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+The Project Gutenberg EBook of Mattea, by George Sand
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Mattea
+
+Author: George Sand
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+Release Date: July 9, 2004 [EBook #12865]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MATTEA ***
+
+
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+
+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
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+
+<h1>MATTEA.</h1>
+
+<h4>George Sand</h4>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>I.</h3>
+
+
+<p>Le temps devenait de plus en plus menaçant, et l'eau,
+teinte d'une couleur de mauvais augure que les matelots
+connaissent bien, commençait à battre violemment les
+quais et à entre-choquer les gondoles amarrées aux degrés
+de marbre blanc de la Piazetta. Le couchant, barbouillé
+de nuages, envoyait quelques lueurs d'un rouge vineux
+à la façade du palais ducal, dont les découpures légères
+et les niches aiguës se dessinaient en aiguilles blanches sur
+un ciel couleur de plomb. Les mâts des navires à l'ancre
+projetaient sur les dalles de la rive des ombres grêles
+et gigantesques, qu'effaçait une à une le passage des
+nuées sur la face du soleil. Les pigeons de la république
+s'envolaient épouvantés, et se mettaient à l'abri sous le
+dais de marbre des vieilles statues, sur l'épaule des saints
+et sur les genoux des madones. Le vent s'éleva, fit claquer
+les banderoles du port, et vint s'attaquer aux
+boucles roides et régulières de la perruque de ser Zacomo
+Spada, comme si c'eût été la crinière métallique du lion
+de Saint-Marc ou les écailles de bronze du crocodile de
+Saint-Théodore.</p>
+
+<p>Ser Zacomo Spada, le marchand de soieries, insensible
+à ce tapage inconvenant, se promenait le long de la colonnade
+avec un air de préoccupation majestueuse. De
+temps en temps il ouvrait sa large tabatière d'écaille
+blonde doublée d'or, et y plongeait ses doigts, qu'il flairait
+ensuite avec recueillement, bien que le malicieux
+sirocco eût depuis longtemps mêlé les tourbillons de son
+tabac d'Espagne à ceux de la poudre enlevée à son chef
+vénérable. Enfin, quelques larges gouttes de pluie se faisant
+sentir à travers ses bas de soie, et un coup de vent
+ayant fait voler son chapeau et rabattu sur son visage la
+partie postérieure de son manteau, il commença à s'apercevoir
+de l'approche d'une de ces bourrasques qui arrivent
+à l'improviste sur Venise au milieu des plus sereines
+journées d'été, et qui font en moins de cinq minutes un
+si terrible dégât de vitres, de cheminées, de chapeaux et
+de perruques.</p>
+
+<p>Ser Zacomo Spada, s'étant débarrassé non sans peine
+des plis du camelot noir que le vent plaquait sur son
+visage, se mit à courir après son chapeau aussi vite que
+purent lui permettre sa gravité sexagénaire et les nombreux
+embarras qu'il rencontrait sur son chemin: ici un
+brave bourgeois qui, ayant eut la malheureuse idée d'ouvrir
+son parapluie et s'apercevant bien vite que rien
+n'était moins à propos, faisait de furieux efforts pour le
+refermer et s'en allait avec lui à reculons vers le canal;
+là une vertueuse matrone occupée à contenir l'insolence
+de l'orage engouffré dans ses jupes; plus loin un groupe
+de bateliers empressés de délier leurs barques et d'aller
+les mettre à l'abri sous le pont le plus voisin; ailleurs un
+marchand de gâteaux de maïs courant après sa vile marchandise
+ni plus ni moins que ser Zacomo après son excellent
+couvre-chef. Après bien des peines, le digne marchand
+de soieries parvint à l'angle de la colonnade du
+palais ducal, où le fugitif s'était réfugié; mais au moment
+où il pliait un genou et allongeait un bras pour s'en emparer,
+le maudit chapeau repartit sur l'aile vagabonde du
+sirocco, et prit son vol le long de la rive des Esclavons,
+côtoyant le canal avec beaucoup de grâce et d'adresse.</p>
+
+<p>Le marchand de soieries fit un gros soupir, croisa un
+instant les bras sur sa poitrine d'un air consterné, puis
+s'apprêta courageusement à poursuivre sa course, tenant
+d'une main sa perruque pour l'empêcher de suivre le
+mauvais exemple, de l'autre serrant les plis de son manteau,
+qui s'entortillait obstinément autour de ses jambes.
+Il parvint ainsi au pied du pont de la Paille, et il mettait
+de nouveau la main sur son tricorne, lorsque l'ingrat,
+faisant une nouvelle gambade, traversa le petit canal des
+Prisons sans le secours d'aucun pont ni d'aucun bateau,
+et s'abattit comme une mouette sur l'autre rive. «Au
+diable le chapeau! s'écria ser Zacomo découragé; avant
+que je n'aie traversé un pont, il aura franchi tous les canaux
+de la ville. En profite qui voudra! ...»</p>
+
+<p>Un tempête de rires et de huées répondit en glapissant
+à l'exclamation de ser Zacomo. Il jeta autour de lui un
+regard courroucé, et se vit au milieu d'une troupe de polissons
+qui, sous leurs guenilles et avec leurs mines sales
+et effrontées, imitaient son attitude tragique et le froncement
+olympien de son sourcil. «Canaille! s'écria le
+brave homme en riant à demi de leurs singeries et de sa
+propre mésaventure, prenez garde que je ne saisisse l'un
+de vous par les oreilles et que je ne le lance avec mon
+chapeau au milieu des lagunes!»</p>
+
+<p>En proférant cette menace, ser Zacomo voulut faire
+le moulinet avec sa canne; mais comme il levait le bras
+avec une noble fureur, ses jambes perdirent l'équilibre;
+il était près de la rive, et il abandonna le pavé pour aller
+tomber ...</p>
+
+
+
+<h3>II.</h3>
+
+
+<p>Heureusement la gondole de la princesse Veneranda
+se trouvait là, arrêtée par un embarras de barques chioggiotes,
+et faisait de vains efforts de rames pour les dépasser.
+Ser Zacomo, se voyant lancé, ne songea plus qu'à
+tomber le plus décemment possible, tout en se recommandant
+à la Providence, laquelle, prenant sa dignité de père
+de famille et de marchand de soieries en considération,
+daigna lui permettre d'aller s'abattre aux pieds de la princesse
+Veneranda, et de ne point chiffonner trop malhonnêtement
+le panier de cette illustre personne.</p>
+
+<p>Néanmoins la princesse, qui était fort nerveuse, jeta
+un grand cri d'effroi, et les polissons pressés sur la rive
+applaudirent et trépignèrent de joie. Il restèrent là tant
+que leurs huées et leurs rires purent atteindre le malheureux
+Zacomo, que la gondole emportait trop lentement à
+travers la mêlée d'embarcations qui encombraient le canal.</p>
+
+<p>La princesse grecque Veneranda Gica était une personne
+sur l'âge de laquelle les commentateurs flottaient
+irrésolus, du chiffre quarante au chiffre soixante. Elle
+avait la taille fort droite, bien prise dans un corps baleiné,
+d'une rigidité majestueuse. Pour se dédommager
+de cette contrainte où, par amour de la ténuité, elle
+condamnait une partie de ses charmes; et pour paraître
+encore jeune et folâtre, elle remuait à tout propos les bras
+et la tête, de sorte qu'on ne pouvait être assis près d'elle
+sans recevoir au visage à chaque instant son éventail ou
+ses plumes. Elle était d'ailleurs bonne, obligeante, généreuse
+jusqu'à la prodigalité, romanesque, superstitieuse,
+crédule et faible. Sa bourse avait été exploitée par plus
+d'un charlatan, et son cortège avait été grossi de plus
+d'un chevalier d'industrie. Mais sa vertu était sortie pure
+de ces dangers, grâce à une froideur excessive d'organisation
+que les puérilités de la coquetterie avaient fait
+passer à l'état de maladie chronique.</p>
+
+<p>Ser Zacomo Spada était sans contredit le plus riche et
+le plus estimable marchand de soieries qu'il y eût dans
+Venise. C'était un de ces véritables amphibies qui préfèrent
+leur île de pierre au reste du monde, qu'ils n'ont
+jamais vu, et qui croiraient manquer à l'amour et au
+respect qu'ils lui doivent s'ils cherchaient à acquérir la
+moindre connaissance de ce qui existe au déjà. Celui-ci
+se vantait de n'avoir jamais mis le pied en terre ferme,
+et de ne s'être jamais assis dans un carrosse. Il possédait
+tous les secrets de son commerce, et savait au juste quel
+îlot de l'Archipel ou quel canton de la Calabre élevait les
+plus beaux mûriers et filait les meilleures soies. Mais là
+se bornaient absolument ses notions sur l'histoire naturelle
+terrestre. Il ne connaissait de quadrupèdes que les
+chiens et les chats, et n'avait vu de boeuf que coupé par
+morceaux dans le bateau du boucher. Il avait des chevaux
+une idée fort incertaine, pour en avoir vu deux fois dans,
+sa vie à de 'certaines solennités où, pour divertir et surprendre
+le peuple, le sénat avait permis à des troupes de
+bateleurs d'en amener quelques-uns sur le quai des Esclavons.
+Mais ils étaient si bizarrement et si pompeusement
+enharnachés, que ser Zacomo et beaucoup d'autres
+avaient pu penser que leurs crins, étaient naturellement
+tressés et mêlés de fils d'or et d'argent. Quant aux touffes
+de plumes rouges et blanches dont on les avait couronnés,
+il était hors de doute qu'elles appartenaient à leurs têtes,
+et ser Zacomo, en faisant à sa famille la description du
+cheval, déclarait que cet ornement naturel était ce qu'il
+y avait de plus beau dans l'animal extraordinaire apporté
+de la terre ferme. Il le rangeait d'ailleurs clans
+l'espèce du boeuf, et encore aujourd'hui beaucoup de Vénitiens
+ne connaissent pas le cheval sous une autre dénomination
+que celle de boeuf sans cornes, <i>bue senxa corni</i>.</p>
+
+<p>Ser Zacomo était méfiant à l'excès quand il s'agissait
+de risquer un sequin dans une affaire, crédule comme un
+enfant et capable de se ruiner quand on savait s'emparer
+de son imagination, que l'oisiveté avait rendue fort impressionnable;
+laborieux et actif, mais indifférent à
+toutes les jouissances que pouvaient lui procurer ses bénéfices;
+amoureux de l'or monnayé, et <i>dilettante di
+musica</i>, bien qu'il eût la voix fausse et battit toujours la
+mesure à contre-temps; doux, souple, et assez adroit
+pour régner au moins sur son argent sans trop irriter
+une femme acariâtre; pareil d'ailleurs à tous ces vrais
+types de sa patrie, qui participent au moins autant de la
+nature du polype que de celle de l'homme.</p>
+
+<p>Il y avait bien une trentaine d'années que M. Spada
+fournissait des étoffes et des rubans à la toilette effrénée
+de la princesse Gica; mais il se gardait bien de savoir
+le compté des ans écoulés lorsqu'il avait l'honneur de
+causer avec elle, ce qui lui arrivait assez souvent, d'abord
+parce que la princesse se livrait volontiers avec lui
+au plaisir de babiller, le plus doux qu'une femme grecque
+connaisse; ensuite parce que Venise a eu en tout temps les
+moeurs faciles et familières qui n'appartiennent guère en
+France qu'aux petites villes, et que notre grand monde,
+plus collet-monté, appellerait du commérage de mauvais
+ton.</p>
+
+<p>Après s'être fait expliquer l'accident qui avait lancé
+M. Zacomo à ses pieds, la princesse Veneranda le fit donc
+asseoir sans façon auprès d'elle, et le força, malgré ses humbles
+excuses, d'accepter un abri sous le drap noir de
+sa gondole contre la pluie et le vent, qui faisaient rage,
+et qui autorisaient suffisamment un tête-à-tête entre un
+vieux marchand sexagénaire et une jeune princesse qui
+n'avait pas plus de cinquante-cinq ans.</p>
+
+<p>«Vous viendrez avec moi jusqu'à mon palais, lui
+avait-elle dit, et mes gondoliers vous conduiront jusqu'à:
+votre boutique.» Et, chemin faisant, elle l'accablait de
+questions sur sa santé, sur ses affaires, sur sa femme,
+sur sa fille; questions pleines d'intérêt, de bonté, mais
+surtout de curiosité; car on sait que les dames de Venise,
+passant leurs jours dans l'oisiveté, n'auraient absolument
+rien à dire le soir à leurs amants ou à leurs amis si elles
+ne s'étaient fait le matin un petit recueil d'anecdotes plus
+ou moins puériles.</p>
+
+<p>Ser Spada, d'abord très-honoré de ces questions, y
+répondit moins nettement, et se troubla lorsque la princesse
+entama le chapitre du prochain mariage de sa fille.
+«Mattea, lui disait-elle pour l'encourager à répondre,
+est la plus belle personne du monde; vous devez être
+bien heureux et bien fier d'avoir une si charmante enfant.
+Toute la ville en parle, et il n'est bruit que de son
+air noble et de ses manières distinguées. Voyons, Spada,
+pourquoi ne me parlez-vous pas d'elle comme à l'ordinaire?
+Il me semble que vous avez quelque chagrin, et
+je gagerais que c'est à propos de Mattea; car, chaque fois
+que je prononce son nom, vous froncez le sourcil comme
+un homme qui souffre. Voyons, voyons; contez-moi
+cela. Je suis l'amie de votre petite famille; j'aime Mattea
+de tout mon coeur, c'est ma filleule; j'en suis fière. Je
+serais bien fâchée qu'elle fût pour vous un sujet de contrariété,
+et vous savez que j'ai droit de la morigéner.
+Aurait-elle une amourette? refuserait-elle d'épouser son
+cousin Checo?»</p>
+
+<p>M. Spada, dont toutes ces interrogations augmentaient
+terriblement la souffrance, essaya respectueusement de
+les éluder; mais Veneranda, ayant flairé là l'odeur d'un
+secret, s'acharnait à sa proie, et le bonhomme, quoique
+assez honteux de ce qu'il avait à dire, ayant une juste
+confiance en la bonté de la princesse, et d'ailleurs aimant
+à parler comme un Vénitien, c'est-à-dire presque autant
+qu'une Grecque, se résolut à confesser le sujet de sa préoccupation.</p>
+
+<p>«Hélas! brillante Excellence (chiarissima); dit-il en
+prenant une prise de tabac imaginaire dans sa tabatière
+vide, c'est en effet ma fille qui cause le chagrin que je ne
+puis dissimuler. Votre seigneurie sait bien que Mattea est
+en âge de songer à autre chose qu'à des poupées.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, sans doute, elle à tantôt cinq pieds de
+haut, répondit la princesse, la plus, belle taille qu'une
+femme puisse avoir; c'est précisément ma taille. Cependant
+elle n'a pas plus de quatorze ans; c'est ce qui la
+rend un peu excusable; car, après tout, c'est encore un
+enfant incapable d'un raisonnement sérieux: D'ailleurs
+le précoce développement de sa beauté doit nécessairement
+lui donner quelque impatience d'être mariée.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! reprit ser Zacomo, votre seigneurie sait
+combien ma fille est admirée, non-seulement par tous
+ceux qui la connaissent, mais encore par tous ceux qui
+passent devant notre boutique. Elle sait que les plus élégants
+et les plus riches seigneurs s'arrêtent des heures
+entières devant notre porte, feignant de causer entre eux
+ou d'attendre quelqu'un, pour jeter de fréquents regards
+sur le comptoir où elle est assise auprès de sa mère. Plusieurs
+viennent marchander mes étoffes pour avoir le
+plaisir de lui adresser quelques mots, et ceux qui ne sont
+point malappris achètent toujours quelque chose, ne fût-ce
+qu'une paire de bas de soie; c'est toujours cela. Dame
+Loredana, mon épouse, qui certes est une femme alerte et
+vigilante, avait élevé cette pauvre enfant dans de si bons
+principes que jamais jusqu'ici on n'avait vu une fille si
+réservée, si discrète et si honnête; toute la ville en témoignerait.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, reprit la princesse, il est impossible d'avoir
+un maintien plus convenable que le sien, et j'entendais
+dire l'autre jour dans une soirée que la Mattea était une
+des plus belles personnes de Venise, et que sa beauté était
+rehaussée par un certain air de noblesse et de fierté qui la
+distinguait de toutes ses égales et la faisait paraître comme
+une princesse au milieu d'un troupeau de soubrettes.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai, par le Christ, vrai! répéta ser Zacomo
+d'un ton mélancolique. C'est une fille qui n'a jamais
+perdu son temps à s'attifer de colifichets, chose qui ne
+convient qu'aux dames de qualité; toujours propre et
+bien peignée dès le matin, et si tranquille, si raisonnable,
+qu'il n'y a pas un cheveu de dérangé à son chignon
+dans toute une journée; économe, laborieuse, et douce
+comme une colombe, ne répondant jamais pour se dispenser
+d'obéir, silencieuse que c'est un miracle, étant fille de
+ma femme! enfin un diamant, un vrai trésor. Ce n'est pas
+la coquetterie qui l'a perdue; car elle ne faisait nulle attention
+à ses admirateurs, pas plus aux honnêtes gens qui
+venaient acheter dans ma boutique qu'aux godelureaux
+qui en encombraient le seuil pour la regarder. Ce n'est pas
+non plus l'impatience d'être mariée; car elle sait qu'elle a
+à Mantoue un mari tout prêt, qui n'attend qu'un mot
+pour venir lui faire sa cour. Eh bien! malgré tout cela,
+voilà que du jour au lendemain, et sans avertir personne,
+elle s'est monté la tête pour quelqu'un que je n'ose pas
+seulement nommer.</p>
+
+<p>&mdash;Pour qui? grand Dieu! s'écria Veneranda; est-ce
+le respect ou l'horreur qui glace ce nom sur vos lèvres?
+est-ce de votre vilain bossu garçon de boutique; est-ce du
+doge que votre fille est éprise?</p>
+
+<p>&mdash;C'est pis que tout ce que Votre Excellence peut
+imaginer, répondit ser Zacomo en s'essuyant le front:
+c'est d'un mécréant, c'est d'un idolâtre, c'est du Turc Abul!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cet Abul? demanda la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, répondit Zacomo, un riche fabricant de
+ces belles étoffes de soie de Perse, brochées d'or et
+d'argent, que l'on façonne à l'île de Scio, et que Votre
+Excellence aime à trouver dans mon magasin.</p>
+
+<p>&mdash;Un Turc! s'écria Veneranda; sainte madone! c'est
+en effet bien déplorable, et je n'y conçois rien. Amoureuse
+d'un Turc, ô Spada! cela ne peut pas être; il y a
+là-dessous quelque mystère. Quant à moi, j'ai été, dans
+mon pays, poursuivie par l'amour des plus beaux et des
+plus riches d'entre eux, et je n'ai jamais eu que de l'horreur
+pour, ces gens-là. Oh! c'est que je me suis recommandée
+à Dieu dès l'âge où ma beauté m'a mise en danger,
+et qu'il m'a toujours préservée; Mais sachez que tous
+les musulmans sont voués au diable, et qu'ils possèdent
+tous des amulettes ou des philtres au moyen desquels
+beaucoup de chrétiennes renient le vrai Dieu pour se
+jeter dans leurs bras. Soyez sûr de ce que je vous dis.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas une chose inouïe, un de ces malheurs
+qui ne peuvent arriver qu'à moi? dit M. Spada. Une fille
+si belle et si honnête!</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, sans doute, reprit la princesse; il y a
+de quoi s'étonner et s'affliger. Mais, je vous le demande,
+comment a pu s'opérer un pareil sortilège?</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce qu'il m'est impossible de savoir. Seulement,
+s'il y a un charme jeté sur ma fille, je crois pouvoir en
+accuser un infâme serpent, appelé Timothée, Grec esclavon,
+qui est au service de ce Turc, et qui vient souvent
+avec lui dans ma maison pour servir d'interprète entre
+lui et moi; car ces mahométans ont une tête de fer, et
+depuis cinq ans qu'Abul vient à Venise, il ne parle pas
+plus chrétien que le premier jour. Ce n'est donc pas par
+les oreilles qu'il a séduit ma fille; car il s'assied dans un
+coin et ne dit mot non plus qu'une pierre. Ce n'est pas
+par les yeux; car il ne fait pas plus attention à elle que
+s'il ne l'eût pas encore aperçue. Il faut donc en effet,
+comme Votre Excellence le remarque et comme je l'avais
+déjà pensé, qu'il y ait une cause surnaturelle à cet amour-là;
+car de tous les hommes dont Mattea est entourée, ce
+damné est le dernier auquel une fille sage et prudente
+comme elle aurait dû songer. On dit que c'est un bel
+homme; quant à moi, il me semble fort laid avec ses
+grands yeux de chouette et sa longue barbe noire.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur, interrompit la princesse, il y a
+du sortilège là-dedans. Avez-vous surpris quelque intelligence
+entre votre fille et ce Grec Timothée?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement. Il est si bavard qu'il parle même avec
+<i>Tisbé</i>, la chienne de ma femme, et il adresse, très-souvent
+la parole à ma fille pour lui dire des riens, des âneries
+qui la feraient bâiller dites par un autre, mais qu'elle
+accueille fort bien de la part de Timothée; c'est au point
+que nous avons cru d'abord qu'elle était amoureuse du
+Grec, et comme c'est un homme de rien, nous en étions
+fâchés. Hélas! ce qui lui arrive est bien pis!</p>
+
+<p>&mdash;Et comment savez-vous que c'est du Turc et non
+pas du Grec que votre fille est amoureuse?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'elle nous l'a dit elle-même ce matin. Ma
+femme la voyant maigrir, devenir triste, indolente et
+distraite, avait pensé que c'était le désir d'être mariée
+qui la tourmentait ainsi, et nous avions décidé que nous
+ferions venir son prétendu sans lui rien dire. Ce matin
+elle vint m'embrasser d'un air si chagrin et avec un visage
+si pâle que je crus lui faire plaisir en lui annonçant
+la prochaine arrivée de Checo. Mais, au lieu de se réjouir,
+elle hocha la tête d'une manière qui fâcha ma femme,
+laquelle, il faut l'avouer, est un peu emportée, et traite
+quelquefois sa fille trop sévèrement. «Qu'est-ce à dire?
+lui demanda-t-elle; est-ce ainsi que l'on répond à son
+papa?&mdash;Je n'ai rien répondu, dit la petite.&mdash;Vous avez
+fait pis, dit la mère, vous avez témoigné du dédain pour
+la volonté de vos parents.&mdash;Quelle volonté? demanda
+Mattea.&mdash;La volonté que vous receviez bien Checo, répondit
+ma femme; car vous savez qu'il doit être votre
+mari; et je n'entends pas que vous le tourmentiez de mille
+caprices, comme font les petites personnes d'aujourd'hui,
+qui meurent d'envie de se marier, et qui, pour jouer les
+précieuses, font perdre la tête à un pauvre fiancé par des
+fantaisies et des simagrées de toute sorte; Depuis quelque
+temps vous êtes devenue fort bizarre et fort insupportable,
+je vous en avertis,» etc., etc. Votre Excellence
+peut imaginer tout ce que dit ma femme, elle a une si
+brave langue dans la bouche! Cela finit par impatienter
+la petite, qui lui dit d'un air très-hautain: «Apprenez
+que Checo ne sera jamais mon mari, parce que je le déteste,
+et parce que j'ai disposé de mon coeur.» Alors Loredana
+se mit dans une grande colère et lui fit mille menaces.
+Mais je la calmai en disant qu'il fallait savoir en
+faveur de qui notre fille avait, comme elle le disait, disposé
+de son coeur; et je la pressai de nous le dire. J'employai
+la douceur pour la faire parler, mais ce fut inutile.
+«C'est mon secret, disait-elle; je sais que je ne puis
+jamais épouser celui que j'aime, et j'y suis résignée;
+mais je l'aimerai en silence, et je n'appartiendrai jamais
+à un autre. «Là-dessus, ma femme s'emporta de plus en
+plus, lui reprocha de s'être énamourée de ce petit aventurier
+de Timothée, le laquais d'un Turc, et elle lui dit
+tant de sottises que la colère fit plus que l'amitié, et que
+la malheureuse enfant s'écria en se levant et en parlant
+d'une voix ferme: «Toutes vos menaces sont inutiles;
+j'aimerai celui que mon coeur a choisi, et puisque vous
+voulez savoir son nom, sachez-le: c'est Abul.» Là-dessus
+elle cacha son visage enflammé dans ses deux mains, et
+fondit en larmes. Ma femme s'élança vers elle et lui donna
+un soufflet.</p>
+
+<p>&mdash;Elle eut tort! s'écria la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, Excellence, elle eut tort. Aussi, quand
+je fus revenu de l'espèce de stupeur où cette déclaration
+m'avait jeté, j'allai prendre ma fille par la main, et, pour
+la soustraire au ressentiment de sa mère, je courus l'enfermer
+dans sa chambre, et je revins essayer de calmer
+la Loredana. Ce ne fut pas facile; enfin, à force de la raisonner,
+j'obtins qu'elle laisserait l'enfant se dépiter et
+rougir de honte toute seule pendant quelques heures. Je
+me chargeai ensuite d'aller la réprimander, et de l'amener
+demander pardon à sa mère à l'heure du souper. Pour
+lui donner le temps de faire ses réflexions, je suis sorti, emportant
+la clef de sa chambre dans ma poche, et songeant
+moi-même à ce que je pourrais lui dire de terrible et de
+convenable pour la frapper d'épouvante et la ramener à
+la raison. Malheureusement l'orage m'a surpris au milieu
+de ma méditation, et voici que je suis forcé de retourner
+au logis sans avoir trouvé le premier mot de mon discours
+paternel. J'ai bien encore trois heures avant le souper,
+mais Dieu sait si les questions, les exclamations et
+les lamentations de la Loredana me laisseront un quart
+d'heure de loisir pour me préparer à la conférence. Ah!
+qu'on est malheureux, Excellence, d'être père de famille
+et d'avoir affaire à des Turcs!</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, mon digne monsieur, répondit la
+princesse d'un air grave. Le mal n'est peut-être pas aussi
+grand que vous l'imaginez. Peut-être quelques exhortations
+douces de votre part suffiront-elles pour chasser
+l'influence du démon. Je m'occuperai, quant à moi, de
+réciter des prières et de faire dire des messes. Et puis je
+parlerai; soyez sûr que j'ai de l'influence sur la Mattea.
+S'il le faut, je l'emmènerai à la campagne. Venez me voir
+demain, et amenez-la avec vous. Cependant veillez bien
+à ce qu'elle ne porte aucun bijou ni aucune étoffe que ce
+Turc ait touchée. Veillez aussi à ce qu'il ne fasse pas devant
+elle des signes cabalistiques avec les doigts. Demandez-lui
+si elle n'a pas reçu de lui quelque don; et si cela
+est arrivé, exigez qu'elle vous le remette, et jetez-le au
+feu. A votre place, je ferais exorciser la chambre. On ne
+sait pas quel démon peut s'en être emparé. Allez, cher
+Spada, dépêchez-vous, et surtout tenez-moi au courant
+de cette affaire. Je m'y intéresse beaucoup.»</p>
+
+<p>En parlant ainsi, la princesse, qui était arrivée à son
+palais, fit un salut gracieux à son protégé, et s'élança,
+soutenue de ses deux gondoliers, sur les marches du péristyle.
+Ser Zacomo, assez frappé de la profondeur de ses
+idées et un peu soulagé de son chagrin, remercia les gondoliers,
+car le temps était déjà redevenu serein, et reprit à
+pied, par les rues étroites et anguleuses de l'intérieur, le
+chemin de sa boutique, située sous les vieilles Procuraties.</p>
+
+
+
+
+<h3>III.</h3>
+
+<p>Enfermée dans sa chambre, seule et pensive, la belle
+Mattea se promenait en silence, les bras croisés sur sa
+poitrine, dans une attitude de mutine résolution, et la
+paupière humide d'une larme que la fierté ne voulait
+point laisser tomber. Elle n'était pourtant vue de personne;
+mais sans doute elle sentait, comme il arrive souvent
+aux enfants et aux femmes, que son courage tenait
+à un fil, et que la première larme qui s'ouvrirait un passage
+à travers ses longs cils noirs entraînerait un déluge
+difficile à réprimer. Elle se contenait donc et se donnait
+en passant et en repassant devant sa glace des airs dégagés,
+affectant une démarche altière et s'éventant d'un
+large éventail de la Chine à la mode de ce temps-là.</p>
+
+<p>Mattea, ainsi qu'on a pu le voir par la conversation
+de son père avec la princesse, était une fort belle créature,
+âgés de quatorze ans seulement, mais déjà très-développée
+et très-convoitée par tous les galants de Venise.
+Ser Zacomo ne la vantait point au delà de ses mérites en
+déclarant que c'était un véritable trésor, une fille sage,
+réservée, laborieuse, intelligente, etc., etc. Mattea possédait
+toutes ces qualités et d'autres encore que son père
+était incapable d'apprécier, mais qui, dans la situation
+où le sort l'avait fait naître, devaient être pour elle une
+source de maux très-grands. Elle était douée d'une imagination
+vive, facile à exalter, d'un coeur fier et généreux
+et d'une grande force de caractère. Si ces facultés
+eussent été bien dirigées dans leur essor, Mattea eût été
+la plus heureuse enfant du monde et M. Spada le plus
+heureux des pères; mais madame Loredana, avec son caractère
+violent, son humeur âcre et querelleuse, son opiniâtreté
+qui allait jusqu'à la tyrannie, avait sinon gâté,
+du moins irrité cette belle âme au point de la rendre orgueilleuse,
+obstinée, et même un peu farouche. Il y avait
+bien en elle un certain reflet du caractère absolu de sa
+mère, mais adouci par la bonté et l'amour de la justice,
+qui est la base de toute belle organisation. Une intelligence
+élevée, qu'elle avait reçue de Dieu seul, et la lecture
+furtive de quelques romans pendant les heures destinées
+au sommeil, la rendaient très-supérieure à ses
+parents, quoiqu'elle fût très-ignorante et plus simple
+peut-être qu'une fille élevée dans notre civilisation moderne
+ne l'est à l'âge de huit ans.</p>
+
+<p>Élevée rudement quoique avec amour et sollicitude,
+réprimandée et même frappée dans son enfance pour les
+plus légères inadvertances, Mattea avait conçu pour sa
+mère un sentiment de crainte qui souvent touchait à l'aversion.
+Altière et dévorée de rage en recevant ces corrections,
+elle s'était habituée à les subir dans un sombre
+silence, refusant héroïquement de supplier son tyran, ou
+même de paraître sensible à ses outrages. La fureur de sa
+mère était doublée par cette résistance, et quoique au fond
+elle aimât sa fille, elle l'avait si cruellement maltraitée
+parfois que ser Zacomo avait été obligé de l'arracher de
+ses mains. C'était le seul courage dont il fut capable, car
+il ne la redoutait pas moins que Mattea, et de plus la faiblesse
+de son caractère le plaçait sous la domination de
+cet esprit plus obstiné et plus impétueux que le sien. En
+grandissant, Mattea avait appelé la prudence au secours
+de son oppression, et par frayeur, par aversion peut-être,
+elle s'était habituée à une stricte obéissance et à une
+muette ponctualité dans sa lutte; mais la conviction
+qui enchaîne les coeurs s'éloignait du sien chaque
+jour davantage. En elle-même elle détestait son joug,
+et sa volonté secrète démentait à chaque instant, non
+pas ses paroles (elle ne parlait jamais, pas même à son
+père, dont la faiblesse lui causait une sorte d'indignation),
+mais ses actions et sa contenance. Ce qui la révoltait
+peut-être le plus et à juste titre, c'était que sa mère, au
+milieu de son despotisme, de ses violences et de ses injustices,
+se piquât d'une austère dévotion, et la contraignit
+aux plus étroites pratiques du bigotisme. La piété, généralement
+si douce, si tolérante et si gaie chez la nation
+vénitienne, était dans le coeur de la Piémontaise Loredana
+un fanatisme insupportable que Mattea ne pouvait
+accepter. Aussi, tout en aimant la vertu, tout en adorant
+le Christ et en dévorant à ses pieds chaque jour bien des
+larmes amères, la pauvre enfant avait osé, chose inouïe
+dans ce temps et dans ce pays, se séparer intérieurement
+du dogme à l'égard de plusieurs points arbitraires. Elle
+s'était fait, sans beaucoup de réflexion et sans aucune
+controverse, une religion personnelle, pure, sincère, instinctive.
+Elle apprenait chaque jour cette religion de son
+choix, l'occasion amenant le précepte, l'absurdité des
+arrêts * les révoltes du bon sens; et quand elle entendait
+sa mère damner impitoyablement tous les hérétiques,
+quelque vertueux qu'ils fussent, elle allait assez loin dans
+l'opinion contraire pour absoudre même les infidèles et
+les regarder comme ses frères. Mais elle ne disait point
+ses pensées à cet égard; car, quoique son extrême docilité
+apparente eût dû désarmer pour toujours la mégère,
+celle-ci, à la moindre marque d'inattention ou de lenteur
+dans l'accomplissement de ses volontés, lui infligeait
+des châtiments réservés à l'enfance et dont l'âme outrée
+de l'adolescente Mattea ressentait vivement les profondes
+atteintes.</p>
+
+<p>Si bien que cent fois elle avait formé le projet de s'enfuir
+de la maison paternelle, et ce projet eût déjà été exécuté
+si elle avait pu compter sur un lieu de refuge; mais
+dans son ignorance absolue du monde, sans en connaître
+les vrais écueils, elle craignait de ne pouvoir trouver
+nulle part asile et protection.</p>
+
+<p>Elle ne connaissait en fait de femmes que sa mère et
+quelques volumineuses matrones de même acabit, plus
+ou moins exercées aux criailleries conjugales, mais toutes
+aussi bornées, aussi étroites dans leurs idées, aussi intolérantes
+dans ce qu'elles appelaient leurs principes moraux
+et religieux. Mattea croyait toutes les femmes semblables
+à celles-là, tous les hommes aussi incertains,
+aussi opprimés, aussi peu éclairés que son père. Sa marraine,
+la princesse Gica, lui était douce et facile; mais l'absurdité
+de son caractère n'offrait pas plus de garantie
+que celui d'un enfant. Elle ne savait où placer son espérance,
+et songeait à se retirer dans quelque désert pour y
+vivre de racines et de pleurs.&mdash;Si le monde est ainsi, se
+disait-elle dans ses vagues rêveries, si les malheureux sont
+repoussés partout, si celui que l'injustice révolte
+doit être maudit et chassé comme un impie, ou chargé de
+fers comme un fou dangereux, il faut que je meure ou
+que je cherche la Thébaïde. Alors elle pleurait et tombait
+dans de longues réflexions sur cette Thébaïde qu'elle
+ne se figurait guère plus éloignée que Trieste ou Padoue,
+et qu'elle songeait à gagner à pied avec quelques sequins,
+fruit des épargnes de toute sa vie.</p>
+
+<p>Toute autre qu'elle eût songé à se sauver dans un couvent,
+refuge ordinaire, en ce temps-là, des filles coupables
+ou désolées. Mais elle avait une invincible méfiance
+et une espèce de haine pour tout ce qui portait un habit
+religieux. Son confesseur l'avait trahie dans de soi-disant
+bonnes intentions en discourant avec sa mère et de la
+confession reçue et de la pénitence fructueuse à imposer.
+Mattea le savait, et, forcée de retourner vers lui, elle
+avait eu la fermeté de refuser et la pénitence et l'absolution.
+Menacée par le confesseur, elle l'avait menacé à
+son tour d'aller se jeter aux pieds du patriarche et de lui
+tout déclarer. C'était une menace qu'elle n'aurait point
+exécutée, car la pauvre opprimée eût craint de trouver
+dans le patriarche lui-même un oppresseur plus puissant;
+mais elle avait réussi à effrayer le prêtre, et
+depuis ce temps le secret de sa confession avait été respecté.</p>
+
+<p>Mattea, s'imaginant que toute nonne ou prêtre à qui
+elle aurait recours, bien loin de prendre sa défense, la
+livrerait à sa mère et rendrait sa chaîne plus pesante,
+repoussait non-seulement l'idée d'implorer de telles gens,
+mais encore celle de fuir. Elle chassait vite ce projet dans
+la singulière crainte de le faire échouer en étant forcée de
+s'en confesser, et, par une sorte de jésuitisme naturel aux
+âmes féminines, elle se persuadait n'avoir eu que d'involontaires
+velléités de fuite, tandis qu'elle conservait solide
+et intacte dans je ne sais quel repli caché de son coeur la
+volonté de partir à la première occasion.</p>
+
+<p>Elle eût pu chercher dans les offres ou seulement dans
+les désirs naissants de quelque adorateur une garantie
+de protection et de salut; mais Mattea, aussi chaste que
+son âge, n'y avait jamais pensé; il y avait dans les regards
+avides que sa beauté attirait sur elle quelque chose
+d'insolent qui blessait son orgueil au lieu de le flatter, et
+qui l'augmentait dans un sens tout opposé à la puérile
+vanité des jeunes filles. Elle n'était occupée qu'à se créer
+un maintien froid et dédaigneux qui éloignât toute entreprise
+impertinente, et elle faisait si bien que nulle parole
+d'amour n'avait osé arriver jusqu'à son oreille, aucun
+billet jusqu'à la poche de son tablier.</p>
+
+<p>Mais comme elle agissait ainsi par disposition naturelle
+et non par suite des leçons emphatiques de sa mère,
+elle ne repoussait pas absolument l'espoir de trouver un
+coeur noble, une amitié solide et désintéressée, qui consentît
+à la sauver sans rien exiger d'elle; car si elle ignorait
+bien des choses, elle en savait aussi beaucoup que les
+filles d'une condition médiocre apprennent de très-bonne
+heure.</p>
+
+<p>Le cousin Checo étant stupide et insoutenable comme
+tous les maris tenus en réserve par la prévoyance des
+parents, Mattea s'était juré de se précipiter dans le Canalazzo
+plutôt que d'épouser cet homme ridicule, et c'était
+principalement pour se garantir de ses poursuites
+qu'elle avait déclaré le matin même à sa mère, dans un
+effort désespéré, que son coeur appartenait à un autre.</p>
+
+<p>Mais cela n'était pas vrai. Quelquefois peut-être Mattea,
+laissant errer ses yeux sur le calme et beau visage
+du marchand turc, dont le regard ne la recherchait jamais
+et ne l'offensait point comme celui des autres hommes,
+avait-elle pensé que cet homme, étranger aux lois
+et aux préjugés de son pays, et surtout renommé entre
+tous les négociants turcs pour sa noblesse et sa probité,
+pouvait la secourir. Mais à cette idée rapide avait succédé
+un raisonnable avertissement de son orgueil; Abul ne
+semblait nullement éprouver pour elle amour, amitié ou
+compassion. Il ne paraissait pas même la voir la plupart
+du temps; et s'il lui adressait quelques regards étonnés,
+c'était de la singularité de son vêtement européen, ou du
+bruit que faisait à son oreille la langue presque inconnue
+qu'elle parlait, qu'il était émerveillé. Mattea s'était rendu
+compte de tout cela; elle se disait sans humeur, sans dépit,
+sans chagrin, peut-être seulement avec une surprise
+ingénue, qu'elle n'avait produit aucune impression sur
+Abul; puis elle ajoutait: «Si quelque marchand turc
+d'une bonne et honnête figure, et d'une intacte réputation,
+comme Abul-Amet, m'offrait de m'épouser et de m'emmener
+dans son pays, j'accepterais sans répugnance et
+sans scrupule; et quelque médiocrement heureuse que je
+fusse, je ne pourrais manquer de l'être plus qu'ici. C'était
+là tout, en vérité. Ni le Turc Abul, ni le Grec Timothée
+ne lui avaient adressé une parole qui donnât suite à ces
+idées, et c'était dans un moment d'exaspération singulière,
+délirante, inexplicable, comme il en vient seulement
+aux jeunes filles, que Mattea, soit pour désespérer sa
+mère, soit pour se persuader à elle-même qu'elle avait une
+volonté bien arrêtée, avait imaginé de nommer le Turc
+plutôt que le Grec, plutôt que le premier Vénitien venu.</p>
+
+<p>Cependant, à peine cette parole fut-elle prononcée,
+étrange effet de la volonté ou de l'imagination dans les
+jeunes têtes! que Mattea chercha à se pénétrer de cet
+amour chimérique et à se persuader que depuis plusieurs
+jours elle en avait ressenti les mystérieuses atteintes.&mdash;Non,
+se disait-elle, je n'ai point menti, je n'ai point
+avancé au hasard une assertion folle. J'aimais sans le
+savoir; toutes mes pensées, toutes mes espérances se
+reportaient vers lui. Au moment du péril, dans la crise
+décisive du désespoir, mon amour s'est révélé aux autres
+et à moi-même; ce nom est sorti de mes lèvres par l'effet
+d'une volonté divine, et, je le sens maintenant, Abul est
+ma vie et mon salut.</p>
+
+<p>En parlant ainsi à haute voix dans sa chambre, exaltée,
+belle comme un ange dans sa vive rougeur, Mattea
+se promenait avec agitation et faisait voltiger son éventail
+autour d'elle.</p>
+
+
+
+
+
+<h3>IV.</h3>
+
+
+<p>Timothée était un petit homme d'une figure agréable
+et fine, dont le regard un peu railleur était tempéré par
+l'habitude d'une prudente courtoisie. Il avait environ
+vingt-huit ans, et sortait d'une bonne famille de Grecs
+esclavons, ruinée par les exactions du pouvoir ottoman.
+De bonne heure il avait couru le monde, cherchant un
+emploi, exerçant tous ceux qui se présentaient à lui,
+sans morgue, sans timidité, ne s'inquiétant pas, comme
+les hommes de nos jours, de savoir s'il avait une vocation,
+une <i>spécialité</i> quelconque, mais s'occupant avec
+constance à rattacher son existence isolée à celle de la
+foule. Nullement fanfaron, mais fort entreprenant, il
+abordait tous les moyens de faire fortune, même les plus
+étrangers aux moyens précédemment tentés par lui. En
+peu de temps il se rendait propre aux travaux que son
+nouvel état exigeait; et lorsque son entreprise avortait,
+il en embrassait une autre aussitôt. Pénétrant, actif,
+passionné comme un joueur pour toutes les chances de
+la spéculation, mais prudent, discret et tant soit peu
+fourbe, non pas jusqu'à la déloyauté, mais bien jusqu'à
+là malice, il était de ces hommes qui échappent à tous les
+désastres avec ce mot: <i>Nous verrons bien!</i> Ceux-là, s'ils
+ne parviennent pas toujours à l'apogée de la destinée, se
+font du moins une place commode au milieu de l'encombrement
+des intrigues et des ambitions; et lorsqu'ils
+réussissent à monter jusqu'à un poste brillant, on s'étonne
+de leur subite élévation, on les appelle les privilégiés
+de la fortune. On ne sait pas par combien de revers
+patiemment supportés, par combien de fatigantes épreuves
+et d'audacieux efforts ils ont acheté ses faveurs.</p>
+
+<p>Timothée avait donc exercé tour à tour les fonctions
+de garçon de café, de glacier, de colporteur, de trafiquant
+de fourrures, de commis, d'aubergiste, d'empirique et de
+régisseur, toujours à la suite ou dans les intérêts de quelque
+musulman; car les Grecs de cette époque, en quelque
+lieu qu'ils fussent, ne pouvaient s'affranchir de la domination
+turque, sous peine d'être condamnés à mort en
+remettant le pied sur le sol de leur patrie, et Timothée
+ne voulait point se fermer l'accès d'une contrée dont il
+connaissait parfaitement tous les genres d'exploitation
+commerciale. Il avait été chargé d'affaires de plusieurs
+trafiquants qui l'avaient envoyé en Allemagne, en France,
+en Egypte, en Perse, en Sicile, en Moscovie et en Italie
+surtout, Venise étant alors l'entrepôt le plus considérable
+du commerce avec l'Orient. Dans ces divers voyages,
+Timothée avait appris incroyablement vite à parler,
+sinon correctement, du moins facilement, les diverses
+langues des peuples qu'il avait visités. Le dialecte vénitien
+était un de ceux qu'il possédait le mieux, et le
+teinturier Abul-Amet, négociant considérable, dont les
+ateliers étaient à Corfou l'avait pris depuis peu pour
+inspecteur de ses ouvriers, teneur de livres, truchement,
+etc. Il avait en lui une extrême confiance, et goûtait un
+plaisir silencieux à écouter, sans la moindre marque
+d'intelligence ou d'approbation, ses joyeuses saillies et
+son babil spirituel.</p>
+
+<p>Il faut dire en passant que les Turcs étaient et sont
+encore les hommes les plus probes de la terre. De là une
+grande simplicité de jugement et une admirable imprudence
+dans les affaires. Ennemis des écritures, ils ignorent
+l'usage des contrats et des mille preuves de scélératesse
+qui ressortent des lois de l'Occident. Leur parole
+vaut mieux que signatures, timbres et témoins. Elle est
+reçue dans le commerce, même par les nations étrangères,
+comme une garantie suffisante; et à l'époque où
+vivaient Abul-Amet, Timothée et M. Spada, il n'y avait
+point encore eu à la Bourse de Venise un seul exemple
+de faillite de la part d'un Turc. On en compte deux aujourd'hui.
+Les Turcs se sont vus obligés de marcher avec
+leur siècle et de rendre cet hommage au règne des lumières.</p>
+
+<p>Quoique mille fois trompés par les Grecs et par les
+Vénitiens, populations également avides, retortes et
+rompues à l'escroquerie, avec cette différence que les
+riverains orientaux de l'Adriatique ont servi d'exemples
+et de maîtres à ceux de l'Occident, les Turcs sont exposés
+et comme forcés chaque jour à se laisser dépouiller par
+ces fourbes commettants. Pourvus d'une intelligence
+paresseuse, et ne sachant dominer que par la force, ils
+ne peuvent se passer de l'entremise des nations civilisées.
+Aujourd'hui ils les appellent franchement à leur secours.
+Dès lors ils s'abandonnaient aux Grecs, esclaves adroits
+qui savaient se rendre nécessaires, et qui se vengeaient de
+l'oppression par la ruse et la supériorité d'esprit. Il y
+avait pourtant quelques honnêtes gens parmi ces fins
+larrons, et Timothée était, à tout prendre, un honnête
+homme.</p>
+
+<p>Au premier abord, comme il était d'une assez chétive
+complexion, les femmes de Venise le déclaraient insignifiant;
+mais un peintre tant soit peu intelligent ne l'eût
+pas trouvé tel. Son teint bilieux et uni faisait ressortir
+la blancheur de l'émail des dents et des yeux, contraste
+qui constitue une beauté chez les Orientaux, et que la
+statuaire grecque ne nous a pu faire soupçonner. Ses
+cheveux, fins comme la soie et toujours imprégnés d'essence
+de rose, étaient, par leur longueur et leur beau
+noir d'ébène, un nouvel avantage que les Italiennes, habituées
+à ne voir que des têtes poudrées, n'avaient pas
+le bon goût d'apprécier; enfin la singulière mobilité de
+sa physionomie et le rayon pénétrant de son regard l'eussent
+fait remarquer, s'il eût eu affaire à des gens moins
+incapables de comprendre ce que son visage et sa personne
+trahissaient de supériorité sur eux.</p>
+
+<p>II était venu pour parler d'affaires à M. Spada, à peu
+près à l'heure où la tempête avait jeté celui-ci dans la
+gondole de la princesse Veneranda. Il avait trouvé dame
+Loredana seule au comptoir, et si revêche qu'il avait renoncé
+à s'asseoir dans la boutique, et s'était décidé à
+attendre le marchand de soieries en prenant un sorbet et
+en fumant sous les arcades des Procuraties, à trois pas
+de la porte de M. Spada.</p>
+
+<p>Les galeries des Procuraties sont disposées à peu près
+comme celles du Palais-Royal à Paris. Le rez-de-chaussée
+est consacré aux boutiques et aux cafés, et l'entresol,
+dont les fenêtres sont abritées par le plafond des
+galeries, est occupé par les familles des boutiquiers ou
+par les cabinets des limonadiers; seulement l'affluence
+des consommateurs est telle, dans l'été, que les chaises
+et les petites tables obstruent le passage en dehors des
+cafés et couvrent la place Saint-Marc, où des tentes sont
+dressées à l'extérieur des galeries.</p>
+
+<p>Timothée se trouvait donc aune de ces petites tables,
+précisément en face des fenêtres situées au-dessus de la,
+boutique de Zacomo; et comme ses regards se portaient
+furtivement de ce côté, il aperçut dans une mitaine de
+soie noire un beau bras de femme qui semblait lui faire
+signe, mais qui se retira timidement avant qu'il eût pu
+s'en assurer. Ce manège ayant recommencé, Timothée,
+sans affectation, rapprocha sa petite table et sa chaise de
+la fenêtre mystérieuse. Alors ce qu'il avait prévu arriva;
+une lettre tomba dans la corbeille où étaient ses macarons
+au girofle. Il la prit fort tranquillement et la cacha
+dans sa bourse, tout en remarquant l'anxiété de Loredana,
+qui à chaque instant s'approchait de la vitre du
+rez-de-chaussée pour l'observer; mais elle n'avait rien
+vu. Timothée rentra dans la salle du café et lut le billet
+suivant; il l'ouvrit sans façon, ayant reçu une fois pour
+toutes de son maître l'autorisation de lire les lettres qui
+lui seraient adressées, et sachant bien d'ailleurs qu'Abul
+ne pourrait se passer de lui pour en comprendre le sens.</p>
+
+<p>«Abul-Amet, je suis une pauvre fille opprimée et
+maltraitée; je sais que votre vaisseau va mettre à la
+voile dans quelques jours; voulez-vous me donner un
+petit coin pour que je me réfugie en Grèce? Vous êtes
+bon et généreux, à ce qu'on dit; vous me protégerez,
+vous me mettrez dans votre palais; ma mère m'a dit
+que vous aviez plusieurs femmes et beaucoup d'enfants;
+j'élèverai vos enfants et je broderai pour vos femmes,
+ou je préparerai la soie dans vos ateliers, je serai une
+espèce d'esclave; mais, comme étrangère, vous aurez
+des égards et des bontés particulières pour moi, vous
+ne souffrirez pas qu'on me persécute pour me faire
+abandonner ma religion, ni qu'on me traite avec trop
+de dédain. J'espère en vous et en un Dieu qui est celui
+de tous les hommes.<br><br>
+
+MATTEA.»</p><br>
+
+<p>Cette lettre parut si étrange à Timothée qu'il la relut
+plusieurs fois jusqu'à ce qu'il en eût pénétré le sens.
+Comme il n'était pas homme à comprendre à demi, lorsqu'il
+voulait s'en donner la peine, il vit, dans cet appel
+à la protection d'un inconnu, quelque chose qui ressemblait
+à de l'amour et qui pourtant n'était pas de l'amour.
+Il avait vu souvent les grands yeux noirs de Mattea
+s'attacher avec une singulière expression de doute, de
+crainte et d'espoir sur le beau visage d'Abul; il se rappelait
+la mauvaise humeur de la mère et son désir de l'éloigner;
+il réfléchit sur ce qu'il avait à faire, puis il alluma
+sa pipe avec la lettre, paya son sorbet, et marcha à la
+rencontre de ser Zacomo, qu'il apercevait au bout de la
+place.</p>
+
+<p>Au moment où Timothée l'aborda, il caressait l'acquisition
+prochaine d'une cargaison de soie arrivant de
+Smyrne pour recevoir la teinture à Venise, comme cela
+se pratiquait à cette époque. La soie retournait ensuite
+en Orient pour recevoir la façon, ou bien elle était façonnée
+et débitée à Venise, selon l'occurrence. Cette affaire
+lui offrait la perspective la plus brillante et la mieux
+assurée; mais un rocher tombant du haut des montagnes
+sur la surface unie d'un lac y cause moins de trouble que
+ces paroles de Timothée n'en produisirent dans son âme:
+«Mon cher seigneur Zacomo, je viens vous présenter
+les salutations de mon maître Abul-Amet, et vous prier
+de sa part de vouloir bien acquitter une petite note de
+2,000 sequins qui vous sera présentée à la fin du mois,
+c'est-à-dire dans dix jours.»</p>
+
+<p>Cette somme était à peu près celle dont M. Spada avait
+besoin pour acheter sa chère cargaison de Smyrne, et il
+s'était promis d'en disposer à cet effet, se flattant d'un
+plus long crédit de la part d'Abul. «Ne vous étonnez
+point de cette demande, lui dit Timothée d'un ton léger
+et feignant de ne point voir sa pâleur; Abul vous aurait
+donné, s'il eût été possible, l'année tout entière pour
+vous acquitter, comme il l'a fait jusqu'ici; et c'est avec
+grand regret, je vous jure, qu'un homme aussi obligeant
+et aussi généreux s'expose à vous causer peut-être une
+petite contrariété; mais il se présente pour lui une magnifique
+affaire à conclure. Un petit bâtiment smyrniote
+que nous connaissons vient d'apporter une cargaison de
+soie vierge.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai entendu parler de cela, balbutia Spada de
+plus en plus effrayé.</p>
+
+<p>&mdash;L'armateur du smyrniote a appris en entrant dans
+le port un échec épouvantable arrivé à sa fortune; il faut
+qu'il réalise à tout prix quelques fonds et qu'il coure à
+Corfou, où sont ses entrepôts. Abul, voulant profiter de
+l'occasion sans abuser de la position du Smyrniote, lui
+offre 2,500 sequins de sa cargaison; c'est une belle affaire
+pour tous les deux, et qui fait honneur à la loyauté d'Abul,
+car on dit que le maximum des propositions faites
+ici au Smyrniote est de 2,000 sequins. Abul, ayant la
+somme excédante à sa disposition, compte sur le billet
+à ordre que vous lui avez signé; vous n'apporterez pas
+de retard à l'exécution de nos traités, nous le savons, et
+vous prions, cher seigneur Zacomo, d'être assuré que
+sans une occasion extraordinaire ...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! faquin! délivre-moi au moins de tes phrases,
+s'écriait dans le secret de son âme le triste Spada; bourreau,
+qui me faites manquer la plus belle affaire de ma
+vie, et qui venez encore me dire en face de payer pour
+vous!»</p>
+
+<p>Mais ces exclamations intérieures se changeaient en
+sourires forcés et en regards effarés sur le visage de
+M. Spada. «Eh quoi! dit-il enfin en étouffant un profond
+soupir, Abul doute-t-il de moi, et d'où vient qu'il
+veut être soldé avant déchéance ordinaire?</p>
+
+<p>&mdash;Abul ne doutera jamais de vous, vous le savez depuis
+longtemps, et la raison qui l'oblige à vous réclamer
+sa somme, votre seigneurie vient de l'entendre.»</p>
+
+<p>Il ne l'avait que trop entendue, aussi joignait-il les
+mains d'un air consterné. Enfin, reprenant courage:</p>
+
+<p>«Mais savez-vous, dit-il, que je ne suis nullement
+forcé de payer avant l'époque convenue?</p>
+
+<p>&mdash;Si je me rappelle bien l'état de nos affaires, cher
+monsieur Spada, répondit Timothée avec une tranquillité
+et une douceur inaltérables, vous devez payer à vue
+sur présentation de vos propres billets.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! hélas! Timothée, votre maître est-il un
+homme capable de me persécuter et d'exiger à la lettre
+l'exécution d'un traité avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, sans doute; aussi, depuis cinq ans, vous
+a-t-il donné, pour vous acquitter, le temps de rentrer
+dans les fonds que vous aviez absorbés; mais aujourd'hui...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Timothée, la parole d'un musulman vaut un
+titre, à ce que dit tout le monde, et ton maître s'est
+engagé maintes fois verbalement à me laisser toujours
+la même latitude; je pourrais fournir des témoins au
+besoin, et ...</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'obtiendriez-vous? dit Timothée, qui devinait
+fort bien.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, répondit Zacomo, que de pareils engagements
+n'obligent personne, mais on peut discréditer
+ceux qui les prennent en faisant connaître leur conduite
+désobligeante.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire, reprit tranquillement Timothée, que
+vous diffameriez un homme qui, ayant des billets à ordre
+signés de vous dans sa poche, vous a laissé un crédit
+illimité pendant cinq ans! Le jour où cet homme serait
+forcé de vous faire tenir vos engagements à la lettre,
+vous lui allégueriez un engagement chimérique; mais
+on ne déshonore pas Abul-Amet, et tous vos témoins
+attesteraient qu'Amet vous a fait verbalement cette concession
+avec une restriction dont voici la lettre exacte:
+M. Spada ne serait point requis de payer avant un an, à
+moins d'un cas extraordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;A moins d'une perte totale des marchandises d'Abul
+dans le port, interrompit M. Spada, et ce n'est pas ici le
+cas.</p>
+
+<p>&mdash;A moins d'un cas extraordinaire, répéta Timothée
+avec un sang-froid imperturbable. Je ne saurais m'y
+tromper. Ces paroles ont été traduites du grec moderne
+en vénitien, et c'est par ma bouche que cette traduction
+est arrivée à vos oreilles, mon cher seigneur; ainsi
+donc ...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que j'en parle avec Abul, s'écria M. Spada,
+il faut que le voie.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous voudrez, répondit le jeune Grec.</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir, dit Spada.</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir il sera chez vous, reprit Timothée; *«et il
+s'éloigna en accablant de révérences le malheureux Zacomo,
+qui, malgré sa politesse ordinaire, ne songea pas
+à lui rendre seulement un salut, et rentra dans sa boutique,
+dévoré d'anxiété.</p>
+
+<p>Son premier soin fut de confier à sa femme le sujet de
+son désespoir. Loredana n'avait pas les moeurs douces et
+paisibles de son mari, mais elle avait l'âme plus désintéressée
+et le caractère plus fier. Elle le blâma sévèrement
+d'hésiter à remplir ses engagements; surtout lorsque la
+passion funeste de leur fille pour ce Turc devait leur
+faire une loi de l'éloigner de leur maison.</p>
+
+<p>Mais elle ne put amener son mari à cet avis. Il était
+dans leurs querelles d'une souplesse de formes qui rachetait
+l'inflexibilité de ses opinions et de ses desseins.
+Il finit par la décider à envoyer sa fille pour quelques
+jours à la campagne chez la signora Veneranda, qui le
+lui avait offert, promettant, durant son absence, de terminer
+avantageusement l'affaire d'Abul. Le Turc, d'ailleurs,
+partirait après cette opération; il ne s'agissait
+que de mettre la petite en sûreté jusque-là. «Vous vous
+trompez, dit Loredana; il restera jusqu'à ce que sa soie
+puisse être emportée, et s'il la met en couleur ici, ce ne
+sera pas fait de sitôt.» Néanmoins elle consentit à envoyer
+sa fille chez sa protectrice. M. Spada, cachant bien à sa
+femme qu'il avait donné rendez-vous à Abul pour le soir
+même, et se promettant de le recevoir sur la place ou au
+café, loin de l'oeil de son Honesta, monta, en attendant,
+à la chambre de sa fille, se vantant tout haut de la gronder
+et se promettant bien tout bas de la consoler.</p>
+
+<p>«Voyons, lui dit-il en se jetant tout haletant de fatigue
+et d'émotion sur une chaise, qu'as-tu dans la tête?
+cette folie est-elle passée?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon père, dit Mattea d'un ton respectueux,
+mais ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! par le corps de la Madone, s'écria Zacomo,
+est-il possible que tu penses vraiment à ce Turc? Espères-tu
+l'épouser? Et le salut de ton âme, crois-tu qu'un
+prêtre t'admettrait à la communion catholique après un
+mariage turc? Et ta liberté? ne sais-tu pas que tu seras
+enfermée dans un harem? Et ta fierté? tu auras quinze
+ou vingt rivales. Et ta dot? tu n'en profiteras pas, tu
+seras esclave. Et tes pauvres parents? les quitteras-tu
+pour aller demeurer au fond de l'Archipel? Et ton pays,
+et tes amis; et Dieu, et ton vieux père?»</p>
+
+<p>Ici M. Spada s'attendrit, sa fille s'approcha et lui
+baisa la main; mais faisant un grand effort pour ne pas
+s'attendrir elle-même:</p>
+
+<p>«Mon père, dit-elle, je suis ici captive, opprimée,
+esclave, autant qu'on peut l'être dans le pays le plus
+barbare. Je ne me plains pas de vous, vous avez toujours
+été doux pour moi; mais vous ne pouvez pas me défendre.
+J'irai en Turquie, je ne serai la femme ni la maîtresse
+d'un homme qui aurait vingt femmes; je serai sa
+servante ou son amie, comme il voudra. Si je suis son
+amie, il m'épousera et renverra ses vingt femmes; si je
+suis sa servante, il me nourrira et ne me battra pas.</p>
+
+<p>&mdash;Te battre, te battre! par le Christ! on ne te bat
+pas ici.»</p>
+
+<p>Mattea ne répondit rien; mais son silence eut une
+éloquence qui paralysa son père. Ils furent tous deux
+muets pendant quelques instants, l'un plaidant sans
+vouloir parler, l'autre lui donnant gain de cause sans
+oser l'avouer.</p>
+
+<p>«Je conviens que tu as eu quelques chagrins, dit-il
+enfin; mais écoute; ta marraine va t'emmener à la
+campagne, cela te distraira; personne ne te tourmentera
+plus, et tu oublieras ce Turc. Voyons, promets-le moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, dit Mattea, il ne dépend pas de moi de
+l'oublier; car croyez bien que mon amour pour lui n'est
+pas volontaire, et que je n'y céderai jamais si le sien n'y
+répond pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui me rassure, dit M. Zacomo en riant, c'est
+que le sien n'y répond pas du tout ...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en savez-vous, mon père?» dit Mattea poussée
+par un mouvement d'orgueil blessé. Cette parole fit frémir
+Spada de crainte et de surprise. Peut-être se sont-ils
+entendus, pensa-t-il; peut-être l'aime-t-il et l'a-t-il
+séduite par l'entremise du Grec, si bien que rien ne
+pourra l'empêcher de courir à sa perte. Mais en même
+temps qu'il s'effrayait de cette supposition, je ne sais
+comment les deux mille sequins, le bâtiment smyrniote
+et la soie blanche lui revinrent eu mémoire, et son coeur
+bondit d'espérance et de désir. Je ne veux pas savoir non
+plus par quel fil mystérieux l'amour du gain unit ces
+deux sentiments opposés, et fit que Zacomo se promit
+d'éprouver les sentiments d'Abul pour sa fille, et de les
+exploiter en lui donnant une trompeuse espérance. Il y a
+tant d'honnêtes moyens de vendre la dignité d'une fille!
+cela peut se faire au moyen d'un regard qu'on lui permet
+d'échanger en détournant soi-même la tête et en fredonnant
+d'un air distrait. Spada entendit l'horloge de la
+place sonner l'heure de son rendez-vous avec Abul. Le
+temps pressait; tant de chalands pouvaient être déjà
+dans le port autour du bâtiment smyrniote!</p>
+
+<p>«Allons, prends ton voile, dit-il à sa fille, et viens
+faire un tour de promenade. La fraîcheur du soir te fera
+du bien, et nous causerons plus tranquillement.»</p>
+
+<p>Mattea obéit.</p>
+
+<p>«Où donc menez-vous cette fille égarée? s'écria Loredana
+en se mettant devant eux au moment où ils sortaient
+de la boutique.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons voir la princesse, répondit Zacomo.»</p>
+
+<p>La mère les laissa passer. Ils n'eurent pas fait dix pas
+qu'ils rencontrèrent Abul et son interprète qui venaient
+à leur rencontre.</p>
+
+<p>«Allons faire un tour sur la Zueca» leur dit Zacomo;
+ma femme est malade à la maison, et nous causerons
+mieux d'affaires dehors.»</p>
+
+<p>Timothée sourit et comprit très-bien qu'il avait greffé
+dans le coeur de l'arbre. Mattea, très-surprise et saisie
+de défiance, sans savoir pourquoi, s'assit toute seule au
+bord de la gondole et s'enveloppa dans sa mantille de
+dentelle noire. Abul, ne sachant absolument rien de ce
+qui se passait autour de lui et à cause de lui, se mit à
+fumer, à l'autre extrémité avec l'air de majesté qu'aurait
+un homme supérieur en faisant une grande chose. C'était
+un vrai Turc, solennel, emphatique et beau, soit qu'il
+se prosternât dans une mosquée, soit qu'il ôtât ses babouches
+pour se mettre au lit. M. Zacomo, se croyant
+plus fin qu'eux tous, se mit à lui témoigner beaucoup de
+prévenance; mais chaque fois qu'il jetait les yeux sur sa
+fille, un sentiment de remords s'emparait de lui.&mdash;Regarde-le
+encore aujourd'hui, lui disait-il dans le secret
+de sa pensée en voyant les grands yeux humides de
+Mattea briller au travers de son voile et se fixer sur
+Abul; va, sois belle et fais-lui soupçonner que tu l'aimes.
+Quand j'aurais la soie blanche, tu rentreras dans ta cage,
+et j'aurai la clef dans ma poche.</p>
+
+
+
+<h3>V.</h3>
+
+
+<p>La belle Mattea s'étonnait avec raison de se voir amenée
+en cette compagnie par son propre père, et dans le
+premier moment elle avait craint de sa part quelque
+sortie maladroite ou quelque ridicule proposition de mariage;
+mais en l'entendant parler de ses affaires à Timothée
+avec beaucoup de chaleur et d'intérêt, elle crut comprendre
+qu'elle servait de leurre ou d'enjeu, et que son
+père mettait en quelque sorte sa main à prix. Elle en
+était humiliée et blessée, et l'involontaire mépris qu'elle
+ressentait pour cette conduite augmentait en elle l'envie
+de se soustraire à l'autorité d'une famille qui l'opprimait
+ou la dégradait.</p>
+
+<p>Elle eût été moins sévère pour M. Spada si elle se fût
+rendu bien compte de l'indifférence d'Abul et de l'impossibilité
+d'un mariage légal entre elle et lui. Mais depuis
+qu'elle avait résolu à l'improviste de concevoir une
+grande passion pour lui, elle était en train de divaguer,
+et déjà elle se persuadait que l'amour d'Abul avait prévenu
+le sien, qu'il l'avait déclaré à ses parents, et que,
+pour cette raison, sa mère avait voulu la forcer d'épouser
+au plus vite son cousin Checo. Le redoublement de politesse
+et de prévenances de M. Spada envers ces deux
+étrangers, que le matin même elle lui avait entendu maudire
+et traiter de chiens et d'idolâtres semblait, au reste,
+une confirmation assez évidente de cette opinion. Mais
+si cette opinion flattait sa fantaisie, sa fierté naturelle et
+sa délicatesse se révoltaient contre l'espèce de marché
+dont elle se croyait l'objet; et, craignant d'être complice
+d'une embûche dressée au musulman, elle s'enveloppait
+dans sa mante, et restait morne, silencieuse et froide,
+comme une statue, le plus loin de lui qu'il lui était possible.</p>
+
+<p>Cependant Timothée, résolu à s'amuser le plus longtemps
+possible de cette comédie, inventée et mise en jeu
+par son génie facétieux; car Abul n'avait pas plus songé
+à réclamer ses deux mille sequins pour acheter de la soie
+blanche qu'il n'avait songé à trouver Mattea jolie; Timothée,
+dis-je, semblable à un petit gnome ironique, prolongeait
+les émotions de M. Zacomo en le jetant dans
+une perpétuelle alternative de crainte et d'espoir. Celui-ci
+le pressait de communiquer à Abul la proposition d'acheter
+la soie smyrniote de moitié avec lui, offrant de
+payer le tout comptant, et de ne rembourser à Abul les
+deux mille sequins qu'avec le bénéfice de l'affaire. Mais
+il n'osai pressentir le rôle que jouait Mattea dans cette
+négociation; car rien dans la contenance d'Abul ne
+trahissait une passion dont elle fût l'objet. Timothée retardait
+toujours cette proposition formelle d'association,
+en disant qu'Abul était sombre et intraitable si on le
+dérangeait quand il était en train de fumer un certain
+tabac. Voulant voir jusqu'où irait la cupidité misérable
+du Vénitien, il le fit consentir à descendre sur la rive
+droite de la Zueca, et à s'asseoir avec sa fille et le musulman
+sous la tente d'un café. Là, il commença un dialogue
+fort divertissant pour tout spectateur qui eût compris
+les deux langues qu'il parla tour à tour; car tandis qu'il
+s'adressait à Zacomo pour établir avec lui les conditions
+du traité, il se tournait vers son maître et lui disait:
+«M. Spada me parle de la bonté que vous avez eue
+jusqu'ici de ne jamais user de vos billets à ordre, et d'avoir
+bien voulu attendre sa commodité; il dit qu'on ne
+peut avoir affaire à un plus digne négociant que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Dis-lui, répondait Abul, que je lui souhaite toutes
+sortes de prospérités, qu'il ne trouve jamais sur sa route
+une maison sans hospitalité, et que le mauvais oeil ne
+s'arrête point sur lui dans son sommeil.</p>
+
+<p>&mdash;Que dit-il? demandait Spada avec empressement.</p>
+
+<p>&mdash;Il dit que cela présente d'énormes difficultés, répondait
+Timothée. Nos mûriers ont tant souffert des insectes
+l'année dernière, que nous avons un tiers de perte
+sur nos taffetas pour nous être associés à des négociants
+de Corfou qui ont eu part égale à nos bénéfices sans avoir
+part égale aux frais.»</p>
+
+<p>Cette bizarre conversation se prolongeait; Abul n'accordait
+aucune attention à Mattea, et Spada commençait
+à désespérer de l'effet des charmes de sa fille. Timothée,
+pour compliquer l'imbroglio dont il était le poète et l'acteur,
+proposa de s'éloigner un instant avec Spada pour
+lui faire en secret une observation importante. Spada, se
+flattant à la fin d'être arrivé au fait, le suivit sur la rive
+hors de la portée de la voix, mais sans perdre Mattea de
+vue. Celle-ci resta donc avec son Turc dans une sorte de
+tête-à-tête.</p>
+
+<p>Cette dernière démarche parut à Mattea une triste confirmation
+de tout ce qu'elle soupçonnait. Elle crut que
+son père flattait son penchant d'une manière perfide, et
+l'engageait à entrer dans ses vues de séduction pour arriver
+plus sûrement à duper le musulman. Extrême dans
+ses jugements comme le sont les jeunes têtes, elle ne pensa
+pas seulement que son père voulait retarder ses paiements,
+mais encore qu'il voulait manquer de parole et
+donner les oeillades et la réputation de sa fille en échange
+des marchandises turques qu'il avait reçues. Cette manière
+d'agir des Vénitiens envers les Turcs était si peu
+rare, et ser Zacomo lui-même avait en sa présence usé
+de tant de mesquins subterfuges pour tirer d'eux quelques
+sequins de plus, que Mattea pouvait bien craindre,
+avec quelque apparence de raison, d'être engagée dans
+une intrigue semblable.</p>
+
+<p>Ne consultant donc que sa fierté, et cédant à un irrésistible
+mouvement d'indignation généreuse, elle se flatta
+de faire comprendre la vérité au marchand turc. S'armant
+de toute la résolution de son caractère dans un moment
+où elle était seule avec lui, elle entr'ouvrit son voile, se
+pencha sur la table qui les séparait, et lui dit, en articulant
+nettement chaque syllabe et en simplifiant sa phrase
+autant que possible pour être entendue de lui: «Mon
+père vous trompe, je ne veux pas vous épouser.»</p>
+
+<p>Abul, surpris, un peu ébloui peut-être de l'éclat de ses
+yeux et de ses joues, ne sachant que penser, crut d'abord
+à une déclaration d'amour, et répondit en turc: «Moi
+aussi je vous aime, si vous le désirez.»</p>
+
+<p>Mattea, ne sachant ce qu'il répondait, répéta sa première
+phrase plus lentement, en ajoutant: «Me comprenez-vous?»</p>
+
+<p>Abul, remarquant alors sur son visage une expression
+plus calme et une fierté plus assurée, changea d'avis et
+répondit à tout hasard: «Comme il vous plaira <i>madamigella</i>.»
+Enfin, Mattea ayant répété une troisième fois son avertissement
+en essayant de changer et d'ajouter quelques
+mots, il crut comprendre, à la sévérité de son visage,
+qu'elle était en colère contre lui. Alors, cherchant en lui-même
+en quoi il avait pu l'offenser, il se souvint qu'il ne
+lui avait fait aucun présent; et s'imaginant qu'à Venise,
+comme dans plusieurs des contrées qu'il avait parcourues,
+c'était un devoir de politesse indispensable envers
+la fille de son associé, il réfléchit un instant au don qu'il
+pouvait lui faire sur-le-champ pour réparer son oubli.
+Il ne trouva rien de mieux qu'une boîte de cristal pleine
+de gomme de lentisque qu'il portait habituellement sur
+lui, et dont il mâchait une pastille de temps en temps,
+suivant l'usage de son pays. Il tira ce don de sa poche
+et le mit dans la main de Mattea. Mais comme elle le repoussait,
+il craignit d'avoir manqué de grâce, et se souvenant
+d'avoir vu les Vénitiens baiser la main aux femmes
+qu'ils abordaient, il baisa celle de Mattea; et, voulant
+ajouter quelque parole agréable, il mit sa propre
+main sur sa poitrine en disant en italien d'un air grave
+et solennel: «<i>Votre ami</i>.»</p>
+
+<p>Cette parole simple, ce geste franc et affectueux, la
+figure noble et belle d'Abul firent tant d'impression sur
+Mattea, qu'elle ne se fit aucun scrupule de garder un
+présent si honnêtement offert. Elle crut s'être fait comprendre,
+et interpréta l'action de son nouvel ami comme
+un témoignage d'estime et de confiance. «Il ignore nos
+usages, se dit-elle, et je l'offenserais sans doute en refusant
+son présent. Mais ce mot d'ami qu'il a prononcé
+exprime tout ce qui se passe entre lui et moi: loyauté
+sainte, affection fraternelle; nos coeurs se sont entendus.»
+Elle mit la boite dans son sein eu disant: «<i>Oui,
+amis, amis pour la vie</i>.» Et tout émue, joyeuse, attendrie,
+rassurée, elle referma son voile et reprit sa sérénité.
+Abul, satisfait d'avoir rempli son devoir, se rendit le
+témoignage d'avoir fait un présent de valeur convenable,
+la boite étant de cristal du Caucase, et la gomme de
+lentisque étant une denrée fort chère et fort rare que
+produit la seule île de Scio, et dont le grand-seigneur
+avait alors le monopole. Dans cette confiance, il reprit
+sa cuiller de vermeil et acheva tranquillement son sorbet
+à la rose.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Timothée, jaloux de tourmenter
+M. Spada, lui communiquait d'un air important les observations
+les plus futiles, et chaque fois qu'il le voyait
+tourner la tête avec inquiétude pour regarder sa fille, il
+lui disait: «Qui peut vous tourmenter ainsi, mon cher
+seigneur? la signora Mattea n'est pas seule au café.
+N'est-elle pas sous la protection de mon maître, qui est
+l'homme le plus galant de l'Asie Mineure! Soyez sûr que
+le temps ne semble pas trop long au noble Abul-Amet.»</p>
+
+<p>Ces réflexions malignes enfonçaient mille serpents
+dans l'âme bourrelée de Zacomo; mais en même temps
+elles réveillaient la seule chance sur laquelle pût être
+fondée l'espoir d'acheter la soie blanche, et Zacomo se
+disait: «Allons, puisque la faute est faite, tâchons d'en
+profiter. Pourvu que ma femme ne le sache pas, tout
+sera facile à arranger et à réparer.»</p>
+
+<p>Il en revenait alors à la supputation de ses intérêts.
+«Mon cher Timothée, disait-il, sois sûr que ton maître a
+offert beaucoup trop de cette marchandise. Je connais
+bien celui qui en a offert deux mille sequins (c'était lui-même),
+et je te jure que c'était un prix honnête.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! répondait le jeune Grec, n'auriez-vous
+pas pris en considération la situation malheureuse d'un
+confrère, si c'était vous, je suppose, qui eussiez fait cette
+offre?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas moi, Timothée; je connais trop les
+bons procédés que je dois à l'estimable Amet pour aller
+jamais sur ses brisées dans un genre d'affaire qui le concerne
+exclusivement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je le sais, reprit Timothée d'un air grave, vous
+ne vous écartez jamais en secret de la branche d'industrie
+que vous exercez en public; vous n'êtes pas de ces
+débitants qui enlèvent aux fabricants qui les fournissent
+un gain légitime; non certes!»</p>
+
+<p>En parlant ainsi, il le regarda fixement sans que son
+visage trahît la moindre ironie; et ser Zacomo, qui, à
+l'égard de ses affaires, possédait une assez bonne dose
+de ruse, affronta ce regard sans que son visage trahit la
+moindre perfidie.</p>
+
+<p>«Allons donc décider Amet, reprit Timothée, car,
+entre gens de bonne foi comme nous le sommes, on doit
+s'entendre à demi-mot. M. Spada vient de m'offrir pour
+vous, dit-il en turc à son maître, le remboursement de
+votre créance de cette année; le jour où vous aurez besoin
+d'argent, il le tiendra à votre disposition.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, répondit Abul, dis à cet honnête homme
+que je n'en ai pas besoin pour le moment, et que mon
+argent est plus en sûreté dans ses mains que sur mes
+navires. La foi d'un homme vertueux est un roc en terre
+ferme, les flots de la mer sont comme la parole d'un larron.</p>
+
+<p>&mdash;Mon maître m'accorde la permission de conclure
+cette affaire avec vous de la manière la plus loyale et la
+plus avantageuse aux deux parties, dit Timothée à
+M. Spada; nous en parlerons donc dans le plus grand
+détail demain, et si vous voulez que nous allions ensemble
+examiner la marchandise dans le port, j'irai vous
+prendre de bonne heure.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu soit loué! s'écria M. Spada, et que dans sa
+justice il daigne convertir à la vraie foi l'âme de ce noble
+musulman!»</p>
+
+<p>Après cette exclamation ils se séparèrent, et M. Spada
+reconduisit sa fille jusque dans sa chambre, où il l'embrassa
+avec tendresse, lui demandant pardon dans son
+coeur de s'être servi de sa passion comme d'un enjeu;
+puis il se mit en devoir d'examiner ses comptes de la
+journée. Mais il ne fut pas longtemps tranquille, car
+madame Loredana vint le trouver avec un coffre à la
+main. C'étaient quelques bardes qu'elle venait de préparer
+pour sa fille, et elle exigeait que son mari la conduisit
+chez le princesse le lendemain dès le point du jour.
+M. Spada n'était plus aussi pressé d'éloigner Mattea; il
+tâcha d'éluder ces sommations; mais voyant qu'elle était
+décidée à la conduire elle-même dans un couvent s'il
+hésitait à l'emmener, il fut forcé de lui avouer que la
+réussite de son affaire dépendait seulement de quelques
+jours de plus de la présence de Mattea dans la boutique.
+Cette nouvelle irrita beaucoup la Loredana; mais ce fut
+bien pis lorsque ayant fait subir un interrogatoire implacable
+à son époux, elle lui fit confesser qu'au lieu
+d'aller chez la princesse dans la soirée, il avait parlé au
+musulman dans un café en présence de Mattea. Elle devina
+les circonstances aggravantes que célait encore
+M. Spada, et les lui ayant arrachées par la ruse, elle
+entra dans une juste colère contre lui et l'accabla d'injures
+violentes mais trop méritées.</p>
+
+<p>Au milieu de cette querelle, Mattea, à demi déshabillée, entra,
+et se mettant à genoux entre eux deux: «Ma
+mère, dit-elle, je vois que je suis un sujet de trouble et
+de scandale dans cette maison; accordez-moi la permission
+d'en sortir pour jamais. Je viens d'entendre le sujet
+de votre dispute. Mon père suppose qu'Abul-Amet a le
+désir de m'épouser, et vous, ma mère, vous supposez
+qu'il a celui de me séduire et de m'enfermer dans son
+harem avec ses concubines. Sachez que vous vous trompez
+tous deux. Abul est un honnête homme à qui sa religion
+défend sans doute de m'épouser, car il n'y songe
+pas, mais qui, ne m'ayant point achetée, ne songera jamais
+à me traiter comme une concubine. Je lui ai demandé
+sa protection et une existence modeste en travaillant
+dans ses ateliers; il me l'accorde; donnez-moi votre
+bénédiction, et permettez-moi d'aller vivre à l'île de Scio.
+J'ai lu un livre chez ma marraine dans lequel j'ai vu que
+c'était un beau pays, paisible, industrieux, et celui
+de toute la Grèce où les Turcs exercent une domination
+plus douce. J'y serai pauvre, mais libre, et vous serez
+plus tranquille quand vous n'aurez plus, vous, ma mère,
+un objet de haine; vous, mon père, un sujet d'alarmes.
+J'ai vu aujourd'hui combien le soin de vos richesses a
+d'empire sur votre âme; mon exil vous tiendra quitte de
+la dot sans laquelle Checo ne m'eût point épousée, et,
+cette dot dépassera de beaucoup les deux mille sequins
+auxquels vous eussiez sacrifié le repos et l'honneur de
+votre fille, si Abul n'eût été un honnête homme, digne de
+respect encore plus que d'amour.»</p>
+
+<p>En achevant ce discours, que ses parents écoutèrent
+jusqu'au bout, paralysés qu'ils étaient par la surprise, la
+romanesque enfant, levant ses beaux yeux au ciel, invoqua
+l'image d'Abul pour se donner de la force; mais
+en un instant elle fût renversée sur une chaise et rudement
+frappée par sa mère, qui était réellement folle dans
+la colère. M. Spada, épouvanté, voulût se jeter entre
+elles deux, mais la Loredana le repoussa si rudement
+qu'il alla tomber sur la table. «Ne vous mêlez pas d'elle,
+criait la mégère, ou je la tue.»</p>
+
+<p>En même temps elle poussa sa fille dans sa chambre;
+et comme celle-ci lui demandait avec un sang-froid forcé,
+inspiré par la haine, de lui laisser de la lumière, elle lui
+jeta le flambeau à la tête. Mattea reçut une blessure au
+front, et voyant son sang couler: «Voilà, dit-elle à sa
+mère, de quoi m'envoyer en Grèce sans regret et sans
+remords.»</p>
+
+<p>Loredana, exaspérée, eut envie de la tuer; mais saisie
+d'épouvante au milieu de sa frénésie, cette femme, plus
+malheureuse que sa victime, s'enfuit en fermant la porte
+à double tour, arracha violemment la clef qu'elle alla
+jeter à son mari; puis elle courut s'enfermer dans sa
+chambre, où elle tomba sur le carreau en proie à d'affreuses
+convulsions.</p>
+
+<p>Mattea essuya le sang qui coulait sur son visage et regarda
+une minute cette porte par laquelle sa mère venait
+de sortir; puis elle fit un grand signe de croix en disant:
+«Pour jamais!»</p>
+
+<p>En un instant les draps de son lit furent attachés à sa
+fenêtre, qui, étant située immédiatement au-dessus de la
+boutique, n'était éloignée du sol que de dix à douze pieds.
+Quelques passants attardés virent glisser une ombre qui
+disparut sous les couloirs sombres des Procuraties; puis
+bientôt après une gondole de place, dont le fanal était
+caché, passa sous le pont de <i>San-Mose</i>, et s'enfuit rapidement
+avec la marée descendante le long du grand
+canal.</p>
+
+<p>Je prie le lecteur de ne point trop s'irriter contre Mattea;
+elle était un peu folle, elle venait d'être battue et
+menacée de la mort; elle était couverte de sang, et de
+plus elle avait quatorze ans. Ce n'était pas sa faute si la
+nature lui avait donné trop tôt la beauté et les malheurs
+d'une femme, quand sa raison et sa prudence étaient encore
+dignes d'un enfant.</p>
+
+<p>Pâle, tremblante et retenant sa respiration comme si
+elle eût craint de s'apercevoir elle-même au fond de la
+gondole, elle se laissa emporter pendant environ un quart
+d'heure. Lorsqu'elle aperçut les dentelures triangulaires
+de la mosquée se dessiner en noir sur le ciel éclairé par
+la lune, elle commanda au gondolier de s'arrêter à l'entrée
+du petit canal des Turcs.</p>
+
+<p>La mosquée de Venise est un bâtiment sans beauté,
+mais non sans caractère, flanqué et comme surchargé de
+petites constructions, qui, par leur entassement et leur
+irrégularité au milieu de la plus belle ville du monde, présentent
+le spectacle de la barbarie ottomane, inerte au
+milieu de l'art européen. Ce pâté de temples et de fabriques
+grossières est appelé à Venise <i>il Fondaco dei Turchi</i>.
+Les maisonnettes étaient toutes habitées par des Turcs;
+le comptoir de leur compagnie de commerce y était établi,
+et lorsque Phingari, la lune, brillait dans le ciel, ils
+passaient les longues heures de la nuit prosternés dans la
+mosquée silencieuse.</p>
+
+<p>A l'angle formé par le grand et le petit canal qui baignent
+ces constructions, une d'elles, qui n'est pour ainsi
+dire que la coque d'une chambre isolée, s'avance sur les
+eaux à la hauteur de quelques toises. Un petit prolongement
+y forme une jolie terrasse; je dis jolie à cause d'une
+tente de toile bleue et de quelques beaux lauriers-roses
+qui la décorent. Dans une pareille situation, au sein de
+Venise, et par le clair de lune, il n'en faut pas davantage
+pour former une retraite délicieuse. C'est là qu'Abul-Amet
+demeurait. Mattea le savait pour l'avoir vu souvent
+fumer au déclin du jour, accroupi sur un tapis au
+milieu de ses lauriers-roses; d'ailleurs chaque fois que
+son père passait avec elle en gondole devant le Fondaco,
+il lui avait montré cette baraque, dont la position était
+assez remarquable, en lui disant: «Voici la maison
+de notre ami Abul, le plus honnête de tous les négociants.»</p>
+
+<p>On abordait à cette prétendue maison par une marche
+au-dessus de laquelle une niche pratiquée dans la muraille
+protégeait une lampe, et derrière cette lampe, il y
+avait et il y a encore une madone de pierre qui est bien
+littéralement flanquée dans le ventre de la mosquée turque,
+puisque toutes les constructions adjacentes sont superposées
+sur la base massive du temple. Ces deux cultes
+vivaient là en bonne intelligence, et le lien de fraternité
+entre les mécréants et les giaours, ce n'était pas la tolérance,
+encore moins la charité; c'était l'amour du gain,
+le dieu d'or de toutes les nations.</p>
+
+<p>Mattea suivit le degré humide qui entourait la maison
+jusqu'à ce qu'elle eût trouvé un escalier étroit et sombre
+qu'elle monta au hasard. Une porte, fermée seulement au
+loquet, s'ouvrît à elle, et ensuite une pièce carrée, blanche
+et unie, sans aucun ornement, sans autre meuble
+qu'un lit très-bas et d'un bois grossier, couvert d'un tapis
+de pourpre rayé d'or, une pile de carreaux de cachemire,
+une lampe de terre égyptienne, un coffre de bois de
+cèdre incrusté de nacre de perle, des sabres, des pistolets,
+des poignards et des pipes du plus grand prix, une veste
+chamarrée de riches broderies, qui valait bien quatre où
+cinq cents thalers, et à laquelle une corde tendue en travers
+de la chambre servait d'armoire. Une écuelle d'airain
+de Corinthe pleine de pièces d'or était posée à côte
+d'un yatagan; c'était la bourse et la serrure d'Amet. Sa
+carabine, couverte de rubis et d'émeraudes, était sur son
+lit, et une devise en gros caractères arabes était écrite sur
+la muraille au-dessus de son chevet.</p>
+
+<p>Mattéa souleva la portière de tapisserie qui servait de
+fenêtre, et vit sur la terrasse Abul déchaussé et prosterné
+devant la lune.</p>
+
+<p>Cette profonde immobilité de sa prière, que la présence
+d'une femme seule avec lui, la nuit, dans sa chambre,
+ne troublait pas plus que le vol d'un moucheron,
+frappa la jeune fille de respect,&mdash;Ce sont là, pensa-t-elle,
+les hommes que les mères qui battent leurs filles
+vouent à la damnation. Comment donc seront damnés les
+cruels et les injustes?</p>
+
+<p>Elle s'agenouilla sur le seuil de la chambre et attendit,
+en se recommandant à Dieu, qu'il eût fini sa prière.
+Quand il eut fini en effet, il vint à elle, la regarda, essaya
+d'échanger avec elle quelques paroles inintelligibles de
+part et d'autre; puis, comprenant tout bonnement que
+c'était une fille amoureuse de lui, il résolut de ne pas
+faire le cruel, et, souriant sans rien dire, il appela son
+esclave, qui dormait en plein air sur une terrasse supérieure,
+et lui ordonna d'apporter des sirops, des confitures
+sèches et des glaces. Puis il se mit à charger sa plus
+longue pipe de cerisier, afin de l'offrir à la belle compagne
+de sa nuit fortunée.</p>
+
+<p>Heureusement pour Mattea, qui ne se doutait guère
+des pensées de son hôte, mais qui commençait à trouver
+fort embarrassant qu'il ne comprit pas un mot de sa langue,
+une autre gondole avait descendu le grand canal en
+même temps que la sienne. Cette gondole avait aussi
+éteint son fanal, preuve qu'elle allait en aventures. Mais
+c'était une gondole élégante, bien noire, bien fluette, bien
+propre, avec une grande scie bien brillante, et montée
+par les deux meilleurs rameurs de la place. Le signore
+que l'on menait en conquête était couché tout seul au
+fond de sa boite de satin noir, et, tandis que ses jambes
+nonchalantes reposaient allongées sur les coussins, ses
+doigts agiles voltigeaient avec une négligente rapidité
+sur une guitare. La guitare est un instrument qui n'a son
+existence véritable qu'à Venise, la ville silencieuse et
+sonore. Quand une gondole rase ce fleuve d'encre phosphorescente,
+où chaque coup de rame enfonce un éclair,
+tandis qu'une grêle de petites notes légères, nettes et folâtres
+bondit et rebondit sur les cordes que parcourt une
+main invisible, on voudrait arrêter et saisir cette mélodie
+faible, mais distincte, qui agace l'oreille des passants et
+qui fuit le long des grandes ombres des palais, comme
+pour appeler les belles aux fenêtres, et passer en leur disant:&mdash;Ce
+n'est pas pour vous la sérénade, et vous ne
+ne saurez ni d'où elle vient ni où elle va.</p>
+
+<p>Or, la gondole était celle que louait Abul durant les
+mois de son séjour à Venise, et le joueur de guitare était
+Timothée. Il allait souper chez une actrice, et sur son passage
+il s'amusait à lutiner par sa musique les jaloux ou
+les amantes qui veillaient sur les balcons. De temps en
+temps il s'arrêtait sous une fenêtre, et attendait que la
+dame eût prononcé bien bas en se penchant sous sa <i>tendina</i>
+le nom de son galant pour lui répondre: <i>Ce n'est
+pas moi</i>, et reprendre sa course et son chant moqueur.
+C'est à cause de ces courtes, niais fréquentes stations,
+qu'il avait tantôt dépassé, tantôt laissé courir devant lui
+la gondole qui renfermait Mattea. La fugitive s'était effrayée
+chaque fois à son approche, et, dans sa crainte
+d'être poursuivie, elle avait presque cru reconnaître une
+voix dans le son de sa guitare.</p>
+
+<p>Il y avait environ cinq minutes que Mattea était entrée
+dans la chambre d'Abul, lorsque Timothée, passant devant
+le Fondaco, remarqua cette gondole sans fanal qu'il
+avait déjà rencontrée dans sa course, amarrée maintenant
+sous la niche de la madone des Turcs. Abul n'était guère
+dans l'usage de recevoir des visites à cette heure, et d'ailleurs
+l'idée de Mattea devait se présenter d'emblée à un
+homme aussi perspicace que Timothée. Il fit amarrer sa
+gondole à côté de celle-là, monta précipitamment, et trouva
+Mattea qui recevait une pipe de la main d'Abul, et
+qui allait recevoir un baiser auquel elle ne s'attendait
+guère, mais que le Turc se reprochait de lui avoir déjà
+trop fait désirer. L'arrivée de Timothée changea la face
+des choses; Abul en fut un peu contrarié: «Retire-toi,
+mon ami, dit-il à Timothée, tu vois que je suis en bonne
+fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Mon maître, j'obéis, répliqua Timothée; cette
+femme est-elle donc votre esclave?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas mon esclave, mais ma maîtresse, comme
+on dit à la mode d'Italie; du moins elle va l'être, puisqu'elle
+vient me trouver. Elle m'avait parlé tantôt, mais
+je n'avais pas compris. Elle n'est pas mal.</p>
+
+<p>&mdash;Vous la trouvez belle? dit Timothée.</p>
+
+<p>&mdash;Pas beaucoup, répondit Abul, elle est trop jeune et
+trop mince; j'aimerais mieux sa mère, c'est une belle
+femme bien grasse. Mais il faut bien se contenter de ce
+qu'on trouve en pays étranger, et d'ailleurs ce serait
+manquer à l'hospitalité que de refuser à cette fille ce
+qu'elle désire.</p>
+
+<p>&mdash;Et si mon maître se trompait, reprit Timothée; si
+cette fille était venue ici dans d'autres intentions?</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, le crois-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous a-t-elle rien dit?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends rien à ce qu'elle dit.</p>
+
+<p>&mdash;Ses manières vous ont-elles prouvé son amour?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais elle était à genoux pendant que j'achevais
+ma prière.</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle restée à genoux quand vous vous êtes levé?</p>
+
+<p>&mdash;Non, elle s'est levée aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Timothée en lui-même en regardant
+la belle Mattea qui écoutait, toute pâle et tout interdite,
+cet entretien auquel elle n'entendait rien, pauvre insensée!
+il est encore temps de te sauver de toi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, lui dit-il d'un ton un peu froid,
+que désirez-vous que je demande de votre part à mon
+maître?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! je n'en sais rien, répondit Mattea fondant
+en larmes; je demande asile et protection à qui voudra
+me l'accorder; ne lui avez-vous pas traduit ma lettre de
+ce matin? Vous voyez que je suis blessée et ensanglantée;
+je suis opprimée et maltraitée au point que je n'ose pas
+rester une heure de plus dans la maison de mes parents;
+je vais me réfugier de ce pas chez ma marraine, la princesse
+Gica; mais elle ne voudra me soustraire que bien
+peu de temps aux maux qui m'accablent et que je veux
+fuir à jamais, car elle est faible et dévote. Si Abul veut
+me faire avertir le jour de son départ, s'il consent à me
+faire passer en Grèce sur son brigantin, je fuirai, et j'irai
+travailler toute ma vie dans ses ateliers pour lui prouver
+ma reconnaissance ...</p>
+
+<p>&mdash;Dois-je dire aussi votre amour? dit Timothée d'un
+ton respectueux, mais insinuant.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pense pas qu'il soit question de cela, ni dans
+ma lettre, ni dans ce que je viens de vous dire, répondit
+Mattea en passant d'une pâleur livide à une vive rougeur
+de colère; je trouve votre question étrange et cruelle dans
+la position où je suis; j'avais cru jusqu'ici à de l'amitié
+de votre part. Je vois bien que la démarche que je fais
+m'ôte votre estime; mais en quoi prouve-t-elle, je vous
+prie, que j'aie de l'amour pour Abul-Amet?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, pensa Timothée, c'est une fille sans cervelle,
+et non pas sans coeur.» Il lui fit d'humbles excuses,
+l'assura qu'elle avait droit au secours et au respect de son
+maître, ainsi qu'aux siens, et s'adressant à Abul:</p>
+
+<p>«Seigneur mon maître, qui avez été toujours si doux
+et si généreux envers moi, lui dit-il, voulez-vous accorder
+à cette fille la grâce qu'elle demande, et à votre serviteur
+fidèle celle qu'il va vous demander?</p>
+
+<p>&mdash;Parle, répondit Abul; je n'ai rien à refuser à un
+serviteur et à un ami tel que toi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Timothée, cette fille, qui est ma fiancée
+et qui s'est engagée à moi par des promesses sacrées,
+vous demande la grâce de partir avec nous sur votre brigantin,
+et d'aller s'établir dans votre atelier à Scio; et
+moi je vous demande la permission de l'emmener et d'en
+faire ma femme. C'est une fille qui s'entend au commerce
+et qui m'aidera dans la gestion de nos affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas besoin qu'elle soit utile à mes affaires,
+répondit gravement Abul; il suffit qu'elle soit fiancée à
+mon serviteur fidèle pour que je devienne son hôte sincère
+et loyal. Tu peux emmener ta femme, Timothée; je
+ne soulèverai jamais le coin de son voile; et quand je la
+trouverais dans mon hamac, je ne la toucherais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, ô mon maître, répondit le jeune Grec; et
+tu sais aussi que, le jour où tu me demanderas ma tête,
+je me mettrai à genoux pour te l'offrir; car je te dois plus
+qu'à mon père, et ma vie t'appartient plus qu'à celui qui
+me l'a donnée.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, dit-il à Mattea, vous avez bien fait
+de compter sur l'honneur de mon maître; tous vos désirs
+seront remplis, et, si vous voulez me permettre de vous
+conduire chez votre marraine, je connaîtrai désormais en
+quel lieu je dois aller vous avertir et vous chercher au
+moment du départ de notre voile.»</p>
+
+<p>Mattea eût peut-être bien désiré une réponse un peu
+moins strictement obligeante de la part d'Abul, mais elle
+n'en fut pas moins touchée de sa loyauté. Elle en exprima
+sa reconnaissance à Timothée, tout en regrettant tout
+bas qu'une parole tant soit peu affectueuse n'eût pas accompagné
+ses promesses de respect. Timothée la fit monter
+dans sa gondole, et la conduisit au palais de la princesse
+Veneranda. Elle était si confuse de cette démarche
+hardie, aveugle inspiration d'un premier mouvement
+d'effervescence, qu'elle n'osa dire un mot à son compagnon
+durant la route.</p>
+
+<p>«Si l'on vous emmène à la campagne, lui dit Timothée
+en la quittant à quelque distance du palais, faites-moi
+savoir où vous allez, et comptez-que j'irai vous y
+trouver ...</p>
+
+<p>&mdash;On m'enfermera peut-être, dit Mattea tristement.</p>
+
+<p>&mdash;On sera bien malin si on m'empêche de me moquer
+des gardiens, reprit Timothée. Je ne suis pas connu de
+cette princesse Gica; si je me présente à vous devant elle,
+n'ayez pas l'air de m'avoir jamais vu. Adieu, bon courage.
+Gardez-vous de dire à votre marraine que vous
+n'êtes pas venue directement de votre demeure à la sienne.
+Nous nous reverrons bientôt.»</p>
+
+
+
+
+<h3>VI.</h3>
+
+
+<p>Au lieu d'aller souper chez son actrice, Timothée rentra
+chez lui et se mit à rêver. Lorsqu'il s'étendit sur
+son lit, aux premiers rayons du jour, pour prendre le
+peu d'instants de repos nécessaire à son organisation active,
+le plan de toute sa vie était déjà conçu et arrêté.
+Timothée n'était pas, comme Abul, un homme simple et
+candide, un héros de sincérité et de désintéressement.
+C'était un homme bien supérieur à lui dans un sens, et
+peu inférieur dans l'autre, car ses mensonges n'étaient
+jamais des perfidies, ses méfiances n'étaient jamais des
+injustices. Il avait toute l'habileté qu'il faut pour être un
+scélérat, moins l'envie et la volonté de l'être. Dans les
+occasions où sa finesse et sa prudence étaient nécessaires
+pour opérer contre des fripons, il leur montrait qu'on
+peut les surpasser dans leur art sans embrasser leur profession.
+Ses actions portaient toutes un caractère de profondeur,
+de prévoyance, de calcul et de persévérance. Il
+avait trompé bien souvent, mais il n'avait jamais dupé;
+ses artifices avaient toujours tourné au profit des bons
+contre les méchants. C'était là son principe, que tout ce
+qui est nécessaire est juste, et que ce qui produit le bien
+ne peut être le mal. C'est un principe de morale turque
+qui prouve le vide et la folie de toute formule humaine,
+car les despotes ottomans s'en servent pour faire couper
+la tête à leurs amis sur un simple soupçon, et Timothée
+n'en faisait pas moins une excellente application à tous
+ses actes. Quant à sa délicatesse personnelle, un mot suffisait
+pour la prouver: c'est qu'il avait été employé par
+dix maîtres cent fois moins habiles que lui, et qu'il n'avait
+pas amassé la plus petite pacotille à leur service.
+C'était un garçon jovial, aimant la vie, dépensant le peu
+qu'il gagnait, aussi incapable de prendre que de conserver,
+mais aimant la fortune et la caressant en rêve comme
+une maîtresse qu'il est très-difficile d'obtenir et très-glorieux
+de fixer.</p>
+
+<p>Sa plus chère et sa plus légitime espérance dans la vie
+était de se trouver un jour assez riche pour s'établir en
+Italie ou en France, et pour être affranchi de toute domination.
+Il avait pourtant une vive et sincère affection
+pour Abul, son excellent maître. Quand il faisait des
+tours d'adresse à ce crédule patron (et c'était toujours
+pour le servir, car Abul se fût ruiné en un jour s'il eût
+été livré à ses propres idées dans la conduite des affaires);
+quand, dis-je, il le trompait pour l'enrichir, c'était sans
+jamais avoir l'idée de se moquer de lui, car il l'estimait
+profondément, et ce qui était à ses yeux de la stupidité
+chez ses autres maîtres devenait de la grandeur chez Abul.</p>
+
+<p>Malgré cet attachement, il désirait se reposer de cette
+vie de travail, ou au moins en jouir par lui-même, et ne
+plus user ses facultés au service d'autrui. Une grande
+opération l'eût enrichi s'il eût eu beaucoup d'argent;
+mais, n'en ayant, pas assez, il n'en voulait pas faire de
+petites, et surtout il repoussait avec un froid et silencieux
+mépris les insinuations de ceux qui voulaient l'intéresser aux
+leurs aux dépens d'Abul-Amet. M. Spada n'y
+avait pas manqué; mais, comme Timothée n'avait pas
+voulu comprendre, le digne marchand de soieries se
+flattait d'avoir été assez habile en échouant pour ne pas
+se trahir.</p>
+
+<p>Un mariage avantageux était la principale utopie de
+Timothée. Il n'imaginait rien de plus beau que de conquérir
+son existence, non sur des sots et des lâches, mais
+sur le coeur d'une femme d'esprit. Mais, comme il ne voulait
+pas vendre son honneur à une vieille et laide créature,
+comme il avait l'ambition d'être heureux en même
+temps que riche, et qu'il voulait la rencontrer et la conquérir
+jeune, belle, aimable et spirituelle, on pense bien
+qu'il ne trouvait pas souvent l'occasion d'espérer. Cette
+fois enfin, il l'avait touchée du doigt, cette espérance.
+Depuis longtemps il essayait d'attirer l'attention de Mattea,
+et il avait réussi à lui inspirer de l'estime et de l'amitié.
+La découverte de son amour pour Abul l'avait
+bouleversé un instant; mais, en y réfléchissant, il avait
+compris combien peu de crainte devait lui inspirer cet
+amour fantasque, rêve d'un enfant en colère qui veut fuir
+ses pédagogues, et qui parle d'aller dans l'île des Fées.
+Un instant aussi il avait failli renoncer à son entreprise,
+non plus par découragement, mais par dégoût; car il
+voulait aimer Mattea en la possédant, et il avait craint
+de trouver en elle une effrontée. Mais il avait reconnu
+que la conduite de cette jeune fille n'était que de l'extravagance,
+et il se sentait assez supérieur à elle pour l'en
+corriger en faisant le bonheur de tous deux. Elle avait le
+temps de grandir, et Timothée ne désirait ni espérait
+l'obtenir avant quelques années. Il fallait commencer
+par détruire un amour dans son coeur avant de pouvoir
+y établir le sien. Timothée sentit que le plus sûr moyen
+qu'un homme puisse employer pour se faite haïr, c'est de
+combattre un rival préféré et de s'offrir à la place. Il résolut,
+au contraire, de favoriser en apparence le sentiment
+de Mattea, tout en le détruisant par le fait sans
+qu'elle s'en aperçut. Pour cela, il n'était pas besoin
+de nier les vertus d'Abul, Timothée ne l'eût pas voulu;
+mais il pouvait faire ressortir l'impuissance de ce
+coeur musulman pour un amour de femme, sans porter
+la moindre atteinte de regret à l'amateur éclairé qui trouvait
+la matrone Loredana plus belle que sa fille.</p>
+
+<p>La princesse Veneranda fut dérangée au milieu de son
+précieux sommeil par l'arrivée de Mattea à une heure indue.
+Il n'est guère d'heures indues à Venise; mais en
+tout pays il en est pour une femme qui subordonne toutes
+ses habitudes à l'importante affaire de se maintenir le
+teint frais. Comme pour ajouter au bienfait de ses longues
+nuits de repos, elle se servait d'un enduit cosmétique
+dont elle avait acheté la recette à prix d'or à un sorcier
+arabe, elle fut assez troublée de cet événement, et
+s'essuya à la hâte pour ne point faire soupçonner qu'elle
+eût besoin de recourir à l'art. Quand elle eut écouté la
+plainte de Mattea, elle eut bien envie de la gronder, car
+elle ne comprenait rien aux idées exaltées; mais elle n'osa
+le faire, dans la crainte d'agir comme une vieille et de paraître
+telle à sa filleule et à elle-même: Grâce à cette crainte,
+Mattea eut la consolation de lui entendre dire: «Je
+te plains, ma chère amie; je sais ce que c'est que la vivacité
+des jeunes têtes; je suis encore bien peu sage moi-même,
+et entre femmes on se doit de l'indulgence. Puisque
+tu viens à moi, je me conduirai avec toi comme une
+véritable soeur et te garderai quelques jours, jusqu'à ce
+que la fureur de ta mère, qui est un peu trop dure; je le
+sais, soit passée. En attendant, couche-toi sur le lit de
+repos qui est dans mon cabinet, et je vais envoyer chez
+tes parents afin qu'en s'apercevant de ta fuite ils ne soient
+pas en peine.</p>
+
+<p>Le lendemain M. Spada vint remercier la princesse de
+l'hospitalité qu'elle voulait bien donner à une malheureuse
+folle. Il parla assez sévèrement à sa fille. Néanmoins
+il examina avec une anxiété qu'il s'efforçait vainement
+de cacher la blessure qu'elle avait au front.
+Quand il eut reconnu que c'était peu de chose, il pria la
+princesse de l'écouter un instant en particulier; et,
+quand il fut seul avec elle, il tira de sa poche la boîte de
+cristal de roche qu'Abul avait donnée à Mattea. «Voici,
+dit-il, un bijou et une drogue que cette pauvre infortunée
+a laissés tomber de son sein pendant que sa mère la
+frappait. Elle ne peut l'avoir reçue que du Turc ou de son
+serviteur. Votre Excellence m'a parlé d'amulettes et de
+philtres: ceci ne serait-il point quelque poison analogue,
+propre à séduire et à perdre les filles?</p>
+
+<p>&mdash;Par les clous de la sainte croix, s'écria Veneranda,
+cela doit être!».</p>
+
+<p>Mais quand elle eut ouvert la boite et examiné les pastilles:
+«Il me semble, dit-elle, que c'est de la gomme
+de lentisque, que nous appelons mastic dans notre pays.
+En effet, c'est même de la première qualité, du véritable
+skinos. Néanmoins il faut essayer d'en tremper un grain
+dans de l'eau bénite, et nous verrons s'il résistera à l'épreuve.»</p>
+
+<p>L'expérience ayant été faite, à la grande gloire des
+pastilles, qui ne produisirent pas la plus petite détonation
+et ne répandirent aucune odeur de soufre, Veneranda
+rendit la boite à M. Spada, qui se retira en la remerciant
+et, en la suppliant d'emmener au plus vite sa fille loin de
+Venise.</p>
+
+<p>Cette résolution lui coûtait beaucoup à prendre; car
+avec elle il perdait l'espoir de la soie blanche et il retrouvait
+la crainte d'avoir à payer ses deux mille <i>doges</i>.
+C'est ainsi que, suivant une vieille tradition, il appelait
+ses sequins, parce que leur effigie représente le doge de
+Venise à genoux devant saint Marc. <i>Doze a Zinocchion</i>
+est encore pour le peuple synonyme de sequins de la
+république. Cette monnaie, qui mériterait par son ancienneté
+de trouver place dans les musées et dans les
+cabinets, a encore cours à Venise, et les Orientaux la reçoivent
+de préférence à toute autre, parce qu'elle est d'un
+or très-pur.</p>
+
+<p>Néanmoins Abul-Amet, à sa prière, se montra d'autant
+plus miséricordieux qu'il n'avait jamais songé à le
+rançonner; mais, comme le vieux fourbe avait voulu
+couper l'herbe sous le pied à son généreux créancier en
+s'emparant de la soie blanche en secret, Timothée trouva
+que c'était justice de faire faire cette acquisition à son
+maître sans y associer M. Spada. Assem, l'armateur
+smyrniote, s'en trouva bien; car Abul lui en donna mille
+sequins de plus qu'il n'en espérait, et M. Spada reprocha
+souvent à sa femme de lui avoir fait par sa fureur un
+tort irréparable; mais il se taisait bien vite lorsque la
+virago, pour toute réponse, serrait le poing d'un air expressif,
+et il se consolait un peu de ses angoisses de tout
+genre avec l'assurance de ne payer ses chers et précieux
+doges, ses <i>dattes succulentes</i>, comme il les appelait, qu'à
+la fin de l'année.</p>
+
+<p>Veneranda et Mattea quittèrent Venise; mais cette
+prétendue retraite, où la captive devait être soustraite au
+voisinage de l'ennemi, n'était autre que la jolie île de
+Torcello, où la princesse avait une charmante villa et où
+l'on pouvait venir dîner en partant de Venise en gondole
+après la sieste. Il ne fut pas difficile à Timothée de s'y
+rendre entre onze heures et minuit sur la <i>barchetta</i> d'un
+pêcheur d'huîtres.</p>
+
+<p>Mattea était assise avec sa marraine sur une terrasse
+couverte de sycomores et d'aloès, d'où ses grands yeux
+rêveurs contemplaient tristement le lever de la lune, qui
+argentait les flots paisibles et semait d'écailles d'argent
+le noir manteau de l'Adriatique. Rien ne peut donner
+l'idée de la beauté du ciel dans cette partie du monde; et
+quiconque n'a pas rêvé seul le soir dans une barque au
+milieu de cette mer, lorsqu'elle est plus limpide et plus
+calme qu'un beau lac, ne connaît pas la volupté. Ce
+spectacle dédommageait un peu la sérieuse Mattea des
+niaiseries insipides dont l'entretenait une vieille fille coquette
+et bornée.</p>
+
+<p>Tout à coup il sembla que le vent apportait les notes
+grêles et coupées d'une mélodie lointaine. La musique
+n'était pas chose rare sur les eaux de Venise; mais Mattea
+crut reconnaître des sons qu'elle avait déjà entendus.
+Une barque se montrait au loin, semblable à une imperceptible
+tache noire sur un immense voile d'argent. Elle
+s'approcha peu à peu, et les sons de la guitare de Timothée
+devinrent plus distincts. Enfin la barque s'arrêta à
+quelque distance de la ville, et une voix chanta une romance
+amoureuse où le nom de Veneranda revenait à
+chaque refrain au milieu des plus emphatiques métaphores.
+Il y avait si longtemps que la pauvre princesse
+n'avait plus d'aventures qu'elle ne fut pas difficile sur la
+poésie de cette romance. Elle en parla toute la soirée et
+tout le lendemain avec des minauderies charmantes et
+en ajoutant tout haut, pour moralité à ses doux commentaires,
+de grandes exclamations sur le malheur des
+femmes qui ne pouvaient échapper aux inconvénients de
+leur beauté et qui n'étaient en sûreté nulle part. Le lendemain
+Timothée vint chanter plus près encore une romance
+encore plus absurde, qui fut trouvée non moins
+belle que l'autre. Le jour suivant il fit parvenir un billet,
+et le quatrième jour il s'introduisit en personne dans le
+jardin, bien certain que la princesse avait fait mettre les
+chiens à l'attache et qu'elle avait envoyé coucher tous
+ses gens. Ce n'est pas qu'aux temps les plus florissants
+de sa vie elle n'eût été galante. Elle n'avait jamais eu ni une
+vertu ni un vice; mais tout homme qui se présentait chez
+elle avec l'adulation sur les lèvres était sûr d'être accueilli
+avec reconnaissance. Timothée avait pris de
+bonnes informations, et il se précipita aux pieds de la
+douairière dans un moment où elle était seule, et, sans s'effrayer
+de l'évanouissement qu'elle ne manqua pas d'avoir,
+il lui débita une si belle tirade qu'elle s'adoucit; et, pour
+lui sauver la vie (car il ne fit pas les choses à demi, et,
+comme tout galant eût fait à sa place, il menaça de se
+tuer devant elle), elle consentit à le laisser venir de temps
+en temps baiser le bas de sa robe. Seulement, comme elle
+tenait à ne pas donner un mauvais exemple à sa filleule,
+elle recommanda bien à son humble esclave de ne pas
+s'avouer pour le chanteur de romances et de se présenter
+dans la maison comme un parent qui arrivait de Morée.</p>
+
+<p>Mattea fut bien surprise le lendemain à table lorsque ce
+prétendu neveu, annoncé le matin par sa marraine, parut
+sous les traits de Timothée; mais elle se garda bien de le
+reconnaître, et ce ne fut qu'au bout de quelques jours
+qu'elle se hasarda à lui parler. Elle apprit de lui, à la dérobée,
+qu'Abul, occupé de ses soieries et de sa teinture, ne
+retournerait guère dans son île qu'au bout d'un mois. Cette
+nouvelle affligea Mattea, non-seulement parce qu'elle lui
+inspirait la crainte d'être forcée de retourner chez sa
+mère, d'où il lui serait très-difficile désormais de s'échapper,
+mais parce qu'elle lui ôtait le peu d'espérance qu'elle
+conservait d'avoir fait quelque impression sur le coeur
+d'Abul. Cette indifférence de son sort, cette préférence
+donnée sur elle à des intérêts commerciaux, c'était un
+coup de poignard enfoncé peut-être dans son amour-propre
+encore plus que dans son coeur; car nous avouons
+qu'il nous est très-difficile de croire que son coeur jouât
+un rôle réel dans ce roman de grande passion. Néanmoins,
+comme ce coeur était noble, la mortification de l'orgueil
+blessé y produisit de la douleur et de la honte sans aucun
+mélange d'ingratitude ou de dépit; elle ne cessa pas
+de parler d'Abul avec vénération et de penser à lui avec
+une sorte d'enthousiasme.</p>
+
+<p>Timothée devint, en moins d'une semaine, le sigisbé
+en titre de Veneranda. Rien n'était plus agréable pour
+elle que de trouver, à son âge, un tout jeune et assez joli
+garçon, plein d'esprit, et jouant merveilleusement de la
+guitare, qui voulût bien porter son éventail, ramasser
+son bouquet, lui dire des impertinences et lui écrire des
+bouts-rimés. Il avait soin de ne jamais venir à Torcello
+qu'après s'être bien assuré que M. et madame Spada
+étaient occupés en ville et ne viendraient pas le surprendre
+aux pieds de sa princesse, qui ne le connaissait
+que sous le nom du prince Zacharias Kalasi.</p>
+
+<p>Durant les longues soirées, le sans-gêne de la campagne
+permettait à Timothée d'entretenir Mattea, d'autant
+plus qu'il venait souvent des visites, et que dame
+Gica, par soin de sa réputation, prescrivait à son cavalier
+servant de l'attendre au jardin tandis qu'elle serait
+au salon; et pendant ce temps, comme elle ne craignait
+rien au monde plus que de le perdre, elle recommandait
+à sa filleule de lui tenir compagnie, sûre que ses charmes
+de quatorze ans ne pouvaient entrer en lutte avec les
+siens. Le jeune Grec en profita, non pour parler de ses
+prétentions, il s'en garda bien, mais pour l'éclairer sur
+le véritable caractère d'Abul, qui n'était rien moins
+qu'un galant paladin, et qui, malgré sa douceur et sa
+bonté naturelles, faisait jeter une femme adultère dans
+un puits, ni plus ni moins que si c'eût été un chat. Il lui
+peignit en même temps les moeurs des Turcs, l'intérieur
+des harems, l'impossibilité d'enfreindre leurs lois qui
+faisaient de la femme une marchandise appartenant à
+l'homme, et jamais une compagne ou une amie. Il lui
+porta le dernier coup en lui apprenant qu'Abul, outre
+vingt femmes dans son harem, avait une femme légitime
+dont les enfants étaient élevés avec plus de soin
+que ceux des autres, et qu'il aimait autant qu'un Turc
+peut aimer une femme, c'est-à-dire un peu plus que sa
+pipe et un peu moins que son cheval. Il engagea beaucoup
+Mattea à ne pas se placer sous la domination de
+cette femme, qui, dans un accès de jalousie, pourrait
+bien la faire étrangler par ses eunuques. Comme il lui
+disait toutes ces choses par manière de conversation, et
+sans paraître lui donner des avertissements dont elle se
+fût peut-être méfiée, elles faisaient une profonde impression
+sur son esprit et la réveillaient comme d'un
+rêve.</p>
+
+<p>En même temps il eut soin de lui dire tout ce qui pouvait
+lui donner l'envie d'aller à Scio, pour y jouir, dans
+les ateliers qu'il dirigeait, d'une liberté entière et d'un
+sort paisible. Il lui dit qu'elle trouverait à y exercer les
+talents quelle avait acquis dans la profession de son
+père, ce qui l'affranchirait de toute obligation qui pût
+faire rougir sa fierté auprès d'Abul. Enfin il lui fit une
+si riante peinture du pays, de sa fertilité, de ses productions
+rares, des plaisirs du voyage, du charme qu'on
+éprouve à se sentir le maître et l'artisan de sa destinée,
+que sa tête ardente et son caractère fort et aventureux
+embrassèrent l'avenir sous cette nouvelle face. Timothée
+eut soin aussi de ne pas détruire tout à fait son
+amour romanesque, qui était le plus sûr garant de son
+départ, et dont il ne se flattait pas vainement de triompher.
+Il lui laissa un peu d'espoir, en lui disant qu'Abul
+venait souvent dans les ateliers et qu'il y était adoré.
+Elle pensa qu'elle aurait au moins la douceur de le voir;
+et quant à lui, il connaissait trop la parole de son maître
+pour s'inquiéter des suites de ces entrevues. Quand tout
+ce travail que Timothee avait entrepris de faire dans
+l'esprit de Mattea eut porté les fruits qu'il en attendait,
+il pressa son maître de mettre à la voile, et Abul, qui ne
+faisait rien que par lui, y consentit sans peine. Au milieu
+de la nuit, une barque vint prendre la fugitive à
+Torcello et la conduisit droit au canal des Marane, où elle
+s'amarra à un des pieux qui bordent ce chemin des navires
+au travers des bas-fonds. Lorsque le brigantin passa,
+Abul tendit lui-même une corde à Timothee, car il eût
+emmené trente femmes plutôt que de laisser ce serviteur
+fidèle, et la belle Mattea fut installée dans la plus belle
+chambre du navire.</p>
+
+
+
+
+<h3>VII.</h3>
+
+
+<p>Trois ans environ après cette catastrophe, la princesse
+Veneranda était seule un matin dans la villa de
+Torcello, sans filleule, sans sigisbé, sans autre société
+pour le moment que son petit chien, sa soubrette et un
+vieil abbé qui lui faisait encore de temps en temps un madrigal
+ou un acrostiche. Elle était assise devant une superbe
+glace de Murano, et surveillait l'édifice savant que
+son coiffeur lui élevait sur la tête avec autant de soin et
+d'intérêt qu'aux plus beaux jours de sa jeunesse. C'était
+toujours la même femme, pas beaucoup plus laide, guère
+plus ridicule, aussi vide d'idées et de sentiments que par
+le passé. Elle avait conservé le goût fantasque qui présidait
+à sa parure et qui caractérise les femmes grecques
+lorsqu'elles sont dépaysées, et qu'elles veulent entasser
+sur elles les ornements de leur costume avec ceux des
+autres pays. Veneranda avait en ce moment sur la tête
+un turban, des fleurs, des plumes, des rubans, une partie
+de ses cheveux poudrée et une autre teinte en noir. Elle
+essayait d'ajouter des crépines d'or à cet attirail qui ne
+la faisait pas mal ressembler à une des belettes empanachées
+dont parle La Fontaine, lorsque son petit nègre lui
+vint annoncer qu'un jeune Grec demandait à lui parler.
+«Juste ciel! serait-ce l'ingrat Zacharias? s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, répondit le nègre, c'est un très-beau
+jeune homme que je ne connais pas, et qui ne veut vous
+parler qu'en particulier.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu soit loué! c'est un nouveau sigisbé qui me
+tombe du ciel,» pensa Veneranda; et elle fit retirer les témoins
+en donnant l'ordre d'introduire l'inconnu par
+l'escalier dérobé. Avant qu'il parût, elle se hâta de donner
+un dernier coup d'oeil à sa glace, marcha dans la
+chambre pour essayer la grâce de son panier, fonça un
+peu son rouge, et se posa ensuite gracieusement sur son
+ottomane.</p>
+
+<p>Alors un jeune homme, beau comme le jour ou comme
+un prince de conte de fées, et vêtu d'un riche costume
+grec, vint se précipiter à ses pieds et s'empara d'une de
+ses mains qu'il baisa avec ardeur.</p>
+
+<p>«Arrêtez, monsieur, arrêtez! s'écria Veneranda éperdue;
+on n'abuse pas ainsi de l'étonnement et de l'émotion
+d'une femme dans le tête-à-tête. Laissez ma main;
+vous voyez que je suis si tremblante que je n'ai pas la
+présence d'esprit de la retirer. Qui êtes-vous? au nom du
+ciel! et que doivent me faire craindre ces transports imprudents?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! ma chère marraine, répondit le beau garçon,
+ne reconnaissez-vous point votre filleule, la coupable
+Mattea, qui vient vous demander pardon de ses
+torts et les expier par son repentir?»</p>
+
+<p>La princesse jeta un cri en reconnaissant en effet Mattea,
+mais si grande, si forte, si brune et si belle sous ce
+déguisement, qu'elle lui causait la douce illusion d'un
+jeune homme charmant à ses pieds. «Je te pardonnerai,
+à toi, lui dit-elle en l'embrassant; mais que ce misérable
+Zacharias, Timothée, ou comme on voudra l'appeler, ne
+se présente jamais devant moi.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! chère marraine, il n'oserait, dit Mattea; il
+est resté dans le port sur un vaisseau qui nous appartient
+et qui apporte à Venise une belle cargaison de soie blanche.
+Il m'a chargée de plaider sa cause, de vous peindre
+son repentir et d'implorer sa grâce.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! jamais!» s'écria la princesse.</p>
+
+<p>Cependant elle s'adoucit en recevant de la part de son
+infidèle sigisbé un cachemire si magnifique, qu'elle oublia
+tout ce qu'il y avait d'étrange et d'intéressant dans le retour
+de Mattea pour examiner ce beau présent, l'essayer
+et le draper sur ses épaules. Quand elle en eut admiré
+l'effet, elle parla de Timothée avec moins d'aigreur, et demanda
+depuis quand il était armateur et négociant pour
+son compte.</p>
+
+<p>«Depuis qu'il est mon époux, répondit Mattea, et
+qu'Abul lui a fait un prêt de cinq mille sequins pour commencer
+sa fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! vous avez épousé Zacharias? s'écria Veneranda,
+qui voyait dès lors en Mattea une rivale; c'était
+donc de vous qu'il était amoureux lorsqu'il me faisait ici
+de si beaux serments et de si beaux quatrains? O perfidie
+d'un petit serpent réchauffé dans mon sein! Ce n'est
+pas que j'aie jamais aimé ce freluquet; Dieu merci, mon
+coeur superbe à toujours résisté aux traits de l'amour;
+mais c'est un affront que vous m'avez fait l'un et l'autre...</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! non, ma bonne marraine, répondit Mattea,
+qui avait pris un peu de la fourberie moqueuse de son
+mari; Timothée était réellement fou d'amour pour vous.
+Rassemblez bien vos souvenirs, vous ne pourrez en douter.
+Il songeait à se tuer par désespoir de vos dédains.
+Vous savez que de mon côté j'avais mis dans ma petite
+cervelle une passion imaginaire pour notre respectable
+patron Abul-Amet. Nous partîmes ensemble, moi pour
+suivre l'objet de mon fol amour, Timothée pour fuir vos
+rigueurs, qui le rendaient le plus malheureux des hommes.
+Peu à peu, le temps et l'absence calmèrent sa douleur;
+mais la plaie n'a jamais été bien fermée, soyez-en
+sûre, madame; et s'il faut vous l'avouer, tout en demandant
+sa grâce, je tremble de l'obtenir; car je ne songe
+pas sans effroi à l'impression que lui fera votre vue.</p>
+
+<p>&mdash;Rassure-toi, ma chère fille, répondit la Gica tout à
+fait consolée, en embrassant sa filleule, tout en lui tendant
+une main miséricordieuse et amicale; je me souviendrai
+qu'il est maintenant ton époux, et je te ménagerai
+son coeur, en lui montrant la sévérité que je dois
+avoir pour un amour insensé. La vertu que, grâce à la
+sainte Madone, j'ai toujours pratiquée, et la tendresse
+que j'ai pour toi, me font un devoir d'être austère et prudente
+avec lui. Mais explique-moi, je te prie, comment
+ton amour pour Abul s'est passé, et comment tu t'es décidée
+à épouser ce Zacharias que tu n'aimais point.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai sacrifié, répondit Mattea, un amour inutile et
+vain à une amitié sage et vraie. La conduite de Timothée
+envers moi fut si belle, si délicate, si sainte, il eut pour
+moi des soins si désintéressés et des consolations si éloquentes,
+que je me rendis avec reconnaissance à son affection.
+Lorsque nous avons appris la mort de ma mère,
+j'ai espéré que j'obtiendrais le pardon et la bénédiction
+de mon père, et nous sommes venus l'implorer, comptant
+sur votre intercession, ô ma bonne marraine!</p>
+
+<p>&mdash;J'y travaillerai de mon mieux; cependant je doute
+qu'il pardonne jamais à ce Zacharias, à ce Timothée,
+veux-je dire, les tours perfides qu'il lui a joués.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que si, reprit Mattea; la position de mon
+mari est assez belle maintenant, et ses talents sont assez
+connus dans le commerce, pour que son alliance ne semble
+point désavantageuse à mon père.»</p>
+
+<p>La princesse fit aussitôt amener sa gondole, et conduisit
+Mattea chez M. Spada. Celui-ci eut quelque peine
+à la reconnaître sous son habit sciote; mais dès qu'il se
+fut assuré que c'était elle, il lui tendit les bras et lui
+pardonna de tout son coeur. Après le premier mouvement
+de tendresse, il en vint aux reproches et aux lamentations;
+mais dès qu'il fut au courant de la face qu'avait
+prise la destinée de Mattea, il se consola, et voulut aller
+sur-le-champ dans le port voir son gendre et la soie
+blanche qu'il apportait. Pour acheter ses bonnes grâces,
+Timothée la lui vendit à un très-bas prix, et n'eut point
+lieu de s'en repentir; car M. Spada, touché de ses égards
+et frappé de son habileté dans le négoce, ne le laissa
+point repartir pour Scio sans avoir reconnu son mariage
+et sans l'avoir mis au courant de toutes ses affaires. En
+peu d'années la fortune de Timothée suivit une marche
+si heureuse et si droite, qu'il put rembourser la somme
+que son cher Abul lui avait prêtée; mais il ne put jamais
+lui en faire accepter les intérêts. M. Spada, qui avait
+un peu de peine à abandonner la direction de sa maison,
+parla pendant quelque temps de s'associer à son gendre;
+mais enfin Mattea étant devenue mère de deux beaux
+enfants, Zacomo, se sentant vieillir, céda son comptoir,
+ses livres et ses fonds à Timothée, en se réservant une
+large pension, pour le payement régulier de laquelle il
+prit scrupuleusement toutes ses sûretés, en disant toujours
+qu'il ne se méfiait pas de son gendre, mais en répétant
+ce vieux proverbe des négociants: <i>Les affaires
+sont les affaires</i>.</p>
+
+<p>Timothée se voyant maître de la belle fortune qu'il
+avait attendue et espérée, et de la belle femme qu'il aimait,
+se garda bien de laisser jamais soupçonner à celle-ci
+combien ses vues dataient de loin. En cela il eut raison.
+Mattea crut toujours de sa part à une affection parfaitement
+désintéressée, née à l'île de Scio, et inspirée
+par son isolement et ses malheurs. Elle n'en fut pas moins
+heureuse pour être un peu dans l'erreur. Son mari lui
+prouva toute sa vie qu'il l'aimait encore plus que son
+argent, et l'amour-propre de la belle Vénitienne trouva
+son compte à se persuader que jamais une pensée d'intérêt
+n'avait trouvé place dans l'âme de Timothée à côté
+de son image. Avis à ceux qui veulent savoir le fond de
+la vie, et qui tuent la poule aux oeufs d'or pour voir ce
+qu'elle a dans le ventre! Il est certain que si Mattea,
+après son mariage, eût été déshéritée, Timothée ne l'aurait
+pas moins bien traitée, et probablement il n'en eût
+pas ressenti la moindre humeur; les hommes comme lui
+ne font pas souffrir les autres de leurs revers, car il n'est
+guère de véritables revers pour eux. Abul-Amet et Timothée
+restèrent associés d'affaires et amis de coeur
+toute leur vie. Mattea vécut toujours à Venise, dans son
+magasin, entre son père, dont elle ferma les yeux, et
+ses enfants, pour lesquels elle fut une tendre mère, disant
+sans cesse qu'elle voulait réparer envers eux les
+torts qu'elle avait eus envers la sienne. Timothée alla
+tous les ans à Scio, et Abul revint quelquefois à Venise.
+Chaque fois que Mattea le revit après une absence, elle
+éprouva une émotion dont son mari eut très-grand soin
+de ne jamais s'apercevoir. Abul ne s'en apercevait réellement
+pas, et, lui baisant la main à l'italienne, il lui
+disait la seule parole qu'il eût pu jamais apprendre: <i>Votre
+ami</i>.</p>
+
+<p>Quant à Mattea, elle parlait à merveille les langues
+modernes de l'Orient, et dans la conduite de ses affaires
+elle était presque aussi entendue que son mari. Plusieurs
+personnes, à Venise, se souviennent de l'avoir vue. Elle
+était devenue un peu forte de complexion pour une femme,
+et le soleil d'Orient l'avait bronzée, de sorte que sa
+beauté avait pris un caractère un peu viril. Soit à cause
+de cela, soit à cause de l'habitude qu'elle en avait contractée
+dans la vie de commis qu'elle avait menée à Scio,
+et qu'elle menait encore à Venise, elle garda toujours son
+élégant costume sciote, qui lui allait à merveille, et qui
+la faisait prendre pour un jeune homme par tous les
+étrangers. Dans ces occasions, Veneranda, quoique décrépite,
+se redressait encore, et triomphait d'avoir un si
+beau sigisbé au bras. La princesse laissa une partie de
+ses biens à cet heureux couple, à la charge de la faire ensevelir
+dans une robe de drap d'or et de prendre soin de
+son petit chien.</p>
+
+
+
+<p>FIN DE MATTEA.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mattea, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MATTEA ***
+
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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