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diff --git a/11176-0.txt b/11176-0.txt new file mode 100644 index 0000000..f568d77 --- /dev/null +++ b/11176-0.txt @@ -0,0 +1,13793 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11176 *** + +Mémoires + +du + +Sergent Bourgogne + +(1812-1813) + + +PAR + +PAUL COTTIN + +Directeur de la _Nouvelle Revue rétrospective_ + +ET + +MAURICE HÉNAULT + +Archiviste municipal de Valenciennes + + + + +MÉMOIRES + +DU + +SERGENT BOURGOGNE + + + + +[Illustration: BOURGOGNE + +Lieutenant-adjudant de place + +(1830)] + + + + +MÉMOIRES + +DU + +SERGENT BOURGOGNE + +(1812-1813) + +PUBLIÉS D'APRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL + +PAR + +PAUL COTTIN + +Directeur de la _Nouvelle Revue rétrospective_ + +ET + +MAURICE HÉNAULT + +Archiviste municipal de Valenciennes + +1910 + + + + +AVANT-PROPOS + + +Fils d'un marchand de toile de Condé-sur-Escaut (Nord), +Adrien-Jean-Baptiste-François Bourgogne entrait dans sa vingtième +année le 12 novembre 1805, à une époque où le rêve unique de la +jeunesse était la gloire militaire. Pour le réaliser, son père lui +facilita son entrée au corps des vélites de la Garde, pour laquelle il +fallait justifier d'un certain revenu. + +Ce que furent d'abord les vélites, on le sait: des soldats romains +légèrement armés, destinés à escarmoucher avec l'ennemi (_velitare_). +À la fin de la Révolution, en l'an XII, deux corps de vélites, de 800 +hommes chacun, furent attachés aux grenadiers à pied et aux grenadiers +à cheval de la garde des Consuls. + +Un décret du 15 avril 1806 décida que 2 000 nouveaux vélites seraient +levés, et deux de leurs bataillons ou un de leurs escadrons attachés à +chacune des armes dont la Garde se composait. La vieille Garde seule +en reçut, nous écrit M. Gabriel Cottreau; ils furent répartis dans les +corps des grenadiers et des chasseurs à pied, ainsi que dans le corps +des chasseurs, des grenadiers, des dragons de l'Impératrice, pour la +cavalerie. + +En temps de paix, chaque régiment de cavalerie avait, à sa suite, un +escadron de vélites comprenant deux compagnies de 125 hommes chacune, +et chaque régiment d'infanterie un bataillon comprenant deux +compagnies de 150 vélites. En temps de guerre, ces compagnies se +fondaient avec celles des vieux soldats, qui recevaient 45 vélites et +se trouvaient ainsi portées au nombre de 125 hommes. Chacune d'elles +laissait en dépôt, à Paris, 20 vieux soldats et 15 vélites. Le costume +de ces derniers était, naturellement, celui du corps dans lequel ils +avaient été versés. + +En 1809, l'Empereur détacha, des fusiliers-grenadiers, un bataillon de +vélites pour servir de garde à la Grande-Duchesse de Toscane, à +Florence. Ce bataillon continua à compter dans la Garde impériale, +fit les campagnes de Russie et de Saxe, et fut incorporé au 14e de +ligne, en 1814. Des vélites, tirés des fusiliers-grenadiers furent +aussi attachés au service du prince Borghèse, à Turin, et du prince +Eugène, à Milan. + +On forma d'abord les vélites à Saint-Germain-en-Laye, puis à Écouen et +à Fontainebleau, où Bourgogne suivit les cours d'écriture, +d'arithmétique, de dessin, de gymnastique, destinés à compléter +l'instruction militaire de ces futurs officiers, car, après quelques +années, les plus capables étaient promus sous-lieutenants. + +Au bout de quelques mois, Bourgogne montait, avec ses camarades, dans +les voitures réquisitionnées pour le transport des troupes; la +campagne de 1806 allait commencer. Elle le conduit en Pologne où il +passe caporal (1807). Deux ans après, il prend part à la sanglante +affaire d'Essling, où il est deux fois blessé[1]. De 1809 à 1811, il +combat en Autriche, en Espagne, en Portugal; 1812 le retrouve à Wilna, +où l'Empereur réunit sa Garde, avant de marcher contre les Russes. +Bourgogne était devenu sergent. + +[Note 1: Il fut blessé à la jambe et au cou. La balle, entrée dans +le haut de la cuisse droite, ne put être extraite. Dans ses derniers +jours, elle était descendue à 15 centimètres du pied.] + +Il avait donc été un peu partout, et partout il avait noté ce qu'il +voyait. Quel trésor pour l'histoire intime de l'Armée, sous le premier +Empire, s'il a vraiment laissé quelque part, comme un passage de son +livre paraît en exprimer le dessein[2]; des _Souvenirs_ complets! Mais +nos renseignements à cet égard ne permettent point de l'espérer. + +[Note 2: Voir p. 282.] + +On doit à M. de Ségur une relation de la campagne de Russie; son éloge +n'est plus à faire. Seulement, pour nous servir d'une expression +courante, elle n'est point _vécue_, et elle ne pouvait l'être. Attaché +à un état-major, M. de Ségur n'avait point à endurer les souffrances +des soldats ni des officiers de troupe, celles qu'on tient, +maintenant, à connaître dans leurs plus petits détails. Elles font le +grand intérêt des _Mémoires_ de Bourgogne, car c'est un homme sachant +voir, et rendre d'une manière saisissante ce qu'il voit. Il ne le cède +point, sous ce rapport, au capitaine Coignet que Lorédan Larchey a +fait revivre: ses _Cahiers_, devenus classiques en leur genre, ont +inauguré une série nouvelle de Mémoires militaires, ceux des humbles +et des naïfs qui représentent l'élément populaire. On a senti qu'il +était utile et bon de se rendre, de leurs impressions, un compte +exact. + +Nous n'avons pas besoin d'insister sur la valeur dramatique des +tableaux de Bourgogne, pour ne parler que de l'orgie de l'église de +Smolensk, de son cimetière recouvert de plus de cadavres qu'il n'en +contient, de ce malheureux franchissant leurs monceaux neigeux pour +arriver au sanctuaire, guidé par les accents d'une musique qu'il croit +céleste, tandis qu'elle est produite par des ivrognes montés à l'orgue +prêt à s'écrouler parce que ses marches de bois ont été arrachées pour +faire du feu. Tout cela est inoubliable. + +Ces _Mémoires_ ne sont pas moins précieux pour la psychologie du +soldat déprimé par une suite de revers: les combattants de 1870 y +retrouveront une part de leurs misères. C'est aussi le vrai drame de +la faim. Il n'existe point de tableau comparable à celui de la +garnison de Wilna fuyant à l'aspect de cette armée de spectres prêts à +tout dévorer. Et, pourtant, on ne peut refuser à Bourgogne les +qualités d'un homme de coeur: ses accès d'égoïsme sont tellement +contre sa nature, que le remords suit aussitôt. On le voit, ailleurs, +aider de son mieux les camarades, s'exposer pour l'évasion d'un +prisonnier dont le père l'a ému. Les horreurs dont il a été témoin le +pénètrent: il a vu des soldats dépouiller, avant leur dernier soupir, +ceux qui tombaient; d'autres (des Croates) retirer des flammes les +cadavres et les dévorer. Il a vu, faute de transports, abandonner les +blessés tendant leurs mains suppliantes, se traînant sur la neige +rougie de leur sang, tandis que ceux qui sont encore debout passent, +muets, devant eux, en songeant que pareil sort les attend. Sur les +bords du Niémen, Bourgogne, tombé dans un fossé couvert de glace, +implore vainement, lui aussi, les soldats qui passent. Seul, un vieux +grenadier s'approche. + +«Je n'en ai plus!» dit-il en levant ses moignons pour montrer qu'il +n'a pas une main à offrir. + +Près des villes où les troupes croient trouver la fin de leurs maux, +le retour de l'espérance fait renaître les sentiments de pitié. Les +langues se délient, on s'informe des camarades, on porte les plus +malades sur des fusils. Bourgogne a vu des soldats garder, pendant des +lieues, leurs officiers blessés sur leurs épaules. N'oublions pas ces +Hessois qui garantissent leur jeune prince contre vingt-huit degrés de +froid, passant une nuit serrés autour de son corps, comme le faisceau +protecteur d'une jeune plante. + +Cependant la fatigue, la fièvre, la congélation et ses plaies mal +garanties par des oripeaux de toute provenance, les ravages produits +sur son organisme par une tentative d'empoisonnement, en voilà plus +qu'il n'en faut pour faire perdre à notre sergent la piste de son +régiment, comme à tant d'autres! + +Seul, il avance péniblement à travers la neige où il disparaît, +parfois, jusqu'aux épaules. Heureux encore d'échapper aux Cosaques, de +trouver des cachettes dans les bois, de reconnaître, par les cadavres +rencontrés, la route suivie par sa colonne! Dans l'obscurité d'une +nuit, il arrive sur le terrain d'un combat. Il butte contre les corps +amoncelés d'où s'élève un appel plaintif: «Au secours!» En cherchant, +non sans trébucher et tomber à son tour, il reconnaît un ami, bien +vivant celui-là, le grenadier Picart, type de troupier dégourdi et bon +enfant, dont la joyeuse humeur fait presque tout oublier. Mais un +officier russe annonce que l'Empereur et toute sa Garde ont été faits +prisonniers, et voilà notre loustic saisi d'un accès de folie, +présentant les armes et criant: «Vive l'Empereur!» comme un jour de +revue. + +C'est, en effet, chose digne de remarque: malgré ses misères, le +soldat n'accuse point celui qui est cause de ses infortunes; il reste +dévoué, corps et âme, avec la persuasion que Napoléon saura le tirer +du mauvais pas, qu'il ne tardera point à prendre sa revanche. C'était +une religion: «Picart pensait, comme tous les vieux soldats idolâtres +de l'Empereur, qu'une fois qu'ils étaient avec lui, rien ne devait +plus manquer, que tout devait réussir, enfin qu'avec lui, il n'y avait +rien d'impossible». Sans être aussi optimiste, Bourgogne partageait, +jusqu'à un certain point, cette manière de voir. Et cependant, à sa +rentrée en France, son régiment était réduit à 26 hommes! + +Leur dieu les émeut toujours: en le voyant, au passage de la Bérézina, +«enveloppé d'une grande capote doublée de fourrure, ayant sur la tête +un bonnet de velours amarante, avec un tour de peau de renard noir et +un bâton à la main», Picart pleure en s'écriant: «Notre Empereur +marcher à pied, un bâton à la main, lui si grand, lui qui nous fait si +fiers!» + +Enfin, au mois de mars 1813, Bourgogne se retrouve dans sa patrie, et +reçoit l'épaulette de sous-lieutenant au 145e de ligne, avec lequel il +repart pour la Prusse. Blessé au combat de Dessau (12 octobre 1813), +il est fait prisonnier. + +Ses loisirs de captivité sont consacrés au relevé de ses souvenirs, +encore récents; il prend des notes. Avec les lettres écrites à sa +mère, elles serviront, plus tard, à rédiger ses _Mémoires_. Et alors +il se demande si c'est bien lui qui a écrit tout cela, tant le rappel +de ce qu'il a vu le frappe de nouveau. Il se demande s'il n'a pas été +le jouet de son imagination. Mais il se raffermit et se complète en +causant du passé avec d'anciens compagnons dont il donne la liste. La +concordance de leurs témoignages prouve qu'il n'a point rêvé. + +Le premier retour des Bourbons l'avait fait démissionner aussitôt[3], +sous le prétexte de «partager, avec de vieux parents, le fardeau de +leur travail, pour le soutien d'une nombreuse famille». Il pensait à +un mariage, qui suivit de près sa lettre au Ministre. + +[Note 3: «L'Empereur n'étant plus en France, dit-il lui-même dans +une note de ses _Mémoires_, je donnai ma démission.»] + +La vie de famille aussi a ses épreuves: Bourgogne le sentit après la +perte de sa femme, laissant deux filles à élever. Il contracta un +second mariage et eut encore deux enfants[4]. + +[Note 4: Bourgogne épousa, à Condé, le 31 août 1814, +Thérèse-Fortunée Demarez. Après sa mort, arrivée en 1822, il se +remaria avec Philippine Godart, originaire de Tournai.] + +Établi marchand mercier, comme son père, il quitta bientôt le magasin +pour s'occuper d'affaires industrielles où il perdit une partie de son +bien. Ses habitudes simples, son heureux naturel l'aidèrent à +supporter ces revers, qui ne l'empêchèrent point de donner une +instruction convenable à ses filles. Il les adorait et sut leur +inspirer l'amour des arts dont il était épris: l'une s'adonnait à la +peinture, l'autre à la musique. Doué lui-même d'une jolie voix, il +chantait à la fin des repas de famille, selon la coutume aujourd'hui +presque partout délaissée. Il avait réuni, dans sa demeure, une +collection, relativement importante, de tableaux, de curiosités, de +souvenirs qu'on venait voir. + +À Paris, où il se rendait quelquefois, il ne manquait point de +visiter, aux Invalides, ses anciens compagnons d'armes. Il en +retrouvait aussi quotidiennement plusieurs, dans sa ville natale, au +café où ils causaient de leurs campagnes. Au dîner qui les réunissait +le jour anniversaire de l'entrée des Français à Moscou, ils buvaient, +à tour de rôle, dans un gobelet rapporté du Kremlin: les vieux soldats +de la Garde avaient le culte du passé. + +Avec les journées de 1830 et le retour des trois couleurs[5], il pense +à reprendre du service; or sa famille jouit de quelque influence à +Condé, où son frère est médecin[6]. Alors député de Valenciennes, M. +de Vatimesnil, ancien ministre de Louis XVIII et de Charles X, dont il +vient de voter la déchéance, ne manque pas d'appuyer un brave ayant +neuf campagnes, trois blessures et méconnu par le gouvernement tombé. +Comme compensation légitime, il propose sa nomination à l'emploi de +major de place, vacant à Condé. La lettre au maréchal Soult, alors +ministre de la guerre, est contresignée par les deux autres députés du +Nord, Brigode et Morel. La réponse n'arrivant point, M. de Vatimesnil +revient à la charge, quinze jours après: «Cette nomination, écrit-il, +qui serait excellente sous le rapport militaire, ne serait pas moins +utile sous le rapport politique. À une lieue de Condé se trouve le +château de l'Hermitage, appartenant à M. le duc de Croy, et où sont +réunis beaucoup de mécontents. Loin de moi la pensée de supposer +qu'ils aient de mauvaises intentions! Mais, enfin, la prudence exige +qu'une place forte située aussi près de ce château, et sur l'extrême +frontière, soit confiée à des officiers parfaitement sûrs. Je vous +réponds de l'énergie de M. Bourgogne....» À défaut d'emploi, il +demande pour son protégé la croix de la Légion d'honneur. + +[Note 5: «En 1830, dit-il dans la note déjà citée, à la +réapparition du drapeau tricolore, je rentrai au service.»] + +[Note 6: Notre sergent avait trois frères et une soeur dont il +était l'aîné, savoir: François, un moment professeur de mathématiques +au collège de Condé; Firmin, mort jeune; Florence, mariée à un +brasseur; Louis-Florent, docteur en médecine de la Faculté de Paris, +mort en 1870.--Marie-Françoise Monnier, leur mère, était née à Condé +en 1764.] + +Mais Bourgogne n'en est pas moins oublié au ministère, où l'on ne +retrouve aucune trace de ses services. M. de Vatimesnil est obligé de +former un dossier qu'il envoie le 24 septembre. Deux mois après, le 10 +novembre, l'ancien vélite est enfin nommé lieutenant-adjudant de +place, mais à Brest, et non à Condé! C'était bien loin, mais enfin il +avait un pied à l'étrier, et puis la croix vint, le 21 mars 1831, +l'aider à prendre patience, sinon à oublier le sol natal. De nouvelles +démarches sont faites pour le poste d'adjudant de place à +Valenciennes. Il n'y omet point son titre d'électeur, important alors. +Son voeu fut enfin exaucé le 25 juillet 1832, et l'on se souvient +encore, à Valenciennes, des services qu'il rendit, notamment pendant +les troubles de 1848. Ses droits à la retraite lui valurent, en 1853, +une pension de douze cents francs[7]. + +[Note 7: Nous avons trouvé les lettres de M. de Vatimesnil dans le +dossier militaire de Bourgogne, aux Archives de la Guerre.] + +Il mourut, octogénaire, le 15 avril 1867, deux années après le +légendaire Coignet, qui alla jusqu'à quatre-vingt-dix ans. On voit que +leur rude existence n'avait pas suffi pour hâter leur fin. Il est vrai +qu'il fallait être exceptionnellement solide pour avoir survécu. + +Malheureusement, des souffrances physiques empoisonnèrent ses derniers +jours. Elles ne lui enlevèrent, toutefois, ni la belle humeur, ni la +philosophie qui formait le fond de son caractère. Une de ses nièces, +Mme Bussière, veuve d'un chef d'escadrons d'artillerie, était +d'ailleurs venue, après la mort de sa seconde femme, victime du +choléra qui sévit à Valenciennes en 1866, adoucir, par des soins +dévoués, l'amertume de ses maux. + +Le portrait de notre héros, qui a pris place en tête du volume, est la +reproduction d'une lithographie représentant Bourgogne à l'âge de +quarante-cinq ans, avec l'air officiellement sévère et le regard un +peu dur de l'adjudant de place, personnification vivante de la +consigne. Mais ce que nous savons de sa bonté naturelle montre que +c'est ici le cas d'appliquer le précepte du poète: + + Garde-toi, tant que tu vivras. + De juger les gens sur la mine! + +Ajoutons qu'au temps de sa jeunesse il passait, non sans raison, pour +un beau soldat: sa haute stature, son air martial imposaient[8]. + +[Note 8: Voici, d'après une note de ses _Mémoires_, la liste des +grandes batailles auxquelles Bourgogne prit part: Iéna, Pultusk, +Eylau, Eilsberg, Friedland, Essling, Wagram, Somo-Sierra, Bénévent, +Smolensk, la Moskowa, Krasnoé, la Bérézina, Lutzen et Bautzen: «Ajouté +à cela, dit-il, plus de vingt combats et autres divertissements +semblables.»] + +Selon notre coutume, nous n'avons fait d'autres modifications au texte +que la rectification de l'orthographe et la suppression des phrases +inutiles. Moins scrupuleux s'est montré un journal disparu (_l'Écho de +la Frontière_) qui a donné, en 1857, une partie des _Mémoires_ de +Bourgogne, en les corrigeant si bien qu'il les a dépouillés de leur +couleur originale. + +La collection de _l'Écho de la Frontière_ est des plus rares: le seul +exemplaire que nous en connaissions se trouve à la bibliothèque de +Valenciennes. Son feuilleton de Bourgogne fut tiré à part; nous +n'avons pu en retrouver que de rares exemplaires. Ce tirage à part ne +contient même qu'une partie du texte publié par le journal, et ne +dépasse point la page 176 du présent volume. _L'Écho de la Frontière_ +conduit le lecteur jusqu'à la page 286. Nous avons donc regardé ces +_Mémoires_ comme ayant la valeur d'une oeuvre inédite, jusqu'à leur +publication, en 1896, dans la _Nouvelle Revue rétrospective_[9]. + +[Note 9: Le _Mémoires_ de Bourgogne ont paru, pour la première +fois _in extenso_ d'après le manuscrit original, dans la _Nouvelle +Revue rétrospective_, consacrée, depuis quatorze ans, à la publication +de documents concernant notre histoire nationale, depuis deux +siècles.] + +Le manuscrit original, qui avait été déposé, en 1891, à la +bibliothèque de Valenciennes, vient d'être remis entre les mains de la +fille de Bourgogne, Mme Defacqz. Il se compose de six cent seize pages +in-folio, presque toutes de la main de l'auteur. Nous restons les +obligés de M. Auguste Molinier, qui, le premier, a songé à en offrir +la publication à la _Nouvelle Revue rétrospective_, et de M. Edmond +Martel, qui a bien voulu faire, pour nous, des recherches sur la +famille Bourgogne, à Valenciennes et à Condé. + +Nommons encore les neveux de notre héros, M. le docteur Bourgogne et +M. Amédée Bourgogne; M. Loriaux, son ancien propriétaire; M. Paul +Marmottan, et nous aurons fait apprécier l'importance, comme la +multiplicité des concours apportés à notre oeuvre. Leur constatation +reste, en même temps, notre première garantie. + + + + +MÉMOIRES DU SERGENT BOURGOGNE (1812-1813) + + + + + +I + +D'Almeida à Moscou. + + +Ce fut au mois de mars 1812, lorsque nous étions à Almeida, en +Portugal, à nous battre contre l'armée anglaise, commandée par +Wellington, que nous reçûmes l'ordre de partir pour la Russie. + +Nous traversâmes l'Espagne, où chaque jour de marche fut marqué par un +combat, et quelquefois deux. Ce fut de cette manière que nous +arrivâmes à Bayonne, première ville de France. + +Partant de cette ville, nous prîmes la poste et nous arrivâmes à Paris +où nous pensions nous reposer. Mais, après un séjour de quarante-huit +heures, l'Empereur nous passa en revue, et jugeant que le repos était +indigne de nous, nous fit faire demi-tour et marcher en colonnes, par +pelotons, le long des boulevards, ensuite tourner à gauche dans la rue +Saint-Martin, traverser la Villette, où nous trouvâmes plusieurs +centaines de fiacres et autres voitures qui nous attendaient. L'on +nous fit faire halte, ensuite monter quatre dans la même voiture et, +fouette cocher! jusqu'à Meaux, puis sur des chariots jusqu'au Rhin, en +marchant jour et nuit. + +Nous fîmes séjour à Mayence, puis nous passâmes le Rhin; ensuite nous +traversâmes à pied le grand-duché de Francfort[10], la Franconie, la +Saxe, la Prusse, la Pologne. Nous passâmes la Vistule à Marienwerder, +nous entrâmes en Poméranie, et, le 25 juin au matin, par un beau +temps, non pas par un temps affreux, comme le dit M. de Ségur, nous +traversâmes le Niémen sur plusieurs ponts de bateaux que l'on venait +de jeter, et nous entrâmes en Lithuanie, première province de Russie. + +[Note 10: Francfort avait été érigé en grand-duché, en 1806, par +Napoléon, en faveur de l'électeur de Mayence.] + +Le lendemain, nous quittâmes notre première position et nous marchâmes +jusqu'au 29, sans qu'il nous arrivât rien de remarquable; mais, dans +la nuit du 29 au 30, un bruit sourd se fit entendre: c'était le +tonnerre qu'un vent furieux nous apportait. Des masses de nuées +s'amoncelaient sur nos têtes et finirent par crever. Le tonnerre et le +vent durèrent plus de deux heures. En quelques minutes, nos feux +furent éteints; les abris qui nous couvraient, enlevés; nos faisceaux +d'armes renversés. Nous étions tous perdus et ne sachant où nous +diriger. Je courus me réfugier dans la direction d'un village où était +logé le quartier général. Je n'avais, pour me guider, que la lueur des +éclairs. Tout à coup, à la lueur d'un éclair, je crois apercevoir un +chemin, mais c'était un canal qui conduisait à un moulin que les +pluies avaient enflé, et dont les eaux étaient au niveau du sol. +Pensant marcher sur quelque chose de solide, je m'enfonce et +disparais. Mais, revenu au-dessus de l'eau, je gagne l'autre bord à la +nage. Enfin, j'arrive au village, j'entre dans la première maison que +je rencontre et où je trouve la première chambre occupée par une +vingtaine d'hommes, officiers et domestiques, endormis. Je gagne le +mieux possible un banc qui était placé autour d'un grand poêle bien +chaud, je me déshabille, je m'empresse de tordre ma chemise et mes +habits, pour en faire sortir l'eau, et je m'accroupis sur le banc, en +attendant que tout soit sec; au jour, je m'arrange le mieux possible, +et je sors de la maison pour aller chercher mes armes et mon sac, que +je retrouve dans la boue. + +Le lendemain 30, il fit un beau soleil qui sécha tout, et, le même +jour, nous arrivâmes à Wilna, capitale de la Lithuanie, où l'Empereur +était arrivé, depuis la veille, avec une partie de la Garde. + +Pendant le temps que nous y restâmes, je reçus une lettre de ma mère, +qui en contenait une autre à l'adresse de M. Constant, premier valet +de chambre de l'Empereur, qui était de Péruwelz[11], Belgique. Cette +lettre était de sa mère, avec qui la mienne était en connaissance. Je +fus où était logé l'Empereur pour la lui remettre, mais je ne +rencontrai que Roustan, le mameluck de l'Empereur, qui me dit que M. +Constant venait de sortir avec Sa Majesté. Il m'engagea à attendre son +retour, mais je ne le pouvais pas, j'étais de service. Je lui donnai +la lettre pour la remettre à son adresse, et je me promis de revenir +voir M. Constant. Mais le lendemain, 16 juillet, nous partîmes de +cette ville. + +[Note 11: Gros bourg belge à sept kilomètres de Condé, lieu de +promenade fréquenté, à cause du pèlerinage de Bonsecours.] + +Nous en sortîmes à dix heures du soir, en marchant dans la direction +de Borisow, et nous arrivâmes, le 27, à Witebsk, où nous rencontrâmes +les Russes. Nous nous mîmes en bataille sur une hauteur qui dominait +la ville et les environs. L'ennemi était en position sur une hauteur à +droite et à gauche de la ville. Déjà la cavalerie, commandée par le +roi Murat, avait fait plusieurs charges. En arrivant, nous vîmes 200 +voltigeurs du 9e de ligne, et tous Parisiens, qui, s'étant trop +engagés, furent rencontrés par une partie de la cavalerie russe que +l'en venait de repousser. + +Nous les regardions comme perdus, si l'on n'arrivait assez tôt pour +les secourir, à cause des ravins et de la rivière qui empêchait +d'aller directement à eux. Mais ils sont commandés par des braves +officiers qui jurent, ainsi que les soldats, de se faire tuer plutôt +que de ne pas en sortir avec honneur. Ils gagnent, en se battant, un +terrain qui leur était avantageux. Alors ils se forment en carré, et +comme ils n'en étaient pas à leur coup d'essai, le nombre d'ennemis +qui leur était opposé ne les intimide pas; et cependant ils étaient +entourés d'un régiment de lanciers et par d'autres cavaliers qui +cherchaient à les enfoncer, sans pouvoir y parvenir, de manière qu'au +bout d'un moment, ils finirent par avoir, autour d'eux, un rempart +d'hommes et de chevaux tués et blessés. Ce fut un obstacle de plus +pour les Russes, qui, épouvantés, se sauvèrent en désordre, aux cris +de joie de toute l'armée, spectatrice de ce combat. + +Les nôtres revinrent tranquillement, vainqueurs, s'arrêtant par +moments et faisant face à l'ennemi. L'Empereur envoya de suite l'ordre +de la Légion d'honneur aux plus braves. Les Russes, en bataille sur +une hauteur opposée à celle où nous étions, ont vu, comme nous, le +combat et la fuite de leur cavalerie. + +Après cette échauffourée, nous formâmes nos bivouacs. Un instant +après, je reçus la visite de douze jeunes soldats de mon pays, de +Condé; dix étaient tambours, un, tambour-maître, et le douzième était +caporal des voltigeurs, et tous dans le même régiment. Ils avaient +tous, à leur côté, des demi-espadons. Cela signifiait qu'ils étaient +tous maîtres ou prévôts d'armes, enfin des vrais spadassins. Je leur +témoignai tout le plaisir que j'avais de les voir, en leur disant que +je regrettais de n'avoir rien à leur offrir. Le tambour-maître prit la +parole et me dit: + +«Mon pays, nous ne sommes pas venus pour cela; tout au contraire, nous +sommes venus vous prier de venir avec nous prendre votre part de ce +que nous, avons à vous offrir: vin, genièvre et autres liquides fort +restaurants. Nous avons enlevé tout cela, hier au soir, au général +russe, c'est-à-dire un petit fourgon avec sa cuisine et tout ce qui +s'ensuit, que nous avons déposé dans la voiture de Florencia, notre +cantinière, une jolie Espagnole, qu'on dit être ma femme, et cela +parce qu'elle est sous ma protection, en tout bien tout honneur!» Et +en disant cela, il frappait de la main droite sur la garde de sa +longue rapière. «Et puis, reprit-il, c'est une brave femme; demandez +aux amis, personne n'oserait lui manquer. Elle avait un caprice pour +un sergent avec qui elle devait se marier. Mais il a été assassiné par +un Espagnol de la ville de Bilbao. En attendant qu'elle en ait choisi +un autre, il faut la protéger. Ainsi, mon pays, c'est entendu, vous +allez venir avec quelques-uns de vos amis, parce que, lorsqu'il y en +a pour trois, il y en a pour quatre. Allons! En avant, marche!» Et +nous nous mîmes en route, dans la direction de leur corps d'armée, qui +formait l'avant-garde. + +Nous arrivâmes au camp des enfants de Condé; nous étions quatre +invités: deux dragons, Melet, qui était de Condé, et Flament, de +Péruwelz, ensuite Grangier, sous-officier dans le même régiment que +moi. Nous nous installâmes près de la voiture de la cantinière, qui +était effectivement une jolie Espagnole, qui nous reçut avec joie, +parce que nous arrivions de son pays, et que nous parlions assez bien +sa langue, surtout le dragon Flament, de sorte que nous passâmes la +nuit à boire le vin du général russe et à causer du pays. + +Il commençait à faire jour, lorsqu'un coup de canon mit fin à notre +conversation. Nous rentrâmes chacun chez nous, en attendant l'occasion +de nous revoir. Les pauvres garçons ne pensaient pas que, quelques +jours plus tard, onze d'entre eux auraient fini d'exister. + +C'était le 28; nous nous attendions à une bataille, mais l'armée russe +se retira et, le même jour, nous entrâmes à Witebsk, où nous restâmes +quinze jours. Notre régiment occupait un des faubourgs de la ville. + +J'étais logé chez un juif qui avait une jolie femme et deux filles +charmantes, avec des figures ovales. Je trouvai, dans cette maison, +une petite chaudière à faire de la bière, de l'orge, ainsi qu'un +moulin à bras pour le moudre; mais le houblon nous manquait. Je donnai +douze francs au juif pour nous en procurer, et, dans la crainte qu'il +ne revînt pas, nous gardâmes, pour plus de sûreté, Rachel, sa femme, +et ses deux filles en otage. Mais, vingt-quatre heures après son +départ, Jacob le juif était de retour avec du houblon. Il se trouvait, +dans la compagnie, un Flamand, brasseur de son état, qui nous fit cinq +tonnes de bière excellente. + +Le 13 août, lorsque nous partîmes de cette ville, il nous restait +encore deux tonnes de bière que nous mîmes sur la voiture de la mère +Dubois, notre cantinière, qui eut le bon esprit de rester en arrière +et de la vendre, à son profit, à ceux qui marchaient après nous, +tandis que nous, marchant par la grande chaleur, nous mourions de +soif. + +Le 16, de grand matin, nous arrivâmes devant Smolensk. L'ennemi +venait de s'y renfermer; nous prîmes position sur le _Champ sacré_, +ainsi appelé par les habitants du pays. Cette ville est entourée de +murailles très fortes et de vieilles tours, dont le haut est en bois; +le Boristhène (Dniéper) coule de l'autre côté et au pied de la ville. +Aussitôt on en fit le siège, et l'on battit en brèche, et, le 17 au +matin, lorsque l'on se disposait à la prendre d'assaut, on fut tout +surpris de la trouver évacuée. Les Russes battaient en retraite, mais +ils avaient coupé le pont et, de l'autre côté, sur une hauteur qui +dominait la ville, ils nous lançaient des bombes et des boulets. + +Pendant le jour du siège, je fus, avec un de mes amis, aux +avant-postes où étaient les batteries de siège qui tiraient sur la +ville. C'était la position du corps d'armée du maréchal Davoust; en +nous voyant, et reconnaissant que nous étions de la Garde, le maréchal +vint à nous et nous demanda où était la Garde impériale. Ensuite il se +mit à pointer des obusiers qui tiraient sur une tour qui était devant +nous. Un instant après, l'on vint le prévenir que les Russes sortaient +de la ville, et s'avançaient dans la direction où nous étions. De +suite, il commanda à un bataillon d'infanterie légère d'aller prendre +position en avant, en disant à celui qui le commandait: «Si l'ennemi +s'avance, vous le repousserez». + +Je me rappelle qu'un officier déjà vieux, faisant partie de ce +bataillon, chantait, en allant au combat, la chanson de _Roland_: + + Combien sont-ils? Combien sont-ils? + C'est le cri du soldat sans gloire![12] + +[Note 12: + Combien sont-ils? Combien sont-ils? + Quel homme ennemi de sa gloire + Peut demander: Combien sont-ils? + Eh! demande où sont les périls, + C'est là qu'est aussi la victoire! + +Tel est le texte exact du troisième couplet de _Roland à Roncevaux_, +chanson (paroles et musique) de Rouget de L'Isle.] + +Cinq minutes après, ils marchaient à la baïonnette sur la colonne des +Russes, qui fut forcée de rentrer en ville. + +En revenant à notre camp, nous faillîmes être tués par un obus. Un +autre alla tomber sur une grange où était logé le maréchal Mortier, et +y mit le feu; parmi les hommes qui portaient de l'eau pour l'éteindre, +je rencontrai un jeune soldat de mon endroit; il faisait partie d'un +régiment de la Jeune Garde[13]. + +[Note 13: Dumoulin, mort de la fièvre à Moscou. (_Note de +l'auteur_.)] + +Pendant notre séjour autour de cette ville, je fus visiter la +cathédrale, où une grande partie des habitants s'étaient retirés, les +maisons ayant été toutes écrasées. + +Le 21, nous partîmes de cette position. Le même jour, nous traversâmes +le plateau de Valoutina où, deux jours avant, une affaire sanglante +venait d'avoir lieu, et où le brave général Gudin avait été tué. + +Nous continuâmes notre route et nous arrivâmes à marches forcées, à +une ville nommée Dorogobouï; nous en partîmes le 24, en poursuivant +les Russes jusqu'à Viasma, qui, déjà, était toute en feu. Nous y +trouvâmes de l'eau-de-vie et un peu de vivres. Nous continuâmes de +marcher jusqu'à Ghjat, où nous arrivâmes le 1er de septembre. Nous y +fîmes séjour. Ensuite, on fit, dans toute l'armée, la récapitulation +des coups de canon et de fusil qu'il y avait à tirer pour le jour où +une grande bataille aurait lieu. Le 4, nous nous remettions en marche; +le 5, nous rencontrâmes l'armée russe en position. Le 61e de ligne lui +enleva la première redoute. + +Le 6, nous nous préparâmes pour la grande bataille qui devait se +donner le lendemain: l'un prépare ses armes, d'autres du linge en cas +de blessure, d'autres font leur testament, et d'autres, insouciants, +chantent ou dorment. Toute la Garde impériale eut l'ordre de se mettre +en grande tenue. + +Le lendemain, à cinq heures du matin, nous étions sous les armes, en +colonne serrée par bataillons. L'Empereur passa près de nous en +parcourant toute la ligne, car déjà, depuis plus d'une demi-heure, il +était à cheval. + +À sept heures, la bataille commença; il me serait impossible d'en +donner le détail, mais ce fut, dans toute l'armée, une grande joie en +entendant le bruit du canon, car l'on était certain que les Russes, +comme les autres fois, n'avaient pas décampé, et qu'on allait se +battre. La veille au soir et une partie de la nuit, il était tombé une +pluie fine et froide, mais, pour ce grand jour, il faisait un temps et +un soleil magnifiques. + +Cette bataille fut, comme toutes nos grandes batailles, à coups de +canon, car, au dire de l'Empereur, cent vingt mille coups furent tirés +par nous. Les Russes eurent au moins cinquante mille hommes, tant tués +que blessés. Notre perte fut de dix-sept mille hommes; nous eûmes +quarante-trois généraux hors de combat, dont huit, à ma connaissance, +furent tués sur le coup. Ce sont: Montbrun, Huard, Caulaincourt (le +frère du grand écuyer de l'Empereur), Compère, Maison, Plauzonne, +Lepel et Anabert. Ce dernier était colonel d'un régiment de chasseurs +à pied de la Garde, et comme, à chaque instant, l'on venait dire à +l'Empereur: «Sire, un tel général est tué ou blessé», il fallait le +remplacer de suite. Ce fut de cette manière que le colonel Anabert fut +nommé général. Je m'en rappelle très bien, car j'étais, en ce moment, +à quatre pas de l'Empereur qui lui dit: «Colonel, je vous nomme +général; allez vous mettre à la tête de la division qui est devant la +grande redoute, et enlevez-la!» + +Le général partit au galop, avec son adjudant-major, qui le suivit +comme aide de camp. + +Un quart d'heure après, l'aide de camp était de retour, et annonçait à +l'Empereur que la redoute était enlevée, mais que le général était +blessé. Il mourut huit jours après, ainsi que plusieurs autres. + +L'on a assuré que les Russes avaient perdu cinquante généraux, tant +tués que blessés. + +Pendant toute la bataille, nous fûmes en réserve, derrière la division +commandée par le général Friant: les boulets tombaient dans nos rangs +et autour de l'Empereur. + +La bataille finit avec le jour, et nous restâmes sur l'emplacement, +pendant la nuit et la journée du 8, que j'employai à visiter le champ +de bataille, triste et épouvantable tableau à voir. J'étais avec +Grangier. Nous allâmes jusqu'au ravin, position qui avait été tant +disputée pendant la bataille. + +Le roi Murat y avait fait dresser ses tentes. Au moment où nous +arrivions, nous le vîmes faisant faire, par son chirurgien, +l'amputation de la cuisse droite à deux canonniers de la Garde +impériale russe. + +Lorsque l'opération fut terminée, il leur fit donner à chacun un verre +de vin. Ensuite, il se promena sur le bord du ravin, en contemplant la +plaine qui se trouve de l'autre côté, bornée par un bois. C'est là +que, la veille, il avait fait mordre la poussière à plus d'un +Moscovite, lorsqu'il chargea, avec sa cavalerie, l'ennemi qui était en +retraite. C'est là qu'il était beau de le voir, se distinguant par sa +bravoure, son sang-froid et sa belle tenue, donnant des ordres à ceux +qu'il commandait et des coups de sabre à ceux qui le combattaient. On +pouvait facilement le distinguer à sa toque, à son aigrette blanche et +à son manteau flottant. + +Le 9 au matin, nous quittâmes le champ de bataille et nous arrivâmes, +dans la journée, à Mojaïsk. L'arrière-garde des Russes était en +bataille sur une hauteur, de l'autre côté de la ville occupée par les +nôtres. Une compagnie de voltigeurs et de grenadiers, forte au plus de +cent hommes du 33e de ligne, qui faisait partie de l'avant-garde, +montait la côte sans s'inquiéter du nombre d'ennemis qui +l'attendaient. Une partie de l'armée, qui était encore arrêtée dans la +ville, les regardait avec surprise, quand plusieurs escadrons de +cuirassiers et de cosaques s'avancent et enveloppent nos voltigeurs et +nos grenadiers. Mais, sans s'étonner et comme s'ils avaient prévu +cela, ils se réunissent, se forment par pelotons, ensuite en carré, et +font feu des quatre faces sur les Russes qui les entourent. + +Vu la distance qui les sépare de l'armée, on les croit perdus, car +l'on ne pouvait pas arriver jusqu'à eux pour les secourir. Un officier +supérieur des Russes s'étant avancé pour leur dire de se rendre, +l'officier qui commandait les Français répondit à cette sommation en +tuant celui qui lui parlait. La cavalerie, épouvantée, se sauva et +laissa les voltigeurs et grenadiers maîtres du champ de bataille[14]. + +[Note 14: Un de mes amis, un vélite, le capitaine Sabatier, +commandait les voltigeurs. (_Note de l'auteur_.)] + +Le 10, nous suivons l'ennemi jusqu'au soir, et, lorsque nous nous +arrêtons, je suis commandé de garde près d'un château où est logé +l'Empereur. Je venais d'établir mon poste sur un chemin qui +conduisait au château, lorsqu'un domestique polonais, dont le maître +était attaché à l'état-major de l'Empereur, passa près de mon poste, +conduisant un cheval chargé de bagages. Ce cheval, fatigué, s'abattit +et ne voulut plus se relever. Le domestique prit la charge et partit. +À peine nous avait-il quittés, que les hommes du poste, qui avaient +faim, tuèrent le cheval, de sorte que toute la nuit, nous nous +occupâmes à en manger et à en faire cuire pour le lendemain. + +Un instant après, l'Empereur vint à passer à pied. Il était accompagné +du roi Murat et d'un auditeur au conseil d'État. Ils allaient joindre +la grand'route. Je fis prendre les armes à mon poste. L'Empereur +s'arrêta devant nous et près du cheval qui barrait le chemin. Il me +demanda si c'était nous qui l'avions mangé. Je lui répondis que oui. +Il se mit à sourire, en nous disant: «Patience! Dans quatre jours nous +serons à Moscou, où vous aurez du repos et de la bonne nourriture, +quoique d'ailleurs le cheval soit bon.» + +La prédiction ne manqua pas de s'accomplir, car, quatre jours après, +nous arrivions dans cette capitale. + +Le lendemain 11 et les jours suivants, nous marchâmes par un beau +temps. Le 13, nous couchâmes où il y avait une grande abbaye et +d'autres bâtiments d'une construction assez belle. On voyait bien que +l'on était près d'une grande capitale. + +Le lendemain 14, nous partîmes de grand matin; nous passâmes près d'un +ravin où les Russes avaient commencé des redoutes pour s'y défendre. +Un instant après, nous entrâmes dans une grande forêt de sapins et de +bouleaux, où se trouve une route très large (route royale). Nous +n'étions plus loin de Moscou. + +Ce jour-là, j'étais d'avant-garde avec quinze hommes. Après une heure +de marche, la colonne impériale fit halte. Dans ce moment, j'aperçus +un militaire de la ligne ayant le bras gauche en écharpe. Il était +appuyé sur son fusil et semblait attendre quelqu'un. Je le reconnus de +suite pour un des enfants de Condé dont j'avais reçu la visite près de +Witebsk. Il était là, espérant me voir. Je m'approchai de lui en lui +demandant comment se portaient les amis: «Très bien, me répondit-il, +en frappant la terre de la crosse de son fusil. Ils sont tous morts, +comme on dit, au champ d'honneur, et enterrés dans la grande redoute. +Ils ont tous été tués par la mitraille, en battant la charge. Ah! mon +sergent, continua-t-il, jamais je n'oublierai cette bataille! Quelle +boucherie!--Et, vous, lui dis-je, qu'avez-vous?--Ah bah! rien, une +balle entre le coude et l'épaule! Asseyons-nous un instant, nous +causerons de nos pauvres camarades et de la jeune Espagnole, notre +cantinière.» + +Voici ce qu'il me raconta: + +«Depuis sept heures du matin nous nous battions, lorsque le général +Campans, qui nous commandait, fut blessé. Celui qu'on envoya pour le +remplacer le fut aussi; ainsi d'un troisième. Un quatrième arrive: il +venait de la Garde. Aussitôt, il prit le commandement et fit battre la +charge. C'est là que notre régiment, le 61e acheva d'être abîmé par la +mitraille. C'est là aussi que les amis furent tués, la redoute prise +et le général blessé. C'était le général Anabert. Pendant l'action, +j'avais reçu une balle dans les bras, sans m'en apercevoir. + +«Un instant après, ma blessure me faisant souffrir, je me retirai pour +aller à l'ambulance me faire extraire la balle. Je n'avais pas fait +cent pas que je rencontrai la jeune Espagnole, notre cantinière. Elle +était tout en pleurs; des blessés venaient de lui apprendre que +presque tous les tambours du régiment étaient tués ou blessés. Elle me +dit qu'elle voulait les voir, afin de les secourir. Malgré ma blessure +qui me faisait souffrir, je me décidai à l'accompagner. Nous avançâmes +au milieu des blessés qui se retiraient péniblement, et d'autres que +l'on portait sur des brancards. + +«Lorsque nous fûmes arrivés près de la grande redoute et qu'elle vit +ce champ de carnage, elle se mit à jeter des cris lamentables. Mais ce +fut bien autre chose, lorsqu'elle aperçut à terre les caisses brisées +des tambours du régiment. Alors elle devint comme une femme en délire: +«Ici, l'ami, ici, s'écria-t-elle! C'est ici qu'ils sont!» +Effectivement ils étaient là, gisants, les membres brisés, les corps +déchirés par la mitraille, et, comme une folle, elle allait de l'un à +l'autre, leur adressant de douces paroles. Mais aucun ne l'entendait. +Cependant, quelques-uns donnaient encore signe de vie. Le +tambour-maître, celui qu'elle appelait son père, était du nombre. + +«Elle s'arrêta à celui-là, et, se mettant à genoux, elle lui souleva +la tête afin de lui introduire quelques gouttes d'eau-de-vie dans la +bouche. Dans ce moment, les Russes firent un mouvement pour reprendre +la redoute qu'on leur avait enlevée. Alors la fusillade et la +canonnade recommencèrent. Tout à coup, la jeune Espagnole jeta un cri +de douleur. Elle venait d'être atteinte d'une balle à la main gauche, +qui lui avait écrasé le pouce et était entrée dans l'épaule de l'homme +mourant qu'elle soutenait. Elle tomba sans connaissance. Voyant le +danger, je voulus la soulever, afin de la conduire en lieu de sûreté, +où étaient les bagages, sa voiture et les ambulances. Mais, avec le +seul bras que j'avais de libre, je n'en eus pas la force. Fort +heureusement, un cuirassier qui était démonté vint à passer près de +nous. Il ne se fit pas prier. Il me dit seulement: «Vite! +dépêchons-nous, car ici il ne fait pas bon!» En effet les boulets nous +sifflaient aux oreilles. Sans plus de façon, il enleva la jeune +Espagnole et la transporta comme une enfant que l'on porte. Elle était +toujours sans connaissance. Après dix minutes de marche, nous +arrivâmes près d'un petit bois où était l'ambulance de l'artillerie de +la Garde. Là, Florencia reprit ses sens. + +«M. Larrey, le chirurgien de l'Empereur, lui fit l'amputation de son +pouce, et à moi il m'extirpa fort adroitement la balle que j'avais +dans le bras, et à présent je me trouve assez bien.» + +Voilà ce que me raconta l'enfant de Condé, Dumont, caporal des +voltigeurs du 61e de ligne. Je lui fis promettre de venir me voir à +Moscou, si toutefois nous y restions; mais plus jamais je n'ai entendu +parler de lui. + +Ainsi périrent douze jeunes gens de Condé, dans la mémorable bataille +de la Moskowa, le 7 septembre 1812. + +_Fin de l'abrégé de notre marche depuis le Portugal jusqu'à Moscou._ + +BOURGOGNE +Ex-grenadier de la Garde impériale, +chevalier de la Légion d'honneur[15]. + +[Note 15: La signature de Bourgogne à la fin de ce chapitre, +montre qu'il le considérait comme une sorte d'_Avant-propos_.] + + + + +II + +L'incendie de Moscou. + + +Le 14 septembre, à une heure de l'après-midi, après avoir traversé une +grande forêt, nous aperçûmes, de loin, une éminence. Une demi-heure +après, nous y arrivâmes. Les premiers, qui étaient déjà sur le point +le plus élevé, faisaient des signaux à ceux qui étaient encore en +arrière, en leur criant: «Moscou! Moscou!» En effet, c'était la grande +ville que l'on apercevait: c'était là où nous pensions nous reposer de +nos fatigues, car nous, la Garde impériale, nous venions de faire plus +de douze cents lieues sans nous reposer. + +C'était par une belle journée d'été; le soleil réfléchissait sur les +dômes, les clochers et les palais dorés. Plusieurs capitales que +j'avais vues, telles que Paris, Berlin, Varsovie, Vienne et Madrid, +n'avaient produit en moi que des sentiments ordinaires, mais ici la +chose était différente: il y avait pour moi, ainsi que pour tout le +monde, quelque chose de magique. + +Dans ce moment, peines, dangers, fatigues, privations, tout fut +oublié, pour ne plus penser qu'au plaisir d'entrer dans Moscou, y +prendre des bons quartiers d'hiver, et faire des conquêtes d'un autre +genre, car tel est le caractère du militaire français: du combat à +l'amour, et de l'amour au combat. + +Pendant que nous étions à contempler cette ville, l'ordre de se mettre +en grande tenue arrive. + +Ce jour-là, j'étais d'avant-garde avec quinze hommes, et on m'avait +donné à garder plusieurs officiers restés prisonniers de la grande +bataille de la Moskowa, dont quelques-uns parlaient français. Il se +trouvait aussi, parmi eux, un _pope_ (prêtre de la religion grecque), +probablement aumônier d'un régiment, qui, aussi, parlait très bien +français, mais paraissant plus triste et plus occupé que ses +compagnons d'infortune. J'avais remarqué, ainsi que bien d'autres, +qu'en arrivant sur la colline où nous étions, tous les prisonniers +s'étaient inclinés en faisant, à plusieurs reprises, le signe de la +croix. Je m'approchai du prêtre, et je lui demandai pourquoi cette +manifestation: «Monsieur, me dit-il, la montagne sur laquelle nous +sommes s'appelle le _Mont-du-Salut_, et tout bon Moscovite, à la vue +de la ville sainte, doit s'incliner et se signer!» + +Un instant après, nous descendions le Mont-du-Salut et, après un quart +d'heure de marche, nous étions à la porte de la ville. + +L'Empereur y était déjà avec son état-major. Nous fîmes halte; pendant +ce temps, je remarquai que, près de la ville et sur notre gauche, il +se trouvait un immense cimetière. Après un moment d'attente, le +maréchal Duroc qui, depuis un instant, était entré en ville, se +présenta à l'Empereur avec quelques habitants qui parlaient français. +L'Empereur leur fit plusieurs questions; ensuite le maréchal dit à Sa +Majesté, qu'il y avait, dans le Kremlin, une quantité d'individus +armés dont la majeure partie étaient des malfaiteurs que l'on avait +fait sortir des prisons, et qui tiraient des coups de fusil sur la +cavalerie de Murat, qui formait l'avant-garde. Malgré plusieurs +sommations, ils s'obstinaient à ne pas ouvrir les portes: «Tous ces +malheureux, dit le maréchal, sont ivres, et refusent d'entendre +raison,--Que l'on ouvre les portes à coups de canon! répondit +l'Empereur, et que l'on en chasse tout ce qui s'y trouve!» + +La chose était déjà faite, le roi Murat s'était chargé de la besogne: +deux coups de canon, et toute cette canaille se dispersa dans la +ville. Alors le roi Murat avait continué de la traverser, en serrant +de près l'arrière-garde des Russes. + +Un roulement de tous les tambours de la Garde se fait entendre, suivi +du commandement de _Garde à vous!_ C'est le signal d'entrer en ville. +Il était trois heures après midi; nous faisons notre entrée en +marchant en colonne serrée par pelotons, musique en tête. +L'avant-garde, dont je faisais partie, était composée de trente +hommes: M. Serraris, lieutenant de notre compagnie, la commandait. + +À peine étions-nous dans le faubourg, que nous vîmes venir à nous +plusieurs de ces misérables que l'on avait chassés du Kremlin; ils +avaient tous des figures atroces, ils étaient armés de fusils, de +lances et de fourches. À peine avions-nous passé au pont qui sépare le +faubourg de la ville, qu'un individu, sorti de dessous le pont, +s'avança au-devant du régiment: il était affublé d'une capote de peau +de mouton, une ceinture de cuir lui serrait les reins, des longs +cheveux gris lui tombaient sur les épaules, une barbe blanche et +épaisse lui descendait jusqu'à la ceinture. Il était armé d'une +fourche à trois dents, enfin tel que l'on dépeint Neptune sortant des +eaux. Dans cet équipage, il marcha fièrement sur le tambour-major, +faisant mine de le frapper le premier: le voyant bien équipé, galonné, +il le prenait peut-être pour un général. Il lui porta un coup de sa +fourche que, fort heureusement, le tambour-major évita, et, lui ayant +arraché son arme meurtrière, il le prit par les épaules et, d'un grand +coup de pied dans le derrière, il le fit sauter en bas du pont et +rentrer dans les eaux d'où il était sorti un instant avant, mais pour +ne plus reparaître, car, entraîné par le courant, on ne le voyait plus +que faiblement et par intervalles; ensuite, on ne le vit plus. + +Nous en vîmes venir d'autres, qui faisaient feu sur nous avec des +armes chargées; il y en avait même qui n'avaient que des pierres en +bois à leurs fusils. Comme ils ne blessèrent personne, l'on se +contenta de leur arracher leurs armes et de les briser, et, lorsqu'ils +revenaient, l'on s'en débarrassait par un grand coup de crosse de +fusil dans les reins. Une partie de ces armes avaient été prises dans +l'arsenal qui se trouvait au Kremlin; de là venaient les fusils avec +des pierres en bois, que l'on met toujours, lorsqu'ils sont neufs et +au râtelier. Nous sûmes que ces misérables avaient voulu assassiner un +officier de l'état-major du roi Murat. + +Après avoir passé le pont, nous continuâmes notre marche dans une +grande et belle rue. Nous fûmes étonnés de ne voir personne, pas même +une dame, pour écouter notre, musique qui jouait l'air _La victoire +est à nous!_ Nous ne savions à quoi attribuer cette cessation de tout +bruit. Nous nous imaginions que les habitants, n'osant pas se montrer, +nous regardaient par les jalousies de leurs croisées. On voyait +seulement, ça et là, quelques domestiques en livrée et quelques +soldats russes. + +Après avoir marché environ une heure, nous nous trouvâmes près de la +première enceinte du Kremlin. Mais l'on nous fit tourner brusquement à +gauche, et nous entrâmes dans une rue plus belle et plus large que +celle que nous venions de quitter, et qui conduit sur la place du +Gouvernement. Dans un moment où la colonne était arrêtée, nous vîmes +trois dames à une croisée du rez-de-chaussée. + +Je me trouvais sur le trottoir et près d'une de ces dames, qui me +présenta un morceau de pain aussi noir que du charbon et rempli de +longue paille. Je la remerciai et, à mon tour, je lui en présentai un +morceau de blanc que la cantinière de notre régiment, la mère Dubois, +venait de me donner. La dame se mit à rougir et moi à rire; alors elle +me toucha le bras, je ne sais pourquoi, et je continuai à marcher. + +Enfin, nous arrivâmes sur la place du Gouvernement; nous nous formâmes +en masse, en face du palais de Rostopchin, gouverneur de la ville, +celui qui la fit incendier. Ensuite l'on nous annonça que tout le +régiment était de piquet, et que personne, sous quelque prétexte que +ce soit, ne devait s'absenter. Cela n'empêcha pas qu'une heure après, +toute la place était couverte de tout ce que l'on peut désirer, vins +de toutes espèces, liqueurs, fruits confits, et une quantité +prodigieuse de pains de sucre, un peu de farine, mais pas de pain. On +entrait dans les maisons qui étaient sur la place, pour demander à +boire ou à manger, et comme il ne s'y trouvait personne, l'on +finissait par se servir soi-même. C'est pourquoi l'on était si bien. + +Nous avions établi notre poste sous la grand'porte du palais, où, à +droite, se trouvait une chambre assez grande pour y contenir tous les +hommes de garde, et quelques officiers russes prisonniers que l'on +venait de nous conduire et que l'on avait trouvés dans la ville. Pour +les premiers que nous avions, conduits jusqu'auprès de Moscou, nous +les avions laissés, par ordre, à l'entrée de la ville. + +Le palais du gouverneur est assez grand; sa construction est tout à +fait européenne. Dans le fond de la grand'porte se trouvent deux beaux +escaliers très larges, qui sont placés à droite et finissent par se +réunir au premier où se trouve un grand salon avec une grande table +ovale dans le milieu, ainsi qu'un tableau de grande dimension dans le +fond, représentant Alexandre, empereur de Russie, à cheval. Derrière +le palais se trouve une cour très vaste, entourée de bâtiments à +l'usage des domestiques. + +Une heure après notre arrivée, l'incendie commença: on aperçut, sur la +droite, une épaisse fumée, ensuite des tourbillons de flammes, sans +cependant savoir d'où cela provenait. Nous apprîmes que le feu était +au bazar, qui est le quartier des marchands: «Probablement, disait-on, +que ce sont des maraudeurs de l'armée qui ont mis le feu par +imprudence, en entrant dans les magasins pour y chercher des vivres». + +Beaucoup de personnes qui n'ont pas fait cette campagne disent que +l'incendie de Moscou fut la perte de l'armée: tant qu'à moi, ainsi que +beaucoup d'autres, nous avons pensé le contraire, car les Russes +pouvaient fort bien ne pas incendier la ville, mais emporter ou jeter +dans la Moskowa les vivres, ravager le pays à dix lieues à la ronde, +chose qui n'était pas bien difficile, car une partie du pays est +déserte, et, au bout de quinze jours, il aurait fallu nécessairement +partir. Après l'incendie, il restait encore assez d'habitations pour +loger toute l'armée, et, en supposant qu'elles fussent toutes brûlées, +les caves étaient là. + +À sept heures, le feu prit derrière le palais du gouverneur: aussitôt +le colonel vint au poste et commanda que l'on fit partir de suite une +patrouille de quinze hommes, dont je fis partie: M. Serraris vint avec +nous et en prit le commandement. Nous nous mîmes en marche dans la +direction du feu, mais, à peine avions-nous fait trois cents pas, que +des coups de fusil, tirés sur notre droite et dans notre direction, +vinrent nous saluer. Pour le moment, nous n'y fîmes pas grande +attention, croyant toujours que c'étaient des soldats de l'armée qui +étaient ivres. Mais, cinquante pas plus loin, de nouveaux coups se +font entendre, venant d'une espèce de cul-de-sac, et dirigés contre +nous. + +Au même instant, un cri jeté à côté de moi m'avertit qu'un homme était +blessé. Effectivement, un venait d'avoir la cuisse atteinte d'une +balle, mais la blessure ne fut pas dangereuse, puisqu'elle ne +l'empêcha pas de marcher. Il fut décidé que nous retournerions de +suite où était le régiment; mais, à peine avions-nous tourné, que deux +autres coups de fusil, tirés du premier endroit, nous firent changer +de résolution. De suite il fut décidé de voir la chose de plus près: +nous avançons contre la maison d'où nous croyons que l'on venait de +tirer; arrivés à la porte, nous l'enfonçons, mais alors nous +rencontrons neuf grands coquins armés de lances et de fusils, qui se +présentent et veulent nous empêcher d'entrer. + +Aussitôt, un combat s'engagea dans la cour: la partie n'était pas +égale, nous étions dix-neuf contre neuf, mais, croyant qu'il s'en +trouvait davantage, nous avions commencé par coucher à terre les trois +premiers qui s'offrirent à nos coups. Un caporal fut atteint d'un coup +de lance entre ses buffleteries et ses habits: ne se sentant pas +blessé, il saisit la lance de son adversaire qui se trouvait +infiniment plus fort, car le caporal n'avait qu'une main libre, étant +obligé de tenir son fusil de l'autre; aussi fut-il jeté avec force +contre la porte d'une cave, sans cependant avoir lâché le bois de la +lance. Dans le moment, le Russe tomba blessé de deux coups de +baïonnette. L'officier, avec son sabre, venait de couper le poignet à +un autre, afin de lui faire lâcher sa lance, mais, comme il menaçait +encore, il fut aussitôt atteint d'une balle dans le côté, qui l'envoya +chez Pluton. + +Pendant ce temps, je tenais, avec cinq hommes, les quatre autres qui +nous restaient, car trois s'étaient sauvés, tellement serrés contre un +mur, qu'ils ne pouvaient se servir de leurs lances: au premier +mouvement, nous pouvions les percer de nos baïonnettes qui étaient +croisées sur leurs poitrines sur lesquelles ils se frappaient à coups +de poing, comme pour nous braver. Il faut dire, aussi, que ces +malheureux étaient ivres d'avoir bu de l'eau-de-vie qu'on leur avait +abandonnée avec profusion, de manière qu'ils étaient comme des +enragés. Enfin, pour en finir, nous fûmes obligés de les mettre hors +de combat. + +Nous nous dépêchâmes à faire une visite dans la maison; en visitant +une chambre, nous aperçûmes deux ou trois hommes qui s'étaient sauvés: +en nous voyant, ils furent tellement saisis qu'ils n'eurent pas le +temps de prendre leurs armes, sur lesquelles nous nous jetâmes; +pendant ce temps, ils sautèrent en bas du balcon. + +Comme nous n'avions trouvé que deux hommes, et qu'il y avait trois +fusils, nous cherchâmes le troisième, que nous trouvâmes sous le lit, +et qui vint à nous sans se faire prier et en criant: «_Bojo! Bojo!_» +qui veut dire: «Mon Dieu! Mon Dieu!» Nous ne lui fîmes aucun mal, mais +nous le réservâmes pour nous servir de guide. Il était, comme les +autres, affreux et dégoûtant, forçat comme eux, et habillé de peau de +mouton, avec une ceinture de cuir qui lui serrait les reins. Nous +sortîmes de la maison. Lorsque nous fûmes dans la rue, nous y +trouvâmes les deux forçats qui avaient sauté par la fenêtre: un était +mort, ayant eu la tête brisée sur le pavé; l'autre avait les deux +jambes cassées. + +Nous les laissâmes comme ils étaient, et nous nous disposâmes à +retourner sur la place du Gouvernement. Mais quelle fut notre surprise +lorsque nous vîmes qu'il était impossible, vu les progrès qu'avait +faits le feu: de la droite à la gauche, les flammes ne formaient plus +qu'une voûte, sous laquelle il aurait fallu que nous passions, chose +impossible, car le vent soufflait avec force, et déjà des toits +s'écroulaient. Nous fûmes forcés de prendre une autre direction et de +marcher du côté où les seconds coups de fusil nous étaient venus; +malheureusement, nous ne pouvions nous faire comprendre de notre +prisonnier, qui avait plutôt l'air d'un ours que d'un homme. + +Après avoir marché deux cents pas, nous trouvâmes une rue sur notre +droite; mais, avant de nous y engager, nous eûmes la curiosité de +visiter la maison aux coups de fusil, qui paraissait de très belle +apparence. Nous y fîmes entrer notre prisonnier, en le suivant de +près; mais à peine avions-nous pris ces précautions, qu'un cri +d'alarme se fit entendre, et nous vîmes plusieurs hommes se sauvant +avec des torches allumées à la main; après avoir traversé une grande +cour, nous vîmes que l'endroit où nous étions, et que nous avions pris +pour une maison ordinaire, était un palais magnifique. Avant d'y +entrer, nous y laissâmes deux hommes en sentinelle à la première +porte, afin de nous prévenir, s'il arrivait que nous fussions surpris. +Comme nous avions des bougies, nous en allumâmes plusieurs, et nous +entrâmes: de ma vie, je n'avais vu d'habitation avec un ameublement +aussi riche et aussi somptueux que celui qui s'offrit à notre vue, +surtout une collection de tableaux des écoles flamande et italienne. +Parmi toutes ces richesses, la chose qui attira le plus notre +attention, fut une grande caisse remplie d'armes de la plus grande +beauté, que nous mîmes en pièces. Je m'emparai d'une paire de +pistolets d'arçon dont les étuis étaient garnis de perles et de +pierres précieuses; je pris aussi un objet servant à connaître la +force de la poudre (éprouvette). + +Il y avait près d'une heure que nous parcourions les vastes et riches +appartements d'un genre tout nouveau pour nous, qu'une détonation +terrible se fit entendre: ce bruit partait d'une place au-dessous de +l'endroit où nous étions. La commotion fut tellement forte, que nous +crûmes que nous allions être anéantis sous les débris du palais. Nous +descendîmes au plus vite et avec précaution, mais nous fûmes saisis en +ne voyant plus les deux hommes que nous avions placés en faction. Nous +les cherchâmes assez longtemps; enfin nous les retrouvâmes dans la +rue: ils nous dirent qu'au moment de l'explosion, ils s'étaient sauvés +au plus vite, croyant que toute l'habitation allait s'écrouler sur +nous. Avant de partir, nous voulûmes connaître la cause de ce qui nous +avait tant épouvantés; nous vîmes, dans une grande place à manger, que +le plafond était tombé, qu'un grand lustre en cristal était brisé en +milliers de morceaux, et tout cela venait de ce que des obus avaient +été placés, à dessein, dans un grand poêle en faïence. Les Russes +avaient jugé que, pour nous détruire, tous les moyens étaient bons. + +Tandis que nous étions encore dans les appartements, à faire des +réflexions sur des choses que nous ne comprenions pas encore, nous +entendîmes crier: _Au feu!_ C'étaient nos deux sentinelles qui +venaient de s'apercevoir que le feu était au palais. Effectivement il +sortait, par plusieurs endroits, une fumée épaisse, noire, et puis +rougeâtre, et, en un instant, l'édifice fut tout en feu. Au bout d'un +quart d'heure, le toit en tôle colorié et verni s'écroula avec un +bruit effroyable et entraîna avec lui les trois quarts de l'édifice. + +Après avoir fait plusieurs détours, nous entrâmes dans une rue assez +large et longue, où se trouvaient, à droite et à gauche, des palais +superbes. Elle devait nous conduire dans la direction d'où nous étions +partis, mais le forçat qui nous servait de guide ne pouvait rien nous +enseigner; il ne nous était utile que pour porter quelquefois notre +blessé, car il commençait à marcher avec peine. Pendant notre marche, +nous vîmes passer, près de nous, plusieurs hommes avec de longues +barbes et des figures sinistres, et que la lueur des torches à +incendie, qu'ils portaient à la main, rendait encore plus terribles; +ignorant leurs desseins, nous les laissons passer. + +Nous rencontrâmes plusieurs chasseurs de la Garde, qui nous apprirent +que c'étaient les Russes eux-mêmes qui brûlaient la ville, et que les +hommes que nous avions rencontrés étaient chargés de cette mission. Un +instant après, nous surprîmes trois de ces misérables qui mettaient le +feu à un temple grec. En nous voyant, deux jetèrent leurs torches et +se sauvèrent; nous approchâmes du troisième, qui ne voulut pas jeter +la sienne, et qui, au contraire, cherchait à mettre son projet à +exécution; mais un coup de crosse de fusil derrière la tête nous fit +raison de son obstination. + +Au même instant, nous rencontrâmes une patrouille de +fusiliers-chasseurs qui, comme nous, se trouvaient égarés. Le sergent +qui la commandait me conta qu'ils avaient rencontré des forçats +mettant le feu à plusieurs maisons, et qu'il s'en était trouvé un à +qui il avait été obligé d'abattre le poignet d'un coup de sabre, afin +de lui faire lâcher prise, et que, la torche étant tombée, il la +ramassa de la main gauche, pour continuer de mettre le feu: ils furent +obligés de le tuer. + +Un peu plus loin, nous entendîmes les cris de plusieurs femmes qui +appelaient au secours en français: nous entrâmes dans la maison d'où +partaient les cris, croyant que c'étaient des cantinières de l'armée +qui étaient aux prises avec des Russes. En entrant, nous vîmes épars, +ça et là, plusieurs costumes de différentes façons, qui nous parurent +très riches, et nous vîmes venir à nous deux dames tout échevelées. +Elles étaient accompagnées d'un jeune garçon de douze à quinze ans; +elles implorèrent notre protection contre des soldats de la police +russe, qui voulaient incendier leur habitation, sans leur donner le +temps d'emporter leurs effets, parmi lesquels se trouvait la robe de +César, le casque de Brutus et la cuirasse de Jeanne d'Arc, car ces +dames nous apprirent qu'elles étaient comédiennes, et Françaises, mais +que leurs maris étaient partis de force avec les Russes. Nous +empêchâmes que, pour le moment, la maison ne fût brûlée; nous nous +emparâmes de la police russe, ils étaient quatre, que nous conduisîmes +à notre régiment qui était toujours sur la place du Gouvernement, où +nous arrivâmes après bien des peines, à deux heures du matin, +précisément du côté opposé à celui d'où nous étions partis. + +Lorsque le colonel sut que nous étions de retour, il vint nous trouver +pour nous témoigner son mécontentement, et nous demanda compte du +temps que nous avions passé, depuis la veille à sept heures du soir. +Mais lorsqu'il vit nos prisonniers et notre homme blessé, et que nous +lui eûmes conté les dangers que nous avions courus depuis l'instant où +nous étions partis, il nous dit qu'il était satisfait de nous revoir, +car nous lui avions donné beaucoup d'inquiétude. + +En jetant un regard sur la place où était bivaqué le régiment, il me +semblait voir une réunion de tous les peuples du monde, car nos +soldats étaient vêtus en Kalmoucks, en Chinois, en Cosaques, en +Tartares, en Persans, en Turcs, et une autre partie couverte de riches +fourrures. Il y en avait même, qui étaient habillés avec des habits de +cour à la française, ayant, à leurs côtés, des épées dont la poignée +était en acier et brillante comme le diamant. Ajoutez à cela la place +couverte de tout ce que l'on peut désirer de friandises, du vin et des +liqueurs en quantité, peu de viande fraîche, beaucoup de jambons et de +gros poissons, un peu de farine, mais pas de pain. + +Ce jour-là, 15, le lendemain de notre arrivée, le régiment quitta la +place du Gouvernement à 9 heures du matin, pour se porter dans les +environs du Kremlin, où l'Empereur venait de se loger, et, comme il +n'y avait pas vingt-quatre heures que j'étais de service, je fus +laissé avec quinze hommes au palais du gouverneur. + +Sur les dix heures, je vis venir un général à cheval; je crois que +c'était le général Pernetty[16]. Il conduisait, devant son cheval, un +individu jeune encore, vêtu d'une capote de peau de mouton, serrée +avec une ceinture de laine rouge. Le général me demanda si j'étais le +chef du poste, et, sur ma réponse affirmative, il me dit: «C'est bien! +Vous allez faire périr cet homme à coups de baïonnette; je viens de le +surprendre, une torche à la main, mettant le feu au palais où je suis +logé!» + +[Note 16: J'ai su, depuis, que c'était bien le général Pernetty, +commandant les canonniers à pied de la Garde impériale. (_Note de +l'auteur_.)] + +Aussitôt, je commandai quatre hommes pour l'exécution de l'ordre du +général. Mais le soldat français est peu propre pour des exécutions +semblables, de sang-froid: les coups qu'ils lui portèrent ne +traversèrent pas sa capote; nous lui aurions sans doute sauvé la vie, +à cause de sa jeunesse (et puis il n'avait pas l'air d'un forçat), +mais le général, toujours présent, afin de voir si l'on exécutait ses +ordres, ne partit que lorsqu'il vit le malheureux tomber d'un coup de +fusil dans le côté, qu'un soldat lui tira, plutôt que de le faire +souffrir par des coups de baïonnette. Nous le laissâmes sur la place. + +Un instant après, arriva un autre individu, habitant de Moscou, +Français d'origine, et Parisien, se disant propriétaire de +l'établissement des bains. Il venait me demander une sauvegarde, parce +que, disait-il, on voulait mettre le feu chez lui. Je lui donnai +quatre hommes, qui revinrent un instant après, en disant qu'il était +trop tard, que cet établissement spacieux était tout en flammes. + +Quelques heures après notre malheureuse exécution, les hommes du poste +vinrent me dire qu'une femme, passant sur la place, s'était jetée sur +le corps inanimé du malheureux jeune homme. Je fus la voir; elle +cherchait à nous faire comprendre que c'était son mari, ou un parent. +Elle était assise à terre, tenant la tête du mort sur ses genoux, lui +passant la main sur la figure, l'embrassant quelquefois, et sans +verser une larme. Enfin, fatigué de voir une scène qui me saignait le +coeur, je la fis entrer où était le poste; je lui présentai un verre +de liqueur qu'elle avala avec plaisir, et puis un second, ensuite un +troisième, et tant que l'on voulut lui en donner. Elle finit par nous +faire comprendre qu'elle resterait pendant trois jours où elle était, +en attendant que l'individu mort soit ressuscité; en cela, elle +pensait, comme le vulgaire des Russes, qu'au bout de trois jours l'on +revient; elle finit par s'endormir sur un canapé. + +À cinq heures, notre compagnie revint sur la place; elle était de +nouveau commandée de piquet, de manière que, croyant me reposer, je +fus encore de service pour vingt-quatre heures. Le reste du régiment, +ainsi qu'une partie du reste de la Garde, était occupé à maîtriser le +feu qui était dans les environs du Kremlin; l'on en vint à bout pour +un moment, mais pour recommencer ensuite plus fort que jamais. + +Depuis que la compagnie était de retour sur la place, le capitaine +avait fait partir des patrouilles dans différents quartiers: une fut +envoyée encore du côté des bains, mais elle revint un instant après, +et le caporal qui la commandait nous dit qu'au moment où il arrivait, +l'établissement s'écroula avec un bruit épouvantable, et que les +étincelles, emportées au loin par un vent d'ouest, avaient mis le feu +à différents endroits. + +Pendant toute la soirée et une partie de la nuit, nos patrouilles ne +faisaient que de nous amener des soldats russes que l'on trouvait dans +tous les quartiers de la ville, le feu les faisant sortir des maisons +où ils étaient cachés. Parmi eux se trouvaient deux officiers, l'un +appartenant à l'armée, l'autre à la milice: le premier se laissa +désarmer de son sabre, sans faire aucune observation, et demanda +seulement qu'on lui laissât une médaille en or pendue à son côté; mais +le second, qui était un jeune homme, et qui, indépendamment de son +sabre, avait encore une ceinture remplie de cartouches, ne voulait pas +se laisser désarmer, et, comme il parlait très bien français, il nous +disait qu'il était de la milice: c'étaient là ses raisons, mais nous +finîmes par lui faire comprendre les nôtres. + +À minuit, le feu recommença dans les environs du Kremlin; l'on parvint +encore à le maîtriser. Mais le 16, à trois heures du matin, il +recommença avec plus de violence, et continua. + +Pendant cette nuit du 15 au 16, l'envie me prit, ainsi qu'à deux de +mes amis, sous-officiers comme moi, de parcourir la ville, et de faire +une visite au Kremlin dont on parlait tant.... Nous nous mîmes en +route: pour éclairer notre marche, nous n'avions pas besoin de +flambeaux, mais comme nous avions envie de visiter les demeures et les +caves des seigneurs moscovites, nous nous étions fait accompagner, +chacun, par un homme de la compagnie, muni de bougies. + +Mes camarades connaissaient déjà un peu le chemin, pour l'avoir fait +deux fois, mais comme tout changeait à chaque instant, par suite de +l'éboulement des rues, nous fûmes bientôt égarés. Après avoir marché +quelque temps sans direction certaine, suivant comme le feu nous le +permettait, nous rencontrâmes, fort heureusement, un juif qui +s'arrachait la barbe et les cheveux en voyant brûler sa synagogue, +temple dont il était le rabbin. Comme il parlait allemand, il nous +conta ses peines, en nous disant que lui et d'autres de sa religion +avaient mis, dans le temple, pour le sauver, tout ce qu'ils avaient de +plus précieux, mais qu'à présent, tout était perdu. Nous cherchâmes à +consoler l'enfant d'Israël, nous le prîmes par le bras, et nous lui +dîmes de nous conduire au Kremlin. + +Je ne puis me rappeler sans rire, que le juif, au milieu d'un pareil +désastre, nous demanda si nous n'avions rien à vendre, ou à changer. +Je pense que c'est par habitude qu'il nous fit cette question, car, +pour le moment, il n'y avait pas de commerce possible. + +Après avoir traversé plusieurs quartiers, dont une grande partie était +en feu, et avoir remarqué beaucoup de belles rues encore intactes, +nous arrivâmes sur une petite place un peu élevée, pas loin de la +Moskowa, d'où le juif nous fit remarquer les tours du Kremlin que l'on +distinguait comme en plein jour, à cause de la lueur des flammes; nous +nous arrêtâmes un instant dans ce quartier, pour visiter une cave d'où +quelques lanciers de la Garde sortaient. Nous y prîmes du vin et du +sucre, beaucoup de fruits confits; nous en chargeâmes le juif, qui +porta tout sous notre protection. Il était jour lorsque nous +arrivâmes, près de la première enceinte du Kremlin: nous passâmes sous +une porte bâtie en pierre grise, surmontée d'un petit clocher où il y +avait une cloche, en l'honneur d'un grand saint Nicolas qui se +trouvait dans une niche dessous la porte, et à gauche en entrant. Ce +grand saint, qui avait au moins six pieds, et richement habillé, était +adoré par chaque Russe qui passait, même les forçats: c'est le patron +de la Russie. + +Lorsque nous fûmes au delà de la première enceinte, nous tournâmes à +droite où, après avoir longé une rue que nous eûmes beaucoup +d'embarras de traverser, à cause du désordre qu'il y avait par suite +du feu qui venait de se déclarer dans plusieurs maisons où s'étaient +établies des cantinières de la Garde, nous arrivâmes, non sans peine, +contre une haute muraille surmontée de grandes tours. De distance en +distance, de grandes aigles dorées dominent au haut des tours. Après +avoir passé une grande porte, nous nous trouvâmes dans la place et +vis-à-vis du palais. L'Empereur y était depuis la veille, car, du 14 +au 15, il avait couché dans un faubourg. + +À notre arrivée, nous y rencontrâmes des amis du 1er régiment de +chasseurs qui étaient de piquet et qui nous retinrent à déjeuner. Nous +y mangeâmes de bonnes viandes, chose qui ne nous était pas arrivée +depuis longtemps; nous y bûmes aussi d'excellent vin. Le juif, que +nous avions toujours gardé avec nous, fut forcé, malgré toute sa +répugnance, de manger avec nous et de goûter du jambon. Il est vrai de +dire que les chasseurs, qui avaient beaucoup de lingots en argent qui +venaient de l'hôtel de la Monnaie, lui promirent de faire des +échanges; ces lingots étaient aussi gros qu'une brique et en avaient +la forme: il s'en est trouvé beaucoup. + +Il était près de midi que nous étions encore à table avec nos amis, le +dos appuyé contre des grosses pièces de canon monstre, qui sont de +chaque côté de la porte de l'arsenal qui est en face du palais, +lorsqu'on cria: «Aux armes!» Le feu était au Kremlin. Un instant +après, des brandons de feu tombaient dans la cour où se trouvaient de +l'artillerie de la Garde, avec tous les caissons; à côté se trouvait +une grande quantité d'étoupes, que les Russes avaient laissée, et +dont déjà une partie était en flammes. La crainte d'une explosion +occasionna un peu de désordre, surtout par la présence de l'Empereur +que l'on força, pour ainsi dire, de quitter le Kremlin. + +Pendant ce temps, nous avions dit adieu à nos amis; nous étions partis +pour rejoindre le régiment. Notre guide, à qui nous avions fait +comprendre l'endroit où il était, nous fit prendre une direction par +où, nous disait-il, nous aurions plus court, mais il nous fut +impossible d'y pénétrer; nous en fûmes repoussés par les flammes. Il +nous fallut attendre qu'un passage fût libre, car, dans ce moment, +tout était en feu autour du Kremlin, et l'impétuosité du vent qui, +depuis quelque temps, soufflait d'une force extraordinaire, nous +lançait des pièces de bois enflammées dans les jambes, ce qui nous +força de nous abriter dans un souterrain où déjà beaucoup d'hommes +étaient. Nous y restâmes assez longtemps, et, lorsque nous en +sortîmes, nous rencontrâmes les régiments de la Garde qui allaient +s'établir dans les environs du château de Péterskoé, où l'Empereur +allait loger. Un seul bataillon, le premier du 2e régiment de +chasseurs, resta au Kremlin: il préserva le palais de l'incendie, +puisque l'Empereur y rentra le 18 au matin. J'oubliais de dire que le +prince de Neufchâtel, ayant voulu s'assurer de l'incendie qui était +autour du Kremlin, avait monté, avec un officier, sur une des +plates-formes du palais, mais ils faillirent être enlevés par la +violence du vent. + +Le vent et le feu continuaient toujours, mais un passage était libre: +c'était celui par où l'Empereur venait de sortir. Nous le suivîmes, +et, un instant après, nous nous trouvâmes sur les bords de la Moskowa. +Nous marchâmes le long des quais, que nous suivîmes jusqu'au moment où +nous trouvâmes une rue moins enflammée, ou une autre tout à fait +consumée, car, par celle que l'Empereur venait de traverser, plusieurs +maisons venaient de crouler après son passage, et qui empêchaient d'y +pénétrer. + +Enfin, nous nous trouvâmes dans un quartier tout à fait en cendres, où +notre juif tâcha de reconnaître une rue qui devait nous conduire sur +la place du Gouvernement; il eut beaucoup de peine d'en retrouver les +traces. + +Dans la nouvelle direction que nous venions de prendre, nous laissions +le Kremlin sur notre gauche. Pendant que nous marchions, le vent nous +envoyait des cendres chaudes dans les yeux, et nous empêchait d'y +voir; nous nous enfonçâmes dans les rues, sans autre accident que +d'avoir les pieds un peu brûlés, car il fallait marcher sur les +plaques des toits, ainsi que sur les cendres qui étaient encore +brûlantes, et qui couvraient toutes les rues. + +Nous avions déjà parcouru un grand espace, quand, tout à coup, nous +trouvons notre droite à découvert; c'était le quartier des juifs, où +les maisons, bâties toutes en bois, et petites, avaient été consumées +jusqu'au pied: à cette vue, notre guide jette un cri et tombe sans +connaissance. Nous nous empressâmes de le débarrasser de la charge +qu'il portait: nous en tirâmes une bouteille de liqueur et nous lui en +fîmes avaler quelques gouttes; ensuite, nous lui en versâmes sur la +figure. Un instant après, il ouvrit les yeux. Nous lui demandâmes +pourquoi il s'était trouvé malade. Il nous fit comprendre que sa +maison était la proie des flammes, et que probablement sa famille +avait péri, et, en disant cela, il retomba sans connaissance, de +manière que nous fûmes obligés de l'abandonner, malgré nous, car nous +ne savions que devenir sans guide, au milieu d'un pareil labyrinthe. +Il fallut, cependant, se décider à quelque chose: nous fîmes prendre +notre charge par un de nos hommes, et nous continuâmes à marcher; +mais, au bout d'un instant, nous fûmes forcés d'arrêter, ayant des +obstacles à franchir. + +La distance à parcourir pour atteindre une autre rue était au moins de +trois cents pas; nous n'osions franchir cet espace, à cause des +cendres chaudes qui allaient nous aveugler. Pendant que nous étions à +délibérer, un de mes amis me propose de ne faire qu'une course; je +conseillai d'attendre encore; les autres étaient de mon avis, mais +celui qui m'avait fait cette proposition, voyant que nous étions +irrésolus, et sans nous donner le temps de la réflexion, se mit à +crier: «Qui m'aime me suit!» Et il s'élance au pas de course; l'autre +le suit avec deux de nos hommes, et moi je reste avec celui qui avait +la charge, qui consistait encore en trois bouteilles de vin, cinq de +liqueurs, et des fruits confits. + +Mais à peine ont-ils fait trente pas, que nous les vîmes disparaître à +nos yeux: le premier était tombé de tout son long; celui qui l'avait +suivi le releva de suite. Les deux derniers s'étaient caché la figure +dans leurs mains, et avaient évité d'être aveuglés par les cendres, +comme le premier, qui n'y voyait plus, car c'était par un tourbillon +de cette poussière qu'ils avaient été enveloppés. Le premier, ne +pouvant plus voir, criait et jurait comme un diable: les autres +étaient obligés de le conduire, mais ils ne purent le ramener, ni +revenir à l'endroit où j'étais avec l'homme et la charge. Et moi, je +n'osais risquer de les joindre, car le passage devenait de plus en +plus dangereux. Il fallut attendre plus d'une heure, avant que je +pusse aller à eux. Pendant ce temps, celui qui était devenu presque +aveugle, pour se laver les yeux, fut obligé d'uriner sur un mouchoir, +en attendant qu'il puisse se les laver avec le vin que nous avions: +provisoirement, avec l'homme qui était resté avec moi, nous en vidâmes +une bouteille. + +Lorsque nous fûmes réunis, nous vîmes qu'il y avait impossibilité +d'aller plus avant sans danger. Nous décidâmes de retourner sur nos +pas, mais, au moment de retourner, nous eûmes l'idée de prendre chacun +une grande plaque en tôle pour nous couvrir la tête en la tenant du +côté où le vent, les flammes et les cendres venaient; nous en prîmes +donc chacun une. Après les avoir ployées pour nous en servir comme +d'un bouclier, nous les appliquâmes sur nos épaules gauches, en les +tenant des deux mains, de manière que nous avions la tête et la partie +gauche garanties. Après nous être serrés les uns contre les autres, et +en prenant toutes les précautions possibles pour ne pas être écrasés, +nous nous mîmes en marche, un soldat en tête, ensuite moi tenant celui +qui ne voyait presque pas, par la main, et les autres suivaient. Enfin +nous traversâmes avec beaucoup de peine, et non sans avoir failli être +renversés plusieurs fois. Lorsque nous eûmes traversé, nous nous +trouvâmes dans une nouvelle rue, où nous aperçûmes plusieurs familles +juives et quelques Chinois accroupis dans des coins, gardant le peu +d'effets qu'ils avaient sauvés ou pris chez les autres. Ils +paraissaient surpris de nous voir: probablement qu'ils n'avaient pas +encore vu de Français dans ce quartier. Nous approchâmes d'un juif, +nous lui fîmes comprendre qu'il fallait nous conduire sur la place du +Gouvernement. Un père y vint avec son fils, et comme, dans ce +labyrinthe de feu, les rues étaient coupées quelquefois par des +maisons croulées ou par d'autres enflammées, ce ne fut qu'après des +détours et de grandes difficultés de trouver des issues, et après nous +être reposés plusieurs fois, que nous arrivâmes, à onze heures de la +nuit, à l'endroit d'où nous étions partis la veille. + +Depuis que nous étions arrivés à Moscou, je n'avais pas, pour ainsi +dire, pris de repos; aussi je me couchai sur de belles fourrures que +nos soldats avaient rapportées en quantité, et je dormis jusqu'à sept +heures du matin. + +La compagnie n'avait pas encore été relevée de service, vu que tous +les régiments, ainsi que les fusiliers, et même la Jeune Garde, à la +disposition du maréchal Mortier, qui venait d'être nommé gouverneur de +la ville, étaient occupés, depuis trente-six heures, à comprimer +l'incendie qui, lorsque l'on avait fini d'un côté, recommençait d'un +autre. Cependant l'on conserva assez d'habitations, et même au delà de +ce qu'il fallait, pour se loger, mais ce ne fut pas sans mal, car +Rostopchin avait fait emmener toutes les pompes. Il s'en trouva encore +quelques-unes, mais hors de service. + +Pendant la journée du 16, l'ordre avait été donné de fusiller tous +ceux qui seraient pris mettant le feu. Cet ordre avait, aussitôt, été +mis à exécution. Pas loin de la place du Gouvernement, se trouvait une +autre petite place où quelques incendiaires avaient été fusillés et +pendus ensuite à des arbres: cet endroit s'appela toujours la _place +des Pendus_. + +Le jour même de notre entrée, l'Empereur avait donné l'ordre au +maréchal Mortier d'empêcher le pillage. Cet ordre avait été donné dans +chaque régiment, mais lorsque l'on sut que les Russes eux-mêmes +mettaient le feu à la ville, il ne fut plus possible de retenir le +soldat: chacun prit ce qui lui était nécessaire, et même des choses +dont il n'avait pas besoin. + +Dans la nuit du 17, le capitaine me permit de prendre dix hommes de +corvée, avec leurs sabres, pour aller chercher des vivres. Il en +envoya vingt d'un autre côté, parce que la maraude ou le pillage[17], +comme on voudra, était permis, mais en recommandant d'y mettre le plus +d'ordre possible. Me voilà donc encore parti pour la troisième course +de nuit. + +[Note 17: Nos soldats appelaient le pillage de la ville, la «foire +de Moscou», (_Note de l'auteur_.)] + +Nous traversâmes une grande rue tenant à la place où nous étions. +Quoique le feu y avait été mis deux fois, l'on était parvenu à s'en +rendre maître, et, depuis ce moment, l'on avait été assez heureux de +la préserver. Aussi plusieurs officiers supérieurs, ainsi qu'un grand +nombre d'employés de l'armée, y avaient pris leur domicile. Nous en +traversâmes encore d'autres où l'on ne voyait plus que la place, +marquée, par les plaques en tôle des toits; le vent de la journée +précédente en avait balayé les cendres. + +Nous arrivâmes dans un quartier où tout était encore debout: l'on n'y +voyait que quelques voitures d'équipage, sans chevaux. Le plus grand +silence y régnait. Nous visitâmes les voitures: il ne s'y trouvait +rien, mais, à peine les avions-nous dépassées, qu'un cri féroce se fit +entendre derrière nous et fut répété deux fois et à deux distances +différentes. Nous écoutâmes quelque temps, et nous n'entendîmes plus +rien. Alors nous nous décidâmes à entrer dans deux maisons, moi avec +cinq hommes dans la première, et un caporal avec les cinq autres, dans +l'autre. Nous allumâmes des lanternes dont nous étions munis, et, le +sabre en main, nous nous disposâmes à entrer dans celles qui nous +paraissaient devoir renfermer des choses qui pouvaient nous être +utiles. + +Celle où je voulais entrer était fermée, et la porte garnie de grandes +plaques de fer; cela nous contraria un peu, vu que nous ne voulions +pas faire de bruit en l'enfonçant. Mais, ayant remarqué que la cave, +dont la porte donnait sur la rue, était ouverte, deux hommes y +descendirent. Ils y trouvèrent une trappe qui communiquait dans la +maison, de manière qu'il leur fut facile de nous ouvrir la porte. Nous +y entrâmes, et nous vîmes que nous étions dans un magasin d'épiceries: +rien n'avait été dérangé dans la maison, seulement, dans une chambre à +manger, il y avait un peu de désordre. De la viande cuite était +encore sur la table; plusieurs sacs remplis de grosse monnaie étaient +sur un coffre; peut-être que l'on n'avait pas voulu, ou que l'on +n'avait pu les emporter. + +Après avoir visité toute la maison, nous nous disposâmes à faire nos +provisions, car nous y trouvâmes de la farine, du beurre, du sucre en +quantité et du café, ainsi qu'un grand tonneau rempli d'oeufs rangés +par couches, dans de la paille d'avoine. Pendant que nous étions à +faire notre choix, sans disputer sur le prix, car il nous semblait que +nous pouvions disposer de tout, puisqu'on l'avait abandonné et que, +d'un moment à l'autre, cela pouvait devenir la proie des flammes, le +caporal, qui était entré d'un autre côté, m'envoya dire que la maison +où il était, était celle d'un carrossier où se trouvaient plus de +trente petites voitures élégantes, que les Russes appellent +_drouschki_. Il me fit dire aussi que, dans une chambre, il y avait +plusieurs soldats russes de couchés sur des nattes de jonc, mais +qu'ayant été surpris de voir des Français, ils s'étaient mis à genoux, +les mains croisées sur la poitrine, et le front contre terre, pour +demander grâce, mais que, voyant qu'ils étaient blessés, ils leur +avaient porté des secours en leur donnant de l'eau, vu l'impossibilité +où ils étaient de s'en procurer eux-mêmes, tant leurs blessures +étaient graves, et que, par la même raison, ils ne pouvaient nous +nuire. + +Je fus de suite chez le carrossier, faire choix de deux jolies petites +voitures fort commodes, afin d'y mettre les vivres que nous trouvions, +et de pouvoir les transporter plus à notre aise. Je vis les blessés: +parmi eux se trouvaient cinq canonniers de la Garde, avec les jambes +brisées; ils étaient au nombre de dix-sept; beaucoup étaient +Asiatiques, faciles à reconnaître à leur manière de saluer. + +Comme je sortais de la maison avec mes voitures, j'aperçus trois +hommes, dont un armé d'une lance, le second d'un sabre et le troisième +d'une torche allumée, mettant le feu à la maison de l'épicier, sans +que les hommes que j'avais laissés dedans s'en fussent aperçus, tant +ils étaient occupés à emballer et à faire choix des bonnes choses qui +s'y trouvaient. En les voyant, nous jetâmes un grand cri pour +épouvanter ces trois coquins, mais, à notre surprise, pas un ne +bougea; ils nous regardèrent venir tranquillement, et celui qui était +armé d'une lance se mit fièrement en posture de vouloir se défendre, +si nous approchions. Cela nous était assez difficile, vu que nous +n'avions que nos sabres. Mais le caporal arriva avec deux pistolets +chargés qu'il venait de trouver dans la chambre où étaient les +blessés; il m'en donna un et, avec celui qui lui restait, il voulait +abattre celui qui était armé d'une lance. Mais je l'en empêchai pour +le moment, ne voulant pas faire de bruit, dans la crainte qu'il ne +nous en tombât un plus grand nombre sur les bras. + +Voyant cela, un Breton, qui se trouvait parmi nos hommes, se saisit +d'un petit timon d'une des petites voitures, et faisant le moulinet, +il avança contre l'individu qui, ne connaissant rien à cette manière +de combattre, eut, au même instant, les deux jambes brisées. Il jeta, +en tombant, un cri terrible, mais le Breton, en colère, ne lui laissa +pas le temps d'en jeter un second, car il lui asséna un second coup +tellement violent sur la tête, qu'un boulet de canon n'aurait pu mieux +faire. Il allait en faire autant des deux autres, si nous ne l'avions +arrêté. Celui qui avait une torche à la main ne voulait pas s'en +dessaisir: il se sauva, avec son brandon enflammé, dans l'intérieur de +la maison de l'épicier, où deux hommes le poursuivirent. Il ne fallut +pas moins de deux coups de sabre pour le mettre à la raison. Tant +qu'au troisième, il se soumit de bonne grâce, et fut aussitôt attelé à +la voiture la plus chargée, avec un autre individu que l'on venait de +saisir dans la rue. + +Nous disposâmes tout pour notre départ. Nos deux voitures étaient +chargées de tout ce que renfermait le magasin: sur la première, où +nous avions attelé nos deux Russes, et qui était la plus chargée, nous +avions mis le tonneau rempli d'oeufs, et, pour ne pas que nos +conducteurs puissent se sauver, nous avions eu la sage précaution de +les attacher par le milieu du corps arec une forte corde et à double +noeud; la seconde devait être conduite par quatre hommes de chez nous, +en attendant que nous puissions trouver un attelage, comme à la +première. + +Mais voilà qu'au moment où nous allions partir, nous apercevons le feu +à la maison du carrossier! L'idée que les malheureux allaient périr +dans des douleurs atroces nous força de nous arrêter et de leur porter +des secours. Nous y fûmes de suite, ne laissant que trois hommes pour +garder nos voitures. Nous transportâmes les pauvres blessés sous une +remise séparée du corps des bâtiments. C'est tout ce que nous pûmes +faire. Après avoir rempli cet acte d'humanité, nous partîmes au plus +vite afin d'éviter que notre marche ne soit interceptée par +l'incendie, car on voyait le feu à plusieurs endroits, et dans la +direction que nous devions parcourir. + +Mais à peine avions-nous fait vingt-cinq pas, que les malheureux +blessés que nous venions de transporter, jetèrent des cris effrayants. +Nous nous arrêtâmes encore, afin, de voir de quoi il était question. +Le caporal y fut avec quatre hommes. C'était le feu qui avait pris à +la paille qui était en quantité dans la cour, et qui gagnait l'endroit +où étaient ces malheureux. Il fit, avec ses hommes, tout ce qu'il +était possible de faire, afin de les préserver d'être brûlés. Ensuite +ils vinrent nous rejoindre, mais il est probable qu'ils auront péri. + +Nous continuâmes notre route, et, dans la crainte d'être surpris par +le feu, nous faisions trotter notre premier attelage à coups de plats +de sabre. Cependant nous ne pûmes l'éviter, car lorsque nous fûmes +dans le quartier de la place du Gouvernement, nous nous aperçûmes que +la grand'rue, où beaucoup d'officiers supérieurs et des employés de +l'armée s'étaient logés, était tout en flammes. C'était pour la +troisième fois que l'on y mettait le feu. Mais aussi ce fut la +dernière. + +Lorsque nous fûmes à l'entrée, nous remarquâmes que le feu n'était mis +que par intervalles et que l'on pouvait, en courant, franchir les +espaces où il faisait ses ravages. Les premières maisons de la rue ne +brûlaient pas. Arrivés à celles qui étaient en feu, nous nous +arrêtâmes, afin de voir si l'on pouvait, sans s'exposer, les franchir. +Déjà plusieurs étaient croulées; celles sous lesquelles ou devant +lesquelles nous devions passer, menaçaient aussi de s'abîmer sur nous +et de nous engloutir dans les flammes. Cependant, nous ne pûmes rester +longtemps dans cette position, car nous venions de nous apercevoir que +la partie des maisons que nous avions passée, en entrant dans la rue, +était aussi en feu. + +Ainsi nous étions pris, non seulement devant et derrière, mais aussi à +droite et à gauche, et, au bout d'un instant, partout, ce n'était plus +qu'une voûte de feu sous laquelle il fallait passer. Il fut décidé que +les voitures passeraient en avant; nous voulûmes que celle à laquelle +étaient attelés les Russes passât la première, et malgré quelques +coups de plats de sabre, ils firent des difficultés. L'autre, qui +était conduite par nos soldats, se porta en avant et, s'excitant l'un +et l'autre, ils franchirent le plus heureusement possible l'endroit le +plus dangereux. Voyant cela, nous redoublâmes de coups sur les épaules +de nos Russes qui, craignant quelque chose de pire, s'élancèrent en +criant: «_Houra!_»[18] et passèrent au plus vite, non sans avoir senti +la chaleur, et couru de grands dangers, à cause qu'il se trouvait +différents meubles qui venaient de rouler dans la rue. + +[Note 18: _Houra!_ qui veut dire: _En avant!_ (_Note de +l'auteur_)] + +À peine la dernière voiture fut-elle passés, que nous traversâmes la +même distance au pas de course: alors nous nous trouvâmes dans un +endroit qui formait quatre coins, et quatre rues larges et longues, +que nous apercevions tout en feu. Et quoique, pour le moment, il +tombât de l'eau en abondance, l'incendie n'en allait pas moins son +train, car à chaque instant l'on voyait des habitations et même des +rues entières disparaître dans la fumée et dans les décombres. + +Il fallait cependant avancer et gagner au plus vite l'endroit où était +le régiment, mais nous vîmes avec peine que la chose était +impraticable, et qu'il fallait attendre que toute la rue fût réduite +en cendres pour avoir un passage libre. Il fut décidé de retourner sur +nos pas; c'est ce que nous fîmes de suite. Arrivés à l'endroit où nous +avions passé, les Russes, cette fois, dans la crainte de recevoir une +correction, n'hésitèrent pas à passer les premiers, mais, à peine +ont-ils parcouru la moitié de l'espace qu'il fallait pour arriver au +lieu de sûreté, et au moment où nous allions les suivre dans ce +dangereux passage, qu'un bruit épouvantable se fait entendre: c'était +le craquement des voûtes et la chute des poutres brûlantes et des +toits de fer qui croulaient sur la voiture. En un instant, tout fut +anéanti, jusqu'aux conducteurs que nous ne cherchâmes plus à revoir, +mais nous regrettâmes nos provisions, surtout nos oeufs. + +Il me serait impossible de dépeindre la situation critique où nous +nous trouvions. Nous étions bloqués par le feu et sans aucun moyen de +retraite. Heureusement pour nous qu'à l'endroit où étaient les quatre +coins des rues, il se trouvait une distance assez grande pour être à +l'abri des flammes, de manière à pouvoir attendre qu'une rue fût +entièrement brûlée pour nous ouvrir un passage. + +Pendant que nous attendions un moment propice pour nous échapper, nous +remarquâmes qu'une des maisons qui faisaient le coin d'une rue était +la boutique d'un confiseur italien, et, quoique sur le point d'être +rôtis, nous pensâmes qu'il serait bon de sauver quelques pots des +bonnes choses qui pouvaient s'y trouver, si toutefois il y avait +possibilité: la porte était fermée; au premier étage, une croisée +était ouverte; le hasard nous procura une échelle, mais elle était +trop courte; on la posa sur un tonneau qui se trouvait contre la +maison: alors elle fut longue assez pour que nos soldats pussent y +arriver et entrer dedans. + +Quoiqu'une partie fût déjà en flammes, rien ne les arrêta. Ils +ouvrirent la porte, et nous remarquâmes, à notre grande surprise et +satisfaction, que rien n'avait été enlevé. Nous y trouvâmes toutes +sortes de fruits confits et beaucoup de liqueurs, du sucre en +quantité, mais ce qui nous fit le plus grand plaisir, et qui nous +étonna le plus, fut trois grands sacs de farine. Notre surprise +redoubla en trouvant des pots de moutarde de la rue +Saint-André-des-Arts, n° 13, à Paris. + +Nous nous empressâmes de vider toute la boutique, et nous en fîmes un +magasin au milieu de la place où nous étions, en attendant qu'il nous +fût possible de faire transporter le tout où était notre compagnie. + +Comme il continuait toujours à tomber de l'eau, nous fîmes un abri +avec les portes de la maison, et nous établîmes notre bivac, où nous +restâmes plus de quatre heures, en attendant qu'un passage fût libre. + +Pendant ce temps, nous fîmes des beignets à la confiture, et, lorsque +nous pûmes partir, nous emportâmes, sur nos épaules, tout ce qu'il fut +possible de prendre. Nous laissâmes notre autre voiture et nos sacs +de farine sous la garde de cinq hommes, pour venir ensuite, avec +d'autres, les chercher. + +Pour la voiture, il était de toute impossibilité de s'en servir, vu +que le milieu de la rue où il fallait passer était embarrassé par +quantité de beaux meubles brisés et à demi brûlés, des pianos, des +lustres en cristal et une infinité d'autres choses de la plus grande +richesse. + +Enfin, après avoir passé la place des Pendus, nous arrivâmes où était +la compagnie, à 10 heures du matin: nous en étions partis la veille à +10 heures. Aussitôt notre arrivée, nous ne perdîmes pas de temps pour +envoyer chercher tout ce que nous avions laissé en arrière: dix hommes +partirent de suite; ils revinrent, une heure après, avec chacun une +charge, et malgré tous les obstacles, ils ramenèrent la voiture que +nous y avions laissée. Ils nous contèrent qu'ils avaient été obligés +de débarrasser la place où la première voiture avait été écrasée avec +les Russes, et que ces derniers étaient tous brûlés, calcinés et +raccourcis. + +Le même jour 18, nous fûmes relevés du service de la place, et nous +fûmes prendre possession de nos logements, pas loin de la première +enceinte du Kremlin, dans une belle rue dont une grande partie avait +été préservée du feu. L'on désigna, pour notre compagnie, un grand +café, car dans une des salles il y avait deux billards, et, pour nous +autres sous-officiers, la maison d'un boyard tenant à la première. Nos +soldats démontèrent les billards pour avoir plus de place; +quelques-uns, avec le drap, se firent des capotes. + +Nous trouvâmes, dans les caves de l'habitation de la compagnie, une +grande quantité de vin, de rhum de la Jamaïque, ainsi qu'une grande +cave remplie de tonnes d'excellente bière recouvertes de glace pour la +tenir fraîche pendant l'été. Chez notre boyard, quinze grandes caisses +de vin de Champagne mousseux, et beaucoup de vin d'Espagne. + +Nos soldats, le même jour, découvrirent un grand magasin de sucre dont +nous eûmes soin de faire une grande provision qui nous servit à faire +du punch, pendant tout le temps que nous restâmes à Moscou, ce que +nous n'avons jamais manqué un seul jour de faire en grande récréation. +Tous les soirs, dans un grand vase en argent que le boyard russe +avait oublié d'emporter, et qui contenait au moins six bouteilles, +nous en faisions pour le moins trois ou quatre fois. Ajoutez à cela +une belle collection de pipes dans lesquelles nous fumions d'excellent +tabac. + +Le 19, nous passâmes la revue de l'Empereur, au Kremlin, et en face du +palais. Le même jour, au soir, je fus encore commandé pour faire +partie d'un détachement composé de fusiliers-chasseurs et grenadiers, +et d'un escadron de lanciers polonais, en tout deux cents hommes; +notre mission était de préserver de l'incendie le Palais d'été de +l'Impératrice, situé à l'une des extrémités de Moscou. Ce détachement +était commandé par un général que je pense être le général Kellermann. + +Nous partîmes à huit heures du soir; il en était neuf et demie lorsque +nous y arrivâmes. Nous vîmes une habitation spacieuse, qui me parut +aussi grande que le château des Tuileries, mais bâtie en bois et +recouverte d'un stuc qui faisait le même effet que le marbre. +Aussitôt, l'on disposa des gardes à l'extérieur, et l'on établit un +grand poste en face du palais où se trouvait un grand corps de garde. +L'on fit partir des patrouilles pour la plus grande sûreté. Je fus +chargé, avec quelques hommes, de visiter l'intérieur, afin de voir +s'il ne s'y trouvait personne de caché. + +Cette occasion me procura l'avantage de parcourir cette immense +habitation, qui était meublée avec tout ce que l'Asie et l'Europe +produisent de plus riche et de plus brillant. Il semblait que l'on +avait tout prodigué pour l'embellir, et, cependant, en moins d'une +heure, elle fut entièrement consumée, car à peine y avait-il un quart +d'heure que tout était disposé pour empêcher que l'on y mette le feu, +qu'un instant après il fut mis, malgré toutes les précautions que l'on +avait prises, devant, derrière, à droite et à gauche, et sans voir qui +le mettait; enfin, il se fit voir en plus de douze endroits à la fois. +On le voyait sortir par toutes les fenêtres des greniers. + +Aussitôt, le général demande des sapeurs pour tâcher d'isoler le feu, +mais c'était impossible: nous n'avions pas de pompes, ni même d'eau. +Un instant après, nous vîmes sortir de dessous les grands escaliers, +par un souterrain du château, et s'en aller tranquillement, plusieurs +hommes dont quelques-uns avaient encore des torches en partie +allumées; l'on courut sur eux et on les arrêta. C'étaient ceux qui +venaient de mettre le feu au palais; ils étaient vingt et un. Onze +autres furent arrêtés, d'un autre côté, mais qui ne paraissaient pas +sortir du château. Ils n'avaient rien sur eux qui indiquât qu'ils +aient participé à ce nouvel incendie; cependant, plus de la moitié +furent reconnus pour des forçats. + +Tout ce que nous pûmes faire, fut de sauver quelques tableaux et +d'autres objets précieux, parmi lesquels se trouvaient des ornements +impériaux, comme manteaux en velours, doublés en peau d'hermine, ainsi +que beaucoup d'autres choses non moins précieuses qu'il fallut ensuite +abandonner. + +Il y avait peut-être une demi-heure que le feu avait commencé, qu'un +vent furieux s'éleva, et en moins de dix minutes, nous fûmes bloqués +par un incendie général, sans pouvoir ni reculer, ni avancer. +Plusieurs hommes furent blessés par des pièces de bois enflammées, que +la force du vent chassait avec un bruit épouvantable. Nous ne pûmes +sortir de cet enfer qu'à deux heures du matin, et, alors, plus d'une +demi-lieue de terrain avait été la proie des flammes, car tout ce +quartier était bâti en bois, et avec la plus grande élégance. + +Nous nous remîmes en route pour retourner dans la direction du +Kremlin: en partant, nous conduisions avec nous nos prisonniers, au +nombre de trente-deux, et, comme j'avais été chargé de la garde de +police pendant la nuit, je fus aussi chargé de l'arrière-garde et de +l'escorte des prisonniers, avec ordre de faire tuer à coups de +baïonnette ceux qui voudraient se sauver ou qui ne voudraient pas +suivre. + +Parmi ces malheureux, il se trouvait au moins les deux tiers de +forçats, avec des figures sinistres; les autres étaient des bourgeois +de la moyenne classe et de la police russe, faciles à reconnaître à +leur uniforme. + +Pendant que nous marchions, je remarquai, parmi les prisonniers, un +individu affublé d'une capote verte assez propre, pleurant comme un +enfant, et répétant à chaque instant, en bon français: «Mon Dieu! j'ai +perdu dans l'incendie ma femme et mon fils!» Je remarquai qu'il +regrettait davantage son fils que sa femme; je lui demandai qui il +était. Il me répondit qu'il était Suisse et des environs de Zurich, +instituteur des langues allemande et française à Moscou, depuis +dix-sept ans. Alors il continua à pleurer et à se désespérer, en +répétant toujours: «Mon cher fils! mon pauvre fils!...» + +J'eus pitié de ce malheureux, je le consolai en lui disant que, +peut-être, il les retrouverait, et, comme je savais qu'il devait +mourir comme les autres, je résolus de le sauver. À côté de lui +marchaient deux hommes qui se tenaient fortement par le bras, l'un +jeune et l'autre déjà âgé; je demandai au Suisse qui ils étaient; il +me dit que c'étaient le père et le fils, tous deux tailleurs d'habits: +«Mais, me répondit-il, le père est plus heureux que moi, il n'est pas +séparé de son fils, ils pourront mourir ensemble!» Il savait le sort +qui l'attendait, car comprenant le français, il avait entendu l'ordre +que l'on avait donné pour eux. + +Au moment où il me parlait, je le vis s'arrêter tout à coup et +regarder avec des yeux égarés; je lui demandai ce qu'il avait: il ne +me répondit pas. Un instant après, un gros soupir sortit de sa +poitrine, et il se mit de nouveau à pleurer en me disant qu'il +cherchait l'emplacement de son habitation, que c'était bien là, qu'il +le reconnaissait au grand poêle qui était encore debout, car il est +bon de dire que l'on y voyait toujours comme en plein jour, non +seulement dans la ville, mais loin encore. + +Dans ce moment, la tête de la colonne, qui marchait précédée du +détachement de lanciers polonais, était arrêtée et ne savait où +passer, à cause d'un grand encombrement qui se trouvait dans une rue +plus étroite et par suite des éboulements. Je profitai de ce moment +pour satisfaire au désir qu'avait ce malheureux de voir si, dans les +cendres de son habitation, il ne retrouverait pas les cadavres de son +fils et de sa femme. Je lui proposai de l'accompagner; nous entrons +sur l'emplacement de la maison: d'abord nous ne voyons rien qui puisse +confirmer son malheur, et déjà je le consolais en lui disant que, sans +doute, ils étaient sauvés, quand tout à coup, à l'entrée de la porte +de la cave, j'aperçus quelque chose de gros et informe, noir et +raccourci. J'avançai, j'examinai, en ôtant avec mon pied tout ce qui +pouvait m'empêcher de reconnaître la chose; je vis que c'était un +cadavre. Mais impossible de pouvoir discerner si c'était un homme ou +une femme: d'abord je n'en eus pas le temps, car l'individu, que la +chose intéressait et qui était à côté de moi comme un stupide, jeta un +cri effroyable et tomba sur le pavé. Aidé par un soldat qui était près +de moi, nous le relevâmes. Revenu un peu à lui-même, il parcourut, en +se livrant au désespoir, le terrain de la maison et, par un dernier +cri, il nomma son fils et se précipita dans la cave où je l'entendis +tomber comme une masse. + +L'envie de le suivre ne me prit pas: je m'empressai de rejoindre le +détachement, en faisant de tristes réflexions sur ce que je venais de +voir. Un de mes amis me demanda ce que j'avais fait de l'homme qui +parlait français; je lui contai la scène tragique que je venais de +voir, et, comme l'on était toujours arrêté, je lui proposai de venir +voir l'endroit. Nous allâmes jusqu'à la porte de la cave; là, nous +entendîmes des gémissements; mon camarade me proposa d'y descendre +afin de le secourir, mais, comme je savais qu'en le tirant de cet +endroit, c'était le conduire à une mort certaine, puisqu'ils devaient +tous être fusillés en arrivant, je lui observai que c'était commettre +une grande imprudence que de s'engager dans un lieu sombre et sans +lumière. + +Fort heureusement, le cri: «Aux armes!» se fit entendre; c'était pour +se remettre en marche, mais, comme il fallait encore quelque temps +avant que la gauche fit son mouvement, nous restâmes encore un moment +au même endroit, et, comme nous allions nous retirer, nous entendîmes +quelqu'un marcher; je me retournai. Jugez quelle fut ma surprise en +voyant paraître ce malheureux, ayant l'air d'un spectre, portant dans +ses bras des fourrures avec lesquelles, disait-il, il voulait +ensevelir son fils et sa femme, car, pour son fils, il l'avait trouvé +mort dans la cave, sans être brûlé. Le cadavre qui était à la porte +était bien celui de sa femme; je lui conseillai de rentrer dans la +cave, de s'y cacher jusqu'après notre départ et qu'il pourrait ensuite +remplir son pénible devoir; je ne sais s'il comprit, mais nous +partîmes. + +Nous arrivâmes près du Kremlin à cinq heures du matin; nous mîmes nos +prisonniers dans un lieu de sûreté; mais avant, j'avais eu la +précaution de faire mettre de côté les deux tailleurs, père et fils, +et cela pour notre compte; ils nous furent, comme l'on verra, très +utiles pendant notre séjour à Moscou. + +Le 20, l'incendie s'était un peu ralenti; le maréchal Mortier, +gouverneur de la ville, avec le général Milhaud, nommé commandant de +la place, s'occupèrent activement d'organiser une administration de +police. L'on choisit, à cet effet, des Italiens, des Allemands et +Français habitant Moscou, qui s'étaient soustraits, en se cachant, aux +mesures de rigueur de Rostopchin, qui, avant notre arrivée, faisait +partir les habitants malgré eux. + +À midi, en regardant par la fenêtre de notre logement, je vis fusiller +un forçat; il ne voulut pas se mettre à genoux; il reçut la mort avec +courage et, frappant sur sa poitrine, il semblait défier celui qui la +lui donnait. Quelques heures après, ceux que nous avions conduits +subirent le même sort. + +Je passai le reste de la journée assez tranquille, c'est-à-dire +jusqu'à sept heures du soir, où l'adjudant-major Delaître me signifia +de me rendre aux arrêts dans un endroit qu'il me désigna, pour avoir, +disait-il, laissé échapper trois prisonniers que l'on avait confiés à +ma garde; je m'excusai comme je pus, et je me rendis dans l'endroit +que l'on m'avait indiqué; d'autres sous-officiers y étaient déjà. Là, +après avoir réfléchi, je fus satisfait d'avoir sauvé trois hommes, +dont j'étais persuadé qu'ils étaient innocents. + +La chambre dans laquelle j'étais donnait sur une grande galerie +étroite qui servait de passage pour aller dans un autre corps de +bâtiment, dont une partie avait été incendiée, de manière que personne +n'y allait, et je remarquai que la partie qui était conservée n'avait +pas encore été explorée. N'ayant rien à faire, et naturellement +curieux, je m'amusai à parcourir la galerie. Lorsque je fus au bout, +il me sembla entendre du bruit dans une chambre dont la porte était +fermée. En écoutant, il me sembla entendre un langage que je ne +comprenais pas. Voulant savoir ce qu'elle renfermait, je frappai. L'on +ne me répondit pas, et le silence le plus profond succéda au bruit. +Alors, regardant par le trou de la serrure, j'aperçus un homme couché +sur un canapé, et deux femmes debout qui semblaient lui imposer +silence; comme je comprenais quelques mots de la langue polonaise, qui +a beaucoup de rapport avec la langue russe, je frappai une seconde +fois, et je demandai de l'eau; pas de réponse. Mais, à la seconde +demande, que j'accompagnai d'un grand coup de pied dans la porte, l'on +vint m'ouvrir. + +Alors j'entrai; les deux femmes, en me voyant, se sauvèrent dans une +autre chambre. Je commençai par fermer la porte par où j'étais entré; +l'individu couché sur le canapé ne bougeait pas; je le reconnus, de +suite, pour un forçat de la figure la plus ignoble et la plus sale, +ainsi que sa barbe et tout son accoutrement, composé d'une capote de +peau de mouton serrée avec une ceinture de cuir. Il avait, à côté de +lui, une lance et deux torches à incendie, plus deux pistolets à sa +ceinture, objets dont je commençai par m'emparer. Ensuite, prenant une +des torches qui était grosse comme mon bras, je lui en appliquai un +coup sur le côté, qui lui fit ouvrir les yeux. L'individu, en me +voyant, fit un bond comme pour sauter après moi, mais il tomba de tout +son long. Alors je lui présentai le bout d'un des pistolets que je lui +avais pris; il me regarda encore d'un air stupide, et, voulant se +relever, il retomba. À la fin, il parvint à se tenir debout. Voyant +qu'il était ivre, je le pris par un bras et, l'ayant fait sortir de la +chambre, je le conduisis au bout de la galerie qui séparait les +chambres, et lorsqu'il fut sur le bord de l'escalier qui était droit +comme une échelle, je le poussai: il roula jusqu'en bas comme un +tonneau, et presque contre la porte du corps de garde de la police, +qui était en face de l'escalier. Les hommes de garde le traînèrent +dans une chambre destinée pour y enfermer tous ceux de son espèce que +l'on arrêtait à chaque instant; enfin, je n'en entendis plus parler. + +Après cette expédition, je retournai à la chambre et je m'y enfermai, +et, ayant encore regardé si rien ne pouvait me nuire, j'ouvris la +porte de la seconde chambre où j'aperçus, en entrant, les deux +Dulcinées assises sur un canapé. En me voyant, elles ne parurent pas +surprises; elles me parlèrent toutes deux à la fois; je ne pus jamais +rien comprendre. Je voulus savoir si elles avaient quelque chose à +manger; elles me comprirent parfaitement, car aussitôt elles me +servirent des concombres, des oignons et un gros morceau de poisson +salé avec un peu de bière, mais pas de pain. Un instant après, la plus +jeune m'apporta une bouteille qu'elle appela _Kosalki_; en le goûtant, +je le reconnus pour du genièvre de Dantzig, et, en moins d'une +demi-heure, nous eûmes vidé la bouteille, car je m'aperçus que mes +deux Moscovites buvaient mieux que moi. Je restai encore quelque temps +avec les deux soeurs, car elles m'avaient fait comprendre qu'elles +l'étaient; alors je retournai dans ma chambre. + +En entrant, je trouvai un sous-officier de la compagnie qui était venu +pour me voir, et qui depuis longtemps m'attendait. Il me demanda d'où +je venais; lorsque je lui eus conté mon histoire, il ne fut plus +surpris de mon absence, mais il parut enchanté, à cause, me dit-il, +que l'on ne trouvait personne pour blanchir le linge; puisque le +hasard nous procurait deux dames moscovites, certainement elles se +trouveraient très honorées de blanchir et de raccommoder celui des +militaires français. À dix heures, lorsque tout le monde fut couché, +comme nous ne voulions pas que personne sache que nous avions des +femmes, le sous-officier revint, avec le sergent-major, chercher nos +deux belles. Elles, firent d'abord quelques difficultés, ne sachant où +on les conduisait; mais, ayant fait comprendre qu'elles désiraient que +je les accompagnasse, j'allai jusqu'au logement, où elles nous +suivirent de bonne grâce, en riant. Un cabinet se trouvant disponible, +nous les y installâmes, après l'avoir meublé convenablement avec ce +que nous trouvâmes dans leur chambre; bien mieux, avec tout ce que +nous trouvâmes de beau et d'élégant que les dames nobles moscovites +n'avaient pu emporter, de manière que, de grosses servantes qu'elles +paraissaient être, elles furent de suite transformées en baronnes, +mais blanchissant et raccommodant notre linge. + +Le lendemain au matin, 21, j'entendis une forte détonation d'armes à +feu; j'appris que l'on venait encore de fusiller plusieurs forçats et +hommes de la police, que l'on avait pris mettant le feu à l'hospice +des Enfants-Trouvés et à l'hôpital où étaient nos blessés; un instant +après, le sergent-major accourut me dire que j'étais libre. + +En rentrant dans notre logement, j'aperçus nos tailleurs, les deux +hommes que j'avais sauvés, déjà en train de travailler; ils faisaient +des grands collets avec les draps des billards qui étaient dans la +grande salle du café où était logée la compagnie, et que l'on avait +démontés pour avoir plus de place. J'entrai dans la chambre où étaient +enfermées nos femmes; elles étaient occupées à faire la lessive, et +elles s'en tiraient passablement mal. Cela n'est pas étonnant, elles +avaient sur elles des robes en soie d'une baronne! Mais il fallait +prendre patience, faute de mieux. Le reste de la journée fut consacré +à organiser notre local et à faire des provisions, comme si nous +devions rester longtemps dans cette ville. Nous avions en magasin, +pour passer l'hiver, sept grandes caisses de vin de Champagne +mousseux, beaucoup de vin d'Espagne, du porto; nous étions possesseurs +de cinq cents bouteilles de rhum de la Jamaïque, et nous avions à +notre disposition plus de cent gros pains de sucre, et tout cela pour +six sous-officiers, deux femmes et un cuisinier. + +La viande était rare; ce soir-là, nous eûmes une vache; je ne sais +d'où elle venait, probablement d'un endroit où il n'était pas permis +de la prendre, car nous la tuâmes pendant la nuit, pour ne pas être +vus. + +Nous avions aussi beaucoup de jambons, car l'on en avait trouvé un +grand magasin; ajoutez à cela du poisson salé en quantité, quelques +sacs de farine, deux grands tonneaux remplis de suif que nous avions +pris pour du beurre; la bière ne manquait pas; enfin, voilà quelles +étaient nos provisions, pour le moment, si toutefois nous venions à +passer l'hiver à Moscou. + +Le soir, nous eûmes l'ordre de faire un contre-appel; il fut fait à +dix heures; il manquait dix-huit hommes. Le reste de la compagnie +dormait tranquillement dans la salle des billards; ils étaient couchés +sur des riches fourrures de martes-zibelines, des peaux de lions, de +renards, et d'ours; une partie avait la tête enveloppée de riches +cachemires et formant un grand turban, de sorte que, dans cette +situation, ils ressemblaient à des sultans plutôt qu'à des grenadiers +de la Garde: il ne leur manquait plus que des houris. + +J'avais prolongé mon appel jusqu'à onze heures, à cause des absents, +pour ne pas les porter manquants; effectivement, ils rentrèrent un +instant après, ployant sous leur charge. Parmi les objets remarquables +qu'ils rapportèrent, il se trouvait plusieurs plaques en argent, avec +des dessins en relief; ils apportaient aussi chacun un lingot du même +métal, de la grosseur et de la forme d'une brique. Le reste consistait +en fourrures, châles des Indes, des étoffes en soie tissée d'or et +d'argent. Ils me demandèrent encore la permission de faire, de suite, +deux autres voyages, pour aller chercher du vin et des fruits confits, +qu'ils avaient laissés dans une cave: je la leur accordai, un caporal +les accompagna. Il est bon de savoir que, sur tous les objets qui +avaient échappé à l'incendie, nous autres sous-officiers prélevions +toujours un droit au moins de vingt pour cent. + +Le 22 fut consacré au repos, à augmenter nos provisions, à chanter, +fumer, rire et boire, à nous promener. Le même jour, je fis une visite +à un Italien, marchand d'estampes, qui restait dans notre quartier; et +dont la maison n'avait pas été brûlée. + +Le 23 au matin, un forçat fut fusillé dans la cour du café. Le même +jour, l'ordre fut donné de nous tenir prêts, pour le lendemain matin, +à passer la revue de l'Empereur. + +Le 24, à huit heures du matin, nous nous mîmes en marche pour le +Kremlin. Lorsque nous y arrivâmes, plusieurs régiments de l'armée y +étaient déjà réunis pour la même cause; il y eut, ce jour-là, beaucoup +de promotions et beaucoup de décorations données. Ceux qui, dans cette +revue, reçurent des récompenses, avaient bien mérité de la patrie, car +plus d'une fois ils avaient versé leur sang au champ d'honneur. + +Je profitai de cette circonstance pour visiter en détail les choses +remarquables que renfermait le Kremlin. Pendant que plusieurs +régiments étaient occupés à passer la revue, je visitai l'église +Saint-Michel, destinée à la sépulture des empereurs de Russie. Ce fut +dans cette église que, les premiers jours de notre arrivée, croyant y +trouver des grands trésors que l'on disait y être cachés, des +militaires de la Garde, du 1er de chasseurs, qui étaient restés de +piquet au Kremlin, s'y étaient introduits, avaient parcouru des +caveaux immenses, mais, au lieu d'y trouver des trésors, ils n'y +trouvèrent que des tombeaux en pierre, recouverts en velours, avec des +inscriptions sur des plaques en argent. On y rencontra aussi quelques +personnes de la ville qui s'y étaient retirées sous la protection des +morts, croyant y être en sûreté, parmi lesquelles se trouvait une +jeune et jolie personne que l'on disait appartenir à une des premières +familles de Moscou, et qui fit la folie de s'attacher à un officier +supérieur de l'armée. Elle fit la folie, plus grande encore, de le +suivre dans la retraite. Aussi, comme tant d'autres, elle périt de +froid, de faim et de misère. + +Sortant des caveaux de l'église Saint-Michel, je fus voir la fameuse +cloche, que j'examinai dans tous ses détails. Sa hauteur est de +dix-neuf pieds; une bonne partie est enterrée, probablement par son +propre poids, depuis le temps qu'elle est à terre, par suite de +l'incendie qui brûla la tour où elle était suspendue et dont on voit +encore les fondations. Les grosses pièces de bois auxquelles elle +était suspendue y sont encore attachées, mais cassées par le milieu. + +Pas loin de là, et en face du palais, se trouve l'arsenal où l'on +voit, à chaque côté de la porte, deux pièces de canon monstres; un peu +plus loin et sur la droite, c'est la cathédrale, avec ses neuf tours +ou clochers couverts en cuivre doré. Sur la plus haute des tours, l'on +y voyait la croix du grand Ivan, qui domine le tout; elle avait trente +pieds de haut, elle était en bois, recouverte de fortes lames d'argent +doré: plusieurs chaînes aussi dorées la tenaient de tous les côtés. + +Quelques jours après, des hommes de corvée, charpentiers et autres, +furent commandés pour la descendre, afin de la transporter à Paris +comme trophée, mais, en la détachant, elle fut emportée par son poids; +elle faillit tuer et entraîner avec elle tous les hommes qui la +tenaient par les chaînes; il en fut de même des grands aigles qui +dominaient les hautes tours, autour de l'enceinte du Kremlin. + +Il était midi lorsque nous eûmes fini de passer la revue; en partant, +nous passâmes sous la fausse porte où se trouve le grand Saint Nicolas +dont j'ai parlé plus haut. Nous y vîmes beaucoup d'esclaves russes +occupés à prier, à faire des courbettes et des signes de croix au +grand Saint; probablement qu'ils l'intercédaient contre nous. + +Le 25, avec plusieurs de mes amis, nous parcourûmes les ruines de la +ville. Nous passâmes dans plusieurs quartiers que nous n'avions pas +encore vus: partout l'on rencontrait, au milieu des décombres, des +paysans russes, des femmes sales et dégoûtantes, juives et autres, +confondues avec des soldats de l'armée, cherchant, dans les caves que +l'on découvrait, les objets cachés qui avaient pu échapper à +l'incendie. Indépendamment du vin et du sucre qu'ils y trouvaient, +l'on en voyait chargés de châles, de cachemires, de fourrures +magnifiques de Sibérie, et aussi d'étoffes tissées de soie, d'or et +d'argent, et d'autres avec des plats d'argent et d'autres choses +précieuses. Aussi voyait-on les juifs, avec leurs femmes et leurs +filles, faire à nos soldats toute espèce de propositions pour en +obtenir quelques pièces, que souvent d'autres soldats de l'armée +reprenaient. + +Le même jour, au soir, le feu fut mis à un temple grec, en face de +notre logement, et tenant au palais où était logé le maréchal Mortier. +Malgré les secours que nos soldats portèrent, l'on ne put parvenir à +l'éteindre. Ce temple, qui avait été conservé dans son entier et où +rien n'avait été dérangé, fut, dans un rien de temps, réduit en +cendres. Cet accident fut d'autant plus déplorable, que beaucoup de +malheureux s'y étaient retirés avec le peu d'effets qui leur +restaient, et même, depuis quelques jours, l'on y officiait. + +Le 26, je fus de garde aux équipages de l'Empereur, que l'on avait +placés dans des remises situées à une des extrémités de la ville et +vis-à-vis une grande caserne que l'incendie avait épargnée et où une +partie du premier corps d'armée était logée. Pour y arriver avec mon +poste, il m'avait fallu parcourir plus d'une lieue de terrain en +ruines et situé presque sur la rive gauche de la Moskowa, où l'on +n'apercevait plus que, ça et là, quelques pignons d'églises; le reste +était réduit en cendres. Sur la rive droite, on voyait encore quelques +jolies maisons de campagne isolées, dont une partie aussi était +brûlée. + +Près de l'endroit où j'avais établi mon poste, se trouvait une maison +qui avait échappé à l'incendie; je fus la voir par curiosité. Le +hasard m'y fit rencontrer un individu parlant très bien le français, +qui me dit être de Strasbourg, et qu'une fatalité avait amené à Moscou +quelques jours avant nous. Il me conta qu'il était marchand de vins du +Rhin et de Champagne mousseux, et que, par suite de malheureuses +circonstances, il perdait plus d'un million, tant par ce qu'on lui +devait que par les vins qu'il avait en magasin et qui avaient été +brûlés, et aussi par ce que nous avions bu et que nous buvions encore +tous les jours. Il n'avait pas un morceau de pain à manger. Je lui +offris de venir manger avec moi sa part d'une soupe au riz, qu'il +accepta avec reconnaissance. + +En attendant la paix, que l'on croyait prochaine, l'Empereur donnait +des ordres afin de tout organiser dans Moscou, comme si l'on devait y +passer l'hiver. L'on commença par les hôpitaux pour les blessés de +l'armée; ceux des Russes mêmes furent traités comme les nôtres. + +On s'occupa de réunir, autant que possible, les approvisionnements de +tous genres qui se trouvaient dans différents endroits de la ville. +Quelques temples qui avaient échappé à l'incendie furent ouverts et +rendus au culte. Pas loin de notre habitation, et dans la même rue, il +existait une église pour les catholiques; un prêtre français émigré y +disait la messe. L'église portait le nom de Saint-Louis. L'on parvint +même à rétablir un théâtre, et l'on m'a assuré que l'on y avait joué +la comédie avec des acteurs français et italiens. Que l'on y ait joué +ou non, une chose dont je suis certain, c'est qu'ils furent payés pour +six mois, et cela afin de faire croire aux Russes que nous étions +disposés à passer l'hiver dans cette ville. + +Le 27, comme j'arrivais de descendre ma garde aux équipages, je fus +surpris agréablement en trouvant deux de mes pays qui venaient me +voir. C'étaient Flament, natif de Péruwelz, vélite dans les dragons de +la Garde, et Melet, dragon dans le même régiment; ce dernier était de +Condé. Ils tombaient bien, ce jour-là, car nous étions en disposition +pour rire. Nous invitâmes nos dragons à dîner et à passer la soirée +avec nous. + +Dans différentes courses de maraude que nos soldats avaient faites, +ils nous avaient rapporté beaucoup de costumes d'hommes et de femmes +de toutes les nations, même des costumes français du temps de Louis +XVI, et tous ces vêtements étaient de la plus grande richesse. C'est +pourquoi, le soir, après avoir dîné, nous proposâmes de donner un bal +et de nous revêtir de tous les costumes que nous avions. J'oubliais de +dire qu'en arrivant, Flament nous avait appris une nouvelle qui nous +fit beaucoup de peine, c'était la catastrophe du brave +lieutenant-colonel Martod, commandant le régiment de dragons dont +Flament et Melet faisaient partie. Ayant été à la découverte deux +jours avant le 25, dans les environs de Moscou, avec deux cents +dragons, ils avaient donné dans une embuscade, et, chargés par trois +mille hommes, tant cavalerie qu'artillerie, le colonel Martod avait +été mortellement blessé, ainsi qu'un capitaine et un adjudant-major +qui furent faits prisonniers après avoir combattu en désespérés. Le +lendemain, le colonel fit demander ses effets, mais, le jour suivant, +nous apprîmes sa mort. + +Je reviens à notre bal, qui fut un vrai bal de carnaval, car nous nous +travestîmes tous. + +Nous commençâmes par habiller nos femmes russes en dames françaises, +c'est-à-dire en marquises, et, comme elles ne savaient comment s'y +prendre, c'est Flament et moi qui furent chargés de présider à leur +toilette. Nos deux tailleurs russes étaient en Chinois, moi en boyard +russe, Flament en marquis, enfin chacun de nous prit un costume +différent, même notre cantinière, la mère Dubois, qui survint dans le +moment et qui mit sur elle un riche habillement national d'une dame +russe. Comme nous n'avions pas de perruques pour nos marquises, la +perruquier de la compagnie les coiffa. Pour pommade, il leur mit du +suif et, pour poudre, de la farine; enfin elles étaient on ne peut pas +mieux ficelées, et, lorsque tout fut disposé, nous nous mîmes en train +de danser. J'oubliais de dire que, pendant ce temps, nous buvions +force punch, que Melet, le vieux dragon, avait soin d'alimenter, et +que nos marquises, ainsi que la cantinière, quoique supportant très +bien la boisson, avaient déjà le cerveau troublé, par suite des grands +verres de punch qu'elles avalaient de temps en temps, avec délices. + +Nous avions, pour musique, une flûte qu'un sergent-major jouait, et +le tambour de la compagnie l'accompagnait en mesure. On commença par +l'air: + + On va leur percer les flancs, + Ram, ram, ram, tam plam, + Tirelire, ram plam. + +Mais à peine la musique avait-elle commencé, et la mère Dubois +allait-elle en avant avec le fourrier de la compagnie, avec qui elle +faisait vis-à-vis, que voilà nos marquises, à qui probablement notre +musique sauvage allait, qui se mettent à sauter comme des Tartares, +allant à droite et à gauche, écartant les jambes, les bras, tombant +sur cul, se relevant pour y tomber encore. L'on aurait dit qu'elles +avaient le diable dans le corps. Cela n'aurait été que très ordinaire +pour nous, si elles avaient été habillées avec leurs habits à la +russe, mais voir des marquises françaises qui, généralement, sont si +graves, sauter comme des enragées, cela nous faisait pâmer de rire, de +manière qu'il fut impossible, au joueur de flûte, de continuer; mais +notre tambour y suppléa en battant la charge. C'est alors que nos +marquises recommencèrent de plus belle, jusqu'au moment où elles +tombèrent de lassitude sur le plancher. Nous les relevâmes pour les +applaudir, ensuite nous recommençâmes à boire et à danser jusqu'à +quatre heures du matin. + +La mère Dubois, en vraie cantinière, et qui savait apprécier la valeur +des habits qu'elle avait sur elle, car c'était en soie tissée d'or et +d'argent, partit sans rien dire. Mais, en sortant, le sergent de garde +à la police, voyant une dame étrangère dans la rue, aussi matin, et +pensant faire une bonne capture, s'avança vers elle et voulut la +prendre par le bras pour la conduire dans sa chambre. Mais la mère +Dubois, qui avait son mari, et du punch dans le corps, appliqua sur la +figure du sergent un vigoureux soufflet qui le renversa à terre. Il +cria: «À la garde!» Le poste prit les armes, et comme nous n'étions +pas encore couchés, nous descendîmes pour la débarrasser. Mais le +sergent était tellement furieux que nous eûmes toutes les peines du +monde à lui faire comprendre qu'il avait eu tort de vouloir arrêter +une femme comme la mère Dubois. + +Le 28 et le 29 furent encore consacrés à nous occuper de nos +provisions; pour cela, nous allions faire des reconnaissances de jour, +et, la nuit--pour ne pas avoir de concurrence,--nous allions chercher +ce que nous avions remarqué. + +Le 30, nous passâmes la revue de l'inspecteur dans la rue, en face de +notre logement. Lorsqu'elle fut terminée, il prit envie au colonel de +faire voir à l'inspecteur comment le régiment était logé. Lorsque ce +fut au tour de notre compagnie, le colonel se fit accompagner par le +capitaine, l'officier et le sergent de semaine, et l'adjudant-major +Roustan, qui connaissait le logement, marchait en avant et avait soin +d'ouvrir les chambres où était la compagnie. Après avoir presque tout +vu, le colonel demanda: «Et les sous-officiers, comment +sont-ils?--Très bien», répondit l'adjudant-major Roustan. Et, +aussitôt, il se met en train d'ouvrir les portes de nos chambres[19]. +Mais, par malheur, nous n'avions pas ôté la clef de la porte du +cabinet où nos Dulcinées se tenaient, et que nous avions toujours fait +passer pour une armoire. Aussitôt, il l'ouvre, mais, surpris d'y voir +un espace, il regarde et aperçoit les oiseaux. Il ne dit rien, referme +la porte et met la clef dans sa poche. + +[Note 19: Il est bon de savoir que nous avions fait percer une +porte de communication de notre logement dans celui où était la +compagnie. (_Note de l'auteur._)] + +Lorsqu'il fut descendu dans la rue, et d'aussi loin qu'il m'aperçut, +il me montra la clef, et, s'approchant de moi en riant: «Ah! me +dit-il, vous avez du gibier en cage, et, comme des égoïstes, vous n'en +faites pas part à vos amis! Mais que diable faites-vous de ces +drôlesses-là, et où les avez-vous pêchées? On n'en voit nulle part!» +Alors je lui contai comment et quand je les avais trouvées, et +qu'elles nous servaient à blanchir notre linge: «Dans ce cas, nous +dit-il, en s'adressant au sergent-major et à moi, vous voudrez bien me +les prêter pour quelques jours, afin de blanchir mes chemises, car +elles sont horriblement sales, et j'espère qu'en bons camarades, vous +ne me refuserez pas cela.» Le même soir, il les emmena; il est +probable qu'elles blanchirent toutes les chemises des officiers, car +elles ne revinrent que sept jours après. + +Le 1er octobre, un fort détachement du régiment fut commandé pour +aller fourrager à quelques lieues de Moscou, dans un grand château +construit en bois. Nous y trouvâmes fort peu de chose: une voiture +chargée de foin fut toute notre capture. À notre retour, nous +rencontrâmes la cavalerie russe qui vint caracoler autour de nous, +sans cependant oser nous attaquer sérieusement. Il est vrai de dire +que nous marchions d'une manière à leur faire voir qu'ils n'auraient +pas eu l'avantage, car, quoiqu'étant infiniment moins nombreux qu'eux, +nous leur avions mis plusieurs cavaliers hors de combat. Ils nous +suivirent jusqu'à un quart de lieue de Moscou. + +Le 2, nous apprîmes que l'Empereur venait de donner l'ordre d'armer le +Kremlin; trente pièces de canon et obusiers de différents calibres +devaient être placés sur toutes les tours tenant à la muraille qui +forme l'enceinte du Kremlin. + +Le 3, des hommes de corvée de chaque régiment de la Garde furent +commandés pour piocher la terre et transporter des matériaux provenant +de vieilles murailles que des sapeurs du génie abattaient autour du +Kremlin, et des fondations que l'on faisait sauter par la mine. + +Le 4, j'accompagnai à mon tour les hommes de corvée que l'on avait +commandés dans la compagnie. Le lendemain au matin, un colonel du +génie fut tué, à mes côtés, d'une brique qui lui tomba sur la tête, +provenant d'une mine que l'on venait de faire sauter. Le même jour, je +vis, près d'une église, plusieurs cadavres qui avaient les jambes et +les bras mangés, probablement par des loups ou par des chiens; ces +derniers se trouvaient en grande quantité. + +Les jours où nous n'étions pas de service, nous les passions à boire, +fumer et rire, et à causer de la France et de la distance dont nous +étions séparés, et aussi de la possibilité de nous en éloigner encore +davantage. Quand venait le soir, nous admettions dans notre réunion +nos deux esclaves moscovites, je dirai plutôt nos deux marquises, car, +depuis notre bal, nous ne leur disions plus d'autres noms, qui nous +tenaient tête à boire le punch au rhum de la Jamaïque. + +Le reste de notre séjour dans cette ville se passa en revues et +parades, jusqu'au jour où un courrier vint annoncer à l'Empereur, au +moment où il était à passer la revue de plusieurs régiments, que les +Russes avaient rompu l'armistice et avaient attaqué à l'improviste la +cavalerie de Murat, au moment où il ne s'y attendait pas. + +Aussitôt la revue passée, l'ordre du départ fut donné, et, en un +instant, toute l'armée fut en mouvement; mais ce ne fut que le soir +que notre régiment eut connaissance de l'ordre de se tenir prêt à +partir pour le lendemain. + +Avant de partir, nous fîmes, à nos deux femmes moscovites, ainsi qu'à +nos deux tailleurs, leur part du butin que nous ne pouvions emporter; +vingt fois ils se jetèrent à terre pour nous remercier en nous baisant +les pieds: jamais ils ne s'étaient vus si riches! + + + + +III + +La retraite.--Revue de mon sac.--L'Empereur en danger.--De Mojaïsk à +Slawkowo. + + +Le 18 octobre au soir, lorsque nous étions, comme tous les jours, +plusieurs sous-officiers réunis, étendus, comme des pachas, sur des +peaux d'hermine, de marte-zibeline, de lion et d'ours, et sur d'autres +fourrures non moins précieuses, fumant dans des pipes de luxe, le +tabac à la rose des Indes, et qu'un punch monstre au rhum de la +Jamaïque flamboyait au milieu de nous, dans le grand vase en argent du +boyard russe, et faisait fondre un énorme pain de sucre soutenu en +travers du vase par deux baïonnettes russes; au moment où nous +parlions de la France et du plaisir qu'il y aurait d'y retourner en +vainqueurs, après une absence de plusieurs années; où nous faisions +nos adieux et nos promesses de fidélité aux Mogolesses, Chinoises et +Indiennes, nous entendîmes un grand bruit dans un grand salon où +étaient couchés les soldats de la compagnie. Au même instant, le +fourrier de semaine entra pour nous annoncer que, d'après l'ordre, il +fallait nous tenir prêts à partir. + +Le lendemain 19, de grand matin, la ville se remplit de juifs et de +paysans russes; les premiers, pour acheter aux soldats ce qu'ils ne +pouvaient emporter, et les autres pour ramasser ce que nous jetions +dans les rues. Nous apprîmes que le maréchal Mortier restait au +Kremlin avec dix mille hommes, avec ordre de s'y défendre au besoin. + +Dans l'après-midi, nous nous mîmes en marche, non sans avoir fait, +comme nous pûmes, quelques provisions de liquides que nous mîmes sur +la voiture de notre cantinière, la mère Dubois, ainsi que notre grand +vase en argent; il était presque nuit lorsque nous étions hors de la +ville. Un instant après, nous nous trouvâmes au milieu d'une grande +quantité de voitures, conduites par des hommes de différentes nations, +marchant sur trois ou quatre rangs, sur une étendue de plus d'une +lieue. L'on entendait parler français, allemand, espagnol, italien, +portugais, et d'autres langues encore, car des paysans moscovites +suivaient aussi, ainsi que beaucoup de juifs: tous ces peuples, avec +leurs costumes et leurs langages différents, les cantiniers avec leurs +femmes et leurs enfants pleurant, se pressant en tumulte et en un +désordre dont on ne peut se faire une idée. Quelques-uns avaient déjà +leurs voitures brisées; ceux-là criaient et juraient, de manière que +c'était un tintamarre à vous casser la tête. Nous finîmes, non sans +peine, à dépasser cet immense convoi, qui était celui de toute +l'armée. Nous avançâmes sur la route de Kalouga (là, nous étions en +Asie); un instant après, nous arrêtâmes pour bivaquer dans un bois, le +reste de la nuit, et comme elle était déjà très avancée, notre repos +ne fut pas long. + +À peine s'il faisait jour, que nous nous remîmes en marche. Nous +n'avions pas encore fait une lieue, que nous rencontrâmes encore une +grande partie du fatal convoi, qui nous avait dépassés pendant le peu +de repos que nous avions pris. Déjà, une grande partie des voitures +étaient brisées et d'autres ne pouvaient plus avancer, à cause que le +chemin était de sable et que les roues enfonçaient beaucoup. L'on +entendait crier en français, jurer en allemand, réclamer le bon Dieu +en italien, et la Sainte Vierge en espagnol et en portugais. + +Après avoir passé toute cette bagarre, nous fûmes obligés d'arrêter +pour attendre la gauche de la colonne. Je profitai de cette +circonstance pour faire une revue de mon sac, qui me semblait trop +lourd, et voir s'il n'y avait rien à mettre de côté afin de m'alléger. +Il était assez bien garni: j'avais plusieurs livres de sucre, du riz, +un peu de biscuit, une demi-bouteille de liqueur, le costume d'une +femme chinoise en étoffe de soie, tissée d'or et d'argent, plusieurs +objets de fantaisie en or et argent, entre autres un morceau de la +croix du grand Ivan[20], c'est-à-dire un morceau de l'enveloppe qui la +recouvrait, qui était d'argent doré et qui m'avait été donné par un +homme de la compagnie qui avait été commandé de corvée avec d'autres +hommes du même état, couvreurs et charpentiers, pour la détacher. + +[Note 20: J'ai oublié de dire qu'au milieu de la grande croix de +Saint-Ivan, il s'en trouvait une petite en or massif, d'un pied de +long. (_Note de l'auteur_.)] + +J'avais aussi mon grand uniforme, une grande capote de femme servant à +monter à cheval (cette capote était de couleur noisette, doublée en +velours vert, et, comme je n'en connaissais pas l'usage, je me +figurais que la femme qui l'avait portée avait plus de six pieds); +plus deux tableaux en argent d'un pied de long sur huit pouces de +hauteur, dont les personnages étaient en relief: l'un de ces tableaux +représentait le jugement de Paris, sur le mont Ida. L'autre +représentait Neptune, sur un char formé d'une coquille et traîné par +des chevaux marins. Tout cela était d'un travail fini. J'avais, en +outre, plusieurs médaillons et un crachat d'un prince russe enrichi de +brillants. Tous ces objets, étaient destinés pour des cadeaux et +avaient été trouvés dans des caves où les maisons avaient croulé par +suite de l'incendie. + +Comme l'on voit, mon sac devait peser, mais, pour qu'il ne soit plus +aussi lourd, je laissai sur le terrain ma culotte blanche, prévoyant +bien que je n'en aurais pas besoin de sitôt. Sur moi, j'avais, sur ma +chemise, un gilet de soie jaune piqué et ouaté que j'avais fait +moi-même avec le jupon d'une femme, et, par-dessus tout, un grand +collet doublé en peau d'hermine, plus une carnassière suspendue à mon +côté et sous mon collet, par un large galon en argent, contenant +plusieurs objets parmi lesquels était un Christ en or et argent, ainsi +qu'un petit vase en porcelaine de Chine. Ces deux pièces ont échappé +au naufrage comme par miracle; je les possède encore et les conserve +comme des reliques. Ensuite, mon fourniment, mes armes et soixante +cartouches dans ma giberne; ajoutez à cela de la santé, de la gaieté, +de la bonne volonté et l'espoir de présenter mes hommages aux dames +mogoles, chinoises et indiennes, et vous aurez une idée du sergent +vélite de la Garde impériale[21]. + +[Note 21: À cause du blocus continental, le bruit courait dans +l'armée que nous devions aller en Mongolie et en Chine, pour nous +emparer des possessions anglaises. (_Note de l'auteur._)] + +À peine avais-je passé la revue de mon butin, que nous entendîmes, +devant nous, quelques coups de fusil; l'on nous fit prendre les armes +et doubler le pas. Une demi-heure après, nous arrivâmes sur +l'emplacement où un convoi, escorté par un détachement de lanciers +rouges de la Garde, avait été attaqué par des partisans. + +Plusieurs lanciers étaient tués, et aussi des Russes et quelques +chevaux. Près d'une voiture, l'on voyait étendue à terre et sur le +dos, une jolie femme, morte de saisissement. Nous continuâmes à +marcher sur une route assez belle. Le soir, nous arrêtâmes et nous +formâmes notre bivac dans un bois, afin d'y passer la nuit. + +Le lendemain 21, de grand matin, nous nous remîmes en marche, et, dans +le milieu du jour, nous rencontrâmes un parti de Cosaques réguliers, +que l'on chassa à coups de canon. Après avoir marché une partie de +cette journée à travers les champs, nous arrêtâmes près d'une prairie, +au bord d'un ruisseau, où nous passâmes la nuit. + +Le 22, nous eûmes de la pluie. L'on marcha lentement et avec peine +jusqu'au soir, où nous arrêtâmes et prîmes position près d'un bois. +Dans la nuit, nous entendîmes une forte explosion: nous sûmes, après, +que c'était le Kremlin que le maréchal Mortier venait de faire sauter, +par le moyen d'une grande quantité de poudre que l'on avait mise dans +les caves. Le maréchal était parti de Moscou trois jours après nous, +le 22, avec ses dix mille hommes, dont deux régiments de Jeune Garde +que nous rejoignîmes, quelques jours après, sur la route de Mojaïsk. +Le reste de cette journée, nous fîmes peu de chemin, quoique marchant +toujours. + +Le 24, nous n'étions pas loin de Kalouga. Le même jour, l'armée +d'Italie, commandée par le prince Eugène, ainsi que d'autres corps que +le général Corbineau commandait, se battaient, à Malo-Jaroslawetz, +contre l'armée russe qui voulait nous disputer le passage. Dans cette +lutte, qui fut sanglante, 16000 hommes des nôtres se battirent contre +70 000 Russes, qui perdirent 8 000 hommes, et nous 3 000. Nous eûmes +plusieurs officiers supérieurs tués et blessés, entre autres le +général Delzons, frappé d'une balle au front. Son frère, qui était +colonel, voulut le secourir; à son tour, il fut atteint d'une seconde +balle; tous deux expirèrent à la même place. + +Le 25, au matin, j'étais de garde depuis la veille au soir, près d'une +petite maison isolée où l'Empereur était logé et où il avait passé la +nuit; le soleil se montrait au travers d'un épais brouillard, comme il +en fait souvent au mois d'octobre, quand, tout à coup et sans prévenir +personne, il monta, à cheval, suivi seulement de quelques officiers +d'ordonnance. À peine était-il parti, que nous entendîmes un grand +bruit; un moment, nous crûmes que c'étaient des cris de «Vive +l'Empereur!» mais nous entendîmes crier: «Aux armes!» C'étaient plus +de 6 000 Cosaques commandés par Platoff, qui, à la faveur du +brouillard et des ravins, étaient venus faire un _hourrah_. Aussitôt +les escadrons de service de la Garde s'élancèrent dans la plaine; nous +les suivîmes, et, pour raccourcir notre chemin, nous traversâmes un +ravin. Dans un instant, nous fûmes devant cette nuée de sauvages qui +hurlaient comme des loups et qui se retirèrent. Nos escadrons finirent +par les atteindre et leur reprendre tout ce qu'ils avaient enlevé de +bagages, de caissons, en leur faisant essuyer beaucoup de pertes. + +Lorsque nous entrâmes dans la plaine, nous vîmes l'Empereur presque au +milieu des Cosaques, entouré des généraux et de ses officiers +d'ordonnance, dont un venait d'être dangereusement blessé, par une +fatale méprise: au moment où les escadrons entraient dans la plaine, +plusieurs de ses officiers avaient été obligés, pour se défendre, et +pour défendre l'Empereur, qui était au milieu d'eux et qui avait +failli être pris, de faire le coup de sabre avec les Cosaques. Un des +officiers d'ordonnance, après avoir tué un Cosaque et en avoir blessé +plusieurs autres, perdit, dans la mêlée, son chapeau, et laissa tomber +son sabre. Se trouvant sans armes, il courut sur un Cosaque, lui +arracha sa lance et se défendit avec. Dans ce moment, il fut aperçu +par un grenadier à cheval de la Garde qui, à cause de sa capote verte +et de sa lance, le prit pour un Cosaque, courut dessus et lui passa +son sabre au travers du corps[22]. + +[Note 22: Cet officier se nommait M. Leaulteur. (_Note de +l'auteur._)] + +Le malheureux grenadier, désespéré en voyant sa méprise, veut se faire +tuer; il s'élance au milieu de l'ennemi, frappant à droite et à +gauche; tout fuit devant lui. Après en avoir tué plusieurs, n'ayant pu +se faire tuer, il revint seul et couvert de sang demander des +nouvelles de l'officier qu'il avait si malheureusement blessé. +Celui-ci guérit et revint en France sur un traîneau. + +Je me rappelle qu'un instant après cette échauffourée, l'Empereur, +étant à causer avec le roi Murat, riait de ce qu'il avait failli être +pris, car il s'en est fallu de bien peu. Le grenadier-vélite Monfort, +de Valenciennes, avait encore eu l'occasion de se distinguer, en tuant +et en mettant hors de combat plusieurs Cosaques. + +Nous restâmes encore quelque temps dans cette position, et nous nous +mîmes en marche, laissant Kalouga sur notre gauche. Nous traversâmes, +sur un mauvais pont, une rivière fangeuse et fort escarpée, et prîmes +la direction de Mojaïsk. + +Le 26, nous fîmes encore une petite étape, et, le 27, après avoir +marché sans interruption jusqu'au soir, nous allâmes coucher près de +Mojaïsk; cette nuit, il commença à geler. + +Le 28, nous partîmes de grand matin et, dans la journée, après avoir +traversé une petite rivière, nous nous trouvâmes sur l'emplacement du +fameux champ de bataille encore tout couvert de morts et de débris de +toute espèce. On voyait sortir de terre des jambes, des bras, et des +têtes; presque tous ces cadavres étaient des Russes, car les nôtres, +autant que possible, nous leur avions donné la sépulture. Mais, comme +tout cela avait été fait à la hâte, les pluies qui étaient survenues +depuis, en avaient mis une partie à découvert. Rien de plus triste à +voir que tous ces morts qui, à peine, conservaient une forme humaine; +il y avait cinquante-deux jours que la bataillé avait eu lieu. + +Nous allâmes établir notre bivac un peu plus avant, et nous passâmes +près de la grande redoute où le général Caulaincourt avait été tué et +enterré. Lorsque nous fûmes arrêtés, nous nous occupâmes de nous +abriter, afin de passer la nuit le mieux possible. Nous fîmes du feu +avec les débris d'armes, de caissons, d'affûts de canon; mais, pour +l'eau, nous fûmes embarrassés, car la petite rivière qui coulait près +de notre camp et où il se trouvait peu d'eau, était remplie de +cadavres en putréfaction; il fallut remonter à plus d'un quart de +lieue pour en avoir de potable. Lorsque nous fûmes organisés, je fus +avec un de mes amis[23] visiter le champ de bataille; nous allâmes +jusqu'au ravin, à la place même où, le lendemain de la bataille, le +roi Murat avait fait dresser ses tentes. + +[Note 23: Grangier, sergent. (_Note de l'auteur._)] + +Le même jour, le bruit courut qu'un grenadier français avait été +trouvé sur le champ de bataille, vivant encore: il avait les deux +jambes coupées, et, pour abri, la carcasse d'un cheval dont il s'était +nourri de la chair, et, pour boisson, l'eau d'un ruisseau rempli de +cadavres. L'on a dit qu'il fut sauvé: pour le moment, je le pense +bien, mais, par la suite, il aura fallu l'abandonner, comme tant +d'autres. Le soir de cette journée, la faim commença à se faire sentir +chez quelques-uns qui avaient épuisé leurs provisions. Jusqu'alors +chacun, chaque fois que l'on faisait la soupe, donnait sa part de +farine, mais, lorsque l'on s'aperçut que tout le monde n'y contribuait +plus, l'on se cacha pour manger ce que l'on avait; il n'y avait que la +soupe de viande de cheval, que l'on faisait depuis quelques jours, que +l'on mangeait en commun. + +Le jour suivant, nous passâmes près d'une abbaye qui avait servi +d'hôpital à une partie de nos blessés de la grande bataille. Beaucoup +s'y trouvaient encore. L'Empereur donna l'ordre de les transporter sur +toutes les voitures, à commencer par les siennes, mais des cantiniers, +à qui l'on avait confié plusieurs de ces malheureux, les abandonnèrent +sur la route, sous différents prétextes, et cela pour conserver le +butin qu'ils emportaient de Moscou et dont leurs voitures étaient +chargées. Cette nuit, nous couchâmes dans un bois en arrière de Ghjat, +où l'Empereur logea; pendant la nuit, pour la première fois, il tomba +de la neige. + +Le lendemain, 30, la route était déjà mauvaise; beaucoup de voitures, +chargées de butin, avaient peine à se traîner, beaucoup déjà se +trouvaient brisées, et d'autres, craignant le même sort, s'allégeaient +en se débarrassant d'objets inutiles. Ce jour-là, j'étais +d'arrière-garde, et, comme je me trouvais tout à fait en arrière de la +colonne, à même de voir le commencement du désordre. La route était +jonchée d'objets précieux, comme tableaux, candélabres et beaucoup de +livres, car, pendant plus d'une heure, je ramassai des volumes que je +parcourais un instant, et que je rejetais ensuite pour être ramassés +par d'autres qui, à leur tour, les abandonnaient. + +C'étaient des éditions de Voltaire, de Jean-Jacques Rousseau et de +l'_Histoire naturelle_ par Buffon, reliées en maroquin rouge et dorées +sur tranche. + +C'est dans cette journée que j'eus le bonheur de faire l'acquisition +d'une peau d'ours, qu'un soldat de la compagnie venait, me dit-il, de +ramasser dans une voiture brisée, remplie de fourrures. Le même jour, +notre cantinière perdit son équipage avec nos vivres et notre grand +vase en argent, dans lequel nous avions fait tant de punch. + +Le 30, nous arrivâmes à Viasma, _ville au schnaps_, ainsi nommée, par +nos soldats, à cause de l'eau-de-vie que l'on y trouva en allant à +Moscou. L'Empereur fit séjour; notre régiment alla plus avant. + +J'oubliais de dire qu'avant d'arriver à cette ville, nous fîmes une +grande halte et que, m'étant retiré sur la droite de la route, près +d'un bois de sapins, je rencontrai un sergent des chasseurs de la +Garde, que je connaissais[24]. Il avait profité d'un feu qui se +trouvait tout fait, pour faire cuire une marmite de riz, dont il +m'invita à prendre part. Il avait, avec lui, la cantinière du +régiment, qui était une Hongroise avec qui il était le mieux du monde, +et qui avait encore sa voiture attelée de deux chevaux et bien garnie +de vivres, de fourrures et d'argent. Je restai avec eux tout le temps +de la halte, plus d'une heure. Pendant ce temps, un sous-officier +portugais s'approcha de nous pour se chauffer; je lui demandai où +était son régiment; il me répondit qu'il était dispersé, mais que lui, +il était chargé, avec un détachement, d'escorter sept à huit cents +prisonniers russes qui, n'ayant rien pour se nourrir, étaient réduits +à se manger l'un l'autre, c'est-à-dire que, lorsqu'il y en avait un de +mort, ils le coupaient par morceaux et se le partageaient pour le +manger ensuite. Pour preuve de ce qu'il me disait, il s'offrit de me +le faire voir; je refusai. Cette scène se passait à cent pas de +l'endroit où nous étions; nous sûmes, quelques jours après, que l'on +avait été obligé d'abandonner le reste, ne pouvant les nourrir. + +[Note 24: Ce sergent se nommait Guinard; il était natif de Condé +(_Note de l'auteur_.)] + +Le sergent des chasseurs, dont je viens de parler, finit par tout +perdre avec sa cantinière, à Wilna; ils furent tous deux prisonniers. + +Le 1er novembre, nous avions, comme la nuit précédente, couché près +d'un bois, sur le bord de la route: depuis plusieurs jours, nous +avions déjà commencé à vivre de viande de cheval. Le peu de vivres que +nous avions pu emporter de Moscou était consommé, et nos misères +commençaient avec le froid qui, déjà, se faisait sentir avec force. +Pour mon compte, j'avais encore un peu de riz que je conservais pour +les derniers moments, car je prévoyais, pour la suite, des misères +plus grandes encore. + +Ce jour-là, je faisais encore partie de l'arrière-garde, qui était +composée de sous-officiers, à cause que déjà beaucoup de soldats +restaient en arrière pour se reposer et se chauffer à des feux que +ceux qui étaient devant nous avaient abandonnés en partant. En +marchant, j'aperçus, sur ma droite, plusieurs hommes de différents +régiments, dont quelques-uns étaient de la Garde, autour d'un grand +feu. Je fus envoyé par l'adjudant-major, afin de les engager à suivre; +étant près d'eux, je reconnus Flament, dragon vélite. Je le trouvai +faisant cuire un morceau de cheval au bout de son sabre, dont il +m'invita de prendre part; je l'engageai à suivre la colonne; il me +répondit qu'aussitôt qu'il aurait fait son repas, il se remettrait en +route, mais qu'il était malheureux, puisqu'il était forcé de faire la +route à pied, avec ses bottes à l'écuyère, à cause que, le jour avant, +dans un combat contre les Cosaques, où il en avait tué trois, son +cheval avait attrapé un écart, de sorte qu'il était obligé de le +conduire par la bride. Heureusement que l'homme qui me suivait, dans +ce moment, était mon homme de confiance, et qui avait, dans son sac, +une paire de souliers à moi, que je donnai au pauvre Flament, de +manière à ce qu'il puisse se chausser comme un fantassin, et marcher +de même. Je lui fis mes adieux sans penser que je ne le reverrais +plus; j'appris, deux jours après, qu'il avait été tué près d'un bois, +au moment où, avec d'autres traîneurs comme lui, il allait faire du +feu pour se reposer. + +Le 2, avant d'arriver à Slawkowo, nous vîmes, sur notre gauche, tenant +à la route, un blockhaus, ou station militaire, espèce de grande +baraque fortifiée, occupée par des militaires de différents régiments +et des blessés. Ceux qui étaient les moins malades et qui purent +suivre, se joignirent à nous, et les autres furent mis, autant que +possible, sur des voitures; tant qu'aux plus malades, ils furent +abandonnés à la clémence de l'ennemi, ainsi que des médecins et +chirurgiens qu'on laissa pour en avoir soin. + + + + +IV + +Dorogobouï.--La vermine.--Une cantinière.--La faim. + + +Le 3, nous fîmes séjour à Slawkowo; pendant toute la journée, nous +aperçûmes les Russes sur notre droite. Le même jour, les autres +régiments de la Garde, qui avaient fait séjour en arrière, se +réunirent à nous. + +Le 4, nous fîmes une marche forcée pour arriver à Dorogobouï, ville +aux choux; c'est le nom que nous lui avions donné, à cause de la +grande quantité de choux que nous y trouvâmes en allant à Moscou. +C'est aussi de cette ville que, le 25 août, l'Empereur fit faire, dans +toute l'armée, le dénombrement des coups de canon et de fusil que +l'armée avait à tirer pour la grande bataille. À 7 heures du soir, +nous en étions encore éloignés de deux lieues; c'est avec beaucoup de +peine que nous pûmes l'atteindre, car la quantité de neige qu'il y +avait déjà nous empêchait de marcher. Nous fûmes même égarés pendant +quelque temps, et, pour que les hommes qui se trouvaient en arrière +pussent nous rejoindre, pendant plus de deux heures l'on battit la +marche de nuit, jusqu'au moment où nous arrivâmes sur l'emplacement de +la ville, car, à quelques maisons près, elle avait été brûlée comme +beaucoup d'autres. + +Il était bien 11 heures lorsque notre bivouac fut formé, et, avec les +débris des maisons, nous trouvâmes encore assez de bois pour faire du +feu et bien nous chauffer. Mais déjà tout nous manquait, et nous +étions tellement fatigués, que l'on n'avait pas la force de chercher +un cheval pour le voler et le manger ensuite, de manière que nous +prîmes le parti de nous reposer. Un soldat de la compagnie m'avait +apporté des nattes de jonc pour me coucher: les ayant mises devant le +feu, je m'étendis dessus et, la tête sur mon sac, les pieds au feu, je +m'endormis. + +Il y avait peut-être une heure que je reposais, lorsque je sentis, par +tout mon corps, un picotement auquel il me fut impossible de résister. +Je passai machinalement la main sur ma poitrine et sur plusieurs +parties de mon individu: quel fut mon effroi lorsque je m'aperçus que +j'étais couvert de vermine! Je me levai, et en moins de deux minutes +j'étais nu comme la main, jetant au feu chemise et pantalon. C'était +comme un feu de deux rangs, tant cela pétillait dans les flammes, et, +quoiqu'il tombât de la neige par gros flocons sur mon corps, je ne me +rappelle pas avoir eu froid, tant j'étais occupé de ce qui venait de +m'arriver! Enfin, je secouai au-dessus du feu le reste de mes +vêtements dont je ne pouvais me défaire, et je remis la seule chemise +et le seul pantalon qui me restaient. Alors, triste et ayant presque +envie de pleurer, je pris le parti de m'asseoir sur mon sac, et, la +tête dans mes mains, couvert de ma peau d'ours, éloigné des maudites +nattes sur lesquelles j'avais dormi, je passai le reste de la nuit. +Ceux qui prirent ma place n'attrapèrent rien: il paraît que j'avais +tout pris. + +Le jour suivant, 5 novembre, nous partîmes de grand matin. Avant le +départ, l'on fit, dans chaque régiment de la Garde, une distribution +de moulins à bras pour moudre le blé, si toutefois on en trouvait; +mais comme l'on n'avait rien à moudre et que ces meubles étaient +pesants et inutiles, l'on s'en débarrassa dans les vingt-quatre +heures. Cette journée fut triste, car une partie des malades et des +blessés succombèrent; ils avaient, jusqu'à ce jour, fait des efforts +surnaturels, espérant atteindre Smolensk, où l'on croyait trouver des +vivres et prendre des cantonnements. + +Le soir, nous arrêtâmes près d'un bois où l'on donna l'ordre de former +des abris, afin de passer la nuit. Un instant après, notre cantinière, +Mme Dubois, la femme du barbier de notre compagnie, se trouva malade, +et, au bout d'un instant, pendant que la neige tombait, et par un +froid de vingt degrés, elle accoucha d'un gros garçon: position +malheureuse pour une femme. Je dirai que, dans cette circonstance, le +colonel Bodel, qui commandait notre régiment, fit tout ce qu'il était +possible de faire pour le soulagement de cette femme, prêtant son +manteau pour couvrir l'abri sous lequel était la mère Dubois, qui +supporta son mal avec courage. Le chirurgien du régiment n'épargna +rien, de son côté; enfin le tout finit heureusement. La même nuit, nos +soldats tuèrent un ours blanc qui fut à l'instant mangé. + +Après avoir passé la nuit la plus pénible, à cause du grand froid, +nous nous mîmes en route. Le colonel prêta son cheval à la mère +Dubois, qui tenait son nouveau-né dans les bras, enveloppé dans une +peau de mouton; tant qu'à elle, on la couvrit avec les capotes de deux +hommes de la compagnie, morts dans la nuit. + +Ce jour-là, qui était le 6 novembre, il faisait un brouillard à ne pas +y voir, et un froid de plus de vingt-deux degrés; nos lèvres se +collaient, l'intérieur du nez, ou plutôt le cerveau se glaçait; il +semblait que l'on marchait au milieu d'une atmosphère de glace. La +neige, pendant tout le jour, et par un vent extraordinaire, tomba par +flocons, gros comme personne ne les avait jamais vus; non seulement +l'on ne voyait plus le ciel, mais ceux qui marchaient devant nous. + +Lorsque nous fûmes près d'un mauvais village[25], nous vîmes une +estafette arriver à franc étrier, demandant après l'Empereur. Nous +sûmes, un instant après, que c'était un général apportant la nouvelle +de la conspiration de Malet, qui venait d'avoir lieu à Paris. + +[Note 25: Ce village se nomme Mickalowka. (_Note de l'auteur_.)] + +Comme l'endroit où nous étions arrêtés était près d'un bois, et que, +pour se remettre en route, il fallait beaucoup attendre à cause que le +chemin était étroit, l'on se trouvait beaucoup de monde en masse, et +comme nous étions plusieurs amis réunis sur le bord de la route, +frappant des pieds pour ne pas être saisis du froid, causant de nos +malheurs et de la faim qui nous dévorait, je sentis, tout à coup, +l'odeur du pain chaud. Aussitôt je me retourne, et derrière et près de +moi, je vois un individu enveloppé d'une grande pelisse garnie de +fourrures, sous laquelle sortait l'odeur du pain qui m'avait monté au +nez. Aussitôt je lui adresse brusquement la parole, en lui disant: +«Monsieur, vous avez du pain; vous allez m'en vendre!» Comme il allait +se retirer, je le saisis par le bras. Alors, voyant qu'il n'y avait +plus moyen de se débarrasser de moi, il tira de dessous sa pelisse, +une galette encore toute chaude que je saisis avec avidité d'une main, +tandis que de l'autre, je lui présentai une pièce de cinq francs pour +la lui payer. Mais, à peine l'avais-je dans la main, que mes amis, qui +étaient auprès de moi, tombèrent dessus comme des enragés, et me +l'arrachèrent. Il ne me resta, pour ma part, que le morceau que je +tenais sous le pouce et les deux premiers doigts de la main droite. + +Pendant ce temps, le chirurgien-major de l'armée, car c'en était un, +disparut. Il fit bien, car on l'aurait peut-être assommé pour avoir le +reste. Il est probable qu'étant arrivé des premiers dans le petit +village dont j'ai parlé, il aura eu le bonheur de trouver de la +farine, et, en attendant que nous fussions arrivés, il aura fait de la +galette. + +Depuis plus d'une demi-heure que nous étions dans cette position, +plusieurs hommes avaient succombé à l'endroit où nous étions. Beaucoup +d'autres étaient tombés dans la colonne, lorsqu'elle était en marche. +Enfin, nos rangs commençaient à s'éclaircir, et nous n'étions qu'au +commencement de nos misères! Lorsque l'on s'arrêtait afin de prendre +quelque chose au plus vite, l'on saignait les chevaux abandonnés, ou +ceux que l'on pouvait enlever sans être vu; l'on en recueillait le +sang dans une marmite, on le faisait cuire et on le mangeait. Mais il +arrivait souvent qu'au moment où l'on venait de le mettre au feu, l'on +était obligé de le manger, soit que l'ordre du départ arrivât, ou que +les Russes fussent trop près de nous. Dans ce dernier cas, l'on ne se +gênait pas autant, car j'ai vu quelquefois une partie manger +tranquillement, pendant que l'autre empêchait, à coups de fusil, les +Russes de s'avancer. Mais lorsqu'il y avait force majeure et qu'il +fallait quitter le terrain, on emportait la marmite, et chacun, en +marchant, puisait à pleines mains et mangeait; aussi avait-on la +figure barbouillée de sang. + +Souvent, lorsque l'on était obligé d'abandonner des chevaux, parce que +l'on n'avait pas le temps de les découper, il arrivait que des hommes +restaient en arrière exprès, en se cachant, afin qu'on ne les forçât +point à suivre leur régiment. Alors, ils tombaient sur cette viande +comme des voraces; aussi était-il rare que ces hommes reparussent, +soit qu'ils fussent pris par l'ennemi, ou morts de froid. + +Cette journée de marche ne fut pas aussi longue que la précédente, +car, lorsque nous arrêtâmes, il faisait encore jour. C'était sur +l'emplacement d'un village incendié où il ne restait plus que quelques +pignons de maisons contre lesquels les officiers supérieurs établirent +leur bivac pour se mettre à l'abri du vent et passer la nuit. +Indépendamment des douleurs que nous avions, par suite des grandes +fatigues que nous éprouvions, la faim se faisait sentir d'une manière +effroyable. Ceux à qui il restait encore un peu de vivres, comme du +riz ou du gruau, se cachaient pour le manger. Déjà il n'y avait plus +d'amis, l'on se regardait d'un air de méfiance, l'on devenait même +ingrat envers ses meilleurs camarades. Il m'est arrivé, à moi, de +commettre, envers mes véritables amis, un trait d'ingratitude que je +ne veux pas passer sous silence. + +J'étais, ce jour-là, comme tous mes amis, dévoré par la faim, mais +j'avais, plus qu'eux, le malheur de l'être aussi par la vermine que +j'avais attrapée l'avant-veille. Nous n'avions pas un morceau de +cheval à manger, nous comptions sur l'arrivée de quelques hommes de la +compagnie, qui étaient restés en arrière, afin d'en couper aux chevaux +qui tombaient. Tourmenté de n'avoir rien à manger, j'éprouvais des +sensations qu'il me serait difficile d'exprimer. J'étais près d'un de +mes meilleurs amis, Poumo, sergent, qui était debout près d'un feu que +l'on venait de faire, en regardant de tous côtés s'il n'arrivait rien. +Tout à coup, je lui serre la main avec un mouvement convulsif, en lui +disant: «Mon ami, si je rencontrais, dans le bois, n'importe qui avec +un pain, il faudrait qu'il m'en donne la moitié!» Puis, me reprenant: +«Non, lui dis-je, je le tuerais pour avoir tout!» + +À peine avais-je lâché la parole, que je me mis à marcher à grands pas +dans la direction du bois, comme si je devais rencontrer l'homme et le +pain. Y étant arrivé, je le côtoyai pendant un quart d'heure, et, +tournant brusquement à gauche dans une direction opposée à notre +bivac, j'aperçus, presque à la lisière du bois, un feu contre lequel +un homme était assis. Je m'arrêtai afin de l'observer, et je +distinguai qu'il avait, devant lui et sur son feu, une marmite dans +laquelle il faisait cuire quelque chose, car, ayant pris un couteau, +il le plongea dedans, et, à ma grande surprise, je vis qu'il en +retirait une pomme de terre qu'il pressa un peu et qu'il remit +aussitôt, probablement parce qu'elle n'était pas cuite. + +J'allais m'élancer et courir dessus, mais, dans la crainte qu'il ne +m'échappât, je rentrai dans le bois, et, faisant un petit circuit, +j'arrivai à quelques pas derrière l'individu, sans qu'il m'ait aperçu. +Mais, en cet endroit, comme il y avait beaucoup de broussailles, je +fis du bruit en avançant. Il se retourna, mais j'étais déjà à côté de +la marmite et, sans lui donner le temps de me parler, je lui adressai +la parole: «Camarade, vous avez des pommes de terre, vous allez m'en +vendre ou m'en donner, ou j'enlève la marmite!» Un peu surpris de +cette résolution, et comme je m'approchais avec mon sabre pour pêcher +dedans, il me dit que cela ne lui appartenait pas, et que c'était à un +général polonais qui bivaquait pas loin de là et dont il était le +domestique; qu'il lui avait ordonné de se cacher où il était pour les +faire cuire, afin d'en avoir pour le lendemain. + +Comme, sans lui répondre, je me mettais en devoir d'en prendre, non +sans lui présenter de l'argent, il me dit qu'elles n'étaient pas +encore cuites, et, comme je n'avais pas l'air d'y croire, il en tira +une qu'il me présenta pour me la faire palper; je la lui arrachai et, +telle qu'elle était, je la dévorai: «Vous voyez, me dit-il, qu'elles +ne sont pas mangeables; cachez-vous un instant, ayez de la patience, +tâchez surtout que l'on ne vous voie pas jusqu'au moment où elles +seront bonnes à manger; alors je vous en donnerai.» + +Je fis ce qu'il me dit; je me cachai derrière un petit buisson, mais +si près de lui que je ne pouvais le perdre de vue. Au bout de cinq à +six minutes, je ne sais s'il me croyait bien loin, il se leva et, +regardant à droite et à gauche, il prend la marmite et se sauve avec, +mais pas loin, car je l'arrêtai de suite en le menaçant de tout +prendre s'il ne voulait pas m'en donner la moitié. Il me répondit +encore que c'était à son général: «Seraient-elles pour l'Empereur, +qu'il m'en faut, lui dis-je, car je meurs de faim!» Voyant qu'il ne +pouvait se débarrasser de moi qu'en me donnant ce que je lui +demandais, il m'en donna sept. Je lui donnai quinze francs et je le +quittai. Il me rappela et m'en donna deux autres; elles étaient loin +d'être bien cuites, mais je n'y pris pas grande attention, j'en +mangeai une et je mis les autres dans ma carnassière. Je comptais +qu'avec cela, je pouvais vivre trois jours en mangeant, avec un +morceau de viande de cheval, deux par jour. + +Tout en marchant et en pensant à mes pommes de terre, je me trompai de +chemin; je ne m'en aperçus qu'aux cris et aux jurements que faisaient +cinq hommes qui se battaient comme des chiens; à côté d'eux était une +cuisse de cheval qui faisait l'objet de leurs discussions. L'un de ces +hommes, en me voyant, vint jusqu'à moi en me disant que lui et son +camarade, tous deux soldats du train, avaient, avec d'autres, été tuer +un cheval derrière le bois, et que, revenant avec leur part qu'ils +portaient au bivac, ils avaient été attaqués par trois hommes d'un +autre régiment qui voulaient la leur prendre, mais que, si je voulais +les aider à la défendre, ils m'en donneraient ma part. À mon tour, +craignant le même sort pour mes pommes de terre, je lui répondis que +je ne pouvais m'arrêter, mais qu'ils n'avaient qu'à tenir bon un +instant, que je leur enverrais quelqu'un pour les aider. Je poursuivis +mon chemin. + +Pas loin de là, je rencontrai deux hommes de notre régiment à qui je +contai l'affaire; ils marchèrent de ce côté. J'ai su, le lendemain, +qu'ils n'avaient vu, en arrivant, qu'un homme mort qui venait d'être +assommé avec un gros bâton de sapin qu'ils avaient trouvé à côté, et +rouge de sang. Probablement que les trois agresseurs avaient profité +du moment où l'autre implorait mon assistance pour se défaire de celui +qui était resté seul. + +À mon arrivée à l'endroit où était le régiment, plusieurs de mes +camarades me demandèrent si je n'avais rien découvert; je leur +répondis que non. Ensuite, prenant ma place près du feu, je fis comme +tous les jours; je creusai ma place, c'est-à-dire mon lit de neige, +et, comme nous n'avions pas de paille, j'étendis ma peau d'ours pour +me coucher, la tête sur mon collet doublé en peau d'hermine étendu +sur moi. Je me disposais à passer la nuit, mais, avant de dormir, +j'avais encore une pomme de terre à manger; c'est ce que je fis, caché +par mon collet, faisant le moins de mouvements possible, de crainte +que l'on ne s'aperçoive que je mangeais quelque chose, et, prenant une +pincée de neige pour me désaltérer, je finis mon repas et je +m'endormis, ayant bien soin de tenir dans mes bras ma carnassière, +dans laquelle étaient mes vivres. Plusieurs fois dans la nuit, lorsque +je me réveillais, j'avais soin de passer la main dedans, et de compter +mes pommes de terre. C'est ainsi que je la passai, sans faire part à +mes amis, qui mouraient de faim, du peu que le hasard m'avait procuré: +c'est, de ma part, un trait d'égoïsme que je ne me suis jamais +pardonné. + +La diane n'était pas encore battue que, déjà, j'étais éveillé et assis +sur mon sac, prévoyant que la journée serait terrible, à cause du vent +qui commençait à souffler. Je fis un trou à ma peau d'ours et je +passai ma tête dedans, de manière que la tête de l'ours me tombât sur +la poitrine; le reste de la peau couvrait mon sac et mon dos, mais +elle était tellement longue que la queue traînait à terre. Enfin l'on +battit la diane, ensuite la grenadière, et quoiqu'il ne fût pas encore +jour, nous nous mîmes en marche. Le nombre de morts et de mourants que +nous laissâmes dans nos bivacs, en partant, fut prodigieux. Plus loin, +c'était pire encore, car, sur la route, nous étions obligés d'enjamber +sur les cadavres que les corps d'armée qui nous précédaient laissaient +après eux: mais c'était bien plus triste encore pour ceux qui +marchaient après nous. Ceux-là voyaient les misères de tous ceux qui +marchaient en avant. Les derniers étaient les corps des maréchaux Ney +et Davoust, ensuite l'armée d'Italie commandée par le prince Eugène. + +Il y avait environ une heure que nous marchions, quand le jour parut, +et, comme nous avions atteint les corps qui nous précédaient, nous +fîmes une petite halte. La mère Dubois, notre cantinière, voulut +profiter de ce moment de repos pour donner le sein à son nouveau-né, +mais, tout à coup, elle jette un cri de douleur: son enfant était mort +et aussi dur que du bois. Ceux qui étaient autour d'elle la +consolèrent, en lui disant que c'était un bonheur pour elle et pour +son enfant, et, malgré ses gémissements, on lui arracha son enfant +qu'elle pressait contre son sein. On le remit entre les mains d'un +sapeur qui s'éloigna à quelques pas de la route, avec le père de +l'enfant. Le sapeur creusa, avec sa hache, un trou dans la neige: le +père, pendant ce temps, était a genoux, tenant son enfant dans ses +bras. Lorsque le trou fut achevé, il l'embrassa et le déposa dans sa +tombe; on le recouvrit ensuite, et tout fut fini. + +À une lieue plus loin, et près d'un grand bois, nous arrêtâmes pour +faire la grande halte. C'était l'endroit où avait couché une partie de +l'artillerie et de la cavalerie; là se trouvaient beaucoup de chevaux +morts et dépecés, et une plus grande quantité que l'on avait été +obligé d'abandonner encore vivants et debout, mais engourdis, se +laissant tuer sans bouger, car ceux que l'on avait tués pendant la +nuit ou qui étaient morts de fatigue ou d'inanition étaient tellement +gelés, qu'il était impossible d'en couper. J'ai remarqué, pendant +cette marche désastreuse, que l'on nous faisait toujours marcher +autant que possible derrière la cavalerie et l'artillerie, et que, le +lendemain, l'on nous faisait arrêter où ils avaient passé la nuit, +afin que nous puissions nous nourrir avec les chevaux qu'ils +laissaient en partant. + +Pendant que le régiment était à se reposer et que chaque homme était +occupé à se composer un mauvais repas, de mon côté, comme un égoïste, +j'étais entré, sans que l'on m'ait vu, dans le plus épais du bois, +pour dévorer seul une des pommes de terre que j'avais toujours dans ma +carnassière et que je cachais le plus soigneusement possible. Mais +quel fut mon désappointement en voulant mordre dedans! Ce n'était plus +que de la glace! Je voulus mordre: mes dents glissaient contre, sans +pouvoir en détacher un morceau. C'est alors que je regrettai de ne les +avoir pas partagées, la veille, avec mes amis, que je vins rejoindre, +tenant encore à la main celle que j'avais voulu manger, toute rouge du +sang de mes lèvres. + +Ils me demandèrent ce que j'avais. Sans leur répondre, je leur montrai +la pomme de terre que je tenais encore à la main, ainsi que celles que +j'avais dans ma carnassière; mais à peine les avais-je montrées +qu'elles me furent enlevées. Eux aussi furent trompés en voulant y +mordre; on les vit courir près du feu pour les faire dégeler, mais +elles fondirent comme de la glace. Pendant ce temps-là, d'autres +vinrent me demander où je les avais eues; je leur montrai le bois, ils +y coururent, et, après avoir cherché, ils revinrent me dire qu'ils +n'avaient rien trouvé. Eux furent bons pour moi, car ils avaient fait +cuire plein une marmite de sang de cheval, et m'invitèrent à y prendre +ma part. C'est ce que je fis sans me faire prier. Aussi, me suis-je +toujours reproché d'avoir agi de cette manière. Ils ont toujours cru +que je les avais trouvées dans le bois; jamais je ne les ai désabusés. +Mais cela n'est qu'un échantillon de ce que nous verrons plus tard. + +Après une heure de repos, la colonne se remit en marche pour traverser +le bois où, par intervalles, l'on rencontrait des espaces où se +trouvaient quelques maisons habitées par des juifs. Quelquefois ces +habitations sont grandes comme nos granges et construites de même, +avec cette différence qu'elles sont bâties en bois et couvertes de +même. Une grande porte se trouvait à chaque extrémité; elles servaient +de poste, de manière qu'une voiture qui entre par une, après avoir +changé de chevaux, sort par l'autre; il s'en trouve presque toujours à +trois lieues de distance, mais la plus grande partie déjà n'existait +plus; elles avaient été brûlées à notre premier passage. + + + + +V + +Un sinistre.--Un drame de famille.--Le maréchal Mortier.--Vingt-sept +degrés de froid.--Arrivée à Smolensk.--Un coupe-gorge. + + +Arrivés à la sortie du bois, et comme nous approchions de Gara, +mauvais hameau de quelques maisons, j'aperçus, à une courte distance, +une de ces maisons de poste dont j'ai parlé. Aussitôt, je la fis +remarquer à un sergent de la compagnie, qui était un Alsacien nommé +Mather, à qui je proposai d'y passer la nuit, si toutefois il y avait +possibilité d'y arriver des premiers, afin d'avoir chacun une place. +Nous nous mîmes à courir, mais lorsque nous y arrivâmes, elle était +tellement remplie d'officiers supérieurs, de soldats et de chevaux, +qu'il nous fut impossible, malgré tout ce que nous fîmes, d'y avoir +une place, car l'on prétendait qu'il y avait plus de huit cents +personnes. + +Pendant que nous étions occupés à aller de droite et de gauche, afin +de voir si nous ne pourrions pas y pénétrer, la colonne impériale, +ainsi que notre régiment, nous avaient dépassés. Alors nous prîmes la +résolution de passer la nuit sous le ventre des chevaux qui étaient +attachés aux portes. Plusieurs fois, ceux qui étaient bivaqués autour +vinrent pour la démolir, afin d'avoir le bois avec lequel elle était +construite, pour se chauffer et se faire des abris, et de la paille +qui se trouvait dans une séparation qu'il faut considérer comme un +grenier. Il y avait aussi quantité de bois de sapin sec et résineux. + +Une partie de la paille servit à ceux qui étaient dedans pour se +coucher, et, quoiqu'ils fussent les uns sur les autres, ils avaient +fait des petits feux pour se chauffer et faire cuire du cheval. Loin +de laisser démolir leur habitation, ils menacèrent ceux qui vinrent +pour en arracher des planches, de leur tirer des coups de fusil. Même +quelques-uns, qui avaient monté sur le toit pour en arracher et qui, +déjà, en avaient pris, furent forcés d'en descendre pour ne pas être +tués. + +Il pouvait être onze heures de la nuit. Une partie de ces malheureux +étaient endormis; d'autres, près des feux, réchauffaient leurs +membres. Un bruit confus se fit entendre: c'était le feu qui avait +pris dans deux endroits de la grange, dans le milieu et à une des +extrémités, contre la porte opposée où nous étions couchés. Lorsque +l'on voulut l'ouvrir, les chevaux attachés en dedans, effrayés par les +flammes, étouffés par la fumée, se cabrèrent, de sorte que les hommes, +malgré leurs efforts, ne purent, de ce côté, se faire un passage. +Alors ils voulurent revenir sur l'autre porte, mais impossible de +traverser les flammes et la fumée. + +La confusion était à son comble; ceux de l'autre côté de la grange qui +n'avaient le feu que d'un côté, s'étaient jetés en masse sur la porte +contre laquelle nous étions couchés en dehors et, par ce moyen, +empêchèrent de l'ouvrir plus encore. De crainte que d'autres pussent y +entrer, ils l'avaient fortement fermée avec une pièce de bois mise en +travers; en moins de deux minutes, tout était en flammes; le feu, qui +avait commencé par la paille sur laquelle les hommes dormaient, +s'était vite communiqué au bois sec qui était au-dessus de leurs +têtes; quelques hommes qui, comme nous, étaient couchés près de la +porte, voulurent l'ouvrir, mais ce fut inutilement, car elle s'ouvrait +en dedans. Alors nous fûmes témoins d'un tableau qu'il serait +difficile de peindre. Ce n'étaient que des hurlements sourds et +effrayants que l'on entendait; les malheureux que le feu dévorait +jetaient des cris épouvantables; ils montaient les uns sur les autres +afin de se frayer un passage par le toit, mais, lorsqu'il y eut de +l'air, les flammes commencèrent à se faire jour, de sorte que, +lorsqu'il y en avait qui paraissaient à demi brûlés, les habits en feu +et les têtes sans cheveux, les flammes, qui sortaient avec +impétuosité, et qui, ensuite, se balançaient par la force du vent, les +refoulaient dans le fond de l'abîme. + +Alors l'on n'entendait plus que des cris de rage, le feu n'était plus +qu'un feu mouvant, par les efforts convulsifs que tous ces malheureux +faisaient en se débattant contre la mort: c'était un vrai tableau de +l'enfer. + +Du côté de la porte où nous étions, sept hommes purent être sauvés en +se faisant tirer par un endroit où une planche avait été arrachée. Le +premier était un officier de notre régiment. Encore avait-il les mains +brûlées et les habits déchirés; les six autres étaient plus maltraités +encore: il fut impossible d'en sauver davantage. Plusieurs se jetèrent +en bas du toit, mais à moitié brûlés, priant qu'on les achevât à coups +de fusil. Pour ceux qui se présentèrent après, à l'endroit où nous en +avions sauvé sept, ils ne purent être retirés, car ils étaient placés +en travers et déjà étouffés par la fumée et par le poids des autres +hommes qui étaient sur eux; il fallut les laisser brûler avec les +autres. + +À la clarté de ce sinistre, les soldats isolés de différents corps qui +bivaquaient autour de là, et mourant de froid autour de leurs feux +presque morts comme eux, accoururent, non pour porter des secours--il +était trop tard et même il avait presque toujours été impossible,--mais +pour avoir de la place et se chauffer en faisant cuire un +morceau de cheval au bout de leurs baïonnettes ou de leurs +sabres. Il semblait, à les voir, que ce sinistre était une permission +de Dieu, car l'opinion générale était que tous ceux qui s'étaient mis +dans cette grange étaient les plus riches de l'armée, ceux qui, à +Moscou, avaient trouvé le plus de diamants, d'or et d'argent. L'on en +voyait, malgré leur misère et leur faiblesse, se réunir à d'autres +plus forts, et s'exposer à être rôtis, à leur tour, pour en retirer +des cadavres, afin de voir s'ils ne trouveraient pas de quoi se +dédommager de leurs peines. D'autres disaient: «C'est bien fait, car +s'ils avaient voulu nous laisser prendre le toit, cela ne serait pas +arrivé!» Et d'autres encore, en étendant leurs mains vers le feu, +comme s'ils n'avaient pas su que plusieurs centaines de leurs +camarades, et peut-être des parents, les chauffaient de leurs +cadavres, disaient: «Quel bon feu!» Et on les voyait trembler, non +plus de froid, mais de plaisir. + +Il n'était pas encore jour, lorsque je me mis en route avec mon +camarade pour rejoindre le régiment. + +Nous marchions, sans nous parler, par un froid plus fort encore que la +veille, sur des morts et des mourants, en réfléchissant sur ce que +nous venions de voir, lorsque nous joignîmes deux soldats de la ligne, +occupés à mordre chacun dans un morceau de cheval, parce que, +disaient-ils, s'ils attendaient plus longtemps, il serait tellement +durci par la gelée qu'ils ne sauraient plus le manger. Ils nous +assurèrent qu'ils avaient vu des soldats étrangers (des Croates) +faisant partie de notre armée, retirant du feu de la grange un cadavre +tout rôti, en couper et en manger. Je crois que cela est arrivé +plusieurs fois, dans le cours de cette fatale campagne, sans cependant +jamais l'avoir vu. Quel intérêt ces hommes presque mourants +avaient-ils à nous le dire, si cela n'était pas vrai? Ce n'était pas +le moment de mentir. Après cela, moi-même, si je n'avais pas trouvé du +cheval pour me nourrir, il m'aurait bien fallu manger de l'homme, car +il faut avoir senti le rage de la faim, pour pouvoir apprécier cette +position: faute d'homme, l'on mangerait le diable, s'il était cuit. + +Depuis notre départ de Moscou, l'on voyait, chaque jour, à la suite de +la colonne de la Garde, une jolie voiture russe attelée de quatre +chevaux; mais, depuis deux jours, il ne s'en trouvait plus que deux, +soit qu'on les eût tués ou volés pour les manger, ou qu'ils eussent +succombé. Dans cette voiture était une dame jeune encore, probablement +veuve, avec ses deux enfants, qui étaient deux demoiselles, l'une âgée +de quinze ans, et l'autre de dix-sept. Cette famille, qui habitait +Moscou et que l'on disait d'origine française, avait cédé aux +instances d'un officier supérieur de la Garde, à se laisser conduire +en France. + +Peut-être avait-il l'intention d'épouser la dame, car déjà cet +officier était vieux; enfin, cette malheureuse et intéressante famille +était, comme nous, exposée au froid le plus rigoureux et à toutes les +horreurs de la misère, et devait la sentir plus péniblement que nous. + +Le jour commençait à paraître, lorsque nous arrivâmes à l'endroit où +notre régiment avait couché; déjà le mouvement général de l'armée +était commencé; depuis deux jours il était facile de voir que les +régiments étaient diminués d'un tiers, et qu'une partie des hommes que +l'on voyait marcher avec peine, succomberait encore dans la journée +qui allait commencer; l'on voyait marcher à la suite, ou plutôt se +traîner, les équipages dont notre régiment devait faire +l'arrière-garde; c'est là où j'aperçus encore la voiture renfermant +cette malheureuse famille. Elle sortait d'un petit bois pour gagner la +route; quelques sapeurs l'accompagnaient, ainsi que l'officier +supérieur, qui paraissait très affecté; arrivée sur la route, elle fit +halte à l'endroit même où j'étais arrêté; alors j'entendis des +plaintes et des gémissements; l'officier supérieur ouvrit la portière, +y entra, parla quelque temps et, un instant après, il présenta à deux +sapeurs qu'il avait fait mettre contre la voiture, un cadavre: c'était +une des jeunes personnes qui venait de mourir. Elle était vêtue d'une +robe de soie grise et, par-dessus, une pelisse de la même étoffe +garnie de peau d'hermine. Cette personne, quoique morte, était belle +encore, mais maigre. Malgré notre indifférence pour les scènes +tragiques, nous fûmes sensibles en voyant celle-ci; pour mon compte, +j'en fus touché jusqu'aux larmes, surtout en voyant pleurer +l'officier. + +Au moment où les sapeurs emportèrent cette jeune personne qu'ils +placèrent sur un caisson, ma curiosité me porta à regarder dans la +voiture: je vis la mère et l'autre demoiselle toutes deux tombées +l'une sur l'autre. Elles paraissaient être sans connaissance; enfin, +le soir de la même journée, elles avaient fini de souffrir. Elles +furent, je crois, enterrées toutes trois dans le même trou que firent +les sapeurs, pas loin de Valoutina. Pour en finir, je dirai que le +lieutenant-colonel, ayant peut-être à se reprocher ce malheur, chercha +à se faire tuer dans différents combats que nous eûmes, à Krasnoé et +ailleurs. Quelques jours après notre arrivée à Elbingen, au mois de +janvier, il mourut de chagrin. + +Cette journée, qui était celle du 8 novembre, fut terrible, car nous +arrivâmes tard à la position et comme, le lendemain, nous devions +arriver à Smolensk, l'espoir de trouver des vivres et du repos--on +disait que l'on devait y prendre des cantonnements--faisait que +beaucoup d'hommes, malgré le froid excessif et la privation de toutes +choses, faisaient des efforts surnaturels pour ne pas rester en +arrière, où ils auraient succombé. + +Avant d'arriver à l'endroit où nous devions bivaquer, il fallait +traverser un ravin profond et gravir une côte. Nous remarquâmes que +quelques artilleurs de la Garde étaient arrêtés dans ce ravin avec +leurs pièces de canon, n'ayant pu monter la côte. Tous les chevaux +étaient sans force et les hommes sans vigueur. Des canonniers de la +garde du roi de Prusse les accompagnaient; ils avaient, comme nous, +fait la campagne; ils étaient attachés à notre artillerie comme +contingent de la Prusse. Ils avaient, à cette même place et à côté de +leurs pièces, formé leurs bivacs et allumé leurs feux comme ils +avaient pu, afin d'y passer la nuit, dans l'espérance de pouvoir, le +lendemain, continuer leur chemin. Notre régiment, ainsi que les +chasseurs, fut placé à droite de la route, et je crois que c'était sur +les hauteurs de Valoutina, où s'était donnée une bataille et où avait +été tué le brave général Gudin, le 19 août de la même année. + +Je fus commandé de garde chez le maréchal Mortier; son habitation +était une grange sans toit. Cependant on lui avait fait un abri pour +le préserver, autant que possible, de la neige et du froid. Notre +colonel et l'adjudant-major avaient aussi pris leur place au même +endroit. L'on arracha quelques pièces de bois qui formaient la clôture +de la grange, et on alluma pour le maréchal un feu auquel nous nous +chauffâmes tous. À peine étions-nous installés, et occupés à faire +rôtir un morceau de cheval, que nous vîmes paraître un individu avec +la tête enveloppée d'un mouchoir, les mains de chiffons, et les habits +brûlés. En arrivant, il se mit à crier: «Ah! mon colonel! que je suis +malheureux! que je souffre!» Le colonel, se retournant, lui demanda +qui il était, d'où il venait, et ce qu'il avait: «Ah! mon colonel! +répondit l'autre, j'ai tout perdu et je suis brûlé!» Le colonel +l'ayant reconnu, lui répondit: «Tant pis pour vous, vous n'aviez qu'à +rester au régiment; depuis plusieurs jours vous n'avez pas paru: +qu'avez-vous fait, vous qui deviez montrer l'exemple et mourir, comme +nous, à votre poste? Entendez-vous, monsieur!» Mais le pauvre diable +n'entendait pas; ce n'était pas le moment de faire de la morale; cet +individu était l'officier que nous avions sauvé du feu de la grange, +la nuit d'avant, et qui passait pour avoir beaucoup d'objets précieux +et de l'or qu'il avait pris à Moscou, par droit de conquête. Mais tout +était perdu: son cheval et son portemanteau avaient disparu. Le +maréchal et le colonel, ainsi que ceux qui étaient là, causèrent du +sinistre de la grange. L'on parla de plusieurs officiers supérieurs +qui s'y étaient enfermés avec leurs domestiques et qui y avaient péri, +et comme on savait que j'avais vu ce désastre, on m'en demanda des +détails, car l'officier que nous avions sauvé ne savait rien dire; il +était trop affecté. + +Il pouvait être neuf heures, la nuit était extraordinairement sombre, +et déjà une partie de nous, ainsi que le reste de notre malheureuse +armée qui bivaquait autour de l'endroit où nous étions, commençait à +se reposer d'un sommeil interrompu par le froid et les douleurs +causées par la fatigue et la faim, près d'un feu qui, à chaque +instant, s'éteignait, comme les hommes qui l'entouraient; nous +pensions à la journée du lendemain qui devait nous conduire à +Smolensk, où, disait-on, nos misères devaient finir, puisque nous +devions y trouver des vivres et prendre des cantonnements. + +Je venais de finir mon triste repas composé d'un morceau de foie d'un +cheval que nos sapeurs venaient de tuer, et, pour boisson, un peu de +neige. Le maréchal en avait mangé aussi un morceau que son domestique +venait de lui faire cuire, mais il l'avait mangé avec un morceau de +biscuit et, par-dessus, il avait bu une goutte d'eau-de-vie; le repas, +comme on voit, n'était pas très friand, pour un maréchal de France, +mais c'était beaucoup, pour les circonstances malheureuses où nous +nous trouvions. + +Dans ce moment, il venait de demander à un homme qui était debout à +l'entrée de la grange, et appuyé sur son fusil, pourquoi il était là. +Le soldat lui répondit qu'il était en faction: «Pour qui, répond le +maréchal, et pourquoi faire? Cela n'empêchera pas le froid d'entrer et +la misère de nous accabler! Ainsi, rentrez et venez prendre place au +feu.» Un instant après, il demanda quelque chose pour reposer sa tête; +son domestique lui apporta un portemanteau et, s'enveloppant dans son +manteau, il se coucha. + +Comme j'allais en faire autant en m'étendant sur ma peau d'ours, nous +fûmes effrayés par un bruit extraordinaire: c'était un vent du nord +qui arrivait brusquement au travers des forêts, et qui amenait avec +lui une neige des plus épaisses et un froid de vingt-sept degrés, de +manière qu'il fut impossible aux hommes de rester en place. On les +entendait crier en courant dans la plaine, cherchant à se diriger du +côté où ils voyaient des feux, espérant trouver mieux; mais enveloppés +dans des tourbillons de neige, ils ne bougeaient plus, ou, s'ils +voulaient continuer, ils faisaient un faux pas et tombaient pour ne +plus se relever. Plusieurs centaines périrent de cette manière, mais +plusieurs milliers moururent à leur place, n'espérant rien de mieux. +Tant qu'à nous, nous fûmes heureux qu'un côté de la grange fût à +l'abri du vent; plusieurs hommes vinrent se réfugier chez nous et, par +ce moyen, éviter la mort. + +Il faut que je cite un trait de dévouement qui s'est passé dans cette +nuit désastreuse où tous les éléments les plus terribles de l'enfer +semblaient être déchaînés contre nous. + +Le prince Émile de Hesse-Cassel faisait partie de notre armée, avec +son contingent qu'il fournissait à la France. Son petit corps d'armée +était composé de plusieurs régiments d'infanterie et cavalerie. Il +était, comme nous, bivaqué sur la gauche de la route, avec le reste de +ses malheureux soldats, réduits à cinq ou six cents hommes, parmi +lesquels se trouvaient encore environ cent cinquante dragons, mais +presque tous à pied, leurs chevaux étant morts ou mangés. Ces braves +soldats, succombant de froid, et ne pouvant rester en place par une +nuit et un temps aussi abominables, se dévouèrent pour sauver leur +jeune prince, âgé, je crois, tout au plus de vingt ans, en le mettant +au milieu d'eux pour le garantir du vent et du froid. Enveloppés de +leurs grands manteaux blancs, ils restèrent debout toute la nuit, +serrés les uns contre les autres; le lendemain au matin, les trois +quarts étaient morts et ensevelis sous la neige, avec plus de dix +mille autres de différents corps. + +Au jour, lorsque nous regagnâmes la route, nous fûmes obligés, avec le +maréchal, de descendre près du ravin, où, la veille, nous avions vu de +l'artillerie former son bivac: plus un n'existait; hommes, chevaux, +tous étaient couchés et couverts de neige, les hommes autour de leurs +feux, et les chevaux encore attelés aux pièces qu'il fallait +abandonner. Il arrivait presque toujours qu'après une tempête et un +froid excessif causé par le vent et la neige, le temps devenait plus +supportable; il semblait que la nature s'était épuisée de nous avoir +frappés et qu'elle voulait respirer pour nous frapper encore. + +Cependant, tout ce qui respirait se mit en marche. L'on voyait, à +droite et à gauche de la route, des hommes à demi morts sortir de +dessous des mauvais abris formés de branches de sapin, ensevelis sous +la neige; d'autres venaient de plus loin, sortant des bois où ils +s'étaient réfugiés, se traînant péniblement, afin de gagner la route. +L'on fit halte un instant, pour les attendre. Pendant ce temps, +j'étais, avec plusieurs de mes amis, à parler de nos désastres de la +nuit et de la quantité incroyable d'hommes qui avaient péri. Nous +jetions machinalement un coup d'oeil sur cette terre de malheur. Par +places, l'on voyait encore des faisceaux d'armes formés, et d'autres +renversés, mais plus personne pour les prendre. Ceux qui gagnaient la +route avec les aigles de leurs régiments, après s'être réunis à +d'autres, se mettaient en marche. + +Après avoir rassemblé le mieux possible tout ce qu'il y avait sur la +route, le mouvement de marche commença: notre régiment forma +l'arrière-garde qui, ce jour-là, fut on ne peut plus pénible pour +nous, vu la quantité d'hommes qui ne pouvaient plus marcher, et que +nous étions obligés de prendre sous les bras, afin de les aider à se +traîner et de les sauver, si l'on pouvait, en les conduisant jusqu'à +Smolensk. + +Avant d'arriver à cette ville, il faut traverser un petit bois; c'est +là où nous atteignîmes toute l'artillerie réunie. Les chevaux +faisaient peine à voir; les affûts de canons, ainsi que les caissons, +étaient chargés de soldats malades et mourant de froid. Je savais +qu'un de mes amis d'enfance, du même endroit que moi, nommé Ficq, +était, depuis deux jours, traîné de cette manière. Je m'informai de +lui à des chasseurs de la Garde du régiment dont il faisait partie, et +j'appris qu'il n'y avait qu'un moment qu'il était tombé mort sur la +route, et qu'en cet endroit, le chemin étant creux et rétréci, l'on +n'avait pu le mettre sur le côté de la route, et que toute +l'artillerie lui avait passé sur le corps, ainsi qu'à plusieurs autres +qui avaient succombé au même endroit. + +Je continuais de marcher dans un sentier étroit, à gauche de la route +et dans le bois. Je venais, dans ce moment, d'être joint par un de mes +amis, sergent du même régiment que moi, lorsque, sur notre chemin, +nous trouvâmes un canonnier de la Garde couché en travers du sentier, +et qui nous empêchait de passer. À côté était un autre canonnier +occupé à le dépouiller de ses vêtements; nous nous aperçûmes que cet +homme n'était pas mort, car il faisait aller les jambes et frappait, +par moments, la terre avec les mains fermées. + +Mon camarade, surpris ainsi que moi, applique, sans rien dire, un +grand coup de crosse de fusil dans le dos de ce misérable, qui se +retourna. Mais sans lui donner le temps de nous parler, nous lui fîmes +des reproches violents sur son acte de barbarie. Il nous répondit que, +s'il n'était pas mort, il ne tarderait pas à l'être puisque, lorsqu'on +l'avait déposé à l'endroit où il était, pour ne pas le laisser sur le +chemin et broyer par l'artillerie, il ne donnait plus aucun signe de +vie; que, d'abord, c'était son camarade de lit, qu'il valait mieux que +ce fût lui qui ait sa dépouille qu'un autre. + +Ce que je viens de citer est arrivé souvent sur des malheureux +soldats, que l'on supposait avoir de l'argent, car au lieu de les +aider à se relever, il y en avait qui restaient près de ceux qui +tombaient, non pour les soulager, mais pour faire comme le canonnier. + +Je n'aurais pas dû, pour l'honneur de l'espèce humaine, écrire toutes +ces scènes d'horreur, mais je me suis fait un devoir de dire tout ce +que j'ai vu. Il me serait impossible de faire autrement, et, comme +tout cela me bouleverse la tête, il me semble qu'une fois que je +l'aurai mis sur le papier, je n'y penserai plus. Il faut dire aussi +que si, dans cette campagne désastreuse, il s'est commis des actes +infâmes, il s'est aussi fait des traits d'humanité qui nous honorent, +car j'ai vu des soldats porter, pendant plusieurs jours, sur leurs +épaules, un officier blessé. + +Comme nous allions sortir du bois, nous rencontrâmes une centaine de +lanciers bien montés, équipés à neuf: ils venaient de Smolensk qu'ils +n'avaient jamais quitté, on les envoyait à notre arrière-garde; ils +étaient épouvantés de nous voir si malheureux, et, de notre côté, nous +étions surpris de les voir aussi bien. Beaucoup de soldats couraient +après eux comme des mendiants, en leur demandant s'ils n'avaient pas +un morceau de pain ou de biscuit à leur donner. + +Lorsque nous fûmes sortis du bois, nous fîmes halte pour attendre ceux +qui conduisaient les malades. Il n'y avait rien de plus pénible à +voir, car, de tout ce que l'on pouvait leur dire de l'espoir des +vivres et d'un bon logement, ils n'entendaient plus rien: c'étaient +comme des automates, marchant lorsqu'on les conduisait, s'arrêtant +aussitôt qu'on les laissait. Les plus forts portaient tour à tour +leurs armes et leurs sacs, car ces malheureux, indépendamment des +forces et d'une partie de la raison qu'ils avaient perdues, avaient +aussi perdu les doigts des pieds et des mains. + +Enfin, c'est de cette manière que nous revîmes le Dniéper sur notre +gauche, et que nous aperçûmes, sur l'autre rive, des milliers d'hommes +qui avaient traversé le fleuve sur la glace: il y en avait de tous les +corps, fantassins et cavalerie, courant autant qu'ils le pouvaient, en +apercevant au loin quelque village, afin d'y trouver des vivres et d'y +passer la nuit à couvert. Après avoir marché encore péniblement +pendant une heure, nous arrivâmes, le soir, abîmés de fatigue et +mourants, sur les bords du fatal Boristhène, que nous traversâmes, et +nous fûmes sous les murs de la ville. + +Déjà des milliers de soldats de tous les corps et de toutes les +nations, qui composaient notre armée, étaient, depuis longtemps, aux +portes et autour des remparts, en attendant qu'on les laissât entrer. +On les en avait empêchés de crainte que tous ces hommes, marchant sans +ordre et sans chefs, mourants de faim, ne se portassent aux magasins +pour y piller le peu de vivres qu'il pouvait y avoir, et dont on +voulait faire la distribution avec le plus d'ordre possible. Plusieurs +centaines de ces hommes étaient déjà morts ou mourants. + +Lorsque nous fûmes arrivés, ainsi que les autres corps de la Garde, +marchant avec le plus d'ordre possible, et après avoir pris toutes les +précautions pour faire entrer nos malades et nos blessés, l'on ouvrit +la porte et l'on entra. La plus grande partie se répandit de tous +côtés, et en désordre, afin de trouver un endroit pour passer la nuit +sous un toit et de pouvoir manger le peu de vivres que l'on avait +promis, et dont on fit une petite distribution. + +Pour obtenir un peu d'ordre, l'on fit connaître que les hommes isolés +n'auraient rien. De ce moment, l'on vit les plus forts se réunir par +numéros de régiment et se choisir un chef pour les représenter, car il +y avait des régiments qui n'existaient plus. Tandis que nous, la Garde +impériale, nous traversâmes la ville, mais avec peine, car exténués de +fatigue comme nous l'étions, et devant gravir le bord escarpé qui +existe à partir du Boristhène jusqu'à l'autre porte, cette montée +couverte de glace faisait qu'à chaque instant les plus faibles +tombaient, et qu'il fallait les aider à se relever, et porter ceux qui +ne pouvaient plus marcher. + +C'est de la sorte que nous arrivâmes sur l'emplacement du faubourg qui +avait été incendié lors du bombardement arrivé le 15 du mois d'août +dernier. Nous y prîmes position et nous nous y installâmes comme nous +pûmes, dans le reste des maisons que le feu n'avait pas tout à fait +détruites. Nous y plaçâmes le mieux possible nos malades et nos +blessés qui avaient eu assez de force et de courage pour y arriver; +car nous en avions laissé dans une baraque en bois située à l'entrée +de la ville. Ces hommes n'auraient pu, à cause qu'ils étaient trop +malades, atteindre l'endroit où nous venions d'arriver. Parmi eux +était un de mes amis presque mourant, que nous avions traîné +jusque-là, espérant y trouver un hôpital et lui faire donner des +soins, car ce qui, jusque-là, avait soutenu notre courage, était +l'espoir, que l'on avait toujours eu, de s'arrêter dans cette ville et +les environs pour y attendre le printemps, mais il en fut tout +autrement. D'ailleurs la chose n'était pas possible, car une partie +des villages étaient brûlés et ruinés, et la ville où nous étions +n'existait pour ainsi dire plus que de nom. Partout l'on ne voyait +plus que les murailles des maisons qui étaient bâties en pierre, car +celles qui l'étaient en bois, et qui formaient la plus grande partie +de la ville, avaient disparu; enfin la ville n'était plus qu'un vrai +squelette. + +Si l'on s'éloignait dans l'obscurité, on rencontrait des pièges, +c'est-à-dire que, sur l'emplacement des maisons bâties en bois, où +aucune trace ne se faisait plus voir, on rencontrait les caves +recouvertes de neige, et le soldat assez malheureux pour s'y engager, +disparaissait tout à coup pour ne plus reparaître. Plusieurs périrent +de cette manière, que d'autres retirèrent le lendemain, lorsqu'il fit +jour, non pour leur donner la sépulture, mais pour avoir leurs +vêtements ou quelque autre chose qu'ils auraient pu avoir sur eux. Il +en était de même de tous ceux qui succombaient, en marchant ou +arrêtés: les vivants se partageaient les dépouilles des morts, et +souvent, à leur tour, succombaient quelques heures après et +finissaient par subir le même sort. + +Une heure après notre arrivée, l'on nous fit une petite distribution +de farine, et la valeur d'une once de biscuit: c'est plus que l'on ne +pouvait espérer. Ceux qui avaient des marmites firent de la bouillie, +les autres firent des galettes qu'ils faisaient cuire dans la cendre +et que l'on dévora à moitié cuites; l'avidité avec laquelle ils +mangèrent, faillit leur être funeste, car plusieurs furent +dangereusement malades et manquèrent étouffer. Tant qu'à moi, quoique +je n'avais pas mangé de soupe depuis le 1er novembre et que la +bouillie de farine de seigle fût épaisse comme de la boue, je fus +assez heureux pour ne pas être incommodé; mon estomac était encore +bon. + +Depuis le moment où nous étions arrivés, plusieurs hommes du régiment, +qui étaient malades et qui avaient pu, en faisant des efforts +extraordinaires, arriver à l'endroit où nous étions, venaient de +mourir, et, comme on leur avait donné les meilleures places dans les +mauvaises masures que l'on nous avait désignées pour logements, l'on +s'empressa de les porter loin, afin de prendre leur place. + +Après que je fus reposé, malgré le froid et la neige qui tombait, je +me disposai à chercher après un de mes amis, celui avec qui j'étais le +plus intimement lié, celui avec qui je n'avais jamais compté; nos +bourses ne faisaient qu'une. Il se nommait Grangier[26]. Il y avait +sept ans que nous étions ensemble. Je ne l'avais pas vu depuis Viasma, +où il était parti en avant avec un détachement, escortant un caisson +appartenant au maréchal Bessières. L'on m'avait assuré qu'il était +arrivé depuis deux jours et logé dans un faubourg. Le plaisir de le +revoir, l'espoir aussi d'avoir quelques vivres qu'il avait pu, sans +doute, se procurer avant notre arrivée, et aussi de partager son +logement, fit que je ne balançai pas à le chercher de suite. + +[Note 26: Sergent vélite dans le même régiment que moi, aux +fusiliers-grenadiers. _(Note de l'auteur)_] + +Ayant pris mes armes et mon sac, sans rien dire à personne, je rentrai +en ville par la même route que nous étions venus, et, après avoir +tombé plusieurs fois en descendant cette pente rapide et glissante que +nous avions montée en arrivant, j'arrivai près de la porte par où nous +étions entrés. J'arrêtai pour voir dans quel état étaient les hommes +que nous avions laissés près du poste qui était à la porte, composé de +soldats badois dont une partie formait la garnison. Mais quelle fut ma +surprise! Cet ami que nous avions laissé avec d'autres malades, en +attendant de venir les chercher, je le trouvai à l'entrée de la +baraque et n'ayant plus sur lui que son pantalon, car on lui avait ôté +jusqu'à sa chaussure. Les soldats badois me dirent que des soldats du +régiment étaient venus chercher les autres, et qu'ayant trouvé +celui-là privé de la vie, ils l'avaient eux-mêmes dépouillé, et +qu'ensuite ils avaient tourné la ville le long du rempart, avec les +deux malades qu'ils avaient enlevés, espérant avoir le chemin +meilleur. + +Pendant que j'étais là, plusieurs malheureux soldats de différents +régiments arrivaient encore, se traînant avec peine, appuyés sur leurs +armes. D'autres, qui étaient encore sur l'autre bord du Boristhène, +n'y voyant pas ou trompés par les feux, étaient tombés dans la neige, +pleuraient, criaient en implorant des secours. Mais ceux qui étaient +là, bien portants, étaient des Allemands ne comprenant rien ou ne +voulant rien comprendre. Heureusement qu'un jeune officier commandant +le poste parlait français. Je le priai, au nom de l'humanité, +d'envoyer des secours aux hommes de l'autre côté du pont. Il me +répondit que, depuis notre arrivée, plus de la moitié de son poste +n'avait été occupée qu'à cela, et qu'il n'avait presque plus d'hommes; +que son corps de garde était rempli de soldats malades et blessés, au +point qu'il n'avait plus de place. + +Cependant, d'après mes instances, il envoya encore trois hommes qui, +un instant après, revinrent avec un vieux chasseur à cheval de la +Garde, qu'ils soutenaient sous les bras. Ils nous dirent qu'ils en +avaient laissé beaucoup d'autres qu'il faudrait porter, mais que, ne +le pouvant pas, ils les avaient déposés près d'un grand feu, en +attendant que l'on puisse les aller chercher. Le vieux chasseur avait, +à ce qu'il me dit, presque tous les doigts des pieds gelés. Il les +avait enveloppés dans des morceaux de peaux de mouton. Sa barbe, ses +favoris et ses moustaches étaient chargés de glaçons. On le conduisit +près du feu, où on le fit asseoir. Alors il se mit à jurer contre +Alexandre, l'empereur de Russie, contre le pays et contre le bon Dieu +de la Russie. Ensuite il me demanda si l'on avait fait une +distribution d'eau-de-vie. Je lui répondis que non, et que, jusqu'à +présent, je n'en avais pas entendu parler; qu'il n'y avait pas +apparence d'en avoir: «Alors, dit-il, il faut mourir!» + +Le jeune officier allemand ne put résister plus longtemps en voyant un +vieux guerrier souffrir de la sorte; il leva son manteau, et, tirant +une bouteille de sa poche avec de l'eau-de-vie, il la lui, présenta: +«Merci, dit-il, vous m'empêchez de mourir; si une occasion se +présentait de vous sauver la vie aux dépens de la mienne, vous pouvez +être assuré que je ne balancerais pas un instant! Assez causé, +rappelez-vous Roland, chasseur à cheval de la Vieille Garde impériale +à pied, ou, pour ainsi dire, sans pieds, pour le moment. Il y a trois +jours que j'ai dû abandonner mon cheval, et, pour ne pas le laisser +souffrir plus longtemps, je lui ai brûlé la cervelle. Ensuite, je lui +ai coupé un morceau de la cuisse dont je vais manger un peu.» + +En disant la parole (_sic_), il tourna son portemanteau qu'il avait +sur son dos, et en tira de la viande de cheval qu'il offrit d'abord à +l'officier qui lui avait donné de l'eau-de-vie, et ensuite à moi. +L'officier lui présenta encore sa bouteille et le pria de la garder. +Le vieux chasseur ne savait plus comment lui témoigner sa +reconnaissance. Il lui répéta encore, soit en garnison, ou en +campagne, de se rappeler de lui, et finit par dire: «Les bons enfants +ne périront jamais!» Mais il reprit aussitôt qu'il venait de dire une +grosse bêtise, «car, dit-il, que de milliers d'hommes morts depuis +trois jours et qui certainement me valaient bien; tel que vous me +voyez, j'ai été en Égypte et je vous f... mon billet que j'en ai vu +des grises; je ne sais pas si vous le savez, mais n... d. D... il n'y +a pas de comparaison avec celle-ci. Il faut espérer que nous sommes au +bout de nos peines, et que cela va finir, car l'on dit que nous allons +prendre des cantonnements en attendant le printemps, où j'espère que +nous reprendrons notre revanche!» + +Le pauvre vieux, à qui deux ou trois gorgées d'eau-de-vie avaient +rendu la parole, ne soupçonnait pas que nous n'étions qu'au +commencement de nos peines! + +Il était bien onze heures, que l'espoir de rencontrer Grangier, même +pendant la nuit, ne m'avait pas abandonné. Je me fis indiquer, par +l'officier de poste, la direction où il supposait que le maréchal +Bessières était logé, mais, soit que je fus mal informé, ou que j'eus +mal compris, je pris l'un des chemins pour l'autre: je me trouvai +ayant le rempart à ma droite, au-dessous duquel coulait le Boristhène; +à ma gauche était une étendue de terrain, ou l'emplacement d'une rue +qui longeait le bas du rempart et dont toutes les maisons avaient été +brûlées et écrasées pendant le bombardement. L'on y voyait encore, çà +et là, malgré l'obscurité, quelques pignons sortir comme des ombres du +milieu de la neige. + +Le chemin que j'avais pris était tellement mauvais, je me trouvai si +fatigué, après un instant de marche, que je regrettai de m'être +hasardé seul. Je me disposais à retourner sur mes pas et de remettre +au lendemain ma recherche après Grangier, mais, au moment où je me +retournais, j'entendis marcher derrière moi et, aussitôt, j'aperçus, à +quelques pas, un individu que je reconnus pour un soldat badois +portant sur son épaule une petite barrique que je supposai être de +l'eau-de-vie. Je l'appelai, il ne me répondit pas; je voulus le +suivre, il doubla le pas: j'en fis autant. Il descendit une petite +pente un peu rapide; je voulus faire comme lui, mais mes jambes +n'étant pas aussi fermes que les siennes, je tombai et, roulant du +haut jusqu'en bas, j'arrivai aussi vite que lui contre la porte d'une +cave que le poids de mon corps fit ouvrir et où j'entrai, l'épaule +droite meurtrie, avant l'individu. + +Je n'avais pas encore eu le temps de me reconnaître et de savoir où +j'étais, que je fus tiré de mon étourdissement par des cris confus de +différentes langues d'une douzaine d'individus couchés sur de la +paille, autour d'un feu: Français, Allemands, Italiens, que je +reconnus, de suite, pour être des associés pillards et voleurs, +marchant ensemble pour leur compte, et toujours en avant de l'armée, +de crainte de rencontrer l'ennemi et de se battre, arrivant les +premiers dans les maisons lorsqu'il s'en trouvait, ou bivaquant dans +des lieux séparés. Lorsque l'armée arrivait, la nuit, bien fatiguée, +ils sortaient de leur cachette, rôdaient autour des bivacs, enlevaient +lestement les chevaux et les portemanteaux des officiers, et se +remettaient en route de grand matin, quelques heures avant la colonne, +et ainsi de même chaque jour. Enfin c'était une de ces bandes comme il +y en avait beaucoup, qui s'étaient formées depuis les premiers jours +où les grands froids avaient commencé, et qui avaient amené nos +désastres. Ces bandes se propagèrent, par la suite. + +J'étais encore étourdi de ma chute, et je n'étais pas encore relevé, +qu'un individu se leva du fond de la cave, alluma de la paille pour +mieux me voir, car il était impossible, à mon costume, et surtout à la +peau d'ours qui me couvrait en partie, de savoir à quel régiment +j'appartenais. Mais, ayant vu l'aigle impérial sur mon shako, il cria, +d'un air goguenard: «Ah! ah! de la Garde impériale? À la porte!» Et +les autres répétèrent: «À la porte! à la porte!» Étourdi, sans être +intimidé de leurs cris, je me levai pour les prier, puisque le hasard, +ou plutôt le bonheur m'avait fait tomber chez eux, de m'y laisser au +moins jusqu'au jour, et qu'alors je m'en irais. Mais l'individu qui +s'était levé le premier, et qui paraissait le chef, ayant à son côté +un demi-espadon, qu'il avait soin de faire voir avec affectation, +répéta que je devais sortir, et de suite, et tous répétèrent en +choeur: «À la porte! À la porte!» Un Allemand vint pour mettre la main +sur moi, mais, d'une poussée que je lui donnai dans la poitrine, je +l'envoyai tomber de tout son long sur d'autres qui étaient encore +couchés, et mis la main sur la poignée de mon sabre, car mon fusil, +lorsque je roulai en bas de la rampe, était resté derrière. L'homme au +demi-espadon applaudit à la culbute que je venais de faire faire à +celui qui voulait me mettre à la porte, en lui disant qu'il +n'appartenait pas à un Allemand, à une tête de choucroute, de mettre +la main sur un Français. + +Voyant que l'homme au demi-espadon m'avait donné raison, je répondis +que j'étais décidé à ne sortir qu'au jour, et que je me ferais plutôt +tuer par eux que de mourir de froid sur le chemin. Une femme, car il +s'en trouvait deux, voulut intervenir pour moi, mais elle reçut +l'ordre de se taire, et cet ordre fut accompagné de jurements et des +mots les plus sales; alors, le chef me signifia encore l'ordre de +sortir, en me disant de lui éviter le désagrément de mettre la main +sur moi, parce que, s'il s'en mêlait, la chose serait bientôt faite, +et qu'il m'enverrait coucher où était mon régiment. Je lui demandai +pourquoi lui et les siens n'y étaient pas. Il me répondit que cela ne +me regardait pas, qu'il n'avait pas de comptes à me rendre, qu'il +était chez lui et que je ne pourrais pas rester la nuit avec eux, +parce que je les gênais pour aller faire leurs courses en ville et +profiter du désordre et du peu de surveillance qu'il y avait aux +voitures d'équipage, pour y faire du butin. Je demandai comme une +grâce de rester encore un instant pour me chauffer et rajuster ma +chaussure, et alors que je sortirais. Mais personne ne m'ayant +répondu, je fis une seconde demande; l'homme au demi-espadon me dit +qu'il y consentait, à condition que je sortirais dans une demi-heure. +Il chargea un tambour, qui paraissait son second, de l'exécution de +l'ordre. + +Voulant mettre à profit le peu de temps qui me restait, je demandai si +quelqu'un n'avait pas un peu de vivres à me vendre, et surtout de +l'eau-de-vie: «Si nous en avions, me répondit-on, nous la garderions +pour nous!» + +Cependant la barrique que j'avais vu porter par le Badois, était +quelque chose de semblable, car j'avais compris qu'il avait dit, en sa +langue, qu'il l'avait prise à une cantinière de son régiment, qui +l'avait cachée lorsque l'armée était arrivée en ville. D'après ce +langage, je compris que l'individu était un nouveau venu, soldat de la +garnison, et associé avec les autres seulement depuis la veille et, +comme eux, décidé à quitter son régiment pour faire la guerre au +butin. + +Le tambour chargé de l'ordre de me faire sortir, et que je voyais +causer mystérieusement avec d'autres, me demanda si j'avais de l'or +pour des pièces de cinq francs et pour acheter de l'eau-de-vie: «Non, +lui dis-je, mais j'ai des pièces de cinq francs». La femme qui était à +côté de moi, la même qui avait voulu prendre ma défense, fit semblant, +en se baissant, de chercher quelque chose à terre, du côté de la +porte. Alors, s'approchant de moi, elle me dit, de manière à ne pas +être entendue: «Sauvez-vous, croyez-moi, ils vous tueront! Je suis +avec eux depuis Viasma, et j'y suis malgré moi. Revenez en force, je +vous en prie, demain matin, pour me sauver!» Je lui demandai quelle +était l'autre femme qui était là; elle me dit que c'était une juive. +J'allais lui faire d'autres questions, lorsqu'une voix, partant du +fond de la cave, lui ordonna de se taire et lui demanda ce qu'elle me +disait. Elle répondit qu'elle m'enseignait où je pourrais trouver de +l'eau-de-vie, chez un juif qui restait sur le Marché-Neuf: «Tais-toi, +bavarde!» lui répondit-on. Elle se tut, ensuite elle se retira dans un +coin de la cave. + +D'après l'avis que cette femme venait de me donner, je vis bien que je +ne m'étais pas trompé, et que j'étais dans un vrai coupe-gorge. Aussi +je n'attendis pas que l'on me dise de sortir; je me levai et, faisant +semblant de chercher un endroit pour me coucher, je m'approchai de la +porte, je l'ouvris et je sortis. L'on me rappela, en me disant que je +pouvais rester jusqu'au jour et dormir. Mais, sans leur répondre, je +ramassai mon fusil que je trouvai près de la porte, et cherchai une +issue afin de pouvoir sortir de l'enfoncement où je me trouvais; je ne +pus en trouver. Alors, craignant de rester longtemps dans cette +position, j'allais frapper à la porte de la cave pour demander mon +chemin, lorsque le Badois en sortit, probablement pour voir s'il était +temps de faire une excursion. Il me demanda encore si je voulais +rentrer; je lui répondis que non, mais je le priai de m'enseigner le +chemin pour aller au faubourg. Il me fit signe de le suivre et, +longeant plusieurs maisons en ruine, il monta des escaliers. Je le +suivis et, lorsque je fus arrivé sur le rempart et sur le chemin, il +me fit faire quelques tours sous prétexte de me montrer par où je +devais aller; mais je m'aperçus que c'était pour me faire perdre la +trace de la cave que, cependant, je voulais reconnaître, car je me +proposais d'y revenir, le matin, avec quelques hommes, et sauver la +femme qui avait imploré mon secours, et aussi pour leur demander +compte de plusieurs portemanteaux que j'avais aperçus dans le fond de +cette maudite cave. + + + + +VI + +Une nuit mouvementée.--Je retrouve des amis.--Départ de +Smolensk.--Rectification nécessaire.--Bataille de Krasnoé.--Le dragon +Melet. + + +Mon guide avait disparu sans que je m'en aperçoive, de manière que je +me trouvai tout à coup désorienté. C'est alors que je regrettai encore +d'avoir quitté le régiment. Cependant il fallait prendre un parti et, +comme la neige avait cessé de tomber, un instant avant ma descente +dans la cave, je regardai si je ne retrouverais pas la trace de mes +pas. Puis je me rappelai que je devais toujours avoir le rempart à ma +droite. Après quelques moments de marche, je reconnus la place où +j'avais rencontré le Badois, mais, pour mieux m'en assurer et la +reconnaître lorsqu'il ferait jour, je fis, avec la crosse de mon +fusil, deux grandes croix profondes dans la neige, et je poursuivis +mon chemin. + +Il pouvait être minuit; j'avais passé près d'une heure dans la cave +et, pendant ce temps, le froid avait considérablement augmenté. + +Sur ma gauche, j'apercevais bien des feux, mais je n'osais pas me +diriger de ce côté, de crainte de me détruire en tombant dans des +trous cachés par la neige. Je marchai, toujours en tâtonnant, et la +tête baissée, afin de voir où je posais les pieds. Depuis un moment, +je m'apercevais que la route descendait, et, un peu plus avant, je la +trouvais embarrassée par des affûts de canon que, probablement, on +avait voulu conduire sur le rempart. Lorsque je fus dans le bas, il me +fut impossible de reconnaître la direction, tant il faisait obscur, +de sorte que je fus forcé de m'asseoir sur le derrière d'un affût pour +me reposer, et aussi tâcher de voir de quel côté je devais prendre. + +Dans cette situation pénible, mon fusil entre les jambes, la tête +appuyée dans les deux mains, au moment où j'allais, pour mon malheur, +m'endormir probablement pour toujours, j'entendis des sons +extraordinaires. Je me relevai, tout saisi en pensant au danger que je +venais de courir en me laissant aller au sommeil. Ensuite, je prêtai +mon attention afin de voir de quelle direction venaient les sons, mais +je n'entendis plus rien. Alors je crus avoir rêvé, ou que c'était un +avertissement du Ciel pour me sauver. Aussitôt, reprenant courage, je +me mis à marcher à tâtons et à enjamber au hasard les obstacles sans +nombre qui se trouvaient sur mon passage. + +Enfin étant parvenu, non sans risquer plusieurs fois de me casser les +jambes, à laisser derrière moi tout ce qui s'opposait à mon passage, +je me reposais un instant pour reprendre haleine, afin de pouvoir +gravir la pente opposée, lorsque le même bruit qui m'avait éveillé, me +fit de nouveau lever la tête. Mais ce que j'entends, c'est de +l'harmonie! Ce sont les sons graves de l'orgue, encore éloignés et qui +font, sur moi, à cette heure de la nuit, seul et dans un pareil +endroit, une impression que je ne saurais définir. Aussitôt je marche, +doublant le pas, dans la direction d'où viennent ces sons. En un +moment, je suis sorti du fond où j'étais retenu. Arrivé en haut, je +fais encore quelques pas et j'arrête; il était temps! Encore quelques +pas et c'était fini de moi! Je tombais du haut en bas du rempart, à +plus de cinquante pieds de hauteur, sur le bord du Boristhène où, fort +heureusement, j'avais aperçu le feu d'un bivouac qui m'avait fait +arrêter. + +Épouvanté du danger que je venais de courir, je reculai de quelques +pas et j'arrêtai encore pour écouter, mais je n'entendis plus rien. Je +me remis à marcher et, tournant à gauche, en un instant j'eus le +bonheur de retrouver le chemin frayé. Je continuai à avancer, mais +lentement et avec précaution, la tête haute, toujours en prêtant +l'oreille, mais, n'entendant plus rien, je finis par me persuader que +c'était l'effet de mon imagination frappée, car, dans la position +pénible où nous étions, nous ou les habitants qui étaient en petit +nombre, il n'y avait pas de musique possible, et surtout à pareille +heure. + +Tout en avançant et en faisant des réflexions, mon pied droit, qui +commençait déjà à être gelé et à me faire souffrir, rencontra quelque +chose de dur qui me fit pousser un cri de douleur et tomber de mon +long sur un cadavre, ma figure presque sur la sienne. Je me relevai +péniblement. Malgré l'obscurité, je reconnus que c'était un dragon, +car il avait encore son casque sur la tête, attaché avec les +jugulaires, et son manteau sur lequel il était tombé, il n'y avait +probablement pas longtemps. + +Le cri de douleur que j'avais jeté en tombant, fut entendu par un +individu qui était sur ma droite et qui me cria d'aller de son côté, +en me faisant comprendre qu'il y avait longtemps qu'il m'attendait. +Surpris et content de trouver quelqu'un dans un endroit où je me +croyais seul, j'avançai dans la direction d'où partait la voix. Plus +je m'approchais, plus il me semblait la reconnaître. Je lui criai: +«C'est toi, Beloque[27]?--Oui!» me répondit-il, et, nous ayant +reconnus l'un et l'autre, il fut aussi surpris que moi de nous +trouver, à pareille heure, dans un lieu aussi triste et ne sachant pas +plus que moi où il était. Il m'avait primitivement pris pour un +caporal qui était allé chercher des hommes de corvée pour transporter +des malades de sa compagnie que l'on avait laissés à la porte de la +ville, lorsque l'on était arrivé; et qui, ensuite, avec quelques +hommes pour porter et aider à marcher ces malades, avait pris le +chemin du rempart pour éviter de monter la rampe de glace. Mais, +arrivés ici, étant trop faibles pour marcher, et les hommes de corvée +ne pouvant plus les porter, ils étaient tombés à la place où je les +voyais. Le premier qu'il avait envoyé au camp n'étant pas revenu, il +avait envoyé successivement les deux autres, de manière qu'il se +trouvait seul. C'étaient précisément les hommes que nous avions +laissés à notre arrivée dans la baraque, où ensuite j'en avais trouvé +un de mort. + +[Note 27: Beloque était un de mes amis, sergent vélite comme moi. +(_Note de l'auteur_.)] + +Je lui contai comment je m'étais perdu; je lui parlai de mon aventure +dans la cave, mais je n'osai lui parler de la musique que j'avais cru +entendre, de crainte qu'il ne me dise que j'étais malade. Il me pria +de rester près de lui; c'était bien ma pensée. Un instant après, il me +demanda pourquoi j'avais jeté un cri qu'il avait entendu. Je lui +contai ma culbute sur le dragon, et comme ma figure avait touché la +sienne: «Tu as donc eu peur, mon pauvre ami?--Non, lui répondis-je, +mais j'ai eu bien mal!--C'est très heureux, me dit-il, que tu te sois +fait assez de mal pour te faire crier, sans cela tu aurais passé sans +que j'eusse pu te voir!» + +Tout en causant, nous marchions à droite et à gauche pour nous +réchauffer, en attendant que les hommes fussent arrivés pour +transporter les malades qui, couchés l'un contre l'autre sur une peau +de mouton, et couverts de la capote et de l'habit de celui que l'on +avait dépouillé à la baraque, ne donnaient plus grand signe de vie: +«Je crains bien, me dit Beloque, que nous n'ayons pas la peine de les +faire transporter!» En effet, l'on entendait par moments qu'ils +voulaient parler ou respirer, mais il était facile de comprendre que +leur langage était celui des agonisants. + +Tandis que le râle de la mort se faisait entendre près de nous, la +musique aérienne, que je croyais n'exister que dans mon imagination, +recommença de nouveau, mais beaucoup plus rapprochée. J'en fis la +remarque à Beloque, et je lui contai ce qui m'était arrivé à la +première et à la seconde fois que j'avais entendu ces sons harmonieux. +Alors il me conta que, depuis qu'il était arrêté, il avait entendu, +par intervalles, cette musique, et qu'il n'y pouvait rien comprendre; +qu'il y avait des moments que cela faisait un vacarme d'enfer, et que, +si c'étaient des hommes qui s'amusaient à cela, il fallait qu'ils +eussent le diable au corps. Alors, s'approchant plus près de moi, il +me dit à demi-voix, de crainte que les deux hommes qui se mouraient à +nos pieds l'entendent: «Mon cher ami, ces sons que nous entendons +ressemblent beaucoup à la musique de la mort! Tout ce qui nous entoure +est mort, et j'ai un pressentiment que, sous peu de jours, je serai +mort!» Puis il ajouta: «Que la volonté de Dieu soit faite! Mais c'est +trop souffrir pour mourir. Regarde ces malheureux!» en montrant les +deux hommes couchés dans la neige. À cela je ne répondis rien, car +dans ce moment ma pensée était comme la sienne. + +Il avait cessé de parler, et nous écoutions toujours sans nous rien +dire, interrompus seulement par la difficulté de respirer d'un des +hommes mourants, lorsque, rompant de nouveau le silence: «Cependant, +me dit-il, les sons que nous entendons semblent arriver d'en haut». +Nous écoutâmes encore avec attention; effectivement cela paraissait +venir d'au-dessus de notre tête. Tout à coup, le bruit cessa; alors un +silence affreux régna autour de nous. Ce silence fut interrompu par un +cri plaintif: c'était le dernier soupir d'un des hommes que nous +gardions. + +Au même instant, des pas se font entendre; c'était un caporal qui +arrivait avec huit hommes, pour enlever les deux mourants, mais, comme +il n'en restait plus qu'un, il fut enlevé de suite. On le couvrit avec +la dépouille des autres, et l'on partit. + +Il était plus d'une heure du matin; le froid avait diminué, car, +depuis un instant, le vent avait cessé de se faire sentir avec autant +de violence, mais j'étais tellement fatigué que je ne pouvais plus +marcher, et, jointe à cela, l'envie de dormir me dominait tellement +que, pendant le chemin, Beloque me surprit plusieurs fois arrêté et +dormant debout. + +Il m'avait donné des indications pour trouver Grangier, car des hommes +de sa compagnie qui escortaient le seul fourgon qui restait au +maréchal, avaient été voir leurs camarades et avaient indiqué le +fourgon placé à la porte d'une maison où était logé le maréchal. +Arrivé au point où nous descendions la rampe du rempart, afin de +prendre la direction du camp où était le régiment, je me séparai du +convoi funèbre, et je me décidai à suivre le nouveau chemin que l'on +venait de m'enseigner, espérant atteindre bientôt le but de mes +recherches. + +Il n'y avait qu'un instant que je marchais seul, lorsque la maudite +musique se fit encore entendre. Aussitôt je cesse de marcher, je lève +la tête pour mieux écouter, et j'aperçois de la clarté devant moi. Je +me dirige sur le point lumineux, mais le chemin va en descendant et la +lumière disparaît. Je n'en continue pas moins à marcher, mais, au bout +d'un instant, arrêté par un mur, je suis forcé de revenir sur mes pas; +je tourne à droite, à gauche; je me trouve, enfin, dans une rue, et +au milieu de maisons en ruines. Je continue a marcher à grands pas, +toujours guidé parla musique. Arrivé à l'extrémité de la rue, je vois +un édifice éclairé; c'est de là que viennent les sons graves qui +continuent toujours. Je marche directement dessus, et, après avoir +tourné plusieurs fois, je me trouve arrêté par une petite muraille qui +semble servir d'enceinte à l'édifice que je reconnais pour une église. + +Ne voulant pas me fatiguer davantage à chercher l'entrée, je me décide +à escalader la muraille et pour m'assurer qu'elle n'est pas assez +haute, je sonde de l'autre côté avec mon fusil. Voyant qu'il n'y avait +pas plus de trois à quatre pieds de haut, je monte dessus et je saute +de l'autre côté. Mes pieds ayant rencontré quelque chose de bombé, je +tombe sur mes genoux; je me relève sans m'être fait mal, je fais +encore quelques pas et je sens que le terrain n'est pas égal. Pour ne +pas tomber, je m'appuie sur mon fusil. Je m'aperçois, bientôt que je +suis au milieu de plus de deux cents cadavres à peine recouverts de +neige. Pendant que j'avance en trébuchant, appuyé sur mon fusil, et +que mes pieds s'enfoncent et sont quelquefois tenus entre les jambes +et les bras de ceux sur lesquels je marche, et qui semblent arrangés +avec symétrie, afin de faire place à d'autres, des chants lugubres se +font entendre. Il me semble que c'est l'office des morts. Les paroles +de Beloque me reviennent à la mémoire; une sueur me prend, je ne sais +plus ce que je fais, ni où je vais. Je me trouve, je ne sais comment, +appuyé contre le derrière du choeur de l'église. + +Revenu un peu à moi en dépit du tintamarre diabolique qui continue, je +marche, appuyé d'une main contre le mur, et je me trouve à la porte +que je vois ouverte et par où une fumée épaisse sort. J'entre et je me +trouve au milieu d'individus que je prends pour des ombres, tant il y +a de fumée. Ces individus continuent à chanter et d'autres à jouer des +orgues. Tout à coup, une grande flamme s'échappe, la fumée se dissipe; +je regarde où je suis et avec qui; un des chanteurs s'approche de moi +et s'écrie: «C'est mon sergent!» Il m'avait reconnu à ma peau d'ours, +et, à mon tour, je reconnais des soldats de la compagnie; que l'on +juge de ma surprise en les voyant dans cet état de gaîté! J'allais +leur faire des questions, lorsque l'un d'eux s'approche et me +présente de l'eau-de-vie, plein un vase en argent. Alors je devine +d'où vient leur gaîté: ils étaient tous en ribote! + +Un qui l'était moins que les autres me conta qu'en arrivant, ils +avaient été à la corvée, et qu'en passant où il y avait encore +quelques maisons, ils avaient vu sortir d'une cave deux hommes portant +une lanterne, qu'ils avaient reconnus pour des juifs; que, de suite, +ils s'étaient concertés pour y revenir faire une visite après la +distribution des vivres, afin de voir s'ils n'y trouveraient rien à +manger, et ensuite passer la nuit dans cette église, qu'ils avaient +remarquée; qu'en effet ils étaient revenus et avaient trouvé, dans la +cave, une barrique d'eau-de-vie, un sac de riz et un peu de biscuit, +ainsi que dix capotes ou pelisses garnies de fourrures, et des +bonnets, entre autres celui du rabbin. Comme ils s'étaient affublés de +tout cela, je les avais pris, en entrant, pour ce qu'ils n'étaient +pas. Avec eux se trouvaient plusieurs musiciens du régiment qui, un +peu en train, s'étaient mis à jouer des orgues; ainsi s'expliquaient +les sons harmonieux qui m'avaient si fort intrigué. + +Ils me donnèrent du riz, quelques petits morceaux de biscuit et le +bonnet du rabbin, garni d'une superbe fourrure de renard noir. Je mis +le riz précieusement dans mon sac. Tant qu'au bonnet, je le mis sur la +tête et, voulant me reposer, je mis, devant le feu, une planche sur +laquelle je me couchai. À peine avais-je la tête sur mon sac, que nous +entendîmes, du côté de la porte, crier et jurer; nous fûmes voir ce +qu'il pouvait y avoir. C'étaient six hommes conduisant une voiture +attelée d'un mauvais cheval, chargée de plusieurs cadavres qu'ils +venaient déposer derrière l'église pour faire nombre avec ceux sur +lesquels j'avais marché, la terre étant trop dure pour y faire des +trous, et la gelée les conservant provisoirement. Ils nous dirent que, +si cela continuait, l'on ne saurait plus où les placer, car toutes les +églises servaient d'hôpitaux et étaient remplies de malades à qui il +était impossible de donner des soins; qu'il n'y avait plus que celle +où nous étions où il n'y avait personne et où, depuis quelques jours, +ils déposaient les morts; que, depuis le moment où la tête de colonne +de la Grande Armée avait commencé à paraître, ils ne pouvaient suffire +aux transports des hommes qui mouraient un instant après leur +arrivée. Après ces explications je fus me recoucher; les infirmiers, +car c'en était, demandèrent à passer le reste de la nuit avec nous, +afin d'attendre le jour pour déposer leur charge auprès des autres; +ils dételèrent leur cheval et le firent entrer dans l'église. + +Je dormis assez bien le reste de la nuit, quoique réveillé souvent par +le picotement de la vermine. Depuis que j'étais infecté, je ne l'avais +pas encore sentie comme dans ce moment; cela se conçoit, car, couchant +au grand air, ils ne bougeaient pas; mais là où j'étais, il faisait +assez chaud; ils en profitaient pour me manger. + +Il n'était pas encore jour, lorsque je fus réveillé par les cris d'un +malheureux musicien qui venait de se casser la jambe en descendant les +escaliers qui conduisaient aux orgues, où il avait dormi. Ceux qui +étaient en bas avaient, pendant la nuit, enlevé une partie des marches +pour faire du feu et se chauffer, de manière que le pauvre diable, en +descendant, fit une chute qui le mit dans un état à ne pouvoir marcher +de sitôt; il est probable qu'il ne sera jamais revenu. + +Lorsque je fus réveillé, je trouvai presque tous les soldats occupés +de faire rôtir de la viande au bout de la lame de leur sabre. En +attendant que la soupe fût cuite, je leur demandai où ils avaient eu +de la viande, ou si l'on avait fait une distribution. Ils me +répondirent que non, que c'était la viande du cheval de la voiture des +morts, qu'ils avaient tué, pendant que les infirmiers étaient en train +de dormir; ils avaient bien fait, il fallait vivre. + +Une heure après, lorsque déjà un bon quart du cheval était mangé, un +des croque-morts en prévint ses camarades qui tempêtèrent contre nous +et nous menacèrent de porter leurs plaintes au directeur en chef des +hôpitaux. Nous continuâmes à manger en leur répondant que c'était +fâcheux qu'il fût si maigre ou qu'il n'y en eût pas une demi-douzaine +pour en faire une distribution au régiment. Ils partirent en nous +menaçant, et, pour se venger, ils versèrent les sept cadavres dont +leur voiture était chargée, à l'entrée de la porte, de manière que +nous ne pouvions sortir ni rentrer sans marcher dessus. + +Ces infirmiers, qui n'avaient pas fait la campagne, et à qui jamais +rien n'avait manqué, ne savaient pas que, depuis plusieurs jours, nous +mangions les chevaux qui nous tombaient sous la main. + +Il était 7 heures, lorsque je me disposai à partir pour retourner où +était le régiment. Je commençai par prévenir les hommes, au nombre de +quatorze, qu'il fallait se réunir et arriver ensemble et en ordre. +Avant, nous nous mîmes à manger une bonne soupe au riz, faite avec le +bouillon de viande de cheval. Après cela, leur ayant fait mettre sur +le dos le sac où ils avaient enfermé leurs grandes pelisses de juifs, +nous sortîmes de l'église qui commençait déjà à se remplir de nouveaux +venus, malheureux et autres, qui avaient passé la nuit comme ils +avaient pu, et de beaucoup d'autres encore qui quittaient leurs +régiments, espérant trouver mieux. La faim les faisait rôder dans tous +les coins. En entrant, ils ne prenaient pas garde aux cadavres qui +obstruaient le passage; ils passaient dessus comme sur des pièces de +bois, ils étaient aussi durs. + +Lorsque je fus sur le chemin, je proposai à mes hommes, à qui je +contai mon aventure de la cave, d'y venir faire une visite; ma +proposition fut acceptée. Nous en trouvâmes facilement, le chemin, car +nous avions, pour premier guide, l'homme que Beloque avait laissé +mort, ensuite le dragon sur lequel j'étais tombé, et que nous +retrouvâmes avec son manteau et sa chaussure de moins. Après avoir +passé le fond où étaient les affûts de canon, et où j'avais failli +m'endormir, nous arrivâmes à l'endroit où j'avais fait mes remarques +dans la neige. Ayant descendu la rampe moins vite que la veille, +j'arrivai à la porte que nous trouvâmes fermée. Nous frappâmes, mais +personne ne répondit. Elle fut enfoncée de suite, mais les oiseaux +étaient envolés; nous n'y trouvâmes qu'un seul individu, tellement +ivre qu'il ne pouvait parler. Je le reconnus pour l'Allemand qui avait +voulu me mettre à la porte. Il était enveloppé d'une grosse capote de +peau de mouton qu'un musicien du régiment lui enleva, malgré tout ce +qu'il put faire pour la défendre. Nous y trouvâmes plusieurs +portemanteaux et une malle; tout cela avait été volé pendant la nuit, +mais tout était vide, ainsi que la barrique que le soldat badois avait +apportée et que nous reconnûmes pour avoir contenu du genièvre. + +Avant de reprendre le chemin du camp, je considérai la position où +j'étais et je vis avec surprise que, pendant la nuit, j'avais beaucoup +marché sans avoir fait beaucoup de chemin: je n'avais fait que tourner +autour de l'église. + +Nous retournâmes au camp. Chemin faisant, je rencontrai plusieurs +hommes du régiment, que je réunis à ceux qui étaient avec moi. Un +instant après, j'aperçus de loin un sous-officier du régiment, que je +reconnus de suite à son sac blanc pour celui que je cherchais, +Grangier. Je l'avais déjà embrassé qu'il ne m'avait pas encore +reconnu, tant j'étais changé. Nous nous cherchions l'un et l'autre, +car il me dit que, depuis la veille, une heure après l'arrivée du +régiment, il avait été à l'endroit où il était pour me chercher, mais +que personne n'avait pu lui dire où j'étais et que, si j'avais eu la +patience d'attendre, il m'aurait conduit où il était logé, car il +m'attendait avec une bonne soupe pour me restaurer et de la paille +pour me coucher. Il me suivit jusqu'au camp, où j'arrivai en ordre +avec dix-neuf hommes. Un instant après, Grangier me fit signe; je le +suivis, il ouvrit son sac et en tira un morceau de viande de boeuf +cuit qu'il avait, me dit-il, réservé pour moi, ainsi qu'un morceau de +pain de munition. + +Il y avait vingt trois jours que je n'en avais mangé, aussi je le +dévorai. Ensuite il me demanda des nouvelles d'un de ses pays qu'on +lui avait dit être dangereusement malade; tout ce que je pus lui dire, +c'est qu'il était entré en ville, mais que, puisqu'il ne l'avait pas +vu où était le régiment, il nous fallait aller voir à la porte de la +ville par où nous étions entrés; que là, nous pourrions peut-être +avoir quelques renseignements, car beaucoup de malades, n'ayant pu +monter la rampe de glace pour aller où était le régiment, étaient +restés au poste du Badois ou dans les environs. Nous y allâmes de +suite. + +Il n'y avait qu'un instant que nous marchions, lorsque nous arrivâmes +au dragon; pour cette fois, on l'avait mis presque nu, probablement +pour s'assurer s'il n'avait pas une ceinture avec de l'argent. Je lui +montrai la cave, et nous arrivâmes à la porte où nous fûmes saisis par +la quantité de morts que nous y vîmes; près du poste du Badois étaient +quatre hommes de la Garde, morts pendant la nuit, et dont l'officier +de poste avait empêché qu'on les dépouillât; il nous dit aussi que, +dans son corps de garde, il y en avait encore deux qu'il croyait de la +Garde; nous y entrâmes pour les voir; ils étaient sans connaissance: +le premier était un chasseur, le second, qui avait la figure cachée +avec un mouchoir, était de notre régiment. Grangier, lui ayant +découvert la figure, fut on ne peut plus surpris en reconnaissant +celui qu'il cherchait. Nous nous empressâmes, comme nous pûmes, de le +secourir; nous lui ôtâmes son sabre et sa giberne qu'il avait encore +sur lui, ainsi que son col, et nous tâchâmes de lui faire avaler +quelques gouttes d'eau-de-vie; il ouvrit les yeux sans nous +reconnaître et, un instant après, il expira dans mes bras. Nous +ouvrîmes son sac; nous y trouvâmes une montre, ainsi que différents +petits objets que Grangier renferma afin de les envoyer comme souvenir +à sa famille, s'il avait le bonheur de revoir la France, car il était +du même endroit que lui; tant qu'au chasseur, après l'avoir mis dans +la meilleure position possible, nous l'abandonnâmes à sa malheureuse +destinée. Que pouvions-nous faire? + +Grangier me conduisit à son poste; un instant après, il fut relevé par +les chasseurs; avant de partir, nous n'oubliâmes pas de leur +recommander l'homme de leur régiment que nous venions de quitter. Le +sergent envoya de suite quatre hommes pour le prendre: il sera +probablement mort en arrivant, car tous ceux qui se trouvaient dans +cette position mouraient de suite, comme s'ils eussent été asphyxiés. + +Nous retournâmes au régiment, où nous passâmes le reste de la journée +à mettre nos armes en bon état, à nous chauffer et à causer. Pendant +la journée, nous tuâmes plusieurs chevaux que nos hommes nous +amenèrent et que nous partageâmes; l'on fit aussi une petite +distribution de farine de seigle et d'un peu de gruau, dans lequel se +trouvaient presque autant de paille et de grains de seigle. + +Le lendemain, à quatre heures du matin, l'on nous fit prendre les +armes pour nous porter en avant à un quart de lieue de la ville, où, +malgré un froid rigoureux, nous restâmes en bataille jusqu'au grand +jour. Les jours suivants, nous fîmes de même, car l'armée russe +manoeuvrait sur notre gauche. + +Il y avait déjà trois jours que nous étions à Smolensk, que nous ne +savions pas si nous devions rester dans cette position, ou si nous +devions continuer notre retraite. Rester, disait-on, c'est impossible. +Alors pourquoi ne pas partir, plutôt que de rester dans une ville où +il n'y avait pas de maisons pour nous abriter et pas de vivres pour +nous nourrir? Le quatrième jour, en revenant, comme les jours +précédents, de la position du matin, et comme nous étions près +d'arriver à notre bivac, j'aperçus un officier d'un régiment de ligne, +couché devant un feu; près de lui étaient quelques soldats; nous nous +regardâmes, quelque temps, comme deux hommes qui s'étaient quelquefois +vus et qui cherchaient à se reconnaître sous les haillons dont nous +étions couverts et la crasse de ma figure. Je m'arrête, lui se lève +et, s'approchant de moi, il me dit: «Je ne me trompe pas?--Non», lui +dis-je. Nous nous étions reconnus, et nous nous embrassâmes sans avoir +prononcé nos noms. + +C'était Beaulieu[28], mon camarade de lit aux Vélites, lorsque nous +étions à Fontainebleau. Combien nous nous trouvâmes changés, et +misérables! Je ne l'avais pas vu depuis la bataille de Wagram, époque +où il avait quitté la Garde pour passer officier dans la ligne, avec +d'autres Vélites. Je lui demandai où était son régiment; pour toute +réponse, il me montra l'aigle au milieu d'un faisceau d'armes; ils +étaient encore trente-trois; il était le seul officier, avec le +chirurgien-major; des autres, la plus grande partie avait péri dans +les combats, mais plus de la moitié étaient morts de misère et de +froid; quelques-uns étaient égarés. + +[Note 28: Beaulieu était le frère de Mme Vast, de Valenciennes, +notaire à Condé, mon pays. À ma rentrée des prisons, en 1814, cette +dame m'apprit que son malheureux frère avait été tué à Dresde, d'un +boulet. (_Note de l'auteur_.)] + +Lui, Beaulieu, était capitaine; il me dit qu'il avait l'ordre de +suivre la Garde. Je restai encore quelque temps avec lui, et, comme il +n'avait pas de vivres, nous partageâmes en frères le riz que j'avais +reçu des hommes rencontrés dans l'église, la nuit de notre arrivée. +C'était la plus grande preuve d'amitié que l'on puisse donner à un +camarade dans une situation où, pour de l'or, l'on ne pouvait rien +trouver. + +Le 14 au matin, l'Empereur partit de Smolensk avec les régiments de +grenadiers et de chasseurs; nous les suivîmes, quelque temps après, en +faisant l'arrière-garde, laissant derrière nous les corps d'armée du +prince Eugène, Davoust et Ney réduits à peu de monde; en sortant de la +ville, nous traversâmes le Champ sacré, appelé ainsi par les Russes. +Un peu plus loin de Korouïtnia[29] se trouve un ravin assez profond et +encaissé; étant obligés de nous arrêter afin de donner le temps à +l'artillerie de le traverser, je cherchai Grangier, ainsi qu'un autre +de mes amis, à qui je proposai de le traverser et de nous porter en +avant pour ne pas nous geler à attendre; étant, de l'autre côté, +forcés de nous arrêter encore, nous remarquâmes trois hommes autour +d'un cheval mort; deux de ces hommes étaient debout et semblaient +ivres, tant ils chancelaient. Le troisième, qui était un Allemand, +était couché sur le cheval. Ce malheureux, mourant de faim et ne +pouvant en couper, cherchait à mordre dedans; il finit par expirer +dans cette position, de froid et de faim. Les deux autres, qui étaient +deux hussards, avaient la bouche et les mains ensanglantées; nous leur +adressâmes la parole, mais nous ne pûmes en obtenir aucune réponse: +ils nous regardèrent avec un rire à faire peur, et, se tenant le bras, +ils allèrent s'asseoir près de celui qui venait de mourir, où, +probablement, ils finirent par s'endormir pour toujours. + +[Note 29: Korouïtnia, petit village. (_Note de l'auteur_.)] + +Nous continuâmes à marcher sur le côté de la route, afin de gagner la +droite de la colonne et, de là, attendre notre régiment près d'un feu +abandonné, si toutefois nous avions le bonheur d'en trouver. Nous +rencontrâmes un hussard, je crois qu'il était du 8e régiment, luttant +contre la mort, se relevant et tombant aussitôt. Malgré le peu de +moyens que nous avions de donner des secours, nous avançâmes pour le +secourir, mais il venait de tomber pour ne plus se relever. Ainsi, à +chaque instant, l'on était obligé d'enjamber au-dessus des morts et +des mourants. + +Comme nous continuions toujours, quoique avec beaucoup de difficulté, +à marcher sur la droite de la route, pour dépasser les convois, nous +vîmes un soldat de la ligne assis contre un arbre où il y avait un +petit feu: il était occupé à faire fondre de la neige dans une +marmite, afin d'y faire cuire le foie et le coeur d'un cheval qu'il +avait éventré. Il nous dit que, n'ayant pu en couper de la viande, il +avait, avec sa baïonnette, fait un trou au ventre, d'où il avait tiré +ce qu'il allait faire cuire. + +Comme nous avions du riz et du gruau, nous lui proposâmes de nous +prêter sa marmite pour en faire cuire, et que nous le mangerions +ensemble. Il accepta avec plaisir. Ainsi, avec du riz et du gruau où +il y avait autant de paille, nous fîmes une soupe que nous +assaisonnâmes avec un morceau de sucre que Grangier avait dans son +sac, ne voulant pas la saler avec de la poudre, car nous n'avions pas +de sel. Pendant que notre soupe cuisait, nous nous occupâmes à faire +cuire, au bout de nos sabres, des morceaux de foie et les rognons du +cheval, que nous trouvâmes délicieux. Lorsque notre riz fut à moitié +cuit, nous le mangeâmes, et nous rejoignîmes le régiment qui nous +avait déjà dépassés. Le même jour, l'Empereur coucha à Korouïtnia, et +nous un peu en arrière, dans un bois. + +Le lendemain, l'on se mit en route de grand matin, pour atteindre +Krasnoé, mais, avant d'arriver à cette ville, la tête de la colonne +impériale fut arrêtée par vingt-cinq mille Russes qui barraient la +route. Les premiers de l'armée qui les aperçurent étaient des hommes +isolés qui, aussitôt, se replièrent sur les premiers régiments de la +Garde, mais la plus grande partie, moins intimidée ou plus valide, se +réunit et fit face à l'ennemi. Il y eut quelques hommes insouciants ou +malheureux qui, sans s'en apercevoir, furent se jeter au milieu d'eux. + +Les grenadiers et les chasseurs de la Garde s'étant formés en colonnes +serrées par division, s'avancèrent de suite sur la masse des Russes +qui, n'osant pas les attendre, se retirèrent et laissèrent le passage +libre; mais ils prirent position sur les hauteurs à gauche de la route +et tirèrent quelques volées de coups de canon. Au bruit du canon, et +comme nous étions en arrière, nous doublâmes le pas et nous arrivâmes +au moment où l'on menait quelques pièces en batterie pour les +classer. Aussi, aux premiers coups que l'on tira, on les vit +disparaître derrière les hauteurs, et nous continuâmes à marcher. + +Dans cette circonstance, il s'est passé un fait que je ne dois pas +passer sous silence, et dont j'ai eu connaissance pour en avoir +entendu parler, mais différemment conté, et même écrit. + +L'on a dit qu'au moment où l'on aperçut les Russes, les premiers +régiments de la Garde se groupèrent, ainsi que l'état-major, autour de +l'Empereur, et que, de cette manière, l'on marcha comme si l'ennemi ne +fût pas devant nous; que la musique joua l'air: + + Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille? + +et que l'Empereur interrompit la musique en ordonnant de jouer: + + Veillons au salut de l'Empire! + +Le fait que l'on rapporte s'est bien passé, mais d'une manière toute +différente, car c'est à Smolensk même que la chose s'était passée. Je +crois ne pas me tromper en disant que c'est le jour même de notre +départ de cette ville que j'en ai entendu parler. + +Le prince de Neufchâtel, alors ministre de la guerre, voyant que +l'Empereur ne donnait pas d'ordre de départ et l'inquiétude de toute +l'armée à cet égard, vu l'impossibilité de rester dans une aussi +triste position, réunit quelques musiciens et leur ordonna de jouer, +sous les croisées de la maison où l'Empereur était logé, l'air: + + Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille? + +À peine avait-on commencé, que l'Empereur se montra sur le balcon, et +qu'il commanda de jouer: + + Veillons au salut de l'Empire! + +que les musiciens exécutèrent tant bien que mal, malgré leur misère. + +Un instant après, l'ordre du départ fut donné pour le lendemain matin. +Comment croire que les malheureux musiciens, en supposant même qu'ils +se fussent trouvés à la droite du régiment, chose que l'on ne voyait +plus depuis le commencement de nos désastres, eussent été capables de +souffler dans leurs instruments ou de faire aller leurs doigts, dont +une partie les avaient gelés? Mais, à Smolensk, la chose était plutôt +possible, parce qu'il y avait du feu et que l'on se chauffait. + +Deux heures après la rencontre des Russes, l'Empereur arrive à +Krasnoé, avec les premiers régiments de la Garde, notre régiment et +les fusiliers-chasseurs. Nous bivaquâmes en arrière de la ville; en +arrivant, je fus commandé de garde avec quinze hommes, chez le général +Roguet, qui était logé en ville, dans une mauvaise maison couverte en +chaume. J'établis mon poste dans une écurie, m'estimant très heureux +de passer la nuit à couvert et près d'un feu que nous venions +d'allumer; mais il en fut tout autrement. + +Pendant que nous étions dans Krasnoé et autour, l'armée russe, forte, +dit-on, de quatre-vingt-dix mille hommes, nous entourait, car devant +nous, à droite, à gauche et derrière, ce n'était que Russes qui +croyaient, probablement, faire bon marché de nous. Mais l'Empereur +voulut leur faire sentir que la chose n'était pas aussi facile qu'ils +le pensaient, car, si nous étions malheureux, mourants de faim et de +froid, il nous restait encore quelque chose qui nous soutenait: +l'honneur et le courage. Aussi l'Empereur, fatigué de se voir suivre +par cette nuée de barbares et de sauvages, résolut de s'en +débarrasser. + +Le soir de notre arrivée, le général Roguet reçut l'ordre d'attaquer, +pendant la nuit, avec une partie de la Garde, les régiments de +fusiliers-chasseurs, grenadiers, voltigeurs et tirailleurs: à onze +heures du soir, l'on envoya quelques détachements, afin de faire une +reconnaissance et de bien s'assurer de la position de l'ennemi, qui +occupait deux villages devant lesquels il avait établi son camp, et +dont on connut la direction par la position de leurs feux; il est +probable qu'il craignait quelque chose, car, lorsque nous fûmes +l'attaquer, une partie était déjà en mesure de nous recevoir. + +Il pouvait être une heure du matin lorsque le général vint me dire, +avec son accent gascon: «Sergent, vous allez laisser ici un caporal et +quatre hommes pour garder mon logement et le peu d'effets qu il me +reste; vous, retournez au camp rejoindre le régiment avec votre garde; +tout à l'heure, nous aurons de la besogne!» + +Je le dirai franchement, cet ordre ne me fit pas plaisir; ce n'était +certainement pas la crainte de me battre, mais c'était la peine que +j'avais de perdre quelques moments de repos, dont j'avais tant besoin. + +Lorsque j'arrivai au camp, chacun était déjà occupé à préparer ses +armes; je les trouvai disposés à bien se battre; plusieurs me dirent +qu'ils espéraient trouver une fin à leurs souffrances, car il leur +était impossible de résister davantage. + +Il était deux heures lorsque le mouvement commença; nous nous mîmes en +marche sur trois colonnes: les fusiliers-grenadiers, dont je faisais +partie, et les fusiliers-chasseurs formaient celle du centre; les +tirailleurs et voltigeurs celles de droite et de gauche. Il faisait un +froid comme les jours précédents; nous marchions avec peine, au milieu +des terres, dans la neige jusqu'aux genoux. Après une demi-heure de +marche, nous nous trouvâmes au milieu des Russes, dont une partie +avait pris les armes, car une grande ligne d'infanterie était sur +notre droite, et à moins de quatre-vingts pas, faisant sur nous un feu +meurtrier; leur grosse cavalerie, composée de cuirassiers habillés de +blanc, portant cuirasse noire, était sur notre gauche, à une pareille +distance, hurlant comme des loups pour s'exciter les uns les autres, +mais n'osant nous aborder, et leur artillerie, au centre, tirant à +mitraille. Cela n'arrêta pas notre marche, car, malgré leurs feux et +le nombre d'hommes qui tombaient chez nous, nous les abordâmes au pas +de charge et nous entrâmes dans leur camp, où nous fîmes un carnage +affreux à coups de baïonnettes. + +Ceux qui étaient plus éloignés avaient eu le temps de prendre les +armes et de venir au secours des premiers. Alors, un autre genre de +combat commença, car ils mirent le feu à leur camp et aux deux +villages. Nous pûmes nous battre à la lueur de l'incendie. Les +colonnes de droite et de gauche nous avaient dépassés et étaient +entrées dans le camp ennemi par les extrémités, tandis que notre +colonne entrait par le centre. + +J'oubliais de dire qu'au moment où nous battions la charge, et que la +tête de notre colonne enfonçait les Russes, en mettant leur camp en +déroute, nous rencontrâmes, étendus sur la neige, plusieurs centaines +de Russes que l'on crut morts ou dangereusement blessés. Nous les +dépassâmes, mais, à peine fûmes-nous au-dessus, qu'ils se relevèrent +avec leurs armes; ils firent feu, de manière que nous fûmes obligés de +faire demi-tour pour nous défendre. Malheureusement pour eux, un +bataillon qui faisait l'arrière garde et qu'ils n'avaient pu +apercevoir, arriva. Ils furent pris entre deux feux; en moins de cinq +minutes, plus un n'existait: c'est une ruse de guerre dont les Russes +se servent souvent, mais là, elle ne réussit pas. + +Le premier qui tomba chez nous, lorsque nous marchions en colonne, fut +le malheureux Beloque, celui qui, à Smolensk, m'avait prédit sa mort. +Il fut atteint d'une balle à la tête et tué sur le coup; il était +l'ami de tous ceux qui le connaissaient, et, malgré l'indifférence que +nous avions pour tout, et même pour nous, Beloque fut généralement +regretté de ses camarades. + +Lorsque nous eûmes traversé le camp des Russes, et abordé le village, +après les avoir forcés à jeter une partie de leur artillerie dans un +lac, un grand nombre de leurs fantassins s'étaient retirés dans les +maisons, dont une partie était en flammes. C'est là où nous nous +battîmes avec acharnement et corps à corps. Le carnage fut terrible; +nous étions divisés; chacun se battait pour son compte. Je me trouvais +près de notre colonel, le plus ancien colonel de France, qui avait +fait les campagnes d'Égypte. Il était, dans ce moment, conduit par un +sapeur qui le soutenait en le tenant par le bras; près de lui était +aussi l'adjudant-major Roustan; nous nous trouvions à l'entrée d'une +espèce de ferme où beaucoup de Russes s'étaient retirés et étaient +bloqués par des hommes de notre régiment; ils n'avaient, pour toute +retraite, qu'une issue dans la grande cour, mais fermée par une +barrière qu'ils étaient obligés d'escalader. + +Pendant ce combat isolé, je remarquai, dans la cour, un officier russe +monté sur un cheval blanc, frappant à coups de plat de sabre sur ses +soldats qui se pressaient de fuir en voulant sauter la barrière, et ne +lui laissaient aucun moyen de se sauver. Il finit cependant par se +rendre maître du passage, mais, au moment où il allait sauter de +l'autre côté, son cheval fut atteint d'une balle et tomba sous lui, de +manière que le passage devint difficile. Alors les soldats russes +furent forcés de se défendre. Dès ce moment, le combat devint plus +acharné. À la lueur des flammes, ce n'était plus qu'une vraie +boucherie. Russes, Français étaient les uns sur les autres, dans la +neige, se tuant à bout portant. + +Je voulus courir sur l'officier russe qui s'était dégagé de dessous +son cheval, et qui cherchait, aidé de deux soldats, à se sauver en +passant la barrière; mais un soldat russe m'arrêta à deux pas du bout +du canon de son fusil, et fit feu; probablement qu'il n'y eut que +l'amorce qui brûla, car, si le coup avait parti, c'en était fait de +moi; sentant que je n'étais pas blessé, je me retirai à quelques pas +de mon adversaire qui, pensant que j'étais dangereusement blessé, +rechargeait tranquillement son arme. L'adjudant-major Roustan, qui se +trouvait près du colonel et m'avait vu en danger, courut sur moi et, +me prenant dans ses bras, me dit: «Mon pauvre Bourgogne, n'êtes-vous +pas blessé?--Non, lui répondis-je.--Alors ne le manquez pas!» C'était +bien ma pensée. En supposant que mon fusil manquât (chose qui arrivait +souvent, à cause de la neige), j'aurais couru dessus avec ma +baïonnette. Je ne lui donnai pas le temps de finir de recharger, +qu'une balle l'avait déjà traversé. Quoique blessé mortellement, il ne +tomba pas sur le coup; il recula en chancelant, et en me regardant +d'un air menaçant, sans lâcher son arme, et alla tomber sur le cheval +de l'officier qui se trouvait contre la barrière. L'adjudant-major, +passant près de lui, lui porta un coup de sabre dans le côté qui +accéléra sa chute; au même instant, je revins près du colonel que je +trouvai abîmé de fatigue, n'ayant plus la force de commander; il +n'avait près de lui que son sapeur. L'adjudant-major arriva avec son +sabre ensanglanté, en nous disant que, pour traverser la mêlée et +rejoindre le colonel, il avait été obligé de se faire jour à coups de +sabre, mais qu'il arrivait avec un coup de baïonnette dans la cuisse +droite. Dans ce moment, le sapeur qui soutenait le colonel fut atteint +d'une balle dans la poitrine. Le colonel, s'en étant aperçu, lui dit: +«Sapeur, vous êtes blessé?--Oui, mon colonel», répond le sapeur, et, +prenant la main du colonel, il lui fit sentir sa blessure en lui +mettant son doigt dans le trou et en lui disant: «Ici, mon +colonel!--Alors, retirez-vous!» Le sapeur lui répondit qu'il avait +encore assez de force pour le soutenir ou mourir avec lui, ou seul à +côté de lui, s'il le fallait: «Après tout, reprit l'adjudant-major, où +irait-il? Se jeter dans un parti ennemi! Nous ne savons où nous +sommes, et je vois bien que, pour nous reconnaître, nous serons +obligés d'attendre le jour en combattant!» + +Effectivement, nous étions tout à fait désorientés, à cause de la +lueur de l'incendie; le régiment se battait sur plusieurs points et +par pelotons. + +Il n'y avait pas cinq minutes que le sapeur était blotti, que les +Russes qui étaient dans la ferme et que nous tenions étroitement +bloqués, se voyant sur le point d'être brûlés, voulurent se rendre: un +sous-officier blessé vint au milieu d'une grêle de balles en faire la +proposition. Alors, l'adjudant-major m'envoya commander que l'on +cessât le feu: «Cesser le feu! me répondit un soldat de notre +régiment, qui était blessé; cessera qui voudra, mais, puisque je suis +blessé et que, probablement, je périrai, je ne cesserai de tirer que +lorsque je n'aurai plus de cartouches!» + +En effet, blessé comme il l'était d'un coup de balle qui lui avait +cassé la cuisse, et assis sur la neige qu'il rougissait de son sang, +il ne cessa de tirer et même de demander des cartouches aux autres. +L'adjudant-major, voyant que ses ordres n'étaient pas exécutés, vint +lui-même, disait-il, de la part du colonel. Mais nos soldats, qui se +battaient en désespérés, ne l'entendirent pas et continuèrent. Les +Russes, voyant qu'il n'y avait plus pour eux aucun espoir de salut, et +n'ayant plus, probablement, de munitions pour se défendre, essayèrent +de sortir en masse du corps de bâtiment où ils s'étaient retirés et où +ils commençaient à rôtir, mais nos hommes les forcèrent d'y rentrer. +Un instant après, n'y pouvant plus tenir, ils firent une nouvelle +tentative, mais à peine quelques hommes furent-ils dans la cour, que +le bâtiment s'écroula sur le reste, où peut-être plus de quarante +périrent dans les flammes; ceux qui étaient sortis ne furent pas plus +heureux. + +Après cette scène, nous ramassâmes nos blessés et nous nous réunîmes +autour du colonel avec nos armes chargées, en attendant le jour. +Pendant ce temps, ce n'était qu'un bruit, autour de nous, de coups de +fusil de ceux qui combattaient encore sur d'autres points; à cela +étaient mêlés les cris des blessés et les plaintes des mourants. Rien +d'aussi triste qu'un combat de nuit, où souvent il arrive des méprises +bien funestes. + +Nous attendîmes le jour dans cette position. Lorsqu'il parut, nous +pûmes nous reconnaître et juger du résultat du combat: tout l'espace +que nous avions parcouru était jonché de morts et de blessés. Je +reconnus celui qui avait voulu me tuer: il n'était pas mort; la balle +lui avait traversé le côté, indépendamment du coup de sabre que +l'adjudant-major lui avait donné. Je le fis mettre dans une position +meilleure que celle où il était, car le cheval blanc de l'officier +russe, près duquel il avait été tomber, et qui se débattait, pouvait +lui faire mal. + +L'intérieur des maisons du village où nous étions, je ne sais si c'est +Kircova ou Malierva, ainsi que le camp des Russes et les environs, +étaient couverts de cadavres dont une partie étaient à demi brûlés. +Notre chef de bataillon, M. Gilet, eut la cuisse cassée d'une balle, +dont il mourut peu de jours après. Les tirailleurs et voltigeurs +perdirent plus de monde que nous; dans la matinée, je rencontrai le +capitaine Débonnez, qui était du même endroit que moi, et qui +commandait une compagnie des voltigeurs de la Garde; il venait +s'informer s'il ne m'était rien arrivé; il me conta qu'il avait perdu +le tiers de sa compagnie, plus son sous-lieutenant qui était un +Vélite, et son sergent-major qui furent tués des premiers. + +Par suite de ce combat meurtrier, les Russes se retirèrent de leurs +positions, sans cependant s'éloigner, et nous restâmes sur le champ de +bataille pendant toute la journée et la nuit du 16 au 17, pendant +lesquelles nous fûmes toujours en mouvement. À chaque instant, pour +nous tenir en haleine, l'on nous faisait prendre les armes; nous +étions toujours sur le qui-vive, sans pouvoir nous reposer, ni même +nous chauffer. + +À la suite d'une de ces prises d'armes, et au moment où tous les +sous-officiers, nous étions réunis, causant de nos misères et du +combat de la nuit précédente, l'adjudant-major Delaître, l'homme le +plus méchant et le plus cruel que j'aie jamais connu, faisant le mal +pour le plaisir de le faire, vint se mêler à notre conversation et, +chose étonnante, commença par s'apitoyer sur la fin tragique de +Beloque dont nous déplorions la perte: «Pauvre Beloque! disait-il, je +regrette beaucoup de lui avoir fait de la peine!» Une voix, je n'ai +jamais pu savoir qui, vint me dire à l'oreille, assez haut pour être +entendu de plusieurs: «Il va bientôt mourir!» Il semblait regretter le +mal qu'il avait fait à tous ceux qui étaient sous ses ordres et +principalement à nous, les sous-officiers; il n'y en avait pas un dans +le régiment qui n'eût voulu le voir enlever d'un coup de boulet, et il +n'avait pas d'autre nom que Pierre le Cruel. + +Le 17 au matin, à peine s'il faisait jour, que nous prîmes les armes +et, après nous être formés en colonnes serrées par division, nous nous +mîmes en marche pour aller prendre position sur le bord de la route, +du côté opposé au champ de bataille que nous venions de quitter. + +En arrivant, nous aperçûmes une partie de l'armée russe devant nous, +sur une éminence, et adossée à un bois. Aussitôt, nous nous déployâmes +en ligne pour leur faire face. Nous avions notre gauche appuyée contre +un ravin qui traversait la route et à qui nous tournions le dos; ce +chemin, qui était creux et dominé par les côtés, pouvait abriter et +garantir du feu de l'ennemi ceux qui y étaient. Notre droite était +formée par les fusiliers-chasseurs, ayant la tête de leur régiment à +une portée de fusil de la ville. Devant nous, à deux cent cinquante +pas, était un régiment de la Jeune Garde, premier voltigeur, en +colonne serrée par division, commandé par le colonel Luron. Plus loin +en avant, et sur notre droite, étaient les vieux grenadiers et +chasseurs, dans le même ordre, c'est-à-dire, ainsi que le reste de la +Garde impériale, cavalerie et artillerie, qui n'avaient pas pris part +au combat de la nuit du 15 au 16. Le tout était commandé par +l'Empereur en personne, qui était à pied. S'avançant d'un pas ferme, +comme au jour d'une grande parade, il alla se placer au milieu du +champ de bataille, en face des batteries de l'ennemi. + +Au moment où nous prenions position sur le bord de la route pour nous +mettre en bataille et faire face à l'ennemi, je marchais avec deux de +mes amis, Grangier et Leboude, derrière l'adjudant-major Delaître, et, +au moment où les Russes commençaient à nous apercevoir, leur +artillerie, qui n'était pas éloignée à une demi-portée, nous lâcha sa +première bordée. Le premier qui tomba fut l'adjudant-major Delaître: +un boulet lui coupa les deux jambes, juste au-dessus des genoux et de +ses grandes bottes à l'écuyère; il tomba sans jeter un cri, ni même +pousser une plainte. Dans ce moment, il tenait son cheval par la +bride, qu'il avait passée dans son bras droit, et marchait à pied. À +peine fut-il tombé, que nous arrêtâmes, parce que, de la manière dont +il était tombé, il barrait le petit chemin sur lequel nous marchions. +Il fallait, pour continuer à marcher, enjamber au-dessus, et, comme, +je marchais après lui, je fus obligé de faire ce mouvement. + +En passant, je l'examinai: il avait les yeux ouverts; ses dents +claquaient convulsivement les unes contre les autres. Il me reconnut +et m'appela par mon nom. Je m'approchai pour l'écouter. Alors il me +dit d'une voix assez haute, ainsi qu'aux autres qui le regardaient: +«Mes amis, je vous en prie, prenez mes pistolets dans les arçons de la +selle de mon cheval et brûlez-moi la cervelle!» Mais personne n'osa +lui rendre ce service, car, dans une semblable position, c'en était +un. Sans lui répondre, nous passâmes en continuant notre chemin, et +fort heureusement, car nous n'avions pas fait six pas, qu'une seconde +décharge, probablement de la même batterie, vint abattre trois autres +hommes parmi ceux qui nous suivaient et que l'on fit emporter de +suite, ainsi que l'adjudant-major. + +Depuis la pointe du jour, l'on voyait l'armée russe qui, de trois +côtés, devant nous, à droite et derrière, avec son artillerie, faisait +mine de vouloir nous entourer. Dans ce moment, un instant après que +l'adjudant-major venait d'être tué, l'Empereur arriva; nous venions de +terminer notre mouvement: alors la bataille commença. + +Avec son artillerie, l'ennemi nous envoyait des bordées terribles qui, +à chaque fois, portaient la mort dans nos rangs. Nous n'avions, de +notre côté, pour leur riposter, que quelques pièces qui, à chaque +coup, faisaient aussi, chez eux, des brèches profondes; mais une +partie des nôtres fut bientôt démontée. Pendant ce temps, nos soldats +recevaient la mort sans bouger; nous fûmes dans cette triste position +jusqu'à deux heures après midi. + +Pendant la bataille, les Russes avaient envoyé une partie de leur +armée prendre position sur la route au delà de Krasnoé et nous couper +la retraite, mais l'Empereur les arrêta en y envoyant un bataillon de +la Vieille Garde. + +Pendant que nous étions exposés au feu de l'ennemi et que nos forces +diminuaient par la quantité d'hommes que l'on nous tuait, nous +aperçûmes, derrière nous et un peu sur notre gauche, les débris du +corps d'armée du maréchal Davoust, au milieu d'une nuée de Cosaques, +qui n'osaient les aborder, et qu'eux dissipaient tranquillement, en +marchant de notre côté. Je remarquai au milieu d'eux, lorsqu'ils +étaient derrière nous et sur la route, la voiture du cantinier où +étaient sa femme et ses enfants. Elle fut traversée par un boulet qui +nous était destiné: au même instant, nous entendîmes des cris de +désespoir jetés par la femme et les enfants, mais nous ne pûmes savoir +s'il y avait eu quelqu'un de tué ou de blessé. + +Au moment où les débris du maréchal Davoust passaient, les grenadiers +hollandais de la Garde venaient d'abandonner une position importante +que les Russes avaient aussitôt couverte d'artillerie, qui fut dirigée +contre nous. De ce moment, notre position ne fut plus tenable. Un +régiment, je ne me rappelle plus lequel, fut envoyé contre, mais il +fut obligé de se retirer; un autre régiment, le premier des +voltigeurs, qui était devant nous, fit un mouvement à son tour, et +arriva jusqu'au pied des batteries, mais aussitôt une masse de +cuirassiers, les mêmes avec qui nous avions eu affaire dans la nuit du +15, et qui n'avaient pas osé nous charger, vinrent pour les arrêter. +Alors ils se retirent un peu sur la gauche des batteries et presque en +face de notre régiment, et se forment en carré; à peine étaient-ils +formés, que la cavalerie voulut les enfoncer, mais ils furent reçus, à +bout portant, par une décharge que firent les voltigeurs, et qui en +fit tomber un grand nombre. Le reste fit un demi-tour et se retira. +Une seconde charge eut lieu; elle eut le même sort, de manière que +les faces du carré où les cuirassiers s'étaient présentés étaient +couvertes d'hommes et de chevaux; mais ils réussirent une troisième +fois avec deux pièces de canon chargées à mitraille, qui écrasèrent le +régiment. Alors ils entrèrent dans le carré et achevèrent le reste à +coups de sabre: ces malheureux, presque tous jeunes soldats, ayant en +partie les pieds et les mains gelés, ne pouvant plus faire usage de +leurs armes pour se défendre, furent presque tous massacrés. + +Cette scène se passait devant nous, sans pouvoir leur porter secours; +onze hommes rentrèrent; le reste fut tué, blessé ou prisonnier, et +conduit à coups de sabre dans un petit bois qui était en face de nous; +le colonel lui-même[30], couvert de blessures, ainsi que plusieurs +officiers, furent prisonniers. + +[Note 30: Colonel Luron. (_Note de l'auteur_.)] + +J'oubliais de dire qu'au moment où nous nous mettions en bataille, le +colonel avait commandé: «Drapeaux, guides généraux sur la ligne!» que +je me portai guide général de droite de notre régiment; mais l'on +oublia de nous faire rentrer et, comme j'avais pour principe de rester +à mon poste, tel qu'il fût, je restai dans cette position, la crosse +du fusil en l'air, pendant près d'une heure, et malgré les boulets à +qui je pouvais servir de point de mire, je ne bougeais pas. + +Pendant ce temps, et au moment où l'artillerie russe faisait le plus +de ravage dans nos rangs, le colonel eut un pressant besoin (besoin +naturel); la position et le lieu ne convenaient pas beaucoup pour une +pareille besogne, mais, comme la chose pressait, il prit son parti et, +se retirant à environ soixante pas du régiment, et le derrière tourné +à l'ennemi, il acheva tranquillement son affaire. Si quelque chose le +gênait, c'était le froid, mais pour les Russes à qui il servait de +point de mire, cela ne l'inquiétait pas, quoiqu'il pouvait bien les +voir, et c'est en se relevant de cette position qu'il commanda: +«Drapeaux et guides généraux à vos places!» + +Il pouvait être deux heures, et déjà nous avions perdu le tiers de +notre monde, mais les fusiliers-chasseurs avaient été plus maltraités +que nous: étant plus rapprochés de la ville, ils étaient exposés à un +feu plus meurtrier. Depuis une demi-heure, l'Empereur s'était retiré +avec les premiers régiments de la Garde et en suivant la grande route; +il ne restait plus que nous sur le champ de bataille, et quelques +pelotons de différents corps, faisant face à plus de cinquante mille +hommes ennemis. Dans ce moment, le maréchal Mortier ordonne la +retraite, et, aussitôt, nous commençons notre mouvement, en nous +retirant et au pas, comme à une parade, et suivis de l'artillerie +russe qui nous écrasait par sa mitraille. En nous retirant, nous +entraînions avec nous ceux de nos camarades qui étaient le moins +blessés. + +Le moment où nous quittâmes le champ de bataille fut terrible et +triste, car lorsque nos pauvres blessés virent que nous les +abandonnions au milieu d'un champ de mort, et entourés d'ennemis, +surtout ceux du 1er voltigeurs, dont une partie avait les jambes +brisées par la mitraille, nous en vîmes plusieurs se traînant +péniblement sur leurs genoux, rougissant la neige de leur sang; ils +levaient les mains au ciel en jetant des cris qui déchiraient le +coeur, pour implorer notre secours; mais que pouvions-nous faire? Le +même sort nous attendait à chaque instant, car, en nous retirant, nous +étions obligés d'abandonner ceux qui tombaient dans nos rangs. + +En passant sur l'emplacement qu'occupaient les fusiliers-chasseurs qui +étaient placés à notre droite, et qui marchaient devant nous, et comme +notre second bataillon, celui dont je faisais partie, formait, dans ce +moment, l'arrière-garde et l'extrême gauche de la retraite, je vis +plusieurs de mes amis étendus morts sur la neige et horriblement +mutilés par la mitraille; parmi eux était un jeune sous-officier avec +qui j'étais intimement lié: il se nommait Capon; il était de Bapaume; +nous nous regardions comme pays. + +Après avoir passé l'emplacement des fusiliers-chasseurs, et comme nous +étions à l'entrée de la ville, nous vîmes, à notre gauche, à dix pas +de la route et contre la première maison, des pièces de canon qui, +pour nous protéger, faisaient feu sur les Russes qui s'avançaient; +elles étaient soutenues et suivies par environ quarante hommes, tant +canonniers que voltigeurs; c'était le reste d'une brigade commandée +par le général Longchamps; il sortait de la Garde impériale; il était +là avec tout ce qui lui restait, pour les sauver ou mourir avec eux. + +Aussitôt qu'il aperçut notre colonel, il vint à lui les bras ouverts; +ils s'embrassèrent comme deux hommes qui ne s'étaient pas vus depuis +longtemps et qui, peut-être, se revoyaient pour la dernière fois. Le +général, les yeux remplis de larmes, dit à notre colonel, en lui +montrant les deux pièces de canon et le peu d'hommes qui lui +restaient: «Tiens, regarde! Voilà ce qui me reste!» Ils avaient fait +ensemble les campagnes d'Égypte. + +Cette bataille fit dire à Kutusow, général en chef de l'armée russe, +que les Français, loin de se laisser abattre par la cruelle extrémité +où ils se trouvaient réduits, n'en étaient que plus enragés à courir +sur les pièces de canon qui les écrasaient. + +Le général anglais Wilson[31], présent à cette bataille, la nomme la +bataille des héros; ce n'était certainement pas parce qu'il y était, +car ce mot n'est applicable qu'à nous qui, avec quelques mille hommes, +nous battions contre toute l'armée russe, forte de 90 000 hommes. + +[Note 31: Ce général anglais servait dans l'armée russe.] + +Le général Longchamps, avec le reste de ses hommes, dut abandonner ses +pièces de canon, dont presque tous les chevaux étaient tués, et suivre +notre mouvement de retraite en profitant des accidents de terrain et +des maisons, pour se retirer en se défendant. + +À peine commencions-nous à entrer dans Krasnoé, que les Russes, avec +leurs pièces montées sur des traîneaux, vinrent se placer aux +premières maisons, nous lâchèrent plusieurs coups de canon chargés à +mitraille. Trois hommes de notre compagnie furent atteints. Un +biscaïen qui toucha mon fusil, et qui en abîma le bois en me rasant +l'épaule, atteignit à la tête un jeune tambour qui marchait devant +moi, le tua sans qu'il fit le moindre mouvement. + +Krasnoé est partagée par un ravin qu'il faut traverser. Lorsque nous y +fûmes arrivés, nous y vîmes, dans le fond, un troupeau de boeufs morts +de faim et de froid; ils étaient tellement durcis par la gelée, que +nos sapeurs ne purent en couper à coups de hache. Les têtes seules se +voyaient, et ils avaient les yeux ouverts comme s'ils eussent été +encore en vie; leurs corps étaient couverts de neige. Ces boeufs +appartenaient à l'armée et n'avaient pu nous joindre; le grand froid +et le manque de vivres les avaient fait périr. + +Toutes les maisons de cette misérable ville, ainsi qu'un grand couvent +qui s'y trouve, étaient remplies de blessés, qui, en s'apercevant que +nous les abandonnions aux Russes, jetaient des cris déchirants. Nous +étions obligés de les abandonner à la brutalité d'un ennemi sauvage et +sans pitié, qui dépouillait ces malheureux blessés, sans avoir égard +ni à leur position, ni à leurs blessures. + +Les Russes nous suivaient encore, mais mollement; quelques pièces +tiraient encore sur la gauche de la route, mais ils ne pouvaient nous +faire grand mal; le chemin sur lequel nous marchions était encaissé; +les boulets passaient au-dessus et ne pouvaient nous atteindre, et la +présence du peu de cavalerie qui nous restait et qui marchait aussi +sur notre gauche, les empêchait de nous aborder de plus près. + +Lorsque nous fûmes à un quart de lieue de l'autre côté de la ville, +nous fûmes un peu plus tranquilles; nous marchions tristes et +silencieux en pensant à notre position et à nos malheureux camarades +que nous avions été forcés d'abandonner; il me semblait les voir +encore nous suppliant de les secourir; en regardant derrière, nous en +vîmes quelques-uns des moins blessés, presque nus, que les Russes +avaient déjà dépouillés, et qu'ils avaient ensuite abandonnés; nous +fûmes assez heureux pour les sauver, au moins pour le moment; l'on +s'empressa de leur donner ce que l'on put pour les couvrir. + +Le soir, l'Empereur coucha à Liadouï, village bâti en bois; notre +régiment alla établir son bivac un peu plus loin. En passant dans le +village où était l'Empereur, je m'arrêtai près d'une mauvaise baraque +pour me chauffer à un feu qui s'y trouvait; j'eus le bonheur de +rencontrer encore le sergent Guignard, mon pays, ainsi que sa +cantinière hongroise, avec qui je mangeai un peu de soupe de gruau et +un morceau de cheval qui me rendit un peu de force. J'en avais bien +besoin, car j'étais faible, n'ayant, pour ainsi dire, rien mangé +depuis deux jours. Il me conta que, pendant la bataille, leur régiment +avait beaucoup souffert et qu'ils étaient considérablement diminués, +mais que ce n'était rien en comparaison de nous, car il savait combien +nous avions perdu de monde dans le combat de la nuit du 15 au 16 et +dans la fatale journée que nous venions de passer; que, pendant tous +ces jours-là, il avait beaucoup pensé à moi, et qu'il était content de +me revoir avec tous les membres bons. Il me demanda des nouvelles du +capitaine Débonnez, mais je ne pus lui en donner, ne l'ayant pas vu +depuis la matinée du 16. Je le quittai pour rejoindre le régiment, +déjà établi près de la route; cette nuit fut encore bien pénible, car +il tomba une neige fondue qui nous mouilla, avec cela un grand vent et +pas beaucoup de feu; mais tout cela n'est rien encore auprès de ce +qu'on verra par la suite. + +Pendant cette mauvaise nuit, plusieurs soldats des tirailleurs vinrent +se chauffer à notre feu; je leur demandai des nouvelles de +quelques-uns de mes amis, surtout de deux de mes pays qui étaient aux +Vélites avec moi, et qui étaient officiers dans ce régiment. C'était +M. Alexandre Legrand, des _Quatre fils Aymon_, de Valenciennes, +l'autre M. Laporte, de Cassel près de Lille; ce dernier avait été tué +d'un coup de mitraille; on avait, fort heureusement, trouvé une petite +voiture avec un cheval que l'on avait enlevé dans le camp des Russes, +le jour du combat de nuit, dans laquelle on le conduisait. + +Il était environ minuit, qu'une sentinelle de notre bivac me fit +prévenir qu'il apercevait un cavalier qui paraissait venir de notre +côté: je courus de suite, avec deux hommes armés, afin de voir ce que +ce pouvait être. Arrivé à une certaine distance, je distinguai +parfaitement un cavalier, mais précédé d'un fantassin que le cavalier +paraissait faire marcher de force. Lorsqu'ils furent près de nous, le +cavalier se fit connaître: c'était un dragon de la Garde qui, pour se +procurer des vivres pour lui et son cheval, s'était introduit dans le +camp des Russes, pendant la nuit, et, pour qu'on ne fit pas attention +à lui, s'était coiffé du casque d'un cuirassier russe qu'il avait tué +le même jour; il avait, de cette manière, parcouru une partie du camp +ennemi, avait enlevé une botte de paille, un peu de farine, et blessé +d'un coup de sabre une sentinelle avancée et culbuté une autre qu'il +amenait prisonnière. Ce brave dragon se nommait Melet; il était de +Condé; il resta avec nous le reste de la nuit. Il me disait que ce +n'était pas pour lui qu'il s'exposait, que c'était pour son cheval, +pour le pauvre Cadet, comme il l'appelait. Il voulait, disait-il, à +quelque prix que ce soit, lui procurer de quoi le nourrir, «car si je +sauve mon cheval, à son tour il me sauvera». C'était la seconde fois, +depuis Smolensk. qu'il s'introduisait dans le camp des Russes. La +première fois, il avait enlevé un cheval tout harnaché. + +Il eut le bonheur de rentrer en France avec son cheval, avec lequel il +avait déjà fait les campagnes de 1806-1807 en Prusse, en Pologne, 1808 +en Espagne, 1809 en Allemagne, 1810-1811 en Espagne, et 1812 en +Russie, ensuite 1813 en Saxe et 1814 en France. Son pauvre cheval fut +tué à Waterloo, après avoir assisté dans plus de douze grandes +batailles commandées par l'Empereur, et dans plus de trente combats. +Dans le cours de cette malheureuse campagne, je le rencontrai encore +une fois, faisant un trou dans la glace avec une hache, au milieu d'un +lac, afin de procurer de l'eau à son cheval. Un jour, je l'aperçus au +haut d'une grange qui était toute en feu, au risque d'être dévoré par +les flammes, et cela toujours pour son cheval, afin d'avoir un peu de +paille du toit pour le nourrir, car il n'y avait pas plus à manger +pour les chevaux que pour nous. Les pauvres bêtes, indépendamment de +ce qu'elles souffraient par la rigueur du froid, étaient obligées de +ronger les arbres pour se nourrir, en attendant qu'à leur tour elles +nous servent de nourriture. + +Après cela, Melet n'était pas le seul qui s'exposa en s'introduisant +dans le camp des Russes pour se procurer des vivres; beaucoup furent +pris et périrent de cette manière, soit par les paysans, en +s'introduisant dans les villages à une lieue ou deux sur la droite ou +sur la gauche de la route, ou par des partisans de l'armée russe, car +toutes les nations soumises à cet empire se levaient en masse et +venaient rejoindre le gros de l'armée. Enfin, la misère était +tellement grande qu'on voyait les soldats quitter leur régiment à la +moindre trace d'un chemin, et cela dans l'espoir de trouver quelque +mauvais village, si toutefois l'on peut appeler de ce nom la réunion +de quelques mauvaises baraques bâties avec des troncs d'arbres et dans +lesquelles on ne trouvait rien, car je n'ai jamais pu savoir de quoi +les paysans se nourrissaient, et ceux qui s'exposaient à faire de +pareilles courses s'en revenaient quelquefois avec un morceau de pain +noir comme du charbon, rempli de morceaux de paille longs comme le +doigt, et de grains d'orge, et puis tellement dur qu'il était +impossible de mordre dedans, d'autant plus que l'on avait les lèvres +crevassées et fendues par suite de la gelée. Pendant toute cette +malheureuse campagne, je n'ai jamais vu que, dans ces courses, il y en +ait eu un qui ait ramené avec lui soit une vache, ou un mouton; aussi +je ne sais de quoi vivent ces sauvages, et il faut bien qu'ils aient +peu de bétail, pour que l'on ne puisse pas en trouver un peu; enfin +c'est le pays du diable, car l'enfer est partout. + + + + +VII + +La retraite continue.--Je prends femme.--Découragement.--Je perds de +vue mes camarades.--Scènes dramatiques.--Rencontre de Picart. + + +Le 18 novembre, qui était le lendemain de la bataille de Krasnoé, nous +partîmes de grand matin de notre bivac. Dans cette journée, notre +marche fut encore bien fatigante et triste; il avait dégelé, nous +avions les pieds mouillés et, jusqu'au soir, il fit un brouillard à ne +pas s'y voir. Nos soldats marchaient encore en ordre, mais il était +facile à voir que les combats des jours précédents les avaient +démoralisés, et surtout l'abandon forcé de leurs camarades qui leur +tendaient les bras, car ils pensaient aussi que le même sort les +attendait. + +Ce jour-là, j'étais très fatigué; un soldat de la compagnie, nommé +Labbé, qui m'était très attaché, et qui, la veille, avait perdu son +sac, voyant que je marchais avec beaucoup de peine, me demanda le mien +à porter. Comme je le connaissais pour un brave garçon, je le lui +confiai, et, certainement, c'était lui confier ma vie, car il y avait +dedans plus d'une livre de riz et du gruau que le hasard m'avait +procuré à Smolensk, et que je conservais pour les moments les plus +critiques, que je prévoyais arriver bientôt, lorsqu'il n'y aurait plus +de chevaux à manger. Ce jour-là, l'Empereur marchait à pied, un bâton +à la main. + +Le soir, la gelée ayant repris, il fit un verglas à ne pas se tenir, +les hommes tombaient à chaque instant, plusieurs furent grièvement +blessés. Je marchais derrière la compagnie, ayant toujours, autant que +possible, les yeux sur mon porteur de sac, et même je regrettais déjà +de le lui avoir confié; aussi je me proposais bien de le lui reprendre +le soir même, en arrivant au bivac. Enfin la nuit arriva, mais +tellement obscure, qu'il était impossible de se voir. À chaque instant +j'appelais: «Labbé! Labbé!» Il me répondait: «Présent! mon sergent.» +Mais une autre fois que je l'appelais encore, un soldat me répondit +qu'il y avait un instant, il était tombé, mais que, probablement, il +suivait derrière le régiment. Je ne m'en inquiétai pas beaucoup, car +nous devions, dans peu, arrêter et prendre position. En effet, l'on +fit halte sur la route où l'on nous annonça que nous allions passer la +nuit, ainsi que dans les environs. Dans ce moment, presque toute +l'armée se trouvait réunie; il manquait seulement le corps d'armée du +maréchal Ney, qui se trouvait en arrière, et que l'on croyait perdu. + +Dans cette triste nuit, chacun s'arrangea comme il put; nous nous +trouvions plusieurs sous-officiers réunis et nous nous étions emparés +d'une grange, car nous étions, sans le savoir, près d'un village. +Beaucoup d'hommes du régiment y étaient entrés avec nous, mais ceux +qui arrivèrent un instant après, voyant qu'il n'y avait pas, pour eux, +de quoi s'abriter, firent ce que l'on faisait en pareille +circonstance: ils montèrent sur le toit, sans que nous pussions nous y +opposer, et, en un instant, nous fûmes aussi bien qu'en plein champ. +Dans le moment, l'on vint nous dire que, plus loin sur la route, il y +avait une église--c'était un temple grec--que l'on avait désignée pour +notre régiment, mais qu'elle se trouvait occupée par des soldats de +différents régiments, marchant à volonté, et qu'ils ne voulaient pas +qu'on y entrât. + +Lorsque nous fûmes bien informés où ce temple était situé, nous nous +réunîmes à une douzaine de sous-officiers et caporaux, et nous +partîmes pour y aller. Nous eûmes bientôt trouvé l'endroit, puisque +c'était sur la route; lorsque nous nous présentâmes pour y entrer, +nous trouvâmes de l'opposition de la part de ceux qui s'en étaient +emparés. C'était une réunion d'Allemands, d'Italiens, et aussi +quelques Français, qui commencèrent par vouloir nous intimider en +mettant la baïonnette au bout du fusil, et à nous signifier de ne pas +entrer; nous leur répondîmes sur le même ton, en faisant de même, et +nous forçâmes l'entrée. Alors ils se retirèrent un peu, et un Italien +leur cria: «Faites comme moi, chargez vos armes!--Les nôtres le sont!» +répondit un sergent-major de chez nous; et un combat sanglant allait +s'engager entre nous, lorsqu'il nous arriva du renfort. C'étaient des +hommes de notre régiment: alors, voyant qu'il n'y avait rien à gagner, +et qu'à notre tour, nous n'étions pas disposés à les souffrir près de +nous, ils prirent le parti de sortir et de s'établir non loin de là. + +Malheureusement pour eux, pendant la nuit, le froid augmenta +considérablement, accompagné d'un grand vent et de beaucoup de neige. +Aussi, le lendemain matin, lorsque nous partîmes, nous trouvâmes, non +loin de l'endroit où nous avions couché, et sur le bord de la route, +plusieurs de ces malheureux que nous avions fait sortir du temple, et +qui, trop faibles pour aller plus loin, avaient expiré devant le +portail. D'autres avaient péri plus loin, dans la neige, en cherchant +à gagner un endroit pour s'abriter. Nous passâmes près de ces cadavres +sans rien nous communiquer. Que de tristes réflexions devions-nous +faire sur ce tableau dont nous étions en partie la cause! Mais nous en +étions venus au point que les choses les plus tragiques nous +devenaient indifférentes, car nous disions de sang-froid et sans +émotion que, bientôt, nous mangerions les cadavres des hommes morts, +car dans peu de jours, il n'y aurait plus de chevaux pour se nourrir. + +Une heure après nous être mis en marche, nous arrivâmes à Doubrowna, +petite ville habitée en partie par des Juifs, et où toutes les maisons +sont bâties en bois, et où l'Empereur avait couché avec les grenadiers +et chasseurs de la Garde et une partie de l'artillerie. Nous les +trouvâmes sous les armes; ils nous apprirent que, la nuit, une fausse +alarme les avait forcés d'être constamment dans la position où nous +les trouvions, que c'était ce qui pouvait leur arriver de plus +malheureux, car ils avaient espéré passer la nuit dans des maisons +bien chauffées et habitées; mais le sort en avait décidé autrement. + +Nous traversâmes cette ville de bois pour aller à Orcha. Après une +heure de marche, nous passâmes un ravin où les bagages eurent encore +beaucoup de peine à traverser, et où beaucoup de chevaux périrent. +Enfin, dans l'après-midi, nous arrivâmes dans cette ville que nous +trouvâmes fortifiée, et avec une garnison composée d'hommes de +différents régiments: c'étaient des hommes qui étaient restés en +arrière et qui étaient venus avec des détachements, pour rejoindre la +Grande Armée, et qu'on avait retenus. Il s'y trouvait aussi des +gendarmes et quelques Polonais. Ces hommes, en nous voyant aussi +misérables, furent saisis, surtout lorsqu'ils virent la grande +quantité de traîneurs marchant en désordre. L'on fit rester une partie +de la Garde dans la ville, afin d'y maintenir l'ordre, et comme il s'y +trouvait un magasin de farine et un peu d'eau-de-vie, l'on en fit une +distribution. Nous trouvâmes, dans cette ville, un équipage de pont et +beaucoup d'artillerie avec les attelages, et, par une fatalité +extraordinaire, nous brûlâmes les bateaux qui composaient les ponts, +afin de faire servir les chevaux à traîner les canons. Mais nous ne +savions pas encore ce qui nous attendait à la Bérézina, où les ponts +pouvaient tant nous servir. + +Nous n'étions plus que 7 à 8 000 hommes de la Garde, reste de 35 000. +Encore, parmi ceux qui restaient, quoique marchant toujours en ordre, +une portion se traînait péniblement. Comme je l'ai dit, l'Empereur et +une partie de la Garde était dans la ville et le reste bivaquait dans +les environs. Pendant la nuit, le maréchal Ney, que l'on croyait +perdu, arriva avec le reste de son corps d'armée; il lui restait +encore environ 2 à 3 000 combattants, reste de 70 000. Nous apprîmes, +au même instant, que la joie de l'Empereur fut à son comble, lorsqu'il +sut que le maréchal était sauvé. + +Le 20, nous fîmes séjour, pendant lequel je cherchai mon porteur de +sac, mais inutilement. Le lendemain 21, nous partîmes sans avoir pu le +joindre; cependant l'on m'avait assuré l'avoir vu, mais je commençais +à désespérer. + +Lorsque nous fûmes à quelque distance d'Orcha, nous entendîmes des +coups de fusil; nous arrêtâmes un instant et nous vîmes arriver +quelques traînards que des Cosaques avaient surpris. Ces hommes +vinrent se mettre dans nos rangs, et nous continuâmes à marcher. Parmi +ces traînards je cherchai encore mon homme et mon sac, mais ce fut +comme la première fois; je n'aperçus rien. Nous fûmes coucher dans un +village où il ne restait plus qu'une grange qui servait de maison de +poste, et deux ou trois maisons. Ce village s'appelle Kokanow. + +Le 22, après avoir passé une nuit bien triste, nous nous remîmes en +route de grand matin; nous marchions avec beaucoup de peine à travers +un chemin que le dégel avait rendu fangeux. Avant midi, nous avions +atteint Toloczin. C'était l'endroit où l'Empereur avait couché; +lorsque nous fûmes de l'autre côté, l'on nous fit faire une halte; +tous les débris de l'armée se trouvaient réunis; nous nous mîmes sur +la droite de la route, en colonne serrée par division. Un instant +après, M. Serraris, officier de notre compagnie, vint me dire qu'il +venait de voir Labbé, celui qui avait mon sac, occupé près d'un feu à +frire de la galette, et qu'il lui avait ordonné de joindre la +compagnie. Il lui avait répondu qu'il allait venir de suite, mais une +nuée de Cosaques étant arrivée, avait tombé sur les traînards, et, +comme il était du nombre, il avait probablement été pris. Adieu mon +sac et tout ce qu'il contenait! Moi qui avais tant à coeur de +rapporter en France mon petit trophée! Comme j'aurais été fier de +dire: «J'ai rapporté cela de Moscou!» + +Non content de ce que M. Serraris venait de me dire, je voulus voir +par moi-même, et je retournai en arrière jusqu'au bout du village, que +je trouvai rempli de soldats de tous les régiments, marchant isolés, +n'obéissant plus à personne. Lorsque je fus à l'extrémité du village, +j'en rencontrai encore beaucoup, mais en position de recevoir les +Cosaques, si toutefois ils revenaient encore; on les apercevait de +loin qui s'éloignaient, emmenant avec eux les prisonniers qu'ils +venaient de faire, ainsi que mon pauvre sac, car mes recherches furent +inutiles. + +J'étais dans le milieu du village, et je revenais en regardant de +droite et de gauche, lorsque je vis une femme, couverte d'une capote +de soldat, qui me regardait attentivement, et, l'ayant examinée à mon +tour, il me sembla l'avoir quelquefois vue. Comme j'étais +reconnaissable à ma peau d'ours, elle me parla la première en me +disant qu'elle m'avait vu à Smolensk. Je la reconnus de suite pour la +femme de la cave. Elle me conta que les brigands avec qui elle avait +été obligée de rester pendant dix jours, avaient été pris à Krasnoé, +avant notre arrivée; qu'étant dans une maison où ils venaient de lui +donner des coups parce qu'elle n'avait pas voulu blanchir leurs +chemises, elle était sortie afin de chercher de l'eau pour laver; elle +avait aperçu les Russes qui venaient de son côté, et, sans les +prévenir, elle s'était sauvée; que, pour eux, ils s'étaient battus en +désespérés, pensant sauver l'argent qu'ils avaient, car, me dit-elle, +ils en avaient beaucoup, surtout de l'or et des bijoux, mais qu'ils +avaient fini par être en partie tués ou blessés et dévalisés; que, +tant qu'à elle, elle n'avait été sauvée que lorsque la Garde impériale +était arrivée. + +Elle me dit aussi qu'à Smolensk, et pendant une partie de la nuit +après que je les eus quittés, ils firent une sortie et revinrent avec +des portemanteaux, mais que, dans la crainte d'être vendus par moi, +ils avaient changé de retraite: il aurait été impossible de les y +trouver; c'était le Badois qui la leur avait enseignée. Ils y +restèrent encore deux jours, mais, ne sachant que faire de tout ce +qu'ils avaient volé, le tambour et le Badois avaient trouvé un juif à +qui ils avaient vendu les choses qu'il leur était impossible +d'emporter, et ensuite ils étaient partis un jour avant nous, et, +depuis Smolensk jusqu'à Krasnoé, ils avaient manqué être pris trois +fois, mais, la dernière fois qu'ils avaient rencontré des Cosaques, +ils en avaient surpris cinq et, après les avoir fait déshabiller, les +avaient fusillés, et cela pour avoir leurs habillements; car leur +projet était de s'habiller en Cosaques pour mieux piller leurs +camarades qui restaient en arrière, et aussi pour ne pas être reconnus +par les Russes. Comme ils avaient déjà six chevaux, ils devaient +commencer leur rôle le jour où ils avaient été pris. Elle ajouta que +sous leurs habillements de Cosaques, ils avaient leur uniforme de +Français, de manière à être l'un et l'autre, suivant les +circonstances. + +Enfin elle m'en eût dit davantage, si j'avais eu le temps de +l'écouter. Je lui demandai avec qui elle était; elle me répondit +qu'elle n'était avec personne; que, le lendemain que son mari avait +été tué, elle avait été avec ceux avec qui je l'avais vue, et qu'elle +marchait seule, mais que, si je voulais la prendre sous ma +protection, elle aurait soin de moi, et que je lui rendrais un grand +service. Je consentis de suite à ce qu'elle me demandait, sans penser +à la figure que j'allais faire, lorsque j'arriverais au régiment avec +ma femme. + +Tout en marchant, elle me demanda où était mon sac; je lui contai mon +histoire, et comment je l'avais perdu; elle me répondit que je n'avais +pas besoin de m'inquiéter, qu'elle en avait un bien garni. +Effectivement, elle avait un sac sur son dos et un panier au bras; +elle ajouta que, si je voulais entrer dans une maison ou dans une +écurie, elle me ferait changer de linge. Je consentis de suite à cette +proposition, mais, au moment où nous cherchions un endroit convenable, +l'on cria _Aux armes!_ et j'entendis battre le rappel. Je dis à ma +femme de me suivre. Arrivé à peu de distance du régiment, que je +trouvai sous les armes, je lui recommandai de m'attendre sur la route. + +Arrivé à la compagnie, le sergent-major me demanda si j'avais eu des +nouvelles de Labbé et de mon sac. Je lui dis que non et qu'il n'y +fallait plus penser, mais qu'à la place, j'avais trouvé une femme: +«Une femme! me répondit-il, et pourquoi faire? Ce n'est pas pour +blanchir ton linge, tu n'en as plus!--Elle m'en donnera!--Ah! me +dit-il, c'est différent; et à manger?--Elle fera comme moi.» + +Dans ce moment, l'on nous fit former le carré; les grenadiers et les +chasseurs, ainsi que les débris des régiments de Jeune Garde, en +firent autant. Au même instant, l'Empereur passa avec le roi Murat et +le prince Eugène. L'Empereur alla se placer au milieu des grenadiers +et chasseurs, et là, il leur fit une allocution en rapport aux +circonstances, en leur annonçant que les Russes nous attendaient au +passage de la Bérézina, et qu'ils avaient juré que pas un de nous ne +la repasserait. Alors, tirant son épée et élevant la voix, il s'écria: +«Jurons aussi, à notre tour, plutôt mourir les armes à la main en +combattant, que ne pas revoir la France!» Et, aussitôt, le serment de +mourir fut juré. Au même instant, l'on vit les bonnets à poil et les +chapeaux au bout des fusils et des sabres, et le cri de: «Vive +l'Empereur!» se fit entendre. De notre côté, c'était le maréchal +Mortier qui nous faisait un discours semblable, et auquel l'on +répondit avec le même enthousiasme; il en était de même dans les +autres régiments. + +Ce moment, vu les circonstances malheureuses où nous nous trouvions, +fut sublime et, pour un instant, nous fit oublier nos misères: si les +Russes se fussent trouvés à notre portée, eussent-ils été six fois +plus nombreux que nous, l'affaire n'eût pas été douteuse, nous les +aurions anéantis. Nous restâmes dans cette position jusqu'au moment où +la droite de la colonne commença son mouvement. + +Je n'avais pas oublié ma femme, et, en attendant que notre régiment se +mît en marche, je fus sur la route pour là chercher, mais je ne la +retrouvai plus. Elle avait été entraînée par le torrent de plusieurs +milliers d'hommes des corps d'armée du prince Eugène, des maréchaux +Ney et Davoust; et d'autres corps qu'il était impossible de réunir et +de faire marcher en ordre, car les trois quarts étaient ou malades ou +blessés, et, généralement, démoralisés et indifférents à tout ce qui +se passait. Ceux de ces corps qui marchaient encore en ordre s'étaient +formés en colonne sur la gauche de la route où quelques-uns des +traîneurs allaient encore, en passant, se réunir autour de leurs +aigles. + +C'est dans ce moment que je vis le maréchal Lefebvre, auprès duquel je +me trouvais sans le savoir. Il était seul et à pied, un bâton à la +main, et dans le milieu du chemin, s'écriant d'une voix forte, avec +son accent allemand: «Allons, mes amis, réunissons-nous! Il vaut mieux +des bataillons nombreux que des brigands et des lâches!» Le maréchal +s'adressait à ceux qui, sans prétexte, ne marchaient jamais avec leurs +corps, et qui étaient en arrière ou en avant, suivant les +circonstances. + +Je fis encore quelques recherches après ma femme, à cause du linge +qu'elle m'avait promis et dont j'avais un extrême besoin de changer; +mais, peine inutile, je ne la revis plus et je me trouvai veuf d'elle, +comme de mon sac. + +J'avais, en marchant dans la cohue, dépassé de beaucoup le régiment: +je me reposai près d'un feu de bivac de ceux qui venaient de partir. + +Jusqu'à Krasnoé, j'avais toujours été d'un caractère assez gai, et +au-dessus de toutes les misères qui nous accablaient; il me semblait +que, plus il y avait de danger et de peine, plus il devait y avoir de +gloire et d'honneur. J'avais tout supporté avec une patience qui +étonnait mes camarades. Mais, depuis les affaires sanglantes de +Krasnoé, et surtout depuis que je venais d'apprendre que deux de mes +amis, deux vélites, indépendamment de Beloque et de Capon que j'avais +vus étendus morts sur la neige, avaient été l'un tué et l'autre +mortellement blessé (_sic_). Pour compliquer mes peines, un traîneau +vint à passer et, ne pouvant, pour le moment, aller plus loin, les +hommes qui en étaient chargés s'arrêtèrent près de moi. Je leur +demandai quel était le blessé qu'ils conduisaient. Ils me dirent que +c'était un officier de leur régiment; c'était le pauvre Legrand, qui +me conta comment il avait été blessé: Laporte, son camarade, de +Cassel, près de Lille, officier dans le même régiment que Legrand, +était resté malade dans Krasnoé, mais, apprenant que le régiment dont +il faisait partie se battait, et n'écoutant que son courage, il alla +le rejoindre; mais, à peine était-il dans les rangs, qu'un coup de +canon lui brisa les jambes. Legrand qui, en voyant arriver Laporte, +s'était avancé pour lui parler, fut atteint du même coup à la jambe +droite. + +Laporte resta mort sur le champ de bataille, et lui fut transporté à +la ville; on le mit dans une mauvaise voiture russe attelée d'un +mauvais cheval, mais, le premier jour, la voiture se brisa et fort +heureusement pour lui que, près de là, se trouvait un traîneau dont le +cheval était tombé et lui servit, sans cela il aurait fallu le laisser +sur la route. Il était accompagné par quatre hommes de son régiment; +il voyageait de cette manière depuis six jours. Je quittai le +malheureux Legrand et, en lui pressant la main, je lui souhaitai un +heureux voyage; il me répondit qu'il comptait beaucoup sur la garde de +Dieu et sur l'amitié des braves soldats qui l'accompagnaient. Alors un +des soldats prit le cheval par la bride, un autre le frappa, et les +deux autres poussèrent derrière. De cette manière, et avec beaucoup de +peine, le traîneau se mit en mouvement; en le voyant partir, je +pensais qu'il n'irait pas loin, avec un pareil équipage. + +Depuis ce moment, je n'étais plus le même: j'étais triste, des +pressentiments sinistres vinrent m'assaillir; ma tête devint brûlante; +je m'aperçus que j'avais la fièvre; je ne sais si la fatigue y avait +contribué, car depuis que les débris des corps d'armée nous avaient +rejoints, nous étions obligés de partir de grand matin, et nous +marchions fort tard sans faire beaucoup de chemin. Les jours étaient +tellement courts qu'il ne faisait clair qu'à huit heures, et nuit +avant quatre. C'est pourquoi que tant de malheureux soldats +s'égarèrent ou se perdirent, car l'on arrivait toujours la nuit au +bivac, où tous les débris des corps se trouvaient confondus. L'on +entendait des hommes qui, à chaque instant de la nuit, arrivaient, +crier d'une voix faible: «Quatrième corps!... Premier corps!... +Troisième corps!... Garde impériale!...» et d'autres couchés et sans +force, pensant avoir des secours de ceux qui arrivaient, s'efforçaient +de répondre: «Ici, camarades!» car ce n'était plus son régiment que +l'on cherchait, mais le corps d'armée auquel on avait appartenu et qui +avait encore tout au plus la force de deux régiments où, quinze jours +avant, il y en avait trente. + +Personne ne pouvait plus se reconnaître, ni indiquer le régiment +auquel on appartenait. Il y en avait beaucoup qui, après avoir marché +une journée entière, étaient obligés d'errer une partie de la nuit +pour retrouver le corps auquel ils appartenaient. Rarement ils y +parvenaient; alors, ne connaissant plus l'heure du départ, ils se +livraient trop tard au sommeil et, en se réveillant, ils se trouvaient +au milieu des Russes. Que de milliers d'hommes furent pris et périrent +de cette manière! + +J'étais toujours près du feu, debout et tremblant, appuyé sur mon +fusil. Trois hommes étaient assis autour, ne disant rien, regardant +machinalement passer ceux qui étaient sur la route, et ne paraissant +pas disposés à partir, parce qu'ils n'en avaient plus la force. Je +commençais à m'inquiéter de ne pas voir passer le régiment, lorsque je +me sentis tirer par ma peau d'ours. C'était Grangier qui, m'ayant +aperçu, venait me dire de ne pas rester davantage, que le régiment +passait. Mais j'avais tellement les yeux abattus, qu'en regardant je +ne le voyais pas: «Et notre femme? me dit-il.--Qui t'a dit que j'avais +une femme?--Le sergent-major; mais où est-elle?--Je n'en sais rien, +mais je sais qu'elle a, sur le dos, un sac dans lequel il y a du linge +et dont j'ai grand besoin, et si, quelquefois, tu la rencontres, tu +m'en avertiras. Elle est vêtue d'une capote grise de soldat: un +bonnet de peau de mouton lui tient lieu de coiffure; elle a des +guêtres noires aux jambes et un panier au bras.» + +Grangier, pensant que j'étais malade, et comme il me l'a dit depuis, +que j'étais dans le délire, me prit par le bras, me fit descendre sur +la roule en me disant: «Marchons, nous aurons de la peine de rejoindre +le régiment». Cependant nous y arrivâmes après avoir dépassé des +milliers d'hommes de toute arme qui se traînaient avec beaucoup de +peine et qui nous faisaient prévoir que la journée serait mortelle, +pour peu que la marche fût longue. + +Elle le fut en effet: nous traversâmes un endroit dont je n'ai pu +savoir le nom et où l'on disait que l'Empereur devait coucher +(quoiqu'il l'eût dépassé depuis longtemps). Une quantité d'hommes de +toute arme s'y arrêtèrent, car il était déjà tard, et l'on disait que +l'on avait encore deux lieues à faire pour arriver à l'endroit désigné +où l'on devait bivaquer, qui était une grande forêt. + +La route, en cet endroit, est large et bordée, de chaque côté, de +grands bouleaux[32]. Elle laissait aux hommes et aux équipages la +facilité de marcher, mais, lorsque le soir arriva, l'on ne voyait, +dans toute sa longueur, que des chevaux morts, et plus nous avancions, +plus elle était couverte de voitures et de chevaux expirants, même des +attelages entiers succombant aux fatigues, ainsi que des hommes qui, +ne pouvant aller plus loin, s'arrêtaient, formaient leurs bivacs au +pied des grands arbres, parce que, disaient-ils, ils avaient près +d'eux ce qu'ils ne trouveraient pas ailleurs: du bois pour faire du +feu, les voitures brisées leur en fourniraient, et de la viande avec +les chevaux dont la route était encombrée et qui commençaient à +embarrasser la marche. + +[Note 32: Les bouleaux, ce sont des arbres qui, en Russie, +viennent excessivement grands. _(Note de l'auteur)_] + +Il y avait déjà longtemps que je marchais seul au milieu de la cohue +et que je m'efforçais d'arriver à l'endroit où nous devions passer la +nuit, afin de me reposer de cette marche pénible et qui le devenait +encore davantage par le verglas qu'il faisait depuis qu'il +recommençait à geler sur une neige fondue qui, à chaque instant, me +faisait tomber; la nuit me surprit au milieu de toutes ces misères. + +Le vent du nord avait redoublé de furie; j'avais, depuis un moment, +perdu de vue mes camarades; plusieurs soldats, isolés comme moi, +étrangers au corps dont je faisais partie, se traînaient péniblement +en faisant des efforts surnaturels afin de regagner la colonne dont +ils étaient, comme moi, séparés depuis quelque temps. Ceux à qui +j'adressais la parole ne me répondaient pas; ils n'en avaient pas la +force. D'autres tombaient, mourants, pour ne plus se relever. Bientôt, +je me trouvai seul, n'ayant plus pour compagnons de route que des +cadavres qui me servaient de guides; les grands arbres qui la +bordaient avaient disparu. Il pouvait être sept heures; la neige qui, +depuis quelque temps, tombait avec force, m'empêchait de voir la +direction de mon chemin; le vent, qui la soufflait avec violence, +avait déjà remblayé les traces que la colonne laissait après elle. + +Jusqu'alors, j'avais toujours porté ma peau d'ours, le poil en dehors. +Mais, prévoyant que j'allais passer une mauvaise nuit, je m'arrêtai un +instant, et, afin d'avoir plus chaud, je la mis le poil en dedans; +c'est elle à qui je dois le bonheur d'avoir pu, dans cette nuit +désastreuse, résister à un froid de plus de vingt-deux degrés, car, +l'ayant arrangée sur l'épaule droite qui était le côté de la direction +du vent du nord, je pus alors marcher ainsi pendant une heure, temps +auquel je suis persuadé n'avoir pas fait plus d'un quart de lieue, car +souvent enveloppé par des tourbillons de neige, obligé de tourner +malgré moi, je me trouvais avoir retourné sur mes pas, et ce n'était +que par les corps morts d'hommes, de chevaux, les débris de voitures +et autres, que j'avais passés un instant avant, que je m'apercevais +que je n'étais plus dans la même direction; alors il fallait +m'orienter de nouveau. + +La lune, ou une lueur boréale comme on en voit souvent dans le nord, +se montrait par moments; lorsqu'elle n'était pas obscurcie par des +nuages noirs qui marchaient d'une vitesse effrayante, elle me mettait +à même de distinguer les objets: j'aperçus, mais bien loin encore, une +masse noire que je supposai être cette immense forêt que nous devions +traverser avant d'arriver à la Bérézina, car nous étions alors en +Lithuanie; suivant moi, cette forêt pouvait encore se trouver à une +lieue du point où j'étais. + +Malheureusement le sommeil qui, dans cette circonstance, était presque +toujours l'avant-coureur de la mort, commença à me gagner; mes jambes +ne pouvaient plus me soutenir; mes forces étaient épuisées; déjà +j'étais tombé plusieurs fois en dormant, et, sans le froid de la neige +qui me réveillait, je me serais laissé aller; c'en était fait de moi +si j'avais eu le malheur de succomber à l'envie de dormir. + +L'endroit où je me trouvais était couvert d'hommes et de chevaux morts +qui me barraient la route et m'empêchaient de me traîner, car je +n'avais plus la force de lever les jambes. Lorsque je tombais, il me +semblait que c'était un de ces malheureux étendus sur la neige qui +venait de m'arrêter, car il arrivait souvent que des hommes couchés et +mourants au milieu du chemin cherchaient à attraper par les jambes +ceux qui marchaient près d'eux, afin d'implorer leur secours, et +souvent il est arrivé que ceux qui se baissaient pour secourir leurs +camarades tombaient sur eux pour ne plus se relever. + +Je marchai environ dix minutes sans direction; j'allais comme un homme +ivre; mes genoux fléchissaient sous le poids de mon faible corps; +enfin je voyais ma dernière heure, quand tout à coup, chopant contre +le sabre d'un cavalier qui se trouvait à terre, je tombai de tout mon +long, de manière que mon menton alla porter sur la crosse de son +fusil, et je restai étourdi à ne pouvoir me relever. Je sentais une +grande douleur à l'épaule droite contre laquelle mon fusil avait +frappé en tombant; mais, un peu revenu à moi et m'étant mis sur mes +genoux, je ramassai mon fusil pour me mettre debout, mais, +m'apercevant que le sang me sortait par la bouche, je jetai un cri de +désespoir et je me relevai, tremblant de froid et de terreur. + +Le cri que j'avais jeté fut entendu d'un malheureux qui gisait à +quelques pas de moi, à droite, de l'autre côté de la route; une voix +faible et plaintive frappa mon oreille et j'entendis très +distinctement que l'on implorait mon secours, à moi qui en avais tant +besoin! par ces paroles: «Arrêtez-vous! Secourez-nous!» Ensuite l'on +cessa de se plaindre. Pendant ce temps, je restais immobile pour +écouter et je cherchais des yeux afin de voir si je n'apercevrais pas +l'individu qui se plaignait. Mais n'entendant plus rien, je commençais +à croire que je m'étais trompé. Pour m'en assurer, je me mis à crier +de toutes mes forces: «Où êtes-vous donc?» L'écho répéta deux fois: +«Où êtes-vous donc?» Alors, je me dis à moi-même: «Quel malheur! Si +j'avais un compagnon d'infortune, il me semble que je marcherais toute +la nuit, en nous encourageant l'un et l'autre!» À peine avais-je fait +ces réflexions, que la même voix se fit entendre, mais plus triste que +la première fois: «Venez à nous!» disait-on. + +Au même instant, la lune vint à paraître et me fit voir, à dix pas de +moi, deux hommes, dont un étendu de tout son long et l'autre assis. +Aussitôt, je me dirigeai de ce côté, et j'arrivai près d'eux avec +peine, à cause d'un fossé comble de neige qui séparait la route. +J'adressai la parole à celui qui était assis; il se mit à rire comme +un insensé, en me disant: «Mon ami, sais-tu, ne l'oublie pas!» Et de +nouveau il se mit à rire. Je vis que c'était le rire de la mort. Le +second, que je croyais sans mouvement, vivait encore, et, tournant un +peu la tête, me dit ces dernières paroles que je n'oublierai jamais: +«Sauvez mon oncle, secourez-le; moi, je meurs!» + +Je reconnus, dans celui qui venait de me parler, la voix qui s'était +fait entendre lorsque l'on implorait mon secours; je lui adressai +encore quelques paroles, et, quoiqu'il ne fût pas mort, il ne me +répondit pas. Alors, me tournant du côté du premier, je parlai pour +l'encourager à se lever et venir avec moi. Il me regarda sans me +répondre; je remarquai qu'il était enveloppé d'une grosse capote +doublée en fourrure et dont il cherchait à se débarrasser. Je voulus +l'aider à se relever, mais la chose fut impossible. En le prenant par +le bras, je vis qu'il avait des épaulettes d'officier supérieur. Il me +parla encore un peu de revue, de parade, et finit par tomber sur le +côté, la figure sur la neige. Enfin, je dus l'abandonner, car il +m'était impossible de rester plus longtemps sans m'exposer à partager +le sort de ces deux infortunés. Je passai la main sur la figure du +premier; elle était froide comme la glace. Il avait cessé de vivre. À +côté se trouvait une espèce de carnassière que je ramassai, espérant +y trouver quelque chose. Mais je m'aperçus qu'il n'y avait que des +chiffons et des papiers. J'emportai le tout. + +Ayant regagné la route, je me remis à marcher, mais lentement, +écoutant souvent, car il me semblait toujours entendre quelqu'un se +plaindre. + +L'espoir de rencontrer quelque bivac me fit, autant que je le pouvais, +doubler le pas. J'arrivai dans un endroit de la route que je trouvai +presque fermé de chevaux morts et de voitures brisées. Tout à coup, je +me laisse aller malgré moi et je tombe assis sur le cou d'un cheval +mort qui barrait le chemin. Autour étaient étendus sans mouvement des +hommes de différents régiments. J'en remarquai même plusieurs de la +Jeune Garde, faciles à reconnaître au shako; j'ai supposé, depuis, +qu'une partie de ces hommes étaient morts en voulant dépecer le cheval +pour le manger, mais qu'ils n'en avaient pas eu la force et qu'ils +avaient succombé de froid et de faim, comme cela arrivait tous les +jours. Dans cette triste situation, me voyant seul au milieu d'un +immense cimetière et d'un silence épouvantable, les pensées les plus +sinistres vinrent m'assaillir: je pensai à mes camarades dont je me +trouvais séparé comme par une fatalité, ensuite à mon pays, à mes +parents, de manière que je me mis à pleurer comme un enfant. Les +larmes que je versai me soulagèrent et me rendirent le courage que +j'avais perdu. + +Je trouvai sous ma main, contre la tête du cheval sur lequel j'étais +assis, une petite hache, comme nous en portions toujours dans chaque +compagnie lorsque nous étions en campagne. Je voulus m'en servir pour +en couper un morceau, mais je n'en pus venir à bout, car il était +tellement durci par la gelée que j'aurais plutôt coupé du bois. Enfin, +j'épuisai le reste de mes forces contre l'animal, et je tombai de +lassitude, mais je m'étais réchauffé un peu. + +En ramassant la hache qui m'était échappée des mains je m'aperçus que +j'avais cassé plusieurs morceaux de glace; qui n'étaient autre chose +que du sang du cheval que, probablement, l'on avait saigné pour tuer. +J'en ramassai le plus possible, que je mis précieusement dans ma +carnassière; ensuite j'en mangeai quelques morceaux qui me rendirent +un peu de force, et je me remis à continuer mon chemin, à la garde de +Dieu, ayant toujours soin de passer à droite et à gauche afin d'éviter +la rencontre des cadavres, dont la route était jonchée, m'arrêtant et +tâtonnant dans l'obscurité toutes les fois qu'un gros nuage passait +sur la lune, et allant le plus vite possible dans la direction du +bois, lorsqu'elle reparaissait. + +Après avoir marché quelque temps, j'aperçus à peu de distance, et +devant moi, quelque chose que je pris d'abord pour un caisson; mais +étant plus près, je reconnus que c'était la voiture d'une cantinière +d'un régiment de la Jeune Garde que j'avais rencontrée plusieurs fois +depuis Krasnoé, conduisant deux blessés des fusiliers-chasseurs de la +Garde. Les chevaux qui la conduisaient étaient morts et en partie +mangés ou coupés par morceaux; autour de la voiture étaient sept +cadavres presque nus et à moitié couverts de neige; un seulement avait +encore sur lui une capote en peau de mouton. Je m'en approchai pour +l'examiner, mais je crois plutôt que c'était pour lui ôter cette +capote. À peine m'étais-je baissé pour regarder, que je reconnus une +femme. Elle donnait peut-être encore quelque signe de vie lorsqu'on +avait été forcé de l'abandonner, et c'était à cela que cette +malheureuse devait d'avoir conservé ses vêtements. + +Dans la situation où je me trouvais, le sentiment de ma conservation +était toujours ma première pensée; c'est pourquoi, par un mouvement +irréfléchi, je voulais essayer mes forces en cherchant à couper un +morceau de cheval, sans penser qu'un instant avant, j'étais tombé de +lassitude en voulant faire la même chose. Je pris donc ma hache à deux +mains et j'attaquai le cheval qui était dans les brancards de la +voiture, mais ce fut, comme la première fois, peine inutile. Alors +l'idée me vint de passer mon bras dans le corps du cheval et de voir +si, avec la main, je ne pourrais pas en retirer le coeur, le foie ou +quelque autre chose; mais je faillis l'avoir gelée; j'en fus quitte +pour un doigt de la main droite qui n'était pas encore guéri en +arrivant à Paris, au mois de mars 1813. + +Enfin, ne pouvant arracher un lambeau de chair que j'aurais manger +crue, je me décidai à passer la nuit dans la voiture qui était +couverte, et dans laquelle je n'avais pas encore regardé, étant +certain qu'il n'y avait rien à manger: je m'avançai près de la femme +morte afin d'essayer de lui ôter la capote de peau de mouton pour m'en +couvrir, mais il fut impossible de lui faire faire un mouvement. +Cependant je n'avais pas perdu tout espoir. Elle avait le corps sanglé +avec une courroie de sac ou une bretelle de fusil, et, pour la lui +ôter, il fallait que je lui fasse faire un demi-tour, parce que la +boucle qui la serrait était de l'autre côté. Pour cela, je pris mon +fusil à deux mains, et m'en servant comme d'un levier, sous le corps. +Mais à peine avais-je commencé, qu'un cri déchirant sortit de la +voiture. Je me retourne; un second cri se fait entendre: «Marie! +criait-on, Marie, à boire, je me meurs!» Je restai interdit. Une +minute après, la même voix répéta: «Ah! mon Dieu!» Aussitôt il me +vient dans l'idée que ce sont de malheureux blessés que l'on a +abandonnés sans qu'ils le sachent. Ce n'était que trop vrai. + +Ayant monté sur la carcasse du cheval qui était dans les brancards, je +m'appuyai sur le bord de la voiture, et, ayant demandé ce que l'on +voulait, l'on me répondit avec bien de la peine: «À boire!» + +Tout à coup, pensant à la glace de sang que j'avais dans ma +carnassière, je voulus descendre pour en prendre, mais la lune, qui +m'éclairait depuis assez de temps, disparaît tout à coup sous un gros +nuage noir, et, pensant poser le pied sur quelque chose de solide, je +le mets à côté et je tombe sur trois cadavres qui se trouvaient l'un +contre l'autre. J'avais les jambes plus hautes que la tête, les +caisses placées sur le ventre d'un mort et la figure sur une de ses +mains. J'étais habitué à coucher, depuis un mois, au milieu de +compagnie semblable, mais je ne sais si c'est parce que j'étais seul, +quelque chose de plus terrible que la peur s'empara de moi. Il me +semblait que j'avais le cauchemar; je restai quelque temps sans +parole; j'étais comme un insensé, et je me mis à crier comme si l'on +me tenait sans vouloir me lâcher. Malgré les efforts que je faisais +pour me relever, je ne pouvais en venir à bout. Enfin je veux m'aider +de mes bras, mais je pose, sans le vouloir, ma main droite sur une +figure, et mon pouce entre dans la bouche. + +Dans ce moment, la lune reparaît et je vois tout ce qui m'entoure. Un +frisson me parcourt, je quitte mon point d'appui et je retombe +encore. Mais alors tout change. Je suis honteux de ma faiblesse et, au +lieu de la peur, une espèce de frénésie s'empare de moi. Je me relève +en jurant et en mettant mes mains, mes pieds sur les figures, les +bras, les jambes, n'importe où. Je regarde le ciel en jurant, et +semble le défier. Je prends mon fusil, je frappe contre la voiture, je +ne sais même pas si je n'ai pas frappé sur les pauvres diables qui +étaient à mes pieds. + +Devenu plus calme et décidé à passer la nuit dans la voiture, près des +blessés, pour me mettre à l'abri du mauvais temps, je pris un morceau +de sang à la glace dans ma carnassière et je montai dedans, cherchant, +en tâtonnant, celui qui m'avait demandé à boire et qui ne cessait de +crier, mais faiblement. En m'approchant, je m'aperçus qu'il était +amputé de la cuisse gauche. + +Je lui demandai de quel régiment il était, il ne me répondit pas. +Alors, cherchant sa tête, je lui introduisis avec peine mon morceau de +sang glacé dans la bouche. Celui qui était à côté était froid et dur +comme un marbre. J'essayai de le mettre en bas de la voiture pour +prendre sa place, attendre le jour et partir ensuite avec ceux que je +supposais être encore en arrière, mais je n'en pus venir à bout. Je +n'avais pas la force de le bouger et, le bord de la voiture étant trop +haut, je ne pouvais le pousser à terre. Voyant que le premier n'avait +plus qu'un instant à vivre, je le couvris avec deux capotes que le +mort avait sur lui, et, restant encore un instant assis sur les jambes +de ce dernier, je cherchai dans la voiture s'il n'y avait rien qui pût +m'être utile. N'ayant rien trouvé, j'adressai encore la parole au +premier, mais inutilement. Je lui passai la main sur la figure: elle +était froide, et, à la bouche, il avait encore le morceau de glace que +je lui avais introduit. Il avait cessé de vivre et de souffrir. + +Ne pouvant, sans m'exposer à périr, rester plus longtemps, je me +disposai à partir, mais, avant, je voulus encore regarder la femme qui +était à terre, pensant que c'était Marie, la cantinière, que je +connaissais particulièrement comme étant du même pays que moi, et, +profitant de la clarté que la lune donnait dans ce moment, je +l'examinai et, à la taille et à la figure, je fus certain que c'était +une autre personne. + +Le fusil sous le bras droit, comme un chasseur, deux carnassières, une +en maroquin rouge et l'autre en toile grise que j'avais trouvée un +instant avant, ma hache au côté, un morceau de sang glacé dans la +bouche et les deux mains dans mon pantalon, je me remis en route. Il +pouvait être neuf heures, la neige avait cessé de tomber, le vent +soufflait avec moins de force et le froid avait perdu un peu de son +intensité. Je me mis à marcher toujours dans la direction du bois. + +Au bout d'une demi-heure, la lune disparut comme par enchantement. +C'est ce qui pouvait m'arriver de plus fâcheux. Je restai quelques +minutes à me reconnaître, appuyé sur mon fusil et battant des pieds +pour ne pas me laisser prendre par le froid, en attendant que la +clarté revînt. Mais je fus trompé dans mon attente, car elle ne +reparut plus. + +Cependant mes yeux commencèrent à s'habituer à l'obscurité de manière +à y voir assez pour me conduire. Tout à coup, je crus m'apercevoir que +je ne marchais plus dans la même route; naturellement porté à éviter +le vent du nord, je lui avais tout à fait tourné le dos. J'en eus la +certitude en ne rencontrant plus, sur mes pas, aucune trace de débris +de l'armée. + +Je ne saurais dire le temps que je marchai dans cette nouvelle +direction, peut-être une demi-heure, lorsque je m'aperçus, mais trop +tard, que j'étais sur le bord d'un précipice, où je roulai à plus de +quarante pieds de profondeur. Il est vrai de dire que je parcourus +cette distance à plusieurs reprises; que trois fois je fus arrêté par +des broussailles. Alors, pensant que c'en était fait de moi, je fermai +les yeux et je me laissai aller à la volonté de Dieu. Il fallut aller +jusqu'au fond, où j'arrivai sur quelque chose de bombé qui rendit un +son sourd. + +Je restai quelque temps étourdi, mais comme rien ne m'étonnait plus, +après tout ce qui m'était arrivé, je fus bientôt revenu de ma +surprise. M'apercevant que mon fusil m'avait échappé des mains, je me +mis en tête de le chercher. Mais bien me prit d'y renoncer et +d'attendre jusqu'au jour. + +Je tirai mon sabre du fourreau et, comme je ne pouvais rien voir, +j'allai, tout en sondant, devant moi. C'est alors que je m'aperçus +que l'objet sur lequel j'étais tombé et qui avait rendu un son sourd +était un caisson dont je cherchai à faire le tour ainsi que de deux +carcasses de chevaux que je rencontrai sur le devant. + +Voulant trouver un endroit convenable afin de passer le reste de la +nuit, je m'arrêtai pour écouter et voir; au bout d'un instant, je +sentis de la chaleur aux pieds. Ayant baissé la tête, je m'aperçus que +j'étais arrêté sur l'emplacement d'un feu qui n'était pas tout à fait +éteint. + +Aussitôt, je me couche à terre et, mettant les mains dans les cendres +pour les réchauffer, je parvins à retrouver quelques charbons que je +réunis avec beaucoup de peine et de précaution. Ensuite je me mis à +souffler et j'en fis jaillir quelques étincelles que je reçus +précieusement sur la figure et dans les mains. Mais du bois pour +ravitailler mon feu, où en trouver? Je n'osais l'abandonner, car ce +feu devait me sauver la vie, et, pendant que je me serais éloigné pour +en chercher, il pouvait s'éteindre. + +Crainte d'accident, je déchire un morceau de ma chemise qui tombait en +lambeaux, j'en fais une mèche et je l'allume. Ensuite, tout en +tâtonnant avec les mains autour de moi, je ramasse des petits morceaux +de bois qui, fort heureusement, se trouvent à ma portée, et, avec de +la patience, je parviens, non sans beaucoup de difficulté, à le +rallumer. Bientôt la flamme pétille, et ramassant tout le bois que je +trouve, au bout d'un instant j'ai un grand feu de manière à me faire +distinguer tous les objets qui se trouvent à cinq ou six pas de moi. + +Je vis d'abord, sur le dessus du caisson, écrit en grandes lettres: +GARDE IMPÉRIALE, ÉTAT-MAJOR. L'inscription était surmontée de l'aigle. +Ensuite, autour et aussi loin que je pouvais voir, le terrain était +couvert de casques, de shakos, de sabres, de cuirasses, de coffres +enfoncés, de portemanteaux vides, d'habillements épars et déchirés, de +selles, de schabraques de luxe et d'une infinité d'autres choses. +Mais, à peine avais-je jeté un coup d'oeil sur tout ce qui +m'environnait, l'idée me vint que l'endroit où je me trouvais pourrait +bien être à portée du bivac d'un parti de Cosaques et, aussitôt, voilà +que la peur me prend et que je n'ose plus entretenir mon feu. Il n'y a +pas de doute, dis-je en moi-même, que cet endroit est occupé par des +Russes, car si c'étaient des Français, l'on y verrait des grands feux; +nos soldats, à défaut de nourriture, se chauffaient très bien +lorsqu'ils le pouvaient, et là, justement, le bois ne manque pas! Je +ne concevais pas qu'un endroit comme celui où je me trouvais, à l'abri +du vent, n'eût pas été choisi pour y passer la nuit. Enfin je ne +savais si je devais rester ou partir. + +Pendant que je faisais ces réflexions, mon feu avait considérablement +diminué, et je n'osais y remettre du bois. Mais l'envie de me +réchauffer et de me reposer quelques heures l'emporta sur la crainte. +J'en ramassai autant qu'il me fut possible, j'en fis un bon tas que je +mis près de moi, de manière à le pouvoir prendre sans me bouger, et me +chauffer ainsi jusqu'au jour. Je ramassai aussi plusieurs schabraques +pour mettre sous moi, et, enveloppé dans ma peau d'ours, le dos tourné +au caisson, je me disposai à passer ainsi le reste de la nuit. + +En mettant du bois sur mon feu, je m'aperçus qu'il se trouvait, parmi +les morceaux, une côte de cheval, et, quoiqu'on l'eût déjà rongée, il +y restait encore assez de viande pour apaiser la faim qui commençait à +me dévorer, et, quoique couverte de neige et de cendres, c'était, pour +le moment, beaucoup plus que je n'aurais osé espérer. Depuis la +veille, je n'avais mangé que la moitié d'un corbeau que j'avais trouvé +mort, et, le matin avant mon départ, quelques cuillerées de soupe de +gruau mélangée de morceaux de paille d'avoine et de grains de seigle, +et salée avec de la poudre. + +À peine ma côtelette était-elle chaude, que je commençai à mordre, +malgré les cendres qui servaient d'assaisonnement. Je fis, de cette +manière, mon triste repas, en regardant de temps à autre, à droite et +à gauche, si je ne voyais rien autour de moi qui pût m'inquiéter. + +Depuis que j'étais dans ce fond, ma position s'était un peu améliorée. +Je ne marchais plus, j'étais à l'abri du vent et du froid, j'avais du +feu et à manger. Mais j'étais tellement fatigué que je m'endormis en +mangeant, mais d'un sommeil agité par la crainte, et interrompu par +les douleurs que j'avais dans les cuisses: il semblait que l'on +m'avait roué de coups. Je ne sais combien de temps je me reposai, +mais lorsque je m'éveillai, il n'y avait pas encore d'apparence que +le jour dût venir de sitôt, car, en Russie, les nuits sont longues. +C'est le contraire en été; il n'y en a presque pas. + +Lorsque je m'étais endormi, je m'étais mis les pieds dans les cendres. +Aussi, en me réveillant, je les avais chauds. Je savais par expérience +que le bon feu délasse et apaise les douleurs; c'est pourquoi je me +disposai à en faire un en mettant le feu au caisson, en y ajoutant +tout ce qui pourrait être susceptible de brûler. Aussitôt, ramassant +et réunissant tout le bois que je pus trouver, ainsi que les coffres +brisés, et en ayant mis une partie contre, je n'avais qu'à pousser mon +feu et à l'incendier. + +Cependant, je voulus encore attendre quelque temps, car je pensais que +si mon feu, jusqu'à présent, ne m'avait attiré aucun désagrément, +c'est-à-dire quelques patrouilles de Cosaques, c'est parce qu'il était +petit et dans un fond, mais que le contraire pourrait fort bien +arriver lorsque le caisson serait tout en feu. + +La flamme commençait à éclairer et à me mettre à même de voir tout ce +qui était autour de moi. Je vis venir, sur ma gauche, quelque chose +que je pris d'abord pour un animal, et comme il y a beaucoup d'ours en +Russie, et surtout dans cette contrée, je pensais et j'étais presque +certain, à la tournure de l'individu, que c'en était un, car il +marchait à quatre pattes. Il pouvait être à dix ou douze pas, et je ne +pouvais encore bien le distinguer. Lorsqu'il ne fut plus qu'à cinq ou +six pas, je reconnus que c'était un homme, et de suite je pensai que +ce pouvait être un blessé qui, attiré par le feu, venait en prendre sa +part. Crainte de surprise, je me mis sur mes gardes, et, prenant mon +sabre qui était près de moi et hors du fourreau, j'avançai deux pas à +la rencontre et sur la droite de l'individu, en lui criant: «Qui +es-tu?» + +En même temps, je lui mettais la pointe de mon sabre sur le dos, car +j'avais reconnu que c'était un Russe, un vrai Cosaque à longue barbe. + +Aussitôt, il leva la tête et se mit en position d'esclave, en voulant +me baiser les pieds et en me disant: «Dobray Frantsouz!»[33] et +d'autres mots que je comprenais un peu et que l'on dit lorsqu'on a +peur. S'il avait pu deviner, il aurait vu que j'avais, pour le moins, +aussi peur que lui. Il se mit sur les genoux pour me montrer qu'il +avait un coup de sabre sur la figure. Je remarquai que, dans cette +position, sa tête allait jusqu'à mon épaule, de sorte qu'il devait +avoir plus de six pieds. Je lui fis signe de s'approcher du feu. Alors +il me fit comprendre qu'il avait une autre blessure. C'était une balle +qui lui était entrée dans le bas-ventre; tant qu'à son coup de sabre, +il était effrayant. Il lui prenait sur le haut de la tête, descendant +le long de la figure jusqu'au menton, et allait se perdre dans la +barbe, preuve certaine que celui qui le lui avait appliqué n'allait +pas de main morte. Il se coucha sur le dos pour me montrer son coup de +feu; la balle avait traversé. Dans cette position, je m'assurai qu'il +n'avait pas d'armes. Ensuite il se mit sur le côté sans plus rien +dire. Je me mis en face pour l'observer. Je ne voulais plus +m'endormir, car je voulais, avant le jour, exécuter mon projet de +mettre le feu au caisson et de partir ensuite. Mais voilà que, tout à +coup, une autre terreur me prend en pensant qu'il pouvait bien +contenir de la poudre! + +[Note 33: Bon Français! (_Note de l'auteur_.)] + +À peine ai-je fait cette réflexion, que, tout fatigué que je suis, je +me lève et, ne faisant qu'un saut au-dessus du feu et du pauvre diable +qui était devant moi, je me mis à courir à plus de vingt pas sur la +gauche, mais, _chopant_ à une cuirasse qui se trouvait sur mon +passage, j'allai mesurer la terre de tout mon long. J'eus encore le +bonheur, dans cette chute, de ne pas me blesser, car j'aurais pu +rencontrer, en tombant, quelques débris d'armes, et il y en avait +beaucoup d'éparses dans cet endroit; j'ai pu m'en assurer lorsqu'il +commença à faire jour. M'étant relevé, je me mis à marcher en +reculant, et toujours les yeux fixés sur l'endroit que je venais +d'abandonner, comme si vraiment j'avais été certain qu'il existât de +la poudre dans le caisson et qu'il allât faire explosion. Peu à peu +revenu de ma peur, je regagnai l'endroit que j'avais quitté sottement, +car je n'étais pas plus en sûreté à vingt pas que contre le feu. Je +pris les morceaux de bois enflammés, je les portai avec précaution à +l'endroit où j'étais tombé; ensuite je pris la cuirasse à laquelle +j'avais _chopé_, afin de m'en servir à ramasser de la neige et à +éteindre le feu. Mais à peine avais-je commencé cette besogne, qu'un +bruit de fanfare se fit entendre, et, ayant attentivement écouté, je +reconnus facilement les clairons de la cavalerie russe, qui +m'annonçaient que je n'étais pas loin d'eux. À ce son national, +j'avais vu le Cosaque lever la tête. Je cherchai, en l'examinant +attentivement, à lire sur sa physionomie quelle était sa pensée, car +le feu éclairait encore assez pour distinguer ses traits. Il semblait +vouloir aussi lire sur ma figure l'impression que ce bruit inattendu +avait produit sur moi. C'est ainsi que j'ai pu voir comme cet homme +était hideux: une carrure d'Hercule, des yeux louches se renfonçaient +sous un front bas et saillant; sa chevelure et sa barbe, rousses et +drues comme un crin, donnaient à ses traits un caractère sauvage. Dans +ce moment, je crus voir qu'il souffrait horriblement de sa blessure, +car il faisait des mouvements comme quelqu'un qui a une forte colique +et, par moments, il grinçait des dents, qui ressemblaient à des crocs. + +J'avais interrompu mon ouvrage, et, ne sachant plus que faire, +j'écoutais stupidement cette musique sauvage, quand, tout à coup, un +autre bruit se fait entendre derrière moi. Je me retourne; jugez de ma +frayeur: c'est le caisson qui s'ouvre comme un tombeau, et je vois se +lever, du fond, un corps d'une grandeur extraordinaire, blanc comme +neige, depuis les pieds jusqu'à la tête, ressemblant au fantôme du +Commandeur dans le _Festin de Pierre_, tenant le dessus du caisson +d'une main et un sabre nu de l'autre. À l'apparition d'un pareil +individu, je fais quelques pas en arrière et je tire mon sabre. Je le +regarde sans rien dire, en attendant qu'il parle le premier; mais je +vois que mon fantôme est embarrassé, en cherchant à se défaire d'un +grand collet rabattu par-dessus sa tête. Ce collet tenait à un manteau +blanc qui l'empêchait de distinguer ce qui l'environnait, et, comme il +faisait cette manoeuvre de la main dont il tenait son sabre, il ne +pouvait parvenir à se débarrasser la tête sans s'exposer à faire +retomber sur lui le dessus du caisson qu'il tenait de la main gauche. + +Enfin, rompant le silence je lui demandai d'une voix mal assurée: + +«Êtes-vous Français? + +--Eh, oui, certainement, je suis Français, la belle sacrée demande! +Vous êtes là, me dit-il, comme une chandelle bénite! Vous me voyez +embarrassé et vous ne m'aidez pas à sortir de mon cercueil! Je vois, +mon camarade, que vous avez eu peur! + +--Oui, c'est vrai, mais parce que vous auriez pu être un vivant +semblable à celui qui se trouve dans ce moment couché près du feu!» + +Pendant ce colloque, je l'avais aidé à sortir. À peine fut-il à terre, +qu'il se débarrassa de son grand manteau. Jugez de ma surprise et de +ma joie en reconnaissant, dans ce fantôme, un des plus vieux grognards +des grenadiers de la Vieille Garde, un de mes anciens camarades qui se +nommait Picart, Picart de nom et Picard de nation, que je n'avais pas +vu depuis notre dernière revue de l'Empereur au Kremlin, mon vieux +camarade avec qui j'avais fait mes premières armes, car, en entrant +aux Vélites, j'étais de la compagnie dont il faisait partie et de la +même escouade. J'avais été, avec lui, aux batailles d'Iéna, de +Pultusk, d'Eylau, d'Eilsberg et Friedland. Je le quittai ensuite après +la paix de Tilsitt, pour le retrouver plus tard, en 1808, sur les +frontières d'Espagne, au camp de Mora, où il fut, pendant cinq mois, +sous mes ordres, car j'étais caporal, et le hasard l'avait fait tomber +dans mon escouade[34], et, depuis, nous avions fait les autres +campagnes ensemble, quoique n'étant plus du même régiment. + +[Note 34: Au camp de Mora, où nous étions avec l'Empereur, et une +fraction de chaque corps de la Garde, l'on mit des vieux grenadiers en +subsistance dans nos escouades; ce fut de la sorte que je fus le +caporal de Picart. (_Note de fauteur._)] + +Picart eut de la peine à me reconnaître, tant j'étais changé et +misérable, et à cause de ma peau d'ours, du reste de mon accoutrement +et de la nuit. Nous nous regardions avec étonnement, moi de le voir +assez propre et bien portant, et lui de me trouver si maigre, et, +comme il me le disait, ressemblant à Robinson Crusoé. Enfin, rompant +le silence: «Dites-moi donc, me dit-il, mon pays, mon sergent, comme +vous voudrez, par quel hasard ou par quel malheur j'ai le bonheur de +vous trouver ici pendant la nuit et seul en compagnie de ce vilain +Kalmouck, car c'en est un; regardez-le bien: voyez ses yeux! Il est +ici depuis hier cinq heures, mais quelque temps après, il a disparu. +C'est pourquoi je suis surpris de le revoir.» + +Je contai à Picart comment je l'avais vu et la peur qu'il m'avait +faite: «Et vous, me dit-il, mon pays, comment diable êtes-vous tombé +ici pendant la nuit?--Avant de vous conter cela, je vous demanderai +d'abord si vous n'avez pas un petit morceau de quelque chose à me +donner à manger.--Si, mon sergent, un petit morceau de biscuit!» +Aussitôt il ouvrit son sac et en tira un morceau de biscuit grand +comme la main, qu'il me donna et que je dévorai de suite, car, depuis +le 27 octobre, je n'avais pas mangé de pain[35]. En dévorant le +biscuit, je lui dis: «Picart, vous avez de l'eau-de-vie?--Non, mon +pays.--Cependant il me semble que j'en sens l'odeur.--Vous avez +raison, me répondit-il, car hier, lorsque l'on a pillé le caisson que +vous voyez, il s'en trouvait une bouteille. Ils n'ont pu s'entendre +pour la boire. Elle a été cassée et perdue.» Je lui témoignai le désir +de savoir la place. Il me la montra; alors je ramassai de la neige à +l'eau-de-vie, comme j'avais fait du sang de cheval à la glace: «Pas si +bête! dit Picart. Je n'y pensais pas. Dans ce cas, nous en trouverons +de quoi nous mettre en ribote, car il paraît qu'il y en avait +plusieurs bouteilles dans le caisson!» + +[Note 35: Seulement un petit morceau que Grangier me donna à +Smolensk le 10 novembre. (_Note de l'auteur._)] + +Le morceau de biscuit que j'avais mangé, ainsi que quelques pincées de +neige à l'eau-de-vie, me firent beaucoup de bien. Alors je lui contai +tout ce qui m'était arrivé, depuis la veille au soir. Picart +m'écoutait et avait de la peine à me croire; mais ce fut bien pire +lorsque je lui fis un détail de la misère et de la situation de +l'armée, de son régiment et de toute la Garde impériale en général. +Ceux qui liront ce journal seront surpris de ce que Picart ne savait +rien de tout cela: en voici la raison. + + + + +VIII + +Je fais route avec Picart.--Les Cosaques.--Picart est blessé.--Un +convoi de prisonniers français.--Halte dans une forêt.--Hospitalité +polonaise.--Accès de folie.--Nous rejoignons l'armée.--L'Empereur et +le bataillon sacré.--Passage de la Bérézina. + + +Après la bataille de Malo-Jaroslawetz, Picart n'avait plus vu le +régiment dont il faisait partie, ayant été commandé de service pour +escorter un convoi composé d'une portion des équipages du quartier +impérial. Depuis ce jour, le détachement qu'il escortait avait +toujours marché en avant de l'armée de deux ou trois journées, de +sorte qu'il n'avait pas eu, à beaucoup près, autant de misère que +l'armée. N'étant que 400 hommes, ils trouvaient quelquefois des +vivres. Ils avaient aussi les moyens de transport. À Smolensk, ils +avaient pu se procurer du biscuit et de la farine pour plusieurs +jours. À Krasnoé, ils avaient eu le hasard d'arriver et de repartir +vingt-quatre heures avant que les Russes, qui nous coupèrent la +retraite, fussent arrivés, et à Orcha, ils purent encore se procurer +de la farine. Dans un village, il se trouvait toujours assez +d'habitations pour se mettre à l'abri, ne fût-ce que les maisons de +poste établies de trois lieues en trois lieues, tandis que nous qui +avions commencé par marcher plus de 150 000 hommes ensemble, dont il +ne nous restait plus la moitié, nous n'avions, pour toute habitation, +que les forêts et les marais, pour nourriture qu'un morceau de cheval, +encore pas autant que l'on aurait voulu, et, pour boisson, de l'eau, +et pas toujours. Enfin, la misère de mon vieux camarade ne commençait +à compter que du moment où j'étais avec lui. + +Picart me dit que l'individu qui se trouvait couché à notre feu, avait +été blessé, hier, par des lanciers polonais, dans une attaque qui eut +lieu à trois heures après midi. Voici ce qu'il me conta: + +«Plus de 600 Cosaques, et d'autre cavalerie, sont venus pour attaquer +notre convoi, mais ils furent mal reçus, car nous étant abrités avec +nos voitures formant un carré autour de nous, sur la route qui est +très large en cet endroit, nous les laissâmes avancer assez près, de +sorte qu'à la première décharge, onze restèrent morts sur la neige. Un +plus grand nombre fut blessé et emporté par leurs chevaux. Ils se +sauvèrent, mais furent rencontrés par des lanciers polonais faisant +partie du corps que commandait le général Dombrowski[36], qui +achevèrent de les mettre en déroute; celui qui est là, couché, et qui +a un coup de sabre sur là frimousse, a été ramené prisonnier par eux, +ainsi que plusieurs autres, mais je ne sais pas pourquoi ils l'ont +abandonné.» Je lui dis que c'était probablement parce qu'il avait une +balle qui lui traversait le corps, et puis, que faire des prisonniers, +puisque l'on n'avait rien pour les nourrir? + +[Note 36: Le corps que commandait le général Dombrowski, qui était +un Polonais n'était pas venu jusqu'à Moscou, il était resté en +Lithuanie; il marchait, dans ce moment, sur Borisow, pour empêcher les +Russes de s'emparer du pont de la Bérézina. (_Note de l'auteur_.)] + +«Après le _hourra_ dont je viens de vous parler, continua Picart, il y +a eu un peu de confusion. Tous ceux qui conduisaient les voitures pour +traverser le défilé qui se trouve un peu avant d'arriver à la forêt, +voulaient passer les premiers pour arriver le plus vite possible dans +le bois, afin d'être à l'abri d'un coup de main. Une partie des +équipages que j'accompagnais, pensant bien faire, espérant trouver +plus haut un passage qui, probablement, n'existe pas, prit sur la +gauche en marchant sur le bord du fond où nous sommes, mais la neige +cachait une crevasse qui se trouvait sur notre passage, de manière que +le premier caisson fit la culbute, et roula en faisant un demi-tour, +avec les deux _cognias_[37], dans l'endroit où nous sommes. Le reste +des équipages a évité le même sort en faisant un demi-tour à gauche, +mais je ne sais s'il est arrivé à bon port. Tant qu'à moi, l'on m'a +laissé ici avec deux chasseurs pour garder le diable de caisson, en +nous disant que, dans un moment, l'on enverrait des hommes et des +chevaux pour le retirer, ou enlever ce qu'il contenait. Mais une heure +après, comme il allait faire nuit, neuf hommes, des traîneurs de +différents corps, passant justement de ce côté, ayant vu le caisson +renversé et ne nous voyant que trois pour le garder, l'enfoncèrent +sous prétexte qu'il contenait des vivres, malgré tout ce que nous +pûmes faire et dire pour les en empêcher. + +[Note 37: _Cognia_, en polonais comme en russe, veut dire cheval. +(_Note de l'auteur_.)] + +«Lorsque nous vîmes que le mal était sans remède, nous fîmes comme +eux, en prenant et mettant de côté tout ce qui pouvait nous tomber +sous la main, pour le remettre ensuite à qui ça appartenait. Mais il +était déjà trop tard, car tout ce qu'il y avait de convenable était +pris, et les chevaux coupés en vingt morceaux. J'ai pourtant ce +manteau blanc, qui me servira. Ce que je n'ai pu comprendre, c'est que +les deux chasseurs qui étaient avec moi soient partis sans que je m'en +aperçusse.» + +Je dis à Picart que les hommes qui avaient pillé le caisson étaient de +la Grande Armée, et que, s'il leur avait demandé des nouvelles, ils +auraient pu lui en dire autant et même plus que moi: «Après tout, mon +pauvre Picart, ils ont bien fait d'emporter et de profiter de tout ce +qui leur tombait sous la main, car dans un instant les Russes seront +ici.--«Vous avez raison, me dit Picart, aussi je pense qu'il faut +mettre nos armes en état.--Il faut d'abord que je retrouve mon fusil, +dis-je à Picart, car c'est la première fois que nous nous quittons. Il +y a six ans que je le porte, et je le connais si bien, qu'à toute +heure de la nuit, au milieu des faisceaux d'armes, en le touchant, ou +au bruit qu'il fait en tombant, je le reconnais.» Comme il n'était pas +tombé de neige pendant la nuit, j'eus le bonheur de le retrouver. Il +est vrai que Picart me suivait en m'éclairant avec un morceau de bois +résineux. + +Après avoir arrangé notre chaussure, chose qu'il fallait soigner, afin +de mieux marcher et de ne pas avoir les pieds gelés, nous fîmes rôtir +un morceau de viande de cheval, dont Picart avait eu soin de faire une +ample provision, et, après avoir mangé et pris pour boisson un peu de +neige à l'eau-de-vie, nous prîmes encore chacun un morceau de viande +que Picart mit sur son sac, et moi dans ma carnassière, et, debout +devant notre feu, nous nous chauffâmes les mains sans rien nous dire, +mais pensant, chacun de notre côté, à ce que nous devions faire. + +«Ah! çà, dit le vieux brave, voyons, de quel côté allons-nous _tirer +nos guêtres_?--Mais, lui dis-je, j'ai toujours cette infernale musique +dans les oreilles!--Nous nous sommes peut-être trompés. Cela pourrait +bien être la diane, ou le réveil des grenadiers à cheval de chez nous! +Vous connaissez bien l'air: + + Fillettes, auprès des amoureux, + Tenez bien votre sérieux, etc.» + +J'interrompis Picart en lui disant que, depuis plus de quinze jours, +la diane, ainsi que le réveil du matin, était morte, que nous n'avions +plus de cavalerie, et qu'avec ce qui restait, l'on avait formé un +escadron, que l'on appelait l'_escadron sacré_, qu'il était commandé +par le plus ancien maréchal de France, que les généraux y étaient +comme capitaines et que les colonels, ainsi que les autres officiers, +servaient comme soldats; qu'il en était de même d'un bataillon que +l'on appelait le _bataillon sacré_, enfin que, de 40 000 hommes de +cavalerie, il n'en restait plus 1000. + +Et, sans lui donner le temps de me répondre, je lui dis que ce qu'il +avait entendu était bien le signal de départ de la cavalerie russe, et +que c'était cela qui l'avait fait sortir du caisson: «Oh! c'est pas +tout à fait ça, mon pays, qui m'a fait décamper, mais bien que, depuis +quelque temps, je voyais vos dispositions à y mettre le feu!» + +À peine Picart avait-il prononcé le dernier mot, qu'il me saisit par +le bras en me disant: «Silence! Couchez-vous!» Aussitôt, je me jette a +terre. Il en fait autant, et, prenant la cuirasse que j'avais +apportée, il en couvre le feu; je regarde et j'aperçois la cavalerie +russe défiler au-dessus de nous, dans le plus grand silence. Cela dura +un bon quart d'heure. Aussitôt qu'ils furent partis: «Suivez-moi!» me +dit-il, et, nous tenant par le bras, nous nous mîmes à marcher dans la +direction d'où venait la cavalerie. + +Après quelque temps, Picart s'arrêta en me disant tout bas: +«Respirons, nous sommes sauvés, au moins pour le moment. Nous avons eu +du bonheur, car si l'ours, en parlant du Cosaque blessé, s'était +aperçu que les siens passaient si près de lui, il n'y a pas à douter +qu'il n'eût beuglé comme un taureau, pour se faire entendre, et Dieu +sait se qui serait arrivé! À propos, j'ai oublié quelque chose, et +c'est le principal; il faut retourner d'où nous venons. Il se trouve, +sur le derrière du caisson, une marmite que j'ai oublié de prendre, et +qui vaut mieux, pour nous, que tout ce qu'il y avait dedans!» Comme il +voyait que je n'étais pas trop de son avis: «Allons! marchons! me +dit-il, ou nous sommes exposés à mourir de faim!» + +Nous arrivâmes à notre bivac; nous trouvâmes notre feu presque éteint, +et le pauvre diable de Cosaque, que nous y avions laissé dans des +souffrances terribles, se roulant dans la neige, ayant la tête presque +dans le feu. Nous ne pouvions rien faire pour le soulager, cependant +nous le mîmes sur des schabraques de peaux de moutons, afin qu'il pût +mourir plus commodément: «Il n'est pas encore près de mourir, me dit +Picart! car voyez comme il nous regarde! Ses yeux brillent comme deux +chandelles!» Nous l'avions presque assis, et nous le tenions chacun +par un bras, mais, au moment où nous le quittâmes, il retomba la face +dans le feu. Nous n'eûmes que le temps de le retirer, afin qu'il ne +fût pas brûlé. Ne pouvant mieux faire, nous le laissâmes pour nous +dépêcher de chercher la marmite, que nous retrouvâmes écrasée à ne +pouvoir s'en servir; cela n'empêcha pas Picart de me l'attacher sur le +dos. + +Ensuite, nous essayâmes de monter la côte, afin de gagner, avant qu'il +fit jour, le bois, où nous pourrions être à l'abri du froid et de +l'ennemi. Après avoir roulé deux fois du haut en bas, nous pûmes +parvenir à nous frayer un chemin dans la neige. Nous arrivâmes en haut +précisément en face de l'endroit où j'avais été précipité la veille, +et où nous avions vu la cavalerie russe filer un instant avant. Nous +nous arrêtâmes pour respirer et voir la direction que nous devions +prendre: «Tout droit! me dit Picart. Suivez-moi!» En disant la parole, +il allonge le pas, je le suis, mais à peine a-t-il fait trente pas, +que je le vois disparaître dans un trou qui avait plus de six pieds +de profondeur. Il se releva sans rien dire, et, m'avançant son fusil, +je l'aidai à sortir. Mais lorsqu'il fut retiré, il se mit à jurer +contre le bon Dieu de la Russie et contre l'Empereur Napoléon qu'il +traita de _conscrit_, car il faut, disait-il, qu'il soit tout à fait +conscrit pour être resté si longtemps à Moscou: «Quinze jours, c'était +assez pour boire et manger tout ce qu'il y avait, mais y rester +trente-quatre jours pour y attendre l'hiver, je ne le reconnais plus +là! Oui, répéta-il, c'est un conscrit, et s'il était là, je lui dirais +que ce n'est pas comme cela que l'on conduit des hommes! Coquin de +Dieu! m'en a-t-il déjà fait voir des grises, depuis seize ans que je +suis avec lui! En Égypte, dans les sables de la Syrie, nous avons +souffert, mais ce n'est rien, mon pays, en comparaison des déserts de +neige que nous parcourons, et ce n'est pas tout encore! Il faut +vraiment avoir l'âme chevillée dans le ventre pour résister!» Alors il +se mit à souffler dans ses mains et à me regarder: «Allons, lui +dis-je, mon pauvre Picart, ce n'est pas le moment de discuter! Il faut +prendre un parti. Voyons plus à gauche, si nous ne trouverons pas un +meilleur passage!» Picart avait tiré la baguette de son fusil. Il +allait toujours en sondant, mais partout, à droite et à gauche, +c'était la même chose. Nous finîmes, cependant, par opérer notre +passage à l'endroit même où il était tombé. Lorsque nous fûmes sur +l'autre bord, nous marchâmes toujours en sondant devant nous. Lorsque +nous eûmes fait la moitié du chemin pour arriver au bois, nous fûmes +arrêtés par un fond assez semblable à celui où nous avions passé la +nuit. Sans trop calculer le danger, nous le traversâmes, et ce fut +avec beaucoup de peine que nous arrivâmes de l'autre côté. Là, il +fallut, tant nous étions fatigués, s'arrêter encore pour respirer. + +Un peu sur notre droite, l'on voyait arriver, d'une vitesse à nous +épouvanter, des nuages noirs. Ces nuages, arrivant avec le vent du +nord, nous annonçaient un ouragan terrible qui nous faisait présager +que nous allions passer une cruelle journée! Le vent déjà se faisait +entendre dans la forêt, à travers les sapins et les bouleaux, avec un +bruit effrayant, et nous poussait du côté opposé à celui où nous +voulions aller. Quelquefois, nous tombions dans des trous cachés par +la neige. Enfin, après une petite heure, nous arrivâmes au point tant +désiré, et au moment où la neige commençait à tomber par gros flocons. + +L'ouragan était tellement violent, qu'à chaque instant des arbres +tombaient, cassés où déracinés, menaçant de nous écraser, de sorte que +nous fûmes forcés de sortir de la forêt et de suivre la lisière du +bois, ayant le vent à notre gauche. Nous fûmes arrêtés dans notre +marche par un grand lac que nous aurions pu facilement traverser, +puisqu'il était gelé. Mais ce n'était pas notre direction. Enfin, ne +pouvant plus marcher à cause de la quantité de neige qui nous +empêchait d'y voir, nous prîmes le parti de nous abriter contre deux +bouleaux assez gros pour nous garantir, et attendre mieux. + +Il y avait déjà longtemps que nous battions la semelle pour ne pas +avoir les pieds gelés, quand je m'aperçus que le vent était tombé un +peu. J'en fis l'observation à Picart afin de nous disposer à changer +de place: «À la bonne heure! mon bon ami, me dit-il, car il faudrait +avoir le corps plus dur que du fer pour ne pas passer l'arme à gauche, +au bout d'une heure que l'on resterait ici!» + +Nous avions déjà côtoyé une grande partie du lac, lorsque je vis +Picart s'arrêter tout à coup et regarder fixement. Je l'interroge des +yeux. Il me répond en me saisissant le bras et en me disant bas à +l'oreille: «Bouche cousue!» Alors, me traînant sur la droite, derrière +un buisson de petits sapins, et me regardant, il me dit encore à voix +basse: «Vous ne voyez donc pas?--Je ne vois rien; et vous, que +voyez-vous?--De la fumée, un bivac!» Effectivement, je vis ce qu'il me +disait. + +Une idée me vint. Je dis à Picart: «Si, par hasard, le feu que nous +voyons était l'emplacement du bivac de la cavalerie russe que nous +avons vue ce matin?--Je pense comme vous, me dit-il, il nous faut agir +comme s'ils étaient là. Ce matin, avant notre départ, nous avons +commis une grande faute en ne chargeant pas nos armes, lorsque nous +étions près du feu. À présent que nous avons les mains engourdies et +que les canons de nos fusils s'ont remplis de neige, nous ne saurions +le faire, mais avançons toujours avec prudence!» + +La neige ne tombait plus que faiblement, et le ciel était devenu plus +clair. Tout à coup, j'aperçus, sur le bord du lac et derrière un +buisson, un cheval qui rongeait l'écorce d'un bouleau. L'ayant fait +remarquer à Picart, il pensa encore que ce pouvait être là que la +cavalerie russe avait passé la nuit, et, comme le cheval n'avait pas +de harnachement, c'était, disait-il, probablement, un cheval blessé +que l'on avait abandonné. + +À peine avions-nous fait cette réflexion, que nous vîmes le cheval +lever la tête, se mettre à hennir, ensuite venir tranquillement droit +sur nous, s'arrêter contre Picart et le sentir comme s'il le +reconnaissait. Nous n'osions, dans cette situation, ni bouger, ni +parler. Le diable de cheval restait toujours contre nous, la tête +haute contre le bonnet à poil de Picart qui n'osait respirer, dans la +crainte que ceux à qui il appartenait ne viennent le chercher. Mais, +ayant remarqué qu'il avait un coup de fusil dans le poitrail, nous +n'eûmes plus de doute que le cheval était abandonné, ainsi que le +bivac. En un instant, nous arrivons dans un espace assez grand formant +un demi-cercle, couvert d'abris et de plusieurs feux, de sept chevaux +tués et en partie mangés. Cela nous fit supposer que plus de deux +cents hommes y avaient passé la nuit: «Ce sont eux! dit Picart, en +mettant les mains dans les cendres pour les réchauffer. Il n'y a plus +de doute, car voilà un cheval jaune que je reconnais. Il était de la +fête, et m'a servi de point de mire. Je crois ne pas me tromper en +vous disant que j'ai envoyé à son maître une commission pour l'autre +monde.» Après avoir regardé si rien ne pouvait nous inquiéter, nous +nous occupâmes de ravitailler un bon feu placé devant un abri fort +épais, qui paraissait avoir été celui du chef de la troupe, car il +avait été soigné, en comparaison des autres. + +La neige avait tout à fait cessé de tomber, et, au grand vent, avait +succédé un grand calme. Nous nous préparâmes à faire la soupe. Nous +avions notre provision de viande de cheval, que nous avions emportée +le matin, mais nous jugeâmes convenable de la garder, puisque nous en +avions autour de nous. Picart se mit de suite en besogne, et, avec ma +petite hache, il en coupa de la fraîche pour faire la soupe, et une +autre provision pour emporter. Nous essayâmes d'enfoncer la glace +pour avoir de l'eau, mais nous n'en eûmes ni la force, ni la patience. + +Nous étions bien réchauffés, et l'espoir de manger une bonne soupe me +donnait de la joie, tant il est vrai que, lorsque l'on est dans la +peine, il faut peu de chose pour nous rendre heureux! + +Cependant notre marmite, dans l'état où elle était, ne pouvait nous +servir, mais Picart, qui était très adroit et que rien n'embarrassait, +se disposa à la mettre en état de nous être utile. Ayant coupé un +sapin gros comme le bras, à un pied et demi de terre, pour lui servir +d'enclume, et un autre morceau de la même longueur, pour servir de +marteau, qu'il enveloppa d'un chiffon afin de ne pas faire de bruit en +frappant, il se mit bravement à faire le chaudronnier et à chanter, en +frappant en mesure sur la marmite, ces paroles qu'il chantait toujours +à la tête de la compagnie, dans les marches de nuit: + + C'est ma mie l'aveugle, + C'est ma mie l'aveugle, + C'est ma fantaisie, + J'en suis amoureux! + +En entendant cette grosse voix qui semblait sortir d'un tonneau, je ne +pus m'empêcher de lui dire: «Mon vieux camarade, vous n'y pensez pas; +ce n'est pas le moment de chanter!» Picart, levant la tête, me regarda +en souriant et, sans me répondre, il continua: + + Elle a le nez morveux + Et les yeux chassieux; + C'est ma mie l'aveugle, + C'est ma fantaisie, + J'en suis amoureux! + +Picart, voyant que son chant ne m'amusait pas, cessa. Il me montra la +marmite qui avait déjà pris une autre forme; elle était en état de +service: + +«Vous vous rappelez, me dit-il, le jour de la bataille d'Eylau, +lorsque nous étions en colonne serrée par division, sur la droite de +l'église?--Certainement, lui dis-je, il faisait un temps comme +aujourd'hui. Je dois d'autant plus m'en souvenir qu'un brutal de +boulet russe m'enleva, de dessus mon sac, la marmite que je portais +ce jour-là, pour mon tour. Mon pauvre Picart, vous devez vous en +souvenir aussi?--Par la sacrebleu, si je m'en souviens! répond Picart. +C'est pour cela que je vous en parle, et pour vous demander si +l'industrie et le besoin auraient pu raccommoder votre marmite!--Non +certainement, pas plus que les deux têtes qu'il emporta de Grégoire et +de Lemoine!--Diable! me dit Picart, comme vous vous rappelez leurs +noms!--Je ne les oublierai jamais, car Grégoire était Vélite comme +moi, et, de plus, un ami intime. J'avais, ce jour-là, dans la marmite, +du biscuit et des haricots.--Oui, répond Picart, qui firent mitraille +sur nos frimousses! Coquin de Dieu! quelle journée encore que +celle-là!» + +En causant de la sorte, la neige fondait dans la marmite. Nous y mîmes +de la viande tant que nous pûmes, afin qu'après en avoir mangé, il pût +nous en rester assez de cuite pour la route que nous avions à faire. + +Ma curiosité me porta à voir ce que contenait la carnassière en toile +que j'avais ramassée, la veille, auprès des deux malheureux que +j'avais trouvés mourants sur le bord de la route. Je n'y trouvai que +trois mouchoirs des Indes, deux rasoirs et plusieurs lettres écrites +en français et datées de Stuttgard, à l'adresse de Sir Jacques, +officier badois au régiment de dragons. Ces lettres étaient d'une +soeur et pleines d'expressions d'amitié. Je les avais conservées, +mais, lorsque je fus fait prisonnier, elles furent perdues. + +Assis devant le feu, à l'entrée de l'abri que nous avions choisi, le +dos tourné au nord, Picart ouvrit son sac. Il en tira un mouchoir où, +dans l'un des coins, il y avait du sel, et, dans l'autre, du gruau. Il +y avait longtemps que je n'en avais vu autant; aussi je faisais des +grands yeux, en pensant que j'allais manger une soupe salée au sel, +moi qui, depuis un mois, en mangeais, ayant pour tout assaisonnement +de la poudre. Il présida avec ordre à la cuisine, en mettant à part +une partie du gruau pour la soupe, lorsque la viande serait cuite. + +Comme je me trouvais extraordinairement fatigué, et l'envie de dormir +étant cette fois provoquée par la chaleur d'un bon feu, je témoignai +le désir de me reposer: «Eh bien, me dit Picart, reposez-vous, +enfoncez-vous sous l'abri, et moi, pendant ce temps, je soignerai la +soupe. Cela ne m'empêchera pas de veiller au grain pour notre sûreté, +en commençant par nettoyer nos armes, et ensuite les charger. Combien +avez-vous de cartouches?--Trois paquets de quinze.--C'est bien, et moi +quatre, cela fait cent cinq. En voilà plus qu'il n'en faut pour +descendre vingt-cinq Cosaques, si toutefois il s'en présente. Allons! +dormez!» Je ne me le fis plus dire une seconde fois. Je m'enveloppai +dans ma peau d'ours et, les pieds au feu, je m'endormis. + +Je dormais d'un profond sommeil, lorsque Picart me réveilla en me +disant: «Mon pays, voilà, je pense, près de deux heures que vous +reposez comme un bienheureux. J'ai mangé. À présent, c'est à votre +tour, et à moi de me reposer, car je sens que j'en ai aussi bon +besoin. Voilà nos fusils en bon état et chargés. Veillez bien, à votre +tour, et lorsque je me serai un peu reposé, nous partirons.» Alors il +s'enveloppa dans son manteau blanc et se coucha; à mon tour, je pris +la marmite entre les jambes; je me mis à manger la soupe avec un +appétit dévorant. Je crois que, de ma vie, je n'avais mangé et ne +mangerai avec autant de plaisir. + +Mon vieux grognard m'avait donné un morceau de biscuit gros comme mon +pouce, pour, disait-il, me dégraisser les dents après avoir mangé ma +viande. + +Après mon repas, je me levai pour veiller à mon tour. Il n'y avait pas +cinq minutes que j'étais en observation, lorsque j'entendis le cheval +blessé, que nous avions trouvé en arrivant, se mettre à hennir +plusieurs fois, prendre le galop jusqu'au milieu du lac. Là, +s'arrêtant, il en fit encore autant. Aussitôt, j'entendis d'autres +chevaux lui répondre. Alors il prit sa course du côté où on lui avait +répondu. À peine est-il parti, que je me place derrière un massif de +petits sapins, et, de là, suivant sa course de l'oeil, je le vois qui +joint un détachement de cavalerie qui traversait le lac. Ils étaient +au nombre de vingt-trois. J'appelle Picart qui, déjà, dormait +tellement fort qu'il ne m'entendit pas, de manière que je fus obligé +de le tirer par les jambes. Enfin il ouvrit les yeux: «Eh bien, quoi? +Qu'y a-t-il?--Aux armes! Picart. Vite! Debout! La cavalerie russe sur +le lac! En retraite dans le bois!--Il fallait me laisser dormir, car, +nom d'un chien, je faisais déjà bonne chère!--J'en suis fâché, mon +vieux, mais vous m'avez dit de vous prévenir, et il pourrait se faire +que d'autres viennent de ce côté!--C'est vrai, dit-il. Oh! scélérat de +métier! Où sont-ils?--Un peu sur la droite et hors de portée!» Un +instant après, cinq autres parurent qui passèrent devant nous, à +demi-portée de fusil. En même temps, nous vîmes les premiers qui +s'arrêtèrent et qui, mettant pied à terre en tenant leurs chevaux par +la bride, firent un cercle autour d'un endroit où, probablement, ils +avaient, la veille ou pendant la nuit, cassé la glace, afin de faire +abreuver leurs chevaux, car on les voyait frapper avec le bois de +leurs lances pour casser la glace nouvellement formée. + +Nous décidâmes de lever le camp et de plier bagage le plus promptement +possible et tâcher ensuite, par des manoeuvres pour ne pas être vus, +de rejoindre la route et l'armée, si nous pouvions. + +Il pouvait être onze heures; ainsi, jusqu'à quatre, où la nuit +commençait à venir, s'il ne nous arrivait pas d'accident, nous +pouvions faire encore du chemin. Je ne pensais pas que l'armée fût +bien loin, puisque les Russes nous attendaient au passage de la +Bérézina, où tous ses débris étaient forcés de se réunir. + +Nous nous dépêchâmes. Picart mit dans son sac force provisions de +viande. De mon côté, je fis comme je pus, en remplissant ma +carnassière de toile. Picart voulut rejoindre la route par le chemin +où nous étions venus, en suivant toutefois la lisière de la forêt, +car, disait-il, si nous sommes surpris par les Russes, nous avons +toujours, pour nous garantir, les deux côtés de la forêt, et, dans le +cas où nous ne rencontrerions rien, nous avons un chemin qui nous +empêchera de nous perdre. + +Nous voilà en route, lui, le sac sur le dos, avec plus de quinze +livres de viande fraîche dans l'étui de son bonnet à poil; moi portant +la marmite renfermant la viande cuite. Il me dit, en marchant, qu'il +avait toujours eu pour habitude, lorsqu'il y avait plusieurs choses à +porter dans l'escouade, de se charger de préférence des vivres, quelle +que fût la quantité, parce que, en se chargeant des vivres, au bout de +quelques jours, on finit par être le moins chargé; et, à l'appui de ce +qu'il me disait, il allait me citer Esope, lorsque plusieurs coups de +fusil se firent entendre, paraissant venir de l'autre côté du lac: «En +arrière! Dans le bois!» me dit Picart. Le bruit ayant cessé, voyant +que personne ne nous observait, nous nous remîmes à marcher. + +L'ouragan, qui avait cessé le matin, pendant que nous étions à nous +reposer, menaçait de recommencer avec plus de force. Des nuages comme +ceux que nous avions vus le matin couvraient cette immense forêt et la +rendaient encore plus sombre, de manière que nous n'osions risquer de +nous y engager pour nous mettre à l'abri. + +Comme nous étions à délibérer sur le parti qu'il convenait de prendre, +nous entendîmes de nouveaux coups de fusil, mais beaucoup plus +rapprochés que la première fois. Nous vîmes deux pelotons de Cosaques +cherchant à envelopper sept fantassins de notre armée, qui +descendaient la côte et paraissaient venir d'un petit hameau que nous +aperçûmes de l'autre côté du lac, adossé à un petit bois qui dominait +l'endroit où nous étions et où, probablement, ils avaient passé une +nuit meilleure que la nôtre. Nous pouvions les voir facilement se +porter en avant et faire le coup de feu avec l'ennemi, se réunir +ensuite, puis battre en retraite du côté du lac, afin de gagner la +forêt où nous étions et où ils auraient pu tenir tête à tous les +Cosaques qui les poursuivaient. + +Ils avaient affaire à plus de trente cavaliers qui, tout à coup, se +partagèrent en deux pelotons, dont un fit demi-tour et vint descendre +sur le lac en face de nous, afin de leur couper la retraite. + +Nos armes étaient chargées, et trente cartouches préparées dans ma +carnassière, afin de les bien recevoir, s'ils venaient de notre côté, +et, par là, de délivrer ces pauvres diables qui commençaient à se +trouver dans une position difficile. Picart, qui ne perdait pas de vue +les combattants, me dit: «Mon pays, vous chargerez les armes, et moi +je me charge de les descendre, comme des canards. Cependant, +continua-t-il, pour faire diversion, nous allons faire ensemble la +première décharge!» + +Cependant nos soldats battaient toujours en retraite. Picart les +reconnut pour ceux qui, la veille, avaient pillé le caisson qu'il +gardait, mais, au lieu d'être neuf, ils n'étaient plus que sept. Dans +ce moment, le peloton de cavaliers qui avait fait demi-tour ne se +trouvait pas éloigné de nous de plus de quarante pas. Nous en +profitâmes; Picart, me frappant sur l'épaule, me dit: «Attention à mon +commandement: feu!» Ils s'arrêtèrent, étonnés, et un tomba de cheval. + +Les Cosaques car c'en était, en voyant tomber un des leurs, s'étaient +éparpillés. Deux seulement étaient restés pour secourir celui qui +était tombé assis sur la glace, appuyé sur la main gauche. Picart, ne +voulant pas perdre de temps, leur envoya une seconde balle, qui blessa +un cheval. Aussitôt ils se mirent à fuir en abandonnant leur blessé et +en se faisant un bouclier de leurs chevaux qu'ils tenaient par la +bride. Au même moment, nous entendons, sur notre gauche, des cris +sauvages, et nous voyons nos malheureux soldats entourés par tout ce +qu'il y avait de Cosaques. À notre droite, d'autres cris attirèrent +notre attention: nous voyons que les deux hommes qui avaient abandonné +leur blessé étaient revenus pour le prendre et, n'ayant pu le faire +marcher, l'entraînaient par les jambes, sur la glace. + +Nous observions un Cosaque qui avait été placé en observation, +probablement pour nous, mais il regardait continuellement du côté où +nous n'étions plus, par suite d'un mouvement que nous avions fait +après notre première décharge. Nous pouvions facilement le voir sans +être vus. Aussi Picart ne pouvait plus se contenir; son coup de fusil +part, et l'observateur est atteint à la tête, car, au même instant, +nous voyons qu'il chancelle, penche la tête en avant, ouvre les bras +comme pour se retenir, et tombe de son cheval. Il était mort[38]. + +[Note 38: Picart était un des meilleurs tireurs de la Garde; au +camp, lorsque l'on tirait à la cible, il avait toujours les prix. +(_Note de l'auteur_.)] + +Au coup de fusil, ceux qui entouraient nos malheureux soldats se +retournent, étonnés. Ils font un mouvement en arrière et s'arrêtent: +nos fantassins font une décharge sur eux, pour ainsi dire à bout +portant, et quatre Cosaques tombent du même coup. Alors des cris de +rage s'élèvent de part et d'autre. La mêlée devient générale, et un +combat opiniâtre s'engage entre les deux partis. Au même moment, nous +nous portons à dix ou douze pas en avant, sur la place; là, nous +apercevons quatre des fantassins entourés par quinze Cosaques. Nous +les entendons crier et se débattre sous les pieds des chevaux; les +trois autres étaient poursuivis dans la direction du bois qu'ils +voulaient atteindre. + +Nous nous disposions à les soutenir d'une manière vigoureuse, quand, +tout à coup, la tourmente qui nous menaçait depuis longtemps, +s'annonça avec un bruit épouvantable. La neige qui, depuis le +commencement du combat, n'avait cessé de tomber, nous enveloppe et +nous aveugle. Nous nous trouvons, pendant plus de six minutes, dans un +nuage épais, et obligés de nous tenir fortement l'un à l'autre, afin +de ne pas être enlevés par le vent. Tout à coup et comme par +enchantement, tout disparaît, et, à quatre pas, nous voyons l'ennemi +qui, en nous apercevant, pousse des hurlements. Nos mains, engourdies +par le froid, nous empêchent de faire usage de nos armes. Néanmoins, +ils n'osent venir sur nous, et, tout en leur faisant face, la +baïonnette au bout du canon et croisée contre eux, nous regagnons le +bois et eux s'éloignent au galop. + +À peine à l'entrée du bois, nous apercevons les trois autres +fantassins que cinq Cosaques poursuivaient du côté opposé. Nous +tirâmes deux coups de fusil sur les poursuivants, sans résultat, et +nous allions recommencer, quand, tout à coup, vers le milieu du lac, +nous les voyons s'enfoncer et disparaître, ainsi que deux Cosaques. +Les malheureux avaient passé à la place où, le matin, les Russes +avaient cassé la glace pour faire abreuver leurs chevaux et qui, +recouverte d'une autre glace non encore assez forte pour supporter le +poids de plusieurs hommes, avait été recouverte, à son tour, par la +neige. + +Un troisième Cosaque, voyant disparaître les premiers, voulut retenir +son cheval et le fit cabrer de manière qu'il était presque droit. Il +glissa des pieds de derrière et se renversa de côté avec son cavalier; +il voulut se relever, glissa encore, mais, cette fois, pour +disparaître avec celui qu'il avait renversé. + +Nous fûmes saisis d'horreur, et ceux qui nous poursuivaient, +épouvantés, et sans chercher à secourir leurs camarades, restaient +immobiles sur le lac. Les deux autres qui suivaient de près s'étaient +arrêtés sur le bord du gouffre et ensuite sauvés sur différents +points. De l'endroit où nous étions, nous entendîmes quelques cris +déchirants sortir du gouffre. Nous aperçûmes plusieurs fois la tête +des chevaux, ensuite l'eau qui bouillonnait et jaillissait sur la +glace. + +Un instant après, nous vîmes paraître dix autres cavaliers, ayant à +leur tête un chef. Plusieurs s'approchent de l'endroit sinistre, y +enfoncent le bois de leurs lances et semblent ne pas y trouver le +fond. Tout à coup, nous les voyons se retirer précipitamment, +s'arrêter en regardant de notre côté, ensuite partir au galop. Nous +les perdons de vue, et tout rentre dans le calme. + +Nous nous retrouvions au milieu de ce désert, appuyés sur nos armes et +regardant sur le lac les corps de nos malheureux soldats. À vingt pas +à gauche, se trouvaient trois Cosaques qui paraissaient aussi ne plus +donner aucun signe de vie, et celui que Picart avait atteint à la +tête. + +Nous étions près du feu de notre bivac où nous venions de nous +retirer. Il se fit entre nous un silence de quelques minutes, que +Picart finit par rompre en me disant: «J'ai une envie du diable de +fumer. Une idée m'est venue de passer une revue sur ceux qui sont +morts; j'aurai bien du malheur si je ne trouve pas de tabac!» Je lui +observai que sa démarche était imprudente, que nous ne savions pas où +étaient passés ceux qui se battaient contre les quatre premiers +fantassins. Au même instant, nous aperçûmes une masse de cavaliers et +de paysans portant de longues perches, venant dans la direction où ces +malheureux s'étaient enfoncés sous la glace. Une voiture attelée de +deux chevaux les suivait. + +«Adieu le tabac!» me dit Picart. Nous jugeâmes convenable de nous +porter tout à fait à l'extrémité du bois, pour gagner la route, dans +la crainte qu'ils ne vinssent visiter le bivac où ils auraient pu +penser que nous étions encore. Nous fîmes halte à l'extrémité de la +forêt qui longeait le lac. Là aussi se trouvait un abri, probablement +le bivac d'un poste de la veille: il servit à nous cacher et à +observer les Cosaques qui venaient de s'arrêter à la place où étaient +les corps de nos soldats, qui furent dépouillés en partie par les +premiers et ensuite mis absolument nus par les paysans. Pendant cette +opération, j'eus toutes les peines du monde à empêcher Picart d'en +descendre quelques-uns. + +Ils avancèrent ensuite où étaient leurs Cosaques tués. Deux étaient +ensemble; un troisième un peu plus loin, sans compter celui que Picart +avait tué, un peu plus en avant, sur notre droite. Nous pûmes +remarquer que les deux premiers qu'ils levèrent pour mettre sur la +voiture, n'étaient pas morts: les gestes que nous leur vîmes faire et +les précautions qu'ils prirent nous le firent assez connaître. Ils +s'arrêtèrent au troisième qui était bien mort et, lorsqu'ils furent au +quatrième, celui que Picart avait tué: «Ah! pour celui-là, dit-il, je +réponds de son affaire!» Effectivement, on le releva sans cérémonie, +et on le mit sur la voiture qui, de suite, reprit la route par où elle +était venue, accompagnée de deux Cosaques et de trois paysans. La plus +forte partie de la troupe continua son chemin vers le gouffre, avec +les paysans portant des perches et des cordes, et, lorsqu'ils furent +arrivés, nous leur vîmes faire des dispositions pour en retirer ceux +qui y étaient tombés. + +Lorsque nous les vîmes à l'ouvrage, nous n'eûmes rien de mieux à faire +que de nous mettre en marche. Il faisait moins froid; il pouvait être +midi. + +Nous aperçûmes deux Cosaques faire patrouille en côtoyant le bois, et +suivant les pas que nous tracions sur la neige, comme on suit un loup +à la trace. En les voyant, Picart se mit en colère en disant: «S'ils +nous ont vus, nous avons beau faire, ils nous suivront toujours par +les traces que nous laissons après nous. Doublons le pas et, tout à +l'heure, lorsque nous verrons le bois plus éclairci, nous y entrerons +et s'ils ne sont que deux, nous en aurons bon marché!» Un instant +après, il s'arrêta encore, et, comme il ne les voyait plus, il se mit +à jurer: «Mille tonnerres! je comptais sur eux pour avoir du tabac. +Les poltrons! Ils n'osent plus nous suivre! Ils ont peur!» + +Nous continuions à marcher le plus près qu'il nous était possible de +la forêt, afin de nous cacher derrière les buissons, mais nous fûmes +forcés d'en sortir par la chute de plusieurs arbres que la tempête du +matin avait fait tomber, et qui barraient notre chemin. Nous fûmes +obligés d'appuyer à droite, pour tourner. En faisant cette +contremarche, nous regardâmes encore en arrière: nous aperçûmes nos +deux individus en arrière l'un de l'autre de plus de trente pas. Il +est probable que le premier nous avait aperçus, car il doubla le pas +de son cheval, comme pour s'assurer de quelque chose. Ensuite il +s'arrêta de manière à attendre celui qui le suivait. Nous pouvions les +voir sans être vus, car nous étions rentrés précipitamment dans le +bois. Notre but était de les attirer le plus loin possible, afin que +ceux qui étaient à la pêche de leurs camarades ne pussent venir à leur +secours, si un combat s'engageait. Pour cela, nous marchions le plus +vite possible, mais difficilement, quelquefois dans le bois, ensuite +dehors, suivant le terrain. + +Il y avait déjà une demi-heure que nous étions à faire cette +manoeuvre, lorsque nous fûmes arrêtés par un banc de neige qui allait +se perdre dans un ravin sur notre droite. Nous fûmes forcés de faire +quelques pas en arrière, afin de chercher une issue pour entrer dans +la forêt et nous y cacher. Un instant après, les Cosaques étaient près +de nous, et nous aurions pu les descendre facilement, mais Picart, qui +savait faire la guerre, me dit: «C'est de l'autre côté du banc de +neige que je veux les avoir; il ne sera pas facile aux autres de leur +porter secours!» + +Lorsqu'ils virent qu'il n'y avait pas possibilité de franchir cet +obstacle, ils prirent le galop et nous les vîmes descendre dans le +ravin et chercher à tourner le banc de neige. De notre côté, nous +avions trouvé un passage qui nous fit arriver, presque en même temps, +de l'autre côté. De l'endroit où nous étions, nous pouvions les +apercevoir sans être vus. Nous profitâmes du moment qu'ils étaient +dans le fond pour sortir de la forêt et marcher plus à notre aise, +mais, au moment où nous pensions en être débarrassés pour un temps et +où je m'arrêtais pour respirer, car les jambes commençaient à me +manquer, Picart, se retournant pour voir si je le suivais, aperçoit à +une petite distance derrière moi, nos deux drôles qui cherchaient à +nous surprendre, pendant que nous les pensions en avant. Aussitôt nous +rentrons dans la forêt. Nous faisons plusieurs détours, nous revenons +à l'entrée, et nous les voyons qui marchent encore à distance l'un de +l'autre, mais doucement. Nous rentrons encore, nous nous mettons à +courir en faisant toujours des détours, afin de leur faire croire que +nous fuyons, ensuite nous revenons nous cacher derrière un massif de +petits sapins dont les branches, couvertes de neige et de petits +glaçons, nous empêchent d'être aperçus. + +Celui qui marchait le premier pouvait être éloigné de quarante pas. +Picart me dit tout bas: «À vous, mon sergent, l'honneur du premier +coup, mais il faut attendre qu'il avance!» Pendant qu'il me parlait, +le Cosaque faisait signe avec sa lance, à son camarade d'avancer. Il +avance encore, et s'arrête pour la seconde fois, en regardant les +traces de nos pas. Il pousse son cheval un peu sur la droite et en +face du buisson derrière lequel nous étions cachés. Là, il regarde +encore, mais d'un air inquiet. Il semble avoir un pressentiment de ce +qui doit lui arriver, car il n'est pas à plus de quatre pas du bout de +mon fusil, lorsque mon coup part et mon Cosaque est atteint à la +poitrine. Il jette un cri et veut fuir, mais Picart s'était élancé sur +lui avec rapidité, avait saisi le cheval par la bride, d'une main, et, +de l'autre, lui faisait sentir la pointe de sa baïonnette, en criant: +«À moi, mon pays! Voilà l'autre! Garde à vous!» Effectivement il +n'avait pas lâché la parole, que l'autre arrive, le pistolet à la +main, et le décharge à un pied de distance sur la tête de Picart, qui +tombe du même coup sous les pieds du cheval dont il tenait toujours la +bride. À mon tour, je cours sur celui qui venait de faire feu, mais, +me voyant, il jette l'arme qu'il vient de décharger, fait demi-tour, +part au grand galop et va se placer à plus de cent pas de nous, dans +la plaine. Je n'avais pu tirer une seconde fois sur lui, parce que mon +arme n'était pas rechargée; avec les mains engourdies comme nous les +avions, ce n'était pas chose facile. Picart, que je croyais mort ou +dangereusement blessé, s'était relevé. Le Cosaque que j'avais atteint +et qui s'était toujours tenu à cheval, venait de tomber et faisait le +mort. + +Picart ne perd pas de temps: il me donne la bride du cheval à tenir, +et, sortant de la forêt, se porte de suite à vingt pas en avant, +ajuste celui qui avait fui et lui envoie aux oreilles une balle que +l'autre évite en se couchant sur son cheval. Ensuite il part au galop; +Picart le voit qui descend le ravin. Il recharge son arme; ensuite il +revient près de moi en me disant: «La victoire est à nous, mais +dépêchons-nous; commençons par user du droit du vainqueur! Voyons si +notre homme n'a rien qui nous va, et partons avec le cheval!» + +Je m'empressai de demander à Picart s'il n'était pas blessé. Il me +répondit que ce n'était rien, que nous parlerions de cela plus tard. +Il commença la visite par la ceinture, en enlevant deux pistolets, +dont un était chargé. Alors il me dit: «Ce drôle a l'air de faire le +mort; je vous assure qu'il n'en est rien, car, par moments, il ouvre +les yeux». Pendant que Picart parlait, j'avais attaché le cheval à un +arbre. J'ôtai à son cavalier son sabre et une jolie petite giberne +garnie en argent, que je reconnus pour être celle d'un chirurgien de +notre armée. Je la passai à mon cou. Le sabre, nous le jetâmes dans le +buisson. Sous sa capote, il avait deux uniformes français, un de +cuirassier et l'autre de lancier rouge de la Garde, avec une +décoration d'officier de la Légion d'honneur, que Picart s'empressa de +lui arracher. Ensuite, il avait, sur sa poitrine, plusieurs beaux +gilets ployés en quatre qui lui servaient de plastron, de manière que, +s'il eût été atteint à cette place, je ne pense pas que la balle eût +traversé; il avait été pris un peu sur le côté. Nous trouvâmes, dans +ses poches, pour plus de trois cents francs en pièces de cinq francs, +deux montres en argent, cinq croix d'honneur, tout cela ramassé sur +les morts ou mourants, ou pris dans les fourgons d'équipages que l'on +était obligé d'abandonner. Je suis persuadé que, si nous eussions eu +le temps, nous aurions trouvé bien autre chose, mais nous ne restâmes +pas cinq minutes pour le détrousser. + +Picart ramassa la lance du vaincu, ainsi qu'un pistolet qui n'était +pas chargé. Il les cacha dans un buisson, et nous nous disposâmes à +partir. + +Comme Picart marchait devant, en conduisant le cheval par la bride, +sans savoir où nous allions, il me prit envie de tâter les flancs du +portemanteau qui était sur le derrière du cheval, et dont nous avions +remis la visite. Je remarquai que ce portemanteau était celui d'un +officier de cuirassiers de notre armée. + +Je passai la main à l'entrée: il me sembla que je palpais quelque +chose qui ressemblait beaucoup à une bouteille. J'en fis de suite +l'observation à Picart qui, aussitôt, cria: «Halte!» + +En moins de deux minutes, le portemanteau fut ouvert et, sous la +première enveloppe, je tirai une bouteille qui contenait quelque chose +qui ressemblait à du genièvre, tant qu'à la couleur. Nous ne nous +étions pas trompés, car Picart, sans se donner la peine d'y mettre le +nez, en avala de suite une gorgée, en me disant: «À vous, mon +sergent!» Lorsque j'en eus goûté, je sentis, à mon estomac, un bien +qu'il est plus facile de sentir que d'exprimer; nous fûmes d'accord +que cette trouvaille valait mieux que le reste et, comme il fallait la +ménager, et que j'avais, dans ma carnassière, un petit vase en +porcelaine de Chine que j'avais apporté de Moscou, nous décidâmes que +ce serait la ration, toutes les fois que l'on voudrait boire.[39] + +[Note 39: Ce petit vase, je le conserve toujours. Il est chez moi, +sous le globe d'une pendule, avec une petite croix en argent qui a été +trouvée dans les caveaux de l'église Saint-Michel, ou sous les +tombeaux des Empereurs (_Note de l'auteur_.)] + +Nous nous enfonçâmes dans le bois avec beaucoup de peine, et, au bout +d'un quart d'heure de marche pénible, par suite de la quantité +d'arbres tombés sur notre passage, nous arrivâmes sur un chemin large +de cinq à six pieds, qui venait de gauche et qui, à notre grande +satisfaction, se continuait sur notre droite, précisément dans la +direction que nous devions prendre pour rejoindre la grand'route où +l'armée devait avoir passé et qui, suivant nous, ne devait pas être +éloignée de plus de deux à trois lieues. + +Me trouvant plus à l'aise, je levai la tête, et, regardant Picart, je +vis qu'il avait la figure ensanglantée. Le sang s'était formé en +glaçons sur ses moustaches et sur sa barbe. Je lui dis qu'il était +blessé à la tête. Il me répondit qu'il venait de s'en apercevoir au +moment où son bonnet à poil s'était accroché à une branche, et qu'en +le remettant, le sang avait coulé sur sa figure; que, du reste, il +n'avait rien de grave. Il me dit que ce n'était pas le coup de +pistolet qui l'avait fait tomber, mais que, tenant la bride du cheval, +au moment où il voyait venir l'autre Cosaque, il avait voulu se saisir +de son arme pour en faire usage, mais qu'il avait glissé sur les +talons et que, sans lâcher ni son fusil ni la bride du cheval, il +s'était trouvé sur le dos et sous le ventre. «Et puis, continua-t-il, +ce n'est pas le moment de s'en occuper. Nous verrons cela ce soir!» Il +paraît que la balle avait traversé la plaque de son bonnet à poil et +avait cassé une aile de l'aigle impériale, glissé sur le côté de la +tête et s'était ensuite nichée dans des chiffons, dont le fond de son +bonnet était plein; nous nous en assurâmes le soir, lorsque je lui +pansai sa blessure, car nous la retrouvâmes. + +Pour gagner du temps, je proposai à Picart de monter à deux sur le +cheval: «Essayons!» dit-il. Aussitôt, nous lui ôtâmes la selle de bois +qu'il avait sur le dos et, ne lui ayant laissé qu'une couverte qu'il +avait dessous, nous enfourchâmes le cheval, Picart sur le devant et +moi sur le derrière. Nous bûmes un coup et nous partîmes en tenant nos +fusils en travers, comme un balancier. + +Nous voilà en route, toujours au trot, quelquefois au galop. Souvent +notre marche était interceptée par des arbres tombés. Cela fit naître +à Picart l'idée de faire tomber ceux qui ne l'étaient pas tout à fait, +afin de former une barricade contre la cavalerie, si elle venait à +nous poursuivre. Il descendit donc de cheval, et, prenant ma petite +hache, au bout de quelques minutes, il acheva de faire tomber en +travers du chemin plusieurs sapins sur ceux qui l'étaient déjà, de +manière à donner de l'ouvrage, pendant plus d'une heure, à vingt-cinq +hommes. Ensuite il remonta gaiement à cheval, et nous continuâmes à +trotter pendant un bon quart d'heure, sans nous arrêter. Tout à coup, +Picart s'arrêta en disant: «Coquin de Dieu! sentez-vous comme moi, mon +pays, comme ce tartare a le trot dur?» Je lui répondis qu'il nous +faisait souffrir par vengeance de ce que nous avions tué son maître: +«Diable! me dit-il, paraît, mon sergent, que la petite goutte a fait +son effet et que vous avez le petit mot pour rire! Allons, tant mieux, +j'aime à vous voir comme cela!» + +Pour ne plus souffrir autant de son derrière, Picart arrangea les pans +de son manteau blanc sur le dos du cheval, et nous pûmes, non plus en +trottant, mais en marchant le pas ordinaire, aller encore pendant un +quart d'heure. Il y avait des moments où le cheval avait de la neige +jusqu'au ventre. Enfin, nous aperçûmes un chemin qui traversait celui +sur lequel nous marchions et que nous prîmes pour la grand'route. +Mais, avant d'y entrer, il fallait agir avec prudence. + +Nous mîmes pied à terre, et, prenant le cheval par la bride, nous nous +retirâmes dans la forêt, à gauche du chemin que nous venions de +parcourir, afin de pouvoir, sans être vus, regarder sur la nouvelle +route que nous reconnûmes, au bout d'un instant, pour être celle que +l'armée avait parcourue et qui conduisait à la Bérézina, car la +quantité de cadavres dont elle était jonchée et que la neige +recouvrait à demi, nous fit voir que nous ne nous étions pas trompés. +Des traces nouvelles nous firent aussi penser qu'il n'y avait pas +longtemps que de la cavalerie et de l'infanterie y avaient passé: la +trace des pas venant du côté où nous devions aller, ainsi que le sang +que l'on voyait sur la neige, nous firent croire qu'un convoi de +prisonniers français, que des Russes escortaient, avait passé il n'y +avait pas longtemps. + +Il n'y avait pas de doute que nous étions derrière l'avant-garde +russe, et que bientôt nous en verrions d'autres nous suivre. Comment +faire? Il fallait suivre la route. C'était le seul parti à prendre. +C'était aussi l'opinion de Picart: «Il me vient, dit-il, une +excellente idée. Vous allez faire l'arrière-garde et moi +l'avant-garde: moi devant, conduisant le cheval en avant si je ne vois +rien venir, et vous, mon pays, derrière, ayant la tête tournée du côté +de la queue, pour faire de même.» + +Nous eûmes un peu de peine, moi surtout, à mettre à exécution l'idée +de Picart, en nous mettant dos à dos et faisant, comme il le disait, +le double aigle, ayant deux yeux derrière et deux devant. Nous prîmes +encore chacun un petit verre de genièvre, en nous promettant encore de +garder le reste pour des moments plus urgents, et nous mîmes notre +cheval au pas, au milieu de cette triste et silencieuse forêt. + +Le vent du nord commençait à devenir piquant, et l'arrière-garde en +souffrait à ne pouvoir tenir longtemps la position; mais, fort +heureusement, le temps était assez clair pour distinguer les objets +d'assez loin, et le chemin qui traverse cette immense forêt était +presque droit, de manière que nous n'avions pas à craindre d'être +surpris dans les sinuosités. + +Nous marchions environ depuis une demi-heure, quand nous rencontrâmes, +sur la lisière du bois, sept paysans qui semblaient nous attendre. + +Ils étaient sur deux rangs. Le septième, qui nous parut déjà âgé, +semblait les commander. Ils étaient vêtus chacun d'une capote de peau +de mouton, leurs chaussures étaient faites d'écorces d'arbres avec des +ligatures de même; ils s'approchèrent de nous, nous souhaitèrent le +bonjour en polonais, et, ayant reconnu que nous étions Français, cela +parut leur faire plaisir. Ensuite, ils nous firent comprendre qu'il +fallait qu'ils se rendent à Minsk, où était l'armée russe, car ils +faisaient partie de la milice; on les faisait marcher en masse contre +nous, à coups de knout, et partout, dans les villages, il y avait des +Cosaques pour les faire partir. Nous poursuivîmes notre route; lorsque +nous les eûmes perdus de vue, je demandai à Picart s'il avait bien +compris ce que les paysans avaient dit, à propos de Minsk qui était un +de nos grands entrepôts de la Lithuanie, où nous avions des magasins +de vivres et où, disait-on, une grande partie de l'armée devait se +retirer. Il me répondit qu'il avait très bien compris, et que, si cela +était vrai, c'est que _papa beau-père_ nous avait joué un mauvais +tour. Comme je ne le comprenais pas bien, il me répéta que, si c'était +comme cela, c'est que les Autrichiens nous avaient trahis. Je ne +pouvais comprendre ce qu'il pouvait y avoir de commun entre les +Autrichiens et Minsk[40]. Il allait, disait-il, m'expliquer la guerre, +lorsque, tout à coup, il ralentit, le pas du cheval en me disant: +«Voyez, si l'on ne dirait pas là, devant nous, une colonne de +troupes?» J'aperçus quelque chose de noir, mais qui disparut tout à +coup. Un instant après, la tête de cette colonne reparut comme sortant +d'un fond. + +[Note 40: Picart savait bien ce qu'il disait en parlant de la +trahison des Autrichiens, car j'ai pu savoir, depuis, qu'un traité +d'alliance avait été fait contre nous. (_Note de l'auteur._).] + +Nous pûmes bien voir que c'étaient des Russes. Plusieurs cavaliers se +détachèrent et se portèrent en avant; nous n'eûmes que le temps de +tourner à droite, et nous entrâmes dans la forêt, mais nous n'avions +pas fait quatre pas, que notre cheval s'enfonça dans la neige jusqu'au +poitrail et me renversa. J'entraînai Picart dans ma chute et à plus de +six pieds de profondeur, d'où nous eûmes beaucoup de peine à nous +retirer. Pendant ce temps, le coquin de cheval s'était sauvé, mais il +nous avait frayé un passage dont nous profitâmes pour nous enfoncer +dans la forêt. Lorsque nous eûmes fait vingt pas, les arbres étant +trop serrés, nous ne pûmes aller plus en avant. Il nous fallut, malgré +nous, retourner en arrière. Il n'y avait pas à choisir; le cheval +aussi avait été de ce côté, car nous le retrouvâmes rongeant un arbre +auquel nous l'attachâmes. Dans la crainte qu'il nous trahît, nous nous +en éloignâmes le plus possible, et trouvant un buisson assez épais +pour nous cacher de manière à tout voir sans être vus, nous nous mîmes +en position de nous défendre, si les circonstances nous y obligeaient. +En attendant, Picart me demanda si notre bouteille n'était pas perdue +ou cassée. Fort heureusement, il n'en était rien: «Alors, dit-il, +chacun un petit verre!» Pendant que je débouchais la bouteille, il +s'occupait à vérifier les amorces de nos fusils, à faire tomber la +neige autour des batteries. Nous bûmes chacun un petit verre; nous en +avions besoin. + +Après une attente de cinq à six minutes, nous voyons paraître la tête +de la troupe, précédée de dix à douze Tartares et Kalmoucks armés, les +uns de lances, les autres d'arcs et de flèches, et, à droite et à +gauche de la route, des paysans armés de toute espèce d'armes: au +milieu, plus de deux cents prisonniers de notre armée, malheureux et +se traînant avec peine. Beaucoup étaient blessés: nous en vîmes avec +un bras en écharpe, d'autres avec les pieds gelés, appuyés sur des +gros bâtons. Plusieurs venaient de tomber et, malgré les coups que les +paysans étaient obligés de leur donner et les coups de lances qu'ils +recevaient des Tartares, ils ne bougeaient pas. Je laisse à penser +dans quelle douleur nous devions nous trouver, en voyant nos frères +d'armes aussi malheureux! Picart ne disait rien, mais à ses +mouvements, on aurait pensé qu'il allait sortir du bois pour renverser +ceux qui les escortaient. Dans ce moment, arriva au galop un officier +qui fit faire halte; ensuite, s'adressant aux prisonniers, il leur dit +en bon français: «Pourquoi ne marchez-vous pas plus vite?--Nous ne +pouvons pas, dit un soldat étendu sur la neige, et tant qu'à moi, +j'aime autant mourir ici que plus loin!» + +L'officier répondit qu'il fallait prendre patience, que les voitures +allaient arriver et que, s'il y avait place pour y mettre les plus +malades, on les placerait dessus: «Ce soir, dit-il, vous serez mieux +que si vous étiez avec Napoléon, car à présent, il est prisonnier avec +toute sa Garde et le reste de son armée, les ponts de la Bérézina +étant coupés.--Napoléon prisonnier avec toute sa Garde! répond un +vieux soldat. Que Dieu vous le pardonne! L'on voit bien, monsieur que +vous ne connaissez ni l'un ni l'autre. Ils ne se rendront que morts; +ils en ont fait le serment, ainsi ils ne sont pas prisonniers!--Allons, +dit l'officier, voilà les voitures!» Aussitôt nous aperçûmes +deux fourgons de chez nous et une forge chargée de blessés +et de malades. On jeta à terre cinq hommes que les paysans +s'empressèrent de dépouiller et mettre nus; on les remplaça par cinq +autres, dont trois ne pouvaient plus bouger. Nous entendîmes +l'officier ordonner aux paysans qui avaient dépouillé les morts, de +remettre les habillements aux prisonniers qui en avaient le plus +besoin, et, comme ils n'exécutaient pas assez rapidement ce qu'il +venait de leur dire, il leur appliqua à chacun plusieurs coups de +fouet, et il fut obéi. Ensuite nous entendîmes qu'il disait à quelques +soldats qui le remerciaient: «Moi aussi, je suis Français; il y a +vingt ans que je suis en Russie; mon père y est mort, mais j'ai encore +ma mère. Aussi j'espère que ces circonstances nous feront bientôt +revoir la France et rentrer dans nos biens. Je sais que ce n'est pas +la force des armes qui vous a vaincus, mais la température +insupportable de la Russie.--Et le manque de vivres, répond un blessé; +sans cela, nous serions à Saint-Pétersbourg!--C'est peut-être vrai», +dit l'officier. Le convoi se remit à marcher lentement. + +Lorsque nous les eûmes perdus de vue, nous allâmes à notre cheval, que +nous trouvâmes la tête dans la neige, cherchant des herbes pour se +nourrir. Le hasard nous fit rencontrer l'emplacement d'un feu que nous +pûmes rallumer, et où nous pûmes réchauffer nos membres engourdis. À +chaque instant nous allions, chacun à notre tour, voir si l'on ne +voyait rien venir soit à droite, soit à gauche, lorsque tout à coup +nous entendîmes quelqu'un se plaindre et vîmes venir à nous un +malheureux presque nu. Il n'avait, sur son corps, qu'une capote dont +la moitié était brûlée; sur sa tête, un mauvais bonnet de police; ses +pieds étaient enveloppés de morceaux de chiffons et attachés avec des +cordons au-dessus d'un mauvais pantalon de gros drap troué. Il avait +le nez gelé et presque tombé; ses oreilles étaient tout en plaies. À +la main droite, il ne lui restait que le pouce, tous les autres doigts +étaient tombés jusqu'à la dernière phalange. C'était un des malheureux +que les Russes avaient abandonnés; il nous fut impossible de +comprendre un mot de ce qu'il disait. En voyant notre feu, il se +précipita dessus avec avidité; on eût dit qu'il allait le dévorer; il +s'agenouilla devant la flamme sans dire un mot; nous lui fîmes avec +peine avaler un peu de genièvre: plus de moitié fut perdue, car il ne +pouvait ouvrir les dents qui claquaient horriblement. + +Les cris qu'il laissait échapper s'étaient apaisés, ses dents ne +claquaient presque plus, lorsque nous le vîmes de nouveau trembler, +pâlir et s'affaisser sur lui-même, sans qu'un mot, sans qu'une plainte +se fussent échappés de ses lèvres. Picart voulut le relever; ce +n'était plus qu'un cadavre. Cette scène s'était passée en moins de dix +minutes. + +Tout ce que venait de voir et d'entendre mon vieux camarade avait un +peu d'influence sur son moral. Il prit son fusil et, sans me dire de +le suivre, se dirigea sur la route, comme si rien ne devait plus +l'inquiéter. Je m'empressai de le suivre avec le cheval que je +conduisais par la bride, et, l'ayant rejoint, je lui dis de monter +dessus. C'est ce qu'il fit sans me parler, j'en fis autant, et nous +nous remîmes en marche, espérant sortir de la forêt avant la nuit. + +Après avoir trotté près d'une heure, sans rencontrer autre chose que +quelques cadavres, comme sur toute la route, nous arrivâmes dans un +endroit que nous prîmes pour la fin de la forêt; mais ce n'était qu'un +grand vide d'un quart de lieue, qui s'étendait en demi-cercle. Au +milieu se trouvait une habitation assez grande et, autour, quelques +petites masures; c'était une station ou lieu de poste. Mais, par +malheur, nous apercevons des chevaux attachés aux arbres. Des +cavaliers sortent de l'habitation et se forment en ordre sur le +chemin; ensuite ils se mettent en marche. Ils étaient huit, couverts +de manteaux blancs, la tête coiffée d'un casque très haut et garni +d'une crinière; ils ressemblaient aux cuirassiers contre lesquels nous +nous étions battus à Krasnoé, dans la nuit du 15 au 16 novembre. Ils +se dirigèrent, heureusement pour nous, du côté opposé à celui que nous +voulions prendre. Nous supposions, avec raison, que c'était un poste +qui venait d'être relevé par un autre. + +Lorsque nous entrâmes dans la forêt, il nous fut impossible d'y faire +vingt pas. Il semblait qu'aucune créature humaine n'y avait jamais mis +les pieds, tant les arbres étaient serrés les uns contre les autres, +et tant il y avait de broussailles et d'arbres tombés de vieillesse et +cachés sous la neige; nous fûmes forcés d'en sortir et de la suivre en +dehors, au risque d'être vus. Notre pauvre cheval s'enfonçait, à +chaque instant, dans la neige jusqu'au ventre. Mais comme il n'en +était pas à son coup d'essai, quoique ayant deux cavaliers sur le dos, +il s'en tirait assez bien. + +Il était presque nuit et nous n'avions pas encore fait la moitié de la +route. Nous prîmes, sur notre droite, un chemin qui entrait dans la +forêt, afin de nous y reposer un instant. Étant descendus de cheval, +la première chose que nous fîmes fut de boire la goutte. C'était pour +la cinquième fois que nous caressions notre bouteille, et l'on +commençait à y voir la place. Ensuite nous nous concertâmes. + +Comme, dans l'endroit où nous étions, se trouvait beaucoup de bois +coupé, nous décidâmes de nous établir un peu plus avant, pour nous +tenir à une certaine distance des maisons qui étaient sur la route. +Nous nous arrêtâmes contre un tas de bois qui pouvait, en même temps, +nous abriter à demi. Après que Picart se fut débarrassé de son sac, et +moi de la marmite, il me dit: «Allons, pensons au principal! Du feu, +vite un vieux morceau de linge!» Il n'y en avait pas qui prenait mieux +le feu que les débris de ma chemise. J'en déchirai un morceau que je +remis à Picart; il en fit une mèche qu'il me dit de tenir, ouvrit le +bassinet de la batterie de son fusil, y mit un peu de poudre et, y +ayant mis le morceau de linge, lâcha la détente: l'amorce brûla et le +linge s'enflamma, mais une détonation terrible se fit entendre et, +répétée, par les échos, nous fit craindre d'être découverts. + +Le pauvre Picart, depuis la scène des prisonniers, et ce qu'il avait +entendu dire par l'officier touchant la position de l'Empereur et de +l'armée, n'était plus le même. Cela avait influencé sur son caractère +et même, par moments, il me disait qu'il avait fort mal à la tête; que +ce n'était pas la suite du coup de pistolet reçu du Cosaque, mais une +chose qu'il ne pouvait pas m'expliquer. Tout cela lui avait fait +oublier que son arme était chargée. Après le coup, il resta quelque +temps sans rien dire et n'ouvrit la bouche que pour se traiter de +conscrit et de vieille ganache. Nous entendîmes plusieurs chiens +répondre au bruit de l'arme. Alors il me dit qu'il ne serait pas +surpris que l'on vienne, dans un instant, nous traquer comme des +loups; quoique, de mon côté, j'étais encore moins tranquille que lui, +je lui dis, pour le rassurer, que je ne craignais rien à l'heure qu'il +était et par le temps qu'il faisait. + +Au bout d'un instant, nous eûmes un bon feu, car le bois qui était +près de nous et en grande quantité, était très sec. Une découverte qui +nous fit plaisir, c'est de la paille que nous trouvâmes derrière un +tas de bois où, probablement, des paysans l'avaient cachée. Il +semblait, par cette trouvaille, que la Providence pensait encore à +nous, car Picart, qui l'avait découverte, vint me dire: «Courage! mon +pays, voilà ce qui nous sauve, du moins pour cette nuit. Demain Dieu +fera le reste, et si, comme je n'en doute pas, nous avons le bonheur +de rejoindre l'Empereur, tout sera fini!» Picart pensait, comme tous +les vieux soldats idolâtres de l'Empereur, qu'une fois qu'ils étaient +avec lui, rien ne devait plus manquer, que tout devait réussir, enfin, +qu'avec lui il n'y avait rien d'impossible. + +Nous approchâmes notre cheval; nous lui fîmes une bonne litière avec +quelques bottes de paille. Nous lui en mîmes aussi pour manger, en le +tenant toujours bridé et le portemanteau, que nous n'avions pas encore +visité, sur le dos afin d'être prêts à partir à la première alerte. Le +reste de la paille, nous le mîmes autour de nous, en attendant de +faire notre abri. + +Picart, en prenant un morceau de viande cuite qui était dans la +marmite, pour le faire dégeler, me dit: «Savez-vous que je pense +souvent à ce que disait cet officier russe?--Quoi? lui dis-je.--Eh! me +répondit-il, que l'Empereur était prisonnier avec la Garde! Je sais +bien, nom d'une pipe, que cela n'est pas, que cela ne se peut pas. +Mais ça ne peut pas me sortir de ma diable de caboche! C'est plus fort +que moi, et je ne serai content que lorsque je serai au régiment! En +attendant, pensons à manger un morceau et à nous reposer un peu. Et +puis, dit-il, en patois picard, nous boirons une _tiote_ goutte!» + +Je pris la bouteille et la regardant à la lueur des flammes, je +remarquai qu'elle tirait à sa fin. Picart n'aurait jamais dit: «Halte! +conservons une poire pour la soif!» Il me dit seulement qu'il serait à +désirer que quelque Tartare ou autre passât de notre côté afin de leur +expédier une commission pour l'autre monde, comme à celui du matin, +afin de renouveler notre bouteille, car «il paraît, dit-il, que tous +ces sauvages-là en ont!» Effectivement nous sûmes, par la suite, qu'on +leur faisait des fortes distributions d'eau-de-vie, qu'on leur +amenait, sur des traîneaux, des bords de la mer Baltique. + +Le temps était assez doux pour le moment. Nous mangions, sans beaucoup +d'appétit, le morceau de cheval cuit du matin, que nous étions obligés +de présenter au feu, tant il était dur. Picart, en mangeant, parlait +seul et jurait de même: «J'ai quarante napoléons en or dans ma +ceinture, me dit-il, et sept pièces russes aussi en or, sans les +pièces de cinq francs. Je les donnerais toutes de bon coeur pour être +au régiment. À propos, continua-t-il en me frappant sur les genoux, +ils ne sont pas dans ma ceinture, car je n'en ai pas, mais ils sont +cousus dans mon gilet blanc d'ordonnance que j'ai sur moi, et, comme +l'on ne sait pas ce qui peut arriver, ils sont à vous!--Allons, +dis-je, encore un testament de fait! Par la même raison, mon vieux, je +fais le mien. J'ai huit cents francs, tant en pièces d'or, qu'en +billets de banque et en pièces de cent francs. Vous pouvez en +disposer, s'il plaît à Dieu que je meure avant de rejoindre le +régiment!» En me chauffant, j'avais mis machinalement la main dans le +petit sac de toile que j'avais ramassé, la veille, auprès des deux +officiers badois rencontrés mourants sur le bord du chemin. J'en +retirai quelque chose de dur comme un morceau de corde et long comme +deux doigts. L'ayant examiné, je reconnus que c'était du tabac à +fumer. Quelle découverte pour mon pauvre Picart! Lorsque je le lui +donnai, il laissa tomber dans la neige une côte de cheval qu'il était +en train de ronger, et qu'il remplaça de suite par une chique de +tabac, en attendant, dit-il, de fumer, car il ne savait pas si sa pipe +était dans son sac, dans son bonnet à poil ou dans une de ses poches. +Et, comme ce n'était pas le moment de chercher, il se contenta de sa +chique, et moi d'un petit cigare que je fis à l'espagnole, avec un +morceau de papier d'une des lettres dont plusieurs se trouvaient dans +le petit sac. + +Il y avait environ deux heures que nous étions à notre bivac, et il +n'en était pas encore sept. Ainsi, c'était onze à douze heures que +nous avions encore à rester dans cette situation, avant de nous +remettre en marche. Depuis un moment, Picart s'était absenté pour +satisfaire à un pressant besoin, et son absence commençait déjà à +m'inquiéter, lorsque, au moment où je m'y attendais le moins, +j'entends du bruit dans les broussailles, du côté opposé où il était +parti. Persuadé que c'était tout autre que lui, je prends mon fusil, +et je me mets en défense. Au même instant, je vois paraître Picart +qui, en me voyant dans cette position, me dit: «C'est bien, mon pays, +c'est fort bien!» à demi-voix et d'un air mystérieux, en me faisant +signe de ne pas parler. Alors, il me dit tout bas que deux femmes +venaient de passer sur le chemin, à deux pas d'où il était, portant, +l'une un paquet, et l'autre une espèce de seau, où, probablement, il y +avait quelque chose, car elles s'étaient arrêtées quelque temps pour +se reposer, à cinq ou six pas de lui: «Elles ont été cause, me dit-il, +que, quoique étant dans une position à avoir le derrière gelé, je n'ai +osé bouger tant qu'elles ont été près de moi, à bavarder comme des +pies. Nous allons suivre leurs traces, et nous arriverons peut-être +dans un village ou dans une baraque où nous serons à l'abri des +mauvais temps et plus en sûreté, car vous entendez toujours ces +diables de chiens qui aboient!» Effectivement, depuis le coup de +fusil, ils n'avaient cessé de faire un train d'enfer. «Mais, lui +dis-je, si, dans ce village ou dans cette baraque, nous allions +trouver les Russes!» Il me répondit de le laisser faire. + +Nous voilà encore marchant à l'aventure pendant la nuit, au milieu +d'une forêt, sans savoir où nous allions, sur la seule indication de +quatre pieds imprimés sur la neige que Picart me disait être ceux des +femmes. + +Tout à coup, les traces cessèrent de se faire voir. Après un moment de +recherche, nous les retrouvâmes et nous vîmes qu'elles tournaient à +droite. Cela nous contraria beaucoup, vu que nous allions nous +éloigner de la direction qui pouvait nous conduire sur la grand'route. +Souvent les pas se trouvaient tellement resserrés par les arbres, que +nous ne pouvions plus y voir. Il fallait que Picart se couchât sur la +neige et cherchât avec ses mains les traces que nous ne pouvions plus +voir avec nos yeux. + +Picart conduisait le cheval par la bride, moi je marchais en le tenant +par la queue, mais je fus arrêté court; il ne marchait plus. Le pauvre +diable avait beau faire des efforts, il ne pouvait avancer, car il +était pris entre deux arbres, et les deux bottes de paille qu'il avait +de chaque côté, l'empêchaient de passer. Lorsqu'elles furent tombées, +il put se dégager et avancer. Je ramassai la paille, trop précieuse +pour nous, je la traînai jusqu'au moment où nous trouvâmes le chemin +plus large. Alors nous la remîmes sur le cheval et nous pûmes avancer +plus à notre aise. Un peu plus loin, nous trouvâmes deux chemins, où +l'on avait également marché. Là, nous fûmes encore obligés de nous +arrêter, ne sachant lequel prendre. À la fin, nous prîmes le parti de +faire marcher le cheval devant nous, espérant qu'il pourrait nous +guider; pour ne pas qu'il nous échappe, nous le tenions de chaque côté +de la croupière. À la fin, Dieu eut pitié de nos misères; un chien se +fit entendre et, un peu plus avant, nous aperçûmes une masure assez +grande. + +Imaginez-vous le toit d'une de nos granges posé à terre, et vous aurez +une idée de l'habitation que nous avions devant nous. Nous en fîmes +trois fois le tour avant de pouvoir en trouver l'entrée, cachée par +un avant-toit en chaume qui descendait jusqu'à terre. Sur le côté, une +première porte aussi en chaume, mais tellement couverte de neige qu'il +n'est pas étonnant que nous ne l'ayons pas vue de suite. Picart étant +entré sous le toit, arriva à une seconde porte en bois et frappa +d'abord doucement; personne ne répondit. Une seconde fois, même +silence. Alors, s'imaginant qu'il n'y avait pas d'habitants, il se +disposa à enfoncer la porte avec la crosse de son fusil, mais une voix +faible se fit entendre, la porte s'ouvrit et une vieille femme se +présenta, tenant à la main, pour s'éclairer, un morceau de bois +résineux tout en flammes, qu'elle laissa tomber de frayeur en voyant +Picart, et se sauva tout épouvantée! + +Mon camarade ramassa le morceau de bois encore allumé et avança encore +quelques pas. Comme j'avais fini d'attacher le cheval sous +l'avant-toit qui masquait la porte, j'entrai et je l'aperçus avec sa +lumière à la main, au milieu d'un nuage de fumée. Avec son manteau +blanc, il ressemblait à un pénitent de la même couleur. Il jetait des +regards à droite et à gauche, ne voyant personne, parce qu'il ne +pouvait pas voir dans le fond de l'habitation. Lorsqu'il se fut assuré +que j'étais entré, rompant le silence et s'efforçant de faire une voix +douce, il souhaita le mieux qu'il put le bonjour en langue polonaise. +Je le répétai, mais d'une voix faible. Notre bonjour, quoique mal +exprimé, fut entendu, car nous vîmes venir à nous un vieillard qui, +aussitôt qu'il aperçut Picart, se mit à crier: «Ah! ce sont des +Français; c'est bon!» Il le dit en polonais et le répéta en allemand. +Nous lui répondîmes de même que nous étions Français et de la Garde de +Napoléon. Au nom de Napoléon et de sa Garde, le brave Polonais (car +c'en était un) s'inclina et voulait nous baiser les pieds. Au mot de +_Français_, répété par la vieille femme, nous vîmes deux autres femmes +plus jeunes sortir d'une espèce de cachette, qui s'approchèrent de +nous en manifestant de la joie. Picart les reconnut pour celles qu'il +avait vues dans la forêt et dont nous avions suivi les traces. + +Il n'y avait pas cinq minutes que nous étions chez ces braves gens, +que je faillis être suffoqué par la chaleur à laquelle je n'étais plus +habitué, ce qui me força à me retirer près de la porte, où je tombai +sans connaissance. + +Picart se retourna et courut pour me secourir, mais la vieille femme +et une de ses filles m'avaient déjà relevé et m'avaient fait asseoir +sur une espèce d'escabelle en bois. Lorsque je fus débarrassé de la +marmite, ainsi que de ma peau d'ours et de mon fourniment, je fus +conduit dans le fond de l'habitation où l'on me coucha sur un lit de +camp garni de peaux de mouton. Les femmes avaient l'air de nous +plaindre, en voyant comme nous étions malheureux, particulièrement +moi, qui étais si jeune et avais bien plus souffert que mon camarade: +la grande misère m'avait rendu si triste, que je faisais peine à voir. + +Le vieillard s'était occupé de faire entrer notre cheval et tout fut +en mouvement pour nous être utile. Picart pensa à la bouteille au +genièvre qui était dans ma carnassière. Il m'en fit avaler quelques +gouttes, il en mit ensuite dans l'eau, et, un instant après, je me +trouvais beaucoup mieux. + +La vieille femme me tira mes bottes que je n'avais pas ôtées depuis +Smolensk, c'est-à-dire depuis le 10 de novembre, et nous étions le 23. +Une des jeunes filles se présenta avec un grand vase en bois rempli +d'eau chaude, le posa devant moi et, se mettant à genoux, me prit les +pieds l'un après l'autre, tout doucement, me les posa dans l'eau et +les lava avec une attention particulière et en me faisant remarquer +que j'avais une plaie au pied droit: c'était une engelure de 1807 à la +bataille d'Eylau, et qui, depuis ce temps, ne s'était jamais fait +sentir, mais qui venait de se rouvrir et me faisait, dans ce moment, +cruellement souffrir[41]. + +[Note 41: La bataille d'Eylau commença le 7 février 1807, à la +pointe du jour. La veille, nous avions couché sur un plateau, à un +quart de lieue de la ville, et en arrière. Ce plateau était couvert de +neige et de morts, par suite d'un combat que l'avant-garde avait eu, +un moment avant notre arrivée. À peine faisait-il jour, que l'Empereur +nous fit marcher en avant, mais nous eûmes beaucoup de peine, à cause +que nous marchions dans le milieu des terres et dans la neige +jusqu'aux genoux. Étant près de la ville, il fit placer toute la Garde +en colonne serrée par division, une partie sur le cimetière à droite +de l'église, et l'autre sur un lac à cinquante pas du cimetière. Les +boulets et les obus, tombant sur le lac, faisaient craquer la glace et +menaçaient d'engloutir ceux qui étaient dessus. Nous fûmes toute la +journée dans cette position, les pieds dans la neige et écrasés par +les boulets et la mitraille. Les Russes, quatre fois plus nombreux que +nous, avaient aussi l'avantage du vent qui nous envoyait dans la +figure la neige qui tombait à gros flocons, ainsi que la fumée de leur +poudre et de la nôtre, de manière qu'ils pouvaient nous voir presque +sans être vus. Nous fûmes dans cette position jusqu'à sept heures du +soir. Notre régiment, qui était le deuxième grenadiers, fut envoyé, à +trois heures de l'après-midi, reprendre la position du matin dont les +Russes voulaient s'emparer. Toute la nuit, comme pendant la bataille, +il ne cessa de tomber de la neige. C'est ce jour-là que j'eus le pied +droit gelé, qui ne fut guéri qu'au camp de Finkelstein, avant la +bataille d'Essling et de Friedland. (_Note de l'auteur_.)] + +L'autre jeune fille, qui paraissait l'aînée, en faisait autant à mon +camarade qui, d'un air confus, se laissait faire tranquillement. Je +lui dis qu'il était bien vrai qu'une inspiration du bon Dieu l'avait +porté à suivre les traces de ces jeunes filles: «Oui, dit-il; mais en +les voyant passer dans la forêt, je ne pensais pas qu'elles nous +auraient aussi bien accueillis. Je ne vous ai pas encore dit, +continua-t-il, que ma tête me faisait un mal de diable, et que, depuis +que je suis un peu reposé, cela se fait sentir. Vous allez voir, tout +à l'heure, que la balle de ce chien de Cosaque m'aura touché plus près +que je ne pensais. Nous allons voir!» Il dénoua un cordon qu'il avait +sous le menton et qui servait à tenir deux morceaux de peau de mouton, +attachés de chaque côté de son bonnet à poil, afin de préserver ses +oreilles de la gelée. Mais à peine était-il décoiffé, que le sang +commença à ruisseler: «Voyez-vous! me dit-il. Mais cela n'est rien. Ce +n'est qu'une égratignure. La balle aura glissé sur le côté de la +tête.» Le vieux Polonais s'empressa de lui ôter son fourniment qu'il +avait perdu l'habitude de quitter, de même que son bonnet à poil, avec +lequel il couchait toujours. La fille qui lui lavait les pieds lui +lava aussi la tête. Tout le monde se mit autour de lui pour le servir. +Le pauvre Picart était tellement sensible aux soins qu'on lui donnait, +que de grosses larmes coulaient le long de sa figure. Il fallait des +ciseaux pour lui couper les cheveux. Je pensai de suite à la giberne +du chirurgien, que j'avais prise sur le Cosaque, et, me l'ayant fait +apporter, nous y trouvâmes tout ce qu'il nous fallait pour le +pansement: deux paires de ciseaux et plusieurs autres instruments de +chirurgie, de la charpie et des bandes de linge. Après lui avoir coupé +les cheveux, la vieille femme lui suça la plaie, qui était plus forte +qu'il ne pensait. Ensuite, on lui mit un peu de charpie, une bande et +un mouchoir. Nous trouvâmes la balle logée dans des chiffons dont le +fond de son bonnet était rempli. L'aile gauche de l'aigle impériale, +placée sur le devant du bonnet, était traversée. Tout en faisant +l'inspection de ce qu'il contenait, il jeta un cri de joie: c'était sa +pipe qu'il venait de retrouver, un vrai brûle-gueule qui n'avait pas +trois pouces de long. Aussi alluma-t-il de suite le tabac: il n'avait +pas fumé depuis Smolensk. + +Lorsque nos pieds furent lavés, on nous les essuya avec des peaux +d'agneaux, que l'on mit ensuite dessous pour nous servir de tapis. +L'on mit sur la plaie de mon pied une graisse qui, m'assurait-on, +devait me guérir en peu de temps. L'on me montra la manière dont je +devais m'en servir, et l'on m'en mit dans un morceau de linge que je +renfermai dans la giberne du docteur, avec tous les instruments qui +avaient servi à panser la tête de Picart. + +Nous étions déjà beaucoup mieux. Nous les remerciâmes des soins qu'ils +nous donnaient. Le Polonais nous fit comprendre qu'il était au +désespoir, vu les circonstances, de ne pouvoir mieux faire; qu'il +faut, en voyage, loger ses ennemis et leur laver les pieds, à plus +forte raison à ses amis. Dans ce moment, nous entendîmes la vieille +femme jeter un cri et courir: c'était un grand chien que nous n'avions +pas encore vu, qui emportait le bonnet à poil de Picart. On voulait le +battre, mais nous demandâmes sa grâce. + +Je proposai à Picart de faire la visite du portemanteau qui était +encore sur le cheval. Il se fit conduire près de l'animal: rien ne lui +manquait. Il prit le portemanteau, qu'il apporta près du poêle. Nous y +trouvâmes premièrement neuf mouchoirs des Indes tissés en soie: «Vite, +dit Picart, chacun deux à nos princesses, et un à la vieille, et +gardons les autres!» Cette première distribution fut vite faite, au +grand contentement des personnes qui les recevaient. Nous trouvâmes, +ensuite, trois paires d'épaulettes d'officier supérieur, dont une de +maréchal de camp; trois montres en argent, sept croix d'honneur, deux +cuillers en argent, plus de douze douzaines de boutons de hussard +dorés, deux boîtes de rasoirs, six billets de banque de cent roubles, +plus un pantalon en toile taché de sang. J'espérais trouver une +chemise, malheureusement il ne s'en trouva pas; c'était la chose dont +j'avais le plus besoin, car la chaleur avait ravigoté la vermine qui +me dévorait. + +Les jeunes filles faisaient de grands yeux et tenaient dans les mains +ce que nous leur avions donné, ne pouvant croire que c'était pour +elles. Mais la chose qui leur fit le plus de plaisir fut les boutons +dorés que nous leur donnâmes, ainsi qu'une bague en or que je pris +plaisir à leur mettre aux doigts. Celle qui m'avait lavé les pieds ne +fut pas sans remarquer que je lui donnais la plus belle. Il est +probable que les Cosaques coupaient les doigts aux hommes morts, pour +les prendre. + +Nous fîmes présent au vieillard d'une grosse montre anglaise et de +deux rasoirs, ainsi que de toute la monnaie russe, d'une valeur de +plus de trente francs, dont une partie se trouvait aussi dans le +portemanteau. Nous remarquâmes qu'il avait toujours les yeux fixés sur +une grand'croix de commandeur, à cause du portrait de l'Empereur. Nous +la lui donnâmes. Sa satisfaction serait difficile à dépeindre. Il la +porta plusieurs fois à sa bouche et sur son coeur. Il finit par se +l'attacher au cou avec un cordon en cuir, en nous faisant comprendre +qu'il ne la quitterait qu'à la mort. + +Nous demandâmes du pain. L'on nous en apporta un qu'ils n'avaient pas, +disaient-ils, osé nous présenter, tant il était mauvais. +Effectivement, nous ne pûmes en manger. Ce pain était fait d'une pâte +noire, rempli de grains d'orge, de seigle et de morceaux de paille +hachée à vous arracher le gosier. Il nous fit comprendre que ce pain +provenait des Russes; qu'à trois lieues de là les Français les avaient +battus, le matin, et leur avaient pris un grand convoi[42]; que les +juifs qui leur avaient annoncé cette nouvelle et qui se sauvaient des +villages situés sur la route de Minsk, leur avaient vendu ce pain, qui +n'était pas mangeable. Enfin, quoique, depuis plus d'un mois, je n'en +avais pas mangé, il me fut impossible de mordre dedans, tant il était +dur. D'ailleurs j'avais, depuis longtemps, les lèvres crevassées et +qui saignaient à chaque instant. + +[Note 42: Le combat qui avait eu lieu avec les Russes et dont le +Polonais voulait nous parler était une rencontre que le corps d'armée +du maréchal Oudinot, qui n'était pas venu jusqu'à Moscou, car il avait +toujours resté en Lithuanie, venait d'avoir avec les Russes qui +venaient à notre rencontre, pour nous couper la retraite. Le maréchal +les avait battus, mais, en se retirant, ils coupèrent le pont de la +Bérézina. (_Note de l'auteur._)] + +Lorsqu'ils virent que nous ne pouvions pas en manger, ils nous +apportèrent un morceau de mouton, quelques pommes de terre, des +oignons et des concombres marinés. Enfin, ils nous donnèrent tout ce +qu'ils avaient, en nous disant qu'ils feraient leur possible pour nous +procurer quelque chose de mieux. En attendant, nous mîmes le mouton +dans la marmite, pour nous faire une soupe. Le vieillard nous dit +qu'il y avait, à une forte demi-lieue, un village où tous les juifs +qui étaient sur la route s'étaient réfugiés, dans la crainte d'être +pillés, et, comme ils avaient emporté leurs vivres avec eux, il +espérait trouver quelque chose de mieux que ce qu'il nous avait donné +jusqu'à présent. Nous voulûmes lui donner de l'argent. Il le refusa en +disant que celui que nous lui avions donné, ainsi qu'à ses filles, +servirait à cela, et qu'une d'elles était déjà partie avec sa mère et +le grand chien. + +On nous avait arrangé un lit à terre, composé de paille et de peaux de +moutons. Depuis un moment, Picart s'était endormi; je finis par en +faire autant. Nous fûmes réveillés par le bruit que faisait le chien +de la cabane en aboyant: «Bon! dit le vieux Polonais, c'est ma femme +et ma fille qui sont de retour». Effectivement, elles entrèrent. Elles +nous apportaient du lait, un peu de pommes de terre et une petite +galette de farine de seigle qu'elles avaient pu avoir à force +d'argent, mais pour de l'eau-de-vie, _nima!_[43] Le peu qu'il y avait +venait d'être enlevé par les Russes. Nous remerciâmes ces bonnes gens +qui avaient fait près de deux lieues dans la neige jusqu'aux genoux, +pendant la nuit, par un froid rigoureux, en s'exposant à être dévorés +par les loups ou les ours, en grand nombre dans les forêts de la +Lithuanie, et surtout dans ce moment, car ils abandonnaient les autres +forêts que nous brûlions dans notre marche, pour se retirer dans +d'autres qui leur offraient plus de sûreté et de quoi manger, par la +quantité de chevaux et d'hommes qui mouraient chaque jour. + +[Note 43: _Nima_, en polonais et en lithuanien, signifie _non_, ou +_il n'y en a pas_. (_Note de l'auteur_.)] + +Nous fîmes une soupe que nous dévorâmes de suite. Après avoir mangé, +je me trouvai beaucoup mieux. Cette soupe au lait m'avait restauré +l'estomac. Ensuite je me mis à réfléchir, la tête appuyée dans les +deux mains. Picart me demanda ce que je pensais: «Je pense, lui +dis-je, que, si je n'étais pas avec vous, mon vieux brave, et retenu +par l'honneur et mon serment, je resterais ici, dans cette cabane, au +milieu de cette forêt et avec ces bonnes, gens.--Soyez tranquille, me +dit-il, j'ai fait un rêve qui m'est de bon augure. J'ai rêvé que +j'étais à la caserne de Courbevoie, que je mangeais un morceau de +boudin de la _Mère aux bouts_ et que je buvais une bouteille de vin de +Suresnes.[44]» + +[Note 44: La _Mère aux bouts_ était une vieille femme qui venait +tous les jours à six heures du matin à la caserne de Courbevoie, où +nous étions, et qui, pour dix centimes, nous vendait un morceau de +boudin long de six pouces et dont on se régalait tous les jours avant +l'exercice, en buvant pour dix centimes de vin de Suresnes, en +attendant la soupe de dix heures: quel est le vélite ou le vieux +grenadier de la Garde qui n'ait connu la _Mère aux bouts? (Note de +l'auteur_.)] + +Pendant que Picart me parlait, je remarquai qu'il était fort rouge et +qu'il portait souvent la main droite sur son front, et quelquefois à +la place où il avait reçu son coup de balle. Je lui demandai s'il +avait mal à la tête. Il me répondit que oui, mais que c'était +probablement occasionné par la chaleur, ou pour avoir trop dormi. Mais +il me sembla qu'il avait de la fièvre. Son voyage à la caserne de +Courbevoie me faisait croire que je ne m'étais pas trompé: «Je vais +continuer mon rêve, dit-il, et tâcher de rejoindre la _Mère aux +bouts_. Bonne nuit!» Deux minutes après, il était endormi. + +Je voulus me reposer, mais mon sommeil fut souvent interrompu par des +douleurs que j'avais dans les cuisses, suite des efforts que j'avais +faits en marchant. Il n'y avait pas longtemps que Picart dormait, +lorsque le chien se mit à aboyer. Les personnes de la maison en furent +surprises. Le vieillard, qui était assis sur un banc près du poêle, se +leva et saisit une lance attachée contre un gros sapin qui servait de +soutien à l'habitation. Il alla du côté de la porte; sa femme le +suivit, et moi, sans éveiller Picart, j'en fis autant, ayant toutefois +la précaution de prendre mon fusil qui était chargé, et la baïonnette +au bout du canon. Nous entendîmes que l'on dérangeait la première +porte. Le vieillard ayant demandé qui était là, une voix nasillarde +se fit entendre et l'on répondit: «Samuel!» Alors la femme dit à son +mari que c'était un juif du village où elle avait été, le soir. +Lorsque je vis que c'était un enfant d'Israël, je repris ma place, +ayant soin toutefois de rassembler autour de moi tout ce que nous +avions, car je n'avais pas de confiance dans le nouveau venu. + +Je dormis assez bien deux heures, jusqu'au moment où Picart m'éveilla +pour manger la soupe au mouton. Il se plaignait toujours d'un grand +mal de tête, par suite, probablement, de ses rêves, car il me dit +qu'il n'avait fait que rêver Paris et Courbevoie, et, sans se rappeler +qu'il m'en avait déjà conté une partie, il me dit que, dans son rêve, +il avait danser à la barrière du Roule[45] où, me dit-il, il avait bu +avec des grenadiers qui avaient été tués à la bataille d'Eylau. + +[Note 45: Rendez-vous des maîtresses des vieux grenadiers de la +Garde. On y dansait. (_Note de l'auteur_.)] + +Comme nous allions manger, le juif nous présenta une bouteille de +genièvre que Picart s'empressa de prendre. Alors il lui demanda qui il +était et d'où il venait; il lui parlait en allemand. Ensuite il goûta +ce que contenait la bouteille, et, pour remercier, finit par lui dire +que cela ne valait pas le diable. Effectivement c'était du mauvais +genièvre de pommes de terre. + +L'idée me vint que le juif pourrait nous être très utile en le prenant +pour guide; nous avions de quoi tenter sa cupidité. De suite, je fis +part à Picart de mon idée, qu'il approuva, et, comme il se disposait à +en faire la proposition, notre cheval, qui était couché, se releva +tout effrayé, en cherchant à rompre le lien auquel il était attaché; +le chien se mit à beugler (_sic_). Au même instant, nous entendîmes +plusieurs loups qui vinrent hurler autour de la baraque et même contre +la porte. C'était à notre cheval qu'ils en voulaient. Picart prit son +fusil pour leur faire la chasse, mais notre hôte lui fit comprendre +qu'il ne serait pas prudent, à cause des Russes. Alors il se contenta +de prendre son sabre d'une main et un morceau de bois de sapin tout en +feu de l'autre, se fit ouvrir la porte et se mit à courir sur les +loups qu'il mit en fuite. Un instant après, il rentra en me disant +que cette sortie lui avait fait du bien; que son mal de tête était +presque passé. Ils revinrent encore à la charge, mais nous ne +bougeâmes plus. + +Le juif, comme je m'y attendais, nous demanda si nous n'avions rien à +vendre ou à changer. Je dis à Picart qu'il était temps de lui faire +des propositions pour qu'il puisse nous conduire jusqu'à Borisow ou +jusqu'au premier poste français. Je lui demandai combien il y avait de +l'endroit où nous étions à la Bérézina. Il nous répondit que, par la +grand'route, il y avait bien neuf lieues; nous lui fîmes comprendre +que nous voulions, si cela était possible, y arriver par d'autres +chemins. Je lui proposai de nous y conduire, moyennant un arrangement: +d'abord les trois paires d'épaulettes que nous lui donnions de suite, +et un billet de banque de cent roubles, le tout d'une valeur de cinq +cents francs. Mais je mettais pour condition que les épaulettes +resteraient entre les mains de notre hôte, qui les lui remettrait à +son retour; que, pour le billet de banque, je le lui donnerais à notre +destination, c'est-à-dire au premier poste de l'armée française; que, +sur la présentation d'un foulard que je montrai aux personnes +présentes, on lui remettrait les épaulettes, mais que lui, Samuel, +remettrait aux personnes de la maison vingt-cinq roubles; que le +foulard serait pour la plus jeune fille, celle qui m'avait lavé les +pieds. L'enfant d'Israël accepta, non sans faire quelques observations +sur les dangers qu'il y avait à courir, en ne passant pas par la +grand'route. Notre hôte nous témoigna combien il regrettait de ne pas +avoir dix ans de moins, afin de nous conduire, et pour rien, en nous +défendant contre les Russes, s'il s'en présentait. En nous disant +cela, il nous montrait sa vieille hallebarde attachée le long d'une +pièce de bois. Mais il donna tant d'instructions au juif sur la route, +qu'il consentit à nous conduire, après avoir toutefois bien regardé et +vérifié si tout ce que nous lui donnions était de bon aloi. + +Il était neuf heures du matin lorsque nous nous mîmes en route. +C'était le 24 novembre. Toute la famille polonaise resta longtemps sur +le point le plus élevé, nous suivant des yeux et nous faisant des +signes d'adieu avec leurs mains. + +Notre guide marchait devant, tenant notre cheval par la bride. Picart +parlait seul, s'arrêtant quelquefois, faisant le maniement d'armes. +Tout à coup, je ne l'entends plus marcher. Je me retourne, je le vois +immobile et au port d'armes, marchant au pas ordinaire, comme à la +parade. Ensuite il se met à crier d'une voix de tonnerre: «Vive +l'Empereur!» Aussitôt je m'approche de lui, je le prends vivement par +le bras, en lui disant: «Eh bien, Picart, qu'avez-vous donc?» Je +craignais qu'il ne fût devenu fou: «Quoi? me répondit-il comme un +homme qui se réveille, ne passons-nous pas la revue de l'Empereur?» Je +fus saisi en l'entendant parler de la sorte. Je lui répondis que ce +n'était pas aujourd'hui, mais demain, et, le prenant par le bras, je +lui fis allonger le pas, afin de rattraper le juif. Je vis de grosses +larmes couler le long de ses joues: «Eh quoi! lui dis-je, un vieux +soldat qui pleure!--Laissez-moi pleurer, me dit-il, cela me fait du +bien! Je suis triste, et si, demain, je ne suis pas au régiment, c'est +fini!--Soyez tranquille, nous y serons aujourd'hui, j'espère, ou +demain matin au plus tard. Comment, mon vieux, voilà que vous vous +affectez comme une femme!--C'est vrai, me répondit-il, je ne sais pas +comment cela est venu. Je dormais ou je rêvais, mais cela va mieux.--À +la bonne heure, mon vieux! Ce n'est rien. La même chose m'est arrivée +plusieurs fois, et le soir même que je vous ai rencontré. Mais j'ai le +coeur plein d'espérance depuis que je suis avec vous!» + +Tout en causant, je voyais mon guide qui s'arrêtait souvent comme pour +écouter. + +Tout à coup, je vois Picart se jeter de tout son long dans la neige, +et nous commander d'une voix brusque: «Silence!» «Pour le coup, dis-je +en moi-même, c'est fini! Mon vieux camarade est fou! Que vais-je +devenir?» Je le regardais, saisi d'étonnement; il se lève et se met à +crier, mais d'une voix moins forte que la première fois: «Vive +l'Empereur! Le canon! Écoutez! Nous sommes sauvés!--Comment? lui +dis-je.--Oui, continua-t-il, écoutez!» Effectivement, le bruit du +canon se faisait entendre: «Ah! je respire, dit-il, l'Empereur n'est +pas prisonnier, comme le coquin d'émigré le disait hier. N'est-il pas +vrai, mon pays? Cela m'avait tellement brouillé la cervelle, que j'en +serais mort de rage et de chagrin. Mais, à présent, marchons dans +cette direction: c'est un guide certain.» L'enfant d'Israël nous +assurait que c'était dans la direction de la Bérézina que l'on +entendait le canon. Enfin mon vieux compagnon était tellement content +qu'il se mit à chanter: + + Air du _Curé de Pomponne_. + + Les Autrichiens disaient tout bas: + Les Français vont vite en besogne, + Prenons, tandis qu'ils n'y sont pas, + L'Alsace et la Bourgogne. + Ah! tu t'en souviendras, la-ri-ra, + Du départ de Boulogne (_bis_).[46] + +[Note 46: Cette chanson avait été faite en partant du camp de +Boulogne en 1805, pour aller en Autriche, pour la bataille +d'Austerlitz. (_Note de l'auteur_.)] + +Une demi-heure après, notre marche devint tellement embarrassante, +qu'il était impossible de voyager plus longtemps. Notre guide croyait +s'être trompé. C'est pourquoi, rencontrant un espace assez élevé pour +y marcher plus à l'aise, nous n'hésitâmes pas un instant à nous y +jeter, espérant y rencontrer un chemin où nous puissions marcher avec +plus de facilité. Nous entendions toujours le bruit du canon, mais +plus distinctement, depuis que nous avions pris cette nouvelle +direction; il pouvait être alors midi. Tout à coup, le canon cessa de +se faire entendre, le vent recommença et la neige le suivit de près, +mais en si grande quantité que nous ne pouvions plus nous voir, de +sorte que le pauvre enfant d'Israël finit par renoncer à conduire le +cheval. Nous lui conseillâmes de monter dessus. C'est ce qu'il fit. Je +commençais à être extrêmement fatigué et inquiet. Je ne disais rien, +mais Picart jurait comme un enragé après le canon qu'il n'entendait +plus, et après le vent, disait-il, qui en était la cause. Nous +arrivâmes de la sorte dans un endroit où nous ne pouvions plus +avancer, tant les arbres étaient serrés les uns contre les autres. À +chaque instant, nous étions arrêtés par d'autres obstacles, nous +allions mesurer la terre de tout notre long et nous enterrer dans la +neige. Enfin, après une marche pénible, nous eûmes le chagrin de nous +retrouver au point où nous étions partis, une heure avant. + +Voyant cela, nous arrêtâmes un instant; nous bûmes un coup de mauvais +genièvre que le juif nous avait donné, ensuite nous délibérâmes. Il +fut décidé que nous irions joindre la grand'route. Je demandai à notre +guide si, dans le cas où nous ne pourrions pas gagner la route, il +pourrait nous reconduire où nous avions couché. Il m'assura que oui, +mais qu'il faudrait faire des remarques où nous passions. Picart se +chargea de cela en coupant, de distance en distance, des jeunes +arbres, bouleaux ou sapins, que nous laissions derrière nous. + +Nous pouvions avoir fait une demi-lieue, dans ce nouveau chemin, +lorsque nous rencontrâmes une cabane. Il était presque temps, car les +forces commençaient à me manquer. Il fut décidé que nous y ferions une +halte d'une demi-heure pour y faire manger le cheval, ainsi que nous. +Le bonheur voulut qu'en y entrant, nous trouvâmes beaucoup de bois sec +à brûler, deux bancs formés de deux grosses pièces de bois brut et +trois peaux de mouton, qu'il fut décidé que l'on emporterait pour nous +en servir si nous étions obligés de passer la nuit dans la forêt. + +Nous nous chauffâmes en mangeant un morceau de viande de cheval. Notre +guide n'en voulut pas toucher, mais il tira de dessous sa capote de +peau de mouton une mauvaise galette de farine d'orge, avec autant de +paille, que nous nous empressâmes de partager avec lui. Il nous jura +par Abraham qu'il n'avait que cela et quelques noix. Nous en fîmes +quatre parts. Il en eut deux, et nous chacun une. Nous bûmes chacun un +petit verre de mauvais genièvre. Je lui en présentai un qu'il refusa, +et cela pour ne pas boire dans le même vase que nous. Mais il nous +avança le creux de sa main, et nous lui en versâmes, qu'il avala. + +Il nous dit alors que, pour arriver à une autre cabane, il fallait +encore une bonne heure de marche. Aussi, dans la crainte que la nuit +ne vienne nous surprendre, nous résolûmes de nous remettre en route. +C'est ce que nous fîmes avec une peine incroyable, tant le chemin +était devenu étroit, ou plutôt l'on aurait dit qu'il n'y en avait +plus. Cependant Samuel, notre guide, qui avait vraiment du courage, +nous rassura en nous disant que, bientôt, nous le retrouverions plus +large. + +Pour comble de malheur, la neige recommença à tomber avec tant de +force, que nous ne sûmes plus où nous diriger. Cet état de choses dura +jusqu'au moment où notre guide se mit à pleurer, en nous disant qu'il +ne savait plus où nous étions. + +Nous voulûmes retourner sur nos pas, mais ce fut bien pis, à cause de +la neige qui nous tombait en pleine figure; nous n'eûmes rien de mieux +à faire que de nous mettre contre un massif de gros sapins, en +attendant qu'il plût à Dieu de faire cesser le mauvais temps. Cela +dura encore plus d'une demi-heure. Nous commencions à être transis de +froid. Picart jurait par moments; quelquefois il fredonnait: + + Ah! tu t'en souviendras, la-ri-ra, + Du départ de Boulogne! + +Le juif ne faisait que répéter: «Mon Dieu! mon Dieu!» Tant qu'à moi, +je ne disais rien, mais je faisais des réflexions bien sinistres. Sans +ma peau d'ours et le bonnet du rabbin que je portais sous mon schako, +je pense que j'aurais succombé de froid. + +Lorsque le temps fut devenu meilleur, nous cherchâmes à nous orienter +de nouveau, mais à la tempête avait succédé un grand calme, de manière +à ne plus savoir distinguer le nord avec le midi. Nous étions tout à +fait désorientés. Nous marchions toujours au hasard, et je +m'apercevais que nous tournions toujours sur nous-mêmes, revenant +continuellement à la même place. + +Picart continuait à jurer, mais c'était contre le juif. + +Cependant, après avoir marché encore quelque temps, nous nous +trouvâmes dans un espace d'environ quatre cents mètres de +circonférence, qui nous donna l'espoir de trouver un chemin. Mais, +après en avoir fait plusieurs fois le tour, nous ne découvrîmes rien. +Nous nous regardions, car chacun de nous attendait un avis de son +camarade. Tout à coup, je vis mon vieux grognard poser son fusil +contre un arbre, et, regardant de tous côtés comme s'il cherchait +quelque chose, tirer son sabre du fourreau. À peine avait-il fait ce +mouvement, que le pauvre juif, croyant que c'était pour le tuer, se +mit à jeter des cris épouvantables et à abandonner le cheval pour +fuir. Mais, les forces lui manquant, il tomba a genoux d'un air +suppliant, pour implorer la miséricorde de Dieu et de celui qui ne lui +voulait pas de mal, car Picart n'avait tiré son sabre que pour couper +un bouleau gros comme mon bras et le consulter sur la direction que +nous avions à prendre. Il coupa l'arbre par le milieu et, ayant +examiné la partie qui restait attachée au sol, me dit d'un grand +sang-froid: «Voilà la direction que nous devons prendre! L'écorce de +l'arbre, de ce côté, qui est celui du nord, est un peu rousse et +gâtée, tandis que, de l'autre côté, qui est celui du midi, elle est +blanche et bien conservée. Marchons au midi!» + +Nous n'avions plus de temps à perdre, car notre plus grande crainte +était que la nuit nous surprît. Nous cherchâmes à nous frayer un +chemin, ayant toujours soin de ne pas perdre de vue la direction de +notre point de départ. + +Dans ce moment, le juif, qui marchait derrière nous, jeta un cri. Nous +le vîmes étendu de son long. Il était tombé en tirant le cheval qu'il +voulait faire passer entre deux arbres trop serrés l'un contre +l'autre, de manière que le pauvre _cognia_ ne savait plus ni avancer, +ni reculer. Nous fûmes obligés de débarrasser et l'homme et le cheval, +dont la charge ainsi que le harnachement étaient tombés sur les jambes +de derrière. + +J'enrageais aussi de voir que nous perdions un temps aussi précieux; +j'aurais volontiers abandonné le cheval, et il aurait fallu en venir +là si, au bout d'une demi-heure d'efforts, nous ne fussions tombés +dans un chemin assez large, que le juif reconnut pour être la +continuation de celui dont nous avions perdu la direction; pour +preuve, il nous montra plusieurs gros arbres qu'il reconnaissait, +parce qu'ils contenaient des ruches qu'il nous fit voir et qui, +malheureusement, étaient perchées trop haut pour notre bec.[47] + +[Note 47: En Pologne, en Lithuanie, et dans une partie de la +Russie, on choisit, dans les forêts, les arbres les plus gros et à une +hauteur de dix à douze pieds, l'on creuse dans le corps de l'arbre un +trou de la profondeur d'un pied, sur autant de largeur et trois de +hauteur, et c'est là que les mouches déposent leur miel, que souvent +les ours, qui sont très friands et en grande quantité dans ces forêts, +vont souvent dénicher. Aussi c'est souvent un piège pour les prendre. +(_Note de l'auteur._)] + +Picart, ayant regardé à sa montre, vit qu'il était près de quatre +heures. Nous n'avions pas de temps à perdre. Nous nous trouvâmes en +face d'un lac gelé que notre guide reconnut. Nous le traversâmes sans +difficulté, et, tournant un peu à gauche, nous reprîmes notre chemin. + +À peine y étions-nous entrés, que nous vîmes venir à nous quatre +individus qui s'arrêtèrent en nous voyant. De notre côté, nous nous +mîmes en mesure de nous défendre. Mais nous vîmes qu'ils avaient plus +peur que nous, car ils se consultaient afin de voir s'ils devaient +avancer ou reculer en se jetant dans le bois. Ils vinrent à nous en +nous souhaitant le bonjour. C'étaient quatre juifs que notre guide +connaissait. Ils venaient d'un village situé sur la grand'route. Ce +village étant occupé par l'armée française, il leur était impossible +d'y rester sans mourir de faim et de froid, car, pour des vivres, il +n'y en avait plus, et il ne restait pas une maison pour se mettre à +l'abri, pas même pour l'Empereur. Nous apprîmes avec plaisir que nous +n'étions plus qu'à deux lieues de l'armée française, mais que nous +ferions bien de ne pas aller plus loin aujourd'hui, parce que nous +pourrions nous tromper de chemin. Ils nous conseillaient de passer la +nuit dans la première baraque, qui n'était plus bien loin. Ils nous +quittèrent en nous souhaitant le bonsoir. Nous continuâmes à marcher, +et l'on n'y voyait déjà plus, lorsque, heureusement, nous arrivâmes à +l'endroit où nous devions passer la nuit. + +Nous y trouvâmes de la paille et du bois en quantité. Nous allumâmes +de suite un bon feu au poêle en terre qui s'y trouvait, et, comme il +aurait fallu trop de temps pour faire la soupe, nous nous contentâmes +d'un morceau de viande rôtie, et, pour notre sûreté, nous résolûmes de +veiller chacun notre tour, toutes les deux heures, avec nos armes +chargées à côté de nous. + +Je ne saurais dire combien il y avait de temps que je dormais, lorsque +je fus réveillé par le bruit que faisait le cheval, causé par les +hurlements des loups qui entouraient la baraque. Picart prit une +perche, et, ayant attaché, au bout, un gros bouchon de paille et +plusieurs morceaux de bois résineux qu'il alluma, il courut sur ces +animaux, tenant la perche enflammée d'une main et son sabre de +l'autre, de sorte qu'il s'en débarrassa pour le moment. Il rentra un +instant après, tout fier de sa victoire. Mais à peine était-il étendu +sur sa paille, qu'ils revinrent avec plus de furie. Alors, prenant un +gros morceau de bois allumé, il le jeta à une douzaine de pas et +commanda au juif de porter beaucoup de bois sec pour entretenir le +feu. Après cet exploit, nous n'entendîmes presque plus les hurlements. + +Il n'était pas plus de quatre heures, lorsque Picart me réveilla en me +surprenant agréablement. Il avait, sans m'en rien dire, fait de la +soupe avec du gruau et de la farine qui lui restaient. Il avait fait +rôtir ce qu'il appelait du _soigné_, un bon morceau de cheval. Nous +mangeâmes l'un et l'autre d'assez bon appétit. Picart avait fait la +part du juif. Nous eûmes, aussi, soin de notre cheval: comme il se +trouvait plusieurs grands bacs en bois, nous les avions remplis de +neige que la chaleur fit fondre. Pour la purifier, nous y avions mis +beaucoup de charbon allumé. Elle nous servit de boisson et pour faire +la soupe, et aussi pour donner à boire à notre cheval qui n'avait pas +bu depuis la veille. Après avoir bien arrangé notre chaussure, je pris +un charbon, et, me faisant éclairer par le juif, j'écrivis sur une +planche, en grands caractères, l'inscription suivante: + +DEUX GRENADIERS DE LA GARDE DE L'EMPEREUR NAPOLÉON, ÉGARÉS DANS CETTE +FORÊT, ONT PASSÉ LA NUIT DU 24 AU 25 NOVEMBRE 1812, DANS CETTE CABANE. +LA VEILLE, ILS ONT DU L'HOSPITALITÉ À UNE BRAVE FAMILLE POLONAISE. + +Et je signai. + +À peine avions-nous fait cinquante pas, que notre cheval ne voulut +plus marcher. Notre guide nous dit qu'il voyait quelque chose sur le +chemin. Il reconnut que c'étaient deux loups assis sur le derrière. +Aussitôt Picart lâche son coup de fusil. Les individus disparaissent, +et nous continuons. Au bout d'une demi-heure, nous étions sauvés. + +La première rencontre que nous fîmes fut le bivac de douze hommes que +nous reconnûmes pour des soldats allemands faisant partie de notre +armée. Nous nous arrêtâmes près de leur feu, pour leur demander des +nouvelles. Ils nous regardèrent sans nous répondre, mais parlèrent +ensemble pour se consulter. Ils étaient dans la plus grande des +misères. Nous remarquâmes qu'il y en avait trois de morts. Comme notre +guide avait rempli ses conditions, nous lui donnâmes ce que nous lui +avions promis, et, après lui avoir recommandé de remercier encore de +notre part la brave famille polonaise, nous lui dîmes adieu en lui +souhaitant un bon voyage. Il disparut à grands pas. + +Nous nous disposions à gagner la grand'route, qui n'était éloignée que +de dix minutes de marche, lorsque nous fûmes entourés par cinq de ces +Allemands qui nous sommèrent de leur laisser notre cheval pour le tuer +et dirent que nous en aurions notre part. Deux le prirent par la +bride, mais Picart, qui n'entendait pas de cette oreille, leur dit en +mauvais allemand que, s'ils ne lâchaient la bride, il leur coupait la +figure d'un coup de sabre. Il le tira du fourreau. Les Allemands n'en +firent rien. Il le leur dit encore une fois. Pas plus de réponse. +Alors il appliqua, aux deux qui tenaient la bride, un vigoureux coup +de poing qui leur fit lâcher prise et les étendit sur la neige. Il me +donna le cheval à tenir et dit aux deux autres: «Avancez, si vous avez +de l'âme!» Mais voyant que plus un ne bougeait, il tira de la marmite, +qui était sur le cheval, trois morceaux de viande qu'il leur donna. +Aussitôt, ceux qui étaient à terre se relevèrent pour avoir leur part. +Comme je voyais qu'ils mouraient de faim, pour les dédommager d'avoir +été maltraités, je leur donnai un morceau de plus de trois livres, qui +avait été cuit au bivac, devant le lac. Ils se jetèrent dessus comme +des affamés. Nous continuâmes à marcher. + +Un peu plus loin, nous rencontrâmes encore deux feux presque éteints, +autour desquels étaient plusieurs hommes sans vigueur. Deux seulement +nous parlèrent; un nous demanda s'il était vrai que l'on allait +prendre des cantonnements, et un autre nous cria: «Camarades, +allez-vous tuer le cheval? Je ne demande qu'un peu de sang!» À tout +cela, nous ne répondîmes pas. Nous étions encore à une portée de fusil +de la grand'route, et nous n'apercevions encore aucun mouvement de +départ. Lorsque nous fûmes sur le chemin, je dis assez haut à Picart: +«Nous sommes sauvés!» Un individu qui se trouvait près de nous, +enveloppé dans un manteau à moitié brûlé, répéta, en élevant la voix: +«Pas encore!» Il se retira en me regardant et en levant les épaules. +Il en savait plus que moi sur ce qui se passait. + +Un instant après, nous vîmes un détachement d'environ trente hommes, +composé de sapeurs du génie et pontonniers. Je les reconnus pour ceux +que nous avions pris à Orcha, où ils étaient en garnison[48]. Ce +détachement, commandé par trois officiers, et qui n'était avec nous +que depuis quatre jours, n'avait pas souffert. Aussi paraissaient-ils +vigoureux. Ils marchaient dans la direction de la Bérézina. Je +m'adressai à un officier pour savoir où était le quartier impérial. Il +me répondit qu'il était encore en arrière, mais que le mouvement +allait commencer et que nous allions, dans un instant, voir la tête de +la colonne. Il nous dit aussi de prendre garde à notre cheval; que +l'ordre de l'Empereur était de s'emparer de tous ceux que l'on +trouverait, pour servir à l'artillerie et à la conduite des blessés. +En attendant la colonne, nous le cachâmes à l'entrée du bois. + +[Note 48: Ce sont les pontonniers et les sapeurs du génie qui nous +sauvèrent, car c'est à eux à qui nous devons la construction des ponts +sur lesquels nous passâmes la Bérézina. (_Note de l'auteur_.)] + +Je ne saurais dépeindre toutes les peines, les misères et les scènes +de désolation que j'ai vues et auxquelles j'ai pris part, ainsi que +celles que j'étais condamné à voir et à endurer encore, et qui m'ont +laissé d'ineffaçables et terribles souvenirs. + +C'était le 25 novembre: il pouvait être sept heures du matin; il ne +faisait pas encore grand jour. J'étais dans mes réflexions, lorsque +j'aperçus la tête de la colonne. Je la fis remarquer à Picart. Les +premiers que nous vîmes paraître étaient des généraux, dont +quelques-uns étaient encore à cheval, mais la plus grande partie à +pied, ainsi que beaucoup d'autres officiers supérieurs, débris de +l'Escadron et du Bataillon sacrés, que l'on avait formés le 22, et +qui, au bout de trois jours, n'existaient pour ainsi dire plus. Ceux +qui étaient à pied se traînaient péniblement, ayant, presque tous, les +pieds gelés et enveloppés de chiffons ou de morceaux de peaux de +mouton, et mourant de faim. L'on voyait, après, quelques débris de la +cavalerie de la Garde. L'Empereur venait ensuite, à pied et un bâton à +la main. Il était enveloppé d'une grande capote doublée de fourrure, +ayant sur la tête un bonnet de velours couleur amarante, avec un tour +de peau de renard noir. À sa droite, marchait également à pied le roi +Murat; à sa gauche, le prince Eugène, vice-roi d'Italie; ensuite les +maréchaux Berthier, prince de Neufchâtel; Ney, Mortier, Lefebvre, +ainsi que d'autres maréchaux et généraux dont les corps étaient en +partie anéantis. + +À peine l'Empereur nous avait-il dépassés, qu'il monta à cheval, ainsi +qu'une partie de ceux qui l'accompagnaient; les trois quarts des +généraux n'avaient plus de chevaux. Tout cela était suivi de sept à +huit cents officiers, sous-officiers, marchant en ordre et portant, +dans le plus grand silence, les aigles des régiments auxquels ils +avaient appartenu et qui les avaient tant de fois conduits à la +victoire. C'étaient les débris de plus de soixante mille hommes. +Venait ensuite la Garde impériale à pied, marchant toujours en ordre. +Les premiers étaient les chasseurs à pied. Mon pauvre Picart, qui +n'avait pas vu l'armée depuis un mois, regardait tout cela sans rien +dire, mais ses mouvements convulsifs ne faisaient que trop voir ce +qu'il éprouvait. Plusieurs fois, il frappa la crosse de son fusil +contre la terre, et de son poing sa poitrine et son front. Je voyais +de grosses larmes couler sur ses joues et retomber sur ses moustaches +où pendaient des glaçons. Alors, se retournant de mon côté: «En +vérité, mon pays, je ne sais pas si je dors ou si je veille. Je pleure +d'avoir vu notre Empereur marcher à pied, un bâton à la main, lui si +grand, lui qui nous fait si fiers!» En disant ces paroles, Picart +releva la tête et frappa sur son fusil. Il semblait vouloir, par ce +mouvement, donner plus d'expression à ses paroles. + +Il continua: «Avez-vous remarqué comme il nous a regardés?» +Effectivement, en passant, l'Empereur avait tourné la tête de notre +côté. Il nous avait regardés comme il regardait toujours les soldats +de sa Garde, lorsqu'il les rencontrait marchant isolément, et surtout +dans ce moment de malheur, où il semblait, par son regard, vous +inspirer de la confiance et du courage. Picart prétendait que +l'Empereur l'avait reconnu, chose bien possible. + +Mon vieux camarade, dans la crainte de paraître ridicule, avait ôté +son manteau blanc qu'il tenait sous son bras gauche. Il avait aussi, +quoique souffrant de la tête, remis son bonnet à poil, ne voulant pas +paraître avec celui en peau de mouton que le Polonais lui avait +donné. Le pauvre Picart oubliait sa triste position pour ne plus +penser qu'à celle de l'Empereur et de ses camarades qu'il lui tardait +de voir. + +Enfin parurent les vieux grenadiers. C'était le premier régiment. +Picart était du second. Nous ne tardâmes pas à le voir, car la colonne +du premier n'était pas longue. Suivant moi, il en manquait au moins la +moitié. Lorsqu'il fut devant le bataillon dont il faisait partie, il +avança pour joindre sa compagnie. + +Aussitôt l'on entendit: «Tiens, l'on dirait Picart!--Oui, répond +Picart, c'est moi, mes amis, me voilà et je ne vous quitte plus qu'à +la mort!» Aussitôt la compagnie s'empara de lui (pour le cheval, bien +entendu). Je l'accompagnai encore quelque temps pour avoir un morceau +de l'animal, si on le tuait, mais un cri, partant de la droite de la +compagnie, se fit entendre: «Le cheval appartient à la compagnie, +puisque l'homme en fait partie!--C'est vrai, dit Picart, que +j'appartiens à la compagnie, mais le sergent qui en demande sa part a +descendu le cavalier qui le montait.--Alors, dit un sergent qui me +connaissait, il en aura!» Ce sergent faisait les fonctions du +sergent-major, mort la veille. + +La colonne étant arrêtée, un officier demanda à Picart d'où il venait +et comment il se trouvait en avant, vu que ceux qui, comme lui, +escortaient le convoi, étaient rentrés depuis trois jours. La halte +dura assez longtemps. Il conta son affaire, s'interrompant à chaque +instant pour demander après plusieurs de ses camarades qu'il ne voyait +plus dans les rangs: ils avaient succombé. Il n'osait demander après +son camarade de lit, qui était en même temps son pays. À la fin, il le +demanda: «Et Rougeau, où est-il?--À Krasnoé, répondit un tambour.--Ah! +je comprends!--Oui, continua le tambour; mort d'un coup de boulet qui +lui coupa les deux jambes. Avant de nous quitter, il t'a fait son +exécuteur testamentaire; il m'a chargé de te remettre sa croix, sa +montre et un petit sac de cuir renfermant de l'argent et différents +objets. En me les remettant, il m'a chargé de te dire que tu les +remettes à sa mère, et si, comme lui, tu avais le malheur de ne pas +revoir la France, de vouloir bien en charger un autre.» + +Aussitôt, devant la compagnie, le tambour, qui se nommait Patrice, +tira de son sac tous les objets, en disant à Picart: «Je le les +remets, mon vieux, tels que je les ai reçus de sa main; c'est lui qui +les tira de son sac, que nous remîmes ensuite sous sa tête; il est +mort un instant après.--C'est bien, dit Picart, si j'ai le bonheur de +retourner en Picardie, je m'acquitterai des dernières volontés de mon +camarade.» On recommença à marcher. Je dis adieu à mon vieux camarade, +en lui promettant de le revoir, le soir au bivac. + +J'attendis, sur le côté du chemin, que notre régiment passât, car l'on +m'avait dit qu'il faisait l'arrière-garde. + +Après les grenadiers, suivaient plus de trente mille hommes, ayant +presque tous les pieds et les mains gelés, en partie sans armes, car +ils n'auraient pu en faire usage. Beaucoup marchaient appuyés sur des +bâtons. Généraux, colonels, officiers, soldats, cavaliers, fantassins +de toutes les nations qui formaient notre armée, marchaient confondus, +couverts de manteaux et de pelisses brûlées et trouées, enveloppés +dans des morceaux de drap, des peaux de mouton, enfin tout ce que l'on +pouvait se procurer pour se préserver du froid. Ils marchaient sans se +plaindre, s'apprêtant encore, comme ils le pouvaient, pour la lutte, +si l'ennemi s'opposait à notre passage. L'Empereur, au milieu de nous, +nous inspirait de la confiance et trouva encore des ressources pour +nous tirer de ce mauvais pas. C'était toujours le grand génie et, tout +malheureux que l'on était, partout, avec lui, on était sûr de vaincre. + +Cette masse d'hommes laissait, en marchant, toujours après elle, des +morts et des mourants. Il me fallut attendre plus d'une heure, avant +que cette colonne fût passée. Après, il y eut encore une longue +traînée des plus misérables qui suivaient machinalement à de grands +intervalles. Ceux là étaient arrivés au dernier degré de la misère et +ne devaient pas même passer la Bérézina dont nous étions si près. +J'aperçus, un instant après, le reste de la Jeune Garde, tirailleurs, +flanqueurs et quelques voltigeurs qui avaient échappé à Krasnoé, +lorsque le régiment, commandé par le colonel Luron, fut, devant nous, +écrasé par la mitraille et sabré par les cuirassiers russes. Ces +régiments, confondus, marchaient toujours en ordre. Derrière eux +suivaient l'artillerie et quelques fourgons. Le reste du grand parc, +commandé par le général Nègre, était déjà en avant. Un instant après +parut la droite des fusiliers-chasseurs, avec lesquels notre régiment +formait une brigade. Le nombre en était encore beaucoup diminué. Notre +régiment était encore séparé par de l'artillerie que les chevaux ne +savaient plus traîner. Un instant après, j'aperçus la droite marchant +sur deux rangs, à droite et à gauche de la route, afin de rejoindre la +gauche des fusiliers-chasseurs. L'adjudant-major Roustan, le premier +qui m'aperçut, me dit: «Eh bien! pauvre Bourgogne, c'est donc vous! +L'on vous croit mort en arrière, et vous voilà vivant en avant! +Allons, tant mieux! N'avez-vous pas rencontré, en arrière, des hommes +du régiment?» Je lui répondis que, depuis trois jours, je voyageais +dans les bois avec un second, pour éviter d'être pris par les Russes. +M. Serraris dit au colonel qu'il savait que, depuis le 22, j'étais +resté en arrière, étant malade, et que s'il était surpris d'une chose, +c'était de me revoir. Enfin arriva la compagnie, et j'avais repris mon +rang à la droite, que mes amis ne m'avaient pas encore aperçu[49]. +Aussitôt qu'ils surent que j'étais là, ils vinrent auprès de moi me +faire des questions auxquelles je n'avais pas la force de répondre, +tant j'étais ému en me retrouvant au milieu d'eux, comme si j'eusse +été dans ma famille. Ils me disaient qu'ils ne concevaient pas comment +j'avais été séparé d'eux, et que cela ne serait pas arrivé, s'ils se +fussent aperçus que j'étais malade à ne pouvoir suivre. En jetant un +coup d'oeil sur la compagnie, je vis qu'elle était encore beaucoup +diminuée. Le capitaine manquait; tous les doigts de pieds lui étaient +tombés. Pour le moment, l'on ne savait pas où il était, quoique +marchant avec un mauvais cheval qu'on lui avait procuré. + +[Note 49: Ils marchaient tous la tête baissée, les yeux fixés vers +la terre, n'y voyaient presque plus, tant la gelée et la fumée du +bivac leur avaient abîmé la vue. (_Note de l'auteur_.)] + +Deux de mes amis[50], voyant que je marchais avec peine, me prirent +sous les bras. + +[Note 50: C'était avec Grangier et Leboude que nous marchions de +la sorte. (_Note de l'auteur_.)] + +Nous rejoignîmes les fusiliers-chasseurs. Je ne me rappelle pas, à +aucune époque de ma vie, avoir jamais eu autant envie de dormir, et +cependant il fallait suivre. Mes amis me prirent encore sous les bras +en me recommandant de dormir, chose que nous fûmes obligés de faire +chacun notre tour, car le sommeil s'empara aussi d'eux. Il nous est +arrivé plusieurs fois de nous trouver arrêtés et endormis tous les +trois. Heureusement que le froid, ce jour-là, avait beaucoup diminué, +car le sommeil nous aurait infailliblement conduits à la mort. + +Nous arrivâmes, au milieu de la nuit, dans les environs de Borisow. +L'Empereur se logea dans un château situé à droite de la route, et +toute la Garde bivaqua autour. Le général Roguet, qui nous commandait, +s'empara de la serre du château pour y passer la nuit. Mes amis et moi +nous nous établîmes derrière. Pendant la nuit, le froid augmenta +considérablement. Le lendemain 26, dans la journée, nous allâmes +prendre position sur les bords de la Bérézina. L'Empereur était, +depuis le matin, à Studianka, petit village situé sur une hauteur et +en face. + +En arrivant, nous vîmes les braves pontonniers travaillant à la +construction des ponts, pour notre passage. Ils avaient passé toute la +nuit, travaillant dans l'eau jusqu'aux épaules, au milieu des glaçons, +et encouragés par leur général[51]. Ils sacrifiaient leur vie pour +sauver l'armée. Un de mes amis m'a assuré avoir vu l'Empereur leur +présentant du vin. + +[Note 51: Le général Éblé.] + +À deux heures de l'après-midi, le premier pont fut fait. La +construction fut pénible et difficile, car les chevalets s'enfonçaient +toujours dans la vase. Aussitôt, le corps du maréchal Oudinot le +traversa pour attaquer les Russes qui auraient voulu s'opposer à notre +passage. Déjà, avant que le pont fût fini, de la cavalerie du deuxième +corps avait passé le fleuve à la nage; chaque cavalier portait en +croupe un fantassin. Le second pont, pour l'artillerie et la +cavalerie, fut terminé à quatre heures[52]. + +[Note 52: Ce second pont croula quelque temps après qu'il fut +terminé, et au moment où l'artillerie commençait à passer. Il y périt +du monde. (_Note de l'auteur_.)]. + +Un instant après notre arrivée sur le bord de la Bérézina, je m'étais +couché, enveloppé dans ma peau d'ours et, aussitôt, je tremblai de la +fièvre. Je fus longtemps dans le délire; je croyais être chez mon +père, mangeant des pommes de terre et une tartine à la flamande, et +buvant de la bière. Je ne sais combien de temps je fus dans cette +situation, mais je me rappelle que mes amis m'apportèrent, dans une +gamelle, du bouillon de cheval très chaud que je pris avec plaisir et +qui, malgré le froid, me fit transpirer, car, indépendamment de la +peau d'ours qui m'enveloppait, mes amis, pendant que je tremblais, +m'avaient couvert avec une grande toile cirée qu'ils avaient arrachée +d'un dessus de caisson de l'état-major, sans chevaux. Je passai le +reste de la journée et de la nuit sans bouger. + +Le lendemain 27, j'étais un peu mieux, mais extraordinairement faible. +Ce jour-là, l'Empereur passa la Bérézina avec une partie de la Garde +et environ mille hommes appartenant au corps du maréchal Ney. C'était +une partie du reste de son corps d'armée. Notre régiment resta sur le +bord. Je m'entendis appeler par mon nom: je levai la tête et je +reconnus M. Péniaux, directeur des postes et des relais de l'Empereur, +qui, en voyant le régiment où il savait que j'étais, s'était informé +de moi. On lui avait dit que j'étais malade. Il venait, non pour me +donner des secours, puisqu'il n'avait rien pour lui-même, mais pour +m'encourager. Je le remerciai de l'intérêt qu'il me témoignait, en +ajoutant que je pensais que je ne passerais pas la Bérézina, que je ne +reverrais plus la France, mais que lui, si, plus heureux que moi, il +avait le bonheur de retourner au pays, je le priais de dire à mes +parents dans quelle triste situation il m'avait vu. Il m'offrit de +l'argent, je le remerciai, car j'avais la valeur de huit cents francs +que j'aurais volontiers donnés pour la tartine, les pommes de terre +que j'avais cru manger chez moi. + +Avant de me quitter, il me montra de la main la maison où l'Empereur +avait logé, en me disant qu'il avait joué de malheur, car cette maison +était un magasin de farine, mais que les Russes avaient tout emporté, +de sorte qu'il n'avait rien à m'offrir. Il me donna une poignée de +main, et me quitta pour passer le pont. + +Lorsqu'il fut parti, je me rappelai qu'il m'avait parlé d'un magasin +de farine dans la maison où avait logé l'Empereur. Aussitôt je me +lève, et, quoique bien faible, je me traîne de ce côté. Il n'y avait +pas longtemps que l'Empereur en était sorti, et déjà l'on y avait +enlevé toutes les portes. En y entrant, j'aperçus plusieurs chambres +que je parcourus: dans toutes il était facile de voir qu'il y avait eu +de la farine. J'entrai dans une où je remarquai que les planches +étaient mal jointes; il y avait plus d'un pouce d'intervalle. Je +m'assis et, avec la lame de mon sabre, je fis sortir autant de terre +que de farine, que je mettais précieusement dans un mouchoir. Après un +travail de plus d'une heure, j'en ramassai peut-être la valeur de deux +livres, où se trouvait un huitième de terre, de paille et de petits +morceaux de bois. N'importe! Dans ce moment je n'y fis pas attention. +Je sortis heureux et content. Comme je prenais la direction de notre +bivac, j'aperçus un feu où plusieurs soldats de la Garde se +chauffaient. Parmi eux était un musicien de notre régiment qui avait +sur son sac une gamelle de fer-blanc. Je lui fis signe de venir me +parler, mais, comme il ne se souciait pas beaucoup de quitter sa +place, ne sachant pas pourquoi je l'appelais, je lui montrai mon +paquet en lui faisant comprendre qu'il y avait quelque chose dedans. +Il se leva, quoique avec peine, et, lorsqu'il fut près de moi, je lui +dis, de manière que les autres ne puissent l'entendre, que, s'il +voulait me prêter sa gamelle, nous ferions des galettes que nous +partagerions. Il consentit de suite à ma proposition. Comme il y avait +beaucoup de feux abandonnés, nous en cherchâmes un à l'écart. Je fis +ma pâte et quatre galettes; j'en donnai la moitié à mon musicien que +je ramenai avec moi au régiment, toujours sur le bord de la Bérézina. +En arrivant, je partageai avec ceux qui m'avaient conduit sous les +bras et, comme elles étaient encore chaudes, ils les trouvèrent +bonnes. Après avoir bu un peu d'eau bourbeuse de la Bérézina, nous +nous chauffâmes en attendant l'ordre de passer les ponts. + +Auprès de notre feu était un soldat de la compagnie qui se mettait en +grande tenue: je lui en demandai la raison. Sans me répondre, il se +mit à rire en me regardant. Cet homme était malade; son rire était le +rire de la mort, car il succomba pendant la nuit. + +Un peu plus loin, c'était un vieux soldat ayant deux chevrons ou, si +l'on veut, quinze ans de service. Sa femme était cantinière; ils +avaient tout perdu: voitures, chevaux, bagages, ainsi que deux enfants +morts dans la neige. Il ne restait plus, à cette pauvre femme, que le +désespoir et son mari mourant. Cette malheureuse, jeune encore, était +assise sur la neige, tenant sur ses genoux la tête de son mari mourant +et sans connaissance. Elle ne pleurait pas, car, chez elle, la douleur +était trop grande. Derrière elle et appuyée sur son épaule, était une +jeune fille de treize à quatorze ans, belle comme un ange, seule +enfant qui leur restait. Cette pauvre enfant pleurait en sanglotant. +Ses larmes tombaient et allaient se geler sur la figure froide de son +père. Elle avait, pour tout vêtement, une capote de soldat sur une +mauvaise robe, et une peau de mouton sur les épaules, pour la +préserver du froid[53]. Plus personne du régiment auquel ils +appartenaient n'était là pour les consoler. Le régiment n'existait +plus. Nous fîmes tout ce qui était possible en pareille circonstance; +je n'ai pu savoir si cette malheureuse famille avait été secourue. De +quelque côté que l'on se tournât, c'était tableaux semblables. + +[Note 53: Cette jeune personne était coiffée, ainsi que sa mère, +d'un bonnet de peau de mouton d'Astrakan. (_Note d» l'auteur._)] + +Les voitures et les caissons abandonnés nous fournissaient du bon bois +sec pour nous chauffer; aussi, nous en profitâmes. + +Mes amis me demandèrent comment j'avais passé mes trois jours +d'absence. Ils me contèrent à leur tour que, le 23, lorsqu'ils étaient +en marche sur la route qui traverse la forêt, ils aperçurent le 9e +corps rangé en bataille sur la route et qui criait: «Vive l'Empereur!» +qu'ils n'avaient pas vu depuis cinq mois. Ce corps d'armée, qui +n'avait presque pas souffert et qui n'avait jamais manqué de vivres, +fut saisi en nous voyant si malheureux, de même que nous, nous le +fûmes en les voyant si bien. Ils ne pouvaient pas croire que c'était +là l'armée de Moscou, cette armée qu'ils avaient vue si belle, si +nombreuse, aujourd'hui misérable et réduite à si peu de monde. + +Le 2e corps d'armée, commandé par le maréchal Oudinot, ainsi que le +9e, commandé par le maréchal Victor, duc de Bellune, et les Polonais +par le général Dombrowski, n'avaient pas été à Moscou; ils étaient +restés en Lithuanie, dans des cantonnements, mais, depuis quelques +jours, ils se battaient contre les Russes, les avaient repoussés et +leur avaient pris une quantité considérable de bagages qui nous +embarrassaient; mais, en se retirant, les Russes avaient brûlé le +pont, le seul qui existait sur la Bérézina, ce qui arrêtait notre +marche et nous tenait bloqués au milieu d'un marais, entre deux +forêts, tous réunis en masse, Français, Italiens, Espagnols, +Portugais, Croates, Allemands, Polonais, Romains, Napolitains, et même +des Prussiens. + +Les cantiniers, avec leurs femmes et leurs enfants au désespoir, +pleuraient. On a remarqué que les hommes avaient plus souffert que les +femmes, moralement et physiquement. J'ai vu les femmes supporter avec +un courage admirable toutes les peines et les privations auxquelles +elles étaient assujetties. Il y en a même qui faisaient honte à +certains hommes, qui ne savaient pas supporter l'adversité avec +courage et résignation. Bien peu de ces femmes succombèrent, moins +celles qui tombèrent dans la Bérézina en passant le pont, ou qui +furent étouffées. + +À l'entrée de la nuit, nous fûmes assez tranquilles. Chacun s'était +retiré dans ses bivacs et, chose étonnante, plus personne ne se +présentait pour passer le pont; pendant toute la nuit du 27 au 28, il +fut libre. Comme nous avions du bon feu, je m'endormis, mais, au +milieu de la nuit, la fièvre me reprit, et j'étais encore dans le +délire, lorsqu'un coup de canon me réveilla. Il faisait jour. Il +pouvait être 7 heures. Je me levai, je pris mes armes, et, sans rien +dire ni prévenir personne, je me présentai à la tête du pont et je +traversai absolument seul. Je n'y rencontrai personne que des +pontonniers qui bivaquaient sur les deux rives pour y remédier +lorsqu'il y arrivait quelque accident. + +Lorsque je fus de l'autre côté, j'aperçus, sur ma droite, une grande +baraque en planches. C'était là où l'Empereur avait couché et où il +était encore. Comme j'avais froid à cause de ma fièvre, je me +présentai à un feu où étaient plusieurs officiers occupés à regarder +sur une carte, mais je fus si mal reçu, que je dus me retirer. Pendant +ce temps; un soldat du régiment, qui m'avait aperçu, vint me dire que +le régiment venait de traverser le pont et qu'il était allé se mettre +en bataille en seconde ligne, derrière le corps du maréchal Oudinot, +qui se battait sur notre gauche. Comme le canon grondait et que les +boulets arrivaient jusqu'à l'endroit où j'étais, je me disposai à +rejoindre le régiment, me disant qu'il valait mieux mourir d'un coup +de boulet que de froid ou de faim: j'avançai dans le bois. Chemin +faisant, je rencontrai un caporal de la compagnie qui se traînait avec +peine. Nous arrivâmes au régiment en nous tenant par le bras, pour +nous soutenir mutuellement. À quelques pas de la compagnie, il y avait +un feu: comme il tremblait beaucoup de la fièvre, je le conduisis +auprès. À peine y étions-nous qu'un boulet de quatre atteint mon +pauvre camarade à la poitrine et l'étend raide mort au milieu de nous. +Le boulet n'avait pas traversé, il était resté dans son corps. Lorsque +je le vis mort, je ne pus m'empêcher de dire assez haut: «Pauvre +Marcelin! Tu es bien heureux!» Au même instant, le bruit courut que le +maréchal Oudinot venait d'être blessé. + +En voyant tomber cet homme du régiment, le colonel était accouru près +du feu et, voyant que j'étais fort malade, il m'ordonna de retourner +près de la tête du pont, d'y attendre tous les hommes qui se +trouvaient en arrière et de les réunir pour rejoindre le régiment. +Lorsque j'y arrivai, le plus grand désordre y régnait déjà. Les hommes +qui n'avaient pas voulu profiter de la nuit ou d'une partie de la +matinée venaient, depuis qu'ils entendaient le canon, se jeter en +foule sur les bords de la Bérézina, afin de traverser les ponts. + +J'y étais arrivé, lorsqu'un caporal de la compagnie, nommé Gros-Jean, +qui était de Paris et dont je connaissais la famille, vint à moi, tout +en pleurant, me demander si je n'avais pas vu son frère. Je lui +répondis que non. Alors il me conta que, depuis la bataille de +Krasnoé, il ne l'avait pas quitté, à cause qu'il était malade de la +fièvre, mais que, ce matin, au moment de passer le pont, par une +fatalité dont il ne pouvait se rendre compte, il en avait été séparé; +que, le croyant en avant, il avait été de tous côtés pour le +retrouver, le demandant à ses camarades; que, ne le trouvant pas à la +position où était le régiment, il allait repasser le pont, et qu'il +fallait qu'il le retrouve ou qu'il périsse. + +Voulant le détourner d'une résolution aussi funeste, je l'engage à +rester près de moi à la tête du pont où, probablement, nous verrions +son frère lorsqu'il se présenterait. Mais ce brave garçon se +débarrasse de ses armes et de son sac en me disant que, puisque +j'avais perdu le mien, il me faisait cadeau du sien, s'il ne revenait +pas; que, pour des armes, il n'en manquait pas de l'autre côté. Alors +il va pour s'élancer à la tête du pont: je l'arrête; je lui montre les +morts et les mourants dont le pont est déjà encombré et qui empêchent +les autres de traverser en les attrapant par les jambes, roulant +ensemble dans la Bérézina, pour reparaître ensuite au milieu des +glaçons, et disparaître aussitôt pour faire place à d'autres. +Gros-Jean ne m'entendait pas. Les yeux fixés sur cette scène +d'horreur, il croit apercevoir son frère sur le pont, qui se débat au +milieu de la foule pour se frayer un chemin. Alors, n'écoutant que son +désespoir, il monte sur les cadavres d'hommes et de chevaux qui +obstruaient la sortie du pont[54], et s'élance. Les premiers le +repoussent, en trouvant un nouvel obstacle à leur passage. Il ne se +rebute pas; Gros-Jean était fort et robuste; il est repoussé jusqu'à +trois fois. À la fin, il atteint le malheureux qu'il croyait son +frère, mais ce n'est pas lui; je voyais tous ses mouvements, je le +suivais des yeux. Alors, voyant sa méprise, il n'en est que plus +ardent à vouloir atteindre l'autre bord, mais il est renversé sur le +dos, sur le bord du pont, et prêt à être précipité en bas. On lui +marche sur le ventre, sur la tête; rien ne peut l'abattre. Il retrouve +de nouvelles forces et se relève en saisissant par une jambe un +cuirassier qui, à son tour, pour se retenir, saisit un autre soldat +par un bras; mais le cuirassier, qui avait un manteau sur les épaules, +s'embarrasse dedans, chancelle, tombe et roule dans la Bérézina, +entraînant avec lui Gros-Jean et celui qui le tenait par le bras. Ils +vont grossir le nombre des cadavres qu'il y avait au-dessous, et des +deux côtés du pont. + +[Note 54: À la sortie du pont était un marais, endroit fangeux où +beaucoup de chevaux s'enfonçaient, s'abattaient et ne pouvaient plus +se relever. Beaucoup d'hommes aussi arrivaient, traînés par la masse +jusqu'à la sortie du pont, mais, étouffés au moment où ils n'étaient +plus soutenus, ils tombaient, et ceux qui les suivaient marchaient +dessus. (_Note de l'auteur._)] + +Le cuirassier et l'autre avaient disparu sous les glaçons, mais +Gros-Jean, plus heureux, avait saisi un chevalet où il se tenait +cramponné et contre lequel se trouvait, en travers, un cheval sur +lequel il se mit à genoux. Il implorait le secours de ceux qui ne +l'écoutaient pas. Mais des sapeurs du génie et des pontonniers qui +avaient fait les ponts, lui jetèrent une corde qu'il eut assez +d'adresse pour saisir et de force pour tenir, et se l'attacha autour +du corps. Ensuite, de chevalet en chevalet, sur les cadavres qui +étaient dans l'eau et sur les glaçons, les pontonniers le retirèrent à +l'autre bord. Mais je ne le revis plus; j'ai su, le lendemain, qu'il +avait retrouvé son frère à une demi-lieue de là, mais expirant, et que +lui-même était dans un état désespéré. Ainsi périrent ces deux bons +frères et un troisième qui était dans le 2e lanciers. À mon retour à +Paris, j'ai revu leur famille qui est venue me demander des nouvelles +de ses enfants. Je n'ai pu que lui laisser une lueur d'espérance, en +lui disant qu'ils étaient prisonniers, mais j'étais certain qu'ils +n'existaient plus. + +Pendant ce désastre, des grenadiers de la Garde parcouraient les +bivacs. Ils étaient accompagnés d'un officier; ils demandaient du bois +sec pour chauffer l'Empereur. Chacun s'empressait de donner ce qu'il +avait de meilleur; même des hommes mourants levaient encore la tête +pour dire: «Prenez pour l'Empereur!» + +Il pouvait être dix heures; le second pont, désigné pour la cavalerie +et l'artillerie, venait de s'abîmer sous le poids de l'artillerie, au +moment où il y avait beaucoup d'hommes dessus, dont une grande partie +périt. Alors le désordre redoubla car, tous se jetant sur le premier +pont, il n'y avait plus possibilité de se frayer un passage. Hommes, +chevaux, voitures, cantiniers avec leurs femmes et leurs enfants, tout +était confondu et écrasé, et, malgré les cris du maréchal Lefebvre +placé à l'entrée du pont pour maintenir l'ordre autant que possible, +il lui fut impossible de rester. Il fut emporté par le torrent et +obligé, avec tous ceux qui l'accompagnaient, pour éviter d'être écrasé +ou étouffé, de traverser le pont. + +J'avais déjà réuni cinq hommes du régiment, dont trois avaient perdu +leurs armes dans la bagarre. Je leur avais fait faire du feu. J'avais +toujours les yeux fixés sur le pont; j'en vis sortir un homme +enveloppé d'un manteau blanc: poussé par ceux qui le suivaient, il +alla tomber sur un cheval abattu, sur la gauche du pont. Il se releva +avec beaucoup de peine, fit encore quelques pas, tomba de nouveau, se +releva de même, pour venir ensuite retomber près de notre feu. Il +resta un instant dans cette position; pensant qu'il était mort, nous +allions le mettre à l'écart et prendre son manteau, mais il leva la +tête en me regardant. Alors il se mit sur les genoux, il me reconnut. +C'était l'armurier du régiment; il se mit à se lamenter en me disant: +«Ah! mon sergent! quel malheur! J'ai tout perdu, chevaux, voitures, +lingots, fourrures! Il me restait encore un mulet que j'avais amené +d'Espagne. Je viens d'être obligé de l'abandonner. Il était encore +chargé de mes lingots et de mes fourrures! J'ai passé le pont sans +toucher les planches, car j'ai été porté, mais j'ai manqué de mourir!» +Je lui dis qu'il était encore très heureux et qu'il devait remercier +la Providence s'il arrivait en France, pauvre, mais avec la vie. + +Le nombre d'hommes qui arrivaient autour de notre feu nous força de +l'abandonner et d'en recommencer un autre, quelques pas en arrière. Le +désordre allait toujours croissant, mais ce fut bien pis, un instant +après, lorsque le maréchal Victor fut attaqué par les Russes et que +les boulets et les obus commençaient à tomber dans la foule. Pour +comble de malheur, la neige recommença avec force, accompagnée d'un +vent froid. Le désordre continua toute la journée et toute la nuit et, +pendant ce temps, la Bérézina charriait, avec les glaçons, les +cadavres d'hommes et de chevaux, et des voitures chargées de blessés +qui obstruaient le pont et roulaient en bas. Le désordre devint plus +grand encore lorsque, entre huit et neuf heures du soir, le maréchal +Victor commença sa retraite. Ce fut sur un mont de cadavres qu'il put, +avec sa troupe, traverser le pont. Une arrière-garde faisant partie du +9e corps était encore restée de l'autre côté et ne devait quitter +qu'au dernier moment. La nuit du 28 au 29 offrait encore à tous ces +malheureux, sur la rive opposée, la possibilité de gagner l'autre +bord; mais, engourdis par le froid, ils restèrent à se chauffer avec +les voitures que l'on avait abandonnées et brûlées exprès pour les en +faire partir. + +Je m'étais retiré en arrière avec dix-sept hommes du régiment et un +sergent nommé Rossière. Un soldat du régiment le conduisait. Il était +devenu, pour ainsi dire, aveugle, et il avait la fièvre[55]. Par +pitié, je lui prêtai ma peau d'ours pour se couvrir, mais il tomba +beaucoup de neige pendant la nuit, elle se fondait sur la peau d'ours +par suite de la chaleur du grand feu et, par la même raison, se +séchait. Le matin, lorsque je fus pour la reprendre, elle était +devenue tellement dure, qu'il me fut impossible de m'en servir: je dus +l'abandonner. Mais, voulant qu'elle fût encore utile, j'en couvris un +homme mourant. + +[Note 55: J'ai su, depuis, que le sergent avait eu le bonheur de +revenir en France. Comme il avait beaucoup d'argent, il trouva un juif +qui le conduisit à Koenigsberg; mais en France, étant devenu fou, il +se brûla la cervelle. (_Note de l'auteur_.)] + +Nous avions passé une mauvaise nuit. Beaucoup d'hommes de la Garde +impériale avaient succombé: il pouvait être sept heures du matin. +C'était le 29 novembre. J'allai encore auprès du pont, afin de voir si +je rencontrerais des hommes du régiment. Ces malheureux, qui n'avaient +pas voulu profiter de la nuit pour se sauver, venaient, depuis qu'il +faisait jour, mais trop tard, se jeter en masse sur le pont. Déjà l'on +préparait tout ce qu'il fallait pour le brûler. J'en vis plusieurs qui +se jetèrent dans la Bérézina, espérant la passer à la nage sur les +glaçons, mais aucun ne put aborder. On les voyait dans l'eau jusqu'aux +épaules, et là, saisis par le froid, la figure rouge, ils périssaient +misérablement. J'aperçus, sur le pont, un cantinier portant un enfant +sur sa tête. Sa femme était devant lui, jetant des cris de désespoir. +Je ne pus en voir davantage; c'était au-dessus de mes forces. Au +moment où je me retirais, une voiture dans laquelle était un officier +blessé, tomba en bas du pont avec le cheval qui la conduisait, ainsi +que plusieurs hommes qui accompagnaient[56]. Enfin, je me retirai. On +mit le feu au pont; c'est alors, dit-on, que des scènes impossibles à +peindre se sont passées. Les détails que je viens de raconter ne sont +que l'esquisse de l'horrible tableau. + +[Note 56: C'est ainsi que périt M. Legrand, frère du docteur +Legrand, de Valenciennes. Il avait été blessé à Krasnoé. Il était +arrivé jusqu'à la Bérézina. Un instant après la scène que je viens de +tracer, et au moment où les Russes tiraient sur le pont, l'on m'a +assuré qu'il avait encore reçu une blessure avant d'être précipité, +lui et sa voiture. (_Note de l'auteur_.)] + +Je venais d'être prévenu que le régiment allait passer; il venait de +quitter la position de la veille. Je fis prendre les armes aux hommes, +réunis au nombre de 23, sans compter notre armurier. Lorsque le +régiment passa, chacun rentra dans sa compagnie. + +Nous étions en marche: il pouvait être neuf heures. Nous traversâmes +un terrain boisé et coupé par des marais que nous passâmes sur des +ponts construits en bois de sapin résineux de deux mille pieds de +longueur, que les Russes n'avaient pas eu, heureusement pour nous, le +bonheur de brûler. L'on s'arrêta pour attendre ceux qui étaient encore +derrière. Il faisait un peu de soleil. Je m'assis sur le sac de +Gros-Jean et je m'endormis, mais un officier, M. Favin, s'en étant +aperçu, vint me tirer par les oreilles, par les cheveux; d'autres me +donnaient des coups de pied dans le derrière, sans pouvoir m'éveiller. +Enfin il fallut que plusieurs prennent le parti de me lever, car c'en +était fait: mon sommeil était celui de la mort et, cependant, j'étais +fâché que l'on m'eût réveillé. + +Beaucoup d'hommes, que l'on croyait perdus, arrivaient encore des +bords de la Bérézina. Il y en avait qui s'embrassaient, se +félicitaient, comme si l'on venait de passer le Rhin, dont nous étions +encore éloignés de quatre cents lieues! On se croyait tellement sauvés +que, revenus à des sentiments moins indifférents, on plaignait, on +regrettait ceux qui avaient eu le malheur de rester en arrière. Pour +ne plus m'endormir, on me conseilla de marcher un peu en avant. C'est +ce que je fis. + + + + +IX + +De la Bérézina à Wilna.--Les juifs. + + +Il n'y avait pas une demi-heure que je marchais en avant du régiment, +lorsque je rencontrai un sergent des fusiliers-chasseurs que je +connaissais. Comme je lui voyais l'air assez content (chose +excessivement rare), je lui demandai s'il avait quelque chose à +manger: «J'ai, me dit-il, trouvé quelques pommes de terre dans le +village où nous sommes». Alors je levai la tête et m'aperçus que nous +étions, effectivement, dans un village. Je ne l'avais pas encore +remarqué, marchant toujours absorbé, et la tête baissée. + +Au nom de _pommes de terre_, je l'arrêtai pour lui demander dans +quelle maison du village il les avait trouvées. Je m'empressai d'y +courir, autant que mes jambes me le permettaient, et j'eus le bonheur, +après bien des recherches et du mal, de trouver, sous un four, trois +petites pommes de terre, un peu plus grosses que des noix, que je fis +cuire à moitié dans un feu abandonné et un peu écarté de la route, +dans la crainte d'être vu. Lorsqu'elles furent cuites assez, je les +mangeai avec un morceau de cheval, mais sans goût, car la fièvre que +j'avais depuis plusieurs jours m'avait cassé l'appétit; aussi je +jugeais que, si cela devait durer encore quelques jours, j'étais +perdu. + +Le régiment venant à passer, je repris mon rang, et nous marchâmes +jusqu'à Ziembin, où l'Empereur était déjà arrivé avec une partie de la +Garde. Nous le vîmes qui regardait du côté de la route de Borisow, sur +notre gauche, où l'on disait que les Russes venaient. Quelques +cavaliers de la Garde s'étaient portés en avant, mais les Russes ne se +montrèrent pas, ce jour-là. L'Empereur alla coucher à Kamen, avec la +moitié de la Garde, et nous, les fusiliers-grenadiers et chasseurs, +nous couchâmes en arrière de cet endroit. + +Le 30, le quartier impérial coucha à Plechnitzié, et nous, nous +bivouaquâmes en arrière. Le lendemain, lorsque nous y arrivâmes, nous +apprîmes que, le 29, le maréchal Oudinot, qui s'était retiré dans cet +endroit après avoir été blessé, le 28, à la Bérézina, avait failli +être pris; que les Russes, au nombre de deux mille, avec deux pièces +de canon, y étaient entrés, mais que le maréchal, quoique blessé, +s'était défendu avec vingt-cinq hommes, tant officiers que soldats, +malheureux et blessés, dans une maison où ils s'étaient retranchés; +que les Russes, étonnés des dispositions de défense que faisait le +maréchal, avec le peu d'hommes qui l'accompagnaient, s'étaient retirés +sur une hauteur qui domine l'endroit, et que, de là, ils firent le +siège de la maison, jusqu'au moment où de la troupe de la +Confédération du Rhin, et une partie de la Garde, arriva avec +l'Empereur. Nous remarquâmes la baraque, en passant: elle était percée +de plusieurs coups de boulets; mais nous ne pûmes comprendre comment +deux mille Cosaques n'avaient pas eu assez de courage pour prendre +d'assaut une baraque en bois, où vingt-cinq hommes s'étaient retirés +pour se défendre, il est vrai, jusqu'à la mort. + +Le lendemain 1er décembre, nous partîmes de grand matin. Après +une heure de marche, nous arrivâmes dans un village où les +fusiliers-chasseurs avaient couché; ils nous attendaient, afin de +partir avec nous. En y arrivant, je m'informai si l'on n'y trouvait +rien à acheter: un sergent-major des chasseurs me dit que, chez le +juif où il avait logé, se trouvait du genièvre. Je le priai de m'y +conduire. Étant dans la maison, j'aperçus le juif avec une longue, +barbe, et, m'adressant à lui fort poliment en allemand, je lui +demandai s'il avait du genièvre à me vendre. Il me répondit d'un ton +brusque: «Je n'en ai plus, les Français me l'ont pris!» À cela je +n'avais rien à répondre, mais, comme je connaissais cette race +d'hommes, je n'ajoutai pas foi aux paroles qu'il me disait, car ce +n'était que la crainte de ne pas être payé qui lui faisait dire qu'il +n'en avait plus. Tout à coup, une jeune fille de quatorze à quinze ans +descendit d'un grand poêle en terre, sur lequel elle était assise, et +s'approchant de moi, me dit: «Si tu veux me donner le galon que tu as +là, je te donnerai un verre d'eau-de-vie!» Je consentis à ce qu'elle +voulait; aussitôt, elle détacha le large galon en argent qui soutenait +la carnassière que je portais au côté, d'une valeur de plus de trente +francs, et que j'apportais de Moscou. Lorsqu'il fut en sa possession, +elle le cacha dans son sein; ensuite elle le remplaça par une mauvaise +corde. Si je l'avais laissée faire, elle m'aurait pris la giberne du +docteur que j'avais enlevée au Cosaque; elle s'était aperçue qu'elle +était garnie en argent. Un instant après, elle m'apporta un mauvais +verre de genièvre que j'avalai avec peine, tant j'avais l'estomac +resserré. + +La jeune juive me donna encore un petit fromage d'une forme ovale, +gros comme un oeuf de poule, et qui avait l'odeur de l'anis. Je le mis +précieusement dans ma carnassière, et je sortis. + +À peine avais-je pris l'air, que le malheureux verre de genièvre, au +lieu de descendre dans l'estomac, me monta à la tête. Il fallait +passer sur un corps d'arbre qui servait de pont, sur un large et +profond fossé rempli de neige. Je le passai en dansant, sans tomber, +et je courus jusqu'au milieu du régiment, en faisant la même chose. Je +fis mieux, j'allai prendre de mes camarades par les bras, en chantant +et en voulant les faire danser. Plusieurs de mes amis, et même des +officiers, se réunirent autour de moi, en me demandant ce que j'avais: +pour toute réponse je dansais, et je chantais. D'autres me regardaient +avec indifférence. Le sergent-major de la compagnie, me conduisant à +quelques pas du régiment, me demanda d'où je venais. Je lui dis que +j'avais bu la goutte: «Et où?--Viens avec moi», lui dis-je. Il me +suivit, nous passâmes sur l'arbre, en nous tenant par la main. À peine +étions-nous de l'autre côté, que je me sentis saisir par un bras: +c'était un de mes amis un Liégeois[57], sergent-major, qui venait +savoir ce que j'avais. + +[Note 57: Leboude. (_Note de l'auteur._)] + +Lorsque nous fûmes chez le juif, je leur dis que, s'ils avaient des +galons d'or ou d'argent, ils auraient du genièvre: «Si ce n'est que +cela, dit le Liégeois, en voilà!» Il avait un joli bonnet en peau +d'Astrakan, dont le tour était garni d'un large galon en or; il le +donna. Ce fut encore la jeune juive qui fit l'affaire, qui le +décousit. On nous donna du genièvre; ensuite nous sortîmes, mais à +peine étions-nous hors de la maison, que la folie me reprit encore +plus fort, ainsi qu'au Liégeois, de sorte que je recommence à danser, +et le Liégeois aussi. Le sergent-major regardait en nous engageant de +marcher pour rejoindre le régiment. Pour toute réponse, nous le +prenons chacun par un bras et nous nous dirigeons du côté du fossé, +sur l'arbre qui sert de pont, toujours en dansant. Arrivé là, le +Liégeois glisse, tombe, et entraîne le sergent-major ainsi que moi +dans le fossé et dans la neige qui recouvrait plus de deux cents +cadavres, que l'on y avait jetés depuis deux jours[58]. À cette chute +inattendue, le sergent-major jette un cri de terreur et de colère, +sans cependant s'être fait mal, ni nous non plus. Ensuite il se met à +jurer après nous et le Liégeois à chanter; me prenant par les mains, +il voulait me faire danser. + +[Note 58: Ces cadavres provenaient des malheureux qui, les +premiers, avaient passé la Bérézina et qui, ayant continuellement +cheminé, s'étaient arrêtés dans le village, où les juifs leur avaient +vendu des mauvaises liqueurs, qu'ils n'étaient plus habitués de +prendre et qui les avaient fait mourir. (_Note de l'auteur._)] + +Il fallait sortir, mais nous n'en avions ni la force, ni la +possibilité. Partout il se trouvait des glaçons sous la neige, de +sorte que, lorsque nous avions dépassé l'endroit où il n'y avait plus +de cadavres, il nous était impossible de marcher. En définitive, si +une compagnie de Westphaliens n'eût passé dans le moment, nous y +serions restés. L'on avança une corde, mais, avec nos mains gelées, +nous ne pûmes la tenir. On finit par nous descendre le côté d'une +voiture qui nous servit d'échelle; des Westphaliens nous aidèrent à +remonter. Cette descente avait rendu le Liégeois et moi un peu plus +calmes. Nous rejoignîmes le régiment qui s'était arrêté près d'un +bois; on se remit en marche; une lieue plus loin, nous rencontrâmes le +prince Eugène, vice-roi d'Italie, marchant à la tête d'un petit nombre +d'officiers et de quelques grenadiers de la Garde royale, groupés +autour de leurs drapeaux. Ils étaient exténués de fatigue. Ce +jour-là, nous fîmes une forte journée; aussi nous laissâmes encore +beaucoup d'hommes en arrière, et nous allâmes coucher dans un village +abandonné où nous trouvâmes de la paille pour nous coucher. La viande +de cheval ne nous manquait pas, mais nous n'avions plus de marmite +pour la faire cuire et faire du bouillon qui nous aurait soutenus un +peu. Nous fûmes encore réduits, comme les jours précédents, à manger +un morceau de viande rôtie, mais nous couchâmes dans des maisons où +nous pûmes faire du feu. Pendant la nuit, je fus obligé de sortir +plusieurs fois de la maison où j'étais couché, car la chaleur, à +laquelle je n'étais plus habitué, m'incommodait. + +Le lendemain, nous partîmes de grand matin. C'était le 2 décembre; la +fièvre me reprit, j'éprouvais de grandes lassitudes dans les cuisses, +de sorte qu'au bout d'une heure de marche, je me trouvais encore en +arrière du régiment. Quelque temps après, je traversai un petit +village où se trouvaient beaucoup de traîneurs, mais je le passai sans +m'arrêter. Un peu plus loin, j'en rencontrai plusieurs milliers, +arrêtés autour de quelques maisons, occupés à rôtir du cheval. Le +général Maison passa, s'arrêta un instant pour engager tout le monde à +suivre, si l'on ne voulait pas être pris par la cavalerie russe, qui +n'était pas loin; mais la grande partie de ces hommes démoralisés et +affamés n'écoutait plus rien. Ils ne voulaient quitter leurs feux +qu'après avoir mangé, et beaucoup se préparaient à défendre, contre +l'ennemi, le morceau de cheval qu'ils faisaient cuire. Je continuai à +marcher. Plus avant, je rencontrai plusieurs soldats de la compagnie, +que je priai de ne pas me quitter. Ils me le promirent, en disant +qu'ils me suivraient partout, que tout leur était indifférent; ils ne +tinrent que trop leur parole. + +Le soir, nous arrêtâmes près d'un bois pour y passer la nuit. Déjà +beaucoup d'hommes de différents corps y étaient arrêtés, surtout de +l'armée d'Italie, et quelques grenadiers du 1er régiment de la Garde, +à qui je demandai des nouvelles de Picart. On me répondit qu'on +l'avait vu la veille, mais que l'on pensait qu'il avait le cerveau +attaqué, qu'il avait l'air d'un fou. + +Depuis le moment où, près du pont de la Bérézina, le pauvre Gros-Jean +m'avait laissé son sac, je n'avais pas encore pensé de l'ouvrir, afin +de voir ce qu'il pouvait contenir. Comme j'étais certain qu'il ne +reviendrait plus, au moins de si tôt, j'en fis la visite en présence +des deux hommes de la compagnie qui étaient avec moi et qui, +précisément, étaient de son escouade. Je ne trouvai rien +d'extraordinaire: seulement un mouchoir renfermant un peu de gruau +mélangé avec du seigle. Un des hommes avait le couvercle d'une +marmite; nous le fîmes cuire. Je trouvai encore une mauvaise paire de +souliers, mais pas de chemise, chose dont j'avais tant besoin; le +reste m'était tout à fait inutile. + +Heureusement, dans l'endroit où nous étions arrêtés, se trouvait +beaucoup de bois coupé; nous fîmes grand feu. La nuit, le froid fut +supportable, mais, le matin au point du jour (journée du 3), un vent +du nord s'éleva, qui nous amena un froid de vingt degrés. Il fallut se +mettre en marche, car la position n'était pas tenable. Après avoir +mangé un morceau de cheval, nous partîmes, suivant machinalement ceux +qui marchaient devant nous, et qui, pas plus que nous, ne savaient où +ils étaient, ni où ils allaient. Le froid cessa un peu dans la +journée, le soleil fut brillant, aussi nous fîmes beaucoup de chemin, +nous arrêtant dans des maisons isolées ou à des feux de bivac +abandonnés. Autant que je puis me le rappeler, nous couchâmes dans une +maison de poste. + +Le soleil, qui s'était montré la veille, n'était que l'avant-coureur +d'une gelée extraordinaire. Je ne dirai rien de cette journée, car, en +vérité, je n'ai jamais su comment je la passai. Je fus absorbé +tellement que, lorsque mes deux soldats m'adressaient la parole, je +leur répondais d'une manière à leur faire penser que j'étais fou. Le +froid fut intolérable. Beaucoup prirent les premiers chemins qu'ils +rencontrèrent, dans l'espoir de trouver des habitations; enfin nous +finîmes, comme beaucoup, par nous perdre, en suivant des Polonais qui +prenaient un chemin pour aller sur Varsovie, par Olita. Un Polonais +qui parlait français m'assura que nous étions à plus d'une lieue de la +route de Wilna. Nous voulûmes revenir sur nos pas; nous nous perdîmes +de nouveau, nous rencontrâmes trois officiers suivis par plus de cent +malheureux de différents corps et de différentes nations, mourant de +froid et de misère. Lorsqu'ils surent par nous qu'ils étaient égarés, +plusieurs pleurèrent comme des enfants. + +Comme nous nous trouvions près d'un bois de sapins, nous nous +décidâmes à y établir notre bivac, avec ceux que nous venions de +rencontrer. Ils avaient, avec eux, un cheval. On le tua, et une +distribution en fut faite; deux feux furent allumés, et chacun fit sa +cuisine au bout de son sabre ou d'un bâton. Le repas achevé, nous nous +formâmes en cercle autour de plusieurs feux, et il fut convenu qu'un +quart veillerait, car l'on craignait à chaque instant d'être pris par +les Russes qui suivaient l'armée, presque toujours sur les côtés de la +route. Une heure après, la neige nous arriva, avec un grand vent qui +nous força de nous mettre sous les abris que nous avions eu la +précaution de faire. Un peu plus tard, le vent devint tellement +furieux, que la neige y entrait et nous empêchait de prendre un peu de +repos, malgré que le sommeil nous accablait. Cependant je m'endormis +sur mon sac, sur lequel j'étais assis; pour me préserver de la neige, +j'avais mis sur ma tête mon collet doublé en peau d'hermine. Combien +de fois, dans cette triste nuit, je regrettai ma peau d'ours! + +Mon sommeil ne fut pas de longue durée, car un coup de vent emporta +l'abri sous lequel j'étais avec mes deux soldats. Nous fûmes alors +obligés de nous tenir toujours en mouvement, pour ne pas geler. Enfin +le jour parut, nous nous mîmes en marche, en laissant dans le bivac +sept hommes, dont trois étaient déjà morts, et quatre sans +connaissance, qu'il fallut abandonner. + +Il pouvait être huit heures, lorsque nous eûmes rejoint la +grand'route, et, après bien des peines, nous arrivâmes, sur les trois +heures après midi, à Molodetschno, au milieu d'une cohue d'hommes de +tous les corps, surtout de l'armée d'Italie. En arrivant dans le +village, où l'Empereur avait couché la veille, nous cherchâmes à nous +introduire pour passer la nuit dans une grange ou dans une écurie, +mais nous étions arrivés trop tard. Nous fûmes obligés de nous établir +au milieu d'une maison brûlée, sans toit, et où les trois quarts des +places étaient déjà prises, mais nous nous regardâmes encore comme +très heureux de pouvoir nous mettre un peu à l'abri d'un froid +excessif qui alla toujours en augmentant, jusqu'à notre arrivée à +Wilna. + +J'appris plus tard, à mon arrivée en Pologne, que ce fut de ce +village, Molodetschno, que l'Empereur traça son vingt-neuvième +bulletin, qui annonçait la destruction de notre armée, et qui fit tant +de sensation en France. + +Le 5, il faisait grand jour lorsque nous partîmes. Nous suivîmes +machinalement plus de dix mille hommes qui marchaient confusément et +sans savoir où ils allaient. Nous traversâmes beaucoup d'endroits +marécageux, où nous eussions probablement tous péri, sans les fortes +gelées qui consolidaient le mauvais terrain sur lequel nous marchions. +Celui qui était obligé de s'arrêter n'était pas en peine de retrouver +son chemin, car la quantité d'hommes qui tombaient pour ne plus se +relever pouvait servir de guide. Nous arrivâmes, lorsqu'il faisait +encore jour, à Brénitza, où l'Empereur avait couché; il en était parti +dans la matinée. Nous fûmes plus heureux que le jour précédent: je +trouvai un peu de farine à acheter; nous fîmes de la bouillie, mais +nous n'eûmes pas le bonheur de trouver une maison sans toit; nous +fûmes forcés de coucher dans la rue. Après avoir encore passé cette +mauvaise nuit sans dormir, tant il faisait froid, nous partîmes pour +nous rendre à Smorgony. En suivant la route, nous la vîmes couverte +d'officiers supérieurs des différents corps, ainsi que des nobles +débris de l'Escadron et du Bataillon sacrés, couverts de mauvaises +fourrures, de manteaux brûlés, même d'autres qui n'en avaient pas la +moitié, l'ayant partagé avec un ami, peut-être avec un frère. Une +grande partie marchait appuyée sur un bâton de sapin; ils avaient la +barbe et les cheveux couverts de glaçons; on en voyait qui, ne pouvant +plus marcher, regardaient, parmi les malheureux qui couvraient la +route, s'il ne s'en trouvait pas des régiments qu'ils commandaient +quinze jours avant, afin d'en obtenir un secours, en leur donnant le +bras ou autrement: celui qui n'avait pas la force de marcher était un +homme perdu. + +Il en était des routes comme des bivacs, ressemblant à un champ de +bataille, tant il y avait de cadavres; mais comme, presque toujours, +il tombait beaucoup de neige, le tableau était moins sinistre à voir; +d'ailleurs on était devenu sans pitié; on était devenu insensible pour +soi-même, à plus forte raison pour les autres; l'homme qui tombait et +implorait une main secourable n'était pas écouté. C'est de cette +manière que nous arrivâmes à Smorgony; c'était le 6. + +En entrant dans cette ville, nous apprîmes que l'Empereur en était +parti la veille, à dix heures du soir, pour la France, laissant le +commandement de l'armée au roi Murat. Beaucoup d'étrangers profitèrent +de cette occasion pour jeter de la défaveur sur l'Empereur à propos +d'une démarche qui n'était que naturelle, car, après la conspiration +de Malet, sa présence devenait nécessaire en France, non seulement +pour la partie administrative, mais pour y organiser une nouvelle +armée. On voyait, au milieu des groupes d'hommes à demi morts qui +arrivaient, d'autres individus qui paraissaient tout à fait étrangers +et à part des malheureux, car ils étaient bien vêtus et vigoureux; ils +criaient contre la démarche de l'Empereur. Depuis, j'ai toujours pensé +que ces hommes étaient des agents de l'Angleterre qui arrivaient +au-devant de l'armée pour y prêcher la défection. + +Au milieu de cette multitude, je perdis un des hommes qui +m'accompagnaient, mais, pressé de trouver un gîte pour passer la nuit, +je ne pouvais pas le chercher. Voyant passer un officier badois +faisant partie de la garnison de la ville, je le suivis avec l'autre +homme qui me restait, pensant bien qu'il avait un logement où nous +pourrions peut-être nous introduire. Effectivement, il entra chez un +juif où il était logé, et, s'apercevant que nous le suivions, nous en +facilita l'entrée. Lorsque nous y fûmes, nous nous installâmes près +d'un poêle bien chaud. Il faut avoir été souffrant et malheureux comme +nous l'étions, pour apprécier le bonheur d'avoir une habitation +chaude, où l'on puisse passer une bonne nuit. + +Dans la même chambre était un jeune officier d'état-major, malade de +la fièvre et couché sur un mauvais canapé. Il me conta qu'il était +malade depuis Orcha, mais que, ne pouvant aller plus loin, il allait +probablement finir sa carrière, car il serait pris par les Russes: «Et +Dieu sait, continua-t-il, ce qu'il en adviendra! Pauvre mère, que +dira-t-elle lorsqu'elle le saura?» + +L'officier badois, qui était présent et qui parlait le français, +chercha à le consoler en lui disant qu'il lui procurerait un cheval +pour son traîneau, puisque celui qui l'avait conduit était mort. À +nous, il nous promit de la soupe et de la viande, mais, pendant la +nuit, il partit avec tous ceux des siens qui étaient là en garnison. +Quant au pauvre officier, la fièvre augmenta pendant la nuit, il fut +continuellement dans le délire, et nous, nous n'eûmes pas la soupe ni +la viande sur lesquels nous avions tant compté. Nous n'eûmes que +quelques oignons et quelques noisettes que le juif nous vendit bien +cher, mais ce n'était pas trop payer la nuit que nous avions passée à +couvert. + +Le 7 au matin, comme nous étions assez bien reposés, nous partîmes de +bonne heure et en faisant le moins de bruit possible, afin que le +jeune officier ne pût nous entendre, vu l'impossibilité où nous étions +de lui rendre aucun service. Peu d'hommes étaient sur le chemin. +Lorsque nous eûmes fait une lieue, nous nous reposâmes près d'une +grange incendiée; au bout d'une demi-heure, nous vîmes arriver la +colonne de la Garde impériale; les débris de notre régiment étaient +là, marchant toujours en ordre autant que possible; je rentrai dans +les rangs. Lorsqu'on fit halte, on me demanda sans intérêt si, depuis +quatre jours que l'on ne m'avait vu, j'avais trouvé des vivres. Sur ma +réponse que je n'avais rien, on me tourna le dos en jurant et en +frappant la terre avec la crosse du fusil. + +On se remit en route, et nous arrivâmes très tard à Joupranouï: +presque toutes les maisons étaient brûlées, les autres abandonnées, +sans toits et sans portes. Nous nous mîmes comme nous pûmes, les uns +sur les autres. Le cheval ne manquant pas, j'en fis cuire pour le +lendemain. + +Le lendemain 8, il faisait grand jour lorsque nous partîmes, mais le +froid était tellement rigoureux, que les soldats mettaient le feu aux +maisons pour se chauffer. Dans toutes maisons, il y avait des +malheureux soldats: beaucoup périrent dans les flammes, n'ayant pas la +force de se sauver. + +Dans le milieu de la journée, nous arrivâmes dans une petite ville +dont je ne me rappelle plus le nom. On disait que l'on devait y faire +des distributions, mais nous apprîmes que les partisans avaient pillé +les magasins avant notre arrivée, et que ceux qui étaient chargés des +distributions, ainsi que les commissaires des guerres, s'étaient +sauvés. + +Nous continuâmes notre route, enjambant sur les morts et les mourants. +Lorsque nous fîmes halte près d'un bois où un soldat de la compagnie +aperçut un cheval abandonné, nous nous réunîmes à plusieurs pour le +tuer et en prendre chacun un morceau, mais comme personne n'avait plus +de hache ni de forces pour en couper, nous le tuâmes pour en avoir le +sang, que nous recueillîmes dans une marmite enlevée à une cantinière +allemande et, comme nous trouvions toujours des feux abandonnés, nous +le fîmes cuire en mettant dedans de la poudre pour assaisonnement: +mais, à peine était-il à moitié cuit, nous aperçûmes une légion de +Cosaques. Nous eûmes, cependant, le temps de le manger tel qu'il était +et à pleines mains, de manière que nos figures et nos vêtements +étaient barbouillés de sang. Nous étions épouvantables à voir, et nous +faisions pitié. + +Cette halte, causée par un embarras occasionné par l'artillerie, que +des chevaux à demi morts traînaient encore, avait réuni plus de trente +mille hommes de toutes armes et de toutes les nations, qui offraient +un tableau impossible à décrire. Enfin, nous continuâmes à marcher, et +nous arrivâmes dans un grand village à trois ou quatre-lieues de +Wilna. + +Comme j'allais me disposer à passer la nuit dans une écurie où toute +la compagnie était logée, l'on me commanda de garde de police. Je +partis avec les hommes que l'on put ramasser et qui vinrent de bon +coeur, espérant être mieux, mais l'on me désigna, pour corps de garde, +une espèce de baraque qui se trouvait au milieu de la place, sur une +élévation, et où le vent vient de tous côtés; malgré le grand feu que +nous avions fait, il nous fut impossible de reposer un seul instant. + +Je reconnus ce village pour celui où nous avions logé, cinq mois +avant, en partant de Wilna pour aller à Moscou, et où j'avais perdu un +trophée, c'est-à-dire une petite boîte dans laquelle il y avait des +bagues, des colliers en cheveux et des portraits provenant des +maîtresses que j'avais eues dans tous les pays où j'avais été. J'ai +beaucoup regretté ma petite collection. + +Le matin 9, nous partîmes pour Wilna, par un froid de vingt-huit +degrés[59]. De deux divisions, fortes encore de plus de dix mille +hommes, Français et Napolitains, qui, depuis deux jours, s'étaient +joints à nous, ainsi que d'autres qui nous attendaient, échelonnés sur +la route, à peine, deux mille arrivèrent à Wilna. Le reste fut décimé +dans cette terrible journée. Et cependant ces hommes étaient bien +vêtus, et rien ne leur avait manqué en fait que de nourriture, car ils +n'avaient quitté les bons cantonnements où ils étaient, en Poméranie +et en Lithuanie, que depuis quelques jours. Lorsque nous les +rencontrâmes, nous leur fîmes pitié, mais, deux jours après, ils +étaient plus malheureux que nous. + +[Note 59: Beaucoup ont affirmé 30 ou 32 degrés. _(Note de +l'auteur)_] + +Moins démoralisés que nous, on les voyait se secourir les uns les +autres; mais lorsqu'ils virent qu'ils étaient aussi les victimes de +leur dévouement, ils devinrent aussi égoïstes que les autres, les +officiers supérieurs comme les simples soldats. + +L'espoir d'arriver, dans quelques heures, à Wilna, où nous devions +avoir des vivres en abondance, m'avait rendu des forces, ou plutôt, +comme beaucoup de mes camarades, je faisais, pour arriver, des efforts +surnaturels. Le froid de vingt-huit degrés était au-dessus de tout ce +que l'on pouvait faire. Je me sentais défaillir, il semblait que nous +marchions au milieu d'une atmosphère de glace. Combien de fois, dans +cette triste journée, je regrettai ma peau d'ours qui déjà, dans des +froids semblables, m'avait sauvé la vie! Je n'avais plus de +respiration, des glaces s'étaient formées dans mon nez; mes lèvres se +collaient; mes yeux, éblouis par la neige et par la faiblesse, +pleuraient, les larmes se gelaient et je n'y voyais plus. Alors +j'étais forcé de m'arrêter et de me couvrir la figure avec la peau +d'hermine de mon collet, pour en faire fondre la glace. C'est de cette +manière que j'arrivai près d'une grange à laquelle on avait mis le feu +pour se chauffer. Alors je pus respirer un peu: il en était de même de +presque toutes les habitations que l'on rencontrait. Dans presque +toutes, il y avait des malheureux soldats qui, ne pouvant aller plus +loin, s'y étaient retirés pour mourir. + +Nous aperçûmes les clochers de Wilna: je voulus presser le pas afin +d'arriver des premiers, mais les vieux chasseurs de la Garde que je +rencontrai m'en empêchèrent. Ils marchaient en colonne et sur deux +rangs, de manière à barrer la route, afin que personne ne passât sans +marcher en ordre. On voyait des vieux guerriers ayant des glaçons qui +leur pendaient à la barbe et aux moustaches, comprimant leurs +souffrances pour marcher en ordre, mais cet ordre que l'on voulait +maintenir fut impossible. On se jeta en confusion dans le faubourg: en +y entrant, j'aperçus à la porte d'une maison un de mes amis, vélite et +officier aux grenadiers, étendu mort; les grenadiers étaient arrivés +une heure avant nous. Beaucoup d'autres tombèrent, en arrivant, +d'épuisement et de froid; le faubourg était déjà parsemé de cadavres. +On désigna une maison pour notre bataillon et, quoique déjà il s'y +trouvait des Badois qui faisaient partie de la garnison, le logement +ne fut pas trop petit. Il est vrai qu'un instant après, ils évacuèrent +la maison, tant ils avaient peur d'être dévorés par nous. + +On nous fit une distribution de viande de boeuf: nous ne fûmes pas +assez raisonnables de la réunir pour en faire une soupe. On tombait +dessus comme des affamés que nous étions, chacun la fit cuire ou +chauffer comme il put, quelques-uns la mangèrent crue. Un de mes amis +nommé Poton, gentilhomme breton, vélite et sergent de la même +compagnie que moi, attendait avec une impatience marquée qu'on lui +donnât son morceau, qui pouvait être d'une demi-livre. Comme il était +séparé d'environ deux pas de celui qui coupait, on le lui jeta. Il +l'attrapa au vol de ses deux mains, comme un chat aurait fait de ses +pattes, le porta à sa bouche et le dévora avec des mouvements +convulsifs, malgré tout ce que nous pûmes faire pour l'en empêcher: il +ne voyait plus rien que le morceau qu'il dévorait. + +Il pouvait être midi lorsque nous arrivâmes. Une heure après, +j'entrais en ville afin de voir si je ne trouverais pas de pain et +d'eau-de-vie à acheter. Mais, presque partout, les portes étaient +fermées; les habitants, quoique nos amis, avaient été épouvantés en +voyant cinquante à soixante mille dévorants, comme nous étions, dont +une partie avait l'air fou et imbécile; et d'autres, comme des +enragés, couraient en frappant à toutes les portes et aux magasins, où +l'on ne voulait rien leur donner ni distribuer, parce que les +fournisseurs voulaient que tout se fît en ordre, chose impossible, +puisque l'ordre n'existait plus. + +Comme je voyais qu'il n'était pas possible de se procurer ce dont +j'avais besoin, je me décidais à revenir au faubourg, lorsque je +m'entendis appeler par mon nom; je me retourne et, à ma grande +surprise, j'aperçois Picart qui me saute au cou et m'embrasse en +pleurant de plaisir. Depuis le passage de la Bérézina, deux fois il +avait rencontré le régiment, mais on lui avait assuré que j'étais mort +ou prisonnier. Il me dit qu'il avait de la farine et qu'il allait la +partager avec moi; que, pour de l'eau-de-vie, il me conduirait chez +son juif, où il se faisait fort de m'en avoir, et probablement du +pain. Je le priai de m'y conduire en attendant que l'on distribuât des +vivres dont j'avais la certitude que l'on aurait, puisque les magasins +étaient remplis. + +Je n'oublierai jamais le singulier effet que produisit sur moi la vue +d'une maison habitée; il me semblait qu'il y avait des années que je +n'en avais vu. Picart me fit prendre un peu d'eau-de-vie, que j'eus +bien de la peine à avaler: ensuite, j'en achetai une bouteille pour +vingt francs, que je mis précieusement dans ma carnassière. Mais, pour +du pain, il fallait attendre jusqu'au soir; il y avait cinquante jours +que je n'en avais mangé, il me semblait que j'aurais oublié toutes mes +misères, si j'en avais eu. + +Le juif me conta que les premiers qui étaient arrivés le matin avaient +tout dévoré; il nous conseilla de ne pas sortir de chez lui, +d'attendre et d'y coucher, qu'il se chargeait de nous procurer tout ce +dont nous aurions besoin, et d'empêcher que d'autres n'entrent chez +lui. D'après son avis, je me décidai à me reposer sur un banc contre +le poêle. + +Je demandai à Picart comment il se faisait qu'il était si bien avec +cette famille juive, car je voyais qu'on le traitait comme un enfant +de la maison. Il me répondit qu'il s'était fait passer pour le fils +d'une juive; qu'il avait, pendant les quinze jours que nous avions +resté dans cette ville, au mois de juillet, toujours été avec eux à la +synagogue, parce qu'à la suite de cela, il y avait toujours quelques +coups de schnapps [60] à boire, et des noisettes à croquer. + +[Note 60: _Schnapps_, eau-de-vie.] + +Il y avait longtemps que je n'avais ri, mais je ne pus m'empêcher +d'éclater, au point que le sang ruissela de mes lèvres. + +Picart allait continuer à me conter ces fariboles, quand, tout à coup, +nous entendons le bruit du canon et nous voyons arriver notre hôte: il +avait l'air tout effaré, ne sachant plus parler. Il finit par nous +dire qu'il venait de voir arriver des soldats bavarois suivis par des +Cosaques, justement par la porte où nous étions arrivés. + +Effectivement, la garnison de la ville battait la générale. À ce +bruit, Picart saisit ses armes et, s'avançant près de moi qui n'étais +pas très disposé à bouger: «Allons, mon pays! me dit-il en me frappant +sur l'épaule, nous sommes de la Garde impériale, il faut être les +premiers à courir aux armes! Ensuite, il ne faut pas souffrir que ces +sauvages viennent manger le pain qu'on nous a promis pour ce soir! Si +vous avez la force, suivez-moi, et allons nous réunir à ceux qui vont +charger cette canaille, chose qui ne sera pas difficile!» + +Je suivis Picart. Quelques hommes couraient pour se réunir sans savoir +où, mais un plus grand nombre se retirait du côté opposé où l'on +devait se battre, et un plus grand nombre encore, insouciants de tout, +ne faisaient pas attention à ce qui se passait. + +Lorsque nous fûmes près de la porte qui conduisait au faubourg, nous +rencontrâmes un détachement de grenadiers et chasseurs de la Garde. +Picart me quitta pour prendre son rang parmi les siens, et comme, à la +gauche, il s'en trouvait quelques-uns de chez nous et une vingtaine +d'officiers qui avaient des fusils, je les suivis en marchant comme +eux, sans savoir qui nous commandait et où nous allions. L'on gravit +la montagne sans ordre, chacun comme il put; plusieurs tombèrent et +restèrent en arrière. Nous étions arrivés aux deux tiers de la +montagne, que je m'étonnais d'avoir pu aller jusque-là, lorsque je +tombai à mon tour et, quoique aidé par un paysan lithuanien, j'eus +bien de la peine à me relever. Je priai ce brave homme de ne pas +m'abandonner, et, pour l'engager à rester avec moi, je lui donnai +environ la valeur de quatre francs en monnaie russe, et un verre +d'eau-de-vie, dans le petit vase que je possédais encore. Mon paysan +fut tellement content qu'il m'aurait, si j'avais voulu, porté sur son +dos. Nous continuâmes à marcher dans un endroit parsemé d'hommes et de +chevaux morts qui, le matin, avaient, comme l'on dit, péri au port. +Beaucoup d'armes se trouvaient à terre; mon paysan ramassa une +carabine et des cartouches en me disant qu'il voulait se battre contre +les Russes. + +Après bien du mal, nous arrivâmes sur le haut de la montagne où les +Prussiens étaient déjà en bataille. Deux cents hommes, dont les trois +quarts étaient de la Garde, se trouvaient en face d'ennemis qui +consistaient en cavalerie dont une partie était en éclaireurs, et, +comme les Bavarois avaient, en battant en retraite, laissé quelques +hommes sur le haut de la montagne, avec deux pièces de canon, deux +coups chargés à mitraille suffirent pour les faire disparaître. Comme +la position n'était pas tenable, à cause du froid, nous fîmes +demi-tour pour revenir en ville, où le désordre était à son comble. La +terreur s'était emparée de la garnison, composée presque entièrement +d'étrangers; les uns se mettaient en disposition de quitter la ville, +en chargeant des voitures, des traîneaux, des chevaux. En même temps, +l'on entendait crier: «Qui a vu mon cheval? Où est ma voiture? Arrêtez +donc celui qui se sauve avec mon traîneau!» Ce désordre était +particulièrement causé par les bandes de voleurs qui s'étaient +organisées au commencement de la retraite, dont j'ai signalé plus haut +l'existence, et qui, voyant une bonne occasion, en profitaient pour +enlever voitures, chevaux et traîneaux chargés de vivres, d'or et +d'argent, car, en grande partie, toutes ces dispositions de départ +étaient faites par des commissaires des guerres, des fournisseurs et +d'autres employés de l'armée, qui durent, dès ce moment, faire cause +commune avec nous, tandis que les voleurs filaient sur la route de +Kowno, certains de ne pas être suivis. + +En passant dans le faubourg, je ne voulus pas entrer dans la maison où +s'étaient logés les débris de notre bataillon; je voulais entrer en +ville pour deux choses, d'abord pour du pain dont j'étais certain +d'avoir avec Picart, et aussi pour que l'on puisse dire que je venais +de faire partie de la petite expédition qui venait de chasser les +Russes. Mais nous, n'étions pas encore sur la place que l'on rompit +les rangs, et chacun s'en alla, persuadé que nous ne serions pas +longtemps tranquilles. Je courus à la droite pour retrouver Picart, +mais, à ma grande surprise, l'on me dit qu'il avait pris la première à +gauche avec dix autres grenadiers et chasseurs commandés par un +officier, pour être de garde chez le roi Murat, qui venait de quitter +la ville pour aller se loger dans le faubourg, sur la route de Kowno. + +Je pris le parti de le chercher au logement du roi Murat. Chemin +faisant, je passai devant la maison où était logé le maréchal Ney: +devant la porte, plusieurs grenadiers de la ligne, de garde, se +chauffaient à un bon feu qui me donna une envie de m'approcher pour y +prendre part. Voyant comme j'étais malheureux, ils s'empressèrent de +me faire place. Plusieurs étaient vigoureux et bien habillés. + +Comme je leur en témoignais ma surprise, ils me dirent qu'ils +n'avaient pas été jusqu'à Moscou; qu'ayant été blessés au siège de +Smolensk, on les avait évacués sur Wilna, où ils avaient resté jusqu'à +présent; qu'ils étaient guéris et prêts à se battre. Je leur demandai +s'ils ne pouvaient me procurer du pain. Ils me dirent, comme le juif, +que, si je voulais revenir le soir, ou rester avec eux, ils étaient +certains que j'en aurais, mais, comme il fallait que je retourne au +faubourg où était le bataillon, je promis à ces grenadiers que je +reviendrais le soir, et que chaque pain de munition leur serait payé +cinq francs. Avant de les quitter, ils me contèrent qu'un instant +avant que je n'arrive près d'eux, un peu après que les Russes +s'étaient montrés près de la ville, un général allemand était venu +chez le Maréchal, en lui conseillant de partir, s'il ne voulait pas +être surpris par les Russes; mais le Maréchal lui avait répondu, en +lui montrant une centaine de grenadiers qui se chauffaient dans la +cour, qu'avec cela il se moquait de tous les Cosaques de la Russie, et +qu'il coucherait dans la ville. + +Je leur demandai combien ils étaient pour la garde du Maréchal: +«Environ soixante, me répondit un tambour assis sur sa caisse, et +autant que nous avons trouvés ici bien portants. Depuis le passage du +Dniéper, je suis avec le Maréchal et, avec lui, nous savons comment +l'on arrange ces chiens de Cosaques. Coquin de Dieu! continua-t-il, +s'il ne faisait pas si froid et si je n'avais pas une patte gelée, je +voudrais battre la charge demain, toute la journée!» + +Je retournai au faubourg; en entrant dans la maison où nous étions +logés, je trouvai tous mes camarades couchés sur le plancher; l'on +avait fait du bon feu, il faisait chaud; j'étais plus que fatigué, je +fis comme eux: je me couchai. + +Il pouvait être deux heures du matin lorsque je m'éveillai et, comme +j'avais manqué le rendez-vous donné aux grenadiers de la garde du +Maréchal, j'annonçai à mes camarades que j'allais entrer en ville pour +y chercher du pain, que c'était le bon moment, parce que toute la +troupe était couchée et que, d'ailleurs, j'avais des billets de banque +russes. On m'avait assuré que, plus loin, l'on n'en voudrait plus, et +qu'à l'heure qu'il était, je trouverais facilement des juifs ne +demandant pas mieux que de faire des échanges. Plusieurs tâchèrent de +se lever pour venir avec moi, mais ne le purent. Un seulement, Bailly, +sergent vélite, se leva, et les autres nous chargèrent de leurs +billets, comptant d'en avoir cinquante francs. Nous les avions reçus, +à Moscou, pour cent, qui était leur valeur: cent roubles. + +Il faisait un beau clair de lune, mais, lorsque nous fûmes sur la rue, +il ne s'en fallut pas de beaucoup que nous ne rentrâmes dans la +maison, tant le froid était excessif. + +Jusqu'à la porte de la ville, nous ne rencontrâmes personne. Arrivés à +la porte, nous ne vîmes personne pour la garder, pas une sentinelle: +les Russes pouvaient y entrer aussi facilement que nous. Lorsque nous +fûmes en face de la première maison sur notre gauche, j'aperçus de la +lumière par le soupirail de la cave et, me baissant, je vis que +c'était une boulangerie, et que l'on venait d'y cuire du pain. Depuis +que nous nous étions approchés de la maison, l'odeur nous en montait +fortement au nez. Mon camarade frappa; aussitôt l'on vint demander ce +que nous voulions. Nous répondîmes: «Ouvrez, nous sommes des +généraux!» De suite l'on ouvrit, et nous entrâmes. On nous fit passer +dans une grande chambre où nous vîmes beaucoup d'officiers supérieurs +étendus à terre. On ne s'inquiéta pas de savoir si nous étions ce que +nous nous étions annoncés, car depuis longtemps, l'on avait peine à +reconnaître un officier supérieur d'avec un soldat. + +Une grosse femme se tenait debout contre la porte de la cave; nous lui +demandâmes si elle avait du pain à nous vendre. Elle nous répondit que +non, qu'il n'y en avait pas de cuit, et, en même temps, elle nous +offrit de descendre dans la cave, qui était la boulangerie, afin de +nous en assurer. Un officier, qui était couché sur une botte de paille +et enveloppé dans une grande pelisse, se leva et descendit avec nous. +Nous vîmes deux garçons boulangers qui dormaient. Nous regardâmes de +tous côtés, nous ne vîmes rien, et nous commencions à croire que cette +femme ne nous avait pas trompés, quand, tout à coup, en me baissant, +j'aperçus, sous le pétrin, un grand panier que je tirai à moi. À notre +grande surprise, nous vîmes qu'il contenait sept grands pains blancs, +de trois à quatre livres, aussi beaux que ceux qu'on fait à Paris. +Quel bonheur! Quelle trouvaille pour des hommes qui n'en avaient pas +mangé depuis cinquante jours! Je commençai par m'emparer de deux, que +je mis sous mes bras et sous mon collet, mon camarade en fit autant, +et l'officier prit les trois autres: cet officier était Fouché, +grenadier vélite, alors adjudant-major dans un régiment de la Jeune +Garde, actuellement maréchal de camp. Nous sortîmes de la cave: la +femme était encore debout à la porte; nous lui dîmes que nous +reviendrions le matin, lorsqu'il y aurait du pain de cuit. Pour être +débarrassée de nous, ne s'apercevant pas de ce que nous emportions, +elle nous ouvrit la porte, et nous fûmes dans la rue[61]. + +[Note 61: Depuis ce temps, j'ai revu M. le général Fouché, et lui +rappelant cet épisode de Wilna, il me dit qu'après notre sortie de la +maison, il manqua d'être assassiné par ceux qui étaient dans la même +maison et par les personnes de la maison qui voulaient lui faire payer +celui que nous avions emporté. (_Note de l'auteur_.)] + +Une fois libres, laissant tomber nos fusils dans la neige, nous nous +mîmes à mordre dans nos pains comme des voraces, mais, comme j'avais +les lèvres toutes fendues, je ne pouvais ouvrir la bouche pour mordre +comme je l'aurais voulu. + +Dans ce moment, nous aperçûmes deux individus qui nous demandèrent si +nous n'avions rien à vendre ou à changer: nous reconnûmes des juifs. +Je commençai par leur dire que nous avions des billets de banque +russes, qu'ils étaient de cent roubles, et combien ils voulaient +en donner: «Cinquante!» nous dit le premier en allemand. +«Cinquante-cinq!» dit l'autre. «Soixante!» reprend le premier. Enfin +il finit par nous en offrir soixante-dix-sept, et je mis encore pour +condition qu'il nous payerait du café au lait. Il y consentit. Le +second vint derrière moi, en me disant: «Quatre-vingts!» Mais le +marché était arrêté et, comme on nous avait promis du café au lait, +nous n'aurions pas voulu, pour vingt francs de plus au billet, faire +marché avec d'autres. + +Le juif avec qui nous venions de faire affaire nous conduisit chez un +banquier, car lui n'était qu'un agent d'affaires. Le banquier était +aussi juif. Lorsque nous y fûmes, on nous demanda nos billets; nous en +avions neuf. Pour mon compte, j'en avais trois. Après les avoir +donnés, on les regarda minutieusement comme les juifs regardent. +Ensuite, ils passèrent dans une autre chambre, et nous, en attendant +nous nous assîmes sur un banc où nous pûmes, provisoirement, caresser +notre pain. Le juif qui nous avait conduits était resté avec nous, +mais, un instant après, on le fit passer dans une chambre où était le +banquier. Alors nous pensâmes que c'était pour nous remettre notre +argent, et nous attendîmes tranquillement. + +L'envie que nous avions de boire du café nous fit perdre patience; +nous appelâmes le patron, mais personne ne parut. L'idée que l'on +voulait nous voler me vint de suite; j'en fis part à mon camarade, qui +pensa comme moi. Alors, pour mieux se faire entendre, il donna un +grand coup de crosse de fusil contre une espèce de comptoir. Comme +personne ne paraissait encore, il redoubla contre une cloison en +planches de sapin qui faisait séparation avec la chambre où étaient +nos fripons. Nous les vîmes qui avaient l'air de se concerter. Ayant +demandé notre argent, on nous dit d'attendre; mais mon camarade +chargea son arme en présence de toute la bande, et moi je sautai au +cou de celui qui nous avait conduits, en lui demandant nos billets. +Lorsqu'ils virent que nous étions déterminés à faire quelque scène qui +n'aurait pas tourné à leur avantage, ils s'empressèrent de nous +compter notre argent dont les deux tiers en or. Prenant celui qui nous +avait conduits, nous le fîmes sortir avec nous; lorsque nous fûmes +dans la rue, il protesta que tout ce qui venait de se passer n'était +pas de sa faute. Nous voulûmes bien le croire, en considération du +café qu'il nous avait promis. Il nous conduisit chez lui, où il tint +parole. + +Lorsque nous eûmes mangé, mon camarade voulut retourner au faubourg, +mais, tant qu'à moi, me trouvant trop fatigué et même malade, je me +décidai d'attendre le jour où j'étais, et, comme il s'y trouvait deux +cavaliers bavarois, je me crus en sûreté; j'avais mis mon argent dans +ma ceinture et mon pain dans mon sac. Je me couchai sur un canapé: il +pouvait être quatre heures du matin. + +Il n'y avait pas une demi-heure que je reposais, lorsque des coliques +insupportables me prirent, je fus forcé de me lever; après, suivirent +des maux de coeur, et je rendis tout ce que j'avais dans le corps; +ensuite j'eus un dérangement qui ne me donna pas un moment de repos, +de sorte que je pensais que le juif m'avait empoisonné. Je me crus +perdu, car j'étais tellement faible, que je ne pus prendre la +bouteille à l'eau-de-vie que j'avais dans mon sac. Je priai un des +cavaliers bavarois de m'en donner à boire. Après en avoir pris un peu, +je me trouvai mieux; alors je me remis sur le canapé, où je +m'assoupis. Je ne sais combien de temps je restai dans cette position, +mais, lorsque je m'éveillai, je trouvai que l'on m'avait enlevé mon +pain dans mon sac. Il ne m'en restait plus qu'un morceau, que j'avais +mis dans ma carnassière, avec ma bouteille d'eau-de-vie qui, fort +heureusement, était pendue à mon côté. Mon bonnet de rabbin, que je +mettais sous mon schako, avait aussi disparu, ainsi que les cavaliers +bavarois. Ce n'était pas cela qui m'inquiétait le plus, mais bien ma +position, qui était véritablement critique: indépendamment de mon +dérangement de corps, mon pied droit était gelé et ma plaie s'était +ouverte. La première phalange du doigt du milieu de la main droite +était prête à tomber; la journée de la veille, avec le froid de +vingt-huit degrés, avait tellement envenimé mon pied, qu'il me fut +impossible de remettre ma botte. Je me vis forcé de l'envelopper de +chiffons, après l'avoir graissé avec la pommade que l'on m'avait +donnée chez le Polonais, et par-dessus tout, une peau de mouton que +j'attachai avec des cordes. J'en fis autant à la main droite. + +Je me disposais à sortir, lorsque le juif m'engagea à rester. Il me +dit qu'il y avait du riz à me vendre: je lui en achetai une portion, +pensant que cela me serait bon pour arrêter le mal. Je le priai de me +procurer un vase pour le faire cuire; il alla me chercher une petite +bouilloire en cuivre rouge que j'attachai sur mon sac avec ma botte, +ensuite je sortis de la maison après lui avoir donné dix francs. + +Lorsque je fus dans la rue, j'entendis des cris de désespoir: +j'aperçus une femme pleurant sur un cadavre à la porte d'une maison. +Cette femme m'arrêta pour me dire de la secourir, de lui faire rendre +tout ce qu'on lui avait pris: «Depuis hier, me dit-elle, je suis logée +dans la maison que vous voyez, chez des scélérats de juifs. Mon mari +était fort malade: pendant la nuit, ils nous ont pris tout ce que nous +avions, et ce matin, je suis sortie pour aller me plaindre. Voyant que +je ne pouvais avoir de secours de personne, je suis revenue pour +soigner mon pauvre mari; mais lorsque je suis arrivée ici, jugez de +mon effroi en voyant, à la porte de la maison, un cadavre! Ces +scélérats avaient profité de ce que j'étais sortie pour l'assassiner! +Monsieur, continua-t-elle, ne m'abandonnez pas! Venez avec moi!» Je +lui répondis qu'il m'était impossible, mais que ce qu'elle pouvait +faire de mieux était de se réunir à ceux qui partaient. Elle me fit +signe de la main que c'était impossible, et comme, depuis un moment, +j'entendais des coups de fusil, je laissai cette malheureuse et me +dirigeai du côté de Kowno, où j'arrivai au milieu de dix mille hommes +de toutes armes, femmes, enfants se pressant, se poussant afin de +passer les premiers. + +Le hasard me fit rencontrer un capitaine de la Jeune Garde qui était +mon pays[62]. Il était avec son lieutenant, son domestique et un +mauvais cheval. Le capitaine n'avait plus de compagnie, le régiment +n'existait plus. Je lui contai mes peines, il me donna un peu de thé +et un morceau de sucre, mais, un instant après, une autre masse de +monde arriva derrière nous, qui nous sépara. À la tête de la première +cohue, un tambour battait la marche de retraite, probablement à la +tête d'un détachement de la garnison que je n'ai pu voir. Nous +marchâmes pendant plus d'une demi-heure; nous arrivâmes à l'extrémité +du faubourg. Alors on commença à respirer, et chacun marcha comme il +put. Lorsque je fus hors de la ville, je ne pus m'empêcher de faire +des réflexions en pensant à notre armée qui, cinq mois avant, était +entrée, dans cette capitale de la Lithuanie, nombreuse et fière, et +qui en sortait misérable et fugitive. + +[Note 62: M. Débonnez, de Condé, tué à Waterloo, chef de +bataillon. (_Note de l'auteur_).] + + + + +X + +De Wilna à Kowno.--Le chien du régiment.--Le maréchal Ney.--Le trésor +de l'armée.--Je suis empoisonné.--La «graisse de voleur».--Le vieux +grenadier.--Faloppa.--Le général Roguet.--De Kowno à Elbing.--Deux +cantinières.--Aventures d'un sergent.--Je retrouve Picart.--Le +traîneau et les juifs.--Une mégère.--Eylau.--Arrivée à Elbing. + + +Nous n'étions encore qu'à un quart de lieue de la ville quand nous +aperçûmes les Cosaques à notre gauche, sur les hauteurs et dans la +plaine, à notre droite. Cependant ils n'osaient se hasarder de venir à +notre portée. Après avoir marché quelque temps, je rencontrai le +cheval d'un officier du train d'artillerie, tombé et abandonné. Il +avait, sur le dos, une schabraque en peau de mouton: c'était +précisément ce qu'il fallait pour couvrir mes pauvres oreilles, car il +m'eût été impossible d'aller bien loin sans m'exposer à les perdre. +J'avais, dans ma carnassière, des ciseaux provenant de la trousse du +docteur, trouvée sur le Cosaque que j'avais tué le 23 novembre. Je +voulus me mettre à l'ouvrage pour en couper et faire ce que nous +appelions des _oreillères_, afin de remplacer le bonnet de rabbin, +mais ayant la main droite gelée et l'autre fortement engourdie, je ne +pus parvenir à mon but. Déjà je me désespérais, lorsqu'un second +arriva, plus fort et plus vigoureux que moi; il était de la garnison +de Wilna. Il coupa avec un couteau la sangle qui retenait la +schabraque, ensuite il m'en donna la moitié. En attendant que je pusse +l'arranger convenablement, je la mis sur la tête et continuai à +marcher. + +Deux coups de canon se firent entendre, ensuite la fusillade: c'était +le maréchal Ney qui sortait de la ville en faisant l'arrière-garde, et +qui était aux prises avec les Russes. Ceux qui ne pouvaient plus +combattre doublèrent le pas autant qu'il leur était possible; je +voulus faire comme eux, mais mon pied gelé et ma mauvaise chaussure +m'en empêchaient, puis les coliques qui me prenaient à chaque instant +et qui me forçaient de m'arrêter, faisaient que je me trouvais +toujours des derniers. J'entendis derrière moi un bruit confus: je fus +heurté par plusieurs soldats de la Confédération du Rhin qui fuyaient. +Je tombai de tout mon long dans la neige et, aussitôt, d'autres me +passèrent sur le corps. Ce fut avec beaucoup de peine que je me +relevai, car j'étais abîmé de douleurs, mais comme j'étais habitué aux +souffrances, je ne dis rien. J'aperçus, pas loin de moi, +l'arrière-garde; je me crus perdu si, malheureusement, elle venait à +me dépasser, mais le contraire arriva, car le maréchal la fit arrêter +sur une petite éminence, afin de donner le temps à d'autres hommes que +l'on apercevait de sortir encore de la ville pour nous rejoindre. Le +maréchal avait avec lui, pour contenir l'ennemi, environ trois cents +hommes. + +J'aperçus devant moi un individu que je reconnus, à sa capote, pour +être un homme du régiment. Il marchait fortement courbé, en paraissant +accablé sous le poids d'un fardeau qu'il portait sur son sac et sur +ses épaules. Faisant un effort pour me rapprocher de lui, je fus à +même de voir que le fardeau était un chien et que l'homme était un +vieux sergent du régiment nommé Daubenton[63]; le chien qu'il portait +était le chien du régiment, que je ne reconnaissais pas. + +[Note 63: Le sergent Daubenton était un vieux brave qui avait fait +les campagnes d'Italie. (_Note de l'auteur_).] + +Je lui témoignai ma surprise de le voir chargé d'un chien, puisque +lui-même avait de la peine à se traîner, et, sans lui donner le temps +de me répondre, je lui demandai si c'était pour le manger; que, dans +ce cas, le cheval était préférable: «Hélas! non, me répondit-il, +j'aimerais mieux manger du Cosaque; tu ne reconnais donc pas Mouton, +qui a les pattes gelées et qui ne peut plus marcher?--C'est vrai, lui +dis-je, mais qu'en veux-tu faire?» Tout en marchant, Mouton, à qui +j'avais passé la main droite emmaillotée sur le dos, leva la tête pour +me regarder et sembla me reconnaître. Daubenton m'assura que, depuis +sept heures du matin, et même avant, les Russes étaient dans les +premières maisons du faubourg où nous avions logé: que tout ce qui +restait de la Garde en était parti à six, et qu'il était certain que +plus de douze mille hommes de l'armée, officiers et soldats, qui ne +pouvaient plus marcher, étaient restés au pouvoir de l'ennemi. Pour +lui, il avait failli subir le même sort par dévouement pour son chien; +il voyait bien qu'il serait obligé de l'abandonner sur la route, dans +la neige: la veille du jour où nous étions arrivés à Wilna, par +vingt-huit degrés, il avait eu les pattes gelées et, ce matin, voyant +qu'il ne pouvait plus marcher, il avait résolu de l'abandonner sans +qu'il s'en aperçoive; mais ce pauvre Mouton se doutait qu'il voulait +partir sans lui, car il se mit tellement à hurler qu'à la fin il se +décida à le laisser suivre. Mais à peine avait-il fait dix pas dans la +rue, il s'aperçut que son malheureux chien tombait à chaque instant +sur le nez: alors il se l'était fait attacher sur les épaules et sur +son sac, et c'était de cette manière qu'il avait rejoint le maréchal +Ney, qui faisait l'arrière-garde avec une poignée d'hommes. + +Tout en marchant, nous nous trouvâmes arrêtés par un caisson renversé +qui barrait une partie du chemin: il était ouvert, il contenait des +sacs de toile, mais vides. Ce caisson était probablement parti de +Wilna la veille, ou le matin, et avait été pillé en route, car il +avait été chargé de biscuits et de farine. Je proposai à Daubenton de +nous arrêter un instant, car une forte colique venait de me prendre; +il y consentit volontiers, d'autant plus qu'il voulait décidément se +débarrasser de Mouton d'une manière ou d'une autre. + +À peine nous disposions-nous à nous mettre à notre aise, que nous +aperçûmes, derrière un ravin, un peloton d'une trentaine de jeunes +Hessois qui avaient fait partie de la garnison de Wilna et en étaient +partis depuis le point du jour. Ils attendaient le maréchal Ney. Ils +étaient à trente pas de nous et en avant sur la droite de la route. Au +même instant, nous vîmes, sur notre gauche, un autre peloton de +cavaliers, au nombre de vingt, environ; un officier les commandait. +De suite nous les reconnûmes pour des Russes; c'étaient des +cuirassiers à cuirasses noires sur habits blancs; ils étaient +accompagnés de plusieurs Cosaques épars çà et là; ils marchaient de +manière à couper la retraite aux Hessois, ainsi qu'à nous et à une +infinité d'autres malheureux qui venaient de les apercevoir et qui +rétrogradaient pour rejoindre l'arrière-garde en criant: «Gare aux +Cosaques!» + +Les Hessois, commandés par deux officiers, et qui, probablement, +avaient aperçu les Russes avant nous, s'étaient mis en mesure de se +défendre. Pour leur faire face, ils firent une demi-conversion à +gauche, en conservant pour point d'appui la petite butte qui les +couvrait derrière. + +Dans ce moment, nous vîmes un grenadier de la ligne, bien portant et +bien décidé, passer près de nous et aller en courant prendre rang +parmi les Hessois. Nous nous disposions à faire de même, mais, pour le +moment, ma position ne me le permettait pas. D'un autre côté, +Daubenton, que Mouton embarrassait, voulait, avant tout, le mettre +dans le caisson, mais nous n'en eûmes pas le temps, car les cavaliers +vinrent au galop du côté des Hessois: là, ils s'arrêtèrent en leur +signifiant de mettre bas les armes. Un coup de fusil fut la réponse; +c'était celui du grenadier français, qui fut, en même temps, suivi +d'une décharge générale des Hessois. + +À cette détonation, nous pensions voir tomber la moitié des cavaliers, +mais, chose étonnante, pas un ne tomba, et l'officier, qui était en +avant et qui aurait dû être pulvérisé, ne parut rien avoir. Son cheval +fit seulement un saut de côté. Se remettant aussitôt et se tournant +vers les siens, ils fondirent sur les Hessois et, en moins de deux +minutes, ils furent culbutés et sabrés. Plusieurs se sauvèrent; alors +les cavaliers se mirent à les poursuivre. + +Au même instant, Daubenton, voulant se débarrasser de Mouton, me cria +de l'aider, mais trois cavaliers passèrent auprès de lui, à la +poursuite des Hessois. Aussitôt, pour être plus à même de se défendre, +il voulut se retirer sous le caisson où j'étais dans une triste +position, souffrant de coliques et de froid, mais il n'en eut pas le +temps, car un des trois cavaliers venait de faire un demi-tour et de +le charger. Il fut assez heureux pour le voir à temps et se mettre en +défense, mais non aussi avantageusement qu'il l'aurait voulu, car +Mouton, qui aboyait comme un bon chien après le cavalier, le gênait +dans ses mouvements. S'il n'avait pas été attaché aux courroies de son +sac, il aurait pu s'en décharger par ce que nous appelions _un coup +sac_, mais, pour le faire, il aurait fallu qu'il se débarrassât de son +sac auquel il était attaché, et le cavalier, qui tournait autour de +lui, ne lui en laissait pas la facilité. Pendant ce temps, quoique +mourant de froid, je m'étais rajusté un peu et j'avais arrangé ma main +droite de manière à pouvoir m'en servir pour faire usage de mon arme +le mieux possible, n'ayant pour ainsi dire plus la force de me +soutenir. + +Le cavalier tournait toujours autour de Daubenton, mais à une certaine +distance, craignant le coup de fusil. Voyant que pas un de nous n'en +faisait usage, il pensa peut-être que nous étions sans poudre, car il +avança sur Daubenton et lui allongea un coup de sabre que celui-ci +para avec le canon de son fusil. Aussitôt, il passa sur la droite et +lui en porta un second coup sur l'épaule gauche, qui atteignit Mouton +à la tête. Le pauvre chien changea de ton; il n'aboyait plus, il +hurlait d'une manière à fendre le coeur. Quoique blessé et ayant les +pattes gelées, il sauta en bas du dos de son maître pour courir après +le cavalier, mais comme il était attaché à la courroie du sac, il fit +tomber son porteur sur le côté. Je crus Daubenton perdu. + +Je me traînai sur mes genoux, environ deux pas en avant, et j'ajustai +mon cavalier; mais l'amorce de mon fusil ne brûla pas; alors le +cavalier, jetant un cri sauvage, s'élance sur moi,... mais j'avais eu +le temps de rentrer sous le caisson, qui était renversé sur le côté +gauche, en lui présentant la baïonnette. + +Voyant qu'il ne pouvait rien contre moi, il retourna sur Daubenton qui +n'avait pu encore se relever à cause de Mouton qui le tirait de côté +en hurlant et aboyant après le cavalier. Daubenton s'était traîné +contre les brancards du caisson, de sorte que son adversaire ne +pouvait plus, avec son cheval, l'approcher autant. Il s'était placé en +face, le sabre levé, comme pour le fendre en deux, et ayant l'air de +se moquer de lui. + +Daubenton, quoiqu'à demi mort de froid et de misère, et malgré sa +figure maigre, pâle et noircie par le feu des bivouacs, paraissait +encore plein d'énergie, mais d'un aspect étrange et en même temps +comique, à cause du diable de chien qui le tirait toujours de côté en +aboyant. Ses yeux étaient brillants, sa bouche écumait de rage en se +voyant à la merci d'un adversaire qui, dans toute autre circonstance, +n'aurait pas osé tenir une minute devant lui. Pour apaiser la soif qui +le dévore, je le vois prendre plein la main de neige, la porter à sa +bouche et, aussitôt, ressaisir son arme en la faisant résonner comme à +l'exercice: c'est lui qui, à son tour, menace son ennemi. + +Aux cris et aux gestes du cavalier, il était facile de voir qu'il +n'était pas en sang-froid et, comme l'eau-de-vie ne leur manquait pas, +ils paraissaient en avoir bu beaucoup; on les voyait passer et +repasser, en jetant des cris, auprès de quelques hommes qui n'avaient +pu se replier du côté où devait venir l'arrière-garde, les jeter dans +la neige et les fouler aux pieds de leurs chevaux, car presque tous +étaient sans arme, blessés ou ayant les pieds et les mains gelés. +D'autres, plus valides, ainsi que quelques Hessois échappés à la +première charge, s'étaient mis dans des positions à pouvoir un instant +leur résister, mais cela ne pouvait se prolonger, il fallait du +secours ou succomber. + +Le cavalier auquel mon vieux camarade avait affaire venait de passer à +gauche, toujours le sabre levé, lorsque Daubenton me cria d'une voix +forte: «N'aie pas peur, ne bouge pas, je vais en finir!» À peine +avait-il dit ces paroles que son coup de fusil partit; il fut plus +heureux que moi. Le cuirassier est atteint d'une balle qui lui entre +sous l'aisselle droite et va ressortir du côté gauche. Il jette un cri +sauvage, fait un mouvement convulsif et, au même instant, son sabre +retombe en même temps que le bras qui le tenait. Ensuite, jetant des +flots de sang par la bouche, il pencha le corps en avant sur la tête +de son cheval qui n'avait pas bougé, et resta dans cette position, +comme mort. + +À peine Daubenton s'était-il délivré de son adversaire et débarrassé +de Mouton pour s'emparer du cheval, que nous entendîmes, derrière +nous, un grand bruit, ensuite des cris: «En avant! À la baïonnette!» +Aussitôt, je sors de mon caisson, je regarde du côté d'où viennent les +cris, et j'aperçois le maréchal Ney, un fusil à la main, qui +accourait à la tête d'une partie de l'arrière-garde. + +Les Russes, en le voyant, se mettent à fuir dans toutes les +directions; ceux qui se jettent à droite, du côté de la plaine, +trouvent un large fossé rempli de glace et de neige qui les empêche de +traverser; plusieurs s'y enfoncent avec leurs chevaux, d'autres +restent au milieu de la route, ne sachant plus où aller. +L'arrière-garde s'empara de plusieurs chevaux et fit marcher les +cavaliers à pied au milieu d'eux pour, ensuite, les abandonner, car +que pouvait-on en faire? On ne pouvait déjà pas se conduire soi-même. + +Je n'oublierai jamais l'air imposant qu'avait le Maréchal dans cette +circonstance, son attitude menaçante en regardant l'ennemi, et la +confiance qu'il inspirait aux malheureux malades et blessés qui +l'entouraient. Il était, dans ce moment, tel que l'on dépeint les +héros de l'antiquité. L'on peut dire qu'il fut, dans les derniers +jours de cette désastreuse retraite, le sauveur des débris de l'armée. + +Tout ce que je viens de dire se passa en moins de dix minutes. +Daubenton se débarrassait de Mouton, pour s'emparer du cheval de celui +qu'il venait de mettre hors de combat, lorsqu'un individu, sortant de +derrière un massif de petits sapins, s'avance, fait tomber le +cuirassier, saisit la monture par la bride, et s'éloigne. Daubenton +lui crie: «Arrêtez, coquin! C'est mon cheval! C'est moi qui ai +descendu le cavalier!» Mais l'autre, que je venais de reconnaître pour +le grenadier qui, le premier, avait tiré sur les Russes, se sauve avec +le cheval, au milieu de la cohue d'hommes qui se pressent d'avancer. +Alors Daubenton me crie: «Garde Mouton! Je cours après le cheval; il +faut qu'il me le rende ou il aura affaire à moi!» Il n'avait pas +achevé le dernier mot, que plus de 4000 traîneurs de toutes les +nations arrivent comme un torrent, me séparant de lui et de Mouton, +que je n'ai plus jamais revu. Ces hommes, que le Maréchal faisait +marcher devant lui, étaient après moi sortis de Wilna. + +Puisque l'occasion s'est présentée de parler du chien du régiment, il +faut que je fasse sa biographie: + +Mouton était avec nous depuis 1808; nous l'avions trouvé en Espagne, +près de Benavente, sur le bord d'une rivière dont les Anglais avaient +coupé le pont. Il était venu avec nous en Allemagne; en 1809, il avait +assisté aux batailles d'Essling et de Wagram, ensuite il était encore +retourné en Espagne en 1810 et 1811. C'est de là qu'il partit avec le +régiment, pour faire la campagne de Russie, mais, en Saxe, il fut +perdu ou volé, car Mouton était un beau caniche: dix jours après notre +arrivée à Moscou, nous fûmes on ne peut plus surpris de le revoir; un +détachement composé de quinze hommes, parti de Paris quelques jours +après notre départ, pour rejoindre le régiment, étant passé dans +l'endroit où il était disparu, le chien avait reconnu l'uniforme du +régiment et suivi le détachement. + +En marchant au milieu d'hommes, de femmes et même de quelques enfants, +je regardais toujours si je ne voyais pas Daubenton, dont je +regrettais d'être séparé; mais en arrière, je n'aperçus que le +maréchal Ney avec son arrière-garde, qui prenait position sur la +petite butte où les Hessois avaient été attaqués. + +Après cette échauffourée, je fus encore forcé de m'arrêter, tant je +souffrais de mes coliques. Devant moi, je voyais la montagne de +Ponari, depuis le pied jusqu'au sommet. La route, située aux trois +quarts du versant gauche, se dessinait par la quantité de caissons +portant plus de sept millions d'or et d'argent, ainsi que d'autres +bagages, dans des voitures conduites par des chevaux dont les forces +étaient épuisées, de sorte que l'on se voyait forcé de les abandonner. + +Un quart d'heure après, j'arrivai au pied de la montagne où on avait +bivouaqué pendant la nuit; l'on y voyait encore l'emplacement de feux, +dont une partie encore allumée; et autour desquels plusieurs hommes se +chauffaient pour se reposer avant de la monter. C'est là que j'appris +que les voitures, parties la veille, à minuit, du faubourg de Wilna, +et arrivées à un défilé, n'avaient pu aller plus avant. Un des +premiers caissons s'étant ouvert en se renversant, l'argent en avait +été pris par ceux qui étaient près de là. Les autres voitures furent +obligées d'arrêter depuis le haut jusqu'au bas. Beaucoup de chevaux +s'étaient abattus pour ne plus se relever. + +Pendant que l'on me contait cela, on entendait la fusillade de +l'arrière-garde du maréchal Ney et, sur notre gauche, on apercevait +les Cosaques que la vue du butin attirait, mais qui n'avançaient +qu'avec circonspection, attendant que l'arrière-garde fût passée afin +de moissonner sans danger. + +Je me remis à marcher, mais, au lieu de prendre la route où étaient +les caissons, je tournai la montagne par la droite, où plusieurs +voitures avaient essayé de passer, mais presque toutes avaient été +renversées dans le fossé, au bord du chemin que l'on voulait se +frayer. Il y avait un caisson dans lequel il restait encore beaucoup +de portemanteaux. J'aurais bien voulu en attraper un, mais, dans +l'état de faiblesse où j'étais, je n'osais pas risquer cette +entreprise, dans la crainte de ne pouvoir plus remonter le fossé, si +je descendais dedans. Heureusement, un infirmier de la garnison de +Wilna, voyant mon embarras, fut assez complaisant pour y descendre, et +m'en jeta un dans lequel je trouvai quatre belles chemises de toile +fine dont j'avais le plus besoin, et une culotte courte de drap de +coton: c'était le portemanteau d'un commissaire des guerres, l'adresse +me l'indiquait. + +Content d'avoir trouvé du linge, moi qui n'avais pas, depuis le 5 +novembre, changé de chemise, dont les pauvres lambeaux étaient remplis +de vermine, je mis le tout dans mon sac. + +Un peu plus loin, je ramassai un carton dans lequel il y avait deux +superbes chapeaux à claque. Comme c'était fort léger, je le mis sous +mon bras, je ne sais en vérité pourquoi, probablement pour changer +contre autre chose, si l'occasion s'en présentait. + +Le chemin que je suivais tournait à gauche, à travers les +broussailles, pour, de là, rejoindre la grand'route. Ce chemin avait +été tracé par les premiers hommes qui, à la pointe du jour, avaient +franchi la montagne. Après une demi-heure de marche pénible, +j'entendis une forte fusillade accompagnée de grands cris qui +partaient du côté de la route où étaient les caissons; c'était le +maréchal Ney qui, voyant que l'on ne pouvait sauver le trésor, le +faisait distribuer aux soldats, et, en même temps, faisait faire, +contre les Cosaques, une distribution de coups de fusil pour les +empêcher d'avancer. + +De mon côté, sur la droite, je les voyais qui avançaient +insensiblement, car il n'y avait, pour les arrêter, que quelques +hommes comme moi, dispersés ça et là sur la montagne, et qui +cherchaient à gagner la route. Tout à coup, je fus forcé de m'arrêter, +je n'avais plus de jambes; je bus un bon coup de mon eau-de-vie et +j'avançai; j'arrivai sur un point de la montagne qui n'était pas +éloigné de la route, et, comme je regardais la direction que je devais +prendre, la neige croula sous moi et je m'enfonçai à plus de cinq +pieds de profondeur. J'en avais jusqu'aux yeux; je faillis étouffer, +et c'est avec bien de la peine que je m'en tirai, tout transi de +froid. + +Un peu plus loin, j'aperçus une baraque et, comme je voyais qu'il y +avait du monde, je m'y arrêtai; c'était une vingtaine de militaires, +presque tous de la Garde, ayant tous des sacs de pièces de cinq +francs. + +Plusieurs, en me voyant, se mirent à crier: «Qui veut cent francs pour +une pièce de vingt francs en or?» Mais, comme il ne se trouvait pas de +changeurs, ils étaient très embarrassés, et finissaient par en offrir +à ceux qui n'en avaient pas. Dans le moment, je tenais plus à mon +existence qu'à l'argent: je refusai, car j'avais environ huit cents +francs en or, et plus de cent francs en pièces de cinq francs. + +Je restai dans cette baraque le temps d'arranger la peau de mouton sur +ma tête, afin de préserver mes oreilles du froid, mais je ne pus +changer de chemise, le temps pressant. Je sortis en suivant des +musiciens chargés d'argent, mais qui, dans cette position, ne +pouvaient aller bien loin. + +Les coups de fusil, qui n'avaient pas cessé de se faire entendre, +s'approchaient, de sorte que nous fûmes obligés de doubler le pas. +Ceux qui étaient chargés d'argent ne pouvant le faire facilement, +diminuaient leur charge en secouant leurs sacs pour en faire tomber +les pièces de cinq francs, en disant qu'il aurait mieux valu les +laisser dans les caissons, d'autant plus qu'il y avait de l'or à +prendre, mais qu'ils n'avaient pas eu le temps d'enfoncer les caisses; +que, cependant, il y en avait beaucoup qui avaient des sacs de doubles +napoléons. + +Un peu plus avant, j'en vis encore plusieurs venant de la direction où +étaient les caissons, portant dans leurs mains des sacs d'argent: +étant sans force et ayant les doigts gelés ou engourdis, ils +appelaient ceux qui n'en avaient pas pour leur en donner une partie, +mais il est arrivé que celui qui en avait porté une partie du chemin +et qui voulait en donner à d'autres, n'en avait plus; il est même +certain que, plus avant, des hommes qui n'en avaient pas ont forcé +ceux qui en portaient à partager avec eux, et que le pauvre diable qui +le portait depuis longtemps se voyait arracher son sac et était très +heureux si, en voulant défendre ce qu'il avait, il se relevait, car il +était toujours le moins fort. + +J'avais gagné la route, et, comme je n'avais pas très froid, je +m'arrêtai pour me reposer. Je voyais arriver d'autres hommes encore +chargés d'argent et qui, par moments, s'arrêtaient pour tirer des +coups de fusil aux Cosaques. Plus haut, l'arrière-garde était arrêtée +pour laisser encore passer quelques hommes, ainsi que plusieurs +traîneaux portant des blessés, et sur lesquels on avait mis, autant +que l'on avait pu, des barils d'argent. Cela n'empêchait pas que des +hommes, attirés par l'appât du butin, étaient encore restés en +arrière, et, le soir, étant au bivouac, l'on m'assura que beaucoup +avaient puisé dans les caissons avec les Cosaques. + +Je continuai à marcher péniblement. Je vis venir à moi un officier de +la Jeune Garde très bien habillé, bien portant, que je reconnus de +suite. Il se nommait Prinier; c'était un de mes amis, passé officier +depuis huit mois. Surpris de le voir aller du côté d'où nous venions, +je lui demandai, en l'appelant par son nom, où il allait: il me +demanda à son tour qui j'étais. À cette sortie inattendue faite par un +camarade avec lequel j'avais été dans le même régiment pendant cinq +ans, et sous-officier comme lui, je ne pus m'empêcher de pleurer, en +voyant que c'était parce que j'étais changé et misérable qu'il ne me +reconnaissait pas. Mais, un instant après: «Comment, mon cher ami, +c'est toi! Comme te voilà malheureux!» En disant cela, il me présenta +une gourde pendue à son côté, dans laquelle il y avait du vin, en me +disant: «Bois un coup!» et, comme je n'avais qu'une main de libre, le +brave Prinier me soutenait de la main gauche et, de l'autre, me +versait le vin dans la bouche. + +Je lui demandai s'il n'avait pas rencontré les débris de l'armée; il +me dit que non, qu'ayant été logé, la nuit dernière, dans un moulin +éloigné de la route d'un quart de lieue, il était très probable que la +colonne était passée pendant ce temps, mais qu'il en avait vu de +tristes traces par quelques cadavres aperçus sur son chemin; que ce +n'était que depuis hier qu'il savait, mais d'une manière encore bien +vague, les désastres que nous avions éprouvés; qu'il allait rejoindre +l'armée, comme il en avait l'ordre: «Mais il n'y en a plus +d'armée!--Et les coups de feu que j'entends?--Ce sont ceux de +l'arrière-garde, commandée par le maréchal Ney.--Dans ce cas, me +répondit-il, je vais rejoindre l'arrière-garde.» + +En disant cela, il m'embrasse pour me quitter, mais, en faisant ce +mouvement, il s'aperçoit que j'avais un carton sous le bras; il me +demande ce qu'il contenait. Lui ayant dit que c'étaient des chapeaux, +et me les demandant, je les lui donnai avec bien du plaisir. C'était +précisément ce qui lui manquait, car il avait encore, sur la tête, son +schako de sous-officier. + +Le vin qu'il m'avait fait boire m'avait réchauffé l'estomac: je me +proposai de marcher jusqu'au premier bivouac; une heure après avoir +quitté Prinier, j'aperçus des feux. + +C'étaient des chasseurs à pied. Je m'approchai comme un suppliant. On +me dit, sans me regarder: «Faites comme nous, allez chercher du bois +et faites du feu!» Je m'attendais à cette réponse; c'était toujours ce +que l'on répondait à ceux qui se trouvaient isolés. Ils étaient six, +leur feu n'était pas brillant; ils n'avaient pas non plus d'abri pour +se garantir du vent et de la neige, s'il venait à en tomber. + +Je restai longtemps debout derrière, portant quelquefois le corps en +avant, ainsi que les mains, pour sentir un peu de chaleur. À la fin, +accablé de sommeil, je pensai à ma bouteille d'eau-de-vie. Je +l'offris, on l'accepta, et j'eus une place. Nous vidâmes la bouteille +à la ronde, et, lorsque nous eûmes fini, je m'endormis assis sur mon +sac, la tête dans mes deux mains. Je dormis peut-être deux heures, +souvent interrompu par le froid et par les douleurs. Lorsque je +m'éveillai, je profitai du peu de feu qu'il y avait encore, pour faire +cuire un peu de riz dans la bouilloire que le juif m'avait vendue. Je +commençai par prendre de la neige autour de moi, je la fis fondre et +j'y mis du riz qui finit par cuire à demi. Comme je ne pouvais pas +bien le prendre avec la cuiller, et qu'un chasseur, à ma droite, +mangeait avec moi, je le renversai sur le cul de mon schako qui était +creux: c'est de cette manière que nous le mangeâmes. Ensuite, +reprenant ma position première, et comme le froid, cette nuit-là, +n'était pas très rigoureux, je me rendormis. + +_11 décembre_.--Lorsque je me réveillai, il n'était pas près encore +d'être jour. Après avoir arrangé mon pied, je me levai pour me +remettre en marche, car il fallait bien, si je ne voulais pas +m'exposer à mourir de misère comme tant d'autres, rejoindre mes +camarades. Je marchai seul jusqu'au jour, m'arrêtant quelquefois à un +feu abandonné, où je trouvais des hommes morts ou mourants. Lorsqu'il +fit jour, je rencontrai quelques soldats du régiment, qui me dirent +qu'ils avaient couché avec l'État-major. + +Un peu plus avant, j'aperçus un individu ayant sur les épaules une +peau de mouton et marchant péniblement, appuyé sur son fusil. Lorsque +je fus près de lui, je le reconnus pour le fourrier de notre +compagnie. En me voyant, il jeta un cri de surprise et de joie, car on +lui avait assuré que j'étais resté prisonnier à Wilna. Le pauvre +Rossi, c'était son nom, avait les deux pieds gelés et enveloppés dans +des morceaux de peau de mouton. Il me conta qu'il s'était séparé des +débris du régiment, ne pouvant marcher aussi vite que les autres, et +que nos amis étaient fort inquiets sur mon compte. Deux grosses larmes +coulaient le long de ses joues, et comme je lui en demandais la cause, +il se mit à pleurer en s'écriant: «Pauvre mère, si tu pouvais +savoir comme je suis! C'est fini, je ne reverrai plus jamais +Montauban!»--c'était le nom de son endroit. Je cherchai à le consoler +en lui faisant voir que ma position était encore plus triste que la +sienne. Nous marchâmes ensemble une partie de la journée; souvent +j'étais obligé de m'arrêter pour mon dérangement de corps et, quoique +je n'eusse pas besoin de défaire mes pantalons pour satisfaire à mes +besoins, je n'en perdais pas moins du temps, car, depuis Wilna, ne +pouvant, à cause de mes doigts gelés ou engourdis, remettre mes +bretelles, j'avais décousu mon pantalon depuis le devant jusqu'au +derrière; je le faisais tenir par le moyen d'un vieux cachemire qui me +serrait le ventre; de cette manière, lorsque j'avais besoin, je +m'arrêtais, et, debout, je satisfaisais à tout à la fois. Lorsque je +prenais quelque chose, j'étais certain qu'un instant après, je le +laissais aller. + +Il pouvait être midi lorsque je proposai de nous arrêter dans un +village que nous apercevions devant nous. Nous entrâmes dans une +maison veuve de ses habitants; nous y trouvâmes trois malheureux +soldats qui nous dirent que, ne pouvant aller plus loin, ils avaient +résolu d'y mourir. Nous leur fîmes des observations sur le sort qui +les attendait, lorsqu'ils seraient au pouvoir des Russes. Pour toute +réponse, ils nous montrèrent leurs pieds; rien de plus effrayant à +voir: plus de la moitié des doigts leur manquaient, et le reste était +près de tomber. La couleur de leurs pieds était bleue et, pour ainsi +dire, en putréfaction. Ils appartenaient au corps du maréchal Ney. +Peut-être, lorsqu'il aura passé, quelque temps après, les aura-t-il +sauvés. + +Nous nous arrêtâmes assez de temps pour faire cuire un peu de riz, que +nous mangeâmes. Nous fîmes aussi rôtir un peu de cheval, pour manger +au besoin; ensuite nous partîmes en nous promettant de ne point nous +séparer, mais la grande cohue de traînards arriva, nous entraîna, et, +malgré tous nos efforts, nous fûmes séparés, sans pouvoir nous +rejoindre. + +J'arrivai sur un moulin à eau: là, je vis un soldat qui, ayant voulu +passer sur la glace de la petite rivière du moulin, s'était enfoncé. +Quoique n'ayant de l'eau que jusqu'à la ceinture, au milieu des +glaçons, on ne put le retirer. Des officiers d'artillerie qui avaient +trouvé, dans le moulin, des cordes, les lui jetèrent, mais il n'eut +pas la force d'en saisir un bout; quoique vivant encore, il était gelé +et sans mouvement. + +Un peu plus loin, j'appris que le régiment, si toutefois l'on pouvait +encore l'appeler de ce nom, devait aller coucher à Zismorg; pour y +arriver, il me restait encore cinq lieues à faire. Je résolus, quand +je devrais me traîner sur les genoux, de les faire; mais que de peine +il m'en coûta! Je tombais d'épuisement sur la neige, croyant ne plus +me relever; heureusement, depuis que je m'étais séparé de Rossi, le +froid avait beaucoup diminué. Après des efforts surnaturels, j'entrai +dans le village; il était temps, car j'avais fait tout ce qu'un homme +peut faire pour échapper aux griffes de la mort. + +La première chose que j'aperçus, en entrant, fut un grand feu à +droite, contre le pignon d'une maison brûlée. Ne pouvant aller plus +loin, je m'y traînai, mais quelle ne fut pas ma surprise en +reconnaissant mes camarades! Lorsque je fus près d'eux, je tombai +presque sans connaissance. + +Grangier me reconnut, s'empressa, avec d'autres de mes amis, de me +secourir; l'on me coucha sur de la paille: c'était la quatrième fois +que nous en trouvions depuis que nous étions partis de Moscou. M. +Serraris, lieutenant de la compagnie, qui avait de l'eau-de-vie, m'en +fit prendre un peu; ensuite l'on me donna du bouillon de cheval que je +trouvai bon, car, cette fois, il était salé avec du sel, tandis que, +jusqu'alors, nous mangions tout salé avec la poudre. + +Mes coliques me reprirent plus fort que jamais; j'appelai Grangier, je +lui dis que je pensais que j'étais empoisonné. Aussitôt il fit fondre +de la neige dans la petite bouilloire, pour me faire du thé qu'il +apportait de Moscou; j'en bus beaucoup; ça me fit du bien. + +Le pauvre Rossi arriva, aussi malheureux que moi; il était accompagné +du sergent Bailly, qu'il avait rencontré un instant après avoir été +séparé de moi. Ce sergent était celui avec lequel j'avais été changer +les billets de banque à Wilna, et avec lequel j'avais pris du café +chez le juif. Il était aussi fortement indisposé que moi; en me +voyant, il me, demanda comment je me portais et, lorsque je lui eus +dit comme j'avais été malade après avoir pris le café, il ne douta +plus qu'on ait voulu nous empoisonner, ou, au moins, nous mettre dans +un état à pouvoir nous dévaliser. + +Couché sur de la paille et près d'un grand feu, je m'arrangeais de mon +mieux, quand, tout à coup, je ressentis dans les jambes et dans les +cuisses, des douleurs tellement violentes que, pendant une partie de +la nuit, je ne fis qu'un cri. Aussi j'entendais dire: «Demain, il ne +pourra pas partir!» Je le pensais aussi; je me disposai à faire, comme +beaucoup avaient déjà fait, mon testament. J'appelai mon intime ami +Grangier; je lui dis que je voyais bien que tout était fini. Je le +priai de se charger de quelques petits objets pour remettre à ma +famille, si, plus heureux que moi, il avait le bonheur de revoir la +France. Ces objets étaient: une montre, une croix en or et en argent, +un petit vase en porcelaine de Chine: ces deux derniers objets, je les +possède encore. Je voulais aussi me défaire de tout l'argent que +j'avais, à la réserve de quelques pièces d'or que je voulais cacher +dans la peau de mouton qui m'enveloppait le pied, espérant que les +Russes, en me prenant, n'iraient pas chercher dans les chiffons. + +Grangier, qui m'avait écouté sans m'interrompre, me demanda si j'avais +la fièvre ou si je rêvais: je lui répondis que tant qu'à la fièvre, +effectivement je l'avais, mais que je n'étais pas dans le délire. Il +se mit à me faire de la morale, en me rappelant mon courage dans des +situations plus terribles que celles où nous nous trouvions: «Oui, lui +dis-je, mais alors j'avais plus de force qu'à présent!» Il m'assura +que j'en avais dit autant au passage de la Bérézina, où j'étais pour +le moins aussi malade et que, cependant, depuis, j'avais fait +quatre-vingts lieues; que, pour quinze qu'il restait pour arriver à +Kowno, et que l'on ferait en deux jours, il n'y avait pas de doute +qu'avec le secours de mes amis, je pourrais fort bien les faire; que +demain l'on ne faisait que quatre lieues: «Ainsi, me dit-il, tâche de +te reposer, mais, avant tout, renferme les objets, je prendrai +seulement ta bouilloire, que je porterai.--Et moi, dit un autre, cette +seconde giberne (la giberne du docteur) qui doit te gêner!» + +Pendant ce temps, Rossi, qui était couché près de moi, me dit: «Mon +cher ami, vous ne resterez pas seul, demain matin; je partagerai votre +sort, car je suis, pour le moins, aussi malade que vous; la journée +d'aujourd'hui m'a tellement épuisé, que je ne saurais aller plus loin. +Cependant, me dit-il, si, lorsque l'arrière-garde passera, nous +pouvons marcher avec elle, nous le ferons, car nous aurons quelques +heures de repos de plus. Si nous ne nous sentons pas assez de force +pour la suivre, nous nous éloignerons sur la droite. Le premier +village, le premier château que nous trouverons, nous irons nous +mettre à la disposition du baron ou seigneur: peut-être aura-t-on +pitié de nous--je sais peindre un peu--jusqu'au moment où, bien +portants, nous pourrons gagner la Prusse ou la Pologne, car il est +probable que les Russes n'iront pas plus loin que Kowno.» Je lui dis +que je ferais comme il voudrait. + +M. Serraris, à qui Grangier venait de faire part de mon dessein, +s'approcha de moi pour me consoler; il me dit que, tant qu'à mes +douleurs, ce n'était rien, qu'elles ne provenaient que de la fatigue +d'hier; il me fit coucher devant le feu et comme, fort heureusement, +le bois ne manquait pas, l'on en fit un bon, à me rôtir. Ce feu me fit +tant de bien, que je sentais mes douleurs diminuer et un bien-être qui +me fit dormir quelques heures. Il en fut de même pour le pauvre Rossi. + + * * * * * + +En 1830, je fus nommé officier d'état-major à Brest; le jour de mon +arrivée, étant à table avec ma femme et mes enfants, à l'hôtel de +Provence où j'étais logé, il y avait, en face de moi, un individu +ayant une fort belle tenue et qui me regardait souvent. À chaque +instant, il cessait de manger et, le bras droit appuyé sur la table +pour reposer sa tête, semblait réfléchir, ou plutôt se rappeler +quelques souvenirs. Ensuite il causait avec le maître de la maison. Ma +femme, qui était auprès de moi, me le fit remarquer: «Effectivement, +lui dis-je, cet homme commence à m'intriguer, et, si cela continue, je +lui demanderai ce qu'il me veut!» Au même moment, il se lève, jette sa +serviette à terre, et passe dans un bureau où était le registre des +voyageurs. Il rentre dans la salle en s'écriant à haute voix: «C'est +lui! Je ne me trompais pas! (en m'appelant par mon nom). C'est bien +mon ami!» + +Je le reconnais à sa voix, et nous sommes dans les bras l'un de +l'autre. C'était Rossi, que je n'avais pas revu depuis 1813, depuis +dix-sept ans! Il me croyait mort, et moi je pensais de même de lui, +car j'avais appris, à ma rentrée des prisons, qu'il avait été blessé +sous les murs de Paris. Cette reconnaissance intéressa toutes les +personnes qui se trouvaient présentes, au nombre de plus de vingt; il +fallut conter nos aventures de la campagne de Russie. Nous le fîmes de +bon coeur; aussi, à minuit, nous étions encore à table, à boire le +champagne, à la mémoire de Napoléon. + +Il n'est pas étonnant que, d'abord, je n'aie pas reconnu mon camarade, +car, de délicat qu'il était, je le retrouvais fort et puissant, les +cheveux presque gris: il était de Montauban, et riche négociant. + + * * * * * + +Quand le moment du départ arriva, je ne pensais plus à rester, mais il +me fut impossible de marcher seul; Grangier et Leboude me soutinrent +sous les bras; l'on en fit autant à Rossi. Au bout d'une demi-heure de +marche, j'étais beaucoup mieux, mais il fallut, pendant toute la +route, le secours d'un bras, et souvent de deux. De cette manière, +nous arrivâmes de bonne heure au petit village où nous devions +coucher; il s'y trouvait fort peu d'habitations, et, quoique nous +fussions arrivés des premiers, nous fûmes obligés de coucher dans une +cour. Le hasard nous procura beaucoup de paille; nous nous en servions +pour nous couvrir, mais comme le malheur nous poursuivait toujours, le +feu prit à la paille. Chacun se sauva comme il put; plusieurs eurent +leur capote brûlée. Un fourrier de Vélites nommé de Couchère fut plus +malheureux que les autres; le feu prit à sa giberne, dans laquelle il +y avait des cartouches; il eut toute la figure brûlée, et, tant qu'à +moi, sans le secours des camarades, j'aurais peut-être rôti, vu +l'impossibilité de me mouvoir, si l'on ne m'avait pris par les épaules +et par les jambes, et traîné contre la baraque où était logé le +général Roguet avec d'autres officiers supérieurs qui se sauvèrent en +voyant les flammes, pensant que c'était l'habitation qui brûlait. + +Après cette mésaventure, un vent du nord arriva qui souffla avec force +et, comme nous étions sans abri, nous entrâmes dans la maison du +général, composée de deux chambres. Nous en prîmes une malgré lui; +nous nous entassâmes les uns à côté des autres; plus de la moitié fut +obligée de rester debout toute la nuit, mais c'était toujours mieux +que de rester exposés à un mauvais temps qui eût infailliblement fait +périr les trois quarts de nous (13 décembre). La journée de marche que +nous devions faire pour arriver à Kowno était au moins de dix lieues; +aussi le général Roguet nous fit partir avant le jour. + +Il était tombé des grains de pluie grêlée qui formaient, sur la +route, une glace à nous empêcher de marcher. Si je n'avais pas eu, +comme la veille, le secours de mes amis, j'aurais probablement, comme +beaucoup d'autres, terminé mon grand voyage le dernier jour où nous +sortions de la Russie. + +À peine le jour commençait-il à paraître, que nous arrivâmes au pied +d'une montagne qui n'était qu'une glace: que de peine nous eûmes pour +la franchir! Il fallut se mettre par groupes serrés fortement les uns +contre les autres, afin de se soutenir mutuellement. J'ai pu remarquer +que, dans cette marche, l'on était plus disposé à se secourir les uns +les autres. C'est probablement parce que l'on pensait pouvoir arriver +au terme de son voyage. Je me souviens que, lorsqu'un homme tombait, +l'on entendait les cris: «Arrêtez! Il y a un homme de tombé!» J'ai vu +un sergent-major de notre bataillon s'écrier: «Arrêtez donc! Je jure +que l'on n'ira pas plus avant, tant que l'on n'aura pas relevé et +ramené les deux hommes que l'on a laissés derrière!» C'est par sa +fermeté qu'ils furent sauvés. + +Arrivés au haut de la montagne, il faisait assez jour pour y voir, +mais la pente était tellement rapide et la glace si luisante, que l'on +n'osait se hasarder. Le général Roguet, quelques officiers et +plusieurs sapeurs qui marchaient les premiers, étaient tombés. +Quelques-uns se relevèrent, et ceux qui étaient assez forts pour se +conduire se laissèrent aller sur le derrière, se gouvernant avec les +mains; d'autres, moins forts, se laissèrent aller à la grâce de Dieu. +C'est dire qu'ils roulèrent comme des tonneaux. Je fus du nombre de +ces derniers, et je serais probablement allé me jeter dans un ravin et +me perdre dans la neige, sans Grangier qui, plein de courage et encore +fort, se portait toujours devant moi en reculant et s'arrêtant dans la +direction où je devais m'arrêter en roulant. Alors il enfonçait la +baïonnette de son fusil dans la glace pour se tenir, et lorsque +j'étais arrivé, il s'éloignait encore en glissant et faisait de même. +J'arrivai en bas meurtri, abîmé, et la main gauche ensanglantée. + +Le général avait fait faire halte pour s'assurer si tout le monde +était arrivé et comme la veille on s'était assuré du nombre d'hommes +présents, on vit avec plaisir qu'il ne manquait personne. Le grand +jour était venu: alors on s'aperçut avec surprise que l'on aurait pu +éviter cette montagne en la tournant par la droite, où il n'y avait +que de la neige. Ceux des autres corps qui marchaient après nous +arrivaient de ce côté sans accident. Cette traversée m'avait fatigué, +à ne pouvoir marcher que fort lentement et, comme je ne voulais pas +abuser de la complaisance de mes amis, je les priai de suivre la +colonne. Cependant un soldat de la compagnie resta avec moi: c'était +un Piémontais, il se nommait Faloppa; il y avait plusieurs jours que +je ne l'avais vu. + +Ceux qui ont toujours été assez heureux pour conserver leur santé, +n'avoir pas les pieds gelés et marcher toujours à la tête de la +colonne, n'ont pas vu les désastres comme ceux qui, comme moi, étaient +malades ou estropiés, car les premiers ne voyaient que ceux qui +tombaient autour d'eux, tandis que les derniers passaient sur la +longue traînée des morts et des mourants que tous les corps laissaient +après eux. Ils avaient encore le désavantage d'être talonnés par +l'ennemi. + +Faloppa, ce soldat de la compagnie que l'on avait laissé avec moi, ne +paraissait pas être dans une position meilleure que la mienne; nous +marchions ensemble depuis un quart d'heure, lorsqu'il se tourna de mon +côté en me disant: «Eh bien, mon sergent! si nous avions ici les +petits pots de graisse que vous m'avez fait jeter lorsque nous étions +en Espagne, vous seriez bien content et nous pourrions faire une bonne +soupe!» Ce n'était pas la première fois qu'il disait ça, et en voici +la raison; c'est un épisode assez drôle: + +Un jour que nous venions de faire une longue course dans les montagnes +des Asturies, nous vînmes loger à Saint-Hiliaume, petite ville dans la +Castille, sur le bord de la mer. Je fus logé, avec ma subdivision, +dans une grande maison qui formait l'aile droite de la Maison de +Ville[64]. Cette partie, très vaste, était habitée par un vieux garçon +absolument seul. En arrivant chez lui, nous lui demandâmes si, avec de +l'argent, nous ne pourrions pas nous procurer du beurre ou de la +graisse, afin de pouvoir faire la soupe et accommoder des haricots. +L'individu nous répondit que, pour de l'or, on n'en trouverait pas +dans toute la ville. Un instant après, nous fûmes à l'appel. Je +laissai Faloppa faire la cuisine et je chargeai un autre homme de +chercher, dans la ville, du beurre ou de la graisse, mais on n'en +trouva pas. Lorsque nous rentrâmes, la première chose que Faloppa nous +dit, en rentrant, fut que le bourgeois était un coquin: «Comment cela? +lui dis-je.--Comment cela? nous répondit-il, voyez!...» + +[Note 64: Cette habitation était un château gothique comme il s'en +trouve beaucoup en Espagne. (_Note de l'auteur._)] + +Il me montra trois petits pots en grès contenant de la belle graisse +que nous reconnûmes pour de la graisse d'oie. Alors chacun se récria: +«Voyez-vous le gueux d'Espagnol! Voyez-vous le coquin!» Notre +cuisinier avait fait une bonne soupe et, dans le dessus de la marmite, +il avait accommodé des haricots. Nous nous mîmes à manger sous une +grande cheminée qui ressemblait à une porte cochère, lorsque +l'Espagnol rentra, enveloppé dans son manteau brun et, nous voyant +manger, nous souhaita bon appétit. Je lui demandai pourquoi il n'avait +pas voulu nous donner de la graisse en payant, puisqu'il en avait. Il +me répondit: «Non, Señor, je n'en avais pas; si j'en avais eu, je vous +en aurais donné avec plaisir, et pour rien!» Alors Faloppa, prenant un +des petits pots, le lui montra: «Et cela, ce n'est pas de la graisse, +dis, coquin d'Espagnol?» En regardant le petit pot, il change de +couleur et reste interdit. Pressé de répondre, il nous dit que c'était +vrai, que c'était de la graisse, mais de la _manteca de ladron_ (de la +graisse de voleur); que lui était le bourreau de la ville, et que ce +que nous avions trouvé et avec quoi nous avions fait de la soupe, +était de la graisse de pendus, qu'il vendait à ceux qui avaient des +douleurs, pour se frictionner. + +À peine avait-il achevé, que toutes les cuillers lui volèrent par la +tête; il n'eut que le temps de se sauver, et aucun de nous, +quoiqu'ayant très faim, ne voulut plus manger des haricots, car la +soupe était presque toute mangée. Il n'y avait que Faloppa qui +continuait toujours, en disant que l'Espagnol avait menti: «Et quand +cela serait? dit-il, la soupe était bonne et les haricots encore +meilleurs!» En disant cela, il m'en offrait pour en goûter, mais un +mal de coeur m'avait pris, et je rendis tout ce que j'avais dans +l'estomac. J'allai chez un marchand d'eau-de-vie, vis-à-vis de notre +logement; je lui demandai quel était l'individu chez qui nous étions +logés; il fit le signe de la croix en répétant à plusieurs reprises: +_Ave, Maria purissima, sin peccado concebida!_ Il me dit que c'était +la maison du bourreau. Je fus, pendant quelque temps, malade de +dégoût, mais Faloppa, en partant, avait emporté le restant de la +graisse, avec laquelle il prétendait nous faire encore de la soupe. Je +fus obligé de le lui faire jeter, et c'est pour cela qu'en Russie, +lorsque nous n'avions rien à manger, il me disait toujours ce que j'ai +rapporté. + +Depuis une demi-heure nous n'avions pas perdu la colonne de vue, +preuve que nous avions assez bien marché. Il est vrai de dire que le +chemin se trouvait meilleur, mais, un instant après, il devint +raboteux et aussi glissant que le matin. Le froid était très vif, et +déjà nous avions rencontré quelques individus qui se mouraient sur la +route, quoique vêtus d'épaisses fourrures. Il faut dire aussi que +l'épuisement y était pour quelque chose. Faloppa tomba plusieurs fois, +et je pense que, si je n'avais pas été avec lui pour l'aider à se +relever, il serait resté sur la route. + +Le chemin devint meilleur: nous pouvions apercevoir la longue traînée +de la colonne qui marchait devant nous. Nous redoublâmes d'efforts +pour la rejoindre, mais ne pûmes y parvenir. Nous trouvâmes, sur notre +passage, un hameau de cinq à six maisons dont la moitié étaient en +feu; nous nous y arrêtâmes. Autour étaient plusieurs hommes dont une +partie semblait ne pouvoir aller plus avant, et plusieurs chevaux +tombés mourants, qui se débattaient sur la neige. Faloppa se dépêcha +de couper un morceau à la cuisse de l'un d'eux, que nous fîmes cuire +au bout de nos sabres, au feu de l'incendie des maisons. + +Pendant que nous étions occupés à cette besogne, plusieurs coups de +canon se firent entendre dans la direction d'où nous venions. +Regardant aussitôt de ce côté, j'aperçus une masse de plus de dix +mille traîneurs de toutes armes, en désordre sur toute la largeur de +la route. Derrière eux marchait l'arrière-garde. Depuis, j'ai pensé +que le maréchal Ney faisait quelquefois tirer le canon afin de faire +croire à tous ces malheureux que les Russes étaient près de nous et, +par ce moyen, leur faire accélérer le pas, pour, le même jour, gagner +Kowno. C'était une partie des débris de la Grande Armée. + +Notre viande n'était pas encore à moitié cuite, que nous jugeâmes +prudent de décamper au plus vite pour ne pas être entraînés par ce +nouveau torrent. + +Nous avions encore six lieues à faire pour arriver à Kowno; et déjà +nous étions exténués de fatigue; il pouvait être onze heures; Faloppa +me disait: «Mon sergent, nous n'arriverons jamais aujourd'hui; le +_ruban de queue_ est trop long[65]. Nous ne pourrons jamais sortir de +ce pays du diable, c'est fini; je ne verrai plus ma belle Italie!» +Pauvre garçon, il disait vrai! + +[Note 65: _Ruban de queue_, expression du troupier pour désigner +une longue route. (_Note de l'auteur._)] + +Il y avait bien une heure que nous marchions, depuis la dernière fois +que nous nous étions reposés, lorsque nous rencontrâmes plusieurs +groupes d'hommes de quarante, de cinquante, plus ou moins, composés +d'officiers, de sous-officiers et de quelques soldats, portant au +milieu d'eux l'aigle de leur régiment. Ces hommes, tout malheureux +qu'ils étaient, paraissaient fiers d'avoir pu, jusqu'alors, conserver +et garder ce dépôt sacré. L'on voyait qu'ils évitaient de se mêler, en +marchant, aux grandes masses qui couvraient la route, car ils +n'auraient pu aller ensemble et en ordre. + +Nous marchâmes tant que nous pûmes, avec ces petits détachements; nous +faisions tout ce que nous pouvions pour les suivre, mais le canon et +la fusillade venant de nouveau à se faire entendre, ils s'arrêtèrent +au commandement d'un personnage dont on n'aurait jamais pu dire, aux +guenilles qui le couvraient, ce qu'il pouvait être; je n'oublierai +jamais le ton de son commandement: «Allons, enfants de la France, +encore une fois halte! Il ne faut pas qu'il soit dit que nous ayons +doublé le pas au bruit du canon! Face en arrière!» Et, aussitôt, ils +se mirent en ordre sans parler et se tournèrent du côté d'où venait le +bruit. Tant qu'à nous, qui n'avions pas de drapeau à défendre, +puisqu'il était à plus d'une lieue devant, nous continuâmes à nous +traîner. Nous fûmes bien heureux, ce jour-là, que le froid n'était pas +rigoureux, car plus de dix fois nous tombâmes sur la neige, de +lassitude, et certainement, s'il avait gelé comme le jour précédent, +nous y serions restés. + +Après avoir marché, pendant un certain temps, au milieu d'hommes +isolés comme nous, nous aperçûmes, devant nous, une ligne mouvante; +nous reconnûmes que c'était une colonne paraissant fort serrée, qui, +par moments, marchait, ensuite s'arrêtait pour se mouvoir encore. Nous +pûmes reconnaître qu'en cet endroit se trouvait un défilé. La route se +trouve resserrée, à droite, sur une longueur de 5 à 600 mètres, par un +monticule dans lequel elle a été coupée, et, à gauche, par un fleuve +très large que je pense être le Niémen. Là, les hommes, forcés de se +réunir en attendant que quelques caissons qui venaient de Wilna aient +pu passer, se pressaient, se poussaient en désordre: c'était à qui +passerait le premier. Beaucoup descendaient sur le fleuve couvert de +glace pour gagner la droite de la colonne ou la fin du défilé. +Plusieurs, qui se trouvaient tout à fait sur le bord, furent jetés en +bas de la digue qui était perpendiculaire et qui, en cet endroit, +avait au moins cinq pieds de haut; quelques-uns furent tués. + +Lorsque nous fûmes arrivés à la gauche de cette colonne, il fallut +faire comme ceux qui nous précédaient, il fallut attendre. Je +rencontrai un sergent des Vélites de notre régiment, nommé Poumo, qui +me proposa de traverser le fleuve avec lui, en me disant que, de +l'autre côté, nous trouverions des habitations où nous pourrions +passer la nuit, et qu'ensuite, le lendemain au matin, étant bien +reposés, nous pourrions facilement gagner Kowno, car il n'y avait +plus, disait-il, que deux lieues au plus. Je consentis d'autant plus à +sa proposition, que je ne me sentais plus la force d'aller loin, et +puis l'espoir de passer la nuit dans une maison, avec du feu! Je dis à +Faloppa de nous suivre. Poumo descendit le premier; je le suivis en me +laissant glisser sur le derrière, mais, lorsque j'eus fait quelques +pas sur la neige qui recouvrait le fleuve par gros tas, je vis +l'impossibilité d'aller plus loin. Alors je fis signe à Faloppa, qui +n'était pas encore descendu, de rester, car je venais de reconnaître +que, sous la neige, ce n'était que des amas de glace en pointe, +placés les uns sur les autres, formant, par intervalles, des tas +raboteux et d'autres sous lesquels il y avait des excavations. Ce +bouleversement du fleuve était probablement survenu à la suite d'un +dégel, ensuite d'une débâcle suivie d'une forte gelée qui les surprit +et les arrêta dans leur course. + +Cependant, Poumo, qui marchait devant moi de quelques pas, s'était +arrêté et voyant que je ne le suivais pas, n'en effectua pas moins son +passage, avec trois vieux grenadiers de la Garde, mais c'est avec +beaucoup de peine qu'ils arrivèrent à l'autre bord. + +Je me rapprochai de Faloppa dont j'étais séparé seulement par la +hauteur de la digue, pour lui dire de suivre la gauche de la colonne; +que, tant qu'à moi, puisque j'étais descendu sur la glace, j'allais +suivre de cette manière jusqu'à la fin du défilé et que, là, +j'attendrais. Aussitôt, je me mis à marcher au-dessous de cette masse +d'hommes qui avançaient lentement et qui, ensuite, s'arrêtaient en +criant et en jurant, car ceux qui étaient sur le bord craignaient de +tomber au bas de la digue et sur la glace, comme c'était déjà arrivé à +plusieurs que l'on voyait blessés, que l'on ne pensait pas à relever +et qui, peut-être, ne le furent jamais. + +J'avais déjà parcouru les trois quarts de la longueur du défilé, +lorsque je m'aperçus que le fleuve tournait brusquement à gauche, +tandis que la route, tout en s'élargissant, allait tout droit. Il me +fallut revenir presque au milieu du défilé, à l'endroit où la digue me +parut moins haute, et là, faisant de vains efforts, faible comme +j'étais et n'ayant qu'une main dont je pusse me servir, je ne pus +jamais y parvenir. + +Je montai sur un tas de glace afin que l'on pût, sans se baisser +beaucoup, me donner une main secourable: je m'appuyais, de la main +gauche, sur mon fusil, et je tendais l'autre à ceux qui, à portée de +moi, pouvaient, par un petit effort, me tirer de là. Mais j'avais beau +prier, personne ne me répondait; l'on n'avait seulement pas l'air de +faire attention à ce que je disais. + +Enfin Dieu eut encore pitié de moi. Dans un moment où cette masse +d'hommes était arrêtée, je levai la tête et, voyant un vieux +grenadier à cheval de la Garde impériale, à pied, dans ce moment, les +moustaches et la barbe couvertes de glaçons et enveloppé dans son +grand manteau blanc, je lui dis, toujours sur le même ton: «Camarade, +je vous en prie, puisque vous êtes, comme moi, de la Garde impériale, +secourez-moi; en me donnant une main, vous me sauvez la vie!--Comment +voulez-vous, me dit-il, que je vous donne une main? Je n'en ai plus!» +À cette réponse, je faillis tomber en bas du tas de glace. «Mais, +reprit-il, si vous pouvez vous saisir du pan de mon manteau, je +tâcherais de vous tirer de là!» Alors il se baissa, j'empoignai le pan +du manteau. Je le saisis de même avec les dents et j'arrivai sur le +chemin. Heureusement que, dans ce moment, l'on ne marchait pas, car +j'aurais pu être foulé aux pieds, sans, peut-être, pouvoir jamais me +relever. Lorsque je fus bien assuré, le vieux grenadier me dit de me +tenir fortement à lui, afin de ne pas en être séparé, ce que je fis, +mais avec bien de la peine, car l'effort que je venais de faire +m'avait beaucoup affaibli. + +Un instant après, l'on commença à marcher. Nous passâmes près de trois +chevaux abattus, dont le caisson était renversé dans le fleuve. C'est +ce qui occasionnait le retard dans la marche; enfin, nous arrivâmes au +point où le défilé s'élargissait et où chacun pouvait marcher plus à +l'aise. + +À peine avions-nous fait cinquante pas au delà, que le vieux brigadier +me dit: «Arrêtons-nous un peu pour respirer!» Je ne demandais pas +mieux. Alors il me dit: «Je viens de vous rendre un service.--Oui, un +bien grand, vous m'avez sauvé la vie.--Ne parlons plus de cela, +continua-t-il; je vous ai dit que je n'avais plus de mains, c'est de +doigts que j'ai voulu dire; ils sont tous tombés, ainsi c'est tout +comme. Il faut qu'à votre tour vous me rendiez un autre service. J'ai, +depuis quelque temps, envie de satisfaire un besoin naturel que je +n'ai pu faire, faute d'un second.--Je vous comprends, mon vieux, +heureux de pouvoir m'acquitter envers vous!» Aussitôt, nous nous mîmes +à quelques pas, sur le côté de la route, et de la main que j'avais +encore bonne, je parvins, non sans peine, à défaire ses pantalons. Une +fois la besogne finie, je voulus lui refaire, mais la chose me fut +impossible et, sans un second qui se trouvait près de nous et qui eut +pitié de notre embarras en achevant ce que j'avais commencé, je +n'aurais jamais pu en sortir. + +Dans ce moment, Faloppa, que j'avais laissé à l'entrée du défilé, +arriva en pleurant et jurant en italien, disant qu'il ne pourrait +jamais aller plus loin. Le vieux grenadier me demanda quel était cet +animal qui pleurait comme une femme. Je lui dis que c'était un +_barbet_, un Piémontais: «Ce n'est pas lui, répondit-il, qui ira +revoir les marmottes et les ours de ses montagnes!» J'encourageai le +pauvre Faloppa à marcher, je lui donnai le bras, et nous continuâmes à +suivre la colonne. + +Il pouvait être cinq heures; nous avions encore plus de deux lieues à +faire pour arriver à Kowno. Le vieux grenadier me conta qu'il avait eu +les doigts gelés avant d'arriver à Smolensk, et qu'après avoir +souffert des douleurs atroces jusqu'après le passage de la Bérézina, +en arrivant à Ziembin, il avait trouvé une maison où il avait passé la +nuit; que, pendant cette nuit, tous les doigts lui étaient tombés les +uns après les autres; mais que, depuis, il ne souffrait plus autant à +beaucoup près; que son camarade, qui ne l'avait jamais quitté, avait +voulu tirer à la montagne, près de Wilna, monter à la roue[66] pour +avoir de l'argent, et que, depuis ce jour, il ne l'avait plus revu. + +[Note 66: _Monter à la roue_, expression des vieux grognards pour +désigner ceux qui avaient pris de l'argent dans les caissons +abandonnés sur la montagne de Ponari. (_Note de fauteur_.)] + +Après avoir marché encore une demi-heure, nous arrivâmes dans un petit +village, où nous nous arrêtâmes dans une des dernières maisons pour +nous y reposer et nous y chauffer un peu, mais nous ne pûmes y trouver +place, car depuis l'entrée de la maison jusqu'au fond, ce n'était que +des hommes étendus sur de la mauvaise paille qui ressemblait à du +fumier, et qui poussaient des cris déchirants accompagnés de +jurements, lorsqu'on avait le malheur de les toucher: presque tous +avaient les pieds et les mains gelés. Nous fûmes obligés de nous +retirer dans une écurie, où nous rencontrâmes un grenadier à cheval de +la Garde, du même régiment et du même escadron que notre vieux. Il +avait encore son cheval et, dans l'espérance de trouver un hôpital à +Kowno, se chargea de son camarade. + +Nous avions encore une lieue et demie à faire et, depuis un moment, le +froid était considérablement augmenté. Dans la crainte qu'il ne devînt +plus violent, je dis à Faloppa qu'il nous fallait partir, mais le +pauvre diable, qui s'était couché sur le fumier, ne pouvait plus se +relever. Ce n'est qu'en priant et en jurant que je parvins, avec le +secours du grenadier à cheval, à le remettre sur ses jambes et à le +pousser hors de l'écurie; lorsqu'il fut sur la route, je lui donnai le +bras. Quand il fut un peu réchauffé, il marcha encore assez bien, mais +sans parler, pendant l'espace d'une petite lieue. + +Pendant le temps que nous étions arrêtés au village, la grande partie +des traîneurs de l'armée--ceux qui marchaient en masse--nous avait +dépassés; l'on ne voyait plus en avant, comme en arrière, que des +malheureux comme nous, enfin ceux dont les forces étaient anéanties. +Plusieurs étendus sur la neige, signe de leur fin prochaine. + +Faloppa, que j'avais toujours amusé, jusque-là, en lui disant: «Nous y +voilà! Encore un peu de courage!» s'affaissa sur les genoux, ensuite +sur les mains; je le crus mort et je tombai à ses côtés, accablé de +fatigue. Le froid qui commençait à me saisir me fit faire un effort +pour me relever, ou, pour dire la vérité, ce fut plutôt un accès de +rage, car c'est en jurant que je me mis sur les genoux. Ensuite, +saisissant Faloppa par les cheveux, je le fis asseoir. Alors il sembla +me regarder comme un hébété. Voyant qu'il n'était pas mort, je lui +dis: «Du courage, mon ami! Nous ne sommes plus loin de Kowno, car +j'aperçois le couvent qui est sur notre gauche; ne le vois-tu pas +comme moi[67]?--Non, mon sergent, me répondit-il; je ne vois que de la +neige qui tourne autour de moi; où sommes-nous?» Je lui dis que nous +étions près de l'endroit où nous devions coucher et trouver du pain et +de l'eau-de-vie. + +[Note 67: C'était le couvent que j'avais visité le 20 juin, lors +de notre passage du Niémen. (_Note de l'auteur_.)] + +Dans ce moment, le hasard amena près de nous cinq paysans qui +traversaient la route sur laquelle nous étions. Je proposai à deux de +ces hommes, moyennant chacun une pièce de cinq francs, de conduire +Faloppa jusqu'à Kowno; mais, sous prétexte qu'il était tard et qu'ils +avaient froid, ils firent quelques difficultés. Comprenant aussitôt +que c'était plutôt la crainte de ne pas être payés, car ils parlaient +la langue allemande et je devinais, par quelques mots, de quoi il +était question, je pris deux pièces de cinq francs dans ma +carnassière, et j'en donnai une, en promettant l'autre en arrivant. +Ils furent contents; ensuite, je dis aux trois autres de se diriger en +arrière, où était le chasseur près duquel nous étions passés, et +qu'ils auraient de l'argent pour le conduire à la ville; ils y furent +de suite. + +Deux paysans avaient relevé Faloppa; mais le pauvre diable n'avait +plus de jambes; ils parurent embarrassés. Alors je leur indiquai un +moyen, c'était de l'asseoir sur un fusil, en le maintenant derrière, +chacun avec un bras. Mais, de cette manière, nous n'allâmes pas loin. +Ils se décidèrent à le porter sur leur dos, chacun à son tour, tandis +que l'autre portait son sac et son fusil et me prenait sous le bras, +car je ne pouvais plus lever les jambes. Pendant le trajet pour +arriver à la ville, qui n'était que d'une demi-lieue, nous fûmes +obligés de nous arrêter cinq ou six fois pour nous reposer et changer +Faloppa de dos: s'il nous eût fallu marcher un quart d'heure de plus, +nous ne fussions jamais arrivés. + +Pendant ce temps, des masses de traîneurs nous avaient dépassés, mais +beaucoup d'autres, ainsi que l'arrière-garde, étaient encore derrière +nous. On entendait encore, par intervalles, quelques coups de canon +qui semblaient nous annoncer le dernier soupir de notre armée. Enfin +nous arrivâmes à Kowno par un petit chemin que nos paysans +connaissaient et que la colonne ne suivait pas: le premier endroit qui +s'offrit à notre vue fut une écurie. Nous y entrâmes; les paysans nous +y déposèrent; mais avant de leur donner la dernière pièce de cinq +francs, je les suppliai de nous chercher un peu de paille et de bois. +Ils nous apportèrent un peu de l'un et de l'autre, et nous firent même +du feu, car, quant à moi, il m'eût été impossible de me bouger, et +pour Faloppa, je le regardais comme mort: il était assis dans +l'encoignure de la muraille, ne disant rien, mais faisant, par +moments, des grimaces, ensuite portant les mains à sa bouche, comme +pour les manger. Le feu, allumé devant lui, parut lui rendre quelque +vigueur. Enfin, je payai mes paysans; avant de nous quitter, ils nous +apportèrent encore du bois, ensuite ils partirent en me faisant +comprendre qu'ils reviendraient. Confiant dans leurs promesses, je +leur donnai cinq francs, en les priant de me rapporter n'importe quoi, +du pain, de l'eau-de-vie ou autre chose; ils me le promirent, mais ne +revinrent plus. + +Pendant que nous étions dans l'écurie, il se passait, dans la ville, +des choses bien tristes: les débris de corps arrivés avant nous, et +même la veille, n'ayant pu se loger, bivouaquaient dans les rues; ils +avaient pillé les magasins de farine et d'eau-de-vie; beaucoup +s'enivrèrent et s'endormirent sur la neige pour ne plus se réveiller. +Le lendemain, on m'assura que plus de quinze cents étaient morts de +cette manière. + +Après le départ des paysans, cinq hommes, dont deux de notre régiment, +vinrent prendre place dans l'écurie, mais comme, en arrivant, ils +avaient rencontré des soldats qui revenaient de l'intérieur de la +ville et qui leur avaient dit qu'il y avait de la farine et de +l'eau-de-vie, deux se détachèrent pour tâcher d'en avoir. Ils nous +laissèrent leurs sacs et leurs armes, mais ne revinrent plus. Pour +comble de malheur, je n'avais rien pour faire cuire du riz, car +Grangier avait ma bouilloire, et personne des trois hommes restés avec +nous n'avait rien dont nous puissions nous servir, et pas un ne voulut +se bouger pour aller chercher un pot. Pendant ce temps, le canon +grondait toujours, mais probablement à plus d'une lieue de distance. +On entendait aussi le gémissement du vent, et, au milieu de ce bruit +terrible, il me semblait entendre les cris des hommes mourants sur la +neige, qui n'avaient pu gagner la ville. + +Quoique, dans cette journée, le froid ne fût pas excessif, il n'en +périt pas moins une grande quantité d'hommes. Car, pour ceux qui +venaient de Moscou, c'était le dernier effort que l'homme pût faire. +Sur peut-être quarante ou cinquante mille hommes qui couvraient le +parcours de dix lieues, il n'y en avait pas la moitié qui avaient vu +Moscou: c'était la garnison de Smolensk, d'Orcha, de Wilna, ainsi que +les débris des corps d'armée des généraux Victor et Oudinot et de la +division du général Loison, que nous avions rencontrés mourant de +froid, avant d'arriver à Wilna. + +Les hommes qui étaient avec moi dans l'écurie se couchèrent autour du +feu. Tant qu'à moi, comme il me restait encore un morceau de cheval à +moitié cuit, je le mangeai pour ne pas me laisser mourir: ce fut le +dernier avant de quitter ce pays de malheur. + +Après, je voulus m'endormir, mais les douleurs, qui commencèrent à se +faire sentir, l'emportèrent sur le sommeil. Cependant, à son tour, le +sommeil l'emporta, et je reposai tant bien que mal, je ne sais combien +de temps. Lorsque je me réveillai, j'aperçus les trois soldats arrivés +après nous qui se disposaient à partir, et cependant il était loin de +faire jour. Je leur demandai pourquoi. Ils me répondirent qu'ils +allaient s'installer dans une maison qu'ils avaient découverte, pas +bien loin de notre écurie, et où il y avait de la paille et un poêle +bien chaud; que la maison était occupée par un homme, deux femmes et +quatre soldats de la garnison de Kowno, dont deux soldats du train et +deux autres de la Confédération du Rhin. + +Aussitôt, je me disposai à les suivre, mais je ne pouvais pas +abandonner Faloppa. En regardant à la place où je l'avais laissé, ma +surprise fut grande de ne plus le voir, mais les soldats me dirent +que, depuis plus d'une heure, il ne faisait que rôder dans l'écurie, +en marchant à quatre pattes et faisant des hurlements comme un ours. +Comme notre feu ne donnait plus assez de clarté, j'eus de la peine à +le découvrir: à la fin, je le trouvai et, pour le voir de plus près, +j'allumai un morceau de bois résineux. Lorsque je l'approchai, il se +mit à rire, jeta des cris absolument comme un ours, en nous +poursuivant les uns après les autres, et toujours en marchant sur les +mains et les pieds. Quelquefois il parlait, mais en italien; je +compris qu'il pensait être dans son pays, au milieu des montagnes, +jouant avec ses amis d'enfance; par moments, aussi, il appelait son +père et sa mère; enfin le pauvre Faloppa était devenu fou. + +Comme il fallait provisoirement l'abandonner pour aller voir le +nouveau logement, je pris mes précautions pour que, pendant mon +absence, il ne lui arrivât rien de fâcheux: nous éteignîmes le feu et +fermâmes la porte. Arrivés au nouveau logement, nous trouvâmes les +soldats du train occupés à manger la soupe. Ils n'avaient pas l'air +d'avoir eu de la misère; cela se conçoit, car, depuis le mois de +septembre, ils étaient à Kowno. + +Avant de me jeter sur la paille, je demandai au paysan s'il voulait +venir avec moi prendre un soldat malade pour le conduire où nous +étions; que je lui donnerais cinq francs, et, en même temps, je lui +fis voir la pièce. Le paysan n'avait pas encore répondu, que les +soldats allemands nous proposèrent de leur donner la préférence: «Et +nous, dit un soldat du train, nous irons pour rien.--Et nous lui +donnerons encore la soupe!» dit le second. Je leur témoignai ma +reconnaissance en leur disant que l'on voyait bien qu'ils étaient +Français. Ils prirent une chaise de bois pour transporter le malade, +et nous partîmes, mais, comme je marchais avec peine, ils me donnèrent +le bras. Je leur contai la triste position de Faloppa, qu'il faudrait +abandonner à la merci des Russes: «Comment, des Russes? dit un soldat +du train.--Certainement, lui dis-je, les Russes, les Cosaques seront +ici peut-être dans quelques heures!» Ces pauvres soldats pensaient +qu'il n'y avait que le froid et la misère qui nous accompagnaient. + +Entrés dans l'écurie, nous trouvâmes le pauvre diable de Piémontais +couché de tout son long derrière la porte. On le mit sur la chaise et, +de cette manière, il fut transporté au nouveau logement. Lorsqu'il fut +couché près du poêle, sur de la bonne paille, il se mit à prononcer +quelques mots sans suite. Alors je m'approchai pour écouter; il +n'était plus reconnaissable, car il avait toute la figure +ensanglantée, mais c'était le sang de ses mains, qu'il avait mordues +ou voulu manger; sa bouche était aussi remplie de paille et de terre. +Les deux femmes en eurent pitié, lui lavèrent la figure avec de l'eau +et du vinaigre, et les soldats allemands, honteux de n'avoir rien fait +comme les autres, le déshabillèrent. L'on trouva dans son sac une +chemise qu'on lui mit en échange de celle qu'il avait sur lui, et qui +tombait en lambeaux; ensuite on lui présenta à boire: il ne pouvait +plus avaler et, par moments, serrait tellement les dents, qu'on ne +pouvait lui ouvrir la bouche. Ensuite, avec ses mains, il ramassait la +paille, qu'il semblait vouloir mettre sur lui. Une des femmes me dit +que c'était signe de mort. Cela me fit de la peine, parce que nous +touchions au terme de nos souffrances. J'avais fait tout ce qu'il +avait été possible de faire pour le sauver, comme il aurait fait pour +moi, car il y avait cinq ans qu'il était dans la compagnie, et se +serait fait tuer pour moi: dans plus d'une occasion il me le prouva, +surtout en Espagne. + +La douce chaleur qu'il faisait dans cette chambre me fit éprouver un +bien-être auquel j'étais bien loin de m'attendre; je ne me sentais +plus de douleurs, de sorte que je dormis pendant deux ou trois heures, +comme il ne m'était pas arrivé depuis mon départ de Moscou. + +Je fus éveillé par un des soldats du train qui me dit: «Mon sergent, +je pense que tout le monde part, car l'on entend beaucoup de bruit: +tant qu'à nous, nous allons nous réunir sur la place, d'après l'ordre +que nous en avons reçu hier. Pour votre soldat, ajouta-t-il, il ne +faut plus y penser, c'est un homme perdu!» + +Je me levai pour le voir: en approchant, je trouvai, à ses côtés, les +deux femmes. La plus jeune me remit une bourse en cuir qui contenait +de l'argent, en me disant qu'elle était tombée d'une des poches de sa +capote. Il pouvait y avoir environ vingt-cinq à trente francs en +pièces de Prusse, et autres monnaies. Je donnai le tout aux deux +femmes, en leur disant d'avoir soin du malade jusqu'à son dernier +moment, qui ne devait pas tarder, car à peine respirait-il encore. +Elles me promirent de ne pas l'abandonner. + +Le bruit qui se faisait entendre dans la rue allait toujours +croissant. Il faisait déjà jour et, malgré cela, nous ne pouvions voir +beaucoup, car les petits carreaux des vitres étaient ternis par la +gelée et le ciel, couvert d'épais nuages, nous présageait encore +beaucoup de neige. + +Nous nous disposions à sortir, quand, tout à coup, le bruit du canon +se fait entendre du côté de la route de Wilna, et très rapproché de +l'endroit où nous étions. À cela se mêlait la fusillade et les cris et +jurements des hommes. Nous entendons que l'on frappe sur des +individus: aussitôt, nous pensons que les Russes sont dans la ville et +que l'on se bat; nous saisissons nos armes; les deux soldats +allemands, qui ne sont pas, comme nous, habitués à cette musique, ne +savent ce qu'ils font; cependant ils viennent se ranger à nos côtés. +Nous avions encore les fusils de deux hommes qui nous avaient quittés +le soir, et qui n'étaient pas revenus; ensuite celui de Faloppa. +Toutes ces armes étaient chargées. La poudre ne nous manquait pas. Un +des soldats allemands avait une bouteille d'eau-de-vie dont il ne nous +avait pas encore parlé, mais, comptant qu'il aurait peut-être besoin +de nous, il nous la présenta. Cela nous fit du bien. L'autre me donna +un morceau de pain. + +Un soldat du train me dit: «Mon sergent, si nous mettions un de ces +fusils entre les mains du paysan qui est là qui tremble près du poêle? +Pensez-vous qu'il ne pourrait pas faire son homme?--C'est vrai, lui +dis-je.--En avant, le paysan!» répond le soldat. Le pauvre diable, ne +sachant ce qu'on lui veut, se laisse conduire. On lui présente un +fusil: il le regarde comme un imbécile, sans le prendre; on le lui +pose sur l'épaule: il demande pourquoi faire. Je lui dis que c'est +pour tuer les Cosaques. À ce mot, il laisse tomber son arme. Un soldat +la ramasse et, cette fois, la lui fait tenir de force en le menaçant, +s'il ne tire pas sur les Cosaques, de lui passer sa baïonnette au +travers du corps. Le paysan nous fait comprendre qu'il serait reconnu +par les Russes pour être un paysan, et qu'ils le tueraient. Pendant ce +colloque, d'autres cris se font entendre à l'autre extrémité de la +chambre: ce sont les deux femmes qui pleurent; Faloppa venait de +rendre le dernier soupir! + +Le soldat du train va prendre la capote de celui qui vient de mourir +et force le paysan de s'en vêtir. En moins de deux minutes, il est +armé au complet, car on lui a aussi passé un sabre et la giberne, +ainsi qu'un bonnet de police sur la tête, de sorte qu'il ne se +reconnaissait pas lui-même. + +Cette scène s'était passée sans que les deux femmes, qui étaient +auprès du mort à se désoler (probablement pour l'argent que je leur +avais donné), se fussent aperçues de la transformation de leur homme. + +Le bruit que nous entendions depuis un moment se fait entendre avec +plus de force: je crois distinguer la voix du général Roguet; +effectivement c'était lui qui jurait, qui frappait sur tout le monde +indistinctement, sur les officiers, les sous-officiers comme sur les +soldats--il est vrai que l'on ne pouvait pas beaucoup en faire la +différence--pour les faire partir. Il entrait dans les maisons et y +faisait entrer les officiers, afin de s'assurer qu'il n'y avait plus +de soldats. En cela, il faisait bien, et c'est peut-être le premier +bon service que je lui ai vu rendre au soldat. Il est vrai que cette +distribution de coups de bâton était, pour lui, plus facile à faire +que celle de vin ou de pain, qu'il faisait faire en Espagne. + +J'aperçois un chasseur de la Garde arrêté contre une fenêtre, et qui +mettait la baïonnette au bout de son fusil; je lui demande si c'était +les Russes qui étaient dans la ville: «Mais non, non!... Vous ne voyez +donc pas que c'est ce butor de général Roguet qui, avec son bâton, +frappe sur tout le monde? Mais, qu'il vienne à moi, je l'attends!...» + +Nous n'étions pas encore sortis de la maison que je vois +l'adjudant-major Roustan arrêté devant la porte; il me reconnaît et me +dit: «Eh bien, que faites-vous là? Sortez! Que pas un ne reste dans la +maison, n'importe de quel régiment, car j'ai l'ordre de frapper sur +tout le monde!» + +Nous sortons, mais le paysan, auquel nous ne pensions plus, reste +naturellement chez lui et ferme sa porte. L'adjudant-major, qui a vu +ce mouvement et qui pense que c'est un soldat qui veut se cacher, +l'ouvre à son tour, rentre dans la maison et ordonne au nouveau soldat +de sortir, ou il va l'assommer. Le paysan le regarde sans lui +répondre; l'adjudant-major saisit mon individu par les buffleteries, +et le pousse au milieu de nous; alors le pauvre diable veut se +débattre et s'expliquer dans sa langue: il n'est pas écouté, seulement +l'adjudant-major pense que c'est parce qu'il ne lui a pas donné le +temps de prendre son sac et son fusil; il rentre dans la maison, prend +l'un et l'autre et les lui apporte. Il a vu un homme mort et deux +femmes qui pleurent. C'est pourquoi, en sortant, il dit bien haut: «Ce +bougre-là n'est pas si bête qu'il en a l'air! Il voulait rester dans +la maison pour consoler la veuve! Il paraît que celui-ci est un +Allemand aussi; de quelle compagnie est-il? Je ne me rappelle pas +l'avoir jamais vu!» Dans ce moment, on ne faisait pas beaucoup +attention à ce que disait l'adjudant-major, car on avait assez à faire +à s'occuper de soi-même. + +La femme qui avait entendu la voix de son mari, était accourue sur la +porte au moment où nous étions encore arrêtés. L'homme, en la voyant, +se mit à crier après, mais sans pouvoir se faire reconnaître au milieu +de nous, où il ne pouvait bouger: elle était bien loin de penser que +le Lithuanien, sujet de l'Empereur de Russie, avait l'honneur d'être +soldat français de la Garde impériale, marchant, en ce moment, non pas +à la gloire, mais à la misère, en attendant mieux, tout cela en moins +de dix minutes. J'ai pensé, depuis, que ce pauvre diable devait faire +de tristes réflexions en marchant au milieu de nous! + +L'on s'était remis en marche, mais lentement. Nous étions dans un +endroit de la ruelle où se trouvaient plusieurs hommes morts pendant +la nuit, pour avoir bu de l'eau-de-vie et avoir été saisis par le +froid; mais le plus grand nombre se trouvait dans la ville, où je ne +suis pas entré. + +Cependant, nous arrivons à l'endroit où se trouvent les deux issues +qui conduisent au pont du Niémen; nous marchons avec plus de facilité; +au bout de quelques minutes, nous étions sur le bord du fleuve. Là, +nous vîmes que, déjà, plusieurs milliers d'hommes nous avaient +devancés, qui se pressaient et se poussaient pour le traverser. Comme +le pont était étroit, une grande partie descendaient sur le fleuve +couvert de glace, et cependant dans un état à ne pouvoir y marcher que +très difficilement, vu que ce n'était que des glaçons qui, après un +dégel, avaient été de nouveau surpris par une gelée. Au risque de se +tuer où de se blesser, c'était à qui serait arrivé le plus vite sur +l'autre rive, quoique d'un abord difficile; tant il vrai que l'on se +croyait sauvé en arrivant! On verra, par la suite, combien nous nous +trompions encore. + +En attendant que nous puissions passer, le colonel Bodelin, qui +commandait notre régiment, donna l'ordre aux officiers de faire leur +possible afin que personne ne traversât le pont individuellement; +d'arrêter et de réunir ceux qui se présenteraient. Nous nous +trouvions, en ce moment, environ soixante et quelques hommes, reste de +deux mille! Nous étions presque tous groupés autour de lui. L'on +voyait qu'il regardait avec peine les restes de son beau régiment; +probablement que, dans ce moment, il faisait la différence, car, cinq +mois avant cette épreuve, nous avions passé ce même pont avec toute +l'armée si belle, si brillante, tandis qu'à cette heure, elle était +triste et presque anéantie. Pour nous encourager, il nous tint à peu +près ce discours, que bien peu écoutèrent: + +«Allons, mes enfants! je ne vous dirai pas d'avoir du courage, je sais +que vous en avez beaucoup, car depuis trois ans que je suis avec vous, +vous en avez, dans toutes les circonstances, donné des preuves, et +surtout dans cette terrible campagne, dans les combats que vous avez +eu à soutenir, et par toutes les privations que vous avez eu à +supporter. Mais souvenez-vous bien que, plus il y a de peines et de +dangers, plus aussi il y a de gloire et d'honneur, et plus il y aura +de récompenses pour ceux qui auront la constance de la terminer +honorablement!» + +Ensuite il demanda si nous étions beaucoup de monde présent. Je saisis +ce moment pour dire à M. Serraris que Faloppa était mort le matin. Il +me demanda si j'en étais certain; je lui répondis que je l'avais vu +mourir, et que même l'adjudant-major Roustan l'avait vu mort: «Qui, +moi? répondit l'adjudant-major. Où?--Dans la maison d'où vous m'avez +dit de sortir, et où vous êtes entré pour en faire sortir un autre +individu.--C'est vrai, dit-il, j'ai vu un homme mort sur la paille, +mais c'était l'homme de la maison, puisque la femme le pleurait!»--Je +lui dis que c'était celui qu'il venait de mettre dans la rue qui était +le véritable mari et que celui qu'il avait vu sur la paille était +Faloppa. Je lui rapportai en peu de mots la scène du paysan, que nous +cherchâmes dans nos rangs, mais il avait disparu. + +Pendant que nous étions restés sur le bord du Niémen, ceux qui étaient +devant nous avaient traversé, sur le pont ou sur la glace. Alors nous +avançâmes, mais lorsque nous eûmes traversé, nous ne pûmes monter la +côte par le chemin, parce qu'il se trouvait plusieurs caissons +abandonnés qui tenaient la largeur de la route, étroite et encaissée. +Alors, plus d'ordre! Chacun se dirigea suivant son impulsion. +Plusieurs de mes amis m'engagèrent à les suivre, et nous prîmes sur la +gauche. Lorsque nous fûmes environ à trente pas du pont, l'on +commença à monter pour gagner la route. Je marchais derrière Grangier +que j'avais eu le bonheur de retrouver et qui s'occupait plus de moi +que de lui-même. Il me frayait un passage dans la neige, en marchant +devant moi, et me criant, dans son patois auvergnat: «Allons, petiot, +suis-moi!» Mais le petiot n'avait déjà plus de jambes. + +Grangier était déjà aux trois quarts de la côte, que je n'étais encore +qu'au tiers. Là, s'arrêtant et s'appuyant sur son fusil, il me fit +signe qu'il m'attendait. Mais j'étais si faible, que je ne pouvais +plus tirer ma jambe enfoncée dans la neige. Enfin, n'en pouvant plus, +je tombai de côté, et j'allai rouler jusque sur le Niémen où j'arrivai +sur la glace. + +Comme il y avait beaucoup de neige, je ne me fis pas grand mal; +cependant, je ressentais une douleur dans les épaules et j'avais la +figure ensanglantée par les branches d'un buisson que j'avais traversé +en roulant. Je me relevai sans rien dire, comme si la chose eût été +toute naturelle, car j'étais tellement habitué à souffrir, que rien ne +me surprenait. + +Après avoir ramassé mon fusil dont le canon était rempli de neige, je +voulus recommencer à monter par le même endroit, mais la chose me fut +impossible. L'idée me vint de voir si je ne pourrais pas parvenir à +passer sous les caissons, à la sortie du pont; je me traînai avec +peine jusque-là. Lorsque je fus près du premier, j'aperçus plusieurs +grenadiers et chasseurs de la Garde montés sur les roues, et qui +puisaient à pleines mains l'argent qui s'y trouvait; je ne fus pas +tenté d'en faire autant. Je ne cherchais que le moyen de passer. Mais, +en ce moment, j'entends crier: «Aux armes! Aux armes! Les Cosaques!» +Ce cri fut suivi de plusieurs coups de fusil, ensuite d'un grand +mouvement qui se propageait depuis le bas de la côte jusqu'en haut. + +Pas un des grenadiers et chasseurs qui avaient la tête dans le caisson +ne descendit. J'en tirai un par la jambe; il se retourna en me +demandant si j'avais de l'argent. Je lui répondis que non: «Mais les +Cosaques sont là-haut!--Si ce n'est que cela! me répondit-il, ce n'est +pas pour des canailles qu'il faut se gêner, et leur laisser notre +argent! Qui en veut? J'en donne!» Et, en même temps, il jeta à terre +deux gros sacs de pièces de cinq francs. Tout cela n'était que pour +amuser ceux qui arrivaient, car je compris qu'ils venaient de trouver +de l'or. Les mots de «jaunets» et de «pièces de quarante francs» +avaient été prononcés. + +Je pris le fusil d'un des grenadiers occupés à prendre de l'or, je +laissai le mien qui était rempli de neige, et je m'en retournai à la +sortie du pont afin de reprendre ma direction première, car, pour moi, +il n'y en avait pas d'autre. + +À peine arrivé près du pont, je rencontrai M. le capitaine Débonnez, +des tirailleurs de la Garde, dont j'ai déjà eu l'occasion de parler +plusieurs fois. Il était avec son lieutenant et un soldat; c'était là +toute sa compagnie; le reste était, comme il me le dit, _fondu_. Il +avait un cheval cosaque avec lequel il ne savait où passer. Je lui +contai en peu de mots l'état malheureux où je me trouvais. Pour toute +réponse, il me donna un gros morceau de sucre blanc où il avait versé +de l'eau-de-vie; ensuite, nous nous séparâmes, lui pour descendre avec +son cheval sur le Niémen, et moi pour, en mordant dans mon sucre, +recommencer pour la troisième fois mon ascension. À peine arrivé où je +devais monter, j'entendis que l'on m'appelait; c'était le brave +Grangier, qui était descendu de la côte et qui me cherchait. Il me +demanda pourquoi je ne l'avais pas suivi. Je lui en dis la cause. +Voyant cela, il marcha devant moi en me tirant par son fusil dont je +tenais le bout du canon. Enfin, ce fut avec bien de la peine, avec le +secours de ce bon Grangier et en mordant dans mon morceau de sucre à +l'eau-de-vie, que j'arrivai en haut de la côte, abîmé d'épuisement. + +Plusieurs de nos amis nous attendaient: Leboude, sergent-major; +Oudict, sergent-major; Pierson, _idem_; Poton, sergent. Les autres +s'étaient dispersés, marchant, comme nous, par fractions. La certitude +que l'on avait d'un mieux, en entrant en Prusse, influait sur notre +caractère et commençait à nous rendre indifférents l'un pour l'autre. + +De l'endroit où nous étions, nous pouvions découvrir la route de +Wilna, les Russes qui marchaient sur Kowno, et d'autres plus +rapprochés, mais la présence du maréchal Ney, avec une poignée +d'hommes, les empêchait de venir plus avant. Nous vîmes venir sur nous +un individu qui marchait avec peine, appuyé sur un bâton de sapin. +Lorsqu'il fut près de nous, il s'écria: «Eh! _per Dio santo!_ je ne +me trompe pas, ce sont nos amis!» À notre tour, nous le regardâmes. À +sa voix et à son accent, nous le reconnûmes: c'était Pellicetti, un +Milanais, ancien grenadier vélite; il y avait trois ans qu'il avait +quitté la Garde impériale, pour entrer comme officier dans celle du +roi d'Italie. Pauvre Pellicetti! Ce ne fut qu'au reste de son chapeau +que nous pûmes deviner à quel corps il appartenait. Il nous conta que +trois à quatre maisons avaient suffi pour loger le reste du corps +d'armée du prince Eugène. Il attendait, nous dit-il, un de ses amis +qui avait un cheval cosaque et qui portait le peu de bagages qui leur +restait. Il en avait été séparé en sortant de Kowno. + +C'était le 14 décembre; il pouvait être neuf heures du matin. Le ciel +était sombre, le froid supportable; il ne tombait pas de neige; nous +nous mîmes en marche sans savoir où nous allions, mais, arrivés sur le +grand chemin, nous aperçûmes un grand poteau avec une inscription qui +indiquait aux soldats des différents corps la route qu'ils devaient +suivre. + +Nous prîmes celle indiquée pour la Garde impériale, mais beaucoup, +sans s'inquiéter, marchèrent droit devant eux. À quelques pas de là, +nous vîmes cinq à six malheureux soldats qui ressemblaient à des +spectres, la figure hâve, barbouillée de sang provenant de leurs mains +qui avaient gratté dans la neige pour y chercher quelques miettes de +biscuit tombées d'un caisson pillé un instant avant. Nous marchâmes +jusqu'à trois heures de l'après-midi; nous n'avions fait que trois +petites lieues, à cause du sergent Poton qui paraissait souffrir +beaucoup. + +Nous avions aperçu un village sur notre droite, à un quart de lieue de +la route: nous prîmes la résolution d'y passer la nuit. En y arrivant, +nous trouvâmes deux soldats de la ligne qui venaient de tuer une vache +à l'entrée d'une écurie; en voyant une aussi bonne enseigne, nous y +entrâmes. + +Le paysan auquel appartenait la vache, afin de sauver le plus de +viande possible, vint lui-même nous en couper, nous faire du feu et, +ensuite, nous apporta deux pots avec de l'eau pour faire de la soupe; +nous avions de la bonne paille, du bon feu; enfin il y avait bien +longtemps que nous n'avions été si heureux. Quelques minutes après, +nous mangeâmes notre soupe, ensuite nous nous reposâmes. + +J'étais couché près de Poton qui ne faisait que se plaindre; je lui +demandai ce qu'il avait; il me dit: «Mon cher ami, je suis certain que +je ne pourrai aller plus loin!» + +Sans me douter des raisons qui le faisaient parler ainsi, accident +grave que personne de nous ne connaissait, je le consolai, en lui +disant que lorsqu'il aurait reposé, il serait beaucoup mieux, mais, un +instant après, il eut la fièvre et, pendant toute la nuit, il ne fit +que pleurer et divaguer. Plusieurs fois même, la nuit, je le surpris +écrivant sur un calepin et en déchirant les feuillets. + +Dans un moment où je dormais paisiblement, je me sentis tirer par le +bras; c'était le pauvre Poton qui me dit: «Mon cher ami, il m'est +impossible de sortir d'ici, même de faire un pas; ainsi il faut que tu +me rendes un grand service; je compte sur toi si, plus heureux que +moi, tu as le bonheur de revoir la France; dans le cas contraire, tu +chargeras Grangier, sur qui je compte comme sur toi, de remplir la +mission dont je te charge. Voici, continua-t-il, un petit paquet de +papiers que tu enverras à l'adresse indiquée, à ma mère, accompagné +d'une lettre dans laquelle tu lui peindras la situation où tu m'as +laissé, sans cependant lui faire perdre l'espoir de me revoir un jour. +Voilà une cuiller en argent que je te prie d'accepter; il vaut mieux +que tu l'aies que les Cosaques.» Alors, il me remit son petit paquet +de papiers, en me disant encore qu'il comptait sur moi. Je lui promis +de faire ce qu'il venait de me dire, mais j'étais bien loin de croire +que nous serions forcés de l'abandonner. + +Le 15 décembre, lorsqu'il fut question de partir, je répétai à nos +amis la confidence que Poton venait de me faire. Ils pensèrent que +c'était manque de courage, ou qu'il devenait fou, de sorte que chacun +se mit à lui faire des observations à sa manière. + +Mais le malheureux Poton, pour toute réponse, nous montra deux hernies +qu'il avait depuis longtemps et qui étaient sorties par suite +d'efforts réitérés qu'il avait faits en montant la côte de Kowno. Nous +vîmes effectivement qu'il lui était impossible de bouger; le +sergent-major Leboude pensa que l'on ferait bien de le recommander au +paysan chez lequel nous étions, mais, avant de le faire venir, comme +Poton avait beaucoup d'argent et surtout de l'or, nous nous dépêchâmes +à coudre son or dans la ceinture de son pantalon; ensuite, nous fîmes +venir le paysan, et, comme il parlait allemand, il nous fut facile de +nous faire comprendre. Nous lui proposâmes cinq pièces de cinq francs, +en lui disant qu'il en aurait quatre fois autant et peut-être +davantage, s'il avait soin du malade. Il nous le promit en jurant par +Dieu, et que même il irait chercher un médecin. Ensuite, comme le +temps pressait, nous fîmes nos adieux à notre camarade. + +Avant de le quitter, il me fit promettre de ne pas l'oublier; nous +l'embrassâmes et nous partîmes. Je ne sais si le paysan a tenu sa +parole, mais toujours est-il que plus jamais je n'ai entendu parler de +Poton qui était, sous tous les rapports, un excellent garçon, bon +camarade, ayant reçu une excellente éducation, chose très rare à cette +époque. Il était gentilhomme breton, d'une des meilleures familles de +ce pays. + +Tant qu'à moi, j'ai rempli religieusement ma mission, car, à mon +arrivée à Paris, au mois de mai, j'envoyai a l'adresse indiquée les +papiers qu'il m'avait confiés et qui contenaient son testament et les +adieux touchants qu'il écrivait pendant qu'il avait la fièvre. J'en ai +tiré une copie que je reproduis: + + Adieu, bonne mère, + Mon amie; + Adieu, ma chère, + Ma bonne Sophie! + Adieu, Nantes où j'ai reçu la vie + Adieu, belle France, ma patrie, + Adieu, mère chérie, + Je vais quitter la vie, + Adieu! + +Depuis plusieurs années, j'avais cessé d'écrire mon journal de la +campagne de Russie, c'est-à-dire de mettre en ordre les _Souvenirs_ +que j'avais écrits en 1813, étant prisonnier. Il m'était venu une +singulière manie, c'était de douter si tout ce que j'avais vu, enduré +avec tant de patience et de courage, dans cette terrible campagne, +n'était pas l'effet de mon imagination frappée. + +Cependant, lorsque la neige tombe et que je me trouve réuni avec des +amis, anciens militaires de l'Empire, dont quelques-uns de la Garde +impériale, bien rares, à présent (1829)! qui ont fait, comme moi, +cette mémorable campagne, c'est-à-dire qui ont été jusqu'à Moscou, +c'est toujours là que nos souvenirs se portent, et j'ai aussi remarqué +qu'il leur était resté, comme à moi, d'ineffaçables impressions. C'est +avec orgueil que nous parlons de nos glorieuses campagnes. + +Aujourd'hui que ma mère vient de me remettre quelques lettres que je +lui avais écrites pendant cette campagne, et que je regrettais de ne +pas avoir, afin de les joindre à la fin de mon journal, je reprends +courage. Ajoutez à cela les conseils de quelques amis qui m'engagent à +terminer. Pour moi, cela me fait revivre. Peut-être un jour, qui sait? +mes récits, quoique mal écrits, intéresseront-ils ceux qui les liront, +car, après tant de grandes choses que nous avons vues, que nous +reste-t-il à voir? Le grand génie n'est plus, mais son nom existera +toujours! Aussi je prends mon courage à deux mains pour continuer, de +sorte qu'après moi, mes petits-enfants diront, lisant les _Mémoires_ +de grand-papa: «Grand-papa était dans les grandes batailles, avec +l'Empereur Napoléon!» Ils verront comme nous avons frotté les +Prussiens, les Autrichiens, les Russes et les Anglais en Espagne, et +tant d'autres; ils verront aussi que grand-papa n'a pas toujours +couché sur un lit de plume, et, quoiqu'il ne soit pas un des meilleurs +catholiques de France, ils verront qu'il a jeûné souvent et fait +maigre plus d'une fois, les jours gras! + +C'était le 15 décembre, à sept heures du matin. Après être sortis de +l'écurie où nous avions passé la nuit, nous marchâmes dans la +direction de la route, jusqu'au moment où nous arrivâmes à l'endroit +où nous l'avions quittée la veille; là, nous fîmes halte. + +Grangier avait encore ma petite bouilloire en cuivre, qu'il portait +devant lui, attachée à sa ceinture avec une courroie, dans la crainte +qu'on ne la lui enlevât, car un vase dans lequel on pouvait faire +fondre la neige et cuire quelque chose, était un objet précieux. +Grangier me la rendit, car il prévoyait que je resterais encore en +arrière et que je pourrais en avoir besoin. Il me l'attacha fortement +sur mon sac. + +Le ciel était clair, mais le froid était supportable. Nous ne vîmes, +sur la route, que fort peu d'hommes; cela nous fit penser que, la +veille, la plus grande partie était allée plus loin et dans diverses +directions. + +Nous aperçûmes, sur la route, du côté de Kowno, une colonne, mais ne +pûmes distinguer si c'étaient des Français ou des Russes: aussi, dans +l'incertitude, nous nous remîmes en marche. + +Je marchai assez bien pendant une heure, mais, au bout de ce temps, il +me prit une forte colique, et je fus forcé de m'arrêter: c'était +toujours la suite de mon indisposition de Wilna; j'attribuai cette +rechute au bouillon de vache que j'avais mangé la veille et le matin, +avant de partir. + +Je marchai de la sorte jusqu'à environ trois heures de l'après-midi; +je n'étais plus éloigné d'une forêt que j'apercevais depuis quelque +temps, et où je voulais arriver pour y passer la nuit. + +Je n'en étais plus éloigné que d'une portée de fusil, lorsque, sur la +droite de la route, j'aperçus une maison où, autour d'un grand feu, +étaient réunis plusieurs soldats de différents corps et dont la +majeure partie était de la Garde impériale. Comme j'étais fatigué, +j'arrêtai pour me chauffer et me reposer un peu: quelques-uns me +proposèrent de rester avec eux; j'acceptai avec plaisir. + +Pendant toute la journée, le froid avait été supportable, et il +l'était encore; tant qu'à l'ennemi, il paraissait que l'on pouvait +être tranquille, mais des hommes qui arrivaient par la droite de la +route nous dirent qu'ils venaient d'apercevoir de la cavalerie et +qu'ils étaient persuadés que c'étaient des Russes: «Quand ce serait le +diable, répondit un vieux chasseur de la Garde, cela ne m'empêchera +pas d'établir ici mon quartier général. Mes amis, faites comme moi, +chargez vos armes et mettez la baïonnette au bout du canon!» C'est ce +que tout le monde fit tranquillement: «Et puis, ajouta-t-il, nous +avons le bois pour retraite; c'est, par ma foi, une belle et bonne +position!» Ensuite, il s'approcha d'un cheval que l'on venait +d'abattre à quelques pas du feu, en coupa un morceau, et revint +tranquillement s'asseoir près du feu, sur son sac, et faire rôtir sa +viande au bout de son sabre. + +Plus de vingt soldats, dont une partie assis sur leur sac et les +autres à genoux, faisaient aussi rôtir du cheval. + +En face du chasseur dont je viens de parler, une femme était assise +sur un sac de soldat. Elle tenait la tête penchée sur ses mains, les +coudes appuyés sur les genoux; une capote grise de soldat, par-dessus +une vieille robe de soie en lambeaux, servait à la préserver du froid. +Un bonnet en peau de mouton, dont une partie était brûlée, lui +couvrait la tête; il était tenu par un mauvais foulard de soie noué +sous le menton. + +Le chasseur lui adressa la parole de la manière suivante: «Dites donc, +la mère Madeleine!...» Elle ne répondit pas. Ce ne fut qu'à la seconde +fois qu'un soldat, qui était près d'elle, la poussa, en lui disant: +«C'est à vous, la mère, à qui l'on veut parler!--À moi? dit-elle. Mon +nom est Marie. Que me voulez-vous?--Un petit coup de _rogomme_, comme +à l'exercice!--Pour du _rogomme_, vous devez bien penser que je n'en +ai pas!» Et elle se remit dans sa position première. + +Une autre femme qui se trouvait aussi assise près du feu, avait, sur +la tête, une schabraque ou peau de mouton bordée de drap rouge, +découpée en festons et serrée autour du cou avec le cordon d'un bonnet +à poil d'un grenadier de la Garde, dont les glands lui retombaient +sous le menton. Elle avait aussi, par-dessus ses habillements, une +capote bleue d'un soldat de la Garde. Cette femme, en entendant la +voix du chasseur, leva la tête à son tour, en demandant celui qui +voulait du _rogomme_: «Ah! c'est vous, la mère Gâteau! répondit le +chasseur; eh bien, c'est moi qui demande du _rogomme_! C'est moi, +Michaut, qui vous parle; vous êtes sans doute surprise de me voir? Eh +bien, si quelqu'un est plus étonné que moi de vous rencontrer, et +surtout schabraquée comme vous êtes, le diable m'emporte! Même avant +le passage de la Bérézina, en pensant quelquefois à vous, chère mère +Gâteau, je pensais qu'il y avait déjà longtemps que les corbeaux +avaient fait une _fristouille_ à la neige, avec votre vieille +carcasse!--Insolent! répondit la mère Gâteau, ils te mangeront avant +moi, vieil ivrogne! Ah! il te faut du _rogomme!_ continua-t-elle d'un +ton goguenard. T'as diablement été privé depuis trois mois, mais +possible qu'à Wilna et hier, à Kowno, tu en auras pris une bonne dose, +c'est ça que tu as tant de blague! Une chose qui m'étonne, c'est que +tu ne sois pas mort d'avoir bu, comme tant d'autres que nous avons vus +dans les rues. Il y a tant de braves gens qui sont restés là-bas, +tandis que ce mauvais sujet, un mauvais soldat, vit encore!--Halte-là, +la mère Gâteau, reprit le vieux chasseur, lâchez-moi vos bordées tant +que vous voudrez, mais au nom de _mauvais soldat_, mère Gâteau, +halte-là!» + +Ensuite il continua, tout en grognant, de manger le morceau de viande +de cheval qu'il tenait à la main et dans lequel il avait cessé de +mordre pour répondre à la vieille cantinière. + +Une minute après, elle reprit: «Voilà deux ans qu'il m'en veut, depuis +qu'à l'École militaire je n'ai pas voulu lui donner à crédit. Ah! si +mon pauvre homme n'était pas mort, si un coquin de boulet ne l'avait +pas coupé en deux à Krasnoé!...» Et puis elle s'arrêta. «Ce n'était +pas votre homme! Vous n'étiez pas mariée!--Pas mariée! Pas mariée! +Voilà bientôt cinq ans que je suis avec lui, depuis la bataille +d'Eylau, et je ne suis pas mariée! Que dis-tu de cela, Marie?» en +s'adressant à l'autre cantinière. Mais Marie, qui se trouvait dans la +même position que la mère Gâteau, à l'égard du mariage, ne répondit +rien. + +Le chasseur demanda à la mère Gâteau si elle avait monté à la roue, à +la montagne de Wilna: «Va, dit-elle, si j'en avais eu la force, je +n'aurais pas manqué mon coup! J'en ai ramassé dans la neige, mais ça +m'a beaucoup avancée! Lorsqu'on se trouve avec des coquins qui ne +respectent rien, il n'y a pas de sûreté pour le sexe. Le soir, après +avoir passé la montagne, lorsque j'arrivai au bivouac des chasseurs de +chez nous, et comme j'avais encore un peu d'eau-de-vie que j'apportais +de Wilna, je la donnai pour avoir une place au feu, et je me couchai +sur la neige entre deux chasseurs du régiment, ou plutôt deux voleurs, +qui m'ont chipé la moitié de mon argent. Par bonheur, j'étais couchée +sur une poche qu'ils n'ont pu vider. Après cela, fiez-vous donc à des +camarades! Heureusement que j'en ai encore assez pour aller jusqu'à +Elbing, où l'on dit que nous nous ressemblons. Une fois là, nous nous +arrangerons de manière à pouvoir recommencer la campagne; je ne veux +plus de voitures, j'aurai deux _cognias_ avec des paniers sur le dos. +Nous serons peut-être plus heureux. Pas vrai, Marie?» Marie ne +répondit pas: «Marie, dit le vieux chasseur, c'est son deuxième depuis +un an, et, si elle veut, je l'épouse en troisième....--Toi! vieux +chenapan, répond la mère Gâteau, elle n'aurait pas besoin d'autres +pratiques que la tienne!» + +Le chasseur s'approcha de Marie et lui présenta un morceau de viande +de cheval; Marie l'accepta en lui disant: «Merci, mon vieux!--Ainsi +c'est dit, continua-t-il, en arrivant à Paris, je vous épouse, je fais +votre bonheur!» Marie, pour toute réponse, fit un soupir en disant: +«Peut-on plaisanter une malheureuse femme comme moi!--Tout ce que je +viens de dire, reprit le vieux chasseur, n'est que pour plaisanter, et +la preuve, sans rancune, c'est que j'offre à la mère Gâteau ce que je +viens de vous offrir, Marie, un petit morceau de dada sur le pouce!» +En même temps, il s'avança pour le lui offrir, mais la mère Gâteau, en +le voyant venir, lui dit en le regardant avec colère: «Va-t'en au +diable! Je ne veux rien de toi!» + +À cette sortie de la mère Gâteau, Marie, qui était assise devant moi, +leva la tête en disant que ce n'était pas le moment de se fâcher. +Ensuite elle me regarda des pieds à la tête: «Je crois ne pas me +tromper, dit-elle en m'appelant par mon nom, c'est bien vous, mon +pays?--Oui, Marie, c'est bien moi!» Je venais, à mon tour, de la +reconnaître, non pas à sa figure, mais à sa voix, car, la pauvre +Marie, sa fraîcheur avait disparu, le froid, la misère, le feu, la +fumée du bivouac l'avaient rendue méconnaissable. C'était Marie, notre +ancienne cantinière, dont j'avais rencontré la voiture abandonnée, +avec deux blessés, dans la nuit du 22 novembre, et que je croyais +morte! Voici son histoire: + +Marie était de Namur; c'est pour cela qu'elle m'appelait son _pays_. +Son mari était de Liège, un peu mauvais sujet et maître d'armes. Marie +était la meilleure pâte de femme, n'ayant rien à elle, débitant sa +marchandise aux soldats et à ceux qui n'avaient pas d'argent, comme à +ceux qui en avaient. + +Dans toutes les batailles que nous eûmes, elle fit preuve de dévoûment +en s'exposant pour secourir les blessés. Un jour, elle fut blessée; +cela ne l'empêcha pas de continuer à donner ses soins, sans s'effrayer +sur le danger qu'elle courait, car les boulets et la mitraille +tombaient autour d'elle. Avec toutes ces belles qualités, Marie était +jolie: aussi avait-elle beaucoup d'amis; son mari n'en était pas +jaloux. + +En 1811, étant campés devant Almeida (Portugal), quelques mois avant +notre départ pour la campagne de Russie, il prit envie au pauvre homme +d'aller marauder dans un village. Il entra dans un château, s'empara +d'une pendule qui ne valait pas vingt francs, eut le malheur de la +rapporter au camp et de se faire prendre, et, comme il y avait des +ordres sévères pour les maraudeurs, M. le général Roguet, qui nous +commandait, le fit passer à un conseil de Guerre. Il fut condamné à +être fusillé dans les vingt-quatre heures. Par suite de cette +catastrophe, Marie devint veuve: dans un régiment, et surtout en +campagne, lorsqu'une femme est jolie, elle n'est pas longtemps sans +mari. Aussi, au bout de deux mois de veuvage, Marie était consolée et +remariée--comme on se marie à l'armée. + +Quelques mois après, son nouveau mari passa sous-officier dans un +régiment de la Jeune Garde; alors elle nous quitta pour suivre son +nouvel époux: elle était avec nous depuis quatre ans. + +En Russie, elle eut le sort de toutes les cantinières de l'armée: elle +perdit chevaux, voitures, lingots, fourrures et son protecteur. Tant +qu'à elle, elle eut le bonheur de revenir. Quatre mois et demi plus +tard, le 2 mai 1813, à la bataille de Lutzen, le hasard me la fit +rencontrer; elle venait d'être blessée à la main droite, en donnant à +boire à un blessé. + +J'ai appris, depuis, qu'elle était rentrée en France et qu'elle avait +reparu aux Cent-Jours. À la bataille de Waterloo, elle fut faite +prisonnière, mais, comme elle était sujette belge, elle rentra en +toute propriété au roi de Hollande[68]. + +[Note 68: J'ai appris que Marie existait encore et qu'elle était +membre de la Légion d'honneur et décorée de la médaille de +Sainte-Hélène. Elle habite Namur. (_Note de l'auteur_.)] + +Je demandai à Marie où était son mari: «Vous savez bien, me +répondit-elle, qu'il a été tué à Krasnoé (chose que j'avais ignorée +jusqu'à présent); c'était un bon enfant, celui-là, je le regrette +beaucoup!» Ensuite elle fronça les sourcils, baissa la tête. Un +instant après, elle la releva et, comme j'avais toujours les yeux +fixés sur elle, elle me regarda en riant, mais d'un sourire triste. Je +lui demandai à quoi elle pensait: «À manger, comme vous voyez! Avant, +j'avais un ami qui m'en donnait; à présent, je mange lorsque l'on m'en +donne ou lorsque j'en trouve, chose bien rare; il n'y a qu'à boire!» +En même temps, elle prit une pincée de neige qu'elle porta à sa +bouche. + +Je la vis se lever avec peine pour se mettre en marche; elle me donna +une poignée de main et me dit adieu. Je remarquai qu'elle était +courbée par la fatigue et la misère, qu'elle marchait péniblement, +appuyée sur un gros bâton de sapin. La mère Gâteau la suivait, +toujours sa schabraque sur la tête, jurant et marmottant entre les +dents. Je compris que c'était toujours après le vieux chasseur. + +Dans ce moment, nous pouvions être quarante, et, à chaque instant, +notre nombre augmentait. J'aperçus un sergent du régiment: il se +nommait Humblot. En me voyant, il me demanda ce que je faisais là. Je +lui répondis que je me reposais et que j'examinais si je ne ferais pas +bien de passer la nuit où je me trouvais et de partir le lendemain de +grand matin. + +Humblot, qui était un brave garçon et qui m'aimait beaucoup, me fit +des observations très justes, d'abord sur le temps qui était +supportable, sur l'avantage qu'il y aurait pour moi de traverser la +forêt où, me disait-il, de l'autre côté, nous trouverions des maisons +où nous pourrions passer la nuit; le lendemain, nous arriverions de +bonne heure à Wilbalen, petite ville à trois ou quatre lieues d'où +nous étions, où nous trouverions nos camarades et pourrions nous +procurer des vivres. Enfin, il fit tant, que je pris mon sac et mon +fusil, et partis avec le sergent Humblot. + +En marchant, Humblot me dit que, quoique nous fussions dans la +Poméranie prussienne, il n'était pas prudent de marcher isolé en +arrière, car plusieurs milliers de Cosaques avaient passé le Niémen +sur la glace. + +Ensuite il me conta qu'il avait quitté Kowno, hier dans la journée, +avec beaucoup d'autres, et sans s'inquiéter de rien, puisque le +maréchal Ney y était encore à se battre, avec une arrière-garde +composée d'Allemands et de quelques Français, afin d'empêcher les +Russes d'entrer dans la ville, et de donner le temps aux débris de +l'armée de sortir. Ces Allemands, me disait-il, qui faisaient partie +de la garnison de Kowno, qui se portaient très bien et à qui rien +n'avait jamais manqué, étaient de pauvres soldats; sans la présence +des Français en petit nombre parmi eux, ils auraient jeté leurs armes +et fui: + +«Je vais, continua-t-il, te conter ce qui m'est arrivé hier, et tu +verras si je n'ai pas raison de t'engager à faire ton possible afin de +sortir de ce coquin de pays! + +«Après avoir passé le Niémen, arrivés à un quart de lieue de la ville, +nous aperçûmes de loin, à cheval sur la route, plus de 2 000 Cosaques +et autres cavaliers. Nous arrêtâmes pour délibérer sur le parti à +prendre et aussi pour attendre ceux qui étaient en arrière. Un instant +après, nous nous trouvâmes réunis environ 400 hommes de toutes armes. +Nous formâmes une colonne, afin de pouvoir, au besoin, former un +carré. Des officiers qui se trouvaient parmi nous--il y en avait +beaucoup--en prirent le commandement. Ensuite, vingt-deux soldats +polonais se joignirent à nous. Environ cinquante hommes des plus +valides, et qui avaient de bonnes armes, se mirent en tirailleurs, en +tête et sur les flancs. + +«Nous marchâmes résolument sur cette cavalerie qui, à l'approche des +tirailleurs, se retira à droite et à gauche de la route. La colonne, +arrivée à la hauteur des Russes, s'arrêta pour attendre quelques +hommes encore en arrière. Quelques-uns seulement purent la rejoindre, +car une partie des Cosaques se détacha pour arrêter les plus éloignés. +Un nommé Boucsin[69], grosse caisse de notre musique, qui se trouvait +du nombre de ceux qui étaient en arrière et qui faisait son possible +pour rejoindre la colonne, ayant encore (chose étonnante!) la grosse +caisse sur son dos et portant dans les mains un sac rempli de pièces +de cinq francs, ce qui l'empêchait de marcher aussi vite qu'il +l'aurait voulu, fut atteint par des Cosaques, à cinquante pas en +arrière et sur la gauche de la colonne. Il reçut, entre les deux +épaules, un coup de lance qui le fit tomber de tout son long dans la +neige et fit, en même temps, passer ta grosse caisse au-dessus de sa +tête. Aussitôt, deux Cosaques descendirent de cheval pour le +dépouiller, mais trois hommes et un officier polonais coururent sur +les Cosaques, en prirent un avec son cheval et débarrassèrent le +porteur de la grosse caisse, qu'il abandonna au milieu des champs. Il +en fut quitte pour son coup de lance, et la moitié de son argent qu'il +distribua à ceux qui lui avaient sauvé la vie. + +[Note 69: _Bousin_, en argot, signifie _tapage_. Le surnom donné +au porteur de la grosse caisse lui servait de nom propre.] + +«Aussitôt, la colonne se remit en marche aux cris de: _Vive +l'Empereur!_ et en conduisant, au milieu d'elle, le Cosaque et son +cheval.» + +Humblot avait fini sa narration, lorsque je fus forcé de m'arrêter, +toujours pour mon indisposition; pendant ce temps, il marcha doucement +afin que je pusse le rejoindre. Ma besogne faite à la hâte, je me +remis à marcher; mais, à l'endroit où je me trouvais, il y avait +beaucoup de monde qui m'empêcha d'avancer. Je repris la route, mais, à +peine y étais-je, que j'entendis des cris répétés: «Gare les +Cosaques!» Je pense que c'est une fausse alerte, mais j'aperçois +plusieurs officiers armés de fusils qui s'arrêtent et qui se posent +bravement sur le chemin faisant face du côté où le bruit venait, et +criant: «N'ayez pas peur, laissez avancer cette canaille[70]!» Je +regarde derrière moi, je les aperçois tellement près que je fus touché +par un cheval: trois étaient en avant, d'autres suivaient. + +[Note 70: M. le colonel Richard, ex-commandant de place à Condé, +était un de ces officiers: nous en avons parlé plusieurs fois +ensemble. (_Note de l'auteur_).] + +Je n'ai que le temps de me jeter dans le bois où je pensais être en +sûreté, mais les trois Cosaques y entrent presque aussitôt que moi et +malheureusement, dans cet endroit, le bois se trouvait fort clair. Je +cherche à gagner l'endroit le plus épais, mais par une fatalité +inouïe, mon indisposition me reprend et se fait sentir d'une manière +insupportable. Que l'on juge de ma position! Je veux m'arrêter, mais +c'est impossible, car deux des trois Cosaques ne sont plus qu'à +quelques pas de moi, de sorte que, pour ne pas interrompre ma course +et me laisser prendre, je suis obligé de faire dans mes pantalons. +Heureusement, quelques pas plus avant, les arbres se trouvent plus +rapprochés, les Cosaques sont gênés dans leur course et forcés de la +ralentir, tandis que je continue du même pas; mais arrêté par des +branches d'arbres couchés dans la neige, je tombe de tout mon long, et +ma tête reste enfoncée dans la neige. Je veux me relever; mais je me +sens tenu par une jambe. La crainte me fait penser que c'est un de mes +Cosaques qui me tient, mais il n'en était rien, c'étaient des ronces +et des épines. Je fais un dernier effort, je me relève, je regarde +derrière moi: les Cosaques étaient arrêtés; deux cherchaient un +endroit afin de passer avec leurs chevaux. Pendant ce temps, je me +traîne avec peine. + +Un peu plus avant, je me trouve arrêté par un arbre abattu, mais je +suis tellement faible qu'il m'est impossible de lever une jambe pour +aller au delà, et, pour ne pas tomber d'épuisement, je fus forcé de +m'asseoir dessus. + +Il n'y avait pas cinq minutes que je m'y trouvais, quand je vois les +Cosaques mettre pied à terre et attacher leurs chevaux aux branches +d'un buisson. Je pense qu'ils vont venir me prendre, et déjà je me +lève pour essayer de me sauver, lorsque j'en vois deux s'occuper du +troisième, qui avait un furieux coup de sabre à la figure, car il +releva d'une main le morceau de sa joue qui pendait jusque sur son +épaule, tandis que les deux autres préparaient un mouchoir qu'ils lui +passèrent sous le menton et lui attachèrent sur la tête. Tout cela se +passait à dix pas de moi; pendant ce temps, ils me regardaient en +causant. + +Lorsqu'ils eurent fini de recoller la figure de leur camarade, ils +marchèrent directement sur moi: alors, me voyant perdu, je fais un +dernier effort, je monte sur le corps de l'arbre, je prends mon fusil +qui était chargé, et je me décide à tirer sur le premier qui se +présentera. Dans ce moment, je n'avais affaire qu'à deux hommes; le +troisième, depuis qu'on l'avait pansé, paraissait souffrir comme un +damné, se promenait de droite à gauche, en levant les bras et donnant +des coups de poing sur le derrière de son cheval. + +Me voyant en position de riposter, les deux Cosaques qui marchaient +sur moi s'arrêtent et me font signe de venir à eux. Je comprends +qu'ils disent qu'ils ne me feront pas de mal, mais je reste toujours +dans la même position. + +J'entendais sur ma droite, du côté de la route, des cris et des +jurements accompagnés de coups de fusil qui n'étaient pas sans +inquiéter mes adversaires, car, souvent, je les voyais regarder du +côté d'où venait le bruit, de sortie que j'espérais qu'ils +m'abandonneraient pour penser à leur propre sûreté; mais ne voilà-t-il +pas qu'un quatrième sauvage arrive, paraissant aussi se sauver! Voyant +plusieurs de ses camarades, il s'approche, m'aperçoit, veut marcher +sur moi, mais, voyant qu'avec son cheval cela lui est impossible, à +cause des arbres et des buissons, met pied à terre, attache son cheval +près des autres et, un pistolet à la main, en se couvrant des arbres, +avance contre moi; les deux autres le suivent de la même manière. Il +ne fallait certainement pas faire tant de cérémonies pour s'emparer de +ma chétive personne, mais ... ô bonheur! au même instant, les cris qui +venaient de la droite se font entendre avec plus de force, accompagnés +de coups de fusil; les chevaux, qui n'étaient pas fortement attachés, +sont effrayés, s'échappent du côté de la route, et les Cosaques se +mettent à courir après. + +Réfléchissant à l'état déplorable dans lequel je me trouvais, je me +dis qu'il me serait impossible de continuer à marcher sans me nettoyer +et changer de linge. On se rappelle que j'avais des chemises et une +culotte de drap de coton blanc, dans un portemanteau de la montagne de +Ponari--ces effets appartenaient à un commissaire des guerres. + +Ayant ouvert mon sac, j'en tire une chemise que je pose sur mon fusil; +ensuite la culotte, que je mets à côté de moi sur l'arbre; je me +débarrasse de mon amazone et de ma capote militaire, de mon gilet à +manches en soie jaune piquée, que j'avais fait à Moscou avec les +jupons d'une dame russe; je dénoue le cachemire qui me serrait le +corps et qui tenait mon pantalon, et, comme je n'avais pas de +bretelles, il tomba sur mes talons. Pour ma chemise, je n'eus pas la +peine de l'ôter, je la tirai par lambeaux, car il n'y avait plus ni +devant, ni derrière. Enfin, me voilà nu, n'ayant plus que mes +mauvaises bottes aux jambes, au milieu d'une forêt sauvage, le 15 +décembre, à quatre heures de l'après-midi, par un froid de dix-huit à +vingt degrés, car le vent du nord avait recommencé à souffler avec +force. + +En regardant mon corps maigre, sale et mangé par la vermine, je ne +puis retenir mes larmes. Enfin, réunissant le peu de forces qui me +restent, je me dispose à faire ma toilette: je ramasse les lambeaux de +ma vieille chemise et, avec de la neige, je me nettoie le mieux +possible. Ensuite, je passe ma nouvelle chemise en fine toile de +Hollande et brodée sur le devant. Mon pantalon n'étant plus mettable, +j'enfourche au plus vite la petite culotte, mais elle se trouvait +tellement courte que mes genoux n'étaient pas couverts, et, avec mes +bottes qui ne m'allaient que jusqu'à mi-jambe, j'avais toute cette +partie à nu. Enfin, je passe au plus vite mon gilet de soie jaune, ma +capote, mon amazone, mon fourniment et mon collet par-dessus, et me +voilà complètement habillé, sauf mes jambes. + +Ensuite, je fis réflexion qu'il fallait décamper au plus vite, de +sorte que je descendis de mon arbre. Lorsque j'eus fait environ deux +cents pas, j'aperçus deux individus, un homme et une femme. Je +reconnus qu'ils étaient Allemands; ils me paraissaient être sous +l'impression de la peur. Je leur demandai s'ils voulaient venir avec +moi, mais l'homme répondit, d'une voix tremblante, que non, et, me +montrant le côté de la route, ne me dit qu'un seul mot: «Cosaques!» +C'était un cantinier et sa femme, d'un régiment de la Confédération du +Rhin, probablement de la garnison de Kowno, qui suivaient le mouvement +de la retraite et qui ayant, comme moi, été surpris dans le bois par +le _hourra_, s'étaient mis à l'écart. Sa femme lui conseillait de +venir avec moi, mais l'homme ne voulut pas y consentir, et malgré tout +ce que je pus lui dire, je me vis forcé, quoiqu'à regret, de m'en +aller seul. + +Après avoir erré à l'aventure pendant une demi-heure, je m'arrêtai +pour m'orienter, car il commençait déjà à faire nuit. Dans la partie +de la forêt où je me trouvais, il y avait de la neige en quantité. +Aucun chemin n'était battu ni frayé, pas même tracé. Je m'asseyais +quelquefois, pour me reposer, sur des arbres qui, par suite des +grands vents, étaient tombés déracinés. Je saisissais les branches des +buissons dans la crainte de tomber, tant j'étais faible. Mes jambes +enfonçaient dans la neige au-dessus de mes bottes, de sorte qu'elle +entrait dedans. Cependant je n'avais pas froid, au contraire des +gouttes de sueur me tombaient du front, mais les jambes me manquaient. +Je sentais une lassitude extraordinaire dans les cuisses, par suite +des efforts que je faisais pour me tirer de la neige, où parfois +j'enfonçais jusqu'aux genoux. Je n'essaierai pas de dépeindre ce que +je souffrais. Il y avait plus d'une heure que je marchais dans les +ténèbres, éclairé seulement par les étoiles: ne parvenant pas à sortir +de la forêt par la direction qui me semblait la meilleure pour +rejoindre la route et n'en pouvant plus, épuisé, essoufflé, je prends +le parti de me reposer. Je m'appuie contre un tronc d'arbre où je +reste immobile. Un instant après, j'entends les aboiements d'un chien, +je regarde de ce côté: je vois briller une lumière, je pousse un +soupir d'espérance, et, rassemblant tout ce que j'avais de forces, je +me dirige dans cette nouvelle direction. Mais, arrivé à trente pas, +j'aperçois quatre chevaux et, autour du feu, quatre Cosaques assis, et +trois paysans, parmi lesquels je reconnais le cantinier et sa femme +que j'avais rencontrés, pris probablement par les Cosaques qui avaient +voulu s'emparer de moi; je reconnus facilement celui qui avait un coup +de sabre à la figure, car je n'étais pas à vingt pas d'eux. + +Je les regardai pendant assez de temps, me demandant si je ne ferais +pas bien de m'approcher et de me rendre plutôt que de mourir comme un +misérable au milieu du bois, car la vue du feu me tentait, mais +quelque chose que je ne saurais dire me fit faire le contraire. Je me +retirai machinalement. Je les regardai encore: je remarquai qu'il ne +leur manquait rien, car plusieurs pots en terre étaient autour du feu. +Ils avaient de la paille, et les chevaux avaient du foin. + +Dans l'impossibilité de suivre, à cause de la quantité d'arbres, la +direction que j'aurais voulu, je fus obligé d'appuyer à gauche: +heureusement pour moi, car, après avoir fait quelques pas, je trouvai +la forêt plus claire, mais la neige y était en plus grande quantité, +de sorte que, plusieurs fois, je tombai. Une dernière fois je me +relève, je regarde le Ciel, je m'en prends à Dieu, qui veillait sur +moi; au moment où je me demandais si je ne ferais pas mieux de +retourner au bivac des Cosaques, je me trouvai à l'extrémité de la +forêt et sur la route. Là, je tombe à genoux, et je remercie Celui +contre lequel je venais de m'emporter. + +Je marchai droit devant moi: le chemin était bon, c'était bien celui +que je devais suivre, mais le vent, que je ne sentais pas dans le +bois, soufflait avec assez de force pour se faire sentir à la partie +de mes jambes qui n'était pas couverte; mon amazone, qui était longue, +me garantissait un peu du froid. + +Chose singulière, je n'avais pas faim; je ne sais si les émotions que +j'avais éprouvées, depuis le _hourra_, en étaient la cause, ou si +c'était l'effet de mon indisposition, car, depuis mon départ de +l'écurie où j'avais mangé de la soupe et un morceau de viande, je +n'avais pas éprouvé le besoin de manger. Cependant, pensant que je +devais encore avoir un morceau de viande dans ma carnassière, je le +cherchai et fus assez heureux pour le retrouver, et, quoique durci par +la gelée, je le mangeai sans discontinuer de marcher. Après mon repas, +je levai la tête; j'aperçus, sur ma gauche, deux cavaliers paraissant +marcher avec circonspection et, plus loin, sur la route, un individu +qui semblait marcher mieux que moi. Je doublai le pas pour le +rejoindre, mais tout à coup je ne le vis plus. + +En regardant sur la droite, j'aperçus une petite cabane et, comme il +n'y avait pas de porte fermée, j'entrai. Mais à peine avais-je fait +deux pas dans l'intérieur, que j'entendis résonner une arme, et une +grosse voix se fit entendre: «Qui va là?» Je répondis: «Ami!» et +j'ajoutai: «Soldat de la Garde!--Ah! ah! répondit-on, d'où diable +sortez-vous, mon camarade, que je ne vous ai pas rencontré depuis que +je marche seul?» Je lui contai une partie de ce qui m'était arrivé +depuis le _hourra_ des Cosaques, dont il me dit n'avoir pas entendu +parler. + +Nous sortîmes pour nous mettre en marche: je m'aperçus que mon nouveau +camarade était un vieux chasseur à pied de la Garde, et qu'il portait, +sur son sac et autour de son cou, un pantalon de drap qui, suivant +moi, ne lui servait de rien, mais qui pouvait m'être d'un grand +secours. Je le suppliai de me le céder pour un prix, et lui montrai +l'état de nudité de mes jambes: «Mon pauvre camarade, me dit-il, je ne +demande pas mieux que de vous obliger, si cela se peut, mais je vous +dirai que le bas du pantalon est brûlé à plusieurs places et qu'il y a +même de grands trous.--N'importe, cédez-le-moi, cela me sauvera +peut-être la vie!» Il le tira de dessus son sac en me disant: «Tenez, +le, voilà!» Alors je pris deux pièces de cinq francs dans ma +carnassière, en lui demandant si c'était assez: «C'est bien, me +répondit-il, dépêchez-vous et partons, car j'aperçois deux cavaliers +qui semblent descendre du côté de la route, et qui pourraient bien +être les éclaireurs d'un parti de Cosaques!» + +Pendant qu'il me parlait, je m'étais appuyé contre le montant de la +porte et j'avais passé le pantalon dans mes jambes. Je le fis tenir, +comme le précédent, avec le cachemire qui me serrait le corps, et nous +partîmes. + +Nous n'avions pas fait cent pas, que mon compagnon, qui marchait mieux +que moi, en avait déjà plus de vingt d'avance. Je le vis se baisser et +ramasser quelque chose; je ne pus, pour le moment, distinguer ce que +c'était, mais, arrivé au même endroit, j'aperçus un homme mort. Je +reconnus que c'était un grenadier de la Garde royale hollandaise qui, +depuis le commencement de la campagne, faisait partie de la Garde +impériale. Il n'avait plus de sac, ni de bonnet à poil, mais il avait +encore son fusil, sa giberne, son sabre et de grandes guêtres noires +aux jambes, qui lui allaient jusqu'au-dessus des genoux. L'idée me +vint de les lui ôter pour les mettre au-dessus de mon pantalon et +couvrir ses trous. Je m'assieds sur ses cuisses, et je finis par les +lui tirer; ensuite je me remets à marcher plus vite que de coutume, +comme si celui à qui je venais de les prendre allait courir après moi. + +Pendant ce temps, le chasseur avait continué sa route, de sorte que je +ne pouvais plus le voir. Un instant après, j'aperçus devant moi un +grand bâtiment. Je reconnus que c'était une station, maison de poste, +et me proposai d'y passer la nuit. Un fantassin en faction me cria: +«Qui vive?» Je répondis: «Ami!» et j'entrai. + +D'abord je vis des soldats, au nombre de plus de trente, dont +quelques-uns dormaient, et d'autres, autour de plusieurs feux, +faisaient cuire du cheval et du riz. À droite, j'aperçus trois hommes +autour d'une gamelle de riz. Je me laissai tomber à côté de ces +derniers. Un instant après, j'essayai de parler à l'un d'eux. Pour +commencer, je le tirai par sa capote; il me regarda sans me rien dire. +Alors, d'un ton piteux, je lui dis assez bas, afin que d'autres ne +pussent l'entendre: «Camarade, je vous en prie, laissez-moi manger +quelques cuillerées de riz, en vous payant. Vous me rendrez un grand +service, vous me sauverez la vie!» En même temps je lui présentai deux +pièces de cinq francs, qu'il accepta, en me disant: «Mangez!» Il me +remit un plat en terre avec sa cuiller, et me céda aussi sa place près +du feu. Je mangeai environ quinze cuillerées de riz qu'il restait +encore, pour mes dix francs. + +Mon repas fini, je regardai autour de moi afin de voir si je ne +verrais pas le vieux chasseur. Je l'aperçus près d'un râtelier; il +était occupé à découper un bonnet à poil pour en faire un +couvre-oreilles. Ce bonnet était celui du grenadier hollandais qu'il +avait ramassé, lorsque je l'avais vu se baisser. J'allai de son côté +pour me reposer; mais à peine étais-je étendu sur la paille, que la +sentinelle cria: «Alerte!» en disant qu'elle apercevait des Cosaques. +Aussitôt, tout le monde se lève et prend ses armes. On entendit crier: +«Ami, Français!» Deux cavaliers entrèrent dans la grange et, +descendant de cheval, se firent connaître; mais plusieurs les +interpellèrent, et surtout le vieux chasseur qui leur dit: «Comment se +fait-il que vous êtes à cheval et f... comme des Cosaques? +Probablement pour piller et détrousser les pauvres Français blessés ou +malades?--Ce n'est pas cela du tout, répond l'un des deux cavaliers, +mais à nous voir, on le croirait. Nous pouvons vous prouver le +contraire, et lorsque nous serons en place, nous vous conterons cela.» +Celui qui venait de répondre, après avoir attaché les deux chevaux et +leur avoir donné de la paille, qui se trouvait en grande quantité dans +la grange, revint près de son compagnon qui paraissait marcher avec +peine et, le prenant par le bras, vint le placer près de moi. +Lorsqu'ils eurent mangé un morceau de pain et bu de l'eau-de-vie dont +ils paraissaient avoir leur provision, et en eurent fait boire un +coup au vieux chasseur et à moi, celui qui avait conduit son camarade +près de moi, dit: «Hier au soir, j'ai sauvé mon frère des mains des +Cosaques où il était prisonnier et blessé. Il faut que je vous conte +cela, cela tient du merveilleux. + +«La veille d'arriver à Kowno, mourant de faim et de froid, épuisé de +fatigue, je m'écartais de la route avec deux officiers du 71e de ligne +armés, comme moi, d'un fusil, afin de pouvoir passer la nuit dans un +village. Mais, après avoir fait environ une demi-lieue, ne pouvant +aller plus loin sans nous exposer à périr de froid dans la neige, nous +nous décidâmes à passer la nuit dans une mauvaise maison abandonnée +où, fort heureusement, nous trouvâmes du bois et de la paille, et, +comme j'avais encore de la farine de Wilna, nous fîmes un bon feu et +de la bouillie. + +«Le lendemain, de grand matin, nous nous disposâmes à partir pour +rejoindre la route, mais au moment où nous allions sortir de la +maison, nous la vîmes cernée par les Cosaques, au nombre de 15; cela +ne nous empêcha pas de sortir. Nous arrêtâmes devant la ports afin de +les observer; ils nous firent signe d'aller à eux; nous fîmes le +contraire, nous rentrâmes dans la maison, nous fermâmes la porte, nous +ouvrîmes deux petites fenêtres et commençâmes un feu qui fit fuir les +Cosaques. À une bonne portée de fusil, ils s'arrêtent, mais nos armes +étaient rechargées: nous sortîmes de la maison, et, sans perdre de +temps, leur envoyâmes une seconde bordée qui fit tomber un cheval avec +son cavalier. Ce dernier se débarrassa et abandonna sa monture. Nous +nous mîmes à marcher au plus vite, mais nous n'avions pas fait +cinquante pas que nous les vîmes marcher de notre côté. + +«Un instant après, ils appuyèrent à droite, mais c'était pour enlever +le portemanteau resté sur le cheval que nous avions descendu. Bientôt +nous les perdîmes de vue, et nous arrivâmes sur la route qui +conduisait à Kowno, où nous devions arriver le même jour. Nous nous +trouvâmes au milieu de plus de six mille traîneurs, et, dans cette +cohue, je fus, comme il arrivait toujours, séparé de mes camarades. Je +marchai ainsi toute la journée, et il ne faisait pas encore nuit, que +je me trouvais à une lieue de Kowno, près du Niémen. Je me décidai à +traverser le fleuve sur la glace, afin de trouver un gîte comme la +veille, car l'on y voyait des habitations. + +«Étant sur la digue, j'aperçus, à une demi-lieue sur la droite, un +groupe de trois à quatre maisons, où je fus assez bien reçu par les +paysans et où je passai la nuit tranquillement. Le lendemain de grand +matin, je me mis en route, afin de rejoindre la colonne de l'autre +côté de Kowno; mais lorsque je fus à deux cents pas, je me trouvai, +sans y penser, au milieu d'une douzaine de Cosaques qui, sans me faire +du mal et sans même penser à me désarmer, me firent marcher devant +eux, et précisément dans la direction où je voulais aller. J'étais +prisonnier, et ne pouvais le croire. + +«Après une heure de marche, nous arrivâmes dans un village. Là, l'on +me débarrassa de mes armes et de mon argent, et je fus assez heureux +pour sauver quelques pièces d'or cachées dans la doublure de mon +gilet. Je me débarrassai de mon schako, pour me couvrir la tête d'un +bonnet de peau de mouton noir que voilà. Je remarquai que les Cosaques +étaient chargés d'or et d'argent et qu'ils ne faisaient pas beaucoup +attention à moi; aussi je me promis bien de profiter de la première +occasion pour m'échapper. + +«Il pouvait être dix heures quand nous partîmes du village. Nous +rencontrâmes un autre détachement de Cosaques, escortant des +prisonniers, dont quelques-uns étaient de la Garde impériale, qui +avaient été pris en sortant de Kowno. Je fus joint à ces derniers. + +«Nous marchâmes en nous arrêtant souvent, jusqu'à environ trois +heures. Je remarquai que le conducteur était embarrassé, ne +connaissant pas le pays. Avant qu'il fût nuit, nous arrivâmes dans un +petit village, où l'on nous fit entrer dans une grange et où nous +passâmes tous à une visite très minutieuse. Je tremblais pour mon or, +j'en fus quitte pour la peur. + +«À peine avait-on fini de nous fouiller, que j'entendis crier mon nom +par un prisonnier que je ne connaissais pas; je répondis: «Présent!» +Un autre prisonnier, à l'extrémité, répondit la même chose. Alors, +m'avançant dans la direction dont la voix était partie, je demandai +qui s'appelait Dassonville: «Moi!» me répondit mon frère que vous +voyez là. Jugez de notre surprise en nous reconnaissant! Nous nous +embrassâmes en pleurant. Il me dit qu'il avait été blessé le 28 +novembre, par ici du pont de la Bérézina, d'un coup de balle dans le +mollet de la jambe gauche. Je lui dis que mon dessein était que nous +nous sauvions avant que l'on nous fît repasser le Niémen: puisque nous +étions dans la Poméranie, pays appartenant à la Prusse, il fallait +profiter de l'occasion qui se présentait. + +«Les paysans nous apportèrent des pommes de terre et de l'eau, bonheur +auquel nous étions loin de nous attendre. L'on nous en fit la +distribution; nous en eûmes chacun quatre; nous nous jetâmes dessus +comme des dévorants, et presque tous avouèrent que, pour le moment, il +valait mieux être prisonnier, mangeant des pommes de terre, que de +mourir, libre, de faim et de froid sur le grand chemin. Mais moi je +leur observai qu'il serait plus heureux de sortir de leurs griffes: +«Qui sait, dis-je, si l'on ne nous conduira pas en Sibérie?» Je leur +montrai la possibilité de nous sauver, car j'avais trouvé, derrière la +place où j'étais couché avec mon frère, que l'on pouvait facilement en +détacher deux planches et passer aisément. On convint que j'avais +raison; mais je ne sais par quelle fatalité, une heure après, l'on +vint nous dire qu'il fallait partir. Il commençait à faire nuit; +beaucoup d'hommes, accablés de fatigue, étaient endormis et ne +voulaient pas se lever; mais les Cosaques, voyant que l'on ne +répondait pas assez vite à l'ordre donné, frappèrent à coups de knout +ceux qui étaient encore couchés. Mon frère qui, à cause de sa +blessure, ne pouvait se lever assez lestement, allait être frappé; je +me mis devant, je parai les coups, pendant que je l'aidais à se +relever, et au lieu de sortir de la grange comme les autres, nous nous +cachâmes derrière la porte, avec le bonheur de ne pas être aperçus. + +«Tous les prisonniers et les Cosaques étaient sortis; nous n'osions +respirer. Trois Cosaques à cheval traversèrent encore la grange en +galopant et en regardant à droite et à gauche, s'il n'y avait plus +personne. Lorsqu'ils furent sortis, je me traînai pour regarder en +dehors: je vis un paysan venir, je rentrai à ma place. Il entra dans +la grange du côté opposé où nous étions; nous n'eûmes que le temps de +nous couvrir de paille. Fort heureusement il ne nous aperçut pas et +ferma les deux portes. Nous nous trouvâmes seuls. + +«Il pouvait être six heures; nous nous reposâmes encore une heure; +ensuite je me levai pour aller ouvrir la porte; mais je ne pus y +parvenir, de sorte qu'il fallut revenir à mon premier projet, celui de +sortir en enlevant les deux planches. C'est ce que je fis. Le passage +était libre; je dis à mon frère de m'attendre, et je sortis. + +«J'avançai à l'entrée du village: à la première maison j'aperçus de la +lumière à travers une petite fenêtre et, lorsque je fus en face, je +vis trois grands coquins de Cosaques compter de l'argent sur une table +et un paysan les éclairer. Je me disposais à me retirer pour retourner +à la grange rejoindre mon frère, lorsque j'en vis un faire un +mouvement du côté de la porte, l'ouvrir et sortir; fort heureusement +qu'un traîneau chargé de bois se trouvait près de moi pour me cacher: +je me mis à plat ventre sur la neige. + +«Le Cosaque, après avoir satisfait un besoin, rentra dans la maison et +ferma la porte. Aussitôt je me levai pour me sauver, mais comme il +fallait passer vis-à-vis de la fenêtre, dans la crainte d'être vu, je +fis le tour à droite. Je n'avais pas encore fait dix pas, qu'une porte +s'ouvrit. Pour ne pas être vu, j'entrai dans une écurie et me couchai +sous une auge dans laquelle des chevaux mangeaient. À peine y +étais-je, qu'un paysan portant une lanterne et suivi d'un Cosaque, y +entra. Je me crus perdu. Le Cosaque portait un portemanteau; il +l'attacha sur son cheval, l'examina, et sortit en fermant la porte. + +«J'allais sortir moi-même, lorsqu'une idée me vint d'enlever un +cheval: je m'empare au plus vite de celui au portemanteau, mais en le +faisant tourner pour sortir de l'écurie, quelque chose me tombe sur +l'épaule; c'est la lance du Cosaque qui était appuyée sur son cheval. +Je m'en empare pour me défendre au besoin, et je sors. J'arrive près +de la grange, j'aide mon frère à monter à cheval, et, moi prenant la +bride, nous marchons dans la direction de la route. Lorsque nous eûmes +fait environ deux cents pas, je regardai si je ne voyais rien venir. +Je lui remis la lance du Cosaque, et le couvris avec le grand collet à +poil de chameau qui se trouvait sur le cheval. Après une demi-heure +de marche, nous arrivâmes sur la route; ensuite, tournant dans la +direction de Gumbinnen, nous aperçûmes des paysans occupés à enlever +les roues d'un caisson abandonné. Pour ne point passer près d'eux, +nous prîmes un chemin sur notre gauche, qui nous conduisit à l'entrée +d'un village que nous aurions bien voulu éviter, tant nous avions +crainte de retomber entre les griffes de nos ennemis. Dieu sait ce +qu'il nous en serait arrivé, car, nous voyant possesseurs d'un cheval +et d'une arme appartenant à l'un des leurs, ils pouvaient penser que +nous avions tué l'individu à qui tout cela avait appartenu! + +«Nous étions arrêtés pour délibérer, lorsque nous entendîmes du bruit +derrière nous; aussitôt nous voulons fuir, mais il n'y avait pas +possibilité, car la grande quantité de neige, des deux côtés du +chemin, nous empêchait d'entrer dans les terres. Notre position +devenait critique et je n'osais communiquer à mon frère les sensations +que j'éprouvais, plus pour lui que pour moi, à cause de sa blessure. + +«Nous allions continuer à marcher droit devant nous, lorsque nous +aperçûmes ceux qui nous avaient causé tant de frayeur; ils n'étaient +qu'à quelques pas de nous. Ils s'arrêtèrent en nous criant en +allemand: «Bonsoir, amis Cosaques!--Attention! dis-je à mon frère; tu +es Cosaque, et moi je suis ton prisonnier. Tu parles un peu allemand, +ainsi du sang-froid!» Comme il avait sur la tête un mauvais bonnet de +police, je le changeai contre le mien qui ressemblait à celui d'un +Cosaque. Nous reconnûmes ces paysans pour ceux que nous avions vus, un +instant avant, sur la route, autour du caisson. Ils étaient quatre, et +traînaient avec des cordes deux des roues qu'ils avaient enlevées: mon +frère leur demanda s'il y avait des camarades Cosaques dans le +village; ils lui dirent que non: «Alors, dit-il, conduisez-moi chez le +bourgmestre, car j'ai froid et faim, puis, je suis blessé et obligé de +conduire ce prisonnier français». Alors il y en eut un qui nous dit +que, depuis le matin, ils attendaient les Cosaques, et qu'ils auraient +bien fait d'arriver, car plus de trente Français avaient logé la nuit +dernière et on les avait presque tous désarmés au moment de leur +départ. + +«En entendant cela, nous aurions voulu être au diable, mais, dans ce +moment, d'autres paysans arrivèrent qui, en me voyant conduit par un +Cosaque, me dirent des injures et me firent des menaces qui furent +réprimées par un homme âgé que j'ai su, après, être un ministre +protestant, curé de l'endroit. + +«L'on nous conduisit chez le bourgmestre, qui fit beaucoup d'accueil à +mon frère en lui disant qu'il logerait chez lui et que l'on aurait +soin de son cheval, mais que, pour le Français, il allait le faire +conduire à la prison, à moins, dit-il, que vous ne vouliez le garder +près de vous pour vous servir de domestique: «Je ne demande pas mieux, +répondit mon frère, d'autant mieux que je suis blessé et que ce +Français est chirurgien-major. Il me pansera ma jambe.--Chirurgien-major! +reprit le bourgmestre, cela tombe on ne peut mieux, car nous avons +ici un brave homme du village qui a eu, ce matin, le bras cassé +par un Français qui n'a pas voulu se laisser désarmer; il lui arrangera +son bras!» + +«L'on nous fit entrer dans une chambre bien chaude où il y avait un +lit que l'on désigna pour le Cosaque, mais il n'en voulut pas et +demanda de la paille pour lui, et aussi pour moi, qu'il fit mettre à +part, afin de ne pas éveiller de soupçons. L'on nous apporta à manger +du pain, du lard, de la choucroute, de la bière et du genièvre pour le +frère Cosaque; des pommes de terre et de l'eau pour moi. Le +bourgmestre fit remarquer à mon frère une certaine quantité d'armes +dans un coin de la chambre: c'étaient celles des Français que les +paysans avaient désarmés le matin, consistant en quelques pistolets, +carabines, cinq à six fusils, autant de sabres de cavaliers, ainsi que +plusieurs paquets de cartouches. + +«Pendant que nous étions en train de manger, un paysan accompagné +d'une femme entra dans la chambre; l'homme portait un bras en écharpe: +c'était l'homme au bras cassé. Il vint s'asseoir auprès de moi pour me +le faire voir. Je me décidai à payer d'audace. Je demandai du linge, +des bandes, des petites lattes que l'on fit avec du bois de sapin. Le +bras était cassé net entre le poignet et le coude. J'avais déjà vu +tant d'opérations, depuis cinq ans, que je ne balançai pas un instant +à me mettre à l'oeuvre. Il n'y avait pas de plaie, on voyait seulement +une forte rougeur. Je fis signe à un paysan de tenir le malade par les +deux épaules et à la femme de tenir la main. Alors j'ajustai, je +pense, assez bien l'os cassé, comme j'aurais fait d'un morceau de +bois. D'abord, je tâtonnai. Pendant ce temps, le diable criait et +faisait de vilaines grimaces. Enfin je lui appliquai des compresses +trempées dans le _schnapps_, ensuite quatre lattes que je lui serrai +avec des bandes de toile. Enfin, l'opération finie, il se trouva +mieux, et me dit que j'étais un brave homme. La femme et le +bourgmestre me firent des compliments; alors je respirai. Pour me +récompenser, on me donna un grand verre de genièvre. + +«Mais ce n'était pas tout: le bourgmestre me fit comprendre qu'il +fallait que j'aille voir une femme qui, depuis deux jours, souffrait +horriblement; c'était une jeune femme enceinte qui ne pouvait +accoucher. On avait été à Kowno pour un accoucheur, mais tout était en +déroute à cause des Russes et des Français, de sorte que l'on n'avait +pu en trouver: «Ordinairement, me dit-il, ce sont les vieilles femmes +qui font ce service, mais il paraît que l'enfant se présente mal». Je +voulus faire comprendre au bourgmestre qu'ayant perdu mes instruments +de chirurgien, je ne pouvais pas opérer et que, d'ailleurs, je n'étais +pas accoucheur, que je n'y connaissais rien. Mais je ne pus me faire +comprendre, ou l'on pensa qu'il y avait, de ma part, mauvaise volonté: +il fallut marcher. Je fus conduit par deux paysans et trois femmes à +l'extrémité du village. Je ne sais si c'est parce que je sortais d'une +chambre chaude, mais j'avais un froid de chien. Enfin, nous arrivons. + +«On me fait entrer dans une chambre où je trouve trois vieilles femmes +que l'on aurait pu comparer aux trois Parques: elles étaient auprès +d'une jeune femme étendue sur un lit et qui, par moments, jetait des +cris bien plus forts que l'homme au bras cassé. Une des vieilles me +fit approcher de la malade, une autre leva la couverture et une +troisième la chemise. Jugez de mon embarras! Sans rien dire, je +regardais les trois vieilles, afin de lire dans leurs yeux ce qu'elles +voulaient que je fasse. Elles aussi attendaient, en me regardant, ce +que j'allais faire: la malade, de même, avait les yeux sur moi. À la +fin, je compris une des vieilles qui me disait de voir si l'enfant +vivait encore. Alors je me décide et je lui pose ma large patte, +froide comme la glace, sur son ventre brûlant. Le contact lui fit +faire un bond et jeter un cri à faire trembler la maison. Ce cri est +suivi d'un second: aussitôt les trois vieilles s'emparent d'elle, et, +en moins de cinq minutes, tout était fini: elle venait d'accoucher +d'un Prussien. + +«Alors, tout fier de ma nouvelle cure, je me frotte les mains, et, +comme je savais ce que l'on faisait, dans mon village, en pareille +circonstance, où on lave l'enfant dans de l'eau chaude et du vin, j'en +fis apporter dans une cuvette. Ensuite je demandai du _schnapps_. On +m'en donna une bouteille; je la goûte plusieurs fois, je prends un +morceau de linge que je trempe dans l'eau chaude, je verse du +_schnapps_ dessus, j'applique cette compresse sur le bas-ventre de la +jeune femme, qui s'en trouve très bien, et qui me remercie en me +pressant la main. + +«Je sortis escorté par les deux hommes qui m'avaient amené, et par +deux des vieilles duègnes. Je fus reconduit chez le bourgmestre où +l'on fit mon éloge. Mon frère le Cosaque était dans des transes, mais, +en me voyant, il fut rassuré. + +«J'avais encore un blessé à panser, c'était lui: je lui lavai la plaie +avec de l'eau chaude, et je l'arrangeai avec un peu plus de +connaissance. On nous laissa seuls. Lorsque nous fûmes certains que +tout le monde dormait, je m'avançai du côté où étaient les armes, je +choisis deux paires de pistolets ainsi qu'un beau sabre de chasseur et +deux paquets de cartouches du calibre de nos pistolets, que nous +prîmes la précaution de charger de suite. Les miens furent cachés en +attendant le moment de notre départ; ensuite, nous nous reposâmes. + +«Le matin, à six heures, l'on nous apporta à manger. Cette fois, je +fus traité comme le Cosaque. Pendant que nous mangions, le bourgmestre +me fit encore compliment sur mes talents; ensuite il me demanda si je +voulais rester; qu'il me donnerait une de ses filles en mariage. Je +lui dis que cela ne se pouvait pas, que j'étais déjà marié et que +j'avais des enfants: «Alors, dit-il en s'adressant au Cosaque, de +quel côté allez-vous?--Je vais rejoindre mon frère et mes camarades +qui suivent la route qui va à la ville; je ne me rappelle pas son nom, +mais c'est la première que je dois rencontrer sur la route.--Je sais, +dit le bourgmestre, c'est Wilbalen. Alors nous partirons ensemble, je +vous conduirai à une lieue d'ici, dans un endroit où vous trouverez +plus de deux cents Cosaques, car je viens de recevoir l'ordre +d'envoyer tout ce que je pourrais avoir de foin et de farine dans le +village, et d'y aller de suite moi-même. Ainsi, dans une demi-heure, +nous partirons. Je vais faire préparer votre cheval et le mien.» + +«À peine fut-il sorti, que je mis mes pistolets à ma ceinture et au +moins trente cartouches dans mes poches. Mon frère le Cosaque +s'attacha le sabre que je lui avais choisi et mit aussi les pistolets +à sa ceinture. Un instant après, on vint nous avertir que tout était +disposé pour le départ. Je pris le portemanteau du Cosaque, et nous +sortîmes. + +«À la poste, nous vîmes le bourgmestre en tenue de voyage: il avait +une capote brune, doublée en fine peau de mouton, bonnet fourré, +bottes idem. Son domestique avait une capote en peau de mouton. +J'aidai mon frère le Cosaque à monter à cheval et, pendant que +j'attachais le portemanteau, je lui dis, de manière à ne pas être +entendu, que, si l'occasion se présentait, il fallait s'emparer du +cheval et de la capote du bourgmestre et de celle de son domestique, +et nous en vêtir; que, par ce déguisement, nous pourrions nous sauver; +que, dans la position où nous nous trouvions, il fallait agir avec +vigueur et que c'était un coup de vie ou de mort. + +«L'on se mit en marche, le domestique en avant comme guide, moi après, +et au milieu des deux cavaliers, comme prisonnier. Un peu avant la +sortie du village, nous prîmes un chemin à gauche, et, après un quart +d'heure de marche, nous arrivâmes à l'entrée d'un petit bois de +sapins. Pendant que nous le traversions, je pensais à mettre mon +projet à exécution. Lorsque nous l'eûmes traversé, je regardai devant, +à droite et à gauche, si je ne voyais rien qui pût nous nuire. +N'apercevant rien, j'avançai du côté du bourgmestre et, saisissant +d'une main la bride de son cheval, et lui présentant un pistolet de +l'autre, je l'invitai à descendre de cheval. Il fut, comme vous le +pensez, on ne peut plus surpris, et regarda le Cosaque comme pour lui +dire de me passer sa lance au travers du corps. Pendant ce temps, le +domestique, qui avait vu mon mouvement, voulut se jeter sur moi, et, +comme il avait un gros bâton, il fit un mouvement pour m'assommer, +mais, sans lâcher la bride du cheval, je le frappai d'un si grand coup +de crosse de pistolet dans la poitrine, que je l'envoyai tomber à +quatre pas et le menaçai de le tuer, s'il avait le malheur de faire un +mouvement pour se relever. Pendant ce temps, mon frère observait le +bourgmestre, auquel il dit qu'il fallait descendre de cheval, mais il +était tellement saisi, qu'il se le fit répéter plusieurs fois. Enfin +il descendit, et je donnai sa monture à tenir à mon frère. + +«Sans perdre de temps, j'ôtai au domestique ses bottes, sa capote et +son bonnet. Alors, enlevant ma capote, mon habit et mon bonnet de +police, je le lui mis sur la tête et le forçai à mettre mon habit, de +sorte qu'à son tour il avait l'air d'un prisonnier. + +«Imaginez-vous la figure du bourgmestre en voyant son domestique +habillé de la sorte! Mais ce n'était pas tout: je dis à mon frère, qui +était descendu de cheval, d'observer le domestique, pendant que je +ferais changer de costume à son maître qui, sur mon invitation, et +sans se faire prier, me donna sa capote, ses bottes et son bonnet. Je +lui donnai, en échange, ma capote et le bonnet de son domestique. +Ensuite je fis mettre à mon frère la capote et les bottes de ce +dernier et, lorsqu'il fut complètement habillé, à cheval et en +position de garder les deux individus, à mon tour je m'habillai de la +dépouille du bourgmestre. J'enfourchai la monture que mon frère tenait +par la bride; ensuite il me donna son sabre, et nous partîmes au +galop, laissant nos deux Prussiens saisis et ne sachant probablement +pas si mon frère était, ou non, un vrai Cosaque. Il faut dire aussi la +vérité: nous n'étions pas à notre aise, car, quoique déguisés, nous +avions peur de tomber entre les griffes des Cosaques dont le +bourgmestre nous avait parlé avant notre départ. + +«Après dix minutes de marche au galop, nous arrivâmes dans un petit +village où les habitants, en nous voyant, se mirent à crier: «Hourra! +hourra! nos amis les Cosaques, hourra!» Ils nous dirent qu'au grand +village, à un quart de lieue, nos camarades avaient couché et qu'ils +en étaient partis afin de couper la retraite aux Français, avant +qu'ils pussent atteindre le bois qui traversait la route. Ils +voulurent nous faire descendre de cheval pour nous faire rafraîchir, +mais, comme nous n'étions pas tranquilles, nous nous contentâmes de +boire quelques verres de _schnapps_ sans descendre. Ensuite mon frère +cria «hourra!» et nous partîmes, emportant la bouteille de _schnapps_ +et accompagnés des hourras de toute la population. + +«Il pouvait être trois heures lorsque nous aperçûmes le bois devant +nous, et nous n'en étions plus loin lorsque nous entendîmes la +fusillade et vîmes, près d'une maison située sur le bord de la route, +un combat entre les Français et la cavalerie russe. Ainsi les paysans +ne nous avaient pas menti, c'étaient bien les Cosaques qui voulaient +couper la retraite à la colonne des traîneurs, avant qu'elle pût +atteindre le bois. + +«Voyant cela, nous faisons prendre le galop à nos chevaux et, sans +penser que nous ressemblons à des Cosaques, nous nous postons sur la +route afin de tâcher de gagner l'entrée du bois où tous les traîneurs +se précipitent. Ils nous prennent pour des Cosaques et accélèrent leur +fuite. Les Cosaques, à leur tour, nous prenant pour des leurs, pensent +que nous poursuivons les Français, viennent à une douzaine pour nous +soutenir et entrent avec nous dans le bois. J'avais un Cosaque à ma +droite, et mon frère à ma gauche; tout le reste des Cosaques derrière +moi, dont on aurait dit que j'étais le chef. + +«La route était à peine assez large pour que trois cavaliers pussent +marcher de front; après avoir trotté une cinquantaine de pas, nous +apercevons plusieurs officiers de chez nous qui nous barrent le +passage en croisant la baïonnette et en criant à ceux qui fuyaient: +«N'ayez pas peur de cette canaille, laissez-les avancer!» Je profite +de l'occasion et, ralentissant le pas de mon cheval, j'applique sur la +figure du Cosaque qui était à ma droite, le plus fameux coup de +sabre[71]. Il fait encore un pas et s'arrête en tournant la tête de +mon côté, mais, comme il voit que je me dispose à recommencer, il fait +demi-tour et se sauve en beuglant. Ceux qui nous suivent en font +autant, et nos chevaux font le même mouvement, de sorte que nous +voilà, à notre tour, à la suite des Cosaques qui se sauvent à tous les +diables en recevait quelques coups de fusil des hommes de chez nous, +dont nous faillîmes être attrapés. + +[Note 71: Le Cosaque à qui le sergent a coupé la figure d'un coup +de sabre est bien celui que j'ai vu dans le bois et dont les camarades +ont pansé la plaie. (_Note de l'auteur_.)] + +«J'aperçois un chemin à droite: nous y entrons, un Cosaque y était +déjà. En nous voyant, il ralentit le pas, s'arrête et nous parle un +langage que nous ne comprenons pas: je lui assène un violent coup de +sabre sur la tête, et je crois que je l'aurais partagé en deux, sans +un bonnet de peau d'ours qui le coiffait. Étonné de cette manière de +répondre, il se sauve, mais, comme il est meilleur cavalier que nous, +nous le perdons de vue. Un quart d'heure après, nous arrivons de +l'autre côté du bois: là, nous apercevons encore notre Cosaque qui, en +nous voyant, part au galop, mais nous n'avions pas envie de le suivre. +Nous côtoyons le bois jusqu'à son extrémité, ensuite nous louvoyons +jusqu'au soir, pour retrouver la vraie route, et c'est avec bien de la +peine que nous arrivons ici. + +«Maintenant, acheva le sergent, il faut nous reposer un peu, et +partir, car, au jour, on pourrait nous donner le réveil.» + +Alors chacun de nous s'arrangea pour prendre un peu de repos, pendant +que six hommes de la garnison de Kowno, six soldats du train bien +portants, s'offrirent volontairement pour veiller, chacun à leur tour, +à la porte de la grange. + +Il n'y avait pas une heure que nous reposions, lorsque nous entendîmes +crier «Qui vive?» Un instant après, un individu entre et tombe de tout +son long. Aussitôt, les hommes qui étaient le moins fatigués se +levèrent pour le secourir. C'était un canonnier à pied de la Garde +impériale qui s'était trouvé au bivouac où j'avais manqué rester. Il +avait plus de vingt blessures sur le corps, des coups de lance et de +sabre. On demanda du linge pour le panser; je m'empressai de donner +une de mes meilleures chemises provenant du commissaire des guerres. +L'un des deux frères, le sergent, lui fit avaler une goutte de +genièvre, le vieux chasseur donna de la charpie qu'il tira du fond de +son bonnet à poil. On finit par l'arranger tant bien que mal; enfin +il se trouva soulagé: heureusement ses blessures n'étaient que sur le +dos et sur la tête, quelques-unes sur le bras droit, mais les jambes +étaient bonnes. + +Je m'approchai pour lui demander comment il se trouvait; à peine +m'eut-il regardé qu'il me dit: «C'est vous, sergent! Vous avez été +prudent en ne restant pas à la maison, à l'entrée du bois où, comme +moi et tant d'autres, vous vous proposiez de passer la nuit, car +peut-être un quart d'heure après votre départ, plus de quatre cents +Cosaques[72] sont arrivés. Nous prîmes les armes pour nous défendre; +nous étions, dans ce moment, environ cent. Voyant que nous étions +disposés à les recevoir, ils s'arrêtèrent; quelques-uns se +détachèrent, ayant à leur tête un officier qui vint nous dire, en bon +français, de nous rendre. + +[Note 72: Le canonnier se trompait sur le nombre de Cosaques, car +j'ai su, par un de mes amis qui s'y trouvait, qu'ils n'étaient pas +plus de deux cent cinquante, probablement ceux que le bourgmestre +avait annoncés aux deux frères. (_Note de l'auteur_.)] + +«Mais un vieux chasseur à pied de la Garde nommé Michaut--celui qui +s'était disputé avec la vieille cantinière--sortit des rangs, et +s'avançant de manière à être entendu de l'officier russe: «Dites donc, +lapin, depuis quand les Français se sont-ils rendus ayant des armes à +la main? Avancez, nous vous attendons!» Aussitôt, l'officier se +retira; ils se disposèrent à nous charger; nous les attendîmes et, +lorsqu'ils furent à vingt-cinq pas, la moitié de notre monde fit feu: +quelques hommes tombèrent. Alors, pensant que tous avaient tiré et que +nous ne pourrions recharger nos armes, ils s'avancèrent de nouveau en +jetant des _hourras_. Mais ils furent reçus par une autre décharge qui +leur mit un plus grand nombre d'hommes hors de combat. Alors ils se +sauvèrent, et nous pensions en être débarrassés, mais cinq minutes +après, ils reviennent plus nombreux et, au moment où plusieurs de chez +nous se retiraient pour gagner le bois, n'ayant pas encore eu le temps +de recharger nos armes, nous fûmes enfoncés à coups de lances et de +sabres: presque tous furent tués ou blessés. + +«Je restai à terre, blessé, faisant le mort, et, comme je me trouvais +sur le bord du fossé qui tient à la route, je me roulai dedans. Les +paysans arrivèrent et se mirent à dépouiller les morts et les blessés, +accompagnés par quelques Cosaques dont les chevaux avaient été tués. +J'eus le bonheur de ne pas être vu, et, lorsqu'ils se furent retirés, +je me levai avec peine et gagnai le bois, que je traversai. Enfin, me +voilà heureux, mes amis, de vous avoir rencontrés, mais que vais-je +devenir?--Nous vous conduirons, répondirent les soldats du train.--Et +moi, reprit le frère sergent, je vous prêterai mon cheval.» + +Malgré le sommeil qui m'accablait, je me disposai à partir, car, comme +je n'étais pas fort, il me fallait beaucoup de temps pour faire peu de +chemin. Un jeune soldat du train me proposa de m'accompagner, si je +voulais partir de suite: j'acceptai d'autant plus volontiers, que ce +jeune soldat, qui n'avait pas eu de misères, était fort et pourrait me +secourir au besoin. Enfin nous partîmes. + +Nous entrâmes dans un bois que la route traversait. Là, le soldat, qui +n'était pas armé, voulut porter mon fusil; je le lui cédai d'autant +plus volontiers que, dans l'état de faiblesse où je me trouvais, il +pouvait mieux s'en servir que moi. Après avoir marché je ne sais +combien de temps, soutenu par le bras de mon jeune compagnon, car +souvent je dormais en marchant, nous arrivâmes à l'extrémité du bois: +il pouvait être quatre heures du matin, c'était le 16 décembre. + +Nous marchâmes encore au hasard pendant environ une demi-heure; fort +heureusement la lune se leva. Mais avec elle arriva un grand vent, et +une neige si fine qu'elle nous coupait la figure, et nous empêchait +d'y voir. + +Je souffrais beaucoup de l'envie de dormir et, sans le secours du +petit soldat du train, qui me tenait toujours sous le bras, je serais +infailliblement tombé en dormant. Mon compagnon de voyage me fit +remarquer un grand corps de bâtiment qu'il apercevait devant nous: je +reconnus que c'était une station de poste comme celle que nous avions +quittée, et je jugeai, d'après cela, que nous avions fait trois +lieues. Au bout d'un quart d'heure, nous arrivâmes près d'une des +portes. En entrant, je me jetai près d'un feu, car il y en avait +plusieurs abandonnés par des militaires, presque tous de la Garde +impériale, pour marcher sur Wilbalen. Quelques canonniers, aussi de +la Garde, y étaient encore, mais ils se disposaient à partir. + +Il n'y avait pas dix minutes que je dormais comme un bienheureux, que +je me sentis fortement secoué par le bras. Je veux résister, mais l'on +me soulève par les épaules; enfin je m'éveille, et un cri se fait +entendre, proféré par un vieux canonnier: «Les Cosaques! Levez-vous, +mon garçon! Encore un peu de courage!» + +J'aperçus onze Cosaques arrêtés et qui, probablement, n'attendaient +que notre départ pour venir prendre nos places: «Allons, dit le +canonnier, il faut céder la position et battre en retraite sur +Wilbalen! Nous n'avons plus qu'une lieue; ainsi, partons!» + +Il fallut se remettre en route; nous étions six, quatre canonniers, le +petit soldat du train et moi. Nous sortîmes de la grange. C'était le +16 décembre, cinquante-neuvième journée de marche, depuis notre départ +de Moscou. Le vent était impétueux et le froid excessif. Tout à coup, +malgré ce que mon camarade put faire pour me soutenir, je m'affaissai, +accablé par le sommeil et par la fatigue. Il fallut les efforts de +deux canonniers et de mon compagnon pour me mettre debout; quoique sur +mes jambes, je dormais toujours, mais un canonnier m'ayant frotté la +figure avec de la neige, je m'éveillai. Ensuite il me fit avaler un +peu d'eau-de-vie; cela me remit un peu. Ils me prirent chacun par un +bras, et me firent marcher, de la sorte, beaucoup plus vite que je +n'aurais pu marcher seul. C'est de cette manière que j'arrivai à +Wilbalen. En entrant, nous apprîmes que le roi Murat y était avec tous +les débris de la Garde impériale. + +Malgré le grand froid, l'on voyait assez de mouvement dans la ville, +de la part des militaires, dans l'espoir d'acheter aux juifs, assez +nombreux dans cet endroit, du pain et de l'eau-de-vie. On voyait +aussi, à la porte de chaque maison, une sentinelle, et lorsqu'un +arrivant se présentait pour entrer, on lui répondait qu'il y avait un +général logé, ou un colonel, ou qu'il n'y avait plus de place. +D'autres nous disaient: «Cherchez votre régiment!» Les canonniers +trouvèrent des camarades de leur régiment et s'en furent avec eux. Je +commençais à me désespérer, lorsqu'un paysan me dit que, dans la +première rue à gauche, il y avait peu de monde. Nous y fûmes, mais +toujours des sentinelles à toutes les portes et partout la même +réponse. Effectivement je voyais, dans les maisons, les hommes +entassés les uns sur les autres. Cependant nous ne pouvions rester +plus longtemps dans la rue sans nous exposer à mourir de froid. + +Il me serait difficile d'exprimer combien, ce jour-là, j'ai souffert +du froid et davantage encore de chagrin, en me voyant repoussé partout +où je me présentais, et cela par des camarades. + +Enfin, je m'adresse à un grenadier qui me dit que, partout il y a du +monde, mais aussi de la mauvaise volonté, de l'égoïsme, et qu'il ne +faut pas faire attention aux maisons où il y a des sentinelles; qu'il +faut y entrer, «car je vois, continua-t-il, que vous êtes dans une +triste position!» + +Faisant signe à mon camarade de me suivre, je me dirige vers la +première maison qui se présente pour y entrer: un vieux grognard barre +le passage avec son fusil en me disant que c'est le logement du +colonel, et qu'il n'y a plus de place. Je lui réponds que, quand bien +même ce serait le logement de l'Empereur, il m'en fallait deux, et que +j'entrerais. Dans ce moment, j'aperçus un autre grenadier occupé à +attacher sur sa capote une paire d'épaulettes d'officier supérieur. À +ma grande surprise, je reconnais Picart, mon vieux compagnon, que je +n'avais pas vu depuis Wilna, depuis le 9 décembre! Aussitôt, je dis au +grenadier: «Dites au colonel Picart que le sergent Bourgogne lui +demande une place.--Vous vous trompez», me répond-il. Mais, sans +l'écouter, je force la consigne, le soldat du train me suit et nous +entrons. + +À peine Picart m'a-t-il reconnu qu'il jette ses grosses épaulettes sur +la paille en s'écriant: «Jour de Dieu! C'est mon pays, c'est mon +sergent! Comment se fait-il, mon pays, que vous arrivez seulement? +Vous avez donc encore fait l'arrière-garde?» Sans lui répondre, je +m'étais laissé tomber sur la paille, épuisé de fatigue, de sommeil et +d'inanition, et aussi suffoqué par la chaleur d'un grand poêle. Picart +courut à son sac, en tira une bouteille où il y avait de l'eau-de-vie, +et me força d'en prendre quelques gouttes qui me ranimèrent un peu. +Ensuite, je le priai de me laisser reposer. + +Il pouvait être huit heures du matin; il en était deux de l'après-midi +lorsque je m'éveillai. + +Picart mit entre mes jambes un petit plat de terre contenant de la +soupe au riz que je mangeai avec plaisir, et en regardant à droite et +à gauche, car je cherchais à me reconnaître. À la fin, tout se +débrouilla dans mes idées, de manière à me rappeler ce qui m'était +arrivé depuis vingt-quatre heures. + +J'étais dans mes réflexions, lorsque Picart m'en tira pour me conter +ce qui lui était arrivé depuis que nous nous étions séparés, à Wilna: +«Après avoir chassé les Russes qui s'étaient présentés sur les +hauteurs de Wilna, on nous fit revenir sur la place; de là, on nous +conduisit au faubourg situé sur la route de Kowno, pour être de garde +chez le roi Murat qui venait de quitter la ville. Là, je vous +cherchai, pensant que vous aviez suivi, et je fus étonné de ne plus +vous voir. À minuit, on nous fit partir pour Kowno, accompagnant le +roi Murat et le prince Eugène qui, aussi, était logé au faubourg. +Mais, arrivés au pied de la montagne, il ne nous a pas été possible de +la traverser, à cause de la quantité de neige et du nombre de voitures +et de caissons sur la route qui la traversait. + +«Lorsqu'il fit un peu jour, le roi et le prince parvinrent à continuer +leur chemin en tournant la montagne, mais tant qu'à moi et quelques +autres, comme nous n'avions pas de chevaux, nous nous engageâmes par +le chemin. Bien nous en prit, car nous eûmes l'occasion de monter les +premiers à la roue et de faire quelques pièces de cinq francs ... à +votre service, entendez-vous, mon pays?» Picart continua à me faire un +détail de sa marche jusqu'au moment où le hasard me le fit rencontrer. + +Alors je lui dis que c'était toujours un bonheur pour moi, chaque fois +que je le rencontrais, mais que, cette fois, j'étais plus heureux +encore puisque je le retrouvais colonel. Il se mit à rire en me disant +que c'était une ruse de guerre dont, plus d'une fois, il s'était servi +pour conserver un beau logement; que, depuis hier, il s'était fait +colonel et était reconnu pour tel par ceux qui étaient avec lui, +puisqu'ils lui rendaient les honneurs. + +Picart me dit qu'à 3 heures, il devait y avoir une revue du roi Murat +où l'on devait donner des ordres pour indiquer les endroits où les +débris des différents corps devaient se réunir. Je me disposai à y +aller, afin d'y rencontrer mes camarades. Picart me fit la barbe, qui +n'avait pas été faite depuis notre départ de Moscou, avec un mauvais +rasoir que nous avions trouvé dans le portemanteau du Cosaque tué le +23 novembre, et, quoiqu'il le repassât sur le fourreau de son sabre et +ensuite sur sa main pour lui donner le fil, il ne m'en écorcha pas +moins la figure. + +L'heure venue, nous sortîmes de notre logement pour aller au +rendez-vous. L'appel devait se faire dans une grande rue. Les +militaires de toute arme s'y rendaient. Plusieurs des vieux de la +Garde avaient poussé l'ambition, et cela pour se faire remarquer, +jusqu'à s'arranger comme pour un jour de grande parade: en les voyant, +l'on aurait pensé qu'ils arrivaient plutôt de Paris que de Moscou. Au +lieu du rendez-vous, j'eus le bonheur de rencontrer tous ceux avec qui +j'étais le jour d'avant, ainsi que bien d'autres que je n'avais pas +vus depuis Wilna, mais nous étions peu nombreux. Grangier me dit: +«J'espère que tu ne nous quitteras plus; tu vas venir à notre logement +et, comme l'on est autorisé à prendre des traîneaux ou des voitures +pour se faire conduire, nous tâcherons d'en trouver». Nous restâmes +assez longtemps dans la rue, en attendant le roi Murat. Pendant ce +temps, on était surpris de rencontrer des amis, de retrouver vivants +ceux que l'on pensait morts. J'eus le plaisir de rencontrer le sergent +Humblot, avec qui j'avais voyagé la veille et dont j'avais été séparé +dans les bois, au moment du _hourra_. J'appris aussi que les +cantinières Marie et la mère Gâteau étaient arrivées à bon port. + +Le roi Murat ne venant pas, l'on prit les noms des hommes incapables +de marcher, afin de les faire partir le lendemain, à six heures du +matin, avec des traîneaux que les autorités fournissaient. Nos +camarades s'occupèrent d'en chercher, mais il leur fut impossible d'en +trouver. Il fallut s'en consoler en se disposant à passer une bonne +nuit, afin de pouvoir marcher le jour suivant. + +Picart m'avait dit qu'il voulait me parler avant de nous séparer. À +peine l'ordre du départ fut-il donné, que je sentis une grosse tape +sur l'épaule; c'était lui. Il me fit signe, ainsi qu'à Grangier, de +le suivre, et, lorsque nous fûmes éloignés de manière à ce que +personne ne pût nous entendre, il me dit: «Vous allez me faire +l'amitié d'accepter un bon coup de vin blanc, vin du Rhin!--Pas +possible!» m'écriai-je. Pour toute réponse, il nous dit: «Suivez-moi!» +Chemin faisant, il nous conta que, la veille, il avait rencontré un +juif avec qui il avait fait connaissance, et cela pour lui vendre des +objets dont il voulait se défaire, ses épaulettes de colonel et autre +chose encore, mais qu'il n'avait pas manqué, comme cela lui arrivait +souvent, de se faire passer pour juif en disant que sa mère était +fille du rabbin de Strasbourg et que lui se nommait Salomon. Enchanté, +et aussi dans l'espoir de faire un bon marché, l'autre lui avait +indiqué sa demeure, en l'assurant qu'il lui procurerait du bon vin du +Rhin. + +Nous arrivâmes derrière la synagogue: à côté était une petite maison +où Picart s'arrêta. Il regarda à droite et à gauche s'il ne voyait +rien; ensuite, se pinçant le nez, il appela d'une voix nasillarde, et +à plusieurs reprises: «Jacob! Jacob!» Nous vîmes paraître, par un +trou, une espèce de figure coiffée d'un long bonnet fourré et ornée +d'une sale barbe: c'était Jacob le juif. En reconnaissant Picart, il +lui dit en allemand: «Ah! c'est vous, mon cher Salomon; je vais vous +ouvrir!» Le juif ouvrit la petite porte, et nous entrâmes dans une +chambre bien chaude, mais puante et dégoûtante. Lorsque nous fûmes +assis sur un banc autour du poêle, nous vîmes entrer trois autres +juifs, dont Jacob nous dit que c'était sa famille. + +Picart, qui savait comment il fallait s'y prendre avec ses soi-disant +coreligionnaires, commença par ouvrir son sac et en tirer d'abord une +paire d'épaulettes, non pas de colonel, mais de maréchal de camp, une +pacotille de galons, tout cela neuf et ramassé à la montagne de Wilna, +dans les caissons abandonnés. + +Il y avait aussi quelques couverts d'argent venant de Moscou. Les +juifs ouvrirent de grands yeux; alors Picart demanda du vin et du +pain; on apporta du vin du Rhin excellent; le pain n'était pas de +même; mais, pour le moment, c'était plus que l'on ne pouvait espérer. + +Pendant que nous étions à boire, les juifs regardaient les objets +étalés sur le banc; Jacob demanda à Picart combien il voulait de tout +cela: «Dites-vous même!» répondit Picart. Le juif dit un prix bien +éloigné de ce que Picart voulait. Il lui dit: Non! Jacob dit encore +quelque chose de plus; cette fois Picart, chez qui le vin commençait à +produire son effet, regarda le juif d'un air goguenard et lui répondit +en mettant un doigt sur le côté de son nez, et en fredonnant non pas +les paroles, mais le chant du rabbin à la synagogue, le jour du +Sabbat. + +Les quatre juifs se mirent aussi à se balancer comme des Chinois et à +chanter les versets. Grangier regarda Picart, pensant qu'il était fou, +et moi, malgré ma triste position, je me pâmais de rire. Enfin, Picart +cessa de chanter pour nous verser à boire. Pendant ce temps, les juifs +causèrent ensemble du prix des objets; Jacob en offrit un prix plus +élevé, mais ce n'était pas encore ce que Picart voulait, de sorte +qu'il se remit à recommencer son tintamarre, jusqu'au moment où il +accorda le marché, à condition qu'on lui donnât de l'or. Jacob paya +Picart en pièces d'or de Prusse; il est probable qu'il était content +de son marché, puisqu'il nous donna des noisettes et des oignons. Le +vin nous avait monté à la tête et nous avait rendus comme fous, car, +lorsque Picart eut reçu son argent, nous nous mîmes à faire, comme +lui, le sabbat. + +Le charivari aurait continué longtemps, si l'on n'eût frappé à la +porte à coups de crosses de fusils. Jacob regarda par le trou, et +aperçut plusieurs soldats qui lui dirent, en allemand, qu'ils avaient +un billet de logement pour loger chez lui et que, s'il n'ouvrait pas +de suite, la porte allait être enfoncée. Il ouvrit de suite. Nous +prîmes le parti de nous retirer; je dis adieu à Picart, avec promesse +de nous revoir à Elbing, endroit sur lequel nous avions l'ordre de +nous diriger. + +Arrivés au logement, nous mangeâmes une soupe de riz; ensuite je +m'occupai de mes pieds, de ma chaussure, et, comme nous étions dans +une chambre chaude et sur de la paille fraîche, je m'endormis. + +Le lendemain 17, à cinq heures, la ville était déserte: les hommes +qui, depuis deux mois, n'avaient pas couché sous un toit et qui, dans +ce moment, se trouvaient couchés chaudement, ne se pressaient pas de +sortir de leur logement. Deux ou trois tambours, qui restaient encore +de ceux de la Garde, battirent la _grenadière_ pour nous, et la +_carabinière_ pour les chasseurs. Lorsque nous fûmes dans la rue, nous +remarquâmes qu'il faisait moins froid que la veille. Nous vîmes venir +un traîneau attelé de deux chevaux, qui s'arrêta. Il était conduit par +deux juifs et chargé d'épicerie. L'idée nous vint de leur proposer de +nous conduire, en payant, bien entendu, jusqu'à Darkehmen, où l'on +devait aller ce jour-là, ou de nous emparer du traîneau, s'ils +refusaient. D'abord ils firent quelques difficultés, sous différents +prétextes. Nous leur proposâmes de payer la moitié du prix, et le +reste en arrivant. Les juifs acceptèrent. Le prix étant convenu pour +quarante francs, nous leur en payâmes de suite la moitié, mais comme +ils ne prenaient les pièces de cinq francs que comme un thaler qui +n'en vaut que quatre, cela nous fit dix francs de plus. Nous n'y +regardâmes pas de si près, et imprudemment, pour nous attirer leur +confiance, nous leur fîmes voir que nous avions beaucoup d'argent. Un +sergent-major nommé Pierson, qui avait plusieurs pièces d'argenterie, +les montra. Dès ce moment, ils parlèrent hébreu, de sorte que nous ne +pûmes rien comprendre de ce qu'ils disaient. + +Nous étions cinq vélites, Leboude, Grangier, Pierson, Oudict et moi. +Le traîneau était déchargé, les chevaux reposés, nous nous disposâmes +à partir. Nous mîmes nos fusils dans le fond du traîneau et nos sacs +par-dessus, et nous voilà en route. Il était plus de six heures: tous +les débris de l'armée étaient déjà en mouvement, comme les jours +précédents, sans organisation, sans ordre; la confusion était telle +qu'il n'y avait pas moyen de sortir de la ville. Ceux qui ne se +sentaient pas la force de marcher voulaient s'emparer des traîneaux ou +y prendre place. + +Sortis avec bien de la peine, nous trouvâmes le même encombrement. Nos +conducteurs nous firent comprendre qu'ils allaient nous conduire par +un chemin à gauche, où l'on ne voyait personne, et qu'avant une heure +nous aurions rejoint la grande route et dépassé la tête de colonne. +Nous aurions dû demander, puisque le chemin était si bon, pourquoi +d'autres conducteurs de traîneaux, qui devaient aussi bien le +connaître, ne le prenaient pas; mais nous n'y pensâmes pas. Lorsque +nous eûmes voyagé, au grand trot, un bon quart d'heure, je m'aperçus +que la route que nous suivions tournait insensiblement sur la gauche, +et nous éloignait de celle que suivait l'armée; que le terrain sur +lequel nous roulions, et que l'on nous faisait prendre pour un chemin, +n'était qu'un remblai formant la digue d'un canal à notre droite, et +d'un contre-fossé à gauche. Voulant communiquer mes observations à mes +camarades, je criai aussi fort que je le pouvais, et à plusieurs +reprises: «Halte! halte!» Grangier me demanda ce que je voulais. Je +redoublai mes cris: «On nous trompe, nous sommes avec des coquins!» +Alors Pierson, qui était sur le devant, tenant dans ses mains une +théière en argent qu'il rapportait de Moscou, et dont il se servait à +chaque instant pour faire faire du thé, se mit à son tour à crier: +«Halte!» + +Les fripons de juifs sautent en bas de la botte de paille sur laquelle +ils étaient assis, et, toujours en marchant, mais moins vite, prennent +les chevaux par la bride, font tourner le traîneau et nous renversent +du haut en bas de la digue, du côté du contre-fossé. Heureusement pour +moi, qui étais placé derrière, les jambes pendantes en dehors et sur +le côté du traîneau, que j'avais pu voir leur mouvement, de sorte +qu'en me laissant glisser, j'évitai de faire le grand saut, mais mes +camarades roulèrent jusqu'en bas, à plus de vingt-cinq pieds, et +arrivèrent tout meurtris sur glace. Comme ils avaient les pieds et les +mains gelés, ils poussaient des cris effrayants, occasionnés par les +douleurs. Ces cris se changèrent en cris de rage contre les juifs qui, +déjà, avaient retiré le traîneau au bord de la digue, car, tenant les +chevaux par la bride, ils l'avaient empêché, quoique renversé, de +rouler jusqu'en bas. Ils se disposaient à se sauver avec nos bagages, +mais, comme mon fusil était avec les autres, dans le fond du traîneau, +je tirai mon sabre et en portai un coup sur la tête d'un juif qui, +grâce à son bonnet fourré, ne l'eut point fendue en deux. Je lui en +portai un second qu'il para avec la main gauche couverte d'un gant en +peau de mouton. Ils allaient nous échapper, quand Pierson arriva pour +me seconder, tandis que les autres, encore en bas du remblai, qu'ils +n'avaient pas la force de remonter, juraient et nous criaient de tuer +les juifs. Celui auquel j'avais donné un coup de sabre se sauvait en +traversant le canal; l'autre, qui tenait les chevaux, demandait grâce +en disant que c'était la faute de son camarade. Cela n'empêcha pas +Pierson d'appliquer quelques coups de plat de sabre à celui qui +restait et qui demandait pardon en nous appelant colonel et général. + +Pierson, prenant les chevaux par la bride, lui ordonna de descendre +afin d'aider nos camarades à remonter. C'est ce qu'il s'empressa de +faire; il en fut récompensé par les coups de poings qu'on lui appliqua +avec force. Lorsqu'ils furent remontés, Leboude nous annonça que nous +avions acquis de droit le traîneau et les chevaux, car ces deux +coquins avaient cherché à nous détruire, afin de s'emparer de ce que +nous avions. + +Nous ordonnâmes au juif de nous conduire, au grand galop, par le +chemin le plus court, afin de rejoindre l'armée, mais il fallut +retourner par où nous étions venus. + +Arrives près de la ville, le juif voulait nous y faire entrer sous +prétexte de prendre quelque chose chez lui: c'était pour nous livrer +aux Cosaques, qui y étaient déjà. Nous lui fîmes sentir la pointe du +sabre dans le dos, le menaçâmes de le tuer, s'il faisait encore un pas +du côté de la ville. Aussi s'empressa-t-il de tourner à gauche, sur la +route que suivait l'armée, dont nous apercevions les derniers +traîneaux à une grande distance. Un quart d'heure après, nous les +avions rejoints, ensuite nous les dépassâmes en descendant une côte +avec rapidité. + +Comme j'étais placé sur le derrière du traîneau, le bout du timon de +l'un de ceux qui descendaient m'atteignit dans le flanc droit et me +jeta sur la neige à plus de six pieds. Je restai sans connaissance. Un +fourrier des Mamelucks, qui me connaissait, s'empressa de me relever +et de m'asseoir sur la neige[73]. Mes camarades s'empressèrent aussi +de venir à mon secours: on pensait que le timon m'était rentré dans +le corps, mais fort heureusement que mes habillements avaient amorti +le coup; et puis, par bonheur, le bord du timon était garni d'une peau +de mouton. + +[Note 73: Le Mameluck qui me releva se nommait Angelis; il était +de la Géorgie; nous nous étions connus en Espagne; il était un des +Mamelucks que l'Empereur avait ramenés d'Égypte; quelques-uns +seulement de ce beau corps échappèrent aux désastres de cette +campagne. (_Note de l'auteur_.)] + +Je fus relevé, et l'on me replaça sur le traîneau: chose étonnante, il +n'en résulta pour moi rien de funeste; seulement, dans la journée, +j'eus des vomissements. + +Il pouvait être neuf heures lorsque nous arrivâmes dans un grand +village; beaucoup d'hommes y étaient déjà; nous entrâmes dans une +maison, afin de nous y chauffer; nous laissâmes notre traîneau à la +porte, ayant eu la précaution de le décharger de nos bagages et de +faire entrer le juif avec nous, dans la crainte qu'il n'enlevât notre +équipage. + +Les soldats qui étaient à se chauffer nous dirent que, dans le +village, on vendait des harengs et du genièvre. Comme ils avaient eu +beaucoup de complaisance pour moi et qu'ils avaient tous les pieds +plus gelés que les miens, je me décidai à y aller mais, en partant, je +leur recommandai d'avoir les yeux sur le traîneau: «Sois tranquille, +me dit Pierson, j'en réponds!» Je partis avec notre juif pour me +servir de guide et d'interprète. + +Il me conduisit chez un de ses compères, où je trouvai des harengs, du +genièvre et des mauvaises galettes de seigle. Pendant que je me +chauffais en buvant un verre de genièvre, je m'aperçus que mon guide +avait disparu avec un autre juif, avec lequel il causait un instant +avant. Voyant qu'il ne rentrait pas, je retournai, avec mes +provisions, rejoindre mes amis: mais quel fut mon étonnement, lorsque +je fus près de la maison, de n'y plus voir le traîneau à la porte! Mes +camarades, tranquillement à se chauffer, me demandent où sont les +provisions; moi je leur demande où est le traîneau. Ils regardent dans +la rue, le traîneau est parti! Sans dire un mot, je jette les +provisions à terre, et, le coeur triste, je vais me coucher sur de la +paille, à côté du poêle. Une demi-heure après, on battit le rappel +pour le départ, et l'on nous fit savoir qu'à deux petites lieues de +là, il y aurait des traîneaux pour tout le monde, afin que l'on pût +arriver le même jour à Gumbinnen. + +Arrivés à cet endroit, nous y trouvâmes, en effet, une grande quantité +de traîneaux et, un instant après, on nous fit partir. Pendant la +route, je fus indisposé: le mouvement du traîneau fit, sur moi, +l'effet du mal de mer; j'eus des vomissements. Je voulus, avant +d'arriver, marcher un peu à pied, mais je faillis périr de froid, car +il était devenu insupportable. Heureusement, mes camarades +s'aperçurent de ma triste position, firent arrêter le traîneau et +vinrent me chercher: je ne pouvais plus avancer. Quand nous arrivâmes +à Gumbinnen, il était temps! On nous donna un billet de logement pour +nous cinq, et nous eûmes une chambre bien chaude et de la paille. + +Lorsque nous fûmes installés, la première chose que nous fîmes, fut de +demander si, pour de l'argent, nous ne pourrions pas avoir à boire et +à manger. Le bourgeois, qui avait l'air d'un brave homme, nous +répondit qu'il ferait son possible pour nous donner ce que nous +demandions: une heure après, il nous apporta de la soupe, une oie +rôtie et des pommes de terre, de la bière et du genièvre. Nous +dévorions le tout des yeux, mais, malheureusement, l'oie était +tellement coriace, que nous ne pûmes en manger que très peu, et ce peu +faillit nous étouffer; nous en fûmes réduits aux pommes de terré. + +Je fus, avec le sergent-major Oudict, voir, dans la ville, si nous ne +trouverions pas quelque chose à acheter: le hasard nous conduisit dans +une maison où Oudict rencontra un chirurgien-major de son pays. Il +était logé avec deux officiers et trois soldats, reste du régiment. +Ils étaient dans un état pitoyable; ils avaient presque tous perdu les +doigts des pieds et des mains; pendant que nous étions dans cette +maison, un individu nous proposa de nous vendre un cheval et un +traîneau, que nous nous empressâmes d'acheter pour la somme de 80 +francs. + +Le lendemain 18, après avoir essayé de manger de notre oie, qui +n'était pas plus tendre que la veille, nous montâmes sur notre +traîneau et nous partîmes pour aller coucher à Wehlau; mais à peine +fûmes-nous hors de la ville, que Pierson, qui conduisait le traîneau +et qui n'y entendait rien, nous fit faire une culbute, brisa le +brancard, et nous jeta sur la neige. Nous nous trouvions près d'une +maison où nous entrâmes pour le faire réparer: pendant que le paysan +était occupé à cette besogne, nous l'étions à nous chauffer, et, +lorsque nous fûmes pour nous mettre en route, nous fûmes on ne peut +plus étonnés de voir que nous n'avions plus d'armes: les Prussiens +nous avaient pris nos fusils déposés contre la porte. Nous crions, +nous jurons: «Nous voulons nos armes, ou nous mettons le feu à la +maison!» Mais le paysan jure à son tour qu'il n'a rien vu; il fallut +se décider à partir sans armes. Heureusement qu'après une heure de +marche, nous rencontrâmes un fourgon parti le matin de Gumbinnen avec +un chargement de fusils de la Garde impériale, de sorte que nous pûmes +en prendre d'autres. Enfin nous arrivâmes à Wehlau à trois heures. + +Nous vîmes plus de deux mille soldats rassemblés près de l'Hôtel de +Ville, attendant des billets de logement. Un grand coquin de Prussien +s'avance près de nous, et nous dit que, si nous voulons, pour peu de +chose, il nous logera chez lui; qu'il a une chambre bien chaude, de la +paille pour nous coucher, et une écurie pour notre cheval. Nous +acceptâmes avec empressement. Arrivés chez lui, il met le cheval à +l'écurie, nous fait monter au second, et là, nous entrons dans une +chambre passablement malpropre; il en était de même de la paille, mais +il faisait chaud, c'était l'essentiel. + +Nous vîmes paraître une femme qui avait près de six pieds de haut, et +une vraie figure de Cosaque; elle nous dit qu'elle était la bourgeoise +de la maison, et que, si nous avions besoin de quelque chose, nous +n'avions qu'à lui donner de l'argent, qu'elle irait nous le chercher. +C'était ce que nous demandions, car pas un de nous n'était disposé à +sortir. Je lui donne cinq francs pour aller nous chercher du pain, de +la viande et de la bière. Un instant après, elle nous apporta de l'un +et de l'autre; on fit la soupe, et, après avoir mangé et nous être +assurés que notre cheval ne manquait de rien, nous nous reposâmes +jusqu'au lendemain matin. + +Avant de partir, nous donnâmes a notre bourgeoise une pièce de cinq +francs pour la nuit, mais elle nous dit que cela ne suffisait pas; +alors nous lui en donnâmes une seconde. Mais ce n'était pas encore son +compte; elle exigea que nous lui donnions une pièce de cinq francs par +chaque homme, plus une pour le cheval. + +Alors je me levai pour lui dire qu'elle n'était qu'une grande canaille +et qu'elle n'aurait pas davantage. À cela, elle me répondit en me +passant la main sur la figure et en me disant: «Pauvre petit +Français, il y a six mois, lorsque tu passas par ici, c'était fort +bien, tu étais le plus fort; mais aujourd'hui, c'est différent! Tu +donneras ce que je te demande, ou j'empêche mon mari de mettre le +cheval au traîneau et je vous fais prendre par les Cosaques!» Je lui +répondis que je me moquais des Cosaques comme des Prussiens: «Oui, me +répondit-elle, si tu savais qu'ils sont près d'ici, tu ne dirais pas +cela!» Alors voyant toute la méchanceté de cette femme, je l'attrapai +par le cou pour l'étrangler, mais elle fut plus forte que moi, elle me +renversa sur la paille et c'était elle, à son tour, qui voulait +m'étrangler. Fort heureusement qu'un grand coup de pied dans le +derrière, donné par un de mes camarades, la fit relever. Dans ce +moment, le mari entra, mais ce fut pour recevoir un grand coup de +poing de sa chère femme qui était comme une furie, qui lui dit qu'il +n'était qu'un grand lâche et que, s'il n'allait pas, de suite, +chercher les voisins et les Cosaques, elle lui arracherait les yeux. +Comme nous étions cinq contre deux, nous l'empêchâmes de sortir de la +maison et nous le forçâmes de mettre le cheval au traîneau, mais il +fallut donner ce que cette coquine avait demandé; il n'y avait pas à +marchander, les Cosaques étaient proches. Avant de partir, je dis à +cette diablesse que, si je revenais, je lui ferais rendre avec usure +l'argent que nous lui donnions. À cela, elle me répondit en me +crachant à la figure; comme je voulais riposter à cette insulte par un +coup de crosse de fusil, mes camarades m'en empêchèrent. + +Nous nous plaçâmes sur le traîneau pour partir au plus vite. + +Ce jour-là, 19 décembre, nous allâmes coucher à Insterbourg, où nous +arrivâmes à la nuit; nous fûmes logés chez de braves gens. + +Le lendemain 20, c'était un dimanche; nous partîmes de grand matin +pour aller coucher à Eylau. Là, nous allâmes directement à la Maison +de Ville, où l'on nous donna, sans difficulté, un billet de logement. +Nous fûmes encore chez de bonnes gens, chez qui nous trouvâmes un bon +feu; on nous offrit à chacun un verre de genièvre. Ensuite, notre +bourgeoise alla chercher nos vivres avec notre billet de logement, car +les communes venaient de recevoir l'ordre de nous donner les vivres. + +Lorsque nous fûmes réchauffés et un peu reposés, nous nous disposâmes, +en attendant la soupe, à faire une visite au champ de bataille, que +nous parcourûmes en partie. Nous vîmes plusieurs monuments funèbres, +c'est-à-dire de simples croix en bois; nous en remarquâmes +particulièrement une avec cette inscription: «Ici reposent vingt-neuf +officiers du brave 14me de ligne, morts au champ d'honneur[74]». + +[Note 74: Plus cinq cent quatre-vingt-dix sous-officiers et +soldats. (_Note de l'auteur_).] + +Après quelques observations sur l'emplacement des troupes, le jour de +cette terrible bataille, nous entrâmes en ville, qui nous parut +déserte. Il est vrai que c'était un dimanche; que les habitants +étaient, vu la saison, renfermés chez eux, et que nous nous trouvions +les seuls Français, les autres ayant pris une autre direction. + +Rentrés à notre logement, en attendant que notre repas fût fait, nous +nous étendîmes sur la paille. À peine y étions-nous, qu'un vétéran +prussien entra pour nous prévenir qu'on apercevait les Cosaques sur +une hauteur, à un quart de lieue de la ville, et qu'il nous +conseillait de partir au plus tôt. Comme la chose n'était que trop +vraie, nous nous dépêchâmes de faire nos dispositions de départ; nous +enveloppâmes dans de la paille notre viande, qui n'était pas à moitié +cuite. + +Nous partîmes avec notre paysan pour nous mettre dans le bon chemin. +Lorsque nous y fûmes, il nous fit remarquer les Cosaques sur une +hauteur: ils étaient plus de trente. Le temps était brumeux; la neige +ne manqua pas de tomber un instant après notre départ. Nous n'avions +pas encore fait une demi-lieue que la nuit nous surprit. Nous +rencontrâmes deux paysans. Nous leur demandâmes s'il y avait encore +loin pour trouver un village. Ils nous dirent qu'avant d'en trouver, +il fallait traverser un grand bois; que nous trouverions à notre +droite, à vingt-cinq pas de la route, une maison qui était celle d'un +garde forestier qui tenait auberge, et que nous pourrions y loger. +Après une petite demi-heure de marche, nous arrivâmes à la maison +indiquée: il était neuf heures; nous avions fait quatre lieues. + +Avant de nous ouvrir, on nous demanda qui nous étions et ce que nous +voulions. Nous répondîmes que nous étions Français et militaires de la +Garde impériale et que nous demandions si, en payant, nous pourrions +avoir à loger, à boire et à manger. Aussitôt, on nous ouvrit la porte +et on nous dit d'être les bienvenus. Nous commençâmes par faire mettre +notre cheval à l'écurie. Puis on nous fit entrer dans une grande +chambre où nous aperçûmes trois individus couchés sur de la paille; +c'étaient trois chasseurs à cheval de la Garde, arrivés dans la +journée, mais plus malheureux que nous, car ils n'avaient plus de +chevaux et, ayant les pieds gelés, ils étaient obligés de faire la +route à pied. On nous servit à manger, ensuite nous nous couchâmes et +nous dormîmes comme des bienheureux. + +En nous éveillant, nous fûmes surpris de ne plus voir les chasseurs, +mais le maître de la maison nous apprit qu'il y avait environ une +heure, un juif voyageant avec un traîneau avait proposé aux chasseurs +de les conduire à trois lieues pour deux francs, et qu'ils avaient +accepté avec empressement. Nous apprîmes cette nouvelle avec plaisir. +Après avoir payé la valeur de cinq francs qu'on nous demanda pour +notre cheval et pour nous, nous partîmes; notre bourgeois nous +recommanda de toujours suivre les traces du traîneau qui nous +précédait et qui conduisait les chasseurs. + +Nous avions une longue marche à faire, ce jour-là: neuf lieues. + +Après avoir marché toute la journée, nous arrivâmes, à la nuit, à +Heilsberg, où nous devions loger. La première chose que nous fîmes, +fut d'aller chez le bourgmestre chercher un billet de logement; nous +fûmes assez heureux pour nous voir désigner la même maison où nous +fûmes assez bien reçus; six chasseurs à cheval de la Garde s'y +trouvaient déjà. On nous servit de la soupe, de la viande avec force +bonnes pommes de terre et de la bière; nous demandâmes du vin, en +payant, bien entendu. On nous en procura à un thaler la bouteille +(quatre francs) que nous trouvâmes bon et pas cher. Avant de nous +coucher sur de la bonne paille, nous recommandâmes à notre bourgeoise +de nous préparer à manger pour cinq heures du matin, car nous voulions +partir de bonne heure, ayant encore une grande étape à faire. + +Le lendemain 22 décembre, nous nous levâmes de grand matin; un +domestique vint nous apporter de la chandelle; nous lui recommandâmes +notre cheval en lui promettant de lui donner un pourboire lorsqu'il +l'aurait mis au traîneau. On nous apporta la soupe, enfin ce que nous +avions demandé. Alors chacun de nous flatta la bourgeoise en lui +disant: «Bonne femme! belle femme!» et en lui donnant des petites +claques sur le dos, sur les bras, et puis ailleurs; le repas fini, +nous nous disposions à partir; le traîneau était prêt et nous disions +adieu à la femme, lorsqu'elle nous dit: «C'est bien, messieurs, mais +avant de partir n'oubliez pas de payer!--Comment, payer? Ne +sommes-nous pas ici par billet de logement? Ne devez-vous pas nous +nourrir?--Oui, répondit-elle, pour ce que vous avez mangé hier, mais +pour la nourriture d'aujourd'hui il me faut deux thalers (10 francs).» +Je déclarai que je ne payerais pas, et comme la femme voyait que nous +nous disposions à partir sans lui donner de l'argent, elle ordonna de +fermer la porte, et une douzaine de grands coquins de Prussiens +entrèrent dans la maison, armés de grands bâtons de la grosseur de mon +bras. Ce n'était pas le cas de discuter: nous payâmes et nous +partîmes. Autre temps, autres moeurs. À présent, nous étions les moins +forts. + +Les chasseurs étaient partis pendant que nous mangions. Nous avions +encore deux jours de marche jusqu'à Elbing, douze lieues, mais comme +nous ne voulions pas fatiguer notre cheval, nous décidâmes que nous +irions loger à trois lieues de cette ville. + +Après une lieue de marche, nous aperçûmes plusieurs traîneaux venant +sur notre gauche pour marcher aussi sur Elbing. Cela nous fit penser +que nous n'avions pas suivi la route que les débris de l'armée avaient +prise, car au lieu d'aller sur Eylau, nous devions nous diriger sur +Friedland. + +Un traîneau de grande dimension et traîné par deux chevaux vigoureux +passa près de nous. Il allait tellement vite que nous ne pûmes +distinguer de quel régiment étaient les militaires qu'il conduisait. +Au bout d'une demi-heure, nous aperçûmes une maison d'assez belle +apparence, c'était la poste aux chevaux, et, en même temps, une bonne +auberge; nous vîmes, sur la porte, plusieurs soldats de la Garde et +d'autres qui partaient sur des traîneaux que l'on venait de leur +procurer. + +Nous descendîmes et nous entrâmes. Nous demandâmes du vin, car un +vélite chasseur et un ancien venaient de nous dire qu'il y en avait, +et «du soigné». Ils paraissaient même en avoir bu copieusement. + +Le vieux comme le jeune étaient d'une gaieté folle, chose qui arrivait +presque à tous ceux qui, comme nous, avaient eu tant de misères et de +privations. La plus petite boisson vous portait à la tête. Le vieux +nous demanda si nous avions rencontré le régiment de grenadiers +hollandais, faisant partie de la Garde impériale. Nous lui répondîmes +que non: «Il a passé près de vous, dit le vélite, et vous ne l'avez +pas aperçu? Ce grand traîneau qui vous a dépassé, eh bien, c'était +tout le régiment des grenadiers hollandais! Ils étaient sept!» + +Le maître de poste annonça à nos deux chasseurs qu'il y avait un +traîneau à leur disposition et que, pour trois thalers (quinze +francs), il les conduirait à trois lieues d'Elbing. Nous nous +disposâmes à partir avec eux, puisqu'ils avaient un conducteur. Cinq +minutes après, nous étions en route. + +Grangier et moi nous trouvâmes fortement indisposés et rendîmes tout +ce que nous avions pris depuis la veille. Cette indisposition venait +de ce que notre estomac n'était plus habitué a prendre de fortes +nourritures, il aurait fallu nous y habituer peu à peu; c'est ce que +nous nous promîmes de faire. Arrivés au village, nous prîmes chacun un +verre de genièvre de Dantzig. Nous continuâmes à marcher jusqu'au +moment où nous arrivâmes dans le village où nous devions loger. Il +faisait nuit; nous nous présentâmes chez le bourgmestre afin d'avoir +un billet de logement, mais on nous le refusa brutalement en nous +disant que nous n'avions qu'à coucher dans la rue. Nous voulûmes faire +des observations; on nous ferma la porte au nez. Nous nous présentâmes +dans plusieurs auberges où, en payant, nous demandâmes à loger, mais +partout nous eûmes la même réception. + +Nous décidâmes, les chasseurs et nous, que nous continuerions à +marcher ensemble, qu'ils profiteraient de notre traîneau et, comme il +n'était pas assez grand pour nous contenir tous, que deux iraient à +pied, chacun son tour. + +De cette manière, nous devions tâcher d'atteindre un village où nous +trouverions peut-être des habitants plus hospitaliers. À une portée de +fusil, nous aperçûmes une maison un peu écartée de la route. Nous +prîmes aussitôt le parti de nous y loger de force, si l'on ne voulait +pas nous y recevoir de bonne volonté. Le paysan nous dit qu'il nous +logerait avec plaisir, mais que s'il était connu, par ceux du village, +pour nous avoir donné à coucher, il aurait la _schlague_; que si, +cependant, on ne nous avait pas vus entrer, il risquerait de nous +loger. Nous l'assurâmes que personne ne nous avait aperçus, qu'il +pouvait nous recevoir sans crainte et qu'avant de partir, nous lui +donnerions deux thalers. Il parut très content et sa femme encore +davantage, et nous nous installâmes autour du poêle. + +Pendant que l'homme était sorti pour mettre notre cheval à l'écurie, +la femme, s'approchant de nous, nous dit tout bas, et en regardant si +son mari ne venait pas, que les paysans étaient méchants pour les +Français, parce que, lorsque l'armée avait passé, au mois de mai, des +chasseurs à cheval de la Garde avaient logé quinze jours dans le +village, et qu'il y en avait un, chez le bourgmestre, si joli, si +jeune, que toutes les femmes et les filles venaient sur leur porte +pour le voir; c'était un fourrier. On jour, il arriva que le +bourgmestre le surprit qui embrassait madame, de sorte que le +bourgmestre battit madame. Le fourrier, à son tour, battit le +bourgmestre, de sorte que madame est grosse, et que l'on dit que c'est +du fourrier. Nous étions à écouter et à sourire de la manière dont la +femme nous contait cela. + +«Ce n'est pas tout, continua-t-elle; il y a encore trois autres +femmes, dans le village, qui sont comme la femme du bourgmestre, et +c'est pour cela qu'ils sont méchants pour les Français, de si jolis +garçons!» À peine avait-elle dit le mot, que le vélite chasseur se +lève, lui saute au cou et l'embrasse: «Prenez garde, voilà mon mari!» +Effectivement il entra en nous disant qu'il avait donné à manger au +cheval et que, dans un moment, il lui donnerait à boire, mais que si +nous voulions lui faire plaisir, nous partirions avant le jour, afin +que l'on ne pût voir qu'il nous avait logés: «Pour peu de chose, +dit-il, je conduirai ceux de vous qui n'ont pas de traîneau, car j'en +ai un». Les deux chasseurs acceptèrent. + +On nous servit, pour notre repas, une soupe au lait et des pommes de +terre, ensuite nous nous couchâmes tout habillés, et nos armes +chargées. + +Le lendemain 23, il n'était pas encore quatre heures du matin, que le +paysan vint nous éveiller en nous disant qu'il était temps de partir. +Nous payâmes la femme, nous l'embrassâmes et nous partîmes. + +Au second village, les habitants, en nous voyant, crièrent _hourra_ +sur nous, et nous jetèrent des pierres ou des boules de neige. Nous +arrivâmes dans un des faubourgs d'Elbing, où nous nous arrêtâmes dans +une auberge pour nous y chauffer, car le froid avait augmenté. Nous y +prîmes du café et, à neuf heures, nous entrâmes en ville avec d'autres +militaires de l'armée qui arrivaient comme nous, mais par d'autres +chemins. + + + + +XI + +Séjour à Elbing.--Madame Gentil.--Un oncle à héritage.--Le 1er janvier +1813.--Picart et les Prussiens.--Le père Elliot.--Mes témoins. + + +Nous allâmes, sans perdre de temps, à l'Hôtel de Ville, afin d'avoir +des billets de logement. Nous le trouvâmes encombré de militaires. + +Nous y remarquâmes beaucoup d'officiers de cavalerie bien plus +misérables que nous, car presque tous avaient, par suite du froid, +perdu les doigts des mains et des pieds, et d'autres le nez; ils +faisaient peine à voir. Je dirai, en faveur des magistrats de la +ville, qu'ils faisaient tout ce qu'il était possible de faire pour les +soulager, en leur donnant de bons logements et en les recommandant, +afin que l'on eût soin d'eux. + +Au bout d'une demi-heure d'attente, on nous donna un billet de +logement pour nous cinq et pour notre cheval; nous nous empressâmes +d'y aller. + +C'était un grand cabaret ou plutôt une tabagie; nous y fûmes fort mal +reçus. On nous désigna, pour chambre, un grand corridor sans feu et de +la mauvaise paille. Nous fîmes des observations; on nous répondit que +c'était assez bon pour des Français, et que, si cela ne nous convenait +pas, nous pouvions aller dans la rue. Indignés d'une pareille +réception, nous sortîmes de cette maison en témoignant tout notre +mépris au butor qui nous recevait de la sorte et en le menaçant de +rendre compte de sa conduite aux magistrats de la ville. + +Nous décidâmes qu'il fallait tâcher de changer notre billet, et c'est +moi qui fus chargé de cette mission, pendant que mes camarades +m'attendaient dans une auberge où nous venions d'entrer. + +Lorsque j'arrivai à l'Hôtel de Ville, il n'y avait pas beaucoup de +monde. Je m'adressai au bourgmestre qui parlait français. Je lui +contai la manière brutale dont nous avions été reçus. Je lui montrai +mon pied droit enveloppé d'un morceau de peau de mouton, et la main +droite dont une phalange, la première du doigt du milieu, était près +de tomber. Il parla à celui qui était chargé des logements, qui me dit +que nous ne pourrions pas être logés ensemble: «Voilà, me dit-il, un +billet pour quatre et le cheval; en voilà un autre que je vous +conseille de garder pour vous. C'est chez un Français qui a épousé une +femme de la ville.» Après l'avoir remercié, je retournai trouver mes +camarades. + +Arrivés au faubourg, nous allâmes au logement du billet pour quatre et +le cheval. C'était la maison d'un pêcheur située sur le bord d'un +canal dans la direction du port; nous y fûmes assez bien reçus. +Lorsque nous fûmes organisés, j'offris le billet qui était pour un, à +celui qui le voudrait, mais personne n'en voulut. Alors je le gardai, +et je m'informai si c'était loin de l'endroit où nous étions: il n'y +avait qu'un pont à traverser. + +La maison me parut très apparente. En entrant, la première personne +que je rencontrai, fut la domestique, grosse Allemande aux joues +fleuries. Je lui présentai mon billet. Elle me dit que, déjà, il y +avait quatre militaires logés et, en même temps, elle alla chercher la +dame de la maison, qui me dit la même chose, en me montrant la chambre +où ils étaient. C'étaient justement des hommes du régiment qui, comme +nous, venaient d'arriver isolément. Je pris aussitôt la résolution de +retourner au premier logement rejoindre mes camarades. Mais la dame, +qui venait de voir, sur son billet, que j'étais sous-officier de la +Garde impériale, me dit: «Écoutez, mon pauvre monsieur, vous me +paraissez si souffrant, que je ne veux pas vous laisser sortir d'ici. +Suivez-moi, je vais vous donner une chambre pour vous seul, et vous +aurez un bon lit, car je vois que vous avez besoin de repos.» Je lui +répondis que c'était très bien à elle d'avoir pitié de moi, mais que +je ne lui demandais que de la paille et du feu: «Vous aurez tout +cela», me répondit-elle. En même temps, elle me fit entrer dans une +petite chambre chaude et propre, où se trouvait un lit couvert d'un +édredon. Mais je lui demandai en grâce de me faire donner de la paille +avec des draps et de l'eau chaude pour me laver. + +On m'apporta tout ce que j'avais demandé, plus un grand baquet en bois +pour me laver les pieds. J'en avais bien besoin, mais ce n'était pas +tout: la tête, la figure, la barbe n'avaient pas été faites depuis le +16 décembre. Je priai le domestique, qui se nommait Christian, d'aller +me chercher un barbier. Il me rasa, ou plutôt m'écorcha la figure; il +prétendit que j'avais la peau durcie par suite du froid; tant qu'à +moi, je pensai que ses rasoirs étaient comme des scies. + +L'opération finie, je me fis couper les cheveux et même la queue. +Après l'avoir généreusement payé, je lui demandai s'il ne connaissait +pas un marchand de vieux habits, car j'avais besoin d'un pantalon. +Après son départ, un juif arriva avec des pantalons qu'il cachait dans +un sac. Il s'en trouvait de toutes les couleurs, des gris, des bleus, +mais tous trop petits ou trop grands, ou malpropres. L'enfant +d'Israël, voyant que rien ne me convenait, me dit qu'il allait revenir +avec quelque chose qui me plairait. En effet, il ne tarda pas à +reparaître avec un pantalon à la Cosaque, de couleur amarante et en +drap fin. Il était fort large. C'était le pantalon d'un cavalier, +probablement d'un aide de camp du roi Murat. N'importe, je l'essayai +et, prévoyant que j'aurais bien chaud avec, je le gardai. On y voyait +encore, de chaque côté, la marque d'un large galon que le juif avait +eu la précaution d'enlever. Je lui donnai en échange la petite giberne +du docteur, garnie en argent, que j'avais prise sur le Cosaque, le 23 +novembre. En outre, il exigea cinq francs que je lui donnai. + +Il me restait encore trois belles chemises du commissaire des guerres: +je me disposai à changer de linge, mais, lorsque je me regardai, je me +dis que, pour bien faire, il me faudrait un bain, car j'avais encore, +par tout le corps, des traces de vermine. Je m'informai à la +domestique s'il y avait des bains près de l'endroit où nous étions; +mais ne pouvant me comprendre, elle alla chercher sa dame qui vint +aussitôt: c'est alors que je remarquai que mon hôtesse était une belle +et jolie femme, mais, pour le moment, mes observations n'allèrent pas +plus loin car, dans la position où je me trouvais, j'avais trop à +m'occuper de ma personne. Elle me demanda ce que je voulais. Je lui +dis que, désirant prendre un bain, je voudrais qu'elle eût la bonté de +m'indiquer où je pourrais me le procurer. Elle me répondit qu'il y en +avait, mais que c'était trop loin; que, si je voulais, on pourrait +m'en préparer un chez elle: elle avait de l'eau chaude et une grande +cuve; que, si je voulais me contenter de cela, on allait me la +préparer. Comme on peut bien le penser, j'acceptai avec le plus grand +plaisir, et un instant après, la domestique me fit signe de la suivre. +Alors, prenant mon sac et mon pantalon amarante, j'entrai dans une +espèce de buanderie où je trouvai tout ce qui était nécessaire, même +du savon, pour me nettoyer. + +Je ne pourrais exprimer le bien que je ressentis pendant le temps que +je restai dans le bain; j'y restai même trop longtemps, car la +domestique vint voir s'il ne m'était rien arrivé de fâcheux. Elle +s'était aperçue, en entrant, que j'étais fort embarrassé pour me +nettoyer le dos. Aussitôt, sans me demander la permission, elle va +chercher un grand morceau de flanelle rouge et, s'approchant de la +cuve, elle me pose la main gauche sur le cou et, de l'autre, elle me +frotte le dos, les bras, la poitrine. Comme on peut bien le penser, je +me laissais faire. Elle me demandait si cela me faisait du bien; je +lai répondais que oui. Alors elle redoublait de zèle jusqu'à me +fatiguer. Enfin, après m'avoir bien étrillé, nettoyé, essuyé, elle +sortit en riant comme une grosse bête, sans me donner le temps de la +remercier. + +Je passai une des belles chemises du commissaire des guerres; ensuite +j'enfourchai le large pantalon à la Cosaque et, pieds nus, je regagnai +la chambre où était mon lit, sur lequel je me laissai tomber. Il était +temps, car il me prit une faiblesse et je perdis connaissance. Je ne +sais combien de temps je restai dans cette situation, mais, lorsque je +pus y voir, je remarquai, à mes côtés, la dame de la maison, la +domestique et deux soldats du régiment qui étaient logés dans la +maison et que l'on avait été chercher, pensant que j'avais quelque +chose de grave, mais il n'en était rien. Cette faiblesse était +occasionnée par le bain et aussi par les misères et fatigues que +j'avais éprouvées. + +Mme Gentil--c'était le nom de la dame--voulut me faire prendre un +bouillon qu'elle m'apporta et qu'elle voulut me faire prendre +elle-même, en me soutenant la tête de son bras gauche. Je me laissai +faire. Il y avait si longtemps que je n'avais été câliné! + +Mme Gentil était d'une beauté remarquable. Elle avait la taille mince +et flexible, des yeux noirs et, à son teint blanc et vermeil, on +reconnaissait une belle femme du Nord. Elle avait vingt-quatre ans. Il +me souvint que l'on m'avait dit qu'elle avait épousé un Français; lui +ayant demandé si cela était vrai, elle me répondit que c'était la +vérité. + +En 1807, un convoi de blessés français venant des environs de Dantzig, +arriva à Elbing et, comme l'hôpital était rempli de malades, ces +blessés furent logés chez les habitants: «Pour notre compte, me +dit-elle, nous eûmes un hussard blessé d'un coup de balle dans la +poitrine et d'un coup de sabre au bras gauche. Ma mère et moi, nous +lui donnâmes des soins qui hâtèrent sa guérison.--Alors, lui dis-je, +en reconnaissance de ce service, il vous épousa?» Elle me répondit en +riant que c'était vrai. Je lui dis que j'en aurais bien fait autant, +parce qu'elle était la plus belle femme que j'aie jamais vue. Mme +Gentil se mit à rire, à rougir et à me parler, et elle parlait +probablement encore, quand je m'endormis pour ne me réveiller que le +lendemain à neuf heures du matin. + +Pendant quelques moments, je ne me souvins plus où j'étais; la +domestique entra accompagnée de Mme Gentil qui m'apportait du café, du +thé et des petits pains. Il y avait longtemps que je m'étais trouvé à +pareille fête! J'oubliais le passé pour ne plus penser qu'au présent +et à Mme Gentil. J'oubliais même mes camarades. + +Mme Gentil me regardait attentivement, ensuite, me passant la main sur +la figure, elle me demanda ce que j'avais; je lui répondis que je +n'avais rien: «Mais si, me dit-elle, vous êtes bouffi, vous avez la +figure enflée!» Ensuite, elle me conta qu'un sous-officier de la Garde +impériale était venu, la veille dans l'après-midi, en lui demandant +s'il n'y avait pas un sous-officier logé chez elle; elle lui avait +répondu qu'il y en avait un et, lui ayant montré la chambre où +j'étais, il en était sorti en disant que ce n'était pas celui qu'il +cherchait. + +Au moment où Mme Gentil me contait cela, mon ami Grangier entra, et il +allait se retirer en disant: «Je vous demande pardon; depuis hier, je +cherche un de mes camarades et ne puis le trouver. Cependant c'est +bien ici la rue et le numéro de la maison, porté sur le billet!--Ah +ça! lui dis-je, ce n'est pas moi que tu cherches?» Grangier partit +d'un grand éclat de rire. Il ne m'avait pas reconnu; cela n'était pas +étonnant, je n'avais plus de queue, j'avais la figure enflée, j'étais +blanc comme un cygne par suite du bain que j'avais pris, ou plutôt par +la manière dont la domestique m'avait étrillé à tours de bras, avec +son morceau de flanelle! J'avais du linge blanc et fin, la tête bien +peignée, les cheveux frisés. C'est alors qu'il me conta que, la +veille, il était venu pour me voir, mais qu'en voyant un pantalon +rouge sur une chaise, il s'était retiré, persuadé qu'il s'était +trompé. + +Il m'annonça qu'il venait d'être prévenu qu'à trois heures il y avait +réunion des débris de tous les corps de la Garde, et qu'il fallait que +tout le monde fit son possible pour y venir, et qu'il viendrait me +chercher. À deux heures, comme il me l'avait promis, il vint me +prendre accompagné de mes autres camarades qui, en me voyant, se +mirent tellement à rire que leurs lèvres, crevassées par suite de la +gelée, en saignèrent. + +Je les surpris agréablement eu leur présentant du vieux vin du Rhin et +des petits gâteaux que Mme Gentil avait eu la bonté de me procurer, +car elle était prévoyante et allait au-devant de tout ce qui pouvait +me faire plaisir. Ce fut dans ce moment que je demandai où était son +mari, ajoutant que, puisqu'il était Français, j'aurais du plaisir à le +voir, afin de prendre un peu de vin avec lui. Elle me répondit que, +depuis quelques jours, il était absent; qu'il était parti avec son +père à elle, sur les bords de la mer Baltique, où ils faisaient +ensemble le commerce de fruits qu'ils expédiaient à Saint-Pétersbourg[75]. + +[Note 75: Ces fruits étaient expédiés de Tournai, en Belgique. +(_Note de l'auteur_.)] + +C'était le 24 décembre: un peu avant trois heures, nous nous rendîmes +sur la grande place, en face du palais où était logé le roi Murat. En +arrivant, j'aperçus l'adjudant-major Roustan qui, s'approchant de moi, +me demanda qui j'étais. Je me mis à rire: «Tiens, dit-il, ce n'est pas +vous, Bourgogne? Le diable m'emporte! On ne dirait pas que vous +arrivez de Moscou, car vous paraissez gros, gras et frais. Et votre +queue, où est-elle?» Je lui répondis qu'elle était tombée: «Eh bien, +reprit-il, si elle est tombée, en arrivant à Paris je vous mets aux +arrêts jusqu'au temps qu'elle soit repoussée!» + +À cette première réunion, il y avait peu de monde, mais on se revoyait +avec plaisir car, depuis Wilbalen, 17 décembre, on ne s'était pour +ainsi dire pas rencontrés. Chacun avait marché pour son compte et par +des chemins différents. + +Les jours suivants se passèrent de même: un appel par jour. Le +quatrième de notre arrivée, on nous annonça la mort d'un officier +supérieur de la Jeune Garde, mort du chagrin que lui avait causé la +fin tragique d'une famille russe, mais d'origine française, domiciliée +à Moscou, qu'il avait engagée à le suivre pendant la retraite, et dont +j'ai raconté la triste fin, avant notre arrivée à Smolensk. J'appris +qu'il était arrivé à Elbing trois jours avant nous, mais que, deux +jours après, étant de garde chez le roi Murat, au moment où il +s'avançait, pour se chauffer, près d'une grande cheminée, sans penser +qu'il avait placé sa giberne devant lui afin qu'elle ne le gênât pas +pour se reposer, une étincelle mit le feu à la poudre, une explosion +eut lieu et, par suite de cet accident, il eut la figure, les +moustaches et les cheveux brûlés. On m'assura qu'il n'avait rien de +bien grave, qu'il en serait quitte pour changer de peau. + +Le 29 décembre, je commençais à bien me rétablir. L'enflure de ma +figure avait disparu, le pied gelé allait bien, ainsi que la main, et +tout cela grâce aux soins de Mme Gentil qui me soignait comme un +enfant. Son mari, que je n'avais pas encore vu, revint de voyage. Il +ne resta que deux jours chez lui; il en repartit avec des marchandises +pour aller rejoindre son beau-père qui les expédiait en Russie par des +traîneaux, les communications étant libres depuis que nous n'y étions +plus. Il me conta qu'il avait servi dans le 3e hussards pendant trois +ans, et qu'après avoir reçu deux graves blessures dans une affaire +auprès de Dantzig, reconnu incapable de continuer à servir, il avait +reçu son congé; qu'après cela il avait préféré rester dans ce pays et +se marier, puisqu'il avait une connaissance, à retourner dans son pays +qui était la Champagne Pouilleuse, où il ne possédait absolument rien. + +Le lendemain 30 décembre, je fus, avec Grangier, faire une visite à +mon brave Picart; un grenadier qui avait été logé avec lui m'avait +enseigné son logement. + +Lorsque nous y fûmes arrivés, une femme habillée de noir, et qui avait +l'air triste, nous montra sa chambre située à l'extrémité d'un long +corridor. Nous vîmes que la porte était à demi ouverte. Nous nous +arrêtâmes pour écouter la grosse voix de Picart, qui chantait son +morceau favori, sur l'air du _Curé de Pomponne_: + + Ah! tu t'en souviendras, larira, + Du départ de Boulogne! + +Notre surprise fut grande en lui voyant un visage blanc comme la +neige, car il avait un masque de peau qui lui couvrait toute la +figure. Il nous conta sa mésaventure; ensuite il se traita de +conscrit, de vieille bête: «Tenez, mon pays, me dit-il, c'est comme le +coup de fusil dans la forêt, la nuit du 23 novembre. Je vois que je ne +vaux plus rien. Cette malheureuse campagne m'a usé. Vous verrez, +continua-t-il, qu'il m'arrivera malheur!» Et, en disant cela, il +s'empara d'une bouteille de genièvre qui était sur la table, et, +prenant trois tasses sur la cheminée, il les remplit, pour boire, nous +dit-il, à notre bonne arrivée. Nous le remerciâmes: «Eh bien! nous +dit-il, nous allons passer la journée ensemble. Je vous invite à +dîner!» Aussitôt il appela la femme, qui se présenta en pleurant. Je +demandai à Picart ce qu'elle avait. Il me conta que, le matin, l'on +avait enterré son oncle, vieux célibataire caboteur ou corsaire, très +riche, à ce qu'il paraît, et que, par suite, il y avait grand gala à +la maison: qu'il y était invité, et que c'était pour cela qu'il nous +invitait aussi, parce qu'il y aurait des noisettes à croquer. Mais, se +reprenant, il nous dit qu'il faudrait mieux faire apporter le dîner +dans la chambre que de passer notre temps avec un tas de +pleurnicheuses qui allaient faire semblant de pleurer, comme il +arrive toujours, à la mort d'un vieil oncle qui vous laisse quelque +chose. Il dit à la femme qu'il ne pourrait aller dîner avec elle à +cause de ses amis venus le voir; que, né avec un coeur sensible, il ne +ferait que pleurer. En disant cela, il fit semblant d'essuyer une +larme. La femme recommença à pleurer de plus belle et nous, en voyant +jouer une comédie pareille, nous fûmes obligés, pour ne pas éclater de +rire, de nous couvrir la figure avec notre mouchoir, de sorte que la +brave femme pensa que nous pleurions, et nous dit que nous étions des +bons hommes, mais qu'il ne fallait pas que cela nous empêchât de +dîner, et qu'elle allait nous faire servir. Ensuite elle se retira et +deux domestiques femelles vinrent nous apporter le dîner. Il y avait +tant de choses, que nous n'aurions pu le manger en trois jours. + +Notre repas fut, comme on doit bien le penser, on ne peut plus gai; et +cependant, lorsque nous revenions sur nos misères, sur le sort de nos +amis que nous avions vus périr et de ceux dont nous ne savions comment +ils avaient disparu, nous devenions tristes et pensifs. + +Nous étions encore à fumer et à boire, il commençait déjà à faire +nuit, lorsque la dame de la maison entra pour nous dire que l'on nous +attendait pour prendre le café. Nous nous laissons conduire et nous +arrivons, après quelques détours, dans une grande chambre, Grangier en +avant, et moi le second. Picart était resté en arrière. Nous +apercevons, en entrant, une longue table bien éclairée par plusieurs +bougies. Autour, quatorze femmes plus ou moins vieilles, toutes +habillées de noir; devant chacune d'elles étaient posés une tasse, un +verre et une longue pipe en terre, et du tabac, car presque toutes les +femmes fument, dans ce pays, et surtout les femmes des marins. Le +reste de la table était garni de bouteilles de vin du Rhin et de +genièvre de Dantzig. + +Picart n'était pas encore entré. Nous pensions qu'il n'osait pas se +présenter, à cause de sa figure; mais à peine avions-nous fait cette +remarque, que nous voyons toutes les femmes faire un mouvement et +jeter des grands cris en regardant du côté de la porte d'entrée: +c'était mon Picart qui faisait son entrée dans la chambre, avec son +masque de peau blanche, affublé de son manteau de la même couleur, +coiffé d'un bonnet de peau de renard noir de Russie, et fumant dans +une pipe d'écume de mer, montée d'un long tuyau, qu'il tenait +gravement de la main droite: le bonnet et la pipe appartenaient au +défunt. Il avait vu, en passant dans le corridor, ces objets accrochés +dans la chambre du défunt et, par farce, il s'en était emparé. De là, +la frayeur des femmes, qui l'avaient pris pour le trépassé venant +prendre la part du café funèbre. On pria Picart d'accepter le bonnet +et la pipe en considération des larmes qu'il avait versées, le matin, +devant la dame de la maison. + +La conversation devint de plus en plus animée, car toutes les femmes +fumaient comme des hussards, et buvaient de même. Bientôt, il n'y eut +plus moyen de s'entendre. + +Avant de se séparer elles chantèrent un cantique et dirent une prière +pour le repos de l'âme du défunt; tout cela fut chanté et dit avec +beaucoup de recueillement, auquel nous prîmes part par notre silence. + +Ensuite elles sortirent, en nous souhaitant le bonsoir; il neigeait et +faisait un vent furieux. Nous prîmes le parti de coucher chez notre +vieux camarade: la paille ne manquait pas, la chambre était chaude, +c'était tout ce qu'il nous fallait. + +Le lendemain matin, une jeune domestique nous apporta du café. Elle +était accompagnée de la dame de la maison, qui nous souhaita le +bonjour et nous demanda si nous voulions autre chose. Nous la +remerciâmes. Ensuite elle se mit à causer avec la domestique: cette +dernière lui disait que l'on venait de lui assurer que l'armée russe +n'était plus qu'à quatre journées de marche de la ville et qu'un juif, +qui arrivait de Tilsitt, avait rencontré des Cosaques auprès d'Eylau. +Comme je parlais assez l'allemand pour comprendre une partie de la +conversation, j'entendis que la dame disait: «Mon Dieu! que vont +devenir tous ces braves jeunes gens?» Je témoignai à la bonne +Allemande toute ma reconnaissance pour l'intérêt qu'elle prenait à +notre sort, en lui disant qu'à présent que nous avions à manger et à +boire, nous nous moquions des Russes. + +Si les hommes nous étaient hostiles, nous avions partout les femmes +pour nous. + +Je fis souvenir à Picart que le lendemain, c'était le jour de l'an +1813, et que je l'attendais à passer la journée chez moi. Il regarda +dans une glace comment était sa figure, ensuite il décida qu'il +viendrait: effectivement il allait bien, il n'avait fait que changer +de peau. Comme il ne connaissait pas mon logement, il fut convenu que +je le prendrais à onze heures, en face du palais du roi Murat; ensuite +nous nous disposâmes à retourner chez nous. Mais il était tombé une si +grande quantité de neige, que nous fûmes obligés de louer un traîneau. +Nous arrivâmes à notre logement, moi avec un grand mal de tête et un +peu de fièvre, suite de la fête de la veille. + +Mme Gentil avait été inquiète de mon absence; sa domestique avait +attendu jusqu'à minuit. Je lui témoignai toute la peine que +j'éprouvais, mais le mauvais temps fut mon excuse. Je lui dis que, le +lendemain, j'aurais deux amis à dîner; elle me répondit qu'elle ferait +ce qu'il conviendrait pour que je sois content: c'était dire qu'elle +voulait en faire les frais. Ensuite elle me donna de la graisse très +bonne, disait-elle, pour les engelures; elle prétendit que j'en fisse +usage de suite. Je me laissai faire; elle était si bonne, Mme Gentil! +D'ailleurs les Allemandes étaient bonnes pour nous. + +Je passai le reste de la journée sans sortir, presque toujours couché, +recevant les soins et les consolations de mon aimable hôtesse. + +Le soir étant venu, je pensais à ce que je pourrais lui donner pour +cadeau du jour de l'an. Je me promis de me lever de grand matin et de +voir, chez quelques juifs, si je ne trouverais pas quelque chose. +Ensuite, je me couchai avec l'idée de passer une bonne nuit, car la +soirée de la veille m'avait fatigué. + +Le lendemain, 1er janvier 1813, neuvième jour de notre arrivée à +Elbing, je me levai à sept heures du matin pour sortir, mais avant, je +voulus voir ce qui me restait de mon argent: je trouvai que j'avais +encore 485 francs, dont plus de 400 francs en or, et le reste en +pièces de cinq francs. Partant de Wilna, j'avais 800 francs; j'aurais +donc dépensé 315 francs? La chose n'était pas possible! C'est qu'alors +j'en avais perdu; à cela rien d'étonnant, mais je me trouvais encore +bien assez riche pour dépenser 20 à 30 francs, s'il le fallait, afin +de faire un cadeau à mon aimable hôtesse. + +Au moment où j'allais ouvrir la porte, je rencontrai la grosse +servante Christiane, celle qui m'avait si bien frotté dans le bain; +elle me souhaita une bonne année, et, comme elle était la première +personne que je rencontrais, je l'embrassai et lui donnai cinq francs: +aussi fut-elle contente; elle se retira en me disant «qu'elle ne +dirait pas à Madame que je l'avais embrassée». + +Je me dirigeai du côté de la place du Palais. À peine y étais-je +arrivé, que j'aperçus deux soldats du régiment: ils marchaient avec +peine, courbés sous le poids de leurs armes et de la misère qui les +accablait. En me voyant, ils vinrent de mon côté, et je reconnus, à ma +grande surprise, deux hommes de ma compagnie, que je n'avais pas vus +depuis le passage de la Bérézina. Ils étaient si malheureux, que je +leur dis de me suivre jusqu'à une auberge où je leur fis servir du +café pour les réchauffer. + +Ils me contèrent que, le 29 novembre au matin, un peu avant le départ +du régiment des bords de la Bérézina, on les avait commandés de corvée +pour enterrer plusieurs hommes du régiment, tués la veille ou morts de +misère; qu'après avoir accompli cette triste mission, ils étaient +partis pensant suivre la route que le régiment avait prise, mais que, +malheureusement, ils s'étaient trompés en suivant des Polonais qui se +dirigeaient sur leur pays. Ce n'est que le lendemain qu'ils s'en +aperçurent: «Enfin, me dirent-ils, il y avait un mois que nous +marchions dans un pays inconnu, désert, toujours dans la neige, sans +pouvoir nous faire comprendre, sans savoir où nous étions et où nous +allions; l'argent que nous avions ne pouvait nous servir. Si, +quelquefois, nous nous sommes procuré quelques douceurs, comme du lait +ou de la graisse, c'est aux dépens de nos habits, en donnant nos +boutons à l'aigle, ou les mouchoirs que nous avions conservés par +hasard. Nous n'étions pas les seuls; beaucoup d'autres de différents +régiments marchaient aussi, comme nous, sans savoir où ils allaient, +car les Polonais que nous avions suivis avaient disparu, et c'est par +hasard, mon sergent, que nous arrivons ici et que nous avons eu le +bonheur de vous rencontrer.» À mon tour je leur témoignai tout le +plaisir que j'avais de les revoir; il y avait quatre ans qu'ils +étaient dans la compagnie. + +Tout à coup, l'un d'eux me dit: «Mon sergent, j'ai quelque chose à +vous remettre! Vous devez vous souvenir qu'en partant de Moscou, vous +m'avez chargé d'un paquet, le voilà tel que vous me l'avez donné; il +n'a jamais été tiré de mon sac!» Le paquet était une capote militaire +en drap fin, d'un gris foncé, que j'avais fait faire, pendant notre +séjour à Moscou, par les tailleurs russes à qui j'avais sauvé la vie, +l'autre objet était un encrier que j'avais pris sur une table, au +palais de Rostopchin, au moment de l'incendie, pensant que c'était de +l'argent, mais ce n'était pas tout à fait cela. + +L'année commençait bien pour moi; je voulus qu'elle fût de même pour +celui qui me rendait un si grand service. Je lui donnai vingt francs. +Ensuite je n'eus rien de plus pressé que d'endosser ma nouvelle +capote[76]. + +[Note 76: Cette capote a servi à un de mes frères. Je la laissai +chez mes parents, à mon retour de cette campagne, lorsque je venais +d'être nommé lieutenant et que je repartais pour la campagne de 1813. +(_Note de l'auteur_.)] + +Autre surprise non moins agréable: en mettant les mains dans les +poches de ma nouvelle capote, j'en retirai un foulard des Indes où, +dans un des coins bien noué, je trouvai une petite boîte en carton +renfermant cinq bagues montées en belles pierres: cette boîte que je +pensais avoir mise dans mon sac, je la retrouvais pour faire un cadeau +à Mme Gentil! Aussi la plus belle lui fut-elle destinée. Après avoir +dit à mes deux soldats d'attendre jusqu'à l'heure de l'appel pour les +faire rentrer à la compagnie et leur faire délivrer un billet de +logement, je les laissai pour retourner au mien. + +Chemin faisant, j'achetai un gros pain de sucre que j'offris à mon +hôtesse, ainsi que la bague, en la priant de la garder comme un +souvenir, car elle venait de Moscou. Elle me demanda combien je +l'avais achetée; je lui répondis que je l'avais payée bien cher, et +que, pour un million, je ne voudrais pas en aller chercher une +pareille. + +À onze heures, je retournai sur la place du palais. Il y avait déjà +beaucoup de monde, notre nombre était presque doublé depuis trois +jours; on aurait dit que ceux que l'on croyait morts étaient +ressuscités pour venir se souhaiter une bonne année, mais c'était +triste à voir, car un grand nombre étaient sans nez ou sans doigts aux +mains et aux pieds; quelques-uns réunissaient tous les maux à la +fois. Le bruit se confirmait que les Russes avançaient; aussi l'on +donna l'ordre de se tenir prêts, comme à la veille d'une bataille, et +de ne dormir que d'un oeil pour ne pas être surpris; de tenir les +armes en bon état et chargées, de donner de nouvelles cartouches et de +venir à l'appel avec armes et bagages. + +L'appel n'était pas encore fini, que je me sens frapper sur l'épaule +et un gros rire vient me percer les oreilles; c'était Picart, dans sa +belle tenue et sans masque, qui me saute au cou, m'embrasse et me +souhaite une bonne année. D'un autre côté, c'était Grangier qui en +faisait autant, en me mettant trente francs dans la main: mes +compagnons de voyage avaient vendu notre traîneau et le cheval cent +cinquante francs. C'était ma part qu'il me remettait. Après plusieurs +questions sur ma nouvelle capote, nous partîmes pour aller dîner chez +moi, comme cela avait été convenu. En arrivant, nous trouvâmes deux +autres dames: ainsi, nous avions chacun la nôtre. Un instant après, +nous nous mettons à table sans cérémonie. + +Notre dîner finit assez tard, et comme il avait commencé, c'est-à-dire +joyeusement. + +En sortant, j'entendis une des dames qui disait à Mme Gentil: +«_Tarteifle des Franzosen!_» ce qui veut dire: «Diables de Français!» +Elle ajouta: «Ils sont toujours gais et amusants!» + +Le lendemain, étant à la réunion, Picart vint me trouver pour me +raconter qu'en entrant dans son logement, il avait trouvé toute la +famille de son hôtesse réunie, mais jurant contre l'oncle défunt; que +sa bourgeoise lui avait conté que, dans la journée, une femme était +arrivée venant de Riga; elle était accompagnée d'un petit garçon de +neuf à dix ans qu'elle avait eu, disait-elle, avec M. Kennmann, +l'oncle défunt, et qu'il avait reconnu pour son héritier; que l'on +allait mettre les scellés et que lui, Picart, avait demandé si on les +mettrait aussi sur la cave; qu'on lui avait dit, par précaution, de +remonter quelques bouteilles pour sa consommation; qu'il avait répondu +qu'il en remonterait le plus possible; qu'alors il s'était mis à la +besogne, et qu'il en avait déjà remonté plus de quarante qu'il avait +cachées sous la botte de paille qui lui servait de traversin, et +qu'après l'appel il irait vider son sac pour le remplir de bouteilles; +qu'ensuite il viendrait me l'apporter. Effectivement, une heure après +il arriva le sac sur le dos. Il me dit qu'il fallait se dépêcher de +les boire, parce qu'il était fortement question, dans la ville, de +l'arrivée prochaine des Russes. Il ne manqua pas de m'en apporter +chaque jour, pendant le peu de temps que nous restâmes encore dans +cette ville. Il aurait, comme il disait, fini par vider la cave! Mais +un jour, le 11 janvier, il entra chez moi de grand matin en tenue de +route, en me disant qu'il croyait bien ne pas retourner coucher à son +logement; qu'à chaque moment il fallait s'attendre à entendre battre +la générale; qu'il me conseillait de me tenir prêt et de me disposer à +faire mes adieux à Mme Gentil. + +Grangier entra aussi, en tenue de départ: il arrivait fort à propos +pour déjeuner avec nous, puisque le vin ne manquait pas. + +Il pouvait être huit heures du matin; nous nous mîmes à table; à onze +heures et demie nous y étions encore, lorsque, tout à coup, Picart, +qui s'apprêtait à vider son verre, s'arrête et nous dit: «Écoutez! je +crois entendre le bruit du canon!» Effectivement, le bruit redouble, +la générale bat, tous les militaires courent aux armes. Mme Gentil +entre dans la chambre en s'écriant: «Messieurs, les Cosaques!» Picart +répond: «Nous allons les faire danser!» Je me presse d'arranger mes +affaires, et un instant après, armes et bagages, le sac sur le dos, +j'embrasse Mme Gentil, pendant que Picart et Grangier vident la +dernière bouteille, en bons soldats. J'avale un dernier verre de vin, +ensuite je m'élance dans la rue, à la suite de mes amis. + +Nous n'avions pas encore fait trente pas, que j'entends que l'on me +rappelle; je me retourne, j'aperçois la grosse Christiane qui me fait +signe de rentrer, en me disant que j'avais oublié quelque chose. Mme +Gentil se tenait dans le fond de l'allée de la maison; aussitôt +qu'elle m'aperçoit, elle me crie: «Vous avez oublié votre petite +bouilloire!» Ma pauvre petite bouilloire que j'apportais de Wilna, que +j'avais achetée au juif qui avait voulu m'empoisonner, je n'y pensais +vraiment plus! Je rentre dans la maison pour embrasser encore une fois +cette bonne femme qui m'avait traité et soigné comme si j'avais été +son frère ou son enfant, en lui disant de garder ma bouilloire comme +un souvenir de moi: «Elle vous servira à faire bouillir de l'eau pour +faire du thé, et toutes les fois que vous vous en servirez, vous +penserez au jeune sergent vélite de la Garde. Adieu!» + +J'entends que le bruit du canon redouble; alors je m'élance dans la +rue mais, cette fois, pour ne plus revenir. + +Sur un petit pont, j'aperçois Grangier qui m'attendait avec +impatience. Nous prenons le chemin le plus direct, le long du quai, +pour arriver au lieu du rassemblement. Nous n'avions pas marché cinq +minutes, que nous apercevons Picart au milieu de la rue, jurant comme +un homme en colère, tenant sous son pied droit un Prussien, et ayant +devant lui quatre vétérans prussiens commandés par un caporal sous les +ordres d'un commissaire de police. Voici de quoi il était question: en +face d'un café, plusieurs individus lui avaient jeté des boules de +neige. Il s'était arrêté en les menaçant d'entrer dans la maison pour +leur donner une correction, mais ils n'en tinrent pas compte; un de +ces individus, étant descendu dans la rue, s'avança derrière Picart, +lui posa une queue de billard sur l'épaule et se mit à crier: «Hourra! +Cosaque!» Lui, se retournant vivement, l'empoigne par la peau du +ventre, lui fait faire un demi-tour et le jette à plat ventre, la +figure dans la neige. Ensuite il lui pose le pied droit sur le dos, +pendant qu'il met la baïonnette au bout du canon de son fusil, et, se +retournant du côté du café, défie ceux qui y sont. + +On était allé chercher la garde; lui, de son côté, avait fait +comprendre à l'individu, que, s'il faisait le moindre mouvement, il le +percerait d'un coup de baïonnette. Il en dit autant à ceux qui étaient +dans le café; aussi pas un ne bougea; c'est alors que la garde est +arrivée avec le commissaire de police. + +Cette garde n'intimida pas Picart. Il était, dans ce moment, comme un +lion qui tient sa proie sous ses griffes et qui regarde fièrement les +chasseurs. Nous étions près de lui; il ne nous voyait pas; les +invalides et le commissaire étaient tremblants de peur. Les femmes +disaient: «Il a raison, il passait son chemin tranquillement, on l'a +insulté!» + +À la fin, un ministre protestant qui avait tout vu et qui parlait +français, s'avança, expliqua au commissaire comment la chose s'était +passée. Alors on dit à Picart qu'il pouvait lâcher l'homme qu'il +tenait sous son pied, qu'on allait lui rendre justice. Il dit à celui +qu'il tenait sous son pied: «Lève-toi!» Celui-ci ne se le fit pas dire +une seconde fois. + +Lorsqu'il fut debout, Picart lui allongea un grand coup de pied dans +le derrière, en lui disant: «Voilà ma justice, à moi!» L'homme se +retira en portant la main à la place où il avait reçu le coup, aux +huées de toutes les femmes présentes. + +Pendant ce temps, le commissaire faisait payer une amende de +vingt-cinq francs aux individus qui avaient insulté Picart, ainsi qu'à +celui qui avait reçu le coup de pied. Il en mit la moitié dans sa +poche, «pour le Roi, disait-il, et pour les frais de justice». L'autre +moitié, il la présenta à Picart qui d'abord refusa, mais faisant +réflexion, il en donna la moitié aux invalides et l'autre au ministre +protestant en lui disant: «Si vous rencontrez la femme d'un vieux +soldat, vous lui remettrez cela de ma part!» On se fit expliquer ce +que Picart venait de faire, car on ne pouvait comprendre autant de +désintéressement de la part d'un soldat; aussi c'est à qui lui aurait +dit des choses flatteuses, même le commissaire de police qui vint lui +baragouiner un compliment. Nous continuâmes à marcher dans la +direction du palais, Grangier et moi, en faisant des réflexions sur le +caractère des Prussiens, et Picart en chantant son refrain: + + Ah! tu t'en souviendras, larira, + Du départ de Boulogne! + +Nous arrivâmes sur la place; nous vîmes, en face du palais où était +logé le roi Murat, un régiment de nègres appartenant au roi: c'était +vraiment drôle à voir, des hommes noirs sur une place couverte de +neige; ils étaient en colonne serrée par division, les sapeurs avaient +des bonnets de peau d'ours blancs, et les officiers qui les +commandaient étaient noirs comme eux. Je n'ai pu savoir quelle route +ce corps avait pris pour se retirer, mais je pense qu'il alla passer +la Vistule à Marienwerder. + +Le bruit du canon avait presque cessé. Les Russes venaient d'être +chassés des environs de la ville par un corps de troupes fraîches qui +n'avait pas fait la campagne de Russie; quelques coups à mitraille, au +milieu de leur cavalerie, avaient suffi pour les faire retirer. + +L'encombrement des voitures d'équipage appartenant à différents corps +et que l'on voulait faire sortir de la ville avant de l'avoir évacuée, +nous fit arrêter. Nous nous trouvions près du logement de Picart. S'en +étant aperçu, il nous cria: «Halte! Mes amis, il faut que je fasse mes +adieux à ma bourgeoise, que je prenne mon manteau blanc, la pipe et le +bonnet en peau de renard noir du défunt, dont on m'a fait présent, et +que nous vidions encore quelques bouteilles de vin qui se trouvent +sous mon traversin de paille!» + +Nous entrâmes dans la maison et nous allâmes directement à sa chambre +sans rencontrer personne. Alors Picart, sans perdre de temps, dénicha +cinq bouteilles, dont deux de vin et trois de genièvre de Dantzig; il +nous dit d'en mettre chacun une dans notre sac; c'est ce que nous nous +empressâmes de faire. Ensuite il appela la bourgeoise qui arriva +aussitôt: «Permettez, dit Picart, que je vous embrasse pour vous faire +mes adieux, car nous partons!--Je m'en doutais bien, nous dit-elle, et +vous ne serez pas plus tôt hors de la ville que les sales Russes vont +vous remplacer! Quel malheur! Mais avant de nous quitter, vous allez +prendre quelque chose; vous ne partirez pas comme cela!» Et aussitôt +elle alla chercher deux bouteilles de vin, du jambon et du pain, et +nous nous mîmes à table en attendant que l'on recommençât à marcher. + +Bientôt, plusieurs coups de canon se firent entendre, très rapprochés. +La femme cria: «Jésus! Maria!» et nous sortîmes. + +Je me trouvais en avant de mes deux camarades; à quelques pas devant +moi, un individu que je crus reconnaître était aussi arrêté; je +m'approche, je ne m'étais pas trompé: c'était le plus ancien soldat du +régiment, qui avait fusil, sabre et croix d'honneur, et qui avait +disparu depuis le 24 décembre, le père Elliot, qui avait fait les +campagnes d'Égypte. Il était dans un état pitoyable; il avait les deux +pieds gelés, enveloppés de morceaux de peau de mouton, les oreilles +couvertes de même, car elles étaient aussi gelées, la barbe et les +moustaches hérissées de glaçons. Je regardais sans pouvoir lui parler, +tant j'étais saisi. + +Enfin je lui adressai là parole: «Eh bien! père Elliot, vous voilà +arrivé! D'où diable venez-vous? Comme vous voilà arrangé! Vous avez +l'air souffrant!--Ah! mon bon ami, me dit-il, il y a vingt ans que je +suis militaire, je n'ai jamais pleuré, mais aujourd'hui je pleure, +plus de rage que de ma misère, en voyant que je vais être pris par des +misérables Cosaques, sans pouvoir combattre; car vous voyez que je +suis à demi mort de froid et de faim. Voilà bientôt quatre semaines +que je marche isolé, depuis le passage du Niémen, sur la neige, dans +un pays sauvage, sans pouvoir obtenir aucun renseignement sur l'armée! +J'avais deux compagnons: l'un est mort il y a huit jours, et le second +probablement aussi. Depuis quatre jours j'ai dû l'abandonner chez de +pauvres Polonais où nous avions couché. J'arrive seul, comme vous +voyez; voilà, depuis Moscou, plus de quatre cents lieues que je fais +dans la neige, sans pouvoir me reposer, ayant les pieds et les mains +gelés, et même mon nez!» + +Je voyais des grosses larmes couler des yeux du vieux guerrier. + +Picart et Grangier venaient de me rejoindre; Grangier avait de suite +reconnu le père Elliot: ils étaient de la même compagnie, mais Picart +qui, cependant, le connaissait depuis dix-sept ans[77], ne pouvait le +remettre. Nous entrâmes dans la maison la plus à notre portée; nous y +fûmes bien accueillis; c'était chez un vieux marin, généralement ces +gens-là sont bons. + +[Note 77: Depuis la campagne d'Italie. (_Note de l'auteur_.)] + +Picart fit asseoir près du feu son vieux compagnon d'armes; ensuite, +tirant d'une des poches de sa capote une des deux bouteilles de vin, +il en remplit un grand verre et dit au père Elliot: «Ah ça, mon vieux +compagnon d'armes de la 23e demi-brigade, avalez-moi toujours +celui-ci. Bien! Et puis cela: très bien! À présent, une croûte de +pain, et cela ira mieux!» Depuis Moscou, il n'avait pas goûté de vin +ni mangé d'aussi bon pain; mais il semblait oublier toutes ses +misères. La femme du marin lui lava la figure avec un linge trempé +dans l'eau chaude; cela fit fondre les glaçons qu'il avait à sa barbe +et à ses moustaches. + +«À présent, dit Picart, nous allons causer! Vous souvenez-vous, +lorsque nous nous embarquâmes à Toulon pour l'expédition d'Égypte?...» + +Dans le moment, Grangier qui était sorti afin de voir si l'on +recommençait à marcher, rentra pour nous dire qu'une voiture arrêtée +devant la porte et chargée de gros bagages appartenant au roi Murat, +était une occasion pour le père Elliot, qu'il fallait de suite le +faire monter: «En avant!» s'écrie Picart, et aussitôt, avec le secours +du vieux marin, nous perchâmes le vieux sergent sur la voiture; Picart +lui mit l'autre bouteille de vin entre les jambes et son manteau blanc +sur le dos, afin qu'il n'eût pas froid. + +Un instant après, on recommença à marcher, et une demi-heure après, +nous étions hors d'Elbing. Le même jour, nous passâmes la Vistule sur +la glace, et nous marchâmes sans accident jusqu'à quatre heures, pour +nous arrêter dans un grand bourg où le maréchal Mortier, qui nous +commandait, décida que nous logerions. + + * * * * * + +Ce n'est pas par vanité et pour faire parler de moi, que j'ai écrit +mes Mémoires. J'ai seulement voulu rappeler le souvenir de cette +gigantesque campagne qui nous fut si funeste, et des soldats, mes +concitoyens, qui l'ont faite avec moi. Leurs rangs, hélas! +s'éclaircissent tous les jours. Les faits que j'ai racontés paraîtront +incroyables et parfois invraisemblables. Mais qu'on ne s'imagine pas +que j'ajoute quelque chose qui ne soit vrai et que je veuille embellir +mon récit pour le rendre intéressant. Au contraire, je prie de croire +que je ne dis pas tout. Cela me serait impossible, car j'ai peine à y +croire moi-même, et cependant tout cela a été mis en note pendant que +j'ai été prisonnier en 1813 et à mon retour de cette captivité, en +1814, sous le coup de l'impression et de l'effet que produisent, dans +le coeur, la vue et la participation de pareils désastres. + +Ceux qui ont fait cette malheureuse et glorieuse campagne, +conviendront qu'il fallait, comme disait l'Empereur, être de fer pour +avoir résisté à tant de maux et de misères, et que c'est la plus +grande épreuve à laquelle l'homme puisse être exposé. + +Si j'ai pu oublier quelque chose, comme date ou noms d'endroits, ce +que je ne pense pas, il est de mon devoir de dire que je n'ai rien +ajouté. + +Plusieurs témoins de ce que j'écris, qui étaient dans le même régiment +que moi, et quelques-uns dans la même compagnie, et qui ont fait cette +mémorable campagne, vivent encore. Je citerai en particulier: + +MM. _Serraris_, grenadier vélite, actuellement maréchal de camp au +service du roi de Hollande, natif de Saint-Nicolas en Brabant. Il +était lieutenant dans la même compagnie où j'étais alors sergent[78]. + +[Note 78: Ancien camarade de Bourgogne aux vélites de la Garde où +il était aussi entré en 1806, le lieutenant Serraris fit toutes les +campagnes de l'Empire, reçut la croix des mains de l'Empereur à la +revue du Kremlin (v. page 46), et quitta le service en 1814, après +avoir été promu chef de bataillon et officier de la Légion d'honneur. +Il est mort en 1855, lieutenant général au service des Pays-Bas. Il a +laissé, nous écrit son fils, un journal de ses campagnes dont la +partie relative à celle de Russie confirme entièrement l'exactitude +des récits de Bourgogne.] + +_Rossi_, fourrier dans la même compagnie, natif de Montauban, et que +j'eus le bonheur de rencontrer à Brest, en 1830. Il y avait seize ans +que nous ne nous étions vus. + +_Vachin_[79], alors lieutenant dans le même bataillon, habitant +actuellement Anzin (Nord). Lorsque je le rencontrai, il y avait vingt +ans que nous ne nous étions vus. + +[Note 79: Mort à Valenciennes en 1856. (_Note de l'auteur_.)] + +_Leboude_, sergent-major alors, à présent lieutenant général en +Belgique, était aussi du même bataillon, ainsi que _Grangier_, +sergent, qui était du Puy-de-Dôme, en Auvergne. Celui-là était mon ami +intime. Dans plus d'une circonstance il me sauva la vie; il avait une +faible santé, mais un courage à toute épreuve. Il est mort du choléra +en 1832. + +_Pierson_, aussi sergent vélite, actuellement capitaine à l'état-major +de place à Angers[80]. Il était très laid, mais bon enfant, comme tous +les vélites. Il n'y avait pas de figure comme la sienne. Il était +tellement reconnaissable qu'il ne fallait l'avoir vu qu'une fois pour +se le rappeler. À propos de Pierson, je vais conter un fait pour venir +à l'appui de ce que je viens de dire. + +[Note 80: C'est-à-dire en 1835, à l'époque où je mettais mes +_Mémoires_ en ordre. (_Note, de l'auteur_.)] + +Au commencement de cette campagne, à l'époque où nous étions à Wilna, +capitale de la Lithuanie, un jour qu'il était de garde à la +manutention, c'était le 4 juillet, au moment où l'on faisait +construire de grands fours pour la cuisson du pain de l'armée, +l'Empereur fut voir si les travaux avançaient. Pierson, qui était le +chef du poste, voulut profiter de cette occasion pour solliciter la +décoration et, s'avançant près de Sa Majesté, il la lui demanda. +L'Empereur lui répondit: «C'est bien! Après la première bataille!» +Depuis, nous eûmes le siège de Smolensk, la grande bataille de la +Moskowa, ainsi que plusieurs autres pendant la retraite. Mais +l'occasion ne se présenta pas pour lui de rappeler à l'Empereur sa +promesse, car ce n'était pas le cas d'en parler, pendant la retraite +désastreuse que nous fîmes et où il eut le bonheur d'échapper. Ce ne +fut qu'à Paris, quelques jours après notre retour, le 16 mars 1813, à +la Malmaison, où nous passions la revue, le même jour où je fus nommé +lieutenant, que Pierson put rappeler à l'Empereur la promesse qu'il +lui avait faite et, s'approchant de lui, l'Empereur lui demanda ce +qu'il voulait: «Sire, répondit-il, je demande la croix à Votre +Majesté. Vous me l'avez promise.--C'est vrai, répond l'Empereur en +souriant, à Wilna, à la manutention!» Il y avait dix mois que cette +promesse lui avait été faite. Ainsi l'on voit que l'individu avait une +figure à ne pas oublier; mais, aussi, quelle mémoire avait l'Empereur! + +Je citerai encore d'autres témoins: + +M. _Péniaux_, de Valenciennes, directeur des postes et relais de +l'Empereur, qui m'a vu mourant, couché sur la neige, sur le bord de la +Bérézina. + +M. _Melet_, dragon de la Garde, que j'ai souvent rencontré dans la +retraite, traînant son cheval par la bride et faisant des trous dans +la glace sur les lacs, pour lui donner à boire. Il était de Condé, du +même endroit que moi. On pouvait le citer comme un des meilleurs +soldats de l'armée. Avant d'entrer dans la Garde. M. Melet avait déjà +fait les campagnes d'Italie. Il fit, dans cette même arme et avec le +même cheval, les campagnes de 1806, 1807, en Prusse et en Pologne; +1808, en Espagne; 1809, en Allemagne; 1810 et 1811, en Espagne; 1812, +en Russie; 1813, en Saxe, et 1814, en France. Après le départ de +l'Empereur pour l'île d'Elbe, il resta, pour attendre sa retraite, +dans la Garde royale, toujours avec son cheval qu'il n'a jamais voulu +abandonner. À la rentrée de l'Empereur de l'île d'Elbe, il reparut +encore dans le même corps, comme garde impérial, à Waterloo. Il fut +blessé, et son cheval fut tué. C'était toujours le même avec lequel il +avait fait tant de campagnes et avec qui il avait assisté à plus de +quinze grandes batailles commandées par l'Empereur. Si l'Empereur fût +resté, ce brave militaire eût été dignement récompensé. Quoique +chevalier de la Légion d'honneur, il est aujourd'hui dans la misère. +Dans la retraite de Russie, quelquefois, seul au milieu de la nuit, il +s'introduisait dans le camp ennemi pour y prendre du foin ou de la +paille pour Cadet: c'était le nom de son cheval. Il ne revenait jamais +sans avoir tué un ou deux Russes, ou pris ce qu'il appelait un témoin, +c'est-à-dire fait un prisonnier. + +_Monfort_, grenadier vélite à cheval, actuellement officier de +cuirassiers en retraite à Valenciennes. Quoiqu'étant du même pays et +aussi de la Garde impériale, je ne le connaissais, à l'armée, que de +réputation, par la manière dont il se distingua dans différents +combats que nous eûmes en Espagne; en Russie, il traversa la Bérézina, +à cheval, au milieu des glaçons. Mais son cheval y resta. À Waterloo, +sur le mont Saint-Jean, dans une charge que son régiment fit contre +les dragons de la reine d'Angleterre, il tua le colonel d'un coup de +sabre dans la poitrine qui l'envoya souper chez Pluton. + +_Pavart_, capitaine en retraite à Valenciennes, était, pendant la +campagne de Russie, aux chasseurs à pied de la Garde impériale. Tout +ce qu'il conte de cette campagne, de ce qui lui est arrivé, et de ce +qu'il a vu, est très intéressant. Dans la retraite, à Krasnoé, où nous +nous sommes battus pendant les journées des 15, 16 et 17 novembre, +contre l'armée russe forte de cent mille hommes, la nuit du 16, la +veille de la bataille du 17, lorsque les Russes nous serraient de +près, Pavart, qui était alors caporal, commandait une patrouille de +six hommes. En cheminant, il aperçoit, sur sa droite, une autre +patrouille composée de cinq hommes. Pensant, et presque certain que +c'étaient des nôtres, il dit aux hommes qu'il commandait: «Halte! +attendez-moi. Je vais parler à celui qui la commande afin de marcher +dans la même direction, pour ne pas tomber dans les avant-postes des +Russes.» Aussitôt, les hommes s'arrêtent et lui s'avance vers cette +patrouille qui, en voyant un homme seul venir à elle, croit +probablement que c'est un des leurs. Mais Pavart reconnaît que ce sont +des Russes. Il était trop tard pour rétrograder, il s'avance +résolument et, sans donner le temps aux Russes de se reconnaître, il +tombe dessus et, à coups de baïonnette, il en met trois hors de +combat. Les autres se sauvent. Après ce coup hardi, il retourne pour +rejoindre ses hommes, mais ils étaient près de lui; ils accouraient +pour le secourir. + +_Wilkès_, sous-officier dans un régiment de ligne, habitant de +Valenciennes, prisonnier sur les bords de la Bérézina, conduit en +captivité a quatorze cents lieues de Paris, où il resta pendant trois +ans. + +Le capitaine _Vachin_, dont j'ai parlé plus haut, avant de partir pour +la Russie, lorsque nous étions en Espagne, eut, avec mon +sergent-major, une discussion très vive, qui finit par un duel et un +coup de sabre qui partagea la figure de mon sergent-major en deux, car +cela lui prenait depuis le haut du front jusqu'au bas du menton. Il en +fit autant à l'occasion, aux Autrichiens, Prussiens, Russes, +Espagnols, Anglais contre lesquels il combattit pendant dix ans sans +interruption, car pendant ce laps de temps il assista à plus de vingt +grandes batailles commandées par l'empereur Napoléon. + +À la bataille d'Essling, le 22 mai 1809, Vachin portait pendue à son +côté une gourde remplie de vin. Un de ses amis, sous-officier comme +lui, lui fait signe qu'il voudrait bien boire un coup de son vin. +Vachin lui crie d'avancer, et lorsqu'il fut près de lui, il lui +présenta à boire en se baissant de côté. Cela se passait au fort de +l'action où les boulets et la mitraille nous arrivaient de toutes +parts. Mais à peine le buveur avait-il avalé quelques gorgées, qu'un +brutal de boulet autrichien emporte la tête du buveur ainsi que la +gourde. Deux jours avant, ils avaient dîné ensemble à Vienne et, là, +ils s'étaient fait réciproquement un don mutuel de ce qu'ils avaient +comme montre, ceinture, en cas que l'un ou l'autre fût tué. Mais +Vachin n'eut pas l'envie de mettre à exécution ce qu'ils étaient +convenus de faire. Il se retira, reprit son rang, heureux de n'avoir +pas été atteint par le même boulet, mais en pensant que, d'un moment à +l'autre, il pouvait lui en arriver autant, car l'affaire était chaude. +Je fus blessé le même jour. + +Outre les anciens militaires que j'ai connus particulièrement, je puis +citer encore, comme ayant fait la glorieuse et terrible guerre de +Russie: + +MM. _Bouy_, capitaine en retraite, à Valenciennes, et de Valenciennes; +chevalier de la Légion d'honneur. + +_Hourez_, capitaine en retraite, à Valenciennes, et de Valenciennes; +chevalier de la Légion d'honneur. + +_Piète_, sous-lieutenant, de Valenciennes. + +_Legrand_, ex-fusilier des grenadiers de la Garde impériale, habitant +Valenciennes; chevalier de la Légion d'honneur. + +_Foucart_, casernier, qui fut blessé et prisonnier; chevalier de la +Légion d'honneur. + +_Izambart_, ancien sous-officier, garde des musées; chevalier de la +Légion d'honneur. + +_Petit_, sous-lieutenant de la Jeune Garde. + +_Maujard_, garde du génie, en retraite à Condé (Nord); chevalier de la +Légion d'honneur. + +_Boquet_, de Condé. + +BOURGOGNE, + +Ex-grenadier vélite de la Garde impériale, Chevalier de la Légion +d'honneur. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +I.--D'Almeida à Moscou. + +II.--L'incendie de Moscou. + +III.--La retraite.--Revue de mon sac.--L'Empereur en danger.--De +Mojaïsk à Slawkowo. + +IV.--Dorogobouï.--Une cantinière.--La faim. + +V.--Un sinistre.--Un drame de famille.--Le maréchal +Mortier.--Vingt-sept degrés de froid.--Arrivée à Smolensk.--Un +coupe-gorge. + +VI.--Une nuit mouvementée.--Je retrouve des amis.--Départ de +Smolensk.--Rectification nécessaire.--Bataille de Krasnoé.--Le dragon +Melet. + +VII.--La retraite continue.--Je prends femme.--Découragement.--Je +perds de vue mes camarades.--Scènes dramatiques.--Rencontre de Picart. + +VIII.--Je fais route avec Picart.--Les Cosaques.--Picart est +blessé.--Un convoi de prisonniers français.--Halte dans une +forêt.--Hospitalité polonaise.--Accès de folie.--Nous rejoignons +l'armée.--L'Empereur et le Bataillon sacré.--Passage de la Bérézina. + +IX.--De la Bérézina à Wilna.--Les Juifs. + +X.--De Wilna à Kowno.--Le chien du régiment.--Le maréchal Ney.--Le +trésor de l'armée.--Je suis empoisonné.--La «graisse de voleur».--Le +vieux grenadier.--Faloppa.--Le général Roguet.--De Kowno à +Elbing.--Deux cantinières.--Aventures d'un sergent.--Je retrouve +Picart.--Le traîneau et les Juifs.--Une mégère.--Eylau.--Arrivée à +Elbing. + +XI.--Séjour à Elbing.--Madame Gentil.--Un oncle à héritage.--Le 1er +janvier 1813.--Picart et les Prussiens.--Le père Elliot.--Mes témoins. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du sergent Bourgogne +by Adrien-Jean-Baptiste-François Bourgogne + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11176 *** |
