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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13190 ***
+
+DE L’IMPORTANCE DES LIVRES DE RAISON
+
+AU POINT DE VUE ARCHÉOLOGIQUE
+
+PAR
+
+Louis GUIBERT
+
+
+
+
+CAEN, HENRI DELESQUES, IMPRIMEUR-LIBRAIRE
+
+1892
+
+
+
+
+_Extrait du Compte-rendu du LVIIe Congrès archéologique de France_ tenu en
+1890, à Brive
+
+
+
+
+Les _Livres de raison_, tenus jadis au foyer de presque toutes nos familles
+de moyenne et de petite noblesse, de magistrature, de riche bourgeoisie,
+--en usage chez les artisans des villes comme chez les propriétaires
+ruraux, avaient été, jusqu'à ces dernières années, complètement négligés
+par les érudits. Il y a cinquante ans, nul ne songeait à les disputer
+aux rats, aux vers et à l'humidité, à les tirer de la poussière des
+greniers où ils dormaient oubliés depuis la Révolution,--depuis plus
+longtemps, peut-être; car, bien avant 1789, les liens de la famille
+s'étaient relâchés, et le respect des traditions avait perdu son empire.
+A peine quelques descendants respectueux avaient-ils pris les précautions
+indispensables pour soustraire les notes intimes de leurs ancêtres à
+toutes les causes de destruction qui les menaçaient. Un certain nombre de
+manuscrits domestiques furent ainsi sauvés; mais on ne les feuilleta
+guère, et, dans ceux qu'on ouvrit, on chercha surtout des renseignements
+généalogiques. C'est là sans doute un des genres d'informations qu'on peut
+leur demander; mais leur valeur à ce point de vue, si notable qu'elle soit,
+constitue un de leurs moindres mérites, et ils présentent, à beaucoup
+d'autres égards, un intérêt plus sérieux et d'un ordre incomparablement
+plus élevé.
+
+Tout le reste, néanmoins, n'importait guère à cette époque, pourtant si peu
+éloignée de nous. La science sociale n'existait pas encore, et les grandes
+questions qu'elle devait agiter plus tard se devinaient à peine derrière
+les formules si discutées de l'économie politique. L'archéologie
+entrevoyait les larges perspectives de l'horizon qu'embrasse aujourd'hui
+son regard; mais comme sa marche était chancelante et laborieux ses
+progrès! Que d'incertitudes, que d'hésitations, de lenteurs, faute de
+points de départ fixes, de points de comparaison bien reconnus et bien
+déterminés, faute d'une méthode scientifique, d'une critique un peu sévère,
+de rigoureuses définitions!... Pour l'histoire, elle croyait avoir tout dit
+quand elle avait retracé avec plus ou moins de fidélité les grands chocs
+des peuples, la succession des monarques, les événements principaux de
+chaque règne, les bruyantes et monotones vicissitudes des batailles. Que
+pouvaient fournir à des récits d'aussi haute volée les modestes registres
+de ces marchands, de ces notaires, de ces gentils-hommes de campagne? Un
+jour vint pourtant où l'histoire élargit le champ de ses investigations,
+aperçut le peuple tout entier au-dessous du prince et entreprit de scruter
+la vie des diverses classes de la nation dans tous ses détails. Quelques
+chercheurs s'avisèrent de l'intérêt qu'offriraient les témoignages
+des livres de raison, bien moins suspects que les mémoires ou les
+correspondances des gens de cour. On ouvrit donc les vieux registres,
+que des mains filiales avaient seules touchés pendant des siècles, et on
+les interrogea avec une certaine curiosité, mais avec trop de respect
+peut-être: il faut dire qu'ils étaient de mine passablement rébarbative,
+et que tout, dans la plupart de ces vénérables volumes, semblait fait pour
+décourager le lecteur: l'écriture, d'un déchiffrement parfois malaisé, la
+multiplicité des abréviations et des signes d'apparence cabalistique,
+le désordre des documents, les intercalations fréquentes, la forme même
+des actes et des notes, l'obscurité de maint passage, le défaut absolu
+d'intérêt d'un grand nombre de mentions. Mais quand le travailleur avait
+vaincu les premières difficultés et s'était familiarisé avec son manuscrit,
+quelles larges compensations celui-ci lui réservait! Que de révélations
+charmantes! Que de bonnes fortunes imprévues!
+
+Un écrivain de talent et de coeur, M. Charles de Ribbe, réussit enfin
+A appeler sur cette catégorie de documents l'attention du grand public
+En même temps qu'il faisait apprécier toute leur valeur, toute la
+Variété de leurs ressources aux érudits. Grâce à lui, tout le monde,
+depuis une quinzaine d'années, a largement puisé à cette nouvelle source
+d'informations. Le retard même qu'on a mis à y recourir semble accroître
+l'ardeur passionnée avec laquelle on recherche, on signale, on dépouille,
+on scrute nos vieux manuscrits domestiques.
+
+Nul n'ignore aujourd'hui qu'un livre de raison est un registre où le
+Père de famille consignait, avec la mention de tous les événements de
+Quelque importance survenus dans sa maison ou intéressant les siens, le
+compte-rendu détaillé de sa gestion du patrimoine et les faits qui avaient
+pu influer sur cette gestion. Le livre de raison—-_liber rationis, liber
+rationum_-—est avant tout et surtout, comme son nom l'indique, un livre de
+comptes. Ce sont donc des comptes qu'on doit s'attendre à y trouver. Mais
+le budget d'une famille résume son histoire et sa vie tout entière. Le Play
+le savait bien, lui qui, en tête de chacune de ses précieuses monographies,
+a placé le budget détaillé du foyer. Aussi combien de renseignements
+variés, de mentions intéressantes le lecteur va rencontrer en feuilletant
+ces pages bourrées de chiffres et surchargées de notes! Chaque génération,
+par la main de son chef, a écrit dans ces registres ses mémoires intimes,
+pour les laisser à la génération qui la suivait, à titre de document
+pratique, de leçon et aussi de justification; car le père est responsable,
+devant les siens comme devant Dieu, de la famille dont le gouvernement
+lui a été confié, et plus absolu est son pouvoir, plus lourde est sa
+responsabilité.... Le rédacteur du registre jette parfois un coup d'oeil
+au-delà de l'horizon domestique et note les événements extérieurs qui
+le touchent de près ou qui l'impressionnent vivement. Il recueille pour
+lui-même et pour ses successeurs quantité d'indications utiles et
+s'empresse de les consigner à son livre. Tantôt c'est le secret d'une
+composition pharmaceutique d'une efficacité cent fois éprouvée, tantôt
+c'est l'énumération des mystérieuses propriétés de certaines plantes, de
+certaines liqueurs, les vertus magiques de certaines combinaisons de
+chiffres, de lettres ou de mots. Voici des prières d'un effet certain et
+des invocations auxquelles les saints ne peuvent rester sourds: tout cela
+entre deux relevés de comptes, entre une reconnaissance de dette et un bail
+à cheptel. Le père de famille copie sur son livre ses inventaires, les
+contrats qu'il passe dans les circonstances les plus diverses; il mentionne
+l'argent qu'il dépense et l'argent qu'il reçoit, celui qu'il prête, les
+travaux qu'il fait exécuter, ses acquisitions, ses procès, ses maladies,
+et Dieu sait avec quels détails! La note du médecin prend place au registre
+à côté de celle du meunier, du maçon, du boucher et du tailleur. Bref,
+il y a un peu de tout, ou, pour parler plus exactement, beaucoup de tout
+dans ces livres si dédaignés naguère. On y rencontre surtout ce qu'on ne
+pourrait espérer de trouver nulle part ailleurs: des notes intimes, écrites
+pour les enfants et non destinées au public.
+
+Sauf quelques indications sommaires données sur trois ou quatre manuscrits
+de famille, par M. l'abbé A. Lecler, dans ses notes et ses additions au
+_Nobiliaire de la Généralité de Limoges_, de l'abbé Nadaud, aucun livre
+de raison, limousin ou marchois, n'avait encore été, à la date de 1877,
+l'objet d'une étude sérieuse. M. Fernand de Malliard eut, vers cette
+époque, la bonne fortune de rentrer en possession d'un registre domestique,
+embrassant une période de plus d'un siècle et demi (1507-1662) et
+concernant sa propre famille: suivant, le premier dans notre province, les
+exemples et les conseils de M. de Ribbe, il publia, dans le _Bulletin de
+la Société scientifique, archéologique et historique de Brive_, de 1879 à
+1882, ce précieux et intéressant manuscrit, en le faisant accompagner de
+savants commentaires et de notes excellentes, de nature à décourager les
+futurs éditeurs de registres domestiques dans notre pays. Tout en nous
+résignant à la perspective de présenter au public un travail moins
+satisfaisant à beaucoup d'égards, nous avons pensé néanmoins que la
+publication de nouveaux documents de ce genre, en aussi grand nombre que
+possible, serait une oeuvre utile, et, sûr de trouver, nous avons cherché,
+avec le concours de nos excellents et laborieux confrères, MM. Alfred
+Leroux, l'abbé Lecler, J.-B. Champeval, de Cessac. Nous avons été nous-même
+étonné du résultat de nos recherches. Qu'on en juge: il y a douze ans, nous
+ne connaissions, pour tout l'ancien diocèse de Limoges, que le texte du
+seul livre de raison des de Maillard. Actuellement, les bulletins des
+diverses sociétés savantes de nos trois départements n'ont pas publié,
+_in extenso_ ou par extraits, moins de quarante-deux de ces manuscrits, et
+le chiffre total de ceux qu'il nous a été permis d'étudier (y compris les
+registres publiés), ou dont l'existence nous est attestée d'une façon
+précise et catégorique, s'élève à cent quatre, fournis surtout, il faut le
+dire, par les deux départements de la Corrèze et de la Haute-Vienne. Il
+serait trop long d'en donner ici le relevé; du reste, il ne faut pas se
+hâter de publier ce catalogue afin de ne pas s'exposer à y laisser de trop
+importantes lacunes; mais il vous paraîtra peut-être intéressant de savoir
+dans quelles proportions les diverses classes de la société, les diverses
+professions sont représentées à cette grande collection de mémoires
+domestiques. Nous avons tenu à faire ce dépouillement. Notre classification
+n'a rien d'absolument rigoureux, puisque beaucoup de ces registres ont été
+successivement tenus par plusieurs personnes, n'exerçant pas toujours la
+même profession. Toutefois, en assignant chaque livre de raison à son
+principal auteur, celui qui lui donne le trait essentiel et distinctif de
+sa physionomie, on peut dire que ce relevé ne manque pas d'une certaine
+exactitude. Tel qu'il est, il nous a semblé mériter votre attention.
+Le voici:
+
+Prêtres........................................ 12
+Gentils-hommes...................................5
+Magistrats, juges de tout rang ................ 15
+Fonctionnaires de divers ordres................. 5
+Notaires........................................ 8
+Avocats, hommes de loi ou d'affaires............ 7
+Chirurgien...................................... 1
+Imprimeurs...................................... 3
+Négociants et riches bourgeois................. 28
+Petits marchands, aubergistes, propriétaires
+ de campagne.................................. 16
+Industriels et artisans......................... 3
+Dame noble...................................... 1
+ Total égal. ........................... 104
+
+Le plus ancien des livres de ce genre dont nous possédions le texte est
+celui d'un juge de Saint-Junien, Pierre Esperon, renfermant des mentions
+qui remontent à 1384; mais nous avons la preuve, par un passage du
+manuscrit des Benoist, de Limoges, que, dès le treizième siècle, de
+semblables registres existaient au moins au foyer des familles
+considérables de notre pays.
+
+Les indications générales que nous venons de donner sur les anciens
+registres domestiques, suffiraient à établir leur importance pour les
+études archéologiques. Nous voudrions, toutefois, insister d'une façon
+particulière sur ce point, et montrer combien d'indications précieuses les
+personnes adonnées à ces travaux peuvent recueillir dans les livres de
+raison. Nous nous bornerons à prendre quelques exemples dans nos manuscrits
+limousins, qui, à eux seuls, nous fournissent très suffisamment de quoi
+appuyer et justifier notre thèse.
+
+L'histoire, qui examine et commente des faits,-—la sociologie, qui
+recherche et explique des rapports,-—la statistique, qui groupe des
+chiffres; la science économique, la médecine, l'agriculture, bien d'autres
+sciences et bien d'autres arts trouvent une ample moisson dans nos
+registres domestiques. Cette constatation seule établirait leur importance
+documentale au point de vue de l'archéologie. Celle-ci, en effet, n'a pas
+seulement pour but d'étudier et de comparer les objets anciens, le matériel
+de l'humanité à ses divers âges: édifices et mobilier, vêtements et
+parures, armes et outils; elle est amenée, en s'occupant de l'usage assigné
+à chaque objet, à considérer l'homme lui-même, ses conditions d'existence,
+le milieu dans lequel il vit: de là des incursions de tous les instants
+dans le domaine de la sociologie et de l'histoire.
+
+Or, aucun document ne nous donne, de l'existence et de l'intérieur
+d'autrefois, une vue plus claire et plus complète que les livres de raison.
+Après la lecture de certains d'entre eux, nous connaissons la maison aussi
+bien que le propriétaire lui-même; nous savons quels meubles garnissent ses
+appartements, d'où viennent la plupart et ce qu'ils coûtent; combien de
+barriques de vin sont entassées dans son cellier et ce qu'elles valent;
+combien de setiers de grain loge son grenier dans les années d'abondance et
+dans celles de disette. Feuilletez le livre des Malliard de Brive par
+exemple: quels renseignements précis sur toutes choses et comme ces mille
+détails caractéristiques vous mettent pour ainsi dire chaque objet sous les
+yeux. Quoi de plus instructif que l'inventaire des vêtements, fourrures et
+bijoux d'Isabelle de Solminhac, femme de Malliard? Prenez les divers
+manuscrits des Peconnet de Limoges, leur intérieur sans luxe mais
+confortable et cossu ne revit-il pas devant vous? Voici le «coffre de
+bahut» acheté à Paris, les trois lits avec leur garniture en tapisserie de
+Bergame, les dix huit chaises recouvertes de la même étoffe et dont le bois
+—-celui d'une douzaine tout ou moins-—a été acheté vers le même temps
+c'est-à-dire en 1661. Des huit pièces de Bergame qui, avec un grand tapis
+sont revenues y compris le port et la douane à 91 livres 10 sous, il en a
+été réservé une—-le père de famille a soin de l'indiquer lui-même—pour
+décorer la façade de sa demeure les jours de processions solennelles.
+Parcourez le cahier domestique du lieutenant général Martial de Gay
+(1591-1602): vous y noterez à chaque page des mentions d'un réel intérêt.
+Ce ne sera pas seulement son mobilier que vous connaîtrez au bout de
+quelques heures de lecture ce seront ses vêtements et ceux de sa femme, les
+bijoux et les parures de celle-ci, les armes du magistrat; vous le verrez
+s'adresser à un maître de forges pour avoir de bonnes plaques de fer et les
+donner à un habile ouvrier de Limoges qui lui en fabriquera une armure
+complète, plus une cuirasse pour un de ses valets. On est au temps de la
+Ligue et trop souvent la main se porte à l'épée.
+
+Tout le monde sait quel prix l'archéologie attache à juste titre aux
+inventaires: il n'est presque point de livre de raison qui n'en contienne
+plusieurs, tantôt amples et minutieux, comme ceux du registre des Malliard,
+tantôt plus modestes et plus sommaires, comme ceux du livre de Pierre
+Esperon. Il y a, dans les notes relatives aux arrangements de famille, des
+détails extrêmement précieux sur certains bijoux, certains objets rares.
+Les contrats de mariage, qu'on trouve à chaque pas, fournissent le plus
+souvent des indications sur le trousseau de la femme, l'étoffe qui fournit
+ses vêtements, ceux de fête tout au moins, leur couleur, leur valeur, etc.
+
+Auprès des inventaires, il faut noter les mentions relatives aux prêts. On
+a toujours beaucoup emprunté; mais la forme des emprunts n'a pas moins
+varié que celle des chapeaux. Autrefois, on prêtait le plus souvent sur
+gage. Fait bizarre: le prêt sur gage mobilier nous répugne aujourd'hui
+alors que l'obligation hypothécaire n'a rien qui choque notre délicatesse.
+Nos pères connaissaient l'hypothèque, l'obligation, la reconnaissance, et
+cependant ils usaient fort de l'engagement. Le cabinet de certains riches
+bourgeois d'autrefois était un véritable mont-de-piété en miniature. Un
+père de famille se trouvait-il à court d'argent, il allait tout bonnement
+chez son voisin, lui remettait un ou plusieurs des objets de prix qui
+ornaient sa maison, des bijoux qu'il cachait au fond de ses coffres, et il
+recevait en échange les espèces monnayées dont il avait besoin. Quand ses
+propres débiteurs le remboursaient, que ses métayers lui remettaient le
+montant de la vente d'un bœuf ou d'un lot de moutons, il s'acquittait,
+reprenait son gage et tout le monde trouvait la chose la plus naturelle et
+la plus légitime du monde, puisque tout le monde usait couramment de ce
+mode de crédit.
+
+Félicitons-nous de la persistance de cet usage: grâce à lui, nombre de
+livres de raison conservent l'indication, parfois même une description
+sommaire de beaucoup d'objets intéressants. On connaissait ce que
+renfermèrent les trésors des églises, les garde-meubles et les coffres des
+argentiers des princes; mais qui aurait jamais, sans le secours de nos
+manuscrits, plongé le regard dans les boîtes et les tiroirs les plus
+intimes de nos ancêtres, et connu l'opulence de leurs trésors domestiques?
+Le mot d'opulence n'est pourtant pas trop fort. Jugez-en par quelques
+articles pris au hasard dans les cahiers des Péconnet (XVe au XVIIe
+siècle). Nous y voyons figurer un «estuy de miroir esmaillé»; des «crochets
+d'or et de perles»; une «cordelière d'or esmaillé»; un «reliquaire d'or»;
+plusieurs «demi-ceints» d'argent; un «pendant d'or et vitres»; des
+«aiguières et salières d'argent»; des «enseignes d'or esmaillé»; «des
+chandeliers, des flambeaux et un coquemard d'argent, etc.»
+
+La vaisselle d'argent fait son apparition non seulement dans les relevés
+de cette nature, mais aussi dans les notes concernant les partages de
+famille, aux registres des Texendier de l'Aumosnerie, notamment
+(1636-1703). On trouve des cuillers et des gobelets d'argent «façon de
+Limoges» chez les Péconnet, qui appartenaient à une famille d'orfèvres;
+mais ces derniers se servaient surtout, comme la plupart des riches
+bourgeois de leur temps, de vaisselle d'étain fin. L'un d'eux, Jean
+Péconnet (1644-1678), donne complaisamment le détail d'un service de ce
+Genre qu'il a acheté à Paris, lors d'un de ses voyages. Toutes les pièces
+sont à ses armes et portent en outre ses initiales. Qu'on juge si cette
+vaisselle est soigneusement conservée et si on prend des précautions pour
+la garantir contre la négligence ou la brutalité des domestiques. Le maître
+de maison inventorie du reste tout ce qui est laissé à la disposition de
+ces derniers. C'est ainsi que le sieur Beynes, de Meymac (milieu du XVIIe
+siècle), note le nombre exact d'assiettes, plats, écuelles remis par lui à
+sa servante pour les besoins journaliers du ménage et dont elle lui devra
+compte au bout de l'année.
+
+Que dirons-nous du chapitre des achats et des cadeaux? Sous ce rapport,
+Le _Journal_ d'Élie de Roffignac (1588-89) est sans contredit un des
+manuscrits les plus intéressants qui nous soient passés par les mains. La
+note des dépenses quotidiennes du gentilhomme nous apprend ce qu'il mange,
+comment il s'habille, comment il s'éclaire. Nous le voyons faire demander
+au boucher tantôt une «longe de velle», tantôt un «gigot de porc» ou «la
+moitié d'un mouton». Parfois il envoie un de ses domestiques à Brive ou à
+Tulle pour acheter une demi-douzaine d'oranges, des amandes, du riz, du
+sucre, des épices, du gibier: bécasses, lièvres et perdrix, pour les jours
+de gala; des œufs, de la morue ou des harengs pour les jours d'abstinence.
+De temps en temps le Journal enregistre l'achat d'un paquet de chandelles,
+de 8, 10 ou 12 livres en général; ailleurs on note des gants, des
+chaussures, des rubans, cinq sous d'aiguilles, six milliers d'épingles, des
+matières pour faire de l'encre, une écritoire, un étui de lunettes, des
+colliers de lévriers, des drogues, des étriers, de la toile, de la
+passementerie. L'excellent seigneur va rendre visite à l'évêque de Limoges,
+Henri de la Marthonie, et il profite de ce voyage pour faire des
+acquisitions aussi nombreuses que variées: une paire de jarretières de
+soie, deux douzaines d'aiguillettes, deux coiffes de toile, une épée et un
+_haquet_, avec leur fourreau, «un baston garny d'espée», trois paires de
+mors, trois livres d'amandes, une de poires, une demi-livre de coton, de la
+poudre, un chapeau et les approvisionnements pharmaceutiques de rigueur.
+Chaque objet est indiqué avec le prix en regard.
+
+Martial de Gay, quand il revient de Paris, rapporte, lui aussi, maint objet
+utile, mais surtout des parures et des bijoux pour sa jeune et charmante
+femme, Barbe Chenaud. C'est tantôt un «manchon de velours» avec sa broderie
+d'or; tantôt des «boutons d'or» pour orner un agnus; tantôt une «bourse
+brodée» ou un «porte-fraise»; tout cela sans préjudice des aiguières et
+bassins d'argent, coffres de bahut, toile ouvrée à faire nappes, et autres
+objets destinés au ménage.
+
+En nous initiant à tous les travaux de construction ou de réparation qu'ils
+font exécuter, les auteurs des livres de raison nous fournissent de
+précieux détails sur ces bâtiments eux-mêmes, leur aménagement, leur
+disposition, leurs commodités et leurs inconvénients. Gérald et Jean
+Massiot, de Saint-Léonard (1431-1490), nous montrent les aqueducs et les
+égouts municipaux se dirigeant à travers les caves et les souterrains qui
+s'étendent sous les maisons, et le domaine privé et le domaine public
+s'enchevêtrant en d'inextricables dédales. A la même époque, Etienne
+Benoist (1426-1451?) nous entretient des difficultés que présente le
+nettoyage de certains cloaques et des précautions à prendre pour procéder à
+cette délicate opération. Vielbans, consul de Brive (1571-1598) fait
+connaître par quelques passages de son registre combien l'hôtel de ville
+est alors en mauvais état. Nous trouvons enfin dans le manuscrit de Martial
+de Gay de nombreux détails sur sa belle maison du Portail-Imbert, dont il
+afferma longtemps une partie au moins aux officiers de la Généralité. En
+1597, par exemple, nous le voyons refaire les vitraux de la «salle neuve»,
+qui sont décorés alors de quatre écussons représentant: le premier, l'écu
+de France; le second, l'écu de Navarre; le troisième, les propres armoiries
+du maître du logis, et le quatrième, celles de sa femme. Dans un voyage à
+Paris, le lieutenant-général avait acheté deux tableaux: le portrait de
+La reine Marguerite et celui de la reine Louise; il les avait placés dans
+des cadres or et noir, avec des rideaux de taffetas pour préserver les
+peintures, suivant une coutume fort répandue à cette époque et qu'observent
+religieusement de nos jours certains musées et certaines églises de
+Belgique et d'ailleurs, non point, imaginons-nous, dans le seul but de
+ménager les couleurs des chefs-d'œuvre dont ils ont la garde.
+
+Ce ne sont pas là, du reste, les seuls tableaux que Martial eût dans sa
+maison; il possédait aussi le portrait de sa femme et le sien, exécutés,
+vraisemblablement, à Limoges, par un Italien du nom de Georges.
+
+Il faut le reconnaître: nos manuscrits limousins fournissent peu de
+renseignements pour l'histoire de l'art. Nos pères, quand ils savaient
+dessiner, utilisaient tout feuillet blanc qui leur tombait sous la main.
+Un vieux traité de perspective (_De artificiali perspectiva_, Toul, 1521),
+relié avec les _Regole generale de archiettura_, de Serlio, et conservé à
+la Bibliothèque communale de Limoges, montre sur ses marges et ses pages
+blanches de curieux dessins à la plume et à la sanguine, exécutés en 1609
+et 1610, par Jean Guibert, «maistre escripvain et painctre». Les livres
+de raison, comme les ouvrages de bibliothèque, sont parfois illustrés de
+la sorte. Tel est celui que nous attribuons à Jacques Geoffre, de Brive
+(1698-1774); plusieurs de ses pages sont couvertes de dessins à la
+sanguine, retouchés à l'encre, et non sans intérêt. On y voit des esquisses
+de la tête du Christ, de la Vierge, de saint Jean, des saintes femmes; des
+études assez curieuses pour les figures et le geste des bourreaux de la
+flagellation; des portraits, etc. Antoine Reissent, curé de Goulles, a
+collé sur son registre (1668-1674) un certain nombre de gravures dont la
+plupart sont tracées d'une pointe naïve à l'excès et passablement barbare.
+-—Par malheur, nous ne connaissons de livre de raison d'aucun de nos
+artistes du XVIe siècle, d'aucun de nos grands émailleurs; mais de ce
+que nous n'en avons pas découvert encore, il ne s'ensuit pas qu'on doive
+renoncer à en trouver. Ne possède-t-on pas le précieux _Tagebuch_ d'Albert
+Dürer? Pourquoi désespérer de mettre la main sur le registre domestique
+d'un Léonard Limosin, d'un Pierre Raymond ou d'un autre de ces artisans
+illustres qui se sont si largement inspirés de l'oeuvre du maître allemand?
+Ce serait là, pour l'histoire de l'art français comme pour l'histoire de
+Notre province, une trouvaille sans prix.
+
+Les livres de raison ne fournissent pas seulement des détails sur les
+habitations privées, sur leur ameublement et les oeuvres d'art qui les
+décorent. Nous avons déjà signalé, dans le manuscrit de Veilbans, quelques
+indications sur l'état de la maison commune de Brive; il en offre également
+sur celui des fortifications de la ville: murs, portes et fossés, à la
+fin du XVIe siècle. Martial Robert (1677-1702) parle des bâtiments de
+l'hôpital d'Aixe; Gondinet (1613-1630) de la réparation d'une chapelle à
+Saint-Yrieix; le livre des Baluze, de Tulle, renferme divers renseignements
+sur les églises de Saint-Pierre et de Saint-Julien. Étienne Benoist décrit,
+dans la première moitié du XVe siècle, la chapelle que sa famille possède
+dans l'église Saint-Pierre-du-Queyroix, à Limoges; il mentionne la voûte,
+les vitraux, la clôture, l'armoire où sont déposés les vases sacrés, la
+garniture de l'autel, les courtines et les bancs. En signalant la chute de
+la foudre, les auteurs de nos registres rappellent les dommages qu'elle
+cause aux édifices, aux églises notamment. C'est ainsi que nous apprenons,
+par Esperon, les dégâts causés, le 3 octobre 1405, par le tonnerre, au
+clocher de la belle église de Saint-Junien.
+
+Ce qui abonde, dans les manuscrits dont nous poursuivons l'étude, ce sont
+les dates, les dates précises de tout ce qui se passe non seulement
+au foyer, mais dans la paroisse, dans la ville: il ne se fait pas une
+procession, il ne se fond pas une cloche, il ne se plante pas une croix,
+il ne se commence aucun édifice, il ne se fonde pas une communauté
+religieuse sans que le père de famille note le fait à son _papier_
+domestique, où archéologues et historiens sont bien heureux de le relever
+aujourd'hui. Que ne possédons-nous les livres de raison tenus par les
+contemporains de la construction de nos plus belles églises! Combien de
+choses nous y apprendrions que nous ne saurons jamais!
+
+Grâce aux mentions de ces manuscrits, nous suivons partout le père de
+famille et les diverses personnes de la maison. Ils nous conduisent aux
+baptêmes, aux mariages, aux enterrements. Nous allons avec eux en
+pèlerinage. Avec eux nous voyageons. Étienne Benoist, Martial de Gay, Élie
+de Roffignac, Pierre Ruben, les Péconnet, James et Pierre Treilhard et bien
+d'autres nous font parcourir le pays et les provinces voisines. Nous allons
+avec plusieurs d'entr'eux jusqu'à Poitiers, à Bordeaux et à Paris. Le
+consul Vielbans est sans cesse en route pour défendre les intérêts de la
+ville ou de son présidial: son registre nous transporte tantôt à Paris,
+tantôt à la cour du roi de Navarre, à Nérac, à Sainte-Foy ou à Montauban.
+Pierre de Sainte-Feyre (1497-1533) nous mène plus loin encore: jusqu'en
+Italie, où il se rend à la suite du duc de Nemours. Nous laissons à penser
+combien de notes précieuses nous valent toutes ces pérégrinations!
+
+Pierre Donmailh, notaire à Gros-Chastang (1597-1632), Pierre Ruben,
+bourgeois d'Eymoutiers, avocat du Roi en l'Élection de Bourganeuf
+(1648-1661), Jean Péconnet (1644-1678), Joseph Péconnet (1679-1700),
+nous initient à la vie et au régime des écoliers d'autrefois. Nous les
+voyons envoyer leurs enfants dans les villes qui possèdent un collège et
+les y placer dans d'honnêtes familles, où, pour une modique somme, et avec
+un supplément de provisions expédiées, en même temps que le linge et les
+vêtements, par la mère, le vivre et le couvert leur sont assurés. Dès le
+commencement du XVe siècle, le juge Esperon nous a appris qu'il recevait
+en pension des enfants envoyés par leurs parents à Saint-Junien pour y
+fréquenter les écoles.
+
+Nos livres de raison limousins ne nous fournissent que des renseignements
+bien clairsemés sur l'atelier domestique, l'apprentissage, la vie
+professionnelle des _artisans et l'industrie elle-même_. On y rencontre
+pourtant sur ce point quelques notes d'un réel intérêt: celles par exemple
+que donne sur ses voyages et ses travaux Antoine Collas, tapissier de
+Felletin, dans son carnet (1758 à 1781) et les renseignements que contient
+le registre des Massiot, sur l'établissement, à Saint-Léonard, de poëliers
+normands, dès 1480.—-Par contre, les manuscrits dont nous nous occupons ici
+sont riches en informations de toute espèce sur le travail agricole, les
+modes de culture, les produits du sol, leur valeur, les conventions entre
+le maître d'une part, et le domestique, le fermier ou le colon partiaire
+de l'autre. A cet égard, les indications sont aussi précises que nombreuses
+et variées. Avec Isaac et Alexis Chorllon, de Guéret (1628-1709), nous
+assistons à la transformation complète d'une propriété. Les registres des
+Roquet, de Beaulieu (1478-1525) et des Massiot, de Saint-Léonard, nous
+montrent le métayage, qui reste encore de nos jours le mode de culture
+le plus répandu de beaucoup en Limousin, établi au XVe siècle dans la
+contrée, avec ses usages actuels; nous pouvons nous rendre compte d'une
+façon plus précise encore des conditions et des effets du contrat entre le
+propriétaire et le colon partiaire, en étudiant les divers livres des
+Péconnet. Celui de Pierre Ruben, d'Eymoutiers, nous fait assister à la
+sortie d'un métayer à la fin de sa baillette et aux opérations des arbitres
+chargés d'évaluer, à ce moment, le cheptel du domaine.
+
+On trouve, dans tous les manuscrits domestiques, une quantité considérable
+de passages énonçant non seulement le prix des grains, des bestiaux et
+des autres produits agricoles, mais celui des marchandises les plus
+usuelles, d'un grand nombre d'ustensiles de ménage, d'outils, des objets
+d'habillement, des matériaux de construction, enfin le salaire de la
+main-d'oeuvre dans les circonstances les plus diverses et pour ainsi dire
+à toutes les dates successives de la période de quatre siècles au cours de
+laquelle il nous est permis de nous aider de ces documents. A la suite de
+constatations d'un certain intérêt, résultant de notes puisées dans nos
+livres de raison, M. Victor Duruy appelait, il y a trois ans, au Congrès
+de la Sorbonne, l'attention toute particulière des travailleurs sur
+l'importance considérable de ces registres pour l'étude d'une question des
+plus complexes, des plus controversées et des plus obscures: celle de la
+valeur réelle de l'argent aux diverses époques. Il est certain que les
+témoignages si répétés, si rapprochés, si variés dans leur objet, de
+nos manuscrits, offrent les données les plus sérieuses pour la solution
+de ce problème, d'un égal intérêt pour l'archéologue, l'historien et
+l'économiste.
+
+
+Nous arrêterons ici une démonstration qui, peut-être, n'avait pas besoin
+d'être faite. Il nous a paru cependant qu'elle n'était pas absolument
+inopportune. Nous croyons avoir établi, par ce qui précède, l'importance
+des registres domestiques pour l'étude de l'archéologie et des matières qui
+s'y rattachent de la façon la plus directe et la plus étroite. Souhaitons,
+en finissant, que de nouvelles découvertes viennent augmenter dans un bref
+délai la collection, déjà si riche et si précieuse, de nos livres de raison
+français, et en particulier de nos registres limousins.
+
+
+«DE L’IMPORTANCE DES LIVRES DE RAISON AU POINT DE VUE ARCHÉOLOGIQUE»
+Caen.—-Imprimerie Henri DELESQUES, rue Froide, 2 et 4.
+
+
+FIN
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+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of De l'importance des livres de raison
+by Louis Guibert
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13190 ***