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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11178 ***
+
+LA SAGESSE ET LA DESTINÉE
+
+
+MAURICE MAETERLINCK
+
+1908
+
+
+
+
+_À MADAME GEORGETTE LEBLANC_
+
+_Je vous dédie ce livre, qui est pour ainsi dire votre oeuvre. Il y a une
+collaboration plus haute et plus réelle que celle de la plume; c'est celle
+de la pensée et de l'exemple. Il ne m'a pas fallu péniblement imaginer les
+résolutions et les actions d'un sage idéal, ou tirer de mon coeur la morale
+d'un beau rêve forcément un peu vague. Il a suffi que j'écoutasse vos
+paroles. Il a suffi que mes yeux vous suivissent attentivement dans la vie;
+ils y suivaient ainsi les mouvements, les gestes, les habitudes de la
+sagesse même._
+
+_MAETERLINCK._
+
+
+
+
+I
+
+
+En ce livre, on parlera souvent de sagesse, de fatalité, de justice, de
+bonheur et d'amour. Il semble qu'il y ait quelque ironie à évoquer ainsi un
+bonheur peu visible, au milieu de malheurs très réels, une justice
+peut-être idéale, au sein d'une injustice, hélas! trop matérielle, et un
+amour assez malaisément saisissable dans de la haine ou de l'indifférence
+bien manifeste. Il semble qu'il ne soit guère opportun d'aller chercher, à
+loisir, en des replis cachés au fond du coeur de l'humanité, quelques motifs
+de confiance ou de sérénité, quelques occasions de sourire, de s'épanouir
+et d'aimer, quelques raisons de remercier et d'admirer, quand la plus
+grande partie de cette humanité, au nom de laquelle on se permet d'élever
+la voix, loin de pouvoir s'attarder aux jouissances intérieures et aux
+consolations profondes, mais si péniblement atteintes, que le penseur
+satisfait préconise, n'a même pas l'assurance ni le temps de goûter
+jusqu'au bout les misères et les désolations de la vie.
+
+On a reproché ainsi aux moralistes, à Epictète entre autres, de ne jamais
+s'occuper que du sage. Il y a du vrai dans ce reproche, comme il y a du
+vrai dans presque tous les reproches qu'on peut faire. Au fond, si l'on
+avait le courage de n'écouter que la voix la plus simple, la plus proche,
+la plus pressante de sa conscience, le seul devoir indubitable serait de
+soulager autour de soi, dans un cercle aussi étendu que possible, le plus
+de souffrances qu'on pourrait. Il faudrait se faire infirmier, visiteur des
+pauvres, consolateur des affligés, fondateur d'usines modèles, médecin,
+laboureur, que sais-je, ou tout au moins ne s'appliquer, comme le savant de
+laboratoire, qu'à arracher à la nature ses secrets matériels les plus
+indispensables. Seulement, un monde où il n'y aurait plus, à un moment
+donné, que des gens se secourant les uns les autres ne persisterait pas
+longtemps dans cette oeuvre charitable si personne n'usurpait le loisir
+nécessaire pour se préoccuper d'autre chose. C'est grâce à quelques hommes
+qui paraissent inutiles qu'il y aura toujours un certain nombre d'hommes
+incontestablement utiles. La meilleure partie du bien qu'on fait autour de
+nous, à cette heure, est née d'abord dans l'esprit de l'un de ceux qui
+négligèrent peut-être plus d'un devoir immédiat et urgent pour réfléchir,
+pour rentrer en eux-mêmes, pour parler. Est-ce à dire qu'ils aient fait ce
+qu'il y avait de mieux à faire? Qui oserait répondre à cette question? Ce
+qu'il y a de mieux à faire semble toujours, aux yeux de l'âme humblement
+honnête qu'il faut s'efforcer d'être, le devoir le plus simple et le plus
+proche, mais il n'en serait pas moins regrettable que tout le monde s'en
+fût toujours tenu au devoir le plus proche. À toutes les époques, il y eut
+des êtres qui purent s'imaginer loyalement qu'ils remplissaient tous les
+devoirs de l'heure présente en songeant aux devoirs de l'heure qui allait
+suivre. La plupart des penseurs affirment volontiers que ces êtres ne se
+trompèrent point. Il est bon que le penseur affirme quelque chose. Il est
+vrai, pour le dire en passant, que la sagesse se trouve parfois dans le
+contraire de ce que le plus sage affirme. Qu'importe? on ne l'y eût pas
+aperçue sans cette affirmation; et le sage a fait son devoir.
+
+
+
+
+II
+
+
+Aujourd'hui, la misère est une maladie de l'humanité comme la maladie est
+une misère de l'homme. Il y a des médecins pour la maladie, comme il
+faudrait des médecins pour la misère humaine. Mais, de ce que l'état de
+maladie est malheureusement très commun, s'ensuit-il qu'on ne doive jamais
+s'occuper de la santé, et que celui qui enseigne l'anatomie, par exemple,
+qui est la science physique correspondant le plus exactement à la morale,
+ait uniquement à tenir compte des déformations qu'une déchéance plus ou
+moins générale inflige au corps de l'homme? Il importe qu'il parte d'un
+corps sain et bien constitué, comme il importe que le moraliste qui
+s'efforce de regarder par delà l'heure présente, parte d'une âme heureuse,
+ou qui du moins a ce qu'il faut pour l'être, hormis la conscience
+suffisante.
+
+Nous vivons au sein d'une grande injustice, mais il n'y a, je pense, ni
+indifférence ni cruauté, à parler parfois comme si cette injustice n'était
+plus, sans quoi l'on ne sortirait jamais de son cercle.
+
+Il faut bien que quelques-uns se permettent de penser, de parler et d'agir
+comme si tous étaient heureux; sinon, quel bonheur, quelle justice, quel
+amour, quelle beauté, trouveraient tous les autres le jour où le destin
+leur ouvrira les jardins publics de la terre promise? On peut dire, il est
+vrai, qu'il conviendrait d'aller d'abord «au plus pressé». Mais aller «
+au plus pressé» n'est pas toujours le parti le plus sage. Mieux vaut
+souvent aller tout de suite «au plus haut». Si les eaux envahissent la
+demeure du paysan hollandais, la mer ou la rivière voisine ayant percé la
+digue qui défend la campagne, le plus pressé, pour lui, sera de sauver ses
+bestiaux, ses fourrages et ses meubles, mais le plus sage, d'aller lutter
+contre les flots, au sommet de la digue, et d'y appeler tous ceux qui
+vivent sous la protection des terres ébranlées.
+
+L'humanité a été jusqu'ici comme une malade qui se tourne et se retourne
+sur son lit pour trouver le repos, mais cela n'empêche pas que les seules
+paroles véritablement consolantes qui lui aient été dites, l'ont été par
+ceux qui lui parlaient comme si elle n'eût jamais été malade. C'est que
+l'humanité est faite pour être heureuse, comme l'homme est fait pour être
+bien portant, et quand on lui parle de sa misère, au sein même de la misère
+la plus universelle et la plus permanente, on a l'air de ne lui dire que
+des paroles accidentelles et provisoires. Il n'y a rien de déplacé à
+s'adresser à elle comme si elle se trouvait toujours à la veille d'un grand
+bonheur ou d'une grande certitude. En réalité elle s'y trouve par son
+instinct, dût-elle ne jamais atteindre le lendemain. Il est bon de croire
+qu'un peu plus de pensée, un peu plus de courage, un peu plus d'amour, un
+peu plus de curiosité, un peu plus d'ardeur à vivre suffira quelque jour à
+nous ouvrir les portes de la joie et de la vérité. Cela n'est pas tout à
+fait improbable. On peut espérer qu'un jour tout le monde sera heureux et
+sage; et si ce jour ne vient jamais, il n'est pas criminel de l'avoir
+espéré.
+
+En tout cas, il est utile de parler du bonheur aux malheureux, pour leur
+apprendre à le connaître. Ils s'imaginent si volontiers que le bonheur est
+une chose extraordinaire et presque inaccessible! Mais si tous ceux qui
+peuvent se croire heureux disaient bien simplement les motifs de leur
+satisfaction, on verrait qu'il n'y a jamais, de la tristesse à la joie, que
+la différence d'une acceptation un peu plus souriante, un peu plus
+éclairée, à un asservissement hostile et assombri; d'une interprétation
+étroite et obstinée à une interprétation harmonieuse et élargie. Ils
+s'écrieraient alors: «N'est-ce donc que cela? Mais nous aussi nous
+possédons dans notre coeur les éléments de ce bonheur.» En effet vous les
+y possédez. À moins de grands malheurs physiques, tout le monde les
+possède. Mais ne parlez pas de ce bonheur avec mépris. Il n'y en a point
+d'autre. Le plus heureux des hommes est celui qui connaît le mieux son
+bonheur; et celui qui le connaît le mieux est celui qui sait le plus
+profondément que le bonheur n'est séparé de la détresse que par une idée
+haute, infatigable, humaine et courageuse.
+
+C'est de cette idée qu'il est salutaire de parler le plus souvent possible;
+non pas pour imposer celle que l'on possède, mais pour faire naître peu à
+peu dans le coeur de ceux qui nous écoutent le désir d'en posséder une à
+leur tour. Cette idée est différente pour chacun de nous. La vôtre ne me
+convient point; vous aurez beau me la répéter avec éloquence, elle
+n'atteindra pas les organes cachés de ma vie. Il faut que j'acquière la
+mienne en moi-même, par moi-même. Mais tout en ne parlant que de la vôtre,
+vous m'aiderez sans le savoir à acquérir la mienne. Il arrivera que ce qui
+vous attriste me réconfortera, que ce qui vous console m'affligera
+peut-être, peu importe; ce qu'il y a de beau dans votre vision consolante
+entrera dans mon affliction, et ce qu'il y a de grand dans votre tristesse
+passera dans ma joie, si ma joie est digne de votre tristesse. Ce qu'il
+faut, avant tout, c'est préparer à la surface de notre âme une certaine
+hauteur pour y recevoir cette idée, comme les prêtres d'anciennes religions
+dénudaient et débarrassaient de ses épines et de ses ronces le sommet d'une
+montagne pour y recevoir le feu du ciel. Il n'est pas impossible que,
+demain, on nous envoie du fond de la planète Mars, dans la vérité
+définitive sur la constitution et sur le but de l'univers, la formule
+infaillible du bonheur. Elle ne changera, n'améliorera quelque chose, en
+notre vie morale, qu'autant que nous vivions depuis longtemps dans
+l'attente et le désir de l'amélioration. Chacun de nous profitera et jouira
+des bienfaits de cette formule, cependant invariable, en proportion de
+l'espace désintéressé, purifié, attentif et déjà éclairé que cette formule
+trouvera dans son âme. Toute la morale, toute la science de la justice et
+du bonheur, ne devrait être qu'une attente, une préparation aussi vaste,
+aussi expérimentée, aussi accueillante que possible. Certes, il est
+désirable entre tous, le jour où nous vivrons enfin dans la certitude, dans
+la vérité scientifique, totale, inébranlable; mais en attendant, il nous
+est donné de vivre dans une vérité plus importante encore, la vérité de
+notre âme et de notre caractère; et quelques sages nous ont prouvé que
+cette vie était possible au sein même des plus grandes erreurs matérielles.
+
+
+
+
+III
+
+
+Est-il vain de parler de morale, de justice, de bonheur et de tout ce qui
+s'y rapporte, avant l'heure définitive de la science qui peut tout
+bouleverser? Peut-être sommes nous dans des ténèbres provisoires, et bien
+des choses ne se font pas de la même façon dans les ténèbres qu'à la clarté
+du jour.
+
+Néanmoins, les événements essentiels de notre vie physique et de notre vie
+morale ont lieu dans l'ombre, aussi nécessairement, aussi complètement qu'à
+la lumière. Il nous faut vivre, en attendant le mot de l'énigme, et c'est
+en vivant le plus heureusement, le plus noblement que l'on peut, qu'on
+vivra le plus puissamment et qu'on aura le plus de courage, le plus
+d'indépendance, le plus de clairvoyance, pour le désir et la recherche de
+la vérité. Et puis, quoi qu'il arrive, le temps consacré à l'étude de
+nous-même ne sera pas perdu. Quelle que soit la manière dont nous ayons un
+jour à envisager ce monde dont nous faisons partie, il y aura toujours bien
+plus de sentiments, de passions, de secrets inaltérés, inaltérables en
+l'âme humaine, qu'il n'y aura d'étoiles reliées à la terre, ou de mystères
+éclaircis par la science. Au sein de la vérité la plus irrécusable et la
+plus pénétrante, l'homme s'élèvera sans doute, mais il s'élèvera selon la
+direction invariable de l'âme humaine; et l'on peut affirmer que plus
+l'universelle certitude sera forte et consolante, plus les problèmes de la
+justice, de la morale, du bonheur et de l'amour prendront, aux yeux de
+tous, l'aspect dominateur et passionnant, sous lequel ils se sont toujours
+présentés aux regards du penseur.
+
+Il importe de vivre comme si l'on se trouvait toujours à la veille de la
+grande découverte et de se préparer à l'accueillir, le plus totalement, le
+plus intimement, le plus ardemment qu'on pourra. Et la meilleure manière de
+l'accueillir un jour, sous quelque forme qu'elle se doive révéler, c'est de
+l'espérer dès aujourd'hui, aussi haute, aussi vaste, aussi parfaite, aussi
+ennoblissante, qu'il nous est donné de nous l'imaginer. Nous ne saurions
+lui prêter trop d'ampleur, trop de beauté, ni trop de majesté. Il est
+certain qu'elle sera meilleure que nos meilleurs espoirs, car si elle en
+diffère, si elle va jusqu'à les contredire, par le fait même qu'elle nous
+apportera la vérité, elle nous apportera quelque chose de plus grand, de
+plus haut, de plus conforme à la nature humaine que ce que nous avions
+attendu. Pour l'homme, dût-il y perdre tout ce qu'il admirait, l'admirable
+par excellence ce sera la vérité intime de l'univers. En supposant qu'au
+jour où elle sera manifestée, les plus humbles cendres de nos espérances
+soient dispersées, il nous restera en tout cas notre préparation à
+l'admirable, et l'admirable entrera dans notre âme à flots plus ou moins
+abondants, selon la largeur, selon la profondeur du lit que notre attente
+aura creusé.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Est-il nécessaire de se croire meilleur que l'univers? Nous aurons beau
+raisonner, toute notre raison ne sera jamais qu'un bien faible rayon de la
+nature, une infime partie de ce tout qu'elle s'arroge le droit de juger, et
+faut-il qu'un rayon, pour qu'il fasse son devoir, souhaite de modifier la
+lampe dont il émane?
+
+Le sommet de notre être, du haut duquel nous entendons absoudre ou
+condamner la totalité de la vie, n'est évidemment qu'une inégalité que
+notre oeil seul remarque sur la sphère sans limite de la vie. Il est sage
+de penser et d'agir comme si tout ce qui arrive à l'humanité était
+indispensable. Il n'y a pas longtemps, pour ne citer qu'un seul de ces
+problèmes que l'instinct de notre planète est appelé à résoudre, il n'y a
+pas longtemps, on eut, paraît-il, l'intention de demander aux penseurs de
+l'Europe s'il faudrait considérer comme un bonheur ou un malheur qu'une
+race énergique, opiniâtre et puissante, mais qui nous semble, à nous autres
+Aryens, en vertu de préjugés trop aveuglément acceptés, inférieure par
+l'âme ou par le coeur, la race juive en un mot, disparût ou devînt
+prépondérante. Je suis persuadé que le sage peut répondre, sans qu'il y ait
+dans sa réponse ni résignation ni indifférence répréhensibles: «Ce qui
+aura lieu sera le bonheur.» Souvent, ce qui a lieu nous paraît avoir tort,
+mais qu'a donc fait de plus utile jusqu'ici toute la raison humaine que de
+trouver une raison supérieure aux torts de la nature? Tout ce qui nous
+soutient, tout ce qui nous assiste, dans la vie physique comme dans la vie
+morale, vient d'une sorte de justification lente et graduelle de la force
+inconnue qui nous parut d'abord impitoyable. Si une race absolument
+conforme à notre idéal disparaît, c'est que notre idéal n'est pas
+absolument conforme à l'idéal par excellence, qui est, comme je l'ai dit,
+la vérité intime de l'univers.
+
+Déjà, nous avons su tirer de notre expérience, déjà nous avons vu confirmer
+par la réalité d'admirables rêves, d'admirables désirs, de grandes idées et
+de grands sentiments d'amour, de beauté, de justice. S'il en est dans notre
+imagination, de plus vastes et de plus consolants, mais qui ne
+supporteraient pas l'épreuve de la réalité, c'est-à-dire de la puissance
+anonyme et mystérieuse de la vie, c'est qu'il faut qu'ils soient autres,
+mais non qu'ils soient moins beaux, moins vastes, ni moins consolants. En
+attendant que la réalité se manifeste, il est peut-être salutaire
+d'entretenir un idéal qu'on s'imagine plus beau que la réalité; mais après
+que celle-ci s'est enfin révélée, il devient nécessaire que la flamme
+idéale que nous avons nourrie de nos meilleurs désirs, ne serve plus qu'à
+éclairer loyalement les beautés moins fragiles et moins complaisantes de la
+masse imposante qui écrase ces désirs. Je ne crois pas qu'il y ait en tout
+ceci acceptation servile, fatalisme endormi, optimisme passif. Il est
+possible que le sage perde en mainte occasion une partie de l'ardeur
+obstinée, exclusive et aveugle, qui fit réaliser par quelques-uns des
+choses pour ainsi dire surhumaines, par cela même qu'ils ne possédaient pas
+la plénitude de la raison humaine. Mais il n'en est pas moins certain
+qu'il n'est permis à aucune âme honnête d'aller chercher de l'énergie, de
+la bonne volonté, des illusions ou de l'aveuglement dans une région
+inférieure à celle des pensées de ses meilleures heures. On ne fait
+vraiment son devoir dans la vie intérieure qu'en le faisant toujours au
+plus haut de son âme, au plus haut de sa vérité propre. Et si, dans
+l'existence pratique et quotidienne, il est parfois licite de composer avec
+les circonstances, s'il n'y est pas toujours opportun d'aller jusqu'au bout
+de soi-même, comme Saint-Just, par exemple, qui, voulant, avec une ardeur
+admirable, la justice, la paix et le bonheur universels, envoyait de bonne
+foi à l'échafaud des milliers de victimes, dans la vie de la pensée, le
+devoir est d'aller, en tout cas jusqu'à l'extrémité de sa pensée. Au reste,
+savoir que l'on n'agit qu'en attendant la vérité n'empêchera d'agir que
+ceux qui n'eussent pas davantage agi dans l'ignorance. La pensée qui
+s'élève encourage ce qu'elle décourage. Il semble naturel à ceux qui
+regardent de haut et admirent d'avance ce qui détruira leur action, de
+faire tout ce qu'ils peuvent pour améliorer ce qu'il n'est pas interdit
+d'appeler la raison, la justice, la beauté de la terre, l'instinct de la
+planète. Ils savent qu'améliorer, ici, ce n'est, au fond, que découvrir,
+comprendre, respecter. Avant tout, ils ont confiance dans «l'idée de
+l'univers». Ils sont persuadés que tout effort vers le mieux les rapproche
+de la volonté secrète de la vie, mais ils apprennent en même temps à tirer
+de l'échec de leurs plus généreux efforts et de la résistance de ce grand
+monde, un aliment nouveau pour leur admiration, pour leur ardeur, pour leur
+espoir.
+
+Si vous gravissez vers le soir une haute montagne, vous voyez diminuer peu
+à peu, se perdre enfin dans l'ombre envahissante de la vallée, les arbres,
+les maisons, le clocher, les prés, les vergers, la route et la rivière
+même. Mais les petits points lumineux que l'on trouve, au fond des plus
+obscures nuits, dans les lieux habités par les hommes ne s'affaibliront pas
+à mesure que vous vous élèverez. Au contraire, à chaque pas que vous ferez
+vers la hauteur, vous découvrirez un plus grand nombre de lumières dans les
+villages endormis sous vos pieds. La lumière, si fragile qu'elle soit, est
+peut-être la seule chose qui ne perde presque rien de sa valeur en face de
+l'immensité. Il en est de même de nos lumières morales quand nous regardons
+la vie d'un peu haut. Il est bon que la contemplation nous apprenne à nous
+désintéresser de toutes nos passions inférieures, mais il ne faut pas
+qu'elle affaiblisse ou décourage le plus humble de nos désirs de vérité, de
+justice et d'amour.
+
+D'où vient-elle, cette règle que je formule ainsi? je n'en sais rien
+moi-même. Elle me paraît humaine et nécessaire, voilà tout; et je n'en
+saurais donner d'autres raisons que des raisons sentimentales. Mais les
+raisons sentimentales sont parfois les moins méprisables. Et si
+j'atteignais un sommet d'où cette loi ne me paraîtrait plus utile,
+j'écouterais l'instinct secret qui me dirait de ne pas m'arrêter, de
+m'élever encore, jusqu'à ce que j'aperçoive de nouveau toute son utilité.
+
+
+
+
+V
+
+
+Après cette introduction générale, parlons plus particulièrement de
+l'influence que la sagesse peut avoir sur notre destinée. Et puisque
+l'occasion s'en présente, il est peut-être utile de faire observer, dès
+l'abord, qu'on chercherait en vain une méthode bien rigoureuse dans ce
+livre. Il n'est composé que de méditations interrompues, qui s'enroulent
+avec plus ou moins d'ordre autour de deux ou trois objets. Il ne prétend
+persuader personne, il n'entend rien prouver. Au demeurant, les livres
+n'ont guère, dans la vie, l'importance que la plupart des hommes qui les
+écrivent ou qui les lisent veulent bien leur accorder. Il suffirait de les
+écouter dans l'esprit où l'un de mes amis, qui est un grand sage, écoutait
+un jour le récit des derniers instants de l'empereur Antonin le Pieux.
+Antonin le Pieux qui, à plus juste titre encore que Marc-Aurèle, peut être
+considéré comme l'homme le meilleur et le plus parfait que la terre ait
+porté, car à toute la sagesse, à toute la profondeur, à toute la bonté, à
+toutes les vertus de son fils adoptif, il joignait je ne sais quoi de plus
+viril, de plus énergique, de plus pratique, de plus simplement heureux et
+de plus spontané, qui le rapprochait davantage de la vérité quotidienne,
+Antonin le Pieux, étendu sur son lit, attendait la mort, les yeux voilés de
+larmes involontaires et les membres baignés des pâles sueurs de l'agonie. À
+ce moment, le chef des gardes du palais entra dans sa chambre, pour lui
+demander, selon l'usage, le mot d'ordre. _Æquanimitas, égalité d'âme_,
+répondit-il en tournant la tête du côté de l'ombre éternelle. Il est beau
+d'aimer et d'admirer cette parole, disait mon ami. Il est plus beau encore,
+ajoutait-il, de savoir sacrifier sans que personne le remarque, sans que
+soi-même on songe à s'en apercevoir, le temps que le hasard nous accorde
+pour l'admirer, à la première venue des petites oeuvres utiles et
+simplement vivantes que le même hasard offre sans cesse à la bonne volonté
+de notre coeur.
+
+
+
+
+VI
+
+
+«Leur destinée voulait sans doute qu'ils fussent opprimés par les hommes
+ou par les événements partout où ils se planteraient.» dit un auteur en
+parlant des héros de son livre. Il en est ainsi de la plupart des hommes.
+Il en est ainsi de tous ceux qui n'ont pas appris à séparer leur destinée
+extérieure de leur destinée morale. Ils sont semblables au petit ruisseau
+aveugle que je contemplais un matin, du haut d'une colline. Tâtonnant, se
+débattant, trébuchant et chancelant sans cesse au fond d'une vallée
+obscure, il cherchait sa route vers le grand lac qui dormait de l'autre
+côté de la forêt, dans la paix de l'aurore. Ici, c'était un quartier de
+basalte qui l'obligeait à quatre longs détours, là-bas, les racines d'un
+vieil arbre, plus loin encore, le simple souvenir d'un obstacle à jamais
+disparu le faisait remonter vers sa source en bouillonnant en vain, et
+l'éloignait indéfiniment de son but et de son bonheur. Mais, dans une autre
+direction, et presque perpendiculairement au ruisseau affolé, malheureux,
+inutile, une force supérieure aux forces instinctives avait tracé à travers
+la campagne, à travers les pierres écroulées, à travers la forêt
+obéissante, une sorte de long canal, ferme, verdoyant, insoucieux,
+pacifique, allant sans hésiter, de son pas calme et clair, des profondeurs
+d'une autre source cachée à l'horizon, vers le même lac lumineux et
+tranquille. Et j'avais à mes pieds l'image des deux grandes destinées qui
+sont offertes à l'homme.
+
+
+
+
+VII
+
+
+À côté de ceux qui sont opprimés par les hommes et par les événements, il
+y a en effet d'autres êtres en qui se trouve une sorte de force intérieure
+à laquelle se soumettent non seulement les hommes, mais même les
+événements, qui les entourent. Ils ont conscience de cette force; et cette
+force n'est d'ailleurs autre chose qu'un sentiment de soi-même qui a su
+s'étendre au delà des bornes de la conscience habituelle aux hommes.
+
+On n'est chez soi, on n'est à l'abri des caprices du hasard, on n'est
+heureux et fort que dans l'enceinte de sa conscience. Au reste, ces choses
+ont été dites trop souvent pour que nous nous y arrêtions, si ce n'est pour
+fixer notre point de départ. Un être ne grandit que dans la mesure où il
+augmente sa conscience, et sa conscience augmente à mesure qu'il grandit.
+Il y a ici d'admirables échanges; et de même que l'amour est insatiable
+d'amour, toute conscience est insatiable d'extension, d'élévation morale,
+et toute élévation morale est insatiable de conscience.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Mais ce sentiment de soi-même, tel qu'on le comprend d'habitude, se limite
+trop volontiers à la connaissance de nos défauts et de nos qualités. Il
+peut s'étendre à des mystères infiniment plus secourables. Se connaître
+soi-même, ce n'est pas seulement se connaître au repos ou se connaître plus
+ou moins dans le présent et le passé. Les êtres dont je parle n'ont en eux
+cette force que parce qu'ils se connaissent aussi dans l'avenir. Avoir
+conscience de soi-même, pour les hommes les plus grands, c'est avoir
+conscience, jusqu'à un certain point, de son étoile ou de sa destinée. Ils
+connaissent une partie de leur avenir parce qu'ils sont déjà une partie de
+cet avenir même. Ils ont confiance en eux parce qu'ils savent dès
+aujourd'hui ce que les événements deviendront dans leur âme. L'événement en
+soi, c'est l'eau pure que nous verse la fortune et il n'a d'ordinaire par
+lui même ni saveur, ni couleur, ni parfum. Il devient beau ou triste, doux
+ou amer, mortel ou vivifiant, selon la qualité de l'âme qui le recueille.
+Il arrive sans cesse à ceux qui nous entourent mille et mille aventures qui
+semblent toutes chargées de germes d'héroïsme, et rien d'héroïque ne
+s'élève après que l'aventure s'est dissipée. Mais Jésus-Christ rencontre
+sur sa route une troupe d'enfants, une femme adultère ou la Samaritaine, et
+l'humanité monte trois fois de suite à la hauteur de Dieu.
+
+
+
+
+IX
+
+
+On devrait pouvoir dire qu'il n'arrive aux hommes que ce qu'ils veulent
+qu'il leur arrive. Nous n'avons, il est vrai, qu'une influence affaiblie
+sur un certain nombre d'événements extérieurs; mais nous avons une action
+toute puissante sur ce que ces événements deviennent en nous-mêmes,
+c'est-à-dire sur la partie spirituelle qui est la partie lumineuse et
+immortelle de tout événement. Il est des milliers d'êtres en qui cette
+partie spirituelle qui demande à naître de tout amour, de tout malheur ou
+de toute rencontre n'a pu vivre un instant, et ceux-là passent comme des
+épaves sur un fleuve. Il en est quelques autres en qui cette part
+immortelle absorbe tout; et ceux-là sont comme des îles sur la mer, car ils
+ont trouvé un point fixe d'où ils commandent aux destinées intimes; et la
+destinée véritable est une destinée intime. Pour la plupart des hommes,
+c'est ce qui leur arrive qui assombrit ou éclaire leur vie; mais la vie
+intérieure de ceux dont je parle éclaire seule tout ce qui leur arrive. Si
+vous aimez, ce n'est pas cet amour qui fait partie de votre destinée; c'est
+la conscience de vous-même que vous aurez trouvée au fond de cet amour qui
+modifiera votre vie. Si l'on vous a trahi, ce n'est pas la trahison qui
+importe; c'est le pardon qu'elle a fait naître dans votre âme, et la nature
+plus ou moins générale, plus ou moins élevée, plus ou moins réfléchie de ce
+pardon, qui tournera votre existence vers le côté paisible et plus clair du
+destin où vous vous verrez mieux que si l'on vous était resté fidèle. Mais
+si la trahison n'a pas accru la simplicité, la confiance plus haute,
+l'étendue de l'amour, on vous aura trahi bien inutilement, et vous pourrez
+vous dire qu'il n'est rien arrivé.
+
+
+
+
+X
+
+
+N'oublions pas que rien ne nous arrive qui ne soit de la même nature que
+nous-mêmes. Toute aventure qui se présente, se présente à notre âme sous la
+forme de nos pensées habituelles, et aucune occasion héroïque ne s'est
+jamais offerte à celui qui n'était pas un héros silencieux et obscur depuis
+un grand nombre d'années. Gravissez la montagne ou descendez dans le
+village, allez au bout du monde ou bien promenez-vous autour de la maison,
+vous ne rencontrerez que vous-même sur les routes du hasard. Si Judas sort
+ce soir, il ira vers Judas et aura l'occasion de trahir, mais si Socrate
+ouvre sa porte, il trouvera Socrate endormi sur le seuil et aura l'occasion
+d'être sage. Nos aventures errent autour de nous comme les abeilles sur le
+point d'essaimer errent autour de la ruche. Elles attendent que l'idée-mère
+sorte enfin de notre âme; et quand elle est sortie, elles s'agglomèrent
+autour d'elle. Mentez, et les mensonges accourront; aimez, et la grappe
+d'aventures frissonnera d'amour. Il semble que tout n'attende qu'un signal
+intérieur, et si notre âme devient plus sage vers le soir, le malheur
+aposté par elle-même le matin devient plus sage aussi.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Il n'arrive jamais de grands événements intérieurs à ceux qui n'ont rien
+fait pour les appeler à eux; et cependant le moindre accident de la vie
+porte en lui la semence d'un grand événement intérieur. Mais ces événements
+sont les esclaves de la justice, et chaque homme a la part de butin qu'il
+mérite. Nous devenons exactement ce que nous découvrons dans les bonheurs
+et les malheurs qui nous adviennent; et les caprices les plus inattendus de
+la fortune s'accoutument à prendre la forme même de nos pensées. Les
+vêtements, les armes et les parures du destin se trouvent dans notre vie
+intérieure. Si Socrate et Thersite perdent leur fils unique le même jour,
+le malheur de Socrate ne sera pas pareil au malheur de Thersite. La mort
+même, que l'on croit invariable, a d'autres habitudes, d'autres gestes,
+d'autres larmes dans la maison des bons que dans celle des méchants. On
+dirait que le malheur ou le bonheur se purifie avant de frapper à la porte
+du sage; et qu'il baisse la tête pour entrer dans une âme médiocre.
+
+
+
+
+XII
+
+
+À mesure que nous devenons sages, nous échappons à quelques-unes de nos
+destinées instinctives. Il y a dans tout être un certain désir de sagesse,
+qui pourrait transformer en conscience la plupart des hasards de la vie. Et
+ce qui a été transformé en conscience n'appartient plus aux puissances
+ennemies. Une souffrance que votre âme a changée en douceur, en indulgence
+ou en sourires patients, est une souffrance qui ne reviendra plus sans
+ornements spirituels; et une faute et un défaut que vous avez regardés face
+à face est une faute et un défaut qui ne peuvent plus vous nuire, et qui ne
+peuvent plus nuire aux autres.
+
+Il existe des rapports incessants entre l'instinct et le destin, ils se
+soutiennent l'un l'autre, et ils rôdent la main dans la main autour de
+l'homme inattentif. Mais tout être qui sait diminuer en lui la force
+aveugle de l'instinct, diminue tout autour de lui la force du destin. Il
+semble qu'il crée une sorte de lieu d'asile, inviolable en proportion de sa
+sagesse, et ceux qui passent par hasard dans la zone éclairée de sa
+conscience acquise n'ont rien à craindre du hasard tant qu'ils s'attardent
+en cette zone. Placez Socrate et Jésus-Christ au milieu des Atrides, et
+l'Orestie n'aura pas lieu aussi longtemps qu'ils se trouveront dans le
+palais d'Agamemnon; et s'ils se fussent assis sur le seuil des demeures de
+Jocaste, OEdipe n'eût pas songé à se crever les yeux. Il y a des malheurs
+que la fatalité n'ose entreprendre en présence d'une âme qui l'a vaincue
+plus d'une fois, et le sage qui passe interrompt mille drames.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Il est si vrai que la présence du sage paralyse le destin, qu'il n'existe
+peut-être pas un seul drame où paraisse un véritable sage, et s'il y en
+paraît un, l'événement s'arrête de lui-même avant les larmes et le sang.
+Non seulement, il n'y a jamais de drame entre les sages, mais il y a très
+rarement un drame autour du sage. Il n'est guère possible d'imaginer qu'un
+événement tragique se développe entre des êtres qui ont fait sérieusement
+le tour de leur conscience, et les héros des grandes tragédies ont des âmes
+qu'ils n'interrogent jamais profondément. C'est pourquoi le poète tragique
+ne saurait nous montrer qu'une beauté plus ou moins enchaînée, car dès que
+ses héros s'élèvent aussi haut que de véritables héros doivent monter, ils
+laissent tomber leurs armes, et le drame n'est plus que le repos dans la
+lumière. Le seul drame du sage se trouve dans le _Phédon_, dans
+_Prométhée_, dans la passion du Christ, dans le meurtre d'Orphée ou le
+sacrifice d'Antigone. Mais ce drame mis à part, qui est le drame unique de
+la sagesse, observons que les poètes tragiques osent très rarement
+permettre au sage de paraître un moment sur la scène. Ils craignent une âme
+haute parce que les événements la craignent, et qu'un meurtre commis en
+présence du sage n'a pas le même aspect que le meurtre commis en présence
+de ceux dont l'âme s'ignore encore. Si Oedipe avait possédé quelques-unes
+de ces certitudes que tout penseur peut acquérir, s'il avait eu en lui ce
+refuge toujours ouvert que Marc-Aurèle, par exemple, avait su édifier en
+lui-même, qu'aurait fait le destin, et qu'aurait-il pris à ses pièges, si
+ce n'est la pure lumière que répand une grande âme en devenant plus belle
+dans l'infortune?
+
+Où se trouve le sage dans _OEdipe?_ Est-ce Tirésias? Il connaît l'avenir,
+mais il ignore que la bonté et le pardon dominent l'avenir. Il sait la
+vérité sacrée, mais il ignore la vérité humaine. Il ignore la sagesse qui
+prend le malheur dans ses bras pour lui communiquer sa force. Ceux qui
+savent ne savent rien s'ils ne possèdent pas la force de l'amour, car le
+véritable sage n'est pas celui qui voit, mais celui qui, voyant le plus
+loin, aime le plus profondément les hommes. Voir sans aimer, c'est regarder
+dans les ténèbres.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+On nous affirme que toutes les grandes tragédies ne nous offrent pas
+d'autre spectacle que la lutte de l'homme contre la fatalité. Je crois, au
+contraire, qu'il n'existe pas une seule tragédie où la fatalité règne
+réellement. J'ai beau les parcourir, je n'en trouve pas une où le héros
+combatte le destin pur et simple. Au fond, ce n'est jamais le destin, c'est
+toujours la sagesse qu'il attaque. Il n'y a de fatalité véritable qu'en
+certains malheurs extérieurs, tels que les maladies, les accidents, la mort
+inopinée de personnes aimées, etc., mais il n'existe pas de _fatalité
+intérieure_. La volonté de la sagesse a le pouvoir de rectifier tout ce qui
+n'atteint par mortellement notre corps. Souvent même elle parvient à
+s'introduire dans le domaine étroit des fatalités extérieures. Il est vrai
+qu'il faut accumuler en soi, un lourd, un patient trésor, pour que cette
+volonté trouve, au moment solennel, les forces nécessaires.
+
+
+
+
+XV
+
+
+La statue du destin projette une ombre énorme sur la vallée qu'elle semble
+inonder de ténèbres; mais cette ombre a des contours très nets pour ceux
+qui la regardent des flancs de la montagne. Nous naissons en elle, il est
+vrai; mais, il est permis à beaucoup d'hommes d'en sortir; et si notre
+faiblesse ou nos infirmités nous attachent jusqu'à la mort aux régions
+assombries, c'est déjà quelque chose que de s'en éloigner parfois par le
+désir et la pensée. Il est possible que le destin règne plus rigoureusement
+sur l'un ou l'autre d'entre nous, en vertu de l'hérédité, en vertu de
+l'instinct, en vertu d'autres lois plus inexorables encore, plus profondes
+et plus inconnues, mais alors même qu'il nous accable de malheurs immérités
+et étonnants, alors même qu'il nous oblige de faire ce que nous n'aurions
+jamais fait s'il n'avait pas violenté nos mains, le malheur advenu, l'acte
+accompli, il dépend de nous qu'il n'ait plus aucune influence sur ce qui va
+se passer dans notre âme. Il ne peut empêcher, quand il frappe un coeur de
+bonne volonté, que le malheur subi ou l'erreur reconnue n'ouvrent en ce
+coeur une source de clarté. Il ne peut empêcher qu'une âme ne transforme
+chacune de ses épreuves en pensées, en sentiments, en biens inviolables.
+Quelle que soit sa puissance au dehors, il s'arrête toujours quand il
+trouve sur le seuil l'un des gardiens silencieux d'une vie intérieure. Et
+si on lui permet alors l'accès de la demeure cachée, il n'y peut pénétrer
+qu'en hôte bienfaisant, pour ranimer l'atmosphère engourdie, renouveler la
+paix, augmenter la lumière, étendre la sérénité, éclairer l'horizon.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Encore une fois, qu'aurait fait le destin, s'il s'était trompé d'âme et
+qu'il eût tendu à Épicure, à Marc-Aurèle ou à Antonin-le-pieux les pièges
+qu'il tendit à OEdipe? Je consens même à supposer qu'il eût pu entraîner
+Antonin, par exemple, à massacrer son père et à profaner dans la même
+ignorance, la couche de sa mère. Qu'aurait-il ébranlé dans l'âme du noble
+souverain? La fin de tout ceci n'eût-elle pas été conforme au dénouement de
+tous les drames qui s'attaquent au sage, c'est-à-dire une grande douleur,
+il est vrai, mais aussi une grande lumière née de cette douleur même et
+déjà victorieuse à demi de son ombre? Antonin eût pleuré comme tous les
+hommes pleurent; mais les plus larges pleurs n'éteignent aucun rayon dans
+une âme qui n'a pas de rayons empruntés. Il y a pour le sage, de la douleur
+au désespoir, un long chemin que la sagesse n'a jamais parcouru. À la
+hauteur morale où la vie d'Antonin nous montre qu'il était parvenu, les
+pensées qui grandissent, les sentiments qui s'ennoblissent éclairent toutes
+les larmes. Il aurait accueilli le malheur dans la partie la plus vaste et
+la plus pure de son âme, et le malheur épouse, comme l'eau, toutes les
+formes du vase dans lequel on l'enferme. Antonin se serait résigné,
+disons-nous. Oui, mais encore faut-il remarquer que ce mot nous cache trop
+souvent ce qui a lieu dans un grand coeur. Il est facile à la première âme
+venue de s'imaginer qu'elle aussi se résigne. Hélas! ce n'est pas la
+résignation qui nous console, nous purifie et nous élève, mais les pensées
+et les vertus au nom desquelles on se résigne, et c'est ici que la sagesse
+récompense ses fidèles en proportion de leurs mérites.
+
+Il existe des idées qu'aucune catastrophe ne peut atteindre. Il suffit
+d'ordinaire qu'une idée s'élève au-dessus de la vanité, de l'indifférence
+et de l'égoïsme quotidiens pour que celui qui la nourrit ne soit plus aussi
+vulnérable. Et c'est pourquoi, qu'il y ait bonheur ou malheur, l'homme le
+plus heureux sera toujours celui dans lequel la plus grande idée vit avec
+la plus grande ardeur. Si la fatalité l'eût voulu, Antonin le Pieux eût été
+incestueux et parricide peut-être, mais sa vie intérieure, loin de
+s'anéantir comme la vie d'OEdipe, eût été raffermie par ses désastres
+mêmes, et le destin eût pris la fuite, en abandonnant, tout autour du
+palais de l'empereur, ses réseaux et ses armes brisées, car de même que le
+triomphe des consuls et des dictateurs ne pouvait avoir lieu que dans Rome,
+le véritable triomphe du destin ne saurait avoir lieu que dans l'âme.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Où se trouve la fatalité dans _Hamlet_, le _Roi Lear_ et _Macbeth_? Son
+trône n'est-il pas assis au centre même de la déraison du vieux roi, sur
+les marches inférieures de l'imagination du jeune prince et sur la cime des
+désirs maladifs du thane de Cawdor? Ne parlons pas de celui-ci, ni du père
+de Cordélia, dont l'inconscience trop manifeste ne sera contestée par
+personne, mais Hamlet, le penseur, est-il sage? Voit-il les crimes
+d'Elseneur d'assez haut? Il les aperçoit, semble-t-il, des sommets de
+l'intelligence, mais les sommets de certains sentiments, les sommets de la
+bonté, de la confiance, de l'indulgence et de l'amour, dans la lumineuse
+chaîne de montagnes de la sagesse, ne dominent-ils pas ceux de
+l'intelligence? Que serait-il advenu s'il avait contemplé les forfaits
+d'Elseneur des hauteurs d'où Marc-Aurèle et Fénelon, par exemple, les
+eussent contemplés? Et d'abord, n'arrive-t-il pas souvent qu'un crime qui
+sent peser sur lui le regard d'une âme plus puissante, suspende sa marche
+dans les ténèbres, de même que les abeilles suspendent leur travail quand
+un rayon de jour pénètre dans la ruche?
+
+En tout cas, le destin véritable auquel Claudius et Gertrude s'étaient
+abandonnés,--car on ne se livre au destin que lorsqu'on fait le mal,--le
+destin véritable, qui est le destin intérieur, aurait suivi sa voie dans
+l'âme des coupables, mais aurait-il pu en sortir, aurait-il osé franchir la
+barrière éclatante et accusatrice que la simple présence d'un de ces sages
+eût mise en permanence devant les portes du palais? Si les destinées de
+ceux qui sont moins sages participent malgré elles aux destinées du sage
+qu'elles rencontrent, les destinés du sage sont rarement atteintes par des
+destinées inférieures. Dans les domaines de la fatalité, non plus que sur
+la terre, les fleuves ne remontent vers leurs sources. Mais pour en revenir
+à la première idée, vous imaginez-vous une âme puissante et souveraine,
+comme celle de Jésus à la place d'Hamlet, dans Elseneur, et que la tragédie
+suive son cours jusqu'aux quatre morts de la fin? Cela vous paraît-il
+possible? Est-ce que le crime le plus habile, en présence d'une sagesse
+profonde, ne ressemble pas un peu à ces spectacles que l'on offre le soir
+aux tout petits enfants et dont un rayon de soleil révèlerait la pauvreté
+et le mensonge? Voyez-vous Jésus-Christ, ou simplement le sage que vous
+avez peut-être rencontré, au milieu des ténèbres volontaires d'Elseneur?
+Qu'est-ce qui mène Hamlet, sinon une pensée aveugle qui lui dit que la
+vengeance est l'unique devoir? Mais fallait-il vraiment un effort surhumain
+pour reconnaître que la vengeance n'est jamais un devoir? Je le répète,
+Hamlet pense beaucoup, mais il n'est guère sage. Il ne paraît pas
+soupçonner où se trouve le défaut de la cuirasse du destin. Il ne suffit
+pas toujours de s'armer de pensées hautes pour le vaincre, car le destin
+sait opposer aux pensées hautes des pensées plus hautes encore; mais quel
+destin a jamais résisté à des pensées douces, simples, bonnes et loyales?
+La seule manière d'asservir le destin, c'est de faire le contraire du mal
+qu'il voudrait nous faire faire. Il n'y a pas de drame inévitable. Les
+catastrophes d'Elseneur n'ont lieu que parce que toutes les âmes se
+refusent à voir; mais une âme vivante contraint toutes les autres à
+entr'ouvrir les yeux. Où était-il écrit que Laërte, Ophélie, Gertrude,
+Hamlet et Claudius dussent mourir, si ce n'est dans l'aveuglement misérable
+d'Hamlet? Mais qu'y avait-il donc d'inévitable en cet aveuglement? Ne
+faisons pas intervenir le destin là où une pensée peut désarmer encore les
+puissances meurtrières. Il lui reste une part assez belle. Le destin, je
+retrouve son empire dans un mur qui me tombe sur la tête, dans la tempête
+qui éventre un navire et dans l'épidémie qui atteint ceux que j'aime. Mais
+il n'entre jamais dans l'âme d'un homme qui ne l'appelle pas. Hamlet est
+malheureux parce qu'il marche dans des ténèbres inhumaines, et c'est son
+ignorance qui fixe son malheur. Il n'y a rien au monde qui obéisse plus
+longtemps que la fatalité à tous ceux qui osent lui donner des ordres.
+Horatio lui-même eût pu lui en donner jusqu'au dernier moment, mais il n'a
+pas eu l'énergie nécessaire pour sortir de l'ombre de son maître. Il eût
+suffi qu'une âme eût eu l'audace de crier la vérité dans Elseneur, pour que
+l'histoire d'Elseneur ne se fût pas écroulée tout entière dans des larmes
+de haine et d'horreur. Mais le mauvais hasard, aux doigts de la sagesse,
+est souple comme un jonc que l'on vient de couper et devient une barre
+d'airain meurtrièrement inflexible aux mains de l'inconscience. Une fois de
+plus, tout dépendait ici, non du destin, mais de la sagesse du plus sage,
+car Hamlet était le plus sage, et c'est pourquoi il devenait, par sa seule
+présence, le centre même du drame d'Elseneur--et la sagesse d'Hamlet ne
+dépendait que de lui-même.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Si vous vous défiez des tragédies imaginaires, pénétrez dans l'un ou
+l'autre des grands drames de l'histoire authentique; vous verrez que la
+destinée et l'homme y ont les mêmes rapports, les mêmes habitudes, les
+mêmes impatiences, les mêmes soumissions et les mêmes révoltes. Vous verrez
+que là aussi la partie la plus active de ce que nous nous plaisons à nommer
+«fatalité» est une force créée par les hommes. Elle est énorme, il est
+vrai, mais rarement irrésistible. Elle ne sort pas, à un moment donné, d'un
+abîme inexorable, inaccessible et insondable. Elle est formée de l'énergie,
+des désirs, des pensées, des souffrances, des passions de nos frères, et
+nous devrions connaître ces passions puisqu'elles sont pareilles aux
+nôtres. Même dans les moments les plus étranges, dans les malheurs les plus
+mystérieux et les plus imprévus, nous n'avons presque jamais à lutter
+contre un ennemi invisible ou totalement inconnu. N'étendons pas à plaisir
+le domaine de l'inéluctable. Les hommes vraiment forts n'ignorent point
+qu'ils ne connaissent pas toutes les forces qui s'opposent à leurs projets,
+mais ils combattent contre celles qu'ils connaissent aussi courageusement
+que s'il n'y en avait pas d'autres, et triomphent souvent. Nous aurons
+singulièrement affermi notre sécurité, notre paix et notre bonheur, le jour
+où notre ignorance et notre indolence auront cessé d'appeler fatal tout ce
+que notre énergie et notre intelligence auraient dû appeler naturel et
+humain.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Voyez une mémorable victime du destin: Louis XVI. Jamais, semble-t-il, la
+fatalité ne voulut plus implacablement le malheur d'un pauvre homme,
+honnête, bon, doux, vertueux. Mais si on regarde l'histoire de plus près,
+de quoi est fait tout le venin de cette fatalité sinon des faiblesses, des
+hésitations, des petites duplicités, des inconséquences, de la vanité et de
+l'aveuglement de la victime? S'il est vrai qu'une sorte de prédestination
+domine toutes les circonstances d'une vie, cette prédestination ne saurait
+se trouver que dans notre caractère; et le caractère, n'est-ce pas ce qui
+devrait se modifier le plus facilement dans un homme de bonne volonté?
+N'est-ce pas, en fait, ce qui se modifie toujours dans la plupart des
+existences? Avez-vous, à trente ans, le caractère que vous aviez à vingt?
+Il est meilleur ou pire selon que vous avez vu triompher le mensonge et la
+haine, la déloyauté et la méchanceté, ou bien la vérité, l'amour et la
+bonté. Et vous avez cru voir triompher la haine ou l'amour, la vérité ou le
+mensonge d'après l'idée plus ou moins élevée que vous vous êtes faite peu à
+peu du bonheur et du but de la vie. C'est ce qui préoccupe notre secret
+désir qui semble naturellement l'emporter. Si vous tournez les yeux du côté
+du mal, le mal est partout victorieux; mais si vous avez appris à vos
+regards à s'attacher à la simplicité, à la sincérité et à la vérité, vous
+ne verrez au fond de toute chose que la victoire puissante et silencieuse
+de ce que vous aimez.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Toutefois, n'allons pas juger Louis XVI du point de vue où nous sommes.
+Mettons-nous à sa place, au milieu de ses incertitudes, de son étonnement,
+de ses difficultés, de ses obscurités. Il est trop facile de prévoir ce
+qu'il eût fallu faire après que l'on sait tout ce qui a été fait. Nous
+aussi, dans nos troubles, dans nos hésitations, dans notre ignorance du
+devoir, on devra nous juger en cherchant à retrouver la trace de nos
+derniers pas sur le sable de la petite éminence d'où nous nous efforcions
+de découvrir l'avenir. Savons-nous mieux que Louis XVI ce qu'il convient de
+faire en ce moment? Ce qu'il faut abandonner et ce qu'il faut défendre?
+Flotterons-nous plus sagement que lui entre les droits de la raison humaine
+et ceux des circonstances? L'hésitation consciencieuse n'a-t-elle pas
+souvent tous les caractères d'un devoir? L'exemple du malheureux roi peut
+cependant nous enseigner une chose importante: c'est que dans un grand et
+noble doute, il faut toujours aller courageusement, directement et
+infiniment au delà de ce qui nous paraît raisonnable, réalisable et juste.
+L'idée que nous nous faisons du devoir, de la justice et de la vérité, si
+claire, si avancée, si indépendante qu'elle nous paraisse, ne l'est jamais
+autant qu'elle le sera tout naturellement quelques années, quelques siècles
+plus tard. Il est donc sage d'aller du moins aussi promptement que possible
+à la pointe extrême de ce que nous voyons, de ce que nous espérons. Si
+Louis XVI avait fait ce que nous aurions fait à sa place, maintenant que
+nous savons ce qu'il eût fallu faire, c'est-à-dire abdiquer franchement
+toutes les folies du préjugé royal, accepter loyalement la vérité nouvelle
+et la justice supérieure qu'on offrait à ses yeux, nous admirerions son
+génie. Or, il est probable que Louis XVI, qui n'était ni un méchant homme
+ni un imbécile, a pu voir, ne fût-ce qu'une minute, sa situation, du même
+oeil que l'eût vue un philosophe désintéressé. En tout cas, cela n'est pas,
+historiquement ou psychologiquement, impossible. Nous savons bien souvent,
+dans nos doutes solennels, où se trouve le point fixe, le sommet
+inaltérable du devoir, mais il nous semble qu'il y a, du devoir actuel à ce
+sommet trop solitaire et trop étincelant, une distance qu'il ne serait pas
+prudent de franchir tout de suite. Et pourtant, toute l'histoire de
+l'humanité, toute l'expérience de notre propre vie ne nous prouvent-elles
+pas que c'est toujours le plus haut sommet qui a raison, qu'il faut
+toujours finir par y monter de force, après avoir perdu un temps précieux
+sur la plupart des éminences intermédiaires? Qu'est-ce qu'un sage, un
+héros, un grand homme, sinon celui qui est allé tout seul, avant les
+autres, sur le plateau désert que tous apercevaient plus ou moins
+clairement?
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Nous ne prétendons pas qu'il eût fallu que Louis XVI eût été un homme de
+ce genre, un homme de génie, bien que ce soit presque un devoir d'avoir du
+génie quand on tient dans ses mains la destinée d'un grand nombre de ses
+frères. Nous ne prétendons pas davantage que les meilleurs de nous eussent
+évité ses erreurs et par conséquent ses malheurs. Non; mais une chose est
+certaine, c'est qu'aucun de ces malheurs n'avait une origine surhumaine,
+n'était surnaturellement ou trop mystérieusement inévitable. Ils ne
+descendaient pas d'un autre monde; ils n'étaient pas envoyés par un Dieu
+monstrueux, incompréhensible et capricieux. Ils étaient nés d'une idée de
+justice méconnue, d'une idée de justice qui s'était reveillée en sursaut
+dans la vie, mais qui n'avait jamais dormi dans la raison de l'homme. Et
+qu'y a-t-il au monde de plus rassurant, de plus près de nous, de plus
+profondément humain qu'une idée de justice? Il était regrettable, au point
+de vue de la tranquillité de Louis XVI, que cette idée se fût précisément
+réveillée sous son règne; c'est à peu près tout ce qu'il pouvait reprocher
+au destin; et la plupart des reproches que nous lui faisons d'ordinaire ont
+la même valeur.
+
+Pour le reste, il est très légitimement permis de supposer qu'un seul acte
+d'énergie, de loyauté totale, de sagesse désintéressée et noblement
+clairvoyante eût pu changer le cours des événements. Si la fuite à
+Varennes, qui était cependant un acte de duplicité et de faiblesse
+coupable, avait été organisée d'une manière un peu moins puérile, un peu
+moins absurde, comme aurait pu l'organiser tout homme habitué à la vie
+réelle, il n'est pas douteux que Louis XVI ne serait pas mort sur
+l'échafaud. Etait-ce un dieu ou son aveugle complaisance pour
+Marie-Antoinette qui le poussait à confier au sot, vaniteux et maladroit de
+Fersen les préparatifs et la direction du désastreux voyage? Etait-ce une
+force pleine de grands mystères ou sa légèreté, son insouciance, son
+inconscience, je ne sais quel abandon apathique et en même temps
+provocateur à son étoile, comme les nonchalants et les faibles en ont
+souvent dans les dangers, qui l'obligeait de mettre, à chaque relais, la
+tête à la portière de la berline, de façon à être reconnu trois ou quatre
+fois? Et dans le moment décisif, dans cette sinistre et haletante nuit de
+Varennes, qui est une de ces nuits de l'histoire où la fatalité eût dû
+régner à l'horizon comme une inébranlable montagne, ne la voit-on pas
+chanceler à chaque pas, cette fatalité, telle qu'un enfant qui marche pour
+la première fois et qui ne sait si c'est ce caillou blanc ou cette touffe
+d'herbe qui le fera choir à droite ou à gauche dans le sentier? À l'arrêt
+tragique de la berline, dans la nuit noire, au cri terrible poussé par un
+adolescent, le jeune Drouet: «_Au nom de la nation!..._» un ordre du roi
+dans la voiture, un coup de fouet, un coup de collier, et vous et moi, nous
+ne serions probablement pas nés, car l'histoire du monde n'eût pas été la
+même. Et puis devant le maire, respectueux, déconcerté, hésitant, et qui
+n'attend qu'un mot impérieux pour ouvrir toutes les portes, et à l'auberge,
+et dans la boutique de M. Sauce, le brave épicier du village, enfin à
+l'arrivée de Goguelat et de Choiseul, entourés des hussards qui apportent
+le salut, à vingt reprises, tout n'a-t-il pas dépendu d'un oui ou d'un non,
+d'un pas, d'un geste, d'un regard? Mettez dix hommes que vous connaissez
+assez intimement dans la situation du roi de France, et vous prévoirez à
+coup sûr l'issue de leurs dix nuits. Ah! c'est bien là la nuit honteuse, la
+nuit révélatrice de la fatalité! Vit-on jamais plus clairement la
+dépendance, la misère familière et effarée de cette grande force
+mystérieuse qui dans nos heures trop résignées semble peser sur notre vie?
+La vit-on jamais, plus complètement dépouillée de ses vêtements empruntés,
+imposants et trompeurs, aller et venir, cent fois de suite et tout en
+larmes, de la mort à la vie, de la vie à la mort, et se jeter enfin, comme
+une femme épouvantée, dans les bras d'un malheureux homme un peu moins
+inexistant, un peu moins indécis qu'elle-même, pour implorer jusqu'au matin
+une décision, une existence qu'elle ne trouve jamais qu'au fond d'une
+intelligence, d'une volonté humaine?
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Pourtant, ce n'est pas là toute la vérité. Il est salutaire d'envisager
+les choses de cette façon, de diminuer ainsi le rôle de la fatalité, de la
+traiter comme une femme hésitante et égarée qu'il convient de recueillir et
+de guider. Cela nous donne, en attendant notre heure dangereuse, une
+confiance, une initiative, un courage sans lesquels on ne ferait rien
+d'utile: mais cela ne veut pas dire qu'il n'y ait pas autre chose, qu'il ne
+faille jamais compter qu'avec sa volonté et son intelligence.
+L'intelligence et la volonté, comme des soldats victorieux, doivent
+s'habituer à vivre aux dépens de tout ce qui leur fait la guerre. Elles
+doivent apprendre à se nourrir de l'inconnu qui les domine. On ne sort du
+bonheur trop étroit des hommes sans mission, on ne sort des actes
+ordinaires, qu'en marchant avec une certitude volontaire dans le sentier
+que l'on connaît, tout en ne cessant pas de songer à l'espace inexploré à
+travers lequel ce sentier se déroule. Accoutumons-nous à agir comme si tout
+nous était soumis; mais en entretenant dans notre âme une pensée chargée de
+se soumettre noblement aux grandes forces que nous rencontrerons. Il est
+nécessaire que la main croie que l'on a tout prévu; mais qu'une idée
+secrète, inviolable, incorruptible, n'oublie jamais que tout ce qui est
+grand est presque toujours imprévu. C'est l'imprévu, c'est l'inconnu qui
+exécutent ce que nous n'aurions pas osé tenter; mais ils ne viennent à
+notre aide que s'ils trouvent au fond de notre coeur un autel qui leur soit
+dédié. Voyez la part que, dans leurs actes extraordinaires, les hommes les
+plus doués de volonté, comme Napoléon, savent réserver à la fortune. Ceux
+qui n'ont aucune espérance généreuse emprisonnent le hasard, comme un
+enfant chétif; les autres lui livrent toutes grandes les plaines sans
+limites que l'être humain n'a pas encore la force de parcourir, mais ne l'y
+perdent pas de vue.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Il en est de ces heures convulsives de l'histoire comme des tempêtes sur
+la mer. On vient du fond des plaines, on accourt sur la plage, on regarde
+du haut des falaises, on attend quelque chose, on interroge les vagues
+énormes avec je ne sais quelle curiosité puérilement passionnée. En voici
+une trois fois plus haute et plus furieuse que les autres. Elle s'avance
+comme un monstre aux muscles transparents. Elle se déroule en hâte du bout
+de l'horizon, porteuse, semble-t-il, d'une révélation urgente et décisive.
+Elle creuse derrière elle un sillon si profond qu'il va livrer sans doute
+l'un des secrets de l'Océan; et de même qu'entre les plus indolentes
+petites vagues des jours sans souffle et sans nuage, des flots limpides et
+insondables, roulent sur d'autres flots limpides et insondables. Pas un
+être vivant, pas une herbe, pas une pierre ne surgit.
+
+Si quelque chose pouvait décourager le sage, qui n'est point sage tant
+qu'un motif inattendu de découragement n'illumine pas son étonnement et
+n'élève pas sa curiosité, on trouverait dans cette même Révolution
+française, plus d'une destinée infiniment plus sombre, plus écrasante et
+plus inexplicable que celle de Louis XVI. Je songe aux Girondins, je songe
+surtout à l'admirable Vergniaud. Même aujourd'hui que nous savons tout ce
+que l'avenir lui cachait, et que nous devinons à peu près où voulait en
+venir l'idée instinctive d'un siècle exceptionnel, il nous serait
+probablement impossible d'agir plus sagement, plus noblement que lui. Il
+serait, en tout cas, difficile à tout homme, jeté par le hasard dans le
+brasier d'un drame qui n'avait plus de bornes, d'unir à un plus grand
+esprit un plus grand caractère. Le beau fantôme sans souillure, le bel être
+sans crainte, sans arrière-pensées, sans erreurs, sans faiblesses, que
+parfois nous formons au fond de notre coeur, de toutes nos forces les plus
+pures, de toute notre sagesse et de tout notre amour, voudrait aller
+s'asseoir non loin de lui, sur ces bancs déjà déserts de la Convention «où
+semblait planer l'ombre de la mort» pour penser, pour parler, pour agir
+comme il fit. Il aperçut ce qu'il y avait d'éternel et d'infaillible de
+l'autre côté du moment tragique, il sut rester fidèle à l'humanité et à
+l'indulgence durant des jours terribles où l'humanité et l'indulgence
+semblaient les pires ennemis d'un idéal de justice auquel il avait tout
+sacrifié; et, «dans un grand et noble doute, il alla courageusement,
+directement et infiniment au delà de ce qui paraissait raisonnable,
+réalisable et juste». La mort, violente mais attendue, vint à sa rencontre
+avant qu'il eût fait la moitié du chemin, pour nous apprendre que bien
+souvent, dans ces étranges luttes de l'homme et du destin, il ne s'agit pas
+de sauver la vie de notre corps, mais celle de nos sentiments les plus
+beaux et de nos meilleures pensées.
+
+Qu'importent mes meilleures pensées si je n'existe plus? disent les uns;
+que reste-t-il de moi, si pour conserver ma vie, tout ce que j'aime doit
+périr dans mon coeur et dans mon esprit? leur répondent les autres. Et
+n'est-ce pas à ce choix-là que se réduit presque toujours toute la morale,
+toute la vertu, tout l'héroïsme humain?
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Mais qu'est-ce enfin que cette sagesse dont nous parlons ainsi? N'essayons
+pas de la définir trop strictement, car ce serait l'emprisonner. Tous ceux
+qui le tentèrent font songer à un homme qui éteindrait d'abord une lumière
+afin d'étudier la nature même de la lumière. Il ne trouvera jamais qu'une
+mèche noircie et des cendres. «Le mot sage, observe Joubert, le mot sage
+dit à un enfant est un mot qu'il comprend toujours et qu'on ne lui explique
+jamais.» Acceptons-le comme l'accepte l'enfant, afin qu'il grandisse en
+même temps que nous. Disons de la sagesse ce que soeur Hadewijck, l'ennemie
+mystérieuse de Ruijsbroeck l'admirable, dit de l'Amour: «Son plus profond
+abîme est sa plus belle forme.» Il ne faut pas que la sagesse ait une
+forme; il faut que sa beauté soit aussi variable que la beauté des flammes.
+Ce n'est pas une déesse immobile, éternellement assise sur son trône. C'est
+Minerve qui nous accompagne, qui monte et qui descend, qui pleure et qui
+joue avec nous. Vous n'êtes vraiment sage que si votre sagesse se
+transforme sans cesse de votre enfance à votre mort. Plus le sens que vous
+attachez au mot sage devient beau et profond, plus vous devenez sage; et
+chaque degré que l'on gravit en s'élevant vers la sagesse augmente aux yeux
+de l'âme l'étendue que la sagesse ne pourra jamais parcourir.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Être sage, c'est avoir conscience de soi-même; mais quand on a acquis une
+conscience assez vaste de son être, on s'aperçoit que la véritable sagesse
+est une chose bien plus profonde encore que la conscience. L'agrandissement
+de la conscience ne doit être désiré que pour l'inconscience de plus en
+plus haute qu'elle dévoile; et c'est sur les hauteurs de cette inconscience
+nouvelle que se trouvent les sources de la sagesse la plus pure. Tous les
+hommes ont le même héritage d'inconscience; mais une partie de ce domaine
+est située en deçà, et une autre au delà de la conscience normale. La
+plupart ne sortent pas de la première zone; mais ceux qui aiment la sagesse
+n'ont de repos qu'ils n'aient ouvert des voies nouvelles vers la seconde.
+Si j'aime, et que j'aie acquis de mon amour la conscience la plus complète
+que l'homme puisse acquérir, cet amour sera éclairé par une inconscience
+d'une tout autre nature que l'inconscience qui assombrit les amours
+ordinaires. La dernière n'entoure que l'animal; la première environne le
+Dieu. Mais elle ne l'environne sensiblement que lorsqu'il a perdu le
+sentiment de la première. Nous ne sortons jamais de l'inconscience, mais
+nous pouvons améliorer sans cesse la qualité de l'inconscience qui nous
+baigne.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Être sage, ce n'est pas adorer sa raison seule, et ce n'est pas seulement
+avoir accoutumé cette raison à triompher sans peine de l'instinct
+inférieur. Ce seraient là des triomphes très stériles s'ils n'enseignaient
+à la raison une soumission plus grande à un instinct d'un autre genre, qui
+est l'instinct de l'âme. Ces triomphes quotidiens ne doivent être
+poursuivis que parce qu'ils permettent à un instinct de plus en plus divin
+de se manifester de plus en plus librement. Leur but ne se trouve pas en
+eux-mêmes. Ils ne servent qu'à débarrasser la route de la destinée de notre
+âme qui est toujours une destinée de purification et de lumière.
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+La raison ouvre la porte à la sagesse, mais la sagesse la plus vivante ne
+se trouve pas dans la raison. La raison ferme la porte aux destinées
+mauvaises, mais c'est notre sagesse qui ouvre à l'horizon une autre porte
+aux destinées propices. La raison se défend, interdit, recule, élimine,
+détruit; la sagesse attaque, ordonne, avance, ajoute, augmente et crée. La
+sagesse est bien plutôt un certain appétit de nôtre âme qu'un produit de
+notre raison. Elle vit au-dessus de la raison; aussi le propre de la
+véritable sagesse est-il de faire mille choses que la raison n'approuve
+pas, ou n'approuve qu'à la longue. C'est ainsi que la sagesse a dit un jour
+à la raison qu'il fallait rendre le bien pour le mal et aimer ses ennemis.
+La raison, s'élevant ce jour-là sur ce qu'il y a de plus haut dans son
+empire, a fini par l'admettre. Mais la sagesse n'est pas encore satisfaite;
+et toute seule elle cherche bien plus loin.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Si la sagesse n'obéissait qu'à la raison, et s'il suffisait qu'elle
+triomphât exactement des conseils de l'instinct, elle serait toujours
+pareille à elle-même. Il n'y aurait qu'une seule sagesse; et l'homme en
+aurait fait le tour, parce que la raison a déjà fait plus d'une fois le
+tour de son domaine.
+
+Or, s'il y a plusieurs points fixes dans la sagesse, rien n'est cependant
+plus différent que l'atmosphère qui l'enveloppe dans Socrate et dans
+Jésus-Christ, dans Aristide et dans Marc-Aurèle, dans Fénelon et dans
+Jean-Paul. Rien ne se transformerait plus complètement qu'un événement
+pareil qui tomberait le même jour dans les eaux vives de la sagesse de ces
+hommes, au lieu que s'il tombait dans l'eau stagnante de leur raison il y
+demeurerait exactement semblable à ce qu'il est en soi. Imaginez que
+Jésus-Christ et Socrate rencontrent la femme adultère; leur raison dira à
+peu près les mêmes choses, mais leur sagesse, par delà leurs paroles, par
+delà leurs pensées, aura des mouvements qui n'appartiendront pas aux mêmes
+mondes. C'est la vie même de la sagesse qui veut ces différences. Les sages
+partent tous du même point, qui est le seuil de la raison. Mais ils
+commencent à s'éloigner les uns des autres à compter du moment où les
+triomphes de la raison n'hésitent plus; c'est-à-dire à compter du moment où
+ils pénètrent librement dans la région de l'inconscience supérieure.
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Il y a une grande différence entre dire: «Ceci est raisonnable», et
+dire: «Ceci est sage». Ce qui est raisonnable n'est pas nécessairement
+sage, et ce qui est très sage n'est presque jamais raisonnable aux yeux de
+la raison trop froide. La raison, par exemple, enfante la justice; et la
+sagesse enfante la bonté, laquelle, remarque le vieux Plutarque, «s'étend
+beaucoup plus loin que la justice». Est-ce de la raison ou bien de la
+sagesse que dépend l'héroïsme? On pourrait dire que la sagesse n'est que le
+sentiment de l'infini appliqué à notre vie morale. La raison a aussi, il
+est vrai, le sentiment de l'infini, mais en elle ce sentiment n'est qu'une
+constatation inanimée. Elle se doit presque à elle-même de n'en tenir aucun
+compte dans la vie; au lieu que la sagesse est sage à proportion de la
+prédominance active que l'infini acquiert sur tout ce qu'elle fait faire.
+
+Il n'y a pas d'amour dans la raison; il y en a beaucoup dans la sagesse; et
+la sagesse la plus haute ne se discerne guère d'avec ce qu'il y a de plus
+pur dans l'amour. Or, l'amour est la forme la plus divine de l'infini; et
+en même temps, sans doute parce qu'elle est la plus divine, la plus
+profondément humaine. Ne pourrait-on pas dire que la sagesse est la
+victoire de la raison divine sur la raison humaine?
+
+
+
+
+XXX
+
+
+On ne saurait être trop raisonnable; mais seule la sagesse a droit de
+faire appel à la raison. Il n'est pas sage celui dont la raison n'a pas
+appris à obéir au premier signe de l'amour. Qu'aurait fait Jésus-Christ,
+qu'auraient fait les héros si leur raison ne se fût pas soumise? Est-ce
+qu'un acte héroïque ne dépasse pas toujours les bornes de la raison? et
+cependant qui donc oserait dire que le héros n'est pas plus sage que ceux
+qui ne bougent pas parce qu'ils n'écoutent que leur raison? Il faut le
+répéter encore; ce n'est pas la raison, c'est l'amour qui doit être le vase
+dans lequel on cultive la sagesse véritable. Il est vrai que la raison se
+trouve à la racine de la sagesse; mais la sagesse n'est pas la fleur de la
+raison. Car il ne s'agit pas ici, pour employer une autre métaphore, de la
+sagesse logique, qui est sa petite-fille, mais d'une autre sagesse, qui est
+la soeur préférée de l'amour.
+
+La raison et l'amour luttent d'abord violemment dans une âme qui s'élève,
+mais la sagesse naît de la paix qui finit par se faire entre l'amour et la
+raison. Et cette paix est d'autant plus profonde que la raison a cédé plus
+de droits à l'amour.
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+La sagesse est la lumière de l'amour, et l'amour est l'aliment de la
+lumière. Plus l'amour est profond, plus l'amour devient sage; et plus la
+sagesse s'élève, plus elle s'approche de l'amour. Aimez et vous deviendrez
+sage; devenez sage et vous devrez aimer. On n'aime véritablement qu'en
+devenant meilleur; et devenir meilleur c'est devenir plus sage. Il n'y a
+pas d'être au monde qui n'améliore quelque chose en son âme dès qu'il aime
+un autre être, lors même qu'il ne s'agit que d'un amour vulgaire; et ceux
+qui ne cessent pas d'aimer, ne continuent d'aimer que parce qu'ils ne
+cessent pas de devenir meilleurs. L'amour alimente la sagesse, et la
+sagesse alimente l'amour; et c'est un cercle de lumière au centre duquel
+ceux qui aiment embrassent ceux qui sont sages. La sagesse et l'amour ne se
+peuvent séparer; et dans le paradis de Swedenborg, l'épouse n'est que «
+l'amour de la sagesse du sage».
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+«Notre raison, dit Fénelon, ne consiste que dans nos idées claires.»
+Mais notre sagesse, pourrions-nous ajouter, c'est-à-dire ce qu'il y a de
+meilleur dans notre âme et dans notre caractère, se trouve surtout dans nos
+idées qui ne sont pas encore tout à fait claires. Si l'on ne se laissait
+guider dans la vie que par ses idées claires, on ne tarderait pas à devenir
+un homme digne de peu d'amour, digne de peu d'estime. Au fond, rien n'est
+moins clair que les raisons par lesquelles nous nous persuadons qu'il
+convient d'être bon, juste, généreux et d'avoir en toute chose les
+sentiments et les pensées les plus nobles que nous puissions atteindre.
+Heureusement, plus on a d'idées claires, plus on apprend à respecter celles
+qui ne sont pas encore claires. Il faut tâcher d'avoir le plus grand nombre
+possible d'idées aussi claires que possible afin d'éveiller en son âme un
+plus grand nombre d'idées qui soient encore obscures. Les idées claires
+semblent guider parfois notre vie extérieure, mais il est incontestable que
+les autres se trouvent à la tête de notre vie intime, et la vie que l'on
+voit finit toujours par obéir à celle qu'on ne voit pas. Or, du nombre, de
+la qualité et de la puissance de nos idées claires, dépendent le nombre, la
+qualité et la puissance de nos idées obscures; et il est extrêmement
+probable que la plupart des vérités définitives que nous cherchons avec
+tant d'ardeur, attendent patiemment leur heure au milieu de la foule de nos
+idées obscures. Il importe d'abréger leur attente. Une belle idée claire
+que nous éveillons en nous, ne manquera jamais d'aller éveiller à son tour
+une belle idée obscure, et quand l'idée obscure sera devenue claire en
+vieillissant,--car la clarté parfaite n'est-elle pas d'ordinaire le signe
+de la lassitude des idées?--elle ira, elle aussi, tirer de son sommeil une
+autre idée obscure, plus belle et plus haute qu'elle n'était elle-même en
+son ombre, et peut-être qu'en tâtonnant ainsi, successivement, sans se
+décourager, le long des lignes endormies, l'une d'elles posera quelque
+jour, par hasard, sa petite main presque invisible encore sur l'épaule
+d'une grande vérité.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+Idées claires, idées obscures, coeur, intelligence, volonté, raison, âme;
+au fond, voilà des mots qui désignent à peu près la même chose, à savoir,
+la richesse spirituelle d'un être. L'âme n'est sans doute que le plus beau
+désir de notre intelligence, et Dieu n'est peut-être à son tour que le plus
+beau des désirs de notre âme. Il y a tant d'obscurité en tout ceci que l'on
+peut tout au mieux tenter de diviser l'obscurité à l'aide de grosses
+lignes, souvent plus noires encore que les plans qu'elles coupent. Se
+connaître soi-même est peut-être le seul idéal acceptable qui nous reste,
+mais cette connaissance, qui semble, au premier abord, dépendre de notre
+raison seule, jusqu'à quel point en dépend-elle? L'homme le meilleur, le
+plus juste, le plus vrai, le plus moral en un mot, ne devrait-il pas être
+celui qui se serait le plus exactement rendu compte de sa situation dans
+l'univers? Mais qui peut croire de bonne foi qu'il s'en soit rendu compte;
+et la morale la plus positive n'étend-elle pas toutes ses racines dans une
+sorte d'inconscience mystique? Le plus beau désir de notre intelligence ne
+fait guère que passer par notre intelligence; et nous croyons à tort que la
+moisson, parce qu'elle passe sur la route, a été récoltée sur la route. La
+raison la plus nette, alors même qu'elle explore son domaine, sort à chaque
+pas de ce domaine.
+
+Cependant, c'est par l'intelligence que nous commençons d'embellir ce
+désir, le reste ne dépend pas entièrement de nous; mais ce reste ne se met
+en mouvement que si l'intelligence lui a donné le branle. La raison, qui
+est la fille aînée de notre intelligence, doit s'asseoir sur le seuil de
+notre vie morale, après avoir ouvert les portes souterraines derrière
+lesquelles sommeillent prisonnières les forces vives et instinctives de
+notre être. Elle attend, sa lampe à la main; et sa seule présence rend ce
+seuil inabordable à tout ce qui n'est pas encore conforme à la nature de la
+lumière. Plus avant, dans les régions où ses rayons ne pénètrent pas, la
+vie obscure continue. Elle ne s'en inquiète point, elle s'en réjouit au
+contraire. Elle sait qu'aux yeux du Dieu qu'elle désire, tout ce qui n'a
+pas franchi l'arcade lumineuse, songe, pensée, acte même, ne peut rien
+ajouter, ne peut rien enlever à l'être idéal qu'elle forme. Le devoir de
+sa flamme est d'être aussi claire, aussi étendue que possible, et de ne pas
+abandonner son poste. Elle n'hésite pas tant qu'il n'y a qu'une agitation
+d'instincts inférieurs et de ténèbres. Mais il arrive que parmi les
+captives qui s'éveillent, des forces plus éclatantes qu'elle-même
+s'approchent de l'entrée. Elles répandent une lumière plus immatérielle,
+plus diffuse, plus incompréhensible que celle de la flamme nette et ferme
+que protège sa main. Ce sont les puissances de l'amour, du bien
+inexplicable, d'autres plus mystérieuses, plus infinies encore qui
+demandent à passer. Que faire? Si elle s'est assise sur le seuil, alors
+qu'elle n'avait pas acquis le droit de s'y asseoir, parce qu'elle n'avait
+pas encore eu le courage d'apprendre qu'elle n'était pas seule au monde,
+elle se trouble, elle a peur, elle referme les portes; et si jamais elle
+se résout à les rouvrir, elle ne retrouve qu'une poignée de cendres légères
+au bas des marches sombres. Mais si sa force ne tremble pas, parce que tout
+ce qu'elle n'a pu apprendre lui a du moins appris qu'aucune lumière n'est
+dangereuse; que dans la vie de la raison on peut risquer la raison même
+dans une clarté plus grande, d'ineffables échanges auront lieu, de lampe à
+lampe, sur le seuil. Des gouttes d'une huile inconnue se mêleront avec
+l'huile de la sagesse humaine; et quand les blanches étrangères seront
+passées, la flamme de sa lampe, à jamais transformée, s'élèvera plus haute,
+plus puissante et plus pure entre les colonnes du porche agrandi.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Abandonnons ici la sagesse isolée pour revenir à celle qui marche vers la
+tombe parmi le grand troupeau des destinées humaines. Est-il permis de dire
+que le destin du sage ne se mêle jamais au destin du méchant ou à celui de
+l'âme folle? Au contraire, toutes les existences s'entrecroisent sans
+cesse; et les fils d'or s'enroulent autour des fils de chanvre dans le
+tissu de la plupart des aventures. Il y a des malheurs plus lents et d'un
+aspect moins effrayant que ceux d'OEdipe ou du prince d'Elseneur, et qui ne
+baissent pas les yeux sous les regards de la justice, de l'amour ou de la
+vérité. Ceux qui parlent des avantages de la sagesse ne sont jamais plus
+sages que lorsqu'ils reconnaissent de bonne foi, sans amertume comme sans
+orgueil, que la sagesse n'accorde presque rien à ses fidèles que ne
+puissent dédaigner les ignorants ou les méchants. Il arrive maintes fois
+que l'approche du sage ne change pas grand'chose à ce que les hommes
+aperçoivent, soit qu'il vienne trop tard, soit qu'il passe trop vite et
+qu'il n'y ait pas eu de contact véritable, soit qu'il ait à lutter contre
+des forces accumulées par un trop grand nombre d'êtres depuis un trop grand
+nombre de jours. Il ne fait pas de miracles extérieurs, il ne sauve jamais
+que ce qui peut encore être sauvé selon les lois ordinaires de la vie, et
+lui-même, il se peut qu'il soit pris dans un grand tourbillon inexorable.
+Mais alors même qu'il périt, il peut se dire qu'il périt sans avoir été,
+comme il arrive presque toujours, bien des semaines, bien des années
+peut-être avant la catastrophe, le témoin impuissant et désespéré de la
+ruine de son âme. Et puis, entendons-nous, sauver quelqu'un selon la vie
+qui contient les deux vies, ce n'est pas nécessairement l'arracher à la
+mort ou aux désastres du dehors; mais c'est certainement le rendre plus
+heureux en le rendant un peu meilleur. Sauver moralement c'est tout, et
+cela semble, en somme, comme tout ce qui a lieu sur les sommets de l'être,
+une bien petite chose. Est-ce que le bon larron n'a pas été sauvé, non
+seulement au sens chrétien, mais encore au sens plus parfait de ce mot?
+Cependant il devait mourir dans l'heure même, mais il mourait éternellement
+heureux parce qu'il avait été aimé au tout dernier moment; et qu'un être
+infiniment sage avait su lui montrer que son âme n'était pas inutile,
+qu'elle avait été bonne elle aussi et n'était pas passée inaperçue sur
+cette terre....
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+À mesure qu'on descend les degrés de la vie, on descend en même temps dans
+le secret d'un plus grand nombre de tristesses et d'impuissances. On voit
+alors que bien des âmes végètent autour de nous parce qu'elles se croient
+inutiles, qu'elles s'imaginent que personne ne les a jamais regardées, et
+qu'elles n'ont rien en elles qui puisse les faire aimer. Mais une heure ne
+finit-elle pas par sonner pour le sage, où il regarde, approuve, et aime
+toute âme qui existe, rien que parce qu'elle possède le don mystérieux
+d'exister? Une heure ne finit-elle pas par sonner, où il voit toutes les
+forces, toutes les vérités et toutes les vertus au fond de toutes les
+faiblesses, de tous les vices et de tous les mensonges? Heure claire et
+bénie où la méchanceté n'est plus que la bonté qui a perdu son guide, où la
+trahison n'est que la loyauté qui ne retrouve plus le chemin du bonheur, où
+la haine n'est plus que l'amour, qui ouvre avec angoisse la porte de son
+tombeau. C'est alors que l'histoire du bon larron devient, sans qu'on s'en
+doute, l'histoire de tous ceux qui entourent l'homme juste; et dans le plus
+humble des êtres qu'un regard, qu'une parole, qu'un silence a sauvé de la
+sorte, le bonheur véritable que le destin ne peut atteindre, oubliera,
+jusqu'à la venue de la nuit, comme en l'âme de Socrate, que la coupe
+mortelle a été bue avant le coucher du soleil.
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+Au reste, la vie intérieure n'est peut-être pas ce qu'on pense. Il y a
+autant de genres de vies intérieures qu'il y en a d'extérieures. Les plus
+petits pénètrent en ces domaines calmes aussi bien que les grands; et ce
+n'est pas toujours par les portes de l'intelligence qu'on y entre. Il
+arrive bien souvent que celui qui sait tout frappe vainement à ces portes,
+et que celui qui ne sait rien lui répond du dedans. Certes, la vie
+intérieure la plus sûre, la plus belle et la plus durable est celle que la
+conscience édifie lentement en elle-même, à l'aide des éléments les plus
+limpides de notre âme. Il est sage, celui qui apprend à entretenir cette
+vie avec tout ce que le hasard lui apporte chaque jour. Il est sage, celui
+en qui une déception ou une trahison ne descendent que pour purifier la
+sagesse davantage. Il est sage, celui en qui le mal lui-même est obligé
+d'alimenter le bûcher de l'amour. Il est sage celui qui a pris l'habitude
+de ne plus voir en sa souffrance que la lumière qu'elle répand en son coeur
+et qui ne regarde jamais l'ombre qu'elle étend sur ceux qui l'ont fait
+naître. Il est plus sage encore celui en qui les joies et les douleurs
+n'augmentent pas seulement la conscience, mais font voir en même temps
+qu'il y a quelque chose de supérieur à la conscience même. C'est ici qu'on
+atteint les sommets de la vie intérieure, sommets d'où l'on domine enfin
+les flammes qui l'éclairent. Mais c'est la part du petit nombre, et l'on
+peut vivre heureux dans les vallées moins ardentes où s'agitent les racines
+assombries de ces flammes. Il est des existences plus obscures qui
+connaissent aussi leurs refuges. Il y a des vies intérieures instinctives.
+Il y a des âmes sans initiative ou sans intelligence qui ne trouveront
+jamais le sentier qui descend en elles-mêmes, qui ne verront jamais ce
+qu'elles possèdent dans cette retraite, et qui y agissent néanmoins de la
+même façon que celles dont l'intelligence en a pesé tous les trésors. Il
+existe des êtres qui, tout en ignorant qu'il est la seule étoile fixe de la
+conscience la plus haute, ne veulent que le bien, sans qu'ils sachent
+pourquoi ils le veulent. Or, toute vie intérieure commence moins au moment
+où l'intelligence se développe qu'au moment où l'âme devient bonne. Il est
+assez étrange qu'il ne soit pas possible d'acquérir une vie intérieure dans
+le mal. Tout être qui ne possède pas quelque noblesse d'âme n'a pas de vie
+intérieure. Il aura beau se connaître, peut-être saura-t-il pourquoi il
+n'est pas bon, mais il n'aura ni cette force, ni ce refuge, ni ce trésor de
+satisfactions invisibles que possède tout homme qui peut rentrer sans
+crainte dans son coeur. La vie intérieure n'est faite que d'un certain
+bonheur de l'âme, et l'âme n'est heureuse que lorsqu'elle peut aimer en
+elle quelque chose de pur. Il arrive qu'elle se trompe dans son choix: mais
+alors même qu'elle se trompe, elle sera plus heureuse que l'âme qui n'a pas
+eu l'occasion de choisir.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+Aussi est-ce déjà sauver quelqu'un que de faire qu'il aime le mal un peu
+moins qu'il ne l'aimait, car c'est l'aider à entreprendre tout au fond de
+son âme l'édification du refuge contre lequel la destinée viendra briser
+ses armes. Ce refuge est le monument de la conscience ou de l'amour, peu
+importe, car l'amour est la conscience qui se cherche encore obscurément,
+tandis que la conscience véritable est l'amour qui se retrouve enfin dans
+la clarté. Or, c'est au plus profond de ce refuge que l'âme allume le feu
+intime de sa joie. La joie de l'âme qui écarte la tristesse que laissent
+derrière elles les destinées mauvaises, de même que le feu matériel écarte
+l'influence des maladies qui règnent sur la terre, la joie de l'âme n'est
+pas semblable aux autres joies. Elle ne vient ni d'un bonheur extérieur, ni
+d'une satisfaction de l'amour-propre. Car sous la joie de l'amour-propre
+qui diminue à mesure que l'âme s'améliore, il y a la joie de l'amour pur
+qui s'accroît à mesure que l'âme s'ennoblit. Non, cette joie ne naît point
+de l'orgueil; et ce n'est pas parce qu'elle peut sourire à sa beauté que
+l'âme se sent heureuse. Une âme qui a acquis quelque conscience d'elle-même
+a le droit de savoir qu'elle est belle; mais tout ce qu'elle ajoute trop
+volontairement à la conscience de sa beauté, elle l'enlève peut-être à
+l'inconscience de l'amour. Et le premier devoir de la conscience qui se
+découvre est de nous enseigner le respect de l'inconscience, qui ne veut
+pas encore se dévoiler. Mais la joie dont je parle n'ôte pas à l'amour ce
+qu'elle ajoute à la conscience. Au contraire, c'est en elle, ce qui n'a
+lieu nulle autre part, que la conscience se nourrit de l'amour, cependant
+que l'amour s'augmente de la conscience. Un esprit qui s'élève a des
+bonheurs que ne connaît jamais un corps qui est heureux; mais une âme qui
+s'améliore a des joies que ne connaîtra pas toujours un esprit qui s'élève.
+Il est vrai que l'esprit qui s'élève et l'âme qui s'améliore ont coutume de
+travailler ensemble à affermir l'édifice intérieur. Mais il arrive aussi
+qu'ils travaillent séparément et que rien ne relie les deux enceintes
+qu'ils construisent. S'il en était ainsi, et que l'être que j'aime le plus
+au monde vînt me demander quel choix il lui faut faire, et quel est le
+refuge le plus profond, le plus inattaquable et le plus doux, je lui dirais
+d'abriter sa destinée dans le refuge de l'âme qui s'améliore.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+Le sage ne souffrira jamais? Aucun orage n'assombrira le ciel de sa
+demeure? Personne ne lui tendra de piège? Sa femme et ses amis ne le
+trahiront point? Ce qu'il avait cru noble ne deviendra pas vil? Ni son
+père, ni sa mère, ni ses fils, ni ses frères ne mourront comme les autres?
+Toutes les voies par lesquelles la douleur entre en nous seront donc
+défendues par des anges? Et Jésus-Christ n'a pas pleuré devant le tombeau
+de Lazare? Et Marc-Aurèle n'a pas souffert entre son fils Commode, en qui
+le monstre apparaissait déjà, et sa femme Faustine, qu'il aimait et qui ne
+l'aima point? Et Paul-Émile, aussi sage que Timoléon, n'a pas gémi sous la
+main du destin quand l'aîné de ses fils mourut cinq jours avant son
+triomphe dans Rome et le second trois jours après? Est-ce donc là l'abri
+que la sagesse offre au bonheur? Nous faut-il effacer ce que nous avons
+dit, et inscrire la sagesse au nombre de ces illusions par lesquelles l'âme
+humaine tente de justifier aux yeux de la raison des désirs que
+l'expérience déclare presque toujours déraisonnables?
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+En vérité, le sage souffre aussi. Il souffre, si la souffrance est l'un
+des éléments de la sagesse. Il souffre peut-être plus qu'un autre homme,
+parce qu'il est un homme plus complet. Il souffre davantage, parce que
+moins on est seul, plus on souffre, et que plus l'homme est sage, moins il
+lui semble qu'il est seul. Il souffrira dans sa chair, dans son coeur et
+dans son esprit, parce qu'il y a des parties de la chair, du coeur et de
+l'esprit qu'aucune sagesse de ce monde ne peut disputer au destin. Aussi,
+n'est-ce pas la souffrance qu'il s'agit d'éviter, mais le découragement et
+les chaînes qu'elle apporte à celui qui l'accueille comme un maître et non
+comme le messager du personnage plus important, qu'un détour du chemin
+dérobe encore à notre vue. Certes, le sage, tout comme son voisin, sera
+réveillé en sursaut par les coups dont le messager importun ébranlera les
+murs de sa demeure. Il faudra qu'il descende, il faudra qu'il lui parle.
+Mais, tout en lui parlant, il regardera plus d'une fois par-dessus l'épaule
+du malheur matinal, pour interroger, dans la poussière de l'horizon, la
+grande idée qu'il précède peut-être. Au fond, quand on y songe au milieu du
+bonheur, le mal dont le destin peut nous faire la surprise nous semble bien
+petit. Je reconnais que le mal advenu, les proportions seront changées,
+mais il n'en est pas moins certain que s'il voulait éteindre en nous le
+foyer permanent du courage, il faudrait qu'il réussît à avilir
+définitivement au fond de notre coeur tout ce que nous aimons, tout ce que
+nous admirons, tout ce que nous adorons. Et quelle puissance étrangère
+parvient à avilir un sentiment et une idée, si nous ne les détrônons pas
+nous-mêmes? Hormis les souffrances physiques, existe-t-il une douleur qui
+puisse nous atteindre autrement que par nos pensées? Et qui donc fournit à
+nos pensées les armes à l'aide desquelles elles nous attaquent ou nous
+défendent? On souffre peu de sa souffrance même, on souffre énormément de
+la manière dont on l'accepte. «Il fut malheureux par sa faute, dit Anatole
+France, en parlant de l'un de ceux qui ne regardent jamais par-dessus
+l'épaule du messager brutal, il fut malheureux par sa faute, car toutes les
+misères véritables sont intérieures et causées par nous-mêmes. Nous croyons
+faussement qu'elles viennent du dehors. Mais nous les formons au dedans de
+nous, de notre propre substance.»
+
+
+
+
+XL
+
+
+La force active d'un événement ne se trouve que dans la manière dont on
+envisage cet événement. Réunissez dix hommes qui comme Paul-Emile perdent
+leurs deux fils dans l'heure la plus douce de leur vie: vous aurez dix
+douleurs qui ne se ressembleront nullement. Le malheur vient en nous, mais
+il n'y fait que ce qu'on lui ordonne de faire. Il sème, il ravage, il
+moissonne, selon l'ordre qu'il a trouvé inscrit sur notre seuil. Si les
+deux fils de mon voisin, qui est un homme médiocre, périssent dans
+l'instant même où la fortune de leur père a réalisé ses désirs, tout s'en
+ira dans les ténèbres, aucune étincelle ne jaillira, et le malheur, presque
+ennuyé lui-même, ne laissera derrière lui que quelques cendres incolores.
+Je n'ai pas besoin de revoir mon voisin. Je sais d'avance les petites
+choses que la douleur lui a données, car la douleur ne fait jamais que nous
+restituer ce que notre âme lui a prêté durant les jours heureux.
+
+
+
+
+XLI
+
+
+Mais le même malheur a frappé Paul-Emile. Rome effrayée attend,
+retentissante encore de la marche du triomphe. Que va-t-il arriver? Les
+dieux bravent-ils le sage, et de quelle façon le sage va-t-il répondre aux
+dieux? Qu'est-ce que ce héros a fait de la douleur, ou qu'est-ce que la
+douleur a fait de ce héros? C'est en de tels moments que l'humanité semble
+avoir conscience que le destin éprouve une fois de plus la force de son
+bras; que quelque chose sera changé pour elle, si ce bras ne peut pas
+ébranler ce qu'il a attaqué. Aussi, voyez avec quelle inquiétude elle
+cherche en ces occasions-là, dans les yeux de ses chefs, le mot d'ordre
+contre l'invisible.
+
+Mais Paul-Emile s'avance au milieu du peuple romain qu'il a convoqué. Il
+est grave, et il parle ainsi: «Je n'ai jamais craint rien de ce qui vient
+des hommes, mais entre les choses divines, ce que j'ai toujours redouté,
+c'est l'extrême inconstance de la fortune, et l'inépuisable variété de ses
+coups; surtout durant cette guerre où elle favorisait, comme un vent
+propice, toutes mes entreprises. Sans cesse, en effet, je m'attendais à la
+voir renverser mon bonheur, et soulever quelque tempête. Oui, en un seul
+jour j'ai traversé la mer Ionienne, de Brindes à Corcyre, et, de Corcyre,
+je suis arrivé en cinq jours à Delphes, où j'ai sacrifié à Apollon. Cinq
+jours encore, et nous touchions, l'armée et moi, la Macédoine, et je
+purifiais l'armée avec les cérémonies d'usage. À l'instant même, je
+commençai mes opérations militaires, et quinze jours après j'avais terminé
+cette guerre, par la plus glorieuse victoire.--Ce cours rapide de
+prospérité m'inspirait une juste défiance de la fortune. Bien en repos sur
+les ennemis et n'ayant aucun danger à craindre, c'est pour la traversée du
+retour que je redoutais l'inconstance de la déesse, alors que je ramenais
+une telle armée, si heureusement victorieuse, et des dépouilles immenses et
+des rois captifs. Arrivé sans aucun accident auprès de vous, et voyant la
+ville dans la joie, dans les fêtes et les sacrifices, je ne m'en suis pas
+moins défié du sort; car je savais qu'il n'est pas une de ses faveurs qui
+soit pour nous sans mélange, et que l'envie accompagne toujours les grands
+succès. Mon âme, pleine de cette douloureuse inquiétude, et tremblante sur
+ce que l'avenir réservait à Rome, n'a été délivrée de ses craintes qu'à
+l'instant où j'ai vu ma maison périr en ce terrible naufrage, où il m'a
+fallu, dans des jours sacrés, ensevelir de mes mains, coup sur coup, deux
+fils de si belle espérance, les seuls que je me fusse réservés pour mes
+héritiers. Me voici maintenant à l'abri des grands dangers, et j'ai une
+ferme confiance que votre prospérité résistera, solide et durable. La
+fortune est assez vengée de mes succès par les maux qu'elle a versés sur
+moi. Elle a fait voir, dans le triomphateur autant que dans le captif
+traîné en triomphe, un frappant exemple de la fragilité humaine; avec cette
+différence pourtant que Persée, vaincu, a toujours ses enfants, et que
+Paul-Emile, vainqueur, a perdu les siens.»
+
+
+
+
+XLII
+
+
+Voilà la manière romaine d'accueillir la plus grande douleur qui puisse
+atteindre un homme dans le moment où il est le plus sensible à la douleur,
+c'est-à-dire dans le moment de son plus grand bonheur. En est-il d'autres?
+Oui, car il y a autant de manières de l'accueillir qu'il y a d'idées ou de
+sentiments généreux sur cette terre, et chacun de ces sentiments, chacune
+de ces idées tient la baguette magique qui change sur le seuil les
+vêtements et le visage de la souffrance. Job nous eût dit: «Dieu a donné,
+Dieu a repris, que son saint nom soit béni», et Marc-Aurèle peut-être: «
+S'il ne m'est plus permis d'aimer ceux que j'aimais par-dessus tout, c'est
+sans doute pour m'apprendre à aimer ceux que je n'aimais pas encore.»
+
+
+
+
+XLIII
+
+
+Et ne croyons pas qu'ils se consolent ainsi à l'aide de mots vides et que
+toutes ces paroles cachent mal une blessure d'autant plus douloureuse
+qu'ils la voudraient cacher. D'abord, mieux vaut encore se consoler à
+l'aide de mots vides que de ne pas se consoler du tout. Et puis, s'il faut
+admettre que tout cela ne soit qu'illusion, il est juste d'admettre, en
+même temps, que l'illusion est la seule chose que puisse posséder une âme,
+et au nom de quelle autre illusion nous arrogerions-nous le droit de
+dédaigner une illusion?
+
+Certes, lorsque les grands sages dont je viens de parler rentreront vers le
+soir dans leur maison déserte, et chercheront à leur foyer les sièges où
+leurs enfants ne viendront plus s'asseoir, ils connaîtront une partie de la
+souffrance que connaissent entièrement ceux en qui cette souffrance
+n'apporte pas une seule pensée noble. Car c'est faire tort à une belle
+pensée, à un beau sentiment que de leur attribuer une vertu qu'ils n'ont
+pas. Il y a des larmes extérieures qu'ils ne peuvent essuyer et des heures
+sacrées où la sagesse ne console pas encore. Mais, disons-le une dernière
+fois, ce n'est pas la souffrance qu'il s'agit d'éviter, puisqu'elle sera
+toujours inévitable. Il s'agit de choisir ce que la souffrance nous
+apporte. Prétendra-t-on que ce choix que l'oeil ne saurait voir est en
+réalité une bien petite chose, qui ne peut effacer une douleur dont la
+cause est sans cesse sous les yeux? Toutes nos joies morales, qui sont bien
+plus profondes que toutes nos joies physiques ou intellectuelles, ne
+sont-elles pas faites de petites choses de ce genre? Si nous le traduisons
+par des mots, le sentiment qui pousse le héros à bien faire semble peu de
+chose, en effet. C'était une petite chose aussi que l'idée que Caton le
+Jeune s'était faite du devoir, si nous la comparons au trouble immense d'un
+empire et à la mort sanglante qu'elle entraîna; et cependant, n'est-elle
+pas plus grande que ces troubles, et ne domine-t-elle pas cette mort même
+qu'elle a causée? Aujourd'hui encore, n'est-ce pas Caton qui a raison; et
+quelle vie, grâce à cette idée, que la raison humaine ne peut peser en ses
+balances, tant elle semble étrangère à la raison, quelle vie fut plus
+intimement, plus noblement heureuse que celle de Caton?
+
+Tout ce qui ennoblit notre existence; tout ce que nous respectons en
+nous-mêmes, les motifs de notre vertu, et ces bornes sentimentales que tout
+homme impose à ses vices et à ses crimes mêmes, semblent peu de chose en
+effet, lorsque notre raison nous en demande compte. Pourtant, c'est là que
+se trouvent les lois de la vie de chaque être.--Et quel homme pourrait
+vivre sans se soumettre à plusieurs de ces vérités qui ne sont pas soumises
+à la raison? Jusqu'aux plus misérables obéissent à l'une d'elles, et plus
+le nombre est grand de celles auxquelles il obéit, moins l'homme est
+misérable. Celui qui a assassiné vous dira: J'assassine il est vrai, mais
+je ne vole pas. Celui qui a volé, vole, mais ne trahit point; et celui qui
+trahit, ne trahit pas son frère. Ainsi, chacun se réfugie dans la dernière
+beauté morale qui lui reste. Le plus déchu des hommes a toujours une sorte
+de lieu sacré, une sorte de retraite dans son âme, où il retrouve un peu
+d'eau pure, et où il va puiser la force nécessaire pour continuer de vivre.
+Ici, non plus qu'ailleurs, ce n'est guère la raison qui console, et elle
+doit s'arrêter au seuil de la dernière retraite du voleur ou du traître,
+comme elle s'arrête au seuil du sacrifice d'Antigone, de la résignation de
+Job et de l'amour de Marc-Aurèle. Elle s'arrête, elle ne se rend plus
+compte, elle n'approuve guère, et néanmoins, elle sent que si elle se
+révoltait, elle se révolterait contre la lumière dont elle n'est que
+l'ombre visible, car elle est au milieu de ces choses comme un homme qui se
+tiendrait en plein soleil. Il voit son ombre qui s'étend à ses pieds, il
+peut la faire avancer ou reculer, et en modifier les contours selon qu'il
+se baisse ou se relève, mais cette ombre est la seule chose qu'il domine,
+qu'il possède et à laquelle il puisse commander dans la lumière
+éblouissante qui l'entoure. Notre raison s'agite ainsi dans une lumière
+supérieure; et l'ombre qu'elle y forme n'a pas d'action sur cette splendeur
+immobile. Si loin que se trouvent l'un de l'autre Marc-Aurèle et le
+traître, ils puisent à la même source l'eau mystique qui fait vivre leur
+âme; et cette source n'est pas dans leur intelligence.
+
+Il est assez étrange que toute notre vie morale soit située ailleurs que
+dans notre raison; car celui qui ne vivrait que selon cette raison serait
+le plus misérable des êtres. Il n'est pas une vertu, pas un acte de bonté,
+pas une pensée noble, dont presque toutes les racines ne plongent à côté de
+ce qu'on peut comprendre et expliquer. Pourtant, ne serait-ce pas l'orgueil
+de l'homme de trouver toute vertu, toute vie intérieure, toute joie, dans
+la seule chose qu'il possède véritablement, dans la seule chose en quoi il
+puisse avoir confiance: c'est-à-dire sa raison? Mais il aura beau faire, le
+moindre événement lui montrera bientôt que ce n'est jamais là qu'il faut se
+réfugier, tant il est vrai que nous sommes autre chose que des êtres
+simplement raisonnables.
+
+
+
+
+XLIV
+
+
+Mais si notre raison ne choisit pas ce que la souffrance nous apporte,
+qu'est-ce donc qui choisit? Notre vie antérieure, qui a formé notre âme? On
+ne récolte pas du jour au lendemain les fruits de la sagesse. Si je n'ai
+pas vécu comme Paul-Emile, pas une seule des pensées qui le consolèrent ne
+me consolera, alors même que tous les sages de ce monde s'uniraient pour me
+les répéter sans cesse. Les anges qui viennent essuyer nos larmes prennent
+exactement la forme et le visage de ce que nous avons dit, de ce que nous
+avons pensé, et surtout de ce que nous avons fait, avant l'heure de la
+douleur. Lorsque Thomas Carlyle, qui fut un sage, mais un sage maladif,
+perdit, après plus de quarante années de vie commune, sa femme Jeannie
+Welsh, l'être qu'il aima le plus profondément, sa peine, elle aussi, prit
+avec une exactitude incroyable la forme de la vie antérieure de leur amour.
+Et c'est pourquoi elle fut auguste, vaste, torturante et consolatrice à la
+fois, dans la grandeur de ses reproches, de ses tendresses et de ses
+regrets, comme une prière ou une contemplation au bord d'une mer assombrie.
+C'est, en quelque façon, l'image synthétique de tous nos jours qui ne sont
+plus, qui se reproduit avec une fidélité affectueuse ou malveillante dans
+la souffrance de notre coeur. Si je n'ai dans ma vie que des souvenirs sans
+générosité et sans lumière, quand viendra le moment, qui arrive toujours,
+où les souvenirs se transforment en larmes, ces larmes seront sans
+générosité et sans lumière aussi. Nos larmes n'ont pas de couleur par
+elles-mêmes, afin qu'elles puissent refléter le passé de notre âme; et ce
+qu'elles reflètent est notre châtiment ou notre récompense. Il n'y a qu'une
+chose qui ne se transforme jamais en souffrance, c'est le bien que nous
+avons fait. Quand nous perdons un être aimé, ce qui nous fait pleurer les
+larmes qui ne soulagent point, c'est le souvenir des moments où nous ne
+l'avons pas assez aimé. Si nous avions toujours souri à l'être qui n'est
+plus, nous ignorerions tout ce qu'il y a d'amoindrissant dans la douleur,
+et nous pleurerions des larmes telles, qu'il leur resterait un peu de la
+douceur des caresses et des vertus dont elles se souviennent. Car les
+souvenirs de l'amour véritable, qui est l'acte de vertu qui contient tous
+les autres, arrachent à nos yeux les mêmes larmes bienfaisantes que les
+plus belles heures dont ces souvenirs sont issus. Rien n'est plus juste que
+la douleur, et toute notre vie attend que son heure sonne, comme le moule
+attend le bronze en fusion, pour nous payer notre salaire.
+
+
+
+
+XLV
+
+
+Ici encore, où se trouve cependant le pilier le plus lourd de son trône,
+nous voyons à quel point la puissance du destin se limite en tous ceux qui
+deviennent meilleurs que le destin lui-même. Le destin est demeuré barbare;
+et il n'est pas à la hauteur de tous les hommes. Il puise toutes ses armes
+dans la vie ordinaire; et ses armes retardent. Il nous attaque encore
+extérieurement comme il nous attaquait au temps d'OEdipe. Il tire droit
+devant lui, comme un archer aveugle, mais quand ses flèches doivent
+s'élever un peu pour atteindre leur but, elles retombent sans force.
+
+Souffrances, regrets, larmes, douleurs et tout le reste; voilà des noms
+semblables qui désignent des choses qui ne se ressemblent jamais. Si nous
+allions jusqu'à l'âme de ces mots, nous reconnaîtrions que nous n'appelons
+ainsi que la trace de nos fautes, et là où nos fautes furent nobles,--car
+il y a de nobles fautes, comme il y a de petites vertus,--notre malheur
+sera plus près du bonheur véritable que le bonheur de ceux qui sont heureux
+sans avoir agrandi leur conscience. Croyez-vous que Carlyle eût voulu
+échanger son malheur qui s'épanouissait comme une fleur immense et tendre
+dans son âme, contre le bonheur conjugal, sans horizon et sans lumière du
+plus heureux de ses voisins dé Chelsea? Et la douleur d'Ernest Renan,
+lorsqu'il perdit sa soeur Henriette, n'est-elle pas meilleure à l'âme que
+l'absence de douleur chez mille autres qui n'ont pas su aimer leur soeur?
+Faut-il plaindre celui qui pleure certains soirs, au bord d'une mer
+infinie, ou celui qui sourit, sans raison, toute sa vie, au fond d'une
+petite chambre? «Bonheur, malheur»; si nous pouvions sortir un instant de
+nous-mêmes, et goûter le malheur du héros, combien de nous reviendraient
+sans regrets à leur bonheur étroit?
+
+Il est donc vrai que le bonheur ou le malheur, lors même qu'il arrive du
+dehors, n'existe qu'en nous-mêmes? Tout ce qui nous entoure devient ange ou
+démon selon l'état de notre coeur. Jeanne d'Arc entend les saintes et
+Macbeth les sorcières, et c'est toujours la même voix. Le destin, dont nous
+aimons tant à nous plaindre, n'est peut-être pas ce que nous pensions tout
+à l'heure. Il n'a d'autres armes que celles que nous lui tendons. Il n'est
+ni juste, ni injuste; il ne rend jamais de sentence. Ce que nous prenons
+pour un Dieu n'est qu'un messager déguisé. Il nous avertit simplement, à
+certains jours de notre vie, que l'heure vient de sonner où nous avons à
+nous juger nous-mêmes.
+
+
+
+
+XLVI
+
+
+Il est vrai que les êtres de second ordre ne se jugent pas eux-mêmes.
+Aussi, est-ce précisément parce qu'ils refusent de se juger, qu'ils sont
+jugés par le hasard. Ils sont soumis à un destin presque invariable; car le
+destin ne peut se transformer qu'après le jugement que l'homme a rendu sur
+lui-même. Au lieu de transformer l'événement qu'ils rencontrent, ils se
+transforment eux-mêmes, moralement, au premier contact de tout ce qu'ils
+rencontrent. Ils prennent immédiatement la forme même du malheur qu'ils
+déplorent, et n'en prennent que la forme la plus pauvre et la plus usitée.
+Tout ce qui leur arrive a l'odeur du destin. Pour celui-ci, c'est la
+profession qu'il embrasse, pour celui-là, c'est une amitié qui l'accueille,
+pour un troisième, c'est la maîtresse qu'il rencontre. À leur égard, hasard
+et destin sont deux termes identiques; et le hasard est rarement un destin
+favorable. Tout ce qui en nous-mêmes n'est pas occupé par la puissance de
+notre âme, est immédiatement occupé par une puissance ennemie. Tout vide
+dans le coeur ou dans l'intelligence devient le réservoir d'influences
+fatales. L'Ophélie de Shakespeare et la Marguerite de Goethe sont soumises
+au destin parce qu'elles sont si frêles, qu'on ne peut faire un geste, en
+leur présence, qui ne devienne le geste même du destin. Mais si Marguerite
+et Ophélie eussent possédé une parcelle de la force qui anime l'Antigone de
+Sophocle, n'eussent-elles pas changé, non seulement leurs propres
+destinées, mais encore celles d'Hamlet et de Faust? Et si le More de
+Venise, au lieu d'épouser Desdémone, eût pris pour femme la Pauline de
+Corneille, croyez-vous que dans des circonstances identiques la destinée de
+Desdémone eût osé rôder un instant autour de l'amour éclairé de Pauline?
+Etait-ce dans leur corps ou dans leur âme que se dissimulait la Fatalité
+noire? Et, s'il est vrai, parfois, que le corps ne puisse acquérir plus de
+force, l'âme ne peut-elle en acquérir toujours? Prenons-y garde: pour la
+plupart des hommes on ne saurait imaginer qu'un destin véritable; ce
+serait celui qui dirait: «À partir de ce jour, ton âme ne peut plus
+s'affermir et ne grandira plus.» Mais est-il un destin qui ait le droit de
+nous parler ainsi?
+
+
+
+
+XLVII
+
+
+Cependant la vertu est bien souvent punie, et la force même d'une âme
+précipite parfois son malheur. Plus on aime, plus on offre de surface à de
+nobles douleurs; mais le sage se plaît à agrandir cette surface qui est
+belle.
+
+Oui, reconnaissons-le, le destin ne reste pas toujours au fond de ses
+ténèbres; il lui faut, à certaines heures, des victimes plus pures, qu'il
+saisit en agitant ses grandes mains glacées dans la lumière. J'ai prononcé
+tantôt le nom tragique d'Antigone, et l'on dira sans doute: «Voilà, malgré
+sa force d'âme, la victime du destin que vous cherchiez en vain....» On ne
+peut le nier; Antigone est la proie du dieu froid, parce que son âme a
+trois fois plus de force que l'âme d'une autre femme. Elle périt, parce que
+le destin l'a mise dans une situation telle, qu'elle est obligée de choisir
+entre la mort et ce qu'elle considère comme le plus impérieux de ses
+devoirs de soeur. Elle se voit prise tout à coup entre la mort et l'amour;
+et l'amour le plus pur et le plus désintéressé, puisqu'il s'agit de l'amour
+pour une ombre qu'elle ne verra jamais sur cette terre. Et pourquoi le
+destin a-t-il pu l'acculer ainsi à l'angle meurtrier que forment derrière
+elle la mort et le devoir? Uniquement parce que son âme, plus haute que les
+autres, a vu cette paroi infranchissable du devoir, qu'Ismène, sa pauvre
+soeur, n'aperçoit pas, même lorsqu'on la lui montre. Dans le même moment,
+tandis qu'elles se trouvent toutes deux sur le seuil du palais, les mêmes
+voix s'élèvent autour d'elles. Antigone n'entend que celle qui vient d'en
+haut; et c'est pourquoi elle meurt; Ismène ne se doute guère qu'il en
+existe une autre que celle qui vient d'en bas; et c'est pourquoi elle ne
+meurt pas. Mettez dans l'âme d'Antigone un peu de l'impuissance qui se
+trouve dans celle d'Ophélie ou de Marguerite, et le destin eût jugé inutile
+de faire signe à la mort dans l'instant où la fille d'OEdipe apparaissait
+sous le porche du palais de Créon. C'est donc uniquement parce que son âme
+est forte que le destin a pu s'en rendre maître.
+
+Il est vrai; et c'est la consolation du juste, du héros et du sage. Le
+destin n'a d'empire sur eux que par le bien qu'il les oblige de faire. Les
+autres hommes sont comme des villes aux cent portes ouvertes par lesquelles
+il pénètre; mais le juste est une ville fermée qui n'a qu'une porte de
+lumière; et le destin ne peut l'ouvrir que lorsqu'il parvient à contraindre
+l'amour à frapper à cette porte. Il fait faire ce qu'il veut aux autres
+hommes; et le destin, lorsqu'il est libre, ne veut guère que le mal; mais
+s'il songe à régner sur le juste, il faut aussi qu'il songe à faire le
+bien. Ce n'est plus à l'aide de ténèbres qu'il attaque. Le juste est à
+l'abri dans sa lumière; et seule une lumière plus forte peut le vaincre. Il
+faut alors que le destin devienne plus beau que sa victime. Il place les
+hommes ordinaires entre une douleur et le malheur des autres; mais il ne
+peut saisir le héros et le sage qu'entre une souffrance personnelle et le
+bonheur d'autrui. Il assaille les premiers à l'aide de tout ce qui est
+laid; il ne peut assaillir les derniers qu'à l'aide de ce qu'il y a de plus
+beau sur la terre. Il a des milliers d'armes contre les uns, et les pierres
+mêmes du chemin se transforment en armes; il n'a qu'un glaive irrésistible
+pour attaquer les autres; et c'est le glaive ardent du sacrifice et du
+devoir. L'histoire d'Antigone épuise toute l'histoire de l'empire du destin
+sur le sage. Jésus qui meurt pour nous, Curtius qui se jette dans le
+gouffre, Socrate qui refuse de se taire, la soeur de charité qui s'éteint
+au chevet du malade, et l'humble passant qui périt pour sauver le passant
+qui périt, ont été obligés de choisir, et portent à la même place la
+blessure glorieuse d'Antigone. Certes, il y a de beaux périls aussi dans la
+lumière, et il est dangereux d'être sage pour ceux qui craignent de se
+sacrifier; mais ceux qui craignent de se sacrifier, lorsque l'heure
+généreuse est sonnée, ne sont peut-être pas bien sages....
+
+
+
+
+XLVIII
+
+
+Quand nous prononçons le mot «Destin», il n'est personne qui ne se
+représente quelque chose de sombre, d'affreux et de mortel. Au fond de la
+pensée des hommes, il n'est que le chemin qui conduit à la mort. Même, la
+plupart du temps, il n'est autre chose que le nom que l'on donne à la mort
+qui n'est pas encore arrivée. Il est la mort envisagée dans l'avenir et
+l'ombre de la mort sur la vie. «Nul homme n'échappe à son destin»,
+disons-nous, par exemple, en songeant à la mort qui attend le voyageur au
+détour de la route. Mais si le voyageur rencontre le bonheur, nous ne
+parlons plus du destin, ou nous n'en parlons plus comme du même dieu. Et
+cependant, ne peut-il advenir que celui qui chemine par la vie rencontre un
+bonheur plus grand que le malheur et plus important que la mort? Ne peut-il
+advenir qu'il rencontre un bonheur que nous ne voyons pas, et de sa nature
+le bonheur n'est-il pas moins manifeste que le malheur, et ne devient-il
+pas moins visible à mesure qu'il s'élève? Mais nous n'en tenons aucun
+compte. Si c'est une aventure misérable, tout le village, toute la ville
+accourt; mais si c'est un baiser, un rayon de beauté qui vient frapper
+notre oeil, ou un rayon d'amour qui vient éclairer notre coeur, personne
+n'y prend garde. Et pourtant un baiser peut être aussi important à la joie
+qu'une blessure est importante à la douleur. Nous ne sommes pas justes;
+nous ne mêlons presque jamais le destin au bonheur; et si nous ne le
+joignons pas à la mort, c'est pour le joindre à un malheur plus grand que
+la mort même.
+
+
+
+
+XLIX
+
+
+Si je vous parle du destin d'OEdipe, de Jeanne d'Arc et d'Agamemnon, vous
+n'apercevrez pas la vie de ces trois êtres, vous ne verrez que les derniers
+sentiers qui les menèrent à leur fin. Vous vous direz que leur destin n'a
+pas été heureux, puisque leur mort n'a pas été heureuse. Mais vous oubliez
+que la mort n'est jamais heureuse aux yeux de ceux qui ne meurent pas
+encore, et pourtant c'est ainsi que nous jugeons la vie. Il semble que la
+mort absorbe tout; et si trente années de félicité aboutissent à une mort
+accidentelle, les trente années nous paraîtront perdues dans les ténèbres
+d'une heure douloureuse.
+
+
+
+
+L
+
+
+Nous avons tort de relier ainsi le destin à la mort ou au malheur. Quand
+donc quitterons-nous cette idée que la mort est plus importante que la vie,
+et le malheur plus grand que le bonheur? Pourquoi ne regarder que du côté
+des larmes, quand nous jugeons de la destinée d'un être, et jamais du côté
+des sourires? Qui nous a dit qu'il fallût évaluer la vie à l'aide de la
+mort et non pas la mort à l'aide de la vie? Nous plaignons la destinée de
+Socrate, de Duncan, d'Antigone, de Jeanne d'Arc et de tant d'autres justes,
+parce que leur fin fut inattendue ou cruelle, et nous nous disons que la
+sagesse ou la vertu ne désarme pas le malheur. Mais d'abord, vous n'êtes ni
+sage ni juste si vous cherchez dans la sagesse et la justice autre chose
+que la sagesse et la justice mêmes. Et puis, de quel droit tassons-nous
+ainsi une existence tout entière dans l'instant de la mort? Pourquoi me
+dites-vous que la sagesse ou la vertu d'Antigone et de Socrate les rendit
+malheureux parce que leur fin fut malheureuse? La mort occupe-t-elle dans
+la vie un point plus vaste que la naissance? Et cependant vous ne tenez pas
+compte de la naissance quand vous pesez la destinée du sage. Ce qui nous
+rend heureux ou malheureux, c'est ce que nous faisons entre la naissance et
+la mort; ce n'est pas dans sa mort, mais dans les jours et les années qui
+la précèdent que se trouve le bonheur ou le malheur d'un être et son
+véritable destin.
+
+Nous raisonnons un peu comme si le sage dont l'histoire nous a appris la
+mort affreuse eût passé son existence à prévoir la fin douloureuse que sa
+sagesse lui préparait. Mais en réalité le sage est bien moins inquiété que
+le méchant par l'idée de la mort. Socrate n'a pas à craindre comme Macbeth
+que tout finisse mal. Et si tout finit mal, c'est contre toute attente, et
+il n'a pas usé sa vie à la mourir d'avance comme le Thane de Cawdor. Mais
+trop souvent au fond de nos pensées il semble qu'une blessure qui saigne
+quelques heures anéantisse la paix d'une existence entière.
+
+
+
+
+LI
+
+
+Je ne dis pas que le destin soit juste, qu'il récompense les bons et
+punisse les méchants. Quelle âme pourrait encore se dire bonne si la
+récompense était sûre? Mais nous sommes bien plus injustes que le destin
+lui-même lorsque nous le jugeons. Nous ne voyons que le malheur du sage,
+car nous savons tous ce que c'est que le malheur; mais nous ne voyons pas
+son bonheur, car il faut être exactement aussi sage que le sage et aussi
+juste que le juste dont on pèse le destin pour connaître leur bonheur.
+
+Lorsqu'un homme à l'âme basse tente de mesurer le bonheur d'un grand sage,
+ce bonheur fuit comme l'eau entre ses doigts; mais dans la main d'un autre
+sage, il devient aussi ferme, aussi brillant que l'or. On n'a que le
+bonheur qu'on peut comprendre. Il arrive souvent que le malheur du sage
+ressemble au malheur d'un autre homme, mais son bonheur n'a aucun rapport
+avec ce qu'appelle bonheur celui qui n'est pas sage. Il y a bien plus de
+terres inconnues dans le bonheur qu'il n'y a en a dans le malheur. Le
+malheur a toujours la même voix, mais le bonheur fait moins de bruit à
+mesure qu'il devient plus profond.
+
+Quand nous mettons le malheur dans un plateau de la balance, chacun de nous
+dépose dans l'autre l'idée qu'il se fait du bonheur. Le sauvage y mettra de
+l'alcool, de la poudre et des plumes; l'homme civilisé un peu d'or et
+quelques jours d'ivresse; mais le sage y déposera mille choses que nous ne
+voyons pas, toute son âme peut-être, et le malheur même qu'il aura purifié.
+
+
+
+
+LII
+
+
+Il n'est rien de plus juste que le bonheur, rien qui prenne plus
+fidèlement la forme de notre âme, rien qui remplisse plus exactement les
+lieux que la sagesse lui a ouverts. Mais il n'est rien qui manque encore de
+voix autant que lui. L'ange de la douleur parle toutes les langues et
+connaît tous les mots, mais l'ange du bonheur n'ouvre la bouche que
+lorsqu'il peut parler d'un bonheur que le sauvage est à même de comprendre.
+Le malheur est sorti de l'enfance depuis des centaines de siècles, mais on
+dirait que le bonheur dort encore dans les langes.
+
+Quelques hommes ont appris à être heureux, mais où sont-ils ceux qui dans
+leur félicité songèrent à prêter leur voix à l'Archange muet qui éclairait
+leur âme? D'où vient cet injuste silence? Parler du bonheur, n'est-ce pas
+un peu l'enseigner? Prononcer son nom chaque jour, n'est-ce pas l'appeler?
+Et l'un des beaux devoirs de ceux qui sont heureux, n'est-ce pas
+d'apprendre aux autres à être heureux? Il est certain que l'on apprend à
+être heureux; et rien ne s'enseigne plus aisément que le bonheur. Si vous
+vivez parmi des gens qui bénissent leur vie, vous ne tarderez pas à bénir
+votre vie. Le sourire est aussi contagieux que les larmes; et les époques
+que l'on appelle heureuses ne sont souvent que des époques où quelques
+hommes surent se dire heureux. D'ordinaire, ce n'est pas le bonheur qui
+nous manque, c'est la science du bonheur. Il ne sert de rien d'être aussi
+heureux que possible si on ignore qu'on est heureux, et la conscience du
+plus petit bonheur importe bien plus à notre félicité que le plus grand
+bonheur que notre âme ne regarde pas attentivement. Trop d'êtres
+s'imaginent que le bonheur est autre chose que ce qu'ils ont, et c'est
+pourquoi ceux qui ont le bonheur doivent nous montrer qu'ils ne possèdent
+rien que ne possèdent tous les hommes dans leur coeur.
+
+Être heureux, c'est avoir dépassé l'inquiétude du bonheur. Il serait
+nécessaire, de temps à autre, qu'un homme favorisé par le destin d'une
+félicité éclatante, enviée, surhumaine, vînt nous dire simplement: j'ai
+reçu tout ce que vos désirs appellent chaque jour, j'ai la richesse, la
+santé, la jeunesse, la gloire, la puissance et l'amour. Aujourd'hui, je
+puis me dire heureux; non pas à cause des dons que la fortune a daigné
+m'accorder, mais parce que ces dons m'ont appris à regarder plus haut que
+le bonheur. Si j'ai trouvé dans mes voyages merveilleux, dans mes
+victoires, dans ma force et dans mon amour, la paix et la félicité que je
+cherchais, c'est qu'ils m'ont appris que ce n'est pas en eux que se
+trouvent la félicité et la paix véritables. Avant tous ces triomphes, elles
+n'existaient qu'en moi; après tous ces triomphes, elles s'y trouvent
+toujours, et je n'ignore pas qu'avec un peu plus de sagesse j'aurais pu
+posséder tout ce que je possède, sans qu'il eût été nécessaire de posséder
+tant de bonheur. Je sais que je suis plus heureux aujourd'hui que je ne
+l'étais hier, parce que je sais enfin que je n'ai plus besoin du bonheur
+pour délivrer mon âme, apaiser ma pensée et éclairer mon coeur.
+
+
+
+
+LIII
+
+
+Le sage sait cela sans qu'il soit nécessaire qu'un bonheur surhumain le
+lui vienne enseigner. Le juste le sait aussi, lors même qu'il est moins
+sage que le sage et que sa conscience semble moins développée, car il est
+remarquable qu'un acte de justice ou de bonté apporte avec soi une certaine
+conscience inarticulée, souvent plus efficace, plus dévouée, plus
+maternelle, que celle qui naît d'une pensée profonde. Il apporte notamment
+une sorte de conscience spéciale du bonheur. On a beau faire, les pensées
+les plus hautes sont presque toujours incertaines et variables; au lieu que
+la lumière d'un acte bienfaisant est permanente et stable. Une pensée
+profonde, c'est quelquefois de la conscience ornementale, mais une oeuvre
+de charité, l'accomplissement d'un devoir héroïque, c'est de la conscience,
+c'est-à-dire, du bonheur en action. Marc-Aurèle qui pardonne une mortelle
+offense; Washington qui abdique au moment où sa gloire allait devenir une
+source d'erreur pour son peuple; et l'être haineux et vil, qui, dans une
+hypothèse d'ailleurs invraisemblable, aurait découvert par hasard la grande
+loi de la gravitation, ne seront pas heureux de la même façon.
+
+Il y a un long chemin, bordé des seules joies qui ne redoutent pas l'hiver,
+d'une intelligence satisfaite à un coeur satisfait. Le bonheur est une
+plante de la vie morale bien plus qu'une plante de la vie intellectuelle.
+Ce n'est pas dans l'intelligence que la conscience en général, et surtout
+la conscience du bonheur, cache ce qu'elle a de plus précieux. Même, on
+dirait parfois que les parties les plus hautes et les plus consolantes de
+l'intelligence ne se transforment pas en conscience si elles n'ont point
+passé par un acte de vertu. Il ne suffit pas de découvrir une vérité
+nouvelle dans le monde des idées ou des faits. Une vérité n'est vivante
+pour nous qu'à partir du moment où elle a modifié, purifié, adouci quelque
+chose dans notre âme. Ce qui constitue véritablement la conscience, ce qui
+est son acte essentiel, c'est la conscience d'une amélioration morale. Il y
+a des êtres très intelligents qui n'appliquent jamais leur intelligence à
+la recherche d'une faute ou à l'encouragement d'un sentiment de charité. Le
+cas est fréquent chez les femmes, par exemple. D'un homme et d'une femme
+d'égale puissance intellectuelle, la femme emploiera toujours une bien
+moindre part de cette puissance à se connaître moralement. Or, il semble
+que l'intelligence qui ne va pas vers la conscience s'agite dans le vide.
+Toute force de notre cerveau qui n'est pas immédiatement recueillie dans
+les vases les plus purs de notre coeur, risque fort de se corrompre et de
+se perdre. En tout cas, elle demeure étrangère au bonheur; par contre, elle
+entre facilement en rapport avec le malheur. On peut avoir une intelligence
+très puissante et très haute, et ne s'être jamais approché du bonheur. Mais
+on ne peut avoir une âme douce, pure et bonne et ne pas connaître autre
+chose que le malheur. Il est vrai que les frontières de l'intelligence et
+de la conscience ne sont pas toujours aussi nettement séparées qu'on a
+l'air de le dire ici; et qu'une belle pensée est souvent une bonne oeuvre.
+Mais il arrive néanmoins qu'une belle pensée qui n'est pas née d'une bonne
+action ou qui n'en fait pas naître une, ajoute peu de chose à notre
+félicité, au lieu qu'une bonne action, lors même qu'aucune pensée ne prend
+naissance en elle, avivera toujours, comme une pluie bienfaisante, notre
+conscience du bonheur.
+
+
+
+
+LIV
+
+
+«Qu'il faut avoir dit adieu au bonheur, s'écrie Renan, parlant du
+renoncement de Marc-Aurèle, qu'il faut avoir dit adieu au bonheur pour
+arriver à de tels excès! On ne comprendra jamais tout ce que souffrit ce
+pauvre coeur flétri, ce qu'il y eut d'amertume dissimulée par ce front
+pâle, toujours calme et presque souriant. Il est vrai que l'adieu au
+bonheur est le commencement de la sagesse et le moyen le plus sûr de
+trouver le bonheur. Il n'y a rien de doux comme le retour de joie qui suit
+le renoncement à la joie, rien de vif, de profond, de charmant, comme
+l'enchantement du désenchanté.»
+
+C'est ainsi qu'un sage décrit le bonheur d'un sage, et pourtant, le bonheur
+de Renan, aussi bien que celui de Marc-Aurèle se trouvent-ils uniquement
+dans le retour de joie qui suit le renoncement à la joie et dans
+l'enchantement du désenchanté? S'il en était ainsi, mieux vaudrait encore
+être moins sage pour être moins désenchanté. Mais que voulait-elle, la
+sagesse qui se déclare désenchantée? Que cherchait-elle si elle ne
+cherchait pas la vérité, et quelle est donc la vérité qui puisse détruire
+ainsi au fond d'un coeur sincère l'amour même de la vérité? Si la vérité
+vous apprend que l'homme est mauvais, la nature sans justice, la justice
+inutile et l'amour sans puissance, dites-vous qu'elle ne vous apprend rien,
+si elle ne vous apprend en même temps une vérité plus grande, qui enveloppe
+toutes ces désillusions d'une lumière plus éclatante et moins vite épuisée
+que les mille lumières éphémères qu'elle vient d'éteindre autour de vous.
+Il n'y a pas de limites à la vérité, et c'est pourquoi la sagesse n'a
+jamais le droit de déplier ainsi, au premier carrefour de l'orgueil, la
+pauvre petite tente du désenchantement ou du renoncement. Car il y a un
+incroyable et bien fragile orgueil à se déclarer satisfait de ce que rien
+ne nous peut satisfaire. Une satisfaction de ce genre n'est qu'un
+mécontentement qui n'a même plus la force de se lever; et être mécontent,
+au fond, c'est ne plus essayer de comprendre.
+
+Tant que l'homme s'imagine qu'il est de son devoir de renoncer au bonheur,
+ne renonce-t-il pas à une chose qui n'est pas encore le bonheur? Et puis, à
+quels bonheurs faut-il dire cet adieu, qui manque de simplicité? Certes, il
+est juste d'écarter de nous tout bonheur qui fait du mal aux autres, mais
+le bonheur qui fait du mal aux autres demeure-t-il longtemps un bonheur
+pour le sage? Et lorsque sa sagesse connaît enfin d'autres satisfactions,
+sait-elle encore qu'elle renonce aux premières?
+
+Défions-nous toujours de la sagesse et du bonheur qui sont fondés sur le
+mépris de quelque chose. Le mépris et le renoncement, qui est le fils
+infirme du mépris, ne nous ouvrent guère que l'asile des vieillards et des
+faibles. Nous n'aurions le droit de mépriser une joie que lorsqu'il ne nous
+serait même plus possible de savoir que nous la méprisons. Mais tant que le
+mépris ou le renoncement doit prendre la parole ou agiter une pensée amère
+au fond de notre coeur, c'est que la joie dont nous ne voulons plus nous
+est encore nécessaire.
+
+Evitons d'introduire dans notre âme certains parasites des vertus. Et le
+renoncement n'est bien souvent qu'un parasite. Alors même qu'il ne
+l'affaiblit point, il inquiète notre vie intérieure. Quand un animal
+étranger pénètre dans une ruche, toutes les abeilles suspendent leur
+travail; et de même, quand le mépris ou le renoncement est entré dans
+notre âme, toutes ses puissances et toutes ses vertus abandonnent leur
+tâche pour se réunir autour de l'hôte singulier que l'orgueil leur amène.
+Car tant que l'homme sait qu'il renonce, le bonheur de son renoncement naît
+surtout de l'orgueil. Or, si l'on tient à renoncer à quelque chose, il
+convient qu'on renonce avant tout aux bonheurs de l'orgueil, qui sont les
+plus trompeurs et les plus vides.
+
+
+
+
+LV
+
+
+Qu'il est commode, en somme, et dépourvu de toute audace et de toute
+énergie «cet enchantement du désenchanté»! Mais quel nom donner à celui
+qui renonce à un bonheur qui le rendait heureux, et aime mieux le perdre
+sûrement aujourd'hui, de peur de le perdre demain si le hasard le veut? La
+seule mission de la sagesse est-elle d'écouter ainsi, dans un avenir
+incertain, les pas d'une souffrance qui ne viendra peut-être point, et de
+fermer l'oreille au bruit d'ailes d'un bonheur qui remplit l'espace de sa
+présence?
+
+Cherchons notre bonheur dans le renoncement quand il n'est plus possible de
+le trouver ailleurs. Il est facile d'être sage lorsqu'on se contente du
+bonheur que l'on trouve dans l'absence du bonheur. Mais le sage n'est pas
+fait pour être malheureux; et il est plus glorieux et plus humain aussi de
+ne pas cesser d'être sage en demeurant heureux. Le but suprême de la
+sagesse est tout juste de trouver le point fixe du bonheur dans la vie;
+mais chercher ce point fixe dans le renoncement et l'adieu à la joie, c'est
+l'aller chercher assez sottement dans la mort. Il est aisé de se croire
+sage lorsqu'on ne bouge plus. Mais l'homme a-t-il été créé pour ne jamais
+bouger? Il faut choisir; la sagesse est l'épouse respectée de nos passions
+et de nos sentiments, de toutes nos pensées et de tous nos désirs, ou la
+mélancolique fiancée de la mort. Qu'il y ait une sagesse immobile pour la
+tombe, mais qu'il y en ait une aussi pour la maison où l'âtre fume encore.
+
+
+
+
+LVI
+
+
+Ce n'est pas en renonçant à des bonheurs qui nous entourent que nous
+deviendrons sages; c'est en devenant sages que nous renoncerons sans le
+savoir aux bonheurs qui ne s'élèvent plus jusqu'à nous. Ainsi, l'enfant, en
+grandissant, abandonne, sans qu'il s'en aperçoive, les jeux qui ne
+l'amusent plus. Et de même que l'enfant apprend plus de choses en jouant
+qu'il n'en apprend dans le travail qu'on lui impose, la sagesse marche plus
+vite dans le bonheur qu'elle ne l'eût fait dans le malheur. Les leçons du
+malheur n'éclairent qu'une partie de la morale; et l'homme qui est sage
+pour avoir été malheureux, ressemble à l'homme qui a aimé sans qu'on
+l'aimât. Il ignorera toujours dans la sagesse ce que l'autre ignorera dans
+un amour auquel l'amour n'a jamais répondu.
+
+«Y a-t-il vraiment dans le bonheur autant de bonheur qu'on le dit?»
+demandait un jour, à deux âmes heureuses, un philosophe qu'une longue
+injustice avait un peu trop attristé. Non, le bonheur est à la fois plus et
+moins enviable qu'on ne pense, parce qu'il est tout autre chose que ce que
+pensent ceux qui n'ont pas été complètement heureux. Etre gai, ce n'est pas
+être heureux, et être heureux, ce n'est pas toujours être gai. Il n'y a que
+les petits bonheurs d'un instant qui sourient et qui ferment les yeux dans
+le temps qu'ils sourient. Mais, arrivé à une certaine hauteur, le bonheur
+permanent est aussi grave qu'une noble tristesse. Des sages nous ont appris
+qu'il ne fallait pas être heureux, afin de pouvoir désirer le bonheur.
+Mais, si le sage n'a pas été heureux, comment peut-il savoir que la sagesse
+est l'unique chose qui ne s'attriste ni ne se lasse dans le bonheur? Les
+penseurs qui connurent le bonheur ont appris à aimer la sagesse bien plus
+intimement que ceux qui furent malheureux. Il y a une grande différence
+entre la sagesse qui croît dans le malheur et celle qui se développe dans
+la félicité. La première console en parlant du bonheur, mais la seconde ne
+parle plus que d'elle-même. Au bout de la sagesse du malheureux, il y a
+l'espoir du bonheur; au bout de celle de l'homme heureux, il n'y a plus que
+la sagesse. Si le but de la sagesse est de trouver le bonheur, ce n'est
+qu'à force d'être heureux qu'on finit par savoir que ce but ne se trouve
+qu'en elle.
+
+
+
+
+LVII
+
+
+La première âme venue ne peut pas porter le bonheur. Il y a le courage du
+bonheur, comme il y a le courage du malheur. Peut-être faut-il plus de
+force pour continuer d'être heureux que pour continuer à être malheureux;
+car l'attente de ce qu'il n'a pas encore donne plus de joie au coeur qui
+n'est pas sage que la pleine possession de tout ce qu'il a désiré. C'est du
+sommet d'un bonheur permanent qu'on voit le mieux les désirs de ce coeur
+qui semble ne pouvoir se nourrir que de crainte ou d'espoir, et qui a tant
+de mal à se nourrir de ce qu'il a, alors même qu'il a tout.
+
+On voit souvent des êtres forts et pleins de prudence morale, vaincus par
+le bonheur. N'y trouvant pas tout ce qu'ils y cherchaient, ils ne le
+défendent ni ne le retiennent avec l'énergie qu'il faudrait toujours
+déployer dans la vie. Ah! qu'il faut être sage, pour ne plus s'étonner que
+le bonheur apporte aussi de la tristesse, et pour que cette tristesse ne
+nous incline pas à croire que nous ne possédons pas encore le bonheur
+véritable! Ce qu'on trouve de meilleur dans le bonheur, c'est la certitude
+qu'il n'est pas une chose qui enivre, mais qui fait réfléchir. Il est plus
+accessible et il devient moins rare, une fois qu'on a appris que le seul
+don qu'il laisse à l'âme qui sait en profiter; c'est un élargissement de
+conscience qu'elle n'aurait point trouvé ailleurs. Il est plus important
+pour l'âme humaine de savoir la valeur d'un bonheur que d'en jouir. Il est
+nécessaire de savoir bien des choses pour aimer longtemps le bonheur; il
+est indispensable d'en savoir bien davantage pour reconnaître qu'au sein
+d'un bonheur sans orage la partie fixe et stable de toute félicité se
+trouve uniquement dans cette force, qui, tout au fond de notre conscience,
+pourrait nous rendre heureux au sein du malheur même. Vous ne pouvez vous
+dire heureux que lorsque le bonheur vous a aidé à gravir des hauteurs d'où
+vous pouvez le perdre de vue, sans perdre en même temps votre désir de
+vivre.
+
+
+
+
+LVIII
+
+
+On trouve des penseurs profonds et pleins du sentiment auguste de
+l'infini, de l'éternel et de l'universel; on trouve des penseurs comme
+Pascal, Hello, Schopenhauer, qui ne paraissent guère heureux. Mais on se
+tromperait étrangement si l'on s'imaginait que l'expression d'une détresse
+générale suppose toujours un grand désespoir personnel. L'horizon du
+malheur, contemplé du haut d'une pensée qui n'est plus instinctive,
+égoïste, médiocre, ne diffère pas sensiblement de l'horizon du bonheur,
+contemplé du haut d'une pensée de la même nature, mais d'une autre origine.
+Peu importe, après tout, que les nuages qui s'agitent là-bas, aux confins
+de la plaine, soient tragiques ou charmants; ce qui apaise le voyageur,
+c'est d'avoir atteint un endroit élevé, d'où il découvre enfin un espace
+sans limites. Il n'est pas indispensable que des voiles blanches passent
+sans cesse sur la mer, pour que la mer nous semble mystérieuse et
+admirable; et une tempête, pas plus qu'une belle journée calme, n'affaiblit
+la vie de notre âme. Ce qui l'affaiblit, c'est de rester jour et nuit dans
+la chambre de nos petites pensées sans générosité, sans ardeur, sans
+gravité, alors que l'océan illumine le ciel tout autour de notre demeure.
+
+Mais il y a peut-être une différence entre le penseur et le sage. Il arrive
+que le penseur s'attriste simplement sur les sommets qu'il a gravis, mais
+le sage tâche d'y sourire de bonne foi et d'une façon si naturelle et si
+humaine, que le plus humble de ses frères peut recueillir et comprendre ce
+sourire qui tombe comme une fleur au pied de la montagne. Le penseur ouvre
+la route «qui va de ce qu'on voit à ce qu'on ne voit pas», mais le sage
+ouvre la voie qui mène de ce qu'on aime à ce qu'on aimera, et les sentiers
+qui montent de ce qui ne nous console plus à ce qui peut nous consoler
+longtemps encore. Il est nécessaire, mais il ne suffit pas, d'avoir sur
+l'homme, sur Dieu, sur la nature, des pensées vivantes et audacieuses.
+Qu'est-ce qu'une pensée profonde qui n'apporte aucun réconfort? N'est-ce
+pas, comme celle qui ne parvient pas à imprégner notre vie de tous les
+jours, une pensée que le penseur ne possède pas encore tout entière? Il est
+plus facile de s'affliger et de demeurer dans son affliction, que de faire
+sur-le-champ, le pas que le temps finit toujours par nous faire faire au
+delà de cette affliction. Il est plus facile de paraître profond dans la
+méfiance et les ténèbres, que dans la confiance et l'honnête clarté où les
+hommes doivent vivre. Est-on sûr d'avoir fait tout l'effort qu'on peut
+faire, en méditant ainsi, au nom de tous ses frères, sur la détresse de la
+vie, si, pour ne pas amoindrir le grand tableau de cette détresse, on leur
+cache les raisons, décisives après tout, pour lesquelles on l'accepte,
+puisque l'on continue de vivre? Est-ce aller jusqu'au bout de sa pensée que
+de penser pour ne pas consoler? Il est plus facile de me dire pourquoi vous
+vous plaignez, que de m'apprendre avec simplicité les motifs plus puissants
+et plus profonds pour lesquels votre instinct ne rejette pas cette vie dont
+vous vous plaignez de la sorte.
+
+Qui de nous ne trouve, sans les chercher, mille et mille raisons de n'être
+pas heureux? Sans doute, il est utile que le sage nous indique les plus
+hautes, car les raisons très hautes pour n'être pas heureux, sont bien près
+de se transformer en raison d'être heureux. Mais toutes celles qui ne
+portent pas en elles ces germes de grandeur et de bonheur (il y a en effet
+dans la vie morale une foule d'espaces découverts où grandeur et bonheur se
+confondent), ne méritent pas qu'on les énumère. Il faut être heureux pour
+rendre heureux; et il faut rendre heureux pour demeurer heureux. Essayons
+d'abord de sourire pour que nos frères apprennent à sourire, et puis nous
+sourirons bien plus réellement en les voyant sourire. «Il ne me convient
+pas que je me chagrine moi-même, moi qui jamais n'ai volontairement
+chagriné personne», dit Marc-Aurèle, en une de ses plus belles lignes.
+Mais n'est-ce pas se chagriner soi-même et apprendre en même temps à
+chagriner les autres, que de n'apprendre pas à être aussi heureux que l'on
+peut l'être?
+
+
+
+
+LIX
+
+
+Une petite pensée qui relie un regard satisfait, un acte de bonté
+quotidienne ou la plus tranquille, la plus modeste des minutes heureuses, à
+quelque chose de beau, de stable et d'éternel, est plus méritoire, et il
+est infiniment plus difficile de l'arracher aux mystères de la vie qu'une
+grande et sombre méditation qui rattache une douleur, un amour, un
+désespoir, à la mort, au destin ou aux puissances indifférentes qui
+environnent notre existence. Ne nous laissons pas tromper par des
+apparences. Hamlet qui se lamente au bord du gouffre, nous semble plus
+profond et plus passionnant qu'Antonin le Pieux, qui regarde tranquillement
+les mêmes forces, les accepte et les interroge avec calme, au lieu de les
+maudire et d'y chercher des sujets d'épouvante. Tout ce qu'on fait durant
+le jour, paraît moins auguste que le moindre geste qu'on ébauche alors que
+la nuit tombe, mais l'homme est né pour travailler durant le jour, et non
+pour s'agiter dans les ténèbres.
+
+
+
+
+LX
+
+
+Il y a en outre, dans la moindre pensée consolante, une force qu'on ne
+trouve jamais dans la plus vaste plainte, dans la plus belle idée
+mélancolique. Une grande idée profonde et attristée, c'est de l'énergie qui
+éclaire les murs de sa prison en consumant ses ailes dans les ténèbres;
+mais la plus timide pensée de confiance, d'abandon enjoué aux lois
+inévitables, c'est déjà une action qui cherche un point d'appui pour
+prendre enfin son vol dans l'existence. Il n'est pas mauvais de se l'avouer
+quelquefois: une pensée étendue et désintéressée, c'est chose excellente,
+mais la réalité ne commence qu'à l'action. Ce qui constitue à proprement
+parler toute notre destinée, ce sont celles de nos pensées qui, pressées
+par la foule des pensées incomplètes, obscures, presque indistinctes
+encore, ont eu la force, ou ont enfin cédé à la nécessité de se transformer
+en faits, en gestes, en sentiments, en habitudes. Ce n'est pas affirmer
+qu'il faille négliger les autres. Nos pensées, autour de notre vie réelle,
+on dirait d'une armée qui assiège une ville. Il est probable que la plupart
+des soldats, quand la ville sera prise, n'entreront pas dans son enceinte.
+On écartera notamment les auxiliaires, les barbares, toutes les bandes
+informes en un mot, qui céderaient trop facilement à l'ivresse du pillage,
+des flammes et du sang. Il est probable aussi que les deux tiers des
+troupes ne prendront aucune part au combat décisif. Mais on a bien souvent
+besoin des forces inutiles; et il est évident que la ville n'aurait pas
+tremblé, n'aurait jamais ouvert ses portes, si l'armée n'avait pas été
+innombrable au fond des plaines et bien disciplinée au pied des murs. Il en
+va de même dans notre vie morale. Les pensées qui ne sont pas entrées dans
+la réalité n'ont pas été tout à fait vaines; elles ont poussé ou soutenu
+les autres, mais celles-ci sont les seules qui aient accompli leur mission
+jusqu'au bout. Et c'est pourquoi ayons toujours sous nos ordres, devant les
+rangs épais de nos idées confuses et attristées, un groupe de pensées plus
+confiantes, plus humaines, plus simples et prêtes à pénétrer hardiment dans
+la vie.
+
+
+
+
+LXI
+
+
+On a beau vouloir s'élever au-dessus des réalités dans un désir très pur
+du bien immatériel, mille intentions ne valent pas un geste; non que les
+intentions n'aient aucune valeur, mais le moindre geste de bonté, de
+courage, de justice, exige plus d'un millier de bonnes intentions.
+
+Les chiromanciens prétendent que toute notre vie se grave dans notre main,
+et ce qu'ils appellent notre vie, c'est un certain nombre d'actions qui
+inscrivent dans notre chair, soit avant, soit après leur accomplissement,
+des marques indélébiles. Nos pensées et nos intentions n'y laissent pour
+ainsi dire aucune trace. Si j'ai nourri durant de longs jours des projets
+de meurtre, de trahison, d'héroïsme ou de sacrifice, il se peut que ma main
+n'en dise rien; mais si j'ai tué, par hasard, peut-être par erreur, au
+détour d'une rue, quelqu'un qui paraissait me menacer; ou si, passant par
+la même rue, je dois arracher quelque jour, un nouveau-né aux flammes qui
+l'envelopperont, ma main portera toute ma vie l'irrécusable signe du
+meurtre ou de l'amour. Que les chiromanciens s'illusionnent ou non, peu
+importe, il y a une grande vérité morale au fond de cette distinction. Une
+pensée peut me laisser jusqu'à ma mort à la même place dans l'univers; mais
+une action me fera presque toujours avancer ou reculer d'un rang dans la
+hiérarchie des êtres. Une pensée, c'est une force isolée, errante et
+passagère, qui s'avance aujourd'hui et que je ne reverrai peut-être pas
+demain; mais une action suppose une armée permanente d'idées et de désirs,
+qui a su conquérir, après de longs efforts, un point d'appui dans la
+réalité.
+
+
+
+
+LXII
+
+
+Mais nous voici bien loin de la noble Antigone et de l'éternel problème de
+la vertu infructueuse. Il est certain que le destin, entendu au sens
+ordinaire de ce mot, c'est-à-dire désignant uniquement le chemin qui
+conduit à la mort, ne respecte guère la vertu. Arrivé au bord de cet abîme,
+qui est comme la cuve centrale où les morales viennent se purifier ou se
+troubler définitivement, on nous force à choisir entre la justification, et
+la condamnation du hasard. La plupart des sacrifices du devoir peuvent se
+ramener au type du sacrifice d'Antigone. Qui de nous n'a vu autour de soi
+plus d'un exemple d'héroïsme châtié? Un ami, du fond du lit qu'il ne
+devait quitter que pour un autre lit qu'on n'abandonne plus, me faisait un
+jour suivre du doigt, pour ainsi dire, tous les détours dont se servit le
+sort pour l'amener à boire, dans une ville étrangère, la gorgée d'eau
+empoisonnée qui devait lui donner la mort. Rien n'était plus visible que
+les fils innombrables tissés par le destin autour de cette vie, et le
+moindre incident semblait doué d'une prévoyance et d'une malice
+incomparables. Et pourtant, mon ami n'était allé là-bas que pour y remplir
+un de ces devoirs que les sages, les héros ou les saints discernent seuls à
+l'horizon de la conscience. Que faut-il répondre? Taisons-nous encore sur
+ce point; nous y reviendrons tout à l'heure. Mon ami, s'il avait survécu,
+serait reparti le lendemain pour une autre ville, où un autre devoir l'eût
+appelé, sans même se demander s'il répondait encore à l'appel d'un devoir.
+Il y a des êtres qui obéissent ainsi à tous les ordres chuchotés par leur
+coeur. Ils n'ont nul souci de l'injustice de la fortune ou de l'ingratitude
+de la vertu; ils ne s'occupent que de l'injustice des hommes et semblent se
+dire que les autres injustices ne les regardent pas encore.
+
+Est-il vrai qu'il ne faille jamais hésiter et qu'on ne fasse tout son
+devoir qu'autant qu'on ne se doute même pas qu'on le fait? Est-il
+indispensable qu'on s'élève à un point d'où le devoir n'apparaisse plus
+comme un choix de nos sentiments les plus nobles, mais comme une
+silencieuse nécessité de toute notre nature?
+
+
+
+
+LXIII
+
+
+Il en est qui attendent, s'interrogent, jugent, pèsent, et se décident
+enfin. Ils ont raison aussi. Qu'importe que l'accomplissement d'un devoir
+soit le résultat de l'instinct ou de l'intelligence? Les gestes de
+l'instinct, comme les gestes de l'enfant, ont ordinairement une beauté un
+peu vague, naïve, inattendue, qui nous touche davantage, mais ceux de la
+bonne volonté réfléchie ne possèdent-ils pas une beauté plus sérieuse et
+plus ferme? Il est donné à peu de coeurs d'être naïvement admirables; et
+l'on aurait tort d'aller chercher en eux toutes les lois de nos devoirs. Au
+reste, la bonne volonté réfléchie, alors même qu'elle n'a plus d'illusions,
+aperçoit un grand nombre de devoirs moins séduisants, que l'instinct ne
+voit pas; et la valeur morale d'un être ne s'estime-t-elle point au nombre
+des devoirs qu'il aperçoit et qu'il a l'intention d'accomplir.
+
+Il est bon que la plupart suivent sans s'interroger trop attentivement (car
+il faut s'interroger bien longtemps pour que les réponses de la conscience
+deviennent enfin semblables aux réponses de l'instinct); il est bon que la
+plupart suivent en attendant l'instinct du sacrifice dans le devoir. Ils
+suivent ainsi, les yeux fermés, une lumière que les meilleurs de leurs
+ancêtres invisibles portent devant eux. Mais enfin, ce n'est pas là
+l'idéal; et celui qui abandonne la moindre chose au profit de son frère,
+sachant ce qu'il abandonne et pourquoi il le fait, occupe dans la vie
+morale une situation plus haute que celui qui offre sa vie même sans avoir
+jeté un regard en arrière.
+
+
+
+
+LXIV
+
+
+Le monde est plein d'êtres faibles et nobles qui s'imaginent que le
+dernier mot du devoir se trouve dans le sacrifice. Le monde est plein de
+belles âmes qui, ne sachant que faire, cherchent à sacrifier leur vie; et
+cela est regardé comme la vertu suprême. Non, la vertu suprême est de
+savoir que faire, et d'apprendre à choisir à quoi l'on peut donner sa vie.
+Ce n'est que provisoirement que le devoir pour chacun de nous est ce qu'il
+croit être son devoir. Le premier de tous nos devoirs est d'éclairer notre
+idée du devoir. Le mot _devoir_ contient souvent bien plus d'erreurs et de
+nonchalance morale qu'il ne renferme de vertus, Clytemnestre dévoue sa vie
+à venger sur Agamemnon la mort d'Iphigénie, et Oreste sacrifie la sienne à
+venger sur Clytemnestre la mort d'Agamemnon. Mais il a suffi qu'un sage
+passât en disant: «Pardonnez à vos ennemis», pour que tous les devoirs de
+la vengeance fussent effacés de la conscience humaine. Il suffira peut-être
+qu'un autre sage passe un jour, pour que la plupart des devoirs du
+sacrifice en soient également bannis. En attendant, certaines idées sur le
+renoncement, la résignation et le sacrifice épuisent plus profondément que
+de grands vices et que des crimes même, les plus belles forces morales de
+l'humanité.
+
+
+
+
+LXV
+
+
+Oui, la résignation est bonne et nécessaire devant les faits généraux et
+inévitables de la vie, mais sur tous les points où la lutte est possible,
+la résignation n'est que de l'ignorance, de l'impuissance ou de la paresse
+déguisées. Il en est de même du sacrifice, qui n'est trop souvent que le
+bras affaibli que la résignation agite encore dans le vide. Il est beau de
+savoir se sacrifier simplement, lorsque le sacrifice vient au-devant de
+nous et qu'il apporte un bonheur véritable aux autres hommes; mais il n'est
+ni sage ni utile de consacrer sa vie à la recherche du sacrifice, et de
+regarder cette recherche comme le plus beau triomphe de l'esprit sur la
+chair. (Pour le dire en passant, on attache d'ordinaire une importance
+infiniment trop grande aux triomphes de l'esprit sur la chair; et ces
+prétendus triomphes ne sont le plus souvent que des défaites totales de la
+vie.) Le sacrifice peut être une fleur que la vertu cueille en passant,
+mais ce n'est pas pour la cueillir qu'elle s'est mise en route. C'est une
+grave erreur de croire que la beauté d'une âme se trouve dans son avidité
+du sacrifice; sa beauté féconde réside dans sa conscience et dans
+l'élévation et la puissance de sa vie. Il est vrai qu'il y a des âmes qui
+ne se sentent vivre que dans le sacrifice; mais il est vrai aussi que ce
+sont des âmes qui n'ont pas le courage ou la force d'aller à la recherche
+d'une autre vie morale. Il est en général beaucoup plus facile de se
+sacrifier, c'est-à-dire d'abandonner sa vie morale, au profit de qui veut
+bien la prendre, que d'accomplir sa destinée morale et de remplir jusqu'au
+bout la tâche pour laquelle la nature nous avait créés. Il est, en général,
+beaucoup plus facile de mourir moralement et même physiquement pour les
+autres, que d'apprendre à vivre pour eux. Trop d'êtres endorment ainsi
+toute initiative, toute existence personnelle dans l'idée qu'ils sont
+toujours prêts à se sacrifier. Une conscience qui ne va pas au delà de
+l'idée du sacrifice et qui se croit en règle avec soi, parce qu'elle
+cherche sans cesse l'occasion de donner ce qu'elle a, est une conscience
+qui a fermé les yeux et qui s'est assoupie au pied de la montagne. Il est
+beau de se donner, et c'est d'ailleurs à force de se donner qu'on finit par
+se posséder quelque peu; mais c'est se préparer à donner peu de chose que
+de n'avoir à donner à ses frères que le désir de se donner. Avant donc que
+de donner, essayons d'acquérir; et ne croyons pas qu'en donnant nous soyons
+dispensés du devoir d'acquérir. Attendons l'heure du sacrifice en
+travaillant à autre chose. Elle finit toujours par sonner; mais ne perdons
+pas notre temps à la chercher sans cesse au cadran de la vie.
+
+
+
+
+LXVI
+
+
+Il y a sacrifice et sacrifice; et je ne parle pas ici du sacrifice des
+forts qui savent, comme Antigone, renoncer à eux-mêmes, quand le destin,
+prenant la forme du bonheur évident de leurs frères, leur ordonne
+d'abandonner leur bonheur et leur vie. Je parle ici du sacrifice des
+faibles, du sacrifice qui se replie sur son inanité avec une satisfaction
+puérile, du sacrifice qui se contente de nous bercer, comme une nourrice
+aveugle, dans les bras amaigris du renoncement et de la souffrance
+gratuite. Écoutons ce que nous dit à ce sujet un penseur excellent de ce
+temps, John Ruskin: «La volonté de Dieu est que nous vivions par le
+bonheur et la vie de nos frères et non par leur misère et par leur mort. Il
+se peut qu'un enfant doive mourir pour ses parents, mais le dessein du ciel
+est qu'il vive pour eux. Ce n'est pas par le sacrifice, mais par sa force,
+sa joie, la puissance de sa vie, qu'il leur sera un renouvellement de
+vigueur et comme la flèche dans la main du géant.» Il en est de même dans
+toutes les autres relations véritables. Les hommes s'entr'aident par leurs
+joies et non par leurs tristesses. Ils ne sont pas créés afin de se tuer
+l'un pour l'autre, mais afin de se fortifier l'un par l'autre. Et parmi
+maintes choses très belles, qu'un usage erroné a rendues très mauvaises, je
+ne sais si certain esprit de sacrifice inconscient et trop doux ne doit
+être compté parmi les plus fatales. On a si bien appris à quelques âmes
+qu'il y a une vertu dans la souffrance comme telle, qu'elles acceptent la
+peine et la détresse comme si c'était leur part inévitable, ne comprenant
+point que leur défaite n'en est pas moins déplorable, parce qu'elle est
+plus fatale à leurs ennemis qu'à elles-mêmes.
+
+
+
+
+LXVII
+
+
+On nous dit: «Aimez votre prochain comme vous-même», mais si vous vous
+aimez d'une manière étroite, puérile et craintive, vous aimerez votre
+prochain de la même façon. Apprenez donc à vous aimer largement, sainement,
+sagement et complètement. C'est chose moins facile qu'on ne croit.
+L'égoïsme d'une âme clairvoyante et forte est plus efficacement charitable
+que tout le dévouement d'une âme aveugle et faible. Avant d'exister pour
+les autres, il importe que vous existiez pour vous-même; avant de vous
+donner, il faut vous acquérir. Soyez certain que l'acquisition d'une
+parcelle de votre conscience importe mille fois plus, au bout du compte,
+que le don de votre inconscience tout entière.
+
+Presque toutes les grandes choses de ce monde ont été faites par des êtres
+qui ne songeaient nullement à se sacrifier. Platon n'abandonne pas sa
+pensée pour mêler ses larmes aux larmes de ceux qui pleurent dans Athènes;
+Newton ne quitte pas ses spéculations pour sortir à la recherche de sujets
+de pitié ou de tristesse; et surtout Marc-Aurèle (car il s'agit ici du
+sacrifice moral le plus fréquent et le plus dangereux), Marc-Aurèle
+n'éteint pas la clarté de son âme pour rendre plus heureuse l'âme
+inférieure de Faustine. Or, ce qui est juste dans l'existence de Platon, de
+Newton ou de Marc-Aurèle, est également juste dans l'existence de toute
+âme. Car toute âme dans sa sphère a les mêmes devoirs envers soi que l'âme
+des plus grands. Convainquons-nous une fois pour toutes, que le devoir
+capital de notre âme est d'être aussi complète, aussi heureuse, aussi
+indépendante, aussi grande que possible. Il ne s'agit pas ici d'égoïsme ou
+d'orgueil. On ne devient efficacement généreux, on ne devient véritablement
+humble que quand on a un sentiment de soi éclairé, confiant et pacifique.
+On peut sacrifier à ce but la passion même du sacrifice; car le sacrifice
+ne doit pas être un moyen de s'ennoblir, mais le signe d'un ennoblissement.
+
+
+
+
+LXVIII
+
+
+Sachons offrir, quand il le faut, à nos frères malheureux, nos richesses,
+notre temps, notre vie; c'est là le don exceptionnel de quelques heures
+exceptionnelles, mais le sage n'est pas tenu de négliger son bonheur et
+tout ce qui entoure son existence, pour se préparer uniquement à traverser,
+avec plus ou moins d'héroïsme, une ou deux heures exceptionnelles. En
+morale, il faut avant tout s'attacher aux devoirs qui reviennent tous les
+jours, aux actes fraternels qui ne s'épuisent pas. À ce point de vue, dans
+la marche ordinaire de la vie, la seule chose dont nous puissions offrir
+une part sans cesse renaissante aux âmes heureuses ou malheureuses de ceux
+qui s'avancent à nos côtés le long des mêmes routes, c'est la force, la
+confiance, l'indépendance apaisée de notre âme. C'est pourquoi le plus
+humble des hommes est obligé d'entretenir et d'agrandir son âme, comme s'il
+savait qu'un jour elle dût être appelée à consoler ou réjouir un Dieu.
+Quand il s'agit de préparer une âme, il faut toujours la préparer pour une
+mission divine. En ce domaine seul, et à cette condition, se fait le
+véritable don de l'homme et s'accomplit le sacrifice par excellence. Et
+quand son heure sonne, croyez-vous que ce que donne alors Socrate ou
+Marc-Aurèle, qui vécut mille vies, ayant fait mille fois le tour de sa vie,
+ne vaille pas mille fois tout ce que peut donner celui qui n'a pas fait un
+pas dans sa conscience; et que s'il est un Dieu, il pèse seulement le
+sacrifice au poids du sang de notre corps, et que le sang de l'âme, qui est
+sa vertu, son sentiment d'elle-même, toute sa vie morale, et toute la force
+qu'elle a accumulée durant bien des années, n'ait aucune valeur?
+
+
+
+
+LXIX
+
+
+Ce n'est pas en se sacrifiant que l'âme devient plus grande; mais c'est en
+devenant plus grande qu'elle perd de vue le sacrifice, comme le voyageur
+qui s'élève perd de vue les fleurs du ravin. Le sacrifice est un beau signe
+d'inquiétude, mais il ne faut pas cultiver l'inquiétude pour elle-même.
+Tout est sacrifice aux âmes qui s'éveillent; bien peu de choses portent
+encore le nom de sacrifice pour une âme qui a su trouver une vie dont le
+dévouement, la pitié et l'abnégation ne sont plus les racines
+indispensables mais les fleurs invisibles. En vérité, trop d'êtres
+éprouvent le besoin de détruire, même inutilement, un bonheur, un amour, un
+espoir qui leur appartient, pour s'apercevoir à la clarté des flammes de
+l'holocauste. On dirait qu'ils portent une lampe dont ils ne savent pas
+l'usage; et lorsque la nuit tombe, et qu'ils sont avides de lumière, ils
+en répandent la substance sur un feu étranger.
+
+Évitons d'agir comme ce gardien du phare de la légende, qui distribuait aux
+pauvres des cabanes voisines l'huile des grandes lanternes qui devaient
+éclairer l'océan. Toute âme, dans son milieu, est gardienne d'un phare plus
+ou moins nécessaire. La mère la plus humble qui se laisse attrister,
+absorber, anéantir tout entière par les plus étroits de ses devoirs de
+mère, donne son huile aux pauvres, et ses enfants souffriront toute leur
+vie que l'âme de leur mère n'ait pas été aussi claire qu'elle eût pu
+l'être. La force immatérielle qui luit dans notre coeur doit luire avant
+tout pour elle-même. Ce n'est qu'à ce prix-là qu'elle luira pour les
+autres. Si petite que soit votre lampe, ne donnez jamais l'huile qui
+l'alimente, mais la flamme qui la couronne.
+
+
+
+
+LXX
+
+
+Il est certain que l'altruisme demeurera toujours le centre de gravité des
+âmes nobles, mais les âmes faibles se perdent dans les autres, tandis que
+les âmes fortes s'y retrouvent. Voilà la grande différence. Ce qui vaut
+mieux qu'aimer son prochain comme soi-même, c'est de s'aimer soi-même en
+lui. Il y a une bonté qui précède certains êtres, il y en a une qui suit
+certains autres. Il y a une bonté qui épuise, et une autre bonté qui
+nourrit. N'oublions pas que, dans le commerce des âmes, ce ne sont point
+celles qui croient donner toujours qui sont les généreuses. Une âme forte
+prend sans cesse, même aux plus pauvres, une âme faible donne toujours,
+même aux plus riches; mais il y a une façon de donner qui n'est que de
+l'avidité qui a perdu courage, et si un Dieu venait faire le compte,
+peut-être verrions-nous que c'est en prenant que l'on donne et en donnant
+que l'on enlève. Il arrive souvent qu'une âme médiocre ne commence à
+grandir que du jour où elle a rencontré une âme qui l'épuise.
+
+
+
+
+LXXI
+
+
+Pourquoi ne pas s'avouer que le devoir par excellence ce n'est pas de
+pleurer avec tous ceux qui pleurent, de souffrir avec tous ceux qui
+souffrent et de tendre son coeur à ceux qui passent pour qu'ils le
+meurtrissent ou pour qu'ils le caressent? Les pleurs, les souffrances, les
+blessures ne nous sont salutaires qu'autant qu'ils ne découragent pas notre
+vie. Ne l'oublions jamais: quelle que soit notre mission sur cette terre,
+quel que soit le but de nos efforts et de nos espérances, le résultat de
+nos douleurs et de nos joies, nous sommes avant tout les dépositaires
+aveugles de la vie. Voilà l'unique chose absolument certaine, voilà le seul
+point fixe de la morale humaine. On nous a donné la vie, nous ne savons
+pourquoi, mais il semble évident que ce n'est pas pour l'affaiblir ou pour
+la perdre. Nous représentons même une forme toute spéciale de la vie sur
+cette planète: la vie de la pensée, la vie des sentiments; et c'est
+pourquoi tout ce qui est propre à diminuer l'ardeur de la pensée, l'ardeur
+des sentiments est probablement immoral. Tâchons donc d'activer,
+d'embellir, d'amplifier cette ardeur; avant tout, augmentons notre
+confiance dans la grandeur, dans la puissance et dans la destinée de
+l'homme. Il est vrai que je pourrais dire tout aussi bien: sa petitesse, sa
+faiblesse et sa misère. Il est aussi passionnant d'être grandement
+misérable que d'être grandement heureux. Peu importe, après tout, que ce
+soit l'homme ou l'univers qui nous paraisse admirable, pourvu que quelque
+chose nous paraisse admirable et que nous exaltions notre conscience de
+l'infini. Une étoile qu'on découvre ajoute plus d'un rayon aux pensées, aux
+passions, au courage de l'homme. Tout ce que nous voyons de beau dans ce
+qui nous entoure est déjà beau dans notre coeur, tout ce que nous trouvons
+d'adorable et de grand en nous-même, nous le trouvons en même temps dans
+les autres. Si mon âme, en s'éveillant ce matin, a rencontré dans les
+pensées de son amour une idée qui la rapprocha un peu d'un Dieu qui n'est
+sans doute, comme on l'a dit plus haut, que le plus beau de ses désirs, je
+vois trembler cette même idée dans le pauvre qui passe l'instant d'après
+sous mes fenêtres, et je l'aime davantage pour le connaître mieux.
+
+Ne croyons pas qu'il soit inutile d'aimer ainsi; ce sera grâce à
+quelques-uns qui aimeront ainsi de plus en plus profondément, que l'homme
+saura un jour ce qu'il lui faudra faire. La morale véritable doit naître de
+l'amour conscient et infini. La grande charité, c'est l'ennoblissement.
+Mais je ne puis vous ennoblir si je ne me suis pas ennobli le premier, je
+ne puis vous admirer si je n'ai rien trouvé d'admirable en moi-même.
+Lorsque j'ai fait un acte noble, la meilleure récompense que m'accorde cet
+acte, c'est la certitude de plus en plus naturelle, de plus en plus
+invincible que vous pouvez en faire autant. Toute pensée qui augmente mon
+coeur, augmente en moi l'amour et le respect pour l'homme. À mesure que je
+monte, vous montez avec moi. Mais si, pour vous aimer, parce que votre
+amour n'a pas encore d'ailes, je coupe les ailes à mon amour, il y aura
+deux fois plus de larmes et de plaintes inutiles au fond de la vallée, mais
+l'amour ne fera pas un pas vers la montagne. Aimons toujours du plus haut
+point que nous puissions atteindre. N'aimons pas par pitié lorsqu'on peut
+aimer par amour; ne pardonnons pas par bonté lorsqu'on peut pardonner par
+justice; n'apprenons pas à consoler lorsque l'on peut apprendre à
+respecter. Ah! soyons attentifs à améliorer sans relâche la qualité de
+l'amour que nous donnons aux hommes! Une coupe de cet amour prise sur les
+sommets en vaut cent que l'on puise aux citernes stagnantes de la charité
+ordinaire. Et si celui que vous n'aimez plus par pitié ou simplement parce
+qu'il pleure, doit ignorer, jusqu'à la fin, que vous l'aimez en ce moment
+pour l'avoir ennobli en même temps que vous-même, qu'importe après tout?
+Vous avez fait ce que vous conceviez comme le meilleur, encore que le
+meilleur puisse n'être pas utile. Ne faut-il pas toujours agir en cette vie
+comme si le Dieu que désire le plus haut désir de notre coeur nous
+contemplait sans cesse?
+
+
+
+
+LXXII
+
+
+Mais revenons aux grandes lois incohérentes. Il n'y a pas longtemps, dans
+une catastrophe affreuse[1], le destin manifesta une fois de plus et d'une
+manière plus éclatante que jamais, ce que les hommes appellent son
+injustice, son aveuglement ou son indépendance. Il parut y punir
+expressément la seule des vertus extérieures que la raison nous ait
+laissée, je veux dire l'amour du prochain. Il est probable qu'il y avait
+quelques justes imparfaits dans l'enceinte où la fatalité descendit ce
+jour-là. Il paraît même certain qu'il s'y trouvait au moins un juste
+véritable et désintéressé. C'est la présence presque certaine de ce juste
+qui pose dans toute sa pureté la question terrible que nous ne pouvons nous
+empêcher de faire. S'il n'avait pas été là, nous pourrions nous dire
+que nous ne savons pas de quelle somme de justice souveraine est faite une
+injustice qui nous paraît énorme. Nous pourrions nous dire que ce qu'on
+appelait là-bas _charité_ n'était peut-être que la fleur trop audacieuse
+d'une injustice permanente. L'homme ne peut se décider à croire qu'en tout
+ce qui est extérieur il n'ait à lutter et à compter qu'avec des faits et
+des forces aveugles: l'eau, le feu, l'air, les lois de la pesanteur et
+quelques autres. Nous avons besoin d'excuser le hasard; et quand nous
+l'accusons formellement, n'est-ce pas comme si nous l'excusions dans le
+passé et l'avenir, avec l'étonnement pénible que nous éprouvons en
+apprenant qu'un homme de bien a commis un acte bas et vil? Nous nous
+plaisons à créer un hasard idéal plus juste que nous-mêmes, et lorsqu'il
+vient de commettre une injustice irrécusable, notre stupeur passée, tout au
+fond de notre coeur, nous lui rendons notre confiance, en nous disant que
+nous ne savons pas tout ce qu'il sait, et qu'il doit avoir obéi à des lois
+que nous ne pouvons pénétrer. Le monde nous semblerait trop noir si le
+hasard n'était pas moral. Qu'il n'y ait pas une justice ou une morale
+gardienne de la nôtre, cela nous paraîtrait la négation même de toute
+morale et de toute justice. Nous ne voulons plus de la basse et étroite
+morale des châtiments et des récompenses que nous offrent les religions
+positives, mais nous oublions que si le hasard était doué du moindre
+sentiment de justice, la morale haute et désintéressée que nous rêvons ne
+serait plus possible. Si nous ne sommes pas convaincus que le hasard est
+absolument sans justice, nous n'avons plus aucun mérite à être justes. Nous
+refusons l'idéal des saints, et nous sommes persuadés que faire son devoir
+dans l'espoir d'une récompense quelconque, ne serait-ce que la satisfaction
+du devoir accompli, doit avoir, aux yeux d'un Dieu sage, à peu près la même
+valeur que faire le mal parce qu'il nous profite. Nous nous disons
+volontiers que si Dieu est aussi haut que l'idée la plus haute qu'il a mise
+dans l'âme des meilleurs d'entre nous, il devrait écarter tous les hommes
+qui ont voulu lui plaire, c'est-à-dire qui n'ont pas fait le bien comme
+s'il n'existait pas, et qui n'ont pas aimé la vertu plus que Dieu même.
+Mais, en réalité, et devant le moindre événement, nous nous apercevons que
+nous sortons à peine des traités de _Morale en action_ de l'enfance, dans
+lesquels tous les crimes sont punis. Il nous faudrait, au contraire, des «
+recueils de vertus châtiées». Ils seraient plus utiles aux véritables âmes
+et entretiendraient davantage la fierté et l'énergie du bien. Ne perdons
+pas de vue que c'est de l'immoralité même du hasard que doit naître une
+morale plus belle. Ici, comme partout plus l'homme se sent abandonné, plus
+il retrouve la force propre de l'homme. Ce qui nous inquiète dans ces
+grandes injustices, c'est la négation d'une haute loi morale; mais de cette
+négation même naît immédiatement une loi morale supérieure. Avec la
+suppression du châtiment et de la récompense naît la nécessité de faire le
+bien pour le bien. Ne nous troublons jamais lorsqu'une loi morale nous
+semble disparaître; il y en a toujours une plus grande en réserve. Tout ce
+que nous ajoutons à la moralité du destin, nous l'enlevons à notre idéal
+moral le plus pur. Au contraire, plus nous sommes convaincus que le destin
+n'est pas juste, plus nous élargissons et purifions devant nous les champs
+d'une morale meilleure. Ne nous imaginons pas que les bases de la vertu
+s'effondrent parce que Dieu nous semble injuste. Ce serait dans l'injustice
+évidente de son Dieu que la vertu humaine trouverait enfin des fondements
+inébranlables.
+
+[Note 1: L'incendie du Bazar de la Charité à Paris (4 mai 1897)]
+
+
+
+
+LXXIII
+
+
+Résignons-nous à l'indifférence de la nature envers le sage. Cette
+indifférence ne nous semble étrange que parce que nous ne sommes pas assez
+sages; car l'un des devoirs de la sagesse est de se rendre un compte aussi
+exact et aussi humble que possible de la place que l'être humain occupe
+dans l'univers.
+
+L'être humain paraît grand dans sa sphère comme l'abeille paraît grande sur
+la cellule de son rayon de miel; mais il serait absurde d'espérer qu'une
+fleur de plus s'ouvrira dans les champs parce que la reine des abeilles a
+été héroïque dans sa ruche. Ne croyons pas nous diminuer en agrandissant
+l'univers. Que ce soit nous-mêmes ou le monde entier qui nous paraisse
+grand, le sentiment de l'infini, qui est le sang de toute vertu, circulera
+de la même façon dans notre âme.
+
+Qu'est-ce qu'un acte de vertu pour en attendre ainsi des récompenses
+extraordinaires? Ce n'est pas dans les lois de la gravitation mais en nous
+qu'il faut trouver ces récompenses. Il n'y a que ceux qui ne savent pas ce
+que c'est que le bien qui demandent un salaire pour le bien. Surtout
+n'oublions pas qu'un acte de vertu est toujours un acte de bonheur. Il est
+toujours la fleur d'une longue vie intérieure heureuse et satisfaite. Il
+suppose toujours des heures et de longues journées de repos sur les
+montagnes les plus paisibles de notre âme. Aucune récompense postérieure ne
+vaudrait la calme récompense qui l'a précédé. Le juste qui périt dans la
+catastrophe dont je viens de parler, n'était là que parce que son âme avait
+trouvé dans le bien une certitude, une paix, que nul bonheur, nulle gloire,
+nul amour n'aurait pu lui donner. Si les flammes s'ouvraient, si les eaux
+reculaient, si la mort hésitait parfois devant de tels êtres, que seraient
+désormais les héros et les justes? Où serait le bonheur d'une vertu qui
+n'est complètement heureuse que parce qu'elle est noble et pure, et qui
+n'est noble et pure que parce qu'elle n'attend aucune récompense? Il y a
+une joie humaine à faire le bien en poursuivant un but; il y a une joie
+divine à faire le bien et à n'espérer rien. On sait en général pourquoi
+l'on fait le mal; mais moins on sait exactement pourquoi l'on fait le bien,
+plus est pur le bien que l'on fait. Pour apprendre ce que vaut un juste,
+demandons-lui pourquoi il est juste: il est probable que celui qui aura le
+moins à répondre sera le juste le plus parfait. Il se peut qu'à mesure que
+l'intelligence s'étend, le nombre des raisons qui poussent une âme à
+l'héroïsme semblent diminuer, mais en même temps l'intelligence s'aperçoit
+qu'elle n'a plus d'autre idéal qu'un héroïsme de plus en plus secret et
+désintéressé.
+
+Quoi qu'il en soit, celui qui éprouve le besoin d'agrandir la vertu en y
+ajoutant l'approbation du destin et du monde, n'a pas encore le sentiment
+de la vertu. On n'agit vraiment bien que lorsqu'on agit bien pour soi seul,
+sans autre attente que de savoir de mieux en mieux ce que c'est que le
+bien. «Sans autre témoin que son coeur», dit Saint-Just. Il y a,
+j'imagine, aux yeux de Dieu, une différence notable entre l'âme d'un homme
+qui est persuadé que les rayons d'un acte de vertu n'ont pas de limites, et
+l'âme de celui qui se dit que ces rayons ne sont probablement pas faits
+pour sortir de l'enceinte de son coeur. Une vérité trop ambitieuse, pour
+n'être pas douteuse, peut donner un moment une force plus grande, mais une
+vérité plus humble et plus humaine donne toujours une force plus patiente
+et plus grave. Faut-il être le soldat convaincu que chacun de ses coups
+détermine la victoire, ou celui qui sait la petite chose qu'il est dans la
+mêlée et combat néanmoins d'un courage aussi ferme? L'homme de bien se
+ferait scrupule de tromper son prochain, mais n'est que trop porté à
+accepter la pensée que se tromper un peu soi-même est un acte d'idéal.
+
+Mais revenons aux déceptions du juste. Je crois que les meilleurs d'entre
+nous chercheraient un autre bonheur si la vertu était utile, et Dieu leur
+ôterait leur grande raison de vivre s'il les récompensait souvent. Il est
+probable que rien n'est nécessaire, que rien n'est indispensable, et que si
+l'âme n'avait plus cette joie de faire le bien parce qu'il est le bien,
+elle en trouverait une autre plus pure encore; mais en attendant, c'est la
+plus belle qu'elle possède, n'y touchons pas sans motif. Ne touchons pas
+trop aux malheurs de la vertu, de peur de toucher en même temps à l'essence
+la plus limpide de son bonheur. Les âmes qui goûtent réellement ce bonheur
+seraient aussi étonnées qu'on songeât à les récompenser, que les autres
+seraient étonnées qu'on songeât à punir le malheur. Il n'y a que ceux qui
+ne vivent pas dans la justice qui s'en plaignent toujours.
+
+
+
+
+LXXIV
+
+
+La sagesse hindoue a raison quand elle dit: «Travaille, comme travaillent
+ceux-là qui sont ambitieux. Respecte la vie, comme le font ceux qui la
+désirent. Sois heureux comme le sont ceux qui vivent pour le bonheur de
+vivre.»
+
+Et c'est encore le point central de la sagesse humaine. Agir comme si tout
+acte portait un fruit extraordinaire et éternel, et cependant savoir
+combien c'est peu de chose qu'un acte juste en face de l'univers. Avoir le
+sentiment de la disproportion et marcher néanmoins comme si les proportions
+étaient humaines. Ne pas perdre de vue la grande sphère, et se mouvoir dans
+la petite avec autant de confiance, autant de gravité, de conviction et de
+satisfaction, que si elle contenait la grande.
+
+Avons-nous besoin d'illusions pour entretenir notre désir du bien? S'il en
+était ainsi, il faudrait s'avouer que ce désir n'est pas conforme à la
+nature humaine. Il n'est pas prudent de s'imaginer que le coeur croit
+longtemps à des choses auxquelles la raison ne croit plus. Mais la raison
+peut croire à des choses qui se trouvent dans le coeur. Elle finit même par
+s'y réfugier de plus en plus simplement, chaque fois que la nuit tombe sur
+son domaine. Car la raison est à l'égard du coeur comme une fille
+clairvoyante, mais trop jeune, qui a souvent besoin des conseils de sa
+mère, souriante et aveugle. Il arrive un moment dans la vie où la beauté
+morale semble plus nécessaire que la beauté intellectuelle. Il arrive un
+moment où toutes les acquisitions de l'esprit doivent se déverser dans la
+grandeur de l'âme sous peine de mourir misérablement dans la plaine comme
+un fleuve qui ne trouve pas la mer.
+
+
+
+
+LXXV
+
+
+Mais n'exagérons rien quand il s'agit de la sagesse, fût-ce la sagesse
+même. Si les forces du dehors ne s'arrêtent pas toujours devant l'homme de
+bien, la plupart des puissances intérieures lui sont soumises; et presque
+tous les bonheurs et les malheurs des hommes proviennent des puissances
+intérieures. Nous avons dit ailleurs que le sage qui passe interrompt mille
+drames. Il interrompt, en effet, par sa seule présence, la plupart des
+drames qui naissent de l'erreur ou du mal. Il les interrompt en lui-même et
+les empêche de naître autour de lui. Des gens qui auraient fait mille
+choses folles ou mauvaises, ne les font pas, parce qu'ils ont rencontré un
+être doué d'une sagesse simple et vivante, car dans la vie, la plupart des
+caractères sont des caractères accessoires, et suivant le hasard,
+s'attachent à un sillage de souffrance ou de paix. Autour de Jean-Jacques
+Rousseau, par exemple, tout gémit, tout trahit, tout est plein de détours
+et d'arrière-pensées, tout paraît délirer; autour de Jean-Paul, tout est
+loyal, tout semble noble et clair, tout s'apaise et tout aime. Ce que nous
+dominons en nous, nous le dominons en même temps dans tous ceux qui
+s'approchent de nous. Il se forme autour du juste un grand cercle paisible
+où les flèches du mal perdent peu à peu l'habitude de passer. Les
+souffrances morales qui l'atteignent ne dépendent plus des hommes. Il est
+vrai, au pied de la lettre, que leur malice ne peut nous faire pleurer que
+dans les régions où nous n'avons pas encore perdu le désir de faire pleurer
+nos ennemis. Si les traits de l'envie nous font saigner encore, c'est que
+nous aurions pu lancer ces mêmes traits, et si une trahison nous arrache
+des larmes, c'est que nous avons toujours en nous la puissance de trahir.
+On ne peut blesser l'âme qu'avec les armes offensives qu'elle n'a pas
+encore jetées sur le grand bûcher de l'amour.
+
+
+
+
+LXXVI
+
+
+Quant aux drames du bien, ils se jouent sur une scène qui demeure
+mystérieuse au sage comme aux autres hommes. Nous n'en apercevons que le
+dénouement, mais nous ignorons dans quelle ombre ou dans quelle lumière ce
+dénouement fut préparé. Le juste ne peut se promettre qu'une chose, c'est
+que son destin l'atteindra dans un acte de charité ou de justice. Il ne
+sera jamais frappé qu'en état de grâce, selon l'expression des chrétiens,
+c'est-à-dire en état de bonheur intérieur. Et c'est déjà fermer toutes les
+portes aux mauvaises destinées intérieures, et la plupart des portes aux
+hasards du dehors.
+
+À mesure que s'élève notre idée du devoir et du bonheur, l'empire de la
+souffrance morale se purifie; et n'est-ce pas l'empire le plus tyrannique
+du destin? Notre bonheur dépend, en somme, de notre liberté intérieure.
+Cette liberté grandit quand nous faisons le bien, et diminue quand nous
+faisons le mal. Ce n'est pas métaphoriquement, mais très réellement que
+Marc-Aurèle se délivre chaque fois qu'il trouve une vérité nouvelle dans
+l'indulgence, chaque fois qu'il pardonne ou qu'il pense. C'est moins
+métaphoriquement encore que Macbeth s'enchaîne à chacun de ses crimes. Et
+tout ce qui est vrai d'un grand crime sur une scène royale, et d'une grande
+vertu dans une vie héroïque, est pareillement vrai des plus humbles fautes
+et de toutes les vertus inconnues d'une vie ordinaire. Il y a tout autour
+de nous des Marc-Aurèles enfants, et des Macbeths qui ne sortent pas de
+leur chambre. Si imparfaite que soit notre idée du bien, dès que nous
+l'abandonnons un instant, nous nous livrons aux forces malveillantes du
+dehors. Un simple mensonge envers moi-même, enseveli dans le silence de mon
+coeur, peut porter à ma liberté intérieure une atteinte aussi funeste qu'une
+trahison sur la place publique. Et sitôt que ma liberté intérieure est
+atteinte, le destin s'approche de ma liberté extérieure, comme un fauve
+s'approche à pas lents d'une proie qu'il a longtemps guettée.
+
+
+
+
+LXXVII
+
+
+Existe-t-il un drame où un être parfaitement beau et parfaitement sage
+souffre aussi profondément que le méchant? Il semble exact que dans ce
+monde le mal entraîne son châtiment plus sûrement que la vertu ne voit sa
+récompense. Il est vrai que le crime a l'habitude de se punir lui-même au
+milieu de grands cris, tandis que la vertu se récompense dans le silence,
+qui est le jardin clos de son bonheur. Le mal enfin amène des catastrophes
+éclatantes, mais un acte de vertu n'est qu'un sacrifice muet aux lois les
+plus profondes de l'existence humaine. Et c'est pourquoi, sans doute, la
+balance de la grande justice nous paraît pencher plus volontiers du côté de
+l'ombre que de celui de la lumière. Mais s'il est peu probable qu'existe
+réellement «le bonheur dans le crime», le «malheur dans la vertu»
+existe-t-il plus fréquemment? Éliminons d'abord les souffrances physiques,
+celles du moins dont la source est cachée dans les forêts les plus obscures
+du hasard. Il va sans dire qu'une troupe de bourreaux eût pu étendre
+Spinoza sur un lit de tortures, et que rien n'empêche les maladies les plus
+douloureuses d'assaillir Antonin le Pieux aussi bien que Régane ou Goneril.
+Ceci n'est pas la part humaine, mais animale de la douleur. Observons
+cependant que la sagesse envoie la science, la plus jeune de ses soeurs,
+limiter chaque jour, dans les domaines du destin, la zone même de la
+douleur physique. Mais, malgré tout, il y aura toujours dans ces domaines
+un coin inabordable où la malaventure régnera. Il y aura toujours quelques
+victimes d'une injustice irréductible, et si celle-ci nous attriste, du
+moins nous apprend-elle à ajouter à une sagesse plus réelle, plus humaine
+et plus fière, ce que nous enlevons à une sagesse trop mystique.
+
+Nous ne devenons véritablement justes que du jour où nous sommes réduits à
+chercher en nous seuls le modèle de la justice. Au reste, l'injustice du
+destin remet l'homme à sa place dans la nature. Il n'est pas salutaire
+qu'il regarde sans cesse autour de soi, comme un enfant qui cherche encore
+sa mère. Ne croyons pas que le découragement moral doive naître de ces
+déceptions. Une vérité, si décourageante qu'elle paraisse, transforme le
+courage de ceux qui savent l'accepter. En tout cas, une vérité
+décourageante, par cela seul qu'elle est une vérité, vaut toujours mieux
+que le plus beau mensonge qui encourage. Mais il n'est pas de vérité
+décourageante, il y a par contre des courages qui ne sont pas véritables.
+Ce qui ébranle les faibles, est ce qui raffermit les forts: «Je pense au
+jour de notre amour, écrivait une femme, où par une large fenêtre qui
+s'ouvrait sur la mer, nous regardions venir à l'horizon une multitude de
+barques blanches, qui toutes venaient docilement s'attacher au port que
+nous dominions ... Ah! comme je revois ce jour!... Te rappelles-tu qu'une
+seule barque portait une voile presque noire, et que ce fut la dernière qui
+rentra au port? Te rappelles-tu aussi qu'il était l'heure de partir, cela
+nous était pénible, et nous avions pris comme signal du départ l'arrivée de
+la dernière barque? Dans ce hasard qui faisait la dernière barque sombre
+nous aurions pu trouver une cause de mélancolie. Mais comme des amants qui
+ont «admis» la vie, nous l'avons constaté en souriant et une fois de plus
+nous nous sommes reconnus.»
+
+Oui, c'est ainsi qu'il faudrait faire dans l'existence. Il n'est pas
+toujours facile de sourire à l'arrivée des barques sombres, mais il est
+possible de trouver dans la vie quelque chose qui nous domine sans nous
+attrister, comme l'amour dominait sans l'attrister la femme qui parlait de
+la sorte. À mesure que la pensée et le coeur s'élargissent, ils parlent
+moins souvent d'injustice. Il est bon de se dire que dans ce monde tout est
+pour le mieux par rapport à nous, puisque nous sommes les fruits de ce
+monde. Une loi de l'univers qui nous semble cruelle doit être cependant
+plus conforme à notre être que toutes les lois meilleures que nous
+pourrions imaginer. Les temps sont probablement venus où l'homme doit
+apprendre à placer ailleurs qu'en lui-même le centre de son orgueil et de
+ses joies. Tandis que nos yeux s'ouvrent, nous nous sentons dominés par une
+force de plus en plus énorme, mais nous acquérons en même temps la
+certitude de plus en plus intime de faire partie de cette force; et même
+quand elle nous frappe, nous pouvons l'admirer comme Télémaque enfant
+admirait la force du bras paternel.
+
+Accoutumons-nous peu à peu à considérer l'inconscience de la nature avec la
+même curiosité et le même étonnement satisfaits et attendris que nous avons
+parfois quand nous considérons les mouvements irrésistibles de notre propre
+inconscience. Qu'importe que nous promenions le petit flambeau de notre
+raison dans ce que nous appelons l'inconscience de l'univers ou la nôtre?
+L'une nous appartient aussi intimement que l'autre. «Après la conscience
+de notre pouvoir, dit Guyau un des plus hauts privilèges de l'homme, c'est
+de prendre conscience de son impuissance, du moins comme individu. De la
+disproportion même entre l'infini qui nous tue et ce rien que nous sommes,
+naît le sentiment d'une certaine grandeur en nous: nous aimons mieux être
+fracassés par une montagne que par un caillou; à la guerre, nous préférons
+succomber dans une lutte contre mille que contre un. L'intelligence, en
+nous montrant pour ainsi dire l'immensité de notre impuissance, nous ôte le
+regret de notre défaite.»
+
+Qui sait? il y a déjà des moments où ce qui nous défait paraît nous toucher
+de plus près que la part de nous-même qui succombe. Rien ne change plus
+aisément de foyer que l'amour-propre, car un instinct nous avertit que rien
+ne nous appartient moins. L'amour-propre des courtisans qui entourent un
+roi très puissant, ne tarde pas à chercher un refuge plus splendide dans la
+toute-puissance de ce roi, et une humiliation qui descend sur leur tête du
+haut d'un trône redouté, brise en eux d'autant moins d'orgueil qu'elle
+tombe de plus haut. La nature, en devenant moins indifférente, ne nous
+paraîtrait plus assez vaste. Notre sentiment de l'infini a besoin de tout
+son infini, de toute son indifférence, pour se mouvoir à l'aise, et quelque
+chose dans notre âme aimera toujours mieux pleurer parfois dans un monde
+sans limite, que d'être constamment heureux dans un monde borné.
+
+Si le destin était invariablement juste envers le sage, ce serait sans
+doute parfait par le fait même que cela serait; mais puisqu'il est
+indifférent, c'est mieux encore et peut-être plus grand; et en tout cas,
+cela restitue à l'univers l'importance que cela enlève aux actes de notre
+âme. Nous n'y perdons rien, puisque aucune grandeur, qu'elle soit dans la
+nature ou au fond de son coeur, ne se perd pour le sage. Pourquoi nous
+inquiéter ainsi de la situation de l'infini? Tout ce qui peut en appartenir
+à un être n'appartiendra jamais qu'à celui qui l'admire.
+
+
+
+
+LXXVIII
+
+
+Vous souvenez-vous du roman de Balzac intitulé: _Pierrette_ dans la série
+des _Célibataires_? Ce n'est pas un des chefs-d'oeuvre de Balzac, il s'en
+faut; aussi n'est-ce pas à ce point de vue que j'en parle. On y voit une
+douce et innocente orpheline bretonne que sa mauvaise étoile arrache un
+jour à son grand-père et à sa grand'mère qui l'adorent, pour l'ensevelir au
+fond d'une ville de province dans la triste maison d'un oncle et d'une
+tante, M. Rogron, et sa soeur, Mlle Sylvie, merciers retirés des affaires,
+bourgeois ternes et durs, sottement vaniteux et avares, célibataires
+inquiets, mornes et instinctivement haineux.
+
+À peine arrivée, le martyre de l'inoffensive et aimante Pierrette commence.
+Il s'y mêle de terribles questions d'argent: économies à réaliser, mariages
+à éviter, ambitions à satisfaire, successions à détourner, etc. Les
+voisins, les amis des Rogron, assistent paisiblement au long et lent
+supplice de la victime, et leur instinct sourit naturellement au succès des
+plus forts. Tout finit par la mort pitoyable de Pierrette, le triomphe des
+Rogron, de l'abominable avocat Vinet et de tous ceux qui les aidèrent. Plus
+rien ne vient troubler le bonheur des bourreaux. Le hasard même a l'air de
+les bénir, et Balzac, emporté malgré lui par la réalité des choses,
+termine, comme à regret, son récit, par cette phrase: «Convenons entre
+nous que la légalité serait pour les friponneries sociales une belle chose,
+si Dieu n'existait pas.»
+
+Il n'est pas nécessaire d'aller chercher dans les romans des drames de ce
+genre. Ils ont lieu tous les jours dans un grand nombre de demeures. Aussi
+n'ai-je emprunté cet exemple à Balzac que parce que l'histoire quotidienne
+du triomphe de l'injustice s'y trouvait toute faite. Il n'est rien de plus
+moral que de pareils exemples, et peut-être la plupart des moralistes
+ont-ils tort d'en affaiblir le grand enseignement en essayant d'excuser
+comme ils peuvent les iniquités du destin. Les uns s'en remettent à Dieu du
+soin de récompenser l'innocence. Les autres nous diront que dans cette
+aventure ce n'est pas la victime qu'il faut plaindre le plus. Ils ont
+raison, sans doute, à plus d'un point de vue. La petite Pierrette
+persécutée et malheureuse a des bonheurs que ne connaissent pas ses
+bourreaux. Elle demeure aimante, tendre et douce dans ses larmes; et cela
+rend plus heureux que d'être dur, égoïste et haineux dans ses sourires. Il
+est triste d'aimer sans être aimé; mais il est bien plus triste encore de
+ne pas aimer du tout. Et comment comparer les satisfactions informes, les
+petits espoirs bas et étroits des Rogron, à la grande espérance de l'enfant
+qui attend dans son âme la fin de l'injustice? Rien ne nous dit que la pâle
+Pierrette soit plus intelligente que ceux qui l'environnent, mais celui qui
+souffre injustement se crée dans la souffrance un horizon qui s'étend,
+jusqu'à toucher par certains points aux jouissances d'un esprit supérieur,
+comme l'horizon de la terre, alors même qu'on ne se trouve pas au sommet
+d'une montagne, semble parfois toucher les pieds du ciel. L'injustice que
+nous commettons ne tarde pas à nous réduire aux petits plaisirs matériels,
+et à mesure que nous jouissons de ceux-ci, nous envions à notre victime la
+faculté de jouir de plus en plus vivement de tout ce que nous ne pouvons
+lui enlever, de tout ce que nous ne pouvons atteindre, de tout ce qui ne
+touche pas directement à la matière. Un acte d'injustice ouvre toute grande
+à la victime la porte même que le bourreau referme sur son âme à lui; et
+l'homme qui souffre alors respire un air plus pur que l'homme qui fait
+souffrir. Il fait cent fois plus clair au fond du coeur de ceux qui sont
+persécutés qu'au fond du coeur de ceux qui persécutent. Et toute la santé
+du bonheur ne dépend-elle pas d'une certaine clarté que nous avons en
+nous?--L'être humain qui apporte la douleur éteint en lui plus de bonheur
+qu'il n'en peut éteindre en celui qu'il accable.
+
+Qui de nous--s'il nous fallait choisir--n'aimerait mieux se trouver à la
+place de Pierrette qu'à la place des Rogron? Notre instinct du bonheur
+n'ignore pas qu'il est impossible que celui qui a raison moralement ne soit
+pas plus heureux que celui qui a tort, alors même qu'il aurait tort du haut
+d'un trône. Il est vrai que les Rogron ne savent peut-être pas leur
+injustice. Peu importe, on ne respire pas plus largement dans
+l'inconscience que dans la conscience du mal. Au contraire: celui qui sait
+qu'il fait le mal a parfois le désir de s'évader de sa prison; l'autre y
+meurt, sans même avoir joui par la pensée de tout ce qui entoure les murs
+qui lui cachent tristement la véritable destinée de l'homme.
+
+
+
+
+LXXIX
+
+
+À quoi bon chercher la justice où elle ne peut être? Existe-t-elle
+ailleurs que dans notre âme? La langue qu'elle parle semble la langue
+naturelle de l'esprit humain; mais du moment que celui-ci veut voyager dans
+l'univers, il faut qu'il apprenne d'autres mots. Il n'y a pas d'idée à
+laquelle l'univers songe moins qu'à celle de la justice. Il ne s'occupe que
+d'équilibre, et ce que nous appelons justice n'est qu'une transformation
+humaine des lois de l'équilibre, de même que le miel n'est qu'une
+transformation des sucs qui se trouvent dans les fleurs. Hors de l'homme il
+n'y a pas de justice; mais dans l'homme il ne se commet jamais
+d'injustice. Le corps peut jouir de plaisirs mal acquis, mais l'âme ne
+connaît d'autres satisfactions que celles que sa vertu a méritées. Notre
+bonheur intérieur est pesé par un juge que rien ne peut corrompre; car
+essayer de le corrompre, c'est encore enlever quelque chose aux derniers
+bonheurs véritables qu'il allait déposer dans le plateau lumineux de la
+balance. Il est évidemment navrant que l'on puisse opprimer, comme le
+firent les Rogron, un être inoffensif, et qu'il soit possible d'assombrir
+ainsi les quelques années d'existence que le hasard des mondes lui départit
+sur cette terre. Mais il ne faudrait parler d'injustice que si l'acte des
+Rogron leur procurait une félicité intérieure, une paix, une élévation de
+pensée et d'habitude, analogues à celles que la vertu, la méditation et
+l'amour procurèrent à Spinoza ou bien à Marc-Aurèle. On peut éprouver, il
+est vrai, une certaine satisfaction intellectuelle à faire le mal. Mais le
+mal que l'on fait restreint nécessairement la pensée et la borne à des
+choses personnelles et éphémères. En commettant une action injuste nous
+montrons que nous n'avons pas encore atteint le bonheur que l'homme peut
+atteindre. Dans le mal même, c'est, en dernière analyse, une certaine paix,
+un certain épanouissement de son être que le méchant recherche. Il peut se
+croire heureux dans l'épanouissement qu'il y trouve; mais Marc-Aurèle, qui
+a connu l'autre épanouissement, l'autre tranquillité, y serait-il heureux?
+Un enfant qui n'a pas vu la mer: on le mène sur la rive d'un grand lac; il
+s'imagine voir la mer, il bat des mains, il n'en demande pas davantage;
+mais la mer véritable en existe-t-elle moins?
+
+A-t-il aux yeux de ceux qui virent autre chose, un bonheur qu'il ne mérite
+pas, celui dont le bonheur dépend des mille petites victoires que l'envie,
+la vanité, l'indifférence doivent remporter chaque jour? Désirez-vous sa
+conscience de vivre, la religion qui suffit à son âme, l'idée de l'univers
+que supposent ces soucis? Pourtant, n'est-ce point tout cela qui forme le
+lit plus ou moins large et plus ou moins profond où coule le bonheur? Il
+croit peut-être les mêmes choses que le sage: qu'il y a un Dieu, ou qu'il
+n'y en a pas, que tout finit à cette vie ou que tout se prolonge dans
+l'autre, qu'il n'y a que la matière, qu'il n'y a que l'esprit; mais
+pensez-vous qu'il les croie de la même façon? Le bonheur que nous puisons
+en ce que nous croyons, c'est-à-dire, la certitude de la vie, la paix et la
+confiance de l'existence intérieure, l'assentiment non pas résigné, mais
+actif, interrogateur et filial aux lois de la nature, ne dépend-il pas plus
+de la manière dont on croit que de ce que l'on croit? Je puis croire d'une
+manière religieuse et infinie qu'il n'y a pas de Dieu, que mon apparition
+n'a pas de but hors d'elle-même, que l'existence de mon âme n'est pas plus
+nécessaire à l'économie de ce monde sans limites que les nuances éphémères
+d'une fleur; vous pouvez croire petitement qu'un Dieu unique et
+tout-puissant vous aime et vous protège; je serai plus heureux et plus
+calme que vous, si mon incertitude est plus grande, plus grave et plus
+noble que votre foi, si elle a interrogé plus intimement mon âme, si elle a
+fait le tour d'un horizon plus étendu, si elle a aimé plus de choses. Le
+Dieu auquel je ne crois pas deviendra plus puissant et plus consolateur que
+celui auquel vous croyez, si j'ai mérité que mon doute repose sur des
+pensées et sur des sentiments plus vastes et plus purs que ceux qui animent
+votre certitude. Encore une fois, croire, ne pas croire, cela n'a guère
+d'importance; ce qui en a, c'est la loyauté, l'étendue, le désintéressement
+et la profondeur des raisons pour lesquelles on croit ou pour lesquelles on
+ne croit point.
+
+
+
+
+LXXX
+
+
+On ne choisit pas ces raisons, on les mérite comme des récompenses. Celles
+que nous choisissons ne sont que des esclaves achetées par hasard, elles
+semblent vivre à peine, ne s'attachent à rien, n'attendent qu'une occasion
+de fuir. Mais celles que nous avons méritées encouragent nos pas comme des
+Antigones pensives et fidèles. On ne fait point entrer ces raisons dans une
+âme; il faut qu'elles y aient vécu bien longtemps, il faut qu'elles y aient
+passé leur enfance, qu'elles s'y soient nourries de toutes nos pensées, de
+toutes nos actions, il faut qu'elles y retrouvent les mille souvenirs d'une
+vie de sincérité et d'amour. À mesure que grandissent ces raisons, à mesure
+que s'étend l'horizon de notre âme, s'étend pareillement l'horizon du
+bonheur; car l'espace qu'occupent nos sentiments et nos pensées est le seul
+dans lequel puisse se mouvoir notre bonheur. Notre bonheur n'a guère besoin
+d'espace matériel, mais l'étendue morale qui s'ouvre devant lui n'est
+jamais assez grande. Il faut toujours tâcher à l'agrandir, jusqu'à ce
+qu'arrive le moment où notre bonheur ne demande plus d'autre nourriture que
+l'espace même qu'il découvre en s'élevant. Alors l'homme commence à être
+heureux dans la partie vraiment humaine et inexpugnable de son être, et
+tous les autres bonheurs ne sont, au fond, que des fragments encore
+inconscients de ce bonheur qui médite, regarde et n'aperçoit plus de limite
+en soi-même, ni dans ce qui l'entoure.
+
+
+
+
+LXXXI
+
+
+Cet espace se restreint tous les jours dans le mal, parce que forcément
+les pensées et les sentiments s'y restreignent. Mais l'homme qui s'est
+élevé quelque peu ne fait plus le mal, parce qu'il n'est aucun mal qui ne
+naisse, en dernière analyse, d'une pensée étroite ou d'un sentiment
+médiocre. Il ne fait plus le mal parce que ses pensées sont devenues plus
+hautes et plus pures et ses pensées deviennent plus pures encore de ce
+qu'il ne peut plus faire le mal. Ainsi, nos actions et nos pensées, en
+conquérant le ciel paisible où la vie de notre âme peut s'étendre sans
+trouble, sont aussi inséparables que les deux ailes de l'oiseau; et ce qui
+pour l'oiseau n'est encore qu'une loi de l'équilibre, devient ici une loi
+de la justice.
+
+
+
+
+LXXXII
+
+
+Qui nous dira si la sorte de satisfaction misérable que le méchant semble
+trouver, par moment, dans le mal, devient sensible à l'âme avant qu'il ne
+s'y mêle un désir faible et vague, une promesse ou une possibilité
+lointaine de bonté ou de miséricorde?
+
+Peut-être le méchant qui vient de réduire à merci sa victime n'aperçoit-il
+un côté moins sombre et moins inutile dans sa joie qu'à l'instant où il
+songe qu'il pourrait pardonner. On dirait que la méchanceté doit emprunter
+parfois un rayon de lumière à la bonté afin d'éclairer son triomphe. Est-il
+possible à l'homme de sourire dans la haine sans chercher son sourire dans
+l'amour? Mais ce sourire sera bien éphémère. Ici, pas plus qu'ailleurs, il
+n'y a d'injustice intérieure. On peut dire qu'il n'y a pas une âme où
+l'échelle du bonheur ne porte exactement les mêmes marques que celles de la
+justice ou de la charité. Je confonds ici les deux mots, car la charité ou
+l'amour est la justice qui n'a plus à compter que des pierres précieuses.
+L'homme qui va glaner son bonheur dans le mal affirme par là même qu'il
+n'est pas aussi heureux que celui qui lui voit faire le mal et qui le
+désapprouve. Il a cependant le même but que le juste. Il cherche le
+bonheur, je ne sais quelle paix ou quelle certitude. À quoi bon le punir?
+On n'en veut pas au pauvre qui n'habite pas un palais; il est assez
+malheureux de n'avoir qu'une cabane pour demeure. Aux yeux d'un être qui
+verrait l'invisible, l'âme de l'homme le plus injuste aurait toujours les
+attributs, les vêtements immaculés et l'activité sainte de la Justice. Il
+la verrait peser la paix, l'amour, la conscience de vivre, les sourires de
+la terre ou du ciel, et ce qui les annule, les rabaisse ou les empoisonne,
+avec le même soin qu'y apporte l'âme du saint, du héros, du penseur.
+Peut-être n'avons-nous pas tort de nous préoccuper de justice au sein d'un
+univers qui ne s'en préoccupe point, pas plus que l'abeille n'a tort de
+faire du miel au sein d'un monde qui n'en produit pas par lui-même. Mais
+nous avons tort de vouloir une justice extérieure puisqu'il n'y en a point.
+Celle qui est en nous doit nous suffire. Tout se pèse et se juge sans cesse
+en notre être. Nous nous jugeons nous-mêmes; ou plutôt notre bonheur nous
+juge.
+
+
+
+
+LXXXIII
+
+
+On dira peut-être que le bien a ses défaites et ses déceptions, comme le
+mal; mais les défaites et les déceptions du bien, au lieu d'assombrir et de
+chagriner la pensée, l'éclairent et la tranquillisent. Un acte de vertu
+peut tomber dans le vide; mais c'est surtout alors qu'il nous apprend à
+mesurer les profondeurs de l'âme et de la vie. Il y tombe souvent comme une
+pierre plus lumineuse que nos pensées. Quand une combinaison méchante de
+Mme Rogron échoue devant l'innocence de Pierrette, son âme se rétrécit
+encore davantage; mais quand une des bontés de Titus descend sur un ingrat,
+l'inutilité du pardon, l'inutilité de l'amour, lui apprend à porter ses
+regards au delà du pardon, au delà de l'amour. Il n'est pas désirable que
+l'homme s'enferme en quelque chose, fût-ce dans le bien même. Que le
+dernier geste de la vertu soit toujours le geste d'un ange qui entr'ouvre
+une porte.
+
+Il faudrait bénir ces défaites. Si le hasard voulait qu'à chaque fois que
+nous pardonnons, notre ennemi devînt notre frère, nous mourrions sans
+savoir ce qu'éclaire en nous une clémence imprudente qu'on ne regrette pas.
+Nous mourrions sans avoir eu l'occasion de mesurer les forces qui entourent
+notre vie, à l'aide de la force la plus grande qui se trouve dans notre
+âme. L'inutilité d'un acte de bonté, l'inefficacité apparente d'une pensée
+élevée ou simplement loyale, jette sur une foule de choses un rayon d'une
+autre nature que celui qu'y pourrait projeter toute l'utilité du bien.
+Certes, il y aurait une grande joie à constater le triomphe invariable de
+l'amour; mais il y a une joie plus grande encore à aller au travers de
+cette illusion jusqu'à la vérité. «L'homme, a dit un penseur que la mort
+nous enleva trop tôt, l'homme a trop souvent, tout le long de l'histoire,
+placé sa dignité dans les erreurs, et la vérité lui a paru d'abord une
+diminution de lui-même. La vérité ne vaut pas toujours le rêve, mais elle a
+cela pour elle qu'elle est vraie. Dans le domaine de la pensée il n'y a
+rien de plus moral que la vérité.»
+
+Et cette vérité n'a rien d'amer, aucune vérité n'est amère pour le sage. Il
+a pu désirer lui aussi que la vertu transportât des montagnes et qu'un acte
+d'amour adoucît à jamais l'âme de tous ses frères. Mais aujourd'hui, il
+apprend à préférer qu'il n'en soit pas ainsi. Et ce n'est pas pour les
+satisfactions qu'y cueille son orgueil. Il ne se juge pas meilleur que
+l'univers, mais il s'y croit moins important. Il ne cultive plus la passion
+de justice qu'il trouve dans son âme pour les fruits spirituels qu'elle
+rapporte, mais par respect pour tout ce qui existe, et pour les fleurs
+inattendues qu'elle fait naître en son intelligence. Il ne maudit pas
+l'ingrat, il ne maudit même pas l'ingratitude; il ne se dit pas: «Je suis
+meilleur que cet homme», ou «Je ne tomberai pas dans ce vice.» Mais
+l'ingratitude lui apprend qu'il y a dans le bienfait des joies plus
+spacieuses, moins personnelles et plus conformes à la vie générale que
+celles qu'il attendait de la reconnaissance. Il aime mieux essayer de
+comprendre ce qui est, que de s'efforcer de croire ce qu'il désire. Il a
+vécu longtemps comme le pauvre transporté brusquement du fond de sa cabane
+dans un palais immense. À son réveil, il cherchait avec inquiétude, dans
+les salles trop vastes, les misérables souvenirs de son étroite chambre. Où
+donc étaient l'âtre et le lit, la table, l'écuelle et l'escabeau? Il
+retrouva, tremblant encore à ses côtés, l'humble flambeau de ses veillées,
+mais sa lueur n'atteignait pas les hautes voûtes; et seul, le pilier le
+plus proche semblait chanceler par moments dans les battements impuissants
+des petites ailes de la lumière. Mais peu à peu ses yeux s'accoutumèrent à
+la nouvelle demeure. Il parcourut les salles innombrables, et il se réjouit
+de tout ce que le flambeau n'éclairait point, aussi profondément que de
+tout ce qu'il éclairait. Il eût voulu d'abord des portes un peu plus
+basses, des escaliers moins larges, des galeries où ne se perdissent pas
+les regards. Mais à mesure qu'il marchait, il comprenait la beauté et la
+grandeur de ce qui n'était pas d'accord avec ses rêves. Il fut heureux de
+constater que tout ne tournait pas, comme dans sa cabane, autour de la
+table et du lit. Il se félicita que le palais n'eût pas été bâti à la
+taille des médiocres habitudes de sa misère. Il sut admirer ce qui
+contredisait son désir, en élargissant sa vision. Tout ce qui existe
+console et raffermit le sage, car la sagesse consiste à rechercher et à
+admettre tout ce qui existe.
+
+
+
+
+LXXXIV
+
+
+Elle admet même les Rogron. Elle s'intéresse à la vie plus encore qu'à la
+justice ou à la vertu, et s'il arrive qu'une grande vertu trop abstraite se
+trouve en présence d'une vie qui ne s'agite qu'entre d'étroites murailles,
+elle aimera mieux pencher son attention sur la petite vie que sur la grande
+vertu immobile, orgueilleuse et solitaire.
+
+Surtout, elle ne méprise rien; il n'y a qu'une chose au monde qui est tout
+à fait méprisable et c'est le mépris même. Trop souvent ceux qui pensent
+sont enclins à mépriser ceux qui passent dans la vie sans penser. Certes,
+la pensée a une grande importance, et il faut tâcher avant tout de penser
+autant que possible et du mieux possible; mais il y a quelque exagération
+à croire qu'un peu plus ou un peu moins d'aptitude à manier un certain
+nombre d'idées générales mette une barrière définitive entre deux hommes. À
+tout prendre, entre le plus grand des penseurs et le petit bourgeois de
+province, il n'y a bien souvent que la différence d'une vérité qui trouve
+par moment sa formule, à une vérité qui ne se formule jamais d'une manière
+appréciable. C'est beaucoup; c'est un fossé profond, ce n'est pas un abîme.
+Plus la pensée s'élève, plus lui paraît arbitraire et fugitive la limite
+entre ce qui ne pense pas encore et ce qui pense toujours. Le petit
+bourgeois est plein de préjugés, de passions qui semblent ridicules,
+d'idées étroites, mesquines et souvent assez basses; cependant, mettez-le à
+côté du sage dans les circonstances essentielles de la vie; devant la
+douleur, devant la mort, devant l'amour, devant l'héroïsme réel, il
+arrivera plus d'une fois que le sage se tournera vers son humble compagnon,
+comme vers le dépositaire d'une vérité aussi humaine, aussi sûre que la
+sienne.
+
+Il y a des moments où le sage reconnaît la vanité de ses trésors
+spirituels; où il s'aperçoit que quelques habitudes, quelques mots, à
+peine le séparent des autres hommes, et où il doute de la valeur de ces
+mots. Ce sont les moments les plus féconds de la sagesse. Penser, c'est
+souvent se tromper, et le penseur qui s'égare a fréquemment besoin, pour
+retrouver sa route, de revenir au lieu où sont restés fidèlement assis,
+autour d'une vérité silencieuse mais nécessaire, ceux qui ne pensent
+guère. Ils gardent le foyer de la tribu; les autres en promènent les
+torches, et quand la torche se met à vaciller dans un air raréfié, il
+est prudent de se rapprocher du foyer. On croirait qu'il ne change pas de
+place, ce foyer, c'est qu'il avance en même temps que les mondes, et sa
+petite flamme marque l'heure réelle de l'humanité. On sait exactement ce
+que la force inerte doit au penseur, mais on ne tient pas compte de ce que
+le penseur doit à la force d'inertie. Un monde où il n'y aurait que des
+penseurs perdrait peut-être la notion de plus d'une vérité indispensable.
+En réalité, le penseur ne continue de penser juste que s'il ne perd jamais
+contact avec ceux qui ne pensent pas.
+
+Il est facile de dédaigner; il est moins aisé de comprendre; et pourtant,
+pour le sage véritable, il n'est pas un dédain qui ne finisse tôt ou tard
+par se changer en compréhension. Toute pensée qui passe avec dédain
+au-dessus du grand groupe muet, toute pensée qui ne reconnaît pas mille
+soeurs, mille frères endormis dans ce groupe, n'est trop souvent qu'un rêve
+néfaste ou stérile. Il est bon de se rappeler parfois que dans l'atmosphère
+spirituelle, comme dans l'atmosphère extérieure, il faut, sans doute, bien
+plus d'azote que d'oxygène pour qu'elle demeure respirable.
+
+
+
+
+LXXXV
+
+
+Je comprends que des penseurs comme Balzac se soient plus à décrire des
+petites vies de ce genre. Rien n'est plus éternellement semblable à
+elles-mêmes que ces petites vies; et, cependant, de siècle en siècle, rien
+ne change plus profondément que l'atmosphère où elles baignent. Gestes
+identiques sous des cieux différents, mais cieux qu'on ne verrait pas
+différents si les gestes n'étaient pas identiques. Un grand acte héroïque
+absorbe notre regard en l'acte même; mais des paroles et des mouvements
+insignifiants appellent notre attention sur l'horizon qui les entoure, et
+le point lumineux de la sagesse humaine ne se trouve-t-il pas toujours à
+l'horizon? À voir les choses selon le sentiment et la raison de la nature,
+la médiocrité générale de ces vies ne saurait être vraiment médiocre, par
+cela même qu'elle est si générale.
+
+Au reste, il est bien inutile d'insister sur ceci: on ne connaît jamais une
+âme que jusqu'à la hauteur où l'on est arrivé à connaître la sienne; et il
+n'est pas un être, si petit qu'il paraisse d'abord, qui n'émerge de
+l'ombre, à mesure que l'ombre où nous sommes diminue. Ce n'est pas ce qu'on
+voit qu'il est nécessaire d'agrandir pour l'aimer; c est ce qu'on n'aime
+pas qu'il est nécessaire d'éclairer en élevant la flamme jusqu'à ce qu'elle
+parvienne au niveau de l'amour. Qu'un rayon sorte chaque jour de notre âme,
+c'est tout ce que nous devons souhaiter. Il ira se poser n'importe où. Il
+n'est pas un objet sur lequel viennent s'abattre un regard, une pensée, qui
+ne contienne plus de trésors qu'ils n'en pourront illuminer; il n'est si
+petite chose en ce monde qui ne soit bien plus vaste que toute la clarté
+qu'une âme peut lui prêter.
+
+
+
+
+LXXXVI
+
+
+N'est-ce pas dans les destinées ordinaires que se trouve, dégagé d'une
+foule de détails qui énervent l'attention, l'essentiel des destinées
+humaines? Une grande lutte morale sur les hauteurs, c'est un très beau
+spectacle; un observateur attentif admirera longtemps un arbre prodigieux
+sur un plateau désert, mais au bout de sa contemplation, il rentrera dans
+la forêt où les arbres ne sont pas merveilleux mais innombrables. Il est
+probable que l'immense forêt n'est faite que de troncs et de branches
+médiocres, mais n'est-elle pas profonde, et n'a-t-elle pas raison,
+puisqu'elle est la forêt? Le dernier mot n appartiendra jamais à
+l'exceptionnel, et ce qu'on appelle le sublime ne devrait être qu'une
+conscience plus lucide et plus pénétrante de ce qu'il y a de plus normal.
+Il est salutaire de regarder souvent ceux qui combattent sur les sommets;
+mais il est nécessaire aussi de ne pas oublier ceux qui semblent dormir
+dans la plaine.
+
+En voyant ce qui arrive à ceux qui sommeillent ainsi, en voyant combien il
+faut avoir lutté soi-même pour distinguer leur bonheur plus étroit du
+bonheur de ceux qui combattent à l'écart, on attache peut-être un peu moins
+d'importance à la lutte, mais on l'aime davantage. Plus la récompense est
+discrète, plus elle est désirable; non qu'on aime à jouir en secret, comme
+un courtisan peu loyal, des faveurs du bonheur, mais les joies qu'il nous
+accorde ainsi, sans l'annoncer aux autres, sont peut-être les seules qu'il
+n'ait pas dérobées à la part de nos frères. Alors on ne regarde plus ces
+derniers pour se dire: «Combien je suis loin de ces hommes» mais on peut
+s'avouer enfin avec simplicité: «À mesure que je m'élève, il me semble
+que je m'éloigne moins de mes compagnons les plus nombreux et les plus
+humbles, et je compte les pas que je fais vers un idéal incertain, aux pas
+qui me rapprochent de ceux que j'avais méprisés, dans l'ignorance et dans
+la vanité des premiers jours.»
+
+
+
+
+LXXXVII
+
+
+Au fond, qu'est-ce qu'une petite vie? Nous appelons ainsi une vie qui
+s'ignore, une vie qui s'épuise sur place entre quatre ou cinq personnages,
+une vie dont les sentiments, les pensées, les passions, les désirs
+s'attachent à des objets insignifiants. Mais pour celui qui la regarde, par
+le fait même qu'il la regarde, toute vie devient grande. Une vie n'est ni
+grande ni petite en elle-même, elle est regardée plus ou moins grandement,
+voilà tout; et une existence qui semble haute et vaste à tous les hommes
+est une existence qui a pris l'habitude de jeter sur elle-même un regard
+étendu. Si vous ne vous regardez jamais vivre, vous vivrez nécessairement à
+l'étroit; mais celui qui vous regarde vivre ainsi, trouvera, dans la
+médiocrité même de l'angle où vous vous agitez, une sorte d'élément
+d'horizon, un point d'appui plus ferme, d'où sa pensée s'élèvera avec une
+force plus humaine et plus sûre.
+
+On croit au premier abord, qu'il n'y a tout autour de nous qu'existences
+engourdies, fermées et monotones, et que rien ne relie à notre âme, à un
+sentiment permanent, à un intérêt éternel, à une humanité inépuisable, la
+vie d'une vieille fille, d'un magistrat à l'intelligence rétrécie, d'un
+avare prisonnier de son or. Mais que quelqu'un s'avance au milieu d'elles,
+l'oeil ouvert et l'oreille tendue, comme Balzac par exemple, et le
+sentiment né dans un pauvre salon de province s'étendra aussi loin, agitera
+toute la vie humaine jusqu'en des sources aussi profondes, aussi
+puissantes, que l'auguste passion qui dans l'histoire d'un grand roi
+rayonne du haut d'un trône. «Il y a telles petites tempêtes, dit à ce
+propos Balzac, dans la plus admirable de ses histoires des humbles, _le
+Curé de Tours_, il y a telles petites tempêtes qui développent dans les
+âmes autant de passions qu'il en aurait fallu pour diriger les plus grands
+intérêts sociaux. N'est-ce pas une erreur de croire que le temps ne soit
+rapide que pour les coeurs en proie aux vastes projets qui troublent la vie
+et la font bouillonner? Les heures de l'abbé Troubert coulaient aussi
+animées, s'enfuyaient chargées de pensées aussi soucieuses, étaient ridées
+par des espérances et des désespoirs aussi profonds que pouvaient l'être
+les heures cruelles de l'ambitieux, du joueur et de l'amant. Dieu seul est
+dans le secret de l'énergie que nous coûtent les triomphes actuellement
+remportés sur les hommes, sur les choses, et sur nous-mêmes. Si nous ne
+savons pas toujours où nous allons, nous connaissons bien les fatigues du
+voyage. Seulement, s'il est permis à l'historien de quitter le drame qu'il
+raconte pour prendre pendant un moment le rôle des critiques, s'il vous
+convie à jeter un coup d'oeil sur les existences de ces vieilles filles et
+des deux abbés, afin d'y chercher la cause du malheur qui les viciait dans
+leur essence, il vous sera peut-être démontré qu'il est nécessaire à
+l'homme d'éprouver certaines passions pour développer en lui des qualités
+qui donnent à sa vie de la noblesse, en étendent le cercle, et assoupissent
+l'égoïsme naturel à toutes les créatures.»
+
+Il dit vrai. Il ne faut pas toujours aimer la lumière pour elle-même, mais
+pour ce qu'elle éclaire. Un grand feu sur les cimes, c'est parfait, mais il
+y a peu d'hommes sur les cimes, et une petite flamme au milieu d'une foule
+fera souvent besogne plus utile. Au reste, c'est dans les petites vies que
+les grandes voient le mieux leur substance, et c'est en regardant des
+sentiments étroits qu'on finit par élargir les siens. Non que les
+sentiments étroits prennent un aspect répugnant, mais ils paraissent de
+moins en moins en harmonie avec la grandeur de la vérité qui nous pénètre.
+Il est permis de rêver une vie meilleure que la vie ordinaire, mais il
+n'est pas permis, je pense, d'édifier ce rêve avec des éléments qui ne se
+trouvent pas dans l'existence quotidienne. On prétend qu'il est bon de
+regarder plus haut que la vie; mais peut-être est-il meilleur encore
+d'accoutumer son âme à regarder droit devant elle, et à ne compter, pour y
+poser enfin ses désirs et ses songes, sur d'autres sommets que ceux qui se
+distinguent nettement des nuages qui illuminent l'horizon.
+
+
+
+
+LXXXVIII
+
+
+Tout ceci nous ramène au point que nous avons quitté depuis longtemps.
+Nous nous étions arrêtés au destin extérieur, mais il est d'autres larmes
+que celles qu'arrachent à nos yeux les douleurs du dehors. Le sage que nous
+aimons doit vivre au milieu de toutes les passions humaines; car les
+passions de notre coeur sont les seuls aliments dont la sagesse puisse
+longtemps se nourrir sans danger. Nos passions, ce sont les ouvriers que la
+nature nous envoie pour nous aider à construire le palais de notre
+conscience, c'est-à-dire de notre bonheur; et l'homme qui n'admet pas ces
+ouvriers et croit pouvoir soulever seul toutes les pierres de l'existence
+n'aura jamais pour abriter son âme qu'une cellule étroite, froide et nue.
+
+Être sage, ce n'est point n'avoir pas de passions; mais c'est apprendre à
+purifier celles qu'on a. Tout dépend de la position que l'on prend sur
+l'escalier des jours. Pour l'un, les défaillances et les infirmités morales
+sont des marches qu'on descend; pour l'autre elles représentent des degrés
+que l'on monte. Il se peut que le sage fasse encore bien des choses que
+fait celui qui n'est pas sage; mais les passions de celui-ci l'enfoncent
+davantage dans l'instinct; au lieu que celles du sage finissent toujours
+par éclairer un coin perdu de sa conscience. Il ne faut pas qu'il aime
+comme un fou, par exemple; mais s'il aime comme un fou, il deviendra
+probablement plus sage que s'il n'eût jamais aimé que sagement. Ce n'est
+pas la sagesse, mais l'orgueil sous sa forme la plus inutile qui prospère
+dans l'immobilité et dans le vide. Il ne suffit pas de savoir ce qu'il faut
+faire, ou de prévoir avec certitude ce que les héros auraient fait. Cela
+peut s'apprendre extérieurement en quelques heures. Il ne suffit pas
+d'avoir l'intention de vivre noblement et de se retirer ensuite dans sa
+cellule pour y cultiver cette intention. La sagesse que vous aurez acquise
+de la sorte ne sera pas plus capable de diriger ou d'embellir réellement
+votre âme que les conseils d'autrui ne sont capables de la diriger ou de
+l'embellir. «Il faut, dit un proverbe hindou, chercher la fleur qui doit
+s'épanouir dans le silence qui suit l'orage, pas avant.»
+
+
+
+
+LXXXIX
+
+
+Plus on avance de bonne foi dans les sentiers de l'existence, plus on
+croit à la vérité, à la beauté et à la profondeur des lois les plus humbles
+et les plus quotidiennes de la vie. On apprend à les admirer justement
+parce qu'elles sont si générales, si uniformes, si quotidiennes. On cherche
+et on attend de moins en moins l'extraordinaire: car on ne tarde pas à
+reconnaître que ce qu'il y a de plus extraordinaire dans le vaste mouvement
+paisible et monotone de la nature, ce sont les exigences enfantines de
+notre ignorance et de notre vanité. On ne demande plus aux heures qui
+passent des événements étranges et merveilleux, car les événements
+merveilleux n'arrivent qu'à ceux qui n'ont pas encore confiance en
+eux-mêmes ou dans la vie. On n'attend plus, les bras croisés, l'occasion
+d'un acte surhumain, car on sent qu'on existe dans tous les actes humains.
+On ne demande plus que l'amour, l'amitié et la mort se présentent à nous,
+parés d'ornements imaginaires, entourés de coïncidences et de présages
+prodigieux, on sait les accueillir dans leur simplicité et dans leur nudité
+réelles. On se convainc enfin qu'on peut trouver l'équivalent de l'héroïsme
+et de tout ce qui constitue aux yeux des faibles, des inconscients et des
+inquiets, le sublime et l'exceptionnel, dans l'existence bravement et
+complètement acceptée. On ne se croit plus le fils unique et préféré de
+l'univers; mais on augmente sa conscience, on éclaire son sourire et sa
+sérénité de tout ce qu'on enlève à son orgueil.
+
+Quand nous sommes arrivés à ce point, les aventures miraculeuses d'une
+sainte Thérèse ou d'un Jean de la Croix, l'extase des mystiques, les
+incidents surnaturels des amours légendaires, l'étoile d'un Alexandre ou
+d'un Napoléon, nous paraissent de bien puériles illusions, comparés à la
+bonne et saine loyauté d'une sagesse humaine et sincère, qui ne songe pas à
+s'élever au-dessus des hommes pour éprouver ce qu'ils n'éprouvent pas, mais
+sait trouver dans ce que tous éprouveront toujours, ce qui est nécessaire
+pour élargir le coeur et la pensée. Ce n'est pas en voulant être autre
+chose qu'un homme qu'on devient un homme véritable. Que d'êtres usent ainsi
+leur vie à attendre l'apparition d'une comète invraisemblable, qui ne
+songent jamais à regarder les autres astres parce qu'ils sont vus de tous
+et qu'ils sont innombrables! Le désir de l'extraordinaire est souvent le
+grand mal des âmes ordinaires. Il faudrait se dire, au contraire, que plus
+ce qui nous arrive nous paraît normal, général, uniforme, plus nous
+parvenons à discerner et à aimer les profondeurs et les joies de la vie
+dans cette généralité même, plus nous nous rapprochons de la tranquillité
+et de la vérité de la grande force qui nous anime. Il n'est rien de moins
+extraordinaire que l'océan, par exemple, puisqu'il couvre les deux tiers de
+notre globe; et pourtant il n'est rien de plus vaste. Il n'y a pas dans
+l'homme, une pensée, un sentiment, un acte de beauté ou de grandeur qui ne
+puisse s'affirmer dans la simplicité de l'existence la plus normale; et
+tout ce qui n'y peut trouver place appartient encore aux mensonges de la
+paresse, de l'ignorance ou de la vanité.
+
+
+
+
+XC
+
+
+Est-ce à dire que le sage ne doit attendre de la vie rien de plus que les
+autres hommes, qu'il faut aimer la médiocrité, se contenter de peu, limiter
+ses désirs et borner son bonheur de peur de ne pas être heureux? Au
+contraire, la sagesse qui renonce trop facilement à quelque espoir humain
+est maladive et boiteuse. L'homme a plus d'un désir légitime qui se passe
+fort bien de l'approbation d'une raison trop sévère. Mais il ne faut pas se
+croire malheureux tant qu'on ne possède qu'un bonheur qui ne semble pas
+extraordinaire à ceux qui nous entourent. Plus on est sage, moins on a de
+peine à se persuader qu'on possède un bonheur. Il est bon de se convaincre
+que ce qu'il y a de plus enviable en un bonheur humain ce sont ses moments
+les plus simples. Le sage apprend à animer et à aimer la substance
+silencieuse de la vie. Il n'y a de joie fidèle qu'en cette substance
+silencieuse, et ce ne sont jamais les bonheurs extraordinaires qui osent
+accompagner nos pas jusqu'au tombeau.
+
+Il importe d'accueillir et d'embrasser aussi fraternellement que les autres
+le jour qui s'approche et s'éloigne sans faire un geste inaccoutumé de joie
+ou d'espérance. Il a parcouru, pour venir jusqu'à nous, les mêmes espaces
+et les mêmes univers que le jour qui nous trouve sur un trône ou dans le
+lit d'un grand amour. Peut-être cache-t-il sous son manteau des heures
+moins éclatantes, mais plus humblement dévouées. On compte le même nombre
+de minutes éternelles dans une semaine qui passe sans rien dire que dans
+celle qui s'avance en poussant de longs cris. Au fond, tout ce qu'une heure
+semble nous dire, c'est nous-mêmes qui nous le disons. L'heure est une
+voyageuse hésitante et timide, qui se réjouit ou s'attriste selon le
+sourire ou l'oeil morne de l'hôte qui l'accueille. Ce n'est pas elle qui
+doit nous apporter notre bonheur; c'est nous qui sommes chargés de rendre
+heureuse l'heure qui vient chercher un refuge dans notre âme. Il est sage
+celui qui a toujours quelque chose de paisible à lui dire sur le seuil. Il
+faut accumuler en soi les causes de bonheur les plus simples. C'est
+pourquoi, ne négligeons aucune occasion d'être heureux. Tâchons d'éprouver
+d'abord le bonheur selon les hommes, pour lui préférer ensuite, en
+connaissance de cause, le bonheur selon nous-mêmes. Il en est de ceci comme
+de l'amour. Il faut avoir aimé profondément pour savoir de quelle manière
+il faudrait qu'on aimât alors qu'on n'aime plus. Il est bon d'être heureux
+par moments d'une manière visible, pour apprendre à être heureux d'une
+manière invisible; et peut-être n'est-il nécessaire de prêter l'oreille aux
+heures qui parlent haut dans leur ivresse, que pour apprendre peu à peu le
+langage de celles qui ne parlent jamais qu'à voix basse. Elles seules sont
+nombreuses, inépuisables, incapables de trahir ou de fuir à cause de leur
+nombre, et le sage ne devrait compter que sur elles. Être heureux, c'est
+s'exercer à voir le sourire caché et les ornements mystérieux des heures
+incalculables et anonymes, et ces ornements ne se trouvent qu'en nous.
+
+
+
+
+XCI
+
+
+Mais rien ne serait plus opposé à la sagesse dont nous parlons ici qu'une
+prudence basse, et mieux vaudrait encore s'agiter inutilement autour d'un
+bonheur quelconque, que d'attendre en dormant au coin du feu un bonheur
+idéal qui ne viendra jamais. Sur le toit de celui qui ne sort pas de sa
+maison, ne descendent d'habitude que les joies dont personne n'a voulu.
+Aussi, n'appelons-nous pas sage celui qui, dans le domaine des sentiments,
+par exemple, ne va pas infiniment au delà de ce que la raison lui permet,
+ou de ce que l'expérience lui conseille d'attendre. Aussi, n'appelons-nous
+pas sage l'ami qui ne se livre point à son ami parce qu'il prévoit la fin
+de l'amitié, ou l'amant qui ne se donne pas tout entier, de peur de
+s'anéantir dans l'amour.
+
+Il faut se dire qu'ici, vingt aventures malheureuses n'enlèvent que les
+parties périssables de notre énergie du bonheur, et l'on peut s'avouer que
+toute sagesse n'est, en somme, qu'une sorte d'énergie purifiée du bonheur.
+Être sage, c'est avant tout apprendre à être heureux, pour apprendre en
+même temps à attacher une importance de moins en moins grande à ce que le
+bonheur est en soi. Il importe que l'homme soit, aussi longtemps que
+possible, aussi heureux que possible; car ceux qui sortent enfin
+d'eux-mêmes par la porte du bonheur sont mille fois plus libres que ceux
+qui sortent par celle de la tristesse. La joie du sage éclaire en même
+temps son coeur et toute son âme, au lieu que la tristesse n'éclaire bien
+souvent que le coeur. L'homme qui n'a pas été heureux ressemble un peu au
+voyageur qui n'aurait jamais voyagé que de nuit.
+
+Et puis, on trouve dans le bonheur une humilité plus profonde et plus
+noble, plus pure et bien plus étendue que celle qu'on trouve dans le
+malheur. Il y a une humilité que l'on doit mettre au nombre des vertus
+parasites, avec l'abnégation stérile, la pudeur, la chasteté arbitraire, le
+renoncement aveugle, la soumission obscure, l'esprit de pénitence et tant
+d'autres, qui détournèrent si longtemps au profit d'un étang endormi,
+autour duquel tous nos souvenirs errent encore, les eaux vives de la morale
+humaine. Je ne parle pas d'une humilité basse, qui n'est trop souvent qu'un
+calcul, ou, à prendre les choses au mieux, une timidité de l'orgueil et une
+sorte de prêt usuraire que la vanité d'aujourd'hui consent à la vanité de
+demain. Mais le sage lui-même s'imagine parfois qu'il est salutaire de se
+diminuer un peu à ses propres yeux, et de ne pas s'avouer les mérites qu'il
+a souvent le droit de se reconnaître lorsqu'il se compare à d'autres
+hommes. Une telle humilité, bien qu'elle soit sincère, enlève à notre
+loyauté intime, qu'il faut toujours respecter par-dessus tout, ce qu'elle
+peut ajouter à la douceur de notre attitude dans la vie. En tout cas, elle
+décèle une certaine timidité de conscience, et la conscience du sage ne
+doit avoir aucune pudeur, aucune timidité.
+
+Mais, à côté de cette humilité trop personnelle, existe une humilité
+générale, une humilité haute et ferme qui se nourrit de tout ce
+qu'apprennent notre esprit, notre âme et notre coeur. Une humilité qui nous
+montre exactement ce que l'homme peut attendre et espérer, une humilité qui
+ne nous diminue que pour rendre plus grand tout ce que nous voyons, une
+humilité qui nous enseigne que l'importance de l'homme ne se trouve pas
+dans ce qu'il est, mais dans ce qu'il peut apercevoir, dans ce qu'il tâche
+d'admettre et de comprendre. Il est vrai que la douleur nous ouvre aussi le
+domaine de cette humilité, mais elle ne le fait guère que pour nous
+conduire trop directement à je ne sais quelle porte d'espérance, sur le
+seuil de laquelle nous perdons bien des jours; au lieu que le bonheur,
+n'ayant pas autre chose à faire au bout de quelques heures, nous en fait
+parcourir en silence les sentiers les plus inaccessibles. C'est quand le
+sage est aussi heureux que possible, qu'il devient aussi peu exigeant,
+aussi peu orgueilleux qu'on peut l'être. C'est lorsqu'il sait qu'il possède
+enfin tout ce qu'il est permis à l'homme de posséder, qu'il commence à
+comprendre que ce qui fait la valeur de tout ce qu'il possède ne se trouve
+que dans la manière dont il envisage ce que l'homme ne pourra jamais
+posséder. Aussi n'est-ce guère qu'au sein d'un bonheur prolongé qu'on
+acquiert une vue indépendante de la vie. Il ne faut pas être heureux pour
+être heureux, mais pour apprendre à voir distinctement ce que nous
+cacherait toujours l'attente vaine et trop passive du bonheur.
+
+
+
+
+XCII
+
+
+Mais, laissons ce sujet pour nous rapprocher de ce que nous disions tout à
+l'heure. Dans le royaume de notre coeur qui est, pour presque tous les
+hommes, le royaume où se récolte la substance même de la vie, il n'y a pas
+d'économies inutiles. Il serait préférable de n'y rien faire que de n'y
+faire les choses qu'à demi, et c'est toujours ce qu'on n'a pas osé risquer
+que l'on perd sûrement. Une passion ne nous enlève véritablement que ce que
+nous croyons lui dérober, et nous sommes toujours diminués de la part que
+nous pensons avoir retenue pour nous-mêmes. D'ailleurs, il y a, dans notre
+âme, certaines retraites si profondes, que l'amour seul ose en descendre
+les degrés, et c'est l'amour aussi qui en rapporte des joyaux imprévus,
+dont nous n'apercevons l'éclat que dans le bref moment où nos mains
+s'ouvrent pour les offrir à des mains bien-aimées. On dirait, en effet, que
+nos mains, en s'ouvrant pour donner, répandent parfois une clarté spéciale,
+qui perce des corps plus opaques que ne font les rayons mystérieux qu'on
+vient de découvrir.
+
+
+
+
+XCIII
+
+
+À quoi bon s'affliger longtemps de ses erreurs ou de ses pertes? Quoi
+qu'il arrive, aux dernières minutes de l'heure la plus triste, au bout de
+la semaine, à la fin de l'année, il y aura toujours lieu de sourire pour
+l'homme de bonne foi lorsqu'il rentrera en lui-même. Il apprend peu à peu à
+regretter sans larmes. Il est le père de famille qui, vers le soir, et le
+travail fini, revient à la maison. Il se peut que les enfants pleurent,
+jouent à des jeux dévastateurs ou dangereux, aient dérangé les meubles,
+brisé un verre, renversé une lampe; ira-t-il se désespérer? Certes, il eût
+été préférable, au point de vue de la morale théorique, qu'ils se fussent
+tenus bien tranquilles, qu'il eussent appris à lire ou à écrire, mais quel
+père raisonnable, au milieu des reproches les plus vifs, pourra s'empêcher
+de sourire en détournant la tête? Il ne déplore pas ces manifestations un
+peu folles de la vie. Rien n'est perdu, tant qu'il peut revenir, tant qu'il
+porte sur lui la clef du logis protecteur. Les bienfaits de notre descente
+en nous-mêmes se trouvent moins dans l'examen de ce que notre âme, notre
+esprit, notre coeur, ont entrepris ou achevé durant notre absence, que dans
+cette descente même. Et si les heures sont passées sans dénouer sur notre
+seuil leurs ceintures mystérieuses, si les salles sont vides comme au jour
+du départ, si nul de ceux qui devaient travailler n'a remué les mains, la
+sonorité des pas du retour nous apprend, en tout cas, quelque chose sur
+l'étendue, sur l'attente, sur la fidélité de la demeure.
+
+
+
+
+XCIV
+
+
+Il n'y a de jours médiocres qu'en nous-mêmes, mais il y aurait toujours
+place pour la destinée la plus haute dans les jours les plus médiocres, car
+une telle destinée se déroule bien plus complètement en nous qu'à la
+surface de l'Europe. Le lieu d'une destinée, ce n'est pas l'étendue d'un
+empire, mais l'étendue d'une âme. Notre destinée véritable se trouve dans
+notre conception de la vie, dans l'équilibre qui finit par s'établir entre
+les questions insolubles du ciel et les réponses incertaines de notre âme.
+À mesure que ces questions s'étendent, elles deviennent plus paisibles, et
+tout ce qui arrive au sage agrandit ces questions et apaise ces réponses.
+
+Ne parlez pas de destinée tant qu'un événement vous réjouit ou vous
+attriste sans rien changer à la manière dont vous admettez l'univers. La
+seule chose qui nous reste après le passage de l'amour, de la gloire, de
+toutes les aventures, de toutes les passions humaines, c'est un sentiment
+de plus en plus profond de l'infini; et si cela ne nous est pas resté, il
+ne nous reste rien. J'entends un sentiment, et non pas seulement un
+ensemble de pensées, car les pensées ne sont ici que les marches
+innombrables qui nous mènent peu à peu au sentiment dont je parle. Il n'y a
+aucun bonheur dans le bonheur lui-même, tant qu'il ne nous aide pas à
+songer à autre chose; tant qu'il ne nous aide pas à comprendre en quelque
+sorte la joie mystérieuse que l'univers éprouve à exister.
+
+Arrivé à une certaine hauteur, tout événement apaisera le sage, car
+l'événement qui l'afflige d'abord selon les hommes, finit aussi bien que
+les autres par ajouter son poids au grand sentiment de la vie. Il est bien
+difficile d'enlever une satisfaction à celui qui a appris à transformer
+toute chose en un sujet d'étonnement désintéressé; il est difficile de lui
+enlever une satisfaction, sans que de l'idée même qu'il peut se passer de
+cette satisfaction ne naisse immédiatement une pensée plus haute qui
+l'enveloppe d'une lumière protectrice. Une belle destinée est celle où pas
+une aventure, heureuse ou malheureuse, n'est passée sans nous faire
+réfléchir, sans élargir la sphère où notre âme se meut, sans augmenter la
+tranquillité de notre adhésion à la vie. Aussi pouvons-nous dire que notre
+destinée se trouve bien plus réellement dans la façon dont nous sommes
+capables de regarder un soir le ciel et ses étoiles indifférentes, les
+hommes qui nous entourent, la femme qui nous aime et les mille pensées qui
+s'agitent en nous, que dans l'accident qui nous arrache notre amour, nous
+prépare une entrée triomphale ou nous élève sur un trône.
+
+
+
+
+XCV
+
+
+Quelqu'un disait un jour à une femme, qui lui semblait l'être le plus
+admirable, le plus comblé des dons les plus divers, y compris la jeunesse
+et la beauté physique, qu'il fût possible de trouver: «Qu'allez-vous
+faire? Qui pourrez-vous aimer? Je ne vois pas d'issue; il n'y a pas de
+destinée qui soit à la hauteur d'une âme telle que la vôtre.» Qu'en
+savait-il? Ce n'est pas la destinée, mais l'âme qui doit avoir de la
+hauteur. Sans doute, qu'il songeait, selon l'habitude des hommes, à un
+trône, à des triomphes, à des aventures merveilleuses. Mais celui pour qui
+ces choses représentent la destinée d'un être, n'a pas la moindre idée de
+ce que c'est qu'une destinée. Et d'abord, pourquoi dédaigner aujourd'hui?
+Dédaigner aujourd'hui, c'est prouver qu'on n'a pas compris hier. Dédaigner
+aujourd'hui, c'est se déclarer étranger; et qu'espérez-vous faire en ce
+monde si vous y passez comme un étranger? Aujourd'hui a sur hier qui n'est
+plus, l'avantage d'exister et d'être fait pour nous. Aujourd'hui, quel
+qu'il soit, en sait plus long qu'hier, et, par conséquent, est plus vaste
+et plus beau.
+
+Croyez-vous que la femme dont je parle eût eu une destinée plus belle à
+Venise, à Florence, ou à Rome? Elle y eût assisté à des fêtes éclatantes,
+et sa beauté s'y fût promenée en des paysages parfaits. Elle y eût vu,
+peut-être, des princes, des rois et une foule d'élite à ses pieds; et
+peut-être eût-elle pu, par un de ses sourires, augmenter le bonheur d'un
+grand peuple, adoucir ou ennoblir la pensée d'une époque. Aujourd'hui,
+toute sa vie s'écoulera probablement entre quatre ou cinq âmes qui
+connaissent son âme et qui l'aiment. Il se peut qu'elle ne sorte pas de sa
+maison, et que son existence, sa pensée et sa force ne laissent aucune
+trace distincte et permanente parmi les hommes. Il se peut que toute sa
+beauté, toute sa puissance, toute son énergie morale demeurent ensevelies
+en elle-même et dans le coeur de quelques-uns de ceux qui l'approchèrent.
+Il est possible aussi que son âme trouve une issue. De nos jours, les
+grandes portes qui donnent accès à une vie utile et mémorable ne roulent
+plus sur leurs gonds avec le même fracas qu'autrefois. Elles sont peut-être
+moins monumentales, mais leur nombre est plus grand et elles s'ouvrent sur
+des sentiers plus silencieux parce qu'ils mènent plus loin.
+
+Mais, en supposant même que tout demeure dans l'ombre, aura-t-elle manqué
+sa destinée parce qu'aucun rayon n'aura franchi le seuil de sa demeure? Une
+destinée ne peut-elle être belle et complète en elle-même? Une âme vraiment
+forte qui jette un regard en arrière s'arrêtera-t-elle aux triomphes dont
+elle fut l'objet, si ces triomphes n'ont pas servi à la faire réfléchir sur
+la vie, à augmenter en elle la noble humilité de l'existence humaine, à lui
+faire aimer davantage le silence et la méditation dans lesquelles on
+récolte les fruits mûris en quelques heures à la chaleur des passions que
+la gloire, l'amour, l'enthousiasme font bouillonner? À la fin de ces fêtes
+et de ces actions héroïques, bienfaisantes ou harmonieuses, que lui
+restera-t-il, hormis quelques pensées, quelques souvenirs, quelque
+augmentation de conscience, en un mot, et un sentiment plus apaisé, plus
+étendu aussi, puisqu'il lui a fallu s'étendre à plus de choses, de la
+situation de l'homme sur cette terre? Au moment où les vêtements éclatants
+de l'amour, de la puissance ou de la gloire tombent autour de nous pour
+l'heure du repos,--et cette heure ne sonne-t-elle pas chaque soir, et
+chaque fois que nous nous trouvons seuls?--qu'emportons-nous dans la
+retraite, où le bonheur de toute vie finit par se peser au poids de la
+pensée, au poids de la confiance acquise, au poids de la conscience? Notre
+destinée véritable se trouve-t-elle dans ce qui passe autour de nous ou
+dans ce qui demeure dans notre âme? «Quelque puissants que soient les
+rayonnements de la gloire ou du pouvoir dont jouit un homme, dit un
+penseur, son âme a bientôt fait justice des sentiments que lui procure
+toute action extérieure, et il s'aperçoit promptement de son néant réel, en
+ne trouvant rien de changé, rien de nouveau, rien de plus grand dans
+l'exercice de ses facultés physiques. Les rois, eussent-ils la terre à eux,
+sont condamnés, comme les autres hommes, à vivre dans un petit cercle dont
+ils subissent les lois, et leur bonheur dépend des impressions personnelles
+qu'ils y éprouvent.»
+
+Qu'ils y éprouvent et dont ils se souviennent, ajoutons-nous, parce
+qu'elles les ont améliorés, car les âmes dont nous nous occupons ici, de
+toutes les aventures de leur vie, ne retiennent jamais que celles qui les
+rendirent un peu plus grandes, un peu meilleures. Est-il donc impossible de
+trouver n'importe où, dans n'importe quel silence, la seule matière
+inaltérable qui reste au fond du creuset de la plus noble existence
+extérieure, et puisque nous ne possédons une chose qu'autant qu'elle nous
+accompagne dans l'obscurité et le silence, sera-t-elle moins fidèle au
+silence et à l'obscurité parce qu'elle y est née?
+
+Mais n'allons pas plus loin dans ces chemins qui pourraient nous conduire à
+une sagesse trop théorique. Si une belle destinée extérieure n'est pas
+indispensable, il est néanmoins nécessaire de l'espérer et de faire ce
+qu'on peut pour l'obtenir, comme si on y attachait la plus grande
+importance. Le grand devoir du sage est de frapper à tous les temples, à
+toutes les demeures de la gloire, de l'activité, du bonheur, de l'amour. Si
+rien ne s'ouvre après un grave effort, après une longue attente, peut-être
+aura-t-il trouvé dans l'effort et dans l'attente mêmes l'équivalent de la
+clarté et des émotions qu'il cherchait. «Agir, dit quelque part Barrès,
+c'est annexer à notre réflexion de plus vastes champs d'expériences.»
+Agir, pourrait-on ajouter, c'est penser plus vite et plus complètement que
+la pensée ne peut le faire. Agir, ce n'est plus penser avec le cerveau
+seul, c'est faire penser tout l'être. Agir, c'est fermer dans le rêve, pour
+les ouvrir dans la réalité, les sources les plus profondes de la pensée.
+Mais agir, ce n'est pas nécessairement triompher. Agir, c'est aussi
+essayer, attendre, patienter. Agir, c'est aussi écouter, se recueillir, se
+taire.
+
+Il y aurait eu, il est vrai, pour la femme, dont nous parlons ici, il y
+aurait eu à Athènes, Florence, ou à Rome, certains motifs d'exaltation et
+certaines occasions de beauté ou d'héroïsme qu'elle ne retrouvera pas
+aujourd'hui. Il y aurait eu aussi, pour elle, l'effort et le souvenir de
+ses actions; force vive et précieuse, car l'effort que nous faisons, et le
+souvenir de ce que nous avons fait, transforment souvent en nous plus de
+choses que la pensée la plus haute, qui moralement ou intellectuellement,
+vaudrait mille de ces efforts ou de ces souvenirs. Oui, et c'est cela seul
+qu'il faudrait envier à une destinée agitée et brillante, à savoir qu'elle
+étend et éveille un certain nombre de sentiments et d'énergies qui ne
+seraient jamais sortis de leur sommeil ou de l'enclos d'une existence trop
+paisible. Mais savoir ou soupçonner que ces sentiments ou ces énergies
+dorment en nous, n'est-ce pas déjà réveiller ce qu'ils ont de meilleur,
+n'est-ce déjà pas regarder un moment la belle destinée extérieure des
+hauteurs où elle ne parviendra qu'à la fin de ses jours, et récolter
+d'avance la fleur d'une moisson qu'elle ne pourra cueillir qu'après bien
+des orages?
+
+
+
+
+XCVI
+
+
+Hier soir, relisant Saint-Simon, où il semble que l'on voie, du haut d'une
+tour, s'agiter dans la plaine des centaines de destinées humaines, j'ai
+compris ce que l'instinct de l'homme appelle une belle destinée. Peut-être
+Saint-Simon ignore-t-il lui-même ce qu'il aime et ce qu'il admire en
+quelques-uns des héros qu'il entoure d'une sorte de respect résigné et
+inconscient. Mille vertus sont mortes qu'il vénérait, et mille qualités
+qu'il prônait en ses grands hommes nous paraissent aujourd'hui bien
+petites. Mais sans qu'il s'en occupe spécialement, et bien qu'il
+désapprouve au fond l'idée qui les anime; quatre ou cinq visages graves,
+bienveillants et admirables, passent, à son insu pour ainsi dire, dans la
+foule éclatante qui ruisselle autour du trône du grand roi. C'est Fénelon,
+ce sont les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers; c'est Monsieur le
+Dauphin. Ils ne sont pas plus heureux que la plupart des hommes. Ils ne
+remportent aucun succès définitif, aucune victoire retentissante. Ils
+vivent comme les autres, dans le trouble et dans l'attente de ce qu'on
+n'appelle, je pense, le bonheur, que parce qu'on l'attend. Fénelon encourt
+la disgrâce de cet esprit assez médiocre, mais avisé et perspicace,
+orgueilleux, ombrageux et solennel, grand dans les petites choses et petit
+dans les grandes, qu'était Louis XIV. Il est condamné, persécuté, exilé.
+Les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, malgré l'importance de leurs
+charges, vivent à la Cour dans une sorte de retraite prudente et
+volontaire. Monsieur le Dauphin ne jouit pas de la faveur royale. Il est en
+butte aux intrigues d'une cabale puissante et envieuse, qui parvient à
+briser sa jeune gloire militaire. Il est enveloppé de disgrâces, de
+contretemps et de malheurs qui semblent irréparables à cette Cour vaniteuse
+et servile, car les disgrâces et les malheurs prennent les proportions que
+les moeurs du moment leur accordent. Il meurt enfin, quelques jours après
+Madame la Dauphine, qu'il avait uniquement et follement aimée. Il meurt,
+peut-être empoisonné comme elle, et tombe en quelque sorte foudroyé, à
+l'heure même où les premiers rayons d'une faveur que l'on n'espérait plus
+venaient dorer les marches de son palais.
+
+Voilà donc les tristesses, les mécomptes, les désappointements et les
+troubles que parcoururent ces existences. Et pourtant, lorsque l'on
+considère leur petit groupe silencieux et uni, au milieu de l'éclat
+intermittent et capricieux des autres, ces quatre destinées semblent
+vraiment belles et enviables. Une lumière commune les accompagne en toutes
+leurs vicissitudes. Elle sort de la grande âme de Fénelon. Fénelon est
+fidèle à de hautes pensées d'admiration, de sainteté, de justice, de
+douceur et d'amour; et les trois autres sont fidèles à leur maître et à
+leur ami.
+
+Qu'importe, ici, que les idées mystiques de Fénelon ne soient plus les
+nôtres? Qu'importe aussi que les pensées que nous croyons les plus
+profondes et les meilleures et sur lesquelles nous établissons notre
+bonheur moral et toutes les certitudes de notre vie, tombent en ruine
+derrière nous, et fassent sourire un jour ceux qui auront trouvé des
+pensées qu'ils s'imagineront plus humaines et plus définitives? Ce qui
+compte, ce qui ennoblit et éclaire notre vie, c'est bien moins nos pensées
+que les sentiments qu'elles éveillent en nous. La pensée est peut-être le
+but; mais il en est de ce but comme du but de bien des voyages: c'est le
+trajet, ce sont les étapes, c'est ce qu'on rencontre sur la route, c'est ce
+qui nous arrive par surcroît, qui nous intéresse le plus. Ce qui demeure
+ici, comme en toutes choses, c'est la sincérité d'un sentiment humain. Une
+pensée, nous ne savons jamais si elle ne nous trompe pas; mais l'amour
+dont nous l'avons aimée retombera sur nous, sans qu'une seule goutte de sa
+clarté ou de sa force se perde dans l'erreur. Ce qui constitue, ce qui
+nourrit l'être idéal que chacun de nous s'efforce de former en lui-même, ce
+n'est pas tant l'ensemble des idées qui en dessinent le contour, que la
+passion pure, la loyauté, le désintéressement dont nous enveloppons ces
+idées. La manière dont nous aimons ce que nous croyons être une vérité a
+plus d'importance que la vérité même. Ne devient-on pas meilleur par
+l'amour que par la pensée? Aimer loyalement une grande erreur vaut souvent
+mieux que de servir petitement une grande vérité.
+
+Cette passion, cet amour peut d'ailleurs se trouver dans le doute comme
+dans la foi. Il y a des doutes aussi passionnés, aussi généreux que les
+plus belles convictions. Ce qu'a de meilleur une pensée qui nous paraît
+très haute, très pure ou profondément incertaine, c'est qu'elle nous offre
+l'occasion d'aimer quelque chose sans réserve. Que je me donne à un homme,
+à un Dieu, à une patrie, à un univers, à une erreur, le métal précieux
+qu'on trouvera un jour au fond des cendres de l'amour ne proviendra pas de
+l'objet de cet amour, mais de l'amour lui-même. Ce qui laisse une trace qui
+ne s'efface pas, c'est la simplicité, l'ardeur, la fermeté d'un attachement
+sincère. Tout passe, se transforme, se perd peut-être, hormis le
+rayonnement de cette profondeur, de cette fermeté, de cette fécondité de
+notre coeur.
+
+«Jamais homme ne posséda son âme en paix comme celui-là» dit Saint-Simon,
+parlant de l'un d'eux environné d'intrigues, de colères et de pièges. Et
+plus loin, c'est la «sage tranquillité» d'un autre, et cette «sage
+tranquillité» pénètre ce qu'il appelle «tout le petit troupeau». C'est,
+en effet, le petit troupeau de la fidélité aux meilleures pensées, le petit
+troupeau de l'amitié, de la loyauté, du respect de soi-même et de la
+satisfaction intérieure, qui passe dans une lumière simple et paisible au
+milieu des vanités, des ambitions, des mensonges, et des trahisons de
+Versailles.
+
+Ce ne sont pas des saints au sens trop ordinaire de ce mot. Ils ne se sont
+pas retirés au fond des déserts ou des forêts, ils n'ont pas cherché un
+égoïste abri en d'étroites cellules. Ce sont des sages; ils ne sortent pas
+de la vie; ils demeurent dans la réalité. Ne croyons pas que leur piété les
+sauve, et que le refuge de leur âme ne se trouve qu'en Dieu. Il ne suffit
+pas d'aimer Dieu et de le servir du mieux que l'on peut, pour que l'âme
+humaine s'affermisse et se tranquillise. On ne parvient à aimer Dieu
+qu'avec l'intelligence et les sentiments qu'on a acquis et développés au
+contact des hommes. L'âme humaine reste profondément humaine malgré tout.
+On peut lui apprendre à aimer bien des choses invisibles, mais une vertu,
+un sentiment complètement et simplement humain, la nourrira toujours plus
+efficacement que la passion ou la vertu la plus divine. Lorsque nous
+rencontrons une âme vraiment tranquille et saine, soyons sûrs qu'elle doit
+sa santé et sa tranquillité à des vertus humaines. S'il était permis de
+lire dans le secret des coeurs qui ne sont plus, peut-être verrait-on que
+la source de paix où Fénelon allait boire chaque soir en son exil, se
+trouvait bien plus dans sa fidélité à Mme Guyon malheureuse, dans son amour
+pour le Dauphin méconnu et persécuté, que dans l'attente d'une récompense
+éternelle; dans sa conscience humainement tendre, humainement loyale,
+humainement irréprochable en un mot, que dans ses espérances de chrétien.
+
+
+
+
+XCVIII
+
+
+Admirable sécurité du «petit troupeau»! Aucune vertu n'allume ici des
+feux éblouissants sur la montagne, toutes les flammes restent dans l'âme et
+dans le coeur. Et pas d'autre héroïsme que celui de la confiance, de la
+sincérité et de l'amour qui se souviennent et qui patientent. Il est des
+êtres dont la vertu sort à certains moments avec un bruit de portes qu'on
+ouvre et qu'on referme. Il en est d'autres en qui elle demeure comme une
+servante silencieuse qui ne quitte pas la maison; et ceux qui viennent du
+dehors et qui ont froid la trouvent toujours laborieuse et attentive au
+coin du feu.
+
+Peut-être faut-il, dans une belle vie, moins d'heures héroïques que de
+semaines graves, uniformes et pures. Peut-être une âme droite et absolument
+juste est-elle plus précieuse qu'une âme tendre et dévouée. Si l'on doit en
+espérer un peu moins d'abandon, un peu moins d'enthousiasme dans les
+aventures excessives de l'existence, on peut se reposer sur elle avec plus
+de confiance et plus de certitude dans les circonstances ordinaires; et
+quel homme, à tout prendre, si étrange, si troublée, si glorieuse que soit
+sa vie, ne la passe presque tout entière dans des circonstances ordinaires?
+Que sont, lorsqu'on y réfléchit, et surtout lorsqu'on y est mêlé, les
+instants les plus décisifs des événements les plus resplendissants?
+N'est-on pas étonné de voir évoluer, dans le grand tourbillon de l'heure la
+plus sublime, toutes les habitudes et toutes les réflexions de l'heure la
+plus calme? Il faut toujours en revenir à une vie normale: là se trouve le
+sol ferme et le roc primitif. On n'a pas à m'arracher chaque jour à la
+mort, au déshonneur, au désespoir, mais peut-être est-il indispensable que
+je puisse me dire, à chaque heure attristée de chaque jour, qu'une âme qui
+s'est approchée de mon âme existe quelque part, silencieuse, fidèle,
+insensible à tout ce qui ne lui semble pas conforme à la vérité,
+invariable, inébranlable.
+
+Il est, certes, excellent de faire çà et là une action héroïque ou
+extrêmement généreuse, mais il est plus louable encore, et cela demande une
+force plus constante, de ne jamais se laisser tenter par une pensée
+inférieure, et de mener une vie moins hautaine, mais plus également sûre.
+Mettons parfois, dans nos méditations, notre désir de perfection morale au
+niveau de la vérité quotidienne, pour reconnaître qu'il est plus facile de
+taire par moments un grand bien que de ne jamais faire le moindre mal, de
+faire quelquefois sourire que de ne jamais faire pleurer.
+
+
+
+
+XCIX
+
+
+Ils avaient les uns dans les autres, ils avaient surtout en eux-mêmes,
+leur refuge, «leur rocher ferme», comme dit Saint-Simon, et la partie
+inébranlable de ce rocher avait exactement l'étendue de ce qui était
+irréprochable dans leur coeur.
+
+Mille choses forment les assises du «rocher ferme», mais son plateau
+central n'est-il pas toujours là où se trouve ce qui nous semble
+irréprochable en nous? Il est vrai que ce goût de l'irréprochable est
+souvent bien grossier, et qu'il n'est pas de scélérat qui ne monte un
+instant chaque soir sur de misérables débris qu'il croit irréprochables.
+Mais je parle ici d'une vertu un peu plus haute que la vertu strictement
+nécessaire, et l'être le plus ordinaire sait très bien ce qu'est une vertu
+qui n'est pas ordinaire. La beauté morale la plus imprévue a ceci de
+particulier, que l'homme le plus borné ne peut jamais sincèrement prétendre
+qu'il ne la saisit pas, et l'acte le plus sublime est aussi celui que l'on
+comprend le plus facilement. Il n'est peut-être pas indispensable de
+s'élever à la hauteur de ce qu'il nous est donné d'admirer, mais il est
+nécessaire de ne s'endormir jamais dans les profondeurs de ce qu'on ne peut
+s'empêcher de blâmer.
+
+Mais revenons au refuge de nos sages. Dans la vie, bien des bonheurs, bien
+des malheurs ne sont dus qu'au hasard; mais la paix intérieure ne dépend
+jamais du hasard. Je sais qu'il est des âmes bâtisseuses, qu'il en est
+d'autres amies des ruines, et qu'il en est enfin qui errent toute leur vie
+d'abris en abris, sous des toits étrangers. Mais s'il est difficile de
+transformer l'instinct d'une âme, il n'est pas inutile que celles qui ne
+bâtissent pas sachent la joie que les autres éprouvent à remettre sans
+cesse les pierres sur les pierres. Pensées, attachements, amours,
+convictions, déceptions, doutes même, tout leur sert, et ce que la tempête
+brise en l'arrachant devient plus commode à manier pour reconstruire un peu
+plus loin un édifice moins orgueilleux, mais mieux approprié aux exigences
+de la vie.
+
+Quelles tristesses, quels regrets, ou quelles désillusions peuvent encore
+ébranler la maison de celui qui n'a pas rejeté ce qu'il y a de sage et de
+solide dans les tristesses, les regrets, et les désillusions, tandis qu'il
+choisissait les pierres de sa demeure? Et puis, pour nous servir d'une
+autre image, n'est-il pas vrai de dire qu'il en est des racines du bonheur
+intérieur comme de celles des grands arbres? Ce sont les chênes que la
+tempête tourmente le plus souvent qui finissent par avoir les plus
+puissantes et les plus nourricières attaches dans le sol éternel; et le
+destin qui nous secoue injustement ne sait pas plus ce qui a lieu dans
+l'âme, que le vent ne se doute de ce qui passe sous terre.
+
+
+
+
+C
+
+
+Il est intéressant de surprendre ici la puissance et l'attrait mystérieux
+du bonheur véritable. Quand l'un de ceux qui font partie du «petit
+troupeau» passe à travers la foule heureuse et triomphante qui encombre
+d'intrigues, de salutations, de petites amours, de petites victoires, les
+escaliers de marbre et les appartements magnifiques de Versailles, il se
+fait parfois une sorte de silence dans le tumultueux récit de Saint-Simon.
+Sans qu'il ait besoin de le faire remarquer, il semble qu'on mesure un
+moment ces maigres vanités, ces satisfactions éclatantes mais provisoires,
+ces mensonges qui parlent haut mais qui tremblent dans l'ombre, à la
+hauteur normale d'une âme tranquille et porte. Il arrive à peu près ce qui
+a lieu quand au milieu d'enfants qui jouent à des jeux défendus, arrachent
+ou écrasent des fleurs, se prennent à voler des fruits, torturent
+sournoisement un animal inoffensif, un prêtre ou un vieillard s'avance qui
+ne songe cependant pas à les gronder. Les jeux sont brusquement
+interrompus; il y a un réveil de conscience effaré; et les regards gênés
+s'arrêtent malgré eux sur le devoir, sur la réalité et sur la vérité.
+
+Mais les hommes, d'habitude, ne s'attardent pas plus longtemps que les
+enfants à suivre des yeux le vieillard, le prêtre ou la réflexion qui
+s'éloigne. N'importe, ils ont vu; car l'âme humaine, en dépit des yeux qui
+se détournent ou se ferment trop volontairement, est plus noble que la
+plupart des hommes ne le désirent pour leur tranquillité, et entrevoit sans
+peine ce qui est supérieur à l'instant inutile auquel on tâche de
+l'intéresser. On a beau chuchoter le long de la route du sage qui
+disparaît, il a tracé, sans le savoir, dans les erreurs et dans les
+vanités, un sillon qui s'effacera moins vite qu'on ne croit. Il reverdira
+surtout à l'heure inattendue des larmes. Une âme un peu plus pure, un peu
+plus vivante que les autres, pleure bien rarement dans le récit de
+Saint-Simon, sans qu'elle aille pleurer auprès de l'un de ceux qu'elle vit
+passer ainsi dans le silence un peu inquiet et l'étonnement presque
+malveillant qui accompagnent dans le monde les pas d'une vie irréprochable.
+
+On ne s'interroge guère sur le bonheur durant les jours où l'on se croit
+heureux; mais vienne l'instant de la souffrance, et l'on n'a pas de peine à
+se rappeler le lieu où se cache une paix qui ne dépend pas d'un rayon de
+soleil, d'un baiser refusé ou d'une improbation royale. Nous n'allons pas
+alors à ceux qui sont heureux à la manière dont nous le fûmes, nous savons
+enfin ce qui subsiste de ce bonheur après que le hasard a fait le moindre
+signe d'impatience. Si vous voulez apprendre où se cache la félicité la
+plus sûre, ne perdez pas de vue les démarches des misérables en quête de
+consolations. La douleur ressemble à la baguette divinatoire dont se
+servaient jadis les chercheurs de trésors ou d'eaux vives; elle indique à
+celui qui la porte l'entrée de la demeure où respire la paix la plus
+profonde. Et cela est si vrai, que nous devrions nous demander, parfois, si
+nous pouvons avoir confiance en la qualité de notre quiétude, en la
+tranquillité, en la sincérité de notre assentiment aux grandes lois de
+l'existence, en la stabilité de notre joie, tant que l'instinct des
+affligés ne les pousse pas à frapper à notre porte, tant qu'ils ne semblent
+pas reconnaître, endormi sur le seuil, le beau rayon ferme et paisible de
+la lampe qui ne s'éteint jamais.
+
+Oui, ceux-là seuls ont le droit de se croire à l'abri, chez qui tous ceux
+qui pleurent voudraient venir pleurer. Il y a ainsi, de par le monde, des
+êtres dont nous n'apercevons le sourire intérieur qu'à partir du moment où
+les larmes qui lavent nos regards jusqu'en leurs plus mystérieuses sources,
+nous ont appris à discerner la présence d'un bonheur qui ne naît pas de la
+bienveillance ou de l'éclat d'une heure, mais de l'acceptation agrandie de
+la vie. Ici, comme en bien des choses, c'est le désir et la nécessité qui
+aiguisent nos sens. L'abeille qui a faim trouve le miel caché aux plus
+profondes cavernes; et l'âme qui pleure définitivement aperçoit la joie
+qui se dissimule dans la retraite ou le silence le plus impénétrable.
+
+
+
+
+CI
+
+
+Sitôt que la conscience s'éveille et se met à vivre dans un être, c'est
+une destinée qui commence. Il ne s'agit pas ici de la conscience appauvrie
+et passive de la plupart des âmes, mais de la conscience active qui accepte
+l'événement, quel qu'il soit, comme une reine, alors même qu'on l'a jetée
+dans une prison, sait accepter un don. S'il ne vous arrive rien, votre
+conscience peut déjà créer un très grand événement en constatant, d'une
+certaine façon, l'absence de tout événement. Mais peut-être n'y a-t-il pas
+un homme à qui n'arrivent plus de choses qu'il n'en faut pour alimenter la
+conscience la plus avide, la plus infatigable.
+
+J'ai en ce moment sous les yeux la biographie d'une de ces âmes puissantes
+et passionnées, à côté de laquelle toutes les aventures qui font le bonheur
+ou le malheur des hommes semblent avoir passé sans détourner la tête. Il
+s'agit de la femme de génie la plus étrange, la plus incontestable, de la
+première moitié de ce siècle, Emily Brontë. Elle ne nous a laissé qu'un
+livre, un roman, intitulé: _Wuthering Heights_, titre bizarre que l'on
+pourrait traduire ainsi: _Les sommets orageux._
+
+Emily était la fille d'un clergyman anglais, le révérend Patrick Brontë,
+l'être le plus nul, le plus immobile, le plus prétentieux, le plus égoïste
+qu'on puisse imaginer. Deux choses lui semblaient importantes dans la vie:
+la pureté de son profil grec et la sécurité de ses digestions. Quant à la
+pauvre mère d'Emily, elle parut vivre tout entière dans l'admiration de ce
+profil et dans le respect de ces digestions conjugales. Au reste, à quoi
+bon rappeler ici son existence, puisqu'elle mourut deux ans après la
+naissance d'Emily? Ajoutons, néanmoins, ne fût-ce que pour prouver une fois
+de plus que dans la vie médiocre, la femme est presque toujours supérieure
+à l'homme qu'elle a dû accepter, ajoutons que longtemps après la mort de
+l'épouse si soumise du vaniteux et végétatif clergyman, on trouva une
+liasse de lettres où celle qui s'était toujours tue, jugeait très nettement
+l'indifférence, la fatuité et l'égoïsme de son mari. Il est vrai que pour
+apercevoir un défaut dans les autres il ne faut pas en être exempt, tandis
+que pour découvrir une vertu il est peut-être nécessaire d'en posséder le
+germe. Tels étaient les parents d'Emily. Autour d'elle, quatre soeurs et un
+frère regardaient couler gravement les mêmes heures uniformes. Toute la
+famille vivait, et toute l'existence d'Emily se passa dans le sombre, le
+désolé, le solitaire, misérable et stérile petit village de Haworth, au
+milieu des bruyères du Yorkshire.
+
+Il n'y eut jamais d'enfance ni de jeunesse plus abandonnées, plus
+attristées, plus monotones que celles d'Emily et de ses quatre soeurs. Pas
+une de ces petites aventures heureuses ou quelque peu inattendues qui,
+agrandies et embellies ensuite par les années, forment au fond de l'âme le
+seul trésor inépuisable de la mémoire souriante de la vie. Depuis le
+premier jour jusqu'au dernier, le lever, les soins du ménage, les leçons,
+le travail aux côtés d'une vieille tante, les repas, les promenades, la
+main dans la main, et presque toujours silencieuses, des graves petites
+filles sur la bruyère en fleurs ou couverte de neige. Au logis,
+l'indifférence absolue d'un père qu'on ne voyait presque jamais, qui
+prenait ses repas dans sa chambre, et ne descendait que le soir pour lire à
+haute voix, dans la salle commune du presbytère, les accablants débats du
+Parlement anglais. Au dehors, le silence du cimetière qui entourait la
+maison, le grand désert sans arbres, et les collines ravagées du printemps
+à l'hiver par le terrible vent du nord.
+
+Les hasards de la vie--car il n'est pas de vie où les hasards ne fassent
+quelque effort-arrachèrent trois ou quatre fois Emily à ce désert qu'elle
+avait appris à aimer, et à considérer, ainsi qu'il arrive à ceux qui
+restent trop longtemps aux mêmes lieux, comme le seul endroit où le ciel,
+la terre, les plantes fussent réels et admirables. Mais au bout de quelques
+semaines d'absence elle languissait, ses beaux yeux ardents s'éteignaient,
+et l'une ou l'autre de ses soeurs devait la ramener en hâte à la solitaire
+maison du pasteur.
+
+En 1843,--elle avait alors vingt-cinq ans,-elle y rentra pour ne plus la
+quitter qu'à la mort. Aucun événement, aucun sourire, aucun espoir d'amour
+dans toute son existence avant ce retour définitif. Pas même le souvenir de
+l'un de ces malheurs, de l'une de ces déceptions, qui permettent à tant
+d'êtres trop faibles ou trop peu exigeants en face de la vie, de s'imaginer
+que la fidélité passive à ce qui s'est détruit soi-même est un acte de
+vertu, que l'inaction dans les larmes est une excuse à l'inaction, et qu'on
+a fait tout ce qu'il y avait à faire, quand on a tiré de sa souffrance
+toutes les tristesses et toutes les résignations qu'on y pouvait trouver.
+
+Ici, il n'y avait même pas de quoi attacher aux parois vierges et lisses
+d'une âme sans passé, le souvenir ou la résignation. Rien avant cette
+dernière étape, rien après, si ce n'est de pauvres et désolantes aventures
+de garde-malade, auprès d'un frère dont l'existence fut brisée par la
+paresse et par une grande passion malheureuse, d'un frère à peu près fou,
+alcoolique incorrigible et mangeur d'opium. Puis, comme elle allait
+accomplir sa vingt-neuvième année, par une après-midi de décembre, dans le
+parloir blanchi à la chaux du petit presbytère et tandis qu'elle peignait
+ses longs cheveux noirs au coin du feu, le peigne tomba dans les flammes,
+elle n'eut pas la force de le ramasser, et la mort, plus silencieuse encore
+que sa vie, vint l'enlever sans violence aux pâles étreintes des deux
+soeurs que le sort lui avait laissées.
+
+
+
+
+CII
+
+
+«Je n'aperçois pour toi, sur les grands genoux du destin, ni un signe
+d'amour, ni une étincelle de gloire, ni une heure souriante!» s'écrie,
+dans un beau mouvement de tristesse Miss Mary Robinson qui nous raconte
+cette existence. En effet, vue du dehors, il n'y a pas de vie plus morne,
+plus incolore, plus vaine, plus glacée que celle d'Emily Brontë.
+
+Mais de quel côté envisager la vie pour découvrir sa vérité, pour la juger,
+pour l'approuver et pour l'aimer? Si nous détournons un instant les regards
+du petit presbytère isolé dans la lande pour les reporter sur l'âme de
+notre héroïne, nous voyons un autre spectacle. Il est rare que l'on puisse
+surprendre ainsi la vie d'une âme dans un corps qui n'eut pas d'aventures,
+mais il est moins rare qu'on ne pense qu'une âme ait une vie personnelle à
+peu près indépendante des incidents de la semaine ou de l'année. Il y a
+dans _Wuthering Heights_, qui est le tableau des passions, des désirs, des
+réalisations, des réflexions, et de l'idéal de cette âme, sa véritable
+histoire en un mot, plus d'énergie, plus de passion, plus d'aventures, plus
+d'ardeur, plus d'amour qu'il n'en faudrait pour animer et pour apaiser tour
+à tour vingt existences héroïques, vingt destinées heureuses ou
+malheureuses.
+
+Aucun événement ne s'arrêta jamais au seuil de sa demeure; mais il n'est
+pas un événement auquel elle avait droit qui n'ait eu lieu dans son coeur
+avec une force, une beauté, une précision et une ampleur incomparables. Il
+ne lui arrive rien, semble-t-il, mais tout ne lui arrive-t-il pas plus
+personnellement et plus réellement qu'à la plupart des êtres, puisque tout
+ce qui se produit autour d'elle, tout ce qu'elle aperçoit et tout ce
+qu'elle entend, se transforme chez elle en pensées, en sentiments, en amour
+indulgent, en admiration, en adoration pour la vie?
+
+Qu'importe qu'un événement tombe sur notre toit ou sur le toit voisin?
+L'eau que verse un nuage est à qui la recueille, et le bonheur, la beauté,
+l'inquiétude salutaire ou la paix qui se trouvent dans un geste du hasard
+n'appartiennent qu'à celui qui a appris à réfléchir. Elle n'eut jamais
+d'amour, elle n'entendit pas une seule fois retentir sur la route les pas
+merveilleux de l'amant, et cependant elle, qui mourut vierge à vingt-neuf
+ans, a connu l'amour, a parlé de l'amour, en a pénétré les plus incroyables
+secrets, au point que ceux qui ont le plus aimé se demandent parfois quel
+nom donner encore à leur passion quand ils apprennent d'elle les paroles,
+les élans, les mystères d'un amour à côté duquel tout semble accidentel et
+pâle.
+
+Où a-t-elle entendu, si ce n'est dans son coeur, ces paroles inégalables de
+l'amante qui parle à sa nourrice de celui que tous autour d'elle
+persécutent et détestent et qu'elle seule adore. «Mes grandes misères en
+ce monde ont été ses misères. Toutes je les ai observées et les ai
+ressenties depuis le commencement. Ma pensée, quand je vis, c'est lui-même.
+Si tout le reste périssait et que lui seul demeurât, je continuerais
+d'exister, et si tout le reste demeurait et qu'il fût anéanti, l'univers ne
+serait plus pour moi qu'un immense étranger, et je n'en ferais plus partie.
+Mon amour pour l'autre dont tu parles, est comme le feuillage des forêts;
+le temps le changera comme l'hiver change les arbres, mais mon amour pour
+lui ressemble aux rocs éternels et souterrains. Ils sont la source de peu
+de satisfactions visibles, mais ils sont nécessaires.--Je suis lui-même. Il
+est toujours, toujours, dans ma pensée, non pas comme un plaisir, pas plus
+que je ne suis toujours un plaisir pour moi-même. Je ne l'aime pas parce
+qu'il me semble beau, mais parce qu'il est _plus moi que tout moi-même_, et
+de quelque matière que soient faites nos âmes, la sienne et la mienne ne
+sont que la même âme....»
+
+Elle tourne autour des réalités extérieures de l'amour avec une innocence
+qui peut nous faire sourire; mais où a-t-elle appris ces réalités
+intérieures qui touchent à tout ce que la passion a de plus profond, de
+plus illogique, de plus inattendu, de plus invraisemblable et de plus
+éternellement vrai? Il semble qu'il eût fallu vivre durant trente ans dans
+les chaînes les plus ardentes des plus ardents baisers pour arriver à
+savoir ce qu'elle sait, pour oser nous montrer avec cette certitude, avec
+cette exactitude infaillibles, dans le délire des deux amants prédestinés
+de _Wuthering Heights_, les mouvements les plus contradictoires de la
+douceur qui voudrait faire souffrir et de la cruauté qui voudrait rendre
+heureux, de la béatitude qui demande la mort et de la détresse qui
+s'attache à la vie, de la répulsion qui désire, et du désir ivre de
+répulsion, de l'amour plein de haine, et de la haine qui chancelle sous la
+poids de l'amour....
+
+
+
+
+CIII
+
+
+Et cependant, nous le savons, car rien n'est caché dans cette pauvre vie,
+elle n'aima personne et personne ne l'aima. Il est donc vrai que le dernier
+mot d'une existence est un mot que le destin chuchote au plus secret de
+notre coeur? Il est donc vrai qu'il y a une vie intérieure, aussi réelle,
+aussi expérimentée, aussi minutieuse que la vie du dehors? Il est donc vrai
+qu'on peut vivre sur place, qu'on peut aimer, qu'on peut haïr sans que l'on
+ait quelqu'un à repousser ou quelqu'un à attendre? Il est donc vrai que
+l'âme suffit à tout, qu'à une certaine hauteur c'est toujours elle qui
+décide? Il est donc vrai que les circonstances ne sont tristes ou
+infécondes que pour ceux dont la conscience dort encore?
+
+Tout ce que nous cherchons par les chemins, amour, bonheur, beauté,
+aventures, ne se donnait-il pas rendez-vous dans le coeur d'Emily? Pas un
+jour ne lui apporta une de ces joies, une de ces émotions ou l'un de ces
+sourires que les yeux peuvent voir, que les mains peuvent toucher, et
+cependant elle eut une destinée complète, rien ne dormit en elle, il y eut
+toujours de la clarté, de l'allégresse silencieuse, de la confiance, de la
+curiosité, de l'animation et de l'espérance dans son coeur.
+
+Elle fut heureuse, il n'est pas permis d'en douter. En nous ouvrant son
+âme, elle peut nous montrer la même récolte impérissable que les meilleurs
+des hommes qui connurent les bonheurs les plus divers, les plus longs, les
+plus vifs et les plus parfaits. Si elle n'eut rien de ce qui passe dans
+l'amour, dans la douleur, dans l'angoisse, dans la passion, dans la joie,
+elle eut tout ce qui reste des émotions humaines après qu'elles ne sont
+plus. Lequel aura véritablement possédé quelque chose, de l'aveugle qui
+habite un palais féerique ou de celui qui n'est entré qu'une fois dans ce
+palais, mais qui y est entré les yeux ouverts?
+
+«Vivre, ne pas vivre.» Ne nous laissons pas égarer par les mots. Il est
+parfaitement possible d'exister sans réfléchir, mais il n'est pas possible
+de réfléchir sans vivre. L'essence heureuse ou malheureuse d'un événement
+se trouve dans l'idée qu'on en tire: pour les forts, dans l'idée qu'ils en
+tirent eux-mêmes; pour les faibles, dans l'idée que les autres en tirent.
+Il se peut que mille événements physiques viennent à votre rencontre, le
+long de votre route vers le tombeau, et qu'aucun d'eux ne trouve en vous la
+force qu'il lui faudrait pour se transformer en événement moral. C'est
+seulement alors que l'homme doit se dire: «Je n'ai peut-être pas vécu.»
+
+
+
+
+CIV
+
+
+Aussi est-il permis d'affirmer que le bonheur intime de notre héroïne,
+comme celui de tout être, est exactement représenté par sa morale et par sa
+conception de l'univers. Voilà la clairière qu'il faudrait toujours mesurer
+à la fin d'une vie, dans la forêt des accidents, pour estimer l'étendue
+d'un bonheur. Et qui pourrait encore verser les petites larmes des
+déceptions, des inquiétudes et des tristesses quotidiennes qui sont seules
+douloureuses, puisque, au lieu de rafraîchir, elles aigrissent les regards,
+qui pourrait encore les verser sur les hauteurs de la compréhension et de
+l'apaisement où s'éleva l'âme d'Emily Brontë?
+
+On comprend alors qu'elle ne pleure pas comme la plupart des femmes qui
+errent toute leur vie de petites joies brisées en petites joies brisées.
+Une joie brisée n'accable que lorsqu'on la promène sans raison, comme le
+bûcheron qui ne déposerait jamais son fardeau de bois mort. Mais le bois
+mort n'est pas fait pour être promené sur nos épaules, il est fait pour
+être allumé et transformé en flammes éclatantes. À voir les flammes qui
+jaillissent dans l'âme d'Emily, on ne songe pas plus longtemps qu'elle n'y
+songe elle-même, aux tristesses du bois mort. Il n'y a pas de malheur sans
+horizon, il n'y a pas de tristesse sans remède, pour celui qui, tout en
+souffrant et tout en s'affligeant comme les autres, apprend à suivre, au
+fond de la tristesse et au fond du malheur, le grand geste de la nature,
+qui est le seul geste réel. «Le sage ne peut jamais absolument dire qu'il
+souffre, parce qu'il domine sa vie, écrivait une femme admirable et qui
+avait souffert; il la juge à vol d'oiseau, et s'il souffre aujourd'hui,
+c'est qu'il a tourné sa pensée vers la partie inachevée de son âme.»
+
+Emily agite sous nos yeux, à côté de l'amour, de la bonté et de la loyauté,
+la méchanceté, la haine, la vengeance la plus tenace et la plus prévoyante
+perfidie, et n'a même pas besoin de pardonner, car pardonner ce n'est
+encore comprendre qu'à demi. Elle regarde, elle admet et elle aime. Elle
+admet et aime le bien comme le mal, car le mal après tout c'est le bien qui
+se trompe. Elle nous apprend--non pas en d'arbitraires formules de
+moraliste, mais à la manière dont les années et les hommes nous enseignent
+les vérités que nous avons qualité pour accueillir--l'impuissance finale de
+la méchanceté devant la vie, l'apaisement de tout dans la nature et dans la
+mort, «qui n'est que le triomphe de la vie sur une de ses formes
+particulières». Elle nous montre l'inutilité du mensonge le plus habile et
+le plus plein de force et de génie, devant la vérité la plus faible et la
+plus ignorante, et les déceptions de la haine qui sème sans le savoir le
+bonheur et l'amour dans l'avenir qu'elle croyait dévaster. La première
+peut-être, elle nous parle de la grande loi de l'hérédité pour nous
+enseigner l'indulgence; et quand, à la fin de son oeuvre, elle va, au
+cimetière du village, visiter l'éternelle demeure de ses héros, l'herbe est
+aussi verte sur la tombe des bourreaux que sur celle des martyrs, et elle
+s'étonne que quelqu'un puisse s'imaginer qu'un songe malfaisant vienne
+troubler le repos de ceux qui dorment ainsi dans le sein de la terre
+indifférente et pacifique.
+
+
+
+
+CV
+
+
+Je sais bien qu'il s'agit d'un être de génie, mais de tels êtres ne font
+que nous montrer, avec un peu plus d'éclat, ce qui peut avoir lieu, ce qui
+a lieu dans tous les êtres, sinon ce n'est plus génie, mais extravagance ou
+folie. Plus on va, mieux on voit qu'il n'y a guère de génie dans
+l'extraordinaire et que la véritable supériorité est formée des éléments
+que tous les jours offrent à tous les hommes. Au reste, il n'est pas
+question de littérature en ce moment. Ce n'est pas sa littérature, mais sa
+vie intérieure qui console Emily, car il y a souvent une littérature très
+éblouissante sans qu'on y trouve la moindre activité morale. Emily se fût
+tue, n'eût jamais tenu une plume, qu'il y eût eu en elle la même puissance,
+la même vitalité, la même abondance d'amour, le même sourire intérieur de
+l'être qui a l'air de savoir où il va, la même certitude élargie de l'âme
+qui a su faire sa paix sur les hauteurs avec les grandes incertitudes et
+les grandes misères de ce monde. Nous l'aurions ignoré, voilà tout.
+
+Elle nous enseigne plus d'une chose, cette humble vie. Ce n'est pas qu'il
+la faille donner en exemple à ceux qui sont enclins à la résignation; ils
+pourraient s'y tromper. Il semble qu'elle s'écoule tout entière dans
+l'attente, et tout le monde n'a pas le droit d'attendre. Emily mourut
+vierge à vingt-neuf ans, et on a tort de mourir vierge. Le premier devoir
+de tout être n'est-il pas d'offrir à sa destinée tout ce qu'on peut offrir
+à une destinée humaine? Mieux vaut une oeuvre inachevée qu'une vie
+incomplète. Il est bon de négliger les satisfactions vaniteuses ou
+inutiles, mais il n'est pas sage d'écarter presque volontairement les
+principales chances d'un bonheur essentiel. Il n'est pas interdit à l'âme
+malheureuse de nourrir de nobles regrets. Avoir une vue quelque peu étendue
+de la tristesse de son existence, c'est déjà essayer dans l'ombre les ailes
+qui nous aideront un jour à planer sur toute cette tristesse.
+
+Peut-être manque-t-il un effort dans la vie d'Emily. Elle avait toutes les
+audaces, toutes les passions, toutes les indépendances dans son âme; mais
+dans sa vie, toutes les timidités, tous les silences, toutes les inactions,
+toutes les restrictions, toutes les abstentions et tous les préjugés
+qu'elle méprisait dans sa pensée. Trop souvent, c'est l'histoire des âmes
+trop pensives. Il est bien difficile de juger une existence en soi, et pour
+Emily Brontë notamment, il y aurait beaucoup à dire sur le dévouement avec
+lequel elle sacrifia les meilleures années de sa jeunesse à un frère
+indigne, mais malheureux. On ne peut donc parler ici que d'une façon très
+générale, mais qu'il est long, qu'il est étroit chez presque tous les
+êtres, le chemin qui conduit de leur âme à leur vie! Il en est de nos
+pensées d'audace, de justice, de loyauté et d'amour comme des glands du
+chêne dans la forêt: mille et dix mille s'égarent et pourrissent dans la
+mousse, avant qu'un seul arbre ne naisse. «Elle avait, disait en parlant
+d'une autre femme la femme dont je citais tout à l'heure une parole, elle
+avait une belle âme, une belle intelligence, un coeur sensible, mais tout
+cela n'arrivait dans la vie qu'après avoir passé par un caractère très
+étroit. Je remarque presque toujours le même défaut de clairvoyance, et
+surtout le même manque de retour sur soi-même. Quand un être veut nous
+montrer sa vie, il commence par nous dire sa manière de voir, de
+comprendre, de sentir; on voit alors une noble nature d'âme; puis, à mesure
+qu'on pénètre avec lui dans son existence, il nous énumère ses actes, ses
+douleurs et ses joies, et dans tout cela, il n'y a plus trace de l'âme
+qu'on avait aperçue un instant à travers les principes et les idées. Dès
+qu'il y a action, les instincts interviennent, le caractère s'impose, et
+l'âme, c'est-à-dire la partie supérieure de l'être, nous semble anéantie,
+on dirait une princesse qui aime mieux vivre dans une misère sordide que
+d'endurcir ses mains à des besognes ordinaires.»
+
+
+
+
+CVI
+
+
+Hélas! rien n'est fait, tant qu'on n'a pas appris à endurcir ses mains,
+tant qu'on n'a pas appris à transformer l'or et l'argent de ses pensées en
+une clef qui n'ouvre plus la porte d'ivoire de nos songes, mais la porte
+même de notre maison, en une coupe qui ne tient pas seulement l'eau
+merveilleuse de nos rêves, mais qui ne laisse pas fuir l'eau très réelle
+qui tombe sur notre toit, en une balance qui ne se contente pas de peser
+vaguement ce que nous allons faire dans l'avenir, mais qui nous marque avec
+exactitude le poids de ce que nous avons fait aujourd'hui. L'idéal le plus
+haut n'est qu'un idéal provisoire tant qu'il ne pénètre pas familièrement
+tous nos membres, tant qu'il n'a pas trouvé moyen de se glisser pour ainsi
+dire jusqu'à l'extrémité de nos doigts. Il y a des êtres en qui le retour
+sur soi ne profite qu'à leur intelligence. Il en est d'autres en qui ce
+même retour ajoute toujours quelque chose à leur caractère. Les uns sont
+clairvoyants tant qu'il n'est pas question d'eux-mêmes, tant qu'il n'est
+pas question d'agir; les yeux des autres s'illuminent surtout quand il
+s'agit d'entrer dans la réalité, quand il s'agit d'un acte. On dirait qu'il
+y a une conscience intellectuelle, éternellement assise, éternellement
+couchée sur un trône immobile, et qui ne communique avec la volonté que par
+la voie d'ambassadeurs infidèles ou tardifs, et une conscience morale
+toujours debout sur ses deux pieds, toujours prête à marcher. Il est vrai
+que celle-ci dépend peut-être de la première, n'est peut-être que la
+première, qui, fatiguée d'un long repos, ayant appris dans ce repos tout ce
+qu'elle peut apprendre, se décide à se lever enfin, à descendre les marches
+inactives, à sortir dans la vie. Tout est bien, pourvu qu'elle ne s'attarde
+point jusqu'au jour où ses membres refusent de la porter.
+
+Qui nous dira s'il n'est pas préférable d'agir parfois contre sa pensée que
+de n'oser jamais agir selon ses pensées? L'erreur active est rarement
+irrémédiable; les choses et les hommes se chargent de la redresser tôt,
+mais que peuvent-ils contre l'erreur passive qui évite tout contact avec la
+réalité? Au demeurant, tout ceci ne veut pas dire qu'il faille modérer
+notre conscience intellectuelle et craindre de la trop nourrir en attendant
+notre conscience morale. N'ayons pas peur d'avoir un idéal trop admirable
+pour qu'il puisse s'adapter à la vie. Il faut un fleuve de bonne volonté
+pour mettre en mouvement le moindre acte de justice ou d'amour. Il faut que
+nos idées soient dix fois supérieures à notre conduite pour que notre
+conduite soit simplement honnête. Il faut vouloir énormément le bien pour
+éviter un peu le mal. Aucune force en ce monde n'est sujette à déchet plus
+énorme que l'idée qui doit descendre dans l'existence quotidienne; c'est
+pourquoi il est nécessaire d'être héroïque dans ses pensées pour être tout
+au plus acceptable ou inoffensif dans ses actions.
+
+
+
+
+CVII
+
+
+Approchons-nous une dernière fois des destinées obscures. Elles nous
+apprennent que, même au sein de grands malheurs physiques, il n'y a rien
+d'irréparable, et que se plaindre du destin c'est presque toujours se
+plaindre de l'indigence de son âme.
+
+On raconte, dans l'histoire romaine, qu'un sénateur gaulois, Julius
+Sabinus, s'étant révolté contre l'empereur Vespasien, fut vaincu. Il lui
+eût été facile de fuir chez les Germains, mais ne pouvant emmener sa jeune
+femme, appelée Éponine, il n'eut pas le coeur de l'abandonner. Il semble
+qu'aux jours d'angoisse et de malheur on reconnaisse enfin la valeur unique
+et véritable de la vie; il ne renonça donc pas à la vie. Il possédait une
+villa sous laquelle s'étendaient de vastes souterrains connus de lui seul
+et de deux affranchis. Il fit incendier cette villa et le bruit se répandit
+qu'il s'était empoisonné et que son corps avait été dévoré par les flammes.
+Éponine elle-même y fut trompée, dit Plutarque, dont je reprends ici le
+récit tel qu'il est complété par l'historien des Antonins, le comte de
+Champagny; et quand Martialis l'affranchi lui annonça le suicide de son
+mari, elle demeura trois jours et trois nuits prosternée contre terre et
+refusant toute nourriture. Sabinus, instruit de cette douleur, en eut
+pitié, et fit dire à Éponine qu'il vivait. Elle continua comme de raison à
+porter le deuil de son mari et à le pleurer le jour, devant le public, mais
+elle le visita de nuit dans sa retraite. Pendant sept mois, elle descendit
+chaque nuit aux enfers pour y retrouver son mari. Elle essaya même de l'en
+faire sortir, lui rasa la barbe et les cheveux, entoura sa tête de
+bandelettes, le déguisa, le fit emporter dans un paquet de vêtements et le
+conduisit dans sa ville natale. Mais bientôt ce séjour lui sembla trop
+dangereux, elle ramena son mari dans le souterrain, elle, tantôt habitant
+la campagne et passant ses nuits avec lui, tantôt retournant à la ville et
+se faisant voir aux femmes ses amies. Elle devint grosse, et, grâce à un
+onguent dont elle s'oignit, jamais femme, même aux bains qui se prenaient
+en commun, ne s'aperçut de sa grossesse. Quand le moment de l'enfantement
+fut venu, elle descendit dans le souterrain, et seule, sans une sage-femme,
+comme la lionne met bas dans sa tanière, elle mit au monde deux jumeaux.
+Elle les nourrit de son lait, elle les vit grandir; elle soutint son mari
+pendant neuf ans dans cette retraite et dans ces ténèbres. Sabinus fut
+découvert pourtant, et amené à Rome. Il méritait certes la clémence de
+Vespasien; Éponine, présentant à l'empereur ses deux fils, qu'elle avait
+élevés sous terre: «Je les ai mis au monde, dit-elle, et je les ai élevés
+afin que nous fussions plus nombreux pour implorer ta grâce.» Les
+assistants pleuraient; César fut pourtant inflexible, et la courageuse
+Gauloise fut réduite à demander à mourir avec son époux. «J'ai vécu,
+dit-elle, plus heureuse avec lui dans les ténèbres, que tu ne l'as jamais
+été, ô César! à la face du soleil et au milieu des splendeurs de ton
+empire.»
+
+
+
+
+CVIII
+
+
+Quel coeur oserait en douter, quel coeur hésiterait à aimer des ténèbres
+illuminées d'un tel amour? Sans doute plus d'une heure s'écoula pour eux,
+affreuse ou misérable, au fond de leur repaire; mais qui, parmi ceux-là
+mêmes qui n'estiment que les plus petites satisfactions de l'existence,
+n'aimerait mieux aimer d'une pareille ardeur au fond d'une sorte de
+tombeau, que de n'aimer jamais que froidement dans la chaleur et à la
+lumière du soleil? L'admirable cri d'Éponine est le cri de tous ceux qui
+connurent l'amour et le cri de tous ceux dont l'âme sut trouver un intérêt,
+une curiosité, un espoir, un devoir dans la vie. La flamme qui l'animait au
+fond de ses ténèbres est la flamme même qui anime le sage au fond des
+heures uniformes. L'amour est le soleil inconscient de notre âme, mais les
+rayons les plus purs, les plus chauds, les plus stables de ce soleil,
+ressemblent étonnamment à ceux qu'une âme passionnée de justice, de
+grandeur, de beauté et de vérité s'efforce de multiplier en elle. Le
+bonheur qui se trouvait là, par hasard, dans le coeur d'Eponine, ne peut-on
+l'introduire dans tout coeur de bonne volonté? Tout ce qu'il y avait de
+plus consolant dans son amour, l'oubli de soi, la transfiguration des
+regrets en sourires, des plaisirs auxquels on renonce en bonheurs que le
+coeur éternise, l'intérêt que l'on prend aux plus pâles lueurs de chaque
+jour lorsqu'elles éclairent une chose qu'on admire, l'immersion dans une
+lumière et dans une allégresse que nous pouvons étendre à volonté,
+puisqu'il nous suffit d'adorer davantage; tout cela et mille forces aussi
+douces, aussi secourables, ne peut-il se trouver dans la vie plus ardente
+de notre coeur, de notre âme et de notre pensée? L'amour d'Éponine était-il
+autre chose qu'une sorte d'éclair involontaire, inattendu, immérité de
+cette vie? L'amour ne pense pas toujours; bien souvent il n'a besoin
+d'aucune réflexion, d'aucun retour sur lui-même, pour jouir de tout ce
+qu'il y a de meilleur dans la pensée, mais ce qu'il y a de meilleur dans
+l'amour n'en est pas moins semblable à ce qu'il y a de meilleur dans la
+pensée. Éponine, parce qu'elle aimait, ne voyait que le visage lumineux de
+ses souffrances; mais réfléchir, méditer, regarder plus loin que sa peine,
+et agir plus joyeusement qu'il ne faudrait selon l'ordre apparent du
+destin, n'est-ce pas faire volontairement et sûrement ce que l'amour ne
+fait qu'à son insu par un hasard heureux? Chacune des souffrances d'Éponine
+allumait une torche aux creux du souterrain, et de même pour l'âme
+accoutumée à la retraite, toute douleur qui la fait rentrer en elle-même
+n'allume-t-elle pas de grandes consolations? Et puisque, avec notre noble
+Éponine, nous sommes au temps des persécutions, ne pourrait-on pas dire
+qu'une telle douleur est pareille au bourreau païen, qui, touché par
+l'admiration ou la grâce, au milieu des tortures qu'il inflige,
+s'agenouille soudain aux pieds de sa victime, l'encourage tendrement, veut
+souffrir avec elle, et lui demande enfin, dans un baiser, le chemin de son
+ciel?
+
+
+
+
+CIX
+
+
+En quelque lieu que nous allions, le fleuve de la vie coule avec abondance
+sous les voûtes célestes. Il passe entre les murs d'une prison, bien que le
+soleil n'en éclaire pas les flots, comme il passe au pied d'un palais de
+gloire et de bonheur. Pour nous, ce qui importe, ce n'est pas l'étendue, la
+profondeur ou la violence du fleuve qui appartient à tous et qui coule
+toujours, mais la pureté et la capacité de la coupe que nous y plongerons.
+Tout ce que nous pouvons absorber de la vie prend nécessairement la forme
+de cette coupe, et cette coupe de son côté a été moulée sur nos sentiments
+et sur nos pensées, en un mot, sur le sein de notre destinée intime, comme
+la coupe du sculpteur d'autrefois fut moulée sur le sein d'une déesse. On a
+la coupe qu'on s'est faite, on a presque toujours celle qu'on apprit à
+désirer. Nous ne pourrions nous plaindre du destin que sous un seul
+rapport, c'est qu'il ne nous eût pas donné l'idée ou le désir d'une coupe
+plus vaste, plus parfaite. Oui, il n'y a d'inégalité que dans le désir,
+mais cette inégalité-là ne nous devient sensible que dans le moment même où
+elle commence à s'effacer. Apprendre que notre désir pourrait être plus
+beau, n'est-ce pas déjà l'embellir? n'est-ce pas soulever d'une aspiration
+nouvelle le sein de notre destinée, et, par le fait même, élargir les bords
+de la coupe idéale et docile, dont le métal ne se fige définitivement qu'à
+l'heure froide et inflexible de la mort?
+
+Il n'a pas à se plaindre celui qui attend un sentiment plus ardent et plus
+généreux. Il n'a pas à se plaindre celui qui attend le désir d'un peu plus
+de bonheur, d'un peu plus de beauté, d'un peu plus de justice. Il en est de
+ceci comme on dit qu'il en est de la félicité des élus. Chacun d'eux est
+vêtu d'allégresse et a le vêtement qui convient à sa taille. Il ne peut
+désirer une béatitude plus étendue que celle qu'il possède, car dans le
+désir même qui la désirerait, il la posséderait. Si j'envie noblement le
+bonheur de ceux qui sont à même de plonger à l'endroit le plus lumineux du
+grand fleuve, un vase plus éclatant et plus lourd que le mien, j'ai, sans
+que je le sache, une part excellente à tout ce qu'ils y puisent, et mes
+lèvres se posent à côté de leurs lèvres sur les bords de la coupe.
+
+
+
+
+CX
+
+
+«Qui pourrez-vous aimer?» disait-on, avant ces digressions à la femme
+dont vous vous souvenez peut-être. On eût pu demander la même chose à Emily
+Brontë, à bien d'autres; et il y a, de par le monde, une foule d'âmes de
+bonne volonté qui perdent les meilleures années de l'amour à se poser, au
+sujet de leur avenir sentimental, des questions de ce genre.
+
+Au reste, dans l'empire du destin, c'est autour de l'image de l'amour que
+se pressent la plupart des plaintes, des regrets, des attentes oisives, des
+craintes vaniteuses, des espérances disproportionnées. Il y a beaucoup
+d'orgueil, beaucoup de fausse poésie et beaucoup de mensonges au fond de
+tout ceci. En général, c'est parmi les âmes qui ont fait le moins d'efforts
+pour se comprendre que l'on trouve le plus d'âmes incomprises. En général,
+c'est l'idéal le plus débile, le plus étroit et le plus arbitraire qui se
+nourrit le plus abondamment d'appréhensions, de déceptions, d'exigences et
+de petits mépris. Nous craignons surtout que l'on froisse ou que l'on
+méconnaisse les vertus, les pensées, les qualités et les beautés morales
+que nous ne possédons encore qu'en imagination. Il en est des mérites de ce
+genre comme des biens matériels, l'espoir s'attache le plus obstinément à
+ceux qu'on n'aura probablement jamais la force d'acquérir. Ainsi, le fourbe
+qui médite de se corriger est assez étonné qu'on ne rende pas à la loyauté
+qui s'éveille un moment dans son coeur, un hommage immédiat et
+extraordinaire. Mais quand nous sommes réellement purs, désintéressés et
+sincères, quand nos pensées s'élèvent habituellement et simplement
+au-dessus de la vanité ou de l'égoïsme instinctif, nous nous soucions
+beaucoup moins que ceux qui sont autour de nous nous approuvent, nous
+comprennent, nous admirent. Épictète, Marc-Aurèle, Antonin le Pieux, ne se
+sont jamais plaints de n'être pas compris. Ils ne pensaient pas avoir en
+eux quelque chose d'inouï ou d'incompréhensible. Au contraire, ils
+croyaient que le meilleur de leur vertu se trouvait tout juste dans ce que
+tous pouvaient admettre sans effort. Ce que l'on méconnaît, non sans
+raison; car il y a presque toujours une raison supérieure dans l'inertie
+générale d'un sentiment; ce que l'on méconnaît, ce sont les vertus
+maladives auxquelles nous attachons trop d'importance, et toute vertu est
+maladive à laquelle nous attachons une grande importance et pour laquelle
+nous exigeons une attention respectueuse. Une vertu maladive est souvent
+plus funeste qu'un vice bien portant; en tout cas, elle s'éloigne davantage
+de la vérité, et il n'y a rien à espérer loin de la vérité. À mesure que
+notre idéal s'améliore, il admet un plus grand nombre de réalités; à mesure
+que notre âme grandit, elle appréhende moins de ne pas rencontrer une autre
+âme à sa taille; car une âme qui grandit est une âme qui se rapproche de
+la vérité, et non loin de la vérité tout participe de la grandeur de la
+vérité même.
+
+Au milieu des célestes lumières, presque uniformes en leurs éblouissements,
+arrivé à la troisième sphère, Dante ne voyant rien bouger autour de lui, se
+demande tout à coup s'il demeure immobile ou s'il s'avance encore vers le
+siège de Dieu. Il regarde alors Béatrice, et comme elle lui paraît plus
+belle, il reconnaît qu'il s'est rapproché de son but. Et nous aussi, c'est
+à l'augmentation de la curiosité, de l'amour, du respect et de l'admiration
+pour tout ce qui nous accompagne dans la vie que nous pouvons compter les
+pas que nous faisons sur la route de la vérité.
+
+
+
+
+CXI
+
+
+D'habitude, l'homme sort de sa maison à la recherche de la joie, de la
+beauté, de la vérité, de l'amour, et ne rentre entièrement satisfait que
+s'il peut dire à ses enfants qu'il n'a rien rencontré. Il y a bien de
+l'orgueil à se dire mécontent; et la plupart n'accusent la vie et l'amour
+que parce qu'ils s'imaginent que la vie et l'amour leur doivent quelque
+chose de plus que ce qu'ils peuvent leur accorder eux-mêmes. Il est vrai
+qu'il faut pour l'amour comme pour tout le reste un idéal aussi élevé que
+possible, mais tout idéal qui ne répond pas à une forte réalité intérieure
+n'est qu'un mensonge oisif, stérile, obséquieux. Il suffit de deux ou trois
+idéals inaccessibles pour paralyser une vie. C'est une erreur de croire que
+la hauteur d'une âme se mesure à celle de ses aspirations ou de ses rêves.
+Les faibles ont, en général, des rêves bien plus beaux, bien plus nombreux
+que les forts, car toute leur énergie, toute leur activité s'évapore dans
+leurs songes. La hauteur d'un rêve habituel n'entre en ligne de compte,
+quand il s'agit d'évaluer notre hauteur morale, qu'autant que ce rêve soit
+l'ombre prolongée d'une vie antérieure et d'une volonté déjà très fermes,
+très expérimentées et très humaines. Alors il est permis de le planter un
+instant au milieu de la plaine inondée du soleil des réalités extérieures,
+comme on plante un bâton à côté d'un clocher que l'on veut mesurer à son
+ombre, afin de déterminer le rapport entre l'ombre de l'heure et la tour
+éternelle.
+
+
+
+
+CXII
+
+
+Il semble naturel qu'un noble coeur attende un grand amour, mais il est
+bien plus nature] encore qu'il aime en attendant, et que pendant qu'il aime
+il ne croie pas attendre. Dans l'amour comme dans la vie, il est presque
+toujours fort inutile d'attendre; c'est en aimant qu'on apprend à aimer,
+et c'est avec les soi-disant désillusions des petites amours, qu'on
+nourrira le plus simplement et le plus sûrement la flamme inébranlable du
+grand amour qui viendra peut-être éclairer le reste de la vie.
+
+On est souvent injuste envers les désillusions. On leur donne un visage
+chagrin, pâle, découragé; elles sont, au contraire, les premiers sourires
+de la vérité. Vous êtes un homme de bonne volonté, vous aspirez à être
+juste, utile, sage et heureux, mais si une désillusion vous attriste, c'est
+donc que vous regrettez le mensonge dans lequel vous étiez? Aimez-vous
+mieux vivre dans le monde de vos erreurs et de vos rêves, que dans celui de
+la réalité? Les meilleures heures des meilleures volontés se perdent trop
+souvent autour de la lutte d'un beau songe contre une loi inévitable, dont
+elles n'aperçoivent la beauté qu'après que le beau songe a épuisé leurs
+forces. Si l'amour, par exemple, vous a déçu, pensez-vous qu'il vous eût
+été salutaire de croire, durant toute votre vie, que l'amour est ce qu'il
+n'est pas, ce qu'il ne peut pas être? Croyez-vous qu'une illusion de ce
+genre ne fausse pas les plus importants de vos actes, et ne voile pas
+longtemps une partie de la vérité que vous voulez atteindre? Et si vous
+espérez faire de grandes choses et que la désillusion vous remette à votre
+place parmi les choses du second ordre, est-il juste de maudire jusqu'à la
+fin de vos jours l'envoyé de la vérité? N'est-ce pas, tout compte fait, la
+vérité même que votre illusion recherchait, si elle était sincère?
+Apprenons à nous faire de nos désillusions une troupe d'amies mystérieuses
+et fidèles, de conseillères incorruptibles. Si l'une d'elles, plus cruelle
+que les autres, nous abat un instant, ne nous disons pas en sanglotant: la
+vie n'est pas aussi belle que nos rêves; disons-nous: il manquait quelque
+chose à nos rêves puisqu'ils n'ont pas été approuvés par la vie. En somme,
+toute la force tant vantée des âmes fortes n'est faite que de désillusions
+qu'elles ont bien accueillies. Chaque déception, chaque amour méconnu,
+chaque espoir anéanti, ajoute un certain poids au poids de votre vérité, et
+plus les illusions tombent autour de vous, plus noblement, plus sûrement
+apparaît la grande réalité, comme le soleil qu'on aperçoit plus clairement
+entre les branches dépouillées de la forêt d'hiver.
+
+
+
+
+CXIII
+
+
+Si vous cherchez un grand amour, croyez-vous qu'il soit possible de
+trouver une âme aussi belle que vos rêves si vos rêves seuls sortent à sa
+recherche? Est-il juste de n'offrir que des désirs, des souhaits et des
+songes sans forme, et d'exiger en retour des paroles précises et des actes
+décisifs? Pourtant, c'est ce que nous faisons presque tous. Et si un
+hasard, trop heureux pour n'être pas inespéré, nous mettait enfin en
+présence de l'être qui réalisât exactement notre idéal, aurions-nous le
+droit de nous imaginer que nos aspirations paresseuses et confuses fussent
+restées longtemps d'accord avec sa réalité active et bien déterminée?
+
+On n'a quelque chance de trouver son idéal hors de soi qu'après l'avoir
+autant qu'il est possible accompli en soi-même. Espérez-vous reconnaître et
+retenir une âme loyale, profonde, aimante, fidèle, inépuisable, une âme
+vaste, vive, spontanée, indépendante, courageuse, bienveillante et
+généreuse, si vous ne savez pas aussi bien qu'elle ce qu'est la loyauté,
+l'amour, la fidélité, la pensée, la vie, la spontanéité, l'indépendance, le
+courage, la bienveillance, la générosité? Et comment le savoir si vous
+n'avez pas aimé ces choses et vécu longtemps parmi elles, comme elle les a
+aimées, comme elle y a vécu?
+
+Il n'est rien de plus exigeant, de plus maladroit, de plus aveugle que la
+bonté, la beauté, la perfection morale à l'état de désir. Si vous voulez
+trouver l'âme idéale, commencez par ressembler vous-même à l'idéal que vous
+cherchez. Il n'y a pas d'autre moyen de l'obtenir. À mesure que vous vous
+rapprocherez réellement de cet idéal, vous verrez qu'il est juste et
+heureux qu'il soit presque toujours bien différent de ce que vos espérances
+indistinctes attendaient. À mesure que votre idéal se réalisera au contact
+de la vie, il s'étendra, s'adoucira, s'assouplira et s'améliorera. Alors
+vous découvrirez sans peine dans ce que vous aimez, ce qui est vraiment
+beau, ce qui est solidement bon, ce qui est éternellement vrai en
+vous-même, car rien ne nous avertit du bien qui est autour de nous, si ce
+n'est le bien qui est dans notre coeur. Alors, enfin, vous attacherez moins
+d'importance à des imperfections qui ne blesseront plus en vous la vanité,
+l'égoïsme ou l'ignorance, c'est-à-dire à des imperfections qui ne seront
+plus pareilles aux vôtres, car c'est le mal qui est en nous qui supporte
+avec le moins de patience le mal qui se trouve dans autrui.
+
+
+
+
+CXIV
+
+
+Ayons confiance dans l'amour comme nous avons confiance dans la vie,
+puisque nous sommes faits pour avoir confiance et que la pensée la plus
+funeste en toutes choses est celle qui tend à se défier de la réalité. J'ai
+vu plus d'une vie brisée par l'amour, mais si ce n'eût été l'amour, il est
+probable que l'amitié, l'apathie, l'incertitude, l'hésitation,
+l'indifférence, l'inaction eussent brisé ces mêmes vies. L'amour ne brise
+dans un coeur que les objets fragiles, et s'il y brise tout, c'est que tout
+y était trop fragile. Il n'est personne qui n'ait pu croire sa vie brisée
+plus d'une fois, mais ceux dont elle fut vraiment brisée doivent souvent
+leur malheur à je ne sais quelle vanité des ruines.
+
+Assurément il y a, dans l'amour, comme dans le reste de notre destinée,
+bien des hasards heureux ou malheureux. Il est possible qu'à sa première
+sortie dans l'existence, un être dont le coeur et l'esprit sont pleins de
+toutes les énergies, de toutes les tendresses, de toutes les bonnes
+aspirations humaines, rencontre sans l'avoir cherchée, l'âme qui réalise,
+dans l'ivresse d'un bonheur permanent, tous les voeux de l'amour, les plus
+hauts comme les plus humbles, les plus vastes en même temps que les plus
+délicats, les plus éternels et les plus fugitifs, les plus puissants et les
+plus doux. Il peut se faire qu'il trouve immédiatement le coeur auquel il
+pourra donner et qui recevra sans cesse le meilleur de lui-même. Il peut
+arriver qu'il atteigne d'emblée, l'âme peut-être unique, toujours pleine de
+désirs, qui saura recevoir jusqu'au tombeau mille fois plus que tout ce
+qu'on lui donne, et qui rendra toujours mille fois plus que tout ce qu'elle
+aura reçu. Car l'amour qui résiste aux années est fait de ces échanges
+délicieusement inégaux; et c'est ce qu'on y donne que l'on possède enfin et
+ce qu'on y reçoit qu'on n'est plus seul à posséder.
+
+
+
+
+CXV
+
+
+Il est parfois des destinées aussi parfaitement heureuses, mais si tout
+homme a plus ou moins le droit d'en espérer une pareille, il aurait tort
+d'emprisonner sa vie dans cet espoir. Il ne peut que se préparer à être
+digne un jour d'un amour de ce genre, et à mesure qu'il s'y préparera, son
+attente deviendra plus patiente. Il eût été également possible que l'être
+dont nous parlions tout à l'heure passât et repassât, de sa jeunesse à sa
+vieillesse, le long du mur derrière lequel son bonheur l'attendait dans un
+silence trop profond. Mais de ce que son bonheur se trouvait de ce côté-ci
+de la muraille, s'ensuit-il qu'il n'y ait que malheur et désespoir de
+l'autre? N'est-ce pas un bonheur que d'avoir acquis le droit de passer
+ainsi à côté du bonheur? N'est-il pas préférable de ne sentir, entre soi et
+le grand amour qu'on espère, qu'une sorte de hasard pour ainsi dire
+transparent et peut-être fragile, que d'en être à jamais séparé par tout ce
+qui est inhumain, inutile et indigne en nous-mêmes? Il est heureux celui
+qui peut cueillir et emporter la fleur, mais il n'est pas à plaindre autant
+qu'on le suppose, celui qui marche jusqu'au soir dans le noble parfum de la
+fleur invisible. Une vie est-elle manquée, a-t-elle perdu toute valeur et
+toute utilité parce qu'elle n'est pas aussi heureuse qu'elle eût pu l'être?
+Ce qu'il y aurait eu de meilleur dans l'amour que vous regrettez, n'est-ce
+pas vous qui l'eussiez apporté, et si, comme il est dit plus haut, l'âme ne
+possède enfin que ce qu'elle peut donner, n'est-ce déjà pas posséder un peu
+que de guetter sans cesse l'occasion de donner? Oui, il n'y a pas, je
+pense, sur cette terre, de plus désirable bonheur qu'un admirable et long
+amour, mais si vous ne trouvez pas cet amour, ce que vous avez fait afin de
+vous en rendre digne ne sera pas perdu pour la paix de votre coeur, pour la
+tranquillité plus courageuse et plus pure du reste de votre vie.
+
+
+
+
+CXVI
+
+
+Et puis, on peut toujours aimer. Aimez admirablement de votre côté et vous
+aurez presque toutes les joies d'un amour admirable. Même dans l'amour le
+plus parfait, le bonheur des deux amants les plus unis n'est pas exactement
+le même, et c'est bien certainement le meilleur qui aime le mieux, et celui
+qui aime le mieux qui est le plus heureux. C'est moins pour le bonheur de
+l'autre, que pour votre propre bonheur que vous devez vous rendre digne de
+l'amour. Ne vous imaginez point que dans les heures malheureuses d'un amour
+inégal, ce soit le plus juste, le plus sage, le plus généreux, le plus
+noblement passionné qui souffre le plus. Le meilleur n'est presque jamais
+la victime qu'il faut plaindre. On n'est complètement victime que lorsqu'on
+est victime de ses propres fautes, de ses propres torts, de ses propres
+injustices. Quelque imparfait que vous soyez, vous pouvez suffire à l'amour
+d'un être merveilleux, mais l'être merveilleux ne suffira pas à votre amour
+si vous n'êtes point parfait. Il est à souhaiter que la fortune introduise
+un jour dans votre demeure, la femme parée de tous les dons de
+l'intelligence et du coeur, que vous avez eu l'occasion d'admirer, en
+passant, dans l'histoire des grandes héroïnes de la gloire, du bonheur et
+de l'amour; mais vous n'en saurez rien si vous n'avez pas appris à
+reconnaître et à aimer ces dons dans la vie réelle; et la vie réelle, pour
+tout homme, qu'est-ce donc, après tout, sinon sa propre vie? C'est votre
+loyauté qui s'épanouira dans la loyauté de l'amante; c'est votre vérité qui
+s'apaisera dans sa vérité, et c'est la force de votre caractère qui jouira
+seul de la force qui se trouve dans le sien. Mais une vertu de l'être aimé,
+qui ne rencontre pas, au seuil de notre coeur, une vertu qui lui ressemble
+un peu, ne sait à quelles mains confier l'allégresse qu'elle apporte.
+
+
+
+
+CXVII
+
+
+Et quel que soit votre destin sentimental, ne perdez pas courage. Surtout
+n'allez pas croire que n'ayant pas connu le bonheur de l'amour, vous
+ignorerez jusqu'au bout le grand bonheur de l'existence humaine. Que le
+bonheur prenne la forme d'un fleuve, d'une rivière souterraine, d'un
+torrent ou d'un lac, il n'a qu'une seule et même source aux lieux secrets
+de notre coeur, et le plus malheureux des hommes peut se faire une idée du
+plus grand des bonheurs.
+
+Il y a dans l'amour, il est vrai, une ivresse qu'il ne connaîtra pas, mais
+cette ivresse ne laisserait, au fond d'un coeur grave et sincère, qu'une
+grande mélancolie, si l'on ne trouvait pas dans l'amour véritable, quelque
+chose de plus sûr, de plus profond, de plus inébranlable que l'ivresse; et
+ce qu'il y a de plus sûr, de plus profond, de plus inébranlable dans
+l'amour est aussi ce qu'il y a de plus sûr, de plus profond, de plus
+inébranlable dans une noble vie.
+
+Il n'est pas donné à tout homme d'être héroïque, admirable, victorieux,
+génial ou simplement heureux dans les choses extérieures; mais le moins
+favorisé parmi nous peut être juste, loyal, doux, fraternel, généreux; le
+moins doué peut s'accoutumer à regarder autour de soi sans malveillance,
+sans envie, sans rancune, sans tristesse inutile; le plus déshérité peut
+prendre je ne sais quelle silencieuse part, qui n'est pas toujours la moins
+bonne, à la joie de ceux qui l'environnent, le moins habile peut savoir
+jusqu'à quel point il pardonne une offense, excuse une erreur, admire une
+parole et une action humaines; et le moins aimé peut aimer et respecter
+l'amour.
+
+En agissant de la sorte, il se penche sur la source où les heureux viennent
+se pencher aussi, plus souvent qu'on ne croit, aux heures ardentes du
+bonheur, afin de s'assurer qu'ils sont vraiment heureux. Tout au fond des
+félicités de l'amour comme au fond de l'humble vie du juste auquel le
+hasard n'a pas voulu sourire, il n'est d'inaltérable et d'immobile que la
+justice, la confiance, la bienveillance, la sincérité, la générosité.
+L'amour donne un peu plus d'éclat à ces points lumineux; et c'est pourquoi
+il faut chercher l'amour. Le plus grand avantage de l'amour, c'est qu'il
+ouvre nos yeux à certaines vérités pacifiques et douces. Le plus grand
+avantage de l'amour, c'est qu'il nous donne l'occasion d'aimer et
+d'admirer, dans un objet unique, ce que nous n'aurions eu ni l'idée ni la
+force d'aimer et d'admirer en mille objets divers; c'est qu'il nous élargit
+ainsi le coeur pour l'avenir. Mais à la base du plus merveilleux amour, il
+n'y a jamais qu'une félicité très simple, une tendresse et une adoration
+très compréhensibles, une confiance, une sécurité et une sincérité très
+accessibles, une admiration et un abandon très humains, que la bonne
+volonté malencontreuse pourrait connaître aussi dans sa vie attristée, si
+elle avait un peu moins d'amertume, un peu moins d'impatience, un peu plus
+d'initiative, un peu plus d'énergie.
+
+
+
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+
+End of Project Gutenberg's La sagesse et la destinée, by Maurice Maeterlinck
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11178 ***