fus absorbé
+tellement que, lorsque mes deux soldats m'adressaient la parole, je
+leur répondais d'une manière à leur faire penser que j'étais fou. Le
+froid fut intolérable. Beaucoup prirent les premiers chemins qu'ils
+rencontrèrent, dans l'espoir de trouver des habitations; enfin nous
+finîmes, comme beaucoup, par nous perdre, en suivant des Polonais qui
+prenaient un chemin pour aller sur Varsovie, par Olita. Un Polonais
+qui parlait français m'assura que nous étions à plus d'une lieue de la
+route de Wilna. Nous voulûmes revenir sur nos pas; nous nous perdîmes
+de nouveau, nous rencontrâmes trois officiers suivis par plus de cent
+malheureux de différents corps et de différentes nations, mourant de
+froid et de misère. Lorsqu'ils surent par nous qu'ils étaient égarés,
+plusieurs pleurèrent comme des enfants.
+
+Comme nous nous trouvions près d'un bois de sapins, nous nous
+décidâmes à y établir notre bivac, avec ceux que nous venions de
+rencontrer. Ils avaient, avec eux, un cheval. On le tua, et une
+distribution en fut faite; deux feux furent allumés, et chacun fit sa
+cuisine au bout de son sabre ou d'un bâton. Le repas achevé, nous nous
+formâmes en cercle autour de plusieurs feux, et il fut convenu qu'un
+quart veillerait, car l'on craignait à chaque instant d'être pris par
+les Russes qui suivaient l'armée, presque toujours sur les côtés de la
+route. Une heure après, la neige nous arriva, avec un grand vent qui
+nous força de nous mettre sous les abris que nous avions eu la
+précaution de faire. Un peu plus tard, le vent devint tellement
+furieux, que la neige y entrait et nous empêchait de prendre un peu de
+repos, malgré que le sommeil nous accablait. Cependant je m'endormis
+sur mon sac, sur lequel j'étais assis; pour me préserver de la neige,
+j'avais mis sur ma tête mon collet doublé en peau d'hermine. Combien
+de fois, dans cette triste nuit, je regrettai ma peau d'ours!
+
+Mon sommeil ne fut pas de longue durée, car un coup de vent emporta
+l'abri sous lequel j'étais avec mes deux soldats. Nous fûmes alors
+obligés de nous tenir toujours en mouvement, pour ne pas geler. Enfin
+le jour parut, nous nous mîmes en marche, en laissant dans le bivac
+sept hommes, dont trois étaient déjà morts, et quatre sans
+connaissance, qu'il fallut abandonner.
+
+Il pouvait être huit heures, lorsque nous eûmes rejoint la
+grand'route, et, après bien des peines, nous arrivâmes, sur les trois
+heures après midi, à Molodetschno, au milieu d'une cohue d'hommes de
+tous les corps, surtout de l'armée d'Italie. En arrivant dans le
+village, où l'Empereur avait couché la veille, nous cherchâmes à nous
+introduire pour passer la nuit dans une grange ou dans une écurie,
+mais nous étions arrivés trop tard. Nous fûmes obligés de nous établir
+au milieu d'une maison brûlée, sans toit, et où les trois quarts des
+places étaient déjà prises, mais nous nous regardâmes encore comme
+très heureux de pouvoir nous mettre un peu à l'abri d'un froid
+excessif qui alla toujours en augmentant, jusqu'à notre arrivée à
+Wilna.
+
+J'appris plus tard, à mon arrivée en Pologne, que ce fut de ce
+village, Molodetschno, que l'Empereur traça son vingt-neuvième
+bulletin, qui annonçait la destruction de notre armée, et qui fit tant
+de sensation en France.
+
+Le 5, il faisait grand jour lorsque nous partîmes. Nous suivîmes
+machinalement plus de dix mille hommes qui marchaient confusément et
+sans savoir où ils allaient. Nous traversâmes beaucoup d'endroits
+marécageux, où nous eussions probablement tous péri, sans les fortes
+gelées qui consolidaient le mauvais terrain sur lequel nous marchions.
+Celui qui était obligé de s'arrêter n'était pas en peine de retrouver
+son chemin, car la quantité d'hommes qui tombaient pour ne plus se
+relever pouvait servir de guide. Nous arrivâmes, lorsqu'il faisait
+encore jour, à Brénitza, où l'Empereur avait couché; il en était parti
+dans la matinée. Nous fûmes plus heureux que le jour précédent: je
+trouvai un peu de farine à acheter; nous fîmes de la bouillie, mais
+nous n'eûmes pas le bonheur de trouver une maison sans toit; nous
+fûmes forcés de coucher dans la rue. Après avoir encore passé cette
+mauvaise nuit sans dormir, tant il faisait froid, nous partîmes pour
+nous rendre à Smorgony. En suivant la route, nous la vîmes couverte
+d'officiers supérieurs des différents corps, ainsi que des nobles
+débris de l'Escadron et du Bataillon sacrés, couverts de mauvaises
+fourrures, de manteaux brûlés, même d'autres qui n'en avaient pas la
+moitié, l'ayant partagé avec un ami, peut-être avec un frère. Une
+grande partie marchait appuyée sur un bâton de sapin; ils avaient la
+barbe et les cheveux couverts de glaçons; on en voyait qui, ne pouvant
+plus marcher, regardaient, parmi les malheureux qui couvraient la
+route, s'il ne s'en trouvait pas des régiments qu'ils commandaient
+quinze jours avant, afin d'en obtenir un secours, en leur donnant le
+bras ou autrement: celui qui n'avait pas la force de marcher était un
+homme perdu.
+
+Il en était des routes comme des bivacs, ressemblant à un champ de
+bataille, tant il y avait de cadavres; mais comme, presque toujours,
+il tombait beaucoup de neige, le tableau était moins sinistre à voir;
+d'ailleurs on était devenu sans pitié; on était devenu insensible pour
+soi-même, à plus forte raison pour les autres; l'homme qui tombait et
+implorait une main secourable n'était pas écouté. C'est de cette
+manière que nous arrivâmes à Smorgony; c'était le 6.
+
+En entrant dans cette ville, nous apprîmes que l'Empereur en était
+parti la veille, à dix heures du soir, pour la France, laissant le
+commandement de l'armée au roi Murat. Beaucoup d'étrangers profitèrent
+de cette occasion pour jeter de la défaveur sur l'Empereur à propos
+d'une démarche qui n'était que naturelle, car, après la conspiration
+de Malet, sa présence devenait nécessaire en France, non seulement
+pour la partie administrative, mais pour y organiser une nouvelle
+armée. On voyait, au milieu des groupes d'hommes à demi morts qui
+arrivaient, d'autres individus qui paraissaient tout à fait étrangers
+et à part des malheureux, car ils étaient bien vêtus et vigoureux; ils
+criaient contre la démarche de l'Empereur. Depuis, j'ai toujours pensé
+que ces hommes étaient des agents de l'Angleterre qui arrivaient
+au-devant de l'armée pour y prêcher la défection.
+
+Au milieu de cette multitude, je perdis un des hommes qui
+m'accompagnaient, mais, pressé de trouver un gîte pour passer la nuit,
+je ne pouvais pas le chercher. Voyant passer un officier badois
+faisant partie de la garnison de la ville, je le suivis avec l'autre
+homme qui me restait, pensant bien qu'il avait un logement où nous
+pourrions peut-être nous introduire. Effectivement, il entra chez un
+juif où il était logé, et, s'apercevant que nous le suivions, nous en
+facilita l'entrée. Lorsque nous y fûmes, nous nous installâmes près
+d'un poêle bien chaud. Il faut avoir été souffrant et malheureux comme
+nous l'étions, pour apprécier le bonheur d'avoir une habitation
+chaude, où l'on puisse passer une bonne nuit.
+
+Dans la même chambre était un jeune officier d'état-major, malade de
+la fièvre et couché sur un mauvais canapé. Il me conta qu'il était
+malade depuis Orcha, mais que, ne pouvant aller plus loin, il allait
+probablement finir sa carrière, car il serait pris par les Russes: «Et
+Dieu sait, continua-t-il, ce qu'il en adviendra! Pauvre mère, que
+dira-t-elle lorsqu'elle le saura?»
+
+L'officier badois, qui était présent et qui parlait le français,
+chercha à le consoler en lui disant qu'il lui procurerait un cheval
+pour son traîneau, puisque celui qui l'avait conduit était mort. À
+nous, il nous promit de la soupe et de la viande, mais, pendant la
+nuit, il partit avec tous ceux des siens qui étaient là en garnison.
+Quant au pauvre officier, la fièvre augmenta pendant la nuit, il fut
+continuellement dans le délire, et nous, nous n'eûmes pas la soupe ni
+la viande sur lesquels nous avions tant compté. Nous n'eûmes que
+quelques oignons et quelques noisettes que le juif nous vendit bien
+cher, mais ce n'était pas trop payer la nuit que nous avions passée à
+couvert.
+
+Le 7 au matin, comme nous étions assez bien reposés, nous partîmes de
+bonne heure et en faisant le moins de bruit possible, afin que le
+jeune officier ne pût nous entendre, vu l'impossibilité où nous étions
+de lui rendre aucun service. Peu d'hommes étaient sur le chemin.
+Lorsque nous eûmes fait une lieue, nous nous reposâmes près d'une
+grange incendiée; au bout d'une demi-heure, nous vîmes arriver la
+colonne de la Garde impériale; les débris de notre régiment étaient
+là, marchant toujours en ordre autant que possible; je rentrai dans
+les rangs. Lorsqu'on fit halte, on me demanda sans intérêt si, depuis
+quatre jours que l'on ne m'avait vu, j'avais trouvé des vivres. Sur ma
+réponse que je n'avais rien, on me tourna le dos en jurant et en
+frappant la terre avec la crosse du fusil.
+
+On se remit en route, et nous arrivâmes très tard à Joupranouï:
+presque toutes les maisons étaient brûlées, les autres abandonnées,
+sans toits et sans portes. Nous nous mîmes comme nous pûmes, les uns
+sur les autres. Le cheval ne manquant pas, j'en fis cuire pour le
+lendemain.
+
+Le lendemain 8, il faisait grand jour lorsque nous partîmes, mais le
+froid était tellement rigoureux, que les soldats mettaient le feu aux
+maisons pour se chauffer. Dans toutes maisons, il y avait des
+malheureux soldats: beaucoup périrent dans les flammes, n'ayant pas la
+force de se sauver.
+
+Dans le milieu de la journée, nous arrivâmes dans une petite ville
+dont je ne me rappelle plus le nom. On disait que l'on devait y faire
+des distributions, mais nous apprîmes que les partisans avaient pillé
+les magasins avant notre arrivée, et que ceux qui étaient chargés des
+distributions, ainsi que les commissaires des guerres, s'étaient
+sauvés.
+
+Nous continuâmes notre route, enjambant sur les morts et les mourants.
+Lorsque nous fîmes halte près d'un bois où un soldat de la compagnie
+aperçut un cheval abandonné, nous nous réunîmes à plusieurs pour le
+tuer et en prendre chacun un morceau, mais comme personne n'avait plus
+de hache ni de forces pour en couper, nous le tuâmes pour en avoir le
+sang, que nous recueillîmes dans une marmite enlevée à une cantinière
+allemande et, comme nous trouvions toujours des feux abandonnés, nous
+le fîmes cuire en mettant dedans de la poudre pour assaisonnement:
+mais, à peine était-il à moitié cuit, nous aperçûmes une légion de
+Cosaques. Nous eûmes, cependant, le temps de le manger tel qu'il était
+et à pleines mains, de manière que nos figures et nos vêtements
+étaient barbouillés de sang. Nous étions épouvantables à voir, et nous
+faisions pitié.
+
+Cette halte, causée par un embarras occasionné par l'artillerie, que
+des chevaux à demi morts traînaient encore, avait réuni plus de trente
+mille hommes de toutes armes et de toutes les nations, qui offraient
+un tableau impossible à décrire. Enfin, nous continuâmes à marcher, et
+nous arrivâmes dans un grand village à trois ou quatre-lieues de
+Wilna.
+
+Comme j'allais me disposer à passer la nuit dans une écurie où toute
+la compagnie était logée, l'on me commanda de garde de police. Je
+partis avec les hommes que l'on put ramasser et qui vinrent de bon
+coeur, espérant être mieux, mais l'on me désigna, pour corps de garde,
+une espèce de baraque qui se trouvait au milieu de la place, sur une
+élévation, et où le vent vient de tous côtés; malgré le grand feu que
+nous avions fait, il nous fut impossible de reposer un seul instant.
+
+Je reconnus ce village pour celui où nous avions logé, cinq mois
+avant, en partant de Wilna pour aller à Moscou, et où j'avais perdu un
+trophée, c'est-à-dire une petite boîte dans laquelle il y avait des
+bagues, des colliers en cheveux et des portraits provenant des
+maîtresses que j'avais eues dans tous les pays où j'avais été. J'ai
+beaucoup regretté ma petite collection.
+
+Le matin 9, nous partîmes pour Wilna, par un froid de vingt-huit
+degrés[59]. De deux divisions, fortes encore de plus de dix mille
+hommes, Français et Napolitains, qui, depuis deux jours, s'étaient
+joints à nous, ainsi que d'autres qui nous attendaient, échelonnés sur
+la route, à peine, deux mille arrivèrent à Wilna. Le reste fut décimé
+dans cette terrible journée. Et cependant ces hommes étaient bien
+vêtus, et rien ne leur avait manqué en fait que de nourriture, car ils
+n'avaient quitté les bons cantonnements où ils étaient, en Poméranie
+et en Lithuanie, que depuis quelques jours. Lorsque nous les
+rencontrâmes, nous leur fîmes pitié, mais, deux jours après, ils
+étaient plus malheureux que nous.
+
+[Note 59: Beaucoup ont affirmé 30 ou 32 degrés. _(Note de
+l'auteur)_]
+
+Moins démoralisés que nous, on les voyait se secourir les uns les
+autres; mais lorsqu'ils virent qu'ils étaient aussi les victimes de
+leur dévouement, ils devinrent aussi égoïstes que les autres, les
+officiers supérieurs comme les simples soldats.
+
+L'espoir d'arriver, dans quelques heures, à Wilna, où nous devions
+avoir des vivres en abondance, m'avait rendu des forces, ou plutôt,
+comme beaucoup de mes camarades, je faisais, pour arriver, des efforts
+surnaturels. Le froid de vingt-huit degrés était au-dessus de tout ce
+que l'on pouvait faire. Je me sentais défaillir, il semblait que nous
+marchions au milieu d'une atmosphère de glace. Combien de fois, dans
+cette triste journée, je regrettai ma peau d'ours qui déjà, dans des
+froids semblables, m'avait sauvé la vie! Je n'avais plus de
+respiration, des glaces s'étaient formées dans mon nez; mes lèvres se
+collaient; mes yeux, éblouis par la neige et par la faiblesse,
+pleuraient, les larmes se gelaient et je n'y voyais plus. Alors
+j'étais forcé de m'arrêter et de me couvrir la figure avec la peau
+d'hermine de mon collet, pour en faire fondre la glace. C'est de cette
+manière que j'arrivai près d'une grange à laquelle on avait mis le feu
+pour se chauffer. Alors je pus respirer un peu: il en était de même de
+presque toutes les habitations que l'on rencontrait. Dans presque
+toutes, il y avait des malheureux soldats qui, ne pouvant aller plus
+loin, s'y étaient retirés pour mourir.
+
+Nous aperçûmes les clochers de Wilna: je voulus presser le pas afin
+d'arriver des premiers, mais les vieux chasseurs de la Garde que je
+rencontrai m'en empêchèrent. Ils marchaient en colonne et sur deux
+rangs, de manière à barrer la route, afin que personne ne passât sans
+marcher en ordre. On voyait des vieux guerriers ayant des glaçons qui
+leur pendaient à la barbe et aux moustaches, comprimant leurs
+souffrances pour marcher en ordre, mais cet ordre que l'on voulait
+maintenir fut impossible. On se jeta en confusion dans le faubourg: en
+y entrant, j'aperçus à la porte d'une maison un de mes amis, vélite et
+officier aux grenadiers, étendu mort; les grenadiers étaient arrivés
+une heure avant nous. Beaucoup d'autres tombèrent, en arrivant,
+d'épuisement et de froid; le faubourg était déjà parsemé de cadavres.
+On désigna une maison pour notre bataillon et, quoique déjà il s'y
+trouvait des Badois qui faisaient partie de la garnison, le logement
+ne fut pas trop petit. Il est vrai qu'un instant après, ils évacuèrent
+la maison, tant ils avaient peur d'être dévorés par nous.
+
+On nous fit une distribution de viande de boeuf: nous ne fûmes pas
+assez raisonnables de la réunir pour en faire une soupe. On tombait
+dessus comme des affamés que nous étions, chacun la fit cuire ou
+chauffer comme il put, quelques-uns la mangèrent crue. Un de mes amis
+nommé Poton, gentilhomme breton, vélite et sergent de la même
+compagnie que moi, attendait avec une impatience marquée qu'on lui
+donnât son morceau, qui pouvait être d'une demi-livre. Comme il était
+séparé d'environ deux pas de celui qui coupait, on le lui jeta. Il
+l'attrapa au vol de ses deux mains, comme un chat aurait fait de ses
+pattes, le porta à sa bouche et le dévora avec des mouvements
+convulsifs, malgré tout ce que nous pûmes faire pour l'en empêcher: il
+ne voyait plus rien que le morceau qu'il dévorait.
+
+Il pouvait être midi lorsque nous arrivâmes. Une heure après,
+j'entrais en ville afin de voir si je ne trouverais pas de pain et
+d'eau-de-vie à acheter. Mais, presque partout, les portes étaient
+fermées; les habitants, quoique nos amis, avaient été épouvantés en
+voyant cinquante à soixante mille dévorants, comme nous étions, dont
+une partie avait l'air fou et imbécile; et d'autres, comme des
+enragés, couraient en frappant à toutes les portes et aux magasins, où
+l'on ne voulait rien leur donner ni distribuer, parce que les
+fournisseurs voulaient que tout se fît en ordre, chose impossible,
+puisque l'ordre n'existait plus.
+
+Comme je voyais qu'il n'était pas possible de se procurer ce dont
+j'avais besoin, je me décidais à revenir au faubourg, lorsque je
+m'entendis appeler par mon nom; je me retourne et, à ma grande
+surprise, j'aperçois Picart qui me saute au cou et m'embrasse en
+pleurant de plaisir. Depuis le passage de la Bérézina, deux fois il
+avait rencontré le régiment, mais on lui avait assuré que j'étais mort
+ou prisonnier. Il me dit qu'il avait de la farine et qu'il allait la
+partager avec moi; que, pour de l'eau-de-vie, il me conduirait chez
+son juif, où il se faisait fort de m'en avoir, et probablement du
+pain. Je le priai de m'y conduire en attendant que l'on distribuât des
+vivres dont j'avais la certitude que l'on aurait, puisque les magasins
+étaient remplis.
+
+Je n'oublierai jamais le singulier effet que produisit sur moi la vue
+d'une maison habitée; il me semblait qu'il y avait des années que je
+n'en avais vu. Picart me fit prendre un peu d'eau-de-vie, que j'eus
+bien de la peine à avaler: ensuite, j'en achetai une bouteille pour
+vingt francs, que je mis précieusement dans ma carnassière. Mais, pour
+du pain, il fallait attendre jusqu'au soir; il y avait cinquante jours
+que je n'en avais mangé, il me semblait que j'aurais oublié toutes mes
+misères, si j'en avais eu.
+
+Le juif me conta que les premiers qui étaient arrivés le matin avaient
+tout dévoré; il nous conseilla de ne pas sortir de chez lui,
+d'attendre et d'y coucher, qu'il se chargeait de nous procurer tout ce
+dont nous aurions besoin, et d'empêcher que d'autres n'entrent chez
+lui. D'après son avis, je me décidai à me reposer sur un banc contre
+le poêle.
+
+Je demandai à Picart comment il se faisait qu'il était si bien avec
+cette famille juive, car je voyais qu'on le traitait comme un enfant
+de la maison. Il me répondit qu'il s'était fait passer pour le fils
+d'une juive; qu'il avait, pendant les quinze jours que nous avions
+resté dans cette ville, au mois de juillet, toujours été avec eux à la
+synagogue, parce qu'à la suite de cela, il y avait toujours quelques
+coups de schnapps [60] à boire, et des noisettes à croquer.
+
+[Note 60: _Schnapps_, eau-de-vie.]
+
+Il y avait longtemps que je n'avais ri, mais je ne pus m'empêcher
+d'éclater, au point que le sang ruissela de mes lèvres.
+
+Picart allait continuer à me conter ces fariboles, quand, tout à coup,
+nous entendons le bruit du canon et nous voyons arriver notre hôte: il
+avait l'air tout effaré, ne sachant plus parler. Il finit par nous
+dire qu'il venait de voir arriver des soldats bavarois suivis par des
+Cosaques, justement par la porte où nous étions arrivés.
+
+Effectivement, la garnison de la ville battait la générale. À ce
+bruit, Picart saisit ses armes et, s'avançant près de moi qui n'étais
+pas très disposé à bouger: «Allons, mon pays! me dit-il en me frappant
+sur l'épaule, nous sommes de la Garde impériale, il faut être les
+premiers à courir aux armes! Ensuite, il ne faut pas souffrir que ces
+sauvages viennent manger le pain qu'on nous a promis pour ce soir! Si
+vous avez la force, suivez-moi, et allons nous réunir à ceux qui vont
+charger cette canaille, chose qui ne sera pas difficile!»
+
+Je suivis Picart. Quelques hommes couraient pour se réunir sans savoir
+où, mais un plus grand nombre se retirait du côté opposé où l'on
+devait se battre, et un plus grand nombre encore, insouciants de tout,
+ne faisaient pas attention à ce qui se passait.
+
+Lorsque nous fûmes près de la porte qui conduisait au faubourg, nous
+rencontrâmes un détachement de grenadiers et chasseurs de la Garde.
+Picart me quitta pour prendre son rang parmi les siens, et comme, à la
+gauche, il s'en trouvait quelques-uns de chez nous et une vingtaine
+d'officiers qui avaient des fusils, je les suivis en marchant comme
+eux, sans savoir qui nous commandait et où nous allions. L'on gravit
+la montagne sans ordre, chacun comme il put; plusieurs tombèrent et
+restèrent en arrière. Nous étions arrivés aux deux tiers de la
+montagne, que je m'étonnais d'avoir pu aller jusque-là, lorsque je
+tombai à mon tour et, quoique aidé par un paysan lithuanien, j'eus
+bien de la peine à me relever. Je priai ce brave homme de ne pas
+m'abandonner, et, pour l'engager à rester avec moi, je lui donnai
+environ la valeur de quatre francs en monnaie russe, et un verre
+d'eau-de-vie, dans le petit vase que je possédais encore. Mon paysan
+fut tellement content qu'il m'aurait, si j'avais voulu, porté sur son
+dos. Nous continuâmes à marcher dans un endroit parsemé d'hommes et de
+chevaux morts qui, le matin, avaient, comme l'on dit, péri au port.
+Beaucoup d'armes se trouvaient à terre; mon paysan ramassa une
+carabine et des cartouches en me disant qu'il voulait se battre contre
+les Russes.
+
+Après bien du mal, nous arrivâmes sur le haut de la montagne où les
+Prussiens étaient déjà en bataille. Deux cents hommes, dont les trois
+quarts étaient de la Garde, se trouvaient en face d'ennemis qui
+consistaient en cavalerie dont une partie était en éclaireurs, et,
+comme les Bavarois avaient, en battant en retraite, laissé quelques
+hommes sur le haut de la montagne, avec deux pièces de canon, deux
+coups chargés à mitraille suffirent pour les faire disparaître. Comme
+la position n'était pas tenable, à cause du froid, nous fîmes
+demi-tour pour revenir en ville, où le désordre était à son comble. La
+terreur s'était emparée de la garnison, composée presque entièrement
+d'étrangers; les uns se mettaient en disposition de quitter la ville,
+en chargeant des voitures, des traîneaux, des chevaux. En même temps,
+l'on entendait crier: «Qui a vu mon cheval? Où est ma voiture? Arrêtez
+donc celui qui se sauve avec mon traîneau!» Ce désordre était
+particulièrement causé par les bandes de voleurs qui s'étaient
+organisées au commencement de la retraite, dont j'ai signalé plus haut
+l'existence, et qui, voyant une bonne occasion, en profitaient pour
+enlever voitures, chevaux et traîneaux chargés de vivres, d'or et
+d'argent, car, en grande partie, toutes ces dispositions de départ
+étaient faites par des commissaires des guerres, des fournisseurs et
+d'autres employés de l'armée, qui durent, dès ce moment, faire cause
+commune avec nous, tandis que les voleurs filaient sur la route de
+Kowno, certains de ne pas être suivis.
+
+En passant dans le faubourg, je ne voulus pas entrer dans la maison où
+s'étaient logés les débris de notre bataillon; je voulais entrer en
+ville pour deux choses, d'abord pour du pain dont j'étais certain
+d'avoir avec Picart, et aussi pour que l'on puisse dire que je venais
+de faire partie de la petite expédition qui venait de chasser les
+Russes. Mais nous, n'étions pas encore sur la place que l'on rompit
+les rangs, et chacun s'en alla, persuadé que nous ne serions pas
+longtemps tranquilles. Je courus à la droite pour retrouver Picart,
+mais, à ma grande surprise, l'on me dit qu'il avait pris la première à
+gauche avec dix autres grenadiers et chasseurs commandés par un
+officier, pour être de garde chez le roi Murat, qui venait de quitter
+la ville pour aller se loger dans le faubourg, sur la route de Kowno.
+
+Je pris le parti de le chercher au logement du roi Murat. Chemin
+faisant, je passai devant la maison où était logé le maréchal Ney:
+devant la porte, plusieurs grenadiers de la ligne, de garde, se
+chauffaient à un bon feu qui me donna une envie de m'approcher pour y
+prendre part. Voyant comme j'étais malheureux, ils s'empressèrent de
+me faire place. Plusieurs étaient vigoureux et bien habillés.
+
+Comme je leur en témoignais ma surprise, ils me dirent qu'ils
+n'avaient pas été jusqu'à Moscou; qu'ayant été blessés au siège de
+Smolensk, on les avait évacués sur Wilna, où ils avaient resté jusqu'à
+présent; qu'ils étaient guéris et prêts à se battre. Je leur demandai
+s'ils ne pouvaient me procurer du pain. Ils me dirent, comme le juif,
+que, si je voulais revenir le soir, ou rester avec eux, ils étaient
+certains que j'en aurais, mais, comme il fallait que je retourne au
+faubourg où était le bataillon, je promis à ces grenadiers que je
+reviendrais le soir, et que chaque pain de munition leur serait payé
+cinq francs. Avant de les quitter, ils me contèrent qu'un instant
+avant que je n'arrive près d'eux, un peu après que les Russes
+s'étaient montrés près de la ville, un général allemand était venu
+chez le Maréchal, en lui conseillant de partir, s'il ne voulait pas
+être surpris par les Russes; mais le Maréchal lui avait répondu, en
+lui montrant une centaine de grenadiers qui se chauffaient dans la
+cour, qu'avec cela il se moquait de tous les Cosaques de la Russie, et
+qu'il coucherait dans la ville.
+
+Je leur demandai combien ils étaient pour la garde du Maréchal:
+«Environ soixante, me répondit un tambour assis sur sa caisse, et
+autant que nous avons trouvés ici bien portants. Depuis le passage du
+Dniéper, je suis avec le Maréchal et, avec lui, nous savons comment
+l'on arrange ces chiens de Cosaques. Coquin de Dieu! continua-t-il,
+s'il ne faisait pas si froid et si je n'avais pas une patte gelée, je
+voudrais battre la charge demain, toute la journée!»
+
+Je retournai au faubourg; en entrant dans la maison où nous étions
+logés, je trouvai tous mes camarades couchés sur le plancher; l'on
+avait fait du bon feu, il faisait chaud; j'étais plus que fatigué, je
+fis comme eux: je me couchai.
+
+Il pouvait être deux heures du matin lorsque je m'éveillai et, comme
+j'avais manqué le rendez-vous donné aux grenadiers de la garde du
+Maréchal, j'annonçai à mes camarades que j'allais entrer en ville pour
+y chercher du pain, que c'était le bon moment, parce que toute la
+troupe était couchée et que, d'ailleurs, j'avais des billets de banque
+russes. On m'avait assuré que, plus loin, l'on n'en voudrait plus, et
+qu'à l'heure qu'il était, je trouverais facilement des juifs ne
+demandant pas mieux que de faire des échanges. Plusieurs tâchèrent de
+se lever pour venir avec moi, mais ne le purent. Un seulement, Bailly,
+sergent vélite, se leva, et les autres nous chargèrent de leurs
+billets, comptant d'en avoir cinquante francs. Nous les avions reçus,
+à Moscou, pour cent, qui était leur valeur: cent roubles.
+
+Il faisait un beau clair de lune, mais, lorsque nous fûmes sur la rue,
+il ne s'en fallut pas de beaucoup que nous ne rentrâmes dans la
+maison, tant le froid était excessif.
+
+Jusqu'à la porte de la ville, nous ne rencontrâmes personne. Arrivés à
+la porte, nous ne vîmes personne pour la garder, pas une sentinelle:
+les Russes pouvaient y entrer aussi facilement que nous. Lorsque nous
+fûmes en face de la première maison sur notre gauche, j'aperçus de la
+lumière par le soupirail de la cave et, me baissant, je vis que
+c'était une boulangerie, et que l'on venait d'y cuire du pain. Depuis
+que nous nous étions approchés de la maison, l'odeur nous en montait
+fortement au nez. Mon camarade frappa; aussitôt l'on vint demander ce
+que nous voulions. Nous répondîmes: «Ouvrez, nous sommes des
+généraux!» De suite l'on ouvrit, et nous entrâmes. On nous fit passer
+dans une grande chambre où nous vîmes beaucoup d'officiers supérieurs
+étendus à terre. On ne s'inquiéta pas de savoir si nous étions ce que
+nous nous étions annoncés, car depuis longtemps, l'on avait peine à
+reconnaître un officier supérieur d'avec un soldat.
+
+Une grosse femme se tenait debout contre la porte de la cave; nous lui
+demandâmes si elle avait du pain à nous vendre. Elle nous répondit que
+non, qu'il n'y en avait pas de cuit, et, en même temps, elle nous
+offrit de descendre dans la cave, qui était la boulangerie, afin de
+nous en assurer. Un officier, qui était couché sur une botte de paille
+et enveloppé dans une grande pelisse, se leva et descendit avec nous.
+Nous vîmes deux garçons boulangers qui dormaient. Nous regardâmes de
+tous côtés, nous ne vîmes rien, et nous commencions à croire que cette
+femme ne nous avait pas trompés, quand, tout à coup, en me baissant,
+j'aperçus, sous le pétrin, un grand panier que je tirai à moi. À notre
+grande surprise, nous vîmes qu'il contenait sept grands pains blancs,
+de trois à quatre livres, aussi beaux que ceux qu'on fait à Paris.
+Quel bonheur! Quelle trouvaille pour des hommes qui n'en avaient pas
+mangé depuis cinquante jours! Je commençai par m'emparer de deux, que
+je mis sous mes bras et sous mon collet, mon camarade en fit autant,
+et l'officier prit les trois autres: cet officier était Fouché,
+grenadier vélite, alors adjudant-major dans un régiment de la Jeune
+Garde, actuellement maréchal de camp. Nous sortîmes de la cave: la
+femme était encore debout à la porte; nous lui dîmes que nous
+reviendrions le matin, lorsqu'il y aurait du pain de cuit. Pour être
+débarrassée de nous, ne s'apercevant pas de ce que nous emportions,
+elle nous ouvrit la porte, et nous fûmes dans la rue[61].
+
+[Note 61: Depuis ce temps, j'ai revu M. le général Fouché, et lui
+rappelant cet épisode de Wilna, il me dit qu'après notre sortie de la
+maison, il manqua d'être assassiné par ceux qui étaient dans la même
+maison et par les personnes de la maison qui voulaient lui faire payer
+celui que nous avions emporté. (_Note de l'auteur_.)]
+
+Une fois libres, laissant tomber nos fusils dans la neige, nous nous
+mîmes à mordre dans nos pains comme des voraces, mais, comme j'avais
+les lèvres toutes fendues, je ne pouvais ouvrir la bouche pour mordre
+comme je l'aurais voulu.
+
+Dans ce moment, nous aperçûmes deux individus qui nous demandèrent si
+nous n'avions rien à vendre ou à changer: nous reconnûmes des juifs.
+Je commençai par leur dire que nous avions des billets de banque
+russes, qu'ils étaient de cent roubles, et combien ils voulaient
+en donner: «Cinquante!» nous dit le premier en allemand.
+«Cinquante-cinq!» dit l'autre. «Soixante!» reprend le premier. Enfin
+il finit par nous en offrir soixante-dix-sept, et je mis encore pour
+condition qu'il nous payerait du café au lait. Il y consentit. Le
+second vint derrière moi, en me disant: «Quatre-vingts!» Mais le
+marché était arrêté et, comme on nous avait promis du café au lait,
+nous n'aurions pas voulu, pour vingt francs de plus au billet, faire
+marché avec d'autres.
+
+Le juif avec qui nous venions de faire affaire nous conduisit chez un
+banquier, car lui n'était qu'un agent d'affaires. Le banquier était
+aussi juif. Lorsque nous y fûmes, on nous demanda nos billets; nous en
+avions neuf. Pour mon compte, j'en avais trois. Après les avoir
+donnés, on les regarda minutieusement comme les juifs regardent.
+Ensuite, ils passèrent dans une autre chambre, et nous, en attendant
+nous nous assîmes sur un banc où nous pûmes, provisoirement, caresser
+notre pain. Le juif qui nous avait conduits était resté avec nous,
+mais, un instant après, on le fit passer dans une chambre où était le
+banquier. Alors nous pensâmes que c'était pour nous remettre notre
+argent, et nous attendîmes tranquillement.
+
+L'envie que nous avions de boire du café nous fit perdre patience;
+nous appelâmes le patron, mais personne ne parut. L'idée que l'on
+voulait nous voler me vint de suite; j'en fis part à mon camarade, qui
+pensa comme moi. Alors, pour mieux se faire entendre, il donna un
+grand coup de crosse de fusil contre une espèce de comptoir. Comme
+personne ne paraissait encore, il redoubla contre une cloison en
+planches de sapin qui faisait séparation avec la chambre où étaient
+nos fripons. Nous les vîmes qui avaient l'air de se concerter. Ayant
+demandé notre argent, on nous dit d'attendre; mais mon camarade
+chargea son arme en présence de toute la bande, et moi je sautai au
+cou de celui qui nous avait conduits, en lui demandant nos billets.
+Lorsqu'ils virent que nous étions déterminés à faire quelque scène qui
+n'aurait pas tourné à leur avantage, ils s'empressèrent de nous
+compter notre argent dont les deux tiers en or. Prenant celui qui nous
+avait conduits, nous le fîmes sortir avec nous; lorsque nous fûmes
+dans la rue, il protesta que tout ce qui venait de se passer n'était
+pas de sa faute. Nous voulûmes bien le croire, en considération du
+café qu'il nous avait promis. Il nous conduisit chez lui, où il tint
+parole.
+
+Lorsque nous eûmes mangé, mon camarade voulut retourner au faubourg,
+mais, tant qu'à moi, me trouvant trop fatigué et même malade, je me
+décidai d'attendre le jour où j'étais, et, comme il s'y trouvait deux
+cavaliers bavarois, je me crus en sûreté; j'avais mis mon argent dans
+ma ceinture et mon pain dans mon sac. Je me couchai sur un canapé: il
+pouvait être quatre heures du matin.
+
+Il n'y avait pas une demi-heure que je reposais, lorsque des coliques
+insupportables me prirent, je fus forcé de me lever; après, suivirent
+des maux de coeur, et je rendis tout ce que j'avais dans le corps;
+ensuite j'eus un dérangement qui ne me donna pas un moment de repos,
+de sorte que je pensais que le juif m'avait empoisonné. Je me crus
+perdu, car j'étais tellement faible, que je ne pus prendre la
+bouteille à l'eau-de-vie que j'avais dans mon sac. Je priai un des
+cavaliers bavarois de m'en donner à boire. Après en avoir pris un peu,
+je me trouvai mieux; alors je me remis sur le canapé, où je
+m'assoupis. Je ne sais combien de temps je restai dans cette position,
+mais, lorsque je m'éveillai, je trouvai que l'on m'avait enlevé mon
+pain dans mon sac. Il ne m'en restait plus qu'un morceau, que j'avais
+mis dans ma carnassière, avec ma bouteille d'eau-de-vie qui, fort
+heureusement, était pendue à mon côté. Mon bonnet de rabbin, que je
+mettais sous mon schako, avait aussi disparu, ainsi que les cavaliers
+bavarois. Ce n'était pas cela qui m'inquiétait le plus, mais bien ma
+position, qui était véritablement critique: indépendamment de mon
+dérangement de corps, mon pied droit était gelé et ma plaie s'était
+ouverte. La première phalange du doigt du milieu de la main droite
+était prête à tomber; la journée de la veille, avec le froid de
+vingt-huit degrés, avait tellement envenimé mon pied, qu'il me fut
+impossible de remettre ma botte. Je me vis forcé de l'envelopper de
+chiffons, après l'avoir graissé avec la pommade que l'on m'avait
+donnée chez le Polonais, et par-dessus tout, une peau de mouton que
+j'attachai avec des cordes. J'en fis autant à la main droite.
+
+Je me disposais à sortir, lorsque le juif m'engagea à rester. Il me
+dit qu'il y avait du riz à me vendre: je lui en achetai une portion,
+pensant que cela me serait bon pour arrêter le mal. Je le priai de me
+procurer un vase pour le faire cuire; il alla me chercher une petite
+bouilloire en cuivre rouge que j'attachai sur mon sac avec ma botte,
+ensuite je sortis de la maison après lui avoir donné dix francs.
+
+Lorsque je fus dans la rue, j'entendis des cris de désespoir:
+j'aperçus une femme pleurant sur un cadavre à la porte d'une maison.
+Cette femme m'arrêta pour me dire de la secourir, de lui faire rendre
+tout ce qu'on lui avait pris: «Depuis hier, me dit-elle, je suis logée
+dans la maison que vous voyez, chez des scélérats de juifs. Mon mari
+était fort malade: pendant la nuit, ils nous ont pris tout ce que nous
+avions, et ce matin, je suis sortie pour aller me plaindre. Voyant que
+je ne pouvais avoir de secours de personne, je suis revenue pour
+soigner mon pauvre mari; mais lorsque je suis arrivée ici, jugez de
+mon effroi en voyant, à la porte de la maison, un cadavre! Ces
+scélérats avaient profité de ce que j'étais sortie pour l'assassiner!
+Monsieur, continua-t-elle, ne m'abandonnez pas! Venez avec moi!» Je
+lui répondis qu'il m'était impossible, mais que ce qu'elle pouvait
+faire de mieux était de se réunir à ceux qui partaient. Elle me fit
+signe de la main que c'était impossible, et comme, depuis un moment,
+j'entendais des coups de fusil, je laissai cette malheureuse et me
+dirigeai du côté de Kowno, où j'arrivai au milieu de dix mille hommes
+de toutes armes, femmes, enfants se pressant, se poussant afin de
+passer les premiers.
+
+Le hasard me fit rencontrer un capitaine de la Jeune Garde qui était
+mon pays[62]. Il était avec son lieutenant, son domestique et un
+mauvais cheval. Le capitaine n'avait plus de compagnie, le régiment
+n'existait plus. Je lui contai mes peines, il me donna un peu de thé
+et un morceau de sucre, mais, un instant après, une autre masse de
+monde arriva derrière nous, qui nous sépara. À la tête de la première
+cohue, un tambour battait la marche de retraite, probablement à la
+tête d'un détachement de la garnison que je n'ai pu voir. Nous
+marchâmes pendant plus d'une demi-heure; nous arrivâmes à l'extrémité
+du faubourg. Alors on commença à respirer, et chacun marcha comme il
+put. Lorsque je fus hors de la ville, je ne pus m'empêcher de faire
+des réflexions en pensant à notre armée qui, cinq mois avant, était
+entrée, dans cette capitale de la Lithuanie, nombreuse et fière, et
+qui en sortait misérable et fugitive.
+
+[Note 62: M. Débonnez, de Condé, tué à Waterloo, chef de
+bataillon. (_Note de l'auteur_).]
+
+
+
+
+X
+
+De Wilna à Kowno.--Le chien du régiment.--Le maréchal Ney.--Le trésor
+de l'armée.--Je suis empoisonné.--La «graisse de voleur».--Le vieux
+grenadier.--Faloppa.--Le général Roguet.--De Kowno à Elbing.--Deux
+cantinières.--Aventures d'un sergent.--Je retrouve Picart.--Le
+traîneau et les juifs.--Une mégère.--Eylau.--Arrivée à Elbing.
+
+
+Nous n'étions encore qu'à un quart de lieue de la ville quand nous
+aperçûmes les Cosaques à notre gauche, sur les hauteurs et dans la
+plaine, à notre droite. Cependant ils n'osaient se hasarder de venir à
+notre portée. Après avoir marché quelque temps, je rencontrai le
+cheval d'un officier du train d'artillerie, tombé et abandonné. Il
+avait, sur le dos, une schabraque en peau de mouton: c'était
+précisément ce qu'il fallait pour couvrir mes pauvres oreilles, car il
+m'eût été impossible d'aller bien loin sans m'exposer à les perdre.
+J'avais, dans ma carnassière, des ciseaux provenant de la trousse du
+docteur, trouvée sur le Cosaque que j'avais tué le 23 novembre. Je
+voulus me mettre à l'ouvrage pour en couper et faire ce que nous
+appelions des _oreillères_, afin de remplacer le bonnet de rabbin,
+mais ayant la main droite gelée et l'autre fortement engourdie, je ne
+pus parvenir à mon but. Déjà je me désespérais, lorsqu'un second
+arriva, plus fort et plus vigoureux que moi; il était de la garnison
+de Wilna. Il coupa avec un couteau la sangle qui retenait la
+schabraque, ensuite il m'en donna la moitié. En attendant que je pusse
+l'arranger convenablement, je la mis sur la tête et continuai à
+marcher.
+
+Deux coups de canon se firent entendre, ensuite la fusillade: c'était
+le maréchal Ney qui sortait de la ville en faisant l'arrière-garde, et
+qui était aux prises avec les Russes. Ceux qui ne pouvaient plus
+combattre doublèrent le pas autant qu'il leur était possible; je
+voulus faire comme eux, mais mon pied gelé et ma mauvaise chaussure
+m'en empêchaient, puis les coliques qui me prenaient à chaque instant
+et qui me forçaient de m'arrêter, faisaient que je me trouvais
+toujours des derniers. J'entendis derrière moi un bruit confus: je fus
+heurté par plusieurs soldats de la Confédération du Rhin qui fuyaient.
+Je tombai de tout mon long dans la neige et, aussitôt, d'autres me
+passèrent sur le corps. Ce fut avec beaucoup de peine que je me
+relevai, car j'étais abîmé de douleurs, mais comme j'étais habitué aux
+souffrances, je ne dis rien. J'aperçus, pas loin de moi,
+l'arrière-garde; je me crus perdu si, malheureusement, elle venait à
+me dépasser, mais le contraire arriva, car le maréchal la fit arrêter
+sur une petite éminence, afin de donner le temps à d'autres hommes que
+l'on apercevait de sortir encore de la ville pour nous rejoindre. Le
+maréchal avait avec lui, pour contenir l'ennemi, environ trois cents
+hommes.
+
+J'aperçus devant moi un individu que je reconnus, à sa capote, pour
+être un homme du régiment. Il marchait fortement courbé, en paraissant
+accablé sous le poids d'un fardeau qu'il portait sur son sac et sur
+ses épaules. Faisant un effort pour me rapprocher de lui, je fus à
+même de voir que le fardeau était un chien et que l'homme était un
+vieux sergent du régiment nommé Daubenton[63]; le chien qu'il portait
+était le chien du régiment, que je ne reconnaissais pas.
+
+[Note 63: Le sergent Daubenton était un vieux brave qui avait fait
+les campagnes d'Italie. (_Note de l'auteur_).]
+
+Je lui témoignai ma surprise de le voir chargé d'un chien, puisque
+lui-même avait de la peine à se traîner, et, sans lui donner le temps
+de me répondre, je lui demandai si c'était pour le manger; que, dans
+ce cas, le cheval était préférable: «Hélas! non, me répondit-il,
+j'aimerais mieux manger du Cosaque; tu ne reconnais donc pas Mouton,
+qui a les pattes gelées et qui ne peut plus marcher?--C'est vrai, lui
+dis-je, mais qu'en veux-tu faire?» Tout en marchant, Mouton, à qui
+j'avais passé la main droite emmaillotée sur le dos, leva la tête pour
+me regarder et sembla me reconnaître. Daubenton m'assura que, depuis
+sept heures du matin, et même avant, les Russes étaient dans les
+premières maisons du faubourg où nous avions logé: que tout ce qui
+restait de la Garde en était parti à six, et qu'il était certain que
+plus de douze mille hommes de l'armée, officiers et soldats, qui ne
+pouvaient plus marcher, étaient restés au pouvoir de l'ennemi. Pour
+lui, il avait failli subir le même sort par dévouement pour son chien;
+il voyait bien qu'il serait obligé de l'abandonner sur la route, dans
+la neige: la veille du jour où nous étions arrivés à Wilna, par
+vingt-huit degrés, il avait eu les pattes gelées et, ce matin, voyant
+qu'il ne pouvait plus marcher, il avait résolu de l'abandonner sans
+qu'il s'en aperçoive; mais ce pauvre Mouton se doutait qu'il voulait
+partir sans lui, car il se mit tellement à hurler qu'à la fin il se
+décida à le laisser suivre. Mais à peine avait-il fait dix pas dans la
+rue, il s'aperçut que son malheureux chien tombait à chaque instant
+sur le nez: alors il se l'était fait attacher sur les épaules et sur
+son sac, et c'était de cette manière qu'il avait rejoint le maréchal
+Ney, qui faisait l'arrière-garde avec une poignée d'hommes.
+
+Tout en marchant, nous nous trouvâmes arrêtés par un caisson renversé
+qui barrait une partie du chemin: il était ouvert, il contenait des
+sacs de toile, mais vides. Ce caisson était probablement parti de
+Wilna la veille, ou le matin, et avait été pillé en route, car il
+avait été chargé de biscuits et de farine. Je proposai à Daubenton de
+nous arrêter un instant, car une forte colique venait de me prendre;
+il y consentit volontiers, d'autant plus qu'il voulait décidément se
+débarrasser de Mouton d'une manière ou d'une autre.
+
+À peine nous disposions-nous à nous mettre à notre aise, que nous
+aperçûmes, derrière un ravin, un peloton d'une trentaine de jeunes
+Hessois qui avaient fait partie de la garnison de Wilna et en étaient
+partis depuis le point du jour. Ils attendaient le maréchal Ney. Ils
+étaient à trente pas de nous et en avant sur la droite de la route. Au
+même instant, nous vîmes, sur notre gauche, un autre peloton de
+cavaliers, au nombre de vingt, environ; un officier les commandait.
+De suite nous les reconnûmes pour des Russes; c'étaient des
+cuirassiers à cuirasses noires sur habits blancs; ils étaient
+accompagnés de plusieurs Cosaques épars çà et là; ils marchaient de
+manière à couper la retraite aux Hessois, ainsi qu'à nous et à une
+infinité d'autres malheureux qui venaient de les apercevoir et qui
+rétrogradaient pour rejoindre l'arrière-garde en criant: «Gare aux
+Cosaques!»
+
+Les Hessois, commandés par deux officiers, et qui, probablement,
+avaient aperçu les Russes avant nous, s'étaient mis en mesure de se
+défendre. Pour leur faire face, ils firent une demi-conversion à
+gauche, en conservant pour point d'appui la petite butte qui les
+couvrait derrière.
+
+Dans ce moment, nous vîmes un grenadier de la ligne, bien portant et
+bien décidé, passer près de nous et aller en courant prendre rang
+parmi les Hessois. Nous nous disposions à faire de même, mais, pour le
+moment, ma position ne me le permettait pas. D'un autre côté,
+Daubenton, que Mouton embarrassait, voulait, avant tout, le mettre
+dans le caisson, mais nous n'en eûmes pas le temps, car les cavaliers
+vinrent au galop du côté des Hessois: là, ils s'arrêtèrent en leur
+signifiant de mettre bas les armes. Un coup de fusil fut la réponse;
+c'était celui du grenadier français, qui fut, en même temps, suivi
+d'une décharge générale des Hessois.
+
+À cette détonation, nous pensions voir tomber la moitié des cavaliers,
+mais, chose étonnante, pas un ne tomba, et l'officier, qui était en
+avant et qui aurait dû être pulvérisé, ne parut rien avoir. Son cheval
+fit seulement un saut de côté. Se remettant aussitôt et se tournant
+vers les siens, ils fondirent sur les Hessois et, en moins de deux
+minutes, ils furent culbutés et sabrés. Plusieurs se sauvèrent; alors
+les cavaliers se mirent à les poursuivre.
+
+Au même instant, Daubenton, voulant se débarrasser de Mouton, me cria
+de l'aider, mais trois cavaliers passèrent auprès de lui, à la
+poursuite des Hessois. Aussitôt, pour être plus à même de se défendre,
+il voulut se retirer sous le caisson où j'étais dans une triste
+position, souffrant de coliques et de froid, mais il n'en eut pas le
+temps, car un des trois cavaliers venait de faire un demi-tour et de
+le charger. Il fut assez heureux pour le voir à temps et se mettre en
+défense, mais non aussi avantageusement qu'il l'aurait voulu, car
+Mouton, qui aboyait comme un bon chien après le cavalier, le gênait
+dans ses mouvements. S'il n'avait pas été attaché aux courroies de son
+sac, il aurait pu s'en décharger par ce que nous appelions _un coup
+sac_, mais, pour le faire, il aurait fallu qu'il se débarrassât de son
+sac auquel il était attaché, et le cavalier, qui tournait autour de
+lui, ne lui en laissait pas la facilité. Pendant ce temps, quoique
+mourant de froid, je m'étais rajusté un peu et j'avais arrangé ma main
+droite de manière à pouvoir m'en servir pour faire usage de mon arme
+le mieux possible, n'ayant pour ainsi dire plus la force de me
+soutenir.
+
+Le cavalier tournait toujours autour de Daubenton, mais à une certaine
+distance, craignant le coup de fusil. Voyant que pas un de nous n'en
+faisait usage, il pensa peut-être que nous étions sans poudre, car il
+avança sur Daubenton et lui allongea un coup de sabre que celui-ci
+para avec le canon de son fusil. Aussitôt, il passa sur la droite et
+lui en porta un second coup sur l'épaule gauche, qui atteignit Mouton
+à la tête. Le pauvre chien changea de ton; il n'aboyait plus, il
+hurlait d'une manière à fendre le coeur. Quoique blessé et ayant les
+pattes gelées, il sauta en bas du dos de son maître pour courir après
+le cavalier, mais comme il était attaché à la courroie du sac, il fit
+tomber son porteur sur le côté. Je crus Daubenton perdu.
+
+Je me traînai sur mes genoux, environ deux pas en avant, et j'ajustai
+mon cavalier; mais l'amorce de mon fusil ne brûla pas; alors le
+cavalier, jetant un cri sauvage, s'élance sur moi,... mais j'avais eu
+le temps de rentrer sous le caisson, qui était renversé sur le côté
+gauche, en lui présentant la baïonnette.
+
+Voyant qu'il ne pouvait rien contre moi, il retourna sur Daubenton qui
+n'avait pu encore se relever à cause de Mouton qui le tirait de côté
+en hurlant et aboyant après le cavalier. Daubenton s'était traîné
+contre les brancards du caisson, de sorte que son adversaire ne
+pouvait plus, avec son cheval, l'approcher autant. Il s'était placé en
+face, le sabre levé, comme pour le fendre en deux, et ayant l'air de
+se moquer de lui.
+
+Daubenton, quoiqu'à demi mort de froid et de misère, et malgré sa
+figure maigre, pâle et noircie par le feu des bivouacs, paraissait
+encore plein d'énergie, mais d'un aspect étrange et en même temps
+comique, à cause du diable de chien qui le tirait toujours de côté en
+aboyant. Ses yeux étaient brillants, sa bouche écumait de rage en se
+voyant à la merci d'un adversaire qui, dans toute autre circonstance,
+n'aurait pas osé tenir une minute devant lui. Pour apaiser la soif qui
+le dévore, je le vois prendre plein la main de neige, la porter à sa
+bouche et, aussitôt, ressaisir son arme en la faisant résonner comme à
+l'exercice: c'est lui qui, à son tour, menace son ennemi.
+
+Aux cris et aux gestes du cavalier, il était facile de voir qu'il
+n'était pas en sang-froid et, comme l'eau-de-vie ne leur manquait pas,
+ils paraissaient en avoir bu beaucoup; on les voyait passer et
+repasser, en jetant des cris, auprès de quelques hommes qui n'avaient
+pu se replier du côté où devait venir l'arrière-garde, les jeter dans
+la neige et les fouler aux pieds de leurs chevaux, car presque tous
+étaient sans arme, blessés ou ayant les pieds et les mains gelés.
+D'autres, plus valides, ainsi que quelques Hessois échappés à la
+première charge, s'étaient mis dans des positions à pouvoir un instant
+leur résister, mais cela ne pouvait se prolonger, il fallait du
+secours ou succomber.
+
+Le cavalier auquel mon vieux camarade avait affaire venait de passer à
+gauche, toujours le sabre levé, lorsque Daubenton me cria d'une voix
+forte: «N'aie pas peur, ne bouge pas, je vais en finir!» À peine
+avait-il dit ces paroles que son coup de fusil partit; il fut plus
+heureux que moi. Le cuirassier est atteint d'une balle qui lui entre
+sous l'aisselle droite et va ressortir du côté gauche. Il jette un cri
+sauvage, fait un mouvement convulsif et, au même instant, son sabre
+retombe en même temps que le bras qui le tenait. Ensuite, jetant des
+flots de sang par la bouche, il pencha le corps en avant sur la tête
+de son cheval qui n'avait pas bougé, et resta dans cette position,
+comme mort.
+
+À peine Daubenton s'était-il délivré de son adversaire et débarrassé
+de Mouton pour s'emparer du cheval, que nous entendîmes, derrière
+nous, un grand bruit, ensuite des cris: «En avant! À la baïonnette!»
+Aussitôt, je sors de mon caisson, je regarde du côté d'où viennent les
+cris, et j'aperçois le maréchal Ney, un fusil à la main, qui
+accourait à la tête d'une partie de l'arrière-garde.
+
+Les Russes, en le voyant, se mettent à fuir dans toutes les
+directions; ceux qui se jettent à droite, du côté de la plaine,
+trouvent un large fossé rempli de glace et de neige qui les empêche de
+traverser; plusieurs s'y enfoncent avec leurs chevaux, d'autres
+restent au milieu de la route, ne sachant plus où aller.
+L'arrière-garde s'empara de plusieurs chevaux et fit marcher les
+cavaliers à pied au milieu d'eux pour, ensuite, les abandonner, car
+que pouvait-on en faire? On ne pouvait déjà pas se conduire soi-même.
+
+Je n'oublierai jamais l'air imposant qu'avait le Maréchal dans cette
+circonstance, son attitude menaçante en regardant l'ennemi, et la
+confiance qu'il inspirait aux malheureux malades et blessés qui
+l'entouraient. Il était, dans ce moment, tel que l'on dépeint les
+héros de l'antiquité. L'on peut dire qu'il fut, dans les derniers
+jours de cette désastreuse retraite, le sauveur des débris de l'armée.
+
+Tout ce que je viens de dire se passa en moins de dix minutes.
+Daubenton se débarrassait de Mouton, pour s'emparer du cheval de celui
+qu'il venait de mettre hors de combat, lorsqu'un individu, sortant de
+derrière un massif de petits sapins, s'avance, fait tomber le
+cuirassier, saisit la monture par la bride, et s'éloigne. Daubenton
+lui crie: «Arrêtez, coquin! C'est mon cheval! C'est moi qui ai
+descendu le cavalier!» Mais l'autre, que je venais de reconnaître pour
+le grenadier qui, le premier, avait tiré sur les Russes, se sauve avec
+le cheval, au milieu de la cohue d'hommes qui se pressent d'avancer.
+Alors Daubenton me crie: «Garde Mouton! Je cours après le cheval; il
+faut qu'il me le rende ou il aura affaire à moi!» Il n'avait pas
+achevé le dernier mot, que plus de 4000 traîneurs de toutes les
+nations arrivent comme un torrent, me séparant de lui et de Mouton,
+que je n'ai plus jamais revu. Ces hommes, que le Maréchal faisait
+marcher devant lui, étaient après moi sortis de Wilna.
+
+Puisque l'occasion s'est présentée de parler du chien du régiment, il
+faut que je fasse sa biographie:
+
+Mouton était avec nous depuis 1808; nous l'avions trouvé en Espagne,
+près de Benavente, sur le bord d'une rivière dont les Anglais avaient
+coupé le pont. Il était venu avec nous en Allemagne; en 1809, il avait
+assisté aux batailles d'Essling et de Wagram, ensuite il était encore
+retourné en Espagne en 1810 et 1811. C'est de là qu'il partit avec le
+régiment, pour faire la campagne de Russie, mais, en Saxe, il fut
+perdu ou volé, car Mouton était un beau caniche: dix jours après notre
+arrivée à Moscou, nous fûmes on ne peut plus surpris de le revoir; un
+détachement composé de quinze hommes, parti de Paris quelques jours
+après notre départ, pour rejoindre le régiment, étant passé dans
+l'endroit où il était disparu, le chien avait reconnu l'uniforme du
+régiment et suivi le détachement.
+
+En marchant au milieu d'hommes, de femmes et même de quelques enfants,
+je regardais toujours si je ne voyais pas Daubenton, dont je
+regrettais d'être séparé; mais en arrière, je n'aperçus que le
+maréchal Ney avec son arrière-garde, qui prenait position sur la
+petite butte où les Hessois avaient été attaqués.
+
+Après cette échauffourée, je fus encore forcé de m'arrêter, tant je
+souffrais de mes coliques. Devant moi, je voyais la montagne de
+Ponari, depuis le pied jusqu'au sommet. La route, située aux trois
+quarts du versant gauche, se dessinait par la quantité de caissons
+portant plus de sept millions d'or et d'argent, ainsi que d'autres
+bagages, dans des voitures conduites par des chevaux dont les forces
+étaient épuisées, de sorte que l'on se voyait forcé de les abandonner.
+
+Un quart d'heure après, j'arrivai au pied de la montagne où on avait
+bivouaqué pendant la nuit; l'on y voyait encore l'emplacement de feux,
+dont une partie encore allumée; et autour desquels plusieurs hommes se
+chauffaient pour se reposer avant de la monter. C'est là que j'appris
+que les voitures, parties la veille, à minuit, du faubourg de Wilna,
+et arrivées à un défilé, n'avaient pu aller plus avant. Un des
+premiers caissons s'étant ouvert en se renversant, l'argent en avait
+été pris par ceux qui étaient près de là. Les autres voitures furent
+obligées d'arrêter depuis le haut jusqu'au bas. Beaucoup de chevaux
+s'étaient abattus pour ne plus se relever.
+
+Pendant que l'on me contait cela, on entendait la fusillade de
+l'arrière-garde du maréchal Ney et, sur notre gauche, on apercevait
+les Cosaques que la vue du butin attirait, mais qui n'avançaient
+qu'avec circonspection, attendant que l'arrière-garde fût passée afin
+de moissonner sans danger.
+
+Je me remis à marcher, mais, au lieu de prendre la route où étaient
+les caissons, je tournai la montagne par la droite, où plusieurs
+voitures avaient essayé de passer, mais presque toutes avaient été
+renversées dans le fossé, au bord du chemin que l'on voulait se
+frayer. Il y avait un caisson dans lequel il restait encore beaucoup
+de portemanteaux. J'aurais bien voulu en attraper un, mais, dans
+l'état de faiblesse où j'étais, je n'osais pas risquer cette
+entreprise, dans la crainte de ne pouvoir plus remonter le fossé, si
+je descendais dedans. Heureusement, un infirmier de la garnison de
+Wilna, voyant mon embarras, fut assez complaisant pour y descendre, et
+m'en jeta un dans lequel je trouvai quatre belles chemises de toile
+fine dont j'avais le plus besoin, et une culotte courte de drap de
+coton: c'était le portemanteau d'un commissaire des guerres, l'adresse
+me l'indiquait.
+
+Content d'avoir trouvé du linge, moi qui n'avais pas, depuis le 5
+novembre, changé de chemise, dont les pauvres lambeaux étaient remplis
+de vermine, je mis le tout dans mon sac.
+
+Un peu plus loin, je ramassai un carton dans lequel il y avait deux
+superbes chapeaux à claque. Comme c'était fort léger, je le mis sous
+mon bras, je ne sais en vérité pourquoi, probablement pour changer
+contre autre chose, si l'occasion s'en présentait.
+
+Le chemin que je suivais tournait à gauche, à travers les
+broussailles, pour, de là, rejoindre la grand'route. Ce chemin avait
+été tracé par les premiers hommes qui, à la pointe du jour, avaient
+franchi la montagne. Après une demi-heure de marche pénible,
+j'entendis une forte fusillade accompagnée de grands cris qui
+partaient du côté de la route où étaient les caissons; c'était le
+maréchal Ney qui, voyant que l'on ne pouvait sauver le trésor, le
+faisait distribuer aux soldats, et, en même temps, faisait faire,
+contre les Cosaques, une distribution de coups de fusil pour les
+empêcher d'avancer.
+
+De mon côté, sur la droite, je les voyais qui avançaient
+insensiblement, car il n'y avait, pour les arrêter, que quelques
+hommes comme moi, dispersés ça et là sur la montagne, et qui
+cherchaient à gagner la route. Tout à coup, je fus forcé de m'arrêter,
+je n'avais plus de jambes; je bus un bon coup de mon eau-de-vie et
+j'avançai; j'arrivai sur un point de la montagne qui n'était pas
+éloigné de la route, et, comme je regardais la direction que je devais
+prendre, la neige croula sous moi et je m'enfonçai à plus de cinq
+pieds de profondeur. J'en avais jusqu'aux yeux; je faillis étouffer,
+et c'est avec bien de la peine que je m'en tirai, tout transi de
+froid.
+
+Un peu plus loin, j'aperçus une baraque et, comme je voyais qu'il y
+avait du monde, je m'y arrêtai; c'était une vingtaine de militaires,
+presque tous de la Garde, ayant tous des sacs de pièces de cinq
+francs.
+
+Plusieurs, en me voyant, se mirent à crier: «Qui veut cent francs pour
+une pièce de vingt francs en or?» Mais, comme il ne se trouvait pas de
+changeurs, ils étaient très embarrassés, et finissaient par en offrir
+à ceux qui n'en avaient pas. Dans le moment, je tenais plus à mon
+existence qu'à l'argent: je refusai, car j'avais environ huit cents
+francs en or, et plus de cent francs en pièces de cinq francs.
+
+Je restai dans cette baraque le temps d'arranger la peau de mouton sur
+ma tête, afin de préserver mes oreilles du froid, mais je ne pus
+changer de chemise, le temps pressant. Je sortis en suivant des
+musiciens chargés d'argent, mais qui, dans cette position, ne
+pouvaient aller bien loin.
+
+Les coups de fusil, qui n'avaient pas cessé de se faire entendre,
+s'approchaient, de sorte que nous fûmes obligés de doubler le pas.
+Ceux qui étaient chargés d'argent ne pouvant le faire facilement,
+diminuaient leur charge en secouant leurs sacs pour en faire tomber
+les pièces de cinq francs, en disant qu'il aurait mieux valu les
+laisser dans les caissons, d'autant plus qu'il y avait de l'or à
+prendre, mais qu'ils n'avaient pas eu le temps d'enfoncer les caisses;
+que, cependant, il y en avait beaucoup qui avaient des sacs de doubles
+napoléons.
+
+Un peu plus avant, j'en vis encore plusieurs venant de la direction où
+étaient les caissons, portant dans leurs mains des sacs d'argent:
+étant sans force et ayant les doigts gelés ou engourdis, ils
+appelaient ceux qui n'en avaient pas pour leur en donner une partie,
+mais il est arrivé que celui qui en avait porté une partie du chemin
+et qui voulait en donner à d'autres, n'en avait plus; il est même
+certain que, plus avant, des hommes qui n'en avaient pas ont forcé
+ceux qui en portaient à partager avec eux, et que le pauvre diable qui
+le portait depuis longtemps se voyait arracher son sac et était très
+heureux si, en voulant défendre ce qu'il avait, il se relevait, car il
+était toujours le moins fort.
+
+J'avais gagné la route, et, comme je n'avais pas très froid, je
+m'arrêtai pour me reposer. Je voyais arriver d'autres hommes encore
+chargés d'argent et qui, par moments, s'arrêtaient pour tirer des
+coups de fusil aux Cosaques. Plus haut, l'arrière-garde était arrêtée
+pour laisser encore passer quelques hommes, ainsi que plusieurs
+traîneaux portant des blessés, et sur lesquels on avait mis, autant
+que l'on avait pu, des barils d'argent. Cela n'empêchait pas que des
+hommes, attirés par l'appât du butin, étaient encore restés en
+arrière, et, le soir, étant au bivouac, l'on m'assura que beaucoup
+avaient puisé dans les caissons avec les Cosaques.
+
+Je continuai à marcher péniblement. Je vis venir à moi un officier de
+la Jeune Garde très bien habillé, bien portant, que je reconnus de
+suite. Il se nommait Prinier; c'était un de mes amis, passé officier
+depuis huit mois. Surpris de le voir aller du côté d'où nous venions,
+je lui demandai, en l'appelant par son nom, où il allait: il me
+demanda à son tour qui j'étais. À cette sortie inattendue faite par un
+camarade avec lequel j'avais été dans le même régiment pendant cinq
+ans, et sous-officier comme lui, je ne pus m'empêcher de pleurer, en
+voyant que c'était parce que j'étais changé et misérable qu'il ne me
+reconnaissait pas. Mais, un instant après: «Comment, mon cher ami,
+c'est toi! Comme te voilà malheureux!» En disant cela, il me présenta
+une gourde pendue à son côté, dans laquelle il y avait du vin, en me
+disant: «Bois un coup!» et, comme je n'avais qu'une main de libre, le
+brave Prinier me soutenait de la main gauche et, de l'autre, me
+versait le vin dans la bouche.
+
+Je lui demandai s'il n'avait pas rencontré les débris de l'armée; il
+me dit que non, qu'ayant été logé, la nuit dernière, dans un moulin
+éloigné de la route d'un quart de lieue, il était très probable que la
+colonne était passée pendant ce temps, mais qu'il en avait vu de
+tristes traces par quelques cadavres aperçus sur son chemin; que ce
+n'était que depuis hier qu'il savait, mais d'une manière encore bien
+vague, les désastres que nous avions éprouvés; qu'il allait rejoindre
+l'armée, comme il en avait l'ordre: «Mais il n'y en a plus
+d'armée!--Et les coups de feu que j'entends?--Ce sont ceux de
+l'arrière-garde, commandée par le maréchal Ney.--Dans ce cas, me
+répondit-il, je vais rejoindre l'arrière-garde.»
+
+En disant cela, il m'embrasse pour me quitter, mais, en faisant ce
+mouvement, il s'aperçoit que j'avais un carton sous le bras; il me
+demande ce qu'il contenait. Lui ayant dit que c'étaient des chapeaux,
+et me les demandant, je les lui donnai avec bien du plaisir. C'était
+précisément ce qui lui manquait, car il avait encore, sur la tête, son
+schako de sous-officier.
+
+Le vin qu'il m'avait fait boire m'avait réchauffé l'estomac: je me
+proposai de marcher jusqu'au premier bivouac; une heure après avoir
+quitté Prinier, j'aperçus des feux.
+
+C'étaient des chasseurs à pied. Je m'approchai comme un suppliant. On
+me dit, sans me regarder: «Faites comme nous, allez chercher du bois
+et faites du feu!» Je m'attendais à cette réponse; c'était toujours ce
+que l'on répondait à ceux qui se trouvaient isolés. Ils étaient six,
+leur feu n'était pas brillant; ils n'avaient pas non plus d'abri pour
+se garantir du vent et de la neige, s'il venait à en tomber.
+
+Je restai longtemps debout derrière, portant quelquefois le corps en
+avant, ainsi que les mains, pour sentir un peu de chaleur. À la fin,
+accablé de sommeil, je pensai à ma bouteille d'eau-de-vie. Je
+l'offris, on l'accepta, et j'eus une place. Nous vidâmes la bouteille
+à la ronde, et, lorsque nous eûmes fini, je m'endormis assis sur mon
+sac, la tête dans mes deux mains. Je dormis peut-être deux heures,
+souvent interrompu par le froid et par les douleurs. Lorsque je
+m'éveillai, je profitai du peu de feu qu'il y avait encore, pour faire
+cuire un peu de riz dans la bouilloire que le juif m'avait vendue. Je
+commençai par prendre de la neige autour de moi, je la fis fondre et
+j'y mis du riz qui finit par cuire à demi. Comme je ne pouvais pas
+bien le prendre avec la cuiller, et qu'un chasseur, à ma droite,
+mangeait avec moi, je le renversai sur le cul de mon schako qui était
+creux: c'est de cette manière que nous le mangeâmes. Ensuite,
+reprenant ma position première, et comme le froid, cette nuit-là,
+n'était pas très rigoureux, je me rendormis.
+
+_11 décembre_.--Lorsque je me réveillai, il n'était pas près encore
+d'être jour. Après avoir arrangé mon pied, je me levai pour me
+remettre en marche, car il fallait bien, si je ne voulais pas
+m'exposer à mourir de misère comme tant d'autres, rejoindre mes
+camarades. Je marchai seul jusqu'au jour, m'arrêtant quelquefois à un
+feu abandonné, où je trouvais des hommes morts ou mourants. Lorsqu'il
+fit jour, je rencontrai quelques soldats du régiment, qui me dirent
+qu'ils avaient couché avec l'État-major.
+
+Un peu plus avant, j'aperçus un individu ayant sur les épaules une
+peau de mouton et marchant péniblement, appuyé sur son fusil. Lorsque
+je fus près de lui, je le reconnus pour le fourrier de notre
+compagnie. En me voyant, il jeta un cri de surprise et de joie, car on
+lui avait assuré que j'étais resté prisonnier à Wilna. Le pauvre
+Rossi, c'était son nom, avait les deux pieds gelés et enveloppés dans
+des morceaux de peau de mouton. Il me conta qu'il s'était séparé des
+débris du régiment, ne pouvant marcher aussi vite que les autres, et
+que nos amis étaient fort inquiets sur mon compte. Deux grosses larmes
+coulaient le long de ses joues, et comme je lui en demandais la cause,
+il se mit à pleurer en s'écriant: «Pauvre mère, si tu pouvais
+savoir comme je suis! C'est fini, je ne reverrai plus jamais
+Montauban!»--c'était le nom de son endroit. Je cherchai à le consoler
+en lui faisant voir que ma position était encore plus triste que la
+sienne. Nous marchâmes ensemble une partie de la journée; souvent
+j'étais obligé de m'arrêter pour mon dérangement de corps et, quoique
+je n'eusse pas besoin de défaire mes pantalons pour satisfaire à mes
+besoins, je n'en perdais pas moins du temps, car, depuis Wilna, ne
+pouvant, à cause de mes doigts gelés ou engourdis, remettre mes
+bretelles, j'avais décousu mon pantalon depuis le devant jusqu'au
+derrière; je le faisais tenir par le moyen d'un vieux cachemire qui me
+serrait le ventre; de cette manière, lorsque j'avais besoin, je
+m'arrêtais, et, debout, je satisfaisais à tout à la fois. Lorsque je
+prenais quelque chose, j'étais certain qu'un instant après, je le
+laissais aller.
+
+Il pouvait être midi lorsque je proposai de nous arrêter dans un
+village que nous apercevions devant nous. Nous entrâmes dans une
+maison veuve de ses habitants; nous y trouvâmes trois malheureux
+soldats qui nous dirent que, ne pouvant aller plus loin, ils avaient
+résolu d'y mourir. Nous leur fîmes des observations sur le sort qui
+les attendait, lorsqu'ils seraient au pouvoir des Russes. Pour toute
+réponse, ils nous montrèrent leurs pieds; rien de plus effrayant à
+voir: plus de la moitié des doigts leur manquaient, et le reste était
+près de tomber. La couleur de leurs pieds était bleue et, pour ainsi
+dire, en putréfaction. Ils appartenaient au corps du maréchal Ney.
+Peut-être, lorsqu'il aura passé, quelque temps après, les aura-t-il
+sauvés.
+
+Nous nous arrêtâmes assez de temps pour faire cuire un peu de riz, que
+nous mangeâmes. Nous fîmes aussi rôtir un peu de cheval, pour manger
+au besoin; ensuite nous partîmes en nous promettant de ne point nous
+séparer, mais la grande cohue de traînards arriva, nous entraîna, et,
+malgré tous nos efforts, nous fûmes séparés, sans pouvoir nous
+rejoindre.
+
+J'arrivai sur un moulin à eau: là, je vis un soldat qui, ayant voulu
+passer sur la glace de la petite rivière du moulin, s'était enfoncé.
+Quoique n'ayant de l'eau que jusqu'à la ceinture, au milieu des
+glaçons, on ne put le retirer. Des officiers d'artillerie qui avaient
+trouvé, dans le moulin, des cordes, les lui jetèrent, mais il n'eut
+pas la force d'en saisir un bout; quoique vivant encore, il était gelé
+et sans mouvement.
+
+Un peu plus loin, j'appris que le régiment, si toutefois l'on pouvait
+encore l'appeler de ce nom, devait aller coucher à Zismorg; pour y
+arriver, il me restait encore cinq lieues à faire. Je résolus, quand
+je devrais me traîner sur les genoux, de les faire; mais que de peine
+il m'en coûta! Je tombais d'épuisement sur la neige, croyant ne plus
+me relever; heureusement, depuis que je m'étais séparé de Rossi, le
+froid avait beaucoup diminué. Après des efforts surnaturels, j'entrai
+dans le village; il était temps, car j'avais fait tout ce qu'un homme
+peut faire pour échapper aux griffes de la mort.
+
+La première chose que j'aperçus, en entrant, fut un grand feu à
+droite, contre le pignon d'une maison brûlée. Ne pouvant aller plus
+loin, je m'y traînai, mais quelle ne fut pas ma surprise en
+reconnaissant mes camarades! Lorsque je fus près d'eux, je tombai
+presque sans connaissance.
+
+Grangier me reconnut, s'empressa, avec d'autres de mes amis, de me
+secourir; l'on me coucha sur de la paille: c'était la quatrième fois
+que nous en trouvions depuis que nous étions partis de Moscou. M.
+Serraris, lieutenant de la compagnie, qui avait de l'eau-de-vie, m'en
+fit prendre un peu; ensuite l'on me donna du bouillon de cheval que je
+trouvai bon, car, cette fois, il était salé avec du sel, tandis que,
+jusqu'alors, nous mangions tout salé avec la poudre.
+
+Mes coliques me reprirent plus fort que jamais; j'appelai Grangier, je
+lui dis que je pensais que j'étais empoisonné. Aussitôt il fit fondre
+de la neige dans la petite bouilloire, pour me faire du thé qu'il
+apportait de Moscou; j'en bus beaucoup; ça me fit du bien.
+
+Le pauvre Rossi arriva, aussi malheureux que moi; il était accompagné
+du sergent Bailly, qu'il avait rencontré un instant après avoir été
+séparé de moi. Ce sergent était celui avec lequel j'avais été changer
+les billets de banque à Wilna, et avec lequel j'avais pris du café
+chez le juif. Il était aussi fortement indisposé que moi; en me
+voyant, il me, demanda comment je me portais et, lorsque je lui eus
+dit comme j'avais été malade après avoir pris le café, il ne douta
+plus qu'on ait voulu nous empoisonner, ou, au moins, nous mettre dans
+un état à pouvoir nous dévaliser.
+
+Couché sur de la paille et près d'un grand feu, je m'arrangeais de mon
+mieux, quand, tout à coup, je ressentis dans les jambes et dans les
+cuisses, des douleurs tellement violentes que, pendant une partie de
+la nuit, je ne fis qu'un cri. Aussi j'entendais dire: «Demain, il ne
+pourra pas partir!» Je le pensais aussi; je me disposai à faire, comme
+beaucoup avaient déjà fait, mon testament. J'appelai mon intime ami
+Grangier; je lui dis que je voyais bien que tout était fini. Je le
+priai de se charger de quelques petits objets pour remettre à ma
+famille, si, plus heureux que moi, il avait le bonheur de revoir la
+France. Ces objets étaient: une montre, une croix en or et en argent,
+un petit vase en porcelaine de Chine: ces deux derniers objets, je les
+possède encore. Je voulais aussi me défaire de tout l'argent que
+j'avais, à la réserve de quelques pièces d'or que je voulais cacher
+dans la peau de mouton qui m'enveloppait le pied, espérant que les
+Russes, en me prenant, n'iraient pas chercher dans les chiffons.
+
+Grangier, qui m'avait écouté sans m'interrompre, me demanda si j'avais
+la fièvre ou si je rêvais: je lui répondis que tant qu'à la fièvre,
+effectivement je l'avais, mais que je n'étais pas dans le délire. Il
+se mit à me faire de la morale, en me rappelant mon courage dans des
+situations plus terribles que celles où nous nous trouvions: «Oui, lui
+dis-je, mais alors j'avais plus de force qu'à présent!» Il m'assura
+que j'en avais dit autant au passage de la Bérézina, où j'étais pour
+le moins aussi malade et que, cependant, depuis, j'avais fait
+quatre-vingts lieues; que, pour quinze qu'il restait pour arriver à
+Kowno, et que l'on ferait en deux jours, il n'y avait pas de doute
+qu'avec le secours de mes amis, je pourrais fort bien les faire; que
+demain l'on ne faisait que quatre lieues: «Ainsi, me dit-il, tâche de
+te reposer, mais, avant tout, renferme les objets, je prendrai
+seulement ta bouilloire, que je porterai.--Et moi, dit un autre, cette
+seconde giberne (la giberne du docteur) qui doit te gêner!»
+
+Pendant ce temps, Rossi, qui était couché près de moi, me dit: «Mon
+cher ami, vous ne resterez pas seul, demain matin; je partagerai votre
+sort, car je suis, pour le moins, aussi malade que vous; la journée
+d'aujourd'hui m'a tellement épuisé, que je ne saurais aller plus loin.
+Cependant, me dit-il, si, lorsque l'arrière-garde passera, nous
+pouvons marcher avec elle, nous le ferons, car nous aurons quelques
+heures de repos de plus. Si nous ne nous sentons pas assez de force
+pour la suivre, nous nous éloignerons sur la droite. Le premier
+village, le premier château que nous trouverons, nous irons nous
+mettre à la disposition du baron ou seigneur: peut-être aura-t-on
+pitié de nous--je sais peindre un peu--jusqu'au moment où, bien
+portants, nous pourrons gagner la Prusse ou la Pologne, car il est
+probable que les Russes n'iront pas plus loin que Kowno.» Je lui dis
+que je ferais comme il voudrait.
+
+M. Serraris, à qui Grangier venait de faire part de mon dessein,
+s'approcha de moi pour me consoler; il me dit que, tant qu'à mes
+douleurs, ce n'était rien, qu'elles ne provenaient que de la fatigue
+d'hier; il me fit coucher devant le feu et comme, fort heureusement,
+le bois ne manquait pas, l'on en fit un bon, à me rôtir. Ce feu me fit
+tant de bien, que je sentais mes douleurs diminuer et un bien-être qui
+me fit dormir quelques heures. Il en fut de même pour le pauvre Rossi.
+
+ * * * * *
+
+En 1830, je fus nommé officier d'état-major à Brest; le jour de mon
+arrivée, étant à table avec ma femme et mes enfants, à l'hôtel de
+Provence où j'étais logé, il y avait, en face de moi, un individu
+ayant une fort belle tenue et qui me regardait souvent. À chaque
+instant, il cessait de manger et, le bras droit appuyé sur la table
+pour reposer sa tête, semblait réfléchir, ou plutôt se rappeler
+quelques souvenirs. Ensuite il causait avec le maître de la maison. Ma
+femme, qui était auprès de moi, me le fit remarquer: «Effectivement,
+lui dis-je, cet homme commence à m'intriguer, et, si cela continue, je
+lui demanderai ce qu'il me veut!» Au même moment, il se lève, jette sa
+serviette à terre, et passe dans un bureau où était le registre des
+voyageurs. Il rentre dans la salle en s'écriant à haute voix: «C'est
+lui! Je ne me trompais pas! (en m'appelant par mon nom). C'est bien
+mon ami!»
+
+Je le reconnais à sa voix, et nous sommes dans les bras l'un de
+l'autre. C'était Rossi, que je n'avais pas revu depuis 1813, depuis
+dix-sept ans! Il me croyait mort, et moi je pensais de même de lui,
+car j'avais appris, à ma rentrée des prisons, qu'il avait été blessé
+sous les murs de Paris. Cette reconnaissance intéressa toutes les
+personnes qui se trouvaient présentes, au nombre de plus de vingt; il
+fallut conter nos aventures de la campagne de Russie. Nous le fîmes de
+bon coeur; aussi, à minuit, nous étions encore à table, à boire le
+champagne, à la mémoire de Napoléon.
+
+Il n'est pas étonnant que, d'abord, je n'aie pas reconnu mon camarade,
+car, de délicat qu'il était, je le retrouvais fort et puissant, les
+cheveux presque gris: il était de Montauban, et riche négociant.
+
+ * * * * *
+
+Quand le moment du départ arriva, je ne pensais plus à rester, mais il
+me fut impossible de marcher seul; Grangier et Leboude me soutinrent
+sous les bras; l'on en fit autant à Rossi. Au bout d'une demi-heure de
+marche, j'étais beaucoup mieux, mais il fallut, pendant toute la
+route, le secours d'un bras, et souvent de deux. De cette manière,
+nous arrivâmes de bonne heure au petit village où nous devions
+coucher; il s'y trouvait fort peu d'habitations, et, quoique nous
+fussions arrivés des premiers, nous fûmes obligés de coucher dans une
+cour. Le hasard nous procura beaucoup de paille; nous nous en servions
+pour nous couvrir, mais comme le malheur nous poursuivait toujours, le
+feu prit à la paille. Chacun se sauva comme il put; plusieurs eurent
+leur capote brûlée. Un fourrier de Vélites nommé de Couchère fut plus
+malheureux que les autres; le feu prit à sa giberne, dans laquelle il
+y avait des cartouches; il eut toute la figure brûlée, et, tant qu'à
+moi, sans le secours des camarades, j'aurais peut-être rôti, vu
+l'impossibilité de me mouvoir, si l'on ne m'avait pris par les épaules
+et par les jambes, et traîné contre la baraque où était logé le
+général Roguet avec d'autres officiers supérieurs qui se sauvèrent en
+voyant les flammes, pensant que c'était l'habitation qui brûlait.
+
+Après cette mésaventure, un vent du nord arriva qui souffla avec force
+et, comme nous étions sans abri, nous entrâmes dans la maison du
+général, composée de deux chambres. Nous en prîmes une malgré lui;
+nous nous entassâmes les uns à côté des autres; plus de la moitié fut
+obligée de rester debout toute la nuit, mais c'était toujours mieux
+que de rester exposés à un mauvais temps qui eût infailliblement fait
+périr les trois quarts de nous (13 décembre). La journée de marche que
+nous devions faire pour arriver à Kowno était au moins de dix lieues;
+aussi le général Roguet nous fit partir avant le jour.
+
+Il était tombé des grains de pluie grêlée qui formaient, sur la
+route, une glace à nous empêcher de marcher. Si je n'avais pas eu,
+comme la veille, le secours de mes amis, j'aurais probablement, comme
+beaucoup d'autres, terminé mon grand voyage le dernier jour où nous
+sortions de la Russie.
+
+À peine le jour commençait-il à paraître, que nous arrivâmes au pied
+d'une montagne qui n'était qu'une glace: que de peine nous eûmes pour
+la franchir! Il fallut se mettre par groupes serrés fortement les uns
+contre les autres, afin de se soutenir mutuellement. J'ai pu remarquer
+que, dans cette marche, l'on était plus disposé à se secourir les uns
+les autres. C'est probablement parce que l'on pensait pouvoir arriver
+au terme de son voyage. Je me souviens que, lorsqu'un homme tombait,
+l'on entendait les cris: «Arrêtez! Il y a un homme de tombé!» J'ai vu
+un sergent-major de notre bataillon s'écrier: «Arrêtez donc! Je jure
+que l'on n'ira pas plus avant, tant que l'on n'aura pas relevé et
+ramené les deux hommes que l'on a laissés derrière!» C'est par sa
+fermeté qu'ils furent sauvés.
+
+Arrivés au haut de la montagne, il faisait assez jour pour y voir,
+mais la pente était tellement rapide et la glace si luisante, que l'on
+n'osait se hasarder. Le général Roguet, quelques officiers et
+plusieurs sapeurs qui marchaient les premiers, étaient tombés.
+Quelques-uns se relevèrent, et ceux qui étaient assez forts pour se
+conduire se laissèrent aller sur le derrière, se gouvernant avec les
+mains; d'autres, moins forts, se laissèrent aller à la grâce de Dieu.
+C'est dire qu'ils roulèrent comme des tonneaux. Je fus du nombre de
+ces derniers, et je serais probablement allé me jeter dans un ravin et
+me perdre dans la neige, sans Grangier qui, plein de courage et encore
+fort, se portait toujours devant moi en reculant et s'arrêtant dans la
+direction où je devais m'arrêter en roulant. Alors il enfonçait la
+baïonnette de son fusil dans la glace pour se tenir, et lorsque
+j'étais arrivé, il s'éloignait encore en glissant et faisait de même.
+J'arrivai en bas meurtri, abîmé, et la main gauche ensanglantée.
+
+Le général avait fait faire halte pour s'assurer si tout le monde
+était arrivé et comme la veille on s'était assuré du nombre d'hommes
+présents, on vit avec plaisir qu'il ne manquait personne. Le grand
+jour était venu: alors on s'aperçut avec surprise que l'on aurait pu
+éviter cette montagne en la tournant par la droite, où il n'y avait
+que de la neige. Ceux des autres corps qui marchaient après nous
+arrivaient de ce côté sans accident. Cette traversée m'avait fatigué,
+à ne pouvoir marcher que fort lentement et, comme je ne voulais pas
+abuser de la complaisance de mes amis, je les priai de suivre la
+colonne. Cependant un soldat de la compagnie resta avec moi: c'était
+un Piémontais, il se nommait Faloppa; il y avait plusieurs jours que
+je ne l'avais vu.
+
+Ceux qui ont toujours été assez heureux pour conserver leur santé,
+n'avoir pas les pieds gelés et marcher toujours à la tête de la
+colonne, n'ont pas vu les désastres comme ceux qui, comme moi, étaient
+malades ou estropiés, car les premiers ne voyaient que ceux qui
+tombaient autour d'eux, tandis que les derniers passaient sur la
+longue traînée des morts et des mourants que tous les corps laissaient
+après eux. Ils avaient encore le désavantage d'être talonnés par
+l'ennemi.
+
+Faloppa, ce soldat de la compagnie que l'on avait laissé avec moi, ne
+paraissait pas être dans une position meilleure que la mienne; nous
+marchions ensemble depuis un quart d'heure, lorsqu'il se tourna de mon
+côté en me disant: «Eh bien, mon sergent! si nous avions ici les
+petits pots de graisse que vous m'avez fait jeter lorsque nous étions
+en Espagne, vous seriez bien content et nous pourrions faire une bonne
+soupe!» Ce n'était pas la première fois qu'il disait ça, et en voici
+la raison; c'est un épisode assez drôle:
+
+Un jour que nous venions de faire une longue course dans les montagnes
+des Asturies, nous vînmes loger à Saint-Hiliaume, petite ville dans la
+Castille, sur le bord de la mer. Je fus logé, avec ma subdivision,
+dans une grande maison qui formait l'aile droite de la Maison de
+Ville[64]. Cette partie, très vaste, était habitée par un vieux garçon
+absolument seul. En arrivant chez lui, nous lui demandâmes si, avec de
+l'argent, nous ne pourrions pas nous procurer du beurre ou de la
+graisse, afin de pouvoir faire la soupe et accommoder des haricots.
+L'individu nous répondit que, pour de l'or, on n'en trouverait pas
+dans toute la ville. Un instant après, nous fûmes à l'appel. Je
+laissai Faloppa faire la cuisine et je chargeai un autre homme de
+chercher, dans la ville, du beurre ou de la graisse, mais on n'en
+trouva pas. Lorsque nous rentrâmes, la première chose que Faloppa nous
+dit, en rentrant, fut que le bourgeois était un coquin: «Comment cela?
+lui dis-je.--Comment cela? nous répondit-il, voyez!...»
+
+[Note 64: Cette habitation était un château gothique comme il s'en
+trouve beaucoup en Espagne. (_Note de l'auteur._)]
+
+Il me montra trois petits pots en grès contenant de la belle graisse
+que nous reconnûmes pour de la graisse d'oie. Alors chacun se récria:
+«Voyez-vous le gueux d'Espagnol! Voyez-vous le coquin!» Notre
+cuisinier avait fait une bonne soupe et, dans le dessus de la marmite,
+il avait accommodé des haricots. Nous nous mîmes à manger sous une
+grande cheminée qui ressemblait à une porte cochère, lorsque
+l'Espagnol rentra, enveloppé dans son manteau brun et, nous voyant
+manger, nous souhaita bon appétit. Je lui demandai pourquoi il n'avait
+pas voulu nous donner de la graisse en payant, puisqu'il en avait. Il
+me répondit: «Non, Señor, je n'en avais pas; si j'en avais eu, je vous
+en aurais donné avec plaisir, et pour rien!» Alors Faloppa, prenant un
+des petits pots, le lui montra: «Et cela, ce n'est pas de la graisse,
+dis, coquin d'Espagnol?» En regardant le petit pot, il change de
+couleur et reste interdit. Pressé de répondre, il nous dit que c'était
+vrai, que c'était de la graisse, mais de la _manteca de ladron_ (de la
+graisse de voleur); que lui était le bourreau de la ville, et que ce
+que nous avions trouvé et avec quoi nous avions fait de la soupe,
+était de la graisse de pendus, qu'il vendait à ceux qui avaient des
+douleurs, pour se frictionner.
+
+À peine avait-il achevé, que toutes les cuillers lui volèrent par la
+tête; il n'eut que le temps de se sauver, et aucun de nous,
+quoiqu'ayant très faim, ne voulut plus manger des haricots, car la
+soupe était presque toute mangée. Il n'y avait que Faloppa qui
+continuait toujours, en disant que l'Espagnol avait menti: «Et quand
+cela serait? dit-il, la soupe était bonne et les haricots encore
+meilleurs!» En disant cela, il m'en offrait pour en goûter, mais un
+mal de coeur m'avait pris, et je rendis tout ce que j'avais dans
+l'estomac. J'allai chez un marchand d'eau-de-vie, vis-à-vis de notre
+logement; je lui demandai quel était l'individu chez qui nous étions
+logés; il fit le signe de la croix en répétant à plusieurs reprises:
+_Ave, Maria purissima, sin peccado concebida!_ Il me dit que c'était
+la maison du bourreau. Je fus, pendant quelque temps, malade de
+dégoût, mais Faloppa, en partant, avait emporté le restant de la
+graisse, avec laquelle il prétendait nous faire encore de la soupe. Je
+fus obligé de le lui faire jeter, et c'est pour cela qu'en Russie,
+lorsque nous n'avions rien à manger, il me disait toujours ce que j'ai
+rapporté.
+
+Depuis une demi-heure nous n'avions pas perdu la colonne de vue,
+preuve que nous avions assez bien marché. Il est vrai de dire que le
+chemin se trouvait meilleur, mais, un instant après, il devint
+raboteux et aussi glissant que le matin. Le froid était très vif, et
+déjà nous avions rencontré quelques individus qui se mouraient sur la
+route, quoique vêtus d'épaisses fourrures. Il faut dire aussi que
+l'épuisement y était pour quelque chose. Faloppa tomba plusieurs fois,
+et je pense que, si je n'avais pas été avec lui pour l'aider à se
+relever, il serait resté sur la route.
+
+Le chemin devint meilleur: nous pouvions apercevoir la longue traînée
+de la colonne qui marchait devant nous. Nous redoublâmes d'efforts
+pour la rejoindre, mais ne pûmes y parvenir. Nous trouvâmes, sur notre
+passage, un hameau de cinq à six maisons dont la moitié étaient en
+feu; nous nous y arrêtâmes. Autour étaient plusieurs hommes dont une
+partie semblait ne pouvoir aller plus avant, et plusieurs chevaux
+tombés mourants, qui se débattaient sur la neige. Faloppa se dépêcha
+de couper un morceau à la cuisse de l'un d'eux, que nous fîmes cuire
+au bout de nos sabres, au feu de l'incendie des maisons.
+
+Pendant que nous étions occupés à cette besogne, plusieurs coups de
+canon se firent entendre dans la direction d'où nous venions.
+Regardant aussitôt de ce côté, j'aperçus une masse de plus de dix
+mille traîneurs de toutes armes, en désordre sur toute la largeur de
+la route. Derrière eux marchait l'arrière-garde. Depuis, j'ai pensé
+que le maréchal Ney faisait quelquefois tirer le canon afin de faire
+croire à tous ces malheureux que les Russes étaient près de nous et,
+par ce moyen, leur faire accélérer le pas, pour, le même jour, gagner
+Kowno. C'était une partie des débris de la Grande Armée.
+
+Notre viande n'était pas encore à moitié cuite, que nous jugeâmes
+prudent de décamper au plus vite pour ne pas être entraînés par ce
+nouveau torrent.
+
+Nous avions encore six lieues à faire pour arriver à Kowno; et déjà
+nous étions exténués de fatigue; il pouvait être onze heures; Faloppa
+me disait: «Mon sergent, nous n'arriverons jamais aujourd'hui; le
+_ruban de queue_ est trop long[65]. Nous ne pourrons jamais sortir de
+ce pays du diable, c'est fini; je ne verrai plus ma belle Italie!»
+Pauvre garçon, il disait vrai!
+
+[Note 65: _Ruban de queue_, expression du troupier pour désigner
+une longue route. (_Note de l'auteur._)]
+
+Il y avait bien une heure que nous marchions, depuis la dernière fois
+que nous nous étions reposés, lorsque nous rencontrâmes plusieurs
+groupes d'hommes de quarante, de cinquante, plus ou moins, composés
+d'officiers, de sous-officiers et de quelques soldats, portant au
+milieu d'eux l'aigle de leur régiment. Ces hommes, tout malheureux
+qu'ils étaient, paraissaient fiers d'avoir pu, jusqu'alors, conserver
+et garder ce dépôt sacré. L'on voyait qu'ils évitaient de se mêler, en
+marchant, aux grandes masses qui couvraient la route, car ils
+n'auraient pu aller ensemble et en ordre.
+
+Nous marchâmes tant que nous pûmes, avec ces petits détachements; nous
+faisions tout ce que nous pouvions pour les suivre, mais le canon et
+la fusillade venant de nouveau à se faire entendre, ils s'arrêtèrent
+au commandement d'un personnage dont on n'aurait jamais pu dire, aux
+guenilles qui le couvraient, ce qu'il pouvait être; je n'oublierai
+jamais le ton de son commandement: «Allons, enfants de la France,
+encore une fois halte! Il ne faut pas qu'il soit dit que nous ayons
+doublé le pas au bruit du canon! Face en arrière!» Et, aussitôt, ils
+se mirent en ordre sans parler et se tournèrent du côté d'où venait le
+bruit. Tant qu'à nous, qui n'avions pas de drapeau à défendre,
+puisqu'il était à plus d'une lieue devant, nous continuâmes à nous
+traîner. Nous fûmes bien heureux, ce jour-là, que le froid n'était pas
+rigoureux, car plus de dix fois nous tombâmes sur la neige, de
+lassitude, et certainement, s'il avait gelé comme le jour précédent,
+nous y serions restés.
+
+Après avoir marché, pendant un certain temps, au milieu d'hommes
+isolés comme nous, nous aperçûmes, devant nous, une ligne mouvante;
+nous reconnûmes que c'était une colonne paraissant fort serrée, qui,
+par moments, marchait, ensuite s'arrêtait pour se mouvoir encore. Nous
+pûmes reconnaître qu'en cet endroit se trouvait un défilé. La route se
+trouve resserrée, à droite, sur une longueur de 5 à 600 mètres, par un
+monticule dans lequel elle a été coupée, et, à gauche, par un fleuve
+très large que je pense être le Niémen. Là, les hommes, forcés de se
+réunir en attendant que quelques caissons qui venaient de Wilna aient
+pu passer, se pressaient, se poussaient en désordre: c'était à qui
+passerait le premier. Beaucoup descendaient sur le fleuve couvert de
+glace pour gagner la droite de la colonne ou la fin du défilé.
+Plusieurs, qui se trouvaient tout à fait sur le bord, furent jetés en
+bas de la digue qui était perpendiculaire et qui, en cet endroit,
+avait au moins cinq pieds de haut; quelques-uns furent tués.
+
+Lorsque nous fûmes arrivés à la gauche de cette colonne, il fallut
+faire comme ceux qui nous précédaient, il fallut attendre. Je
+rencontrai un sergent des Vélites de notre régiment, nommé Poumo, qui
+me proposa de traverser le fleuve avec lui, en me disant que, de
+l'autre côté, nous trouverions des habitations où nous pourrions
+passer la nuit, et qu'ensuite, le lendemain au matin, étant bien
+reposés, nous pourrions facilement gagner Kowno, car il n'y avait
+plus, disait-il, que deux lieues au plus. Je consentis d'autant plus à
+sa proposition, que je ne me sentais plus la force d'aller loin, et
+puis l'espoir de passer la nuit dans une maison, avec du feu! Je dis à
+Faloppa de nous suivre. Poumo descendit le premier; je le suivis en me
+laissant glisser sur le derrière, mais, lorsque j'eus fait quelques
+pas sur la neige qui recouvrait le fleuve par gros tas, je vis
+l'impossibilité d'aller plus loin. Alors je fis signe à Faloppa, qui
+n'était pas encore descendu, de rester, car je venais de reconnaître
+que, sous la neige, ce n'était que des amas de glace en pointe,
+placés les uns sur les autres, formant, par intervalles, des tas
+raboteux et d'autres sous lesquels il y avait des excavations. Ce
+bouleversement du fleuve était probablement survenu à la suite d'un
+dégel, ensuite d'une débâcle suivie d'une forte gelée qui les surprit
+et les arrêta dans leur course.
+
+Cependant, Poumo, qui marchait devant moi de quelques pas, s'était
+arrêté et voyant que je ne le suivais pas, n'en effectua pas moins son
+passage, avec trois vieux grenadiers de la Garde, mais c'est avec
+beaucoup de peine qu'ils arrivèrent à l'autre bord.
+
+Je me rapprochai de Faloppa dont j'étais séparé seulement par la
+hauteur de la digue, pour lui dire de suivre la gauche de la colonne;
+que, tant qu'à moi, puisque j'étais descendu sur la glace, j'allais
+suivre de cette manière jusqu'à la fin du défilé et que, là,
+j'attendrais. Aussitôt, je me mis à marcher au-dessous de cette masse
+d'hommes qui avançaient lentement et qui, ensuite, s'arrêtaient en
+criant et en jurant, car ceux qui étaient sur le bord craignaient de
+tomber au bas de la digue et sur la glace, comme c'était déjà arrivé à
+plusieurs que l'on voyait blessés, que l'on ne pensait pas à relever
+et qui, peut-être, ne le furent jamais.
+
+J'avais déjà parcouru les trois quarts de la longueur du défilé,
+lorsque je m'aperçus que le fleuve tournait brusquement à gauche,
+tandis que la route, tout en s'élargissant, allait tout droit. Il me
+fallut revenir presque au milieu du défilé, à l'endroit où la digue me
+parut moins haute, et là, faisant de vains efforts, faible comme
+j'étais et n'ayant qu'une main dont je pusse me servir, je ne pus
+jamais y parvenir.
+
+Je montai sur un tas de glace afin que l'on pût, sans se baisser
+beaucoup, me donner une main secourable: je m'appuyais, de la main
+gauche, sur mon fusil, et je tendais l'autre à ceux qui, à portée de
+moi, pouvaient, par un petit effort, me tirer de là. Mais j'avais beau
+prier, personne ne me répondait; l'on n'avait seulement pas l'air de
+faire attention à ce que je disais.
+
+Enfin Dieu eut encore pitié de moi. Dans un moment où cette masse
+d'hommes était arrêtée, je levai la tête et, voyant un vieux
+grenadier à cheval de la Garde impériale, à pied, dans ce moment, les
+moustaches et la barbe couvertes de glaçons et enveloppé dans son
+grand manteau blanc, je lui dis, toujours sur le même ton: «Camarade,
+je vous en prie, puisque vous êtes, comme moi, de la Garde impériale,
+secourez-moi; en me donnant une main, vous me sauvez la vie!--Comment
+voulez-vous, me dit-il, que je vous donne une main? Je n'en ai plus!»
+À cette réponse, je faillis tomber en bas du tas de glace. «Mais,
+reprit-il, si vous pouvez vous saisir du pan de mon manteau, je
+tâcherais de vous tirer de là!» Alors il se baissa, j'empoignai le pan
+du manteau. Je le saisis de même avec les dents et j'arrivai sur le
+chemin. Heureusement que, dans ce moment, l'on ne marchait pas, car
+j'aurais pu être foulé aux pieds, sans, peut-être, pouvoir jamais me
+relever. Lorsque je fus bien assuré, le vieux grenadier me dit de me
+tenir fortement à lui, afin de ne pas en être séparé, ce que je fis,
+mais avec bien de la peine, car l'effort que je venais de faire
+m'avait beaucoup affaibli.
+
+Un instant après, l'on commença à marcher. Nous passâmes près de trois
+chevaux abattus, dont le caisson était renversé dans le fleuve. C'est
+ce qui occasionnait le retard dans la marche; enfin, nous arrivâmes au
+point où le défilé s'élargissait et où chacun pouvait marcher plus à
+l'aise.
+
+À peine avions-nous fait cinquante pas au delà, que le vieux brigadier
+me dit: «Arrêtons-nous un peu pour respirer!» Je ne demandais pas
+mieux. Alors il me dit: «Je viens de vous rendre un service.--Oui, un
+bien grand, vous m'avez sauvé la vie.--Ne parlons plus de cela,
+continua-t-il; je vous ai dit que je n'avais plus de mains, c'est de
+doigts que j'ai voulu dire; ils sont tous tombés, ainsi c'est tout
+comme. Il faut qu'à votre tour vous me rendiez un autre service. J'ai,
+depuis quelque temps, envie de satisfaire un besoin naturel que je
+n'ai pu faire, faute d'un second.--Je vous comprends, mon vieux,
+heureux de pouvoir m'acquitter envers vous!» Aussitôt, nous nous mîmes
+à quelques pas, sur le côté de la route, et de la main que j'avais
+encore bonne, je parvins, non sans peine, à défaire ses pantalons. Une
+fois la besogne finie, je voulus lui refaire, mais la chose me fut
+impossible et, sans un second qui se trouvait près de nous et qui eut
+pitié de notre embarras en achevant ce que j'avais commencé, je
+n'aurais jamais pu en sortir.
+
+Dans ce moment, Faloppa, que j'avais laissé à l'entrée du défilé,
+arriva en pleurant et jurant en italien, disant qu'il ne pourrait
+jamais aller plus loin. Le vieux grenadier me demanda quel était cet
+animal qui pleurait comme une femme. Je lui dis que c'était un
+_barbet_, un Piémontais: «Ce n'est pas lui, répondit-il, qui ira
+revoir les marmottes et les ours de ses montagnes!» J'encourageai le
+pauvre Faloppa à marcher, je lui donnai le bras, et nous continuâmes à
+suivre la colonne.
+
+Il pouvait être cinq heures; nous avions encore plus de deux lieues à
+faire pour arriver à Kowno. Le vieux grenadier me conta qu'il avait eu
+les doigts gelés avant d'arriver à Smolensk, et qu'après avoir
+souffert des douleurs atroces jusqu'après le passage de la Bérézina,
+en arrivant à Ziembin, il avait trouvé une maison où il avait passé la
+nuit; que, pendant cette nuit, tous les doigts lui étaient tombés les
+uns après les autres; mais que, depuis, il ne souffrait plus autant à
+beaucoup près; que son camarade, qui ne l'avait jamais quitté, avait
+voulu tirer à la montagne, près de Wilna, monter à la roue[66] pour
+avoir de l'argent, et que, depuis ce jour, il ne l'avait plus revu.
+
+[Note 66: _Monter à la roue_, expression des vieux grognards pour
+désigner ceux qui avaient pris de l'argent dans les caissons
+abandonnés sur la montagne de Ponari. (_Note de fauteur_.)]
+
+Après avoir marché encore une demi-heure, nous arrivâmes dans un petit
+village, où nous nous arrêtâmes dans une des dernières maisons pour
+nous y reposer et nous y chauffer un peu, mais nous ne pûmes y trouver
+place, car depuis l'entrée de la maison jusqu'au fond, ce n'était que
+des hommes étendus sur de la mauvaise paille qui ressemblait à du
+fumier, et qui poussaient des cris déchirants accompagnés de
+jurements, lorsqu'on avait le malheur de les toucher: presque tous
+avaient les pieds et les mains gelés. Nous fûmes obligés de nous
+retirer dans une écurie, où nous rencontrâmes un grenadier à cheval de
+la Garde, du même régiment et du même escadron que notre vieux. Il
+avait encore son cheval et, dans l'espérance de trouver un hôpital à
+Kowno, se chargea de son camarade.
+
+Nous avions encore une lieue et demie à faire et, depuis un moment, le
+froid était considérablement augmenté. Dans la crainte qu'il ne devînt
+plus violent, je dis à Faloppa qu'il nous fallait partir, mais le
+pauvre diable, qui s'était couché sur le fumier, ne pouvait plus se
+relever. Ce n'est qu'en priant et en jurant que je parvins, avec le
+secours du grenadier à cheval, à le remettre sur ses jambes et à le
+pousser hors de l'écurie; lorsqu'il fut sur la route, je lui donnai le
+bras. Quand il fut un peu réchauffé, il marcha encore assez bien, mais
+sans parler, pendant l'espace d'une petite lieue.
+
+Pendant le temps que nous étions arrêtés au village, la grande partie
+des traîneurs de l'armée--ceux qui marchaient en masse--nous avait
+dépassés; l'on ne voyait plus en avant, comme en arrière, que des
+malheureux comme nous, enfin ceux dont les forces étaient anéanties.
+Plusieurs étendus sur la neige, signe de leur fin prochaine.
+
+Faloppa, que j'avais toujours amusé, jusque-là, en lui disant: «Nous y
+voilà! Encore un peu de courage!» s'affaissa sur les genoux, ensuite
+sur les mains; je le crus mort et je tombai à ses côtés, accablé de
+fatigue. Le froid qui commençait à me saisir me fit faire un effort
+pour me relever, ou, pour dire la vérité, ce fut plutôt un accès de
+rage, car c'est en jurant que je me mis sur les genoux. Ensuite,
+saisissant Faloppa par les cheveux, je le fis asseoir. Alors il sembla
+me regarder comme un hébété. Voyant qu'il n'était pas mort, je lui
+dis: «Du courage, mon ami! Nous ne sommes plus loin de Kowno, car
+j'aperçois le couvent qui est sur notre gauche; ne le vois-tu pas
+comme moi[67]?--Non, mon sergent, me répondit-il; je ne vois que de la
+neige qui tourne autour de moi; où sommes-nous?» Je lui dis que nous
+étions près de l'endroit où nous devions coucher et trouver du pain et
+de l'eau-de-vie.
+
+[Note 67: C'était le couvent que j'avais visité le 20 juin, lors
+de notre passage du Niémen. (_Note de l'auteur_.)]
+
+Dans ce moment, le hasard amena près de nous cinq paysans qui
+traversaient la route sur laquelle nous étions. Je proposai à deux de
+ces hommes, moyennant chacun une pièce de cinq francs, de conduire
+Faloppa jusqu'à Kowno; mais, sous prétexte qu'il était tard et qu'ils
+avaient froid, ils firent quelques difficultés. Comprenant aussitôt
+que c'était plutôt la crainte de ne pas être payés, car ils parlaient
+la langue allemande et je devinais, par quelques mots, de quoi il
+était question, je pris deux pièces de cinq francs dans ma
+carnassière, et j'en donnai une, en promettant l'autre en arrivant.
+Ils furent contents; ensuite, je dis aux trois autres de se diriger en
+arrière, où était le chasseur près duquel nous étions passés, et
+qu'ils auraient de l'argent pour le conduire à la ville; ils y furent
+de suite.
+
+Deux paysans avaient relevé Faloppa; mais le pauvre diable n'avait
+plus de jambes; ils parurent embarrassés. Alors je leur indiquai un
+moyen, c'était de l'asseoir sur un fusil, en le maintenant derrière,
+chacun avec un bras. Mais, de cette manière, nous n'allâmes pas loin.
+Ils se décidèrent à le porter sur leur dos, chacun à son tour, tandis
+que l'autre portait son sac et son fusil et me prenait sous le bras,
+car je ne pouvais plus lever les jambes. Pendant le trajet pour
+arriver à la ville, qui n'était que d'une demi-lieue, nous fûmes
+obligés de nous arrêter cinq ou six fois pour nous reposer et changer
+Faloppa de dos: s'il nous eût fallu marcher un quart d'heure de plus,
+nous ne fussions jamais arrivés.
+
+Pendant ce temps, des masses de traîneurs nous avaient dépassés, mais
+beaucoup d'autres, ainsi que l'arrière-garde, étaient encore derrière
+nous. On entendait encore, par intervalles, quelques coups de canon
+qui semblaient nous annoncer le dernier soupir de notre armée. Enfin
+nous arrivâmes à Kowno par un petit chemin que nos paysans
+connaissaient et que la colonne ne suivait pas: le premier endroit qui
+s'offrit à notre vue fut une écurie. Nous y entrâmes; les paysans nous
+y déposèrent; mais avant de leur donner la dernière pièce de cinq
+francs, je les suppliai de nous chercher un peu de paille et de bois.
+Ils nous apportèrent un peu de l'un et de l'autre, et nous firent même
+du feu, car, quant à moi, il m'eût été impossible de me bouger, et
+pour Faloppa, je le regardais comme mort: il était assis dans
+l'encoignure de la muraille, ne disant rien, mais faisant, par
+moments, des grimaces, ensuite portant les mains à sa bouche, comme
+pour les manger. Le feu, allumé devant lui, parut lui rendre quelque
+vigueur. Enfin, je payai mes paysans; avant de nous quitter, ils nous
+apportèrent encore du bois, ensuite ils partirent en me faisant
+comprendre qu'ils reviendraient. Confiant dans leurs promesses, je
+leur donnai cinq francs, en les priant de me rapporter n'importe quoi,
+du pain, de l'eau-de-vie ou autre chose; ils me le promirent, mais ne
+revinrent plus.
+
+Pendant que nous étions dans l'écurie, il se passait, dans la ville,
+des choses bien tristes: les débris de corps arrivés avant nous, et
+même la veille, n'ayant pu se loger, bivouaquaient dans les rues; ils
+avaient pillé les magasins de farine et d'eau-de-vie; beaucoup
+s'enivrèrent et s'endormirent sur la neige pour ne plus se réveiller.
+Le lendemain, on m'assura que plus de quinze cents étaient morts de
+cette manière.
+
+Après le départ des paysans, cinq hommes, dont deux de notre régiment,
+vinrent prendre place dans l'écurie, mais comme, en arrivant, ils
+avaient rencontré des soldats qui revenaient de l'intérieur de la
+ville et qui leur avaient dit qu'il y avait de la farine et de
+l'eau-de-vie, deux se détachèrent pour tâcher d'en avoir. Ils nous
+laissèrent leurs sacs et leurs armes, mais ne revinrent plus. Pour
+comble de malheur, je n'avais rien pour faire cuire du riz, car
+Grangier avait ma bouilloire, et personne des trois hommes restés avec
+nous n'avait rien dont nous puissions nous servir, et pas un ne voulut
+se bouger pour aller chercher un pot. Pendant ce temps, le canon
+grondait toujours, mais probablement à plus d'une lieue de distance.
+On entendait aussi le gémissement du vent, et, au milieu de ce bruit
+terrible, il me semblait entendre les cris des hommes mourants sur la
+neige, qui n'avaient pu gagner la ville.
+
+Quoique, dans cette journée, le froid ne fût pas excessif, il n'en
+périt pas moins une grande quantité d'hommes. Car, pour ceux qui
+venaient de Moscou, c'était le dernier effort que l'homme pût faire.
+Sur peut-être quarante ou cinquante mille hommes qui couvraient le
+parcours de dix lieues, il n'y en avait pas la moitié qui avaient vu
+Moscou: c'était la garnison de Smolensk, d'Orcha, de Wilna, ainsi que
+les débris des corps d'armée des généraux Victor et Oudinot et de la
+division du général Loison, que nous avions rencontrés mourant de
+froid, avant d'arriver à Wilna.
+
+Les hommes qui étaient avec moi dans l'écurie se couchèrent autour du
+feu. Tant qu'à moi, comme il me restait encore un morceau de cheval à
+moitié cuit, je le mangeai pour ne pas me laisser mourir: ce fut le
+dernier avant de quitter ce pays de malheur.
+
+Après, je voulus m'endormir, mais les douleurs, qui commencèrent à se
+faire sentir, l'emportèrent sur le sommeil. Cependant, à son tour, le
+sommeil l'emporta, et je reposai tant bien que mal, je ne sais combien
+de temps. Lorsque je me réveillai, j'aperçus les trois soldats arrivés
+après nous qui se disposaient à partir, et cependant il était loin de
+faire jour. Je leur demandai pourquoi. Ils me répondirent qu'ils
+allaient s'installer dans une maison qu'ils avaient découverte, pas
+bien loin de notre écurie, et où il y avait de la paille et un poêle
+bien chaud; que la maison était occupée par un homme, deux femmes et
+quatre soldats de la garnison de Kowno, dont deux soldats du train et
+deux autres de la Confédération du Rhin.
+
+Aussitôt, je me disposai à les suivre, mais je ne pouvais pas
+abandonner Faloppa. En regardant à la place où je l'avais laissé, ma
+surprise fut grande de ne plus le voir, mais les soldats me dirent
+que, depuis plus d'une heure, il ne faisait que rôder dans l'écurie,
+en marchant à quatre pattes et faisant des hurlements comme un ours.
+Comme notre feu ne donnait plus assez de clarté, j'eus de la peine à
+le découvrir: à la fin, je le trouvai et, pour le voir de plus près,
+j'allumai un morceau de bois résineux. Lorsque je l'approchai, il se
+mit à rire, jeta des cris absolument comme un ours, en nous
+poursuivant les uns après les autres, et toujours en marchant sur les
+mains et les pieds. Quelquefois il parlait, mais en italien; je
+compris qu'il pensait être dans son pays, au milieu des montagnes,
+jouant avec ses amis d'enfance; par moments, aussi, il appelait son
+père et sa mère; enfin le pauvre Faloppa était devenu fou.
+
+Comme il fallait provisoirement l'abandonner pour aller voir le
+nouveau logement, je pris mes précautions pour que, pendant mon
+absence, il ne lui arrivât rien de fâcheux: nous éteignîmes le feu et
+fermâmes la porte. Arrivés au nouveau logement, nous trouvâmes les
+soldats du train occupés à manger la soupe. Ils n'avaient pas l'air
+d'avoir eu de la misère; cela se conçoit, car, depuis le mois de
+septembre, ils étaient à Kowno.
+
+Avant de me jeter sur la paille, je demandai au paysan s'il voulait
+venir avec moi prendre un soldat malade pour le conduire où nous
+étions; que je lui donnerais cinq francs, et, en même temps, je lui
+fis voir la pièce. Le paysan n'avait pas encore répondu, que les
+soldats allemands nous proposèrent de leur donner la préférence: «Et
+nous, dit un soldat du train, nous irons pour rien.--Et nous lui
+donnerons encore la soupe!» dit le second. Je leur témoignai ma
+reconnaissance en leur disant que l'on voyait bien qu'ils étaient
+Français. Ils prirent une chaise de bois pour transporter le malade,
+et nous partîmes, mais, comme je marchais avec peine, ils me donnèrent
+le bras. Je leur contai la triste position de Faloppa, qu'il faudrait
+abandonner à la merci des Russes: «Comment, des Russes? dit un soldat
+du train.--Certainement, lui dis-je, les Russes, les Cosaques seront
+ici peut-être dans quelques heures!» Ces pauvres soldats pensaient
+qu'il n'y avait que le froid et la misère qui nous accompagnaient.
+
+Entrés dans l'écurie, nous trouvâmes le pauvre diable de Piémontais
+couché de tout son long derrière la porte. On le mit sur la chaise et,
+de cette manière, il fut transporté au nouveau logement. Lorsqu'il fut
+couché près du poêle, sur de la bonne paille, il se mit à prononcer
+quelques mots sans suite. Alors je m'approchai pour écouter; il
+n'était plus reconnaissable, car il avait toute la figure
+ensanglantée, mais c'était le sang de ses mains, qu'il avait mordues
+ou voulu manger; sa bouche était aussi remplie de paille et de terre.
+Les deux femmes en eurent pitié, lui lavèrent la figure avec de l'eau
+et du vinaigre, et les soldats allemands, honteux de n'avoir rien fait
+comme les autres, le déshabillèrent. L'on trouva dans son sac une
+chemise qu'on lui mit en échange de celle qu'il avait sur lui, et qui
+tombait en lambeaux; ensuite on lui présenta à boire: il ne pouvait
+plus avaler et, par moments, serrait tellement les dents, qu'on ne
+pouvait lui ouvrir la bouche. Ensuite, avec ses mains, il ramassait la
+paille, qu'il semblait vouloir mettre sur lui. Une des femmes me dit
+que c'était signe de mort. Cela me fit de la peine, parce que nous
+touchions au terme de nos souffrances. J'avais fait tout ce qu'il
+avait été possible de faire pour le sauver, comme il aurait fait pour
+moi, car il y avait cinq ans qu'il était dans la compagnie, et se
+serait fait tuer pour moi: dans plus d'une occasion il me le prouva,
+surtout en Espagne.
+
+La douce chaleur qu'il faisait dans cette chambre me fit éprouver un
+bien-être auquel j'étais bien loin de m'attendre; je ne me sentais
+plus de douleurs, de sorte que je dormis pendant deux ou trois heures,
+comme il ne m'était pas arrivé depuis mon départ de Moscou.
+
+Je fus éveillé par un des soldats du train qui me dit: «Mon sergent,
+je pense que tout le monde part, car l'on entend beaucoup de bruit:
+tant qu'à nous, nous allons nous réunir sur la place, d'après l'ordre
+que nous en avons reçu hier. Pour votre soldat, ajouta-t-il, il ne
+faut plus y penser, c'est un homme perdu!»
+
+Je me levai pour le voir: en approchant, je trouvai, à ses côtés, les
+deux femmes. La plus jeune me remit une bourse en cuir qui contenait
+de l'argent, en me disant qu'elle était tombée d'une des poches de sa
+capote. Il pouvait y avoir environ vingt-cinq à trente francs en
+pièces de Prusse, et autres monnaies. Je donnai le tout aux deux
+femmes, en leur disant d'avoir soin du malade jusqu'à son dernier
+moment, qui ne devait pas tarder, car à peine respirait-il encore.
+Elles me promirent de ne pas l'abandonner.
+
+Le bruit qui se faisait entendre dans la rue allait toujours
+croissant. Il faisait déjà jour et, malgré cela, nous ne pouvions voir
+beaucoup, car les petits carreaux des vitres étaient ternis par la
+gelée et le ciel, couvert d'épais nuages, nous présageait encore
+beaucoup de neige.
+
+Nous nous disposions à sortir, quand, tout à coup, le bruit du canon
+se fait entendre du côté de la route de Wilna, et très rapproché de
+l'endroit où nous étions. À cela se mêlait la fusillade et les cris et
+jurements des hommes. Nous entendons que l'on frappe sur des
+individus: aussitôt, nous pensons que les Russes sont dans la ville et
+que l'on se bat; nous saisissons nos armes; les deux soldats
+allemands, qui ne sont pas, comme nous, habitués à cette musique, ne
+savent ce qu'ils font; cependant ils viennent se ranger à nos côtés.
+Nous avions encore les fusils de deux hommes qui nous avaient quittés
+le soir, et qui n'étaient pas revenus; ensuite celui de Faloppa.
+Toutes ces armes étaient chargées. La poudre ne nous manquait pas. Un
+des soldats allemands avait une bouteille d'eau-de-vie dont il ne nous
+avait pas encore parlé, mais, comptant qu'il aurait peut-être besoin
+de nous, il nous la présenta. Cela nous fit du bien. L'autre me donna
+un morceau de pain.
+
+Un soldat du train me dit: «Mon sergent, si nous mettions un de ces
+fusils entre les mains du paysan qui est là qui tremble près du poêle?
+Pensez-vous qu'il ne pourrait pas faire son homme?--C'est vrai, lui
+dis-je.--En avant, le paysan!» répond le soldat. Le pauvre diable, ne
+sachant ce qu'on lui veut, se laisse conduire. On lui présente un
+fusil: il le regarde comme un imbécile, sans le prendre; on le lui
+pose sur l'épaule: il demande pourquoi faire. Je lui dis que c'est
+pour tuer les Cosaques. À ce mot, il laisse tomber son arme. Un soldat
+la ramasse et, cette fois, la lui fait tenir de force en le menaçant,
+s'il ne tire pas sur les Cosaques, de lui passer sa baïonnette au
+travers du corps. Le paysan nous fait comprendre qu'il serait reconnu
+par les Russes pour être un paysan, et qu'ils le tueraient. Pendant ce
+colloque, d'autres cris se font entendre à l'autre extrémité de la
+chambre: ce sont les deux femmes qui pleurent; Faloppa venait de
+rendre le dernier soupir!
+
+Le soldat du train va prendre la capote de celui qui vient de mourir
+et force le paysan de s'en vêtir. En moins de deux minutes, il est
+armé au complet, car on lui a aussi passé un sabre et la giberne,
+ainsi qu'un bonnet de police sur la tête, de sorte qu'il ne se
+reconnaissait pas lui-même.
+
+Cette scène s'était passée sans que les deux femmes, qui étaient
+auprès du mort à se désoler (probablement pour l'argent que je leur
+avais donné), se fussent aperçues de la transformation de leur homme.
+
+Le bruit que nous entendions depuis un moment se fait entendre avec
+plus de force: je crois distinguer la voix du général Roguet;
+effectivement c'était lui qui jurait, qui frappait sur tout le monde
+indistinctement, sur les officiers, les sous-officiers comme sur les
+soldats--il est vrai que l'on ne pouvait pas beaucoup en faire la
+différence--pour les faire partir. Il entrait dans les maisons et y
+faisait entrer les officiers, afin de s'assurer qu'il n'y avait plus
+de soldats. En cela, il faisait bien, et c'est peut-être le premier
+bon service que je lui ai vu rendre au soldat. Il est vrai que cette
+distribution de coups de bâton était, pour lui, plus facile à faire
+que celle de vin ou de pain, qu'il faisait faire en Espagne.
+
+J'aperçois un chasseur de la Garde arrêté contre une fenêtre, et qui
+mettait la baïonnette au bout de son fusil; je lui demande si c'était
+les Russes qui étaient dans la ville: «Mais non, non!... Vous ne voyez
+donc pas que c'est ce butor de général Roguet qui, avec son bâton,
+frappe sur tout le monde? Mais, qu'il vienne à moi, je l'attends!...»
+
+Nous n'étions pas encore sortis de la maison que je vois
+l'adjudant-major Roustan arrêté devant la porte; il me reconnaît et me
+dit: «Eh bien, que faites-vous là? Sortez! Que pas un ne reste dans la
+maison, n'importe de quel régiment, car j'ai l'ordre de frapper sur
+tout le monde!»
+
+Nous sortons, mais le paysan, auquel nous ne pensions plus, reste
+naturellement chez lui et ferme sa porte. L'adjudant-major, qui a vu
+ce mouvement et qui pense que c'est un soldat qui veut se cacher,
+l'ouvre à son tour, rentre dans la maison et ordonne au nouveau soldat
+de sortir, ou il va l'assommer. Le paysan le regarde sans lui
+répondre; l'adjudant-major saisit mon individu par les buffleteries,
+et le pousse au milieu de nous; alors le pauvre diable veut se
+débattre et s'expliquer dans sa langue: il n'est pas écouté, seulement
+l'adjudant-major pense que c'est parce qu'il ne lui a pas donné le
+temps de prendre son sac et son fusil; il rentre dans la maison, prend
+l'un et l'autre et les lui apporte. Il a vu un homme mort et deux
+femmes qui pleurent. C'est pourquoi, en sortant, il dit bien haut: «Ce
+bougre-là n'est pas si bête qu'il en a l'air! Il voulait rester dans
+la maison pour consoler la veuve! Il paraît que celui-ci est un
+Allemand aussi; de quelle compagnie est-il? Je ne me rappelle pas
+l'avoir jamais vu!» Dans ce moment, on ne faisait pas beaucoup
+attention à ce que disait l'adjudant-major, car on avait assez à faire
+à s'occuper de soi-même.
+
+La femme qui avait entendu la voix de son mari, était accourue sur la
+porte au moment où nous étions encore arrêtés. L'homme, en la voyant,
+se mit à crier après, mais sans pouvoir se faire reconnaître au milieu
+de nous, où il ne pouvait bouger: elle était bien loin de penser que
+le Lithuanien, sujet de l'Empereur de Russie, avait l'honneur d'être
+soldat français de la Garde impériale, marchant, en ce moment, non pas
+à la gloire, mais à la misère, en attendant mieux, tout cela en moins
+de dix minutes. J'ai pensé, depuis, que ce pauvre diable devait faire
+de tristes réflexions en marchant au milieu de nous!
+
+L'on s'était remis en marche, mais lentement. Nous étions dans un
+endroit de la ruelle où se trouvaient plusieurs hommes morts pendant
+la nuit, pour avoir bu de l'eau-de-vie et avoir été saisis par le
+froid; mais le plus grand nombre se trouvait dans la ville, où je ne
+suis pas entré.
+
+Cependant, nous arrivons à l'endroit où se trouvent les deux issues
+qui conduisent au pont du Niémen; nous marchons avec plus de facilité;
+au bout de quelques minutes, nous étions sur le bord du fleuve. Là,
+nous vîmes que, déjà, plusieurs milliers d'hommes nous avaient
+devancés, qui se pressaient et se poussaient pour le traverser. Comme
+le pont était étroit, une grande partie descendaient sur le fleuve
+couvert de glace, et cependant dans un état à ne pouvoir y marcher que
+très difficilement, vu que ce n'était que des glaçons qui, après un
+dégel, avaient été de nouveau surpris par une gelée. Au risque de se
+tuer où de se blesser, c'était à qui serait arrivé le plus vite sur
+l'autre rive, quoique d'un abord difficile; tant il vrai que l'on se
+croyait sauvé en arrivant! On verra, par la suite, combien nous nous
+trompions encore.
+
+En attendant que nous puissions passer, le colonel Bodelin, qui
+commandait notre régiment, donna l'ordre aux officiers de faire leur
+possible afin que personne ne traversât le pont individuellement;
+d'arrêter et de réunir ceux qui se présenteraient. Nous nous
+trouvions, en ce moment, environ soixante et quelques hommes, reste de
+deux mille! Nous étions presque tous groupés autour de lui. L'on
+voyait qu'il regardait avec peine les restes de son beau régiment;
+probablement que, dans ce moment, il faisait la différence, car, cinq
+mois avant cette épreuve, nous avions passé ce même pont avec toute
+l'armée si belle, si brillante, tandis qu'à cette heure, elle était
+triste et presque anéantie. Pour nous encourager, il nous tint à peu
+près ce discours, que bien peu écoutèrent:
+
+«Allons, mes enfants! je ne vous dirai pas d'avoir du courage, je sais
+que vous en avez beaucoup, car depuis trois ans que je suis avec vous,
+vous en avez, dans toutes les circonstances, donné des preuves, et
+surtout dans cette terrible campagne, dans les combats que vous avez
+eu à soutenir, et par toutes les privations que vous avez eu à
+supporter. Mais souvenez-vous bien que, plus il y a de peines et de
+dangers, plus aussi il y a de gloire et d'honneur, et plus il y aura
+de récompenses pour ceux qui auront la constance de la terminer
+honorablement!»
+
+Ensuite il demanda si nous étions beaucoup de monde présent. Je saisis
+ce moment pour dire à M. Serraris que Faloppa était mort le matin. Il
+me demanda si j'en étais certain; je lui répondis que je l'avais vu
+mourir, et que même l'adjudant-major Roustan l'avait vu mort: «Qui,
+moi? répondit l'adjudant-major. Où?--Dans la maison d'où vous m'avez
+dit de sortir, et où vous êtes entré pour en faire sortir un autre
+individu.--C'est vrai, dit-il, j'ai vu un homme mort sur la paille,
+mais c'était l'homme de la maison, puisque la femme le pleurait!»--Je
+lui dis que c'était celui qu'il venait de mettre dans la rue qui était
+le véritable mari et que celui qu'il avait vu sur la paille était
+Faloppa. Je lui rapportai en peu de mots la scène du paysan, que nous
+cherchâmes dans nos rangs, mais il avait disparu.
+
+Pendant que nous étions restés sur le bord du Niémen, ceux qui étaient
+devant nous avaient traversé, sur le pont ou sur la glace. Alors nous
+avançâmes, mais lorsque nous eûmes traversé, nous ne pûmes monter la
+côte par le chemin, parce qu'il se trouvait plusieurs caissons
+abandonnés qui tenaient la largeur de la route, étroite et encaissée.
+Alors, plus d'ordre! Chacun se dirigea suivant son impulsion.
+Plusieurs de mes amis m'engagèrent à les suivre, et nous prîmes sur la
+gauche. Lorsque nous fûmes environ à trente pas du pont, l'on
+commença à monter pour gagner la route. Je marchais derrière Grangier
+que j'avais eu le bonheur de retrouver et qui s'occupait plus de moi
+que de lui-même. Il me frayait un passage dans la neige, en marchant
+devant moi, et me criant, dans son patois auvergnat: «Allons, petiot,
+suis-moi!» Mais le petiot n'avait déjà plus de jambes.
+
+Grangier était déjà aux trois quarts de la côte, que je n'étais encore
+qu'au tiers. Là, s'arrêtant et s'appuyant sur son fusil, il me fit
+signe qu'il m'attendait. Mais j'étais si faible, que je ne pouvais
+plus tirer ma jambe enfoncée dans la neige. Enfin, n'en pouvant plus,
+je tombai de côté, et j'allai rouler jusque sur le Niémen où j'arrivai
+sur la glace.
+
+Comme il y avait beaucoup de neige, je ne me fis pas grand mal;
+cependant, je ressentais une douleur dans les épaules et j'avais la
+figure ensanglantée par les branches d'un buisson que j'avais traversé
+en roulant. Je me relevai sans rien dire, comme si la chose eût été
+toute naturelle, car j'étais tellement habitué à souffrir, que rien ne
+me surprenait.
+
+Après avoir ramassé mon fusil dont le canon était rempli de neige, je
+voulus recommencer à monter par le même endroit, mais la chose me fut
+impossible. L'idée me vint de voir si je ne pourrais pas parvenir à
+passer sous les caissons, à la sortie du pont; je me traînai avec
+peine jusque-là. Lorsque je fus près du premier, j'aperçus plusieurs
+grenadiers et chasseurs de la Garde montés sur les roues, et qui
+puisaient à pleines mains l'argent qui s'y trouvait; je ne fus pas
+tenté d'en faire autant. Je ne cherchais que le moyen de passer. Mais,
+en ce moment, j'entends crier: «Aux armes! Aux armes! Les Cosaques!»
+Ce cri fut suivi de plusieurs coups de fusil, ensuite d'un grand
+mouvement qui se propageait depuis le bas de la côte jusqu'en haut.
+
+Pas un des grenadiers et chasseurs qui avaient la tête dans le caisson
+ne descendit. J'en tirai un par la jambe; il se retourna en me
+demandant si j'avais de l'argent. Je lui répondis que non: «Mais les
+Cosaques sont là-haut!--Si ce n'est que cela! me répondit-il, ce n'est
+pas pour des canailles qu'il faut se gêner, et leur laisser notre
+argent! Qui en veut? J'en donne!» Et, en même temps, il jeta à terre
+deux gros sacs de pièces de cinq francs. Tout cela n'était que pour
+amuser ceux qui arrivaient, car je compris qu'ils venaient de trouver
+de l'or. Les mots de «jaunets» et de «pièces de quarante francs»
+avaient été prononcés.
+
+Je pris le fusil d'un des grenadiers occupés à prendre de l'or, je
+laissai le mien qui était rempli de neige, et je m'en retournai à la
+sortie du pont afin de reprendre ma direction première, car, pour moi,
+il n'y en avait pas d'autre.
+
+À peine arrivé près du pont, je rencontrai M. le capitaine Débonnez,
+des tirailleurs de la Garde, dont j'ai déjà eu l'occasion de parler
+plusieurs fois. Il était avec son lieutenant et un soldat; c'était là
+toute sa compagnie; le reste était, comme il me le dit, _fondu_. Il
+avait un cheval cosaque avec lequel il ne savait où passer. Je lui
+contai en peu de mots l'état malheureux où je me trouvais. Pour toute
+réponse, il me donna un gros morceau de sucre blanc où il avait versé
+de l'eau-de-vie; ensuite, nous nous séparâmes, lui pour descendre avec
+son cheval sur le Niémen, et moi pour, en mordant dans mon sucre,
+recommencer pour la troisième fois mon ascension. À peine arrivé où je
+devais monter, j'entendis que l'on m'appelait; c'était le brave
+Grangier, qui était descendu de la côte et qui me cherchait. Il me
+demanda pourquoi je ne l'avais pas suivi. Je lui en dis la cause.
+Voyant cela, il marcha devant moi en me tirant par son fusil dont je
+tenais le bout du canon. Enfin, ce fut avec bien de la peine, avec le
+secours de ce bon Grangier et en mordant dans mon morceau de sucre à
+l'eau-de-vie, que j'arrivai en haut de la côte, abîmé d'épuisement.
+
+Plusieurs de nos amis nous attendaient: Leboude, sergent-major;
+Oudict, sergent-major; Pierson, _idem_; Poton, sergent. Les autres
+s'étaient dispersés, marchant, comme nous, par fractions. La certitude
+que l'on avait d'un mieux, en entrant en Prusse, influait sur notre
+caractère et commençait à nous rendre indifférents l'un pour l'autre.
+
+De l'endroit où nous étions, nous pouvions découvrir la route de
+Wilna, les Russes qui marchaient sur Kowno, et d'autres plus
+rapprochés, mais la présence du maréchal Ney, avec une poignée
+d'hommes, les empêchait de venir plus avant. Nous vîmes venir sur nous
+un individu qui marchait avec peine, appuyé sur un bâton de sapin.
+Lorsqu'il fut près de nous, il s'écria: «Eh! _per Dio santo!_ je ne
+me trompe pas, ce sont nos amis!» À notre tour, nous le regardâmes. À
+sa voix et à son accent, nous le reconnûmes: c'était Pellicetti, un
+Milanais, ancien grenadier vélite; il y avait trois ans qu'il avait
+quitté la Garde impériale, pour entrer comme officier dans celle du
+roi d'Italie. Pauvre Pellicetti! Ce ne fut qu'au reste de son chapeau
+que nous pûmes deviner à quel corps il appartenait. Il nous conta que
+trois à quatre maisons avaient suffi pour loger le reste du corps
+d'armée du prince Eugène. Il attendait, nous dit-il, un de ses amis
+qui avait un cheval cosaque et qui portait le peu de bagages qui leur
+restait. Il en avait été séparé en sortant de Kowno.
+
+C'était le 14 décembre; il pouvait être neuf heures du matin. Le ciel
+était sombre, le froid supportable; il ne tombait pas de neige; nous
+nous mîmes en marche sans savoir où nous allions, mais, arrivés sur le
+grand chemin, nous aperçûmes un grand poteau avec une inscription qui
+indiquait aux soldats des différents corps la route qu'ils devaient
+suivre.
+
+Nous prîmes celle indiquée pour la Garde impériale, mais beaucoup,
+sans s'inquiéter, marchèrent droit devant eux. À quelques pas de là,
+nous vîmes cinq à six malheureux soldats qui ressemblaient à des
+spectres, la figure hâve, barbouillée de sang provenant de leurs mains
+qui avaient gratté dans la neige pour y chercher quelques miettes de
+biscuit tombées d'un caisson pillé un instant avant. Nous marchâmes
+jusqu'à trois heures de l'après-midi; nous n'avions fait que trois
+petites lieues, à cause du sergent Poton qui paraissait souffrir
+beaucoup.
+
+Nous avions aperçu un village sur notre droite, à un quart de lieue de
+la route: nous prîmes la résolution d'y passer la nuit. En y arrivant,
+nous trouvâmes deux soldats de la ligne qui venaient de tuer une vache
+à l'entrée d'une écurie; en voyant une aussi bonne enseigne, nous y
+entrâmes.
+
+Le paysan auquel appartenait la vache, afin de sauver le plus de
+viande possible, vint lui-même nous en couper, nous faire du feu et,
+ensuite, nous apporta deux pots avec de l'eau pour faire de la soupe;
+nous avions de la bonne paille, du bon feu; enfin il y avait bien
+longtemps que nous n'avions été si heureux. Quelques minutes après,
+nous mangeâmes notre soupe, ensuite nous nous reposâmes.
+
+J'étais couché près de Poton qui ne faisait que se plaindre; je lui
+demandai ce qu'il avait; il me dit: «Mon cher ami, je suis certain que
+je ne pourrai aller plus loin!»
+
+Sans me douter des raisons qui le faisaient parler ainsi, accident
+grave que personne de nous ne connaissait, je le consolai, en lui
+disant que lorsqu'il aurait reposé, il serait beaucoup mieux, mais, un
+instant après, il eut la fièvre et, pendant toute la nuit, il ne fit
+que pleurer et divaguer. Plusieurs fois même, la nuit, je le surpris
+écrivant sur un calepin et en déchirant les feuillets.
+
+Dans un moment où je dormais paisiblement, je me sentis tirer par le
+bras; c'était le pauvre Poton qui me dit: «Mon cher ami, il m'est
+impossible de sortir d'ici, même de faire un pas; ainsi il faut que tu
+me rendes un grand service; je compte sur toi si, plus heureux que
+moi, tu as le bonheur de revoir la France; dans le cas contraire, tu
+chargeras Grangier, sur qui je compte comme sur toi, de remplir la
+mission dont je te charge. Voici, continua-t-il, un petit paquet de
+papiers que tu enverras à l'adresse indiquée, à ma mère, accompagné
+d'une lettre dans laquelle tu lui peindras la situation où tu m'as
+laissé, sans cependant lui faire perdre l'espoir de me revoir un jour.
+Voilà une cuiller en argent que je te prie d'accepter; il vaut mieux
+que tu l'aies que les Cosaques.» Alors, il me remit son petit paquet
+de papiers, en me disant encore qu'il comptait sur moi. Je lui promis
+de faire ce qu'il venait de me dire, mais j'étais bien loin de croire
+que nous serions forcés de l'abandonner.
+
+Le 15 décembre, lorsqu'il fut question de partir, je répétai à nos
+amis la confidence que Poton venait de me faire. Ils pensèrent que
+c'était manque de courage, ou qu'il devenait fou, de sorte que chacun
+se mit à lui faire des observations à sa manière.
+
+Mais le malheureux Poton, pour toute réponse, nous montra deux hernies
+qu'il avait depuis longtemps et qui étaient sorties par suite
+d'efforts réitérés qu'il avait faits en montant la côte de Kowno. Nous
+vîmes effectivement qu'il lui était impossible de bouger; le
+sergent-major Leboude pensa que l'on ferait bien de le recommander au
+paysan chez lequel nous étions, mais, avant de le faire venir, comme
+Poton avait beaucoup d'argent et surtout de l'or, nous nous dépêchâmes
+à coudre son or dans la ceinture de son pantalon; ensuite, nous fîmes
+venir le paysan, et, comme il parlait allemand, il nous fut facile de
+nous faire comprendre. Nous lui proposâmes cinq pièces de cinq francs,
+en lui disant qu'il en aurait quatre fois autant et peut-être
+davantage, s'il avait soin du malade. Il nous le promit en jurant par
+Dieu, et que même il irait chercher un médecin. Ensuite, comme le
+temps pressait, nous fîmes nos adieux à notre camarade.
+
+Avant de le quitter, il me fit promettre de ne pas l'oublier; nous
+l'embrassâmes et nous partîmes. Je ne sais si le paysan a tenu sa
+parole, mais toujours est-il que plus jamais je n'ai entendu parler de
+Poton qui était, sous tous les rapports, un excellent garçon, bon
+camarade, ayant reçu une excellente éducation, chose très rare à cette
+époque. Il était gentilhomme breton, d'une des meilleures familles de
+ce pays.
+
+Tant qu'à moi, j'ai rempli religieusement ma mission, car, à mon
+arrivée à Paris, au mois de mai, j'envoyai a l'adresse indiquée les
+papiers qu'il m'avait confiés et qui contenaient son testament et les
+adieux touchants qu'il écrivait pendant qu'il avait la fièvre. J'en ai
+tiré une copie que je reproduis:
+
+ Adieu, bonne mère,
+ Mon amie;
+ Adieu, ma chère,
+ Ma bonne Sophie!
+ Adieu, Nantes où j'ai reçu la vie
+ Adieu, belle France, ma patrie,
+ Adieu, mère chérie,
+ Je vais quitter la vie,
+ Adieu!
+
+Depuis plusieurs années, j'avais cessé d'écrire mon journal de la
+campagne de Russie, c'est-à-dire de mettre en ordre les _Souvenirs_
+que j'avais écrits en 1813, étant prisonnier. Il m'était venu une
+singulière manie, c'était de douter si tout ce que j'avais vu, enduré
+avec tant de patience et de courage, dans cette terrible campagne,
+n'était pas l'effet de mon imagination frappée.
+
+Cependant, lorsque la neige tombe et que je me trouve réuni avec des
+amis, anciens militaires de l'Empire, dont quelques-uns de la Garde
+impériale, bien rares, à présent (1829)! qui ont fait, comme moi,
+cette mémorable campagne, c'est-à-dire qui ont été jusqu'à Moscou,
+c'est toujours là que nos souvenirs se portent, et j'ai aussi remarqué
+qu'il leur était resté, comme à moi, d'ineffaçables impressions. C'est
+avec orgueil que nous parlons de nos glorieuses campagnes.
+
+Aujourd'hui que ma mère vient de me remettre quelques lettres que je
+lui avais écrites pendant cette campagne, et que je regrettais de ne
+pas avoir, afin de les joindre à la fin de mon journal, je reprends
+courage. Ajoutez à cela les conseils de quelques amis qui m'engagent à
+terminer. Pour moi, cela me fait revivre. Peut-être un jour, qui sait?
+mes récits, quoique mal écrits, intéresseront-ils ceux qui les liront,
+car, après tant de grandes choses que nous avons vues, que nous
+reste-t-il à voir? Le grand génie n'est plus, mais son nom existera
+toujours! Aussi je prends mon courage à deux mains pour continuer, de
+sorte qu'après moi, mes petits-enfants diront, lisant les _Mémoires_
+de grand-papa: «Grand-papa était dans les grandes batailles, avec
+l'Empereur Napoléon!» Ils verront comme nous avons frotté les
+Prussiens, les Autrichiens, les Russes et les Anglais en Espagne, et
+tant d'autres; ils verront aussi que grand-papa n'a pas toujours
+couché sur un lit de plume, et, quoiqu'il ne soit pas un des meilleurs
+catholiques de France, ils verront qu'il a jeûné souvent et fait
+maigre plus d'une fois, les jours gras!
+
+C'était le 15 décembre, à sept heures du matin. Après être sortis de
+l'écurie où nous avions passé la nuit, nous marchâmes dans la
+direction de la route, jusqu'au moment où nous arrivâmes à l'endroit
+où nous l'avions quittée la veille; là, nous fîmes halte.
+
+Grangier avait encore ma petite bouilloire en cuivre, qu'il portait
+devant lui, attachée à sa ceinture avec une courroie, dans la crainte
+qu'on ne la lui enlevât, car un vase dans lequel on pouvait faire
+fondre la neige et cuire quelque chose, était un objet précieux.
+Grangier me la rendit, car il prévoyait que je resterais encore en
+arrière et que je pourrais en avoir besoin. Il me l'attacha fortement
+sur mon sac.
+
+Le ciel était clair, mais le froid était supportable. Nous ne vîmes,
+sur la route, que fort peu d'hommes; cela nous fit penser que, la
+veille, la plus grande partie était allée plus loin et dans diverses
+directions.
+
+Nous aperçûmes, sur la route, du côté de Kowno, une colonne, mais ne
+pûmes distinguer si c'étaient des Français ou des Russes: aussi, dans
+l'incertitude, nous nous remîmes en marche.
+
+Je marchai assez bien pendant une heure, mais, au bout de ce temps, il
+me prit une forte colique, et je fus forcé de m'arrêter: c'était
+toujours la suite de mon indisposition de Wilna; j'attribuai cette
+rechute au bouillon de vache que j'avais mangé la veille et le matin,
+avant de partir.
+
+Je marchai de la sorte jusqu'à environ trois heures de l'après-midi;
+je n'étais plus éloigné d'une forêt que j'apercevais depuis quelque
+temps, et où je voulais arriver pour y passer la nuit.
+
+Je n'en étais plus éloigné que d'une portée de fusil, lorsque, sur la
+droite de la route, j'aperçus une maison où, autour d'un grand feu,
+étaient réunis plusieurs soldats de différents corps et dont la
+majeure partie était de la Garde impériale. Comme j'étais fatigué,
+j'arrêtai pour me chauffer et me reposer un peu: quelques-uns me
+proposèrent de rester avec eux; j'acceptai avec plaisir.
+
+Pendant toute la journée, le froid avait été supportable, et il
+l'était encore; tant qu'à l'ennemi, il paraissait que l'on pouvait
+être tranquille, mais des hommes qui arrivaient par la droite de la
+route nous dirent qu'ils venaient d'apercevoir de la cavalerie et
+qu'ils étaient persuadés que c'étaient des Russes: «Quand ce serait le
+diable, répondit un vieux chasseur de la Garde, cela ne m'empêchera
+pas d'établir ici mon quartier général. Mes amis, faites comme moi,
+chargez vos armes et mettez la baïonnette au bout du canon!» C'est ce
+que tout le monde fit tranquillement: ­«Et puis, ajouta-t-il, nous
+avons le bois pour retraite; c'est, par ma foi, une belle et bonne
+position!» Ensuite, il s'approcha d'un cheval que l'on venait
+d'abattre à quelques pas du feu, en coupa un morceau, et revint
+tranquillement s'asseoir près du feu, sur son sac, et faire rôtir sa
+viande au bout de son sabre.
+
+Plus de vingt soldats, dont une partie assis sur leur sac et les
+autres à genoux, faisaient aussi rôtir du cheval.
+
+En face du chasseur dont je viens de parler, une femme était assise
+sur un sac de soldat. Elle tenait la tête penchée sur ses mains, les
+coudes appuyés sur les genoux; une capote grise de soldat, par-dessus
+une vieille robe de soie en lambeaux, servait à la préserver du froid.
+Un bonnet en peau de mouton, dont une partie était brûlée, lui
+couvrait la tête; il était tenu par un mauvais foulard de soie noué
+sous le menton.
+
+Le chasseur lui adressa la parole de la manière suivante: «Dites donc,
+la mère Madeleine!...» Elle ne répondit pas. Ce ne fut qu'à la seconde
+fois qu'un soldat, qui était près d'elle, la poussa, en lui disant:
+«C'est à vous, la mère, à qui l'on veut parler!--À moi? dit-elle. Mon
+nom est Marie. Que me voulez-vous?--Un petit coup de _rogomme_, comme
+à l'exercice!--Pour du _rogomme_, vous devez bien penser que je n'en
+ai pas!» Et elle se remit dans sa position première.
+
+Une autre femme qui se trouvait aussi assise près du feu, avait, sur
+la tête, une schabraque ou peau de mouton bordée de drap rouge,
+découpée en festons et serrée autour du cou avec le cordon d'un bonnet
+à poil d'un grenadier de la Garde, dont les glands lui retombaient
+sous le menton. Elle avait aussi, par-dessus ses habillements, une
+capote bleue d'un soldat de la Garde. Cette femme, en entendant la
+voix du chasseur, leva la tête à son tour, en demandant celui qui
+voulait du _rogomme_: ­«Ah! c'est vous, la mère Gâteau! répondit le
+chasseur; eh bien, c'est moi qui demande du _rogomme_! C'est moi,
+Michaut, qui vous parle; vous êtes sans doute surprise de me voir? Eh
+bien, si quelqu'un est plus étonné que moi de vous rencontrer, et
+surtout schabraquée comme vous êtes, le diable m'emporte! Même avant
+le passage de la Bérézina, en pensant quelquefois à vous, chère mère
+Gâteau, je pensais qu'il y avait déjà longtemps que les corbeaux
+avaient fait une _fristouille_ à la neige, avec votre vieille
+carcasse!--Insolent! répondit la mère Gâteau, ils te mangeront avant
+moi, vieil ivrogne! Ah! il te faut du _rogomme!_ continua-t-elle d'un
+ton goguenard. T'as diablement été privé depuis trois mois, mais
+possible qu'à Wilna et hier, à Kowno, tu en auras pris une bonne dose,
+c'est ça que tu as tant de blague! Une chose qui m'étonne, c'est que
+tu ne sois pas mort d'avoir bu, comme tant d'autres que nous avons vus
+dans les rues. Il y a tant de braves gens qui sont restés là-bas,
+tandis que ce mauvais sujet, un mauvais soldat, vit encore!--Halte-là,
+la mère Gâteau, reprit le vieux chasseur, lâchez-moi vos bordées tant
+que vous voudrez, mais au nom de _mauvais soldat_, mère Gâteau,
+halte-là!»
+
+Ensuite il continua, tout en grognant, de manger le morceau de viande
+de cheval qu'il tenait à la main et dans lequel il avait cessé de
+mordre pour répondre à la vieille cantinière.
+
+Une minute après, elle reprit: «Voilà deux ans qu'il m'en veut, depuis
+qu'à l'École militaire je n'ai pas voulu lui donner à crédit. Ah! si
+mon pauvre homme n'était pas mort, si un coquin de boulet ne l'avait
+pas coupé en deux à Krasnoé!...» Et puis elle s'arrêta. «Ce n'était
+pas votre homme! Vous n'étiez pas mariée!--Pas mariée! Pas mariée!
+Voilà bientôt cinq ans que je suis avec lui, depuis la bataille
+d'Eylau, et je ne suis pas mariée! Que dis-tu de cela, Marie?» en
+s'adressant à l'autre cantinière. Mais Marie, qui se trouvait dans la
+même position que la mère Gâteau, à l'égard du mariage, ne répondit
+rien.
+
+Le chasseur demanda à la mère Gâteau si elle avait monté à la roue, à
+la montagne de Wilna: «Va, dit-elle, si j'en avais eu la force, je
+n'aurais pas manqué mon coup! J'en ai ramassé dans la neige, mais ça
+m'a beaucoup avancée! Lorsqu'on se trouve avec des coquins qui ne
+respectent rien, il n'y a pas de sûreté pour le sexe. Le soir, après
+avoir passé la montagne, lorsque j'arrivai au bivouac des chasseurs de
+chez nous, et comme j'avais encore un peu d'eau-de-vie que j'apportais
+de Wilna, je la donnai pour avoir une place au feu, et je me couchai
+sur la neige entre deux chasseurs du régiment, ou plutôt deux voleurs,
+qui m'ont chipé la moitié de mon argent. Par bonheur, j'étais couchée
+sur une poche qu'ils n'ont pu vider. Après cela, fiez-vous donc à des
+camarades! Heureusement que j'en ai encore assez pour aller jusqu'à
+Elbing, où l'on dit que nous nous ressemblons. Une fois là, nous nous
+arrangerons de manière à pouvoir recommencer la campagne; je ne veux
+plus de voitures, j'aurai deux _cognias_ avec des paniers sur le dos.
+Nous serons peut-être plus heureux. Pas vrai, Marie?» Marie ne
+répondit pas: «Marie, dit le vieux chasseur, c'est son deuxième depuis
+un an, et, si elle veut, je l'épouse en troisième....--Toi! vieux
+chenapan, répond la mère Gâteau, elle n'aurait pas besoin d'autres
+pratiques que la tienne!»
+
+Le chasseur s'approcha de Marie et lui présenta un morceau de viande
+de cheval; Marie l'accepta en lui disant: «Merci, mon vieux!--Ainsi
+c'est dit, continua-t-il, en arrivant à Paris, je vous épouse, je fais
+votre bonheur!» Marie, pour toute réponse, fit un soupir en disant:
+«Peut-on plaisanter une malheureuse femme comme moi!--Tout ce que je
+viens de dire, reprit le vieux chasseur, n'est que pour plaisanter, et
+la preuve, sans rancune, c'est que j'offre à la mère Gâteau ce que je
+viens de vous offrir, Marie, un petit morceau de dada sur le pouce!»
+En même temps, il s'avança pour le lui offrir, mais la mère Gâteau, en
+le voyant venir, lui dit en le regardant avec colère: «Va-t'en au
+diable! Je ne veux rien de toi!»
+
+À cette sortie de la mère Gâteau, Marie, qui était assise devant moi,
+leva la tête en disant que ce n'était pas le moment de se fâcher.
+Ensuite elle me regarda des pieds à la tête: «Je crois ne pas me
+tromper, dit-elle en m'appelant par mon nom, c'est bien vous, mon
+pays?--Oui, Marie, c'est bien moi!» Je venais, à mon tour, de la
+reconnaître, non pas à sa figure, mais à sa voix, car, la pauvre
+Marie, sa fraîcheur avait disparu, le froid, la misère, le feu, la
+fumée du bivouac l'avaient rendue méconnaissable. C'était Marie, notre
+ancienne cantinière, dont j'avais rencontré la voiture abandonnée,
+avec deux blessés, dans la nuit du 22 novembre, et que je croyais
+morte! Voici son histoire:
+
+Marie était de Namur; c'est pour cela qu'elle m'appelait son _pays_.
+Son mari était de Liège, un peu mauvais sujet et maître d'armes. Marie
+était la meilleure pâte de femme, n'ayant rien à elle, débitant sa
+marchandise aux soldats et à ceux qui n'avaient pas d'argent, comme à
+ceux qui en avaient.
+
+Dans toutes les batailles que nous eûmes, elle fit preuve de dévoûment
+en s'exposant pour secourir les blessés. Un jour, elle fut blessée;
+cela ne l'empêcha pas de continuer à donner ses soins, sans s'effrayer
+sur le danger qu'elle courait, car les boulets et la mitraille
+tombaient autour d'elle. Avec toutes ces belles qualités, Marie était
+jolie: aussi avait-elle beaucoup d'amis; son mari n'en était pas
+jaloux.
+
+En 1811, étant campés devant Almeida (Portugal), quelques mois avant
+notre départ pour la campagne de Russie, il prit envie au pauvre homme
+d'aller marauder dans un village. Il entra dans un château, s'empara
+d'une pendule qui ne valait pas vingt francs, eut le malheur de la
+rapporter au camp et de se faire prendre, et, comme il y avait des
+ordres sévères pour les maraudeurs, M. le général Roguet, qui nous
+commandait, le fit passer à un conseil de Guerre. Il fut condamné à
+être fusillé dans les vingt-quatre heures. Par suite de cette
+catastrophe, Marie devint veuve: dans un régiment, et surtout en
+campagne, lorsqu'une femme est jolie, elle n'est pas longtemps sans
+mari. Aussi, au bout de deux mois de veuvage, Marie était consolée et
+remariée--comme on se marie à l'armée.
+
+Quelques mois après, son nouveau mari passa sous-officier dans un
+régiment de la Jeune Garde; alors elle nous quitta pour suivre son
+nouvel époux: elle était avec nous depuis quatre ans.
+
+En Russie, elle eut le sort de toutes les cantinières de l'armée: elle
+perdit chevaux, voitures, lingots, fourrures et son protecteur. Tant
+qu'à elle, elle eut le bonheur de revenir. Quatre mois et demi plus
+tard, le 2 mai 1813, à la bataille de Lutzen, le hasard me la fit
+rencontrer; elle venait d'être blessée à la main droite, en donnant à
+boire à un blessé.
+
+J'ai appris, depuis, qu'elle était rentrée en France et qu'elle avait
+reparu aux Cent-Jours. À la bataille de Waterloo, elle fut faite
+prisonnière, mais, comme elle était sujette belge, elle rentra en
+toute propriété au roi de Hollande[68].
+
+[Note 68: J'ai appris que Marie existait encore et qu'elle était
+membre de la Légion d'honneur et décorée de la médaille de
+Sainte-Hélène. Elle habite Namur. (_Note de l'auteur_.)]
+
+Je demandai à Marie où était son mari: «Vous savez bien, me
+répondit-elle, qu'il a été tué à Krasnoé (chose que j'avais ignorée
+jusqu'à présent); c'était un bon enfant, celui-là, je le regrette
+beaucoup!» Ensuite elle fronça les sourcils, baissa la tête. Un
+instant après, elle la releva et, comme j'avais toujours les yeux
+fixés sur elle, elle me regarda en riant, mais d'un sourire triste. Je
+lui demandai à quoi elle pensait: «À manger, comme vous voyez! Avant,
+j'avais un ami qui m'en donnait; à présent, je mange lorsque l'on m'en
+donne ou lorsque j'en trouve, chose bien rare; il n'y a qu'à boire!»
+En même temps, elle prit une pincée de neige qu'elle porta à sa
+bouche.
+
+Je la vis se lever avec peine pour se mettre en marche; elle me donna
+une poignée de main et me dit adieu. Je remarquai qu'elle était
+courbée par la fatigue et la misère, qu'elle marchait péniblement,
+appuyée sur un gros bâton de sapin. La mère Gâteau la suivait,
+toujours sa schabraque sur la tête, jurant et marmottant entre les
+dents. Je compris que c'était toujours après le vieux chasseur.
+
+Dans ce moment, nous pouvions être quarante, et, à chaque instant,
+notre nombre augmentait. J'aperçus un sergent du régiment: il se
+nommait Humblot. En me voyant, il me demanda ce que je faisais là. Je
+lui répondis que je me reposais et que j'examinais si je ne ferais pas
+bien de passer la nuit où je me trouvais et de partir le lendemain de
+grand matin.
+
+Humblot, qui était un brave garçon et qui m'aimait beaucoup, me fit
+des observations très justes, d'abord sur le temps qui était
+supportable, sur l'avantage qu'il y aurait pour moi de traverser la
+forêt où, me disait-il, de l'autre côté, nous trouverions des maisons
+où nous pourrions passer la nuit; le lendemain, nous arriverions de
+bonne heure à Wilbalen, petite ville à trois ou quatre lieues d'où
+nous étions, où nous trouverions nos camarades et pourrions nous
+procurer des vivres. Enfin, il fit tant, que je pris mon sac et mon
+fusil, et partis avec le sergent Humblot.
+
+En marchant, Humblot me dit que, quoique nous fussions dans la
+Poméranie prussienne, il n'était pas prudent de marcher isolé en
+arrière, car plusieurs milliers de Cosaques avaient passé le Niémen
+sur la glace.
+
+Ensuite il me conta qu'il avait quitté Kowno, hier dans la journée,
+avec beaucoup d'autres, et sans s'inquiéter de rien, puisque le
+maréchal Ney y était encore à se battre, avec une arrière-garde
+composée d'Allemands et de quelques Français, afin d'empêcher les
+Russes d'entrer dans la ville, et de donner le temps aux débris de
+l'armée de sortir. Ces Allemands, me disait-il, qui faisaient partie
+de la garnison de Kowno, qui se portaient très bien et à qui rien
+n'avait jamais manqué, étaient de pauvres soldats; sans la présence
+des Français en petit nombre parmi eux, ils auraient jeté leurs armes
+et fui:
+
+«Je vais, continua-t-il, te conter ce qui m'est arrivé hier, et tu
+verras si je n'ai pas raison de t'engager à faire ton possible afin de
+sortir de ce coquin de pays!
+
+«Après avoir passé le Niémen, arrivés à un quart de lieue de la ville,
+nous aperçûmes de loin, à cheval sur la route, plus de 2 000 Cosaques
+et autres cavaliers. Nous arrêtâmes pour délibérer sur le parti à
+prendre et aussi pour attendre ceux qui étaient en arrière. Un instant
+après, nous nous trouvâmes réunis environ 400 hommes de toutes armes.
+Nous formâmes une colonne, afin de pouvoir, au besoin, former un
+carré. Des officiers qui se trouvaient parmi nous--il y en avait
+beaucoup--en prirent le commandement. Ensuite, vingt-deux soldats
+polonais se joignirent à nous. Environ cinquante hommes des plus
+valides, et qui avaient de bonnes armes, se mirent en tirailleurs, en
+tête et sur les flancs.
+
+«Nous marchâmes résolument sur cette cavalerie qui, à l'approche des
+tirailleurs, se retira à droite et à gauche de la route. La colonne,
+arrivée à la hauteur des Russes, s'arrêta pour attendre quelques
+hommes encore en arrière. Quelques-uns seulement purent la rejoindre,
+car une partie des Cosaques se détacha pour arrêter les plus éloignés.
+Un nommé Boucsin[69], grosse caisse de notre musique, qui se trouvait
+du nombre de ceux qui étaient en arrière et qui faisait son possible
+pour rejoindre la colonne, ayant encore (chose étonnante!) la grosse
+caisse sur son dos et portant dans les mains un sac rempli de pièces
+de cinq francs, ce qui l'empêchait de marcher aussi vite qu'il
+l'aurait voulu, fut atteint par des Cosaques, à cinquante pas en
+arrière et sur la gauche de la colonne. Il reçut, entre les deux
+épaules, un coup de lance qui le fit tomber de tout son long dans la
+neige et fit, en même temps, passer ta grosse caisse au-dessus de sa
+tête. Aussitôt, deux Cosaques descendirent de cheval pour le
+dépouiller, mais trois hommes et un officier polonais coururent sur
+les Cosaques, en prirent un avec son cheval et débarrassèrent le
+porteur de la grosse caisse, qu'il abandonna au milieu des champs. Il
+en fut quitte pour son coup de lance, et la moitié de son argent qu'il
+distribua à ceux qui lui avaient sauvé la vie.
+
+[Note 69: _Bousin_, en argot, signifie _tapage_. Le surnom donné
+au porteur de la grosse caisse lui servait de nom propre.]
+
+«Aussitôt, la colonne se remit en marche aux cris de: _Vive
+l'Empereur!_ et en conduisant, au milieu d'elle, le Cosaque et son
+cheval.»
+
+Humblot avait fini sa narration, lorsque je fus forcé de m'arrêter,
+toujours pour mon indisposition; pendant ce temps, il marcha doucement
+afin que je pusse le rejoindre. Ma besogne faite à la hâte, je me
+remis à marcher; mais, à l'endroit où je me trouvais, il y avait
+beaucoup de monde qui m'empêcha d'avancer. Je repris la route, mais, à
+peine y étais-je, que j'entendis des cris répétés: ­«Gare les
+Cosaques!» Je pense que c'est une fausse alerte, mais j'aperçois
+plusieurs officiers armés de fusils qui s'arrêtent et qui se posent
+bravement sur le chemin faisant face du côté où le bruit venait, et
+criant: «N'ayez pas peur, laissez avancer cette canaille[70]!» Je
+regarde derrière moi, je les aperçois tellement près que je fus touché
+par un cheval: trois étaient en avant, d'autres suivaient.
+
+[Note 70: M. le colonel Richard, ex-commandant de place à Condé,
+était un de ces officiers: nous en avons parlé plusieurs fois
+ensemble. (_Note de l'auteur_).]
+
+Je n'ai que le temps de me jeter dans le bois où je pensais être en
+sûreté, mais les trois Cosaques y entrent presque aussitôt que moi et
+malheureusement, dans cet endroit, le bois se trouvait fort clair. Je
+cherche à gagner l'endroit le plus épais, mais par une fatalité
+inouïe, mon indisposition me reprend et se fait sentir d'une manière
+insupportable. Que l'on juge de ma position! Je veux m'arrêter, mais
+c'est impossible, car deux des trois Cosaques ne sont plus qu'à
+quelques pas de moi, de sorte que, pour ne pas interrompre ma course
+et me laisser prendre, je suis obligé de faire dans mes pantalons.
+Heureusement, quelques pas plus avant, les arbres se trouvent plus
+rapprochés, les Cosaques sont gênés dans leur course et forcés de la
+ralentir, tandis que je continue du même pas; mais arrêté par des
+branches d'arbres couchés dans la neige, je tombe de tout mon long, et
+ma tête reste enfoncée dans la neige. Je veux me relever; mais je me
+sens tenu par une jambe. La crainte me fait penser que c'est un de mes
+Cosaques qui me tient, mais il n'en était rien, c'étaient des ronces
+et des épines. Je fais un dernier effort, je me relève, je regarde
+derrière moi: les Cosaques étaient arrêtés; deux cherchaient un
+endroit afin de passer avec leurs chevaux. Pendant ce temps, je me
+traîne avec peine.
+
+Un peu plus avant, je me trouve arrêté par un arbre abattu, mais je
+suis tellement faible qu'il m'est impossible de lever une jambe pour
+aller au delà, et, pour ne pas tomber d'épuisement, je fus forcé de
+m'asseoir dessus.
+
+Il n'y avait pas cinq minutes que je m'y trouvais, quand je vois les
+Cosaques mettre pied à terre et attacher leurs chevaux aux branches
+d'un buisson. Je pense qu'ils vont venir me prendre, et déjà je me
+lève pour essayer de me sauver, lorsque j'en vois deux s'occuper du
+troisième, qui avait un furieux coup de sabre à la figure, car il
+releva d'une main le morceau de sa joue qui pendait jusque sur son
+épaule, tandis que les deux autres préparaient un mouchoir qu'ils lui
+passèrent sous le menton et lui attachèrent sur la tête. Tout cela se
+passait à dix pas de moi; pendant ce temps, ils me regardaient en
+causant.
+
+Lorsqu'ils eurent fini de recoller la figure de leur camarade, ils
+marchèrent directement sur moi: alors, me voyant perdu, je fais un
+dernier effort, je monte sur le corps de l'arbre, je prends mon fusil
+qui était chargé, et je me décide à tirer sur le premier qui se
+présentera. Dans ce moment, je n'avais affaire qu'à deux hommes; le
+troisième, depuis qu'on l'avait pansé, paraissait souffrir comme un
+damné, se promenait de droite à gauche, en levant les bras et donnant
+des coups de poing sur le derrière de son cheval.
+
+Me voyant en position de riposter, les deux Cosaques qui marchaient
+sur moi s'arrêtent et me font signe de venir à eux. Je comprends
+qu'ils disent qu'ils ne me feront pas de mal, mais je reste toujours
+dans la même position.
+
+J'entendais sur ma droite, du côté de la route, des cris et des
+jurements accompagnés de coups de fusil qui n'étaient pas sans
+inquiéter mes adversaires, car, souvent, je les voyais regarder du
+côté d'où venait le bruit, de sortie que j'espérais qu'ils
+m'abandonneraient pour penser à leur propre sûreté; mais ne voilà-t-il
+pas qu'un quatrième sauvage arrive, paraissant aussi se sauver! Voyant
+plusieurs de ses camarades, il s'approche, m'aperçoit, veut marcher
+sur moi, mais, voyant qu'avec son cheval cela lui est impossible, à
+cause des arbres et des buissons, met pied à terre, attache son cheval
+près des autres et, un pistolet à la main, en se couvrant des arbres,
+avance contre moi; les deux autres le suivent de la même manière. Il
+ne fallait certainement pas faire tant de cérémonies pour s'emparer de
+ma chétive personne, mais ... ô bonheur! au même instant, les cris qui
+venaient de la droite se font entendre avec plus de force, accompagnés
+de coups de fusil; les chevaux, qui n'étaient pas fortement attachés,
+sont effrayés, s'échappent du côté de la route, et les Cosaques se
+mettent à courir après.
+
+Réfléchissant à l'état déplorable dans lequel je me trouvais, je me
+dis qu'il me serait impossible de continuer à marcher sans me nettoyer
+et changer de linge. On se rappelle que j'avais des chemises et une
+culotte de drap de coton blanc, dans un portemanteau de la montagne de
+Ponari--ces effets appartenaient à un commissaire des guerres.
+
+Ayant ouvert mon sac, j'en tire une chemise que je pose sur mon fusil;
+ensuite la culotte, que je mets à côté de moi sur l'arbre; je me
+débarrasse de mon amazone et de ma capote militaire, de mon gilet à
+manches en soie jaune piquée, que j'avais fait à Moscou avec les
+jupons d'une dame russe; je dénoue le cachemire qui me serrait le
+corps et qui tenait mon pantalon, et, comme je n'avais pas de
+bretelles, il tomba sur mes talons. Pour ma chemise, je n'eus pas la
+peine de l'ôter, je la tirai par lambeaux, car il n'y avait plus ni
+devant, ni derrière. Enfin, me voilà nu, n'ayant plus que mes
+mauvaises bottes aux jambes, au milieu d'une forêt sauvage, le 15
+décembre, à quatre heures de l'après-midi, par un froid de dix-huit à
+vingt degrés, car le vent du nord avait recommencé à souffler avec
+force.
+
+En regardant mon corps maigre, sale et mangé par la vermine, je ne
+puis retenir mes larmes. Enfin, réunissant le peu de forces qui me
+restent, je me dispose à faire ma toilette: je ramasse les lambeaux de
+ma vieille chemise et, avec de la neige, je me nettoie le mieux
+possible. Ensuite, je passe ma nouvelle chemise en fine toile de
+Hollande et brodée sur le devant. Mon pantalon n'étant plus mettable,
+j'enfourche au plus vite la petite culotte, mais elle se trouvait
+tellement courte que mes genoux n'étaient pas couverts, et, avec mes
+bottes qui ne m'allaient que jusqu'à mi-jambe, j'avais toute cette
+partie à nu. Enfin, je passe au plus vite mon gilet de soie jaune, ma
+capote, mon amazone, mon fourniment et mon collet par-dessus, et me
+voilà complètement habillé, sauf mes jambes.
+
+Ensuite, je fis réflexion qu'il fallait décamper au plus vite, de
+sorte que je descendis de mon arbre. Lorsque j'eus fait environ deux
+cents pas, j'aperçus deux individus, un homme et une femme. Je
+reconnus qu'ils étaient Allemands; ils me paraissaient être sous
+l'impression de la peur. Je leur demandai s'ils voulaient venir avec
+moi, mais l'homme répondit, d'une voix tremblante, que non, et, me
+montrant le côté de la route, ne me dit qu'un seul mot: «Cosaques!»
+C'était un cantinier et sa femme, d'un régiment de la Confédération du
+Rhin, probablement de la garnison de Kowno, qui suivaient le mouvement
+de la retraite et qui ayant, comme moi, été surpris dans le bois par
+le _hourra_, s'étaient mis à l'écart. Sa femme lui conseillait de
+venir avec moi, mais l'homme ne voulut pas y consentir, et malgré tout
+ce que je pus lui dire, je me vis forcé, quoiqu'à regret, de m'en
+aller seul.
+
+Après avoir erré à l'aventure pendant une demi-heure, je m'arrêtai
+pour m'orienter, car il commençait déjà à faire nuit. Dans la partie
+de la forêt où je me trouvais, il y avait de la neige en quantité.
+Aucun chemin n'était battu ni frayé, pas même tracé. Je m'asseyais
+quelquefois, pour me reposer, sur des arbres qui, par suite des
+grands vents, étaient tombés déracinés. Je saisissais les branches des
+buissons dans la crainte de tomber, tant j'étais faible. Mes jambes
+enfonçaient dans la neige au-dessus de mes bottes, de sorte qu'elle
+entrait dedans. Cependant je n'avais pas froid, au contraire des
+gouttes de sueur me tombaient du front, mais les jambes me manquaient.
+Je sentais une lassitude extraordinaire dans les cuisses, par suite
+des efforts que je faisais pour me tirer de la neige, où parfois
+j'enfonçais jusqu'aux genoux. Je n'essaierai pas de dépeindre ce que
+je souffrais. Il y avait plus d'une heure que je marchais dans les
+ténèbres, éclairé seulement par les étoiles: ne parvenant pas à sortir
+de la forêt par la direction qui me semblait la meilleure pour
+rejoindre la route et n'en pouvant plus, épuisé, essoufflé, je prends
+le parti de me reposer. Je m'appuie contre un tronc d'arbre où je
+reste immobile. Un instant après, j'entends les aboiements d'un chien,
+je regarde de ce côté: je vois briller une lumière, je pousse un
+soupir d'espérance, et, rassemblant tout ce que j'avais de forces, je
+me dirige dans cette nouvelle direction. Mais, arrivé à trente pas,
+j'aperçois quatre chevaux et, autour du feu, quatre Cosaques assis, et
+trois paysans, parmi lesquels je reconnais le cantinier et sa femme
+que j'avais rencontrés, pris probablement par les Cosaques qui avaient
+voulu s'emparer de moi; je reconnus facilement celui qui avait un coup
+de sabre à la figure, car je n'étais pas à vingt pas d'eux.
+
+Je les regardai pendant assez de temps, me demandant si je ne ferais
+pas bien de m'approcher et de me rendre plutôt que de mourir comme un
+misérable au milieu du bois, car la vue du feu me tentait, mais
+quelque chose que je ne saurais dire me fit faire le contraire. Je me
+retirai machinalement. Je les regardai encore: je remarquai qu'il ne
+leur manquait rien, car plusieurs pots en terre étaient autour du feu.
+Ils avaient de la paille, et les chevaux avaient du foin.
+
+Dans l'impossibilité de suivre, à cause de la quantité d'arbres, la
+direction que j'aurais voulu, je fus obligé d'appuyer à gauche:
+heureusement pour moi, car, après avoir fait quelques pas, je trouvai
+la forêt plus claire, mais la neige y était en plus grande quantité,
+de sorte que, plusieurs fois, je tombai. Une dernière fois je me
+relève, je regarde le Ciel, je m'en prends à Dieu, qui veillait sur
+moi; au moment où je me demandais si je ne ferais pas mieux de
+retourner au bivac des Cosaques, je me trouvai à l'extrémité de la
+forêt et sur la route. Là, je tombe à genoux, et je remercie Celui
+contre lequel je venais de m'emporter.
+
+Je marchai droit devant moi: le chemin était bon, c'était bien celui
+que je devais suivre, mais le vent, que je ne sentais pas dans le
+bois, soufflait avec assez de force pour se faire sentir à la partie
+de mes jambes qui n'était pas couverte; mon amazone, qui était longue,
+me garantissait un peu du froid.
+
+Chose singulière, je n'avais pas faim; je ne sais si les émotions que
+j'avais éprouvées, depuis le _hourra_, en étaient la cause, ou si
+c'était l'effet de mon indisposition, car, depuis mon départ de
+l'écurie où j'avais mangé de la soupe et un morceau de viande, je
+n'avais pas éprouvé le besoin de manger. Cependant, pensant que je
+devais encore avoir un morceau de viande dans ma carnassière, je le
+cherchai et fus assez heureux pour le retrouver, et, quoique durci par
+la gelée, je le mangeai sans discontinuer de marcher. Après mon repas,
+je levai la tête; j'aperçus, sur ma gauche, deux cavaliers paraissant
+marcher avec circonspection et, plus loin, sur la route, un individu
+qui semblait marcher mieux que moi. Je doublai le pas pour le
+rejoindre, mais tout à coup je ne le vis plus.
+
+En regardant sur la droite, j'aperçus une petite cabane et, comme il
+n'y avait pas de porte fermée, j'entrai. Mais à peine avais-je fait
+deux pas dans l'intérieur, que j'entendis résonner une arme, et une
+grosse voix se fit entendre: «Qui va là?» Je répondis: «Ami!» et
+j'ajoutai: «Soldat de la Garde!--Ah! ah! répondit-on, d'où diable
+sortez-vous, mon camarade, que je ne vous ai pas rencontré depuis que
+je marche seul?» Je lui contai une partie de ce qui m'était arrivé
+depuis le _hourra_ des Cosaques, dont il me dit n'avoir pas entendu
+parler.
+
+Nous sortîmes pour nous mettre en marche: je m'aperçus que mon nouveau
+camarade était un vieux chasseur à pied de la Garde, et qu'il portait,
+sur son sac et autour de son cou, un pantalon de drap qui, suivant
+moi, ne lui servait de rien, mais qui pouvait m'être d'un grand
+secours. Je le suppliai de me le céder pour un prix, et lui montrai
+l'état de nudité de mes jambes: «Mon pauvre camarade, me dit-il, je ne
+demande pas mieux que de vous obliger, si cela se peut, mais je vous
+dirai que le bas du pantalon est brûlé à plusieurs places et qu'il y a
+même de grands trous.--N'importe, cédez-le-moi, cela me sauvera
+peut-être la vie!» Il le tira de dessus son sac en me disant: «Tenez,
+le, voilà!» Alors je pris deux pièces de cinq francs dans ma
+carnassière, en lui demandant si c'était assez: «C'est bien, me
+répondit-il, dépêchez-vous et partons, car j'aperçois deux cavaliers
+qui semblent descendre du côté de la route, et qui pourraient bien
+être les éclaireurs d'un parti de Cosaques!»
+
+Pendant qu'il me parlait, je m'étais appuyé contre le montant de la
+porte et j'avais passé le pantalon dans mes jambes. Je le fis tenir,
+comme le précédent, avec le cachemire qui me serrait le corps, et nous
+partîmes.
+
+Nous n'avions pas fait cent pas, que mon compagnon, qui marchait mieux
+que moi, en avait déjà plus de vingt d'avance. Je le vis se baisser et
+ramasser quelque chose; je ne pus, pour le moment, distinguer ce que
+c'était, mais, arrivé au même endroit, j'aperçus un homme mort. Je
+reconnus que c'était un grenadier de la Garde royale hollandaise qui,
+depuis le commencement de la campagne, faisait partie de la Garde
+impériale. Il n'avait plus de sac, ni de bonnet à poil, mais il avait
+encore son fusil, sa giberne, son sabre et de grandes guêtres noires
+aux jambes, qui lui allaient jusqu'au-dessus des genoux. L'idée me
+vint de les lui ôter pour les mettre au-dessus de mon pantalon et
+couvrir ses trous. Je m'assieds sur ses cuisses, et je finis par les
+lui tirer; ensuite je me remets à marcher plus vite que de coutume,
+comme si celui à qui je venais de les prendre allait courir après moi.
+
+Pendant ce temps, le chasseur avait continué sa route, de sorte que je
+ne pouvais plus le voir. Un instant après, j'aperçus devant moi un
+grand bâtiment. Je reconnus que c'était une station, maison de poste,
+et me proposai d'y passer la nuit. Un fantassin en faction me cria:
+«Qui vive?» Je répondis: ­«Ami!» et j'entrai.
+
+D'abord je vis des soldats, au nombre de plus de trente, dont
+quelques-uns dormaient, et d'autres, autour de plusieurs feux,
+faisaient cuire du cheval et du riz. À droite, j'aperçus trois hommes
+autour d'une gamelle de riz. Je me laissai tomber à côté de ces
+derniers. Un instant après, j'essayai de parler à l'un d'eux. Pour
+commencer, je le tirai par sa capote; il me regarda sans me rien dire.
+Alors, d'un ton piteux, je lui dis assez bas, afin que d'autres ne
+pussent l'entendre: «Camarade, je vous en prie, laissez-moi manger
+quelques cuillerées de riz, en vous payant. Vous me rendrez un grand
+service, vous me sauverez la vie!» En même temps je lui présentai deux
+pièces de cinq francs, qu'il accepta, en me disant: «Mangez!» Il me
+remit un plat en terre avec sa cuiller, et me céda aussi sa place près
+du feu. Je mangeai environ quinze cuillerées de riz qu'il restait
+encore, pour mes dix francs.
+
+Mon repas fini, je regardai autour de moi afin de voir si je ne
+verrais pas le vieux chasseur. Je l'aperçus près d'un râtelier; il
+était occupé à découper un bonnet à poil pour en faire un
+couvre-oreilles. Ce bonnet était celui du grenadier hollandais qu'il
+avait ramassé, lorsque je l'avais vu se baisser. J'allai de son côté
+pour me reposer; mais à peine étais-je étendu sur la paille, que la
+sentinelle cria: «Alerte!» en disant qu'elle apercevait des Cosaques.
+Aussitôt, tout le monde se lève et prend ses armes. On entendit crier:
+«Ami, Français!» Deux cavaliers entrèrent dans la grange et,
+descendant de cheval, se firent connaître; mais plusieurs les
+interpellèrent, et surtout le vieux chasseur qui leur dit: «Comment se
+fait-il que vous êtes à cheval et f... comme des Cosaques?
+Probablement pour piller et détrousser les pauvres Français blessés ou
+malades?--Ce n'est pas cela du tout, répond l'un des deux cavaliers,
+mais à nous voir, on le croirait. Nous pouvons vous prouver le
+contraire, et lorsque nous serons en place, nous vous conterons cela.»
+Celui qui venait de répondre, après avoir attaché les deux chevaux et
+leur avoir donné de la paille, qui se trouvait en grande quantité dans
+la grange, revint près de son compagnon qui paraissait marcher avec
+peine et, le prenant par le bras, vint le placer près de moi.
+Lorsqu'ils eurent mangé un morceau de pain et bu de l'eau-de-vie dont
+ils paraissaient avoir leur provision, et en eurent fait boire un
+coup au vieux chasseur et à moi, celui qui avait conduit son camarade
+près de moi, dit: «Hier au soir, j'ai sauvé mon frère des mains des
+Cosaques où il était prisonnier et blessé. Il faut que je vous conte
+cela, cela tient du merveilleux.
+
+«La veille d'arriver à Kowno, mourant de faim et de froid, épuisé de
+fatigue, je m'écartais de la route avec deux officiers du 71e de ligne
+armés, comme moi, d'un fusil, afin de pouvoir passer la nuit dans un
+village. Mais, après avoir fait environ une demi-lieue, ne pouvant
+aller plus loin sans nous exposer à périr de froid dans la neige, nous
+nous décidâmes à passer la nuit dans une mauvaise maison abandonnée
+où, fort heureusement, nous trouvâmes du bois et de la paille, et,
+comme j'avais encore de la farine de Wilna, nous fîmes un bon feu et
+de la bouillie.
+
+«Le lendemain, de grand matin, nous nous disposâmes à partir pour
+rejoindre la route, mais au moment où nous allions sortir de la
+maison, nous la vîmes cernée par les Cosaques, au nombre de 15; cela
+ne nous empêcha pas de sortir. Nous arrêtâmes devant la ports afin de
+les observer; ils nous firent signe d'aller à eux; nous fîmes le
+contraire, nous rentrâmes dans la maison, nous fermâmes la porte, nous
+ouvrîmes deux petites fenêtres et commençâmes un feu qui fit fuir les
+Cosaques. À une bonne portée de fusil, ils s'arrêtent, mais nos armes
+étaient rechargées: nous sortîmes de la maison, et, sans perdre de
+temps, leur envoyâmes une seconde bordée qui fit tomber un cheval avec
+son cavalier. Ce dernier se débarrassa et abandonna sa monture. Nous
+nous mîmes à marcher au plus vite, mais nous n'avions pas fait
+cinquante pas que nous les vîmes marcher de notre côté.
+
+«Un instant après, ils appuyèrent à droite, mais c'était pour enlever
+le portemanteau resté sur le cheval que nous avions descendu. Bientôt
+nous les perdîmes de vue, et nous arrivâmes sur la route qui
+conduisait à Kowno, où nous devions arriver le même jour. Nous nous
+trouvâmes au milieu de plus de six mille traîneurs, et, dans cette
+cohue, je fus, comme il arrivait toujours, séparé de mes camarades. Je
+marchai ainsi toute la journée, et il ne faisait pas encore nuit, que
+je me trouvais à une lieue de Kowno, près du Niémen. Je me décidai à
+traverser le fleuve sur la glace, afin de trouver un gîte comme la
+veille, car l'on y voyait des habitations.
+
+«Étant sur la digue, j'aperçus, à une demi-lieue sur la droite, un
+groupe de trois à quatre maisons, où je fus assez bien reçu par les
+paysans et où je passai la nuit tranquillement. Le lendemain de grand
+matin, je me mis en route, afin de rejoindre la colonne de l'autre
+côté de Kowno; mais lorsque je fus à deux cents pas, je me trouvai,
+sans y penser, au milieu d'une douzaine de Cosaques qui, sans me faire
+du mal et sans même penser à me désarmer, me firent marcher devant
+eux, et précisément dans la direction où je voulais aller. J'étais
+prisonnier, et ne pouvais le croire.
+
+«Après une heure de marche, nous arrivâmes dans un village. Là, l'on
+me débarrassa de mes armes et de mon argent, et je fus assez heureux
+pour sauver quelques pièces d'or cachées dans la doublure de mon
+gilet. Je me débarrassai de mon schako, pour me couvrir la tête d'un
+bonnet de peau de mouton noir que voilà. Je remarquai que les Cosaques
+étaient chargés d'or et d'argent et qu'ils ne faisaient pas beaucoup
+attention à moi; aussi je me promis bien de profiter de la première
+occasion pour m'échapper.
+
+«Il pouvait être dix heures quand nous partîmes du village. Nous
+rencontrâmes un autre détachement de Cosaques, escortant des
+prisonniers, dont quelques-uns étaient de la Garde impériale, qui
+avaient été pris en sortant de Kowno. Je fus joint à ces derniers.
+
+«Nous marchâmes en nous arrêtant souvent, jusqu'à environ trois
+heures. Je remarquai que le conducteur était embarrassé, ne
+connaissant pas le pays. Avant qu'il fût nuit, nous arrivâmes dans un
+petit village, où l'on nous fit entrer dans une grange et où nous
+passâmes tous à une visite très minutieuse. Je tremblais pour mon or,
+j'en fus quitte pour la peur.
+
+«À peine avait-on fini de nous fouiller, que j'entendis crier mon nom
+par un prisonnier que je ne connaissais pas; je répondis: «Présent!»
+Un autre prisonnier, à l'extrémité, répondit la même chose. Alors,
+m'avançant dans la direction dont la voix était partie, je demandai
+qui s'appelait Dassonville: «Moi!» me répondit mon frère que vous
+voyez là. Jugez de notre surprise en nous reconnaissant! Nous nous
+embrassâmes en pleurant. Il me dit qu'il avait été blessé le 28
+novembre, par ici du pont de la Bérézina, d'un coup de balle dans le
+mollet de la jambe gauche. Je lui dis que mon dessein était que nous
+nous sauvions avant que l'on nous fît repasser le Niémen: puisque nous
+étions dans la Poméranie, pays appartenant à la Prusse, il fallait
+profiter de l'occasion qui se présentait.
+
+«Les paysans nous apportèrent des pommes de terre et de l'eau, bonheur
+auquel nous étions loin de nous attendre. L'on nous en fit la
+distribution; nous en eûmes chacun quatre; nous nous jetâmes dessus
+comme des dévorants, et presque tous avouèrent que, pour le moment, il
+valait mieux être prisonnier, mangeant des pommes de terre, que de
+mourir, libre, de faim et de froid sur le grand chemin. Mais moi je
+leur observai qu'il serait plus heureux de sortir de leurs griffes:
+«Qui sait, dis-je, si l'on ne nous conduira pas en Sibérie?» Je leur
+montrai la possibilité de nous sauver, car j'avais trouvé, derrière la
+place où j'étais couché avec mon frère, que l'on pouvait facilement en
+détacher deux planches et passer aisément. On convint que j'avais
+raison; mais je ne sais par quelle fatalité, une heure après, l'on
+vint nous dire qu'il fallait partir. Il commençait à faire nuit;
+beaucoup d'hommes, accablés de fatigue, étaient endormis et ne
+voulaient pas se lever; mais les Cosaques, voyant que l'on ne
+répondait pas assez vite à l'ordre donné, frappèrent à coups de knout
+ceux qui étaient encore couchés. Mon frère qui, à cause de sa
+blessure, ne pouvait se lever assez lestement, allait être frappé; je
+me mis devant, je parai les coups, pendant que je l'aidais à se
+relever, et au lieu de sortir de la grange comme les autres, nous nous
+cachâmes derrière la porte, avec le bonheur de ne pas être aperçus.
+
+«Tous les prisonniers et les Cosaques étaient sortis; nous n'osions
+respirer. Trois Cosaques à cheval traversèrent encore la grange en
+galopant et en regardant à droite et à gauche, s'il n'y avait plus
+personne. Lorsqu'ils furent sortis, je me traînai pour regarder en
+dehors: je vis un paysan venir, je rentrai à ma place. Il entra dans
+la grange du côté opposé où nous étions; nous n'eûmes que le temps de
+nous couvrir de paille. Fort heureusement il ne nous aperçut pas et
+ferma les deux portes. Nous nous trouvâmes seuls.
+
+«Il pouvait être six heures; nous nous reposâmes encore une heure;
+ensuite je me levai pour aller ouvrir la porte; mais je ne pus y
+parvenir, de sorte qu'il fallut revenir à mon premier projet, celui de
+sortir en enlevant les deux planches. C'est ce que je fis. Le passage
+était libre; je dis à mon frère de m'attendre, et je sortis.
+
+«J'avançai à l'entrée du village: à la première maison j'aperçus de la
+lumière à travers une petite fenêtre et, lorsque je fus en face, je
+vis trois grands coquins de Cosaques compter de l'argent sur une table
+et un paysan les éclairer. Je me disposais à me retirer pour retourner
+à la grange rejoindre mon frère, lorsque j'en vis un faire un
+mouvement du côté de la porte, l'ouvrir et sortir; fort heureusement
+qu'un traîneau chargé de bois se trouvait près de moi pour me cacher:
+je me mis à plat ventre sur la neige.
+
+«Le Cosaque, après avoir satisfait un besoin, rentra dans la maison et
+ferma la porte. Aussitôt je me levai pour me sauver, mais comme il
+fallait passer vis-à-vis de la fenêtre, dans la crainte d'être vu, je
+fis le tour à droite. Je n'avais pas encore fait dix pas, qu'une porte
+s'ouvrit. Pour ne pas être vu, j'entrai dans une écurie et me couchai
+sous une auge dans laquelle des chevaux mangeaient. À peine y
+étais-je, qu'un paysan portant une lanterne et suivi d'un Cosaque, y
+entra. Je me crus perdu. Le Cosaque portait un portemanteau; il
+l'attacha sur son cheval, l'examina, et sortit en fermant la porte.
+
+«J'allais sortir moi-même, lorsqu'une idée me vint d'enlever un
+cheval: je m'empare au plus vite de celui au portemanteau, mais en le
+faisant tourner pour sortir de l'écurie, quelque chose me tombe sur
+l'épaule; c'est la lance du Cosaque qui était appuyée sur son cheval.
+Je m'en empare pour me défendre au besoin, et je sors. J'arrive près
+de la grange, j'aide mon frère à monter à cheval, et, moi prenant la
+bride, nous marchons dans la direction de la route. Lorsque nous eûmes
+fait environ deux cents pas, je regardai si je ne voyais rien venir.
+Je lui remis la lance du Cosaque, et le couvris avec le grand collet à
+poil de chameau qui se trouvait sur le cheval. Après une demi-heure
+de marche, nous arrivâmes sur la route; ensuite, tournant dans la
+direction de Gumbinnen, nous aperçûmes des paysans occupés à enlever
+les roues d'un caisson abandonné. Pour ne point passer près d'eux,
+nous prîmes un chemin sur notre gauche, qui nous conduisit à l'entrée
+d'un village que nous aurions bien voulu éviter, tant nous avions
+crainte de retomber entre les griffes de nos ennemis. Dieu sait ce
+qu'il nous en serait arrivé, car, nous voyant possesseurs d'un cheval
+et d'une arme appartenant à l'un des leurs, ils pouvaient penser que
+nous avions tué l'individu à qui tout cela avait appartenu!
+
+«Nous étions arrêtés pour délibérer, lorsque nous entendîmes du bruit
+derrière nous; aussitôt nous voulons fuir, mais il n'y avait pas
+possibilité, car la grande quantité de neige, des deux côtés du
+chemin, nous empêchait d'entrer dans les terres. Notre position
+devenait critique et je n'osais communiquer à mon frère les sensations
+que j'éprouvais, plus pour lui que pour moi, à cause de sa blessure.
+
+«Nous allions continuer à marcher droit devant nous, lorsque nous
+aperçûmes ceux qui nous avaient causé tant de frayeur; ils n'étaient
+qu'à quelques pas de nous. Ils s'arrêtèrent en nous criant en
+allemand: «Bonsoir, amis Cosaques!--Attention! dis-je à mon frère; tu
+es Cosaque, et moi je suis ton prisonnier. Tu parles un peu allemand,
+ainsi du sang-froid!» Comme il avait sur la tête un mauvais bonnet de
+police, je le changeai contre le mien qui ressemblait à celui d'un
+Cosaque. Nous reconnûmes ces paysans pour ceux que nous avions vus, un
+instant avant, sur la route, autour du caisson. Ils étaient quatre, et
+traînaient avec des cordes deux des roues qu'ils avaient enlevées: mon
+frère leur demanda s'il y avait des camarades Cosaques dans le
+village; ils lui dirent que non: «Alors, dit-il, conduisez-moi chez le
+bourgmestre, car j'ai froid et faim, puis, je suis blessé et obligé de
+conduire ce prisonnier français». Alors il y en eut un qui nous dit
+que, depuis le matin, ils attendaient les Cosaques, et qu'ils auraient
+bien fait d'arriver, car plus de trente Français avaient logé la nuit
+dernière et on les avait presque tous désarmés au moment de leur
+départ.
+
+«En entendant cela, nous aurions voulu être au diable, mais, dans ce
+moment, d'autres paysans arrivèrent qui, en me voyant conduit par un
+Cosaque, me dirent des injures et me firent des menaces qui furent
+réprimées par un homme âgé que j'ai su, après, être un ministre
+protestant, curé de l'endroit.
+
+«L'on nous conduisit chez le bourgmestre, qui fit beaucoup d'accueil à
+mon frère en lui disant qu'il logerait chez lui et que l'on aurait
+soin de son cheval, mais que, pour le Français, il allait le faire
+conduire à la prison, à moins, dit-il, que vous ne vouliez le garder
+près de vous pour vous servir de domestique: «Je ne demande pas mieux,
+répondit mon frère, d'autant mieux que je suis blessé et que ce
+Français est chirurgien-major. Il me pansera ma jambe.--Chirurgien-major!
+reprit le bourgmestre, cela tombe on ne peut mieux, car nous avons
+ici un brave homme du village qui a eu, ce matin, le bras cassé
+par un Français qui n'a pas voulu se laisser désarmer; il lui arrangera
+son bras!»
+
+«L'on nous fit entrer dans une chambre bien chaude où il y avait un
+lit que l'on désigna pour le Cosaque, mais il n'en voulut pas et
+demanda de la paille pour lui, et aussi pour moi, qu'il fit mettre à
+part, afin de ne pas éveiller de soupçons. L'on nous apporta à manger
+du pain, du lard, de la choucroute, de la bière et du genièvre pour le
+frère Cosaque; des pommes de terre et de l'eau pour moi. Le
+bourgmestre fit remarquer à mon frère une certaine quantité d'armes
+dans un coin de la chambre: c'étaient celles des Français que les
+paysans avaient désarmés le matin, consistant en quelques pistolets,
+carabines, cinq à six fusils, autant de sabres de cavaliers, ainsi que
+plusieurs paquets de cartouches.
+
+«Pendant que nous étions en train de manger, un paysan accompagné
+d'une femme entra dans la chambre; l'homme portait un bras en écharpe:
+c'était l'homme au bras cassé. Il vint s'asseoir auprès de moi pour me
+le faire voir. Je me décidai à payer d'audace. Je demandai du linge,
+des bandes, des petites lattes que l'on fit avec du bois de sapin. Le
+bras était cassé net entre le poignet et le coude. J'avais déjà vu
+tant d'opérations, depuis cinq ans, que je ne balançai pas un instant
+à me mettre à l'oeuvre. Il n'y avait pas de plaie, on voyait seulement
+une forte rougeur. Je fis signe à un paysan de tenir le malade par les
+deux épaules et à la femme de tenir la main. Alors j'ajustai, je
+pense, assez bien l'os cassé, comme j'aurais fait d'un morceau de
+bois. D'abord, je tâtonnai. Pendant ce temps, le diable criait et
+faisait de vilaines grimaces. Enfin je lui appliquai des compresses
+trempées dans le _schnapps_, ensuite quatre lattes que je lui serrai
+avec des bandes de toile. Enfin, l'opération finie, il se trouva
+mieux, et me dit que j'étais un brave homme. La femme et le
+bourgmestre me firent des compliments; alors je respirai. Pour me
+récompenser, on me donna un grand verre de genièvre.
+
+«Mais ce n'était pas tout: le bourgmestre me fit comprendre qu'il
+fallait que j'aille voir une femme qui, depuis deux jours, souffrait
+horriblement; c'était une jeune femme enceinte qui ne pouvait
+accoucher. On avait été à Kowno pour un accoucheur, mais tout était en
+déroute à cause des Russes et des Français, de sorte que l'on n'avait
+pu en trouver: «Ordinairement, me dit-il, ce sont les vieilles femmes
+qui font ce service, mais il paraît que l'enfant se présente mal». Je
+voulus faire comprendre au bourgmestre qu'ayant perdu mes instruments
+de chirurgien, je ne pouvais pas opérer et que, d'ailleurs, je n'étais
+pas accoucheur, que je n'y connaissais rien. Mais je ne pus me faire
+comprendre, ou l'on pensa qu'il y avait, de ma part, mauvaise volonté:
+il fallut marcher. Je fus conduit par deux paysans et trois femmes à
+l'extrémité du village. Je ne sais si c'est parce que je sortais d'une
+chambre chaude, mais j'avais un froid de chien. Enfin, nous arrivons.
+
+«On me fait entrer dans une chambre où je trouve trois vieilles femmes
+que l'on aurait pu comparer aux trois Parques: elles étaient auprès
+d'une jeune femme étendue sur un lit et qui, par moments, jetait des
+cris bien plus forts que l'homme au bras cassé. Une des vieilles me
+fit approcher de la malade, une autre leva la couverture et une
+troisième la chemise. Jugez de mon embarras! Sans rien dire, je
+regardais les trois vieilles, afin de lire dans leurs yeux ce qu'elles
+voulaient que je fasse. Elles aussi attendaient, en me regardant, ce
+que j'allais faire: la malade, de même, avait les yeux sur moi. À la
+fin, je compris une des vieilles qui me disait de voir si l'enfant
+vivait encore. Alors je me décide et je lui pose ma large patte,
+froide comme la glace, sur son ventre brûlant. Le contact lui fit
+faire un bond et jeter un cri à faire trembler la maison. Ce cri est
+suivi d'un second: aussitôt les trois vieilles s'emparent d'elle, et,
+en moins de cinq minutes, tout était fini: elle venait d'accoucher
+d'un Prussien.
+
+«Alors, tout fier de ma nouvelle cure, je me frotte les mains, et,
+comme je savais ce que l'on faisait, dans mon village, en pareille
+circonstance, où on lave l'enfant dans de l'eau chaude et du vin, j'en
+fis apporter dans une cuvette. Ensuite je demandai du _schnapps_. On
+m'en donna une bouteille; je la goûte plusieurs fois, je prends un
+morceau de linge que je trempe dans l'eau chaude, je verse du
+_schnapps_ dessus, j'applique cette compresse sur le bas-ventre de la
+jeune femme, qui s'en trouve très bien, et qui me remercie en me
+pressant la main.
+
+«Je sortis escorté par les deux hommes qui m'avaient amené, et par
+deux des vieilles duègnes. Je fus reconduit chez le bourgmestre où
+l'on fit mon éloge. Mon frère le Cosaque était dans des transes, mais,
+en me voyant, il fut rassuré.
+
+«J'avais encore un blessé à panser, c'était lui: je lui lavai la plaie
+avec de l'eau chaude, et je l'arrangeai avec un peu plus de
+connaissance. On nous laissa seuls. Lorsque nous fûmes certains que
+tout le monde dormait, je m'avançai du côté où étaient les armes, je
+choisis deux paires de pistolets ainsi qu'un beau sabre de chasseur et
+deux paquets de cartouches du calibre de nos pistolets, que nous
+prîmes la précaution de charger de suite. Les miens furent cachés en
+attendant le moment de notre départ; ensuite, nous nous reposâmes.
+
+«Le matin, à six heures, l'on nous apporta à manger. Cette fois, je
+fus traité comme le Cosaque. Pendant que nous mangions, le bourgmestre
+me fit encore compliment sur mes talents; ensuite il me demanda si je
+voulais rester; qu'il me donnerait une de ses filles en mariage. Je
+lui dis que cela ne se pouvait pas, que j'étais déjà marié et que
+j'avais des enfants: «Alors, dit-il en s'adressant au Cosaque, de
+quel côté allez-vous?--Je vais rejoindre mon frère et mes camarades
+qui suivent la route qui va à la ville; je ne me rappelle pas son nom,
+mais c'est la première que je dois rencontrer sur la route.--Je sais,
+dit le bourgmestre, c'est Wilbalen. Alors nous partirons ensemble, je
+vous conduirai à une lieue d'ici, dans un endroit où vous trouverez
+plus de deux cents Cosaques, car je viens de recevoir l'ordre
+d'envoyer tout ce que je pourrais avoir de foin et de farine dans le
+village, et d'y aller de suite moi-même. Ainsi, dans une demi-heure,
+nous partirons. Je vais faire préparer votre cheval et le mien.»
+
+«À peine fut-il sorti, que je mis mes pistolets à ma ceinture et au
+moins trente cartouches dans mes poches. Mon frère le Cosaque
+s'attacha le sabre que je lui avais choisi et mit aussi les pistolets
+à sa ceinture. Un instant après, on vint nous avertir que tout était
+disposé pour le départ. Je pris le portemanteau du Cosaque, et nous
+sortîmes.
+
+«À la poste, nous vîmes le bourgmestre en tenue de voyage: il avait
+une capote brune, doublée en fine peau de mouton, bonnet fourré,
+bottes idem. Son domestique avait une capote en peau de mouton.
+J'aidai mon frère le Cosaque à monter à cheval et, pendant que
+j'attachais le portemanteau, je lui dis, de manière à ne pas être
+entendu, que, si l'occasion se présentait, il fallait s'emparer du
+cheval et de la capote du bourgmestre et de celle de son domestique,
+et nous en vêtir; que, par ce déguisement, nous pourrions nous sauver;
+que, dans la position où nous nous trouvions, il fallait agir avec
+vigueur et que c'était un coup de vie ou de mort.
+
+«L'on se mit en marche, le domestique en avant comme guide, moi après,
+et au milieu des deux cavaliers, comme prisonnier. Un peu avant la
+sortie du village, nous prîmes un chemin à gauche, et, après un quart
+d'heure de marche, nous arrivâmes à l'entrée d'un petit bois de
+sapins. Pendant que nous le traversions, je pensais à mettre mon
+projet à exécution. Lorsque nous l'eûmes traversé, je regardai devant,
+à droite et à gauche, si je ne voyais rien qui pût nous nuire.
+N'apercevant rien, j'avançai du côté du bourgmestre et, saisissant
+d'une main la bride de son cheval, et lui présentant un pistolet de
+l'autre, je l'invitai à descendre de cheval. Il fut, comme vous le
+pensez, on ne peut plus surpris, et regarda le Cosaque comme pour lui
+dire de me passer sa lance au travers du corps. Pendant ce temps, le
+domestique, qui avait vu mon mouvement, voulut se jeter sur moi, et,
+comme il avait un gros bâton, il fit un mouvement pour m'assommer,
+mais, sans lâcher la bride du cheval, je le frappai d'un si grand coup
+de crosse de pistolet dans la poitrine, que je l'envoyai tomber à
+quatre pas et le menaçai de le tuer, s'il avait le malheur de faire un
+mouvement pour se relever. Pendant ce temps, mon frère observait le
+bourgmestre, auquel il dit qu'il fallait descendre de cheval, mais il
+était tellement saisi, qu'il se le fit répéter plusieurs fois. Enfin
+il descendit, et je donnai sa monture à tenir à mon frère.
+
+«Sans perdre de temps, j'ôtai au domestique ses bottes, sa capote et
+son bonnet. Alors, enlevant ma capote, mon habit et mon bonnet de
+police, je le lui mis sur la tête et le forçai à mettre mon habit, de
+sorte qu'à son tour il avait l'air d'un prisonnier.
+
+«Imaginez-vous la figure du bourgmestre en voyant son domestique
+habillé de la sorte! Mais ce n'était pas tout: je dis à mon frère, qui
+était descendu de cheval, d'observer le domestique, pendant que je
+ferais changer de costume à son maître qui, sur mon invitation, et
+sans se faire prier, me donna sa capote, ses bottes et son bonnet. Je
+lui donnai, en échange, ma capote et le bonnet de son domestique.
+Ensuite je fis mettre à mon frère la capote et les bottes de ce
+dernier et, lorsqu'il fut complètement habillé, à cheval et en
+position de garder les deux individus, à mon tour je m'habillai de la
+dépouille du bourgmestre. J'enfourchai la monture que mon frère tenait
+par la bride; ensuite il me donna son sabre, et nous partîmes au
+galop, laissant nos deux Prussiens saisis et ne sachant probablement
+pas si mon frère était, ou non, un vrai Cosaque. Il faut dire aussi la
+vérité: nous n'étions pas à notre aise, car, quoique déguisés, nous
+avions peur de tomber entre les griffes des Cosaques dont le
+bourgmestre nous avait parlé avant notre départ.
+
+«Après dix minutes de marche au galop, nous arrivâmes dans un petit
+village où les habitants, en nous voyant, se mirent à crier: «Hourra!
+hourra! nos amis les Cosaques, hourra!» Ils nous dirent qu'au grand
+village, à un quart de lieue, nos camarades avaient couché et qu'ils
+en étaient partis afin de couper la retraite aux Français, avant
+qu'ils pussent atteindre le bois qui traversait la route. Ils
+voulurent nous faire descendre de cheval pour nous faire rafraîchir,
+mais, comme nous n'étions pas tranquilles, nous nous contentâmes de
+boire quelques verres de _schnapps_ sans descendre. Ensuite mon frère
+cria «hourra!» et nous partîmes, emportant la bouteille de _schnapps_
+et accompagnés des hourras de toute la population.
+
+«Il pouvait être trois heures lorsque nous aperçûmes le bois devant
+nous, et nous n'en étions plus loin lorsque nous entendîmes la
+fusillade et vîmes, près d'une maison située sur le bord de la route,
+un combat entre les Français et la cavalerie russe. Ainsi les paysans
+ne nous avaient pas menti, c'étaient bien les Cosaques qui voulaient
+couper la retraite à la colonne des traîneurs, avant qu'elle pût
+atteindre le bois.
+
+«Voyant cela, nous faisons prendre le galop à nos chevaux et, sans
+penser que nous ressemblons à des Cosaques, nous nous postons sur la
+route afin de tâcher de gagner l'entrée du bois où tous les traîneurs
+se précipitent. Ils nous prennent pour des Cosaques et accélèrent leur
+fuite. Les Cosaques, à leur tour, nous prenant pour des leurs, pensent
+que nous poursuivons les Français, viennent à une douzaine pour nous
+soutenir et entrent avec nous dans le bois. J'avais un Cosaque à ma
+droite, et mon frère à ma gauche; tout le reste des Cosaques derrière
+moi, dont on aurait dit que j'étais le chef.
+
+«La route était à peine assez large pour que trois cavaliers pussent
+marcher de front; après avoir trotté une cinquantaine de pas, nous
+apercevons plusieurs officiers de chez nous qui nous barrent le
+passage en croisant la baïonnette et en criant à ceux qui fuyaient:
+«N'ayez pas peur de cette canaille, laissez-les avancer!» Je profite
+de l'occasion et, ralentissant le pas de mon cheval, j'applique sur la
+figure du Cosaque qui était à ma droite, le plus fameux coup de
+sabre[71]. Il fait encore un pas et s'arrête en tournant la tête de
+mon côté, mais, comme il voit que je me dispose à recommencer, il fait
+demi-tour et se sauve en beuglant. Ceux qui nous suivent en font
+autant, et nos chevaux font le même mouvement, de sorte que nous
+voilà, à notre tour, à la suite des Cosaques qui se sauvent à tous les
+diables en recevait quelques coups de fusil des hommes de chez nous,
+dont nous faillîmes être attrapés.
+
+[Note 71: Le Cosaque à qui le sergent a coupé la figure d'un coup
+de sabre est bien celui que j'ai vu dans le bois et dont les camarades
+ont pansé la plaie. (_Note de l'auteur_.)]
+
+«J'aperçois un chemin à droite: nous y entrons, un Cosaque y était
+déjà. En nous voyant, il ralentit le pas, s'arrête et nous parle un
+langage que nous ne comprenons pas: je lui assène un violent coup de
+sabre sur la tête, et je crois que je l'aurais partagé en deux, sans
+un bonnet de peau d'ours qui le coiffait. Étonné de cette manière de
+répondre, il se sauve, mais, comme il est meilleur cavalier que nous,
+nous le perdons de vue. Un quart d'heure après, nous arrivons de
+l'autre côté du bois: là, nous apercevons encore notre Cosaque qui, en
+nous voyant, part au galop, mais nous n'avions pas envie de le suivre.
+Nous côtoyons le bois jusqu'à son extrémité, ensuite nous louvoyons
+jusqu'au soir, pour retrouver la vraie route, et c'est avec bien de la
+peine que nous arrivons ici.
+
+«Maintenant, acheva le sergent, il faut nous reposer un peu, et
+partir, car, au jour, on pourrait nous donner le réveil.»
+
+Alors chacun de nous s'arrangea pour prendre un peu de repos, pendant
+que six hommes de la garnison de Kowno, six soldats du train bien
+portants, s'offrirent volontairement pour veiller, chacun à leur tour,
+à la porte de la grange.
+
+Il n'y avait pas une heure que nous reposions, lorsque nous entendîmes
+crier «Qui vive?» Un instant après, un individu entre et tombe de tout
+son long. Aussitôt, les hommes qui étaient le moins fatigués se
+levèrent pour le secourir. C'était un canonnier à pied de la Garde
+impériale qui s'était trouvé au bivouac où j'avais manqué rester. Il
+avait plus de vingt blessures sur le corps, des coups de lance et de
+sabre. On demanda du linge pour le panser; je m'empressai de donner
+une de mes meilleures chemises provenant du commissaire des guerres.
+L'un des deux frères, le sergent, lui fit avaler une goutte de
+genièvre, le vieux chasseur donna de la charpie qu'il tira du fond de
+son bonnet à poil. On finit par l'arranger tant bien que mal; enfin
+il se trouva soulagé: heureusement ses blessures n'étaient que sur le
+dos et sur la tête, quelques-unes sur le bras droit, mais les jambes
+étaient bonnes.
+
+Je m'approchai pour lui demander comment il se trouvait; à peine
+m'eut-il regardé qu'il me dit: «C'est vous, sergent! Vous avez été
+prudent en ne restant pas à la maison, à l'entrée du bois où, comme
+moi et tant d'autres, vous vous proposiez de passer la nuit, car
+peut-être un quart d'heure après votre départ, plus de quatre cents
+Cosaques[72] sont arrivés. Nous prîmes les armes pour nous défendre;
+nous étions, dans ce moment, environ cent. Voyant que nous étions
+disposés à les recevoir, ils s'arrêtèrent; quelques-uns se
+détachèrent, ayant à leur tête un officier qui vint nous dire, en bon
+français, de nous rendre.
+
+[Note 72: Le canonnier se trompait sur le nombre de Cosaques, car
+j'ai su, par un de mes amis qui s'y trouvait, qu'ils n'étaient pas
+plus de deux cent cinquante, probablement ceux que le bourgmestre
+avait annoncés aux deux frères. (_Note de l'auteur_.)]
+
+«Mais un vieux chasseur à pied de la Garde nommé Michaut--celui qui
+s'était disputé avec la vieille cantinière--sortit des rangs, et
+s'avançant de manière à être entendu de l'officier russe: «Dites donc,
+lapin, depuis quand les Français se sont-ils rendus ayant des armes à
+la main? Avancez, nous vous attendons!» Aussitôt, l'officier se
+retira; ils se disposèrent à nous charger; nous les attendîmes et,
+lorsqu'ils furent à vingt-cinq pas, la moitié de notre monde fit feu:
+quelques hommes tombèrent. Alors, pensant que tous avaient tiré et que
+nous ne pourrions recharger nos armes, ils s'avancèrent de nouveau en
+jetant des _hourras_. Mais ils furent reçus par une autre décharge qui
+leur mit un plus grand nombre d'hommes hors de combat. Alors ils se
+sauvèrent, et nous pensions en être débarrassés, mais cinq minutes
+après, ils reviennent plus nombreux et, au moment où plusieurs de chez
+nous se retiraient pour gagner le bois, n'ayant pas encore eu le temps
+de recharger nos armes, nous fûmes enfoncés à coups de lances et de
+sabres: presque tous furent tués ou blessés.
+
+«Je restai à terre, blessé, faisant le mort, et, comme je me trouvais
+sur le bord du fossé qui tient à la route, je me roulai dedans. Les
+paysans arrivèrent et se mirent à dépouiller les morts et les blessés,
+accompagnés par quelques Cosaques dont les chevaux avaient été tués.
+J'eus le bonheur de ne pas être vu, et, lorsqu'ils se furent retirés,
+je me levai avec peine et gagnai le bois, que je traversai. Enfin, me
+voilà heureux, mes amis, de vous avoir rencontrés, mais que vais-je
+devenir?--Nous vous conduirons, répondirent les soldats du train.--Et
+moi, reprit le frère sergent, je vous prêterai mon cheval.»
+
+Malgré le sommeil qui m'accablait, je me disposai à partir, car, comme
+je n'étais pas fort, il me fallait beaucoup de temps pour faire peu de
+chemin. Un jeune soldat du train me proposa de m'accompagner, si je
+voulais partir de suite: j'acceptai d'autant plus volontiers, que ce
+jeune soldat, qui n'avait pas eu de misères, était fort et pourrait me
+secourir au besoin. Enfin nous partîmes.
+
+Nous entrâmes dans un bois que la route traversait. Là, le soldat, qui
+n'était pas armé, voulut porter mon fusil; je le lui cédai d'autant
+plus volontiers que, dans l'état de faiblesse où je me trouvais, il
+pouvait mieux s'en servir que moi. Après avoir marché je ne sais
+combien de temps, soutenu par le bras de mon jeune compagnon, car
+souvent je dormais en marchant, nous arrivâmes à l'extrémité du bois:
+il pouvait être quatre heures du matin, c'était le 16 décembre.
+
+Nous marchâmes encore au hasard pendant environ une demi-heure; fort
+heureusement la lune se leva. Mais avec elle arriva un grand vent, et
+une neige si fine qu'elle nous coupait la figure, et nous empêchait
+d'y voir.
+
+Je souffrais beaucoup de l'envie de dormir et, sans le secours du
+petit soldat du train, qui me tenait toujours sous le bras, je serais
+infailliblement tombé en dormant. Mon compagnon de voyage me fit
+remarquer un grand corps de bâtiment qu'il apercevait devant nous: je
+reconnus que c'était une station de poste comme celle que nous avions
+quittée, et je jugeai, d'après cela, que nous avions fait trois
+lieues. Au bout d'un quart d'heure, nous arrivâmes près d'une des
+portes. En entrant, je me jetai près d'un feu, car il y en avait
+plusieurs abandonnés par des militaires, presque tous de la Garde
+impériale, pour marcher sur Wilbalen. Quelques canonniers, aussi de
+la Garde, y étaient encore, mais ils se disposaient à partir.
+
+Il n'y avait pas dix minutes que je dormais comme un bienheureux, que
+je me sentis fortement secoué par le bras. Je veux résister, mais l'on
+me soulève par les épaules; enfin je m'éveille, et un cri se fait
+entendre, proféré par un vieux canonnier: «Les Cosaques! Levez-vous,
+mon garçon! Encore un peu de courage!»
+
+J'aperçus onze Cosaques arrêtés et qui, probablement, n'attendaient
+que notre départ pour venir prendre nos places: «Allons, dit le
+canonnier, il faut céder la position et battre en retraite sur
+Wilbalen! Nous n'avons plus qu'une lieue; ainsi, partons!»
+
+Il fallut se remettre en route; nous étions six, quatre canonniers, le
+petit soldat du train et moi. Nous sortîmes de la grange. C'était le
+16 décembre, cinquante-neuvième journée de marche, depuis notre départ
+de Moscou. Le vent était impétueux et le froid excessif. Tout à coup,
+malgré ce que mon camarade put faire pour me soutenir, je m'affaissai,
+accablé par le sommeil et par la fatigue. Il fallut les efforts de
+deux canonniers et de mon compagnon pour me mettre debout; quoique sur
+mes jambes, je dormais toujours, mais un canonnier m'ayant frotté la
+figure avec de la neige, je m'éveillai. Ensuite il me fit avaler un
+peu d'eau-de-vie; cela me remit un peu. Ils me prirent chacun par un
+bras, et me firent marcher, de la sorte, beaucoup plus vite que je
+n'aurais pu marcher seul. C'est de cette manière que j'arrivai à
+Wilbalen. En entrant, nous apprîmes que le roi Murat y était avec tous
+les débris de la Garde impériale.
+
+Malgré le grand froid, l'on voyait assez de mouvement dans la ville,
+de la part des militaires, dans l'espoir d'acheter aux juifs, assez
+nombreux dans cet endroit, du pain et de l'eau-de-vie. On voyait
+aussi, à la porte de chaque maison, une sentinelle, et lorsqu'un
+arrivant se présentait pour entrer, on lui répondait qu'il y avait un
+général logé, ou un colonel, ou qu'il n'y avait plus de place.
+D'autres nous disaient: «Cherchez votre régiment!» Les canonniers
+trouvèrent des camarades de leur régiment et s'en furent avec eux. Je
+commençais à me désespérer, lorsqu'un paysan me dit que, dans la
+première rue à gauche, il y avait peu de monde. Nous y fûmes, mais
+toujours des sentinelles à toutes les portes et partout la même
+réponse. Effectivement je voyais, dans les maisons, les hommes
+entassés les uns sur les autres. Cependant nous ne pouvions rester
+plus longtemps dans la rue sans nous exposer à mourir de froid.
+
+Il me serait difficile d'exprimer combien, ce jour-là, j'ai souffert
+du froid et davantage encore de chagrin, en me voyant repoussé partout
+où je me présentais, et cela par des camarades.
+
+Enfin, je m'adresse à un grenadier qui me dit que, partout il y a du
+monde, mais aussi de la mauvaise volonté, de l'égoïsme, et qu'il ne
+faut pas faire attention aux maisons où il y a des sentinelles; qu'il
+faut y entrer, «car je vois, continua-t-il, que vous êtes dans une
+triste position!»
+
+Faisant signe à mon camarade de me suivre, je me dirige vers la
+première maison qui se présente pour y entrer: un vieux grognard barre
+le passage avec son fusil en me disant que c'est le logement du
+colonel, et qu'il n'y a plus de place. Je lui réponds que, quand bien
+même ce serait le logement de l'Empereur, il m'en fallait deux, et que
+j'entrerais. Dans ce moment, j'aperçus un autre grenadier occupé à
+attacher sur sa capote une paire d'épaulettes d'officier supérieur. À
+ma grande surprise, je reconnais Picart, mon vieux compagnon, que je
+n'avais pas vu depuis Wilna, depuis le 9 décembre! Aussitôt, je dis au
+grenadier: «Dites au colonel Picart que le sergent Bourgogne lui
+demande une place.--Vous vous trompez», me répond-il. Mais, sans
+l'écouter, je force la consigne, le soldat du train me suit et nous
+entrons.
+
+À peine Picart m'a-t-il reconnu qu'il jette ses grosses épaulettes sur
+la paille en s'écriant: «Jour de Dieu! C'est mon pays, c'est mon
+sergent! Comment se fait-il, mon pays, que vous arrivez seulement?
+Vous avez donc encore fait l'arrière-garde?» Sans lui répondre, je
+m'étais laissé tomber sur la paille, épuisé de fatigue, de sommeil et
+d'inanition, et aussi suffoqué par la chaleur d'un grand poêle. Picart
+courut à son sac, en tira une bouteille où il y avait de l'eau-de-vie,
+et me força d'en prendre quelques gouttes qui me ranimèrent un peu.
+Ensuite, je le priai de me laisser reposer.
+
+Il pouvait être huit heures du matin; il en était deux de l'après-midi
+lorsque je m'éveillai.
+
+Picart mit entre mes jambes un petit plat de terre contenant de la
+soupe au riz que je mangeai avec plaisir, et en regardant à droite et
+à gauche, car je cherchais à me reconnaître. À la fin, tout se
+débrouilla dans mes idées, de manière à me rappeler ce qui m'était
+arrivé depuis vingt-quatre heures.
+
+J'étais dans mes réflexions, lorsque Picart m'en tira pour me conter
+ce qui lui était arrivé depuis que nous nous étions séparés, à Wilna:
+«Après avoir chassé les Russes qui s'étaient présentés sur les
+hauteurs de Wilna, on nous fit revenir sur la place; de là, on nous
+conduisit au faubourg situé sur la route de Kowno, pour être de garde
+chez le roi Murat qui venait de quitter la ville. Là, je vous
+cherchai, pensant que vous aviez suivi, et je fus étonné de ne plus
+vous voir. À minuit, on nous fit partir pour Kowno, accompagnant le
+roi Murat et le prince Eugène qui, aussi, était logé au faubourg.
+Mais, arrivés au pied de la montagne, il ne nous a pas été possible de
+la traverser, à cause de la quantité de neige et du nombre de voitures
+et de caissons sur la route qui la traversait.
+
+«Lorsqu'il fit un peu jour, le roi et le prince parvinrent à continuer
+leur chemin en tournant la montagne, mais tant qu'à moi et quelques
+autres, comme nous n'avions pas de chevaux, nous nous engageâmes par
+le chemin. Bien nous en prit, car nous eûmes l'occasion de monter les
+premiers à la roue et de faire quelques pièces de cinq francs ... à
+votre service, entendez-vous, mon pays?» Picart continua à me faire un
+détail de sa marche jusqu'au moment où le hasard me le fit rencontrer.
+
+Alors je lui dis que c'était toujours un bonheur pour moi, chaque fois
+que je le rencontrais, mais que, cette fois, j'étais plus heureux
+encore puisque je le retrouvais colonel. Il se mit à rire en me disant
+que c'était une ruse de guerre dont, plus d'une fois, il s'était servi
+pour conserver un beau logement; que, depuis hier, il s'était fait
+colonel et était reconnu pour tel par ceux qui étaient avec lui,
+puisqu'ils lui rendaient les honneurs.
+
+Picart me dit qu'à 3 heures, il devait y avoir une revue du roi Murat
+où l'on devait donner des ordres pour indiquer les endroits où les
+débris des différents corps devaient se réunir. Je me disposai à y
+aller, afin d'y rencontrer mes camarades. Picart me fit la barbe, qui
+n'avait pas été faite depuis notre départ de Moscou, avec un mauvais
+rasoir que nous avions trouvé dans le portemanteau du Cosaque tué le
+23 novembre, et, quoiqu'il le repassât sur le fourreau de son sabre et
+ensuite sur sa main pour lui donner le fil, il ne m'en écorcha pas
+moins la figure.
+
+L'heure venue, nous sortîmes de notre logement pour aller au
+rendez-vous. L'appel devait se faire dans une grande rue. Les
+militaires de toute arme s'y rendaient. Plusieurs des vieux de la
+Garde avaient poussé l'ambition, et cela pour se faire remarquer,
+jusqu'à s'arranger comme pour un jour de grande parade: en les voyant,
+l'on aurait pensé qu'ils arrivaient plutôt de Paris que de Moscou. Au
+lieu du rendez-vous, j'eus le bonheur de rencontrer tous ceux avec qui
+j'étais le jour d'avant, ainsi que bien d'autres que je n'avais pas
+vus depuis Wilna, mais nous étions peu nombreux. Grangier me dit:
+«J'espère que tu ne nous quitteras plus; tu vas venir à notre logement
+et, comme l'on est autorisé à prendre des traîneaux ou des voitures
+pour se faire conduire, nous tâcherons d'en trouver». Nous restâmes
+assez longtemps dans la rue, en attendant le roi Murat. Pendant ce
+temps, on était surpris de rencontrer des amis, de retrouver vivants
+ceux que l'on pensait morts. J'eus le plaisir de rencontrer le sergent
+Humblot, avec qui j'avais voyagé la veille et dont j'avais été séparé
+dans les bois, au moment du _hourra_. J'appris aussi que les
+cantinières Marie et la mère Gâteau étaient arrivées à bon port.
+
+Le roi Murat ne venant pas, l'on prit les noms des hommes incapables
+de marcher, afin de les faire partir le lendemain, à six heures du
+matin, avec des traîneaux que les autorités fournissaient. Nos
+camarades s'occupèrent d'en chercher, mais il leur fut impossible d'en
+trouver. Il fallut s'en consoler en se disposant à passer une bonne
+nuit, afin de pouvoir marcher le jour suivant.
+
+Picart m'avait dit qu'il voulait me parler avant de nous séparer. À
+peine l'ordre du départ fut-il donné, que je sentis une grosse tape
+sur l'épaule; c'était lui. Il me fit signe, ainsi qu'à Grangier, de
+le suivre, et, lorsque nous fûmes éloignés de manière à ce que
+personne ne pût nous entendre, il me dit: «Vous allez me faire
+l'amitié d'accepter un bon coup de vin blanc, vin du Rhin!--Pas
+possible!» m'écriai-je. Pour toute réponse, il nous dit: «Suivez-moi!»
+Chemin faisant, il nous conta que, la veille, il avait rencontré un
+juif avec qui il avait fait connaissance, et cela pour lui vendre des
+objets dont il voulait se défaire, ses épaulettes de colonel et autre
+chose encore, mais qu'il n'avait pas manqué, comme cela lui arrivait
+souvent, de se faire passer pour juif en disant que sa mère était
+fille du rabbin de Strasbourg et que lui se nommait Salomon. Enchanté,
+et aussi dans l'espoir de faire un bon marché, l'autre lui avait
+indiqué sa demeure, en l'assurant qu'il lui procurerait du bon vin du
+Rhin.
+
+Nous arrivâmes derrière la synagogue: à côté était une petite maison
+où Picart s'arrêta. Il regarda à droite et à gauche s'il ne voyait
+rien; ensuite, se pinçant le nez, il appela d'une voix nasillarde, et
+à plusieurs reprises: «Jacob! Jacob!» Nous vîmes paraître, par un
+trou, une espèce de figure coiffée d'un long bonnet fourré et ornée
+d'une sale barbe: c'était Jacob le juif. En reconnaissant Picart, il
+lui dit en allemand: «Ah! c'est vous, mon cher Salomon; je vais vous
+ouvrir!» Le juif ouvrit la petite porte, et nous entrâmes dans une
+chambre bien chaude, mais puante et dégoûtante. Lorsque nous fûmes
+assis sur un banc autour du poêle, nous vîmes entrer trois autres
+juifs, dont Jacob nous dit que c'était sa famille.
+
+Picart, qui savait comment il fallait s'y prendre avec ses soi-disant
+coreligionnaires, commença par ouvrir son sac et en tirer d'abord une
+paire d'épaulettes, non pas de colonel, mais de maréchal de camp, une
+pacotille de galons, tout cela neuf et ramassé à la montagne de Wilna,
+dans les caissons abandonnés.
+
+Il y avait aussi quelques couverts d'argent venant de Moscou. Les
+juifs ouvrirent de grands yeux; alors Picart demanda du vin et du
+pain; on apporta du vin du Rhin excellent; le pain n'était pas de
+même; mais, pour le moment, c'était plus que l'on ne pouvait espérer.
+
+Pendant que nous étions à boire, les juifs regardaient les objets
+étalés sur le banc; Jacob demanda à Picart combien il voulait de tout
+cela: «Dites-vous même!» répondit Picart. Le juif dit un prix bien
+éloigné de ce que Picart voulait. Il lui dit: Non! Jacob dit encore
+quelque chose de plus; cette fois Picart, chez qui le vin commençait à
+produire son effet, regarda le juif d'un air goguenard et lui répondit
+en mettant un doigt sur le côté de son nez, et en fredonnant non pas
+les paroles, mais le chant du rabbin à la synagogue, le jour du
+Sabbat.
+
+Les quatre juifs se mirent aussi à se balancer comme des Chinois et à
+chanter les versets. Grangier regarda Picart, pensant qu'il était fou,
+et moi, malgré ma triste position, je me pâmais de rire. Enfin, Picart
+cessa de chanter pour nous verser à boire. Pendant ce temps, les juifs
+causèrent ensemble du prix des objets; Jacob en offrit un prix plus
+élevé, mais ce n'était pas encore ce que Picart voulait, de sorte
+qu'il se remit à recommencer son tintamarre, jusqu'au moment où il
+accorda le marché, à condition qu'on lui donnât de l'or. Jacob paya
+Picart en pièces d'or de Prusse; il est probable qu'il était content
+de son marché, puisqu'il nous donna des noisettes et des oignons. Le
+vin nous avait monté à la tête et nous avait rendus comme fous, car,
+lorsque Picart eut reçu son argent, nous nous mîmes à faire, comme
+lui, le sabbat.
+
+Le charivari aurait continué longtemps, si l'on n'eût frappé à la
+porte à coups de crosses de fusils. Jacob regarda par le trou, et
+aperçut plusieurs soldats qui lui dirent, en allemand, qu'ils avaient
+un billet de logement pour loger chez lui et que, s'il n'ouvrait pas
+de suite, la porte allait être enfoncée. Il ouvrit de suite. Nous
+prîmes le parti de nous retirer; je dis adieu à Picart, avec promesse
+de nous revoir à Elbing, endroit sur lequel nous avions l'ordre de
+nous diriger.
+
+Arrivés au logement, nous mangeâmes une soupe de riz; ensuite je
+m'occupai de mes pieds, de ma chaussure, et, comme nous étions dans
+une chambre chaude et sur de la paille fraîche, je m'endormis.
+
+Le lendemain 17, à cinq heures, la ville était déserte: les hommes
+qui, depuis deux mois, n'avaient pas couché sous un toit et qui, dans
+ce moment, se trouvaient couchés chaudement, ne se pressaient pas de
+sortir de leur logement. Deux ou trois tambours, qui restaient encore
+de ceux de la Garde, battirent la _grenadière_ pour nous, et la
+_carabinière_ pour les chasseurs. Lorsque nous fûmes dans la rue, nous
+remarquâmes qu'il faisait moins froid que la veille. Nous vîmes venir
+un traîneau attelé de deux chevaux, qui s'arrêta. Il était conduit par
+deux juifs et chargé d'épicerie. L'idée nous vint de leur proposer de
+nous conduire, en payant, bien entendu, jusqu'à Darkehmen, où l'on
+devait aller ce jour-là, ou de nous emparer du traîneau, s'ils
+refusaient. D'abord ils firent quelques difficultés, sous différents
+prétextes. Nous leur proposâmes de payer la moitié du prix, et le
+reste en arrivant. Les juifs acceptèrent. Le prix étant convenu pour
+quarante francs, nous leur en payâmes de suite la moitié, mais comme
+ils ne prenaient les pièces de cinq francs que comme un thaler qui
+n'en vaut que quatre, cela nous fit dix francs de plus. Nous n'y
+regardâmes pas de si près, et imprudemment, pour nous attirer leur
+confiance, nous leur fîmes voir que nous avions beaucoup d'argent. Un
+sergent-major nommé Pierson, qui avait plusieurs pièces d'argenterie,
+les montra. Dès ce moment, ils parlèrent hébreu, de sorte que nous ne
+pûmes rien comprendre de ce qu'ils disaient.
+
+Nous étions cinq vélites, Leboude, Grangier, Pierson, Oudict et moi.
+Le traîneau était déchargé, les chevaux reposés, nous nous disposâmes
+à partir. Nous mîmes nos fusils dans le fond du traîneau et nos sacs
+par-dessus, et nous voilà en route. Il était plus de six heures: tous
+les débris de l'armée étaient déjà en mouvement, comme les jours
+précédents, sans organisation, sans ordre; la confusion était telle
+qu'il n'y avait pas moyen de sortir de la ville. Ceux qui ne se
+sentaient pas la force de marcher voulaient s'emparer des traîneaux ou
+y prendre place.
+
+Sortis avec bien de la peine, nous trouvâmes le même encombrement. Nos
+conducteurs nous firent comprendre qu'ils allaient nous conduire par
+un chemin à gauche, où l'on ne voyait personne, et qu'avant une heure
+nous aurions rejoint la grande route et dépassé la tête de colonne.
+Nous aurions dû demander, puisque le chemin était si bon, pourquoi
+d'autres conducteurs de traîneaux, qui devaient aussi bien le
+connaître, ne le prenaient pas; mais nous n'y pensâmes pas. Lorsque
+nous eûmes voyagé, au grand trot, un bon quart d'heure, je m'aperçus
+que la route que nous suivions tournait insensiblement sur la gauche,
+et nous éloignait de celle que suivait l'armée; que le terrain sur
+lequel nous roulions, et que l'on nous faisait prendre pour un chemin,
+n'était qu'un remblai formant la digue d'un canal à notre droite, et
+d'un contre-fossé à gauche. Voulant communiquer mes observations à mes
+camarades, je criai aussi fort que je le pouvais, et à plusieurs
+reprises: «Halte! halte!» Grangier me demanda ce que je voulais. Je
+redoublai mes cris: «On nous trompe, nous sommes avec des coquins!»
+Alors Pierson, qui était sur le devant, tenant dans ses mains une
+théière en argent qu'il rapportait de Moscou, et dont il se servait à
+chaque instant pour faire faire du thé, se mit à son tour à crier:
+«Halte!»
+
+Les fripons de juifs sautent en bas de la botte de paille sur laquelle
+ils étaient assis, et, toujours en marchant, mais moins vite, prennent
+les chevaux par la bride, font tourner le traîneau et nous renversent
+du haut en bas de la digue, du côté du contre-fossé. Heureusement pour
+moi, qui étais placé derrière, les jambes pendantes en dehors et sur
+le côté du traîneau, que j'avais pu voir leur mouvement, de sorte
+qu'en me laissant glisser, j'évitai de faire le grand saut, mais mes
+camarades roulèrent jusqu'en bas, à plus de vingt-cinq pieds, et
+arrivèrent tout meurtris sur glace. Comme ils avaient les pieds et les
+mains gelés, ils poussaient des cris effrayants, occasionnés par les
+douleurs. Ces cris se changèrent en cris de rage contre les juifs qui,
+déjà, avaient retiré le traîneau au bord de la digue, car, tenant les
+chevaux par la bride, ils l'avaient empêché, quoique renversé, de
+rouler jusqu'en bas. Ils se disposaient à se sauver avec nos bagages,
+mais, comme mon fusil était avec les autres, dans le fond du traîneau,
+je tirai mon sabre et en portai un coup sur la tête d'un juif qui,
+grâce à son bonnet fourré, ne l'eut point fendue en deux. Je lui en
+portai un second qu'il para avec la main gauche couverte d'un gant en
+peau de mouton. Ils allaient nous échapper, quand Pierson arriva pour
+me seconder, tandis que les autres, encore en bas du remblai, qu'ils
+n'avaient pas la force de remonter, juraient et nous criaient de tuer
+les juifs. Celui auquel j'avais donné un coup de sabre se sauvait en
+traversant le canal; l'autre, qui tenait les chevaux, demandait grâce
+en disant que c'était la faute de son camarade. Cela n'empêcha pas
+Pierson d'appliquer quelques coups de plat de sabre à celui qui
+restait et qui demandait pardon en nous appelant colonel et général.
+
+Pierson, prenant les chevaux par la bride, lui ordonna de descendre
+afin d'aider nos camarades à remonter. C'est ce qu'il s'empressa de
+faire; il en fut récompensé par les coups de poings qu'on lui appliqua
+avec force. Lorsqu'ils furent remontés, Leboude nous annonça que nous
+avions acquis de droit le traîneau et les chevaux, car ces deux
+coquins avaient cherché à nous détruire, afin de s'emparer de ce que
+nous avions.
+
+Nous ordonnâmes au juif de nous conduire, au grand galop, par le
+chemin le plus court, afin de rejoindre l'armée, mais il fallut
+retourner par où nous étions venus.
+
+Arrives près de la ville, le juif voulait nous y faire entrer sous
+prétexte de prendre quelque chose chez lui: c'était pour nous livrer
+aux Cosaques, qui y étaient déjà. Nous lui fîmes sentir la pointe du
+sabre dans le dos, le menaçâmes de le tuer, s'il faisait encore un pas
+du côté de la ville. Aussi s'empressa-t-il de tourner à gauche, sur la
+route que suivait l'armée, dont nous apercevions les derniers
+traîneaux à une grande distance. Un quart d'heure après, nous les
+avions rejoints, ensuite nous les dépassâmes en descendant une côte
+avec rapidité.
+
+Comme j'étais placé sur le derrière du traîneau, le bout du timon de
+l'un de ceux qui descendaient m'atteignit dans le flanc droit et me
+jeta sur la neige à plus de six pieds. Je restai sans connaissance. Un
+fourrier des Mamelucks, qui me connaissait, s'empressa de me relever
+et de m'asseoir sur la neige[73]. Mes camarades s'empressèrent aussi
+de venir à mon secours: on pensait que le timon m'était rentré dans
+le corps, mais fort heureusement que mes habillements avaient amorti
+le coup; et puis, par bonheur, le bord du timon était garni d'une peau
+de mouton.
+
+[Note 73: Le Mameluck qui me releva se nommait Angelis; il était
+de la Géorgie; nous nous étions connus en Espagne; il était un des
+Mamelucks que l'Empereur avait ramenés d'Égypte; quelques-uns
+seulement de ce beau corps échappèrent aux désastres de cette
+campagne. (_Note de l'auteur_.)]
+
+Je fus relevé, et l'on me replaça sur le traîneau: chose étonnante, il
+n'en résulta pour moi rien de funeste; seulement, dans la journée,
+j'eus des vomissements.
+
+Il pouvait être neuf heures lorsque nous arrivâmes dans un grand
+village; beaucoup d'hommes y étaient déjà; nous entrâmes dans une
+maison, afin de nous y chauffer; nous laissâmes notre traîneau à la
+porte, ayant eu la précaution de le décharger de nos bagages et de
+faire entrer le juif avec nous, dans la crainte qu'il n'enlevât notre
+équipage.
+
+Les soldats qui étaient à se chauffer nous dirent que, dans le
+village, on vendait des harengs et du genièvre. Comme ils avaient eu
+beaucoup de complaisance pour moi et qu'ils avaient tous les pieds
+plus gelés que les miens, je me décidai à y aller mais, en partant, je
+leur recommandai d'avoir les yeux sur le traîneau: «Sois tranquille,
+me dit Pierson, j'en réponds!» Je partis avec notre juif pour me
+servir de guide et d'interprète.
+
+Il me conduisit chez un de ses compères, où je trouvai des harengs, du
+genièvre et des mauvaises galettes de seigle. Pendant que je me
+chauffais en buvant un verre de genièvre, je m'aperçus que mon guide
+avait disparu avec un autre juif, avec lequel il causait un instant
+avant. Voyant qu'il ne rentrait pas, je retournai, avec mes
+provisions, rejoindre mes amis: mais quel fut mon étonnement, lorsque
+je fus près de la maison, de n'y plus voir le traîneau à la porte! Mes
+camarades, tranquillement à se chauffer, me demandent où sont les
+provisions; moi je leur demande où est le traîneau. Ils regardent dans
+la rue, le traîneau est parti! Sans dire un mot, je jette les
+provisions à terre, et, le coeur triste, je vais me coucher sur de la
+paille, à côté du poêle. Une demi-heure après, on battit le rappel
+pour le départ, et l'on nous fit savoir qu'à deux petites lieues de
+là, il y aurait des traîneaux pour tout le monde, afin que l'on pût
+arriver le même jour à Gumbinnen.
+
+Arrivés à cet endroit, nous y trouvâmes, en effet, une grande quantité
+de traîneaux et, un instant après, on nous fit partir. Pendant la
+route, je fus indisposé: le mouvement du traîneau fit, sur moi,
+l'effet du mal de mer; j'eus des vomissements. Je voulus, avant
+d'arriver, marcher un peu à pied, mais je faillis périr de froid, car
+il était devenu insupportable. Heureusement, mes camarades
+s'aperçurent de ma triste position, firent arrêter le traîneau et
+vinrent me chercher: je ne pouvais plus avancer. Quand nous arrivâmes
+à Gumbinnen, il était temps! On nous donna un billet de logement pour
+nous cinq, et nous eûmes une chambre bien chaude et de la paille.
+
+Lorsque nous fûmes installés, la première chose que nous fîmes, fut de
+demander si, pour de l'argent, nous ne pourrions pas avoir à boire et
+à manger. Le bourgeois, qui avait l'air d'un brave homme, nous
+répondit qu'il ferait son possible pour nous donner ce que nous
+demandions: une heure après, il nous apporta de la soupe, une oie
+rôtie et des pommes de terre, de la bière et du genièvre. Nous
+dévorions le tout des yeux, mais, malheureusement, l'oie était
+tellement coriace, que nous ne pûmes en manger que très peu, et ce peu
+faillit nous étouffer; nous en fûmes réduits aux pommes de terré.
+
+Je fus, avec le sergent-major Oudict, voir, dans la ville, si nous ne
+trouverions pas quelque chose à acheter: le hasard nous conduisit dans
+une maison où Oudict rencontra un chirurgien-major de son pays. Il
+était logé avec deux officiers et trois soldats, reste du régiment.
+Ils étaient dans un état pitoyable; ils avaient presque tous perdu les
+doigts des pieds et des mains; pendant que nous étions dans cette
+maison, un individu nous proposa de nous vendre un cheval et un
+traîneau, que nous nous empressâmes d'acheter pour la somme de 80
+francs.
+
+Le lendemain 18, après avoir essayé de manger de notre oie, qui
+n'était pas plus tendre que la veille, nous montâmes sur notre
+traîneau et nous partîmes pour aller coucher à Wehlau; mais à peine
+fûmes-nous hors de la ville, que Pierson, qui conduisait le traîneau
+et qui n'y entendait rien, nous fit faire une culbute, brisa le
+brancard, et nous jeta sur la neige. Nous nous trouvions près d'une
+maison où nous entrâmes pour le faire réparer: pendant que le paysan
+était occupé à cette besogne, nous l'étions à nous chauffer, et,
+lorsque nous fûmes pour nous mettre en route, nous fûmes on ne peut
+plus étonnés de voir que nous n'avions plus d'armes: les Prussiens
+nous avaient pris nos fusils déposés contre la porte. Nous crions,
+nous jurons: «Nous voulons nos armes, ou nous mettons le feu à la
+maison!» Mais le paysan jure à son tour qu'il n'a rien vu; il fallut
+se décider à partir sans armes. Heureusement qu'après une heure de
+marche, nous rencontrâmes un fourgon parti le matin de Gumbinnen avec
+un chargement de fusils de la Garde impériale, de sorte que nous pûmes
+en prendre d'autres. Enfin nous arrivâmes à Wehlau à trois heures.
+
+Nous vîmes plus de deux mille soldats rassemblés près de l'Hôtel de
+Ville, attendant des billets de logement. Un grand coquin de Prussien
+s'avance près de nous, et nous dit que, si nous voulons, pour peu de
+chose, il nous logera chez lui; qu'il a une chambre bien chaude, de la
+paille pour nous coucher, et une écurie pour notre cheval. Nous
+acceptâmes avec empressement. Arrivés chez lui, il met le cheval à
+l'écurie, nous fait monter au second, et là, nous entrons dans une
+chambre passablement malpropre; il en était de même de la paille, mais
+il faisait chaud, c'était l'essentiel.
+
+Nous vîmes paraître une femme qui avait près de six pieds de haut, et
+une vraie figure de Cosaque; elle nous dit qu'elle était la bourgeoise
+de la maison, et que, si nous avions besoin de quelque chose, nous
+n'avions qu'à lui donner de l'argent, qu'elle irait nous le chercher.
+C'était ce que nous demandions, car pas un de nous n'était disposé à
+sortir. Je lui donne cinq francs pour aller nous chercher du pain, de
+la viande et de la bière. Un instant après, elle nous apporta de l'un
+et de l'autre; on fit la soupe, et, après avoir mangé et nous être
+assurés que notre cheval ne manquait de rien, nous nous reposâmes
+jusqu'au lendemain matin.
+
+Avant de partir, nous donnâmes a notre bourgeoise une pièce de cinq
+francs pour la nuit, mais elle nous dit que cela ne suffisait pas;
+alors nous lui en donnâmes une seconde. Mais ce n'était pas encore son
+compte; elle exigea que nous lui donnions une pièce de cinq francs par
+chaque homme, plus une pour le cheval.
+
+Alors je me levai pour lui dire qu'elle n'était qu'une grande canaille
+et qu'elle n'aurait pas davantage. À cela, elle me répondit en me
+passant la main sur la figure et en me disant: «Pauvre petit
+Français, il y a six mois, lorsque tu passas par ici, c'était fort
+bien, tu étais le plus fort; mais aujourd'hui, c'est différent! Tu
+donneras ce que je te demande, ou j'empêche mon mari de mettre le
+cheval au traîneau et je vous fais prendre par les Cosaques!» Je lui
+répondis que je me moquais des Cosaques comme des Prussiens: «Oui, me
+répondit-elle, si tu savais qu'ils sont près d'ici, tu ne dirais pas
+cela!» Alors voyant toute la méchanceté de cette femme, je l'attrapai
+par le cou pour l'étrangler, mais elle fut plus forte que moi, elle me
+renversa sur la paille et c'était elle, à son tour, qui voulait
+m'étrangler. Fort heureusement qu'un grand coup de pied dans le
+derrière, donné par un de mes camarades, la fit relever. Dans ce
+moment, le mari entra, mais ce fut pour recevoir un grand coup de
+poing de sa chère femme qui était comme une furie, qui lui dit qu'il
+n'était qu'un grand lâche et que, s'il n'allait pas, de suite,
+chercher les voisins et les Cosaques, elle lui arracherait les yeux.
+Comme nous étions cinq contre deux, nous l'empêchâmes de sortir de la
+maison et nous le forçâmes de mettre le cheval au traîneau, mais il
+fallut donner ce que cette coquine avait demandé; il n'y avait pas à
+marchander, les Cosaques étaient proches. Avant de partir, je dis à
+cette diablesse que, si je revenais, je lui ferais rendre avec usure
+l'argent que nous lui donnions. À cela, elle me répondit en me
+crachant à la figure; comme je voulais riposter à cette insulte par un
+coup de crosse de fusil, mes camarades m'en empêchèrent.
+
+Nous nous plaçâmes sur le traîneau pour partir au plus vite.
+
+Ce jour-là, 19 décembre, nous allâmes coucher à Insterbourg, où nous
+arrivâmes à la nuit; nous fûmes logés chez de braves gens.
+
+Le lendemain 20, c'était un dimanche; nous partîmes de grand matin
+pour aller coucher à Eylau. Là, nous allâmes directement à la Maison
+de Ville, où l'on nous donna, sans difficulté, un billet de logement.
+Nous fûmes encore chez de bonnes gens, chez qui nous trouvâmes un bon
+feu; on nous offrit à chacun un verre de genièvre. Ensuite, notre
+bourgeoise alla chercher nos vivres avec notre billet de logement, car
+les communes venaient de recevoir l'ordre de nous donner les vivres.
+
+Lorsque nous fûmes réchauffés et un peu reposés, nous nous disposâmes,
+en attendant la soupe, à faire une visite au champ de bataille, que
+nous parcourûmes en partie. Nous vîmes plusieurs monuments funèbres,
+c'est-à-dire de simples croix en bois; nous en remarquâmes
+particulièrement une avec cette inscription: «Ici reposent vingt-neuf
+officiers du brave 14me de ligne, morts au champ d'honneur[74]».
+
+[Note 74: Plus cinq cent quatre-vingt-dix sous-officiers et
+soldats. (_Note de l'auteur_).]
+
+Après quelques observations sur l'emplacement des troupes, le jour de
+cette terrible bataille, nous entrâmes en ville, qui nous parut
+déserte. Il est vrai que c'était un dimanche; que les habitants
+étaient, vu la saison, renfermés chez eux, et que nous nous trouvions
+les seuls Français, les autres ayant pris une autre direction.
+
+Rentrés à notre logement, en attendant que notre repas fût fait, nous
+nous étendîmes sur la paille. À peine y étions-nous, qu'un vétéran
+prussien entra pour nous prévenir qu'on apercevait les Cosaques sur
+une hauteur, à un quart de lieue de la ville, et qu'il nous
+conseillait de partir au plus tôt. Comme la chose n'était que trop
+vraie, nous nous dépêchâmes de faire nos dispositions de départ; nous
+enveloppâmes dans de la paille notre viande, qui n'était pas à moitié
+cuite.
+
+Nous partîmes avec notre paysan pour nous mettre dans le bon chemin.
+Lorsque nous y fûmes, il nous fit remarquer les Cosaques sur une
+hauteur: ils étaient plus de trente. Le temps était brumeux; la neige
+ne manqua pas de tomber un instant après notre départ. Nous n'avions
+pas encore fait une demi-lieue que la nuit nous surprit. Nous
+rencontrâmes deux paysans. Nous leur demandâmes s'il y avait encore
+loin pour trouver un village. Ils nous dirent qu'avant d'en trouver,
+il fallait traverser un grand bois; que nous trouverions à notre
+droite, à vingt-cinq pas de la route, une maison qui était celle d'un
+garde forestier qui tenait auberge, et que nous pourrions y loger.
+Après une petite demi-heure de marche, nous arrivâmes à la maison
+indiquée: il était neuf heures; nous avions fait quatre lieues.
+
+Avant de nous ouvrir, on nous demanda qui nous étions et ce que nous
+voulions. Nous répondîmes que nous étions Français et militaires de la
+Garde impériale et que nous demandions si, en payant, nous pourrions
+avoir à loger, à boire et à manger. Aussitôt, on nous ouvrit la porte
+et on nous dit d'être les bienvenus. Nous commençâmes par faire mettre
+notre cheval à l'écurie. Puis on nous fit entrer dans une grande
+chambre où nous aperçûmes trois individus couchés sur de la paille;
+c'étaient trois chasseurs à cheval de la Garde, arrivés dans la
+journée, mais plus malheureux que nous, car ils n'avaient plus de
+chevaux et, ayant les pieds gelés, ils étaient obligés de faire la
+route à pied. On nous servit à manger, ensuite nous nous couchâmes et
+nous dormîmes comme des bienheureux.
+
+En nous éveillant, nous fûmes surpris de ne plus voir les chasseurs,
+mais le maître de la maison nous apprit qu'il y avait environ une
+heure, un juif voyageant avec un traîneau avait proposé aux chasseurs
+de les conduire à trois lieues pour deux francs, et qu'ils avaient
+accepté avec empressement. Nous apprîmes cette nouvelle avec plaisir.
+Après avoir payé la valeur de cinq francs qu'on nous demanda pour
+notre cheval et pour nous, nous partîmes; notre bourgeois nous
+recommanda de toujours suivre les traces du traîneau qui nous
+précédait et qui conduisait les chasseurs.
+
+Nous avions une longue marche à faire, ce jour-là: neuf lieues.
+
+Après avoir marché toute la journée, nous arrivâmes, à la nuit, à
+Heilsberg, où nous devions loger. La première chose que nous fîmes,
+fut d'aller chez le bourgmestre chercher un billet de logement; nous
+fûmes assez heureux pour nous voir désigner la même maison où nous
+fûmes assez bien reçus; six chasseurs à cheval de la Garde s'y
+trouvaient déjà. On nous servit de la soupe, de la viande avec force
+bonnes pommes de terre et de la bière; nous demandâmes du vin, en
+payant, bien entendu. On nous en procura à un thaler la bouteille
+(quatre francs) que nous trouvâmes bon et pas cher. Avant de nous
+coucher sur de la bonne paille, nous recommandâmes à notre bourgeoise
+de nous préparer à manger pour cinq heures du matin, car nous voulions
+partir de bonne heure, ayant encore une grande étape à faire.
+
+Le lendemain 22 décembre, nous nous levâmes de grand matin; un
+domestique vint nous apporter de la chandelle; nous lui recommandâmes
+notre cheval en lui promettant de lui donner un pourboire lorsqu'il
+l'aurait mis au traîneau. On nous apporta la soupe, enfin ce que nous
+avions demandé. Alors chacun de nous flatta la bourgeoise en lui
+disant: «Bonne femme! belle femme!» et en lui donnant des petites
+claques sur le dos, sur les bras, et puis ailleurs; le repas fini,
+nous nous disposions à partir; le traîneau était prêt et nous disions
+adieu à la femme, lorsqu'elle nous dit: «C'est bien, messieurs, mais
+avant de partir n'oubliez pas de payer!--Comment, payer? Ne
+sommes-nous pas ici par billet de logement? Ne devez-vous pas nous
+nourrir?--Oui, répondit-elle, pour ce que vous avez mangé hier, mais
+pour la nourriture d'aujourd'hui il me faut deux thalers (10 francs).»
+Je déclarai que je ne payerais pas, et comme la femme voyait que nous
+nous disposions à partir sans lui donner de l'argent, elle ordonna de
+fermer la porte, et une douzaine de grands coquins de Prussiens
+entrèrent dans la maison, armés de grands bâtons de la grosseur de mon
+bras. Ce n'était pas le cas de discuter: nous payâmes et nous
+partîmes. Autre temps, autres moeurs. À présent, nous étions les moins
+forts.
+
+Les chasseurs étaient partis pendant que nous mangions. Nous avions
+encore deux jours de marche jusqu'à Elbing, douze lieues, mais comme
+nous ne voulions pas fatiguer notre cheval, nous décidâmes que nous
+irions loger à trois lieues de cette ville.
+
+Après une lieue de marche, nous aperçûmes plusieurs traîneaux venant
+sur notre gauche pour marcher aussi sur Elbing. Cela nous fit penser
+que nous n'avions pas suivi la route que les débris de l'armée avaient
+prise, car au lieu d'aller sur Eylau, nous devions nous diriger sur
+Friedland.
+
+Un traîneau de grande dimension et traîné par deux chevaux vigoureux
+passa près de nous. Il allait tellement vite que nous ne pûmes
+distinguer de quel régiment étaient les militaires qu'il conduisait.
+Au bout d'une demi-heure, nous aperçûmes une maison d'assez belle
+apparence, c'était la poste aux chevaux, et, en même temps, une bonne
+auberge; nous vîmes, sur la porte, plusieurs soldats de la Garde et
+d'autres qui partaient sur des traîneaux que l'on venait de leur
+procurer.
+
+Nous descendîmes et nous entrâmes. Nous demandâmes du vin, car un
+vélite chasseur et un ancien venaient de nous dire qu'il y en avait,
+et «du soigné». Ils paraissaient même en avoir bu copieusement.
+
+Le vieux comme le jeune étaient d'une gaieté folle, chose qui arrivait
+presque à tous ceux qui, comme nous, avaient eu tant de misères et de
+privations. La plus petite boisson vous portait à la tête. Le vieux
+nous demanda si nous avions rencontré le régiment de grenadiers
+hollandais, faisant partie de la Garde impériale. Nous lui répondîmes
+que non: «Il a passé près de vous, dit le vélite, et vous ne l'avez
+pas aperçu? Ce grand traîneau qui vous a dépassé, eh bien, c'était
+tout le régiment des grenadiers hollandais! Ils étaient sept!»
+
+Le maître de poste annonça à nos deux chasseurs qu'il y avait un
+traîneau à leur disposition et que, pour trois thalers (quinze
+francs), il les conduirait à trois lieues d'Elbing. Nous nous
+disposâmes à partir avec eux, puisqu'ils avaient un conducteur. Cinq
+minutes après, nous étions en route.
+
+Grangier et moi nous trouvâmes fortement indisposés et rendîmes tout
+ce que nous avions pris depuis la veille. Cette indisposition venait
+de ce que notre estomac n'était plus habitué a prendre de fortes
+nourritures, il aurait fallu nous y habituer peu à peu; c'est ce que
+nous nous promîmes de faire. Arrivés au village, nous prîmes chacun un
+verre de genièvre de Dantzig. Nous continuâmes à marcher jusqu'au
+moment où nous arrivâmes dans le village où nous devions loger. Il
+faisait nuit; nous nous présentâmes chez le bourgmestre afin d'avoir
+un billet de logement, mais on nous le refusa brutalement en nous
+disant que nous n'avions qu'à coucher dans la rue. Nous voulûmes faire
+des observations; on nous ferma la porte au nez. Nous nous présentâmes
+dans plusieurs auberges où, en payant, nous demandâmes à loger, mais
+partout nous eûmes la même réception.
+
+Nous décidâmes, les chasseurs et nous, que nous continuerions à
+marcher ensemble, qu'ils profiteraient de notre traîneau et, comme il
+n'était pas assez grand pour nous contenir tous, que deux iraient à
+pied, chacun son tour.
+
+De cette manière, nous devions tâcher d'atteindre un village où nous
+trouverions peut-être des habitants plus hospitaliers. À une portée de
+fusil, nous aperçûmes une maison un peu écartée de la route. Nous
+prîmes aussitôt le parti de nous y loger de force, si l'on ne voulait
+pas nous y recevoir de bonne volonté. Le paysan nous dit qu'il nous
+logerait avec plaisir, mais que s'il était connu, par ceux du village,
+pour nous avoir donné à coucher, il aurait la _schlague_; que si,
+cependant, on ne nous avait pas vus entrer, il risquerait de nous
+loger. Nous l'assurâmes que personne ne nous avait aperçus, qu'il
+pouvait nous recevoir sans crainte et qu'avant de partir, nous lui
+donnerions deux thalers. Il parut très content et sa femme encore
+davantage, et nous nous installâmes autour du poêle.
+
+Pendant que l'homme était sorti pour mettre notre cheval à l'écurie,
+la femme, s'approchant de nous, nous dit tout bas, et en regardant si
+son mari ne venait pas, que les paysans étaient méchants pour les
+Français, parce que, lorsque l'armée avait passé, au mois de mai, des
+chasseurs à cheval de la Garde avaient logé quinze jours dans le
+village, et qu'il y en avait un, chez le bourgmestre, si joli, si
+jeune, que toutes les femmes et les filles venaient sur leur porte
+pour le voir; c'était un fourrier. On jour, il arriva que le
+bourgmestre le surprit qui embrassait madame, de sorte que le
+bourgmestre battit madame. Le fourrier, à son tour, battit le
+bourgmestre, de sorte que madame est grosse, et que l'on dit que c'est
+du fourrier. Nous étions à écouter et à sourire de la manière dont la
+femme nous contait cela.
+
+«Ce n'est pas tout, continua-t-elle; il y a encore trois autres
+femmes, dans le village, qui sont comme la femme du bourgmestre, et
+c'est pour cela qu'ils sont méchants pour les Français, de si jolis
+garçons!» À peine avait-elle dit le mot, que le vélite chasseur se
+lève, lui saute au cou et l'embrasse: «Prenez garde, voilà mon mari!»
+Effectivement il entra en nous disant qu'il avait donné à manger au
+cheval et que, dans un moment, il lui donnerait à boire, mais que si
+nous voulions lui faire plaisir, nous partirions avant le jour, afin
+que l'on ne pût voir qu'il nous avait logés: «Pour peu de chose,
+dit-il, je conduirai ceux de vous qui n'ont pas de traîneau, car j'en
+ai un». Les deux chasseurs acceptèrent.
+
+On nous servit, pour notre repas, une soupe au lait et des pommes de
+terre, ensuite nous nous couchâmes tout habillés, et nos armes
+chargées.
+
+Le lendemain 23, il n'était pas encore quatre heures du matin, que le
+paysan vint nous éveiller en nous disant qu'il était temps de partir.
+Nous payâmes la femme, nous l'embrassâmes et nous partîmes.
+
+Au second village, les habitants, en nous voyant, crièrent _hourra_
+sur nous, et nous jetèrent des pierres ou des boules de neige. Nous
+arrivâmes dans un des faubourgs d'Elbing, où nous nous arrêtâmes dans
+une auberge pour nous y chauffer, car le froid avait augmenté. Nous y
+prîmes du café et, à neuf heures, nous entrâmes en ville avec d'autres
+militaires de l'armée qui arrivaient comme nous, mais par d'autres
+chemins.
+
+
+
+
+XI
+
+Séjour à Elbing.--Madame Gentil.--Un oncle à héritage.--Le 1er janvier
+1813.--Picart et les Prussiens.--Le père Elliot.--Mes témoins.
+
+
+Nous allâmes, sans perdre de temps, à l'Hôtel de Ville, afin d'avoir
+des billets de logement. Nous le trouvâmes encombré de militaires.
+
+Nous y remarquâmes beaucoup d'officiers de cavalerie bien plus
+misérables que nous, car presque tous avaient, par suite du froid,
+perdu les doigts des mains et des pieds, et d'autres le nez; ils
+faisaient peine à voir. Je dirai, en faveur des magistrats de la
+ville, qu'ils faisaient tout ce qu'il était possible de faire pour les
+soulager, en leur donnant de bons logements et en les recommandant,
+afin que l'on eût soin d'eux.
+
+Au bout d'une demi-heure d'attente, on nous donna un billet de
+logement pour nous cinq et pour notre cheval; nous nous empressâmes
+d'y aller.
+
+C'était un grand cabaret ou plutôt une tabagie; nous y fûmes fort mal
+reçus. On nous désigna, pour chambre, un grand corridor sans feu et de
+la mauvaise paille. Nous fîmes des observations; on nous répondit que
+c'était assez bon pour des Français, et que, si cela ne nous convenait
+pas, nous pouvions aller dans la rue. Indignés d'une pareille
+réception, nous sortîmes de cette maison en témoignant tout notre
+mépris au butor qui nous recevait de la sorte et en le menaçant de
+rendre compte de sa conduite aux magistrats de la ville.
+
+Nous décidâmes qu'il fallait tâcher de changer notre billet, et c'est
+moi qui fus chargé de cette mission, pendant que mes camarades
+m'attendaient dans une auberge où nous venions d'entrer.
+
+Lorsque j'arrivai à l'Hôtel de Ville, il n'y avait pas beaucoup de
+monde. Je m'adressai au bourgmestre qui parlait français. Je lui
+contai la manière brutale dont nous avions été reçus. Je lui montrai
+mon pied droit enveloppé d'un morceau de peau de mouton, et la main
+droite dont une phalange, la première du doigt du milieu, était près
+de tomber. Il parla à celui qui était chargé des logements, qui me dit
+que nous ne pourrions pas être logés ensemble: «Voilà, me dit-il, un
+billet pour quatre et le cheval; en voilà un autre que je vous
+conseille de garder pour vous. C'est chez un Français qui a épousé une
+femme de la ville.» Après l'avoir remercié, je retournai trouver mes
+camarades.
+
+Arrivés au faubourg, nous allâmes au logement du billet pour quatre et
+le cheval. C'était la maison d'un pêcheur située sur le bord d'un
+canal dans la direction du port; nous y fûmes assez bien reçus.
+Lorsque nous fûmes organisés, j'offris le billet qui était pour un, à
+celui qui le voudrait, mais personne n'en voulut. Alors je le gardai,
+et je m'informai si c'était loin de l'endroit où nous étions: il n'y
+avait qu'un pont à traverser.
+
+La maison me parut très apparente. En entrant, la première personne
+que je rencontrai, fut la domestique, grosse Allemande aux joues
+fleuries. Je lui présentai mon billet. Elle me dit que, déjà, il y
+avait quatre militaires logés et, en même temps, elle alla chercher la
+dame de la maison, qui me dit la même chose, en me montrant la chambre
+où ils étaient. C'étaient justement des hommes du régiment qui, comme
+nous, venaient d'arriver isolément. Je pris aussitôt la résolution de
+retourner au premier logement rejoindre mes camarades. Mais la dame,
+qui venait de voir, sur son billet, que j'étais sous-officier de la
+Garde impériale, me dit: «Écoutez, mon pauvre monsieur, vous me
+paraissez si souffrant, que je ne veux pas vous laisser sortir d'ici.
+Suivez-moi, je vais vous donner une chambre pour vous seul, et vous
+aurez un bon lit, car je vois que vous avez besoin de repos.» Je lui
+répondis que c'était très bien à elle d'avoir pitié de moi, mais que
+je ne lui demandais que de la paille et du feu: «Vous aurez tout
+cela», me répondit-elle. En même temps, elle me fit entrer dans une
+petite chambre chaude et propre, où se trouvait un lit couvert d'un
+édredon. Mais je lui demandai en grâce de me faire donner de la paille
+avec des draps et de l'eau chaude pour me laver.
+
+On m'apporta tout ce que j'avais demandé, plus un grand baquet en bois
+pour me laver les pieds. J'en avais bien besoin, mais ce n'était pas
+tout: la tête, la figure, la barbe n'avaient pas été faites depuis le
+16 décembre. Je priai le domestique, qui se nommait Christian, d'aller
+me chercher un barbier. Il me rasa, ou plutôt m'écorcha la figure; il
+prétendit que j'avais la peau durcie par suite du froid; tant qu'à
+moi, je pensai que ses rasoirs étaient comme des scies.
+
+L'opération finie, je me fis couper les cheveux et même la queue.
+Après l'avoir généreusement payé, je lui demandai s'il ne connaissait
+pas un marchand de vieux habits, car j'avais besoin d'un pantalon.
+Après son départ, un juif arriva avec des pantalons qu'il cachait dans
+un sac. Il s'en trouvait de toutes les couleurs, des gris, des bleus,
+mais tous trop petits ou trop grands, ou malpropres. L'enfant
+d'Israël, voyant que rien ne me convenait, me dit qu'il allait revenir
+avec quelque chose qui me plairait. En effet, il ne tarda pas à
+reparaître avec un pantalon à la Cosaque, de couleur amarante et en
+drap fin. Il était fort large. C'était le pantalon d'un cavalier,
+probablement d'un aide de camp du roi Murat. N'importe, je l'essayai
+et, prévoyant que j'aurais bien chaud avec, je le gardai. On y voyait
+encore, de chaque côté, la marque d'un large galon que le juif avait
+eu la précaution d'enlever. Je lui donnai en échange la petite giberne
+du docteur, garnie en argent, que j'avais prise sur le Cosaque, le 23
+novembre. En outre, il exigea cinq francs que je lui donnai.
+
+Il me restait encore trois belles chemises du commissaire des guerres:
+je me disposai à changer de linge, mais, lorsque je me regardai, je me
+dis que, pour bien faire, il me faudrait un bain, car j'avais encore,
+par tout le corps, des traces de vermine. Je m'informai à la
+domestique s'il y avait des bains près de l'endroit où nous étions;
+mais ne pouvant me comprendre, elle alla chercher sa dame qui vint
+aussitôt: c'est alors que je remarquai que mon hôtesse était une belle
+et jolie femme, mais, pour le moment, mes observations n'allèrent pas
+plus loin car, dans la position où je me trouvais, j'avais trop à
+m'occuper de ma personne. Elle me demanda ce que je voulais. Je lui
+dis que, désirant prendre un bain, je voudrais qu'elle eût la bonté de
+m'indiquer où je pourrais me le procurer. Elle me répondit qu'il y en
+avait, mais que c'était trop loin; que, si je voulais, on pourrait
+m'en préparer un chez elle: elle avait de l'eau chaude et une grande
+cuve; que, si je voulais me contenter de cela, on allait me la
+préparer. Comme on peut bien le penser, j'acceptai avec le plus grand
+plaisir, et un instant après, la domestique me fit signe de la suivre.
+Alors, prenant mon sac et mon pantalon amarante, j'entrai dans une
+espèce de buanderie où je trouvai tout ce qui était nécessaire, même
+du savon, pour me nettoyer.
+
+Je ne pourrais exprimer le bien que je ressentis pendant le temps que
+je restai dans le bain; j'y restai même trop longtemps, car la
+domestique vint voir s'il ne m'était rien arrivé de fâcheux. Elle
+s'était aperçue, en entrant, que j'étais fort embarrassé pour me
+nettoyer le dos. Aussitôt, sans me demander la permission, elle va
+chercher un grand morceau de flanelle rouge et, s'approchant de la
+cuve, elle me pose la main gauche sur le cou et, de l'autre, elle me
+frotte le dos, les bras, la poitrine. Comme on peut bien le penser, je
+me laissais faire. Elle me demandait si cela me faisait du bien; je
+lai répondais que oui. Alors elle redoublait de zèle jusqu'à me
+fatiguer. Enfin, après m'avoir bien étrillé, nettoyé, essuyé, elle
+sortit en riant comme une grosse bête, sans me donner le temps de la
+remercier.
+
+Je passai une des belles chemises du commissaire des guerres; ensuite
+j'enfourchai le large pantalon à la Cosaque et, pieds nus, je regagnai
+la chambre où était mon lit, sur lequel je me laissai tomber. Il était
+temps, car il me prit une faiblesse et je perdis connaissance. Je ne
+sais combien de temps je restai dans cette situation, mais, lorsque je
+pus y voir, je remarquai, à mes côtés, la dame de la maison, la
+domestique et deux soldats du régiment qui étaient logés dans la
+maison et que l'on avait été chercher, pensant que j'avais quelque
+chose de grave, mais il n'en était rien. Cette faiblesse était
+occasionnée par le bain et aussi par les misères et fatigues que
+j'avais éprouvées.
+
+Mme Gentil--c'était le nom de la dame--voulut me faire prendre un
+bouillon qu'elle m'apporta et qu'elle voulut me faire prendre
+elle-même, en me soutenant la tête de son bras gauche. Je me laissai
+faire. Il y avait si longtemps que je n'avais été câliné!
+
+Mme Gentil était d'une beauté remarquable. Elle avait la taille mince
+et flexible, des yeux noirs et, à son teint blanc et vermeil, on
+reconnaissait une belle femme du Nord. Elle avait vingt-quatre ans. Il
+me souvint que l'on m'avait dit qu'elle avait épousé un Français; lui
+ayant demandé si cela était vrai, elle me répondit que c'était la
+vérité.
+
+En 1807, un convoi de blessés français venant des environs de Dantzig,
+arriva à Elbing et, comme l'hôpital était rempli de malades, ces
+blessés furent logés chez les habitants: «Pour notre compte, me
+dit-elle, nous eûmes un hussard blessé d'un coup de balle dans la
+poitrine et d'un coup de sabre au bras gauche. Ma mère et moi, nous
+lui donnâmes des soins qui hâtèrent sa guérison.--Alors, lui dis-je,
+en reconnaissance de ce service, il vous épousa?» Elle me répondit en
+riant que c'était vrai. Je lui dis que j'en aurais bien fait autant,
+parce qu'elle était la plus belle femme que j'aie jamais vue. Mme
+Gentil se mit à rire, à rougir et à me parler, et elle parlait
+probablement encore, quand je m'endormis pour ne me réveiller que le
+lendemain à neuf heures du matin.
+
+Pendant quelques moments, je ne me souvins plus où j'étais; la
+domestique entra accompagnée de Mme Gentil qui m'apportait du café, du
+thé et des petits pains. Il y avait longtemps que je m'étais trouvé à
+pareille fête! J'oubliais le passé pour ne plus penser qu'au présent
+et à Mme Gentil. J'oubliais même mes camarades.
+
+Mme Gentil me regardait attentivement, ensuite, me passant la main sur
+la figure, elle me demanda ce que j'avais; je lui répondis que je
+n'avais rien: «Mais si, me dit-elle, vous êtes bouffi, vous avez la
+figure enflée!» Ensuite, elle me conta qu'un sous-officier de la Garde
+impériale était venu, la veille dans l'après-midi, en lui demandant
+s'il n'y avait pas un sous-officier logé chez elle; elle lui avait
+répondu qu'il y en avait un et, lui ayant montré la chambre où
+j'étais, il en était sorti en disant que ce n'était pas celui qu'il
+cherchait.
+
+Au moment où Mme Gentil me contait cela, mon ami Grangier entra, et il
+allait se retirer en disant: «Je vous demande pardon; depuis hier, je
+cherche un de mes camarades et ne puis le trouver. Cependant c'est
+bien ici la rue et le numéro de la maison, porté sur le billet!--Ah
+ça! lui dis-je, ce n'est pas moi que tu cherches?» Grangier partit
+d'un grand éclat de rire. Il ne m'avait pas reconnu; cela n'était pas
+étonnant, je n'avais plus de queue, j'avais la figure enflée, j'étais
+blanc comme un cygne par suite du bain que j'avais pris, ou plutôt par
+la manière dont la domestique m'avait étrillé à tours de bras, avec
+son morceau de flanelle! J'avais du linge blanc et fin, la tête bien
+peignée, les cheveux frisés. C'est alors qu'il me conta que, la
+veille, il était venu pour me voir, mais qu'en voyant un pantalon
+rouge sur une chaise, il s'était retiré, persuadé qu'il s'était
+trompé.
+
+Il m'annonça qu'il venait d'être prévenu qu'à trois heures il y avait
+réunion des débris de tous les corps de la Garde, et qu'il fallait que
+tout le monde fit son possible pour y venir, et qu'il viendrait me
+chercher. À deux heures, comme il me l'avait promis, il vint me
+prendre accompagné de mes autres camarades qui, en me voyant, se
+mirent tellement à rire que leurs lèvres, crevassées par suite de la
+gelée, en saignèrent.
+
+Je les surpris agréablement eu leur présentant du vieux vin du Rhin et
+des petits gâteaux que Mme Gentil avait eu la bonté de me procurer,
+car elle était prévoyante et allait au-devant de tout ce qui pouvait
+me faire plaisir. Ce fut dans ce moment que je demandai où était son
+mari, ajoutant que, puisqu'il était Français, j'aurais du plaisir à le
+voir, afin de prendre un peu de vin avec lui. Elle me répondit que,
+depuis quelques jours, il était absent; qu'il était parti avec son
+père à elle, sur les bords de la mer Baltique, où ils faisaient
+ensemble le commerce de fruits qu'ils expédiaient à Saint-Pétersbourg[75].
+
+[Note 75: Ces fruits étaient expédiés de Tournai, en Belgique.
+(_Note de l'auteur_.)]
+
+C'était le 24 décembre: un peu avant trois heures, nous nous rendîmes
+sur la grande place, en face du palais où était logé le roi Murat. En
+arrivant, j'aperçus l'adjudant-major Roustan qui, s'approchant de moi,
+me demanda qui j'étais. Je me mis à rire: «Tiens, dit-il, ce n'est pas
+vous, Bourgogne? Le diable m'emporte! On ne dirait pas que vous
+arrivez de Moscou, car vous paraissez gros, gras et frais. Et votre
+queue, où est-elle?» Je lui répondis qu'elle était tombée: «Eh bien,
+reprit-il, si elle est tombée, en arrivant à Paris je vous mets aux
+arrêts jusqu'au temps qu'elle soit repoussée!»
+
+À cette première réunion, il y avait peu de monde, mais on se revoyait
+avec plaisir car, depuis Wilbalen, 17 décembre, on ne s'était pour
+ainsi dire pas rencontrés. Chacun avait marché pour son compte et par
+des chemins différents.
+
+Les jours suivants se passèrent de même: un appel par jour. Le
+quatrième de notre arrivée, on nous annonça la mort d'un officier
+supérieur de la Jeune Garde, mort du chagrin que lui avait causé la
+fin tragique d'une famille russe, mais d'origine française, domiciliée
+à Moscou, qu'il avait engagée à le suivre pendant la retraite, et dont
+j'ai raconté la triste fin, avant notre arrivée à Smolensk. J'appris
+qu'il était arrivé à Elbing trois jours avant nous, mais que, deux
+jours après, étant de garde chez le roi Murat, au moment où il
+s'avançait, pour se chauffer, près d'une grande cheminée, sans penser
+qu'il avait placé sa giberne devant lui afin qu'elle ne le gênât pas
+pour se reposer, une étincelle mit le feu à la poudre, une explosion
+eut lieu et, par suite de cet accident, il eut la figure, les
+moustaches et les cheveux brûlés. On m'assura qu'il n'avait rien de
+bien grave, qu'il en serait quitte pour changer de peau.
+
+Le 29 décembre, je commençais à bien me rétablir. L'enflure de ma
+figure avait disparu, le pied gelé allait bien, ainsi que la main, et
+tout cela grâce aux soins de Mme Gentil qui me soignait comme un
+enfant. Son mari, que je n'avais pas encore vu, revint de voyage. Il
+ne resta que deux jours chez lui; il en repartit avec des marchandises
+pour aller rejoindre son beau-père qui les expédiait en Russie par des
+traîneaux, les communications étant libres depuis que nous n'y étions
+plus. Il me conta qu'il avait servi dans le 3e hussards pendant trois
+ans, et qu'après avoir reçu deux graves blessures dans une affaire
+auprès de Dantzig, reconnu incapable de continuer à servir, il avait
+reçu son congé; qu'après cela il avait préféré rester dans ce pays et
+se marier, puisqu'il avait une connaissance, à retourner dans son pays
+qui était la Champagne Pouilleuse, où il ne possédait absolument rien.
+
+Le lendemain 30 décembre, je fus, avec Grangier, faire une visite à
+mon brave Picart; un grenadier qui avait été logé avec lui m'avait
+enseigné son logement.
+
+Lorsque nous y fûmes arrivés, une femme habillée de noir, et qui avait
+l'air triste, nous montra sa chambre située à l'extrémité d'un long
+corridor. Nous vîmes que la porte était à demi ouverte. Nous nous
+arrêtâmes pour écouter la grosse voix de Picart, qui chantait son
+morceau favori, sur l'air du _Curé de Pomponne_:
+
+ Ah! tu t'en souviendras, larira,
+ Du départ de Boulogne!
+
+Notre surprise fut grande en lui voyant un visage blanc comme la
+neige, car il avait un masque de peau qui lui couvrait toute la
+figure. Il nous conta sa mésaventure; ensuite il se traita de
+conscrit, de vieille bête: «Tenez, mon pays, me dit-il, c'est comme le
+coup de fusil dans la forêt, la nuit du 23 novembre. Je vois que je ne
+vaux plus rien. Cette malheureuse campagne m'a usé. Vous verrez,
+continua-t-il, qu'il m'arrivera malheur!» Et, en disant cela, il
+s'empara d'une bouteille de genièvre qui était sur la table, et,
+prenant trois tasses sur la cheminée, il les remplit, pour boire, nous
+dit-il, à notre bonne arrivée. Nous le remerciâmes: «Eh bien! nous
+dit-il, nous allons passer la journée ensemble. Je vous invite à
+dîner!» Aussitôt il appela la femme, qui se présenta en pleurant. Je
+demandai à Picart ce qu'elle avait. Il me conta que, le matin, l'on
+avait enterré son oncle, vieux célibataire caboteur ou corsaire, très
+riche, à ce qu'il paraît, et que, par suite, il y avait grand gala à
+la maison: qu'il y était invité, et que c'était pour cela qu'il nous
+invitait aussi, parce qu'il y aurait des noisettes à croquer. Mais, se
+reprenant, il nous dit qu'il faudrait mieux faire apporter le dîner
+dans la chambre que de passer notre temps avec un tas de
+pleurnicheuses qui allaient faire semblant de pleurer, comme il
+arrive toujours, à la mort d'un vieil oncle qui vous laisse quelque
+chose. Il dit à la femme qu'il ne pourrait aller dîner avec elle à
+cause de ses amis venus le voir; que, né avec un coeur sensible, il ne
+ferait que pleurer. En disant cela, il fit semblant d'essuyer une
+larme. La femme recommença à pleurer de plus belle et nous, en voyant
+jouer une comédie pareille, nous fûmes obligés, pour ne pas éclater de
+rire, de nous couvrir la figure avec notre mouchoir, de sorte que la
+brave femme pensa que nous pleurions, et nous dit que nous étions des
+bons hommes, mais qu'il ne fallait pas que cela nous empêchât de
+dîner, et qu'elle allait nous faire servir. Ensuite elle se retira et
+deux domestiques femelles vinrent nous apporter le dîner. Il y avait
+tant de choses, que nous n'aurions pu le manger en trois jours.
+
+Notre repas fut, comme on doit bien le penser, on ne peut plus gai; et
+cependant, lorsque nous revenions sur nos misères, sur le sort de nos
+amis que nous avions vus périr et de ceux dont nous ne savions comment
+ils avaient disparu, nous devenions tristes et pensifs.
+
+Nous étions encore à fumer et à boire, il commençait déjà à faire
+nuit, lorsque la dame de la maison entra pour nous dire que l'on nous
+attendait pour prendre le café. Nous nous laissons conduire et nous
+arrivons, après quelques détours, dans une grande chambre, Grangier en
+avant, et moi le second. Picart était resté en arrière. Nous
+apercevons, en entrant, une longue table bien éclairée par plusieurs
+bougies. Autour, quatorze femmes plus ou moins vieilles, toutes
+habillées de noir; devant chacune d'elles étaient posés une tasse, un
+verre et une longue pipe en terre, et du tabac, car presque toutes les
+femmes fument, dans ce pays, et surtout les femmes des marins. Le
+reste de la table était garni de bouteilles de vin du Rhin et de
+genièvre de Dantzig.
+
+Picart n'était pas encore entré. Nous pensions qu'il n'osait pas se
+présenter, à cause de sa figure; mais à peine avions-nous fait cette
+remarque, que nous voyons toutes les femmes faire un mouvement et
+jeter des grands cris en regardant du côté de la porte d'entrée:
+c'était mon Picart qui faisait son entrée dans la chambre, avec son
+masque de peau blanche, affublé de son manteau de la même couleur,
+coiffé d'un bonnet de peau de renard noir de Russie, et fumant dans
+une pipe d'écume de mer, montée d'un long tuyau, qu'il tenait
+gravement de la main droite: le bonnet et la pipe appartenaient au
+défunt. Il avait vu, en passant dans le corridor, ces objets accrochés
+dans la chambre du défunt et, par farce, il s'en était emparé. De là,
+la frayeur des femmes, qui l'avaient pris pour le trépassé venant
+prendre la part du café funèbre. On pria Picart d'accepter le bonnet
+et la pipe en considération des larmes qu'il avait versées, le matin,
+devant la dame de la maison.
+
+La conversation devint de plus en plus animée, car toutes les femmes
+fumaient comme des hussards, et buvaient de même. Bientôt, il n'y eut
+plus moyen de s'entendre.
+
+Avant de se séparer elles chantèrent un cantique et dirent une prière
+pour le repos de l'âme du défunt; tout cela fut chanté et dit avec
+beaucoup de recueillement, auquel nous prîmes part par notre silence.
+
+Ensuite elles sortirent, en nous souhaitant le bonsoir; il neigeait et
+faisait un vent furieux. Nous prîmes le parti de coucher chez notre
+vieux camarade: la paille ne manquait pas, la chambre était chaude,
+c'était tout ce qu'il nous fallait.
+
+Le lendemain matin, une jeune domestique nous apporta du café. Elle
+était accompagnée de la dame de la maison, qui nous souhaita le
+bonjour et nous demanda si nous voulions autre chose. Nous la
+remerciâmes. Ensuite elle se mit à causer avec la domestique: cette
+dernière lui disait que l'on venait de lui assurer que l'armée russe
+n'était plus qu'à quatre journées de marche de la ville et qu'un juif,
+qui arrivait de Tilsitt, avait rencontré des Cosaques auprès d'Eylau.
+Comme je parlais assez l'allemand pour comprendre une partie de la
+conversation, j'entendis que la dame disait: «Mon Dieu! que vont
+devenir tous ces braves jeunes gens?» Je témoignai à la bonne
+Allemande toute ma reconnaissance pour l'intérêt qu'elle prenait à
+notre sort, en lui disant qu'à présent que nous avions à manger et à
+boire, nous nous moquions des Russes.
+
+Si les hommes nous étaient hostiles, nous avions partout les femmes
+pour nous.
+
+Je fis souvenir à Picart que le lendemain, c'était le jour de l'an
+1813, et que je l'attendais à passer la journée chez moi. Il regarda
+dans une glace comment était sa figure, ensuite il décida qu'il
+viendrait: effectivement il allait bien, il n'avait fait que changer
+de peau. Comme il ne connaissait pas mon logement, il fut convenu que
+je le prendrais à onze heures, en face du palais du roi Murat; ensuite
+nous nous disposâmes à retourner chez nous. Mais il était tombé une si
+grande quantité de neige, que nous fûmes obligés de louer un traîneau.
+Nous arrivâmes à notre logement, moi avec un grand mal de tête et un
+peu de fièvre, suite de la fête de la veille.
+
+Mme Gentil avait été inquiète de mon absence; sa domestique avait
+attendu jusqu'à minuit. Je lui témoignai toute la peine que
+j'éprouvais, mais le mauvais temps fut mon excuse. Je lui dis que, le
+lendemain, j'aurais deux amis à dîner; elle me répondit qu'elle ferait
+ce qu'il conviendrait pour que je sois content: c'était dire qu'elle
+voulait en faire les frais. Ensuite elle me donna de la graisse très
+bonne, disait-elle, pour les engelures; elle prétendit que j'en fisse
+usage de suite. Je me laissai faire; elle était si bonne, Mme Gentil!
+D'ailleurs les Allemandes étaient bonnes pour nous.
+
+Je passai le reste de la journée sans sortir, presque toujours couché,
+recevant les soins et les consolations de mon aimable hôtesse.
+
+Le soir étant venu, je pensais à ce que je pourrais lui donner pour
+cadeau du jour de l'an. Je me promis de me lever de grand matin et de
+voir, chez quelques juifs, si je ne trouverais pas quelque chose.
+Ensuite, je me couchai avec l'idée de passer une bonne nuit, car la
+soirée de la veille m'avait fatigué.
+
+Le lendemain, 1er janvier 1813, neuvième jour de notre arrivée à
+Elbing, je me levai à sept heures du matin pour sortir, mais avant, je
+voulus voir ce qui me restait de mon argent: je trouvai que j'avais
+encore 485 francs, dont plus de 400 francs en or, et le reste en
+pièces de cinq francs. Partant de Wilna, j'avais 800 francs; j'aurais
+donc dépensé 315 francs? La chose n'était pas possible! C'est qu'alors
+j'en avais perdu; à cela rien d'étonnant, mais je me trouvais encore
+bien assez riche pour dépenser 20 à 30 francs, s'il le fallait, afin
+de faire un cadeau à mon aimable hôtesse.
+
+Au moment où j'allais ouvrir la porte, je rencontrai la grosse
+servante Christiane, celle qui m'avait si bien frotté dans le bain;
+elle me souhaita une bonne année, et, comme elle était la première
+personne que je rencontrais, je l'embrassai et lui donnai cinq francs:
+aussi fut-elle contente; elle se retira en me disant «qu'elle ne
+dirait pas à Madame que je l'avais embrassée».
+
+Je me dirigeai du côté de la place du Palais. À peine y étais-je
+arrivé, que j'aperçus deux soldats du régiment: ils marchaient avec
+peine, courbés sous le poids de leurs armes et de la misère qui les
+accablait. En me voyant, ils vinrent de mon côté, et je reconnus, à ma
+grande surprise, deux hommes de ma compagnie, que je n'avais pas vus
+depuis le passage de la Bérézina. Ils étaient si malheureux, que je
+leur dis de me suivre jusqu'à une auberge où je leur fis servir du
+café pour les réchauffer.
+
+Ils me contèrent que, le 29 novembre au matin, un peu avant le départ
+du régiment des bords de la Bérézina, on les avait commandés de corvée
+pour enterrer plusieurs hommes du régiment, tués la veille ou morts de
+misère; qu'après avoir accompli cette triste mission, ils étaient
+partis pensant suivre la route que le régiment avait prise, mais que,
+malheureusement, ils s'étaient trompés en suivant des Polonais qui se
+dirigeaient sur leur pays. Ce n'est que le lendemain qu'ils s'en
+aperçurent: «Enfin, me dirent-ils, il y avait un mois que nous
+marchions dans un pays inconnu, désert, toujours dans la neige, sans
+pouvoir nous faire comprendre, sans savoir où nous étions et où nous
+allions; l'argent que nous avions ne pouvait nous servir. Si,
+quelquefois, nous nous sommes procuré quelques douceurs, comme du lait
+ou de la graisse, c'est aux dépens de nos habits, en donnant nos
+boutons à l'aigle, ou les mouchoirs que nous avions conservés par
+hasard. Nous n'étions pas les seuls; beaucoup d'autres de différents
+régiments marchaient aussi, comme nous, sans savoir où ils allaient,
+car les Polonais que nous avions suivis avaient disparu, et c'est par
+hasard, mon sergent, que nous arrivons ici et que nous avons eu le
+bonheur de vous rencontrer.» À mon tour je leur témoignai tout le
+plaisir que j'avais de les revoir; il y avait quatre ans qu'ils
+étaient dans la compagnie.
+
+Tout à coup, l'un d'eux me dit: «Mon sergent, j'ai quelque chose à
+vous remettre! Vous devez vous souvenir qu'en partant de Moscou, vous
+m'avez chargé d'un paquet, le voilà tel que vous me l'avez donné; il
+n'a jamais été tiré de mon sac!» Le paquet était une capote militaire
+en drap fin, d'un gris foncé, que j'avais fait faire, pendant notre
+séjour à Moscou, par les tailleurs russes à qui j'avais sauvé la vie,
+l'autre objet était un encrier que j'avais pris sur une table, au
+palais de Rostopchin, au moment de l'incendie, pensant que c'était de
+l'argent, mais ce n'était pas tout à fait cela.
+
+L'année commençait bien pour moi; je voulus qu'elle fût de même pour
+celui qui me rendait un si grand service. Je lui donnai vingt francs.
+Ensuite je n'eus rien de plus pressé que d'endosser ma nouvelle
+capote[76].
+
+[Note 76: Cette capote a servi à un de mes frères. Je la laissai
+chez mes parents, à mon retour de cette campagne, lorsque je venais
+d'être nommé lieutenant et que je repartais pour la campagne de 1813.
+(_Note de l'auteur_.)]
+
+Autre surprise non moins agréable: en mettant les mains dans les
+poches de ma nouvelle capote, j'en retirai un foulard des Indes où,
+dans un des coins bien noué, je trouvai une petite boîte en carton
+renfermant cinq bagues montées en belles pierres: cette boîte que je
+pensais avoir mise dans mon sac, je la retrouvais pour faire un cadeau
+à Mme Gentil! Aussi la plus belle lui fut-elle destinée. Après avoir
+dit à mes deux soldats d'attendre jusqu'à l'heure de l'appel pour les
+faire rentrer à la compagnie et leur faire délivrer un billet de
+logement, je les laissai pour retourner au mien.
+
+Chemin faisant, j'achetai un gros pain de sucre que j'offris à mon
+hôtesse, ainsi que la bague, en la priant de la garder comme un
+souvenir, car elle venait de Moscou. Elle me demanda combien je
+l'avais achetée; je lui répondis que je l'avais payée bien cher, et
+que, pour un million, je ne voudrais pas en aller chercher une
+pareille.
+
+À onze heures, je retournai sur la place du palais. Il y avait déjà
+beaucoup de monde, notre nombre était presque doublé depuis trois
+jours; on aurait dit que ceux que l'on croyait morts étaient
+ressuscités pour venir se souhaiter une bonne année, mais c'était
+triste à voir, car un grand nombre étaient sans nez ou sans doigts aux
+mains et aux pieds; quelques-uns réunissaient tous les maux à la
+fois. Le bruit se confirmait que les Russes avançaient; aussi l'on
+donna l'ordre de se tenir prêts, comme à la veille d'une bataille, et
+de ne dormir que d'un oeil pour ne pas être surpris; de tenir les
+armes en bon état et chargées, de donner de nouvelles cartouches et de
+venir à l'appel avec armes et bagages.
+
+L'appel n'était pas encore fini, que je me sens frapper sur l'épaule
+et un gros rire vient me percer les oreilles; c'était Picart, dans sa
+belle tenue et sans masque, qui me saute au cou, m'embrasse et me
+souhaite une bonne année. D'un autre côté, c'était Grangier qui en
+faisait autant, en me mettant trente francs dans la main: mes
+compagnons de voyage avaient vendu notre traîneau et le cheval cent
+cinquante francs. C'était ma part qu'il me remettait. Après plusieurs
+questions sur ma nouvelle capote, nous partîmes pour aller dîner chez
+moi, comme cela avait été convenu. En arrivant, nous trouvâmes deux
+autres dames: ainsi, nous avions chacun la nôtre. Un instant après,
+nous nous mettons à table sans cérémonie.
+
+Notre dîner finit assez tard, et comme il avait commencé, c'est-à-dire
+joyeusement.
+
+En sortant, j'entendis une des dames qui disait à Mme Gentil:
+«_Tarteifle des Franzosen!_» ce qui veut dire: «Diables de Français!»
+Elle ajouta: «Ils sont toujours gais et amusants!»
+
+Le lendemain, étant à la réunion, Picart vint me trouver pour me
+raconter qu'en entrant dans son logement, il avait trouvé toute la
+famille de son hôtesse réunie, mais jurant contre l'oncle défunt; que
+sa bourgeoise lui avait conté que, dans la journée, une femme était
+arrivée venant de Riga; elle était accompagnée d'un petit garçon de
+neuf à dix ans qu'elle avait eu, disait-elle, avec M. Kennmann,
+l'oncle défunt, et qu'il avait reconnu pour son héritier; que l'on
+allait mettre les scellés et que lui, Picart, avait demandé si on les
+mettrait aussi sur la cave; qu'on lui avait dit, par précaution, de
+remonter quelques bouteilles pour sa consommation; qu'il avait répondu
+qu'il en remonterait le plus possible; qu'alors il s'était mis à la
+besogne, et qu'il en avait déjà remonté plus de quarante qu'il avait
+cachées sous la botte de paille qui lui servait de traversin, et
+qu'après l'appel il irait vider son sac pour le remplir de bouteilles;
+qu'ensuite il viendrait me l'apporter. Effectivement, une heure après
+il arriva le sac sur le dos. Il me dit qu'il fallait se dépêcher de
+les boire, parce qu'il était fortement question, dans la ville, de
+l'arrivée prochaine des Russes. Il ne manqua pas de m'en apporter
+chaque jour, pendant le peu de temps que nous restâmes encore dans
+cette ville. Il aurait, comme il disait, fini par vider la cave! Mais
+un jour, le 11 janvier, il entra chez moi de grand matin en tenue de
+route, en me disant qu'il croyait bien ne pas retourner coucher à son
+logement; qu'à chaque moment il fallait s'attendre à entendre battre
+la générale; qu'il me conseillait de me tenir prêt et de me disposer à
+faire mes adieux à Mme Gentil.
+
+Grangier entra aussi, en tenue de départ: il arrivait fort à propos
+pour déjeuner avec nous, puisque le vin ne manquait pas.
+
+Il pouvait être huit heures du matin; nous nous mîmes à table; à onze
+heures et demie nous y étions encore, lorsque, tout à coup, Picart,
+qui s'apprêtait à vider son verre, s'arrête et nous dit: «Écoutez! je
+crois entendre le bruit du canon!» Effectivement, le bruit redouble,
+la générale bat, tous les militaires courent aux armes. Mme Gentil
+entre dans la chambre en s'écriant: «Messieurs, les Cosaques!» Picart
+répond: «Nous allons les faire danser!» Je me presse d'arranger mes
+affaires, et un instant après, armes et bagages, le sac sur le dos,
+j'embrasse Mme Gentil, pendant que Picart et Grangier vident la
+dernière bouteille, en bons soldats. J'avale un dernier verre de vin,
+ensuite je m'élance dans la rue, à la suite de mes amis.
+
+Nous n'avions pas encore fait trente pas, que j'entends que l'on me
+rappelle; je me retourne, j'aperçois la grosse Christiane qui me fait
+signe de rentrer, en me disant que j'avais oublié quelque chose. Mme
+Gentil se tenait dans le fond de l'allée de la maison; aussitôt
+qu'elle m'aperçoit, elle me crie: «Vous avez oublié votre petite
+bouilloire!» Ma pauvre petite bouilloire que j'apportais de Wilna, que
+j'avais achetée au juif qui avait voulu m'empoisonner, je n'y pensais
+vraiment plus! Je rentre dans la maison pour embrasser encore une fois
+cette bonne femme qui m'avait traité et soigné comme si j'avais été
+son frère ou son enfant, en lui disant de garder ma bouilloire comme
+un souvenir de moi: «Elle vous servira à faire bouillir de l'eau pour
+faire du thé, et toutes les fois que vous vous en servirez, vous
+penserez au jeune sergent vélite de la Garde. Adieu!»
+
+J'entends que le bruit du canon redouble; alors je m'élance dans la
+rue mais, cette fois, pour ne plus revenir.
+
+Sur un petit pont, j'aperçois Grangier qui m'attendait avec
+impatience. Nous prenons le chemin le plus direct, le long du quai,
+pour arriver au lieu du rassemblement. Nous n'avions pas marché cinq
+minutes, que nous apercevons Picart au milieu de la rue, jurant comme
+un homme en colère, tenant sous son pied droit un Prussien, et ayant
+devant lui quatre vétérans prussiens commandés par un caporal sous les
+ordres d'un commissaire de police. Voici de quoi il était question: en
+face d'un café, plusieurs individus lui avaient jeté des boules de
+neige. Il s'était arrêté en les menaçant d'entrer dans la maison pour
+leur donner une correction, mais ils n'en tinrent pas compte; un de
+ces individus, étant descendu dans la rue, s'avança derrière Picart,
+lui posa une queue de billard sur l'épaule et se mit à crier: «Hourra!
+Cosaque!» Lui, se retournant vivement, l'empoigne par la peau du
+ventre, lui fait faire un demi-tour et le jette à plat ventre, la
+figure dans la neige. Ensuite il lui pose le pied droit sur le dos,
+pendant qu'il met la baïonnette au bout du canon de son fusil, et, se
+retournant du côté du café, défie ceux qui y sont.
+
+On était allé chercher la garde; lui, de son côté, avait fait
+comprendre à l'individu, que, s'il faisait le moindre mouvement, il le
+percerait d'un coup de baïonnette. Il en dit autant à ceux qui étaient
+dans le café; aussi pas un ne bougea; c'est alors que la garde est
+arrivée avec le commissaire de police.
+
+Cette garde n'intimida pas Picart. Il était, dans ce moment, comme un
+lion qui tient sa proie sous ses griffes et qui regarde fièrement les
+chasseurs. Nous étions près de lui; il ne nous voyait pas; les
+invalides et le commissaire étaient tremblants de peur. Les femmes
+disaient: «Il a raison, il passait son chemin tranquillement, on l'a
+insulté!»
+
+À la fin, un ministre protestant qui avait tout vu et qui parlait
+français, s'avança, expliqua au commissaire comment la chose s'était
+passée. Alors on dit à Picart qu'il pouvait lâcher l'homme qu'il
+tenait sous son pied, qu'on allait lui rendre justice. Il dit à celui
+qu'il tenait sous son pied: «Lève-toi!» Celui-ci ne se le fit pas dire
+une seconde fois.
+
+Lorsqu'il fut debout, Picart lui allongea un grand coup de pied dans
+le derrière, en lui disant: «Voilà ma justice, à moi!» L'homme se
+retira en portant la main à la place où il avait reçu le coup, aux
+huées de toutes les femmes présentes.
+
+Pendant ce temps, le commissaire faisait payer une amende de
+vingt-cinq francs aux individus qui avaient insulté Picart, ainsi qu'à
+celui qui avait reçu le coup de pied. Il en mit la moitié dans sa
+poche, «pour le Roi, disait-il, et pour les frais de justice». L'autre
+moitié, il la présenta à Picart qui d'abord refusa, mais faisant
+réflexion, il en donna la moitié aux invalides et l'autre au ministre
+protestant en lui disant: «Si vous rencontrez la femme d'un vieux
+soldat, vous lui remettrez cela de ma part!» On se fit expliquer ce
+que Picart venait de faire, car on ne pouvait comprendre autant de
+désintéressement de la part d'un soldat; aussi c'est à qui lui aurait
+dit des choses flatteuses, même le commissaire de police qui vint lui
+baragouiner un compliment. Nous continuâmes à marcher dans la
+direction du palais, Grangier et moi, en faisant des réflexions sur le
+caractère des Prussiens, et Picart en chantant son refrain:
+
+ Ah! tu t'en souviendras, larira,
+ Du départ de Boulogne!
+
+Nous arrivâmes sur la place; nous vîmes, en face du palais où était
+logé le roi Murat, un régiment de nègres appartenant au roi: c'était
+vraiment drôle à voir, des hommes noirs sur une place couverte de
+neige; ils étaient en colonne serrée par division, les sapeurs avaient
+des bonnets de peau d'ours blancs, et les officiers qui les
+commandaient étaient noirs comme eux. Je n'ai pu savoir quelle route
+ce corps avait pris pour se retirer, mais je pense qu'il alla passer
+la Vistule à Marienwerder.
+
+Le bruit du canon avait presque cessé. Les Russes venaient d'être
+chassés des environs de la ville par un corps de troupes fraîches qui
+n'avait pas fait la campagne de Russie; quelques coups à mitraille, au
+milieu de leur cavalerie, avaient suffi pour les faire retirer.
+
+L'encombrement des voitures d'équipage appartenant à différents corps
+et que l'on voulait faire sortir de la ville avant de l'avoir évacuée,
+nous fit arrêter. Nous nous trouvions près du logement de Picart. S'en
+étant aperçu, il nous cria: «Halte! Mes amis, il faut que je fasse mes
+adieux à ma bourgeoise, que je prenne mon manteau blanc, la pipe et le
+bonnet en peau de renard noir du défunt, dont on m'a fait présent, et
+que nous vidions encore quelques bouteilles de vin qui se trouvent
+sous mon traversin de paille!»
+
+Nous entrâmes dans la maison et nous allâmes directement à sa chambre
+sans rencontrer personne. Alors Picart, sans perdre de temps, dénicha
+cinq bouteilles, dont deux de vin et trois de genièvre de Dantzig; il
+nous dit d'en mettre chacun une dans notre sac; c'est ce que nous nous
+empressâmes de faire. Ensuite il appela la bourgeoise qui arriva
+aussitôt: «Permettez, dit Picart, que je vous embrasse pour vous faire
+mes adieux, car nous partons!--Je m'en doutais bien, nous dit-elle, et
+vous ne serez pas plus tôt hors de la ville que les sales Russes vont
+vous remplacer! Quel malheur! Mais avant de nous quitter, vous allez
+prendre quelque chose; vous ne partirez pas comme cela!» Et aussitôt
+elle alla chercher deux bouteilles de vin, du jambon et du pain, et
+nous nous mîmes à table en attendant que l'on recommençât à marcher.
+
+Bientôt, plusieurs coups de canon se firent entendre, très rapprochés.
+La femme cria: «Jésus! Maria!» et nous sortîmes.
+
+Je me trouvais en avant de mes deux camarades; à quelques pas devant
+moi, un individu que je crus reconnaître était aussi arrêté; je
+m'approche, je ne m'étais pas trompé: c'était le plus ancien soldat du
+régiment, qui avait fusil, sabre et croix d'honneur, et qui avait
+disparu depuis le 24 décembre, le père Elliot, qui avait fait les
+campagnes d'Égypte. Il était dans un état pitoyable; il avait les deux
+pieds gelés, enveloppés de morceaux de peau de mouton, les oreilles
+couvertes de même, car elles étaient aussi gelées, la barbe et les
+moustaches hérissées de glaçons. Je regardais sans pouvoir lui parler,
+tant j'étais saisi.
+
+Enfin je lui adressai là parole: «Eh bien! père Elliot, vous voilà
+arrivé! D'où diable venez-vous? Comme vous voilà arrangé! Vous avez
+l'air souffrant!--Ah! mon bon ami, me dit-il, il y a vingt ans que je
+suis militaire, je n'ai jamais pleuré, mais aujourd'hui je pleure,
+plus de rage que de ma misère, en voyant que je vais être pris par des
+misérables Cosaques, sans pouvoir combattre; car vous voyez que je
+suis à demi mort de froid et de faim. Voilà bientôt quatre semaines
+que je marche isolé, depuis le passage du Niémen, sur la neige, dans
+un pays sauvage, sans pouvoir obtenir aucun renseignement sur l'armée!
+J'avais deux compagnons: l'un est mort il y a huit jours, et le second
+probablement aussi. Depuis quatre jours j'ai dû l'abandonner chez de
+pauvres Polonais où nous avions couché. J'arrive seul, comme vous
+voyez; voilà, depuis Moscou, plus de quatre cents lieues que je fais
+dans la neige, sans pouvoir me reposer, ayant les pieds et les mains
+gelés, et même mon nez!»
+
+Je voyais des grosses larmes couler des yeux du vieux guerrier.
+
+Picart et Grangier venaient de me rejoindre; Grangier avait de suite
+reconnu le père Elliot: ils étaient de la même compagnie, mais Picart
+qui, cependant, le connaissait depuis dix-sept ans[77], ne pouvait le
+remettre. Nous entrâmes dans la maison la plus à notre portée; nous y
+fûmes bien accueillis; c'était chez un vieux marin, généralement ces
+gens-là sont bons.
+
+[Note 77: Depuis la campagne d'Italie. (_Note de l'auteur_.)]
+
+Picart fit asseoir près du feu son vieux compagnon d'armes; ensuite,
+tirant d'une des poches de sa capote une des deux bouteilles de vin,
+il en remplit un grand verre et dit au père Elliot: «Ah ça, mon vieux
+compagnon d'armes de la 23e demi-brigade, avalez-moi toujours
+celui-ci. Bien! Et puis cela: très bien! À présent, une croûte de
+pain, et cela ira mieux!» Depuis Moscou, il n'avait pas goûté de vin
+ni mangé d'aussi bon pain; mais il semblait oublier toutes ses
+misères. La femme du marin lui lava la figure avec un linge trempé
+dans l'eau chaude; cela fit fondre les glaçons qu'il avait à sa barbe
+et à ses moustaches.
+
+«À présent, dit Picart, nous allons causer! Vous souvenez-vous,
+lorsque nous nous embarquâmes à Toulon pour l'expédition d'Égypte?...»
+
+Dans le moment, Grangier qui était sorti afin de voir si l'on
+recommençait à marcher, rentra pour nous dire qu'une voiture arrêtée
+devant la porte et chargée de gros bagages appartenant au roi Murat,
+était une occasion pour le père Elliot, qu'il fallait de suite le
+faire monter: «En avant!» s'écrie Picart, et aussitôt, avec le secours
+du vieux marin, nous perchâmes le vieux sergent sur la voiture; Picart
+lui mit l'autre bouteille de vin entre les jambes et son manteau blanc
+sur le dos, afin qu'il n'eût pas froid.
+
+Un instant après, on recommença à marcher, et une demi-heure après,
+nous étions hors d'Elbing. Le même jour, nous passâmes la Vistule sur
+la glace, et nous marchâmes sans accident jusqu'à quatre heures, pour
+nous arrêter dans un grand bourg où le maréchal Mortier, qui nous
+commandait, décida que nous logerions.
+
+ * * * * *
+
+Ce n'est pas par vanité et pour faire parler de moi, que j'ai écrit
+mes Mémoires. J'ai seulement voulu rappeler le souvenir de cette
+gigantesque campagne qui nous fut si funeste, et des soldats, mes
+concitoyens, qui l'ont faite avec moi. Leurs rangs, hélas!
+s'éclaircissent tous les jours. Les faits que j'ai racontés paraîtront
+incroyables et parfois invraisemblables. Mais qu'on ne s'imagine pas
+que j'ajoute quelque chose qui ne soit vrai et que je veuille embellir
+mon récit pour le rendre intéressant. Au contraire, je prie de croire
+que je ne dis pas tout. Cela me serait impossible, car j'ai peine à y
+croire moi-même, et cependant tout cela a été mis en note pendant que
+j'ai été prisonnier en 1813 et à mon retour de cette captivité, en
+1814, sous le coup de l'impression et de l'effet que produisent, dans
+le coeur, la vue et la participation de pareils désastres.
+
+Ceux qui ont fait cette malheureuse et glorieuse campagne,
+conviendront qu'il fallait, comme disait l'Empereur, être de fer pour
+avoir résisté à tant de maux et de misères, et que c'est la plus
+grande épreuve à laquelle l'homme puisse être exposé.
+
+Si j'ai pu oublier quelque chose, comme date ou noms d'endroits, ce
+que je ne pense pas, il est de mon devoir de dire que je n'ai rien
+ajouté.
+
+Plusieurs témoins de ce que j'écris, qui étaient dans le même régiment
+que moi, et quelques-uns dans la même compagnie, et qui ont fait cette
+mémorable campagne, vivent encore. Je citerai en particulier:
+
+MM. _Serraris_, grenadier vélite, actuellement maréchal de camp au
+service du roi de Hollande, natif de Saint-Nicolas en Brabant. Il
+était lieutenant dans la même compagnie où j'étais alors sergent[78].
+
+[Note 78: Ancien camarade de Bourgogne aux vélites de la Garde où
+il était aussi entré en 1806, le lieutenant Serraris fit toutes les
+campagnes de l'Empire, reçut la croix des mains de l'Empereur à la
+revue du Kremlin (v. page 46), et quitta le service en 1814, après
+avoir été promu chef de bataillon et officier de la Légion d'honneur.
+Il est mort en 1855, lieutenant général au service des Pays-Bas. Il a
+laissé, nous écrit son fils, un journal de ses campagnes dont la
+partie relative à celle de Russie confirme entièrement l'exactitude
+des récits de Bourgogne.]
+
+_Rossi_, fourrier dans la même compagnie, natif de Montauban, et que
+j'eus le bonheur de rencontrer à Brest, en 1830. Il y avait seize ans
+que nous ne nous étions vus.
+
+_Vachin_[79], alors lieutenant dans le même bataillon, habitant
+actuellement Anzin (Nord). Lorsque je le rencontrai, il y avait vingt
+ans que nous ne nous étions vus.
+
+[Note 79: Mort à Valenciennes en 1856. (_Note de l'auteur_.)]
+
+_Leboude_, sergent-major alors, à présent lieutenant général en
+Belgique, était aussi du même bataillon, ainsi que _Grangier_,
+sergent, qui était du Puy-de-Dôme, en Auvergne. Celui-là était mon ami
+intime. Dans plus d'une circonstance il me sauva la vie; il avait une
+faible santé, mais un courage à toute épreuve. Il est mort du choléra
+en 1832.
+
+_Pierson_, aussi sergent vélite, actuellement capitaine à l'état-major
+de place à Angers[80]. Il était très laid, mais bon enfant, comme tous
+les vélites. Il n'y avait pas de figure comme la sienne. Il était
+tellement reconnaissable qu'il ne fallait l'avoir vu qu'une fois pour
+se le rappeler. À propos de Pierson, je vais conter un fait pour venir
+à l'appui de ce que je viens de dire.
+
+[Note 80: C'est-à-dire en 1835, à l'époque où je mettais mes
+_Mémoires_ en ordre. (_Note, de l'auteur_.)]
+
+Au commencement de cette campagne, à l'époque où nous étions à Wilna,
+capitale de la Lithuanie, un jour qu'il était de garde à la
+manutention, c'était le 4 juillet, au moment où l'on faisait
+construire de grands fours pour la cuisson du pain de l'armée,
+l'Empereur fut voir si les travaux avançaient. Pierson, qui était le
+chef du poste, voulut profiter de cette occasion pour solliciter la
+décoration et, s'avançant près de Sa Majesté, il la lui demanda.
+L'Empereur lui répondit: «C'est bien! Après la première bataille!»
+Depuis, nous eûmes le siège de Smolensk, la grande bataille de la
+Moskowa, ainsi que plusieurs autres pendant la retraite. Mais
+l'occasion ne se présenta pas pour lui de rappeler à l'Empereur sa
+promesse, car ce n'était pas le cas d'en parler, pendant la retraite
+désastreuse que nous fîmes et où il eut le bonheur d'échapper. Ce ne
+fut qu'à Paris, quelques jours après notre retour, le 16 mars 1813, à
+la Malmaison, où nous passions la revue, le même jour où je fus nommé
+lieutenant, que Pierson put rappeler à l'Empereur la promesse qu'il
+lui avait faite et, s'approchant de lui, l'Empereur lui demanda ce
+qu'il voulait: «Sire, répondit-il, je demande la croix à Votre
+Majesté. Vous me l'avez promise.--C'est vrai, répond l'Empereur en
+souriant, à Wilna, à la manutention!» Il y avait dix mois que cette
+promesse lui avait été faite. Ainsi l'on voit que l'individu avait une
+figure à ne pas oublier; mais, aussi, quelle mémoire avait l'Empereur!
+
+Je citerai encore d'autres témoins:
+
+M. _Péniaux_, de Valenciennes, directeur des postes et relais de
+l'Empereur, qui m'a vu mourant, couché sur la neige, sur le bord de la
+Bérézina.
+
+M. _Melet_, dragon de la Garde, que j'ai souvent rencontré dans la
+retraite, traînant son cheval par la bride et faisant des trous dans
+la glace sur les lacs, pour lui donner à boire. Il était de Condé, du
+même endroit que moi. On pouvait le citer comme un des meilleurs
+soldats de l'armée. Avant d'entrer dans la Garde. M. Melet avait déjà
+fait les campagnes d'Italie. Il fit, dans cette même arme et avec le
+même cheval, les campagnes de 1806, 1807, en Prusse et en Pologne;
+1808, en Espagne; 1809, en Allemagne; 1810 et 1811, en Espagne; 1812,
+en Russie; 1813, en Saxe, et 1814, en France. Après le départ de
+l'Empereur pour l'île d'Elbe, il resta, pour attendre sa retraite,
+dans la Garde royale, toujours avec son cheval qu'il n'a jamais voulu
+abandonner. À la rentrée de l'Empereur de l'île d'Elbe, il reparut
+encore dans le même corps, comme garde impérial, à Waterloo. Il fut
+blessé, et son cheval fut tué. C'était toujours le même avec lequel il
+avait fait tant de campagnes et avec qui il avait assisté à plus de
+quinze grandes batailles commandées par l'Empereur. Si l'Empereur fût
+resté, ce brave militaire eût été dignement récompensé. Quoique
+chevalier de la Légion d'honneur, il est aujourd'hui dans la misère.
+Dans la retraite de Russie, quelquefois, seul au milieu de la nuit, il
+s'introduisait dans le camp ennemi pour y prendre du foin ou de la
+paille pour Cadet: c'était le nom de son cheval. Il ne revenait jamais
+sans avoir tué un ou deux Russes, ou pris ce qu'il appelait un témoin,
+c'est-à-dire fait un prisonnier.
+
+_Monfort_, grenadier vélite à cheval, actuellement officier de
+cuirassiers en retraite à Valenciennes. Quoiqu'étant du même pays et
+aussi de la Garde impériale, je ne le connaissais, à l'armée, que de
+réputation, par la manière dont il se distingua dans différents
+combats que nous eûmes en Espagne; en Russie, il traversa la Bérézina,
+à cheval, au milieu des glaçons. Mais son cheval y resta. À Waterloo,
+sur le mont Saint-Jean, dans une charge que son régiment fit contre
+les dragons de la reine d'Angleterre, il tua le colonel d'un coup de
+sabre dans la poitrine qui l'envoya souper chez Pluton.
+
+_Pavart_, capitaine en retraite à Valenciennes, était, pendant la
+campagne de Russie, aux chasseurs à pied de la Garde impériale. Tout
+ce qu'il conte de cette campagne, de ce qui lui est arrivé, et de ce
+qu'il a vu, est très intéressant. Dans la retraite, à Krasnoé, où nous
+nous sommes battus pendant les journées des 15, 16 et 17 novembre,
+contre l'armée russe forte de cent mille hommes, la nuit du 16, la
+veille de la bataille du 17, lorsque les Russes nous serraient de
+près, Pavart, qui était alors caporal, commandait une patrouille de
+six hommes. En cheminant, il aperçoit, sur sa droite, une autre
+patrouille composée de cinq hommes. Pensant, et presque certain que
+c'étaient des nôtres, il dit aux hommes qu'il commandait: «Halte!
+attendez-moi. Je vais parler à celui qui la commande afin de marcher
+dans la même direction, pour ne pas tomber dans les avant-postes des
+Russes.» Aussitôt, les hommes s'arrêtent et lui s'avance vers cette
+patrouille qui, en voyant un homme seul venir à elle, croit
+probablement que c'est un des leurs. Mais Pavart reconnaît que ce sont
+des Russes. Il était trop tard pour rétrograder, il s'avance
+résolument et, sans donner le temps aux Russes de se reconnaître, il
+tombe dessus et, à coups de baïonnette, il en met trois hors de
+combat. Les autres se sauvent. Après ce coup hardi, il retourne pour
+rejoindre ses hommes, mais ils étaient près de lui; ils accouraient
+pour le secourir.
+
+_Wilkès_, sous-officier dans un régiment de ligne, habitant de
+Valenciennes, prisonnier sur les bords de la Bérézina, conduit en
+captivité a quatorze cents lieues de Paris, où il resta pendant trois
+ans.
+
+Le capitaine _Vachin_, dont j'ai parlé plus haut, avant de partir pour
+la Russie, lorsque nous étions en Espagne, eut, avec mon
+sergent-major, une discussion très vive, qui finit par un duel et un
+coup de sabre qui partagea la figure de mon sergent-major en deux, car
+cela lui prenait depuis le haut du front jusqu'au bas du menton. Il en
+fit autant à l'occasion, aux Autrichiens, Prussiens, Russes,
+Espagnols, Anglais contre lesquels il combattit pendant dix ans sans
+interruption, car pendant ce laps de temps il assista à plus de vingt
+grandes batailles commandées par l'empereur Napoléon.
+
+À la bataille d'Essling, le 22 mai 1809, Vachin portait pendue à son
+côté une gourde remplie de vin. Un de ses amis, sous-officier comme
+lui, lui fait signe qu'il voudrait bien boire un coup de son vin.
+Vachin lui crie d'avancer, et lorsqu'il fut près de lui, il lui
+présenta à boire en se baissant de côté. Cela se passait au fort de
+l'action où les boulets et la mitraille nous arrivaient de toutes
+parts. Mais à peine le buveur avait-il avalé quelques gorgées, qu'un
+brutal de boulet autrichien emporte la tête du buveur ainsi que la
+gourde. Deux jours avant, ils avaient dîné ensemble à Vienne et, là,
+ils s'étaient fait réciproquement un don mutuel de ce qu'ils avaient
+comme montre, ceinture, en cas que l'un ou l'autre fût tué. Mais
+Vachin n'eut pas l'envie de mettre à exécution ce qu'ils étaient
+convenus de faire. Il se retira, reprit son rang, heureux de n'avoir
+pas été atteint par le même boulet, mais en pensant que, d'un moment à
+l'autre, il pouvait lui en arriver autant, car l'affaire était chaude.
+Je fus blessé le même jour.
+
+Outre les anciens militaires que j'ai connus particulièrement, je puis
+citer encore, comme ayant fait la glorieuse et terrible guerre de
+Russie:
+
+MM. _Bouy_, capitaine en retraite, à Valenciennes, et de Valenciennes;
+chevalier de la Légion d'honneur.
+
+_Hourez_, capitaine en retraite, à Valenciennes, et de Valenciennes;
+chevalier de la Légion d'honneur.
+
+_Piète_, sous-lieutenant, de Valenciennes.
+
+_Legrand_, ex-fusilier des grenadiers de la Garde impériale, habitant
+Valenciennes; chevalier de la Légion d'honneur.
+
+_Foucart_, casernier, qui fut blessé et prisonnier; chevalier de la
+Légion d'honneur.
+
+_Izambart_, ancien sous-officier, garde des musées; chevalier de la
+Légion d'honneur.
+
+_Petit_, sous-lieutenant de la Jeune Garde.
+
+_Maujard_, garde du génie, en retraite à Condé (Nord); chevalier de la
+Légion d'honneur.
+
+_Boquet_, de Condé.
+
+BOURGOGNE,
+
+Ex-grenadier vélite de la Garde impériale, Chevalier de la Légion
+d'honneur.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+I.--D'Almeida à Moscou.
+
+II.--L'incendie de Moscou.
+
+III.--La retraite.--Revue de mon sac.--L'Empereur en danger.--De
+Mojaïsk à Slawkowo.
+
+IV.--Dorogobouï.--Une cantinière.--La faim.
+
+V.--Un sinistre.--Un drame de famille.--Le maréchal
+Mortier.--Vingt-sept degrés de froid.--Arrivée à Smolensk.--Un
+coupe-gorge.
+
+VI.--Une nuit mouvementée.--Je retrouve des amis.--Départ de
+Smolensk.--Rectification nécessaire.--Bataille de Krasnoé.--Le dragon
+Melet.
+
+VII.--La retraite continue.--Je prends femme.--Découragement.--Je
+perds de vue mes camarades.--Scènes dramatiques.--Rencontre de Picart.
+
+VIII.--Je fais route avec Picart.--Les Cosaques.--Picart est
+blessé.--Un convoi de prisonniers français.--Halte dans une
+forêt.--Hospitalité polonaise.--Accès de folie.--Nous rejoignons
+l'armée.--L'Empereur et le Bataillon sacré.--Passage de la Bérézina.
+
+IX.--De la Bérézina à Wilna.--Les Juifs.
+
+X.--De Wilna à Kowno.--Le chien du régiment.--Le maréchal Ney.--Le
+trésor de l'armée.--Je suis empoisonné.--La «graisse de voleur».--Le
+vieux grenadier.--Faloppa.--Le général Roguet.--De Kowno à
+Elbing.--Deux cantinières.--Aventures d'un sergent.--Je retrouve
+Picart.--Le traîneau et les Juifs.--Une mégère.--Eylau.--Arrivée à
+Elbing.
+
+XI.--Séjour à Elbing.--Madame Gentil.--Un oncle à héritage.--Le 1er
+janvier 1813.--Picart et les Prussiens.--Le père Elliot.--Mes témoins.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du sergent Bourgogne
+by Adrien-Jean-Baptiste-François Bourgogne
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11176 ***