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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13187 ***
+
+DIALOGUE AUX ENFERS ENTRE MACHIAVEL ET MONTESQUIEU
+
+OU
+
+LA POLITIQUE DE MACHIAVEL AU XIXe SIÈCLE,
+
+PAR UN CONTEMPORAIN.
+
+
+
+
+ «Bientôt on verrait un calme affreux, pendant lequel tout se
+ réunirait contre la puissance violatrice des lois.»
+
+ «Quand Sylla voulut rendre la liberté à Rome, elle ne put plus
+ la recevoir»
+
+ (MONTESQUIEU, _Esp. des Lois_.)
+
+
+
+
+BRUXELLES,
+IMPRIMERIE DE A. MERTENS ET FILS,
+RUE DE L'ESCALIER, 22
+
+1864
+
+
+
+
+SIMPLE AVERTISSEMENT.
+
+
+ Ce livre a des traits qui peuvent s'appliquer à tous les
+ gouvernements, mais il a un but plus précis: il personnifie en
+ particulier un système politique qui n'a pas varié un seul jour
+ dans ses applications, depuis la date néfaste et déjà trop
+ lointaine, hélas! de son _intronisation_.
+
+ Il ne s'agit ici ni d'un libelle, ni d'un pamphlet; le sens des
+ peuples modernes est trop _policé_ pour accepter des vérités
+ violentes sur la politique contemporaine. La durée surnaturelle
+ de certains succès est d'ailleurs faite pour corrompre
+ l'honnêteté elle-même; mais la conscience publique vit encore et
+ le ciel finira bien quelque jour par se mêler de la partie qui
+ se joue contre lui.
+
+ On juge mieux de certains faits et de certains principes quand
+ on les voit en dehors du cadre où ils se meuvent habituellement
+ sous nos yeux; le changement du point d'optique terrifie parfois
+ le regard!
+
+ Ici, tout se présente sous la forme d'une fiction; il serait
+ superflu d'en donner, par anticipation, la clef. Si ce livre a
+ une portée, s'il renferme un enseignement, il faut que le
+ lecteur le comprenne et non qu'on le lui commente. Cette
+ lecture, d'ailleurs, ne manquera pas d'assez vives distractions;
+ il faut y procéder lentement toutefois, comme il convient aux
+ écrits qui ne sont pas des choses frivoles.
+
+ On ne demandera pas quelle est la main qui a tracé ces pages:
+ une oeuvre comme celle-ci est en quelque sorte impersonnelle.
+ Elle répond à un appel de la conscience; tout le monde l'a
+ conçue, elle est exécutée, l'auteur s'efface, car il n'est que
+ le rédacteur d'une pensée qui est dans le sens général, il n'est
+ qu'un complice plus ou moins obscur de la coalition du bien.
+
+ GENÈVE, le 15 octobre 1864.
+
+
+
+
+1re PARTIE.
+
+
+
+
+PREMIER DIALOGUE.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Sur les bords de cette plage déserte, on m'a dit que je rencontrerais
+l'ombre du grand Montesquieu. Est-ce elle-même qui est devant moi?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Le nom de Grand n'appartient ici à personne, ô Machiavel! Mais je suis
+celui que vous cherchez.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Parmi les personnages illustres dont les ombres peuplent le séjour des
+ténèbres, il n'en est point que j'aie plus souhaité de rencontrer que
+Montesquieu. Refoulé dans ces espaces inconnus par la migration des
+âmes, je rends grâces au hasard qui me met enfin en présence de l'auteur
+de l'_Esprit des lois_.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+L'ancien secrétaire d'État de la République florentine n'a point encore
+oublié le langage des cours. Mais que peuvent avoir à échanger ceux qui
+ont franchi ces sombres rivages, si ce n'est des angoisses et des
+regrets?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Est-ce le philosophe, est-ce l'homme d'État qui parle ainsi? Qu'importe
+la mort pour ceux qui ont vécu par la pensée, puisque la pensée ne meurt
+pas? Je ne connais pas, quant à moi, de condition plus tolérable que
+celle qui nous est faite ici jusqu'au jour du jugement dernier. Être
+délivré des soins et des soucis de la vie matérielle, vivre dans le
+domaine de la raison pure, pouvoir s'entretenir avec les grands hommes
+qui ont rempli l'univers du bruit de leur nom; suivre de loin les
+révolutions des États, la chute et la transformation des empires,
+méditer sur leurs constitutions nouvelles, sur les changements apportés
+dans les moeurs et dans les idées des peuples de l'Europe, sur les
+progrès de leur civilisation, dans la politique, dans les arts, dans
+l'industrie, comme dans la sphère des idées philosophiques, quel théâtre
+pour la pensée! Que de sujets d'étonnement! que de points de vue
+nouveaux! Que de révélations inouïes! Que de merveilles, s'il faut en
+croire les ombres qui descendent ici! La mort est pour nous comme une
+retraite profonde où nous achevons de recueillir les leçons de
+l'histoire et les titres de l'humanité. Le néant lui-même n'a pu briser
+tous les liens qui nous rattachent à la terre, car la postérité
+s'entretient encore de ceux qui, comme vous, ont imprimé de grands
+mouvements à l'esprit humain. Vos principes politiques règnent, à
+l'heure qu'il est, sur près de la moitié de l'Europe; et si quelqu'un
+peut être affranchi de la crainte en effectuant le sombre passage qui
+conduit à l'enfer ou au ciel, qui le peut mieux que celui qui se
+présente avec des titres de gloire si purs devant la justice éternelle?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous ne parlez point de vous, Machiavel; c'est trop de modestie, quand
+on laisse après soi l'immense renommée de l'auteur du _Traité du
+Prince_.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je crois comprendre l'ironie qui se cache sous vos paroles. Le grand
+publiciste français me jugerait-il donc comme la foule qui ne connaît de
+moi que mon nom et un aveugle préjugé? Ce livre m'a fait une renommée
+fatale, je le sais: il m'a rendu responsable de toutes les tyrannies; il
+m'a attiré la malédiction des peuples qui ont personnifié en moi leur
+haine pour le despotisme; il a empoisonné mes derniers jours, et la
+réprobation de la postérité semble m'avoir suivi jusqu'ici. Qu'ai-je
+fait pourtant? Pendant quinze ans j'ai servi ma patrie qui était une
+République; j'ai conspiré pour son indépendance, et je l'ai défendue
+sans relâche contre Louis XII, contre les Espagnols, contre Jules II,
+contre Borgia lui-même qui, sans moi, l'eût étouffée. Je l'ai protégée
+contre les intrigues sanglantes qui se croisaient dans tous les sens
+autour d'elle, combattant par la diplomatie comme un autre eût combattu
+par l'épée; traitant, négociant, nouant ou rompant les fils suivant les
+intérêts de la République, qui se trouvait alors écrasée entre les
+grandes puissances, et que la guerre ballottait comme un esquif. Et ce
+n'était pas un gouvernement oppresseur ou autocratique que nous
+soutenions à Florence; c'étaient des institutions populaires. Étais-je
+de ceux que l'on a vus changer avec la fortune? Les bourreaux des
+Médicis ont su me trouver après la chute de Soderini. Élevé avec la
+liberté, j'ai succombé avec elle; j'ai vécu dans la proscription sans
+que le regard d'un prince daignât se tourner vers moi. Je suis mort
+pauvre et oublié. Voilà ma vie, et voilà les crimes qui m'ont valu
+l'ingratitude de ma patrie, la haine de la postérité. Le ciel,
+peut-être, sera plus juste envers moi.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je savais tout cela, Machiavel, et c'est pour cette raison que je n'ai
+jamais pu comprendre comment le patriote florentin, comment le serviteur
+d'une République s'était fait le fondateur de cette sombre école qui
+vous a donné pour disciples toutes les têtes couronnées, mais qui est
+propre à justifier les plus grands forfaits de la tyrannie.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Et si je vous disais que ce livre n'a été qu'une fantaisie de diplomate;
+qu'il n'était point destiné à l'impression; qu'il a reçu une publicité à
+laquelle l'auteur est resté étranger; qu'il a été conçu sous l'influence
+d'idées qui étaient alors communes à toutes les principautés italiennes
+avides de s'agrandir aux dépens l'une de l'autre, et dirigées par une
+politique astucieuse dans laquelle le plus perfide était réputé le plus
+habile ...
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Est-ce vraiment là votre pensée? Puisque vous me parlez avec cette
+franchise, je puis vous avouer que c'était la mienne, et que je
+partageais à cet égard l'opinion de plusieurs de ceux qui connaissaient
+votre vie et avaient lu attentivement vos ouvrages. Oui, oui, Machiavel,
+et cet aveu vous honore, vous n'avez pas dit alors ce que vous pensiez,
+ou vous ne l'avez dit que sous l'empire de sentiments personnels qui ont
+troublé pour un moment votre haute raison.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+C'est ce qui vous trompe, Montesquieu, à l'exemple de ceux qui en ont
+jugé comme vous. Mon seul crime a été de dire la vérité aux peuples
+comme aux rois; non pas la vérité morale, mais la vérité politique; non
+pas la vérité telle qu'elle devrait être, mais telle qu'elle est, telle
+qu'elle sera toujours. Ce n'est pas moi qui suis le fondateur de la
+doctrine dont on m'attribue la paternité; c'est le coeur humain. _Le
+Machiavélisme est antérieur à Machiavel_.
+
+Moïse, Sésostris, Salomon, Lysandre, Philippe et Alexandre de Macédoine,
+Agathocle, Romulus, Tarquin, Jules César, Auguste et même Néron,
+Charlemagne, Théodoric, Clovis, Hugues Capet, Louis XI, Gonzalve de
+Cordoue, César Borgia, voilà les ancêtres de mes doctrines. J'en passe,
+et des meilleurs, sans parler, bien entendu, de ceux qui sont venus
+après moi, dont la liste serait longue, et auxquels le _Traité du
+Prince_ n'a rien appris que ce qu'ils savaient déjà, par la pratique du
+pouvoir. Qui m'a rendu dans votre temps un plus éclatant hommage que
+Frédéric II? Il me réfutait la plume à la main dans l'intérêt de sa
+popularité et en politique il appliquait rigoureusement mes doctrines.
+
+Par quel inexplicable travers de l'esprit humain m'a-t-on fait un grief
+de ce que j'ai écrit dans cet ouvrage? Autant vaudrait reprocher au
+savant de rechercher les causes physiques qui amènent la chute des corps
+qui nous blessent en tombant; au médecin de décrire les maladies, au
+chimiste de faire l'histoire des poisons, au moraliste de peindre les
+vices, à l'historien d'écrire l'histoire.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Oh! Machiavel, que Socrate n'est-il ici pour démêler le sophisme qui se
+cache dans vos paroles! Si peu apte que la nature m'ait fait à la
+discussion, il ne m'est guère difficile de vous répondre: vous comparez
+au poison et à la maladie les maux engendrés par l'esprit de domination,
+d'astuce et de violence; et ce sont ces maladies que vos écrits
+enseignent le moyen de communiquer aux États, ce sont ces poisons que
+vous apprenez à distiller. Quand le savant, quand le médecin, quand le
+moraliste, recherchent le mal, ce n'est pas pour enseigner à le
+propager; c'est pour le guérir. Or, c'est ce que votre livre ne fait
+pas; mais peu m'importe, et je n'en suis pas moins désarmé. Du moment où
+vous n'érigez pas le despotisme en principe, du moment où vous le
+considérez vous-même comme un mal, il me semble que par cela seul vous
+le condamnez, et sur ce point tout au moins nous pouvons être d'accord.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Nous ne le sommes point, Montesquieu, car vous n'avez pas compris toute
+ma pensée; je vous ai prêté le flanc par une comparaison dont il était
+trop facile de triompher. L'ironie de Socrate, elle-même, ne
+m'inquiéterait pas, car ce n'était qu'un sophiste qui se servait, plus
+habilement que les autres, d'un instrument faux, _la logomachie_. Ce
+n'est pas votre école et ce n'est pas la mienne: laissons donc les mots
+et les comparaisons pour nous en tenir aux idées. Voici comment je
+formule mon système, et je doute que vous l'ébranliez, car il ne se
+compose que de déductions de faits moraux et politiques d'une vérité
+éternelle: L'instinct mauvais chez l'homme est plus puissant que le bon.
+L'homme a plus d'entraînement vers le mal que vers le bien; la crainte
+et la force ont sur lui plus d'empire que la raison. Je ne m'arrête
+point à démontrer de telles vérités; il n'y a eu chez vous que la
+coterie écervelée du baron d'Holbach, dont J.-J. Rousseau fut le
+grand-prêtre et Diderot l'apôtre, pour avoir pu les contredire. Les
+hommes aspirent tous à la domination, et il n'en est point qui ne fût
+oppresseur, s'il le pouvait; tous ou presque tous sont prêts à sacrifier
+les droits d'autrui à leurs intérêts.
+
+Qui contient entre eux ces animaux dévorants qu'on appelle les hommes? A
+l'origine des sociétés, c'est la force brutale et sans frein; plus tard,
+c'est la loi, c'est-à-dire encore la force, réglée par des formes. Vous
+avez consulté toutes les sources de l'histoire; partout la force
+apparaît avant le droit.
+
+La liberté politique n'est qu'une idée relative; la nécessité de vivre
+est ce qui domine les États comme les individus.
+
+Sous certaines latitudes de l'Europe, il y a des peuples incapables de
+modération dans l'exercice de la liberté. Si la liberté s'y prolonge,
+elle se transforme en licence; la guerre civile ou sociale arrive, et
+l'État est perdu, soit qu'il se fractionne et se démembre par l'effet de
+ses propres convulsions, soit que ses divisions le rendent la proie de
+l'étranger. Dans des conditions pareilles, les peuples préfèrent le
+despotisme à l'anarchie; ont-ils tort?
+
+Les États une fois constitués ont deux sortes d'ennemis: les ennemis du
+dedans et les ennemis du dehors. Quelles armes emploieront-ils en guerre
+contre les étrangers? Les deux généraux ennemis se communiqueront-ils
+réciproquement leurs plans de campagne pour se mettre mutuellement en
+état de se défendre? S'interdiront-ils les attaques nocturnes, les
+pièges, les embuscades, les batailles en nombre de troupes inégal? Non,
+sans doute, n'est-ce pas? et de pareils combattants apprêteraient à
+rire. Et ces pièges, ces artifices, toute cette stratégie indispensable
+à la guerre, vous ne voulez pas qu'on l'emploie contre les ennemis du
+dedans, contre les factieux? Sans doute, on y mettra moins de rigueur;
+mais, au fond, les règles seront les mêmes. Est-il possible de conduire
+par la raison pure des masses violentes qui ne se meuvent que par des
+sentiments, des passions et des préjugés?
+
+Que la direction des affaires soit confiée à un autocrate, à une
+oligarchie ou au peuple lui-même, aucune guerre, aucune négociation,
+aucune réforme intérieure, ne pourra réussir, sans le secours de ces
+combinaisons que vous paraissez réprouver, mais que vous auriez été
+obligé d'employer vous-même si le roi de France vous eût chargé de la
+moindre affaire d'État.
+
+Réprobation puérile que celle qui a frappé le _Traité du Prince_! Est-ce
+que la politique a rien à démêler avec la morale? Avez-vous jamais vu un
+seul État se conduire d'après les principes qui régissent la morale
+privée? Mais toute guerre serait un crime, même quand elle aurait une
+cause juste; toute conquête n'ayant d'autre mobile que la gloire, serait
+un forfait; tout traité dans lequel une puissance aurait fait pencher la
+balance de son côté, serait une indigne tromperie; toute usurpation du
+pouvoir souverain serait un acte qui mériterait la mort. Rien ne serait
+légitime que ce qui serait fondé sur le droit! mais, je vous l'ai dit
+tout à l'heure, et je le maintiens, même en présence de l'histoire
+contemporaine: tous les pouvoirs souverains ont eu la force pour
+origine, ou, ce qui est la même chose, la négation du droit. Est-ce à
+dire que je le proscris? Non; mais je le regarde comme d'une application
+extrêmement limitée, tant dans les rapports des nations entre elles que
+dans les rapports des gouvernants avec les gouvernés.
+
+Ce mot de droit lui-même, d'ailleurs, ne voyez-vous pas qu'il est d'un
+vague infini? Où commence-t-il, où finit-il? Quand le droit
+existera-t-il, et quand n'existera-t-il pas? Je prends des exemples.
+Voici un État: la mauvaise organisation des pouvoirs publics, la
+turbulence de la démocratie, l'impuissance des lois contre les factieux,
+le désordre qui règne partout, vont le précipiter dans la ruine. Un
+homme hardi s'élance des rangs de l'aristocratie ou du sein du peuple;
+il brise tous les pouvoirs constitués; il met la main sur les lois, il
+remanie toutes les institutions, et il donne vingt ans de paix à son
+pays. Avait-il le droit de faire ce qu'il a fait?
+
+Pisistrate s'empare de la citadelle par un coup de main, et prépare le
+siècle de Périclès. Brutus viole la Constitution monarchique de Rome,
+expulse les Tarquins, et fonde à coups de poignard une république dont
+la grandeur est le plus imposant spectacle qui ait été donné à
+l'univers. Mais la lutte entre le patriciat et la plèbe, qui, tant
+qu'elle a été contenue, a fait la vitalité de la République, en amène la
+dissolution, et tout va périr. César et Auguste apparaissent; ce sont
+encore des violateurs; mais l'empire romain qui a succédé à la
+République, grâce à eux, dure autant qu'elle, et ne succombe qu'en
+couvrant le monde entier de ses débris. Eh bien, le droit était-il avec
+ces hommes audacieux? Non, selon vous. Et cependant la postérité les a
+couverts de gloire; en réalité, ils ont servi et sauvé leur pays; ils en
+ont prolongé l'existence à travers les siècles. Vous voyez bien que dans
+les États le principe du droit est dominé par celui de l'intérêt, et ce
+qui se dégage de ces considérations, c'est que _le bien peut sortir du
+mal; qu'on arrive au bien par le mal_, comme on guérit par le poison,
+comme on sauve la vie par le tranchant du fer. Je me suis moins
+préoccupé de ce qui est bon et moral que de ce qui est utile et
+nécessaire; j'ai pris les sociétés telles qu'elles sont, et j'ai donné
+des règles en conséquence.
+
+Abstraitement parlant, la violence et l'astuce sont-elles un mal? Oui;
+mais il faudra bien les employer pour gouverner les hommes, tant que les
+hommes ne seront pas des anges.
+
+Tout est bon ou mauvais, suivant l'usage qu'on en fait et le fruit que
+l'on en tire; la fin justifie les moyens: et maintenant si vous me
+demandez pourquoi, moi républicain, je donne partout la préférence au
+gouvernement absolu, je vous dirai que, témoin dans ma patrie de
+l'inconstance et de la lâcheté de la populace, de son goût inné pour la
+servitude, de son incapacité à concevoir et à respecter les conditions
+de la vie libre; c'est à mes yeux une force aveugle qui se dissout tôt
+ou tard, si elle n'est dans la main d'un seul homme; je réponds que le
+peuple, livré à lui-même, ne saura que se détruire; qu'il ne saura
+jamais administrer, ni juger, ni faire la guerre. Je vous dirai que la
+Grèce n'a brillé que dans les éclipses de la liberté; que sans le
+despotisme de l'aristocratie romaine, et que, plus tard, sans le
+despotisme des empereurs, l'éclatante civilisation de l'Europe ne se fût
+jamais développée.
+
+Chercherai-je mes exemples dans les États modernes? Ils sont si
+frappants et si nombreux que je prendrai les premiers venus.
+
+Sous quelles institutions et sous quels hommes les républiques
+italiennes ont-elles brillé? Avec quels souverains l'Espagne, la France,
+l'Allemagne, ont-elles constitué leur puissance? Sous les Léon X, les
+Jules II, les Philippe II, les Barberousse, les Louis XIV, les Napoléon,
+tous hommes à la main terrible, et posée plus souvent sur la garde de
+leurs épées que sur la charte de leurs États.
+
+Mais je m'étonne d'avoir parlé si longtemps pour convaincre l'illustre
+écrivain qui m'écoute. Une partie de ces idées n'est-elle pas, si je
+suis bien informé, dans l'_Esprit des lois_? Ce discours a-t-il blessé
+l'homme grave et froid qui a médité, sans passion, sur les problèmes de
+la politique? Les _encyclopédistes_ n'étaient pas des Catons: l'auteur
+des _Lettres Persanes_ n'était pas un saint, ni même un dévot bien
+fervent. Notre école, qu'on dit immorale, était peut-être plus attachée
+au vrai Dieu que les philosophes du XVIIIe siècle.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vos dernières paroles me trouvent sans colère, Machiavel, et je vous ai
+écouté avec attention. Voulez-vous m'entendre, et me laisserez-vous en
+user à votre égard avec la même liberté?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je me tiens pour muet, et j'écoute dans un respectueux silence celui que
+l'on a appelé _le législateur des nations_.
+
+
+
+
+DEUXIÈME DIALOGUE.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vos doctrines n'ont rien de nouveau pour moi, Machiavel; et, si
+j'éprouve quelque embarras à les réfuter, c'est bien moins parce
+qu'elles inquiètent ma raison que parce que, fausses ou vraies, elles
+n'ont point de base philosophique. J'entends bien que vous êtes, avant
+tout, un homme politique, et que les faits vous touchent de plus près
+que les idées. Mais vous conviendrez cependant que, quand il s'agit de
+gouvernement, il faut aboutir à des principes. Vous ne faites aucune
+place, dans votre politique, ni à la morale, ni à la religion, ni au
+droit; vous n'avez à la bouche que deux mots: _la force et l'astuce_. Si
+votre système se réduit à dire que la force joue un grand rôle dans les
+affaires humaines, que l'habileté est une qualité nécessaire à l'homme
+d'État, vous comprenez bien que c'est là une vérité qui n'a pas besoin
+de démonstration; mais; si vous érigez la violence en principe,
+l'astuce en maxime de gouvernement; si vous ne tenez compte dans vos
+calculs d'aucune des lois de l'humanité, le code de la tyrannie n'est
+plus que le code de la brute, car les animaux aussi sont adroits et
+forts, et il n'y a, en effet, parmi eux d'autre droit que celui de la
+force brutale. Mais je ne crois pas que votre fatalisme lui-même aille
+jusque-là, car vous reconnaissez l'existence du bien et du mal.
+
+Votre principe, c'est que _le bien peut sortir du mal_, et qu'il est
+permis de faire le mal quand il en peut résulter un bien. Ainsi, vous ne
+dites pas: Il est bien en soi de trahir sa parole; il est bien d'user de
+la corruption, de la violence et du meurtre. Mais vous dites: On peut
+trahir quand cela est utile, tuer quand cela est nécessaire, prendre le
+bien d'autrui quand cela est avantageux. Je me hâte d'ajouter que, dans
+votre système, ces maximes ne s'appliquent qu'aux princes, et quand il
+s'agit de leurs intérêts ou de ceux de l'État. En conséquence, le prince
+a le droit de violer ses serments; il peut verser le sang à flots pour
+s'emparer du pouvoir ou pour s'y maintenir; il peut dépouiller ceux
+qu'il a proscrits, renverser toutes les lois, en donner de nouvelles et
+les violer encore; dilapider les finances, corrompre, comprimer, punir
+et frapper sans cesse.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Mais n'est-ce pas vous-même qui avez dit que, dans les États
+despotiques la crainte était nécessaire, la vertu inutile, l'honneur
+dangereux; qu'il fallait une obéissance aveugle, et que le prince était
+perdu s'il cessait de lever le bras un instant[1].
+
+ [1] _Esp. des lois_, p. 24 et 25, chap. IX, livre III.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Oui, je l'ai dit; mais quand je constatais, comme vous, les conditions
+affreuses auxquelles se maintient le pouvoir tyrannique, c'était pour le
+flétrir et non pour lui élever des autels; c'était pour en inspirer
+l'horreur à ma patrie qui jamais, heureusement pour elle, n'a courbé la
+tête sous un pareil joug. Comment ne voyez-vous pas que la force n'est
+qu'un accident dans la marche des sociétés régulières, et que les
+pouvoirs les plus arbitraires sont obligés de chercher leur sanction
+dans des considérations étrangères aux théories de la force. Ce n'est
+pas seulement au nom de l'intérêt, c'est au nom du devoir qu'agissent
+tous les oppresseurs. Ils le violent, mais ils l'invoquent; la doctrine
+de l'intérêt est donc aussi impuissante à elle seule que les moyens
+qu'elle emploie.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Ici, je vous arrête; vous faites une part à l'intérêt, cela suffit pour
+justifier toutes les nécessités politiques qui ne sont pas d'accord avec
+le droit.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+C'est la raison d'État que vous invoquez. Remarquez donc que je ne puis
+pas donner pour base aux sociétés précisément ce qui les détruit. Au nom
+de l'intérêt, les princes et les peuples, comme les citoyens, ne
+commettront que des crimes. L'intérêt de l'État, dites-vous! Mais
+comment reconnaîtrai-je s'il lui est réellement profitable de commettre
+telle ou telle iniquité? Ne savons-nous pas que l'intérêt de l'État,
+c'est le plus souvent l'intérêt du prince en particulier, ou celui des
+favoris corrompus qui l'entourent? Je ne suis pas exposé à des
+conséquences pareilles en donnant le droit pour base à l'existence des
+sociétés, parce que la notion du droit trace des limites que l'intérêt
+ne doit pas franchir.
+
+Que si vous me demandez quel est le fondement du droit, je vous dirai
+que c'est la morale dont les préceptes n'ont rien de douteux ni
+d'obscur; parce qu'ils sont écrits dans toutes les religions, et qu'ils
+sont imprimés en caractères lumineux dans la conscience de l'homme.
+C'est de cette source pure que doivent découler toutes les lois civiles,
+politiques, économiques, internationales.
+
+_Ex eodem jure, sive ex eodem fonte, sive ex eodem, principio_.
+
+Mais c'est ici qu'éclate votre inconséquence; vous êtes catholique, vous
+êtes chrétien; nous adorons le même Dieu, vous admettez ses
+commandements, vous admettez la morale, vous admettez le droit dans les
+rapports des hommes entre eux, et vous foulez aux pieds toutes ces
+règles quand il s'agit de l'État ou du prince. En un mot, _la politique
+n'a rien à démêler, selon vous, avec la morale_. Vous permettez au
+monarque ce que vous défendez au sujet. Suivant que les mêmes actions
+sont accomplies par le faible ou par le fort, vous les glorifiez ou vous
+les blâmez; elles sont des crimes ou des vertus, suivant le rang de
+celui qui les accomplit. Vous louez le prince de les avoir faites, _et
+vous envoyez le sujet aux galères_. Vous ne songez donc pas qu'avec des
+maximes pareilles, il n'y a pas de société qui puisse vivre; vous croyez
+que le sujet tiendra longtemps ses serments quand il verra le souverain
+les trahir; qu'il respectera les lois quand il saura que celui qui les
+lui a données les a violées, et qu'il les viole tous les jours; vous
+croyez qu'il hésitera dans la voie de la violence, de la corruption et
+de la fraude, quand il y verra marcher sans cesse ceux qui sont chargés
+de le conduire? Détrompez-vous; sachez que chaque usurpation du prince
+dans le domaine de la chose publique autorise une infraction semblable
+dans la sphère du sujet; que chaque perfidie politique engendre une
+perfidie sociale; que chaque violence en haut légitime une violence en
+bas. Voilà pour ce qui regarde les citoyens entre eux.
+
+Pour ce qui les regarde dans leurs rapports avec les gouvernants, je
+n'ai pas besoin de vous dire que c'est la guerre civile introduite à
+l'état de ferment, au sein de la société. Le silence du peuple n'est que
+la trêve du vaincu, pour qui la plainte est un crime. Attendez qu'il se
+réveille: vous avez inventé la théorie de la force; soyez sûr qu'il l'a
+retenue. Au premier jour, il rompra ses chaînes; il les rompra sous le
+prétexte le plus futile peut-être, et il reprendra par la force ce que
+la force lui a arraché.
+
+La maxime du despotisme, c'est le _perinde ac cadaver_ des jésuites;
+tuer ou être tué: voilà sa loi; c'est l'abrutissement aujourd'hui, la
+guerre civile demain. C'est ainsi, du moins, que les choses se passent
+sous les climats d'Europe: dans l'Orient, les peuples sommeillent en
+paix dans l'avilissement de la servitude.
+
+Les princes ne peuvent donc pas se permettre ce que la morale privée ne
+permet pas: c'est là ma conclusion; elle est formelle. Vous avez cru
+m'embarrasser en me proposant l'exemple de beaucoup de grands hommes
+qui, par des actes hardis accomplis en violation des lois, avaient donné
+la paix à leur pays, quelquefois la gloire; et c'est de là que vous
+tirez votre grand argument: _le bien sort du mal_. J'en suis peu touché;
+il ne m'est pas démontré que ces hommes audacieux ont fait plus de bien
+que de mal; il n'est nullement établi pour moi que les sociétés ne se
+fussent pas sauvées et soutenues sans eux. Les moyens de salut qu'ils
+apportent ne compensent pas les germes de dissolution qu'ils
+introduisent dans les États. Quelques années d'anarchie sont souvent
+bien moins funestes pour un royaume que plusieurs années de despotisme
+silencieux.
+
+Vous admirez les grands hommes; je n'admire que les grandes
+institutions. Je crois que, pour être heureux, les peuples ont moins
+besoin d'hommes de génie que d'hommes intègres; mais je vous accorde, si
+vous le voulez, que quelques-unes des entreprises violentes dont vous
+faites l'apologie, ont pu tourner à l'avantage de certains États. Ces
+actes pouvaient se justifier dans les sociétés antiques où régnaient
+l'esclavage et le dogme de la fatalité. On les retrouve dans le
+moyen-âge et même dans les temps modernes; mais au fur et à mesure que
+les moeurs se sont adoucies, que les lumières se sont propagées chez les
+divers peuples de l'Europe; à mesure, surtout, que les principes de la
+science politique ont été mieux connus, le droit s'est trouvé substitué
+à la force dans les principes comme dans les faits. Sans doute, les
+orages de la liberté existeront toujours, et il se commettra encore bien
+des crimes en son nom: mais le fatalisme politique n'existe plus. Si
+vous avez pu dire, dans votre temps, que le despotisme était un mal
+nécessaire, vous ne le pourriez pas aujourd'hui, car, dans l'état
+actuel des moeurs et des institutions politiques chez les principaux
+peuples de l'Europe, le despotisme est devenu impossible.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Impossible?... Si vous parvenez à me prouver cela, je consens à faire un
+pas dans le sens de vos idées.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je vais vous le prouver très-facilement, si vous voulez bien me suivre
+encore.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Très-volontiers, mais prenez garde; je crois que vous vous engagez
+beaucoup.
+
+
+
+
+TROISIÈME DIALOGUE.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Une masse épaisse d'ombres se dirige vers cette plage; la région où nous
+sommes sera bientôt envahie. Venez de ce côté; sans cela, nous ne
+tarderions pas à être séparés.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je n'ai point trouvé dans vos dernières paroles la précision qui
+caractérisait votre langage au commencement de notre entretien. Je
+trouve que vous avez exagéré les conséquences des principes qui sont
+renfermés dans l'_Esprit des lois_.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+J'ai évité à dessein, dans cet ouvrage, de faire de longues théories. Si
+vous le connaissiez autrement que par ce qui vous en a été rapporté,
+vous verriez que les développements particuliers que je vous donne ici
+découlent sans effort des principes que j'ai posés. Au surplus, je ne
+fais pas difficulté d'avouer que la connaissance que j'ai acquise des
+temps nouveaux n'ait modifié ou complété quelques-unes de mes idées.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Comptez-vous sérieusement soutenir que le despotisme est incompatible
+avec l'état politique des peuples de l'Europe?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je n'ai pas dit tous les peuples; mais je vous citerai, si vous voulez,
+ceux chez qui le développement de la science politique a amené ce grand
+résultat.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Quels sont ces peuples?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+L'Angleterre, la France, la Belgique, une portion de l'Italie, la
+Prusse, la Suisse, la Confédération germanique, la Hollande, l'Autriche
+même, c'est-à-dire, comme vous le voyez, presque toute la partie de
+l'Europe sur laquelle s'étendait autrefois le monde romain.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je connais un peu ce qui s'est passé en Europe depuis 1527 jusqu'au
+temps actuel, et je vous avoue que je suis fort curieux de vous entendre
+justifier votre proposition.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Eh bien, écoutez-moi, et je parviendrai peut-être à vous convaincre. Ce
+ne sont pas les hommes, ce sont les institutions qui assurent le règne
+de la liberté et des bonnes moeurs dans les États. De la perfection ou
+de l'imperfection des institutions dépend tout le bien, mais dépendra
+nécessairement aussi tout le mal qui peut résulter pour les hommes de
+leur réunion en société; et, quand je demande les meilleures
+institutions, vous comprenez bien que, suivant le mot si beau de Solon,
+j'entends _les institutions les plus parfaites que les peuples puissent
+supporter_. C'est vous dire que je ne conçois pas pour eux des
+conditions d'existence impossibles, et que par là je me sépare de ces
+déplorables réformateurs qui prétendent construire les sociétés sur de
+pures hypothèses rationnelles sans tenir compte du climat, des
+habitudes, des moeurs et même des préjugés.
+
+A l'origine des nations, les institutions sont ce qu'elles peuvent.
+L'antiquité nous a montré des civilisations merveilleuses, des États
+dans lesquels les conditions du gouvernement libre étaient admirablement
+comprises. Les peuples de l'ère chrétienne ont eu plus de difficulté à
+mettre leurs constitutions en harmonie avec le mouvement de la vie
+politique; mais ils ont profité des enseignements de l'antiquité, et
+avec des civilisations infiniment plus compliquées, ils sont cependant
+arrivés à des résultats plus parfaits.
+
+Une des causes premières de l'anarchie, comme du despotisme, a été
+l'ignorance théorique et pratique dans laquelle les États de l'Europe
+ont été pendant si longtemps sur les principes qui président à
+l'organisation des pouvoirs. Comment, lorsque le principe de la
+souveraineté résidait uniquement dans la personne du prince, le droit de
+la nation pouvait-il être affirmé? Comment, lorsque celui qui était
+chargé de faire exécuter les lois, était en même temps le législateur,
+sa puissance n'eût-elle pas été tyrannique? Comment les citoyens
+pouvaient-ils être garantis contre l'arbitraire, lorsque, le pouvoir
+législatif et le pouvoir exécutif étant déjà confondus, le pouvoir
+judiciaire venait encore se réunir dans la même main[2]?
+
+Je sais bien que certaines libertés, que certains droits publics qui
+s'introduisent tôt ou tard dans les moeurs politiques les moins
+avancées, ne laissaient pas que d'apporter des obstacles à l'exercice
+illimité de la royauté absolue; que, d'un autre côté, la crainte de
+faire crier le peuple, l'esprit de douceur de certains rois, les
+portaient à user avec modération des pouvoirs excessifs dont ils étaient
+investis; mais il n'en est pas moins vrai que ces garanties si précaires
+étaient à la merci du monarque qui possédait en principe les biens, les
+droits et la personne des sujets. La division des pouvoirs a réalisé en
+Europe le problème des sociétés libres, et si quelque chose peut adoucir
+pour moi l'anxiété des heures qui précèdent le jugement dernier, c'est
+la pensée que mon passage sur la terre n'a point été étranger à cette
+grande émancipation.
+
+Vous êtes né, Machiavel, sur les limites du moyen-âge, et vous avez vu,
+avec la renaissance des arts, s'ouvrir l'aurore des temps modernes; mais
+la société au milieu de laquelle vous avez vécu, était, permettez-moi de
+le dire, encore tout empreinte des errements de la barbarie; l'Europe
+était un tournoi. Les idées de guerre, de domination et de conquête
+remplissaient la tête des hommes d'État et des princes. La force était
+tout alors, le droit fort peu de chose, j'en conviens; les royaumes
+étaient comme la proie des conquérants; à l'intérieur des États, les
+souverains luttaient contre les grands vassaux; les grands vassaux
+écrasaient les cités. Au milieu de l'anarchie féodale qui mettait toute
+l'Europe en armes, les peuples foulés aux pieds s'étaient habitués à
+regarder les princes et les grands comme des divinités fatales,
+auxquelles le genre humain était livré. Vous êtes venu dans ces temps
+pleins de tumulte, mais aussi pleins de grandeur. Vous avez vu des
+capitaines intrépides, des hommes de fer, des génies audacieux; et ce
+monde, rempli de sombres beautés dans son désordre, vous est apparu
+comme il apparaîtrait à un artiste dont l'imagination serait plus
+frappée que le sens moral; c'est là ce qui, à mes yeux, explique le
+_Traité du Prince_, et vous n'étiez pas si loin de la vérité que vous
+voulez bien le dire, lorsque tout à l'heure, par une feinte italienne,
+il vous plaisait, pour me sonder, de l'attribuer à un caprice de
+diplomate. Mais, depuis vous, le monde a marché; les peuples se
+regardent aujourd'hui comme les arbitres de leurs destinées: ils ont, en
+fait comme en droit, détruit les priviléges, détruit l'aristocratie; ils
+ont établi un principe qui serait bien nouveau pour vous, descendant du
+marquis Hugo: ils ont établi le principe de l'égalité; ils ne voient
+plus dans ceux qui les gouvernent que des mandataires; ils ont réalisé
+le principe de l'égalité par des lois civiles que rien ne pourrait leur
+arracher. Ils tiennent à ces lois comme à leur sang, parce qu'elles ont
+coûté, en effet, bien du sang à leurs ancêtres.
+
+Je vous parlais des guerres tout à l'heure: elles sévissent toujours, je
+le sais; mais, le premier progrès, c'est qu'elles ne donnent plus
+aujourd'hui aux vainqueurs la propriété des États vaincus. Un droit que
+vous avez à peine connu, le droit international, régit aujourd'hui les
+rapports des nations entre elles, comme le droit civil régit les
+rapports des sujets dans chaque nation.
+
+Après avoir assuré leurs droits privés par des lois civiles, leurs
+droits publics par des _traités_, les peuples ont voulu se mettre en
+règle avec leurs princes, et ils ont assuré leurs droits politiques par
+_des constitutions_. Longtemps livrés à l'arbitraire par la confusion
+des pouvoirs, qui permettait aux princes _de faire des lois tyranniques
+pour les exercer tyranniquement_, ils ont séparé les trois pouvoirs,
+législatif, exécutif et judiciaire, par des lignes constitutionnelles
+qui ne peuvent être franchies sans que l'alarme soit donnée à tout le
+corps politique.
+
+Par cette seule réforme, qui est un fait immense, le droit public
+intérieur a été créé, et les principes supérieurs qui le constituent se
+trouvent dégagés. La personne du prince cesse d'être confondue avec
+celle de l'État; la souveraineté apparaît comme ayant en partie sa
+source au sein même de la nation, qui fait la distribution des pouvoirs
+entre le prince et des corps politiques indépendants les uns des autres.
+Je ne veux point faire, devant l'illustre homme d'État qui m'entend, une
+théorie développée du régime qui s'appelle, en Angleterre et en France,
+_le régime constitutionnel_; il est passé aujourd'hui dans les moeurs
+des principaux États de l'Europe, non-seulement parce qu'il est
+l'expression de la plus haute science politique, mais surtout parce
+qu'il est le seul mode pratique de gouvernement en présence des idées de
+la civilisation moderne.
+
+Dans tous les temps, sous le règne de la liberté comme sous celui de la
+tyrannie, on n'a pu gouverner que par des _lois_. C'est donc sur _la
+manière dont les lois sont faites_, que sont fondées toutes les
+garanties des citoyens. Si c'est le prince qui est le législateur
+unique, il ne fera que des lois tyranniques, heureux s'il ne bouleverse
+pas la constitution de l'État en quelques années; mais, en tout cas, on
+est en plein absolutisme; si c'est un sénat, on a constitué
+l'oligarchie, régime odieux au peuple, parce qu'il lui donne autant de
+tyrans que de maîtres; si c'est le peuple, on court à l'anarchie, ce qui
+est une autre manière d'aboutir au despotisme; si c'est une assemblée
+élue par le peuple, la première partie du problème se trouve déjà
+résolue; car c'est là la base même du gouvernement représentatif,
+aujourd'hui en vigueur dans toute la partie méridionale de l'Europe.
+
+Mais une assemblée de représentants du peuple qui posséderait à elle
+seule toute la souveraineté législative, ne tarderait pas à abuser de sa
+puissance, et à faire courir à l'État les plus grands périls. Le régime
+qui s'est définitivement constitué, heureuse transaction entre
+l'aristocratie, la démocratie et l'établissement monarchique, participe
+à la fois de ces trois formes de gouvernement, au moyen d'une
+pondération de pouvoirs qui semble être le chef-d'oeuvre de l'esprit
+humain. La personne du souverain reste sacrée, inviolable; mais, tout en
+conservant une masse d'attributions capitales qui, pour le bien de
+l'État, doivent demeurer en sa puissance, son rôle essentiel n'est plus
+que d'être _le procurateur de l'exécution des lois_. N'ayant plus dans
+sa main la plénitude des pouvoirs, sa responsabilité s'efface et passe
+sur la tête des ministres qu'il associe à son gouvernement. La loi, dont
+il a la proposition exclusive, ou concurremment avec un autre corps de
+l'État, est préparée par un conseil composé d'hommes mûris dans
+l'expérience des affaires, soumise à une Chambre haute, héréditaire ou
+viagère, qui examine si ses dispositions n'ont rien de contraire à la
+constitution, votée par un Corps législatif émané du suffrage de la
+nation, appliquée par une magistrature indépendante. Si la loi est
+vicieuse, elle est rejetée ou amendée par le Corps législatif: la
+Chambre haute s'oppose à son adoption, si elle est contraire aux
+principes sur lesquels repose la constitution.
+
+Le triomphe de ce système si profondément conçu, et dont le mécanisme,
+vous le comprenez, peut se combiner de mille manières, suivant le
+tempérament des peuples auxquels il s'applique, a été de concilier
+l'ordre avec la liberté, la stabilité avec le mouvement, de faire
+participer l'universalité des citoyens à la vie politique, en supprimant
+les agitations de la place publique. C'est le pays se gouvernant
+lui-même, par le déplacement alternatif des majorités, qui influent dans
+les chambres sur la nomination des ministres dirigeants.
+
+Les rapports entre le prince et les sujets reposent, comme vous le
+voyez, sur un vaste système de garanties dont les bases inébranlables
+sont dans l'ordre civil. Nul ne peut être atteint dans sa personne ou
+dans ses biens par un acte de l'autorité administrative; la liberté
+individuelle est sous la protection des magistrats; en matière
+criminelle, les accusés sont jugés par leurs pairs; au-dessus de toutes
+les juridictions, il y a une juridiction suprême chargée de casser les
+arrêts qui seraient rendus en violation des lois. Les citoyens eux-mêmes
+sont armés, pour la défense de leurs droits, par l'institution de
+milices bourgeoises qui concourent à la police des cités; le plus simple
+particulier peut, par voie de pétition, faire monter sa plainte
+jusqu'aux pieds des assemblées souveraines qui représentent la nation.
+Les communes sont administrées par des officiers publics nommés à
+l'élection. Chaque année, de grandes assemblées provinciales, également
+issues du suffrage, se réunissent pour exprimer les besoins et les voeux
+des populations qui les entourent.
+
+Telle est l'image trop affaiblie, ô Machiavel, de quelques-unes des
+institutions qui fleurissent aujourd'hui dans les États modernes, et
+notamment dans ma belle patrie; mais comme la publicité est de l'essence
+des pays libres, toutes ces institutions ne pourraient vivre longtemps
+si elles ne fonctionnaient au grand jour. Une puissance encore inconnue
+dans votre siècle, et qui ne faisait que naître de mon temps, est venu
+leur donner le dernier souffle de la vie. C'est la _presse_ longtemps
+proscrite, encore décriée par l'ignorance, mais à laquelle on pourrait
+le beau mot qu'a dit Adam Smith, en parlant du crédit: _C'est une voie
+publique_. C'est par cette voie, en effet, que se manifeste tout le
+mouvement des idées chez les peuples modernes. La presse exerce dans
+l'État comme des fonctions de police: elle exprime les besoins, traduit
+les plaintes, dénonce les abus, les actes arbitraires; elle contraint à
+la moralité tous les dépositaires du pouvoir; il lui suffit, pour cela,
+de les mettre en face de l'opinion.
+
+Dans des sociétés ainsi réglées, ô Machiavel, quelle part pourriez-vous
+faire à l'ambition des princes et aux entreprises de la tyrannie? Je
+n'ignore point par quelles convulsions douloureuses ces progrès ont
+triomphé. En France, la liberté noyée dans le sang pendant la période
+révolutionnaire, ne s'est relevée qu'avec la Restauration. Là, de
+nouvelles commotions se préparaient encore; mais déjà tous les
+principes, toutes les institutions dont je vous ai parlé, étaient passés
+dans les moeurs de la France et des peuples qui gravitent dans la sphère
+de sa civilisation. J'en ai fini, Machiavel. Les États, comme les
+souverains, ne se gouvernent plus aujourd'hui que par les règles de la
+justice. Le ministre moderne qui s'inspirerait de vos leçons ne
+resterait pas un an au pouvoir; le monarque qui mettrait en pratique les
+maximes du _Traité du Prince_ soulèverait contre lui la réprobation de
+ses sujets; il serait mis au ban de l'Europe.
+
+ [2] _Esp. des lois_, p. 129, liv. XI, ch. VI.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous croyez?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Me pardonnerez-vous ma franchise?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Pourquoi non?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Dois-je penser que vos idées se sont quelque peu modifiées?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je me propose de démolir, pièce à pièce, toutes les belles choses que
+vous venez de dire, et de vous démontrer que ce sont mes doctrines
+seules qui l'emportent même aujourd'hui, malgré les nouvelles idées,
+malgré les nouvelles moeurs, malgré vos prétendus principes de droit
+public, malgré toutes les institutions dont vous venez de me parler;
+mais permettez-moi, auparavant, de vous adresser une question: Où en
+êtes-vous resté de l'histoire contemporaine?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Les notions que j'ai acquises sur les divers États de l'Europe vont
+jusqu'aux derniers jours de l'année 1847. Les hasards de ma marche
+errante à travers ces espaces infinis et la multitude confuse des âmes
+qui les remplissent, ne m'en ont fait rencontrer aucune qui ait pu me
+renseigner au delà de l'époque que je viens de vous dire. Depuis que je
+suis descendu dans le séjour des ténèbres, j'ai passé un demi-siècle
+environ parmi les peuples de l'ancien monde, et ce n'est guère que
+depuis un quart de siècle que j'ai rencontré les légions des peuples
+modernes; encore faut-il dire que la plupart arrivaient des coins les
+plus reculés de l'univers. Je ne sais pas même au juste à quelle année
+du monde nous en sommes.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Ici, les derniers sont donc les premiers, ô Montesquieu! L'homme d'État
+du moyen-âge, le politique des temps barbares, se trouve en savoir plus
+que le philosophe du dix-huitième siècle sur l'histoire des temps
+modernes. Les peuples sont en l'an de grâce 1864.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Veuillez donc me faire savoir, Machiavel, je vous en prie instamment, ce
+qui s'est passé en Europe depuis l'année 1847.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Non pas, si vous le permettez, avant que je me sois donné le plaisir de
+porter la déroute au sein de vos théories.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Comme il vous plaira; mais croyez bien que je ne conçois nulle
+inquiétude à cet égard. Il faut des siècles pour changer les principes
+et la forme des gouvernements sous lesquels les peuples ont pris
+l'habitude de vivre. Nul enseignement politique nouveau ne saurait
+résulter des quinze années qui viennent de s'écouler; et, dans tous les
+cas, s'il en était ainsi, ce ne seraient pas les doctrines de Machiavel
+qui jamais auraient triomphé.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous le pensez ainsi: écoutez-moi donc à votre tour.
+
+
+
+
+QUATRIÈME DIALOGUE.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+En écoutant vos théories sur la division des pouvoirs et sur les
+bienfaits que lui doivent les peuples de l'Europe, je ne pouvais
+m'empêcher d'admirer, Montesquieu, à quel point l'illusion des systèmes
+peut s'emparer des plus grands esprits.
+
+Séduit par les institutions de l'Angleterre, vous avez cru pouvoir faire
+du régime constitutionnel la panacée universelle des États; mais vous
+avez compté sans le mouvement irrésistible qui arrache aujourd'hui les
+sociétés à leurs traditions de la veille. Il ne se passera pas deux
+siècles avant que cette forme de gouvernement, que vous admirez, ne soit
+plus en Europe qu'un souvenir historique, quelque chose de suranné et de
+caduc comme la règle des trois unités d'Aristote.
+
+Permettez-moi d'abord d'examiner en elle-même votre mécanique politique:
+vous balancez les trois pouvoirs, et vous les confinez chacun dans leur
+département; celui-ci fera les lois, cet autre les appliquera, un
+troisième les exécutera: le prince régnera, les ministres gouverneront.
+Merveilleuse chose que cette bascule constitutionnelle! Vous avez tout
+prévu, tout réglé, sauf le mouvement: le triomphe d'un tel système, ce
+ne serait pas l'action; ce serait l'immobilité si le mécanisme
+fonctionnait avec précision; mais, en réalité, les choses ne se
+passeront pas ainsi. A la première occasion, le mouvement se produira
+par la rupture d'un des ressorts que vous avez si soigneusement forgés.
+Croyez-vous que les pouvoirs resteront longtemps dans les limites
+constitutionnelles que vous leur avez assignées, et qu'ils ne
+parviendront pas à les franchir? Quelle est l'assemblée législative
+indépendante qui n'aspirera pas à la souveraineté? Quelle est la
+magistrature qui ne fléchira pas au gré de l'opinion? Quel est le
+prince, surtout, souverain d'un royaume ou chef d'une république, qui
+acceptera sans réserve le rôle passif auquel vous l'aurez condamné; qui,
+dans le secret de sa pensée, ne méditera pas le renversement des
+pouvoirs rivaux qui gênent son action? En réalité, vous aurez mis aux
+prises toutes les forces contraires, suscité toutes les entreprises,
+donné des armes à tous les partis. Vous aurez livré le pouvoir à
+l'assaut de toutes les ambitions, et fait de l'État une arène où se
+déchaîneront les factions. Dans peu de temps, ce sera le désordre
+partout; d'intarissables rhéteurs transformeront en joutes oratoires les
+assemblées délibérantes; d'audacieux journalistes, d'effrénés
+pamphlétaires attaqueront tous les jours la personne du souverain,
+discréditeront le gouvernement, les ministres, les hommes en place....
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je connais depuis longtemps ces reproches adressés aux gouvernements
+libres. Ils n'ont pas de valeur à mes yeux: les abus ne condamnent point
+les institutions. Je sais de nombreux États qui vivent en paix, et
+depuis longtemps sous de telles lois: je plains ceux qui ne peuvent y
+vivre.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Attendez: Dans vos calculs, vous n'avez compté qu'avec des minorités
+sociales. Il y a des populations gigantesques rivées au travail par la
+pauvreté, comme elles l'étaient autrefois par l'esclavage. Qu'importent,
+je vous le demande, à leur bonheur toutes vos fictions parlementaires?
+Votre grand mouvement politique n'a abouti, en définitive, qu'au
+triomphe d'une minorité privilégiée par le hasard comme l'ancienne
+noblesse l'était par la naissance. Qu'importe au prolétaire courbé sur
+son labeur, accablé sous le poids de sa destinée, que quelques orateurs
+aient le droit de parler, que quelques journalistes aient le droit
+d'écrire? Vous avez créé des droits qui resteront éternellement pour la
+masse du peuple à l'état de pure faculté, puisqu'il ne saurait s'en
+servir. Ces droits, dont la loi lui reconnaît la jouissance idéale et
+dont la nécessité lui refuse l'exercice réel, ne sont pour lui qu'une
+ironie amère de sa destinée. Je vous réponds qu'un jour il les prendra
+en haine, et qu'il les détruira de sa main pour se confier au
+despotisme.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Quel mépris Machiavel a-t-il donc pour l'humanité, et quelle idée se
+fait-il de la bassesse des peuples modernes? Dieu puissant, je ne
+croirai pas que tu les aies créés si vils. Machiavel, quoi qu'il en
+dise, ignore les principes et les conditions d'existence de la
+civilisation actuelle. Le travail aujourd'hui est la loi commune, comme
+il est la loi divine; et, loin qu'il soit un signe de servitude parmi
+les hommes, il est le lien de leur association, l'instrument de leur
+égalité.
+
+Les droits politiques n'ont rien d'illusoire pour le peuple dans les
+États où la loi ne reconnaît point de priviléges et où toutes les
+carrières sont ouvertes à l'activité individuelle. Sans doute, et dans
+aucune société il n'en saurait être autrement, l'inégalité des
+intelligences et des fortunes entraîne pour les individus d'inévitables
+inégalités dans l'exercice de leurs droits; mais ne suffit-il pas que
+ces droits existent pour que le voeu d'une philosophie éclairée soit
+rempli, pour que l'émancipation des hommes soit assurée dans la mesure
+où elle peut l'être? Pour ceux-là mêmes que le hasard a fait naître dans
+les conditions les plus humbles, n'est-ce rien que de vivre dans le
+sentiment de leur indépendance et dans leur dignité de citoyens? Mais ce
+n'est là qu'un côté de la question; car si la grandeur morale des
+peuples est liée à la liberté, ils n'y sont pas rattachés moins
+étroitement par leurs intérêts matériels.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+C'est ici que je vous attendais. L'école à laquelle vous appartenez a
+posé des principes dont elle ne paraît pas apercevoir les dernières
+conséquences: vous croyez qu'ils conduisent au règne de la raison; je
+vais vous montrer qu'ils ramènent au règne de la force. Votre système
+politique, pris dans sa pureté originelle, consiste à donner une part
+d'action à peu près égale aux divers groupes de forces dont les sociétés
+se composent, à faire concourir dans une juste proportion les activités
+sociales; vous ne voulez pas que l'élément aristocratique prime
+l'élément démocratique. Cependant, le tempérament de vos institutions
+est de donner plus de force à l'aristocratie qu'au peuple, plus de force
+au prince qu'à l'aristocratie, proportionnant ainsi les pouvoirs à la
+capacité politique de ceux qui doivent les exercer.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous dites vrai.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous faites participer les différentes classes de la société aux
+fonctions publiques suivant le degré de leur aptitude et de leurs
+lumières; vous émancipez la bourgeoisie par le vote, vous contenez le
+peuple par le cens; les libertés populaires créent la puissance de
+l'opinion, l'aristocratie donne le prestige des grandes manières, le
+trône jette sur la nation l'éclat du rang suprême; vous gardez toutes
+les traditions, tous les grands souvenirs, le culte de toutes les
+grandes choses. A la surface on voit une société monarchique, mais tout
+est démocratique au fond; car, en réalité, il n'y a point de barrières
+entre les classes, et le travail est l'instrument de toutes les
+fortunes. N'est-ce pas à peu près cela?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Oui, Machiavel; et vous savez du moins comprendre les opinions que vous
+ne partagez pas.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Eh bien, toutes ces belles choses sont passées ou passeront comme un
+rêve; car vous avez un nouveau principe avec lequel toutes les
+institutions se décomposent avec une rapidité foudroyante.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Quel est donc ce principe?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+C'est celui de la souveraineté populaire. On trouvera, n'en doutez pas,
+la quadrature du cercle avant d'arriver à concilier l'équilibre des
+pouvoirs avec l'existence d'un pareil principe chez les nations où il
+est admis. Le peuple, par une conséquence absolument inévitable,
+s'emparera, un jour ou l'autre, de tous les pouvoirs dont on a reconnu
+que le principe était en lui. Sera-ce pour les garder? Non. Après
+quelques jours de folie, il les jettera, par lassitude, au premier
+soldat de fortune qui se trouvera sur son chemin. Dans votre pays, vous
+avez vu, en 1793, comment les coupe-têtes français ont traité la
+monarchie représentative: le peuple souverain s'est affirmé par le
+supplice de son roi, puis il a fait litière de tous ses droits; il s'est
+donné à Robespierre, à Barras, à Bonaparte.
+
+Vous êtes un grand penseur, mais vous ne connaissez pas l'inépuisable
+lâcheté des peuples; je ne dis pas de ceux de mon temps, mais de ceux du
+vôtre; rampants devant la force, sans pitié devant la faiblesse,
+implacables pour des fautes, indulgents pour des crimes, incapables de
+supporter les contrariétés d'un régime libre, et patients jusqu'au
+martyre pour toutes les violences du despotisme audacieux, brisant les
+trônes dans des moments de colère, et se donnant des maîtres à qui ils
+pardonnent des attentats pour le moindre desquels ils auraient décapité
+vingt rois constitutionnels.
+
+Cherchez donc la justice; cherchez le droit, la stabilité, l'ordre, le
+respect des formes si compliquées de votre mécanisme parlementaire avec
+des masses violentes, indisciplinées, incultes, auxquelles vous avez
+dit: Vous êtes le droit, vous êtes les maîtres, vous êtes les arbitres
+de l'État! Oh! je sais bien que le prudent Montesquieu, le politique
+circonspect, qui posait les principes et réservait les conséquences, n'a
+point écrit dans l'_Esprit des lois_ le dogme de la souveraineté
+populaire; mais, comme vous le disiez tout à l'heure, les conséquences
+découlent d'elles-mêmes des principes que vous avez posés. L'affinité de
+vos doctrines avec celles du _Contrat social_ se fait assez sentir.
+Aussi, depuis le jour où les révolutionnaires français, jurant _in verba
+magistri_, ont écrit: «Une constitution ne peut être que l'ouvrage libre
+d'une convention entre associés,» le gouvernement monarchique et
+parlementaire a été condamné à mort dans votre patrie. Vainement on a
+essayé de restaurer les principes, vainement votre roi, Louis XVIII, en
+rentrant en France, a-t-il tenté de faire remonter les pouvoirs à leur
+source en promulguant les déclarations de 89 comme procédant de l'octroi
+royal, cette pieuse fiction de la monarchie aristocratique était en
+contradiction trop flagrante avec le passé: elle devait s'évanouir au
+bruit de la révolution de 1830, comme le gouvernement de 1830, à son
+tour....
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Achevez.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+N'anticipons pas. Ce que vous savez, ainsi que moi, du passé,
+m'autorise, dès à présent, à dire que le principe de la souveraineté
+populaire est destructif de toute stabilité, qu'il consacre indéfiniment
+le droit des révolutions. Il met les sociétés en guerre ouverte contre
+tous les pouvoirs humains et même contre Dieu; il est l'incarnation même
+de la force. Il fait du peuple une brute féroce qui s'endort quand elle
+est repue de sang, et qu'on enchaîne; et voici la marche invariable que
+suivent alors les sociétés dont le mouvement est réglé sur ce principe:
+la souveraineté populaire engendre la démagogie, la démagogie engendre
+l'anarchie, l'anarchie ramène au despotisme. Le despotisme, pour vous,
+c'est la barbarie. Eh bien, vous voyez que les peuples retournent à la
+barbarie par le chemin de la civilisation.
+
+Mais ce n'est pas tout, et je prétends qu'à d'autres points de vue
+encore le despotisme est la seule forme de gouvernement qui soit
+réellement appropriée à l'état social des peuples modernes. Vous m'avez
+dit que leurs intérêts matériels les rattachaient à la liberté; ici,
+vous me faites trop beau jeu. Quels sont, en général, les États qui ont
+besoin de la liberté? Ce sont ceux qui vivent par de grands sentiments,
+par de grandes passions, par l'héroïsme, par la foi, même par
+l'honneur, ainsi que vous le disiez de votre temps en parlant de la
+monarchie française. Le stoïcisme peut faire un peuple libre; le
+christianisme, dans de certaines conditions, pourrait avoir le même
+privilége. Je comprends les nécessités de la liberté à Athènes, à Rome,
+chez des nations qui ne respiraient que par la gloire des armes, dont la
+guerre satisfaisait toutes les expansions, qui avaient besoin d'ailleurs
+de toutes les énergies du patriotisme, de tous les enthousiasmes
+civiques pour triompher de leurs ennemis.
+
+Les libertés publiques étaient le patrimoine naturel des États dans
+lesquels les fonctions serviles et industrielles étaient délaissées aux
+esclaves, où l'homme était inutile s'il n'était un citoyen. Je conçois
+encore la liberté à certaines époques de l'ère chrétienne, et notamment
+dans les petits États reliés entre eux par des systèmes de confédération
+analogues à ceux des républiques helléniques, comme en Italie et en
+Allemagne. Je retrouve là une partie des causes naturelles qui rendaient
+la liberté nécessaire. Elle eût été presque inoffensive dans des temps
+où le principe de l'autorité n'était pas mis en question, où la religion
+avait un empire absolu sur les esprits, où le peuple, placé sous le
+régime tutélaire des corporations, marchait docilement sous la main de
+ses pasteurs. Si son émancipation politique eût été entreprise alors,
+elle eût pu l'être sans danger; car elle se fût accomplie en conformité
+des principes sur lesquels repose l'existence de toutes les sociétés.
+Mais, avec vos grands États, qui ne vivent plus que par l'industrie;
+avec vos populations sans Dieu et sans foi, dans des temps où les
+peuples ne se satisfont plus par la guerre, et où leur activité violente
+se reporte nécessairement au dedans, la liberté, avec les principes qui
+lui servent de fondement, ne peut être qu'une cause de dissolution et de
+ruine. J'ajoute qu'elle n'est pas plus nécessaire aux besoins moraux des
+individus qu'elle ne l'est aux États.
+
+De la lassitude des idées et du choc des révolutions sont sorties des
+sociétés froides et désabusées qui sont arrivées à l'indifférence en
+politique comme en religion, qui n'ont plus d'autre stimulant que les
+jouissances matérielles, qui ne vivent plus que par l'intérêt, qui n'ont
+d'autre culte que l'or, dont les moeurs mercantiles le disputent à
+celles des juifs qu'ils ont pris pour modèles. Croyez-vous que ce soit
+par amour de la liberté en elle-même que les classes inférieures
+essayent de monter à l'assaut du pouvoir? C'est par haine de ceux qui
+possèdent; au fond, c'est pour leur arracher leurs richesses, instrument
+des jouissances qu'ils envient.
+
+Ceux qui possèdent implorent de tous les côtés un bras énergique, un
+pouvoir fort; ils ne lui demandent qu'une chose, c'est de protéger
+l'État contre des agitations auxquelles sa constitution débile ne
+pourrait résister, de leur donner à eux-mêmes la sécurité nécessaire
+pour qu'ils puissent jouir et faire leurs affaires. Quelles formes de
+gouvernement voulez vous appliquer à des sociétés où la corruption s'est
+glissée partout, où la fortune ne s'acquiert que par les surprises de la
+fraude, où la morale n'a plus de garantie que dans les lois répressives,
+où le sentiment de la patrie lui-même s'est éteint dans je ne sais quel
+cosmopolitisme universel?
+
+Je ne vois de salut pour ces sociétés, véritables colosses aux pieds
+d'argile, que dans l'institution d'une centralisation à outrance, qui
+mette toute la force publique à la disposition de ceux qui gouvernent;
+dans une administration hiérarchique semblable à celle de l'empire
+romain, qui règle mécaniquement tous les mouvements des individus; dans
+un vaste système de législation qui reprenne en détail toutes les
+libertés qui ont été imprudemment données; dans un despotisme
+gigantesque, enfin, qui puisse frapper immédiatement et à toute heure,
+tout ce qui résiste, tout ce qui se plaint. Le Césarisme du Bas-Empire
+me paraît réaliser assez bien ce que je souhaite pour le bien-être des
+sociétés modernes. Grâce à ces vastes appareils qui fonctionnent déjà,
+m'a-t-on dit, en plus d'un pays de l'Europe, elles peuvent vivre en
+paix, comme en Chine, comme au Japon, comme dans l'Inde. Il ne faut pas
+qu'un vulgaire préjugé nous fasse mépriser ces civilisations orientales,
+dont on apprend chaque jour à mieux apprécier les institutions. Le
+peuple chinois, par exemple, est très-commerçant et très-bien
+administré.
+
+
+
+
+CINQUIÈME DIALOGUE.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+J'hésite à vous répondre, Machiavel, car il y a dans vos dernières
+paroles je ne sais quelle raillerie satanique, qui me laisse
+intérieurement le soupçon que vos discours ne sont pas complétement
+d'accord avec vos secrètes pensées. Oui, vous avez la fatale éloquence
+qui fait perdre la trace de la vérité, et vous êtes bien le sombre génie
+dont le nom est encore l'effroi des générations présentes. Je reconnais
+de bonne grâce, toutefois, qu'avec un aussi puissant esprit on perdrait
+trop à se taire; je veux vous écouter jusqu'au bout, et je veux même
+vous répondre quoique, dès à présent, j'aie peu d'espoir de vous
+convaincre. Vous venez de faire de la société moderne un tableau
+vraiment sinistre; je ne puis savoir s'il est fidèle, mais il est au
+moins incomplet, car en toute chose, à côté du mal il y a le bien, et
+vous ne m'avez montré que le mal; vous ne m'avez, d'ailleurs, pas donné
+le moyen de vérifier jusqu'à quel point vous êtes dans le vrai, car je
+ne sais ni de quels peuples ni de quels États vous avez voulu parler,
+quand vous m'avez fait cette noire peinture des moeurs contemporaines.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Eh bien, admettons que j'aie pris pour exemple celle de toutes les
+nations de l'Europe qui est le plus avancée en civilisation, et à qui,
+je m'empresse de le dire, pourrait le moins s'appliquer le portrait que
+je viens de faire....
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+C'est donc de la France que vous voulez parler?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Eh bien, oui.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous avez raison, car c'est là qu'ont le moins pénétré les sombres
+doctrines du matérialisme. C'est la France qui est restée le foyer des
+grandes idées et des grandes passions dont vous croyez la source tarie,
+et c'est de là que sont partis ces grands principes du droit public,
+auxquels vous ne faites point de place dans le gouvernement des États.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous pouvez ajouter que c'est le champ d'expérience consacré des
+théories politiques.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je ne connais point d'expérience qui ait encore profité, d'une manière
+durable, à l'établissement du despotisme, en France pas plus
+qu'ailleurs, chez les nations contemporaines; et c'est ce qui tout
+d'abord me fait trouver bien peu conformes à la réalité des choses, vos
+théories sur la nécessité du pouvoir absolu. Je ne connais, jusqu'à
+présent, que deux États en Europe complétement privés des institutions
+libérales, qui ont modifié de toutes parts l'élément monarchique pur: ce
+sont la Turquie et la Russie, et encore si vous regardiez de près aux
+mouvements intérieurs qui s'opèrent au sein de cette dernière puissance,
+peut-être y trouveriez-vous les symptômes d'une transformation
+prochaine. Vous m'annoncez, il est vrai, que, dans un avenir plus ou
+moins rapproché, les peuples, menacés d'une dissolution inévitable,
+reviendront au despotisme comme à l'arche de salut; qu'ils se
+constitueront sous la forme de grandes monarchies absolues, analogues à
+celles de l'Asie; ce n'est là qu'une prédiction: dans combien de temps
+s'accomplira-t-elle?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Avant un siècle.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous êtes devin; un siècle, c'est toujours autant de gagné; mais
+laissez-moi vous dire maintenant pourquoi votre prédiction ne
+s'accomplira pas. Les sociétés modernes ne doivent plus être envisagées
+aujourd'hui avec les yeux du passé. Leurs moeurs, leurs habitudes,
+leurs besoins, tout a changé. Il ne faut donc pas se fier sans réserve
+aux inductions de l'analogie historique, quand il s'agit de juger de
+leurs destinées. Il faut se garder surtout de prendre pour des lois
+universelles des faits qui ne sont que des accidents, et de transformer
+en règles générales les nécessités de telles situations ou de tels
+temps. De ce que le despotisme est arrivé plusieurs fois dans
+l'histoire, comme conséquence des perturbations sociales, s'ensuit-il
+qu'il doit être pris pour règle de gouvernement? De ce qu'il a pu servir
+de transition dans le passé, en conclurai-je qu'il soit propre à
+résoudre les crises des époques modernes? N'est-il pas plus rationnel de
+dire que d'autres maux appellent d'autres remèdes, d'autres problèmes
+d'autres solutions, d'autres moeurs sociales d'autres moeurs politiques?
+Une loi invariable des sociétés, c'est qu'elles tendent au
+perfectionnement, au progrès; l'éternelle sagesse les y a, si je puis le
+dire, condamnées; elle leur a refusé le mouvement en sens contraire. Ce
+progrès, il faut qu'elles l'atteignent.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Ou qu'elles meurent.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ne nous plaçons pas dans les extrêmes; les sociétés ne meurent jamais
+quand elles sont en voie d'enfantement. Lorsqu'elles se sont
+constituées sous le mode qui leur convient, leurs institutions peuvent
+s'altérer, tomber en décadence et périr; mais elles ont duré plusieurs
+siècles. C'est ainsi que les divers peuples de l'Europe ont passé, par
+des transformations successives, du système féodal au système
+monarchique, et du système monarchique pur au régime constitutionnel. Ce
+développement progressif, dont l'unité est si imposante, n'a rien de
+fortuit; il est arrivé comme la conséquence nécessaire du mouvement qui
+s'est opéré dans les idées avant de se traduire dans les faits.
+
+Les sociétés ne peuvent avoir d'autres formes de gouvernement que celles
+qui sont en rapport avec leurs principes, et c'est contre cette loi
+absolue que vous vous inscrivez, quand vous croyez le despotisme
+compatible avec la civilisation moderne. Tant que les peuples ont
+regardé la souveraineté comme une émanation pure de la volonté divine,
+ils se sont soumis sans murmure au pouvoir absolu; tant que leurs
+institutions ont été insuffisantes pour assurer leur marche, ils ont
+accepté l'arbitraire. Mais, du jour où leurs droits ont été reconnus et
+solennellement déclarés; du jour où des institutions plus fécondes ont
+pu résoudre par la liberté toutes les fonctions du corps social, la
+politique à l'usage des princes est tombée de son haut; le pouvoir est
+devenu comme une dépendance du domaine public; l'art du gouvernement
+s'est changé en une affaire d'administration. Aujourd'hui les choses
+sont ordonnées de telle sorte, dans les États, que la puissance
+dirigeante n'y paraît plus que comme le moteur des forces organisées.
+
+A coup sûr, si vous supposez ces sociétés infectées de toutes les
+corruptions, de tous les vices dont vous me parliez il n'y a qu'un
+instant, elles marcheront d'un pas rapide vers la décomposition; mais
+comment ne voyez-vous pas que l'argument que vous en tirez est une
+véritable pétition de principe? Depuis quand la liberté abaisse-t-elle
+les âmes et dégrade-t-elle les caractères? Ce ne sont pas là les
+enseignements de l'histoire; car elle atteste partout en traits de feu
+que les peuples les plus grands ont été les peuples les plus libres. Si
+les moeurs se sont avilies, comme vous le dites, dans quelque partie de
+l'Europe que j'ignore, c'est que le despotisme y aurait passé; c'est que
+la liberté s'y serait éteinte; il faut donc la maintenir là où elle est,
+et la rétablir là où elle n'est plus.
+
+Nous sommes, en ce moment, ne l'oubliez pas, sur le terrain des
+principes; et si les vôtres différent des miens, je leur demande d'être
+invariables; or, je ne sais plus où j'en suis quand je vous entends
+vanter la liberté dans l'antiquité, et la proscrire dans les temps
+modernes, la repousser ou l'admettre suivant les temps ou les lieux. Ces
+distinctions, en les supposant justifiées, n'en laissent pas moins le
+principe intact, et c'est au principe seul que je m'attache.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Comme un habile pilote, je vois que vous évitez les écueils, en vous
+tenant dans la haute mer. Les généralités sont d'un grand secours dans
+la discussion; mais j'avoue que je suis très-impatient de savoir comment
+le grave Montesquieu s'en tirera avec le principe de la souveraineté
+populaire. Je n'ai pu savoir, jusqu'à ce moment, s'il faisait, ou non,
+partie de votre système. L'admettez-vous, ou ne l'admettez-vous pas?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je ne puis répondre à une question qui se pose dans ces termes.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je savais bien que votre raison elle-même se troublerait devant ce
+fantôme.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous vous trompez, Machiavel; mais, avant de vous répondre, je devais
+vous rappeler ce qu'ont été mes écrits et le caractère de la mission
+qu'ils ont pu remplir. Vous avez rendu mon nom solidaire des iniquités
+de la Révolution française: c'est un jugement bien sévère pour le
+philosophe qui a marché d'un pas si prudent dans la recherche de la
+vérité. Né dans un siècle d'effervescence intellectuelle, à la veille
+d'une révolution qui devait emporter dans ma patrie les anciennes
+formes du gouvernement monarchique, je puis dire qu'aucune des
+conséquences prochaines du mouvement qui se faisait dans les idées
+n'échappa dès lors à ma vue. Je ne pus méconnaître que le système de la
+division des pouvoirs déplacerait nécessairement un jour le siége de la
+souveraineté.
+
+Ce principe, mal connu, mal défini, mal appliqué surtout, pouvait
+engendrer des équivoques terribles, et bouleverser la société française
+de fond en comble. Le sentiment de ces périls devint la règle de mes
+ouvrages. Aussi tandis que d'imprudents novateurs, s'attaquant
+immédiatement à la source du pouvoir, préparaient, à leur insu, une
+catastrophe formidable, je m'appliquais uniquement à étudier les formes
+des gouvernements libres, à dégager les principes proprement dits qui
+président à leur établissement. Homme d'État plutôt que philosophe,
+jurisconsulte plus que théologien, législateur pratique, si la hardiesse
+d'un tel mot m'est permise, plutôt que théoricien, je croyais faire plus
+pour mon pays en lui apprenant à se gouverner, qu'en mettant en question
+le principe même de l'autorité. A Dieu ne plaise pourtant que j'essaye
+de me faire un mérite plus pur aux dépens de ceux qui, comme moi, ont
+cherché de bonne foi la vérité! Nous avons tous commis des fautes, mais
+à chacun la responsabilité de ses oeuvres.
+
+Oui, Machiavel, et c'est une concession que je n'hésite point à vous
+faire, vous aviez raison tout à l'heure quand vous disiez qu'il eût
+fallu que l'émancipation du peuple français se fît en conformité des
+principes supérieurs qui président à l'existence des sociétés humaines,
+et cette réserve vous laisse prévoir le jugement que je vais porter sur
+le principe de la souveraineté populaire.
+
+D'abord, je n'admets point une désignation qui semble exclure de la
+souveraineté les classes les plus éclairées de la société. Cette
+distinction est fondamentale, parce qu'elle fera d'un État une
+démocratie pure ou un État représentatif. Si la souveraineté réside
+quelque part, elle réside dans la nation tout entière; je l'appellerai
+donc tout d'abord la souveraineté nationale. Mais l'idée de cette
+souveraineté n'est pas une vérité absolue, elle n'est que relative. La
+souveraineté du pouvoir humain correspond à une idée profondément
+subversive, la souveraineté du droit humain; c'est cette doctrine
+matérialiste et athée, qui a précipité la Révolution française dans le
+sang, et lui a infligé l'opprobre du despotisme après le délire de
+l'indépendance. Il n'est pas exact de dire que les nations sont
+maîtresses absolues de leurs destinées, car leur souverain maître c'est
+Dieu lui-même, et elles ne seront jamais hors de sa puissance. Si elles
+possédaient la souveraineté absolue, elles pourraient tout, même contre
+la justice éternelle, même contre Dieu; qui oserait aller jusque-là?
+Mais le principe du droit divin, avec la signification qui s'y trouve
+communément attachée, n'est pas un principe moins funeste, car il voue
+les peuples à l'obscurantisme, à l'arbitraire, au néant, il reconstitue
+logiquement le régime des castes, il fait des peuples un troupeau
+d'esclaves, conduits, comme dans l'Inde, par la main des prêtres, et
+tremblant sous la verge du maître. Comment en serait-il autrement? Si le
+souverain est l'envoyé de Dieu, s'il est le représentant même de la
+Divinité sur la terre, il a tout pouvoir sur les créatures humaines
+soumises à son empire, et ce pouvoir n'aura de frein que dans des règles
+générales d'équité, dont il sera toujours facile de s'affranchir.
+
+C'est dans le champ qui sépare ces deux opinions extrêmes, que se sont
+livrées les furieuses batailles de l'esprit de parti; les uns s'écrient:
+Point d'autorité divine! les autres: Point d'autorité humaine! O
+Providence suprême, ma raison se refuse à accepter l'une ou l'autre de
+ces alternatives; elles me paraissent toutes deux un égal blasphème
+contre ta sagesse! Entre le droit divin qui exclut l'homme et le droit
+humain qui exclut Dieu, il y a la vérité, Machiavel; les nations comme
+les individus sont libres entre les mains de Dieu. Elles ont tous les
+droits, tous les pouvoirs, à la charge d'en user suivant les règles de
+la justice éternelle. La souveraineté est humaine en ce sens qu'elle
+est donnée par les hommes, et que ce sont les hommes qui l'exercent;
+elle est divine en ce sens qu'elle est instituée par Dieu, et qu'elle ne
+peut s'exercer que suivant les préceptes qu'il a établis.
+
+
+
+
+SIXIÈME DIALOGUE.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je désirerais arriver à des conséquences précises. Jusqu'où la main de
+Dieu s'étend-elle sur l'humanité? Qui est-ce qui fait les souverains?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ce sont les peuples.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Il est écrit: _Per me reges regnant_. Ce qui signifie au pied de la
+lettre: Dieu fait les rois.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+C'est une traduction à l'usage du Prince, ô Machiavel, et elle vous a
+été empruntée dans ce siècle par un de vos plus illustres partisans[3],
+mais ce n'est pas celle de l'Écriture sainte. Dieu a institué la
+souveraineté, il n'institue pas les souverains. Sa main toute-puissante
+s'est arrêtée là, parce que c'est là que commence le libre arbitre
+humain. Les rois règnent selon mes commandements, ils doivent régner
+suivant ma loi, tel est le sens du livre divin. S'il en était autrement,
+il faudrait dire que les bons comme les mauvais princes sont établis par
+la Providence; il faudrait s'incliner devant Néron comme devant Titus,
+devant Caligula comme devant Vespasien. Non, Dieu n'a pas voulu que les
+dominations les plus sacrilèges pussent invoquer sa protection, que les
+tyrannies les plus viles pussent se réclamer de son investiture. Aux
+peuples comme aux rois il a laissé la responsabilité de leurs actes.
+
+ [3] Machiavel fait évidemment ici allusion à Joseph de Maistre,
+ dont le nom se retrouve d'ailleurs plus loin.
+ (_Note de l'Éditeur_.)
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je doute fort que tout cela soit orthodoxe. Quoi qu'il en soit, suivant
+vous, ce sont les peuples qui disposent de l'autorité souveraine?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Prenez garde, en le contestant, de vous élever contre une vérité de pur
+sens commun. Ce n'est pas là une nouveauté dans l'histoire. Dans les
+temps anciens, au moyen âge, partout où la domination s'est établie en
+dehors de l'invasion ou de la conquête, le pouvoir souverain a pris
+naissance par la volonté libre des peuples, sous la forme originelle de
+l'élection. Pour n'en citer qu'un exemple, c'est ainsi qu'en France le
+chef de la race carlovingienne a succédé aux descendants de Clovis, et
+la dynastie de Hugues Capet à celle de Charlemagne[4]. Sans doute
+l'hérédité est venue se substituer à l'élection. L'éclat des services
+rendus, la reconnaissance publique, les traditions ont fixé la
+souveraineté dans les principales familles de l'Europe, et rien n'était
+plus légitime. Mais le principe de la toute-puissance nationale s'est
+constamment retrouvé au fond des révolutions, il a toujours été appelé
+pour la consécration des pouvoirs nouveaux. C'est un principe antérieur
+et préexistant qui n'a fait que se réaliser plus étroitement dans les
+diverses constitutions des États modernes.
+
+ [4] _Esp. des lois_, p. 543, 544, liv. XXXI, ch. IV.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Mais si ce sont les peuples qui choisissent leurs maîtres, ils peuvent
+donc aussi les renverser? S'ils ont le droit d'établir la forme de
+gouvernement qui leur convient, qui les empêchera d'en changer au gré de
+leur caprice? Ce ne sera pas le régime de l'ordre et de la liberté qui
+sortira de vos doctrines, ce sera l'ère indéfinie des révolutions.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous confondez le droit avec l'abus qui peut résulter de son exercice,
+les principes avec leur application; ce sont là des distinctions
+fondamentales, sans lesquelles on ne peut s'entendre.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+N'espérez pas m'échapper, je vous demande des conséquences logiques;
+refusez-les-moi si vous le voulez. Je désire savoir si, d'après vos
+principes, les peuples ont le droit de renverser leurs souverains?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Oui, dans des cas extrêmes et pour des causes justes.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Qui sera juge de ces cas extrêmes et de la justice de ces extrémités?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Et qui voulez-vous qui le soit, sinon les peuples eux-mêmes? Les choses
+se sont-elles passées autrement depuis le commencement du monde? C'est
+là une sanction redoutable sans doute, mais salutaire, mais inévitable.
+Comment ne voyez-vous pas que la doctrine contraire, celle qui
+commanderait aux hommes le respect des gouvernements les plus odieux,
+les ferait retomber sous le joug du fatalisme monarchique?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Votre système n'a qu'un inconvénient, c'est qu'il suppose
+l'infaillibilité de la raison chez les peuples; mais n'ont-ils pas,
+comme les hommes, leurs passions, leurs erreurs, leurs injustices?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Quand les peuples feront des fautes, ils en seront punis comme des
+hommes qui ont péché contre la loi morale.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Et comment?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ils en seront punis par les fléaux de la discorde, par l'anarchie, par
+le despotisme même. Il n'y a pas d'autre justice sur la terre, en
+attendant celle de Dieu.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous venez de prononcer le mot de despotisme, vous voyez qu'on y
+revient.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Cette objection n'est pas digne de votre grand esprit, Machiavel; je me
+suis prêté aux conséquences les plus extrêmes des principes que vous
+combattez, cela suffisait pour que la notion du vrai fût faussée. Dieu
+n'a accordé aux peuples ni le pouvoir, ni la volonté de changer ainsi
+les formes de gouvernement qui sont le mode essentiel de leur existence.
+Dans les sociétés politiques comme dans les êtres organisés, la nature
+des choses limite d'elle-même l'expansion des forces libres. Il faut que
+la portée de votre argument se restreigne à ce qui est acceptable pour
+la raison.
+
+Vous croyez que, sous l'influence des idées modernes, les révolutions
+seront plus fréquentes; elles ne le seront pas davantage, il est
+possible qu'elles le soient moins. Les nations, en effet, comme vous le
+disiez tout à l'heure, vivent actuellement par l'industrie, et ce qui
+vous paraît une cause de servitude est tout à la fois un principe
+d'ordre et de liberté. Les civilisations industrielles ont des plaies
+que je n'ignore point, mais il ne faut pas nier leurs bienfaits, ni
+dénaturer leurs tendances. Des sociétés qui vivent par le travail, par
+l'échange, par le crédit sont des sociétés essentiellement chrétiennes,
+quoi qu'on dise, car toutes ces formes si puissantes et si variées de
+l'industrie ne sont au fond que l'application de quelques grandes idées
+morales empruntées au christianisme, source de toute force comme de
+toute vérité.
+
+L'industrie joue un rôle si considérable dans le mouvement des sociétés
+modernes, que l'on ne peut faire, au point de vue où vous vous placez,
+aucun calcul exact sans tenir compte de son influence; et cette
+influence n'est pas du tout celle que vous avez cru pouvoir lui
+assigner. La science qui cherche les rapports de la vie industrielle et
+les maximes qui s'en dégagent, sont tout ce qu'il y a de plus contraire
+au principe de la concentration des pouvoirs. La tendance de l'économie
+politique est de ne voir dans l'organisme politique qu'un mécanisme
+nécessaire, mais très-coûteux, dont il faut simplifier les ressorts, et
+elle réduit le rôle du gouvernement à des fonctions tellement
+élémentaires, que son plus grand inconvénient est peut-être d'en
+détruire le prestige. L'industrie est l'ennemie-née des révolutions, car
+sans l'ordre social elle périt et avec elle s'arrête le mouvement vital
+des peuples modernes. Elle ne peut se passer de liberté, car elle ne vit
+que par des manifestations de la liberté; et, remarquez-le bien, les
+libertés en matière d'industrie engendrent nécessairement les libertés
+politiques, si bien que l'on a pu dire que les peuples les plus avancés
+en industrie sont aussi les plus avancés en liberté. Laissez là l'Inde
+et laissez la Chine qui vivent sous le destin aveugle de la monarchie
+absolue, jetez les yeux en Europe, et vous verrez.
+
+Vous venez de prononcer de nouveau le mot de _despotisme_, eh bien,
+Machiavel, vous dont le sombre génie s'est si profondément assimilé
+toutes les voies souterraines, toutes les combinaisons occultes, tous
+les artifices de lois et de gouvernement à l'aide desquels on peut
+enchaîner le mouvement des bras et de la pensée chez les peuples; vous
+qui méprisez les hommes, vous qui rêvez pour eux les dominations
+terribles de l'Orient, vous dont les doctrines politiques sont
+empruntées aux théories effrayantes de la mythologie indienne, veuillez
+me dire, je vous en conjure, comment vous vous y prendriez pour
+organiser le despotisme chez les peuples dont le droit public repose
+essentiellement sur la liberté, dont la morale et la religion
+développent tous les mouvements dans le même sens, chez des nations
+chrétiennes qui vivent par le commerce et par l'industrie, dans des
+États dont les corps politiques sont en présence de la publicité de la
+presse qui jette des flots de lumière dans les coins les plus obscurs du
+pouvoir; faites appel à toutes les ressources de votre puissante
+imagination, cherchez, inventez, et si vous résolvez ce problème, je
+déclarerai avec vous que l'esprit moderne est vaincu.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Prenez garde, vous me donnez beau jeu, je pourrais vous prendre au mot.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Faites-le, je vous en conjure.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je compte bien n'y pas manquer.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Dans quelques heures nous serons peut-être séparés. Ces parages ne vous
+sont point connus, suivez-moi dans les détours que je vais faire avec
+vous le long de ce sombre sentier, nous pourrons éviter encore quelques
+heures le reflux des ombres que vous voyez là-bas.
+
+
+
+
+SEPTIÈME DIALOGUE.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Nous pouvons nous arrêter ici.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je vous écoute.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je dois vous dire d'abord que vous vous êtes trompé du tout au tout sur
+l'application de mes principes. Le despotisme se présente toujours à vos
+yeux avec les formes caduques du monarchisme oriental, mais ce n'est pas
+ainsi que je l'entends; avec des sociétés nouvelles, il faut employer
+des procédés nouveaux. Il ne s'agit pas aujourd'hui, pour gouverner, de
+commettre des iniquités violentes, de décapiter ses ennemis, de
+dépouiller ses sujets de leurs biens, de prodiguer les supplices; non,
+la mort, la spoliation et les tourments physiques ne peuvent jouer qu'un
+rôle assez secondaire dans la politique intérieure des États modernes.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+C'est heureux.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Sans doute j'ai peu d'admiration, je l'avoue, pour vos civilisations _à
+cylindres et à tuyaux_; mais je marche, croyez-le bien, avec le siècle;
+la puissance des doctrines auxquelles est attaché mon nom, c'est
+qu'elles s'accommodent à tous les temps et à toutes les situations.
+Machiavel aujourd'hui _a des petits-fils_ qui savent le prix de ses
+leçons. On me croit bien vieux, et tous les jours je rajeunis sur la
+terre.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous raillez-vous?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Écoutez-moi et vous en jugerez. Il s'agit moins aujourd'hui de violenter
+les hommes que de les désarmer, de comprimer leurs passions politiques
+que de _les effacer_, de combattre leurs instincts que de les tromper,
+de proscrire leurs idées que de leur donner le change en se les
+appropriant.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Et comment cela? Car je n'entends pas ce langage.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Permettez; c'est là la partie morale de la politique, nous arriverons
+tout à l'heure aux applications. Le principal secret du gouvernement
+consiste à affaiblir l'esprit public, au point de le désintéresser
+complétement des idées et des principes avec lesquels on fait
+aujourd'hui les révolutions. Dans tous les temps, les peuples comme les
+hommes se sont payés de mots. Les apparences leur suffisent presque
+toujours; ils n'en demandent pas plus. On peut donc établir des
+institutions factices qui répondent à un langage et à des idées
+également factices; il faut avoir le talent de ravir aux partis _cette
+phraséologie libérale_, dont ils s'arment contre le gouvernement. Il
+faut en saturer les peuples jusqu'à la lassitude, jusqu'au dégoût. On
+parle souvent aujourd'hui de la puissance de l'opinion, je vous
+montrerai qu'on lui fait exprimer ce qu'on veut quand on connaît bien
+les ressorts cachés du pouvoir. Mais avant de songer à la diriger, il
+faut l'étourdir, la frapper d'incertitude par d'étonnantes
+contradictions, opérer sur elle d'incessantes diversions, l'éblouir par
+toutes sortes de mouvements divers, l'égarer insensiblement dans ses
+voies. Un des grands secrets du jour est de savoir s'emparer des
+préjugés et des passions populaires, de manière à introduire une
+confusion de principes qui rend toute entente impossible entre ceux qui
+parlent la même langue et ont les mêmes intérêts.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Où allez vous avec ces paroles dont l'obscurité a quelque chose de
+sinistre?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Si le sage Montesquieu entend mettre du sentiment à la place de la
+politique, je dois peut-être m'arrêter ici; je n'ai pas prétendu me
+placer sur le terrain de la morale. Vous m'avez défié d'arrêter le
+mouvement dans vos sociétés sans cesse tourmentées par l'esprit
+d'anarchie et de révolte. Voulez-vous me laisser dire comment je
+résoudrais le problème? Vous pouvez mettre à l'abri vos scrupules en
+acceptant cette thèse comme une question de curiosité pure.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Soit.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je conçois d'ailleurs que vous me demandiez des indications plus
+précises, j'y arriverai; mais laissez-moi vous dire d'abord à quelles
+conditions essentielles le prince peut espérer aujourd'hui de consolider
+son pouvoir. Il devra s'attacher avant tout à détruire les partis, à
+dissoudre les forces collectives partout où elles existent, à paralyser
+dans toutes ses manifestations l'initiative individuelle; ensuite le
+niveau des caractères descendra de lui-même, et tous les bras molliront
+bientôt contre la servitude. Le pouvoir absolu ne sera plus un accident,
+il deviendra un besoin. Ces préceptes politiques ne sont pas entièrement
+nouveaux, mais, comme je vous le disais, ce sont les procédés qui
+doivent l'être. Un grand nombre de ces résultats peut s'obtenir par de
+simples règlements de police et d'administration. Dans vos sociétés si
+belles, si bien ordonnées, à la place des monarques absolus, vous avez
+mis _un monstre qui s'appelle l'État_, nouveau Briarée dont les bras
+s'étendent partout, organisme colossal de tyrannie à l'ombre duquel le
+despotisme renaîtra toujours. Eh bien, sous l'invocation de l'État, rien
+ne sera plus facile que de consommer l'oeuvre occulte dont je vous
+parlais tout à l'heure, et les moyens d'action les plus puissants
+peut-être seront précisément ceux que l'on aura le talent d'emprunter à
+ce même régime industriel qui fait votre admiration.
+
+A l'aide du seul pouvoir réglementaire, j'instituerais, par exemple,
+d'immenses monopoles financiers, réservoirs de la fortune publique, dont
+dépendrait si étroitement le sort de toutes les fortunes privées,
+qu'elles s'engloutiraient avec le crédit de l'État le lendemain de toute
+catastrophe politique. Vous êtes un économiste, Montesquieu, pesez la
+valeur de cette combinaison.
+
+Chef du gouvernement, tous mes édits, toutes mes ordonnances tendraient
+constamment au même but: annihiler les forces collectives et
+individuelles; développer démesurément la prépondérance de l'État, en
+faire le souverain protecteur, promoteur et rémunérateur.
+
+Voici une autre combinaison empruntée a l'ordre industriel: Dans le
+temps actuel, l'aristocratie, en tant que force politique, a disparu;
+mais la bourgeoisie territoriale est encore un élément de résistance
+dangereux pour les gouvernements, parce qu'elle est d'elle-même,
+indépendante; il peut être nécessaire de l'appauvrir ou même de la
+ruiner complétement. Il suffit, pour cela, d'aggraver les charges qui
+pèsent sur la propriété foncière, de maintenir l'agriculture dans un
+état d'infériorité relative, de favoriser à outrance le commerce et
+l'industrie, mais principalement la spéculation; car la trop grande
+prospérité de l'industrie peut elle-même devenir un danger, en créant un
+nombre trop considérable de fortunes indépendantes.
+
+On réagira utilement contre les grands industriels, contre les
+fabricants, par l'excitation à un luxe disproportionné, par l'élévation
+du taux des salaires, par des atteintes profondes habilement portées aux
+sources de la _production_. Je n'ai pas besoin de développer ces idées,
+vous sentez à merveille dans quelles circonstances et sous quels
+prétextes tout cela peut se faire. L'intérêt du peuple, et même une
+sorte de zèle pour la liberté, pour les grands principes économiques,
+couvriront aisément, si on le veut, le véritable but. Il est inutile
+d'ajouter que l'entretien perpétuel d'une armée formidable sans cesse
+exercée par des guerres extérieures doit être le complément
+indispensable de ce système; il faut arriver à ce qu'il n'y ait plus,
+dans l'État, que des prolétaires, quelques millionnaires et des soldats.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Continuez.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Voilà pour la politique intérieure de l'État. A l'extérieur il faut
+exciter, d'un bout de l'Europe à l'autre, la fermentation
+révolutionnaire que l'on comprime chez soi. Il en résulte deux avantages
+considérables: l'agitation libérale au dehors fait passer sur la
+compression du dedans. De plus, on tient par là en respect Doutes les
+puissances, chez lesquelles on peut à son gré faire de l'ordre ou du
+désordre. Le grand point est d'enchevêtrer par des intrigues de cabinet
+tous les fils de la politique européenne de façon à jouer tour à tour
+les puissances avec qui l'on traite. Ne croyez pas que cette duplicité,
+si elle est bien soutenue, puisse tourner au détriment d'un souverain.
+Alexandre VI ne fit jamais que tromper dans ses négociations
+diplomatiques et cependant, il réussit toujours, tant il avait la
+science de l'astuce[5]. Mais dans ce que vous appelez aujourd'hui _le
+langage officiel_, il faut un contraste frappant, et là on ne saurait
+affecter trop d'esprit de loyauté et conciliation; les peuples qui ne
+voient que l'apparence des choses, feront une réputation de sagesse au
+souverain qui saura se conduire ainsi.
+
+A toute agitation intérieure, il doit pouvoir répondre par une guerre
+extérieure; à toute révolution imminente, par une guerre générale; mais
+comme, en politique, les paroles ne doivent jamais être d'accord avec
+les actes, il faut que, dans ces diverses conjonctures, le prince soit
+assez habile pour déguiser ses véritables desseins sous des desseins
+contraires; il doit toujours avoir l'air de céder à la pression de
+l'opinion quand il exécute ce que sa main a secrètement préparé.
+
+Pour résumer d'un mot tout le système, la révolution se trouve contenue
+dans l'État, d'un côté, par la terreur de l'anarchie, de l'autre, par la
+banqueroute, et, à tout prendre, par la guerre générale.
+
+Vous avez pu voir déjà, par les indications rapides que je viens de vous
+donner, quel rôle important l'art de la parole est appelé à jouer dans
+la politique moderne. Je suis loin, comme vous le verrez, de dédaigner
+la presse, et je saurais au besoin me servir de la tribune; l'essentiel
+est d'employer contre ses adversaires toutes les armes qu'ils pourraient
+employer contre vous. Non content de m'appuyer sur la force violente de
+la démocratie, je voudrais emprunter aux subtilités du droit leurs
+ressources les plus savantes. Quand on prend des décisions qui peuvent
+paraître injustes ou téméraires, il est essentiel de savoir les énoncer
+en de bons termes, de les appuyer des raisons les plus élevées de la
+morale et du droit.
+
+Le pouvoir que je rêve, bien loin, comme vous le voyez, d'avoir des
+moeurs barbares, doit attirer à lui toutes les forces et tous les
+talents de la civilisation au sein de laquelle il vit. Il devra
+s'entourer de publicistes, d'avocats, de jurisconsultes, d'hommes de
+pratique et d'administration, de gens qui connaissent à fond tous les
+secrets, tous les ressorts de la vie sociale, qui parlent tous les
+langages, qui aient étudié l'homme dans tous les milieux. Il faut les
+prendre partout, n'importe où, car ces gens-là rendent des services
+étonnants par les procédés ingénieux qu'ils appliquent à la politique.
+Il faut, avec cela, tout un monde d'économistes, de banquiers,
+d'industriels, de capitalistes, d'hommes à projets, d'hommes à millions,
+car tout au fond se résoudra par une question de chiffres.
+
+Quant aux principales dignités, aux principaux démembrements du pouvoir,
+on doit s'arranger pour les donner à des hommes dont les antécédents et
+le caractère mettent un abîme entre eux et les autres hommes, dont
+chacun n'ait à attendre que la mort ou l'exil en cas de changement de
+gouvernement et soit dans la nécessité de défendre jusqu'au dernier
+souffle tout ce qui est.
+
+Supposez pour un instant que j'aie à ma disposition les différentes
+ressources morales et matérielles que je viens de vous indiquer, et
+donnez-moi maintenant une nation quelconque, entendez-vous! Vous
+regardez comme un point capital, dans l'ESPRIT DES LOIS, _de ne pas
+changer le caractère d'une nation_[6] quand on veut lui conserver sa
+vigueur originelle, eh bien, je ne vous demanderais pas vingt ans pour
+transformer de la manière la plus complète le caractère européen le plus
+indomptable et pour le rendre aussi docile à la tyrannie que celui du
+plus petit peuple de l'Asie.
+
+ [5] Traité du Prince, p. 114, ch. XVII.
+
+ [6] _Esp. des lois_, p. 252 et s., liv. XIX, ch. V.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous venez d'ajouter, en vous jouant, un chapitre au traité du Prince.
+Quelles que soient vos doctrines, je ne les discute pas; je ne vous fais
+qu'une observation. Il est évident que vous n'avez nullement tenu
+l'engagement que vous aviez pris; l'emploi de tous ces moyens suppose
+l'existence du pouvoir absolu, et je vous ai demandé précisément comment
+vous pourriez l'établir dans des sociétés politiques qui reposent sur
+des institutions libérales.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Votre observation est parfaitement juste et je n'entends pas y
+échapper. Ce début n'était qu'une préface.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je vous mets en présence d'un État fondé sur des institutions
+représentatives, monarchie ou république; je vous parle d'une nation
+familiarisée de longue main avec la liberté, et je vous demande,
+comment, de là, vous pourrez retourner au pouvoir absolu.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Rien n'est plus facile.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Voyons?
+
+
+
+
+IIe PARTIE.
+
+
+
+
+HUITIÈME DIALOGUE.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je prends l'hypothèse qui m'est le plus contraire, je prends un État
+constitué en république. Avec une monarchie, le rôle que je me propose
+de jouer serait trop facile. Je prends une République, parce qu'avec une
+semblable forme de gouvernement, je vais rencontrer une résistance,
+presque insurmontable en apparence, dans les idées, dans les moeurs,
+dans les lois. Cette hypothèse vous contrarie t-elle? J'accepte de vos
+mains un État quelle que soit sa forme, grand ou petit, je le suppose
+doté de toutes les institutions qui garantissent la liberté, et je vous
+adresse cette seule question: Croyez-vous le pouvoir à l'abri d'un coup
+de main ou de ce que l'on appelle aujourd'hui un coup d'État?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Non, cela est vrai; mais vous m'accorderez du moins qu'une telle
+entreprise sera singulièrement difficile dans les sociétés politiques
+contemporaines, telles qu'elles sont organisées.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Et pourquoi? Ces sociétés ne sont-elles pas, comme de tout temps, en
+proie à des factions? N'y a-t-il pas partout des éléments de guerre
+civile, des partis, des prétendants?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+C'est possible; mais je crois pouvoir vous faire sentir d'un mot où est
+votre erreur. Ces usurpations, nécessairement très-rares parce qu'elles
+sont pleines de périls et qu'elles répugnent aux moeurs modernes, en
+supposant qu'elles réussissent, n'auraient nullement l'importance que
+vous paraissez leur attribuer. Un changement de pouvoir n'amènerait par
+un changement d'institutions. Un prétendant troublera l'État, soit; son
+parti triomphera, je l'admets; le pouvoir est en d'autres mains, voilà
+tout; mais le droit public et le fond même des institutions restent
+d'aplomb. C'est là ce qui me touche.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Est-il vrai que vous ayez une telle illusion?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Établissez le contraire.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous m'accordez donc, pour un moment, le succès d'une entreprise armée
+contre le pouvoir établi?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Oui.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Remarquez bien alors dans quelle situation je me trouve placé. J'ai
+supprimé momentanément tout pouvoir autre que le mien. Si les
+institutions encore debout peuvent élever devant moi quelque obstacle,
+c'est de pure forme; en fait, les actes de ma volonté ne peuvent
+rencontrer aucune résistance réelle; enfin je suis dans cette condition
+extra-légale, que les Romains appelaient d'un mot si beau et si
+puissamment énergique: _la dictature_. C'est-à-dire que je puis tout ce
+que je veux à l'heure présente, que je suis législateur, exécuteur,
+justicier, et à cheval comme chef d'armée.
+
+Retenez ceci. Maintenant j'ai triomphé par l'appui d'une faction,
+c'est-à-dire que cet événement n'a pu s'accomplir qu'au milieu d'une
+profonde dissension intérieure. On peut dire au hasard, mais sans se
+tromper, quelles en sont les causes. Ce sera un antagonisme entre
+l'aristocratie et le peuple ou entre le peuple et la bourgeoisie. Pour
+le fond des choses, ce ne peut être que cela; à la surface, ce sera un
+pêle-mêle d'idées, d'opinions, d'influences et de courants contraires,
+comme dans tous les États où la liberté aura été un moment déchaînée. Il
+y aura là des éléments politiques de toute espèce, des tronçons de
+partis autrefois victorieux, aujourd'hui vaincus, des ambitions
+effrénées, des convoitises ardentes, des haines implacables, des
+terreurs partout, des hommes de toute opinion et de toute doctrine, des
+restaurateurs d'anciens régimes, des démagogues, des anarchistes, des
+utopistes, tous à l'oeuvre, tous travaillant également de leur côté au
+renversement de l'ordre établi. Que faut-il conclure d'une telle
+situation? Deux choses: la première, c'est que le pays a un grand besoin
+de repos et qu'il ne refusera rien à qui pourra le lui donner; la
+seconde, c'est qu'au milieu de cette division des partis, il n'y a point
+de force réelle ou plutôt qu'il n'y en a qu'une, le peuple.
+
+Je suis, moi, un prétendant victorieux; je porte, je suppose, un grand
+nom historique propre à agir sur l'imagination des masses. Comme
+Pisistrate, comme César, comme Néron même; je m'appuierai sur le peuple;
+c'est _l'a b c_ de tout usurpateur. C'est là la puissance aveugle qui
+donnera le moyen de tout faire impunément, c'est là l'autorité, c'est là
+le nom qui couvrira tout. Le peuple en effet se soucie bien de vos
+fictions légales et de vos garanties constitutionnelles!
+
+J'ai fait le silence au milieu des factions, et maintenant vous allez
+voir comme je vais marcher.
+
+Peut-être vous rappelez-vous les règles que j'ai établies dans le traité
+du Prince pour conserver les provinces conquises. L'usurpateur d'un
+État est dans une situation analogue à celle d'un conquérant. Il est
+condamné à tout renouveler, à dissoudre l'État, à détruire la cité, à
+changer la face des moeurs.
+
+C'est là le but, mais dans les temps actuels il n'y faut tendre que par
+des voies obliques, des moyens détournés, des combinaisons habiles, et,
+autant que possible, exemptes de violence. Je ne détruirai donc pas
+directement les institutions, mais je les toucherai une à une par un
+trait de main inaperçu qui en dérangera le mécanisme. Ainsi je toucherai
+tour à tour à l'organisation judiciaire, au suffrage, à la presse, à la
+liberté individuelle, à l'enseignement.
+
+Par-dessus les lois primitives je ferai passer toute une législation
+nouvelle qui, sans abroger expressément l'ancienne, la masquera d'abord,
+puis bientôt l'effacera complétement. Telles sont mes conceptions
+générales, maintenant vous allez voir les détails d'exécution.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Que n'êtes-vous encore dans les jardins de Ruccellaï, ô Machiavel, pour
+professer ces belles leçons, et combien il est regrettable que la
+postérité ne puisse pas vous entendre!
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Rassurez-vous; pour qui sait lire, tout cela est dans le traité du
+Prince.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Eh bien, vous êtes au lendemain de votre coup d'État, qu'allez-vous
+faire?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Une grande chose, puis une très-petite.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Voyons d'abord la grande?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Après le succès d'un coup de force contre le pouvoir établi, tout n'est
+pas fini, et les partis ne se tiennent généralement pas pour battus. On
+ne sait pas encore au juste ce que vaut l'énergie de l'usurpateur, on va
+l'essayer, on va se lever contre lui les armes à la main. Le moment est
+venu d'imprimer une terreur qui frappe la cité entière et fasse
+défaillir les âmes les plus intrépides.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Qu'allez-vous faire? Vous m'aviez dit que vous aviez répudié le sang.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Il ne s'agit pas ici de fausse humanité. La société est menacée, elle
+est en état de légitime défense; l'excès des rigueurs et même de la
+cruauté préviendra pour l'avenir de nouvelles effusions de sang. Ne me
+demandez pas ce que l'on fera; il faut que les âmes soient terrifiées
+une fois pour toutes et que la peur les détrempe.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Oui, je me rappelle; c'est là ce que vous enseignez dans le traité du
+Prince en racontant la sinistre exécution de Borgia dans Césène[7]. Vous
+êtes bien le même.
+
+ [7] Traité du Prince, p. 47, ch. VII.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Non, non, vous le verrez plus tard; je n'agis ainsi que par nécessité,
+et j'en souffre.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Mais qui donc le versera, ce sang?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+L'armée! cette grande justicière des États; elle dont la main ne
+déshonore jamais ses victimes. Deux résultats de la plus grande
+importance seront atteints par l'intervention de l'armée dans la
+répression. A partir de ce moment, d'une part elle se trouvera pour
+toujours en hostilité avec la population civile qu'elle aura châtiée
+sans ménagement, de l'autre elle se rattachera d'une manière
+indissoluble au sort de son chef.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Et vous croyez que ce sang ne retombera pas sur vous?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Non, car aux yeux du peuple, le souverain, en définitive, est étranger
+aux excès d'une soldatesque qu'il n'est pas toujours facile de contenir.
+Ceux qui pourront en être responsables, ce seront les généraux, les
+ministres qui auront exécuté mes ordres. Ceux-là, je vous l'affirme, me
+seront dévoués jusqu'à leur dernier soupir, car ils savent bien ce qui
+les attendrait après moi.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+C'est donc là votre premier acte de souveraineté! Voyons maintenant le
+second?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je ne sais si vous avez remarqué quelle est, en politique, la puissance
+des petits moyens. Après ce que je viens de vous dire, je ferai frapper
+à mon effigie toute la nouvelle monnaie, dont j'émettrai une quantité
+considérable.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Mais au milieu des premiers soucis de l'État, ce serait une mesure
+puérile.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous croyez cela? Vous n'avez pas pratiqué le pouvoir. L'effigie humaine
+imprimée sur la monnaie, c'est le signe même de la puissance. Au premier
+abord il y aura des esprits orgueilleux qui en tressailliront de colère,
+mais on s'y habituera; les ennemis mêmes de mon pouvoir seront obligés
+d'avoir mon portrait dans leur escarcelle. Il est bien certain que l'on
+s'habitue peu à peu à regarder avec des yeux plus doux les traits qui
+sont partout imprimés sur le signe matériel de nos jouissances. Du jour
+où mon effigie est sur la monnaie, je suis roi.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+J'avoue que cet aperçu est nouveau pour moi; mais passons. Vous n'avez
+pas oublié que les peuples nouveaux ont la faiblesse de se donner des
+constitutions qui sont les garanties de leurs droits? Avec votre pouvoir
+issu de la force, avec les projets que vous me révélez, vous allez
+peut-être vous trouver embarrassé en présence d'une charte fondamentale
+dont tous les principes, toutes les règles, toutes les dispositions sont
+contraires à vos maximes de gouvernement.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je ferai une autre constitution, voilà tout.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Et vous pensez que cela ne sera pas autrement difficile?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Où serait la difficulté? Il n'y a pas, pour le moment, d'autre volonté,
+d'autre force que la mienne et j'ai pour base d'action l'élément
+populaire.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+C'est vrai. J'ai pourtant un scrupule: d'après ce que vous venez de me
+dire, j'imagine que votre constitution ne sera pas un monument de
+liberté. Vous pensez qu'il suffira d'une seule crise de la force, d'une
+seule violence heureuse pour ravir à une nation tous ses droits, toutes
+ses conquêtes, toutes ses institutions, tous les principes avec lesquels
+elle a pris l'habitude de vivre?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Permettez! Je ne vais pas si vite. Je vous disais, il y a peu
+d'instants, que les peuples étaient comme les hommes, qu'ils tenaient
+plus aux apparences qu'à la réalité des choses; c'est là, en politique,
+une règle dont je suivrais scrupuleusement les indications; veuillez me
+rappeler les principes auxquels vous tenez le plus et vous verrez que je
+n'en suis pas aussi embarrassé que vous paraissez le croire.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Qu'allez-vous en faire, ô Machiavel?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Ne craignez rien, nommez-les-moi.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je ne m'y fie point, je vous l'avoue.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Eh bien, je vous les rappellerai moi-même. Vous ne manqueriez sans doute
+pas de me parler du principe de la séparation des pouvoirs, de la
+liberté de la parole et de la presse, de la liberté religieuse, de la
+liberté individuelle, du droit d'association, de l'égalité devant la
+loi, de l'inviolabilité de la propriété et du domicile, du droit de
+pétition, du libre consentement de l'impôt, de la proportionnalité des
+peines, de la non rétroactivité des lois; en est-ce assez et en
+souhaitez-vous encore?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je crois que c'est beaucoup plus qu'il n'en faut, Machiavel, pour
+mettre votre gouvernement mal à l'aise.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+C'est là ce qui vous trompe, et cela est si vrai, que je ne vois nul
+inconvénient à proclamer ces principes; j'en ferai même, si vous le
+voulez, le préambule de ma constitution.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous m'avez déjà prouvé que vous étiez un grand magicien.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Il n'y a point de magie là dedans, il n'y a que du savoir-faire
+politique.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Mais comment, ayant inscrit ces principes en tête de votre constitution,
+vous y prendrez-vous pour ne pas les appliquer?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Ah! prenez garde, je vous ai dit que je proclamerais ces principes, mais
+je ne vous ai pas dit que je les inscrirais ni même que je les
+désignerais expressément.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Comment l'entendez-vous?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je n'entrerais dans aucune récapitulation; je me bornerais à déclarer au
+peuple que je reconnais et que je confirme les grands principes du droit
+moderne.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+La portée de cette réticence m'échappe.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous allez reconnaître combien elle est importante. Si j'énumérais
+expressément ces droits, ma liberté d'action serait enchaînée vis-à-vis
+de ceux que j'aurais déclarés; c'est ce que je ne veux pas. En ne les
+nommant point, je parais les accorder tous et je n'en accorde
+spécialement aucun; cela me permettra plus tard d'écarter, par voie
+d'exception, ceux que je jugerai dangereux.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je comprends.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Parmi ces principes, d'ailleurs, les uns appartiennent au droit
+politique et constitutionnel proprement dit, les autres au droit civil.
+C'est là une distinction qui doit toujours servir de règle dans
+l'exercice du pouvoir absolu. C'est à leurs droits civils que les
+peuples tiennent le plus; je n'y toucherai pas, si je puis, et, de cette
+manière, une partie de mon programme au moins se trouvera remplie.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Et quant aux droits politiques ...?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+J'ai écrit dans le traité du Prince la maxime que voici, et qui n'a pas
+cessé d'être vraie: «Les gouvernés seront toujours contents du prince,
+lorsqu'il ne touchera ni à leurs biens, ni à leur honneur, et dès lors
+il n'a plus à combattre que les prétentions d'un petit nombre de
+mécontents, dont il vient facilement à bout.» Ma réponse à votre
+question est là.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+On pourrait, à la rigueur, ne pas la trouver suffisante; on pourrait
+vous répondre que les droits politiques aussi sont des biens; qu'il
+importe aussi à l'honneur des peuples de les maintenir, et qu'en y
+touchant vous portez en réalité atteinte à leurs biens comme à leur
+honneur. On pourrait ajouter encore que le maintien des droits civils
+est lié au maintien des droits politiques par une étroite solidarité.
+Qui garantira les citoyens que si vous les dépouillez aujourd'hui de la
+liberté politique, vous ne les dépouillerez pas demain de la liberté
+individuelle; que si vous attentez aujourd'hui à leur liberté, vous
+n'attenterez pas demain à leur fortune?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Il est certain que l'argument est présenté avec beaucoup de vivacité,
+mais je crois que vous en comprenez parfaitement aussi l'exagération.
+Vous semblez toujours croire que les peuples modernes sont affamés de
+liberté. Avez-vous prévu le cas où ils n'en veulent plus, et pouvez-vous
+demander aux princes d'avoir pour elle plus de passion que n'en ont les
+peuples? Or, dans vos sociétés si profondément relâchées, où l'individu
+ne vit plus que dans la sphère de son égoïsme et de ses intérêts
+matériels, interrogez le plus grand nombre, et vous verrez si, de tous
+côtés, on ne vous répond pas: Que me fait la politique? que m'importe la
+liberté? Est-ce que tous les gouvernements ne sont pas les mêmes? est-ce
+qu'un gouvernement ne doit pas se défendre?
+
+Remarquez-le bien, d'ailleurs, ce n'est même pas le peuple qui tiendra
+ce langage; ce seront les bourgeois, les industriels, les gens
+instruits, les riches, les lettrés, tous ceux qui sont en état
+d'apprécier vos belles doctrines de droit public. Ils me béniront, ils
+s'écrieront que je les ai sauvés, qu'ils sont en état de minorité,
+qu'ils sont incapables de se conduire. Tenez, les nations ont je ne sais
+quel secret amour pour les vigoureux génies de la force. A tous les
+actes violents marqués du talent de l'artifice, vous entendrez dire avec
+une admiration qui surmontera le blâme: Ce n'est pas bien, soit, mais
+c'est habile, c'est bien joué, c'est fort!
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous allez donc rentrer dans la partie professionnelle de vos doctrines?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Non pas, nous en sommes à l'exécution. J'aurais certainement fait
+quelques pas de plus si vous ne m'aviez obligé à une digression.
+Reprenons.
+
+
+
+
+NEUVIÈME DIALOGUE.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous en étiez au lendemain d'une constitution faite par vous sans
+l'assentiment de la nation.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Ici je vous arrête; je n'ai jamais prétendu froisser à ce point des
+idées reçues dont je connais l'empire.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vraiment!
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je parle très-sérieusement.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous comptez donc associer la nation _au nouvel oeuvre fondamental_ que
+vous préparez?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Oui, sans doute. Cela vous étonne? Je ferai bien mieux: je ferai d'abord
+ratifier par le vote populaire le coup de force que j'ai accompli contre
+l'État; je dirai au peuple, dans les termes qui conviendront: Tout
+marchait mal; j'ai tout brisé, je vous ai sauvé, voulez-vous de moi?
+vous êtes libre de me condamner ou de m'absoudre par votre vote.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Libre sous le poids de la terreur et de la force armée.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+On m'acclamera.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je le crois.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Et le vote populaire, dont j'ai fait l'instrument de mon pouvoir,
+deviendra la base même de mon gouvernement. J'établirai un suffrage sans
+distinction de classe ni de cens, avec lequel l'absolutisme sera
+organisé d'un seul coup.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Oui, car d'un seul coup vous brisez en même temps l'unité de la famille,
+vous dépréciez le suffrage, vous annulez la prépondérance des lumières
+et vous faites du nombre une puissance aveugle qui se dirige à votre
+gré.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je réalise un progrès auquel aspirent ardemment aujourd'hui tous les
+peuples de l'Europe: J'organise le suffrage universel comme Washington
+aux États-Unis, et le premier usage que j'en fais est de lui soumettre
+ma constitution.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Quoi! vous allez la faire discuter dans des assemblées primaires ou
+secondaires?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Oh! laissons là, je vous prie, vos idées du XVIIIe siècle; elles ne sont
+déjà plus du temps présent.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Eh bien, de quelle manière alors ferez-vous délibérer sur l'acceptation
+de votre constitution? comment les articles organiques en seront-ils
+discutés?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Mais je n'entends pas qu'ils soient discutés du tout, je croyais vous
+l'avoir dit.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je n'ai fait que vous suivre sur le terrain des principes qu'il vous a
+plu de choisir. Vous m'avez parlé des États-Unis d'Amérique; je ne sais
+pas si vous êtes un nouveau Washington, mais ce qu'il y a de certain,
+c'est que la constitution actuelle des États-Unis a été discutée,
+délibérée et votée par les représentants de la nation.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+De grâce, ne confondons pas les temps, les lieux et les peuples: nous
+sommes en Europe; ma constitution est présentée en bloc, elle est
+acceptée en bloc.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Mais en agissant ainsi vous ne déguisez rien pour personne. Comment, en
+votant dans ces conditions, le peuple peut-il savoir ce qu'il fait et
+jusqu'à quel point il s'engage?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Et où avez-vous jamais vu qu'une constitution vraiment digne de ce nom,
+vraiment durable, ait jamais été le résultat d'une délibération
+populaire? Une constitution doit sortir tout armée de la tête d'un seul
+homme ou ce n'est qu'une oeuvre condamnée au néant. Sans homogénéité,
+sans liaison dans ses parties, sans force pratique, elle portera
+nécessairement l'empreinte de toutes les faiblesses de vues qui ont
+présidé à sa rédaction.
+
+Une constitution, encore une fois, ne peut être que l'oeuvre d'un seul;
+jamais les choses ne se sont passées autrement, j'en atteste l'histoire
+de tous les fondateurs d'empire, l'exemple des Sésostris, des Solon, des
+Lycurgue, des Charlemagne, des Frédéric II, des Pierre Ier.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+C'est un chapitre d'un de vos disciples que vous allez me développer là.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Et de qui donc?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+De Joseph de Maistre. Il y a là des considérations générales qui ne sont
+pas sans vérité, mais que je trouve sans application. On dirait, à vous
+entendre, que vous allez tirer un peuple du chaos ou de la nuit profonde
+de ses premières origines. Vous ne paraissez pas vous souvenir que, dans
+l'hypothèse où nous nous plaçons, la nation a atteint l'apogée de sa
+civilisation, que son droit public est fondé, et qu'elle est en
+possession d'institutions régulières.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je ne dis pas non; aussi vous allez voir que je n'ai pas besoin de
+détruire de fond en comble vos institutions pour arriver à mon but. Il
+me suffira d'en modifier l'économie et d'en changer les combinaisons.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Expliquez-vous?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous m'avez fait tout à l'heure un cours de politique constitutionnelle,
+je compte le mettre à profit. Je ne suis, d'ailleurs, pas aussi étranger
+qu'on le croit généralement en Europe, à toutes ces idées de bascule
+politique; vous avez pu vous en apercevoir par mes discours sur
+Tite-Live. Mais revenons au fait. Vous remarquiez avec raison, il y a un
+instant, que dans les États parlementaires de l'Europe les pouvoirs
+publics étaient distribués à peu près partout de la même manière entre
+un certain nombre de corps politiques dont le jeu régulier constituait
+le gouvernement.
+
+Ainsi on retrouve partout, sous des noms divers, mais avec des
+attributions à peu près uniformes, une organisation ministérielle, un
+sénat, un corps législatif, un conseil d'État, une cour de cassation; je
+dois vous faire grâce de tout développement inutile sur le mécanisme
+respectif de ces pouvoirs, dont vous connaissez mieux que moi le secret;
+il est évident que chacun d'eux répond à une fonction essentielle du
+gouvernement. Vous remarquerez bien que c'est la fonction que j'appelle
+essentielle, ce n'est pas l'institution. Ainsi il faut qu'il y ait un
+pouvoir dirigeant, un pouvoir modérateur, un pouvoir législatif, un
+pouvoir règlementaire, cela ne fait pas de doute.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Mais, si je vous comprends bien, ces divers pouvoirs n'en font qu'un à
+vos yeux et vous allez donner tout cela à un seul homme en supprimant
+les institutions.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Encore une fois, c'est ce qui vous trompe. On ne pourrait pas agir ainsi
+sans danger. On ne le pourrait pas chez vous surtout, avec le fanatisme
+qui y règne pour ce que vous appelez les principes de 89; mais veuillez
+bien m'écouter: En statique le déplacement d'un point d'appui fait
+changer la direction de la force, en mécanique le déplacement d'un
+ressort fait changer le mouvement. En apparence pourtant c'est le même
+appareil, c'est le même mécanisme. De même encore en physiologie le
+tempérament dépend de l'état des organes. Si les organes sont modifiés,
+le tempérament change. Eh bien, les diverses institutions dont nous
+venons de parler fonctionnent dans l'économie gouvernementale comme de
+véritables organes dans le corps humain. Je toucherai aux organes, les
+organes resteront, mais la complexion politique de l'État sera changée.
+Concevez-vous?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ce n'est pas difficile, et il ne fallait point de périphrases. Vous
+gardez les noms, vous ôtez les choses. C'est ce qu'Auguste fit à Rome
+quand il détruisit la République. Il y avait toujours un consulat, une
+préture, une censure, un tribunat; mais il n'y avait plus ni consuls, ni
+préteurs, ni censeurs, ni tribuns.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Avouez qu'on peut choisir de plus mauvais modèles. Tout se peut faire en
+politique, à la condition de flatter les préjugés publics et de garder
+du respect pour les apparences.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ne rentrez pas dans les généralités; vous voilà à l'oeuvre, je vous
+suis.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+N'oubliez pas à quelles convictions personnelles chacun de mes actes va
+prendre sa source. A mes yeux vos gouvernements parlementaires ne sont
+que des écoles de dispute, que des foyers d'agitations stériles au
+milieu desquels s'épuise l'activité féconde des nations que la tribune
+et la presse condamnent à l'impuissance. En conséquence je n'ai pas de
+remords; je pars d'un point de vue élevé et mon but justifie mes actes.
+
+A des théories abstraites je substitue la raison pratique, l'expérience
+des siècles, l'exemple des hommes de génie qui ont fait de grandes
+choses par les mêmes moyens; je commence par rendre au pouvoir ses
+conditions vitales.
+
+Ma première réforme s'appesantit immédiatement sur votre prétendue
+responsabilité ministérielle. Dans les pays de centralisation, comme le
+vôtre, par exemple, où l'opinion, par un sentiment instinctif, rapporte
+tout au chef de l'État, le bien comme le mal, inscrire en tête d'une
+charte que le souverain est irresponsable, c'est mentir au sentiment
+public, c'est établir une fiction qui s'évanouira toujours au bruit des
+révolutions.
+
+Je commence donc par rayer de ma constitution le principe de la
+responsabilité ministérielle; le souverain que j'institue sera seul
+responsable devant le peuple.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+A la bonne heure, il n'y a pas là d'ambages.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Dans votre système parlementaire, les représentants de la nation ont,
+comme vous me l'expliquiez, l'initiative des projets de loi seuls ou
+concurremment avec le pouvoir exécutif; eh bien, c'est la source des
+plus graves abus, car dans un pareil ordre de choses, chaque député
+peut, à tout propos, se substituer au gouvernement en présentant les
+projets de lois les moins étudiés, les moins approfondis; que dis-je?
+avec l'initiative parlementaire, la Chambre renversera, quand elle
+voudra, le gouvernement. Je raye l'initiative parlementaire. La
+proposition des lois n'appartiendra qu'au souverain.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je vois que vous entrez par la meilleure voie dans la carrière du
+pouvoir absolu; car dans un État où l'initiative des lois n'appartient
+qu'au souverain, c'est à peu près le souverain qui est le seul
+législateur; mais avant que vous n'alliez plus loin, je désirerais vous
+faire une objection. Vous voulez vous affermir sur le roc, et je vous
+trouve assis sur le sable.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Comment?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+N'avez-vous pas pris le suffrage populaire pour base de votre pouvoir?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Sans doute.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Eh bien, vous n'êtes qu'un mandataire révocable au gré du peuple, en qui
+seul réside la véritable souveraineté. Vous avez cru pouvoir faire
+servir ce principe au maintien de votre autorité, vous ne vous apercevez
+donc pas qu'on vous renversera quand on voudra? D'autre part, vous vous
+êtes déclaré seul responsable; vous comptez donc être un ange? Mais
+soyez-le si vous voulez, on ne s'en prendra pas moins à vous de tout le
+mal qui pourra arriver, et vous périrez à la première crise.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous anticipez: l'objection vient trop tôt, mais j'y réponds de suite,
+puisque vous m'y forcez. Vous vous trompez étrangement si vous croyez
+que je n'ai pas prévu l'argument. Si mon pouvoir était troublé, ce ne
+pourrait être que par des factions. Je suis gardé contre elles par deux
+droits essentiels que j'ai mis dans ma constitution.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Quels sont donc ces droits?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+L'appel au peuple, le droit de mettre le pays en état de siége; je suis
+chef d'armée, j'ai toute la force publique entre les mains; à la
+première insurrection contre mon pouvoir, les baïonnettes me feraient
+raison de la résistance et je retrouverais dans l'urne populaire une
+nouvelle consécration de mon autorité.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous avez des arguments sans réplique; mais revenons, je vous prie, au
+Corps législatif que vous avez installé; sur ce point, je ne vous vois
+pas hors d'embarras; vous avez privé cette assemblée de l'initiative
+parlementaire, mais il lui reste le droit de voter les lois que vous
+présenterez à son adoption. Vous ne comptez sans doute pas le lui
+laisser exercer?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous êtes plus ombrageux que moi, car je vous avoue que je ne vois à
+cela aucun inconvénient. Nul autre que moi-même ne pouvant présenter la
+loi, je n'ai pas à craindre qu'il s'en fasse aucune contre mon pouvoir.
+J'ai la clef du tabernacle. Ainsi que je vous l'ai dit d'ailleurs, il
+entre dans mes plans de laisser subsister en apparence les institutions.
+Seulement je dois vous déclarer que je n'entends pas laisser à la
+Chambre ce que vous appelez le droit d'amendement. Il est évident
+qu'avec l'exercice d'une telle faculté, il n'est pas de loi qui ne
+pourrait être déviée de son but primitif et dont l'économie ne fût
+susceptible d'être changée. La loi est acceptée ou rejetée, il n'y a pas
+d'autre alternative.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Mais il n'en faudrait pas davantage pour vous renverser: il suffirait
+pour cela que l'assemblée législative repoussât systématiquement tous
+vos projets de loi ou seulement qu'elle refusât de voter l'impôt.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous savez parfaitement que les choses ne peuvent se passer ainsi. Une
+chambre, quelle qu'elle soit, qui entraverait par un tel acte de
+témérité le mouvement des affaires publiques se suiciderait elle-même.
+J'aurais mille moyens d'ailleurs de neutraliser le pouvoir d'une telle
+assemblée. Je réduirais de moitié le nombre des représentants et
+j'aurais, par suite, moitié moins de passions politiques à combattre. Je
+me réserverais la nomination des présidents et des vice-présidents qui
+dirigent les délibérations. Au lieu de sessions permanentes, je
+réduirais à quelques mois la tenue de l'assemblée. Je ferais surtout une
+chose qui est d'une très-grande importance, et dont la pratique commence
+déjà à s'introduire, m'a-t-on dit: j'abolirais la gratuité du mandat
+législatif; je voudrais que les députés reçussent un émolument, que
+leurs fonctions fussent, en quelque sorte, salariées. Je regarde cette
+innovation comme le moyen le plus sûr de rattacher au pouvoir les
+représentants de la nation; je n'ai pas besoin de vous développer cela,
+l'efficacité du moyen se comprend assez. J'ajoute que, comme chef du
+pouvoir exécutif, j'ai le droit de convoquer, de dissoudre le Corps
+législatif, et qu'en cas de dissolution, je me réserverais les plus
+longs délais pour convoquer une nouvelle représentation. Je comprends
+parfaitement que l'assemblée législative ne pourrait, sans danger,
+rester indépendante de mon pouvoir, mais rassurez-vous: nous
+rencontrerons bientôt d'autres moyens pratiques de l'y rattacher. Ces
+détails constitutionnels vous suffisent-ils? en voulez-vous davantage?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Cela n'est nullement nécessaire et vous pouvez passer maintenant à
+l'organisation du Sénat.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je vois que vous avez très-bien compris que c'était là la partie
+capitale de mon oeuvre, la clef de voûte de ma constitution.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je ne sais vraiment ce que vous pouvez faire encore, car, dès à présent,
+je vous regarde comme complétement maître de l'État.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Cela vous plaît à dire; mais, en réalité, la souveraineté ne pourrait
+s'établir sur des bases aussi superficielles. A côté du souverain, il
+faut des corps imposants par l'éclat des titres, des dignités et par
+l'illustration personnelle de ceux qui le composent. Il n'est pas bon
+que la personne du souverain soit constamment en jeu, que sa main
+s'aperçoive toujours; il faut que son action puisse au besoin se
+couvrir sous l'autorité des grandes magistratures qui environnent le
+trône.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Il est aisé de voir que c'est à ce rôle que vous destinez le Sénat et le
+Conseil d'État.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+On ne peut rien vous cacher.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous parlez du trône: je vois que vous êtes roi et nous étions tout à
+l'heure en république. La transition n'est guère ménagée.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+L'illustre publiciste français ne peut pas me demander de m'arrêter à de
+semblables détails d'exécution: du moment que j'ai la toute-puissance en
+main, l'heure où je me ferai proclamer roi n'est plus qu'une affaire
+d'opportunité. Je le serai avant ou après avoir promulgué ma
+constitution, peu importe.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+C'est vrai. Revenons à l'organisation du Sénat.
+
+
+
+
+DIXIÈME DIALOGUE.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Dans les hautes études que vous avez dû faire pour la composition de
+votre mémorable ouvrage sur _les Causes de la grandeur et de la
+décadence des Romains_, il n'est pas que vous n'ayez remarqué le rôle
+que jouait le Sénat auprès des Empereurs à partir du règne d'Auguste.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+C'est là, si vous me permettez de vous le dire, un point que les
+recherches historiques ne me paraissent pas avoir encore complétement
+éclairci. Ce qu'il y a de certain, c'est que jusqu'aux derniers temps de
+la République, le Sénat Romain avait été une institution autonome,
+investie d'immenses priviléges, ayant des pouvoirs propres; ce fut là le
+secret de sa puissance, de la profondeur de ses traditions politiques et
+de la grandeur qu'il imprima à la République. A partir d'Auguste, le
+Sénat n'est plus qu'un instrument dans la main des empereurs, mais on
+ne voit pas bien par quelle succession d'actes ils parvinrent à le
+dépouiller de sa puissance.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Ce n'est pas précisément pour élucider ce point d'histoire que je vous
+prie de vous reporter à cette période de l'Empire. Cette question, pour
+le moment, ne me préoccupe pas; tout ce que je voulais vous dire, c'est
+que le Sénat que je conçois devrait remplir, à côté du prince, un rôle
+politique analogue à celui du Sénat Romain dans les temps qui ont suivi
+la chute de la République.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Eh bien, mais à cette époque la loi n'était plus votée dans les comices
+populaires, elle se faisait à coups de sénatus-consultes; est-ce cela
+que vous voulez?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Non pas: cela ne serait point conforme aux principes modernes du droit
+constitutionnel.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Quels remercîments ne vous doit-on pas pour un semblable scrupule!
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je n'ai d'ailleurs pas besoin de cela pour édicter ce qui me paraît
+nécessaire. Nulle disposition législative, vous le savez, ne peut émaner
+que de ma proposition, et je fais d'ailleurs des décrets qui ont force
+de lois.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Il est vrai, vous aviez oublié ce point, qui n'est cependant pas mince;
+mais alors je ne vois pas à quelles fins vous réservez le Sénat.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Placé dans les plus hautes sphères constitutionnelles, son intervention
+directe ne doit apparaître que dans des circonstances solennelles; s'il
+était nécessaire, par exemple, de toucher au pacte fondamental, ou que
+la souveraineté fût mise en péril.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ce langage est encore très-divinatoire. Vous aimez à préparer vos
+effets.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+L'idée fixe de vos modernes constituants a été, jusqu'à présent, de
+vouloir tout prévoir, tout régler dans les chartes qu'ils donnent aux
+peuples. Je ne tomberais pas dans une telle faute; je ne voudrais pas
+m'enfermer dans un cercle infranchissable; je ne fixerais que ce qu'il
+est impossible de laisser incertain; je laisserais aux changements une
+assez large voie pour qu'il y ait, dans les grandes crises, d'autres
+moyens de salut que l'expédient désastreux des révolutions.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous parlez en sage.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Et en ce qui concerne le Sénat, j'inscrirais dans ma constitution: «Que
+le Sénat règle, par un sénatus-consulte, tout ce qui n'a pas été prévu
+par la constitution et qui est nécessaire à sa marche; qu'il fixe le
+sens des articles de la constitution qui donneraient lieu à différentes
+interprétations; qu'il maintient ou annule tous les actes qui lui sont
+déférés comme inconstitutionnels par le gouvernement ou dénoncés par les
+pétitions des citoyens; qu'il peut poser les bases de projets de lois
+d'un grand intérêt national; qu'il peut proposer des modifications à la
+constitution et qu'il y sera statué par un sénatus-consulte.»
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Tout cela est fort beau et c'est véritablement là un Sénat Romain. Je
+fais seulement quelques remarques sur votre constitution: elle sera donc
+rédigée dans des termes bien vagues et bien ambigus pour que vous jugiez
+à l'avance que les articles qu'elle renferme pourront être susceptibles
+de différentes interprétations.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Non, mais il faut tout prévoir.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je croyais que, au contraire, votre principe, en pareille matière, était
+d'éviter de tout prévoir et de tout régler.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+L'illustre président n'a pas hanté sans profit le palais de Thémis, ni
+porté inutilement le bonnet à mortier. Mes paroles n'ont pas eu d'autre
+portée que celle-ci: Il faut prévoir ce qui est essentiel.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Dites-moi, je vous prie: votre Sénat, interprète et gardien du pacte
+fondamental, a-t-il donc un pouvoir propre?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Indubitablement non.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Tout ce que fera le Sénat, ce sera donc vous qui le ferez?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je ne vous dis pas le contraire.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ce qu'il interprétera, ce sera donc vous qui l'interpréterez; ce qu'il
+modifiera, ce sera vous qui le modifierez; ce qu'il annulera, ce sera
+vous qui l'annulerez?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je ne prétends pas m'en défendre.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+C'est donc à dire que vous vous réservez le droit de défaire ce que vous
+avez fait, d'ôter ce que vous avez donné, de changer votre constitution,
+soit en bien, soit en mal, ou même de la faire disparaître complétement
+si vous le jugez nécessaire. Je ne préjuge rien de vos intentions ni des
+mobiles qui pourraient vous faire agir dans telles ou telles
+circonstances données; je vous demande seulement où se trouverait la
+plus faible garantie pour les citoyens au milieu d'un si vaste
+arbitraire, et comment surtout ils pourraient jamais se résoudre à le
+subir?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je m'aperçois que la sensibilité philosophique vous revient.
+Rassurez-vous, je n'apporterais aucune modification aux bases
+fondamentales de ma Constitution sans soumettre ces modifications à
+l'acceptation du peuple par la voie du suffrage universel.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Mais ce serait encore vous qui seriez juge de la question de savoir si
+la modification que vous projetez porte en elle le caractère fondamental
+qui doit la soumettre à la sanction du peuple. Je veux admettre
+toutefois que vous ne ferez pas par un décret ou par un sénatus-consulte
+ce qui doit être fait par un plébiscite. Livrerez-vous à la discussion
+vos amendements constitutionnels? les ferez-vous délibérer dans des
+comices populaires?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Incontestablement non; si jamais le débat sur des articles
+constitutionnels se trouvait engagé devant des assemblées populaires,
+rien ne pourrait empêcher le peuple de se saisir de l'examen du tout en
+vertu de son droit d'évocation, et le lendemain ce serait la Révolution
+dans la rue.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous êtes logique du moins: alors les amendements constitutionnels sont
+présentés en bloc, acceptés en bloc?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Pas autrement, en effet.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Eh bien, je crois que nous pouvons passer à l'organisation du Conseil
+d'État.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous dirigez vraiment les débats avec la précision consommée d'un
+Président de cour souveraine. J'ai oublié de vous dire que
+j'appointerais le Sénat comme j'ai appointé le Corps législatif.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+C'est entendu.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je n'ai pas besoin d'ajouter d'ailleurs que je me réserverais également
+la nomination des Présidents et des Vice-Présidents de cette haute
+assemblée. En ce qui touche le Conseil d'État, je serai plus bref. Vos
+institutions modernes sont des instruments de centralisation si
+puissants, qu'il est presque impossible de s'en servir sans exercer
+l'autorité souveraine.
+
+Qu'est-ce, en effet, d'après vos propres principes, que le Conseil
+d'État? C'est un simulacre de corps politique destiné à faire passer
+entre les mains du Prince un pouvoir considérable, le pouvoir
+règlementaire qui est une sorte de pouvoir discrétionnaire, qui peut
+servir, quand on veut, à faire de véritables lois.
+
+Le Conseil d'État est de plus investi chez vous, m'a-t-on dit, d'une
+attribution spéciale peut-être plus exorbitante encore. En matière
+contentieuse, il peut, m'assure-t-on, revendiquer par droit d'évocation,
+ressaisir de sa propre autorité, devant les tribunaux ordinaires, la
+connaissance de tous les litiges qui lui paraissent avoir un caractère
+administratif. Ainsi, et pour caractériser en un mot ce qu'il y a de
+tout à fait exceptionnel dans cette dernière attribution, les tribunaux
+doivent refuser de juger quand ils se trouvent en présence d'un acte de
+l'autorité administrative, et l'autorité administrative peut, dans le
+même cas, dessaisir les tribunaux pour s'en référer à la décision du
+Conseil d'État.
+
+Or, encore une fois, qu'est-ce que le Conseil d'État? A-t-il un pouvoir
+propre? est-il indépendant du souverain? Pas du tout. Ce n'est qu'un
+Comité de Rédaction. Quand le Conseil d'État fait un règlement, c'est le
+souverain qui le fait; quand il rend un jugement, c'est le souverain qui
+le rend, ou, comme vous dites aujourd'hui, c'est l'administration,
+l'administration juge et partie dans sa propre cause. Connaissez-vous
+quelque chose de plus fort que cela et croyez-vous qu'il y ait beaucoup
+à faire pour fonder le pouvoir absolu dans des États où l'on trouve
+tout organisées de pareilles institutions?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Votre critique tombe assez juste, j'en conviens; mais, comme le Conseil
+d'État est une institution excellente en soi, rien n'est plus facile que
+de lui donner l'indépendance nécessaire en l'isolant, dans un certaine
+mesure, du pouvoir. Ce n'est pas ce que vous ferez sans doute.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+En effet, je maintiendrai le type de l'unité dans l'institution là où je
+le trouverai, je le ramènerai là où il n'est pas, en resserrant les
+liens d'une solidarité que je regarde comme indispensable.
+
+Nous ne sommes pas restés en chemin, vous le voyez, car voilà ma
+constitution faite.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Déjà?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Un petit nombre de combinaisons savamment ordonnées suffit pour changer
+complétement la marche des pouvoirs. Cette partie de mon programme est
+remplie.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je croyais que vous aviez encore à me parler de la cour de cassation.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Ce que j'ai à vous en dire trouvera mieux sa place ailleurs.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Il est vrai que si nous évaluons la somme des pouvoirs qui sont entre
+vos mains, vous devez commencer à être satisfait.
+
+Récapitulons:
+
+Vous faites la loi: 1° sous la forme de propositions au Corps
+législatif; vous la faites, 2°, sous forme de décrets; 3° sous forme de
+sénatus-consultes; 4° sous forme de règlements généraux; 5° sous forme
+d'arrêtés au Conseil d'État; 6° sous forme de règlements ministériels;
+7° enfin sous forme de coups d'État.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous ne paraissez pas soupçonner que ce qui me reste à accomplir est
+précisément le plus difficile.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+En effet, je ne m'en doutais pas.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous n'avez pas assez remarqué alors que ma constitution était muette
+sur une foule de droits acquis qui seraient incompatibles avec le nouvel
+ordre de choses que je viens d'établir. Il en est ainsi, par exemple, de
+la liberté de la presse, du droit d'association, de l'indépendance de la
+magistrature, du droit de suffrage, de l'élection, par les communes, de
+leurs officiers municipaux, de l'institution des gardes civiques et de
+beaucoup d'autres choses encore qui devront disparaître ou être
+profondément modifiées.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Mais n'avez-vous pas reconnu implicitement tous ces droits, puisque vous
+avez reconnu solennellement les principes dont ils ne sont que
+l'application?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je vous l'ai dit, je n'ai reconnu aucun principe ni aucun droit en
+particulier; au surplus, les mesures que je vais prendre ne sont que des
+exceptions à la règle.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Et des exceptions qui la confirment, c'est juste.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Mais, pour cela, je dois bien choisir mon moment, car une erreur
+d'opportunité peut tout perdre. J'ai écrit dans le traité du _Prince_
+une maxime qui doit servir de règle de conduite en pareil cas: «Il faut
+que l'usurpateur d'un État y commette une seule fois toutes les rigueurs
+que sa sûreté nécessite pour n'avoir plus à y revenir; car plus tard il
+ne pourra plus varier avec ses sujets ni en bien ni en mal; si c'est en
+mal que vous avez à agir, vous n'êtes plus à temps, du moment où la
+fortune vous est contraire; si c'est en bien, vos sujets ne vous sauront
+aucun gré d'un changement qu'ils jugeront être forcé.»
+
+Au lendemain même de la promulgation de ma constitution, je rendrai une
+succession de décrets ayant force de loi, qui supprimeront d'un seul
+coup les libertés et les droits dont l'exercice serait dangereux.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Le moment est bien choisi en effet. Le pays est encore sous la terreur
+de votre coup d'État. Pour votre constitution on ne vous a rien refusé,
+puisque vous pouviez tout prendre; pour vos décrets on n'a rien à vous
+permettre, puisque vous ne demandez rien et que vous prenez tout.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous avez le mot vif.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Un peu moins cependant que vous n'avez l'action, convenez-en. Malgré
+votre vigueur de main et votre coup d'oeil, je vous avoue que j'ai peine
+à croire que le pays ne se soulèvera pas en présence de ce second coup
+d'État tenu en réserve derrière la coulisse.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Le pays fermera volontairement les yeux; car, dans l'hypothèse où je me
+suis placé, il est las d'agitations, il aspire au repos comme le sable
+du désert après l'ondée qui suit la tempête.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous faites avec cela de belles figures de rhétorique; c'est trop.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je m'empresse d'ailleurs de vous dire que les libertés que je supprime,
+je promettrai solennellement de les rendre après l'apaisement des
+partis.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je crois qu'on attendra toujours.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+C'est possible.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+C'est certain, car vos maximes permettent au prince de ne pas tenir sa
+parole quand il y trouve son intérêt.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Ne vous hâtez pas de prononcer; vous verrez l'usage que je saurai faire
+de cette promesse; je me charge bientôt de passer pour l'homme le plus
+libéral de mon royaume.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Voilà un étonnement auquel je ne suis pas préparé; en attendant, vous
+supprimez directement toutes les libertés.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Directement n'est pas le mot d'un homme d'État; je ne supprime rien
+directement; c'est ici que la peau du renard doit se coudre à la peau du
+lion. A quoi servirait la politique, si l'on ne pouvait gagner par des
+voies obliques le but qui ne peut s'atteindre par la ligne droite? Les
+bases de mon établissement sont posées, les forces sont prêtes, il n'y
+a plus qu'à les mettre en mouvement. Je le ferai avec tous les
+ménagements que comportent les nouvelles moeurs constitutionnelles.
+C'est ici que doivent se placer naturellement les artifices de
+gouvernement et de législation que la prudence recommande au prince.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je vois que nous entrons dans une nouvelle phase; je me dispose à vous
+écouter.
+
+
+
+
+ONZIÈME DIALOGUE.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous remarquez avec beaucoup de raison, dans l'_Esprit des lois_, que le
+mot de liberté est un mot auquel on attache des sens fort divers. On
+lit, dit-on, dans votre ouvrage, la proposition que voici:
+
+«La liberté est le droit de faire ce que les lois permettent[8].»
+
+Je m'accommode très-bien de cette définition que je trouve juste, et je
+puis vous assurer que mes lois ne permettront que ce qu'il faudra. Vous
+allez voir quel en est l'esprit. Par quoi vous plaît-il que nous
+commencions?
+
+ [8] _Esp. des lois_, p. 123, livre XI, chap. III.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je ne serais pas fâché de voir d'abord comment vous vous mettrez en
+défense vis-à-vis de la presse.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous mettez le doigt, en effet, sur la partie la plus délicate de ma
+tâche. Le système que je conçois à cet égard est aussi vaste que
+multiplié dans ses applications. Heureusement, ici, j'ai mes coudées
+franches; je puis tailler et trancher en pleine sécurité et presque sans
+soulever aucune récrimination.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Pourquoi donc, s'il vous plaît?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Parce que, dans la plupart des pays parlementaires, la presse a le
+talent de se rendre haïssable, parce qu'elle n'est jamais au service que
+de passions violentes, égoïstes, exclusives; parce qu'elle dénigre de
+parti pris, parce qu'elle est vénale, parce qu'elle est injuste, parce
+qu'elle est sans générosité et sans patriotisme; enfin et surtout, parce
+que vous ne ferez jamais comprendre à la grande masse d'un pays à quoi
+elle peut servir.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Oh! si vous cherchez des griefs contre la presse, il vous sera facile
+d'en accumuler. Si vous demandez à quoi elle peut servir, c'est autre
+chose. Elle empêche tout simplement l'arbitraire dans l'exercice du
+pouvoir; elle force à gouverner constitutionnellement; elle contraint; à
+l'honnêteté, à la pudeur, au respect d'eux-mêmes et d'autrui les
+dépositaires de l'autorité publique. Enfin, pour tout dire en un mot,
+elle donne à quiconque est opprimé le moyen de se plaindre et d'être
+entendu. On peut pardonner beaucoup à une institution qui, à travers
+tant d'abus, rend nécessairement tant de services.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Oui, je connais ce plaidoyer, mais faites-le comprendre, si vous le
+pouvez, au plus grand nombre; comptez ceux qui s'intéresseront au sort
+de la presse, et vous verrez.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+C'est pour cela qu'il vaut mieux que vous passiez de suite aux moyens
+pratiques de la _museler_; je crois que c'est le mot.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+C'est le mot, en effet; au surplus, ce n'est pas seulement le
+journalisme que j'entends refréner.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+C'est l'imprimerie elle-même.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous commencez à user de l'ironie.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Dans un moment vous allez me l'ôter puisque sous toutes les formes vous
+allez enchaîner la presse.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+On ne trouve point d'armes contre un enjouement dont le trait est si
+spirituel; mais vous comprendrez à merveille que ce ne serait pas la
+peine d'échapper aux attaques du journalisme s'il fallait rester en
+butte à celles du livre.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Eh bien, commençons par le journalisme.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Si je m'avisais de supprimer purement et simplement les journaux, je
+heurterais très-imprudemment la susceptibilité publique, qu'il est
+toujours dangereux de braver ouvertement; je vais procéder par une série
+de dispositions qui paraîtront de simples mesures de prévoyance et de
+police.
+
+Je décrète qu'à l'avenir aucun journal ne pourra se fonder qu'avec
+l'autorisation du gouvernement; voilà déjà le mal arrêté dans son
+développement; car vous vous imaginez sans peine que les journaux qui
+seront autorisés à l'avenir ne pourront être que des organes dévoués au
+gouvernement.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Mais, puisque vous entrez dans tous ces détails, permettez: l'esprit
+d'un journal change avec le personnel de sa rédaction; comment
+pourrez-vous écarter une rédaction hostile à votre pouvoir?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+L'objection est bien faible, car, en fin de compte, je n'autoriserai, si
+je le veux, la publication d'aucune feuille nouvelle; mais j'ai d'autres
+plans, comme vous le verrez. Vous me demandez comment je neutraliserai
+une rédaction hostile? De la façon la plus simple, en vérité;
+j'ajouterai que l'autorisation du gouvernement est nécessaire à raison
+de tous changements opérés dans le personnel des rédacteurs en chef ou
+gérants du journal.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Mais les anciens journaux, restés ennemis de votre gouvernement et dont
+la rédaction n'aura pas changé, parleront.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Oh! attendez: j'atteins tous les journaux présents ou futurs par des
+mesures fiscales qui enrayeront comme il convient les entreprises de
+publicité; je soumettrai les feuilles politiques à ce que vous appelez
+aujourd'hui le timbre et le cautionnement. L'industrie de la presse sera
+bientôt si peu lucrative, grâce à l'élévation de ces impôts, que l'on ne
+s'y livrera qu'à bon escient.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Le remède est insuffisant, car les partis politiques ne regardent pas à
+l'argent.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Soyez tranquille, j'ai de quoi leur fermer la bouche, car voici venir
+les mesures répressives. Il y a des États en Europe où l'on a déféré au
+jury la connaissance des délits de presse. Je ne connais pas de mesure
+plus déplorable que celle-là, car c'est agiter l'opinion à propos de la
+moindre billevesée de journaliste. Les délits de presse ont un
+caractère tellement élastique, l'écrivain peut déguiser ses attaques
+sous des formes si variées et si subtiles, qu'il n'est même pas possible
+de déférer aux tribunaux la connaissance de ces délits. Les tribunaux
+resteront toujours armés, cela va sans dire, mais l'arme répressive de
+tous les jours doit être aux mains de l'administration.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Il y aura donc des délits qui ne seront pas justiciables des tribunaux,
+ou plutôt vous frapperez donc de deux mains: de la main de la justice et
+de celle de l'administration?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Le grand mal! Voilà bien de la sollicitude pour quelques mauvais et
+méchants journalistes qui font état de tout attaquer, de tout dénigrer;
+qui se comportent avec les gouvernements comme ces bandits que les
+voyageurs rencontrent l'escopette au poing sur leur route. Ils se
+mettent constamment hors la loi; quand bien même on les y mettrait un
+peu!
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+C'est donc sur eux seuls que vont tomber vos rigueurs?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je ne puis pas m'engager à cela, car ces gens-là sont comme les têtes de
+l'hydre de Lerne; quand on en coupe dix, il en repousse cinquante.
+C'est principalement aux journaux, en tant qu'entreprises de publicité,
+que je m'en prendrais. Je leur tiendrais simplement le langage que
+voici: J'ai pu vous supprimer tous, je ne l'ai pas fait; je le puis
+encore, je vous laisse vivre, mais il va de soi que c'est à une
+condition, c'est que vous ne viendrez pas embarrasser ma marche et
+déconsidérer mon pouvoir. Je ne veux pas avoir tous les jours à vous
+faire des procès, ni avoir sans cesse à commenter la loi pour réprimer
+vos infractions; je ne puis pas davantage avoir une armée de censeurs
+chargés d'examiner la veille ce que vous éditerez le lendemain. Vous
+avez des plumes, écrivez; mais retenez bien ceci; je me réserve, pour
+moi-même et pour mes agents, le droit de juger quand je serai attaqué.
+Point de subtilités. Quand vous m'attaquerez, je le sentirai bien et
+vous le sentirez bien vous-mêmes; dans ce cas-là, je me ferai justice de
+mes propres mains, non pas de suite, car je veux y mettre des
+ménagements; je vous avertirai une fois, deux fois; à la troisième fois
+je vous supprimerai.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je vois avec étonnement que ce n'est pas précisément le journaliste qui
+est frappé dans ce système, c'est le journal, dont la ruine entraîne
+celle des intérêts qui se sont groupés autour de lui.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Qu'ils aillent se grouper ailleurs; on ne fait pas de commerce sur ces
+choses-là. Mon administration frapperait donc, ainsi que je viens de
+vous le dire, sans préjudice bien entendu des condamnations prononcées
+par les tribunaux. Deux condamnations dans l'année entraîneraient de
+plein droit la suppression du journal. Je ne m'en tiendrais pas là, je
+dirais encore aux journaux, dans un décret ou dans une loi s'entend:
+Réduits à la plus étroite circonspection en ce qui vous concerne,
+n'espérez pas agiter l'opinion par des commentaires sur les débats de
+mes chambres; je vous en défends le compte rendu, je vous défends même
+le compte rendu des débats judiciaires en matière de presse. Ne comptez
+pas davantage impressionner l'esprit public par de prétendues nouvelles
+venues du dehors; je punirais les fausses nouvelles de peines
+corporelles, qu'elles soient publiées de bonne ou de mauvaise foi.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Cela me paraît un peu dur, car enfin les journaux ne pouvant plus, sans
+les plus grands périls, se livrer à des appréciations politiques, ne
+vivront plus guère que par des nouvelles. Or, quand un journal publie
+une nouvelle, il me paraît bien difficile de lui en imposer la véracité,
+car, le plus souvent, il n'en pourra répondre d'une manière certaine, et
+quand il sera moralement sûr de la vérité, la preuve matérielle lui
+manquera.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+On y regardera à deux fois avant de troubler l'opinion, c'est ce qu'il
+faut.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Mais je vois autre chose. Si l'on ne peut plus vous combattre par les
+journaux du dedans, on vous combattra par les journaux du dehors. Tous
+les mécontentements, toutes les haines écriront aux portes de votre
+Royaume; on jettera par-dessus la frontière des journaux et des écrits
+enflammés.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Oh! vous touchez ici à un point que je compte réglementer de la manière
+la plus rigoureuse, parce que la presse du dehors est en effet
+très-dangereuse. D'abord toute introduction ou circulation dans le
+Royaume, de journaux ou d'écrits non autorisés, sera punie d'un
+emprisonnement, et la peine sera suffisamment sévère pour en ôter
+l'envie. Ensuite ceux de mes sujets convaincus d'avoir écrit, à
+l'étranger, contre le gouvernement, seront, à leur retour dans le
+royaume, recherchés et punis. C'est une indignité véritable que
+d'écrire, à l'étranger, contre son gouvernement.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Cela dépend. Mais la presse étrangère des États frontières parlera.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous croyez? Nous supposons que je règne dans un grand royaume. Les
+petits États qui borderont ma frontière seront bien tremblants, je vous
+le jure. Je leur ferai rendre des lois qui poursuivront leurs propres
+nationaux, en cas d'attaque contre mon gouvernement, par la voie de la
+presse ou autrement.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je vois que j'ai eu raison de dire, dans l'_Esprit des lois_, que les
+frontières d'un despote devaient être ravagées. Il faut que la
+civilisation n'y pénètre pas. Vos sujets, j'en suis sûr, ne connaîtront
+pas leur histoire. Selon le mot de Benjamin Constant, vous ferez du
+Royaume une île où l'on ignorera ce qui se passe en Europe, et de la
+capitale une autre île où l'on ignorera ce qui se passe dans les
+provinces.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je ne veux pas que mon royaume puisse être agité par les bruits venus du
+dehors. Comment les nouvelles extérieures arrivent-elles? Par un petit
+nombre d'agences qui centralisent les renseignements qui leur sont
+transmis des quatre parties du monde. Eh bien, on doit pouvoir soudoyer
+ces agences, et dès lors elles ne donneront de nouvelles que sous le
+contrôle du gouvernement.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Voilà qui est bien; vous pouvez passer maintenant à la police des
+livres.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Ceci me préoccupe moins, car dans un temps où le journalisme a pris une
+si prodigieuse extension, on ne lit presque plus de livres. Je n'entends
+nullement toutefois leur laisser la porte ouverte. En premier lieu,
+j'obligerai ceux qui voudront exercer la profession d'imprimeur,
+d'éditeur ou de libraire à se munir d'un brevet, c'est-à-dire d'une
+autorisation que le gouvernement pourra toujours leur retirer, soit
+directement, soit par des décisions de justice.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Mais alors, ces industriels seront des espèces de fonctionnaires
+publics. Les instruments de la pensée deviendront les instruments du
+pouvoir!
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous ne vous en plaindrez pas, j'imagine, car les choses étaient ainsi
+de votre temps, sous les parlements; il faut conserver les anciens
+usages quand ils sont bons. Je retournerai aux mesures fiscales;
+j'étendrai aux livres, le timbre qui frappe les journaux, ou plutôt
+j'imposerai le poids du timbre aux livres qui n'auront pas un certain
+nombre de pages. Un livre, par exemple, qui n'aura pas deux cents pages,
+trois cents pages, ne sera pas un livre, ce ne sera qu'une brochure. Je
+crois que vous saisissez parfaitement l'avantage de cette combinaison;
+d'un côté je raréfie par l'impôt cette nuée de petits écrits qui sont
+comme des annexes du journalisme; de l'autre, je force ceux qui veulent
+échapper au timbre à se jeter dans des compositions longues et
+dispendieuses qui ne se vendront presque pas ou se liront à peine sous
+cette forme. Il n'y a plus guère que les pauvres diables, aujourd'hui,
+qui ont la conscience de faire des livres; ils y renonceront. Le fisc
+découragera la vanité littéraire et la loi pénale désarmera l'imprimerie
+elle-même, car je rends l'éditeur et l'imprimeur responsables,
+criminellement, de ce que les livres renferment. Il faut que, s'il est
+des écrivains assez osés pour écrire des ouvrages contre le
+gouvernement, ils ne puissent trouver personne pour les éditer. Les
+effets de cette intimidation salutaire rétabliront indirectement une
+censure que le gouvernement ne pourrait exercer lui-même, à cause du
+discrédit dans lequel cette mesure préventive est tombée. Avant de
+donner le jour à des ouvrages nouveaux, les imprimeurs, les éditeurs
+consulteront, ils viendront s'informer, ils produiront les livres dont
+on leur demande l'impression, et de cette manière le gouvernement sera
+toujours informé utilement des publications qui se préparent contre lui;
+il en fera opérer la saisie préalable quand il le jugera à propos et en
+déférera les auteurs aux tribunaux.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous m'aviez dit que vous ne toucheriez pas aux droits civils. Vous ne
+paraissez par vous douter que c'est la liberté de l'industrie que vous
+venez de frapper par cette législation; le droit de propriété s'y trouve
+lui-même engagé, il y passera à son tour.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Ce sont des mots.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Alors vous en avez, je pense, fini avec la presse.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Oh! que non pas.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Que reste-t-il donc?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+L'autre moitié de la tâche.
+
+
+
+
+DOUZIÈME DIALOGUE.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je ne vous ai montré encore que la partie en quelque sorte défensive du
+régime organique que j'imposerais à la presse; j'ai maintenant à vous
+faire voir comment je saurais employer cette institution au profit de
+mon pouvoir. J'ose dire que nul gouvernement n'a eu, jusqu'à ce jour,
+une conception plus hardie que celle dont je vais vous parler. Dans les
+pays parlementaires, c'est presque toujours par la presse que périssent
+les gouvernements, eh bien, j'entrevois la possibilité de neutraliser la
+presse par la presse elle-même. Puisque c'est une si grande force que le
+journalisme, savez-vous ce que ferait mon gouvernement? Il se ferait
+journaliste, ce serait le journalisme incarné.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vraiment, vous me faites passer par d'étranges surprises! C'est un
+panorama perpétuellement varié que vous déployez devant moi; je suis
+assez curieux, je vous l'avoue, de voir comment vous vous y prendrez
+pour réaliser ce nouveau programme.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Il faudra beaucoup moins de frais d'imagination que vous ne le pensez.
+Je compterai le nombre de journaux qui représenteront ce que vous
+appelez l'opposition. S'il y en a dix pour l'opposition, j'en aurai
+vingt pour le gouvernement; s'il y en a vingt, j'en aurai quarante; s'il
+y en a quarante, j'en aurai quatre-vingts. Voilà à quoi me servira, vous
+le comprenez à merveille maintenant, la faculté que je me suis réservée
+d'autoriser la création de nouvelles feuilles politiques.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+En effet, cela est très-simple.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Pas tant que vous le croyez cependant, car il ne faut pas que la masse
+du public puisse soupçonner cette tactique; la combinaison serait
+manquée et l'opinion se détacherait d'elle-même des journaux qui
+défendraient ouvertement ma politique.
+
+Je diviserai en trois ou quatre catégories les feuilles dévouées à mon
+pouvoir. Au premier rang je mettrai un certain nombre de journaux dont
+la nuance sera franchement officielle, et qui, en toutes rencontres,
+défendront mes actes à outrance. Ce ne sont pas ceux-là, je commence
+par vous le dire, qui auront le plus d'ascendant sur l'opinion. Au
+second rang je placerai une autre phalange de journaux dont le caractère
+ne sera déjà plus qu'officieux et dont la mission sera de rallier à mon
+pouvoir cette masse d'hommes tièdes et indifférents qui acceptent sans
+scrupule ce qui est constitué, mais ne vont pas au delà dans leur
+religion politique.
+
+C'est dans les catégories de journaux qui vont suivre que se trouveront
+les leviers les plus puissants de mon pouvoir. Ici, la nuance officielle
+ou officieuse se dégrade complétement, en apparence, bien entendu, car
+les journaux dont je vais vous parler seront tous rattachés par la même
+chaîne à mon gouvernement, chaîne visible pour les uns, invisible à
+l'égard des autres. Je n'entreprends point de vous dire quel en sera le
+nombre, car je compterai un organe dévoué dans chaque opinion, dans
+chaque parti; j'aurai un organe aristocratique dans le parti
+aristocratique, un organe républicain dans le parti républicain, un
+organe révolutionnaire dans le parti révolutionnaire, un organe
+anarchiste, au besoin, dans le parti anarchiste. Comme le dieu Wishnou,
+ma presse aura cent bras, et ces bras donneront la main à toutes les
+nuances d'opinion quelconque sur la surface entière du pays. On sera de
+mon parti sans le savoir. Ceux qui croiront parler leur langue
+parleront la mienne, ceux qui croiront agiter leur parti agiteront le
+mien, ceux qui croiront marcher sous leur drapeau marcheront sous le
+mien.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Sont-ce là des conceptions réalisables ou des fantasmagories? Cela donne
+le vertige.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Ménagez votre tête, car vous n'êtes pas au bout.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je me demande seulement, comment vous pourrez diriger et rallier toutes
+ces milices de publicité clandestinement embauchées par votre
+gouvernement.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Ce n'est là qu'une affaire d'organisation, vous devez le comprendre;
+j'instituerai, par exemple, sous le titre de division de l'imprimerie et
+de la presse, un centre d'action commun où l'on viendra chercher la
+consigne et d'où partira le signal. Alors, pour ceux qui ne seront qu'à
+moitié dans le secret de cette combinaison, il se passera un spectacle
+bizarre; on verra des feuilles, dévouées à mon gouvernement, qui
+m'attaqueront, qui crieront, qui me susciteront une foule de tracas.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ceci est au-dessus de ma portée, je ne comprends plus.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Ce n'est cependant pas si difficile à concevoir; car, remarquez bien que
+jamais les bases ni les principes de mon gouvernement ne seront attaqués
+par les journaux dont je vous parle; ils ne feront jamais qu'une
+polémique d'escarmouche, qu'une opposition dynastique dans les limites
+les plus étroites.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Et quel avantage y trouverez-vous?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Votre question est assez ingénue. Le résultat, vraiment considérable
+déjà, sera de faire dire, par le plus grand nombre: Mais vous voyez bien
+qu'on est libre, qu'on peut parler sous ce régime, qu'il est injustement
+attaqué, qu'au lieu de comprimer, comme il pourrait le faire, il
+souffre, il tolère! Un autre résultat, non moins important, sera de
+provoquer, par exemple, des observations comme celles-ci: Voyez à quel
+point les bases de ce gouvernement, ses principes, s'imposent au respect
+de tous; voilà des journaux qui se permettent les plus grandes libertés
+de langage, eh bien, jamais ils n'attaquent les institutions établies.
+Il faut qu'elles soient au-dessus des injustices des passions, puisque
+les ennemis mêmes du gouvernement ne peuvent s'empêcher de leur rendre
+hommage.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Voilà, je l'avoue, qui est vraiment machiavélique.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous me faites beaucoup d'honneur, mais il y a mieux: A l'aide du
+dévouement occulte de ces feuilles publiques, je puis dire que je dirige
+à mon gré l'opinion dans toutes les questions de politique intérieure ou
+extérieure. J'excite ou j'endors les esprits, je les rassure ou je les
+déconcerte, je plaide le pour et le contre, le vrai et le faux. Je fais
+annoncer un fait et je le fais démentir suivant les circonstances; je
+sonde ainsi la pensée publique, je recueille l'impression produite,
+j'essaie des combinaisons, des projets, des déterminations soudaines,
+enfin ce que vous appelez, en France, des ballons d'essai. Je combats à
+mon gré mes ennemis sans jamais compromettre mon pouvoir, car, après
+avoir fait parler ces feuilles, je puis leur infliger, au besoin, les
+désaveux les plus énergiques; je sollicite l'opinion à de certaines
+résolutions, je la pousse ou je la retiens, j'ai toujours le doigt sur
+ses pulsations, elle reflète, sans le savoir, mes impressions
+personnelles, et elle s'émerveille parfois d'être si constamment
+d'accord avec son souverain. On dit alors que j'ai la fibre populaire,
+qu'il y a une sympathie secrète et mystérieuse qui m'unit aux mouvements
+de mon peuple.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ces diverses combinaisons me paraissent d'une perfection idéale. Je vous
+soumets cependant encore une observation, mais très-timide cette fois:
+Si vous sortez du silence de la Chine, si vous permettez à la milice de
+vos journaux de faire, au profit de vos desseins, l'opposition postiche
+dont vous venez de me parler, je ne vois pas trop, en vérité, comment
+vous pourrez empêcher les journaux non affiliés de répondre, par de
+véritables coups, aux agaceries dont ils devineront le manége. Ne
+pensez-vous pas qu'ils finiront par lever quelques-uns des voiles qui
+couvrent tant de ressorts mystérieux? Quand ils connaîtront le secret de
+cette comédie, pourrez-vous les empêcher d'en rire? Le jeu me paraît
+bien scabreux.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Pas du tout; je vous dirai que j'ai employé, ici, une grande partie de
+mon temps à examiner le fort et le faible de ces combinaisons, je me
+suis beaucoup renseigné sur ce qui touche aux conditions d'existence de
+la presse dans les pays parlementaires. Vous devez savoir que le
+journalisme est une sorte de franc-maçonnerie: ceux qui en vivent sont
+tous plus ou moins rattachés les uns aux autres par les liens de la
+discrétion professionnelle; pareils aux anciens augures, ils ne
+divulguent pas aisément le secret de leurs oracles. Ils ne gagneraient
+rien à se trahir, car ils ont pour la plupart des plaies plus ou moins
+honteuses. Il est assez probable, j'en conviens, qu'au centre de la
+capitale, dans un certain rayon de personnes, ces choses ne seront pas
+un mystère; mais, partout ailleurs, on ne s'en doutera pas, et la grande
+majorité de la nation marchera avec la confiance la plus entière sur la
+trace des guides que je lui aurai donnés.
+
+Que m'importe que, dans la capitale, un certain monde puisse être au
+courant des artifices de mon journalisme? C'est à la province qu'est
+réservée la plus grande partie de son influence. Là j'aurai toujours la
+température d'opinion qui me sera nécessaire, et chacune de mes
+atteintes y portera sûrement. La presse de province m'appartiendra en
+entier, car là, point de contradiction ni de discussion possible; du
+centre d'administration où je siégerai, on transmettra régulièrement au
+gouverneur de chaque province l'ordre de faire parler les journaux dans
+tel ou tel sens, si bien qu'à la même heure, sur toute la surface du
+pays, telle influence sera produite, telle impulsion sera donnée, bien
+souvent même avant que la capitale s'en doute. Vous voyez par là que
+l'opinion de la capitale n'est pas faite pour me préoccuper. Elle sera
+en retard, quand il le faudra, sur le mouvement extérieur qui
+l'envelopperait, au besoin, à son insu.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+L'enchaînement de vos idées entraîne tout avec tant de force, que vous
+me faites perdre le sentiment d'une dernière objection que je voulais
+vous soumettre. Il demeure constant, malgré ce que vous venez de dire,
+qu'il reste encore, dans la capitale, un certain nombre de journaux
+indépendants. Il leur sera à peu près impossible de parler politique,
+cela est certain, mais ils pourront vous faire une guerre de détails.
+Votre administration ne sera pas parfaite; le développement du pouvoir
+absolu comporte une quantité d'abus dont le souverain même n'est pas
+cause; sur tous les actes de vos agents qui toucheront à l'intérêt
+privé, on vous trouvera vulnérable; on se plaindra, on attaquera vos
+agents, vous en serez nécessairement responsable, et votre considération
+succombera en détail.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je ne crains pas cela.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Il est vrai que vous avez tellement multiplié les moyens de répression,
+que vous n'avez que le choix des coups.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Ce n'est pas ce que je pensais dire; je ne veux même pas être obligé
+d'avoir à faire sans cesse de la répression, je veux, sur une simple
+injonction, avoir la possibilité d'arrêter toute discussion sur un sujet
+qui touche à l'administration.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Et comment vous y prendrez-vous?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+J'obligerai les journaux à accueillir en tête de leurs colonnes les
+rectifications que le gouvernement leur communiquera; les agents de
+l'administration leur feront passer des notes dans lesquelles on leur
+dira catégoriquement: Vous avez avancé tel fait, il n'est pas exact;
+vous vous êtes permis telle critique, vous avez été injuste, vous avez
+été inconvenant, vous avez eu tort, tenez-vous-le pour dit. Ce sera,
+comme vous le voyez, une censure loyale et à ciel ouvert.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Dans laquelle, bien entendu, on n'aura pas la réplique.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Évidemment non; la discussion sera close.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+De cette manière vous aurez toujours le dernier mot, vous l'aurez sans
+user de violence, c'est très-ingénieux. Comme vous me le disiez
+très-bien tout à l'heure, votre gouvernement est le journalisme incarné.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+De même que je ne veux pas que le pays puisse être agité par les bruits
+du dehors, de même je ne veux pas qu'il puisse l'être par les bruits
+venus du dedans, même par les simples nouvelles privées. Quand il y
+aura quelque suicide extraordinaire, quelque grosse affaire d'argent
+trop véreuse, quelque méfait de fonctionnaire public, j'enverrai
+défendre aux journaux d'en parler. Le silence sur ces choses respecte
+mieux l'honnêteté publique que le bruit.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Et pendant ce temps, vous, vous ferez du journalisme à outrance?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Il le faut bien. User de la presse, en user sous toutes les formes,
+telle est, aujourd'hui, la loi des pouvoirs qui veulent vivre. C'est
+fort singulier, mais cela est. Aussi m'engagerais-je dans cette voie
+bien au delà de ce que vous pouvez imaginer.
+
+Pour comprendre l'étendue de mon système, il faut voir comment le
+langage de ma presse est appelé à concourir avec les actes officiels de
+ma politique: Je veux, je suppose, faire sortir une solution de telle
+complication extérieure ou intérieure; cette solution, indiquée par mes
+journaux, qui, depuis plusieurs mois, pratiquent chacun dans leur sens
+l'esprit public, se produit un beau matin, comme un événement officiel:
+Vous savez avec quelle discrétion et quels ménagements ingénieux doivent
+être rédigés les documents de l'autorité, dans les conjonctures
+importantes: le problème à résoudre en pareil cas est de donner une
+sorte de satisfaction à tous les partis. Eh bien, chacun de mes
+journaux, suivant sa nuance, s'efforcera de persuader à chaque parti que
+la résolution que l'on a prise est celle qui le favorise le plus. Ce qui
+ne sera pas écrit dans un document officiel, on l'en fera sortir par
+voie d'interprétation; ce qui ne sera qu'indiqué, les journaux officieux
+le traduiront plus ouvertement, les journaux démocratiques et
+révolutionnaires le crieront par dessus les toits; et tandis qu'on se
+disputera, qu'on donnera les interprétations les plus diverses à mes
+actes, mon gouvernement pourra toujours répondre à tous et à chacun:
+Vous vous trompez sur mes intentions, vous avez mal lu mes déclarations;
+je n'ai jamais voulu dire que ceci ou que cela. L'essentiel est de ne
+jamais se mettre en contradiction avec soi-même.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Comment! Après ce que vous venez de me dire, vous avez une pareille
+prétention?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Sans doute, et votre étonnement me prouve que vous ne m'avez pas
+compris. Ce sont les paroles bien plus que les actes qu'il s'agit de
+faire accorder. Comment voulez-vous que la grande masse d'une nation
+puisse juger si c'est la logique qui mène son gouvernement? Il suffit de
+le lui dire. Je veux donc que les diverses phases de ma politique soient
+présentées comme le développement d'une pensée unique se rattachant à
+un but immuable. Chaque événement prévu ou imprévu sera un résultat
+sagement amené, les écarts de direction ne seront que les différentes
+faces de la même question, les voies diverses qui conduisent au même
+but, les moyens variés d'une solution identique poursuivie sans relâche
+à travers les obstacles. Le dernier événement sera donné comme la
+conclusion logique de tous les autres.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+En vérité, il faut qu'on vous admire! Quelle force de tête et quelle
+activité!
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Chaque jour, mes journaux seraient remplis de discours officiels, de
+comptes rendus, de rapports aux ministres, de rapports au souverain. Je
+n'oublierais pas que je vis dans une époque où l'on croit pouvoir
+résoudre, par l'industrie, tous les problèmes de la société, où l'on
+s'occupe sans cesse de l'amélioration du sort des classes ouvrières. Je
+m'attacherais d'autant plus à ces questions, qu'elles sont un dérivatif
+très-heureux pour les préoccupations de la politique intérieure. Chez
+les peuples méridionaux, il faut que les gouvernements paraissent sans
+cesse occupés; les masses consentent à être inactives, mais à une
+condition, c'est que ceux qui les gouvernent leur donnent le spectacle
+d'une activité incessante, d'une sorte de fièvre; qu'ils attirent
+constamment leurs yeux par des nouveautés, par des surprises, par des
+coups de théâtre; cela est bizarre peut-être, mais, encore une fois,
+cela est.
+
+Je me conformerais de point en point à ces indications; en conséquence,
+je ferais, en matière de commerce, d'industrie, d'arts et même
+d'administration, étudier toutes sortes de projets, de plans, de
+combinaisons, de changements, de remaniements, d'améliorations dont le
+retentissement dans la presse couvrirait la voix des publicistes les
+plus nombreux et les plus féconds. L'économie politique a, dit-on, fait
+fortune chez vous, eh bien, je ne laisserais rien à inventer, rien à
+publier, rien à dire même à vos théoriciens, à vos utopistes, aux
+déclamateurs les plus passionnés de vos écoles. Le bien-être du peuple
+serait l'objet unique, invariable, de mes confidences publiques. Soit
+que je parle moi-même, soit que je fasse parler par mes ministres ou mes
+écrivains, on ne tarirait jamais sur la grandeur du pays, sur la
+prospérité, sur la majesté de sa mission et de ses destinées; on ne
+cesserait de l'entretenir des grands principes du droit moderne, des
+grands problèmes qui agitent l'humanité. Le libéralisme le plus
+enthousiaste, le plus universel, respirerait dans mes écrits. Les
+peuples de l'Occident aiment le style oriental, aussi le style de tous
+les discours officiels, de tous les manifestes officiels devrait-il être
+toujours imagé, constamment pompeux, plein d'élévation et de reflets.
+Les peuples n'aiment pas les gouvernements athées, dans mes
+communications avec le public, je ne manquerais jamais de mettre mes
+actes sous l'invocation de la Divinité, en associant, avec adresse, ma
+propre étoile à celle du pays.
+
+Je voudrais que l'on comparât à chaque instant les actes de mon règne à
+ceux des gouvernements passés. Ce serait la meilleure manière de faire
+ressortir mes bienfaits et d'exciter la reconnaissance qu'ils méritent.
+
+Il serait très-important de mettre en relief les fautes de ceux qui
+m'ont précédé, de montrer que j'ai su les éviter toujours. On
+entretiendrait ainsi, contre les régimes auxquels mon pouvoir a succédé,
+une sorte d'antipathie, d'aversion même, qui finirait par devenir
+irréparable comme une expiation.
+
+Non-seulement je donnerais à un certain nombre de journaux la mission
+d'exalter sans cesse la gloire de mon règne, de rejeter sur d'autres
+gouvernements que le mien la responsabilité des fautes de la politique
+européenne, mais je voudrais qu'une grande partie de ces éloges parût
+n'être qu'un écho des feuilles étrangères, dont on reproduirait des
+articles, vrais ou faux, qui rendraient un hommage éclatant à ma propre
+politique. Au surplus j'aurais, à l'étranger, des journaux soldés, dont
+l'appui serait d'autant plus efficace que je leur ferais donner une
+couleur d'opposition sur quelques points de détail.
+
+Mes principes, mes idées, mes actes seraient représentés avec l'auréole
+de la jeunesse, avec le prestige du droit nouveau en opposition avec la
+décrépitude et la caducité des anciennes institutions.
+
+Je n'ignore pas qu'il faut des soupapes à l'esprit public, que
+l'activité intellectuelle, refoulée sur un point, se reporte
+nécessairement sur un autre. C'est pour cela que je ne craindrais pas de
+jeter la nation dans toutes les spéculations théoriques et pratiques du
+régime industriel.
+
+En dehors de la politique, d'ailleurs, je vous dirai que je serais
+très-bon prince, que je laisserais s'agiter en pleine paix les questions
+philosophiques ou religieuses. En matière de religion, la doctrine du
+libre examen est devenue une sorte de monomanie. Il ne faut pas
+contrarier cette tendance, on ne le pourrait pas sans danger. Dans les
+pays les plus avancés de l'Europe en civilisation, l'invention de
+l'imprimerie a fini par donner naissance à une littérature folle,
+furieuse, effrénée, presque immonde, c'est un grand mal. Eh bien, cela
+est triste à dire, mais il suffira presque de ne pas la gêner, pour que
+cette rage d'écrire, qui possède vos pays parlementaires, soit à peu
+près satisfaite.
+
+Cette littérature pestiférée dont on ne peut empêcher le cours, la
+platitude des écrivains et des hommes politiques qui seraient en
+possession du journalisme, ne manquerait pas de former un contraste
+repoussant avec la dignité du langage qui tomberait des marches du
+trône, avec la dialectique vivace et colorée dont on aurait soin
+d'appuyer toutes les manifestations du pouvoir. Vous comprenez,
+maintenant, pourquoi j'ai voulu environner le prince de cet essaim de
+publicistes, d'hommes d'administration, d'avocats, d'hommes d'affaires
+et de jurisconsultes qui sont essentiels à la rédaction de cette
+quantité de communications officielles dont je vous ai parlé, et dont
+l'impression serait toujours très-forte sur les esprits.
+
+Telle est, en bref, l'économie générale de mon régime sur la presse.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Alors vous en avez fini avec elle?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Oui, et à regret, car j'ai été beaucoup plus court qu'il ne l'aurait
+fallu. Mais nos instants sont comptés, il faut marcher rapidement.
+
+
+
+
+TREIZIÈME DIALOGUE.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+J'ai besoin de me remettre un peu des émotions que vous venez de me
+faire traverser. Quelle fécondité de ressources, quelles conceptions
+étranges! Il y a de la poésie dans tout cela et je ne sais quelle beauté
+fatale que les modernes Byrons ne désavoueraient pas; on retrouve là le
+talent scénique de l'auteur de la Mandragore.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous croyez, Monsieur de Secondat? Quelque chose me dit pourtant que
+vous n'êtes pas rassuré dans votre ironie; vous n'êtes pas sûr que ces
+choses-là ne sont pas possibles.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Si c'est mon opinion qui vous préoccupe, vous l'aurez; j'attends la fin.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je n'y suis pas encore.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Eh bien, continuez.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je suis à vos ordres.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous venez, à vos débuts, d'édicter sur la presse une législation
+formidable. Vous avez éteint toutes les voix, à l'exception de la vôtre.
+Voilà les partis muets devant vous, ne craignez-vous rien des complots?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Non, car je serais bien peu prévoyant si, d'un revers de la main, je ne
+les désarmais tous à la fois.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Quels sont donc vos moyens?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je commencerais par faire déporter par centaines ceux qui ont accueilli,
+les armes à la main, l'avénement de mon pouvoir. On m'a dit qu'en
+Italie, en Allemagne et en France, c'étaient par les sociétés secrètes
+que se recrutaient les hommes de désordre qui conspirent contre les
+gouvernements; je briserais chez moi ces fils ténébreux qui se trament
+dans les repaires comme les toiles d'araignées.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Après?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Le fait d'organiser une société secrète, ou de s'y affilier, sera puni
+rigoureusement.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Bien, pour l'avenir; mais les sociétés existantes?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+J'expulserai, par voie de sûreté générale, tous ceux qui seront
+notoirement connus pour en avoir fait partie. Ceux que je n'atteindrai
+pas resteront sous le coup d'une menace perpétuelle, car je rendrai une
+loi qui permettra au gouvernement de déporter, par voie administrative,
+quiconque aura été affilié.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+C'est-à-dire sans jugement.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Pourquoi dites-vous: sans jugement? La décision d'un gouvernement
+n'est-elle pas un jugement? Soyez sûr qu'on aura peu de pitié pour les
+factieux. Dans les pays incessamment troublés par les discordes civiles,
+il faut ramener la paix par des actes de vigueur implacables; il y a un
+compte de victimes à faire pour assurer la tranquillité, on le fait.
+Ensuite, l'aspect de celui qui commande devient tellement imposant, que
+nul n'ose attenter à sa vie. Après avoir couvert de sang l'Italie, Sylla
+put reparaître dans Rome en simple particulier; personne ne toucha un
+cheveu de sa tête.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je vois que vous êtes dans une période d'exécution terrible; je n'ose
+pas vous faire d'observation. Il me semble cependant que, même en
+suivant vos desseins, vous pourriez être moins rigoureux.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Si l'on s'adressait à ma clémence, je verrais. Je puis même vous confier
+qu'une partie des dispositions sévères que j'écrirai dans la loi
+deviendront purement comminatoires, à la condition cependant que l'on ne
+me pas force à en user autrement.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+C'est là ce que vous appelez comminatoire! Cependant votre clémence me
+rassure un peu; il y a des moments où, si quelque mortel vous entendait,
+vous lui glaceriez le sang.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Pourquoi? J'ai vécu de très près avec le duc de Valentinois qui a laissé
+une renommée terrible et qui la méritait bien, car il avait des moments
+impitoyables; cependant je vous assure que les nécessités d'exécution
+une fois passées, c'était un homme assez débonnaire. On en pourrait dire
+autant de presque tous les monarques absolus; au fond ils sont bons: ils
+le sont surtout pour les petits.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je ne sais si je ne vous aime pas mieux dans l'éclat de votre colère:
+votre douceur m'effraie plus encore. Mais revenons. Vous avez anéanti
+les sociétés secrètes.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+N'allez pas si vite; je n'ai pas fait cela, vous allez amener quelque
+confusion.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Quoi et comment?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+J'ai interdit les sociétés secrètes, dont le caractère et les
+agissements échapperaient à la surveillance de mon gouvernement, mais je
+n'ai pas entendu me priver d'un moyen d'information, d'une influence
+occulte qui peut être considérable si l'on sait s'en servir.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Que pouvez vous méditer là-dessus?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+J'entrevois la possibilité de donner, à un certain nombre de ces
+sociétés, une sorte d'existence légale ou plutôt de les centraliser
+toutes en une seule dont je nommerai le chef suprême. Par là je tiendrai
+dans ma main les divers éléments révolutionnaires que le pays renferme.
+Les gens qui composent ces sociétés appartiennent à toutes les nations,
+à toutes les classes, à tous les rangs; je serai mis au courant des
+intrigues les plus obscures de la politique. Ce sera là comme une annexe
+de ma police dont j'aurai bientôt à vous parler.
+
+Ce monde souterrain des sociétés secrètes est rempli de cerveaux vides,
+dont je ne fais pas le moindre cas, mais il y a là des directions à
+donner, des forces à mouvoir. S'il s'y agite quelque chose, c'est ma
+main qui remue; s'il s'y prépare un complot, le chef c'est moi: je suis
+le chef de la ligue.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Et vous croyez que ces cohortes de démocrates, ces républicains, ces
+anarchistes, ces terroristes vous laisseront approcher et rompre le pain
+avec eux; vous pouvez croire que ceux qui ne veulent point de domination
+humaine accepteront un guide qui sera autant dire un maître!
+
+
+MACHIAVEL.
+
+C'est que vous ne connaissez pas, ô Montesquieu, ce qu'il y a
+d'impuissance et même de niaiserie chez la plupart des hommes de la
+démagogie européenne. Ces tigres ont des âmes de mouton, des têtes
+pleines de vent; il suffit de parler leur langage pour pénétrer dans
+leur rang. Leurs idées ont presque toutes, d'ailleurs, des affinités
+incroyables avec les doctrines du pouvoir absolu. Leur rêve est
+l'absorption des individus, dans une unité symbolique. Ils demandent la
+réalisation complète de l'égalité, par la vertu d'un pouvoir qui ne peut
+être en définitive que dans la main d'un seul homme. Vous voyez que je
+suis encore ici le chef de leur école! Et puis il faut dire qu'ils n'ont
+pas le choix. Les sociétés secrètes existeront dans les conditions que
+je viens de dire ou elles n'existeront pas.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+La finale du _sic volo sic jubeo_ ne se fait jamais attendre longtemps
+avec vous. Je crois que, décidément, vous voilà bien gardé contre les
+conjurations.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Oui, car il est bon de vous dire encore que la législation ne permettra
+pas les réunions, les conciliabules qui dépasseront un certain nombre de
+personnes.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Combien?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Tenez-vous à ces détails? On ne permettra pas de réunion de plus de
+quinze ou vingt personnes, si vous voulez.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Eh quoi! des amis ne pourront dîner ensemble au delà de ce nombre?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous vous alarmez déjà, je le vois bien, au nom de la gaieté gauloise.
+Eh bien, oui, on le pourra, car mon règne ne sera pas aussi farouche que
+vous le pensez, mais à une condition, c'est qu'on ne parlera pas
+politique.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+On pourra parler littérature?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Oui, mais à la condition que sous prétexte de littérature on ne se
+réunira pas dans un but politique, car on peut encore ne pas parler
+politique du tout et donner néanmoins à un festin un caractère de
+manifestation qui serait compris du public. Il ne faut pas cela.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Hélas! que, dans un pareil système, il est difficile aux citoyens de
+vivre sans porter ombrage au gouvernement!
+
+
+MACHIAVEL.
+
+C'est une erreur, il n'y aura que les factieux qui souffriront de ces
+restrictions; personne autre ne les sentira.
+
+Il va de soi que je ne m'occupe point ici des actes de rébellion contre
+mon pouvoir, ni des attentats qui auraient pour objet de le renverser,
+ni des attaques soit contre la personne du prince, soit contre son
+autorité ou ses institutions. Ce sont là de véritables crimes, qui sont
+réprimés par le droit commun de toutes les législations. Ils seraient
+prévus et punis dans mon royaume d'après une classification et suivant
+des définitions qui ne laisseraient pas prise à la moindre atteinte
+directe ou indirecte contre l'ordre de choses établi.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Permettez-moi de m'en fier à vous, à cet égard, et de ne pas m'enquérir
+de vos moyens. Il ne suffit, pas toutefois d'établir une législation
+draconienne; il faut encore trouver une magistrature qui veuille
+l'appliquer; ce point n'est pas sans difficulté.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Il n'y en a là aucune.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous allez donc détruire l'organisation judiciaire?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je ne détruis rien: je modifie et j'innove.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Alors vous établirez des cours martiales, prévôtales, des tribunaux
+d'exception enfin?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Non.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Que ferez-vous donc?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Il est bon que vous sachiez d'abord que je n'aurai pas besoin de
+décréter un grand nombre des lois sévères, dont je poursuivrai
+l'application. Beaucoup d'entre elles existeront déjà et seront encore
+en vigueur; car tous les gouvernements libres ou absolus, républicains
+ou monarchiques, sont aux prises avec les mêmes difficultés; ils sont
+obligés, dans les moments de crise, de recourir à des lois de rigueur
+dont les unes restent, dont les autres s'affaiblissent après les
+nécessités qui les ont vues naître. On doit faire usage des unes et des
+autres; à l'égard des dernières, on rappelle qu'elles n'ont pas été
+explicitement abrogées, que c'étaient des lois parfaitement sages, que
+le retour des abus qu'elles prévenaient rend leur application
+nécessaire. De cette manière le gouvernement ne paraît faire, ce qui
+sera souvent vrai, qu'un acte de bonne administration.
+
+Vous voyez qu'il ne s'agit que de donner un peu de ressort à l'action
+des tribunaux, ce qui est toujours facile dans les pays de
+centralisation où la magistrature se trouve en contact direct avec
+l'administration, par la voie du ministère dont elle relève.
+
+Quant aux lois nouvelles qui seront faites sous mon règne et qui, pour
+la plupart, auront été rendues sous forme de simple décrets,
+l'application n'en sera peut-être pas aussi facile, parce que dans les
+pays où le magistrat est inamovible il résiste de lui-même, dans
+l'interprétation de la loi, à l'action trop directe du pouvoir.
+
+Mais je crois avoir trouvé une combinaison très-ingénieuse, très-simple,
+en apparence purement réglementaire, qui, sans porter atteinte à
+l'inamovibilité de la magistrature, modifiera ce qu'il y a de trop
+absolu dans les conséquences du principe. Je rendrai un décret qui
+mettra les magistrats à la retraite, quand ils seront arrivés à un
+certain âge. Je ne doute pas qu'ici encore je n'aie l'opinion avec moi,
+car c'est un spectacle pénible que de voir, comme cela est si fréquent,
+le juge qui est appelé à statuer à chaque instant sur les questions les
+plus hautes et les plus difficiles, tomber dans une caducité d'esprit
+qui l'en rend incapable.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Mais permettez, j'ai quelques notions sur les choses dont vous parlez.
+Le fait que vous avancez n'est point du tout conforme à l'expérience.
+Chez les hommes qui vivent par l'exercice continuel des travaux de
+l'esprit, l'intelligence ne s'affaiblit pas ainsi; c'est là, si je puis
+le dire, le privilége de la pensée chez ceux dont elle devient l'élément
+principal. Si, chez quelques magistrats, les facultés chancellent avec
+l'âge, chez le plus grand nombre elles se conservent, et leurs lumières
+vont toujours en augmentant; il n'est pas besoin de les remplacer, car
+la mort fait dans leurs rangs les vides naturels qu'elle doit faire;
+mais y eût-il en effet parmi eux autant d'exemples de décadence, que
+vous le prétendez, qu'il vaudrait mille fois mieux, dans l'intérêt d'une
+bonne justice, souffrir ce mal que d'accepter votre remède.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+J'ai des raisons supérieures aux vôtres.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+La raison d'État?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Peut-être. Soyez sûr d'une chose, c'est que, dans cette organisation
+nouvelle, les magistrats ne dévieront pas plus qu'auparavant, quand il
+s'agira d'intérêts purement civils?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Qu'en sais-je? car, d'après vos paroles, je vois déjà qu'ils dévieront
+quand il s'agira d'intérêts politiques.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Ils ne dévieront pas; ils feront leur devoir comme ils doivent le faire,
+car, en matière politique, il est nécessaire, dans l'intérêt de l'ordre,
+que les juges soient toujours du côté du pouvoir. Ce serait la pire des
+choses, qu'un souverain pût être atteint par des arrêts factieux dont le
+pays entier s'emparerait, à l'instant même, contre le gouvernement. Que
+servirait d'avoir imposé silence à la presse, si elle se retrouvait dans
+les jugements des tribunaux?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Sous des apparences modestes, votre moyen est donc bien puissant, que
+vous lui attribuiez une telle portée?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Oui, car il fait disparaître cet esprit de résistance, cet esprit de
+corps toujours si dangereux dans des compagnies judiciaires qui ont
+conservé le souvenir, peut-être le culte, des gouvernements passés. Il
+introduit dans leur sein une masse d'éléments nouveaux, dont les
+influences sont toutes favorables à l'esprit qui anime mon règne. Chaque
+année vingt, trente, quarante places de magistrats qui deviennent
+vacantes par la mise à la retraite, entraînent un déplacement dans tout
+le personnel de la justice qui peut se renouveler ainsi presque de fond
+en comble tous les six mois. Une seule vacance, vous le savez, peut
+entraîner cinquante nominations par l'effet successif des titulaires de
+différents grades, qui se déplacent. Vous jugez de ce qu'il en peut être
+quand ce sont trente ou quarante vacances qui se produisent à la fois.
+Non-seulement l'esprit collectif disparaît en ce qu'il peut avoir de
+politique, mais on se rapproche plus étroitement du gouvernement, qui
+dispose d'un plus grand nombre de siéges. On a des hommes jeunes qui ont
+le désir de faire leur chemin, qui ne sont plus arrêtés dans leur
+carrière par la perpétuité de ceux qui les précèdent. Ils savent que le
+gouvernement aime l'ordre, que le pays l'aime aussi, et il ne s'agit que
+de les servir tous deux, en faisant bonne justice, quand l'ordre y est
+intéressé.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Mais à moins d'un aveuglement sans nom, on vous reprochera d'exciter,
+dans la magistrature, un esprit de compétition fatal dans les corps
+judiciaires; je ne vous montrerai pas quelles en sont les suites, car
+je crois que cela ne vous arrêterait pas.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je n'ai pas la prétention d'échapper à la critique; elle m'importe peu,
+pourvu que je ne l'entende pas. J'aurais pour principe, en toutes
+choses, l'irrévocabilité de mes décisions, malgré les murmures. Un
+prince qui agit ainsi est toujours sûr d'imposer le respect de sa
+volonté.
+
+
+
+
+QUATORZIÈME DIALOGUE.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je vous ai déjà dit bien des fois, et je vous le répète encore, que je
+n'ai pas besoin de tout créer, de tout organiser; que je trouve dans les
+institutions déjà existantes une grande partie des instruments de mon
+pouvoir. Savez-vous ce que c'est que la garantie constitutionnelle?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Oui, et je le regrette pour vous, car je vous enlève, sans le vouloir,
+une surprise que vous n'auriez peut-être pas été fâché de me ménager,
+avec l'habileté de mise en scène qui vous est propre.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Qu'en pensez-vous?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je pense ce qui est vrai, au moins pour la France dont vous semblez
+vouloir parler, c'est que c'est une loi de circonstance qui doit être
+modifiée, sinon complétement disparaître, sous un régime de liberté
+constitutionnelle.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je vous trouve bien modéré sur ce point. C'est simplement, d'après vos
+idées, une des restrictions les plus tyranniques du monde. Quoi! lorsque
+des particuliers seront lésés par des agents du gouvernement dans
+l'exercice de leurs fonctions, et qu'ils les traduiront devant les
+tribunaux, les juges devront leur répondre: Nous ne pouvons vous faire
+droit, la porte du prétoire est fermée: allez demander à
+l'administration l'autorisation de poursuivre ses fonctionnaires. Mais
+c'est un véritable déni de justice. Combien de fois arrivera-t-il au
+gouvernement d'autoriser de semblables poursuites?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+De quoi vous plaignez-vous? Il me semble que ceci fait très-bien vos
+affaires.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je ne vous ai dit cela que pour vous montrer que, dans des États où
+l'action de la justice rencontre de tels obstacles, un gouvernement n'a
+pas grand'chose à craindre des tribunaux. C'est toujours comme
+dispositions transitoires que l'on insère dans les lois de telles
+exceptions, mais les époques de transition une fois passées, les
+exceptions restent, et c'est avec raison, car lorsque l'ordre règne,
+elles ne gênent point, et quand il est troublé, elles sont nécessaires.
+
+Il est une autre institution moderne qui ne sert pas avec moins
+d'efficacité l'action du pouvoir central: c'est la création, auprès des
+tribunaux, d'une grande magistrature que vous appelez le ministère
+public et qui s'appelait autrefois, avec beaucoup plus de raison, le
+ministère du Roi, parce que cette fonction est essentiellement amovible
+et révocable au gré du prince. Je n'ai pas besoin de vous dire quelle
+est l'influence de ce magistrat sur les tribunaux près desquels il
+siége; elle est considérable. Retenez bien tout ceci. Maintenant je vais
+vous parler de la cour de cassation, dont je me suis réservé de vous
+dire quelque chose et qui joue un rôle si considérable dans
+l'administration de la justice.
+
+La cour de cassation est plus qu'un corps judiciaire: c'est, en quelque
+sorte, un quatrième pouvoir dans l'État, parce qu'il lui appartient de
+fixer en dernier ressort le sens de la loi. Aussi vous répéterai-je ici
+ce que je crois vous avoir dit à propos du Sénat et de l'Assemblée
+législative: une semblable cour de justice qui serait complétement
+indépendante du gouvernement pourrait, en vertu de son pouvoir
+d'interprétation souverain et presque discrétionnaire, le renverser
+quand elle voudrait. Il lui suffirait pour cela de restreindre ou
+d'étendre systématiquement, dans le sens de la liberté, les
+dispositions de lois qui règlent l'exercice des droits politiques.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Et c'est apparemment le contraire que vous allez lui demander?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je ne lui demanderai rien, elle fera d'elle-même ce qu'il conviendra de
+faire. Car c'est ici que concourront le plus puissamment les différentes
+causes d'influence dont je vous ai parlé plus haut. Plus le juge est
+près du pouvoir, plus il lui appartient. L'esprit conservateur du règne
+se développera là à un plus haut degré que partout ailleurs, et les lois
+de haute police politique recevront, dans le sein de cette grande
+assemblée, une interprétation si favorable à mon pouvoir, que je serai
+dispensé d'une foule de mesures restrictives qui, sans cela,
+deviendraient nécessaires.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+On dirait vraiment, à vous entendre, que les lois sont susceptibles des
+interprétations les plus fantasques. Est-ce que les textes législatifs
+ne sont pas clairs et précis, est-ce qu'ils peuvent se prêter à des
+extensions ou à des restrictions comme celles que vous indiquez?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Ce n'est pas à l'auteur de l'_Esprit des lois_, au magistrat expérimenté
+qui a dû rendre tant d'excellents arrêts, que je puis avoir la
+prétention d'apprendre ce que c'est que la jurisprudence. Il n'y a pas
+de texte, si clair qu'il soit, qui ne puisse recevoir les solutions les
+plus contraires, même en droit civil pur; mais je vous prie de remarquer
+que nous sommes ici en matière politique. Or, c'est une habitude commune
+aux législateurs de tous les temps, d'adopter, dans quelques-unes de
+leurs dispositions, une rédaction assez élastique pour qu'elle puisse,
+selon les circonstances, servir à régir des cas ou à introduire des
+exceptions sur lesquels il n'eût pas été prudent de s'expliquer d'une
+manière plus précise.
+
+Je sais parfaitement que je dois vous donner des exemples, car sans cela
+ma proposition vous paraîtrait trop vague. L'embarras pour moi est de
+vous en présenter qui aient un caractère de généralité assez grand pour
+me dispenser d'entrer dans de longs détails. En voici un que je prends
+de préférence, parce que tout à l'heure nous avons touché à cette
+matière.
+
+En parlant de la garantie constitutionnelle, vous disiez que cette loi
+d'exception devrait être modifiée dans un pays libre.
+
+Eh bien, je suppose que cette loi existe dans l'État que je gouverne, je
+suppose qu'elle a été modifiée; ainsi j'imagine qu'avant moi il a été
+promulgué une loi, qui, en matière électorale, permettait de poursuivre
+les agents du gouvernement sans l'autorisation du conseil d'État.
+
+La question se présente sous mon règne qui, comme vous le savez, a
+introduit de grands changements dans le droit public. On veut poursuivre
+un fonctionnaire devant les tribunaux à l'occasion d'un fait électoral;
+le magistrat du ministère public se lève et dit: La faveur dont on veut
+se prévaloir n'existe plus aujourd'hui; elle n'est plus compatible avec
+les institutions actuelles. L'ancienne loi qui dispensait de
+l'autorisation du conseil d'État, en pareil cas, a été implicitement
+abrogée. Les tribunaux répondent oui ou non, en fin de compte le débat
+est porté devant la cour de cassation et cette haute juridiction fixe
+ainsi le droit public sur ce point: l'ancienne loi est abrogée
+implicitement; l'autorisation du conseil d'État est nécessaire pour
+poursuivre les fonctionnaires publics, même en matière électorale.
+
+Voici un autre exemple, il a quelque chose de plus spécial, il est
+emprunté à la police de la presse: On m'a dit qu'il y avait en France
+une loi qui obligeait, sous une sanction pénale, tous les gens faisant
+métier de distribuer et de colporter des écrits à se munir d'une
+autorisation délivrée par le fonctionnaire public qui est préposé, dans
+chaque province, à l'administration générale. La loi a voulu réglementer
+le colportage et l'astreindre à une étroite surveillance; tel est le but
+essentiel de cette loi; mais le texte de la disposition porte, je
+suppose: «Tous distributeurs ou colporteurs devront être munis d'une
+autorisation, etc.»
+
+Eh bien, la cour de cassation, si la question lui est proposée, pourra
+dire: Ce n'est pas seulement le fait professionnel que la loi dont il
+s'agit a eu en vue. C'est tout fait quelconque de distribution ou de
+colportage. En conséquence, l'auteur même d'un écrit ou d'un ouvrage qui
+en remet un ou plusieurs exemplaires, fût-ce à titre d'hommage, sans
+autorisation préalable, fait acte de distribution et de colportage; par
+suite il tombe sous le coup de la disposition pénale.
+
+Vous voyez de suite ce qui résulte d'une semblable interprétation; au
+lieu d'une simple loi de police, vous avez une loi restrictive du droit
+de publier sa pensée par la voie de la presse.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Il ne vous manquait plus que d'être juriste.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Cela est absolument nécessaire. Comment aujourd'hui renverse-t-on les
+gouvernements? Par des distinctions légales, par des subtilités de droit
+constitutionnel, en usant contre le pouvoir de tous les moyens, de
+toutes les armes, de toutes les combinaisons qui ne sont pas directement
+prohibées par la loi. Et ces artifices de droit, que les partis
+emploient avec tant d'acharnement contre le pouvoir, vous ne voudriez
+pas que le pouvoir les employât contre les partis? Mais la lutte ne
+serait pas égale, la résistance ne serait même pas possible; il
+faudrait abdiquer.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous avez tant d'écueils à éviter, que c'est un miracle si vous les
+prévoyez tous. Les tribunaux ne sont pas liés par leurs jugements. Avec
+une jurisprudence comme celle qui sera appliquée sous votre règne, je
+vous vois bien des procès sur les bras. Les justiciables ne se lasseront
+pas de frapper à la porte des tribunaux pour leur demander d'autres
+interprétations.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Dans les premiers temps, c'est possible; mais quand un certain nombre
+d'arrêts auront définitivement assis la jurisprudence, personne ne se
+permettra plus ce qu'elle défend, et la source des procès sera tarie.
+L'opinion publique sera même tellement apaisée, qu'on s'en rapportera,
+sur le sens des lois, aux avis officieux de l'administration.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Et comment, je vous prie?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Dans telles ou telles conjonctures données, quand on aura lieu de
+craindre que quelque difficulté ne s'élève sur tel ou tel point de
+législation, l'administration, sous forme d'avis, déclarera que tel ou
+tel fait tombe sous l'application de la loi, que la loi s'étend à tel ou
+tel cas.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Mais ce ne sont là que des déclarations qui ne lient en aucune manière
+les tribunaux.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Sans aucun doute, mais ces déclarations n'en auront pas moins une
+très-grande autorité, une très-grande influence sur les décisions de la
+justice, partant d'une administration aussi puissante que celle que j'ai
+organisée. Elles auront surtout un très-grand empire sur les résolutions
+individuelles, et, dans une foule de cas, pour ne pas dire toujours,
+elles préviendront des procès fâcheux; on s'abstiendra.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+A mesure que nous avançons, je vois que votre gouvernement devient de
+plus en plus paternel. Ce sont là des moeurs judiciaires presque
+patriarcales. Il me paraît impossible, en effet, que l'on ne vous tienne
+pas compte d'une sollicitude qui s'exerce sous tant de formes
+ingénieuses.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous voilà pourtant obligé de reconnaître que je suis bien loin des
+procédés barbares de gouvernement que vous sembliez me prêter au
+commencement de cet entretien. Vous voyez qu'en tout ceci la violence ne
+joue aucun rôle; je prends mon point d'appui où chacun le prend
+aujourd'hui, dans le droit.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Dans le droit du plus fort.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Le droit qui se fait obéir est toujours le droit du plus fort; je ne
+connais pas d'exception à cette règle.
+
+
+
+
+QUINZIÈME DIALOGUE.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Quoique nous ayons parcouru un cercle très-vaste, et que vous ayez déjà
+presque tout organisé, je ne dois pas vous cacher qu'il vous reste
+encore beaucoup à faire pour me rassurer complétement sur la durée de
+votre pouvoir. La chose du monde qui m'étonne le plus, c'est que vous
+lui ayez donné pour base le suffrage populaire, c'est-à-dire, l'élément
+de sa nature le plus inconsistant que je connaisse. Entendons-nous bien,
+je vous prie; vous m'avez dit que vous étiez roi?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Oui, roi.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+A vie ou héréditaire?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je suis roi, comme on est roi dans tous les royaumes du monde, roi
+héréditaire avec une descendance appelée à me succéder de mâle en mâle,
+par ordre de progéniture, à l'exclusion perpétuelle des femmes.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous n'êtes pas galant.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Permettez, je m'inspire des traditions de la monarchie franque et
+salienne.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous m'expliquerez sans doute comment vous croyez pouvoir faire de
+l'hérédité, avec le suffrage démocratique des États-Unis?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Oui.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Comment! vous espérez, avec ce principe, lier la volonté des générations
+futures?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Oui.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ce que je voudrais voir, quant à présent, c'est la manière dont vous
+vous en tirerez avec ce suffrage, quand il s'agira de l'appliquer à la
+nomination des officiers publics?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Quels officiers publics? Vous savez bien que, dans les États
+monarchiques, c'est le gouvernement qui nomme les fonctionnaires de tous
+les rangs.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Cela dépend de quels fonctionnaires. Ceux qui sont préposés à
+l'administration des communes sont, en général, nommés par les
+habitants, même sous les gouvernements monarchiques.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+On changera cela par une loi; ils seront nommés à l'avenir par le
+gouvernement.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Et les représentants de la nation, est-ce aussi vous qui les nommez?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous savez bien que cela n'est pas possible.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Alors je vous plains, car si vous abandonnez le suffrage à lui-même, si
+vous ne trouvez pas ici quel que nouvelle combinaison, l'assemblée des
+représentants du peuple ne tardera pas, sous l'influence des partis, à
+se remplir de députés hostiles à votre pouvoir.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Aussi ne compté-je pas le moins du monde abandonner le suffrage à
+lui-même.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je m'y attendais. Mais quelle combinaison adopterez-vous?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Le premier point est de lier envers le gouvernement ceux qui veulent
+représenter le pays. J'imposerai aux candidats la solennité du serment.
+Il n'est pas question ici d'un serment prêté à la nation, comme
+l'entendaient vos révolutionnaires de 89; je veux un serment de fidélité
+prêté au prince lui-même et à sa constitution.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Mais puisque en politique vous ne craignez pas de violer les vôtres,
+comment pouvez-vous espérer qu'on se montrera, sur ce point, plus
+scrupuleux que vous-même?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je compte peu sur la conscience politique des hommes; je compte sur la
+puissance de l'opinion: personne n'osera s'avilir devant elle en
+manquant ouvertement à la foi jurée. On l'osera d'autant moins, que le
+serment que j'imposerai précédera l'élection au lieu de la suivre, et
+qu'on sera sans excuse de venir rechercher le suffrage, dans ces
+conditions, quand on ne sera pas à l'avance décidé à me servir. Il faut
+maintenant donner au gouvernement le moyen de résister à l'influence de
+l'opposition, d'empêcher qu'elle ne fasse déserter les rangs de ceux qui
+veulent le défendre. Au moment des élections, les partis ont pour
+habitude de proclamer leurs candidats et de les poser en face du
+gouvernement; je ferai comme eux, j'aurai des candidats déclarés et je
+les poserai en face des partis.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Si vous n'étiez pas tout-puissant, le moyen serait détestable, car, en
+offrant ouvertement le combat, vous provoquez les coups.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+J'entends que les agents de mon gouvernement, depuis le premier jusqu'au
+dernier, s'emploient à faire triompher mes candidats.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Cela va de soi, c'est la conséquence.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Tout est de la plus grande importance en cette matière. «Les lois qui
+établissent le suffrage sont fondamentales; la manière dont le suffrage
+est donné est fondamentale; la loi qui fixe la manière de donner les
+billets de suffrage est fondamentale[9].» N'est-ce pas vous qui avez dit
+cela?
+
+ [9] _Esp. des lois_, p. 12 et s., liv. II, et s., ch. II, et s.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je ne reconnais pas toujours mon langage quand il passe par votre
+bouche; il me semble que les paroles que vous citez s'appliquaient au
+gouvernement démocratique.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Sans doute, et vous avez déjà pu voir que ma politique essentielle était
+de m'appuyer sur le peuple; que, quoique je porte une couronne, mon but
+réel et déclaré est de le représenter. Dépositaire de tous les pouvoirs
+qu'il m'a délégués, c'est moi seul, en définitive, qui suis son
+véritable mandataire. Ce que je veux il le veut, ce que je fais il le
+fait. En conséquence, il est indispensable que lors des élections les
+factions ne puissent pas substituer leur influence à celle dont je suis
+la personnification armée. Aussi, ai-je trouvé d'autres moyens encore de
+paralyser leurs efforts. Il faut que vous sachiez, par exemple, que la
+loi qui interdit les réunions s'appliquera naturellement à celles qui
+pourraient être formées en vue des élections. De cette manière, les
+partis ne pourront ni se concerter, ni s'entendre.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Pourquoi mettez-vous toujours les partis en avant? Sous prétexte de leur
+imposer des entraves, n'est-ce pas aux électeurs eux-mêmes que vous les
+imposez? Les partis, en définitive, ne sont que des collections
+d'électeurs; si les électeurs ne peuvent pas s'éclairer par des
+réunions, par des pourparlers, comment pourront-ils voter en
+connaissance de cause?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je vois que vous ignorez avec quel art infini, avec quelle astuce les
+passions politiques déjouent les mesures prohibitives. Ne vous
+embarrassez pas des électeurs, ceux qui seront animés de bonnes
+intentions sauront toujours pour qui voter. D'ailleurs, j'userai de
+tolérance; non-seulement je n'interdirai pas les réunions qui seront
+formées dans l'intérêt de mes candidats, mais j'irai jusqu'à fermer les
+yeux sur les agissements de quelques candidatures populaires qui
+s'agiteront bruyamment au nom de la liberté; seulement, il est bon de
+vous dire que ceux qui crieront le plus fort seront des hommes à moi.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Et comment réglez-vous le suffrage?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+D'abord, en ce qui touche les campagnes, je ne veux pas que les
+électeurs aillent voter dans les centres d'agglomération, où ils
+pourraient se trouver en contact avec l'esprit d'opposition des bourgs
+ou des villes, et, de là, recevoir la consigne qui viendrait de la
+capitale; je veux qu'on vote par commune. Le résultat de cette
+combinaison, en apparence si simple, sera néanmoins considérable.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Il est facile de le comprendre, vous obligez le vote des campagnes à se
+diviser entre des notoriétés insignifiantes, ou à se reporter, à défaut
+de noms connus, sur les candidats désignés par votre gouvernement. Je
+serais bien surpris si, dans ce système, il éclôt beaucoup de capacités
+ou de talents.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+L'ordre public a moins besoin d'hommes de talent que d'hommes dévoués au
+gouvernement. La grande capacité siége sur le trône et parmi ceux qui
+l'entourent, ailleurs elle est inutile; elle est presque nuisible même,
+car elle ne peut s'exercer que contre le pouvoir.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vos aphorismes tranchent comme l'épée; je n'ai point d'arguments à vous
+opposer. Reprenez donc, je vous prie, la suite de votre règlement
+électoral.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Par les raisons que je viens de vous déduire, je ne veux pas non plus de
+scrutin de liste qui fausse l'élection, qui permette la coalition
+d'hommes et de principes. Je diviserai d'ailleurs les colléges
+électoraux en un certain nombre de circonscriptions administratives,
+dans lesquelles il n'y aura place que pour l'élection d'un seul député,
+et où, par suite, chaque électeur ne pourra porter qu'un nom sur son
+bulletin de vote.
+
+Il faut, de plus, avoir la possibilité de neutraliser l'opposition dans
+les circonscriptions où elle se ferait trop vivement sentir. Ainsi, je
+suppose que, dans les élections antérieures, une circonscription se soit
+fait remarquer par la majorité de ses votes hostiles, ou que l'on ait
+lieu de prévoir qu'elle se prononcera contre les candidats du
+gouvernement, rien n'est plus facile que d'y remédier: si cette
+circonscription n'a qu'un petit chiffre de population, on la rattache à
+une circonscription voisine ou éloignée, mais beaucoup plus étendue,
+dans laquelle ses voix soient noyées et où son esprit politique se perd.
+Si la circonscription hostile, au contraire, a un chiffre de population
+important, on la fractionne en plusieurs parties que l'on annexe aux
+circonscriptions voisines, dans lesquelles elle s'annihile complétement.
+
+Je passe, vous le comprenez bien, sur une foule de points de détail qui
+ne sont que les accessoires de l'ensemble. Ainsi, je divise au besoin
+les colléges en sections de colléges, pour donner, quand il le faudra,
+plus de prise à l'action de l'administration et je fais présider les
+colléges et les sections de colléges par les officiers municipaux dont
+la nomination dépend du gouvernement.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je remarque, avec une certaine surprise, que vous n'usez pas ici d'une
+mesure que vous indiquiez dans le temps à Léon X, et qui consiste dans
+la substitution des billets de suffrage par les scrutateurs après le
+vote.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Ce serait peut-être difficile aujourd'hui, et je crois que l'on ne doit
+user de ce moyen qu'avec la plus grande prudence. Un gouvernement habile
+a, d'ailleurs tant d'autres ressources! Sans acheter directement le
+suffrage, c'est-à-dire à deniers découverts, rien ne lui sera plus
+facile que de faire voter les populations à son gré au moyen de
+concessions administratives, en promettant ici un port, là un marché,
+plus loin une route, un canal; et à l'inverse, en ne faisant rien pour
+les villes et les bourgs où le vote sera hostile.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je n'ai rien à reprocher à la profondeur de ces combinaisons; mais ne
+craignez-vous pas qu'on ne dise que tantôt vous corrompez et tantôt vous
+opprimez le suffrage populaire? Ne craignez-vous pas de compromettre
+votre pouvoir dans des luttes où il se trouvera toujours si directement
+engagé? Le moindre succès qu'on remportera sur vos candidats sera une
+éclatante victoire qui mettra votre gouvernement en échec. Ce qui ne
+cesse de m'inquiéter pour vous, c'est que je vous vois toujours obligé
+de réussir en toutes choses, sous peine d'un désastre.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous tenez le langage de la peur; rassurez-vous. Au point où j'en suis
+arrivé, j'ai réussi dans tant de choses, que je ne puis pas périr par
+les infiniment petits. Le grain de sable de Bossuet n'est pas fait pour
+les véritables hommes politiques. Je suis si avancé dans ma carrière que
+je pourrais, sans danger, braver même des orages; que signifient donc
+les infimes embarras d'administration dont vous parlez? Croyez-vous que
+j'aie la prétention d'être parfait? Ne sais-je pas bien qu'il se
+commettra plus d'une faute autour de moi? Non, sans doute, je ne pourrai
+pas faire qu'il n'y ait quelques pillages, quelques scandales. Cela
+empêchera-t-il que l'ensemble des affaires ne marche et ne marche bien?
+L'essentiel est bien moins de ne commettre aucune faute, que d'en
+supporter la responsabilité avec une attitude d'énergie qui impose aux
+détracteurs. Quand même l'opposition parviendrait à introduire dans ma
+chambre quelques déclamateurs, que m'importerait? Je ne suis pas de ceux
+qui veulent compter sans les nécessités de leur temps.
+
+Un de mes grands principes est d'opposer les semblables. De même que
+j'use la presse par la presse, j'userais la tribune par la tribune;
+j'aurais autant qu'il en faudrait d'hommes dressés à la parole et
+capables de parler plusieurs heures sans s'arrêter. L'essentiel est
+d'avoir une majorité compacte et un président dont on soit sûr. Il y a
+un art particulier de conduire les débats et d'enlever le vote.
+Aurais-je besoin d'ailleurs des artifices de la stratégie parlementaire?
+Les dix-neuf vingtièmes de la Chambre seraient des hommes à moi qui
+voteraient sur une consigne, tandis que je ferais mouvoir les fils d'une
+opposition factice et clandestinement embauchée; après cela, qu'on
+vienne faire de beaux discours: ils entreront dans les oreilles de mes
+députés comme le vent entre dans le trou d'une serrure. Voulez-vous
+maintenant que je vous parle de mon Sénat?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Non, je sais par Caligula ce que ce peut être.
+
+
+
+
+SEIZIÈME DIALOGUE.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Un des points saillants de votre politique, c'est l'anéantissement des
+partis et la destruction des forces collectives. Vous n'avez point
+failli à ce programme; cependant, je vois encore autour de vous des
+choses auxquelles vous n'avez point touché. Ainsi vous n'avez encore
+porté la main ni sur le clergé, ni sur l'Université, ni sur le barreau,
+ni sur les milices nationales, ni sur les corporations commerciales; il
+me semble, cependant, qu'il y a là plus d'un élément dangereux.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je ne puis vous dire tout à la fois. Venons de suite aux milices
+nationales, car je ne devrais plus avoir à m'en occuper; leur
+dissolution a été nécessairement un des premiers actes de mon pouvoir.
+L'organisation d'une garde citoyenne ne saurait se concilier avec
+l'existence d'une armée régulière, car, les citoyens en armes
+pourraient, à un moment donné, se transformer en factieux. Ce point,
+cependant, n'est pas sans difficulté. La garde nationale est une
+institution inutile, mais elle porte un nom populaire. Dans les États
+militaires, elle flatte les instincts puérils de certaines classes
+bourgeoises, qui, par un travers assez ridicule, allient le goût des
+démonstrations guerrières aux habitudes commerciales. C'est là un
+préjugé inoffensif, il serait d'autant plus maladroit de le heurter, que
+le prince ne doit jamais avoir l'air de séparer ses intérêts de ceux de
+la cité qui croit trouver une garantie dans l'armement de ses habitants.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Mais puisque vous dissolvez cette milice.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je la dissous pour la réorganiser sur d'autres bases. L'essentiel est de
+la mettre sous les ordres immédiats des agents de l'autorité civile et
+de lui ôter la prérogative de recruter ses chefs par la voie de
+l'élection; c'est ce que je fais. Je ne l'organiserai, d'ailleurs, que
+dans les lieux où il conviendra, et je me réserve le droit de la
+dissoudre de nouveau et de la rétablir sur d'autres bases encore, si les
+circonstances l'exigent. Je n'ai rien à vous dire de plus sur ce point.
+En ce qui touche l'Université, l'ordre de choses actuel me satisfait à
+peu près. Vous n'ignorez pas, en effet, que ces grands corps
+d'enseignement ne sont plus organisés, aujourd'hui, comme ils l'étaient
+autrefois. Ils ont presque partout, m'assure-t-on, perdu leur autonomie
+et ne sont plus que des services publics à la charge de l'État. Or,
+ainsi que je vous l'ai dit plus d'une fois, là où est l'État, là est le
+prince; la direction morale des établissements publics est entre ses
+mains; ce sont ses agents qui inspirent l'esprit de la jeunesse. Les
+chefs comme les membres des corps enseignants de tous les degrés sont
+nommés par le gouvernement, ils y sont rattachés, ils en dépendent, cela
+suffit; s'il reste çà et là quelques traces d'organisation indépendante
+dans quelque école publique ou Académie que ce soit, il est facile de la
+ramener au centre commun d'unité et de direction. C'est l'affaire d'un
+règlement ou même d'un simple arrêté ministériel. Je passe à tire-d'aile
+sur des détails qui ne peuvent pas appeler mes regards de plus près.
+Cependant, je ne dois pas abandonner ce sujet sans vous dire que je
+regarde comme très-important de proscrire, dans l'enseignement du droit,
+les études de politique constitutionnelle.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous avez en effet d'assez bonnes raisons pour cela.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Mes raisons sont fort simples; je ne veux pas qu'au sortir des écoles,
+les jeunes gens s'occupent de politique à tort et à travers; qu'à
+dix-huit ans, on se mêle de faire des constitutions comme on fait des
+tragédies. Un tel enseignement ne peut que fausser les idées de la
+jeunesse et l'initier prématurément à des matières qui dépassent la
+mesure de sa raison. C'est avec ces notions mal digérées, mal comprises,
+qu'on prépare de faux hommes d'État, des utopistes dont les témérités
+d'esprit se traduisent plus tard par des témérités d'action.
+
+Il faut que les générations qui naissent sous mon règne soient élevées
+dans le respect des institutions établies, dans l'amour du prince; aussi
+ferais-je un usage assez ingénieux du pouvoir de direction qui
+m'appartient sur l'enseignement: je crois qu'en général dans les écoles
+on a un grand tort, c'est de négliger l'histoire contemporaine. Il est
+au moins aussi essentiel de connaître son temps que celui de Périclès;
+je voudrais que l'histoire de mon règne fût enseignée, moi vivant, dans
+les écoles. C'est ainsi qu'un prince nouveau entre dans le coeur d'une
+génération.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ce serait, bien entendu, une apologie perpétuelle de tous vos actes?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Il est évident que je ne me ferais pas dénigrer. L'autre moyen que
+j'emploierais aurait pour but de réagir contre l'enseignement libre, que
+l'on ne peut pas directement proscrire. Les universités renferment des
+armées de professeurs dont on peut, en dehors des classes, utiliser les
+loisirs pour la propagation des bonnes doctrines. Je leur ferais ouvrir
+des cours libres dans toutes les villes importantes, je mobiliserais
+ainsi l'instruction et l'influence du gouvernement.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+En d'autres termes, vous absorbez, vous confisquez à votre profit même
+les dernières lueurs d'une pensée indépendante.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je ne confisque rien du tout.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Permettez-vous à d'autres professeurs que les vôtres de vulgariser la
+science par les mêmes moyens et cela sans brevet, sans autorisation?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Quoi! voulez-vous donc que j'autorise des clubs?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Non, passez donc à un autre objet.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Parmi la multitude de mesures réglementaires que réclame le salut de mon
+gouvernement, vous avez appelé mon attention sur le barreau; c'est
+étendre l'action de ma main au delà de ce qui est nécessaire pour le
+moment; je touche ici d'ailleurs à des intérêts civils, et vous savez
+qu'en cette matière, ma règle de conduite est de m'abstenir autant que
+possible. Dans les États où le barreau est constitué en corporation, les
+justiciables regardent l'indépendance de cette institution comme une
+garantie inséparable du droit de la défense devant les tribunaux, qu'il
+s'agisse de leur honneur, de leur intérêt ou de leur vie. Il est bien
+grave d'intervenir ici, car l'opinion pourrait s'alarmer sur un cri que
+ne manquerait pas de jeter la corporation tout entière. Cependant, je
+n'ignore pas que cet ordre sera un foyer d'influences constamment
+hostiles à mon pouvoir. Cette profession, vous le savez mieux que moi,
+Montesquieu, développe des caractères froids et opiniâtres dans leurs
+principes, des esprits dont la tendance est de rechercher dans les actes
+du pouvoir l'élément de la légalité pure. L'avocat n'a pas au même degré
+que le magistrat le sens élevé des nécessités sociales; il voit la loi
+de trop près, et par des côtés trop petits pour en avoir le sentiment
+juste, tandis que le magistrat....
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Épargnez l'apologie.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Oui, car je n'oublie pas que je suis devant un descendant de ces grands
+magistrats qui soutinrent avec tant d'éclat, en France, le trône de la
+monarchie.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Et qui se montrèrent rarement faciles à l'enregistrement des édits,
+quand ils violaient la loi de l'État.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+C'est ainsi qu'ils ont fini par renverser l'État lui-même. Je ne veux
+pas que mes cours de justice soient des parlements et que les avocats,
+sous l'immunité de leur robe, y fassent de la politique. Le plus grand
+homme du siècle, auquel votre patrie a eu l'honneur de donner le jour,
+disait: _Je veux que l'on puisse couper la langue à un avocat qui dit du
+mal du gouvernement_. Les moeurs modernes sont plus douces, je n'irais
+pas jusque-là. Au premier jour, et dans les circonstances qui
+conviendront, je me bornerai à faire une chose bien simple: je rendrai
+un décret qui, tout en respectant l'indépendance de la corporation,
+soumettra néanmoins les avocats à recevoir du souverain l'investiture de
+leur profession. Dans l'exposé des motifs de mon décret, il ne sera pas,
+je crois, bien difficile de démontrer aux justiciables qu'ils trouveront
+dans ce mode de nomination une garantie plus sérieuse que quand la
+corporation se recrute d'elle-même, c'est-à-dire avec des éléments
+nécessairement un peu confus.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Il n'est que trop vrai que l'on peut prêter aux mesures les plus
+détestables, le langage de la raison! Mais voyons, qu'allez-vous faire
+maintenant à l'égard du clergé? Voilà une institution qui ne dépend de
+l'État que par un côté et qui relève d'une puissance spirituelle, dont
+le siége est ailleurs que chez vous. Je ne connais rien de plus
+dangereux pour votre pouvoir, je vous le déclare, que cette puissance
+qui parle au nom du ciel et dont les racines sont partout sur la terre:
+n'oubliez pas que la parole chrétienne est une parole de liberté. Sans
+doute, les lois de l'État ont établi une démarcation profonde entre
+l'autorité religieuse et l'autorité politique; sans doute, la parole des
+ministres du culte ne se fera entendre qu'au nom de l'Évangile; mais le
+spiritualisme divin qui s'en dégage est la pierre d'achoppement du
+matérialisme politique. C'est ce livre si humble et si doux qui a
+détruit, à lui seul, et l'empire Romain, et le césarisme, et sa
+puissance. Les nations franchement chrétiennes échapperont toujours au
+despotisme, car le christianisme élève la dignité de l'homme trop haut
+pour que le despotisme puisse l'atteindre, car il développe des forces
+morales sur lesquelles le pouvoir humain n'a pas de prise[10]. Prenez
+garde au prêtre: il ne dépend que de Dieu, et son influence est partout,
+dans le sanctuaire, dans la famille, dans l'école. Vous ne pouvez rien
+sur lui: sa hiérarchie n'est pas la vôtre, il obéit à une constitution
+qui ne se tranche ni par la loi, ni par l'épée. Si vous régnez sur une
+nation catholique et que vous ayez le clergé pour ennemi, vous périrez
+tôt ou tard, quand bien même le peuple entier serait pour vous.
+
+ [10] _Esp. des lois_, p. 371, liv. XXIV, ch. I et suiv.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je ne sais pas trop pourquoi il vous plaît de faire du prêtre un apôtre
+de liberté. Je n'ai jamais vu cela, ni dans les temps anciens, ni dans
+les temps modernes; j'ai toujours trouvé dans le sacerdoce un appui
+naturel du pouvoir absolu.
+
+Remarquez-le bien, si, dans l'intérêt de mon établissement, j'ai dû
+faire des concessions à l'esprit démocratique de mon époque, si j'ai
+pris le suffrage universel pour base de mon pouvoir, ce n'est qu'un
+artifice commandé par les temps, je n'en réclame pas moins le bénéfice
+du droit divin, je n'en suis pas moins roi par la grâce de Dieu. A ce
+titre, le clergé doit donc me soutenir, car mes principes d'autorité
+sont conformes aux siens. Si, cependant, il se montrait factieux, s'il
+profitait de son influence pour faire une guerre sourde à mon
+gouvernement....
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Eh bien?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous qui parlez de l'influence du clergé, vous ignorez donc à quel point
+il a su se rendre impopulaire dans quelques États catholiques? En
+France, par exemple, le journalisme et la presse l'ont tellement perdu
+dans l'esprit des masses, ils ont tellement ruiné sa mission, que si je
+régnais dans son royaume savez-vous bien ce que je pourrais faire?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Quoi?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je pourrais provoquer, dans l'Église, un schisme qui briserait tous les
+liens qui rattachent le clergé à la cour de Rome, car c'est là qu'est le
+noeud gordien. Je ferais tenir par ma presse, par mes publicistes, par
+mes hommes politiques le langage que voici: «Le christianisme est
+indépendant du catholicisme; ce que le catholicisme défend, le
+christianisme le permet; l'indépendance du clergé, sa soumission à la
+cour de Rome, sont des dogmes purement catholiques; un tel ordre de
+choses est une menace perpétuelle contre la sûreté de l'État. Les
+fidèles du royaume ne doivent pas avoir pour chef spirituel un prince
+étranger; c'est laisser l'ordre intérieur à la discrétion d'une
+puissance qui peut être hostile à tout moment; cette hiérarchie du moyen
+âge, cette tutelle des peuples en enfance ne peut plus se concilier avec
+le génie viril de la civilisation moderne, avec ses lumières et son
+indépendance. Pourquoi aller chercher à Rome un directeur des
+consciences? Pourquoi le chef de l'autorité politique ne serait-il pas
+en même temps le chef de l'autorité religieuse? Pourquoi le souverain ne
+serait-il pas pontife?» Tel est le langage que l'on pourrait faire tenir
+à la presse, à la presse libérale surtout, et ce qu'il y a de
+très-probable, c'est que la masse du peuple l'entendrait avec joie.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Si vous pouviez le croire et si vous osiez tenter une semblable
+entreprise, vous apprendriez promptement et d'une manière à coup sûr
+terrible, ce qu'est la puissance du catholicisme, même chez les nations
+où il paraît affaibli[11].
+
+ [11] _Esp. des lois_, p. 393, liv. XXV, ch. XII.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Le tenter, grand Dieu! Mais je demande pardon, à genoux, à notre divin
+maître, d'avoir seulement exposé cette doctrine sacrilége, inspirée par
+la haine du catholicisme; mais Dieu, qui a institué le pouvoir humain,
+ne lui défend pas de se garantir des entreprises du clergé, qui enfreint
+d'ailleurs les préceptes de l'Évangile quand il manque de subordination
+envers le prince. Je sais bien qu'il ne conspirera que par une influence
+insaisissable, mais je trouverais le moyen d'arrêter, même au sein de la
+cour de Rome, l'intention qui dirige l'influence.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Comment?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Il me suffirait d'indiquer du doigt au Saint-Siége l'état moral de mon
+peuple, frémissant sous le joug de l'Église, aspirant à le briser,
+capable de se démembrer à son tour du sein de l'unité catholique, de se
+jeter dans le schisme de l'Église grecque ou protestante.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+La menace au lieu de l'action!
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Combien vous vous trompez, Montesquieu, et à quel point ne méconnaissez
+vous pas mon respect pour le trône pontifical! Le seul rôle que je
+veuille jouer, la seule mission qui m'appartienne à moi souverain
+catholique, ce serait précisément d'être le défenseur de l'Église. Dans
+les temps actuels, vous le savez, le pouvoir temporel est gravement
+menacé, et par la haine irréligieuse, et par l'ambition des pays nord de
+l'Italie. Eh bien, je dirais au Saint-Père: Je vous soutiendrai contre
+eux tous, je vous sauverai, c'est mon devoir, c'est ma mission, mais du
+moins ne m'attaquez pas, soutenez moi de votre influence morale;
+serait-ce trop demander quand moi-même j'exposerais ma popularité en me
+portant pour défenseur du pouvoir temporel, complétement discrédité
+aujourd'hui, hélas! aux yeux de ce qu'on appelle la démocratie
+européenne. Ce péril ne m'arrêterait point; non-seulement je tiendrais
+en échec, de la part des États voisins, toute entreprise contre la
+souveraineté du Saint-Siége, mais si, par malheur, il était attaqué, si
+le Pape venait à être chassé des États pontificaux, comme cela s'est
+déjà vu, mes baïonnettes seules l'y ramèneraient et l'y maintiendraient
+toujours, moi durant.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+En effet, ce serait un coup de maître, car si vous teniez à Rome une
+garnison perpétuelle, vous disposeriez presque du Saint-Siége, comme
+s'il résidait dans quelque province de votre royaume.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Croyez-vous qu'après un tel service rendu à la papauté, elle refuserait
+de soutenir mon pouvoir, que le Pape même, au besoin, refuserait de
+venir me sacrer dans ma capitale? De tels événements sont-ils sans
+exemple dans l'histoire?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Oui, tout se voit dans l'histoire. Mais enfin, si au lieu de trouver
+dans la chaire de Saint-Pierre un Borgia ou un Dubois, comme vous
+paraissez y compter, vous aviez en face de vous un pape qui résistât à
+vos intrigues et bravât votre colère, que feriez-vous?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Alors, il faudrait bien s'y résoudre, sous prétexte de défendre le
+pouvoir temporel, je déterminerais sa chute.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous avez ce que l'on appelle du génie!
+
+
+
+
+DIX-SEPTIÈME DIALOGUE.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+J'ai dit que vous avez du génie; il en faut, vraiment, d'une certaine
+sorte, pour concevoir et exécuter tant de choses. Je comprends
+maintenant l'apologue du dieu Wishnou; vous avez cent bras comme l'idole
+indienne, et chacun de vos doigts touche un ressort. De même que vous
+touchez tout, pourrez-vous aussi tout voir?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Oui, car je ferai de la police une institution si vaste, qu'au coeur de
+mon royaume la moitié des hommes verra l'autre. Me permettez-vous
+quelques détails sur l'organisation de ma police?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Faites.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je commencerai par créer un ministère de la police, qui sera le plus
+important de mes ministères et qui centralisera, tant pour l'extérieur
+que pour l'intérieur, les nombreux services dont je doterai cette
+partie de mon administration.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Mais si vous faites cela, vos sujets verront immédiatement qu'ils sont
+enveloppés dans un effroyable réseau.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Si ce ministère déplaît, je l'abolirai et je l'appellerai, si vous
+voulez, ministère d'État. J'organiserai d'ailleurs dans les autres
+ministères des services correspondants, dont la plus grande partie sera
+fondue, sans bruit, dans ce que vous appelez aujourd'hui ministère de
+l'intérieur et ministère des affaires étrangères. Vous entendez
+parfaitement qu'ici je ne m'occupe point de diplomatie, mais uniquement
+des moyens propres à assurer ma sécurité contre les factions, tant à
+l'extérieur qu'à l'intérieur. Eh bien, croyez-le, sous ce rapport, je
+trouverai la plupart des monarques à peu près dans la même situation que
+moi, c'est-à-dire très-disposés à seconder mes vues, qui consisteraient
+à créer des services de police internationale dans l'intérêt d'une
+sûreté réciproque. Si, comme je n'en doute guère, je parvenais à
+atteindre ce résultat, voici quelques-unes des formes sous lesquelles se
+produirait ma police à l'extérieur: Hommes de plaisirs et de bonne
+compagnie dans les cours étrangères, pour avoir l'oeil sur les intrigues
+des princes et des prétendants exilés, révolutionnaires proscrits dont,
+à prix d'argent, je ne désespérerais pas d'amener quelques-uns à me
+servir d'agents de transmission à l'égard des menées de la démagogie
+ténébreuse; établissement de journaux politiques dans les grandes
+capitales, imprimeurs et libraires placés dans les mêmes conditions et
+secrètement subventionnés pour suivre de plus près, par la presse, le
+mouvement de la pensée.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ce n'est plus contre les factions de votre royaume, c'est contre l'âme
+même de l'humanité que vous finirez par conspirer.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous le savez, je ne m'effraie pas beaucoup des grands mots. Je veux que
+tout homme politique, qui voudra aller cabaler à l'étranger, puisse être
+observé, signalé de distance en distance, jusqu'à son retour dans mon
+royaume, où on l'incarcérera bel et bien pour qu'il ne soit pas en
+mesure de recommencer. Pour avoir mieux en main le fil des intrigues
+révolutionnaires, je rêve une combinaison qui serait, je crois, assez
+habile.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Et quoi donc, grand Dieu!
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je voudrais avoir un prince de ma maison, assis sur les marches de mon
+trône, qui jouerait au mécontent. Sa mission consisterait à se poser en
+libéral, en détracteur de mon gouvernement et à rallier ainsi, pour les
+observer de plus près, ceux qui, dans les rangs les plus élevés de mon
+royaume, pourraient faire un peu de démagogie. A cheval sur les
+intrigues intérieures et extérieures, le prince auquel je confierais
+cette mission ferait ainsi jouer un jeu de dupe à ceux qui ne seraient
+pas dans le secret de la comédie.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Quoi! c'est à un prince de votre maison que vous confieriez des
+attributions que vous classez vous-même dans la police?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Et pourquoi non? Je connais des princes régnants qui, dans l'exil, ont
+été attachés à la police secrète de certains cabinets.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Si je continue à vous écouter, Machiavel, c'est pour avoir le dernier
+mot de cette effroyable gageure.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Ne vous indignez pas, monsieur de Montesquieu; dans l'_Esprit des lois_,
+vous m'avez appelé grand homme[12].
+
+ [12] _Esp. des lois_, p. 68, livre VI, chap. V.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous me le faites expier chèrement; c'est pour ma punition que je vous
+écoute. Passez le plus vite que vous pourrez sur tant de détails
+sinistres.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+A l'intérieur, je suis obligé de rétablir le cabinet noir.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Rétablissez.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vos meilleurs rois en faisaient usage. Il ne faut pas que le secret des
+lettres puisse servir à couvrir des complots.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+C'est là ce qui vous fait trembler, je le comprends.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous vous trompez, car il y aura des complots sous mon règne: il faut
+qu'il y en ait.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Qu'est-ce encore?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Il y aura peut-être des complots vrais, je n'en réponds pas; mais à coup
+sûr il y aura des complots simulés. A de certains moments, ce peut être
+un excellent moyen pour exciter la sympathie du peuple en faveur du
+prince, lorsque sa popularité décroît. En intimidant l'esprit public on
+obtient, au besoin, par là, les mesures de rigueur que l'on veut, ou
+l'on maintient celles qui existent. Les fausses conspirations, dont,
+bien entendu, il ne faut user qu'avec la plus grande mesure, ont encore
+un autre avantage: c'est qu'elles permettent de découvrir les complots
+réels, en donnant lieu à des perquisitions qui conduisent à rechercher
+partout la trace de ce qu'on soupçonne.
+
+Rien n'est plus précieux que la vie du souverain: il faut qu'elle soit
+environnée d'innombrables garanties, c'est-à-dire d'innombrables agents,
+mais il est nécessaire en même temps que cette milice secrète soit assez
+habilement dissimulée pour que le souverain n'ait pas l'air d'avoir peur
+quand il se montre en public. On m'a dit qu'en Europe les précautions à
+cet égard étaient tellement perfectionnées, qu'un prince qui sort dans
+les rues, pouvait avoir l'air d'un simple particulier, qui se promène,
+sans garde, dans la foule, alors qu'il est environné de deux ou trois
+mille protecteurs.
+
+J'entends, du reste, que ma police soit parsemée dans tous les rangs de
+la société. Il n'y aura pas de conciliabule, pas de comité, pas de
+salon, pas de foyer intime où il ne se trouve une oreille pour
+recueillir ce qui se dit en tout lieu, à toute heure. Hélas, pour ceux
+qui ont manié le pouvoir, c'est un phénomène étonnant que la facilité
+avec laquelle les hommes se font les délateurs les uns des autres. Ce
+qui est plus étonnant encore, c'est la faculté d'observation et
+d'analyse qui se développe chez ceux qui font état de la police
+politique; vous n'avez aucune idée de leurs ruses, de leurs
+déguisements, de leurs instincts, de la passion qu'ils apportent dans
+leurs recherches, de leur patience, de leur impénétrabilité; il y a des
+hommes de tous les rangs qui font ce métier, comment vous dirai-je? par
+une sorte d'amour de l'art.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ah! tirez le rideau!
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Oui, car il y a là, dans les bas-fonds, du pouvoir, des secrets qui
+terrifient le regard. Je vous épargne de plus sombres choses que vous
+n'en avez entendues. Avec le système que j'organiserai, je serai si
+complétement renseigné, que je pourrai tolérer même des agissements
+coupables, parce qu'à chaque minute du jour j'aurai le pouvoir de les
+arrêter.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Les tolérer, et pourquoi?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Parce que dans les États européens le monarque absolu ne doit pas
+indiscrètement user de la force; parce qu'il y a toujours, dans le fond
+de la société, des activités souterraines sur lesquelles on ne peut rien
+quand elles ne se formulent pas; parce qu'il faut éviter avec grand soin
+d'alarmer l'opinion sur la sécurité du pouvoir; parce que les partis se
+contentent de murmures, de taquineries inoffensives, quand ils sont
+réduits à l'impuissance et que prétendre désarmer jusqu'à leur mauvaise
+humeur, serait une folie. On les entendra donc se plaindre, çà et là,
+dans les journaux, dans les livres; ils essaieront des allusions contre
+le gouvernement dans quelques discours ou dans quelques plaidoyers; ils
+feront, sous divers prétextes, quelques petites manifestations
+d'existence; tout cela sera bien timide, je vous le jure, et le public
+s'il en est informé, ne sera guère tenté que d'en rire. On me trouvera
+bien bon de supporter cela, je passerai pour trop débonnaire; voilà
+pourquoi je tolérerai ce qui, bien entendu, me paraîtra pouvoir l'être
+sans aucun danger: je ne veux pas même que l'on puisse dire que mon
+gouvernement est ombrageux.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ce langage me rappelle que vous avez laissé une lacune, et une lacune
+fort grave, dans vos décrets.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Laquelle?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous n'avez pas touché à la liberté individuelle.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je n'y toucherai pas.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Le croyez-vous? Si vous vous êtes réservé la faculté de tolérer, vous
+vous êtes principalement réservé le droit d'empêcher tout ce qui vous
+paraîtrait dangereux. Si l'intérêt de l'État, ou même un soin un peu
+pressant, exige qu'un homme soit arrêté, à la minute même, dans votre
+royaume, comment pourra-t-on le faire s'il y a dans la législation
+quelque loi d'_habeas corpus_; si l'arrestation individuelle est
+précédée de certaines formalités, de certaines garanties? Pendant qu'on
+y procédera, le temps se passera.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Permettez; si je respecte la liberté individuelle, je ne m'interdis pas
+à cet égard quelques modifications utiles à l'organisation judiciaire.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je le savais bien.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Oh! ne triomphez pas, ce sera la chose la plus simple du monde. Qui
+est-ce qui statue en général sur la liberté individuelle, dans vos États
+parlementaires?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+C'est un conseil de magistrats, dont le nombre et l'indépendance sont la
+garantie des justiciables.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+C'est une organisation à coup sûr vicieuse, car, comment voulez-vous
+qu'avec la lenteur des délibérations d'un conseil, la justice puisse
+avoir la rapidité d'appréhension nécessaire sur les malfaiteurs?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Quels malfaiteurs?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je parle des gens qui commettent des meurtres, des vols, des crimes et
+des délits justiciables du droit commun. Il faut donner à cette
+juridiction l'unité d'action qui lui est nécessaire: je remplace votre
+conseil par un magistrat unique, chargé de statuer sur l'arrestation des
+malfaiteurs.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Mais il ne s'agit pas ici de malfaiteurs; à l'aide de cette disposition,
+vous menacez la liberté de tous les citoyens; faites au moins une
+distinction sur le titre de l'accusation.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+C'est justement ce que je ne veux pas faire. Est-ce que celui qui
+entreprend quelque chose contre le gouvernement n'est pas autant et plus
+coupable que celui qui commet un crime ou un délit ordinaire? La passion
+ou la misère atténuent bien des fautes, mais qu'est-ce qui force les
+gens à s'occuper de politique? Aussi je ne veux plus de distinction
+entre les délits de droit commun et les délits politiques. Où donc, les
+gouvernements modernes ont-ils l'esprit, d'élever des espèces de
+tribunes criminelles à leurs détracteurs? Dans mon royaume, le
+journaliste insolent sera confondu, dans les prisons, avec le simple
+larron et comparaîtra, à côté de lui, devant la juridiction
+correctionnelle. Le conspirateur s'assiéra devant le jury criminel, côte
+à côte avec le faussaire, avec le meurtrier. C'est là une excellente
+modification législative, remarquez-le, car l'opinion publique, en
+voyant traiter le conspirateur à l'égal du malfaiteur ordinaire, finira
+par confondre les deux genres dans le même mépris.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous ruinez la base même du sens moral; mais que vous importe? Ce qui
+m'étonne, c'est que vous conserviez un jury criminel.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Dans les États centralisés comme le mien, ce sont les fonctionnaires
+publics qui désignent les membres du jury. En matière de simple délit
+politique, mon ministre de la justice pourra toujours, quand il le
+faudra, composer la chambre des juges appelés à en connaître.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Votre législation intérieure est irréprochable; il est temps de passer à
+d'autres objets.
+
+
+
+
+
+III PARTIE.
+
+
+
+
+DIX-HUITIÈME DIALOGUE.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Jusqu'à présent vous ne vous êtes occupé que des formes de votre
+gouvernement et des lois de rigueur, nécessaires pour le maintenir.
+C'est beaucoup; ce n'est rien encore. Il vous reste à résoudre le plus
+difficile de tous les problèmes, pour un souverain qui veut affecter le
+pouvoir absolu dans un État européen, façonné aux moeurs
+représentatives.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Quel est donc ce problème?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+C'est celui de vos finances.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Cette question n'est point restée étrangère à mes préoccupations, car je
+me souviens de vous avoir dit que tout, en définitive, se résoudrait par
+une question de chiffres.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Fort bien, mais ici c'est la nature même des choses qui va vous
+résister.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous m'inquiétez, je vous l'avoue, car je date d'un siècle de barbarie
+sous le rapport de l'économie politique et j'entends fort peu de chose à
+ces matières.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je me rassure pour vous. Permettez-moi toutefois de vous adresser une
+question. Je me souviens d'avoir écrit, dans l'_Esprit des lois_, que le
+monarque absolu était astreint, par le principe de son gouvernement, à
+n'imposer que de faibles tributs à ses sujets[13]. Donnerez-vous du
+moins aux vôtres cette satisfaction?
+
+ [13] _Esp. des lois_, p. 80. chap. X, liv. XIII.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je ne m'y engage pas et je ne connais rien, en vérité, de plus
+contestable que la proposition que vous avez émise là. Comment
+voulez-vous que l'appareil du pouvoir monarchique, l'éclat et la
+représentation d'une grande cour, puissent exister sans imposer à une
+nation de lourds sacrifices? Votre thèse peut être vraie en Turquie, en
+Perse, que sais-je! chez de petits peuples sans industrie, qui
+n'auraient d'ailleurs pas le moyen de payer l'impôt; mais dans les
+sociétés européennes, où la richesse déborde des sources du travail, et
+se présente sous tant de formes à l'impôt, où le luxe est un moyen de
+gouvernement, où l'entretien et la dépense de tous les services publics
+sont centralisés entres les mains de l'État, où toutes les hautes
+charges, toutes les dignités sont salariées à grands frais, comment
+voulez-vous encore une fois que l'on se borne à de modiques tributs,
+comme vous dites, quand, avec cela, on est souverain maître?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+C'est très juste et je vous abandonne ma thèse, dont le véritable sens
+vous a d'ailleurs échappé. Ainsi, votre gouvernement coûtera cher; il
+est évident qu'il coûtera plus cher qu'un gouvernement représentatif.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+C'est possible.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Oui, mais c'est ici que commence la difficulté. Je sais comment les
+gouvernements représentatifs pourvoient à leurs besoins financiers, mais
+je n'ai aucune idée des moyens d'existence du pouvoir absolu dans les
+sociétés modernes. Si j'interroge le passé, je vois très-clairement
+qu'il ne peut subsister qu'aux conditions suivantes: il faut, en premier
+lieu, que le monarque absolu soit un chef militaire, vous le
+reconnaissez sans doute.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Oui.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Il faut, de plus, qu'il soit conquérant, car c'est à la guerre qu'il
+doit demander les principales ressources qui lui sont nécessaires pour
+entretenir son faste et ses armées. S'il les demandait à l'impôt, il
+écraserait ses sujets. Vous voyez par là que ce n'est pas, parce que le
+monarque absolu dépense moins, qu'il doit ménager les tributs, mais
+parce que la loi de sa subsistance est ailleurs. Or, aujourd'hui, la
+guerre ne rapporte plus de profits à ceux qui la font: elle ruine les
+vainqueurs aussi bien que les vaincus. Voilà une source de revenus qui
+vous échappe.
+
+Restent les impôts, mais, bien entendu, le prince absolu doit pouvoir se
+passer, à cet égard, du consentement de ses sujets. Dans les États
+despotiques, il y a une fiction légale qui leur permet de les taxer
+discrétionnairement: en droit, le souverain est censé posséder tous les
+biens de ses sujets. Quand il leur prend quelque chose, il ne fait donc
+que reprendre ce qui lui appartient. De la sorte, point de résistance.
+
+Enfin, il faut que le prince puisse disposer, sans discussion comme
+sans contrôle, des ressources que lui a procurées l'impôt. Tels sont, en
+cette matière, les errements inévitables de l'absolutisme; convenez
+qu'il y aurait beaucoup à faire pour en revenir là. Si les peuples
+modernes sont, aussi indifférents que vous le dites, à la perte de leurs
+libertés, il n'en sera pas de même quand il s'agira de leurs intérêts;
+leurs intérêts sont liés à un régime économique exclusif du despotisme:
+si vous n'avez par l'arbitraire en finances, vous ne pouvez pas l'avoir
+en politique. Votre règne entier s'écroulera sur le chapitre des
+budgets.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je suis fort tranquille sur ce point, comme sur le reste.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+C'est ce qu'il faut voir; allons au fait. Le vote des impôts, par les
+mandataires de la nation, est la règle fondamentale des États modernes:
+accepterez-vous le vote de l'impôt?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Pourquoi non?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Oh! prenez garde, ce principe est la consécration la plus expresse de la
+souveraineté de la nation; car lui reconnaître le droit de voter
+l'impôt, c'est lui reconnaître celui de le refuser, de le limiter, de
+réduire à rien les moyen d'action du prince, et, par suite, de
+l'anéantir lui-même, au besoin.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous êtes catégorique. Continuez.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ceux qui votent l'impôt sont eux-mêmes des contribuables. Ici leurs
+intérêts sont étroitement solidaires de ceux de la nation, en un point
+où elle aura nécessairement les yeux ouverts. Vous allez trouver ses
+mandataires aussi peu accommodants sur les crédits législatifs, que vous
+les avez trouvés faciles sur le chapitre des libertés.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+C'est ici que la faiblesse de l'argument se découvre: je vous prie de
+prendre note de deux considérations que vous avez oubliées. En premier
+lieu les mandataires de la nation sont salariés; contribuables ou non,
+ils sont personnellement désintéressés dans le vote de l'impôt.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je conviens que la combinaison est pratique, et la remarque judicieuse.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous voyez l'inconvénient d'envisager trop systématiquement les choses;
+la moindre modification habile fait tout varier. Vous auriez peut-être
+raison si j'appuyais mon pouvoir sur l'aristocratie, ou sur les classes
+bourgeoises qui pourraient, à un moment donné, me refuser leur
+concours; mais, en second lieu, j'ai pour base d'action le prolétariat,
+dont la masse ne possède rien. Les charges de l'État ne pèsent presque
+pas sur elle, et je ferai même en sorte qu'elles n'y pèsent pas du tout.
+Les mesures fiscales préoccuperont peu les classes ouvrières; elles ne
+les atteindront pas.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Si j'ai bien compris, ceci est très-clair: vous faites payer à ceux qui
+possèdent, par la volonté souveraine de ceux qui ne possèdent pas. C'est
+la rançon que le nombre et la pauvreté imposent à la richesse.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+N'est-ce pas juste?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ce n'est pas même vrai, car dans les sociétés actuelles, au point de vue
+économique, il n'y a ni riche, ni pauvre. L'artisan de la veille est le
+bourgeois du lendemain, en vertu de la loi du travail. Si vous atteignez
+la bourgeoisie territoriale ou industrielle, savez-vous ce que vous
+faites?
+
+Vous rendez en réalité l'émancipation par le travail plus difficile,
+vous retenez un plus grand nombre de travailleurs dans les liens du
+prolétariat. C'est une aberration que de croire que le prolétaire peut
+profiter des atteintes portées à la production. En appauvrissant par des
+lois fiscales ceux qui possèdent, on ne crée que des situations
+factices et, dans un temps donné, on appauvrit même ceux qui ne
+possèdent pas.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Ce sont de belles théories, mais je suis bien décidé à vous en opposer
+de tout aussi belles, si vous le voulez.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Non, car vous n'avez pas encore résolu le problème que je vous ai posé.
+Obtenez d'abord de quoi faire face aux dépenses de la souveraineté
+absolue. Ce ne sera pas si facile que vous le pensez, même avec une
+chambre législative dans laquelle vous aurez la majorité assurée, même
+avec la toute-puissance du mandat populaire dont vous êtes investi.
+Dites-moi, par exemple, comment vous pourrez plier le mécanisme
+financier des États modernes aux exigences du pouvoir absolu. Je vous le
+répète, c'est la nature même des choses qui résiste ici. Les peuples
+policés de l'Europe ont entouré l'administration de leurs finances, de
+garanties si étroites, si jalouses, si multipliées, qu'elles ne laissent
+pas plus de place à la perception qu'à l'emploi arbitraire des deniers
+publics.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Quel est donc ce merveilleux système?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je puis vous l'indiquer en quelques mots.
+
+La perfection du système financier, dans les temps modernes, repose sur
+deux bases fondamentales, le _contrôle_ et la _publicité_. C'est là que
+réside essentiellement la garantie des contribuables. Un souverain ne
+pourrait pas y toucher sans dire indirectement à ses sujets: Vous avez
+l'ordre, je veux le désordre, je veux l'obscurité dans la gestion des
+fonds publics; j'en ai besoin parce qu'il y a une foule de dépenses que
+je veux pouvoir faire sans votre approbation, de déficits que je veux
+pouvoir masquer, de recettes que je veux avoir le moyen de déguiser ou
+de grossir suivant les circonstances.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous débutez bien.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Dans les pays libres et industrieux, tout le monde sait les finances,
+par nécessité, par intérêt et par état, et votre gouvernement à cet
+égard ne pourrait tromper personne.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Qui vous dit qu'on veuille tromper?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Toute l'oeuvre de l'administration financière, si vaste et si compliquée
+qu'elle soit dans ses détails, aboutit, en dernière analyse, à deux
+opérations fort simples, _recevoir_ et _dépenser_.
+
+C'est autour de ces deux ordres de faits financiers, que gravite la
+multitude des lois et des règlements spéciaux, qui ont encore pour objet
+une chose fort simple: faire en sorte que le contribuable ne paye que
+l'impôt nécessaire et régulièrement établi, faire en sorte que le
+gouvernement ne puisse appliquer les fonds publics qu'à des dépenses
+approuvées par la nation.
+
+Je laisse de côté tout ce qui est relatif à l'assiette et au mode de
+perception de l'impôt, aux moyens pratiques d'assurer l'intégralité de
+la recette, l'ordre et la précision dans le mouvement des fonds publics;
+ce sont là des détails de comptabilité dont je n'ai point à vous
+entretenir. Je veux seulement vous montrer comment la publicité marche
+avec le contrôle, dans les systèmes de finance politique les mieux
+organisés de l'Europe.
+
+Un des problèmes les plus importants à résoudre, était de faire sortir
+complétement de l'obscurité, de rendre visibles à tous les yeux les
+éléments de recettes et de dépenses sur lesquels est basé l'emploi de la
+fortune publique entre les mains des gouvernements. Ce résultat a été
+atteint par la création de ce que l'on appelle, en langue moderne, le
+budget de l'État, qui est l'aperçu ou l'état estimatif des recettes et
+des dépenses, prévues non pas pour une période de temps éloignée, mais
+chaque année pour le service de l'année suivante. Le budget annuel est
+donc le point capital, et en quelque sorte générateur, de la situation
+financière, qui s'améliore ou s'aggrave, en proportion de ses résultats
+constatés. Les parties qui le composent sont préparées par les
+différents ministres dans le département desquels les services à
+pourvoir sont placés. Ils prennent pour base de leur travail les
+allocations des budgets antérieurs, en y introduisant les modifications,
+additions et retranchements nécessaires. Le tout est adressé au ministre
+des finances, qui centralise les documents qui lui sont transmis, et qui
+présente à l'assemblée législative, ce que l'on appelle le projet du
+budget. Ce grand travail publié, imprimé, reproduit dans mille journaux,
+dévoile à tous les yeux la politique intérieure et extérieure de l'État,
+l'administration civile, judiciaire et militaire. Il est examiné,
+discuté et voté, par les représentants du pays, après quoi il est rendu
+exécutoire de la même manière que les autres lois de l'État.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Permettez-moi d'admirer avec quelle netteté de déduction et quelle
+propriété de termes, tout à fait modernes, l'illustre auteur de
+l'_Esprit des lois_ a su se dégager, en matière de finances, des
+théories un peu vagues et des termes quelquefois un peu ambigus du grand
+ouvrage qui l'a rendu immortel.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+L'_Esprit des lois_ n'est pas un traité de finances.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Votre sobriété sur ce point mérite d'autant plus d'être louée, que vous
+auriez pu en parler très-compétemment. Veuillez donc continuer, je vous
+prie, je vous suis avec le plus grand intérêt.
+
+
+
+
+DIX-NEUVIÈME DIALOGUE.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+La création du système budgétaire a entraîné, on peut le dire, avec elle
+toutes les autres garanties financières qui sont aujourd'hui le partage
+des sociétés politiques bien réglées.
+
+Ainsi, la première loi qui se trouve nécessairement imposée par
+l'économie du budget, c'est que les crédits demandés soient en rapport
+avec les ressources existantes. C'est là un équilibre qui doit se
+traduire constamment aux yeux par des chiffres réels et authentiques, et
+pour mieux assurer cet important résultat, pour que le législateur qui
+vote sur les propositions qui lui sont faites ne subisse aucun
+entraînement, on a eu recours à une mesure très-sage. On a divisé le
+budget général de l'État en deux budgets distincts: _le budget des
+dépenses et le budget des recettes_, qui doivent être votés séparément,
+chacun par une loi spéciale.
+
+De cette manière, l'attention du législateur est obligée de se
+concentrer, tour à tour, isolément, sur la situation active et passive,
+et ses déterminations ne sont pas à l'avance influencées par la balance
+générale des recettes et des dépenses.
+
+Il contrôle scrupuleusement ces deux éléments, et c'est, en dernier
+lieu, de leur comparaison, de leur étroite harmonie, que naît le vote
+général du budget.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Tout cela est fort bien, mais est-ce que par hasard les dépenses sont
+renfermées dans un cercle infranchissable par le vote législatif? Est-ce
+que cela est possible? Est-ce qu'une chambre peut, sans paralyser
+l'exercice du pouvoir exécutif, défendre au souverain de pourvoir, par
+des mesures d'urgence, à des dépenses imprévues?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je vois bien que cela vous gêne, mais je ne puis le regretter.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Est-ce que, dans les États constitutionnels eux-mêmes, la faculté n'est
+pas formellement réservée au souverain, d'ouvrir, par ordonnances, des
+crédits supplémentaires ou extraordinaires dans l'intervalle des
+sessions législatives?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+C'est vrai, mais à une condition, c'est que ces ordonnances soient
+converties en lois à la réunion des Chambres. Il faut que leur
+approbation intervienne.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Qu'elle intervienne une fois que la dépense est engagée, pour ratifier
+ce qui est fait, je ne le trouverais pas mauvais.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je le crois bien; mais, malheureusement, on ne s'en est pas tenu là. La
+législation financière moderne la plus avancée interdit de déroger aux
+prévisions normales du budget, autrement que par des lois portant
+ouverture de crédits supplémentaires et extraordinaires. La dépense ne
+peut plus être engagée sans l'intervention du pouvoir législatif.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Mais alors on ne peut même plus gouverner.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Il paraît que si. Les États modernes ont réfléchi que le vote législatif
+du budget finirait par être illusoire, avec les abus des crédits
+supplémentaires et extraordinaires; qu'en définitive la dépense devait
+pouvoir être limitée, quand les ressources l'étaient naturellement; que
+les événements politiques ne pouvaient faire varier les faits financiers
+d'un instant à l'autre, et que l'intervalle des sessions n'était pas
+assez long pour qu'il ne fût pas toujours possible d'y pourvoir
+utilement par un vote extra-budgétaire.
+
+On est allé plus loin encore; on a voulu qu'une fois les ressources
+votées pour tels et tels services, elles pussent revenir au trésor si
+elles n'étaient pas employées; on a pensé qu'il ne fallait pas que le
+gouvernement, tout en restant dans les limites des crédits alloués, pût
+employer les fonds d'un service pour les affecter à un autre, couvrir
+celui-ci, découvrir celui-là, au moyen de virements de fonds opérés de
+ministère à ministère, par voie d'ordonnances; car ce serait éluder leur
+destination législative et revenir, par un détour ingénieux, à
+l'arbitraire financier.
+
+On a imaginé, à cet effet, ce que l'on appelle _la spécialité des
+crédits par chapitres_, c'est-à-dire que le vote des dépenses a lieu par
+chapitres spéciaux ne contenant que des services corrélatifs et de même
+nature pour tous les ministères. Ainsi, par exemple, le chapitre A
+comprendra, pour tous les ministères, la dépense A, le chapitre B la
+dépense B et ainsi de suite. Il résulte de cette combinaison que les
+crédits non employés doivent être annulés dans la comptabilité des
+divers ministères et reportés en recettes au budget de l'année suivante.
+Je n'ai pas besoin de vous dire que la responsabilité ministérielle est
+la sanction de toutes ces mesures. Ce qui forme le couronnement des
+garanties financières, c'est l'établissement d'une chambre des comptes,
+sorte de cour de cassation dans son genre, chargée d'exercer, d'une
+manière permanente, les fonctions de juridiction et de contrôle sur le
+compte, le maniement et l'emploi des deniers publics, ayant même pour
+mission de signaler les parties de l'administration financière qui
+peuvent être améliorées au double point de vue des dépenses et des
+recettes. Ces explications suffisent. Ne trouvez-vous pas qu'avec une
+organisation comme celle-là, le pouvoir absolu serait bien embarrassé?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je suis encore atterré, je vous l'avoue, de cette incursion financière.
+Vous m'avez pris par mon côté faible: je vous ai dit que je m'entendais
+fort peu à ces matières, mais j'aurais, croyez-le bien, des ministres
+qui sauraient rétorquer tout cela et démontrer le danger de la plupart
+de ces mesures.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ne le pourriez-vous pas un peu vous-même?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Si fait. A mes ministres le soin de faire de belles théories; ce sera
+leur principale occupation; quant à moi, je vous parlerai finances
+plutôt en politique qu'en économiste. Il y a une chose que vous êtes
+trop porté à oublier, c'est que la matière des finances est, de toutes
+les parties de la politique, celle qui se prête le plus aisément aux
+maximes du traité _du Prince_. Ces États qui ont des budgets si
+méthodiquement ordonnés et des écritures officielles si bien en règle,
+me font l'effet, de ces commerçants qui ont des livres parfaitement
+tenus et se ruinent bel et bien finalement. Qui donc a de plus gros
+budgets que vos gouvernements parlementaires? Qu'est-ce qui coûte plus
+cher que la République démocratique des États-Unis, que la République
+royale d'Angleterre? Il est vrai que les immenses ressources de cette
+dernière puissance sont mises au service de la politique la plus
+profonde et la mieux entendue.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous n'êtes pas dans la question. A quoi voulez-vous en venir?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+A ceci: c'est que les règles de l'administration financière des États
+n'ont aucun rapport avec celles de l'économie domestique, qui paraît
+être le type de vos conceptions.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ah! ah! la même distinction qu'entre la politique et la morale?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Eh bien oui, cela n'est-il pas universellement reconnu, pratiqué? Les
+choses n'étaient-elles pas ainsi même de votre temps, beaucoup moins
+avancé cependant sous ce rapport, et n'est-ce pas vous-même qui avez dit
+que les États se permettaient en finances des écarts dont rougirait le
+fils de famille le plus déréglé?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+C'est vrai, j'ai dit cela, mais si vous en tirez un argument favorable à
+votre thèse, c'est une véritable surprise pour moi.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous voulez dire, sans doute, qu'il ne faut pas se prévaloir de ce qui
+se fait, mais de ce qui doit se faire.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Précisément.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je réponds qu'il faut vouloir le possible, et que ce qui se fait
+universellement ne peut pas ne pas se faire.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ceci est de la pratique pure, j'en conviens.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Et j'ai quelque idée que si nous faisions la balance des comptes, comme
+vous dites, mon gouvernement, tout absolu qu'il est, coûterait moins
+cher que le vôtre; mais laissons cette dispute qui serait sans intérêt.
+Vous vous trompez vraiment bien, si vous croyez que je m'afflige de la
+perfection des systèmes de finances que vous venez de m'expliquer. Je me
+réjouis avec vous de la régularité de la perception de l'impôt, de
+l'intégralité de la recette; je me réjouis de l'exactitude des comptes,
+je m'en réjouis très-sincèrement. Croyez-vous donc qu'il s'agisse, pour
+le souverain absolu, de mettre les mains dans les coffres de l'État, de
+manier lui-même les deniers publics. Ce luxe de précautions est vraiment
+puéril. Est-ce que le danger est-là? Tant mieux, encore une fois, si les
+fonds se recueillent, se meuvent et circulent avec la précision
+miraculeuse que vous m'avez annoncée. Je compte justement faire servir à
+la splendeur de mon règne toutes ces merveilles de comptabilité, toutes
+ces beautés organiques de la matière financière.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous avez le _vis comica_. Ce qu'il y a de plus étonnant pour moi dans
+vos théories financières, c'est qu'elles sont en contradiction formelle
+avec ce que vous dites à cet égard dans le traité du prince, où vous
+recommandez sévèrement, non pas seulement l'économie en finances, mais
+même l'avarice[14].
+
+ [14] Traité du Prince, p. 106, ch. XVI.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Si vous vous en étonnez, vous avez tort, car sous ce point de vue les
+temps ne sont plus les mêmes, et l'un de mes principes les plus
+essentiels est de m'accommoder aux temps. Revenons et laissons d'abord
+un peu de côté, je vous prie, ce que vous m'avez dit de votre chambre
+des comptes: cette institution appartient-elle à l'ordre judiciaire?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Non.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+C'est donc un corps purement administratif. Je le suppose parfaitement
+irréprochable. Mais la belle avance quand il a vérifié tous les comptes!
+Empêche-t-il que les crédits ne se votent, que les dépenses ne se
+fassent? Ses arrêts de vérification n'en apprennent pas plus sur la
+situation que les budgets. C'est une chambre d'enregistrement sans
+remontrance, c'est une institution ingénue, n'en parlons donc pas, je la
+maintiens, sans inquiétude, telle qu'elle peut être.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous la maintenez, dites-vous! Vous comptez donc toucher aux autres
+parties de l'organisation financière?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous n'en doutiez pas, j'imagine. Est-ce qu'après un coup d'État
+politique, un coup d'État financier n'est pas inévitable? Est-ce que je
+ne me servirai pas de la toute-puissance pour cela comme pour le reste?
+Quelle est donc la vertu magique qui préserverait vos règlements
+financiers? Je suis comme ce géant de je ne sais quel conte, que des
+pygmées avaient chargé d'entraves pendant son sommeil; en se relevant,
+il les brisa sans s'en apercevoir. Au lendemain de mon avènement, il ne
+sera même pas question de voter le budget; je le décréterai
+extraordinairement, j'ouvrirai dictatorialement les crédits nécessaires
+et je les ferai approuver par mon conseil d'État.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Et vous continuerez ainsi?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Non pas. Dès l'année suivante je rentrerai dans la légalité; car je
+n'entends rien détruire directement, je vous l'ai dit plusieurs fois
+déjà. On a réglementé avant moi, je réglemente à mon tour. Vous m'avez
+parlé du vote du budget, par deux lois distinctes: je considère cela
+comme une mauvaise mesure. On se rend bien mieux compte d'une situation
+financière, quand on vote en même temps le budget des recettes et le
+budget des dépenses. Mon gouvernement est un gouvernement laborieux; il
+ne faut pas que le temps si précieux des délibérations publiques se
+perde en discussions inutiles. Dorénavant le budget des recettes et
+celui des dépenses seront compris dans une seule loi.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Bien. Et la loi qui interdit d'ouvrir des crédits supplémentaires,
+autrement que parmi vote préalable de la Chambre?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je l'abroge; vous en comprenez assez la raison.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Oui.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+C'est une loi qui serait inapplicable sous tous les régimes.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Et la spécialité des crédits, le vote par chapitres?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Il est impossible de le maintenir: on ne votera plus le budget des
+dépenses par chapitres, mais par ministères.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Cela me paraît gros comme une montagne, car le vote par ministère ne
+donne pour chacun d'eux qu'un total à examiner. C'est se servir, pour
+tamiser les dépenses publiques, d'un tonneau sans fond au lieu d'un
+crible.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Cela n'est pas exact, car chaque crédit, porté en bloc, présente des
+éléments distincts, des chapitres comme vous dites; on les examinera si
+l'on veut, mais on votera par ministère, avec faculté de virements d'un
+chapitre à un autre.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Et de ministère à ministère?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Non, je ne vais pas jusque-là; je veux rester dans les limites de la
+nécessité.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous êtes d'une modération accomplie, et vous croyez que ces innovations
+financières ne jetteront pas l'alarme dans le pays?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Pourquoi voulez-vous qu'elles alarment plus que mes autres mesures
+politiques?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Mais parce que celles-ci touchent aux intérêts matériels de tout le
+monde.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Oh! ce sont-là des distinctions bien subtiles.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Subtiles! je trouve le mot bien choisi. N'y mettez donc pas de subtilité
+vous-même, et dites simplement qu'un pays qui ne peut pas défendre ses
+libertés, ne peut pas défendre son argent.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+De quoi pourrait-on se plaindre, puisque j'ai conservé les principes
+essentiels du droit public en matière financière? Est-ce que l'impôt
+n'est pas régulièrement établi, régulièrement perçu, les crédits
+régulièrement votés? Est-ce qu'ici, comme ailleurs, tout ne s'appuie pas
+sur la base du suffrage populaire? Non, sans doute, mon gouvernement
+n'est pas réduit à l'indigence. Le peuple qui m'a acclamé, non-seulement
+souffre aisément l'éclat du trône, mais il le veut, il le recherche dans
+un prince qui est l'expression de sa puissance. Il ne hait réellement
+qu'une chose, c'est la richesse de ses égaux.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ne vous échappez pas encore; vous n'êtes pas au bout; je vous ramène
+d'une main inflexible au budget. Quoi que vous disiez, son organisation
+même comprime le développement de votre puissance. C'est un cadre qu'on
+peut franchir, mais on ne le franchit qu'à ses risques et périls. Il est
+publié, on en connaît les éléments, il reste là comme le baromètre de la
+situation.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Finissons-en donc sur ce point, puisque vous le voulez.
+
+
+
+
+VINGTIÈME DIALOGUE.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Le budget est un cadre, dites-vous; oui, mais c'est un cadre élastique
+qui s'étend autant qu'on le veut. Je serai toujours au dedans, jamais au
+dehors.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Que voulez-vous dire?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Est-ce à moi qu'il appartient de vous apprendre comment les choses se
+passent, même dans les États dont l'organisation budgétaire est poussée
+à son plus haut point de perfection? La perfection consiste précisément
+à savoir sortir, par des artifices ingénieux, d'un système de limitation
+purement fictif en réalité.
+
+Qu'est-ce que votre budget annuellement voté? Pas autre chose qu'un
+règlement provisoire, qu'un aperçu, par à peu près, des principaux
+événements financiers. Jamais la situation n'est définitive qu'après
+l'achèvement des dépenses que la nécessité a fait naître pendant le
+cours de l'année. On reconnaît, dans vos budgets, je ne sais combien
+d'espèces de crédits qui répondent à toutes les éventualités possibles:
+les crédits complémentaires, supplémentaires, extraordinaires,
+provisoires, exceptionnels, que sais-je? Et chacun de ces crédits forme,
+à lui seul, autant de budgets distincts. Or, voici comment les choses se
+passent: le budget général, celui qui est voté au commencement de
+l'année, porte au total, je suppose, un crédit de 800 millions. Quand on
+est arrivé à la moitié de l'année, les faits financiers ne répondent
+déjà plus aux premières prévisions; alors on présente aux Chambres ce
+que l'on appelle un budget rectificatif, et ce budget ajoute 100
+millions, 150 millions au chiffre primitif. Arrive ensuite le budget
+supplémentaire: il y ajoute 50 ou 60 millions; vient enfin la
+liquidation qui ajoute 15, 20 ou 30 millions. Bref, à la balance
+générale des comptes, l'écart total est d'un tiers de la dépense prévue.
+C'est sur ce dernier chiffre que survient, en forme d'homologation, le
+vote législatif des Chambres. De cette manière, au bout de dix ans, on
+peut doubler et même tripler le budget.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Que cette accumulation de dépenses puisse être le résultat de vos
+améliorations financières, c'est ce dont je ne doute pas, mais rien de
+semblable n'arrivera dans les États où l'on évitera vos errements. Au
+surplus, vous n'êtes pas au bout: il faut bien, en définitive, que les
+dépenses soient en équilibre avec les recettes; comment vous y
+prendrez-vous?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Tout consiste ici, on peut le dire, dans l'art de grouper les chiffres
+et dans certaines distinctions de dépenses, à l'aide desquelles on
+obtient la latitude nécessaire. Ainsi, par exemple, la distinction entre
+le budget ordinaire et le budget extraordinaire peut être d'un grand
+secours. A la faveur de ce mot _extraordinaire_ on fait passer assez
+aisément certaines dépenses contestables et certaines recettes plus ou
+moins problématiques. J'ai, par exemple, ici 20 millions en dépenses; il
+faut y faire face par 20 millions en recettes: je porte en recette une
+indemnité de guerre de 20 millions, non encore perçue, mais qui le sera
+plus tard, ou bien encore je porte en recette une augmentation de 20
+millions dans le produit des impôts, qui sera réalisée l'année
+prochaine. Voilà pour les recettes; je ne multiplie pas les exemples.
+Pour les dépenses, on peut recourir au procédé contraire: au lieu
+d'ajouter, on déduit. Ainsi, on détachera, par exemple, du budget des
+dépenses les frais de perception de l'impôt.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Et sous quel prétexte, je vous prie?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+On peut dire, et avec raison, selon moi, que ce n'est pas une dépense de
+l'État. On peut encore, par la même raison, ne pas faire figurer au
+budget des dépenses ce que coûte le service provincial et communal.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je ne discute rien de tout cela, vous pouvez le voir; mais que
+faites-vous des recettes qui sont des déficits, et des dépenses que vous
+éliminez?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Le grand point, en cette matière, est la distinction entre le budget
+ordinaire et le budget extraordinaire. C'est au budget extraordinaire
+que doivent se reporter les dépenses qui vous préoccupent.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Mais enfin ces deux budgets se totalisent et le chiffre définitif de la
+dépense apparaît.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+On ne doit pas totaliser; au contraire. Le budget ordinaire apparaît
+seul; le budget extraordinaire est une annexe à laquelle on pourvoit par
+d'autres moyens.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Et quels sont-ils?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Ne me faites pas anticiper. Vous voyez donc d'abord qu'il y a une
+manière particulière de présenter le budget, d'en dissimuler, au
+besoin, l'élévation croissante. Il n'est pas de gouvernement qui ne soit
+dans la nécessité d'en agir ainsi; il y a des ressources inépuisables
+dans les pays industrieux, mais, comme vous le remarquiez, ces pays-là
+sont avares, soupçonneux: ils disputent sur les dépenses les plus
+nécessaires. La politique financière ne peut pas, plus que l'autre, se
+jouer cartes sur table: on serait arrêté à chaque pas; mais en
+définitive, et grâce, j'en conviens, au perfectionnement du système
+budgétaire, tout se retrouve, tout est classé, et si le budget a ses
+mystères, il a aussi ses clartés.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Mais pour les initiés seulement, sans doute. Je vois que vous ferez de
+la législation financière un formalisme aussi impénétrable que la
+procédure judiciaire chez les Romains, au temps des douze tables. Mais
+poursuivons. Puisque vos dépenses augmentent, il faut bien que vos
+ressources croissent dans la même proportion. Trouverez-vous, comme
+Jules César, une valeur de deux milliards de francs dans les coffres de
+l'État, ou découvrirez-vous les sources du Potose?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vos traits sont fort ingénieux; je ferai ce que font tous les
+gouvernements possibles, j'emprunterai.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+C'est ici que je voulais vous amener. Il est certain qu'il est peu de
+gouvernements qui ne soient dans la nécessité de recourir à l'emprunt;
+mais il est certain aussi qu'ils sont obligés d'en user avec ménagement;
+ils ne sauraient, sans immoralité et sans danger, grever les générations
+à venir de charges exorbitantes et disproportionnées avec les ressources
+probables. Comment se font les emprunts? par des émissions de titres
+contenant obligation de la part du gouvernement, de servir des rentes
+proportionnées au capital qui lui est versé. Si l'emprunt est de 5 p.c.,
+par exemple, l'État, au bout de vingt ans, a payé une somme égale au
+capital emprunté; au bout de quarante ans une somme double; au bout de
+soixante ans une somme triple, et, néanmoins, il reste toujours débiteur
+de la totalité du même capital. On peut ajouter que si l'État augmentait
+indéfiniment sa dette, sans rien faire pour la diminuer, il serait
+conduit a l'impossibilité d'emprunter ou à la faillite. Ces résultats
+sont faciles à saisir: il n'est pas de pays où chacun ne les comprenne.
+Aussi les États modernes ont-ils voulu apporter une limitation
+nécessaire à l'accroissement des impôts. Ils ont imaginé, à cet effet,
+ce que l'on a appelé le système de l'amortissement, combinaison vraiment
+admirable par la simplicité et par le mode si pratique de son
+exécution. On a crée un fonds spécial, dont les ressources capitalisées
+sont destinées à un rachat permanent de la dette publique, par fractions
+successives; en sorte que toutes les fois que l'État emprunte, il doit
+doter le fonds d'amortissement d'un certain capital destiné à éteindre,
+dans un temps donné, la nouvelle créance. Vous voyez que ce mode de
+limitation est indirect, et c'est ce qui fait sa puissance. Au moyen de
+l'amortissement, la nation dit à son gouvernement: vous emprunterez si
+vous y êtes forcé, soit, mais vous devrez toujours vous préoccuper de
+faire face à la nouvelle obligation que vous contractez en mon nom.
+Quand on est sans cesse obligé d'amortir, on y regarde à deux fois avant
+d'emprunter. Si vous amortissez régulièrement, je vous passe vos
+emprunts.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Et pourquoi voulez-vous que j'amortisse, je vous prie? Quels sont les
+États où l'amortissement a lieu d'une manière régulière? En Angleterre
+même il est suspendu; l'exemple tombe de haut, j'imagine: ce qui ne se
+fait nulle part, ne peut pas se faire.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ainsi vous supprimez l'amortissement?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je n'ai pas dit cela, tant s'en faut; je laisserai fonctionner ce
+mécanisme, et mon gouvernement emploiera les fonds qu'il produit; cette
+combinaison présentera un grand avantage. Lors de la présentation du
+budget, on pourra, de temps en temps, faire figurer en recette le
+produit de l'amortissement de l'année suivante.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Et l'année suivante il figurera en dépenses.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je n'en sais rien, cela dépendra des circonstances, car je regretterai
+beaucoup que cette institution financière ne puisse pas marcher plus
+régulièrement. Mes ministres s'expliqueront à cet égard d'une manière
+extrêmement douloureuse. Mon Dieu, je ne prétends pas que, sous le
+rapport financier, mon administration n'aura pas quelques côtés
+critiquables, mais, quand les faits sont bien présentés, on passe sur
+beaucoup de choses. L'Administration des finances est pour beaucoup
+aussi, ne l'oubliez pas, _une affaire de presse_.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Qu'est-ce que ceci?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Ne m'avez-vous pas dit que l'essence même du budget était la publicité?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Oui.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Eh bien, les budgets ne sont-ils pas accompagnés de comptes rendus, de
+rapports, de documents officiels de toutes les façons? Que de
+ressources ces communications publiques ne donnent-elles pas au
+souverain, quand il est entouré d'hommes habiles! Je veux que mon
+ministre des finances parle la langue des chiffres avec une admirable
+clarté et que son style littéraire, d'ailleurs, soit d'une pureté
+irréprochable.
+
+Il est bon de répéter sans cesse ce qui est vrai, c'est que «la gestion
+des deniers publics se fait actuellement à la lumière du jour.»
+
+Cette proposition incontestable doit être présentée sous mille formes;
+je veux qu'on écrive des phrases comme celle-ci:
+
+«Notre système de comptabilité, fruit d'une longue expérience, se
+distingue par la clarté et la certitude de ses procédés. Il met obstacle
+aux abus et ne donne à personne, depuis le dernier des fonctionnaires
+_jusqu'au chef de l'État lui-même_, le moyen de détourner la somme la
+plus minime de sa destination, ou d'en faire un emploi irrégulier.»
+
+On tiendrait votre langage: comment faire mieux? et l'on dirait:
+
+«L'excellence du système financier repose sur deux bases: _contrôle_ et
+_publicité_. Le contrôle qui empêche qu'un seul denier puisse sortir des
+mains des contribuables pour entrer dans les caisses publiques, passer
+d'une caisse à une autre caisse, et en sortir pour aller entre les
+mains d'un créancier de l'État, sans que la légitimité de sa
+perception, la régularité de ses mouvements, la légitimité de son
+emploi, en soient contrôlés par des agents responsables, vérifiés
+judiciairement par des magistrats inamovibles, et définitivement
+sanctionnés dans les comptes législatifs de la Chambre.»
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+O Machiavel! vous raillez toujours, mais votre raillerie a quelque chose
+d'infernal.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous oubliez où nous sommes.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous défiez le ciel.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Dieu sonde les coeurs.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Poursuivez.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Au commencement de l'année budgétaire, le surintendant des finances
+s'énoncera ainsi:
+
+«Rien n'altère, jusqu'ici, les prévisions du budget actuel. Sans se
+faire d'illusions, on a les plus sérieuses raisons d'espérer que, pour
+la première fois depuis bien des années, le budget, malgré le service
+des emprunts, présentera, en fin de compte, un équilibre réel. Ce
+résultat si désirable, obtenu dans des temps exceptionnellement
+difficiles, est la meilleure des preuves que le mouvement ascendant de
+la fortune publique ne s'est jamais ralenti.»
+
+Est-ce bien dicté?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Poursuivez.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+A ce propos l'on parlera de l'amortissement, qui vous préoccupait tout à
+l'heure, et l'on dira:
+
+«L'amortissement va bientôt fonctionner. Si le projet que l'on a conçu à
+cet égard venait à se réaliser, si les revenus de l'État continuaient à
+progresser, il ne serait pas impossible que, dans le budget qui sera
+présenté dans cinq ans, les comptes publics ne se soldassent par un
+excédant de recettes.»
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vos espérances sont à long terme; mais à propos de l'amortissement, si,
+après avoir promis de le mettre en fonction, on n'en fait rien, que
+direz-vous?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+On dira que le moment n'avait pas été bien choisi, qu'il faut attendre
+encore. On peut aller beaucoup plus loin: des économistes recommandables
+contestent à l'amortissement une efficacité réelle. Ces théories, vous
+les connaissez; je puis vous les rappeler.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+C'est inutile.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+On fait publier ces théories par les journaux non officiels, on les
+insinue soi-même, enfin un jour on peut les avouer plus hautement.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Comment! après avoir reconnu auparavant l'efficacité de l'amortissement,
+et en avoir exalté les bienfaits!
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Mais, est-ce que les données de la science ne changent pas? est-ce qu'un
+gouvernement éclairé ne doit pas suivre, peu à peu, les progrès
+économiques de son siècle?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Rien de plus péremptoire. Laissons l'amortissement. Quand vous n'aurez
+pu tenir aucune de vos promesses, quand vous vous trouverez débordé par
+les dépenses, après avoir fait entrevoir des excédants de recettes, que
+direz-vous?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Au besoin, on en conviendra hardiment. Cette franchise honore les
+gouvernements et touche les peuples, quand elle émane d'un pouvoir fort.
+Mais, en revanche, mon ministre des finances s'attachera à enlever toute
+signification à l'élévation du chiffre des dépenses. Il dira, ce qui est
+vrai: «C'est que la pratique financière démontre que les découverts ne
+sont jamais entièrement confirmés; qu'une certaine quantité de
+ressources nouvelles surviennent d'ordinaire dans le cours de l'année,
+notamment par l'accroissement du produit des impôts; qu'une portion
+considérable, d'ailleurs, des crédits votés, n'ayant pas reçu d'emploi,
+se trouvera annulée.»
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Cela arrivera-t-il?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Quelquefois il y a, vous le savez, en finances des mots tout faits, des
+phrases stéréotypées, qui font beaucoup d'effet sur le public, le
+calment, le rassurent.
+
+Ainsi, en présentant avec art telle ou telle dette passive, on dit: _ce
+chiffre n'a rien d'exorbitant;--il est normal, il est conforme aux
+antécédents budgétaires;--le chiffre de la dette flottante n'a rien que
+de très-rassurant_. Il y a une foule de locutions semblables dont je ne
+vous parle pas parce qu'il est d'autres artifices pratiques, plus
+importants, sur lesquels je dois appeler votre attention.
+
+D'abord, dans tous les documents officiels il est nécessaire d'insister
+sur le développement de la prospérité, de l'activité commerciale et du
+_progrès toujours croissant de la consommation_.
+
+Le contribuable s'émeut moins de la disproportion des budgets, quand on
+lui répète ces choses, et on peut les lui répéter à satiété, sans que
+jamais il s'en défie, tant les écritures authentiques produisent un
+effet magique sur l'esprit des sots bourgeois. Lorsque l'équilibre des
+budgets est rompu et que l'on veut, pour l'année suivante, préparer
+l'esprit public à quelque mécompte, on dit à l'avance, dans un rapport,
+l'_année prochaine le découvert ne sera que de tant._
+
+Si le découvert est inférieur aux prévisions, c'est un véritable
+triomphe; s'il est supérieur, on dit: _«le déficit a été plus grand
+qu'on ne l'avait prévu, mais il s'était élevé à un chiffre supérieur
+l'année précédente;_ de compte fait, la situation est meilleure, car on
+a dépensé moins et cependant on a traversé des circonstances
+exceptionnellement difficiles: la guerre, la disette, les épidémies, des
+crises de subsistances imprévues, etc.»
+
+«Mais, l'année prochaine, l'augmentation des recettes permettra, suivant
+toute probabilité, d'atteindre un équilibre depuis si longtemps désiré:
+la dette sera réduite, le budget _convenablement balancé_. Ce progrès
+continuera, on peut l'espérer, et, sauf des événements extraordinaires,
+l'équilibre deviendra l'habitude de nos finances, comme il en est la
+règle.»
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+C'est de la haute comédie; l'habitude sera comme la règle, elle ne se
+prendra jamais, car j'imagine que, sous votre règne, il y aura toujours
+quelque circonstance extraordinaire, quelque guerre, quelque crise de
+subsistances.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je ne sais pas s'il y aura des crises de subsistances; ce qui est
+certain, c'est que je tiendrai très-haut le drapeau de la dignité
+nationale.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+C'est bien le moins que vous puissiez faire. Si vous recueillez de la
+gloire, on ne doit pas vous en savoir gré, car elle n'est, entre vos
+mains, qu'un moyen de gouvernement: ce n'est pas elle qui amortira les
+dettes de votre État.
+
+
+
+
+VINGT ET UNIÈME DIALOGUE.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je crains que vous n'ayez quelque préjugé à l'égard des emprunts; ils
+sont précieux à plus d'un titre: ils attachent les familles au
+gouvernement; ce sont d'excellents placements pour les particuliers, et
+les économistes modernes reconnaissent formellement aujourd'hui que,
+loin d'appauvrir les États, les dettes publiques les enrichissent.
+Voulez-vous me permettre de vous expliquer comment?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Non, car je crois connaître ces théories-là. Comme vous parlez toujours
+d'emprunter et jamais de rembourser, je voudrais savoir d'abord à qui
+vous demanderez tant de capitaux, et à propos de quoi vous les
+demanderez.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Les guerres extérieures sont, pour cela, d'un grand secours. Dans les
+grands États, elles permettent d'emprunter 5 ou 600 millions; on fait
+en sorte de n'en dépenser que la moitié ou les deux tiers, et le reste
+trouve sa place dans le Trésor, pour les dépenses de l'intérieur.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Cinq ou six cent millions, dites-vous! Et quels sont les banquiers des
+temps modernes qui peuvent négocier des emprunts dont le capital serait,
+à lui seul, toute la fortune de certains États?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Ah! vous en êtes encore à ces procédés rudimentaires de l'emprunt?
+C'est, permettez-moi de vous le dire, presque de la barbarie, en matière
+d'économie financière. On n'emprunte plus aujourd'hui aux banquiers.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Et à qui donc?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+An lieu de passer des marchés avec des capitalistes, qui s'entendent
+pour déjouer les enchères et dont le petit nombre annihile la
+concurrence, on s'adresse à tous ses sujets: aux riches, aux pauvres,
+aux artisans, aux commerçants, à quiconque a un denier de disponible; on
+ouvre enfin ce qui s'appelle une souscription publique, et pour que
+chacun puisse acheter des rentes, on les divise par coupons de
+très-petites sommes. On vend depuis 10 francs de rente, 5 francs de
+rente jusqu'à cent mille francs, un million de rentes. Le lendemain de
+leur émission la valeur de ces titres est en hausse, fait prime, comme
+on dit: on le sait, et l'on se rue de tous côtés pour en acheter; on dit
+que c'est du délire. En quelques jours les coffres du Trésor regorgent;
+on reçoit tant d'argent qu'on ne sait où le mettre; cependant on
+s'arrange pour le prendre, parce que si la souscription dépasse le
+capital des rentes émises, on peut se ménager un grand effet sur
+l'opinion.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ah!
+
+
+MACHIAVEL.
+
+On rend aux retardataires leur argent. On fait cela à grand bruit, à
+grand renfort de presse. C'est le coup de théâtre ménagé. L'excédant
+s'élève quelquefois à deux ou trois cent millions: vous jugez à quel
+point l'esprit public est frappé de cette confiance du pays dans le
+gouvernement.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Confiance qui se mêle à un esprit d'agiotage effréné, à ce que
+j'entrevois. J'avais entendu parler, en effet, de cette combinaison,
+mais tout, dans votre bouche, est vraiment fantasmagorique. Eh bien,
+soit, vous avez de l'argent plein les mains, mais....
+
+
+MACHIAVEL.
+
+J'en aurais plus encore que vous ne pensez, car, chez les nations
+modernes, il y a de grandes institutions de banque qui peuvent prêter
+directement à l'État 100 et 200 millions au taux ordinaire; les grandes
+villes peuvent prêter aussi. Chez ces mêmes nations il y a d'autres
+institutions que l'on appelle institutions de prévoyance: ce sont des
+caisses d'épargne, des caisses de secours, des caisses de retraite.
+L'État a l'habitude d'exiger que leurs capitaux, qui sont immenses, qui
+peuvent s'élever quelquefois à 5 ou 600 millions, soient versés dans le
+Trésor public où ils fonctionnent avec la masse commune, moyennant de
+faibles intérêts payés à ceux qui les déposent.
+
+De plus, les gouvernements peuvent se procurer des fonds exactement
+comme les banquiers. Ils délivrent sur leur caisse des bons à vue pour
+des sommes de deux ou trois cent millions, sortes de lettres de change
+sur lesquelles on se jette avant qu'elles n'entrent en circulation.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Permettez-moi donc de vous arrêter: vous ne parlez que d'emprunter ou de
+tirer des lettres de change; ne vous préoccuperez-vous jamais de payer
+quelque chose?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Il est bon de vous dire encore que l'on peut, en cas de besoin, vendre
+les domaines de l'État.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ah, vous vous vendez maintenant! mais ne vous préoccuperez-vous pas de
+payer enfin?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Sans aucun doute; il est temps de vous dire maintenant comment on fait
+face au passif.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous dites, _on fait face au passif_: je voudrais une expression plus
+exacte.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je me sers de cette expression parce que je la crois d'une exactitude
+réelle. On ne peut pas toujours éteindre le passif, mais on peut lui
+faire face; le mot est même très-énergique, car le passif est un ennemi
+redoutable.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Eh bien, comment lui ferez-vous face?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+A cet égard les moyens sont très-variés: il y a d'abord l'impôt.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+C'est-à-dire le passif employé à payer le passif.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous me parlez en économiste et non en financier. Ne confondez pas. Avec
+le produit d'une taxe on peut réellement payer. Je sais que l'impôt fait
+crier; si celui que l'on a établi gêne, on en trouve un autre, ou l'on
+rétablit le même sous un autre nom. Il y a un grand art, vous le savez,
+à trouver les points vulnérables de la matière imposable.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous l'aurez bientôt écrasée, j'imagine.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Il y a d'autres moyens: il y a ce que l'on appelle la conversion.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ah! ah!
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Ceci est relatif à la dette que l'on appelle consolidée, c'est-à-dire à
+celle qui provient de l'émission des emprunts. On dit aux rentiers de
+l'État, par exemple: jusqu'à ce jour je vous ai payé 5 p.c. de votre
+argent; c'était le taux de votre rente. J'entends ne plus vous payer que
+le 4 1/2 ou le 4 p.c. Consentez à cette réduction ou recevez le
+remboursement du capital que vous m'avez prêté.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Mais si l'on rend réellement l'argent, je trouve le procédé encore assez
+honnête.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Sans doute on le rend, si on le réclame; mais très-peu s'en soucient;
+les rentiers ont leurs habitudes; leurs fonds sont placés; ils ont
+confiance dans l'État; ils aiment mieux un revenu moindre et un
+placement sûr. Si tout le monde demandait son argent il est évident que
+le Trésor serait pris au lacet. Cela n'arrive jamais et l'on se
+débarrasse par ce moyen d'un passif de plusieurs centaines de millions.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+C'est un expédient immoral, quoi qu'on dise; un emprunt forcé qui
+déprime la confiance publique.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous ne connaissez pas les rentiers. Voici une autre combinaison
+relative à un autre genre de dette. Je vous disais tout à l'heure que
+l'État avait à sa disposition les fonds des caisses de prévoyance et
+qu'il s'en servait en payant le loyer, sauf à les rendre à première
+réquisition. Si, après les avoir longtemps maniés, il n'est plus en
+mesure de les rendre, il consolide la dette qui flotte dans ses mains.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je sais ce que cela signifie; l'État dit aux déposants: Vous voulez
+votre argent, je ne l'ai plus; voilà de la rente.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Précisément, et il consolide de la même manière toutes les dettes
+auxquelles il ne peut plus suffire. Il consolide les bons du Trésor, les
+dettes contractées envers les villes, envers les banques, enfin toutes
+celles qui forment ce que l'on appelle très-pittoresquement la dette
+flottante, parce qu'elle se compose de créances qui n'ont point
+d'assiette déterminée et qui sont à une échéance plus ou moins
+rapprochée.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous avez de singuliers moyens de libérer l'État.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Que pouvez-vous me reprocher si je ne fais que ce que font les autres?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Oh! si tout le monde le fait, il faudrait être bien dur, effectivement,
+pour le reprocher à Machiavel.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je ne vous indique seulement pas la millième partie des combinaisons que
+l'on peut employer. Loin de redouter l'accroissement des rentes
+perpétuelles, je voudrais que la fortune publique entière fût en rentes;
+je ferais en sorte que les villes, les communes, les établissements
+publics convertissent en rentes leurs immeubles ou leurs capitaux
+mobiliers. C'est l'intérêt même de ma dynastie qui me commanderait ces
+mesures financières. Il n'y aurait pas dans mon royaume un écu qui ne
+tînt par un fil à mon existence.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Mais à ce point de vue même, à ce point de vue fatal, atteindrez-vous
+votre but? Ne marchez-vous pas, de la manière la plus directe, à votre
+ruine à travers la ruine de l'État? Ne savez-vous pas que chez toutes
+les nations de l'Europe il y a de vastes marchés de fonds publics, où la
+prudence, la sagesse, la probité des gouvernements est mise à
+l'enchère? A la manière dont vous dirigez vos finances, vos fonds
+seraient repoussés avec perte des marchés étrangers et ils tomberaient
+aux plus bas cours, même à la Bourse de votre royaume.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+C'est une erreur flagrante. Un gouvernement glorieux, comme serait le
+mien, ne peut que jouir d'un grand crédit à l'extérieur. A l'intérieur,
+sa vigueur dominerait les appréhensions. Au surplus je ne voudrais pas
+que le crédit de mon État dépendît des transes de quelques marchands de
+suif; je dominerais la Bourse par la Bourse.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Qu'est-ce encore?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+J'aurais de gigantesques établissements de crédit institués en apparence
+pour prêter à l'industrie, mais dont la fonction la plus réelle
+consisterait à soutenir la rente. Capables de jeter pour 400 ou 500
+millions de titres sur la place, ou de raréfier le marché dans les mêmes
+proportions, ces monopoles financiers seraient toujours maîtres des
+cours. Que dites-vous de cette combinaison?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Les bonnes affaires que vos ministres, vos favoris, vos maîtresses vont
+faire dans ces maisons-là! Votre gouvernement va donc jouer à la bourse
+avec les secrets de l'État?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Que dites-vous!
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Expliquez donc autrement l'existence de ces maisons. Tant que vous
+n'avez été que sur le terrain des doctrines, on pouvait se tromper sur
+le véritable nom de votre politique, depuis que vous en êtes aux
+applications, on ne le peut plus. Votre gouvernement sera unique dans
+l'histoire; on ne pourra jamais le calomnier.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Si quelqu'un dans mon royaume s'avisait de dire ce que vous laissez
+entendre, il disparaîtrait comme par l'effet de la foudre.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+La foudre est un bel argument; vous êtes heureux de l'avoir à votre
+disposition. En avez-vous fini avec les finances?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Oui.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+L'heure s'avance à grands pas.
+
+
+
+
+IVe PARTIE.
+
+
+
+
+VINGT-DEUXIÈME DIALOGUE.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Avant de vous avoir entendu, je ne connaissais bien _ni l'esprit des
+lois, ni l'esprit des finances_. Je vous suis redevable de m'avoir
+enseigné l'un et l'autre. Vous avez entre les mains la plus grande
+puissance des temps modernes, l'argent. Vous pouvez vous en procurer à
+peu près autant que vous voulez. Avec de si prodigieuses ressources vous
+allez faire de grandes choses, sans doute; c'est le cas de montrer enfin
+_que le bien peut sortir du mal_.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+C'est ce que j'entends vous montrer en effet.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Eh bien, voyons.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Le plus grand de mes bienfaits sera d'abord d'avoir donné la paix
+intérieure à mon peuple. Sous mon règne les mauvaises passions sont
+comprimées, _les bons se rassurent et les méchants tremblent_. J'ai
+rendu à un pays déchiré avant moi par les factions, la liberté, la
+dignité, la force.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Après avoir changé tant de choses, n'en seriez-vous pas venu à changer
+le sens des mots?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+La liberté ne consiste pas dans la licence, pas plus que la dignité et
+la force ne consistent dans l'insurrection et le désordre. Mon empire
+paisible au dedans, sera glorieux au dehors.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Comment?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je ferai la guerre dans les quatre parties du monde. Je franchirai les
+Alpes, comme Annibal; je guerroierai dans l'Inde, comme Alexandre; dans
+la Lybie, comme Scipion; j'irai de l'Atlas au Taurus, des bords du Gange
+au Mississipi, du Mississipi au fleuve Amour. La grande muraille de la
+Chine tombera devant mon nom; mes légions victorieuses défendront, à
+Jérusalem, le tombeau du Sauveur; à Rome, le vicaire de Jésus-Christ;
+leurs pas fouleront au Pérou la poussière des Incas, en Égypte les
+cendres de Sésostris; en Mésopotamie celles de Nabuchodonosor.
+Descendant de César, d'Auguste et de Charlemagne, je vengerai, sur les
+bords du Danube, la défaite de Varus; sur les bords de l'Adige, la
+déroute de Cannes; sur la Baltique, les outrages des Normands.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Daignez vous arrêter, je vous conjure. Si vous vengez ainsi les défaites
+de tous les grands capitaines, vous n'y suffirez pas. Je ne vous
+comparerai pas à Louis XIV, à qui Boileau disait: _Grand roi cesse de
+vaincre ou je cesse d'écrire_; cette comparaison vous humilierait. Je
+vous accorde qu'aucun héros de l'antiquité ou des temps modernes, ne
+saurait être mis en parallèle avec vous.
+
+Mais ce n'est point de cela qu'il s'agit: La guerre en elle-même est un
+mal; elle sert dans vos mains à faire supporter un mal plus grand
+encore, la servitude; mais où donc est, dans tout ceci, le bien que vous
+m'avez promis de faire?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Ce n'est pas ici le cas d'équivoquer; la gloire est déjà par elle-même
+un grand bien; c'est le plus puissant des capitaux accumulés; un
+souverain qui a de la gloire a tout le reste. Il est la terreur des
+États voisins, l'arbitre de l'Europe. Son crédit s'impose
+invinciblement, car, quoi que vous ayez dit sur la stérilité des
+victoires, la force n'abdique jamais ses droits. On simule des guerres
+d'idées, on fait étalage de désintéressement et, un beau jour, on finit
+très-bien par s'emparer d'une province que l'on convoite et par imposer
+un tribut de guerre aux vaincus.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Mais, permettez, dans ce système-là on fait parfaitement bien d'en agir
+ainsi, si on le peut; sans cela, le métier militaire serait par trop
+niais.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+A la bonne heure! vous voyez que nos idées commencent à se rapprocher un
+peu.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Oui, comme l'Atlas et le Taurus. Voyons les autres grandes choses de
+votre règne.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je ne dédaigne pas autant que vous paraissez le croire un parallèle avec
+Louis XIV. J'aurais plus d'un trait avec ce monarque; comme lui je
+ferais des constructions gigantesques; cependant, sous ce rapport, mon
+ambition irait bien plus loin que la sienne et que celle des plus fameux
+potentats; je voudrais montrer au peuple que les monuments dont la
+construction exigeait autrefois des siècles, je les rebâtis, moi, en
+quelques années. Les palais des rois mes prédécesseurs tomberaient sous
+le marteau des démolisseurs pour se relever rajeunis par des formes
+nouvelles; je renverserais des villes entières, pour les reconstruire
+sur des plans plus réguliers, pour obtenir de plus belles perspectives.
+Vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point les constructions
+attachent les peuples aux monarques. On pourrait dire qu'ils pardonnent
+aisément qu'on détruise leurs lois à la condition qu'on leur bâtisse des
+maisons. Vous verrez d'ailleurs, dans un instant, que les constructions
+servent à des objets particulièrement importants.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Après les constructions, que ferez-vous?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous allez bien vite: le nombre des grandes actions n'est pas illimité.
+Veuillez donc me dire, je vous prie, si, depuis Sésostris jusqu'à Louis
+XIV, jusqu'à Pierre Ier, les deux points cardinaux des grands règnes
+n'ont pas été la guerre et les constructions.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+C'est vrai, mais on voit pourtant des souverains absolus qui se sont
+préoccupés de donner de bonnes lois, d'améliorer les moeurs, d'y
+introduire la simplicité et la décence. On en a vu qui se sont
+préoccupés de l'ordre dans les finances, de l'économie; qui ont songé à
+laisser après eux l'ordre, la paix, des institutions durables,
+quelquefois même la liberté.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Oh! tout cela se fera. Vous voyez bien que, d'après vous-même, les
+souverains absolus ont du bon.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Hélas! pas trop. Essayez de me prouver le contraire, cependant.
+
+Avez-vous quelque bonne chose à me dire?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je donnerais à l'esprit d'entreprise un essor prodigieux; mon règne
+serait le règne des affaires. Je lancerais la spéculation dans des voies
+nouvelles et jusqu'alors inconnues. Mon administration desserrerait même
+quelques-uns de ses anneaux. J'affranchirais de la réglementation une
+foule d'industries: les bouchers, les boulangers et les entrepreneurs de
+théâtres seraient libres.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Libres de faire quoi?
+
+MACHIAVEL
+
+Libres de faire du pain, libres de vendre de la viande et libres
+d'organiser des entreprises théâtrales, sans la permission de
+l'autorité.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je ne sais ce que cela signifie. La liberté de l'industrie est de droit
+commun chez les peuples modernes. N'avez-vous rien de mieux à
+m'apprendre?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je m'occuperais constamment du sort du peuple. Mon gouvernement lui
+procurerait du travail.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Laissez le peuple en trouver de lui-même, cela vaudra mieux. Les
+pouvoirs politiques n'ont pas le droit de faire de la popularité avec
+les deniers de leurs sujets. Les revenus publics ne sont pas autre chose
+qu'une cotisation collective, dont le produit ne doit servir qu'à des
+services généraux; les classes ouvrières que l'on habitue à compter sur
+l'État, tombent dans l'avilissement; elles perdent leur énergie, leur
+élan, leur fonds d'industrie intellectuelle. Le salariat par l'État les
+jette dans une sorte de servage, dont elles ne peuvent plus se relever
+qu'en détruisant l'État lui-même. Vos constructions engloutissent des
+sommes énormes dans des dépenses improductives; elles raréfient les
+capitaux, tuent la petite industrie, anéantissent le crédit dans les
+couches inférieures de la société. La faim est au bout de toutes vos
+combinaisons. Faites des économies, et vous bâtirez après. Gouvernez
+avec modération, avec justice, gouvernez le moins possible et le peuple
+n'aura rien à vous demander parce qu'il n'aura pas besoin de vous.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Ah! que vous envisagez d'un oeil froid les misères du peuple! Les
+principes de mon gouvernement sont bien autres; je porte dans mon coeur
+les êtres souffrants, les petits. Je m'indigne quand je vois les riches
+se procurer des jouissances inaccessibles au plus grand nombre. Je ferai
+tout ce que je pourrai pour améliorer la condition matérielle des
+travailleurs, des manoeuvres, de ceux qui plient sous le poids de la
+nécessité sociale.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Eh bien, commencez donc par leur donner les ressources que vous affectez
+aux émoluments de vos grands dignitaires, de vos ministres, de vos
+personnages consulaires. Réservez-leur les largesses que vous prodiguez
+sans compter à vos pages, à vos courtisans, à vos maîtresses.
+
+Faites mieux, déposez la pourpre dont la vue est un affront à l'égalité
+des hommes. Débarrassez-vous des titres de Majesté, d'Altesse,
+d'Excellence, qui entrent dans les oreilles orgueilleuses comme des fers
+aigus. Appelez-vous protecteur comme Cromwell, mais ayez les actes des
+apôtres; allez vivre dans la chaumière du pauvre, comme Alfred le Grand,
+coucher dans les hôpitaux, vous étendre sur le lit des malades comme
+saint Louis. Il est trop facile de faire de la charité évangélique quand
+on passe sa vie au milieu des festins, quand on repose le soir dans des
+lits somptueux, avec de belles dames, quand, à son coucher et à son
+lever, on a de grands personnages qui s'empressent à vous mettre la
+chemise. Soyez père de famille et non despote, patriarche et non
+prince.
+
+Si ce rôle ne vous va pas, soyez chef d'une République démocratique,
+donnez la liberté, introduisez-la dans les moeurs, de vive force, si
+c'est votre tempérament. Soyez Lycurgue, soyez Agésilas, soyez un
+Gracque, mais je ne sais ce que c'est que cette molle civilisation où
+tout fléchit, où tout se décolore à côté du prince, où tous les esprits
+sont jetés dans le même moule, toutes les âmes dans le même uniforme; je
+comprends qu'on aspire à régner sur des hommes mais non sur des
+automates.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Voilà un débordement d'éloquence que je ne puis pas arrêter. C'est avec
+ces phrases-là qu'on renverse les gouvernements.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Hélas! Vous n'avez jamais d'autre préoccupation que celle de vous
+maintenir. Pour mettre à l'épreuve votre amour du bien public, on
+n'aurait qu'à vous demander de descendre du trône au nom du salut de
+l'État. Le peuple, dont vous êtes l'élu n'aurait qu'à vous exprimer sa
+volonté à cet égard pour savoir le cas que vous faites de sa
+souveraineté.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Quelle étrange question! N'est-ce pas pour son bien que je lui
+résisterais?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Qu'en savez-vous? Si le peuple est au-dessus de vous, de quel droit
+subordonnez-vous sa volonté à la vôtre? Si vous êtes librement accepté,
+si vous êtes non pas juste, mais seulement nécessaire, pourquoi
+attendez-vous tout de la force et rien de la raison? Vous faites bien de
+trembler sans cesse pour votre règne, car vous êtes de ceux qui durent
+un jour.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Un jour! je durerai toute ma vie, et mes descendants peut-être après
+moi. Vous connaissez mon système politique, économique, financier.
+Voulez-vous connaître les derniers moyens à l'aide desquels je pousserai
+jusqu'aux dernières couches du sol les racines de ma dynastie?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Non.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous refusez de m'entendre, vous êtes vaincu; vous, vos principes, votre
+école et votre siècle.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous insistez, parlez, mais que cet entretien soit le dernier.
+
+
+
+
+VINGT-TROISIÈME DIALOGUE.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je ne réponds à aucun de vos mouvements oratoires. Les entraînements
+d'éloquence n'ont que faire ici. Dire à un souverain: voudriez-vous
+descendre de votre trône pour le bonheur de votre peuple, n'est-ce pas
+folie? Lui dire encore: puisque vous êtes une émanation du suffrage
+populaire, confiez-vous à ces fluctuations, laissez-vous discuter,
+est-ce possible? Est-ce que tout pouvoir constitué n'a pas pour première
+loi de se défendre, non pas seulement dans son intérêt, mais dans
+l'intérêt du peuple qu'il gouverne? N'ai-je pas fait le plus grand
+sacrifice qu'il soit possible de faire aux principes d'égalité des temps
+modernes? Un gouvernement issu du suffrage universel, n'est-il pas, en
+définitive, l'expression de la volonté du plus grand nombre? vous me
+direz que ce principe est destructeur des libertés publiques; qu'y
+puis-je faire? Quand ce principe est entré dans les moeurs,
+connaissez-vous le moyen de l'en arracher? Et, s'il n'en peut être
+arraché, connaissez-vous un moyen de le réaliser dans les grandes
+Sociétés européennes, autrement que par le bras d'un seul homme. Vous
+êtes sévère sur les moyens de gouvernement: indiquez-moi un autre mode
+d'exécution, et, s'il n'y en a pas d'autre que le pouvoir absolu,
+dites-moi comment ce pouvoir peut se séparer des imperfections spéciales
+auxquelles son principe le condamne.
+
+Non, je ne suis pas un saint Vincent de Paule, car mes sujets ont
+besoin, non pas d'une âme évangélique, mais d'un bras; je ne suis non
+plus ni un Agésilas, ni un Lycurgue, ni un Gracque, parce que je ne suis
+ni chez des Spartiates, ni chez des Romains; je suis au sein de sociétés
+voluptueuses, qui allient la fureur des plaisirs à celle des armes, les
+transports de la force avec ceux des sens, qui ne veulent plus
+d'autorité divine, plus d'autorité paternelle, plus de frein religieux.
+Est-ce moi qui ai créé le monde au milieu duquel je vis? je suis tel,
+parce qu'il est tel. Aurais-je la puissance d'arrêter sa pente? Non, je
+ne peux que prolonger sa vie parce qu'elle se dissoudrait plus vite
+encore si elle était livrée à elle-même. Je prends cette société par ses
+vices, parce qu'elle ne me présente que des vices; si elle avait des
+vertus, je la prendrais par ses vertus.
+
+Mais si d'austères principes peuvent insulter à ma puissance, est-ce
+donc qu'ils peuvent méconnaître les services réels que je rends, mon
+génie et même ma grandeur?
+
+Je suis le bras, je suis l'épée des Révolutions qu'égare le souffle
+avant-coureur de la destruction finale. Je contiens des forces insensées
+qui n'ont d'autre mobile, au fond, que la brutalité des instincts, qui
+courent à la rapine sous le voile des principes. Si je discipline ces
+forces, si j'en arrête l'expansion dans ma patrie, ne fût-ce qu'un
+siècle, n'ai-je pas bien mérité d'elle? ne puis-je même prétendre à la
+reconnaissance des États européens qui tournent les yeux vers moi, comme
+vers l'Osiris qui, seul, a la puissance de captiver ces foules
+frémissantes? Portez donc vos yeux plus haut et inclinez-vous devant
+celui qui porte à son front le signe fatal de la prédestination humaine.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ange exterminateur, petit-fils de Tamerlan, réduisez les peuples à
+l'ilotisme, vous n'empêcherez pas qu'il n'y ait quelque part des âmes
+libres qui vous braveront, et leur dédain suffirait pour sauvegarder les
+droits de la conscience humaine rendus imperceptibles par Dieu.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Dieu protège les forts.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Arrivez donc, je vous prie, aux derniers anneaux de la chaîne que vous
+avez forgée. Serrez-la bien, usez de l'enclume et du marteau, vous
+pouvez tout. Dieu vous protége, c'est lui-même qui guide votre étoile.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+J'ai peine à comprendre l'animation qui règne maintenant dans vos
+paroles. Suis-je donc si dur, moi qui ai pris pour politique finale, non
+la violence, mais l'effacement? rassurez-vous donc, je vous apporte plus
+d'une consolation inattendue. Seulement laissez-moi prendre encore
+quelques précautions que je crois nécessaires à ma sûreté, vous verrez
+qu'avec celles dont je m'entoure, un prince n'a rien à craindre des
+événements.
+
+Nos écrits ont plus d'un rapport, quoi que vous en disiez, et je crois
+qu'un despote qui veut être complet ne doit pas non plus se dispenser de
+vous lire. Ainsi, vous remarquez fort bien dans l'_Esprit des lois_
+qu'un monarque absolu doit avoir une garde prétorienne nombreuse[15];
+l'avis est bon, je le suivrai. Ma garde serait d'un tiers environ de
+l'effectif de mon armée. Je suis grand amateur de la conscription qui
+est une des plus belles inventions du génie français, mais je crois
+qu'il faut perfectionner cette institution en essayant de retenir sous
+les armes le plus grand nombre possible de ceux qui ont achevé le temps
+de leur service. J'y parviendrais, je crois, en m'emparant résolûment
+de l'espèce de commerce qui se fait dans quelques États, comme en France
+par exemple, sur les engagements volontaires à prix d'argent. Je
+supprimerais ce négoce hideux et je l'exercerais moi-même honnêtement
+sous la forme d'un monopole en créant une caisse de dotation de l'armée
+qui me servirait à appeler sous les drapeaux par l'appât de l'argent et
+à y retenir par le même moyen ceux qui voudraient se vouer exclusivement
+à l'état militaire.
+
+ [15] _Esp. des lois_, liv. X, ch. XV, p. 127.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ce sont donc des espèces de mercenaires que vous aspirez à former dans
+votre propre patrie!
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Oui, la haine des partis dira cela, quand je ne suis mû que par le bien
+du peuple et par l'intérêt, d'ailleurs si légitime, de ma conservation
+qui est le bien commun de mes sujets.
+
+Passons à d'autres objets. Ce qui va vous étonner, c'est que je reviens
+aux constructions. Je vous ai prévenu que nous y serions ramenés. Vous
+allez voir l'idée politique qui surgit du vaste système de constructions
+que j'ai entrepris; je réalise par là une théorie économique qui a fait
+beaucoup de désastres dans certains États de l'Europe, la théorie de
+l'organisation du travail permanent pour les classes ouvrières. Mon
+règne leur promet un salaire indéfini. Moi mort, mon système abandonné,
+plus de travail; le peuple est en grève et monte à l'assaut des classes
+riches. On est en pleine Jacquerie: perturbation industrielle,
+anéantissement du crédit, insurrection dans mon État, soulèvement autour
+de lui; l'Europe est en feu. Je m'arrête. Dites-moi si les classes
+privilégiées, qui tremblent bien naturellement pour leur fortune, ne
+feront pas cause commune, et la cause la plus étroite avec les classes
+ouvrières pour me maintenir, moi ou ma dynastie; si d'autre part,
+l'intérêt de la tranquillité européenne n'y rattachera pas toutes les
+puissances de premier ordre.
+
+La question des constructions qui paraît mince est donc en réalité,
+comme vous le voyez, une question colossale. Quand il s'agit d'un objet
+de cette importance, il ne faut pas ménager les sacrifices. Avez-vous
+remarqué que presque toutes mes conceptions politiques se doublent d'une
+combinaison financière? C'est encore ce qui m'arrive ici. J'instituerai
+une caisse des travaux publics que je doterai de plusieurs centaines de
+millions à l'aide desquels je provoquerai aux constructions sur la
+surface entière de mon royaume. Vous avez deviné mon but: je tiens
+debout la jacquerie ouvrière; c'est l'autre armée dont j'ai besoin
+contre les factions. Mais cette masse de prolétaires qui est dans ma
+main, il ne faut pas maintenant qu'elle puisse se retourner contre moi
+au jour où elle serait sans pain. C'est à quoi je pourvois par les
+constructions elles-mêmes, car ce qu'il y a de particulier dans mes
+combinaisons, c'est que chacune d'elles fournit en même temps ses
+corollaires. L'ouvrier qui construit pour moi construit en même temps
+contre lui les moyens de défense dont j'ai besoin. Sans le savoir, il se
+chasse lui-même des grands centres où sa présence m'inquiéterait; il
+rend à jamais impossible le succès des révolutions qui se font dans la
+rue. Le résultat des grandes constructions, en effet, est de raréfier
+l'espace où peut vivre l'artisan, de le refouler aux faubourgs, et
+bientôt de les lui faire abandonner; car la cherté des subsistances
+croît avec l'élévation du taux des loyers. Ma capitale ne sera guère
+habitable, pour ceux qui vivent d'un travail quotidien, que dans la
+partie la plus rapprochée de ses murs. Ce n'est donc pas dans les
+quartiers voisins du siége des autorités que les insurrections pourront
+se former. Sans doute, il y aura autour de la capitale une population
+ouvrière immense, redoutable dans un jour de colère; mais les
+constructions que j'élèverais seraient toutes conçues d'après un plan
+stratégique, c'est-à-dire, qu'elles livreraient passage à de grandes
+voies où, d'un bout à l'autre, pourrait circuler le canon. L'extrémité
+de ces grandes voies se relierait à une quantité de casernes, espèces de
+bastilles, pleines d'armes, de soldats et de munitions. Il faudrait que
+mon successeur fût un vieillard imbécile ou un enfant pour se laisser
+tomber devant une insurrection, car, sur un ordre de sa main, quelques
+grains de poudre balaieraient l'émeute jusqu'à vingt lieues de la
+capitale. Mais le sang qui coule dans mes veines est brûlant et ma race
+a tous les signes de la force. M'écoutez-vous?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Oui.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Mais vous comprenez bien que je n'entends pas rendre la vie matérielle
+difficile à la population ouvrière de la capitale, et je rencontre là un
+écueil, c'est incontestable; mais la fécondité de ressources que doit
+avoir mon gouvernement me suggérerait une idée; ce serait de bâtir pour
+les gens du peuple de vastes cités où les logements seraient à bas prix,
+et où leurs masses se trouveraient réunies par cohortes comme dans de
+vastes familles.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Des souricières!
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Oh! l'esprit de dénigrement, la haine acharnée des partis ne manquera
+pas de dénigrer mes institutions. On dira ce que vous dites. Peu
+m'importe, si le moyen ne réussit pas on en trouvera un autre.
+
+Je ne dois pas abandonner le chapitre des constructions sans mentionner
+un détail bien insignifiant en apparence, mais qu'y a-t-il
+d'insignifiant en politique? Il faut que les innombrables édifices que
+je construirai soient marqués à mon nom, qu'on y trouve des attributs,
+des bas-reliefs, des groupes qui rappellent un sujet de mon histoire.
+Mes armes, mon chiffre doivent être entrelacés partout. Ici, ce seront
+des anges qui soutiendront ma couronne, plus loin, des statues de la
+justice et de la sagesse qui supporteront mes initiales. Ces points sont
+de la dernière importance, j'y tiens essentiellement.
+
+C'est par ces signes, par ces emblêmes que la personne du souverain est
+toujours présente; on vit avec lui, avec son souvenir, avec sa pensée.
+Le sentiment de sa souveraineté absolue entre dans les esprits les plus
+rebelles comme la goutte d'eau qui tombe incessamment du rocher creuse
+le pied de granit. Par la même raison je veux que ma statue, mon buste,
+mes portraits soient dans tous les établissements publics, dans
+l'auditoire des tribunaux surtout; que l'on me représente en costume
+royal ou à cheval.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+A côté de l'image du Christ.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Non pas, sans doute, mais en face; car la puissance souveraine est une
+image de la puissance divine. Mon image s'allie ainsi avec celle de la
+Providence et de la justice.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Il faut que la justice elle-même porte votre livrée. Vous n'êtes pas un
+chrétien, vous êtes un empereur Grec du Bas-Empire.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je suis un empereur catholique, apostolique et romain. Par les mêmes
+raisons que celles que je viens de vous déduire, je veux que l'on donne
+mon nom, le nom Royal, aux établissements publics de quelque nature
+qu'ils soient. Tribunal royal, Cour royale, Académie royale, Corps
+législatif royal, Sénat royal, Conseil d'État royal; autant que possible
+ce même vocable sera donné aux fonctionnaires, aux agents, au personnel
+officiel qui entoure le gouvernement. Lieutenant du roi, archevêque du
+roi, comédien du roi, juge du roi, avocat du roi. Enfin, le nom de royal
+sera imprimé à quiconque, hommes ou choses, représentera un signe de
+puissance. Ma fète seule sera une fète nationale et non pas royale.
+J'ajoute encore qu'il faut, autant que possible, que les rues, les
+places publiques, les carrefours portent des noms qui rappellent les
+souvenirs historiques de mon règne. Si l'on suit bien ces indications,
+fût-on Caligula ou Néron, on est certain de s'imprimer à jamais dans la
+mémoire des peuples et de transmettre son prestige à la postérité la
+plus reculée. Que de choses n'ai-je point encore à ajouter! il faut que
+je me borne.
+
+
+ _Car qui pourrait tout dire sans un mortel ennui?_[16].
+
+Me voici arrivé aux petits moyens; je le regrette, car ces choses ne
+sont peut-être pas dignes de votre attention, mais, pour moi, elles sont
+vitales.
+
+La bureaucratie est, dit-on, une plaie des gouvernements monarchiques;
+je n'en crois rien. Ce sont des milliers de serviteurs qui sont
+naturellement rattachés à l'ordre de choses existant. J'ai une armée de
+soldats, une armée de juges, une armée d'ouvriers, je veux une armée
+d'employés.
+
+ [16] Cette phrase se trouve dans la préface de l'_Esprit des
+ lois_, p. 1.
+ (_Note de l'Éditeur_.)
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous ne vous donnez plus la peine de rien justifier.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+En ai-je le temps?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Non, passez.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Dans les États qui ont été monarchiques, et ils l'ont tous été au moins
+une fois, j'ai constaté qu'il y avait une véritable frénésie pour les
+cordons, pour les rubans. Ces choses ne coûtent presque rien au prince
+et il peut faire des heureux, mieux que cela, des fidèles, au moyen de
+quelques pièces d'étoffe, de quelques hochets en argent ou en or. Peu
+s'en faudrait, en vérité, que je ne décorasse sans exception ceux qui me
+le demanderaient. Un homme décoré est un homme donné. Je ferais de ces
+marques de distinction un signe de ralliement pour les sujets dévoués;
+j'aurais, je crois bien, à ce prix, les onze douzièmes de mon royaume.
+Je réalise par là, autant que je le puis, les instincts d'égalité de la
+nation. Remarquez bien ceci: plus une nation en général tient à
+l'égalité, plus les individus ont de passion pour les distinctions.
+C'est donc là un moyen d'action dont il serait trop malhabile de se
+priver. Bien loin par suite de renoncer aux titres, comme vous me l'avez
+conseillé, je les multiplierais autour de moi en même temps que les
+dignités. Je veux dans ma cour l'étiquette de Louis XIV, la hiérarchie
+domestique de Constantin, un formalisme diplomatique sévère, un
+cérémonial imposant; ce sont là des moyens de gouvernement infaillibles
+sur l'esprit des masses. A travers tout cela, le souverain apparaît
+comme un Dieu.
+
+On m'assure que dans les États en apparence les plus démocratiques par
+les idées, l'ancienne noblesse monarchique n'a presque rien perdu de son
+prestige. Je me donnerais pour chambellans les gentilhommes de la plus
+vieille roche. Beaucoup d'antiques noms seraient éteints sans doute; en
+vertu de mon pouvoir souverain, je les ferais revivre avec les titres,
+et l'on trouverait à ma cour les plus grands noms de l'histoire depuis
+Charlemagne.
+
+Il est possible que ces conceptions vous paraissent bizarres, mais ce
+que je vous affirme, c'est qu'elles feront plus pour la consolidation de
+ma dynastie que les lois les plus sages. Le culte du prince est une
+sorte de religion, et, comme toutes les religions possibles, ce culte
+impose des contradictions et des mystères au-dessus de la raison[17].
+Chacun de mes actes, quelque inexplicable qu'il soit en apparence,
+procède d'un calcul dont l'unique objet est mon salut et celui de ma
+dynastie. Ainsi que je le dis, d'ailleurs, dans le _Traité du Prince_,
+ce qui est réellement difficile, c'est d'acquérir le pouvoir; mais il
+est facile de le conserver, car il suffit en somme d'ôter ce qui nuit et
+d'établir ce qui protége. Le trait essentiel de ma politique, comme vous
+avez pu le voir, a été de me rendre indispensable[18]; j'ai détruit
+autant de forces organisées qu'il l'a fallu pour que rien ne pût plus
+marcher sans moi, pour que les ennemis mêmes de mon pouvoir tremblassent
+de le renverser.
+
+Ce qui me reste à faire maintenant ne consiste plus que dans le
+développement des moyens moraux qui sont en germe dans mes institutions.
+Mon règne est un règne de plaisirs; vous ne me défendez pas d'égayer mon
+peuple par des jeux, par des fêtes; c'est par là que j'adoucis les
+moeurs. On ne peut pas se dissimuler que ce siècle ne soit un siècle
+d'argent; les besoins ont doublé, le luxe ruine les familles; de toutes
+parts on aspire aux jouissances matérielles; il faudrait qu'un souverain
+ne fût guère de son temps pour ne pas savoir faire tourner à son profit
+cette passion universelle de l'argent et cette fureur sensuelle qui
+consume aujourd'hui les hommes. La misère les serre comme dans un étau,
+la luxure les presse; l'ambition les dévore, ils sont à moi. Mais quand
+je parle ainsi, au fond c'est l'intérêt de mon peuple qui me guide. Oui,
+je ferai sortir le bien du mal; j'exploiterai le matérialisme au profit
+de la concorde et de la civilisation; j'éteindrai les passions
+politiques des hommes en apaisant les ambitions, les convoitises et les
+besoins. Je prétends avoir pour serviteurs de mon règne ceux qui, sous
+les gouvernements précédents, auront fait le plus de bruit au nom de la
+liberté. Les plus austères vertus sont comme celle de la femme de
+Joconde; il suffit de doubler toujours le prix de la défaite. Ceux qui
+résisteront à l'argent ne résisteront pas aux honneurs; ceux qui
+résisteront aux honneurs ne résisteront pas à l'argent. En voyant
+tomber à leur tour ceux que l'on croyait le plus purs, l'opinion
+publique s'affaiblira à tel point qu'elle finira par abdiquer
+complétement. Comment pourra-t-on se plaindre en définitive? Je ne serai
+rigoureux que pour ce qui aura trait à la politique; je ne persécuterai
+que cette passion; je favoriserai même secrètement les autres par les
+mille voies souterraines dont dispose le pouvoir absolu.
+
+ [17] _Esp. des lois_, liv. XXV, chap. II, p 386.
+
+ [18] _Traité du Prince_, chap. IX, p. 63.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Après avoir détruit la conscience politique, vous deviez entreprendre de
+détruire la conscience morale; vous avez tué la société, maintenant vous
+tuez l'homme. Plût à Dieu que vos paroles retentissent jusque sur la
+terre; jamais réfutation plus éclatante de vos propres doctrines
+n'aurait frappé des oreilles humaines.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Laissez-moi finir.
+
+
+
+
+
+VINGT-QUATRIÈME DIALOGUE.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Il ne me reste plus maintenant qu'à vous indiquer certaines
+particularités de ma manière d'agir, certaines habitudes de conduite qui
+donneront à mon gouvernement sa dernière physionomie.
+
+En premier lieu, je veux que mes desseins soient impénétrables même pour
+ceux qui m'approcheront le plus près. Je serais, sous ce rapport, comme
+Alexandre VI et le duc de Valentinois, dont on disait proverbialement à
+la cour de Rome, du premier, «qu'il ne faisait jamais ce qu'il disait;
+du second, qu'il ne disait jamais ce qu'il faisait.» Je ne
+communiquerais mes projets que pour en ordonner l'exécution et je ne
+donnerais mes ordres qu'au dernier moment. Borgia n'en usait jamais
+autrement; ses ministres eux-mêmes ne savaient rien et l'on était
+toujours réduit autour de lui à de simples conjectures. J'ai le don de
+l'immobilité, mon but est là; je regarde d'un autre côté, et quand il
+est à ma portée, je me retourne tout à coup et je fonds sur ma proie
+avant qu'elle n'ait eu le temps de jeter un cri.
+
+Vous ne sauriez croire quel prestige une telle puissance de
+dissimulation donne au prince. Quand elle est jointe à la vigueur de
+l'action, un respect superstitieux l'environne, ses conseillers se
+demandent tout bas ce qui sortira de sa tête, le peuple ne place sa
+confiance qu'en lui; il personnifie à ses yeux la Providence dont les
+voies sont inconnues. Quand le peuple le voit passer, il songe avec une
+terreur involontaire ce qu'il pourrait d'un signe de la nuque; les États
+voisins sont toujours dans la crainte et le comblent de marques de
+déférence, car ils ne savent jamais si quelque entreprise toute prête ne
+fondra pas sur eux du jour au lendemain.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous êtes fort contre votre peuple parce que vous le tenez sous votre
+genou, mais si vous trompez les États avec qui vous traitez comme vous
+trompez vos sujets, vous serez bientôt étouffé dans les bras d'une
+coalition.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous me faites sortir de mon sujet, car je ne m'occupe ici que de ma
+politique intérieure; mais si vous voulez savoir un des principaux
+moyens à l'aide desquels je tiendrais en échec la coalition des haines
+étrangères, le voici: Je règne sur un puissant royaume, je vous l'ai
+dit; eh bien! je chercherais autour de mes États quelque grand pays
+déchu qui aspirât à se relever, je le relèverais tout entier à la faveur
+de quelque guerre générale, comme cela s'est vu pour la Suède, pour la
+Prusse, comme cela peut se voir d'un jour à l'autre pour l'Allemagne ou
+pour l'Italie, et ce pays, qui ne vivrait que par moi, qui ne serait
+qu'une émanation de mon existence, me donnerait, tant que je serais
+debout, trois cent mille hommes de plus contre l'Europe armée.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Et le salut de votre État à côté duquel vous élèveriez ainsi une
+puissance rivale et par suite ennemie dans un temps donné?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Avant tout je me conserve.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ainsi vous n'avez rien, pas même le souci des destinées de votre
+royaume[19]?
+
+ [19] On ne peut se dissimuler qu'ici Machiavel ne soit en
+ contradiction avec lui-même, car il dit formellement, ch. IV, p.
+ 26, «que le Prince qui en rend un autre puissant travaille à sa
+ propre ruine.»
+ (_Note de l'éditeur_.)
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Qui vous dit cela? Pourvoir à mon salut, n'est-ce pas pourvoir en même
+temps au salut de mon royaume!
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Votre physionomie royale se dégage de plus en plus; je veux la voir
+toute entière.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Daignez donc ne pas m'interrompre.
+
+Il s'en faut bien qu'un prince, quelle que soit sa force de tête, trouve
+toujours en lui les ressources d'esprit nécessaires. Un des plus grands
+talents de l'homme d'État consiste à s'approprier les conseils qu'il
+entend autour de lui. On trouve très-souvent dans son entourage des avis
+lumineux. J'assemblerais donc très-souvent mon conseil, je le ferais
+discuter, débattre devant moi les questions les plus importantes. Quand
+le souverain se défie de ses impressions, ou n'a pas assez de ressources
+de langage pour déguiser sa véritable pensée, il doit rester muet ou ne
+parler que pour engager plus avant la discussion. Il est très-rare que,
+dans un conseil bien composé, le véritable parti à prendre dans telle
+situation donnée, ne se formule pas de manière ou d'autre. On le saisit
+et très-souvent l'un de ceux qui a donné fort obscurément son avis est
+tout étonné le lendemain de le voir exécuté.
+
+Vous avez pu voir dans mes institutions et dans mes actes, quelle
+attention j'ai toujours mise à créer des apparences; il en faut dans les
+paroles comme dans les actes. Le comble de l'habileté est de faire
+croire à sa franchise, quand on a une foi punique. Non-seulement mes
+desseins seront impénétrables mais mes paroles signifieront presque
+toujours le contraire de ce qu'elles paraîtront indiquer. Les initiés
+seuls pourront pénétrer le sens des mots caractéristiques qu'à de
+certains moments je laisserai tomber du haut du trône; quand je dirai:
+_Mon règne, c'est la paix_, c'est que ce sera la guerre; quand je dirai
+que je fais appel aux _moyens moraux_, c'est que je vais user des moyens
+de la force. M'écoutez-vous?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Oui.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous avez vu que ma presse a cent voix et qu'elles parlent incessamment
+de la grandeur de mon règne, de l'enthousiasme de mes sujets pour leur
+souverain; qu'elles mettent en même temps dans la bouche du public les
+opinions, les idées et jusqu'aux formules de langage qui doivent
+défrayer ses entretiens; vous avez vu également que mes ministres
+étonnent sans relâche le public des témoignages incontestables de leurs
+travaux. Quant à moi, je parlerais rarement, une fois l'année seulement,
+puis çà et là dans quelques grandes circonstances. Aussi chacune de mes
+manifestations serait accueillie, non-seulement dans mon royaume, mais
+dans l'Europe entière, comme un événement.
+
+Un prince dont le pouvoir est fondé sur une base démocratique, doit
+avoir un langage soigné, mais cependant populaire. Au besoin il ne doit
+pas craindre de parler en démagogue, car après tout il est le peuple, et
+il en doit avoir les passions. Il faut avoir pour lui certaines
+attentions, certaines flatteries, certaines démonstrations de
+sensibilité qui trouveront place à l'occasion. Peu importe que ces
+moyens paraissent infimes ou puérils aux yeux du monde, le peuple n'y
+regardera pas de si près et l'effet sera produit.
+
+Dans mon ouvrage je recommande au prince de prendre pour type quelque
+grand homme du temps passé, dont il doit autant que possible suivre les
+traces[20]. Ces assimilations historiques font encore beaucoup d'effet
+sur les masses; on grandit dans leur imagination, on se donne de son
+vivant la place que la postérité vous réserve. On trouve d'ailleurs dans
+l'histoire de ces grands hommes des rapprochements, des indications
+utiles, quelquefois des situations identiques, dont on tire des
+enseignements précieux, car toutes les grandes leçons politiques sont
+dans l'histoire. Quand on a trouvé un grand homme avec qui l'on a des
+analogies, on peut faire mieux encore: Vous savez que les peuples aiment
+qu'un prince ait l'esprit cultivé, qu'il ait le goût des lettres, qu'il
+en ait même le talent. Eh bien, le prince ne saurait mieux employer ses
+loisirs qu'à écrire, par exemple, l'histoire du grand homme des temps
+passés, qu'il a pris pour modèle. Une philosophie sévère peut taxer ces
+choses de faiblesse. Quand le souverain est fort on les lui pardonne, et
+elles lui donnent même je ne sais quelle grâce.
+
+Certaines faiblesses, et même certains vices, servent d'ailleurs le
+prince autant que des vertus. Vous avez pu reconnaître la vérité de ces
+observations d'après l'usage que j'ai dû faire tantôt de la duplicité,
+et tantôt de la violence. Il ne faut pas croire, par exemple, que le
+caractère vindicatif du souverain puisse lui nuire; bien au contraire.
+S'il est souvent opportun d'user de la clémence ou de la magnanimité, il
+faut qu'à de certains moments sa colère s'appesantisse d'une manière
+terrible. L'homme est l'image de Dieu, et la divinité n'a pas moins de
+rigueur dans ses coups que de miséricorde. Quand j'aurais résolu la
+perte de mes ennemis, je les écraserais donc jusqu'à ce qu'il n'en reste
+plus que poussière. Les hommes ne se vengent que des injures légères;
+ils ne peuvent rien contre les grandes[21]. C'est du reste ce que je dis
+expressément dans mon livre. Le prince n'a que le choix des instruments
+qui doivent servir à son courroux; il trouvera toujours des juges prêts
+à sacrifier leur conscience à ses projets de vengeance ou de haine.
+
+Ne craignez pas que le peuple s'émeuve jamais des coups que je porterai.
+D'abord, il aime à sentir la vigueur du bras qui commande, et puis il
+hait naturellement ce qui s'élève, il se réjouit instinctivement quand
+on frappe au-dessus de lui. Peut-être ne savez-vous pas bien d'ailleurs
+avec quelle facilité on oublie. Quand le moment des rigueurs est passé,
+c'est à peine si ceux-là mêmes que l'on a frappés se souviennent. A
+Rome, au temps du Bas-Empire, Tacite rapporte que les victimes couraient
+avec je ne sais quelle jouissance au-devant des supplices. Vous entendez
+parfaitement qu'il ne s'agit de rien de semblable dans les temps
+modernes; les moeurs sont devenues fort douces: quelques proscriptions,
+des emprisonnements, la déchéance des droits civiques, ce sont là des
+châtiments bien légers. Il est vrai que, pour arriver à la souveraine
+puissance, il a fallu verser du sang et violer bien des droits; mais, je
+vous le répète, tout s'oublie. La moindre cajolerie du prince, quelques
+bons procédés de la part de ses ministres ou de ses agents, seront
+accueillis avec les marques de la plus grands reconnaissance.
+
+S'il est indispensable de punir avec une inflexible rigueur, il faut
+récompenser avec la même ponctualité: c'est ce que je ne manquerais
+jamais de faire. Quiconque aurait rendu un service à mon gouvernement,
+serait récompensé dès le lendemain. Les places, les distinctions, les
+plus grandes dignités, formeraient autant d'étapes certaines pour
+quiconque serait en possession de servir utilement ma politique. Dans
+l'armée, dans la magistrature, dans tous les emplois publics,
+l'avancement serait calculé sur la nuance de l'opinion et le degré de
+zèle à mon gouvernement. Vous êtes muet.
+
+ [20] _Traité du Prince_, chap. XIV, p. 98.
+
+ [21] _Traité du Prince_, ch. III, p. 17.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Continuez.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je reviens sur certains vices et même sur certains travers d'esprit, que
+je regarde comme nécessaires au prince. Le maniement du pouvoir est une
+chose formidable. Si habile que soit un souverain, si infaillible que
+soit son coup d'oeil et si vigoureuse que soit sa décision, il y a
+encore un immense _alea_ dans son existence. Il faut être superstitieux.
+Gardez-vous de croire que ceci soit de légère conséquence. Il est, dans
+la vie des princes, des situations si difficiles, des moments si graves,
+que la prudence humaine ne compte plus. Dans ces cas-là, il faut presque
+jouer au dé ses résolutions. Le parti que j'indique, et que je suivrais,
+consiste, dans certaines conjonctures, à se rattacher à des dates
+historiques, à consulter des anniversaires heureux, à mettre telle ou
+telle résolution hardie sous les auspices d'un jour où l'on a gagné une
+victoire, fait un coup de main heureux. Je dois vous dire que la
+superstition a un autre avantage très grand; le peuple connaît cette
+tendance. Ces combinaisons augurales réussissent souvent; il faut aussi
+les employer lorsque l'on est sûr du succès. Le peuple, qui ne juge que
+par les résultats, s'habitue à croire que chacun des actes du souverain
+correspond à des signes célestes, que les coïncidences historiques
+forcent la main de la fortune.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Le dernier mot est dit, vous êtes un joueur.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Oui, mais j'ai un bonheur inouï, et j'ai la main si sûre, la tête si
+fertile que la fortune ne peut pas tourner.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Puisque vous faites votre portrait, vous devez avoir encore d'autres
+vices ou d'autres vertus à faire passer.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je vous demande grâce pour la luxure. La passion des femmes sert un
+souverain bien plus que vous ne pouvez le penser. Henri IV a dû à son
+incontinence une partie de sa popularité. Les hommes sont ainsi faits,
+que ce penchant leur plaît chez ceux qui les gouvernent. La dissolution
+des moeurs a été de tout temps une fureur, une carrière galante dans
+laquelle le prince doit devancer ses égaux, comme il devance ses soldats
+devant l'ennemi. Ces idées sont françaises, et je ne pense pas qu'elles
+déplaisent trop à l'illustre auteur des _Lettres persanes_. Il ne m'est
+pas permis de tomber dans des considérations trop vulgaires, cependant
+je ne puis me dispenser de vous dire que le résultat le plus réel de la
+galanterie du prince, est de lui concilier la sympathie de la plus belle
+moitié de ses sujets.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous tournez au madrigal.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+On peut être sérieux et galant: vous en avez fourni la preuve. Je ne
+rabats rien de ma proposition. L'influence des femmes sur l'esprit
+public est considérable. En bonne politique, le prince est condamné à
+faire de la galanterie, alors même qu'au fond il ne s'en soucierait pas;
+mais le cas sera rare.
+
+Je puis vous assurer que si je suis bien les règles que je viens de
+tracer, on se souciera fort peu de la liberté dans mon royaume. On aura
+un souverain vigoureux, dissolu, plein d'esprit de chevalerie, adroit à
+tous les exercices du corps: on l'aimera. Les gens austères n'y feront
+rien; on suivra le torrent; bien plus, les hommes indépendants seront
+mis à l'index: on s'en écartera. On ne croira ni à leur caractère, ni à
+leur désintéressement. Ils passeront pour des mécontents qui veulent se
+faire acheter. Si çà et là, je n'encourageais pas le talent, on le
+repousserait de toutes parts, on marcherait sur les consciences comme
+sur le pavé. Mais au fond, je serai un prince moral; je ne permettrai
+pas que l'on aille au delà de certaines limites. Je respecterai la
+pudeur publique, partout où je verrai qu'elle veut être respectée. Les
+souillures ne m'atteindront pas, car je me déchargerai sur d'autres des
+parties odieuses de l'administration. Ce que l'on pourra dire de pis,
+c'est que je suis un bon prince mal entouré, que je veux le bien, que je
+le veux ardemment, que je le ferai toujours, quand on me l'indiquera.
+
+Si vous saviez combien il est facile de gouverner quand on a le pouvoir
+absolu. Là, point de contradiction, point de résistance; on peut suivre
+à loisir ses desseins, on a le temps de réparer ses fautes. On peut sans
+opposition faire le bonheur de son peuple, car c'est là ce qui me
+préoccupe toujours. Je puis vous affirmer que l'on ne s'ennuiera pas
+dans mon royaume; les esprits y seront sans cesse occupés par mille
+objets divers. Je donnerai au peuple le spectacle de mes équipages et
+des pompes de ma cour, on préparera de grandes cérémonies, je tracerai
+des jardins, j'offrirai l'hospitalité à des rois, je ferai venir des
+ambassades des pays les plus reculés. Tantôt ce seront des bruits de
+guerre, tantôt des complications diplomatiques sur lesquelles on
+glosera pendant des mois entiers; j'irai bien loin, je donnerai
+satisfaction même à la monomanie de la liberté. Les guerres qui se
+feront sous mon règne seront entreprises au nom de la liberté des
+peuples et de l'indépendance des nations, et pendant que sur mon passage
+les peuples m'acclameront, je dirai secrètement à l'oreille des rois
+absolus: Ne craignez rien, je suis des vôtres, je porte comme vous une
+couronne et je tiens à la conserver: _j'embrasse la liberté européenne,
+mais c'est pour l'étouffer_.
+
+Une seule chose pourrait peut-être, un moment, compromettre ma fortune;
+ce serait le jour où l'on reconnaîtra de tous côtés que ma politique
+n'est pas franche, que tous mes actes sont marqués au coin du calcul.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Quels seront donc les aveugles qui ne verront pas cela?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Mon peuple tout entier, sauf quelques coteries dont je me soucierai peu.
+J'ai d'ailleurs formé autour de moi une école d'hommes politiques d'une
+très grande force relative. Vous ne sauriez croire à quel point le
+machiavélisme est contagieux, et combien ses préceptes sont faciles à
+suivre. Dans toutes les branches du gouvernement il y aura des hommes de
+rien, ou de très-peu de conséquence, qui seront de véritables
+Machiavels au petit pied qui ruseront, qui dissimuleront, qui mentiront
+avec un imperturbable sang-froid; la vérité ne pourra se faire jour
+nulle part.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Si vous n'avez fait que railler d'un bout à l'autre de cet entretien,
+comme je le crois, Machiavel, je regarde cette ironie comme votre plus
+magnifique ouvrage.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Une ironie! Vous vous trompez bien si vous le pensez. Ne comprenez-vous
+pas que j'ai parlé sans voile, et que c'est la violence terrible de la
+vérité qui donne à mes paroles la couleur que vous croyez voir!
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous avez achevé.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Pas encore.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Achevez donc.
+
+
+
+
+VINGT-CINQUIÈME DIALOGUE.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je régnerai dix ans dans ces conditions, sans changer quoi que ce soit à
+ma législation; le succès définitif n'est qu'à ce prix. Rien, absolument
+rien, ne doit me faire varier pendant cet intervalle; le couvercle de la
+chaudière doit être de fer et de plomb; c'est pendant ce temps que
+s'élabore le phénomène de destruction de l'esprit factieux. Vous croyez
+peut-être qu'on est malheureux, qu'on se plaint. Ah! je serais
+inexcusable s'il en était ainsi; mais quand les ressorts seront le plus
+violemment tendus, quand je pèserai du poids le plus terrible sur la
+poitrine de mon peuple, voici ce qu'on dira: Nous n'avons que ce que
+nous méritons, souffrons.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous êtes bien aveugle si vous prenez cela pour une apologie de votre
+règne; si vous ne comprenez pas que l'expression de ces paroles est un
+regret violent du passé. C'est là un mot stoïque qui vous annonce le
+jour du châtiment.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous me troublez. L'heure est venue de détendre les ressorts, je vais
+rendre des libertés.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Mieux vaut mille fois l'excès de votre oppression; votre peuple vous
+répondra: gardez ce que vous avez pris.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Ah! que je reconnais bien là la haine implacable des partis. N'accorder
+rien à ses adversaires politiques, rien, pas même les bienfaits.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Non, Machiavel, rien avec vous, rien! la victime immolée ne reçoit pas
+de bienfaits de son bourreau.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Ah! que je pénétrerais aisément à cet égard la pensée secrète de mes
+ennemis. Ils se flattent, ils espèrent que la force d'expansion que je
+comprime me lancera tôt ou tard dans l'espace. Les insensés! Ils ne me
+connaîtront bien qu'à la fin. En politique que faut-il pour prévenir
+tout danger avec la plus grande compression possible? une imperceptible
+ouverture. On l'aura.
+
+Je ne rendrai pas des libertés considérables, à coup sûr; eh bien, voyez
+pourtant à quel point l'absolutisme aura déjà pénétré dans les moeurs.
+Je puis gager qu'au premier bruit de ces libertés, il s'élèvera autour
+de moi des rumeurs d'épouvante. Mes ministres, mes conseillers
+s'écrieront que j'abandonne le gouvernail, que tout est perdu. On me
+conjurera, au nom du salut de l'État, au nom du pays, de n'en rien
+faire; le peuple dira: à quoi songe-t-il? son génie baisse; les
+indifférents diront: le voilà à bout; les haineux diront: Il est mort.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Et ils auront tous raison, car un publiciste moderne[22] a dit avec une
+grande vérité: «Veut-on ravir aux hommes leurs droits? il ne faut rien
+faire à demi. Ce qu'on leur laisse, leur sert à reconquérir ce qu'on
+leur enlève. La main qui reste libre dégage l'autre de ses fers.»
+
+ [22] Benjamin Constant.
+ (_Note de l'éditeur_.)
+
+
+MACHIAVEL.
+
+C'est très-bien pensé; c'est très-vrai; je sais que je m'expose
+beaucoup. Vous voyez bien que l'on est injuste envers moi, que j'aime
+plus la liberté qu'on ne le dit. Vous m'avez demandé tout à l'heure si
+j'avais de l'abnégation, si je saurais me sacrifier pour mes peuples,
+descendre du trône au besoin: vous avez maintenant ma réponse, j'en puis
+descendre par le martyre.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous êtes bien attendri. Quelles libertés rendez-vous?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je permets à ma chambre législative de me témoigner chaque année, au
+moment du jour de l'an, l'expression de ses voeux dans une adresse.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Mais puisque l'immense majorité de la chambre vous est dévouée, que
+pouvez-vous recueillir sinon des remerciements et des témoignages
+d'admiration et d'amour?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Eh bien, oui. Ces témoignages ne sont-ils pas naturels?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Sont-ce toutes les libertés?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Mais cette première concession est considérable, quoique vous en disiez.
+Je ne m'en tiendrai cependant pas là. Il s'opère aujourd'hui en Europe
+un certain mouvement d'esprit contre la centralisation, non pas chez les
+masses, mais dans les classes éclairées. Je décentraliserai,
+c'est-à-dire que je donnerai à mes gouverneurs de province le droit de
+trancher beaucoup de petites questions locales soumises auparavant à
+l'approbation de mes ministres.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous ne faites que rendre la tyrannie plus insupportable si l'élément
+municipal n'est pour rien dans cette réforme.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Voilà bien la précipitation fatale de ceux qui réclament des réformes:
+il faut marcher à pas prudents dans la voie de la liberté. Je ne m'en
+tiens cependant pas là: je donne des libertés commerciales.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Vous en avez déjà parlé.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+C'est que le point industriel me touche toujours: je ne veux pas qu'on
+dise que ma législation va, par un excès de défiance envers le peuple,
+jusqu'à l'empêcher de pourvoir lui-même à sa subsistance. C'est pour
+cette raison que je fais présenter aux chambres des lois qui ont pour
+objet de déroger un peu aux dispositions prohibitives de l'association.
+Du reste, la tolérance de mon gouvernement rendait cette mesure
+parfaitement inutile, et comme, en fin de compte, il ne faut pas se
+désarmer, rien ne sera changé à la loi, si ce n'est la formule de la
+rédaction. On a aujourd'hui, dans les chambres, des députés qui se
+prêtent très-bien à ces innocents stratagèmes.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Est-ce tout?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Oui, car c'est beaucoup, trop peut-être; mais je crois pouvoir me
+rassurer: mon armée est enthousiaste, ma magistrature fidèle, et ma
+législation pénale fonctionne avec la régularité et la précision de ces
+mécanismes tout-puissants et terribles que la science moderne à
+inventés.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ainsi, vous ne touchez pas aux lois de la presse?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Vous ne le voudriez pas.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ni à la législation municipale?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Est-ce possible?
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ni à votre système de protectorat du suffrage?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Non.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ni à l'organisation du Sénat, ni à celle du Corps législatif, ni à votre
+système intérieur, ni à votre système extérieur, ni à votre régime
+économique, ni à votre régime financier?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Je ne touche qu'à ce que je vous ai dit. A proprement parler, je sors de
+la période de la terreur, j'entre dans la voie de la tolérance; je le
+puis sans dangers; je pourrais même rendre des libertés réelles, car il
+faudrait être bien dénué d'esprit politique pour ne pas reconnaître qu'à
+l'heure imaginaire que je suppose, ma législation a porté tous ses
+fruits. J'ai rempli le but que je vous avais annoncé; le caractère de la
+nation est changé; les légères facultés que j'ai rendues ont été pour
+moi la sonde avec laquelle j'ai mesuré la profondeur du résultat. Tout
+est fait, tout est consommé, il n'y a plus de résistance possible. Il
+n'y a plus d'écueil, il n'y a plus rien! Et cependant je ne rendrai
+rien. Vous l'avez dit, c'est là qu'est la vérité pratique.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Hâtez-vous de terminer, Machiavel. Puisse mon ombre ne vous rencontrer
+jamais, et que Dieu efface de ma mémoire jusqu'à la dernière trace de ce
+que je viens d'entendre!
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Prenez garde, Montesquieu; avant que la minute qui commence ne tombe
+dans l'éternité vous chercherez mes pas avec angoisse et le souvenir de
+cet entretien désolera éternellement votre âme.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Parlez!
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Revenons donc. J'ai fait tout ce que vous savez; par ces concessions à
+l'esprit libéral de mon temps, j'ai désarmé la haine des partis.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ah! vous ne laisserez donc pas tomber ce masque d'hypocrisie dont vous
+avez couvert des forfaits qu'aucune langue humaine n'a décrits. Vous
+voulez donc que je sorte de la nuit éternelle pour vous flétrir! Ah!
+Machiavel! vous-même n'aviez pas enseigné à dégrader à ce point
+l'humanité! Vous ne conspiriez pas contre la conscience, vous n'aviez
+pas conçu la pensée de faire de l'âme humaine une boue dans laquelle le
+divin créateur lui-même ne reconnaîtrait plus rien.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+C'est vrai, je suis dépassé.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Fuyez! ne prolongez pas un instant de plus cet entretien.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Avant que les ombres qui s'avancent en tumulte là-bas n'aient atteint ce
+noir ravin qui les sépare de nous, j'aurai fini; avant qu'elles ne
+l'aient atteint vous ne me reverrez plus et vous m'appellerez en vain.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Achevez donc, ce sera l'expiation de la témérité que j'ai commise en
+acceptant cette gageure sacrilége!
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Ah! liberté! voilà donc avec quelle force tu tiens dans quelques âmes
+quand le peuple te méprise ou se console de toi par des hochets.
+Laissez-moi vous conter à ce sujet une bien courte apologue:
+
+Dion raconte que le peuple romain était indigné contre Auguste à cause
+de certaines lois trop dures qu'il avait faites, mais que, sitôt qu'il
+eut, fait revenir le comédien Pilade, que les factieux avaient chassé
+de la ville, le mécontentement cessa.
+
+Voilà mon apologue. Maintenant voici la conclusion de l'auteur, car
+c'est un auteur que je cite:
+
+«Un pareil peuple sentait plus vivement la tyrannie lorsque l'on
+chassait un baladin que lorsqu'on lui enlevait toutes ses lois[23].»
+
+Savez-vous qui a écrit cela?
+
+ [23] _Esp. des lois_, liv. XIX, chap. II, p. 253.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Peu m'importe!
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Reconnaissez-vous donc, c'est vous-même. Je ne vois que des âmes basses
+autour de moi, qu'y puis-je faire? Les baladins ne manqueront pas sous
+mon règne et il faudra qu'ils se conduisent bien mal pour que je prenne
+le parti de les chasser.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Je ne sais si vous avez exactement rapporté mes paroles; mais voici une
+citation que je puis vous garantir: elle vengera éternellement les
+peuples que vous calomniez:
+
+«Les moeurs du prince contribuent autant à la liberté que les lois. Il
+peut, comme elle, faire des hommes des bêtes, et des bêtes des hommes;
+s'il aime les âmes libres, il aura des sujets, s'il aime les âmes
+basses, il aura des esclaves[24].»
+
+Voilà ma réponse, et si j'avais aujourd'hui à ajouter quelque chose à
+cette citation, je dirais:
+
+«Quand l'honnêteté publique est bannie du sein des cours, quand la
+corruption s'étale là sans pudeur, elle ne pénètre pourtant jamais que
+dans le coeur de ceux qui approchent un mauvais prince; l'amour de la
+vertu continue à vivre dans le sein du peuple, et la puissance de ce
+principe est si grande que le mauvais prince n'a qu'à disparaître pour
+que, par la force même des choses, l'honnêteté revienne dans la pratique
+du gouvernement en même temps que la liberté.»
+
+ [24] P. 173, chap. XXVII, liv. XII.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Cela est très-bien écrit, dans une forme très-simple. Il n'y a qu'un
+malheur à ce que vous venez de dire, c'est que, dans l'esprit comme dans
+l'âme de mes peuples, je personnifie la vertu, bien mieux, je
+personnifie la _liberté_, entendez-vous, comme je personnifie la
+révolution, le progrès, l'esprit moderne, tout ce qu'il y a de meilleur
+enfin dans le fond de la civilisation contemporaine. Je ne dis pas qu'on
+me respecte, je ne dis pas qu'on m'aime, je dis qu'on me vénère, je dis
+que le peuple m'adore; que, si je le voulais, je me ferais élever des
+autels, car, expliquez cela, j'ai les dons fatals qui agissent sur les
+masses. Dans votre pays on guillotinait Louis XVI qui ne voulait que le
+bien du peuple, qui le voulait avec toute la foi, toute l'ardeur d'une
+âme sincèrement honnête, et, quelques années auparavant, on avait élevé
+des autels à Louis XIV qui se souciait moins du peuple que de la
+dernière de ses maîtresses; qui, au moindre coup de tête, eût fait
+mitrailler la canaille en jouant aux dés avec Lauzun. Mais je suis, moi,
+bien plus que Louis XIV, avec le suffrage populaire qui me sert de base;
+je suis Washington, je suis Henri IV, je suis saint Louis,
+Charles-le-Sage, je prends vos meilleurs rois, pour vous faire honneur.
+Je suis un roi d'Égypte et d'Asie en même temps, je suis Pharaon, je
+suis Cyrus, je suis Alexandre, je suis Sardanapale; l'âme du peuple
+s'épanouit quand je passe; il court avec ivresse sur mes pas; je suis un
+objet d'idolâtrie; le père me montre du doigt à son fils, la mère
+invoque mon nom dans ses prières, la jeune fille me regarde en soupirant
+et songe que si mon regard tombait sur elle, par hasard, elle pourrait
+peut-être reposer un instant sur ma couche. Quand le malheureux est
+opprimé, il dit: _Si le roi le savait_; quand on veut se venger, qu'on
+espère un secours, on dit: _Le roi le saura_. On ne m'approche jamais,
+du reste, que l'on ne me trouve les mains pleines d'or. Ceux qui
+m'entourent, il est vrai, sont durs, violents, ils méritent parfois le
+bâton, mais il faut qu'il en soit ainsi; car leur caractère haïssable,
+méprisable, leur basse cupidité, leurs débordements, leurs gaspillages
+honteux, leur avarice crasse font contraste avec la douceur de mon
+caractère, mes allures simples, ma générosité inépuisable. On m'invoque,
+vous dis-je, comme un dieu; dans la grêle, dans la disette, dans les
+incendies, j'accours, la population se jette à mes pieds, elle
+m'emporterait au ciel dans ses bras, si Dieu lui donnait des ailes.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ce qui ne vous empêcherait pas de la broyer avec de la mitraille au
+moindre signe de résistance.
+
+
+MACHIAVEL.
+
+C'est vrai, mais l'amour n'existe pas sans la crainte.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ce songe affreux est-il fini?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Un songe! Ah! Montesquieu! vous allez pleurer longtemps: déchirez
+l'_Esprit des lois_, demandez à Dieu de vous donner l'oubli pour votre
+part dans le ciel; car voici venir la vérité terrible dont vous avez
+déjà le pressentiment; il n'y a pas de songe dans ce que je viens de
+vous dire.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Qu'allez-vous m'apprendre!
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Ce que je viens de vous décrire, cet ensemble de choses monstrueuses
+devant lesquelles l'esprit recule épouvanté, cette oeuvre que l'enfer
+même pouvait seul accomplir, tout cela est fait, tout cela existe, tout
+cela prospère à la face du soleil, à l'heure qu'il est, sur un point de
+ce globe que nous avons quitté.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Où?
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Non, ce serait vous infliger une seconde mort.
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Ah! parlez, au nom du ciel!
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Eh bien!...
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Quoi?...
+
+
+MACHIAVEL.
+
+L'heure est passée! Ne voyez-vous pas que le tourbillon m'emporte!
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Machiavel!!
+
+
+MACHIAVEL.
+
+Voyez ces ombres qui passent non loin de vous en se couvrant les yeux;
+les reconnaissez-vous? ce sont des gloires qui ont fait l'envie du monde
+entier. A l'heure qu'il est, elles redemandent à Dieu leur patrie!...
+
+
+MONTESQUIEU.
+
+Dieu éternel, qu'avez-vous permis!...
+
+
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES.
+
+
+1re PARTIE.--PREMIER DIALOGUE
+
+Rencontre de Machiavel et de Montesquieu aux enfers.
+
+Machiavel fait l'éloge de la vie posthume. Il se plaint de la
+réprobation que la postérité a attachée à son nom, et se justifie.
+
+Son seul crime a été de dire la vérité aux peuples comme aux rois; le
+_machiavélisme est antérieur à Machiavel_.
+
+Son système philosophique et moral; théorie de la force.--Négation de la
+morale et du droit en politique.
+
+Les grands hommes font le bien des sociétés en violant toutes les lois.
+_Le bien sort du mal_.
+
+Causes de la préférence donnée à la monarchie absolue.--Incapacité de la
+démocratie.--Despotisme favorable au développement des grandes
+civilisations.
+
+
+DEUXIÈME DIALOGUE
+
+Réponse de Montesquieu.--Les doctrines de Machiavel n'ont point de base
+philosophique.--La force et l'astuce ne sont pas des principes.
+
+Les pouvoirs les plus arbitraires sont obligés de s'appuyer sur le
+droit. La raison d'État n'est que l'intérêt particulier du Prince ou de
+ses favoris.
+
+Le droit et la morale sont les fondements de la politique. Inconséquence
+du système contraire. Si le Prince s'affranchit des règles de la morale,
+les sujets en feront autant.
+
+Les grands hommes qui violent les lois sous prétexte de sauver l'État
+font plus de mal que de bien. L'anarchie est souvent bien moins funeste
+que le despotisme.
+
+Incompatibilité du despotisme avec l'état actuel des institutions chez
+les principaux peuples de l'Europe.--Machiavel invite Montesquieu à
+justifier cette proposition.
+
+
+TROISIÈME DIALOGUE
+
+Développement des idées de Montesquieu.--La confusion des pouvoirs est
+la cause première du despotisme et de l'anarchie.
+
+Influence des moeurs politiques sous l'empire desquelles le _Traité du
+Prince_ a été écrit. Progrès de la science sociale en Europe.
+
+Vaste système de garanties dont les nations se sont entourées. Traités,
+constitutions, lois civiles.
+
+Séparation des trois pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. C'est
+le principe générateur de la liberté politique, le principal obstacle à
+la tyrannie.
+
+Que le régime représentatif est le mode de gouvernement le mieux
+approprié aux temps modernes. Conciliation de l'ordre et de la liberté.
+
+Justice, base essentielle du gouvernement. Le Monarque qui pratiquerait
+aujourd'hui les maximes du _Traité du Prince_ serait mis au ban de
+l'Europe.
+
+Machiavel soutient que ses maximes n'ont pas cessé de prévaloir dans la
+politique des princes.--Il offre de le prouver.
+
+
+QUATRIÈME DIALOGUE
+
+Machiavel fait la critique du régime constitutionnel. Les pouvoirs
+resteront immobiles ou sortiront violemment de leur orbite.
+
+Masse du peuple indifférente aux libertés publiques dont la jouissance
+réelle lui échappe.
+
+Régime représentatif inconciliable avec le principe de la souveraineté
+populaire et l'équilibre des pouvoirs.
+
+Révolutions. Que la souveraineté populaire conduit à l'anarchie et
+l'anarchie au despotisme.
+
+État moral et social des peuples modernes incompatible avec la liberté.
+
+Le salut est dans la centralisation.
+
+Césarisme du Bas-Empire. Inde et Chine.
+
+
+CINQUIÈME DIALOGUE
+
+La fatalité du despotisme est une idée que Montesquieu continue à
+combattre.
+
+Machiavel a pris pour des lois universelles des faits qui ne sont que
+des accidents.
+
+Développement progressif des institutions libérales depuis le système
+féodal jusqu'au régime représentatif.
+
+Les institutions ne se corrompent qu'avec la perte de la liberté. Il
+faut donc la maintenir avec soin dans l'économie des pouvoirs.
+
+Montesquieu n'admet pas sans réserve le principe de la souveraineté
+populaire. Comment il entend ce principe. Du droit divin, du droit
+humain.
+
+
+SIXIÈME DIALOGUE
+
+Continuation du même sujet.--Antiquité du principe électif. Il est la
+base primordiale de la souveraineté.
+
+Conséquences extrêmes de la souveraineté du peuple.--Les révolutions ne
+seront pas plus fréquentes sous l'empire de ce principe.
+
+Rôle considérable de l'industrie dans la civilisation moderne.
+L'industrie est aussi inconciliable avec les révolutions qu'avec le
+despotisme.
+
+Le despotisme est tellement sorti des moeurs dans les sociétés les plus
+avancées de l'Europe, que Montesquieu défie Machiavel de trouver le
+moyen de l'y ramener.
+
+Machiavel accepte le défi, et le dialogue s'engage sur cette donnée.
+
+
+SEPTIÈME DIALOGUE
+
+Machiavel généralise d'abord le système qu'il se propose d'employer.
+
+Ses doctrines sont de tous les temps; dans le siècle même, il a des
+petits-fils qui savent le prix de ses leçons.
+
+Il ne s'agit que de mettre le despotisme en harmonie avec les moeurs
+modernes.--Principales règles qu'il déduit pour arrêter le mouvement
+dans les sociétés contemporaines.
+
+Politique intérieure, politique extérieure.
+
+Nouvelles règles empruntées au régime industriel.
+
+Comment on peut se servir de la presse, de la tribune et des subtilités
+du droit.
+
+A qui il faut donner le pouvoir.
+
+Que par ces divers moyens on change le caractère de la nation la plus
+indomptable et on la rend aussi docile à la tyrannie qu'un petit peuple
+de l'Asie.
+
+Montesquieu engage Machiavel à sortir des généralités; il le met en
+présence d'un État fondé sur des institutions représentatives et lui
+demande comment il pourra retourner de là au pouvoir absolu.
+
+
+2e PARTIE.--HUITIÈME DIALOGUE.--_La politique de Machiavel en action_
+
+On a raison, par un coup d'État, de l'ordre de choses constitué.
+
+On s'appuie sur le peuple et pendant la dictature on remanie toute la
+législation.
+
+Nécessité d'imprimer la terreur, au lendemain d'un coup d'État. Pacte du
+sang avec l'armée. Que l'usurpateur doit frapper toute la monnaie à son
+effigie.
+
+Il fera une constitution nouvelle et ne craindra pas de lui donner pour
+base les grands principes du droit moderne.
+
+Comment il s'y prendra pour ne pas appliquer ces principes et les
+écarter successivement.
+
+
+NEUVIÈME DIALOGUE.--_La Constitution_
+
+Continuation du même sujet. On fait ratifier par le peuple le coup
+d'État.
+
+On établit le suffrage universel; il en sort l'absolutisme.
+
+La constitution doit être l'oeuvre d'un seul homme; soumise au suffrage
+sans discussion, présentée en bloc, acceptée en bloc.
+
+Pour changer la complexion politique de l'État, il suffit de changer la
+disposition des organes: Sénat, Corps législatif, Conseil d'État, etc.
+
+_Du Corps législatif_. Suppression de la responsabilité ministérielle et
+de l'initiative parlementaire. La proposition des lois n'appartient
+qu'au Prince.
+
+On se garantit contre la souveraineté du peuple par le droit d'appel au
+peuple et le droit de déclarer l'état de siége.
+
+Suppression du droit d'amendement. Restriction du nombre des
+députés.--Salariat des députés. Raccourcissement des sessions.--Pouvoir
+discrétionnaire de convocation, de prorogation et de dissolution.
+
+
+DIXIÈME DIALOGUE.--La Constitution. (Suite.)
+
+_Du Sénat et de son organisation_. Le Sénat ne doit être qu'un simulacre
+de corps politique destiné à couvrir l'action du Prince et à lui
+transmettre le pouvoir absolu et discrétionnaire sur toutes les lois.
+
+_Du Conseil d'État_. Il doit jouer dans une autre sphère le même rôle
+que le Sénat. Il transmet au Prince le pouvoir réglementaire et
+judiciaire.
+
+La Constitution est faite. Récapitulation des diverses manières dont le
+Prince fait la loi dans ce système. Il la fait de sept manières.
+
+Aussitôt après la Constitution, le Prince doit décréter une série de
+lois qui écarteront, par voie d'exception, les principes de droit public
+reconnus en bloc dans la constitution.
+
+
+ONZIÈME DIALOGUE.--_Des lois_
+
+_De la presse_. Esprit des lois de Machiavel. Sa définition de la
+liberté est empruntée à Montesquieu.
+
+Machiavel s'occupe d'abord de la législation de la Presse dans son
+royaume. Elle s'étendra aux journaux comme aux livres.
+
+Autorisation du Gouvernement pour fonder un journal et pour tous
+changements dans le personnel de la rédaction.
+
+Mesures fiscales pour enrayer l'industrie de la Presse. Abolition du
+jury en matière de Presse.--Pénalités par voie administrative et
+judiciaire. Système des avertissements. Interdiction des comptes rendus
+législatifs et des procès de Presse.
+
+Répression des fausses nouvelles,--cordons de ceinture contre les
+journaux étrangers. Défense d'importer des écrits non autorisés.--Lois
+contre les nationaux qui écriront à l'étranger contre le
+gouvernement.--Lois du même genre imposées aux petits États-frontières
+contre leurs propres nationaux.--Les correspondants étrangers doivent
+être à la solde du gouvernement.
+
+Moyens de refréner les livres.--Brevets délivrés par le gouvernement
+aux imprimeurs, éditeurs et libraires.--Retraits facultatifs de ces
+brevets.--Responsabilité pénale des imprimeurs. Elle oblige ces derniers
+à faire eux-mêmes la police des livres et à en référer aux agents de
+l'administration.
+
+
+DOUZIÈME DIALOGUE.--_De la Presse_ (suite)
+
+Comment le gouvernement de Machiavel annihilera la Presse en se faisant
+journaliste.
+
+Les feuilles dévouées au gouvernement seront deux fois plus nombreuses
+que les feuilles indépendantes. Journaux officiels, semi-officiels,
+officieux, semi-officieux.
+
+Journaux libéraux, démocratiques, révolutionnaires tenus à la solde du
+gouvernement à l'insu du public. Mode d'organisation et de direction.
+
+Maniement de l'opinion. Tactique, manéges, ballons d'essais.
+
+Journaux de province. Importance de leur rôle.
+
+Censure administrative sur les journaux.--Communiqués.--Interdiction de
+reproduire certaines nouvelles privées.
+
+Les discours, les rapports et les comptes-rendus officiels sont une
+annexe de la Presse gouvernementale.--Procédés de langage, artifices et
+style nécessaires pour s'emparer de l'opinion publique.
+
+Éloge perpétuel du gouvernement.--Reproduction de prétendus articles de
+journaux étrangers qui rendent hommage à la politique du
+gouvernement.--Critique des anciens gouvernements.--Tolérance en fait de
+discussions religieuses et de littérature légère.
+
+
+TREIZIÈME DIALOGUE.--_Des complots_
+
+Compte de victimes à faire pour assurer la tranquillité.
+
+_Des sociétés secrètes_. Leur danger.--Déportation et proscription en
+masse de ceux qui en auront fait partie.
+
+Déportation facultative de ceux qui resteront sur le territoire.
+
+Lois pénales contre ceux qui s'affilieront à l'avenir.
+
+Existence légale donnée à certaines sociétés secrètes dont le
+gouvernement nommera les chefs, afin de tout savoir et de tout diriger.
+
+Lois contre le droit de réunion et d'association.
+
+Modification de l'organisation judiciaire. Moyens d'agir sur la
+magistrature sans abroger expressément l'inamovibilité des juges.
+
+
+QUATORZIÈME DIALOGUE.--_Des institutions antérieurement existantes_
+
+Ressources que Machiavel leur emprunte.
+
+_Garantie constitutionnelle_. Que c'est une immensité absolue, mais
+nécessaire, accordée aux agents du gouvernement.
+
+_Du ministère public_. Parti que l'on peut tirer de cette institution.
+
+_Cour de Cassation_; danger que présenterait cette juridiction si elle
+était trop indépendante.
+
+Des ressources que présente l'art de la jurisprudence dans l'application
+des lois qui touchent à l'exercice des droits politiques.
+
+Comment on supplée à un texte de loi par un arrêt. Exemples.
+
+Moyen de prévenir autant que possible, dans certains cas délicats, le
+recours des citoyens aux tribunaux.--Déclarations officieuses de
+l'administration que la loi s'applique à tel ou tel cas ou dans tel et
+tel sens. Résultat de ces déclarations.
+
+
+QUINZIÈME DIALOGUE.--_Du suffrage_
+
+Des difficultés à éviter dans l'application du suffrage universel.
+
+Il faut enlever à l'élection la nomination des chefs de corps dans tous
+les conseils d'administration qui sont issus du suffrage.
+
+Que le suffrage universel ne saurait, sans le plus grand péril, être
+abandonné à lui-même pour l'élection des députés.
+
+Il faut lier les candidats par un serment préalable.--Le gouvernement
+doit poser ses candidats en face des électeurs, et faire concourir à
+leur nomination tous les agents dont il dispose.
+
+Les électeurs ne doivent pas avoir la faculté de se réunir pour
+concerter leur vote. On doit éviter de les faire voter dans les centres
+d'agglomération.
+
+Suppression du scrutin de liste: Démembrement des circonscriptions
+électorales où l'opposition se fait sentir.--Comment ou peut gagner le
+suffrage sans l'acheter directement.
+
+De l'opposition dans les Chambres. De la stratégie parlementaire et de
+l'art d'enlever le vote.
+
+
+SEIZIÈME DIALOGUE.--_De certaines corporations_
+
+Danger que présentent les forces collectives en général.
+
+_Des gardes nationales_. Nécessité de les dissoudre. Organisation et
+désorganisation facultatives.
+
+_De l'Université_. Qu'elle doit être entièrement sous la dépendance de
+l'État, afin que le gouvernement puisse diriger l'esprit de la
+jeunesse.--Suppression des chaires de droit constitutionnel.--Que
+l'enseignement et l'apologie de l'histoire contemporaine seraient
+très-utiles pour imprimer l'amour et la vénération du Prince dans les
+générations futures.--Mobilisation de l'influence gouvernementale au
+moyen de cours libres faits par les professeurs d'université.
+
+_Du Barreau_. Réformes désirables. Les avocats doivent exercer leur
+profession sous le contrôle du gouvernement et être nommés par lui.
+
+_Du Clergé_. De la possibilité pour un Prince de cumuler la souveraineté
+spirituelle avec la souveraineté politique. Danger que l'indépendance du
+sacerdoce fait courir à l'État.
+
+De la politique à tenir avec le souverain pontife. Menace perpétuelle
+d'un schisme très-efficace pour le contenir.
+
+Que le meilleur moyen serait de pouvoir tenir garnison à Rome, à moins
+que l'on ne se décide à détruire le pouvoir temporel.
+
+
+DIX-SEPTIÈME DIALOGUE.--_De la police_
+
+Vaste développement qu'il faut donner à cette institution.
+
+Ministère de la police. Changement de nom si le nom déplaît.--Police
+intérieure, police extérieure.--Services correspondants dans tous les
+ministères.--Services de police internationale.
+
+Rôle que l'on peut faire jouer à un Prince du sang.
+
+Rétablissement du cabinet noir nécessaire.
+
+Des fausses conspirations. Leur utilité. Moyen d'exciter la popularité
+en faveur du Prince et d'obtenir des lois d'État exceptionnelles.
+
+Escouades invisibles qui doivent environner le Prince quand il sort.
+Perfectionnements de la civilisation moderne à cet égard.
+
+Diffusion de la police dans tous les rangs de la société.
+
+Qu'il est à propos d'user d'une certaine tolérance quand on a entre les
+mains toute la puissance de la force armée et de la police.
+
+Comme quoi le droit de statuer sur la liberté individuelle doit
+appartenir à un magistrat unique et non à un conseil.
+
+Assimilation des délits politiques aux délits de droit commun. Effet
+salutaire.
+
+Listes du jury criminel composées par les agents du gouvernement. De la
+juridiction en matière de simple délit politique.
+
+
+3e PARTIE.--DIX-HUITIÈME DIALOGUE. _Des Finances et de leur esprit_
+
+Objections de Montesquieu. Le despotisme ne peut s'allier qu'avec le
+système des conquêtes et le gouvernement militaire.
+
+Obstacles dans le régime économique. L'absolutisme ébranle le droit de
+propriété.
+
+Obstacles dans le régime financier. L'arbitraire en politique implique
+l'arbitraire en finances. Vote de l'impôt, principe fondamental.
+
+Réponse de Machiavel. Il s'appuie sur le prolétariat qui est
+désintéressé dans les combinaisons financières, et ses députés sont
+salariés.
+
+Montesquieu répond que le mécanisme financier des États modernes résiste
+de lui-même aux exigences du pouvoir absolu. Des budgets. Leur mode de
+confection.
+
+
+DIX-NEUVIÈME DIALOGUE. _Du système budgétaire_ (suite)
+
+Garanties que présente ce système d'après Montesquieu. Équilibre
+nécessaire des recettes et des dépenses. Vote distinct du budget des
+recettes et du budget des dépenses. Interdiction d'ouvrir des crédits
+supplémentaires et extraordinaires. Vote du budget par chapitre. Cour
+des comptes.
+
+Réponse de Machiavel. Les finances sont de toutes les parties de la
+politique celle qui se prête le mieux aux doctrines du machiavélisme.
+
+Il ne touchera pas à la Cour des comptes, qu'il regarde comme une
+institution ingénue. Il se réjouit de la régularité de la perception des
+deniers publics et des merveilles de la comptabilité.
+
+Il abroge les lois qui garantissent l'équilibre des budgets, le contrôle
+et la limitation des dépenses.
+
+
+VINGTIÈME DIALOGUE. _Continuation du même sujet_
+
+Que les budgets ne sont que des cadres élastiques qui doivent s'étendre
+à volonté. Le vote législatif n'est au fond qu'une homologation pure et
+simple.
+
+De l'art de présenter le budget, de grouper les chiffres. Importance de
+la distinction entre le budget ordinaire et le budget extraordinaire.
+Artifices pour masquer les dépenses et le déficit. Que le formalisme
+financier doit être impénétrable.
+
+Des Emprunts. Montesquieu explique que l'amortissement est un obstacle
+indirect à la dépense. Machiavel n'amortira pas; raisons qu'il en donne.
+
+Que l'administration des finances est en grande partie une affaire de
+presse. Parti qu'on peut tirer des comptes-rendus et des rapports
+officiels.
+
+Phrases, formules et procédés de langage, promesses, espérances dont on
+doit user soit pour donner de la confiance aux contribuables, soit pour
+préparer à l'avance un déficit, soit pour l'atténuer quand il est
+produit.
+
+Que parfois il faut avouer hardiment qu'on s'est trop engagé et annoncer
+de sévères résolutions d'économie. Parti que l'on tire de ces
+déclarations.
+
+
+VINGT ET UNIÈME DIALOGUE.--_Des Emprunts_ (suite)
+
+Machiavel fait l'apologie des emprunts. Nouveaux procédés d'emprunt par
+les États. Souscriptions publiques.
+
+Autres moyens de se procurer des fonds. Bons du trésor. Prêts par les
+banques publiques, par les provinces et par les villes. Mobilisation en
+rentes des biens des communes et des établissements publics. Vente des
+domaines nationaux.
+
+Institutions de crédit et de prévoyance. Sont un moyen de disposer de
+toute la fortune publique et de lier le sort des citoyens au maintien du
+pouvoir établi.
+
+Comment on paie. Augmentation des impôts. Conversion. Consolidation.
+Guerres.
+
+Comment on soutient le crédit public. Grands établissements de crédit
+dont la mission ostensible est de prêter à l'industrie, dont le but
+caché est de soutenir le cours des fonds publics.
+
+
+IVe PARTIE.--VINGT-DEUXIÈME DIALOGUE.--_Grandeurs du règne_
+
+Les actes de Machiavel seront en rapport avec l'étendue des ressources
+dont il dispose.--Il va justifier la théorie _que le bien sort du mal_.
+
+Guerres dans les quatre parties du monde. Il suivra les traces des plus
+grands conquérants.
+
+Au dedans, constructions gigantesques. Essor donné à l'esprit de
+spéculation et d'entreprise. Libertés industrielles. Amélioration du
+sort des classes ouvrières.
+
+Réflexions de Montesquieu sur toutes ces choses.
+
+
+VINGT-TROISIÈME DIALOGUE.--_Des divers autres moyens que Machiavel
+emploiera pour consolider son empire et perpétuer sa dynastie_
+
+Établissement d'une garde prétorienne prête à fondre sur les parties
+chancelantes de l'empire.
+
+Retour sur les constructions et sur leur utilité politique. Réalisation
+de l'idée de l'organisation du travail.--Jacquerie préparée en cas de
+renversement du pouvoir.
+
+Voies stratégiques, bastilles, cités ouvrières dans la prévision des
+insurrections. Le peuple construisant contre lui-même des forteresses.
+
+_Des petits moyens_.--Trophées, emblèmes, images et statues qui
+rappellent de toutes parts la grandeur du Prince.
+
+Le nom Royal donné à toutes les institutions et à toutes les charges.
+
+Rues, places publiques et carrefours doivent porter les noms historiques
+du règne.
+
+De la bureaucratie.--Qu'il faut multiplier les emplois.
+
+Des décorations et de leur usage. Moyens de se faire d'innombrables
+partisans à peu de frais.
+
+Création de titres et restauration des plus grands noms depuis
+Charlemagne.
+
+Utilité du cérémonial et de l'étiquette. Des pompes et des fêtes.--De
+l'excitation au luxe et aux jouissances sensuelles comme diversion aux
+préoccupations politiques.
+
+_Des moyens moraux_. Appauvrissement des caractères. De la misère morale
+et de son utilité.
+
+Comme quoi d'ailleurs aucun de ces moyens ne nuit à la considération du
+Prince et à la dignité de son règne.
+
+
+VINGT-QUATRIÈME DIALOGUE.--_Particularités de la physionomie du Prince
+tel que Machiavel le conçoit_
+
+Impénétrabilité de ses desseins. Prestige qu'elle donne au Prince.--Mot
+sur Borgia et Alexandre VI.
+
+Moyens de prévenir la coalition des puissances étrangères trompées tour
+à tour. Reconstitution d'un État déchu qui donne trois cent mille hommes
+de plus contre l'Europe armée.
+
+Des conseils et de l'usage que le Prince doit en faire.
+
+Que certains vices sont des vertus dans le Prince. De la duplicité.
+Combien elle est nécessaire. Tout consiste à créer en toutes choses des
+apparences.
+
+Mots qui signifieront le contraire de ce qu'ils paraîtront indiquer.
+
+Langage que le Prince doit tenir dans un État à base démocratique.
+
+Que le Prince doit se proposer pour modèle un grand homme des temps
+passés et écrire sa vie.
+
+Comme quoi il est nécessaire que le Prince soit vindicatif. Avec quelle
+facilité les victimes oublient: Mot de Tacite.
+
+Que les récompenses doivent suivre immédiatement le service rendu.
+
+Utilité de la superstition. Elle habitue le peuple à compter sur
+l'étoile du Prince. Machiavel est le plus heureux des joueurs et sa
+chance ne peut jamais tourner.
+
+Nécessité de la galanterie. Elle attache la plus belle moitié des
+sujets.
+
+Combien il est facile de gouverner avec le pouvoir absolu. Joies de
+toutes sortes que Machiavel donnera à son peuple.--Guerres au nom de
+l'indépendance européenne. Il embrassera la liberté de l'Europe, mais
+pour l'étouffer.
+
+École d'hommes politiques formés par les soins du Prince. L'État sera
+rempli de Machiavels au petit pied.
+
+
+VINGT-CINQUIÈME ET DERNIER DIALOGUE.--_Le dernier mot_
+
+Douze ans de règne dans ces conditions. L'oeuvre de Machiavel est
+consommé. L'esprit public est détruit. Le caractère de la nation est
+changé.
+
+Restitution de certaines libertés. Rien n'est changé au système. Les
+concessions ne sont que des apparences. On est seulement sorti de la
+période de la terreur.
+
+Stigmate infligé par Montesquieu. Il ne veut plus rien entendre.
+
+Anecdote de Dion sur Auguste. Citation vengeresse de Montesquieu.
+
+Apologie de Machiavel couronné. Il est plus grand que Louis XIV,
+qu'Henri IV et que Washington. Le peuple l'adore.
+
+Montesquieu traite de visions et de chimères le système de gouvernement
+que vient d'échafauder Machiavel.
+
+Machiavel répond que tout ce qu'il vient de dire existe identiquement
+sur un point du globe.
+
+Montesquieu presse Machiavel de lui nommer le royaume où les choses se
+passent ainsi.
+
+Machiavel va parler; un tourbillon d'âmes l'emporte.
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Dialogue aux enfers entre Machiavel et
+Montesquieu, by Maurice Joly
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13187 ***