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diff --git a/13192-0.txt b/13192-0.txt new file mode 100644 index 0000000..017cfad --- /dev/null +++ b/13192-0.txt @@ -0,0 +1,18141 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13192 *** + +OEUVRES + +DE + +NAPOLÉON + +BONAPARTE. + +TOME QUATRIÈME. + +MDCCCXXI. + + + +LIVRE CINQUIÈME. + + + +EMPIRE. 1806. + + + +Munich, le 6 janvier 1806[1]. + +_Au sénat conservateur._ + +Sénateurs, + +«La paix a été conclue à Presbourg et ratifiée à Vienne entre moi et +l'empereur d'Autriche. Je voulais, dans une séance solennelle, vous en +faire connaître moi-même les conditions; mais ayant depuis long-temps +arrêté, avec le roi de Bavière, le mariage de mon fils le prince Eugène, +avec la princesse Augusta, sa fille, et me trouvant à Munich au moment +où la célébration du mariage devait avoir lieu, je n'ai pu résister au +plaisir d'unir moi-même les jeunes époux qui sont tous deux le modèle de +leur sexe. Je suis, d'ailleurs, bien aise de donner à la maison royale +de Bavière, et à ce brave peuple bavarois, qui, dans cette circonstance, +m'a rendu tant de services et montré tant d'amitié, et dont tes ancêtres +furent constamment unis de politique et de coeurs à la France, cette +preuve de ma considération et de mon estime particulière. + +Le mariage aura lieu le 15 janvier. Mon arrivée au milieu de mon peuple +sera donc retardée de quelques jours; ces jours paraîtront longs à mon +coeur; mais après avoir été sans cesse livré aux devoirs d'un soldat, +j'éprouve un tendre délassement à m'occuper des détails et des devoirs +d'un père de famille. Mais ne voulant point retarder davantage la +publication du traité de paix, j'ai ordonné, en conséquence de nos +statuts constitutionnels, qu'il vous fût communiqué sans délai, pour +être ensuite publié comme loi de l'empire. + +NAPOLÉON. + +[Note 1: A compter du 1er janvier 1806, le calendrier républicain a +été supprimé par une loi.] + + + +Munich, le 12 janvier 1806. + +_Au sénat conservateur._ + +Sénateurs, + +«Le sénatus-consulte organique du 18 floréal an 12 a pourvu à tout ce +qui était relatif à l'hérédité de la couronne impériale en France. + +«Le premier statut constitutionnel de notre royaume d'Italie, en date du +19 mars 1805, a fixé l'hérédité de cette couronne dans notre descendance +directe et légitime, soit naturelle, soit adoptive[2]. + +«Les dangers que nous avons courus au milieu de la guerre, et qui se +sont encore exagérés chez nos peuples d'Italie, ceux que nous pouvons +courir en combattant les ennemis qui restent encore à la France, leur +font concevoir de vives inquiétudes: ils ne jouissent pas de la sécurité +que leur offre la modération et la libéralité de nos lois, parce que +leur avenir est encore incertain. + +«Nous avons considéré comme un de nos premiers devoirs de faire cesser +ces inquiétudes. + +«Nous nous sommes en conséquence déterminé à adopter comme notre fils le +prince Eugène, archi-chancelier d'état de notre empire, et vice-roi de +notre royaume d'Italie. Nous l'avons appelé, après nous et nos enfans +naturels et légitimes, au trône d'Italie, et nous avons statué qu'à +défaut, soit de notre descendance directe, légitime et naturelle, soit +de la descendance du prince Eugène, notre fils, il appartiendra au +parent le plus proche de celui des princes de notre sang, qui, le cas +arrivant, se trouvera alors régner en France. + +«Nous avons jugé de notre dignité que le prince Eugène jouisse de tous +les honneurs attachés à notre adoption, quoiqu'elle ne lui donne des +droits que sur la couronne d'Italie; entendant que dans aucun cas, ni +dans aucune circonstance, notre adoption ne puisse autoriser ni lui, ni +ses descendans, à élever des prétentions sur la couronne de France, +dont la succession est irrévocablement réglée par les constitutions de +l'empire. + +«L'histoire de tous les siècles nous apprend que l'uniformité des lois +nuit essentiellement à la force et à la bonne organisation des empires, +lorsqu'elle s'étend au-delà de ce que permettent, soit les moeurs des +nations, soit les considérations géographiques. + +«Nous nous réservons, d'ailleurs, de faire connaître par des +dispositions ultérieures les liaisons que nous entendons qu'il existe +après nous, entre tous les états fédératifs de l'empire français. Les +différentes parties indépendantes entre elles, ayant un intérêt commun, +doivent avoir un lien commun. + +«Nos peuples d'Italie accueilleront avec des transports de joie les +nouveaux témoignages de notre sollicitude; ils verront un garant de la +félicité dont ils jouissent, dans la permanence du gouvernement de ce +jeune prince, qui, dans des circonstances si orageuses, et surtout dans +ces premiers momens si difficiles pour les hommes même expérimentés, a +su gouverner par l'amour, et faire chérir nos lois. + +«Il nous a offert un spectacle dont tous les instans nous ont vivement +intéressés. Nous l'avons vu mettre en pratique, dans des circonstances +nouvelles, les principes que nous nous étions étudié à inculquer dans +son esprit et dans son coeur, pendant tout le temps où il a été sous nos +yeux. Lorsqu'il s'agira de défendre nos peuples d'Italie, il se montrera +également digne d'imiter et de renouveler ce que nous pouvons avoir fait +de bien dans l'art si difficile des batailles. + +«Au même moment où nous avons ordonné que notre quatrième statut +constitutionnel fût communiqué aux trois collèges d'Italie, il nous a +paru indispensable de ne pas différer un instant à vous instruire des +dispositions qui assoient la prospérité et la durée de l'empire sur +l'amour et l'intérêt de toutes les nations qui le composent. Nous avons +aussi été persuadés que tout ce qui est pour nous un sujet de bonheur et +de joie, ne saurait être indifférent ni à vous, ni à mon peuple.» + +NAPOLÉON. + +[Note 2: Art. 2. La couronne d'Italie est héréditaire dans sa +descendance directe et légitime, soit naturelle, soit adoptive, de mâle +en mâle, et à l'exclusion perpétuelle des femmes et de leur descendance, +sans néanmoins que son droit d'adoption puisse s'étendre sur une autre +personne, qu'un citoyen de l'empire français ou du royaume d'Italie +(_Statut constitutionnel du royaume d'Italie_, 19 mars 1805).] + + + +Paris, le 2 mars 1806. + +_Discours prononcé par l'empereur à l'ouverture du corps législatif._ + +«Messieurs les députés des départemens au corps législatif, messieurs +les tribuns et les membres de mon conseil d'état, depuis votre dernière +session, la plus grande partie de l'Europe s'est coalisée avec +l'Angleterre. Mes armées n'ont cessé de vaincre que lorsque je leur ai +ordonné de ne plus combattre. J'ai vengé les droits des états faibles, +opprimés par les forts. Mes alliés ont augmenté en puissance et en +considération; mes ennemis ont été humiliés et confondus; la maison de +Naples a perdu sa couronne sans retour; la presqu'île de l'Italie toute +entière fait partie du grand empire. J'ai garanti, comme chef suprême, +les souverains et les constitutions qui en gouvernent les différentes +parties. + +«La Russie ne doit le retour des débris de son armée, qu'au bienfait de +la capitulation que je lui ai accordée. Maître de renverser le trône +impérial d'Autriche, je l'ai raffermi. La conduite du cabinet de Vienne +sera telle, que la postérité ne me reprochera pas d'avoir manqué de +prévoyance. J'ai ajouté une entière confiance aux protestations qui +m'ont été faites par son souverain. D'ailleurs, les hautes destinées de +ma couronne ne dépendent pas des sentimens et des dispositions des +cours étrangères. Mon peuple maintiendra toujours ce trône à l'abri +des efforts de la haine et de la jalousie; aucun sacrifice ne lui sera +pénible pour assurer ce premier intérêt de la patrie. + +«Nourri dans les camps, et dans des camps toujours triomphans, je dois +dire cependant que, dans ces dernières circonstances, mes soldats ont +surpassé mon attente; mais il m'est doux de déclarer aussi que mon +peuple a rempli tous ses devoirs. Au fond de la Moravie, je n'ai +pas cessé un instant d'éprouver les effets de son amour et de son +enthousiasme. Jamais il ne m'en a donné des marques qui aient pénétré +mon coeur de plus douces émotions. Français! je n'ai pas été trompé dans +mon espérance. Votre amour, plus que l'étendue et la richesse de votre +territoire, fait ma gloire. Magistrats, prêtres, citoyens, tous se sont +montrés dignes des hautes destinées de cette belle France, qui, depuis +deux siècles, est l'objet des ligues et de la jalousie de ses voisins. + +«Mon ministre de l'intérieur vous fera connaître les événemens qui se +sont passés dans le cours de l'année. Mon conseil-d'état vous présentera +des projets de lois pour améliorer les différentes branches de +l'administration. Mes ministres des finances et du trésor public vous +communiqueront les comptes qu'ils m'ont rendus, vous y verrez l'état +prospère de nos finances. Depuis mon retour, je me suis occupé sans +relâche de rendre à l'administration ce ressort et cette activité qui +portent la vie jusqu'aux extrémités de ce vaste empire. Mon peuple +ne supportera pas de nouvelles charges, mais il vous sera proposé de +nouveaux développemens au système des finances, dont les bases ont été +posées l'année dernière. J'ai l'intention de diminuer les impositions +directes qui pèsent uniquement sur le territoire, en remplaçant une +partie de ces charges par des perceptions indirectes. + +«Les tempêtes nous ont fait perdre quelques vaisseaux après un combat +imprudemment engagé. Je ne saurais trop me louer de la grandeur d'âme et +de l'attachement que le roi d'Espagne a montrés dans ces circonstances +pour la cause commune. Je désire la paix avec l'Angleterre. De mon +côté, je n'en retarderai jamais le moment. Je serai toujours prêt à la +conclure, en prenant pour base les stipulations du traité d'Amiens. +Messieurs les députés du corps législatif, l'attachement que vous m'avez +montré, la manière dont vous m'avez secondé dans les dernières sessions +ne me laissent point de doute sur votre assistance. Rien ne vous sera +proposé qui ne soit nécessaire pour garantir la gloire et la sûreté de +mes peuples.» + +NAPOLÉON. + + + +Au palais des Tuileries, le 15 mars 1806. + +_Acte impérial._ + +Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions, empereur des +Français et roi d'Italie, à tous ceux gui les présentes verront salut: + +LL. MM. les rois de Prusse et de Bavière nous ayant cédé respectivement +les duchés de Clèves et de Berg dans toute leur souveraineté, +généralement avec tous droits, titres et prérogatives qui ont été de +tous temps attachés à la possession de ces deux duchés, ainsi qu'ils ont +été possédés par eux, pour en disposer en faveur d'un prince à notre +choix, nous avons transmis lesdits duchés, droits, titres, prérogatives, +avec la pleine souveraineté, ainsi qu'ils nous ont été cédés, et +les transmettons par la présente au prince Joachim, notre très-cher +beau-frère, pour qu'il les possède pleinement et dans toute leur +étendue, en qualité de duc de Clèves et de Berg, et les transmette +héréditairement à ses descendans mâles naturels et légitimes, d'après +l'ordre de primogéniture, avec exclusion perpétuelle du sexe féminin et +de sa descendance. + +Mais si, ce que Dieu veuille prévenir, il n'existait plus de descendant +mâle, naturel et légitime dudit prince Joachim, notre beau-frère, les +duchés de Clèves et de Berg passeront avec tous droits, titres et +prérogatives, à nos descendans mâles, naturels et légitimes, et s'il +n'en existe plus, aux descendans de notre frère le prince Joseph, et à +défaut d'eux, aux descendans de notre frère le prince Louis, sans que +dans aucun cas lesdits duchés de Clèves et de Berg puissent être réunis +à notre couronne impériale. + +Comme nous avons été particulièrement déterminés au choix que nous avons +fait de la personne du prince Joachim, notre beau-frère, parce que nous +connaissons ses qualités distinguées, et que nous étions assuré des +avantages qui doivent en résulter pour les habitans des duchés de Berg +et de Clèves, nous avons la ferme confiance qu'ils se montreront dignes +de la grâce de leur nouveau prince, en continuant de jouir de la bonne +réputation acquise sous leur ancien prince, par leur fidélité et +attachement, et qu'ils mériteront par là notre grâce et notre protection +impériale. + +NAPOLÉON. + + + +Au palais des Tuileries, le 30 mars 1806. + +_Message au sénat conservateur._ + +Sénateurs, + +«Nous avons chargé notre cousin, l'archi-chancelier de l'empire, de vous +donner connaissance, pour être transcrits sur vos registres: 1°. Des +statuts qu'en vertu de l'article 14 de l'acte des constitutions de +l'empire, en date du 28 floréal an 12, nous avons jugé convenable +d'adopter: ils forment la loi de notre famille impériale. 2°. De la +disposition que nous avons faite du royaume de Naples et de Sicile, des +duchés de Berg et de Clèves, du duché de Guastalla et de la principauté +de Neufchâtel, que différentes transactions politiques ont mis entre +nos mains. 3°. De l'accroissement de territoire que nous avons trouvé à +propos de donner, tant à notre royaume d'Italie, en y incorporant tous +les états vénitiens, qu'à la principauté de Lucques. + +«Nous avons jugé, dans ces circonstances, devoir imposer plusieurs +obligations, et faire supporter plusieurs charges à notre couronne +d'Italie, au roi de Naples et au prince de Lucques. Nous avons ainsi +trouvé moyen de concilier les intérêts et la dignité de notre trône, et +le sentiment de notre reconnaissance pour les services qui nous ont été +rendus dans la carrière civile et dans la carrière militaire. Quelle +que soit la puissance à laquelle la divine Providence et l'amour de nos +peuples nous aient élevé, elle est insuffisante pour récompenser tant +de braves, et pour reconnaître les nombreux témoignages de fidélité +et d'amour qu'ils ont donnés à notre personne. Vous remarquerez dans +plusieurs des dispositions qui vous seront communiquées, que nous ne +nous sommes pas uniquement abandonné aux sentimens affectueux dont nous +étions pénétré, et au bonheur de faire du bien à ceux qui nous ont si +bien servi: nous avons été principalement guidé par la grande pensée de +consolider l'ordre social et notre trône qui en est le fondement et la +base, et de donner des centres de correspondance et d'appui à ce grand +empire; elle se rattache à nos pensées les plus chères, à celle à +laquelle nous avons dévoué notre vie entière, la grandeur et la +prospérité de nos peuples.» + +NAPOLÉON. + + + +Au palais des Tuileries, le 30 mars 1806. + +_Préambule de l'acte constitutif de la famille impériale._ + +Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions de l'état, empereur +des Français et roi d'Italie, à tous présens et à venir, salut: + +L'article 14 de l'acte des constitutions du 28 floréal an 12, porte que +nous établirons par des statuts auxquels nos successeurs seront tenus +de se conformer, les devoirs des individus de tout sexe, membres de +la maison impériale, envers l'empereur. Pour nous acquitter de cette +importante obligation, nous avons considéré dans son objet et dans ses +conséquences la disposition dont il s'agit, et nous avons pesé les +principes sur lesquels doit reposer le statut constitutionnel qui +formera la loi de notre famille. L'état des princes appelés à régner sur +ce vaste empire et à le fortifier par des alliances, ne saurait être +absolument le même que celui des autres Français. Leur naissance, leur +mariage, leur décès, les adoptions qu'ils pourraient faire, intéressent +la nation toute entière, et influent plus ou moins sur ses destinées; +comme tout ce qui concerne l'existence sociale de ces principes +appartient plus au droit politique qu'au droit civil, les dispositions +de celui-ci ne peuvent leur être appliquées qu'avec les modifications +déterminées par la raison d'état; et si cette raison d'état leur impose +des obligations dont les simples citoyens sont affranchis, ils doivent +les considérer comme une conséquence nécessaire de cette haute dignité +à laquelle ils sont élevés, et qui les dévoue sans réserve aux grands +intérêts de la patrie et à la gloire de notre maison. Des actes aussi +importans que ceux qui constatent l'état civil de la maison impériale, +doivent être reçus dans les formes les plus solennelles; la dignité du +trône l'exige, et il faut d'ailleurs rendre toute surprise impossible. + +En conséquence, nous avons jugé convenable de confier à notre cousin +l'archi-chancelier de l'empire, le droit de remplir exclusivement, +par rapport à nous et aux princes et princesses de notre maison, les +fonctions attribuées par les lois aux officiers de l'état civil. Nous +avons aussi commis à l'archi-chancelier le soin de recevoir le testament +de l'empereur et le statut qui fixera le douaire de l'impératrice. Ces +actes, ainsi que ceux de l'état civil, tiennent de si près à la maison +impériale et à l'ordre politique, qu'il est impossible de leur appliquer +exclusivement les formes ordinairement employées pour les contrats et +pour les dispositions de dernière volonté. + +Après avoir réglé l'état des princes et princesses de notre sang, notre +sollicitude devait se porter sur l'éducation de leurs enfans; rien de +plus important que d'écarter d'eux, de bonne heure, les flatteurs qui +tenteraient de les corrompre; les ambitieux qui, par des complaisances +coupables, pourraient capter leur confiance, et préparer à la nation des +souverains faibles, sous le nom desquels ils se promettraient un jour de +régner. Le choix des personnes chargées de l'éducation des enfans des +princes et princesses de la maison impériale doit donc être réservé à +l'empereur. Nous avons ensuite considéré les princes et princesses dans +les actions communes de la vie. Trop souvent la conduite des princes a +troublé le repos des peuples, et produit des déchiremens dans l'état. +Nous devons armer les empereurs qui régneront après nous, de tout le +pouvoir nécessaire pour prévenir ces malheurs dans leur cause éloignée, +pour les arrêter dans leurs progrès, pour les étouffer lorsqu'ils +éclatent. Nous avons aussi pensé que les princes de l'empire, titulaires +des grandes dignités, étant appelés par leurs éminentes prérogatives +à servir d'exemple au reste de nos sujets, leur conduite devait, à +plusieurs égards, être l'objet de notre particulière sollicitude. Tant +de précautions seraient sans doute inutiles, si les souverains qui sont +destinés à s'asseoir un jour sur le trône impérial, avaient, comme nous, +l'avantage de ne voir autour d'eux que des parens dévoués à leur service +et au bonheur des peuples, que des grands, distingués par un attachement +inviolable à leur personne; mais notre prévoyance doit se porter sur +d'autres temps, et notre amour pour la patrie nous presse d'assurer, +s'il se peut, aux Français, pour une longue suite de siècles, l'état de +gloire et de prospérité où, avec l'aide de Dieu, nous sommes parvenu à +les placer. + +A ces causes, nous avons décrété et décrétons le présent statut, auquel, +en exécution de l'article 14 de l'acte des constitutions de l'empire, du +28 floréal an 12, nos successeurs seront tenus de se conformer. + +NAPOLÉON. + + + +Au palais des Tuileries, le 30 mars 1806. + +_Acte impérial_. + +Les intérêts de notre peuple, l'honneur de notre couronne, et la +tranquillité du continent de l'Europe, voulant que nous assurions d'une +manière stable et définitive le sort des peuples de Naples et de Sicile +tombés en notre pouvoir par le droit de conquête, et faisant d'ailleurs +partie du grand empire, nous avons déclaré et déclarons par les +présentes, reconnaître pour roi de Naples et de Sicile, notre frère bien +aimé Joseph Napoléon, grand-électeur de France. Cette couronne sera +héréditaire par ordre de primogéniture dans sa descendance masculine, +légitime et naturelle. Venant à s'éteindre, ce que Dieu ne veuille, sa +dite descendance, nous prétendons y appeler nos enfans mâles, légitimes +et naturels, par ordre de primogéniture, et à défaut de nos enfans +mâles, légitimes et naturels, ceux de notre frère Louis et de +sa descendance masculine, légitime et naturelle, par ordre de +primogéniture; nous réservant, si notre frère Joseph Napoléon venait +à mourir de notre vivant, sans laisser d'enfans mâles, légitimes et +naturels, le droit de désigner, pour succéder à ladite couronne, un +prince de notre maison, ou même d'y appeler un enfant adoptif, selon +que nous le jugerons convenable pour l'intérêt de nos peuples et pour +l'avantage du grand système que la divine Providence nous a destiné à +fonder. + +Nous instituons dans ledit royaume de Naples et de Sicile six grands +fiefs de l'empire, avec le titre de duché et les mêmes avantages et +prérogatives que ceux qui sont institués dans les provinces vénitiennes +réunies à notre couronne d'Italie, pour être, lesdits duchés, grands +fiefs de l'empire, à perpétuité, et le cas échéant, à notre nomination +et à celle de nos successeurs. Tous les détails de la formation desdits +fiefs sont remis aux soins de notre dit frère Joseph Napoléon. + +Nous nous réservons sur ledit royaume de Naples et de Sicile, la +disposition d'un million de rentes pour être distribué aux généraux, +officiers et soldats de notre armée qui ont rendu le plus de services +à la patrie et au trône, et que nous désignerons à cet effet, sous +la condition expresse de ne pouvoir, lesdits généraux, officiers ou +soldats, avant l'expiration de dix années, vendre ou aliéner lesdites +rentes qu'avec notre autorisation. + +Le roi de Naples sera à perpétuité grand dignitaire de l'empire, sous +le titre de grand-électeur; nous réservant toutefois, lorsque nous le +jugerons convenable, de créer la dignité de prince vice-grand-électeur. + +Nous entendons que la couronne de Naples et de Sicile, que nous plaçons +sur la tête de notre frère Joseph Napoléon et de ses descendans, +ne porte atteinte en aucune manière que ce soit à leurs droits de +succession au trône de France. Mais il est également dans notre volonté +que les couronnes, soit de France, soit d'Italie, soit de Naples et de +Sicile, ne puissent jamais être réunies sur la même tête. + +NAPOLÉON. + + + +Au palais des Tuileries, le 30 mars 1806. + +_Acte impérial._ + +Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions, empereur des +Français et roi d'Italie, à tous présens et à venir, salut: + +La principauté de Guastalla étant à notre disposition, nous en avons +disposé, comme nous en disposons par les présentes, en faveur de la +princesse Pauline, notre bien-aimée soeur, pour en jouir, en toute +propriété et souveraineté, sous le titre de princesse et duchesse de +Guastalla. + +Nous entendons que le prince Borghèse, son époux, porte le titre de +prince et duc de Guastalla; que cette principauté soit transmise, +par ordre de primogéniture, à la descendance masculine, légitime et +naturelle de notre soeur Pauline; et, à défaut de ladite descendance +masculine, légitime et naturelle, nous nous réservons de disposer de la +principauté de Guastalla, à notre choix, et ainsi que nous le jugerons +convenable pour le bien de nos peuples, et pour l'intérêt de notre +couronne. + +Nous entendons toutefois que le cas arrivant où ledit prince Borghèse +survivrait à son épouse, notre soeur, la princesse Pauline, il ne cesse +pas de jouir personnellement et sa vie durant, de ladite principauté. + +NAPOLÉON. + + + +Au palais des Tuileries, le 30 mars 1806. + +_Acte impérial._ + +Voulant donner à notre cousin le maréchal Berthier, notre grand-veneur +et notre ministre de la guerre, un témoignage de notre bienveillance +pour l'attachement qu'il nous a montré, et la fidélité et le talent +avec lesquels il nous a constamment servi, nous avons résolu de lui +transférer, comme en effet, nous lui transférons par les présentes, la +principauté de Neufchâtel avec le titre de prince et duc de Neufchâtel, +pour la posséder en toute propriété et souveraineté, telle qu'elle nous +a été cédée par S.M. le roi de Prusse. Nous entendons qu'il transmettra +ladite principauté à ses enfans mâles, légitimes et naturels, par ordre +de primogéniture, nous réservant, si sa descendance masculine légitime +et naturelle venait à s'éteindre, ce que Dieu ne veuille, de transmettre +ladite principauté aux mêmes titres et charges, à notre choix, et ainsi +que nous le croirons convenable pour le bien de nos peuples et l'intérêt +de notre couronne. Notre cousin le maréchal Berthier prêtera en nos +mains, et en sa dite qualité de prince et duc de Neufchâtel, le serment +de nous servir en bon et loyal sujet. Le même serment sera prêté +à chaque vacance par ses successeurs. Nous ne doutons pas qu'ils +n'héritent de ses sentimens pour nous, et qu'ils nous portent, ainsi +qu'à nos descendans, le même attachement et la même fidélité. Nos +peuples de Neufchâtel mériteront, par leur obéissance envers leur +nouveau souverain, la protection spéciale qu'il est dans notre intention +de leur accorder constamment. + +NAPOLÉON. + + + +Paris, le 21 avril 1806. + +_Copie d'une note remise par Napoléon, lui-même, à M. Talleyrand, +ministre des relations extérieures._ + +Faire un nouvel état au nord de l'Allemagne, qui soit dans les intérêts +de la France; qui garantisse la Hollande et la Flandre contre la Prusse, +et l'Europe contre la Russie. + +Le noyau serait le duché de Berg, le duché de Clèves, Hesse-Darmstadt, +etc., etc.: chercher, en outre, dans les entours tout ce qui pourrait y +être incorporé, pour pouvoir former un million ou douze cent mille âmes. + +Y joindre, si l'on veut, le Hanovre. + +Y joindre, dans la perspective, Hambourg, Bremen, Lubeck. + +Donner la statistique de ce nouvel état. + +Cela fait, considérer l'Allemagne comme divisée en huit états: Bavière, +Bade, Wurtemberg, et le nouvel état; ces quatre, dans les intérêts de la +France. + +L'Autriche, la Prusse, la Saxe, Hesse-Cassel, dans les quatre autres. + +D'après cette division, supposez qu'on détruise la constitution +germanique, et qu'on annule, au profit des huit grands états, les +petites souverainetés, il faut faire un calcul statistique pour savoir +si les quatre états qui sont dans les intérêts de la France perdront ou +gagneront plus à cette destruction, que les quatre états qui n'y sont +pas. + +Un rapport sur ces deux objets, dimanche matin. + +NAPOLÉON. + +_Nota._ Le dimanche était le 23 d'avril. + + + +Paris, le 5 juin 1806. + +_Réponse de l'empereur à un discours de l'ambassadeur de la +Porte-Ottomane._ + +Monsieur l'ambassadeur, votre mission m'est agréable. Les assurances que +vous me donnez des sentimens du sultan Sélim, votre maître, vont à mon +coeur. Un des plus grands, des plus précieux avantages que je veux +retirer des succès qu'ont obtenus mes armes, c'est de soutenir et +d'aider le plus utile comme le plus ancien de mes alliés. Je me plais à +vous en donner publiquement et solennellement l'assurance. Tout ce +qui arrivera d'heureux ou de malheureux aux Ottomans, sera heureux ou +malheureux pour la France. Monsieur l'ambassadeur, transmettez ces +paroles au sultan Sélim; qu'il s'en souvienne toutes les fois que mes +ennemis, qui sont aussi les siens, voudront arriver jusqu'à lui. Il ne +peut jamais rien avoir à craindre de moi; uni avec moi, il n'aura jamais +à redouter la puissance d'aucun de ses ennemis. + + + +Paris, le 5 juin 1806. + +_Réponse de l'empereur à une députation du corps législatif hollandais._ + +Messieurs les représentans du peuple batave, + +J'ai toujours regardé comme le premier intérêt de ma couronne de +protéger votre patrie. Toutes les fois que j'ai dû intervenir dans vos +affaires intérieures, j'ai d'abord été frappé des inconvéniens attachés +à la forme incertaine de votre gouvernement. Gouvernés par une assemblée +populaire, elle eût été influencée par les intrigues, et agitée par les +puissances voisines. Gouvernés par une magistrature élective, tous les +renouvellemens de cette magistrature eussent été des momens de crise +pour l'Europe, et le signal de nouvelles guerres maritimes. Tous +ces inconvéniens ne pouvaient être parés que par un gouvernement +héréditaire. Je l'ai appelé dans votre patrie par mes conseils, lors +de l'établissement de votre dernière constitution; et l'offre que vous +faites de la couronne de Hollande au prince Louis, est conforme aux +vrais intérêts de votre patrie, aux miens, et propre à assurer le repos +général de l'Europe. La France a été assez généreuse pour renoncer à +tous les droits que les événemens de la guerre lui avaient donnés sur +vous; mais je ne pouvais confier les places fortes qui couvrent ma +frontière du Nord à la garde d'une main infidèle, ou même douteuse. + +Messieurs les représentans du peuple batave, j'adhère au voeu de +LL.HH.PP. Je proclame roi de Hollande le prince Louis. Vous, prince, +régnez sur ces peuples; leurs pères n'acquirent leur indépendance que +par les secours constans de la France. Depuis, la Hollande fut l'alliée +de l'Angleterre; elle fut conquise; elle dut encore à la France son +existence. Qu'elle vous doive donc des rois qui protègent ses libertés, +ses lois et sa religion. Mais ne cessez jamais d'être Français. La +dignité de connétable de l'empire sera possédée par vous et vos +descendans: elle vous retracera les devoirs que vous avez à remplir +envers moi, et l'importance que j'attache à la garde des places fortes +qui garantissent le nord de mes états, et que je vous confie. Prince, +entretenez parmi vos troupes cet esprit que je leur ai vu sur les champs +de bataille. Entretenez dans vos nouveaux sujets des sentimens d'union +et d'amour pour la France. Soyez l'effroi des méchans et le père des +bons: c'est le caractère des grands rois. + +NAPOLÉON. + + + +Au palais de Saint-Cloud, le 5 juin 1806. + +_Message au sénat conservateur._ + +Sénateurs, + +Nous chargeons notre cousin l'archichancelier de l'empire de vous faire +connaître, qu'adhérant au voeu de leurs hautes puissances, nous avons +proclamé le prince Louis Napoléon, notre bien aimé frère, roi de +Hollande, pour ladite couronne être héréditaire en toute souveraineté, +par ordre de primogéniture, dans sa descendance naturelle, légitime et +masculine; notre intention étant en même temps que le roi de Hollande et +ses descendans conservent la dignité de connétable de l'empire. Notre +détermination dans cette circonstance nous a paru conforme aux intérêts +de nos peuples. Sous le point de vue militaire, la Hollande possédant +toutes les places fortes qui garantissent notre frontière du Nord, il +importait à la sûreté de nos états que la garde en fût confiée à des +personnes sur l'attachement desquelles nous ne pussions concevoir aucun +doute. Sous le point de vue commercial, la Hollande étant située à +l'embouchure des grandes rivières qui arrosent une partie considérable +de notre territoire, il fallait que nous eussions la garantie que le +traité de commerce que nous conclurons avec elle serait fidèlement +exécuté, afin de concilier les intérêts de nos manufactures et de notre +commerce avec ceux du commerce de ces peuples. Enfin, la Hollande est le +premier intérêt politique de la France. Une magistrature élective aurait +eu l'inconvénient de livrer fréquemment ce pays aux intrigues de nos +ennemis, et chaque élection serait devenue le signal d'une guerre +nouvelle. + +Le prince Louis, n'étant animé d'aucune ambition personnelle, nous a +donné une preuve de l'amour qu'il nous porte, et de son estime pour les +peuples de Hollande, en acceptant un trône qui lui impose de si grandes +obligations. + +L'archichancelier de l'empire d'Allemagne, électeur de Ratisbonne et +primat de Germanie, nous ayant fait connaître que son intention était +de se donner un coadjuteur, et que, d'accord avec ses ministres et les +principaux membres de son chapitre, il avait pensé qu'il était du bien +de la religion et de l'empire germanique qu'il nommât à cette place +notre oncle et cousin le cardinal Fesch, notre grand aumônier et +archevêque de Lyon, nous avons accepté ladite nomination au nom dudit +cardinal. Si cette détermination de l'électeur archichancelier de +l'empire germanique est utile à l'Allemagne, elle n'est pas moins +conforme à la politique de la France. + +Ainsi, le service de la patrie appelle loin de nous nos frères et nos +enfans; mais le bonheur et les prospérités de nos peuples composent +aussi nos plus chères affections. + +NAPOLÉON. + + + +Au palais de Saint-Cloud, le 5 juin 1806. + +_Message au sénat conservateur._ + +Sénateurs, les duchés de Bénévent et de Ponte-Corvo étaient un sujet +de litige entre le roi de Naples et la cour de Rome: nous avons jugé +convenable de mettre un terme à ces difficultés, en érigeant ces duchés +en fiefs immédiats de notre empire. Nous avons saisi cette occasion +de récompenser les services qui nous ont été rendus par notre grand +chambellan et ministre des relations extérieures, Talleyrand, et par +notre cousin le maréchal de l'empire, Bernadotte. Nous n'entendons pas +cependant, par ces dispositions, porter aucune atteinte aux droits +du roi de Naples et de la cour de Rome, notre intention étant de les +indemniser l'un et l'autre. Par cette mesure, ces deux gouvernemens, +sans éprouver aucune perte, verront disparaître les causes de +mésintelligence qui, en différens temps, ont compromis leur +tranquillité, et qui, encore aujourd'hui, sont un sujet d'inquiétude +pour l'un et pour l'autre de ces états, et surtout pour le royaume de +Naples, dans le territoire duquel ces deux principautés se trouvent +enclavées. + +NAPOLÉON. + + + +Au palais de Saint-Cloud, le 5 juin 1806. + +_Acte impérial._ + +Voulant donner à notre grand-chambellan et ministre des relations +extérieures, Talleyrand, un témoignage de notre bienveillance pour les +services qu'il a rendus à notre couronne, nous avons résolu de lui +transférer, comme en effet nous lui transférons par les présentes la +principauté de Bénévent, avec le titre de prince et duc de Bénévent, +pour la posséder en toute propriété et souveraineté, et comme fief +immédiat de notre couronne. + +Nous entendons qu'il transmettra ladite principauté à ses enfans mâles, +légitimes et naturels, par ordre de primogéniture, nous réservant, si sa +descendance masculine, naturelle et légitime venait à s'éteindre, ce que +Dieu ne veuille, de transmettre ladite principauté, aux mêmes titres et +charges, à notre choix et ainsi que nous le croirons convenable pour le +bien de nos peuples et l'intérêt de notre couronne. + +Notre grand chambellan et ministre des relations extérieures, +Talleyrand, prêtera en nos mains, et en sa dite qualité de prince et duc +de Bénévent, le serment de nous servir en bon et loyal sujet. Le même +serment sera prêté à chaque vacance par ses successeurs. + +NAPOLÉON. + + + +Au palais de Saint-Cloud, le 11 septembre 1806. + +_A.S.A.E. le prince primat._ + +Mon frère! + +Les formes de nos communications en ma qualité de protecteur, avec les +souverains réunis en congrès à Francfort, n'étant pas encore terminées, +nous avons pensé qu'il n'en était aucune qui fût plus convenable que +d'adresser la présente à votre A. Em., afin qu'elle en fasse part aux +deux collèges. En effet, quel organe pouvions-nous plus naturellement +choisir, que celui d'un prince à la sagesse duquel a été confié le soin +de préparer le premier statut fondamental? Nous aurions attendu que +ce statut eût été arrêté par le congrès, et nous eût été donné en +communication, s'il ne devait pas contenir des dispositions qui nous +regardent personnellement. Cela seul a dû nous porter à prendre +nous-même l'initiative pour soumettre nos sentimens et nos réflexions à +la sagesse des princes confédérés. + +Lorsque nous avons accepté le titre de protecteur de la confédération du +Rhin, nous n'avons eu en vue que d'établir en droit ce qui existait de +fait depuis plusieurs siècles. En l'acceptant, nous avons contracté la +double obligation de garantir le territoire de la confédération contre +les troupes étrangères et le territoire de chaque confédéré contre +les entreprises des autres. Ces observations, toutes conservatrices, +plaisent à notre coeur; elles sont conformes à ces sentimens de +bienveillance et d'amitié dont nous n'avons cessé, dans toutes les +circonstances, de donner des preuves aux membres de la confédération. +Mais là se bornent nos devoirs envers eux. Nous n'entendons en rien nous +arroger la portion de souveraineté qu'exerçait l'empereur d'Allemagne +comme suzerain. Le gouvernement des peuples que la providence nous a +confié, occupant tous nos momens, nous ne saurions voir croître nos +obligations sans en être alarmé. Comme nous ne voulons pas qu'on puisse +nous attribuer le bien que les souverains font dans leurs états, nous ne +voulons pas non plus qu'on nous impute les maux que la vicissitude des +choses humaines peut y introduire. Les affaires intérieures de chaque +état ne nous regardent pas. Les princes de la confédération du Rhin sont +les souverains qui n'ont point de suzerain. Nous les avons reconnus +comme tels. Les discussions qu'ils pourraient avoir avec leurs sujets, +ne peuvent donc être portées à un tribunal étranger? La diète est +le tribunal politique, conservateur de la paix entre les différens +souverains qui composent la confédération. Ayant reconnu tous les autres +princes qui formaient le corps germanique, comme souverains indépendans, +nous ne pouvons reconnaître qui que ce soit comme leur suzerain. Ce +ne sont point des rapports de suzeraineté qui nous lient à la +confédération, mais des rapports de simple protection. Plus puissant que +les princes confédérés, nous voulons jouir de la supériorité de notre +puissance, non pour restreindre leurs droits de suzeraineté, mais pour +leur en garantir la plénitude. + +Sur ce, nous prions Dieu, mon frère, qu'il vous ait en sa sainte et +digne garde. + +NAPOLÉON. + + + +Au palais de Saint-Cloud, le 21 septembre 1806. + +_A.S.M. le roi de Bavière._ + +Monsieur mon frère! + +Il y a plus d'un mois que la Prusse arme, et il est connu de tout le +monde qu'elle arme contre la France et contre la confédération du Rhin. +Nous cherchons les motifs sans pouvoir les pénétrer. Les lettres que +S. M. prussienne nous écrit sont amicales; son ministre des affaires +étrangères a notifié, à notre envoyé extraordinaire et ministre +plénipotentiaire, qu'elle reconnaissait la confédération du Rhin, et +qu'elle n'avait rien à objecter contre les arrangemens faits dans le +midi de l'Allemagne. + +Les armemens de la Prusse sont-ils le résultat d'une coalition avec la +Russie, ou seulement des intrigues des différens partis qui existent à +Berlin, et de l'irréflexion, du cabinet? Ont-ils pour objet de forcer la +Hesse, la Saxe et les villes anséatiques à contracter des liens que ces +deux dernières puissances paraissent ne pas vouloir former? La Prusse +voudrait-elle nous obliger nous-même à nous départir de la déclaration +que nous avons faite, que les villes anséatiques ne pourront entrer dans +aucune confédération particulière; déclaration fondée sur l'intérêt +du commerce de la France et du midi de l'Allemagne, et sur ce que +l'Angleterre nous a fait connaître que tout changement dans la situation +présente des villes anséatiques, serait un obstacle de plus à la paix +générale? Nous avons aussi déclaré que les princes de la confédération +germanique, qui n'étaient point compris dans la confédération du Rhin, +devaient être maîtres de ne consulter que leurs intérêts et leurs +convenances, qu'ils devaient se regarder comme parfaitement libres, que +nous ne ferions rien pour qu'ils entrassent dans la confédération du +Rhin, mais que nous ne souffririons pas que qui que ce fût les forçât +de faire ce qui serait contraire à leur volonté, à leur politique, aux +intérêts de leurs peuples. Cette déclaration si juste aurait-elle blessé +le cabinet de Berlin, et voudrait-il nous obliger à la rétracter! Entre +tous ces motifs, quel peut être le véritable? Nous ne saurions le +deviner, et l'avenir seul pourra révéler le secret d'une conduite aussi +étrange qu'elle était inattendue. Nous avons été un mois sans y faire +attention. Notre impassibilité n'a fait qu'enhardir tous les brouillons +qui veulent précipiter la cour de Berlin dans la lutte la plus +inconsidérée. + +Toutefois, les armemens de la Prusse ont amené le cas prévu par l'un des +articles du traité du 12 juillet, et nous croyons nécessaire que tous +les souverains qui composent la confédération du Rhin, arment pour +défendre ses intérêts, pour garantir son territoire et en maintenir +l'inviolabilité. Au lieu de 200,000 hommes que la France est obligée de +fournir, elle en fournira 300,000, et nous venons d'ordonner que les +troupes nécessaires pour compléter ce nombre, soient transportées en +poste sur le Bas-Rhin; les troupes de V. M. étant toujours restées sur +le pied de guerre, nous invitons V. M. à ordonner qu'elles soient mises, +sans délai, en état de marche avec leurs équipages de campagne, et de +concourir à la défense de la cause commune, dont le succès, nous avons +lieu de le croire, répondra à sa justice, si toutefois, contre nos +désirs et contre nos espérances, la Prusse nous met dans la nécessité de +repousser la force par la force. + +Sur ce, nous prions Dieu, mon frère, qu'il vous ait en sa sainte et +digne garde. + +NAPOLÉON. + + + +Au quartier impérial de Bamberg, le 6 octobre 1806. + +_Proclamation à la grande armée._ + +Soldats, + +«L'ordre pour votre rentrée en France était parti; vous vous en étiez +déjà rapprochés de plusieurs marches. Des fêtes triomphales vous +attendaient, et les préparatifs pour vous recevoir étaient commencés +dans la capitale. + +«Mais, lorsque nous nous abandonnions à cette trop confiante sécurité, +de nouvelles trames s'ourdissaient sous le masque de l'amitié et de +l'alliance. Des cris de guerre se sont fait entendre à Berlin; depuis +deux mois nous sommes provoqués tous les jours davantage. + +«La même faction, le même esprit de vertige qui, à la faveur de nos +dissensions intestines, conduisit, il y a quatorze ans, les Prussiens au +milieu des plaines de la Champagne, domine dans leurs conseils. Si ce +n'est plus Paris qu'ils veulent brûler et renverser jusque dans ses +fondemens, c'est, aujourd'hui, leurs drapeaux qu'ils se vantent de +planter dans les capitales de nos alliés; c'est la Saxe qu'ils veulent +obliger à renoncer, par une transaction honteuse, à son indépendance, +en la rangeant au nombre de leurs provinces; c'est enfin vos lauriers +qu'ils veulent arracher de votre front. Ils veulent que nous évacuions +l'Allemagne à l'aspect de leur armée! les insensés!!! Qu'ils sachent +donc qu'il serait mille fois plus facile de détruire la grande capitale +que de flétrir l'honneur des enfans du grand-peuple et de ses alliés. +Leurs projets furent confondus alors; ils trouvèrent dans les plaines +de la Champagne la défaite, la mort et la honte: mais les leçons de +l'expérience s'effacent, et il est des hommes chez lesquels le sentiment +de la haine et de la jalousie ne meurt jamais. + +«Soldats, il n'est aucun de vous qui veuille retourner en France par un +autre chemin que par celui de l'honneur. Nous ne devons y rentrer que +sous des arcs de triomphe. + +«Eh quoi! aurions-nous donc bravé les saisons, les mers, les déserts; +vaincu l'Europe plusieurs fois coalisée contre nous; porté notre gloire +de l'orient à l'occident, pour retourner aujourd'hui dans notre patrie +comme des transfuges, après avoir abandonné nos alliés, et pour entendre +dire que l'aigle française a fui épouvantée à l'aspect des armées +prussiennes... Mais déjà ils sont arrivés sur nos avant-postes... + +«Marchons donc, puisque la modération n'a pu les faire sortir de cette +étonnante ivresse. Que l'armée prussienne éprouve le même sort qu'elle +éprouva il y a quatorze ans! qu'ils apprennent que s'il est facile +d'acquérir un accroissement de domaines et de puissance avec l'amitié du +grand-peuple, son inimitié (qu'on ne peut provoquer que par l'abandon de +tout esprit de sagesse et de raison) est plus terrible que les tempêtes +de l'Océan. + +NAPOLÉON. + + + +Au quartier impérial de Bamberg, le 7 octobre 1806. + +_Au sénat conservateur._ + +«Sénateurs, + +«Nous avons quitté notre capitale, pour nous rendre au milieu de notre +armée d'Allemagne, dès l'instant que nous avons su avec certitude +qu'elle était menacée sur ses flancs par des mouvemens inopinés. A +peine arrivé sur les frontières de nos états, nous avons eu lieu de +reconnaître combien notre présence y était nécessaire, et de nous +applaudir des mesures défensives que nous avons prises avant de quitter +le centre de notre empire. Déjà les armées prussiennes, portées au grand +complet de guerre, s'étaient ébranlées de toutes parts; elles avaient +dépassé leurs frontières, la Saxe était envahie, et le sage prince qui +gouverne était forcé d'agir contre sa volonté, contre l'intérêt de ses +peuples. Les armées prussiennes étaient arrivées devant les cantonnemens +de nos troupes. Des provocations de toutes espèces, et mêmes des voies +de fait avaient signalé l'esprit de haine qui animait nos ennemis, et +la modération de nos soldats, qui, tranquilles à l'aspect de tous ces +mouvemens, étonnés seulement de ne recevoir aucun ordre, se reposaient +dans la double confiance que donnent le courage et le bon droit. Notre +premier devoir a été de passer le Rhin nous-même, de former nos camps, +et de faire entendre le cri de guerre. Il a retenti au coeur de tous +nos guerriers. Des marches combinées et rapides les ont portés en un +clin-d'oeil au lieu que nous leur avons indiqué. Tous nos camps sont +formés; nous allons marcher contre les armées prussiennes, et repousser +la force par la force. Toutefois, nous osons le dire, notre coeur est +péniblement affecté de cette prépondérance constante qu'obtient en +Europe le génie du mal, occupé sans cesse à traverser les desseins que +nous formons pour la tranquillité de l'Europe, le repos et le bonheur de +la génération présente, assiégeant tous les cabinets par tous les genres +de séductions, et égarant ceux qu'il n'a pu corrompre, les aveuglant sur +leurs véritables intérêts, et les lançant au milieu des partis, sans +autre guide que les passions qu'il a su inspirer. Le cabinet de Berlin +lui-même n'a point choisi avec délibération le parti qu'il prend; il y +a été jeté avec art et une malicieuse adresse. Le roi s'est trouvé +tout-à-coup à cent lieues de sa capitale, aux frontières de la +confédération du Rhin, au milieu de son armée et vis-à-vis des troupes +françaises dispersées dans leurs cantonnemens, et qui croyaient devoir +compter sur les liens qui unissaient les deux états, et sur les +protestations prodiguées en toutes circonstances par la cour de Berlin. +Dans une guerre aussi juste, où nous ne prenons les armes que pour +nous défendre, que nous n'avons provoquée par aucun acte, par aucune +prétention, et dont il nous serait impossible d'assigner la véritable +cause, nous comptons entièrement sur l'appui des lois et sur celui des +peuples, que les circonstances appellent à nous donner de nouvelles +preuves de leur dévouement et de leur courage. De notre côté, aucun +sacrifice personnel ne nous sera pénible, aucun danger ne nous arrêtera, +toutes les fois qu'il s'agira d'assurer les droits, l'honneur et la +prospérité de nos peuples. + +«Donné en notre quartier-impérial de Bamberg, le 7 octobre 1806. + +NAPOLÉON. + + + +Bamberg, le 8 octobre 1806. + +_Premier bulletin de la grande armée._ + +La paix avec la Russie, conclue et signée le 20 juillet, des +négociations avec l'Angleterre, entamées et presque conduites à leur +maturité, avaient porté l'alarme à Berlin. Les bruits vagues qui se +multiplièrent, et la conscience des torts de ce cabinet envers toutes +les puissances qu'il avait successivement trahis, le portèrent à ajouter +croyance aux bruits répandus qu'un des articles secrets du traité conclu +avec la Russie, donnait la Pologne au prince Constantin, avec le titre +de roi; la Silésie à l'Autriche, en échange de la portion autrichienne +de la Pologne, et le Hanovre à l'Angleterre. Il se persuada enfin que +ces trois puissances étaient d'accord avec la France, et que de cet +accord résultait un danger imminent pour la Prusse. + +Les torts de la Prusse envers la France remontaient à des époques fort +éloignées. La première, elle avait armé pour profiter de nos dissensions +intestines. On la vit ensuite courir aux armes au moment de l'invasion +du duc d'Yorck en Hollande; et, lors des événemens de la guerre, +quoiqu'elle n'eût aucun motif de mécontentement contre la France, elle +arma de nouveau, et signa, le 1er octobre 1805, ce fameux traité de +Potsdam, qui fut, un mois après, remplacé par le traité de Vienne. + +Elle avait des torts envers la Russie, qui ne peut oublier l'inexécution +du traité de Potsdam et la conclusion subséquente du traité de Vienne. + +Ses torts envers l'empereur d'Allemagne et le corps germanique, plus +nombreux et plus anciens, ont été connus de tous les temps. Elle se tint +toujours en opposition avec la diète. Quand le corps germanique était +en guerre, elle était en paix avec ses ennemis. Jamais ses traités +avec l'Autriche ne recevaient d'exécution, et sa constante étude était +d'exciter les puissances au combat, afin de pouvoir, au moment de la +paix, venir recueillir les fruits de son adresse et de leurs succès. + +Ceux qui supposeraient que tant de versatilité tient à un défaut de +moralité de la part du prince, seraient dans une grande erreur. Depuis +quinze ans, la cour de Berlin est une arène où les partis se combattent +et triomphent tour à tour; l'un veut la guerre, et l'autre veut la paix. +Le moindre événement politique, le plus léger incident donne l'avantage +à l'un ou à l'autre, et le roi, au milieu de ce mouvement des passions +opposées, au sein de ce dédale d'intrigues, flotte incertain sans cesser +un moment d'être honnête homme. + +Le 11 août, un courrier de M. le marquis de Lucchesini arriva à Berlin, +et y porta, dans les termes les plus positifs, l'assurance de ces +prétendues dispositions par lesquelles la France et la Russie seraient +convenues, par le traité du 20 juillet, de rétablir le royaume de +Pologne, et d'enlever la Silésie à la Prusse. Les partisans de la guerre +s'enflammèrent aussitôt; ils firent violence aux sentimens personnels du +roi; quarante courriers partirent dans une seule nuit, et l'on courut +aux armes. + +La nouvelle de cette explosion soudaine parvint à Paris le 20 du +même mois. On plaignit un allié si cruellement abusé; on lui donna +sur-le-champ des explications, des assurances précises, et comme une +erreur manifeste était le seul motif de ces armemens imprévus, on espéra +que la réflexion calmerait une effervescence aussi peu motivée. + +Cependant le traité signé à Paris, ne fut pas ratifié à +Saint-Pétersbourg, et des renseignemens de toute espèce ne tardèrent pas +à faire connaître à la Prusse, que M. le marquis de Lucchesini avait +puisé ses renseignemens dans les réunions les plus suspectes de la +capitale, et parmi les hommes d'intrigues qui composaient sa société +habituelle. En conséquence il fut rappelé, on annonça pour lui succéder +M. le baron de Knobelsdorff, homme d'un caractère plein de droiture et +de franchise, et d'une moralité parfaite. + +Cet envoyé extraordinaire arriva bientôt à Paris, porteur d'une lettre +du roi de Prusse, datée du 23 août. + +Cette lettre était remplie d'expressions obligeantes et de déclarations +pacifiques, et l'empereur y répondit d'une manière franche et +rassurante. + +Le lendemain du jour où partit le courrier porteur de cette réponse, on +apprit que des chansons outrageantes pour la France avaient été +chantées sur le théâtre de Berlin; qu'aussitôt après le départ de M. de +Knobelsdorff les armemens avaient redoublé, et que, quoique les hommes +demeurés de sang-froid eussent rougi de ces fausses alarmes, le parti +de la guerre soufflant la discorde de tous côtés, avait si bien exalté +toutes les tètes que le roi se trouvait dans l'impuissance de résister +au torrent. + +On commença dès-lors à comprendre à Paris, que le parti de la paix ayant +lui-même été alarmé par des assurances mensongères et des apparences +trompeuses, avait perdu tous ses avantages, tandis que le parti de la +guerre mettant à profit l'erreur dans laquelle ses adversaires s'étaient +laissé entraîner, avait ajouté provocation à provocation, et accumulé +insulte sur insulte, et que les choses étaient arrivées à un tel point, +qu'on ne pourrait sortir de cette situation que par la guerre. + +L'empereur vit alors que telle était la force des circonstances, qu'il +ne pouvait éviter de prendre les armes contre son allié. Il ordonna ses +préparatifs. + +Tout marchait à Berlin avec une grande rapidité: les troupes prussiennes +entrèrent en Saxe, arrivèrent sur les frontières de la confédération, et +insultèrent les avant-postes. + +Le 24 septembre, la garde impériale partit de Paris pour Bamberg, où +elle est arrivée le 6 octobre. Les ordres furent expédiés pour l'armée, +et tout se mit en mouvement. + +Ce fut le 25 septembre que l'empereur quitta Paris; le 28 il était à +Mayence, le 2 octobre à Wurtzbourg, et le 6 à Bamberg. + +Le même jour, deux coups de carabine furent tirés par les hussards +prussiens sur un officier de l'état-major français. Les deux armées +pouvaient se considérer comme en présence. + +Le 7, S. M. l'empereur reçut un courrier de Mayence, dépêché par le +prince de Bénévent, qui était porteur de deux dépêches importantes: +l'une était une lettre du roi de Prusse, d'une vingtaine de pages, qui +n'était réellement qu'un mauvais pamphlet contre la France, dans le +genre de ceux que le cabinet anglais fait faire par ses écrivains à cinq +cents livres sterling par an. L'Empereur n'en acheva point la lecture, +et dit aux personnes qui l'entouraient: «Je plains mon frère le roi +de Prusse, il n'entend pas le français, il n'a sûrement pas lu +cette rapsodie.» A cette lettre était jointe la célèbre note de M. +Knobelsdorff. «Maréchal, dit l'Empereur au maréchal Berthier, on nous +donne un rendez-vous d'honneur pour le 8; jamais un Français n'y a +manqué; mais comme on dit qu'il y a une belle reine qui veut être témoin +des combats, soyons courtois, et marchons, sans nous coucher, pour la +Saxe.» L'empereur avait raison de parler ainsi, car la reine de Prusse +est à l'armée, habillée en amazone, portant l'uniforme de son régiment +de dragons, écrivant vingt lettres par jour pour exciter de toute part +l'incendie. Il semble voir Armide dans son égarement, mettant le feu à +son propre palais; après elle le prince Louis de Prusse, jeune prince +plein de bravoure et de courage, excité par le parti, croit trouver une +grande renommée dans les vicissitudes de la guerre. A l'exemple de ces +deux grands personnages, toute la cour crie à la guerre; mais quand +la guerre se sera présentée, avec toutes ses horreurs, tout le monde +s'excusera d'avoir été coupable, et d'avoir attiré la foudre sur +les provinces paisibles du Nord; alors par une suite naturelle des +inconséquences des gens de cour, ou verra les auteurs de la guerre, non +seulement la trouver insensée, s'excuser de l'avoir provoquée, et dire +qu'ils la voulaient, mais dans un autre temps; mais même en faire +retomber le blâme sur le roi, honnête homme, qu'ils ont rendu la dupe de +leurs intrigues et de leurs artifices. + +Voici la disposition de l'armée française: + +L'armée doit se mettre en marche par trois débouchés. + +La droite, composée des corps des maréchaux Soult et Ney et d'une +division des Bavarois, part d'Amberg et de Nuremberg, se réunit à +Bayreuth, et doit se porter sur Hoff, où elle arrivera le 9. + +Le centre, composé de la réserve du grand-duc de Berg, du corps du +maréchal prince de Ponte-Corvo et du maréchal Davoust, et de la garde +impériale, débouche par Bamberg sur Cronach, arrivera le 8 à Saalbourg, +et de là se portera par Saalbourg et Schleitz sur Géra. + +La gauche, composée des corps des maréchaux Lannes et Augereau, doit se +porter de Schwenfurth sur Cobourg, Graffental et Saalfed. + + + +De mon camp impérial de Géra, le 12 octobre 1806. + +_Au roi de Prusse._ + +«Monsieur mon frère, je n'ai reçu que le 7 la lettre de V. M., du 25 +septembre. Je suis fâché qu'on lui ait fait signer cette espèce de +pamphlet[3]. Je ne lui réponds que pour lui protester que jamais je +n'attribuerai à elle les choses qui y sont contenues; toutes sont +contraires à son caractère et à l'honneur de tous deux. Je plains et +dédaigne les rédacteurs d'un pareil ouvrage. J'ai reçu immédiatement +après la note de son ministre, du 1er octobre. Elle m'a donné +rendez-vous le 8: en bon chevalier, je lui ai tenu parole; je suis au +milieu de la Saxe. Qu'elle m'en croie, j'ai des forces telles que toutes +ses forces ne peuvent balancer longtemps la victoire. Mais pourquoi +répandre tant de sang? A quel but? Je tiendrai à V. M. le même langage +que j'ai tenu à l'empereur Alexandre deux jours avant la bataille +d'Austerlitz. Fasse le ciel que des hommes vendus ou fanatisés, plus +les ennemis d'elle et de son règne, qu'ils ne sont les miens et de ma +nation, ne lui donnent pas les mêmes conseils pour la faire arriver au +même résultat! + +«Sire, j'ai été ami de V. M. depuis six ans. Je ne veux point profiter +de cette espèce de vertige qui anime ses conseils, et qui lui ont fait +commettre des erreurs politiques dont l'Europe est encore tout étonnée, +et des erreurs militaires de l'énormité desquelles l'Europe ne tardera +pas à retentir. Si elle m'eût demandé des choses possibles, par sa note, +je les lui eusse accordées; elle a demandé mon déshonneur, elle devait +être certaine de ma réponse. La guerre est donc faite entre nous, +l'alliance rompue pour jamais. Mais pourquoi faire égorger nos sujets? +Je ne prise point une victoire qui sera achetée par la vie d'un bon +nombre de mes enfans. Si j'étais à mon début dans la carrière militaire, +et si je pouvais craindre les hasards des combats, ce langage serait +tout à fait déplacé. Sire, votre majesté sera vaincue; elle aura +compromis le repos de ses jours, l'existence de ses sujets sans l'ombre +d'un prétexte. Elle est aujourd'hui intacte, et peut traiter avec moi +d'une manière conforme à son rang; elle traitera avant un mois dans une +situation différente. Elle s'est laissé aller à des irritations qu'on a +calculées et préparées avec art; elle m'a dit qu'elle m'avait souvent +rendu des services; eh bien! je veux lui donner la plus grande preuve +du souvenir que j'en ai; elle est maîtresse de sauver à ses sujets les +ravages et les malheurs de la guerre; à peine commencée, elle peut la +terminer, et elle fera une chose dont l'Europe lui saura gré. Si elle +écoute les furibonds qui, il y a quatorze ans, voulaient prendre Paris, +et qui aujourd'hui l'ont embarquée dans une guerre, et immédiatement +après dans des plans offensifs également inconcevables, elle fera à son +peuple un mal que le reste de sa vie ne pourra guérir. Sire, je n'ai +rien à gagner contre V. M.; je ne veux rien et n'ai rien voulu d'elle; +la guerre actuelle est une guerre impolitique. Je sens que peut-être +j'irrite dans cette lettre une certaine susceptibilité naturelle à tout +souverain; mais les circonstances ne demandent aucun ménagement; je lui +dis les choses comme je les pense; et d'ailleurs, que V. M. me permette +de le lui dire, ce n'est pas pour l'Europe une grande découverte que +d'apprendre que la Francs est du triple plus populeuse et aussi brave et +aguerrie que les États de V. M. Je ne lui ai donné aucun sujet réel de +guerre. Qu'elle ordonne à cet essaim de malveillans et d'inconsidérés +de se taire à l'aspect de son trône dans le respect qui lui est dû; et +qu'elle rende la tranquillité à elle et à ses États. Si elle ne retrouve +plus jamais en moi un allié, elle retrouvera un homme désireux de ne +faire que des guerres indispensables à la politique de mes peuples, et +de ne point répandre le sang dans une lutte avec des souverains qui +n'ont avec moi aucune opposition d'industrie, de commerce et de +politique. Je prie V. M. de ne voir dans cette lettre que le désir +que j'ai d'épargner le sang des hommes, et d'éviter à une nation qui, +géographiquement, ne saurait être ennemie de la mienne, l'amer repentir +d'avoir trop écouté des sentimens éphémères qui s'excitent et se calment +avec tant de facilité parmi les peuples. «Sur ce, je prie Dieu, monsieur +mon frère, qu'il vous ait en sa sainte et digne garde. + +«De votre majesté, le bon frère, NAPOLÉON.» + +[Note 3: Ceci a rapport à une lettre du roi de Prusse, composée de +vingt pages, véritable rapsodie, et que très-certainement le roi n'a pu +ni lire ni comprendre. Nous ne pouvons l'imprimer, attendu que tout ce +qui tient à la correspondance particulière des souverains, reste dans +le portefeuille de l'empereur, et ne vient point à la connaissance +du public. Si nous publions celle de S. M., c'est parce que beaucoup +d'exemplaires en ayant été faits au quartier-général des Prussiens, +où on la trouve très-belle, une copie en est tombée entre nos mains. +(_Moniteur_)] + + + +Auma, le 13 octobre 1806. + +_Deuxième bulletin de la grande armée._ + +L'empereur est parti de Bamberg le 8 octobre, à trois heures du matin, +et est arrivé à neuf heures à Cronach. Sa majesté a traversé la forêt de +Franconie à la pointe du jour du 9, pour se rendre a Ebersdorff, et de +là elle s'est portée sur Schleitz, où elle a assisté au premier combat +de la campagne. Elle est revenue coucher à Ebersdorff, en est repartie +le 10 pour Schleitz, et est arrivée le 11 à Auma, où elle a couché après +avoir passé la journée à Gera. Le quartier-général part dans l'instant +même pour Gera. Tous les ordres de l'empereur ont été parfaitement +exécutés. + +Le maréchal Soult se portait le 7 à Bayreuth, se présentait le 9 à +Hoff, a enlevé tous les magasins de l'ennemi, lui a fait plusieurs +prisonniers, et s'est porté sur Planen le 10. + +Le maréchal Ney a suivi son mouvement à une demi-journée de distance. + +Le 8, le grand duc de Berg a débouché avec la cavalerie légère, +de Cronach, et s'est porté devant Saalbourg, ayant avec lui le +vingt-cinquième régiment d'infanterie légère. Un régiment prussien +voulut défendre le passage de la Saale; après une canonnade d'une +demi-heure, menacé d'être tourné, il a abandonné apposition et la Saale. + +Le 9, le grand duc de Berg se porta sur Schleitz; un général prussien y +était avec dix mille hommes. L'empereur y arriva à midi, et chargea +le maréchal prince de Ponte-Corvo d'attaquer et d'enlever le village, +voulant l'avoir avant la fin du jour. Le maréchal fit ses dispositions, +se mit à la tête de ses colonnes; le village fut enlevé et l'ennemi +poursuivi. Sans la nuit, la plus grande partie de cette division eût été +prise. Le général Walter, avec le quatrième régiment de hussards et +le cinquième régiment de chasseurs, fit une belle charge de cavalerie +contre trois régimens prussiens; quatre compagnies du vingt-septième +d'infanterie légère se trouvant en plaine, furent chargées par les +hussards prussiens; mais ceux-ci virent comme l'infanterie française +reçoit la cavalerie prussienne. Deux cents cavaliers prussiens restèrent +sur le champ de bataille. Le général Maisons commandait l'infanterie +légère. Un colonel ennemi fut tué, deux pièces de canon prises, trois +cents hommes furent faits prisonniers, et quatre cents tués. Notre perte +a été de peu d'hommes; l'infanterie prussienne a jeté ses armes, et a +fui, épouvantée, devant les baïonnettes françaises. Le grand-duc de Berg +était au milieu des charges, le sabre à la main. + +Le 10, le prince de Ponte-Corvo a porté son quartier-général à Auma; +le 11, le grand-duc de Berg est arrivé à Gera. Le général de brigade +Lasalle, de la cavalerie de réserve, a culbuté l'escorte des bagages +ennemis; cinq cents caissons et voitures de bagage ont été pris par +les hussards français. Notre cavalerie légère est couverte d'or. Les +équipages de pont et plusieurs objets importans font partie du convoi. + +La gauche a eu des succès égaux. Le maréchal Lannes est entré à Cobourg +le 8, se portait le 9 sur Graffenthal. Il a attaqué, le 10, à Saalfeld, +l'avant-garde du prince Hohenlohe, qui était commandée par le prince +Louis de Prusse, un des champions de la guerre. La canonnade n'a duré +que deux heures; la moitié de la division du général Suchet a seule +donné. La cavalerie prussienne a été culbutée par les neuvième et +dixième régimens d'hussards; l'infanterie prussienne n'a pu conserver +aucun ordre de retraite; partie a été culbutée dans un marais, partie +dispersée dans les bois. On a fait mille prisonniers, six cents hommes +sont restés sur le champ de bataille; trente pièces de canon sont +tombées au pouvoir de l'armée. + +Voyant ainsi la déroute de ses gens, le prince Louis de Prusse, en brave +et loyal soldat, se prit corps à corps avec un maréchal-des-logis +du dixième régiment de hussards. _Rendez vous, colonel,_ lui dit le +hussard, _ou vous êtes mort._ Le prince lui répondit par un coup de +sabre; le maréchal-des-logis riposta par un coup de pointe, et le prince +tomba mort. Si les derniers instans de sa vie ont été ceux d'un mauvais +citoyen, sa mort est glorieuse et digne de regrets. Il est mort comme +doit désirer de mourir tout bon soldat. Deux de ses aides-de-camp ont +été tués à ses côtés. Ou a trouvé sur lui des lettres de Berlin, qui +font voir que le projet de l'ennemi était d'attaquer incontinent, et que +le parti de la guerre, à la tête duquel étaient le jeune prince et la +reine, craignait toujours que les intentions pacifiques du roi, et +l'amour qu'il porte à ses sujets ne lui fissent adopter des tempéramens, +et ne déjouassent leurs cruelles espérances. On peut dire que les +premiers coups de la guerre ont tué un de ses auteurs. + +Dresde ni Berlin ne sont couverts par aucun corps d'armée. Tournée par +sa gauche, prise en flagrant délit au moment où elle se livrait aux +combinaisons les plus hasardées, l'armée prussienne se trouve, dès le +début, dans une position assez critique. Elle occupe Eisenach, Gotha, +Erfurt, Weimar. Le 12, l'armée française occupe Saalfed et Gera, et +marche sur Naumbourg et Jena. Des coureurs de l'armée française inondent +la plaine de Leipsick. + +Toutes les lettres interceptées peignent le conseil du roi déchiré +par des opinions différentes, toujours délibérant et jamais d'accord. +L'incertitude, l'alarme et l'épouvante paraissent déjà succéder à +l'arrogance, à l'inconsidération et à la folie. + +Hier 11, en passant à Gera devant le vingt-septième régiment +d'infanterie légère, l'empereur a chargé le colonel de témoigner sa +satisfaction à ce régiment, sur sa bonne conduite. + +Dans tous ces combats, nous n'avons à regretter aucun officier de +marque: le plus élevé en grade est le capitaine Campobasso, du +vingt-septième régiment d'infanterie légère, brave et loyal officier. +Nous n'avons pas eu quarante hommes tués et soixante blessés. + + + +Gera, le 13 octobre 1806. + +_Troisième bulletin de la grande armée._ + +Le combat de Schleitz, qui a ouvert la campagne, et qui a été +très-funeste à l'armée prussienne, celui de Saalfeld qui l'a suivi le +lendemain, ont porté la consternation chez l'ennemi. Toutes les lettres +interceptées disent que la consternation est à Erfurt, où se trouvent +encore le roi et la reine, le duc de Brunswick, etc.; qu'on discute sur +le parti à prendre sans pouvoir s'accorder. Mais pendant qu'on délibère, +l'armée française marche. A cet esprit d'effervescence, à cette +excessive jactance, commencent à succéder des observations critiques +sur l'inutilité de cette guerre, sur l'injustice de s'en prendre à la +France, sur l'impossibilité d'être secouru, sur la mauvaise volonté +des soldats, sur ce qu'on n'a pas fait ceci, et mille et une autres +observations qui sont toujours dans la bouche de la multitude, lorsque +les princes sont assez faibles pour la consulter sur les grands intérêts +politiques au-dessus de sa portée. + +Cependant, le 12 au soir, les coureurs de l'armée française étaient aux +portes de Leipsick; le quartier-général du grand-duc de Berg, entre +Zeist et Leipzick; celui du prince de Ponte-Corvo, à Zeist; le quartier +impérial à Gera; la garde impériale et le corps d'armée du maréchal +Soult, à Gera; le corps d'armée du maréchal Ney, à Neustadt; en première +ligne, le corps d'armée du maréchal Davoust, à Naumbourg, celui du +maréchal Lannes, à Jena; celui du maréchal Augereau, à Kala. Le prince +Jérôme, auquel l'empereur a confié le commandement des alliés et d'un +corps de troupes bavaroises, est arrivé à Schleitz, après avoir fait +bloquer le fort de Culenbach par un régiment. + +L'ennemi, coupé a Dresde, était encore le 11 à Erfurt, et travaillait à +réunir ses colonnes qu'il avait envoyées sur Cassel et Wurtzbourg, dans +des projets offensifs; voulant ouvrir la campagne par une invasion en +Allemagne. Le Weser, où il avait construit des batteries, la Saale qu'il +prétendait également défendre, et les autres rivières, sont tournées +à-peu-près comme le fut l'Iller l'année passée; de sorte que l'armée +française borde la Saale, ayant le dos à l'Elbe et marchant sur l'armée +prussienne qui, de son côté, a le dos sur le Rhin, position assez +bizarre, d'où doivent naître dès événemens d'une grande importance. + +Le temps, depuis notre entrée en campagne, est superbe, le pays +abondant, le soldat plein de vigueur et de santé. On fait des marches de +dix lieues, et pas un traîneur; jamais l'armée n'a été si belle. + +Toutes les intentions du roi de Prusse se trouvent exécutées: il voulait +que le 8 octobre l'armée française eût évacué le territoire de la +confédération, et elle l'avait évacué; mais au lieu de repasser le Rhin, +elle a passé la Saale. + + + +Gera, le 14 octobre 1806. + +_Quatrième bulletin de la grande armée._ + +Les événemens se succèdent avec rapidité. L'armée prussienne est prise +en flagrant délit, ses magasins enlevés: elle est tournée. + +Le maréchal Davoust est arrivé à Naumbourg le 12, à neuf heures du soir, +y a saisi les magasins de l'armée ennemie, fait des prisonniers et pris +un superbe équipage de 18 pontons de cuivre attelés. + +Il paraît que l'armée prussienne se met en marche pour gagner +Magdebourg; mais l'armée française a gagné trois marches sur elle. +L'anniversaire des affaires d'Ulm sera célèbre, dans l'histoire de +France. + +Une lettre qui vient d'être interceptée, fait connaître la vraie +situation des esprits, mais cette bataille dont parle l'officier +prussien, aura lieu dans peu de jours. Les résultats décideront du sort +la guerre. Les Français doivent être sans inquiétude. + + + +Jéna, 15 octobre 1806. + +_Cinquième bulletin de la grande armée._ + +La bataille de Jéna a lavé l'affront de Rosbach et décidé, en sept +jours, une campagne qui a entièrement calmé cette frénésie guerrière qui +s'était emparée des têtes prussiennes. + +Voici la position de l'armée au 13: + +Le grand-duc de Berg et le maréchal Davoust, avec leurs corps d'armée, +étaient à Naumbourg, ayant des partis sur Leipsick et Halle. + +Le corps du maréchal prince de Ponte-Corvo était en marche pour se +rendre à Dornbourg. + +Le corps du maréchal Lannes arrivait à Iéna. + +Le corps du maréchal Augereau était en position à Kala. + +Le corps du maréchal Ney était à Roda. + +Le quartier-général, à Gera. + +L'empereur, en marche pour se rendre à Jéna. + +Le corps du maréchal Soult, de Gera était en marche pour prendre une +position plus rapprochée, à l'embranchement des routes de Naumbourg et +d'Jéna. + +Voici la position de l'ennemi: + +Le roi de Prusse voulut commencer les hostilités au 9 octobre, en +débouchant sur Francfort par sa droite, sur Wurtzbourg par son centre, +et sur Bamberg par sa gauche, toutes les divisions de son armée étaient +disposées pour exécuter ce plan; mais l'armée française tournant sur +l'extrémité de sa gauche, se trouva en peu de jours à Saalbourg, à +Lobenstein, à Schleitz, à Gera, à Naumbourg. L'armée prussienne, +tournée employa, les journées des 9, 10, 11 et 12 à rappeler tous ses +détachemens, et le 13, elle se présenta en bataille entre Capelsdorf et +Auerstaedt, forte de près de cent cinquante mille hommes. + +Le 13, à deux heures après-midi, l'empereur arriva à Iéna, et sur un +petit plateau qu'occupait notre avant-garde, il aperçut les dispositions +de l'ennemi qui paraissait manoeuvrer pour attaquer le lendemain, et +forcer les divers débouchés de la Saale. L'ennemi défendait en force, +et par une position inexpugnable, la chaussée de Jéna à Weimar, et +paraissait penser que les Français ne pourraient déboucher dans la +plaine, sans avoir forcé ce passage. Il ne paraissait pas possible en +effet de faire monter de l'artillerie sur le plateau, qui d'ailleurs +était si petit, que quatre bataillons pouvaient à peine s'y déployer. On +fit travailler toute la nuit à un chemin dans le roc, et l'on parvint à +conduire l'artillerie sur la hauteur. + +Le maréchal Davoust reçut l'ordre de déboucher par Naumbourg pour +défendre les défilés de Koesen si l'ennemi voulait marcher sur +Naumbourg, ou pour se rendre à Apolda pour le prendre à dos, s'il +restait dans la position où il était. + +Le corps du maréchal prince de Ponte-Corvo fut destiné à déboucher de +Dornbourg, pour tomber sur les derrières de l'ennemi, soit qu'il se +portât en force sur Naumbourg, soit qu'il se portât sur Jéna. + +La grosse cavalerie qui n'avait pas encore rejoint l'armée, ne pouvait +la rejoindre qu'à midi; la cavalerie de la garde impériale était à +trente-six heures de distance, quelque fortes marches qu'elle eût faites +depuis son départ de Paris. Mais il est des momens à la guerre où aucune +considération ne doit balancer l'avantage de prévenir l'ennemi et de +l'attaquer le premier. L'empereur fit ranger sur le plateau qu'occupait +l'avant-garde, que l'ennemi paraissait avoir négligé, et vis-à-vis +duquel il était en position, tout le corps du maréchal Lannes; ce corps +d'armée fut rangé par les soins du général Victor, chaque division +formant une aile. Le maréchal Lefebvre fit ranger au sommet la garde +impériale en bataillon carré. L'empereur bivouaqua au milieu de ses +braves. La nuit offrait un spectacle digne d'observation, celui de deux +armées dont l'une déployait son front sur six lieues d'étendue, et +embrasait de ses feux l'atmosphère, l'autre dont les feux apparens +étaient concentrés sur un petit point; et dans l'une et l'autre armée, +de l'activité et du mouvement; les feux des deux armées étaient à une +demi-portée de canon; les sentinelles se touchaient presque, et il ne se +faisait pas un mouvement qui ne fut entendu. + +Les corps des maréchaux Ney et Soult passaient la nuit en marche. A la +pointe du jour, toute l'armée prit les armes. La division Gazan était +rangée sur trois lignes, sur la gauche du plateau. La division Suchet +formait la droite; la garde impériale occupait le sommet du monticule; +chacun de ces corps ayant ses canons dans les intervalles. De la ville +et des vallées voisines on avait pratiqué des débouchés qui permettaient +le déploiement le plus facile aux troupes qui n'avaient pu être placées +sur le plateau; car c'était peut-être la première fois qu'une armée +devait passer par un si petit débouché. + +Un brouillard épais obscurcissait le jour. L'empereur passa devant +plusieurs lignes. Il recommanda aux soldats de se tenir en garde contre +cette cavalerie prussienne qu'on peignait comme si redoutable. Il les +fit souvenir qu'il y avait un an qu'à la même époque ils avaient +pris Ulm; que l'armée prussienne, comme l'armée autrichienne, était +aujourd'hui cernée, ayant perdu sa ligne d'opérations, ses magasins; +qu'elle ne se battait plus dans ce moment pour la gloire, mais pour sa +retraite; que cherchant à faire une trouée sur différens points, les +corps d'armée qui la laisseraient passer, seraient perdus d'honneur et +de réputation. A ce discours animé, le soldat répondit par des cris de +_marchons_. Les tirailleurs engagèrent l'action, la fusillade devint +vive. Quelque bonne que fût la position que l'ennemi occupait, il en fut +débusqué, et l'armée française, débouchant dans la plaine, commença à +prendre son ordre de bataille. + +De son côté, le gros de l'armée ennemie, qui n'avait eu le projet +d'attaquer que lorsque le brouillard serait dissipé, prit les armes. Un +corps de cinquante mille hommes de la gauche, se posta pour couvrir les +défilés de Naumbourg et s'emparer des débouchés de Koesen; mais il avait +déjà été prévenu par le maréchal Davoust. Les deux autres corps formant +une force de 80,000 hommes, se portèrent en avant de l'armée française +qui débouchait du plateau de Jéna. Le brouillard couvrit les deux armées +pendant deux heures, mais enfin il fut dissipé par un beau soleil +d'automne. Les deux armées s'aperçurent à petite portée de canon. La +gauche de l'armée française, appuyée sur un village et des bois, était +commandée par le maréchal Augereau. La garde impériale la séparait du +centre qu'occupait le maréchal Lannes. La droite était formée par le +corps du maréchal Soult; le maréchal Ney n'avait qu'un simple corps de +trois mille hommes, seules troupes qui fussent arrivées de son corps +d'armée. + +L'armée ennemie était nombreuse et montrait une belle cavalerie. Ses +manoeuvres étaient exécutées avec précision et rapidité. L'empereur eût +désiré retarder de deux heures d'en venir aux mains, afin d'attendre +dans la position qu'il venait de prendre après l'attaque du matin, les +troupes qui devaient le joindre, et surtout sa cavalerie; mais l'ardeur +française l'emporta. Plusieurs bataillons s'étant engagés, au village de +Hollstedt, il vit l'ennemi s'ébranler pour les en déposter. Le maréchal +Lannes reçut ordre sur-le-champ de marcher en échelons pour soutenir ce +village. Le maréchal Soult avait attaqué un bois sur la droite; l'ennemi +ayant fait un mouvement de sa droite sur notre gauche, le maréchal +Augereau fut chargé de le repousser; en moins d'une heure, l'action +devint générale; deux cent cinquante ou trois cent mille hommes avec +sept ou huit cents pièces de canon, semaient partout la mort, et +offraient un de ces spectacles rares dans l'histoire. De part et +d'autre, on manoeuvra constamment comme à une parade. Parmi nos troupes, +il n'y eut jamais le moindre désordre, la victoire ne fut pas un moment +incertaine. L'empereur eut toujours auprès de lui, indépendamment de la +garde impériale, un bon nombre de troupes de réserve pour pouvoir parer +à tout accident imprévu. + +Le maréchal Soult ayant enlevé le bois qu'il attaquait depuis deux +heures, fit un mouvement en avant. Dans cet instant, on prévint +l'empereur que la division de cavalerie française de réserve commençait +à se placer, et que deux divisions du corps du maréchal Ney se plaçaient +en arrière sur le champ de bataille. On fit alors avancer toutes les +troupes qui étaient en réserve sur la première ligne, et qui, se +trouvant ainsi appuyées, culbutèrent l'ennemi dans un clin-d'oeil, et le +mirent en pleine retraite. Il la fit en ordre pendant la première heure; +mais elle devint un affreux désordre du moment que nos divisions de +dragons et nos cuirassiers, ayant le grand-duc de Berg à leur tête, +purent prendre part à l'affaire. Ces braves cavaliers, frémissant de +voir la victoire décidée sans eux, se précipitèrent partout où ils +rencontrèrent l'ennemi. La cavalerie, l'infanterie prussienne ne purent +soutenir leur choc. En vain l'infanterie ennemie se forma en bataillons +carrés, cinq de ces bataillons furent enfoncés; artillerie, cavalerie, +infanterie, tout fut culbuté et pris. Les Français arrivèrent à Weimar +en même temps que l'ennemi, qui fut ainsi poursuivi pendant l'espace de +six lieues. + +A notre droite, le corps du maréchal Davoust faisait des prodiges. +Non-seulement il contint, mais mena battant pendant plus de trois +lieues, le gros des troupes ennemies qui devait déboucher du côté de +Koesen. Ce maréchal a déployé une bravoure distinguée et de la fermeté +de caractère, première qualité d'un homme de guerre. Il a été secondé +par les généraux Gudin, Friant, Morand, Daultanne, chef de l'état-major, +et par la rare intrépidité de son brave corps d'armée. + +Les résultats de la bataille sont trente à quarante mille prisonniers; +il en arrive à chaque moment; vingt-cinq à trente drapeaux, trois cents +pièces de canon, des magasins immenses de subsistances. Parmi les +prisonniers, se trouvent plus de vingt généraux, dont plusieurs +lieutenants-généraux, entr'autres le lieutenant-général Schmettau. Le +nombre des morts est immense dans l'armée prussienne. On compte qu'il y +a plus de vingt mille tués ou blessés; le feld-maréchal Mollendorff a +été blessé; le duc de Brunswick a été tué; le général Rüchel a été tué; +le prince Henri de Prusse grièvement blessé. Au dire des déserteurs, des +prisonniers et des parlementaires, le désordre et la consternation sont +extrêmes dans les débris de l'armée ennemie. + +De notre côté, nous n'avons à regretter parmi les généraux que la perte +du général de brigade de Billy, excellent soldat; parmi les blessés, +le général de brigade Conroux. Parmi les colonels morts, les colonels +Vergès, du douzième régiment d'infanterie de ligne; Lamotte, du +trente-sixième; Barbenègre, du neuvième de hussards; Marigny, du +vingtième de chasseurs; Harispe, du seizième d'infanterie légère; +Dulembourg, du premier de dragons; Nicolas, du soixante-unième de ligne; +Viala, du quatre-vingt-unième; Higonet, du cent-huitième. + +Les hussards et les chasseurs ont montré dans cette journée une audace +digne des plus grands éloges. La cavalerie prussienne n'a jamais tenu +devant eux; et toutes les charges qu'ils ont faites devant l'infanterie, +ont été heureuses. + +Nous ne parlons pas de l'infanterie française; il est reconnu depuis +long-temps que c'est la meilleure infanterie du monde. L'empereur +a déclaré que la cavalerie française, après l'expérience des deux +campagnes et de cette dernière bataille, n'avait pas d'égale. + +L'armée prussienne a dans cette bataille perdu toute retraite et toute +sa ligne d'opérations. Sa gauche, poursuivie par le maréchal Davoust, +opéra sa retraite sur Weimar, dans le temps que sa droite et son centre +se retiraient de Weimar sur Naumbourg. La confusion fut donc extrême. Le +roi a dû se retirer à travers les champs, à la tête de son régiment de +cavalerie. + +Notre perte est évaluée à mille ou douze cents tués et à trois mille +blessés. Le grand-duc de Berg investit en ce moment la place d'Erfurth, +où se trouve un corps d'ennemis que commandent le maréchal de +Mollendorff et le prince d'Orange. + +L'état-major s'occupe d'une relation officielle, qui fera connaître dans +tous ses détails cette bataille et les services rendus par les différens +corps d'armée et régimens. Si cela peut ajouter quelque chose aux titres +qu'a l'armée à l'estime et à la considération de la nation, rien ne +pourra ajouter au sentiment d'attendrissement qu'ont éprouvé ceux qui +ont été témoins de l'enthousiasme et de l'amour qu'elle témoignait à +l'empereur au plus fort du combat. S'il y avait un moment d'hésitation, +le seul cri de vive l'empereur! ranimait les courages et retrempait +toutes les ames. Au fort de la mêlée, l'empereur voyant ses ailes +menacées par la cavalerie, se portait au galop pour ordonner des +manoeuvres et des changemens de front en carrés; il était interrompu à +chaque instant par des cris de _vive l'empereur!_ La garde impériale à +pied voyait avec un dépit qu'elle ne pouvait dissimuler, tout le monde +aux mains et elle dans l'inaction. Plusieurs voix firent entendre les +mots _en avant_? «Qu'est-ce? dit l'empereur; ce ne peut être qu'un jeune +homme qui n'a pas de barbe qui peut vouloir préjuger ce que je dois +faire; qu'il attende qu'il ait commandé dans trente batailles rangées, +avant de prétendre me donner des avis.» C'étaient effectivement des +vélites, dont le jeune courage était impatient de se signaler. + +Dans une mêlée aussi chaude, pendant que l'ennemi perdait presque tous +ses généraux, on doit remercier cette Providence qui gardait notre +armée. Aucun homme de marque n'a été tué ni blessé. Le maréchal Lannes a +eu un biscaïen qui lui a rasé le poitrine sans le blesser. Le maréchal +Davoust a eu son chapeau emporté et un grand nombre de balles dans ses +habits. L'empereur a toujours été entouré, partout où il a paru, du +prince de Neufchâtel, du maréchal Bessières, du grand maréchal du +palais, Duroc, du grand-écuyer Caulincourt, et de ses aides-de-camp et +écuyers de service. Une partie de l'armée n'a pas donné, ou est encore +sans avoir tiré un coup de fusil. + + + +De notre camp impérial de Weimar, le 15 octobre 1806. + +_Aux archevêques et évêques de l'empire._ + +«Monsieur l'évêque, le succès que nous venons de remporter sur nos +ennemis, avec l'aide de la divine providence, imposent à nous et à +notre peuple l'obligation d'en rendre au Dieu des armées de solennelles +actions de graces. Vous avez vu, par la dernière note du roi de Prusse, +la nécessité où nous nous sommes trouvé de tirer l'épée pour défendre le +bien le plus précieux de notre peuple, l'honneur. Quelque répugnance que +nous ayons eue, nous avons été poussé à bout par nos ennemis; ils ont +été battus et confondus. Au reçu de la présente, veuillez donc réunir +nos peuples dans les temples, chanter un _Te Deum_, et ordonner des +prières pour remercier Dieu de la prospérité qu'il a accordée à nos +armes. Cette lettre n'étant pas à une autre fin, je prie Dieu, M. +l'évêque, qu'il vous ait en sa sainte garde.» + +NAPOLÉON. + + + +Weimar, le 15 octobre 1806. + +_Sixième bulletin de la grande armée._ + +Six mille Saxons et plus de trois cents officiers ont été faits +prisonniers. L'empereur a fait réunir les officiers, et leur a dit qu'il +voyait avec peine que leur armée lui faisait la guerre; qu'il n'avait +pris les armes que pour assurer l'indépendance de la nation saxonne, et +s'opposer à ce qu'elle fût incorporée à la monarchie prussienne; que son +intention était, de les renvoyer tous chez eux s'il donnait leur parole +de ne jamais servir contre la France; que leur souverain, dont il +reconnaissait les qualités, avait été d'une extrême faiblesse en cédant +ainsi aux menaces des Prussiens, et en les laissant entrer sur son +territoire; mais qu'il fallait que tout cela finît; que les Prussiens +restassent en Prusse, et qu'ils ne se mêlassent en rien des affaires +de l'Allemagne; que les Saxons devaient se trouver réunis dans la +confédération du Rhin, sous la protection de la France, protection qui +n'était pas nouvelle, puisque depuis deux cents ans, sans la France, ils +eussent été envahis par l'Autriche, ou par la Prusse; que l'empereur +n'avait pris les armes que lorsque la Prusse avait envahi la Saxe; qu'il +fallait mettre un terme à ces violences; que le continent avait besoin +de repos, et que, malgré les intrigues et les basses passions qui +agitent plusieurs cours, il fallait que ce repos existât, dût-il en +coûter la chute de quelques trônes. + +Effectivement tous les prisonniers saxons ont été renvoyés chez eux avec +la proclamation de l'empereur aux Saxons, et des assurances qu'on n'en +voulait point à leur nation. + + + +Weimar, le 16 octobre 1806. + +_Septième bulletin de la grande armée._ + +Le grand-duc de Berg a cerné Erfurth le 15, dans la matinée. Le 16, la +place a capitulé. Par ce moyen, quatorze mille hommes, dont huit mille +blessés et six mille bien portans, sont devenus prisonniers de guerre, +parmi lesquels sont le prince d'Orange, le feld-maréchal Mollendorff, le +lieutenant-général Larisph, le lieutenant-général Graver, les généraux +majors Leffave et Zveilfel. Un parc de cent vingt pièces d'artillerie +approvisionné est également tombé en notre pouvoir. On ramasse tous les +jours des prisonniers. + +Le roi de Prusse a envoyé un aide-de-camp à l'empereur, avec une lettre +en réponse à celle que l'empereur lui avait écrite avant la bataille; +mais le roi de Prusse n'a répondu qu'après. Cette démarche de l'empereur +Napoléon était pareille à celle qu'il fit auprès de l'empereur de +Russie, avant la bataille d'Austerlitz; il dit au roi de Prusse: «Le +succès de mes armes n'est point incertain. Vos troupes seront battues; +mais il en coûtera le sang de mes enfans; s'il pouvait être épargné par +quelque arrangement compatible avec l'honneur de ma couronne, il n'y a +rien que je ne fasse pour épargner un sang si précieux. Il n'y a que +l'honneur qui, à mes yeux, soit encore plus précieux que le sang de mes +soldats.» + +Il paraît que les débris de l'armée prussienne se retirent sur +Magdebourg. De toute cette immense et belle armée, il ne s'en réunira +que des débris. + + + +Weimar, le 16 octobre 1806, au soir. + +_Huitième bulletin de la grande armée._ + +Les différens corps d'armée qui sont à la poursuite de l'ennemi, +annoncent à chaque instant des prisonniers, la prise de bagages, de +pièces de canon, de magasins, de munitions de toute espèce. Le maréchal +Davoust vient de prendre trente pièces de canon; le maréchal Soult, un +convoi de trois mille tonneaux de farine; le maréchal Bernadotte, quinze +cents prisonniers; l'armée ennemie est tellement dispersée et mêlée +avec nos troupes, qu'un de ses bataillons vint se placer dans un de nos +bivouacs, se croyant dans le sien. + +Le roi de Prusse tâche de gagner Magdebourg. Le maréchal Mollendorf est +très-malade à Erfurth, le grand-duc de Berg lui a envoyé son médecin. + +La reine de Prusse a été plusieurs fois en vue de nos postes; elle est +dans des transes et dans des alarmes continuelles. La veille, elle avait +passé son régiment en revue. Elle excitait sans cesse le roi et les +généraux. Elle voulait du sang, le sang le plus précieux a coulé. Les +généraux les plus marquans sont ceux sur qui sont tombés les premiers +coups. + +Le général de brigade Durosnel a fait, avec les septième et vingtième de +chasseurs, une charge hardie qui a eu le plus grand effet. Le major du +vingtième régiment s'y est distingué. Le général de brigade Colbert, à +la tête du troisième de hussards et du douzième de chasseurs, a fait sur +l'infanterie ennemie plusieurs charges qui ont eu le plus grand succès. + + + +Weimar, le 17 octobre 1806. + +_Neuvième bulletin de la grande armée._ + +La garnison d'Erfurth a défilé. On y a trouvé beaucoup plus de monde +qu'on ne croyait. Il y a une grande quantité de magasins. L'empereur a +nommé le général Clarke commandant de la ville et citadelle d'Erfurth +et du pays environnant. La citadelle d'Erfurth est un bel octogone +bastionné, avec casemates, et bien armé. C'est une acquisition précieuse +qui nous servira de point d'appui au milieu de nos opérations. + +On a dit dans le cinquième bulletin qu'on avait pris vingt-cinq à trente +drapeaux; il y en a jusqu'ici quarante-cinq au quartier-général. Il est +probable qu'il y en aura plus de soixante. Ce sont des drapeaux donnés +par le grand Frédéric à ses soldats. Celui du régiment des gardes, celui +du régiment de la reine, brodé des mains de cette princesse, se trouvent +du nombre. Il paraît que l'ennemi veut tâcher de se rallier sur +Magdebourg; mais pendant ce temps-là on marche de tous côtés. Les +différens corps de l'armée sont à sa poursuite par différens chemins. +A chaque instant arrivent des courriers annonçant que des bataillons +entiers sont coupés, des pièces de canon prises, des bagages, etc. + +L'empereur est logé au palais de Weimar, où logeait quelques jours avant +la reine de Prusse. Il paraît que ce qu'on a dit d'elle est vrai. Elle +était ici pour souffler le feu de la guerre. C'est une femme d'une jolie +figure, mais de peu d'esprit, incapable de présager les conséquences +de ce qu'elle faisait. Il faut aujourd'hui, au lieu de l'accuser, la +plaindre, car elle doit avoir bien des remords des maux qu'elle a faits +à sa patrie, et de l'ascendant qu'elle a exercé sur le roi son mari, +qu'on s'accorde à présenter comme un parfait honnête homme, qui voulait +la paix et le bien de ses peuples. + + + +Naumbourg, le 18 octobre 1806. + +_Dixième bulletin de la grande armée._ + +Parmi les soixante drapeaux qui ont été pris à la bataille de Jéna, il +s'en trouve plusieurs des gardes du roi de Prusse et un des gardes du +corps, sur lequel la légende est écrite en français. + +Le roi de Prusse a fait demander un armistice de six semaines. +L'empereur a répondu qu'il était impossible, après une victoire, de +donner à l'ennemi le temps de se rallier. + +Cependant les Prussiens ont fait tellement courir ce bruit, que +plusieurs de nos généraux les ayant rencontrés, on leur a fait croire +que cet armistice était conclu. + +Le maréchal Soult est arrivé le 16 à Greussen, poursuivant devant lui +la colonne où était le roi, qu'on estimait forte de dix ou douze mille +hommes. Le général Kalkreuth, qui la commandait, fit dire au maréchal +Soult qu'un armistice avait été conclu. Ce maréchal répondit qu'il était +impossible que l'empereur eût fait cette faute; qu'il croirait à cet +armistice, lorsqu'il lui aurait été notifié officiellement. Le général +Kalkreuth témoigna le désir de voir le maréchal Soult, qui se rendit aux +avant-postes. «Que voulez-vous de nous, lui dit le général prussien? le +duc de Brunswick est mort, tous nos généraux sont tués, blessés ou pris, +la plus grande partie de notre armée est en fuite; vos succès sont assez +grands. Le roi a demandé une suspension d'armes, il est impossible que +votre empereur ne l'accorde pas.--Monsieur le général, lui répondit le +maréchal Soult, il y a long-temps qu'on en agit ainsi avec nous; on en +appelle à notre générosité quand on est vaincu, et on oublie un instant +après la magnanimité que nous avons coutume de montrer. Après la +bataille d'Austerlitz, l'empereur accorda un armistice à l'armée russe; +cet armistice sauva l'armée. Voyez la manière indigne dont agissent +aujourd'hui les Russes. On dit qu'ils veulent revenir: nous brûlons du +désir de les revoir. S'il y avait eu chez eux autant de générosité que +chez nous, on nous aurait laissé tranquilles enfin, après la modération +que nous avons montrée dans la victoire. Nous n'avons en rien provoqué +la guerre injuste que vous nous faites. Vous l'avez déclarée de gaîté de +coeur; la bataille de Jéna a décidé du sort de la campagne. Notre métier +est de vous faire le plus de mal que nous pourrons. Posez les armes, et +j'attendrai dans cette situation les ordres de l'Empereur.» Le vieux +général Kalkreuth vit bien qu'il n'avait rien à répondre. Les deux +généraux se séparèrent, et les hostilités recommencèrent un instant +après: le village de Greussen fut enlevé, l'ennemi culbuté et poursuivi +l'épée dans les reins. + +Le grand-duc de Berg et les maréchaux Soult et Ney doivent, dans les +journées des 17 et 18, se réunir par des marches combinées et écraser +l'ennemi. Ils auront sans doute cerné un bon nombre de fuyards; les +campagnes en sont couvertes, et les routes sont encombrées de caissons +et de bagages de toute espèce. + +Jamais plus grande victoire ne fut signalée par de plus grands +désastres. La réserve que commande le prince Eugène de Wurtemberg, +est arrivée à Halle; ainsi nous ne sommes qu'au neuvième jour de la +campagne, et déjà l'ennemi est obligé de mettre en avant sa dernière +ressource. L'empereur marche à elle; elle sera attaquée demain, si elle +tient dans la position de Halle. + +Le maréchal Davoust est parti aujourd'hui pour prendre possession de +Leipsick et jeter un pont sur l'Elbe. La garde impériale à cheval vient +enfin nous joindre. + +Indépendamment des magasins considérables trouvés à Naumbourg, on en a +trouvé un grand nombre à Weissenfels. + +Le général en chef Rüchel a été trouvé, dans un village, mortellement +blessé; le maréchal Soult lui a envoyé son chirurgien. Il semble que ce +soit un décret de la Providence, que tous ceux qui ont poussé à cette +guerre aient été frappés par ses premiers coups. + + + +Mersebourg, le 19 octobre 1806. + +_Onzième bulletin de la grande armée._ + +Le nombre des prisonniers qui ont été faits à Erfurth est plus +considérable qu'on ne le croyait. Les passeports accordés aux officiers +qui doivent retourner chez eux sur parole, en vertu d'un des articles de +la capitulation, se sont montés à six cents. + +Le corps du maréchal Davoust a pris possession le 18 de Leipsick. + +Le prince de Ponte-Corvo, qui se trouvait le 17 à Eisleben, pour couper +des colonnes prussiennes, ayant appris que la réserve de S. M. le roi de +Prusse, commandée par le prince Eugène de Wurtemberg, était arrivée +à Halle, s'y porta. Après avoir fait ses dispositions, le prince de +Ponte-Corvo fit attaquer Halle par le général Dupont, et laissa la +division Drouet en réserve sur sa gauche. Le trente-deuxième et le +neuvième d'infanterie légère passèrent les trois ponts au pas de charge, +et entrèrent dans la ville, soutenus par le quatre-vingt-seizième. En +moins d'une heure tout fut culbuté. Les deuxième et quatrième régimens +de hussards et toute la division du général Rivaut traversèrent la ville +et chassèrent l'ennemi de Dienitz, de Peissen et de Rabatz. La cavalerie +prussienne voulut charger le huitième et le quatre-vingt-seizième +d'infanterie, mais elle fut vivement reçue et repoussée. + +La réserve du prince de Wurtemberg fut mise dans la plus complète +déroute, et poursuivie l'espace de quatre lieues. + +Les résultats de ce combat, qui mérite une relation particulière et +soignée, sont cinq mille prisonniers, dont deux généraux et trois +colonels, quatre drapeaux et trente-quatre pièces de canon. + +Le général Dupont s'est conduit avec beaucoup de distinction. + +Le général de division Rouyer a eu un cheval tué sons lui. Le général de +division Drouet a pris en entier le régiment de Treskow. + +De notre côté, la perte ne se monte qu'à quarante hommes tués et deux +cents blessés. Le colonel du neuvième régiment d'infanterie légère a été +blessé. + +Le général Léopold Berthier, chef de l'état-major du prince de +Ponte-Corvo, s'est comporté avec distinction. + +Par le résultat du combat de Halle, il n'est plus de troupes ennemies +qui n'aient été entamées. + +Le général prussien Blucher, avec cinq mille hommes, a traversé la +division de dragons du général Klein, qui l'avait coupé. Ayant allégué +au général Klein qu'il y avait un armistice de six semaines, ce général +a eu la simplicité de le croire. + +L'officier d'ordonnance près de l'empereur, Montesquiou, qui avait été +envoyé en parlementaire auprès du roi de Prusse l'avant-veille de la +bataille, est de retour. Il a été entraîné, pendant plusieurs jours, +avec les fuyards ennemis; il dépeint le désordre de l'armée prussienne +comme inexprimable. Cependant la veille de la bataille, leur jactance +était sans égale. Il n'était question de rien moins que de couper +l'armée française et d'enlever des colonnes de quarante mille hommes. +Les généraux prussiens singeaient, autant qu'ils pouvaient, les manières +du grand Frédéric. + +Quoique nous fussions dans leur pays, les généraux paraissaient être +dans l'ignorance la plus absolue de nos mouvements; ils croyaient qu'il +n'y avait sur le petit plateau de Jéna que quatre mille hommes; et +cependant la plus grande partie de l'armée a débouché sur ce plateau. + +L'armée ennemie se retire à force sur Magdebourg. Il est probable que +plusieurs colonnes seront coupées avant d'y arriver. On n'a point de +nouvelles depuis plusieurs jours du maréchal Soult, qui a été détaché +avec quarante mille hommes pour poursuivre l'armée ennemie. + +L'empereur a traversé le champ de bataille de Rosbach; il a ordonné que +la colonne qui y avait été élevée, fût transportée à Paris. + +Le quartier-général de l'empereur a été le 18 à Mersebourg; il sera le +19 à Halle. On a trouvé dans cette dernière ville des magasins de toute +espèce, très-considérables. + + + +Halle, le 19 octobre 1806. + +_Douzième bulletin de la grande armée._ + +Le maréchal Soult a poursuivi l'ennemi jusqu'aux portes de Magdebourg. +Plusieurs fois les Prussiens ont voulu prendre position, et toujours ils +ont été culbutés. + +On a trouvé à Nordhausen des magasins considérables, et même une caisse +du roi de Prusse, remplie d'argent. + +Pendant les cinq jours que le maréchal Soult a employés à la poursuite +de l'ennemi, il a fait douze cents prisonniers et pris trente pièces de +canon, et deux ou trois cents caissons. + +Le premier objet de la campagne se trouve rempli. La Saxe, la +Westphalie, et tous les pays situés sur la rive gauche de l'Elbe, sont +délivrés de la présence de l'armée prussienne. Cette armée, battue et +poursuivie l'épée dans les reins pendant plus de cinquante lieues, est +aujourd'hui sans artillerie, sans bagages, et sans officiers, réduite +au-dessous du tiers de ce qu'elle était il y a huit jours; et, ce qui +est encore pis que cela, elle a perdu son moral et toute confiance en +elle-même. + +Deux corps de l'armée française sont sur l'Elbe, occupés à construire +des ponts. + +Le quartier-général est à Halle. + + + +Halle, le 20 octobre 1806. + +_Treizième bulletin de la grande armée._ + +Le général Macon, commandant à Leipsick, a fait aux banquiers, négocians +et marchands de cette ville une notification[4]. Puisque les oppresseurs +des mers ne respectent aucun pavillon, l'intention de l'empereur est de +saisir partout leurs marchandises et de les bloquer véritablement dans +leur île. + +On a trouvé dans les magasins militaires de Leipsick quinze mille +quintaux de farine et beaucoup d'autres denrées d'approvisionnement. + +Le grand-duc de Berg est arrivé à Halberstadt le 19. Le 20, il a inondé +toute la plaine de Magdebourg, par sa cavalerie, jusqu'à la portée du +canon. Les troupes ennemies, les détachemens isolés, les hommes perdus, +seront pris au moment où ils se présenteront pour entrer dans la place. + +Un régiment de hussards ennemis croyait que Halberstadt était encore +occupé par les Prussiens; il a été chargé par le deuxième de hussards, +et a éprouvé une perte de trois cents hommes. + +Le général Beaumont s'est emparé de six cents hommes de la garde du roi, +et de tous les équipages de ce corps. + +Deux heures auparavant, deux compagnies de la garde royale à pied +avaient été prises par le maréchal Soult. + +Le lieutenant-général, comte de Schmettau, qui avait été fait +prisonnier, vient de mourir à Weimar. + +Ainsi, de cette belle et superbe armée qui, il y a peu de jours, +menaçait d'envahir la confédération du Rhin, et qui inspirait à son +souverain une telle confiance, qu'il osait ordonner à l'empereur +Napoléon de sortir de l'Allemagne avant le 8 octobre, s'il ne voulait +pas y être contraint par la force; de cette belle et superbe armée, +disons-nous, il ne reste que les débris, chaos informe qui mérite plutôt +le nom de rassemblement que celui d'armée. De cent soixante mille hommes +qu'avait le roi de Prusse, il serait difficile d'en réunir plus de +cinquante mille, encore sont-ils sans artillerie et sans bagages, armés +en partie, en partie désarmés. Tous ces événemens justifient ce que +l'empereur a dit dans sa première proclamation, lorsqu'il s'est +exprimé ainsi: «Qu'ils apprennent que s'il est facile d'acquérir un +accroissement de domaines et de puissance avec l'amitié du grand peuple, +son inimitié est plus terrible que les tempêtes de l'Océan.» + +Rien ne ressemble en effet davantage à l'état actuel de l'armée +prussienne que les débris d'un naufrage. C'était une belle et nombreuse +flotte qui ne prétendait pus moins qu'asservir les mers; les vents +impétueux du nord ont soulevé l'Océan contre elle. Il ne rentre au port +qu'une petite partie des équipages qui n'ont trouvé de salut qu'en se +sauvant sur des débris. + +Trois lettres interceptées peignent au vrai la situation des choses. + +Une autre lettre également interceptée, montre à quel point le cabinet +prussien a été dupe de fausses apparences. Il a pris la modération de +l'empereur Napoléon pour de la faiblesse. De ce que ce monarque ne +voulait pas la guerre, et faisait tout ce qui pouvait être convenable +pour l'éviter, on a conclu qu'il n'était pas en mesure, et qu'il avait +besoin de deux cent mille conscrits pour recruter son armée. + +Cependant l'armée française n'était plus claquemurée dans les camps de +Boulogne; elle était en Allemagne: M. Ch. L. de Hesse et M. d'Haugwitz +auraient pu la compter. Reconnaissons donc ici la volonté de cette +providence qui ne laisse pas à nos ennemis des yeux pour voir, des +oreilles pour entendre, du jugement et de la raison pour raisonner. + +Il paraît que M. Charles Louis de Hesse convoitait seulement Mayence. +Pourquoi pas Metz? pourquoi pas les autres places de l'ouest de la +France? Ne dites donc plus que l'ambition des Français vous a fait +prendre les armes; convenez que c'est votre ambition mal raisonnée qui +vous a excités à la guerre. Parce qu'il y avait une armée française +à Naples, une autre en Dalmatie, vous avez projeté de tomber sur le +grand-peuple; mais en sept jours vos projets ont été confondus. Vous +vouliez attaquer la France sans courir aucun danger, et déjà vous avez +cessé d'exister. + +On rapporte que l'empereur Napoléon ayant, avant de quitter Paris, +rassemblé ses ministres, leur dit: «Je suis innocent de cette guerre; je +ne l'ai provoquée en rien: elle n'est point entrée dans mes calculs. Que +je sois battu si elle est de mon fait. Un des principaux motifs de la +confiance dans laquelle je suis que mes ennemis seront détruits, c'est +que je vois dans leur conduite le doigt de la providence, qui, voulant +que les traîtres soient punis, a tellement éloigné toute sagesse de +leurs conseils, que lorqu'ils pensent m'attaquer dans un moment de +faiblesse, ils choisissent l'instant même où je suis le plus fort.» + +[Note 4: Cette notification était une injonction à tous les +négocians de déclarer les marchandises anglaises, dont la saisie était +ordonnée.] + + + +Dessau, le 22 octobre 1806. + +_Quatorzième bulletin de la grande armée._ + +Le maréchal Davoust est arrivé le 20 à Wittemberg, et a surpris le pont +sur l'Elbe au moment où l'ennemi y mettait le feu. + +Le maréchal Lannes est arrivé à Dessau; le pont était brûlé; il a fait +travailler sur-le-champ à le réparer. + +Le marquis de Lucchesini s'est présenté aux avant-postes avec une lettre +du roi de Prusse. L'empereur a envoyé le grand-maréchal de son palais, +Duroc, pour conférer avec lui. + +Magdebourg est bloqué. Le général de division Legrand, dans sa marche +sur Magdehourg, a fait quelques prisonniers. Le maréchal Soult a ses +postes autour de la ville. Le grand-duc de Berg y a envoyé son chef +d'état-major le général Belliard. Ce général y a vu le prince de +Hohenlohe. Le langage des officiers prussiens était bien changé. +Ils demandent la paix à grands cris. «Que veut votre empereur, nous +disent-ils? Nous poursuivra-t-il toujours l'épée dans les reins? Nous +n'avons pas un moment de repos depuis la bataille.» Ces messieurs +étaient sans doute accoutumés aux manoeuvres de la guerre de sept ans. +Ils voulaient demander trois jours pour enterrer les morts. «Songez aux +vivans, a répondu l'empereur, et laissez-nous le soin d'enterrer les +morts; il n'y a pas besoin de trêve pour cela.» + +La confusion est extrême dans Berlin. Tous les bons citoyens, qui +gémissaient de la fausse direction donnée à la politique de leur pays, +reprochent avec raison aux boute-feux excités par l'Angleterre, les +tristes effets de leurs menées. Il n'y a qu'un cri contre la reine dans +tout le pays. + +Il paraît que l'ennemi cherche à se rallier derrière l'Oder. + +Le souverain de Saxe a remercié l'empereur de la générosité avec +laquelle il l'a traité, et qui va l'arracher à l'influence prussienne. +Cependant bon nombre de ses soldats ont péri dans toute cette bagarre. + +Le quartier-général était, le 21, à Dessau. + + + +Wittemberg, le 23 octobre 1806. + +_Quinzième bulletin de la grande armée._ + +Voici les renseignemens qu'on a pu recueillir sur les causes de cette +étrange guerre. + +Le général Schmettau (mort prisonnier à Weymar) fit un mémoire écrit, +avec beaucoup de force et dans lequel il établissait que l'armée +prussienne devait se regarder comme déshonorée, qu'elle était cependant +en état de battre les Français, et qu'il fallait faire la guerre. + +Les généraux Ruchel (tué) et Blucher (qui ne s'est sauvé que par un +subterfuge, en abusant de la bonne foi française), souscrivirent ce +mémoire, qui était rédigé en forme de pétition au roi. Le prince +Louis-Ferdinand de Prusse (tué) l'appuya de toutes sortes de sarcasmes. +L'incendie gagna toutes les tètes. Le duc de Brunswick (blessé +très-grièvement), homme connu pour être sans volonté et sans caractère, +fut enrôlé dans la faction de la guerre. Enfin, le mémoire étant ainsi +appuyé, on le presenta au roi. La reine se chargea de disposer l'esprit +de ce prince, et de lui faire connaître ce qu'on pensait de lui. Elle +lui rapporta qu'on disait qu'il n'était pas brave, et que, s'il ne +faisait pas la guerre, c'est qu'il n'osait pas se mettre à la tête de +l'armée. Le roi, réellement aussi brave qu'aucun prince de Prusse, se +laissa entraîner sans cesser de conserver l'opinion intime qu'il faisait +une grande faute. + +Il faut signaler les hommes qui n'ont pas partagé les illusions des +partisans de la guerre. Ce sont le respectable feld-maréchal Mollendorf +et le général Kalkreuth. + +On assure qu'après la belle charge du neuvième et du dixième régiment +de hussards à Saalfeld, le roi dit: «Vous prétendiez que la cavalerie +française ne valait rien, voyez cependant ce que fait la cavalerie +légère, et jugez ce que feront les cuirassiers. Ces troupes ont acquis +leur supériorité par quinze ans de combats. Il en faudrait autant, afin +de parvenir à les égaler; mais qui de nous serait assez ennemi de la +Prusse pour désirer cette terrible épreuve?» + +L'empereur, déjà maître de toutes les communications et des magasins de +l'ennemi, écrivit le 12 de ce mois la lettre ci-jointe (nous l'avons +rapportée à son ordre de date), qu'il envoya au roi de Prusse par +l'officier d'ordonnance Montesquiou. + +Cet officier arriva le 13, à quatre heures après midi, au quartier du +général Hohenlohe, qui le retint auprès de lui, et qui prit la lettre +dont il était porteur. + +Le camp dit roi de Prusse était à deux lieues en arrière. Ce prince +devait donc recevoir la lettre de l'empereur au plus tard à six heures +du soir. On assure cependant qu'il ne la reçut que le 14, à neuf heures +du matin, c'est-à-dire, lorsque déjà l'on se battait. On rapporte aussi +que le roi de Prusse dit alors: «Si cette lettre était arrivée plus tôt, +peut-être aurait-on pu ne pas se battre; mais ces jeunes gens ont la +tête tellement montée, que s'il eût été question hier de la paix, je +n'aurais pas ramené le tiers de mon armée à Berlin.» + +Le roi de Prusse a eu deux chevaux tués sous lui, et a reçu un coup de +fusil dans la manche. + +Le duc de Brunswick a eu tous les torts dans cette guerre; il a mal +conçu et mal dirigé les mouvemens de l'armée; il croyait l'empereur +à Paris, lorsqu'il se trouvait sur ses flancs; il pensait avoir +l'initiative des mouvemens, et il était déjà tourné. + +Au reste, la veille de la bataille, la consternation était déjà dans les +chefs; ils reconnaissaient qu'on était mal posté, et qu'on allait jouer +le va-tout de la monarchie. Ils disaient tous: «Eh bien? nous paierons +de notre personne». Ce qui est, d'ordinaire, le sentiment des hommes qui +conservent peu d'espérance. + +La reine se trouvait toujours au quartier-général à Weimar; il a bien +fallu lui dire enfin que les circonstances étaient sérieuses, et que le +lendemain il pouvait se passer de grands événemens pour la monarchie +prussienne. Elle voulait que le roi lui dît de s'en aller; et, en effet +elle fut mise dans le cas de partir. + +Lord Morpelh, envoyé par la cour de Londres pour marchander le sang +prussien, mission véritablement indigne d'un homme tel que lui, arriva +le 11 à Weimar, chargé de faire des offres séduisantes, et de proposer +des subsides considérables. L'horizon s'était déjà fort obscurci, le +cabinet ne voulut pas voir cet envoyé; il lui fit dire qu'il y avait +peut-être peu de sûreté pour sa personne, et il l'engagea à retourner +à Hambourg, pour y attendre l'événement. Qu'aurait dit la duchesse de +Devonshire, si elle avait vu son gendre chargé de souffler le feu de la +guerre, de venir offrir un or empoisonné, et obligé de retourner sur +ses pas tristement et en grande hâte? Ou ne peut que s'indigner de voir +l'Angleterre compromettre de la sorte des agens estimables et jouer un +rôle aussi odieux. + +On n'a point encore de nouvelles de la conclusion d'un traité entre la +Prusse et la Russie, et il est certain qu'aucun Russe n'a paru, jusqu'à +ce jour, sur le territoire prussien. Du reste, l'armée désire fort les +voir; ils trouveront Austerlitz en Prusse. + +Le prince Louis-Ferdinand de Prusse, et les autres généraux qui ont +succombé sous les premiers coups des Français, sont aujourd'hui désignés +comme les principaux moteurs de cette incroyable frénésie. Le roi, qui +en a couru toutes les chances, et qui supporte tous les malheurs qui en +ont été le résultat, est de tous les hommes entraînés par elle, celui +qui y était demeuré le plus étranger. + +Il y a à Leipsick une telle quantité de marchandises anglaises, qu'on a +déjà offert soixante millions pour les racheter. + +On se demande ce que l'Angleterre gagnera à tout ceci. Elle pouvait +recouvrer le Hanovre, garder le cap de Bonne-Espérance, conserver Malte, +faire une paix honorable, et rendre la tranquillité au Monde. Elle a +voulu exciter la Prusse contre la France, pousser l'empereur et la +France à bout; eh bien! elle a conduit la Prusse à sa ruine, procuré +à l'empereur une plus grande gloire, à la France une plus grande +puissance; el le temps approche où l'on pourra déclarer l'Angleterre en +état de blocus continental. Est-ce donc avec du sang que les Anglais +ont espéré alimenter leur commerce et ranimer leur industrie? De grands +malheurs peuvent fondre sur l'Angleterre; l'Europe les attribuera à la +perte de ce ministre honnête homme, qui voulait gouverner par des idées +grandes et libérales, et que le peuple anglais pleurera un jour avec des +larmes de sang. + +Les colonnes françaises sont déjà en marche sur Potsdam et Berlin. Les +députés de Potsdam sont arrivés pour demander une sauve-garde. + +Le quartier impérial est aujourd'hui à Wittemberg. + + + +Wittemberg, le 24 octobre 1806. + +_Seizième bulletin de la grande armée._ + +Le duc de Brunswick a envoyé son maréchal du palais à l'empereur. Cet +officier était chargé d'une lettre par laquelle le duc recommandait ses +états à S.M. + +L'empereur lui a dit: Si je faisais démolir la ville de Brunswick, et si +je n'y laissais pas pierre sur pierre, que dirait votre prince? La loi +du talion ne me permet-elle pas de faire à Brunswick ce qu'il voulait +faire dans ma capitale? Annoncer le projet de démolir des villes, cela +peut être insensé; mais vouloir ôter l'honneur à toute une armée de +braves gens, lui proposer de quitter l'Allemagne par journées d'étapes, +à la seule sommation de l'armée prussienne, voilà ce que la postérité +aura peine à croire. Le duc de Brunswick n'eût jamais dû se permettre +un tel outrage; lorsqu'on a blanchi sous les armes, on doit respecter +l'honneur militaire, et ce n'est pas d'ailleurs dans les plaines de +Champagne que ce général a pu acquérir le droit de traiter les drapeaux; +français avec un tel mépris. Une pareille sommation ne déshonorera que +le militaire qui l'a pu faire. Ce n'est pas au roi de Prusse que restera +ce déshonneur, c'est au chef de son conseil militaire, c'est au général +à qui, dans ces circonstances difficiles, il avait remis le soin des +affaires; c'est enfin le duc de Brunswick que la France et la Prusse +peuvent accuser seul de la guerre. La frénésie dont ce vieux général a +donné l'exemple, a autorisé une jeunesse turbulente et entraîné le roi +contre sa propre pensée et son intime conviction. Toutefois, monsieur, +dites aux habitans du pays de Brunswick qu'ils trouveront dans les +Français des ennemis généreux, que je désire adoucir à leur égard les +rigueurs de la guerre, et que le mal que pourrait occasionner le passage +des troupes, serait contre mon gré. Dites au général Brunswick qu'il +sera traité avec tous les honneurs dus à un officier prussien; mais que +je ne puis reconnaître dans un général prussien, un souverain. S'il +arrive que la maison de Brunswick perde la souveraineté de ses ancêtres, +elle ne pourra s'en prendre qu'à l'auteur de deux guerres qui, dans +l'une, voulut saper jusque dans ses fondemens la grande capitale; +qui, dans l'autre, prétendit déshonorer deux cent mille braves, qu'on +parviendrait peut-être à vaincre, mais qu'on ne surprendra jamais hors +du chemin de l'honneur et de la gloire. Beaucoup de sang a été versé en +peu de jours; de grands désastres pèsent sur la monarchie prussienne. +Qu'il est digne de blâme cet homme qui d'un mot pouvait les prévenir, +si, comme Nestor, élevant la parole au milieu des conseils, il avait +dit: + +«Jeunesse inconsidérée, taisez-vous; femmes, retournez à vos fuseaux et +rentrez dans l'intérieur de vos ménages; et vous, sire, croyez-en le +compagnon du plus illustre de vos prédécesseurs: puisque l'empereur +Napoléon ne veut pas la guerre, ne le placez pas entre la guerre et le +déshonneur; ne vous engagez pas dans une lutte dangereuse avec une armée +qui s'honore de quinze ans de travaux glorieux, et que la victoire a +accoutumée à tout soumettre.» Au lieu de tenir ce langage qui convenait +si bien à la prudence de son âge et à l'expérience de sa longue +carrière, il a été le premier à crier aux armes. Il a méconnu jusqu'aux +liens du sang, en armant un fils contre son père; il a menacé de planter +ses drapeaux sur le palais de Stuttgard, et accompagnant ses démarches +d'imprécations contre la France, il s'est déclaré l'auteur de ce +manifeste insensé qu'il avait désavoué pendant quatorze ans, quoiqu'il +n'osât pas nier de l'avoir revêtu de sa signature. + +On a remarqué que pendant cette conversation, l'empereur avec cette +chaleur dont il est quelquefois animé, a répété souvent: renverser et +détruire les habitations des citoyens paisibles, c'est un crime qui se +répare avec du temps et de l'argent; mais déshonorer une armée, vouloir +qu'elle fuie hors de l'Allemagne, devant l'aigle prussienne, c'est une +bassesse que celui-là seul qui la conseille, était capable de commettre. + +M. de Lucchesini est toujours au quartier-général; l'empereur a refusé +de le voir, mais on observe qu'il a de fréquentes conférences avec le +grand-maréchal du palais Duroc. + +L'empereur a ordonné de faire présent, sur la grande quantité de draps +anglais trouvée à Leipsick, d'un habillement complet à chaque officier, +et d'une capote et d'un habit à chaque soldat. + +Le quartier-général est à Kropstadt. + + + +Potsdam, le 25 octobre 1806. + +_Dix-septième bulletin de la grande armée._ + +Le corps du maréchal Lannes est arrivé le 24 à Potsdam. + +Le corps du maréchal Davoust a fait son entrée le 25, à dix heures du +matin, à Berlin. + +Le corps du maréchal prince de Ponte-Corvo est à Brandenbourg. + +Le corps du maréchal Augereau fera son entrée à Berlin, demain 26. + +L'empereur est arrivé hier à Potsdam, et est descendu au palais. Dans la +soirée, il est allé visiter le nouveau palais, Sans-Soucy, et toutes +les positions qui environnent Potsdam. Il a trouvé la situation et la +distribution du château de Sans-Soucy, agréables. Il est resté quelque +temps dans la chambre du grand Frédéric, qui se trouve tendue et meublée +telle qu'elle l'était à sa mort. + +Le prince Ferdinand, frère du grand Frédéric, est demeuré à Berlin. + +On a trouvé dans l'arsenal de Berlin cinq cents pièces de canon, +plusieurs centaines de milliers de poudre et plusieurs milliers de +fusils. + +Le général Hullin est nommé commandant de Berlin. + +Le général Bertrand, aide-de-camp de l'empereur, s'est rendu à Spandau, +la forteresse se défend; il en a fait l'investissement avec les dragons +de la division Dupont. + +Le grand-duc de Berg s'est rendu à Spandau pour se mettre à la poursuite +d'une colonne qui file de Spandau sur Stettin, et qu'on espère couper. + +Le maréchal Lefebvre, commandant la garde impériale à pied, et le +maréchal Bessières, commandant la garde impériale à cheval, sont arrivés +à Potsdam le 24 à neuf heures du soir. La garde à pied a fait quatorze +lieues dans un jour. + +L'empereur reste toute la journée du 25 à Potsdam. + +Le corps du maréchal Ney bloque Magdebourg. + +Le corps du maréchal Soult a passé l'Elbe à une journée de Magdebourg, +et poursuit l'ennemi sur Stettin. + +Le temps continue à être superbe; c'est le plus bel automne que l'on ait +vu. + +En route, l'empereur étant à cheval, pour se rendre de Wittemberg à +Potsdam, a été surpris par un orage, et a mis pied à terre dans la +maison du grand-veneur de Saxe. S.M. a été fort étonnée de s'entendre +appeler par son nom par une jolie femme; c'était une Égyptienne, veuve +d'un officier français de l'armée d'Égypte, et qui se trouvait en Saxe +depuis trois mois; elle demeurait chez le grand-veneur de Saxe, qui +l'avait recueillie et honorablement traitée. L'empereur lui a fait une +pension de 1200 fr. et s'est chargé de placer son enfant. «C'est la +première fois, a dit l'empereur, que je mets pied à terre pour un orage; +j'avais le pressentiment qu'une bonne action m'attendait là.» + +On remarque comme une singularité, que l'empereur Napoléon est arrivé à +Potsdam,, et descendu dans le même appartement, le jour même, et presque +à la même heure que l'empereur de Russie, lors du voyage que fit ce +prince, l'an passé, et qui a été si funeste à la Prusse. C'est de ce +moment, que la reine a quitté le soin de ses affaires intérieures et les +graves occupations de la toilette, pour se mêler des affaires d'état, +influencer le roi, et susciter partout ce feu dont elle était possédée. + +La saine partie de la nation prussienne regarde ce voyage comme un des +plus grands malheurs qui soit arrivé à la Prusse. On ne se fait point +d'idée de l'activité de la faction pour porter le roi à la guerre malgré +lui. + +Le résultat du célèbre serment fait sur le tombeau du grand Frédéric +le 4 novembre 1805, a été la bataillé d'Austerlitz et l'évacuation de +l'Allemagne par l'armée russe, à journées d'étapes. On fit quarante-huit +heures après, sur ce sujet, une gravure qu'on trouve dans toutes les +boutiques, et qui excite le rire même des paysans. On y voit le bel +empereur de Russie, près de lui la reine, et de l'autre côté le roi +qui lève la main sur le tombeau du grand Frédéric; la reine elle-même, +drapée d'un schall à peu près comme les gravures de Londres représentent +lady Hamilton, appuie la main sur son coeur, et a l'air de regarder +l'empereur de Russie. On ne conçoit point que la police de Berlin ait +laissé répandre une aussi pitoyable satire. + +Toutefois, l'ombre du grand Frédéric n'a pu que s'indigner de cette +scène scandaleuse. Son esprit, son génie et ses voeux étaient avec la +nation qu'il a tant estimée, et dont il disait que s'il en était roi, il +ne se tirerait pas un coup de canon en Europe, sans sa permission. + + + +Potsdam, le 26 octobre 1806. + +_Dix-huitième bulletin de la grande armée._ + +L'empereur a passé à Potsdam la revue de la garde à pied, composée +de dix bataillons et de soixante pièces d'artillerie, servie par +l'artillerie à cheval. Ces troupes, qui ont éprouvé tant de fatigues, +avaient la même tenue qu'à la parade de Paris. + +A la bataille de Jéna, le général de division Victor a reçu un biscaïen +qui lui a fait une contusion: il a été obligé de garder le lit pendant +quelques jours. Le général de brigade Gardanne, aide-de-camp de +l'empereur, a eu un cheval tué et a été légèrement blessé. Quelques +officiers supérieurs ont eu des blessures, d'autres des chevaux tués, et +tous ont rivalisé de courage et de zèle. + +L'empereur a été voir le tombeau du grand Frédéric. Les restes de ce +grand homme sont renfermés dans un cercueil de bois recouvert en +cuivre, placé dans un caveau sans ornemens, sans trophées, sans aucune +distinction qui rappellent les grandes actions qu'il a faites. + +L'empereur a fait présent à l'Hôtel-des-Invalides de Paris, de l'épée +de Frédéric, de son cordon de l'Aigle-Noir, de sa ceinture de général, +ainsi que des drapeaux que portait sa garde dans la guerre de sept ans. +Les vieux invalides de l'armée de Hanovre accueilleront avec un respect +religieux tout ce qui a appartenu à un des premiers capitaines dont +l'histoire conservera le souvenir. + +Lord Morpelh, envoyé d'Angleterre auprès du cabinet prussien, ne se +trouvait, pendant la journée de Jéna, qu'à six lieues du champ de +bataille. Il a entendu le canon; un courrier vint bientôt lui annoncer +que la bataille était perdue, et en un moment il fut entouré de fuyards +qui le poussaient de tous côtés. Il courait en criant: _Il ne faut pas +que je sois pris!_ Il offrit jusqu'à soixante guinées pour obtenir un +cheval; il en obtint un et se sauva. + +La citadelle de Spandau, située à trois lieues de Berlin, et à quatre +lieues de Potsdam, forte par sa situation au milieu des eaux, et +renfermant douze cents hommes de garnison, et une grande quantité de +munitions de guerre et de bouche, a été cernée le 24 dans la nuit. Le +général Bertrand, aide-de-camp de l'empereur, avait déjà reconnu la +place. Les pièces étaient disposées pour jeter des obus et intimider +la garnison. Le maréchal Lannes a fait signer par le commandant la +capitulation de cette place. + +On a trouvé à Berlin des magasins considérables d'effets de campement et +d'habillement; ou en dresse les inventaires. + +Une colonne, commandée par le duc de Weimar, est poursuivie par le +maréchal Soult. Elle s'est présentée le 23 devant Magdebourg. Nos +troupes étaient là depuis le 20. Il est probable que nette colonne, +forte de quinze mille hommes, sera coupée et prise. Magdebourg est le +premier point de rendez-vous des troupes prussiennes. Beaucoup de corps +s'y rendent. Les Français le bloquent. + +Une lettre de Helmstadt, récemment interceptée, contient des détails +curieux. + +MM. le prince d'Hatzfeld, Basching, président de la police, le président +de Kercheisen; Formey, conseiller intime; Polzig, conseiller de la +municipalité; MM. Ruek, Siegr et Hermensdorf, conseillers députés de la +ville de Berlin, ont remis ce matin à l'empereur, à Potsdam, les clefs +de cette capitale. Ils étaient accompagnés de MM. Grote, conseiller des +finances; le baron de Vichnitz et le baron d'Eckarlstein. Ils ont dit +que les bruits qu'on avait répandus sur l'esprit de cette ville étaient +faux; que les bourgeois et la masse du peuple avaient vu la guerre avec +peine; qu'une poignée de femmes et de jeunes officiers avaient fait +seuls ce tapage; qu'il n'y avait pas un seul homme sensé qui n'eût vu +ce qu'on avait à craindre, et qui pût deviner ce qu'on avait à espérer. +Comme tous les Prussiens, ils accusent le voyage de l'empereur Alexandre +des malheurs de la Prusse. Le changement qui s'est dès-lors opéré dans +l'esprit de la reine, qui, de femme timide et modeste, s'occupant de son +intérieur, est devenue turbulente et guerrière, a été une révolution +subite. Elle a voulu tout à coup avoir un régiment, aller au conseil; +elle a si bien mené la monarchie, qu'en peu de jours elle l'a conduite +au bord du précipice. + +Le quartier-général est à Charlottembourg. + + + +Charlottembourg, le 27 octobre 1806. + +_Dix-neuvième bulletin de la grande armée._ + +L'empereur, parti de Potsdam aujourd'hui à midi, a été visiter la +forteresse de Spandau. Il a donné des ordres au général de division +Chasseloup, commandant le génie de l'armée, sur les améliorations à +faire aux fortifications de cette place. C'est un ouvrage superbe; +les magasins sont magnifiques. On a trouvé à Spandau des farines, +des grains, de l'avoine pour nourrir l'armée pendant deux mois, des +munitions de guerre pour doubler l'approvisionnement de l'artillerie. +Cette forteresse, située sur la Sprée, à deux lieues de Berlin, est une +acquisition inestimable. Dans nos mains, elle soutiendra deux mois de +tranchée ouverte. Si les Prussiens ne l'ont pas défendue, c'est que le +commandant n'avait pas reçu d'ordre, et que les Français y sont arrivés +en même temps que la nouvelle de la bataille perdue. Les batteries +n'étaient pas faites et la place était désarmée. + +Pour donner une idée de l'extrême confusion qui règne dans cette +monarchie, il suffît de dire que la reine, à son retour de ses ridicules +et tristes voyages d'Erfurt et de Weimar, a passé la nuit à Berlin, sans +voir personne; qu'on a été long-temps sans avoir de nouvelles du roi; +que personne n'a pourvu à la sûreté de la capitale, et que les bourgeois +ont été obligés de se réunir pour former un gouvernement provisoire. + +L'indignation est à son comble contre les auteurs de la guerre. Le +manifeste, que l'on appelle à Berlin un indécent libelle où aucun grief +n'est articulé, a soulevé la nation contre son auteur, misérable scribe +nommé Gentz, un de ces hommes sans honneur qui se vendent pour de +l'argent. + +Tout le monde avoue que la reine est l'auteur des maux que souffre la +nation prussienne. On entend dire partout: Elle était si bonne, si +douce il y a un an! mais depuis cette fatale entrevue avec l'empereur +Alexandre, combien elle est changée! + +Il n'y a eu aucun ordre donné dans les palais, de manière qu'on a trouvé +à Potsdam l'épée du grand Frédéric, la ceinture dégénérai qu'il portait +à la guerre de sept ans, et son cordon de l'Aigle-Noir. L'empereur s'est +saisi de ces trophées avec empressement, et a dit: «J'aime mieux cela +que vingt millions.» Puis, pensant un moment à qui il confierait ce +précieux dépôt: «Je les enverrai, dit-il, à mes vieux soldats de la +guerre d'Hanovre, j'en ferai présent au gouverneur des Invalides: cela +restera à l'Hôtel.» + +On a trouvé dans l'appartement qu'occupait la reine, à Potsdam, le +portrait de l'empereur de Russie, dont ce prince lui avait fait présent; +on a trouvé à Charlottembourg sa correspondance avec le roi, pendant +trois ans, et des mémoires rédigés par des écrivains anglais, pour +prouver qu'on ne devait tenir aucun compte des traités conclus avec +l'empereur Napoléon, mais se tourner tout à fait du côté de la Russie. +Ces pièces surtout sont des pièces historiques; elles démontreraient, +si cela avait besoin d'une démonstration, combien sont malheureux les +princes qui laissent prendre aux femmes l'influence sur les affaires +politiques. Les notes, les rapports, les papiers d'état étaient musqués, +et se trouvaient mêlés avec les chiffons et d'autres objets de la +toilette de la reine. Cette princesse avait exalté les têtes de toutes +les femmes de Berlin; mais aujourd'hui elles ont bien changé: les +premiers fuyards ont été mal reçus; on leur a rappelé, avec ironie, le +jour où ils aiguisaient leurs sabres sur les places de Berlin, voulant +tout tuer et tout pour fendre. + +Le général Savary, envoyé avec un détachement de cavalerie à la +recherche de l'ennemi, mande que le prince de Hohenlohe, obligé de +quitter Magdebourg, se trouvait, le 25, entre Rattenau et Ruppin, se +retirant sur Stettin. + +Le maréchal Lannes était déjà à Zehdenick; il est probable que les +débris de ce corps ne parviendront pas à se sauver sans être de nouveau +entamés. + +Le corps bavarois doit être entré ce matin à Dresde, on n'en a pas +encore de nouvelles. + +Le prince Louis-Ferdinand, qui a été tué dans la première affaire de la +campagne, est appelé publiquement, à Berlin, le petit duc d'Orléans. Ce +jeune homme abusait de la bonté du roi au point de l'insulter. C'est lui +qui, à la tête d'une troupe de jeunes officiers, se porta, pendant une +nuit, à la maison de M. de Haugwitz, lorsque ce ministre revint de +Paris, et cassa ses fenêtres. + +On ne sait si l'on doit le plus s'étonner de tant d'audace ou de tant de +faiblesse. + +Une grande partie de ce qui a été dirigé de Berlin sur Magdebourg et sur +l'Oder a été intercepté par la cavalerie légère. On a déjà arrêté +plus de soixante bateaux chargée d'effets d'habillement, de farine +d'artillerie. Il y a des régimens d'hussards qui ont plus de 500,000 +francs. On a rendu compte qu'ils achetaient de l'or pour de l'argent à +cinquante pour cent de perte. + +Le château de Charlottembourg, où loge l'empereur, est situé à une lieue +de Berlin, sur la Sprée. + + + +Charlottembourg, le 27 octobre 1806. + +_Vingtième bulletin de la grande armée._ + +Si les événemens militaires n'ont plus l'intérêt de l'incertitude, ils +ont toujours l'intérêt des combinaisons, des marches et des manoeuvres. +L'infatigable grand-duc de Berg se trouvait à Zehdenick le 26, à trois +heures après-midi, avec la brigade de cavalerie légère du général +Lasalle, et les divisions de dragons des généraux Beaumont et Grouchy +étaient en marche pour arriver sur ce point. + +La brigade du général Lasalle contint l'ennemi, qui lui montra près de +six mille hommes de cavalerie. C'était toute la cavalerie de l'armée +prussienne, qui, ayant abandonné Magdebourg, formait l'avant garde du +corps du prince de Hohenlohe, qui se dirigeait sur Stettin. A quatre +heures après midi, les deux divisions de dragons étant arrivées, la +brigade du général Lasalle chargea l'ennemi avec cette singulière +intrépidité qui a caractérisé les hussards et les chasseurs français +dans cette campagne, La ligne de l'ennemi, quoique triple, fut rompue, +l'ennemi poursuivi dans le village de Zehdenick et culbuté dans les +défilés. Le régiment des dragons de la reine voulut se reformer; mais +les dragons de la division Grouchy se présentèrent, chargèrent l'ennemi, +et en firent un horrible carnage. De ces six mille hommes de cavalerie, +partie a été culbutée dans les marais; trois cents hommes sont restés +sur le champ de bataille; sept cents ont été pris avec leurs chevaux, le +colonel du régiment de la reine et un grand nombre d'officiers sont de +ce nombre. L'étendard de ce régiment a été pris. Le corps du maréchal +Lannes est en pleine marche pour soutenir la cavalerie. Les cuirassiers +se portent en colonne sur la droite, et un autre corps d'armée se porte +sur Gransée. Nous arriverons à Stettin avant cette armée, qui, attaquée +dans sa marche en flanc, est déjà débordée par sa tête. Démoralisée +comme elle l'est, on a lieu d'espérer que rien n'échappera, et que toute +la partie de l'armée prussienne qui a inutilement perdu deux jours à +Magdebourg pour se rallier, n'arrivera pas sur l'Oder. + +Ce combat de cavalerie de Zehdenick a son intérêt comme fait militaire. +De part et d'autre, il n'y avait pas d'infanterie; mais la cavalerie +prussienne est si loin de la nôtre, que les événemens de la campagne +ont prouvé qu'elle ne pouvait tenir vis à vis de forces moindres de la +moitié. + +Un adjoint de l'état-major, arrêté par un parti ennemi du côté de la +Thuringe, lorsqu'il portait des ordres au maréchal Mortier, a été +conduit à Custrin, et y a vu le roi. Il rapporte qu'au-delà de l'Oder, +il n'est arrivé que très-peu de fuyards, soit à Stettin, soit à Custrin; +il n'a presque point vu de troupes d'infanterie. + + + +Berlin, le 28 octobre 1806. + +_Vingt-unième bulletin de la grande armée._ + +L'empereur a fait, hier 27, une entrée solennelle à Berlin. Il était +environné du prince de Neufchâtel, des maréchaux Davoust et Augereau, +de son grand-maréchal du palais, de son grand-écuyer et de ses +aides-de-camp. Le maréchal Lefebvre ouvrait la marche, à la tête de la +garde impériale à pied; les cuirassiers de la division Nansouty étaient +en bataille sur le chemin. L'empereur marchait entre les grenadiers et +les chasseurs à cheval de sa garde. Il est descendu au palais à trois +heures après-midi; il a été reçu par le grand-maréchal du palais, +Duroc. Un foule immense était accourue sur son passage. L'avenue de +Charlottembourg à Berlin est très-belle; l'entrée par cette porte +est magnifique. La journée était superbe. Tout le corps de la ville, +présenté par le général Hullin, commandant de la place, est venu à la +porte offrir les clefs de la ville à l'empereur; ce corps s'est rendu +ensuite chez S.M. Le général prince d'Hatzfeld était à la tête. + +L'empereur a ordonné que les deux mille bourgeois les plus riches se +réunissent a l'hôtel-de-ville, pour nommer soixante d'entr'eux, qui +formeront le corps municipal. Les vingt cantons fourniront une garde +de soixante hommes chacun; ce qui fera douze cents des plus riches +bourgeois pour garder la ville et en faire la police. L'empereur a dit +au prince d'Hatzfeld: «Ne vous présentez pas devant moi, je n'ai pas +besoin de vos services. Retirez-vous dans vos terres.» Il a reçu le +chancelier et les ministres du roi de Prusse. + +Le 28, à neuf heures du matin, les ministres de Bavière, d'Espagne, +de Portugal et de la Porte, qui étaient à Berlin, ont été admis à +l'audience de l'empereur. Il a dit au ministre de la Porte d'envoyer +un courrier à Constantinople, pour porter des nouvelles de ce qui se +passait, et annoncer que les Russes n'entreraient pas aujourd'hui en +Moldavie, et qu'ils ne tenteraient rien contre l'empire ottoman. Ensuite +il a reçu tout le clergé protestant et calviniste. Il y a à Berlin plus +de dix ou douze mille Français réfugiés par suite de l'édit de Nantes. +S. M. a causé avec les principaux d'entr'eux. Il leur a dit qu'ils +avaient de justes droits à sa protection, et que leurs privilèges et +leur culte seraient maintenus. Il leur a recommandé de s'occuper de +leurs affaires, de rester tranquilles, et de porter obéissance et +respect à _César_. + +Les cours de justice lui ont été présentées par le chancelier. Il s'est +entretenu avec les membres de la division des cours d'appel et de +première instance; il s'est informé de la manière dont se rendait la +justice. + +M. le comte de Néale s'étant présenté dans les salons de l'empereur, +S.M. lui a dit: «Eh! bien, Monsieur, vos femmes ont voulu la guerre, +en voici le résultat; vous deviez mieux contenir votre famille.» Des +lettres de sa fille avaient été interceptées: «Napoléon, disaient ces +lettres, ne veut pas la guerre, il faut la lui faire.» --«Non, dit S.M. +à M. de Néale, je ne veux pas la guerre, non pas que je me méfie de ma +puissance, comme vous le pensez, mais parce que le sang de mes peuples +m'est précieux, et que mon premier devoir est de ne le répandre que pour +sa sûreté et son honneur. Mais ce bon peuple de Berlin est victime de +la guerre, tandis que ceux qui l'ont attirée se sont sauvés. Je rendrai +cette noblesse de cour si petite, qu'elle sera obligée de mendier son +pain.» + +En faisant connaître ses intentions au corps municipal, «j'entends, dit +l'empereur, qu'on ne casse les fenêtres de personne. Mon frère le roi de +Prusse a cessé d'être roi le jour où il n'a pas fait pendre le prince +Louis-Ferdinand, lorsqu'il a été assez osé pour aller casser les +fenêtres de ses ministres.» + +Aujourd'hui 28, l'empereur est monté à cheval pour passer en revue le +corps du maréchal Davoust; demain S.M. passera en revue le corps du +maréchal Augereau. + +Le grand-duc de Berg, et les maréchaux Lannes et prince de Ponte-Corvo +sont à la poursuite du prince de Hohenlohe. Après le brillant combat de +cavalerie de Zehdenick, le grand-duc de Berg s'est porté à Templin; il +y a trouvé les vivres et le dîner préparés pour les généraux et les +troupes prussienne. + +À Gransée, le prince de Hohenlohe a changé de route, et s'est dirigé sur +Furstemberg. Il est probable qu'il sera coupé de l'Oder, et qu'il sera +enveloppé et pris. + +Le duc de Weimar est dans une position semblable vis-à-vis du maréchal +Soult. Ce duc a montré l'intention de passer l'Elbe à Tanger-Munde, pour +gagner l'Oder. Le 25, le maréchal Soult l'a prévenu. S'il est joint, pas +un homme n'échappera; s'il parvient à passer, il tombe dans les mains du +grand-duc de Berg et des maréchaux Lannes et prince de Ponte-Corvo. Une +partie de nos troupes borde l'Oder. Le roi de Prusse a passé la Vistule. + +M. le comte de Zastrow a été présenté à l'empereur le 27, à +Charlottembourg, et lui a remis une lettre du roi de Prusse. Au moment +même l'empereur reçoit un aide-de-camp du prince Eugène, qui lui annonce +une victoire remportée sur les Russes en Albanie. + +Voici la proclamation que l'empereur a faite à ses soldats: + + +_Proclamation de l'empereur à l'armée._ + +Soldats! vous avez justifié mon attente, et répondu dignement à la +confiance du peuple français. Tous avez supporté les privations et les +fatigues avec autant de courage que vous avez montré d'intrépidité et +de sang-froid au milieu des combats. Vous êtes les dignes défenseurs de +l'honneur de ma couronne et de la gloire du grand peuple; tant que vous +serez animés de cet esprit, rien ne pourra vous résister. Je ne sais +désormais à quelle arme je dois donner la préférence.... vous êtes tous +de bons soldats. Voici les résultats de nos travaux. + +Une des premières puissances militaires de l'Europe, qui osa naguère +nous proposer une honteuse capitulation, est anéantie. Les forêts, les +défilés de la Franconie, la Saale, l'Elbe, que nos pères n'eussent pas +traversés en sept ans, nous les avons traversés en sept jours, et livré +dans l'intervalle quatre combats et une grande bataille, Nous avons +précédé à Potsdam, à Berlin, la renommée de nos victoires. Nous avons +fait soixante mille prisonniers, pris soixante-cinq drapeaux, parmi +lesquels ceux des gardes du roi de Prusse; six cents pièces de canon, +trois forteresses, plus de vingt généraux. Cependant, près de la moitié +de vous regrettent de n'avoir pas encore tiré un coup de fusil. Toutes +les provinces de la monarchie prussienne, jusqu'à l'Oder, sont en notre +pouvoir. + +Soldats! les Russes se vantent de venir à nous. Nous marcherons à leur +rencontre, nous leur épargnerons la moitié du chemin, ils retrouveront +Austerlitz au milieu de la Prusse. Une nation qui a aussitôt oublié la +générosité dont nous avons usé envers elle après cette bataille, où son +empereur, sa cour, les débris de son armée n'ont dû leur salut qu'à la +capitulation que nous leur avons accordée, est une nation qui ne saurait +lutter avec succès contre nous. + +Cependant, tandis que nous marchons au-devant des Russes, de nouvelles +armées, formées dans l'intérieur de l'empire, tiennent prendre notre +place pour garder nos conquêtes. Mon peuple tout entier s'est levé, +indigné de la honteuse capitulation que les ministres prussiens, dans +leur délire, nous ont proposée. Nos routes et nos villes frontières sont +remplies de conscrits qui brûlent de marcher sur vos traces. Nous ne +serons plus désormais les jouets d'une paix traîtresse, et nous ne +poserons plus les armes que nous n'ayons obligé les Anglais, ces +éternels ennemis de notre nation, à renoncer au projet de troubler le +continent, et à la tyrannie des mers. + +Soldats! je ne puis mieux vous exprimer les sentimens que j'ai pour +vous, qu'en vous disant que je vous porta dans mon coeur l'amour que +vous me montrez tous les jours. + +NAPOLÉON. + + + +Berlin, le 29 octobre 1806. + +_Vingt-deuxième bulletin de la grande armée._ + +Les événemens se succèdent avec rapidité. Le grand-duc de Berg est +arrivé le 27 à Hasleben avec une division de dragons. Il avait envoyé à +Boitzenhourg le général Milhaud, avec le treizième régiment de chasseurs +et la brigade de cavalerie légère du général Lasalle, sur Prentzlow. +Instruit que l'ennemi était en force à Boitzenbourg, il s'est porté +à Wigneensdorf. A peine arrivé là, il s'aperçut qu'une brigade de +cavalerie ennemie s'était portée sur la gauche, dans l'intention de +couper le général Milhaud. Les voir, les charger, jeter le corps des +gendarmes du roi dans le lac, fut l'affaire d'un moment. Ce régiment se +voyant perdu, demanda à capituler. Cinq cents hommes mirent pied à +terre et remirent leurs chevaux. Les officiers se retirent chez eux sur +parole. Quatre étendards de la garde, tous d'or, furent le trophée du +petit combat de Wigneensdorf, qui n'était que le prélude de la belle +affaire de Prentzlow. + +Ces célèbres gendarmes, qui ont trouvé tant de commisération après la +défaite, sont les mêmes qui, pendant trois mois, ont révolté la ville de +Berlin par toutes sortes de provocations. Ils allaient sous les fenêtres +de M. Laforêt, ministre de France, aiguiser leurs sabres: les gens de +bon sens haussaient les épaules; mais la jeunesse sans expérience, et +les femmes passionnées, à l'exemple de la reine, voyaient dans cette +fanfaronnade, un pronostic sûr des grandes destinées qui attendaient +l'armée prussienne. + +Le prince de Hohenlohe, avec les débris de la bataille de Jéna, +cherchait à gagner Stettin. Il avait été obligé de changer de route, +parce que le grand-duc de Berg était à Templin avant lui. Il voulut +déboucher de Boitzenbourg sur Hasleben, il fut trompé dans son +mouvement. Le grand-duc de Berg jugea que l'ennemi cherchait à gagner +Prentzlow; cette conjecture était fondée. Le prince marcha toute la +nuit avec les divisions de dragons des généraux Beaumont et Grouchy, +éclairées par la cavalerie légère du général Lasalle. Les premiers +postes de nos hussards arrivèrent à Prentzlow avec l'ennemi, mais +ils furent obligés de se retirer le 28 au matin devant les forces +supérieures que déploya le prince de Hohenlohe. A neuf heures du matin, +le grand-duc de Berg arriva à Prentow, et à dix heures, il vit l'armée +ennemie en pleine marche. Sans perdre de temps en vains mouvemens, le +prince ordonna, au général Lasalle de charger dans les faubourgs de +Prentzlow, et le fit soutenir par les généraux Grouchy et Beaumont, et +leurs six pièces d'artillerie légère. Il fît traverser à Golmitz la +petite rivière qui passe à Prentzlow, par trois régimens de dragons, +attaquer le flanc de l'ennemi, et chargea son autre brigade de dragons +de tourner la ville. Nos braves canonnières à cheval placèrent si bien +leurs pièces, et tirèrent avec tant d'assurance, qu'ils mirent de +l'incertitude dans les mouvemens de l'ennemi. Dans le moment, le général +Grouchy reçut ordre de charger: ses braves dragons s'en acquittèrent +avec intrépidité. Cavalerie, infanterie, artillerie, tout fut culbuté +dans les faubourgs de Prentzlow. On pouvait entrer pêle-mêle avec +l'ennemi dans la ville; mais le prince préféra les faire sommer par le +général Belliard. Les portes de la ville étaient déjà brisées; Sans +espérance, le prince de Hohenlohe, un des principaux boute-feux de cette +guerre impie, capitula, et défila devant l'armée française avec seize +mille hommes d'infanterie, presque tous gardes ou grenadiers; six +régimens de cavalerie, quarante-cinq drapeaux et soixante-quatre pièces +d'artillerie attelées. Tout ce qui avait échappé des gardes du roi de +Prusse à la bataille de Jéna, est tombé en notre pouvoir. Nous avons +tous les drapeaux des gardes à pied et à cheval du roi. Le prince de +Hohenlohe, commandant en chef, après la blessure du duc de Brunswick, +un prince de Mecklembourg-Schwerin et plusieurs généraux sont nos +prisonniers. + +«Mais il n'y a rien de fait, tant qu'il reste à faire, écrivit +l'empereur au grand-duc de Berg. Vous avez débordé une colonne de huit +mille hommes, commandée par le général Blucher; que j'apprenne bientôt +qu'elle a éprouvé le même sort.» + +Une autre de dix mille hommes a passé l'Elbe; elle est commandée par le +duc de Weimar. Tout porte à croire que lui et toute sa colonne vont être +enveloppés. + +Le prince Auguste-Ferdinand, frère du prince Louis, tué à Saalfeld, et +fils du prince Ferdinand, frère du Grand-Frédéric, a été pris par nos +dragons les armes à la main. + +Ainsi, cette grande et belle armée prussienne a disparu comme un +brouillard d'automne au lever du soleil. Généraux en chef, généraux +commandant les corps d'armée, princes, infanterie, cavalerie, +artillerie, il n'en reste plus rien. Nos postes étant entrés à Francfort +sur l'Oder, le roi de Prusse s'est porté plus loin. Il ne lui reste pas +quinze mille hommes; et pour un tel résultat, il n'y a presque aucune +perte de notre côté. + +Le général Clarke, gouverneur du pays d'Erfurth, a fait capituler un +bataillon saxon qui errait sans direction. + +L'empereur a passé, le 28, la revue du corps du maréchal Davoust, sous +les murs de Berlin. Il a nommé à toutes les places vacantes, il +a récompensé les braves. Il a ensuite réuni les officiers et +sous-officiers en cercle, et leur a dit: «Officiers et sous-officiers du +troisième corps d'armée, vous vous êtes couverts de gloire à la bataille +de Jéna; j'en conserverai un éternel souvenir. Les braves qui sont +morts, sont morts avec gloire. Nous devons désirer de mourir dans +des circonstances si glorieuses.» En passant la revue des douzième, +soixante-unième et quatre-vingt-cinquième régimens de ligne qui ont +le plus perdu à cette bataille, parce qu'ils ont dû soutenir les plus +grands efforts, l'empereur a été attendri de savoir morts, ou grièvement +blessés, beaucoup de ses vieux soldats dont il connaissait le dévouement +et la bravoure depuis quatorze ans. Le douzième régiment surtout a +montré une intrépidité digne des plus grands éloges. + +Aujourd'hui à midi, l'empereur a passé la revue du septième corps, que +commande le maréchal Augereau. Ce corps a très-peu souffert. La moitié +des soldats n'a pas eu occasion de tirer un coup de fusil, mais tous +avaient la même volonté et la même intrépidité. La vue de ce corps était +magnifique. «Votre corps seul, a dit l'empereur, est plus fort que tout +ce qui reste au roi de Prusse, et vous ne composez pas le dixième de mon +armée.» + +Tous les dragons à pied que l'empereur avait fait venir à la grande +armée sont montés, et il y a au grand dépôt de Spandau quatre mille +chevaux sellés et bridés dont on ne sait que faire, parce qu'il n'y +a pas de cavaliers qui en aient besoin. On attend avec impatience +l'arrivée des dépôts. + +Le prince Auguste a été présenté à l'empereur, au palais de Berlin, +après la revue du septième corps d'année. Ce prince a été renvoyé chez +son père, le prince Ferdinand, pour se reposer et se faire panser de ses +blessures. + +Hier, avant d'aller à la revue du corps du maréchal Davoust, l'empereur +avait rendu visite à la veuve du prince Henri, et au prince et à la +princesse Ferdinand, qui se sont toujours fait remarquer par la manière +distinguée avec laquelle ils n'ont cessé d'accueillir les Français. + +Dans le palais qu'habite l'empereur à Berlin, se trouve la soeur du roi +de Prusse, princesse électorale de Hesse-Cassel. Cette princesse est en +couche. L'empereur a ordonné à son grand-maréchal du palais de veiller +à ce qu'elle ne fût pas incommodée du bruit et des mouvemens du +quartier-général. + +Le dernier bulletin rapporte la manière dont l'empereur a reçu le prince +d'Hatzfeld à son audience. Quelques instans après ce prince fut arrêté. +Il aurait été traduit devant une commission militaire et inévitablement +condamné à mort: des lettres de ce prince au prince Hohenlohe, +interceptées aux avant-postes, avaient appris que, quoiqu'il se dit +chargé du gouvernement civil de la ville, il instruisait l'ennemi des +mouvemens des Français. Sa femme, fille du ministre Schulenbourg, est +venue se jeter aux pieds de l'empereur; elle croyait que son mari était +arrêté à cause de la haine que le ministre Schulenbourg portait à la +France. L'empereur la dissuada bientôt, et lui fit connaître qu'on avait +intercepté des papiers dont il résultait que son mari faisait un double +rôle, et que les lois de la guerre étaient impitoyables sur un pareil +délit. La princesse attribuait à l'imposture de ses ennemis cette +accusation, qu'elle appelait une calomnie. «Vous connaissez l'écriture +de votre mari, dit l'empereur, je vais vous faire juge.» Il fit apporter +la lettre interceptée, et la lui remit. Cette femme, grosse de plus de +huit mois, s'évanouissait à chaque mot qui lui découvrait jusqu'à quel +point était compromis son mari, dont elle reconnaissait l'écriture. +L'empereur fut touché de sa douleur, de sa confusion, des angoisses qui +la déchiraient. «Eh! bien, lui dit-il, vous tenez cette lettre, jetez-la +au feu; cette pièce anéantie, je ne pourrai plus faire condamner votre +mari.» (Cette scène touchante se passait près de la cheminée). Madame +d'Hatzfeld ne se le fit pas dire deux fois. Immédiatement après, le +prince de Neufchâtel reçut ordre de lui rendre son mari. La commission +militaire était déjà réunie. La lettre seule de M. d'Hatzfeld le +condamnait; trois heures plus tard il était fusillé. + + + +Berlin, le 30 octobre 1806. + +_Vingt-troisième bulletin de la grande armée._ + +Le duc de Weimar est parvenu à passer l'Elbe à Havelberg. Le général +Soult s'est porté le 9 à Rathnau, et le 30 à Wertenhausen. + +Le 29, la colonne du duc de Weimar était à Rhinsberg, et le maréchal +prince de Ponte-Corvo à Furstemberg. Il n'y a pas de doute que ces +quatorze mille hommes ne soient tombés ou ne tombent, dans ce moment, au +pouvoir de l'armée française. D'un autre côté, le général Blucher, avec +sept mille hommes, quittait Rhinsberg, le 29 au matin, pour se porter +sur Stettin, le maréchal Lannes et le grand-duc de Berg avaient trois +journées de marche d'avance sur lui. Cette colonne est tombée en notre +pouvoir, ou y tombera sous quarante-huit heures. + +Nous avons rendu compte, dans le dernier bulletin, qu'à l'affaire de +Prentzlow, le grand-duc de Berg avait fait mettre bas les armes au +prince de Hohenlohe et à ses dix-sept mille hommes. Le 29, une colonne +ennemie de six mille hommes a capitulé dans les mains du général Milhaud +à Passewalk. Cela nous donne encore deux mille chevaux sellés et bridés, +avec les sabres. Voilà plus de six mille chevaux que l'empereur a ainsi +à Spandau, après avoir monté toute sa cavalerie. + +Le maréchal Soult, arrivé à Rathnau, a rencontré cinq escadrons de +cavalerie saxonne qui ont demandé à capituler. Il leur a fait signer une +capitulation. C'est encore cinq cents chevaux pour l'armée. + +Le maréchal Davoust a passé l'Oder à Francfort. Les alliés bavarois et +wurtembergeois, sous les ordres du prince Jérôme, sont en marche de +Dresde sur Francfort. + +Le roi de Prusse a quitté l'Oder, et a passé la Vistule; il est +à Graudentz. Les places de la Silésie sont sans garnison et sans +approvisionnemens. Il est probable que la place de Stettin ne tardera +pas à tomber en notre pouvoir. Le roi de Prusse est sans armée, sans +artillerie, sans fusils. C'est beaucoup que d'évaluer à douze ou quinze +mille hommes ce qu'il aura pu réunir sur la Vistule. Rien n'est curieux +comme les mouvemens actuels. C'est une espèce de chasse où la cavalerie +légère, qui va aux aguets des corps d'armée, est sans cesse détournée +par des colonnes ennemies qui sont coupées. + +Jusqu'à cette heure, nous avons cent cinquante drapeaux, parmi lesquels +sont ceux brodés des mains de la belle reine, beauté aussi funeste aux +peuples de Prusse, que le fut Hélène aux Troyens. + +Les gendarmes de la garde ont traversé Berlin pour se rendre prisonniers +à Spandau. Le peuple, qui les avait vus si arrogans il y a peu de +semaines, les a vus dans toute leur humiliation. + +L'empereur a fait aujourd'hui une grande parade, qui a duré depuis onze +heures du matin, jusqu'à six heures du soir. Il a vu en détail toute sa +garde à pied et à cheval, et les beaux régimens des carabiniers et des +cuirassiers de la division Nansouty; il a fait différentes promotions, +en se faisant rendre compte de tout dans le plus grand détail. + +Le général Savary, avec deux régimens de cavalerie, a déjà atteint le +corps du duc de Weimar, et sert de communication pour transmettre des +renseignemens au grand-duc de Berg, au prince de Ponte-Corvo et au +maréchal Soult. + +On a pris possession des états du duc de Brunswick. On croit que ce duc +s'est réfugié en Angleterre. Toutes ses troupes ont été désarmées. Si ce +prince a mérité, à juste titre, l'animadversion du peuple français, il +a aussi encouru celle du peuple et de l'armée prussienne; du peuple qui +lui reproche d'être l'un des auteurs de la guerre; de l'armée; qui se +plaint de ses manoeuvres et de sa conduite militaire. Les faux calculs +des jeunes gendarmes sont pardonnables; mais la conduite de ce vieux +prince, âgé de soixante-douze ans, est un excès de délire dont la +catastrophe ne saurait exciter de regrets. Qu'aura donc de respectable +la vieillesse, si, au défaut de son âge, elle joint la fanfaronnade et +l'inconsidération de la jeunesse? + + + +Berlin, le 31 octobre 1806. + +_Vingt-quatrième bulletin de la grande armée._ + +Stettin est en notre pouvoir. Pendant que la gauche du grand-duc de +Berg, commandée par le général Milhaud, faisait mettre bas les armes, à +une colonne de six mille hommes à Passewalk, la droite, commandée par +le général Lasalle, sommait la ville de Stettin, et l'obligeait à +capituler. Stettin est une place en bon état, bien armée et bien +palissadée: cent-soixante pièces de canon, des magasins considérables, +une garnison de six mille hommes de belles troupes, prisonnière, +beaucoup de généraux, tel est le résultat de la capitulation de Stettin, +qui ne peut s'expliquer que par l'extrême découragement qu'a produit +sur l'Oder et dans tous les pays de la rive droite la disparition de la +grande armée prussienne. + +De toute cette belle armée de cent quatre-vingt mille hommes, rien n'a +passé l'Oder. Tout a été pris, ou erre encore entre l'Elbe et l'Oder, et +sera pris avant quatre jours. Le nombre des prisonniers montera à près +de cent mille hommes. Il est inutile de faire sentir l'importance de la +prise de la ville de Stettin, une des places les plus commerçantes de +la Prusse, et qui assure à l'armée un bon pont sur l'Oder et une bonne +ligne d'opérations. + +Du moment que les colonnes du duc de Weimar et du général Blucher, qui +sont débordées par la droite et la gauche, et poursuivies par la queue, +seront rendues, l'armée prendra quelques jours de repos. + +On n'entend point encore parler des Russes. Nous désirons fort qu'il en +vienne une centaine de milliers. Mais le bruit de leur marche est une +vraie fanfaronnade. Ils n'oseront pas venir à notre rencontre. La +journée d'Austerlitz se représente à leurs yeux. Ce qui indigne les gens +sensés, c'est d'entendre l'empereur Alexandre et son sénat dirigeant, +dire que ce sont les alliés qui ont été battus. Toute l'Europe sait bien +qu'il n'y a pas de familles en Russie qui ne portent le deuil. + +Ce n'est point la perte des alliés qu'elle pleure: cent +quatre-vingt-quinze pièces de bataille russes qui ont été prises, et qui +sont à Strasbourg, ne sont pas les canons des alliés. + +Les cinquante drapeaux russes qui sont suspendus a Notre-Dame de Paris, +ne sont point les drapeaux des alliés. Les bandes de Russes qui sont +morts dans nos hôpitaux, ou sont prisonniers dans nos villes, ne sont +pas les soldats des alliés. + +L'empereur Alexandre, qui commandait à Austerlitz et à Vischau, avec un +si grand corps d'armée, et qui faisait tant de tapage, ne commandait pas +les alliés. + +Le prince qui a capitulé, et s'est soumis à évacuer l'Allemagne par +journées d'étapes, n'était pas sans doute un prince allié. On ne peut +que hausser les épaules à de pareilles forfanteries. Voilà le résultat +de la faiblesse des princes et de la vénalité des ministres. Il était +bien plus simple pour l'empereur Alexandre de ratifier le traité de +paix qu'avait conclu son plénipotentiaire, et de donner le repos +au continent. Plus la guerre durera, plus la chimère de la Russie +s'effacera, et elle finira par être anéantie; autant la sage politique +de Catherine était parvenue à faire de sa puissance un immense +épouvantail, autant l'extravagance et la folie des ministres actuels la +rendront ridicule en Europe. + +Le roi de Hollande, avec l'avant-garde de l'armée du Nord, est arrivé, +le 21, à Gottingue. Le maréchal Mortier, avec les deux divisions du +huitième corps de la grande armée, commandées par les généraux Lagrange +et Dupas, est arrivé le 26 à Fulde. + +Le roi de Hollande a trouvé, à Munster, dans le comté de la Marck et +autres états prussiens, des magasins et de l'artillerie. + +On a ôté à Fulde et à Brunswick les armes du prince d'Orange et celles +du duc. Ces deux princes ne régneront plus. Ce sont les principaux +auteurs de cette nouvelle coalition. + +Les Anglais n'ont pas voulu faire la paix; ils la feront; mais la France +aura plus d'états et de côtes dans son système fédératif. + + + +Berlin, le 2 novembre 1806. + +_Vingt-cinquième bulletin de la grande armée._ + +Le général de division Beaumont a présenté aujourd'hui à l'empereur +cinquante nouveaux drapeaux et étendards pris sur l'ennemi; il a +traversé toute la ville avec les dragons qu'il commande, et qui +portaient ces trophées; le nombre des drapeaux, dont la prise a été la +suite de la bataille de Jéna, s'élève en ce moment à deux cents. + +Le général Davoust a fait cerner et sommer Custrin, et cette place s'est +rendue. On y a fait quatre mille hommes prisonniers de guerre. Les +officiers retournent chez eux sur parole, et les soldats sont conduits +en France. Quatre-vingt-dix pièces de canon ont été trouvées sur les +remparts; la place, en très-bon état, est située au milieu des marais; +elle renferme des magasins considérables. C'est une des conquêtes les +plus importantes de l'armée; elle a achevé de nous rendre maître de +toutes les places sur l'Oder. + +Le maréchal Ney va attaquer en règle Magdebourg, et il est probable que +cette forteresse fera peu de résistance. + +Le grand-duc de Berg avait son quartier général, le 31, à Friedland. Ses +dispositions faites, il a ordonné l'attaque de la colonne du général +prussien Bila que le général Beker a chargé dans la plaine en avant +de la petite ville d'Anklam, avec la brigade de dragons du général +Boussart. Tout a été enfoncé, cavalerie et infanterie, et le général +Beker est entré dans la ville avec les ennemis, qu'il a forcés de +capituler. Le résultat de cette capitulation a été quatre mille +prisonniers de guerre: les officiers sont renvoyés sur parole, et les +soldats sont conduits en France. Parmi ces prisonniers, se trouve le +régiment de hussards de la garde du roi, qui, après la guerre de sept +ans, avaient reçu de l'impératrice Catherine, en témoignage de leur +bonne conduite, des pelisses de peau de tigre. + +La caisse du corps du général Bila, et une partie des bagages avaient +passé la Penne et se trouvaient dans la Poméranie suédoise. Le grand-duc +de Berg les a fait réclamer. + +Le 1er novembre au soir, le grand-duc avait son quartier-général à +Demmin. + +Le général Blucher et le duc de Weimar, voyant le chemin de Stettin +fermé, se portaient sur leur gauche, comme pour retourner sur l'Elbe; +mais le maréchal Soult avait prévu ce mouvement: et il y a peu de doute +que ces deux corps ne tombent bientôt entre nos mains. + +Le maréchal a réuni son corps d'armée à Stettin, où l'on trouve encore +chaque jour des magasins et des pièces de canon. + +Nos coureurs sont déjà entrés en Pologne. + +Le prince Jérôme, avec les Bavarois et les Wurtembergeois, formant un +corps d'armée, se porte en Silésie. + +S.M. a nommé le général Clarke gouverneur général de Berlin et de la +Prusse, et a déjà arrêté toutes les bases de l'organisation intérieure +du pays. + +Le roi de Hollande marche sur Hanovre, et le maréchal Mortier sur +Cassel. + + + +Berlin, le 3 novembre 1806. + +_Vingt-sixième bulletin de la grande armée_. + +On n'a pas encore reçu la nouvelle de la prise des colonnes du général +Blucher et du duc de Weimar. Voici la situation de ces deux divisions +ennemies et celle de nos troupes. Le général Blucher, avec sa colonne, +s'était dirigé sur Stettin. Ayant appris que nous étions déjà dans cette +ville, et que nous avions gagné deux marches sur lui, il se reploya, de +Gransée, où nous arrivions en même temps que lui, sur Neustrelitz, où +il arriva le 30 octobre, ne s'arrêtant point là, et se dirigeant sur +Wharen, où on le suppose arrivé le 31, avec le projet de chercher à se +retirer du côté de Rostock pour s'y embarquer. + +Le 31, six heures après son départ, le général Savary, avec une colonne +de six cents chevaux, est arrivé à Strelitz, où il a fait prisonnier le +frère de la reine de Prusse, qui est général au service du roi. + +Le 1er novembre, le grand-duc de Berg était à Demmin, filant pour +arriver a Rostock, et couper la mer au général Blucher. + +Le maréchal prince de Ponte-Corvo avait débordé le général Blucher. Ce +maréchal se trouvait le 31, avec son corps d'armée, à Neubrandebourg, et +se mettait en marche sur Wharen, ce qui a dû le mettre aux prises, dans +la journée du 1er, avec le général Blucher. + +La colonne commandée par le duc de Weimar était arrivée le 29 octobre +à Neustrelitz; mais instruit que la route de Stettin était coupée, et +ayant rencontré les avant-postes français, il fit une marche rétrograde, +le 29, sur Wistock. Le 30, le maréchal Soult en avait connaissance +par ses hussards, et se mettait en marche sur Wertenhausen. Il l'a +immanquablement rencontré le 31 ou le 1er. Ces deux colonnes ont donc +été prises hier, ou aujourd'hui au plus tard. + +Voici leurs forces: le général Blucher a trente pièces de canon, sept +bataillons d'infanterie et quinze cents hommes de cavalerie. Il est +difficile d'évaluer la force de ce corps; ses équipages, ses caissons, +ses munitions ont été pris. Il est dans la plus pitoyable situation. + +Le duc de Weimar a douze bataillons et trente-cinq escadrons en bon +état; mais il n'a pas une pièce d'artillerie. + +Tels sont les faibles débris de toute l'armée prussienne: il n'en +restera rien. Ces deux colonnes prises, la puissance de la Prusse est +anéantie, et elle n'a presque plus de soldats. En évaluant à dix mille +hommes ce qui s'est retiré avec le roi sur la Vistule, ce serait +exagérer. + +M. Schulenbourg s'est présenté à Strelitz pour demander un passeport +pour Berlin. Il a dit au général Savary: «Il y a huit heures que j'ai vu +passer les débris de la monarchie prussienne. Vous les aurez aujourd'hui +ou demain. Quelle destinée inconcevable et inattendue! La foudre nous a +frappés.» Il est vrai que depuis que l'empereur est entré en campagne, +il n'a pas pris un moment de repos. Toujours en marches forcées, +devinant constamment les mouvemens de l'ennemi. Les résultats en sont +tels qu'il n'y en a aucun exemple dans l'histoire. De plus de cent +cinquante mille hommes qui se sont présentés à la bataille de Jéna, +pas un ne s'est échappé pour en porter la nouvelle au-delà de l'Oder. +Certes, jamais agression ne fut plus injuste; jamais guerre ne fut plus +intempestive. Puisse cet exemple servir de leçon aux princes faibles, +que les intrigues, les cris et l'or de l'Angleterre excitent toujours à +des entreprises insensées. + +La division bavaroise, commandée par le général Wrede, est partie de +Dresde le 31 octobre. Celle commandée par le général Deroi est partie +le 1er novembre. La colonne wurtembergeoise est partie le 3. Toutes ces +colonnes se rendent sur l'Oder; elles forment le corps d'armée du prince +Jérôme. + +Le général Durosnet a été envoyé à Odesberg avec un parti de cavalerie +immédiatement après notre entrée à Berlin, pour intercepter tout ce +qui se jetterait du canal dans l'Oder. Il a pris plus de quatre-vingts +bateaux chargés de munitions de toute espèce qu'il a envoyés à Spandau. + +On a trouvé à Custrin des magasins de vivres suffisans pour nourrir +l'armée pendant deux mois. + +Le général de brigade Macon, que l'empereur avait nommé commandant de +Leipsick, est mort dans cette ville d'une fièvre putride. C'était un +brave soldat et un parfait honnête homme. L'empereur en faisait cas, et +a été très-affligé de sa mort. + + + +Berlin, le 6 novembre 1806. + +_Vingt-septième bulletin de la grande armée_. + +On a trouvé à Stettin une grande quantité de marchandises anglaises, à +l'entrepôt sur l'Oder; on y a trouvé cinq cents pièces de canon et des +magasins considérables de vivres. + +Le 1er novembre, le grand-duc de Berg était à Demmin: le 2 à Tetetow, +ayant sa droite sur Rostock. Le général Savary était le 1er à +Kratzebourg, et le 2, de bonne heure, à Wharen et à Jabel. Le prince +de Ponte-Corvo attaqua, le soir du 1er à Jabel, l'arrière-garde de +l'ennemi. Le combat fut assez soutenu; le corps ennemi fut plusieurs +fois mis en déroute: il eût été entièrement enlevé si les difficultés de +passer le pays de Mecklembourg ne l'eussent encore sauvé ce jour-là. Le +prince de Ponte-Corvo, en chargeant avec la cavalerie, a fait une chute +de cheval, qui n'a eu aucune suite. Le maréchal Soult est arrivé le 2 à +Plauer. + +Ainsi, l'ennemi a renoncé à se porter sur l'Oder. Il change tous les +jours de projets. Voyant que la route de l'Oder lui était fermée, il a +voulu se retirer sur la Poméranie suédoise. Voyant celle-ci également +interceptée, il a voulu retourner sur l'Elbe; mais le maréchal Soult +l'ayant prévenu, il paraît se diriger sur le point le plus prochain des +côtes. Il doit avoir été à bout le 4 ou le 5 novembre. Cependant tous +les jours un ou deux bataillons, et même des escadrons de cette colonne +tombent en notre pouvoir. Elle n'a plus ni caissons, ni bagages. + +Le maréchal Lannes est à Stettin; le maréchal Davoust à Francfort; le +prince Jérôme en Silésie. Le duc de Weimar a quitté le commandement pour +retourner chez lui, et l'a laissé à un général peu connu. + +L'empereur a passé aujourd'hui la revue de la division de dragons +du général Beaumont, sur la place du palais de Berlin. Il a fait +différentes promotions. + +Tous les hommes de cavalerie qui se trouvaient à pied, se sont rendus a +Potsdam, où l'on a envoyé les chevaux de prise. Le général de division +Bourcier a été chargé de la direction de ce grand dépôt. Deux mille +dragons à pied qui suivaient l'armée, sont déjà montés. + +On travaille avec activité à armer la forteresse de Spandau, et à +rétablir les fortifications de Wittemberg, d'Erfurt, de Custrin et de +Stettin. + +Le maréchal Mortier, commandant le huitième corps de la grande armée, +s'est mis en marche le 30 octobre sur Cassel: il y est arrivé le 31. + + + +Berlin, 7 novembre 1806. + +_Vingt-huitième bulletin de la grande armée._ + +Sa majesté a passé aujourd'hui, sur la place du palais de Berlin, depuis +onze heures du matin jusqu'à trois après-midi, la revue de la division +de dragons du générai Klein. Elle a fait plusieurs promotions. Cette +division a donné avec distinction à la bataille de Jéna et a enfoncé +plusieurs carrés d'infanterie prussienne. L'empereur a vu ensuite +défiler le grand parc de l'armée, l'équipage de pont et le parc +du génie: le grand parc est commandé par le général d'artillerie +Saint-Laurent; l'équipage de pont, par le colonel Boucher, et le parc de +génie, par le général du génie Casals. + +S.M. a témoigné au général Songis, inspecteur-général, sa satisfaction +de l'activité qu'il mettait dans l'organisation des différentes parties +du service de l'artillerie de cette grande armée. + +Le général Savary a tourné près de Wismar sur la Baltique, à la tête de +cinq cents chevaux du premier de hussards et du septième de chasseurs, +le général prussien Husdunne, et l'a fait prisonnier avec deux brigades +de hussards et deux pièces de canon. Cette colonne appartient au corps +que poursuivent le grand-duc de Berg, le prince de Ponte-Corvo et le +maréchal Soult, lequel corps, coupé de l'Oder et de la Poméranie, paraît +acculé du côté de Lubeck. + +Le colonel Excelmans, commandant le premier régiment de chasseurs du +maréchal Davoust, est entré à Posen, capitale de la Grande-Pologne. Il +a été reçu avec un enthousiasme difficile à peindre; la ville était +remplie de monde, les fenêtres parées comme en un jour de fête;: à peine +la cavalerie pouvait-elle se faire jour pour traverser les rues. + +Le général du génie Bertrand, aide-de-camp de l'empereur, s'est embarqué +sur le lac de Stettin, pour faire la reconnaissance de toutes les +passes. + +On a formé à Dresde et à Wittemberg un équipage de siège pour +Magdebourg: l'Elbe en est couvert. Il est à espérer que cette place ne +tiendra pas long-temps. Le maréchal Ney est chargé de ce siège. + + + +Berlin, le 9 novembre 1806. + +_Vingt-neuvième, bulletin de la grande armée._ + +La brigade de dragons du général Beker a paru aujourd'hui à la parade. + +S.M. voulant récompenser la bonne conduite des régimens qui la +composent, a fait différentes promotions. + +Mille dragons, qui étaient venus à pied à l'armée, et qui ont été montés +au dépôt de Potsdam, ont passé hier la revue du général Bessières; ils +ont été munis de quelques objets d'équipement qui leur manquaient, et +ils partent aujourd'hui pour rejoindre leurs corps respectifs, pourvus +de bonnes selles et montés sur de bons chevaux, fruits de la victoire. + +S.M. a ordonné qu'il serait frappé une contribution de cent cinquante +millions sur les états prussiens et sur ceux des alliés de la Prusse. + +Après la capitulation du prince Hohenlohe, le général Blucher, qui le +suivait, changea de direction, et parvint à se réunir à la colonne +du duc de Weimar, à laquelle s'était jointe celle du prince +Frédéric-Guillaume Brunswick-Oels, fils du duc de Brunswick. Ces trois +divisions se trouvèrent ainsi sous les ordres du général Blucher. +Différentes petites colonnes se joignirent également à ce corps. Pendant +plusieurs jours, ces troupes essayèrent de pénétrer par des chemins que +les Français pouvaient avoir laissés libres; mais les marches combinées +du grand-duc de Berg, du maréchal Soult et du prince de Ponte-Corvo +avaient obstrué tous les passages. L'ennemi tenta d'abord de se porter +sur Anklam, et ensuite sur Rostock: prévenu dans l'exécution de ce +projet, il essaya de revenir sur l'Elbe; mais s'étant trouvé encore +prévenu, il marche devant lui pour gagner Lubeck. + +Le 4 novembre, il prit position à Crevismulen; le prince de Ponte-Corvo +culbuta l'arrière-garde, mais il ne put entamer ce corps, parce qu'il +n'avait que six cents hommes de cavalerie, et que celle de l'ennemi +était beaucoup plus forte. Le général Vattier a fait, dans cette +affaire, de très-belles charges, soutenues par les généraux Pactod et +Maisons, avec le vingt-septième régiment d'infanterie légère et le +huitième de ligne. + +On remarque, dans les différentes circonstances de ce combat, qu'une +compagnie d'éclaireurs du quatre-vingt-quatorzième régiment, commandée +par le capitaine Razout, fut entourée par quelques escadrons ennemis: +mais les voltigeurs français ne redoutent point le choc des cuirassiers +prussiens; ils les reçurent de pied-ferme, et firent un feu si bien +nourri, et si adroitement dirigé, que l'ennemi renonça à les enfoncer. +On vit alors les voltigeurs à pied poursuivre la cavalerie à toute +course: les Prussiens perdirent sept pièces de canon, et mille hommes. + +Mais le 4 au soir, le grand-duc de Berg, qui s'était porté sur la +droite, arriva avec sa cavalerie sur l'ennemi, dont le projet était +encore incertain. Le maréchal Soult marcha par Ratzbourg; le prince de +Ponte-Corvo marcha par Rebna. Il coucha du 5 au 6 à Schoenberg, d'où il +partit à deux heures après minuit. Arrivé à Schlukup sur la Trave, il +fit environner un corps de seize cents Suédois, qui avaient enfin jugé +convenable d'opérer leur retraite du Lauenbourg, pour s'embarquer sur +la Trave. Des coups de canon coulèrent les bâtimens préparés pour +l'embarquement. Les Suédois, après avoir riposté, mirent bas les armes. +Un convoi de trois cents voitures que le général Savary avait poursuivi +de Wismar, fut enveloppé par la colonne du prince de Ponte-Corvo, et +pris.--Cependant l'ennemi se fortifiait à Lubeck. Le maréchal Soult +n'avait pas perdu de temps dans sa marche de Ratzbourg; de sorte qu'il +arriva à la porte de Mullen lorsque le prince de Ponte-Corvo arrivait à +celle de la Trave. Le grand-duc de Berg, avec sa cavalerie, était entre +deux. L'ennemi avait arrangé à la hâte l'ancienne enceinte de Lubeck; il +avait disposé des batteries sur les bastions; il ne doutait pas qu'il ne +pût gagner là une journée; mais le voir, le reconnaître et l'attaquer +fut l'affaire d'un instant. Le général Drouet, à la tête +du vingt-septième régiment d'infanterie légère, et des +quatre-vingt-quatorzième et quatre-vingt-quinzième régimens, aborda les +batteries avec ce sang-froid et cette intrépidité qui appartiennent aux +troupes françaises. Les portes sont aussitôt enfoncées, les bastions +escaladés et l'ennemi mis en fuite; et le corps du prince de Ponte-Corvo +entre par la porte de la Trave. Les chasseurs corses, les tirailleurs +du Pô et le vingt-sixième d'infanterie légère, composant la division +d'avant-garde du général Legrand, qui n'avaient point encore combattu +dans cette campagne, et qui étaient impatiens de se mesurer avec +l'ennemi, marchèrent avec la rapidité de l'éclair: redoutes, bastions, +fossés, tout est franchi, et le corps du maréchal Soult entre par la +porte de Mullen. C'est en vain que l'ennemi voulut se défendre dans les +rues, dans les places, il fut poursuivi partout. Toutes les rues, toutes +les places furent jonchées de cadavres. Les deux corps d'armée arrivant +de deux côtés opposés, se réunirent au milieu de la ville. A peine +le grand-duc de Berg put-il passer, qu'il se mit à la poursuite des +fuyards: quatre mille prisonniers, soixante pièces de canon, plusieurs +généraux, un grand nombre d'officiers tués ou pris, tel est le résultat +de cette belle journée. + +Le 7, avant le jour, tout le monde était à cheval, et le grand-duc de +Berg cernait l'ennemi près de Schwartau avec la brigade Lasalle et la +division de cuirassiers d'Hautpoult, Le général Blucher, le prince +Frédéric-Guillaume de Brunswick-Oels, et tous les généraux se présentent +alors aux vainqueurs, demandent à signer une capitulation, et défilent +devant l'armée française. + +Ces deux journées ont détruit le dernier corps qui restait de l'armée +prussienne, et nous ont valu le reste de l'artillerie de cette armée, +beaucoup de drapeaux et seize mille prisonniers, parmi lesquels se +trouvent quatre mille hommes de cavalerie. + +Ainsi ces généraux prussiens qui, dans le délire de leur vanité, +s'étaient permis tant de sarcasmes contre les généraux autrichiens, +ont renouvelé quatre fois la catastrophe d'Ulm, la première, par la +capitulation d'Erfurt, la seconde, par celle du prince Hohenlohe; +la troisième, par la reddition de Stettin, et la quatrième par la +capitulation de Schwartau. + +La ville de Lubeck a considérablement souffert: prise d'assaut, ses +places et les rues ont été le théâtre du carnage. Elle ne doit +s'en prendre qu'à ceux qui ont attiré la guerre dans ses murs. Le +Mecklembourg a été également ravagé par les armées françaises et +prussiennes. Un grand nombre de troupes se croisant en tout sens, et à +marches forcées sur ce territoire, n'a pu trouver sa subsistance qu'aux +dépens de cette contrée. Ce pays est intimement lié avec la Russie; +son sort servira d'exemple aux princes d'Allemagne qui cherchent des +relations éloignées avec une puissance à l'abri des malheurs qu'elle +attire sur eux, et qui ne fait rien pour secourir ceux qui lui sont +attachés par les liens les plus étroits du sang et par les rapports les +plus intimes. + +L'aide-de-camp du grand-duc de Berg, Dery, a fait capituler le corps +qui escortait les bagages qui s'étaient retirés derrière la Penne. Les +Suédois ont livré les fuyards et les caissons. Cette capitulation a +produit quinze cents prisonniers, une grande quantité de bagages et de +chariots. Il y a aujourd'hui des régimens de cavalerie, qui possèdent +plusieurs centaines de milliers d'écus. + +Le maréchal Ney, chargé du siège de Magdebourg, a fait bombarder cette +place. Plusieurs maisons ayant été brûlées, les habitans ont manifesté +leur mécontentement, et le commandant a demandé à capituler. Il y +a, dans cette forteresse, beaucoup d'artillerie, des magasins +considérables, seize mille hommes appartenant à plus de soixante-dix +bataillons, et beaucoup de caisses des corps. + +Pendant ces événemens importans, plusieurs corps de notre armée arrivent +sur la Vistule. + +La malle de Varsovie a apporté beaucoup de lettres de Russie qui ont été +interceptées. On y voit que dans ce pays les fables des journaux anglais +trouvent une grande croyance; ainsi, l'on est persuadé en Russie que +le maréchal Masséna a été tué; que la ville de Naples s'est soulevée; +qu'elle a été occupée par les Calabrais; que le roi s'est réfugié à +Rome, et que les Anglais, avec cinq ou six mille hommes, sont maîtres de +l'Italie. Il ne faudrait cependant qu'un peu de réflexion pour rejeter +de pareils bruits. La France n'a-t-elle donc plus d'armée en Italie? Le +roi de Naples est dans sa capitale; il a quatre-vingt mille Français; il +est maître des deux Calabres; et à Pétersbourg on croit les Calabrais +à Rome. Si quelques galériens armés et endoctrinés par cet infâme +Sidney-Smith, la honte des braves militaires anglais, tuent des hommes +isolés, égorgent des propriétaires riches et paisibles, la gendarmerie +et l'échafaud en font justice. + +La marine anglaise ne désavouera point le titre d'infamie donnée à +Sidney-Smith. Les généraux Stuart et Fox, tous les officiers de terre +s'indignent de voir le nom anglais associé à des brigands. Le brave +général Stuart s'est même élevé publiquement contre ces menées aussi +impuissantes qu'atroces, et qui tendent à faire du noble métier de +la guerre, un échange d'assassinats et de brigandages. Mais quand +Sidney-Smith a été choisi pour seconder les fureurs de la reine, on n'a +vu en lui qu'un de ces instrumens que les gouvernemens emploient trop +souvent, et qu'ils abandonnent au mépris qu'ils sont les premiers à +avoir pour eux. Les Napolitains feront connaître un jour avec détail les +lettres de Sidney-Smith, les missions qu'il a données, l'argent qu'il a +répandu pour l'exécution des atrocités dont il est l'agent en chef. + +On voit aussi dans les lettres de Pétersbourg, et même dans les dépêches +officielles, qu'on croit qu'il n'y a plus de Français dans l'Italie +supérieure: on doit savoir cependant que, indépendamment de l'armée de +Naples, il y a encore en Italie cent mille hommes prêts à punir ceux qui +voudraient y porter la guerre. + +On attend aussi de Pétersbourg des succès de la division de Corfou; mais +ou ne tardera pas à apprendre que cette division, à peine débarquée aux +bouches de Cattaro, a été défaite par le général Marmont; qu'une partie +a été prise, et l'autre rejetée dans ses vaisseaux. C'est une chose fort +différente d'avoir affaire à des Français, ou à des Turcs que l'on tient +dans la crainte et dans l'oppression, en fomentant avec art la discorde +dans les provinces. Mais quoi qu'il en puisse être, les Russes ne seront +point embarrassés pour détourner d'eux l'opprobre de ces résultats. + +Un décret du sénat-dirigeant a déclaré qu'à Austerlitz, ce n'étaient +point les Russes, mais leurs alliés, qui avaient été battus. S'il y +a sur la Vistule une nouvelle bataille d'Austerlitz, ce sera encore +d'autres qu'eux qui auront été vaincus, quoiqu'aujourd'hui, comme alors, +leurs alliés n'aient point de troupes à joindre à leurs troupes, et que +leur armée ne puisse être composée que de Russes. Les états de mouvemens +et ceux des marches de l'armée russe seul tombés dans les mains de +l'état-major français. Il n'y aurait rien de plus ridicule que les plans +d'opérations des Russes, si leurs vaines espérances n'étaient plus +ridicules encore. + +Le général Lagrange a été déclaré gouverneur-général de Cassel et des +états de Hesse. + +Le maréchal Mortier s'est mis en marche pour le Hanovre et pour +Hambourg, avec son corps d'armée. + +Le roi de Hollande a fait bloquer Hamelin. Il faut que cette guerre +soit la dernière, et que ses auteurs soient si sévèrement punis, que +quiconque voudra désormais prendre les armes contre le peuple Français, +sache bien, avant de s'engager dans une telle entreprise, quelles +peuvent en être les conséquences. + + + +Berlin, le 10 novembre 1806. + +_Trentième bulletin de la grande armée_. + +La place de Magdebourg s'est rendue le 8: le 9, les portes ont été +occupées par les troupes françaises. + +Seize mille hommes, près de huit cents pièces de canon, des magasins de +toute espèce tombent en notre pouvoir. + +Le prince Jérôme a fait bloquer la place de Glogau, capitale de la +Haute-Silésie, par le général de brigade Lefebvre, à la tête de deux +mille chevaux bavarois. La place a été bombardée le 8 par dix obusiers +servis par de l'artillerie légère. Le prince fait l'éloge de la conduite +de la cavalerie bavaroise. Le général Deroy, avec sa division, a investi +Glogau le 9: on est entré en pourparler pour sa reddition. + +Le maréchal Davoust est entré à Posen avec un corps d'armée le 10. Il +est extrêmement content de l'esprit qui anime les Polonais. Les agens +prussiens auraient été massacrés, si l'armée française ne les eût pris +sous sa protection. + +La tête de quatre colonnes russes, fortes chacune de quinze mille +hommes, entrait dans les états prussiens par Georgenbourg, Olita, Grodno +et Jalowka. Le 25 octobre, ces têtes de colonnes avaient fait deux +marches, lorsqu'elles reçurent la nouvelle de la bataille du 14 et des +événemens qui l'ont suivie; elles rétrogradèrent sur-le-champ. Tant de +succès, des événemens d'une si haute importance, ne doivent pas ralentir +en France les préparatifs militaires; on doit, au contraire, les +poursuivre avec une nouvelle énergie, non pour satisfaire une ambition +insatiable, mais pour mettre un terme à celle de nos ennemis. L'armée +française ne quittera pas la Pologne et Berlin que la Porte ne soit +rétablie dans toute son indépendance, et que la Valachie et la Moldavie +ne soient déclarées appartenant en toute suzeraineté à la Porte. + +L'armée française ne quittera point Berlin, que les possessions des +colonies espagnoles, hollandaises et françaises ne soient rendues, et la +paix générale faite. + +On a intercepté une malle de Dantzick, dans laquelle on a trouvé +beaucoup de lettres venant de Pétersbourg et de Vienne. Ou use à Vienne +d'une ruse assez simple pour répandre de faux bruits. Avec chaque +exemplaire des gazettes, dont le ton est fort réservé, on envoie, sous +la même enveloppe, un bulletin à la main, qui contient les nouvelles les +plus absurdes. On y lit que la France n'a plus d'armée en Italie; que +toute cette contrée est en feu; que l'état de Venise est dans le plus +grand mécontentement et a les armes à la main; que les Russes ont +attaqué l'armée française en Dalmatie, et l'ont complètement battue. + +Quelque fausses et ridicules que soient ces nouvelles, elles arrivent de +tant de côtés à la fois, qu'elles obscurcissent la vérité. Nous sommes +autorisés à dire que l'empereur a deux cent mille hommes en Italie, dont +quatre-vingt mille à Naples, et vingt-cinq mille en Dalmatie; que le +royaume de Naples n'a jamais été troublé que par des brigandages et des +assassinats; que le roi de Naples est maître de toute la Calabre; que +si les Anglais veulent y débarquer avec des troupes régulières, ils +trouveront a qui parler; que le maréchal Masséna n'a jamais eu que des +succès, et que le roi est tranquille dans sa capitale, occupé des soins +de son armée et de l'administration de son royaume; que le général +Marmont, commandant l'armée française en Dalmatie, a complètement battu +les Russes et les Monténégrins, entre lesquels la division règne; que +les Monténégrins accusent les Russes de s'être mal battus, et que les +Russes reprochent aux Monténégrins d'avoir fui; que de toutes les +troupes de l'Europe, les moins propres à faire la guerre en Dalmatie +sont certainement les troupes russes. Aussi y font-elles en général une +fort mauvaise figure. + +Cependant le corps diplomatique, endoctriné par ces fausses directions +données à Vienne à l'opinion, égare les cabinets par ses rapsodies. De +faux calculs s'établissent là-dessus; et comme tout ce qui est bâti sur +le mensonge et sur l'erreur tombe promptement en ruine, des entreprises +aussi mal calculées tournent à la confusion de leurs auteurs. +Certainement dans la guerre actuelle, l'empereur n'a pas voulu affaiblir +son armée d'Italie; il n'en a pas retiré un seul homme; il s'est +contenté de faire venir huit escadrons de cuirassiers, parce que les +troupes de cette arme sont inutiles en Italie. Ces escadrons ne sont pas +encore arrivés à Inspruck. Depuis la dernière campagne, l'empereur a, au +contraire, augmenté son armée d'Italie de quinze régimens qui étaient +dans l'intérieur, et de neuf régimens du corps du général Marmont. +Quarante mille conscrits, presque tous de la conscription de 1806, ont +été dirigés sur l'Italie; et par les états de situation de cette armée +au 1er novembre, vingt-cinq mille y étaient déjà arrivés. Quant +au peuple des états vénitiens, l'empereur ne saurait être que +très-satisfait de l'esprit qui l'anime. Aussi, S.M. s'occupe-t-elle des +plus chers intérêts des Vénitiens; aussi a-t-elle ordonné des travaux +pour réparer et améliorer leur port, et pour rendre la passe de Malmocco +propre aux vaisseaux de tout rang. + +Du reste, tous ces faiseurs de nouvelles en veulent beaucoup à nos +maréchaux et à nos généraux; il ont tué le maréchal Masséna à Naples; +ils ont tué en Allemagne le grand-duc de Berg, le maréchal Soult. Cela +n'empêche heureusement personne de se porter très-bien. + + + +Berlin. le 12 novembre 1806. + +Trente-unième bulletin de la grande armée. + +La garnison de Magdebourg a défilé le 11, à neuf heures du matin, devant +le corps d'armée du maréchal Ney. Nous avons vingt généraux, huit cents +officiers, vingt-deux mille prisonniers, parmi lesquels deux mille +artilleurs, cinquante-quatre drapeaux, cinq étendards, huit cents pièces +de canon, un million de poudre, un grand équipage de pont et un matériel +immense d'artillerie. + +Le colonel Gérard et l'adjudant-commandant Ricard ont présenté, ce +matin, à l'empereur, au nom des premier et quatrième corps, soixante +drapeaux qui ont été pris à Lubeck au corps du général prussien Blucher: +il y avait vingt-deux étendards; quatre mille chevaux tout harnachés, +pris dans cette journée, se rendent au dépôt de Potsdam. + +Dans le vingt-neuvième bulletin, on a dit que le corps du général +Blucher avait fourni seize mille prisonniers, parmi lesquels quatre +mille de cavalerie. On s'est trompé, il y avait vingt-un mille +prisonniers, parmi lesquels cinq mille hommes de cavalerie montés; de +sorte que, par le résultat de ces deux capitulations, nous avons cent +vingt drapeaux et étendards, et quarante-cinq mille prisonniers. Le +nombre des prisonniers qui ont été faits dans la campagne passe cent +quarante mille; le nombre des drapeaux pris passe deux cent cinquante; +le nombre des pièces de campagne prises devant l'ennemi et sur le champ +de bataille, passe huit cents; celui des pièces prises à Berlin et dans +les places qui se sont rendues, passe quatre mille. + +L'empereur a fait manoeuvrer hier sa garde à pied et à cheval, dans une +plaine aux portes de Berlin. La journée a été superbe. + +Le général Savary, avec sa colonne mobile, s'est rendu à Rostock, et y a +pris quarante ou cinquante bâtimens suédois sur leur lest: il les a fait +vendre sur-le-champ. + + + +Berlin, le 16 novembre 1806. + +_Trente-deuxième bulletin de la grande armée_. + +Après la prise de Magdebourg et l'affaire de Lubeck, la campagne contre +la Prusse se trouve entièrement finie. + +Voici quelle était la situation de l'armée prussienne en entrant en +campagne: Le corps du général Ruchel, dit de Westphalie, était composé +de trente-trois bataillons d'infanterie, de quatre compagnies de +chasseurs, de quarante-cinq escadrons de cavalerie, d'un bataillon +d'artillerie et de sept batteries, indépendamment des pièces de +régiment. Le corps du prince de Hohenlohe était composé de vingt-quatre +bataillons prussiens et de vingt-cinq bataillons saxons, de +quarante-cinq escadrons prussiens et de trente-six escadrons saxons, de +deux bataillons d'artillerie, de huit batteries prussiennes et de huit +batteries saxonnes. L'armée commandée par le roi en personne, était +composée d'une avant-garde de dix bataillons et de quinze escadrons, +commandée par le duc de Weimar, et de trois divisions; la première, +commandée par le prince d'Orange, était composée de onze bataillons +et de vingt escadrons; la seconde division, commandée par le général +Wartensleben, était composée de onze bataillons et de quinze escadrons; +la troisième division, commandée par le général Schmettau, était +composée de dix bataillons et de quinze escadrons. Le corps de réserve +de cette armée, que commandait le général Kalkreuth, était composé de +deux divisions, chacune de dix bataillons des régimens de la garde ou +d'élite, et de vingt escadrons. La réserve que commandait le prince +Eugène de Wurtemberg, était composée de dix-huit bataillons et de vingt +escadrons. Ainsi, le total général de l'armée prussienne était de cent +soixante bataillons et de deux cent trente-six escadrons, servie par +cinquante batteries, ce qui faisait, présens sous les armes, cent quinze +mille hommes d'infanterie, trente mille de cavalerie, et huit cents +pièces de canon, y compris les canons de bataillons; Toute cette armée +se trouvait à la bataille du 14, hormis le corps du duc de Weimar, qui +était encore sur Eisenach, et la réserve du prince de Wurtemberg; ce qui +porte les forces prussiennes qui se trouvaient à la batailles à cent +vingt-six mille hommes. De ces cent vingt-six mille hommes, pas un n'a +échappé. Du corps du duc de Weimar, pas un homme n'a échappé. Du corps +de réserve du duc de Wurtemberg, qui a été battu à Halle, pas un homme +n'est échappé. Ainsi, ces cent quarante-cinq mille hommes ont tous été +pris, blessés ou tués; tous les drapeaux, étendards, tous les canons, +tous les bagages, tous les généraux ont été pris, et rien n'a passé +l'Oder. Le roi, la reine, le général Kalkreuth, et à peine dix ou douze +officiers, voilà tout ce qui s'est sauvé. Il reste aujourd'hui au roi de +Prusse un régiment dans la place de Gros-Glogau qui est assiégée, un +à Breslau, un à Brieg, deux à Varsovie, et quelques régimens à +Koenigsberg, en tout à peu près quinze mille hommes d'infanterie et +trois ou quatre mille hommes de cavalerie. Une partie de ces troupes +est enfermée dans des places fortes. Le roi ne peut pas réunir à +Koenigsberg, où il s'est réfugié dans ce moment, plus de huit mille +hommes. Le souverain de Saxe a fait présent de son portrait au général +Lemarrois, gouverneur de Wittemberg, qui, se trouvant à Torgau, a remis +l'ordre dans une maison de correction, parmi six cents brigands qui +s'étaient armés et menaçaient de piller la ville. Le lieutenant Lebrun +a présenté hier à l'empereur quatre étendards de quatre escadrons +prussiens que commandait le général Pelet, et que le général Drouet a +fait capituler du côté de Lauembourg. Ils s'étaient échappés du corps du +général Blucher. Le major Ameil, à la tête d'un escadron du seizième de +chasseurs, envoyé par le maréchal Soult le long de l'Elbe, pour ramasser +tout ce qui pourrait s'échapper du corps du général Blucher, a fait un +millier de prisonniers, dont cinq cents hussards, et a pris une grande +quantité de bagages. + +Voici la position de l'armée française. La division des cuirassiers du +général d'Hautpoult, les divisions de dragons des généraux Grouchy et +Sahuc, la cavalerie légère du général Lasalle, faisant partie de la +réserve de cavalerie que le grand-duc de Berg avait à Lubeck, arrivent à +Berlin. La tête du corps du maréchal Ney, qui a fait capituler la place +de Magdebourg, est entrée aujourd'hui à Berlin. Les corps du prince de +Ponte-Corvo et du maréchal Soult sont en route pour venir à Berlin. +Le corps du maréchal Soult y arrivera le 20; celui du prince de +Ponte-Corvo, quelques jours après. Le maréchal Mortier est arrivé avec +le huitième corps à Hambourg, pour fermer l'Elbe et le Weser. Le général +Savary a été chargé du blocus de Hameln avec la division hollandaise. Le +corps du maréchal Lannes est à Thorn. Le corps du maréchal Augereau est +à Bromberg et vis-à-vis Graudentz. Le corps du maréchal Davoust est +en marche de Posen sur Varsovie, où se rend le grand-duc de Berg avec +l'autre partie de la réserve de cavalerie, composée des divisions +de dragons des généraux Beaumont, Klein et Beker, de la division de +cuirassiers du général Nansouty, et de la cavalerie légère du +général Milhaud. Le prince Jérôme, avec le corps des alliés, assiège +Gros-Glogau; son équipage de siège a été formé à Custrin. Une de ses +divisions investit Breslau. Il prend possession de la Silésie. Nos +troupes occupent le fort de Lenczyc, à mi-chemin de Posen à Varsovie; +on y a trouvé des magasins et de l'artillerie. Les Polonais montrent la +meilleure volonté, mais jusqu'à la Vistule ce pays est difficile; il y +a beaucoup de sable. Pour la première fois, la Vistule voit l'aigle +gauloise. L'empereur a désiré que le roi de Hollande retournât dans son +royaume pour veiller lui-même à sa défense. Le roi de Hollande a fait +prendre possession du Hanovre par le corps du général Mortier. Les +aigles prussiennes et les armes électorales en ont été ôtées ensemble. + + + +Berlin, le 1er novembre 1806. + +_Trente-troisième bulletin de la grande armée._ + +Une suspension d'armes a été signée hier à Charlottembourg. La saison +se trouvant avancée, cette suspension d'armes assoit les quartiers de +l'armée. Partie de la Pologne prussienne se trouve ainsi occupée par +l'armée française, et partie est neutre. + +(_Suit la teneur de cette suspension_). + + + +Berlin, le 31 novembre 1806. + +Message au sénat. + +«Sénateurs, nous voulons, dans les circonstances où se trouvent les +affaires générales de l'Europe, faire connaître, à vous et à la nation, +les principes que nous avons adoptés comme règle général. + +«Notre extrême modération, après chacune des trois premières guerres, a +été la cause de celle qui leur a succédé. C'est ainsi que nous avons +eu à lutter contre une quatrième coalition, neuf mois après que la +troisième avait été dissoute, neuf mois après ces victoires éclatantes +que nous avait accordées la providence, et qui devaient assurer un long +repos au continent. + +Mais un grand nombre de cabinets de l'Europe est plus tôt ou plus +tard influencé par l'Angleterre; et sans une solide paix avec cette +puissance, notre peuple ne saurait jouir des bienfaits qui sont le +premier but de nos travaux, l'unique objet de notre vie. Aussi, malgré +notre situation triomphante, nous n'avons été arrêtés, dans nos +dernières négociations avec l'Angleterre, ni par l'arrogance de son +langage, ni par les sacrifices qu'elle a voulu nous imposer. L'île de +Malte, à laquelle s'attachait pour ainsi dire l'honneur de cette guerre, +et qui, retenue par l'Angleterre au mépris des traités, en était la +première cause, nous l'avions cédée; nous avions consenti à ce qu'à la +possession de Ceylan et de l'empire du Myssoure, l'Angleterre joignît +celle du cap de Bonne-Espérance. + +Mais tous nos efforts ont dû échouer lorsque les conseils de nos ennemis +ont cessé d'être animés de la noble ambition de concilier le bien du +monde avec la prospérité présente de leur patrie, et la prospérité +présente de leur patrie avec une prospérité durable; et aucune +prospérité ne peut être durable pour l'Angleterre, lorsqu'elle sera +fondée sur une politique exagérée et injuste qui dépouillerait soixante +millions d'habitans, leurs voisins, riches et braves, de tout commerce +et de toute navigation. Immédiatement après la mort du principal +ministre de l'Angleterre, il nous fut facile de nous apercevoir que la +continuation des négociations n'avait plus d'autre objet que de couvrir +les trames de cette quatrième coalition, étouffée dès sa naissance. + +Dans cette nouvelle position, nous avons pris pour principes invariables +de notre conduite, de ne point évacuer ni Berlin, ni Varsovie, ni les +provinces que la force des armes a fait tomber en nos mains, avant +que la paix générale ne soit conclue; que les colonies espagnoles, +hollandaises et françaises ne soient rendues; que les fondemens de la +puissance ottomane ne soient raffermis, et l'indépendance absolue de +ce vaste empire, premier intérêt de notre peuple, irrévocablement +consacrée. Nous avons mis les îles britanniques en état de blocus, et +nous avons ordonné contre elles des dispositions qui répugnaient à +notre coeur. Il nous en a coûté de faire dépendre les intérêts des +particuliers de la querelle des rois, et de revenir, après tant d'années +de civilisation, aux principes qui caractérisent la barbarie des +premiers âges des nations. Mais nous avons été contraints, pour le bien +de nos alliés, à opposer à l'ennemi commun les mêmes armes dont il +se servait contre nous. Ces déterminations, commandées par un juste +sentiment de réciprocité, n'ont été inspirées ni par la passion, ni +par la haine. Ce que nous avons offert après avoir dissipé les trois +coalitions qui avaient tant contribué à la gloire de nos peuples, nous +l'offrons encore aujourd'hui que nos armes ont obtenu de nouveaux +triomphes. Nous sommes prêts à faire la paix avec l'Angleterre; nous +sommes prêts à la faire avec la Russie, avec la Prusse; mais elle ne +peut être conclue que sur des bases telles qu'elle ne permette à qui que +ce soit, de s'arroger aucun droit de suprématie à notre égard, qu'elle +rende les colonies a notre métropole, et qu'elle garantisse à notre +commerce et à notre industrie la prospérité à laquelle ils doivent +atteindre. Et si l'ensemble de ces dispositions éloigne de quelque temps +encore le rétablissement de la paix générale, quelque court que soit ce +retard, il paraîtra long à notre coeur. Mais nous sommes certains que +nos peuples apprécieront la sagesse de nos motifs politiques, qu'ils +jugeront avec nous qu'une paix partielle n'est qu'une trêve qui nous +fait perdre tous nos avantages acquis pour donner lieu à une nouvelle +guerre, et qu'enfin ce n'est que dans une paix générale que la France +peut trouver le bonheur. Nous sommes dans un de ces instans importans +pour la destinée des nations; et le peuple français se montrera digne de +celle qui l'attend. Le sénatus-consulte que nous avons ordonné de vous +proposer, et qui mettra à notre disposition, dans les premiers jours +de l'année, la conscription de 1807, qui, dans les circonstances +ordinaires, ne devrait être levée qu'au mois de septembre, sera exécuté +avec empressement par les pères, comme par les enfans. Et dans quel plus +beau moment pourrions-nous appeler aux armes les jeunes Français! ils +auront à traverser, pour se rendre à leurs drapeaux, les capitales de +nos ennemis et les champs de bataille illustrés par les victoires de +leurs aînés!» + + + +En notre camp Impérial de Berlin, le 21 novembre 1806. + +_Décret constitutif du blocus continental._ + +Napoléon, empereur des Français et roi d'Italie, considérant: + +1°. Que l'Angleterre n'admet point le droit des gens suivi +universellement par tous les peuples policés; + +2°. Qu'elle répute ennemi tout individu appartenant à l'état ennemi, et +fait en conséquence prisonniers de guerre, non-seulement les équipages +des vaisseaux armés en guerre, mais encore les équipages des vaisseaux +de commerce et des navires marchands, et même les facteurs du commerce +et les négocians qui voyagent pour les affaires de leur négoce; + +3°. Qu'elle étend aux bâtimens et marchandises du commerce et aux +propriétés des particuliers, le droit de conquête, qui ne peut +s'appliquer qu'à ce qui appartient à l'état ennemi; + +4°. Qu'elle étend aux villes et ports de commerce non fortifiés, aux +havres et aux embouchures des rivières, le droit de blocus, qui, d'après +la raison et l'usage de tous les peuples policés, n'est applicable +qu'aux places fortes; qu'elle déclare bloquées des places devant +lesquelles elle n'a pas même un seul bâtiment de guerre, quoiqu'une +place ne soit bloquée que quand elle est tellement investie, qu'on ne +puisse tenter de s'en approcher sans un danger imminent; qu'elle déclare +même en état de blocus des lieux que toutes ses forces réunies seraient +incapables de bloquer, des côtes entières et tout un empire; + +5°. Que cet abus monstrueux du droit de blocus n'a d'autre but que +d'empêcher les communications entre les peuples, et d'élever le commerce +et l'industrie de l'Angleterre sur la ruine de l'industrie et du +commerce du continent; + +6°. Que tel étant le but évident de l'Angleterre, quiconque fait sur le +continent le commerce des marchandises anglaises, favorise par-là ses +desseins et s'en rend le complice; + +7°. Que cette conduite de l'Angleterre, digne en tout des premiers âges +de la barbarie, a profité à cette puissance au détriment de toutes les +antres; + +8°. Qu'il est de droit naturel d'opposer à l'ennemi les armes dont il +se sert, et de le combattre de la même manière qu'il combat, lorsqu'il +méconnaît toutes les idées de justice et tous les sentimens libéraux, +résultat de la civilisation parmi les hommes; nous avons résolu +d'appliquer à l'Angleterre les usages qu'elle a consacrés dans sa +législation maritime. Les dispositions du présent décret seront +constamment considérées comme principe fondamental de l'empire, jusqu'à +ce que l'Angleterre ait reconnu que le droit de la guerre est un et le +même sur terre que sur mer; qu'il ne peut s'étendre ni aux propriétés +privées, quelles qu'elles soient, ni à la personne des individus +étrangers à la profession des armes, et que le droit de blocus doit +être restreint aux places fortes réellement investies par des forces +suffisantes. + +Nous avons en conséquence décrété et décrétons ce qui + +Art. 1er. Les Iles-Britanniques sont déclarées en état de blocus. + +2. Tout commerce et toute correspondance avec les Iles-Britanniques sont +interdits. + +En conséquence, les lettres ou paquets adressés ou en Angleterre ou à un +Anglais, ou écrits en langue anglaise, n'auront pas cours aux postes, et +seront saisis. + +3. Tout individu sujet de l'Angleterre, de quelque état et condition +qu'il soit, qui sera trouvé dans les pays occupés par nos troupes ou par +celles de nos alliés, sera fait prisonnier de guerre. + +4. Tout magasin, toute marchandise, toute propriété, de quelque nature +qu'elle puisse être, appartenant à un sujet de l'Angleterre, sera +déclaré de bonne prise. + +5. Le commerce des marchandises anglaises est défendu; et toute +marchandise appartenant à l'Angleterre, ou provenant de ses fabriques et +de ses colonies, est déclarée de bonne prise. + +6. La moitié du produit de la confiscation des marchandises et +propriétés déclarées de bonne prise par les articles précédens, sera +employée à indemniser les négocians des pertes qu'ils ont éprouvées par +la prise des bâtimens de commerce qui ont été enlevés par les croisières +anglaises. + +7. Aucun bâtiment venant directement de l'Angleterre ou des colonies +anglaises, ou y ayant été depuis la publication du présent décret, ne +sera reçu dans aucun port. + +3. Tout bâtiment qui, au moyen d'une fausse déclaration, contreviendra +à la disposition ci-dessus, sera saisi, et le navire et la cargaison +seront confisqués comme s'ils étaient propriété anglaise. + +9. Notre tribunal des prises de Paris est chargé du jugement définitif +de toutes les contestations qui pourront survenir dans notre empire ou +dans les pays occupés par l'armée française, relativement à l'exécution +du présent décret. Notre tribunal des prises à Milan sera chargé du +jugement définitif desdites contestations qui pourront survenir dans +l'étendue de notre royaume d'Italie. + +10. Communication du présent décret sera donnée, par notre ministre des +relations extérieures, aux rois d'Espagne, de Naples, de Hollande et +d'Étrurie, et à nos autres alliés dont les sujets sont victimes, comme +les nôtres, de l'injustice et de la barbarie de la législation maritime +anglaise. + +11. Nos ministres des relations extérieures, de la guerre, de la marine, +des finances, de la police, et nos directeurs-généraux des postes sont +chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution du présent décret. + +NAPOLÉON. + + + +Berlin, le 23 novembre 1806. + +_Trente-quatrième bulletin de la grande armée._ + +On n'a pas encore de nouvelles que la suspension d'armes, signée le +17, ait été ratifiée par le roi de Prusse, et que l'échange des +ratifications ait eu lieu. En attendant, les hostilités continuent +toujours, ne devant cesser qu'au moment de l'échange. + +Le général Savary, auquel l'empereur avait confié le commandement du +siège de Hameln, est arrivé le 19 à Ebersdorff, devant Hameln, a eu +une conférence, le 20, avec le général Lecoq et les généraux prussiens +enfermés dans cette place, et leur a fait signer une capitulation. +Neuf mille prisonniers, parmi lesquels six généraux, des magasins pour +nourrir dix mille hommes pendant six mois, des munitions de toute +espèce, une compagnie d'artillerie à cheval, et trois cents hommes à +cheval sont en notre pouvoir. + +Les seules troupes qu'avait le général Savary étaient un régiment +français d'infanterie légère, et deux régimens hollandais, que +commandait le général hollandais Dumonceau. + +Le général Savary est parti sur-le-champ pour Nienbourg, pour faire +capituler cette place, dans laquelle on croit qu'il y a deux ou trois +mille hommes de garnison. + +Un bataillon prussien de huit cents hommes, tenant garnison à +Czentoschau, à l'extrémité de la Pologne prussienne, a capitulé, le 18, +devant cent cinquante chasseurs du deuxième régiment, réunis à trois +cents Polonais confédérés qui se sont présentés devant cette place. La +garnison est prisonnière de guerre; il y a des magasins considérables. + +L'empereur a employé toute la journée à passer en revue l'infanterie du +quatrième corps d'armée, commandé par le maréchal Soult. Il a fait des +promotions et distribué des récompenses dans chaque corps. + + + +Posen, le 38 novembre 1806. + +_Trente-cinquième bulletin de la grande-armée._ + +L'empereur est parti de Berlin le 25, à deux heures du matin, et est +arrivé à Custrin le même jour, à dix heures du matin. Il est arrivé à +Meseritz le 26, et à Posen le 27, à dix heures du soir. Le lendemain, +S.M. a reçu les différens ordres des Polonais. Le maréchal du palais, +Duroc, a été jusqu'à Osterode, où il a vu le roi de Prusse, qui lui a +déclaré qu'une partie de ses états était occupée par les Russes, et +qu'il était entièrement dans leur dépendance; qu'en conséquence il +ne pouvait ratifier la suspension d'armes qu'avaient conclue ses +plénipotentiaires, parce qu'il ne pourrait pas en exécuter les +stipulations. S.M. se rendait à Koenigsberg. + +Le grand-duc de Berg, avec une partie de sa réserve de cavalerie et les +corps des maréchaux Davoust, Lannes et Augereau, est entré à Varsovie. +Le général russe Benigsen, qui avait occupé la ville avant l'approche +des Français, l'a évacuée, apprenant que l'armée française venait à lui +et voulait tenter un engagement. + +Le prince Jérôme, avec le corps des Bavarois, se trouve à Kalitsch. Tout +le reste de l'armée est arrivé à Posen, ou en marche par différentes +directions pour s'y rendre. Le maréchal Mortier marche sur Anklam, +Rostock et la Poméranie suédoise, après avoir pris possession des villes +Anséatiques. La reddition d'Hameln a été accompagnée d'événemens assez +étranges. Outre la garnison destinée à la défense de cette place, +quelques bataillons prussiens paraissent s'y être réfugiés après la +bataille du 14. L'anarchie régnait dans cette nombreuse garnison. Les +officiers étaient insubordonnés contre les généraux, et les soldats +contre les officiers. A peine la capitulation était-elle signée, que le +général Savary reçut une lettre du général Von Schoeler, à laquelle il +répondit. Pendant ce temps la garnison était insurgée, et le premier +acte de la sédition fut de courir aux magasins d'eaux-de-vie, de les +enfoncer et d'en boire outre mesure. Bientôt animés par ces boissons +spiritueuses, on se fusilla dans-les rues, soldats contre soldats, +soldats contre officiers, soldats contre bourgeois; le désordre était +extrême. Le général Von Schoeler envoya courrier sur courrier au général +Savary, pour le prier de venir prendre possession de la place avant le +moment fixé pour sa remise. Le général Savary accourut aussitôt, entra +dans la ville à travers une grêle de balles, fit filer tous les soldats +de la garnison par une porte, et les parqua dans une prairie. Il +assembla ensuite les officiers, leur fit connaître que ce qui arrivait +était un effet de la mauvaise discipline, leur fit signer leur cartel, +et rétablit l'ordre dans la ville. On croit que dans le tumulte, il y a +eu plusieurs bourgeois Posen, le 1er décembre 1806. + + + +_Trente-sixième bulletin de la grande armée._ + +Le quartier-général du grand-duc de Berg était le 27 à Lowiez. Le +général Benigsen, commandant l'armée russe, espérant empêcher les +Français d'entrer à Varsovie, avait envoyé une avant-garde border la +rivière de Bsura. Les avant-postes se rencontrèrent dans la journée du +26; les Russes furent culbutés. Le général Beaumont passa la Bsura à +Lowiez, rétablit le pont, tua ou blessa plusieurs hussards russes, fit +prisonniers plusieurs cosaques, et les poursuivit jusqu'à Blonic. Le +27, quelques coups de sabre furent donnés entre les grand'-gardes +de cavalerie; les Russes furent poursuivis; on leur fit quelques +prisonniers. Le 28, à la nuit tombante, le grand-duc de Berg, avec sa +cavalerie, entra à Varsovie. Le corps du maréchal Davoust y est entré +le 29. Les Russes avaient repassé la Vistule en brûlant le pont. Il est +difficile de peindre l'enthousiasme des Polonais. Notre entrée dans +cette grande ville était un triomphe, et les sentimens que les Polonais +de toutes les classes montrent depuis notre arrivée ne sauraient +s'exprimer. L'amour de la patrie et le sentiment national sont +non-seulement conservés eu entier dans le coeur du peuple, mais il a été +retrempé par le malheur; sa première passion, son premier désir est de +redevenir nation. Les plus riches sortent de leurs châteaux pour venir +demander à grands cris le rétablissement de la nation, et offrir +leurs enfans, leur fortune, leur influence. Ce spectacle est vraiment +touchant. Déjà ils ont partout repris leur ancien costume, leurs +anciennes habitudes. Le trône de Pologne se rétablira-t-il, et cette +grande nation reprendra-t-elle son existence et son indépendance? Du +fond du tombeau renaîtra-t-elle à la vie? Dieu seul, qui tient dans ses +mains les combinaisons de tous les événemens, est l'arbitre de ce grand +problème politique; mais certes il n'y eut jamais d'événement plus +mémorable, plus digne d'intérêt, et, par une correspondance de sentimens +qui fait l'éloge des Français, des traînards qui avaient commis quelque +excès dans d'autres pays, ont été touchés du bon accueil du peuple, +et n'ont eu besoin d'aucun effort pour se bien comporter. Nos soldats +trouvent que les solitudes de la Pologne contrastent avec les campagnes +riantes de leur patrie; mais ils ajoutent aussitôt: _Ce sont de bonnes +gens que les Polonais._ Ce peuple se montre vraiment sous des couleurs +intéressantes. + + + +Au quartier impérial de Posen, le 2 décembre 1806. + +_Proclamation à la grande armée._ + +Soldats! + +«Il y a aujourd'hui un an, à cette heure même, que vous étiez sur +le champ mémorable d'Austerlitz. Les bataillons russes, épouvantés, +fuyaient en déroute, ou, enveloppés, rendaient les armes à leurs +vainqueurs. Le lendemain ils firent entendre des paroles de paix; mais +elles étaient trompeuses. A peine échappés par l'effet d'une générosité +peut-être condamnable, aux désastres de la troisième coalition, ils +en ont ourdi une quatrième. Mais l'allié, sur la tactique duquel ils +fondaient leur principale espérance, n'est déjà plus. Ses places fortes, +ses capitales, ses magasins, ses arsenaux, deux cent quatre-vingts +drapeaux, sept cents pièces de bataille, cinq grandes places de guerre, +sont en notre pouvoir. L'Oder, la Wartha, les déserts de la Pologne, les +mauvais temps de la saison n'ont pu vous arrêter un moment. Vous avez +tout bravé, tout surmonté; tout a fui à votre approche. C'est en vain +que les Russes ont voulu défendre la capitale de cette ancienne et +illustre Pologne; l'aigle française plane sur la Vistule. Le brave +et infortuné Polonais, en vous voyant, croit revoir les légions de +Sobieski, de retour de leur mémorable expédition. + +«Soldats, nous ne déposerons point les armes que la paix générale n'ait +affermi et assuré la puissance de nos alliés, n'ait restitué à notre +commerce sa liberté et ses colonies. Nous avons conquis sur l'Elbe +et l'Oder, Pondichery, nos établissemens des Indes, le cap de +Bonne-Espérance et les colonies espagnoles. Qui donnerait le droit de +faire espérer aux Russes de balancer les destins? Qui leur donnerait le +droit de renverser de si justes desseins? Eux et nous ne sommes-nous pas +les soldats d'Austerlitz?» + +NAPOLÉON. + + + +De notre camp impérial de Posen, le 2 décembre 1806. + +_Ordre du jour._ + +Napoléon, empereur des Français et roi d'Italie, + +Avons décrété et décrétons ce qui suit: + +Art. 1er. Il sera établi sur l'emplacement de la Madelaine de notre +bonne ville de Paris, aux frais du trésor et de notre couronne, +un monument dédié à la grande armée, portant sur le frontispice: +_L'empereur Napoléon aux soldats de la grande armée._ + +2. Dans l'intérieur du monument seront inscrits, sur des tables de +marbre, les noms de tous les hommes, par corps d'armée et par régiment, +qui ont assisté aux batailles d'Ulm, d'Austerlitz et de Jena; et sur des +tables d'or massif, les noms de tous ceux qui sont morts sur les champs +de bataille. Sur des tables d'argent sera gravée la récapitulation, par +département, des soldats que chaque département a fournis à la grande +armée. + +3. Autour de la salle seront sculptés des bas-reliefs où seront +représentés les colonels de chacun des régimens de la grande armée avec +leurs noms; ces bas-reliefs seront faits de manière que les colonels +soient groupés autour de leurs généraux de division et de brigade par +corps d'armée. Les statues en marbre des maréchaux qui ont commandé des +corps ou qui ont fait partie de la grande armée, seront placées dans +l'intérieur de la salle. + +3. Les armures, statues, monumens de toutes espèces, enlevés par la +grande armée dans ces deux campagnes; les drapeaux, étendards et +tymbales conquis par la grande armée, avec les noms des régimens ennemis +auxquels ils appartenaient, seront déposés dans l'intérieur du monument. + +5. Tous les ans, aux anniversaires des batailles d'Austerlitz et de +Jena, le monument sera illuminé, et il sera donné vu concert, précédé +d'un discours sur les vertus nécessaires au soldat, et d'un éloge de +ceux qui périrent sur le champ de bataille dans ces journées mémorables. +Un mois avant, un concours sera ouvert pour recevoir la meilleure +pièce de musique analogue aux circonstances. Une médaille d'or de cent +cinquante doubles Napoléons, sera donnée aux auteurs de chacune de ces +pièces qui auront remporté le prix. Dans les discours et odes, il est +expressément défendu de faire aucune mention de l'empereur. + +6. Notre ministre de l'intérieur ouvrira sans délai un concours +d'architecture pour choisir le meilleur projet pour l'exécution de ce +monument. Une des conditions du prospectus sera de conserver la partie +du bâtiment de la Madelaine qui existe aujourd'hui, et que la dépense ne +dépasse pas trois millions. Une commission de la classe des beaux-arts +de notre institut sera chargée de faire un rapport à notre ministre +de l'intérieur, avant le mois de mars 1807, sur les projets soumis au +concours. Les travaux commenceront le 1er mai, et devront être achevés +avant l'an 1809. Notre ministre de l'intérieur sera chargé de tous les +détails relatifs à la construction du monument, et le directeur-général +de nos musées, de tous les détails des bas-reliefs, statues et tableaux. + +7. Il sera acheté cent mille francs de rente en inscriptions sur le +grand-livre, pour servir à la dotation du monument et à son entretien +annuel. + +8. Une fois le monument construit, le grand-conseil de la légion +d'honneur sera spécialement chargé de sa garde, de sa conservation, et +de tout ce qui est relatif au concours annuel. + +9. Notre ministre de l'intérieur et l'intendant des biens de notre +couronne, sont chargés de l'exécution du présent décret. + +NAPOLÉON. + + + +Posen, le 2 décembre 1806. + +_Trente-Septième bulletin de la grande armée._ + +Le fort de Czentoschau a capitulé. Six cents hommes qui en formaient +la garnison, trente bouches à feu, des magasins sont tombés en notre +pouvoir. Il y a un trésor formé de beaucoup d'objets précieux, que la +dévotion des Polonais avait offerts à une image de la vierge, qui est +regardée comme la patronne de la Pologne. Ce trésor avait été mis sous +le séquestre, mais l'empereur a ordonné qu'il fût rendu. La partie de +l'armée qui est à Varsovie continue à être satisfaite de l'esprit qui +anime cette grande capitale. La ville de Posen a donné aujourd'hui un +bal à l'empereur. S.M. y a passé une heure. Il y a eu aujourd'hui un _Te +Deum_ pour l'anniversaire du couronnement de l'empereur. + + + +Posen, le 5 décembre 1806. + +_Trente-huitième bulletin de la grande armée._ + +Le prince Jérôme, commandant l'armée des alliés, après avoir resserré le +blocus de Glogau et fait construire des batteries autour de cette place, +se porta avec les divisions bavaroises, Wrede et Deroi, du côté de +Kalistch à la rencontre des Russes, et laissa le général Vandamme et +le corps wurtembergeois continuer le siége de Glogau. Des mortiers +et plusieurs pièces de canon arrivèrent le 29 novembre. Ils furent +sur-le-champ mis en batterie, et après quelques heures de bombardement, +la place s'est rendue, et la capitulation a été signée. + +Les troupes alliées du roi de Wurtemberg se sont bien montrées. Deux +mille cinq cents hommes, des magasins assez considérables de biscuits, +de blé, de poudre, près de deux cents pièces de canon sont les résultats +de cette conquête importante, surtout par la bonté de ses fortifications +et par sa situation. C'est la capitale de la basse Silésie. Les Russes +ayant refusé la bataille devant Varsovie, ont repassé la Vistule. Le +grand-duc de Berg l'a passée après eux; il s'est emparé du faubourg de +Praga. Il les poursuit sur le Bug. L'empereur a donné en conséquence +l'ordre au prince Jérôme, de marcher par sa droite sur Breslaw, et de +cerner cette place, qui ne tardera pas de tomber en notre pouvoir. Les +sept places de la Silésie seront successivement attaquées et bloquées. +Vu le moral des troupes qui s'y trouvent, aucune ne fait présumer une +longue résistance. Le petit fort de Culmbach, nommé _Plassembourg_, +avait été bloqué par un bataillon bavarois: muni de vivres pour +plusieurs mois, il n'y avait pas de raison pour qu'il se rendît. +L'empereur a fait préparer à Cronach et à Forcheim des pièces +d'artillerie pour battre ce fort et l'obliger à se rendre. Le 24 +novembre, vingt-deux pièces étaient en batterie, ce qui a décidé le +commandant à livrer la place. M. de Beker, colonel du sixième régiment +d'infanterie de ligne Bavarois, et commandant le blocus, a montré de +l'activité et du savoir-faire dans cette circonstance. L'anniversaire de +la bataille d'Austerlitz et du couronnement de l'empereur, a été célébré +à Varsovie avec le plus grand enthousiasme. + + + +Posen, le 7 décembre 1806. + +_Trente-neuvième bulletin de la grande armée._ + +Le général Savary, après avoir pris possession d'Hameln, s'est porté +sur Nienbourg. Le gouverneur faisait des difficultés pour capituler. Le +général Savary entra dans la place, et après quelques pourparlers, il +conclut la capitulation. Un courrier vient d'arriver, apportant la +nouvelle à l'empereur que les Russes ont déclaré la guerre à la Porte; +que Choczin et Bender sont cernés par leurs troupes, qu'ils ont passé +à l'improviste le Dniester, et poussé jusqu'à Jassy. C'est le général +Michelson qui commande l'armée russe en Valachie. L'armée russe, +commandée par le général Benigsen, a évacué la Vistule, et paraît +décidée à s'enfoncer dans les terres. Le maréchal Davoust a passé +la Vistule, et a établi son quartier-général en avant de Praga; ses +avant-postes sont sur le Bug. Le grand-duc de Berg est toujours à +Varsovie. L'empereur a toujours son quartier-général à Posen. + + + +Posen, le 9 décembre 1806. + +_Quarantième bulletin de la grande armée._ + +Le maréchal Ney a passé la Vistule, et est entré le 6 à Thorn. Il se +loue particulièrement du colonel Savary, qui, à la tête du +quatorzième régiment d'infanterie, et des grenadiers et voltigeurs +du quatre-vingt-seizième et du sixième d'infanterie légère, passa le +premier la Vistule. Il eut à Thorn un engagement avec les Prussiens, +qu'il força, après un léger combat, d'évacuer la ville. Il leur tua +quelques hommes et leur fit vingt prisonniers. + +Cette affaire offre un trait remarquable. La rivière large de quatre +cents toises, charriait des glaçons. Le bateau qui portait notre +avant-garde, retenu par les glaces, ne pouvait avancer; de l'autre rive, +des bateliers polonais s'élancèrent au milieu d'une grêle de balles pour +le dégager. Les bateliers prussiens voulurent s'y opposer: une lutte à +coups de poing s'engagea entre eux. Les bateliers polonais jetèrent les +prussiens à l'eau, et guidèrent nos bateaux jusqu'à la rive droite. +L'empereur a demandé le nom de ces braves gens pour les récompenser. + +L'empereur a reçu aujourd'hui la députation de Varsovie, composée de +MM. Gutakouski, grand-chambellan de Lithuanie, chevalier des ordres de +Pologne; Gorzenski, lieutenant-général, chevalier des ordres de +Pologne; Lubienski, chevalier des ordres de Pologne; Alexandre Potocki; +Rzetkowki, chevalier de l'ordre de Saint-Stanislas; Luszewki. + + + +Posen, le 14 décembre 1806. + +_Quarante-unième bulletin de la grande armée._ + +Le général de brigade Belair, du corps du maréchal Ney, partit de +Thorn le 9 de ce mois, et se porta sur Galup. Le sixième, bataillon +d'infanterie légère et le chef d'escadron Schoeni, avec soixante hommes +du troisième de hussards, rencontrèrent un parti de quatre cents chevaux +ennemis. Ces deux avant-postes en vinrent aux mains. Les Prussiens +perdirent un officier et cinq dragons faits prisonniers, et eurent +trente hommes tués, dont les chevaux restèrent en notre pouvoir. +Le maréchal Ney se loue beaucoup du chef d'escadron Schoeni. Nos +avant-postes de ce côté arrivent jusqu'à Strasbourg. + +Le 11, à six heures du matin, la canonnade se fît entendre du côté du +Bug. Le maréchal Davoust avait fait passer cette rivière au général +de brigade Gauthier, à l'embouchure de la Wrka, vis-à-vis le village +d'Okunin. + +Le vingt-cinquième de ligne et le quatre-vingt-neuvième étant passés, +s'étaient déjà couverts par une tête de pont, et s'étaient portés une +demi-lieue en avant, au village de Pomikuwo, lorsqu'une division russe +se présenta pour enlever ce village; elle ne fit que des efforts +inutiles, fut repoussée, et perdit beaucoup de monde. Nous avons eu +vingt hommes tué ou blessés. + +Le pont de Thorn, qui est sur pilotis, est rétabli; on relève les +fortifications de cette place. Le pont de Varsovie, au faubourg de +Praga, est terminé; c'est un pont de bateaux. On fait au faubourg de +Praga un camp retranché; le général du génie Chasseloup dirige en chef +ces travaux. + +Le 10, le maréchal Augereau a passé la Vistule entre Zakroczym et +Utrata. Ses détachemens travaillent sur la rive droite à se couvrir par +des retranchemens. Les Russes paraissent avoir des forces à Pultusk. + +Le maréchal Bessières débouche de Thorn avec le second corps de la +réserve de cavalerie, composé de la division de cavalerie légère du +général Tilly, des dragons des généraux Grouchy et Sahuc, et des +cuirassiers du général d'Hautpoult. + +MM. de Lucchesini et de Zastrow, plénipotentiaires du roi de Prusse, ont +passé le 10 à Thorn pour se rendre à Koenigsberg auprès de leur maître. + +Un bataillon prussien de Klock a déserté tout entier du village de Brok. +Il s'est dirigé par différens chemins sur nos postes. Il est composé en +partie de Prussiens et de Polonais. Tous sont indignés du traitement +qu'ils reçoivent des Russes. «Notre prince nous a vendus aux Russes, +disent-ils; nous ne voulons point aller avec eux.» + +L'ennemi a brûlé les beaux faubourgs de Breslaw, beaucoup de femmes +et d'enfans ont péri dans cet incendie. Le prince Jérôme a donné des +secours à ces malheureux habitans. L'humanité l'a emporté sur les lois +de la guerre qui ordonnent de repousser dans une place assiégée les +bouches inutiles que l'ennemi veut en éloigner. Le bombardement était +commencé. + +Le général Gouvion est nommé gouverneur de Varsovie. + + + +Posen, le 15 décembre 1806. + +_Quarante-deuxième bulletin de la grande armée._ + +Le pont sur la Narew, à son embouchure dans le Bug, est terminé. La tête +de pont est finie et armée de canons. + +Le pont sur la Vistule, entre Zakroczym et Utrata, auprès de +l'embouchure du Bug, est également terminé. La tête de pont, armée d'un +grand nombre de batteries, est un ouvrage très-redoutable. + +Les armées russes viennent sur la direction de Grodno et sur celle de +Bielk, en longeant la Narew et le Bug. Le quartier-général d'une de +leurs divisions, était le 10 à Pultusk sur la Narew. + +Le général Dulauloi est nommé gouverneur de Thorn. + +Le huitième corps de la grande armée, que commande le maréchal Mortier, +s'avance; il a sa droite à Stettin, sa gauche à Rostock, et son +quartier-général à Anklain. Les grenadiers de la réserve du général +Oudinot arrivent à Custrin. + +La division des cuirassiers, nouvellement formée sous le commandement +du général Espagne, arrive à Berlin. La division italienne du général +Lecchi se réunit à Magdebourg. + +Le corps du grand-duc de Bade est à Stettin; sous quinze jours il +pourra entrer en ligne. Le prince héréditaire a constamment suivi le +quartier-général, et s'est trouvé à toutes les affaires. + +Le division polonaise de Zayonschek, qui a été organisée à Haguenau, et +qui est forte de six mille hommes, est à Leipsick, pour y former son +habillement. + +S.M. a ordonné de lever dans les états prussiens au-delà de l'Elbe, un +régiment qui se réunira à Munster. Le prince de Hohenzollern-Sigmaringen +est nommé colonel de ce corps. + +Une division de l'armée de réserve du général Kellermann est partie de +Mayence. La tête de cette division est déjà arrivée à Magdebourg. + +La paix avec l'électeur de Saxe et le duc de Saxe-Weimar a été signée à +Posen. + +Tous les princes de Saxe ont été admis dans la confédération du Rhin. + +S.M. a désapprouvé la levée des contributions frappées sur les Etats de +Saxe-Gotha et Saxe-Meinungen, et a ordonné de restituer ce qui a été +perçu. Ces princes n'ayant point été en guerre avec la France, et +n'ayant point fourni de contingent à la Prusse, ne devaient point être +sujets à des contributions de guerre. + +L'armée a pris possession du pays de Mecklembourg. C'est une suite du +traité signé à Schwerin le 25 octobre 1805. Par ce traité, le prince de +Mecklembourg avait accordé passage sur son territoire aux troupes russes +commandées par le général Tolstoy. + +La saison étonne les habitans de la Pologne. Il ne gèle point. Le soleil +parait tous les jours, et il fait encore un temps d'automne. + +L'empereur part cette nuit pour Varsovie. + + + +Kutno, le 17 décembre 1806. + +_Quarante-troisième bulletin de la grande armée._ + +L'empereur est arrivé à Kutno à une heure après midi, ayant voyagé toute +la nuit dans des calèches du pays, le dégel ne permettant pas de se +servir de voitures ordinaires. La calèche dans laquelle se trouvait le +grand-maréchal du palais, Duroc, a versé. Cet officier a été grièvement +blessé à l'épaule, sans cependant aucune espèce de danger. Cela +l'obligera à garder le lit huit à dix jours. + +Les têtes de pont de Prag, de Zakroczym, de la Narew et de Thorn, +acquièrent tous les jours un nouveau degré de force. + +L'empereur sera demain à Varsovie. + +La Vistule étant extrêmement large, les ponts ont partout trois à quatre +cents toises; ce qui est un travail très-considérable. + + + +Varsovie, le 21 décembre 1806. + +_Quarante-quatrièmes bulletin de la grande armée._ + +L'empereur a visité hier les travaux de Prag. Huit belles redoutes +palissadées et fraisées, ferment une enceinte de quinze mille toises, et +trois fronts bastionnés de six cents toises de développement, forment le +réduit d'un camp retranché. + +La Vistule est une des plus grandes rivières qui existent. + +Le Bug, qui est comparativement beaucoup plus petit, est cependant +beaucoup plus fort que la Seine. Le pont sur ce dernier fleuve est +entièrement terminé. Le général Gauthier, avec les vingt-cinquième et +quatre-vingt-cinquième régimens d'infanterie, occupe la tête du pont, +que le général Chasseloup a fait fortifier avec intelligence; de manière +que cette tête de pont, qui n'a cependant que quatre cents toises de +développement, se trouvant appuyée à des marais et à la rivière, entoure +un camp retranché qui peut renfermer, sur la rive droite, toute une +armée à l'abri de toute attaque de l'ennemi. Une brigade de cavalerie +légère de la réserve a tous les jours de petites escarmouches avec la +cavalerie russe. + +Le 18, le maréchal Davoust sentit la nécessité, pour rendre son camp +sur la rive droite meilleur, de s'emparer d'une petite île située à +l'embouchure de la Wrka. L'ennemi reconnut l'importance de ce poste. +Une vive fusillade d'avant-garde s'engagea, mais la victoire et l'île, +restèrent aux Français. Notre perte a été de peu d'hommes blessés. +L'officier de génie Clouet, jeune homme de la plus grande espérance, a +eu une balle dans la poitrine. Le 19, un régiment de cosaques, soutenu +par des hussards russes, essaya d'enlever la grand'garde de la brigade +de cavalerie légère placée en avant de la tête du pont du Bug; mais la +grand'garde s'était placée de manière à être à l'abri d'une surprise. Le +1er d'hussards sonna à cheval. Le colonel se précipita à la tête d'un +escadron, et le treizième s'avança pour le soutenir. L'ennemi fut +culbuté. Nous avons eu dans cette petite affaire trois ou quatre hommes +blessés, mais le colonel des cosaques a été tué. Une trentaine d'hommes +et vingt-cinq chevaux sont restés en notre pouvoir. Il n'y a rien de si +lâche et de si misérable que les cosaques; c'est la honte de la nature +humaine. Ils passent le Bug et violent chaque jour la neutralité de +l'Autriche, pour piller une maison en Galicie, ou pour se faire donner +un verre d'eau-de-vie, dont ils sont très-friands; mais notre cavalerie +légère est familiarisée, depuis la dernière campagne, avec la manière +de combattre ces misérables, qui peuvent arrêter par leur nombre et +le tintamarre qu'ils font en chargeant, des troupes qui n'ont pas +l'habitude de les voir, mais, quand on les connaît, deux mille de ces +malheureux ne sont pas capables de charger un escadron qui les attend de +pied ferme. + +Le maréchal Augereau a passé la Vistule à Utrata. Le général Lapisse est +entré à Plousk, et en a chassé l'ennemi. + +Le maréchal Soult a passé la Vistule à Vizogrod. + +Le maréchal Bessières est arrivé le 18 à Kikol avec le second corps +de réserve de cavalerie. La tête est arrivée à Siepez, Différentes +rencontres de cavalerie avaient eu lieu avec des hussards prussiens, +dont bon nombre a été pris. La rive droite de la Vistule se trouve +entièrement nettoyée. + +Le maréchal Ney, avec son corps d'armée, appuie le maréchal Bessières. +Il était arrivé le 18 à Rypin. Il avait lui-même sa droite appuyée par +le maréchal prince de Ponte-Corvo. + +Tout se trouve donc en mouvement. Si l'ennemi persiste à rester dans sa +position, il y aura une bataille dans peu de jours. Avec l'aide de Dieu, +l'issue n'en peut être incertaine. L'armée russe est commandée par le +maréchal Kamenskoy, vieillard de soixante-quinze ans. Il a sous lui les +généraux Benigsen et Buxhowden. + +Le général Michelson est décidèrent entré en Moldavie. Des rapports +assurent qu'il est entré le 29 novembre à Yassi. On assuré même qu'un de +ses généraux a pris d'assaut Bender, et a tout passé au fil de l'épée. +Voilà donc une guerre déclarée à la Porte sans prétexte ni raison; mais +on avait jugé à Saint-Pétersbourg que le moment où la France et +la Prusse, les deux puissances les plus intéressées à maintenir +l'indépendance de la Turquie, étaient aux mains, devenait le moment +favorable pour assujettir cette puissance. Les événemens d'un mois ont +déconcerté ces calculs, et la Porte leur devra sa conservation. + +Le grand-duc de Berg est malade de la fièvre. Il va mieux. Le temps est +doux comme à Paris au mois d'octobre, et humide, ce qui rend les chemins +difficiles. On est parvenu à se procurer une assez grande quantité de +vin pour soutenir la force du soldat. + +Le palais des rois de Pologne est beau et bien meublé. Il y a à Varsovie +un grand nombre de beaux palais et de belles maisons. Nos hôpitaux y +sont bien établis, ce qui n'est pas un petit avantage dans ce pays. +L'ennemi paraît avoir beaucoup de malades; il a aussi beaucoup de +déserteurs. On ne parle pas des Prussiens, car même des colonnes +entières ont déserté pour ne pas être, sous les Russes, obligés de +dévorer de continuels affronts. + + + +Haluski, le 27 décembre 1806. + +_Quarante-cinquième bulletin de la grande armée._ + +Le général russe Benigsen commandait une armée que l'on évaluait à +soixante mille hommes. Il avait d'abord le projet de couvrir Varsovie, +mais la renommée des événemens qui s'étaient passés en Prusse lui porta +conseil, et il prit le parti de se retirer sur la frontière russe. Sans +presque aucun engagement, les armées françaises entrèrent dans Varsovie, +passèrent la Vistule et occupèrent Prag. Sur ces entrefaites, le +feld-maréchal Kaminski arriva à l'armée russe au moment même où la +jonction du corps de Benigsen avec celai de Buxhowden, s'opérait. +Il s'indignait de la marche rétrograde des Russes. Il crut qu'elle +compromettait l'honneur des armes de sa nation, et il marcha en +avant. La Prusse faisait instances sur instances, se plaignant qu'on +l'abandonnait après lui avoir promis de la soutenir, et disant que le +chemin de Berlin n'était ni par Grodno, ni par Olita, ni par Brezsc; que +ses sujets se désaffectionnaient; que l'habitude de voir le trône de +Berlin occupé par des Français était dangereuse pour elle et favorable à +l'ennemi. Non-seulement le mouvement rétrograde des Russes cessa, mais +ils se reportèrent en avant. Le 5 décembre, le général Benigsen rétablit +son quartier-général à Pultusk. Les ordres étaient d'empêcher les +Français de passer la Narew, de reprendre Prag, et d'occuper la Vistule +jusqu'au moment où l'on pourrait effectuer des opérations offensives +d'une plus grande importance. + +La réunion, des généraux Kaminski, Buxhowden et Benigsen, fut célébrée +au château de Sierock par des réjouissances et des illuminations, qui +furent aperçues du haut des tours de Varsovie. + +Cependant, au moment même où l'ennemi s'encourageait par des fêtes, la +Narew se passait; huit cents Français jetés de l'autre côté de cette +rivière, à l'embouchure de la Wrka, s'y retranchèrent cette même nuit; +et lorsque l'ennemi se présenta le matin pour, les rejeter dans la +rivière, il n'était plus temps; ils se trouvaient à l'abri de tout +événement. + +Instruit de ce changement survenu dans les opérations de l'ennemi, +l'empereur partit de Posen le 16. Au même moment, il avait mis en +mouvement son armée. Tout ce qui revenait des discours des Russes +faisait comprendre qu'ils voulaient reprendre l'offensive. + +Le maréchal Ney était depuis plusieurs jours maître de Thorn. Il réunit +son corps d'armée à Gallup. Le maréchal Bessières, avec le deuxième +corps de la cavalerie de la réserve, composé des divisions de dragons +des généraux Sahuc et Grouchy, et de la division des cuirassiers +d'Hautpoult, partit de Thorn pour se porter sur Biezan. Le maréchal +prince de Ponte-Corvo partit avec son corps d'armée pour le soutenir. +Le maréchal Soult passait la Vistule vis à vis de Plock, le maréchal +Augereau la passait vis à vis de Zakroczym, où l'on travaillait à force +à établir un pont. Celui de la Narew se poussait aussi vivement. + +Le 22, le pont de la Narew fut terminé. Toute la réserve de cavalerie +passa sur-le-champ la Vistule à Prag, pour se rendre sur la Narew. Le +maréchal Davoust y réunit tout son corps. Le 23, à une heure du matin, +l'empereur partit de Varsovie, et passa la Narew à neuf heures. Après +avoir reconnu l'Wrka et les retranchemens considérables qu'avait élevés +l'ennemi, il fit jeter un pont au confluent de la Narew et de l'Wrka. Ce +pont fut jeté en deux heures par les soins du général d'artillerie. + +_Combat de nuit de Czarnowo._ + +La division Morand passa sur-le-champ pour aller s'emparer des +retranchemens de l'ennemi près du village de Czarnowo. Le général de +brigade Marulaz la soutenait avec sa cavalerie légère. La division de +dragons du général Beaumont passa immédiatement après. La canonnade +s'engagea à Czarnowo. Le maréchal Davoust fît passer le général Petit +avec le douzième de ligne pour enlever les redoutes du pont. La nuit +vint, on dut achever toutes les opérations au clair de la lune; et a +deux heures du matin, l'objet que se proposait l'empereur fut rempli. +Toutes les batteries du village de Czarnowo furent enlevées; celles du +pont furent prises; quinze mille Hommes qui les défendaient furent mis +en déroute, malgré leur vive résistance. + +Quelques prisonniers et six pièces de canon restèrent en notre pouvoir. +Plusieurs généraux ennemis furent blesses. De notre côté, le général de +brigade Boussard a été légèrement blessé. Nous avons eu peu de morts, +mais près de deux cents blessés. Dans le même temps, à l'autre extrémité +de la ligne d'opérations, le maréchal Ney culbutait les restes de +l'armée prussienne, et les jetait dans les bois de Lauterburg, en leur +faisant éprouver une perte notable. Le maréchal Bessières avait une +brillante affaire de cavalerie, cernait trois escadrons de hussards +qu'il faisait prisonniers, et enlevait plusieurs pièces de canon. + +_Combat de Nasielsk._ + +Le 24, la réserve de cavalerie et le corps du maréchal Davoust +se dirigèrent sur Nasielsk. L'empereur donna le commandement de +l'avant-garde au général Rapp. Arrivé à une lieue de Nasielsk, on +rencontra l'avant-garde ennemie. + +Le générai Lemarrois partit avec deux régimens de dragons, pour tourner +un grand bois et cerner celle avant-garde. Ce mouvement, fut exécuté +avec promptitude. Mais l'avant-garde ennemie, voyant l'armée française +ne faire aucun mouvement pour avancer, soupçonna quelque projet et ne +tint pas. Cependant il se fît quelques charges, dans l'une desquelles +fut pris le major Ourvarow, aide-de-camp de l'empereur de Russie. +Immédiatement après, un détachement arriva sur la petite ville de +Nasielsk. La canonnade devint vive. La position de l'ennemi était bonne; +il était retranché par des marais et des bois. Le maréchal Kaminski +commandait lui-même. Il croyait pouvoir passer la nuit dans cette +position, en attendant que d'autres colonnes vinssent le joindre. Vain +calcul; il en fut chassé, et mené tambour battant pendant plusieurs +lieues. Quelques généraux russes furent blessés, plusieurs colonels +faits prisonniers, et plusieurs pièces de canon prises. Le colonel +Beker, du huitième régiment de dragons, brave officier, a été blesse +mortellement. + +_Passage de Wrka_ + +Au même moment, le général Nansouty, avec la division Klein et une +brigade de cavalerie légère, culbutait, en avant de Kursomb, les +cosaques et la cavalerie ennemie, qui avait passé l'Wrka sur ce point, +et traversait là cette rivière. Le septième corps d'armée, que commande +le maréchal Augereau, effectuait son passage de l'Wrka à Kursomb, et +culbutait les quinze mille hommes qui la défendaient. Le passage du pont +fut brillant. Le quatorzième de ligne l'exécuta en colonnes serrées, +pendant que le seizième d'infanterie légère établissait une vive +fusillade sur la rive droite. A peine le quatorzième eut-il débouché +du pont, qu'il essuya une charge de cavalerie, qu'il soutint avec +l'intrépidité ordinaire à l'infanterie française; mais un malheureux +lancier pénétra jusqu'à la tête du régiment, et vint percer d'un coup de +lance le colonel qui tomba raide mort. C'était un brave soldat; il était +digne de commander un si brave corps. Le feu à bout portant qu'exécuta +son régiment, et qui mit la cavalerie ennemie dans le plus grand +désordre, fut le premier des honneurs rendus à sa mémoire. + +Le 25, le troisième corps, que commande le maréchal Davoust, se porta à +Tykoczyn, où s'était retiré l'ennemi. Le cinquième corps commandé par le +maréchal Lannes, se dirigeait sur Pultusk, avec la division de dragons +Beker. + +L'empereur se porta, avec la plus grande partie de la cavalerie de +réserve, à Ciechanow. + +_Passage de la Sonna._ + +Le général Gardanne, que l'empereur avait envoyé avec trente hommes de +sa garde pour reconnaître les mouvemens de l'ennemi, rapporta qu'il +passait la rivière de Sonna à Lopackzin, et se dirigeait sur Tykoczyn. + +Le grand-duc de Berg, qui était resté malade a Varsovie, n'avait +pu résister à l'impatience de prendre part aux événemens qui se +préparaient. Il partit de Varsovie et vint rejoindre l'empereur. Il prit +deux escadrons des chasseurs de la garde pour observer les mouvemens de +la colonne ennemie. Les brigades de cavalerie légère de la réserve, et +les divisions Klein et Nansouty, pressèrent le pas pour le joindre. +Arrivé au pont de Lopackzin, il trouva un régiment de hussards russes, +qui le gardait. Ce régiment fut aussitôt chargé par les chasseurs de +la garde, et culbuté dans la rivière, sans autre perte de la part des +chasseurs, qu'un maréchal-des-logis blessé. + +Cependant la moitié de cette colonne n'avait pas encore passé; elle +passait plus haut. Le grand-duc de Berg la fît charger par le colonel +Dalhmann, à la tête des chasseurs de la garde, qui lui prit trois pièces +de canon, après avoir mis plusieurs escadron en déroute. + +Tandis que la colonne que l'ennemi avait si imprudemment jetée sur la +droite, cherchait à gagner la Narew, pour arriver à Tykoczyn, point de +rendez-vous, Tykoczyn était occupé par le maréchal Davoust, qui y prit +deux cents voitures de bagages et une grande quantité de traînards qu'on +ramassa de tous côtés. + +Toutes les colonnes russes sont coupées, errantes à l'aventure, dans +un désordre difficile à imaginer. Le général russe a fait la faute de +cantonner son armée, ayant sur ses flancs l'armée française, séparée, +il est vrai, par la Narew, mais ayant un pont sur cette rivière. Si +la saison était belle, on pourrait prédire que l'armée russe ne se +retirerait pas et serait perdue sans bataille; mais dans une saison où +il fait nuit à quatre heures, et où il ne fait jour qu'a huit, l'ennemi +qu'on poursuit a toutes les chances pour se sauver, surtout dans un pays +difficile et coupé de bois. D'ailleurs, les chemins sont couverts de +quatre pieds de boue, et le dégel continue. L'artillerie ne peut faire +plus de deux lieues dans un jour. Il est donc à prévoir que l'ennemi se +retirera de la position fâcheuse où il se trouve, mais il perdra toute +son artillerie, toutes ses voitures, tous ses bagages. + +Voici quelle était, le 25 au soir, la position de l'armée française. + +La gauche, composée des corps du maréchal prince de Ponte-Corvo et des +maréchaux Ney et Bessières, marchant de Biézon sur la route de Grodno; + +Le maréchal Soult arrivant a Ciechanow; + +Le maréchal Augereau marchant sur Golymin; + +Le maréchal Davoust entre Golymin et Pultusk; + +Le maréchal Lannes à Pultusk. + +Dans ces deux jours nous avons fait quinze à seize cents prisonniers, +pris vingt-cinq à trente pièces de canon, trois drapeaux et un étendard. + +Le temps est extraordinaire ici; il fait plus chaud qu'au mois d'octobre +à Paris, mais il pleut, et dans un pays où il n'y a pas de chaussées, on +est constamment dans la boue. + + + +Golymin, le 28 décembre 1806. + +_Quarante-sixième bulletin de la grande armée._ + +Le maréchal Ney, chargé de manoeuvrer pour détacher le +lieutenant-général prussien Lestocq de l'Wrka, déborder et menacer ses +communications, et pour le couper des Russes, a dirigé ses mouvemens +avec son habileté et son intrépidité ordinaires. Le 23, la division +Marchand se rendit à Gurzno, Le 24, l'ennemi a été poursuivi jusqu'à +Kunsbroch. Le 25, l'arrière garde de l'ennemi a été entamée. Le 26, +l'ennemi s'étant concentré à Soldan et Mlawa, le maréchal Ney résolut de +marcher à lui et de l'attaquer. Les Prussiens occupaient Soldan avec +six mille hommes d'infanterie et un millier d'hommes de cavalerie; ils +comptaient, protégés par les marais et les obstacles qui environnent +cette ville, être à l'abri de toute attaque. Tous ces obstacles ont été +surmontés par les soixante-neuvième et soixante-seizième. L'ennemi s'est +défendu dans toutes les rues, et a été repoussé partout à coups de +baïonnette. Le gênerai Lestocq, voyant le petit nombre de troupes qui +l'avaient attaqué, voulut reprendre la ville. Il fit quatre attaques +successives pendant la nuit, dont aucune ne réussit. Il se retira à +Niedenbourg: six pièces de canon, quelques drapeaux, un assez bon nombre +de prisonniers, ont été le résultât du combat de Soldan. Le maréchal Ney +se loue du général Wonderveid, qui a été blessé. Il fait une mention +particulière du colonel Brun, du soixante-neuvième, qui s'est fait +remarquer par sa bonne conduite. Le même jour, le cinquante-neuvième a +passé sur Lauterburg. + +Pendant le combat de Soldan, le général Marchand, avec sa division, +repoussait l'ennemi de Mlawa, où il eut un très-brillant combat. + +Le maréchal Bessières, avec le second corps de la réserve de cavalerie, +avait occupé Biézun dès le 19. L'ennemi reconnaissant l'importance de +cette position, et sentant que la gauche de l'armée française voulait +séparer les Prussiens des Russes, tenta de reprendre ce poste; ce qui +donna lieu au combat de Biézun. Le 23, à huit heures, il déboucha par +plusieurs routes. Le maréchal Bessières avait placé les deux seules +compagnies d'infanterie qu'il avait, près du pont. Voyant l'ennemi venir +en très-grande force, il donna ordre au général Grouchy de déboucher +avec sa division. L'ennemi était déjà maître du village de Karmidjeu, et +y avait jeté un bataillon d'infanterie. + +Chargée par la division Grouchy, la ligne ennemie fut rompue. Cavalerie +et infanterie prussienne, fortes de six mille hommes, ont été enfoncées +et jetées dans les marais; cinq cents prisonniers, cinq pièces de canon, +deux étendards, sont le résultat de cette charge. Le maréchal Bessières +se loue beaucoup du général Grouchy, du général Rouget, et de son chef +d'état-major le général Roussel. Le chef d'escadron Renié, du sixième +régiment de dragons, s'est distingué. M. Launay, capitaine de la +compagnie d'élite du même régiment, a été tué. + +M. Bourreau, aide-de-camp du maréchal Bessières, a été blessé. Notre +perte est, du reste, peu considérable. Nous avons eu huit hommes tués et +une vingtaine de blessés. Les deux étendards ont été pris par le dragon +Plet, du sixième régiment de dragons, et par le fourrier Jeuffroy, du +troisième régiment. + +S.M. désirant que le prince Jérôme eût occasion de s'instruire l'a fait +appeler de Silésie. Ce prince a pris part à tous les combats qui ont eu +lieu, et s'est trouvé souvent aux avant-postes. + +S.M. a été satisfaite de la conduite de l'artillerie, pour +l'intelligence et l'intrépidité qu'elle a montrées devant l'ennemi, soit +dans la construction des ponts, soit pour faire marcher l'artillerie au +milieu des mauvais chemins. + +Le général Marulaz, commandant la cavalerie légère du troisième corps, +le colonel Excelmans, du premier de chasseurs, et le général Petit, ont +fait preuve d'intelligence et de bravoure. + +S.M. a recommandé que dans les relations officielles des différentes +affaires, on fît connaître un grand nombre de traits qui méritent de +passer à la postérité; car c'est pour elle, et pour vivre éternellement +dans sa mémoire, que le soldat français affronte tous les dangers et +toutes les fatigues. + + + +Pultusk, le 30 décembre 1806. + +_Quarante-septième bulletin de la grande armée._ + +Le combat de Czarnowo, celui de Nasielsk, celui de Kursomb, le combat de +cavalerie de Lopackzin, ont été suivis par les combats de Golymin et +de Pultusk; et la retraite entière et précipitée des armées russes a +terminé l'année et la campagne. + +_Combat de Pultusk._ + +Le maréchal Lannes ne put arriver vis à vis Pultusk que le 26 au matin. +Tout le corps de Benigsen s'y était réuni dans la nuit. Les divisions +russes qui avaient été battues à Nasielsk, poursuivies par la troisième +division du corps du maréchal Davoust, entrèrent dans le camp de Putulsk +à deux heures après minuit. A dix heures le maréchal Lannes attaqua, +ayant la division Suchet en première ligne, la division Gazan en seconde +ligne, la division Gudin, du troisième corps d'armée, commandée par le +général Daultanne, sur sa gauche. Le combat devint vif. Après différens +engagemens, l'ennemi fut culbuté. Le dix-septième régiment d'infanterie +légère et le trente-quatrième se couvrirent de gloire. Les généraux +Vedel et Claparède ont été blessés. Le général Treillard, commandant la +cavalerie légère du corps d'armée, le général Boussard, commandant une +brigade de la division de dragons Beker, le colonel Barthelemy, du +quinzième régiment de dragons, ont été blessés par la mitraille. +L'aide-de-camp Voisin, du maréchal Lannes, et l'aide-de-camp Curial, du +général Suchet, ont été tués l'un et l'autre avec gloire. Le maréchal +Lannes a été touché d'une balle. Le cinquième corps d'armée a montré, +dans cette circonstance, ce que peuvent des braves, et l'immense +supériorité de l'infanterie française sur celle des autres nations. Le +maréchal Lannes, quoique malade depuis huit jours, avait voulu suivre +son corps d'armée. Le quatre-vingt-cinquième régiment a soutenu +plusieurs charges de cavalerie ennemie avec sang-froid et succès. +L'ennemi, dans la nuit, a battu en retraite et a gagné Ostrolenka. + +_Combat de Golymin._ + +Pendant que le corps de Benigsen était à Pultusk, et y était battu, +celui de Buxhowden se réunissait à Golymin, à midi. La division Panin, +de ce corps, qui avait été attaquée la veille par le grand-duc de Berg, +une autre division qui avait été battue à Nasielsk, arrivaient par +différens chemins au camp de Golymin. + +Le maréchal Davoust, qui poursuivait l'ennemi depuis Nasielsk, +l'atteignit, le chargea, et lui enleva un bois près du camp de Golymin. + +Dans le même temps, le maréchal Augereau arrivant de Golaczima, prenait +l'ennemi en flanc. Le général de brigade Lapisse, avec le seizième +d'infanterie légère, enlevait à la baïonnette un village qui servait de +point d'appui à l'ennemi. La division Heudelet se déployait et marchait +à lui. A trois heures après midi, le feu était des plus chauds. Le +grand-duc de Berg fit exécuter avec le plus grand succès plusieurs +charges, dans lesquelles la division de dragons Klein se distingua. +Cependant la nuit arrivant trop tôt, le combat continua jusqu'à onze +heures du soir. L'ennemi fit sa retraite en désordre, laissant son +artillerie, ses bagages, presque tous ses sacs, et beaucoup de morts. +Toutes les colonnes ennemies se retirèrent sur Ostrolenka. + +Le général Fenerolle, commandant une brigade de dragons, fut tué d'un +boulet. L'intrépide général Rapp, aide-de-camp de l'empereur, a été +blessé d'un coup de fusil, à la tête de sa division de dragons. Le +colonel Sémélé, du brave vingt-quatrième de ligne, a été blessé. Le +maréchal Augereau a eu un cheval tué sous lui. + +Cependant le maréchal Soult, avec son corps d'armée, était déjà arrivé +à Molati, à deux lieues de Makow; mais les horribles boues, suite des +pluies et du dégel, arrêtèrent sa marche et sauvèrent l'armée russe, +dont pas un seul homme n'eût échappé sans cet accident. Les destins de +l'armée de Benigsen et de celle de Buxhowden devaient se terminer en +deçà de la petite rivière d'Orcye; mais tous les mouvemens ont été +contrariés par l'effet du dégel, au point que l'artillerie a mis jusqu'à +deux jours pour faire trois lieues. Toutefois, l'armée russe a perdu +quatre-vingt pièces de canon, tous ses caissons, plus de douze cents +voitures de bagages, et douze mille hommes tués, blessés ou faits +prisonniers. Les mouvemens des colonnes françaises et russes seront un +objet de vive curiosité pour les militaires, lorsqu'ils seront tracés +sur la carte. On y verra à combien peu il a tenu que toute cette armée +ne fût prise et anéantie en peu de jours, et cela, par l'effet d'une +seule faute du général russe. + +Nous avons perdu huit cents hommes tués, et nous avons eu deux mille +blessés. Maître d'une grande partie de l'artillerie ennemie, de toutes +les positions ennemies, ayant repoussé l'ennemi à plus de quarante +lieues, l'empereur a mis son armée en quartiers d'hiver. + +Avant cette expédition, les officiers russes disaient qu'ils avaient +cent cinquante mille hommes: aujourd'hui ils prétendent n'en avoir eu +que la moitié. Qui croire, des officiers russes avant la bataille, ou +des officiers russes après la bataille? + +La Perse et la Porte ont déclaré la guerre à la Russie. Michelson +attaque la Porte. Ces deux grands empires, voisins de la Russie, sont +tourmentés par la politique fallacieuse du cabinet de Saint-Pétersbourg, +qui agit depuis dix ans chez eux comme elle a fait pendant cinquante ans +en Pologne. + +M. Philippe Ségur, maréchal-des-logis de la maison de l'empereur, se +rendant à Nasielsk, est tombé dans une embuscade de cosaques, qui +s'étaient placés dans une maison de bois qui se trouve derrière +Nasielsk. Il en a tué deux de sa main, mais il a été fait prisonnier. + +L'empereur l'a fait réclamer; mais le général russe l'avait sur-le-champ +dirigé sur Saint-Pétersbourg. + + + +De notre camp impérial de Pultusk, le 31 décembre 1806. + +«M. l'archevêque (ou évêque), les nouveaux succès que nos armées ont +remportés sur les bords du Bug et de la Narew, où, en cinq jours +de temps, elles ont mis en déroute l'armée russe, avec période son +artillerie, de ses bagages et d'un grand nombre de prisonniers, en les +obligeant à évacuer toutes les positions importantes où elle s'était +retranchée, nous portent à désirer que notre peuple adresse des +remercîmens au ciel, pour qu'il continue à nous être favorable, et pour +que le Dieu des armées seconde nos justes entreprises, qui ont pour but +de donner enfin, à nos peuples, une paix stable et solide, que ne puisse +troubler le génie du mal. Cette lettre n'étant pas à autre fin, nous +prions Dieu, M. l'archevêque (ou évêque), qu'il vous ait en sa sainte +garde. + +NAPOLÉON. + + + +Varsovie, le 3 janvier 1807. + +_Quarante-huitième bulletin de la grande armée._ + +Le général Corbineau, aide-de-camp de l'empereur, est parti de Pultusk +avec trois régiments de cavalerie légère, pour se mettre à la poursuite +de l'ennemi. Il est arrivé le 1er janvier à Ostrowiec, après avoir +occupé Brock. Il a ramassé quatre cents prisonniers, plusieurs officiers +et plusieurs voitures de bagages. + +Le maréchal Soult, ayant sous ses ordres les trois brigades de cavalerie +légère de la division Lasalle, borde la petite rivière d'Orcye, pour +mettre à couvert les cantonnemens de l'armée. Le maréchal Ney, le +maréchal prince de Ponte-Corvo et le maréchal Bessières ont leurs +troupes cantonnées sur la gauche. Les corps d'armée des maréchaux Soult, +Davoust et Lannes, occupent Pultusk et les bords du Bug. + +L'armée ennemie continue son mouvement de retraite. + +L'empereur est arrivé le 2 janvier à Varsovie, à deux heures après midi. + +Il a gelé et neigé pendant deux jours, mais déjà le dégel recommence, +et les chemins, qui paraissaient s'améliorer sont devenus aussi mauvais +qu'auparavant. + +Le prince Borghèse a été constamment à la tête du premier régiment des +carabiniers, qu'il commande. Les braves carabiniers et cuirassiers +brûlaient d'en venir aux mains avec l'ennemi; mais les divisions de +dragons qui marchaient en avant ayant tout enfoncé, ne les ont pas mis +dans le cas de fournir une charge. + +S.M. a nommé le général Lariboissière général de division, et lui a +donné le commandement de l'artillerie de sa garde. C'est un officier du +plus rare mérite. + +Les troupes du grand-duc de Wurtzbourg forment la garnison de Berlin. +Elles sont composées de deux régimens qui se font distinguer par leur +belle tenue. + +Le corps du prince Jérôme assiége toujours Breslaw. Cette belle ville +est réduite en cendres. L'attente des événemens, et l'espérance qu'elle +avait d'être secourue par les Russes, l'ont empêchée de se rendre; mais +le siége avance. Les troupes bavaroises et wurtembergeoises ont mérité +les éloges du prince Jérôme et l'estime de l'armée française. + +Le commandant de la Silésie avait réuni les garnisons des places qui ne +sont pas bloquées et en avait formé un corps de huit mille hommes, avec +lequel il s'était mis en marche pour inquiéter le siége de Breslaw. +Le général Hédouville, chef de l'état-major du prince Jérôme, a +fait marcher contre ce corps le général Montbrun, commandant les +Wurtembergeois, et le général Minucci, commandant les Bavarois. Ils ont +atteint les Prussiens à Strehlen, les ont mis dans une grande déroute, +et leur ont pris quatre cents hommes, six cents chevaux, et des convois +considérables de subsistances que l'ennemi avait le projet de jeter +dans la place. Le major Erschet, à la tête de cent cinquante hommes +des chevau-légers de Linange, a chargé deux escadrons prussiens, les a +rompus, et leur a fait trente-six prisonniers. + +S.M. a ordonné qu'une partie des drapeaux pris au siége de Glogau fût +envoyée au roi de Wurtemberg, dont les troupes se sont emparées de cette +place. S.M., voulant aussi reconnaître la bonne conduite de ces troupes, +a accordé au corps de Wurtemberg dix décorations de la Légion d'Honneur. + +Une députation du royaume d'Italie, composée de MM. Prima, ministre des +finances, et homme d'un grand mérite; Renier, podestat de Venise, +et Guasta Villani, conseiller-d'état, a été présentée aujourd'hui à +l'empereur. + +S.M. a reçu le même jour toutes les autorités du pays, et les différens +ministres étrangers qui se trouvent à Varsovie. + + + +Varsovie, le 8 janvier 1807. + +_Quarante-neuvième bulletin de la grande armée._ + +Breslaw s'est rendu. On n'a pas encore la capitulation au +quartier-général. On n'a pas non plus l'état des magasins de +subsistances, d'habillement et d'artillerie. On sait cependant qu'ils +sont très-considérables. Le prince Jérôme a dû faire son entrée dans la +place. Il va assiéger Brieg, Schweidnitz et Kosel. + +Le général Victor, commandant le dixième corps d'armée, s'est mis en +marche pour aller faire le siége de Colberg et de Dantzick, et prendre +ces places pendant le reste de l'hiver. + +M. de Zastrow, aide-de-camp du roi de Prusse, homme sage et modéré, qui +avait signé l'armistice que son maître n'a pas ratifié, a cependant +été chargé, à son arrivée à Koenigsberg, du porte-feuille des affaires +étrangères. + +Notre cavalerie légère n'est pas loin de Koenigsberg. + +L'armée russe continue son mouvement sur Grodno. On apprend que dans +les dernières affaires elle a eu un grand nombre de généraux tués et +blessés. Elle montre assez de mécontentement soldats disent que si l'on +avait jugé leur armée assez forte pour se mesurer avec avantage contre +les Français, l'empereur, sa garde, la garnison de Saint-Pétersbourg et +les généraux de la cour, auraient été conduits à l'armée par cette même +sécurité qui les y amena l'année dernière; que si, au contraire, les +événemens d'Austerlitz et ceux d'Jéna ont fait penser que les Russes ne +pouvaient pas obtenir des succès contre l'armée française, il ne fallait +pas s'engager dans une lutte inégale. Ils disent aussi: L'empereur +Alexandre a compromis notre gloire. Nous avions toujours été vainqueurs; +nous avions établi et partagé l'opinion que nous étions invincibles. Les +choses sont bien changées. Depuis deux ans on nous fait promener des +frontières de la Pologne en Autriche, de Dniester à la Vistule, et +tomber partout dans les piéges de l'ennemi. Il est difficile de ne pas +s'apercevoir que tout cela est mal dirigé. + +Le général Michelson est toujours en Moldavie. On n'a pas de nouvelles +qu'il se soit porté contre l'armée turque qui occupe Bucharest et la +Valachie. Les faits d'armes de cette guerre se bornent jusqu'à présent à +l'investissement de Choczym et de Bender. De grands mouvemens ont lieu +dans toute la Turquie pour repousser une aussi injuste agression. + +Le général baron de Vincent est arrivé de Vienne à Varsovie, porteur de +lettres de l'empereur d'Autriche pour l'empereur Napoléon. + +Il était tombé beaucoup de neige, et il avait gelé pendant trois +jours. L'usage des traîneaux avait donné une grande rapidité aux +communications, mais le dégel vient de recommencer. Les Polonais +prétendent qu'un pareil hiver est sans exemple dans ce pays-ci. La +température est effectivement plus douce qu'elle ne l'est ordinairement +à Paris dans cette saison. + + + +Varsovie, le 13 janvier 1807. + +_Cinquantième bulletin de la grande armée._ + +Les troupes françaises ont trouvé à Ostrolenka quelques malades russes +que l'ennemi n'avait pu transporter. Indépendamment des pertes de +l'armée russe en tués et en blessés, elle en éprouve encore de +très-considérables par les maladies, qui se multiplient chaque jour. + +La plus grande désunion s'est établie entre les généraux Kaminski, +Benigsen et Buxhowden. + +Tout le territoire de la Pologne prussienne se trouve actuellement +évacué par l'ennemi. + +Le roi de Prusse a quitté Koenigsberg, et s'est réfugié à Memel. + +La Vistule, la Narew et le Bug, avaient, pendant quelques jours charrié +des glaçons; mais le temps s'est ensuite radouci, et tout annonce que +l'hiver sera moins rude à Varsovie qu'il ne l'est ordinairement à Paris. + +Le 8 janvier, la garnison de Breslaw, forte de cinq mille cinq cents +hommes, a défilé devant le prince Jérôme. La ville a beaucoup souffert. +Dès les premiers momens où elle a été investie, le gouverneur prussien +avait fait brûler ses trois faubourgs. La place ayant été assiégée en +règle, on était déjà à la brèche lorsqu'elle s'est rendue. Les Bavarois +et les Wurtembergeois se sont distingués par leur intelligence et leur +bravoure. Le prince Jérôme investit dans ce moment et assiége à la fois +toutes les autres places de la Silésie. Il est probable qu'elles ne +feront pas une longue résistance. + +Le corps de dix mille hommes que le prince de Pless avait composé de +tout ce qui était dans les garnisons des places, a été mis en pièces +dans les combats du 29 et du 30 décembre. + +Le général Montbrun, avec la cavalerie wurtembergeoise, fut à la +rencontre du prince de Pless vers Ohlau, qu'il occupa le 28 au soir. Le +lendemain, à cinq heures du matin, le prince de Pless le fit attaquer. +Le général Montbrun, profitant d'une position défavorable où se trouvait +l'infanterie ennemie, fit un mouvement sur sa gauche, la tourna, lui tua +beaucoup de monde, lui prit sept cents hommes, quatre pièces de canon et +beaucoup de chevaux. + +Cependant, les principales forces du prince de Pless étaient derrière la +Neisse, où il les avait rassemblées après le combat de Strehlen. Parti +de Schurgaft, et marchant jour et nuit, il s'avança jusqu'au bivouac de +la brigade wurtembergeoise, placé en arrière de d'Hubé sous Breslaw. A +huit heures du matin, il attaqua avec neuf mille hommes le village +de Grietern, occupé par deux bataillons d'infanterie et par les +chevau-légers de Linange, sous les ordres de l'adjudant-commandant +Duveyrier; mais il fut reçu vigoureusement et forcé à une retraite +précipitée. Les généraux Montbrun et Minucci, qui revenaient d'Hobleau, +eurent aussitôt l'ordre de marcher sur Schweidnitz, pour couper la +retraite à l'ennemi; mais le prince de Pless s'empressa de disperser +toutes ses troupes, et les fit rentrer par détachemens dans les places, +en abandonnant dans sa fuite une partie de son artillerie, beaucoup de +bagages et des chevaux. Il a, de plus, perdu dans cette affaire beaucoup +d'hommes tués et huit cents prisonniers. + +S. M. a ordonné de témoigner sa satisfaction aux troupes bavaroises et +wurtembergeoises. + +Le maréchal Mortier entre dans la Poméranie suédoise. + +Des lettres arrivées de Bucharest donnent des détails sur les +préparatifs de guerre de Barayctar et du pacha de Widdin. Au 20 +décembre, l'avant-garde de l'armée turque, forte de quinze mille hommes, +était sur les frontières de la Valachie et de la Moldavie. Le prince +Dolgoroucki s'y trouvait aussi avec ses troupes. Ainsi l'on était en +présence. En passant à Bucharest, les officiers turcs paraissaient fort +animés; ils disaient à un officier français qui se trouvait dans +cette ville: «Les Français verront de quoi nous sommes capables. Nous +formerons la droite de l'armée de Pologne; nous nous montrerons digne +d'être loués par l'empereur Napoléon.» + +Tout est en mouvement dans ce vaste empire: les scheicks et les ulhemas +donnent l'impulsion, et tout le monde court aux armes pour repousser la +plus injuste des agressions. + +M. Italinski n'a évité jusqu'à présent d'être mis aux Sept-Tours, qu'en +promettant qu'au retour de son courrier les Russes auraient l'ordre +d'abandonner la Moldavie, et de rendre Choczim et Bender. + +Les Serviens, que les Russes ne désavouent plus pour alliés, se sont +emparés d'une île du Danube qui appartient à l'Autriche, et d'où +ils canonnent Belgrade. Le gouvernement autrichien a ordonné de la +reprendre. + +L'Autriche et la France sont également intéressées à ne pas voir la +Moldavie, la Valachie, la Servie, la Grèce, la Romélie, la Natolie, +devenir le jouet de l'ambition des Moscovites. + +L'intérêt de l'Angleterre dans cette contestation est au moins +aussi évident que celui de la France et de l'Autriche, mais le +reconnaîtra-t-elle? Imposera-t-elle silence à la haine qui dirige son +cabinet? Écoutera-t-elle les leçons de la politique et de l'expérience? +Si elle ferme les yeux sur l'avenir, si elle ne vit qu'au jour le jour, +si elle n'écoute que sa jalousie contre la France, elle déclarera +peut-être la guerre à la Porte; elle se fera l'auxiliaire de +l'insatiable ambition des Russes; elle creusera elle même un abîme dont +elle ne reconnaîtra la profondeur qu'en y tombant. + + + +Varsovie, le 14 janvier 1807. + +_Cinquante-unième bulletin de la grande armée._ + +Le 29 décembre, une dépêche du général Benigsen parvint à Koenigsberg, +au roi de Prusse. Elle fut sur-le-champ publiée et placardée dans toute +la ville, où elle excita les transports de la plus vive joie. Le roi +reçut publiquement des complimens, mais le 31 au soir, on apprit, par +des officiers prussiens et par d'autres relations du pays, le véritable +état des choses. La tristesse et la consternation furent alors d'autant +plus grandes, qu'on s'était plus entièrement livré à l'allégresse. On +songea dès-lors à évacuer Koenigsberg, et l'on en fit sur-le-champ +tous les préparatifs. Le trésor et les effets les plus précieux furent +aussitôt dirigés sur Memel. La reine, qui était assez malade, s'embarqua +le 3 janvier pour cette ville. Le roi partit le 6 pour s'y rendre. Les +débris de la division du général Lestocq se replièrent aussi sur cette +place, en laissant à Koenigsberg deux bataillons et une compagnie +d'invalides. + +Le ministère du roi de Prusse est composé de la manière suivante: + +M. le général de Zastrow est nommé ministre des affaires étrangères; + +M. le général Ruchel, encore malade de la blessure qu'il a reçue à la +bataille de Jéna, est nommé ministre de la guerre; + +M. le président de Sagebarthe est nommé ministre de l'intérieur. + +Voici en quoi consistent maintenant les forces de la monarchie +prussienne: + +Le roi est accompagné par quinze cents hommes de troupes, tant à pied +qu'à cheval. + +Le général Lestocq a à-peu-près cinq mille hommes, y compris les deux +bataillons laissés à Koenigsberg avec la compagnie d'invalides; + +Le lieutenant-général Hamberg commande à Dantzick, où il a six mille +hommes de garnison. Les habitans ont été désarmés. On leur a intimé +qu'en cas d'alerte, les troupes feront feu sur tous ceux qui sortiront +de leurs maisons. + +Le général Gutadon commande à Colberg avec dix-huit cents hommes. + +Le lieutenant-général Courbière est à Graudentz avec trois mille hommes. + +Les troupes françaises sont en mouvement pour cerner et assiéger ces +places. + +Un certain nombre de recrues que le roi de Prusse avait fait réunir, et +qui n'étaient ni habillées ni armées, ont été licenciées, parce qu'il +n'y avait plus de moyen de les contenir. + +Deux ou trois officiers anglais étaient à Koenigsberg, et faisaient +espérer l'arrivée d'une armée anglaise. + +Le prince de Pless a en Silésie douze ou quinze cents hommes enfermés +dans les places de Brieg, Neisse, Schweidnitz et Kosel, que le prince +Jérôme a fait investir. + +Nous ne dirons rien de la ridicule dépêche du général Benigsen; +nous remarquerons seulement qu'elle paraît contenir quelque chose +d'inconcevable. Ce général semble accuser son collègue le général +Buxhowden; il dit qu'il était à Makow. Comment pouvait-il ignorer que le +général Buxhowden était allé jusqu'à Golymin, où il avait été battu? Il +prétend avoir remporté une victoire, et cependant il était en pleine +retraite à dix heures du soir, et cette retraite fut si précipitée, +qu'il abandonna ses blessés. Qu'il nous montre une seule pièce de canon, +un seul drapeau français, un seul prisonnier, hormis douze ou quinze +hommes isolés qui peuvent avoir été pris par les cosaques sur les +derrières de l'armée, tandis que nous pouvons lui montrer six mille +prisonniers, deux drapeaux qu'il a perdus près de Pultusk, et trois +mille blessés qu'il a abandonnés dans sa fuite. Il dit encore qu'il a eu +contre lui le grand-duc de Berg et le maréchal Davoust, tandis qu'il +n'a eu affaire qu'à la division Suchet, du corps du maréchal Lannes. +Le dix-septième d'infanterie légère, le trente-quatrième de ligne, le +soixante-quatrième et le quatre-vingt-huitième, sont les seuls régimens +qui se soient battus contre lui. Il faut qu'il ait bien peu réfléchi +sur la position de Pultusk, pour supposer que les Français voulaient +s'emparer de cette ville. Elle est dominée à portée de pistolet. + +Si le général Buxhowden a fait de son côté une relation aussi véridique +du combat de Golymin, il deviendra évident que l'armée française a été +battue, et que, par suite de sa défaite, elle s'est emparée de cent +pièces de canon et de seize cents voitures de bagages, de tous les +hôpitaux de l'armée russe, de tous ses blessés, et des importantes +positions de Sieroch, de Pultusk, d'Ostrolenka, et qu'elle a obligé +l'ennemi à reculer de quatre-vingt lieues. + +Quant à l'induction que le général Benigsen veut tirer de ce qu'il n'a +pas été poursuivi, il suffira d'observer qu'on se serait bien gardé de +le poursuivre, puisqu'il était débordé de deux journées, et que, sans +les mauvais chemins, qui ont empêché le maréchal Soult de suivre ce +mouvement, le général russe aurait trouvé les Français à Ostrolenka. + +Il ne reste plus qu'à chercher quel peut être le but d'une pareille +relation. Il est le même, sans doute, que celui que se proposaient les +Russes dans les relations qu'ils ont faites de la bataille d'Austerlitz. +Il est le même, sans doute, que celui des ukases par lesquels l'empereur +Alexandre refusait la grande décoration de l'ordre de Saint-Georges, +parce que, disait-il, il n'avait pas commandé à cette bataille, et +acceptait la petite décoration pour les succès qu'il y avait obtenus, +quoique sous le commandement de l'empereur d'Autriche. + +Il y a cependant un point de vue sous lequel la relation du général +Benigsen peut être justifiée. On a craint sans doute l'effet de la +vérité dans les pays de la Pologne prussienne et de la Pologne russe, +que l'ennemi avait à traverser, si elle y était parvenue avant qu'il +eût pu mettre ses hôpitaux et ses détachemens isolés à l'abri de toute +insulte. + +Ces relations, aussi évidemment ridicules, peuvent avoir encore pour les +Russes l'avantage de retarder de quelques jours l'élan que des récits +fidèles donneraient aux Turcs, et il est des circonstances où quelques +jours sont un délai d'une certaine importance. Cependant l'expérience a +prouvé que toutes ces ruses vont contre leur but, et qu'en toutes choses +la simplicité et la vérité sont les meilleurs moyens de politique. + + + +Varsovie, le 19 janvier 1807. + +_Cinquante-deuxième bulletin de la grande armée._ + +Le huitième corps de la grande armée, que commande le maréchal Mortier, +a détaché un bataillon du deuxième régiment d'infanterie légère sur +Wollin. Trois compagnies de ce bataillon y étaient à peine arrivées, +qu'elles furent attaquées avant le jour par un détachement de mille +hommes d'infanterie, avec cent cinquante chevaux et quatre pièces de +canon. Ce détachement venait de Colberg, dont la garnison étend ses +courses jusque-là. Les trois compagnies d'infanterie légère française ne +s'étonnèrent point du nombre de leurs ennemis et lui enlevèrent un pont +et ses quatre pièces de canon, et lui firent cent prisonniers; le reste +prit la fuite, en laissant beaucoup de morts dans la ville de Wollin, +dont les rues sont jonchées de cadavres prussiens. + +La ville de Brieg, en Silésie, s'est rendue après un siége de cinq +jours. La garnison est composée de trois généraux et de quatorze cents +hommes. + +Le prince héréditaire de Bade a été dangereusement malade, mais il +est rétabli. Les fatigues de la campagne, et les privations qu'il a +supportées comme simple officier, ont beaucoup contribué à sa maladie. + +La Pologne, riche en blé, en avoine, en fourrages, en bestiaux, +en pommes de terre, fournit abondamment à nos magasins. La seule +manutention de Varsovie fait cent mille rations par jour, et nos dépôts +se remplissent de biscuit. Tout était tellement désorganisé à notre +arrivée, que pendant quelque temps les subsistances ont été difficiles. + +Il ne règne dans l'armée aucune maladie; cependant, pour la conservation +de la santé du soldat, on désirerait un peu plus de froid. Jusqu'à +présent, il s'est à peine fait sentir, et l'hiver est déjà fort avancé. +Sous ce point de vue, l'année est fort extraordinaire. + +L'empereur fait tous les jours défiler la parade devant le palais de +Varsovie, et passe successivement en revue les différens corps de +l'armée, ainsi que les détachemens et les conscrits venant de France, +auxquels les magasins de Varsovie distribuent des souliers et des +capottes. + + + +Varsovie, le 22 janvier 1807. + +_Cinquante-troisième bulletin de la grande armée._ + +On a trouvé à Brieg (qui vient de capituler) des magasins assez +considérables de subsistances. + +Le prince Jérôme continue avec activité sa campagne de Silésie. Le +lieutenant-général Deroi avait déjà cerné Kosel et ouvert la tranchée. +Le siège de Schweidnitz et celui de Neisse se poursuivent en même temps. + +Le général Victor se rendant à Stettin, et étant en voiture avec son +aide-de-camp et un domestique, a été enlevé par un parti de vingt-cinq +hussards qui battaient le pays. + +Le temps est devenu froid. Il est probable que sous peu de jours les +rivières seront gelées; cependant la saison n'est pas plus rigoureuse +qu'elle ne l'est ordinairement à Paris. L'empereur fait défiler tous les +jours la parade et passe en revue plusieurs régimens. + +Tous les magasins de l'armée s'organisent et s'approvisionnent. On fait +du biscuit dans toutes les manutentions. L'empereur vient d'ordonner +qu'on établît de grands magasins et qu'on confectionnât une quantité +considérable d'habillemens dans la Silésie. + +Les Anglais, qui ne peuvent plus faire accroire que les Russes, les +Tartares, les Calmoucks vont dévorer l'armée, française, parce que, même +dans les cafés de Londres, on sait que ces dignes alliés ne soutiennent +point l'aspect de nos baïonnettes, appellent aujourd'hui à leur secours +la dysenterie, la peste et toutes les maladies épidémiques. + +Si ces fléaux étaient à la disposition du cabinet de Londres, point de +doute que non-seulement notre armée, mais même nos provinces et toute +la classe manufacturière du continent, ne devinssent leur proie. En +attendant, les Anglais se contentent de publier et de faire publier, +sous toute espèce de forme, par leurs nombreux émissaires, que l'armée +française est détruite par les maladies. A les entendre, des bataillons +entiers tombent comme ceux des Grecs au commencement du siége de Troie. +Ils auraient là une manière toute commode de se défaire de leurs +ennemis, mais il faut bien qu'ils y renoncent. Jamais l'armée ne s'est +mieux portée; les blessés guérissent, et le nombre des morts est peu +considérable. Il n'y a pas autant de malades que dans la campagne +précédente; il y en a même moins qu'il n'y en aurait en France en temps +de paix, suivant les calculs ordinaires. Varsovie, le 27 janvier 1807. + + + +_Cinquante-quatrième bulletin de la grande armée._ + +Quatre-vingt-neuf pièces de canon prises sur les Russes sont rangées sur +la place du palais de la République à Varsovie: ce sont celles qui ont +été enlevées aux généraux Kaminski, Benigsen et Buxhowden, dans les +combats de Czarnowo, Nazielsk, Pultusk et Golymin. Ce sont les mêmes que +les Russes traînaient avec ostentation dans les rues de cette ville, +lorsque naguère ils la traversaient pour aller au-devant des Français. +Il est facile de comprendre l'effet que produit l'aspect d'un si +magnifique trophée sur un peuple charmé de voir humiliés les ennemis qui +l'ont si long-temps et si cruellement outragé. + +Il y a dans les pays occupés par l'armée plusieurs hôpitaux renfermant +un grand nombre de Russes blessés et malades. + +Cinq mille prisonniers ont été évacués sur la France, deux mille se sont +échappés dans les premiers momens du désordre; et quinze cents sont +entrés dans les troupes polonaises. + +Ainsi, les combats livrés contre les Russes leur ont coûté une grande +partie de leur artillerie, tous leurs bagages, et vingt-cinq ou trente +mille hommes tant tués que blessés ou prisonniers. + +Le général Kaminski, qu'on avait dépeint comme un autre Suwarow, vient +d'être disgracié; on dit qu'il en est de même du général Buxhowden, +et il paraît que c'est le général Benigsen qui commande actuellement +l'armée. + +Quelques bataillons d'infanterie légère du maréchal Ney s'étaient portés +à vingt lieues en avant de leurs cantonnemens; l'armée russe en avait +conçu des alarmes, et avait fait un mouvement sur sa droite: ces +bataillons sont rentrés dans la ligne de leurs cantonnemens sans +éprouver aucune perte. + +Pendant ce temps le prince de Ponte-Corvo prenait possession d'Elbing et +des pays situés sur le bord de la Baltique. + +Le général de division Drouet entrait à Chrisbourg, où il faisait trois +cents prisonniers du régiment de Courbières, y compris un major et +plusieurs officiers. + +Le colonel Saint-Genez, du dix-neuvième de dragons, chargeait un autre +régiment ennemi et lui faisait cinquante prisonniers, parmi lesquels +était le colonel commandant. + +Une colonne russe s'était portée sur Liebstadt, au-delà de la petite +rivière du Passarge, et avait enlevé une demi-compagnie de voltigeurs du +huitième régiment de ligne, qui était aux avant-postes du cantonnement. + +Le prince de Ponte-Corvo, informé de ce mouvement, quitta Elbing, réunit +ses troupes, se porta avec la division Rivaud au-devant de l'ennemi, et +le rencontra auprès de Mohring. + +Le 25 de ce mois, à midi, la division ennemie paraissait forte de douze +cents hommes; on en vint bientôt aux mains; le huitième régiment de +ligne se précipita sur les Russes avec une valeur inexprimable, pour +réparer la perte d'un de ses postes. Les ennemis furent battus, mis dans +une déroute complète, poursuivis pendant quatre lieues, et forcés de +repasser la rivière de Passarge. La division Dupont arriva au moment où +le combat finissait, et ne put y prendre part. + +Un vieillard de cent-dix-sept ans a été présenté à l'empereur, qui lui a +accordé une pension de cent napoléons, et a ordonné qu'une année lui fût +payée d'avance. La notice jointe à ce bulletin, donne quelques détails +sur cet homme extraordinaire. + +Le temps est fort beau, il ne fait froid qu'autant qu'il le faut pour +la santé du soldat et pour l'amélioration des chemins, qui deviennent +praticables. + +Sur la droite et sur le centre de l'armée, l'ennemi est éloigné de plus +de trente lieues de nos postes. + +L'empereur est monté à cheval pour aller faire le tour de ses +cantonnemens; il sera absent de Varsovie pendant huit ou dix jours. + +François-Ignace Narocki, né à Witki, près de Wilna, est fils de Joseph +et Anne Narocki; il est d'une famille noble, et embrassa dans sa +jeunesse le parti des armes. Il faisait partie de la confédération de +Bar, fut fait prisonnier par les Russes et conduit à Kasan. Ayant perdu +le peu de fortune qu'il avait, il se livra à l'agriculture, et fut +employé comme fermier des biens d'un curé. Il se maria en premières +noces à l'âge de soixante-dix ans, et eut quatre enfans de ce mariage. A +quatre-vingt-six ans il épousa une seconde femme, et en eut six enfans, +qui sont tous morts: il ne lui reste que le dernier fils de sa première +femme. Le roi de Prusse, en considération de son grand âge, lui avait +accordé une pension de vingt-quatre florins de Pologne par mois, faisant +quatorze livres huit sous de France. Il n'est sujet à aucune infirmité, +jouit encore d'une bonne mémoire, et parle la langue latine avec une +extrême facilité; il cite les auteurs classiques avec esprit et à +propos. La pétition dont la traduction est ci-jointe, est entièrement +écrite de sa main. Le caractère en est très-ferme et très-lisible. + + +_Pétition._ + +Sire, + +Mon extrait baptistaire date de l'an 1690; donc j'ai à présent 117 ans. + +Je me rappelle encore la bataille de Vienne, et les temps de Jean +Sobieski. + +Je croyais qu'ils ne se reproduiraient jamais, mais assurément je +m'attendais encore moins à revoir le siècle d'Alexandre. + +Ma vieillesse m'a attiré les bienfaits de tous les souverains qui ont +été ici, et je réclame ceux du grand Napoléon, étant à mon âge plus que +séculaire, hors d'état de travailler. Vivez, sire, aussi long-temps que +moi; votre gloire n'en a pas besoin, mais le bonheur du genre humain le +demande. + +_Signé_ NAROCKI. + + + +Varsovie, le 29 janvier 1807. + +_Cinquante-cinquième bulletin de la grande armée,_ + +Voici les détails du combat de Mohringen: + +Le maréchal prince de Ponte-Corvo arriva à Mohringen avec la division +Drouet, le 25 de ce mois, à onze heures du matin, au moment où le +général de brigade Pactod était attaqué par l'ennemi. + +Le maréchal prince de Ponte-Corvo fit attaquer sur-le-champ le village +de Pfarresfeldehen par un bataillon du neuvième d'infanterie légère. +Ce village était défendu par trois bataillons russes, que l'ennemi fit +soutenir par trois autres bataillons. Le prince de Ponte-Corvo fit aussi +marcher deux autres bataillons pour appuyer celui du neuvième. La mêlée +fut très-vive. L'aigle du neuvième régiment d'infanterie légère fut +enlevée par l'ennemi; mais à l'aspect de cet affront, dont ce brave +régiment allait être couvert pour toujours, et que ni la victoire, ni la +gloire acquise dans cent combats n'auraient lavé, les soldats, animés +d'une ardeur inconcevable, se précipitent sur l'ennemi, le mettent en +déroute et ressaisissent leur aigle. + +Cependant la ligne française, composée du huitième de ligne, du +vingt-septième d'infanterie légère, et du quatre-vingt-quatorzième, +était formée. Elle aborde la ligne russe, qui avait pris position sur un +rideau. La fusillade devient vive et à bout portant. + +A l'instant même le général Dupont débouchait de la route d'Holland avec +les trente-deuxième et quatre-vingt-seizième régimens, il tourna +la droite de l'ennemi. Un bataillon du trente-deuxième régiment se +précipita sur les Russes avec l'impétuosité ordinaire à ce corps; il les +mit en désordre et leur tua beaucoup de monde. Il ne fit de prisonniers +que les hommes qui étaient dans les maisons. L'ennemi a été poursuivi +pendant deux lieues. La nuit a empêché de continuer la poursuite. Les +comtes Fabien et Gallitzin commandaient les Russes. Ils ont perdu trois +cents hommes faits prisonniers, mille deux cents hommes laissés sur le +champ de bataille, et plusieurs obusiers. Nous avons eu cent hommes tués +et quatre cents blessés. + +Le général de brigade Laplanche s'est fait distinguer. Le dix-neuvième +de dragons a fait une belle charge sur l'infanterie russe. Ce qui est +à remarquer, ce n'est pas seulement la bonne conduite des soldats et +l'habileté des généraux, mais la rapidité avec laquelle les corps ont +levé leurs cantonnemens, et fait une marche très-forte pour toutes +autres troupes, sans qu'il manquât un seul homme sur le champ de +bataille; voilà ce qui distingue éminemment des soldats qui ne sont mus +que par l'honneur. + +Un Tartare vient d'arriver de Constantinople, d'où il est parti le 1er +janvier. Il est expédié à Londres par la Porte. + +Le 30 décembre la guerre contre la Russie avait été solennellement +proclamée. La pelisse et l'épée avaient été envoyées au grand-visir. +Vingt-huit régimens de janissaires étaient partis de Constantinople. +Plusieurs autres passaient d'Asie en Europe. + +L'ambassadeur de Russie, toutes les personnes de sa légation, tous +les Russes qui se trouvaient dans cette résidence; et tous les Grecs +attachés à leur parti, au nombre de sept à huit cents, avaient quitté +Constantinople le 29. + +Le ministre d'Angleterre et les deux vaisseaux anglais restaient +spectateurs des événemens, et paraissaient attendre les ordres du +gouvernement. + +Le Tartare était passé à Widdin le 15 janvier. Il avait trouvé les +routes couvertes de troupes qui marchaient avec gaîté contre leur +éternel ennemi. Soixante mille hommes étaient déjà à Rodschuk, et +vingt-cinq mille hommes d'avant-garde se trouvaient entre cette ville et +Bucharest. Les Russes s'étaient arrêtés à Bucharest, qu'ils avaient fait +occuper par une avant-garde de quinze mille hommes. + +Le prince Suzzo a été déclaré hospodar de Valachie. Le prince Ipsilanti +a été proclamé traître, et l'on a mis sa tête à prix. + +Le Tartare a rencontré l'ambassadeur persan à moitié chemin de +Constantinople à Widdin, et l'ambassadeur extraordinaire de la Porte, +au-delà de cette dernière ville. + +Les victoires de Pultusk et Golymin étaient déjà connues dans l'empire +ottoman. Le courrier tartare en a entendu le récit de la bouche des +Turcs avant d'arriver à Widdin. + +Le froid se soutient entre deux et trois degrés au-dessous de zéro. +C'est le temps le plus favorable pour l'armée. + + + +De notre camp impérial de Varsovie, le 29 janvier 1807. + +_Message au sénat conservateur._ + +«Sénateurs, + +Nous avons ordonné à notre ministre des relations extérieures de vous +communiquer les traités que nous avons faits avec le roi de Saxe et avec +les différens princes souverains de cette maison. + +«La nation saxonne avait perdu son indépendance le 14 octobre 1755; +elle l'a recouvrée le 14 octobre 1806. Après cinquante années, la Saxe, +garantie par le traité de Posen, a cessé d'être province prussienne. + +«Le duc de Saxe-Weimar, sans déclaration préalable, a embrassé la cause +de nos ennemis. Son sort devait servir de règle aux petits princes qui, +sans être liés par des lois fondamentales, se mêlent des querelles +des grandes nations; mais nous avons cédé au désir de voir notre +réconciliation avec la maison de Saxe entière et sans mélange. + +«Le prince de Saxe-Cobourg est mort. Son fils se trouvant dans le camp +de nos ennemis, nous avons fait mettre le séquestre sur sa principauté. + +«Nous avons aussi ordonné que le rapport de notre ministre des relations +extérieures, sur les dangers de la Porte-Ottomane, fût mis sous vos +yeux. Témoin, dès les premiers temps de notre jeunesse, de tous les maux +que produit la guerre, notre bonheur, notre gloire, notre ambition, nous +les avons placés dans les conquêtes et les travaux de la paix. Mais la +force des circonstances dans lesquelles nous nous trouvons mérite notre +principale sollicitude. Il a fallu quinze ans de victoires pour donner +à la France des équivalens de ce partage de la Pologne, qu'une seule +campagne, faite en 1778 aurait empêché. + +«Eh! qui pourrait calculer la durée des guerres, le nombre de compagnes +qu'il faudrait faire un jour pour réparer des malheurs qui résulteraient +de la perte de l'empire de Constantinople, si l'amour d'un lâche repos +et des délices de la grande ville l'emportait sur les conseils d'une +sage prévoyance? Nous laisserions à nos neveux un long héritage de +guerres et de malheurs. La tiare grecque relevée et triomphante, depuis +la Baltique jusqu'à la Méditerranée, on verrait de nos jours nos +provinces attaquées par une nuée de fanatiques et de barbares; et si +dans cette lutte trop tardive, l'Europe civilisée venait à périr, notre +coupable indifférence exciterait justement les plaintes de la postérité, +et serait un titre d'opprobre dans l'histoire. + +«L'empereur de Perse, tourmenté dans l'intérieur de ses états comme le +fut pendant soixante ans la Pologne, comme l'est depuis vingt ans la +Turquie par la politique du cabinet de Pétersbourg, et animé des mêmes +sentimens que la Porte, a pris les mêmes résolutions, et marche en +personne sur le Caucase pour défendre ses frontières. + +«Mais déjà l'ambition de nos ennemis a été confondue, leur armée a été +défaite à Pultusk et à Golymin, et leurs bataillons épouvantés fuient au +loin à l'aspect de nos aigles. + +«Dans de pareilles positions, la paix, pour être sûre pour nous, +doit garantir l'indépendance entière de ces deux empires. Et si, par +l'injustice et l'ambition démesurée de nos ennemis, la guerre doit se +continuer encore, nos peuples se montreront constamment dignes, par leur +énergie, par leur amour pour notre personne, des hautes destinées qui +couronneront tous nos travaux; et alors seulement une paix stable et +longue fera succéder pour nos peuples, à ces jours de gloire, des jours +heureux et paisibles. + +NAPOLÉON. + + + +Arensdorf, le 5 février 1807. + +_Cinquante-sixième bulletin de la grande armée._ + +Après le combat de Mohringen, où elle avait été battue et mise en +déroute, l'avant-garde de l'armée russe se retira sur Liebstadt. Mais le +surlendemain, 27 janvier, plusieurs divisions russes la joignirent, et +toutes étaient en marche pour porter le théâtre de la guerre sur le bas +de la Vistule. + +Le corps du général Essen, accouru du fond de la Moldavie, où il était +d'abord destiné à servir contre les Turcs, et plusieurs régimens qui +étaient en Russie, mis en marche depuis quelque temps des extrémités de +ce vaste empire, avaient rejoint les corps d'armée. + +L'empereur donna ordre au prince de Ponte-Corvo de battre en retraite, +et de favoriser les opérations offensives de l'ennemi, en l'attirant sur +le bas de la Vistule. Il ordonna en même temps la levée de ses quartiers +d'hiver. + +Le cinquième corps commandé par le général Savary, le maréchal Lannes +étant malade, se trouva réuni le 31 janvier à Brok, devant tenir en +échec le corps du général Essen cantonné sur le Haut-Bug. + +Le troisième corps se trouva réuni à Mysiniez; + +Le quatrième corps à Willenberg; + +Le sixième corps à Gilgenburg; + +Le septième corps à Neidenburg. + +L'empereur partit de Varsovie, et arriva le 31 au soir à Willenberg. Le +grand-duc s'y était rendu depuis deux jours, et y avait réuni toute sa +cavalerie. + +Le prince de Ponte-Corvo avait successivement évacué Osterode, Tobau, et +s'était jeté sur Strasburg. + +Le maréchal Lefebvre avait réuni le dixième corps à Thorn pour la +défense de la gauche de la Vistule et de cette ville. + +Le 1er février, on se mit en marche. On rencontra à Passenheim +l'avant-garde ennemie qui prenait l'offensive et se dirigeait déjà sur +Willenberg. Le grand-duc, avec plusieurs colonnes de cavalerie, la fit +charger et entra de vive force dans la ville. + +Le corps du maréchal Davoust se porta à Ortelsburg. + +Le 2, le grand-duc de Berg se porta à Allenstein avec le corps du +maréchal Soult. + +Le corps du maréchal Davoust marcha sur Whastruburg. + +Les corps des maréchaux Augereau et Ney arrivèrent dans la journée du 3 +à Allenstein. + +Le 3 au matin, l'armée ennemie, qui avait rétrogradé en toute hâte, se +voyant tournée par son flanc gauche et jetée sur cette Vistule qu'elle +s'était tant vanté de vouloir passer, parut rangée en bataille, la +gauche appuyée au village de Moudtken, le centre à Joukowe, couvrant la +grande route de Liebstadt. + +_Combat de Bergfrield._ + +L'empereur se porta au village de Getkendorf, et plaça en bataille le +corps du maréchal Ney sur la gauche, le corps du maréchal Augereau au +centre, et le corps du maréchal Soult à la droite, la garde impériale +en réserve. Il ordonna au maréchal Soult de se porter sur le chemin de +Custad, et de s'emparer du pont de Bergfried, pour déboucher sur les +derrières de l'ennemi avec tout son corps d'armée, manoeuvre qui donnait +à cette bataille un caractère décisif. Vaincu, l'ennemi était perdu sans +ressource. + +Le maréchal Soult envoya le général Guyot, avec sa cavalerie légère, +s'emparer de Gustadt, où il prit une grande partie du bagage de +l'ennemi, et fit successivement seize cents prisonniers russes. Gustadt +était son centre des dépôts. Mais au même moment le maréchal Soult se +portait sur le pont de Bergfried avec les divisions Leval et Legrand. +L'ennemi, qui sentait que cette position importante protégeait la +retraite de son flanc gauche, défendait ce pont avec douze de ses +meilleurs bataillons. À trois heures après midi, la canonnade s'engagea. +Le quatrième régiment de ligne et le vingt-quatrième d'infanterie +légère, eurent la gloire d'aborder les premiers l'ennemi. Ils soutinrent +leur vieille réputation. Ces deux régimens seuls et un bataillon du +vingt-huitième en réserve, suffirent pour débusquer l'ennemi, passèrent +au pas de charge le pont, enfoncèrent les douze bataillons russes, +prirent quatre pièces de canon, et couvrirent le champ de bataille de +morts et de blessés. Le quarante-sixième et le cinquante-cinquième, +qui formaient la seconde brigade, étaient derrière, impatiens de se +déployer; mais déjà l'ennemi en déroute abandonnait, épouvanté, toutes +ses belles positions, heureux présage pour la journée du lendemain. + +Dans le même temps, le maréchal Ney s'emparait d'un bois où l'ennemi +avait appuyé sa droite; la division St.-Hilaire s'emparait du village du +centre, et le grand-duc de Berg, avec une division de dragons placée +par escadrons au centre, passait le bois et balayait la plaine, afin +d'éclaircir le devant de notre position. Dans ces petites attaques +partielles, l'ennemi fut repoussé et perdit une centaine de prisonniers. +La nuit surprit ainsi les deux armées en présence. + +Le temps est superbe pour la saison; il y a trois pieds de neige, le +thermomètre est à deux et trois degrés de froid. + +A la pointe du jour du 4, le général de cavalerie légère Lasalle battit +la plaine avec ses hussards. Une ligne de cosaques et de cavalerie +ennemie vint sur-le-champ se placer devant lui. La canonnade s'engagea, +mais bientôt on acquit la certitude que l'ennemi avait profité de la +nuit pour battre en retraite, et n'avait laissé qu'une arrière garde +de la droite, de la gauche et du centre. On marcha à elle, et elle fut +menée battant pendant six lieues. La cavalerie ennemie fut culbutée +plusieurs fois; mais les difficultés d'un terrain montueux et inégal +s'opposèrent aux efforts de la cavalerie. Avant la fin du jour du 4, +l'avant-garde française vint coucher à Deppen. L'empereur coucha à +Schlett. + +Le 5, à la pointe du jour, toute l'armée française vint coucher à +Deppen. L'empereur coucha à Schlett. + +Le 5, à la pointe du jour, toute l'armée française fut en mouvement à +Deppen, l'empereur reçut le rapport qu'une colonne ennemie n'avait pas +encore passé l'Alle, et se trouvait ainsi débordée par notre gauche, +tandis que l'armée russe rétrogradait toujours sur les routes +d'Arensdorf et de Landsberg. Sa majesté donna l'ordre au grand-duc de +Berg et aux maréchaux Soult et Davoust de poursuivre l'ennemi dans cette +direction. Elle fit passer l'Alle au corps du maréchal Ney, avec la +division de cavalerie légère du général Lasalle et une division de +dragons, et lui donna l'ordre d'attaquer le corps ennemi qui se trouvait +coupé. + +_Combat de Waterdorf._ + +Le grand-duc de Berg, arrivé sur la hauteur de Waterdorf, se trouva en +présence de huit à neuf mille hommes de cavalerie. Plusieurs charges +successives eurent lieu, et l'ennemi fit sa retraite. + +_Combat de Deppen._ + +Pendant ce temps, le maréchal Ney se canonnait et était aux prises avec +le corps ennemi qui était coupé. L'ennemi voulut un moment essayer +de forcer le passage, mais il vint trouver la mort au milieu de nos +baïonnettes. Culbuté au pas de charge et mis dans une déroute complète, +il abandonna canons, drapeaux et bagages. Les autres divisions de ce +corps voyant le sort de leur avant-garde, battirent en retraite. A la +nuit, nous avions déjà fait plusieurs milliers de prisonniers, et pris +seize pièces de canon. + +Cependant, par ces mouvemens, la plus grande partie des communications +de l'armée russe a été coupée. Ses dépôts de Gunstadt et de Liebstadt +et une partie de ses magasins de l'Alle avaient été enlevés par notre +cavalerie légère. + +Notre perte a été peu considérable dans tous ces petits combats; elle se +monte à quatre-vingts ou cent morts, et à trois ou quatre cents blessés. +Le général Gardanne, aide-de-camp de l'empereur et gouverneur des pages, +a eu une forte contusion à la poitrine. Le colonel du quatrième +régiment de dragons a été grièvement blessé. Le général de +brigade Latour-Maubourg a été blessé d'une balle dans le bras. +L'adjudant-commandant, Lauberdière, chargé du détail des hussards, a été +blessé dans une charge. Le colonel du quatrième régiment de ligne a été +blessé. + + + +A Preussich-Eylau, le 7 février 1807. + +_Cinquante-septième bulletin de la grande armée._ + +Le 6 au matin, l'armée se mit en marche pour suivre l'ennemi: le +grand-duc de Berg avec le corps du maréchal Soult sur Landsberg, le +corps du maréchal Davoust sur Heilsberg, et celui du maréchal Ney sur +Worenditt, pour empêcher le corps coupé à Deppen de s'élever. + +_Combat de Hoff._ + +Arrivé à Glodau, le grand-duc de Berg rencontra l'arrière-garde ennemie, +et la fit charger entre Glodau et Hoff. L'ennemi déploya plusieurs +lignes de cavalerie qui paraissaient soutenir cette arrière-garde, +composée de douze bataillons, ayant le front sur les hauteurs de +Landsberg. Le grand-duc de Berg fit ses dispositions. Après différentes +attaques sur la droite et sur la gauche de l'ennemi, appuyées à un +mamelon et à un bois, les dragons et les cuirassiers de la division du +général d'Hautpoult firent une brillante charge, culbutèrent et mirent +en pièces deux régimens d'infanterie russe. Les colonels, les drapeaux, +les canons et la plupart des officiers et soldats furent pris. L'armée +ennemie se mit en mouvement pour soutenir son arrière-garde. Le maréchal +Augereau prit position sur la gauche, et le village de Hoff fut occupé. +L'ennemi sentit l'importance de cette position, et fit marcher dix +bataillons pour la reprendre. Le grand-duc de Berg fit exécuter une +seconde charge par les cuirassiers, qui les prirent en flanc et les +écharpèrent. Ces manoeuvres sont de beaux faits d'armes et font le plus +grand honneur à ces intrépides cuirassiers. Cette journée mérite une +relation particulière; une partie des deux armées passa la nuit du 6 au +7 en présence. L'ennemi fila pendant la nuit. + +A la pointe du jour, l'avant-garde française se mit en marche, rencontra +l'arrière-garde ennemie entre le bois et la petite ville d'Eylau. +Plusieurs régimens de chasseurs à pied ennemis qui la défendaient furent +chargés et en partie pris. On ne tarda pas à arriver à Eylau, et à +reconnaître que l'ennemi était en position derrière cette ville. + + + +Preussich-Eylau, le 9 février 1807. + +_Cinquante-huitième bulletin de la grande armée._ + +_Combat d'Eylau._ + +A un quart de lieue de la petite ville de Preussich-Eylau, est un +plateau qui défend le débouché de la plaine. Le maréchal Soult ordonna +au quarante-sixième et au dix-huitième régimens de ligne de l'enlever. +Trois régimens qui le défendaient furent culbutés, mais au même moment +une colonne de cavalerie russe chargea l'extrémité de la gauche du +dix-huitième, et mit en désordre un de ses bataillons. Les dragons de la +division Klein s'en aperçurent à temps; les troupes s'engagèrent dans +la ville d'Eylau. L'ennemi avait placé dans une église et un cimetière +plusieurs régimens. Il fit là une opiniâtre résistance, et après un +combat meurtrier de part et d'autre, la position fut enlevée à dix +heures du soir. La division Legrand prit ses bivouacs au-devant de la +ville, et la division Saint-Hilaire à la droite. Le corps du maréchal +Augereau se plaça sur la gauche, le corps du maréchal Davoust avait, dès +la veille, marché pour déborder Eylau, et tomber sur le flanc gauche de +l'ennemi, s'il ne changeait pas de position. Le maréchal Ney était en +marche pour le déborder sur son flanc droit. C'est dans cette position +que la nuit se passa. + +_Bataille d'Eylau._ + +A la pointe du jour, l'ennemi commença l'attaque par une vive canonnade +sur la ville d'Eylau et sur la division Saint-Hilaire. + +L'empereur se porta à la position de l'église que l'ennemi avait tant +défendue la veille. Il fit avancer le corps du maréchal Augereau, et fit +canonner le monticule par quarante pièces d'artillerie de sa garde. Une +épouvantable canonnade s'engagea de part et d'autre. + +L'armée russe, rangée en colonnes, était à demi-portée de canon; +tout coup frappait. Il parut un moment, aux mouvemens de l'ennemi, +qu'impatienté de tant souffrir, il voulait déborder notre gauche. Au +même moment, les tirailleurs du maréchal Davoust se firent entendre, et +arrivèrent sur les derrières de l'armée ennemie; le corps du maréchal +Augereau déboucha en même temps en colonnes, pour se porter sur le +centre de l'ennemi, et, partageant ainsi son attention, l'empêcher de +se porter tout entier contre le corps du maréchal Davoust. La division +Saint-Hilaire déboucha sur la droite, l'une et l'autre devant manoeuvrer +pour se réunir au maréchal Davoust: à peine le corps du maréchal +Augereau et la division Saint-Hilaire eurent-ils débouché, qu'une neige +épaisse, et telle qu'on ne distinguait pas à deux pas, couvrit les deux +armées. + +Dans cette obscurité, le point de direction fut perdu, et les colonnes, +appuyant trop à gauche, flottèrent incertaines. Cette désolante +obscurité dura une demi-heure. Le temps s'étant éclairci, le grand-duc +de Berg, à la tête de sa cavalerie, et soutenu par le maréchal Bessières +à la tête de la garde, tourna la division Saint-Hilaire, et tomba sur +l'armée ennemie: manoeuvre audacieuse, s'il en fut jamais, qui couvrit +de gloire la cavalerie, et qui était devenue nécessaire dans la +circonstance où se trouvaient nos colonnes. La cavalerie ennemie, qui +voulut s'opposer à cette manoeuvre, fut culbutée; le massacre fut +horrible. Deux lignes d'infanterie russe furent rompues; la troisième +ne résista qu'en s'adossant à un bois. Des escadrons de la garde +traversèrent deux fois toute l'armée ennemie. + +Cette charge brillante et inouïe qui avait culbuté plus de vingt mille +hommes d'infanterie, et les avait obligés à abandonner leurs pièces, +aurait décidé sur-le-champ la victoire sans le bois et quelques +difficultés de terrain. Le général de division d'Hautpoult fut blessé +d'un biscaïen. Le général Dalhmann, commandant les chasseurs de la +garde, et un bon nombre de ses intrépides soldats moururent avec gloire. +Mais les cent dragons, cuirassiers ou soldats de la garde que l'on +trouva sur le champ de bataille, on les y trouva environnés de plus de +mille cadavres ennemis. Cette partie du champ de bataille fait horreur à +voir. Pendant ce temps, le corps du maréchal Davoust débouchait derrière +l'ennemi. La neige, qui, plusieurs fois dans la journée, obscurcit le +temps, retarda aussi sa marche et l'ensemble de ses colonnes. + +Le mal de l'ennemi est immense, celui que nous avons éprouvé est +considérable. Trois cents bouches à feu ont vomi la mort de part et +d'autre pendant douze heures. La victoire, long-temps incertaine, fut +décidée et gagnée lorsque le maréchal Davoust déboucha sur le plateau +et déborda l'ennemi, qui, après avoir fait de vains efforts pour le +reprendre, battit en retraite. Au même moment, le corps du maréchal Ney +débouchait par Altorff sur la gauche, et poussait devant lui le reste de +la colonne prussienne échappée au combat de Deppen. Il vint se placer le +soir au village de Schnaditten, et par-là l'ennemi se trouva tellement +serré entre les corps des maréchaux Ney et Davoust, que, craignant de +voir son arrière-garde compromise, il résolut, à huit heures du soir, de +reprendre le village de Schnaditten. Plusieurs bataillons de grenadiers +russes, les seuls qui n'eussent pas donné, se présentèrent à ce village; +mais le sixième régiment d'infanterie légère les laissa approcher à bout +portant, et les mit dans une entière déroute. Le lendemain l'ennemi a +été poursuivi jusqu'à la rivière de Frischling. Il se retire au-delà de +la Pregel. Il a abandonné sur le champ de bataille seize pièces de canon +et ses blessés. Toutes les maisons des villages qu'il a parcourus la +nuit en sont remplies. + +Le maréchal Augereau a été blessé d'une balle. Les généraux Desjardins, +Heudelet, Lochet, ont été blessés. Le général Corbineau a été enlevé +par un boulet. Le colonel Lacuée, du soixante-troisième, et le colonel +Lemarois, du quarante-troisième ont été tués par des boulets. Le colonel +Bouvières, du onzième régiment de dragons, n'a pas survécu à ses +blessures. Tous sont morts avec gloire. Notre perte se monte exactement +à dix-neuf cents morts et à cinq mille sept cents blessés, parmi +lesquels un millier qui le sont grièvement, seront hors de service. Tous +les morts ont été enterrés dans la journée du 10. On a compté sur le +champ de bataille sept mille Russes. + +Ainsi l'expédition offensive de l'ennemi, qui avait pour but de se +porter sur Thorn en débordant la gauche de la grande armée, lui a été +funeste. Douze à quinze mille prisonniers, autant d'hommes hors de +combat, dix-huit drapeaux, quarante-cinq pièces de canon, sont les +trophées trop chèrement payés sans doute par le sang de tant de braves. + +De petites contrariétés de temps, qui auraient paru légères dans toute +autre circonstance, ont beaucoup contrarié les combinaisons du général +français. Notre cavalerie et notre artillerie ont fait des merveilles. +La garde à cheval s'est surpassée; c'est beaucoup dire. La garde à pied +a été toute la journée l'arme au bras, sous le feu d'une épouvantable +mitraille, sans tirer un coup de fusil, ni faire aucun mouvement. Les +circonstances n'ont point été telles qu'elle ait dû donner. La blessure +du maréchal Augereau a été aussi un accident défavorable, en laissant, +pendant le plus fort de la mêlée, son corps d'armée sans chef capable de +le diriger. + +Ce récit est l'idée générale de la bataille. Il s'est passé des +faits qui honorent le soldat français: l'état-major s'occupe de les +recueillir. + +La consommation en munitions à canon a été considérable; elle a été +beaucoup moindre en munitions d'infanterie. + +L'aigle d'un des bataillons du dix-huitième régiment ne s'est pas +retrouvée; elle est probablement tombée entre les mains de l'ennemi. On +ne peut en faire un reproche à ce régiment; c'est, dans la position +où il se trouvait, un accident de guerre; toutefois l'empereur lui en +rendra une autre lorsqu'il aura pris un drapeau à l'ennemi. + +Cette expédition est terminée, l'ennemi, battu, est rejeté à cent lieues +de la Vistule. L'armée va reprendre ses cantonnements, et rentrer dans +ses quartiers-d'hiver. + + + +A Preussich-Eylau, le 14 février 1807. + +_Cinquante-neuvième bulletin de la grande armée_. + +L'ennemi prend position derrière la Pregel. Nos coureurs sont sur +Koenigsberg, mais l'empereur a jugé convenable de mettre son armée en +quartiers, en se tenant à portée de couvrir la ligne de la Vistule. + +Le nombre des canons qu'on a pris depuis le combat de Bergfried se +monte à près de soixante. Les vingt quatre que l'ennemi a laissés à la +bataille d'Eylau viennent d'être dirigés sur Thorn. + +L'ennemi a fait courir la notice ci-jointe: tout y est faux. L'ennemi a +attaqué la ville, et a été constamment repoussé; il avoue avoir perdu +vingt mille hommes tués ou blessés. Sa perte est beaucoup plus forte. La +prise de neuf aigles est aussi fausse que la prise de la ville. + +Le grand-duc de Berg a toujours son quartier-général à Wittemberg, tout +près de la Prégel. + +Le général d'Hautpoult est mort de ses blessures. Il a été généralement +regretté. Peu de soldats ont eu une fin plus glorieuse. Sa division de +cuirassiers s'est couverte de gloire à toutes les affaires. L'empereur a +ordonné que son corps serait transporté à Paris. + +Le général de cavalerie Bouardi-Saint-Sulpice, blessé au poignet, ne +voulut pas aller à l'ambulance, et fournit une seconde charge. Sa +majesté a été si contente de ses services, qu'elle l'a nommé général de +division. + +Le maréchal Lefebvre s'est porté le 12 sur Marienwerder. Il y a trouvé +sept escadrons prussiens, les a culbutés, leur a pris trois cents +hommes, parmi lesquels un colonel, un major et plusieurs officiers, et +deux cent cinquante chevaux. Ce qui a échappé à ce combat s'est réfugié +dans Dantzick. + + + +A Preussich-Eylau, le 17 février 1807. + +_Soixantième bulletin de la grande armée._ + +La reddition de la Silésie avance. La place de Schweidnitz a capitulé. +Ci-joint la capitulation. Le gouvernement prussien de la Silésie a été +cerné dans Glatz, après avoir été forcé dans la position de Frankenstein +et de Neubrode par le général Lefebvre. Les troupes de Wurtemberg se +sont fort bien comportées dans cette affaire. Le régiment bavarois de la +Tour-et-Taxis, commandé par le colonel Teydis, et le sixième régiment de +ligne bavarois, commandé par le colonel Baker, se sont fait remarquer. +L'ennemi a perdu dans ces combats une centaine d'hommes tués, trois +cents faits prisonniers. + +Le siége de Kosel se poursuit avec activité. + +Depuis la bataille d'Eylau, l'ennemi s'est rallié derrière la Prégel. On +concevait l'espoir de le forcer dans cette position, si la rivière fût +restée gelée; mais le dégel continue, et cette rivière est une barrière +au-delà de laquelle l'armée française n'a pas intérêt de le jeter. + +Du côté de Willemberg, trois mille prisonniers russes ont été délivrés +par un parti de mille Cosaques. + +Le froid a entièrement cessé; la neige est partout fondue, et la saison +actuelle nous offre le phénomène, au mois de février, du temps de la fin +d'avril. + +L'armée entre dans ses cantonnemens. + + + +Preussich-Eylau, le 16 février 1807. + +_Proclamation._ + +Soldats! + +Nous commencions à prendre un peu de repos dans nos quartiers d'hiver, +lorsque l'ennemi a attaqué le premier corps et s'est présenté sur la +Basse-Vistule. Nous avons marché à lui; nous l'avons poursuivi l'épée +dans les reins pendant l'espace de quatre-vingts lieues. Il s'est +réfugié sous les remparts de ses places, et a repassé la Prégel. Nous +lui avons enlevé, aux combats de Bergfried, de Deppen, de Hoff, à la +bataille d'Eylau, soixante-cinq pièces de canon, seize drapeaux, et tué, +blessé ou pris plus de quarante mille hommes. Les braves qui, de +notre côté, sont restés sur le champ d'honneur, sont morts d'une mort +glorieuse: c'est la mort des vrais soldats. Leurs familles auront des +droits constans à notre sollicitude et à nos bienfaits. + +Ayant ainsi déjoué tous les projets de l'ennemi, nous allons nous +approcher de la Vistule, et rentrer dans nos cantonnements. Qui osera +en troubler le repos, s'en repentira; car au-delà de la Vistule +comme au-delà du Danube, au milieu des frimas de l'hiver, comme au +commencement de l'automne, nous serons toujours les soldats français, et +les soldats français de la grande armée. + + + +Landsberg, le 18 février 1807. + +_Soixante-unième bulletin de la grande armée._ + +La bataille d'Eylau avait d'abord été présentée par plusieurs officiers +ennemis comme une victoire. On fut dans cette croyance à Koenigsberg +toute la matinée du 9. Bientôt le quartier-général et toute l'armée +russe arrivèrent. L'alarme alors devint grande. Peu de temps après, ou +entendit des coups de canon, et on vit les Français maîtres d'une petite +hauteur qui dominait tout le camp russe. + +Le général russe a déclaré qu'il voulait défendre la ville; ce qui +a augmenté la consternation des habitans, qui disaient: Nous allons +éprouver le sort de Lubeck. Il est heureux pour cette ville qu'il ne +soit pas entré dans les calculs du général français de forcer l'armée +russe dans cette position. + +Le nombre des morts dans l'armée russe, en généraux et en officiers, est +extrêmement considérable. + +Par la bataille d'Eylau, plus de cinq mille blessés russes restés sur le +champ de bataille ou dans les ambulances environnantes, sont tombés au +pouvoir du vainqueur. Partie sont morts, partie légèrement blessés, ont +augmenté le nombre des prisonniers. Quinze cents prisonniers viennent +d'être rendus à l'armée russe. Indépendamment des cinq mille blessés qui +sont restés au pouvoir de l'armée française, on calcule que les Russes +en ont eu quinze mille. + +L'armée vient de prendre ses cantonnemens. Les pays d'Elbing, de +Liebstadt, d'Osterode sont les plus belle parties de ces contrées. Ce +sont eux que l'empereur a choisis pour établir sa gauche. + +Le maréchal Mortier est entré dans la Poméranie suédoise. Stralsund a +été bloqué. Il est à regretter que l'ennemi ait mis le feu sans raison +au beau faubourg de Kniper. Cet incendie offrait un spectacle horrible. +Plus de deux mille individus se trouvent sans maisons et sans asile. + + + +Liebstadt, le 21 février 1807. + +_Soixante-deuxième bulletin de la grande armée._ + +La droite de la grande armée a été victorieuse, comme le centre et la +gauche. Le général Essen, à la tête de vingt-cinq mille hommes, s'est +porté sur Ostrolenka, le 13, par les deux rives de la Narew. Arrivé au +village de Flacies-Lawowa, il rencontra l'avant-garde du général Savary, +commandant le cinquième corps. + +Le 16, à la pointe du jour, le général Gazan se porta avec une partie +de sa division à l'avant-garde. A neuf heures du matin, il rencontra +l'ennemi sur la route de Nowogrod, l'attaqua, le culbuta et le mit en +déroute. Mais au même moment, l'ennemi attaquait Ostrolenka par la rive +gauche. Le général Campana, avec une brigade de la division Gazan, et +le général Ruffin, avec une brigade de la division du général Oudinot, +défendaient cette petite ville. + +Le général Savary y envoya le général de division Reille, chef de +l'état-major du corps d'armée. L'infanterie russe, sur plusieurs +colonnes, voulut emporter la ville. On la laissa avancer jusqu'à la +moitié des rues; on marcha à elle au pas de charge; elle fut culbutée +trois fois, et laissa les rues couvertes de morts. La perte de l'ennemi +fut si grande, qu'il abandonna la ville et prit position derrière les +monticules de sable qui la recouvrent. + +Les divisions des généraux Suchet et Oudinot avancèrent: à midi, leurs +têtes de colonne arrivèrent à Ostrolenka. Le général Savary rangea sa +petite armée de la manière suivante: + +Le général Oudinot, sur deux lignes, commandait la gauche; le général +Suchet le centre; et le général Reille, commandant une brigade de +la division Gazan, formait la droite. Il se couvrit de toute son +artillerie, et marcha à l'ennemi. L'intrépide général Oudinot se mit à +la tête de la cavalerie, fit une charge qui eut du succès, et tailla en +pièces les cosaques de l'arrière-garde ennemie. Le feu fut très-vif, +l'ennemi ploya de tous côtés, et fut mené battant pendant trois lieues. + +Le lendemain, l'ennemi a été poursuivi plusieurs lieues, mais sans qu'on +pût reconnaître que sa cavalerie avait battu, en retraite toute la nuit. +Le général Suwarow et plusieurs autres officiers ennemis ont été tués. +L'ennemi a abandonné un grand nombre de blessés. On en avait ramassé +douze cents; on en ramassait à chaque instant. Sept pièces de canon et +deux drapeaux sont les trophées de la victoire. L'ennemi a laissé treize +cents cadavres sur le champ de bataille. De notre côté, nous avons perdu +soixante hommes tués et quatre à cinq cents blessés; mais une perte +vivement sentie est celle du général de brigade Campana, qui était un +officier d'un grand mérite et d'une grande espérance. Il était né dans +le département de Marengo. L'empereur a été très-peiné de sa perte. Le +cent-troisième régiment s'est particulièrement distingué dans cette +affaire. Parmi les blessés sont le colonel Duhamel, du vingt-unième +régiment d'infanterie légère, et le colonel d'artillerie Nourrit. + +L'empereur a ordonné au cinquième corps de s'arrêter et de prendre ses +quartiers d'hiver. Le dégel est affreux. La saison ne permet pas de rien +faire de grand: c'est celle du repos. L'ennemi a le premier levé ses +quartiers; il s'en repent. + + + +Osterode, le 28 février 1807. + +_Soixante-troisième bulletin de la grande armée._ + +Le capitaine des grenadiers à cheval de la garde impériale, Auzouï, +blessé à mort à la bataille d'Eylau, était couché sur le champ de +bataille. Ses camarades viennent pour l'enlever et le porter +à l'ambulance. Il ne recouvre ses esprits que pour leur dire: +«Laissez-moi, mes amis; je meurs content, puisque nous avons la +victoire, et que je puis mourir sur le lit d'honneur, environné de +canons pris à l'ennemi et des débris de leur défaite. Dites à l'empereur +que je n'ai qu'un regret; c'est que, dans quelques momens, je ne pourrai +plus rien pour son service et pour la gloire de notre belle France. A +elle mon dernier soupir.» L'effort qu'il fit pour prononcer ces paroles +épuisa le peu de forces qui lui restaient. + +Tous les rapports que l'on reçoit s'accordent à dire que l'ennemi a +perdu à la bataille d'Eylau vingt généraux et neuf cents officiers tués +et blessés, et plus de trente mille hommes hors de combat. + +Au combat d'Ostrolenka, du 16, deux généraux russes ont été tués et +trois blessés. + +Sa Majesté a envoyé à Paris les seize drapeaux pris à la bataille +d'Eylau. Tous les canons sont déjà dirigés sur Thorn. Sa Majesté a +ordonné que ces canons seraient fondus, et qu'il en serait fait une +statue en bronze du général d'Hautpoult, commandant la deuxième division +de cuirassiers, dans son costume de cuirassier. + +L'armée est concentrée dans ses cantonnemens, derrière la Passarge, +appuyant sa gauche à Marienwerder, à l'île du Nogat et à Elbing, pays +qui fournissent des ressources. + +Instruit qu'une division russe s'était portée sur Braunsberg, à la tête +de nos cantonnemens, l'empereur a ordonné qu'elle fût attaquée. Le +prince de Ponte-Corvo chargea de cette expédition le général Dupont, +officier d'un grand mérite. + +Le 26, à deux heures après-midi, le général Dupont se présenta devant +Braunsberg, attaqua la division ennemie, forte de dix mille hommes, la +culbuta à la baïonnette, la chassa de la ville et lui fit repasser la +Passarge, lui prit seize pièces de canon, deux drapeaux, et lui fit deux +mille prisonniers. Nous avons eu très-peu d'hommes tués. + +Du côté de Gustadt, le général Léger-Belair se porta au village de +Peterswalde à la pointe du jour du 25, sur l'avis qu'une colonne russe +était arrivée dans la nuit à ce village, la culbuta, prit le +général baron de Korff qui la commandait, son état-major, plusieurs +lieutenans-colonels et officiers, et quatre cents hommes. Cette brigade +était composée de dix bataillons, qui avaient tellement souffert qu'ils +ne formaient que seize cents hommes présens sous les armes. + +L'empereur a témoigné sa satisfaction au général Savary pour le combat +d'Ostrolenka, lui a accordé la grande décoration de la légion-d'honneur, +et l'a rappelé près de sa personne. Sa Majesté a donné le commandement +du cinquième corps au maréchal Masséna, le maréchal Lannes continuant à +être malade. + +A la bataille d'Eylau, le maréchal Augereau couvert de rhumatismes, +était malade et avait à peine connaissance; mais le canon réveille les +braves: il revole au galop à la tête de son corps, après s'être fait +attacher sur son cheval. Il a été constamment exposé au plus grand feu, +et a même été légèrement blessé. L'empereur vient de l'autoriser à +rentrer en France pour y soigner sa santé. + +Les garnisons de Colberg et de Dantzick profitant du peu d'attention +qu'on avait fait à elles, s'étaient encouragées par différentes +excursions. Un avant-poste de la division italienne a été attaqué, le +16, à Stutgard, par un parti de huit cents hommes de la garnison de +Colberg. Le général Bonfanti n'avait avec lui que quelques compagnies du +premier régiment de ligne italien, qui ont pris les armes à temps, ont +marché avec résolution sur l'ennemi, et l'ont mis en déroute. + +Le général Teulié, de son côté, avec le gros de la division italienne, +le régiment de fusiliers de la garde et la première compagnie de +gendarmes d'ordonnance, s'est porté pour investir Colberg. Arrivé à +Naugarten, il a trouvé l'ennemi retranché, occupant un fort hérissé de +pièces de canon. Le colonel Boyer, des fusiliers de la garde, est +monté à l'assaut. Le capitaine de la compagnie des gendarmes, M. de +Montmorency, a fait une charge qui a eu du succès. Le fort a été pris, +trois cents hommes faits prisonniers et six pièces de canon enlevées. +L'ennemi a laissé cent hommes sur le champ de bataille. + +Le général Dabrowsky a marché contre la garnison de Dantzick; il l'a +rencontrée à Dirschau, l'a culbutée, lui a fait six cents prisonniers, +pris sept pièces de canon, et l'a poursuivie plusieurs lieues l'épée +dans les reins. Il a été blessé d'une balle. Le maréchal Lefebvre était +arrivé, sur ces entrefaites, au commandement du dixième corps: il y +avait été joint par les Saxons, et il marchait pour investir Dantzick. + +Le temps est toujours variable. Il gelait hier; il dégèle aujourd'hui. +L'hiver s'est ainsi passé. Le thermomètre n'a jamais été à plus de cinq +degrés. + + + +Osterode, le 2 mars 1807. + +_Soixante-quatrième bulletin de la grande armée._ + +La ville d'Elbing fournit de grandes ressources à l'armée: on y a +trouvé une grande quantité de vins et d'eaux-de-vie. Ce pays de la +Basse-Vistule est très-fertile. + +Les ambassadeurs de Constantinople et de Perse sont entrés en Pologne, +et arrivent à Varsovie. + +Après la bataille d'Eylau, l'empereur a passé tous les jours plusieurs +heures sur le champ de bataille, spectacle horrible, mais que le devoir +rendait nécessaire. Il a failli beaucoup de travail pour enterrer tous +les morts. On a trouvé un grand nombre de cadavres d'officiers russes +avec leurs décorations. Il paraît que parmi eux il y avait un prince +Repnin. Quarante-huit heures encore après la bataille, il y avait plus +de cinq cents russes blessés qu'on n'avait pas encore pu emporter. On +leur faisait porter de l'eau-de-vie et du pain, et successivement on les +a transportés à l'ambulance. + +Qu'on se figure sur un espace d'une lieue carrée, neuf ou dix mille +cadavres, quatre ou cinq mille chevaux tués, des lignes de sacs russes, +des débris de fusils et de sabres, la terre couverte de boulets, d'obus, +de munitions, vingt-quatre pièces de canon auprès desquelles on voyait +les cadavres des conducteurs tués au moment où ils faisaient des efforts +pour les enlever: tout cela avait plus de relief sur un fond de neige. +Ce spectacle est fait pour inspirer aux princes l'amour de la paix et +l'horreur de la guerre. + +Les cinq mille blessés que nous avons eus ont été tous évacués sur Thorn +et sur nos hôpitaux de la rive gauche de la Vistule, sur des traîneaux. +Les chirurgiens ont observé avec étonnement que la fatigue de cette +évacuation n'a point nui aux blessés. + +Voici quelques détails sur le combat de Braunsberg. + +Le général Dupont marcha à l'ennemi sur deux colonnes. Le général +Bruyer, qui commandait la colonne de droite, rencontra l'ennemi à +Ragern, le poussa sur la rivière qui se trouve en avant de ce village. +La colonne de gauche poussa l'ennemi sur Villenberg, et toute la +division ne tarda pas à déboucher hors du bois. L'ennemi, chassé de sa +première position, fut obligé de se replier sur la rivière qui couvre la +ville de Braunsberg: il a d'abord tenu ferme; mais le général Dupont a +marché à lui, l'a culbuté au pas de charge, et est entré avec lui dans +la ville, qui a été jonchée de cadavres russes. + +Le neuvième d'infanterie légère, le trente-deuxième, le +quatre-vingt-seizième de ligne qui composent cette division, se sont +distingués. Les généraux Barrois, Lahoussaye, le colonel Semelle du +vingt-quatrième de ligne, le colonel Meunier du neuvième d'infanterie +légère, le chef de bataillon Bouge du trente-deuxième de ligne, et le +chef d'escadron Hubinet du neuvième de hussards, ont mérité des éloges +particuliers. + +Depuis l'arrivée de l'armée française sur la Vistule, nous avons pris +aux Russes, aux affaires de Pultusk et de Golymin, quatre vingt-neuf +pièces de canon; au combat de Bergfried, quatre pièces, dans la retraite +d'Allenstein, cinq pièces; au combat de Deppen, seize pièces; au combat +de Hoff, douze pièces; à la bataille d'Eylau, vingt-quatre pièces; au +combat de Braunsberg, seize pièces; au combat d'Ostrolenka, neuf pièces: +total, cent soixante-quinze pièces de canon. + +On a fait à ce sujet la remarque que l'empereur n'a jamais perdu de +canons dans les armées qu'il a commandées, soit dans les premières +campagnes d'Italie et d'Égypte, soit dans celle de l'armée de réserve, +soit dans celle d'Autriche et de Moravie, soit dans celle de Prusse et +de Pologne. + + + +Osterode, le 10 mars 1807. + +_Soixante-cinquième bulletin de la grande armée._ + +L'armée est cantonnée derrière la Passarge: + +Le prince de Ponte-Corvo, à Holland et à Braunsberg; + +Le maréchal Soult, à Liebstadt et Mohringen; + +Le maréchal Ney, à Guttstadt; + +Le maréchal Davoust, à Allenstein, Hohenstein et Deppen; + +Le quartier-général, à Osterode; + +Le corps d'observation polonais, que commande le général Zayonchek, à +Neidenbourg; + +Le corps du maréchal Lefebvre devant Dantzick; + +Le cinquième corps, sur l'Omulew; + +Une division de Bavarois, que commande le prince royal de Bavière, à +Varsovie; + +Le corps du prince Jérôme, en Silésie; + +Le huitième corps, en observation dans la Poméranie suédoise. + +Les places de Breslau, de Schweidnitz et de Brieg sont en démolition. + +Le général Rapp, aide-de-camp de l'empereur, est gouverneur de Thorn. + +On jette des ponts sur la Vistule, à Marienbourg et à Dirschau. + +Ayant été instruit, le 1er mars, que l'ennemi, encouragé par les +positions qu'avait prise l'armée, faisait voir des postes tout le long +de la rive droite de la Passarge, l'empereur ordonna aux maréchaux Soult +et Ney de faire des reconnaissances en avant pour repousser l'ennemi. Le +maréchal Ney marcha sur Guttstadt; le maréchal Soult passa la Passarge +à Worditt. L'ennemi fit aussitôt un mouvement général, et se mit en +retraite sur Koenigsberg; ses postes, qui s'étaient retirés en toute +hâte, furent poursuivis à huit lieues. + +Voyant ensuite que les Français ne faisaient plus de mouvemens, et +s'apercevant que ce n'étaient que des avant-gardes qui avaient quitté +leurs régimens, deux régimens de grenadiers russes se rapprochèrent et +se portèrent de nuit sur le cantonnement de Zechern. Le cinquantième +régiment les reçut à bout portant; le vingt-septième et le +trente-neuvième se comportèrent de même. Dans ces petits combats, les +Russes ont eu un millier d'hommes blessés, tués ou prisonniers. + +Après s'être ainsi assurée des mouvemens de l'ennemi, l'armée est entrée +dans ses cantonnemens. + +Le grand-duc de Berg, instruit qu'un corps de cavalerie s'était porté +sur Villenberg, l'a fait attaquer dans cette ville par le prince +Borghèse, qui, à la tête de son régiment, a chargé huit escadrons +russes, les a culbutés et mis en déroute, et leur a fait une centaine +de prisonniers, parmi lesquels se trouvent trois capitaines et huit +officiers. + +Le maréchal Lefebvre a cerné entièrement Dantzick, et a commencé les +ouvrages de circonvallation de la place. + + + +Osterode, le 14 mars 1807. + +_Soixante-sixième bulletin de la grande armée._ + +La grande armée est toujours dans ses cantonnemens, où elle prend du +repos. + +De petits combats ont lieu souvent entre les avant-postes des deux +armées. + +Deux régimens de cavalerie russe sont venus, le 12, inquiéter le +soixante-neuvième régiment d'infanterie de ligne dans son cantonnement +de Liguau, en avant de Guttstadt. + +Un bataillon de ce régiment prit les armes, s'embusqua, et tira à bout +portant sur l'ennemi, qui laissa quatre-vingts hommes sur la place. + +Le général Guyot, qui commande les avant-postes du maréchal Soult, a eu +de son côté quelques engagemens qui ont été à son avantage. + +Après le petit combat de Villenberg, le grand-duc de Berg a chassé +les cosaques de toute la rive droite de l'Alle, afin de s'assurer +que l'ennemi ne masquait pas quelque mouvement. Il s'est porté à +Wartembourg, Seeburg, Meusguth et Bischoffburg. Il a eu quelques +engagemens avec la cavalerie ennemie, et a fait une centaine de cosaques +prisonniers. + +L'armée russe paraît concentrée du côté de Bartenstein sur l'Alle; la +division prussienne du côté de Creutsbourg. + +L'armée ennemie a fait un mouvement de retraite, et s'est rapprochée +d'une marche de Koenigsberg. + +Toute l'armée française est cantonnée; elle est approvisionnée par les +villes d'Elbing, de Braunsberg, et par les ressources que l'on tire de +l'île du Nogat, qui est d'une très-grande fertilité. + +Deux-ponts ont été jetés sur la Vistule: un à Marienbourg, et l'autre +à Marienwerder. Le maréchal Lefebvre a achevé l'investissement de +Dantzick; le général Tenlié a investi Colberg. L'une et l'autre de ces +garnisons ont été rejetées dans ces places après de légères attaques. + +Une division de douze mille Bavarois, commandée par le prince royal de +Bavière, a passé la Vistule à Varsovie, et vient joindre l'armée. + + + +De notre camp impérial d'Osterode, le 20 mars 1807. + +_Message de S.M. au Sénat._ + +SÉNATEURS, + +«Nous avons ordonné qu'un projet de sénatus-consulte, ayant pour objet +d'appeler dès ce moment la conscription de 1808, vous soit présenté. + +«Le rapport que nous a fait notre ministre de la guerre vous donnera à +connaître les avantages de toute espèce qui résulteront de cette mesure. + +«Tout s'arme autour de nous. L'Angleterre vient d'ordonner une levée +extraordinaire de deux cent mille hommes; d'autres puissances ont +recours également à des recrutemens considérables. Quelque formidables, +quelque nombreuses que soient nos armées, les dispositions contenues +dans ce projet de sénatus-consulte nous paraissent, sinon nécessaires, +du moins utiles et convenables. Il faut qu'à la vue de cette triple +barrière de camps qui environnera notre territoire, comme à l'aspect +du triple rang de places fortes qui garantissent nos plus importantes +frontières, nos ennemis ne conçoivent l'espérance d'aucun succès, se +découragent, et soient ramenés enfin, par l'impuissance de nous nuire, à +la justice, à la raison. + +«L'empressement avec lequel nos peuples ont exécuté les +sénatus-consultes du 24 septembre 1805 et du 4 décembre 1806, a vivement +excité en nous le sentiment de la reconnaissance. Tout Français se +montrera également digne d'un si beau nom. + +«Nous avons appelé à commander et à diriger cette intéressante jeunesse, +des sénateurs qui se sont distingués dans la carrière des armes, et nous +désirons que vous reconnaissiez dans cette détermination la confiance +sans bornes que nous mettons en vous. Ces sénateurs enseigneront aux +jeunes conscrits, que la discipline et la patience à supporter les +fatigues et les travaux de la guerre, sont les premiers garans de la +victoire. Ils leur apprendront à tout sacrifier pour la gloire du trône +et le bonheur de la patrie, eux, membres d'un corps qui en est le plus +ferme appui. + +«Nous avons été victorieux de tous nos ennemis. En six mois, nous avons +passé le Mein, la Saale, l'Elbe, l'Oder, la Vistule; nous avons conquis +les places les plus formidables de l'Europe, Magdebourg, Hameln, +Spandau, Stettin, Custrin, Glogau, Breslau, Schweidnitz, Brieg; nos +soldats ont triomphé dans un grand nombre de combats et dans plusieurs +grandes batailles rangées; ils ont pris plus de huit cents pièces de +canon sur le champ de bataille; ils ont dirigé vers la France quatre +mille pièces de siége, quatre cents drapeaux prussiens ou russes, et +plus de deux cent mille prisonniers de guerre; les sables de la Prusse, +les solitudes de la Pologne, les pluies de l'automne, les frimas de +l'hiver, rien n'a ralenti leur ardent désir de parvenir à la paix par la +victoire, et de se voir ramener sur le territoire de la patrie par des +triomphes. Cependant nos armées d'Italie, de Dalmatie, de Naples, nos +camps de Boulogne, de Bretagne, de Normandie, du Rhin sont restés +intacts. + +«Si nous demandons aujourd'hui à nos peuples de nouveaux sacrifices pour +ranger autour de nous de nouveaux moyens de puissance, nous n'hésitons +pas à le dire, ce n'est point pour en abuser en prolongeant la guerre. +Notre politique est fixe: nous avons offert la paix à l'Angleterre, +avant qu'elle eût fait éclater la quatrième coalition; cette même paix, +nous la lui offrons encore. Le principal ministre qu'elle a employé dans +ses négociations a déclaré authentiquement dans ces assemblées publiques +que cette paix pouvait être pour elle honorable et avantageuse; il a +ainsi mis en évidence la justice de notre cause. Nous sommes prêts à +conclure avec la Russie aux mêmes conditions que son négociateur avait +signées, et que les intrigues et l'influence de l'Angleterre l'ont +contrainte à repousser. Nous sommes prêts à rendre à ces huit millions +d'habitans conquis par nos armes, la tranquillité; et au roi de +Prusse sa capitale. Mais si tant de preuves de modération si souvent +renouvelées ne peuvent rien contre les illusions que la passion suggère +à l'Angleterre; si cette puissance ne peut trouver la paix que dans +notre abaissement, il ne nous reste plus qu'à gémir sur les malheurs +de la guerre, et à rejeter l'opprobre et le blâme sur cette nation qui +alimente son monopole avec le sang du continent. Nous trouverons dans +notre énergie, dans le courage, le dévouement et la puissance de nos +peuples, des moyens assurés pour rendre vaines les coalitions qu'ont +cimentées l'injustice et la haine, et pour les faire tourner à la +confusion de leurs auteurs. Français! nous bravons tous les périls pour +la gloire et pour le repos de nos enfans. + +NAPOLÉON. + + + +Osterode, le 25 mars 1807. + +_Soixante-septième bulletin de la grande armée._ + +Le 14 mars à trois heures après-midi, la garnison de Stralsund, à la +faveur d'un temps brumeux, déboucha avec deux mille hommes d'infanterie, +deux escadrons de cavalerie et six pièces de canon, pour attaquer une +redoute construite par la division Dupas. Cette redoute, qui n'était ni +fermée ni palissadée, ni armée de canons, était occupée par une seule +compagnie de voltigeurs du cinquante-huitième de ligne. L'immense +supériorité de l'ennemi n'étonna point ces braves. Cette compagnie ayant +été renforcée par une compagnie de voltigeurs du quatrième d'infanterie +légère, commandée par le capitaine Barral, brava les efforts de cette +brigade suédoise. Quinze soldats suédois arrivèrent sur les parapets, +mais ils y trouvèrent la mort. Toutes les tentatives que fit l'ennemi +furent également inutiles. Soixante-deux cadavres suédois ont été +enterrés au pied de la redoute. On peut supposer que plus de cent vingt +hommes ont été blessés; cinquante ont été faits prisonniers. Il n'y +avait cependant dans cette redoute que cent cinquante hommes. Plusieurs +officiers suédois décorés ont été trouvés parmi les morts. Cet acte +d'intrépidité a fixé les regards de l'empereur, qui a accordé trois +décorations de la légion d'honneur aux compagnies de voltigeurs du +cinquante-huitième et du quatrième léger. Le capitaine Drivet, qui +commandait dans cette mauvaise redoute, s'est particulièrement +distingué. Le maréchal Lefebvre a ordonné le 20, au général de brigade +Schramm, de passer de l'île du Nogat dans le Frich-Hoff, pour couper la +communication de Dantzick avec la mer. Le passage s'est effectué à trois +heures du matin; les Prussiens ont été culbutés et ont laissé entre nos +mains trois cents prisonniers. + +A six heures du soir, la garnison a fait un détachement de quatre mille +hommes pour reprendre ce poste; il a été repoussé avec perte de quelques +centaines de prisonniers et d'une pièce de canon. + +Le général Schramm avait sous ses ordres le deuxième bataillon du +deuxième régiment d'infanterie légère et plusieurs bataillons saxons qui +se sont distingués. L'empereur a accordé trois décorations de la légion +d'honneur aux officiers saxons, et trois aux sous-officiers et soldats +et au major qui les commandait. + +En Silésie, la garnison de Neiss a fait une sortie. Elle a donné dans +une embuscade. Un régiment de cavalerie wurtembergeois a pris les +troupes sorties en flanc, leur a tué une cinquantaine d'hommes et fait +soixante prisonniers. + +Cet hiver a été en Pologne comme il paraît qu'il a été à Paris, c'est +à dire variable. Il gèle et dégèle tour-à-tour. Cependant nous sommes +assez heureux pour n'avoir pas de malades. Tous les rapports disent +que l'armée russe en a au contraire beaucoup. L'armée continue à être +tranquille dans ses cantonnemens. + +Les places formant tête de pont de Sierock, Modlin, Praga, Marienbourg, +et Marienwerder, prennent tous les jours un nouvel accroissement +de forces. Les manutentions et les magasins sont organisés, et +s'approvisionnent sur tous les points de l'armée. On a trouvé à Elbing +trois cent mille bouteilles de vin de Bordeaux; et quoiqu'il coûtât +quatre francs la bouteille, l'empereur l'a fait distribuer à l'armée, en +en faisant payer le prix aux marchands. + +L'empereur a envoyé le prince de Borghèse à Varsovie avec une mission. + + + +Osterode, le 39 mars 1807. + +_Soixante-huitième bulletin de la grande armée._ + +Le 17 mars à trois heures du matin, le général de brigade Lefèvre, +aide-de-camp du prince Jérôme, se trouvant avec trois escadrons de +chevaux-légers et le régiment d'infanterie légère le Taxis, passa auprès +de Glatz pour se rendre à Wunchelsbourg. Quinze cents hommes sortirent +de la place avec deux pièces de canon. Le lieutenant-colonel Gerard les +chargea aussitôt et les rejeta dans Glatz, après leur avoir pris cent +soldats, plusieurs officiers et leurs deux pièces de canon. Le maréchal +Masséna s'est porté de Willemberg sur Ortelsbourg; il y a fait entrer +la division de dragons Becker, et l'a renforcée d'un détachement de +Polonais à cheval. Il y avait à Ortelsbourg quelques cosaques; plusieurs +charges ont eu lieu, et l'ennemi a perdu vingt hommes. + +Le général Becker, en venant reprendre sa position à Willemberg, a +été chargé par deux mille cosaques; on leur avait tendu une embuscade +d'infanterie, dans laquelle ils ont donné. Ils ont perdu deux cents +hommes. + +Le 26, à cinq heures du matin, la garnison de Dantzick a fait une +sortie générale qui lui a été funeste. Elle a été repoussée partout. Un +colonel, nommé Gracow, qui a fait le métier de partisan, a été pris +avec quatre cents hommes et deux pièces de canon, dans une charge du +dix-neuvième de chasseurs. La légion polonaise du Nord s'est fort bien +comportée; deux bataillons saxons se sont distingués. + +Du reste, il n'y a rien de nouveau; les lacs sont encore gelés; on +commence cependant à s'apercevoir de l'approche du printemps. + + + +Finckenstein, le 4 avril 1807. + +_Soixante-neuvième bulletin de la grande armée._ + +Les gendarmes d'ordonnance sont arrivés à Marienwerder. Le maréchal +Bessières est parti pour aller en passer la revue. Ils se sont très-bien +comportés et ont montré beaucoup de bravoure dans les différentes +affaires qu'ils ont eues. + +Le général Teulié, qui jusqu'à présent avait conduit le blocus de +Colberg, a fait preuve de beaucoup d'activité et de talent. Le général +de division Loison vient de prendre le commandement du siège de cette +place. + +Le 19 mars, les redoutes de Selnow ont été attaquées et emportées par le +premier régiment d'infanterie légère italienne. La garnison a fait une +sortie. La compagnie de carabiniers du premier régiment léger et une +compagnie de dragons l'ont repoussée. + +Les voltigeurs du dix-neuvième régiment de ligne se sont distingués à +l'attaque du village d'Allstadt. L'ennemi a perdu dans ces affaires +trois pièces de canon et deux cents hommes faits prisonniers. + +Le maréchal Lefebvre commande le siège de Dantzick. Le général +Lariboissière a le commandement de l'artillerie. Le corps de +l'artillerie justifie, dans toutes les circonstances, la réputation de +supériorité qu'il a si bien acquise. Les canonniers français méritent, à +juste raison, le litre d'hommes d'élite. On est satisfait de la manière +de servir des bataillons du train. + +L'empereur a reçu à Finckenstein une députation de la chambre de +Marienwerder; composée de MM. le comte de Groeben, le conseiller baron +de Schleinitz et le comte de Dohna, directeur de la chambre. Cette +députation a fait à S. M. le tableau des maux que la guerre a attirés +sur les habitans. L'empereur lui a fait connaître qu'il en était touché, +et qu'il les exemptait, ainsi que la ville d'Elbing, des contributions +extraordinaires. Il a dit qu'il y avait des malheurs inévitables pour le +théâtre de la guerre, qu'il y prenait part, et qu'il ferait tout ce qui +dépendrait de lui pour les alléger. + +On croit que S. M. partira aujourd'hui pour faire une tournée à +Marienwerder et à Elbing. + +La seconde division bavaroise est arrivée à Varsovie. + +Le prince royal de Bavière est allé prendre à Pultusk le commandement de +la première division. + +Le prince héréditaire de Bade est allé se mettre à la tête de son corps +de troupes à Dantzick. Le contingent de Saxe-Weymar est arrivé sur la +Warta. + +Il n'a pas été tiré aux avant-postes de l'armée un coup de fusil depuis +quinze jours. + +La chaleur du soleil commence à se faire sentir; mais elle ne parvient +point à amollir la terre. Tout est encore gelé: le printemps est tardif +dans ces climats. + +Des courriers de Constantinople et de Perse arrivent fréquemment au +quartier-général. + +La santé de l'empereur ne cesse pas d'être excellente. On remarque même +qu'elle est meilleure qu'elle n'a jamais été. Il y a des jours où S. M. +fait quarante lieues à cheval. + +On avait cru, la semaine dernière, à Varsovie, que l'empereur y +était arrivé à dix heures du soir. La ville entière fut aussitôt et +spontanément illuminée. + +Les places de Praga, Sierock, Modlin, Thorn et Marienbourg commencent à +être en état de défense; celle de Marienwerder est tracée. Toutes ces +places forment des têtes de pont sur la Vistule. + +L'empereur se loue de l'activité du maréchal Kellermann à former des +régimens provisoires, dont plusieurs sont arrivés à l'armée dans une +très-bonne tenue, et ont été incorporés. + +S. M. se loue également du général Clarke, gouverneur de Berlin, qui +montre autant d'activité et de zèle que de talent, dans le poste +important qui lui est confié. + +Le prince Jérôme, commandant des troupes en Silésie, fait preuve d'une +grande activité, et montre les talens et la prudence qui ne sont, +d'ordinaire, que les fruits d'une longue expérience. + + + +Finckenstein, le 9 avril 1807. + +_Soixante-dixième bulletin de la grande armée._ + +Un parti de quatre cents Prussiens, qui s'était embarqué à Koenigsberg, +a débarqué dans la presqu'île, vis-à-vis de Pilau, et s'est avancé vers +le village de Carlsberg. M. Mainguernaud, aide-de-camp du maréchal +Lefebvre, s'est porté sur ce point avec quelques hommes. Il a si +habilement manoeuvré, qu'il a enlevé les quatre cents Prussiens, parmi +lesquels il y avait cent vingt hommes de cavalerie. + +Plusieurs régimens russes sont entrés par mer dans la ville de Dantzick. +La garnison a fait différentes sorties. La légion polonaise du Nord et +le prince Michel Radzivil qui la commande, se sont distingués; ils ont +fait une quarantaine de prisonniers russes. Le siège se continue avec +activité. L'artillerie de siège commence à arriver. + +Il n'y a rien de nouveau sur les différens points de l'armée. + +L'empereur est de retour d'une course qu'il a faite a Marienwerder et à +la tête de pont sur la Vistule. Il a passé en revue le douzième régiment +d'infanterie légère et les gendarmes d'ordonnance. + +La terre, les lacs, dont le pays est rempli, et les petites rivières +commencent à dégeler. Cependant, il n'y a encore aucune apparence de +végétation. + + + +Finckenstein, le 19 avril 1807. + +_Soixante-onzième bulletin de la grande armée._ + +La victoire d'Eylau ayant fait échouer tous les projets que l'ennemi +avait formés contre la Basse-Vistule, nous a mis en mesure d'investir +Dantzick et de commencer le siège de cette place. Mais il a fallu tirer +les équipages de siège des forteresses de la Silésie et de l'Oder, en +traversant une étendue de plus de cent lieues dans un pays où il n'y a +pas de chemins. Ces obstacles ont été surmontés, et les équipages de +siège commencent à arriver. Cent pièces de canon de gros calibre, venues +de Stettin, de Custrin, de Glogau et de Breslau, auront sous peu de +jours leur approvisionnement complet. + +Le général prussien Kalkreuth commande la ville de Dantzick. Sa garnison +est composée de quatorze mille Prussiens et six mille Russes. Des +inondations et des marais, plusieurs rangs de fortifications et le fort +de Weischelmunde, ont rendu difficile l'investissement de la place. + +Le journal du siège de Dantzick fera connaître ses progrès à la date du +17 de ce mois. Nos ouvrages sont parvenus à quatre-vingt toises de la +place; nous avons même plusieurs fois insulté et dépalissadé les chemins +couverts. + +Le maréchal Lefebvre montre l'activité d'un jeune homme. Il était +parfaitement secondé par le général Savary; mais ce général est tombé +malade d'une fièvre bilieuse à l'abbaye d'Oliva, qui est à peu de +distance de la place. Sa maladie a été assez grave pour donner pendant +quelque temps des craintes sur ses jours. Le général de brigade Schramm, +le général d'artillerie Lariboissière et le général du génie Kirgener +ont aussi très-bien secondé le maréchal Lefebvre. Le général de division +du génie Chasseloup vient de se rendre devant Dantzick. + +Les Saxons, les Polonais, ainsi que les Badois, depuis que le prince +héréditaire de Bade est à leur tête, rivalisent entre eux d'ardeur et de +courage. + +L'ennemi n'a tenté d'autre moyen de secourir Dantzick que d'y faire +passer par mer quelques bataillons et quelques provisions. + +En Silésie, le prince Jérôme fait suivre très-vivement le siége de +Neiss. + +Depuis que le prince de Pletz a abandonné la partie, l'aide-de-camp du +roi de Prusse, baron de Kleist, est arrivé à Glatz par Vienne, avec le +titre de gouverneur-général de la Silésie. Un commissaire anglais l'a +accompagné, pour surveiller l'emploi de 80,000 mille livres sterling, +donnés au roi de Prusse par l'Angleterre. + +Le 13 de ce mois, cet officier est sorti de Glatz avec un corps +de quatre mille nommes, et est venu attaquer, dans la position de +Frankenstein, le général de brigade Lefebvre, commandant le corps +d'observation qui protège le siège de Neiss. Cette entreprise n'a eu +aucun succès: M. de Kleist a été vivement repoussé. + +Le prince Jérôme a porté, le 14, son quartier-général à Munsterberg. + +Le général Loison a pris le commandement du siège de Colberg. Les moyens +nécessaires pour ses opérations commencent à se réunir. Ils ont éprouvé +quelques retards, parce qu'ils ne devaient pas contrarier la formation +des équipages de siège de Dantzick. + +Le maréchal Mortier, sous la direction duquel se trouve le siège de +Colberg, s'est porté sur cette place, en laissant en Poméranie le +général Grandjean avec un corps d'observation, et l'ordre de prendre +position sur la Peene. + +La garnison de Stralsund ayant sur ces entrefaites reçu par mer un +renfort de quelques régimens, et ayant été informée du mouvement fait +par le maréchal Mortier, avec une partie de son corps d'armée, +a débouché en force. Le général Grandjean, conformément à ses +instructions, a passé la Peene et a pris position à Anclam. La +nombreuse flottille des Suédois leur a donné la facilité de faire des +débarquements sur différens points et de surprendre un poste hollandais +de trente hommes, et un poste italien de trente-sept hommes. Le maréchal +Mortier, instruit de ces mouvemens, s'est porté, le 13, sur Stettin, et +ayant réuni ses forces, a manoeuvré pour attirer les Suédois, dont le +corps ne s'élève pas à douze mille hommes. + +La grande-armée est depuis deux mois stationnaire dans ses positions. +Ce temps a été employé à renouveler et remonter la cavalerie, à réparer +l'armement, à former de grands magasins de biscuit et d'eau-de-vie, à +approvisionner le soldat de souliers: chaque homme, indépendamment de la +paire qu'il porte, en a deux dans le sac. + +La Silésie et l'île de Nogat ont fourni aux cuirassiers, aux dragons, à +la cavalerie légère, de bonnes et nombreuses remontes. + +Dans les premiers jours de mai, un corps d'observation de cinquante +mille hommes, français et espagnols, sera réuni sur l'Elbe. Tandis que +la Russie a presque toutes ses troupes concentrées en Pologne, l'empire +français n'y a qu'une partie de ses forces; mais telle est la différence +de puissance réelle des deux états. Les cinq cent mille Russes que les +gazetiers font marcher tantôt à droite, tantôt à gauche, n'existent que +dans leurs feuilles et dans l'imagination de quelques lecteurs qu'on +abuse d'autant plus facilement, qu'on leur montre l'immensité du +territoire russe, sans parler de l'étendue de ses pays incultes et de +ses vastes déserts. + +La garde de l'empereur de Russie est, à ce qu'on dit; arrivée à l'armée; +elle reconnaîtra, lors des premiers événemens, s'il est vrai, comme +l'ont assuré les généraux ennemis, que la garde impériale ait été +détruite. Cette garde est aujourd'hui plus nombreuse qu'elle ne l'a +jamais été, et presque double de ce qu'elle était à Austerlitz. + +Indépendamment du pont qui a été établi sur la Narew, on en construit un +sur pilotis entre Varsovie et Praga; il est déjà fort avancé. L'empereur +se propose d'en faire faire trois autres sur différens points. Ces ponts +sur pilotis sont plus solides et d'un meilleur service que les ponts de +bateaux. Quelque grands travaux qu'exigerait ces entreprises sur une +rivière de quatre cents toises de large, l'intelligence et l'activité +des officiers qui les dirigent, et l'abondance de bois, en facilitent le +succès. + +M. le prince de Bénévent est toujours à Varsovie, occupé à traiter avec +les ambassadeurs de la Porte et de l'empereur de Perse. Indépendamment +des services qu'il rend à S. M. dans son ministère, il est fréquemment +chargé de commissions importantes relativement aux différens besoins de +l'armée. + +Finckenstein, où S. M. s'est établie pour rapprocher son +quartier-général de ses positions, est un très beau château qui a été +construit par M. de Finckenstein, gouverneur de Frédéric II, et qui +appartient maintenant à M. de Dohna, grand-maréchal de la cour de +Prusse. + +Le froid a repris depuis deux jours. Le printemps n'est encore annoncé +que par le dégel. Les arbustes les plus précoces ne donnent aucun signe +de végétation. + + + +Finckenstein, le 13 avril 1817. + +_Soixante-douzième bulletin de la grande armée._ + +Les opérations du maréchal Mortier ont réussi comme on pouvait le +désirer. Les Suédois ont eu l'imprudence de passer la Peene, de +déboucher sur Anklam et Demmin, et de se porter sur Passewalk. Le 16, +avant le jour, le maréchal Mortier réunit ses troupes, déboucha de +Passewalk sur la route d'Anklam, culbuta les positions de Belling et de +Ferdinandshoff, fit quatre cents prisonniers, prit deux pièces de canon, +entra pêle-mêle avec l'ennemi dans Anklam, et s'empara de son pont sur +la Peene. + +La colonne du général suédois Cardell a été coupée. Elle était à +Uckermünde, lorsque nous étions déjà à Anklam. Le général en chef +d'Armfeld a été blessé d'un coup de mitraille; tous les magasins de +l'ennemi ont été pris. + +La colonne coupée du général Cardell a été attaquée le 17 à Uckermünde, +par le général de brigade Veau. Elle a perdu trois pièces de canon +et cinq cents prisonniers; le reste s'est embarqué sur des chaloupes +canonnières sur le Haff. Deux autres pièces de canon et cent hommes ont +été pris du côté de Demmin. + +Le baron d'Essen qui se trouve commander l'armée suédoise en l'absence +du général d'Armfeld, a proposé une trêve au général Mortier, en lui +faisant connaître qu'il avait l'autorisation spéciale du roi pour sa +conclusion. La paix et même une trêve accordée à la Suède remplirait les +plus chers désirs de l'empereur, qui a toujours éprouvé une +véritable douleur de faire la guerre à une nation généreuse, brave, +géographiquement et historiquement amie de la France. Et dans le fait, +le sang suédois doit-il être versé pour la défense de l'empire Ottoman +ou pour sa ruine! Doit-il être versé pour maintenir l'équilibre des mers +ou pour leur-asservissement? Qu'a à craindre la Suède de la France? +Rien. Qu'a-t-elle à craindre de la Russie? Tout. Ces raisons sont trop +solides pour que, dans un cabinet aussi éclairé, et chez une nation qui +a des lumières et de l'opinion, la guerre actuelle n'ait promptement un +terme. Immédiatement après la bataille d'Iéna, l'empereur fit connaître +le désir qu'il avait de rétablir les anciennes relations de la Suède +avec la France. Ces premières ouvertures furent faites au ministre +de Suède à Hambourg; mais elles furent repoussées. L'instruction de +l'empereur à ses généraux a toujours été de traiter les Suédois comme +des amis avec lesquels la nature des choses ne tardera pas à nous +remettre en paix. Ce sont-là les plus chers intérêts des deux peuples. +«S'ils nous faisaient du mal, ils le pleureraient un jour; et nous, nous +voudrions réparer le mal que nous leur aurions fait. L'intérêt de l'état +l'emporte tôt ou tard sur les brouilleries et sur les petites passions.» +Ce sont les propres termes des ordres de l'empereur. C'est dans ce +sentiment que l'empereur a contremandé les opérations du siège de +Stralsund, en a fait revenir les mortiers et les pièces qu'on y avait +envoyés de Stettin. Il écrivait dans ces ternies au général Mortier: «Je +regrette déjà ce qui s'est fait. Je suis fâché que le beau faubourg de +Stralsund ait été brûlé. Est-ce à nous à faire du mal à la Suède? Ceci +n'est qu'un rêve: c'est à nous à la défendre, et non à lui faire du +mal. Faites-lui en le moins que vous pourrez; proposez au gouverneur de +Stralsund un armistice, une suspension d'armes, afin d'alléger et de +rendre moins funeste une guerre que je regarde comme criminelle, parce +qu'elle est impolitique.» + +Une suspension d'armes a été signée le 18, entre le maréchal Mortier et +le baron d'Essen. + +Le siège de Dantzick se continue. + +Le 16 avril, à huit heures du soir, un détachement de deux mille hommes, +et six pièces de canon de la garnison de Glatz, marcha sur la droite de +la position de Frankenstein; le lendemain, 17, à la pointe du jour, une +nouvelle colonne de huit cents hommes sortit de Silberberg. Ces troupes +réunies marchèrent sur Frankenstein et commencèrent l'attaque à cinq +heures du matin pour en déloger le général Lefebvre, qui était là avec +son corps d'observation. + +Le prince Jérôme partit de Munsterberg au premier coup de canon, et +arriva à dix heures du matin a Frankenstein. L'ennemi a été complètement +battu et poursuivi jusque sur les chemins couverts de Glatz. On lui a +fait six cents prisonniers et pris trois pièces de canon. Parmi les +prisonniers, se trouvent un major et huit officiers; trois cents morts +sont restés sur le champ de bataille: quatre cents hommes s'étant perdus +dans les bois, furent attaqués à onze heures du matin, et pris. Le +colonel Beckers, commandant le sixième régiment de ligne bavarois, et le +colonel Scharfenstein, des troupes de Wurtemberg, ont fait des prodiges +de valeur. Le premier, quoique blessé à l'épaule, ne voulut point +quitter le champ de bataille; il se portait partout avec son bataillon, +et partout faisait des prodiges. + +L'empereur a accordé à chacun de ces officiers l'aigle de la +légion-d'honneur. Le capitaine Brockfeld, commandant provisoirement les +chasseurs à cheval de Wurtemberg, s'est fait remarquer. C'est lui qui a +pris les pièces de canon. + +Le siège de Neiss avance. La ville est déjà à demi-brûlée, et les +tranchées approchent de la place. + + + +De notre camp impérial de Finckenstein, lo 5 mai 1807. + +_Lettre de S. M. à son ministre des cultes, sur la mort de M. +Meyneau-Pancemont, évêque de Vannes._ + +Monsieur Portalis, nous avons appris avec une profonde douleur la mort +de notre bien-aimé évêque de Vannes, Meyneau-Pancemont. A la lecture de +votre lettre, les vertus qui distinguent ce digne prélat, les services +qu'il a rendus à notre sainte religion, à notre couronne, à nos peuples, +la situation des églises et des consciences dans le Morbihan, au moment +où it arriva à l'épiscopat; tout ce que nous devons à son zèle, à ses +lumières, à cette charité évangélique qui dirigeait toutes ses actions; +tous ces souvenirs se sont présentés à la fois à notre esprit. Nous +voulons que vous fassiez placer sa statue en marbre dans la cathédrale +de Vannes: elle excitera ses successeurs à suivre l'exemple qu'il leur +a tracé; elle fera connaître tout le cas que nous faisons des vertus +évangéliques d'un véritable évêque, et couvrira de confusion ces faux +pasteurs qui ont vendu leur foi aux ennemis éternels de la France et de +la religion catholique, apostolique et romaine, dont toutes les paroles +appellent l'anarchie, la guerre, le désordre et la rébellion. Enfin, +elle sera pour nos peuples du Morbihan une nouvelle preuve de l'intérêt +que nous prenons à leur bonheur. De toutes les parties de notre empire, +c'est une de celles qui sont le plus souvent présentes à notre pensée, +parce que c'est une de celles qui ont le plus souffert des malheurs des +temps passés. Nous regrettons de n'avoir pu encore la visiter; mais un +de nos premiers voyages que nous ferons à notre retour dans nos états, +ce sera de voir par nos propres yeux cette partie si intéressante de nos +peuples. Cette lettre n'étant pas à autre fin, nous prions Dieu qu'il +vous ait en sa sainte garde. + +NAPOLÉON. + + + +Elbing, le 8 mai 1807. + +_Soixante-treizième bulletin de la grande armée._ + +L'ambassadeur persan a reçu son audience de congé. Il a apporté de +très-beaux présens h l'empereur de la part de son maître, et a reçu en +échange le portrait de l'empereur, enrichi de très-belles pierreries. +Il retourne en Perse directement: c'est un personnage très-considérable +dans son pays, et un homme d'esprit et de beaucoup de sagacité; son +retour dans sa patrie était nécessaire. Il a été réglé qu'il y aurait +désormais une légation nombreuse de Persans à Paris, et de Français à +Téhéran. + +L'empereur s'est rendu à Elbing, et a passé la revue de dix-huit à vingt +mille hommes de cavalerie, cantonnés dans les environs de cette ville +et dans l'île de Nogat, pays qui ressemble beaucoup à la Hollande. Le +grand-duc de Berg a commandé la manoeuvre. A aucune époque, l'empereur +n'avait vu sa cavalerie en meilleur état et mieux disposée. + +Le journal du siége de Dantzick fera connaître qu'on s'est logé dans le +chemin couvert, que les feux de la place sont éteints, et donnera les +détails de la belle opération qu'a dirigée le général Drouet, et qui +a été exécutée par le colonel Aimé, le chef de bataillon Arnault, du +deuxième léger, et le capitaine Avy. Cette opération a mis en notre +pouvoir une île que défendaient mille Russes, et cinq redoutes garnies +d'artillerie, et qui est très-importante pour le siége, puisqu'elle +prend de revers la position que l'on attaque. Les Russes ont été surpris +dans leurs corps-de-garde: quatre cents ont été égorgés à la baïonnette, +sans avoir le temps de se défendre, et six cents ont été faits +prisonniers. Cette expédition qui a eu lieu dans la nuit du 6 au 7, +a été faite en grande partie par les troupes de Paris, qui se sont +couvertes de gloire. + +Le temps devient plus doux, les chemins sont excellens, les bourgeons +paraissent sur les arbres, l'herbe commence à couvrir les campagnes; +mais il faut encore un mois pour que la cavalerie puisse trouver à +vivre. + +L'empereur a établi à Magdebourg, sous les ordres du maréchal Brune, +un corps d'observation qui sera composé de près de quatre-vingt mille +hommes, moitié Français, et l'autre moitié Hollandais et confédérés du +Rhin; les troupes hollandaises sont au nombre de vingt mille hommes. + +Les divisions françaises Molitor et Boudet, qui font aussi partie de ce +corps d'observation, arrivent le 15 mai a Magdebourg. Ainsi on est en +mesure de recevoir l'expédition anglaise sur quelque point qu'elle se +présente. S'il est certain qu'elle débarquera, il ne l'est pas qu'elle +puisse se rembarquer. + + + +Finckenstein, le 16 mai 1807. + +_Soixante-quatorzième bulletin de la grande armée._ + +Le prince Jérôme ayant reconnu que trois ouvrages avancés de Neiss, +qui étaient le long de la Biélau, gênaient les opérations du siége, a +ordonné au général Vandamme de les enlever. Ce général à la tête des +troupes wurtembergeoises, a emporté ces ouvrages dans la nuit du 30 +avril au premier mai, a passé au fil de l'épée les troupes ennemies qui +les défendaient, a fait cent vingt prisonniers et, pris neuf pièces de +canon. Les capitaines du génie Depouthou et Prost, le premier, officier +d'ordonnance de l'empereur, ont marché à la tête des colonnes, et ont +fait preuve de grande bravoure. Les lieutenans Hohendorff, Bawer et +Mulher, se sont particulièrement distingués. + +Le 2 mai, le lieutenant-général Camrer a pris le commandement de la +division wurtembergeoise. + +Depuis l'arrivée de l'empereur Alexandre à l'armée, il paraît qu'un +grand conseil de guerre a été tenu à Bartenstein, auquel ont assisté le +roi de Prusse et le grand-duc Constantin; que les dangers que courait +Dantzick ont été l'objet des délibérations de ce conseil; que l'on a +reconnu que Dantzick ne pouvait être sauvé que de deux manières: la +première en attaquant l'armée française, en passant la Passarge, en +courant la chance d'une bataille générale, dont l'issue, si l'on avait +du succès, serait d'obliger l'armée française à découvrir Dantzick; +l'autre en secourant la place par mer. La première opération paraît +n'avoir pas été jugée praticable, sans s'exposer à une ruine et à une +défaite totale; et on s'est arrêté au plan de secourir Dantzick par mer. + +En conséquence, le lieutenant-général Kaminski, fils du feld-maréchal de +ce nom, avec deux divisions russes, formant douze régimens, et plusieurs +régimens prussiens, ont été embarqués à Pilau. Le 13, soixante-six +bâtimens de transport, escortés par trois frégates, ont débarqué les +troupes à l'embouchure de la Vistule, au port de Dantzick, sous la +protection du fort de Weischelmunde. + +L'empereur donna sur le champ l'ordre au maréchal Lannes, commandant +le corps de réserve de la grande-armée, de se porter à Marienbourg, où +était son quartier-général, avec la division du général Oudinot, pour +renforcer l'armée du maréchal Lefebvre. Il arriva en une marche, dans le +même temps que l'armée ennemie débarquait. Le 13 et le 14, l'ennemi fît +des préparatifs d'attaque; il était séparé de la ville par une espace +de moins d'une lieue, mais occupé par les troupes françaises. Le 15, il +déboucha du fort sur trois colonnes; il projetait de déboucher par la +droite de la Vistule. Le général de brigade Schramm, qui était aux +avant-postes avec le deuxième régiment d'infanterie légère, et un +bataillon de Saxons et de Polonais, reçut les premiers feux de l'ennemi, +et le contint à portée de canon de Weischelmunde. + +Le maréchal Lefebvre s'était porté au pont situé au bas de la Vistule, +avait fait passer le douzième d'infanterie légère et des Saxons, pour +soutenir le général Schramm. Le général Gardanne, chargé de la défense +de la droite de la Vistule, y avait également appuyé le reste de ses +forces. L'ennemi se trouvait supérieur et le combat se soutenait avec +une égale opiniâtreté. Le maréchal Lannes, avec la réserve d'Oudinot, +était placé sur la gauche de la Vistule, par où il paraissait la veille +que l'ennemi devait déboucher; mais voyant les mouvemens de l'ennemi +démasqués, le maréchal Lannes passa la Vistule, avec quatre bataillons +de la réserve d'Oudinot. Toute la ligne et la réserve de l'ennemi furent +mises en déroute et poursuivies jusqu'aux palissades, et à neuf heures +du matin l'ennemi était bloqué dans le fort de Weischelmunde. Le champ +de bataille était couvert de morts. Notre perte se monte à vingt-cinq +hommes tués et deux cents blessés. Celle de l'ennemi est de neuf cents +hommes tués, quinze cents blessés et deux cents prisonniers. Le soir +on distinguait un grand nombre de blessés, qu'on embarquait sur les +bâtimens qui, successivement, ont pris le large pour retourner à +Koenigsberg. Pendant cette action, la place n'a fait aucune sortie, et +s'est contentée de soutenir les Russes par une vive canonnade. Du haut +de ses remparts délabrés et à demi démolis, l'ennemi a été témoin de +toute l'affaire. Il a été consterné de voir s'évanouir l'espérance qu'il +avait d'être secouru. Le général Oudinot a tué de sa propre main trois +Russes. Plusieurs de ses officiers d'état-major ont été blessés. Le +douzième et le deuxième régimens d'infanterie légère se sont distingués. +Les détails de ce combat n'étaient pas encore arrivés à l'état-major. + +Le journal du siège de Dantzick fera connaître que les travaux se +poursuivent avec une égaie activité, que le chemin couvert est couronné, +et que l'on s'occupe des préparatifs du passage du fossé. + +Dès que l'ennemi sut que son expédition maritime était arrivée devant +Dantzick, ses troupes légères observèrent et inquiétèrent toute la +ligne, depuis la position qu'occupe le maréchal Soult le long de la +Passarge, devant la division du général Morand, sur l'Alle. Elles furent +reçues à bout portant par les voltigeurs, perdirent un bon nombre +d'hommes, et se retirèrent plus vite qu'elles n'étaient venues. + +Les Russes se présentèrent aussi à Malga, devant le général Zayonchek, +commandant le corps d'observation polonais, et enlevèrent un poste de +Polonais. Le général de brigade Fischer marcha à eux, les culbuta, leur +tua une soixantaine d'hommes, un colonel et deux capitaines. Ils se +présentèrent également devant le cinquième corps, insultèrent les +avant-postes du général Gazan à Willenberg; ce général les poursuivit +pendant plusieurs lieues. Ils attaquèrent plus sérieusement la tête du +pont de l'Omulew de Drenzewo. Le général de brigade Girard marcha à eux +avec le quatre-vingt-huitième et les culbuta dans la Narew. Le général +de division Suchet arriva, poussa les Russes l'épée dans les reins, les +culbuta dans Ostrolenka, leur tua une soixantaine d'hommes, et leur +prit cinquante chevaux. Le capitaine du soixante-quatrième Laurin, qui +commandait une grand'garde, cerné de tous côtés par les Cosaques, fît la +meilleure contenance, et mérita d'être distingué. Le maréchal Masséna, +qui était monté à cheval avec une brigade de troupes bavaroises, eut +lieu d'être satisfait du zèle et de la bonne contenance de ces troupes. + +Le même jour 13, l'ennemi attaqua le général Lemarrois, à l'embouchure +du Bug. Ce général avait passé cette rivière le 10 avec une brigade +bavaroise et un régiment polonais, avait fait construire en trois +jours des ouvrages de tête de pont, et s'était porté sur Wiskowo, dans +l'intention de brûler les radeaux auxquels l'ennemi faisait travailler +depuis six semaines. Son expédition a parfaitement réussi, tout a été +détruit; et dans un moment, ce ridicule ouvrage de six semaines fut +anéanti. + +Le 13, à neuf heures du matin, six mille Russes, arrivés de Nur, +attaquèrent le général Lemarrois dans son camp retranché. Ils furent +reçus par la fusillade et la mitraille; trois cents Russes restèrent sur +le champ de bataille: et quand le général Lemarrois vit l'ennemi, qui +était arrivé sur les bords du fossé, repoussé, il fit une sortie et +le poursuivit l'épée dans les reins. Le colonel du quatrième de ligne +bavarois, brave militaire, a été tué. Il est généralement regretté. Les +Bavarois ont perdu vingt hommes, et ont eu une soixantaine de blessés. + +Toute l'armée est campée par divisions en bataillons carrés, dans des +positions saines. + +Ces événemens d'avant-postes n'ont occasionné aucun mouvement dans +l'armée. Tout est tranquille au quartier-général. + +Cette attaque générale de nos avant-postes, dans la journée du 13, +paraît avoir eu pour but d'occuper l'armée française, pour l'empêcher de +renforcer l'armée qui assiège Dantzick. + +Cette espérance de secourir Dantzick par une expédition maritime +paraîtra fort extraordinaire à tout militaire sensé, et qui connaîtra le +terrain et la position qu'occupé l'armée française. + +Les feuilles commencent à pousser. La saison est comme au mois d'avril +en France. + + + +Finckenstein, le 18 mai 1807. + +_Soixante-quinzième bulletin de la grande-armée._ + +Voici de nouveaux détails sur la journée du 15. Le maréchal Lefebvre +fait une mention, particulière du général Schramm, auquel il attribue en +grande partie le succès du combat de Weischelmunde. + +Le 15, depuis deux heures du matin, le général Schramm était en +bataille, couvert par deux redoutes construites vis-à-vis le fort de +Weischelmunde. Il avait les Polonais à sa gauche, les Saxons au centre, +le deuxième régiment d'infanterie légère à sa droite, et le régiment de +Paris en réserve. Le lieutenant-général russe Kaminski déboucha du +fort à la pointe du jour, et après deux heures de combat, l'arrivée du +douzième d'infanterie légère, que le maréchal Lefebvre expédia de la +rive gauche, et un bataillon saxon, décidèrent l'affaire. De la +brigade Oudinot, un seul bataillon put donner. Notre perte a été peu +considérable. Un colonel polonais, M. Paris, a été tué. La perte de +l'ennemi est plus forte qu'on ne pensait. On a enterré plus de neuf +cents cadavres russes. On ne peut pas évaluer la perte de l'ennemi à +moins de deux mille cinq cents hommes. Aussi ne bouge-t-il plus, et +parait-t-il très-circonspect derrière l'enceinte de ses fortifications. +Le nombre de bateaux chargés de blessés qui ont mis à la voile, est de +quatorze. + +Dans la journée du 14, une division de cinq mille hommes prussiens et +russes, mais en majorité prussiens, partie de Koenigsberg, débarqua à +Pilau, longea la langue de terre dite le Nehrung, et arriva à Havelberg +devant nos premiers postes de grand'garde de cavalerie légère, qui se +replièrent jusqu'à Furtenswerder. + +L'ennemi s'avança jusqu'à l'extrémité du Frich-Haff. On s'attendait à +le voir pénétrer par là sur Dantzick. Un pont jeté sur la Vistule à +Furtenswerder facilitait le passage à l'infanterie cantonnée dans l'île +de Nogat pour filer sur les derrières de l'ennemi. Mais les Prussiens +furent plus avisés, et n'osèrent pas s'aventurer. L'empereur donna ordre +au général Beaumont, aide de camp du grand-duc de Berg, de les attaquer. +Le 16, à deux heures du malin, ce général déboucha, avec le général +de brigade Albert, à la tête de deux bataillons de grenadiers de la +réserve, le troisième et le onzième régimens de chasseurs et une brigade +de dragons. Il rencontra l'ennemi entre Passenwerder et Stege, à la +petite pointe du jour, l'attaqua, le culbuta et le poursuivit l'épée +dans les reins pendant onze lieues, lui prit onze cents hommes, lui en +tua un grand nombre, et lui enleva quatre pièces de canon. Le général +Albert s'est parfaitement comporté; les majors Chemineau et Salmon se +sont distingués. Le troisième et le onzième régimens de chasseurs ont +donné avec la plus grande intrépidité. Nous avons eu un capitaine du +troisième régiment de chasseurs et cinq ou six hommes tués, et huit ou +dix blessés. Deux bricks ennemis qui naviguaient sur le Haff, sont venus +nous harceler. Un obus, qui a éclaté sur le pont de l'un d'eux, les a +fait virer de bord. + +Ainsi, depuis le 12, sur les différens points, l'ennemi a fait des +pertes notables. + +L'empereur a fait manoeuvrer, dans la journée du 17, les fusiliers de +la garde, qui sont campés près du château de Finckenstein dans d'aussi +belles baraques qu'à Boulogne. + +Dans les journées des 18 et 19, toute la garde va également camper au +même endroit. + +En Silésie, le prince Jérôme est campé avec son corps d'observation à +Frankenstein, protégeant le siège de Neiss. + +Le 12, ce prince apprit qu'une colonne de trois mille hommes était +sortie de Glatz pour surprendre Breslau. Il fit partir le général +Lefebvre avec le premier régiment de ligne bavarois, excellent régiment, +cent chevaux et trois cents Saxons. Le général Lefebvre atteignit la +queue de l'ennemi le 14, à quatre heures du matin, au village de Cauth; +il l'attaqua aussitôt, enleva le village à la baïonnette, et fit cent +cinquante prisonniers; cent chevau-légers du roi de Bavière taillèrent +en pièces la cavalerie ennemie, forte de cinq cents hommes, et la +dispersèrent. Cependant l'ennemi se plaça en bataille et fit résistance. +Les trois cents Saxons lâchèrent pied, conduite extraordinaire qui doit +être le résultat de quelque malveillance; car les troupes saxonnes, +depuis qu'elles sont réunies aux troupes françaises; se sont toujours +bravement comportées. Cette défection inattendue mit le premier régiment +de ligne bavarois dans une situation critique. Il perdit cent cinquante +hommes gui furent faits prisonniers et dut battre en retraite, ce qu'il +fit cependant en ordre. L'ennemi reprit le village de Cauth. A onze +heures du matin, le général Dumuy, qui était sorti de Breslau à la tête +d'un millier de Français, dragons, chasseurs et hussards à pied, qui +avaient été envoyés en Silésie pour être montés, et dont une partie +l'était déjà, attaqua l'ennemi en queue: cent cinquante hussards à pied +enlevèrent le village de Cauht à la baïonnette, firent cent prisonniers, +et reprirent tous les Bavarois qui avaient été faits prisonniers. + +L'ennemi, pour rentrer avec plus de facilité dans Glatz, s'était séparé +en deux colonnes. Le général Lefebvre, qui était parti de Schweidnitz le +15, tomba sur une de ces colonnes, lui tua cent hommes et lui fit quatre +cents prisonniers, parmi lesquels trente officiers. + +Un régiment de lanciers polonais, arrivé la veille à Frankenstein, et +dont le prince Jérôme avait envoyé un détachement au général Lefebvre, +s'est distingué. + +La seconde colonne de l'ennemi avait cherché à gagner Glatz par +Siberberg; le lieutenant-colonel Ducoudras, aide-de-camp du prince, la +rencontra et la mit en déroute. Ainsi cette colonne de trois à quatre +mille hommes, qui était sortie de Glatz, ne put y rentrer. Elle a été +toute entière prise, tuée ou éparpillée. + + + +Finckenstein, le 30 mai 1807. + +_Soixante-seizième bulletin de la grande armée._ + +Une belle corvette anglaise doublée en cuivre, de vingt-quatre canons, +montée par cent vingt Anglais, et chargée de poudre et de boulets, s'est +présentée pour entrer dans la ville de Dantzick. Arrivée à la hauteur +de nos ouvrages, elle a été assaillie par une vive fusillade des deux +rives, et obligée d'amener. Un piquet du régiment de Paris a sauté le +premier à bord. Un aide-de-camp du général Kalkreuth, qui revenait du +quartier-général russe, plusieurs officiers anglais ont été pris à bord. + +Cette corvette s'appelle _le Sans-Peur_. + +Indépendamment de cent vingt Anglais, il y avait soixante Russes sur ce +bâtiment. + +La perte de l'ennemi au combat de Weischelmunde du 15, a été plus forte +qu'on ne l'avait d'abord pensé, une colonne russe qui avait longé la +mer, ayant été passée au fil de la baïonnette. Compte fait, on a enterré +treize cents cadavres russes. + +Le 16, une division de sept mille Russes, commandée par le général +Turkow, s'est portée de Broc sur le Bug, sur Pultusk, pour s'opposer +à de nouveaux travaux qui avaient été ordonnés pour rendre plus +respectable la tête de pont. + +Ces ouvrages étaient défendus par six bataillons bavarois, commandés par +le prince royal de Bavière. + +L'ennemi a tenté quatre attaques. Dans toutes, il a été culbuté par les +Bavarois, et mitraillé par les batteries des différens ouvrages. + +Le maréchal Masséna évalue la perte de l'ennemi à trois cents morts et +au double de blessés. + +Ce qui rend l'affaire plus belle, c'est que les Bavarois étaient moins +de quatre mille hommes. + +Le prince royal se loue particulièrement du baron de Wreden, +officier-général au service de Bavière, d'un mérite distingué. La perte +des Bavarois a été de quinze hommes tués et de cent cinquante blessés. + +Il y a autant de déraison dans l'attaque faite contre les ouvrages du +général Lemarrois, dans la journée du 13, et dans l'attaque du 16 sur +Pultusk, qu'il y en avait il y a six semaines, dans la construction de +ce grand nombre de radeaux auxquels l'ennemi faisait travailler sur le +Bug. + +Le résultat a été que ces radeaux, qui avaient coûté six semaines de +travail, ont été brûlés en deux heures, quand on l'a voulu, et que ces +attaques successives contre des ouvrages bien retranchés et soutenus de +bonnes batteries, leur ont valu des pertes considérables sans espoir de +profit. + +Il paraîtrait que ces opérations ont pour but d'attirer l'attention de +l'armée française sur sa droite, mais les positions de l'armée française +sont raisonnées sur toutes les bases et dans toutes les hypothèses, +défensives comme offensives. + +Pendant ce temps, l'intéressant siège de Dantzick continue à marcher. +L'ennemi éprouvera un notable dommage en perdant cette place importante +et les vingt mille hommes qui y sont renfermés. + +Une mine a joué sur le Blockhausen et l'a fait sauter. On a débouché, +sur le chemin couvert, par quatre amorces, et on exécute la descente du +fossé. + +L'empereur a passé aujourd'hui l'inspection du cinquième régiment +provisoire. Les huit premiers ont subi leur incorporation. + +On se loue beaucoup dans ces régimens des nouveaux conscrits génois, qui +montrent de la bonne volonté et de l'ardeur. + + + +Finckenstein, le 28 mai 1807. + +_Soixante-dix-septième bulletin de la grande armée._ + +Dantzick a capitulé. Cette belle place est en notre pouvoir. Huit cents +pièces d'artillerie, des magasins de toute espèce, plus de cinq +cents mille quintaux de grains, des caves considérables, de grands +approvisionnemens de draps et d'épiceries, des ressources de toute +espèce pour l'armée, et enfin une place forte du premier ordre appuyant +notre gauche, comme Thorn appuie notre centre et Prag notre droite; +tels sont les avantages obtenus pendant l'hiver et qui ont signalé les +loisirs de la grande armée: c'est le premier, le plus beau fruit de la +victoire d'Eylau. La rigueur de la saison, la neige qui a couvert nos +tranchées, la gelée qui y a ajouté de nouvelles difficultés, n'ont pas +été des obstacles pour nos travaux. Le maréchal Lefebvre a tout bravé; +il a animé d'un même esprit les Saxons, les Polonais, les Badois, et +les à fait marcher à son but. Les difficultés que l'artillerie a eues +à vaincre étaient considérables. Cent bouches à feu, cinq à six cent +milliers de poudre, une immense quantité de boulets ont été tirés +de Stettin et des places de la Silésie. Il a fallu vaincre bien des +difficultés de transport, mais la Vistule a offert un moyen facile et +prompt. Les marins de la garde ont fait passer les bateaux sous le +fort de Graudentz avec leur habileté et leur résolution ordinaires. +Le général Chasseloup, le général Kirgener, le colonel Lacoste, et en +général tous les officiers du génie ont servi de la manière la plus +distinguée. Les sapeurs ont montré une rare intrépidité. Tout le +corps d'artillerie commandé par le général Lariboissière a soutenu sa +réputation. Le deuxième régiment d'infanterie légère, le douzième et les +troupes de Paris, le général Schramm et le général Puthod se sont fait +remarquer. + +Un journal détaillé de ce siége sera rédigé avec soin. Il consacrera un +grand nombre de faits de bravoure dignes d'être offerts comme exemples, +et faits pour exciter l'enthousiasme et l'admiration. + +Le 17, la mine fit sauter un blockhaus de la place d'armes du chemin +couvert. + +Le 19, la descente et le passage du fossé furent exécutés à sept heures +du soir. + +Le 21, le maréchal Lefebvre ayant tout préparé pour l'assaut, on y +montait lorsque le colonel Lacoste, qui avait été envoyé le matin +dans la place pour affaires de service, fit connaître que le général +Kalkreuth demandait à capituler aux mêmes conditions qu'il avait +autrefois accordées à la garnison de Mayence. On y consentit. + +Le Hakelsberg aurait été enlevé d'assaut sans une grande perte, mais le +corps de place était encore entier; un large fossé rempli d'eau courante +offrait assez de difficultés pour que les assiégés prolongeassent leur +défense pendant une quinzaine de jours. Dans cette situation, il a paru +convenable de leur accorder une capitulation honorable. + +Le 27, la garnison a défilé, le général Kalkreuth à sa tête. + +Cette forte garnison, qui d'abord était de seize mille hommes, est +réduite à neuf mille, et sur ce nombre, quatre mille ont déserté. Il y +a même des officiers parmi les déserteurs. «Nous ne voulons pas, +disent-ils, aller en Sibérie.» Plusieurs milliers de chevaux nous ont +été remis; mais ils sont en fort mauvais état. + +On dresse en ce moment les inventaires des magasins. Le général Rapp est +nommé gouverneur de Dantzick. + +Le lieutenant-général russe Kamenski, après avoir été battu le 15, +s'était acculé sous les fortifications de Weischelmunde; il y est +demeuré sans rien oser entreprendre, et il a été spectateur de la +reddition de la place. Lorsqu'il a vu que l'on établissait des batteries +à boulets rouges pour brûler ses vaisseaux, il est monté à bord et s'est +retiré. Il est retourné à Pilau. + +Le fort de Weischelmunde tenait encore. Le maréchal Lefebvre l'a fait +sommer le 29, et pendant que l'on réglait la capitulation, la garnison +est sortie du fort et s'est rendue. Le commandant, abandonné, s'est +sauvé par mer, ainsi nous sommes maîtres de la ville et du port de +Dantzick. Ces événemens sont d'un heureux présage pour la campagne. +L'empereur de Russie et le roi de Prusse étaient à Heiligenberg. Ils ont +pu conjecturer de la reddition de la place, par la cessation du feu. Le +canon s'entendait jusque-là. + +L'empereur, pour témoigner sa satisfaction à l'armée assiégeante, a +accordé une gratification à chaque soldat. + +Le siége de Graudentz commence sous le commandement du général Victor. +Le général Lazowski commande le génie, et le général Danthouard +l'artillerie. Graudentz est fort par sa grande quantité de mines. + +La cavalerie de l'armée est belle. Les divisions de cavalerie légère, +deux divisions de cuirassiers et une de dragons ont été passées en revue +à Elbing, le 26, par le grand-duc de Berg. Le même jour, S.M. s'est +rendue à Bischoffverder et à Strasburg, où elle a passé en revue la +division de cuirassiers d'Hautpoult et la division de dragons du général +Grouchy. Elle a été satisfaite de leur tenue et du bon état des chevaux. + +L'ambassadeur de la Porte, Seid-Mohammed-Emen-Vahid, a été présenté le +28 à deux heures après-midi, par M. le prince de Bénévent, à l'empereur, +auquel il a remis ses lettres de créance. Il est resté une heure dans +le cabinet de S.M.; il est logé au château, et occupe l'appartement du +grand-duc de Berg, absent pour la revue. On assure que l'empereur lui a +dit que lui et l'empereur Sélim étaient désormais inséparables, comme la +main droite et la main gauche. Toutes les bonnes nouvelles des succès +d'Ismaïl et de Valachie venaient d'arriver. Les Russes ont été obligés +de lever le siége d'Ismaïl et d'évacuer la Valachie. + + + +De notre camp impérial de Finckenstein, le 28 mai 1807. + +_Lettre de S.M. aux archevêques et évêques de France._ + +«Monsieur l'évêque de .... après la mémorable victoire d'Eylau, qui a +terminé la dernière campagne, l'ennemi, chassé à plus de quarante lieues +de la Vistule, n'a pu porter aucun secours à la ville de Dantzick. +Malgré la rigueur de la saison, nous en avons fait sur-le-champ +commencer le siége. Après quarante jours de tranchée, cette importante +place est tombée au pouvoir de nos armes. Tout ce que nos ennemis ont pu +entreprendre pour la secourir, a été déjoué. La victoire a constamment +suivi nos drapeaux. Des magasins immenses de subsistances et +d'artillerie, une des villes les plus riches et les plus commerçantes du +monde se trouvent par-là en notre pouvoir dès le début de la campagne. +Nous ne pouvons attribuer des succès si prompts et si éclatans qu'à +cette protection spéciale, dont la divine Providence nous a donné tant +de preuves. Notre volonté est donc qu'au reçu de la présente, vous +ayez à vous concerter avec qui de droit, et à réunir nos peuples pour +adresser de solennelles actions de grâces au Dieu des armées, afin qu'il +daigne continuer à favoriser nos armes et à veiller sur le bonheur +de notre patrie. Que nos peuples prient aussi pour que ce cabinet +persécuteur de notre sainte religion, tout autant qu'ennemi éternel +de notre nation, cesse d'avoir de l'influence dans les cabinets du +continent, afin qu'une paix solide et glorieuse, digne de nous et de +notre grand peuple, console l'humanité, et nous mette à même de donner +un plein essor à tous les projets que nous méditons pour le bien de la +religion et de nos peuples. Cette lettre n'étant pas à autre fin, nous +prions Dieu qu'il vous ait, monsieur l'évêque, en sa sainte garde.» + +NAPOLÉON. + + + +De notre camp impérial de Finckenstein, le 28 mai 1807. + +_Message de S.M. l'empereur et roi au sénat._ + +«Sénateurs, par nos décrets du 30 mars de l'année 1806, nous avons +institué des duchés pour récompenser les grands services civils et +militaires qui nous ont été ou qui nous seront rendus, et pour donner de +nouveaux appuis à notre trône, et environner notre couronne d'un nouvel +éclat. + +«C'est à nous à songer à assurer l'état et la fortune des familles qui +se dévouent entièrement à notre service, et qui sacrifient constamment +leurs intérêts aux nôtres. Les honneurs permanens, la fortune légitime, +honorable et glorieuse que nous voulons donner à ceux qui nous rendent +des services éminens, soit dans la carrière civile, soit dans la +carrière militaire, contrasteront avec la fortune illégitime, +cachée, honteuse de ceux qui, dans l'exercice de leurs fonctions, ne +chercheraient que leur intérêt, au lieu d'avoir en vue celui de nos +peuples et le bien de notre service. Sans doute, la conscience d'avoir +fait son devoir, et les biens attachés à notre estime, suffisent pour +retenir un bon Français dans la ligne de l'honneur; mais l'ordre de +notre société est ainsi constitué, qu'à des distinctions apparentes, à +une grande fortune sont attachés une considération et un éclat dont +nous voulons que soient environnés ceux de nos sujets grands par leurs +talens, par leurs services, et par leur caractère, ce premier don de +l'homme. + +Celui qui nous a le plus secondé dans cette première journée de +notre règne, et qui, après avoir rendu des services dans toutes les +circonstances de sa carrière militaire, vient d'attacher son nom à un +siége mémorable où il a déployé des talens et un brillant courage, +nous a paru mériter une éclatante distinction. Nous avons voulu +aussi consacrer une époque si honorable pour nos armes, et par les +lettres-patentes dont nous chargeons notre cousin l'archi-chancelier de +vous donner communication, nous avons créé notre cousin le maréchal +et sénateur Lefebvre, duc de Dantzick. Que ce titre porté par ses +descendans, leur retrace les vertus de leur père, et qu'eux-mêmes ils +s'en reconnaissent indignes, s'ils préféraient jamais un lâche repos et +l'oisiveté de la grande ville aux périls et à la noble poussière des +camps, si jamais leurs premiers sentimens cessaient d'être pour la +patrie et pour nous! Qu'aucun d'eux ne termine sa carrière sans avoir +versé son sang pour la gloire et l'honneur de notre belle France; que +dans le nom qu'ils portent, ils ne voient jamais un privilège, mais +des devoirs envers nos peuples et envers nous. A ces conditions, notre +protection et celle de nos successeurs les distinguera dans tous les +temps. + +«Sénateurs, nous éprouvons un sentiment de satisfaction en pensant +que les premières lettres-patentes qui, en conséquence de notre +sénatus-consulte du 14 août 1806, doivent être inscrites sur vos +registres, consacrent les services de votre préteur.» + +NAPOLÉON. + + + +De notre camp impérial de Finckenstein, le 28 mai 1807. + +_Lettres-patentes de S.M. l'empereur et roi._ + +NAPOLÉON, par la grâce de Dieu et par les constitutions de la +république, empereur des Français, à tous présens et à venir, salut: + +Voulant donner à notre cousin le maréchal et sénateur Lefebvre, un +témoignage de notre bienveillance pour l'attachement et fidélité qu'il +a toujours montrés, et reconnaître les services éminens qu'il nous a +rendus le premier jour de nôtre règne, qu'il n'a cessé de nous rendre +depuis, et auquel il vient d'ajouter encore un nouvel éclat par la +prise de la ville de Dantzick; désirant de plus, consacrer par un titre +spécial le souvenir de cette circonstance mémorable et glorieuse, nous +avons résolu de lui conférer et nous lui conférons, par les présentes, +le titre de _duc de Dantzick_, avec une dotation en domaines situés dans +l'intérieur de nos états. + +Nous entendons que ledit duché de Dantzick soit possédé par notre cousin +le maréchal et sénateur Lefebvre, et transmis héréditairement à ses +enfans mâles, légitimes et naturels, par ordre de primogéniture, pour en +jouir en toute propriété aux charges et conditions, et avec les +droits, titres, honneurs et prérogatives attachés aux duchés par les +constitutions de l'empire, nous réservant, si sa descendance masculine +légitime et naturelle venait à s'éteindre, ce que Dieu ne veuille, +de transmettre ledit duché à notre choix et ainsi qu'il sera jugé +convenable par nous ou nos successeurs, pour le bien de nos peuples et +l'intérêt de notre couronne. + +Nous ordonnons que les présentes lettres-patentes soient communiquées au +sénat, pour être transcrites sur ses registres. + +Ordonnons pareillement qu'aussitôt que la dotation définitive du duché +de Dantzick aura été revêtue de notre approbation, l'état détaillé des +biens dont elle se trouvera composée, soit, en exécution des ordres +donnés à cet effet par notre ministre de la justice, inscrit au greffe +de la cour d'appel dans le ressort de laquelle l'habitation principale +du duché sera située, et que la même inscription ait lieu au bureau des +hypothèques des arrondissemens respectifs, afin que la condition desdits +biens, résultant des dispositions du sénatus-consulte du 14 août 1806, +soit généralement reconnue, et que personne ne puisse en prétendre cause +d'ignorance. + +NAPOLÉON. + + + +Heilsberg, le 12 juin 1807. + +_Soixante-dix-huitième bulletin de la grande armée._ + +Des négociations de paix avaient eu lieu pendant tout l'hiver. On avait +proposé à la France un congrès général, auquel toutes les puissances +belligérantes auraient été admises, la Turquie seule exceptée. +L'empereur avait été justement révolté d'une telle proposition. Après +quelques mois de pourparlers, il fut convenu que toutes les puissances +belligérantes; sans exception, enverraient des plénipotentiaires au +congrès, gui se tiendrait à Copenhague. L'empereur avait fait connaître +que la Turquie étant admise à faire cause commune dans les négociations +avec la France, il n'y avait pas d'inconvénient à ce que l'Angleterre +fît cause commune avec la Russie. Les ennemis demandèrent alors sur +quelles bases le congrès aurait à négocier. Ils n'en proposaient aucune, +et voulaient cependant que l'empereur en proposât. L'empereur ne fit +point de difficulté de déclarer que, selon lui, la base des négociations +devait être égalité et réciprocité entre les deux masses belligérantes, +et que les deux masses belligérantes entreraient en commun dans un +système de compensations. + +La modération, la clarté, la promptitude de cette réponse, ne laissèrent +aucun doute aux ennemis de la paix sur les dispositions pacifiques de +l'empereur; ils en craignirent les effets, et au moment même où l'on +répondait qu'il n'y avait plus d'obstacles à l'ouverture du congrès, +l'armée russe sortit de ses cantonnemens et vint attaquer l'armée +française. Le sang a de nouveau été répandu, mais du moins la France en +est innocente. Il n'est aucune ouverture pacifique que l'empereur n'ait +écoutée, il n'est aucune proposition à laquelle il ait différé de +répondre; il n'est aucun piége tendu par les fauteurs de la guerre que +sa volonté n'ait écarté. Ils ont inconsidérément fait courir l'armée +russe aux armes, quand ils ont vu leurs démarches déjouées, et ces +coupables entreprises, que désavouait la justice, ont été confondues. De +nouveaux échecs ont été attirés sur les armées de la Russie, de nouveaux +trophées ont couronné celles de la France. Rien ne prouve davantage que +la passion et des intérêts étrangers à ceux de la Russie et de la Prusse +dirigent le cabinet de ces deux puissances, et conduisent leurs braves +armées à de nouveaux malheurs, en les forçant à de nouveaux combats, que +la circonstance où l'armée russe reprend les hostilités: c'est quinze +jours après que Dantzick s'est rendu, c'est lorsque ses opérations sont +sans objets, c'est lorsqu'il ne s'agit plus de faire lever le siége de +ce boulevard, dont l'importance aurait justifié toutes les tentatives, +et pour la conservation duquel aucun militaire n'aurait été blâmé +d'avoir tenté le sort de trois batailles. Ces considérations sont +étrangères aux passions qui ont préparé les événemens qui viennent de +se passer; empêcher les négociations de s'ouvrir, éloigner deux princes +prêts à se rapprocher et à s'entendre, tel est le but qu'on s'est +proposé. Quel sera le résultat d'une telle démarche? où est la +probabilité du succès? Toutes ces questions sont indifférentes à ceux +qui soufflent la guerre. Que leur importent les malheurs des armées +russes et prussiennes? S'ils peuvent prolonger encore les calamités qui +pèsent sur l'Europe, leur but est rempli. + +Si l'empereur n'avait eu en vue d'autre intérêt que celui de sa gloire, +s'il n'avait fait d'autres calculs que ceux qui étaient relatifs à +l'avantage de ses opérations militaires, il aurait ouvert la campagne +immédiatement après la prise de Dantzick; et cependant quoiqu'il +n'existât ni trêve, ni armistice, il ne s'est occupé que de l'espérance +de voir arriver à bien les négociations commencées. + +_Combat de Spanden._ + +Le 5 juin, l'armée russe se mit en mouvement; ses divisions de droite +attaquèrent la tête de pont de Spanden, que le général Frère défendait +avec le vingt-septième régiment d'infanterie légère. Douze régimens +russes et prussiens firent de nouveaux efforts; sept fois ils les +renouvelèrent, et sept fois ils furent repoussés. Cependant le prince +de Ponte-Corvo avait réuni son corps d'armée; mais avant qu'il +pût déboucher, une seule charge du dix-septième de dragons, faite +immédiatement après le septième assaut donné à la tête de pont, avait +forcé l'ennemi à abandonner le champ de bataille et à battre en +retraite. Ainsi, pendant tout un jour, deux divisions ont attaqué sans +succès un régiment qui, à la vérité, était retranché. + +Le prince de Ponte-Corvo visitant en personne les retranchemens, dans +l'intervalle des attaques, pour s'assurer de l'état des batteries, a +reçu une blessure légère, qui le tiendra pendant une quinzaine de jours +éloigné de son commandement. Notre perte dans cette affaire a été peu +considérable; l'ennemi a perdu douze cents hommes, et a eu beaucoup de +blessés. + +_Combat de Lomitten._ + +Deux divisions russes du centre attaquaient au même moment la tête de +pont de Lomitten. La brigade du général Ferrey, du corps du +maréchal Soult, défendait cette position. Le quarante-sixième, +le cinquante-septième et le vingt-quatrième d'infanterie légère +repoussèrent l'ennemi pendant toute la journée. Les abattis et les +ouvrages restèrent couverts de Russes; leur général fut tué. La perte +de l'ennemi fut de onze cents hommes tués, cent prisonniers et un grand +nombre de blessés. Nous avons eu deux cents hommes tués ou blessés. + +Pendant ce temps, le général en chef russe, avec le grand-duc +Constantin, la garde impériale russe et trois divisions, attaqua à la +fois les positions du maréchal Ney sur Altkirken, Amt, Guttstadt et +Volfsdorff; il fut partout repoussé, mais lorsque le maréchal Ney +s'aperçut que les forces qui lui étaient opposées étaient de plus de +quarante mille hommes, il suivit ses instructions, et porta son corps à +Ackendorff. + +_Combat de Deppen._ + +Le lendemain 6, l'ennemi attaqua le sixième corps dans sa position de +Deppen sur la Passarge; il y fut culbuté. Les manoeuvres du maréchal +Ney, l'intrépidité qu'il a montrée et qu'il a communiquée à toutes ses +troupes, les talens déployés dans cette circonstance par le général de +division Marchand et par les autres officiers-généraux, sont dignes +des plus grands éloges. L'ennemi, de son propre aveu, a eu, dans cette +journée, deux mille hommes tués et plus de trois mille blessés; notre +perte a été de cent soixante hommes tués, deux cents blessés et deux +cent cinquante faits prisonniers. Ceux-ci ont été, pour la plupart, +enlevés par les cosaques qui, le matin de l'attaque, s'étaient portés +sur les dernières de l'armée. Le général Roger ayant été blessé, est +tombé de cheval, et a été fait prisonnier dans une charge. Le général de +brigade Dutaillis a eu le bras emporté par un boulet. + +L'empereur arriva le 8 à Deppen au camp du maréchal Ney; il donna +sur-le-champ les ordres nécessaires. Le quatrième corps se porta sur +Volfsdorff, où, ayant rencontré une division russe de Kamenski, qui +rejoignait le corps d'armée, il l'attaqua, lui mit hors de combat quatre +ou cinq cents hommes, lui fit cent-cinquante prisonniers et vint prendre +position le soir à Altirken. Le 9, l'empereur se porta sur Guttstadt +avec les corps des maréchaux Ney, Davoust et Lannes, avec sa garde et la +cavalerie de réserve. Une partie de l'arrière-garde ennemie, formant +dix mille hommes de cavalerie et quinze mille hommes d'infanterie, prit +position à Glottau, et voulut disputer le passage. Le grand-duc de Berg, +après des manoeuvres fort habiles, la débusqua successivement de toutes +ses positions. Les brigades de cavalerie légère des généraux Pajol, +Bruyer et Durosnel et la division de grosse cavalerie du général +Nansouty triomphèrent de tous les efforts de l'ennemi. + +Le soir, à huit heures, nous entrâmes de vive force à Guttstadt; un +millier de prisonniers, la prise de toutes les positions en avant de +Guttstadt, et la déroute de l'infanterie ennemie furent les suites de +cette journée. Les régimens de cavalerie de la garde russe ont surtout +été très-maltraités. + +Le 10, l'armée se dirigea sur Heilsberg; elle enleva les divers camps +de l'ennemi. Un quart de lieue au-delà de ces camps, l'arrière-garde +se montra en position, elle avait quinze à dix-huit mille hommes de +cavalerie et plusieurs lignes d'infanterie. Les cuirassiers de la +division Espagne, la division de dragons Latour-Maubourg et les brigades +de cavalerie légère, entreprirent différentes charges et gagnèrent du +terrain. A deux heures le corps du maréchal Soult se trouva formé; deux +divisions marchèrent sur la droite, tandis que la division Legrand +marchait sur la gauche pour s'emparer de la pointe d'un bois dont +l'occupation était nécessaire, afin d'appuyer la gauche de la cavalerie. +Toute l'armée russe se trouvait alors à Heilsberg; elle alimenta ses +colonnes d'infanterie et de cavalerie, et fit de nombreux efforts pour +se maintenir dans ses positions en avant de cette ville. Plusieurs +divisions russes furent mises en déroute, et à neuf heures du soir, on +se trouva sous les retranchemens ennemis. + +Les fusiliers de la garde, commandés par le général Savary, furent +mis en mouvement pour soutenir la division St.-Hilaire, et firent des +prodiges. La division Verdier, du corps d'infanterie de réserve du +maréchal Lannes, s'engagea, la nuit étant déjà tombée, et déborda +l'ennemi, afin de lui couper le chemin de Lansberg; elle y réussit +parfaitement. L'ardeur des troupes était telle, que plusieurs compagnies +d'infanterie furent insulter les ouvrages retranchés des Russes. +Quelques braves trouvèrent la mort dans les fossés des redoutes et au +pied des palissades. + +L'empereur passa la journée du 11 sur le champ de bataille; il y plaça +les corps d'armée et les divisions pour donner une bataille qui fût +décisive, et telle qu'elle pût mettre fin à la guerre. Toute l'armée +russe était réunie; elle avait à Heilsberg tous ses magasins; elle +occupait une superbe position que la nature avait rendue très-forte, et +que l'ennemi avait encore fortifiée par un travail de quatre mois. + +A quatre heures après-midi, l'empereur ordonna au maréchal Davoust de +faire un changement de front par son extrémité de droite, la gauche +en avant; ce mouvement le porta sur la basse Alle, et intercepta +complètement le chemin d'Eylau. Chaque corps d'armée avait ses postes +assignés; ils étaient tous réunis, hormis le premier corps, qui +continuait à manoeuvrer sur la basse Passarge. Ainsi les Russes, qui +avaient les premiers recommencé les hostilités, se trouvaient comme +bloqués dans leur camp retranché; on venait leur présenter la bataille +dans la position qu'ils avaient eux-mêmes choisie. + +On crut long-temps qu'ils attaqueraient dans la journée du 11. + +Au moment où l'armée française faisait ses dispositions, ils se +laissaient voir rangés en colonnes au milieu de leurs retranchemens, +farcis de canons. + +Mais soit que ces retranchemens ne leur parussent pas assez formidables, +à l'aspect des préparatifs qu'ils voyaient faire devant eux, soit que +cette impétuosité qu'avait montrée l'armée française dans la journée du +10 leur en imposât, ils commencèrent, à dix heures du soir, à passer sur +la rive droite de l'Alle, en abandonnant tous les pays de la gauche, et +laissant à la disposition du vainqueur leurs blessés, leurs magasins et +ces retranchemens, fruit d'un travail si long et si pénible. Le 12, à +la pointe du jour, tous les corps d'armée s'ébranlèrent, et prirent +différentes directions. + +Les maisons d'Heilsberg et celles des villages voisins sont remplies de +blessés russes. + +Le résultat de ces différentes journées, depuis le 5 jusqu'au 12, a été +de priver l'armée russe d'environ trente mille combattans; elle a laissé +dans nos mains trois ou quatre mille hommes, sept ou huit drapeaux et +neuf pièces de canon. Au dire des paysans et des prisonniers, plusieurs +des généraux russes les plus marquans ont été tués ou blessés. + +Notre perte monte à six ou sept cents hommes tués, deux mille ou deux +mille deux cents blessés, deux ou trois cents prisonniers. Le général de +division Espagne a été blessé; le général Roussel, chef de l'état-major +de la garde, qui se trouvait au milieu des fusiliers, a eu la tête +emportée par un boulet de canon; c'était un officier très-distingué. + +Le grand-duc de Berg a eu deux chevaux tués sous lui. M. de Ségur, un +de ses aides-de-camp, a eu un bras emporté. M. Lameth, aide-de-camp du +maréchal Soult, a été blessé. M. Lagrange, colonel du septième régiment +de chasseurs à cheval, a été atteint par une balle. + +Dans les rapports détaillés que rédigera l'état-major, on fera connaître +les traits de bravoure par lesquels se sont signalés un grand nombre +d'officiers et de soldats, et les noms de ceux qui ont été blessés dans +la mémorable journée du 10 juin. + +On a trouvé dans les magasins d'Heilsberg plusieurs milliers de quintaux +de farine et beaucoup de denrées de diverses sortes. L'impuissance de +l'armée russe, démontrée par la prise de Dantzick, vient de l'être +encore par l'évacuation du camp de Heilsberg; elle l'est par sa +retraite; elle le sera d'une manière plus éclatante encore si les Russes +attendent l'armée française; mais dans de si grandes armées, qui exigent +vingt-quatre heures pour mettre tous les corps en position, on ne peut +avoir que des affaires partielles, lorsque l'une d'elles n'est pas +disposée à finir bravement la querelle dans une affaire générale. + +Il parait que l'empereur Alexandre avait quitté son armée quelques jours +avant la reprise des hostilités. Plusieurs personnes prétendent que le +parti anglais l'a éloigné, pour qu'il ne fût pas témoin des malheurs +qu'entraîne la guerre et des désastres de son armée, prévus par ceux +mêmes qui l'ont excité à rentrer en campagne. On a craint qu'un si +déplorable spectacle ne lui rappelât les véritables intérêts de son +pays, ne le fît revenir aux conseils des hommes sages et désintéressés, +et ne le ramenât enfin, par les sentimens les plus propres à toucher un +souverain, à repousser la funeste influence que la corruption anglaise +exerce autour de lui. + + + +De notre camp impérial de Friedland, le 15 juin 1807. + +_Lettre de S. M. l'empereur et roi à MM. les archevêques et évêques._ + +Monsieur l'évêque de...... La victoire éclatante qui vient d'être +remportée par nos armes sur le champ de bataille de Friedland, qui a +confondu les ennemis de notre peuple, et qui a mis en notre pouvoir la +ville importante de Koenigsberg et les magasins considérables qu'elle +contenait, doit être pour nos sujets un nouveau motif d'actions de +grâce envers le dieu des armées. Cette victoire mémorable a signalé +l'anniversaire de la bataille de Marengo, de ce jour, où tout couvert +de poussière du champ de bataille, notre première pensée, notre premier +soin fut pour le rétablissement de l'ordre et de la paix dans l'église +de France. Notre intention est qu'au reçu de la présente vous vous +concertiez avec qui de droit, et vous réunissiez nos sujets de votre +diocèse dans vos églises cathédrales et paroissiales, pour y chanter +un Te Deum, et adresser au ciel les autres prières que vous jugerez +convenable d'ordonner dans de pareilles circonstances. Cette lettre +n'étant à d'autre fin, monsieur l'évêque de......., je prie Dieu qu'il +vous ait en sa sainte garde. + +NAPOLÉON. + + + +Wehlau, le 17 juin 1807. + +_Soixante-dix-neuvième bulletin de la grande armée._ + +Les combats de Spanden, de Lomitten, les journées de Guttstadt et de +Heilsberg n'étaient que le prélude de plus grands événemens. + +Le 12, à quatre heures du matin, l'armée française entra à Heilsberg. Le +général Latour-Maubourg avec sa division de dragons et les brigades +de cavalerie légère des généraux Durosnel et Wattier, poursuivirent +l'ennemi sur la rive droite de l'Alle dans la direction de Bartenstein, +pendant que les corps d'armée se mettaient en marche dans différentes +directions pour déborder l'ennemi et lui couper sa retraite sur +Koenigsberg, en arrivant avant lui sur ses magasins. La fortune a souri +à ce projet. + +Le 12, à cinq heures après-midi, l'empereur porta son quartier-général +à Eylau. Ce n'étaient plus ces champs couverts de glaces et de neige, +c'était le plus beau pays de la nature, coupé de beaux bois, de beaux +lacs, et peuplé de jolis villages. + +Le grand-duc de Berg se porta le 13 sur Koenigsberg avec sa cavalerie; +le maréchal Davoust marcha derrière pour le soutenir; le maréchal Soult +se porta sur Creutzbourg; le maréchal Lannes sur Damnau; les maréchaux +Ney et Mortier sur Lampaseh. + +Cependant le général Latour-Maubourg écrivait qu'il avait poursuivi +l'arrière-garde ennemie; que les Russes abandonnaient beaucoup de +blessés; qu'ils avaient évacué Bartenstein, et continuaient leur +retraite sur Schippenbeil, par la rive droite de l'Alle. L'empereur se +mit sur-le-champ en marche sur Friedland; il donna ordre au duc de Berg, +aux maréchaux Soult et Davoust de manoeuvrer sur Koenigsberg, et avec +les corps des maréchaux Ney, Lannes, Mortier, avec la garde impériale et +le premier corps commandé par le général Victor, il marcha en personne +sur Friedland. + +Le 13, le neuvième de hussards entra à Friedland; mais il en fut chassé +par trois mille hommes de cavalerie. + +Le 14, l'ennemi déboucha sur le pont de Friedland. A trois heures du +matin, des coups de canon se firent entendre. «C'est un jour de bonheur, +dit l'empereur, c'est l'anniversaire de Marengo.» + +Les maréchaux Lannes et Mortier furent les premiers engagés; ils étaient +soutenus par la division de dragons du général Grouchy et par les +cuirassiers du général Nansouty. Différens mouvemens, différentes +actions eurent lieu. L'ennemi fut contenu, et ne put pas dépasser le +village de Posthenem. Croyant qu'il n'avait devant lui qu'un corps de +quinze mille hommes, l'ennemi continua son mouvement pour filer sur +Koenigsberg. Dans cette occasion, les dragons et les cuirassiers +français et saxons firent les plus belles charges, et prirent quatre +pièces de canon à l'ennemi. + +À cinq heures du soir, les différens corps d'armée étaient à leur place. +A la droite, le maréchal Ney; au centre, le maréchal Lannes; à la +gauche, le Maréchal Mortier; à la réserve, le corps du général Victor et +la garde. + +La cavalerie, sous les ordres du général Grouchy, soutenait la gauche. +La division de dragons du général Latour-Maubourg était en réserve +derrière la droite, la division de dragons du général Lahoussaye et les +cuirassiers saxons étaient en réserve derrière le centre. + +Cependant l'ennemi avait déployé toute son armée; il appuyait sa gauche +à la ville de Friedland et sa droite se prolongeait à une lieue et +demie. + +L'empereur, après avoir reconnu la position, décida d'enlever +sur-le-champ la ville de Friedland, en faisant brusquement un changement +de front, la droite en avant, et fit commencer l'attaque par l'extrémité +de sa droite. + +A cinq heures et demie, le maréchal Ney se mit en mouvement, quelques +salves d'une batterie de vingt pièces de canon furent le signal. Au même +moment, la division du général Marchand avança, l'arme au bras, sur +l'ennemi, prenant sa direction sur le clocher de la ville. La division +du général Bisson la soutenait sur la gauche. Du moment où l'ennemi +s'aperçut que le maréchal Ney avait quitté le bois où sa droite était +en position, il le fit déborder par des régimens de cavalerie, +précédés d'une nuée de cosaques. La division de dragons du général +Latour-Maubourg se forma sur-le-champ au galop sur la droite, et +repoussa la charge ennemie. Cependant le général Victor fit placer une +batterie de trente pièces de canon en avant de son centre; le général +Sennarmont, qui la commandait, se porta à plus de quatre cents pas en +avant et fit éprouver une horrible perte à l'ennemi. Les différentes +démonstrations que les Russes voulurent faire pour opérer une diversion +furent inutiles. Le maréchal Ney, avec un sang-froid, et avec cette +intrépidité qui lui est particulière, était en avant de ses échelons, +dirigeant lui-même les plus petits détails, et donnait l'exemple à un +corps d'armée, qui toujours s'est fait distinguer, même parmi les +corps de la grande armée. Plusieurs colonnes d'infanterie ennemie, qui +attaquaient la droite du maréchal Ney, furent chargées à la baïonnette +et précipitées dans l'Alle. Plusieurs milliers d'hommes y trouvèrent +la mort; quelques-uns échappèrent à la nage. La gauche du maréchal Ney +arriva sur ces entrefaites au ravin qui entoure la ville de Friedland. +L'ennemi, qui y avait embusqué la garde impériale russe à pied et à +cheval, déboucha avec intrépidité, et fit une charge sur la gauche du +maréchal Ney, qui fut un moment ébranlée; mais la division Dupont, qui +formait la droite de la réserve, marcha sur la garde impériale, la +culbuta et en fit un horrible carnage. + +L'ennemi tira de ses réserves et de son centre d'autres corps pour +défendre Friedland. Vains efforts! Friedland fut forcé et ses rues +furent jonchées de morts. + +Le centre, que commandait le maréchal Lannes, se trouva dans ce moment +engagé. L'effort que l'ennemi avait fait sur l'extrémité de la droite de +l'armée française ayant échoué, il voulut essayer un semblable effort +sur le centre. Il y fut reçu comme on devait l'attendre des braves +divisions Oudinot et Verdier, et du maréchal qui les commandait. + +Des charges d'infanterie et de cavalerie ne purent pas retarder la +marche de nos colonnes. Tous les efforts de la bravoure des Russes +furent inutiles; ils ne purent rien entamer, et vinrent trouver la mort +sur nos baïonnettes. + +Le maréchal Mortier, qui pendant toute la journée fit grandes preuves de +sang-froid et d'intrépidité, en maintenant la gauche, marcha alors en +avant, et fut soutenu par les fusiliers de la garde, que commandait le +général Savary. Cavalerie, infanterie, artillerie, tout le monde s'est +distingué. + +La garde impériale à pied et à cheval, et deux divisions de la réserve +du premier corps n'ont pas été engagées. La victoire n'a pas hésité +un seul instant. Le champ de bataille est un des plus horribles qu'on +puisse voir. Ce n'est pas exagérer que de porter le nombre des morts, du +côté des Russes, de quinze à dix-huit mille hommes. Du côté des Français +la perte ne se monte pas à cinq cents morts, ni à plus de trois mille +blessés. Nous avons pris quatre-vingt pièces de canon et une grande +quantité de caissons. Plusieurs drapeaux sont restés en notre pouvoir. +Les Russes ont eu vingt-cinq généraux tués, pris ou blessés. Leur +cavalerie a fait des pertes immenses. + +Les carabiniers et les cuirassiers, commandés par le général Nansouty, +et les différentes divisions de dragons se sont fait remarquer. Le +général Grouchy, qui commandait la cavalerie de l'aile gauche, a rendu +des services importans. + +Le général Drouet, chef de l'état-major du corps d'armée du maréchal +Lannes; le général Cohorn, le colonel Regaud, du quinzième de ligne; le +colonel Lajonquière, du soixantième de ligne; le colonel Lamotte, du +quatrième de dragons, et le général de brigade Brun, ont été blessés. +Le général de division Latour-Maubourg l'a été à la main. Le colonel +d'artillerie de Forno, et le chef d'escadron Hutin, premier aide-de-camp +du général Oudinot, ont été tués. Les aides-de-camp de l'empereur, +Mouton et Lacoste, ont été légèrement blessés. + +La nuit n'a point empêché de poursuivre l'ennemi; on l'a suivi jusqu'à +onze heures du soir. Le reste de la nuit, les colonnes qui avaient été +coupées ont essayé de passer l'Alle, à plusieurs gués. Partout, le +lendemain et à plusieurs lieues, nous avons trouvé des caissons, des +canons et des voitures perdus dans la rivière. + +La bataille de Friedland est digne d'être mise à côté de celles de +Marengo, d'Austerlitz et d'Iéna. L'ennemi était nombreux, avait une +belle et forte cavalerie, et s'est battu avec courage. + +Le lendemain 15, pendant que l'ennemi essayait de se rallier, et faisait +sa retraite sur la rive droite de l'Alle, l'armée française continuait, +sur la rive gauche, ses manoeuvres pour le couper de Koenigsberg. + +Les têtes des colonnes sont arrivées ensemble à Wehlau, ville située +au confluent de l'Alle et de la Prégel. L'empereur avait son +quartier-général au village de Peterswalde. + +Le 16, à la pointe du jour, l'ennemi ayant coupé tous les ponts, mit +à profit cet obstacle pour continuer son mouvement rétrograde sur la +Russie. + +A huit heures du matin, l'empereur fit jeter un pont sur la Prégel, et +l'armée s'y mit en position. + +Presque tous les magasins que l'ennemi avait sur l'Alle ont été par lui +jetés à l'eau ou brûlés. Par ce qui nous reste, on peut connaître les +pertes immenses qu'il a faites. Partout dans les villages, les Russes +avaient des magasins, et partout, en passant, ils les ont incendiés. +Nous avons cependant trouvé à Wehlau plus de six mille quintaux de blé. + +A la nouvelle de la victoire de Friedland, Koenigsberg a été abandonné. +Le maréchal Soult est entré dans cette place, où nous avons trouvé des +richesses immenses, plusieurs centaines de milliers de quintaux de +blé, plus de vingt mille blessés russes et prussiens, tout ce que +l'Angleterre a envoyé de munitions de guerre à la Russie, entr'autres +cent soixante mille fusils encore embarqués. Ainsi la Providence a puni +ceux qui, au lieu de négocier de bonne foi pour arriver à l'oeuvre +salutaire de la paix, s'en sont fait un jeu, prenant pour faiblesse et +pour impuissance la tranquillité du vainqueur. + +L'armée occupe ici le plus beau pays possible. Les bords de la Prégel +sont riches. Dans peu les magasins et les caves de Dantzick et +Koenigsberg vont nous apporter de nouveaux moyens d'abondance et de +santé. + +Les noms des braves qui se sont distingués, les détails de ce que chaque +corps a fait, passent les bornes d'un simple bulletin, et l'état-major +s'occupe de réunir tous les faits. + +Le prince de Neufchâtel a, dans la bataille de Friedland, donné des +preuves particulières de son zèle et de ses talens. Plusieurs fois il +s'est trouvé au fort de la mêlée, et y a fait des dispositions utiles. + +L'ennemi avait recommencé les hostilités le 5: on peut évaluer la perte +qu'il a éprouvée en dix jours, et par suite des opérations, à soixante +mille hommes pris, blessés, tués ou hors de combat. Il a perdu une +partie de son artillerie, presque toutes ses munitions, et tous ses +magasins sur une ligne de plus de quarante lieues. + + + +Tilsitt, le 19 juin 1807. + +_Quatre-vingtième bulletin de la grande armée_. + +Les armées françaises ont rarement obtenu de si grands succès avec moins +de perte. + +Pendant le temps que les armées françaises se signalaient sur le +champ de bataille de Friedland, le grand-duc de Berg, arrivé devant +Koenigsberg, prenait en flanc le corps d'armée du général Lestocq. + +Le 13, le maréchal Soult trouva à Creutzbourg l'arrière-garde +prussienne; la division de dragons Milhaud exécuta une belle charge, +culbuta la cavalerie prussienne, et enleva plusieurs pièces de canon. + +Le 14, l'ennemi fut obligé de s'enfermer dans la place de Koenigsberg. +Vers le milieu de la journée, deux colonnes ennemies coupées se +présentèrent pour entrer dans la place. Six pièces de canon et trois à +quatre mille hommes qui composaient cette troupe furent pris; tous les +faubourgs de Koenigsberg furent enlevés; on y fit un bon nombre de +prisonniers: le général de brigade Buget a eu la main emportée par un +boulet. + +En résumé, les résultats de toutes ces affaires sont quatre à cinq mille +prisonniers et quinze pièces de canon. + +Le 15 et le 16, le corps d'armée du maréchal Soult fut contenu devant +les retranchemens de Koenigsberg, mais la marche du gros de l'armée sur +Wehlau obligea l'ennemi à évacuer Koenigsberg, et cette place tomba en +notre pouvoir. + +Ce qu'on a trouvé à Koenigsberg en subsistances, est immense. Deux cents +gros bâtimens, venant de Russie, sont encore tous chargés dans le port. +Il y a beaucoup plus de vins et d'eaux-de-vie qu'on était dans le cas de +l'espérer. + +Une brigade de la division Saint-Hilaire s'est portée devant Pilau pour +en former le siège, et le général Rapp a fait partir de Dantzick une +colonne chargée d'aller, par le Niérung, établir devant Pilau une +batterie qui ferme le Haff. Des bâtimens montés par des marins de la +garde nous rendent maîtres de cette petite mer. + +Le 17, l'empereur porta son quartier-général à la métairie de Crucken, +près Klein-Schirau; le 18, il le porta à Sgaisgirren; le 19, à deux +heures après-midi, il entra dans Tilsitt. + +Le grand-duc de Berg, à la tête de la plus grande partie de la cavalerie +légère, des divisions de dragons et de cuirassiers, a mené battant +l'ennemi ces trois jours derniers, et lui a fait beaucoup de mal. Le +cinquième régiment de hussards s'est distingué; les cosaques ont été +culbutés plusieurs fois et ont beaucoup souffert dans ces différentes +charges. Nous avons eu peu de tués et de blessés. Au nombre de ces +derniers se trouve le chef d'escadron Piéton, aide-de-camp du grand-duc +de Berg. + +Après le passage de la Prégel, vis-à-vis Wehlau, un tambour fut chargé +par un cosaque, et se jeta ventre à terre; le cosaque prend sa lance +pour en percer le tambour; mais celui-ci conserve toute sa présence +d'esprit, tire à lui la lance, désarme le cosaque et le poursuit. + +Un fait particulier, qui a excité le rire des soldats, a eu lieu pour la +première fois vers Tilsitt; on a vu une nuée de Kalmoucks se battant à +coup de flèches. + +Nous en sommes fâchés pour ceux qui donnent l'avantage aux armes +anciennes sur les modernes; mais rien n'est plus risible que le jeu de +ces armes contre nos fusils. + +Le maréchal Davoust, à la tête du troisième corps, a débouché par +Labiau, est tombé sur l'arrière-garde ennemie, et lui a fait deux mille +cinq cents prisonniers. + +De son côté, le maréchal Ney est arrivé le 17 à Insterbourg, y a pris +un millier de blessés et a enlevé à l'ennemi des magasins assez +considérables. + +Les bois, les villages sont pleins de Russes isolés, ou blessés ou +malades. + +Les pertes de l'armée russe sont énormes; elle n'a ramené avec elle +qu'une soixantaine de pièces de canon. + +La rapidité des marches empêche de connaître encore toutes les pièces +qu'on a prises à la bataille de Friedland; on croit que le nombre +passera cent vingt. + +A la hauteur de Tilsitt, deux billets ont été remis au grand-duc de +Berg, et par suite le prince russe, lieutenant-général Labanoff a passé +le Niémen, et a conféré une heure avec le prince de Neufchâtel. + +L'ennemi a brûlé en grande hâte le pont de Tilsitt sur le Niémen, et +parait continuer sa retraite sur la Russie. Nous sommes sur les confins +de cet empire. + +Le Niémen, vis-à-vis Tilsitt, est un peu plus large que la Seine. + +L'on voit, de la rive gauche, une nuée de cosaques qui forment +l'arrière-garde ennemie sur la rive droite. + +Déjà l'on ne commet aucune hostilité. + +Ce qui restait au roi de Prusse est conquis. Cet infortuné prince n'a +plus en son pouvoir que le pays situé entre le Niémen et Mémel. + +La plus grande partie de son armée on plutôt de la division de ses +troupes, déserte ne voulant pas aller en Russie. + +L'empereur de Russie est resté trois semaines à Tilsitt avec le roi de +Prusse. + +A la nouvelle de la bataille de Friedland, l'un et l'autre sont partis +en toute hâte. + + + +Tilsitt, le 21 juin 1807. + +_Quatre-vingt-unième bulletin de la grande armée_. + +A la journée d'Heilsberg, le grand-duc de Berg passa sur la ligne de la +troisième division de cuirassiers, au moment où le sixième régiment de +cuirassiers venait de faire une charge. Le colonel d'Avenay, commandant +ce régiment, son sabre dégouttant de sang, lui dit: «Prince, faites la +revue de mon régiment, vous verrez qu'il n'est aucun soldat dont le +sabre ne soit comme le mien.» + +Les colonels Colbert, du septième de hussards, Léry, du cinquième, se +sont fait également remarquer par la plus brillante intrépidité. Le +colonel Borde-Soult, du vingt-deuxième de chasseurs, a été blessé. M. +Gueheneuc, aide-de-camp du maréchal Lannes, a été blessé d'une balle au +bras. + +Les généraux aides-de-camp de l'empereur, Reille et Bertrand, ont +rendu des services importans. Les officiers d'ordonnance de l'empereur +Bongars, Montesquiou, Labiffe, ont mérité des éloges pour leur conduite. + +Les aides-de-camp du prince de Neufchâtel Louis de Périgord, capitaine, +et Piré, chef d'escadron, se sont fait remarquer. + +Le colonel Curial, commandant les fusiliers de la garde, a été nommé +général de brigade. + +Le général de division Dupas, commandant une division sous les ordres du +maréchal Mortier, a rendu d'importans Les fils des sénateurs Pérignon, +Clément de Ris et Garran de Coulon, sont morts avec honneur sur le champ +de bataille. + +Le maréchal Ney s'étant porté sur Gumbinnen, a arrêté quelques parcs +d'artillerie ennemie, beaucoup de convois de blessés, et fait un grand +nombre de prisonniers. + + + +Tilsitt, le 22 juin 1807. + +_Quatre-vingt-deuxième bulletin de la grande armée._ + +En conséquence de la proposition qui a été faite par le commandant de +l'armée russe, un armistice a été conclu. + +L'armée française occupe tout le thalweg du Niémen, de sorte qu'il ne +reste plus au roi de Prusse que la petite ville et le territoire de +Mémel. + + + +Au camp de Tilsitt, le 22 juin 1807. + +_Proclamation de S. M. à la grande armée._ + +Soldats! + +Le 5 juin nous avons été attaqués dans nos cantonnemens par l'armée +russe. L'ennemi s'est mépris sur les causes de notre inactivité. Il +s'est aperçu trop tard que notre repos était celui du lion: il se repent +de l'avoir oublié. + +Dans les journées de Guttstadt, de Heilsberg, dans celle, à jamais +mémorable, de Friedland, dans dix jours de campagne enfin, nous avons +pris cent vingt pièces de canon, sept drapeaux; tué, blessé, ou fait +prisonniers soixante mille Russes; enlevé à l'armée ennemie tous ses +magasins, ses hôpitaux, ses ambulances, la place de Koenigsberg, les +trois cents bâtimens qui étaient dans ce port, chargés de toute espèce +de munitions, cent soixante mille fusils que l'Angleterre envoyait pour +armer nos ennemis. + +Des bords de la Vistule, nous sommes arrivés sur ceux du Niémen avec +la rapidité de l'aigle. Vous célébrâtes à Austerlitz l'anniversaire du +couronnement; vous avez cette année célébré celui de la bataille de +Marengo, qui mit fin à la guerre de la seconde coalition. + +Français! vous avez été dignes de vous et de moi. Vous rentrerez en +France couverts de tous vos lauriers, après avoir obtenu une paix +glorieuse qui porte avec elle la garantie de sa durée. Il est temps +que notre patrie vive en repos, à l'abri de la maligne influence de +l'Angleterre. Mes bienfaits vous prouveront ma reconnaissance et toute +l'étendue de l'amour que je vous porte. + + + +Tilsitt, le 23 juin 1807 + +_Quatre-vingt-troisième bulletin de la grande armée._ + +La place de Neiss a capitulé. + +La garnison, forte de six mille hommes d'infanterie et de trois cents +hommes de cavalerie, a défilé le 16 juin devant le prince Jérôme. On +a trouvé dans la place trois cent milliers de poudre et trois cents +bouches à feu. + + + +Tilsitt, le 24 juin 1807 + +_Quatre-vingt-quatrième bulletin de la grande armée_. + +Le grand-maréchal du palais Duroc s'est rendu le 23 au quartier-général +des Russes, au-delà du Niémen, pour échanger les ratifications de +l'armistice qui a été ratifié par l'empereur Alexandre. + +Le 24, le prince Labanoff ayant fait demander une audience à l'empereur, +y a été admis le même jour à deux heures après midi. Il est resté +long-temps dans le cabinet de S. M. + +Le générai Kalkreuth est attendu au quartier-général pour signer +l'armistice du roi de Prusse. + +Le 11 juin, à quatre heures du matin, les Russes attaquèrent en force +Druczewo. Le général Claparède soutint le feu de l'ennemi. Le maréchal +Masséna se porta sur la ligne, repoussa l'ennemi et déconcerta ses +projets. Le dix-septième régiment d'infanterie légère a soutenu sa +réputation. Le général Montbrun s'est fait remarquer. Un détachement du +vingt-huitième d'infanterie légère et un piquet du vingt-cinquième de +dragons ont mis en fuite les cosaques. Tout ce que l'ennemi a entrepris +contre nos postes dans les journées du 12 et du 12, a tourné à sa +confusion. + +On a vu par l'armistice que la gauche de l'armée française est appuyée +sur Currisch-Haff, à l'embouchure du Niémen; de là notre ligne se +prolonge sur Grodno. La droite, commandée par le maréchal Massena, +s'étend sur les confins de la Russie, entre les sources de la Narew et +du Bug. + +Le quartier-général va se concentrer à Koenigsberg, où l'on fait +toujours de nouvelles découvertes en vivres, munitions et autres effets +appartenant à l'ennemi. + +Une position aussi formidable est le résultat des succès les plus +brillans; et tandis que toute l'armée ennemie est en fuite et presque +anéantie, plus de la moitié de l'armée française n'a pas tiré un coup de +fusil. + + + +Tilsitt; le 24 juin 1807. + +_Quatre-vingt-cinquième bulletin de la grande armée._ + +Demain les deux empereurs de France et de Russie doivent avoir une +entrevue. On a à cet effet, élevé au milieu du Niémen, un pavillon où +les deux monarques se rendront de chaque rive. + +Peu de spectacles seront aussi intéressans. Les deux côtés du fleuve +seront bordés par les deux armées, pendant que les deux chefs +conféreront sur les moyens de rétablir l'ordre et de donner le repos à +la génération présente. + +Le grand-maréchal du palais Duroc est allé, hier à trois heures après +midi, complimenter l'empereur Alexandre. + +Le maréchal comte de Kalkreuth a été présenté aujourd'hui à l'empereur; +il est resté une heure dans le cabinet de S.M. + +L'empereur a passé ce matin la revue du corps du maréchal Lannes. Il a +fait différentes promotions, a récompensé les braves, et a témoigné sa +satisfaction aux cuirassiers saxons. + + + +Tilsitt, le 25 juin 1807. + +_Quatre-vingt-sixième bulletin de la grande armée._ + +Le 25 juin, à une heure après midi, l'empereur accompagné du grand-duc +de Berg, du prince de Neufchâtel, du maréchal du palais Duroc et du +grand-écuyer Caulaincourt, s'est embarqué sur les bords du Niémen dans +un bateau préparé à cet effet; il s'est rendu au milieu de la rivière, +où le général Lariboissière, commandant de l'artillerie de la garde, +avait fait placer un large radeau, et élever un pavillon. A côté, était +un autre radeau et pavillon pour la suite de LL. MM. Au même moment, +l'empereur Alexandre est parti de la rive droite, sur un bateau, avec +le grand-duc Constantin, le général Benigsen, le général Ouwaroff, le +prince Labanoff et son premier aide-de-camp, le comte de Liéven. + +Les deux bateaux sont arrivés en même temps; les deux empereurs se sont +embrassés en mettant le pied sur le radeau; ils sont entrés ensemble +dans la salle qui avait été préparée, et y sont restés deux heures. La +conférence finie, les personnes de la suite des deux empereurs ont +été introduites. L'empereur Alexandre a dit des choses agréables aux +militaires qui accompagnaient l'empereur, qui, de son côté, s'est +entretenu long-temps avec le grand-duc Constantin et le général +Benigsen. + +La conférence finie, les deux empereurs sont montés chacun dans leur +barque. On conjecture que la conférence a eut le résultat le plus +satisfaisant. Immédiatement après, le prince Labanoff s'est rendu au +quartier-général français. On est convenu que la moitié de la ville de +Tilsitt serait neutralisée. On y a marqué le logement de l'empereur de +Russie et de sa cour. La garde impériale russe passera le fleuve et sera +cantonnée dans la partie de la ville qui lui est destinée. + +Le grand nombre des personnes de l'une et l'autre armée, accourues sur +l'une et l'autre rive pour être témoins de cette scène, rendaient ce +spectacle d'autant plus intéressant, que les spectateurs étaient des +braves des extrémités du monde. + + + +Tilsitt, le 26 juin 1807. + +Aujourd'hui à midi et demi, S.M. s'est rendue au pavillon de Niémen. +L'empereur Alexandre et le roi de Prusse y sont arrivés au même moment. +Ces trois souverains sont restés ensemble dans le salon du pavillon +pendant une demi-heure. + +A cinq heures et demie, l'empereur Alexandre est passé sur la rive +gauche. L'empereur Napoléon l'a reçu à la descente du bateau. Ils sont +montés à cheval l'un et l'autre; ils ont parcouru la grande rue de la +ville, où se trouvait rangée la garde impériale française à pied et à +cheval, et sont descendus au palais de l'empereur Napoléon. L'empereur +Alexandre y a dîné avec l'empereur, le grand-duc Constantin et le +grand-duc de Berg. + + + +Tilsitt, le 27 juin 1807. + +Le général de division Teulié, commandant la division italienne au +siége de Colbert, qui avait été blessé à la cuisse d'un boulet, le 12 à +l'attaque du fort Wolsberg, vient de mourir de ses blessures. C'était un +officier également distingué par sa bravoure et ses talens militaires. + +La ville de Kosel a capitulé. + +Le 24 juin à deux heures du matin, S.A.I. le prince Jérôme a fait +attaquer et enlever le camp retranché que les Prussiens occupaient sous +Glatz, à portée de mitraille de cette place. + +Le général Vandamme, à la tête de la division, wurtembergeoise, ayant +avec lui un régiment provisoire de chasseurs français à cheval, a +commencé l'attaque sur la rive gauche de la Neisse, tandis que le +général Lefebvre avec les Bavarois attaquait sur la rive droite. En +une demi-heure, toutes les redoutes ont été enlevées à la baïonnette, +l'ennemi a fait sa retraite en désordre, abandonnant dans le camp douze +cents hommes tués et blessés, cinq cents prisonniers et douze pièces de +canon. + +Les Bavarois et les Wurtembergeois se sont très-bien conduits. Les +généraux Vandamme et Lefebvre ont dirigé les attaques avec une grande +habileté. + + + +Tilsitt, le 28 juin 1807. + +Hier, à trois heures après midi, l'empereur s'est rendu chez l'empereur +Alexandre. Ces deux princes sont restés ensemble jusqu'à six heures. +Ils sont alors montés à cheval et sont allés voir manoeuvrer la garde +impériale. L'empereur Alexandre a montré qu'il connaît très-bien toutes +nos manoeuvres, et qu'il entend parfaitement tous les détails de la +tactique militaire. + +A huit heures, les deux souverains sont revenus au palais de l'empereur +Napoléon, où ils ont dîné, comme la veille, avec le grand-duc Constantin +et le grand-duc de Berg. + +Après le dîner, l'empereur Napoléon a présenté LL. Exc. le ministre des +relations extérieures et le ministre secrétaire d'état à l'empereur +Alexandre, qui lui a aussi présenté S. Exc. M. de Budberg, ministre des +affaires étrangères, et le prince Kourakin. + +Les deux souverains sont ensuite rentrés dans le cabinet de l'empereur +Napoléon, où ils sont restés seuls jusqu'à onze heures du soir. + +Aujourd'hui 28, à midi, le roi de Prusse a passé le Niémen, et est venu +occuper à Tilsitt le palais qui lui avait été préparé. Il a été reçu +à la descente de son bateau, par le maréchal Bessières. Immédiatement +après, le grand-duc de Berg est allé lui rendre visite. + +A une heure, l'empereur Alexandre est venu faire une visite à l'empereur +Napoléon, qui est allé au-devant de lui jusqu'à la porte de son palais. + +A deux heures, S.M. le roi de Prusse est venu, chez l'empereur Napoléon, +qui est allé le recevoir jusqu'au pied de l'escalier de son appartement. + +A quatre heures, l'empereur Napoléon est allé voir l'empereur Alexandre. +Ils sont montés à cheval à cinq heures, et se sont rendus sur le terrain +où devait manoeuvrer le corps du maréchal Davoust. + + + +Tilsitt, le 1er juillet 1807. + +Le 29 et le 30 juin, les choses se sont passées entre les trois +souverains comme les jours précédens. Le 29, à six heures du soir, ils +sont allés voir manoeuvrer l'artillerie de la garde. Le lendemain, à +la même heure, ils ont vu manoeuvrer les grenadiers à cheval. La plus +grande amitié paraît régner entre ces princes. + +A l'un de ces dîners qui ont toujours lieu chez l'empereur +Napoléon, S.M. a porté la santé de l'impératrice de Russie et de +l'impératrice-mère. Le lendemain, l'empereur Alexandre a porté la santé +de l'impératrice des Français. + +La première fois que le roi de Prusse a dîné chez l'empereur Napoléon, +S. M. a porté la santé de la reine de Prusse. + +Le 29, le prince Alexandre Kourakin, ambassadeur et ministre +plénipotentiaire de l'empereur Alexandre, a été présenté à l'empereur +Napoléon. + +Le 30, la garde impériale a donné un dîner de corps à la garde impériale +russe. Les choses se sont passées avec beaucoup d'ordre. Cette réunion a +produit beaucoup de gaité dans la ville. + +La place de Glatz a capitulé. Le fort de Silberberg est la seule place +de la Silésie qui tienne encore. + + + +Tilsitt, le 7 juillet 1807. + +La reine de Prusse est arrivée ici hier à midi. A midi et demi +l'empereur Napoléon est allé lui rendre visite. + +Les trois souverains ont fait chaque jour, à six heures du soir, leurs +promenades accoutumées. Ils ont ensuite dîné chez l'empereur Napoléon +avec la reine de Prusse, le grand-duc Constantin, le prince Henri de +Prusse, le grand-duc de Berg et le prince royal de Bavière. + +On a distribué à l'ordre de la grande armée la notice suivante: + +Au quartier-général impérial à Tilsitt, le 9 juillet 1807. + +_Notice pour l'armée._ + +La paix a été conclue entre l'empereur des Français et l'empereur de +Russie, hier 8 juillet, à Tilsitt, et signée par le prince de Bénévent, +ministre des relations extérieures de France, et par les princes +Kourakin et Labanoff de Rostow, pour l'empereur de Russie, chacun de +ces plénipotentiaires étant muni de pleins-pouvoirs de leurs souverains +respectifs. Les ratifications ont été échangées aujourd'hui 9 juillet, +ces deux souverains se trouvant encore à Tilsitt. + + + +Tilsitt, le 9 juillet 1807. + +L'échange des ratifications du traité de paix entre la France et la +Russie a eu lieu aujourd'hui à neuf heures du matin. A onze heures, +l'empereur Napoléon, portant le grand cordon de l'ordre de Saint-André, +s'est rendu chez l'empereur Alexandre, qui l'a reçu à la tête de sa +garde, et ayant la grande décoration de la légion-d'honneur. + +L'empereur a demandé à voir le soldat de la garde russe qui s'était +le plus distingué; il lui a été présenté. S. M., en témoignage de son +estime pour la garde impériale russe, a donné à ce brave l'aigle d'or de +la légion-d'honneur. + +Les empereurs sont restés ensemble pendant trois heures, et sont ensuite +montés à cheval; ils se sont rendus au bord du Niémen, où l'empereur +Alexandre s'est embarqué. L'empereur Napoléon est demeuré sur le rivage +jusqu'à ce que l'empereur Alexandre fût arrivé à l'autre bord. Les +marques d'affection que ces princes se sont données en se séparant, ont +excité la plus vive émotion parmi les nombreux spectateurs qui s'étaient +rassemblés pour voir les plus grands souverains du monde, offrir dans +les témoignages de leur union et de leur amitié un solide garant du +repos de la terre. + +L'empereur Napoléon a fait remettre le grand cordon de la +légion-d'honneur au grand-duc Constantin, au prince Kourakine, au prince +Labanoff et à M. de Budberg. + +L'empereur Alexandre a donné le grand ordre de Saint-André au prince +Jérôme Napoléon, roi de Westphalie, au grand-duc de Berg et de Clèves, +au prince de Neufchâtel et au prince de Bénévent. + +A trois heures de l'après midi, le roi de Prusse est venu voir +l'empereur Napoléon. Ces deux souverains se sont entretenus pendant une +demi-heure. Immédiatement après, l'empereur Napoléon a rendu au roi de +Prusse sa visite; il est ensuite parti pour Koenigsberg. + +Ainsi, les trois souverains ont séjourné pendant vingt jours à Tilsitt. +Cette petite ville était le point de réunion des deux armées. Ces +soldats qui naguères étaient ennemis, se donnaient des témoignages +réciproques d'amitié qui n'ont pas été troublés par le plus léger +désordre. + +Hier, l'empereur Alexandre avait fait passer le Niémen à une dizaine de +Baschirs qui ont donné à l'empereur Napoléon un concert à la manière de +leur pays. + +L'empereur, en témoignage de son estime pour le général Platow, hetman +des cosaques, lui a fait présent de son portrait. + +Les Russes ont remarqué que le 27 juin (style russe, 9 juillet du +calendrier grégorien), jour de la ratification du traité de paix, est +l'anniversaire de la bataille de Pultawa, qui fut si glorieuse et qui +assura tant d'avantages à l'empire de Russie; ils en tirent un augure +favorable pour la durée de la paix et de l'amitié qui viennent de +s'établir entre ces deux grands empires. + + + +Koenigsberg, le 12 juillet 1807. + +_Quatre-vingt-septième bulletin de la grande armée._ + +Les empereurs de France et de Russie, après avoir séjourné pendant vingt +jours à Tilsitt, où les deux maisons impériales, situées dans la même +rue, étaient à peu de distance l'une de l'autre, se sont séparés le 9, +à trois heures après midi, en se donnant les plus grandes marques +d'amitié. Le journal de ce qui s'est passé pendant leur séjour, sera +d'un véritable intérêt pour les deux peuples. + +Après avoir reçu, à trois heures et demie, la visite d'adieu du roi de +Prusse, qui est retourné à Memel, l'empereur Napoléon est parti pour +Koenigsberg, où il est arrivé le 10 à quatre heures du matin. + +Il a fait hier la visite du port dans un canot qui était servi par +les marins de la garde. S. M. passe aujourd'hui la revue du corps du +maréchal Soult, et part demain, à deux heures du matin, pour Dresde. + +Le nombre des Russes tués à la bataille de Friedland s'élève à dix-sept +mille cinq cents, celui des prisonniers est de quarante mille, dix-huit +mille sont passés à Koenigsberg, sept mille sont restés malades dans les +hôpitaux, le reste a été dirigé sur Thorn et Varsovie. + +Les ordres ont été donnés pour qu'ils fussent renvoyés en Russie sans +délai, sept mille sont déjà revenus à Koenigsberg, et vont être rendus. + +Ceux qui sont en France seront formés en régimens provisoires. +L'empereur a ordonné de les habiller et de les armer. + +Les ratifications du traité de paix entre la France et la Russie avaient +été échangées à Tilsitt le 9; celles du traité de paix entre la France +et la Prusse l'ont été ici aujourd'hui. + +Les plénipotentiaires chargés de ces négociations étaient, pour la +France, M. le prince de Bénévent; pour la Russie, le prince Kourakin et +le prince Labanoff; pour la Prusse, le feld-maréchal Kalkreuth et le +comte de Glotz. + +Après de tels événemens on ne peut s'empêcher de sourire quand on entend +parler de la grande expédition anglaise et de la nouvelle frénésie qui +s'est emparée du roi de Suède. + +On doit remarquer d'ailleurs que l'armée d'observation de l'Elbe et de +l'Oder était de soixante-dix mille hommes, indépendamment de la grande +armée, et non compris les divisions espagnoles qui sont en ce moment sur +l'Oder. + +Ainsi, il aurait fallu que l'Angleterre mît en expédition toute son +armée, ses milices, ses volontaires, ses fencibles, pour opérer une +diversion sérieuse. + +Quand on considère que, dans de telles circonstances, elle a envoyé six +mille hommes se faire massacrer par les Arabes, et sept mille hommes +dans les Indes espagnoles, on ne peut qu'avoir pitié de l'excessive +avidité qui tourmente ce cabinet. + +La paix de Tilsitt met fin aux opérations de la grande armée, mais +toutes les côtes, tous les ports de la Prusse n'en resteront pas moins +fermés aux Anglais. Il est probable que le blocus continental ne sera +pas un vain mot. + +La Porte a été comprise dans le traité. La révolution qui vient de +s'opérer à Constantinople est une révolution anti-chrétienne qui n'a +rien de commun avec la politique de l'Europe. L'adjudant-commandant +Guilleminot est parti pour la Bessarabie, où il va informer le +grand-visir de la paix, de la liberté qu'a la Porte d'y prendre part, et +des conditions qui la concernent. + + + +Koenigsberg, le 13 juillet 1807. + +L'empereur a passé hier la revue du quatrième corps d'armée. Arrivé au +vingt-sixième régiment d'infanterie légère, on lui présenta le capitaine +de grenadiers Roussel. Ce brave soldat, fait prisonnier à l'affaire de +Aoff, avait été remis aux Prussiens. Il se trouva dans un appartement +où un insolent officier se livrait à toute espèce d'invectives contre +l'empereur. Roussel supporta d'abord patiemment ces injures, mais enfin +il se lève fièrement en disant: «Il n'y a que des lâches qui puissent +tenir de pareils propos contre l'empereur Napoléon devant un de ses +soldats. Si je suis contraint d'entendre de pareilles infamies, je suis +à votre discrétion, donnez-moi la mort.» Plusieurs autres officiers +prussiens qui étaient présens, ayant autant de jactance que peu de +mérite et d'honneur, voulurent se porter contre ce brave militaire à des +voies de fait. Roussel, seul contre sept ou huit personnes, aurait passé +un mauvais quart-d'heure, si un officier russe, survenant à l'instant, +ne se fût jeté devant lui le sabre à la main: c'est notre prisonnier, +dit-il, et non le vôtre; il a raison, et vous outragez lâchement le +premier capitaine de l'Europe. Avant de frapper ce brave homme, il vous +faudra passer sur mon corps. + +En général, autant les prisonniers français se louent des Russes, autant +ils se plaignent des Prussiens, surtout du général Ruchel, officier +aussi méchant et fanfaron qu'il est inepte et ignorant sur le champ de +bataille. Des corps prussiens qui se trouvaient à la journée d'Iéna, le +sien est celui qui s'est le moins bravement comporté. + +En entrant à Koenigsberg, on a trouvé aux galères un caporal français +qui y avait été jeté, parce qu'entendant les sectateurs de Ruchel parler +mal de l'empereur, il s'était emporté et avait déclaré ne pas vouloir le +souffrir en sa présence. + +Le général Victor, qui fut fait prisonnier dans une chaise de poste par +un guet-apens, a eu aussi à se plaindre du traitement qu'il a reçu du +général Ruchel, qui était gouverneur de Koenigsberg. C'est cependant le +même Ruchel qui, blessé grièvement à la bataille d'Iéna, fut accablé de +bons traitemens par les Français; c'est lui qu'on laissa libre, et à +qui, au lieu d'envoyer des gardes comme on devait le faire, on envoya +des chirurgiens. Heureusement que le nombre des hommes auxquels il faut +se repentir d'avoir fait du bien, n'est pas grand. Quoi qu'en disent +les misanthropes, les ingrats et les pervers forment une exception dans +l'espèce humaine. + + + +Dresde, le 18 juillet 1817. + +S. M. l'empereur est parti de Koenigsberg le 13 à six heures du soir; il +est arrivé le 14 à midi à Marienwerder, où il s'est arrêté pendant une +heure. + +Il a passé à Posen le 14, à dix heures du soir; il s'y est reposé deux +heures; il y a reçu les autorités du gouvernement polonais. + +Il est arrivé à Glogau le 16 à midi, et le 17, à sept heures du matin, à +Bautzen, première ville du royaume de Saxe, où il a été reçu par le roi. + +Ces deux souverains se sont entretenus un moment dans la maison de +l'évêché. Le roi est monté dans la voiture de l'empereur; ils sont +arrivés ensemble à Dresde et sont descendus au palais. + +Aujourd'hui à six heures du matin, l'empereur est monté à cheval pour +parcourir les environs de Dresde. + +Les sentimens que S.M. à trouvés en Saxe sont semblables à ceux qui lui +ont été exprimés sur toute sa route en Pologne; un immense concours de +peuple était partout sur son passage. + + + +Paris, le 12 août 1807. + +_Réponse de l'empereur à une députation du royaume d'Italie._ + +«J'agrée les sentimens que vous m'exprimez au nom de mes peuples +d'Italie. J'ai éprouvé une joie particulière dans le cours de la +campagne dernière, de la conduite distinguée qu'ont tenue mes troupes +italiennes. Pour la première fois, depuis bien des siècles, les Italiens +se sont montrés avec honneur sur le grand théâtre du monde: j'espère +qu'un si heureux commencement excitera l'émulation de la nation; que les +femmes elles-mêmes renverront d'auprès d'elle cette jeunesse oisive qui +languit dans leurs boudoirs, ou du moins ne les recevront que lorsqu'ils +seront couverts d'honorables cicatrices. Du reste, j'espère avant +l'hiver aller faire un tour dans mes Etats d'Italie, et je me fais un +plaisir tout particulier de me trouver au milieu des habitans de ma +bonne ville de Venise. Le vice-roi ne m'a pas laissé ignorer les +bons sentiments qui les animent, et les preuves d'amour qu'ils m'ont +données.» + +BONAPARTE. + + + +En notre palais impérial de Saint-Cloud, le 14 août 1807. + +_Message de Sa Majesté impériale et royale au sénat._ + +Sénateurs, + +Conformément à l'article LVI de l'acte des constitutions de l'empire en +date du 28 floréal an 12, nous avons nommé membres du sénat. + +MM. Klein, général de division; Beaunont, général de division, et +Béguinot, général de division. + +Nous désirons que l'armée voie dans ce choix l'intention où nous sommes +de distinguer constamment ses services. + +MM. Fabre (de l'Aude), président du tribunat; et Curée; membre du +tribunat. + +Nous désirons que les membres du tribunat trouvent dans ces nominations +un témoignage de notre satisfaction pour la manière dont ils ont +concouru avec notre conseil d'Etat, à établir les grandes bases de la +législation civile. + +M. l'archevêque de Turin. + +Nous saisissons avec plaisir cette occasion de témoigner notre +satisfaction au clergé de notre empire, et particulièrement à celui de +nos départements au-delà des Alpes. + +M. Dupont, maire de Paris. + +Notre bonne ville de Paris verra dans le choix d'un de ses maires, le +désir que nous avons de lui donner constamment des preuves de notre +affection. + +BONAPARTE. + + + +_Autre message de S. M. impériale et royale au sénat._ + +Sénateurs, + +Nous avons jugé convenable de nommer à la place de vice-grand-électeur +le prince de Bénévent; c'est une marque éclatante de notre satisfaction, +que nous avons voulu lui donner pour la manière distinguée dont il nous +a constamment secondé dans la direction des affaires extérieures de +l'empire. + +Nous avons nommé vice-connétable notre cousin le prince de Neufchâtel: +en l'élevant à cette haute dignité, nous avons voulu reconnaître son +attachement à notre personne, et les services réels qu'il nous a rendus +dans toutes les circonstances par son zèle et ses talents. + +NAPOLÉON. + + + +Paris, le 16 août 1807. + +_Discours de Sa Majesté l'empereur et roi à l'ouverture du corps +législatif._ + +«Messieurs les députés des départements au corps législatif, messieurs +les tribuns et les membres de mon conseil d'état, + +Depuis votre dernière session, de nouvelles guerres, de nouveaux +triomphes, de nouveaux traités de paix ont changé la face de l'Europe +politique. + +Si la maison de Brandebourg, qui, la première, se conjura contre notre +indépendance, règne encore, elle le doit à la sincère amitié que m'a +inspiré le puissant empereur du Nord. + +Un prince français régnera sur l'Elbe: il saura concilier les intérêts +de ses nouveaux sujets avec ses premiers et ses plus sacrés devoir. + +La maison de Saxe a recouvré, après cinquante ans, l'indépendance +qu'elle avait perdue. + +Les peuples du duché de Varsovie, de la ville de Dantzick, ont recouvré +leur patrie et leurs droits. + +Toutes les nations se réjouissent d'un commun accord, de voir +l'influence malfaisante que l'Angleterre exerçait sur le continent, +détruite sans retour. + +»La France est unie aux peuples de l'Allemagne par les lois de la +confédération du Rhin, à ceux des Espagnes, de la Hollande, de la Suisse +et des Italies, par les lois de notre système fédératif. Nos nouveaux +rapports avec la Russie sont cimentés par l'estime réciproque de ces +deux grandes nations. + +»Dans tout ce que j'ai fait, j'ai eu uniquement en vue le bonheur de mes +peuples, plus cher à mes yeux que ma propre gloire. + +»Je désire la paix maritime. Aucun ressentiment n'influera jamais sur +mes déterminations: je n'en saurais avoir contre une nation, jouet et +victime des partis qui la déchirent, et trompée sur la situation de ses +affaires, comme sur celle de ses voisins. + +»Mais quelle que soit l'issue que les décrets de la Providence aient +assignée à la guerre maritime, mes peuples me trouveront toujours le +même, et je trouverai toujours mes peuples dignes de moi. + +»Français, votre conduite dans ces derniers temps, où votre empereur +était éloigné de plus de cinq cents lieues, a augmenté mon estime et +l'opinion que j'avais conçue de votre caractère. Je me suis senti fier +d'être le premier parmi vous.--Si, pendant ces dix mois d'absence et de +périls, j'ai été présent à votre pensée, les marques d'amour que vous +m'avez données ont excité constamment mes plus vives émotions. +Toutes mes sollicitudes, tout ce qui pouvait avoir rapport même à la +conservation de ma personne, ne me touchaient que par l'intérêt que vous +y portiez et par l'importance dont elles pouvaient être pour vos futures +destinée. _Vous êtes un bon et grand peuple._ + +»J'ai médité différentes dispositions pour simplifier et perfectionner +nos institutions. + +»La nation a éprouvé les plus heureux effets de l'établissement de la +légion d'honneur. J'ai créé différens titres impériaux pour donner un +nouvel éclat aux principaux de mes sujets, pour honorer d'éclatans +services par d'éclatantes récompenses, et aussi pour empêcher le retour +de tout titre féodal, incompatible avec nos constitutions. + +»Les comptes de mes ministres des finances et du trésor public +vous feront connaître l'état prospère de nos finances. Mes peuples +éprouveront une considérable décharge sur la contribution foncière. + +»Mon ministre de l'intérieur vous fera connaître les travaux qui ont été +commencés ou finis; mais ce qui reste à faire est bien plus important +encore, car je veux que dans toutes les parties de mon empire, même dans +le plus petit hameau, l'aisance des citoyens et la valeur des terres se +trouvent augmentées par l'effet du système général d'amélioration que +j'ai conçu. + +»Messieurs les députés des départemens au corps législatif, votre +assistance me sera nécessaire pour arriver à ce grand résultat, et j'ai +le droit d'y compter constamment.» + + + +Paris, le 19 août 1807. + +_Décret qui supprime le tribunat._ + +ART. 1er. A l'avenir, et à compter de la fin de la session qui va +s'ouvrir, la discussion préalable des lois qui est faite par les +sections du tribunat, le sera, pendant la durée de chaque session, par +trois commissions du corps législatif, sous le titre, la première, +de _commission de législation civile et criminelle_; la seconde, de +_commission d'administration intérieure_; la troisième, de _commission +des finances_. + +2. Chacune de ces commissions délibérera séparément et sans assistans; +elle sera composée de sept membres nommés par le corps législatif, au +scrutin secret et à la majorité absolue des voix. Le président sera +nommé par l'empereur, soit parmi les membres de la commission, soit +parmi les autres membres du corps législatif. + +3. La forme du scrutin sera dirigée de manière qu'il y ait, autant qu'il +sera possible, quatre jurisconsultes dans la commission de législation. + +4. En cas de discordance d'opinion entre la section du conseil d'état, +qui aura rédigé le projet de loi, et la commission compétente du corps +législatif, l'une et l'autre se réuniront en conférence, sous la +présidence de l'archi-chancelier de l'empire, ou de l'archi-trésorier, +suivant la nature des objets à examiner. + +5. Si les conseillers d'état et les membres de la commission du corps +législatif sont du même avis, le président de la commission sera +entendu, après que l'orateur du conseil d'état aura exposé devant le +corps législatif les motifs de la loi. + +6. Lorsque la commission se décidera contre le projet de loi, tous les +membres de la commission auront la faculté d'exposer devant le corps +législatif les motifs de leur opinion. + +7. Les membres de la commission qui auront discuté un projet de loi +seront admis, comme les autres membres du corps législatif, à voter sur +le projet. + +8. Lorsque les circonstances donneront lieu à l'examen de quelque projet +d'une importance particulière, il sera loisible à l'empereur d'appeler, +dans l'intervalle de deux sessions, les membres du corps législatif +nécessaires pour former les commissions, lesquelles procéderont, +de suite, à la discussion préalable du projet: ces commissions se +trouveront nommées pour la session prochaine. + +9. Les membres du tribunal qui, aux termes de l'acte du sénat +conservateur, en date du 17 fructidor an 10 devaient rester jusqu'en +l'an 19, et dont pouvoirs avaient été, par l'article 89 de l'acte des +constitutions de l'empire, du 28 floréal an 12, prorogés jusqu'en l'an +21, correspondant à l'année 1812 du calendrier grégorien, entreront au +corps législatif, et feront partie de ce corps jusqu'à l'époque où leurs +fonctions auraient dû cesser au tribunat. + +10. A l'avenir, nul ne pourra être renommé membre du corps législatif, à +moins qu'il n'ait quarante ans accomplis. + + + +En notre palais royal de Milan, le 17 décembre 1807. + +_Décret qui déclare en état de blocus les îles britanniques._ + +Napoléon, empereur des Français, roi d'Italie, et protecteur de la +confédération du Rhin. + +Vu les dispositions arrêtées par le gouvernement britannique, en date +du 11 novembre dernier, qui assujettissent les bâtimens des puissances +neutres, amies et même alliées de l'Angleterre, non-seulement à une +visite par les croiseurs anglais, mais encore à une station obligée en +Angleterre et à une imposition arbitraire de tant pour cent sur leur +chargement, qui doit être réglée par la législation anglaise; + +Considérant que, par ces actes, le gouvernement anglais a dénationalisé +les bâtimens de toutes les nations de l'Europe; qu'il n'est au pouvoir +d'aucun gouvernement de transiger sur son indépendance et sur ses +droits, tous les souverains de l'Europe étant solidaires de la +souveraineté et de l'indépendance de leur pavillon; que si, par une +faiblesse inexcusable, et qui serait une tache ineffaçable aux yeux de +la postérité, ou laissait passer en principe et consacrer par l'usage +une pareille tyrannie, les Anglais en prendraient acte pour l'établir +en droit, comme ils ont profité de la tolérance des gouvernemens pour +établir l'infâme principe que le pavillon ne couvre pas la marchandise, +et pour donner à leur droit de blocus une extension arbitraire et +attentatoire à la souveraineté de tous les états. + +Nous avons décrété et décrétons ce qui suit: + +Art. 1er. Tout bâtiment, de quelque nation qu'il soit, qui aura souffert +la visite d'un vaisseau anglais, ou se sera soumis à un voyage en +Angleterre, ou aura payé une imposition quelconque au gouvernement +anglais, est par cela seul déclaré dénationalisé, a perdu la garantie de +son pavillon et est devenu propriété anglaise. + +2. Soit que lesdits bâtimens ainsi dénationalisés par les mesures +arbitraires du gouvernement anglais, entrent dans nos ports ou dans ceux +de nos alliés, soit qu'ils tombent au pouvoir de nos vaisseaux de guerre +ou de nos corsaires, ils sont déclarés de bonne et valable prise. + +3. Les îles britanniques sont déclarées en état de blocus sur mer comme +sur terre. Tout bâtiment de quelque nation qu'il soit, quel que soit son +chargement, expédié des ports d'Angleterre ou des colonies anglaises, ou +des pays occupés par les troupes anglaises, ou allant en Angleterre, ou +dans les colonies anglaises, ou dans des pays occupés par les troupes +anglaises, est de bonne prise, comme contrevenant au présent décret; il +sera capturé par nos vaisseaux de guerre ou par nos corsaires, et adjugé +au capteur. + +4. Ces mesures, qui ne sont qu'une juste réciprocité pour le système +barbare adopté par le gouvernement anglais, qui assimile sa législation +à celle d'Alger, cesseront d'avoir leur effet pour toutes les nations +qui sauraient obliger le gouvernement anglais à respecter leur pavillon. +Elles continueront d'être en vigueur pendant tout le temps que ce +gouvernement ne reviendra pas aux principes du droit des gens, qui +règle les relations des états civilisés dans l'état de guerre. Les +dispositions du présent décret seront abrogées et nulles par le fait, +dès que le gouvernement anglais sera revenu aux principes du droit des +gens, qui sont aussi ceux de la justice et de l'honneur. + +5. Tous nos ministres sont chargés de l'exécution du présent décret, qui +sera inséré au bulletin des lois. + +NAPOLÉON. + + + +En notre palais royal de Milan, la 20 décembre 1807. + +_Lettres-patentes._ + +Napoléon, par la grâce de Dieu et par les constitutions, empereur des +Français, roi d'Italie, protecteur de la confédération du Rhin, à tous +ceux qui les présentes verront; salut: + +Voulant donner une preuve particulière de notre satisfaction à notre +bonne ville de Venise, nous avons conféré et conférons, par ces +présentes lettres-patentes, à notre bien-aimé fils le prince Eugène +Napoléon, notre héritier présomptif à la couronne d'Italie, le titre de +_prince de Venise_. + +Nous mandons et ordonnons que les présentes lettres-patentes soient +enregistrées à la consulte d'état, transcrites sur le grand livre +qu'ouvrira à cet effet notre chancelier garde-des-sceaux, et insérées +au bulletin des lois, afin que personne ne puisse en prétexter cause +d'ignorance. + +NAPOLÉON. + + + +En notre palais royal de Milan, le 20 décembre 1807. + +_Lettres-patentes._ + + +Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions, empereur des +Français, roi d'Italie, protecteur de la confédération du Rhin, à tous +ceux qui les présentes verront; salut: + +Voulant donner une preuve particulière de notre satisfaction à notre +bonne ville de Bologne, nous avons conféré et conférons par les +présentes, le titre de _princesse de Bologne_ à notre bien-aimée +petite-fille la princesse Joséphine. + +Nous mandons et ordonnons que les présentes lettres-patentes soient +enregistrées à la consulte-d'état, transcrites sur les registres du +sénat à la première session, inscrites sur le grand livre qu'ouvrira à +cet effet notre chancelier garde-des-sceaux, et insérées au bulletin des +lois, afin que personne ne puisse en prétexter cause d'ignorance. + +NAPOLÉON. + + + +En notre palais royal de Milan, le 20 décembre 1807. + +_Lettres-patentes._ + +Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions, empereur des +Français, roi d'Italie, protecteur de la confédération du Rhin, à tous +ceux qui les présentes verront; salut: + +Voulant reconnaître les services que le sieur Melzi, chancelier +garde-des-sceaux de notre royaume d'Italie, nous a rendus dans toutes +les circonstances, dans l'administration publique, où il a déployé, pour +le bien de nos peuples et de notre couronne, les plus hauts talens et la +plus sévère intégrité; + +Nous souvenant qu'il fut le premier Italien qui nous porta, sur le champ +de bataille de Lodi, les clefs et les voeux de notre bonne ville de +Milan, nous avons résolu de lui conférer le titre de _duc de Lodi_, pour +être possédé par lui ou par ses héritiers masculins, soit naturels, soit +adoptifs, par ordre de primogéniture; entendant que le cas d'adoption +ayant lieu par le titulaire et ses descendans, elle sera soumise à notre +approbation ou à celle de nos successeurs. + +Nous mandons et ordonnons que l'état des biens que nous avons annexés +au duché de Lodi, soit envoyé par notre grand-juge aux cours d'appel du +lieu où ils sont situés, pour être inscrit au greffe, afin que personne +n'en puisse prétexter cause d'ignorance; notre intention étant que ces +biens soient exceptés des dispositions du Code Napoléon, et possédés +toujours et en entier par les titulaires du duché, comme en faisant +partie intégrante. + +Les présentes lettres-patentes seront enregistrées à la consulte-d'état, +imprimées au bulletin des lois, et transcrites sur les registres du +sénat, à sa première session, et sur le grand livre qu'ouvrira à cet +effet notre chancelier garde-des-sceaux. + +NAPOLÉON. + + + +Milan, le 21 décembre 1807. + +_Discours de l'empereur et roi au corps législatif italien, après la +lecture des lettres-patentes gui précèdent._ + +«Messieurs les possidenti, dotti et commercianti, + +«Je vous vois avec plaisir environner mon trône. + +«De retour, après trois ans d'absence, je me plais à remarquer les +progrès qu'ont faits mes peuples; mais que de choses il reste encore à +faire pour effacer les fautes de nos pères, et vous rendre dignes des +destins que je vous prépare! + +«Les divisions intestines de nos ancêtres, leur misérable égoïsme de +ville, préparèrent la perte de tous nos droits. La patrie fut déshéritée +de son rang et de sa dignité, elle qui, dans des siècles plus éloignés, +avait porté si loin l'honneur de ses armes et l'éclat de ses vertus. Cet +éclat, ces vertus, je fais consister ma gloire à les reconquérir. + +«Citoyens d'Italie, j'ai beaucoup fait pour vous; je ferai, plus encore. +Mais de vôtre côté, unis de coeur comme vous l'êtes d'intérêt avec +mes peuples de France, considérez-les comme des frères aînés. Voyez +constamment la source de notre prospérité, la garantie de nos +institutions, celle de notre indépendance, dans l'union de cette +couronne de fer avec ma couronne impériale.» + + + + +LIVRE SIXIÈME. + + + +EMPIRE. + +1808. + + + +Paris, le 6 janvier 1808. + +_Notes extraites du Moniteur._ + +[5]Nous sommes autorisés à déclarer qu'il n'a été pris, pendant les +conférences de Tilsitt, aucun engagement secret dont l'Angleterre puisse +se plaindre, et qui la concerne en aucune manière. Pourquoi le cabinet +de Londres, s'il est instruit d'engagemens secrets, contraires aux +intérêts de l'Angleterre, ne les fait-il pas connaître? Son manifeste +deviendrait inutile, et la seule communication de ces articles secrets +justifierait sa conduite aux yeux de l'Europe, et redoublerait la bonne +volonté et l'énergie de tout citoyen anglais. Mais c'est l'usage de +ce gouvernement de partir d'une assertion fausse pour autoriser ses +injustices, et pour chercher à justifier les vexations qu'il fait +éprouver sans distinction à tous les peuples du monde. Lorsqu'il jugea +convenable de ne point exécuter l'article du traité d'Amiens qui +exigeait l'évacuation de Malte, il fit dire au roi dans un message au +parlement: que tous les ports français étaient remplis de vaisseaux +prêts à effectuer une descente en Angleterre, et l'Europe entière +sait s'il y avait alors le moindre armement dans les ports de France. +Lorsqu'il voulut ravir quelques millions de piastres, que quatre +frégates espagnoles rapportaient du continent de l'Amérique, il fit +un mensonge non moins grossier, pour justifier l'agression la plus +honteuse. Lorsqu'enfin, il veut excuser l'inexcusable expédition de +Copenhague, il a recours à des suppositions d'une fausseté évidente pour +toute l'Europe. + +[Note 5: Cette note est une réponse aux plaintes que faisait le +gouvernement anglais sur des engagement secrets auxquels aurait souscrit +la Russie lors du traité de Tilsitt.] + +Mais si les dénégations formelles de la Russie et de la France, si +l'expérience si souvent renouvelée de l'infidélité des assertions de +l'Angleterre, si le défi qu'on lui fait de donner connaissance de +quelque article secret du traité de Tilsitt qui serait contraire à ses +intérêts, ne suffisent point pour convaincre tout homme impartial, un +très-petit nombre de réflexions prouvera que l'Angleterre ne croit pas à +ces engagemens secrets pris par la Russie contre elle. + +En effet, si le cabinet de Londres croyait qu'il existait de tels +engagemens contre la France et la Russie, pourquoi, dans le moment même +où il avait fait cette découverte, qui le portait à attaquer Copenhague, +ne faisait-il pas attaquer l'escadre russe dans la Méditerranée, et lui +permettait-il de franchir librement le détroit de Gibraltar? Pourquoi +trois vaisseaux russes, qui venaient de la mer du Nord, traversaient-ils +l'escadre anglaise qui bloquait Copenhague? Pourquoi, s'il était +vrai que des conditions secrètes eussent été stipulées à Tilsitt, au +désavantage de l'Angleterre, le cabinet de Londres recourait-il à la +médiation de la Russie pour concilier ses différens avec le Danemarck? +Que ses ministres soient au moins d'accord avec eux-mêmes, et qu'ils +ne disent pas quelques pages plus bas ces propres mots: «Et cependant +jusqu'à la publication de la déclaration russe (c'est-à-dire jusqu'en +novembre), S.M. n'avait aucune raison de soupçonner que, quelle que pût +être l'opinion de l'empereur de Russie sur les événemens de +Copenhague, elle pût empêcher S.M.I. de se charger, à la demande de la +Grande-Bretagne, de ce même rôle de médiateur.» Ainsi les Anglais ont eu +recours à la médiation de la Russie pour s'arranger avec le Danemarck +plus de trois mois après le traité de Tilsitt; et ils prétendent, comme +on le verra encore plus bas, n'avoir fait l'expédition de Danemarck, que +pour s'opposer à l'exécution des ces arrangemens de Tilsitt, et pour +déjouer un des objets de ces arrangemens. Ils se sont emparés des +vaisseaux danois, à cause des arrangemens que l'empereur de Russie +avait faits à Tilsitt; ils ont laissé passer librement les vaisseaux de +l'empereur de Russie; ils étaient en paix avec la Russie, puisqu'ils +avaient recours à sa médiation; il n'est donc pas vrai qu'ils crussent +alors que la Russie avait pris des arrangemens contre eux; il n'est donc +pas vrai qu'ils croient aujourd'hui que ces arrangemens ont existé. Que +cette malheureuse nation est déchue! par quels misérables conseils ses +affaires sont-elles dirigées! Ses ministres, en arrêtant un manifeste de +quelques pages, n'ont pas même assez de bon sens et de réflexion pour +éviter des contradictions aussi grossières. + +[6]La bonne foi du cabinet de Londres paraît ici dans tout son jour: +il espérait que l'empereur de Russie, après avoir pris des engagemens +contraires à l'Angleterre, y manquerait presque aussitôt. Le +gouvernement anglais en juge sans doute d'après ses propres sentimens. +Il révèle son secret à toute la terre. Les traités qu'il signe ne sont +que des actes éventuels; les obligations qu'il contracte ne sont que des +engagemens simulés, qu'il tient ou qu'il viole au gré de ses caprices ou +de ses intérêts. Nous le répétons, l'empereur de Russie n'a rien signé à +Tilsitt qui fût contraire aux intérêts de l'Angleterre; mais s'il l'eût +fait, son caractère, sa loyauté, n'autorisaient pas l'Angleterre à +penser qu'il aurait aussitôt violé ses engagemens. Nous ne relèverons +pas le ton de tout ce paragraphe où on représente la Russie cédant à un +moment d'alarme et d'abattement; les Russes y répondront mieux que +nous. Nous remarquerons seulement la différence qui existe entre la +déclaration de la Russie et la réponse de l'Angleterre. On trouve dans +la première le noble langage d'un prince qui respecte le rang suprême et +la dignité des nations; qui, s'il dit des faits honteux pour un état, ne +les dit que parce qu'il y est forcé pour exposer ses motifs de plainte. +Nous voyons au contraire, dans la réponse de l'Angleterre, la grossière +insolence d'un club oligarque qui ne respecte rien, qui cherche à +humilier par ses expressions, et qui, au défaut de bonnes raisons, a +recours à des imputations calomnieuses, et à des sarcasmes outrageans. + +[Note 6: L'Angleterre paraissait croire que l'empereur de Russie ne +tarderait pas à revenir à son système.] + +[7]Deux grandes nations égales en force, en courage, versaient des flots +du plus pur de leur sang pour le seul intérêt des oppresseurs des mers: +ces calamités ont touché les deux souverains; ils ont voulu les faire +cesser, et l'empereur de Russie, lors même qu'il était animé par un si +puissant motif, a désiré faire sentir à l'Angleterre les effets de son +ancienne affection: il a demandé que la France acceptât sa médiation, +condition que la générosité de l'empereur de Russie a rendu moins +pénible à l'empereur des Français. Elle pouvait l'être cependant, +puisque la médiation qu'il s'agissait d'accepter était celle d'un prince +si nouvellement réconcilié avec la France; et cette médiation ainsi +proposée, ainsi accueillie, l'Angleterre, au lieu de l'accepter +avec empressement, a répondu à tant de générosité avec une défiance +insultante; elle a demandé qu'avant tout, on lui communiquât les +articles secrets du traité de Tilsitt qui la concernaient; on lui a +répondu qu'il n'existait pas d'articles secrets qui la concernassent, et +il aurait fallu sans doute, que l'empereur de Russie en forgeât exprès +pour dissiper un odieux soupçon: lui qui, dans les négociations, a eu +toujours à coeur de laisser la porte ouverte aux arrangemens entre la +France et l'Angleterre. Il n'avait pas lieu de s'attendre à être si mal +récompensé de soins si généreux. En vérité, il est difficile de porter +plus loin l'oubli de toutes les convenances, de tout sentiment et de +toute raison. + +[Note 7: Dans le paragraphe qui a motivé cette note, l'Angleterre +exigeait de la Russie communication des prétendus articles secrets qui +la concernaient.] + +[8]Les ministres de Londres manquent de mémoire d'une manière bien +étrange. S'ils voulaient persuader à l'Europe qu'ils n'avaient aucune +liaison avec la Russie lorsque la guerre a éclaté entre la France et la +Prusse, il fallait effacer de tous les souvenirs, retirer de tous les +documens publics, les pièces qu'ils firent imprimer sur les événements +de 1805. Ces pièces publiées par l'Angleterre, ont appris que le cabinet +de Londres, pour éloigner l'orage qui se préparait à Boulogne, fit alors +un traité avec la Russie et l'Autriche. Ce fut contre opinion du prince +Charles et de tous les hommes éclairés, qu'une armée autrichienne se +précipita sur l'Iller. La faction que le gouvernement anglais avait +alors à Vienne, n'examina pas s'il convenait aux puissances de la +coalition d'attendre que les troupes russes fussent réunies aux troupes +autrichiennes: ce retard de trois mois effrayait l'Angleterre; les +longues nuits de l'automne la menaçaient d'un trop grand péril, et +Cobentzel envoya la note qui décidait la guerre, au moment même où +l'armée de Boulogne était embarquée; et Mack finissait ses destins à +Ulm, tandis que les Russes étaient encore en Pologne. Lorsqu'on +peut répondre à l'Angleterre par des faits aussi publics, comment +nierait-elle que c'est pour elle, et pour elle seule, que l'Autriche et +la Russie ont fait la guerre? L'Autriche ne tarda point à conclure +sa paix; la Russie resta en guerre avec la France. Depuis, un +plénipotentiaire russe signa un traité de paix à Paris; la Russie ne le +ratifia point, par la seule raison qu'ayant fait la guerre avec vous, +c'était avec vous qu'elle voulait faire la paix. Ainsi, après avoir fait +la guerre pour l'Angleterre, c'est encore pour elle que la Russie n'a +pas fait la paix; c'est encore pour elle que la Russie a continué la +guerre. Ce n'est point pour la Prusse, parce que la Russie ne devait +rien à cette puissance; elle ne devait rien à cette puissance, parce que +la Prusse, après avoir signé à Berlin un traité de coopération, l'avait +presque aussitôt fait désavouer à Vienne, s'était séparée de ses +alliés, et avait conclu avec la France ses arrangemens particuliers. La +possession du Hanovre, désirée par la Prusse, l'avait été non-seulement +sans l'intention de la Russie, mais contre ses intérêts et sa volonté. +C'est encore une vérité historique, que la Prusse a armé sur le bruit du +traité de paix signé à Paris par M. Doubril, et d'après l'assurance qui +lui fut donnée par le marquis de Lucchesini, que, par un article secret +de ce traité, la Pologne avait été cédée au grand-duc Constantin. Cet +inconcevable cabinet de Berlin, après avoir trompé tout le monde, avait +enfin été pris dans ses propres filets. Il est donc vrai que lorsque la +Prusse arma en 1806, ce fut tout à la fois contre la France et contre +la Russie; il n'est pas moins vrai que la bataille d'Iéna avait déjà +détruit l'armée prussienne, que les Français étaient déjà à Berlin et +sur l'Oder, lorsqu'il n'y avait point encore de traité entre la Prusse +et la Russie. La Russie dut marcher sur la Vistule, à cause de l'état +de guerre où elle se trouvait avec la France depuis 1805, et pour se +défendre elle-même. Cette confusion des événemens les plus récens, cette +ignorance des affaires de nos jours, sont dignes de l'administration +actuelle de l'Angleterre. Toute cette conduite enfin décèle l'égoïsme et +le machiavélisme de ce cabinet. + +[Note 8: L'Angleterre se défend d'avoir eu, plus que la Russie, un +intérêt immédiat à la guerre de Prusse.] + +[9]Ainsi l'empereur de Russie n'est pas fondé à se plaindre de ce que, +pendant qu'il était aux prises avec l'armée française, le cabinet +de Londres employait les forces britanniques pour le seul profit de +l'Angleterre. Si l'escadre anglaise qui a forcé les Dardanelles, avait +voulu se combiner avec l'escadre russe, si elle avait pris à bord les +dix mille hommes qui ont été envoyés en Ègypte, si elle les avait réunis +aux douze mille Russes de Corfou, l'attaque de Constantinople eût été +une diversion efficace pour la Russie. La conduite de l'Angleterre fut +dans un sens tout opposé: après avoir subi à Constantinople une honte +ineffaçable, elle fit son expédition d'Egypte, qui n'affaiblissait pas +le grand-visir d'un seul homme, et qui n'avait rien de commun avec la +querelle dans laquelle elle avait engagé la Russie. + +[Note 9: La déclaration anglaise cherche à repousser le reproche +qu'on lui adressait de n'avoir rien tenté en faveur de ses alliés.] + +Ainsi l'empereur de Russie ne doit s'en prendre qu'à lui, puisqu'il n'a +pas voulu attendre les secours que l'Angleterre était disposée à lui +accorder. Mais ces secours, il fallait les faire marcher lorsque +Dantzick était encore dans la possession de Kalkreuth. Si aux douze +mille hommes qui ont mis bas les armes et capitulé dans les rues de +Buénos-Ayres, l'Angleterre avait joint les quinze mille hommes qui +depuis ont incendié Copenhague, ces forces n'auraient pas sans doute +fait triompher les armes britanniques; la France était en mesure; +elle estimait assez l'Angleterre pour avoir compté sur de plus grands +efforts; mais la Russie n'avait pas à se plaindre. Il importait bien peu +au cabinet de Londres que deux nations du continent s'entr'égorgeassent +sur la Vistule; les trésors de Monte-Vidéo et de Buénos-Ayres excitaient +sa cupidité, et Dantzick n'a point été secouru. + +S. M., disent les ministres, faisait les plus grands efforts pour +remplir l'attente de son allié. Et qu'ont produit ces grands efforts? +L'arrivée de six mille Hanovriens à l'île de Rugen, au mois de juillet, +c'est-à-dire, un mois après que la querelle était terminée. N'était-il +pas évident qu'une si misérable expédition avait été conçue dans le +seul but d'occuper le Hanovre, si l'armée russe avait été victorieuse? +n'est-il pas évident qu'elle n'arrivait à Rugen que pour le compte de +l'Angleterre? n'est-it pas évident que si l'armée française avait été +victorieuse, un secours de six mille hommes n'aurait été d'aucun effet? +n'est-il pas évident qu'au mois de juillet, l'armée française devait +être victorieuse ou battue? n'est-il pas évident que les vingt mille +Espagnols, que les quarante mille Français venus de l'armée d'Italie, et +dont une partie s'était trouvée disponible par la sûreté que donnait +à la France les expéditions d'Egypte et de Buénos-Ayres, réunis aux +vingt-quatre mille Hollandais qui étaient à Hambourg, formaient au mois +de juillet une armée plus que suffisante pour anéantir tous les efforts +de l'Angleterre? + +Ce n'est donc pas au mois de juillet qu'il fallait envoyer des secours. +C'était en avril. Mais alors la légion hanovrienne n'était point formée, +et avant qu'on pût faire marcher ce ramas de déserteurs étrangers, les +ministres n'avaient à leur disposition que des troupes nationales, et +nous dirons pourquoi ils n'aiment pas à en disposer. Les quinze mille +hommes de Buénos-Ayres, réunis à quinze mille hommes des milices de la +Grande-Bretagne, pouvaient fournir au mois d'avril une armée de trente +mille Anglais; mais ce n'était point là ce qui convenait au cabinet +de Londres: le sang des peuples du continent doit seul couler pour +la défense de l'Angleterre. Qu'on lise attentivement les débats du +parlement, on y trouvera le développement de cette politique; et c'est +de cette politique que la Russie se plaint justement. Elle avait le +droit de voir débarquer quarante mille Anglais au mois d'avril, ou à +Dantzick ou même à Stralsund. L'Angleterre l'a-t-elle fait? Non; l'a-t +elle pu faire? Si elle répond négativement, elle est donc une nation +bien faible et bien misérable; elle a donc bien peu de titres pour être +si exigeante envers ses alliés. Mais ce qui manquait aux ministres, +c'était la volonté; il ne leur faut que des opérations de pirates; ils +calculent les résultats de la guerre à tant pour cent; ils ne songent +qu'à gagner de l'argent, et les champs de la Pologne n'offraient que +des dangers et de la gloire; et si l'Angleterre avait enfin pris part +à quelques combats, du sang anglais aurait été versé; le peuple de la +Grande-Bretagne, en apprenant quels sacrifices exige la guerre, aurait +désiré la paix; le deuil des pères, des mères pleurant leurs enfans +morts au champ d'honneur, aurait peut-être fait naître enfin, dans le +coeur des ministres, ces mêmes sentimens qu'une longue guerre a inspirés +aux Français, aux Russes, aux Autrichiens. Le cabinet britannique +n'aurait pu se défendre à son tour d'avoir horreur de la guerre +perpétuelle, ou bien les hommes de sang qui le composent seraient +devenus l'exécration du peuple. Il n'en est pas de la guerre de terre +comme de la guerre de mer: la plus forte escadre n'exige pas quinze +mille hommes parfaitement approvisionnés et n'ayant à souffrir aucune +privation; le plus grand combat naval n'équivaut pas une escarmouche +de terre, il coûte peu de sang et de larmes. La France, l'Autriche, la +Russie emploient à la guerre des armées de quatre cent mille hommes, qui +sont exposés à tous les genres de dangers et qui se battent tous les +jours. Le désir de la paix naît au sein même de la victoire; et pour +des souverains pères de leurs sujets, il se place bientôt parmi leurs +sentimens les plus chers. De tous les gouvernemens, l'oligarchie est le +plus dur; lui même cependant est aussi ramené vers la paix, quand la +guerre coûte tant de victimes. Le système qui a conduit l'Angleterre à +ne point secourir ses alliés, est la suite de son égoïsme, et l'effet +de sa maxime barbare d'une guerre perpétuelle. Le peuple anglais ne se +révolte point à cette idée, parce qu'on a soin d'éloigner de lui les +sacrifices de la guerre. C'est ainsi que, pendant quatre coalitions, +nous avons vu l'Angleterre rire a l'aspect des malheurs du continent, +alimenter son commerce de sang humain, et se faire un jeu des scènes de +carnage auxquelles elle ne prenait point de part. Elle rentrera dans +l'estime de l'Europe, elle sera digne d'avoir des alliés quand elle se +présentera en front de bandière avec quatre-vingt mille hommes; alors, +quel que soit l'événement, elle ne voudra pas une guerre perpétuelle; +son peuple ne se soumettra point aux caprices d'une ambition +désordonnée, ses alliés ne seront pas ses victimes. C'est en se battant +que les Russes, les Autrichiens, les Français ont appris à s'estimer; +c'est en se battant qu'ils ont appris à faire céder les passions +haineuses ou cruelles au désir de la paix. L'Angleterre a acquis sa +supériorité sur les mers par la trahison à Toulon et dans la Vendée: +elle n'a exposé aux convulsions qu'elle a suscitées, que quelques +vaisseaux et quelques milliers d'hommes; elle n'a éprouvé ni le besoin +de la paix, ni les pertes sanglantes de la guerre. Mais il est naturel +que le continent veuille la paix, et que les puissances continentales +aient en horreur la république d'Angleterre. + +[10] Il est vrai que la cour de l'amirauté n'a condamné qu'un seul +bâtiment russe; mais ce raisonnement n'en est pas moins faux: plus de +cent bàtimens russes ont été détournés de leur navigation, assujettis +à d'odieuses visites et retenus en Angleterre. Depuis le manifeste du +cabinet de Londres, plus de douze de ces vaisseaux arrêtés pendant que +les Russes se battaient pour la cause de l'Angleterre, ont déjà été +condamnés. Ce n'est donc point à la cour de l'amirauté qu'il fallait +s'adresser pour vérifier les sujets de plaintes de la Russie: ce sont +les registres des croiseurs, ce sont ceux des capitaines de ports qu'il +faut consulter. C'est une étrange manière de chercher à persuader qu'on +n'a point de torts, que de chercher les preuves de ces torts où elles ne +sont pas. + +[Note 10: Réfutation des griefs de la Russie, qui se plaignait des +vexations que son commerce avait éprouvées de la part des Anglais.] + +[11] Le sophisme et l'hypocrisie ajoutent encore au sentiment de dégoût +qu'on éprouve en lisant de telles absurdités. Quelque horrible que +soit le principe de la guerre perpétuelle, il serait moins honteux +de l'avouer: il y a une sorte de grandeur à proclamer hautement la +scélératesse; l'Angleterre dit qu'elle n'a pas refusé la médiation +offerte par l'empereur de Russie, et le même jour où parut sa note en +réponse à cette offre, ses troupes entrèrent à Copenhague, déclarant +ainsi la guerre, non-seulement à la Russie, mais à l'Autriche, mais à +tout le continent. Sa réponse au cabinet de Saint-Pétersbourg a été lue +à la lueur de l'incendie de Copenhague. Que disait cette réponse? Que +l'Angleterre voulait connaître les bases de la négociation; ressource +misérable lorsqu'il s'agit de si grands intérêts. Lord Yarmouth, Lord +Lauderdale connaissent ces bases: qu'on leur demande s'ils pensent que +la France voulait la paix? La base la plus désirable se trouvait énoncée +dans les notes de la Russie, puisqu'elle offrait sa médiation pour +une paix juste et honorable. L'Angleterre demandait une garantie, et +l'empereur de Russie offrait la sienne. Etait-il sur la terre une +garantie plus puissante et plus auguste? Quant à la communication +des articles secrets vous concernant, qu'aviez-vous donc à demander, +puisqu'ils n'existaient pas? et que vouliez-vous réellement? refuser +la médiation? Vous l'avez refusée, et la main qui a signé ce refus +dégouttait du sang des Danois, le plus cher et le plus ancien des alliés +de la Russie. + +[Note 11: L'Angleterre cherche à colorer son refus d'accepter la +médiation de la Russie pour traiter avec la France.] + +[12] La Prusse avait perdu tous ses états; Memel était au moment +d'échapper au pouvoir du roi. Le cabinet de Londres était une des causes +de cette situation malheureuse, en insinuant à la Prusse que la France +voulait remettre le Hanovre au roi d'Angleterre. Est-ce avec le secours +des Anglais que le roi de Prusse est sorti d'une position désespérée? +C'est l'empereur de Russie qui a combattu pour lui et qui lui a fait +restituer sa couronne. Voilà une étrange manière d'abandonner ses +alliés. Les anciens alliés de l'Angleterre seraient bien heureux s'ils +n'avaient à se plaindre que d'un abandon de cette espèce. Sans doute la +France a proposé deux fois à la Prusse une paix séparée, mais il +était bien entendu, lorsqu'elle n'avait pas pour elle la généreuse +intervention de la Russie, que le territoire prussien n'aurait été +évacué que quand les Anglais auraient eux-mêmes fait la paix. + +[Note 12: Elle prétexte l'abandon des intérêts de la Prusse.] + +[13] Ce paragraphe ne contient que des assertions fausses. Aucune +nouvelle contribution n'a été mise sur les états prussiens, mais celles +qui avaient été imposées pendant la guerre doivent être acquittées. Tous +les pays entre le Niémen et la Vistule, formant une population de plus +d'un million, ont été évacués. Le reste ne l'est pas: il n'a pas dû +l'être, parce que le traité n'a pas fixé le temps; parce que les +arrangemens préalables avec le roi de Prusse ne sont pas terminés; parce +que l'expédition de Copenhague est venue jeter de nouvelles incertitudes +dans les affaires du Nord de l'Europe; parce que le ministre de Prusse, +qui, selon l'ancienne politique de son cabinet, a si bien instruit le +cabinet britannique par de fausses confidences, est encore à Londres; +parce que les vaisseaux anglais ont été reçus à Memel; parce +qu'enfin dans la circonstance extraordinaire où les injustices de +la Grande-Bretagne ont placé l'Europe, la Russie et la France ont à +s'entendre. + +[Note 13: Elle allègue la conduite de la France à l'égard de la +Prusse.] + +Quant à la mort d'individus sujets de S. M. prussienne, et à la remise +de forteresses prussiennes qui n'avaient pu être réduites pendant la +guerre, ces assertions sont tout à fait inintelligibles. La France a, au +contraire, rendu deux forteresses de plus à la Prusse, Cassel et Gratz. +Les Français font la guerre loyalement, et assurément ils ne tuent +point les sujets paisibles des pays conquis; ils ne prennent pas les +propriétés des particuliers, ils les protègent. Peuples du continent, +lisez le code maritime de l'Angleterre, et vous verrez quel serait son +code terrestre si elle était puissante sur terre comme sur mer. Elle ne +s'empare pas seulement des vaisseaux des princes avec lesquels elle +est en guerre, mais aussi des vaisseaux marchands qui transportent des +propriétés privées. Il n'y a aucune différence, aux yeux de l'équité, +entre les magasins de marchandises appartenant à des particuliers dans +les provinces conquises, et les marchandises qui appartiennent à des +négocians et qui naviguent sur bâtimens marchands; il n'y a point de +différence, sous le rapport de l'équité, entre les vaisseaux marchands +et les convois de marchandises transportées par terre de Hambourg à +Berlin, ou de Trieste en Allemagne. Et a-t-on jamais vu les armées +françaises arrêter des convois? n'a-t-on pas vu lord Keith vouloir +s'emparer à Gênes des vaisseaux qui étaient dans le port, et des denrées +qui se trouvaient chez les marchands de cette ville? il ne faisait +là qu'une application à la terre des principes du code maritime de +l'Angleterre. Les Autrichiens et le prince Hohenzollern qui les +commandait, furent indignés de ces vexations; ils s'y opposèrent, et +la journée de Marengo amenant, quelques jours après, les Français dans +Gênes, y ramena aussi la sécurité sur les propriétés privées. D'où +viennent donc des procédés si différens? Les uns sont le résultat de la +politique atrabilaire, injuste de l'Angleterre, les autres sont le fruit +de la politique libérale et de la civilisation de la France. Si, à son +tour, elle dominait sur les mers, on ne la verrait attaquer que les +vaisseaux armés; on la verrait protéger même les propriétés appartenant +aux sujets des états avec lesquels elle serait en guerre. Si l'on veut +comparer l'esprit de libéralité et la civilisation des deux nations, +il faut prendre pour termes de cette comparaison le code des Français +pendant la guerre de terre, et son application aux individus et aux +propriétés, et le code maritime des Anglais, et son application aux +individus et aux propriétés qui se trouvent sur les mers. + +Mais quel est le motif qui a porté les ministres de Londres à faire +mention de la Prusse dans ce manifeste? est-ce l'intérêt de la Prusse? +Mais si l'intérêt de la Prusse les avait touchés, ils auraient accepté +la médiation de l'empereur de Russie. Pourquoi publier aujourd'hui ce +paragraphe indiscret qui laisse voir clairement que l'esprit qui a fait +faire tant de faux pas au cabinet de Berlin s'agite encore? est-ce pour +être utile à la Prusse, et lui concilier l'intérêt de la France dont +elle a tant besoin dans ces circonstances? + +La France a évacué beaucoup de pays, et l'Angleterre n'en a pas évacué +un seul, et la base préalable de toutes ses négociations est _l'uti +possidetis_. Lorsque les Français traitent avec leurs ennemis, ou ils +changent les gouvernemens coupables de s'être unis à l'Angleterre contre +les intérêts du continent, ou, s'ils évacuent les pays conquis, ce n'est +qu'en conséquence d'une paix solide dont toutes les stipulations sont +observées: et de même qu'en ne les voit pas attaquer leurs alliés sans +déclaration de guerre, surprendre leurs capitales par trahison, de même +on ne les voit pas abandonner une place avant que les négociations +aient décidé de son sort. Les Anglais attaquent pour dépouiller, et se +retirent après le pillage et l'incendie. Cette guerre leur convient, +car c'est celle des pirates. Puisqu'ils étaient entrés à Copenhague, il +fallait qu'ils y demeurassent jusqu'à la paix. Ils ont joint à la honte +d'une entreprise atroce, le déshonneur d'une fuite honteuse. + +Mais s'il était vrai que les Français fussent exigeans envers leurs +ennemis, il faut le dire, comment ne le seraient-ils point? Ils ont huit +cent mille hommes sur pied, et ils sont prêts à tous les sacrifices pour +doubler encore leurs forces si cela était nécessaire: non que les armes +soient leur métier naturel, et que tant de bras arrachés à la culture +d'un sol si fertile, ne soient pas pour eux un sensible sacrifice. +Possesseurs d'un beau pays, ils voudraient se livrer aux conquêtes du +commerce et de l'industrie; mais votre tyrannie les en empêche. C'est un +géant que vous avez excité et que vous irritez sans cesse. Depuis quinze +ans vos injustices n'ont fait qu'ajouter à son énergie et à sa puissance +que votre persévérance dans la tyrannie doit accroître encore. +Non-seulement il ne posera pas les armes, mais il augmentera ses forces +jusqu'à ce qu'il ait conquis la liberté des mers qui est son premier +droit et le patrimoine de toutes les nations. Si les suites affligeantes +de la guerre se prolongent, si le séjour des troupes françaises est à +charge aux pays qu'elles occupent, c'est à vous qu'il faut s'en prendre: +tous les maux qui ont tourmenté l'Europe sont venus de vous seuls. Les +lieux communs diplomatiques ne résolvent pas de si grandes questions. +Quand vous voudrez la paix, la France sera prête à la faire; vous ne +pouvez l'ignorer, vous ne l'ignorez point. On peut citer à ce sujet une +anecdote qui est généralement connue. Lorsque la garde impériale partit +pour Jéna, et que l'on sut que peu de jours après l'empereur devait +partir pour l'armée, lord Lauderdale demanda à M. de Champagny si, dans +le cas où l'Angleterre ferait la paix, l'empereur Napoléon consentirait +à s'arrêter et à contremander la marche de ses troupes contre la Prusse: +l'empereur fit répondre affirmativement. D'un seul mot vous auriez sauvé +la Prusse. En prévenant la chute de cette puissance, vous mainteniez sur +l'Elbe cette barrière si nécessaire à vos intérêts les plus chers, et +dont le rétablissement est désormais impossible. + +[14]L'empereur de Russie a du être offensé de la communication que fit +M. Canning à M. Ryder, et dans laquelle le ministre anglais se disait +certain que la Russie garantirait le Danemarck du juste ressentiment de +la France, si, après avoir laissé violer son indépendance et ravir sa +flotte, le Danemarck se constituait province anglaise. Ce mensonge ne +fit qu'irriter le prince royal: il ne pouvait en imposer à personne. +L'Angleterre voulait que la Russie garantît le Danemarck du ressentiment +de la France, tandis qu'elle déclarait qu'elle ne faisait violence au +Danemarck que pour se garantir des engagemens secrets contractés à +Tilsitt par l'empereur de Russie. On ne sait, en vérité, ce qui est ici +le plus frappant, ou la déraison ou l'immoralité du cabinet de Londres. + +[Note 14: Elle oppose à son refus d'accepter la médiation de la +Russie, celui fait par cette puissance de lui servir de médiatrice +envers le Danemarck.] + +[15]Si l'empereur de Russie a montrée à l'Angleterre les premiers +symptômes d'une paix renaissante depuis la paix de Tilsitt, il n'est +donc pas vrai qu'il ait conclu à Tilsitt des arrangemens secrets qui +l'avaient mis en inimitié avec l'Angleterre. Si ces démonstrations ont +eu lieu au moment où l'on venait d'apprendre à Pétersbourg la nouvelle +de l'investissement de Copenhague, ce n'est pas que l'empereur de Russie +n'en éprouvât aucun ressentiment; c'est qu'il concevait quelqu'espoir +d'adoucir la férocité de l'Angleterre par de bons procédés; c'est qu'il +a désiré intervenir pour sauver son malheureux allié; c'est qu'ignorant +les causes de l'expédition de Copenhague, sachant qu'il n'y avait donné +lieu, ni directement, ni indirectement, il a pu croire pendant quelque +temps que l'Angleterre avait eu des motifs pour se porter à une démarche +si importante. Mais il fut éclairé par les communications du prince +royal, par les propres communications de l'Angleterre, par le manifeste +du général anglais qui expliquait les odieuses prétentions de son +gouvernement; et alors il demanda que l'attaque de Copenhague cessât. +L'Angleterre lui répondit en brûlant Copenhague et en enlevant la +flotte. + +[Note 15: Elle insinue que les premiers symptômes de bienveillance +envers elle n'ont eu lieu a Saint-Pétersbourg qu'au moment où la +nouvelle du siège de Copenhague venait d'y arriver.] + +Après cette opération la plus funeste pour l'Angleterre de toutes les +entreprises qu'elle ait jamais formées, elle n'avait que deux partis à +prendre: ou continuer à occuper Copenhague, et elle ne l'osait pas; +ou évacuer Copenhague, et elle sentit que le Sund lui serait à jamais +fermé. Elle eut alors la lâcheté de recourir à la médiation de la +Russie; elle mit à nu son caractère; elle crut qu'elle imposerait à +l'empereur Alexandre; mais elle ne put rien obtenir d'une démarche que +cette opinion rendait offensante: la Russie lui répondit par le silence +du mépris et en armant Cronstadt et ses côtes. Cette démarche de +l'Angleterre prouve donc une seule chose; c'est qu'elle ne pensait pas +que la Russie eût arrêté à Tilsitt des articles secrets contraires à ses +intérêts. Cette vérité démontrée dans ces notes de tant de manières, +fait crouler tout l'échafaudage du manifeste anglais. + +[16]Comment l'Angleterre peut-elle ne pas convenir de l'inviolabilité +de la Baltique? Si cette mer n'est point une mer fermée, pourquoi les +vaisseaux anglais paient-ils à Elseneur? + +[17]L'Europe va juger si ces conditions, sont en effet telles que la +guerre la plus heureuse de la part du Danemarck pourrait à peine les lui +faire obtenir. L'Angleterre demandait: + +[Note 16: Elle nie avoir jamais acquiescé à la reconnaissance de +inviolabilité de la mer Baltique.] + +[Note 17: Elle se targue des conditions avantageuses qu'elle offrait +au Danemarck.] + +1º Que la marine danoise restât en dépôt jusqu'à la paix; + +2º Que le juste ressentiment de l'outrage fait à Copenhague, fît place +à des sentimens d'amitié pour l'Angleterre; + +3.° Que les armées danoises prissent parti contre la France et fissent +la guerre pour l'Angleterre. + +Il faut ajouter à tous les avantages que présentaient de si belles +conditions accordées par l'Angleterre, la perte des possessions danoises +en Allemagne, dont la France se serait emparée, et sur le territoire +desquelles elle aurait battu les Anglais, si elle leur avait permis d'y +descendre. + +On chercherait vainement la trace de quelques calculs, de quelque +apparence de raison dans de tels raisonnemens. Le fait est que la +précipitation et l'ignorance président aux conseils britanniques, et +qu'on ne peut trouver dans ce que ce gouvernement dit, fait ou veut, ni +but, ni vue, ni motif. + +[18]Ainsi la Russie n'a point d'intérêt à faire la guerre à +l'Angleterre, car les intérêts du commerce et de la navigation ne +regardent pas les Busses: ils n'ont point d'intérêt à l'indépendance de +la Baltique, car un arrêt du conseil britannique a déchu la mer Baltique +de son indépendance; car une autre décision du même conseil peut décider +qu'ils n'ont point d'intérêt à la navigation de la Newa. Le but que se +proposent toutes les puissances en rétablissant la liberté des mers, +et en rendant la paix à l'Europe, est un but étranger à la Russie. La +Russie a retiré depuis cent ans un si grand avantage de ses liaisons +avec l'Angleterre, qu'elle n'a plus rien à désirer. Ce grand avantage +consiste dans un traité de commerce qui a entravé, ruiné l'industrie et +le commerce en Russie; mais puisque ce traité a contribué éminemment +à la prospérité de l'Angleterre, qu'importe qu'il équivaille pour la +Russie au fléau d'une gelée perpétuelle? + +[Note 18: La Russie, suivant elle, se trouve engagée dans une guerre +contraire à ses Intérêts.] + +[19]S. M. britannique éprouve ici un étrange embarras, et son conseil +n'est pas fertile en expédiens. La France, l'Autriche, la Russie +demandent que la flotte danoise soit rendue; que des réparations soient +faites au prince royal; que le peuple anglais, imitant ce que fit le +peuple romain en pareille circonstance, mette à la disposition du +prince royal, celui qui a conseillé au roi d'Angleterre l'expédition de +Copenhague; que les maisons incendiées à Copenhague soient reconstruites +aux frais de l'Angleterre; et qu'enfin S. M. britannique montre qu'elle +désavoue l'outrage fait à tous les souverains. Il y a loin de là aux +propositions que fait l'Angleterre. + +[Note 19: Elle allègue les efforts qu'elle a faits pour terminer la +guerre avec le Danemarck.] + +[20]Quand on veut soutenir une cause étrangère a toute justice, à toute +vérité; il faut du moins le faire avec talent, et ce talent ne se +manifeste point par l'aveu fort remarquable que contient ce paragraphe. +«La dernière négociation entre la France et l'Angleterre, a été rompue +pour des points qui touchaient immédiatement, non les intérêts de S. M. +britannique, mais ceux de son allié impérial.» Peuples de l'Europe, vous +l'entendez! Ce n'est pas la France qui s'est opposée à la paix, ce ne +sont pas des intérêts importans pour l'Angleterre qui ont empêché la +paix, c'est la Russie seule qui alors y mettait obstacle. Eh bien! +lorsque cet obstacle n'existe plus, pourquoi l'Angleterre se +refuse-t-elle à la paix? pourquoi, au lieu de négocier, demande-t-elle +sur quelles bases veut traiter la France? pourquoi continue-t-elle à +violer tous les pavillons? pourquoi maintient-elle le monde entier dans +cet état d'irritation et de violence qui opprime tous les peuples, qui +est à charge à tous les souverains? Tout Anglais doit rougir d'être +gouverné par de tels hommes. + +[Note 20: Elle repousse l'idée de la conclusion d'un traité avec la +France, et s'excuse sur la forme offensante que la Russie aurait donnée +à cette proposition.] + +Nous ne relevons point la phrase qui termine ce paragraphe. Le langage +insultant de souverain à souverain n'avilit que celui qui se le permet. +L'empereur de Russie méprisera l'insulte de l'Angleterre; mais la nation +russe ne manquera pas de s'en ressouvenir. On ne voit pas ce que le +manifeste aurait perdu à la suppression de cette phrase et de beaucoup +d'autres. La plus haute estime réunit la France et la Russie; leur union +fait le désespoir de l'Angleterre, et lui sera funeste. Si l'Angleterre +avait voulu qu'elle n'eût pas lieu, il ne fallait pas faire l'expédition +de Copenhague; il fallait ouvrir des négociations pour arriver à cette +paix, d'autant plus facile à conclure, que, selon les ministres anglais, +elle n'a été rompue que pour des points qui touchaient immédiatement aux +intérêts de S. M. impériale. + +[21]Ce qui a maintenu la puissance maritime de l'Angleterre, ce ne +sont ni des principes, ni des maximes tyranniques; c'est la politique, +l'énergie, le bon sens, la bonne conduite de vos pères; c'est la +division qu'ils ont souvent eu l'adresse de semer sur le continent. Ce +qui contribuera essentiellement à sa ruine, c'est l'inconsidération, la +précipitation, la violence et la folle arrogance de leurs successeurs. +L'empereur de Russie désire la paix maritime; l'Autriche, la France, +l'Espagne partagent les mêmes sentimens. + +[Note 21: Elle s'étaie des principes de droit maritime auxquels elle +attribue sa prospérité.] + +Vous avez dit que la négociation avec la France n'avait été rompue que +pour des points qui touchaient les intérêts de la Russie; pourquoi +donc aujourd'hui, nous le répétons encore, continuez-vous la guerre? +Pourquoi? c'est que vous ne voulez pas la paix. + +C'est parce que vous ne voulez pas la paix que vous élevez des questions +inutiles. La France, l'Autriche, l'Espagne, la Hollande, Naples, disent +comme l'empereur de Russie, qu'ils proclament de nouveau les principes +de la neutralité armée. Ces puissances ont sans doute le droit de +déclarer les principes qui doivent être la règle de leur politique; +elles ont le droit de dire à quelles conditions il leur convient d'être +neutres ou ennemies. Vous proclamez de nouveau les principes de vos +lois maritimes; eh bien! cette opposition de principes ne sera point un +obstacle au rétablissement de la paix; ils ne sont de part et d'autre +d'aucun effet en temps de paix; ils ne trouvent leur application que +quand vous êtes en guerre avec une puissance maritime; mais alors chaque +gouvernement a le droit et le pouvoir de considérer comme une hostilité +la première violation de son pavillon. Les circonstances où vous vous +trouvez, décideront la conduite que vous tiendrez alors; si c'est avec +la France que vous êtes en guerre, vous ne la jugerez pas une puissance +assez faible pour qu'il vous soit indifférent de vous attirer d'autres +ennemis, et vous userez de ménagemens avec le reste de l'Europe. Vous +n'en êtes venus à insulter tous les pavillons, qu'après avoir eu +l'adresse d'armer tout le continent contre la France. Vos principes +maritimes ont alors changé, et ils ont été plus violens, plus injustes à +mesure que vos liaisons continentales se resserraient, ou que vos alliés +soutenaient plus péniblement la lutte dans laquelle vous les aviez +engagés. C'est ainsi que quand la Russie était obligée de réunir tous +ses moyens contre les Français en Pologne, vous avez violé son pavillon; +vous lui avez refusé pour son traité de commerce, des concessions que +vous vous êtes montrés disposés à lui accorder, lorsqu'elle n'a plus eu +d'ennemis à combattre. Les puissances du continent, en proclamant de +nouveau les principes de la neutralité armée, ne font autre chose que +d'énoncer les maximes qu'elles se proposent d'adopter dans la prochaine +guerre maritime. Vous ne pouvez les empêcher de diriger leur politique +comme elles l'entendent; elles usent en cela d'un droit qui appartient +à tous les gouvernemens, et à l'usurpation duquel elles n'auraient à +opposer que l'_ultima ratio regum_. De votre côté, vous proclamez les +principes de vos lois maritimes, c'est-à-dire, les principes dont vous +voulez vous servir à la prochaine guerre. Le continent n'a aucun intérêt +à exiger de vous à cet égard ni des déclarations, ni des renonciations; +les déclarations seraient inutiles dès le moment où vous croiriez +pouvoir les oublier impunément; des renonciations sont sans objet, car +on ne renonce point à des droits qu'on n'a pas. Si l'on juge de ce que +vous ferez par ce que vous avez fait jusqu'à ce jour, on en conclura +que vous n'exigerez des puissances du continent, ni déclaration, ni +renonciation; et comme elles n'en exigeront pas de vous, il n'y a donc +aucune question à discuter, aucune difficulté à résoudre; il n'y a donc +rien ici qui puisse retarder d'un jour les bienfaits de la paix. Si +cependant vous éleviez l'étrange et nouvelle prétention d'imposer à la +France et autres puissances du continent, par un acte de votre seule +volonté, l'obligation de souscrire à vos lois maritimes, ce serait la +même chose que si vous exigiez que la législature et la souveraineté de +la Russie, de la France, de l'Espagne, fussent transportées à Londres: +belle prérogative pour votre parlement. Ce serait la même chose que si +vous proclamiez la guerre perpétuelle, ou du moins que si vous mettiez +pour terme à la guerre, le moment où vos armes se seraient emparées de +Pétersbourg, de Paris, de Vienne et de Madrid. Mais si tel n'est point +le fond de votre pensée, il n'y a donc plus aucun obstacle à la paix. +Car, selon vos propres expressions, les négociations n'ont été rompues +que pour des points qui touchaient immédiatement, non les intérêts de S. +M. britannique, mais ceux de son allié impérial; car l'allié impérial +de S. M. britannique vous a fait connaître que la paix est désormais le +principal but de ses voeux, le principal objet de son intérêt. + + + +Paris, le 4 février 1808. + +_Lettre de S. M. l'empereur et roi, à madame mère._ + +Madame. + +J'ai lu avec attention les procès-verbaux du chapitre-général des soeurs +de la Charité. J'ai fort à coeur de voir s'augmenter et s'accroître le +nombre des maisons et des individus de ces différentes institutions, +ayant pour but le soulagement et le soin des malades de mon empire. + +J'ai fait connaître à mon ministre des cultes ma volonté, que les +réglemens de ces différentes institutions fussent révisés et arrêtés +définitivement par mon conseil, dans l'année. Je désire que les chefs +des différentes maisons sentent la nécessité de réunir des institutions +séparées autant que cela sera possible; elles acquerront plus de +considération, trouveront plus de facilités pour leur administration, +et auront droit à ma protection spéciale. Toutes les maisons que les +députés ont demandées, tous les secours de premier établissement et +secours annuels que vous-avez jugé convenable de demander pour elles, +seront accordés. Je suis même disposé à leur faire de nouvelles et +de plus grandes faveurs, toutes les fois que les différens chefs des +maisons seconderont de tous leurs efforts et de tout leur zèle le voeu +de mon coeur pour le soulagement des pauvres, et en se dévouant avec +cette charité que notre sainte religion peut seule inspirer au service +des hôpitaux et des malheureux. Je ne puis, madame, que vous témoigner +ma satisfaction du zèle que vous montrez et des nouveaux soins que vous +vous donnez. Ils ne peuvent rien ajouter aux sentimens de vénération et +à l'amour filial que je vous porte. Votre affectionné fils. + +NAPOLÉON. + + + +Paris, le 15 février 1808. _Message de S. M. au Sénat-conservateur._ + +Sénateurs, + +Nous avons jugé convenable de nommer notre beau-frère le prince Borghèse +à la dignité de gouverneur-général, érigée par le sénatus-consulte +organique du 2 du présent mois. Nos peuples des départemens au-delà des +Alpes reconnaîtront dans la création de cette dignité, et dans le +choix que nous avons fait pour la remplir, notre désir d'être plus +immédiatement instruit de tout ce qui peut les intéresser, et le +sentiment qui rend toujours présentes à notre pensée les parties même +les plus éloignées de notre empire. + +NAPOLÉON. + + + +Paris, le 27 février 1807. + +_Réponse de S. M. à une députation de la deuxième classe de l'Institut._ + +Messieurs les députés de la seconde classe de l'Institut, si la langue +française est devenue une langue universelle, c'est aux hommes de génie +qui ont siégé, ou qui siégent parmi vous, que nous en sommes redevables. + +J'attache du prix au succès de vos travaux; ils tendent à éclairer mes +peuples et sont nécessaires à la gloire de ma couronne. + +J'ai entendu avec satisfaction le compte que vous venez de me rendre. + +Vous pouvez compter sur ma protection. + + + +Paris, le 5 mars 1808. + +_Réponse de S. M. à une députation de la quatrième classe de +l'Institut._ + +Messieurs les président et députés de la quatrième classe de l'Institut, +Athènes et Rome sont encore célèbres par leurs succès dans les arts; +l'Italie dont les peuples me sont chers à tant de titres, s'est +distinguée la première parmi les nations modernes. J'ai à coeur de voir +les artistes français effacer la gloire d'Athènes et de l'Italie. C'est +à vous de réaliser de si belles espérances. Vous pouvez compter sur ma +protection. + + + +Baïonne, le 16 avril 1808. + +_Lettre de S. M. l'empereur au prince des Asturies._ + +Mon frère, j'ai reçu la lettre de votre altesse royale. Elle doit avoir +acquis la preuve, dans les papiers qu'elle a eus du roi son père, de +l'intérêt que je lui ai toujours porté. Elle me permettra, dans la +circonstance actuelle, de lui parler avec franchise et loyauté. En +arrivant à Madrid, j'espérais porter mon illustre ami à quelques +réformes nécessaires dans ses états, et à donner quelque satisfaction +à l'opinion publique. Le renvoi du prince de la Paix me paraissait +nécessaire pour son bonheur, et celui de ses sujets. Les affaires du +Nord ont retardé mon voyage. Les événemens d'Aranjuez ont eu lieu. Je ne +suis point juge de ce qui s'est passé, et de la conduite du prince de la +Paix; mais ce que je sais bien, c'est qu'il est dangereux pour les +rois d'accoutumer les peuples à répandre du sang et à se faire justice +eux-mêmes. Je prie Dieu que V. A. R. n'en fasse pas elle-même un jour +l'expérience. Il n'est pas de l'intérêt de l'Espagne de faire du mal à +un prince qui a épousé une princesse du sang royal et qui a si longtemps +régi le royaume. Il n'a plus d'amis: V. A. R. n'en aura plus, si jamais +elle est malheureuse. Les peuples se vengent volontiers des hommages +qu'ils nous rendent. Comment d'ailleurs pourrait-on faire le procès au +prince de la Paix, sans le faire à la reine et au roi votre père? Ce +procès alimentera les haines et les passions factieuses: le résultat en +sera funeste pour votre couronne. V. A. R. n'y a de droits que ceux que +lui a transmis sa mère. Si le procès la déshonore, V.A.R. déchire par là +ses droits. Qu'elle ferme l'oreille à des conseils faibles et perfides. +Elle n'a pas le droit de juger le prince de la Paix. Ses crimes, si +on lui en reproche, se perdent dans les droits du trône. J'ai souvent +manifesté le désir que le prince de la Paix fût éloigné des affaires; +l'amitié du roi Charles m'a porté souvent à me taire et à détourner +les yeux des faiblesses de son attachement. Misérables hommes que nous +sommes! faiblesse et erreur, c'est notre devise. Mais tout cela peut +se concilier: que le prince de la Paix soit exilé d'Espagne, et je lui +offre un refuge en France. Quant à l'abdication de Charles IV, elle a eu +lieu dans un moment où mes armées couvraient les Espagnes: et aux yeux +de l'Europe et de la postérité, je paraîtrais n'avoir envoyé tant +de troupes que pour précipiter du trône mon allié et mon ami. Comme +souverain voisin, il m'est permis de vouloir en connaître les motifs +avant de reconnaître cette abdication. Je le dis à V.A.R., aux +Espagnols, au monde entier: si l'abdication du roi Charles est de pur +mouvement, s'il n'y a pas été forcé par l'insurrection et l'émeute +d'Aranjuez, je ne fais aucune difficulté de l'admettre, et je reconnais +V.A.R. comme roi d'Espagne. Je désire donc causer avec elle sur cet +objet. La circonspection que je porte depuis un mois dans ces affaires, +doit être garant de l'appui qu'elle trouvera en moi, si, à son tour, des +factions, de quelque nature qu'elles soient, venaient à l'inquiéter +sur son trône. Quand le roi Charles me fit part de l'événement du mois +d'octobre dernier, j'en fus douloureusement affecté; et je pense avoir +contribué par les insinuations que j'ai faites, à la bonne issue de +l'affaire de l'Escurial. V.A.R. avait bien des torts; je n'en veux pour +preuve que la lettre qu'elle m'a écrite, et que j'ai constamment voulu +ignorer. Roi à son tour, elle saura combien les droits du trône sont +sacrés. Toute démarche près d'un souverain étranger de la part d'un +prince héréditaire, est criminelle. V. A. R. doit se défier des écarts, +des émotions populaires. On pourra commettre quelques meurtres sur mes +soldats isolés, mais la ruine de l'Espagne en serait le résultat. +J'ai déjà vu avec peine qu'à Madrid on avait répandu des lettres du +capitaine-général de la Catalogne et fait tout ce qui pouvait donner du +mouvement aux têtes. V. A. R. connaît ma pensée toute entière. Elle voit +que je flotte entre diverses idées qui ont besoin d'être fixées. Elle +peut être certaine que dans tous les cas je me comporterai avec elle, +comme envers le roi son père. Qu'elle croie à mon désir de tout +concilier et de trouver des occasions de lui donner des preuves de mon +affection et de ma parfaite estime. Sur ce, etc., etc. + +NAPOLÉON. + + + +Baïonne, le 25 mai 1808. + +_Proclamation._ + +Napoléon, empereur des Français, roi d'Italie, protecteur de la +confédération du Rhin, etc., etc., etc. + +A tous ceux qui les présentes verront, salut. + +Espagnols! + +Après une longue agonie, votre nation périssait; j'ai vu vos maux, je +vais y porter remède; votre grandeur, votre puissance fait partie de la +mienne. + +Vos princes m'ont cédé tous leurs droits à la couronne des Espagnes. Je +ne veux point régner sur vos provinces, mais je veux acquérir des titres +éternels à l'amour et à la reconnaissance de votre postérité. + +Votre monarchie est vieille: ma mission est de la rajeunir. +J'améliorerai toutes vos institutions, et je vous ferai jouir, si +vous me secondez, des bienfaits d'une réforme, sans froissemens, sans +désordre, sans convulsions. + +Espagnols, j'ai fait convoquer une assemblée générale des députations +des provinces et des villes. Je veux m'assurer par moi-même de vos +désirs et de vos besoins. + +Je déposerai alors tous mes droits et je placerai votre glorieuse +couronne sur la tête d'un autre moi-même, en vous garantissant une +constitution qui concilie la sainte et salutaire autorité du souverain +avec les libertés et les priviléges du peuple. + +Espagnols, souvenez-vous de ce qu'ont été vos pères: voyez ce que +vous êtes devenus. La faute n'en est pas à vous, mais à la mauvaise +administration qui vous a régis. Soyez pleins d'espérance et de +confiance dans les circonstances actuelles; car je veux que vos derniers +neveux conservent mon souvenir et disent; _Il est le régénérateur de +notre patrie._ + +NAPOLÉON. + + + +Baïonne, le 6 juin 1808. + +_Proclamation._ + +Napoléon, par la grâce de Dieu, empereur des Français, roi d'Italie, +protecteur de la confédération du Rhin, à tous ceux qui ces présentes +verront, salut. + +La junte d'état, le conseil de Castille, la ville de Madrid, etc., nous +ayant, par des adresses, fait connaître que le bien de l'Espagne voulait +que l'on mît promptement un terme à l'interrègne, nous avons résolu de +proclamer, comme nous proclamons par la présente, notre bien-aimé frère +Joseph Napoléon, actuellement roi de Naples et de Sicile, roi des +Espagnes et des Indes. + +Nous garantissons au roi des Espagnes l'indépendance et l'intégrité de +ses états, soit d'Europe, soit d'Afrique, soit d'Asie, soit d'Amérique. + +Enjoignons au lieutenant-général du royaume, aux ministres, et +au conseil de Castille, de faire expédier et publier la présente +proclamation dans les formes accoutumées, afin que personne n'en puisse +prétendre cause d'ignorance. + +NAPOLÉON. + + + +_Notes contenues dans le Moniteur._ + +[22] Il est vrai que quarante mille hommes de la dernière conscription +se rendent en Allemagne pour renforcer les cadres de la grande armée, +et remplacer le double de vieilles troupes qui en sont retirées pour +l'Espagne; ainsi la grande armée sera plutôt diminuée qu'augmentée par +l'effet de cette mesure, qui n'indique donc aucun projet hostile. + +[23] Jamais le royaume de Naples n'a été plus tranquille. Depuis cent +ans, il n'y a jamais eu moins d'assassinats et de brigandages, les +galériens que des frégates anglaises y ont débarqués, ont été pris +par les gardes du pays et livrés à la justice. La présence de l'armée +anglaise en Sicile ne s'y fait point sentir; elle est retranchée dans +Syracuse et Messine; l'expérience prouvera si elle saura défendre la +Sicile. + +[24] Bruits d'agiotage; le comte de Metternich est à Paris, et, qui +mieux est, y est très-bien vu. Le général Andréossi est à Vienne. Les +troupes françaises sont dans leurs cantonnemens, et à plus de cent +lieues de l'Autriche proprement dite. + +[25] Il est plaisant de mettre en doute si la France et ses alliés +peuvent à la fois faire la guerre à l'Autriche et à l'Espagne, lorsque, +sans alliés, elle a vaincu quatre coalitions dix fois plus redoutables; +n'importe, les Anglais verraient avec plaisir l'Autriche faire la +guerre dans le même esprit qu'ils ont excité la coalition de la Prusse, +quoiqu'ils prévissent bien ce qui arriverait à la Prusse; mais ils +vivent au jour le jour; une guerre qui ne durerait que six mois, serait +toujours autant de gagné pour eux; ils ne songent pas au résultat qui ne +pourrait qu'empirer leur position. + +[Note 22: Les gazettes anglaises annonçaient une concentration de +troupes françaises sur le Rhin.] + +[Note 23: Elles parlaient de troubles dans l'Italie.] + +[Note 24: Elles donnaient comme certaines la nouvelle du rappel de +l'ambassadeur d'Autriche de Paris.] + +[Note 25: Elles parlaient de la détermination qu'avait prise +Napoléon de faire marcher de front la guerre d'Espagne avec celle qu'il +méditait contre l'Autriche.] + +[26] L'Angleterre connaît l'étroite union qui existe entre la France et +la Russie; elle sait que ces deux grandes puissances sont résolues +à réunir leurs forces, et à reconnaître pour ennemi tout ami de +l'Angleterre; elle sait que la paix ne sera pas troublée en Allemagne, +et elle ne conserve aucun espoir raisonnable de succès définitifs, en +fomentant des troubles et des désordres en Espagne; elle sait que c'est +du sang et des victimes inutiles; mais cet encens lui est agréable; les +déchiremens du continent sont ses délices; elle sait bien aussi qu'avant +que l'année soit révolue, il n'y aura pas un seul village d'Espagne +insurgé, pas un Anglais sur cette terre: mais qu'importe à l'Angleterre? +elle ne connaît ni honte ni remords; ses armées se rembarqueront et +abandonneront ses dupes; elle traitera les insurgés d'Espagne comme elle +a traité le roi de Suède. Elle a mis les armes à la main à ce souverain, +l'a flatté d'un secours puissant: vingt ou trente mille hommes devaient +le secourir contre le Danemarck et contre la Russie; mais les promesses +sont faciles. Le général Moore et cinq mille hommes sont arrivés et sont +restés deux mois mouillés sur la côte de Suède, pendant que la Finlande +était conquise, et que les Suédois étaient chassés de la Norwège. Il y a +peu de semaines, nous cherchions comment l'Angleterre pourrait se tirer +avec honneur de cette lutte folle du Nord; si elle débarque une armée, +disions-nous, cette armée sera prise pendant l'hiver; nous ne pouvions +nous attendre, quelque mauvaise opinion que nous eussions de la bonne +foi britannique, que cette perfide puissance abandonnerait la Suède à +son malheureux sort, et sortirait de là en donnant de nouvelles preuves +de ce que les alliés de l'Angleterre ont à attendre d'elle; trahison +et abandon. Les insurgés espagnols seront trahis et abandonnés de même +lorsque l'aigle française couvrira de ses ailes toutes les Espagnes. + +[Note 26: Le journaliste regardait comme un devoir du gouvernement +anglais de fournir à ses alliés des subsides et des munitions.] + +L'ineptie, le défaut de courage d'esprit ont fait essuyer quelques +échecs à nos armes; ils seront promptement réparés, et alors les Anglais +se précipiteront sur leurs vaisseaux; ils abandonneront leurs alliés, +et, comme à Quiberon, tireront sur les malheureux qu'ils auront laissés +sur le rivage. + +Quant à l'Autriche, la paix sera maintenue sur le continent, parce que +l'Angleterre y est sans influence. Le mépris et la haine qu'elle inspire +sont communs à toutes les grandes puissances; toutes ont été ses +victimes; M. Adair a été chassé de Vienne, le jour où M. de Staremberg +est revenu de Londres. + +Les armemens faits par l'Angleterre sous pavillon américain, +qu'escortaient à Trieste des frégates anglaises, ont été repoussés +et proscrits par un dernier édit de l'empereur François II. La bonne +intelligence n'a pas cessé de régner entre l'Autriche et la France. + +Les agens obscurs que l'Angleterre solde, et qui se cachent dans cette +foule d'escrocs que poursuit la police de tous les gouvernemens de +l'Europe, ont dit à Vienne que la France allait faire la guerre à +l'Autriche; et à Paris, que l'Autriche levait de nouvelles armées pour +attaquer la France. Les oisifs avides de nouvelles et d'émotions, ont +pu, sur ces obscures rumeurs, supposer des marches, des contremarches, +et bâtir des plans de campagne aussi frivoles qu'eux; mais les deux +cabinets n'ont pas cessé d'être dans les relations les plus amicales. +Dans l'entrevue que l'empereur Napoléon a eue avec l'empereur Francois +II en Moravie, l'empereur François lui promit qu'il ne lui ferait plus +la guerre. Ce prince a prouvé qu'il tenait sa parole. Il est curieux de +voir que, tandis que le cabinet d'Autriche assure et déclare qu'il est +bien avec la France, que la France publie les mêmes assurances; il est +curieux, disons-nous, de voir que cette faction brouillonne, qui +se nourrit d'agiotage, de calomnies, de libelles, continue à jeter +l'inquiétude parmi les hommes paisibles. + +Les affaires d'Espagne sont irrévocablement fixées; elles sont reconnues +par les grandes puissances du continent. Si l'on a été déçu dans +l'espoir de conduire ces peuples à un meilleur ordre de choses, sans +troubles, sans désordres, sans guerre, c'est une victoire qu'a obtenue +le génie du mal sur l'esprit du bien. Du reste et en définitif, cela +ne sera funeste qu'à l'Angleterre et à ses partisans. Ces vérités sont +évidentes, et il n'y a pas un homme de sens à Londres qui n'en soit +pénétré. + +Que penser de la politique et de la raison d'un cabinet qui; ayant, +excité la Suède contre la Russie, espérait la soutenir avec une +expédition de cinq mille hommes? + +Tant qu'il s'agira de calomnier, de séduire, de suborner, l'Angleterre +aura l'avantage dans ce genre de guerre; mais lorsqu'il verra l'aigle le +suivre de l'oeil, le léopard sentira fuir sous ses pas la terre ferme, +et ne trouvera de refuge que sur ses flottes et dans l'élément des +tempêtes. + +La paix est le voeu de l'univers; les événemens qui ont changé la face +du monde depuis la rupture de la paix d'Amiens, c'est à la rupture de +cette paix qu'il faut les attribuer; les événemens si défavorables à +l'Angleterre qui se sont passés depuis la mort de Fox, c'est à sa +mort et à la rupture des négociations qu'il faut les attribuer; les +changemens survenus en Europe depuis la paix de Tilsitt, c'est au refus +d'accepter la médiation de la Russie qu'il faut les attribuer: ce qui +arrivera encore sur le continent, de contraire à la grandeur et +à l'intérêt de l'Angleterre, si la paix n'a pas lieu, il faudra +l'attribuer à cette obstination folle, à cette politique aveugle et +furibonde qui, malgré l'union des grandes puissances, met toujours son +avenir dans les rêves d'une division impossible, et du renouvellement +de coalitions qui ne peuvent exister que contre elle. C'est bien ici le +lieu d'appliquer cette maxime de Cicéron, que le parti le plus politique +est celui qui est le plus conforme à la justice. La continuation de la +paix d'Amiens eût laissé l'Europe dans le même état. La paix que voulait +Fox eût empêché la ruine de la Prusse et l'occupation des villes du +Nord. L'acceptation de la médiation offerte par la Russie eût empêché +les affaires de la Baltique et d'Espagne. Et si la paix n'a pas lieu +dans l'année, qui peut prédire les événemens contraires à l'intérêt de +l'Angleterre qui se se seront passés d'ici à un an? + + + +Saint-Cloud, le 4 septembre 1808. + +_Message de S. M. l'empereur et roi au sénat conservateur._ + +Sénateurs, + +Mon ministre des relations extérieures mettra sous vos yeux les +différens traités relatifs à l'Espagne, et les constitutions acceptées +par la junte espagnole. + +Mon ministre de la guerre vous fera connaître les besoins et la +situation de mes armées dans les différentes parties du monde. + +Je suis résolu à pousser les affaires d'Espagne avec la plus grande +activité et à détruire les armées que l'Angleterre a débarquées dans ce +pays. + +La sécurité future de mes peuples, la prospérité du commerce, et la paix +maritime sont également attachées à ces importantes opérations. + +Mon alliance avec l'empereur de Russie ne laisse à l'Angleterre aucun +espoir dans ses projets. Je crois à la paix du continent; mais je ne +veux, ni ne dois dépendre des faux calculs et des erreurs des autres +cours; et puisque mes voisins augmentent leurs armées, il est de mon +devoir d'augmenter les miennes. + +L'empire de Constantinople est en proie aux plus affreux bouleversemens; +le sultan Sélim, le meilleur empereur qu'aient eu depuis long-temps +les Ottomans, vient de mourir de la main de ses propres neveux; cette +catastrophe m'a été sensible. + +J'impose avec confiance de nouveaux sacrifices à mes peuples; ils sont +nécessaires pour leur en épargner de plus considérables et pour nous +conduire au grand résultat de la paix générale, qui doit seul être +regardé comme le moment du repos. + +Français, je n'ai dans mes projets qu'un but, le bonheur et la sécurité +de vos enfans, et, si je vous connais bien, vous vous hâterez de +répondre au nouvel appel qu'exige l'intérêt de la patrie. Vous m'avez +dit si souvent que vous m'aimiez! Je reconnaîtrai la vérité de vos +sentimens à l'empressement que vous mettrez à seconder des projets si +intimement liés à vos plus chers intérêts, à l'honneur de l'empire et à +ma gloire. + + + +Paris, le 19 septembre 1808. + +_Allocution à l'avant-garde des troupes de la grande armée, réunie à la +parade du 11 septembre 1808, dans la place du Carrousel._ + +Soldats! + +Après avoir triomphé sur les bords du Danube et de la Vistule, vous +avez traversé l'Allemagne à marches forcées; je vous fais aujourd'hui +traverser la France sans vous donner un moment de repos. + +Soldats, j'ai besoin de vous; la présence hideuse du léopard souille les +continens d'Espagne et du Portugal. Qu'à votre aspect il fuie épouvanté: +portons nos aigles triomphantes jusqu'aux colonnes d'Hercule: là aussi +nous avons des outrages à venger. + +Soldats, vous avez surpassé la renommée des armées modernes; mais +avez-vous égalé la gloire des armées de Rome, qui, dans une même +campagne, triomphèrent sur le Rhin et sur l'Euphrate, en Illyrie et sur +le Tage? + +Une longue paix, une prospérité durable seront le prix de vos travaux; +un vrai Français ne peut, ne doit prendre aucun repos jusqu'à ce que les +mers soient ouvertes et affranchies. + +Soldats, tout ce que vous avez fait, tout ce que vous ferez encore pour +le bonheur du peuple français et pour ma gloire, sera éternellement dans +mon coeur. + + + +Erfurth, le 12 octobre 1808. + +_Lettre de LL. MM. les empereurs de France et de Russie à S. M. le roi +d'Angleterre._ + +Sire, + +Les circonstances actuelles de l'Europe nous ont réunis à Erfurth. Notre +première pensée est de céder au voeu et aux besoins de tous les peuples, +et de chercher, par une prompte pacification avec Votre Majesté, le +remède le plus efficace aux malheurs qui pèsent sur toutes les nations. +Nous en faisons connaître notre sincère désir à Votre Majesté par cette +présente lettre. + +La guerre longue et sanglante qui a déchiré le continent est terminée, +sans qu'elle puisse se renouveler. Beaucoup de changemens ont eu lieu +en Europe: beaucoup d'états ont été bouleversés. La cause en est dans +l'état d'agitation et de malheurs où la cessation du commerce maritime a +placé les grands peuples. De plus grands changemens encore peuvent avoir +lieu et tout contraires à la politique de la nation anglaise. La paix +est donc à la fois dans l'intérêt des peuples du continent comme dans +l'intérêt des peuples de la Grande-Bretagne. + +Nous nous réunissons pour prier Votre Majesté d'écouter la voix de +l'humanité, en faisant taire celle des passions, de chercher, avec +l'intention d'y parvenir, à concilier tous les intérêts, et par là, +garantir toutes les puissances qui existent, et assurer le bonheur de +l'Europe et de cette génération à la tête de laquelle la Providence nous +à placés. + +NAPOLÉON, ALEXANDRE. + + + +Erfurth, le 12 octobre 1808. + +_Lettre de S. M. l'empereur Napoléon aux rois de Bavière, de Saxe, de +Westphalie, de Wurtemberg, au grand-duc de Bade et au Prince-Primat._ + +Monsieur mon frère, les assurances données par la cour de Vienne que les +milices étaient renvoyées chez elles et ne seraient plus rassemblées, +qu'aucun armement ne donnerait plus d'inquiétude pour les frontières de +la confédération; la lettre que je reçois de l'empereur d'Autriche, les +protestations réitérées que m'a faites M. le baron de Vincent, et plus +que cela, le commencement d'exécution qui a eu déjà lieu en ce moment +en Autriche, de différentes promesses qui ont été faites, me portent +à écrire à V. M. que je crois que la tranquillité des états de la +confédération n'est d'aucune manière menacée, et que V. M. est maîtresse +de lever ses camps et de remettre ses troupes dans leurs quartiers de +la manière qu'elle est accoutumée de le faire. Je pense qu'il est +convenable que son ministre a Vienne reçoive pour instruction de tenir +ce langage, que les camps seront reformés, et que les troupes de la +confédération et du protecteur seront remises en situation hostile +toutes les fois que l'Autriche ferait des armemens extraordinaires et +inusités; que nous voulons enfin tranquillité et sûreté. + +Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde. + +NAPOLÉON. + + + +Erfurt, le 14 octobre 1808. + +_Lettre de Sa Majesté l'empereur Napoléon à Sa Majesté l'empereur +d'Autriche._ + +Monsieur mon frère, je remercie Votre Majesté impériale et royale de la +lettre qu'elle a bien voulu m'écrire, et que M. le baron de Vincent m'a +remise. Je n'ai jamais douté des intentions droites de Votre Majesté; +mais je n'en ai pas moins craint un moment de voir les hostilités se +renouveler entre nous. Il est à Vienne une faction qui affecte la peur +pour précipiter votre cabinet dans des mesures violentes qui seraient +l'origine de malheurs plus grands que ceux qui ont précédé. J'ai été le +maître de démembrer la monarchie de Votre Majesté, ou du moins de la +laisser moins puissante. Je ne l'ai pas voulu: ce qu'elle est, elle +l'est de mon voeu. C'est la plus évidente preuve que nos comptes sont +soldés et que je ne veux rien d'elle. Je suis toujours prêt à garantir +l'intégrité de sa monarchie; je ne ferai jamais rien contre les +principaux intérêts de ses états; mais Votre Majesté ne doit pas mettre +en discussion ce que quinze ans de guerre ont terminé; elle doit +défendre toute proclamation ou démarche provoquant la guerre. La +dernière levée en masse aurait produit la guerre, si j'avais pu craindre +que cette levée et ces préparatifs fussent combinés avec la Russie. Je +viens de licencier les camps de la confédération. Cent mille hommes +de mes troupes vont à Boulogne pour renouveler mes projets sur +l'Angleterre; j'ai dû croire, lorsque j'ai eu le bonheur de voir Votre +Majesté, et que j'ai conclu le traité de Presbourg, que nos affaires +étaient terminées pour toujours, et que je pourrais me livrer à la +guerre maritime sans être inquiété ni distrait. Que Votre Majesté se +méfie de ceux qui, lui parlant des dangers de sa monarchie, troublent +ainsi son bonheur, celui de sa famille et de ses peuples. Ceux-là seuls +sont dangereux, ceux-là seuls appellent les dangers qu'ils feignent de +craindre. Avec une conduite droite, franche et simple, Votre Majesté +rendra ses peuples heureux, jouira elle-même du bonheur dont elle doit +sentir le besoin après tant de troubles, et sera sûre d'avoir en moi un +homme décidé à ne jamais rien faire contre ses principaux intérêts. +Que ses démarches montrent de la confiance, elles en inspireront. La +meilleure politique aujourd'hui, c'est la simplicité et la vérité. +Qu'elle me confie ses inquiétudes, lorsqu'on parviendra à lui en donner, +je les dissiperai sur-le-champ. Que Votre Majesté me permette un dernier +mot: qu'elle écoute son opinion, son sentiment, il est bien supérieur à +celui de ses conseils. + +Je prie Votre Majesté de lire ma lettre dans un bon sens; et de n'y voir +rien qui ne soit pour le bien et la tranquillité de l'Europe et de Votre +Majesté. + +NAPOLÉON + + + +Paris, le 25 octobre 1808. + +_Discours de l'empereur à l'ouverture du corps législatif._ + +Messieurs les députés des départemens au corps législatif, + +Les Codes qui fixent les principes de la propriété et de la liberté +civile qui sont l'objet de vos travaux obtiennent l'opinion de l'Europe. +Mes peuples en éprouvent déjà les plus salutaires effets. + +Les dernières lois ont posé les bases de notre système de finances. +C'est un monument de la puissance et de la grandeur de la France. Nous +pourrons désormais subvenir aux dépenses que nécessiterait même une +coalition générale de l'Europe, par nos seules recettes annuelles; nous +ne serons jamais contraints d'avoir recours aux mesures désastreuses du +papier-monnaie, des emprunts et des arriérés. + +J'ai fait cette année plus de mille lieues dans l'intérieur de mon +empire. Le système de travaux que j'ai arrêté pour l'amélioration du +territoire se poursuit avec activité. + +La vue de cette grande famille française, naguère déchirée par les +opinions et les haines intestines, aujourd'hui prospère, tranquille et +unie, a sensiblement ému mon âme. J'ai senti que pour être heureux, il +me fallait d'abord l'assurance que la France fût heureuse. + +Le traité de paix de Presbourg, celui de Tilsitt, l'attaque de +Copenhague, l'attentat de l'Angleterre contre toutes les nations +maritimes, les différentes révolutions de Constantinople, les affaires +de Portugal et d'Espagne ont diversement influé sur les affaires du +monde. + +La Russie et le Danemarck se sont unis à moi contre l'Angleterre. + +Les Etat-Unis d'Amérique ont préféré renoncer au commerce et à la mer, +plutôt que d'en reconnaître l'esclavage. + +Une partie de mon armée marche contre celles que l'Angleterre a formées +ou débarquées dans les Espagnes. C'est un bienfait particulier de cette +Providence, qui a constamment protégé nos armes, que les passions aient +assez aveuglé les conseils anglais pour qu'ils renoncent à la protection +des mers et présentent enfin leur armée sur le continent. + +Je pars dans peu de jours pour me mettre moi-même à la tête de mon +armée, et, avec l'aide de Dieu, couronner dans Madrid le roi d'Espagne +et planter mes aigles sur les forts de Lisbonne. + +Je ne puis que me louer des sentimens des princes de la confédération du +Rhin. + +La Suisse sent tous les jours davantage les bienfaits de l'acte de +médiation. + +Les peuples d'Italie ne me donnent que des sujets de contentement. + +L'empereur de Russie et moi nous nous sommes vus à Erfurt. Notre +première pensée a été une pensée de paix. Nous avons résolu de faire +quelques sacrifices, pour faire jouir plus tôt s'il se peut les cent +millions d'hommes que nous représentons, de tous les bienfaits du +commerce maritime. Nous sommes d'accord et invariablement unis pour la +paix comme pour la guerre. + +Messieurs les députés des départemens au corps législatif, j'ai ordonné +à mes ministres des finances et du trésor public de mettre sous vos yeux +les comptes des recettes et des dépenses de cette année. Vous y verrez +avec satisfaction que je n'ai besoin de hausser le tarif d'aucune +imposition. Mes peuples n'éprouveront aucune nouvelle charge. + +Les orateurs de mon conseil-d'état vous présenteront différens projets +de lois, et entr'autres tous ceux relatifs au Code criminel. + +Je compte constamment sur toute votre assistance. + + + +Paris, le 27 octobre 1808. + +_Réponse de l'empereur à une députation du corps législatif, et annonce +de son prochain départ pour l'Espagne._ + +Mon devoir et mes inclinations me portent à partager les dangers de mes +soldats. Nous nous sommes mutuellement nécessaires. Mon retour dans ma +capitale sera prompt. Je compte pour peu les fatigues, lorsqu'elles +peuvent contribuer à assurer la gloire et la grandeur de la France. Je +reconnais, dans la sollicitude que vous m'exprimez, l'amour que vous me +portez; je vous en remercie. + + + +Paris, le 27 octobre 1808. + +_Réponse de l'empereur à une députation de plusieurs départemens +d'Italie._ + +J'agrée les sentimens que vous m'exprimez au nom de mes peuples du +Musone, du Metauro et du Tronto. Je suis bien aise de les voir heureux +dans leur nouvelle situation. J'ai été témoin des vices de votre +ancienne administration. Les ecclésiastiques doivent se renfermer dans +le gouvernement des affaires du Ciel. La théologie, qu'ils apprennent +dans leur enfance, leur donne des règles sûres pour le gouvernement +spirituel, mais ne leur en donne aucune pour le gouvernement des armées +et pour l'administration. + +Nos conciles ont voulu que les prêtres ne fussent pas mariés, pour que +les soins de la famille ne les détournassent pas du soin des affaires +spirituelles auxquelles ils doivent être exclusivement livrés. + +La décadence de l'Italie date du moment où les prêtres ont voulu +gouverner et les finances et la police et l'armée. + +Après de grandes révolutions, j'ai relevé les autels en France et en +Italie; je leur ai donné un nouvel éclat dans plusieurs parties de +l'Allemagne et de la Pologne. J'en protégerai constamment les ministres. + +Je n'ai qu'à me louer de mon clergé de France et d'Italie. Il sait que +les trônes émanent de Dieu, et que le crime le plus grand à ses yeux, +parce que c'est celui qui fait le plus de mal aux hommes, c'est +d'ébranler le respect et l'amour que l'on doit aux souverains. Je fais +un cas particulier de votre archevêque d'Urbin. Ce prélat, animé d'une +véritable foi a repoussé avec indignation les conseils, comme il a bravé +les menaces de ceux qui veulent confondre les affaires du Ciel, qui ne +changent jamais, avec les affaires de la terre, qui se modifient selon +les circonstances de la force et de la politique. Je saurai faire +respecter en Italie comme en France les droits des nations et de ma +couronne, et réprimer ceux qui voudraient se servir de l'influence +spirituelle pour troubler mes peuples et leur prêcher le désordre et +la rébellion. Ma couronne de fer est entière et indépendante comme ma +couronne de France. Je ne veux aucun assujettissement qui en altère +l'indépendance. + +Les sentimens que vous m'exprimez, et qui animent mes peuples du Musone, +du Metauro et du Tronto me sont connus. Assurez les que constamment ils +peuvent compter sur les effets de ma protection, et que la première fois +que je passerai les Alpes, j'irai jusqu'à eux. + + + +Vittoria, le 9 novembre 1808. + +_Premier bulletin de l'armée d'Espagne._ + +Position de l'armée française au 25 octobre: le quartier-général à +Vittoria. + +Le maréchal duc de Conegliano, avec la gauche, bordant l'Aragon et +l'Ebre: son quartier-général à Rafalla. + +Le maréchal duc d'Elchingen: son quartier-général à Guardia. + +Le maréchal duc d'Istrie: son quartier-général à Miranda, occupant le +fort de Pancorba par une garnison. + +Le général de division Merlin, occupant avec une division les hauteurs +de Durango, et contenant l'ennemi, qui paraissait vouloir tomber sur les +hauteurs de Mondragon. + +Le maréchal duc de Dantzick étant arrivé avec la division Sébastiani et +Leval, le roi jugea à propos de faire rentrer la division Merlin. + +Cependant l'ennemi ayant pris de l'audace, et ayant occupé Lérin, Viana +et plusieurs postes sur la rive gauche de l'Ebre, le roi ordonna au +maréchal duc de Conegliano de marcher sur lui. Le général Watier, +commandant la cavalerie, et les brigades des généraux Habert, Brun et +Razout, marchèrent contre les postes ennemis; l'ennemi fut culbuté +partout dans la journée du 27; douze cents hommes armés dans Lerin +voulurent d'abord se défendre, mais le général de division Grandjean +ayant fait ses dispositions pour les attaquer, les culbuta, fit +prisonnier un colonel, deux lieutenans-colonels, quarante officiers et +les douze cents soldats: ce sont les troupes qui faisaient partie du +camp Saint-Roch. Dans le même temps le maréchal duc d'Elchingen marchait +sur Logrono, passait l'Ebre, faisait à l'ennemi trois cents prisonniers, +le poursuivait à plusieurs lieues de l'Ebre, et rétablissait le pont de +Logrono. Par suite de cet événement, le général espagnol Pignatelli, qui +commandait les insurgés, fut lapidé par eux. + +Les troupes du traître la Romana, et les Espagnols prisonniers en +Angleterre, que les Anglais avaient débarqués en Espagne, et les +divisions de Galice, formant une force de trente mille hommes, de +Bilbao, menaçaient le maréchal duc de Dantzick, qui, emporté par une +noble impatience, marcha à eux dans la journée du 31, et les culbuta +de toutes leurs positions, au pas de charge: les troupes de la +confédération du Rhin se sont distinguées, principalement le corps de +Bade. + +Le maréchal duc de Dantzick poursuivit l'ennemi, l'épée dans les reins, +toute la journée du premier novembre, jusqu'à Guenès, et entra dans +Bilbao. Des magasins considérables ont été trouvés dans cette ville; +plusieurs Anglais ont été faits prisonniers. La perte de l'ennemi a été +considérable en tués et blessés; elle l'a été peu en prisonniers. Notre +perte n'a été que d'une quinzaine de tués et d'une centaine de blessés. +Tout honorable qu'est cette affaire, il serait à désirer qu'elle n'eût +pas eu lieu. Le corps espagnol était dans une position à être enlevé. + +Sur ces entrefaites, le corps du maréchal Victor étant arrivé, fut +dirigé de Vittoria sur Orduna. Dans la journée du 7, l'ennemi renforcé +de nouvelles troupes arrivées de Saint-Ander, avait couronné les +hauteurs de Guenès. Le maréchal duc de Dantzick marcha à eux et +perça leur centre. Les cinquante-huitième et trente-deuxième se sont +distingués. + +Si ces événemens se fussent passés en plaine, pas un ennemi n'eût +échappé; mais les montagnes de Saint-Ander et de Bilbao sont presque +inaccessibles. Le duc de Dantzick poursuivit toute la journée l'ennemi +dans les gorges de Valmaseda. + +Dans ces dernières affaires, l'ennemi a perdu en hommes tués, blessés et +prisonniers, plus de trois mille cinq cents à quatre mille hommes. + +Le duc de Dantzick se loue particulièrement du général de division +Leval, du général de division Sébastiani, du général hollandais Chassey, +du colonel Lacoste, du vingt-septième régiment d'infanterie légère, +du colonel Bacon, du soixante-troisième d'infanterie de ligne, et des +colonels des régimens de Bade et de Nassau, auxquels S. M. a accordé des +récompenses. + +L'armée est abondamment pourvue de vivres; le temps est très-beau. + +Nos colonnes marchent en combinant leurs mouvemens. + +On croit que le quartier-général part cette nuit de Vittoria. + + + +Burgos, le 12 novembre 1808. + +_Deuxième bulletin de l'armée d'Espagne,_ + +Le duc de Dantzick est entré dans Valmaseda en poursuivant l'ennemi. + +Dans la journée du 8, le général Sébastiani découvrit sur une montagne +très-élevée, à la droite de Valmaseda, l'arrière-garde des insurgés; +il marcha sur-le-champ à eux, les culbuta, et fit une centaine de +prisonniers. + +Cependant, la ville de Burgos était occupée par l'armée d'Estramadure, +formée en trois divisions: l'avant-garde composée des gardes wallonnes +et espagnoles et du corps d'étudians des universités de Salamanque et de +Léon, formant plusieurs bataillons; plusieurs régimens de ligne et des +régimens de nouvelle formation, formés depuis l'insurrection de Badajoz, +portaient cette armée à environ vingt mille hommes. + +L'empereur ayant donné le commandement de la cavalerie de l'armée au +maréchal duc d'Istrie, donna le commandement du deuxième corps au +maréchal duc de Dalmatie. Le 10, à la pointe du jour, ce maréchal marcha +à la tête de la division Mouton, pour reconnaître l'ennemi. Arrivé à +Gamonal, il fut accueilli par une décharge de trente pièces de canon: +ce fut le signal du pas de charge. L'infanterie de la division Mouton +marcha soutenue par des salves d'artillerie. Les gardes wallonnes et +espagnoles furent culbutées à la première attaque. Le duc d'Istrie, à la +tête de sa cavalerie, déborda leurs ailes; l'ennemi fut mis en pleine +déroute; trois mille hommes sont restés sur le champ de bataille, +douze drapeaux et vingt-cinq pièces de canon ont été pris, trois mille +prisonniers ont été faits; le reste est dispersé. Nos troupes sont +entrées pêle-mêle avec l'ennemi dans la ville de Burgos, et la cavalerie +le poursuit dans toutes les directions. + +Cette armée d'Estramadure, qui venait de Madrid à marches forcées, qui +s'était signalée pour premier exploit, par l'égorgement de son infortuné +général, le comte de Torrès, toute armée de fusils anglais, et +spécialement soldée par l'Angleterre, n'existe plus. Le colonel des +gardes wallonnes et un grand nombre d'officiers supérieurs ont été faits +prisonniers. Notre perte a été très-légère; elle consiste en douze ou +quinze hommes tués et cinquante blessés au plus. Un seul capitaine a été +tué d'un boulet. + +Cette affaire, due aux dispositions du duc de Dalmatie et à +l'intrépidité avec laquelle le duc d'Istrie a fait charger la cavalerie, +fait le plus grand honneur à la division Mouton; il est vrai que cette +division est composée de corps dont le seul nom est depuis long-temps un +dire d'honneur. + +Le château de Burgos a été occupé et trouvé en bon état. Il y a des +magasins considérables de farines, de vin et de blé. + +Le 11, l'empereur a passé la revue de la division Bonnet, et l'a dirigée +immédiatement sur les débouchés des gorges de Saint-Ander. + +Voici la position de l'armée aujourd'hui: + +Le maréchal duc de Bellune poursuivant vivement les restes de l'armée de +Galice, qui se retire par Villarcayo et Reynosa, point vers lequel +le duc de Dalmatie est en marche. Il ne lui restera plus d'autres +ressources que de se disséminer dans des montagnes, en abandonnant son +artillerie, ses bagages et tout ce qui constitue une armée. + +S. M. l'empereur est à Burgos avec sa garde; le général Milhaud, avec +sa division de dragons, marche sur Palencia; le général Lasalle a pris +possession de Lerma. + +Ainsi, dans un moment, les armées de Galice et d'Estramadure ont été +battues, dispersées et en partie détruites, et cependant tous les corps +de l'armée ne sont pas arrivés. Les trois-quarts de la cavalerie sont en +arrière, et près de la moitié de l'infanterie. + +On a remarqué dans l'armée insurgée les contrastes les plus opposés. On +a trouvé dans la poche des officiers morts, des contrôles de compagnies +qui s'intitulaient compagnies de Brutus, compagnies del Populo; +c'étaient les compagnies des étudians des écoles; d'autres dont les +compagnies portaient des noms de saints; c'était l'insurrection des +paysans. Anarchie et désordres, voilà ce que l'Angleterre sème en +Espagne. Qu'en recueillera-t-elle? la haine de cette brave nation +éclairée et réorganisée. Du reste, l'extravagance des meneurs des +insurgés s'aperçoit partout. Il y a des drapeaux parmi ceux que nous +avons pris, où l'aigle impérial se trouve déchiré par le lion d'Espagne; +et qui se permet de pareilles allégories? Les troupes les plus mauvaises +qui existent en Europe. + +La cavalerie de l'armée d'Estramadure a été battue de l'oeil. Du moment +que le dixième de chasseurs l'a aperçue, elle s'est mise en déroute, et +on ne l'a plus revue. + +L'empereur a passé la revue du corps du duc de Dalmatie, comme il +partait de Burgos pour marcher sur les derrières de l'armée de Galice. +S. M. a fait des promotions, donné des récompenses, et a été fort +contente de la troupe. Elle a témoigné sa satisfaction aux vainqueurs +de Médina del Riosecco et de Burgos, le maréchal duc d'Istrie, et les +généraux Merle et Mouton. + + + +An quartier-impérial de Burgos, le 12 novembre 1808. + +_Au président du corps législatif._ + +Monsieur le président du corps législatif, mes troupes ayant, au combat +de Burgos, pris douze drapeaux de l'armée d'Estramadure, parmi lesquels +se trouvent ceux des gardes wallonnes et espagnoles, j'ai voulu profiter +de cette circonstance et donner une marque de ma considération aux +députés des départemens au corps législatif, en leur envoyant ces +drapeaux pris dans la même quinzaine où j'ai présidé à l'ouverture de +leur session. Que les députés des départemens et les collèges électoraux +dont ils font partie, y voient le désir que j'ai de leur donner une +preuve de mon estime. Cette lettre n'étant à autre fin, je prie Dieu +qu'il vous ait, monsieur le président du corps législatif, en sa sainte +et digne garde. + + + +Burgos, le 13 décembre 1808. + +_Troisième bulletin de l'armée d'Espagne._ + +L'armée de Galice, qui est en fuite de Bilbao, est poursuivie par le +maréchal duc de Bellune, dans la direction d'Espinosa; par le maréchal +duc de Dantzick, dans celle de Villarcayo, et tournée sur Reynosa, par +le maréchal duc de Dalmatie. Des événemens importans doivent avoir lieu. + +Le général Milhaud, avec sa division de cavalerie, est entré à Palencia, +et a poussé des détachemens sur les débouchés de Reynosa, à la suite +d'un parc d'artillerie de l'armée de Galice. + +Les jeunes étudians de Salamanque, qui croyaient faire la conquête de la +France, les paysans fanatiques qui rêvaient déjà le pillage de Baïonne +et de Bordeaux, et se croyaient conduits par tous les saints apparus à +des moines imposteurs, se trouvent déchus de leurs folles chimères. Leur +désespoir et leur consternation sont au comble; ils se lamentent des +malheurs auxquels ils sont en proie, des mensonges qu'on leur a fait +accroire, et de la lutte sans objet dans laquelle ils sont engagés. + +Toute la plaine de Castille est déjà couverte de notre cavalerie. L'élan +et l'ardeur de nos troupes les portent à faire quatorze et quinze lieues +par jour. Nos grand'gardes sont sur le Duero. Toute la côte de Bilbao et +de Saint-Ander est nettoyée d'ennemis. + +L'infortunée ville de Burgos, en proie à tous les maux d'une ville prise +d'assaut, fait frémir d'horreur. Prêtres, moines, habitans, se sont +sauvés à la première nouvelle du combat, menacés de voir les soldats de +l'armée d'Estramadure se défendre dans les maisons, comme ils en avaient +annoncé l'intention, pillés d'abord par eux, et ensuite par nos soldats +entrant dans les maisons pour en chasser les ennemis et n'y trouvant +plus d'habitans. + +Il faudrait que des hommes comme M. de Stein, qui, au défaut de troupes +de ligne qui n'ont pu résister à nos aigles, méditent le sublime projet +de lever des masses, fussent témoins des malheurs qu'elles entraînent, +et du peu d'obstacle que cette ressource peut offrir à des troupes +réglées. + +On a trouvé dans Burgos et dans les environs pour trente millions +de laines que S. M. l'empereur a fait séquestrer. Toutes celles qui +appartiendraient à des moines et à des individus faisant partie des +insurgés, seront confisquées et serviront de première indemnité aux +Français, pour les pertes qu'ils ont éprouvées; car à Madrid même, les +Français domiciliés depuis quarante ans, ont été dépouillés de leurs +biens; les Espagnols fidèles à leur roi, ont été déclarés émigrés. Les +biens de d'Aranza, le ministre le plus vertueux et le plus éclairé; de +Massaredo, le marin le plus instruit; d'Offarill, le meilleur militaire +de l'Espagne, ont été vendus à l'encan. Ceux de Campo d'Alange, +respectable par ses vertus, par son nom et par sa fortune, propriétaire +de soixante mille mérinos et de trois millions de revenus, sont devenus +la proie de ces frénétiques. + +Une autre mesure que l'empereur à ordonnée, c'est la confiscation +de toutes les marchandises de fabrique anglaise, celle des denrées +coloniales débarquées en Espagne depuis l'insurrection. Les marchands de +Londres feront donc bien d'envoyer des marchandises à Lisbonne, à Porto +et dans les ports d'Espagne. Plus ils en enverront et plus grande sera +la contribution qu'ils nous paient. + +La ville de Palencia, dirigée par un digne évêque, a accueilli nos +troupes avec empressement. Cette ville ne se ressent pas des calamités +de la guerre. Un saint évêque qui pratique les principes de l'évangile, +animé par la charité chrétienne, des lèvres duquel il ne découle que du +miel, est le plus grand bienfait que le Ciel accorde aux peuples. +Un évêque passionné, haineux et furibond, qui ne prêche que la +désobéissance et la rébellion, le désordre et la guerre, est un monstre +que Dieu a donné aux peuples dans sa colère, pour les égarer dans la +source même de la morale. + +Dans les prisons de Burgos étaient renfermés plusieurs moines. Les +paysans les ont lapidés. «Malheureux que vous êtes, leur disaient-ils, +c'est vous qui nous avez entraînés dans ce comble d'infortunes. Nos +malheureuses femmes, nos pauvres enfans, nous ne les reverrons peut-être +plus. Misérables que vous êtes, le Dieu juste vous punira aux enfers de +tous les maux que vous causez à nos familles et à notre patrie.» + + + +Burgos, le 15 novembre 1808. + +_Quatrième bulletin de l'armée d'Espagne._ + +S. M. a passé hier la revue de la division Marchand, a nommé les +officiers et sous-officiers les plus méritans à toutes les places +vacantes, et a donné des récompenses aux soldats qui s'étaient +distingués. S. M. a été extrêmement contente de ces troupes, qui +arrivent presque sans s'arrêter des bords de la Vistule. + +Le duc d'Elchingen est parti de Burgos. L'empereur a passé ce matin +la revue de sa garde dans la plaine de Burgos. S. M. a vu ensuite la +division Dessolles et a nommé à toutes les places vacantes dans cette +division. + +Les événemens se préparent et tout est en marche. Rien ne réussit à la +guerre qu'en conséquence d'un plan bien combiné. + +Parmi les prisonniers nous en avons trouvé qui portaient à la +boutonnière un aigle renversé percé de deux flèches, avec celle +inscription: _au vainqueur de la France_. A cette ridicule fanfaronnade, +on reconnaît les compatriotes de Don Quichotte. Le fait est qu'il est +impossible de trouver de plus mauvaises troupes, soit dans les montagnes +soit dans la plaine. Ignorance crasse, folle présomption, cruauté contre +le faible, souplesse et lâcheté avec le fort, voilà le spectacle que +nous avons sous les yeux. Les moines et l'inquisition ont abruti cette +nation. + +Dix mille hommes de cavalerie légère et de dragons, avec vingt-quatre +pièces d'artillerie légère, s'étaient mis en marche le 11 pour courir +sur les derrières de la division anglaise que l'on disait être à +Valladolid. Ces braves ont fait trente-quatre lieues en deux jours, +mais notre espérance a été déçue. Nous sommes entrés à Palencia, à +Valladolid; on a poussé six lieues plus loin; point d'Anglais, mais bien +des promesses et des assurances. + +Il paraît certain qu'une division de leur troupes a débarqué à la +Corogne, et qu'une autre division est entrée à Badajoz au commencement +du mois. Le jour où nous les trouverons sera un jour de fête pour +l'armée française. Puissent-ils rougir de leur sang ce continent qu'ils +dévastent par leurs intrigues, leur monopole et leur épouvantable +égoïsme! Puissent-ils, au lieu de vingt mille, être quatre-vingt ou cent +mille hommes, afin que les mères de famille anglaises apprennent ce que +c'est que les maux de la guerre, et que le gouvernement britannique +cesse de se jouer de la vie et du sang des peuples du continent. Les +mensonges les plus grossiers, les moyens les plus vils sont mis en +oeuvre par le machiavélisme anglais pour égarer la nation espagnole. +Mais la masse est bonne: la Biscaye, la Navarre, la Vieille-Castille, la +plus grande partie de l'Aragon même, sont animées d'un bon esprit. La +généralité de la nation voit avec une profonde douleur l'abîme où on la +jette, et ne tardera pas à maudire les auteurs de tant de maux. + +Florida Blanca, qui est à la tête de l'insurrection espagnole, est le +même qui a été ministre sous Charles III. Il a toujours été ennemi +décidé de la France, et partisan zélé de l'Angleterre. Il faut espérer +qu'à sa dernière heure, il reconnaîtra les erreurs de la politique de sa +vie. C'est un vieillard qui réunit à l'anglomanie la plus aveugle, la +dévotion la plus superstitieuse. Ses confidens et ses amis sont les +moines les plus fanatiques et les plus ignares. + +L'ordre est rétabli dans Burgos et dans les environs. A ce premier +moment de terreur a succédé la confiance. Les paysans sont retournés +dans leurs villages et à leur labour. + + + + +Burgos, le 16 novembre 1808. + +_Cinquième bulletin de l'armée d'Espagne._ + +Les destinées de l'armée d'Estramadure se sont terminées dans les +plaines de Burgos. L'armée de Galice, battue aux combats de Durango, +de Guénès, de Valmaseda, a péri ou a été dispersée à la bataille +d'Espinosa. Cette armée était composée de l'infanterie de l'ancienne +armée espagnole qui était en Portugal et en Galice, et qui a quitté +Porto à la fin de juin; des milices de la Galice, des Asturies et de la +Vieille-Castille; + +De cinq mille prisonniers espagnols que les Anglais avaient habillés et +armés à leurs frais et débarqués à Saint Ander; + +Des volontaires de levées extraordinaires de la Galice, de la +Vieille-Castille et des Asturies; + +Des régimens d'artillerie, des garnisons de marine, et des matelots des +départemens de la Corogne et du Ferrol; + +Enfin des corps que le traître la Romana avait amenés du Nord et +débarqués a Saint-Ander. + +Dans sa folle présomption, cette armée manoeuvrait sur le flanc droit de +l'armée française, et voulait couper la communication par la Biscaye. +Pendant l'espace de dix jours, elle a été menée battant de gorge en +gorge, de mamelon en mamelon. Enfin, le 10 novembre, arrivée à Espinosa, +elle voulut couvrir sa retraite, ses parcs, ses hôpitaux et ses +magasins. + +Elle se rangea en bataille et se crut dans une position inattaquable. + +Le maréchal duc de Bellune culbuta son arrière-garde, et se trouva +à trois heures après midi devant son front de bataille. Le général +Pacthod, avec les quatre-vingt-quatorzième et quatre-vingt-quinzième +régimens de ligne, eut ordre d'enlever un mamelon situé en avant de +la ligne de bataille qu'occupait la troupe du traître la Romana. La +position était belle; les soldats qui la défendaient, les meilleurs du +pays et soutenus par toute la ligne ennemie. Le général Pacthod gravit, +l'arme au bras, ces montagnes escarpées, et fondit sur ces régimens qui +avaient abusé de notre loyauté et faussé leurs sermens. Dans un clin +d'oeil ils furent rompus et jetés dans les précipices. Le régiment de la +Princesse a été détruit. + +La ligne ennemie se porta alors en avant et combina des attaques pour +reprendre le plateau. Toutes les colonnes qui avancèrent disparurent et +trouvèrent la mort. La nuit obscure surprit les deux armées dans cette +position. + +Pendant ce temps, le maréchal duc de Dalmatie filait sur Reynosa, seule +retraite de l'ennemi. + +A la pointe du jour, le duc de Bellune fit déborder par le général de +brigade Maison, à la tête du seizième régiment d'infanterie légère, la +gauche de l'ennemi; de son côté le duc de Dantzick accourut au feu et +déborda sa droite. + +Le général Maison, avec les braves du seizième, gravit sur des montagnes +escarpées à tout autre inaccessibles, et culbuta l'ennemi. Le duc de +Bellune fit alors avancer le centre; et l'ennemi coupé et tourné, fuit à +la débandade, jetant ses armes, ses drapeaux et abandonnant ses canons. + +La division Sébastiani poursuivit les fuyards dans la direction de +Villarcayo, attaqua, tua, prit ou dispersa une division et lui enleva +ses canons. + +Le duc de Dalmatie enleva à Reynosa tous les parcs, magasins, bagages, +et fit quelques prisonniers. + +Le colonel Tascher, envoyé à la poursuite de l'ennemi à la tête d'un +régiment de chasseurs, a ramené un grand nombre de prisonniers. + +Cependant l'ennemi qui nous menaçait avec tant d'ignorance et une si +aveugle présomption, était non-seulement tourné par Reynosa, mais encore +par Palencia, par la cavalerie qui déjà occupait les débouchés des +montagnes dans la plaine à vingt lieues de ses derrières. + +Soixante pièces de canon, vingt mille hommes tués ou pris, le reste +dispersé; douze généraux espagnols tués; tous les secours en armes, +habillemens, munitions, que les Anglais avaient débarqués, tombés en +notre pouvoir, sont le résultat de cette affaire. La terreur est dans +l'âme du soldat espagnol. Il jette sa veste rouge au chiffre du roi +Georges, son fusil anglais, et cherche à se cacher dans des cavernes, +dans des hameaux sous l'habit de paysan. Blake se sauve errant dans les +montagnes des Asturies; la Romana, avec quelques milliers d'hommes, +s'est jeté sur la marine de Saint-Ander. + +Cependant notre perte est de peu de conséquence. Aux combats de +Durango, de Guenès, de Valmaseda, d'Espinosa, nous n'avons perdu que +quatre-vingts hommes tués et trois cents blessés, aucun homme de marque. +On a brisé trente mille fusils et on en a pris en magasin à Reynosa. + +S.M. a nommé le général de brigade Pacthod général de division, et +a accordé dix décorations de la légion d'honneur aux +quatre-vingt-quatorzième et quatre-vingt-quinzième régimens d'infanterie +de ligne et au seizième d'infanterie légère. + + + +Burgos, le 18 novembre 1808. + +_Sixième bulletin de l'armée d'Espagne._ + +Des quarante-cinq mille hommes qui composaient l'armée de Galice, partie +a été tuée et prise, le reste a été éparpillé. Les débris en tombent de +tous côtés dans nos postes. Le général de division Debelle a fait cinq +cents prisonniers du côté de Vasconcellos. + +Le colonel Tascher, commandant le premier régiment provisoire de +chasseurs, a donné sur l'escorte du général espagnol Acebedo; l'escorte +ayant fait résistance, tout a été tué. + +Le général Bonnet est tombé avec sa division sur la tête d'une colonne +de fuyards de deux mille hommes; partie a été prise et l'autre partie +détruite. + +Le maréchal duc d'Istrie, commandant la cavalerie de l'armée, est entré +à Aranda, le 16 à midi. Nos partis de cavalerie vont sur la gauche +jusqu'à Soria et Madrid, et sur la droite jusqu'à Léon et Zamora. + +L'ennemi a évacué Aranda avec la plus grande précipitation. Il y a +laissé quatre pièces de canon. On a trouvé dans cette ville un magasin +considérable de biscuit, quarante mille quintaux de blé, et une grande +quantité d'effets d'habillement. + +A Reynosa on a trouvé beaucoup d'objets anglais, et des +approvisionnemens de toute espèce. + +Les habitans de Montana, de toute la plaine de la Castille jusqu'au +Portugal, de la province de Soria, maudissent hautement les auteurs de +cette guerre, et demandent à grands cris le repos et la paix. + +Le maréchal duc de Dantzick fait une mention particulière du général de +brigade Roguet. Il cite avec éloge le lieutenant de Coigny, aide-de-camp +du général Sébastiani, qui a eu un cheval tué sous lui. + +Le duc de Bellune fait une mention particulière du général de division +Villatte. + +Vingt mille balles de laine valant de quinze à vingt millions, saisis à +Burgos, ont été dirigées sur Baïonne. La vente publique en sera faite à +l'enchère au premier janvier. Tous les négocians de France pourront y +concourir. Sur le produit de cette vente le droit de vingt pour cent est +dû au roi. Le surplus servira soit à rendre aux propriétaires qui +n'ont point pris part à l'insurrection, le prix des laines qui leur +appartiennent, ce qui se réduit à peu de chose, servir d'indemnité aux +négocians français qui ont été pillés ou ont essuyé des confiscations en +Espagne. + +S.M. a ordonné qu'une commission présidée par un maître des requêtes, et +composée de deux membres de chacune des chambres de commerce des villes +de Baïonne, Bordeaux, Toulouse et Marseille, un auditeur au conseil +d'État faisant les fonctions de secrétaire-général, se réunirait +à Baïonne, et que toutes les villes et corporations françaises et +italiennes qui auraient des réclamations à faire à raison des pertes et +confiscations qu'elles auraient essuyées en Espagne, s'adresseraient à +cette commission pour en poursuivre la liquidation. S.M. a chargé le +ministre de l'intérieur de faire un règlement sur la manière de procéder +de cette commission. + +L'intention de S.M. est également que les biens qui sont en France, dans +le royaume d'Italie ou dans le royaume de Naples, appartenant à des +Espagnols insurgés, soient séquestrés pour servir également aux +indemnités. + + + +Burgos, le 18 novembre 1808. + +_Lettre de S.M. l'empereur au grand-juge, ministre de la justice._ + +Monsieur le comte Régnier, nous avons résolu de faire placer dans la +salle de notre conseil d'état les statues en marbre des sieur Tronchet +et Portalis, rédacteurs du premier projet du code Napoléon, et dont nous +avons été à même d'apprécier les grands talens dans les conférences qui +ont eu lieu lors de la rédaction dudit code; notre intention est que nos +ministres, conseillers d'état et magistrats de toutes les cours voient +dans cette résolution le désir que nous avons d'illustrer leurs talens +et de récompenser leurs services, la seule récompense du génie étant +l'immortalité et la gloire. Nous avons fait connaître nos volontés à +notre grand-maréchal du palais et à l'intendant de notre maison; mais +nous vous chargeons spécialement de porter tous vos soins à ce que les +statues soient promptement faites et ressemblantes. Nous désirons que +vous fassiez connaître ces dispositions à nos différentes cours. + +Cette lettre n'étant à autre fin, nous prions Dieu qu'il vous ait en sa +sainte garde. + +NAPOLÉON. + + + +Burgos, le 20 novembre 1808. + +_Septième bulletin de l'armée d'Espagne._ + +Le 16, l'avant-garde du maréchal duc de Dalmatie est entrée à +Saint-Ander, et y a trouvé une grande quantité de farine, de blé, de +munitions de guerre et de poudre, un magasin de neuf mille fusils +anglais, des dépôts assez considérables de coton et de marchandises de +fabrique anglaise et coloniale. + +Pendant que nos troupes entraient à Saint-Ander, il y avait à deux +lieues au large un grand convoi anglais chargé de troupes, de munitions +et d'habillemens; lorsqu'il a vu le drapeau français arboré et salué par +la garnison, il a pris le large. + +On a trouvé à Saint-Ander un dépôt considérable de laines qui est +transporté en France. + +Le 17, le colonel Tascher a rencontré à Cunillas les fuyards ennemis. +Il y a eu quelques coups de sabre de donnés; on a fait une trentaine de +prisonniers. + +L'évêquè de Saint-Ander, animé plutôt de l'esprit du démon que de +l'esprit de l'évangile, homme furibond et fanatique, marchant toujours +un coutelas au côté, s'est sauvé à bord des frégates anglaises. Toutes +les lettres interceptées font voir la terreur et l'effroi qui agitent +cette partie de l'armée espagnole. + +On a procédé au désarmement de la Montana, de Bilbao et de la partie de +la Biscaye qui s'est insurgée. On marche également du côté de Soria pour +désarmer cette province. Les provinces de Valladolid et de Palencia le +sont déjà. + +Le général Franceschi, commandant un corps de cavalerie légère, a +rencontré à Sahagun, à six lieues de Léon, un grand convoi de bagages et +de malades de l'armée de Galice, qu'il a enlevé. + +A Mayorga, un escadron de cavalerie légère a rencontré trois cents +hommes qu'ils a chargés; partie a été tuée, l'autre prise. + +La cavalerie du général Lasalle a poussé des partis jusqu'à Somo-Sierra. + +Des officiers des régimens espagnols de Zamora et de la Princesse, qui +étaient dans le Nord, et qui s'étaient sauvés à Zamora, ont été faits +prisonniers. «Vous avez prêté serment au roi, leur a-t-on dit. Ils +l'ont avoué;--Vous avez faussé votre serment.--Nous avons obéi à notre +général.--Vous faisiez partie de l'armée française, et vous avez reconnu +les meilleurs procédés par la plus infâme trahison.--Ils répondirent +encore qu'ils étaient sous les ordres de leur général, et qu'ils +n'avaient fait qu'obéir.--On aurait pu vous désarmer, a-t-on ajouté, +peut-être l'aurait-on dû; mais on a eu confiance en vos sermens. Il vaut +mieux pour la gloire de l'empereur qu'il ait eu à vous combattre, que de +s'être porté à un acte qui aurait pu être taxé de trop de méfiance. Vous +n'êtes plus couverts par le droit des gens que vous avez violé. Vous +devriez être passés par les armes; l'empereur veut vous pardonner une +seconde fois.» Au reste, les régimens de Zamora et de la Princesse ont +cruellement souffert; il en est peu resté aux drapeaux. + + + +Burgos, le 23 novembre 1808. + +_Huitième bulletin de l'armée d'Espagne._ + +Le duc de Dalmatie poursuit ses succès avec la plus grande activité. + +Un convoi chargé d'artillerie, de munitions et de fusils anglais, a été +pris dans le port de Cunillas au moment où il allait appareiller: on en +fait l'inventaire. On a déjà noté trente pièces de canon et une grande +quantité de malles d'officiers. + +Le général Sarrut, à la tête de sa brigade, pousse vivement l'ennemi; +arrivé à Saint-Vicente, et cotoyant la mer, l'ennemi s'aperçut d'une +hauteur qui couvrait le défilé de Saint-Vicente, que le général Sarrut +n'avait que neuf cents hommes; il crut avoir le temps de tenir pour +passer le défilé qui est un pont de quatre cents toises sur un bras de +mer; mais il ignorait que ces neuf cents hommes étaient du deuxième +d'infanterie légère; il ne tarda pas à l'apprendre. A peine le général +Sarrut fut à portée, que ces braves chargèrent, et l'on vit neuf cents +hommes rompre et mettre en désordre six mille hommes bien postés, sans +éprouver de perte et sans presque coup férir. Cependant le colonel +Tascher avait habilement placé cent cinquante hommes de son régiment de +chasseurs en colonne serrée, par peloton, derrière celle avant-garde; et +aussitôt qu'il vit l'ennemi ébranlé, il chargea, sans délibérer, dans +le défilé, tua et jeta dans la mer et le marais, ou prit la plus grande +partie de cette colonne. On avait déjà fait un millier de prisonniers +lorsque le dernier compte a été rendu, et la colonne du général Sarrut +avait déjà dépassé la province de la Montana et était entrée dans les +Asturies. Les voltigeurs du trente-sixième régiment ont arrêté dans le +port de Santillana un convoi anglais chargé de sucre, de café, de coton +et d'autres denrées coloniales. Le nombre de bâtimens anglais, richement +chargés, qui ont été pris sur cette côte, était déjà de 25. + +Dans la plaine, le général de division Milhaud annonce que le 19, non +loin de Léon, une reconnaissance a chargé dans le village de Valverde, +un bataillon d'étudians, dont un grand nombre a été sabré et le reste +dispersé. + +Le septième corps de l'armée d'Espagne, que commande le général +Gouvion-Saint-Cyr, commence aussi à faire parler de lui. Le 6 novembre, +la place de Roses a été investie par les généraux Reille et Pino. Les +hauteurs de Saint-Pedro ont été enlevées par les Italiens avec cette +impétuosité qu'ils avaient au quinzième siècle, et dont les troupes du +royaume d'Italie ont donné tant de preuves dans la dernière campagne +d'Allemagne. Un grand nombre de miquelets et d'Anglais débarqués +occupaient le port de Selva. Le général Fontana, à la tête de trois +bataillons d'infanterie légère italienne et des grenadiers et voltigeurs +du septième régiment français, se porta sur Selva, chargea les miquelets +et les Anglais, les culbuta dans la mer, et s'empara de dix pièces +de 24, dont quatre de bronze, que les Anglais n'eurent pas le temps +d'embarquer. + +Le 8, la garnison de Roses fit sortir trois colonnes protégées par +l'artillerie des vaisseaux anglais. Le général Mazuchelli les reçut à +bout portant et leur tua plus de six cents hommes. + +Le 12, les ennemis voulurent encore faire une sortie; ils trouvèrent les +mêmes braves, et le général Mazuchelli en couvrit ses tranchées. Depuis +ce moment, la garnison a paru consternée et n'a plus voulu sortir. + +Dans Barcelonne, le général Duhesme fait le plus grand éloge des vélites +et des troupes d'Italie qui sont sous ses ordres. + +On croit que le quartier-général part cette nuit de Burgos. + + + +Aranda, le 25 novembre 1808. + +_Neuvième bulletin de l'armée d'Espagne._ + +Le système militaire des ennemis paraît avoir été le suivant: + +Sur leur gauche était l'armée de Galice, composée de la moitié des +troupes de ligne d'Espagne et de toutes les ressources de la Galice, des +Asturies et du royaume de Léon. + +Au centre, était l'armée d'Estramadure, que les corps anglais avaient +promis d'appuyer, et qui était composée de toutes les ressources que +pouvaient fournir l'Estramadure et les provinces voisines. + +L'armée d'Andalousie, de Valence, de la Nouvelle-Castille et d'Aragon, +que l'on porte à soixante-dix ou quatre-vingt mille hommes, occupait, +le 20 novembre, Calehorra, Tudela et les bords de l'Aragon. Cette armée +appuyait la droite de l'ennemi: elle était composée de toutes les +troupes qui se trouvaient au camp de Saint-Roch, en Andalousie, à +Valence, à Carthagène et à Madrid, de toutes les levées et de toutes les +ressources de ces provinces. C'est contre cette armée que les corps +de l'armée française manoeuvrent aujourd'hui, les autres ayant été +dispersés et détruits dans les batailles d'Espinosa et de Burgos. + +Le quartier-général a été transporté le 22 de Burgos à Lerma, et le 23, +de Lerma à Aranda. + +Le duc d'Elchingen s'est porté le 22 à Soria: cette ville, qui est +l'ancienne Numance, est un chef-lieu de province: c'est un des pays de +l'Espagne où les têtes avaient été le plus volcanisées, et c'est celui +qui a fait le moins de résistance. La ville a été désarmée, et un comité +composé de gens bien intentionnés a été chargé de l'administration de la +province. + +Le duc d'Elchingen occupait par sa cavalerie légère Medina-Celi, et +battait la route de Sarragosse à Madrid; son avant-garde marchait sur +Agréda. + +Le 22, les ducs de Montebello et de Conegliano faisaient leur jonction +au pont de Lodosa. + +Le 24, le duc de Bellune portait son quartier-général à Venta-Gonnez. + +Presque toutes les routes de communication de Madrid avec les provinces +du Nord se trouvent interceptées; un grand nombre de courriers et de +malles de poste aux lettres sont tombés entre les mains de nos coureurs. +La confusion paraît extrême à Madrid, et il règne dans toute la nation +un défaut de confiance et un désir du repos et de la paix que la puérile +arrogance et la criminelle astuce des meneurs ne parviennent pas à +détruire. + +Il paraît difficile que l'armée qui forme la droite de l'ennemi et +qui est sur l'Ebre, puisse se replier sur Madrid et sur le Midi de +l'Espagne. Les événemens qui se préparent décideront probablement du +sort de cette autre moitié de l'armée espagnole. + +Le temps est humide; un brouillard épais règne depuis trois jours: cette +saison est plus défavorable encore aux naturels du pays qu'aux hommes +accoutumés aux climats du Nord. + +Le général Gouvion-Saint-Cyr continue à faire pousser vivement le siège +de Roses. + + + +Aranda de Duero, le 26 novembre 1808. + +_Dixième bulletin de l'armée d'Espagne._ + +Il paraît que les forces espagnoles s'élèvent à cent quatre-vingt-dix +mille hommes effectifs. + +Quatre-vingt mille hommes effectifs faisant soixante mille hommes sous +les armes, qui composaient les armées de Galice et d'Estramadure, et que +commandaient Blake, la Romana et Galluzzo, ont été dispersés et mis hors +de combat. + +L'armée d'Andalousie, de Valence, de la Nouvelle-Castille et d'Aragon, +que commandaient Castanos, Penas et Palafox, et qui paraissait être +également de quatre-vingt mille hommes, c'est-à-dire soixante mille +hommes sous les armes, aura sous peu de jours accompli ses destins. Le +maréchal duc de Montebello a ordre de l'attaquer de front avec trente +mille hommes, tandis que les ducs d'Elchingen et de Bellune sont déjà +placés sur ses derrières. + +Reste soixante mille hommes effectifs qui peuvent donner quarante mille +hommes sous les armes, dont trente mille sont en Catalogne et dix mille +hommes existent à Madrid, à Valence et dans les autres lieux de dépôts, +ou sont en mouvement. + +Avant de faire un pas au-delà du Duero, l'empereur a pris la résolution +de faire anéantir les armées du centre et de gauche, et de faire subir +le même sort à celle de droite du général Castanos. + +Lorsque ce plan aura été exécuté, la marche sur Madrid ne sera plus +qu'une promenade. Ce grand dessein doit, à l'heure qu'il est, être +accompli. + +Quant au corps de Catalogne, étant en partie composé des troupes de +Valence, Murcie et Grenade, ces provinces menacées retireront leurs +troupes, si toutefois l'état des communications le permet; dans tous les +cas, le septième corps, après avoir terminé le siége de Roses, en rendra +bon compte. + +A Barcelonne, le général Duhesine, avec quinze mille hommes +approvisionnés pour six mois, répond de cette importante place. + +Nous n'avons pas parlé des forces anglaises. Il paraît qu'une division +est en Galice, et qu'une autre s'est montrée à Badajoz vers la fin du +mois passé. Si les Anglais ont de la cavalerie, nous devrions nous +en apercevoir; car nos troupes légères sont presque parvenues aux +frontières du Portugal. S'ils ont de l'infanterie, ils ne sont pas +probablement dans l'intention de s'en servir en faveur de leurs alliés, +car voilà trente jours que la campagne est ouverte; trois fortes armées +ont été détruites, une immense artillerie a été enlevée; les provinces +de Castille, de la Montana, d'Aragon, de Soria, etc., sont conquises; +enfin le sort de l'Espagne et du Portugal est décidé, et l'on n'entend +parler d'aucun mouvement des troupes anglaises. + +Cependant la moitié de l'armée française n'est point encore arrivée; une +partie du quatrième corps d'armée, le cinquième et le huitième corps +entiers, six régimens de cavalerie légère, beaucoup de compagnies +d'artillerie et de sapeurs, et un grand nombre d'hommes des régimens qui +sont en Espagne, n'ont pas encore passé la Bidassoa. + +A la vérité, et sans faire tort à la bravoure de nos soldats, on +doit dire qu'il n'y a pas de plus mauvaises troupes que les troupes +espagnoles; elles peuvent, comme les Arabes, tenir derrière des maisons, +mais elle n'ont aucune discipline, aucune connaissance des manoeuvres, +et il leur est impossible de résister sur un champ de bataille, Les +montagnes même ne leur ont offert qu'une faible protection. Mais grâce à +la puissance de l'inquisition, à l'influence des moines, à leur adresse +à s'emparer de toutes les plumes et à faire parler toutes les langues, +on croit encore dans une grande partie de l'Espagne que Blake a été +vainqueur, que l'armée française a été détruite, que la garde impériale +a été prise. Quel que soit le succès momentané de ces misérables +ressources et de ces ridicules efforts, le règne de l'Inquisition est +fini; ses tribunaux révolutionnaires ne tourmenteront plus aucune +contrée de l'Europe; en Espagne comme à Rome l'inquisition sera abolie, +et l'affreux spectacle des auto-da-fé ne se renouvellera pas; cette +réforme s'opérera malgré le zèle religieux des Anglais, malgré +l'alliance qu'ils ont contractée avec les moines imposteurs qui ont fait +parler la Vierge d'el Pilar et les saints de Valladolid. L'Angleterre a +pour alliés le monopole, l'inquisition et les franciscains; tout lui +est bon pourvu qu'elle divise les peuples et qu'elle ensanglante le +continent. Un brick anglais, _le Ferrets_, parti de Portsmouth le 11 de +ce mois, a mouillé le 22 dans le port de Saint-Ander qu'il ne savait pas +être occupé par les Français; il avait à bord des dépêches importantes +et beaucoup de papiers anglais dont on s'est emparé. + +On a trouvé à Saint-Ander une grande quantité de quinquina et de denrées +coloniales qui ont été envoyées à Baïonne. + +Le duc de Dalmatie est entré dans les Asturies; plusieurs villes et +beaucoup de villages ont demandé à se soumettre pour sortir enfin de +l'abîme creusé par les conseils des étrangers, et par les passions de la +multitude. + + + +Aranda de Duero, le 27 novembre 1808. + +_Onzième bulletin de l'armée d'Espagne._ + +S. M., dans la journée du 19, avait fait partir le maréchal duc de +Montebello avec des instructions pour les mouvemens de la gauche dont +elle lui donna le commandement. + +Le duc de Montebello et le duc de Conegliano se concertèrent le 20, à +Lodosa, pour l'exécution des ordres de S. M. + +Le 21, la division du général Lagrange, avec la brigade de cavalerie +légère du général Colbert et la brigade de dragons du général Dijon, +partirent de Logrono par la droite de l'Ebre. + +Au même moment, les quatre divisions composant le corps d'armée du duc +de Conegliano, passèrent le fleuve à Lodosa, abandonnant tout le pays +entre l'Ebre et Pampelune. + +Le 22, à la pointe du jour, l'armée française se mit en marche. Elle +se dirigea sur Calahora, où était la veille le quartier-général de +Castanos; elle trouva cette ville évacuée. Elle marcha ensuite sur +Alfaro; l'ennemi s'était également retiré. + +Le 23, à la pointe du jour, le général de division Lefebvre, à la tête +de la cavalerie et appuyé par la division du général Morlot, faisant +l'avant-garde, rencontra l'ennemi. Il en donna sur-le-champ avis au +duc de Montebello, qui trouva l'armée ennemie forte de sept divisions, +formant quarante-cinq mille hommes présens sous les armes, la droite en +avant de Tudela, et la gauche occupant une ligne d'une lieue et demie, +disposition absolument vicieuse. Les Aragonais étaient à la droite, les +troupes de Valence et de la nouvelle Castille étaient au centre, et +les trois divisions d'Andalousie, que commandait plus spécialement +le général Castanos, formaient la gauche. Quarante pièces de canon +couvraient la ligne ennemie. + +A neuf heures du matin, les colonnes de l'armée française commencèrent +à se déployer avec cet ordre, cette régularité, ce sang-froid qui +caractérisent de vieilles troupes. On choisissait les emplacement pour +établir en batterie une soixantaine de canons; mais l'impétuosité des +troupes et l'inquiétude de l'ennemi n'en donnèrent pas le temps; l'armée +espagnole était déjà vaincue par l'ordre et par les mouvemens de l'armée +française. + +Le duc de Montebello fit enfoncer le centre par la division du général +Maurice Mathieu. + +Le général de division Lefebvre, avec sa cavalerie, passa aussitôt +au trot par cette trouée, et enveloppa, par un quart de conversion à +gauche, toute la droite de l'ennemi. + +Le moment où la moitié de la ligne ennemie se trouva ainsi tournée et +culbutée, fut celui où le général Lagrange attaqua la ville de Cascante, +où était placée la ligne de Castanos, qui ne fit pas meilleure +contenance que la droite, et abandonna le champ de bataille, en +laissant son artillerie et un grand nombre de prisonniers. La cavalerie +poursuivit les débris de l'armée ennemie jusqu'à Tarracone, dans la +direction d'Agreda. Sept drapeaux, trente pièces de canon avec leurs +attelages et leurs caissons, douze colonels, trois cents officiers et +trois mille hommes ont été pris; quatre mille Espagnols sont restés sur +le champ de bataille, ou ont été jetés dans l'Ebre. Notre perte a été +légère; nous avons eu soixante hommes tués et quatre cents blessés; +parmi ces derniers se trouve le général de division Lagrange, qui a été +atteint d'une balle au bras. + +Nos troupes ont trouvé à Tudela beaucoup de magasins. + +Le maréchal duc de Conegliano s'est mis en marche sur Sarragosse. + +Pendant qu'une partie des fuyards se retirait sur cette place, la gauche +qui avait été coupée, fuyait en désordre sur Tarraçone et Agreda. + +Le duc d'Elchingen, qui était le 22 à Soria, devait être le 23 à Agreda; +pas un homme n'aurait échappé, mais ce corps d'armée se trouvant trop +fatigué, séjourna le 23 et le 24 à Soria; il arriva le 24 à Agreda assez +à temps pour s'emparer encore d'une grande quantité de magasins. + +Un nommé Palafox, ancien garde-du-corps, homme sans talens et sans +courage, espèce de mannequin d'un moine, véritable chef de parti, qui +lui avait fait donner le titre de général, a été le premier à prendre la +fuite. Au reste, ce n'est pas la première fois qu'il agit de la sorte; +il a fait de même dans toutes les occasions. + +Cette armée de quarante-cinq mille hommes a été ainsi battue et défaite, +sans que nous en ayons eu plus de six mille engagés. + +Le combat de Burgos avait frappé le centre de l'ennemi, la bataille +d'Espinosa la droite, et la bataille de Tudela la gauche. La victoire a +ainsi foudroyé et dispersé toute la ligne ennemie. + + + +Aranda de Duero, 28 novembre 1808. + +_Douzième bulletin de l'armée d'Espagne._ + +A la bataille de Tudela, le général de division Lagrange, chargé de +l'attaque de Cascante, fit marcher sa division par échelons, et se mit +à la tête du premier échelon, composé du vingt-cinquième régiment +d'infanterie légère, qui aborda l'ennemi avec une telle décision, que +deux cents Espagnols furent percés dans la première charge par les +baïonnettes. Les autres échelons ne purent donner. Cette singulière +intrépidité avait jeté la consternation et le désordre dans les troupes +de Castanos. C'est dans cette circonstance que le général Lagrange, qui +était à la tête de son premier échelon, a reçu une balle qui l'a blessé +assez dangereusement. + +Le 26, le duc d'Elchingen s'est porté par Tarraçonne, sur Borja. Les +ennemis avait mis le feu à un parc d'artillerie de soixante caissons +qu'ils avaient à Tarraçonne. + +Le général Maurice Mathieu est arrivé le 25 à Borja, poursuivant +l'ennemi et ramassant à chaque instant de nouveaux prisonniers dont le +nombre est déjà de cinq mille; ils appartiennent tous aux troupes de +ligue; le soldat n'a pardonné à aucun paysan armé. Le nombre des pièces +de canon prises est de trente-sept. + +Le désordre et le délire se sont emparés des meneurs. Pour première +mesure, ils ont fait un manifeste violent par lequel ils déclarent la +guerre à la France; ils lui imputent tous les désordres de leur cour, +l'abâtardissement de la race qui régnait, et la lâcheté des grands, qui, +pendant tant d'années, se sont prosternés de la manière la plus abjecte +aux pieds de l'idole qu'ils accablent de toute leur rage, aujourd'hui +qu'elle est tombée. + +On se ferait en Allemagne, en Italie, en France, une bien fausse idée +des moines espagnols, si on les comparait aux moines qui ont existé dans +ces contrées. On trouvait parmi les bénédictins, les bernardins, etc., +etc., de France, d'Italie, une foule d'hommes remarquables dans les +sciences et les lettres; ils se distinguaient et par leur éducation et +par la classe honorable et utile d'où ils étaient sortis; les moines +espagnols, au contraire, sont tirés de la lie du peuple, ils sont +ignares et crapuleux; on ne saurait leur trouver de ressemblance qu'avec +des artisans employés dans les boucheries; ils en ont l'ignorance, le +ton et la tournure. Ce n'est que sur le bas peuple qu'ils exercent leur +influence. Une maison bourgeoise se serait crue déshonorée en admettant +un moine à sa table. + +Quant aux malheureux paysans espagnols, on ne peut les comparer qu'aux +fellahs d'Egypte; ils n'ont aucune propriété; tout appartient soit aux +moines, soit à quelque maison puissante. La faculté de tenir une auberge +est un droit féodal; et dans un pays aussi favorisé de la nature, on ne +trouve ni postes, ni hôtelleries. Les impositions même ont été aliénées +et appartiennent aux seigneurs. Les grands ont tellement dégénéré, qu'il +sont sans énergie, sans mérite et même sans influence. + +On trouve tous les jours à Valladolid et au-delà, des magasins d'armes +considérables. Les Anglais ont bien exécuté cette partie de leurs +engagemens; ils avaient promis des fusils, des poignards, des libelles, +et ils en ont envoyé avec profusion. Leur esprit inventif s'est signalé, +et ils ont poussé fort loin l'art de répandre des libelles, comme +dans ces derniers temps ils s'étaient distingués par leurs fusées +incendiaires. Tous les maux, tous les fléaux qui peuvent affliger les +hommes, viennent de Londres. + + + +Saint-Martin près Madrid, 2 décembre 1808. + +_Treizième bulletin de l'armée d'Espagne._ + +Le 29, le quartier-général de l'empereur a été porté au village de +Bozeguillas; le 30, à la pointe du jour, le duc de Bellune s'est +présenté au pied du Somo-Sierra; une division de treize mille hommes de +l'armée de réserve espagnole, défendait le passage de cette montagne. +L'ennemi se croyait inexpugnable dans cette position. Il avait retranché +le col que les Espagnols appellent _Puerto_, et y avait placé seize +pièces de canon. Le neuvième d'infanterie légère couronna la droite; +le quatre-vingt-seizième marcha sur la chaussée, et le vingt-quatrième +suivit à mi-côte les hauteurs de gauche. Le général Sennarmont avec six +pièces d'artillerie avança par la chaussée. + +La fusillade et la canonnade s'engagèrent. Une charge que fit le général +Montbrun, à la tête des chevau-légers polonais, décida l'affaire; charge +brillante s'il en fut, où ce régiment s'est couvert de gloire et a +montré qu'il était digne de faire partie de la garde impériale. Canons, +drapeaux, fusils, soldats, tout fut enlevé, coupé ou pris. Huit +chevau-légers polonais ont été tués sur les pièces, et seize ont +été blessés. Parmi ces derniers, le capitaine Dzievanoski à été si +grièvement blessé qu'il est presque sans espérance. Le major Ségur, +maréchal-des-logis de la maison de l'empereur, chargeant parmi les +Polonais, a reçu plusieurs blessures dont une assez grave. Les seize +pièces de canon, dix drapeaux, une trentaine de caissons, deux cents +chariots de toute espèce de bagage, les caisses des régimens, sont +les fruits de cette brillante affaire. Parmi les prisonniers qui sont +très-nombreux, se trouvent tous les colonels et les lieutenans-colonels +des corps de la division espagnole. Tous les soldats auraient été pris, +s'ils n'avaient pas jeté leurs armes et ne s'étaient éparpillés dans les +montagnes. + +Le premier décembre, le quartier-général de l'empereur était à +Saint-Augustin, et le 2, le duc d'Istrie, avec la cavalerie, est venu +couronner les hauteurs de Madrid. L'infanterie ne pourra arriver que le +3. Les renseignemens qu'on a pris jusqu'à cette heure, portent à penser +que la ville est livrée à toute espèce de désordre, et que les portes +sont barricadées. + +Le temps est très-beau. + + + +Madrid, 5 décembre 1808. + +_Quatorzième bulletin de l'armée d'Espagne._ + +Le 3, à midi, S. M. arriva de sa personne sur les hauteurs qui +couronnent Madrid, et où étaient placées les divisions de dragons des +généraux Latour-Maubourg et Lahoussaye, et la garde impériale à cheval. +L'anniversaire du couronnement, cette époque qui a signalé tant de jours +à jamais heureux pour la France, réveilla dans tous les coeurs les plus +doux souvenirs et inspira à toutes les troupes un enthousiasme qui se +manifesta par mille acclamations. Le temps était superbe et semblable à +celui dont on jouit eu France dans les belles journées du mois de mai. + +Le maréchal duc d'Istrie envoya sommer la ville, où s'était formé une +junte militaire, sous la présidence du général Castellar, qui avait +sous ses ordres le général Morla, capitaine-général de l'Andalousie et +inspecteur-général de l'artillerie. La ville renfermait un grand nombre +de paysans armés qui s'y étaient rendus de tous côtés, six mille hommes +de troupes de ligne et cent pièces de canon. Depuis huit jours on +barricadait les rues et les portes de la ville; soixante mille hommes +étaient en armes; des cris se faisaient entendre de toutes parts; les +cloches de deux cents églises sonnaient à la fois et tout présentait +l'image du désordre et du délire. + +Un général de troupes de ligne parut aux avant-postes pour répondre à la +sommation du duc d'Istrie; il était accompagné et surveillé par trente +hommes du peuple dont le costume, les regards et le farouche langage, +rappelaient les assassins de septembre. Lorsqu'on demandait au général +espagnol s'il voulait exposer des femmes, des enfans, des vieillards aux +horreurs d'un assaut, il manifestait à la dérobée la douleur dont il +était pénétré; il faisait connaître par des signes qu'il gémissait sous +l'oppression ainsi que tous les honnêtes gens de Madrid, et lorsqu'il +élevait la voix, ses paroles étaient dictées par les misérables qui +le surveillaient. On ne put avoir aucun doute de l'excès auquel +était portée la tyrannie de la multitude, lorsqu'on le vit dresser +procès-verbal de ses propres discours, et les faire attester par la +signature des spadassins qui l'environnaient. + +L'aide-de-camp du duc d'Istrie, qui avait été envoyé dans la ville, +saisi par des hommes de la dernière classe du peuple, allait être +massacré, lorsque les troupes de ligne indignées le prirent sous leur +sauve-garde et le firent remettre à son général. + +Un garçon boucher de l'Estramadure, qui commandait une des portes, +osa demander que le duc d'Istrie vint lui-même dans la ville les yeux +bandés; le général Montbrun repoussa cette audace avec indignation; il +fut aussitôt entouré, et il n'échappa qu'en tirant son sabre. Il faillit +être victime de l'imprudence avec laquelle il avait oublié qu'il n'avait +point affaire avec des ennemis civilisés. + +Peu de temps après des déserteurs des gardes wallonnes se rendirent au +camp. Leurs dépositions donnèrent la conviction que les propriétaires, +les honnêtes gens étaient sans influence, et l'on dut croire que toute +conciliation était impossible. + +La veille, le marquis de Perales, homme respectable qui avait paru jouir +jusqu'alors de la confiance du peuple, fut accusé d'avoir fait mettre +du sable dans les cartouches. Il fut aussitôt étranglé, et ses membres +déchirés furent envoyés comme des trophées dans les quartiers de la +ville. On arrêta que toutes les cartouches seraient refaites, et trois +ou quatre mille moines furent conduits au Retiro et employés à ce +travail. Il avait été ordonné que tous les palais, toutes les maisons +seraient constamment ouvertes aux paysans des environs, qui devaient y +trouver de la soupe et des alimens à discrétion. + +L'infanterie française était encore à trois lieues de Madrid. L'empereur +employa la soirée à reconnaître la ville et à arrêter un plan d'attaque +qui se conciliait avec les ménagemens que méritent le grand nombre +d'hommes honnêtes qui se trouvent toujours dans une grande capitale. + +Prendre Madrid d'assaut pouvait être une opération militaire de peu de +difficulté; mais amener cette grande ville se soumettre en employant +tour à tour la force et la persuasion et en arrachant les propriétaires +et les véritables hommes de bien à l'oppression sous laquelle ils +gémissaient, c'est là ce qui était difficile. Tous les efforts de +l'empereur dans ces deux journées n'eurent pas d'autre but; ils ont été +couronnés du plus grand succès. + +A sept heures, la division Lapisse, du corps du maréchal duc de Bellune, +arriva. La lune donnait une clarté qui semblait prolonger celle du +jour. L'empereur ordonna au général de brigade Maison de s'emparer des +faubourgs, et chargea le général de division Lauriston de protéger cette +occupation par le feu de quatre pièces d'artillerie de la garde. Les +voltigeurs du seizième s'emparèrent des maisons et notamment d'un grand +cimetière. Au premier feu l'ennemi montra autant de lâcheté qu'il avait +montré d'arrogance pendant toute la journée. Le duc de Bellune employa +toute la nuit à placer son artillerie dans les lieux désignés pour +l'attaque. + +A minuit, le prince de Neufchâtel envoya à Madrid un lieutenant-colonel +d'artillerie espagnole qui avait été pris à Somo-Sierra et qui voyait +avec effroi la folle obstination de ses concitoyens. Il se chargea de la +lettre ci-jointe (nº 1). + +Le 3, à neuf heures du matin, le même parlementaire revint au +quartier-général avec la lettre ci-jointe (nº 2). + +Mais déjà le général de brigade d'artillerie Sénarmont, officier d'un +grand mérite, avait placé ses trente pièces d'artillerie et avait +commencé un feu très-vif qui avait fait brèche aux murs du Retiro. Des +voltigeurs de la division Villatte ayant passé la brèche, leur bataillon +les suivit, et en moins d'une heure, quatre mille hommes qui défendaient +le Retiro furent culbutés. Le palais du Retiro, les postes importans de +l'observatoire, de la manufacture de porcelaine, de la grande caserne et +de l'hôtel de Medina-Celi et tous les débouchés qui avaient été mis en +défense furent emportés par nos troupes. + +D'un autre côté, vingt pièces de canon de la garde jetaient des obus et +attiraient l'attention de l'ennemi sur une fausse attaque. + +On se serait peint difficilement le désordre qui régnait dans Madrid, si +un grand nombre de prisonniers arrivant successivement n'avaient rendu +compte des scènes épouvantables et de tout genre dont cette capitale +offrait le spectacle. On avait coupé les rues, crénelé les maisons; +des barricades de balles de coton et de laine avaient été fermées; les +fenêtres étaient matelassées; ceux des habitans qui désespéraient du +succès d'une aveugle résistance, fuyaient dans les campagnes; d'autres +qui avaient conservé quelque raison, et qui aimaient mieux se montrer +au sein de leurs propriétés devant un ennemi généreux, que de les +abandonner au pillage de leurs propres concitoyens, demandaient qu'on ne +s'exposât point à un assaut. Ceux qui étaient étrangers à la ville +ou qui n'avaient rien à perdre, voulaient qu'on se défendît à toute +outrance, accusaient les troupes de ligne de trahison et les obligeaient +à continuer le feu. + +L'ennemi avait plus de cent pièces de canon en batterie; un nombre plus +considérable de pièces de 2 et de 3 avaient été déterrées, tirées des +caves et ficelées sur des charrettes; équipage grotesque qui seul aurait +prouvé le délire d'un peuple abandonné à lui-même. Mais tous moyens de +défense étaient devenus inutiles: étant maître du Retiro, on l'est de +Madrid. L'empereur mit tous ses soins à empêcher qu'on entrât de maison +en maison. C'en était fait de la ville si beaucoup de troupes avaient +été employées. On ne laissa avancer que quelques compagnies de +voltigeurs que l'empereur se refusa toujours à faire soutenir. + +A onze heures, le prince de Neufchâtel écrivit la lettre ci-jointe nº +3; S.M. ordonna aussitôt que le feu cessât sur tous les points. + +A cinq heures, le maréchal Morla, l'un des membres de la junte +militaire, et don Bernardo Yriarte, envoyé de la ville, se rendirent +dans la tente de S.A.S. le major-général. Ils firent connaître que +tous les hommes bien pensans ne doutaient pas que la ville ne fût sans +ressources, et que la continuation de la défense était un véritable +délire; mais que les dernières classes du peuple et la foule des hommes +étrangers à Madrid voulaient se défendre et croyaient le pouvoir. Ils +demandaient la journée du 4 pour faire entendre raison au peuple. Le +prince major-général les présenta à S.M. l'empereur et roi, qui leur +dit: «Vous employez en vain le nom du peuple; si vous ne pouvez parvenir +à le calmer, c'est parce que vous-mêmes vous l'avez excité, vous l'avez +égaré par des mensonges. Rassemblez les curés, les chefs des couvens, +les alcades, les principaux propriétaires, et que d'ici à six heures du +matin la ville se rende, ou elle aura cessé d'exister. Je ne veux ni ne +dois retirer mes troupes. Vous avez massacré les malheureux prisonniers +français qui étaient tombés entre vos mains. Vous avez, il y a peu de +jours, laissé traîner et mettre à mort dans les rues deux domestiques de +l'ambassadeur de Russie parce qu'ils étaient nés Français. L'inhabileté +et la lâcheté d'un général avaient mis en vos mains des troupes qui +avaient capitulé sur le champ de bataille, et la capitulation a été +violée. Vous, monsieur Morla, quelle lettre avez-vous écrite à ce +général? Il vous convenait bien de parler de pillage, vous qui étant +entré en Roussillon avez enlevé toutes les femmes et les avez partagées +comme un butin entre vos soldats. Quel droit aviez-vous, d'ailleurs, +de tenir un pareil langage? La capitulation vous l'interdisait. Voyez +quelle a été la conduite des Anglais, qui sont bien loin de se piquer +d'être rigides observateurs du droit des nations; ils se sont plaints de +la convention du Portugal, mais ils l'ont exécutée. Violer les traités +militaires, c'est renoncer à toute civilisation, c'est se mettre sur la +même ligne que les Bédouins du désert. Comment donc osez-vous demander +une capitulation, vous qui avez violé celle de Baylen? Voilà comme +l'injustice et la mauvaise foi tournent toujours au préjudice de ceux +qui s'en s'en sont rendus coupables. J'avais une flotte à Cadix; elle +était l'alliée de l'Espagne, et vous avez dirigé contre elle les +mortiers de la ville où vous commandiez. J'avais une armée espagnole +dans mes rangs: j'ai mieux aimé la voir passer sur les vaisseaux +anglais, et être obligé de la précipiter du haut des rochers d'Espinosa, +que de la désarmer; j'ai préféré avoir sept mille ennemis de plus à +combattre, que de manquer à la bonne foi et à l'honneur. Retournez à +Madrid. Je vous donne jusqu'à demain à six heures du matin. Revenez +alors, si vous n'avez à me parler du peuple que pour m'apprendre qu'il +s'est soumis. Sinon vous et vos troupes, vous serez tous passés par les +armes.» + +Le 4 à six heures du matin, le général Morla et le général don Fernando +de la Vera, gouverneur de la ville, se présentèrent à la tente du +prince major-général. Les discours de l'empereur, répétés au milieu +des notables, la certitude qu'il commandait en personne; les pertes +éprouvées pendant la journée précédente avaient porté le repentir et +la douleur dans tous les esprits; pendant la nuit, les plus mutins +s'étaient soustraits au danger par la fuite, et une partie des troupes +s'était débandée. + +A dix heures, le général Belliard prit le commandement de Madrid, tous +les postes furent remis aux Français, et un pardon général fut proclamé. + +A dater de ce moment, les hommes, les femmes, les enfans se répandirent +dans les rues avec sécurité. Jusqu'à onze heures du soir les boutiques +furent ouvertes. Tous les citoyens se mirent à détruire les barricades +et à repaver les rues; les moines rentrèrent dans leurs couvens, et +en peu d'heures Madrid présenta le contraste le plus extraordinaire; +contraste inexplicable pour qui ne connaît pas les moeurs des grandes +villes. Tant d'hommes qui ne pouvaient se dissimuler à eux-mêmes ce +qu'ils auraient fait dans pareille circonstance, s'étonnent de la +générosité des Français. Cinquante mille armes ont été rendues, et cent +pièces de canon sont remises au Retiro. Au reste les angoisses dans +lesquelles les habitans de cette malheureuse ville ont vécu depuis +quatre mois, ne peuvent se dépeindre. La junte était sans puissance; les +hommes les plus ignorans et les plus forcenés exerçaient le pouvoir, et +le peuple, à chaque instant, massacrait ou menaçait de la potence ses +magistrats et ses généraux. Le général de brigade Maison a été blessé. +Le général Bruyère, qui s'était avancé imprudemment dans le moment +où l'on avait cessé le feu, a été tué. Douze soldats ont été tués, +cinquante ont été blessés. Cette perte faible pour un événement aussi +mémorable, est due au peu de troupes qu'on a engagées; on la doit aussi, +il faut le dire, à l'extrême lâcheté de tout ce qui avait les armes à la +main. + +L'artillerie a, à son ordinaire, rendu les plus grands services. + +Dix mille fuyards échappés de Burgos et de Somo-Sierra, et la deuxième +division de l'armée de réserve se trouvaient, le 3, à trois lieues de +Madrid; mais chargés par un piquet de dragons, ils se sont sauvés en +abandonnant quarante pièces de canon et soixante caissons. + +Un trait mérite d'être cité: + +Un vieux général retiré du service et âgé de quatre-vingts ans, était +dans sa maison à Madrid, près de la rue d'Alcala. Un officier français +s'y loge avec sa troupe. Ce respectable vieillard paraît devant cet +officier, tenant une jeune fille par la main et dit: Je suis un vieux +soldat, voilà ma fille: je lui donne neuf cent mille livres de dot; +sauvez lui l'honneur et soyez son époux. Le jeune officier prend le +vieillard, sa famille et sa maison sous sa protection. Qu'ils +sont coupables ceux qui exposent tant de citoyens paisibles, tant +d'infortunés habitans d'une grande capitale à tant de malheurs! + +Le duc de Dantzick est arrivé le 3 à Ségovie. Le duc d'Istrie, avec +quatre mille hommes de cavalerie, s'est mis à la poursuite de la +division Pennas, qui s'étant échappée de la bataille de Tudela, s'était +dirigée sur Guadalaxara. + +Florida Blanca et la junte s'étaient enfuis d'Aranjuez et s'étaient +sauvés à Tolède; ils ne se sont pas crus en sûreté dans cette ville, et +se sont réfugiés auprès des Anglais. + +La conduite des Anglais est honteuse. Dès le 20, ils étaient à +l'Escurial au nombre de six mille, ils y ont passé quelques jours. Ils +ne prétendaient pas moins que franchir les Pyrénées et venir sur la +Garonne. Leurs troupes sont superbes et bien disciplinées. La confiance +qu'elles avaient inspirée aux Espagnols est inconcevable; les uns +espéraient que cette division irait à Somo-Sierra, les autres +qu'elle viendrait défendre la capitale d'un allié si cher; mais tous +connaissaient mal les Anglais. A peine eut-on avis que l'empereur était +à Somo-Sierra, que les troupes anglaises battirent en retraite sur +l'Escurial. De là, combinant leur marche avec la division de Salamanque, +elles se dirigèrent sur la mer. Des armes, de la poudre, des habits, ils +nous en ont donné, disait un Espagnol; mais leurs soldats ne sont venus +que pour nous exciter, nous égarer et nous abandonner au milieu de la +crise.--Mais, répondit un officier français, ignorez-vous donc les +faits les plus récens de notre histoire? Qu'ont-ils donc fait pour le +stathouder, pour la Sardaigne, pour l'Autriche? Qu'ont-ils fait plus +récemment encore pour la Suède? Ils fomentent partout la guerre, ils +distribuent des armes comme du poison, mais ils ne versent leur sang que +pour leurs intérêts directs et personnels. N'attendez pas autre chose +de leur égoïsme.--Cependant, répliqua l'Espagnol, leur cause était +la nôtre. Quarante mille Anglais ajoutés à nos forces à Tudela et à +Espinosa pouvaient balancer les destins et sauver le Portugal. Mais à +présent que notre armée de Blake à la gauche, que celle du centre, que +celle d'Aragon à la droite sont détruites, que les Espagnes sont presque +conquises, et que la raison va achever de les soumettre, que deviendra +le Portugal? Ce n'est pas à Lisbonne que les Anglais devaient le +défendre, c'est à Espinosa, à Burgos, à Tudela, à Somo-Sierra et devant +Madrid. + + + +Devant Madrid, le 3 décembre 1808. + +Nº 1. _A Monsieur le commandant de la ville de Madrid._ + +Les circonstances de la guerre ayant conduit l'armée française aux +portes de Madrid, et toutes les dispositions étant faites pour s'emparer +de la ville de vive force, je crois convenable et conforme à l'usage +de toutes les nations de vous sommer, monsieur le général, de ne pas +exposer une ville aussi importante à toutes les horreurs d'un assaut, et +rendre tant d'habitans paisibles victimes des maux de la guerre. Voulant +ne rien épargner pour vous éclairer sur votre véritable situation, +je vous envoie la présente sommation par l'un de vos officiers fait +prisonnier et qui a été à portée de voir les moyens qu'a l'armée pour +réduire la ville. + +Recevez, monsieur le général, etc. + +ALEXANDRE. + + + +No. 2. _A S.A.S. le prince de Neufchâtel._ + +Monseigneur, + +Avant de répondre catégoriquement à V.A., je ne puis me dispenser de +consulter les autorités constituées de cette ville et de connaître les +dispositions du peuple en lui donnant avis des circonstances présentes. + +A ces fins, je supplie V.A. de m'accorder cette journée de suspension +pour m'acquitter de ces obligations, vous promettant que demain, de +bonne heure, ou même cette nuit, j'enverrai ma réponse à V.A. par un +officier-général. + +Je prie V.A. d'agréer, etc. + +F. marquis de CASTELAR. + + + +Au camp impérial devant Madrid, le 4 décembre 1808, à onze heures du +matin. + +Nº 3. _ Au général commandant Madrid._ + +Monsieur le général Castelar, défendre Madrid est contraire aux +principes de la guerre et inhumain pour les habitans. S.M. m'autorise +à vous envoyer une seconde sommation. Une artillerie immense est en +batterie; des mineurs sont prêts à faire sauter vos principaux édifices; +des colonnes sont à l'entrée des débouchés de la ville, dont quelques +compagnies de voltigeurs se sont rendues maîtresses. Mais l'empereur, +toujours généreux dans le cours de ses victoires, suspend l'attaque +jusqu'à deux heures. La ville de Madrid doit espérer protection et +sûreté pour ses habitans paisibles, pour le culte, pour ses ministres, +enfin l'oubli du passé. Arborez un pavillon blanc avant deux heures et +envoyez des commissaires pour traiter de la reddition de la ville. + +Recevez, monsieur le général, etc. + +Le major-général, + +ALEXANDRE. + + + +Madrid, 7 décembre 1808. + +_Quinzième bulletin de l'armée d'Espagne._ + +Sa Majesté a nommé le général d'artillerie Sénarmont général de +division. Le major Ségur a été nommé adjudant-commandant. On avait +désespéré de la vie de cet officier; mais il est aujourd'hui hors de +danger. + +Le comte Krazinski, colonel des chevau-légers polonais, quoique malade, +a toujours voulu charger à la tête de son corps. + +Les sieurs Balecki et Wolygurski, maréchaux-des-logis, et Surzieski, +soldat des chevau-légers polonais qui ont pris des drapeaux à l'ennemi, +ont été nommés membres de la légion-d'honneur. + +Sa Majesté a de plus accordé aux chevau-légers polonais huit décorations +pour les officiers, et un pareil nombre pour les soldats. + +Le duc de l'Infantado a été une des premières causes des malheurs que +son pays a éprouvés; il fut le principal instrument de l'Angleterre dans +ses funestes projets contre l'Espagne; c'est lui qu'elle employa pour +diviser le père et le fils, pour renverser du trône le roi Charles, +dont l'attachement pour la France était connu; pour susciter des orages +populaires contre le premier ministre de ce souverain; pour élever à +la puissance suprême ce jeune prince, qui, dans son mariage avec une +princesse de l'ancienne maison de Naples, avait puisé cette haine contre +les Français dont cette maison ne s'est jamais départie. Ce fut le +duc de l'Infantado qui joua le premier rôle dans la conspiration +de l'Escurial, et c'est à lui que fut alors confié le pouvoir de +généralissime des armées d'Espagne. On le vit ensuite prêter serment +à Baïonne entre les mains du roi Joseph comme colonel des gardes +espagnoles. De retour à Madrid, on le vit jeter le masque et se montrer +ouvertement l'homme des Anglais. C'est chez lui que logeaient les +ministres de l'Angleterre; c'est dans sa société que vivaient les +agens accrédités ou secrets de cette puissance. Après avoir excité +ses concitoyens à une résistance insensée, on l'a vu, aussi lâche que +traître, s'enfuir de Madrid à Guadalaxara, sous le prétexte d'aller +chercher du secours, se soustraire par cette ruse aux périls dans +lesquels il avait entraîné ses concitoyens, et ne montrer quelque +sollicitude que pour l'agent anglais, qu'il emmena dans sa propre +voiture et auquel il servit d'escorte. Que lui vaudra cette conduite? Il +perdra ses titres, il perdra ses biens, qu'on évalue à deux millions de +rentes, et il ira chercher à Londres les mépris, les dédains et l'oubli +dont l'Angleterre a toujours payé les hommes qui ont sacrifié leur +honneur et leur patrie à l'injustice de sa cause. + +Aussitôt que le rapport du chef d'escadron comte Lubienski fut connu, +le duc d'Istrie se mit en marche avec seize escadrons de cavalerie pour +observer l'ennemi. Le duc de Bellune suivit avec l'infanterie. Le duc +d'Istrie, arrivé à Guadalaxara, y trouva l'arrière-garde ennemie qui +filait sur l'Andalousie, la culbuta et lui fit cinq cents prisonniers. +Le général de division Ruffin et la brigade de dragons Bordesoult +informés que des ennemis se dirigeaient sur Aranjuez, se sont portés +sur ce point; l'ennemi en a été chassé, et ces troupes se sont mises +aussitôt à la poursuite de tout ce qui fuit vers l'Andalousie. + +Le général de division Lahoussaye est entré le 5 à l'Escurial. Cinq à +six cents paysans voulaient défendre le couvent, ils en ont été chassés +de vive force. + +Chaque jour les restes de la stupeur dans laquelle étaient tombés les +habitans de Madrid, se dissipent. Ceux qui avaient caché leurs meubles +et leurs effets précieux les rapportent dans leurs maisons. Les +boutiques se garnissent comme à l'ordinaire; les barricades et tous +autres apprêts de défense ont disparu. L'occupation de Madrid s'est +faite sans désordre, et la tranquillité règne dans toutes les parties de +cette grande ville. Un fusilier de la garde ayant été trouvé saisi de +plusieurs montres, et ayant été convaincu de les avoir volées, a été +fusillé sur la principale place de Madrid. + +On a trouvé dans cette ville deux cents milliers de poudre, dix mille +boulets, deux millions de plomb, cent pièces de canon de campagne et +cent vingt mille fusils, la plupart anglais. Le désarmement continue +sans aucune difficulté; tous les habitans s'y prêtent avec la meilleure +volonté; ils reviennent avec empressement et de bonne foi à l'autorité +royale qui les soustrait à la malfaisance de l'Angleterre, à la violence +des factions et aux désordres des mouvemens populaires. + +Le roi d'Espagne a créé un régiment qui porte le nom de royal-étranger, +et dans lequel sont admis les déserteurs et les Allemands qui étaient +au service d'Espagne. Il a aussi formé un régiment suisse de Réding +le jeune: cet officier s'étant comporté parfaitement et en véritable +patriote suisse; bien différent en cela du général Réding; l'un a bien +mérité de ses compatriotes, et obtiendra partout l'estime; l'autre, +généralement méprisé, ira dans les tavernes de Londres jouir d'une +centaine de livres sterling mal acquises et payées avec dédain; il sera +émigré du continent. Les régimens royal-étranger et Réding le jeune ont +déjà plusieurs milliers d'hommes. + +Le cinquième et le huitième corps de l'armée d'Espagne et trois +divisions de cavalerie ne font que passer la Bidassoa; ils sont encore +bien loin d'être en ligne, et cependant beaucoup de victoires ont déjà +été obtenues, et la plus grande partie de la besogne est faite. + + + +Au camp impérial de Madrid, 7 décembre 1808. + +_Proclamation._ + +Espagnols, + +Vous avez été égarés par des hommes perfides; ils vous ont engagés dans +une lutte insensée, et vous ont fait courir aux armes. Est-il quelqu'un +parmi vous qui, réfléchissant un moment sur tout ce qui s'est passé, +ne soit aussitôt convaincu que vous avez été le jouet des perpétuels +ennemis du continent qui se réjouissaient en voyant répandre le sang +espagnol et le sang français? Quel pouvait être le résultat du succès +même de quelques campagnes? Une guerre de terre sans fin et une longue +incertitude sur le sort de vos propriétés et de votre existence. Dans +peu de mois vous avez été livrés à toutes les angoisses des factions +populaires. La défaite de vos armées a été l'affaire de quelques +marches. Je suis entré dans Madrid: les droits de la guerre +m'autorisaient à donner un grand exemple, et à laver dans le sang des +outrages faits à moi et à ma nation: je n'ai écouté que la clémence. +Quelques hommes, auteurs de tous vos maux, seront seuls frappés. Je +chasserai bientôt de la Péninsule cette armée anglaise qui a été envoyée +en Espagne non pour vous secourir, mais pour vous inspirer une fausse +confiance et vous égarer. + +Je vous avais dit dans ma proclamation du 2 juin que je voulais être +votre régénérateur. Aux droits qui m'ont été cédés par les princes de la +dernière dynastie, vous avez voulu que j'ajoutasse le droit de conquête. +Cela ne changera rien à mes dispositions. Je veux même louer ce qu'il +peut y avoir eu de généreux dans vos efforts, je veux reconnaître +que l'on vous a caché vos vrais intérêts, qu'on vous a dissimulé le +véritable état des choses. Espagnols, votre destinée est entre vos +mains. Rejetez les poisons que les Anglais ont répandus parmi vous; que +votre roi soit certain de votre amour et de votre confiance, et vous +serez plus puissans, plus heureux que vous n'avez jamais été. Tout ce +qui s'opposait à votre prospérité et à votre grandeur, je l'ai détruit; +les entraves qui pesaient sur le peuple, je les ai brisées; une +constitution libérale vous donne, au lieu d'une monarchie absolue, une +monarchie tempérée et constitutionnelle. Il dépend de vous que cette +constitution soit encore votre loi. + +Mais si tous mes efforts sont inutiles, et si vous ne répondez pas à ma +confiance, il ne me restera qu'à vous traiter en provinces conquises, +et à placer mon frère sur un autre trône. Je mettrai alors la couronne +d'Espagne sur ma tête et je saurai la faire respecter des méchans, car +Dieu m'a donné la force et la volonté nécessaires pour surmonter tous +les obstacles. + +NAPOLÉON. + + + +Au camp impérial de Madrid, 7 décembre 1808. + +_Circulaire aux archevêques, aux évêques et aux président des +consistoires._ + +M. l'évêque de......, + +Les victoires remportées par nos armes aux champs d'Espinosa, de Burgos, +de Tudela et de Somo-Sierra, l'entrée de nos troupes dans la ville de +Madrid, et le bonheur particulier que nous avons eu de sauver cette +ville intacte des mains des brigands insurgés qui en tenaient tous les +honnêtes habitans sous l'oppression, nous portent à vous écrire cette +lettre. Nous désirons qu'aussitôt après sa réception, vous vous +concertiez avec qui de droit, afin d'appeler nos peuples dans les +églises, et de faire chanter un _Te Deum_ et telles autres prières que +vous vous voudrez désigner, pour rendre grâce à Dieu d'avoir protégé +nos armes et d'avoir confondu les ennemis de notre nation et de la +tranquillité du continent, qui, réveillant sans cesse l'esprit de +faction, cherchent à consolider leur monopole par les désordres publics +et par le malheur des peuples. + +Sur ce, M. l'évêque d...., nous prions Dieu qu'il vous ait en sa sainte +garde. + +NAPOLÉON. + + + +Madrid, le 8 décembre 1808. + +_Seizième bulletin de l'armée d'Espagne._ + +Le duc de Montebello se loue beaucoup de la conduite du général de +brigade Pouzet à la bataille de Tudela; du général de division Lefebvre, +du général de brigade d'artillerie Couin, de son aide-de-camp Gueheneuc. +Il fait une mention particulière des trois régimens de la Vistule. Le +général de brigade Augereau, qui a chargé à la tête de la division +Morlot, s'est fait remarquer. Messieurs Viry et Labédoyère ont pris une +pièce de canon au milieu de la ligne ennemie. Le second a été légèrement +blessé au bras. + +S. M. a nommé le colonel Pépin général de brigade, et le major polonais +Kliki, colonel. Le colonel polonais Kasinowski, qui a été blessé, a été +nommé membre de la légion-d'honneur. + +Le général de division Ruffin, ayant passé le Tage à Aranjuez, +s'est porté sur Orcanna et a coupé le chemin aux débris de l'armée +d'Andalousie qui voulaient se retirer en Andalousie et qui se sont jetés +sur Cuença. + +Les divisions de cavalerie des généraux Lasalle et Milhaud se sont +dirigées sur le Portugal par Talavera de la Reina. + +Le duc de Dantzick arrive aujourd'hui à Madrid avec son corps d'armée. + +Le maréchal Ney, avec son corps d'armée, est arrivé à Guadalaxara venant +de Sarragosse. + +S. M. voulant épargner aux honnêtes habitans de cette ville les horreurs +d'un assaut, n'a pas voulu qu'on attaquât Sarragosse jusqu'au moment +où la nouvelle des événemens de Madrid et de la dispersion des armées +espagnoles y serait connue. Cependant si cette ville s'obstinait dans sa +résistance, les mines et les bombes en feraient raison. + +Le huitième corps est entré en Espagne. Le général Delaborde va porter +son quartier-général à Vittoria. + +La division polonaise du générai Valence arrive aujourd'hui à Buitrago. + +Les Anglais sont en retraite de tous côtés. La division Lasalle a +cependant rencontré seize hommes qu'elle a sabrés; c'était des traîneurs +ou des hommes qui s'étaient égarés. + +Le maréchal Mortier arrivera le 16 en Catalogne, pour tourner l'armée +ennemie et faire sa jonction avec les généraux Duhesnie et Saint-Cyr. + +Le 23 novembre, la brèche du château de la Trinité de la ville de Roses +était au moment de se trouver praticable. Le même jour, les Anglais ont +débarqué quatre cents hommes au pied du château. Un bataillon italien a +marché sur eux, leur a tué dix hommes, en a blessé davantage et a jeté +le reste dans la mer. + +On a remarqué une trentaine de barques qui sortaient du port de Roses, +ce qui porte à penser que les habitans commencent à évacuer la ville. + +Le 24, l'avant-garde ennemie, campée sur la Fluvia, forte de cinq à +six mille hommes, et commandée par le général Alvarès, est venue en +plusieurs colonnes attaquer les points de Navata, Puntos, Armodas et +Garrigas, occupés par la division du général Souham. Le premier régiment +d'infanterie légère et le quatrième bataillon de la troisième légère ont +soutenu seuls l'effort de l'ennemi et l'ont ensuite repoussé. + +L'ennemi a été rejeté au-delà de la Fluvia, avec une perte considérable +en tués et blessés. On a fait des prisonniers, parmi lesquels se +trouvent le colonel Lebrun, commandant en second de l'expédition, et +colonel du régiment de Tarragone, le major et un capitaine du même +régiment. + + + +Madrid, le 10 décembre 1808. + +_Dix-septième bulletin de l'armée d'Espagne._ + +S. M. a passé hier, au Prado, la revue du corps du maréchal duc de +Dantzick, arrivé avant-hier à Madrid; elle a témoigné sa satisfaction à +ces braves troupes. + +Elle a passé aujourd'hui la revue des troupes de la confédération du +Rhin, formant la division commandée par le général Leval. Les +régimens de Nassau et de Bade se sont bien comportés. Le régiment de +Hesse-Darmstadt n'a pas soutenu la réputation des troupes de ce pays et +n'a pas répondu à l'opinion qu'elles avaient donnée d'elles dans les +campagnes de Pologne. Le colonel et le major paraissent être des hommes +médiocres. + +Le duc d'Istrie est parti le 6 de Guadalaxara; il a fait battre toute la +route de Sarragosse et de Valence, a fait cinq cents prisonniers et a +pris beaucoup de bagages. Au Bastan, un bataillon de cinq cents hommes, +cerné par la cavalerie, a été écharpé. + +L'armée ennemie, battue à Tudela, à Catalayud, abandonnée par ses +généraux, par une partie de ses officiers et par un grand nombre de +soldats, était réduite à six mille hommes. + +Le 8, à minuit, le duc d'Istrie fit attaquer par le général Montbrun à +Santa-Cruz un corps qui protégeait la fuite de l'armée ennemie. Ce corps +fut poursuivi l'épée dans les reins, et on lui fit mille prisonniers. Il +voulut se jeter dans l'Andalousie par Madridego. Il paraît qu'il a été +forcé de se disperser dans les montagnes de Cuença. + + + +Madrid, 12 décembre 1808. + +_Dix-huitième bulletin de l'armée d'Espagne._ + +La junte centrale d'Espagne avait peu de pouvoir. La plupart des +provinces lui répondaient à peine; toutes lui avaient arraché +l'administration des finances. Elle était influencée par la dernière +classe du peuple; elle était gouvernée par la minorité; Florida-Blanca +était sans aucun crédit. La junte était soumise à la volonté de deux +hommes, l'un nommé Lorenzo-Calvo, marchand épicier de Sarragosse, qui +avait gagné en peu de mois le titre d'excellence; c'était un de ces +hommes violens qui paraissent dans les révolutions; sa probité était +plus que suspecte; l'autre était un nommé Tilly, condamné autrefois aux +galères comme voleur, frère cadet du nommé Gusman, qui a joué un rôle +sous Robespierre dans le temps de la terreur, et bien digne d'avoir eu +pour frère ce misérable. Aussitôt que quelque membre de la junte voulait +s'opposer à des mesures violentes, ces deux hommes criaient à la +trahison: un rassemblement se formait sous les fenêtres d'Aranjuez, et +tout le monde signait. L'extravagance et la méchanceté de ces meneurs +se manifestaient de toutes les manières. Aussitôt qu'ils apprirent +que l'empereur était à Burgos et que bientôt il serait à Madrid, ils +poussèrent le délire jusqu'à faire contre la France une déclaration de +guerre remplie d'injures et de traits de folie. + +Ce que les honnêtes gens ont à en souffrir de la dernière classe du +peuple se concevrait à peine, si chaque nation ne trouvait dans ses +annales le souvenir de crises semblables. + +Récemment encore trois respectables habitans de Tolède ont été égorgés. + +Lorsque le 11, le général de division Lasalle, poursuivant l'ennemi, est +arrivé à Talavera de la Reyna, où les Anglais étaient passés en triomphe +dix jours auparavant, en annonçant qu'ils allaient secourir la capitale, +un spectacle affreux s'est offert aux yeux des Français: un cadavre +revêtu de l'uniforme de général espagnol, était suspendu a une potence +et percé de mille coups de fusil: c'était le général Bénito San Juan, +que ses soldats, dans le désordre de leur terreur panique, et pour +donner un prétexte à leur lâcheté, avaient aussi indignement sacrifié. + +Ils n'ont repris haleine à Talavera, que pour torturer leur infortuné +général, qui pendant tout un jour, a été le but de leur barbarie et de +leur adresse atroce. + +Talavera de la Reyna est une ville considérable, située sur la belle +vallée du Tage et dans un pays très-fertile. + +Les évêques de Léon et d'Astorga, et un grand nombre d'ecclésiastiques, +se sont distingués par leur bonne conduite et par l'exemple des vertus +apostoliques. + +Le pardon général accordé par l'empereur et les dispositions qui +marquent l'établissement de la nouvelle dynastie par l'anéantissement +des maisons des principaux coupables, ont produit un grand effet. La +destruction de droits odieux au peuple et contraires à la prospérité de +l'état, et la mesure qui ne laisse plus à la classe nombreuse des moines +aucune incertitude sur son sort, ont un bon résultat. + +L'animadversion générale se dirige contre les Anglais. Les paysans +disent dans leur langage, qu'à l'approche des Français, les Anglais sont +allés monter sur leurs chevaux de bois. + +S. M. a passé hier la revue de plusieurs corps de cavalerie. Elle +a nommé commandant de la Légion d'Honneur, le colonel des lanciers +polonais Konopka. Le corps que cet officier commande s'est couvert de +gloire dans toutes les occasions. + +S. M. a témoigné sa satisfaction à la brigade Dijon, pour sa bonne +conduite à la bataille de Tudela. + + + +Madrid, 13 décembre 1808. + +_Dix-neuvième bulletin de l'armée d'Espagne._ + +La place de Roses s'est rendue le 6; deux mille hommes ont été faits +prisonniers. On a trouvé dans la place une artillerie considérable; six +vaisseaux de ligne anglais qui étaient mouillés sur la rade, n'ont pu +recevoir la garnison à leur bord. Le général Gouvion-Saint-Cyr se loue +beaucoup du général de division Pino. Les troupes du royaume d'Italie se +sont distinguées pendant le siège. + +L'empereur a passé aujourd'hui en revue, au-delà du pont de Ségovie, +toutes les troupes réunies du corps du maréchal duc de Dantzick. + +La division du général Sébastiani s'est mise en marche pour Talavera de +la Reyna. + +La division polonaise du général Valence est fort belle. + +La dissolution des troupes espagnoles continue de tous côtés; les +nouvelles levées qu'on était occupé à faire, se dispersent de toutes +parts et retournent dans leurs foyers. + +Les détails que l'on recueille de la bouche des Espagnols, sur la junte +centrale, tendent tous à la couvrir de ridicule. Cette assemblée était +devenue l'objet du mépris de toute l'Espagne. Ses membres, au nombre +de trente-six, s'étaient attribué eux-mêmes des titres, des cordons de +toute espèce, et soixante mille livres de traitement. Florida-Blanca +était un véritable mannequin. Il rougit à présent du déshonneur qu'il +a répandu sur sa vieillesse. Ainsi que cela arrive toujours dans de +pareilles assemblées, deux ou trois hommes dominaient tous les autres, +et ces deux ou trois misérables étaient aux gages de l'Angleterre. +L'opinion de la ville de Madrid est très-prononcée à l'égard de cette +junte, qui est vouée au ridicule et au mépris, ainsi qu'à la haine de +tous les habitans de la capitale. + +La bourgeoisie, le clergé, la noblesse, convoqués par le corregidor, se +sont assemblés deux fois. + +L'esprit de la capitale est fort différent de ce qu'il était avant le +départ des Français. Pendant le temps qui s'est écoulé depuis cette +époque, cette ville a éprouvé tous les maux qui résultent de l'absence +du gouvernement. Sa propre expérience lui a inspiré le dégoût des +révolutions; elle a resserré les liens qui l'attachaient au roi. Pendant +les scènes de désordre qui ont agité l'Espagne, les voeux et les regards +des hommes sages se tournaient vers leur souverain. + +Jamais on n'a vu dans ce pays un aussi beau mois de décembre; on se +croirait au commencement du printemps. L'empereur profite de ce temps +magnifique pour rester à la campagne à une lieue de Madrid. + + + +Paris, le 14 décembre 1808. + +_Note extraite du Moniteur._ + +Plusieurs de nos journaux ont imprimé que S. M. l'impératrice, dans sa +réponse à la députation du corps législatif, avait dit qu'elle était +bien aise de voir que le premier sentiment de l'empereur avait été pour +le corps législatif qui représente la nation. + +S. M. l'impératrice n'a point dit cela; elle connaît trop bien nos +constitutions; elle sait trop bien que le premier représentant de la +nation, c'est l'empereur; car tout pouvoir vient de Dieu et de la +nation. + +Dans l'ordre de nos constitutions, après l'empereur, est le sénat; après +le sénat, est le conseil d'état; après le conseil d'état, est le corps +législatif; après le corps législatif, viennent chaque tribunal et +fonctionnaire public dans l'ordre de ses attributions; car, s'il y avait +dans nos constitutions un corps représentant la nation, ce corps serait +souverain; les autres corps ne seraient rien, et ses volontés seraient +tout. + +La convention, même le corps législatif, ont été représentans. Telles +étaient nos constitutions alors. Aussi le président disputa-t-il +le fauteuil au roi, se fondant sur le principe que le président de +l'assemblée de la nation, était avant les autorités de la nation. Nos +malheurs sont venus en partie de cette exagération d'idées. Ce serait +une prétention chimérique et même criminelle, que de vouloir représenter +la nation avant l'empereur. + +Le corps législatif, improprement appelé de ce nom, devrait être appelé +conseil législatif, puisqu'il n'a pas la faculté de faire des lois, n'en +ayant pas la proposition. Le conseil législatif est donc la réunion +des mandataires des collèges électoraux. Ou les appelle députés des +départemens, parce qu'ils sont nommés par les départemens. + +Dans l'ordre de notre hiérarchie constitutionnelle, le premier +représentant de la nation, c'est l'empereur, et ses ministres, organes +de ses décisions; la seconde autorité représentante, est le sénat; +la troisième, le conseil d'état qui a de véritables attributions +législatives; le conseil législatif a le quatrième rang. + +Tout rentrerait dans le désordre, si d'autres idées constitutionnelles +venaient pervertir les idées de nos constitutions monarchiques. + + + +Madrid, 15 décembre 1808. + +_Réponse de l'empereur à une députation de la ville de Madrid._ + +J'agrée les sentimens de la ville de Madrid. Je regrette le mal qu'elle +a essuyé, et je tiens à bonheur particulier d'avoir pu, dans ces +circonstances, le sauver et lui épargner de plus grands maux. + +Je me suis empressé de prendre des mesures qui tranquillisent toutes les +classes des citoyens, sachant combien l'incertitude est pénible pour +tous les peuples et pour tous les hommes. + +J'ai conservé les ordres religieux en restreignant le nombre des moines. +Il n'est pas un homme sensé qui ne jugeât qu'ils étaient trop nombreux. +Ceux qui sont appelés par une vocation qui vient de Dieu, resteront +dans leur couvens. Quant à ceux dont la vocation était peu solide et +déterminée par des considérations mondaines, j'ai assuré leur existence +dans l'ordre des ecclésiastiques séculiers. Du surplus des biens des +couvens, j'ai pourvu aux besoins des curés, de cette classe la plus +intéressante et la plus utile parmi le clergé. + +J'ai aboli ce tribunal contre lequel le siècle et l'Europe réclamaient. +Les prêtres doivent guider les consciences, mais ne doivent exercer +aucune juridiction extérieure et corporelle sur les citoyens. + +J'ai satisfait à ce que je devais à moi et à ma nation; la part de la +vengeance est faite; elle est tombée sur dix des principaux coupables; +le pardon est entier et absolu pour tous les autres. + +J'ai supprimé des droits usurpés par les seigneurs, dans le temps des +guerres civiles, où les rois ont trop souvent été obligés d'abandonner +leurs droits, pour acheter leur tranquillité et le repos des peuples. + +J'ai supprimé les droits féodaux, et chacun pourra établir des +hôtelleries, des fours, des moulins, des madragues, des pêcheries et +donner un libre essor à son industrie, en observant les lois et les +réglemens de la police. L'égoïsme, la richesse et la prospérité d'un +petit nombre d'hommes nuisaient plus à votre agriculture que les +chaleurs de la canicule. + +Comme il n'y a qu'un Dieu, il ne doit y avoir dans un état qu'une +justice. Toutes les justices particulières avaient été usurpées et +étaient contraires aux droits de la nation. Je les ai détruites. + +J'ai aussi fait connaître à chacun ce qu'il pouvait avoir à craindre, ce +qu'il pouvait espérer. + +Les armées anglaises, je les chasserai de la Péninsule. + +Sarragosse, Valence, Séville seront soumises ou par la persuasion, ou +parla force de mes armes. + +Il n'est aucun obstacle capable de retarder long-temps l'exécution de +mes volontés. + +Mais ce qui est au-dessus de mon pouvoir,, c'est de constituer les +Espagnols en nation sous les ordres du roi, s'ils continuent à être +imbus des principes de scission et de haine envers la France, que les +partisans des Anglais et les ennemis du continent ont répandus au sein +de l'Espagne. Je ne puis établir une nation, un roi et l'indépendance +des Espagnols, si ce roi n'est pas sûr de leur affection et de leur +fidélité. + +Les Bourbons ne peuvent plus régner en Europe. Les divisions dans la +famille royale avaient été tramées par les Anglais. Ce n'était pas le +roi Charles et le favori, que le duc de l'Infantado, instrument de +l'Angleterre, comme le prouvent les papiers récemment trouvés dans +sa maison, voulait renverser du trône, c'était la prépondérance de +l'Angleterre qu'on voulait établir en Espagne; projet insensé, dont le +résultat aurait été une guerre de terre sans fin, et qui aurait fait +couler des flots de sang. Aucune puissance ne peut exister sur le +continent, influencée par l'Angleterre. S'il en est qui le désirent, +leur désir est insensé et produira tôt ou tard leur ruine. + +Il me serait facile, et je serais obligé de gouverner l'Espagne en y +établissant autant de vice-rois qu'il y a de provinces. Cependant, je ne +me refuse point de céder mes droits de conquête au roi, et à l'établir +dans Madrid, lorsque les trente mille citoyens que renferme cette +capitale, ecclésiastiques, nobles, négocians, hommes de loi, auront +manifesté leurs sentimens et leur fidélité, donné l'exemple aux +provinces, éclairé le peuple et fait connaître à la nation, que son +existence et son bonheur dépendent d'un roi et d'une constitution +libérale, favorable au peuple et contraire seulement à l'égoïsme et aux +passions orgueilleuses des grands. + +Si tels sont les sentimens des habitans de la ville de Madrid, que ces +trente mille citoyens se rassemblent dans les églises, qu'ils prêtent, +devant le Saint-Sacrement, un serment qui sorte non-seulement de la +bouche, mais du coeur, et qui soit sans restriction jésuitique; qu'ils +jurent appui, amour et fidélité au roi; que les prêtres au confessionnal +et dans la chaire, les négocians dans leur correspondance, les hommes +de loi dans leurs écrits et leurs discours, inculquent ces sentimens au +peuple; alors je me dessaisirai du droit, de conquête, je placerai le +roi sur le trône, et je me ferai une douce tâche de me conduire envers +les Espagnols en ami fidèle. La génération pourra varier dans ses +opinions; trop de passions ont été mises en jeu; mais vos neveux me +béniront comme votre régénérateur; ils placeront au nombre des jours +mémorables, ceux où j'ai paru parmi vous; et, de ces jours, datera la +prospérité de l'Espagne. + +Voilà, M. le corregidor, ma pensée tout entière. Consultez vos +concitoyens et voyez le parti que vous avez à prendre; mais quel qu'il +soit, prenez-le franchement et ne me montrez que des dispositions +vraies. + + + +Valderad, 28 décembre 1808. + +_Vingt-unième bulletin de l'armée d'Espagne._ + +Les Anglais sont entrés en Espagne le 29 octobre. + +Ils ont vu dans les mois de novembre et de décembre, détruire l'armée de +Galice à Espinosa, celle d'Estramadure à Burgos, celle d'Aragon et de +Valence à Tudela, celle de réserve à Somo-Sierra; enfin, ils ont vu +prendre Madrid, sans faire aucun mouvement et sans secourir aucune des +armées espagnoles, pour lesquelles une division de troupes anglaises eût +été cependant un secours considérable. + +Dans les premiers jours du mois de décembre, on apprit que les colonnes +de l'armée anglaise étaient en retraite, et se dirigeaient vers la +Corogne, où elles devaient se rembarquer. De nouvelles informations +firent ensuite connaître qu'elles s'étaient arrêtées, et que le 16 elles +étaient parties de Salamanque, pour entrer en campagne. Dès le 15, la +cavalerie légère avait paru à Valladolid. Toute l'armée anglaise passa +le Duero, et arriva le 23 devant le duc de Dalmatie à Saldagua. + +Aussitôt que l'empereur fut instruit à Madrid de cette résolution +inespérée des Anglais, il marcha pour leur couper la retraite et se +porter sur leurs derrières; mais quelque diligence que fissent les +troupes françaises, le passage de la montagne de Guadarama, qui était +couverte de neige, les pluies continuelles et le débordement des +torrens, retardèrent leur marche de deux jours. + +Le 22, l'empereur était parti de Madrid; son quartier-général était le +23 à Villa-Castin, le 25 à Tordesillas, et le 27 a Médina del Rio-Secco. + +Le 21, à la pointe du jour, l'ennemi s'était mis en marche pour déborder +la gauche du duc de Dalmatie; mais dans la matinée ayant appris le +mouvement qui se faisait de Madrid, il se mit sur-le-champ en retraite, +abandonnant ceux de ses partisans du pays dont il avait réveillé +les passions, les restes de l'armée de Galice, qui avaient conçu de +nouvelles espérances, une partie de ses hôpitaux et de ses bagages, et +un grand nombre de traînards. Cette armée a été dans un péril imminent; +douze heures de différence, elle était perdue pour l'Angleterre. + +Elle a commis beaucoup de ravages, résultat inévitable des marches +forcées de troupes en retraite; elle a enlevé les couvertures, les +mules, les mulets et beaucoup d'autres effets; elle a pillé un grand +nombre d'églises et de couvens. L'abbaye de Sahagun, qui contenait +soixante religieux et qui avait toujours été respectée par l'armée +française, a été ravagée par les Anglais; partout les moines et les +prêtres ont fui à leur approche. Ces désordres ont exaspéré le pays +contre les Anglais: la différence de la langue, des moeurs et de la +religion, n'a pas peu contribué à cette disposition des esprits; ils +reprochent aux Espagnols de n'avoir plus d'armée à joindre à la leur, et +d'avoir trompé le gouvernement anglais; les Espagnols leur répondent, +que l'Espagne a eu des armées nombreuses, mais que les Anglais les ont +laissé détruire sans faire aucun effort pour les secourir. + +Dans les quinze jours qui viennent de s'écouler, on n'a pas tiré un coup +de fusil; la cavalerie légère a seulement donné quelques coups de sabre. + +Le général Durosnel, avec quatre cents chevau-légers de la garde, donna, +à la nuit tombante, dans une colonne d'infanterie anglaise, en marche, +sabra un grand nombre d'hommes, et jeta le désordre dans la colonne. + +Le général Lefebvre-Desnouettes, colonel des chasseurs de la garde, +détaché depuis deux jours du quartier-général, avec trois escadrons de +son régiment, ayant pris beaucoup de bagages, de femmes, de traînards, +et trouvant le pont de l'Ezla coupé, crut la ville de Bénavente évacuée; +emporté par cette ardeur qu'on a si souvent reprochée au soldat +français, il passa la rivière à la nage pour se porter sur Bénavente, +où il trouva toute la cavalerie de l'arrière-garde anglaise; alors +s'engagea un long combat de quatre cents hommes contre deux mille. Il +fallut enfin céder au nombre; ces braves repassèrent la rivière; une +balle tua le cheval du général Lefebvre-Desnouettes, qui avait été +blessé d'un coup de pistolet, et qui resté à pied, fut fait prisonnier. +Dix de ses chasseurs, qui étaient aussi démontés, ont également été +pris, cinq se sont noyés, vingt ont été blessés. Cette échauffourée a +dû convaincre les Anglais de ce qu'ils auraient à redouter de pareilles +gens dans une affaire générale. Le général Lefebvre a sans doute fait +une faute, mais cette faute est d'un Français: il doit être à la fois +blâmé et récompensé. + +Le nombre des prisonniers qu'on a faits à l'ennemi jusqu'à cette heure, +et qui sont la plupart des hommes isolés et des traînards, s'élève à +trois cents. + +Le 28, le quartier-général de l'empereur était à Valderas; + +Celui du duc de Dalmatie, à Mancilla; + +Celui du duc d'Elchingen, à Villafer. + +En partant de Madrid, l'empereur avait nommé le roi Joseph, son +lieutenant-général commandant la garnison de la capitale; les corps des +ducs de Dantzick et de Bellune, et les divisions de cavalerie Lasalle, +Milhaud, et Latour-Maubourg, avaient été laissés pour la protection du +centre. + +Le temps est extrêmement mauvais. A un froid vif, ont succédé des pluies +abondantes. Nous souffrons, mais les Anglais doivent bien souffrir +davantage. + + + +Benavente, le 31 décembre 1808. + +_Vingt-deuxième bulletin de l'armée d'Espagne._ + +Dans la journée du 30, la cavalerie, commandée par le duc d'Istrie, a +passé l'Ezla. Le 30 au soir, elle a traversé Benavente et a poursuivi +l'ennemi jusqu'à Puente de la Velana. + +Le même jour, le quartier-général a été établi à Benavente. + +Les Anglais ne se sont pas contentés de couper une arche du pont de +l'Ezla, ils ont aussi fait sauter les piles avec des mines, dégât +inutile, qui est très-nuisible au pays. Ils se sont livrés partout au +plus affreux pillage. Les soldats, dans l'excès de leur perpétuelle +intempérance, se sont portés à tous les désordres d'une ivresse brutale. +Tout enfin, dans leur conduite, annonçait plutôt une armée ennemie +qu'une armée qui venait secourir un peuple ami. Le mépris que les +Anglais témoignaient pour les Espagnols, a rendu plus profonde encore +l'impression causée par tant d'outrages. Cette expérience est un utile +calmant pour les insurrections suscitées par les étrangers. On ne +peut que regretter que les Anglais n'aient pas envoyé une armée en +Andalousie. Celle qui a traversé Benavente, il y a dix jours, triomphait +en espérance et couvrait déjà ses drapeaux de trophées; rien n'égalait +la sécurité et l'audace qu'elle faisait paraître. A son retour, son +attitude était bien changée; elle était harassée de fatigues et +paraissait accablée de la honte de fuir sans avoir combattu. Pour +prévenir les justes reproches des Espagnols, les Anglais répétaient sans +cesse qu'on leur avait promis de joindre des forces nombreuses à leur +armée; et les Espagnols repoussaient encore cette calomnieuse assertion +par des raisons auxquelles il n'y avait rien à répondre. + +Lorsqu'il y a dix jours les Anglais traversaient le pays, ils savaient +bien que les armées espagnoles étaient détruites. Les commissaires +qu'ils avaient entretenus aux armées de la gauche, du centre et de la +droite, n'ignoraient pas que ce n'était point cinquante mille hommes, +mais cent quatre-vingt mille, que les Espagnols avaient mis sous les +armes; que ces cent quatre-vingt mille hommes s'étaient battus, tandis +que pendant six semaines les Anglais avaient été spectateurs indifférens +de leurs combats. Ces commissaires n'avaient pas laissé ignorer que les +armées espagnoles avaient cessé d'exister. Les Anglais savaient donc +que les Espagnol étaient sans armées, lorsqu'il y a dix jours ils +se portèrent en avant, enivrés de la folle espérance de tromper la +vigilance du général français, et donnant dans le piège qu'il-leur avait +tendu pour les attirer en rase campagne. Ils avaient fait auparavant +quelques marches pour retourner à leurs vaisseaux. + +Vous deviez, ajoutaient les Espagnols, persister dans cette résolution +prudente, ou bien il fallait être assez forts pour balancer les destins +des Français. Il ne fallait pas surtout avancer d'abord avec tant de +confiance pour reculer ensuite avec tant de précipitation; il ne fallait +pas attirer chez nous le théâtre de la guerre, et nous exposer aux +ravages de deux armées; après avoir appelé sur nos têtes tant de +désastres, il ne faut pas en jeter la faute sur nous. + +Nous n'avons pu résister aux armes françaises, vous ne pouvez pas leur +résister davantage; cessez donc de nous accuser, de nous outrager: tous +nos malheurs viennent de vous. + +Les Anglais avaient répandu dans le pays qu'ils avaient battu cinq mille +hommes de cavalerie française sur les bords de l'Ezla, et que le champ +de bataille était couvert de morts. Les habitans de Benavente ont été +fort surpris, lorsque visitant le champ de bataille, ils n'y ont trouvé +que trois Anglais et deux Français. Ce combat de quatre cents hommes +contre deux mille, fait beaucoup d'honneur aux Français. Les eaux de la +rivière avaient augmenté pendant toute la journée du 29, de sorte qu'à +la fin du jour le gué n'était plus praticable. C'est au milieu de la +rivière, et dans le temps où il était prêt à se noyer, que le général +Lefebvre-Desnouettes ayant été porté par le courant sur la rive occupée +par les Anglais, a été fait prisonnier. La perte des ennemis en tués +et en blessés dans cette affaire d'avant-postes, a été beaucoup plus +considérable que celle des Français. La fuite des Anglais a été si +précipitée, qu'ils ont laissé à l'hôpital leurs malades et leurs +blessés, et qu'ils ont été obligés de brûler un superbe magasin de +tentes et d'effets d'habillemens. Ils ont tué tous les chevaux blessés +ou fatigués qui les embarrassaient. On ne saurait croire combien ce +spectacle, si contraire à nos moeurs, de plusieurs centaines de chevaux +tués à coups de pistolet, indigne les Espagnols; plusieurs y voient une +sorte de sacrifice, un usage religieux, et cela leur fait naître des +idées bizarres sur la religion anglicane. + +Les Anglais se retirent eu toute hâte. Tous les Allemands à leur service +désertent. Notre armée sera ce soir à Astorga et près des confins de la +Galice. + + + +Benavente, 1er janvier 1809. + +_Vingt troisième bulletin de l'armée d'Espagne._ + +Le duc de Dalmatie arriva le 30 à Mancilla où était la gauche des +ennemis, occupée par les Espagnols du général la Romana. Le général +Franceschi les culbuta d'une seule charge, leur tua beaucoup de +monde, leur prit deux drapeaux, fit prisonniers un colonel, deux +lieutenans-colonels, cinquante officiers et quinze cents soldats. + +Le 31, le duc de Dalmatie entra à Léon; il y trouva deux mille malades. +La Romana avait succédé dans le commandement à Blake, après la bataille +d'Espinosa. Les restes de cette armée qui, devant Bilbao, était de +plus de cinquante mille hommes, formaient à peine cinq mille hommes +à Mancilla. Ces malheureux, sans vêtemens, accablés par la misère, +remplissent les hôpitaux. + +Les Anglais sont en horreur à ces troupes qu'ils méprisent, aux citoyens +paisibles qu'ils maltraitent et dont ils dévorent la subsistance pour +faire vivre leur armée. L'esprit des habitans du royaume de Léon est +bien changé; ils demandent à grands cris et la paix et leur roi; ils +maudissent les Anglais et leurs insinuations fallacieuses; ils leur +reprochent d'avoir fait verser le sang espagnol pour nourrir le monopole +anglais et perpétuer la guerre du continent. La perfidie de l'Angleterre +et ses motifs sont maintenant à la portée de tout le monde et +n'échappent pas même à la pénétration du dernier des habitans des +campagnes. Ils savent ce qu'ils souffrent, et les auteurs de leurs maux +étaient sous leurs yeux. + +Cependant les Anglais fuient en toute hâte, poursuivis par le duc +d'Istrie avec neuf mille hommes de cavalerie. Dans les magasins qu'ils +ont brûlés à Bénavente, se trouvaient, indépendamment des tentes, quatre +mille couvertures et une grande quantité de rhum. On a ramassé plus de +deux cents chariots de bagages et de munitions de guerre abandonnés sur +la route de Bénavente à Astorga. Les débris de la division la Romana se +sont jetés sur cette dernière ville et ont encore augmenté la confusion. + +Les événement de l'expédition de l'Angleterre en Espagne fourniront le +sujet d'un beau discours d'ouverture du parlement. Il faudra annoncer à +la nation anglaise qui son armée est restée trois mois dans l'inaction, +tandis qu'elle pouvait secourir les Espagnols; que ses chefs, ou ceux +dont elle exécutait les ordres, ont eu l'extrême ineptie de la porter en +avant lorsque les armées espagnoles étaient détruites; qu'enfin elle a +commencé l'année, fuyant l'épée dans les reins, poursuivie par l'ennemi +qu'elle n'a pas osé combattre, et par les malédictions de ceux qu'elle +avait excités, fit qu'elle aurait dû défendre: de telles entreprises et +de semblables résultats ne peuvent appartenir qu'à un pays qui n'a pas +de gouvernement. Fox, ou même Pitt, n'auraient pas commis de telles +fautes. S'engager dans une lutte de terre contre la France qui a cent +mille hommes de cavalerie, cinquante mille chevaux d'équipages et neuf +cent mille hommes d'infanterie; c'est, pour l'Angleterre, pousser la +folie jusqu'à ses derniers excès; c'est être avide de honte, c'est enfin +diriger les affaires de la Grande-Bretagne comme pouvait le désirer le +cabinet des Tuileries. Il fallait bien peu connaître l'Espagne pour +attacher quelque importance à des mouvemens populaires, et pour espérer +qu'en y soufflant le feu de la sédition, cet incendie aurait quelques +résultats et quelque durée. Il ne faut que quelques prêtres fanatiques +pour composer et répandre des libelles, pour porter un désordre +momentané dans les esprits; mais il faut autre chose pour constituer une +nation en armes. Lors de la révolution de France il fallut trois années +et le régime de la convention pour préparer des succès militaires; et +qui ne sait encore à quelles chances la France fut exposée? Cependant +elle était excitée, soutenue par la volonté unanime de recouvrer les +droits qui lui avaient été ravis dans des temps d'obscurité. En Espagne, +c'étaient quelques hommes qui soulevaient le peuple pour conserver la +possession exclusive de droits odieux au peuple. Ceux qui se battaient +pour l'inquisition, les Franciscains et les droits féodaux, pouvaient +être animés d'un zèle ardent pour leurs intérêts personnels, mais ne +pouvaient inspirer à toute une nation une volonté ferme et des sentimens +durables. Malgré les Anglais, les droits féodaux, les Franciscains et +l'inquisition n'existent plus en Espagne. + +Après la prise de Roses, le général Gouvion-Saint-Cyr s'est dirigé sur +Barcelonne avec le septième coups; il a dispersé tout ce qui se trouvait +aux environs de cette place, et il a fait sa jonction avec le général +Duhesme. Cette réunion a porté son armée à quarante mille hommes. + +Les ducs de Trévise et d'Abrantès ont enlevé tous les ouvrages avancés +de Sarragosse. Le général du génie Lacoste prépare ses moyens pour +s'emparer de cette ville sans perte. + +Le roi d'Espagne s'est rendu à Aranjuez pour passer en revue le premier +corps commandé par le duc de Bellune. + + + +Astorga, 2 janvier 1809. + +_Vingt-quatrième bulletin de l'armée d'Espagne._ + +L'empereur est arrivé à Astorga le 1er janvier. + +La route de Bénavente à Astorga est couverte de chevaux anglais morts, +de voitures d'équipages, de caissons d'artillerie et de munitions de +guerre. On a trouvé à Astorga des magasins de draps, de couvertures, +et d'outils de pionniers. Dans la route d'Astorga à Villa-Franca, le +général Colbert commandant l'avant-garde de cavalerie du duc d'Istrie, a +fait deux mille prisonniers, pris des convois de fusils, et délivré +une quarantaine d'hommes isolés qui étaient tombés entre les mains des +Anglais. + +Quant à l'armée de la Romana, elle est réduite presqu'à rien. Ce +petit nombre de soldats, sans habits, sans souliers, sans solde, sans +nourriture, ne peut plus être compté pour quelque chose. + +L'empereur a chargé le duc de Dalmatie de la mission glorieuse de +poursuivre les Anglais jusqu'au lieu de leur embarquement, et de les +jeter dans la mer l'épée dans les reins. + +Les Anglais sauront ce qu'il en coûte pour faire un mouvement +inconsidéré devant l'armée française. La manière dont ils sont chassés +du royaume de Léon et de la Galice, et la destruction d'une partie de +leur armée leur apprendra sans doute à être plus circonspects dans leurs +opérations sur le continent. + +La neige a tombé à gros flocons pendant toute la journée du 1er janvier. +Ce temps, très-mauvais pour l'armée française, est encore plus mauvais +pour une armée qui bat en retraite. + +En Catalogne, le général Gouvion-Saint-Cyr est entré à Barcelonne. + +A Sarragosse, les ducs de Conegliano et de Trévise se sont emparés, avec +peu de perte, du Monte-Torrero; ils ont fait un millier de prisonniers, +et ont entièrement cerné la ville. Les mineurs ont commencé leurs +travaux. + +Dans l'Estramadure, la division du général Sébastiani ayant passé le +Tage, le 24, au pont de l'Arzobispo, a attaqué les débris de l'armée +d'Estramadure. Une seule charge du vingt-huitième régiment d'infanterie +de ligne a suffi pour les mettre en déroute. Le duc de Dantzick avait en +même temps fait passer le Tage à la division du général Valence sur le +pont d'Almaraz. Quatre pièces de canon, douze caissons, et quatre ou +cinq cents prisonniers ont été le fruit de cette journée. On s'est +emparé de divers magasins, et notamment d'un immense magasin de tentes. + +Tout ce qui reste de troupes espagnoles insurgées est sans solde depuis +plusieurs mois. + + + +Benavente, 5 janvier 1809. + +_Vingt-cinquième bulletin de l'armée d'Espagne._ + +La tête de la division Merle, faisant partie du corps du duc de +Dalmatie, a gagné l'avant-garde dans la journée du 3 de ce mois. + +A quatre heures après-midi, elle s'est trouvée en présence de +l'arrière-garde anglaise qui était en position sur les hauteurs de +Prieros, a une lieue devant Villa-Franca, et qui était composée de cinq +mille hommes d'infanterie et six cents chevaux. Cette position +était fort belle et difficile à aborder. Le général Merle fit ses +dispositions. L'infanterie s'approcha, on battit la charge, et les +Anglais furent mis dans une entière déroute. La difficulté du terrain +ne permit pas à la cavalerie de charger, et l'on ne put faire que deux +cents prisonniers. Nous avons eu une cinquantaine d'hommes tués ou +blessés. + +Le général de brigade Colbert, commandant la cavalerie de l'avant-garde, +s'était avancé avec les tirailleurs de l'infanterie, pour voir si le +terrain s'élargissait, et s'il pouvait former sa cavalerie. Son heure +était arrivée; une balle le frappa au front, le renversa, et il ne vécut +qu'un quart d'heure; revenu un moment à lui, il s'était fait placer sur +son séant, et voyant alors la déroute complète des Anglais, il dit: Je +suis bien jeune encore pour mourir, mais du moins ma mort est digne d'un +soldat de la grande armée, puisqu'en mourant je vois fuir les derniers +et les éternels ennemis de ma patrie. Le général Colbert était un +officier d'un grand mérite. + +Il y a deux routes d'Astorga à Villa-Franca. Les Anglais passaient par +celle de droite, les Espagnols suivaient celle de gauche; ils marchaient +sans ordre; ils ont été coupés et cernés par les chasseurs hanovriens. +Un général de brigade et une division entière, officiers et soldats, +ont mis bas les armes. On lui a pris ses équipages, dix drapeaux et six +pièces de canon. + +Depuis le 27, nous avons déjà fait à l'ennemi plus de dix mille +prisonniers parmi lesquels sont quinze cents Anglais. Nous lui avons +pris plus de quatre cents voitures de bagages et de munitions, quinze +voitures de fusils, ses magasins et ses hôpitaux de Bénavente, Astorga +et Bembibre. Dans ce dernier endroit, le magasin à poudre qu'il avait +établi dans une église, a sauté. + +Les Anglais se retirent en désordre, laissant ainsi leurs magasins, +leurs blessés, leurs malades, et abandonnant leurs équipages sur +les chemins. Ils éprouveront une plus grande perte encore; et s'ils +parviennent à s'embarquer, il est probable que ce ne sera qu'après avoir +perdu la moitié de leur armée. + +Sa Majesté, informée que celle armée était réduite au-dessous de vingt +mille hommes, a pris le parti de porter son quartier-général d'Astorga à +Bénavente, où elle restera quelques jours, et d'où elle ira occuper une +position centrale à Valladolid, laissant au duc de Dalmatie le soin de +détruire l'armée anglaise. + +On a trouvé dans les granges beaucoup d'Anglais qui avaient été pendus +par les Espagnols. Sa Majesté a été indignée; elle a fait brûler les +granges. Les paysans, quel que soit le ressentiment dont ils sont +animés, n'ont pas le droit d'attenter à la vie des traînards de l'une +ou de l'autre armée. Sa Majesté a ordonné de traiter les prisonniers +anglais avec les égards dus à des soldats qui, dans toutes les +circonstances, ont manifesté des idées libérales et des sentimens +d'honneur. Informée que dans les lieux où les prisonniers sont +rassemblés, et où se trouvent dix Espagnols contre un Anglais, les +Espagnols maltraitent les Anglais et les dépouillent, elle a ordonné de +séparer les uns des autres, et elle a prescrit, pour les Anglais, un +traitement tout particulier. + +L'arrière-garde anglaise, en acceptant le combat de Prieros, avait +espéré donner le temps à la colonne de gauche, composée pour la plus +grande partie d'Espagnols, de faire sa jonction à Villa-Francs. Elle +comptait aussi gagner une nuit pour rendre plus complète l'évacuation de +Villa-Franca. + +Nous avons trouvé à l'hôpital de Villa-Franca trois cents Anglais +malades ou blessés. Les Anglais avaient brûlé dans cette ville un grand +magasin de farine et de blé; ils y avaient détruit beaucoup d'équipages +d'artillerie, et tué cinq cents de leurs chevaux. On en a déjà compté +seize cents laissés morts sur les routes. + +Le nombre des prisonniers est assez considérable et s'accroît de moment +en moment. On trouve dans toutes les caves de la ville des soldats +anglais morts ivres. + +Le quartier-général du duc de Dalmatie était, le 4 au soir, à dix lieues +de Lugo. + +Le 2, Sa Majesté a passé en revue, à Astorga, les divisions Laborde et +Loison, qui formaient l'Armée de Portugal. Ces troupes voient fuir les +Anglais et brûlent du désir de les joindre. + +Sa Majesté a laissé en réserve à Astorga le corps du duc d'Elchingen, +qui a son avant-garde sur les débouchés de la Galice, et qui est à +portée d'appuyer, en cas d'événement, le corps du duc de Dalmatie. + +On a reçu la confirmation de la nouvelle de l'arrivée du général +Gouvion-Saint-Cyr avec le septième corps à Barcelonne. Il y est entré +le 17; le 15, il avait rencontré a Linas les troupes commandées par les +généraux Reding et Vivès et les avait mises dans une entière déroute. Il +leur a pris six pièces de canon, trente caissons et trois mille hommes. +Moyennant la jonction du septième corps avec les troupes du général +Duhesme, nous avons une grosse armée à Barcelonne. + +Lorsque Sa Majesté était à Tordesillas, elle avait son quartier-général +dans les bâtimens extérieurs du couvent royal de Sainte-Claire. C'est +dans ces bâtimens que s'était retirée et qu'est morte la mère de +Charles-Quint, surnommée Jeanne la folle. Le couvent de Sainte-Claire a +été construit sur un ancien palais des Maures, dont il reste un bain +et deux salles d'une belle conservation. L'abbesse a été présentée +à l'empereur; elle est âgée de soixante-quinze ans, et il y avait +soixante-cinq ans qu'elle n'était sortie de sa clôture. Cette religieuse +parut fort émue lorsqu'elle franchit le seuil; mais elle entretint +l'empereur avec beaucoup de présence d'esprit, et elle obtint un grand +nombre de grâces pour tout ce qui l'intéressait. + + + +Valladolid, 7 janvier 1809. + +_Vingt-sixième bulletin de l'armée d'Espagne._ + +Le général Gouvion-Saint-Cyr, aussitôt après son entrée à Barcelonne, +s'est porté sur Lobregat, a forcé l'ennemi dans son camp retranché, lui +a pris vingt-cinq pièces de canon, et a marché sur Tarragone dont il +s'est emparé. La prise de cette ville est d'une grande importance. + +Les rapports du général Duhesme et du général Saint-Cyr contiennent le +détail des événemens militaires qui ont eu lieu en Catalogne jusqu'au 21 +décembre; ils font le plus grand honneur au général Gouvion-Saint-Cyr. +Tout ce qui s'est passé à Barcelonne est un titre d'éloge pour le +général Duhesme, qui a déployé autant de talent que de fermeté. + +Les troupes du royaume d'Italie se sont couvertes de gloire: leur belle +conduite a sensiblement touché le coeur de l'empereur; elles sont à la +vérité composées pour la plupart des corps formés par Sa Majesté pendant +la campagne de l'an 5. Les vélites italiens sont aussi sages que braves: +ils n'ont donné lieu à aucune plainte, et ils ont montré le plus grand +courage. Depuis les Romains, les peuples d'Italie n'avaient pas fait +la guerre en Espagne; depuis les Romains, aucune époque n'a été si +glorieuse pour les armes italiennes. + +L'armée du royaume d'Italie est déjà de quatre-vingt mille soldats, et +bons soldats; voilà les garans qu'a cette belle contrée de n'être plus +le théâtre de la guerre. + +Sa Majesté a porté son quartier-général de Benavente à Valladolid. + +Elle a reçu aujourd'hui toutes les autorités de la ville. Dix des plus +mauvais sujets de la dernière classe du peuple ont été passés par les +armes. Ce sont les mêmes qui avaient massacré le général Cevallos, et +qui, pendant si long temps, ont opprimé les gens de bien. + +Sa Majesté a ordonné la suppression du couvent des Dominicains dans +lequel un Français a été tué. + +Elle a témoigné sa satisfaction au couvent de San-Benito dont les moines +sont des hommes éclairés, qui, bien loin d'avoir prêché la guerre et le +désordre, de s'être montrés avides de sang et de meurtre, ont employé +tous leurs soins et consacré les efforts les plus courageux à calmer le +peuple et à le ramener au bon ordre. Plusieurs Français leur doivent la +vie. L'empereur a voulu voir ces religieux, et lorsqu'il a appris qu'ils +étaient de l'ordre des Bénédictins, dont les membres se sont toujours +illustrés dans les lettres et dans les sciences, soit en France, soit +en Italie, il a daigné exprimer la satisfaction qu'il éprouvait de leur +avoir cette obligation. + +En général, le clergé de cette ville est bon; les moines vraiment +dangereux sont ces dominicains fanatiques qui s'étaient emparés de +l'inquisition, et qui, ayant baigné leurs mains dans le sang d'un +Français, ont eu la lâcheté sacrilége, de jurer sur l'évangile que +l'infortuné dont on leur demandait compte, n'était point mort et avait +été conduit à l'hôpital, et qui ensuite ont avoué qu'après qu'il eut +été privé de la vie on avait jeté son corps dans un puits, où on l'a en +effet trouvé. Hommes hypocrites et barbares, qui prêchez l'intolérance, +qui suscitez la discorde, qui excitez à verser le sang, vous n'êtes +pas les ministres de l'évangile! Le temps où l'Europe voyait sans +indignation célébrer par des illuminations, dans les grandes villes, le +massacre des protestans, ne peut renaître. Les bienfaits de la tolérance +sont les premiers droits des hommes; elle est la première maxime de +l'évangile, puisqu'elle est le premier attribut de la charité. S'il +fût une époque où quelques faux docteurs de la religion chrétienne +prêchaient l'intolérance, alors ils n'avaient pas en vue les intérêts du +ciel, mais ceux de leur influence temporelle; ils voulaient s'emparer de +l'autorité chez des peuples ignorans. Lorsqu'un moine, un théologien, un +évêque, un pontife prêche l'intolérance, il prêche sa condamnation; il +se livre à la risée des nations. + +Le duc de Dalmatie doit être ce soir à Lugo. De nombreuses colonnes de +prisonniers sont en marche pour se rendre ici. + +Le général de brigade Duvernay s'est porté avec cinq cents chevaux sur +Toro. Il y a rencontré deux ou trois cents hommes restes des débris +de l'insurrection; il les a chargés et en a tué ou pris le plus grand +nombre. Le colonel des hussards hollandais a été blessé dans cette +charge. + + + +Valladolid, 9 janvier 1809. + +_Vingt-septième bulletin de l'armée d'Espagne._ + +Après le combat de Prieros contre l'arrière-garde anglaise, le duc de +Dalmatie jugea nécessaire de déposter promptement l'ennemi du col de +Piedra-Filla. Il fit une marche très-longue, et il en recueillit le +fruit. Il prit quinze cents Anglais, cinq pièces de canon, beaucoup de +caissons. Il obligea l'ennemi à détruire considérablement d'affûts, de +voitures, de bagages et de munitions. Les précipices étaient remplis +de ces débris; le désordre était tel, que les divisions Lorges et +Lahoussaye ont trouvé parmi les équipages abandonnés, des voitures +remplies d'or et d'argent: c'était une partie du trésor de l'armée +anglaise: on évalue ce qui est tombé entre les mains des divisions à +deux millions. + +Le 4 au soir, l'avant-garde de l'armée française était à Castillo et à +Nocedo. + +Le lendemain 5, l'arrière-garde ennemie a été rencontrée à Puente de +Ferrerya au moment où elle faisait une fougasse pour faire sauter le +pont; une charge de cavalerie a rendu cette tentative inutile. Il en a +été de même au pont de Crueril. + +Le 5 au soir, les divisions Lorges et Lahoussaye étaient à Constantin, +et l'ennemi à peu de distance de Lugo. + +Le 6, le duc de Dalmatie s'est mis en marche pour arriver sur cette +ville. + +L'armée anglaise souffre considérablement; elle n'a presque plus de +munitions et de bagages, et la moitié de sa cavalerie est à pied. Depuis +le départ de Benavente jusqu'au 5 de ce mois, on a compté sur la route +dix-huit cents chevaux anglais tués. + +Les débris du corps de la Romana errent partout. Dans la journée du 1er +janvier, le huitième régiment de dragons chargea un carré d'infanterie +espagnole et le culbuta. Les régimens du roi, de Mayorca, d'Ibernia, de +Barcelonne et de Naples ont été faits prisonniers. + +Le général Maupetit ayant rencontré du côté de Zamora, avec sa division +de dragons, une colonne de huit cents fuyards, l'a chargée et dispersée, +et en a pris ou tué la plus grande partie. + +Les paysans espagnols de la Galice et du royaume de Léon sont +impitoyables pour les traînards anglais. Malgré les sévères défenses qui +ont été faites, on trouve tous les jours beaucoup d'Anglais assassinés. + +Le quartier-général du duc d'Elchingen est à Villa-Franca, sur les +confins de la Galice et du royaume de Léon. + +Le duc de Bellune est sur le Tage. + +Toute la garde impériale se concentre à Valladolid. + +Les villes de Valladolid, de Palencia, de Ségovie, d'Avila, d'Astorga, +de Léon, etc., envoient de nombreuses députations au roi. La fuite de +l'armée anglaise, la dispersion des restes des armées de la Romana et de +l'Estramadure, et les maux que les troupes des différentes armées font +peser sur le pays, rallient les provinces autour de l'autorité légitime. + +La ville de Madrid s'est particulièrement distinguée. Les procès-verbaux +constatant le serment prêté devant le saint-Sacrement par vingt-huit +mille sept cents chefs de famille, ont été mis sous les yeux de +l'empereur. Les citoyens de Madrid ont promis à Sa Majesté, que, si elle +place sur le trône le roi son frère, ils le seconderont de tous leurs +efforts et le défendront de tous leurs moyens. + + + +Valladolid, 13 janvier 1809. + +_Vingt-huitième bulletin de l'armée d'Espagne._ + +La partie du trésor de l'ennemi qui est tombée entre les mains de nos +troupes était d'un million huit cent mille francs. Les habitans assurent +que les Anglais ont emporté huit à dix millions. + +Le général anglais jugeant qu'il était impossible que l'infanterie et +l'artillerie l'eussent suivi, et eussent gagné sur lui un certain nombre +de marches, surtout dans des montagnes aussi difficiles que celles de la +Galice, comprit qu'il ne devait avoir à sa poursuite que des voltigeurs +et de la cavalerie. Il prit donc la position de Castro, sa droite +appuyée à la rivière de Tamboya, qui passe à Lugo, et qui n'est pas +guéable. + +Le duc de Dalmatie arriva le 6 en présence de l'ennemi. Il employa les +journées du 7 et du 8 à le reconnaître, et à réunir son infanterie +et son artillerie, qui étaient encore en arrière. Il forma son plan +d'attaque. La gauche seule de l'ennemi était attaquable; il manoeuvra +sur cette gauche. Ses dispositions exigèrent quelques mouvemens dans la +journée du 8, le duc de Dalmatie étant dans l'intention d'attaquer le +lendemain 9. Mais l'ennemi s'en étant douté, fit sa retraite pendant la +nuit, et le matin, notre avant-garde entra à Lugo. L'ennemi a abandonné +trois cents malades anglais dans les hôpitaux de la ville, un parc de +dix-huit pièces de canon et trois cents chariots de munitions. Nous lui +avons fait sept cents prisonniers. La ville et les environs de Lugo sont +encombrés de cadavres de chevaux anglais. Ainsi voilà plus de deux mille +cinq cents chevaux que les Anglais ont tués dans leur retraite. + +Il fait un temps affreux; la neige et la pluie tombent continuellement. + +Les Anglais gagnent à toute force la Corogne où ils ont quatre cents +bâtimens de transport pour leur embarquement. Ils ont déjà perdu +leurs bagages, leurs munitions, une partie même du matériel de leur +artillerie, et plus de trois mille hommes faits prisonniers. + +Le 10, notre avant-garde était à Betancos, à peu de distance de la +Corogne. + +Le duc d'Elchingen est avec son corps d'armée sur Lugo. + +En comptant les malades, les hommes égarés, ceux qui ont été tués par +les paysans, et ceux qui ont été faits prisonniers par nos troupes, on +peut calculer que les Anglais ont perdu le tiers de leur armée. Ils +sont réduits à dix mille hommes et ne sont pas encore embarqués. Depuis +Sahagun, ils ont fait une retraite de cent cinquante lieues par un +mauvais temps, dans des chemins affreux, au milieu des montagnes et +toujours l'épée dans les reins. + +On a de la peine à concevoir la folie de leur plan de campagne. Il faut +l'attribuer non au général qui commande, et qui est un homme habile +et sage, mais à cet esprit de haine et de rage qui anime le ministère +anglais. Jeter ainsi en avant trente mille hommes pour les exposer à +être détruits, ou à n'avoir de ressource que dans la fuite, c'est une +conception qui ne peut être inspirée que par l'esprit de passion, ou +par la plus extravagante présomption. Le gouvernement anglais, comme le +menteur du théâtre, est parvenu à se persuader lui-même; il s'est pris +dans son propre piége. + +La ville de Lugo a été pillée et saccagée par l'ennemi. On ne peut +imputer ces désastres au général anglais; c'est une suite ordinaire +et inévitable des marches forcées et des retraites précipitées. Les +habitans du royaume de Léon et de la Galice ont les Anglais en horreur. +Sous ce rapport, les événemens qui viennent de se passer équivalent à +une grande victoire. + +La ville de Zamora, dont les habitans avaient été exaltés par la +présence des Anglais, a fermé ses portes au général de cavalerie +Maupetit. Le général Darricau s'y est porté avec quatre bataillons. Il +a escaladé la ville, l'a prise, et a fait passer les plus coupables par +les armes. + +De toutes les provinces de l'Espagne, la Galice est celle qui manifeste +le meilleur esprit; elle reçoit les Français comme des libérateurs qui +l'ont délivrée à la fois des étrangers et de l'anarchie. L'évêque de +Lugo et le clergé de toute la province manifestent les plus sages +dispositions. + +La ville de Valladolid a prêté serment au roi Joseph, et a fait une +adresse à S.M.I. et R. + +Six hommes, chefs d'émeutes et des massacres contre les Français, ont +été condamnés à mort. Cinq ont été exécutés. L clergé est venu demander +la grâce du sixième qui est père de quatre enfans. S.M. a commué sa +peine; elle a dit qu'elle voulait en cela témoigner sa satisfaction +pour la bonne conduite que le clergé séculier de Valladolid a tenue en +plusieurs occasions importantes. + + + +Valladolid, 16 janvier 1809. + +_Vingt-neuvième bulletin de l'armée d'Espagne._ + +Le 10 janvier, le quartier-général du duc de Bellune était à Aranjuez. + +Instruit que les débris de l'armée battue à Tudéla s'étaient réunis +du côté de Cuença et avaient été joints par les nouvelles levées de +Grenade, de Valence et de Murcie, le roi d'Espagne conçut la possibilité +d'attirer l'ennemi. A cet effet, il fit replier tous les postes qui +s'avançaient jusqu'aux montagnes de Cuença au-delà de Tarançon et de +Huete. L'armée espagnole suivit ce mouvement. Le 12 elle prit position +à Uclès. Le duc de Bellune se porta alors à Tarançon et à Fuente de +Padronaro. Le 13 la division Villatte marcha droit à l'ennemi, tandis +que le duc de Bellune, avec la division Ruffin, tournait par Alcazar. +Aussitôt que le général Villatte découvrit les Espagnols, il marcha +au pas de charge, et mit en déroute les douze ou treize mille hommes +qu'avait l'ennemi et qui cherchèrent à se retirer par Carascosa sur +Alcazar; mais déjà le duc de Bellune occupait la route d'Alcazar. Le +neuvième régiment d'infanterie légère, le vingt-quatrième de ligne, et +le quatre-vingt-seizième présentèrent à l'ennemi un mur de baïonnettes. +Les Espagnols mirent bas les armes. Trois cents officiers, deux +généraux, sept colonels, vingt lieutenant-colonels et douze mille +hommes ont été faits prisonniers. On a pris trente drapeaux et toute +l'artillerie. Le nommé Venegas, qui commandait ces troupes, a été tué. + +Cette armée avec ses drapeaux et son artillerie, escortée par trois +bataillons, fera demain 17 son entrée à Madrid. + +Ce succès fait honneur au duc de Bellune et à la conduite des troupes. +Le général Villatte a manoeuvré avec habileté. Le général Ruffin s'est +distingué. Il en a été de même du général Latour-Maubourg. Ses dragons +se sont comportés avec intrépidité. Le jeune Sopransi, chef d'escadron +au premier de dragons, s'est précipité au milieu des ennemis, en +déployant une singulière bravoure. Il a apporté six drapeaux au duc de +Bellune. + +Le général d'artillerie Sénarmont s'est conduit comme il l'a fait dans +toutes les circonstances. Lorsque l'armée ennemie se vit coupée, elle +changea de direction. Le général Sénarmont était alors engagé dans une +gorge avec son artillerie, et c'est sur cette gorge que l'ennemi se +dirigea pour y chercher un passage. L'artillerie avait peu d'escorte, +mais les canonniers de la grande-armée n'en ont pas besoin. Le général +Sénarmont plaça ses pièces en bataillon carré et tira à mitraille. La +colonne ennemie changea encore de direction et se porta sur le point où +elle est venue mettre bas les armes. Le duc de Bellune se loue de M. +Château son premier aide-de-camp, et de M. l'adjudant commandant Aimé. +Il donne des éloges au général Sémélé, aux colonels Jamin, Meunier, +Mouton Duvernay, Lacoste, Pescheux et Combelle, tous officiers dont la +bravoure et l'habileté ont été éprouvées dans cent combats. + +En Galice les Anglais continuent d'être poursuivis l'épée dans les +reins. Après avoir été chassés de Lugo, les trois quarts ont pris la +direction de la Corogne, et un quart celle de Vigo où les Anglais ont +des transports. Le duc de Dalmatie s'est porté sur la Corogne et le duc +d'Elchingen sur Vigo. + +Des députations du conseil d'état d'Espagne, du conseil des Indes, du +conseil des finances, du conseil de la guerre, du conseil de marine, du +conseil des ordres, de la junte de commerce et des monnaies, du tribunal +des alcades de casa y corte, de la municipalité de Madrid, du clergé +séculier et régulier, du corps de la noblesse, des corporations majeures +et mineures et des habitans des paroisses et des quartiers, parties de +Madrid le 11, ont été présentées le 16 à S. M. I. et R. à Valladolid. + + + +Valladolid, 21 janvier 1809. + +_Trentième bulletin de l'armée d'Espagne._ + +Le duc de Dalmatie partit le 12 de Betanzos. Arrivé sur le Meso, il +trouva le pont de Burgo coupé. L'ennemi fut délogé du village de Burgo. +Pendant ce temps, le général Franceschi remonta la rivière qu'il passa +sur le pont de Cela. Il intercepta la grande route de la Corogne à +Santyago et prit six officiers et soixante soldats. Le même jour un +poste de trente marins qui étaient à Meso sur le golfe, et qui y faisait +de l'eau, fut pris. Du village de Perillo on put observer la flotte +anglaise en rade de la Corogne. + +Le 13, l'ennemi fit sauter deux magasins à poudre situés sur les +hauteurs de Sainte Marguerite, à une demi-lieue de la Corogne. La +détonation fut terrible et se fit sentir à plus de trois lieues dans les +terres. + +Le 14, le pont de Burgo fut raccommodé et l'artillerie française put y +passer. L'ennemi était en position sur deux lignes, à une demi-lieue en +avant de la Corogne. On le voyait s'occuper à embarquer en toute hâte +ses malades et ses blessés, les espions et les déserteurs en portent le +nombre à trois ou quatre mille hommes. Les Anglais s'occupaient en même +temps à détruire les batteries de la côte, et à dévaster le pays voisin +de la mer. Le commandant du fort de Saint-Philippe se doutant du sort +qu'ils réservaient à la place, refusa de les y recevoir. + +Le 14 au soir, on vit arriver un nouveau convoi de cent soixante voiles, +parmi lesquelles on comptait quatre vaisseaux de ligne. + +Le 15 au matin, les divisions Merle et Mermet occupèrent les hauteurs +de Vallaboa où se trouvait l'avant-garde ennemie, qui fut attaquée et +culbutée. Notre droite fut appuyée au point d'intersection de la route +de la Corogne à Lugo, et de la Corogne à Santyago. La gauche était +placée en arrière du village d'Elvina. L'ennemi occupait en face de +très-belles hauteurs. + +Le reste de la journée du 15 fut employé à placer une batterie de douze +pièces de canon, et ce ne fut que le 16, à trois heures après midi que +le duc de Dalmatie donna l'ordre de l'attaque. + +Les Anglais furent abordés franchement par la première brigade de la +division Mermet qui les culbuta et les délogea du village d'Elvina. Le +deuxième régiment d'infanterie légère se couvrit de gloire. Le général +Jardon à la tête des voltigeurs fit paraître un notable courage. +L'ennemi culbuté de ses positions, se retira dans les jardins qui sont +autour de la Corogne. La nuit devenant très-obscure, on fut obligé de +suspendre l'attaque. L'ennemi en a profité pour s'embarquer en toute +hâte. Nous n'avons eu d'engagés pendant le combat, qu'environ six mille +hommes, et tout était disposé pour partir de la position que nos troupes +occupaient le soir, et profiter du lendemain pour une affaire générale. +La perte de l'ennemi est immense; deux batteries de notre artillerie +l'ont foudroyé pendant la durée du combat. On a compté sur le champ de +bataille plus de huit cents cadavres anglais, parmi lesquels on a trouvé +le corps du général Hamilton, et ceux de deux autres officiers généraux +dont on ignore les noms. Nous avons pris vingt officiers, trois cents +soldats et quatre pièces de canon. Les Anglais ont laissé plus de quinze +cents chevaux qu'ils avaient tués. Notre perte s'élève à cent +hommes; nous en avons eu cent cinquante blesses. Le colonel du +quarante-cinquième s'est distingué. Un porte-aigle du trente-unième +d'infanterie légère a tue de sa propre main un officier anglais qui, +dans la mêlée, s'était attaché a lui pour tâcher de lui enlever son +aigle. Le général d'artillerie Bourgeat et le colonel Fontenay se sont +très-bien montrés. + +Le 17 à la pointe du jour, on a vu le convoi anglais mettre à la voile: +le 18 tout avait disparu. Le duc de Dalmatie avait fait canonner les +bâtiments des hauteurs du fort Sandiego. Plusieurs transports ont +échoué, et tous les hommes qu'ils portaient ont été pris. + +On a trouvé dans l'établissement de la Payoza trois mille fusils +anglais. On s'est aussi emparé des magasins de l'ennemi et d'une +quantité considérable de munitions et d'effets appartenant à l'armée. On +a ramassé dans les faubourgs beaucoup de blessés. L'opinion des habitans +du pays et des déserteurs est que le nombre des blessés dans le combat +excède deux mille cinq cents. + +Ainsi s'est terminée l'expédition anglaise envoyée en Espagne. Après +avoir fomenté la guerre dans ce malheureux pays, les Anglais l'ont +abandonné. Ils avaient débarqué trente-huit mille hommes et six mille +chevaux; nous leur avons pris de compte fait six mille cinq cents +hommes, non compris les malades. Ils ont rembarqué très-peu de bagages, +très-peu de munitions et très-peu de chevaux: on en a compté cinq +mille tués et abandonnés. Les hommes qui ont trouvé un asile sur leurs +vaisseaux sont harassés et découragés. Dans une autre saison, il n'en +aurait pas échappé un seul. La facilité de couper les ponts, la rapidité +des torrens qui, pendant l'hiver, deviennent de profondes rivières, le +peu de durée des journées et la longueur des nuits, sont très-favorables +à une armée en retraite. + +Des trente-huit mille hommes que les Anglais avaient débarqués, on peut +assurer qu'à peine vingt-quatre mille hommes retourneront en Angleterre. + +L'armée de la Romana, qui, à la fin de décembre, au moyen des renforts +qu'elle avait reçus de la Galice, était forte de seize mille hommes, est +réduite à moins de cinq mille hommes, qui errent entre Vigo et Santyago, +et sont vivement poursuivis. Le royaume de Léon, la province de Zamora +et toute la Galice que les Anglais avaient voulu couvrir, sont conquis +et soumis. + +Le général de division Lapisse a envoyé en Portugal des patrouilles qui +y ont été très-bien reçues. + +Le général Maupetit est entré à Salamanque. Il y a encore trouvé +quelques malades anglais. + + + +_Trente-unième bulletin de l'année d'Espagne._ + +Les régimens anglais portant les numéros 42, 50 et 52 ont été +entièrement détruits au combat du 16 près la Corogne. Il ne s'est pas +embarqué soixante hommes de chacun de ces corps. Le général en chef +Moore a été tué en voulant charger à la tête de cette brigade, pour +rétablir les affaires. Efforts impuissans! cette troupe a été dispersée +et son général frappé au milieu d'elle. Le général Baird avait déjà été +blessé; il traversa la Corogne pour gagner son vaisseau, et ne se fit +panser qu'à bord. Le bruit court qu'il est mort le 19. + +Après la bataille du 16, la nuit fut terrible à la Corogne. Les Anglais +y entrèrent consternés et pêle-mêle. L'armée anglaise avait débarqué +plus de quatre-vingts pièces de Canon; elle n'en a pas rembarqué douze. +Le reste a été pris ou perdu, et décompte fait, nous nous trouvons en +possession de soixante pièces de canon anglaises. + +Indépendamment du trésor de deux millions que l'armée a pris aux +Anglais, il paraît qu'un trésor plus considérable a été jeté dans les +précipices qui bordent la route d'Astorga à la Corogne. Les paysans et +les soldats ont ramassé parmi les rochers une grande quantité d'argent. + +Dans les engagemens qui ont eu lieu pendant la retraite, et avant le +combat de la Corogne, deux généraux anglais avaient été tués, et trois +avaient été blessés. On nomme parmi ces derniers le général Crawford. +Les Anglais ont perdu tout ce qui constitue une armée: généraux, +artillerie, chevaux, bagages, munitions, magasins. + +Dès le 17, à la pointe du jour, nous étions maîtres des hauteurs qui +dominent la rade de la Corogne, et nos batteries jouaient contre le +convoi anglais. Il en est résulté que plusieurs bàtimens n'ont pu +sortir, et ont été pris lors de la capitulation de la Corogne. On a +trouvé aussi cinq cents chevaux anglais encore vivans, seize mille +fusils, et beaucoup d'artillerie de siège abandonnée par l'ennemi. Un +grand nombre de magasins sont pleins de munitions confectionnées que les +Anglais voulaient emmener, mais qu'ils ont été forcés de laisser. Un +magasin à poudre situé dans la presqu'île, contenant deux cents milliers +de poudre, nous est également resté. Les Anglais surpris par l'événement +du combat du 16, n'ont pas même eu le temps de détruire leurs magasins. +Il y nvait trois cents malades anglais dans les hôpitaux. Nous avons +trouvé dans le port sept bâtimens anglais; trois étaient chargés de +chevaux et quatre de troupes, lis n'avaient pu appareiller. + +La place de la Corogne a une enceinte qui la met à l'abri d'un coup +de main. Il n'a donc été possible d'y entrer que le 20 par une +capitulation. On a trouvé à la Corogne plus de deux cents pièces de +canon espagnoles. Le consul français Fourcroy, le général Quesnel et son +état-major; M. Bougars, officier d'ordonnance, M. Taboureau, auditeur, +et trois cent cinquante Français, soldats ou marins qui avaient été pris +ou en Portugal ou sur le bâtiment l'_Atlas_, ont été délivrés. Ils se +louent beaucoup des officiers de la marine espagnole. + +Les Anglais n'auront rapporté de leur expédition que la haine des +Espagnols, la honte et le déshonneur. L'élite de leur armée, composée +d'Écossais, a été blessée, tuée ou prise. + +Le général Franceschi est entré à Santyago de Compostelle, où il a +trouvé quelques magasins et une garde anglaise qu'il a fait prisonnière. +Il a sur-le-champ marché sur Vigo. La Romana paraissait se diriger +sur ce port avec deux mille cinq cents hommes, les seuls qu'il ait pu +rallier. La division Mermet marchait sur le Ferrol. + +L'air était infecté à la Corogne par douze cents cadavres de chevaux que +les Anglais avaient égorgés dans les rues. Le premier soin du duc +de Dalmatie a été de pourvoir au rétablissement de la salubrité si +importante pour le soldat et pour les habitans. + +Le général Alzedo, gouverneur de la Corogne, paraît n'avoir pris +parti pour les insurgés, que contraint par la force. Il a prêté avec +enthousiasme le serment de fidélité au roi Joseph Napoléon. Le peuple +manifeste la joie qu'il éprouve d'être délivré des Anglais. + + + +_Trente-deuxième bulletin de l'armée d'Espagne._ + +Le duc de Dalmatie arrivé devant le Ferrol, fit investir la place. Des +négociations furent entamées. Les autorités civiles et les officiers +de terre et de mer paraissaient disposés à se rendre; mais le peuple, +fomenté par les espions qu'avaient laissés les Anglais, se souleva. + +Le 24, le duc de Dalmatie reçut deux parlementaires. L'un avait été +envoyé par l'amiral Melgarejo, commandant l'escadre espagnole; l'autre, +qui passa par les montagnes, avait été envoyé par les commandans des +troupes de terre. Ces deux parlementaires étaient partis à l'insu du +peuple. Ils firent connaître que toutes les autorités étaient sous le +joug d'une populace effrénée, soudoyée et soulevée par les agens de +l'Angleterre, et que huit mille hommes de la ville et des environs +étaient armés. + +Le duc de Dalmatie dut se résoudre à faire ouvrir la tranchée; mais +du 24 au 25, différens mouvemens se manifestèrent dans la ville. Le +dix-septième régiment d'infanterie légère s'étant porté à Mugardos, le +trente-unième d'infanterie légère étant aux forts de la Palma et de +Saint-Martin et à Lugrana, et bloquant le fort Saint-Philippe, le peuple +commença à craindre les suites d'un assaut et à écouter les hommes +sensés. Dans la journée du 26, trois parlementaires munis de pouvoirs +et porteurs d'une lettre arrivèrent au quartier-général et signèrent la +reddition de la place. + +Le 27, à sept heures du matin, la ville a été occupée par la division +Mermet et par une brigade de dragons. + +Le même jour à midi, la garnison a été désarmée: le désarmement a déjà +produit cinq mille fusils. Les personnes étrangères au Ferrol ont été +renvoyées dans leurs villages. Les hommes connus pour s'être souillés de +sang pendant l'insurrection, ont été arrêtés. + +L'amiral Obregon, que le peuple avait arrêté pendant l'insurrection, a +été mis à la tête de l'arsenal. + +On a trouvé dans le port, trois vaisseaux de cent douze canons; deux de +quatre-vingts; un de soixante-quatorze; deux de soixante-quatre; trois +frégates et un certain nombre de corvettes, de bricks et autres bâtimens +désarmés; plus de quinze cents pièces de canon de tous calibres, et des +munitions de toute espèce. + +Il est probable que sans la retraite précipitée des Anglais, et sans +l'événement du 16, ils auraient occupé le Ferrol, et se seraient emparés +de cette belle escadre. Les officiers de terre et de mer ont prêté +serment au roi Joseph avec le plus grand enthousiasme. Ce qu'ils +racontent de ce qu'ils ont eu à souffrir de la dernière classe du peuple +et des boute-feux de l'Angleterre est difficile à concevoir. + +L'ordre règne dans la Galice, et l'autorité du roi est rétablie dans +cette province, l'une des plus considérables de la monarchie espagnole. + +Le général Laborde a trouvé à la Corogne, sur le bord de la mer, sept +pièces de canon que les Anglais avaient enterrées dans la journée du 16, +ne pouvant les emmener. La Romana, abandonné par les Anglais et par ses +troupes, s'est enfui avec cinq cents hommes du côté du Portugal, pour se +jeter en Andalousie. + +Il ne restait à Lisbonne que quatre à cinq mille Anglais. Tous les +hôpitaux, tous les magasins étaient embarqués, et la garnison se +disposait à abandonner ce peuple, aussi indigné de la perfidie des +Anglais que révolté par la différence de moeurs et de religion, par +la brutale et continuelle intempérance des troupes anglaises, par cet +entêtement et par cet orgueil si mal fondés qui rendent cette nation +odieuse à tous les peuples du continent. + + + +_Trente-troisième bulletin de l'armée d'Espagne._ + +Le duc de Dalmatie est arrivé le 10 février à Tuy. Toute la province est +soumise. + +Il réunissait tous les moyens pour passer le lendemain le Minho, qui +est extrêmement large dans cet endroit. It a dû arriver du 15 au 20 à +Oporto, et du 20 au 28 à Lisbonne. + +Les Anglais s'embarquaient à Lisbonne pour abandonner le Portugal; +l'indignation des Portugais était au comble, et il y avait journellement +des engagemens notables et sanglans entre les Portugais et les Anglais. + +En Galice, le duc d'Elchingen achevait l'organisation de la province. +L'amiral Messaredra était arrivé au Ferrol, et l'activité commençait à +renaître dans cet arsenal important. La tranquillité est rétablie dans +toutes les provinces sous les ordres du duc d'Istrie, et situées entre +les Pyrénées, la mer, le Portugal, et la chaîne de montagnes qui +couvrent Madrid. La sécurité succède aux jours d'alarmes et de +désordres. + +De nombreuses députations se rendent de toutes parts auprès du roi à +Madrid. La réorganisation et l'esprit public font des progrès rapides +sous la nouvelle administration. + +Le duc de Bellune marche sur Badajoz; il désarme et pacifie toute la +basse Estramadure. + +Sarragosse s'est rendue. Les calamités qui ont pesé sur cette ville +infortunée, sont un effrayant exemple pour les peuples. L'ordre rétabli +dans Sarragosse, s'étend à tout l'Aragon, et les deux corps d'armée qui +se trouvaient autour de cette ville, deviennent disponibles. + +Sarragosse a été le véritable siège de l'insurrection de l'Espagne. +C'est dans cette ville qu'existait le parti qui voulait appeler un +prince de la maison d'Autriche à régner sur le Tage. Les hommes de ce +parti avaient hérité de cette opinion qui fut celle de leurs ancêtres +à l'époque de le guerre de la succession, et qui vient d'être étouffée +sans retour. + +La bataille de Tudela avait été gagnée le 23 novembre, et dès le 27, +l'armée française campait à peu de distance de Sarragosse. + +La population de cette ville était armée. Celle des campagnes de +l'Aragon s'y était jointe, et Sarragosse contenait cinquante mille +hommes, formés par régimens de mille hommes, et par compagnies de cent +hommes. Tous les grades de généraux, d'officiers et de sous-officiers, +étaient remplis par des moines. Un corps de troupes de dix mille hommes +échappés de la bataille de Tudela, s'était renfermé dans la ville, dont +les subsistances étaient assurées par d'immenses, magasins, et qui était +défendue par deux cents pièces de canon. L'image de notre dame del +Pilar, faisait, au gré des moines, des miracles qui animaient l'ardeur +de cette nombreuse population, ou qui soutenaient sa confiance. En +plaine ces cinquante mille hommes n'auraient pas tenu contre trois +régimens; mais enfermés dans leur ville, excités par tous les chefs de +partis, pouvaient-ils échapper aux maux que l'ignorance et le fanatisme +attiraient sur tant d'infortunés? + +Tout ce qu'il était possible de faire pour les éclairer, les ramener à +la raison, a été entrepris. Immédiatement après la bataille de Tudela, +on jugea que l'opinion où on était à Sarragosse, que Madrid ferait de +la résistance, que les armées de Somo-Sierra, du Guadarama, de +l'Estramadure, de Léon et de la Catalogne, obtiendraient quelques +succès, servirait de prétexte aux chefs des insurgés pour entretenir le +fanatisme des habitans. On résolut de ne pas investir la ville, et de la +laisser communiquer avec toute l'Espagne, afin qu'elle apprît la déroute +des armées espagnoles, et qu'elle connût les détails de l'entrée de +l'armée française à Madrid. Mais ces nouvelles ne parvinrent qu'aux +meneurs, et demeurèrent inconnues à la masse de la population. +Non-seulement on lui cachait la vérité, mais on l'encourageait par des +mensonges. Tantôt les Français avaient perdu quarante mille hommes à +Madrid, la Romana était entré en France; enfin l'armée anglaise arrivait +en grande hâte, et les aigles françaises devaient fuir à l'aspect du +terrible léopard. + +Ce temps sacrifié à des vues politiques et à l'espoir de voir se calmer +des têtes exaltées par le fanatisme et par l'erreur, n'était pas perdu +pour l'armée française. Le général du génie Lacoste, aide-de-camp de +l'empereur et officier du plus grand mérite, réunissait à Alagon, les +outils, les équipages de mines et les matériaux nécessaires à la guerre +souterraine que S. M. avait ordonnée. + +Le général de division Dedon, commandant l'artillerie, rassemblait une +grande quantité de mortiers, de bombes, d'obus et des bouches à feu de +tous calibre. On tirait tous ces objets de Pampelune, éloignée de sept +marches de Sarragosse. + +Cependant on remarqua que l'ennemi mettait le temps à profit pour +fortifier le Monte-Torrero et d'autres positions importantes. Le 21 +décembre, la division Suchet le chassa des hauteurs de Saint-Lambert, +et de deux ouvrages de campagne qui étaient à portée de la place. +La division du général Gazan culbuta l'ennemi des hauteurs de +Saint-Grégorio, et fit enlever par le vingt-unième d'infanterie légère +et le centième de ligne, les redoutes adossées aux faubourgs, qui +défendaient les routes de Suéva et de Barcelonne. I1 s'empara également +d'une grande manufacture située près de Galliego, où s'étaient +retranchés cinq cents Suisses. Le même jour, le duc de Conegliano +s'empara des ouvrages et de la position du Monte-Torrero, enleva tous +les canons, fit beaucoup de prisonniers et un grand mal à l'ennemi. + +Le duc de Conegliano étant tombé malade, le duc d'Abrantès vint dans le +commencement de janvier, prendre le commandement du troisième corps. + +Il signala son arrivée par la prise du couvent de Saint-Joseph, et +poursuivit ses succès le 16 janvier, en enlevant la tête du pont de +la Huerba, où ses troupes se logèrent. Le chef de bataillon Athal, du +quatorzième de ligne, se distingua à l'attaque du couvent Saint-Joseph, +et le lieutenant Victor de Buffon, monta des premiers à l'assaut. + +L'investissement de Sarragosse n'était cependant pas encore terminé. On +persistait toujours dans les mêmes ménagemens, et on laissait à dessein +les communications libres, afin que les insurgés pussent apprendre la +déroute des Anglais et leur honteuse fuite au-delà des Espagnes. Ce fut +le 16 janvier, que les Anglais furent jetés dans la mer à la Corogne, et +ce fut le 26, que les opérations commencèrent à devenir sérieuses devant +Sarragosse. + +Le duc de Montebello y arriva le 20 pour prendre le commandement +supérieur du siège. Lorsqu'il eut acquis la certitude que toutes les +nouvelles que l'on faisait parvenir dans la ville, ne produisaient +aucun effet, et que quelques moines, qui s'étaient emparés des esprits, +réussissaient, ou à empêcher qu'elles vinssent à la connaissance +du peuple, ou à les travestir de manière à perpétuer le délire des +assiégés, il prit le parti de renoncer à tous les ménagements. + +Quinze mille paysans s'étaient réunis sur la gauche de l'Ebre à +Perdiguera. Le duc de Trévise les attaqua avec trois régimens, et malgré +la belle position qu'ils occupaient, le soixante-quatrième régiment les +culbuta et les mit en déroute. Le dixième de hussards se trouva dans +la plaine pour les recevoir, et un grand nombre resta sar le champ de +bataille. Neuf pièces de canon et plusieurs drapeaux furent les trophées +de cette rencontre. + +En même temps, le duc de Montebello avait envoyé l'adjudant-commandant +Gasquet sur Zuer, pour y dissiper un rassemblement. Cet officier, avec +trois bataillons, attaqua quatre mille insurgés, les culbuta et leur +prit quatre pièces de canon avec leurs caissons attelés. + +Le général Vattier avait en même temps été détaché avec trois cents +hommes d'infanterie et deux cents chevaux sur la route de Valence. Il +rencontra cinq mille insurgés à Alcanitz, les força dans la ville même à +jeter leurs fusils dans leur fuite; leur tua six cents hommes, et +prit des magasins de subsistances, de munitions et d'armes; parmi ces +derniers se trouvèrent mille fusils anglais. L'adjudant-commandant +Carrion de Nizas, à la tête d'une colon de d'infanterie, s'est conduit +d'une manière brillante; le colonel Burthe, du quatrième de hussards, et +le chef de bataillon Camus, du vingt-huitième d'infanterie légère, se +sont distingués. + +Ces opérations se faisaient entre le 20 et le 26 janvier. + +Le 26, on commença à attaquer sérieusement la ville, et l'on démasqua +les batteries. Le 27 à midi, la brèche se trouva praticable sur +plusieurs points de l'enceinte. Les troupes se logèrent dans le couvent +de San-Ingracia. La division Grandjean occupa une trentaine de maisons +dans la ville. Le colonel Chlopiscki et les soldats de la Vistule, se +distinguèrent. Dans le même moment, le général de division Merlot, dans +une attaque sur la gauche, s'empara de tout le front de défense de +l'ennemi. + +Le capitaine Guetteman, à la tête des travailleurs et de trente-six +grenadiers du quarante-quatrième, est monté à la brèche avec une +hardiesse rare. M. Bobieski, officier des voltigeurs de la Vistule, +jeune homme âgé de dix-sept ans, et déjà couvert de sept blessures, +s'est présenté le premier à la brèche. Le chef de bataillon Lejeune, +aide-de-camp du prince de Neufchâtel, s'est conduit avec distinction, +et a reçu deux blessures légères. Le chef de bataillon Haxo a aussi été +légèrement blessé et s'est également distingué. + +Le 30, les couvens de Sainte-Monique et des Grands-Augustins furent +enlevés. Soixante maisons furent prises à la sape. Les sapeurs du +quatorzième régiment de ligue se distinguèrent. + +Le premier février, le général Lacoste fut atteint d'une balle, +et mourut sur le champ d'honneur. C'était un officier aussi brave +qu'instruit. Sa perte a été sensible à toute l'armée, et plus +particulièrement encore à l'empereur. Le colonel Rogniat lui succéda +dans le commandement de l'arme du génie et dans la direction du siège. + +L'ennemi défendait chaque maison. Trois attaques de mines étaient +conduites de front, et tous les jours trois ou quatre mines faisaient +sauter plusieurs maisons, et permettaient aux troupes de se loger dans +plusieurs autres. + +C'est ainsi qu'on arriva jusqu'au Corso (grande rue de Sarragosse), +qu'on se logea sur les quais, et que l'on s'empara de la maison des +écoles et de celle de l'université. L'ennemi tentait d'opposer mineurs +à mineurs; mais peu habiles dans ce genre d'opérations, ses mineurs +étaient sur-le-champ découverts et étouffés. + +Cette manière de conduire le siège rendait sa marche lente, mais +certaine et moins coûteuse pour l'armée. Pendant que trois compagnies +de mineurs, et huit compagnies de sapeurs sont seules occupées à cette +guerre souterraine, dont les résultats sont si terribles, le feu est +presque constamment entretenu dans la ville par les mortiers qui +lancent, des bombes remplies de cloches à feu. + +Il n'y avait que dix jours que l'attaque avait commencé, et déjà on +présageait la prochaine reddition de la ville. On s'était emparé de +plus du tiers des maisons et on s'y était logé. L'église où se trouvait +l'image de Notre-Dame del Pifar, qui par tant de miracles avait promis +de la défendre, était écrasée par les bombes, et n'était plus habitable. + +Le duc de Montebello jugea alors nécessaire de s'emparer du faubourg de +la rive gauche, pour occuper tout le diamètre de la ville, et croiser +son feu. Le général de division Gazan enleva la caserne des Suisses, +par une attaque prompte et brillante. Le 17, une batterie de cinquante +pièces de canon qu'on avait établie, joua dès le matin. A trois heures +après midi, un bataillon du vingt-huitième attaqua un énorme couvent +dont les murs en briques avaient trois à quatre pieds d'épaisseur, et +s'en empara. Sept mille ennemis défendaient le faubourg. Le général +Gazan se porta rapidement sur le pont par où les insurgés avaient leur +retraite dans la ville. Il en tua un grand nombre, et fit quatre mille +prisonniers, au nombre desquels se trouvaient deux généraux, douze +colonels, dix-neuf lieutenans-colonels et deux cent trente officiers. Il +prit six drapeaux et trente pièces de canon. Presque toutes les troupes +de ligne de la place occupaient ce point important qui était menacé +depuis le 10. + +Au même instant, le duc d'Abrantès traversait le Corso par plusieurs +canonnières, et faisait sauter, au moyen de deux fourneaux de mine, le +vaste bâtiment des écoles. + +Après ces événemens la terreur se mit dans la ville. La junte, pour +obtenir quelques délais, et donner le temps à la frayeur des habitans de +se dissiper, demanda à parlementer; mais sa mauvaise foi était connue et +cette ruse lui fut inutile. Trente autres maisons furent enlevées à la +sape ou par des mines. + +Enfin le 21, toute la ville fut occupée par nos troupes. Quinze mille +hommes d'infanterie et deux mille de cavalerie ont posé les armes a la +porte de Portillo, et ont remis quarante drapeaux et cent cinquante +pièces de canon. Les insurgés ont perdu vingt mille hommes pendant le +siège. On en a trouvé treize mille dans les hôpitaux. Il en mourait cinq +cents par jour. + +Le duc de Montebello n'a pas voulu accorder de capitulation à la ville +de Sarragosse; il a seulement fait connaître les dispositions suivantes: + +La garnison posera les armes le 21, à midi, à là porte de Portillo; +après quoi elle sera prisonnière de guerre. Les hommes des troupes +de ligne qui voudraient prêter serment au roi Joseph et entrer à son +service, pourront y être admis. Dans le cas où leur admission ne serait +pas accordée par le ministre de la guerre du roi d'Espagne, ils seront +prisonniers de guerre et conduits en France. La religion sera respectée. +Les troupes françaises occuperont, le 21 à midi, le château. Toute +l'artillerie et toutes les munitions de toute espèce, leur seront +remises. Toutes les armes seront déposées aux portes de chaque maison, +et recueillies par les alcades de chaque quartier. + +Les magasins en blé, riz et légumes qu'on a trouvés dans la place, sont +très-considérables. + +Le duc de Montebello a nommé le général Laval, gouverneur de Sarragosse. + +Une députation du clergé et des principaux habitans est partie pour se +rendre à Madrid. + +Palafox est dangereusement malade. Cet homme était l'objet du mépris de +toute l'armée ennemie, qui l'accusait de présomption et de lâcheté. + +On ne l'a jamais vu dans les postes où il y avait quelques dangers. + +Le comte de Fuentes, grand d'Espagne, que les insurgés avaient arrêté +dans ses terres, il y a sept mois, a été trouvé dans un cachot de huit +pieds carrés, et délivré. On ne peut se faire une idée des maux qu'il a +soufferts. + + + + +GUERRE D'AUTRICHE + + + +Donswerth, 17 avril 1809. + +_Proclamation à l'armée._ + +Soldats! + +Le territoire de la confédération a été violé. Le général autrichien +veut que nous fuyions à l'aspect de ses armes, et que nous lui +abandonnions nos alliés; j'arrive avec la rapidité de l'éclair. + +Soldats, j'étais entouré de vous lorsque le souverain d'Autriche vint à +mon bivouac de Moravie; vous l'avez entendu implorer ma clémence et me +jurer une amitié éternelle. Vainqueurs dans trois guerres, l'Autriche a +dû tout à notre générosité; trois fois elle a été parjure!!! Nos succès +passés sont un sûr garant de la victoire qui nous attend. + +Marchons donc, et qu'à votre aspect l'ennemi reconnaisse son vainqueur. + +NAPOLÉON. + + + +Ratisbonne, 24 avril 1809. + +_Premier bulletin de la grande armée._ + +L'armée autrichienne a passé l'Inn le 9 avril; par là les hostilités ont +commencé, et l'Autriche a déclaré une guerre implacable à la France, à +ses alliés et à la confédération du Rhin. + +Voici quelle était la position des corps français et alliés. + +Le corps du duc d'Auerstaedt à Ratisbonne. + +Le corps du duc de Rivoli à Ulm. + +Le corps du général Oudinot à Augsbourg. + +Le quartier-général à Strasbourg. + +Les trois divisions bavaroises, sous les ordres du duc de Dantzick: +placées, la première, commandée parle prince royal, à Munich; la +deuxième, commandée par le général Deroi, à Landshut; et la troisième, +commandée par le général de Wrede, a Straubing. + +La division wurtembergeoise à Heidenheim. + +Les troupes saxonnes campées sous les murs de Dresde. + +Le corps du duché de Varsovie, commandé par le prince Poniatowski, sous +Varsovie. + +Le 10, les troupes autrichiennes investirent Passau, où s'enferma +un bataillon bavarois; elles investirent en même temps Kufftein, où +s'enferma également un bataillon bavarois. Ce mouvement eut lieu sans +tirer un coup de fusil. + +Les Autrichiens publièrent dans le Tyrol la proclamation ci-jointe. La +cour de Bavière quitta Munich pour se rendre à Dillingen. + +La division bavaroise qui était à Landshut se porta à Altorff, sur la +rive gauche de l'Iser. + +La division commandée par le général de Wrede se porta sur Neustadt. + +Le duc de Rivoli partit d'Ulm et se porta sur Augsbourg. + +Du 10 au 16, l'armée ennemie s'avança de l'Inn sur l'Iser. Des partis +de cavalerie se rencontrèrent, et il y eut plusieurs charges, dans +lesquelles les Bavarois eurent l'avantage. Le 16, à Pfaffenhoffen, les +deuxième et troisième régimens de chevau-légers bavarois culbutèrent les +hussards Stipschitz et les dragons de Rosemberg. + +Au même moment, l'ennemi se présenta en force pour déboucher par +Landshut. Le pont était rompu, et la division bavaroise, commandée par +le général Deroy, opposait une vive résistance à ce mouvement; mais +menacée par des colonnes qui avaient passé l'Iser à Moorburg et à +Freysing, cette division se retira en bon ordre sur celle du général de +Wrede, et l'armée bavaroise se centralisa sur Neustadt. + +_Départ de l'empereur de Paris, le 13._ + +L'empereur apprit par le télégraphe, dans la soirée du 12, le passage de +l'Inn par l'armée autrichienne, et partit de Paris un instant après. Il +arriva le 16, à trois heures du matin, à Louisbourg, et dans la soirée +du même jour à Dillingen, où il vit le roi de Bavière; passa une +demi-heure avec ce prince et lui promit de le ramener en quinze jours +dans sa capitale et de venger l'affront fait à sa maison, en le faisant +plus grand que ne furent jamais aucun de ses ancêtres. Le 17, à +sept heures du matin, S. M. arriva à Donswerth, où était établi le +quartier-général, et donna sur-le-champ les ordres nécessaires. + +Le 18, le quartier-général fut transporté à Ingolstadt. + +_Combat de Pfaffenhoffen, le 19._ + +Le 19, le général Oudinot, parti d'Augsbourg, arriva à la pointe du jour +à Pfaffenhoffen, y rencontra trois à quatre mille Autrichiens qu'il +attaqua et dispersa, et fit trois cents prisonniers. + +Le duc de Rivoli, avec son corps d'armée, arriva le lendemain à +Pfaffenhoffen. + +Le même jour, le duc d'Auerstaedt quitta Ratisbonne pour se porter sur +Neustadt et se rapprocher d'Ingolstadt. Il parut évident alors que le +projet de l'empereur était de manoeuvrer sur l'ennemi qui avait débouché +de Landshut, et de l'attaquer dans le moment même où, croyant avoir +l'initiative, il marchait sut Ratisbonne. + +_Bataille de Tann, le 19._ + +Le 19, à la pointe du jour, le duc d'Auerstaedt se mit en marche sur +deux colonnes. Les divisions Morand et Gudin formaient sa droite; les +divisions Saint-Hilaire et Friant formaient sa gauche. La division +Saint-Hilaire, arrivée au village de Peissing, y rencontra l'ennemi +plus fort en nombre, mais bien inférieur en bravoure; et là s'ouvrit +la campagne par un combat glorieux pour nos armées. Le général +Saint-Hilaire, soutenu par le général Friant, culbuta tout ce qui +était devant lui, enleva les positions de l'ennemi, lui tua une grande +quantité de monde et lui fit six à sept cents prisonniers. + +Le soixante-douzième se distingua dans cette journée, et le +cinquante-septième soutint son ancienne réputation. Il y a seize ans +ce régiment avait été surnommé en Italie _le terrible_, et il a +bien justifié ce surnom dans cette affaire, où seul il a abordé et +successivement défait six régimens autrichiens. + +Sur la gauche, à deux heures après-midi, le général Morand rencontra +également une division autrichienne qu'il attaqua en tête, tandis que +le duc de Dantzick, avec un corps bavarois, parti d'Abensberg, vint la +prendre en queue. Cette division fut bientôt débusquée de toutes ses +positions, et laissa quelques centaines de morts et de prisonniers. +Le régiment entier des dragons de Levenher fut détruit par les +chevau-légers bavarois, et son colonel fut tué. + +A la chute du jour, le corps du duc de Dantzick fit sa jonction avec +celui du duc d'Auerstaedt. + +Dans toutes ces affaires les généraux Saint-Hilaire et Friant se sont +particulièrement distingués. + +Ces malheureuses troupes autrichiennes qu'on avait amenées de Vienne au +bruit des chansons et des fifres, en leur faisant croire qu'il n'y avait +plus d'armée française en Allemagne, et qu'elles n'auraient affaire +qu'aux Bavarois et aux Wurtembergeois, montrèrent tout le ressentiment +qu'elles concevaient contre leurs chefs, des erreurs où ils les avaient +entretenues, et leur terreur ne fut que plus grande à la vue de ces +vieilles bandes qu'elles étaient accoutumées à considérer comme leurs +maîtres. + +Dans tous ces combats, notre perte fut peu considérable en comparaison +de celle de l'ennemi, qui surtout perdit beaucoup d'officiers et de +généraux, obligés de se mettre en avant pour donner de l'élan à leurs +troupes. Le prince de Liechtenstein, le général de Lusignan et plusieurs +autres furent blessés. La perte des Autrichiens en colonels et officiers +de moindre grade, est extrêmement considérable. + +_Bataille d'Abensberg, le 20._ + +L'empereur résolut de battre et de détruire le corps de l'archiduc Louis +et celui du général Hiller, forts ensemble de soixante mille hommes. Le +20, Sa Majesté se porta à Abensberg; il donna ordre au duc d'Auerstaedt +de tenir en respect les corps de Hohenzollern, Rosemberg et de +Liechtenstein, pendant qu'avec les deux divisions Morand et Gudin, +les Bavarois et les Wurtembergeois, il attaquait de front l'armée de +l'archiduc Louis et du général Hiller, et qu'il faisait couper les +communications de l'ennemi par le duc de Rivoli, en le faisant passer à +Freysing, et de là sur les derrières de l'armée autrichienne. + +Les divisions Morand et Gudin formèrent la gauche et manoeuvrèrent sous +les ordres du duc de Montebello. L'empereur se décida à combattre ce +jour-là à la tête des Bavarois et des Wurtembergeois. Il fit réunir en +cercle les officiers de ces deux armées et leur parla long-temps. Le +prince royal de Bavière traduisait en allemand ce qu'il disait en +français. L'empereur leur fit sentir la marque de confiance qu'il leur +donnait. Il dit aux officiers bavarois que les Autrichiens avaient +toujours été leurs ennemis; que c'était à leur indépendance qu'ils en +voulaient; que depuis plus de deux cents ans les drapeaux bavarois +étaient déployés contre la maison d'Autriche; mais que cette fois il +les rendrait si puissans, qu'ils suffiraient seuls désormais pour lui +résister. + +Il parla aux Wurtembergeois des victoires qu'ils avaient remportées sur +la maison d'Autriche, lorsqu'ils servaient dans l'armée prussienne, +et des derniers avantages qu'ils avaient obtenus dans la campagne de +Silésie. Il leur dit à tous que le moment de vaincre était venu pour +porter la guerre sur le territoire autrichien. Ces discours, qui +furent répétés aux compagnies par les capitaines, et les différentes +dispositions que fit l'empereur, produisirent l'effet qu'on pouvait en +attendre. + +L'empereur donna alors le signal du combat et mesura les manoeuvres sur +le caractère particulier de ces troupes. Le général de Wrede, officier +bavarois d'un grand mérite, placé au devant du pont de Siegenburg, +attaqua une division autrichienne qui lui était opposée. Le général +Vandamme, qui commandait les Wurtembergeois, la déborda sur son flanc +droit. Le duc de Dantzick, avec la division du prince royal et celle du +général Deroy, marcha sur le village de Rennhause pour arriver sur la +grande route d'Abensberg à Landshut. Le duc de Montebello, avec ses deux +divisions françaises, força l'extrême gauche, culbuta tout ce qui était +devant lui, et se porta sur Rohr et Rothemburg. Sur tous les points, +la canonnade était engagée avec succès. L'ennemi, déconcerté par ces +dispositions, ne combattit qu'une heure et battit en retraite. Huit +drapeaux, douze pièces de canon, dix-huit mille prisonniers furent le +résultat de cette affaire, qui ne nous a coûté-que peu de monde. + +_Bataille d'Eckmülh, le 22._ + +Tandis que la bataille d'Abensberg et le combat de Landshut avaient des +résultats si importans, le prince Charles se réunissait avec le corps de +Bohême, commandé par le général Kollowrath, et obtenait à Ratisbonne un +faible succès. + +Mille hommes du soixante-cinquième, qui avaient été laissés pour garder +le pont de Ratisbonne, ne reçurent point l'ordre de se retirer. Cernés +par l'armée autrichienne, ces braves ayant épuisé leurs cartouches, +furent obligés de se rendre. Cet événement fut sensible à l'empereur; il +jura que dans les vingt-quatre heures le sang autrichien coulerait dans +Ratisbonne, pour venger cet affront fait à ses armes. + +Dans le même temps, les ducs d'Auerstaedt et de Dantzick tenaient en +échec les corps de Rosemberg, de Hohenzollern et de Liechtenstein. Il +n'y avait pas de temps à perdre. Le 22 au matin, l'empereur se mit en +marche de Landshut avec les deux divisions du duc de Montebello, le +corps du duc de Rivoli, les divisions de cuirassiers Nansouty et +Saint-Sulpice et la division wurtembergeoise. A deux heures après-midi, +il arriva vis-à-vis Eckmülh, où les quatre corps de l'armée +autrichienne, formant cent dix mille hommes, étaient en position sous +le commandement de l'archiduc Charles. Le duc de Montebello déborda +l'ennemi par la gauche avec la division Gudin. Au premier signal, les +ducs d'Auerstaedt et de Dantzick, et la division de cavalerie légère +du général Montbrun, débouchèrent. On vit alors un des plus beaux +spectacles qu'aient offerts la guerre. Cent dix mille ennemis attaqués +sur tous les points, tournés par leur gauche, et successivement dépostés +de toutes leurs positions. Le détail des événemens militaires serait +trop long; il suffit de dire que, mis en pleine déroute, l'ennemi +a perdu la plus grande partie de ses canons et un grand nombre de +prisonniers; que le dixième d'infanterie légère, de la division +Saint-Hilaire, se couvrit de gloire en débouchant sur l'ennemi, et que +les Autrichiens, débusqués du bois qui couvre Ratisbonne, furent jetés +dans la plaine et coupés par la cavalerie. Le sénateur général de +division Demont eut un cheval tué sous lui. La cavalerie autrichienne, +forte et nombreuse, se présenta pour protéger la retraite de son +infanterie; la division Saint-Sulpice sur la droite, la division +Nansouty sur la gauche, l'abordèrent; la ligne de hussards et de +cuirassiers ennemis fut mise en déroute. Plus de trois cents cuirassiers +autrichiens furent faits prisonniers. La nuit commençait; nos +cuirassiers continuèrent leur marche sur Ratisbonne. La division +Nansouty rencontra une colonne ennemie qui se sauvait, la chargea et la +fit prisonnière; elle était composée de trois bataillons hongrois de +quinze cents hommes. + +La division Saint-Sulpice chargea un autre carré dans lequel faillit +être pris le prince Charles, qui ne dut son salut qu'à la vitesse de +son cheval. Cette colonne fut également enfoncée et prise. L'obscurité +obligea enfin à s'arrêter. Dans cette bataille d'Eckmülh, il n'y eut que +la moitié à peu près des troupes françaises engagée. Poussée l'épée +dans les reins, l'armée ennemie continua de défiler toute la nuit par +morceaux et dans la plus épouvantable déroute. Tous ses blessés, la +plus grande partie de son artillerie, quinze drapeaux et vingt mille +prisonniers sont tombés eu notre pouvoir. Les cuirassiers se sont, comme +à l'ordinaire, couverts de gloire. + +_Combat et prise de Ratisbonne, le 23._ + +Le 20, à la pointe du jour, on s'avança sur Ratisbonne; l'avant-garde +formée par la division Gudin et par les cuirassiers des divisions +Nansouty et Saint-Sulpice; on ne tarda pas à apercevoir la cavalerie +ennemie gui prétendait couvrir la ville. Trois charges successives +s'engagèrent: toutes furent à notre avantage. Sabrés et mis en pièces, +huit mille hommes de cavalerie ennemie repassèrent précipitamment le +Danube. Sur ces entrefaites, nos tirailleurs tâtèrent la ville. Par +une inconcevable disposition, le général autrichien y avait placé six +régiments sacrifiés sans raison. La ville est enveloppée d'une +mauvaise enceinte, d'un mauvais fossé et d'une mauvaise contrescarpe. +L'artillerie arriva; on mit en batterie des pièces de 12. On reconnut +une issue par laquelle, au moyen d'une échelle, on pouvait descendre +dans le fossé, et remonter ensuite par une brèche faite à la muraille. + +Le duc de Montebello fit passer par cette ouverture un bataillon qui +gagna une poterne et l'ouvrit; on s'introduisit alors dans la ville. +Tout ce qui fit résistance fut sabré; le nombre des prisonniers passa +huit mille. Par suite de ses mauvaises dispositions, l'ennemi n'eut pas +le temps de couper le pont, et les Français passèrent avec lui sur +la rive gauche. Cette malheureuse ville, qu'il a eu la barbarie de +défendre, a beaucoup souffert; le feu y a été une partie de la nuit; +mais par les soins du général Morand et de sa division, on parvint à le +dominer et à l'éteindre. + +Ainsi, à la bataille d'Abensberg, l'empereur battit séparément les deux +corps de l'archiduc Louis et du général Hiller. Au combat de Landshut, +il s'empara du centre des communications de l'ennemi et du dépôt général +de ses magasins et de son artillerie. Enfin, à la bataille d'Eckmülh, +les quatre corps d'Hohenzollern, de Rosemberg, de Kollowrath et de +Lichtenstein furent défaits et mis en déroute. Le corps du général +Bellegarde, arrivé le lendemain de cette bataille, ne put qu'être témoin +de la prise de Ratisbonne, et se sauva en Bohême. + +Cette première notice des opérations militaires qui ont ouvert la +campagne d'une manière si brillante, sera suivie d'une relation plus +détaillée de tous les faits d'armes qui ont illustré les armées +française et alliées. + +Dans tous ces combats, notre perte peut se monter à douze cents tués +et à quatre mille blessés. Le général de division Cervoni, chef +d'état-major du général Montebello, fut frappé d'un boulet de canon et +tomba mort sur le champ de bataille d'Eckmülh. C'était un officier de +mérite et qui s'était distingué dans nos premières campagnes. Au combat +de Peissing, le général Hervo, chef de l'état-major du duc d'Auerstaedt, +a été également tué. Le duc d'Auerstaedt regrette vivement cet officier, +dont il estimait la bravoure, l'intelligence et l'activité. Le général +de brigade Clément, commandant une brigade de cuirassiers de la division +Saint-Sulpice, a eu un bras emporté. C'est un officier de courage et +d'un mérite distingué. Le général Schramm a été blessé. Le colonel du +quatorzième de chasseurs a été tué dans une charge. En général, +notre perte en officiers est peu considérable. Les mille hommes du +soixante-cinquième qui ont été faits prisonniers, ont été pour la +plupart repris. Il est impossible de montrer plus de bravoure et de +bonne volonté qu'en ont montré les troupes. + +A la bataille d'Eckmülh, le corps du duc de Rivoli n'ayant pu encore +joindre, ce maréchal est resté constamment auprès de l'empereur, il a +porté des ordres et fait exécuter différentes manoeuvres. + +A l'assaut de Ratisbonne, le duc de Montebello, qui avait désigné le +lieu du passage, a fait porter les échelles par ses aides-de-camp. + +Le prince de Neufchâtel, afin d'encourager les troupes et donner en même +temps une preuve de confiance aux alliés, a marché plusieurs fois à +l'avant-garde avec les régiments bavarois. + +Le duc d'Auerstaedt a donné dans ces différentes affaires de nouvelles +preuves de l'intrépidité qui le caractérise. + +Le duc de Rovigo, avec autant de dévouement que d'intrépidité, a +traversé plusieurs fois les légions ennemies, pour aller faire connaître +aux différentes colonnes l'intention de l'empereur. + +Des deux cent vingt mille hommes qui composaient l'armée autrichienne, +tous ont été engagés hormis les vingt mille hommes que commande le +général Bellegarde et qui n'ont pas donné. De l'armée française, au +contraire, près de la moitié n'a pas tiré un coup de fusil. L'ennemi, +étonné, par des mouvemens rapides, et hors de ses calculs, s'est trouvé +en un moment déchu de sa folle espérance, et transporté du délire de la +présomption dans un abattement approchant du désespoir. + + + +_Proclamation du général Jellachich aux habitons du Tyrol._ + +Tyroliens, + +Si vous êtes encore ce que vous avez été il n'y a pas longtemps; si vous +vous rappelez le bonheur, la prospérité, la liberté véritable dont vous +avez joui sous le sceptre bienfaisant de l'Autriche; si la voix du +général que vous avez reconnu comme un des vôtres, lorsqu'on 1799 il +vous a sauvés d'un danger imminent par la victoire de Feldkirch, qui, +dans l'année suivante, a rendu inattaquable votre frontière depuis +Arbberg jusqu'à la vallée de Karabendel; si tout cela n'est pas effacé +de votre mémoire, écoutez ce que je viens vous dire; écoutez et soyez-en +pénétrés. + +Votre seigneur légitime (je devrais dire votre père) vous recherche: +placez-vous sous son égide! Son coeur saigne de vous voir sous une +domination étrangère; vous, ses fidèles, redevenez les enfans de +l'Autriche, ne méconnaissez pas ce titre précieux! + +Des armées autrichiennes plus nombreuses que jamais, plus animées et +plus patriotiques, vont entrer dans votre pays; considérez-les comme vos +frères, comme les enfans d'un même père; réunissez-vous à elles, suivant +l'exemple de tous les peuples qui rendent hommage au trône autrichien. +Enfin, comportez-vous en tout comme vous l'avez fait tout récemment à +l'admiration de toute l'Europe. + +Tyroliens, Dieu est avec nous. Nous ne cherchons pas de nouvelles +conquêtes, mais nous voulons ramener dans le sein de notre père impérial +et gracieux des frères qui ont été détachés de lui. Rien ne nous +résiste, rien ne peut nous vaincre dès que nous nous unissons pour +notre bonheur et pour la conservation de notre existence. Croyez-moi, +Tyroliens, Dieu est avec nous! + + + +Mulhdorf, 27 avril 1809. + +_Deuxième bulletin de la grande armée._ + +Le 22, le lendemain du combat de Landshut, l'empereur partit de cette +ville pour Ratisbonne et livra la bataille d'Eckmülh. En même temps il +envoya le maréchal duc d'Istrie, avec la division bavaroise aux ordres +du général de Wrede, et la division Molitor, pour se porter sur l'Inn +et poursuivre les deux corps d'armée autrichiens battus à la bataille +d'Abensberg et au combat de Landshut. + +Le maréchal duc d'Istrie, arrivé successivement à Wilsbiburg et à +Neumark, y trouva un équipage de pont attelé, plus de quatre cents +voitures, des caissons et des équipages, et fit dans sa marche quinze à +dix-huit cents prisonniers. + +Les corps autrichiens trouvèrent au-delà de Neumark un corps de réserve +qui arrivait sur l'Inn; ils s'y rallièrent, et le 25 livrèrent à Neumark +un combat où les Bavarois, malgré leur extrême infériorité, conservèrent +leurs positions. + +Le 24, l'empereur avait dirigé le corps du maréchal duc de Rivoli, de +Ratisbonne sur Straubing, et de là sur Passau, où il arriva le 26. Le +duc de Rivoli fit passer l'Inn au bataillon du Pô, qui fit trois cents +prisonniers, débloqua la citadelle et occupa Scharding. + +Le 25, le maréchal duc de Montebello avait eu ordre de marcher avec son +corps, de Ratisbonne sur Mulhdorf; le 27, il passa l'Inn et se porta sur +la Salza. + +Aujourd'hui 27, l'empereur a son quartier-général à Mulhdorf. + +La division autrichienne, commandée par le général Jellachich, qui +occupait Munich, est poursuivie par le corps du duc de Dantzick. + +Le roi de Bavière s'est montré de sa personne à Munich; il est retourné +ensuite à Augsbourg, où il restera encore quelques jours, attendant, +pour établir fixement sa résidence à Munich, que la Bavière soit +entièrement purgée des partis ennemis. + +Cependant, du côté de Ratisbonne, le duc d'Auerstaedt s'est mis à la +poursuite du prince Charles, qui, coupé de ses communications avec l'Inn +et Vienne, n'a eu d'autre ressource que de se retirer dans les montagnes +de Bohême par Waldmunchen et Cham. + +Quant à l'empereur d'Autriche, il parait qu'il était devant Passau, +s'étant chargé d'assiéger cette place avec trois bataillons de landwerh. + +Toute la Bavière et le Palatinat sont délivrés de la présence des armées +ennemies. + +A Ratisbonne, l'empereur a passé la revue de plusieurs corps, ci s'est +fait présenter le plus brave soldat, auquel il a donné des distinctions +et des pensions, et le plus brave officier, auquel il a donné des +baronnies et des terres. Il a spécialement témoigné sa satisfaction aux +divisions Saint-Hilaire et Friant. + +Jusqu'à cette heure, l'empereur a fait la guerre presque sans équipages +et sans garde, et l'on a remarqué qu'en l'absence de sa garde, il +avait toujours autour de lui des troupes alliées bavaroises et +wurtembergeoises, voulant par là leur donner une preuve particulière +de confiance. Hier sont arrivés à Landshut une partie des chasseurs +et grenadiers à cheval de la garde, le régiment de fusiliers et un +bataillon de chasseurs à pied. + +D'ici à huit jours, toute la garde sera arrivée. + +On a fait courir le bruit que l'empereur avait eu la jambe cassée; le +fuit est qu'une balle morte a effleuré le talon de la botte de S. M., +mais n'a pas même altéré la peau. Jamais S. M., au milieu des plus +grandes fatigues, ne s'est mieux portée. + +On remarque comme un fuit singulier qu'un des premiers officiers +autrichiens faits prisonniers dans cette guerre, se trouve être +l'aide-de-camp du prince Charles, envoyé à M. Otto pour lui remettre la +fameuse lettre portant que l'armée française eût à s'éloigner. + +Les habitans de Ratisbonne s'étant très-bien comportés, et ayant montré +l'esprit patriotique et confédéré que nous étions en droit d'attendre +d'eux, S. M. a ordonné que les dégâts qui avaient été faits seraient +réparés à ses frais, et particulièrement la restauration des maisons +incendiées, dont la dépense s'élèvera à plusieurs millions. + +Tous les souverains et tous les pays de la confédération montrent +l'esprit le plus patriotique. Lorsque le ministre d'Autriche à Dresde +remit la déclaration de sa cour au roi de Saxe, ce prince ne put retenir +son indignation. «Vous voulez la guerre, dit le roi, et contre qui? Vous +attaquez et vous invectivez celui qui, il y a trois ans, maître de votre +sort, vous a restitué vos états. Les propositions que l'on me fait +m'affligent; mes engagemens sont connus de toute l'Europe; aucun prince +de la confédération ne s'en détachera.» + +Le grand duc de Wurtzbourg, frère de l'empereur d'Autriche, a montré les +mêmes sentimens, et a déclaré que si les Autrichiens avançaient sur ses +états, il se retirerait, s'il le fallait, au-delà du Rhin; tout l'esprit +de vertige et les injures de la cour de Vienne sont généralement +appréciés. Les régimens des petits princes, toutes les troupes alliées, +demandent à l'envi à marcher à l'ennemi. + +Une chose notable, et que la postérité remarquera comme une nouvelle +preuve de l'insigne mauvaise foi de la maison d'Autriche, c'est que +le même jour qu'elle faisait écrire au roi de Bavière la lettre, elle +faisait publier dans le Tyrol la proclamation du général Jellachich: le +même jour on proposait au roi d'être neutre et on insurgeait ses sujets. +Comment concilier cette contradiction, ou plutôt, comment justifier +cette infamie? + + + +Ratisbonne, 24 avril 1809. + +_Ordre du jour._ + +Soldats! + +Vous avez justifié mon attente: vous avez suppléé au nombre par votre +courage; vous avez glorieusement marqué la différence qui existe entre +les soldats de César et les armées de Xerxès. + +En peu de jours nous avons triomphé dans les trois batailles de Tann, +d'Abensberg et d'Eckmühl, et dans les combats de Peissing, Landshut et +de Ratisbonne. Cent pièces de canon, quarante drapeaux, cinquante mille +prisonniers, trois équipages attelés, trois mille voitures attelées +portant les bagages, toutes les caisses des régimens, voilà le résultat +de la rapidité de vos marches et de votre courage. + +L'ennemi enivré par un cabinet parjure, paraissait ne plus conserver +aucun souvenir de vous; son réveil a été prompt; vous lui avez paru +plus terribles que jamais. Naguère il a traversé l'Inn et envahi le +territoire de nos alliés; naguère il se promettait de porter la guerre +au sein de notre patrie. Aujourd'hui, défait, épouvanté, il fuit en +désordre; déjà mon avant-garde a passé l'Inn; avant un mois nous serons +à Vienne. + + + +Burghausen, 30 avril 1809. + +_Troisième bulletin de la grande armée._ + +L'empereur est arrivé le 27, à six heures du soir, à Mulhdorf. S. M. +a envoyé la division du général de Wrede à Lauffen, sur l'Alza, pour +tâcher d'atteindre le corps que l'ennemi avait dans le Tyrol, et qui +battait en retraite à marches forcées. Le général de Wrede arriva le 28 +à Lauffen, rencontra l'arrière-garde ennemie, prit ses bagages, et lui +fit bon nombre de prisonniers; mais l'ennemi eut le temps de passer la +rivière et brûla le pont. + +Le 27, le duc de Dantzick arriva à Wanesburk et le 28 à Altenmarck. + +Le 29, le général de Wrede avec sa division, continua sa marche sur +Salzbourg: à trois lieues de cette ville, sur la route de Lauffen, +il trouva des avant-postes de l'armée ennemie. Les Bavarois les +poursuivirent l'épée dans les reins, et entrèrent pêle-mêle avec eux +dans Salzbourg. Le général de Wrede assure que la division du général +Jellachich est entièrement dispersée. Ainsi, ce général a porté la peine +de l'infâme proclamation par laquelle il a mis le poignard aux mains des +Tyroliens. + +Les Bavarois ont fait cinq cents prisonniers. On a trouvé à Salzbourg +des magasins assez considérables. + +Le 28, à la pointe du jour, le duc d'Istrie arriva à Burghausen, et +posta une avant-garde sur la rive droite de l'Inn. Le même jour, le duc +de Montebello arriva à Burghausen. Le comte Bertrand disposa tout pour +raccommoder le pont que l'ennemi avait brûlé. La crue de la +rivière occasionnée par la fonte des neiges, mit quelque retard au +rétablissement du pont. Toute la journée du 29 fut employée à ce +travail. Dans la journée du 30, le pont a été rétabli et toute l'armée a +passé. + +Le 28, un détachement de cinquante chasseurs, sous le commandement du +chef d'escadron Margaron, est arrivé à Dittemaning, où il a rencontré +un bataillon de la fameuse landwerh qui à son approche se jeta dans +un bois. Le chef d'escadron Margaron l'envoya sommer; après s'être +long-temps consultés, mille hommes de ces redoutables milices postés +dans un bois fourré et inaccessible à la cavalerie, se sont rendus à +cinquante chasseurs. L'empereur voulut les voir; ils faisaient pitié: +ils étaient commandés par de vieux officiers d'artillerie, mal armés et +plus mal équipés encore. + +Le génie arrogant et farouche de l'Autrichien s'était entièrement +découvert dans le moment de fausse prospérité dont leur entrée à Munich +les avait éblouis. Ils feignirent de caresser les Bavarois; mais les +griffes du tigre reparurent bientôt. Le bailli de Mulhdorf, nommé Stark, +qui avait mérité une distinction du roi de Bavière, pour les services +qu'il avait rendus à ses troupes dans la dernière guerre, a été arrêté +et conduit à Vienne pour y être jugé. A Burghausen la femme du bailli, +comte d'Armansperd, est venue supplier l'empereur de lui faire rendre +son mari que les Autrichiens ont emmené à Lintz, et de là à Vienne, sans +qu'on en ait entendu parler depuis. La raison de ce mauvais traitement +est qu'en 1805, il lui fut fait des réquisitions auxquelles il +n'obtempéra point. Voilà le crime dont les Autrichiens lui ont gardé un +si long ressentiment et dont ils ont tiré cette injuste vengeance. + +Les Bavarois feront sans doute un récit de toutes les vexations et +des violences que les Autrichiens ont exercées envers eux, pour en +transmettre la mémoire à leurs enfans, quoiqu'il soit probable que c'est +pour la dernière fois que les Autrichiens ont insulté aux alliés de la +France. Des intrigues ont été ourdies par eux, en Tyrol et en Westphalie +pour exciter les sujets à la révolte contre leurs princes. + +Levant des armées nombreuses divisées en corps comme l'armée française, +marchant au pas accéléré pour singer l'armée française, faisant des +bulletins, des proclamations, des ordres du jour, en singeant même +encore l'armée française, ils ne représentent pas mal l'âne qui, couvert +de la peau du lion, cherche à l'imiter; mais le bout de l'oreille se +laisse apercevoir, et le naturel l'emporte toujours. + +L'empereur d'Autriche a quitté Vienne et a signé en partant une +proclamation, rédigée par Gentz dans le style de l'esprit des plus +sots libelles. Il s'est porté à Scharding, position qu'il a choisie, +précisément pour n'être nulle part, ni dans sa capitale pour gouverner +ses états, ni au camp où il n'eût été qu'un inutile embarras. Il est +difficile de voir un prince plus débile et plus faux. Lorsqu'il a appris +la suite de la bataille d'Eckmülh, il a quitté les bords de l'Inn et est +rentré dans le sein de ses états. + +La ville de Scharding que le duc de Rivoli a occupée, a beaucoup +souffert. Les Autrichiens en se retirant ont mis le feu à leurs magasins +et ont brûlé la moitié de la ville qui leur appartenait. Sans doute +qu'ils avaient le pressentiment, et qu'ils ont adopté l'adage que ce qui +leur appartenait, ne leur appartiendra plus. + + + +Braunau, 1er mai 1809. + +_Quatrième bulletin de la grande armée._ + +Au passage du pont de Landshut, le général de brigade Lacour a montré du +courage et du sang-froid. Le comte Lauriston a placé l'artillerie avec +intelligence, et a contribué au succès de cette brillante affaire. + +L'évêque et les principales autorités de Salzbourg sont venus à +Burghausen implorer la clémence de l'empereur pour leur pays. S. M. leur +a donné l'assurance qu'ils ne retourneraient plus sous la domination de +la maison d'Autriche. Ils ont promis de prendre des mesures pour faire +rentrer les quatre bataillons de milices que le cercle avait fournis, et +dont une partie avait déjà été prise et dispersée. + +Le quartier-général part pour se rendre aujourd'hui premier mai, à Ried. + +On a trouvé à Braunau des magasins de deux cent mille rations de +biscuit et de six mille sacs d'avoine. On espère en trouver de plus +considérables à Ried. Le cercle de Ried a fourni trois bataillons de +milices; mais la plus grande partie est déjà rentrée. + +L'empereur d'Autriche a été pendant trois jours à Braunau. C'est à +Scharding qu'il a appris la défaite de son armée. Les habitans lui +imputent d'être le principal auteur de la guerre. + +Les fameux volontaires de Vienne, battus à Landshut, ont repassé ici, +jetant leurs armes et portant à toutes jambes l'alarme à Vienne. + +Le 21 avril, on a publié dans cette capitale un décret du souverain qui +déclare que les ports sont rouverts aux Anglais, les relations avec +cet ancien allié rétablies, et les hostilités commencées avec l'ennemi +commun. + +Le général Oudinot a pris entre Altain et Ried un bataillon de mille +hommes: ce bataillon était sans cavalerie et sans artillerie; à +l'approche de nos troupes, il se mit en devoir de commencer la +fusillade; mais cerné de tous côtés par la cavalerie, il posa les armes. + +S. M. a passé en revue à Burghausen plusieurs brigades de cavalerie +légère, entre autres celle de Hesse-Darmstadt, à laquelle elle a +témoigné sa satisfaction. Le général Marulaz, sous les ordres duquel est +cette troupe, en fait une mention, particulière. S. M. lui a accordé +plusieurs décorations de la légion d'honneur. + + + +Enns, 4 mai 1809. + +_Cinquième bulletin de la grande armée._ + +Le premier mai, le général Oudinot, après avoir fait onze cents +prisonniers, a poussé au-delà de Ried où il en a encore fait quatre +cents, de sorte que dans cette journée il a pris quinze cents hommes +sans tirer un coup de fusil. + +La ville de Braunau était une place forte d'assez d'importance, +puisqu'elle rendait maître d'un pont sur la rivière qui forme la +frontière de l'Autriche. Par un esprit de vertige digne de ce débile +cabinet, il a détruit une forteresse située dans une position frontière +où elle pouvait lui être d'une grande utilité, pour en construire une à +Comorn, au milieu de la Hongrie. La postérité aura peine à croire à cet +excès d'inconséquence et de folie. + +L'empereur est arrivé à Ried, le 2 mai à une heure du matin, et à +Lambach le même jour à une heure après midi. + +On a trouvé à Ried une manutention de huit fours organisés et des +magasins contenant vingt mille quintaux de farine. + +Le pont de Lambach sur la Braun avait été coupé par l'ennemi; il a été +rétabli dans la journée. + +Le même jour, le duc d'Istrie, commandant la cavalerie, et le duc de +Montebello, avec le corps du général Oudinot, sont entrés à Wels. On a +trouvé dans cette ville une manutention, douze ou quinze mille quintaux +de farine et des magasins de vin et d'eau-de-vie. + +Le duc de Dantzick, arrivé le 30 avril à Salzbourg, a fait marcher +sur-le-champ une brigade sur Kufstein et une autre sur Rastadt, dans la +direction des chemins d'Italie. Son avant-garde poursuivant le général +Jellachich, l'a forcé dans la position de Colling. + +Le premier mai, le quartier-général du maréchal duc de Rivoli était à +Sharding. L'adjudant commandant Tringualye, commandant l'avant-garde de +la division Saint-Cyr, a rencontré à Riedau, sur la route de Neumarck, +l'avant-garde de l'ennemi; les chevau-légers wurtembergeois, les dragons +badois et trois compagnies de voltigeurs du quatrième régiment de ligne +français, aussitôt qu'ils aperçurent l'ennemi, l'attaquèrent et le +poursuivirent jusqu'à Neumarck. Ils lui ont tué cinquante hommes et fait +cinq cents prisonniers. + +Les dragons badois ont bravement chargé un demi-bataillon du régiment +de Jordis et lui ont fait mettre bas les armes; le lieutenant-colonel +d'Emmerade, qui les commandait, a en son cheval percé de coups de +baïonnette. Le major Sainte-Croix a pris de sa propre main un drapeau à +l'ennemi. Notre perte est de trois hommes tués et de cinquante blessés. + +Le duc de Rivoli continua sa marche le 2, et arriva le 3 à Lintz. +L'archiduc Louis et le général Hiller, avec les débris de leurs corps +renforcés d'une réserve de grenadiers et de tout ce qu'avait pu +leur fournir le pays, était en avant de la Traun avec trente-cinq +mille-hommes; mais menacés d'être tournés par le duc de Montebello, ils +se portèrent sur Ebersberg pour y passer la rivière. + +Le 3, le duc d'Istrie et le général Oudinot se dirigèrent sur Ebersberg +et firent leur jonction avec le duc de Rivoli. Ils rencontrèrent en +avant d'Ebersberg l'arrière-garde des Autrichiens. Les intrépides +bataillons des tirailleurs du Pô et des tirailleurs corses poursuivirent +l'ennemi qui passait le pont, culbutèrent dans la rivière les canons, +les chariots, huit à neuf cents hommes, et prirent dans la ville trois +à quatre mille hommes que l'ennemi y avait laissés pour sa défense. Le +général Claparède. dont ces bataillons faisaient l'avant-garde, les +suivait; il déboucha à Ebersberg et trouva trente mille Autrichiens +occupant une superbe position. Le maréchal duc d'Istrie passait le +pont avec sa cavalerie pour soutenir la division, et le duc de Rivoli +ordonnait d'appuyer son avant-garde par le corps d'armée. Ces restes +du corps du prince Louis et du général Hitler étaient perdus sans +ressource. Dans cet extrême danger l'ennemi mit le feu à la ville, qui +est construite en bois. Le feu s'étendit en un instant partout; le pont +fut bientôt encombré, et l'incendie gagna même jusqu'aux premières +travées qu'on fut obligé de couper pour le conserver. Cavalerie, +infanterie, rien ne put déboucher, et la division Claparède, seule, et +n'ayant que quatre pièces de canon, lutta pendant trois heures contre +trente mille ennemis. Cette action d'Ebersberg est un des plus beaux +faits d'armes dont l'histoire puisse conserver le souvenir. + +L'ennemi voyant que la division Claparède était sans communications, +avança trois fois sur elle, et fut toujours arrêté et reçu par les +baïonnettes. Enfin, après un travail de trois heures, on parvint à +détourner les flammes et à ouvrir un passage. Le général de division +Legrand, avec le vingt-cinquième d'infanterie légère et le dix-huitième +de ligne, se porta sur le château que l'ennemi avait fait occuper par +huit cents hommes. Les sapeurs enfoncèrent les portes, et l'incendie +ayant gagné le château, tout ce qu'il renfermait y périt. Le général +Legrand marcha ensuite au secours de la division Claparède. Le général +Durosnel qui venait par la rive droite avec un millier de chevaux, se +joignit à lui, et l'ennemi fut obligé de se mettre en retraite en +toute hâte. Au premier bruit de ces événemens, l'empereur avait marché +lui-même par la rive droite avec les divisions Nansouty et Molitor. + +L'ennemi, qui se retirait avec la plus grande rapidité, arriva la nuit +à Enns, brûla le pont, et continua sa fuite sur la route de Vienne. +Sa perte consiste en douze mille hommes, dont sept mille cinq cents +prisonniers, quatre pièces de canon et deux drapeaux. + +La division Claparède, qui fait partie des grenadiers d'Oudinot, s'est +couverte de gloire; elle eu trois cents hommes tués et six cents +blessés. L'impétuosité des bataillons des tirailleurs du Pô et des +tirailleurs corses a fixé l'attention de toute l'armée. Le pont, la +ville, et la position d'Ebersberg, serons des monumens durables de leur +courage. Le voyageur s'arrêtera et dira: C'est ici, c'est de cette +superbe position, de ce pont d'une si longue étendue, de ce château si +fort par sa situation, qu'une armée de trente-cinq mille Autrichiens a +été chassée par sept mille Français. + +Le général de brigade Cohorne, officier d'une singulière intrépidité, a +eu un cheval tué sous lui. + +Les colonels en second Cardenau et Leudy ont été tués. + +Une compagnie du bataillon corse poursuivant l'ennemi dans les bois, a +fait à elle seule sept cents prisonniers. + +Pendant l'affaire d'Ebersberg, le duc de Montebello arrivait à Steyer où +il a fait rétablir le pont que l'ennemi avait coupé. + +L'empereur couche aujourd'hui à Enns dans le château dit prince +d'Awersperg; la journée de demain sera employée à rétablir le pont. + +Les députés des états de la Haute-Autriche ont été présentés à S. M. à +son bivouac d'Ebersberg. + +Les citoyens de toutes les classes et de toutes les provinces +reconnaissent que l'empereur François II est l'agresseur: ils +s'attendent à de grands changemens, et conviennent que la maison +d'Autriche a mérité tous ses malheurs. Ils accusent même ouvertement de +leurs maux, le caractère faible, opiniâtre et perfide de leur souverain; +ils manifestent tous la plus grande reconnaissance pour la générosité +dont l'empereur Napoléon usa pendant la dernière guerre envers la +capitale et les pays qu'il avait conquis; ils s'indignent avec toute +l'Europe, du ressentiment et de la haine que l'empereur François II +n'a cessé de nourrir contre une nation qui avait été si grande et si +magnanime envers lui; ainsi, dans l'opinion même des sujets de notre +ennemi, la victoire est du côté du bon droit. + + + +Saint-Polten, 9 mai 1809. + +_Sixième bulletin de la grande armée._ + +Le maréchal prince de Ponte-Corvo qui commande le neuvième corps, +composé en grande partie de l'armée saxonne, et qui a longé toute la +Bohême, portant partout l'inquiétude, a fait marcher le général saxon +Guts Schmitt sur Egra. Ce général a été bien reçu par les habitans, +auxquels il a ordonné de faire désarmer la landwerh. Le 6, le +quartier-général du prince de Ponte-Corvo était à Retz, entre la Bohême +et Ratisbonne. + +Le nommé Schill, espèce de brigand qui s'est couvert de crimes dans la +dernière campagne de Prusse, et qui avait obtenu le grade de colonel, a +déserté de Berlin avec tout son régiment, et s'est porté à Wittemberg, +frontière de la Saxe. Il a cerné cette ville. Le général Lestocq l'a +fait mettre à l'ordre comme déserteur. Ce ridicule mouvement était +concerté avec le parti qui voulait mettre tout a feu et à sang en +Allemagne. + +S. M. a ordonné la formation d'un corps d'observation de l'Elbe, qui +sera commandé par le maréchal duc de Valmy, et composé de soixante mille +hommes. L'avant-garde est déjà en mouvement pour se porter d'abord sur +Hanau. + +Le maréchal duc de Montebello a passé l'Enns à Steyer le 4, et est +arrivé le 5 à Amstetten, où il a rencontré l'avant-garde ennemie. Le +général de brigade Colbert a fait faire par le vingtième régiment de +chasseurs à cheval une charge sur un régiment de houlans dont cinq cents +ont été pris. Le jeune Lauriston, âgé de dix-huit ans, et sorti depuis +six mois des pages, a arrêté le commandant des houlans, et après un +combat singulier, l'a terrassé et l'a fait prisonnier. S. M. lui a +accordé la décoration de la légion d'honneur. + +Le 6, le duc de Montebello est arrivé à Molk, le maréchal duc de Rivoli +à Amstetten, et le maréchal duc d'Auerstaedt à Lintz. + +Les débris du corps de l'archiduc Louis et du général Hiller ont quitté +Saint-Polten le 7; les deux tiers ont passé le Danube à Crems; on les a +poursuivis jusqu'à Mautern où l'on a trouvé le pont coupé; l'autre tiers +a pris la direction de Vienne. + +Le 8, le quartier-général de l'empereur était à Saint-Polten. + +Le quartier-général du duc de Montebello est aujourd'hui à +Sigarhiztzkirchen. + +Le maréchal duc de Dantzick marche de Salzbourg sur Inspruck, pour +prendre à revers les détachemens que l'ennemi a encore dans le Tyrol, et +qui inquiètent les frontières de la Bavière. + +On a trouvé dans les caves de l'abbaye de Molck plusieurs millions de +bouteilles de vin qui sont très-utiles à l'armée. Ce n'est qu'après +avoir passé Molck qu'on entre dans les pays de vignobles. + +Il résulte des états qui ont été dressés, que sur la ligne de +l'armée depuis le passage de l'Inn, on a trouvé dans les différentes +manutentions de l'ennemi, quarante mille quintaux de farine, quatre cent +mille rations de biscuit et plusieurs centaines de milliers de rations +de pain. L'Autriche avait formé ces magasins pour marcher en avant; ils +nous ont beaucoup servi. + + + +Vienne, 13 mai 1809. + +_Septième bulletin de la grande armée._ + +Le 10, à neuf heures du matin, l'empereur a paru aux portes de Vienne, +avec le corps du maréchal duc de Montebello; c'était à la même heure, le +même jour et un mois juste après que l'armée autrichienne avait passé +l'Inn, et que l'empereur François II s'était rendu coupable d'un +parjure, signal de sa ruine. + +Le 5 mai, l'archiduc Maximilien, frère de l'impératrice, jeune prince +âgé de vingt-six ans, présomptueux, sans expérience, d'un caractère +ardent, avait pris le commandement de Vienne. + +Le bruit était général dans le pays que tous les retranchemens qui +environnaient la capitale, étaient armés, qu'on avait construit des +redoutes, qu'on travaillait à des camps retranchés, et que la ville +était résolue à se défendre. L'empereur avait peine à croire qu'une +capitale si généreusement traitée par l'armée française en 1805, et que +des habitans dont le bon esprit et la sagesse sont reconnus, eussent été +fanatisés au point de se déterminer à une aussi folle entreprise. Il +éprouva donc une douce satisfaction, lorqu'en approchant des immenses +faubourgs de Vienne, il vit une population nombreuse, des femmes, des +enfans, des vieillards, se précipiter au devant de l'armée française, et +accueillir nos soldats comme des amis. + +Le général Conroux traversa les faubourgs, et le général Barreau se +rendit sur l'esplanade qui les sépare de la cité. Au moment où il +débouchait, il fut reçu par une fusillade et par des coups de canon, et +légèrement blessé. + +Sur trois cent mille habitans qui composent la population de la ville de +Vienne, la cité proprement dite, qui a une enceinte avec des bastions et +une contrescarpe, contient à peine quatre-vingt mille habitans et treize +cents maisons. Les huit quartiers de la ville qui ont conservé le nom de +faubourgs, et qui sont séparés de la ville par une vaste esplanade et +couverts du côté de la campagne, par des retranchements, renferment plus +de cinq mille maisons et sont habités par plus de deux cent vingt mille +ames, qui tirent leur subsistance de la cité, où sont les marchés et les +magasins. + +L'archiduc Maximilien avait fait ouvrir des registres pour recueillir +les noms des habitans qui voudraient se défendre. Trente individus +seulement se firent inscrire; tous les autres refusèrent avec +indignation. Déjoué dans ses espérances par le bons sens des Viennois, +il fit venir dix bataillons, de landwehr et dix bataillons de troupes +de ligne, composant une force de quinze a seize mille hommes, et se +renferma dans la place. + +Le duc de Montebello lui envoya un aide-de-camp porteur d'une sommation; +mais des bouchers et quelques centaines de gens sans aveu, qui +étaient les satellites de l'archiduc Maximilien, s'élancèrent sur le +parlementaire, et l'un d'eux le blessa. L'archiduc ordonna que le +misérable qui avait commis une action aussi infâme, fût promené en +triomphe dans toute la ville, monté sur le cheval de l'officier français +et environné par la landwehr. + +Après cette violation inouie du droit des gens, on vit l'affreux +spectacle d'une partie d'une ville qui tirait contre l'autre, et d'une +cité dont les armes étaient dirigées contre ses propres concitoyens. + +Le général Andréossi, nommé gouverneur de la ville, organisa dans chaque +faubourg, des municipalités, un comité central des subsistances, et une +garde nationale, composée des négocians, des fabricans et de tous les +bons citoyens, armés pour contenir les prolétaires et les mauvais +sujets. + +Le général gouverneur fit venir à Schoenbrunn une députation des huit +faubourgs: l'empereur la chargea de se rendre dans la cité pour porter +une lettre écrite par le prince de Neufchâtel, major-général, à +l'archiduc Maximilien. Il recommanda aux députés de représenter à +l'archiduc, que, s'il continuait à faire tirer sur les faubourgs, et +si un seul de ses habitans y perdait la vie par ses armes, cet acte de +frénésie, cet attentat envers les peuples, briserait à jamais les liens +qui attachent les sujets à leurs souverains. + +La députation entra dans la cité, le 11 à dix heures du matin, et l'on +ne s'aperçut de son arrivée que par le redoublement du feu des remparts. +Quinze habitans des faubourgs ont péri et deux Français seulement ont +été tués. + +La patience de l'empereur se lassa: il se porta avec le duc de Rivoli +sur le bras du Danube qui sépare la promenade du Prater des faubourgs, +et ordonna que deux compagnies de voltigeurs occupassent un petit +pavillon sur la rive gauche, pour protéger la construction d'un pont. +Le bataillon de grenadiers qui défendait le passage, fut chassé par ces +voltigeurs et par la mitraille de quinze pièces d'artillerie. A huit +heures du soir, ce pavillon était occupé, et les matériaux du pont +réunis. Le capitaine Pourtalès, aide-de-camp du prince de Neufchâtel, et +le sieur Susaldi, aide-de-camp du général Boudet, s'étaient jetés des +premiers à la nage, pour aller chercher les bateaux qui étaient sur la +rive opposée. + +A neuf heures du soir, une batterie de vingt obusiers, construite par +les généraux Bertrand et Navelet, à cent toises de la place, commença +le bombardement: dix-huit cents obus furent lancés en moins de quatre +heures, et bientôt toute la ville parut en flammes. Il faut avoir vu +Vienne, ses maisons à huit et neuf étages, ses rues resserrées, cette +population si nombreuse dans une aussi étroite enceinte, pour se +faire une idée du désordre, de la rumeur et des désastres que devait +occasionner une telle opération. + +L'archiduc Maximilien avait fait marcher, à une heure du matin, deux +bataillons en colonne serrée, pour tâcher de reprendre le pavillon qui +protégeait la construction du pont. Les deux compagnies de voltigeurs +qui occupaient ce pavillon qu'elles avaient crénelé, reçurent l'ennemi +à bout portant: leur feu et celui des quinze pièces d'artillerie qui +étaient sur la rive droite, couchèrent par terre une partie de la +colonne; le reste se sauva dans le plus grand désordre. + +L'archiduc perdit la tête au milieu du bombardement, et au moment +surtout où il apprit que nous avions passé un bras du Danube, et +que nous marchions pour lui couper la retraite. Aussi faible, aussi +pusillanime qu'il avait été arrogant et inconsidéré, il s'enfuit le +premier et repassa les ponts. Le respectable général O'Reilly +n'apprit que par la fuite de l'archiduc, qu'il se trouvait investi du +commandement. + +Le 12, à la pointe du jour, ce général fit prévenir les avant-postes +qu'on allait cesser le feu, et qu'une députation allait être envoyée à +l'empereur. + +Cette députation fut présentée à S. M. dans le parc de Schoenbrunn. +Elle était composée de messieurs le comte de Dietricshtein, maréchal +provisoire des états; le prélat de Klosternenbourg; le prélat des +Écossais; le comte Perges; le comte Veterain; le baron de Bartenstein; +M. de Mayenberg; le baron de Hafen, référendaire de la Basse-Autriche; +tous membres des états; l'archevêque de Vienne; le baron de Lederer, +capitaine de la ville; M. Wohlleben, bourguemestre; M. Meher, +vice-bourguemestre; Egger, Pinck, Staif, conseillers du magistrat. + +S. M. assura les députés de sa protection; elle exprima la peine que +lui avait fait éprouver la conduite inhumaine de leur gouverneur, qui +n'avait pas craint de livrer sa capitale à tous les malheurs de la +guerre, qui, portant lui-même atteinte à ses droits, au lieu d'être le +père et le roi de ses sujets, s'en était montré l'ennemi et en avait été +le tyran. S. M. fit connaître que Vienne serait traitée avec les mêmes +ménagemens et les mêmes égards dont on avait usé en 1805. La députation +répondit à cette assurance par les témoignages de la plus vive +reconnaissance. + +A neuf heures du matin, le duc de Rivoli, avec les divisions Saint-Cyr +et Boudet, s'est emparé de Léopoldstadt. + +Pendant ce temps, le lieutenant-général O'Reilly envoyait le +lieutenant-général de Vaux, et M. Bellonte, colonel, pour traiter de la +capitulation de la place. La capitulation a été signée dans la soirée, +et le 13, à six heures du matin, les grenadiers du corps d'Oudinot ont +pris possession de la ville. + + + +Schoenbrunn, 13 mai 1809. + +_Ordre du jour._ + +Soldats, + +Un mois après que l'ennemi passa l'Inn, au même jour, à la même heure, +nous sommes entrés dans Vienne. + +Ses landwehrs, ses levées en masse, ses remparts créés par la rage +impuissante des princes de la maison de Lorraine, n'ont point soutenu +vos regards. Les princes de cette maison ont abandonné leur capitale, +non comme des soldats d'honneur qui cèdent aux circonstances et aux +revers de la guerre, mais comme des parjures que poursuivent leurs +remords. En fuyant de Vienne, leurs adieux à ses habitans ont été le +meurtre et l'incendie; comme Médée, ils ont de leurs propres mains +égorgé leurs enfans. + +Le peuple de Vienne, selon l'expression de la députation de ses +faubourgs, délaissé, abandonné, veuf, sera l'objet de vos égards. J'en +prends les habitans sous ma spéciale protection: quant aux hommes +turbulens et méchans, j'en ferai une justice exemplaire. + +Soldats! soyons bons pour les pauvres paysans, pour ce bon peuple qui a +tant de droits à notre estime: ne conservons aucun orgueil de tous nos +succès; voyons-y une preuve de cette justice divine qui punit l'ingrat +et le parjure. + +NAPOLÉON. + + + +Schoenbrunn, 13 mai 1809. + +_Circulaire aux archevêques et évêques, et aux présidens des +consistoires._ + +Monsieur l'évêque de ... la divine providence ayant voulu nous donner +une nouvelle preuve de sa spéciale protection en permettant notre entrée +dans la capitale de notre ennemi, le même jour où, un mois auparavant, +il avait violé la paix, et manifester ainsi d'une manière éclatante, +qu'elle punit l'ingrat et le parjure, il est dans notre intention que +vous réunissiez nos peuples dans les églises pour chanter un _Te Deum_ +en actions de grâce et toutes autres prières que vous jugerez convenable +d'ordonner. Cette lettre n'étant à autre fin, monsieur l'évêque de ... +nous prions Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde. + + + +Vienne, 16 mai 1809. + +_Huitième bulletin de la grande armée._ + +Les habitans de Vienne se louent de l'archiduc Rainier. Il était +gouverneur de Vienne, et lorsqu'il eut connaissance des mesures +révolutionnaires ordonnées par l'empereur François II, il refusa de +conserver le gouvernement. L'archiduc Maximilien fut envoyé à sa place. +Ce jeune prince ayant toute l'inconséquence de son âge, déclara qu'il +s'enterrerait sous les ruines de la capitale. Il fit appeler les hommes +turbulens et sans aveu, qui sont toujours nombreux dans une grande +ville, les arma de piques, et leur distribua toutes les armes qui +étaient dans les arsenaux. Eu vain les habitans lui représentèrent +qu'une grande ville, parvenue à un si haut degré de splendeur, au +prix de tant de travaux et de trésors, ne devait pas être exposée +aux désastres que la guerre entraîne avec elle. Ces représentations +exaltèrent sa colère, et sa fureur était portée à un tel point, qu'il ne +répondait qu'en ordonnant de jeter sur les faubourgs des bombes et des +obus, qui ne devaient tuer que des Viennois, les Français trouvant +un abri dans leurs tranchées, et leur sécurité dans l'habitude de la +guerre. + +Les Viennois éprouvaient des frayeurs mortelles, et la ville se croyait +perdue, lorsque l'empereur Napoléon, pour épargner à la capitale les +désastres d'une défense prolongée, en la rendant promptement inutile, +fit passer le bras du Danube et occuper le Prater. + +A huit heures, un officier vint annoncer à l'archiduc qu'un pont se +construisait, qu'un grand nombre de Français avait passé la rivière à la +nage, et qu'ils étaient déjà sur l'autre rive. Cette nouvelle fit pâlir +ce prince furibond, et porta la crainte dans ses esprits. Il traversa +le Prater en toute hâte; il renvoya au-delà des ponts chaque bataillon +qu'il rencontrait, et il se sauva sans faire aucune disposition, et sans +donner à personne le commandement qu'il abandonnait. C'était cependant +le même homme qui, une heure auparavant, protestait de s'ensevelir sous +les ruines de la capitale. + +La catastrophe de la maison de Lorraine était prévue par les hommes +sensés des opinions les plus opposées. Manfredini avait demandé une +audience à l'empereur, pour lui représenter que cette guerre pèserait +long-temps sur sa conscience, qu'elle entraînerait la ruine de sa +maison, et que bientôt les Français seraient dans Vienne. Bah! bah! +répondit l'empereur, ils sont tous en Espagne. + +Thugut, profitant de l'ancienne confiance que l'empereur avait mise en +lui, s'est aussi permis des représentations réitérées. + +Le prince de Ligne disait hautement: Je croyais être assez vieux pour +ne pas survivre à la monarchie autrichienne. Et lorsque le vieux comte +Wallis vit l'empereur partir pour l'armée: «C'est Darius, dit-il, qui +court au-devant d'Alexandre; il aura le même sort.» + +Le comte Louis de Cobentzel, principal auteur de la guerre de 1805, +étant à son lit de mort, et vingt-quatre heures avant de fermer +les yeux, adressa à l'empereur une lettre fort pathétique. «V. M., +écrivait-il, doit se trouver heureuse de l'état où l'a mise la paix de +Presbourg; elle est au second rang parmi les puissances de l'Europe; +c'est celui de ses ancêtres. Qu'elle renonce à une guerre qui n'a point +été provoquée et qui entraînera la ruine de sa maison. Napoléon sera +vainqueur et il aura le droit d'être inflexible, etc., etc.» Cette +dernière action de Cobentzel a jeté de l'intérêt sur ses derniers +momens. + +Le prince de Zinzendorf, ministre de l'intérieur, plusieurs hommes +d'état demeurés étrangers comme lui à la corruption et aux fatales +illusions du moment, beaucoup d'autres personnages distingués, et ce +qu'il y avait de plus considérable dans la bourgeoisie, partageaient +tous, exprimaient tous la même opinion. + +Mais l'orgueil humilié de l'empereur François II, la haine de l'archiduc +Charles contre les Russes, le ressentiment qu'il éprouvait en voyant la +Russie et la France intimement unies, l'or de l'Angleterre qui avait +corrompu le ministre Sladion, la légèreté et l'inconséquence d'une +soixantaine de femmelettes, l'hypocrisie et les faux rapports de +l'ambassadeur Metternich, les intrigues des Razumowski, des Dalpozzo, +des Schlegel, des Gentz et autres aventuriers que l'Angleterre +entretient sur le continent pour y fomenter des discussions, ont produit +cette guerre insensée et sacrilège. + +Avant que les Français eussent été vainqueurs sur le champ de bataille, +on disait qu'ils n'étaient pas nombreux, qu'il n'y en avait plus en +Allemagne, que les corps n'étaient composés que de conscrits, que la +cavalerie était à pied, la garde impériale en révolte, les Parisiens en +insurrection contre l'empereur Napoléon. Après nos victoires, on a dit +que l'armée française était innombrable, qu'elle n'avait jamais été +composée d'hommes plus aguerris et plus braves, que le dévouement +des soldats à Napoléon, triplait et quadruplait leurs moyens, que la +cavalerie était superbe, nombreuse, redoutable, que l'artillerie, mieux +attelée que celle d'aucune autre nation, marchait avec la rapidité de la +foudre, etc., etc. + +Princes faibles! cabinets corrompus! hommes ignorans, légers, +inconséquens! voilà cependant les pièges que l'Angleterre vous tend +depuis quinze années, et vous y tombez toujours; mais enfin la +catastrophe que vous avez préparée s'est accomplie, la paix du continent +est assurée pour jamais. + +L'empereur a passé hier la revue de la division de grosse cavalerie +du général Nansouty. Il à donné des éloges à la tenue de cette belle +division qui, après une campagne aussi active, a présenté cinq mille +chevaux en bataille. S. M. a nommé aux places vacantes, a accordé le +titre de baron, avec des dotations en terres, au plus brave officier, et +la décoration de la Légion-d'Honneur, avec une pension de douze cents +francs, au plus brave cuirassier de chaque régiment. + +On a trouvé à Vienne cinq cents pièces de canon, beaucoup d'affûts, +beaucoup de fusils, de poudre et de munitions confectionnées, et une +grande quantité de boulets et de fer coulé. + +Il n'y a eu que dis maisons brûlées pendant le bombardement. Les +Viennois ont remarqué que ce malheur est tombé sur les partisans les +plus ardens de la guerre; aussi disaient-ils que le général Andréossi +dirigeait les batteries. La nomination de ce général au gouvernement +de Vienne, a été agréable à tous les habitans; il avait laissé dans la +capitale des souvenirs agréables, et il jouit de l'estime universelle. + +Quelques jours de repos ont fait beaucoup de bien à l'armée; et le temps +est si beau que nous n'avons presque pas de malades. Le vin que l'on +distribue aux troupes est abondant et de bonne qualité. + +La monarchie autrichienne avait fait pour cette guerre des efforts +prodigieux: on calcule que ses préparatifs lui ont coûté au-delà de +trois cents millions en papier. La masse des billets en circulation +excède quinze cents millions. La cour de Vienne a emporté les planches +de cette espèce d'assignats, hypothéqués sur une partie des mines de la +monarchie, c'est-à-dire, sur des propriétés presque chimériques, et +qui ne sont pas disponibles. Pendant qu'on prodiguait ainsi un +papier-monnaie que le public ne pouvait pas réaliser, et qui perdait +chaque jour davantage, la cour faisait acheter par les banquiers de +Vienne tout l'or qu'elle pouvait se procurer, et l'envoyait en pays +étranger. Il y a à peine quelques mois que des caisses de ducats d'or, +scellés du sceau impérial, ont été expédiées pour la Hollande, par le +nord de l'Allemagne. + + + +Vienne, 19 mai 1809. + +_Neuvième bulletin de la grande armée._ + +Pendant que l'armée prenait quelque repos dans Vienne, que ses corps +se ralliaient, que l'empereur passait des revues, pour accorder des +récompenses aux braves qui s'étaient distingués, et pour nommer +aux emplois vacans, on préparait tout ce qui était nécessaire pour +l'importante opération du passage du Danube. + +Le prince Charles, après la bataille d'Eckmülh, jeté sur l'autre rive du +Danube, n'eût d'autre refuge que les montagnes de la Bohème. + +En suivant les débris de l'armée du prince Charles dans l'intérieur de +la Bohème, l'empereur lui aurait enlevé son artillerie et ses bagages; +mais cet avantage ne valait pas l'inconvénient de promener son armée, +pendant quinze jours, dans des pays pauvres, montagneux et dévastés. + +L'empereur n'adopta aucun plan qui pût retarder d'un jour son entrée +à Vienne, se doutant bien que, dans l'état d'irritation qu'on avait +excité, on songerait à défendre cette ville, qui a une excellente +enceinte bastionnée, et à opposer quelque obstacle. D'un autre côté, son +armée d'Italie attirait son attention, et l'idée que les Autrichiens +occupaient ses belles provinces du Frioul et de la Piave, ne lui +laissait point de repos. + +Le maréchal duc d'Auerstaedt resta en position en avant de Ratisbonne, +pendant le temps que mit le prince Charles à déboucher en Bohème, et +immédiatement après, il se dirigea sur Passau et Lintz, sur la rive +gauche du Danube, gagnant quatre marches sur ce prince. Le corps du +prince de Ponte-Corvo fut dirigé dans le même système. D'abord il fit +un mouvement sur Egra, ce qui obligea le prince Charles à y détacher +le corps du général Bellegarde; mais par une contremarche, il se porta +brusquement sur Lintz, où il arriva avant le général Bellegarde, qui, +ayant appris cette contremarche, se dirigea aussi sur le Danube. + +Ces manoeuvres habiles, faites jour par jour, selon les circonstances, +ont dégagé l'Italie, livré sans défense les barrières de l'Inn, de +la Salza, de la Traun et tous les magasins ennemis, soumis Vienne, +désorganisé les milices et la landwerh, terminé la défaite des corps de +l'archiduc Louis et du général Hiller, et achevé de perdre la réputation +du général ennemi. Celui-ci, voyant la marche de l'empereur, devait +penser à se porter sur Lintz, passer le pont, et s'y réunir aux corps de +l'archiduc Louis et du général Hiller; mais l'armée française y était +réunie plusieurs jours avant qu'il pût y arriver. Il aurait pu espérer +de faire sa jonction à Krems; vains-calculs! il était encore en retard +de quatre jours, et le général Hiller, en repassant le Danube, fut +obligé de brûler le beau pont de Krems. Il espérait enfin se réunir +devant Vienne; il était encore eu retard de plusieurs jours. + +L'empereur a fait jeter un pont sur le Danube, vis-à-vis le village +d'Ebersdorf, à deux lieues au-dessous de Vienne. Le fleuve divisé en cet +endroit en plusieurs bras, a quatre cents toises de largeur. L'opération +a commencé hier 18, à quatre heures après midi. La division Molitor a +été jetée sur la rive gauche, et a culbuté les faibles détachemens qui +voulaient lui disputer le terrain et couvrir le dernier bras du fleuve. + +Les généraux Bertrand et Pernetti ont fait travailler aux deux ponts, +l'un de plus de deux cent quarante, l'autre de plus de cent trente +toises, communiquant entre eux par une île. On espère que les travaux +seront finis demain. + +Tous les renseignemens qu'on a recueillis portent à penser que +l'empereur d'Autriche est à Znaïm. + +Il n'y a encore aucune levée en Hongrie: sans armes, sans selles, sans +argent, et fort peu attachée à la maison d'Autriche, cette nation paraît +avoir refusé toute espèce de secours. + +Le général Lauriston, aide-de-camp de S. M., à la tête de la brigade +d'infanterie badoise et de la brigade de cavalerie légère du général +Colbert, s'est porté de Neustadt sur Bruck et sur la Simeringberg, haute +montagne qui sépare les eaux qui coulent dans la mer Noire et dans la +Méditerranée. Dans ce passage difficile il a fait quelques centaines de +prisonniers. + +Le général Dupellin a marché sur Mariazell, où il a désarmé un millier +de landwehr et fait quelques centaines de prisonniers. + +Le maréchal duc de Dantzick s'est porté sur Inspruck; il a rencontré le +14, à Vorgel, le général Chasteller avec ses Tyroliens. Il l'a culbuté +et lui a pris sept cents hommes et onze pièces d'artillerie. + +Kufstein a été débloqué le 12. Le chambellan de S. M., Germain, qui +s'était renfermé dans cette place, s'est bien montré. + +Voici quelle est aujourd'hui la position de l'armée: + +Les corps des maréchaux duc de Rivoli et de Montebello, et le corps +des grenadiers du général Oudinot, sont à Vienne, ainsi que la garde +impériale. Le corps du maréchal duc d'Auerstaedt est réparti entre +Saint-Polten et Vienne. Le maréchal prince Ponte-Corvo est à Lintz, avec +les Saxons et les Wurtembergeois, il a une réserve à Passau. Le maréchal +duc de Dantzick est, avec les Bavarois, à Saltzbourg et à Inspruck. + +Le colonel comte de Czernichew, aide-de-camp de l'empereur de Russie, +qui avait été expédié pour Paris, est arrivé au moment où l'armée +entrait à Vienne. Depuis ce moment, il fait le service, et suit S. M. Il +a apporté des nouvelles de l'armée russe, qui n'aura pu sortir de ses +cantonnemens que vers le l0 ou 12 mai. + + + +Ebersdorf, 23 mai 1809. + +_Dixième bulletin de la grande armée._ + +Vis-à-vis Ebersdorf, le Danube est divisé en trois bras séparés par deux +îles. De la rive droite à la première île il y a deux cent quarante +toises; cette île a à-peu-près mille toises de tour. De cette île à la +grande île, où est le principal courant, le canal est de cent vingt +toises. La grande île, appelée In-der-Lobau, a sept mille toises de +tour, et le canal qui la sépare du continent a soixante-dix toises. Les +premiers villages que l'on rencontre ensuite sont Gross-Aspern, Esling +et Enzersdorf. Le passage d'une rivière comme le Danube devant un ennemi +connaissant parfaitement les localités, et ayant les habitans pour lui, +est une des plus grandes opérations de guerre qu'il soit possible de +concevoir. + +Le pont de la rive droite à la première île et celui de la première île +à celle de In-der-Lobau ont été faits dans la journée du 19, et dès le +18 la division Molitor avait été jetée par des bateaux à rames, dans la +grande île. + +Le 20, l'empereur passa dans cette île, et fit établir un pont sur +le dernier bras, entre Gross-Aspern et Esling. Ce bras n'ayant que +soixante-dix toises, le pont n'exigea que quinze pontons, et fut jeté en +trois heures par le colonel d'artillerie Aubry. + +Le colonel Sainte-Croix, aide-de-camp du maréchal duc de Rivoli, passa +le premier dans un bateau sur la rive gauche. + +La division de cavalerie légère du général Lasalle et les divisions +Molitor et Boudet passèrent dans la nuit. + +Le 21, l'empereur, accompagné du prince de Neufchâtel et des maréchaux +ducs de Rivoli et de Montebello, reconnut la position de la rive gauche, +et établit son champ de bataille, la droite au village d'Esling, et la +gauche à celui de Gross-Aspern, qui furent sur le champ occupés. + +Le 21, à quatre heures après midi, l'armée ennemie se montra et parut +avoir le dessein de culbuter notre avant-garde et de la jeter dans le +fleuve; vain projet! Le maréchal duc de Rivoli fut le premier attaqué à +Gross-Aspern, par le corps du général Bellegarde. Il manoeuvra avec les +divisions Molitor et Legrand, et pendant toute la soirée, fit tourner à +la confusion de l'ennemi toutes les attaques qui furent entreprises. +Le duc de Montebello défendit le village d'Esling, et le maréchal duc +d'Istrie, avec la cavalerie légère et la division de cuirassiers Espagne +couvrit la plaine et protégea Enzersdorf. L'affaire fut vive; l'ennemi +déploya deux cents pièces de canon et à peu près quatre-vingt dix mille +hommes composés des débris de tous les corps de l'armée autrichienne. + +La division de cuirassiers Espagne fit plusieurs belles charges, enfonça +deux carrés et s'empara de quatorze pièces de canon. Un boulet tua +le général Espagne, combattant glorieusement à la tête des troupes, +officier brave, distingué et recommandable sous tous les points de vue. +Le général de brigade Foulers fut tué dans une charge. + +Le général Nansouty, avec la seule brigade commandée par le général +Saint-Germain, arriva sur le champ de bataille vers la fin du jour. +Cette brigade se distingua par plusieurs belles charges. A huit heures +du soir le combat cessa, et nous restâmes entièrement maîtres du champ +de bataille. + +Pendant la nuit, le corps du général Oudinot, la division Saint-Hilaire, +deux brigades de cavalerie légère et le train d'artillerie passèrent les +trois ponts. + +Le 22, à quatre heures du matin, le duc de Rivoli fut le premier engagé. +L'ennemi fit successivement plusieurs attaques pour reprendre le +village. Enfin, ennuyé de rester sur la défensive, le duc de Rivoli +attaqua à son tour et culbuta l'ennemi. Le général de division Legrand +s'est fait remarquer par ce sang-froid et cette intrépidité qui le +distinguent. Le général de division Boudet, placé au village d'Esling, +était chargé de défendre ce poste important. + +Voyant que l'ennemi occupait un grand espace, de la droite à la gauche, +on conçut le projet de le percer par le centre. Le duc de Montebello se +mit à la tête de l'attaque, ayant le général Oudinot à la gauche, la +division Saint-Hilaire au centre et la division Boudet à la droite. Le +centre de l'armée ennemie ne soutint pas les regards de nos troupes. +Dans un moment tout fut culbuté. Le duc d'Istrie fit faire plusieurs +belles charges, qui toutes eurent du succès. Trois colonnes d'infanterie +ennemie furent chargées par les cuirassiers et sabrées. C'en était fait +de l'armée autrichienne, lorsqu'à sept heures du matin, un aide-de-camp +vint annoncer à l'empereur que la crue subite du Danube ayant mis à flot +un grand nombre de gros arbres et de radeaux, coupés et jetés sur les +rives, dans les événemens qui ont eu lieu lors de la prise de Vienne, +les ponts qui communiquaient de la rive droite à la petite île, et de +celle-ci à l'île de In-der-Lobau, venaient d'être rompus; cette crue +périodique, qui n'a ordinairement lieu qu'à la mi-juin, par la fonte des +neiges, a été accélérée par la chaleur prématurée qui se fait sentir +depuis quelques jours. Tous les parcs de réserve qui défilaient se +trouvèrent retenus sur la rive droite par la rupture des ponts, ainsi +qu'une partie de notre grosse cavalerie, et le corps entier du maréchal +duc d'Auerstaedt. Ce terrible contre-temps décida l'empereur à arrêter +le mouvement en avant. Il ordonna au duc de Montebello de garder le +champ de bataille qui avait été reconnu, et de prendre position, la +gauche appuyée à un rideau qui couvrait le duc de Rivoli, et la droite à +Esling. + +Les cartouches à canon et d'infanterie, que portait notre parc de +réserve, ne pouvaient plus passer. L'ennemi était dans la plus +épouvantable déroute, lorsqu'il apprit que nos ponts étaient rompus. Le +ralentissement de notre feu et le mouvement concentré que faisait notre +armée, ne lui laissaient aucun doute sur cet événement imprévu. Tous +ses canons et ses équipages d'artillerie, qui étaient en retraite, se +représentèrent sur la ligne, et depuis neuf heures du matin jusqu'à sept +heures du soir, il fit des efforts inouïs, secondé par le feu de deux +cents pièces de canon, pour culbuter l'armée française. Ces efforts +tournèrent à sa honte; il attaqua trois fois les villages d'Esling et de +Gross-Aspern, et trois fois il les remplit de ses morts. Les fusiliers +de la garde, commandés par le général Mouton, se couvrirent de gloire, +et culbutèrent la réserve, composée de tous les grenadiers de l'armée +autrichienne, les seules troupes fraîches qui restassent à l'ennemi. +Le général Gros fit passer au fil de l'épée sept cents Hongrois qui +s'étaient déjà logés dans le cimetière du village d'Ësling. Les +tirailleurs sous les ordres du général Curial firent leurs premières +armes dans cette journée, et montrèrent de la vigueur. Le général +Dorsenne, colonel commandant la vieille garde, la plaça en troisième +ligne, formant un mur d'airain, seul capable d'arrêter tous les efforts +de l'armée autrichienne. L'ennemi tira quarante mille coups de canon, +tandis que, privés de nos parcs de réserve, nous étions dans la +nécessité de ménager nos munitions pour quelques circonstances +imprévues. + +Le soir, l'ennemi reprit les anciennes positions qu'il avait quittées +pour l'attaque, et nous restâmes maîtres du champ de bataille. Sa perte +est immense; les militaires dont le coup d'oeil est le plus exercé ont +évalué à plus de douze mille les morts qu'il a laissés sur le champ de +bataille. Selon le rapport des prisonniers, il a eu vingt-trois +généraux et soixante officiers supérieurs tués ou blessés. Le +feld-maréchal-lieutenant Weber, quinze cents hommes et quatre drapeaux +sont restés en notre pouvoir. La perte de notre côté a été considérable; +nous avons eu onze cents tués et trois mille blessés. Le duc de +Montebello a eu la cuisse emportée par un boulet, le 22, sur les six +heures du soir. L'amputation a été faite, et sa vie est hors de danger. +Au premier moment on le crut mort. Transporté sur un brancard auprès de +l'empereur, ses adieux furent touchans. Au milieu des sollicitudes de +cette journée, l'empereur se livra à la tendre amitié qu'il porte depuis +tant d'années à ce brave compagnon d'armes. Quelques larmes coulèrent +de ses yeux, et se tournant vers ceux qui l'environnaient: «Il fallait, +dit-il, que dans cette journée mon coeur fût frappé par un coup aussi +sensible, pour que je pusse m'abandonner à d'autres soins qu'à ceux de +mon armée.» Le duc de Montebello avait perdu connaissance; la présence +de l'empereur le fit revenir; il se jeta à son cou en lui disant: +«Dans une heure vous aurez perdu celui qui meurt avec la gloire et la +conviction d'avoir été et d'être votre meilleur ami.» + +Le général de division Saint-Hilaire a été blessé; c'est un des généraux +les plus distingués de la France. + +Le général Durosnel, aide-de-camp de l'empereur, a été enlevé par un +boulet en portant un ordre. + +Le soldat a montré un sang-froid et une intrépidité qui n'appartiennent +qu'à des Français. + +Les eaux du Danube croissant toujours, les ponts n'ont pu être rétablis +pendant la nuit. L'empereur a fait repasser le 23, à l'armée le petit +bras de la rive gauche, et a fait prendre position dans l'île de +In-der-Lobau, en gardant les têtes de pont. + +On travaille à rétablir les ponts; l'on n'entreprendra rien qu'ils ne +soient à l'abri des accidens des eaux, et même de tout ce que l'on +pourrait tenter contre eux: l'élévation du fleuve et la rapidité +du courant obligent à des travaux considérables et à de grandes +précautions. + +Lorsque le 23, au matin, on fit connaître à l'armée que l'empereur avait +ordonné qu'elle repassât dans la grande île, l'étonnement de ces braves +fut extrême. Vainqueurs dans les deux journées, ils croyaient que le +reste de l'armée allait les rejoindre; et quand on leur dit que les +grandes eaux ayant rompu les ponts et augmentant sans cesse, rendaient +le renouvellement des munitions et des vivres impossible, et que tout +mouvement en avant serait insensé, on eut de la peine à les persuader. + +C'est un malheur très-grand et tout à fait imprévu que des ponts formés +des plus grands bateaux du Danube, amarrés par de doubles ancres et par +des cinquenelles, aient été enlevés; mais c'est un grand bonheur +que l'empereur ne l'ait pas appris deux heures plus tard; l'armée +poursuivant l'ennemi aurait épuisé ses munitions, et se serait trouvée +sans moyen de les renouveler. + +Le 23, on a fait passer une grande quantité de vivres au camp +d'In-der-Lobau. + +La bataille d'Esling, dont il sera fait une relation plus détaillée qui +fera connaître les braves qui se sont distingués, sera, aux yeux de la +postérité, un nouveau monument de la gloire et de l'inébranlable fermeté +de l'armée française. + +Les maréchaux ducs de Montebello et de Rivoli ont montré dans cette +journée tonte la force de leur caractère militaire. + +L'empereur a donné le commandement du second corps au comte Oudinot, +général éprouvé dans cent combats, où il a montré autant d'intrépidité +que de savoir. + + + +Ebersdorf, 24 mai 1809. + +_Onzième bulletin du la grande armée._ + +Le maréchal duc de Dantzick est maître du Tyrol. Il est entré à Inspruck +le 19 de ce mois. Le pays entier s'est soumis. + +Le 11, le duc de Dantzick avait enlevé la forte position de Strob-Pass, +et pris à l'ennemi sept canons et six cents hommes. + +Le 13, après avoir battu Chasteller dans la position de Voergel, l'avoir +mis dans une déroute complète, et lui avoir pris toute son artillerie, +il l'avait poursuivi jusqu'au-delà de Rattenberg. Ce misérable n'a dû +son salut qu'à la vitesse de son cheval. + +En même temps, le général Deroy, ayant débloqué la forteresse de +Kufstein, faisait sa jonction avec les troupes que le duc de Dantzick +commandait en personne. Ce maréchal se loue de la conduite du major +Palm, du chef du bataillon léger bavarois, du lieutenant-colonel +Habérman, du capitaine Laider, du capitaine Bernard du troisième +régiment de chevau-légers de Bavière, de ses aides-de-camp Montmarie, +Maingarnaud et Montelegier, et du chef d'escadron Fontange, officier +d'état-major. + +Chasteller était entré dans le Tyrol avec une poignée de mauvais sujets. +Il a prêché la révolte, le pillage et l'assassinat. Il a vu égorger +sous ses yeux plusieurs milliers de Bavarois et une centaine de soldats +français. Il a encouragé les assassins par ses éloges, et excité la +férocité de ces ours des montagnes. Parmi les Français qui ont péri dans +ce massacre se trouvaient une soixantaine de Belges tous compatriotes de +Chasteller. Ce misérable couvert des bienfaits de l'empereur, à qui il +doit d'avoir recouvré des biens montant à plusieurs millions, était +incapable d'éprouver le sentiment de la reconnaissance, et ces +affections qui attachent même les barbares aux habitans du pays qui leur +a donné naissance. + +Les Tyroliens vouent à l'exécration les hommes dont les perfides +insinuations les ont excités à la rébellion et ont appelé sur eux les +malheurs qu'elle entraîne avec elle. Leur fureur contre Chasteller +était telle, que lorsqu'il se sauva après la déroute de Voergel, ils +l'arrêtèrent à Hall, le fustigèrent et le maltraitèrent au point qu'il +fut obligé de passer deux jours dans son lit. Il osa ensuite reparaître +pour demander à capituler; on lui répondit qu'on ne capitulait pas +avec un brigand, et il s'enfuit à toute hâte dans les montagnes de la +Carinthie. + +La vallée de Zillerthal a été la première à se soumettre; elle a remis +ses armes et donné des otages; le reste du pays a suivi cet exemple. +Tous les chefs ont ordonné aux paysans de rentrer chez eux, et on les +a vus quitter les montagnes de toutes parts, et revenir dans leurs +villages. La ville d'Inspruck et tous les cercles ont envoyé des +députations à S. M. le roi de Bavière, pour protester de leur fidélité +et implorer sa clémence. + +Le Voralberg, que les proclamations incendiaires et les intrigues de +l'ennemi avaient aussi égaré, imitera le Tyrol; et cette partie de +l'Allemagne sera arrachée aux désastres et aux crimes des insurrections +populaires. + +_Combat de Urfar._ + +Le 17 de ce mois, à deux heures après midi, trois colonnes autrichiennes +commandées par les généraux Grainville, Bucalowitz et Sommariva, et +soutenues par une réserve aux ordres du général Jellachich, ont attaqué +le général Vandamme, au village de Urfar, eu avant de la tête du pont +de Lintz. Dans le même moment arrivait à Lintz le maréchal prince de +Ponte-Corvo, avec la cavalerie et la première brigade d'infanterie +saxonne. Le général Vandamme, à la tète des troupes wurtembergeoises, +et avec quatre escadrons de hussards et de dragon saxons, repoussa +vigoureusement les deux premières colonnes ennemies, les chassa de leurs +positions, leur prit six pièces de canon et quatre cents hommes, et les +mit dans une pleine déroute. La troisième colonne ennemie parut sur +les hauteurs de Boslingberg, à sept heures du soir, et son infanterie +couronna en un instant la Crète des montagnes voisines. L'infanterie +saxonne attaqua l'ennemi avec impétuosité, le chassa de toutes ses +positions, lui prit trois cents hommes et plusieurs caissons de +munitions. + +L'ennemi s'est retiré en désordre sur Freystadt et sur Haslach. Les +hussards envoyés à sa poursuite ont ramené beaucoup de prisonniers. On a +pris dans les bois cinq cents fusils et une quantité de voitures et +de caissons chargés d'effets d'habillement. La perte de l'ennemi, +indépendamment des prisonniers, est de deux mille hommes tués ou +blessés; la nôtre ne va pas à quatre cents hommes hors de combat. + +Le maréchal prince de Ponte-Corvo fait beaucoup d'éloges du général +Vandamme. Il se loue de la conduite de M. de Leschwitz, général en chef +des Saxons, qui conserve, à soixante-cinq ans, l'activité et l'ardeur +d'un jeune homme; du général d'artillerie Mossel; du général Gérard, +chef d'état-major, et du lieutenant-colonel aide-de-camp Hamelinaie. + + + +Ebersdorf, 26 mai 1809. + +_Douzième bulletin de la grande armée._ + +On a employé toute la journée du 23, la nuit du 23 au 24, et toute la +journée du 24 à réparer les ponts. + +Le 25, à la pointe du jour, ils étaient en état. Les blessés, les +caissons vides, et tous les objets qu'il était nécessaire de renouveler, +ont passé sur la rive droite. + +La crue du Danube devant encore durer jusqu'au 15 juin, on a pensé que +pour pouvoir compter sur les ponts, il convenait de planter en avant des +lignes de pilotis auxquels on amarrera la grande chaîne de fer qui est +à l'arsenal, et qui fut prise par les Autrichiens sur les Turcs, qui la +destinaient à un semblable usage. + +On travaille à ces ouvrages avec la plus grande activité, et déjà un +grand nombre de sonnettes battent des pilotis; par ce moyen, et avec les +fortifications qu'on fait sur la rive gauche, nous sommes assurés de +pouvoir manoeuvrer sur les deux rives à volonté. + +Notre cavalerie légère est vis-à-vis de Presbourg, appuyée sur le lac de +Neusiedel. + +Le général Lauriston est en Styrie sur le Simmeringberg et sur Bruck. + +Le maréchal duc de Dantzick est en grandes marches avec les Bavarois. Il +ne tardera pas à rejoindre l'armée près de Vienne. + +Les chasseurs à cheval de la garde sont arrivés hier; les dragons +arrivent aujourd'hui; on attend dans peu de jours les grenadiers à +cheval et soixante pièces d'artillerie de la garde. + +Nous avons fait prisonniers lors de la capitulation de Vienne, sept +feld-maréchaux-lieutenans, neuf généraux-majors, dix colonels, vingt +majors et lieutenans-colonels, cent capitaines, cent cinquante +lieutenans, deux cents sous-lieutenans, et trois mille sous-officiers et +soldats, parmi lesquels ne sont pas compris les hommes qui étaient aux +hôpitaux, et qui montaient à plusieurs milliers. + + + +Ebersdorf, 27 mai 1809. + +_Proclamation à l'armée d'Italie._ + +Soldats de l'armée d'Italie, + +Vous avez glorieusement atteint le but que je vous avais marqué; le +Simering a été témoin de voire jonction avec la grande armée. + +Soyez les bienvenus! Je suis content de vous!!! Surpris par un ennemi +perfide avant que vos colonnes fussent réunies, vous avez dû rétrograder +jusqu'à l'Adige; mais lorsque vous reçûtes l'ordre de marcher en avant, +vous étiez sur le champ mémorable d'Arcole, et là, vous jurâtes sur les +mânes de nos héros de triompher. Vous avez tenu parole à la bataille de +la Piave, aux combats de Saint-Daniel, de Tarvis, de Gorice. Vous avez +pris d'assaut les forts de Malborghetto, de Pradel et fait capituler la +division ennemie retranchée dans Prévald et Laybach. Vous n'aviez pas +encore passé la Drave, et déjà vingt-cinq mille prisonniers, soixante +pièces de bataille, dix drapeaux avaient signalé votre valeur. Depuis, +la Drave, la Save, la Muer n'ont pu retarder votre marche. La colonne +autrichienne de Jellachich, qui la première entra dans Munich, qui donna +le signai des massacres dans le Tyrol, environnée à Saint-Michel, est +tombée dans vos baïonnettes. Vous avez fait une prompte justice de ces +débris dérobés à la colère de la grande armée. + +Soldats, cette armée autrichienne d'Italie, qui un moment souilla par sa +présence mes provinces, qui avait la prétention de briser ma couronne de +fer, battue, dispersée, anéantie, grâces à vous, sera un exemple de la +vérité de cette devise: _Dieu me la donne, gare à qui la touche._ + +NAPOLÉON. + + + +Ebersdorf, 28 mai 1809. + +_Treizième bulletin de la grande armée._ + +Dans la nuit du 26 au 27, nos ponts sur le Danube ont été enlevés par +les eaux et par des moulins qu'on a détachés. On n'avait pas encore eu +le temps d'achever les pilotis et de placer la grande chaîne de fer. +Aujourd'hui, l'un des ponts est rétabli, on espère que l'autre le sera +demain. + +L'empereur a passé la journée d'hier sur la rive gauche, pour visiter +les fortifications que l'on élève dans l'île d'In-der-Lobau, et pour +voir plusieurs régimens du corps du duc de Rivoli en position de cette +espèce de tête de pont. + +Le 27, à midi, le capitaine Bataille, aide-de-camp du prince vice-roi, a +apporté l'agréable nouvelle de l'arrivée de l'armée d'Italie à Bruck. Le +général Lauriston avait été envoyé au devant d'elle, et la jonction a eu +lieu sur le Simmeringberg. Un chasseur du neuvième qui était en coureur +en avant d'une reconnaissance de l'armée d'Italie, rencontra un chasseur +d'un peloton du vingtième, envoyé par le général Lauriston, Après s'être +observés pendant quelque temps, ils reconnurent qu'ils étaient Français +et s'embrassèrent. Le chasseur du vingtième marcha sur Bruck, pour se +rendre auprès du vice-roi, et celui du neuvième se dirigea vers le +général Lauriston pour l'informer de l'approche de l'armée d'Italie. +Il y avait plus de douze jours que les deux armées n'avaient pas de +nouvelles l'une de l'autre. Le 26 au soir, le général Lauriston était à +Bruck au quartier-général du vice-roi. + +Le vice-roi a montré dans toute cette campagne un sang-froid et un coup +d'oeil qui présagent un grand capitaine. + +Dans la relation des faits qui ont illustré l'armée d'Italie pendant ces +vingt derniers jours, Sa Majesté a remarqué avec plaisir la destruction +du corps de Jellachich. C'est ce général qui fit aux Tyroliens cette +insolente proclamation qui alluma leur fureur et aiguisa leurs +poignards. Poursuivi par le duc de Dantzick, menacé d'être pris eu flanc +par la brigade du général Dupellin, que le duc d'Auerstaedt avait fait +déboucher par Mariazell, il est venu tomber comme dans un piége en avant +de l'armée d'Italie. L'archiduc Jean qui, il y a si peu de temps, et +dans l'excès de sa présomption, se dégradait par sa lettre au duc de +Raguse, a évacué Gratz, hier, 27, ramenant à peine vingt ou vingt-cinq +mille hommes de cette belle armée qui était entrée en Italie. +L'arrogance, l'insulte, les provocations à la révolte, toutes ses +actions portant le caractère de la rage, ont tourné à sa honte. + +Les peuples de l'Italie se sont conduits comme auraient pu le faire les +peuples de l'Alsace, de la Normandie ou du Dauphiné. Dans la retraite de +nos soldais, ils les accompagnaient de leurs voeux et de leurs larmes; +ils reconduisaient par des chemins détournés, et jusqu'à cinq marches +de l'armée, les hommes égarés. Lorsque quelques prisonniers ou quelques +blessés, français ou italiens, ramenés par l'ennemi, traversaient les +villes et les villages, les habitans leur portaient des secours; ils +cherchaient pendant la nuit les moyens de les travestir et de les faire +sauver. + +Les proclamations et les discours de l'archiduc Jean n'inspiraient que +le mépris et le dédain, et l'on aurait peine à se peindre la joie des +peuples de la Piave, du Tagliamento et du Frioul, lorsqu'ils virent +l'armée de l'ennemi fuyant en désordre, et l'armée du souverain et de la +patrie revenant triomphante. + +Lorsqu'on a visité les papiers de l'intendant de l'armée autrichienne +qui était à la fois le chef du gouvernement et de la police, et qui a +été pris à Padoue avec quatre voitures, on y a découvert la preuve de +l'amour des peuples d'Italie pour l'empereur. Tout le monde avait +refusé des places, personne ne voulait servir l'Autriche: et parmi sept +millions d'hommes qui composent la population du royaume, l'ennemi n'a +trouvé que trois misérables qui n'aient pas repoussé la séduction. + +Les régimens d'Italie qui s'étaient distingués en Pologne et qui avaient +rivalisé d'intrépidité dans la campagne de Catalogne avec les plus +vieilles bandes françaises, se sont couverts de gloire dans toutes les +affaires. Les peuples d'Italie marchent à grands pas vers le dernier +terme d'un heureux changement. Cette belle partie du continent, où +s'attachent tant de grands et d'illustres souvenirs, que la cour de +Rome, que, cette nuée de moines, que ses divisions avaient perdue, +reparaît avec honneur sur la scène de l'Europe. + +Tous les détails qui suivent, de l'armée autrichienne, constatent que +dans les journées du 21 et du 22, sa perte a été énorme. L'élite de +l'armée a péri. Selon les aimables de Vienne, les manoeuvres du général +Danube ont sauvé l'armée autrichienne. + +Le Tyrol et le Voralberg sont parfaitement soumis. La Carniole, +la Styrie, la Carinthie, le pays de Salzbourg, la Haute et la +Basse-Autriche sont pacifiés et désarmés. + +Trieste, cette ville où les Français et les Italiens ont subi tant +d'outrages, a été occupée. Les marchandises coloniales anglaises ont été +confisquées. Une circonstance de la prise de Trieste a été très-agréable +a l'empereur: c'est la délivrance de l'escadre russe; elle avait eu +ordre d'appareiller pour Ancône; mais retenue par les vents contraires, +elle était restée au pouvoir des Autrichiens. + +La jonction de l'armée de Dalmatie est prochaine. Le duc de Raguse s'est +mis en marche aussitôt qu'il a appris que l'armée d'Italie était sur +l'Izonso. On espère qu'il arrivera à Laybach avant le 5 juin. + +Le brigand Schill qui se donnait, et avec raison, le titre de général au +service de l'Angleterre, après avoir prostitué le nom du roi de Prusse, +comme les satellites de l'Angleterre prostituent celui de Ferdinand +à Séville, a été poursuivi et jeté dans une île de l'Elbe. Le roi de +Westphalie, indépendamment de quinze mille hommes de ses troupes, avait +une division hollandaise et une division française; et le duc de Valmy a +déjà réuni à Hanau deux divisions du corps d'observation, commandées +par les généraux Rivaux et Despeaux, et composées des brigades Lameth, +Clément, Taupin et Vaufreland. + +La pacification de la Souabe rend disponible le corps d'observation du +général Beaumont qui est réuni à Augsbourg, et où se trouvent plus de +trois mille dragons. + +La rage des princes de la maison de Lorraine contre la ville de Vienne +peut se peindre par un seul trait. La capitale est nourrie par quarante +moulins établis sur la rive gauche du fleuve. Ils les ont fait enlever +et détruire. + + + +Ebersdorf, 1er juin 1809. + +_Quatorzième bulletin de la grande armée._ + +Les ponts sur le Danube sont entièrement rétablis. On y a joint un pont +volant, et l'on prépare tous les matériaux nécessaires pour jeter un +autre pont de radeaux. Sept sonnettes battent des pilotis; mais le +Danube ayant dans plusieurs endroits vingt-quatre et vingt-six pieds de +profondeur, on emploie toujours beaucoup de temps pour faire tenir les +ancres, lorsqu'on déplace les sonnettes. Cependant les travaux avancent +et seront terminés sous peu. + +Le général de brigade du génie Lazowski fait travailler, sur la rive +gauche, à une tête de pont qui aura seize cents toises de développement, +et qui sera couverte par un bon fossé plein d'eau courante. + +Le quarante-quatrième équipage de la flottille de Boulogne, commandé par +le capitaine de vaisseau Baste, est arrivé. Un grand nombre de bateaux +en croisière battent toutes les îles, couvrent le pont et rendent +beaucoup de services. + +Le bataillon des ouvriers de la marine travaille à la construction de +petites péniches armées, qui serviront a maîtriser parfaitement le +fleuve. + +Après la défaite du corps du général Jellachich, M. Mathieu, +capitaine-adjoint à l'état-major de l'armée d'Italie, fut envoyé avec +un dragon d'ordonnance sur la route de Salzbourg; ayant rencontré +successivement une colonne de six cent cinquante hommes de troupes de +ligne, et une colonne de deux mille landwehrs qui, l'une et l'autre +étaient coupées et égarées, il les somma de se rendre, et elles mirent +bas les armes. + +Le général de division Lauriston est arrivé à Oedembourg, premier +comitat de Hongrie, avec une forte avant-garde. Il paraît qu'il y a de +la fermentation en Hongrie, que les esprits y sont très-divisés, et que +la majorité n'est pas favorable à l'Autriche. + +Le général de division Lasalle a son quartier-général vis-à-vis +Presbourg, a poussé ses postes jusqu'à Altenbourg et jusqu'auprès de +Raab. + +Trois-divisions de l'armée d'Italie sont arrivées a Neustadt. Le +vice-roi est depuis deux jours au quartier-général de l'empereur. + +Le général Macdonald, commandant un des corps de l'armée d'Italie, est +entré à Gratz. On a trouvé dans cette capitale de la Styrie d'immenses +magasins de vivres et d'effets d'habillement et d'équipement de toute +espèce. + +Le duc de Dantzick est à Lintz. + +Le prince de Ponte-Corvo marche sur Vienne. Le général de division +Vandamme, avec les Wurtembergeois, est à Saint-Polten, Mauteru et Krems. + +La tranquillité règne dans le Tyrol. Coupés par les mouvemens du duc +de Dantzick et de l'armée d'Italie, tous les Autrichiens qui s'étaient +imprudemment engagés dans cette pointe, ont été détruits, les uns par +le duc de Dantzick, les autres, tels que le corps de Jellachich, par +l'armée d'Italie. Ceux qui étaient en Souabe n'ont eu d'autre ressource +que de tâcher de traverser en partisans l'Allemagne, en se portant sur +le Haut-Palatinat. Ils formaient une petite colonne d'infanterie et de +cavalerie qui s'était échappée de Lindau et qui avait été rencontrée par +le colonel Reiset du corps d'observation du général Beaumont; elle a été +coupée à Neumarck, et la colonne entière, officiers et soldats, a mis +bas les armes. + +Vienne est tranquille, le pain et le vin sont en abondance; mais la +viande que cette capitale tirait du fond de la Hongrie, commence à +devenir rare. Contre toutes les raisons politiques et tous les +motifs d'humanité, les ennemis font l'impossible pour affamer leurs +compatriotes et cette capitale qui renferme cependant leurs femmes et +leurs enfans. Il y a loin de cette conduite à celle de notre Henri +IV, nourrissant lui-même une ville qui était alors ennemie et qu'il +assiégeait. + +Le duc de Montebello est mort hier à cinq heures du matin. Quelque temps +auparavant, l'empereur s'était entretenu pendant une heure avec lui. Sa +Majesté avait envoyé chercher par le général Rapp, son aide-de-camp, M. +le docteur Franck, l'un des médecins les plus célèbres de l'Europe; ses +blessures étaient en bon état, mais une fièvre pernicieuse avait fait +en peu d'heures les plus funestes progrès. Tous les secours de l'art +étaient devenus inutiles. S. M. a ordonné que le corps du duc de +Montebello soit embaumé et transporté en France pour y recevoir les +honneurs qui sont dus à un rang élevé et à d'éminens services. Ainsi a +fini l'un des militaires les plus distingués qu'ait eus la France. +Dans les nombreuses batailles où il s'est trouvé, il avait reçu treize +blessures. L'empereur a été extrêmement sensible à cette perte qui sera +ressentie par tous les Français. + + + +Ebersdorf, 2 juin 1809. + +_Quinzième bulletin de la grande armée._ + +L'armée de Dalmatie a obtenu les plus grands succès; elle a défait +tout ce qui s'est présenté devant elle aux combats de Mont-Kitta, de +Gradchatz, de la Liéca et d'Ottachatz. Le général en chef Sloissevich a +été pris. + +Le duc de Raguse est arrivé le 28 à Fiume, et a fait ainsi sa jonction +avec l'armée d'Italie et avec la grande armée, dont l'armée de Dalmatie +forme l'extrême droite. On fera connaître la relation du duc de Raguse +sur ces différens événemens. + +Le 28, une escadre anglaise de quatre vaisseaux, deux frégates et un +brick, s'est présentée devant Trieste, avec l'intention de prendre +l'escadre russe. Le général comte Cafarelli venait d'arriver dans ce +port. Comme la ville était désarmée, les Russes ont débarqué quarante +pièces de canon, dont vingt-quatre de 36 et seize de 24. On a mis ces +pièces en batterie, et l'escadre russe s'est embossée. Tout était prêt +pour bien recevoir l'ennemi qui, voyant son coup manqué, s'est éloigné. + +Un millier d'Autrichiens ayant passé de Krems sur la rive droite du +Danube, ont été culbutés par le corps, wurtembergeois qui leur a fait +soixante prisonniers. + + + +Ebersdorf, 4 juin 1809. + +_Seizième bulletin de la grande armée._ + +L'ennemi avait jeté sur la rive droite du Danube, vis-à-vis Presbourg, +une division de neuf mille hommes, qui s'était retranchée dans le +village d'Engerau. Le duc d'Auerstaedt l'a fait attaquer hier par les +tirailleurs de Hesse-Darmstadt, soutenus par le douzième régiment +d'infanterie de ligne. Le village a été emporté avec rapidité. Un major, +huit officiers du régiment de Beaulieu, parmi lesquels se trouve le +petit-fils de ce feld-maréchal, et quatre cents hommes ont été pris. +Le reste du régiment a été tué, ou blessé, ou jeté dans l'eau; ce qui +restait de la division a trouvé protection dans une île pour repasser le +fleuve. Les tirailleurs de Hesse-Darmstadt se sont très-bien battus. + +Le vice-roi a aujourd'hui son quartier-général à Oedembourg. + +Les effets les plus précieux de la cour ont été transportés de Bude à +Peterswalde, où l'impératrice s'est retirée. + +Le duc de Raguse est arrivé à Laybach. + +Le général Macdonald est maître de Gratz; il cerne la citadelle qui fait +mine de résister. + +A la bataille d'Esling, le général de brigade Foulers, blessé dans une +charge, fut précipité de son cheval, et le général de division +Durosnel, aide-de-camp de l'empereur, portant un ordre à la division de +cuirassiers qui chargeait, avait aussi été renversé. Nous avons eu la +satisfaction d'apprendre que ces deux généreux et cent cinquante soldats +que nous croyions avoir perdus, ne sont que blessés, et étaient restés +dans les blés, lorsque l'empereur ayant appris que les ponts du Danube +venaient de se rompre, ordonna de se concentrer entre Esling et +Gross-Aspern. + +Le Danube baisse; cependant la continuation des chaleurs fait encore +craindre une crue. + + + +Vienne, 8 juin 1809. + +_Dix-septième bulletin de la grande armée._ + +Le colonel Gorgoli, aide-de-camp de l'empereur de Russie, est arrivé +au quartier-impérial avec une lettre de ce souverain pour S. M. Il +a annoncé que l'armée russe se dirigeant sur Olmutz avait passé la +frontière le 24 mai. + +L'empereur a passé avant-hier la revue de sa garde, infanterie, +cavalerie et artillerie. Les habitans de Vienne ont admiré le nombre, la +belle tenue et le bon état de ces troupes. + +Le vice-roi s'est porté avec l'armée d'Italie à Oedembourg, en Hongrie. +Il paraît que l'archiduc Jean cherche à rallier son armée sur Raab. + +Le duc de Raguse est arrivé avec l'armée de Dalmatie, le 3 de ce mois, à +Laybach. + +Les chaleurs sont très-fortes, et les gens-pratiques du Danube annoncent +qu'il y aura un débordement d'ici à peu de jours. On profite de ce temps +pour achever, indépendamment des ponts de bateaux et de radeaux, de +planter les pilotis. + +Tous les renseignemens que l'on reçoit du côté de l'ennemi annoncent que +les villes de Presbourg, Brunn et Znaïm sont remplies de blessés. Les +Autrichiens évaluent eux-mêmes leur perte à dix-huit mille hommes. + +Le prince Poniatowski, avec l'armée du grand-duché de Varsovie, poursuit +ses succès. Après la prise de Sandomir, il s'est emparé de la forteresse +de Zamosc, où il a fait éprouver à l'ennemi une perte de trois mille +hommes et pris trente pièces de canon. Tous les Polonais qui sont à +l'armée autrichienne désertent. + +L'ennemi, après avoir échoué devant Thorn, a été vivement poursuivi par +le général Dombrowski. + +L'archiduc Ferdinand ne retirera que de la honte de son expédition. Il +doit être arrivé dans la Silésie autrichienne, réduit au tiers de ses +forces. + +Le sénateur Wibiski s'est distingué par ses sentimens patriotiques et +son activité. + +M. le comte de Metternich «st arrivé à Vienne. Il va être échangé aux +avant-postes avec la légation française, à qui les Autrichiens avaient, +contre le droit des gens, refusé des passeports, et qu'ils avaient +emmenée à Pest. + + + +Vienne, 13 juin 1809. + +_Dix-huitième bulletin de la grande armée._ + +La division du général Chasteller, qui avait insurgé le Tyrol, a passé +le 4 de ce mois aux environs de Clagenfurth, pour se jeter en Hongrie. +Le général Rusca a marché à elle, et il y a eu un engagement assez vif, +où l'ennemi a été battu, et où on lui a fait neuf cents prisonniers. + +Le prince Eugène, avec un gros corps, manoeuvre au milieu de la Hongrie. + +Depuis quelques jours le Danube a augmenté d'un pied. + +Le général Gratien, avec une division hollandaise, ayant marché +sur Stralsund, où s'était retranché le nommé Schill, a enlevé ses +retranchemens d'assaut. Schill avait donné ordre de brûler la ville pour +assurer sa retraite, mais sa bande n'en a pas eu le temps; elle a été +en entier tuée ou prise; lui-même a été tué sur la grande place près du +corps-de-garde, dans le moment où il se sauvait et cherchait à gagner le +port pour s'embarquer. + +L'archiduc Ferdinand a évacué précipitamment Varsovie le 2 juin. Ainsi +tout le grand-duché est abandonné par l'armée ennemie, tandis que les +troupes que commande le prince Poniatowski occupent les trois quarts de +la Galicie. + + + +Vienne, 16 juin 1809. + +_Dix-neuvième bulletin de la grande armée._ + +L'anniversaire de la bataille de Marengo a été célébré par la victoire +de Raab, que la droite de l'armée commandée par le vice-roi, a remportée +sur les corps réunis de l'archiduc Jean et de l'archiduc Palatin. + +Depuis la bataille de la Piave, le vice-roi a poursuivi l'archiduc Jean, +l'épée dans les reins. + +L'armée autrichienne espérait se cantonner aux sources de la Raab, entre +Saint-Gothard et Comorn. + +Le 5 juin, le vice-roi partit de Neustadt et porta son quartier-général +à Oedembourg, en Hongrie. + +Le 7, il continua son mouvement, et arriva à Guns. Le général Lauriston, +avec son corps d'observation, le rejoignit sur la gauche. + +Le 8, le général Montbrun, avec sa division de cavalerie légère, força +le passage de la Raabnilz, auprès de Sovenshaga, culbuta trois cents +cavaliers de l'insurrection hongroise, et les rejeta sur Raab. + +Le 9, le vice-roi se porta sur Sarvar. + +La cavalerie du général Grouchy rencontra l'arrière-garde ennemie à +Vasvar, et fit quelques prisonniers. + +Le 10, le général Macdonald, venant de Gratz, arriva à Comorn. + +Le 11, le général de division Grenier rencontra à Karako, une colonne de +flanqueurs ennemis qui défendait le pont, et passa la rivière de vive +force. Le général Debroc, avec le neuvième de hussards, a fait une belle +charge sur un bataillon de quatre cents hommes, dont trois cents ont été +faits prisonniers. + +Le 12, l'armée déboucha par le pont de Merse sur Papa. Le vice-roi +aperçut d'une hauteur toute l'armée ennemie en bataille. Le général +de division Montbrun, général de cavalerie et officier d'une grande +espérance, déboucha dans la plaine, attaqua et culbuta la cavalerie +ennemie, après avoir fait plusieurs manoeuvres précises et vigoureuses. +L'ennemi avait déjà commencé sa retraite. Le vice-roi passa la nuit à +Papa. + +Le 13, à cinq heures du matin, l'armée se mit en marche pour se porter +sur Raab. Notre cavalerie et la cavalerie autrichienne se rencontrèrent +un village de Szanak. L'ennemi fut culbuté et on lui fit quatre cents +prisonniers. + +L'archiduc Jean, ayant fait sa jonction avec l'archiduc Palatin, près de +Raab, prit position sur de belles hauteurs, la droite appuyée à Raab, +ville fortifiée, et la gauche couvrant le chemin de Comorn, autre place +forte de la Hongrie. + +Le 14 à onze heures du matin, le vice-roi range son armée en bataille, +et avec trente-cinq mille hommes, en attaque cinquante mille. L'ardeur +de nos troupes est encore augmentée par le souvenir de la victoire +mémorable qui a consacré cette journée. Tous les soldats poussent des +cris de joie à la vue de l'armée ennemie, qui était sur trois lignes et +composée de vingt à vingt-cinq mille hommes, restes de cette superbe +armée d'Italie, qui naguère se croyait déjà maîtresse de toute l'Italie; +de dix mille hommes commandés par le général Haddick, et formés des +réserves des places fortes de Hongrie; de cinq à six mille hommes +composés des débris réunis du corps de Jellachich, et des autres +colonnes du Tyrol, échappés aux mouvemens de l'armée, par les gorges de +la Carinthie; enfin, de douze a quinze mille hommes de l'insurrection +hongroise, cavalerie et infanterie. + +Le vice-roi plaça son armée, la cavalerie du général Montbrun, la +brigade du général Colbert et la cavalerie du général Grouchy sur la +droite; le corps du général Grenier, formant deux échelons, dont la +division du général Serras formait l'échelon de droite, en avant; une +division italienne commandée par le général Baragucy-d'Hilliers, formant +le second échelon, et la division du général Puthod, en réserve. Le +général Lauriston, avec son corps d'observation, soutenu par le général +Sahuc, formait l'extrême gauche, et observait la place de Raab. + +A deux heures après midi, la canonnade s'engagea. A trois heures, le +premier, le second et le troisième échelons, en vinrent aux mains. La +fusillade devint vive, la première ligne de l'ennemi fut culbutée, +mais la seconde ligne arrêta un instant l'impétuosité de notre premier +échelon qui fut aussitôt renforcé et la culbuta. Alors la réserve de +l'ennemi se présenta. Le vice-roi qui suivait tous les mouvemens de +l'ennemi, marcha, de son côté, avec sa réserve: la belle position des +Autrichiens fut enlevée, et à quatre heures la victoire était décidée. + +L'ennemi, en pleine déroute, se serait difficilement rallié si un défilé +ne s'était opposé aux mouvemens de notre cavalerie. Trois mille hommes +faits prisonniers, six pièces de canon et quatre drapeaux, sont les +trophées de cette journée. L'ennemi a laissé sur le champ de bataille +trois mille morts, parmi lesquels on a trouvé un général major. Notre +perte s'est élevée à neuf cents hommes tués ou blessés. Au nombre des +premiers se trouve le colonel Thierry, du vingt-troisième régiment +d'infanterie légère, et parmi les derniers, le général de brigade +Valentin et le colonel Expert. + +Le vice-roi fait une mention particulière des généraux Grenier, +Montbrun, Serras et Danthouard. La division italienne Severoli a montré +beaucoup de précision et de sang-froid. Plusieurs généraux ont eu leurs +chevaux tués; quatre aides-de-camp du vice-roi ont été légèrement +atteints. Ce prince a été constamment au milieu de la plus grande mêlée. +L'artillerie commandée par le général Sabatier, a soutenu sa réputation. + +Le champ de bataille de Raab avait été dès long-temps reconnu par +l'ennemi, car il annonçait fort à l'avance qu'il tiendrait dans cette +belle position. Le 15, il a été vivement poursuivi sur la route de +Comorn et de Pest. + +Les habitans du pays sont tranquilles, et ne prennent aucune part à la +guerre. La proclamation de l'empereur a mis de l'agitation dans +les esprits. On sait que la nation hongroise a toujours désiré son +indépendance. La partie de l'insurrection qui se trouve à l'armée avait +déjà été levée par la dernière diète; elle est sous les armes et elle +obéît. + + + +Vienne, 20 juin 1809. + +_Vingtième bulletin de la grande armée._ + +Lorsque la nouvelle de la victoire de Raab arriva à Bude, l'impératrice +en partit à l'heure même, ainsi que tout ce qui tenait au gouvernement. + +L'armée ennemie a été poursuivie pendant les journées du 15 et du 16; +elle a passé le Danube sur le pont de Comorn. La ville de Raab a été +investie. On espère être maître sous peu de jours de cette place +importante. On a trouvé dans les faubourgs des magasins assez +considérables. + +On a pris le superbe camp retranché de Raab, qui pouvait contenir cent +mille hommes. La colonne destinée à le défendre n'a pu s'y introduire; +elle a été coupée. + +Un courrier venant de Bude, a été intercepté. Les dépêches écrites en +latin, dont il était porteur, font connaître l'effet qu'a produit la +bataille de Raab. + +L'ennemi inonde le pays de faux bruits; cela tient au système adopté +pour remuer les dernières classes du peuple. + +M. de Metternich est parti le 18 de Vienne. Il sera échangé entre Comorn +et Bude, avec M. Dodun et les autres personnes de la légation française. + +M. d'Epinay, officier d'ordonnance de S.M., est arrivé à Pétersbourg. Il +a passé au quartier-général de l'armée russe. Le prince Serge-Galitzin +est entré en Galicie le 3 de ce mois, sur trois colonnes; savoir, +celle du général Levis par Drohyezim; celle du prince Gortszakoff par +Therespold, et celle du prince Suwarow par Wlodzimirz. + + + +Vienne, 22 juin 1809. + +_Vingt-unième bulletin de la grande armée._ + +Un aide-de-camp du prince Joseph Poniatowski est arrivé du +quartier-général de l'armée du grand-duché. Le 10 de ce mois le prince +Serge Galitzin devait être à Lublin et son avant-garde à Sandomir. + +L'ennemi se complaît à répandre des bulletins éphémères, où il rapporte +tous les jours une victoire: selon lui, il a pris vingt mille fusils et +deux mille cuirasses à la bataille d'Esling. Il dit que le 21 et le +22 il était maître du champ de bataille. Il a même fait imprimer et +répandre une gravure de celle bataille, où on le voit enjambant de l'une +à l'autre rive, et ses batteries traversant les îles et le champ de +bataille dans tous les sens. Il imagine aussi une bataille, qu'il +appelle la bataille de Kitsée, dans laquelle un nombre immense de +Français auraient été pris ou tués. Ces puérilités, colportées par de +petites colonnes de landwehrs comme celle de Schill, sont une tactique +employée pour inquiéter et soulever le pays. + +Le général Maziani qui a été fait prisonnier à la bataille de Raab, est +arrivé au quartier-général. Il dit que, depuis la bataille de la Piave, +l'archiduc Jean avait perdu les deux tiers de son monde; qu'il a ensuite +reçu des recrues qui ont à peu près rempli les cadres, mais qui ne +savent pas faire usage de leurs fusils. Il porte à douze mille hommes la +perte de l'archiduc Jean et du Palatin à la bataille de Raab. Selon le +rapport des prisonniers hongrois, l'archiduc Palatin a été le premier +dans cette journée à prendre la fuite. + +Quelques personnes ont voulu mettre en opposition la force de l'armée +autrichienne à Esling, estimée à quatre-vingt-dix mille hommes, avec +les quatre-vingt mille hommes qui ont été faits prisonniers depuis +l'ouverture de la campagne; elles ont montré peu de réflexion. L'armée +autrichienne est entrée en campagne avec neuf corps d'armée de quarante +mille hommes chacun, et il y avait dans l'intérieur des corps de recrues +et de landwehrs; de sorte que l'Autriche avait réellement plus de quatre +cent mille hommes sous les armes. Depuis la bataille d'Ebensberg jusqu'à +la prise de Vienne, y compris l'Italie et la Pologne, on peut avoir fait +cent mille prisonniers à l'ennemi, et il a perdu cent mille hommes tués, +déserteurs ou égarés. Il devait donc lui rester encore deux cent mille +hommes distribués comme il suit: l'archiduc Jean avait à la bataille de +Raab cinquante mille hommes, la principale armée autrichienne avait, +avant la bataille d'Esling quatre-vingt-dix mille hommes; il restait +donc, vingt-cinq mille hommes à l'archiduc Ferdinand à Varsovie, et +vingt-cinq mille hommes étaient disséminés dans le Tyrol, dans la +Croatie et répandus en partisans sur les confins de la Bohème. + +L'armée autrichienne à Esling était composée du premier corps commandé +par le général Bellegarde, le seul qui n'eût pas donné et qui fût encore +entier, et des débris du deuxième, du troisième, du quatrième, du +cinquième et du sixième corps qui avaient été écrasés dans les batailles +précédentes. Si ces corps n'avaient rien perdu et eussent été réunis +tels qu'ils étaient au commencement de la campagne, ils auraient +formé deux cent quarante mille hommes. L'ennemi n'avait pas plus de +quatre-vingt-dix mille hommes, ainsi l'on voit combien sont énormes les +pertes qu'il avait éprouvées. + +Lorsque l'archiduc Jean est entré en campagne, son armée était composée +des huitième et neuvième corps, formant quatre-vingt mille hommes. A +Raab elle se trouvait de cinquante mille hommes. Sa perte aurait donc +été de trente mille hommes. Mais dans ces cinquante mille hommes étaient +compris quinze mille Hongrois de l'insurrection. Sa perte était donc +réellement de quarante-cinq mille hommes. + +L'archiduc Ferdinand était entré à Varsovie avec le septième corps +formant quarante mille hommes. Il est réduit à vingt-cinq mille. Sa +perte est donc de quinze mille hommes. + +On voit comment ces différens calculs se vérifient. + +Le vice-roi a battu à Raab cinquante mille hommes avec trente mille +Français. + +A Esling quatre-vingt-dix mille hommes ont été battus et contenus par +trente mille Français qui les auraient mis dans une complète déroute +et détruits, sans l'événement des ponts qui a produit le défaut de +munitions. + +Les grands efforts de l'Autriche ont été le résultat du papier-monnaie, +et de la résolution que le gouvernement autrichien a prise de jouer le +tout pour le tout. Dans le péril d'une banqueroute qui aurait pu amener +une révolution, il a préféré ajouter cinq cents millions à la masse de +son papier-monnaie, et tenter un dernier effort pour le faire escompter +par l'Allemagne, l'Italie et la Pologne. Il est fort probable que cette +raison ait influé plus que toute autre, sur ses déterminations. + +Pas un seul régiment français n'a été tiré d'Espagne, si ce n'est la +garde impériale. + +Le général comte Lauriston continue le siège de Raab avec la plus grande +activité. La ville brûle déjà depuis vingt-quatre heures, et cette armée +qui a remporté à Esling une si grande victoire, qu'elle s'est emparée +de vingt mille fusils et de deux mille cuirasses; cette armée qui, à la +bataille de Kitsée, a tué tant de monde et fait tant de prisonniers; +cette armée qui, selon ses bulletins apocryphes, a obtenu de si grands +avantages à la bataille de Raab, voit tranquillement assiéger et brûler +ses principales places et inonder la Hongrie de partis, et fait sauver +son impératrice, ses dicastères, tous les effets précieux de son +gouvernement, jusqu'aux frontières de la Turquie et aux extrémités les +plus reculées de l'Europe. + +Un major autrichien a eu la fantaisie de passer le Danube sur deux +bateaux à l'embouchure de la Marsch. Le général Gilly-Vieux s'est porté +à sa rencontre avec quelques compagnies, l'a jeté dans l'eau et lui a +fait quarante prisonniers. + + + +Vienne, 24 juin 1809. + +_Vingt-deuxième bulletin de la grande armée._ + +La place de Raab a capitulé. Cette ville est une excellente position +au centre de la Hongrie. Son enceinte est bastionnée, ses fossés sont +pleins d'eau, et une inondation en couvre une hommes, la principale +armée autrichienne avait, avant la bataille d'Esling quatre-vingt-dix +mille hommes; il restait donc, vingt-cinq mille hommes à l'archiduc +Ferdinand à Varsovie, et vingt-cinq mille hommes étaient disséminés dans +le Tyrol, dans la Croatie et répandus en partisans sur les confins de la +Bohème. + +L'armée autrichienne à Esling était composée du premier corps commandé +par le général Bellegarde, le seul qui n'eût pas donné et qui fût encore +entier, et des débris du deuxième, du troisième, du quatrième, du +cinquième et du sixième corps qui avaient été écrasés dans les batailles +précédentes. Si ces corps n'avaient rien perdu et eussent été réunis +tels qu'ils étaient au commencement de la campagne, ils auraient +formé deux cent quarante mille hommes. L'ennemi n'avait pas plus de +quatre-vingt-dix mille hommes, ainsi l'on voit combien sont énormes les +pertes qu'il avait éprouvées. + +Lorsque l'archiduc Jean est entré en campagne, son armée était composée +des huitième et neuvième corps, formant quatre-vingt mille hommes. A +Raab elle se trouvait de cinquante mille hommes. Sa perte aurait donc +été de trente mille hommes. Mais dans ces cinquante mille hommes étaient +compris quinze mille Hongrois de l'insurrection. Sa perte était donc +réellement de quarante-cinq mille hommes. + +L'archiduc Ferdinand était entré à Varsovie avec le septième corps +formant quarante mille hommes. Il est réduit à vingt-cinq mille. Sa +perte est donc de quinze mille hommes. + +On voit comment ces différens calculs se vérifient. + +Le vice-roi a battu à Raab cinquante mille hommes avec trente mille +Français. + +A Esling quatre-vingt-dix mille hommes ont été battus et contenus par +trente mille Français qui les auraient mis dans une complète déroute +et détruits, sans l'événement des ponts qui a produit le défaut de +munitions. + + + +Vienne, 28 juin 1809. + +_Vingt-troisième bulletin de la grande armée._ + +Le 25 de ce mois, S. M. a passé en revue un grand nombre de troupes sur +les hauteurs de Schoenbrunn. On a remarqué une superbe ligne de huit +mille hommes de cavalerie dont la garde faisait partie, et où ne se +trouvait pas un régiment de cuirassiers. On a remarqué également une +ligne de deux cents pièces de canon. La tenue et l'air martial des +troupes excitaient l'admiration des spectateurs. + +Samedi 24, à quatre heures après-midi, nos troupes sont entrées à Raab. +Le 25, la garnison prisonnière de guerre est partie. Décompte fait, elle +s'est trouvée monter à deux mille cinq cents hommes. + +S. M. a donné au général de division Narbonne le commandement de cette +place et de tous les comitats hongrois soumis aux armes françaises. + +Le duc d'Auerstaedt est devant Presbourg. L'ennemi travaillait à des +fortifications. On lui a intimé de cesser ses travaux s'il ne voulait +pas attirer de grands malheurs sur les paisibles habitans. Il n'en a +tenu compte: quatre cents bombes et obus l'ont forcé de renoncer à son +projet, mais le feu a pris dans cette malheureuse ville, et plusieurs +quartiers ont été brûlés. + +Le duc de Raguse avec l'armée de Dalmatie a passé la Drave le 22, et +marchait sur Dratz. + +Le 24, le général Vandamme a fait embarquer à Molck trois cents +Wurtembergeois commandés par le général Kechler, pour les jeter sur +l'autre rive, et avoir des nouvelles. Le débarquement s'est fait. Ces +troupes ont mis en déroute deux compagnies ennemies, et ont pris deux +officiers et quatre-vingts hommes du régiment de Mitrowski. + +Le prince de Ponte-Corvo et l'armée saxonne sont à Saint-Polien. + +Le duc de Dantzick qui est à Lintz, a fait faire une reconnaissance sur +la rive gauche par le général de Wrede. Tous les postes ennemis ont été +repoussés. On a pris plusieurs officiers et une vingtaine d'hommes. +L'objet de cette reconnaissance était aussi de se procurer des +nouvelles. + +La ville de Vienne est abondamment approvisionnée de viande; +l'approvisionnement de pain est plus difficile à cause des embarras +qu'on éprouve pour la mouture. Quant aux subsistances de l'armée, elles +sont assurées pour six mois: elle a des vivres, du vin et des légumes +en abondance. Le vin des caves des couvens a été mis en magasin pour +fournir aux distributions à faire à l'armée. On a réuni ainsi plusieurs +millions de bouteilles. + +Le 10 avril, au moment même où le général autrichien prostituait son +caractère et tendait un piège au roi de Bavière, en écrivant la lettre +qui a été insérée dans tous les papiers publics, le général Chasteller +insurgeait le Tyrol et surprenait sept cents conscrits français qui +allaient à Augsbourg où étaient leurs régimens, et qui marchaient sur la +foi de la paix. Obligés de se rendre et faits prisonniers, ils furent +massacrés. Parmi eux se trouvaient quatre-vingt Belges nés dans la même +ville que Chasteller. Dix-huit cents Bavarois, faits prisonniers à la +même époque, furent aussi massacrés. Chasteller qui commandait fut +témoin de ces horreurs. Non-seulement il ne s'y opposa point, mais on +l'accusa d'avoir souri à ce massacre, espérant que les Tyroliens, ayant +à redouter la vengeance d'un crime dont ils ne pouvaient espérer le +pardon, seraient ainsi plus fortement engagés dans leur rébellion. + +Lorsque S. M. eut connaissance de ces atrocités, elle se trouva dans une +position difficile: si elle voulait recourir aux représailles, vingt +généraux, mille officiers, quatre-vingt mille hommes faits prisonniers +pendant le mois d'avril pouvaient satisfaire aux mânes des malheureux +Français si lâchement égorgés. Mais des prisonniers n'appartiennent +pas à la puissance pour laquelle ils ont combattu; ils sont tous la +sauve-garde de l'honneur et de la générosité de la nation qui les a +désarmés. S. M. considéra Chasteller comme étant sans aveu; car, malgré +les proclamations furibondes et les discours violens des princes de la +maison de Lorraine, il était impossible de croire qu'ils approuvaient +de pareils attentats. S. M. fit en conséquence publier l'ordre du jour +suivant: + + + +Au quartier-général impérial à Ens, le 5 mai 1809. + +_Ordre du jour._ + +D'après les ordres de l'empereur, le nommé Chasteller, soi-disant +général au service d'Autriche, moteur de l'insurrection du Tyrol, +et prévenu d'être l'auteur des massacres commis sur les prisonniers +bavarois et français par les insurgés, sera traduit à une commission +militaire, aussitôt qu'il sera fait prisonnier, et passé par les armes +s'il y a lieu, dans les vingt-quatre heures qui suivront la saisie. + +BERTHIER. + + +A la bataille d'Esling, le général Durosnel, portant un ordre à un +escadron avancé, fut fait prisonnier par vingt-cinq hulans. L'empereur +d'Autriche, fier d'un triomphe si facile, fit publier un ordre du jour +conçu en ces termes: + +_Copie d'une lettre de S. M. l'empereur d'Autriche au prince Charles._ + +Mon cher frère, + +J'ai appris que l'empereur Napoléon a déclaré le marquis de Chasteller +hors du droit des gens. Cette conduite injuste et contraire aux usages +des nations, et dont on n'a aucun exemple dans les dernières époques de +l'histoire, m'oblige d'user de représailles: en conséquence, j'ordonne +que les généraux français Durosnel et Foulers soient gardés comme +otages, pour subir le même sort et les mêmes traitemens que l'empereur +Napoléon se permettrait de faire éprouver au général Chasteller. Il +en coûte à mon coeur de donner un pareil ordre, mais je le dois à +mes braves guerriers et à mes braves peuples, qu'un pareil sort peut +atteindre au milieu des devoirs qu'ils remplissent avec tant de +dévouement. Je vous charge de faire connaître cette lettre à l'armée, +et de l'envoyer, par un parlementaire, au major-général de l'empereur +Napoléon. + +_Signé_ FRANÇOIS. + + +Aussitôt que cet ordre du jour parvint à la connaissance de S. M., elle +ordonna d'arrêter le prince de Colloredo, le prince Metternich, le comte +de Pergen et le comte de Harddeck, et de les conduire en France, pour +répondre des jours des généraux Durosnel et Foulers. Le major-général +écrivit au chef d'état-major de l'armée autrichienne la lettre +ci-jointe: + +_A monsieur le major-général de l'armée autrichienne._ + +Monsieur, + +S. M. l'empereur a eu connaissance d'un ordre donné par l'empereur +François, qui déclare que les généraux français Durosnel et Foulers, que +les circonstances de la guerre ont mis en son pouvoir, doivent répondre +de la peine que les lois de la justice infligeraient à M. Chasteller, +qui s'est mis à la tête des insurgés du Tyrol, et a laissé égorger sept +cents prisonniers français et dix-huit à dix-neuf cents Bavarois; crime +inouï dans l'histoire des nations, qui eût pu exciter une terrible +représaille contre quarante feld-maréchaux-lieutenans, trente-six +généraux-majors, plus de soixante colonels ou majors, douze cents +officiers et quatre-vingt mille soldats, qui sont nos prisonniers, si S. +M. ne regardait les prisonniers comme placés sous sa foi ou son honneur, +et d'ailleurs n'avait eu des preuves que les officiers autrichiens du +Tyrol en ont été aussi indignés que nous. + +Cependant, S. M. a ordonné que le prince de Colloredo, le prince +Metternich, le comte Frédéric de Harddeck et le comte Pergen, seraient +arrêtés et transférés en France, pour répondre de la sûreté des généraux +Durosnel et Foulers, menacés par l'ordre du jour de votre souverain. +Ces officiers pourront mourir, monsieur, mais ils ne mourront pas sans +vengeance: cette vengeance ne tombera sur aucun prisonnier, mais sur les +parens de ceux qui ordonneraient leur mort. + +Quant à M. Chasteller, il n'est pas encore au pouvoir de l'armée; mais +s'il est arrêté, vous pouvez compter que son procès sera instruit, et +qu'il sera traduit à une commission militaire. Je prie votre excellence +de croire aux sentimens de ma haute considération. + +Le major-général _Signé_ BERTHIER. + + +La ville de Vienne et le corps des états de la Basse-Autriche +sollicitèrent la clémence de S. M., et demandèrent à envoyer une +députation à l'empereur François, pour faire sentir la déraison du +procédé dont on usait à l'égard des généraux Durosnel et Foulers, pour +représenter que Chasteller n'était pas condamné, qu'il n'était point +arrêté, qu'il était seulement traduit devant les tribunaux; que les +pères, les femmes, les enfans, les propriétés des généraux autrichiens +étaient entre les mains des Français, et que l'armée française était +décidée, si l'on attentait à un seul prisonnier, à faire un exemple dont +la postérité conserverait long-temps le souvenir. + +L'estime que S. M. accorde aux bons habitans de Vienne et aux corps des +états, la détermina à accéder à cette demande. Elle autorisa MM. de +Colloredo, de Metternich, de Pergen et de Harddeck à rester à Vienne, +et la députation à partir pour le quartier-général de l'empereur +d'Autriche. + +Cette députation est de retour. L'empereur François a répondu à ses +représentations qu'il ignorait le massacre des prisonniers français en +Tyrol; qu'il compatissait aux maux de la capitale et des provinces; que +ses ministres l'avaient trompé, etc., etc., etc. Les députés firent +observer que tous les hommes sages voient avec peine l'existence de +cette poignée de brouillons qui, par les démarches qu'ils conseillent, +par les proclamations, les ordres du jour, etc., etc., etc., qu'ils font +adopter, ne cherchent qu'à fomenter les passions et les haines, et +à exaspérer un ennemi maître de la Croatie, de la Carniole, de la +Carinthie, de la Styrie, de la Haute et de la Basse-Autriche, de la +capitale de l'empire et d'une grande partie de la Hongrie; que les +sentimens de l'empereur pour ses sujets devaient le porter à calmer le +vainqueur, plutôt qu'à l'irriter, et à donner à la guerre le caractère +qui lui est naturel chez les peuples civilisés, puisque ce vainqueur +pouvait en appesantir les maux sur la moitié de la monarchie. + +On dit que l'empereur d'Autriche a répondu que la plupart des écrits +dont les députés voulaient parler, étaient controuvés; que ceux, dont on +ne désavouait pas l'existence, étaient plus modérés; que les rédacteurs +dont on se servait, étaient d'ailleurs des commis français, et que, +lorsque ces écrits contenaient des choses inconvenantes, on ne s'en +apercevait que quand le mal était fait. Si cette réponse qui court dans +le public, est vraie, nous n'avons aucune observation à faire. On ne +peut méconnaître l'influence de l'Angleterre; car ce petit nombre +d'hommes, traîtres à leur patrie, est certainement à la solde de cette +puissance. + +Lorsque les députés ont passé à Bude, ils ont vu l'impératrice; c'était +quelques jours avant qu'elle fût obligée de quitter cette ville. Ils +l'ont trouvée changée, abattue et consternée des malheurs qui menaçaient +sa maison. L'opinion de la monarchie est extrêmement défavorable à +la famille de cette princesse. C'est cette famille qui a excité à +la guerre. Les archiducs Palatin et Régnier sont les seuls princes +autrichiens qui aient insisté pour le maintien de la paix. L'impératrice +était loin de prévoir les événemens qui se sont passés. Elle a beaucoup +pleuré; elle a montré un grand effroi du nuage épais qui couvre +l'avenir; elle parlait de paix; elle demandait la paix; elle conjurait +les députés de parler à l'empereur François en faveur de la paix. +Ils ont rapporté que la conduite de l'archiduc Maximilien avait été +désavouée, et que l'empereur d'Autriche l'avait envoyé au fond de la +Hongrie. + + + +Vienne, 3 juillet 1809. + +_Vingt-quatrième bulletin de la grande armée._ + +Le général Broussier avait laissé deux bataillons du +quatre-vingt-quatrième régiment de ligne dans la ville de Gratz, et +s'était porté sur Vilden, pour se joindre à l'armée de Dalmatie. + +Le 26 juin, le général Giulay se présenta devant Gratz, avec dix mille +hommes, composés, il est vrai, de Croates et de régimens des frontières. +Le quatre-vingt-quatrième se cantonna dans un des faubourgs de la ville, +repoussa les attaques de l'ennemi, les culbuta partout, lui prit cinq +cents hommes, deux drapeaux, et se maintint dans sa position pendant +quatorze heures, donnant le temps au général Broussier de le secourir. +Ce combat d'un contre dix, a couvert de gloire le quatre-vingt-quatrième +et son colonel, Gambin. Les drapeaux ont été présentés à S. M. à la +parade. Nous avons à regretter vingt tués et quatre-vingt-douze blessés +de ces braves gens. + +Le duc d'Auerstaedt a fait attaquer le 30, une des îles du Danube, peu +éloignée de la rive droite, vis-à-vis Presbourg, où l'ennemi avait +quelques troupes. + +Le général Gudin a dirigé cette opération avec habileté: elle a +été exécutée par le colonel Decouz et par le vingt-unième régiment +d'infanterie de ligne, que commande cet officier. A deux heures du +matin, ce régiment, partie à la nage, partie dans des nacelles, a passé +le très-petit bras du Danube, s'est emparé de l'île, a culbuté les +quinze cents hommes qui s'y trouvaient, a fait deux cent cinquante +prisonniers, parmi lesquels le colonel du régiment de Saint-Julien et +plusieurs officiers, et a pris trois pièces de canon que l'ennemi avait +débarquées pour la défense de l'île. + +Enfin, il n'existe plus de Danube pour l'armée française: le général +comte Bertrand a fait exécuter des travaux qui excitent l'étonnement et +inspirent l'admiration. + +Sur une largeur de quatre cents toises, et sur un fleuve le plus rapide +du monde, il a, en quinze jours, construit un pont formé de soixante +arches, où trois voitures peuvent passer de front; un second pont de +pilotis a été construit, mais pour l'infanterie seulement, et de la +largeur de huit pieds. Après ces deux ponts, vient un pont de bateaux. +Nous pouvons donc passer le Danube en trois colonnes. Ces trois ponts +sont assurés contre toute insulte, même contre l'effet des brûlots et +machines incendiaires, par des estacades sur pilotis, construites entre +les îles, dans différentes directions, et dont les plus éloignées sont +à deux cent cinquante toises des ponts. Quand on voit ces immenses +travaux, on croit qu'on a employé plusieurs années à les exécuter; ils +sont cependant l'ouvrage de quinze à vingt jours: ces beaux travaux +sont défendus par des têtes de pont ayant chacune seize cents toises de +développement, formées de redoutes palissadées, fraisées et entourées +de fosses pleins d'eau. L'île de Lobau est une place forte: il y a des +manutentions de vivres, cent pièces de gros calibre et vingt mortiers ou +obusiers de siège en batterie. Vis-à-vis Esling, sur le dernier bras +du Danube, est un pont que le duc de Rivoli a fait jeter hier. Il est +couvert par une tête de pont qui avait été construite lors du premier +passage. + +Le général Legrand, avec sa division, occupe les bois en avant de +la tête du pont. L'armée ennemie est en bataille, couverte par des +redoutes, la gauche à Euzendorf, la droite à Gros-Aspern: quelques +légères fusillades d'avant-postes ont eu lieu. + +A présent que le passage du Danube est assuré, que nos ponts sont à +l'abri de toute tentative, le sort de la monarchie autrichienne sera +décidé dans une seule affaire. + +Les eaux du Danube étaient le premier juillet de quatre pieds au-dessous +des plus basses et de-treize pieds au-dessous des plus hautes. + +La rapidité de ce fleuve dans cette partie est, lors des grandes eaux, +de sept à douze pieds, et lors de la hauteur moyenne, de quatre pieds +six pouces par seconde, et plus forte que sur aucun autre point. En +Hongrie, elle diminue beaucoup, et à l'endroit où Trajan fit jeter un +pont, elle est presque insensible. Le Danube est là d'une largeur de +quatre cent cinquante toises; ici il n'est que de quatre cents. Le pont +de Trajan était un pont de pierres fait en plusieurs années. Le pont de +César, sur le Rhin, fut jeté, il est vrai, en huit jours, mais aucune +voiture chargée n'y pouvait passer. + +Les ouvrages sur le Danube sont les plus beaux ouvrages de campagne qui +aient jamais été construits. + +Le prince Gagarin, aide-de-camp de l'empereur de Russie, est arrivé +avant-hier à quatre heures du matin à Schoenbrunn, au moment où +l'empereur montait à cheval. Il était parti de Pétersbourg le 8 juin. Il +a apporté des nouvelles de la marche de l'armée russe en Gallicie. + +Sa Majesté a quitté Schoenbrunn. Elle campe depuis deux jours. Ses +tentes sont fort belles et faites à la manière des tentes égyptiennes. + + + +Wolfersdorf, 8 juillet 1809. + +_Vingt-cinquième bulletin de la grande armée._ + +Les travaux du général comte Bertrand et du corps qu'il commande, +avaient, dès les premiers jours du mois, dompté entièrement le Danube. +S. M. résolut, sur-le-champ, de réunir son armée dans l'île de Lobau, +de déboucher sur l'armée autrichienne et de lui livrer une bataille +générale. Ce n'était pas que la position de l'armée française ne fût +très-belle à Vienne; maîtresse de toute la rive droite du Danube, ayant +en son pouvoir l'Autriche et une forte partie de la Hongrie, elle se +trouvait dans la plus grande abondance. Si l'on éprouvait quelques +difficultés pour l'approvisionnement de la population de Vienne, cela +tenait à la mauvaise organisation de l'administration, à quelques +embarras que chaque jour aurait fait cesser, et aux difficultés qui +naissent naturellement de circonstances telles que celles où l'on se +trouvait, et dans un pays où le commerce des grains est un privilége +exclusif du gouvernement. Mais comment rester ainsi séparé de l'armée +ennemie par un canal de trois ou quatre cents toises, lorsque les moyens +de passage avaient été préparés et assurés? C'eût été accréditer les +impostures que l'ennemi a débitées et répandues avec tant de profusion +dans son pays et dans les pays voisins. C'était laisser du doute sur les +événemens d'Esling; c'était enfin autoriser à supposer qu'il y avait +une égalité de consistance entre deux armées si différentes, dont +l'une était animée et en quelque sorte renforcée par des succès et des +victoires multipliées, et l'autre était découragée par les revers les +plus mémorables. + +Tous les renseignemens que l'on avait sur l'armée autrichienne portaient +qu'elle était considérable, qu'elle avait été recrutée par de nombreuses +réserves, par les levées de Moravie et de Hongrie, par toutes les +landwehrs des provinces; qu'elle avait remonté sa cavalerie par des +réquisitions dans tous les cercles, et triplé ses attelages d'artillerie +en faisant d'immenses levées de charrettes et de chevaux en Moravie, en +Bohême et en Hongrie. Pour ajouter de nouvelles chances en leur faveur, +les généraux autrichiens avaient établi des ouvrages de campagne dont la +droite était appuyée à Gros-Aspern et la gauche à Enzersdorf. + +Les villages d'Aspern, d'Esling et d'Enzersdorf, et les intervalles qui +les séparaient, étaient couverts de redoutes palissadées, fraisées et +armées de plus de cent cinquante pièces de canon de position, tirées des +places de la Bohême et de la Moravie. On ne concevait pas comment il +était possible qu'avec son expérience de la guerre, l'empereur voulût +attaquer des ouvrages si puissamment défendus, soutenus par une armée +qu'on évaluait à deux cent mille hommes, tant de troupes de ligne +que des milices et de l'insurrection, et qui étaient appuyés par une +artillerie de huit ou neuf cents pièces de campagne. Il paraissait plus +simple de jeter de nouveaux ponts sur le Danube, quelques lieues plus +bas, et de rendre ainsi inutile le champ de bataille préparé par +l'ennemi. Mais dans ce dernier cas, on ne voyait pas comment écarter +les inconvéniens qui avaient déjà failli être funestes à l'armée, et +parvenir en deux ou trois jours à mettre ces nouveaux ponts à l'abri des +machines de l'ennemi. + +D'un autre côté, l'empereur était tranquille. On voyait élever ouvrages +sur ouvrages dans l'île de Lobau, et établir sur le même point, +plusieurs ponts sur pilotis et plusieurs rangs d'estacades. + +Cette situation de l'armée française, placée entre ces deux grandes +difficultés, n'avait pas échappé à l'ennemi. Il convenait que son armée +trop nombreuse et pas assez maniable, s'exposerait à une perte certaine, +si elle prenait l'offensive; mais en même temps, il croyait qu'il était +impossible de le déposter de la position centrale où il couvrait la +Bohême, la Moravie et une partie de la Hongrie. Il est vrai que +cette position ne couvrait pas Vienne et que les Français étaient en +possession de cette capitale; mais cette position était, jusqu'à un +certain point, disputée, puisque les Autrichiens se maintenaient maîtres +du Danube, et empêchaient les arrivages des choses les plus nécessaires +à la subsistance d'une si grande cité. + +Telles étaient les raisons d'espérance et de crainte, et la matière des +conversations des deux armées, lorsque le premier juillet, à quatre +heures du matin, l'empereur porta son quartier-général à l'île Lobau, +qui avait déjà été nommée, par les ingénieurs, île Napoléon; une petite +île à laquelle on avait donné le nom du duc de Montebello et qui battait +Enzersdorf, avait été armée de dix mortiers et de vingt pièces de +dix-huit. Une autre île, nommée île Espagne, avait été armée de six +pièces de position de douze et de quatre mortiers. Entre ces deux îles, +on avait établi une batterie égale en force à celle de l'île Montebello +et battant également Enzersdorf. Ces soixante-deux pièces de position +avaient le même but et devaient, en deux heures de temps, raser la +petite ville d'Enzersdorf, en chasser l'ennemi, et en détruire les +ouvrages. Sur la droite, l'île Alexandre, armée de quatre mortiers, de +dix pièces de douze et de douze pièces de six de position, avaient pour +but de battre la plaine et de protéger le ploiement et le déploiement de +nos ponts. + +Le 2, un aide-de-camp du duc de Rivoli passa avec cinq cents voltigeurs, +dans l'île du Moulin, et s'en empara. On arma cette île; on la joignit +au continent par un petit pont qui allait à la rive gauche. En avant, on +construisit une petite flèche que l'on appela redoute Petit. Le soir, +les redoutes d'Esling, en parurent jalouses: ne doutant pas que ce ne +fût une première batterie que l'on voulait faire agir contre elles, +elles tirèrent avec la plus grande activité. C'était précisément +l'intention que l'on avait eue en s'emparant de cette île; on voulait y +attirer l'attention de l'ennemi pour la détourner du véritable but de +l'opération. + +_Passage du bras du Danube à l'île Lobau._ + +Le 4, à dix heures du soir, le général Oudinot fit embarquer, sur le +grand bras du Danube, quinze cents voltigeurs, commandés par le général +Conroux. Le colonel Baste, avec dix chaloupes canonnières, les convoya +et les débarqua au-delà du petit bras de l'île Lobau dans le Danube. Les +batteries de l'ennemi furent bientôt écrasées, et il fut chassé des bois +jusqu'au village de Muhllenten. + +À onze heures du soir les batteries dirigées contre Enzersdorf reçurent +l'ordre de commencer leur feu. Les obus brûlèrent cette infortunée +petite ville, et en moins d'une demi-heure les batteries ennemies furent +éteintes. + +Le chef de bataillon Dessales, directeur des équipages des ponts, et un +ingénieur de marine avaient préparé, dans le bras de l'île Alexandre, un +pont de quatre-vingts toises d'une seule pièce et cinq gros bacs. + +Le colonel Sainte-Croix, aide-de-camp du duc de Rivoli, se jeta dans +des barques avec deux mille cinq cents hommes et débarqua sur la rive +gauche. + +Le pont d'une seule pièce, le premier de cette espèce qui, jusqu'à +ce jour, ait été construit, fut placé en moins de cinq minutes, et +l'infanterie y passa au pas accéléré. + +Le capitaine Buzelle jeta un pont de bateaux en une heure et demie. + +Le capitaine Payerimoffe jeta un pont de radeaux en deux heures. + +Ainsi, à deux heures après minuit, l'armée avait quatre ponts, et avait +débouché, la gauche à quinze cents toises au-dessous d'Enzersdorf, +protégée par les batteries, et la droite sur Vittau. Le corps du duc de +Rivoli forma la gauche; celui du comte Oudinot le centre, et celui du +duc d'Auerstaedt la droite. Les corps du prince de Ponte-Corvo, du +vice-roi et du duc de Raguse, la garde et les cuirassiers formaient la +seconde ligne et les réserves. Une profonde obscurité, un violent orage +et une pluie qui tombait par torrens, rendait cette nuit aussi affreuse +qu'elle était propice à l'armée française et qu'elle devait lui être +glorieuse. + +Le 5, aux premiers rayons du soleil, tout le monde reconnut quel avait +été le projet de l'empereur, qui se trouvait alors avec son armée en +bataille sur l'extrémité de la gauche de l'ennemi, ayant tourné ses +camps retranchés, ayant rendu tous ses ouvrages inutiles, et obligeant +ainsi les Autrichiens à sortir de leurs positions et à venir lui livrer +bataille, dans le terrain qui lui convenait. Ce grand problème était +résolu, et sans passer le Danube ailleurs, sans recevoir aucune +protection des ouvrages qu'on avait construits, on forçait l'ennemi à se +battre à trois quarts de lieue de ses redoutes. On présagea dès-lors les +plus grands et les plus heureux résultats. + +A huit heures du matin, les batteries qui tiraient sur Enzersdorf +avaient produit un tel effet que l'ennemi s'était borné à laisser +occuper cette ville par quatre bataillons. Le duc de Rivoli fit marcher +contre elle son premier aide-de-camp Sainte-Croix, qui n'éprouva pas +une grande résistance, s'en empara et fit prisonnier tout ce qui s'y +trouvait. + +Le comte Oudinot cerna le château de Sachsengand que l'ennemi avait +fortifié, fit capituler les neuf cents hommes qui le défendaient, et +prit douze pièces de canon. L'empereur fit alors déployer toute l'armée +dans l'immense plaine d'Enzersdorf. + +_Bataille d'Enzersdorf._ + +Cependant, l'ennemi, confondu dans ses projets, revint peu a peu de sa +surprise, et tenta de ressaisir quelques avantages dans ce nouveau champ +de bataille. A cet effet, il détacha plusieurs colonnes d'infanterie, +un bon nombre de pièces d'artillerie, et sa cavalerie tant de ligue +qu'insurgée, pour essayer de déborder la droite de l'armée française. +En conséquence, il vint occuper le village de Rutzendorf. L'empereur +ordonna au général Oudinot de faire enlever ce village, à la droite +duquel il fit passer le duc d'Auerstaedt, pour se diriger sur le +quartier-général du prince Charles, en marchant toujours de la droite a +la gauche. + +Depuis midi jusqu'à neuf heures du soir, on manoeuvra dans cette immense +plaine; on occupa tous les villages, et à mesure qu'on arrivait à la +hauteur des camps retranchés de l'ennemi, ils tombaient d'eux-mêmes +et comme par enchantement. Le duc de Rivoli les faisait occuper sans +résistance. C'est ainsi que nous nous sommes emparés des ouvrages +d'Esling et de Gros-Aspern, et que le travail de quarante jours n'a été +d'aucune utilité à l'ennemi. Il fit quelque résistance au village de +Raschdorf, que le prince de Ponte-Corvo fit attaquer et enlever par les +Saxons. L'ennemi fut partout mené battant et écrasé par la supériorité +de notre feu. Cet immense champ de bataille resta couvert de ses débris. + +_Bataille de Wagram._ + +Vivement effrayé des progrès de l'armée française et des grands +résultats qu'elle obtenait presque sans effort, l'ennemi fit marcher +presque toutes ses troupes, et à six heures du soir, il occupa la +position suivante: sa droite, de Stadelau à Gerardorf; son centre, +de Gerardorf à Wagram, et sa gauche, de Wagram à Neusiedel. L'armée +française avait sa gauche à Gros-Aspern, son centre à Raschdorf, et sa +droite à Gluzendorf. Dans cette position, la journée paraissait presque +finie, et il fallait s'attendre à avoir le lendemain une grande +bataille; mais on l'évitait et on, coupait la position de l'ennemi en +l'empêchant de concevoir aucun système, si dans la nuit on s'emparait du +village de Wagram. Alors sa ligne, déjà immense, prise à la hâte et par +les chances du combat, laissait errer les différens corps de l'armée +sans ordre et sans direction, et on en aurait eu bon marché sans +engagement sérieux. L'attaque de Wagram eut lieu, nos troupes +emportèrent ce village; mais une colonne de Saxons et une colonne de +Français se prirent dans l'obscurité pour des troupes ennemies, et cette +opération fut manquée. + +On se prépara alors à la bataille de Wagram. Il parait que les +dispositions du général français et du général autrichien furent +inverses. L'empereur passa toute la nuit à rassembler ses forces sur son +centre où il était de sa personne à une portée de canon de Wagram. A cet +effet, le duc de Rivoli se porta sur la gauche d'Aderklau en laissant +sur Aspern une seule division qui eut ordre de se replier en cas +d'événement sur l'île de Lobau. Le duc d'Auerstaedt recevait l'ordre +de dépasser le village de Grosshoffen pour s'approcher du centre. Le +général autrichien, au contraire, affaiblissait son centre pour garnir +et augmenter ses extrémités auxquelles il donnait une nouvelle étendue. + +Le 6, à la pointe du jour, le prince de Ponte-Corvo occupa la gauche, +ayant en seconde ligne le duc de Rivoli. Le vice-roi le liait au centre, +où le corps du comte Oudinot, celui du duc de Raguse, ceux de la garde +impériale, et les divisions de cuirassiers formaient sept ou huit +lignes. + +Le duc d'Auerstaedt marcha de la droite pour arriver au centre. +L'ennemi, au contraire, mettait le corps de Bellegarde en marche sur +Stadelau. Les corps de Kollowrath, de Lichtenstein et de Hiller liaient +cette droite à la position de Wagram où était le prince de Hohenzollern, +et à l'extrémité de la gauche à Neusiedel, où débouchait le corps de +Rosemberg pour déborder également le duc d'Auerstaedt. Le corps de +Rosemberg et celui du duc d'Auerstaedt faisant un mouvement inverse, se +rencontrèrent aux premiers rayons du soleil, et donnèrent le signal de +la bataille. L'empereur se porta aussitôt sur ce point, fit renforcer le +duc d'Auerstaedt par la division de cuirassiers du duc de Padoue, et fit +prendre le corps de Rosemberg en flanc par une batterie de douze pièces +de la division du général comte de Nansouty. En moins de trois quarts +d'heure le beau corps du duc d'Auerstaedt eut fait raison du corps de +Rosemberg, le culbuta et le rejeta au-delà de Neusiedel après lui avoir +fait beaucoup de mal. + +Pendant ce temps, la canonnade s'engageait sur toute la ligne et la +disposition de l'ennemi se développait de moment en moment. Toute sa +gauche se garnissait d'artillerie. On eût dit que le général autrichien +ne se battait pas pour la victoire, mais qu'il n'avait en vue que +le moyen d'en profiter. Cette disposition de l'ennemi paraissait si +insensée, que l'on craignait quelque piège, et que l'empereur différa +quelque temps avant d'ordonner les faciles dispositions qu'il avait à +faire pour annuler celles de l'ennemi et les lui rendre funestes. Il +ordonna au duc de Rivoli de faire une attaque sur un village qu'occupait +l'ennemi, et qui pressait un peu l'extrémité du centre de l'armée. Il +ordonna au duc d'Auerstaedt de tourner la position de Neusiedel et de +pousser de là sur Wagram au moment où déboucherait le duc de Rivoli. + +Sur ces entrefaites, on vint prévenir que l'ennemi attaquait avec fureur +le village qu'avait enlevé le duc de Rivoli, que notre gauche était +débordée de trois mille toises, qu'une vive canonnade se faisait déjà +entendre à Gros-Aspern, et que l'intervalle de Gros-Aspern à Wagram +paraissait couvert d'une immense ligne d'artillerie. Il n'y eut plus à +douter; l'ennemi commettait une énorme faute; il ne s'agissait que +d'en profiter. L'empereur ordonna sur-le-champ au général Macdonald de +disposer les divisions Broussier et Lamarque en colonnes d'attaque; il +les fit soutenir par la division du général Nansouty, par la garde +à cheval, et par une batterie de soixante pièces de la garde et de +quarante pièces de différens corps. Le général comte de Lauriston, à la +tête de cette batterie de cent pièces d'artillerie, marcha au trot +à l'ennemi, s'avança sans tirer jusqu'à demi-portée de canon, et là +commença un feu prodigieux qui éteignit celui de l'ennemi, et porta la +mort dans ses rangs. Le général Macdonald marcha alors au pas de charge; +le général de division Reille, avec la brigade de fusiliers et de +tirailleurs de la garde, soutenait le général Macdonald. La garde avait +fait un changement de front pour rendre cette attaque infaillible. Dans +un clin d'oeil, le centre de l'ennemi perdit une lieue de terrain; sa +droite, épouvantée, sentit le danger de la position où elle s'était +placée, et rétrograda en grande hâte. Le duc de Rivoli l'attaqua alors +en tète. Pendant que la déroute du centre portait la consternation et +forçait les mouvemens de la droite de l'ennemi, sa gauche était attaquée +et débordée par le duc d'Auerstaedt, qui avait enlevé Neusiedel, et qui, +étant monté sur le plateau, marchait sur Wagram. La division Broussier +et la division Gudin se sont couvertes de gloire. + +Il n'était alors que dix heures du matin, et les hommes les moins +clairvoyans voyaient que la journée était décidée et que la victoire +était à nous. + +A midi, le comte Oudinot marcha sur Wagram pour aider à l'attaque du duc +d'Auerstaedt. Il y réussit et enleva cette importante position. Dès dix +heures, l'ennemi ne se battait plus que pour sa retraite; dès midi, elle +était prononcée et se faisait en désordre, et beaucoup avant la nuit, +l'ennemi était hors de vue. Notre gauche était placée à Jetessée et +Ebersdorf, notre centre sur Obersdorf, et la cavalerie de notre droite +avait des postes jusqu'à Shoukirchen. + +Le 7, à la pointe du jour, l'armée était en mouvement et marchait +sur Kornenbourg et Wolkersdorf, et avait des postes sur Nicolsbourg. +L'ennemi, coupé de la Hongrie et de la Moravie, se trouvait acculé du +côté de la Bohême. + +Tel est le récit de la bataille de Wagram, bataille décisive et à jamais +célèbre, où trois à quatre cent mille hommes, douze à quinze cents +pièces de canon se battaient pour de grands intérêts, sur un champ de +bataille étudié, médité, fortifié par l'ennemi depuis plusieurs mois. +Dix drapeaux, quarante pièces de canon, vingt mille prisonniers, dont +trois ou quatre cents officiers et bon nombre de généraux, de colonels +et de majors, sont les trophées de cette victoire. Les champs de +bataille sont couverts de morts, parmi lesquels on trouve les corps +de plusieurs généraux, et entre autres d'un nommé Normann, Français, +traître à sa patrie, qui avait prostitué ses talens contre elle. + +Tous les blessés de l'ennemi sont tombés en notre pouvoir. Ceux qu'il +avait évacués au commencement de l'action, ont été trouvés dans les +villages environnans. On peut calculer que le résultat de cette bataille +sera de réduire l'armée autrichienne à moins de soixante mille hommes. + +Notre perte a été considérable: on l'évalue à quinze cents hommes tués +et à trois ou quatre mille blessés. Le duc d'Istrie, au moment où il +disposait l'attaque de la cavalerie, a eu son cheval emporté d'un coup +de canon; le boulet est tombé sur sa selle, et lui a fait une légère +contusion à la cuisse. + +Le général de division Lasalle a été tué d'une balle. C'était un +officier du plus grand mérite et l'un de nos meilleurs généraux de +cavalerie légère. + +Le général bavarois de Wrede, et les généraux Seras, Grenier, Vignolle, +Sahuc, Frère et Defrance ont été blessés. + +Le colonel prince Aldobrandini a été frappé au bras par une balle. Les +majors de la garde Daumesnil et Corbineau et le colonel Sainte-Croix, +ont aussi été blessés. L'adjudant-commandant Duprat a été tué. Le +colonel du neuvième d'infanterie de ligne est resté sur le champ de +bataille. Ce régiment s'est couvert de gloire. + +L'état-major fait dresser l'état de nos pertes. + +Une circonstance particulière de cette grande bataille, c'est que les +colonnes les plus rapprochées de Vienne n'en étaient pas à douze cents +toises. La nombreuse population de cette capitale couvrait les tours, +les clochers, les toits, les monticules pour être témoin de ce grand +spectacle. + +L'empereur d'Autriche avait quitté Wolkersdorf le 6, à cinq heures +du matin, et était monté sur un belvédère d'où il voyait le champ de +bataille, et où il est resté jusqu'à midi. Il est alors parti en toute +hâte. + +Le quartier-général français est arrivé à Wolkersdorf, dans la matinée +du 7. + + + +Wolkersdorf, 9 juillet 1809. + +_Vingt-sixième bulletin de la grande armée._ + +La retraite de l'ennemi est une déroute. On a ramassé une partie de ses +équipages; ses blessés sont tombés en notre pouvoir; on compte déjà +au-delà de douze mille hommes; tous les villages en sont remplis. Dans +cinq de ses hôpitaux seulement on en a trouvé plus de six mille. + +Le duc de Rivoli, poursuivant l'ennemi par Stokerau, est déjà arrivé à +Hollabrunn. + +Le duc de Raguse l'avait d'abord suivi sur la route de Brunn, qu'il a +quittée à Wolfersdorf pour prendre celle de Znaïm. Aujourd'hui, à +neuf heures du matin, il a rencontré à Laa une arrière-garde qu'il a +culbutée, et à laquelle il a fait neuf cents prisonniers. Il sera demain +à Znaïm. + +Le duc d'Auerstaedt est arrivé aujourd'hui à Nicolsbourg. + +L'empereur d'Autriche, le prince Antoine, une suite d'environ deux cents +calèches, carrosses et autres voitures, ont couché, le 6, à Erensbrunn; +le 7, à Hollabrunn, et le 8 à Znaïm, d'où ils sont partis le 9 au +matin: selon les rapports des gens du pays qui les conduisaient, leur +abattement était extrême. + +L'un des princes de Rohan a été trouvé blessé sur le champ de bataille. +Le feld-maréchal lieutenant Wussakowicz est parmi les prisonniers. + +L'artillerie de la garde s'est couverte de gloire; le major d'Aboville +qui la commandait, a été blessé. L'empereur l'a fait général de brigade. +Le chef d'escadron d'artillerie Grenier a eu un bras emporté. Ces +intrépides canonniers ont montré toute la puissance de cette arme +terrible. + +Les chasseurs à cheval de la garde ont chargé, le jour de là bataille +de Wagram, trois carrés d'infanterie qu'ils ont enfoncés; ils ont pris +quatre pièces de canon. Les chevau-légers polonais de la garde ont +chargé un régiment de lanciers. Ils ont fait prisonnier le prince +d'Awersperg et pris deux pièces de canon. + +Les hussards saxons d'Albert ont chargé les cuirassiers d'Albert, et +leur ont pris un drapeau. C'était une chose fort singulière de voir deux +régimens appartenant au même colonel combattre l'un contre l'autre. + +Il paraît que l'ennemi abandonne la Moravie et la Hongrie et se retire +en Bohême. + +Les routes sont couvertes de gens de la landwehr et de la levée en +masse, qui retournent chez eux. + +Les pertes que la désertion ajoute à celles que l'ennemi a éprouvées, +en tués, blessés et prisonniers, concourent a l'anéantissement de cette +armée. + +Les nombreuses lettres interceptées font un tableau frappant du +mécontentement de l'armée ennemie et du désordre qui y règne. + +A présent que la monarchie autrichienne est sans espérance, ce serait +mal connaître le caractère de ceux qui l'ont gouvernée, que de ne pas +s'attendre qu'ils s'humilieront, comme ils le firent après la bataille +d'Austerlitz. A cette époque ils étaient, comme aujourd'hui, sans +espoir, et ils épuisèrent les protestations et les sermens. + +Pendant la journée du 6, l'ennemi a jeté sur la rive droite du Danube +quelques centaines d'hommes des postes d'observation. Ils se sont +rembarques après avoir perdu quelques hommes tués ou faits prisonniers. + +La chaleur a été excessive ces jours-ci; le thermomètre a été presque +constamment à vingt-six degrés. + +Le vin est en très-grande abondance. Il y a tel village où on eu a +trouvé jusqu'à trois millions de pintes. Il n'a heureusement aucune +qualité malfaisante. + +Vingt villages, les plus considérables de la belle plaine de Vienne, et +tels qu'on en voit aux environs d'une grande capitale, ont été brûlés +pendant la bataille. La juste haine de la nation se prononce contre les +hommes criminels qui ont attiré tous ces malheurs sur elle. + +Le général de brigade Laroche est entré, le 28 juin, avec un corps de +cavalerie, à Nuremberg et s'est dirigé sur Bayreuth; il a rencontré +l'ennemi à Besentheim, l'a fait charger par le premier régiment +provisoire de dragons, a sabré tout ce qui s'est trouvé devant lui, et a +pris deux pièces de canon. + + + +Znaïm, 13 juillet 1809. + +_Vingt-septième bulletin de la grande armée._ + +Le 10, le duc de Rivoli a battu devant Hollabrunn l'arrière-garde +ennemie. + +Le même jour à midi, le duc de Raguse, arrivé sur les hauteurs de Znaïm, +vit les bagages et l'artillerie de l'ennemi qui filaient sur la Bohême. +Le général Bellegarde lui écrivit que le prince Jean de Lichtenstein +se rendait auprès de l'empereur avec une mission de son maître, pour +traiter de la paix, et demanda en conséquence une suspension d'armes. +Le duc de Raguse répondit qu'il n'était pas en son pouvoir d'accéder +à cette demande, mais qu'il allait en rendre compte à l'empereur. En +attendant il attaqua l'ennemi, lui enleva une belle position, lui fit +des prisonniers et prit deux drapeaux. + +Le même jour au matin, le duc d'Auerstaedt avait passé la Taya vis-à-vis +Nicolsbourg, et le général Grouchy avait battu l'arriére-garde du prince +de Rosemberg et lui avait fait quatre cent cinquante prisonniers du +régiment du prince Charles. + +Le 11 a midi, l'empereur arriva vis-à-vis Znaïm. Le combat était engagé. +Le duc de Raguse avait débordé la ville, et le duc de Rivoli s'était +emparé du pont et avait occupé la fabrique de tabac. On avait pris à +l'ennemi, dans les différens engagemens de celle journée, trois mille +hommes, deux drapeaux et trois pièces de canon. Le général de brigade +Bruyères, officier d'une grande espérance, a été blessé. Le général de +brigade Guiton a fait une belle charge avec le dixième de cuirassiers. +L'empereur instruit que le prince Jean de Lichtenstein, envoyé auprès de +lui, était entré dans nos avant-postes, fît cesser le feu. Un armistice +fut signé à minuit chez le prince de Neufchâtel. Le prince de +Lichtenstein a été présenté à l'empereur dans sa tente à deux heures du +matin. + + + +Znaïm, en Moravie, 13 juillet 1809. + +_Circulaire aux évéques._ + +M. l'évêque de......, les victoires d'Enzersdorf et de Wagram, où le +Dieu des armées a si visiblement protégé les armées françaises, doivent +exciter la plus vive reconnaissance dans le coeur de nos peuples. Notre +intention est donc qu'au reçu de la présente vous vous concertiez avec +qui de droit pour réunir nos peuples dans les églises, et adresser au +ciel des actions de grâces et des prières conformes aus sentimens qui +nous animent. + +Notre Seigneur Jésus-Christ, quoique issu du sang de David, ne voulut +aucun règne temporel. Il voulut au contraire qu'on obéît à César dans le +règlement des affaires de la terre; il ne fut animé que du grand objet +de la rédemption, et du salut des âmes. Héritier du pouvoir de César, +nous sommes résolus à maintenir l'indépendance de notre trône et de nos +droits. Nous persévérons dans le grand oeuvre du rétablissement de la +religion. Nous environnerons ses ministres de la considération que nous +seul pouvons leur donner. Nous écouterons leur voix dans tout ce qui a +rapport au spirituel et au règlement des consciences. + +Au milieu des soins des camps, des alarmes et des sollicitudes de la +guerre, nous avons été bien aise de vous donner connaissance de ces +sentimens afin de faire tomber dans le mépris ces oeuvres de l'ignorance +et de la faiblesse, de la méchanceté ou de la démence, par lesquelles on +voudrait semer le trouble et le désordre dans nos provinces. On ne nous +détournera pas du grand but vers lequel nous tendons, et que nous avons +déjà en partie heureusement atteint, le rétablissement des autels +de notre religion, en nous portant à croire que ses principes sont +incompatibles, comme l'ont prétendu les Grecs, les Anglais, les +protestans et les calvinistes, avec l'indépendance des trônes et des +nations. Dieu nous a assez éclairé pour que nous soyons loin de partager +de pareilles erreurs: notre coeur et ceux de nos sujets n'éprouvent +point de semblables craintes. Nous savons que ceux qui voudraient faire +dépendre de l'intérêt d'un temporel périssable, l'intérêt éternel des +consciences et des affaires spirituelles, sont hors de la charité, de +l'esprit et de la religion de celui qui a dit: Mon empire n'est pas dans +ce monde. Cette lettre n'étant à d'autres fins, je prie Dieu, monsieur +l'évêque, qu'il vous ait en sa sainte garde. + +NAPOLÉON. + + + +Vienne, 14 juillet 1809. + +_Vingt-huitième bulletin de la grande armée._ + +Le Danube a crû de six pieds. Les ponts de bateaux qu'on avait établis +devant Vienne depuis la bataille de Wagram, ont été rompus par les +effets de la crue. Mais nos ponts d'Ebersdorf, solides et permanens, +n'en ont pas souffert. Ces ponts et les ouvrages de l'île de Lobau sont +le sujet de l'admiration des militaires autrichiens. Ils avouent que de +tels travaux à la guerre sont sans exemple depuis les Romains. + +L'archiduc Charles ayant envoyé le général-major Weisseuvof complimenter +l'empereur, et depuis, le baron Wimpffen et le prince Jean de +Lichtenstein ayant fait la même politesse en son nom, S. M., a jugé à +propos de lui envoyer le duc de Frioul, grand-maréchal du palais, qui +l'a trouvée Budweis et a passé une partie de la journée d'hier à son +quartier-général. + +L'empereur est parti hier à neuf heures du matin de son camp de Znaïm, +et est arrivé au palais de Schoenbrunn à trois heures après-midi. S. M. +a visité les environs du village de Spilz qui forme la tête du pont de +Vienne. Elle a ordonné au général comte Bertrand différens ouvrages qui +doivent avoir été tracés et commencés aujourd'hui. + +Le pont sur pilotis de Vienne sera rétabli dans le plus court délai. + +S. M. a nommé maréchaux de l'empire le général Oudinot, le duc de Raguse +et le général Macdonald; le nombre des maréchaux était de onze. Cette +nomination le porte à quatorze: il reste encore deux places vacantes. +Les places de colonel-général des Suisses et de colonel-général des +chasseurs sont aussi vacantes. + +Le colonel-général des chasseurs est, d'après nos constitutions, +grand-officier de l'empire. + +S. M. a témoigné sa satisfaction de la manière dont la chirurgie +a servi, et particulièrement des services du chirurgien en chef +Heurteloup. + +Le 7, S. M. traversant le champ de bataille a fait enlever un grand +nombre de blessés et y a laissé le duc de Frioul, grand-maréchal du +palais, qui y a passé toute la journée. + +Le nombre des blessés autrichiens tombés en notre pouvoir s'élève de +douze à treize mille. + +Les Autrichiens ont eu dix-neuf généraux tués ou blessés. On a remarqué +comme un fait singulier que les officiers français, soit de l'ancienne +France, soit des nouvelles provinces, qui se trouvaient au service +d'Autriche, ont pour la plupart péri. + +On a intercepté plusieurs courriers, et l'on a trouvé dans les lettres +dont ils étaient porteurs, une correspondance suivie de Gentz avec le +comte Stadion. L'influence de ce misérable dans les grandes décisions +du cabinet autrichien est ainsi matériellement prouvée. Voilà les +instrumens dont l'Angleterre se servait comme d'une nouvelle boîte +de Pandore pour souffler les tempêtes et répandre les poisons sur le +continent. + +Le corps du duc de Rivoli forme ses camps dans le cercle de Znaïm. Celui +du duc d'Auerstaedt dans le cercle de Brunn; celui du maréchal duc de +Raguse dans le cercle de Korn-Neubourg; celui du maréchal Oudinot, en +avant de Vienne à Spitz; celui du vice-roi, sur Presbourg et Gratz. La +garde impériale rentre dans les environs de Schoenbrunn. + +La récolte est très-belle et partout d'une grande abondance. L'armée est +cantonnée dans de superbes pays, riches en denrées de toutes espèces, et +surtout en vins. + + + +Vienne, 22 juillet 1809. + +_Vingt-neuvième bulletin de la grande armée._ + +Les généraux Durosnel et Foulers sont arrivés au quartier-général. Les +conjectures qu'on avait formées au sujet du général Durosnel se sont +toutes trouvées fausses. Il n'a pas été blessé; il n'a pas eu de cheval +tué sous lui; mais en revenant de porter au duc de Montebello, dans la +journée du 22 mai, l'ordre de concentrer son mouvement à cause de la +rupture des ponts, il traversa un ravin où il trouva vingt-cinq hussards +qu'il croyait former un de nos postes. Il ne s'aperçut qu'ils étaient +ennemis qu'au moment où ils lui sautèrent au collet. Comme on avait +été long-temps sans avoir de ses nouvelles, et d'après quelques autres +indices, on l'avait cru mort. + +Le général de division Reynier a pris le commandement des Saxons, et a +occupé Presbourg. + +Le maréchal Macdonald s'est mis en marche pour aller prendre possession +de la citadelle de Gratz, où il doit être entré aujourd'hui. + +Le maréchal duc de Raguse a campé ses troupes sur les hauteurs de Krems. + +S. M. assiste tous les matins aux parades de la garde, qui sont fort +belles. Les vélites et les grenadiers à pied de la garde italienne se +font remarquer par une excellente tenue. + +Le prince Jean de Lichtenstein revenant de Bude, a été présenté le 18 à +S. M. Il apportait une lettre de l'empereur d'Autriche. + +Le comte de Bubna, général-major aide-de-camp de l'empereur d'Autriche, +a dîné plusieurs fois chez M. le comte Champagny. + +Sur les rives du Danube on a rassemblé et réparé les bateaux du commerce +qui avaient été dispersés par les événemens de la guerre, et on les +charge partout de bois, de légumes, de blés et de farines. On en voit +arriver chaque jour. + +Toute l'armée est campée. + + + +Vienne, 30 juillet 1809. + +_Trentième bulletin de la grande armée._ + +Le neuvième corps, que commandait le prince de Ponte-Corvo, a été +dissous le 8. Les Saxons qui en faisaient partie sont sous les ordres +du général Reynier. Le prince de Ponte-Corvo est allé prendre les eaux. +Dans la bataille de Wagram, le village de Wagram a été enlevé le 6, +entre dix et onze heures du matin, et la gloire en appartient tout +entière au maréchal Oudinot et à son corps. + +D'après tous les renseignemens qui ont été pris, la maison d'Autriche se +préparait à la guerre depuis près de quatre ans, c'est'à-dire, depuis la +guerre de Presbourg. Son état militaire lui a coûté pendant trois années +trois cents millions de francs chaque année. Aussi son papier-monnaie, +qui ne se montait qu'à un milliard de francs, lors de la paix de +Presbourg, passe-il aujourd'hui deux milliards. + +La maison d'Autriche est entrée en campagne avec soixante-deux régimens +de ligne, dix-huit régimens de frontières, quatre corps francs ou +légions, ayant ensemble un présent sous les armes de trois cent dix +mille hommes; cent cinquante bataillons de landwehr, commandés par +d'anciens officiers et exercés pendant dix mois, formant cent cinquante +mille hommes; quarante mille hommes de l'insurrection hongroise, et +soixante mille hommes de cavalerie, d'artillerie et de sapeurs; ce qui +a porté ses forces réelles de cinq à six cents mille hommes. Aussi la +maison d'Autriche se croyait-elle sûre de la victoire. Elle espérait +balancer les destins de la France, lors même que toutes nos forces +auraient été réunies, et elle ne doutait pas qu'elle s'avançât sur le +Rhin, sachant que la majeure partie de nos troupes et nos plus beaux +régimens étaient en Espagne. Cependant ses armées sont aujourd'hui +réduites à moins du quart, tandis que l'armée française est doublée de +ce qu'elle était à Ratisbonne. + +Ces efforts, la maison d'Autriche n'a pu les faire qu'une fois. C'est un +miracle attaché au papier-monnaie. Le numéraire est si rare, que l'on +ne croit pas qu'il y ait dans les états de cette monarchie, soixante +millions de francs en espèces. C'est ce qui soutient le papier-monnaie, +puisque près de deux milliards, qui, moyennant la réduction au tiers, ne +valent que six à sept cents millions, ne sont que le signe nécessaire à +la circulation. + +On a trouvé dans la citadelle de Gratz vingt-deux pièces de canon. + +La forteresse de Sachsenbourg, située aux débouchés du Tyrol, a été +remise au-général Rusca. + +Le duc de Dantzick est entré en Tyrol avec vingt-cinq mille hommes. Il a +occupé le 28 Lovers, et il a partout désarmé les habitans. Il doit en ce +moment être à Inspruck. + +Le général Thielmann est entré à Dresde. + +Le duc d'Abrantès est à Bayreuth. Il a établi ses postes sur les +frontières de la Bohême. + + + +Schoenbrunn, 7 septembre 1809. + +_Lettre de S. M. l'empereur et roi au ministre de la guerre._ + +Monsieur le comte de Hunebourg, notre ministre de la guerre, des +rapports qui sont sous nos yeux, contiennent les assertions suivantes: +le gouverneur commandant la place de Flessingue n'aurait pas exécuté +l'ordre que nous lui avions donné de couper les digues et d'inonder +l'île de Walcheren, aussitôt qu'une force supérieure ennemie y aurait +débarqué; il aurait rendu la place que nous lui avions confiée, l'ennemi +n'ayant pas exécuté le passage du fossé, le revêtement du rempart étant +sans brèche praticable et intact dès-lors, sans avoir soutenu d'assaut, +et même lorsque les tranchées des ennemis n'étaient qu'à cent cinquante +toises de la place, et lorsqu'il avait encore quatre mille hommes sous +les armes; enfin, la place se serait rendue par l'effet d'un premier +bombardement. Si telle était la vérité, le gouverneur serait coupable, +et il resterait à savoir si c'est à la trahison ou à la lâcheté que nous +devrions attribuer sa conduite. + +Nous vous écrivons la présente lettre close, pour qu'aussitôt après +l'avoir reçue, vous ayez à réunir un conseil d'enquête, qui sera composé +du comte Aboville, sénateur; du comte Rampon, sénateur; du vice-amiral +Thévenard, et du comte Sougis, premier inspecteur-général de +l'artillerie. Toutes les pièces qui se trouveront dans votre ministère, +dans ceux de la marine, de l'intérieur, de la police, ou de tout autre +département, sur la reddition de la place de Flessingue, tant sous le +rapport de la défense, que de tout autre objet qui pourrait intéresser +notre service, seront adressées au conseil, pour nous être mises sous +les yeux, avec le résultat de ladite enquête. + +Cette lettre n'étant à autre fin, nous prions Dieu, monsieur le comte de +Hunebourg, qu'il'vous ait en sa sainte garde. + +_Signé_ NAPOLÉON. + + + +Paris, 3 décembre 1809. + +_Discours de S. M. l'empereur, à l'ouverture du corps législatif._ + +Messieurs les députés des départemens au corps législatif, depuis votre +dernière session, j'ai soumis l'Aragon et la Castille, et chassé de +Madrid le gouvernement fallacieux formé par l'Angleterre. + +Je marchais sur Cadix et Lisbonne, lorsque j'ai dû revenir sur mes pas, +et planter mes aigles sur les remparts de Vienne. Trois mois ont +vu naître et terminer cette quatrième guerre punique. Accoutumé au +dévouement et au courage de mes armées, je ne puis cependant, dans cette +circonstance, ne pas reconnaître les preuves particulières d'amour que +m'ont données mes soldats d'Allemagne. + +Le génie de la France a conduit l'armée anglaise; elle a terminé +ses destins dans les marais pestilentiels de Walcheren. Dans cette +importante circonstance, je suis resté éloigné de quatre cents lieues, +certain de la nouvelle gloire qu'allaient acquérir mes peuples et du +grand caractère qu'ils allaient déployer. Mes espérances n'ont pas été +trompées. Je dois des remercîmens en particulier, aux citoyens des +départemens du Pas-de-Calais et du Nord ... Français! tout ce qui voudra +s'opposer à vous, sera vaincu et soumis. Votre grandeur s'accroîtra de +toute la haine de vos ennemis. Vous avez devant vous de longues années +de gloire et de prospérité à parcourir. Vous avez la force et l'énergie +de l'Hercule des anciens. + +J'ai réuni la Toscane à l'empire. Ces peuples en sont dignes par la +douceur de leur caractère, par l'attachement que nous ont toujours +montré leurs ancêtres, et par les services qu'ils ont rendus à la +civilisation européenne. + +L'histoire m'a indiqué la conduite que je devais tenir envers Rome. Les +papes, devenus souverains d'une partie de l'Italie, se sont constamment +montrés les ennemis de toute puissance prépondérante dans la Péninsule. +Ils ont employé leur influence spirituelle pour lui nuire. Il m'a donc +été démontré que l'influence spirituelle exercée dans mes états par un +souverain étranger, était contraire à l'indépendance de la France, à la +dignité et à la sûreté de mon trône. Cependant, comme je reconnais la +nécessité de l'influence spirituelle des descendans du premier des +pasteurs, je n'ai pu concilier ces grands intérêts qu'en annulant la +donation des empereurs français, mes prédécesseurs, et en réunissant les +états romains à la France. + +Par le traité de Vienne, tous les rois et souverains, mes alliés, qui +m'ont donné tant de témoignages de la constance de leur amitié, ont +acquis et acquerront un nouvel accroissement de territoire. + +Les provinces Illyriennes portent sur la Save les frontières de mon +grand empire. Contigu avec l'empire de Constantinople, je me trouverai +en situation naturelle de surveiller les premiers intérêts de mon +commerce dans la Méditerranée, l'Adriatique et le Levant. Je protégerai +la Porte, si la Porte s'arrache à la funeste influence de l'Angleterre: +je saurai la punir si elle se laisse dominer par des conseils astucieux +et perfides. + +J'ai voulu donner une nouvelle preuve de mon estime à la nation suisse, +en joignant à mes titres celui de son médiateur, et mettre un terme à +toutes les inquiétudes que l'on cherche à répandre parmi cette brave +nation. + +La Hollande, placée entre l'Angleterre et la France, en est également +froissée. Cependant, elle est le débouché des principales artères de +mon empire. Des changemens deviendront nécessaires; là sûreté de +mes frontiéres et l'intérêt bien entendu des deux pays l'exigent +impérieusement. + +La Suède a perdu, par son alliance avec l'Angleterre, après une guerre +désastreuse, la plus belle et la plus importante de ses provinces. +Heureuse cette nation, si le prince sage qui la gouverne aujourd'hui eût +pu monter sur le trône quelques années plus tôt! Cet exemple prouve de +nouveau aux rois que l'alliance de l'Angleterre est le présage le plus +certain de leur ruine. + +Mon allié et ami, l'empereur de Russie, a réuni à son vaste empire, la +Finlande, la Moldavie, la Valachie, et un district de la Gallicie. Je +ne suis jaloux de rien de ce qui peut arriver de bien à cet empire. Mes +sentimens pour son illustre souverain sont d'accord avec ma politique. + +Lorsque je me montrerai au-delà des Pyrénées, le léopard épouvanté +cherchera l'Océan, pour éviter la honte, la défaite et la mort. Le +triomphe de mes armes sera le triomphe du génie du bien sur celui du +mal, de la modération, de l'ordre, de la morale, sur la guerre civile, +l'anarchie et les passions malfaisantes. Mon amitié et ma protection +rendront, je l'espère, la tranquillité et le bonheur aux peuples des +Espagnes. + +Messieurs les députés des départemens au corps législatif, j'ai chargé +mon ministre de l'intérieur de vous faire connaître l'historique de la +législation, de l'administration et des finances, dans l'année qui vient +de s'écouler. Vous y verrez que toutes les pensées que j'ai conçues +pour l'amélioration de mes peuples, se sont suivies avec la plus grande +activité; que dans Paris, comme dans les parties les plus éloignées de +mon empire, là guerre n'a apporté aucun retard dans les travaux. Les +membres de mon conseil d'état vous présenteront différens projets de +lois, spécialement la loi sur les finances; vous y verrez leur état +prospère. Je ne demande à mes peuples aucun nouveau sacrifice, quoique +les circonstances m'aient obligé à doubler mon état militaire. + + + +Paris, 2 janvier 1810. + +_A M. le comte Dejean, ministre de l'administration de la guerre._ + +Monsieur le comte Dejean, j'accepte votre démission; je regrette de +ne plus vous compter parmi mes ministres. J'ai été satisfait de vos +services; mais cinquante années d'expérience vous rendent nécessaire +aux travaux que j'ai entrepris sur toutes mes frontières et que je suis +encore dans l'intention d'accroître. Vous continuerez là à me donner des +preuves de vos talens et de votre attachement à ma personne. Comptez +toujours sur mon estime: cette lettre n'étant à autre fin, je prie Dieu, +monsieur le comte Dejean, qu'il vous ait en sa sainte garde. + +NAPOLÉON. + + + +Paris, 5 janvier 1810. + +_Réponse de Sa Majesté à l'adresse du collège électoral du département +de la Drôme._ + +Messieurs les députés du collège du département de la Drôme, j'agrée les +sentimens que vous m'exprimez au nom de votre collège; je connais le +bon esprit des citoyens de votre département et leur attachement à ma +personne. + +_Réponse de Sa Majesté à l'adresse du collège électoral du département +du Rhône._ + +Messieurs les députés du collège du département du Rhône, j'aime à vous +entendre; il me semble être dans ma bonne ville de Lyon. Dans toutes les +occasions, ses habitans se sont distingués par leur attachement à ma +personne. Ils doivent compter constamment sur mon amour. + +_Réponse de Sa Majesté à l'adresse du collège électoral du département +de Saône-et-Loire._ + +Messieurs les députes du collège du département de Saône-et-Loire, tout +ce que le président de votre assemblée m'a dit sur le bon esprit qui y +a régné, m'a fait plaisir; soyez unis entre vous et avec les villes +voisines; il ne faut conserver le souvenir du passé, que pour connaître +la grandeur du danger que la patrie a couru. La monarchie et le trône +sont aussi nécessaires à l'existence et au bonheur de la France, que +le soleil qui nous éclaire: sans eux tout est trouble, anarchie et +confusion. + +_A celle de la Sarthe._ + +Messieurs les députés du collège du département de la Sarthe, je +viendrai avec plaisir dans vos cités; je me félicite des bons sentimens +qui les animent. C'est aux collèges à donner l'exemple de l'union. Tous +les Français, de quelque classes qu'ils aient été, quelque conduite +qu'ils aient tenue dans des temps de discorde et de guerre civile, sont +également mes enfans. + + + +Paris, 5 février 1810. + +_Réponse de Sa Majesté à l'adresse du collège électoral du département +de la Dordogne._ + +Messieurs les députes du collège électoral du département de la +Dordogne, moi et mon allié l'empereur de Russie, nous avons tout +fait pour pacifier le monde, nous n'avons pu y réussir. Le roi de +l'Angleterre, vieilli dans sa haine contre la France, veut la guerre... +Son état l'empêche d'en sentir les maux pour le monde et d'en calculer +les résultats pour sa famille. Toutefois la guerre doit avoir un terme, +et alors nous serons plus grands, plus puissans et plus forts que nous +n'avons jamais été. L'empire français a la vie de la jeunesse; il ne +peut que croître et se consolider; celui de mes ennemis est à son +arrière-raison; tout en présage la décroissance. Chaque année dont ils +retarderont la paix du monde, ne fera qu'augmenter sa puissance. + +_Réponse de Sa Majesté à l'adresse du collège électoral du département +du Doubs._ + +Messieurs les députés du collège du département du Doubs, j'ai eu +souvent occasion de distinguer vos citoyens sur le champ d'honneur. +Ce sera avec plaisir que je verrai vos campagnes; mais ma famille est +devenue bien grande. Cependant j'irai vous voir quand le canal qui doit +joindre le Rhin au Rhône passera par votre ville. + +_Réponse de Sa Majesté à l'adresse du collège électoral du département +de l'Indre._ + +Messieurs les députés du collège du département de l'Indre, je vous +remercie des sentimens que vous m'exprimez; je les mérite de mes peuples +par la sollicitude que je porte constamment à tout ce qui les intéresse. + +_Réponse de Sa Majesté à l'adresse du collège électoral du département +du Léman._ + +J'agrée vos sentimens; moi et ceux de mes descendans qui occuperont ce +trône, nous protégerons toute religion fondée sur l'évangile, puisque +toutes en prêchent la morale et en respirent la charité. + +Ce n'est pas que je ne déplore l'ignorance et l'ambition de ceux qui, +voulant, sous le masque de la religion, dominer sur l'univers et y +lever des tributs à leur profit, ont donné un si précieux prétexte aux +discordes qui ont divisé la famille chrétienne. + +Ma doctrine comme mes principes sont invariables. Quelles que puissent +être les clameurs du fanatisme et de l'ignorance, tolérance et +protection pour toutes les religions chrétiennes, garantie et +indépendance pour ma religion et celle de la majorité de mes peuples, +contre les attentats des Grégoire, des Jules, des Boniface. En +rétablissant en France, par un concordat, mes relations avec les papes, +je n'ai entendu le faire que sous l'égide des quatre propositions +de l'église gallicane, sans quoi j'aurais sacrifié l'honneur et +l'indépendance de l'empire aux plus absurdes prétentions. + + +_Réponse de Sa Majesté à l'adresse du collège électoral du département +de la Loire-Inférieure._ + +Messieurs les députés du collège du département de la Loire-Inférieure, +c'est en entrant dans vos murs que je reçus l'avis que des Français +avaient rendu mes aigles sans combattre, et avaient préféré la vie et +le déshonneur aux dangers et à la gloire. Il n'a fallu rien moins que +l'expression des sentimens des citoyens de ma bonne ville de Nantes pour +me rendre des momens de joie et de plaisir. J'ai éprouvé au milieu de +vous ce qu'on éprouve au milieu de ses vrais amis: c'est vous dire +combien ces sentimens sont profondément gravés dans mon coeur. + +_Réponse de Sa Majesté à l'adresse du collège électoral du département +du Lot._ + +Messieurs les députés du collège du département du Lot, j'ai pensé à +ce que vous me demandez; le Lot sera rendu navigable aussitôt que les +canaux de l'Escaut au Rhin, du Rhin au Rhône, du Rhône à la Seine, et de +la Rance à la Vilaine, seront terminés. Ce sera dans six ans. Je connais +l'attachement de votre département a ma personne. + +_Réponse de Sa Majesté à l'adresse du collège électoral du département +de la Roër._ + +Messieurs les députés du collège du département de la Roër, j'agrée vos +sentimens. Votre pays est celui de Charlemagne; vous faites aujourd'hui, +comme alors, partie du grand empire. J'apprends avec plaisir le bon +esprit qui anime vos habitans. Je désire que ceux de vos concitoyens +qui ont leurs enfans au service étranger, les rappellent en France. Un +Français ne doit verser son sang que pour son prince et pour sa patrie. + +_Réponse de fa Majesté à la députation de la ville de Lyon, qui +sollicitait la permission d'élever dans ses murs une statue à Napoléon._ + +J'approuve la délibération du conseil municipal. Je verrai avec plaisir +une statue au milieu de ma bonne ville de Lyon; mais je désire qu'avant +de travailler à ce monument, vous ayez fait disparaître toutes ces +ruines, restes de nos malheureuses guerres civiles. J'apprends que +déjà la place de Bellecour est rétablie. Ne commencez le piédestal que +lorsque tout sera entièrement achevé. + + + +Au palais des Tuileries, le 27 février 1810. + +_Message au sénat._ + +Sénateurs, + +Nous avons fait partir pour Vienne, comme notre ambassadeur +extraordinaire, notre cousin le prince de Neufchâtel, pour faire la +demande de la main de l'archiduchesse Marie-Louise, fille de l'empereur +d'Autriche. + +Nous ordonnons à notre ministre des relations extérieures de vous +communiquer les articles de la convention de mariage entre nous et +l'archiduchesse Marie-Louise, laquelle a été conclue, signée et +ratifiée. + +Nous avons voulu contribuer éminemment au bonheur de la présente +génération. Les ennemis du continent ont fondé leur prospérité sur ses +dissensions et son déchirement. Ils ne pourront plus alimenter la guerre +en nous supposant des projets incompatibles avec les liens et les +devoirs de parenté que nous venons de contracter avec la maison +impériale régnante en Autriche. + +Les brillantes qualités qui distinguent l'archiduchesse Marie-Louise +lui ont acquis l'amour des peuples de l'Autriche. Elles ont fixé nos +regards. Nos peuples aimeront cette princesse pour l'amour de nous, +jusqu'à ce que, témoins de toutes les vertus qui l'ont placée si haut +dans notre pensée, ils l'aiment pour elle-même. + +NAPOLÉON. + + + +Au palais des Tuileries, 1er mars 1810. + +_Message de S. M. l'empereur et roi au sénat._ + +Sénateurs, + +Les principes de l'empire s'opposant à ce que le sacerdoce soit réuni à +aucune souveraineté temporelle, nous avons dû regarder comme non avenue +la nomination que le Prince-Primat avait faite du cardinal Fesch pour +son successeur. Ce prélat, si distingué par sa piété et par les vertus +de son état, nous avait d'ailleurs fait connaître la répugnance qu'il +avait à être distrait des soins et de l'administration de ses diocèses. + +Nous avons voulu aussi reconnaître les grands services que le +Prince-Primat nous a rendus, et les preuves multipliées que nous avons +reçues de son amitié. Nous avons ajouté à l'étendue de ses états et nous +les avons constitués sous le titre de grand duché de Francfort. Il en +jouira jusqu'au moment marqué pour le terme d'une vie consacrée à faire +le bien. + +Nous avons en même temps voulu ne laisser aucune incertitude sur le sort +de ses peuples, et nous avons en conséquence cédé à notre cher fils le +prince Eugène-Napoléon, tous nos droits sur le grand-duché de Francfort. +Nous l'avons appelé à posséder héréditairement cet état après le décès +du Prince-Primat, et conformément à ce qui est établi dans les lettres +d'investiture dont nous chargeons notre cousin le prince archichancelier +de vous donner connaissance. + +Il a été doux pour notre coeur de saisir cette occasion de donner un +nouveau témoignage de notre estime et de notre tendre amitié à un jeune +prince dont nous avons dirigé les premiers pas dans la carrière du +gouvernement et des armes, qui, au milieu de tant de circonstances, ne +nous a jamais donné aucun motif du moindre mécontentement. Il nous a, +au contraire, secondé avec une prudence au-dessus de ce qu'on pouvait +attendre de son âge, et dans ces derniers temps, il a montré, à la tête +de nos armées, autant de bravoure que de connaissance de l'art de la +guerre. Il convenait de le fixer d'une manière stable dans le haut rang +où nous l'avons placé. + +Élevé au grand duché de Francfort, nos peuples d'Italie ne seront pas +pour cela privés de ses soins et de son administration; notre confiance +en lui sera constante, comme les sentimens qu'il nous porte. + +NAPOLÉON. + + + +Paris, 4 mars 1810. + +_Réponse de Sa Majesté à une adresse du sénat._ + +Sénateurs, + +Je suis touché des sentimens que vous m'exprimez. L'impératrice +Marie-Louise sera pour les Français une tendre mère; elle fera ainsi mon +bonheur. Je suis heureux d'avoir été appelé par la Providence à régner +sur ce peuple affectueux et sensible, que j'ai trouvé dans toutes les +circonstances de ma vie, si fidèle et si bon pour moi. + +_Réponse de Sa Majesté à l'adresse du collège électoral du département +de l'Herault._ + +Ce que vous me dites au nom de votre département me fait plaisir. +J'ai besoin de connaître le bien que mes sujets éprouvent; je ressens +vivement leurs moindres maux, car ma véritable gloire, je l'ai placée +dans le bonheur de la France. + + +_Réponse de Sa Majesté à l'adresse du collège électoral du département +de la Haute-Loire._ + +Messieurs les députés du collège du département de la Haute-Loire, + +Je vous remercie des sentimens que vous m'exprimez. Si j'ai confiance +dans ma force, c'est que j'en ai dans l'amour de mes peuples. + +_Réponse de Sa Majesté à l'adresse du collège électoral du département +des Basses-Pyrénées._ + +J'agrée vos sentimens; j'ai parcouru l'année passée votre département +avec intérêt.......... Si j'ai porté tant d'intérêt à fixer les +destinées des Espagnes et à les lier, d'une manière immuable à l'empire, +c'est surtout pour assurer la tranquillité de vos enfans. + +_Réponse de Sa Majesté à l'adresse du collège de Montenotte._ + +Messieurs les députés du collège du département de Montenotte, + +Le nom que porte votre département réveille dans mon coeur bien des +sentimens. Il me fait souvenir de tout ce que je dois de reconnaissance +aux vieilles bandes de ma première armée d'Italie. Un bon nombre de ces +intrépides soldats sont morts aux champs d'Egypte et d'Allemagne; un +plus grand nombre, ou soutiennent encore l'honneur de mes aigles, ou +vivent couverts de glorieuses cicatrices dans leurs foyers. Qu'ils +soient l'objet de la considération et des soins de leurs concitoyens; +c'est le meilleur moyen que mes peuples puissent choisir pour m'être +agréable. + +Je prends un intérêt spécial à votre pays; j'ai vu avec plaisir que les +travaux que j'ai ordonnés pour l'amélioration de votre port, et pour +ouvrir des communications avec le Piémont et la Provence, s'achèvent. + + + +Paris, 4 avril 1810. + +_Réponse de Sa Majesté au discours du président du sénat, après le +mariage de Napoléon._ + +Sénateurs, + +Moi et l'impératrice, nous méritons les sentimens que vous nous +exprimez, par l'amour que nous portons à nos peuples. Le bien de la +France est notre premier besoin. + +_Réponse de Sa Majesté à l'adresse du sénat d'Italie._ + +Messieurs les députés du sénat de notre royaume d'Italie, Nos peuples +d'Italie savent combien nous les aimons. Aussitôt que cela sera +possible, moi et l'impératrice, nous voulons aller dans nos bonnes +villes de Milan, de Venise et de Bologne, donner de nouveaux gages de +notre amour à nos peuples d'Italie. + +_Réponse de Sa Majesté au discours du président du corps législatif._ + +Messieurs les députés des départemens au corps législatif, Les voeux +que vous faites pour nous nous sont fort agréables. Vous allez bientôt +retourner dans vos départemens; dites-leur que l'impératrice, bonne mère +de ce grand peuple, partage tous nos sentimens pour lui. Nous et elle ne +pouvons goûter de félicité qu'autant que nous sommes assurés de l'amour +de la France. + + + +Saint-Cloud, 3 juin 1810. + +_Lettre de l'empereur au ministre de la police générale._ + +Monsieur le duc d'Otrante, les services que vous nous avez rendus dans +les différentes circonstances qui se sont présentées, nous portent à +vous confier le gouvernement de Rome jusqu'à ce que nous ayons pourvu +à l'exécution de l'article 8 de l'acte des constitutions du 17 février +dernier. Nous avons déterminé par un décret spécial les pouvoirs +extraordinaires dont les circonstances particulières où se trouvent ces +départemens, exigent que vous soyez investi. Nous attendons que vous +continuerez, dans ce nouveau poste, à nous donner des preuves de votre +zèle pour notre service et de votre attachement à notre personne. + +Cette lettre n'étant à d'autre fin, nous prions Dieu, mon duc d'Otrante, +qu'il vous ait en sa sainte garde. + +NAPOLÉON. + + + +Paris, 3l juillet 1810. + +_Paroles de Napoléon au jeune duc de Berg, fils de Louis Bonaparte, +après l'abdication faite par celui-ci de la couronne de Hollande._ + +Lorsque Napoléon eut reçu l'abdication de Louis, il fit venir le jeune +prince son neveu, le tint long-temps embrassé et lui parla en ces +termes: + +«Venez, mon fils, lui a-t-il dit, je serai votre père, vous n'y perdrez +rien. + +La conduite de votre père afflige mon coeur; sa maladie seule peut +l'expliquer. Quand vous serez grand, vous paierez sa dette et la vôtre. +N'oubliez jamais, dans quelque position que vous placent ma politique et +l'intérêt de mon empire, que vos premiers devoirs, même ceux envers les +peuples que je pourrais vous confier, ne viennent qu'après.» + + + +Paris, 15 août 1810. + +_Réponse de Napoléon à une députation du corps législatif batave, après +l'abdication du roi Louis._ + +Messieurs les députés du corps législatif, des armées de terre et de mer +de la Hollande, et Messieurs les députés de ma bonne ville d'Amsterdam, +vous avez été depuis trente ans le jouet de bien des vicissitudes. +Vous perdîtes votre liberté lorsqu'un des grands officiers de votre +république, favorisé par l'Angleterre, fit intervenir les baïonnettes +prussiennes aux délibérations de vos conseils: les constitutions +politiques que vous teniez de vos pères furent déchirées et le furent +pour toujours. + +Lors de la première coalition, vous en fîtes partie. Par suite, les +armées françaises conquirent votre pays, fatalité attachée à l'alliance +de l'Angleterre. + +Depuis la conquête, vous fûtes gouvernés par une administration +particulière; mais votre république fit partie de l'empire. Vos places +fortes et les principales positions de votre pays restèrent occupées par +mes troupes. Votre administration changea au gré des opinions qui se +succédèrent en France. + +Lorsque la providence me fit monter sur le premier trône du monde, je +dus, en fixant à jamais les destinées de la France, régler le sort de +tous les peuples qui faisaient partie de l'empire, faire éprouver à tous +les bienfaits de la stabilité et de l'ordre, et faire disparaître chez +tous les maux de l'anarchie. Je terminai les incertitudes de l'Italie en +plaçant sur ma tête la couronne de fer; je supprimai le gouvernement +qui régissait le Piémont. Je traçai dans mon acte de médiation les +constitutions de la Suisse, et conciliai les circonstances locales de ce +pays, les souvenirs de son histoire, avec la sûreté et les droits de la +couronne impériale. + +Je vous donnai un prince de mon sang pour vous gouverner: c'était un +lien naturel qui devait concilier les intérêts de votre administration +et les droits de l'empire. Mes espérances ont été trompées. J'ai, dans +cette circonstance, usé de plus de longanimité que ne comportaient +mon caractère et mes droits. Enfin, je viens de mettre un terme à la +douloureuse incertitude où vous vous trouviez, et de faire cesser une +agonie qui achevait d'anéantir vos forces et vos ressources. Je viens +d'ouvrir à votre industrie le continent. Le jour viendra où vous +porterez mes aigles sur les mers qui ont illustré vos ancêtres. Vous +vous y montrerez alors dignes d'eux et de moi. D'ici là, tous les +changemens qui surviendront sur la face de l'Europe auront pour cause +première le système tyrannique, aveugle et destructif de sa prospérité, +qui a porté le gouvernement anglais à mettre le commerce hors de la loi +commune, en le plaçant sous le régime arbitraire des licences. + +Messieurs les députés du corps législatif, des armées de terre et de mer +de la Hollande, et messieurs les députés de ma bonne ville d'Amsterdam, +dites à mes sujets de Hollande que je suis satisfait des sentimens +qu'ils me montrent, que je ne doute pas de leur fidélité; que je compte +que leurs efforts se réuniront aux efforts de tous mes autres sujets, +pour reconquérir les droits maritimes que cinq coalitions successives +fomentées par l'Angleterre, ont fait perdre au continent. Dites-leur +qu'ils peuvent compter, dans toutes les circonstances, sur ma spéciale +protection. + +_Réponse de Napoléon à une députation des provinces Illyriennes._ + +Messieurs les députés de mes provinces Illyriennes, j'agrée vos +sentimens. Je désire connaître les besoins de vos compatriotes et +assurer leur bien-être. + +Je mets du prix à vous savoir contens, et je serai heureux d'apprendre +que les plaies de tant de guerres sont cicatrisées, et toutes vos pertes +réparées. + +Assurez mes sujets de l'Illyrie de ma protection impériale. + + + +Fontainebleau, 13 novembre 1810. + +_Lettre de Sa majesté impériale et royale au président du sénat._ + +Monsieur le comte Garnier, président du sénat, la satisfaction que nous +fait éprouver l'heureuse grossesse de l'impératrice, notre très-chère et +bien aimée épouse, nous porte à vous écrire cette lettre pour que vous +fassiez part, en notre nom, au sénat de cet événement aussi essentiel +à notre bonheur, qu'à l'intérêt et à la politique de notre empire. La +présente n'étant à autre fin, nous prions Dieu qu'il vous ait, monsieur +le comte Garnier, président du sénat, en sa sainte et digne garde. + +NAPOLÉON. + + + +Paris, l0 décembre 1810. + +_Message de Sa Majesté impériale et royale au sénat._ + +Sénateurs, + +J'ordonne à mon ministre des relations extérieures de vous faire +connaître les différentes circonstances qui nécessitent la réunion de la +Hollande à l'empire. + +Les arrêts publiés par le consul britannique en 1806 et 1807, ont +déchiré le droit public de l'Europe. Un nouvel ordre de choses régit +l'univers; de nouvelles garanties m'étant devenues nécessaires, la +réunion des embouchures de l'Escaut, de la Meuse, du Rhin, de l'Ems, +du Wéser et de l'Elbe à l'empire, l'établissement d'une navigation +intérieure avec la Baltique, m'ont paru être les premières et les plus +importantes. + +J'ai fait dresser le plan d'un canal qui sera exécuté avant cinq ans, et +qui joindra la Baltique à la Seine. + +Des indemnités seront données aux princes qui pourront se trouver +froissés par cette grande mesure, que commande la nécessité, et qui +appuie sur la Baltique la droite des frontières de mon empire. + +Avant de prendre ces déterminations, j'ai fait pressentir l'Angleterre; +elle a su que le seul moyen de maintenir l'indépendance de la Hollande +était de rapporter ses arrêts du conseil de 1806 et 1807, ou de revenir +enfin à des sentimens pacifiques; mais cette puissance a été sourde à la +voix de de ses intérêts comme au cri de l'Europe. + +J'espérais pouvoir établir un cartel d'échange des prisonniers entre +la France et l'Angleterre, et par suite profiter du séjour des deux +commissaires, à Paris et à Londres, pour arriver à un rapprochement +entre les deux nations. Mes espérances ont été déçues. Je n'ai reconnu +dans la manière de négocier du gouvernement anglais qu'astuce et que +mauvaise foi. + +La réunion du Valais est une conséquence prévue des immenses travaux +que je fais faire depuis dix ans dans cette partie. Lors de mon acte +de médiation, je séparai le Valais de la confédération helvétique, +prévoyant dès-lors une mesure si utile à la France et à l'Italie. + +Tant que la guerre durera avec l'Angleterre, le peuple français ne doit +pas poser les armes. + +Mes finances sont dans l'état le plus prospère. Je puis fournir à toutes +les dépenses que nécessite cet immense empire, sans demander à mes +peuples de nouveaux sacrifices. + +NAPOLÉON. + + + +Paris, 11 mars 1811. _Réponse de S. M. à différentes députations. + +A la députation du département de Gènes._ + +«Mes peuples de Gènes connaissent la prédilection que j'ai eue pour eux +dès le premier moment où j'ai paru à la tête de mes armées en Italie. +Ils peuvent aussi se vanter avec raison de m'avoir été constamment +fidèles, et leur attachement n'a fait qu'acquérir une nouvelle chaleur +toutes les fois que la fortune de mes armes a été incertaine. Ils +fournissent aujourd'hui un grand nombre de matelots à mes escadres, et +lorsque mes amiraux m'ont rendu compte du zèle et du bon esprit qui les +animaient, mon coeur en a été vivement ému. + +Les momens ne sont pas éloignés où je vous mettrai à même de surpasser +la gloire qu'ont acquise vos pères sur toutes les côtes de la +Méditerranée.» + +_A la députation de Marengo._ + +«Je vous remercie de ce que vous me dites. Les grands travaux que, +depuis dix-huit ans, je fais faire à Alexandrie, rendent cette ville +l'une des plus fortes de l'Europe: je compte sur la fidélité et la +bravoure de mes peuples de Marengo.» + +_A la députation de Tarn-et-Garonne._ + +«J'agrée vos-sentimens; j'en connais la sincérité. Lors de mon dernier +voyage, j'ai été satisfait de tout ce que j'ai vu dans vos belles +contrées, et spécialement dans ma bonne ville de Montauban. Comptez +toujours sur mon affection.» + +_A la députation de la Vendée._ + +«Tout ce que vous me dites dans votre adresse, je l'ai éprouvé lors de +mon dernier voyage dans votre pays. Le spectacle que m'ont offert vos +villages, dix ans après la guerre, m'a paru horrible. J'ai fait la +guerre dans les trois parties du, monde, Je crois avoir des droits à +la reconnaissance des peuples que j'ai vaincus; car, six mois après la +guerre terminée, il n'en restait plus de traces sur leur territoire. +J'ai été touché des sentimens que mes peuples de la Vendée m'ont +témoignés. Ils ont raison de compter sur l'amour que je leur porte. +Faites disparaître promptement ces traces de nos malheurs domestiques. +J'ai mis, cette année, à la disposition de mon ministre de l'intérieur +de nouveaux moyens pour vous y aider. Lorsque vous relevez une ruine, +que vous rebâtissez une de vos maisons, songez que vous faites la chose +qui m'est le plus agréable; c'est une manière sûre de me plaire. La +première fois que vous reviendrez ici, dites-moi que toutes vos villes +et villages sont entièrement rebâtis, et que mes peuples de la Vendée +sont logés comme le comporte la fertilité de leur sol.» + + + +Paris, 17 mars 1811. + +_Réponse de l'empereur à une députation des villes de Hambourg, Lubeck +et Brême._ + +«Messieurs les députés des villes anséatiques de Hambourg, Brême et +Lubeck, vous faisiez partie de l'empire germanique: votre constitution +a fini avec lui. Depuis ce temps votre situation était incertaine. Je +voulais reconstituer vos villes sous une administration indépendante, +lorsque les changemens qu'ont produits dans le monde les nouvelles lois +du conseil britannique, ont rendu ce projet impraticable il m'a été +impossible de vous donner une administration indépendante, puisque vous +ne pouviez plus avoir un pavillon indépendant. + +Les décrets de Berlin et de Milan sont la loi fondamentale de mon +empire. Ils ne cessent d'avoir leur effet que pour les nations qui +défendent leur souveraineté et maintiennent la religion de leur +pavillon. L'Angleterre est en état de blocus pour les nations qui se +soumettent aux arrêts de 1806, parce que les pavillons qui se sont ainsi +soumis aux lois anglaises, sont dénationalisés; ils sont Anglais. Les +nations, au contraire, qui ont le sentiment de leur dignité, et qui +trouvent, dans leur courage et dans leurs forces, assez de ressources +pour méconnaître le blocus par notification, vulgairement appelé _blocus +sur le papier_, et aborder dans les ports de mon empire, autres que ceux +réellement bloqués, en suivant l'usage reconnu et les stipulations du +traité d'Utrecht, peuvent communiquer avec l'Angleterre, L'Angleterre +n'est pas bloquée pour elles. Les décrets de Berlin et de Milan, +dérivant de la nature des choses, formeront constamment le droit public +de mon empire pendant tout le temps que l'Angleterre maintiendra ses +arrêts de 1806 et 1807, et violera les stipulations du traité d'Utrecht +sur cette matière. «L'Angleterre a pour principe de saisir les +marchandises appartenant à son ennemi sous quelque pavillon qu'elles +soient. L'empire a dû admettre le principe de saisir les marchandises +anglaises ou provenant du commerce de l'Angleterre, sur quelque +territoire que ce soit. L'Angleterre saisit les marchands, les +voyageurs, les charretiers de la nation avec laquelle elle est en guerre +sur toutes les mers. La France a dû saisir les voyageurs, les marchands, +les charretiers anglais sur quelque point du continent qu'ils se +trouvent et où elle peut les atteindre; et si dans ce système il y a +quelque chose de peu conforme à l'esprit du siècle, c'est l'injustice +des nouvelles lois anglaises qu'il faut en accuser. + +Je me suis plu à entrer dans ces développemens avec vous, pour vous +faire voir que votre réunion à l'empire est une suite nécessaire des +lois britanniques de 1806 et 1807, et non l'effet d'aucun calcul +ambitieux. Vous trouverez dans mes lois civiles une protection que, dans +votre position maritime, vous ne sauriez plus trouver dans les lois +politiques. Le commerce maritime, qui a fait votre prospérité, ne peut +renaître désormais qu'avec ma puissance maritime. Il faut reconquérir à +la fois les droits des nations, la liberté des mers et la paix générale. +Quand j'aurai plus de cent vaisseaux de haut-bord, je soumettrai +dans peu de campagnes l'Angleterre. Les matelots de vos côtes et +les matériaux qui arrivent aux débouchés de vos rivières me sont +nécessaires. La France, dans ses anciennes limites, ne pouvait +construire une marine en temps de guerre: lorsque ses côtes étaient +bloquées, elle était réduite à recevoir la loi. Aujourd'hui, par +l'accroissement qu'a reçu mon empire depuis six ans, je puis construire, +équiper et armer vingt-cinq vaisseaux de haut-bord par an, sans que +l'état de guerre maritime puisse l'empêcher ou me retarder en rien. + +Les comptes qui m'ont été rendus du bon esprit qui anime vos +concitoyens, m'ont fait plaisir; et j'espère, avant peu, avoir à me +louer du zèle et de la bravoure de vos matelots.» + + + +Paris, 22 mars 1811. + +_Réponse de l'empereur à une députation du sénat et du conseil d'état, +envoyée pour le féliciter sur la naissance de son fils le roi de Rome. + +Au Sénat._ + +Sénateurs, + +«Tout ce que la France me témoigne dans cette circonstance va droit +à mon coeur. Les grandes destinées de mon fils s'accompliront. Avec +l'amour des Français, tout lui deviendra facile. + +J'agrée les sentimens que vous m'exprimez.» + +_Au conseil d'état._ + +Messieurs les conseillers d'état, + +«J'ai ardemment désiré ce que la providence vient de m'accorder. Mon +fils vivra pour le bonheur et la gloire de la France. Nos enfans se +dévoueront pour son bonheur et sa gloire. + +Je vous remercie des sentimens que vous m'exprimez.» + + + +Saint-Cloud, 25 avril 1811. + +_Lettre de l'empereur aux évêques de France, pour les inviter à se +rassembler en concile._ + +«Monsieur l'évêque de.....les églises les plus illustres et les plus +populeuses de l'empire sont vacantes; une des parties contractantes du +concordat l'a méconnu. La conduite que l'on a tenue en Allemagne +depuis dix ans a presque détruit l'épiscopat dans cette partie de la +chrétienté: il n'y a aujourd'hui que huit évêques; grand nombre de +diocèses sont gouvernés par des vicaires apostoliques; on a troublé les +chapitres dans le droit qu'ils ont de pourvoir, pendant la vacance du +siège, à l'administration du diocèse, et l'on a ourdi des manoeuvres +ténébreuses tendantes à exciter la discorde et la sédition parmi nos +sujets. Les chapitres ont rejeté des brefs contraires à leurs droits et +aux saints canons. + +Cependant les années s'écoulent, de nouveaux évêchés viennent à +vaquer tous les jours: s'il n'y était pourvu promptement, l'épiscopat +s'éteindrait en France et en Italie comme en Allemagne. Voulant prévenir +un état de choses si contraire au bien de notre religion, aux principes +de l'église gallicane, et aux intérêts de l'état, nous avons résolu de +réunir, au 9 juin prochain, dans l'église de Notre-Dame de Paris, tous +les évêques de France et d'Italie en concile national. + +Nous désirons donc qu'aussitôt que vous aurez reçu la présente, vous +ayez à vous mettre en route, afin d'être arrivé dans notre bonne ville +de Paris dans la première semaine du mois de juin. + +Cette lettre n'étant à autre fin, nous prions Dieu qu'il vous ait en sa +sainte garde.» + +NAPOLÉON. + + + +Rambouillet, 18 août 1811. + +_Lettre de l'empereur aux evêques._ + +«Monsieur l'évêque de........, la naissance du roi de Rome est une +occasion solennelle de prières et de remercîmens envers l'auteur de tous +biens. Le 9 juin, jour de la Trinité, nous irons nous-même le présenter +au baptême dans l'église de Notre-Dame de Paris. Notre intention est que +le même jour nos peuples se réunissent dans leurs églises pour assister +au _Te Deum_, et joindre leurs prières et leurs voeux aux nôtres. + +Concertez-vous à cet effet avec qui de droit, et remplissez nos +intentions avec le zèle dont vous avez donné des preuves réitérées. +Cette lettre n'étant à autre fin, nous prions Dieu, etc.» + +NAPOLÉON. + + + +Paris, 17 juin 1811. + +_Discours de l'empereur à l'ouverture du corps-législatif._ + +«Messieurs les députés des départemens au corps-législatif, + +La paix conclue avec l'empire d'Autriche a été depuis cimentée par +l'heureuse alliance que j'ai contractée: la naissance du roi de Rome a +rempli mes voeux et satisfait à l'avenir de mes peuples. + +Les affaires de la religion ont été trop souvent mêlées et sacrifiées +aux intérêts d'un état du troisième ordre. Si la moitié de l'Europe +s'est séparée de l'église de Rome, on peut l'attribuer spécialement à la +contradiction qui n'a cessé d'exister entre les vérités et les principes +de la religion, qui sont pour tout l'univers, et des prétentions et des +intérêts qui ne regardaient qu'un très-petit coin de l'Italie. J'ai +mis fin à ce scandale pour toujours. J'ai réuni Rome à l'empire. J'ai +accordé; des palais aux papes, à Rome et à Paris: s'ils ont à coeur les +intérêts de la religion, ils voudront séjourner souvent au centre des +affaires de la chrétienté; c'est ainsi que Saint Pierre préféra Rome au +séjour même de la Terre-Sainte. + +La Hollande a été réunie à l'empire; elle n'en est qu'une émanation. +Sans elle, l'empire ne serait pas complet. + +Les principes adoptés par le gouvernement anglais, de ne reconnaître la +neutralité d'aucun pavillon, m'ont obligé de m'assurer des débouchés +de l'Ems, du Weser et de l'Elbe, et m'ont rendu indispensable une +communication intérieure avec la Baltique. Ce n'est pas mon territoire +que j'ai voulu accroître, mais bien mes moyens maritimes. + +L'Amérique a fait des efforts pour faire reconnaître la liberté de son +pavillon. Je la seconderai. + +Je n'ai qu'à me louer des souverains de la confédération du Rhin. + +La réunion du Valais avait été prévue dès l'acte de médiation, et +considérée comme nécessaire pour concilier les intérêts de la Suisse +avec les intérêts de la France et de l'Italie. + +Les Anglais mettent en jeu toutes les passions. Tantôt ils supposent à +la France tous les projets qui peuvent alarmer les autres puissances; +projets qu'elle aurait pu mettre à exécution s'ils étaient entrés dans +sa politique: tantôt ils font un appel à l'amour propre des nations pour +exciter leur jalousie; ils saisissent toutes les circonstances que font +naître les événemens inattendus des temps où nous nous trouvons: c'est +la guerre dans toutes les parties du continent qui peut seule assurer +leur prospérité. Je ne veux rien qui ne soit dans les traités que j'ai +conclus. Je ne sacrifierai jamais le sang de mes peuples pour des +intérêts qui ne sont pas immédiatement ceux de mon empire. Je me flatte +que la paix du continent ne sera pas troublée. + +Le roi d'Espagne est venu assister à cette dernière solennité. Je lui ai +accordé tout ce qui était nécessaire et propre à réunir les intérêts et +l'esprit des différens peuples de ses provinces. Depuis 1809, la plupart +des places fortes d'Espagne ont été prises après des sièges mémorables. +Les insurgés ont été battus dans un grand nombre de batailles rangées. +L'Angleterre a compris que cette guerre tournait à sa fin, et que les +intrigues et l'or n'étaient plus suffisans désormais pour la nourrir. +Elle s'est trouvée contrainte à en changer la nature; et d'auxiliaire, +elle est devenue partie principale. Tout ce qu'elle a de troupes de +ligue a été envoyé dans la péninsule: l'Angleterre, l'Écosse, l'Irlande +sont dégarnies. Le sang anglais a enfin coulé à grands flots dans +plusieurs actions glorieuses pour les armes françaises.........Cette +lutte contre Carthage, qui paraissait devoir se décider sur les champs +de bataille de l'Océan ou au-delà des mers, le sera donc désormais dans +les plaines des Espagnes! Lorsque l'Angleterre sera épuisée, qu'elle +aura enfin ressenti les maux qu'avec tant de cruauté elle verse depuis +vingt ans sur le continent, que la moitié de ses familles sera couverte +du voile funèbre, un coup de tonnerre mettra un aux affaires de la +péninsule, aux destins de ses armées, et vengera l'Europe et l'Asie en +terminant cette seconde guerre punique. + +Messieurs les députés des départemens au corps-législatif, + +J'ordonne à mon ministre de mettre sous vos yeux les comptes de 1809 +et 1810. C'est l'objet pour lequel je vous ai réunis. Vous y verrez la +situation prospère de mes finances. Quoique j'aie mis, il y a trois +mois, cent millions d'extraordinaire à la disposition de mes ministres +de la guerre, pour subvenir aux dépenses des nouveaux armemens qui alors +paraissaient nécessaires, je me trouve dans l'heureuse situation de +n'avoir à imposer aucune nouvelle surcharge à mes peuples. Je ne +hausserai aucun tarif; je n'ai besoin d'aucun accroissement dans les +impositions.» + + + +Paris, 30 juin 1811. + +_Réponse de l'empereur à une députation du corps-législatif envoyée +après le baptême du roi de Rome._ + +«Monsieur le président et messieurs les députés du corps-législatif, + +J'ai été bien aise de vous voir auprès de moi dans cette circonstance si +chère à mon coeur. + +Tous les voeux que vous formez pour l'avenir me sont très-agréables. +Mon fils répondra à l'attente de la France; il aura pour vos enfans les +sentimens que je vous porte. Les Français n'oublieront jamais que leur +bonheur et leur gloire sont attachés à la prospérité de ce trône que +j'ai élevé, consolidé et agrandi avec eux et pour eux: je désire que +ceci soit entendu de tous les Français. Dans quelque position que la +Providence et ma volonté les aient placés, le bien, l'amour de la France +est leur premier devoir. + +J'agrée vos sentimens.» + + + +Paris, 18 août 1811. + +_Réponse de l'empereur à deux députations, l'une du département de la +Lippe et l'autre des Iles Ioniennes. + +A celle de la Lippe._ + +«Messieurs les députés du département de la Lippe, la ville de Munster +appartenait à un souverain ecclésiastique, déplorable effet de +l'ignorance et de la superstition. Vous étiez sans patrie. La +Providence, qui a voulu que je rétablisse le trône de Charlemagne, +vous a fait naturellement rentrer, avec la Hollande et les villes +anséatiques, dans le sein de l'empire. Du moment où vous êtes devenus +Français, mon coeur ne fait pas de différence entre vous et les autres +parties de mes états. Aussitôt que les circonstances me le permettront, +j'éprouverai une vive satisfaction de me trouver au milieu de vous.» + +_A celle des Iles Ioniennes._ + +«Messieurs les députés des Iles Ioniennes, j'ai fait faire dans votre +pays de grands travaux. J'y ai réuni un grand nombre de troupes et de +munitions de toute espèce. Je ne regrette pas les dépenses que Corfou +coûte à mon trésor; elle est la clé de l'Adriatique. + +Je n'abandonnerai jamais des îles que la supériorité de l'ennemi sur mer +a fait tomber en son pouvoir. Dans l'Inde, comme dans l'Amérique, +comme dans la Méditerranée, tout ce qui est et a été Français, le sera +constamment. Conquis par l'ennemi, par les vicissitudes de la guerre, +ou par les stipulations de la paix, je regarderais comme une tache +ineffaçable à la gloire de mon règne, de sanctionner jamais l'abandon +d'un seul Français. + +J'agrée les sentimens que vous m'exprimez.» + + + + +FIN DU CINQUIÈME VOLUME. + + + + + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres de Napoléon Bonaparte, Tome IV. +by Napoléon Bonaparte + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13192 *** |
