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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mattea + +Author: George Sand + +Release Date: July 9, 2004 [EBook #12865] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MATTEA *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + + +</pre> + + +<h1>MATTEA.</h1> + +<h4>George Sand</h4> +<br><br><br> + + + +<h3>I.</h3> + + +<p>Le temps devenait de plus en plus menaçant, et l'eau, +teinte d'une couleur de mauvais augure que les matelots +connaissent bien, commençait à battre violemment les +quais et à entre-choquer les gondoles amarrées aux degrés +de marbre blanc de la Piazetta. Le couchant, barbouillé +de nuages, envoyait quelques lueurs d'un rouge vineux +à la façade du palais ducal, dont les découpures légères +et les niches aiguës se dessinaient en aiguilles blanches sur +un ciel couleur de plomb. Les mâts des navires à l'ancre +projetaient sur les dalles de la rive des ombres grêles +et gigantesques, qu'effaçait une à une le passage des +nuées sur la face du soleil. Les pigeons de la république +s'envolaient épouvantés, et se mettaient à l'abri sous le +dais de marbre des vieilles statues, sur l'épaule des saints +et sur les genoux des madones. Le vent s'éleva, fit claquer +les banderoles du port, et vint s'attaquer aux +boucles roides et régulières de la perruque de ser Zacomo +Spada, comme si c'eût été la crinière métallique du lion +de Saint-Marc ou les écailles de bronze du crocodile de +Saint-Théodore.</p> + +<p>Ser Zacomo Spada, le marchand de soieries, insensible +à ce tapage inconvenant, se promenait le long de la colonnade +avec un air de préoccupation majestueuse. De +temps en temps il ouvrait sa large tabatière d'écaille +blonde doublée d'or, et y plongeait ses doigts, qu'il flairait +ensuite avec recueillement, bien que le malicieux +sirocco eût depuis longtemps mêlé les tourbillons de son +tabac d'Espagne à ceux de la poudre enlevée à son chef +vénérable. Enfin, quelques larges gouttes de pluie se faisant +sentir à travers ses bas de soie, et un coup de vent +ayant fait voler son chapeau et rabattu sur son visage la +partie postérieure de son manteau, il commença à s'apercevoir +de l'approche d'une de ces bourrasques qui arrivent +à l'improviste sur Venise au milieu des plus sereines +journées d'été, et qui font en moins de cinq minutes un +si terrible dégât de vitres, de cheminées, de chapeaux et +de perruques.</p> + +<p>Ser Zacomo Spada, s'étant débarrassé non sans peine +des plis du camelot noir que le vent plaquait sur son +visage, se mit à courir après son chapeau aussi vite que +purent lui permettre sa gravité sexagénaire et les nombreux +embarras qu'il rencontrait sur son chemin: ici un +brave bourgeois qui, ayant eut la malheureuse idée d'ouvrir +son parapluie et s'apercevant bien vite que rien +n'était moins à propos, faisait de furieux efforts pour le +refermer et s'en allait avec lui à reculons vers le canal; +là une vertueuse matrone occupée à contenir l'insolence +de l'orage engouffré dans ses jupes; plus loin un groupe +de bateliers empressés de délier leurs barques et d'aller +les mettre à l'abri sous le pont le plus voisin; ailleurs un +marchand de gâteaux de maïs courant après sa vile marchandise +ni plus ni moins que ser Zacomo après son excellent +couvre-chef. Après bien des peines, le digne marchand +de soieries parvint à l'angle de la colonnade du +palais ducal, où le fugitif s'était réfugié; mais au moment +où il pliait un genou et allongeait un bras pour s'en emparer, +le maudit chapeau repartit sur l'aile vagabonde du +sirocco, et prit son vol le long de la rive des Esclavons, +côtoyant le canal avec beaucoup de grâce et d'adresse.</p> + +<p>Le marchand de soieries fit un gros soupir, croisa un +instant les bras sur sa poitrine d'un air consterné, puis +s'apprêta courageusement à poursuivre sa course, tenant +d'une main sa perruque pour l'empêcher de suivre le +mauvais exemple, de l'autre serrant les plis de son manteau, +qui s'entortillait obstinément autour de ses jambes. +Il parvint ainsi au pied du pont de la Paille, et il mettait +de nouveau la main sur son tricorne, lorsque l'ingrat, +faisant une nouvelle gambade, traversa le petit canal des +Prisons sans le secours d'aucun pont ni d'aucun bateau, +et s'abattit comme une mouette sur l'autre rive. «Au +diable le chapeau! s'écria ser Zacomo découragé; avant +que je n'aie traversé un pont, il aura franchi tous les canaux +de la ville. En profite qui voudra! ...»</p> + +<p>Un tempête de rires et de huées répondit en glapissant +à l'exclamation de ser Zacomo. Il jeta autour de lui un +regard courroucé, et se vit au milieu d'une troupe de polissons +qui, sous leurs guenilles et avec leurs mines sales +et effrontées, imitaient son attitude tragique et le froncement +olympien de son sourcil. «Canaille! s'écria le +brave homme en riant à demi de leurs singeries et de sa +propre mésaventure, prenez garde que je ne saisisse l'un +de vous par les oreilles et que je ne le lance avec mon +chapeau au milieu des lagunes!»</p> + +<p>En proférant cette menace, ser Zacomo voulut faire +le moulinet avec sa canne; mais comme il levait le bras +avec une noble fureur, ses jambes perdirent l'équilibre; +il était près de la rive, et il abandonna le pavé pour aller +tomber ...</p> + + + +<h3>II.</h3> + + +<p>Heureusement la gondole de la princesse Veneranda +se trouvait là, arrêtée par un embarras de barques chioggiotes, +et faisait de vains efforts de rames pour les dépasser. +Ser Zacomo, se voyant lancé, ne songea plus qu'à +tomber le plus décemment possible, tout en se recommandant +à la Providence, laquelle, prenant sa dignité de père +de famille et de marchand de soieries en considération, +daigna lui permettre d'aller s'abattre aux pieds de la princesse +Veneranda, et de ne point chiffonner trop malhonnêtement +le panier de cette illustre personne.</p> + +<p>Néanmoins la princesse, qui était fort nerveuse, jeta +un grand cri d'effroi, et les polissons pressés sur la rive +applaudirent et trépignèrent de joie. Il restèrent là tant +que leurs huées et leurs rires purent atteindre le malheureux +Zacomo, que la gondole emportait trop lentement à +travers la mêlée d'embarcations qui encombraient le canal.</p> + +<p>La princesse grecque Veneranda Gica était une personne +sur l'âge de laquelle les commentateurs flottaient +irrésolus, du chiffre quarante au chiffre soixante. Elle +avait la taille fort droite, bien prise dans un corps baleiné, +d'une rigidité majestueuse. Pour se dédommager +de cette contrainte où, par amour de la ténuité, elle +condamnait une partie de ses charmes; et pour paraître +encore jeune et folâtre, elle remuait à tout propos les bras +et la tête, de sorte qu'on ne pouvait être assis près d'elle +sans recevoir au visage à chaque instant son éventail ou +ses plumes. Elle était d'ailleurs bonne, obligeante, généreuse +jusqu'à la prodigalité, romanesque, superstitieuse, +crédule et faible. Sa bourse avait été exploitée par plus +d'un charlatan, et son cortège avait été grossi de plus +d'un chevalier d'industrie. Mais sa vertu était sortie pure +de ces dangers, grâce à une froideur excessive d'organisation +que les puérilités de la coquetterie avaient fait +passer à l'état de maladie chronique.</p> + +<p>Ser Zacomo Spada était sans contredit le plus riche et +le plus estimable marchand de soieries qu'il y eût dans +Venise. C'était un de ces véritables amphibies qui préfèrent +leur île de pierre au reste du monde, qu'ils n'ont +jamais vu, et qui croiraient manquer à l'amour et au +respect qu'ils lui doivent s'ils cherchaient à acquérir la +moindre connaissance de ce qui existe au déjà. Celui-ci +se vantait de n'avoir jamais mis le pied en terre ferme, +et de ne s'être jamais assis dans un carrosse. Il possédait +tous les secrets de son commerce, et savait au juste quel +îlot de l'Archipel ou quel canton de la Calabre élevait les +plus beaux mûriers et filait les meilleures soies. Mais là +se bornaient absolument ses notions sur l'histoire naturelle +terrestre. Il ne connaissait de quadrupèdes que les +chiens et les chats, et n'avait vu de boeuf que coupé par +morceaux dans le bateau du boucher. Il avait des chevaux +une idée fort incertaine, pour en avoir vu deux fois dans, +sa vie à de 'certaines solennités où, pour divertir et surprendre +le peuple, le sénat avait permis à des troupes de +bateleurs d'en amener quelques-uns sur le quai des Esclavons. +Mais ils étaient si bizarrement et si pompeusement +enharnachés, que ser Zacomo et beaucoup d'autres +avaient pu penser que leurs crins, étaient naturellement +tressés et mêlés de fils d'or et d'argent. Quant aux touffes +de plumes rouges et blanches dont on les avait couronnés, +il était hors de doute qu'elles appartenaient à leurs têtes, +et ser Zacomo, en faisant à sa famille la description du +cheval, déclarait que cet ornement naturel était ce qu'il +y avait de plus beau dans l'animal extraordinaire apporté +de la terre ferme. Il le rangeait d'ailleurs clans +l'espèce du boeuf, et encore aujourd'hui beaucoup de Vénitiens +ne connaissent pas le cheval sous une autre dénomination +que celle de boeuf sans cornes, <i>bue senxa corni</i>.</p> + +<p>Ser Zacomo était méfiant à l'excès quand il s'agissait +de risquer un sequin dans une affaire, crédule comme un +enfant et capable de se ruiner quand on savait s'emparer +de son imagination, que l'oisiveté avait rendue fort impressionnable; +laborieux et actif, mais indifférent à +toutes les jouissances que pouvaient lui procurer ses bénéfices; +amoureux de l'or monnayé, et <i>dilettante di +musica</i>, bien qu'il eût la voix fausse et battit toujours la +mesure à contre-temps; doux, souple, et assez adroit +pour régner au moins sur son argent sans trop irriter +une femme acariâtre; pareil d'ailleurs à tous ces vrais +types de sa patrie, qui participent au moins autant de la +nature du polype que de celle de l'homme.</p> + +<p>Il y avait bien une trentaine d'années que M. Spada +fournissait des étoffes et des rubans à la toilette effrénée +de la princesse Gica; mais il se gardait bien de savoir +le compté des ans écoulés lorsqu'il avait l'honneur de +causer avec elle, ce qui lui arrivait assez souvent, d'abord +parce que la princesse se livrait volontiers avec lui +au plaisir de babiller, le plus doux qu'une femme grecque +connaisse; ensuite parce que Venise a eu en tout temps les +moeurs faciles et familières qui n'appartiennent guère en +France qu'aux petites villes, et que notre grand monde, +plus collet-monté, appellerait du commérage de mauvais +ton.</p> + +<p>Après s'être fait expliquer l'accident qui avait lancé +M. Zacomo à ses pieds, la princesse Veneranda le fit donc +asseoir sans façon auprès d'elle, et le força, malgré ses humbles +excuses, d'accepter un abri sous le drap noir de +sa gondole contre la pluie et le vent, qui faisaient rage, +et qui autorisaient suffisamment un tête-à-tête entre un +vieux marchand sexagénaire et une jeune princesse qui +n'avait pas plus de cinquante-cinq ans.</p> + +<p>«Vous viendrez avec moi jusqu'à mon palais, lui +avait-elle dit, et mes gondoliers vous conduiront jusqu'à: +votre boutique.» Et, chemin faisant, elle l'accablait de +questions sur sa santé, sur ses affaires, sur sa femme, +sur sa fille; questions pleines d'intérêt, de bonté, mais +surtout de curiosité; car on sait que les dames de Venise, +passant leurs jours dans l'oisiveté, n'auraient absolument +rien à dire le soir à leurs amants ou à leurs amis si elles +ne s'étaient fait le matin un petit recueil d'anecdotes plus +ou moins puériles.</p> + +<p>Ser Spada, d'abord très-honoré de ces questions, y +répondit moins nettement, et se troubla lorsque la princesse +entama le chapitre du prochain mariage de sa fille. +«Mattea, lui disait-elle pour l'encourager à répondre, +est la plus belle personne du monde; vous devez être +bien heureux et bien fier d'avoir une si charmante enfant. +Toute la ville en parle, et il n'est bruit que de son +air noble et de ses manières distinguées. Voyons, Spada, +pourquoi ne me parlez-vous pas d'elle comme à l'ordinaire? +Il me semble que vous avez quelque chagrin, et +je gagerais que c'est à propos de Mattea; car, chaque fois +que je prononce son nom, vous froncez le sourcil comme +un homme qui souffre. Voyons, voyons; contez-moi +cela. Je suis l'amie de votre petite famille; j'aime Mattea +de tout mon coeur, c'est ma filleule; j'en suis fière. Je +serais bien fâchée qu'elle fût pour vous un sujet de contrariété, +et vous savez que j'ai droit de la morigéner. +Aurait-elle une amourette? refuserait-elle d'épouser son +cousin Checo?»</p> + +<p>M. Spada, dont toutes ces interrogations augmentaient +terriblement la souffrance, essaya respectueusement de +les éluder; mais Veneranda, ayant flairé là l'odeur d'un +secret, s'acharnait à sa proie, et le bonhomme, quoique +assez honteux de ce qu'il avait à dire, ayant une juste +confiance en la bonté de la princesse, et d'ailleurs aimant +à parler comme un Vénitien, c'est-à-dire presque autant +qu'une Grecque, se résolut à confesser le sujet de sa préoccupation.</p> + +<p>«Hélas! brillante Excellence (chiarissima); dit-il en +prenant une prise de tabac imaginaire dans sa tabatière +vide, c'est en effet ma fille qui cause le chagrin que je ne +puis dissimuler. Votre seigneurie sait bien que Mattea est +en âge de songer à autre chose qu'à des poupées.</p> + +<p>—Sans doute, sans doute, elle à tantôt cinq pieds de +haut, répondit la princesse, la plus, belle taille qu'une +femme puisse avoir; c'est précisément ma taille. Cependant +elle n'a pas plus de quatorze ans; c'est ce qui la +rend un peu excusable; car, après tout, c'est encore un +enfant incapable d'un raisonnement sérieux: D'ailleurs +le précoce développement de sa beauté doit nécessairement +lui donner quelque impatience d'être mariée.</p> + +<p>—Hélas! reprit ser Zacomo, votre seigneurie sait +combien ma fille est admirée, non-seulement par tous +ceux qui la connaissent, mais encore par tous ceux qui +passent devant notre boutique. Elle sait que les plus élégants +et les plus riches seigneurs s'arrêtent des heures +entières devant notre porte, feignant de causer entre eux +ou d'attendre quelqu'un, pour jeter de fréquents regards +sur le comptoir où elle est assise auprès de sa mère. Plusieurs +viennent marchander mes étoffes pour avoir le +plaisir de lui adresser quelques mots, et ceux qui ne sont +point malappris achètent toujours quelque chose, ne fût-ce +qu'une paire de bas de soie; c'est toujours cela. Dame +Loredana, mon épouse, qui certes est une femme alerte et +vigilante, avait élevé cette pauvre enfant dans de si bons +principes que jamais jusqu'ici on n'avait vu une fille si +réservée, si discrète et si honnête; toute la ville en témoignerait.</p> + +<p>—Certes, reprit la princesse, il est impossible d'avoir +un maintien plus convenable que le sien, et j'entendais +dire l'autre jour dans une soirée que la Mattea était une +des plus belles personnes de Venise, et que sa beauté était +rehaussée par un certain air de noblesse et de fierté qui la +distinguait de toutes ses égales et la faisait paraître comme +une princesse au milieu d'un troupeau de soubrettes.</p> + +<p>—Cela est vrai, par le Christ, vrai! répéta ser Zacomo +d'un ton mélancolique. C'est une fille qui n'a jamais +perdu son temps à s'attifer de colifichets, chose qui ne +convient qu'aux dames de qualité; toujours propre et +bien peignée dès le matin, et si tranquille, si raisonnable, +qu'il n'y a pas un cheveu de dérangé à son chignon +dans toute une journée; économe, laborieuse, et douce +comme une colombe, ne répondant jamais pour se dispenser +d'obéir, silencieuse que c'est un miracle, étant fille de +ma femme! enfin un diamant, un vrai trésor. Ce n'est pas +la coquetterie qui l'a perdue; car elle ne faisait nulle attention +à ses admirateurs, pas plus aux honnêtes gens qui +venaient acheter dans ma boutique qu'aux godelureaux +qui en encombraient le seuil pour la regarder. Ce n'est pas +non plus l'impatience d'être mariée; car elle sait qu'elle a +à Mantoue un mari tout prêt, qui n'attend qu'un mot +pour venir lui faire sa cour. Eh bien! malgré tout cela, +voilà que du jour au lendemain, et sans avertir personne, +elle s'est monté la tête pour quelqu'un que je n'ose pas +seulement nommer.</p> + +<p>—Pour qui? grand Dieu! s'écria Veneranda; est-ce +le respect ou l'horreur qui glace ce nom sur vos lèvres? +est-ce de votre vilain bossu garçon de boutique; est-ce du +doge que votre fille est éprise?</p> + +<p>—C'est pis que tout ce que Votre Excellence peut +imaginer, répondit ser Zacomo en s'essuyant le front: +c'est d'un mécréant, c'est d'un idolâtre, c'est du Turc Abul!</p> + +<p>—Qu'est-ce que cet Abul? demanda la princesse.</p> + +<p>—C'est, répondit Zacomo, un riche fabricant de +ces belles étoffes de soie de Perse, brochées d'or et +d'argent, que l'on façonne à l'île de Scio, et que Votre +Excellence aime à trouver dans mon magasin.</p> + +<p>—Un Turc! s'écria Veneranda; sainte madone! c'est +en effet bien déplorable, et je n'y conçois rien. Amoureuse +d'un Turc, ô Spada! cela ne peut pas être; il y a +là-dessous quelque mystère. Quant à moi, j'ai été, dans +mon pays, poursuivie par l'amour des plus beaux et des +plus riches d'entre eux, et je n'ai jamais eu que de l'horreur +pour, ces gens-là. Oh! c'est que je me suis recommandée +à Dieu dès l'âge où ma beauté m'a mise en danger, +et qu'il m'a toujours préservée; Mais sachez que tous +les musulmans sont voués au diable, et qu'ils possèdent +tous des amulettes ou des philtres au moyen desquels +beaucoup de chrétiennes renient le vrai Dieu pour se +jeter dans leurs bras. Soyez sûr de ce que je vous dis.</p> + +<p>—N'est-ce pas une chose inouïe, un de ces malheurs +qui ne peuvent arriver qu'à moi? dit M. Spada. Une fille +si belle et si honnête!</p> + +<p>—Sans doute, sans doute, reprit la princesse; il y a +de quoi s'étonner et s'affliger. Mais, je vous le demande, +comment a pu s'opérer un pareil sortilège?</p> + +<p>—Voilà ce qu'il m'est impossible de savoir. Seulement, +s'il y a un charme jeté sur ma fille, je crois pouvoir en +accuser un infâme serpent, appelé Timothée, Grec esclavon, +qui est au service de ce Turc, et qui vient souvent +avec lui dans ma maison pour servir d'interprète entre +lui et moi; car ces mahométans ont une tête de fer, et +depuis cinq ans qu'Abul vient à Venise, il ne parle pas +plus chrétien que le premier jour. Ce n'est donc pas par +les oreilles qu'il a séduit ma fille; car il s'assied dans un +coin et ne dit mot non plus qu'une pierre. Ce n'est pas +par les yeux; car il ne fait pas plus attention à elle que +s'il ne l'eût pas encore aperçue. Il faut donc en effet, +comme Votre Excellence le remarque et comme je l'avais +déjà pensé, qu'il y ait une cause surnaturelle à cet amour-là; +car de tous les hommes dont Mattea est entourée, ce +damné est le dernier auquel une fille sage et prudente +comme elle aurait dû songer. On dit que c'est un bel +homme; quant à moi, il me semble fort laid avec ses +grands yeux de chouette et sa longue barbe noire.</p> + +<p>—Mon cher monsieur, interrompit la princesse, il y a +du sortilège là-dedans. Avez-vous surpris quelque intelligence +entre votre fille et ce Grec Timothée?</p> + +<p>—Certainement. Il est si bavard qu'il parle même avec +<i>Tisbé</i>, la chienne de ma femme, et il adresse, très-souvent +la parole à ma fille pour lui dire des riens, des âneries +qui la feraient bâiller dites par un autre, mais qu'elle +accueille fort bien de la part de Timothée; c'est au point +que nous avons cru d'abord qu'elle était amoureuse du +Grec, et comme c'est un homme de rien, nous en étions +fâchés. Hélas! ce qui lui arrive est bien pis!</p> + +<p>—Et comment savez-vous que c'est du Turc et non +pas du Grec que votre fille est amoureuse?</p> + +<p>—Parce qu'elle nous l'a dit elle-même ce matin. Ma +femme la voyant maigrir, devenir triste, indolente et +distraite, avait pensé que c'était le désir d'être mariée +qui la tourmentait ainsi, et nous avions décidé que nous +ferions venir son prétendu sans lui rien dire. Ce matin +elle vint m'embrasser d'un air si chagrin et avec un visage +si pâle que je crus lui faire plaisir en lui annonçant +la prochaine arrivée de Checo. Mais, au lieu de se réjouir, +elle hocha la tête d'une manière qui fâcha ma femme, +laquelle, il faut l'avouer, est un peu emportée, et traite +quelquefois sa fille trop sévèrement. «Qu'est-ce à dire? +lui demanda-t-elle; est-ce ainsi que l'on répond à son +papa?—Je n'ai rien répondu, dit la petite.—Vous avez +fait pis, dit la mère, vous avez témoigné du dédain pour +la volonté de vos parents.—Quelle volonté? demanda +Mattea.—La volonté que vous receviez bien Checo, répondit +ma femme; car vous savez qu'il doit être votre +mari; et je n'entends pas que vous le tourmentiez de mille +caprices, comme font les petites personnes d'aujourd'hui, +qui meurent d'envie de se marier, et qui, pour jouer les +précieuses, font perdre la tête à un pauvre fiancé par des +fantaisies et des simagrées de toute sorte; Depuis quelque +temps vous êtes devenue fort bizarre et fort insupportable, +je vous en avertis,» etc., etc. Votre Excellence +peut imaginer tout ce que dit ma femme, elle a une si +brave langue dans la bouche! Cela finit par impatienter +la petite, qui lui dit d'un air très-hautain: «Apprenez +que Checo ne sera jamais mon mari, parce que je le déteste, +et parce que j'ai disposé de mon coeur.» Alors Loredana +se mit dans une grande colère et lui fit mille menaces. +Mais je la calmai en disant qu'il fallait savoir en +faveur de qui notre fille avait, comme elle le disait, disposé +de son coeur; et je la pressai de nous le dire. J'employai +la douceur pour la faire parler, mais ce fut inutile. +«C'est mon secret, disait-elle; je sais que je ne puis +jamais épouser celui que j'aime, et j'y suis résignée; +mais je l'aimerai en silence, et je n'appartiendrai jamais +à un autre. «Là-dessus, ma femme s'emporta de plus en +plus, lui reprocha de s'être énamourée de ce petit aventurier +de Timothée, le laquais d'un Turc, et elle lui dit +tant de sottises que la colère fit plus que l'amitié, et que +la malheureuse enfant s'écria en se levant et en parlant +d'une voix ferme: «Toutes vos menaces sont inutiles; +j'aimerai celui que mon coeur a choisi, et puisque vous +voulez savoir son nom, sachez-le: c'est Abul.» Là-dessus +elle cacha son visage enflammé dans ses deux mains, et +fondit en larmes. Ma femme s'élança vers elle et lui donna +un soufflet.</p> + +<p>—Elle eut tort! s'écria la princesse.</p> + +<p>—Sans doute, Excellence, elle eut tort. Aussi, quand +je fus revenu de l'espèce de stupeur où cette déclaration +m'avait jeté, j'allai prendre ma fille par la main, et, pour +la soustraire au ressentiment de sa mère, je courus l'enfermer +dans sa chambre, et je revins essayer de calmer +la Loredana. Ce ne fut pas facile; enfin, à force de la raisonner, +j'obtins qu'elle laisserait l'enfant se dépiter et +rougir de honte toute seule pendant quelques heures. Je +me chargeai ensuite d'aller la réprimander, et de l'amener +demander pardon à sa mère à l'heure du souper. Pour +lui donner le temps de faire ses réflexions, je suis sorti, emportant +la clef de sa chambre dans ma poche, et songeant +moi-même à ce que je pourrais lui dire de terrible et de +convenable pour la frapper d'épouvante et la ramener à +la raison. Malheureusement l'orage m'a surpris au milieu +de ma méditation, et voici que je suis forcé de retourner +au logis sans avoir trouvé le premier mot de mon discours +paternel. J'ai bien encore trois heures avant le souper, +mais Dieu sait si les questions, les exclamations et +les lamentations de la Loredana me laisseront un quart +d'heure de loisir pour me préparer à la conférence. Ah! +qu'on est malheureux, Excellence, d'être père de famille +et d'avoir affaire à des Turcs!</p> + +<p>—Rassurez-vous, mon digne monsieur, répondit la +princesse d'un air grave. Le mal n'est peut-être pas aussi +grand que vous l'imaginez. Peut-être quelques exhortations +douces de votre part suffiront-elles pour chasser +l'influence du démon. Je m'occuperai, quant à moi, de +réciter des prières et de faire dire des messes. Et puis je +parlerai; soyez sûr que j'ai de l'influence sur la Mattea. +S'il le faut, je l'emmènerai à la campagne. Venez me voir +demain, et amenez-la avec vous. Cependant veillez bien +à ce qu'elle ne porte aucun bijou ni aucune étoffe que ce +Turc ait touchée. Veillez aussi à ce qu'il ne fasse pas devant +elle des signes cabalistiques avec les doigts. Demandez-lui +si elle n'a pas reçu de lui quelque don; et si cela +est arrivé, exigez qu'elle vous le remette, et jetez-le au +feu. A votre place, je ferais exorciser la chambre. On ne +sait pas quel démon peut s'en être emparé. Allez, cher +Spada, dépêchez-vous, et surtout tenez-moi au courant +de cette affaire. Je m'y intéresse beaucoup.»</p> + +<p>En parlant ainsi, la princesse, qui était arrivée à son +palais, fit un salut gracieux à son protégé, et s'élança, +soutenue de ses deux gondoliers, sur les marches du péristyle. +Ser Zacomo, assez frappé de la profondeur de ses +idées et un peu soulagé de son chagrin, remercia les gondoliers, +car le temps était déjà redevenu serein, et reprit à +pied, par les rues étroites et anguleuses de l'intérieur, le +chemin de sa boutique, située sous les vieilles Procuraties.</p> + + + + +<h3>III.</h3> + +<p>Enfermée dans sa chambre, seule et pensive, la belle +Mattea se promenait en silence, les bras croisés sur sa +poitrine, dans une attitude de mutine résolution, et la +paupière humide d'une larme que la fierté ne voulait +point laisser tomber. Elle n'était pourtant vue de personne; +mais sans doute elle sentait, comme il arrive souvent +aux enfants et aux femmes, que son courage tenait +à un fil, et que la première larme qui s'ouvrirait un passage +à travers ses longs cils noirs entraînerait un déluge +difficile à réprimer. Elle se contenait donc et se donnait +en passant et en repassant devant sa glace des airs dégagés, +affectant une démarche altière et s'éventant d'un +large éventail de la Chine à la mode de ce temps-là.</p> + +<p>Mattea, ainsi qu'on a pu le voir par la conversation +de son père avec la princesse, était une fort belle créature, +âgés de quatorze ans seulement, mais déjà très-développée +et très-convoitée par tous les galants de Venise. +Ser Zacomo ne la vantait point au delà de ses mérites en +déclarant que c'était un véritable trésor, une fille sage, +réservée, laborieuse, intelligente, etc., etc. Mattea possédait +toutes ces qualités et d'autres encore que son père +était incapable d'apprécier, mais qui, dans la situation +où le sort l'avait fait naître, devaient être pour elle une +source de maux très-grands. Elle était douée d'une imagination +vive, facile à exalter, d'un coeur fier et généreux +et d'une grande force de caractère. Si ces facultés +eussent été bien dirigées dans leur essor, Mattea eût été +la plus heureuse enfant du monde et M. Spada le plus +heureux des pères; mais madame Loredana, avec son caractère +violent, son humeur âcre et querelleuse, son opiniâtreté +qui allait jusqu'à la tyrannie, avait sinon gâté, +du moins irrité cette belle âme au point de la rendre orgueilleuse, +obstinée, et même un peu farouche. Il y avait +bien en elle un certain reflet du caractère absolu de sa +mère, mais adouci par la bonté et l'amour de la justice, +qui est la base de toute belle organisation. Une intelligence +élevée, qu'elle avait reçue de Dieu seul, et la lecture +furtive de quelques romans pendant les heures destinées +au sommeil, la rendaient très-supérieure à ses +parents, quoiqu'elle fût très-ignorante et plus simple +peut-être qu'une fille élevée dans notre civilisation moderne +ne l'est à l'âge de huit ans.</p> + +<p>Élevée rudement quoique avec amour et sollicitude, +réprimandée et même frappée dans son enfance pour les +plus légères inadvertances, Mattea avait conçu pour sa +mère un sentiment de crainte qui souvent touchait à l'aversion. +Altière et dévorée de rage en recevant ces corrections, +elle s'était habituée à les subir dans un sombre +silence, refusant héroïquement de supplier son tyran, ou +même de paraître sensible à ses outrages. La fureur de sa +mère était doublée par cette résistance, et quoique au fond +elle aimât sa fille, elle l'avait si cruellement maltraitée +parfois que ser Zacomo avait été obligé de l'arracher de +ses mains. C'était le seul courage dont il fut capable, car +il ne la redoutait pas moins que Mattea, et de plus la faiblesse +de son caractère le plaçait sous la domination de +cet esprit plus obstiné et plus impétueux que le sien. En +grandissant, Mattea avait appelé la prudence au secours +de son oppression, et par frayeur, par aversion peut-être, +elle s'était habituée à une stricte obéissance et à une +muette ponctualité dans sa lutte; mais la conviction +qui enchaîne les coeurs s'éloignait du sien chaque +jour davantage. En elle-même elle détestait son joug, +et sa volonté secrète démentait à chaque instant, non +pas ses paroles (elle ne parlait jamais, pas même à son +père, dont la faiblesse lui causait une sorte d'indignation), +mais ses actions et sa contenance. Ce qui la révoltait +peut-être le plus et à juste titre, c'était que sa mère, au +milieu de son despotisme, de ses violences et de ses injustices, +se piquât d'une austère dévotion, et la contraignit +aux plus étroites pratiques du bigotisme. La piété, généralement +si douce, si tolérante et si gaie chez la nation +vénitienne, était dans le coeur de la Piémontaise Loredana +un fanatisme insupportable que Mattea ne pouvait +accepter. Aussi, tout en aimant la vertu, tout en adorant +le Christ et en dévorant à ses pieds chaque jour bien des +larmes amères, la pauvre enfant avait osé, chose inouïe +dans ce temps et dans ce pays, se séparer intérieurement +du dogme à l'égard de plusieurs points arbitraires. Elle +s'était fait, sans beaucoup de réflexion et sans aucune +controverse, une religion personnelle, pure, sincère, instinctive. +Elle apprenait chaque jour cette religion de son +choix, l'occasion amenant le précepte, l'absurdité des +arrêts * les révoltes du bon sens; et quand elle entendait +sa mère damner impitoyablement tous les hérétiques, +quelque vertueux qu'ils fussent, elle allait assez loin dans +l'opinion contraire pour absoudre même les infidèles et +les regarder comme ses frères. Mais elle ne disait point +ses pensées à cet égard; car, quoique son extrême docilité +apparente eût dû désarmer pour toujours la mégère, +celle-ci, à la moindre marque d'inattention ou de lenteur +dans l'accomplissement de ses volontés, lui infligeait +des châtiments réservés à l'enfance et dont l'âme outrée +de l'adolescente Mattea ressentait vivement les profondes +atteintes.</p> + +<p>Si bien que cent fois elle avait formé le projet de s'enfuir +de la maison paternelle, et ce projet eût déjà été exécuté +si elle avait pu compter sur un lieu de refuge; mais +dans son ignorance absolue du monde, sans en connaître +les vrais écueils, elle craignait de ne pouvoir trouver +nulle part asile et protection.</p> + +<p>Elle ne connaissait en fait de femmes que sa mère et +quelques volumineuses matrones de même acabit, plus +ou moins exercées aux criailleries conjugales, mais toutes +aussi bornées, aussi étroites dans leurs idées, aussi intolérantes +dans ce qu'elles appelaient leurs principes moraux +et religieux. Mattea croyait toutes les femmes semblables +à celles-là, tous les hommes aussi incertains, +aussi opprimés, aussi peu éclairés que son père. Sa marraine, +la princesse Gica, lui était douce et facile; mais l'absurdité +de son caractère n'offrait pas plus de garantie +que celui d'un enfant. Elle ne savait où placer son espérance, +et songeait à se retirer dans quelque désert pour y +vivre de racines et de pleurs.—Si le monde est ainsi, se +disait-elle dans ses vagues rêveries, si les malheureux sont +repoussés partout, si celui que l'injustice révolte +doit être maudit et chassé comme un impie, ou chargé de +fers comme un fou dangereux, il faut que je meure ou +que je cherche la Thébaïde. Alors elle pleurait et tombait +dans de longues réflexions sur cette Thébaïde qu'elle +ne se figurait guère plus éloignée que Trieste ou Padoue, +et qu'elle songeait à gagner à pied avec quelques sequins, +fruit des épargnes de toute sa vie.</p> + +<p>Toute autre qu'elle eût songé à se sauver dans un couvent, +refuge ordinaire, en ce temps-là, des filles coupables +ou désolées. Mais elle avait une invincible méfiance +et une espèce de haine pour tout ce qui portait un habit +religieux. Son confesseur l'avait trahie dans de soi-disant +bonnes intentions en discourant avec sa mère et de la +confession reçue et de la pénitence fructueuse à imposer. +Mattea le savait, et, forcée de retourner vers lui, elle +avait eu la fermeté de refuser et la pénitence et l'absolution. +Menacée par le confesseur, elle l'avait menacé à +son tour d'aller se jeter aux pieds du patriarche et de lui +tout déclarer. C'était une menace qu'elle n'aurait point +exécutée, car la pauvre opprimée eût craint de trouver +dans le patriarche lui-même un oppresseur plus puissant; +mais elle avait réussi à effrayer le prêtre, et +depuis ce temps le secret de sa confession avait été respecté.</p> + +<p>Mattea, s'imaginant que toute nonne ou prêtre à qui +elle aurait recours, bien loin de prendre sa défense, la +livrerait à sa mère et rendrait sa chaîne plus pesante, +repoussait non-seulement l'idée d'implorer de telles gens, +mais encore celle de fuir. Elle chassait vite ce projet dans +la singulière crainte de le faire échouer en étant forcée de +s'en confesser, et, par une sorte de jésuitisme naturel aux +âmes féminines, elle se persuadait n'avoir eu que d'involontaires +velléités de fuite, tandis qu'elle conservait solide +et intacte dans je ne sais quel repli caché de son coeur la +volonté de partir à la première occasion.</p> + +<p>Elle eût pu chercher dans les offres ou seulement dans +les désirs naissants de quelque adorateur une garantie +de protection et de salut; mais Mattea, aussi chaste que +son âge, n'y avait jamais pensé; il y avait dans les regards +avides que sa beauté attirait sur elle quelque chose +d'insolent qui blessait son orgueil au lieu de le flatter, et +qui l'augmentait dans un sens tout opposé à la puérile +vanité des jeunes filles. Elle n'était occupée qu'à se créer +un maintien froid et dédaigneux qui éloignât toute entreprise +impertinente, et elle faisait si bien que nulle parole +d'amour n'avait osé arriver jusqu'à son oreille, aucun +billet jusqu'à la poche de son tablier.</p> + +<p>Mais comme elle agissait ainsi par disposition naturelle +et non par suite des leçons emphatiques de sa mère, +elle ne repoussait pas absolument l'espoir de trouver un +coeur noble, une amitié solide et désintéressée, qui consentît +à la sauver sans rien exiger d'elle; car si elle ignorait +bien des choses, elle en savait aussi beaucoup que les +filles d'une condition médiocre apprennent de très-bonne +heure.</p> + +<p>Le cousin Checo étant stupide et insoutenable comme +tous les maris tenus en réserve par la prévoyance des +parents, Mattea s'était juré de se précipiter dans le Canalazzo +plutôt que d'épouser cet homme ridicule, et c'était +principalement pour se garantir de ses poursuites +qu'elle avait déclaré le matin même à sa mère, dans un +effort désespéré, que son coeur appartenait à un autre.</p> + +<p>Mais cela n'était pas vrai. Quelquefois peut-être Mattea, +laissant errer ses yeux sur le calme et beau visage +du marchand turc, dont le regard ne la recherchait jamais +et ne l'offensait point comme celui des autres hommes, +avait-elle pensé que cet homme, étranger aux lois +et aux préjugés de son pays, et surtout renommé entre +tous les négociants turcs pour sa noblesse et sa probité, +pouvait la secourir. Mais à cette idée rapide avait succédé +un raisonnable avertissement de son orgueil; Abul ne +semblait nullement éprouver pour elle amour, amitié ou +compassion. Il ne paraissait pas même la voir la plupart +du temps; et s'il lui adressait quelques regards étonnés, +c'était de la singularité de son vêtement européen, ou du +bruit que faisait à son oreille la langue presque inconnue +qu'elle parlait, qu'il était émerveillé. Mattea s'était rendu +compte de tout cela; elle se disait sans humeur, sans dépit, +sans chagrin, peut-être seulement avec une surprise +ingénue, qu'elle n'avait produit aucune impression sur +Abul; puis elle ajoutait: «Si quelque marchand turc +d'une bonne et honnête figure, et d'une intacte réputation, +comme Abul-Amet, m'offrait de m'épouser et de m'emmener +dans son pays, j'accepterais sans répugnance et +sans scrupule; et quelque médiocrement heureuse que je +fusse, je ne pourrais manquer de l'être plus qu'ici. C'était +là tout, en vérité. Ni le Turc Abul, ni le Grec Timothée +ne lui avaient adressé une parole qui donnât suite à ces +idées, et c'était dans un moment d'exaspération singulière, +délirante, inexplicable, comme il en vient seulement +aux jeunes filles, que Mattea, soit pour désespérer sa +mère, soit pour se persuader à elle-même qu'elle avait une +volonté bien arrêtée, avait imaginé de nommer le Turc +plutôt que le Grec, plutôt que le premier Vénitien venu.</p> + +<p>Cependant, à peine cette parole fut-elle prononcée, +étrange effet de la volonté ou de l'imagination dans les +jeunes têtes! que Mattea chercha à se pénétrer de cet +amour chimérique et à se persuader que depuis plusieurs +jours elle en avait ressenti les mystérieuses atteintes.—Non, +se disait-elle, je n'ai point menti, je n'ai point +avancé au hasard une assertion folle. J'aimais sans le +savoir; toutes mes pensées, toutes mes espérances se +reportaient vers lui. Au moment du péril, dans la crise +décisive du désespoir, mon amour s'est révélé aux autres +et à moi-même; ce nom est sorti de mes lèvres par l'effet +d'une volonté divine, et, je le sens maintenant, Abul est +ma vie et mon salut.</p> + +<p>En parlant ainsi à haute voix dans sa chambre, exaltée, +belle comme un ange dans sa vive rougeur, Mattea +se promenait avec agitation et faisait voltiger son éventail +autour d'elle.</p> + + + + + +<h3>IV.</h3> + + +<p>Timothée était un petit homme d'une figure agréable +et fine, dont le regard un peu railleur était tempéré par +l'habitude d'une prudente courtoisie. Il avait environ +vingt-huit ans, et sortait d'une bonne famille de Grecs +esclavons, ruinée par les exactions du pouvoir ottoman. +De bonne heure il avait couru le monde, cherchant un +emploi, exerçant tous ceux qui se présentaient à lui, +sans morgue, sans timidité, ne s'inquiétant pas, comme +les hommes de nos jours, de savoir s'il avait une vocation, +une <i>spécialité</i> quelconque, mais s'occupant avec +constance à rattacher son existence isolée à celle de la +foule. Nullement fanfaron, mais fort entreprenant, il +abordait tous les moyens de faire fortune, même les plus +étrangers aux moyens précédemment tentés par lui. En +peu de temps il se rendait propre aux travaux que son +nouvel état exigeait; et lorsque son entreprise avortait, +il en embrassait une autre aussitôt. Pénétrant, actif, +passionné comme un joueur pour toutes les chances de +la spéculation, mais prudent, discret et tant soit peu +fourbe, non pas jusqu'à la déloyauté, mais bien jusqu'à +là malice, il était de ces hommes qui échappent à tous les +désastres avec ce mot: <i>Nous verrons bien!</i> Ceux-là, s'ils +ne parviennent pas toujours à l'apogée de la destinée, se +font du moins une place commode au milieu de l'encombrement +des intrigues et des ambitions; et lorsqu'ils +réussissent à monter jusqu'à un poste brillant, on s'étonne +de leur subite élévation, on les appelle les privilégiés +de la fortune. On ne sait pas par combien de revers +patiemment supportés, par combien de fatigantes épreuves +et d'audacieux efforts ils ont acheté ses faveurs.</p> + +<p>Timothée avait donc exercé tour à tour les fonctions +de garçon de café, de glacier, de colporteur, de trafiquant +de fourrures, de commis, d'aubergiste, d'empirique et de +régisseur, toujours à la suite ou dans les intérêts de quelque +musulman; car les Grecs de cette époque, en quelque +lieu qu'ils fussent, ne pouvaient s'affranchir de la domination +turque, sous peine d'être condamnés à mort en +remettant le pied sur le sol de leur patrie, et Timothée +ne voulait point se fermer l'accès d'une contrée dont il +connaissait parfaitement tous les genres d'exploitation +commerciale. Il avait été chargé d'affaires de plusieurs +trafiquants qui l'avaient envoyé en Allemagne, en France, +en Egypte, en Perse, en Sicile, en Moscovie et en Italie +surtout, Venise étant alors l'entrepôt le plus considérable +du commerce avec l'Orient. Dans ces divers voyages, +Timothée avait appris incroyablement vite à parler, +sinon correctement, du moins facilement, les diverses +langues des peuples qu'il avait visités. Le dialecte vénitien +était un de ceux qu'il possédait le mieux, et le +teinturier Abul-Amet, négociant considérable, dont les +ateliers étaient à Corfou l'avait pris depuis peu pour +inspecteur de ses ouvriers, teneur de livres, truchement, +etc. Il avait en lui une extrême confiance, et goûtait un +plaisir silencieux à écouter, sans la moindre marque +d'intelligence ou d'approbation, ses joyeuses saillies et +son babil spirituel.</p> + +<p>Il faut dire en passant que les Turcs étaient et sont +encore les hommes les plus probes de la terre. De là une +grande simplicité de jugement et une admirable imprudence +dans les affaires. Ennemis des écritures, ils ignorent +l'usage des contrats et des mille preuves de scélératesse +qui ressortent des lois de l'Occident. Leur parole +vaut mieux que signatures, timbres et témoins. Elle est +reçue dans le commerce, même par les nations étrangères, +comme une garantie suffisante; et à l'époque où +vivaient Abul-Amet, Timothée et M. Spada, il n'y avait +point encore eu à la Bourse de Venise un seul exemple +de faillite de la part d'un Turc. On en compte deux aujourd'hui. +Les Turcs se sont vus obligés de marcher avec +leur siècle et de rendre cet hommage au règne des lumières.</p> + +<p>Quoique mille fois trompés par les Grecs et par les +Vénitiens, populations également avides, retortes et +rompues à l'escroquerie, avec cette différence que les +riverains orientaux de l'Adriatique ont servi d'exemples +et de maîtres à ceux de l'Occident, les Turcs sont exposés +et comme forcés chaque jour à se laisser dépouiller par +ces fourbes commettants. Pourvus d'une intelligence +paresseuse, et ne sachant dominer que par la force, ils +ne peuvent se passer de l'entremise des nations civilisées. +Aujourd'hui ils les appellent franchement à leur secours. +Dès lors ils s'abandonnaient aux Grecs, esclaves adroits +qui savaient se rendre nécessaires, et qui se vengeaient de +l'oppression par la ruse et la supériorité d'esprit. Il y +avait pourtant quelques honnêtes gens parmi ces fins +larrons, et Timothée était, à tout prendre, un honnête +homme.</p> + +<p>Au premier abord, comme il était d'une assez chétive +complexion, les femmes de Venise le déclaraient insignifiant; +mais un peintre tant soit peu intelligent ne l'eût +pas trouvé tel. Son teint bilieux et uni faisait ressortir +la blancheur de l'émail des dents et des yeux, contraste +qui constitue une beauté chez les Orientaux, et que la +statuaire grecque ne nous a pu faire soupçonner. Ses +cheveux, fins comme la soie et toujours imprégnés d'essence +de rose, étaient, par leur longueur et leur beau +noir d'ébène, un nouvel avantage que les Italiennes, habituées +à ne voir que des têtes poudrées, n'avaient pas +le bon goût d'apprécier; enfin la singulière mobilité de +sa physionomie et le rayon pénétrant de son regard l'eussent +fait remarquer, s'il eût eu affaire à des gens moins +incapables de comprendre ce que son visage et sa personne +trahissaient de supériorité sur eux.</p> + +<p>II était venu pour parler d'affaires à M. Spada, à peu +près à l'heure où la tempête avait jeté celui-ci dans la +gondole de la princesse Veneranda. Il avait trouvé dame +Loredana seule au comptoir, et si revêche qu'il avait renoncé +à s'asseoir dans la boutique, et s'était décidé à +attendre le marchand de soieries en prenant un sorbet et +en fumant sous les arcades des Procuraties, à trois pas +de la porte de M. Spada.</p> + +<p>Les galeries des Procuraties sont disposées à peu près +comme celles du Palais-Royal à Paris. Le rez-de-chaussée +est consacré aux boutiques et aux cafés, et l'entresol, +dont les fenêtres sont abritées par le plafond des +galeries, est occupé par les familles des boutiquiers ou +par les cabinets des limonadiers; seulement l'affluence +des consommateurs est telle, dans l'été, que les chaises +et les petites tables obstruent le passage en dehors des +cafés et couvrent la place Saint-Marc, où des tentes sont +dressées à l'extérieur des galeries.</p> + +<p>Timothée se trouvait donc aune de ces petites tables, +précisément en face des fenêtres situées au-dessus de la, +boutique de Zacomo; et comme ses regards se portaient +furtivement de ce côté, il aperçut dans une mitaine de +soie noire un beau bras de femme qui semblait lui faire +signe, mais qui se retira timidement avant qu'il eût pu +s'en assurer. Ce manège ayant recommencé, Timothée, +sans affectation, rapprocha sa petite table et sa chaise de +la fenêtre mystérieuse. Alors ce qu'il avait prévu arriva; +une lettre tomba dans la corbeille où étaient ses macarons +au girofle. Il la prit fort tranquillement et la cacha +dans sa bourse, tout en remarquant l'anxiété de Loredana, +qui à chaque instant s'approchait de la vitre du +rez-de-chaussée pour l'observer; mais elle n'avait rien +vu. Timothée rentra dans la salle du café et lut le billet +suivant; il l'ouvrit sans façon, ayant reçu une fois pour +toutes de son maître l'autorisation de lire les lettres qui +lui seraient adressées, et sachant bien d'ailleurs qu'Abul +ne pourrait se passer de lui pour en comprendre le sens.</p> + +<p>«Abul-Amet, je suis une pauvre fille opprimée et +maltraitée; je sais que votre vaisseau va mettre à la +voile dans quelques jours; voulez-vous me donner un +petit coin pour que je me réfugie en Grèce? Vous êtes +bon et généreux, à ce qu'on dit; vous me protégerez, +vous me mettrez dans votre palais; ma mère m'a dit +que vous aviez plusieurs femmes et beaucoup d'enfants; +j'élèverai vos enfants et je broderai pour vos femmes, +ou je préparerai la soie dans vos ateliers, je serai une +espèce d'esclave; mais, comme étrangère, vous aurez +des égards et des bontés particulières pour moi, vous +ne souffrirez pas qu'on me persécute pour me faire +abandonner ma religion, ni qu'on me traite avec trop +de dédain. J'espère en vous et en un Dieu qui est celui +de tous les hommes.<br><br> + +MATTEA.»</p><br> + +<p>Cette lettre parut si étrange à Timothée qu'il la relut +plusieurs fois jusqu'à ce qu'il en eût pénétré le sens. +Comme il n'était pas homme à comprendre à demi, lorsqu'il +voulait s'en donner la peine, il vit, dans cet appel +à la protection d'un inconnu, quelque chose qui ressemblait +à de l'amour et qui pourtant n'était pas de l'amour. +Il avait vu souvent les grands yeux noirs de Mattea +s'attacher avec une singulière expression de doute, de +crainte et d'espoir sur le beau visage d'Abul; il se rappelait +la mauvaise humeur de la mère et son désir de l'éloigner; +il réfléchit sur ce qu'il avait à faire, puis il alluma +sa pipe avec la lettre, paya son sorbet, et marcha à la +rencontre de ser Zacomo, qu'il apercevait au bout de la +place.</p> + +<p>Au moment où Timothée l'aborda, il caressait l'acquisition +prochaine d'une cargaison de soie arrivant de +Smyrne pour recevoir la teinture à Venise, comme cela +se pratiquait à cette époque. La soie retournait ensuite +en Orient pour recevoir la façon, ou bien elle était façonnée +et débitée à Venise, selon l'occurrence. Cette affaire +lui offrait la perspective la plus brillante et la mieux +assurée; mais un rocher tombant du haut des montagnes +sur la surface unie d'un lac y cause moins de trouble que +ces paroles de Timothée n'en produisirent dans son âme: +«Mon cher seigneur Zacomo, je viens vous présenter +les salutations de mon maître Abul-Amet, et vous prier +de sa part de vouloir bien acquitter une petite note de +2,000 sequins qui vous sera présentée à la fin du mois, +c'est-à-dire dans dix jours.»</p> + +<p>Cette somme était à peu près celle dont M. Spada avait +besoin pour acheter sa chère cargaison de Smyrne, et il +s'était promis d'en disposer à cet effet, se flattant d'un +plus long crédit de la part d'Abul. «Ne vous étonnez +point de cette demande, lui dit Timothée d'un ton léger +et feignant de ne point voir sa pâleur; Abul vous aurait +donné, s'il eût été possible, l'année tout entière pour +vous acquitter, comme il l'a fait jusqu'ici; et c'est avec +grand regret, je vous jure, qu'un homme aussi obligeant +et aussi généreux s'expose à vous causer peut-être une +petite contrariété; mais il se présente pour lui une magnifique +affaire à conclure. Un petit bâtiment smyrniote +que nous connaissons vient d'apporter une cargaison de +soie vierge.</p> + +<p>—Oui, j'ai entendu parler de cela, balbutia Spada de +plus en plus effrayé.</p> + +<p>—L'armateur du smyrniote a appris en entrant dans +le port un échec épouvantable arrivé à sa fortune; il faut +qu'il réalise à tout prix quelques fonds et qu'il coure à +Corfou, où sont ses entrepôts. Abul, voulant profiter de +l'occasion sans abuser de la position du Smyrniote, lui +offre 2,500 sequins de sa cargaison; c'est une belle affaire +pour tous les deux, et qui fait honneur à la loyauté d'Abul, +car on dit que le maximum des propositions faites +ici au Smyrniote est de 2,000 sequins. Abul, ayant la +somme excédante à sa disposition, compte sur le billet +à ordre que vous lui avez signé; vous n'apporterez pas +de retard à l'exécution de nos traités, nous le savons, et +vous prions, cher seigneur Zacomo, d'être assuré que +sans une occasion extraordinaire ...</p> + +<p>—Oh! faquin! délivre-moi au moins de tes phrases, +s'écriait dans le secret de son âme le triste Spada; bourreau, +qui me faites manquer la plus belle affaire de ma +vie, et qui venez encore me dire en face de payer pour +vous!»</p> + +<p>Mais ces exclamations intérieures se changeaient en +sourires forcés et en regards effarés sur le visage de +M. Spada. «Eh quoi! dit-il enfin en étouffant un profond +soupir, Abul doute-t-il de moi, et d'où vient qu'il +veut être soldé avant déchéance ordinaire?</p> + +<p>—Abul ne doutera jamais de vous, vous le savez depuis +longtemps, et la raison qui l'oblige à vous réclamer +sa somme, votre seigneurie vient de l'entendre.»</p> + +<p>Il ne l'avait que trop entendue, aussi joignait-il les +mains d'un air consterné. Enfin, reprenant courage:</p> + +<p>«Mais savez-vous, dit-il, que je ne suis nullement +forcé de payer avant l'époque convenue?</p> + +<p>—Si je me rappelle bien l'état de nos affaires, cher +monsieur Spada, répondit Timothée avec une tranquillité +et une douceur inaltérables, vous devez payer à vue +sur présentation de vos propres billets.</p> + +<p>—Hélas! hélas! Timothée, votre maître est-il un +homme capable de me persécuter et d'exiger à la lettre +l'exécution d'un traité avec moi?</p> + +<p>—Non, sans doute; aussi, depuis cinq ans, vous +a-t-il donné, pour vous acquitter, le temps de rentrer +dans les fonds que vous aviez absorbés; mais aujourd'hui...</p> + +<p>—Mais, Timothée, la parole d'un musulman vaut un +titre, à ce que dit tout le monde, et ton maître s'est +engagé maintes fois verbalement à me laisser toujours +la même latitude; je pourrais fournir des témoins au +besoin, et ...</p> + +<p>—Et qu'obtiendriez-vous? dit Timothée, qui devinait +fort bien.</p> + +<p>—Je sais, répondit Zacomo, que de pareils engagements +n'obligent personne, mais on peut discréditer +ceux qui les prennent en faisant connaître leur conduite +désobligeante.</p> + +<p>—C'est-à-dire, reprit tranquillement Timothée, que +vous diffameriez un homme qui, ayant des billets à ordre +signés de vous dans sa poche, vous a laissé un crédit +illimité pendant cinq ans! Le jour où cet homme serait +forcé de vous faire tenir vos engagements à la lettre, +vous lui allégueriez un engagement chimérique; mais +on ne déshonore pas Abul-Amet, et tous vos témoins +attesteraient qu'Amet vous a fait verbalement cette concession +avec une restriction dont voici la lettre exacte: +M. Spada ne serait point requis de payer avant un an, à +moins d'un cas extraordinaire.</p> + +<p>—A moins d'une perte totale des marchandises d'Abul +dans le port, interrompit M. Spada, et ce n'est pas ici le +cas.</p> + +<p>—A moins d'un cas extraordinaire, répéta Timothée +avec un sang-froid imperturbable. Je ne saurais m'y +tromper. Ces paroles ont été traduites du grec moderne +en vénitien, et c'est par ma bouche que cette traduction +est arrivée à vos oreilles, mon cher seigneur; ainsi +donc ...</p> + +<p>—Il faut que j'en parle avec Abul, s'écria M. Spada, +il faut que le voie.</p> + +<p>—Quand vous voudrez, répondit le jeune Grec.</p> + +<p>—Ce soir, dit Spada.</p> + +<p>—Ce soir il sera chez vous, reprit Timothée; *«et il +s'éloigna en accablant de révérences le malheureux Zacomo, +qui, malgré sa politesse ordinaire, ne songea pas +à lui rendre seulement un salut, et rentra dans sa boutique, +dévoré d'anxiété.</p> + +<p>Son premier soin fut de confier à sa femme le sujet de +son désespoir. Loredana n'avait pas les moeurs douces et +paisibles de son mari, mais elle avait l'âme plus désintéressée +et le caractère plus fier. Elle le blâma sévèrement +d'hésiter à remplir ses engagements; surtout lorsque la +passion funeste de leur fille pour ce Turc devait leur +faire une loi de l'éloigner de leur maison.</p> + +<p>Mais elle ne put amener son mari à cet avis. Il était +dans leurs querelles d'une souplesse de formes qui rachetait +l'inflexibilité de ses opinions et de ses desseins. +Il finit par la décider à envoyer sa fille pour quelques +jours à la campagne chez la signora Veneranda, qui le +lui avait offert, promettant, durant son absence, de terminer +avantageusement l'affaire d'Abul. Le Turc, d'ailleurs, +partirait après cette opération; il ne s'agissait +que de mettre la petite en sûreté jusque-là. «Vous vous +trompez, dit Loredana; il restera jusqu'à ce que sa soie +puisse être emportée, et s'il la met en couleur ici, ce ne +sera pas fait de sitôt.» Néanmoins elle consentit à envoyer +sa fille chez sa protectrice. M. Spada, cachant bien à sa +femme qu'il avait donné rendez-vous à Abul pour le soir +même, et se promettant de le recevoir sur la place ou au +café, loin de l'oeil de son Honesta, monta, en attendant, +à la chambre de sa fille, se vantant tout haut de la gronder +et se promettant bien tout bas de la consoler.</p> + +<p>«Voyons, lui dit-il en se jetant tout haletant de fatigue +et d'émotion sur une chaise, qu'as-tu dans la tête? +cette folie est-elle passée?</p> + +<p>—Non, mon père, dit Mattea d'un ton respectueux, +mais ferme.</p> + +<p>—Oh! par le corps de la Madone, s'écria Zacomo, +est-il possible que tu penses vraiment à ce Turc? Espères-tu +l'épouser? Et le salut de ton âme, crois-tu qu'un +prêtre t'admettrait à la communion catholique après un +mariage turc? Et ta liberté? ne sais-tu pas que tu seras +enfermée dans un harem? Et ta fierté? tu auras quinze +ou vingt rivales. Et ta dot? tu n'en profiteras pas, tu +seras esclave. Et tes pauvres parents? les quitteras-tu +pour aller demeurer au fond de l'Archipel? Et ton pays, +et tes amis; et Dieu, et ton vieux père?»</p> + +<p>Ici M. Spada s'attendrit, sa fille s'approcha et lui +baisa la main; mais faisant un grand effort pour ne pas +s'attendrir elle-même:</p> + +<p>«Mon père, dit-elle, je suis ici captive, opprimée, +esclave, autant qu'on peut l'être dans le pays le plus +barbare. Je ne me plains pas de vous, vous avez toujours +été doux pour moi; mais vous ne pouvez pas me défendre. +J'irai en Turquie, je ne serai la femme ni la maîtresse +d'un homme qui aurait vingt femmes; je serai sa +servante ou son amie, comme il voudra. Si je suis son +amie, il m'épousera et renverra ses vingt femmes; si je +suis sa servante, il me nourrira et ne me battra pas.</p> + +<p>—Te battre, te battre! par le Christ! on ne te bat +pas ici.»</p> + +<p>Mattea ne répondit rien; mais son silence eut une +éloquence qui paralysa son père. Ils furent tous deux +muets pendant quelques instants, l'un plaidant sans +vouloir parler, l'autre lui donnant gain de cause sans +oser l'avouer.</p> + +<p>«Je conviens que tu as eu quelques chagrins, dit-il +enfin; mais écoute; ta marraine va t'emmener à la +campagne, cela te distraira; personne ne te tourmentera +plus, et tu oublieras ce Turc. Voyons, promets-le moi.</p> + +<p>—Mon père, dit Mattea, il ne dépend pas de moi de +l'oublier; car croyez bien que mon amour pour lui n'est +pas volontaire, et que je n'y céderai jamais si le sien n'y +répond pas.</p> + +<p>—Ce qui me rassure, dit M. Zacomo en riant, c'est +que le sien n'y répond pas du tout ...</p> + +<p>—Qu'en savez-vous, mon père?» dit Mattea poussée +par un mouvement d'orgueil blessé. Cette parole fit frémir +Spada de crainte et de surprise. Peut-être se sont-ils +entendus, pensa-t-il; peut-être l'aime-t-il et l'a-t-il +séduite par l'entremise du Grec, si bien que rien ne +pourra l'empêcher de courir à sa perte. Mais en même +temps qu'il s'effrayait de cette supposition, je ne sais +comment les deux mille sequins, le bâtiment smyrniote +et la soie blanche lui revinrent eu mémoire, et son coeur +bondit d'espérance et de désir. Je ne veux pas savoir non +plus par quel fil mystérieux l'amour du gain unit ces +deux sentiments opposés, et fit que Zacomo se promit +d'éprouver les sentiments d'Abul pour sa fille, et de les +exploiter en lui donnant une trompeuse espérance. Il y a +tant d'honnêtes moyens de vendre la dignité d'une fille! +cela peut se faire au moyen d'un regard qu'on lui permet +d'échanger en détournant soi-même la tête et en fredonnant +d'un air distrait. Spada entendit l'horloge de la +place sonner l'heure de son rendez-vous avec Abul. Le +temps pressait; tant de chalands pouvaient être déjà +dans le port autour du bâtiment smyrniote!</p> + +<p>«Allons, prends ton voile, dit-il à sa fille, et viens +faire un tour de promenade. La fraîcheur du soir te fera +du bien, et nous causerons plus tranquillement.»</p> + +<p>Mattea obéit.</p> + +<p>«Où donc menez-vous cette fille égarée? s'écria Loredana +en se mettant devant eux au moment où ils sortaient +de la boutique.</p> + +<p>—Nous allons voir la princesse, répondit Zacomo.»</p> + +<p>La mère les laissa passer. Ils n'eurent pas fait dix pas +qu'ils rencontrèrent Abul et son interprète qui venaient +à leur rencontre.</p> + +<p>«Allons faire un tour sur la Zueca» leur dit Zacomo; +ma femme est malade à la maison, et nous causerons +mieux d'affaires dehors.»</p> + +<p>Timothée sourit et comprit très-bien qu'il avait greffé +dans le coeur de l'arbre. Mattea, très-surprise et saisie +de défiance, sans savoir pourquoi, s'assit toute seule au +bord de la gondole et s'enveloppa dans sa mantille de +dentelle noire. Abul, ne sachant absolument rien de ce +qui se passait autour de lui et à cause de lui, se mit à +fumer, à l'autre extrémité avec l'air de majesté qu'aurait +un homme supérieur en faisant une grande chose. C'était +un vrai Turc, solennel, emphatique et beau, soit qu'il +se prosternât dans une mosquée, soit qu'il ôtât ses babouches +pour se mettre au lit. M. Zacomo, se croyant +plus fin qu'eux tous, se mit à lui témoigner beaucoup de +prévenance; mais chaque fois qu'il jetait les yeux sur sa +fille, un sentiment de remords s'emparait de lui.—Regarde-le +encore aujourd'hui, lui disait-il dans le secret +de sa pensée en voyant les grands yeux humides de +Mattea briller au travers de son voile et se fixer sur +Abul; va, sois belle et fais-lui soupçonner que tu l'aimes. +Quand j'aurais la soie blanche, tu rentreras dans ta cage, +et j'aurai la clef dans ma poche.</p> + + + +<h3>V.</h3> + + +<p>La belle Mattea s'étonnait avec raison de se voir amenée +en cette compagnie par son propre père, et dans le +premier moment elle avait craint de sa part quelque +sortie maladroite ou quelque ridicule proposition de mariage; +mais en l'entendant parler de ses affaires à Timothée +avec beaucoup de chaleur et d'intérêt, elle crut comprendre +qu'elle servait de leurre ou d'enjeu, et que son +père mettait en quelque sorte sa main à prix. Elle en +était humiliée et blessée, et l'involontaire mépris qu'elle +ressentait pour cette conduite augmentait en elle l'envie +de se soustraire à l'autorité d'une famille qui l'opprimait +ou la dégradait.</p> + +<p>Elle eût été moins sévère pour M. Spada si elle se fût +rendu bien compte de l'indifférence d'Abul et de l'impossibilité +d'un mariage légal entre elle et lui. Mais depuis +qu'elle avait résolu à l'improviste de concevoir une +grande passion pour lui, elle était en train de divaguer, +et déjà elle se persuadait que l'amour d'Abul avait prévenu +le sien, qu'il l'avait déclaré à ses parents, et que, +pour cette raison, sa mère avait voulu la forcer d'épouser +au plus vite son cousin Checo. Le redoublement de politesse +et de prévenances de M. Spada envers ces deux +étrangers, que le matin même elle lui avait entendu maudire +et traiter de chiens et d'idolâtres semblait, au reste, +une confirmation assez évidente de cette opinion. Mais +si cette opinion flattait sa fantaisie, sa fierté naturelle et +sa délicatesse se révoltaient contre l'espèce de marché +dont elle se croyait l'objet; et, craignant d'être complice +d'une embûche dressée au musulman, elle s'enveloppait +dans sa mante, et restait morne, silencieuse et froide, +comme une statue, le plus loin de lui qu'il lui était possible.</p> + +<p>Cependant Timothée, résolu à s'amuser le plus longtemps +possible de cette comédie, inventée et mise en jeu +par son génie facétieux; car Abul n'avait pas plus songé +à réclamer ses deux mille sequins pour acheter de la soie +blanche qu'il n'avait songé à trouver Mattea jolie; Timothée, +dis-je, semblable à un petit gnome ironique, prolongeait +les émotions de M. Zacomo en le jetant dans +une perpétuelle alternative de crainte et d'espoir. Celui-ci +le pressait de communiquer à Abul la proposition d'acheter +la soie smyrniote de moitié avec lui, offrant de +payer le tout comptant, et de ne rembourser à Abul les +deux mille sequins qu'avec le bénéfice de l'affaire. Mais +il n'osai pressentir le rôle que jouait Mattea dans cette +négociation; car rien dans la contenance d'Abul ne +trahissait une passion dont elle fût l'objet. Timothée retardait +toujours cette proposition formelle d'association, +en disant qu'Abul était sombre et intraitable si on le +dérangeait quand il était en train de fumer un certain +tabac. Voulant voir jusqu'où irait la cupidité misérable +du Vénitien, il le fit consentir à descendre sur la rive +droite de la Zueca, et à s'asseoir avec sa fille et le musulman +sous la tente d'un café. Là, il commença un dialogue +fort divertissant pour tout spectateur qui eût compris +les deux langues qu'il parla tour à tour; car tandis qu'il +s'adressait à Zacomo pour établir avec lui les conditions +du traité, il se tournait vers son maître et lui disait: +«M. Spada me parle de la bonté que vous avez eue +jusqu'ici de ne jamais user de vos billets à ordre, et d'avoir +bien voulu attendre sa commodité; il dit qu'on ne +peut avoir affaire à un plus digne négociant que vous.</p> + +<p>—Dis-lui, répondait Abul, que je lui souhaite toutes +sortes de prospérités, qu'il ne trouve jamais sur sa route +une maison sans hospitalité, et que le mauvais oeil ne +s'arrête point sur lui dans son sommeil.</p> + +<p>—Que dit-il? demandait Spada avec empressement.</p> + +<p>—Il dit que cela présente d'énormes difficultés, répondait +Timothée. Nos mûriers ont tant souffert des insectes +l'année dernière, que nous avons un tiers de perte +sur nos taffetas pour nous être associés à des négociants +de Corfou qui ont eu part égale à nos bénéfices sans avoir +part égale aux frais.»</p> + +<p>Cette bizarre conversation se prolongeait; Abul n'accordait +aucune attention à Mattea, et Spada commençait +à désespérer de l'effet des charmes de sa fille. Timothée, +pour compliquer l'imbroglio dont il était le poète et l'acteur, +proposa de s'éloigner un instant avec Spada pour +lui faire en secret une observation importante. Spada, se +flattant à la fin d'être arrivé au fait, le suivit sur la rive +hors de la portée de la voix, mais sans perdre Mattea de +vue. Celle-ci resta donc avec son Turc dans une sorte de +tête-à-tête.</p> + +<p>Cette dernière démarche parut à Mattea une triste confirmation +de tout ce qu'elle soupçonnait. Elle crut que +son père flattait son penchant d'une manière perfide, et +l'engageait à entrer dans ses vues de séduction pour arriver +plus sûrement à duper le musulman. Extrême dans +ses jugements comme le sont les jeunes têtes, elle ne pensa +pas seulement que son père voulait retarder ses paiements, +mais encore qu'il voulait manquer de parole et +donner les oeillades et la réputation de sa fille en échange +des marchandises turques qu'il avait reçues. Cette manière +d'agir des Vénitiens envers les Turcs était si peu +rare, et ser Zacomo lui-même avait en sa présence usé +de tant de mesquins subterfuges pour tirer d'eux quelques +sequins de plus, que Mattea pouvait bien craindre, +avec quelque apparence de raison, d'être engagée dans +une intrigue semblable.</p> + +<p>Ne consultant donc que sa fierté, et cédant à un irrésistible +mouvement d'indignation généreuse, elle se flatta +de faire comprendre la vérité au marchand turc. S'armant +de toute la résolution de son caractère dans un moment +où elle était seule avec lui, elle entr'ouvrit son voile, se +pencha sur la table qui les séparait, et lui dit, en articulant +nettement chaque syllabe et en simplifiant sa phrase +autant que possible pour être entendue de lui: «Mon +père vous trompe, je ne veux pas vous épouser.»</p> + +<p>Abul, surpris, un peu ébloui peut-être de l'éclat de ses +yeux et de ses joues, ne sachant que penser, crut d'abord +à une déclaration d'amour, et répondit en turc: «Moi +aussi je vous aime, si vous le désirez.»</p> + +<p>Mattea, ne sachant ce qu'il répondait, répéta sa première +phrase plus lentement, en ajoutant: «Me comprenez-vous?»</p> + +<p>Abul, remarquant alors sur son visage une expression +plus calme et une fierté plus assurée, changea d'avis et +répondit à tout hasard: «Comme il vous plaira <i>madamigella</i>.» +Enfin, Mattea ayant répété une troisième fois son avertissement +en essayant de changer et d'ajouter quelques +mots, il crut comprendre, à la sévérité de son visage, +qu'elle était en colère contre lui. Alors, cherchant en lui-même +en quoi il avait pu l'offenser, il se souvint qu'il ne +lui avait fait aucun présent; et s'imaginant qu'à Venise, +comme dans plusieurs des contrées qu'il avait parcourues, +c'était un devoir de politesse indispensable envers +la fille de son associé, il réfléchit un instant au don qu'il +pouvait lui faire sur-le-champ pour réparer son oubli. +Il ne trouva rien de mieux qu'une boîte de cristal pleine +de gomme de lentisque qu'il portait habituellement sur +lui, et dont il mâchait une pastille de temps en temps, +suivant l'usage de son pays. Il tira ce don de sa poche +et le mit dans la main de Mattea. Mais comme elle le repoussait, +il craignit d'avoir manqué de grâce, et se souvenant +d'avoir vu les Vénitiens baiser la main aux femmes +qu'ils abordaient, il baisa celle de Mattea; et, voulant +ajouter quelque parole agréable, il mit sa propre +main sur sa poitrine en disant en italien d'un air grave +et solennel: «<i>Votre ami</i>.»</p> + +<p>Cette parole simple, ce geste franc et affectueux, la +figure noble et belle d'Abul firent tant d'impression sur +Mattea, qu'elle ne se fit aucun scrupule de garder un +présent si honnêtement offert. Elle crut s'être fait comprendre, +et interpréta l'action de son nouvel ami comme +un témoignage d'estime et de confiance. «Il ignore nos +usages, se dit-elle, et je l'offenserais sans doute en refusant +son présent. Mais ce mot d'ami qu'il a prononcé +exprime tout ce qui se passe entre lui et moi: loyauté +sainte, affection fraternelle; nos coeurs se sont entendus.» +Elle mit la boite dans son sein eu disant: «<i>Oui, +amis, amis pour la vie</i>.» Et tout émue, joyeuse, attendrie, +rassurée, elle referma son voile et reprit sa sérénité. +Abul, satisfait d'avoir rempli son devoir, se rendit le +témoignage d'avoir fait un présent de valeur convenable, +la boite étant de cristal du Caucase, et la gomme de +lentisque étant une denrée fort chère et fort rare que +produit la seule île de Scio, et dont le grand-seigneur +avait alors le monopole. Dans cette confiance, il reprit +sa cuiller de vermeil et acheva tranquillement son sorbet +à la rose.</p> + +<p>Pendant ce temps, Timothée, jaloux de tourmenter +M. Spada, lui communiquait d'un air important les observations +les plus futiles, et chaque fois qu'il le voyait +tourner la tête avec inquiétude pour regarder sa fille, il +lui disait: «Qui peut vous tourmenter ainsi, mon cher +seigneur? la signora Mattea n'est pas seule au café. +N'est-elle pas sous la protection de mon maître, qui est +l'homme le plus galant de l'Asie Mineure! Soyez sûr que +le temps ne semble pas trop long au noble Abul-Amet.»</p> + +<p>Ces réflexions malignes enfonçaient mille serpents +dans l'âme bourrelée de Zacomo; mais en même temps +elles réveillaient la seule chance sur laquelle pût être +fondée l'espoir d'acheter la soie blanche, et Zacomo se +disait: «Allons, puisque la faute est faite, tâchons d'en +profiter. Pourvu que ma femme ne le sache pas, tout +sera facile à arranger et à réparer.»</p> + +<p>Il en revenait alors à la supputation de ses intérêts. +«Mon cher Timothée, disait-il, sois sûr que ton maître a +offert beaucoup trop de cette marchandise. Je connais +bien celui qui en a offert deux mille sequins (c'était lui-même), +et je te jure que c'était un prix honnête.</p> + +<p>—Eh quoi! répondait le jeune Grec, n'auriez-vous +pas pris en considération la situation malheureuse d'un +confrère, si c'était vous, je suppose, qui eussiez fait cette +offre?</p> + +<p>—Ce n'est pas moi, Timothée; je connais trop les +bons procédés que je dois à l'estimable Amet pour aller +jamais sur ses brisées dans un genre d'affaire qui le concerne +exclusivement.</p> + +<p>—Oh! je le sais, reprit Timothée d'un air grave, vous +ne vous écartez jamais en secret de la branche d'industrie +que vous exercez en public; vous n'êtes pas de ces +débitants qui enlèvent aux fabricants qui les fournissent +un gain légitime; non certes!»</p> + +<p>En parlant ainsi, il le regarda fixement sans que son +visage trahît la moindre ironie; et ser Zacomo, qui, à +l'égard de ses affaires, possédait une assez bonne dose +de ruse, affronta ce regard sans que son visage trahit la +moindre perfidie.</p> + +<p>«Allons donc décider Amet, reprit Timothée, car, +entre gens de bonne foi comme nous le sommes, on doit +s'entendre à demi-mot. M. Spada vient de m'offrir pour +vous, dit-il en turc à son maître, le remboursement de +votre créance de cette année; le jour où vous aurez besoin +d'argent, il le tiendra à votre disposition.</p> + +<p>—C'est bien, répondit Abul, dis à cet honnête homme +que je n'en ai pas besoin pour le moment, et que mon +argent est plus en sûreté dans ses mains que sur mes +navires. La foi d'un homme vertueux est un roc en terre +ferme, les flots de la mer sont comme la parole d'un larron.</p> + +<p>—Mon maître m'accorde la permission de conclure +cette affaire avec vous de la manière la plus loyale et la +plus avantageuse aux deux parties, dit Timothée à +M. Spada; nous en parlerons donc dans le plus grand +détail demain, et si vous voulez que nous allions ensemble +examiner la marchandise dans le port, j'irai vous +prendre de bonne heure.</p> + +<p>—Dieu soit loué! s'écria M. Spada, et que dans sa +justice il daigne convertir à la vraie foi l'âme de ce noble +musulman!»</p> + +<p>Après cette exclamation ils se séparèrent, et M. Spada +reconduisit sa fille jusque dans sa chambre, où il l'embrassa +avec tendresse, lui demandant pardon dans son +coeur de s'être servi de sa passion comme d'un enjeu; +puis il se mit en devoir d'examiner ses comptes de la +journée. Mais il ne fut pas longtemps tranquille, car +madame Loredana vint le trouver avec un coffre à la +main. C'étaient quelques bardes qu'elle venait de préparer +pour sa fille, et elle exigeait que son mari la conduisit +chez le princesse le lendemain dès le point du jour. +M. Spada n'était plus aussi pressé d'éloigner Mattea; il +tâcha d'éluder ces sommations; mais voyant qu'elle était +décidée à la conduire elle-même dans un couvent s'il +hésitait à l'emmener, il fut forcé de lui avouer que la +réussite de son affaire dépendait seulement de quelques +jours de plus de la présence de Mattea dans la boutique. +Cette nouvelle irrita beaucoup la Loredana; mais ce fut +bien pis lorsque ayant fait subir un interrogatoire implacable +à son époux, elle lui fit confesser qu'au lieu +d'aller chez la princesse dans la soirée, il avait parlé au +musulman dans un café en présence de Mattea. Elle devina +les circonstances aggravantes que célait encore +M. Spada, et les lui ayant arrachées par la ruse, elle +entra dans une juste colère contre lui et l'accabla d'injures +violentes mais trop méritées.</p> + +<p>Au milieu de cette querelle, Mattea, à demi déshabillée, entra, +et se mettant à genoux entre eux deux: «Ma +mère, dit-elle, je vois que je suis un sujet de trouble et +de scandale dans cette maison; accordez-moi la permission +d'en sortir pour jamais. Je viens d'entendre le sujet +de votre dispute. Mon père suppose qu'Abul-Amet a le +désir de m'épouser, et vous, ma mère, vous supposez +qu'il a celui de me séduire et de m'enfermer dans son +harem avec ses concubines. Sachez que vous vous trompez +tous deux. Abul est un honnête homme à qui sa religion +défend sans doute de m'épouser, car il n'y songe +pas, mais qui, ne m'ayant point achetée, ne songera jamais +à me traiter comme une concubine. Je lui ai demandé +sa protection et une existence modeste en travaillant +dans ses ateliers; il me l'accorde; donnez-moi votre +bénédiction, et permettez-moi d'aller vivre à l'île de Scio. +J'ai lu un livre chez ma marraine dans lequel j'ai vu que +c'était un beau pays, paisible, industrieux, et celui +de toute la Grèce où les Turcs exercent une domination +plus douce. J'y serai pauvre, mais libre, et vous serez +plus tranquille quand vous n'aurez plus, vous, ma mère, +un objet de haine; vous, mon père, un sujet d'alarmes. +J'ai vu aujourd'hui combien le soin de vos richesses a +d'empire sur votre âme; mon exil vous tiendra quitte de +la dot sans laquelle Checo ne m'eût point épousée, et, +cette dot dépassera de beaucoup les deux mille sequins +auxquels vous eussiez sacrifié le repos et l'honneur de +votre fille, si Abul n'eût été un honnête homme, digne de +respect encore plus que d'amour.»</p> + +<p>En achevant ce discours, que ses parents écoutèrent +jusqu'au bout, paralysés qu'ils étaient par la surprise, la +romanesque enfant, levant ses beaux yeux au ciel, invoqua +l'image d'Abul pour se donner de la force; mais +en un instant elle fût renversée sur une chaise et rudement +frappée par sa mère, qui était réellement folle dans +la colère. M. Spada, épouvanté, voulût se jeter entre +elles deux, mais la Loredana le repoussa si rudement +qu'il alla tomber sur la table. «Ne vous mêlez pas d'elle, +criait la mégère, ou je la tue.»</p> + +<p>En même temps elle poussa sa fille dans sa chambre; +et comme celle-ci lui demandait avec un sang-froid forcé, +inspiré par la haine, de lui laisser de la lumière, elle lui +jeta le flambeau à la tête. Mattea reçut une blessure au +front, et voyant son sang couler: «Voilà, dit-elle à sa +mère, de quoi m'envoyer en Grèce sans regret et sans +remords.»</p> + +<p>Loredana, exaspérée, eut envie de la tuer; mais saisie +d'épouvante au milieu de sa frénésie, cette femme, plus +malheureuse que sa victime, s'enfuit en fermant la porte +à double tour, arracha violemment la clef qu'elle alla +jeter à son mari; puis elle courut s'enfermer dans sa +chambre, où elle tomba sur le carreau en proie à d'affreuses +convulsions.</p> + +<p>Mattea essuya le sang qui coulait sur son visage et regarda +une minute cette porte par laquelle sa mère venait +de sortir; puis elle fit un grand signe de croix en disant: +«Pour jamais!»</p> + +<p>En un instant les draps de son lit furent attachés à sa +fenêtre, qui, étant située immédiatement au-dessus de la +boutique, n'était éloignée du sol que de dix à douze pieds. +Quelques passants attardés virent glisser une ombre qui +disparut sous les couloirs sombres des Procuraties; puis +bientôt après une gondole de place, dont le fanal était +caché, passa sous le pont de <i>San-Mose</i>, et s'enfuit rapidement +avec la marée descendante le long du grand +canal.</p> + +<p>Je prie le lecteur de ne point trop s'irriter contre Mattea; +elle était un peu folle, elle venait d'être battue et +menacée de la mort; elle était couverte de sang, et de +plus elle avait quatorze ans. Ce n'était pas sa faute si la +nature lui avait donné trop tôt la beauté et les malheurs +d'une femme, quand sa raison et sa prudence étaient encore +dignes d'un enfant.</p> + +<p>Pâle, tremblante et retenant sa respiration comme si +elle eût craint de s'apercevoir elle-même au fond de la +gondole, elle se laissa emporter pendant environ un quart +d'heure. Lorsqu'elle aperçut les dentelures triangulaires +de la mosquée se dessiner en noir sur le ciel éclairé par +la lune, elle commanda au gondolier de s'arrêter à l'entrée +du petit canal des Turcs.</p> + +<p>La mosquée de Venise est un bâtiment sans beauté, +mais non sans caractère, flanqué et comme surchargé de +petites constructions, qui, par leur entassement et leur +irrégularité au milieu de la plus belle ville du monde, présentent +le spectacle de la barbarie ottomane, inerte au +milieu de l'art européen. Ce pâté de temples et de fabriques +grossières est appelé à Venise <i>il Fondaco dei Turchi</i>. +Les maisonnettes étaient toutes habitées par des Turcs; +le comptoir de leur compagnie de commerce y était établi, +et lorsque Phingari, la lune, brillait dans le ciel, ils +passaient les longues heures de la nuit prosternés dans la +mosquée silencieuse.</p> + +<p>A l'angle formé par le grand et le petit canal qui baignent +ces constructions, une d'elles, qui n'est pour ainsi +dire que la coque d'une chambre isolée, s'avance sur les +eaux à la hauteur de quelques toises. Un petit prolongement +y forme une jolie terrasse; je dis jolie à cause d'une +tente de toile bleue et de quelques beaux lauriers-roses +qui la décorent. Dans une pareille situation, au sein de +Venise, et par le clair de lune, il n'en faut pas davantage +pour former une retraite délicieuse. C'est là qu'Abul-Amet +demeurait. Mattea le savait pour l'avoir vu souvent +fumer au déclin du jour, accroupi sur un tapis au +milieu de ses lauriers-roses; d'ailleurs chaque fois que +son père passait avec elle en gondole devant le Fondaco, +il lui avait montré cette baraque, dont la position était +assez remarquable, en lui disant: «Voici la maison +de notre ami Abul, le plus honnête de tous les négociants.»</p> + +<p>On abordait à cette prétendue maison par une marche +au-dessus de laquelle une niche pratiquée dans la muraille +protégeait une lampe, et derrière cette lampe, il y +avait et il y a encore une madone de pierre qui est bien +littéralement flanquée dans le ventre de la mosquée turque, +puisque toutes les constructions adjacentes sont superposées +sur la base massive du temple. Ces deux cultes +vivaient là en bonne intelligence, et le lien de fraternité +entre les mécréants et les giaours, ce n'était pas la tolérance, +encore moins la charité; c'était l'amour du gain, +le dieu d'or de toutes les nations.</p> + +<p>Mattea suivit le degré humide qui entourait la maison +jusqu'à ce qu'elle eût trouvé un escalier étroit et sombre +qu'elle monta au hasard. Une porte, fermée seulement au +loquet, s'ouvrît à elle, et ensuite une pièce carrée, blanche +et unie, sans aucun ornement, sans autre meuble +qu'un lit très-bas et d'un bois grossier, couvert d'un tapis +de pourpre rayé d'or, une pile de carreaux de cachemire, +une lampe de terre égyptienne, un coffre de bois de +cèdre incrusté de nacre de perle, des sabres, des pistolets, +des poignards et des pipes du plus grand prix, une veste +chamarrée de riches broderies, qui valait bien quatre où +cinq cents thalers, et à laquelle une corde tendue en travers +de la chambre servait d'armoire. Une écuelle d'airain +de Corinthe pleine de pièces d'or était posée à côte +d'un yatagan; c'était la bourse et la serrure d'Amet. Sa +carabine, couverte de rubis et d'émeraudes, était sur son +lit, et une devise en gros caractères arabes était écrite sur +la muraille au-dessus de son chevet.</p> + +<p>Mattéa souleva la portière de tapisserie qui servait de +fenêtre, et vit sur la terrasse Abul déchaussé et prosterné +devant la lune.</p> + +<p>Cette profonde immobilité de sa prière, que la présence +d'une femme seule avec lui, la nuit, dans sa chambre, +ne troublait pas plus que le vol d'un moucheron, +frappa la jeune fille de respect,—Ce sont là, pensa-t-elle, +les hommes que les mères qui battent leurs filles +vouent à la damnation. Comment donc seront damnés les +cruels et les injustes?</p> + +<p>Elle s'agenouilla sur le seuil de la chambre et attendit, +en se recommandant à Dieu, qu'il eût fini sa prière. +Quand il eut fini en effet, il vint à elle, la regarda, essaya +d'échanger avec elle quelques paroles inintelligibles de +part et d'autre; puis, comprenant tout bonnement que +c'était une fille amoureuse de lui, il résolut de ne pas +faire le cruel, et, souriant sans rien dire, il appela son +esclave, qui dormait en plein air sur une terrasse supérieure, +et lui ordonna d'apporter des sirops, des confitures +sèches et des glaces. Puis il se mit à charger sa plus +longue pipe de cerisier, afin de l'offrir à la belle compagne +de sa nuit fortunée.</p> + +<p>Heureusement pour Mattea, qui ne se doutait guère +des pensées de son hôte, mais qui commençait à trouver +fort embarrassant qu'il ne comprit pas un mot de sa langue, +une autre gondole avait descendu le grand canal en +même temps que la sienne. Cette gondole avait aussi +éteint son fanal, preuve qu'elle allait en aventures. Mais +c'était une gondole élégante, bien noire, bien fluette, bien +propre, avec une grande scie bien brillante, et montée +par les deux meilleurs rameurs de la place. Le signore +que l'on menait en conquête était couché tout seul au +fond de sa boite de satin noir, et, tandis que ses jambes +nonchalantes reposaient allongées sur les coussins, ses +doigts agiles voltigeaient avec une négligente rapidité +sur une guitare. La guitare est un instrument qui n'a son +existence véritable qu'à Venise, la ville silencieuse et +sonore. Quand une gondole rase ce fleuve d'encre phosphorescente, +où chaque coup de rame enfonce un éclair, +tandis qu'une grêle de petites notes légères, nettes et folâtres +bondit et rebondit sur les cordes que parcourt une +main invisible, on voudrait arrêter et saisir cette mélodie +faible, mais distincte, qui agace l'oreille des passants et +qui fuit le long des grandes ombres des palais, comme +pour appeler les belles aux fenêtres, et passer en leur disant:—Ce +n'est pas pour vous la sérénade, et vous ne +ne saurez ni d'où elle vient ni où elle va.</p> + +<p>Or, la gondole était celle que louait Abul durant les +mois de son séjour à Venise, et le joueur de guitare était +Timothée. Il allait souper chez une actrice, et sur son passage +il s'amusait à lutiner par sa musique les jaloux ou +les amantes qui veillaient sur les balcons. De temps en +temps il s'arrêtait sous une fenêtre, et attendait que la +dame eût prononcé bien bas en se penchant sous sa <i>tendina</i> +le nom de son galant pour lui répondre: <i>Ce n'est +pas moi</i>, et reprendre sa course et son chant moqueur. +C'est à cause de ces courtes, niais fréquentes stations, +qu'il avait tantôt dépassé, tantôt laissé courir devant lui +la gondole qui renfermait Mattea. La fugitive s'était effrayée +chaque fois à son approche, et, dans sa crainte +d'être poursuivie, elle avait presque cru reconnaître une +voix dans le son de sa guitare.</p> + +<p>Il y avait environ cinq minutes que Mattea était entrée +dans la chambre d'Abul, lorsque Timothée, passant devant +le Fondaco, remarqua cette gondole sans fanal qu'il +avait déjà rencontrée dans sa course, amarrée maintenant +sous la niche de la madone des Turcs. Abul n'était guère +dans l'usage de recevoir des visites à cette heure, et d'ailleurs +l'idée de Mattea devait se présenter d'emblée à un +homme aussi perspicace que Timothée. Il fit amarrer sa +gondole à côté de celle-là, monta précipitamment, et trouva +Mattea qui recevait une pipe de la main d'Abul, et +qui allait recevoir un baiser auquel elle ne s'attendait +guère, mais que le Turc se reprochait de lui avoir déjà +trop fait désirer. L'arrivée de Timothée changea la face +des choses; Abul en fut un peu contrarié: «Retire-toi, +mon ami, dit-il à Timothée, tu vois que je suis en bonne +fortune.</p> + +<p>—Mon maître, j'obéis, répliqua Timothée; cette +femme est-elle donc votre esclave?</p> + +<p>—Non pas mon esclave, mais ma maîtresse, comme +on dit à la mode d'Italie; du moins elle va l'être, puisqu'elle +vient me trouver. Elle m'avait parlé tantôt, mais +je n'avais pas compris. Elle n'est pas mal.</p> + +<p>—Vous la trouvez belle? dit Timothée.</p> + +<p>—Pas beaucoup, répondit Abul, elle est trop jeune et +trop mince; j'aimerais mieux sa mère, c'est une belle +femme bien grasse. Mais il faut bien se contenter de ce +qu'on trouve en pays étranger, et d'ailleurs ce serait +manquer à l'hospitalité que de refuser à cette fille ce +qu'elle désire.</p> + +<p>—Et si mon maître se trompait, reprit Timothée; si +cette fille était venue ici dans d'autres intentions?</p> + +<p>—En vérité, le crois-tu?</p> + +<p>—Ne vous a-t-elle rien dit?</p> + +<p>—Je ne comprends rien à ce qu'elle dit.</p> + +<p>—Ses manières vous ont-elles prouvé son amour?</p> + +<p>—Non, mais elle était à genoux pendant que j'achevais +ma prière.</p> + +<p>—Est-elle restée à genoux quand vous vous êtes levé?</p> + +<p>—Non, elle s'est levée aussi.</p> + +<p>—Eh bien! dit Timothée en lui-même en regardant +la belle Mattea qui écoutait, toute pâle et tout interdite, +cet entretien auquel elle n'entendait rien, pauvre insensée! +il est encore temps de te sauver de toi-même.</p> + +<p>—Mademoiselle, lui dit-il d'un ton un peu froid, +que désirez-vous que je demande de votre part à mon +maître?</p> + +<p>—Hélas! je n'en sais rien, répondit Mattea fondant +en larmes; je demande asile et protection à qui voudra +me l'accorder; ne lui avez-vous pas traduit ma lettre de +ce matin? Vous voyez que je suis blessée et ensanglantée; +je suis opprimée et maltraitée au point que je n'ose pas +rester une heure de plus dans la maison de mes parents; +je vais me réfugier de ce pas chez ma marraine, la princesse +Gica; mais elle ne voudra me soustraire que bien +peu de temps aux maux qui m'accablent et que je veux +fuir à jamais, car elle est faible et dévote. Si Abul veut +me faire avertir le jour de son départ, s'il consent à me +faire passer en Grèce sur son brigantin, je fuirai, et j'irai +travailler toute ma vie dans ses ateliers pour lui prouver +ma reconnaissance ...</p> + +<p>—Dois-je dire aussi votre amour? dit Timothée d'un +ton respectueux, mais insinuant.</p> + +<p>—Je ne pense pas qu'il soit question de cela, ni dans +ma lettre, ni dans ce que je viens de vous dire, répondit +Mattea en passant d'une pâleur livide à une vive rougeur +de colère; je trouve votre question étrange et cruelle dans +la position où je suis; j'avais cru jusqu'ici à de l'amitié +de votre part. Je vois bien que la démarche que je fais +m'ôte votre estime; mais en quoi prouve-t-elle, je vous +prie, que j'aie de l'amour pour Abul-Amet?</p> + +<p>—C'est bon, pensa Timothée, c'est une fille sans cervelle, +et non pas sans coeur.» Il lui fit d'humbles excuses, +l'assura qu'elle avait droit au secours et au respect de son +maître, ainsi qu'aux siens, et s'adressant à Abul:</p> + +<p>«Seigneur mon maître, qui avez été toujours si doux +et si généreux envers moi, lui dit-il, voulez-vous accorder +à cette fille la grâce qu'elle demande, et à votre serviteur +fidèle celle qu'il va vous demander?</p> + +<p>—Parle, répondit Abul; je n'ai rien à refuser à un +serviteur et à un ami tel que toi.</p> + +<p>—Eh bien! dit Timothée, cette fille, qui est ma fiancée +et qui s'est engagée à moi par des promesses sacrées, +vous demande la grâce de partir avec nous sur votre brigantin, +et d'aller s'établir dans votre atelier à Scio; et +moi je vous demande la permission de l'emmener et d'en +faire ma femme. C'est une fille qui s'entend au commerce +et qui m'aidera dans la gestion de nos affaires.</p> + +<p>—Il n'est pas besoin qu'elle soit utile à mes affaires, +répondit gravement Abul; il suffit qu'elle soit fiancée à +mon serviteur fidèle pour que je devienne son hôte sincère +et loyal. Tu peux emmener ta femme, Timothée; je +ne soulèverai jamais le coin de son voile; et quand je la +trouverais dans mon hamac, je ne la toucherais pas.</p> + +<p>—Je le sais, ô mon maître, répondit le jeune Grec; et +tu sais aussi que, le jour où tu me demanderas ma tête, +je me mettrai à genoux pour te l'offrir; car je te dois plus +qu'à mon père, et ma vie t'appartient plus qu'à celui qui +me l'a donnée.</p> + +<p>—Mademoiselle, dit-il à Mattea, vous avez bien fait +de compter sur l'honneur de mon maître; tous vos désirs +seront remplis, et, si vous voulez me permettre de vous +conduire chez votre marraine, je connaîtrai désormais en +quel lieu je dois aller vous avertir et vous chercher au +moment du départ de notre voile.»</p> + +<p>Mattea eût peut-être bien désiré une réponse un peu +moins strictement obligeante de la part d'Abul, mais elle +n'en fut pas moins touchée de sa loyauté. Elle en exprima +sa reconnaissance à Timothée, tout en regrettant tout +bas qu'une parole tant soit peu affectueuse n'eût pas accompagné +ses promesses de respect. Timothée la fit monter +dans sa gondole, et la conduisit au palais de la princesse +Veneranda. Elle était si confuse de cette démarche +hardie, aveugle inspiration d'un premier mouvement +d'effervescence, qu'elle n'osa dire un mot à son compagnon +durant la route.</p> + +<p>«Si l'on vous emmène à la campagne, lui dit Timothée +en la quittant à quelque distance du palais, faites-moi +savoir où vous allez, et comptez-que j'irai vous y +trouver ...</p> + +<p>—On m'enfermera peut-être, dit Mattea tristement.</p> + +<p>—On sera bien malin si on m'empêche de me moquer +des gardiens, reprit Timothée. Je ne suis pas connu de +cette princesse Gica; si je me présente à vous devant elle, +n'ayez pas l'air de m'avoir jamais vu. Adieu, bon courage. +Gardez-vous de dire à votre marraine que vous +n'êtes pas venue directement de votre demeure à la sienne. +Nous nous reverrons bientôt.»</p> + + + + +<h3>VI.</h3> + + +<p>Au lieu d'aller souper chez son actrice, Timothée rentra +chez lui et se mit à rêver. Lorsqu'il s'étendit sur +son lit, aux premiers rayons du jour, pour prendre le +peu d'instants de repos nécessaire à son organisation active, +le plan de toute sa vie était déjà conçu et arrêté. +Timothée n'était pas, comme Abul, un homme simple et +candide, un héros de sincérité et de désintéressement. +C'était un homme bien supérieur à lui dans un sens, et +peu inférieur dans l'autre, car ses mensonges n'étaient +jamais des perfidies, ses méfiances n'étaient jamais des +injustices. Il avait toute l'habileté qu'il faut pour être un +scélérat, moins l'envie et la volonté de l'être. Dans les +occasions où sa finesse et sa prudence étaient nécessaires +pour opérer contre des fripons, il leur montrait qu'on +peut les surpasser dans leur art sans embrasser leur profession. +Ses actions portaient toutes un caractère de profondeur, +de prévoyance, de calcul et de persévérance. Il +avait trompé bien souvent, mais il n'avait jamais dupé; +ses artifices avaient toujours tourné au profit des bons +contre les méchants. C'était là son principe, que tout ce +qui est nécessaire est juste, et que ce qui produit le bien +ne peut être le mal. C'est un principe de morale turque +qui prouve le vide et la folie de toute formule humaine, +car les despotes ottomans s'en servent pour faire couper +la tête à leurs amis sur un simple soupçon, et Timothée +n'en faisait pas moins une excellente application à tous +ses actes. Quant à sa délicatesse personnelle, un mot suffisait +pour la prouver: c'est qu'il avait été employé par +dix maîtres cent fois moins habiles que lui, et qu'il n'avait +pas amassé la plus petite pacotille à leur service. +C'était un garçon jovial, aimant la vie, dépensant le peu +qu'il gagnait, aussi incapable de prendre que de conserver, +mais aimant la fortune et la caressant en rêve comme +une maîtresse qu'il est très-difficile d'obtenir et très-glorieux +de fixer.</p> + +<p>Sa plus chère et sa plus légitime espérance dans la vie +était de se trouver un jour assez riche pour s'établir en +Italie ou en France, et pour être affranchi de toute domination. +Il avait pourtant une vive et sincère affection +pour Abul, son excellent maître. Quand il faisait des +tours d'adresse à ce crédule patron (et c'était toujours +pour le servir, car Abul se fût ruiné en un jour s'il eût +été livré à ses propres idées dans la conduite des affaires); +quand, dis-je, il le trompait pour l'enrichir, c'était sans +jamais avoir l'idée de se moquer de lui, car il l'estimait +profondément, et ce qui était à ses yeux de la stupidité +chez ses autres maîtres devenait de la grandeur chez Abul.</p> + +<p>Malgré cet attachement, il désirait se reposer de cette +vie de travail, ou au moins en jouir par lui-même, et ne +plus user ses facultés au service d'autrui. Une grande +opération l'eût enrichi s'il eût eu beaucoup d'argent; +mais, n'en ayant, pas assez, il n'en voulait pas faire de +petites, et surtout il repoussait avec un froid et silencieux +mépris les insinuations de ceux qui voulaient l'intéresser aux +leurs aux dépens d'Abul-Amet. M. Spada n'y +avait pas manqué; mais, comme Timothée n'avait pas +voulu comprendre, le digne marchand de soieries se +flattait d'avoir été assez habile en échouant pour ne pas +se trahir.</p> + +<p>Un mariage avantageux était la principale utopie de +Timothée. Il n'imaginait rien de plus beau que de conquérir +son existence, non sur des sots et des lâches, mais +sur le coeur d'une femme d'esprit. Mais, comme il ne voulait +pas vendre son honneur à une vieille et laide créature, +comme il avait l'ambition d'être heureux en même +temps que riche, et qu'il voulait la rencontrer et la conquérir +jeune, belle, aimable et spirituelle, on pense bien +qu'il ne trouvait pas souvent l'occasion d'espérer. Cette +fois enfin, il l'avait touchée du doigt, cette espérance. +Depuis longtemps il essayait d'attirer l'attention de Mattea, +et il avait réussi à lui inspirer de l'estime et de l'amitié. +La découverte de son amour pour Abul l'avait +bouleversé un instant; mais, en y réfléchissant, il avait +compris combien peu de crainte devait lui inspirer cet +amour fantasque, rêve d'un enfant en colère qui veut fuir +ses pédagogues, et qui parle d'aller dans l'île des Fées. +Un instant aussi il avait failli renoncer à son entreprise, +non plus par découragement, mais par dégoût; car il +voulait aimer Mattea en la possédant, et il avait craint +de trouver en elle une effrontée. Mais il avait reconnu +que la conduite de cette jeune fille n'était que de l'extravagance, +et il se sentait assez supérieur à elle pour l'en +corriger en faisant le bonheur de tous deux. Elle avait le +temps de grandir, et Timothée ne désirait ni espérait +l'obtenir avant quelques années. Il fallait commencer +par détruire un amour dans son coeur avant de pouvoir +y établir le sien. Timothée sentit que le plus sûr moyen +qu'un homme puisse employer pour se faite haïr, c'est de +combattre un rival préféré et de s'offrir à la place. Il résolut, +au contraire, de favoriser en apparence le sentiment +de Mattea, tout en le détruisant par le fait sans +qu'elle s'en aperçut. Pour cela, il n'était pas besoin +de nier les vertus d'Abul, Timothée ne l'eût pas voulu; +mais il pouvait faire ressortir l'impuissance de ce +coeur musulman pour un amour de femme, sans porter +la moindre atteinte de regret à l'amateur éclairé qui trouvait +la matrone Loredana plus belle que sa fille.</p> + +<p>La princesse Veneranda fut dérangée au milieu de son +précieux sommeil par l'arrivée de Mattea à une heure indue. +Il n'est guère d'heures indues à Venise; mais en +tout pays il en est pour une femme qui subordonne toutes +ses habitudes à l'importante affaire de se maintenir le +teint frais. Comme pour ajouter au bienfait de ses longues +nuits de repos, elle se servait d'un enduit cosmétique +dont elle avait acheté la recette à prix d'or à un sorcier +arabe, elle fut assez troublée de cet événement, et +s'essuya à la hâte pour ne point faire soupçonner qu'elle +eût besoin de recourir à l'art. Quand elle eut écouté la +plainte de Mattea, elle eut bien envie de la gronder, car +elle ne comprenait rien aux idées exaltées; mais elle n'osa +le faire, dans la crainte d'agir comme une vieille et de paraître +telle à sa filleule et à elle-même: Grâce à cette crainte, +Mattea eut la consolation de lui entendre dire: «Je +te plains, ma chère amie; je sais ce que c'est que la vivacité +des jeunes têtes; je suis encore bien peu sage moi-même, +et entre femmes on se doit de l'indulgence. Puisque +tu viens à moi, je me conduirai avec toi comme une +véritable soeur et te garderai quelques jours, jusqu'à ce +que la fureur de ta mère, qui est un peu trop dure; je le +sais, soit passée. En attendant, couche-toi sur le lit de +repos qui est dans mon cabinet, et je vais envoyer chez +tes parents afin qu'en s'apercevant de ta fuite ils ne soient +pas en peine.</p> + +<p>Le lendemain M. Spada vint remercier la princesse de +l'hospitalité qu'elle voulait bien donner à une malheureuse +folle. Il parla assez sévèrement à sa fille. Néanmoins +il examina avec une anxiété qu'il s'efforçait vainement +de cacher la blessure qu'elle avait au front. +Quand il eut reconnu que c'était peu de chose, il pria la +princesse de l'écouter un instant en particulier; et, +quand il fut seul avec elle, il tira de sa poche la boîte de +cristal de roche qu'Abul avait donnée à Mattea. «Voici, +dit-il, un bijou et une drogue que cette pauvre infortunée +a laissés tomber de son sein pendant que sa mère la +frappait. Elle ne peut l'avoir reçue que du Turc ou de son +serviteur. Votre Excellence m'a parlé d'amulettes et de +philtres: ceci ne serait-il point quelque poison analogue, +propre à séduire et à perdre les filles?</p> + +<p>—Par les clous de la sainte croix, s'écria Veneranda, +cela doit être!».</p> + +<p>Mais quand elle eut ouvert la boite et examiné les pastilles: +«Il me semble, dit-elle, que c'est de la gomme +de lentisque, que nous appelons mastic dans notre pays. +En effet, c'est même de la première qualité, du véritable +skinos. Néanmoins il faut essayer d'en tremper un grain +dans de l'eau bénite, et nous verrons s'il résistera à l'épreuve.»</p> + +<p>L'expérience ayant été faite, à la grande gloire des +pastilles, qui ne produisirent pas la plus petite détonation +et ne répandirent aucune odeur de soufre, Veneranda +rendit la boite à M. Spada, qui se retira en la remerciant +et, en la suppliant d'emmener au plus vite sa fille loin de +Venise.</p> + +<p>Cette résolution lui coûtait beaucoup à prendre; car +avec elle il perdait l'espoir de la soie blanche et il retrouvait +la crainte d'avoir à payer ses deux mille <i>doges</i>. +C'est ainsi que, suivant une vieille tradition, il appelait +ses sequins, parce que leur effigie représente le doge de +Venise à genoux devant saint Marc. <i>Doze a Zinocchion</i> +est encore pour le peuple synonyme de sequins de la +république. Cette monnaie, qui mériterait par son ancienneté +de trouver place dans les musées et dans les +cabinets, a encore cours à Venise, et les Orientaux la reçoivent +de préférence à toute autre, parce qu'elle est d'un +or très-pur.</p> + +<p>Néanmoins Abul-Amet, à sa prière, se montra d'autant +plus miséricordieux qu'il n'avait jamais songé à le +rançonner; mais, comme le vieux fourbe avait voulu +couper l'herbe sous le pied à son généreux créancier en +s'emparant de la soie blanche en secret, Timothée trouva +que c'était justice de faire faire cette acquisition à son +maître sans y associer M. Spada. Assem, l'armateur +smyrniote, s'en trouva bien; car Abul lui en donna mille +sequins de plus qu'il n'en espérait, et M. Spada reprocha +souvent à sa femme de lui avoir fait par sa fureur un +tort irréparable; mais il se taisait bien vite lorsque la +virago, pour toute réponse, serrait le poing d'un air expressif, +et il se consolait un peu de ses angoisses de tout +genre avec l'assurance de ne payer ses chers et précieux +doges, ses <i>dattes succulentes</i>, comme il les appelait, qu'à +la fin de l'année.</p> + +<p>Veneranda et Mattea quittèrent Venise; mais cette +prétendue retraite, où la captive devait être soustraite au +voisinage de l'ennemi, n'était autre que la jolie île de +Torcello, où la princesse avait une charmante villa et où +l'on pouvait venir dîner en partant de Venise en gondole +après la sieste. Il ne fut pas difficile à Timothée de s'y +rendre entre onze heures et minuit sur la <i>barchetta</i> d'un +pêcheur d'huîtres.</p> + +<p>Mattea était assise avec sa marraine sur une terrasse +couverte de sycomores et d'aloès, d'où ses grands yeux +rêveurs contemplaient tristement le lever de la lune, qui +argentait les flots paisibles et semait d'écailles d'argent +le noir manteau de l'Adriatique. Rien ne peut donner +l'idée de la beauté du ciel dans cette partie du monde; et +quiconque n'a pas rêvé seul le soir dans une barque au +milieu de cette mer, lorsqu'elle est plus limpide et plus +calme qu'un beau lac, ne connaît pas la volupté. Ce +spectacle dédommageait un peu la sérieuse Mattea des +niaiseries insipides dont l'entretenait une vieille fille coquette +et bornée.</p> + +<p>Tout à coup il sembla que le vent apportait les notes +grêles et coupées d'une mélodie lointaine. La musique +n'était pas chose rare sur les eaux de Venise; mais Mattea +crut reconnaître des sons qu'elle avait déjà entendus. +Une barque se montrait au loin, semblable à une imperceptible +tache noire sur un immense voile d'argent. Elle +s'approcha peu à peu, et les sons de la guitare de Timothée +devinrent plus distincts. Enfin la barque s'arrêta à +quelque distance de la ville, et une voix chanta une romance +amoureuse où le nom de Veneranda revenait à +chaque refrain au milieu des plus emphatiques métaphores. +Il y avait si longtemps que la pauvre princesse +n'avait plus d'aventures qu'elle ne fut pas difficile sur la +poésie de cette romance. Elle en parla toute la soirée et +tout le lendemain avec des minauderies charmantes et +en ajoutant tout haut, pour moralité à ses doux commentaires, +de grandes exclamations sur le malheur des +femmes qui ne pouvaient échapper aux inconvénients de +leur beauté et qui n'étaient en sûreté nulle part. Le lendemain +Timothée vint chanter plus près encore une romance +encore plus absurde, qui fut trouvée non moins +belle que l'autre. Le jour suivant il fit parvenir un billet, +et le quatrième jour il s'introduisit en personne dans le +jardin, bien certain que la princesse avait fait mettre les +chiens à l'attache et qu'elle avait envoyé coucher tous +ses gens. Ce n'est pas qu'aux temps les plus florissants +de sa vie elle n'eût été galante. Elle n'avait jamais eu ni une +vertu ni un vice; mais tout homme qui se présentait chez +elle avec l'adulation sur les lèvres était sûr d'être accueilli +avec reconnaissance. Timothée avait pris de +bonnes informations, et il se précipita aux pieds de la +douairière dans un moment où elle était seule, et, sans s'effrayer +de l'évanouissement qu'elle ne manqua pas d'avoir, +il lui débita une si belle tirade qu'elle s'adoucit; et, pour +lui sauver la vie (car il ne fit pas les choses à demi, et, +comme tout galant eût fait à sa place, il menaça de se +tuer devant elle), elle consentit à le laisser venir de temps +en temps baiser le bas de sa robe. Seulement, comme elle +tenait à ne pas donner un mauvais exemple à sa filleule, +elle recommanda bien à son humble esclave de ne pas +s'avouer pour le chanteur de romances et de se présenter +dans la maison comme un parent qui arrivait de Morée.</p> + +<p>Mattea fut bien surprise le lendemain à table lorsque ce +prétendu neveu, annoncé le matin par sa marraine, parut +sous les traits de Timothée; mais elle se garda bien de le +reconnaître, et ce ne fut qu'au bout de quelques jours +qu'elle se hasarda à lui parler. Elle apprit de lui, à la dérobée, +qu'Abul, occupé de ses soieries et de sa teinture, ne +retournerait guère dans son île qu'au bout d'un mois. Cette +nouvelle affligea Mattea, non-seulement parce qu'elle lui +inspirait la crainte d'être forcée de retourner chez sa +mère, d'où il lui serait très-difficile désormais de s'échapper, +mais parce qu'elle lui ôtait le peu d'espérance qu'elle +conservait d'avoir fait quelque impression sur le coeur +d'Abul. Cette indifférence de son sort, cette préférence +donnée sur elle à des intérêts commerciaux, c'était un +coup de poignard enfoncé peut-être dans son amour-propre +encore plus que dans son coeur; car nous avouons +qu'il nous est très-difficile de croire que son coeur jouât +un rôle réel dans ce roman de grande passion. Néanmoins, +comme ce coeur était noble, la mortification de l'orgueil +blessé y produisit de la douleur et de la honte sans aucun +mélange d'ingratitude ou de dépit; elle ne cessa pas +de parler d'Abul avec vénération et de penser à lui avec +une sorte d'enthousiasme.</p> + +<p>Timothée devint, en moins d'une semaine, le sigisbé +en titre de Veneranda. Rien n'était plus agréable pour +elle que de trouver, à son âge, un tout jeune et assez joli +garçon, plein d'esprit, et jouant merveilleusement de la +guitare, qui voulût bien porter son éventail, ramasser +son bouquet, lui dire des impertinences et lui écrire des +bouts-rimés. Il avait soin de ne jamais venir à Torcello +qu'après s'être bien assuré que M. et madame Spada +étaient occupés en ville et ne viendraient pas le surprendre +aux pieds de sa princesse, qui ne le connaissait +que sous le nom du prince Zacharias Kalasi.</p> + +<p>Durant les longues soirées, le sans-gêne de la campagne +permettait à Timothée d'entretenir Mattea, d'autant +plus qu'il venait souvent des visites, et que dame +Gica, par soin de sa réputation, prescrivait à son cavalier +servant de l'attendre au jardin tandis qu'elle serait +au salon; et pendant ce temps, comme elle ne craignait +rien au monde plus que de le perdre, elle recommandait +à sa filleule de lui tenir compagnie, sûre que ses charmes +de quatorze ans ne pouvaient entrer en lutte avec les +siens. Le jeune Grec en profita, non pour parler de ses +prétentions, il s'en garda bien, mais pour l'éclairer sur +le véritable caractère d'Abul, qui n'était rien moins +qu'un galant paladin, et qui, malgré sa douceur et sa +bonté naturelles, faisait jeter une femme adultère dans +un puits, ni plus ni moins que si c'eût été un chat. Il lui +peignit en même temps les moeurs des Turcs, l'intérieur +des harems, l'impossibilité d'enfreindre leurs lois qui +faisaient de la femme une marchandise appartenant à +l'homme, et jamais une compagne ou une amie. Il lui +porta le dernier coup en lui apprenant qu'Abul, outre +vingt femmes dans son harem, avait une femme légitime +dont les enfants étaient élevés avec plus de soin +que ceux des autres, et qu'il aimait autant qu'un Turc +peut aimer une femme, c'est-à-dire un peu plus que sa +pipe et un peu moins que son cheval. Il engagea beaucoup +Mattea à ne pas se placer sous la domination de +cette femme, qui, dans un accès de jalousie, pourrait +bien la faire étrangler par ses eunuques. Comme il lui +disait toutes ces choses par manière de conversation, et +sans paraître lui donner des avertissements dont elle se +fût peut-être méfiée, elles faisaient une profonde impression +sur son esprit et la réveillaient comme d'un +rêve.</p> + +<p>En même temps il eut soin de lui dire tout ce qui pouvait +lui donner l'envie d'aller à Scio, pour y jouir, dans +les ateliers qu'il dirigeait, d'une liberté entière et d'un +sort paisible. Il lui dit qu'elle trouverait à y exercer les +talents quelle avait acquis dans la profession de son +père, ce qui l'affranchirait de toute obligation qui pût +faire rougir sa fierté auprès d'Abul. Enfin il lui fit une +si riante peinture du pays, de sa fertilité, de ses productions +rares, des plaisirs du voyage, du charme qu'on +éprouve à se sentir le maître et l'artisan de sa destinée, +que sa tête ardente et son caractère fort et aventureux +embrassèrent l'avenir sous cette nouvelle face. Timothée +eut soin aussi de ne pas détruire tout à fait son +amour romanesque, qui était le plus sûr garant de son +départ, et dont il ne se flattait pas vainement de triompher. +Il lui laissa un peu d'espoir, en lui disant qu'Abul +venait souvent dans les ateliers et qu'il y était adoré. +Elle pensa qu'elle aurait au moins la douceur de le voir; +et quant à lui, il connaissait trop la parole de son maître +pour s'inquiéter des suites de ces entrevues. Quand tout +ce travail que Timothee avait entrepris de faire dans +l'esprit de Mattea eut porté les fruits qu'il en attendait, +il pressa son maître de mettre à la voile, et Abul, qui ne +faisait rien que par lui, y consentit sans peine. Au milieu +de la nuit, une barque vint prendre la fugitive à +Torcello et la conduisit droit au canal des Marane, où elle +s'amarra à un des pieux qui bordent ce chemin des navires +au travers des bas-fonds. Lorsque le brigantin passa, +Abul tendit lui-même une corde à Timothee, car il eût +emmené trente femmes plutôt que de laisser ce serviteur +fidèle, et la belle Mattea fut installée dans la plus belle +chambre du navire.</p> + + + + +<h3>VII.</h3> + + +<p>Trois ans environ après cette catastrophe, la princesse +Veneranda était seule un matin dans la villa de +Torcello, sans filleule, sans sigisbé, sans autre société +pour le moment que son petit chien, sa soubrette et un +vieil abbé qui lui faisait encore de temps en temps un madrigal +ou un acrostiche. Elle était assise devant une superbe +glace de Murano, et surveillait l'édifice savant que +son coiffeur lui élevait sur la tête avec autant de soin et +d'intérêt qu'aux plus beaux jours de sa jeunesse. C'était +toujours la même femme, pas beaucoup plus laide, guère +plus ridicule, aussi vide d'idées et de sentiments que par +le passé. Elle avait conservé le goût fantasque qui présidait +à sa parure et qui caractérise les femmes grecques +lorsqu'elles sont dépaysées, et qu'elles veulent entasser +sur elles les ornements de leur costume avec ceux des +autres pays. Veneranda avait en ce moment sur la tête +un turban, des fleurs, des plumes, des rubans, une partie +de ses cheveux poudrée et une autre teinte en noir. Elle +essayait d'ajouter des crépines d'or à cet attirail qui ne +la faisait pas mal ressembler à une des belettes empanachées +dont parle La Fontaine, lorsque son petit nègre lui +vint annoncer qu'un jeune Grec demandait à lui parler. +«Juste ciel! serait-ce l'ingrat Zacharias? s'écria-t-elle.</p> + +<p>—Non, madame, répondit le nègre, c'est un très-beau +jeune homme que je ne connais pas, et qui ne veut vous +parler qu'en particulier.</p> + +<p>—Dieu soit loué! c'est un nouveau sigisbé qui me +tombe du ciel,» pensa Veneranda; et elle fit retirer les témoins +en donnant l'ordre d'introduire l'inconnu par +l'escalier dérobé. Avant qu'il parût, elle se hâta de donner +un dernier coup d'oeil à sa glace, marcha dans la +chambre pour essayer la grâce de son panier, fonça un +peu son rouge, et se posa ensuite gracieusement sur son +ottomane.</p> + +<p>Alors un jeune homme, beau comme le jour ou comme +un prince de conte de fées, et vêtu d'un riche costume +grec, vint se précipiter à ses pieds et s'empara d'une de +ses mains qu'il baisa avec ardeur.</p> + +<p>«Arrêtez, monsieur, arrêtez! s'écria Veneranda éperdue; +on n'abuse pas ainsi de l'étonnement et de l'émotion +d'une femme dans le tête-à-tête. Laissez ma main; +vous voyez que je suis si tremblante que je n'ai pas la +présence d'esprit de la retirer. Qui êtes-vous? au nom du +ciel! et que doivent me faire craindre ces transports imprudents?</p> + +<p>—Hélas! ma chère marraine, répondit le beau garçon, +ne reconnaissez-vous point votre filleule, la coupable +Mattea, qui vient vous demander pardon de ses +torts et les expier par son repentir?»</p> + +<p>La princesse jeta un cri en reconnaissant en effet Mattea, +mais si grande, si forte, si brune et si belle sous ce +déguisement, qu'elle lui causait la douce illusion d'un +jeune homme charmant à ses pieds. «Je te pardonnerai, +à toi, lui dit-elle en l'embrassant; mais que ce misérable +Zacharias, Timothée, ou comme on voudra l'appeler, ne +se présente jamais devant moi.</p> + +<p>—Hélas! chère marraine, il n'oserait, dit Mattea; il +est resté dans le port sur un vaisseau qui nous appartient +et qui apporte à Venise une belle cargaison de soie blanche. +Il m'a chargée de plaider sa cause, de vous peindre +son repentir et d'implorer sa grâce.</p> + +<p>—Jamais! jamais!» s'écria la princesse.</p> + +<p>Cependant elle s'adoucit en recevant de la part de son +infidèle sigisbé un cachemire si magnifique, qu'elle oublia +tout ce qu'il y avait d'étrange et d'intéressant dans le retour +de Mattea pour examiner ce beau présent, l'essayer +et le draper sur ses épaules. Quand elle en eut admiré +l'effet, elle parla de Timothée avec moins d'aigreur, et demanda +depuis quand il était armateur et négociant pour +son compte.</p> + +<p>«Depuis qu'il est mon époux, répondit Mattea, et +qu'Abul lui a fait un prêt de cinq mille sequins pour commencer +sa fortune.</p> + +<p>—Eh quoi! vous avez épousé Zacharias? s'écria Veneranda, +qui voyait dès lors en Mattea une rivale; c'était +donc de vous qu'il était amoureux lorsqu'il me faisait ici +de si beaux serments et de si beaux quatrains? O perfidie +d'un petit serpent réchauffé dans mon sein! Ce n'est +pas que j'aie jamais aimé ce freluquet; Dieu merci, mon +coeur superbe à toujours résisté aux traits de l'amour; +mais c'est un affront que vous m'avez fait l'un et l'autre...</p> + +<p>—Hélas! non, ma bonne marraine, répondit Mattea, +qui avait pris un peu de la fourberie moqueuse de son +mari; Timothée était réellement fou d'amour pour vous. +Rassemblez bien vos souvenirs, vous ne pourrez en douter. +Il songeait à se tuer par désespoir de vos dédains. +Vous savez que de mon côté j'avais mis dans ma petite +cervelle une passion imaginaire pour notre respectable +patron Abul-Amet. Nous partîmes ensemble, moi pour +suivre l'objet de mon fol amour, Timothée pour fuir vos +rigueurs, qui le rendaient le plus malheureux des hommes. +Peu à peu, le temps et l'absence calmèrent sa douleur; +mais la plaie n'a jamais été bien fermée, soyez-en +sûre, madame; et s'il faut vous l'avouer, tout en demandant +sa grâce, je tremble de l'obtenir; car je ne songe +pas sans effroi à l'impression que lui fera votre vue.</p> + +<p>—Rassure-toi, ma chère fille, répondit la Gica tout à +fait consolée, en embrassant sa filleule, tout en lui tendant +une main miséricordieuse et amicale; je me souviendrai +qu'il est maintenant ton époux, et je te ménagerai +son coeur, en lui montrant la sévérité que je dois +avoir pour un amour insensé. La vertu que, grâce à la +sainte Madone, j'ai toujours pratiquée, et la tendresse +que j'ai pour toi, me font un devoir d'être austère et prudente +avec lui. Mais explique-moi, je te prie, comment +ton amour pour Abul s'est passé, et comment tu t'es décidée +à épouser ce Zacharias que tu n'aimais point.</p> + +<p>—J'ai sacrifié, répondit Mattea, un amour inutile et +vain à une amitié sage et vraie. La conduite de Timothée +envers moi fut si belle, si délicate, si sainte, il eut pour +moi des soins si désintéressés et des consolations si éloquentes, +que je me rendis avec reconnaissance à son affection. +Lorsque nous avons appris la mort de ma mère, +j'ai espéré que j'obtiendrais le pardon et la bénédiction +de mon père, et nous sommes venus l'implorer, comptant +sur votre intercession, ô ma bonne marraine!</p> + +<p>—J'y travaillerai de mon mieux; cependant je doute +qu'il pardonne jamais à ce Zacharias, à ce Timothée, +veux-je dire, les tours perfides qu'il lui a joués.</p> + +<p>—J'espère que si, reprit Mattea; la position de mon +mari est assez belle maintenant, et ses talents sont assez +connus dans le commerce, pour que son alliance ne semble +point désavantageuse à mon père.»</p> + +<p>La princesse fit aussitôt amener sa gondole, et conduisit +Mattea chez M. Spada. Celui-ci eut quelque peine +à la reconnaître sous son habit sciote; mais dès qu'il se +fut assuré que c'était elle, il lui tendit les bras et lui +pardonna de tout son coeur. Après le premier mouvement +de tendresse, il en vint aux reproches et aux lamentations; +mais dès qu'il fut au courant de la face qu'avait +prise la destinée de Mattea, il se consola, et voulut aller +sur-le-champ dans le port voir son gendre et la soie +blanche qu'il apportait. Pour acheter ses bonnes grâces, +Timothée la lui vendit à un très-bas prix, et n'eut point +lieu de s'en repentir; car M. Spada, touché de ses égards +et frappé de son habileté dans le négoce, ne le laissa +point repartir pour Scio sans avoir reconnu son mariage +et sans l'avoir mis au courant de toutes ses affaires. En +peu d'années la fortune de Timothée suivit une marche +si heureuse et si droite, qu'il put rembourser la somme +que son cher Abul lui avait prêtée; mais il ne put jamais +lui en faire accepter les intérêts. M. Spada, qui avait +un peu de peine à abandonner la direction de sa maison, +parla pendant quelque temps de s'associer à son gendre; +mais enfin Mattea étant devenue mère de deux beaux +enfants, Zacomo, se sentant vieillir, céda son comptoir, +ses livres et ses fonds à Timothée, en se réservant une +large pension, pour le payement régulier de laquelle il +prit scrupuleusement toutes ses sûretés, en disant toujours +qu'il ne se méfiait pas de son gendre, mais en répétant +ce vieux proverbe des négociants: <i>Les affaires +sont les affaires</i>.</p> + +<p>Timothée se voyant maître de la belle fortune qu'il +avait attendue et espérée, et de la belle femme qu'il aimait, +se garda bien de laisser jamais soupçonner à celle-ci +combien ses vues dataient de loin. En cela il eut raison. +Mattea crut toujours de sa part à une affection parfaitement +désintéressée, née à l'île de Scio, et inspirée +par son isolement et ses malheurs. Elle n'en fut pas moins +heureuse pour être un peu dans l'erreur. Son mari lui +prouva toute sa vie qu'il l'aimait encore plus que son +argent, et l'amour-propre de la belle Vénitienne trouva +son compte à se persuader que jamais une pensée d'intérêt +n'avait trouvé place dans l'âme de Timothée à côté +de son image. Avis à ceux qui veulent savoir le fond de +la vie, et qui tuent la poule aux oeufs d'or pour voir ce +qu'elle a dans le ventre! Il est certain que si Mattea, +après son mariage, eût été déshéritée, Timothée ne l'aurait +pas moins bien traitée, et probablement il n'en eût +pas ressenti la moindre humeur; les hommes comme lui +ne font pas souffrir les autres de leurs revers, car il n'est +guère de véritables revers pour eux. Abul-Amet et Timothée +restèrent associés d'affaires et amis de coeur +toute leur vie. Mattea vécut toujours à Venise, dans son +magasin, entre son père, dont elle ferma les yeux, et +ses enfants, pour lesquels elle fut une tendre mère, disant +sans cesse qu'elle voulait réparer envers eux les +torts qu'elle avait eus envers la sienne. Timothée alla +tous les ans à Scio, et Abul revint quelquefois à Venise. +Chaque fois que Mattea le revit après une absence, elle +éprouva une émotion dont son mari eut très-grand soin +de ne jamais s'apercevoir. Abul ne s'en apercevait réellement +pas, et, lui baisant la main à l'italienne, il lui +disait la seule parole qu'il eût pu jamais apprendre: <i>Votre +ami</i>.</p> + +<p>Quant à Mattea, elle parlait à merveille les langues +modernes de l'Orient, et dans la conduite de ses affaires +elle était presque aussi entendue que son mari. Plusieurs +personnes, à Venise, se souviennent de l'avoir vue. Elle +était devenue un peu forte de complexion pour une femme, +et le soleil d'Orient l'avait bronzée, de sorte que sa +beauté avait pris un caractère un peu viril. Soit à cause +de cela, soit à cause de l'habitude qu'elle en avait contractée +dans la vie de commis qu'elle avait menée à Scio, +et qu'elle menait encore à Venise, elle garda toujours son +élégant costume sciote, qui lui allait à merveille, et qui +la faisait prendre pour un jeune homme par tous les +étrangers. Dans ces occasions, Veneranda, quoique décrépite, +se redressait encore, et triomphait d'avoir un si +beau sigisbé au bras. La princesse laissa une partie de +ses biens à cet heureux couple, à la charge de la faire ensevelir +dans une robe de drap d'or et de prendre soin de +son petit chien.</p> + + + +<p>FIN DE MATTEA.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mattea, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MATTEA *** + +***** This file should be named 12865-h.htm or 12865-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/8/6/12865/ + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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