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diff --git a/13198-0.txt b/13198-0.txt new file mode 100644 index 0000000..39800e4 --- /dev/null +++ b/13198-0.txt @@ -0,0 +1,6245 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13198 *** + +NOUVELLES LETTRES + +D'UN + +VOYAGEUR + +PAR + +GEORGE SAND + +1877 + + + + +I + +LA VILLA PAMPHILI + + +A*** + +Rome, 25 mars 185... + +La villa Pamphili n'a pas été abîmée dans les derniers événements, comme +on l'a dit. Ni Garibaldi, ni les Français n'y ont laissé de traces de +dévastation sérieuse. Ses pins gigantesques sont, en grande partie, +encore debout. Elle est bien plus menacée de périr par l'abandon que par +la guerre, car elle porte l'empreinte de cette indifférence et de ce +dégoût qui sont, à ce que l'on me dit, le cachet général de toutes les +habitations princières de la ville et des environs. + +C'est un bel endroit, une vue magnifique sur Rome, l'Agro-Romano et +la mer. De petites collines un peu plantées, chose rare ici, font un +premier plan agréable. Le palais est encore de ceux qui résolvent le +problème d'être très-vastes à l'intérieur et très-petits d'aspect +extérieur. + +En général, tout me paraît trop petit ou trop grand, depuis que je suis +à Rome. Quant à la végétation, cela est certain, les arbres de nos +climats y sont pauvres, et les essences intermédiaires n'y atteignent +pas la santé et l'ampleur qu'elles ont dans nos campagnes et dans nos +jardins. + +En revanche, les plantes indigènes sont d'une taille démesurée, et le +même contraste pénible que l'on remarque dans les édifices se fait +sentir dans la nature. On dirait que cette dernière est aristocrate +comme la société et qu'elle ne veut pas souffrir de milieu entre les +géants et les pygmées, sur cette terre de la papauté. Ces ruines de la +ville des empereurs au milieu des petites bâtisses de la ville moderne, +et ces énormes pins d'Italie au milieu des humbles bosquets et des +courts buissons de la villégiature, me font l'effet de magnifiques +cardinaux entourés de misérables capucins. Et puis, quels que soient +les repoussoirs, il y a un manque constant de proportion entre eux et +l'arène désolée qu'ils dominent. Cette campagne de Rome, vue de haut et +terminée par une autre immensité, la mer, est effrayante d'étendue et de +nudité. Rome elle-même, toute vaste qu'elle est, s'y perd. Ses lignes, +tant vantées par les artistes italianomanes, sont courtes et crues, +crues surtout; et ce soleil, que l'on me disait devoir tout enchanter, +un beau et chaud soleil, en effet! accuse plus durement encore ces +contours déjà si secs. Je comprends maintenant les ingristes, que je +trouvais un peu trop livrés à la convention, au _style_, comme ils +disent. Je vois qu'ils ont, au contraire, trop de conscience et +d'exactitude, et que la réalité prend ici cette physionomie de froide +âpreté qui me gênait chez eux. Il faudrait adoucir ce caractère au lieu +de le faire prédominer, car ce n'est pas là sa beauté, c'est son défaut. + +Le séjour de Rome doit nécessairement entraîner à cette manière de +traduire la nature. L'oeil s'y fait, l'âme s'en éprend. C'est pour +cela, indépendamment de son grand savoir, que M. Ingres a eu une école +homogène. Mais, si on ne se défend pas de cette impression, on risque de +tomber dans les tons froids ou criards, dans les modelés insuffisants, +dans les contours incrustés au mur, de la fresque primitive. + +«Eh bien, et les fresques de Raphaël, et celles de Michel-Ange, les +avez-vous vues? pourquoi n'en parlez-vous pas?» + +Je vous entends d'ici. Permettez-moi de ne pas vous répondre encore. +Nous sommes à la villa Pamphili, dans la région des fleurs. Oh! ici, les +fleurs se plaisent; ici, elles jonchent littéralement le sol, aussitôt +qu'un peu de culture remue cette terre excellente abandonnée de l'homme. +Dans les champs, autour des bassins, sur les revers des fossés, partout +où elles peuvent trouver un peu de nourriture assainie par la pioche, +les fleurs sauvages s'en donnent à coeur-joie et prennent des ébats +ravissants. A la villa Pamphili, une vaste prairie est diaprée +d'anémones de toutes couleurs. Je ne sais quelle tradition attribue ce +semis d'anémones à la Béatrix Cenci. Je ne vous oblige pas d'y croire. +Dans nos pays de la Gaule, les traditions ont de la valeur. Nos paysans +ne sont pas gascons, même en Gascogne. Ils répètent naïvement, sans le +comprendre, et par conséquent sans le commenter, ce que leur ont conté +leurs aïeux. Ici, tout prolétaire est cicérone, c'est-à-dire résolu à +vous conter des merveilles pour vous amuser et vous faire payer ses +frais d'imagination. Il y a donc à se métier beaucoup. M. B..., jadis à +la recherche de la fontaine Égérie, prétend qu'en un seul jour, on lui +en a montré dix-sept. + +Il y a à Pamphili d'assez belles eaux, des grottes, des cascades, des +lacs et des rivières. C'est grand pour un jardin particulier, et le +_rococo_, dont je ne suis pas du tout l'ennemi, y est plus agréable que +ce qui nous en reste en France. C'est plus franchement adopté, et ils +ont employé pour leurs rocailles des échantillons minéralogiques d'une +grande beauté. Tivoli et la Solfatare qui l'avoisine ont fourni des +pétrifications curieuses et des débris volcaniques superbes à toutes +les villas de la contrée. Ces fragments étranges, couverts de plantes +grimpantes, de folles herbes, et de murmurantes eaux, sont très-amusants +à regarder, je vous assure. + +Pardon, cher ami. Vous m'avez dit souvent que j'avais de l'intelligence; +mais, sans vous offenser, je crois que vous vous êtes bien trompé et que +je ne suis qu'un âne. Je crois aussi, et plus souvent que je n'ose vous +le dire, que j'ai eu bien tort de me croire destiné à faire de l'art. +Je suis trop contemplatif, et je le suis à la manière des enfants. Je +voudrais tout saisir, tout embrasser, tout comprendre, tout savoir, et +puis, après ces bouffées d'ambition déplacée, je me sens retomber de +tout mon poids sur un rien, sur un brin d'herbe, sur un petit insecte +qui me charme et me passionne, et qui, tout à coup, par je ne sais quel +prestige, me paraît aussi grand, aussi complet, aussi important dans +ma vie d'émotion que la mer, les volcans, les empires avec leurs +souverains, les ruines du Colisée, le dôme de Saint-Pierre, le pape, +Raphaël et tous les maîtres, et la Vénus de Médicis par-dessus le +marché. + +Quelle influence me rend idiot à ce point? Ne me le demandez pas, je +l'ignore. Peut-être que j'aime trop la nature pour lui donner jamais +une interprétation raisonnable. Je l'aime pour ses modesties adorables +autant que pour ses grandeurs terrifiantes. Ce qu'elle cache dans un +petit caillou aux couleurs harmonieuses, dans une violette au suave +parfum, me pénètre, en de certains moments, jusqu'à l'attendrissement +le plus stupide. Un autre jour, j'aurai la fantaisie de voler sur les +nuages ou sur la crête des vagues courroucées, d'enjamber les montagnes, +de plonger dans les volcans, et d'embrasser, d'un coup d'oeil, la +configuration de la terre. Mais, si tout cela m'était permis, si Dieu +consentait à ce que je fusse un pur esprit, errant dans les abîmes de +l'univers, je crois que, dans cette haute condition, je resterais +bon prince, et que, tout à coup, au milieu de ma course effrénée, je +m'arrêterais pour regarder, en badaud, une mouche tombée sur le nez +d'une carpe, ou, en écolier, un cerf-volant emporté dans la nue. + +Je cache mon infirmité le mieux que je puis; mais je vous confesse, à +vous, que, sur cette terre classique des arts, je me sens las d'avance +de tout ce que j'ai à voir, à sentir et à juger. Juger, moi! pourquoi +faire? J'aime mieux ne rien dire et penser fort peu. Pardonnez-moi +d'être ainsi: j'ai tout souffert dans la vie de civilisation! j'y ai +tant de fois désiré l'absence de prévoyance et le laisser aller complet +de la pensée! Je voudrais encore quelquefois être bien seul dans le +fond d'un antre noir, comme les lavandières de l'_acqua argentina_, et +chanter quelque chose que je ne comprendrais pas moi-même. Il me faut +faire un immense effort pour passer brusquement, de mes rêveries, à la +conversation raisonnable ou enjouée, comme il convient avec des êtres de +mon espèce et de mon temps. + +Je regardais dans les eaux de la villa Pamphili un beau petit canard +de Chine barbotant auprès d'une cascatelle. «Il est donc tout seul? +demandai-je à un jardinier qui passait.--Tiens! il est seul aujourd'hui, +répondit-il avec insouciance. _L'oiseau_ lui aura mangé sa femme ce +matin. Il y en avait ici une belle bande, de ces canards-là; mais il y a +encore plus d'oiseaux de proie, et, ma foi, celui-ci est le dernier.» + +Là-dessus, il passa sans s'inquiéter de mettre le pauvre canard à l'abri +de la _serre cruelle_. Je levai les yeux et je vis cinq ou six de ces +brigands ailés décrivant leurs cercles funestes au-dessus de lui. Ils +attendaient d'avoir dépecé sa femelle et d'avoir un peu d'appétit pour +venir le prendre. Je ne saurais vous dire quelle tristesse s'empara de +moi. C'était une image de la fatalité. La mort plane comme cela sur la +tête de ceux qu'on aime. Si elle les prend, qu'a-t-on à faire en ce +monde, sinon de barboter dans un coin, comme ce canard hébété qui se +baigne au soleil en attendant son heure? + +L'abandon de ces oiseaux étrangers, objets de luxe dans la demeure +princière, était, du reste, très en harmonie avec celui qui se faisait +sentir dans le parc. La même malpropreté que dans les rues de Rome, les +mêmes souillures sur les fleurs que sur les pavés de la ville éternelle. +Cela sent le dégoût de la vie. Je crois qu'un spleen profond dévore ici +les grandes existences. Je ne sais si elles se l'avouent, mais cela est +écrit sur les pierres de leurs maisons à formes coquettes et sur les +riantes perspectives de leurs allées abandonnées. Est-ce la saison +encore pluvieuse et incertaine qui fait ce désert dans des lieux si +beaux? est-ce la dévotion ou l'ennui, ou la tristesse qui retiennent à +Rome ces hôtes ingrats envers le printemps? On dit que toutes les villas +sont délaissées ou négligées et que celle-ci est encore une des mieux +entretenues. J'ai peine à le croire. + +En quittant le parc pour voir les jardins, je fus frappé pourtant de +l'activité déployée par un vieux jardinier pour la réparation d'un +singulier objet de goût horticole. Je n'ai jamais vu rien de semblable. +On me dit que c'est usité dans plusieurs villas et que cela date de +la renaissance. J'aurai de la peine à vous expliquer ce que c'est. +Figurez-vous un tapis à dessins gigantesques et à couleurs voyantes, +étendu sur une terrasse qui tient tout le flanc d'une colline sous les +fenêtres du palais. Les dessins sont jolis: ce sont des armoiries de +famille, entourées de guirlandes, de noeuds entrelacés, de palmes, de +chiffres, de couronnes, de croix et de bouquets. L'ensemble en est +riche et les couleurs en sont vives. Mais qu'est-ce que cette mosaïque +colossale, ou ce tapis fantastique étalé, en plein air, sur une si vaste +esplanade? Il faut en approcher pour le comprendre. C'est un parterre +de plantes basses, entrecoupé de petits sentiers de marbre, de faïence, +d'ardoise ou de brique, le tout cassé en menus morceaux et semé comme +des dragées sur un surtout de table du temps de Louis XV; mais on ne +marche pas dans ces sentiers, je pense, car ils sont trop durement +cailloutés pour des pieds aristocratiques et trop étroits pour des +personnes d'importance. Cela ne sert uniquement qu'à réjouir la vue et +absorbe toute la vie d'un jardinier émérite. Les compartiments de chaque +écusson ou rosace sont en fleurs faisant touffe basse et drue. Les +plantes de la campagne y sont admises, pourvu qu'elles donnent le ton +dont on a besoin. Une petite bordure de buis nain ou de myrte, taillée +bien court, serpente autour de chaque détail: c'est d'un effet bizarre +et minutieux; c'est un ouvrage de patience, et toute la symétrie, toute +la recherche, toute la propreté dont les Romains de nos jours sont +susceptibles, paraissent s'être réfugiées et concentrées dans +l'entretien de cette ornementation végétale et gymnoplastique. + + + +II + +LES CHANSONS DES BOIS + +ET DES RUES + +A VICTOR HUGO + + +Dans une de ses chansons, le poëte dit: + + George Sand a la Gargilesse + Comme Horace avait l'Anio. + +O poésie! Horace avait beaucoup de choses, et George Sand n'a rien, pas +même l'eau courante et rieuse de la Gargilesse, c'est-à-dire le don de +la chanter dignement; car ces choses qui appartiennent à Dieu, les flots +limpides, les forêts sombres, les fleurs, les étoiles, tout le beau +domaine de la poésie, sont concédées par la loi divine a qui sait les +voir et les aimer. C'est comme cela que le poëte est riche. Mais, moi, +je suis devenu pauvre, et je n'ai plus à moi qu'une chose inféconde, +le chagrin, champ aride, domaine du silence. J'ai perdu en un an trois +êtres qui remplissaient ma vie d'espérance et de force. L'espérance, +c'était un petit enfant qui me représentait l'avenir; la force, +c'étaient deux amitiés, soeurs l'une de l'autre, qui, en se dévouant à +moi, ravivaient en moi la croyance au dévouement utile. + +Il me reste beaucoup pourtant: des enfants adorés, des amis parfaits. +Mais, quand la mort vient de frapper autour de nous ce qui devait si +naturellement et si légitimement nous survivre, on se sent pris d'effroi +et comme dénué de tout bonheur, parce qu'on tremble pour ce qui est +resté debout, parce que le néant de la vie vous apparaît terrible, parce +qu'on en vient à se dire: «Pourquoi aimer, s'il faut se quitter tout à +l'heure? Qu'est-ce que le dévouement, la tendresse, les soins, s'ils ne +peuvent retenir près de nous ceux que nous chérissons? Pourquoi lutter +contre cette implacable loi qui brise toute association et ruine toute +félicité? A quoi bon vivre, puisque les vrais biens de la vie, les joies +du coeur et de la pensée, sont aussi fragiles que la propriété des +choses matérielles?» + +O maître poëte! comme je me sentais, comme je me croyais encore riche, +quand, il y a un an et demi, je vous lisais au bord de la Creuse, et +vous promenais avec moi en rêve le long de cette Gargilesse honorée +d'une de vos rimes, petit torrent ignoré qui roule dans des ravines plus +ignorées encore. Je me figurais vraiment que ce désert était à moi qui +l'avais découvert, à quelques peintres et à quelques naturalistes qui +s'y étaient aventurés sur ma parole et ne m'en savaient pas mauvais gré. +Eux et moi, nous le possédions par les yeux et par le coeur, ce qui est +la seule possession des choses belles et pures. Moi, j'avais un trésor +de vie, l'espoir! l'espoir de faire vivre ceux qui devaient me fermer +les yeux, l'illusion de compter qu'en les aimant beaucoup, je leur +assurerais une longue carrière. Et, à présent, j'ai les bras croisés +comme, au lendemain d'un désastre, on voit les ouvriers découragés se +demander si c'est la peine de recommencer à travailler et à bâtir sur +une terre qui toujours tremble et s'entr'ouvre, pour démolir et dévorer. + +A présent, je suis oisif et dépouillé jusqu'au fond de l'âme. Non, +George Sand n'a plus la Gargilesse; il n'a plus l'Anio, qu'il a possédé +aussi autrefois tout un jour, et qu'il avait emporté tout mugissant et +tout ombragé dans un coin de sa mémoire, comme un bijou de plus dans un +écrin de prédilection. Il n'a plus rien, le voyageur! il ne veut pas +qu'on l'appelle poëte, il ne voit plus que du brouillard, il n'a plus +de prairies embaumées dans ses visions, il n'a plus de chants d'oiseaux +dans les oreilles, le soleil ne lui parle plus, la nature qu'il aimait +tant, et qui était bonne pour lui, ne le connaît plus. Ne l'appelez pas +artiste, il ne sait plus s'il l'a jamais été. Dites-lui _ami_, comme on +dit aux malheureux qui s'arrêtent épuisés, et que l'on engage à marcher +encore, tout en plaignant leur peine. + +Marcher! oui, on sait bien qu'il le faut, et que la vie traîne celui qui +ne s'aide pas. Pourquoi donner aux autres, à ceux qui sont généreux et +bienfaisants, la peine de vous porter? n'ont-ils pas aussi leur fardeau +bien lourd? Oui, amis, oui, enfants, je marcherai, je marche; je vis +dans mon milieu sombre et muet comme si rien n'était changé. Et, au +fait, il n'y a rien de changé que moi; la vie a suivi autour de moi son +cours inévitable, le fleuve qui mène à la mort. Il n'y a d'étrange en +ma destinée que moi resté debout. Pourquoi faire? pour chanter, cigale +humaine, l'hiver comme l'été! + +Chanter! quoi donc chanter? La bise et la brume, les feuilles qui +tombent, le vent qui pleure? J'avais une voix heureuse qui murmurait +dans mon cerveau des paroles de renouvellement et de confiance. Elle +s'est tue; reviendra-t-elle? et, si elle revient, l'entendrai-je? est-ce +bientôt, est-ce demain, est-ce dans un siècle ou dans une heure qu'elle +reviendra? + +Nul ne sait ce qui lui sera donné de douceur ou de force pour fléchir +les mauvais jours. Au fort de la bataille, tous sont braves: c'est si +beau, le courage! «Ayez-en, vous dit-on; tous en ont, il faut en avoir.» +Et on répond: «J'en ai!» Oui, on en a, quand on vient d'être frappé et +qu'il faut sourire pour laisser croire que la blessure n'est pas trop +profonde. Mais après? quand le devoir est accompli, quand on a pressé +les mains amies, quand on a dissipé les tendres inquiétudes, quand on +reprend sa route sur le sol ébranlé, quand on s'est remis au travail, au +métier, au devoir; quand tout est dit enfin sur notre infortune et qu'il +n'est plus délicat d'accepter la pitié des bons coeurs, est-ce donc +fini? Non, c'est le vrai chagrin qui commence, en même temps que la +lutte se clôt. On avance, on écoute, on voit vivre, on essaie de +vivre aussi; mais quelle nuit dans la solitude! Est-ce la fatigue +qui persiste, ou s'est-il fait une diminution de vie en nous, une +déperdition de forces? J'ai peine à croire qu'en perdant ceux qu'on +aime, on conserve son âme entière. A moins que.... + +Oui, allons, la vie ne se perd pas, elle se déplace. Elle s'élance et +se transporte au delà de cet horizon que nous croyons être le cercle de +notre existence. Nous avons les cercles de l'infini devant nous. C'est +une gamme que nous croyons descendre après l'avoir montée, mais les +gammes s'enchaînent et montent toujours, La voix humaine ne peut +dépasser une certaine tonalité; mais, par la pensée, elle entre +facilement dans les tonalités impossibles, et, d'octave en octave, +l'audition imaginaire, mais mathématique, escalade le ciel. Ceux qui +sont partis vivent, chantent et pensent maintenant une octave plus haut +que nous; c'est pourquoi nous ne les entendons plus; mais nous savons +bien que le choeur sacré des âmes n'est pas muet et que notre partie y +est écrite et nous attend. + +Au delà, oui, au delà! Faut-il s'inquiéter de ce peu de notes que nous +avons à dire encore? Et, quand nous avons souhaité le bonsoir au vivant +qui ferme la porte et descend l'escalier, savons-nous si ce mot n'est +pas le dernier que nous aurons dit dans la langue des hommes? + +Vivre est un bonheur quand même, parce que la vie est un don; mais il +y a bien des jours, dans notre éphémère existence humaine, où nous +ne sentons pas ce bonheur. Ce n'est pas la faute de l'univers! Les +personnalités puissantes souffrent moins que les autres. Elles +traversent les crises avec une vaillance extraordinaire, et, quand elles +sont forcées de descendre dans les abîmes du doute et de la douleur, +elles remontent, les mains pleines de poésies sublimes. + +Tel vous êtes, ô poëte que nous admirons! dans la tempête, vous chantez +plus haut que la foudre, et, quand un rayon de soleil vous enivre, vous +avez l'exubérante gaieté du printemps. Si tout est gris et morne autour +de vous, votre âme se met à l'unisson des heures pâles et lugubres; mais +vous chantez toujours et vous voyez, vous sentez, même sous l'impression +accablante du néant, la profondeur des choses cachées sous le silence et +l'ombre. Ce mutisme intérieur des coeurs brisés, cette surdité subite +de l'esprit fermé à tous les renouvellements du dehors, vous ne les +connaissez pas. Cela est heureux pour nous, car votre voix est un +événement dans nos destinées, et, quand nous n'entendons plus celle de +la nature, vous parlez pour elle et vous nous forcez d'écouter. Il faut +donc s'éveiller, et demander à votre immense vitalité un souffle qui +nous ranime. Nul n'a le droit d'être indifférent quand votre fanfare +retentit. C'est un appel à la vie, à la force, à la croyance, à la +reconnaissance que nous devons à l'auteur du beau dans l'univers. Ne pas +vous écouter, c'est être ingrat envers lui, car personne ne le connaît +et ne le célèbre comme vous. + +La poésie, la grande poésie! quelle arme dans les mains de l'homme pour +combattre l'horreur du doute! La philosophie est belle et grande, soit +qu'elle rejette, soit qu'elle affirme l'espérance. Elle aussi fouille +les profondeurs, éclaire les abîmes et relève énergiquement la puissance +intellectuelle. Par elle, celui-ci, qui croit au néant, se dévoue à +tripler les forces de son être pour marquer son passage en ce monde. Par +elle encore, celui-là, qui croit à sa propre immortalité, se rend digne +d'un monde meilleur. Appel à la libre raison sur toute la ligne! Travail +généreux de la pensée qui cherche Dieu toujours, quand même elle le nie! + +Mais voici venir la poésie. Celle-ci ne raisonne ni ne discute, elle +s'impose. Elle vous saisit, elle vous enlève au-dessus même de la région +où vous vous sentiez libres. Vous pouvez bien encore discuter ses +audaces et rejeter ses promesses, mais vous n'en êtes pas moins la proie +de l'émotion qu'elle suscite. C'est ce cheval fantastique qui de son vol +puissant sépare les nuées et embrasse les horizons. Le poëte l'appelle +monstrueux et divin. Il est l'un et l'autre, mais qu'on l'aime +classique, comme la Grèce, ou qu'il ait «l'échevèlement des prophètes,» +il a cela d'étrange et de surnaturel que chacun voudrait pouvoir le +monter, et qu'au bruit formidable de sa course, tout frémit du désir de +s'envoler avec lui. + +C'est la magie de cet art qui s'adresse à la partie la plus +impressionnable de l'âme humaine, à l'imagination, au sens de l'infini, +et, si le poëte vous arrache ce cri: «C'est grand! c'est beau!» il a +vaincu! Il a prouvé Dieu, même sans parler de lui, car, à propos d'un +brin d'herbe, il a fait palpiter en vous l'immortalité, il a fait +jaillir de vous cette flamme qui veut monter au-dessus du réel. Il ne +vous a pas dit comme le philosophe: «Croyez ou niez, vous êtes libre.» +Il vous a dit: «Voyez et entendez, vous voilà délivré.» + +Au delà d'une certaine région où l'esprit humain ne peut plus affirmer +rien, et où il craint de s'affirmer lui-même, le poëte peut affirmer +tout. C'est le voyant qui regarde par-dessus toutes nos montagnes. +Qui osera lui dire qu'il se trompe, s'il a fait passer en vous +l'enthousiasme de l'inconnu, et si sa vision palpitante a fait vibrer en +vous une corde que la raison et la volonté laissaient muette? + +Art et poésie, voilà les deux ailes de notre âme. Que la note soit +terrible ou délicieuse, elle éveille l'instinct sublime engourdi qui +s'ignore, ou le renouvelle quand elle le trouve épuisé par la fatigue et +la tristesse. Chantez, chantez, poëte de ce siècle! Jamais vous ne fûtes +si nécessaire à notre génération. Promenez votre caprice dans la tendre +et moqueuse antithèse du rire antique et du rire moderne: + + O fraîcheur du rire! ombre pure! + Mystérieux apaisement! + +Il vous est permis, à vous, de placer dans votre universelle symphonie +le «mirliton de Saint-Cloud» à côté de la «lyre de Thèbes». Vous avez le +droit de mettre Pégase au vert. Ceux qui s'en fâchent ne sont pas les +vrais tristes; ce ne sont que des gens chagrins qui ne veulent pas que +le poëte joue avec le feu sacré. Les tristes, famille d'amis en deuil, +veulent bien qu'on essaie de tout pour prouver la vie quand même. +Il s'agit de prouver, et là, dans l'expansion brillante comme dans +l'austère rêverie, le poëte prouve du moment qu'il rayonne. + +Quel rayonnement dans ces vers à la courte et vive allure, qui nous +versent les senteurs du printemps et les puissantes folies de la nature +en fête! Hélas! je regarde souvent par ma fenêtre les vestiges de ces +jardins des Feuillantines où vous avez été élevé et où l'on a bâti des +maisons neuves. On a respecté de vieux murs couverts de lierre. Des +arbres qui vous ont prêté leur ombre, quelques-uns sont encore debout, +me dit-on. L'hiver les dépouille à cette heure, et je ne sais où se sont +réfugiés les oiseaux. Rien ne chante plus dans ce coin qui abrita et +charma votre enfance. Au dehors, dans les vallons mystérieux qu'on +trouve encore non loin de Paris, la gelée a mordu les ramées. Il n'y a +plus d'autres chansons des bois que le grésillement des feuilles tombées +que le vent balaie. Dans les rues, il n'y a pas de chansons non plus. Ce +beau quartier latin que je traverse chaque soir est devenu vaste, aéré, +monumental. Ses groupes d'étudiants qui emplissaient jadis toute une rue +dans un éclat de rire, sont comme perdus et inaperçus sur ces larges +chaussées plantées d'arbres. Ils sont toujours jeunes, pourtant; le +printemps ne se fait jamais vieux, et le renouveau de chaque génération +est toujours un objet d'attendrissement et de sympathie pour les coeurs +qui ont vécu et souffert. Mais qu'y a-t-il dans cette influence de la +saison où nous sommes? + +Je me le demandais l'autre jour en traversant le jardin du Luxembourg, +au coucher du soleil. C'était une belle et douce soirée. Le ciel était +tout rose et l'horizon en feu derrière les branchages noirs. Le grand +bassin aussi était rouge et comme embrasé de tous ces reflets. Le cygne +de la fontaine Médicis était ému et disait de temps en temps je ne sais +quel mot triste et doux. Les enfants étaient gais, eux, franchement +gais, en lançant sur l'eau des flottilles en miniature. La jeunesse +se promenait sagement, presque gravement, et je m'inquiétais de cette +gravité. Parlait-on de vous? sentait-on passer sur cette austérité +du grand jardin, du grand palais, du grand ciel qui peu à peu se +remplissait de brume violette, le vol du coursier que vous déliez et +faites repartir si vigoureusement après l'avoir forcé de brouter la +prairie de l'idylle en fleurs? Moi, je croyais l'entendre soulever des +flots d'harmonie.... + +Mais un lugubre tonnerre s'éleva des tours de Saint-Sulpice, déjà +effacées dans le brouillard du soir. Une furieuse clameur étouffa le +rire des petits et glaça peut-être le rêve des jeunes. Cette voix rauque +de l'airain me jeta moi-même dans une stupeur profonde. N'est-ce pas la +voix du siècle? Cloches et canons, voilà notre musique à nous; comment +serions-nous musiciens, comment serions-nous artistes et poëtes, quand +les coryphées de nos villes sont des prêtres ou des soldats, quand la +bénédiction des cathédrales ressemble à un tocsin d'alarme, et quand les +joies publiques s'expriment par les brutales explosions de la poudre? Du +bruit, quelque chose qui, de la part de Dieu ou des hommes, ressemble à +la menace d'un _Dies irae_. Pourquoi le brutal courroux des beffrois? +Ce jour de fête religieuse annonce-t-il le jugement dernier? Avons-nous +tous péché si horriblement qu'il nous faille entendre éclater la fanfare +discordante des démons prêts à s'emparer de nous?--Mais non, ce n'est +rien, ce sont les vêpres qui sonnent. C'est comme cela que l'on prie +Dieu; ce tam-tam sinistre, c'est la manière de le bénir. O sauvages que +nous sommes! + +Vous voyez bien qu'il faut que vous chantiez toujours, par-dessus ces +voix du bronze qui veulent nous rendre sourds, nous et nos enfants, et +il faut que nous écoutions en nous-mêmes l'harmonie de vos vers qui nous +rappelle celle des bois, des eaux, des brises, et tout ce qui célèbre +et bénit dignement l'auteur du vrai. Ce sera là notre chanson des rues, +celle qu'en dépit du morne hiver qui arrive et des mornes idées qui +menacent, nous chanterons en nous-mêmes pour nous délivrer des paroles +de mort qui planent sur nos toits éplorés. + +Et je revenais seul au clair de la lune par le Panthéon silencieux. +La brume avait tout envahi, mais la lune, perçant ce voile argenté, +enlevait de pâles lumières sur le fronton et sur le dôme qui paraissait +énorme et comme bâti dans les nuages. La place était déserte, et le +monument, qui n'aura jamais l'aspect d'une église, quoi qu'on fasse, +était beau de sérénité avec ses grands murs froids et sa coupole perdue +dans les hautes régions. Je sentis ma tristesse s'agrandir et s'élever. +Ce colosse d'architecture n'est rien, en somme, qu'un tombeau voté aux +grands hommes, et il faudra qu'il se rouvre un jour pour recevoir leur +cendre ou leur effigie. Mais je ne pensais pas aux morts en contemplant +cette tombe. J'avais lu vos radieux poëmes sur la vie, et la vie +m'apparaissait impassiblement éternelle en dépit de nos simulacres +d'éternelle séparation. + +Pourquoi des sépultures et des hypogées? me disais-je. Il n'y a pas de +morts. Il y a des amis séparés pour un temps, mais le temps est court, +le temps est relatif, le temps n'existe pas; et, pensant à la flamme +immortelle que Dieu a mise en nous, dans ceux qui chevauchent les +monstres comme dans les plus humbles pasteurs de brebis, je lui disais +ce que vous dites à la poésie: + + Tu ne connais ni le sommeil + Ni le sépulcre, nos péages. + +Novembre 1865. + + + +III + +LE PAYS DES ANÉMONES + + +A MADAME JULIETTE LAMBER, AU GOLFE JUAN + + + +I + +Nohant, 7 avril 1868. + +J'étais, il y a aujourd'hui un mois, au bord de la Méditerranée, +côtoyant la belle plage doucement déchirée de Villefranche, et causant +de vous sous des oliviers plantés peut-être au temps des Romains. Trois +jours plus tard, nous étions ensemble beaucoup plus loin, dans la région +des styrax[1],--ne confondez plus avec smilax,--et les styrax n'étaient +pas fleuris; mais le lieu était enchanté quand même, et, en ce lieu +vous dites une parole qui me donna à réfléchir. Vous en souvenez-vous? +C'était auprès de la source où nous avions déjeuné avec d'excellents +amis. B..., mon cher B..., aussi bon botaniste que qui que ce soit, +venait de briser une tige feuillée en disant: + +--_Suis-je bête!_ j'ai pris une daphné pour une euphorbe! + +[Note 1: Le styrax doit croître aussi autour de Grasse. Dites au +cher docteur Maure de vous en procurer.] + +Vous vouliez vite cueillir la plante pour m'en éviter la peine. Je vous +dis que je ne la voulais pas, que je la connaissais, qu'elle n'était pas +exclusivement méridionale, et mon fils se souvint qu'elle croissait dans +nos bois de Boulaize, au pays des roches de jaspe, de sardoine et de +cornaline. + +A ce propos, vous me dites, avec l'indignation d'un généreux coeur, que +je connaissais trop de plantes, que rien ne pouvait plus me surprendre +ni m'intéresser, et que _la science refroidissait_. + +Aviez-vous raison? + +Moi, je disais intérieurement: + +--Je sais que l'étude enflamme. + +Avais-je tort? + +Nous avions là-bas trop de soleil sur la tête et trop de cailloux sous +les pieds pour causer. Maintenant, à tête et à pieds reposés, causons. + +La science.... Qu'est-ce que la science? Une route partant du connu +pour se perdre dans l'inconnu. Les efforts des savants ont ouvert cette +route, ils en ont rendu les abords faciles, les aspérités praticables; +ils ne pouvaient rien faire de plus, ils n'ont rien fait de plus; ils +n'ont pas dégagé l'inconnu, ce terme insaisissable qui semble reculer à +mesure que l'explorateur avance, ce terme qui est le grand mystère, la +source de la vie. + +On peut étudier avec progrès continuel le fonctionnement de la vie chez +tous les êtres: travail d'observation et de constatation très-utile, +très-intéressant. Dès qu'on cherche à saisir l'opération qui _fait_ la +vie, on tombe forcément dans l'hypothèse, et les hypothèses des savants +sont généralement froides. + +Pourquoi, me direz-vous, une étude que vous trouvez ardente et pleine +de passion, conduit-elle à des conclusions glacées? Je ne sais pas; +peut-être, à force de développer minutieusement les hautes énergies de +la patience, l'examen devient-il une faculté trop prépondérante dans +l'équilibre intellectuel, par conséquent une infirmité relative. Le +besoin de conclure se fait sentir, absolu, impérieux, après une longue +série de recherches; on fait la synthèse des millions d'analyses qu'on +a menées à bien, et on prend cette synthèse, qui n'est qu'un travail +humain tout personnel, plus ou moins ingénieux, pour une vérité +démontrée, pour une révélation de la nature. Le savant a marché +lentement, il a mesuré chacun de ses pas, il a noblement sacrifié +l'émotion à l'attention; car c'est un respectable esprit que celui du +vrai savant, c'est une âme toute faite de conscience et de scrupule. +C'est le buveur d'eau pure qui se défend de la liqueur d'enthousiasme +que distille la nature par tous ses pores, liqueur capiteuse qui enivre +le poëte et l'égare. Mais le poëte est fait pour s'égarer, son chemin, +à lui, c'est l'absence de chemin. Il coupe à travers tout, et, s'il ne +trouve pas le positif de la science, il trouve le vrai de la peinture et +du sentiment. Tel est un naturaliste de fantaisie, qu'on doit cependant +élever au rang de prêtre de la nature, parce qu'il l'a comprise, sentie +et chantée sous l'aspect qui la fait voir et chérir avec enthousiasme. + +Le savant proprement dit est calme, il le faut ainsi. Aimons et +respectons cette sérénité à laquelle nous devons tant de recherches +précieuses, mais ne nous croyons pas obligés de conclure avec le savant +quand il arrive par l'induction à un système _froid_. Ce seul adjectif +le condamne. Rien n'est froid, tout est feu dans la production de la +vie. + +Ceci me rappelle une anecdote. Un élève botaniste de mes amis étudiait +la germandrée et se sentait pris d'amour pour cette plante sans éclat, +mais si délicatement teintée. Au milieu de son enthousiasme, en lisant +la description de la plante dans un traité de botanique, excellent +d'ailleurs, il tombe sur cette désignation de la corolle: _fleur d'un +jaune sale_. Je le vois jeter le livre avec colère en s'écriant: + +--C'est vous, malheureux auteur, qui avez les yeux sales! + +On pourrait en dire autant aux malveillants qui jugent à leur point de +vue les actions et les intentions des autres; mais aux bons et graves +savants qui voient la nature froide en ses opérations brûlantes on +pourrait peut-être dire: + +--C'est vous qui avez l'esprit refroidi par trop de travail. + +L'auteur de _la Plante_, ce spirituel et poétique Grimard, dont je vous +recommandais le livre, lui aussi a pourtant fait acte de soumission +presque complète aux arrêts des savants sur la loi de la vie dans le +végétal. Quand vous le lirez, vous vous insurgerez à cette page, je le +sais; aussi, pour ne pas vous voir abandonner la pensée d'étudier les +fleurs, je veux me hâter de vous dire que, moi aussi, je proteste, non +contre le système généralement adopté en botanique, mais contre la +manière dont on l'expose et les conclusions arbitraires qu'on en tire. + +Je tâcherai de résumer le plus simplement possible, au risque de forcer +un peu le raisonnement pour le rendre plus palpable, et pour vous mettre +plus aisément en garde contre ce que présente de spécieux et même de +captieux ce raisonnement. + +Il part d'une observation positive, incontestable. La plante tire ses +organes de sa propre substance; qui en doute? De quoi les tirerait-elle? +Est-il besoin d'affirmer que la patte qui repousse à l'écrevisse ou à la +salamandre amputée est patte d'écrevisse pour l'écrevisse, et patte de +salamandre pour la salamandre? Le merveilleux serait que la nature se +trompât et fit des arlequins. + +Cependant les savants se sont crus obligés de constater et d'affirmer le +fait, et ils ont donné, très à tort selon moi, le nom de métamorphisme à +l'opération logique et obligatoire qui transforme le pétale en étamine +après avoir transformé la feuille en pétale, comme si une progression +de fonctions dans l'organisme était un changement de substance. Ils +appellent très-sérieusement l'attention de l'observateur sur ce +changement de formes, de couleurs et de fonctions. Fort bien. Le passage +du pétale à l'étamine saute aux yeux dans le nénufar, comme dans la +rose des jardins le passage de l'étamine au pétale. Dans le nénufar, la +nature travaille elle-même à son perfectionnement normal; dans la rose, +elle subit le travail inverse que lui impose la culture pour arriver à +un perfectionnement de convention; mais, de grâce, avec quoi, dans l'un +et l'autre cas, la fleur arriverait-elle à se faire féconde ou stérile? +Et, dans tout être organisé, animal ou plante, de quoi se forment +l'organisation et la désorganisation, sinon de la propre substance, +enrichie ou égarée, de l'individu? + +Cette simple observation a fait trop de bruit dans la science et a +produit une doctrine que voici: la plante serait un pauvre être soumis +à d'étranges fatalités; elle ne serait en état de santé normale qu'à +l'état inerte. Reste à savoir quel est le savant qui surprendra ce +moment d'inertie dans la nature organisée! Mais continuons. Du moment +que la plante croît et se développe, elle entre dans une série continue +d'_avortements_. Le pétiole est un avortement de la tige, la feuille un +avortement du pétiole; ainsi du calice, du périanthe et des organes de +la reproduction. Tous ces avortements sont maladifs, n'en doutons pas, +car la floraison est le dernier, c'est la maladie mortelle. Les feuilles +devenues pétales se décolorent; oui, la science, hélas! parle ainsi. Ces +brillantes livrées de noces, la pourpre de l'adonis, l'azur du myosotis, +décoloration, maladie, signe de mort, agonie, décomposition, heure +suprême, mort. + +Tel est l'arrêt de la science. Elle appelle sans doute mort le travail +de la gestation, puisqu'elle appelle maladie mortelle le travail de la +fécondation. Il n'y a pas à dire: si jusque-là tout est avortement, +atrophie, efforts trompés, le rôle de la vie est fini au moment où la +vie se complète. La nature est une cruelle insensée qui ne peut procéder +que par un enchaînement de fausses expériences et de vaines tentatives. +Elle développe à seule fin de déformer, de mutiler, d'anéantir; +toutes les richesses qu'elle nous présente sont des appauvrissements +successifs. La plante veut se former en boutons, elle vole la substance +de son pédoncule pour se faire un calice dont les pétales vont devenir +les voleurs à leur tour, et ainsi de suite jusqu'aux organes, qui sont +apparemment des monstruosités, et que la mort va justement punir, +puisqu'ils sont le résultat d'un enchaînement de crimes. + +Pauvres fleurs! qui croirait que votre adorable beauté ait pu inspirer +une doctrine aussi triste, aussi amère, aussi féroce? + +Rassurons-nous. Tout cela, ce sont des mots. Les mots, hélas! _words, +words, words!_ quel rôle insensé et déplorable ils jouent dans le monde! +A combien de discussions oiseuses ils donnent lieu! Et que fais-je en +ce moment, sinon une chose parfaitement puérile, qui est de réfuter des +mots? Pas autre chose, car, au fond, les savants ne croient pas les +sottises que je suis forcé de leur attribuer pour les punir d'avoir si +mal exprimé leur pensée. Non, ils ne croient pas que la beauté soit une +maladie, l'intelligence une névrose, l'hymen une tombe; ce serait une +doctrine de fakirs, et ils sont par état les prêtres de la vie, les +instigateurs de l'intelligence, les révélateurs de la beauté dans les +lois qui président à son rôle sur la terre.... Mais ils disent mal; +ils ont je ne sais quel fatalisme dans le cerveau, je ne sais quelle +tristesse dans la forme, et parfois l'envie maladive d'étonner le +vulgaire par des plaisanteries sceptiques, comme si la science avait +besoin d'esprit! + +Supposons qu'ils eussent retourné la question et qu'ils l'eussent +présentée à peu près ainsi: + +«Comme la nature a pour but la fécondation et la reproduction de +l'espèce, la plante tend dès l'état embryonnaire à ce but, qui est le +complément de sa vie. Ce qu'elle doit produire, c'est une fleur pour +l'hyménée, un lit pour l'enfantement. Elle commence par un germe, puis +une tige, puis des feuilles, qui sont, ainsi que le calice, le périanthe +et les organes, une succession de développements et de perfectionnements +de la même substance. Il serait presque rationnel de dire que l'effort +de la plante pour produire des organes passe par une série d'ébauches, +et que la tige est un pistil incomplet, les feuilles des étamines +avortées; mais supprimons ce mot d'avortement, qui n'est jamais que le +résultat d'un accident, et ne l'appliquons pas à ce qui est normal, +car c'est torturer l'esprit du langage et outrager la logique de la +création. Quand une fleur nous présente constamment le caractère +d'organes inachevés qui semblent inutiles, rappelons-nous la loi +générale de la nature, qui crée toujours _trop_, pour conserver _assez_, +observons la ponte exorbitante de certains animaux, et, sans sortir de +la botanique, la profusion de semence de certaines espèces. + +»Que l'on suppose la nature inconsciente ou non, qu'on la fasse procéder +d'un équilibre fatalement établi ou d'une sagesse toute maternelle, elle +fonctionne absolument comme si elle avait la prévision infinie. Donc, +si certaines plantes sont pourvues d'organes stériles à côté d'organes +féconds, c'est que ceux-ci ont pris la substance de ceux-là dans la +mesure nécessaire à leur accroissement complet. Cette plante, en vertu +d'autres lois qui sont au profit d'autres êtres, de quelque butineur +ailé ou rampant, est exposée à perdre ses anthères avant leur formation +complète. La nature lui fournit des rudiments pour les remplacer, et +leur avortement, loin d'être maladif, prouve l'état de santé de l'organe +qui les absorbe. Dirons-nous que la floraison exubérante des arbres à +fruit est une erreur de la nature? La nature est prodigue parce qu'elle +est riche, et non parce qu'elle est folle. + +»Nous voulons bien,--je fais toujours parler les savants à ma guise, ne +leur en déplaise,--nous voulons bien ne pas l'appeler généreuse, pour +ne pas nous égarer dans les questions de Providence, qui ne sont pas +de notre ressort et dont la recherche nous est interdite; mais, s'il +fallait choisir entre ce mot de généreuse et celui d'imbécile, nous +préférerions le premier comme peignant infiniment mieux l'aspect et +l'habitude de ses fonctions sur la planète. Donc, nous rejetons de notre +vocabulaire scientifique les mots impropres et malsonnants d'avortement +et de maladie appliqués aux opérations normales de la vie.» + +Les savants eussent pu exprimer cette idée en de meilleurs termes; mais +tels qu'ils sont, vulgaires et sans art, ils valent mieux que ceux dont +ils se sont servis pour dénaturer leur pensée et nous la rendre obscure, +puérile et quelque peu révoltante. + +N'en parlons plus, et chérissons quand même la science et ses adeptes. +Je veux vous dire d'où je tire mon affection et mon respect pour les +naturalistes, car c'est ici le lieu de répondre complètement à votre +objection: _la science refroidit_. + +Je n'ai pas la science, c'est-à-dire que je n'ai pas pu suivre tout le +chemin tracé dans le domaine du connu. Une application tardive, d'autres +devoirs, des nécessités de position, peu de temps à consacrer au plaisir +d'apprendre, le seul vrai plaisir sans mélange, peu de mémoire pour +reprendre les études interrompues sans être forcé de tout recommencer, +voilà mes prétextes, je ne veux pas dire mon excuse. J'ai à peine +parcouru les premières étapes de la route, et j'ai encore les joies +de la surprise quand je fais un pas en avant. Je dois donc parler +humblement et vous répéter: Je ne sais pas si vraiment on se refroidit +et pourquoi on se refroidit quand on a fait le plus long trajet +possible. Pour vous expliquer la froide hypothèse de tout à l'heure, +j'ai été obligé de recourir à des hypothèses; mais j'ai un peu d'étude, +et je peux vous dire à coup sûr que l'étude enflamme. Or, l'étude nous +est donnée par ceux qui savent, et il est impossible de renier et +de méconnaître les initiateurs à qui l'on doit de vives et pures +jouissances. + +Ces jouissances, vous ne les avez pas bien comprises, et pourtant elles +n'ont rien de mystérieux. Vous me disiez: «J'aime les fleurs avec +passion, j'en jouis plus que vous qui cherchez la rareté, et trouvez +_sans intérêt_ les bouquets que je cueille pour vous tout le long de la +promenade.» + +D'abord un aveu. Vous me saignez le coeur quand vous dévastez avec votre +charmante fille une prairie _émaillée_ pour faire une botte d'anémones +de toutes nuances qui se flétrit dans nos mains au bout d'un instant. +Non, cette fleur cueillie n'a plus d'intérêt pour moi, c'est un cadavre +qui perd son attitude, sa grâce, son milieu. Pour vous deux, jeunes et +belles, la fleur est l'ornement de la femme: posée sur vos genoux, elle +ajoute un ton heureux à votre ensemble; mêlée à votre chevelure, elle +ajoute à votre beauté; c'est vrai, c'est légitime, c'est agréable à +voir; mais ni votre toilette, ni votre beauté n'ajoutent rien à +la beauté et à la toilette de la fleur, et, si vous l'aimiez pour +elle-même, vous sentiriez qu'elle est l'ornement de la terre, et que là +où elle est dans sa splendeur vraie, c'est quand elle se dresse élégante +au sein de son feuillage, ou quand elle se penche gracieusement sur son +gazon. Vous ne voyez en elle que la face colorée qui étincelle dans la +verdure, vous marchez avec une profonde indifférence sur une foule de +petites merveilles qui sont plus parfaites de port, de feuillage et +d'organisme ingénieusement agencé que vos préférées plus voyantes. + +Ne disons pas de mal de ces princesses qui vous attirent, elles sont +séduisantes: raison de plus pour les laisser accomplir leur royale +destinée dans le sol et la mousse qui leur ont donné naissance. +Cueillez-en quelques-unes pour vous orner, vous méritez des couronnes, +ou pour les contempler de près, elles en valent la peine. Laissez-m'en +cueillir une pour observer les particularités que le terrain et le +climat peuvent avoir imprimées à l'espèce; mais laissez-la-moi cueillir +moi-même, car sa racine ou son bulbe, ses feuilles caulinaires, sa tige +entière et son feuillage intact, m'intéressent autant que sa corolle +diaprée. Quand vous me l'apportez écourtée, froissée et mutilée, ce +n'est plus qu'une fleur, chère dévastatrice, vous avez détruit la +plante. + +A l'aspect d'une plante nouvelle pour moi, ou mal classée dans mon +souvenir, ou douteuse pour ma spécification, je serai plus barbare, +j'achèverai quatre ou cinq sujets, afin de pouvoir analyser, ce qui +nécessite le déchirement de la fleur, et de pouvoir garder un ou deux +types, on a toujours un ami avec qui l'on aime à échanger ses petites +richesses. L'étude est chose sacrée, et il faut que la nature nous +sacrifie quelques individus. Nous la paierons en adoration pour ses +oeuvres, et ce sera une raison de plus pour ne pas la profaner ensuite +par des massacres inutiles. + +Oui, des massacres, car qui vous dit que la plante coupée ou brisée ne +souffre pas? C'est une question qui se pose dans la botanique, et sur +laquelle cette fois nos chers savants ont dit d'excellentes choses. Tout +les porte à croire à la sensibilité chez les végétaux. Ils supposent +cette sensibilité relative, sourdement et obscurément agissante. Du plus +ou du moins de souffrance, ils ne savent rien, pas plus que du degré de +vitalité, de terreur ou de détresse que garde un instant la tête humaine +séparée de son corps. Ce que nous voyons, c'est que le végétal saigne +et pleure à sa manière. Il se penche, il se flétrit, il prend un +ramollissement qui est d'aspect infiniment douloureux. Il devient froid +au toucher comme un cadavre. Son attitude est navrante; la main humaine +l'étouffe, le souffle humain le profane. N'avait-il pas le droit de +vivre, lui qui est beau, par conséquent nécessaire, utile même en ses +terribles énergies, selon que ses propriétés sont plus ou moins bien +connues de l'homme qui les interroge? Assez de dévastations inévitables +poursuivent la plante sur la surface de la terre habitée, et quand +même la culture, qui multiplie et accumule certains végétaux pour les +utiliser à notre profit, ne les atteindrait pas, la dent des ruminants +et des rongeurs, les pinces ou les trompes des insectes, leur +laisseraient peu de repos. C'est ici que la prodigalité de la nature et +l'ardeur de la vie éclatent. Elles sont assez riches pour que tout ce +que la plante doit nourrir soit amplement pourvu sans que la plante +cesse de renouveler l'inépuisable trésor de son existence. + +Mais faisons la part du feu. Le goût des fleurs s'est tellement répandu, +qu'il s'en fait une consommation inouïe en réponse à une production +artificielle énorme. La plante est entrée, comme l'animal, dans +l'économie sociale et domestique. Elle s'y est transformée comme lui, +elle est devenue monstre ou merveille au gré de nos besoins ou de nos +fantaisies. Elle y prend ses habitudes de docilité et, si l'on peut dire +ainsi, de servilité qui établissent entre elle et sa nature primitive un +véritable divorce. Je ne m'intéresse pas moralement au chou pommé et aux +citrouilles ventrues que l'on égorge et que l'on mange. Ces esclaves ont +engraissé à notre service et pour notre usage. Les fleurs de nos serres +ont consenti à vivre en captivité pour nous plaire, pour orner nos +demeures et réjouir nos yeux. Elles paraissent fières de leur sort, +vaines de nos hommages et avides de nos soins. Nous ne remarquons guère +celles qui protestent et dégénèrent. Celles-ci, les indépendantes qui ne +se plient pas à nos exigences, sont celles justement qui m'intéressent +et que j'appellerais volontiers les libres, les vrais et dignes enfants +de la nature. Leur révolte est encore chose utile à l'homme. Elle le +stimule et le force à étudier les propriétés du sol, les influences +atmosphériques et toutes les conséquences du milieu où la vie prend +certaines formes pour creuset de son activité. Les droséracées, les +parnassées, les pinguicules, les lobélies de nos terrains tourbeux +ne sont pas faciles à acclimater. La vallisnérie n'accomplit pas ses +étranges évolutions matrimoniales dans toutes les eaux. Le chardon +laiteux n'installe pas où bon nous semble sa magnifique feuille +ornementale; les orchidées de nos bois s'étiolent dans nos parterres, +l'_orchis militaris_ voyage mystérieusement pour aller retrouver son +ombrage, l'ornithogale ombellé descend de la plate-bande et s'en va +fleurir dans le gazon de la bordure; la mignonne véronique Didyma, qui +veut fleurir en toute saison, grimpe sur les murs exposés au soleil et +se fait pariétaire. Pour une foule de charmantes petites indigènes, si +nous voulons retrouver le groupement gracieux et le riche gazonnement +de la nature, il nous faut reproduire avec grand soin le lit naturel où +elles naissent, et c'est par hasard que nous y parvenons quelquefois, +car presque toujours une petite circonstance absolument indispensable +échappe à nos prévisions, et la plante, si rustique et si robuste +ailleurs, se montre d'une délicatesse rechigneuse ou d'une nostalgie +obstinée. + +Voilà pourquoi je préfère aux jardins arrangés et soignés ceux où le +sol, riche par lui-même de plantes locales, permet le complet abandon +de certaines parties, et je classerais volontiers les végétaux en deux +camps, ceux que l'homme altère et transforme pour son usage, et ceux qui +viennent spontanément. Rameaux, fleurs, fruits ou légumes, cueillez tant +que vous voudrez les premiers. Vous en semez, vous en plantez, ils +vous appartiennent: vous suivez l'équilibre naturel, vous créez et +détruisez;--mais n'abîmez pas inutilement les secondes. Elles sont bien +plus délicates, plus précieuses pour la science et pour l'art, +ces _mauvaises herbes_, comme les appellent les laboureurs et les +jardiniers. Elles sont vraies, elles sont des types, des êtres complets. +Elles nous parlent notre langue, qui ne se compose pas de mots hybrides +et vagues. Elles présentent des caractères certains, durables, et, quand +un milieu a imprimé à l'espèce une modification notable, que l'on en +fasse ou non une espèce nouvellement observée et classée, ce caractère +persiste avec le milieu qui l'a produit. La passion de l'horticulture +fait tant de progrès, que peu à peu tous les types primitifs +disparaîtront peut-être comme a disparu le type primitif du blé. +Pénétrons donc avec respect dans les sanctuaires où la montagne et la +forêt cachent et protègent le jardin naturel. J'en ai découvert plus +d'un, et même assez près des endroits habités. Un taillis épineux, un +coin inondé par le cours égaré d'un ruisseau, les avaient conservés +vierges de pas humains. Dans ces cas-là, je me garde bien de faire part +de ces trouvailles. On dévasterait tout. + +Sur les sommets herbus de l'Auvergne, il y a des jardins de gentianes +et de statices d'une beauté inouïe et d'un parfum exquis. Dans les +Pyrénées, à Gèdres entre autres, sur la croupe du Cambasque près de +Cauterets, au bord de la Creuse, dans les âpres micaschistes redressés, +dans certains méandres de l'Indre, dans les déchirures calcaires de la +Savoie, dans les oasis de la Provence, où nous avons été ensemble avant +la saison des fleurs, mais que j'avais explorés en bonne saison, il y a +des sanctuaires où vous passeriez des heures sans rien cueillir et sans +oser rien fouler, si une seule fois vous avez voulu vous rendre bien +compte de la beauté d'un végétal libre, heureux, complet, intact dans +toutes ses parties et servi à souhait par le milieu qu'il a choisi. Si +la fleur est l'expression suprême de la beauté chez certaines plantes, +il en est beaucoup d'autres dont l'anthèse est mystérieuse ou peu +apparente et qui n'en sont pas moins admirables. Vous n'êtes pas +insensible, je le sais, à la grâce de la structure et à la fraîcheur du +feuillage, car vous aimez passionnément tout ce qui est beau. Eh bien, +il y a dans la flore la plus vulgaire une foule de choses infiniment +belles que vous n'aimez pas encore parce que vous ne les voyez pas +encore. Ce n'est pas votre intelligence qui s'y refuse, c'est votre oeil +qui ne s'est pas exercé à tout voir. Pourtant votre oeil est jeune; le +mien est fatigué, presque éteint, et il distingue un tout petit brin +d'herbe à physionomie nouvelle. C'est qu'il est dressé à la recherche +comme le chien à la chasse; et voilà le plaisir, voilà l'amusement muet, +mais ardent et continu que chacun peut acquérir, si bon lui semble. + +Apprendre à voir, voilà tout le secret des études naturelles. Il est +presque impossible de voir avec netteté tout ce que renferme un mètre +carré de jardin naturel, si on l'examine sans notion de classement. +Le classement est le fil d'Ariane dans le dédale de la nature. Que ce +classement soit plus ou moins simple ou compliqué, peu importe, pourvu +qu'il soit classement et qu'on s'y tienne avec docilité pour apprendre. +Chacun est libre, avec le temps et le savoir acquis, de rectifier selon +son génie ou sa conscience les classifications hasardées ou incomplètes +des professeurs. Adoptons une méthode et n'ergotons pas. Le but d'un +esprit artiste et poétique comme le vôtre n'est pas de se satisfaire +en connaissant d'une manière infaillible tous les noms charmants ou +barbares donnés aux merveilles de la nature; son but est de se servir de +ces noms, quels qu'ils soient, pour former les groupes et distinguer +les types. Les principaux sont si faciles à saisir que peu de jours +suffisent à cette prise de possession des familles. Les tribus et les +genres s'y rattachent progressivement avec une clarté extrême. La +distinction des espèces exige plus de patience et d'attention, c'est +le travail courant, habituel, prolongé et plein d'attraits de la +définition. On y commet longtemps, peut-être toujours, plus d'une +erreur, car les caractères accessoires sur lesquels repose l'espèce sont +parfois très-variables ou difficiles à saisir, même avec la loupe ou le +microscope. Vous pouvez bien vous arrêter là, si vous avez atteint le +but, qui est d'avoir vu tout ce qu'il y a de très-beau à voir dans le +végétal. Pourtant cette recherche ardue ne nuit pas. La loupe vous +révèle des délicatesses infinies, des différences de tissu, des +appareils respiratoires ou sudorifiques très-mystérieux, des appendices +de poils transparents qui ressemblent à une microscopique chevelure +hyaline, tantôt disposée en étoiles, tantôt couchée comme une fourrure, +tantôt courant le long de la tige et alternant avec ses noeuds, tantôt +composée de fines soies articulées ou terminées par une petite boule de +cristal. Ces appendices, placés tantôt sur la tige en haut ou en bas, +tantôt sur le calice, le bord des feuilles ou des pétales, déterminent +quelquefois une partie essentielle des caractères. S'ils ne nous +renseignent pas toujours exactement, c'est un bien petit malheur; +l'important, c'est d'avoir vu cette parure merveilleuse que la plus +humble fleurette ne révélait pas à l'oeil nu, et, pour la chercher avec +la lentille, il fallait bien savoir qu'elle existe ou doit exister. + +Je vous cite ce petit fait entre mille. Si vous étudiez la plante +dans tous ses détails, vous serez frappé d'une première unité de plan +vraiment magistrale, donnant naissance à l'infinie variété et reliant +cette variété au grand type primordial par des embranchements +admirablement ingénieux et logiques. Je m'embarrasse fort peu, quant à +moi, des questions religieuses ou matérialistes que soulève l'ordre de +la nature. Il a plu à de grands esprits d'y trouver du désordre ou tout +au moins des lacunes et des hiatus. Pour mon compte, j'y trouve tant +d'art et de science, tant d'esprit et tant de génie, que j'attribuerais +volontiers les lacunes apparentes de la création à celles de notre +cerveau. Nous ne savons pas tout, mais ce que nous voyons est +très-satisfaisant, et, que la vie se soit élancée sur la terre en +semis ou en spirale, en réseau ou en jet unique, par secousses ou par +alluvions, je m'occupe à voir et je me contente d'admirer. + +Pour conclure, l'étude des détails ne peut se passer de méthode. La +méthode impose la recherche, qui n'est qu'un emploi bien dirigé de +l'attention. L'attention est un exercice de l'esprit qui crée une +faculté nouvelle, la vision nette et complète des choses. Là où +l'amateur sans étude ne voit que des masses et des couleurs confuses, +l'artiste naturaliste voit le détail en même temps que l'ensemble. Qu'il +ait besoin ou non pour son art de cette faculté acquise, je n'en sais +rien; et là n'est pas le but que j'ai cherché, je n'y ai même pas songé; +mais qu'il en ait besoin pour son âme, pour son progrès intérieur, pour +sa santé morale, pour sa consolation dans les écoeurements de la vie +sociale, pour la force à retrouver entre l'abattement du désastre et +l'appel du devoir, voilà ce qui n'est pas douteux pour moi. On arrive à +aimer la nature passionnément comme un grand être passionné, puissant, +inépuisable, toujours souriant, toujours prêt à parler d'idéal et à +renouveler le pauvre petit être troublé et tremblant que nous sommes. + +Je suis arrivé, moi, à penser que c'était un devoir d'apprendre à +étudier, même dans la vieillesse et sans souci du terme plus ou moins +rapproché qui mettra fin à l'entreprise. L'étude est l'aliment de la +rêverie, qui est elle-même de grand profit pour l'âme, à cette condition +d'avoir un bon aliment. Si chaque jour qui passe fait entrer un peu plus +avant dans notre intelligence des notions qui l'enflamment et stimulent +le coeur, aucun jour n'est perdu, et le passé qui s'écoule n'est pas +un bien qui nous échappe. C'est un ruisseau qui se hâte de remplir le +bassin où nous pourrons toujours nous désaltérer et où se noie le regret +des jeunes années. On dit _les belles années_! c'est par métaphore, +les plus belles sont celles qui nous ont rendus plus sensitifs et plus +perceptifs; par conséquent, l'année où l'on vit dans la voie de +son progrès est toujours la meilleure. Chacun est libre d'en faire +l'expérience. + +Il n'y a pas que des plantes dans la nature: d'abord il y a tout; mais +commencez par une des branches, et, quand vous l'aurez comprise, vous en +saisirez plus facilement une autre, la faune après la flore, si bon vous +semble. La pierre ne semble pas bien éloquente au milieu de tout cela. +Elle l'est pourtant, cette grande architecture du temple; elle est +l'histoire hiéroglyphique du monde, et, en l'étudiant, même dans les +minuties minéralogiques, qui sont plus amusantes qu'instructives, on +complète en soi le sens visuel du corps et de l'esprit. Ces mystérieuses +opérations de la physique et de la chimie ont imprimé aux moindres +objets des physionomies frappantes que ne saisit pas le premier oeil +venu. Tous les rochers ne se ressemblent pas; chaque masse a son sens +et son expression; toute forme, toute ligne a sa raison d'être et +s'embellit du degré de logique que sa puissance manifeste. Les grands +accidents comme les grands nivellements, les fières montagnes comme les +steppes immenses, ont des aspects inépuisables de diversité. Quand la +nature n'est pas belle, c'est que l'homme l'a changée; voir sa beauté +où elle est et la voir dans tout ce qui la constitue, c'est le précieux +résultat de l'étude de la nature, et c'est une erreur de croire que +tout le monde est à même d'improviser ce résultat. Pour bien sentir la +musique, il faut la savoir; pour apprécier la peinture, il faut l'avoir +beaucoup interrogée dans l'oeuvre des maîtres. Tout le monde est +d'accord sur ce point, et pourtant tout le monde croit voir le ciel, +la mer et la terre avec des yeux compétents. Non, c'est impossible; la +terre, la mer et le ciel sont le résultat d'une science plus abstraite +et d'un art plus inspiré que nos oeuvres humaines. Je trouve inoffensifs +les gens sincères qui avouent leur indifférence pour la nature; je +trouve irritants ceux qui prétendent la comprendre sans la connaître et +qui feignent de l'admirer sans la voir. Cette verbeuse et prétentieuse +admiration descriptive des personnes qui voient mal rend forcément +taciturnes celles qui voient mieux, et qui sentent d'ailleurs +profondément l'impuissance des mots pour traduire l'infini du beau. + +Voilà ce que je voulais vous écrire à propos de la botanique. Ne me +dites plus que je la sais. J'en bois tant que je peux, voilà tout. Je ne +saurai jamais. Sans mémoire, on est éternellement ignorant; mais savoir +son ignorance, c'est savoir qu'il y a un monde enchanté où l'on voudrait +toujours se glisser, et, si l'on reste à la porte, ce n'est pas parce +qu'on se plaît au dehors dans la stérilité et dans l'impuissance, c'est +parce qu'on n'est pas doué; mais au moins on est riche de désirs, +d'élans, de rêves et d'aspirations. Le coeur vit de cette soif d'idéal. +On s'oublie soi-même, on monte dans une région où la personnalité +s'efface, parce que le sentiment, je dirais presque la sensation de la +vie universelle, prend possession de notre être et le spiritualise en le +dispersant dans le grand tout. C'est peut-être là la signification du +mot mystérieux de contemplation, qui, pris dans l'acception matérielle, +ne veut rien dire. Regarder sans être ému de ce qu'on voit serait +une jouissance vague et de courte durée, si toutefois c'était une +jouissance. Regarder la vie agir dans l'univers en même temps qu'elle +agit en nous, c'est la sentir universalisée en soi et personnifiée dans +l'univers. Levez les yeux vers le ciel et voyez palpiter la lumière des +étoiles; chacune de ces palpitations répond aux pulsations de notre +coeur. Notre planète est un des petits êtres qui vivent du scintillement +de ces grands astres, et nous, êtres plus petits, nous vivons des mêmes +effluves de chaleur et de lumière. + +L'étoile est à nous, comme le soleil est à la terre. Tout nous +appartient, puisque nous appartenons à tout, et ce perpétuel échange +de vie s'opère dans la splendeur du plus sublime spectacle et du plus +admirable mécanisme qu'il nous soit possible de concevoir. Tout y est +beau, depuis Sirius, qui traverse l'éther d'une flèche de feu, jusqu'à +l'oeil microscopique de l'imperceptible insecte qui reflète Sirius et le +firmament. Tout y est grand, depuis le fleuve de mondes qui s'appelle +la voie lactée jusqu'au ruisselet de la prairie qui coule dans son flot +emperlé un monde de petits êtres extraordinairement forts, agiles, doués +d'une vitalité intense, presque irréductible. Tout y est heureux, depuis +la grande âme du monde qui révèle sa joie de vivre par son éternelle +activité jusqu'à l'être qui se plaint toujours, l'homme! Oui, l'homme +est infiniment heureux dans ses vrais rapports avec la nature. Il a le +beau dans les yeux, le vrai est dans l'air qu'il respire, le bon est +dans son coeur, puisqu'il est heureux quand il fait le bien, et triste, +bête ou fou quand il fait le mal. + +Qui l'empêche d'être lui-même? Son ignorance du milieu où il existe, +partant son indifférence pour les biens qui sont à sa portée. La race +humaine est une création trop moderne pour avoir établi sa relation +vraie avec le vrai de l'univers. Extraordinairement douée, elle s'agite +démesurément avant de se poser dans son milieu, et l'on pourrait dire +qu'elle n'existe encore que par l'inquiétude et le besoin d'exister. En +possession d'un sens merveilleux qui semble manquer aux autres créatures +terrestres, et qui est précisément le besoin de connaître et de sentir +ses rapports avec l'univers, elle les cherche péniblement et à travers +tous les mirages que lui crée cette puissance admirable de l'esprit et +de l'imagination. La raison humaine est encore incomplète. L'historien +de l'humanité s'en étonne et s'en effraie. L'historien de la vie, le +naturaliste, peut s'en affliger aussi, mais il n'est ni surpris +ni découragé. Les chiffres de la durée ne sont pour lui que des +palpitations de l'astre éternité. + +L'homme est forcé d'être, il est donc forcé d'arriver à l'existence +normale et complète, qui est le bonheur. Il en eut la révélation +fugitive le jour où il écrivit au fronton de ses temples trois mots +sacrés qui résumaient tout le but de sa vie philosophique, sociale et +morale. Ces mots sont effacés de la bannière qui dirige la phalange +humaine. Ils sont restés vivants dans l'univers qui les a entendus. +Essayez de les arracher de l'âme du monde! Étouffez le tressaillement +que la terre en a ressenti, faites qu'ils soient rayés du livre de la +vie! Oui, oui, tâchez! On peut embrouiller ou suspendre tout ce qui +est du domaine de l'idée, mais tuer une idée est aussi vain, aussi +impossible que de vouloir anéantir la vibration d'un son jeté dans +l'espace. Tirez cent mille coups de canon pour empêcher qu'on ne +l'entende. Le dieu Pan se rit du vacarme, et l'écho a redit le chant +mystérieux de sa petite flûte avant que vos mèches fussent allumées. + +Liberté, seule condition du véritable fonctionnement de la vie; égalité, +notion indispensable de la valeur de tout être vivant et de la nécessité +de son action dans l'univers; fraternité, complément de l'existence, +application et couronnement des deux premiers termes, action vitale par +excellence. + +On a dit que la Révolution était une expérience manquée. On n'a pu +entendre cet arrêt que dans un sens relatif, purement historique. Le +bouillonnement de la sève dans l'humanité peut bien n'avoir pas produit +dans le moment voulu tout l'accroissement de vitalité intellectuelle et +morale que les philosophes de cette grande époque devaient en attendre; +mais c'est la loi de la nature même qui le voulait ainsi. La vie se +compose d'action et de repos, de dépense d'énergie dans la veille et de +recouvrement d'énergie dans le sommeil, de vie sous forme de mort et de +mort sous forme de vie. Rien ne s'arrête et rien ne se perd. C'est l'ABC +de la science, qu'elle s'intitule spiritualiste ou positive. Comment +donc se perdrait une formule qui a fait monter à l'homme un degré de +plus dans la série du perfectionnement que la loi de l'univers impose à +son espèce? + +Adieu, et aimons-nous. + +A LA MÊME + + + +II + +Nohant, 20 avril. + +Ma chère, si la science est _triste_, c'est parce qu'elle est toujours +persécutée. Elle lutte, elle a l'austérité et la dignité de sa tâche +écrite sur le front en caractères sacrés. Depuis ma dernière lettre, +j'ai été mis au courant des faits nouveaux. La foi veut attribuer à +l'État le droit d'imposer silence à l'examen. Je vous disais que ces +discussions ne m'intéressaient pas. Elles ne me troublent pas pour mon +compte, cela est certain. Je n'ai pas mission de défendre une école, je +ne saurais pas le faire, et, bénissant ici ma propre ignorance qui me +permet de me tromper autant qu'un autre, je me borne à défendre mon for +intérieur contre des notions qui ne me paraissent pas convaincantes. + +Mais ne pas m'intéresser à la marche des idées et aux luttes qu'elles +suscitent, ce me serait tout aussi impossible qu'à vous. Nous ne +sortirons pas trop de la physiologie botanique en causant de la marche +générale des études sur l'histoire naturelle; toutes ses branches +partent de l'arbre de la vie. + +Voilà donc que la religion nous défend de conclure? Moi qui, par +exemple, trouvais dans l'étude une sorte d'exaltation religieuse, je +dois m'abstenir de l'étude. C'est une occupation criminelle qui peut +conduire au doute, cela entraîne à discuter, et, comme on peut être +vaincu dans la discussion, le mieux est de faire taire tout le monde. +Quand on voit de quelle façon les influences finies ou près de finir se +précipitent d'elles-mêmes, on est tenté de croire que les idées fausses +ont besoin de se suicider avec éclat, et qu'elles convoquent le genre +humain au spectacle de leur abdication. Comment! le Dieu des Juifs +n'était pas assez humilié dans l'histoire le jour où en son nom le +prêtre prononça la condamnation de Galilée! il fallait donner encore +plus de solennité à la chose et venir, au XIXe siècle, invoquer les +pouvoirs de l'État pour que défense fût faite à la science de s'enquérir +de la vérité, et pour que cette sentence fût portée: + +«La vérité est le domaine exclusif de l'Église; quand elle décrète +que le soleil tourne autour de la terre, elle ne peut pas se tromper! +N'a-t-elle pas l'Esprit-Saint pour lumière? Donc toutes les découvertes, +tous les calculs, toutes les observations de la science sont rayées et +annulées: qu'on se le dise, la terre ne tourne pas!» + +Si la science penche vers le matérialisme exclusif, à qui la faute? Il +fallait bien une réaction énergique contre ce prétendu _esprit_ saint +qui veut se passer des lumières de la raison et de l'expérience. + +Dans un excellent article sur ce sujet, que je lisais hier, on rappelait +fort à propos et avec beaucoup de poésie ce grand cri mystérieux que les +derniers païens entendirent sur les rivages de la Grèce et qui les fit +pâlir d'épouvante: _Le grand Pan est mort!_ + +L'auteur parlait des idées qui meurent. Moi, je songeais à celles qui +ne meurent pas, et je voyais dans ce cri douloureux et solennel tout un +monde qui s'écroulait, le culte et l'amour de la nature égorgés par le +spiritualisme farouche et ignorant des nouveaux chrétiens sans lumière. +Le divorce entre le corps et l'âme était prononcé, et le grand Pan, le +dieu de la vie, léguait à ses derniers adeptes la tâche de réhabiliter +la matière. + +Depuis ce jour fatal, la science travaille à ressusciter le grand +principe, et, comme il est immortel, elle réussira. Elle révolutionnera +la face de la terre, c'est-à-dire que ses décisions auront un jour +la force des vérités acquises, qu'elles auront pénétré dans tous les +esprits, et qu'elles auront détruit insensiblement tous les vestiges de +la superstition et de l'idolâtrie. + +On fait grand bruit de ses tendances actuelles. On fait bien. C'est le +moment de défendre le droit qu'elle a de tout voir, de tout juger et de +tout dire, puisque ce droit lui est encore contesté par les juges de +Galilée; mais, quand cette rumeur sera passée, quand la science aura +triomphé des vains obstacles,--un peu plus tôt, un peu plus tard, ce +triomphe est assuré, certain, fatal comme une loi de la vie;--quand, +mise sous l'égide de la liberté sacrée invoquée par nos pères, elle +poursuivra paisiblement ses travaux, la grande question, aujourd'hui mal +posée, qui s'agite dans son sein sera élucidée. Il le faudra bien. Si le +grand Pan représentait la force vitale inhérente à la matière, si en lui +se personnifiaient la plante, les bois sacrés et les suaves parfums de +la montagne, l'habitant ailé de l'arbre et de la prairie, la source +fécondante et le torrent rapide, les hôtes du rocher, du chêne et de la +bruyère, depuis le ciron jusqu'à l'homme, si tout enfin était Dieu ou +divin, la vie était divinité: divinité accessible et intelligible, il +est vrai, divinité amie de l'homme et partageant avec lui l'empire de la +terre, mais essence divine incarnée; activité indestructible, revêtant +toutes les formes, nécessairement pourvue d'organes quelconques, mais +émanant d'un foyer d'amour universel, incommensurable. + +Vous me dites souvent que vous êtes païenne. C'est une manière poétique +de dire que vous aimez l'univers, et que les aperçus de la science vous +ont ouvert le grand temple où tout est sacré, où toute forme est sainte, +où toute fonction est bénie. En son temps, le paganisme n'était pas +mieux compris des masses que ne l'était le théisme qui le côtoyait, +et l'absorbait même dans la pensée des adorateurs exclusifs du grand +Jupiter. Pour les esprits élevés, Pan était l'idée panthéiste, la même +qui s'est ranimée sous la puissante étreinte de Spinoza. Depuis cette +vaste conception, l'esprit humain s'est rouvert à une notion de plus en +plus large du rôle de la matière, et la science démontre chaque jour la +sublimité de ce rôle dans son union intime avec le principe de la vie. + +En résulte-t-il qu'elle soit le principe même? La matière pourrait-elle +se passer de l'esprit, qui ne peut se passer d'elle? Est-ce encore une +question de mots? Je le crains bien, ou plutôt je l'espère. La science +a-t-elle la prétention de faire éclore la pensée humaine comme résultat +d'une combinaison chimique? Non, certes; mais elle peut espérer de +surprendre un jour les combinaisons mystérieuses qui rendent la matière +inorganisée propre à recevoir le baptême de la vie et à devenir son +sanctuaire. Ce sera une magnifique découverte; mais quoi! après? L'homme +saura, je suppose, par quelle opération naturelle le fluide vital +pénètre un corps placé dans les conditions nécessaires à son apparition. +Le Dieu qui, roulant dans ses doigts une boulette de terre, souffla +dessus et en fit un être pensant, ne sera plus qu'un mythe. Fort bien, +mais un mythe est l'expression symbolique d'une idée, et il restera à +savoir si cette idée est un poëme ou une vérité. + +Allons aussi loin qu'il est permis de supposer. Entrons dans le rêve, +imaginons un nouveau Faust découvrant le moyen de renouveler sa propre +existence, un _Albertus Magnus_ faisant penser et parler une tête de +bois, _Capparion!_ un Berthelot futur voyant surgir de son creuset une +forme organisée, vivante,--que saura-t-il de la source de cette vie +mystérieuse? La philosophie a beaucoup à répondre, mais je vois surtout +là une question d'histoire naturelle à résoudre, rentrant dans les +célèbres discussions sur la génération spontanée. Pour mon compte, je +crois presque à la génération spontanée, et je n'y vois aucun principe +de matérialisme à enregistrer dans le sens absolu que l'on veut +aujourd'hui attribuer à ce mot. La matière, dit-on, renferme le +_principe vivant_. Ceci est encore l'histoire de la plante, qui tire +ses organes de sa propre substance. Mais le principe _vivant_, d'où +tire-t-il son activité, sa volition, son expansion, ses résultats +sans limites connues? D'un milieu qui ne les a pas? C'est difficile à +comprendre. La matière possède le principe _viable_; mais point de vie +sans fécondation. La doctrine de la génération spontanée proclame que +la fécondation n'est pas due nécessairement à l'espèce; elle admet donc +qu'il y a des principes de fécondation dans toute combinaison vitale, +et même que tout est combinaison vitale, vie latente, impatiente de +s'organiser par son mariage avec la matière. Quoi qu'on fasse, il faut +bien parler la langue humaine, se servir de mots qui expriment des +idées. On aura beau nous dire que la vie est une pure opération et une +simple action de la matière, on ne nous fera pas comprendre que les +opérations de notre pensée et l'action de notre volonté ne soient pas le +résultat de l'association de deux principes en nous. Que faites-vous +de la mort, si la matière seule est le principe vivant? Vous dites que +l'âme s'éteint quand le corps ne fonctionne plus. On peut vous demander +pourquoi le corps ne fonctionne plus quand l'âme le quitte. Et tout +cela, c'est un cercle vicieux, où les vrais savants sont moins +affirmatifs que leurs impatients et enthousiastes adeptes. Il y a +quelque chose de généreux et de hardi, j'en conviens, à braver les +foudres de l'intolérance et à vouloir attribuer à la science la liberté +de tout nier. Inclinons-nous devant le droit qu'elle a de se tromper. +Ses adversaires en usent si largement! Mais attendons, pour nier +l'action divine qui préside au grand hyménée universel, que l'homme soit +arrivé par la science à s'en passer ou à la remplacer. + +--Vous ne pensez, nous disent les médecins positivistes, que parce que +vous avez un cerveau. + +Très-bien; mais, sans ma pensée, mon cerveau serait une boîte +vide.--Nous pouvons mettre le doigt sur la portion du cerveau qui pense +et oblitérer sa fonction par une blessure, notre main peut écraser la +raison et la pensée!--Vous pouvez produire la folie et la mort; mais +empêcher l'une et guérir l'autre, voilà où vous cherchez en vain des +remèdes infaillibles. Cette pensée qui s'éteint ou qui s'égare dans le +cerveau épuisé et meurtri est bien forcée de quitter le milieu où elle +ne peut plus fonctionner. + +--Où va-t-elle?--Demandez-moi aussi d'où elle vient. Qui peut vous +répondre? Me direz-vous d'où vient la matière? Vous voilà étudiant les +météorites, étude admirable qui nous renseignera sans doute sur la +formation des planètes. Mais, quand nous saurons que nous sommes nés du +soleil, qui nous dira l'origine de celui-ci? Pouvez-vous vous emparer +des causes premières? Vous n'en savez pas plus long sur l'avènement +de la matière que sur celui de la vie, et, si vous vous fondez sur la +priorité de l'apparition de la matière sur notre globe, vous ne résolvez +rien. La vie était organisée ailleurs avant que notre terre fut prête à +la recevoir; latente chez nous, elle fonctionnait dans d'autres régions +de l'univers. + +Mais il n'y a pas de matière proprement inerte; je le veux bien! Chaque +élément de vitalité a sa vie propre, et j'admets sans surprise celle de +la terre et du rocher. La vie chimique est encore intense sous nos pieds +et se manifeste par les tressaillements et les suintements volcaniques; +mais, encore une fois, la vie la plus élémentaire est toujours une +vie; la vie inorganique--il paraît qu'on parle ainsi aujourd'hui--est +toujours une force qui vient animer une inertie. D'où vient cette force? +D'une loi. D'où vient la loi? + +Pour répondre scientifiquement à une telle question, il faut trouver +une formule nouvelle à coup sûr. Puisque tous les mots qui ont servi +jusqu'ici à l'idée spiritualiste paraissent entachés de superstition, +et que tous ceux qui servent à l'idée positiviste semblent entachés +d'athéisme, vitalité, dis-nous ton nom! + +Sublime inconnue, tu frémis sous ma main quand je touche un objet +quelconque. Tu es là dans ce roc nu qui, l'an prochain ou dans un +million d'années, aura servi, par sa décomposition ou toute autre +influence peut-être occulte, à produire un fruit savoureux. Tu es +palpable et visible et déjà merveilleusement savante dans la petite +graine qui porte dans sa glume les prairies de six cents lieues de +l'Amérique. Tu souris et rayonnes dans la fleur qui se pare pour +l'hyménée. Tu bondis ou planes dans l'insecte vêtu des couleurs de la +plante qui l'a nourri à l'état de larve. Tu dors sous les sables dorés +du rivage des mers, tu es dans l'air que je respire comme dans le regard +ami qui me console, dans le nuage qui passe comme dans le rayon qui le +traverse.--Je te vois et je te sens dans tout; mais rayez le mot divin +_amour_ du livre de la nature, et je ne vois plus rien, je ne comprends +plus, je ne vis plus. + +La matière qui n'a pas la vie, et la vie qui ne se manifeste pas dans la +matière ont-elles conscience du besoin qu'elles éprouvent de se réunir? +Ce n'est pas très-probable sans la supposition d'un agent souverain qui +les pousse irrésistiblement l'une vers l'autre. Quel est-il? son nom? Le +nom que vous voudrez parmi ceux qui sont à l'usage de l'homme; moi, je +n'en peux trouver que dans le vocabulaire classique des idées actuelles: +âme du monde, amour, divinité. Je vois dans la moindre étude des choses +naturelles, dans la moindre manifestation de la vie, une puissance dont +nulle autre ne peut anéantir le principe. La matière a beau se ruer sur +la matière et se dévorer elle-même, la vie a beau se greffer sur la vie +et s'embrancher en d'inextricables réseaux où se confondent toutes les +limites de la classification, tout se maintient dans l'équilibre qui +permet à la vie de remplacer la mort à mesure que celle-ci opère une +transformation devenue nécessaire. Je sens le souffle divin vibrer dans +toutes ces harmonies qui se succèdent pour arriver toujours et par tous +les modes au grand accord relativement parfait, âme universelle, amour +inextinguible, puissance sans limites. + +Laissons les savants chercher de nouvelles définitions. Si leurs +tendances actuelles nous ramènent à d'Holbach et compagnie, comme il y +avait là en somme très-bonne compagnie, il en sortira quelque chose de +bon; la vie ne s'arrête pas parce que l'esprit fait fausse route. +Une notion qui tend à comprimer son essor, à détruire son énergie, à +refroidir son élan vers l'infini, n'est pas une notion durable; mais la +science seule peut redresser et éclairer la science. S'il était possible +de la réduire au silence, ce qu'il y a de vrai dans le spiritualisme +aurait chance de succomber longtemps. Les esprits vulgaires +s'empareraient d'un athéisme grossier comme d'un drapeau, et la +recherche de la vérité serait soumise aux agitations de la politique. +Tel n'est point le rôle de la science, tel n'est point le chemin du +vrai. Telle n'est heureusement pas la loi du progrès, qui est la loi +même de la vie. + +* * * * * + +Ce n'est certes pas moi, ma chère amie, qui vous dirai par où le monde +passera pour sortir de cette crise. Je ne sais rien qu'une chose, c'est +qu'il faut que l'homme devienne un être complet, et que je le vois en +train d'être comme l'enfant dont on voulait donner une moitié à chacune +des mères qui se le disputaient. L'enfant ne se laissera pas faire, +soyons tranquilles. + +Au reste, je me suis probablement aussi mal exprimé que possible sur le +fond de la question en parlant de la vie comme d'une opération. C'est +plus que cela sans doute, ce doit être le résultat d'une opération non +surnaturelle, mais divine, où les éléments abstraits se marient aux +éléments concrets de l'existence; mais il y a un langage technique que +je ne veux point parler ici, parce qu'il me déplaît et n'éclaircit rien. +Les sciences et les arts ont leur technologie très-nécessaire, et vous +voyez que j'évite d'employer cette technologie à propos de botanique. +Elle est si facile à apprendre que l'exhiber serait faire un mauvais +calcul de pédantisme. La technologie métaphysique n'est pas beaucoup +plus _sorcière_, comme on dit chez nous; mais elle n'a pas la justesse +et la précision de la botanique. Chaque auteur est forcé de créer des +termes à son usage pour caractériser les opérations de la pensée telle +qu'il les conçoit. Ces opérations sont beaucoup plus profondes que +les mystères microscopiques du monde tangible. Après tant de sublimes +travaux et de grandioses explorations dans le domaine de l'âme, +la science des idées n'a pas encore trouvé la parole qui peut se +vulgariser: c'est un grand malheur et un grand tort. Le matérialisme +radical menace d'une suppression complète la recherche des opérations +de l'entendement humain. Allons donc! alors vienne l'homme de génie +qui nous expliquera notre âme et notre corps dans l'ensemble de leurs +fonctions, par des vérités sans réplique et dans une langue qui nous +permettra d'enseigner à nos petits-enfants qu'ils ne sont ni anges ni +bêtes! + +* * * * * + +Me voilà bien un peu loin de ce que je voulais vous dire aujourd'hui sur +les herbiers. Je tiens cependant à ne pas finir sans cela. + +L'herbier inspire des préventions aux artistes. + +--C'est, disent-ils, une jolie collection de squelettes. + +Avant tout, je dois vous dire que faire un herbier est une chose si +grave, que j'ai écrit sur la première feuille du mien: _Fagot_. Je +n'oserais donner un titre plus sérieux à une chose si capricieuse et si +incomplète. Je parlerai donc de l'herbier au point de vue général, et +je vous accorde que c'est un cimetière. Dès lors, ce n'est pas un coin +aride pour la pensée. Le sentiment l'habite, car ce qui parle le plus +éloquemment de la vie, c'est la mort. + +Maintenant, écoutez une anecdote véridique. + +* * * * * + +J'ai vu Eugène Delacroix essayer pour la première fois de peindre des +fleurs. Il avait étudié la botanique dans son enfance, et, comme il +avait une admirable mémoire, il la savait encore, mais elle ne l'avait +pas frappé en tant qu'artiste, et le sens ne lui en fut révélé que +lorsqu'il reproduisit attentivement la couleur et la forme de la plante. +Je le surpris dans une extase de ravissement devant un lis jaune dont il +venait de comprendre la belle _architecture_; c'est le mot heureux dont +il se servit. Il se hâtait de peindre, voyant qu'à chaque instant son +modèle, accomplissant dans l'eau l'ensemble de sa floraison, changeait +de ton et d'attitude. Il pensait avoir fini, et le résultat était +merveilleux; mais, le lendemain, lorsqu'il compara l'art à la nature, il +fut mécontent et retoucha. Le lis avait complètement changé. Les lobes +du périanthe s'étaient recourbés en dehors, le ton des étamines avait +pâli, celui de la fleur s'était accusé, le jaune d'or était devenu +orangé, la hampe était plus ferme et plus droite, les feuilles, plus +serrées contre la tige, semblaient plus étroites. C'était encore une +harmonie, ce n'était plus la même. Le jour suivant, la plante était +belle tout autrement. Elle devenait de plus en plus _architecturale_. +La fleur se séchait et montrait ses organes plus développés; ses formes +devenaient _géométriques_; c'est encore lui qui parle. Il voyait le +squelette se dessiner, et la beauté du squelette le charmait. Il fallut +le lui arracher pour qu'il ne fit pas, d'une étude de plante à l'état +splendide de l'anthèse, une étude de plante en herbier. + +Il me demanda alors à voir des plantes séchées, et il s'enamoura de ces +silhouettes déliées et charmantes que conservent beaucoup d'espèces. +Les raccourcis que la pression supprime, mais que la logique de l'oeil +rétablit, le frappaient particulièrement. + +--Les plantes d'herbier, disait-il, c'est la grâce dans la mort. + +Chacun a son procédé pour conserver la plante sans la déformer. Le plus +simple est le meilleur. _Jetée_ et non _posée_ dans le papier qui doit +boire son suc, rétablie par le souffle dans son attitude naturelle, +si elle l'a perdue en tombant sur ce lit mortuaire, elle doit être +convenablement comprimée, mais jamais jusqu'à produire l'écrasement. Il +faut renouveler tous les jours les couches de papier qui l'isolent, sans +ouvrir le feuillet qui la contient. Le moindre dérangement gâte sa pose, +tant quelle colle à son linceul. Au bout de quelques jours, pour la +plupart des espèces, la dessiccation est opérée. Les plantes grasses +demandent plus de pression, plus de temps et plus de soins, sans jamais +donner de résultats satisfaisants. Les orchidées noircissent malgré le +repassage au fer chaud, qui est préférable à la presse. Bannissons la +presse absolument, elle détruit tout et ne laisse plus la moindre chance +à l'analyse déjà si difficile du végétal desséché. Le but de l'herbier +doit être de faciliter l'étude des sujets qu'il contient. Le goût des +collections est puéril, s'il n'a pas ce but avant tout pour soi et pour +les autres. + +Mais l'herbier a pour moi une autre importance encore, une importance +toute morale et toute de sentiment. C'est le passage d'une vie humaine +à travers la nature, c'est le voyage enchanté d'une âme aimante dans le +monde aimé de la création. Un herbier bien fait au point de vue de la +conservation exhale une odeur particulière, où les senteurs diverses, +même les senteurs fétides, se confondent en un parfum comparable à celui +du thé le plus exquis. Ce parfum est pour moi comme l'expression de la +vie prise dans son ensemble. Les saveurs salutaires des plantes dites +officinales, mariées aux âcres émanations des plantes vireuses, +lesquelles sont probablement tout aussi _officinales_ que les autres, +produisent la suavité qui est encore une richesse, une salubrité, +une subtile beauté de la nature. Ainsi se perdent dans l'harmonie de +l'ensemble les forces trop accusées pour nous de certains détails. + +Ainsi de nos souvenirs, où se résument comme un parfum tout un passé +composé de tristesse et de joie, de revers et de victoires. Il y a dans +cet herbier-là des épines et des poisons: l'ortie, la ronce et la ciguë +y figurent; mais tant de fleurs délicieusement belles et bienfaisantes +sont là pour ramener à l'optimisme, qui serait peut-être la plus vraie +des philosophies! + +La ciguë d'ailleurs..., je l'arrache sans pitié, je l'avoue, parce +qu'elle envahit tout et détrône tout quand on la laisse faire; mais, +outre qu'elle est bien belle, elle est une plante historique. Son nom +est à jamais lié au divin poëme du _Phédon_. Les chrétiens ne sauraient +dire quel arbre a fourni la croix vénérée de leur grand martyr. Tout le +monde sait que la ciguë a procuré une mort douce et sublime au grand +prédécesseur du crucifié. Innocente ou bienfaisante ciguë, sois donc +réhabilitée, toi qui, forcée de donner la mort, sus prouver que tu +n'atteignais pas la toute-puissance de l'âme, et laissas pure et lucide +celle du sage jusqu'à la dernière pulsation de ses artères! + +L'herbier est encore autre chose, c'est un reliquaire. Pas un individu +qui ne soit un souvenir doux et pur. On ne fait de la botanique bien +attentive que quand on a l'esprit libre des grandes préoccupations +personnelles ou reposé des grandes douleurs. Chaque plante rappelle donc +une heure de calme ou d'accalmie. Elle rappelle aussi les beaux jours +des années écoulées, car on choisit ces jours-là pour chercher la vie +épanouie et s'épanouir pour son propre compte. La vue des sujets un +peu rares dans la localité explorée réveille la vision d'un paysage +particulier. Je ne puis regarder la petite campanule à feuilles de +lierre,--merveille de la forme!--sans revoir les blocs de granit de nos +vieux dolmens, où je l'observai vivante pour la première fois. Elle +perçait la mousse et le sable en mille endroits, sur un coteau couvert +de hautes digitales pourprées, et ses mignonnes clochettes devenaient +plus amples et plus colorées à mesure qu'elle se rapprochait du ruisseau +qui jase timidement dans ces solitudes austères. Là aussi, je trouvai +la _lysimaque nemorum_, assez rare chez nous, non moins merveilleuse de +fini et de grâce, et, dans le bois voisin, l'_oxalis acelosella_, qui +remplissait de ses touffes charmantes,--_d'un vert gai_, comme daignent +dire les botanistes,--les profondes crevasses des antiques châtaigniers. + +Que ce bois était beau alors! Il était si épais d'ombrage que la lumière +du soleil y tombait, pâle et glauque, comme un clair de lune. De +vieux arbres penchés nourrissaient, du pied à la cime, des panaches +ininterrompus de hautes fougères. A la lisière, des argynnis énormes, +toutes vêtues de nacre verte, planaient comme des oiseaux de haut vol +sur les églantiers. Un paysan d'aspect naïf et sauvage nous demanda +ce que nous cherchions, et, nous voyant ramasser des herbes et des +insectes, resta cloué sur place, les yeux hagards, le sourire sur les +lèvres. Il sortit enfin de sa stupeur par un haussement d'épaules +formidable, et s'éloigna en disant d'un ton dont rien ne peut rendre le +mépris et la pitié: + +--Ah! mon Dieu, mon Dieu! + +J'ouvre l'herbier au hasard, quand je suis rendu _gloomy_ par un temps +noir et froid. L'herbier est rempli de soleil. Voici la circée, et +aussitôt je rêve que je me promène dans les méandres et les petites +cascades de l'Indre; c'était un coin vierge de culture et bien touffu. +La flore y est très-belle. J'y ai trouvé cette année-là l'agraphis +blanche, le genêt sagitté, la balsamine _noli me langere_, la spirante +d'été, les jolies hélianthèmes, le buplèvre en faux, l'_anagallis +tenella_, sans parler des grandes eupatoires, des hautes salicaires, des +spirées ulmaires et filipendules, des houblons et de toutes les plantes +communes dans mon petit rayon habituel. La circée m'a remis toute cette +floraison sous les yeux, et aussi la grande tour effondrée, et le jardin +naturel qui se cache et se presse sous les vieux saules, avec ses petits +blocs de grès, ses sentiers encombrés de lianes indigènes et ses grands +lézards verts, pierreries vivantes, qui traversent le fourré comme des +éclairs rampants. Le martin-pêcheur, autre éclair, rase l'eau comme une +flèche; la rivière parle, chante, gazouille et gronde. Il y a partout, +selon la saison, des ruisseaux et des torrents à traverser comme on +peut, sans ponts et sans chemins. C'est un endroit qui semble primitif +en quelques parties, que le paysan n'explore que dans les temps secs. +Hélas! gare au jour où les arbres seront bons à abattre! La flore des +lieux frais ira se blottir ailleurs. Il faudra la chercher. + +En voyant le domaine de la nature se rétrécir de jour en jour, et les +ravages de la culture mal entendue supprimer sans relâche le jardin +naturel, je ne suis guère en train de conclure avec certains adeptes de +Darwin que l'homme est un grand créateur, et qu'il faut s'en remettre +à son goût et à son intelligence pour arranger au mieux la planète. +Jusqu'à présent, je trouve qu'il est un affreux bourgeois et un vandale, +qu'il a plus gâté les types qu'il ne les a embellis, que, pour quelques +améliorations, il a fait cent bévues et cent profanations, qu'il a +toujours travaillé pour son ventre plus que pour son coeur et pour son +esprit, que ces créations de plantes et d'animaux les plus utiles sont +précisément les plus laides, et que ces modifications tant vantées sont, +dans la plupart des cas, des détériorations et des monstruosités. La +théorie de Darwin n'en est pas moins vraisemblable et logiquement vraie; +mais elle ne doit pas conclure à la destruction systématique de tout ce +qui n'est pas l'ouvrage de l'homme. L'interpréter ainsi diminuerait son +importance et dénaturerait probablement son but; mais, pour parler de ce +grand esprit et de ces grands travaux, il faudrait plus de papier que je +ne veux condamner vos yeux à en lire. Revenons à nos fleurs mortes. + +Je vous disais que l'herbier est un cimetière; hélas! le mien est rempli +de plantes cueillies par des mains amies que la mort a depuis longtemps +glacées. Voici les graminées que mon vieux précepteur Deschartres +prépara et classa ici, il y a soixante-quinze ans, pour mon père, qui +avait été son élève; elles ont servi à mes premières études botaniques; +je les ai pieusement gardées, et, si j'ai rectifié la classement un peu +suranné de mon professeur, j'ai respecté les étiquettes jaunies qui +gardent fidèlement son écriture... J'ai trouvé dans un volume de l'abbé +de Saint-Pierre, qui a été longtemps dans les mains de Jean-Jacques +Rousseau, une saponaire ocymoïde qui m'a bien l'air d'avoir été mise là +par lui.--De nombreux sujets me viennent de mon cher Malgache, Jules +Néraud, dont le livre élémentaire et charmant, _Botanique de ma fille_, +a été réédité avec luxe par Hetzel, après avoir longtemps dormi chez +l'éditeur de Lausanne. + +Cet aimable et excellent ouvrage est le résumé de causeries pleines +de savoir et d'esprit que j'écoutais en artiste et pas assez en +naturaliste. Je ne me suis occupé un peu sérieusement de botanique que +depuis la mort de mon pauvre ami. J'avais toujours remis au lendemain +_l'épélage_ de cet alphabet nécessaire dont on espère en vain pouvoir se +passer pour bien voir et réellement comprendre. Le lendemain, hélas! m'a +trouvé seul, privé de mon précieux guide; mais les plantes qu'il m'avait +données, avec d'excellentes analyses vraiment descriptives,--il y en a +si peu de complètes dans les gros livres!--sont restées dans l'herbier +comme types bien définis. Chacune de ces plantes me rappelle nos +promenades dans les bois avec mon fils enfant, que nous portions à +tour de rôle, et qui aimait à chevaucher _la grandelette_, la boîte de +fer-blanc du Malgache. + +D'autres amis, qui, grâce au ciel, vivent encore et me survivront, ont +aussi laissé leurs noms et leurs tributs dans mon herbier. Une grande +artiste dramatique, qui est rapidement devenue botaniste attentive et +passionnée, m'a envoyé des plantes rares et intéressantes des bois de +la Côte-d'Or. Célimène a les yeux aussi bons qu'ils sont beaux. La +botanique ne leur a rien ôté de leur expression et de leur pureté: c'est +que l'exercice complet d'un organe le retrempe. J'ai longtemps partagé +cette erreur, qu'il ne faut pas exercer la vue, dans la crainte de +la fatiguer. L'oeil est complet ou non, mais il ne peut que gagner à +fonctionner régulièrement. Des semaines et des mois de repos, que l'on +me disait et que je croyais nécessaires, augmentaient le nuage qui me +gêne. Des semaines et des mois d'étude à la loupe m'ont enfin prouvé que +la vue revient quand on la sollicite, tandis qu'elle s'éteint de plus +en plus dans l'inertie; mais, en ceci comme en tout, il ne faut point +d'excès. + +L'herbier se prête aussi aux exercices de la mémoire, qui est un sens +de l'esprit. Si on ne le feuilletait de temps en temps, les noms et les +différences se confondraient ou s'échapperaient pour qui n'est pas doué +naturellement du beau souvenir qui s'incruste. Les soldats passés en +revue, avec leurs costumes variés, se confondraient dans la vision, +s'ils n'étaient bien classés par régiments et bataillons. Ils défilent +dans leur ordre; on reconnaît alors facilement chacun d'eux, et, avec +son nom et son origine, on retrouve son histoire personnelle, on se +retrace des lieux aimés, des personnes chéries; on revoit les douces +figures, on entend les gais propos des compagnons qui couraient alertes +et joyeux au soleil, et qui aujourd'hui vivent dans notre âme fidèle à +l'état de pensées fortifiantes et salutaires. + +Quoi de plus beau et de plus pur que la vision intérieure d'un mort +aimé? L'esprit humain a la faculté d'une évocation admirable. L'ami +reparaît, mais non tel qu'il était absolument. L'absence mystérieuse a +rajeuni ses traits, épuré son regard, adouci sa parole, élevé son âme. +Il se rappelle quelques erreurs, quelques préjugés, quelques préventions +inséparables du milieu incomplet où il avait vécu. Il en est débarrassé, +il vous invite à vous débarrasser de cet alliage. Il ne se pique point +d'être entré dans la lumière absolue, mais il est mieux éclairé, il juge +la vie avec calme et sagesse. Il a gardé de lui-même et développé tout +ce qui était bon. Il est désormais à toute heure ce qu'il était dans ses +meilleurs jours. Il nous rappelle les bienfaits de son amitié, et +il n'est pas besoin qu'il nous prie d'en oublier les erreurs ou les +lacunes. Son apparition les efface. + +Telle est la puissance de l'imagination et du sentiment en nous, que +nous rendons la vie à ceux qui nous ont quittés. Y sont-ils pour quelque +chose? Nous le croyons par l'enthousiasme et l'attendrissement. La +raison jusqu'ici ne nous le prouve pas, elle ne peut tout prouver: elle +n'est pas la seule lumière de l'homme, _quoi qu'on die_; mais elle a des +droits sacrés, imprescriptibles, ne l'oublions pas, et n'arrêtons jamais +son essor. + +En attendant qu'elle se mette d'accord avec notre coeur, car il faut +qu'elle en arrive là, donnons à nos amis envolés un sanctuaire dans +notre âme, et continuons la reconnaissance et l'affection au delà de +la tombe en leur faisant plus belle cette région idéale, cette vie +renouvelée où nous les plaçons. Qu'ils soient pour nous comme les suaves +parfums de fleurs qui s'épurent en se condensant. + + + + +IV + +DE MARSEILLE A MENTON + + +A M. GUSTAVE TOURANGIN, A SAINT-FLORENT + +Nohant. 28 avril 1868. + +Mais non, mon cher _Micro_, je ne suis plus au pays des anémones, je +suis au doux pays de la famille, où vient de nous fleurir une petite +plante plus intéressante que toutes celles de nos herbiers. Le beau +soleil qui rit dans sa chambre et la douce brise de printemps qui +effleure son rideau de gaze sont les divinités que j'invoque en ce +moment pour elle, et je laisse les cactus et les dattiers de la Provence +aux baisers du mistral, qu'ils ont la force de supporter. + +J'ai passé un mois seulement sur le rivage de la mer bleue. Le +_rapide_,--c'est ainsi que les Méridionaux appellent le train que l'on +prend à Paris à sept heures du soir, nous déposait à Marseille le +lendemain à midi. Une heure après, il nous remportait à Toulon. + +Je regrette toujours de ne plus m'arrêter à Marseille: les environs +sont aussi beaux que ceux des autres stations du littoral, plus beaux +peut-être, si mes souvenirs ne m'ont pas laissé d'illusions. Ce que j'en +vois en gagnant Toulon, où nous sommes attendus, me semble encore plein +d'intérêt. Le massif de Carpiagne, qui s'élève à ma droite et que +j'ai flairé un peu autrefois sans avoir la liberté d'y +pénétrer,--j'accompagnais un illustre et cher malade que tu as connu et +aimé,--m'apparaît toujours comme un des coins ignorés du vulgaire, où +l'artiste doit trouver une de ses oasis. C'est pourtant l'aridité qui +fait la beauté de celle-ci. C'est un massif pyramidal qui s'étoile à +son sommet en nombreuses arêtes brisées, avec des coupures à pic, des +dentelures aiguës, des abîmes et des redressements brusques. Tout cela +n'est pas de grande dimension et paraît sans doute de peu d'importance à +ceux qui mesurent le beau à la toise; autant que mon oeil peut apprécier +ce monument naturel, il a de six à sept cents mètres d'élévation, et ses +verticales nombreuses ont peut-être trois ou quatre cents pieds. Peu +m'importe; l'oeil voit immense ce qui est construit dans de belles +proportions, et le Lapithe qui a taillé cette montagne à grands coups de +massue était un artiste puissant, quelque demi-dieu ancêtre du génie qui +s'incorpora et se personnifia dans Michel-Ange. + +Il y a, n'est-ce pas? dans la nature, des formes qui nous font penser +à tel ou tel maître, bien que le rapport ne soit pas matériellement +saisissable entre l'oeuvre de la planète et celle de l'artiste. Un +rocher de la Carpiagne ou de l'Estérel ne ressemble pas à la chapelle +des Médicis ni au Moïse, et pourtant ces grandes figures de la +civilisation idéalisée viennent, dans notre rêverie, s'asseoir sur les +sommets de ces temples barbares et primitifs. C'est que le beau engendre +la postérité du beau, qui, parlant du fait et passant par tous les +perfectionnements que la pensée lui donne, garde comme air de famille +les qualités de hardiesse, d'âpreté ou de grâce du type fruste. +Michel-Ange voyait-il avec nos yeux d'aujourd'hui les croupes et les +attaches d'une montagne plus ou moins belle? Qu'importe! il avait toutes +les Alpes dans la poitrine, et il portait l'Atlas dans son cerveau. + +Quittons cet Atlas en miniature de la Carpiagne, où le soleil dessine +avec de grands éclats de lumière coupés d'ombres vaporeuses les contours +rudes de formes, chatoyants de couleur comme l'opale. Notre déesse Flore +cache-t-elle dans ces fentes arides et nues en apparence les petites +raretés du fond de sa corbeille? Probablement; mais le convoi brutal +nous emporte au loin et s'engouffre sous des tunnels interminables où il +fait noir et froid. On entre dans l'Érèbe, un sens païen de voyage aux +enfers se formule dans la pensée; ce bruit aigre et déchirant de la +vapeur, ce rugissement étouffé de la rotation, cette obscurité qui +consterne l'âme, c'est l'effroi de la course vers l'inconnu. L'esprit ne +sent plus la vie que par le regret de la perdre, et l'impatience de la +retrouver. Mais voici une lueur glauque: est-ce la porte du Tartare ou +celle d'un monde nouveau plus beau que l'ancien? C'est la lumière, c'est +le soleil, c'est la vie. La mort n'est peut-être que le passage d'un +tunnel. + +La côte largement déchirée que l'on suit jusqu'à Toulon, et où l'oeil +plonge par échappées, est merveilleusement belle; nous la savons par +coeur, mon fils et moi. Nous la revoyons avec d'autant plus de plaisir +que nous la connaissons mieux. Voilà le Bec-de-l'Aigle, le beau rocher +de la Ciotat, le Brusc et les îles des Embiez, la colline de Sixfours, +toutes stations amies dont je sais le dessus et le dessous, dont les +plantes sont dans mon herbier et les pierres sur mon étagère. Je sais +que derrière ces pins tordus par le vent de mer s'ouvrent des ravins +de phyllade lilas qu'un rayon de soleil fait briller comme des parois +d'améthyste sablées d'or. La colline qui s'avance au delà a les +entrailles toutes roses sablées d'argent, l'or et l'argent des _chats_, +comme on appelle en minéralogie élémentaire la poudre éclatante des +roches micacées ou talqueuses.--Les _Frères_, ces écueils jumeaux, pics +engloutis qui lèvent la tête au milieu du flot, sont noirs comme l'encre +à la surface, et je n'ai pas trouvé de barque qui voulût m'y conduire +pour explorer leurs flancs. Dans cette saison-là, le mistral soufflait +presque toujours. Aujourd'hui, il est anodin, et à peine avons-nous +embrassé à la gare de Toulon les chers amis à qui nous y avions donné +rendez-vous, que nous sautons avec eux dans un fiacre, et nous voici +à trois heures à Tamaris. Soleil splendide, des fleurs partout, nos +vêtements d'hiver nous pèsent. Hier, à pareille heure, nous nous +chauffions à Paris, le nez dans les cendres. Ce voyage n'est qu'une +enjambée de l'hiver à l'été. + +Rien de changé à Tamaris, où je me suis installé, il y a sept ans en +février, presque jour pour jour. Les beaux pins parasols couvrent +d'ombre une circonférence un peu plus grande, voilà tout; le gazon ne +s'en porte que mieux. Il est très-remarquable, ce gazon cantonné ici +uniquement sur la colline qui sert de jardin naturel à la bastide. C'est +le brachypode rameux, une céréale sauvage, n'est-ce pas? ou tout au +moins une triticée, la soeur bâtarde, ou, qui sait! l'ancêtre ignoré de +monseigneur froment, puisque cet orgueilleux végétal qui tient tant de +place et joue un si grand rôle sur la terre ne peut plus nommer ses +pères ni faire connaître sa patrie. Le _brachypodium ramosus_ n'a pas de +nom vulgaire que je sache; aucun paysan n'a pu me le dire. Il porte un +petit épi grêle, cinq ou six grains bien chétifs qui, çà et là, ont +passé l'hiver sur leur tige sans se détacher. On ne l'utilise pas, on ne +s'en occupe jamais. Il est venu là, et, comme son chaume fin et chevelu +forme un gazon presque toujours vert et touffu, on l'y a laissé. Il n'y +a nullement dépéri depuis sept ans que je le connais. Nul autre gazon +n'eût consenti à vivre dans ces rochers et sous cette ombre des grands +pins: les animaux ne le mangent pas, il n'y a que Bou-Maca, le petit +âne d'Afrique, qui s'en arrange quand on l'attache dehors; mais il aime +mieux autre chose, car il casse sa corde ou la dénoue avec ses dents et +s'en va, comme autrefois, chercher sa vie dans la presqu'île. J'apprends +que, seul tout l'hiver dans cette bastide inhabitée,--le pauvre petit +chien qui lui tenait compagnie n'est plus,--il s'est mis à vivre à +l'état sauvage. Il part dès le matin, va dans la montagne ou dans la +vallée promener son caprice, son appétit et ses réflexions. Il rentre +quelquefois le soir à son gîte, regarde tristement son râtelier vide et +repart. On vole beaucoup dans la presqu'île, mais on ne peut pas voler +Bou-Maca; il est plus fin que tous les larrons, il flaire l'ennemi, le +regarde d'un air paisiblement railleur, le laisse approcher, lui détache +une ruade fantastique et part comme une flèche. Or, il n'est guère plus +facile d'attraper un âne d'Afrique que de prendre un lièvre à la course. +Intelligent et fort entre tous les ânes, il n'obéit qu'à ses maîtres +et porte ou traîne des fardeaux qui n'ont aucun rapport avec sa petite +taille. + +Ainsi, je n'ai pas eu le plaisir de renouer connaissance avec Bou-Maca. +Monsieur était sorti; mais l'étrange gazon de la colline profite de son +absence et recouvre les soies jaunies de sa tige d'une verdure robuste +disposée en plumes de marabout. Il tapisse tout le sol sans empiéter sur +les petits sentiers et sans étouffer les nombreuses plantes qui +abritent leurs jeunes pousses sous sa fourrure légère. Une vingtaine de +légumineuses charmantes apprêtent leur joli feuillage qui se couronnera +dans six semaines de fleurettes mignonnes, et plus tard de petites +gousses bizarrement taillées: _hippocrepis ciliata_, _melilotus +sulcata_, _trifolium stellatum_, et une douzaine de lotus plus jolis les +uns que les autres. Le psoralée bitumineux a passé l'hiver sans quitter +ses feuilles, qui sentent le port de mer; la santoline neutralise son +odeur âcre par un parfum balsamique qui sent un peu trop la pharmacie. +Les amandiers en fleur répandent un parfum plus suave et plus fin. Les +smilax étalent leur verdure toujours sombre à côté des lavandes toujours +pâles. Les cistes et les lentisques commencent à fleurir. Le _C. albida_ +surtout étale çà et là sa belle corolle rose, si fragile et si finement +plissée une heure auparavant. On la voit se déplier et s'ouvrir. Les +petites anémones lilas, violettes, rosées, purpurines ou blanches +étoilent le gazon, le liseron _althoeoïdes_ commence à ramper et les +orchys-insectes à tirer leur petit labelle rosé ou verdâtre. Rien +n'a disparu; chaque végétal, si rare ou si humble qu'il soit dans la +localité, a gardé sa place, je devrais dire sa cachette. + +Quand j'ai fini ma visite domiciliaire dans le jardin sans clôture et +sans culture qui était et qui est encore pour moi un idéal de jardin, +puisqu'il se lie au paysage et le complète en rendant seulement +praticable la terrasse qu'il occupe, je m'assieds sur mon banc favori, +un demi-cercle de rochers ombragé à souhait par des arbres d'une grâce +orientale. A travers les branches de ceux qui s'arrondissent à la +déclivité du terrain, je vois bleuir et miroiter dans les ondulations +roses et violettes ce golfe de satin changeant qui a la sérénité et la +transparence des rivages de la Grèce. Ce golfe de Tamaris, vu du côté +_est_, est le coin du monde, à moi connu, où j'ai vu la mer plus douce, +plus suave, plus merveilleusement teintée et plus artistement encadrée +que partout ailleurs; mais il y faut les premiers plans de ce jardin, +libre de formes et de composition. Du côté _sud_, c'est la pleine mer, +les lointains écueils, les majestueux promontoires, et là j'ai vu les +fureurs de la bourrasque durant des semaines entières. J'y ai ressenti +des tristesses infinies, un état maladif accablant. Tamaris me rappelle +plus de fatigues et de mélancolies que de joies réelles et de rêveries +douces, et c'est sans doute pourquoi j'aime mieux Tamaris, où j'ai +souffert, que d'autres retraites où je n'ai pas senti la vie avec +intensité. Sommes-nous tous ainsi? Je le pense. Le souvenir de +nos jouissances est incomplet quand il ne s'y mêle pas une pointe +d'amertume. Et puis les choses du passé grandissent dans le vague +qui les enveloppe, comme le profil des montagnes dans la brume du +crépuscule. Il me semble que, sur ce banc où me voilà assis encore une +fois après lui avoir dit un adieu que je croyais éternel, j'ai porté +en moi un monde de lassitude et de vaillance, d'épuisement et de +renouvellement. Il me semble qu'à certaines heures j'ai été un +philosophe très-courageux, et à d'autres heures un enfant très-lâche. Je +venais de traverser une de ces maladies foudroyantes où l'on est emporté +en quelques jours sans en avoir conscience. L'affaiblissement qui me +restait et que le brutal climat du Midi était loin de dissiper, tournait +souvent à la colère, car l'être intérieur avait conservé sa vitalité, et +le rire du printemps sur la montagne me faisait l'effet d'une cruelle +raillerie de la nature à mon impuissance. + +--Puisque tu m'appelles, guéris-moi, lui disais-je. + +Elle m'appelait encore plus fort et ne me guérissait pas du tout. +J'étudiai la patience. Je me souviens d'avoir fait ici une théorie, +presque une méthode de cette vertu négative, avec un classement de +phases à suivre en même temps que j'étudiais le classement botanique +d'après Grenier et Godron. Ces auteurs rejettent sans pitié de leur +catalogue toute plante acclimatée ou non qui n'est pas de race +française. Je m'exerçais puérilement, car la maladie est très puérile, +à rejeter de ma méthode philosophique tout ce qui était amusement ou +distraction de l'esprit, comme contraire à la recherche de la patience +pour elle-même. Et puis je m'apercevais que la sagesse, comme la santé, +n'a pas de spécialité absolue, qu'elle doit s'aider de tout, parce +qu'elle s'alimente de tout, et, un beau jour de soleil, ayant pris ma +course tout seul, comme Bou-Maca, sauf à tomber en chemin et à mourir +sur quelque lit de mousse et de fleurs, au grand air et en pleine +solitude, ce qui m'a toujours paru la plus douce et la plus décente +mort que l'on puisse rêver, je forçai ma pauvre machine à obéir aux +injonctions aveugles de ma volonté. J'eus chaud et froid, faim et soif, +dépit et résignation; j'eus des envies de pleurer quand j'essayais +en vain de gravir un escarpement, des envies de crier victoire quand +j'avais réussi à le gravir. L'attente muette et stoïque de la guérison +ne m'avait pas rendu un atome de force musculaire. La volonté de +ressaisir à tout prix cette force me la rendit, et je me souviens encore +de ceci: c'est qu'au retour d'une excursion assez sérieuse, je vins +m'asseoir sur ce banc en me débitant l'axiome suivant: «Décidément, la +patience n'est pas autre chose qu'une énergie.» + +J'avais peut-être raison. L'inertie glacée de l'attente du mieux n'amène +que le dépérissement. La volonté d'être et d'agir en dépit de tout nous +fait vaincre les maladies de langueur du corps et de l'âme; j'ai encore +vaincu, l'an dernier, un accès d'anémie en n'écoutant que le médecin qui +me conseillait de ne pas m'écouter du tout. + +C'est bien aussi ce que me conseillait le docteur qui m'a soigné ici +il y a sept ans, et que j'ai retrouvé hier soir plus jeune que moi, +toujours charmant, sensible et tendre. Je l'aimai à la première vue, cet +ami des malades, cet être aimable et sympathique qui apporte la santé +ou l'espérance dans ses beaux yeux septuagénaires, toujours remplis de +cette flamme méridionale si communicative. Certains vieux médecins de +province sont des figures que l'on ne retrouvera plus: Lallemant et +Cauvières, qui sont partis au milieu d'une sénilité adorable, Auban à +Toulon, Maure à Grasse, Morère à Palaiseau, Vergne à Cluis, et tant +d'autres qui sont encore bien vivants et solides, et qui exercent dans +leur milieu une sorte de royauté paternelle. Jamais riches, ils ont +pratiqué la charité sur des bases trop larges; tous aisés, ils n'ont pas +eu de vices; tous hommes de progrès, fils directs de la Révolution, ils +ont traversé dans leur jeunesse les déboires de la Restauration, ils ont +lutté contre la théorie de l'étouffement, ils luttent toujours: ils ont +été hommes du temps qu'on mettait sa gloire à être homme avant tout. Ils +sont devenus savants avec un but d'apostolat qu'ils poursuivent encore +en dépit de la mode qui a créé le problème de la science pour la +science, comme elle avait inventé l'art pour l'art dans un sens étroit +et faux. + +Nos jeunes savants d'aujourd'hui mûriront et poseront mieux la question, +car elle a son sens juste et son côté vrai; mais ils seront généralement +et forcément sceptiques. Ils auront le doute et le rire, l'esprit et +l'audace. Ce ne sera plus le temps de l'enthousiasme et de l'espoir, de +l'indignation et du combat. On retrouve ces vieilles énergies du passé +sur de nobles fronts que le temps respecte, et on les aime spontanément. +Qu'ils soient dans l'illusion ou dans le vrai sur l'avenir des sociétés +humaines, c'est avec eux qu'on se plaît à songer, et l'on se sent +meilleur en les approchant. + +Et pourtant j'aime bien tendrement la jeunesse; comment faire pour ne +pas aimer les enfants, et pour ne pas contempler comme un idéal l'âge +de l'irréflexion, où le mal n'est pas encore le mal, puisqu'il n'a pas +conscience de lui-même? + +La nature, éternellement jeune et vieille, passant de l'enfance à la +caducité, et ressuscitant pour recommencer sans savoir ce que vie +et mort signifient, est une enchanteresse qui nous défend d'être +moroses.... Le moyen au mois de février, qui est l'avril du Midi, sous +un ciel en feu et sur une terre en fleurs, de pleurer sur les roses ou +sur les neiges d'antan? + +Le lendemain, en quatre heures, nous gagnons Cannes. Le trajet le long +de la mer est aussi beau que celui de Marseille à Toulon, et tout cela +se ressemble sans s'identifier. Ce qui est nouveau d'aspect pour moi, +c'est la chaîne des Mores, montagnes couvertes de forêts et d'une +tournure fière avec un air sombre. On les côtoie et on entre dans les +contre-forts de l'Estérel, massif superbe de porphyre rouge découpé tout +autrement que la Carpiagne, qui est calcaire et disloquée. L'Estérel +a la physionomie d'une chose d'art, des mouvements logiques et voulus +comme les ont généralement les roches éruptives. Ses sommets ont peu de +brèche, ses dents s'arrondissent comme des bouillonnements saisis d'un +brusque refroidissement. Rien ne prouve que telle soit la cause de ces +formes arrêtées et solides, mais l'esprit s'en empare comme d'une raison +d'être des ligues moutonnées qui festonnent le ciel et qui descendent +en bondissements jusque dans la mer. Petites montagnes, collines en +réalité, mais si élégantes et si fières qu'elles paraissent imposantes. +Une grande variété de groupements, rentrant dans l'unité de plans de la +structure générale, peu de blocs isolés ou détachés là où l'homme n'a +pas mis la main; des murailles droites inexpugnables, des plissements +soudains arrêtés par des mamelonnements tumultueux qui se dressent en +masses homogènes, compactes, d'une grande puissance. Rien ici ne sent +le désastre et l'effondrement. Rien ne fait songer aux cataclysmes +primitifs. C'est un édifice et non une ruine; la végétation y prend ses +ébats, et le mois de mai doit y être un enchantement. + +Cannes, rendez-vous des étrangers de tout pays, doit être pour le +romancier habile une bonne mine pleine d'échantillons à collectionner; +mais, outre que je n'ai aucune habileté, je ne suis pas venu céans +pour étudier les moeurs qu'on raconte et observer les physionomies +qui passent. Ici comme ailleurs, je ne prendrai que des notes, et +j'attendrai que je sois saisi n'importe où, n'importe par quoi ou par +qui. Je ne suis pas de ceux qui savent ce qu'ils veulent faire. Je subis +l'action de mes milieux. Je ne pourrais la provoquer; d'ailleurs, je +suis en vacances. + +Je n'espère pas non plus faire beaucoup de botanique. La saison est trop +peu avancée, et cette année-ci particulièrement la floraison est très en +retard. Il parait qu'il n'a pas plu depuis deux ans. Maurice ne compte +pas non plus sur des trouvailles entomologiques à te communiquer. Notre +but est une affaire de coeur, une visite à de chères personnes qui m'ont +attendu tout l'hiver. La beauté et le charme du pays seront par-dessus +le marché. + +Dès le lendemain pourtant, nous voici en campagne. Les amis veulent nous +faire les honneurs de l'Estérel, et nous remplissons de notre bande +joyeuse et de nos provisions de bouche un omnibus énorme, traîné par +trois vigoureux chevaux. La locomotion est admirablement organisée ici. +On pénètre dans la montagne, on trotte à fond de train sur les corniches +vertigineuses; nous n'avons pas fait autre métier pendant un mois, et +nous n'avons pas vu l'ombre d'un accident. Cochers et chevaux sont +irréprochables. + +A l'entrée de la gorge de Maudelieu, on laisse la voiture, on porte les +paniers, on s'engouffre dans une étroite fente de rochers en remontant +le cours d'un petit torrent presque à sec, et on s'arrête pour déjeuner +à l'endroit où une cascatelle remplit à petit bruit un petit réservoir +naturel. Ce n'est pas un des plus beaux coins de l'Estérel. Le porphyre +n'y est pas bien déterminé, on est encore trop à la lisière; mais, comme +salle à manger, la place est charmante, et il y fait une réjouissante +chaleur. Les murailles déjetées qui vous pressent ont une grâce sauvage. +Il y a tant de lentisques, de myrtes, d'arbousiers et de phyllirées +qu'on se croirait dans de la vraie verdure. Pour moi, ces feuillages +cassants et persistants ont toujours quelque chose d'artificiel et de +théâtral. Ils seront beaux quand les chèvrefeuilles et les clématites +qui les enlacent mêleront leurs souplesses et leurs fraîcheurs à cette +rigidité. Après le déjeuner, on reprend le vaste et solide omnibus, qui +grimpe résolument vers le point central de l'Estérel. + +Le massif intérieur, fermé transversalement par une muraille rectiligne +d'une grande apparence, offre progressivement, des extrémités au coeur, +un porphyre rouge mieux déterminé et d'un plus beau ton. A toutes les +heures du jour, ces chaudes parois semblent imprégnées de soleil. La +couleur est donc ici aussi riche que la forme, et les masses de la +végétation, en suivant le mouvement heureux du sol, se composent comme +pour le plaisir des yeux. Une belle route traverse le sanctuaire en +suivant les bords du ravin principal, et, des points les plus élevés +de son parcours, permet de plonger sur les grandes ondulations qui +aboutissent à la mer. Qu'elle est belle, cette mer cérulée qui, partant +du plus profond du tableau, remonte comme une haute muraille de saphir +à l'horizon visuel! A droite se dressent les Alpes neigeuses, autre +sublimité qui fascine l'oeil et le fixe en dépit des plantes qui +sourient à nos pieds et sollicitent notre attention. Dis-moi, cher +naturaliste, notre maître, si le papillon, qui a tant de facettes dans +son oeil de diamant, peut voir à la fois la terre et le ciel, l'horizon +et le ciel qui s'effleure! Il est bien heureux le papillon, s'il peut +saisir d'emblée le grand et le petit, le loin et le proche! Ah! que +notre oeil humain est lent et pauvre, et avec cela la vie si courte! + +Les arbres sont très beaux dans l'Estérel, on y échappe à la monotonie +des grands oliviers, bien beaux aussi, mais trop répétés dans le pays. +Sauf le liége, les essences de la forêt de l'Estérel sont, à l'espèce +près, celles de nos régions centrales. Les châtaigniers paraissent se +plaire surtout vers le centre. C'est là que nous nous arrêtons au hameau +des Adrets, toujours orné de son poste de gendarmerie, comme d'une +préface de mélodrame. La route était dangereuse autrefois, mais +Frédérick-Lemaître a tué à jamais sa poésie. Le lieu n'évoque plus que +des souvenirs de tragédie burlesque. + +Elle est pourtant sinistre, cette auberge des Adrets, et les auteurs +du drame qui en porte le nom l'ont parfaitement choisie pour type de +coupe-gorge. Elle en a tout le classique, surtout aujourd'hui que +la cuisine est fermée et abandonnée. Pourquoi? On ne sait. A force +d'entendre les voyageurs plaisanter sur la mort fictive de M. Germeuil, +les propriétaires se sont imaginé qu'on leur attribuait un crime réel. +La porte principale est barricadée, les habitants du hameau regardent +avec défiance et curiosité les tentatives que l'on fait pour entrer. Ils +sourient mystérieusement, ils affectent un air moqueur pour répondre aux +moqueries qu'ils attendent de vous. Il faut que certains passants les +aient cruellement mystifiés. On frappe longtemps en vain; enfin, les +hôtes vous demandent sèchement ce que vous voulez et consentent à vous +conduire dans une salle de cabaret véritablement hideuse. Elle est +sombre, sale et barbouillée de fresques représentant des paysages, des +scènes de pêche et de chasse d'un dessin si barbare et d'une couleur si +féroce, qu'on est pris de peur et de tristesse devant cette navrante +parodie de la nature. Ceci est la nouvelle auberge soudée à l'ancienne, +que l'on ne vous ouvre qu'après bien des pourparlers et des questions. + +--Que voulez-vous voir, là? Il n'y a rien de curieux. Il ne s'y est +jamais rien passé. + +Il faut répondre qu'on le sait bien; mais qu'on veut voir l'escalier +de bois. On le voit enfin dressé en zigzag, au fond d'une salle nue et +sombre à cheminée très ancienne. Il est assez décoratif et conduit +à deux misérables petites chambres dans l'une desquelles ne fut pas +assassiné M. Germeuil. Toute cette recherche du souvenir d'une fiction +de théâtre est fort puérile, mais il faut rire en voyage, et, en +sortant, on rit de la figure ahurie et soupçonneuse de ces bons +habitants des Adrets. + +* * * * * + +Il fait beaucoup plus doux au golfe Juan qu'au golfe de Toulon. Le +mistral y est moins rude, moins froid, plus vite passé; mais au baisser +du soleil, l'air se refroidit plus vite et la soirée est véritablement +froide, jusqu'au moment où la nuit est complète. Alors il y a un +adoucissement remarquable de l'atmosphère jusqu'au retour du matin. +En dépit de ces bénignes influences, la végétation est beaucoup plus +avancée à Toulon: pourquoi? + +Le lendemain, il faisait un vent assez aigre à l'île Sainte-Marguerite. +La _passerina hirsuta_ tapisse le rivage du côté ouest. Elle est en +fleurs blanche et jaunes. On me dit qu'elle ne croît que là dans toute +la Provence. Par exemple, elle abonde au Brusc, dans les petites anses +qui déchiquettent le littoral, mais toujours tournée vers l'occident. +Est-ce un hasard ou une habitude? + +Je croyais trouver ici plus de plantes spéciales. Le sol que j'ai +pu explorer en courant me semble très pauvre; pas l'ombre d'un +_tartonraire_, pas de _medicayo maritima_, pas d'astragale +_tragacantha_, rien de ce qui tapisse la plage des Sablettes et de ce +qui orne les beaux rochers du cap Sicier. Ma seule trouvaille consiste +dans un petit ornithogale à fleur blanche unique et à feuilles linéaires +canaliculées, dont une démesurément longue. Je n'en trouve nulle part la +description bien exacte, à moins que ce ne soit celui que mes auteurs +localisent exclusivement sur le Monte-Grosso, en Corse. J'ai cueilli +celui-ci sur le rocher qui porte le fort d'Antibes. Il y gazonnait +sur un assez petit espace. De l'orchis jaune trouvé une seule fois à +Tamaris, le 13 mars, point de nouvelles par ici; mais nous habitons une +côte particulièrement aride, et les promenades en voiture ne sont pas +favorables à l'exploration botanique. + +Il faut donc s'en tenir au charme de l'ensemble et mettre les lunettes +du peintre. Pour le peintre de grand décor de théâtre, ce pays-ci est +typique. Les formes sont admirables, les masses sont de dimensions à +être embrassées dans un beau cadre, et leur tournure est si fière, +qu'elles apparaissent plus grandioses qu'elles ne le sont en effet. Ce +trompe-l'oeil perpétuel caractérise au moral comme au physique la nature +et l'homme du Midi; il est cause du reproche de _blague_ adressé à la +population, reproche non mérité en somme. Le Midi et le Méridional +annoncent toujours et tiennent souvent. Ils sont éminemment +démonstratifs, et, à un moment donné, ils semblent frappés d'épuisement; +mais ils se renouvellent avec une facilité merveilleuse, et, comme la +terre d'Afrique qui semble souvent morte et desséchée, ils refleurissent +du jour au lendemain. + +La transition de l'hiver à l'été n'est pourtant pas aussi belle et aussi +frappante ici que chez nous. La végétation n'y éclate pas avec la même +splendeur. L'absence de gelée sérieuse n'y fait pas ressortir le réveil +de la vie, et on n'y sent guère en soi-même ce réveil si intense et +si subit qui s'opère chez nous par crises énergiques. Le vent de mer +contrarie l'essor général. Le mistral est un petit hiver qui recommence +presque chaque semaine, et qui est d'autant plus perfide qu'il n'altère +pas visiblement l'aspect des choses; mais, quoi qu'on en dise, il gèle +ici blanc presque tous les matins, et les promesses du soleil de la +journée ressemblent à une gasconnade. Est-ce à dire que la nature n'y +soit pas généreuse et la vie intense? Certes non. C'est un beau pays, et +les organisations qu'il développe sont résistantes et souples à la fois. + +Malheureusement, dans ces stations consacrées par la mode, ce que l'on +voit le moins, c'est le type local. Homme, animaux, plantes, coutumes, +villas, jardins, équipages, langage, plaisirs, mouvement, échange de +relations, c'est une grande auberge qui s'étend sur toute la côte. Si +vous apercevez le paysan, l'industriel indigènes, soyez sûr qu'ils +sont occupés à servir les besoins ou les caprices de la fourmilière +étrangère. + +Ceci, je l'avoue, me serait odieux à la longue, et, si j'avais une villa +sur ce beau rivage, je la fuirais à l'époque où des quatre coins du +monde s'abattent ces bandes d'oiseaux exotiques. C'est un tort d'être +ainsi et de vouloir être seul ou dans l'intimité étroite de quelques +amis au sein de la nature. Certes l'homme est l'animal le plus +intéressant de la création; je dirai pour mon excuse que, dans certains +milieux où tout est artificiel, l'art semble appeler les humains à se +réunir et les inviter à l'échange de leurs idées. Au sein du mouvement +qui est leur ouvrage, ils ont naturellement jouissance morale et +avantage intellectuel à se communiquer l'activité qui les anime. Il y a +aussi de délicieux milieux de villégiature où la sociabilité plus douce +et un peu nonchalante peut réaliser des _décamérons_ exquis; mais, en +présence de la mer et des Alpes neigeuses, peut-on n'être point dominé +par quelque chose d'écrasant dont la sublimité nous distrait de +nous-mêmes et nous fait paraître misérable toute préoccupation +personnelle? + +Je fus frappé de cette sorte de stupeur où la grandeur des choses +extérieures nous jette en parcourant un jardin admirablement situé +et admirablement composé à la pointe d'Antibes. C'est, sous ces deux +rapports, le plus beau jardin que j'aie vu de ma vie. Placé sur une +langue de terre entre deux golfes, il offre un groupement onduleux +d'arbres de toutes formes et de toutes nuances qui se sont assez élevés +pour cacher les premiers plans du paysage environnant. Tous les noms de +ces arbres exotiques, étranges ou superbes, car le créateur de cette +oasis est horticulteur savant et passionné, je te les cacherai pour une +foule de raisons: la première est que je ne les sais pas. Tu me fais +grâce des autres, et même tu me pardonnes de n'avoir pas abordé la flore +exotique, moi qui suis si loin de connaître la flore indigène, et qui +probablement, si tu ne m'aides beaucoup, ne la connaîtrai jamais. Je me +souviens d'une dame qui me disait de grands noms de plantes étrangères +avec une épouvantable sûreté de mémoire, et qui me semblait si savante, +que je n'osais lui répliquer. Pourtant je me hasardai à lui dire +modestement: + +--Madame, je ne sais pas tout cela. Je m'occupe exclusivement de l'étude +du _phaseolus_. + +Elle ne comprit pas que je lui parlais du haricot, et avoua qu'elle ne +connaissait pas cette plante rare. + +Pour ne point ressembler à cette dame, je ne me risquerai pas à te +nommer une seule des merveilles végétales de l'Australie, de la +Polynésie et autres lieux fantastiques que M. Turette a su faire +prospérer dans son enclos: mais ce dont je peux te donner l'idée, c'est +du spectacle que présente le vaste bocage où toutes les couleurs et +toutes les formes de la végétation encadrent, comme en un frais vallon, +les pelouses étoilées de corolles radieuses et encadrées de buissons +chargés de merveilleuses fleurs. La villa est petite et charmante sous +sa tapisserie de bignones et de jasmins de toutes nuances et de tous +pays; mais c'est du pied de cette villa au sommet de la pelouse qui +marque le renflement du petit promontoire, et qui, par je ne sais quel +prodige de culture, est verte et touffue, que l'on est ravi par la +soudaine apparition de la mer bleue et des grandes Alpes blanches +émergeant tout à coup au-dessus de la cime des arbres. On est dans un +Éden qui semble nager au sein de l'immensité. Rien, absolument rien +entre cette immensité sublime et les feuillages qui vous ferment +l'horizon de la côte, cachant ses pentes arides, ses constructions +tristes, ses mille détails prosaïques; rien entre les gazons, les +fleurs, les branches formant un petit paysage exquis, frais, embaumé, +et la nappe d'azur de la mer servant de fond transparent à toute cette +verdure, et puis au-dessus de la mer, sans que le dessin de la côte +éloignée puisse être saisi, ces fantastiques palais de neiges éternelles +qui découpent leurs sommets éclatants dans le bleu pur du ciel. Je ne +chercherai pas de mots excentriques et peu usités pour te représenter +cette magie. Les mots qui frappent l'esprit obscurcissent les images que +l'on veut présenter réellement à la vision de l'esprit. Figure-toi donc +tout simplement que tu es dans ce charmant vallon, «arrondi au fond +comme une corbeille,» que tu me décris si bien dans ta dernière lettre, +et que tu vois surgir de l'horizon boisé la Méditerranée servant de +base à la chaîne des Alpes. Impossible de te préoccuper de la distance +considérable qui sépare ton premier horizon du dernier. Il semble que +ce puissant lointain t'appartienne, et que toute cette formidable +perspective se confonde sans transition avec l'étroit espace que tes pas +vont franchir, car tu es tenté de t'élancer à la limite de ton vallon +pour mieux voir.--Ne le fais pas, ce serait beau encore, mais d'un beau +réaliste, et tu perdrais le ravissement de cet aspect composé de trois +choses immaculées, la végétation, la mer, les glaciers. Le sol, cette +chose dure qui porte tant de choses tristes, est noyé ici pour les yeux +sous le revêtement splendide des choses les plus pures. On peut se +persuader qu'on est entré dans le paradis des poëtes... Pas une plante +qui souffre, pas un arbre mutilé, pas une fortification, pas une +enceinte, pas une cabane, pas une barque, aucun souvenir de l'effort +humain, de l'humaine misère ni de l'humaine défiance. Les arbres de tous +les climats semblent s'être donné rendez-vous d'eux-mêmes sur ce tertre +privilégié pour l'enfermer dans une fraîche couronne, et ne laisser +apparaître à ceux qui l'habitent que les régions supérieures où semblent +régner l'incommensurable et l'inaccessible. + +Le créateur de ce beau jardin a-t-il eu conscience de ce qu'il +entreprenait? A-t-il vu dans sa pensée, lorsqu'il en a tracé le plan, le +spectacle étrange et unique au monde qu'il offrirait lorsque ces plantes +auraient atteint le développement qu'elles ont aujourd'hui? Si oui, +voilà un grand artiste; si non, s'il n'a cherché qu'à acclimater des +raretés végétales, disons qu'il a été bien récompensé de son intéressant +labeur. + +Mais tout passe ou change, et il est à craindre que dans quelques années +les arbres, en grandissant, ne cachent la mer. Quelques années de plus, +et ils cacheront les Alpes. Il faudra s'y résigner, car, si on émonde +les maîtresses branches pour dégager l'horizon, leur souple feston de +verdure perdra sa grâce riante et ses divins hasards de mouvement. Ce ne +sera plus qu'un beau jardin botanique. + +Ainsi du petit bois de pins, de liéges et de bruyères blanches en arbres +qui s'élevait au-dessus de Tamaris, et d'où l'on voyait la mer et les +collines à travers des rideaux de fleurs. J'y ai contemplé de petites +plantes, le _dorycnium suffruticosum_ et l'_epipactis ancifolia_, qui se +donnaient des airs de colosses en se profilant sur les vagues lointaines +de la pleine mer. Barbare qui les eût cueillies pour leur donner +l'horizon d'un verre d'eau ou d'une feuille de papier gris! + +--C'est moi, pensais-je en regardant le jardin de M. Turette, qui +voudrais bien emporter cet horizon de flots et de neiges pour encadrer +mon jardin de Nohant! + +Mais bien vite cette ambitieuse aspiration m'effraya. Je suis un trop +petit être pour vivre dans cette grandeur; j'y suis trop sensible, je +me donne trop à ce qui me dépasse dans un sens quelconque, et, quand je +veux me reprendre après m'être abjuré ainsi, je ne me retrouve pas. Je +deviendrais tellement contemplatif, que la réflexion ne fonctionnerait +plus. + +En effet, à quoi bon chercher la raison des choses quand elles vous +procurent une extase plus douce que l'étude? On risque la folie à +vouloir perpétuer le ravissement. Maxime Du Camp, dans son roman des +_Forces perdues_,--un titre très profond!--raconte que deux âmes ivres +de bonheur se sont épuisées et presque haïes sans autre motif que de +s'être trop aimées. Peut-être, en se fixant au centre d'une oasis rêvée, +deviendrait-on l'ennemi du beau trop senti et trop possédé, à moins que, +sans retour et à tout jamais, on n'en devînt la victime. Pour habiter +l'Éden, il faudrait donc devenir un être complètement paradisiaque. Adam +en fut exilé, et s'en exila probablement de lui-même le jour où l'esprit +de liberté le fit homme. Quelle irrésistible et décevante fascination +ces Alpes et ces mers, vues ainsi sans intermédiaire matériel, doivent +exercer sur l'âme! Comme on oublierait volontiers que le mal et la +douleur habitent la terre, et que la mort sévit jusque sur ces hauteurs +sereines où l'on rêve la permanence et l'éternité! Le son de la voix +humaine arriverait ici comme une fausse note. Le désir de peindre, le +besoin d'exprimer, s'évanouiraient comme des velléités puériles. Le +sentiment des relations sociales s'éteindrait, et la démence vous ferait +payer cher quelques années d'un bonheur égoïste. + +Voilà pourquoi j'arrive à comprendre ceux qui viennent sur ces rivages +admirables pour ne rien voir et ne rien sentir, ou pour voir mal et +sentir à faux. S'ils étaient bien pénétrés de la grandeur qui les +environne, ils n'oseraient pas vivre, ils ne le pourraient pas. +Arrachons-nous au ravissement qui paralyse, et soyons plutôt bêtes +qu'égoïstes. Acceptons la vie comme elle est, la terre comme l'homme +l'a faite. Le cruel, l'insensé! il l'a bien gâtée, et des artistes ont +imaginé d'aimer sa laideur plutôt que de ne pas l'aimer du tout. + +Un autre jour, nous voici sur la Corniche, trottant sur une route que +surplombent et que supportent follement des calcaires en ruine. Ici, +la France finit splendidement par une muraille à pic ou à ressauts +vertigineux qui s'écroule par endroits dans la Méditerranée. On côtoie +les dernières assises de cette crête altière, et pendant des heures +l'oeil plonge dans les abîmes. Ici, la lumière enivre, car tout +est lumière; l'immense étendue de mer que l'on domine vous renvoie +l'éblouissement d'une clarté immense, et son reflet sur les rochers, +les flots et les promontoires qu'elle baigne, produit des tons qui +deviennent froids et glauques en plein soleil, comme les objets que +frappe la lumière électrique. A la distance énorme qui vous élève +au-dessus du rivage, vous percevez le moindre détail ainsi éclairé avec +une netteté invraisemblable. C'est bien réellement une féerie que +le panorama de la Corniche. Les rudes décombres de la montagne y +contrastent à chaque instant avec la vigoureuse végétation des ses +pentes et la fraîcheur luxuriante de ses fissures arrosées de fines +cascades. L'eau courante manque toujours un peu dans ces pays de la +soif; mais il y a tant d'oranges et de citrons sur les terrasses de +l'abîme que l'on oublie l'aspect aride des sommets, et qu'on se plaît +au désordre hardi des éboulements. Les sinuosités de la côte offrent à +chaque pas un décor magique. Les ruines d'Eza, plantées sur un cône de +rocher, avec un pittoresque village en pain de sucre, arrêtent forcément +le regard. C'est le plus beau point de vue de la route, le plus complet, +le mieux composé. On a pour premiers plans la formidable brèche de +montagne qui s'ouvre à point pour laisser apparaître la forteresse +sarrasine au fond d'un abîme dominant un autre abîme. Au-dessus de cette +perspective gigantesque, où la grâce et l'âpreté se disputent sans se +vaincre, s'élève à l'horizon maritime un spectre colossal. Au premier +aspect, c'est un amas de nuages blancs dormant sur la Méditerranée; mais +ces nuages ont des formes trop solides, des arêtes trop vives: c'est une +terre, c'est la Corse avec son monumental bloc de montagnes neigeuses, +dont trente lieues vous séparent; plus loin, vous découvrez d'autres +cimes, d'autres neiges séparées par une autre distance inappréciable. +Est-ce la Sardaigne, est-ce l'Apennin? Je ne m'oriente plus. + +Il faisait un temps magnifique. Le ciel et la mer étaient si limpides, +qu'on distinguait les navires à un éloignement inouï, et les détails du +Monte-Grosso à l'oeil nu; mais passer, car il faut bien passer par là +sans y planter sa tente, rend tout à coup mortellement triste. + +La riante presqu'île de Monaco vous apparaît bientôt. On se demande +par quel problème on y descendra des hauteurs de la Turbie. C'est bien +simple: on tourne pendant une grande heure le massif de la montagne, et, +d'enchantements en enchantements, de rampe en rampe, on descend par des +lacets l'unique petite route assez escarpée de la principauté: on admire +tous les profils du gros bloc de la _Tête-du-Chien_, qui surplombe la +ville et la menace, et on arrive de plain-pied avec la rive dans un +grand hôtel qui est à la fois une hôtellerie, un restaurant, un casino +et une maison de jeu. + +Étrange opposition! au sortir de ces grandeurs de la nature, vous voilà +jeté en pleine immondice de civilisation moderne. Au pâle clair de la +jeune lune, au pied du gros rocher qui dort dans l'ombre, au mystérieux +gémissement du ressac, à la senteur des orangers qui vous enveloppe, +succèdent et se mêlent la lueur blafarde du gaz, un caquetage de filles +chiffonnées et fatiguées, je ne sais quelle fétide odeur de fièvre et le +bruit implacable de la roulette. Il y a là de jeunes femmes qui jouent +pendant que sur les sofas des nourrices allaitent leurs enfants. Une +jolie petite fille de cinq à six ans s'y traîne et s'endort accablée de +lassitude, de chaleur et d'ennui. Sa misérable mère l'oublie-t-elle, +ou rêve-t-elle de lui gagner une dot? Des _babies_ de tout âge, de +vingt-cinq à soixante-et-dix ans, essuient en silence la sueur de +leur front en fixant le tapis vert d'un oeil abruti. Une vieille dame +étrangère est assise au jeu avec un garçonnet de douze ans qui l'appelle +sa mère. Elle perd et gagne avec impassibilité. L'enfant joue aussi et +très décemment, il a déjà l'habitude. Dans la vaste cour que ferme le +mur escarpé de la montagne, des ombres inquiètes ou consternées +errent autour du café. On dirait qu'elles ont froid; mais peut-être +regardent-elles avec convoitise le verre d'eau glacée qu'elles ne +peuvent plus payer. On en rencontre sur le chemin, qui s'en vont à pied, +les poches vides; il y en a qui vous abordent et qui vous demandent +presque l'aumône d'une place dans votre voiture pour regagner Nice. +Les suicides ne sont point rares. Les garçons de l'hôtel ont l'air de +mépriser profondément ceux qui ont perdu, et à ceux qui se plaignent +d'être mal servis ils répondent en haussant les épaules: + +--Ça n'a donc pas été ce soir? + +On dîne comme on peut dans une salle immense encombrée de petites tables +que l'on se dispute, assourdi par le bruit que font les demoiselles à la +recherche d'un dîner et d'un ami qui le paie. On retourne un instant aux +salles de jeu pour y guetter quelque drame. Moi, je n'y peux tenir; la +puanteur me chasse. Nous courons au rivage, nous gagnons la ville qui +s'élance en pointe sur une langue de terre délicieusement découpée au +milieu des flots. Elle aussi, cette pauvre petite résidence, semble +vouloir fuir le mauvais air du tripot et se réfugier sous les beaux +arbres qui l'enserrent. Nous montons au vieux château sombre et +solennel. La lune lui donne un grand air de tragédie. Le palais du +prince est charmant et nous rappelle la capricieuse demeure moresque du +gouverneur à Mayorque. La ville est déserte et muette, tout le monde +paraît endormi à neuf heures du soir. Nous revenons par la grève, où la +mer se brise par de rares saccades très brusques au milieu du silence. +La lune est couchée. Le gaz seul illumine le pied du grand rocher +et jette des lueurs verdâtres sur les rampes de marbre blanc et les +orangers du jardin. La roulette va toujours. Un rossignol chante, un +enfant pleure... + +Pour gagner Menton, le lendemain matin, nous traversons une gorge qui +ressemble aux plus fraîches retraites de l'Apennin du côté de Tivoli; +les oliviers y sont superbes, les caroubiers monstrueux. Ceci doit être +un _nid_ pour la botanique; mais peu de fleurs sont écloses, et nous +passons trop vite. Nous courons et ne voyageons pas. Il faudrait revenir +seul au mois de juin. Nous sommes gais quand même, parce que nous +nous aimons les uns les autres, et parce que voir ainsi défiler des +merveilles comme dans la confusion d'un rêve est, sinon un plaisir vrai, +du moins une ivresse excitante. On revient de la frontière d'Italie à +Cannes en quelques heures. Route excellente, aucun danger et aucune +interruption dans la splendeur des tableaux; mais trop de rencontres, +trop d'Anglais, trop de mendiants, trop de villas odieusement bêtes +ou stupidement folles, un pays sublime, un ciel divin, empestés de +civilisation idiote ou absurde. + +Mon cher ami, après avoir vu cette limite méridionale incomparablement +belle de notre France, j'ai reporté ma pensée tout naturellement à la +limite nord que je côtoyais l'automne dernier, et j'ai trouvé mon coeur +plus tendre pour le pays des vents tièdes et des grands arbres baignés +de brume. Le souvenir que l'on emporte des côtes de Normandie, c'est un +parfum de forêts et d'algues qui s'attache à vous: ce qui vous reste des +rivages de la Provence, c'est un vertige de lumière et d'éblouissements. +Et ce qu'il y a encore de mieux, c'est notre France centrale, avec son +climat souple et chaud, ses hivers rapidement heurtés de glace et de +soleil, ses pluies abondantes et courtes, sa flore et sa faune variées +comme le sol, où s'entre-croisent les surfaces des diverses formations +géologiques, son caractère éminemment rustique, son éloignement des +grands centres d'activité industrielle, ses habitudes de silence et de +sécurité. Je l'ai passionnément aimé, notre humble et obscur pays, parce +qu'il était mon pays et que j'avais reçu de lui l'initiation première; +je l'aime dans ma vieillesse avec plus de tendresse et de discernement, +parce que je le compare aux nombreuses stations où j'ai cherché ou +rêvé un nid. Toutes étaient plus séduisantes, aucune aussi propice au +fonctionnement normal et régulier de la vie physique et morale. Notre +Berry a beau être laid dans la majeure partie de sa surface, il a ses +oasis que nous connaissons et que les étrangers ne dénicheront guère. Un +petit pèlerinage tous les ans dans nos granits et dans nos micaschistes +vaut toutes les excursions dans le nord ou dans le midi de l'Europe pour +qui sait apprécier le charme et se passer de l'éclat. + +Le chemin de fer va nous supprimer plus d'un sanctuaire, ne le +maudissons pas. Rien n'est stable dans la nature, même quand l'homme la +respecte. Les arbres unissent, les rochers se désagrègent, les collines +s'affaissent, les eaux changent leurs cours, et, de certains paysages +aimés de mon enfance, je ne retrouve presque plus rien aujourd'hui. +L'existence d'un homme embrasse un changement aussi notable dans les +choses extérieures que celui qui s'opère dans son propre esprit. Chacun +de nous aime et regrette ses premières impressions; mais, après une +saison de dégoût des choses présentes, il se reprend à aimer ce que ses +enfants embrassent et saisissent comme du neuf. En les voyant s'initier +à la beauté des choses, il comprend que, pour être éternellement +changeant et relatif, le beau n'en est pas moins impérissable. Si nous +pouvions revenir dans quelques siècles, nous ne pourrions plus nous +diriger dans nos petits sentiers disparus. La culture toute changée nous +serait peut-être incompréhensible, nous chercherions nos plaines sous +le manteau des bois, et nos bois sous la toison des prairies. Comme de +vieux druides ressuscités, nous demanderions en vain nos chênes sacrés +et nos grandes pierres en équilibre, nos retraites ignorées du vulgaire, +nos marécages féconds en plantes délicates et curieuses. Nous serions +éperdus et navrés, et pourtant des hommes nouveaux, des jeunes, des +poëtes, savoureraient la beauté de ce monde refait à leur image et selon +les besoins de leur esprit. + +Quels seront-ils, ces hommes de l'an 2500 ou 3000? Comprendrions-nous +leur langage? Leurs habitudes et leurs idées nous frapperaient-elles +d'admiration ou de terreur? Par quels chemins ils auront passé! Que +d'essais de société ils auront faits! L'individualisme effréné aura eu +son jour. Le socialisme despotique aura eu son heure. Que de questions +aujourd'hui insolubles auront été tranchées! que de progrès industriels +accomplis! que de mystères dégagés dans les énigmes de la science! On +ne se demandera plus le nom du chèvrefeuille sauvage qui nous a tant +préoccupé à Crevant et qui nous tourmente encore, ni si l'on doit +sacrifier dans les guerres la moitié du genre humain pour assurer la vie +de l'autre moitié. On ne croira plus qu'une nation doive obéir à un seul +homme, ni qu'un seul homme doive être immolé au repos d'une nation. On +saura peut-être ce que célèbre la grosse grive du gui _dans son solo +de contralto_, et de quoi se moque la petite grive des vignes qui lui +répond en fausset. On ne comptera peut-être plus cent vingt espèces de +roses sauvages sur nos buissons. Peut-être en aura-t-on distingué cent +vingt mille espèces; peut-être aussi paiera-t-on un impôt pour cultiver +le _drosera_ dans un pot à fleurs, peut-être n'en paiera-t-on plus +pour cultiver sept pieds de tabac dans sa plate-bande. Peut-être aussi +croira-t-on qu'il n'y a pas de Dieu logé dans les églises et qu'il y en +a un logé partout, voire même dans l'âme de la plante. + +Qu'est-ce que tu en dis, toi, de l'_âme de la plante_ et de l'ouvrage[2] +qui porte ce joli nom? Ce n'est peut-être pas un livre de science +proprement dit, mais c'est le développement d'une hypothèse charmante, +c'est le sentiment d'un observateur que la poésie entraîne.--Et, après +tout, quel être dans l'univers peut vivre sans ce que j'appelle une âme, +c'est-à-dire la sensation de son existence? Que cette sensation devienne +_conscience_ chez l'homme, affaire de mots pour exprimer un degré +supérieur atteint par une même et seule faculté. Où commence _l'être_ +et où finit-il? Ce n'est pas le mouvement, ce n'est pas la faculté de +locomotion, premier degré de la liberté sacrée, qui le caractérise +essentiellement. Dans certaines choses, le mouvement semble voulu; chez +certains êtres, il semble fatal. La véritable vie commence où commence +le sentiment de la vie, la distinction du plaisir et de la souffrance. +Si la plante cherche avec effort et une merveilleuse apparence de +discernement les conditions nécessaires à son existence--et cela est +prouvé par tous les faits,--nous ne sommes pas autorisés à refuser une +âme au végétal. Pour moi, je me définis la vie, le mariage de la matière +avec l'esprit. C'est vieux, c'est classique; ce n'est pas ma faute si on +ne me fournit pas une formule plus neuve et aussi vraie. Or, l'esprit +existe partout où il fonctionne, si peu que ce soit. L'âme d'une huître +est presque aussi élémentaire que celle d'un fucus. C'est une âme +pourtant, aussi précieuse ou aussi indifférente au reste de l'univers +que la nôtre. Si la nôtre se dissipe et s'éteint avec les fonctions +de l'être matériel, nous ne sommes rien de plus que la plante et le +mollusque; si elle est immortelle et progressive, le jour où nous serons +anges, le mollusque et la plante seront hommes, car la matière est +également progressive et immortelle. + +[Note 2: Par M. Boscowitz.] + +Nous voici loin de la doctrine du jugement dernier et du drame +fantastique de la vallée de Josaphat. Ce n'est pas que ces fictions me +déplaisent; elles semblent indiquer un dogme de renouvellement, et elles +sont en complet désaccord avec les décisions catholiques qui placent le +jugement de l'âme au moment qui suit la mort de chacun de nous. Si nous +devons attendre pour reprendre notre dépouille mortelle et pour marcher +dans l'avenir terrible ou riant, suivant nos mérites, la fin du monde +que nous habitons, c'est un sursis d'exécution qui a sa valeur. C'est +aussi une concession temporaire à la croyance au néant dont il faut +prendre note. Toute la doctrine du spiritualisme catholique repose ainsi +sur une foule de notions et de symboles contradictoires que l'Église a +fait entrer pêle-mêle et de force dans sa prétendue orthodoxie. Elle +succombe à cette pléthore, recueillant aujourd'hui ceci, et rejetant +demain cela, au hasard des circonstances et selon les besoins de la +cause du moment. Elle a fait grand mal au spiritualisme, qu'elle n'a +jamais compris, et qu'elle tue en irritant une réaction cruelle, mais +légitime. + +Après un mois d'excursions dans les environs du littoral, nous sommes +revenus avec nos amis à Toulon, où d'autres amis nous attendaient, +et j'ai voulu revoir avec eux toutes les régions montagneuses de la +Provence où se brise le mistral et où la vraie beauté du climat donne +asile à la flore de l'Afrique et à celle des Alpes de Savoie. C'était +encore trop tôt. Les clématites qui revêtent des arbres entiers étaient +encore sèches. Les belles plantes n'étaient pas fleuries. N'importe, le +lieu était toujours ce qu'il est, un des plus beaux du monde. + +Ce lieu s'appelle Montrieux, il est situé sur les hauteurs près des +sources du Gapeau, à trente-deux kilomètres de Toulon. La route est +belle, on va vite. On traverse des régions maigres et sèches, des +collines pelées ou revêtues de terrasses d'oliviers petits et laids. Ce +n'est pas avant Cannes qu'il faut voir l'olivier, on le prendrait en +haine; mais là il est de plus en plus splendide jusqu'à Menton. On ne le +taille pas, il devient futaie, il est monumental et primitif. + +Il ne faut pas le regarder dans le pays qui nous conduit à Montrieux. +A Belgentier, le pays devient charmant quand même. On avance dans une +étroite vallée arrosée de mille ruisseaux qui descendent de la montagne +et qui se laissent choir en cascades dans les prairies et les cultures +pour se joindre en bondissant au Gapeau, qui bondit lui-même. On n'est +plus dans le pays de la soif. La vue de tant d'eaux limpides, folles et +gaies est un enchantement. + +On voit se dresser bientôt devant soi, au dessus des bois, les dents +blanches, bizarrement découpées et fouillées à jour, de la crête des +montagnes calcaires de Montrieux. J'annonce à nos compagnons que nous +allons grimper jusque-là. Comme il fait très chaud, on s'en effraie; +mais, une demi-heure après, sans descendre de voiture, nous entrons dans +ces dentelures fantastiques, nous sommes dans la forêt de Montrieux, +un gracieux pêle-mêle de roches ardues, de vallons étroits, d'arbres +magnifiques, de buissons épais et d'eaux frissonnantes. Nous traversons +à gué le Gapeau, qui danse et chante sur du sable fin et doré, au milieu +des herbes et des guirlandes de feuillage. C'est une oasis, un Éden. + +Si tu y vas l'an prochain, repose-toi là. Cette entrée de forêt autour +du gué de Gapeau est le plus bel endroit de la promenade. C'est que +nous eussions dû déjeuner et ne point passer seulement; mais l'envie de +revoir la source et d'arriver au but, qui est la chartreuse, nous a fait +quitter un peu la proie pour l'ombre. + +La chartreuse nouvelle est fort laide et sans intérêt aucun. Les débris +de l'ancienne sont enfouis au fond d'une gorge encaissée et boisée où le +roc montre ses flancs âpres à travers le revêtement de la forêt. +C'est un de ces sites sauvages qu'en de nombreuses localités les gens +intitulent emphatiquement le _bout du monde_, et qui, comme toutes les +fins, est l'embranchement d'un monde nouveau. Si la montagne enferme la +ruine et semble la séparer du reste de la terre, à cent pas au-dessous +on voit la muraille faire un coude, une verte petite prairie s'ouvrir le +long du ruisseau, se rétrécir pour s'entr'ouvrir plus loin et déboucher +dans les larges vallées qui se succèdent et s'étagent jusqu'à la mer. +L'endroit est frais, austère et riant à la fois. + +--On y vivrait, me dit mon ami Talma, le capitaine de vaisseau. C'est +une retraite, un nid, un asile. J'y passerais volontiers le reste de ma +vie. + +--En famille? + +--Non, la famille s'y ennuierait. Je me suppose sans famille, seul au +monde, las des voyages, revenu de la grande illusion du devoir. Vivre là +d'étude et de rêverie.... + +--Oh! très-bien, vous rêvez ici, comme j'ai rêvé partout, +l'insaisissable chimère du repos? + +Mon fils nous apprit qu'un naturaliste avait fait de cette sauvage +résidence le centre de son activité. M. de Cérisy était un entomologiste +distingué. Il a vécu et il est mort ici, s'occupant à communiquer au +monde savant le fruit de ses recherches et de ses explorations. Nous +voyons encore dans un pavillon, à travers les vitres, une grande +boîte de toile métallique qui a servi à l'élevage des chenilles ou à +l'hivernage des chrysalides. Ces bois et ces montagnes ont dû lui donner +de grandes jouissances et de grands enseignements. Un sentiment de +respect s'empare de nous, et je ne sais comment je me surprends à penser +à toi, à ta retraite, à tes courses, à tes occupations, et à me rappeler +Maurice cherchant partout, il y a une vingtaine d'années, certaine +phalène blanche que vous avez souvent trouvée depuis, mais que nous +appelions alors _desideratum Touranginii_. + +En ce moment, toute ta vie se présenta devant moi, résumée par une de +ces rapides opérations de la pensée que les métaphysiciens, lents à +penser, n'ont jamais su nous apprendre à expliquer et à exprimer en peu +de mots. Je n'ai donc pas la formule pour dire en trois paroles tout ce +qui m'apparut en trois secondes, et il me faudrait beaucoup de mots pour +raconter ce que le souvenir me raconta instantanément. Je te vis +d'abord adolescent, aussi mince, aussi chevelu, aussi calme que tu l'es +aujourd'hui, avec de grands yeux clairs et je ne sais quoi d'_ailé_ +dans le regard et dans l'attitude qui te faisait ressembler à un de ces +oiseaux de rivage, lents et paresseux d'aspect, infatigables en réalité. +On disait de toi: + +--Il est fort délicat. Vivra-t-il? Que fera-t-il? disait ton père. + +--Rien et tout, lui répondais-je. + +Dans ce temps-là, tu empaillais des oiseaux. C'est tout ce qu'on savait +de tes occupations, et on admirait ton ouvrage, car ces oiseaux sont les +seuls que j'aie vus tromper les yeux au point de faire illusion. Ils +avaient le mouvement, l'attitude vraie, la grâce essentiellement propre +à leur espèce, outre que tu ne choisissais que des sujets intacts, +lustrés, frais et en pleine toilette, selon la saison. C'étaient des +chefs-d'oeuvre. + +Tu préparas ensuite des papillons avec une perfection égale, cherchant +à conserver avec pattes et antennes les plus petits, les plus fragiles, +les microscopiques enfin, d'où te vint le surnom de _Micro_, dont nous +n'avons jamais su nous déshabituer. + +Un jour, tu t'exerças à dessiner des oiseaux et à peindre des +lépidoptères: autres merveilles! Tu étais décidément d'une adresse +inouïe. Étais-tu artiste? étais-tu savant? Tes échantillons furent +admirés, et, quand ta famille perdit une fortune qui t'eût permis de +ne faire que ce qui te plaisait, tu entras comme préparateur au Muséum +d'histoire naturelle sous les auspices de Geoffroy Saint-Hilaire. Il +nous semblait que tu étais _casé_, comme on dit bourgeoisement, et que, +ayant la passion exclusive des sciences naturelles, tu arriverais peu à +peu à pouvoir la satisfaire en dehors d'une étroite spécialité; mais, +au bout de quelques mois, tu nous revins dégoûté de ces arides +commencements, affamé d'air rustique et de liberté. Tu étais souffrant. +Ta soeur, l'être adorablement maternel, te reçut avec joie et ne te +gronda pas. + +Moi, j'étais affligé de ta désertion. L'illustre vieillard m'avait dit: + +--Votre jeune frère a le pied à l'étrier. On _arrive_ à tout quand on +est doué comme lui. + +Parlait-il ainsi pour m'être agréable, ou parce qu'il avait senti en toi +un véritable amant de la nature? Dans ce dernier cas, il a dû comprendre +ta fuite. _Arriver_, voilà un grand mot, le mot, le but, le charbon +ardent de la génération actuelle. Il n'a pas touché tes lèvres, tu n'y +as pas cru, ou tu l'as trop analysé, ce charbon qui souvent n'allume +rien, ce mot qui résume pour la plupart des hommes, un océan de +déceptions. Je ne parle pas de ceux qui se croient arrivés quand ils +sont riches ou influents. L'argent ou l'autorité, c'est le but du +vulgaire; les esprits plus élevés ou plus aimants rêvent la gloire ou la +satisfaction intérieure de se rendre utiles, de servir la science, la +philosophie, le progrès, la patrie. + +Une modestie excessive, farouche même, t'a persuadé que tu n'avais rien +d'utile à communiquer personnellement, et, dédaignant de te résumer, tu +as tout appris et tout donné, tes collections, tes observations, tes +découvertes, à quiconque a bien voulu s'en servir. Ta vie s'est écoulée +dans une sorte de contemplation attentive dont je ne comprends que trop +les délices, mais que j'eusse voulu, dans ce temps-là, rendre féconde +chez toi par une manifestation de ta volonté. Tu es resté inébranlable, +je dirais impassible, si je ne connaissais la solidité de tes muettes +affections et l'enthousiasme de tes admirations secrètes. Tu avais une +philosophie pratique mieux formulée en toi-même que je ne le supposais: +avais-je raison, avais-je tort de la combattre? + +Assis un instant pour reprendre haleine sur une pierre du sentier de ce +_bout du monde_ fictif où s'enferma pour n'en plus sortir M. de Cérisy, +je me demandais sérieusement si j'étais arrivé moi-même à une limite +quelconque de mon activité, et si tu n'avais pas été beaucoup plus sage +que moi en limitant la tienne dès ta jeunesse à l'exercice paisible et +soutenu de ton intelligence, sans aucun souci de la faire connaître en +dehors de l'intimité. + +Si tu étais égoïste, je n'hésiterais pas à te donner tort. Ma +raison--jamais mon coeur--t'a quelquefois blâmé. J'ai cru être dans le +vrai en me persuadant qu'il fallait instruire les autres, et que le +devoir de quiconque avait un don, grand ou petit, était impérieusement +tracé: se communiquer à toutes les insultes, se révéler, se donner, +s'immoler, s'exposer à toutes les injures, à toutes les calomnies, à +tous les déboires de la notoriété, pour peu que l'on eût à dire, bien ou +mal, quelque chose de senti, d'expérimenté ou de jugé au fond de soi. +Si ma nature et mon éducation m'eussent permis d'acquérir la science, +j'aurais voulu explorer le monde entier en savant et en artiste, deux +fonctions intellectuelles dont je sentais en moi, je ne dis certes pas +la puissance, mais l'appétence bien vive et le désir bien ardent. Une +plus humble destinée m'ayant été faite, j'ai étudié, comme par hasard et +faute de mieux, les sentiments et les luttes de l'être humain, et peu à +peu j'ai pris à coeur ce métier des gens qui n'ont pas de métier, et +que les personnes purement pratiques méprisent profondément ou ne +comprennent pas du tout. + +Engagé dans cette voie, et voyant le temps qu'il faut y consacrer, la +dépense d'énergie vitale qu'il exige, j'ai pensé que ce n'était pas +un vain travail, et, poursuivi par un type idéal applicable à l'être +humain, j'ai cru parfois très-utile de tenter de le dégager de la +fiction des entrailles de l'humanité présente, qui le porte en elle +sans y croire, mais qui le fait vibrer et tressaillir par moments en le +trouvant exprimé dans un livre, dans un tableau, dans un chant, dans une +oeuvre d'art quelconque. + +Je ne me suis pas fait de grandes illusions sur la portée de mon +travail; mais, s'il a produit peu d'effet, la faute en est à mon peu +de talent, non à mon but, qui était trop consciencieux pour ne pas me +paraître sérieux. Ceci donné, je m'abandonnais au hasard de la fantaisie +pour les sujets, ayant expérimenté que le bien, si bien il y a, me +venait en dormant et que je ne savais pas composer d'avance. Dans cet +emploi soutenu de la petite part d'énergie qui m'était dévolue j'ai +senti pourtant, avec un regret quelquefois bien douloureux, combien sont +à envier ceux qui, au lieu de produire sans relâche, se sont réservé le +droit d'acquérir sans cesse: et souvent dans ta modeste fortune, dans +tes longues claustrations d'hiver, dans tes courses solitaires des beaux +jours, dans ton état d'absorption par l'examen et l'étude de la nature, +tu m'as paru le plus sage de nous deux. Tu n'as pas eu besoin d'arriver, +toi, tu n'es pas parti, et tu es heureux au port que tu n'as pas voulu +quitter. Moi, j'ai eu les aventures du pigeon de la fable, et je reviens +toujours vers les miens sans autre joie que celle de les retrouver. Ce +n'était donc pas la peine de quitter la terre natale, puisque _arriver_, +pour moi, c'est toujours revenir. + +Je ne saurais me plaindre du sort. J'y aurais mauvaise grâce du moment +que la faculté d'aimer et d'admirer ne s'est point amoindrie en moi dans +mon combat avec la vie; mais, quand on pense à soi, quand on compare sa +destinée avec d'autres destinées qui nous intéressent également, on est +porté--c'est mon travers--à chercher l'idéal de la vie pour tous les +êtres du présent et de l'avenir. C'est la pente que suivait ma pensée +pendant que nous revenions à la nouvelle chartreuse. + +Et, chemin faisant, nous rencontrâmes un groupe de chartreux qui se +promenaient: un gros vieux, court, qui s'appuyait sur une canne, cinq +ou six autres moins frappants de type, et un jeune, grand, brun, d'une +figure triste et d'une beauté remarquable dans son sévère costume +de laine blanche, qui semblait fait pour s'harmoniser avec la roche +calcaire, le sentier poudreux et la pâle verdure des buissons. Dans +ce pays des styrax et des clématites, ces personnages _tomenteux_[3] +semblaient un produit du sol. + +On nous apprit que le beau chartreux était le héros de mille légendes +dans la province, qu'un mystère impénétrable enveloppait le roman de sa +vie, qu'on ne savait ni son vrai nom, ni son pays, que, selon les +uns, il cachait là le remords d'un crime, et, selon les autres, une +dramatique histoire d'amour. Nous n'avons pas voulu nous informer +davantage. Eu égard à sa belle figure, nous lui devons de ne pas +chercher la prose peut-être fâcheuse de sa vie réelle. Le garde +forestier qui nous servait de guide nous dit que ces moines étaient +paisibles et doux, très charitables, et faisaient beaucoup de bien. + +[Note 3: On appelle plantes tomenteuses, en botanique, celles qui +sont couvertes d'une sorte de duvet comme le bouillon blanc.] + +Je me demandai quel bien on pouvait faire dans ce désert, à moins de le +défricher et de le peupler. Pour le dernier point, les chartreux se sont +mis officiellement hors de cause par leurs voeux, et, quant au premier, +il est tout à fait illusoire. Les chartreux, devant cultiver eux-mêmes +le sol qu'ils possèdent, rentrent dans la classe des propriétaires +associés pour le grand bien de leur immeuble, et encore ne +présentent-ils pas le modèle d'une bonne association, car la prière, la +méditation, la pénitence et les offices absorbent la bonne moitié de +leur existence. On ne fait pas un bien gros travail des bras et de +l'intelligence quand l'esprit est ainsi plongé, à heures fixes, dans la +stupeur du mysticisme. + +Faire travailler, donner de l'ouvrage aux pauvres, c'est le classique +devoir des propriétaires dans les pays habités; mais, en Provence, au +coeur de ces roches revêches, où le petit propriétaire suffit tout au +plus à sa tâche ingrate, il n'y a pas de bras à employer. Tous les +travaux du littoral sont faits par des étrangers, et les forêts de +l'État, qui remplissent les gorges de la montagne, seraient et sont +probablement plus utiles aux journaliers sans ouvrage que les terres +arables des chartreux. Si leur établissement emploie quelques pauvres +diables, c'est parce qu'il ne peut se passer de leur aide. En somme, +leurs charités, que je ne nie point, seraient tout aussi bien répandues +par de simples particuliers qui n'auraient pas la tête rasée en couronne +et porteraient des souliers au lieu de porter des sandales. Le luxe +archéologique de leur costume peut encore poser pour le peintre; voilà +tout l'emploi qui lui reste. + +En regardant ces beaux figurants s'éloigner et se perdre dans le décor +de la chartreuse, je me demandai naturellement quel monde, sublime ou +idiot, celui qui nous avait frappés portait sous ce crâne rasé, exposé +aux morsures d'un soleil dévorant. Est-il _arrivé_, celui-là? A-t-il +trouvé dans le cloître une solution à son existence? Poésie féconde ou +anéantissement stérile, s'il possède l'une ou l'autre, il est entré au +port; mais qui de nous voudrait l'y suivre? Certes ce lieu-ci est un +Éden, et l'image divine y est revêtue de sublimité; mais le catholicisme +n'a-t-il pas rompu avec la nature, et n'est-il pas défendu au mystique +particulièrement de se plaire à la contemplation des choses extérieures? +Quel enfer d'ailleurs que la promiscuité du communisme pratiqué dans ce +sens étroit et sauvage du couvent? Les chartreux ont, il est vrai, +des habitations séparées, mais qui se touchent en s'alignant dans une +enceinte rectiligne. Ces petites maisons propres et nues, avec leur ton +jaune et leur couverture de tuiles roses, ressemblent beaucoup à une +maison de fous. Il y en a une douzaine, et toutes ne sont pas occupées. +Je crois bien que le groupe de six ou sept religieux que nous avons +rencontré compose toute la communauté. J'ignore s'ils observent bien +strictement la règle austère de saint Bruno, s'ils se dispensent de la +prison cellulaire, du silence et du salut classique: _Frère, il faut +mourir!_ Ils ont, ma foi, bien raison, les pauvres hères, et je ne +les blâme point. Le catholicisme n'a plus rien à faire dans la vie +cénobitique. Il s'y éteint sans retentissement et sans qu'on l'admire ou +le plaigne. + +Il y aurait pourtant ici, dans ce lieu enchanté, le long de ces eaux +limpides, au pied de ces roches théâtrales, sous l'ombre fraîche de ces +beaux arbres, dans ces clairières baignées de soleil où croissent de +si belles fleurs et de si sveltes graminées, une vie à vivre dans les +délices de l'étude ou du recueillement. Cette oasis de la Provence +n'existe pas pour rien, elle n'a pas été créée pour des chartreux, ni +même pour des entomologistes exclusifs; sa beauté suave appartient au +peintre, au poëte, au philosophe, à l'érudit, à l'amant et à l'ami, +tout comme au botaniste et au géologue. Il faudrait être tout cela pour +habiter ce sanctuaire. Où sont les hommes dignes de s'y réfugier et de +le posséder avec le respect qu'il inspire? Voilà ce que l'on se demande +chaque fois que l'on rencontre un vestige du beau primitif, dans des +conditions de douceur appropriées à l'existence humaine. On pourrait +vivre ici de chasse et de pêche, de fruits et de légumes; le sol est +excellent. On n'y serait pas enfermé et séparé du reste des hommes; les +chemins sont beaux en toute saison, et il faudrait d'ailleurs y vivre en +famille, car sans famille il n'y a rien à la longue qui vaille sous +le ciel. Il faudrait aussi y être tous occupés de choses tour à tour +intellectuelles et pratiques, que le ménage occupât les femmes sans les +abrutir, et que le travail passionnât les hommes sans les absorber et +les rendre insociables. + +Je rêve ici une abbaye de Thélème avec la grande devise _Fais ce que +veulx!_ En possession de cette absolue liberté, l'homme rationnel est +inévitablement porté par sa nature à ne vouloir que le bien. Dès lors je +peuple cette solitude à ma guise; d'un coup de baguette, ma fantaisie +fait rentrer sous terre cette ridicule chartreuse avec ses clochetons +vernis, qui ressemblent à des parapluies fermés, et ces petites maisons, +qui ressemblent à un hospice d'aliénés. Je restitue à la merveilleuse +flore de cette région cette partie trop longtemps mutilée de son +domaine. Je ne vois dans la brume de mon rêve ni château, ni villa, ni +chalet pour abriter les créatures d'élite que j'évoque. Je ne suis pas +en peine du détail de leur vie pratique: elles ont l'intelligence et +le goût, quelques-unes ont probablement le génie. Elles ont su se +construire des habitations dignes d'elles et les placer de manière à ne +pas faire tache dans le paysage. Je ne vois pas non plus quel costume +elles ont revêtu. Il est beau à coup sûr et ne ressemble en rien à +nos modes extravagantes ou hideuses. Il n'y a point de mode dans ce +monde-là. Chacun marque ou adoucit son type avec art et discernement; +tout y est harmonieux d'ensemble et ingénieux de détail comme la nature +qui l'environne et l'inspire. + +La langue que parlent ces êtres libres n'est pas la nôtre; elle est +débarrassée de ses règles étroites et compliquées. Elle est aussi rapide +que la pensée; l'emploi du verbe est simplifié, la nuance de l'adjectif +est enrichie. Il ne faut pas des années, il faut des jours pour +apprendre cette langue, parce que la logique humaine s'est dégagée, et +que le langage humain s'en est imprégné naturellement. J'ignore le +mode d'occupations de mes thélémites. Ils ont trouvé des lumières qui +simplifient tous nos procédés; mais, quelle que soit leur étude, je les +vois sinon réunis volontairement à de certaines heures, du moins groupés +dans les plus beaux sites à certains moments et se communiquant leurs +idées avec l'expansion fraternelle des sentiments libres. L'art est là +en pleine expansion, et la nature inspire des chefs-d'oeuvre. Pauline +Viardot chante au bord du Gapeau avec Rubini, Eugène Delacroix esquisse +des profils de rochers où son génie évoque le monde fantastique. Nos +maîtres aimés y conçoivent des livres sublimes; nos chers amis y rêvent +des bonheurs réalisables, et nous deux, cher Micro, nous y cueillons des +plantes, tout en mêlant dans notre rêverie ceux qui sont à ceux qui ne +sont plus et à ceux qui seront! + + + + +V + +A PROPOS DE BOTANIQUE + + +Juillet 1868. + +Puisque ces lettres, toujours commencées avec l'intention d'être +particulières, ont pris chacune un développement qui me les a fait +croire propres à être publiées, et puisqu'en leur donnant le titre de +_Lettres d'un voyageur_, j'ai cru leur conserver le ton de modestie qui +convient à des impressions toutes personnelles, il est temps peut-être +que je les accompagne d'un mot de préface et d'explication. + +Sommé plusieurs fois, par la bienveillance et par l'hostilité, de +reprendre ce genre de travail qu'on disait m'avoir réussi jadis dans +la période de l'émotion, je n'ai cédé, je l'avoue, qu'au besoin de me +résumer un peu, et je n'ai point du tout cherché à mettre le passé de +ma vie intellectuelle d'accord avec le présent. J'ignore si, dans +des régions plus élevées que celle où je promène cette vie un peu +aventureuse et toujours sincère, les _penseurs_ se croient forcés +d'expliquer leurs variations. Moi, j'ai la simplicité de regarder les +miennes comme un progrès, et je n'attache pas assez d'importance à ma +personnalité pour ne pas lui donner un démenti quand je pense qu'elle +s'est trompée. Il y a des personnalités susceptibles qui répondent par +un soufflet à ce démenti: c'est quand la personnalité nouvelle, vendue +à quelque intérêt humain, s'efforce de renier son passé honnête et +candide. Ce n'est point ici le cas. Mes défauts ont persisté, mon +indépendance ne s'est point rangée au joug du convenu, je ne me suis +pas réconcilié avec ce qui facilite la vie et allège le travail; j'ai +cherché un chemin, je l'ai trouvé, perdu, retrouvé, et je peux le perdre +encore. Si cela m'arrive, je le dirai encore, rien ne m'empêchera de le +dire. La contrée idéale que j'appelais autrefois la verte bohème des +poëtes s'est semée de plus de fleurs à mes yeux, mais les fleurs +fantastiques y ont fait de moins fréquentes apparitions. J'ai essayé de +trouver le vrai de ma fantaisie, le droit légitime de ma protestation. + +J'ai peut-être vu peu à peu la destinée humaine avec d'autres yeux, et +reconnu que, dans la période du doute et du découragement, je voyais +mal parce que je ne voyais pas assez; mais je crois sentir avec le +même coeur, penser avec la même liberté. Dès lors je ne crains pas que +l'ancien _moi_, qu'il s'incline ou non devant le nouveau, lui cherche +querelle ou lui adresse un reproche. + +En 1834, il y a trente-quatre ans, j'écrivais à mon cher Rollinat qui +n'est plus: + +«Eh quoi! ma période de parti pris n'arrivera-t-elle pas? Oh! si j'y +arrive, vous verrez, mes amis, quels profonds philosophes, quels +antiques stoïciens, quels ermites à barbe blanche se promèneront à +travers mes romans. Quelles pesantes dissertations, quels magnifiques +plaidoyers, quelles superbes condamnations découleront de ma plume! +Comme je vous demanderai pardon d'avoir été jeune et malheureux! Comme +je vous prônerai la sainte sagesse des vieillards et les joies calmes +de l'égoïsme! Que personne ne s'avise plus d'être malheureux dans ce +temps-là, car aussitôt je me mettrai à l'ouvrage, et je noircirai trois +mains de papier pour lui prouver qu'il est un sot et un lâche, et que, +quant à moi, je suis parfaitement heureux[4].» + +Aujourd'hui, en 1868, il y a bien un vieux ermite qui se promène à +travers mes romans; mais il n'a pas de barbe, il n'est pas stoïcien, et +certes il n'est pas un philosophe bien profond, car c'est moi. Je ne +sais s'il condamnerait et gourmanderait la jeunesse de son temps, si +elle était _jeune et malheureuse_; mais, chose étrange, cette jeunesse +nouvelle rit de tout, elle exorcise le doute au nom de la raison, elle +ne comprend rien aux souffrances morales que les vieux ont traversées, +elle s'en moque un peu, et un des plus naïfs; un des plus émus, un des +plus jeunes de cette époque de refroidissement, c'est encore le vieux +ermite qui la contemple avec surprise. + +Le voyageur d'autrefois l'eût maudite, l'époque où nous voici! Je +crois bien qu'il n'eût pas résisté aux tentations de suicide qui +l'assiégeaient. Le vieux voyageur d'aujourd'hui la bénit quand même, +croyant fermement qu'elle est une transition inévitable, peut-être +nécessaire, un passage difficile, mais sûr, pour monter plus haut. + +[Note 4: _Lettres d'un voyageur_.] + +Quant à lui, jusqu'à sa dernière heure, il aura fantaisie de monter. +Donnez-lui la main, vous qui pensez à peu près comme lui, et vous +aussi qui pensez tout à fait autrement; ceux qui veulent rester en bas +crieront après nous tous et nous envelopperont dans le même anathème. +Que cette persécution nous unisse, car notre but est le même, et, si ce +n'est la conviction, c'est du moins le sentiment de notre droit qui +nous rend solidaires. Nous ferons tous effort pour gagner les hauteurs, +chacun suivant ses moyens et ses procédés, et il est des étapes où nous +ne pouvons manquer de nous rencontrer, des refuges où nous aurons à +lutter ensemble contre l'ennemi commun. Monte, jeunesse, monte en riant +si tu veux, pourvu que tu ne t'arrêtes pas trop sous les arbres du +chemin, et qu'à l'heure du combat tu saches te défendre! + + +A MAURICE SAND. + + +Nohant, 15 juillet 1868. + +Il fait sombre, l'orage s'amasse, et déjà vers l'horizon les hachures de +la pluie se dessinent en gris de perle sur le gris ardoise du ciel. La +bourrasque va se déchaîner, les feuilles commencent à frissonner à la +cime des tilleuls, et la flèche déliée des cèdres oscille, incertaine +de la direction que le vent va prendre. C'est le moment de rentrer les +enfants, les petites chaises et les jouets fragiles. L'aînée voudrait +jouer encore sur la terrasse, elle ne croit pas à la pluie; mais le vent +vient brusquement gonfler les plis de sa petite jupe, une large goutte +d'eau tombe sur sa main mignonne. Elle saisit sa chère _Henriette_, la +poupée favorite, et vient se réfugier dans mon cabinet. + +Alors commence un nouveau jeu: le jeu, la fiction, le drame de la pluie. +L'enfant ouvre une ombrelle et marche effarée par la chambre; elle se +livre à une pantomime charmante de grâce et de vérité. Elle se courbe +sous les coups de l'aquilon, elle fuit devant la rivière qui déborde, +elle avertit _Henriette_ de tous les dangers qui la menacent, elle la +préserve, elle la pelotonne sous son bras, enfin elle combat la tempête +avec elle, et, toute souriante et palpitante, m'apporte _son enfant_, +qu'il me faut essuyer, réchauffer et caresser comme un Moïse sauvé des +eaux. Cette comparaison, qui ne peut pas être dans son esprit, perce +aussitôt dans le mien. + +La dualité de l'âme éclate dans cette puissance qu'un enfant de trente +mois possède déjà de dédoubler dans son esprit la réalité et le +simulacre; mais voici un autre phénomène. J'étais en train d'écrire; +l'action scénique m'intéresse, je l'observe, j'y prends part. Je +joue mon rôle dans le drame qu'elle improvise, et, entre chacune des +répliques que nous échangeons, ma plume reprend sa course sur le papier, +l'idée que j'exprimais se retrouve dans la case de mon cerveau où je +l'ai priée d'attendre, mon être intellectuel a suivi l'opération que +l'enfant a su faire, il s'est dédoublé; il y a en moi deux acteurs, +l'un qui écrit sa pensée méditée, l'autre qui représente la fille des +pharaons arrachant aux flots du Nil le berceau d'un pauvre enfant +nouveau-né. Je ne suis pas moins saisi de la fiction que ne l'est ma +petite-fille. Je le suis peut-être davantage, car je vois le paysage +égyptien qui doit servir de cadre à l'épisode. J'aperçois la mère qui se +cache dans les roseaux, pleine d'angoisse, jusqu'à ce que son fils +soit recueilli et emmené par la princesse. Le sentiment maternel, plus +développé en moi, rêve une émotion que je ressens presque... + +Et pourtant mon travail, complètement étranger à ce genre d'impressions, +va son train, et après chaque interruption de mon dialogue avec ta +fille, dont la grâce me charme et m'occupe, il se trouve suffisamment +élaboré pour que je le reprenne sans effort et sans hésitation. +L'habitude de jouer ainsi avec elle, tout en faisant ma tâche +quotidienne, a sans doute préparé et amené peu à peu ce résultat un peu +exceptionnel; mais, comme il n'a rien du tout de prodigieux, il me +donne à réfléchir sur les facultés de notre être intellectuel, et ces +réflexions, je veux te les résumer à mesure quelles se succèdent et +se groupent. Aussi bien l'orage redouble, l'enfant s'est endormie; +voyageurs, nous ne voyageons pas: en ce moment, la nature nous chasse +de es sanctuaires, la plante gonflée de pluie veut boire à l'aise, +l'insecte s'est réfugié sous l'épaisse feuillée, le paysage s'est +rempli de voiles où la couler pâlit et se noie; n'est-ce pas le moment +d'entreprendre une petite excursion dans le domaine de l'invisible et de +l'impalpable? + +Essayons. + +Bien que la botanique, qui me préoccupe cette année par son côté +philosophique, ne soit pas le sujet direct de cette causerie, c'est +elle qui m'y a conduit aussi par de longues rêveries sur _l'âme de la +plante_, et je m'imagine avoir trouvé quelque chose pour ma satisfaction +personnelle tout au moins. Cela se résume en quelques mots, mais il m'en +faudra davantage pour y arriver; prends patience. + +«Nous avons deux âmes: l'une préposée à l'entretien et à la conservation +de la vie physique, l'autre au développement de la vie psychique. La +première, involontaire, impersonnelle, qui tombe sous l'examen et +l'appréciation de la science physiologique, est, avec plus ou moins +d'intensité, identique chez tous les hommes. L'autre, dont l'étude est +du ressort des sciences métaphysiques, c'est le _moi_ personnel, l'homme +affranchi de la fatalité, le souffle impérissable et mystérieux de la +vie.» + +Ainsi m'enseignait, il y a quelque vingt ans, un ami très-intelligent et +très-modeste qui n'a jamais fait parler de lui comme philosophe. + +Cette définition pouvait être forcée quant à l'expression: il donnait le +même nom à l'instinct et à la réflexion; mais, dans son langage figuré, +il résumait peut-être d'une façon pénétrante et saisissante le problème +de l'humanité. Je n'ai jamais oublié cette formule qui m'a toujours paru +résoudre admirablement le mystère de nos contradictions antérieures et +les antinomies sans fin qui divisent les hommes à l'endroit de leurs +croyances. + +Voici ce que je lis dans un livre dernièrement publié: + +«Les choses se passent dans l'être humain comme si, à côté du cerveau +pensant, il y avait d'autres cerveaux pensant à notre insu, et +commandant à tous les actes ce que j'appelle la vie _spécifique_. Le +dualisme de l'homme et de l'animal, de l'ange et de la bête, n'est point +chimère, antithèse, fantaisie. Voici le cerveau, le centre noble, et +voilà les centres divers de la moelle et du système nerveux sympathique. +Ici règne la volonté, là l'instinct. Quelle lumière se répand sur la +vie humaine quand on se met à y démêler l'oeuvre de l'intelligence +consciente et volontaire, et le travail lent, monotone et fatal +de l'instinct, caché aux centres nerveux secondaires! Comme l'âme +proprement dite se trouve parfois devant cette âme-instinct qui ne +devrait être que servante[5]». + +Voilà bien, en somme, la définition de mon vieux philosophe--_sans le +savoir_: une âme libre, immatérielle, fonctionnant au sommet de l'être; +une âme esclave, _spécifique_, c'est-à-dire commune à toute l'espèce, +agissant dans les régions inférieures; ici la moelle épinière +transmettant ses volitions à l'encéphale, là l'encéphale luttant avec +la volonté, dont il est le siège, contre les volitions aveugles de +l'instinct. + +De là deux propositions contraires qui contiennent chacune une vérité +incontestable. + +«L'homme est toujours et partout le même, disent les uns: cruel, +lascif, intempérant, paresseux, égoïste. Les mêmes causes produisent et +produiront toujours les mêmes effets. L'homme ne progresse point.» + +[Note 5: Auguste Laugel, _des Problèmes de l'âme_. Paris, 1868.] + +Cette opinion est fondée. Le rôle de l'instinct est fatal et ne s'épuise +ni dans le temps ni dans l'espace. Vaincu, il n'est pas soumis et ne +renonce jamais à la lutte. + +«L'homme est essentiellement et nécessairement progressif, disent les +autres. Chaque révolution sociale ou religieuse marque une étape de +son perfectionnement, chaque effort de son intelligence amène une +découverte, chaque instant de sa durée est un pas vers le mieux.» + +Ceci est tout aussi vrai que l'assertion contraire. Aussitôt que l'on +prend la peine de distinguer, on se trouve d'accord. + +Nous arriverons, je pense, à savoir compter jusqu'à trois, qui est le +nombre sacré, la clef de l'homme et celle de l'univers, et une bonne +définition nous fera quelque jour reconnaître en nous, non pas seulement +deux _âmes_ aux prises l'une contre l'autre, mais trois _âmes_ bien +distinctes, une pour le domaine de la vie spécifique, une autre pour +celui de la vie individuelle, une troisième pour celui de la vie +universelle. Celle-ci, qui tiendra compte du droit inaliénable de la vie +spécifique, mettra l'accord et l'équilibre entre cette vie diffuse chez +tous les êtres et la vie personnelle exagérée en chacun. Elle sera te +vrai lien, la vraie _âme_, la lumière, l'unité. + +Chacun de nous, à un degré quelconque, porte en lui cette troisième et +suprême puissance, puisqu'il l'entrevoit, l'interroge, lui cherche un +nom, et s'inquiète de son emploi; mais l'éclair a bien des nuages à +traverser encore, et peut-être faudra-t-il ces crises sociales terribles +où s'amasse la foudre, pour que l'homme, frappé de la vérité comme d'une +flèche divine, découvre sa vraie force et remplisse enfin son vrai rôle +sur la terre. + +L'excellent livre que je viens de te citer, et que tu voudras lire, est +le développement analytique du dualisme où l'homme actuel est encore +engagé entre ses deux âmes. Le tableau éloquent de cette lutte est +navrant, mais il aboutit à des espérances d'un ordre supérieur. Il +est plein d'épouvantes pour la destinée humaine livrée à l'instinct +spécifique, plein d'enseignements et d'exhortations à l'homme +individuel, qui est ardemment sollicité de dégager le principe +impérissable de sa liberté du tourbillon des passions basses ou des +fantaisies coupables. C'est un livre de morale et de philosophie écrit +par un savant et un libre penseur, car il nous engage à rejeter ces +vains termes de spiritualisme et de matérialisme qui nous éloignent de +la recherche de la vérité. Funeste antagonisme, en effet! Il semble que +l'humanité se condamne à marcher sur des lignes parallèles sans vouloir +jamais les faire fléchir pour se rencontrer, et que, de cette stupide +obstination, les individus se fassent un point d'honneur et un mérite +personnel. Faudra-t-il en conclure que bien des gens n'auraient rien à +dire, s'ils ne disaient pas d'injures aux autres? + +La critique philosophique, dont le rôle est grand en ce moment-ci, est +forte quand elle signale l'abus des mots et le vide des formules. C'est +tout ce qu'elle a pu faire jusqu'à ce jour, et il semble qu'il ne soit +pas encore de son ressort de chercher une solution. Les ignorants s'en +impatientent; ils s'imaginent que leur sentiment personnel doit se +manifester et se concentrer dans quelque aphorisme magique sanctionné +par l'expérience et la raison. Faites place à ces ardeurs de la pensée, +hommes de réflexion! elles vous donnent la mesure de nos tendances et +de nos besoins. Ne les dédaignez pas, elles sont un thermomètre à +consulter, une face de l'humanité à examiner. La preuve de ce besoin, +c'est le catholicisme de pur sentiment qui se prêche avec succès +aujourd'hui dans les salons et les églises, doctrine incapable de lutter +contre la critique historique et habile à esquiver ses coups, mais forte +de nos aspirations et adroite pour les accaparer au profit de sa cause. +Faites-y grande attention, défenseurs de la doctrine expérimentale! +Trouvez dans vos plus consciencieuses inductions un refuge pour notre +idéalisme; autrement tous les faibles, tous les indécis, tous les +illettrés passeront du côté du christianisme moderne, espérant y trouver +la paix de l'esprit, et l'oubli du devoir de raisonner sa foi. + +M. Vacherot, dans un solide et délicat travail récemment publié dans +la _Revue_, nous trace une esquisse instructive de la situation du +catholicisme actuel. Malgré son exquise courtoisie pour les lumières de +la chaire et de la polémique religieuse, il met ces lumières au pied du +mur, les sommant, le malin qu'il est, d'étudier les textes sacrés, de +les mettre d'accord et de définir l'orthodoxie. L'Église répond _in +petto: Non possumus_; mais elle continue à nous parler avec une +éloquence plus ou moins entraînante (M. Vacherot a un peu exagéré le +talent de ses adversaires par excès de générosité ou de finesse) des +points lumineux que cherche à ressaisir l'humanité présente: l'âme +immortelle, la divinité _personnelle_, l'avenir infini, les cieux +ouverts, l'idéal en un mot. + +Devant une critique et une philosophie qui ne peuvent sauver ouvertement +ces trésors du naufrage, qui ne pensent pas même devoir trop affirmer +qu'ils existent, l'Église invoque le sentiment, supérieur selon elle, à +la raison, et les êtres de sentiment vont à elle. + +Mal nécessaire, disent les gens calmes. J'avoue que je ne puis pousser +jusque-là l'indifférence et la sérénité. Je vois l'âme supérieure +s'atrophier dans ce divorce avec la logique et retourner à l'enfance de +l'humanité, enfance sacrée, poétique, respectable en son temps, dans +son premier développement normal; sénilité puérile et funeste, presque +honteuse à l'heure que nous marque aujourd'hui l'aiguille du temps. + +Eh quoi! nous ne sommes point mûrs pour une croyance qui réponde aux +besoins de notre libre aspiration sans condamner à mort cet instinct +spécifique, qui est le code imprescriptible de la nature animée? Et +même dans le sanctuaire de l'encéphale, dont les opérations sont aussi +multiples et aussi mystérieuses que la structure anatomique du cerveau +est compliquée et insaisissable, il nous est impossible de marier la +lucidité supérieure à la clairvoyance pratique? Nous sommes donc +des infirmes, des êtres épuisés, à moins que nous ne soyons des +intelligences qui n'ont encore rien commencé? + +Levez-vous donc, éveiller-vous, nobles esprits qui sentez palpiter en +vous la troisième âme, la grande, la vraie, celle qui n'affirme pas +timidement l'idéal et qui le prouve par cela même qu'elle le possède, +qui ne tressaille pas d'effroi devant l'épreuve scientifique parce +qu'elle sait _a priori_ que cette épreuve sera la sanction de sa foi +aussitôt qu'elle sera complète et décisive. Cette âme a autre chose à +faire que de vaincre les révoltes et les tyrannies de l'instinct. Elle +éclora dans des organisations qui les auront vaincues; mais, sitôt +qu'elle parlera, elle enseignera rapidement comment il est facile à tous +de les vaincre. Elle résoudra ce formidable problème qui consterne notre +élan philosophique vers la beauté morale; elle nous rendra moins sévères +pour les obstinations de la vie _spécifique_. Ces tyrannies de la chair +ne sont redoutables que parce que l'âme universelle n'a point clairement +parlé en nous, et que l'âme personnelle n'a pas d'armes assez bien +trempées pour le combat. Ces armes de la foi et de la grâce que les +catholiques se vantent de posséder sont aussi faibles que celles du +scepticisme, puisque les tentations sont plus âpres à mesure que le +chrétien devient plus saint et plus mortifié. Ce n'est pas la haine et +le mépris de la chair qui en imposent à cette sourde-muette que nous +portons en nous. Ce n'est point assez d'une âme libre de ses propres +mouvements pour combattre des mouvements qui ne sont pas libres de lui +obéir. Il faut quelque chose de plus. Il faut l'éclat d'une vérité +supérieur à toutes les individualités, et supérieure même à leur +liberté, car toute liberté qui ne se soumet pas à l'évidence devient +aberration ou tyrannie. + +On nous dit que cette vérité de _consentement_, qui est la vraie +discipline des intelligences, ne peut naître que d'une religion +théologique ou sociale. + +De généreux esprits, prenant un effet pour une cause, ont cru +l'apercevoir dans des formes sociales à imposer à l'humanité; d'autre +part, de nobles érudits, épris de leurs sujets d'étude, se persuadent +encore aujourd'hui que, sans le prestige d'un culte et l'absolu d'un +dogme, aucune vérité ne peut devenir commune à l'humanité. + +A mes yeux, il y a erreur chez les uns comme chez les autres. Si +l'humanité future confectionne des sociétés et construit des temples, +l'individu sera libre sous la loi commune, et le mystère sera banni de +l'autel. + +Pour cela, il faut que l'homme _sache_ Dieu et l'humanité. On croit à ce +que l'on sait. Ouvrez la porte au savoir. Donnez-lui des instruments, +des laboratoires et la liberté absolue; mais donnez-lui aussi des ailes. +Apprenez-lui que chaque genre de certitude a son domaine, chaque vérité +acquise sa case dans l'intelligence, mais qu'il en est une d'un ordre si +élevé, qu'il faut l'accueillir et la posséder dans la plus haute région +de l'âme pour qu'elle serve de _criterium_ et de corollaire à toutes les +autres. + + +18 juillet 1868. + + +.... Tu me demandes ce que j'entends par l'âme _universelle_ de l'homme. +Mon mot est mauvais, je ne le défends pas. Il faudrait toujours prendre +les mots pour ce qu'ils valent; ils sont les empreintes du moment qui +les fait éclore, les symboles qui transmettent à notre esprit nos +impressions passagères, toujours incomplètes. Peu de mots fixent assez +une idée pour mériter d'être conservés toute une semaine. Prends le mien +pour ce que je te le donne, et vois-y l'appel d'une relation à établir +entre l'âme individuelle et l'âme de l'univers. + +Tu vas me demander encore où est l'âme de l'univers, si elle est diffuse +ou personnelle. Elle est partout selon moi, comme la matière est +partout; elle est à la fois personnelle et diffuse, elle remplit le fini +et l'infini. Je ne vois point d'obstacle à cette antithèse, puisque +l'âme humaine a ces deux attributs bien distincts et cependant +inséparables. A toute heure, notre esprit, enfermé en apparence dans le +cercle étroit de nos besoins matériels ou de nos impressions passagères, +peut s'élancer vers les sphères de l'infini, non pas seulement par la +rêverie poétique, mais par les calculs précis de la mathématique et les +certitudes idéales de la géométrie. Supposez que l'univers a une âme +comme nous, mais une âme aidée de la connaissance d'elle-même, ce qui +est la connaissance absolue de toutes choses; vous pouvez très-bien lui +attribuer aussi la volonté de maintenir ses propres lois, puisque cette +volonté est toujours en nous à un degré quelconque. Je ne vois rien +là qui dépasse les perceptions de l'esprit humain. Il me semble au +contraire, que cette vision de l'âme de l'univers nous est nécessaire, +qu'elle prend sa source dans ce que nous avons de plus clair dans le +cerveau, la logique, et de plus personnel dans le coeur, la conscience. +Il nous est impossible d'attacher un sens aux mots de _sagesse_, +d'_amour_ et de _justice_, qui résument toute la raison d'être et toute +l'aspiration de notre vie, si nous ne sentons pas planer sur nous une +idéale atmosphère composée de ces trois éléments abstraits, qui nous +pénètre et nous anime. Il n'y a pas que l'air qui alimente nos poumons. +Il y a celui que notre âme respire. Trop subtil pour tomber sous les +sens, cet air divin a une vertu supérieure à nos volitions animales, il +les dompte ou les régularise quand nous ne lui fermons pas nos organes +supérieurs. La chimie ne trouvera jamais ce fluide sacré; raison de +plus pour que le chimiste ne le nie pas. C'est par d'autres moyens, +par d'autres méditations, par d'autres expériences, que le vrai +métaphysicien devra s'en emparer. + +Quels peuvent être ces moyens, me diras-tu? Ils sont bien simples et à +la portée de tous, et même il n'y en a qu'un: passer à l'état de santé +morale qui seule permet de saisir la véritable notion du divin. Je +voudrais bien que l'on trouvât à l'âme de l'univers un autre nom que +celui de _Dieu_, si mal porté depuis le temps des Kabires jusqu'à nos +jours. J'aimerais encore mieux celui d'homme, _le grand homme_ (comme +qui dirait la grande personne universelle) de Swedenborg; mais +qu'importe son nom? Elle en changera longtemps encore avant que nous +lui-en ayons trouvé un définitif et convenable. + +Ce Dieu, puisqu'il faut le désigner par un nom qui est tout aussi +grossier que sublime, n'a pas seulement mis en nous, à l'heure de +notre naissance _spécifique_, une parcelle de sa divinité; il nous +la renouvelle et nous l'augmente quand nous naissons à la vie de +raisonnement individuel. Il nous la concède réellement quand nous +surmontons l'instinct aveugle assez pour mériter d'échapper à sa +tyrannie. Je ne dirai pas avec Laugel qu'il faudra à l'homme de grands +combats et des sacrifices immenses pour arriver à ce perfectionnement. +Il les lui faut aujourd'hui parce qu'il doute. Le jour où il croira, +avec ses _deux âmes_ supérieures, à un idéal bien défini et bien +évident, l'âme inférieure ne réclamera que la part de satisfaction qui +lui est due. L'appétit ne sera plus la fureur, la passion ne sera plus +le crime, la fantaisie ne sera plus le vice. L'âme personnelle, celle +qui est libre de choisir entre le vrai et le faux, recevra--de l'âme +vouée au culte de l'_universel_--une lumière assez frappante pour ne +plus hésiter à la suivre. Le mal a déjà beaucoup diminué à mesure qu'a +diminué l'ignorance, qui peut le nier? Il disparaîtra progressivement à +mesure que rayonnera l'astre intellectuel voilé en nous. + +On opposera à cette espérance, je le sais, la brutalité de la nature, +le déchaînement aveugle des désastres extérieurs ruinant à tout instant +l'oeuvre du travail de l'homme, la férocité des animaux qui lui ont fait +si longtemps une guerre sérieuse, le déchaînement des cyclones, les +tremblements de terre, les épidémies foudroyantes, les maladies +incurables, toutes les puissances ennemies que nous ne savons point +encore conjurer ou éviter. Mais l'âme de l'univers a aussi sa dualité +pour ne pas dire sa trinalité. Elle a, comme l'homme, une âme +spécifique, instinctive, fatale, que l'âme libre et personnelle combat, +et que l'âme universelle domine. L'âme spécifique, qui agit aveuglément +dans tout être, peut-être dans toute chose, pousse sans cesse l'univers +matériel vers le trop plein et le trop vivant. De cet excès naissent +les éclatements, le vase trop rempli se brise, la force trop accumulée +déchire ses enveloppes et se détruit elle-même en s'épanchant au dehors. +Une montagne, une contrée, un monde, peuvent tomber en ruine sous les +coups de l'agent indompté. L'âme céleste et personnelle de ce monde +n'est pas détruite pour cela; elle va rejoindre le foyer de la vie +céleste irréductible, et, dans ce foyer de l'infini psychique, elle +se retrempe à la vie universelle, qui s'aperçoit peu des désastres +partiels, ou qui s'en sert avec discernement pour reconstruire des +mondes mieux équilibrés. + +Mais les victimes, les millions d'individus plus ou moins intelligents +que frappe un grand cataclysme, les compterons-nous pour rien? Si +nous croyons que quatre-vingts ou cent ans d'existence sont toute +l'aspiration, toute la conquête, toute la destinée de l'homme, ou que, +surpris par la mort violente en état de péché, il ait une éternité +d'inénarrable souffrance à endurer au sortir de la vie, certes Dieu est +injuste, l'âme universelle est idiote et méchante, ou, pour mieux dire, +elle n'existe pas. Nous sommes des chiffres,... pas même! des accidents +qui ne comptent point. + +Ceux que domine l'âme spécifique sont bien libres de le croire, mais ils +ne peuvent forcer ceux qui pensent à partager leur découragement. Sur +quelque raisonnement que s'appuie la négation du _moi_ éternel, il ne +dépend pas de nous de nous sentir persuadés. A mesure que nos instincts +se règlent et s'harmonisent doucement avec les instincts supérieurs, +nous entrons dans une lucidité de l'esprit qui est l'état normal auquel +l'homme doit parvenir. + + +19 juillet. + + +Te définirai-je l'état de santé morale, l'idéal tel que je l'entends? Il +est relatif et se moule forcément sur la vertu la plus pure et la raison +la plus haute qu'un homme puisse atteindre dans le temps et le milieu +où il existe.--Tel saint très-respectable et très-sincère des anciennes +religions ne serait plus aujourd'hui qu'un fou. Le cénobitisme serait +l'égoïsme, la paresse, la lâcheté. Nous savons que la vie complète est +un devoir, qu'on ne peut pas rompre avec l'instinct normal de la vie +spécifique sans rompre avec les lois les plus élémentaires de la vie, et +que l'infraction à une loi de l'univers est une sorte d'impiété toujours +punie par le désordre des facultés supérieures. La mortification de la +chair, par le célibat, le jeûne et les flagellations, était grossière et +charnelle en ce sens qu'elle ne servait qu'à ranimer ses révoltes. En +lui imposant des sacrifices, l'esprit tranquille et fort la mortifie +surabondamment. + +Mais les appétits déréglés, vicieux, immondes, sont-ils donc une loi de +l'espèce? Si certains animaux, en se rapprochant de la forme humaine et +du développement de l'encéphale, nous offrent le repoussant spectacle +de la lubricité, de la cruauté, de la gourmandise; si l'homme sauvage +lui-même, aux prises avec l'animalité, s'imprègne des instincts de la +brute, résulte-il de cette confusion de limites entre l'homme et le +singe que l'instinct humain ne soit pas modifiable? Il l'est à un point +qui frappe de surprise et d'admiration, quand on ne voit que la surface +des moeurs civilisées. Le respect d'une convention qui prend sa source +dans le respect de soi et des autres est une victoire bien signalée de +la volonté sur l'instinct. + +Si c'est peu que cette décence extérieure qui, sous le nom de +savoir-vivre, voile des abîmes de corruption, c'est déjà quelque chose. +La sainteté pourrait consister dès aujourd'hui à identifier la vie +secrète et cachée à ces apparences de pudeur, de bonté, d'hospitalité, +de raison, qui sont le code de la bonne compagnie. Pourquoi non? Où +est l'obstacle? Pourquoi toute parole aimable ne serait-elle pas +l'expression d'une âme aimante? Pourquoi toute allure de pudeur ne +serait-elle pas la manifestation d'une conscience épurée? Pourquoi +tout simulacre d'obligeance ne prendrait-il pas sa source dans la joie +d'assister son semblable? Pourquoi toute discussion de l'intelligence ne +reposerait-elle pas avant tout sur le désir de s'instruire? + +Avoue que, si nous arrivions à marier la politesse parfaite à une +parfaite sincérité, nous serions déjà, sans sortir de nos lois et de nos +usages, montés à un degré supérieur d'excellence et de joie intérieure. + +La joie intérieure, voilà un grand mot! C'est le premier des biens, +parce qu'il est le seul qui nous appartienne réellement. Je ne vois pas +que beaucoup de gens s'en préoccupent et le cherchent. La masse court +aux satisfactions de l'instinct: les vicieux s'efforcent d'exaspérer +leurs appétits pour mieux sentir l'intensité de la vie animale; les +ambitieux se vouent à une anxiété incessante qui bannit la joie du +sanctuaire de leur âme; des esprits plus élevés se vouent à des études +dont le but défini n'est souvent que la satisfaction d'une curiosité +spéciale; les coeurs passionnés cherchent leur ivresse et leur expansion +dans l'amour, sans songer à en faire quelque chose de plus noble que +la volonté d'amasser deux orages et de choquer douloureusement deux +courants électriques. Où sont les hommes qui cherchent sincèrement à +se rendre meilleurs sans prétendre à un paradis fait à leur guise, en +acceptant dans l'avenir éternel toutes les éventualités, toutes les +fonctions, toutes les épreuves, quelles qu'elles soient, que l'inconnu +nous réserve? Cette résignation, non mystique ni fanatique, mais +confiante et digne, serait déjà un pas vers la sainteté. + +Quelle difficulté insurmontable éprouvons-nous donc à nous placer ainsi +dans le sentiment de l'infini avec une bravoure calme et un modeste +sentiment de nos forces? Où serait la vanité de travailler le _moi_ +comme un lapidaire taille et polit une pierre précieuse? La vertu peut +avoir aussi son instinct pour ainsi dire _spécifique_, son besoin ardent +et soutenu d'élever dans l'individu le niveau intellectuel de la race. +Pour peu que l'on s'y essaie, on découvre en soi une docilité que l'on +ne se connaissait pas, de même que l'esprit généreux qui entreprend un +grand et noble travail est tout surpris de sentir en lui un nouveau +lui-même qui s'éveille, se révèle et semble dicter ses lois à l'ancien. +C'est la troisième âme, c'est ce que les artistes inspirés appellent +l'_autre_, celle qui chante quand le compositeur écoute et qui vibre +quand le virtuose improvise. C'est celle qui jette brûlante sur la toile +du maître l'impression qu'il a cru recevoir froidement. C'est celle qui +pense quand la main écrit et qui fait quelquefois qu'on exprime _au +delà_ de ce que l'on songeait à exprimer. Enfin c'est elle qui n'ergote +pas, qui n'a plus besoin de raisonner, mais qui peut et qui veut; elle +est là, agissante à notre insu le plus souvent, cherchant à nous élever +vers le foyer de la science infinie; mais nous ne la connaissons pas, +nous avons peur d'elle. Nous croyons qu'elle usera trop vite les +ressorts de notre frêle machine. L'instinct de la conservation nous +empêche de la suivre sur les cimes. C'est une peur lâche, résultat de +notre ignorance, car c'est elle qui est la vie irréductible, et, si son +embrassement nous donnait la mort, ce serait une mort bien douce, bien +enviable et bien féconde, le réveil dans la lumière! + +Mais ne nous livrons pas trop à l'enthousiasme sans contrôle. N'oublions +pas qu'il s'agit de rendre la vérité accessible même aux esprits froids, +pourvu qu'ils soient épris de la vérité. + +L'analyse complète de l'homme, _âmes et corps_, nous conduirait +certainement à une notion complète de la Divinité, _corps et âmes_.--En +distinguant en nous trois étages de facultés, nous nous rendrions compte +des trois étages de puissance de la vie universelle. Nous ne sortirons +d'aucun problème par la notion de dualité, puisque toute dualité +représente deux contraires. Ce que je dis là est aussi vieux que le +monde pensant. C'est l'éternel symbole. D'où vient qu'il n'a reçu aucune +application scientifique qui puisse se traduire en philosophie certaine +pour les lois de la vie morale et les actes de la vie pratique? Les +explications des trinités théologiques sont des figures confuses mal +comprises ou mal définies par les hommes du passé. La définition que je +te propose ne vaut peut-être pas mieux. La technologie vulgaire, dont +il n'est pas permis à mon humilité de se dégager, est encore +très-insuffisante pour résumer une vision plus ou moins nouvelle du +vieux thème de l'humanité. A des conceptions vraiment neuves il faudra +certes un langage nouveau. + +Mais, quelque mal exprimée que soit ma définition, elle ne m'apparaît +pas comme un vain songe que le réveil dissipe. J'ai besoin d'un Dieu, +non pour satisfaire mon égoïsme ou consoler ma faiblesse, mais pour +croire à l'humanité dépositaire d'un feu sacré plus pur que celui auquel +elle se chauffe. Jamais on ne me fera comprendre que le cruel, l'injuste +et le farouche soient des lois sans cause, sans but et sans correctif +dans l'univers. La compensation que le malheureux demande à Dieu dans +une vie meilleure est une réclamation toute personnelle que Dieu +pourrait fort bien ne pas écouter, si elle n'était le cri énergique +et déchirant de l'humanité entière. Nulle théorie sérieuse n'a encore +présenté le sentiment et le besoin de la justice comme une illusion. Le +moment où l'homme renoncerait à posséder cet idéal marquerait la fin de +sa race et le ferait redescendre à l'animalité, dont il est peut-être +issu. S'il existe une doctrine qui envisage ce résultat comme digne +d'être poursuivi, je lui refuse tout au moins d'avoir pour guide la +_raison_, puissance si hautement invoquée par les sceptiques. + +Non, il n'y a pas de raison véritable sans sagesse; c'est par la sagesse +seule que la raison, s'élevant à l'état de vertu, devient respectable. +La sagesse entraîne et réclame impérieusement la justice, et, s'il n'y a +ni justice ni sagesse dans l'âme de l'univers, il n'y en a jamais eu, il +n'y en aura jamais dans celle de l'homme. Que devient la morale, +devant laquelle pourtant toutes les écoles s'inclinent et toutes les +discussions cessent, si l'homme ne peut puiser à une source certaine les +premières conditions de la moralité? + +Il existe donc dans l'univers une pensée souveraine faite de lumière et +d'équité. Si les faits extérieurs simulent de temps à autre, par des +désastres partiels, l'indifférence d'un destin inexorable, ne nous +arrêtons pas à ces apparences indignes de troubler une philosophie +sérieuse. Il est bien certain que la plupart des maux inhérents à notre +espèce, maladies, passions, guerres, égarements, sont notre propre +ouvrage, c'est-à-dire le résultat de l'élan déréglé ou de l'aveugle +inertie de l'âme spécifique. Cette âme impersonnelle, ce moteur aveugle +que les uns respectent trop, que les autres ne respectent pas assez, +est chez nous un agent de destruction tout aussi bien qu'un agent de +conservation. Chose frappante, et qui témoigne de la nécessité de la +troisième âme, l'instinct de l'homme est inférieur à celui des animaux. +Les animaux ont le discernement des aliments salutaires ou nuisibles, la +prévision jamais en défaut des besoins de la vie et des influences de +l'atmosphère pour eux et pour leur progéniture. Aucun vice particulier, +aucun excès de nourriture, aucune ivresse d'amour ne fait oublier à une +pauvre petite femelle de papillon qui va mourir après sa ponte de se +dépouiller le ventre de son duvet pour envelopper et tenir chaudement +ses oeufs destinés à passer l'hiver avant d'éclore. Il semble, devant +une multitude de faits observés, que l'animal ait deux âmes aussi, +l'instinctive et celle qui raisonne. Peut-être devrait-on oser +l'affirmer, puisqu'à toute heure la prévoyance, le dévouement, le +discernement et la modération de la bête semblent faire la critique +de nos aveuglements et de nos excès. Avec l'hypothèse des trois âmes, +l'animal, doué des deux premières, s'explique et cesse d'être un +problème insoluble. La troisième âme complète l'homme: «Il n'est, a dit +Pascal, ni ange ni bête.» Pascal est resté garrotté ici par la notion de +dualité. L'homme est bête, homme et ange. . + +_La plante, placée à l'étage inférieur, a sans doute l'âme inconsciente, +spécifique._ Ainsi seraient expliqués les deux royaumes de la vie, +improprement nommés règnes de la nature. + +L'homme a donc à se préoccuper des trois supports de son existence +normale, dirai-je latente? Non, le monde caché s'ouvre peu à peu et +beaucoup ont pénétré dans la troisième sphère, croyant n'être que dans +la seconde. + +L'homme, parvenu à l'apogée de ses facultés, saura conjurer les fléaux +matériels. Quand il accuse l'âme de l'univers de frapper son âme par +le déchirement des morts prématurées, c'est lui-même, c'est son espèce +qu'il devrait accuser de paresse et d'ignorance. Loin de se décourager +d'invoquer la grande âme, il devrait s'élever de plus en plus vers elle +pour sortir des ténèbres. En l'interrogeant dans la portion de lui-même +qu'elle habite plus spécialement, il trouverait une réponse nette qui +serait le remède à sa douleur. Cette réponse que l'on traite de vague +espérance, c'est la perpétuité du _moi_, qui ordonne d'entrevoir une +meilleure existence pour les chers innocents que nous pleurons. Nous le +connaissons, nous l'avons bu ensemble, ce calice, le plus amer qui soit +versé dans la vie de famille. J'ose dire que la douleur de l'aïeule, qui +sent dans ses entrailles et dans sa pensée la douleur du fils et de la +fille en même temps que la sienne propre, est la plus cruelle épreuve de +son existence. La blessure faite à l'instinct et à la réflexion ne se +ferme pas. C'est alors qu'il faut monter au sanctuaire de la croyance +qui est celui de la raison supérieure; c'est alors qu'il faut soumettre +les notions de justice personnelle aux notions de justice universelle. +Si Dieu a pris cette âme qui était le plus pur de nous-mêmes, c'est +qu'il la voulait heureuse, disent les chrétiens. Disons mieux, Dieu n'a +pas pris cette âme: c'est notre science humaine, c'est notre puissance +spécifique qui n'ont pas su la retenir; mais Dieu l'a reçue, elle est +aussi bien sauvée et vivante dans son sein, cette petite parcelle de sa +divinité, que l'âme plus complexe d'un monde qui se brise. Elle n'y est +pas perdue et diffuse dans le grand tout, elle a revêtu les insignes de +la vie, d'une vie supérieure immanquablement; elle respire, elle agit, +elle aime, elle se souvient! + +Dans le refuge de la seconde âme, celle qui résonne et choisit, nous +trouvons encore des éléments de force et de guérison relative; celle-ci, +c'est l'âme sociale où le sentiment parle au sentiment. Il nous reste +toujours, si nous sommes dans le juste et l'humain, quelqu'un à chérir +sur la terre. A la consolation de cet être, n'y en eût-il qu'un seul, +nous devons notre courage, et, si nous ne le devons à aucun individu, si +nous sommes sans famille et séparés de nos amis, nous le devons à tous +nos semblables, l'idée de solidarité et de fraternité étant commune à +l'âme sociale et à l'âme métaphysique. + +Mais voici l'aube! Pendant que je te résume l'objet, assez flottant +jusqu'ici, de quelques-uns de nos entretiens, tu poursuis avec une +énergie soutenue des études spéciales, où ta pensée rencontre souvent la +préoccupation de ce _moi_ divin interrogeant les mystérieuses fonctions +de la vie instinctive. Je vais aller éteindre ta lampe, à moins que +je n'aille avec toi voir coucher les étoiles rouges et bleues dans la +pâleur de l'horizon. Les oiseaux ne chantent pas encore, nos enfants +dorment. Leur adorable mère s'est retirée de bonne heure, s'arrachant +avec courage aux enjouements de la veillée, pour assister au réveil de +ses petits anges. Un silence solennel plane sur cette chaude nuit. La +matière repose, et pourtant ton chien rêve de chasse ou de combats. La +_plusie_ argentée voltige autour des fenêtres d'où s'échappe un rayon +de lumière. La chouette, qui semble portée par l'air immobile et muet, +glisse discrètement sous les branches. Tout un monde nyctalope s'agite +autour de nous sans bruit. Nous éprouvons la sensation d'un bien-être +diffus dans toute la nature estivale.... Est-ce l'âme spécifique qui +répercute seule en nous ce mélange de calme suprême et d'activité +mystérieuse répandus dans les dernières ombres? Il y a quelque chose de +plus; notre âme personnelle observe et compare, notre âme divine perçoit +et savoure. + +Bonsoir, je veux dire bonjour, car un rayon rose monte là-bas derrière +les vieux noyers. Endormons-nous comme nous nous réveillerons, en nous +aimant! + +22 juillet. + +Tu n'en as pas assez? tu veux un résumé de cette doctrine? Oh! je ne +donne pas ce titre pompeux à ma notion personnelle de l'univers, toute +notion de ce genre est trop forcément incomplète pour s'affirmer comme +une découverte; c'est un essai de méthode, et rien de plus. L'homme +n'en est pas encore à posséder autre chose qu'un instrument de travail +intellectuel que chacun tâche d'adapter à son cerveau, comme l'ouvrier +mécontent des instruments imparfaits qu'il trouve dans le commerce +cherche à s'en fabriquer un qui réponde à la conformation de sa main. Il +y a une vérité d'ensemble, corollaire de toutes les vérités de détail. +Personne ne peut nier cette proposition sans une défiance qui va +jusqu'au mépris de la vérité. + +Pour parvenir à la possession de cette vérité suprême, l'homme doit +s'exciter, se perfectionner, se rendre apte à la saisir et à l'élucider; +c'est toute une éducation qu'il doit acquérir et s'imposer à travers +des angoisses et des difficultés qui exerceront et décupleront sa force +morale. La plupart des méthodes qu'il a inventées sont restées sans +résultat général, et les plus belles, les plus ingénieuses, n'ont +pas toujours été les plus efficaces; elles n'ont pas réussi à élever +l'esprit humain plus haut que l'antithèse, qui est une impasse. + +En cherchant Dieu dans l'univers, l'homme n'a pu que le chercher en +lui-même, c'est-à-dire en se servant de l'induction personnelle et +directe. Le premier sauvage qui a invoqué une puissance supérieure à la +nature ennemie s'est dit: «Je suis trop faible; appelons un être fort +dans la nuée et dans la foudre pour éclater sur les obstacles de ma +vie.» De là le sentiment de la toute-puissance. + +Le premier croyant qui a constaté l'insuffisance des sacrifices s'est +dit qu'il fallait persuader ce Dieu qui ne se laissait point acheter +par des offrandes. Il a cherché dans son coeur la fibre tendre et +suppliante, et il s'est dit, en se sentant adouci, que son Dieu devait +être bon. + +Le premier philosophe qui a contemplé ou subi l'injustice du destin +s'est dit à son tour qu'il devait y avoir dans la pensée divine, dans +l'âme de l'univers, quelque refuge contre cette injustice. En se sentant +pénétré d'horreur pour l'injuste, il s'est senti juste, et aussitôt il +a attribué à son Dieu une justice si exacte et si étendue, que les maux +soufferts en cette vie devaient se convertir dans sa main en bienfaits +éternels. + +Trouvera-t-on un autre procédé que ces moyens naïfs d'apercevoir la +Divinité? Est-ce la science qui remplacera le sens humain? Mais la +science n'est elle-même qu'une méthode humaine pour chercher la vérité +extra-humaine; ce sont nos sciences exactes qui ont mesuré l'espace +et conçu l'infini. Ce sont nos sciences naturelles qui ont classé +méthodiquement les oeuvres de la nature. + +Il s'est trouvé que l'univers donnait pleine confirmation aux sciences +exactes, et que la nature terrestre pouvait se prêter au classement, +Donc, le vrai est au delà de l'homme, mais ne peut être prouvé à l'homme +que par l'homme. Ceux qui font intervenir le miracle, l'interversion des +lois naturelles pour faire apparaître Dieu au sommet de leur extase, +ne peuvent plus être traités sérieusement. Il faut que l'homme trouve +lui-même son Dieu par les moyens qui lui sont propres et qui lui ont +fait trouver tout ce qu'il possède de vrai. Toute conception d'une +abstraction parfaite a son siége dans notre intelligence et sa raison +d'être dans notre coeur. + +Pour percevoir l'idéal en dehors de soi, il faut donc le percevoir en +soi. Pour connaître Dieu, l'homme doit se connaître, et mon avis est +qu'il ne l'ignore que parce qu'il s'ignore lui-même. + +Certaines études ont conduit tristement quelques-uns à ne reconnaître +en nous que l'âme spécifique, la plupart des autres ont confondu cette +première région de la vie commune à l'espèce avec la seconde, siége de +la vie individuelle. Ce mélange de liberté et de fatalité n'a pu trouver +de solution pratique, puisque la discussion continue sous tous les noms +et sous toutes les formes. Le christianisme a dû expliquer le mal par +l'intervention du diable, et il y a encore des gens qui croient au +diable, la logique de leur croyance exigeant cette bizarre hypothèse. + +Pourtant on s'est généralement arrêté à la notion d'une vie instinctive +et d'une vie intellectuelle, et on a fait procéder nos contradictions +intérieures du combat sans issue de ces deux natures. La notion +de l'univers, moulée sur cette notion de nous-mêmes, est restée +problématique, et confond encore de très-grands esprits qui ne +s'expliquent ni son ordre admirable, ni ses désordres effrayants. + +Ne pas consentir à ce que l'univers soit ce qu'il est, c'est ne pas +consentir à être ce que nous sommes, et le considérer comme une énigme, +c'est se résoudre à ne jamais déchiffrer celle de notre propre vie. +Pouvons-nous nous arrêter là? Pour ma part, je le voudrais en vain. + +J'appelle donc à notre aide une méthode qui fasse entrer l'homme dans la +notion de _trinalité_, applicable à l'univers et à lui. Je crois que ce +n'est certes point assez pour clore la série de nos études. Le vieux +monde a trouvé, dans les profondeurs de sa métaphysique mystérieuse, +ce nombre trois, qui n'est pas dépassé, puisqu'il n'est pas encore +généralement admis. Nos efforts actuels devraient tendre à le faire +comprendre et accepter en attendant mieux. Ce serait un grand pas de +fait. + +Je sais fort bien qu'aucune méthode ne peut répondre sans réplique à +toutes les questions que l'homme se pose. La plus grave est celle-ci: + +Pourquoi Dieu, qui pouvait tout, n'a-t-il pas tout réglé en vue d'un +idéal auquel l'homme peut arriver d'emblée sans passer par l'âge de +barbarie, et pourquoi cet âge d'ignorance et de bestialité a-t-il encore +tant d'âmes soumises à son empire, même au sein de la civilisation +raffinée de notre temps? Il ne tenait qu'au _Créateur_ de nous faire +plus éducables et de nous initier plus promptement à l'intelligence de +sa loi. + +S'il y a un Dieu antérieur à la création, et qu'elle soit son ouvrage, +si l'univers a eu un commencement, si une âme magique a soufflé sur la +matière inerte à un moment donné pour la faire tressaillir et penser, +enfin si le Dieu que l'humanité doit admettre est celui des antiques +théodicées, ces questions resteront à jamais sans réponse. + +Mais si, écartant ces poëmes symboliques, nous nous contentons de +comprendre l'âme de l'univers par l'induction rigoureuse, qui est le +seul rapport possible entre elle et nous, nous sommes forcés de croire +qu'il y a un créateur perpétuel sans commencement ni fin dans une +création éternelle et infinie. Si l'univers a commencé, Dieu a commencé +aussi; c'est ce que n'admet aucune métaphysique, aucune philosophie. + +L'univers avec ses lois immuables existe par lui-même, il est Dieu, et +Dieu est universel. Dieu est un corps et des âmes. Il faudrait peut-être +dire que dans son unité il a des corps et des âmes à l'infini, car, +dans le fini où nous rampons, nous ignorons le chiffre de nos organes +matériels et intellectuels. «Quel oeil, quel microscope est jamais +descendu dans les profonds abîmes du monde cérébral? Dans ce petit +espace remuent des systèmes plus complexes que les systèmes célestes, +des constellations organiques plus étonnantes que celles qui parsèment +l'infini. Une force unique détermine les formes et les mouvements des +grands corps qui courent dans l'espace; mais ici sont enfermées des +forces sans nombre comme en champ clos, elles s'y marient, s'y épousent, +s'y fécondent, s'y métamorphosent sans relâche.... + +»L'oeuvre de l'anatomie, toute descriptive, est jusqu'ici demeurée +stérile. Elle peint des tissus, des éléments anatomiques, elle ignore la +dynamique de ces petits édifices moléculaires. Elle reste en face de ces +amas cellulaires comme un oeil ignorant en face des désordres lumineux +du ciel. Elle connaît les caractères d'un livre, elle ignore le sens des +mots[6].» + +[Note 6: Laugel, _Problèmes de l'âme_.] + +Vous qui proclamez la méthode exclusivement expérimentale, il ne +faudrait peut-être pas tant affirmer qu'elle suffit. Jusqu'à ce jour, +elle ne suffit pas, elle ne sait pas, elle n'a pas trouvé. Tout comme +les études psychiques, vos études ont encore besoin d'un peu de +modestie. + +Il existe un très-beau livre, très-peu connu, de notre digne ami M. +Léon Brothier[7], qui répond à bien des propositions et résout bien +des doutes. Il t'a semblé ardu, et pourtant il est charmant dans sa +profondeur, et l'on y sent la bonhomie de la Fontaine, pour ne pas dire +celle de Leibnitz. Il conclut en d'autres termes, tantôt plus savants, +tantôt plus aimables que ceux que j'emploie ici, à la nécessité d'une +triple vue sur le monde des faits et des idées. Je ne suis pas de +force à proclamer qu'il ne se trompe en rien, que, après l'avoir lu +attentivement, je pense par lui et avec lui sur toute chose. Je ne sais, +mais il m'a puissamment aidé à me dégager de la notion de dualité +qui nous étouffe, et j'ose dire que cette notion ne résiste pas à sa +critique. + +[Note 7: _Ébauche d'un glossaire du langage philosophique_. Paris, +1853.] + +Avant lui, les travaux de Pierre Leroux, de Jean Reynaud et de son école +avaient porté de grands coups aux vieilles méthodes de l'antithèse, +beaucoup d'autres nobles esprits ont cherché à traduire les +trois personnes divines de la théologie par des notions vraiment +philosophiques. Moi, je demande, je cherche une explication plus facile +à vulgariser, et surtout l'abandon de cette vision trinitaire céleste +qui supprime le corps et ne peut pas supprimer Satan. Je ne peux pas me +représenter un Dieu hors du monde, hors de la matière, hors de la vie. + +Les attributs appréciables de la Divinité, que, par un grand progrès, +nous pourrions classer en trois ordres principaux, n'ont pas de limites +appréciables à l'esprit humain, puisque l'esprit humain ne sait pas +encore la limite de ses propres facultés et s'obstine à ne s'en +attribuer que deux, privées de régulateur et de lien. + +Ne va pas croire qu'en donnant le nom de _troisième_ âme, d'âme +supérieure en contact avec l'universel, au troisième ordre encore peu +défini de nos facultés vitales, je sois tenté de croire cette âme +impersonnelle et de l'abîmer en Dieu. Je n'en suis pas là; je pense avec +nos ancêtres de la Gaule que l'homme ne pénétrera jamais dans _Ceugant_, +et je ne les suis pas dans cette notion que Dieu lui-même puisse habiter +l'_absolu_ du druidisme. La fin d'un monde ne me surprend pas, mais +la fin de l'univers n'entre pas dans ma tête. L'existence diffuse, +la disparition du moi, l'extinction de la personne, me paraissent +l'écroulement de la Divinité elle-même. + +Mais voici l'heure du bain. Là-bas, sous les trembles, gronde une petite +cascade de diamants qui nous appelle, et qui s'épanche en fuyant dans +l'allée de verdure, sous les gros arbres penchés en forme de ponts, sous +les guirlandes de houblon et de rosiers sauvages. Il y a là de petits +jardins naturels que le courant baigne et qu'un furtif rayon de soleil +caresse; il y a des îles de salicaires et de spirées, des rivages de +scutellaires et des presqu'îles d'épilobes. Une délicieuse fraîcheur +nous attend dans cette oasis, ta fille y baigne ses poupées, et la +vieille laveuse qui tord et bat son linge au bas de l'écluse s'arrête +et sourit en voyant cette enfance et cette joie. Tout est salubre et +charmant dans ce petit coin où j'ai rêvé autrefois d'une _fadette_ +et d'un _champi_. Couché dans l'eau et à demi assoupi sous l'ombre +charmeresse, j'ai senti cent fois mon âme instinctive se mettre en +parfait accord avec mon âme réflective, pour savourer et pour rêver. +L'instinct _thermique_ a son siége dans une de nos _âmes_, à ce que +disent les physiologistes. Je ne vois point que ces instincts de la vie +impersonnelle soient aussi impersonnels qu'on le dit. Ils produisent des +effets très-divers selon les individus, et, loin d'être toujours +les ennemis de l'âme personnelle, ils lui procurent souvent, par la +sympathie nerveuse qui unit leurs foyers, un état de santé morale que +l'esprit isolé de la matière ne trouverait pas. + +Il y aurait bien des choses encore à dire sur cette âme inférieure, +véritable soutien d'une vie normale, fléau d'une vie corrompue. Je +t'avoue que, si je la traite d'_inférieure_, c'est parce que, en lisant +Laugel, je me suis imprégné à mon insu de sa technologie. Il est +difficile de se préserver de cet entraînement en suivant la pensée d'un +éloquent écrivain; mais, en y réfléchissant, en reprenant possession +de mon moi intérieur, je trouve qu'il a trop vu la face excessive +et repoussante de cette âme qu'il qualifie de _spécifique_. D'abord +est-elle spécifique d'une manière absolue? offre-t-elle à des degrés +identiques les tendances nombreuses de la vitalité? est-elle la même +dans un sujet malade et dans un individu sain? Dans tous les cas, son +rôle n'est pas la satisfaction isolée d'elle-même, puisqu'il lui faut +l'assistance du cerveau, c'est-à-dire de la faculté de comparer, pour +arriver à son entier développement de jouissance. L'amour chez l'homme +distingue la beauté de la laideur en toute chose. Ses appétits +s'aiguisent par la qualité des aliments. L'âme instinctive dans un sujet +normal serait donc la soeur jumelle ou l'épouse irrépudiable de l'âme +personnelle. Cette âme, dite _supérieure_, n'est supérieure que dans +notre appréciation. Elle a besoin du contentement et du consentement de +l'âme instinctive pour être lucide, et, de ce que cette princesse daigne +absorber les fruits de vie que cette paysanne lui cultive, il ne résulte +pas que l'âme universelle maudisse l'une pour bénir l'autre. L'âme +personnelle doit commander, cela est certain; mais nos préjugés sociaux +nous font méconnaître l'égalité qui existe entre ce qui commande et ce +qui obéit en vertu d'une fonction de réciprocité. La plante _obéit_ à +l'insecte quand elle subit l'effet de sa faim; mais, quand l'insecte +féconde la plante en transportant sa poussière séminale de fleur en +fleur, il _sert_ la plante. + +Tel est à peu près l'échange entre l'esprit et l'instinct. Ils se +nourrissent et se fécondent mutuellement. Si l'esprit se plaint +amèrement de la bête, c'est peut-être parce que la bête a aussi à se +plaindre de l'esprit. + +Mais ce n'est pas mon état de tant philosopher, et je demande que ceux +qui savent m'instruisent. Si j'ai lieu d'être reconnaissant envers +quelques-uns, je suis impatienté contre plusieurs autres qui pourraient +nous enseigner (ce n'est pas le talent qui leur manque), et qui ne nous +apprennent rien. + +Vivons par toutes nos âmes, mais vivons en gens de bien, et, comme +l'éphémère dans le rayon éternel, buvons le plus possible de chaleur et +de lumière. En avions-nous donc trop, hélas! pour que l'on cherche à +nous en ôter? + + + + + +MÉLANGES + + + +I + +UNE VISITE AUX CATACOMBES + + +...Terra parens... + +Ce qui nous frappa le plus en visitant les Catacombes, ce fut une source +qu'on appelle le «puits de la Samaritaine». + +Nous avions erré entre deux longues murailles d'ossements, nous nous +étions arrêtés devant des autels d'ossements, nous avions foulé aux +pieds de la poussière d'ossements. L'ordre, le silence et le repos +de ces lieux solennels ne nous avaient inspiré que des pensées de +résignation philosophique. Rien d'affreux, selon moi, dans la face +décharnée de l'homme. Ce grand front impassible, ces grands yeux vides, +cette couleur sombre aux reflets de marbre, ont quelque chose d'austère +et de majestueux qui commande même à la destruction. Il semble que ces +têtes inanimées aient retenu quelque chose de la pensée et qu'elles +défient la mort d'effacer le sceau divin imprimé sur elles. Une +observation qui nous frappa et nous réconcilia beaucoup avec l'humanité, +fut de trouver un infiniment petit nombre de crânes disgraciés. La +monstruosité des organes de l'instinct ou l'atrophie des protubérances +de l'intelligence et de la moralité ne se présentent que chez quelques +individus, et des masses imposantes de crânes bien conformés attestent, +par des signes sacrés, l'harmonie intellectuelle et morale qui réunit et +anima des millions d'hommes. + +Quand nous eûmes quitté la ville des Morts, nous descendîmes encore plus +bas et nous suivîmes la raie noire tracée sur le banc de roc calcaire +qui forme le plafond des galeries. Cette raie sert à diriger les pas de +l'homme dans les détours inextricables qui occupent huit ou neuf lieues +d'étendue souterraine. Au bas d'un bel escalier, taillé régulièrement +dans le roc, nous trouvâmes une source limpide incrustée comme un +diamant sans facettes dans un cercle de pierre froide et blanche; cette +eau, dont le souffle de l'air extérieur n'a jamais ridé la surface, est +tellement transparente et immobile, qu'on la prendrait pour un bloc de +cristal de roche. Qu'elle est belle, et comme elle semble rêveuse dans +son impassible repos! Triste et douce nymphe assise aux portes de +l'Érèbe, vous avez pleuré sur des dépouilles amies; mais, dans le +silence de ces lieux glacés, vos larmes se sont répandues dans votre +urne de pierre, et maintenant on dirait une large goutte de l'onde du +Léthé. + +Aucun être vivant ne se meut sur cette onde ni dans son sein; le jour ne +s'y est jamais reflété, jamais le soleil ne l'a réchauffée d'un regard +d'amour, aucun brin d'herbe ne s'est penché sur elle, bercé par une +brise voluptueuse; nulle fleur ne l'a couronnée, nulle étoile n'y a +réfléchi son image frémissante. Ainsi, votre voix s'est éteinte, et les +larves plaintives qui cherchent votre coupe pour s'y désaltérer, ne sont +point averties par l'appel d'un murmure tendre et mélancolique. Elles +s'embrassent dans les ténèbres, mais sans se reconnaître, car votre +miroir ne renvoie aucune parcelle de lumière; et vous aussi, immortelle, +vous êtes morte, et votre onde est un spectre. + +Larmes de la terre, vous semblez n'être point l'expression de la +douleur, mais celle d'une joie terrible, silencieuse, implacable. +Cavernes éplorées, retenez-vous donc votre proie avec délices, pour ne +la rendre jamais à la chaleur du soleil? Mais non! on est frappé d'un +autre sentiment en parcourant à la lueur des torches les funèbres +galeries des carrières qui ont fourni à la capitale ses matériaux de +construction. La ville souterraine a livré ses entrailles au monde des +vivants, et, en retour, la cité vivante a donné ses ossements à la terre +dont elle est sortie. Les bras qui creusèrent le roc reposent maintenant +sous les cryptes profondes qu'ils baignèrent de leurs sueurs. L'éternel +suintement des parois glacées retombe en larmes intarissables sur les +débris humains. Cybèle en pleurs presse ses enfants morts sur son sein +glacé, tandis que ses fortes épaules supportent avec patience le fardeau +des tours, le vol des chars et le trépignement des armées, les iniquités +et les grandeurs de l'homme, le brigand qui se glisse dans l'ombre et +le juste qui marche à la lumière du jour. Mère infatigable, inépuisable +nourrice, elle donne la vie à ceux-ci, le repos à ceux-là; elle alimente +et protège, elle livre ses mamelles fécondes à ceux qui s'éveillent, +elle ouvre ses flancs pleins d'amour et de pitié à ceux qui s'endorment. + +Homme d'un jour, pourquoi tant d'effroi à l'approche du soir? Enfant +poltron, pourquoi tressaillir en pénétrant sous les voûtes du tombeau? +Ne dormiras-tu pas en paix sous l'aisselle de ta mère? Et ces montagnes +d'ossements ne te feront-elles pas une place assez large pour t'asseoir +dans l'oubli, suprême asile de la douleur? Si tu n'es que poussière, +vois comme la poussière est paisible, vois comme la cendre humaine +aspire à se mêler à la cendre régénératrice du monde! Pleures-tu sur +le vieux chêne abattu dans l'orage, sur le feuillage desséché du jeune +palmier que le vent embrasé du sud a touché de son aile? Non, car tu +vois la souche antique reverdir au premier souffle du printemps, et le +pollen du jeune palmier, porté par le même vent de mort qui frappa la +tige, donner la semence de vie au calice de l'arbre voisin. Soulève sans +horreur ce vieux crâne dont la pesanteur accuse la fatigue d'une longue +vie. A quelques pieds au-dessus du sépulcre où ce cadavre d'aïeul est +enfoui, de beaux enfants grandissent et folâtrent dans quelque jardin +paré des plus belles fleurs de la saison. Encore quelques années, et +cette génération nouvelle viendra se coucher sur les membres affaissés +de ses pères. Et pour tous, la paix du tombeau sera profonde, et +toujours la caverne humide travaillera à la dissolution de ses +squelettes. + +Bouche immense, avide, incessamment occupée à broyer la poussière +humaine, à communier pour ainsi dire avec sa propre substance, afin de +reconstituer la vie, de la retremper dans ses sources inconnues et de +la reproduire à sa surface, faisant sortir ainsi le mouvement du repos, +l'harmonie du silence, l'espérance de la désolation. Vie et mort, +indissoluble fraternité, union sublime, pourquoi représenteriez-vous +pour l'homme le désir et l'effroi, la jouissance et l'horreur? Loi +divine, mystère ineffable, quand même tu ne te révélerais que par +l'auguste et merveilleux spectacle de la matière assoupie et de la +matière renaissante, tu serais encore Dieu, esprit, lumière et bienfait. + + + +II + +DE LA LANGUE D'OC + +ET + +DE LA LANGUE D'OIL + + +A M. LE RÉDACTEUR EN CHEF DE _l'Éclaireur de l'Indre._ + +Monsieur, + +J'ai entendu dire par certains savants que la diversité des langues +venait de la différence des climats. Ils soutiennent que, si le +norvégien est rude et guttural, et le toscan musical et doux, cela +provient de, ce que, en Norvège, les eaux et les vents grondent et +mugissent, tandis qu'en Italie, ils font entendre un murmure mélodieux. + +Cette théorie sur la diversité des langues, basée sur l'onomatopée, ne +me va pas. Je m'en tiens à la tour de Babel. La confusion des langues +doit être de droit divin. Cette explication me plaît parce qu'elle est +beaucoup moins savante et beaucoup moins embrouillée. Ne voit-on pas, +d'ailleurs, le miracle se continuer de nos jours? Plus les sociétés +vieillissent, moins les hommes s'entendent, moins ils se comprennent. Et +n'a-t-on pas remarqué qu'une foule de dialectes naissaient d'une même +langue, au sein d'une même nation? + +La langue de notre pays de France, la langue romane, presque aussi +harmonieuse que celle des Grecs, au dire des connaisseurs, avait comme +elle différents dialectes. Les deux principaux étaient le _provençal_ et +le _français_ proprement dit, autrement la langue d'_oc_ et la langue +d'_oil_. + +Vous ne voyez peut-être pas encore où je veux en venir, monsieur le +rédacteur. Un peu de patience, s'il vous plaît, nous arriverons. + +Le premier de ces dialectes était répandu dans le Midi; le second dans +le Nord. Mais où commençait le pays de la langue d'_oc_, où finissait +celui de la langue d'_oil_? Les uns disent que c'était la Loire qui +formait la ligne de démarcation. Cela est vrai à partir de sa source +jusqu'aux montagnes de l'Auvergne. De là, la frontière qui divisait +les deux pays, se dirigeant à travers les montagnes de la Marche, +aboutissait, en suivant une ligne droite, au pertuis d'Antioche. + +Nous y voilà, monsieur le rédacteur. Les poëtes du pays de la langue +d'_oc_ s'appelaient _troubadours_; on nommait _trouvères_ ceux de la +langue d'_oil_. Ainsi, à partir de la province de la Marche jusqu'à la +frontière du nord, _français_, proprement dit, et _trouvères_ c'est le +pays de Rabelais, de Paul-Louis Courier et de Blaise Bonnin; à partir, +au contraire, de la même province jusqu'aux rives de la Durance, +dialecte provençal et _troubadours, troubadours_ purs; nos braves +voisins de la Marche peuvent seuls revendiquer les deux qualités; car, +pour le dire en passant, c'est au milieu de leur pays qu'était assise la +noble forteresse de Croizan. C'était là, au confluent de la Creuse et de +la Sedelle, que passait la ligne séparative des deux dialectes. + +Vous savez mieux que moi, monsieur le rédacteur, qu'on a beaucoup et +savamment écrit sur les _troubadours_ et les _trouvères_. Mais il nous +importe, à nous qui habitons le pays de la langue d'_oil_, de prouver +que les seconds l'emportaient sur les premiers. + +Je m'en réfère au jugement d'un homme compétent sur la matière, à celui +de M. de Marchangy, écrivain monarchique et religieux s'il en fut. Il +dit que les _troubadours_ ont excité une admiration que le faible mérite +de leurs compositions ne peut suffisamment justifier. Il ajoute que les +_trouvères_, «moins connus et plus dignes de l'être, ont fait briller +une imagination riche et variée dans ses jeux, et ont laissé des +ouvrages où n'ont pas dédaigné de puiser Boccace, l'Arioste, la Fontaine +et Molière». + +Admettons cependant qu'un _troubadour_ puisse lutter contre un +_trouvère_ avec quelque espoir de succès; du moins faudra-t-il qu'ils +écrivent chacun dans leur langue; mais qu'un habitant du pays des +trouvères s'avise de composer en dialecte provençal, ou qu'un troubadour +pur sang, un _indigène des régions Lémoricques_ se permette d'écrire +dans le langage de Rabelais, nous verrons, ma foi, de belle besogne! + +Si vous rencontrez jamais un infortuné _troubadour_ qui veuille entrer +en lutte avec notre ami Blaise Bonnin, et s'évertuer à parler notre +patois berrichon, citez-lui, je vous prie, le chapitre VI du livre II de +_Pantagruel_. + +C'est une petite leçon que Rabelais donnait aux écoliers de son temps, +et dont ceux du nôtre feront bien de profiter. + +Si ce passage ne dégrise pas le malencontreux orateur, il faudra +désespérer de sa raison. + + + +CHAPITRE VI + +_Comment Pantagruel rencontra ung Limosin qui contrefaisoit le languaige +françoys._ + +«Quelque jour, je ne sçay quand, Pantagruel se pourmenoit après souper +avecques ses compaignons, par la porte d'ond l'on va à Paris: là +rencontra ung escholier tout joliet, qui venoit par icelluy chemin; et, +après qu'ils se feurent saluez, luy demanda: + +»--Mon amy, d'ond viens-tu à ceste heure? + +»L'escholier lui respondist: + +»--De l'alme, inclyte et celebre academie que l'on vocite Lutece[8]. + +»--Qu'est-ce à dire? dist Pantagruel à ung de ses gens. + +»--C'est, respondist-il, de Paris. + +»--Tu viens doncques de Paris? dit-il. Et à quoi passez-vous le temps, +vous aultres messieurs estudians audict Paris? + +»Respondist l'escholier: + +»--Nous transfretons la Sequane au dilucule et crepuscule: nous +deambulons par les compites et quadeivies de l'urbe, nous despumons +la verbocination latiale; et, comme versimiles amorabonds, captons la +benevolence de l'omnijuge, omniforme et omnigene sexe feminin[9]... + +[Note 8: «De la belle, remarquable et célèbre académie que l'on +appelle Paris.»] + +[Note 9: «Nous passons la Seine soir et matin. Nous nous promenons +sur les places et dans les carrefours de la ville. Nous parlons la +langue latine; et, comme vrais amoureux, nous captons la bienveillance +du sexe féminin, le juge suprême, possesseur de toutes les formes et le +générateur Universel.»] + +»A quoi Pantagruel dist: + +»--Que diable de languaige est cecy? par Dieu tu es quelque hereticque. + +»--Seignor, non, dist l'escholier, car libentissimement des ce qu'il +illuccese quelque minutule lesche du jour, je demigre en quelqu'ung de +ces tant bien architectez moustiers: et là, me irrorant de belle eau +lustrale, grignotte d'un transon de quelque missique precation de nos +sacrificules, et submirmillant mes precules horaires, eslue et absterge +mon anime des es inquinamens nocturnes. Je revere les olympicoles. Je +venere latrialement le supernel astripotent. Je dilige et redame mes +proximes. Je serre les prescripz decalogicques; et, selon la facultatule +de mes vires, n'en discede la late unguicule. Bien est veriforme qu'à +cause que Mammone ne supergurgite goutte en mes locules. Je suis quelque +peu rare et lent à supereroger les elecmosynes à ces egenes queritans +leur stipe hostiatement[10]. + +[Note 10: «Non, seigneur, dit l'écolier; car, dès que brille le +moindre rayon de jour, je me rends de grand coeur dans quelqu'une de nos +belles cathédrales, et, là, m'arrosant de belle eau lustrale, je +chante un morceau des prières de nos offices. Et, parcourant mon livre +d'heures, je lave et purifie mon âme de ses souillures nocturnes. Je +révère les anges, je révère avec un culte particulier l'Éternel qui +régit les astres. J'aime et je chéris mon prochain. J'observe les +préceptes du Décalogue; et, selon la puissance de mes forces, je ne +m'en écarte de la longueur de l'ongle; il est bien vrai que le dieu des +richesses ne verse une goutte dans mes coffres, et c'est à cause de cela +que je suis quelque peu rare et lent à faire l'aumône à ces pauvres qui +vont demander aux portes.»] + +»--Eh bren, bren, dist Pantagruel, qu'est-ce que veult dire ce fol? Je +croi qu'il nous forge ici quelque languaige diabolique, et qu'il nous +charme comme enchanteur! + +»A quoi dist ung de ses gens: + +»--Seigneur, sans doubte, ce galant veult contrefaire la langue des +Parisians; mais il ne faict qu'escorcher le latin et cuide ainsi +pindariser; et luy semble bien qu'il est quelque grand orateur en +françoys, parce qu'il dédaigne l'usance commune de parler. + +»A quoy dist Pantagruel: + +»--Est-il vrai? + +»L'escholier respondist: + +»--Signor messire, mon genie n'est point apte nate à ce que dist ce +flagitiose nebulon, pour escorier la cuticule de votre vernacule +gallicque; mais viceversement je gnave opere, et par veles et par rames +je me entite de le locupleter par la redundance latinicome[11]. + +»--Par Dieu! dist Pantagruel, je vous apprendray à parler. Mais devant, +respond moi, d'ond es-tu? + +»A quoy dist l'escholier: + +»--L'origine primere de mes aves et ataves feut indigene des régions +Limoricques, où requiesce le corpore de l'agiotate sainct Martial[12]. + +»--J'entends bien, dist Pantagruel: Tu es Limosin pour tout potaige; et +tu veulx ici contrefaire le Parisian. Or viens ça que je te donne un +tour de pigne. + +»Lors le print à la gorge, lui disant: + +»--Tu escorches le latin; par sainct Jean, je te ferai escorcher le +regnard, car je t'escorcheray tout vif. + +[Note 11: «Seigneur messire, mon génie n'est pas apte à faire ce que +dit ce mauvais fripon, je ne suis pas né pour écorcher la pellicule +de votre français vulgaire, au contraire je mets tout mon soin, et, +à l'aide de la voile et de la rame, je m'efforce de l'enrichir par +l'imitation latine.»] + +[Note 12: «L'origine première de mes aïeux et quadris aïeux fut +indigène des régions Lémoriques, où repose le corps du très-saint +Martial.»] + +»Lors commença le paoure Limosin à dire: + +»--Vee dicon gentilastre! hau! sainct Marsault, adjouda mu! Hau! hau! +laissas a quo au nom de Dious, et ne me touquas gron[13]. + +»A quoy, dist Pantagruel: + +»--A ceste heure, parles-tu naturellement. + +»Et ainsi le laissa; car le paoure Limosin conchioit toutes ses +chausses, qui estoyent faictes à queue de merluz, et non à plain fonds, +dont dit Pantagruel: + +»--Au diable soit le mascherabe[14]! + +»Et le laissa. Mais ce luy fut un tel remordz toute sa vie, et tant feut +altéré, qu'il disoit souvent que Pantagruel le tenoit à la gorge. Et, +après quelques années, mourut de la mort Roland, ce faisant la vengeance +divine, et nous demonstrant ce que dict le philosophe, et Aule-Gelle, +qu'il nous convient parler selon le languaige usité. Et, comme disait +Octavia Auguste, qu'il fault eviter les mots espaves[15] en pareille +diligence que les patrons de navire evitent lers rochiers de mer.» + + +[Note 13: «Eh! dites donc, mon gentilhomme... O saint Martial +secourez-moi! oh! oh! laissez-moi, au nom de Dieu, ne me touchez pas.»] + +[Note 14: «Mangeur de raves.»] + +[Note 15: «Inusités.»] + + +Je vous demande mille pardons, monsieur le rédacteur, d'avoir interrompu +vos travaux; mais vous m'excuserez. J'aime la jeunesse et je ne désire +rien tant que de la voir suivre la bonne voie en littérature comme en +toute chose. Je crois qu'il est inutile d'en dire davantage. + +A bon entendeur, salut. + +Agréez mes salutations cordiales. + + + +III + +LA PRINCESSE + +ANNA CZARTORYSKA + + +Il y a en France environ cinq mille cinq cents émigrés polonais. De ce +nombre, cinq cents vivent sans subsides, des débris de leur fortune. +Trois mille travaillent, et, sans distinction de rang, comme, hélas! +sans distinction de forces physiques, se livrent aux professions les +plus pénibles. Les proscrits ne se plaignent pas et ne demandent rien. +Loin de se croire humiliés, ils portent noblement la misère qui est le +partage des durs travaux. Ils remuent la terre sur les grandes routes, +ils font mouvoir des machines dans les manufactures. Les fils des +compagnons de Jean Sobieski ne sont plus soldats, ils sont ouvriers pour +ne pas être mendiants sur une terre étrangère. Quatre cent cinquante +autres émigrés suivent l'enseignement de nos savants dans différentes +écoles. + +Mais il reste environ onze cents personnes, vieillards, femmes et +enfants, accablées par les infirmités, la misère et le désespoir. Le +temps, loin d'adoucir cet amer regret de la patrie, semble avoir rendu +plus profond encore le découragement des victimes. Le chiffre des +exilés morts en 1832 est de onze seulement, et cette année il s'élève +à soixante-quatorze. A mesure que les rangs s'éclaircissent, la misère +augmente, car l'abattement moral, l'épuisement des forces sont le +partage des chefs de famille, des mères chargées d'enfants. Des +orphelins restent sans ressources, des vieillards sans consolation, des +jeunes filles sans conseil et sans appui. + +Au milieu de ses désastres et de sa détresse, l'émigration a reçu du +ciel le secours et la protection d'un ange. La princesse Czartoryska, +femme du noble prince Czartoryski, qui fut à la tête de la révolution +polonaise, a consacré sa vie au soulagement de tant d'infortunes. Cette +femme, qui eut une existence royale, vit aujourd'hui à Paris avec sa +famille, dans une médiocrité voisine de la pauvreté. C'est quelque chose +de solennel et de vénérable que cet intérieur modeste et résigné. Cette +famille n'a qu'un regret, celui de n'avoir pas assez de pain pour +nourrir tous les pauvres proscrits, et nous savons qu'elle se refuse les +plus modiques jouissances du bien-être domestique, pour subvenir aux +frais incessants d'une patriotique charité. + +Qu'on me permette donc d'entrer dans quelques détails sur cette femme, +dont le nom se placera un jour, dans l'histoire de l'émigration +polonaise, à côté de Claudine Potoçka et de Szczanieçka. + +Ceci est bien aussi intéressant qu'un feuilleton de théâtre ou qu'une +nouvelle de revue; ce sera une scène d'analyse de moeurs si l'on veut, +aussi poétique à narrer simplement que le serait une création de +l'art. Si quelque grand talent d'écrivain s'y consacrait, la postérité +donnerait peut-être tous nos romans prétendus intimes pour ce tableau +historique de la vie d'une princesse au XIXe siècle. + +Compagne dévouée d'un digne époux, mère de trois beaux enfants, frêle +et délicate comme une Parisienne, quel moyen pouvait-elle trouver de +se consacrer à la révolution polonaise sans manquer aux devoirs de la +famille? Pouvait-elle armer et commander un régiment comme la belle +Plater et tant d'autres héroïnes du vieux sang sarmatique? Pouvait-elle, +comme Claudine Potoçka, se faire cénobite et partager son dernier +morceau de pain avec un soldat? Non; mais elle trouva un moyen tout +féminin de se rendre utile et de donner plus que son pain, plus que son +sang. Elle donna son temps, sa pensée et son intelligence, le travail +de ses mains; mais quel travail! C'est à elle qu'il appartenait de +réhabiliter à nos yeux les ouvrages de l'aiguille trop méprisés en +ces temps-ci par quelques femmes philosophes, trop appréciés par la +coquetterie égoïste de quelques autres. + +Jamais, avant d'avoir vu ces merveilleux ouvrages, nous n'eussions pensé +qu'une broderie pût être une oeuvre d'art, une création poétique; et +pourtant, si on y songe bien, ne faudrait-il pas dans le rêve d'une vie +complète faire intervenir la pensée poétique, le sentiment de l'art, ce +quelque chose qui échappe à l'analyse, mais dont l'absence fait souffrir +toutes les organisations choisies, et qu'on appelle _goût_; mot vague +encore, parce qu'il est jusqu'ici le résultat d'un sens individuel, et +souvent très-excentrique, partant très-opposé à la _mode_, qui est la +création vulgaire des masses. + +Dans le perfectionnement que doivent subir toutes choses, et les arts +particulièrement, il y aura certes un encouragement à donner aux oeuvres +de pur goût; elles n'auront pas, si vous voulez, une utilité positive, +immédiate; mais, comme l'avenir nous rendra certainement moins positifs, +nous arriverons à comprendre que l'élégance et l'harmonie sont +nécessaires aux objets qui nous entourent, et que le sentiment +d'harmonie sociale, religieux, politique même, doit entrer en nous +par les yeux, comme la bonne musique nous arrive à l'esprit par les +oreilles, comme la conviction de la vérité nous est transmise par le +charme de l'éloquence, comme la beauté de l'ordre universel nous est +révélée à chaque pas par le moindre détail des beautés ou des grâces +d'un paysage. Le grand artiste de la création nous a donné un assez +vaste atelier pour nous porter à l'étude du beau. + +D'où vient donc que des générations entières passent au milieu du temple +universel sans apprendre à construire un seul édifice qui ne soit +grossier et disproportionné, tandis que d'autres générations se sont +tellement préoccupées du beau extérieur, qu'elles nous ont transmis les +objets les plus futiles, empreints d'une invention exquise ou d'une +correction méticuleuse? C'est que l'humanité n'a pu se développer par +tous les côtés à la fois. Incomplète encore et ne suffisant pas à +l'énorme gestation de son travail interne, elle a dû négliger l'art +lorsqu'elle existait par la guerre, de même qu'elle a dû négliger la +politique lorsqu'elle s'est laissée absorber par le luxe et le goût. On +a conclu jusqu'ici, comme Jean-Jacques-Rousseau, que l'esprit humain +était à jamais condamné à perdre d'un côté ce qu'il acquérait de +l'autre. Mais c'est une erreur que repoussent les esprits sérieux. Ne +sentent-ils pas déjà en eux la perfectibilité se manifester par les +besoins du coeur et de l'intelligence, qui ne peuvent se réaliser +tout d'un coup, mais dont la présence dans le cerveau humain est une +souffrance, un appel, une protestation contre _le fini_ des choses +passées, un garant de l'infini des choses futures? + +Sans aller trop loin, nous pouvons jeter les yeux autour de nous et +remarquer combien, depuis quelques années seulement, le goût a gagné +sous plusieurs rapports. L'inconstance effrénée de la mode est une +preuve évidente du besoin que le goût des masses éprouve de se former et +de s'éclairer avant de se fixer. Il ne se fixera sans doute jamais d'une +manière absolue, mais il se posera du moins des bases plus durables, et, +à mesure que le génie des artistes innovera, le goût du public est prêt +à le contenir dans sa bizarrerie ou à le protéger dans son élan. Déjà ce +que nous appelions il y a quelques années l'_épicier_ commence à perdre +de ses principes absolus de stagnation, déjà il cherche à se meubler +_moyen âge_, _renaissance_, et, quand il a de l'argent, son tapissier +lui insuffle un peu de goût. Ces essais de retour vers le passé ne +sont point une marche rétrograde; c'est en étudiant, en comprenant les +produits antérieurs de l'art, qu'on pourra apprendre à les juger, à les +corriger, à les perfectionner. Qu'on ne s'inquiète pas de nous voir +encore copier dans les arts l'architecture ou l'ameublement de nos +pères; chaque instant de la vie sociale donnera bien assez de caractère +à ce qui ressortira de ces essais de reproduction. + +Il faut donc encourager le goût même dans les plus petites choses, et +compter pour l'avenir sur une _nouvelle renaissance_; elle sortira de +nos erreurs mêmes, et il n'y aura pas une bévue de nos architectes ou de +nos décorateurs qui ne serve de base à de meilleures notions. Il faut ne +point mépriser comme futiles le sentiment de la grâce et le mouvement +de l'esprit, manifestés dans un tapis, dans une tenture, dans l'étoffe +d'une robe, dans la peinture d'un éventail. Nos meubles sont déjà +devenus plus moelleux et plus confortables; on en viendra à leur donner +l'élégance qui leur manque. Une éducation plus exquise apportera dans +les ornements de toute espèce l'harmonie et le charme, qui sont encore +étouffés sous la transition bien nécessaire de l'économie et de +l'utilité. Dans ces choses de détail, les femmes seront nos maîtres, +n'en doutons pas, et, loin de les en détourner, cultivons en elles ce +tact et cette finesse de perception qui ne leur ont pas été donnés pour +rien par la nature. + +Reconnaissons-le donc, il y a du génie dans le goût, et jusqu'ici le +goût est peut-être encore tout le génie de la femme. Autant nous avons +souffert quelquefois de voir de jeunes personnes pâlir et s'atrophier +sur la minutieuse exécution d'une fleur de broderie dessinée lourdement +par un ouvrier sans intelligence, autant nous avons admiré ce qu'il y a +de poésie dans le travail d'une femme qui crée elle-même ses dessins, +qui raisonne les proportions de l'ornement et qui sent l'harmonie des +couleurs. Celle qui nous a le plus frappé dans ce talent, où l'âme met +sa poésie et le caractère sa persévérance, c'est la princesse Anna +Czartoryska. Cette jeune femme aux mains patientes, à l'âme forte, +à l'esprit exquis, passe sa vie auprès de sa mère, charitable et +laborieuse comme elle, penchée sur un métier ou debout sur un +marchepied, créant avec la rapidité d'une fée des enroulements +hiéroglyphiques d'or, d'argent ou de soie, sur des étoffes pesantes ou +des trames déliées, semant des fleurs riches et solides sur des toiles +d'araignée, peignant des arabesques d'azur et de pourpre sur le bois, +sur le satin, sur le velours et nuançant avec la patience de la femme, +et jetant avec l'inspiration de l'artiste, des dessins toujours +nouveaux, des richesses toujours inattendues du bout de ses jolis +doigts, du fond de son ingénieuse pensée, du fond de son coeur surtout. +Oui, c'est son coeur qui travaille, car c'est lui qui la soutient dans +cette desséchante fatigue d'une vie sédentaire, où le cerveau brille, où +le sang glace. Il n'y a pas une de ces fleurs qui ne soit éclose +sous l'influence d'un sentiment généreux et qu'une larme de ferveur +patriotique n'ait arrosée. + +Qui nous dira le mystère sacré de ces pensées, tandis que, courbée sur +son ouvrage, tremblante de fièvre, attentive pourtant au moindre cri, au +moindre geste de ses enfants, elle poursuivait d'un air calme et dans +une apparente immobilité le poëme intérieur de sa vie? Chacun de ces +fantastiques ornements qu'elle a tracés sur l'or et la soie renferme le +secret d'une longue rêverie; l'immolation de sa vie entière est là. + +C'est ainsi que, chaque année, elle rassemble tous les travaux qu'elle +a terminés pour les vendre elle-même aux belles dames oisives du grand +monde. Elle ne leur fait payer ni son travail, ni sa peine, ni sa pensée +créatrice: elle compte tout cela presque pour rien, et, pourvu qu'on +achète autour d'elle mille petits objets que la sympathie d'autres +femmes généreuses apporte à son atelier, elle est heureuse d'achalander +la vente des objets de pur caprice par la valeur réelle de ses belles +productions. Aussi les acheteurs ne lui manqueront pas cette année plus +que les autres, et le monde élégant de Paris viendra en foule, nous +l'espérons, se disputer ces charmants ouvrages, création d'une artiste, +reliques d'une sainte. + + + +IV + +UTILITÉ + +D'UNE + +ÉCOLE NORMALE D'ÉQUITATION [16] + + +Nous ne savons pas si un artiste doit s'excuser auprès du public d'avoir +compris, par hasard, un beau matin, comme on dit, l'importance d'une +question toute spéciale, et sur laquelle les pédants du métier +pourraient bien l'accuser d'incompétence. Cependant, si la logique +naturelle n'est pas un critérium applicable à tous les jugements +humains, le public lui-même, qui n'est pas spécialement renseigné sur +toutes les matières possibles, risque fort d'être regardé comme le +plus incompétent de tous les juges; et comme il n'est guère disposé à +souffrir qu'on le récuse, comme, après tout, il n'est point de questions +générales, de quelque nature qu'elles soient, qui ne lui soient soumises +en dernier ressort, il faut bien que, entre lui et les travailleurs +spéciaux, la critique remplisse son rôle et serve d'intermédiaire. + +[Note 16: Par le comte d'Aure. In-8°, 1815.] + +Ceci, à propos d'une courte brochure que vient d'écrire M. le vicomte +d'Aure, et qui est le résumé de deux remarquables ouvrages précédemment +publiés, le _Traité d'équitation_ et le _Traité sur l'industrie +chevaline_. A ceux qui ont suivi ces travaux et lu ces ouvrages, +l'importance du sujet est suffisamment démontrée, soit qu'ils s'occupent +de l'équitation comme art ou comme science, soit qu'ils l'envisagent +sous son aspect militaire et politique, soit, enfin, qu'ils la +considèrent sous le rapport de l'économie industrielle. + +Cette brochure a pour but de faire comprendre au gouvernement +l'indispensable utilité d'une école normale d'équitation. C'est au +moyen d'une institution de ce genre que l'on créera des hommes spéciaux +destinés à répandre le goût du cheval et les connaissances équestres +dans les populations. Il s'agit de revenir à ce que l'on faisait +autrefois, c'est-à-dire former des hommes en état de dresser et de +mettre en valeur nos chevaux de luxe, et des consommateurs en état de +s'en servir. A quoi ont abouti toutes les dépenses du gouvernement pour +régénérer nos races de luxe, le jour où il n'a pas compris que la chose +essentielle pour leur assurer la vogue était de créer des hommes en +état d'en tirer parti? Mais laissons parler M. d'Aure, sur les courses, +considérées aujourd'hui comme le seul et unique moyen de régénération: + +«On ne peut pas mettre en doute que les courses ne soient à présent +plutôt une question de jeu qu'une amélioration de race; il suffit, pour +être édifié à cet égard, de voir comment les choses se passent aussi +bien en Angleterre qu'en France. + +»Le cheval de course est un dé sur lequel un joueur vient placer un +enjeu considérable; peu importe ce que deviendra plus tard le cheval; +ce à quoi l'on s'attache, c'est à lui faire subir une préparation; les +mettant dans le cas de concourir de bonne heure, et avec le plus de +chances possible de vitesse. Si, en agissant ainsi le joueur peut y +trouver son compte, l'amélioration de l'espèce doit-elle y trouver le +sien? Je ne le pense pas. Du reste, tous les hommes sensés et spéciaux +de l'Angleterre reconnaissent que l'adoption d'un pareil système apporte +la dégénérescence de leurs races; ils s'aperçoivent que des sujets, +soumis dès l'âge de deux ans à une préparation donnant une énergie +factice et prématurée, sont ruinés pour la plupart, et retirent ainsi à +la production une foule de sujets qui eussent été précieux s'ils avaient +été élevés dans de meilleures conditions. + +»N'en est-il pas de même, chez nous? Que deviennent la plupart de ces +chevaux de noble origine, élevés d'abord avec tant de frais? Défleuris, +estropiés, altérés dans leur santé par l'entraînement, ils sortent de +l'hippodrome souvent pour être vendus à vil prix, et le produit de cette +vente doit servir de dédommagement aux frais énormes faits pour leur +éducation. Avec de semblables résultats, bien rares en exceptions, +le jeu devient une conséquence; ne faut-il pas se couvrir des frais +exorbitants de l'entraînement et de toutes les chances défavorables qui +en émanent, et chercher, dans le hasard, des chances pouvant devenir +plus propices; aussi, en France comme en Angleterre, le motif réel, +essentiel des courses, a-t-il été effacé: ce n'est plus qu'un vaste +champ d'agiotage subventionné chez nous par l'État. + +»Après avoir fait naître une situation aussi aventureuse dans une +industrie ne demandant, au contraire, que de la suite et du positif, +quels avantages en a retirés l'État? quel a été le prix des sacrifices +faits pour soutenir une pareille institution? Dans le nombre +incalculable de chevaux tarés et estropiés par les exercices prématurés, +il a trouvé, depuis quatorze ans, à acheter, à des prix souvent trop +élevés, une cinquantaine d'étalons dont la plupart ont encore des +qualités fort contestables comme reproducteurs. Cependant, si l'on fait +le relevé des fonds versés par l'État depuis quatorze ans, les villes +ayant des hippodromes, le roi, les princes et les sociétés, on pourrait +évaluer à plusieurs millions les fonds employés à encourager une +industrie, cause de ruine pour beaucoup de gens et n'ayant servi qu'à +détériorer une race appelée à jeter des germes d'amélioration dans nos +espèces...» + +Et plus loin: + +«Si tout le mérite du cheval était dans la vitesse, cette préoccupation +serait excusable; mais à quoi sert le meilleur coureur, quand il ne +joint pas à cette qualité une bonne construction et de belles allures? +Repoussé pour la reproduction, ne trouvant pas même d'emploi chez celui +qui l'élève, il ne sert qu'à engager des paris et à compromettre ainsi +la fortune de celui auquel il appartient. + +»Rien ne pourrait mieux faire naître le doute, qu'un mode amenant +d'aussi tristes résultats. En tout état de cause, à quoi sert d'obtenir +un degré de plus grande vitesse parmi les individus d'une même race et +tous soumis aux mêmes conditions? seront-ils pour cela plus de pur sang? + +»Si la lutte s'établissait entre des chevaux d'espèce différente, et que +deux systèmes fussent en présence, je comprendrais fort bien alors les +luttes à outrance pour faire prévaloir un de ces deux systèmes; mais ici +tout le monde est d'accord; et l'on tient si fortement à l'être, que, +dans les concours, on n'admet pas un cheval dont l'origine ne soit bien +constatée, tant on craint de réveiller la controverse, si un cheval dont +l'origine serait douteuse était vainqueur.» + +Voilà donc pourtant où nous en sommes; voilà le résultat de ces +grands moyens d'amélioration, considérés aujourd'hui comme la panacée +universelle. M. d'Aure, qui admet bien les épreuves de courses pour +certains chevaux, voudrait cependant aussi que des primes, des +encouragements fussent accordés à des chevaux qui ne peuvent et ne +doivent pas être achetés comme étalons, et qui sont destinés à entrer +dans la consommation. Cet encouragement serait certainement le meilleur, +car l'éducation donnée à nos chevaux indigènes contribuerait puissamment +à combattre la concurrence étrangère. + +Laissons encore parler M. d'Aure: + +«Pourquoi, en exigeant quelques preuves d'énergie, ne pas primer aussi +les allures, la construction, le dressage et la bonne condition? Le +cheval une fois soumis à des exercices qui ne serviraient qu'à le mettre +en valeur, une grande concurrence s'établirait alors pour obtenir un +prix, et, si on ne l'obtenait pas, on disposerait, en tout état +de cause, le cheval à une vente facile et avantageuse. Dans cette +hypothèse, il n'est pas douteux qu'une foule de chevaux ne soient +achetés par le consommateur à un prix souvent beaucoup plus élevé que ne +sont vendus annuellement au haras quelques étalons.» + +De quelque manière que soit envisagée cette grande question, la création +d'hommes spéciaux est une chose indispensable. Quand bien même nous +enlèverions à l'équitation son importance sous le point de vue +d'économie industrielle, ou sous le point de vue militaire et politique, +elle a encore une valeur immense sous le point de vue artistique. + +L'équitation est, en effet, une science et un art. C'est un art pour +celui qui dispose du cheval tout dressé. C'est une science pour le +professeur, qui dresse et l'homme et le cheval. Le professeur a donc +à créer l'instrument et le virtuose: il faut qu'il possède à fond +la physiologie du cheval; faute de quoi, il est exposé à demander +violemment à certains individus ce que leur conformation, des défauts +naturels ou des tares peu apparents leur interdisent de faire avec +spontanéité. L'ignorance de l'éducateur, inattentif à ces imperfections +ou à ces particularités, provoque infailliblement chez des animaux, +peut-être généreux et dociles d'ailleurs, la souffrance, la révolte et +une irritation de caractère qu'eux-mêmes ne peuvent plus gouverner. + +Mais comment s'étonnerait-on que l'éducation des bêtes, de ces +instruments passifs et muets de nos indiscrètes volontés, ne fût pas +souvent prise à rebours, lorsque, nous qui avons le raisonnement et la +parole pour nous défendre et nous justifier, nous sommes si mal compris +et si mal menés par les prétendus éducateurs du genre humain? Un bon +cheval, intelligent et fin, est un instrument à perfectionner. Une main +brutale ne saurait en tirer parti; un artiste habile en développe la +délicatesse et la puissance. Dans ce noble et vivifiant exercice, +l'écuyer expérimenté sent qu'il y a là, comme dans tous les arts, un +progrès continuel à faire, une perfection de plus en plus difficile +à atteindre, de plus en plus attrayante à chercher. C'est un champ +illimité pour l'étude et l'observation des instincts et des ressources +de cet admirable instrument, de cet instrument qui vit, qui comprend, +qui répond, qui progresse, qui entend, qui retient, qui devine, qui +raisonne presque; le plus beau, le plus intelligent des animaux qui +peuvent nous rendre un service immédiat en nous consacrant leurs forces. + +Ceux qui n'ont aucune notion de cet art du cavalier s'imaginent +que l'équilibre résultant de l'habitude, la force musculaire et +l'intrépidité suffisent. La première de ces qualités est la seule +indispensable. Elle l'est, à la vérité, mais elle est loin de suppléer +à la connaissance des moyens; et, quant à l'emploi de la force et de +l'audace, il est souvent plus dangereux qu'utile. Une femme délicate, +un enfant, peuvent manier un cheval vigoureux s'il est convenablement +dressé, et s'ils ont l'instruction nécessaire. Les qualités naturelles +sont: la prudence, le sang-froid, la patience, l'attention, la +souplesse, l'intelligence des moyens et la délicatesse du toucher, car +ce mot de pratique instrumentale peut très-bien s'appliquer au maniement +de la bouche du cheval; et, tandis que l'ignorance croit n'avoir qu'à +exciter et à braver l'exaspération du coursier, la science constate +qu'il s'agit, au contraire, de calmer cette créature impétueuse, de la +dominer paisiblement, de l'assouplir, de la persuader pour ainsi dire, +et de l'amener ainsi à exécuter toutes les volontés du cavalier avec une +sorte de zèle et de généreux plaisir. + +Qu'on nous permette encore un mot sur la question d'art. Il y a dans +l'équitation, comme dans tout, une bonne et une mauvaise manière, ou +plutôt il y a cent mauvaises manières et une seule bonne, celle que la +logique gouverne. Cependant l'erreur prévaut souvent, et la logique +proteste en vain. Certain professeur, naguère au pinacle, et qui n'a +pas craint de soumettre sa méthode, incarnée en sa personne, aux +applaudissements et aux sifflets d'une salle de spectacle, avait obtenu +des résultats en apparence merveilleux, tout en ressuscitant et en +exagérant des procédés à la mode sous Louis XIII. Le cheval réduit à +l'état de machine entre ses mains et entre ses jambes, entièrement +dénaturé, raidi là où la nature l'avait fait souple, brisé là où il +devait être ferme, déformé en réalité et comme crispé dans une attitude +contrainte et bizarre, exécutait, comme une mécanique à ressorts, tous +les mouvements que l'écuyer, espèce d'homme à ressorts aussi, lui +imprimait au grand ébahissement des spectateurs. Cela était fort +curieux, en effet, et ce puéril travail, considéré comme étude de +fantaisie, pouvait fort bien défrayer le spectacle de Franconi parmi les +diverses exhibitions de chevaux savants. + +Jusque-là, rien de mieux: M. Baucher méritait les applaudissements pour +avoir montré un si remarquable asservissement des facultés du cheval aux +volontés de l'homme. Malheureusement le public s'imagina que c'était +là de l'équitation, et qu'un spécimen de l'exagération à laquelle +on pouvait parvenir en ce genre était la vraie, la seule base de +l'éducation hippique. Des hommes réputés spéciaux se le laissèrent +persuader par l'engouement, et l'inventeur du système finit par le +croire lui-même en se voyant pris au sérieux. + +C'est donc d'une mauvaise manière, de la pire de toutes peut-être, que +ces hommes prétendus compétents se sont récemment enthousiasmés aux +dépens et dommages de l'État. Cette incroyable erreur ne signale que +trop la décadence où sont tombés aujourd'hui l'art de l'équitation et +la science de l'hippiatrique; car ces choses qu'on a voulu désunir +sont indissolublement solidaires l'une de l'autre. Avant de dresser un +cheval, il faut savoir: 1° ce que c'est que le cheval en général; 2° ce +qu'est en particulier l'individu soumis à l'éducation. Nous avons dit +comment la connaissance de l'individu était indispensable lorsqu'on ne +voulait pas s'exposer à lui demander autre chose que ce qu'il pouvait +exécuter. Quant au cheval en général, nous disons que c'est un être +énergique, irritable, généreux, par conséquent. On pourrait presque +dire de lui, que c'est, après l'homme, un être libre, puisqu'il est +susceptible d'abjurer la liberté naturelle de l'état sauvage et d'aimer +non-seulement la domesticité, mais l'éducation. Aimer est le mot, et les +poëtes n'ont fait ni métaphore ni paradoxe en dépeignant son ardeur +dans le combat et son orgueil dans l'arène du tournoi. Autant un cheval +courroucé par une éducation abrutissante se montre colère, vindicatif et +perfide, autant celui qui n'a jamais éprouvé que de bons traitements et +que l'on instruit avec logique, patience et clarté, répond aux leçons +avec zèle et attrait. + +Il s'agit donc de faire de cet être intelligent un être instruit, et, +pour cela, il ne faudrait pas oublier qu'on s'adresse à une sorte +d'intelligence et non à une sorte de machine construite de main d'homme +et qu'il soit donné à l'homme de modifier dans son essence. La main de +Dieu a passé par là, elle a imprimé à cette race d'êtres un cachet de +beauté et des aptitudes particulières que l'homme, appelé à gouverner +les créatures secondaires, ne peut fausser sans contrarier et gâter +l'oeuvre de la nature; c'est là une loi inviolable dans tous nos arts, +dans tous nos travaux, dans toutes nos inventions. Le cheval est fait +pour se porter en avant, pour aspirer l'air avec liberté, pour gagner en +grâce, en force, en souplesse, à mesure qu'on règle ses allures; mais +régler, c'est développer. Cela est vrai pour la bête et pour l'homme. +La science vraie de l'écuyer consiste donc, en deux mots, à rendre sa +monture docile en augmentant son énergie. + +Nous ne pouvions rendre compte d'une brochure qui est le résumé rapide +des travaux précédents et de l'expérience de toute la vie de l'auteur, +sans résumer de notre côté ses principes sur l'équitation. M. d'Aure est +un praticien sérieux qui a étudié sa spécialité sous ses rapports les +plus profonds. Il a porté dans ses études et dans sa pratique une +véritable ferveur d'artiste, des convictions fondées, la persévérance et +le désintéressement qui caractérisent ceux qui sentent vivement l'utile, +le beau et le vrai de leur vocation. + +Dans un excellent traité sur _l'industrie chevaline_, écrit avec une +clarté remarquable, et rempli de vues historiques ingénieuses et +intéressantes, M. d'Aure a vu en grand et traité en maître cette +question de l'amélioration des races que nous résumerions, nous, +communistes, dans les termes suivants: «Socialisation d'un des +instruments du travail de l'homme.» On ne niera pas que le cheval +ne soit un de ces instruments de travail qu'aucune machine n'est de +longtemps appelée à remplacer absolument. Il est heureux sans doute que +le génie de l'industrie arrive de plus en plus à substituer les machines +à l'emploi abusif qui a été fait et qui se fait encore des forces +vitales. Mais, tandis qu'on se préoccupe aujourd'hui de supprimer par +les machines la dépense qu'exige l'entretien de ces forces vitales, on +ne s'aperçoit pas qu'on les laisse se détériorer et se perdre, lorsque, +pour longtemps encore, on en a un besoin essentiel. On oublie que, pour +des siècles encore, le cheval sera indispensable au travail humain, au +service des armées, à l'agriculture, aux transports de fardeaux, aux +voyages, etc.; et, lorsque cette noble espèce ne sera plus dans les +mains de nos descendants que ce qu'elle doit être en effet, c'est-à-dire +un moyen de plaisir, et son éducation perfectionnée une pratique d'art +accessible à tous, nous aurons été forcés d'épuiser encore bien des +générations de ces laborieux animaux, avant d'arriver à supprimer +l'excès de leur travail. Ne dirait-on pas, à voir l'état de décadence +où l'on a laissé tomber la production chevaline, que nous sommes à la +veille d'entrer dans cet Eldorado de machines, où tout se fera à l'aide +de la vapeur, depuis le transport des cathédrales jusqu'à l'office du +barbier? + +Quel est donc le résultat social qu'il faudrait atteindre pour +réhabiliter l'industrie chevaline, à peu près perdue depuis la +révolution et particulièrement depuis 1830? Encourager la production, +renouveler et conserver nos belles races indigènes, qui, dans peu +d'années, auront entièrement disparu si on n'y prend garde; donner aux +cultivateurs et aux éleveurs de chevaux les moyens de faire de bons +élèves; enfin créer, comme on l'a déjà dit, une classe d'éducateurs +spéciaux, sans laquelle le producteur ne peut donner au cheval la valeur +d'un instrument complet, mis en état de service et de durée; sans +laquelle aussi le consommateur ne saura jamais entretenir les ressources +de sa monture. Nous en avons dit assez au commencement de cet article +pour prouver que, sans l'éducation, le cheval est d'un mauvais service, +et qu'entre les mains d'un bon éducateur et d'un bon cavalier, sa valeur +augmente, ses forces se décuplent et se conservent. Il y aurait une sage +économie générale à répandre ces connaissances dans notre peuple. +Les riches n'y songent guère, ils ne se contentent pas de se servir +exclusivement de chevaux anglais, il leur faut des cochers et des +jockeys d'outre-Manche. Il est vrai qu'on trouverait difficilement +aujourd'hui chez nous _des hommes de cheval_ entendus. A qui la faute? + +Pour prouver la nécessité de ces mesures, il suffit de montrer le +désordre, l'incurie, et tous les fâcheux résultats de la concurrence +aveugle et inintelligente, l'absence d'encouragements bien entendus, +de dépenses utiles, d'initiative éclairée, et de vues sociales et +patriotiques de la part de l'État. + +Nous ne prétendons pas que M. d'Aure ait songé à accuser, de notre point +de vue, le régime de la concurrence et à invoquer les solutions sociales +qui nous préoccupent; mais, par la force rigoureuse de la logique qui +est au fond de toutes les questions approfondies, ses démonstrations +arrivent à prouver la nécessité de l'initiative sociale dans la question +qu'il traite. Si l'on apportait sur toutes les spécialités possibles des +travaux aussi complets et des calculs aussi certains, tous ces travaux +d'analyse aboutiraient à la même conclusion synthétique: à savoir, que +la concurrence est destructive de toute industrie, de tout progrès, de +toute richesse nationale, et qu'il faut, pour régler la production et la +consommation, que la sagesse et la prévoyance de l'État interviennent, +règlent et dirigent. + + + +V + +LA BERTHENOUX + + +C'est un hameau entre Linières et Issoudun, sur la route de +communication qui côtoie le plateau de la vallée Noire. Une très-jolie +église gothique et un vieux château, jadis abbaye fortifiée, aujourd'hui +ferme importante, embellissent cette bourgade, située d'ailleurs dans un +paysage agréable; c'est là que se tient annuellement, dans une prairie +d'environ cent boisselées (plus de six hectares), une des foires les +plus importantes du centre de la France. On évalue de douze à treize +mille têtes le bétail qui s'y est présenté cette année: quatre cents +paires de boeufs de travail, trois cents génisses et taureaux, denrée +que l'on désigne communément dans le pays sous le nom de _jeunesse_ (un +métayer se fait entendre on ne peut mieux quand il vous dit qu'il va +_mener sa jeunesse_ en foire pour s'en défaire); trois cents vaches, +douze cents chevaux, quatre mille bêtes à laine, trois cents chèvres, et +une centaine d'ânes. Ajoutez à cela ces animaux que le paysan méticuleux +ne nomme pas sans dire: _sauf votre respect_, c'est-à-dire trois mille +porcs, qui ont un champ de foire particulier de quatre-vingts boisselées +d'étendue, et vous aurez la moyenne d'un des grands marchés de bestiaux +du Berry. + +Les marchands forains et les éleveurs s'y rendent de la Creuse, du +Nivernais, du Limousin, et même de l'Auvergne. Les chevaux, comme on a +vu, n'y sont pas en grand nombre, et ils sont rarement beaux. Les vaches +laitières sont encore moins nombreuses et plus mauvaises; on ne vend les +belles vaches que quand elles ne peuvent plus faire d'élèves. Ces élèves +sont la richesse du pays. Ils deviennent de grands boeufs de labour +qui travaillent chez nous une terre grasse et forte, _bien terrible_ à +soulever. Quant à la _jeunesse_ qu'on a de reste, après que le choix des +boeufs de travail est fait, elle est enlevée en masse par les Marchois, +qui l'engraissent ou la brocantent. Quelques bouchers d'Orléans viennent +aussi s'approvisionner à la foire de la Berthenoux. Une belle paire de +boeufs assortis se vend aujourd'hui, six cents francs; la _taurinaille_ +ou la _jeunesse_ quatre-vingts francs par tête; les chevaux cent trente, +les vaches cent vingt, les moutons trente, les brebis vingt-cinq, les +porcs vingt-cinq, les ânes vingt-cinq, les chèvres dix, les chevreaux, +de quinze à trente sous. + +Les principales affaires se traitent entre Berrichons et Marchois. Les +premiers ont une réputation de simplicité dont ils se servent avec +beaucoup de finesse. Les seconds ont une réputation de duplicité qui les +fait échouer souvent devant la méfiance des Berrichons. + +La vente du bétail est, chez nous, une sorte de bourse en plein air, +dont les péripéties et les assauts sont les grandes émotions de la +vie du cultivateur. C'est là que le paysan, le maquignon, le fermier, +déploient les ressources d'une éloquence pleine de tropes et de +métaphores inouïes. Nous entendions un jour, à propos d'un lot de porcs, +le marchandeur s'écrier: + +--Si je les paie vingt-trois francs pièce, j'aime mieux que les +trente-six cochons me passent à travers le corps! + +Et même nous altérons le texte; il disait _le cadavre_, et encore +prononçait-il _calabre_, ce qui rendait son idée beaucoup plus claire +pour les oreilles environnantes. + +Il y a d'autres formules de serment ou de protestation non moins +étranges: + +--Je veux que la patte du diable me serve de crucifix à mon dernier +jour, si je mens.--Que cette paire de boeufs me serve de poison..., etc. + +Ces luttes d'énergumènes durent quelquefois du matin jusqu'à la nuit. +Enfin, après avoir attaqué et défendu pied à pied, sou par sou, la +dernière pièce de cinq francs, on conclut le marché par des poignées de +main qui, pour valoir signature, sont d'une telle vigueur que les yeux +en sortent de la tête; mais discours, serments et accolades sont perdus +dans la rumeur et la confusion environnantes; tandis que vingt musettes +braillent à qui mieux mieux du haut des tréteaux, les propos des buveurs +sous la ramée, les chansons de table, les cris des charlatans et des +montreurs de curiosités _à l'esprit-de-vin_, l'antienne des mendiants, +le grincement des vielles, le mugissement des animaux, forment un +charivari à briser la cervelle la plus aguerrie. Il y a mille tableaux +pittoresques à saisir, mille types bien accusés à observer. + +Quelquefois la chose devient superbe et, en même temps, effrayante: +c'est quand la panique prend dans le campement des animaux à cornes. +_La jeunesse_ est particulièrement quinteuse, et parfois un taureau +s'épouvante ou se fâche, on ne sait pourquoi, au milieu de cinq ou six +cents autres, qui, au même instant, saisis de vertige, rompent leurs +liens, renversent leurs conducteurs, et s'élancent comme une houle +rugissante au milieu du champ de foire. La peur gagne bêtes et gens +de proche en proche, et on a vu cette multitude d'hommes et d'animaux +présenter des scènes de terreur et de désordre vraiment épouvantables. +Une mouche était l'auteur de tout ce mal. + +La foire de la Berthenoux a lieu tous les ans le 8 et le 9 septembre. +Elle commence par la vente des bêtes à laine, et finit par celle des +boeufs. Il s'y fait pour un million d'affaires, en moyenne. + + + +VI + +LES JARDINS EN ITALIE + + +Depuis cent ans, les voyageurs en Italie ont jeté sur le papier et semé +sur leur route beaucoup de malédictions contre le mauvais goût des +_villégiatures_[17]. Le président de Brosses était, lui, un homme de +goût, et nul, dans son temps, n'a mieux apprécié le beau classique, +nul ne s'est plus gaiement moqué du rococo italien et des grotesques +modernes mêlés partout aux élégances de la statuaire antique. Sur la foi +de ce spirituel voyageur, bon nombre de touristes se croient obligés, +encore aujourd'hui, de mépriser ces fantaisies de l'autre siècle avec +une rigueur un peu pédantesque. + +[Note 17: Un de nos amis n'aime pas cette expression, qui était +familière à Érasme. Nous le prions toutefois de considérer que c'est ici +le mot propre et qu'il ne serait même pas remplacé par une périphrase. +On entend par _villégiature_ à la fois le plaisir dont on jouit dans +les maisons de campagne italiennes, la temps que l'on y passe, et, par +extension, ces villas elles-mêmes avec leurs dépendances.] + +Tout est mode dans l'appréciation que l'on a du passé comme dans les +créations où le présent s'essaie, et, après avoir bien crié, sous +l'Empire et la Restauration, contre les chinoiseries du temps de Louis +XV, nous voilà aussi dégoûtés du grec et du romain que du gothique de la +Restauration! C'est que tout cela était du faux antique et du faux moyen +âge, et que toute froide et infidèle imitation est stérile dans les +arts. Mais, en général, les artistes ont fait ce progrès réel de ne +pas s'engouer exclusivement d'une époque donnée, et de s'identifier +complaisamment au génie ou à la fantaisie de tous les temps. La +complaisance de l'esprit est toujours une chose fort sage et bien +entendue, car on se prive de beaucoup de jouissances en décrétant qu'un +seul genre de jouissance est admissible à la raison. + +Parmi ces fantaisies du commencement du dernier siècle que +stigmatisaient déjà les puristes venus de France trente ou quarante ans +plus tard, il en est effectivement de fort laides dans leur détail: mais +l'ensemble en est presque toujours agréable, coquet et amusant pour +les yeux. C'est dans leurs jardins surtout que les seigneurs italiens +déployaient ces richesses d'invention puériles que l'on ne voit pourtant +pas disparaître sans regret: + +Les grandes girandes, immenses constructions de lave, de mosaïque et de +ciment, qui, du haut d'une montagne, font descendre en mille cascades +tournantes et jaillissantes les eaux d'un torrent jusqu'au seuil d'un +manoir; + +Les grandes cours intérieures, sortes de musées de campagne, où, à côté +d'une vasque sortie des villas de Tibère, grimace un triton du temps de +Louis XIV, et où la madone sourit dans sa chapelle entourée de faunes et +de dryades mythologiques; + +Le labyrinthe d'escaliers splendides dans le goût de Watteau, qui +semblent destinés à quelque cérémonie de peuples triomphants, et qui +conduisent à une maisonnette étonnée et honteuse de son gigantesque +piédestal, ou tout bonnement à une plate-bande de tulipes très-communes; + +Les tapis de parterre, ouvrage de patience, qui consiste à dessiner sur +le papier le pavé d'une vaste cour ou sur les immenses terrasses d'un +jardin, des arabesques, des dessins de tenture, et surtout des armoiries +de famille, avec des compartiments de fleurs, de plantes basses, de +marbre, de faïence, d'ardoise et de brique; + +Les concerts hydrauliques, où des personnages en pierre et en bronze +jouent de divers instruments mus par les eaux des girandes; + +Enfin les grottes de coquillages, les châteaux sarrasins en ruine, les +jardiniers de granit, et mille autres drôleries qui font rire par la +pensée qu'elles ont fait rire de bonne foi une génération plus naïve que +la nôtre. + +Les plus belles girandes de la campagne de Rome sont à Frascati, dans +les jardins de la villa Aldobrandini. Ces jardins ont été dessinés et +ornés par Fontana, dans les flancs d'une montagne admirablement plantée +et arrosée d'eaux vives. Dans un coin du parc, on s'est imaginé de +creuser le roc en forme de mascaron, et de faire de la bouche de ce +Polyphème une caverne où plusieurs personnes peuvent se mettre à l'abri. +Les branches pendantes et les plantes parasites se sont chargées d'orner +de barbe et de sourcils cette face fantastique reflétée dans un bassin. + +A la Rufinella (ou villa Tusculana), une autre fantaisie échappe au +crayon par son étendue; c'est une rapide montée d'un kilomètre de +chemin, plantée d'inscriptions monumentales en buis taillé. Et, chose +étrange, sur cette terre papale dans la liste de cent noms illustres, +choisis avec amour, on voit ceux de Voltaire et de Rousseau verdoyer +sur la montagne, entretenus et tondus avec le même soin que ceux des +écrivains orthodoxes et des poëtes sacrés. Je soupçonne que cette +galerie herbagère a été composée par Lucien Bonaparte, autrefois +propriétaire de la villa. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle a été +respectée par les jésuites, possesseurs, après lui, de cette résidence +pittoresque, et qu'elle l'est encore par la reine de Sardaigne, +aujourd'hui propriétaire. + +En résumé, la vétusté de ces décorations princières, et l'état +d'abandon où on les voit maintenant, leur prête un grand charme, et, +de bouffonnes, toutes ces allégories, toutes ces surprises, toutes ces +gaietés d'un autre temps, sont devenues mélancoliques et quasi austères. +Le lierre embrasse souvent d'informes débris que l'on pourrait attribuer +à des âges plus reculés; les racines des arbres centenaires soulèvent +les marbres, et partout les eaux cristallines, restées seules vivantes +et actives, s'échappent de leur prison de pierre pour chanter leur +éternelle jeunesse sur ces ruines qu'un jour a vues naître et passer. + + + +VII + +A MADAME ERNEST PÉRIGOIS[18] + + Deux amoureux sont là guettant la fleur charmante: + Le papillon superbe et la bête rampante; + L'une qui souille tout dans son embrassement, + L'autre qui du pollen s'enivre follement. + + Femmes, talents, beautés, contemplez votre image; + Toujours un ennemi s'abreuve de vos fleurs, + Soit qu'il dévore, abject, la tige et le feuillage, + Soit qu'il pille, imprudent, le parfum de vos coeurs! + +Nohant, 30 mai 1856 + +[Note 18: Écrit sur son album, au-dessous d'un dessin d'Alexandre +Manceau représentant une corbeille de fleurs, un escargot et un +papillon.] + + + +VIII + +LES BOIS + + Dieu! que ne suis-je assise à l'ombre des fortis! + +Qui de vous, sans être dévoré de passions tragiques n'a soupiré, comme +la Phèdre de Racine, après l'ombre et le silence des bois? Ce vers, +isolé de toute situation particulière, est comme un cri de l'âme qui +aspire au repos et à la liberté, ou plutôt à ce recueillement profond et +mystérieux qu'on respire sous les grands arbres. Malheureusement, ces +monuments de la nature deviennent chaque jour plus rares devant les +besoins de la civilisation et les exigences de l'industrie. Comme il se +passera encore peut-être des siècles avant que les besoins de la poésie +et les exigences de l'art soient pris en considération par les sociétés, +il est à présumer que le progrès industriel détruira de plus en plus les +plantes séculaires, ou qu'il ne donnera de longtemps à aucune plante +élevée le droit de vivre au delà de l'âge strictement nécessaire à son +exploitation. Déjà la forêt de Fontainebleau a souffert de ces idées +positives, et des provinces entières se sont dépouillées, à la même +époque, de leurs grands chênes et de leurs pins majestueux. Nous savons +tous, autour de nous, des endroits regrettés où, dans notre jeunesse, +nous avons délicieusement rêvé sous des arbres impénétrables au soleil +et à la pluie, et qui ne présentent plus que des sillons ensemencés ou +d'humbles taillis. + +Ce n'est pas seulement en France que ces magnifiques ornements de la +terre ont disparu. Dans nos voyages, nous les avons toujours cherchés +et nous sommes convaincus que sur les grandes étendues de pays ils +n'existent plus. On fait très-bien des journées de marche en France, +en Italie et en Espagne, sans rencontrer un seul massif véritablement +important, et, dans les forêts mêmes, il n'est presque plus de +sanctuaires réservés au développement complet de la vie végétale. + +Un des plus beaux endroits de la terre serait le golfe de la Spezzia, +sur la côte du Piémont, si les grands arbres n'y manquaient absolument. +Montagnes gracieuses et fières, sol luxuriant de plantes basses, +mouvements de terrain pittoresques, couleur chaude et variée des +terrains mêmes, crêtes neigeuses dans le ciel, horizons maritimes +merveilleusement encadrés, tout y est, excepté un seul arbre imposant. +La montagne et la vallée ne demandent cependant qu'à en produire; mais, +aussitôt qu'un pin vigoureux s'élance au-dessus des taillis jetés en +pente jusqu'au bord des flots, la marine s'en empare, et même le jeune +arbre, à peine grandi, est condamné à aller flotter sur le dos de la +petite chaloupe côtière. + +Si, de là, vous suivez l'Apennin jusqu'à Florence, et de Florence +jusqu'à Rome, vous trouvez partout, au sein d'une nature splendide de +formes, sa plus belle parure, la haute végétation, absente par suite de +l'aridité des montagnes, ou supprimée par la main de l'homme, qui ne +respecte que l'olivier, le plus utile, mais le plus laid des arbres, +quand il n'est pas sept ou huit fois centenaire. + +La campagne de Rome, jadis si riche de jardins et de parcs touffus, est +désormais, on le sait, une plaine affreuse où l'oeil ne se repose que +sur des ruines; mais, au sortir de cette campagne romaine, si mal à +propos vantée, quand on a gravi les premières volcaniques des monts +Latins, on trouve, dans les immenses parcs des villas et sur les routes +(celle d'Albano est justement célèbre sous ce rapport), le chêne vert +parvenu à toute son extension formidable. C'est un colosse au feuillage +dur, noir et uniforme, au branchage tortueux et violent, que l'on peut +regarder sans respect, mais qui ne saurait plaire qu'aux premiers jours +du printemps, lorsque la mousse fraîche couvre son écorce jusque sur les +rameaux élevés et lui fait une robe de velours vert tendre qui tranche +sur sa feuillée sombre et terne. Toute la beauté de l'arbre est alors +sur son bois, où le printemps semble s'être glissé mystérieusement à +l'insu de son autre éternelle et lugubre verdure. + +Dans cette région, les pins sont véritablement gigantesques. Ils se +dressent fièrement au-dessus de ces chênes verts déjà monstrueux et, les +dépassant de toute la moitié de leur taille, ils forment un second dôme +au-dessus du dôme déjà si noir qu'ils ombragent. + +Ces lieux sont magnifiques, car entre toutes ces branches étendues en +parasol ou entre-croisées en réseaux inextricables, la moindre éclaircie +encadre un paysage de montagnes transparentes ou de plaines profondes +terminées par les lignes d'or de l'embouchure du Tibre, qui se +confondent avec la nappe étincelante de la Méditerranée. + +Mais, pour chérir exclusivement cette végétation méridionale, il faut +n'avoir pas aimé auparavant celle de nos latitudes plus douces et plus +voilées. Tout est rude sous l'oeil de Rome. Les pâles oliviers y sont +durs encore par leur sèche opposition avec les autres arbres trop noirs. +Les bosquets splendides de buis, de lauriers et de myrtes sont noirs +aussi par leur épaisseur, et leurs âcres parfums sont en harmonie avec +leur inflexible attitude. Le soleil éclate sur toutes ces feuilles +cassantes qui le reçoivent comme autant de miroirs; il glisse ses rayons +crus sous les longues allées ténébreuses et les raie de sillons lumineux +trop arrêtés, parfois bizarres. Il ne faut point être ingrat, cela est +parfois splendide, surtout quand les rayons tombent sur des tapis de +violettes, de cyclamens et d'anémones qui jonchent la terre jusque +dans les coins les plus sauvages, ou sur les ruisseaux cristallins qui +sautent, écument et babillent entre les grosses racines des arbres; +mais, en général, l'oeil, comme la pensée, est en lutte contre la +lumière et contre l'ombre qui, trop vigoureuses toutes deux, se heurtent +plus souvent qu'elles ne se combinent et ne s'associent. + +Sans aller si loin, il y a autour de nous, en France, quand on les +cherche et que l'on arrive à les trouver, des aspects d'une beauté toute +différente, il est vrai, mais plus pénétrante et plus délicate que cette +rude beauté du Latium. Aimons l'une et l'autre, et que chaque école +d'artiste y trouve sa volupté. Pour nous, il faudra toujours garder une +secrète préférence pour certains coins de notre patrie. En dehors du +sentiment national, que l'on ne répudie pas à son gré, il est des +jouissances de contemplation que nous n'avons point trouvées ailleurs. +Certains recoins ignorés dans la Creuse et dans l'Indre ont réalisé pour +nous le rêve des forêts vierges. Dans des localités humides et comme +abandonnées, nous avons pénétré sous des ombrages dont l'épaisseur +admirable n'ôtait rien à la transparence et au vague délicieux. Là, tout +aussi bien que dans la forêt fermée de Laricia et sur les roches de +Tivoli, les plantes grimpantes avaient envahi les tiges séculaires et +s'enlaçaient en lianes verdoyantes aux branches des châtaigniers, des +hêtres et des chênes. La mousse tapissait les branches, et la fougère +hérissait de ses touffes découpées le corps des arbres, de la base au +faîte. Dans leur creux, des touffes de trèfle forestier semblaient +s'être réfugiées et sortaient en bouquet de chaque fissure. Les blocs +granitiques, embrassés et dévorés par les racines, étaient soulevés et +comme incrustés dans le flan des arbres. Enfin, ce que j'ai en vain +cherché en Italie, ce que je n'ai remarqué que là, en plein midi, le +soleil, tamisé par le feuillage serré mais diaphane, laissait tomber +sur le sol et sur les fûts puissants des hêtres, des reflets froids et +bleuâtres comme ceux de la lune. + +En résumé, les arbres à feuillage persistant ont plus d'audace et +d'étrangeté dans leur attitude; mais ils manquent tout à fait de cette +finesse de tons et de cette grâce de contours qui caractérisent les +essences forestières de nos climats. Les cyprès monumentaux de la villa +Mandragone, à Frascati, ont, à coup sûr, un grand caractère; mais ces +plantes à centuple tige, réunies en faisceau comme des colonnettes +sarrasines, ressemblent trop à de l'architecture. Ils sont si noirs +qu'ils font tache dans l'ensemble. La brise ne les caresse point, la +tempête seule les émeut. Aussi, quand, aux approches du Clitumne et +de l'Arno, on revoit les peupliers et les saules, on croit reprendre +possession de l'air et de la vie. En Provence, on se croit encore un +peu trop en Italie et pas assez en France; mais, quand on gagne nos +provinces du Centre, moins riches de grands mouvements du sol, on est +dédommagé par l'abondance et la tranquille majesté de la végétation. Les +noyers énormes des bords de la Creuse sont mille fois plus beaux que +les beaux orangers de Majorque, et il semble que, dans la variété +harmonieuse de nos arbres indigènes, les tilleuls, les érables, les +trembles, les aunes, les charmes, les cormiers, les frênes, etc., il y +ait quelque chose qui ressemble à l'intelligence étendue et profonde des +artistes féconds, comparée au génie étroit et orgueilleux des poëtes +monocordes. + +Quant à la beauté des lignes, si vantée par les amants exclusifs de la +nature méridionale, nous l'avons goûtée aussi, mais sans pouvoir la +trouver supérieure à celle de nos forêts de France. Il y a, dans l'effet +magistral de nos grandes avenues, des masses plus harmonieusement +disposées et vraiment mieux dessinées par la structure des arbres qui +les composent. Enfin, nous nous résumerons en disant que l'éternelle +verdure des climats chauds est inséparable d'une éternelle monotonie, +non-seulement de couleur, mais de formes dures qui excluent la grâce +touchante et peut-être la véritable majesté. + + + +IX + +L'ILE DE LA RÉUNION[19] + + +Sous ce titre beaucoup trop modeste, un homme éminemment observateur et +doué de connaissances spéciales en plus d'un genre, rassemble une foule +de notions très-complètes sur cette intéressante colonie française qui, +d'un volcan perdu au sein des mers lointaines, s'est fait longtemps un +nid tranquille et délicieux. + +[Note 19: Par Louis Maillard.] + +Bien que déchue de sa sauvage beauté primitive, l'île de la Réunion +offre encore pour l'avenir des ressources immenses, si on sait les +mettre à profit. Grâce à ses formes coniques et à la grande élévation de +ses principaux centres, elle se prête à toutes les productions, depuis +celles de la zone torride jusqu'à celles de nos Alpes. Donc, rien +de plus varié que la flore de cette échelle de température; mais le +caractère le plus curieux de l'île, caractère qui y a été général +autrefois et qui s'y trouve localisé aujourd'hui, c'est cet état +perpétuel de création ignescente, propre aux îles volcaniques, et nulle +part mieux appréciable aux études spéciales. + +Le volcan qui couronne notre colonie de ses banderoles de flamme ou de +fumée vomit toujours, à des intervalles assez rapprochés, des torrents +de lave et de cendre qui, sur une notable étendue de sa surface (un +dixième environ), changent sa configuration. Des tremblements de terre +ont fait surgir sur les hauteurs des masses rocheuses, débris des +anciennes éruptions que d'autres cataclysmes avaient engloutis. +Ailleurs, ces monuments naturels, anciennement produits, s'effondrent et +rentrent dans l'abîme. De profondes ravines se creusent et des torrents +s'y précipitent, des vallées se soulèvent ou s'aplanissent sous des lits +de sable et de cendre bientôt recouverts d'un nouvel humus, des remparts +rocheux s'écroulent ou se dressent. La fertilité, poursuivie par ces +ravages, se déplace, monte ou descend, abandonne les forêts saisies +sur pied par la lave et s'en va créer des pâturages dans les régions +redevenues calmes. + +D'autre part, la mer, refoulée par les coulées volcaniques, voit des +caps nouveaux étendre leurs bras dans ses ondes et former des anses +paisibles là où, la veille, elle battait la côte avec énergie; mais, +toujours agissante, elle aussi, elle va ronger plus loin,--par son +action saline encore plus que par ses vagues,--les pores des anciennes +falaises. Elle y creuse des cavernes étranges, jusqu'à ce que la roche, +désagrégée, s'écroule et montre à vif ses arêtes de basalte et les +couches superposées des diverses éruptions. Au fond de son lit, l'Océan +ne travaille pas moins à se débarrasser des masses de galets et de +débris de toutes formes et de toutes dimensions que les torrents lui +déversent. Il les soulève, les roule, les porte sur un point de la côte +où il les reprend pour les amonceler ou les répandre encore. Ailleurs, +il se bâtit des digues de corail et des bancs de madrépores aussi +solides que les remparts de lave, si bien que ces deux forces +gigantesques, la mer et le volcan, l'eau et le feu, toujours en lutte, +pétrissent pour ainsi dire le dur relief de l'île comme une cire molle +soumise à leur caprice; mais ici le caprice ne consiste que dans +l'étreinte corps à corps de deux lois également fatales, logiques par +conséquent, car ce que nous appelons fatalité est la logique même, et +l'homme qui les observe arrive à saisir leur puissance d'impulsion et +à camper en toute sécurité sur cette terre mobile, si souvent remaniée +dans les âges anciens, et qui change encore manifestement de forme et +d'emploi sur une partie de sa surface. + +Pour nous, cette île enchantée, passablement terrible, a toujours été +un type des plus intéressants. Nos fréquents rapports avec M. Maillard +durant les dix dernières années de son séjour à la Réunion, nous avaient +initié à une partie de sa flore, de sa faune et de ses particularités +géologiques. Plus anciennement encore, un autre ami, spécialement +botaniste, après un séjour de quelques années dans ces parages, nous +avait rapporté de précieux échantillons et des souvenirs pleins de +poésie. Ce fut le rêve de notre jeunesse d'aller voir les _grands +brûlés_ et les fraîches ravines de Bourbon. Quand l'âge des projets +est passé, c'est un vif plaisir que de se promener dans son rêve +rétrospectif avec un excellent guide, et ce guide, à qui rien n'est +resté étranger durant vingt-six ans d'explorations aventureuses et de +travaux assidus, c'est l'auteur des notes que nous avons sous les yeux. + +Ingénieur colonial à la Réunion, M. Maillard s'est trouvé là, en +présence de la mer et du volcan, le représentant d'une troisième force, +le travail humain aux prises avec les impétueuses et implacables forces +d'expansion de la nature. Le temps n'est plus où le Dieu hébreu défiait +Job de dire à la mer: «Tu n'iras pas plus loin!» Le vrai Dieu, qui veut +que l'homme aille toujours plus loin, lui a permis de posséder la nature +en quelque sorte, en s'y faisant place et en luttant avec elle de +persévérance. Des jetées hardies et des travaux sous-marins bien +calculés, ouvrent aux navires les passes les plus dangereuses et +défendent aux flots d'envahir les grèves où l'homme s'établit. Quand +les torrents des montagnes emportent les ponts jetés sur leurs abîmes, +l'homme s'attaque au torrent lui-même, lui creuse un autre lit, et +l'oblige à se détourner. Les débris incandescents des volcans ravagent +en vain ses cultures: il les transporte ailleurs, et il attend. Il sait +que ces déserts redeviendront fertiles, il sait aussi quels abris ces +gigantesques vomissements refroidis offriront à sa demeure, à son +troupeau, à son verger, et, de cette nature terrible, de ces cratères +éteints, il se fait une forteresse et un jardin. + +En ouvrant des routes dans la lave, en dessinant des jetées à la +côte, en explorant lui-même les profondeurs sous-marines à l'aide +du scaphandre, en étudiant les habitudes de l'atmosphère et ses +perturbations violentes, M. Louis Maillard a pu observer cette nature +tropicale sous tous ses aspects. Ses notes embrassent donc tout ce +qui constitue l'existence de la colonie: topographie, hydrographie, +météorologie, géologie, botanique, zoologie, agriculture, industrie, +administration, histoire, législation, finances, statistique, arts, +coutumes, biographie, travaux publics, etc. Toutes ces recherches, +sobrement et clairement exposées, appuyées des indications et +témoignages des hommes les plus sérieux et les plus compétents de la +colonie, sont venues demander l'aide de la science aux illustrations +de la mère patrie. M. Maillard a eu de la sorte le généreux plaisir +d'offrir à notre Muséum, ainsi qu'à des personnages éminents dans +la science, des collections et des spécimens précieux, rares, ou +entièrement nouveaux en histoire naturelle, et, en retour, il a eu +l'honneur de pouvoir joindre à sa publication une annexe de notes +descriptives et classificatives, signées Verreaux, Michelin, +Guichenot, Milne-Edwards, Guénée, Deyrolle, H. Lucas, Signoret, de +Sélys-Longchamps, Sichel, Bigot, Duchartre. L'illustre et respectable +docteur Camille Montagne et son savant associé M. Millardet se sont +chargés de décrire les algues et toute la cryptogamie. Aux travaux zélés +et consciencieux de M. Maillard se rattache donc une suite de travaux +extrêmement précieux et intéressants, non-seulement pour l'île de la +Réunion, mais aussi pour le progrès des sciences naturelles, auxquelles +les recherches des voyageurs et des amateurs dévoués apportent chaque +jour leur contingent éminemment utile. Celui de M. Louis Maillard est +considérable. Il a rapporté, en fait de zoologie et de botanique, les +types d'une famille nouvelle (parmi les crustacés) de plusieurs genres, +et de plus de cent cinquante espèces jusqu'ici non décrites.[20] Il +a donc bien mérité de la science, et son ouvrage intéresse tous les +adeptes. + +Mais une autre utilité incontestable de cet ouvrage, c'est d'avoir +signalé sans ménagement à l'attention du gouvernement et de la société +tout entière, la nécessité d'organiser, sur des bases sévères et +intelligentes, le régime de la propriété et le système de l'exploitation +territoriale dans notre colonie, aujourd'hui dévastée et menacée de +ruine par suite du déboisement. Tout le monde lira avec intérêt les +réflexions de M. Maillard sur les inconvénients de la culture trop +développée de la canne à sucre, sur l'abandon de la culture du café, +du girofle et d'autres plantes utiles qui préservaient le sol en le +retenant sur les pentes et en lui conservant l'humidité nécessaire. Le +défrichement aveugle, qui est la conséquence du _chacun pour soi_, a +fait disparaître entièrement les arbres magnifiques dont les essences +précieuses couronnaient l'île et la protégeaient à la fois contre la +sécheresse et contre les inondations. Quand les terribles cyclones +dévastaient ces belles forêts, leurs débris imposants servaient encore +longtemps de digues à la fureur des ouragans et protégeaient les jeunes +pousses destinées à remplacer les anciennes. + +[Note 20: Ce chiffre sera peut-être dépassé, le travail le plus +important, la conchyliologie, n'étant pas encore terminé.] + +Aujourd'hui, rien n'entrave plus les déluges qui pèlent le sol et +l'entraînent à la mer, tandis que dans les temps secs, les sources, +privées d'ombre, tarissent et que l'aridité se propage. Si la France +ne daigne pas intervenir, ou si les colons ne se rendent pas aux plus +simples calculs de la prévoyance, on peut prédire la ruine et l'abandon +prochains de cette perle des mers que les anciens navigateurs saluèrent +du nom d'_Éden_, et qui, épuisée et mutilée par la main de l'homme, +secouera son joug et rentrera dans le domaine de Dieu. C'est une leçon +qu'il tient en réserve, en France aussi bien qu'ailleurs, pour les +populations qui méconnaissent les lois de l'équilibre providentiel, et +abusent de leurs droits sur la terre. A l'homme sans doute est dévolue +la mission d'explorer et d'exploiter; mais l'intelligence lui a été +départie pour épargner à propos, prévoir l'avenir, et chercher dans la +nature même le préservatif de son existence. Les forêts lui avaient été +données comme réservoirs inépuisables de la fécondité du sol et +comme remparts contre les crises atmosphériques. Il a violé tous les +sanctuaires. Plus aveugle et plus ignorant que ses ancêtres, il a +porté la hache jusqu'au plus épais de la forêt sacrée. En Amérique, il +s'acharne avec fureur contre le monde primitif qui lui livre un sol +admirablement nourri et préservé depuis les premiers âges de la +végétation. L'oeuvre de dévastation s'accomplit. Nous aurons du blé, du +sucre et du coton jusqu'à ce que la terre fatiguée se révolte et jusqu'à +ce que le climat nous refuse la vie. + + + +X + +CONCHYLIOLOGIE + +DE L'ILE DE LA RÉUNION[21] + + +Dans un précédent article, nous avons appelé l'attention du monde savant +et du monde instruit sur un ouvrage, intéressant à tous les points de +vue[22], science, industrie, moeurs, agriculture, histoire naturelle, +etc. Il manquait à cette publication une annexe importante dont nous +n'avons pas nommé l'auteur, et dont nous n'avions pas encore pu prendre +connaissance. Ce travail nous est communiqué aujourd'hui, et nous +voulons réparer une omission qui laisserait incomplète l'utilité des +notes si précieuses de M. Maillard, d'autant plus qu'ici il ne s'agit +plus seulement de compléter la description de notre belle colonie, mais +bien d'apporter des matériaux au grand édifice de la science naturelle +en général. C'est le savant M. Deshayes, illustré par d'immenses travaux +sur cette matière, qui s'est chargé de la conchyliologie, ou, pour mieux +dire, de la malacologie relative aux trouvailles et découvertes de M. +Maillard. Cette annexe forme donc un travail du plus grand intérêt, et +l'on peut dire qu'elle est un monument acquis à la science dans une de +ses branches les plus ardues. + +[Note 21: Par M. Deshayes.] + +[Note 22: _Notes sur l'île de la Réunion_, par Louis Maillard.] + +Beaucoup de personnes dans le monde se doutent peu du rôle immense que +jouent les mollusques dans l'économie de notre planète. On s'en pénètre +en lisant les pages par lesquelles M. Deshayes ouvre l'étude spéciale +dont nous nous occupons ici. La conscience et la modestie, conditions +essentielles du vrai savoir, obligent ce grand explorateur à nous dire +que la connaissance de vingt mille espèces provenant de toutes les +régions du monde n'est rien encore, et que de trop grands espaces sont +encore trop peu connus pour qu'il soit possible d'entreprendre un +travail d'ensemble satisfaisant. Si un pareil chiffre et celui qu'on +nous fait entrevoir nous étonnent, reportons-nous au noble et poétique +livre de M. Michelet, _la Mer_, et notre imagination au moins se +représentera la puissante fécondité qui se produit au sein des eaux, et +qui n'a aucun point de comparaison avec ce qui se passe sur la terre. + +C'est là que la nature, échappant à la destruction dont l'homme est +l'agent fatal, et se dérobant à plusieurs égards à son investigation, +enfante sans se lasser des êtres innombrables dont l'existence éphémère +se révèle plus tard par l'apparition de continents nouveaux, ou par +l'extension des continents anciens. Cette intéressante et universelle +formation de la terre par les mollusques commence aux premiers âges du +monde. C'est sous cette forme élémentaire d'abord et de plus en plus +compliquée que la vie apparaît, mais avec quelle profusion étonnante! +Notre monde, nos montagnes, nos bassins, les immenses bancs calcaires +qui portent nos moissons ou qui servent à la construction de nos villes +ne sont en grande partie qu'un amoncellement, une pâte de coquillages, +les uns d'espèce si menue, qu'il faut les reconnaître au microscope, +les autres doués de proportions colossales relativement aux espèces +actuellement vivantes. Ainsi les grands et les petits habitants des mers +primitives ont bâti la terre et ont constitué ses premiers éléments de +fécondité. Ils ont disparu pour la plupart, ces travailleurs du passé à +qui Dieu avait confié le soin d'établir le sol où nous marchons; mais +leur oeuvre accomplie sur une partie du globe, n'oublions pas que la +plus grande partie du globe est encore à la mer et que la mer travaille +toujours à se combler par l'entassement des dépouilles animales qui s'y +accumulent et par le travail ininterrompu des coraux et des polypiers, +enfin qu'on peut admettre l'idée de leur déplacement partiel sans +secousse, sans cataclysme, et sans que les générations qui peuplent la +terre s'en aperçoivent autrement qu'en se transmettant les unes aux +autres les constatations successives de cette insensible révolution. + +Le rôle des habitants de la mer et celui des mollusques en particulier, +à cause de leur abondance inouïe, est donc immense dans l'ordonnance de +la création. Tout en constatant les importants et vastes travaux de ses +devanciers et de ses contemporains adonnés à ce genre de recherches, M. +Deshayes ne pense pas que le moment soit venu d'entreprendre la grande +statistique de la mer. Des documents que nous possédons, on pourrait, +selon lui, tirer des notions d'une assez grand valeur; «mais, dans +l'état actuel de la science, ce travail, dit-il, ne satisferait pas les +plus impérieux besoins de la géologie et de la paléontologie, car il +ne s'agit pas de savoir quelle est la population riveraine de certains +points de la terre: il est bien plus important de connaître la +distribution des mollusques dans les profondeurs de la mer, de +déterminer l'étendue des surfaces qu'ils habitent, la nature du fond +qu'ils préfèrent, et ce sont ces recherches, ce sont ces documents qui +manquent à la science.» + +Il résulte de ceci que, dans la mer, la vie a son ordonnance logique +comme partout ailleurs, et que ce vaste abîme ne renferme pas l'horreur +du chaos, ainsi qu'au premier aperçu l'imagination épouvantée se la +représente. Tous ces grands tumultes, ces ouragans, ces fureurs qui +agitent sa surface passent sans rien déranger au calme mystérieux de +ses profondeurs et aux lois de la vie, qui s'y renouvelle dans des +conditions voulues. «Pour entreprendre des investigations complètes, +dit encore M. Deshayes, il faut mesurer les profondeurs, reconnaître +la nature des fonds, suivre les zones d'égale profondeur, établir +séparément la liste des espèces habitées par chacune d'elles: bientôt +on reconnaît des populations différentes attachées à des profondeurs +déterminées.» + +Donc, si c'est avec raison que les géologues considèrent les coquilles, +selon la belle expression de M. Léon Brothier, comme «les médailles +commémoratives des grandes révolutions du globe», il est de la +plus haute importance d'étudier leur existence actuelle, destinée +probablement à marquer un jour les phases du monde terrestre futur, +enfoui encore dans un milieu inaccessible à la vie humaine. C'est une +grande étude à faire et qui n'effraye pas la persévérance de ces hommes +paisibles et respectables dont la mission volontaire est d'interroger la +nature dans ses plus minutieux secrets. Notre siècle, positif et avide +de jouissances immédiates, sourit à la pensée d'une vie consacrée à un +travail qui lui semble puéril; mais les esprits sérieux savent qu'à la +suite de ces vaillantes investigations, la lumière se fait, l'hypothèse +devient certitude, et que, d'un ensemble d'observations de détail, +jaillissent tout à coup des vérités qui ébranlent de fond en comble les +plus importantes notions de notre existence. C'est la grande entreprise +que la science accomplit de nos jours, et c'est par elle que les +préjugés font nécessairement place à de saines croyances. + +Nous avons donné de sincères éloges aux notes de M. Maillard sur ses +travaux de recherches à l'île de la Réunion; nous ne pouvons mieux les +compléter qu'en citant encore M. Deshayes. «Pour ce qui a rapport aux +mollusques (de cette région), nous pouvons l'affirmer, et le catalogue +le constate, personne avant M. Maillard n'en avait réuni une collection +aussi complète.... Parmi tant d'espèces contenues dans cette collection, +il eût été bien étrange de n'en rencontrer aucune qui fût nouvelle. Loin +de ce résultat négatif, nous avons eu le plaisir d'en reconnaître un +grand nombre qui jusqu'alors avaient échappé aux recherches d'autres +naturalistes. On remarquera surtout une addition notable à ces +mollusques aborigènes et fluviatiles sur lesquels notre savant ami M. +Morelet avait entrepris des recherches. Nous ne pouvions confier à de +meilleures mains le soin de déterminer les espèces contenues dans ce +catalogue.» Suit la description de trois genres nouveaux et de plus de +cent espèces avec treize planches d'un travail exquis dues à l'habile +dessinateur M. Levasseur. Cet ouvrage se recommande donc à tous les +explorateurs de la faune malacologique comme un document d'une valeur +incontestable. + + + +XI + +A PROPOS DU CHOLÉRA DE 1865 + + +Le choléra est parti, des douleurs sont restées: des veuves, des +orphelins, de la misère. La charité administrative et la charité privée +ont donné de grands secours. Mais, quand le chef de famille est frappé, +la misère se prolonge ou se renouvelle. La mère est épuisée et les +enfants dépérissent. En ce moment, ce qui manque le plus, c'est +le vêtement, et l'hiver va sévir! Le XVIIIe arrondissement a +particulièrement souffert. Huit cent vingt et un décès représentent une +masse sérieuse de veuves découragées et d'enfants sans ressources. + +M. Arrault, secrétaire du conseil de salubrité, a vu ces douleurs, il +les a racontées avec émotion dans _le Siècle_. Il a fait un appel aux +mères heureuses, il a demandé les vieux vêtements des enfants heureux. +On s'est empressé de lui envoyer de quoi vêtir une grande partie de +ses orphelins. _L'Avenir national_ veut l'aider dans son oeuvre de +dévouement et de charité en publiant à son tour ce bon et simple remède +à la plupart des maladies de l'enfance indigente, des habits et des +chaussures! Non pas seulement des habits d'enfants, mais des vestes, +des rebuts de toute sorte sont employés par les veuves qui coupent, +ajustent, essayent, utilisent, s'aidant les unes les autres et +retrouvant dans le travail le courage et l'espoir. Secours et +moralisation: voilà ce que l'on peut donner avec de vieux chiffons. + +On peut envoyer à M. Arrault, qui se charge d'acquitter les frais de +transport,--rue Lepic, n° 11, à Montmartre,--tous les objets destinés à +cette oeuvre de bienfaisance opportune et généreuse. + +LES AMIS DISPARUS + + +I + +NÉRAUD PÈRE + + +Nous venons de perdre un de ces hommes rares qui ont traversé les +vicissitudes de notre vie politique sans y rien laisser flétrir de leur +noble caractère. Le vieillard probe et sage que nous avons conduit ces +jours-ci à son dernier lit de repos, a parcouru sa longue carrière, +sinon avec éclat, du moins avec honneur. C'est une de ces gloires +modestes qui restent dans le cercle de la famille, mais qui +l'agrandissent au point d'y faire entrer tout ce qu'il y a d'honnête +dans une province. C'est un de ces exemples qui demeurent pour +l'encouragement ou pour la condamnation des hommes publics appelés à +leur succéder. + +Magistrat de sûreté durant la Révolution, à l'époque d'une réaction +antiroyaliste, il n'usa de sa dictature qu'avec indulgence et +générosité. Plus tolérant que la lettre des lois, il ne voulut entendre +ni punir bien des plaintes vives et bien des regrets imprudemment +exprimés. + +Sous l'Empire, fidèle à un profond sentiment de son indépendance et de +sa dignité, nous l'avons vu blâmer avec force et franchise, en présence +de ses supérieurs, l'insupportable tyrannie qui trouvait alors tant +d'agents fanatiques ou cupides. Sous la Restauration, poursuivant de ses +railleries spirituelles les prétentions d'une génération surannée, nous +l'avons encore vu lutter tranquillement contre les tendances du pouvoir. + +Quoique haï personnellement par M. de Peyronnel, quoique dénoncé maintes +fois et tourmenté dans l'exercice de ses fonctions, il fut l'allié +sincère du parti national et favorisa toujours l'opposition libérale +de son vote. Sous la Convention comme sous l'Empire et comme sous la +Restauration, il fut donc toujours le même; ferme, bon et tolérant. + +Il eut une vertu, grande chez un magistrat: il resta homme, il crut au +repentir des coupables. Entre ses mains, l'accusation demeura sobre +de poursuites, délicate dans les moyens, décente et modérée dans +l'invocation des châtiments. + +Le trait dominant de son caractère, c'était une grande bienveillance +pour les hommes, une gaieté railleuse pour leurs vices et leurs travers. + +Son enjouement aimable et sa douce philosophie le conservèrent jeune +dans un âge avancé. Pendant ses dernières années, sa tête s'affaiblit, +mais son coeur resta jusqu'à la fin affectueux et simple. Il avait +oublié le nom et la demeure de ses amis; mais, lorsqu'il les +rencontrait, son regard et son sourire attestaient que leur image ne +s'était point effacée de son âme. + + +II + +GABRIEL DE PLANET + + +Le Berry vient de perdre un des hommes les plus aimants et les plus +aimés qui aient vécu en ce monde, où tout est remis en discussion, et +où il est si rare, à présent, de voir toutes les opinions, toutes les +classes se réunir autour d'une tombe pour la bénir. + +Gabriel de Planet est mort le 30 décembre 1854, d'une phthisie +pulmonaire, à l'âge de quarante-cinq ans. Porté à sa dernière demeure +par des ouvriers et des bourgeois, sans distinction de parti ni d'état, +il laisse des regrets unanimes, incontestés. + +Né gentilhomme, Planet avait conçu, dès sa première jeunesse, l'idée +nette et le sentiment profond de l'équité fraternelle. Il n'a jamais +varié un seul jour dans cette religion de son coeur et de son esprit; +et pourtant, la rare tolérance de son jugement, la bienveillance de son +caractère et le charme conciliant de son commerce l'ont rendu cher à des +hommes dont la croyance et les instincts semblaient élever une barrière +infranchissable entre eux et lui. Il a été estimé et apprécié de la +Fayette, des deux Cavaignac, de Royer-Collard, de Michel (de Bourges), +de Delatouche, de Bethmont, des deux Garnier-Pagès, de l'archevêque de +Bourges, de MM. Mater et Duvergier de Hauranne, de MM. Devillaines et +de Boissy, de MM. Dufaure, Goudchaux, Duclerc et de cent autres qui, +en apprenant sa mort et la douleur quelle nous cause, s'écrieront sans +hésiter: «Et moi aussi, je l'ai aimé!» + +Reçu avocat après 1830, Planet habita Bourges et apprit la science des +affaires avec Michel. Il fit, sous sa direction, la _Revue du Cher_ avec +M. Duplan, aujourd'hui rédacteur du _Pays_, puis vint s'établir à la +Châtre, où il acheta une étude d'avoué qui prospéra entre ses mains et +lui créa des relations étendues et variées qu'il a gardées, comme +autant d'amitiés fidèles, jusqu'à sa mort. Il les a dues autant à sa +remarquable capacité qu'à son activité infatigable, et à un zèle dont +ses clients ont su lui tenir compte. Nommé préfet du Cher sous le +général Cavaignac, il a été d'emblée un des meilleurs administrateurs +de France, et grâce â son esprit liant et persuasif, il a exercé des +fonctions calmes et faciles dans des temps difficiles et troublés. +Envoyé à la préfecture de la Corrèze à l'avènement de la Présidence, il +donna sa démission, n'ayant jamais eu d'autre ambition que celle d'être +utile dans sa province. L'Assemblée nationale s'occupait alors +de composer le Conseil d'État, Planet y obtint un nombre de voix +insuffisant, mais assez élevé pour témoigner de son mérite et de la +considération dont il jouissait. Depuis, il a vécu à la campagne, +adonné à la culture d'un admirable jardin créé par lui sur des collines +sauvages, dans le but principal d'occuper de nombreux ouvriers sans +ressources. Il avait aussi l'espoir de combattre, par le mouvement et la +volonté, l'incurable mal qui détruisait son être. Jusqu'à son dernier +jour, il a conservé cette volonté de vivre pour être utile et serviable; +jusqu'à sa dernière heure, il s'est préoccupé du bonheur de ses amis, du +bien-être des malheureux, de la charité, de l'affection et du devoir. + +Il a été l'homme de dévouement par excellence. Il a fait autant de +bonnes actions et rendu autant de services importants qu'il a compté +de moments dans sa vie. Son activité décuplait le temps et tenait du +prodige. D'autres sont les martyrs d'instincts héroïques, il a été, lui, +le martyr de sa propre bonté. Tolérant par nature, navré des souffrances +d'autrui, malade d'une angoisse fiévreuse jusqu'à ce qu'il eût réussi +à les faire cesser, accablé de fatigues physiques et morales, toujours +ranimé par le désir du bien, toujours prêt à reprendre sa tâche +écrasante, il a vécu bien littéralement pour aimer, et il est mort jeune +pour avoir bien réellement vécu ainsi. + +Planet était naïf comme un enfant, avec un esprit pénétrant et une +finesse déliée. Il était un type de stoïcisme envers lui-même, de tendre +indulgence envers les autres. Les contrastes de cette âme exquise et +simple, souffrante et enjouée, étonnaient et charmaient en même +temps, Nulle intimité n'a été plus douce et plus sûre que la sienne. +Souvenez-vous de lui, vous tous qui l'avez reconnu, et cherchez qui +lui ressemble! Pour nous, qui l'avons fraternellement chéri pendant +vingt-cinq ans, sans jamais découvrir une tache dans son âme ardente, un +travers dans son admirable bon sens, une défaillance dans sa charité, +une lacune dans son affection, nous ne le remplacerons pas! mais nous +l'aimerons toujours, étant de ceux pour qui la mort ne détruit rien. + + + A PLANET + + + L'avant-dernier des jours qui finissent l'année, + Planet nous a quittés pour un monde meilleur; + Il a rejoint, là-haut, la troupe fortunée + De ceux que Dieu remplit d'un éternel bonheur. + + Je crois à ce beau rêve où l'âme se transporte + Pour accepter le mal qui règne parmi nous; + Mais j'y crois à demi: des cieux j'ouvre la porte, + Mais sans la refermer à tout jamais sur tous. + + Je crois, ou crois sentir que Dieu, dans sa clémence, + Dans sa justice aussi, nous reprend tous en lui; + Que, dans son sein fécond, retrempant l'existence, + Il nous ôte l'effroi d'un monde évanoui. + + Mais je pense qu'ayant renouvelé notre être, + Et l'ayant affranchi du cuisant souvenir, + Il nous dit: «Recommence, homme, tu vas renaître, + Et retourner là-bas pour vivre et pour mourir. + + »Tâche qu'à ton retour, je te retrouve digne + De rester près de moi pendant l'éternité; . + Pour te faire obtenir cette faveur insigne, + Ne t'ai-je pas cent fois rendu ta volonté? + + »Je n'ai jamais puni d'une peine éternelle, + L'homme ingrat et chétif qui ne peut m'offenser. + J'ai fait courte et fragile une phase mortelle, + Où croyant vivre, enfant, tu ne fais que passer. + + «Reprends donc ton fardeau, refais ta rude tâche! + C'est dur! mais c'est un jour dans l'abîme du temps. + Ce jour mal employé ne sert de rien au lâche, + Mais il peut conquérir le Ciel aux militants.» + + Des révélations que nous ouvre la tombe, + Nous ne conservons pas le souvenir distinct: + Sous le poids de la chair l'esprit divin succombe, + Mais nous en retenons un doux et vague instinct. + + L'enfant, dès qu'il connaît le baiser de sa mère, + Aime avant de comprendre.--Aimer est le besoin + Qui s'éveille avec lui dès qu'il touche la terre, + Et que, plus qu'on ne croit, il rapporte de loin. + + L'enfant, dès qu'il comprend le son de la parole, + Aide au tableau qu'on fait pour lui du paradis, + Il le voit, il l'a vu! et nulle parabole + N'embellit ce beau lieu présent à ses esprits. + + Oui, l'enfant se souvient; mais il faut qu'il oublie, + Afin de s'attacher à ce monde sans foi; + Il faut que par lui-même il essaye la vie, + Afin de dire à Dieu: «J'ai souffert, reprends-moi.» + + C'est alors que, selon le plus ou moins de flamme + Qu'elle a su raviver dans cet obscur séjour, + Pour plus ou moins de temps, le juge prend cette âme. + Et lui rend la santé, la jeunesse, l'amour. + + Mais il est des mortels dont la course est remplie + De mérites si purs et d'un prix si parfait, + Que, leur peine remise, ou leur tâche accomplie, + De l'éternel repos ils goûtent le bienfait. + + Planet, humble martyr, âme douce et naïve, + Toi qui restas enfant jusque dans l'âge mûr, + Par le besoin d'aimer, par la croyance vive, + Par le coeur et l'esprit, va donc, ton sort est sûr! + + Tu luttas quarante ans contre un mal sans remède, + Tu naquis condamné, c est-à-dire béni. + Dieu t'avait dit là-haut: «Au malheur, viens en aide; + Meurs à la peine: alors, ton temps sera fini». + + Il vécut pour bénir, pour consoler, pour prendre + Sur ses bras, tout le poids des misères d'autrui: + Pour souffrir de nos maux, pour ranimer la cendre + De nos coeurs épuisés que l'espoir avait fui. + + Simple dans sa parole, éloquent à son heure, + Ingénieux en l'art de la persuasion, + Habile à pénétrer ce qu'en secret on pleure, + Indulgent aux douleurs de la confession; + + Énergique au besoin, apôtre de tendresse, + Sans parti pris d'orgueil, sans rigueur de savant, + Du véritable juste il avait la sagesse, + Du conseil décisif il avait l'ascendant. + + Les esprits froids ont dit: «Cet homme a la manie + De faire des ingrats, puisqu'il fait des heureux». + Dieu dit: «De la bonté, cet homme eut le génie, + C'est la seule grandeur que je couronne aux cieux». + + +III + +CARLO SOLIVA[23] + +SONNET TRADUIT DE L'ITALIEN + + + Du beau dans tous les arts, disciple intelligent, + Tu possédas longtemps la science profonde + Que n'encourage point la vanité d'un monde + Insensible et rebelle au modeste talent. + + Dans le style sacré, dans le style élégant, + Sur le divin _Mozart_ ta puissance se fonde, + Puis dans _Cimarosa_, ton âme se féconde, + Et de _Paesiello_ tu sors jeune et vivant. + + C'est que, sous notre ciel, tu sentis la Nature + L'emporter dans les coeurs sur la science pure, + Et qu'au doux chant natal tu fus initié. + + Si, dans ce peu de mots, je ne puis de ta vie + Résumer les travaux, la force et le génie, + Laissons dire le reste aux pleurs de l'amitié! + +[Note 23: Compositeur italien.] + + +IV + +LE COMTE D'AURE + + +La presse a consacré quelques lignes au souvenir de M. d'Aure. Elle a +dit l'emploi officiel de sa vie active, elle a parlé de ses talents, de +ses travaux, de ses vues pratiques, de tout ce qui formait son éminente +spécialité. + +Pour les amis particuliers de M. d'Aure, il y a quelque chose de plus à +dire. On ne peut se résoudre à voir disparaître un coeur d'élite sans +lui payer le tribut de l'affection méritée, et c'est là qu'il faut +entrer dans la vie privée. M. d'Aure était un des hommes les meilleurs +qui aient existé. L'éloge ne semblera banal qu'à ceux qui ne font point +de cas du dévouement et ceux-là sont rares, espérons-le. M. d'Aure ne +vivait que pour obliger, secourir, consoler. Il avait l'enjouement, la +sérénité de la bonté vraie, sûre d'elle-même, toujours prête. Toute sa +vie, il a donné tout ce qu'il avait d'argent à tout ce qu'il a rencontré +de détresse, et tout ce qu'il avait de coeur et de courage à tout ce +qu'il a rencontré de faible et d'abandonné. Au milieu de cette activité +mise au service de quiconque la réclamait, il était l'homme de la +famille et de l'intimité. Il s'est marié trois fois et trois fois il +a répandu autour de lui le charme de l'existence, car son unique +préoccupation était de rendre une famille heureuse. Il était +essentiellement paternel, même dans sa jeunesse, et ses nombreux +subordonnés se regardaient presque comme ses enfants. Il n'a jamais +abandonné personne. Il n'a jamais été servi par un pauvre homme sans +assurer son travail et le repos de sa vieillesse avec une sollicitude +incessante. Il pardonnait même l'ingratitude avec une facilité +qu'on prenait quelquefois pour de l'insouciance. Ce n'était pas de +l'insouciance; c'était un sentiment d'humanité raisonné par la logique +du coeur, et qui rendait d'autant plus énergiques les arrêts rendus par +son indignation. Il avait le sens du juste et du vrai avec une rare +équité de jugement. En lui, aucun préjugé de naissance, aucune intrigue; +une admirable franchise, un bon sens infaillible, une sensibilité +profonde, inépuisable. + +Voilà ce que j'avais à dire de lui: il a été _bon_; pas comme tout le +monde peut l'être à un moment donné; il l'a été toujours, à toute heure +et jusqu'au dernier souffle de sa vie. + + +V + +LOUIS MAILLARD + +DISCOURS PRONONCÉ SUR SA TOMBE + +LE 25 JANVIER 1865 + + +Celui à qui nous disons adieu ici, avec l'espoir de le retrouver dans +l'immortalité _de tout ce qui est_, fut dévoué corps et âme à cet +éternel _devenir_ de l'humanité. Il a servi la civilisation avec la +famille saint-simonienne, ce grand et fécond agent du progrès au +dix-neuvième siècle. Il a servi son pays comme individu, en portant dans +une de nos colonies les plus françaises l'activité, l'intelligence, la +conscience et le zèle qui font durables et bienfaisants les travaux +de l'ingénieur. Il a servi la science en lui apportant le fruit de +recherches et d'observations vraiment fécondes et heureuses, faites avec +cette vraie lumière qui, chez les hommes épris de la nature, supplée aux +études spéciales. Il a servi aussi les lettres par son dévouement +aux idées généreuses et à quiconque autour de lui s'attachait à les +répandre. + +Mais tous ces travaux, tous ces efforts, tous ces _dons_ d'une volonté +aussi ardente que sérieuse, n'ont pas assouvi la sainte prodigalité de +cette riche et tendre organisation. Nous le savons ici. Il a été le +meilleur ami de tous ses amis. Rien ne lui coûtait pour les aider, pour +les préserver, pour les consoler. Il était toujours là, lui, dans nos +dangers ou dans nos désastres, sachant, ou conjurer le malheur, ou dire +la parole simple et vraie qui sauve l'affligé en le rattachant à l'amour +des autres. Il était le compagnon toujours prêt et toujours utile, le +confident toujours délicat et sûr, le conseil sage, le secours prompt et +soutenu. Il était, pour tous ceux qui ont eu le bonheur de vivre près de +lui, un élément de leur être, une part de leur âme. + +Reçois nos remercîments, toi qui ne voulais jamais être remercié, toi +qui te regardais ingénument comme notre obligé quand tu nous avais fait +du bien! On peut dire de toi que tu as eu le génie de la bonté, comme +d'autres en ont l'instinct. Où que tu sois, dans le monde du mieux +incessant et du développement infini, reçois les bénédictions de +l'impérissable amitié. + + +VI + +FERDINAND PAJOT + + +La mort de Ferdinand Pajot est un fait des plus douloureux et des +plus regrettables. Ce jeune homme, doué d'une beauté remarquable et +appartenant à une excellente famille, était en outre un homme de coeur +et d'idées généreuses. Nous avons été à même de l'apprécier chaque fois +que nous avons invoqué sa charité pour les pauvres de notre entourage. +Il donnait largement, plus largement peut-être que ses ressources +ne l'autorisaient à le faire, et il donnait avec spontanéité, avec +confiance, avec joie. Il était sincère, indépendant, bon comme un ange. +Marié depuis peu de temps à une charmante jeune femme, il sera regretté +comme il le mérite. Je tiens à lui donner après cette cruelle mort, une +tendre et maternelle bénédiction: Illusion si l'on veut, mais je crois +que nous entrons mieux dans la vie qui suit celle-ci, quand nous y +arrivons escortés de l'estime et de l'affection de ceux que nous venons +de quitter. + + +VII + +PATUREAU-FRANCOEUR + + +Patureau-Francoeur vient de mourir à la ferme de Saint-Vincent, près de +Gastonville (province de Constantine). Son nom suffit pour ses nombreux +amis, mais il appartient à l'un d'eux de dire au public quel homme était +Patureau-Francoeur. + +C'était un simple paysan, un vigneron des faubourgs de Châteauroux. Il +avait appris tout seul à écrire, et il écrivait très remarquablement, +avec ces naïves incorrections qui sont presque des grâces, dans un style +rustique et spontané. Il a publié un excellent traité sur la culture de +la vigne, qu'il avait étudiée et pratiquée toute sa vie en bon ouvrier +et en naturaliste de vocation. Ce petit homme robuste, à grosse tête +ronde, au teint coloré, à l'oeil bleu étincelant et doux, était doué +d'une façon supérieure. Il voyait la nature, il l'observait, il l'aimait +et il la savait. Il avait des enthousiasmes de poëte, il faisait des +vers barbares, incorrects, d'où s'élançaient, comme des fleurs d'un +buisson, des éclairs de génie. Il riait de ses vers, il les disait ou +les chantait une ou deux fois, et n'en parlait plus. Quand il écrivait +sérieusement, c'était pour enseigner. Il a émis dans de nombreux +opuscules d'excellentes idées et des observations ingénieuses et sages +sur la culture propre aux régions de l'Afrique qu'il a longtemps +habitées. + +Son existence parmi nous fut pénible, agitée, méritante. Naturellement +un esprit aussi complet que le sien devait se passionner pour les +idées de progrès et de civilisation. Il fut, avant la Révolution, le +représentant populaire des aspirations de son milieu, et il travailla +à les diriger vers un idéal de justice et d'humanité. Il faisait sa +modeste et active propagande sans sortir de chez lui, en causant avec +ses amis, au milieu de ses enfants et en s'inclinant avec respect +quand sa mère octogénaire, pieuse et digne femme qui professait le +christianisme primitif, lui rappelait que l'Évangile était la science de +l'égalité par excellence. Aussi Patureau tenait-il de sa mère la douceur +des instincts, l'austérité des moeurs et une religiosité particulière +qui ajoutait au charme de sa douce prédication. + +Nul homme ne parlait mieux, avec plus de sens, plus de bonhomie et plus +d'esprit. Il était impossible de l'aborder sans vouloir l'écouter encore +et toujours. Il y avait en lui un intime mélange de finesse et de +candeur, d'ardeur pour le bien et de moquerie pour le mal, d'indignation +républicaine et de pardon chrétien. Lorsque les journaux nous +apportèrent la nouvelle d'un attentat célèbre, il était chez moi. Nous +déjeunions ensemble. Cet attentat était dirigé contre le représentant +d'un système qui l'avait déjà cruellement frappé. Loin de s'intéresser +aux conspirateurs, il jeta tristement le journal, en s'écriant: + +--Faire du mal à ses ennemis, moi, je ne pourrais pas! + +Il n'en fut pas moins emprisonné et exilé comme solidaire, sinon +complice de l'attentat. + +On dit qu'il ne faut pas rappeler ces erreurs, ces égarements, ces +injustices des époques historiques voisines de nous; que c'est réveiller +des passions _assoupies_, évoquer des souvenirs dangereux, _armer_ les +citoyens les uns contre les autres! Non, cent fois non! Sur la tombe à +peine fermée d'un des plus purs martyrs de l'idée évangélique, raconter +le malheur et le courage ne peut pas être un délit. Apprendre aux +rancuniers et aux vindicatifs de tous les partis comment une âme +généreuse subit et pardonne, ne peut pas être une excitation â la haine. +Le système de l'oubli et de l'étouffement est immoral, antihumain et +par-dessus tout chimérique. C'est dans le silence forcé que couvent les +vengeances. C'est sous la compression que s'enveniment les plaies. Mieux +vaut relâcher le lien qui oppresse les coeurs et dire à ceux qui firent +le mal: «Voyez comme vous fûtes abusés, vous qui avez cru sauver la +société en bannissant ses plus utiles soutiens!» Et à ceux qui subirent +la persécution: «Voyez comme les vrais croyants se vengent en protestant +par leur douceur et leur vertu, contre l'arrêt aveugle qui les frappe!» + +En 1848, Patureau avait été élu maire de Châteauroux. _Inde irae_. Il +remplissait avec fermeté et impartialité ses fonctions, préservant les +uns, apaisant les autres, tâche difficile et délicate s'il en fut! Mais, +si quelques-uns se sont souvenus de sa conduite et se sont chaudement +employés--le marquis de Barbançois entre autres--pour l'arracher à +l'exil, il en est beaucoup qui lui ont imputé les agitations populaires +de certains moments de crise. Une cruelle préoccupation agissait alors +dans l'esprit d'une fraction irritée de la bourgeoisie. Ce maire en +blouse et en sabots--il était trop pauvre pour être mieux vêtu--faisait, +disait-on, souffrir, malgré son extrême politesse et le tact exquis dont +il était doué, l'orgueil de certaines familles aristocratiques, dont il +consacrait les actes civils. Il y avait d'ailleurs là, comme partout, +jalousie de crédit et d'autorité, et puis la peur, une peur simulée, la +plus dangereuse de toutes. On savait bien que Patureau était sage et +humain; mais ce peuple inquiet, passionné, dont il traînait tous les +coeurs après lui: comment lui pardonner cela? La popularité est la chose +la plus enviée des temps de révolution; on oublie alors que c'est la +plus trompeuse et la plus funeste. On la redoute chez les autres, on la +voudrait pour soi. Tout homme se flatte d'en user à sa guise! Patureau +savait bien le contraire. Il se voyait alors débordé. Un agitateur assez +mystérieux dont j'ai oublié le nom, et qui, depuis, a inspiré de grands +doutes sur le but de sa véritable mission, travaillait les esprits et +passionnait la masse. Ces choses se perdirent et s'effacèrent dans les +événements du 15 mai. + +Jusqu'en 1852, Patureau continua à tailler la vigne. Sa vie était rude, +il ne trouvait pas d'ouvrage chez les gens de certaines opinions, et il +avait une nombreuse famille à soutenir. Je lui confiai la création d'un +vignoble, et il tira d'un terrain stérile et abandonné une plante modèle +produisant le meilleur fruit de la localité. Il se louait aussi à la +journée pour les autres travaux de la terre. Il conduisait nos moissons +comme _chef dirige_, c'est-à-dire _tête de sillon_, et par son ardeur, +sa force et sa gaieté, il stimulait et charmait les autres moissonneurs. +On oubliait l'heure de la sieste pour l'écouter parler des étoiles, des +plantes, des insectes ou des oiseaux; car il avait tout observé et tout +retenu dans son contact perpétuel avec la nature, qu'il étudiait en +praticien et en artiste. La journée finie, il venait dîner avec nous +ou avec nos gens quand il s'était laissé attarder et que notre repas +changeait de table. Il était absolument le même à l'office ou au salon, +toujours aussi distingué dans ses manières, aussi choisi et aussi simple +dans son langage, aussi sobre, aussi aimable, aussi intéressant; sachant +se mettre à la portée de tous, instruisant les jardiniers, raillant avec +douceur les préjugés du paysan, enseignant à mon fils les moeurs des +insectes et à moi celles des plantes, causant philosophie, histoire ou +politique avec des personnes éminemment distinguées qui le rencontraient +toujours avec un vif plaisir et se montraient avides de l'entendre. Il +n'était jamais bavard ni déclamateur. Il causait surtout par répliques; +il racontait brièvement et de la façon la plus pittoresque. Il +questionnait avec candeur, se faisait expliquer, écoutait comme un +enfant, souriait comme si les choses eussent dépassé la portée de son +intelligence, et tout à coup, d'un trait pénétrant, d'un mot charmant +et profond, il résumait et l'opinion de son interlocuteur et la sienne +propre. Combien j'ai vu d'esprits sérieux et vraiment élevés, saisis +par la parole, le regard et l'attitude de cet homme supérieur, au teint +cuivré par le soleil et aux mains gercées par le travail! + +--C'est le paysan idéal, me disait l'un. + +--C'est le bonhomme la Fontaine, me disait l'autre. + +Je leur répondais: + +--C'est le peuple comme il devrait, comme il doit être. + +Il fallait bien payer les chaudes amitiés et l'affection populaire dont +il était l'objet. Trop d'amis lui firent d'irréconciliables ennemis. +Jalousie de gens plus haut placés sur l'échelle de la fortune et qui ne +peuvent pardonner à un pauvre diable d'être né leur supérieur. Dieu +se trompe parfois étrangement; il ne tient pas compte des distances +sociales. Il donne le génie de la grâce et de la séduction à un +petit homme de rien. Dieu est sans principes, il pense mal. Il aime +quelquefois la canaille avec passion. + +Les aversions longtemps couvées éclatèrent au coup d'État. Les gens +prétendus dangereux furent dénoncés, arrêtés et emprisonnés. Patureau, +averti à temps, disparut. Le paysan, l'homme de la nature, abhorre +la prison. Il sent qu'elle le tuera. Il aime mieux subir de pires +souffrances sous la voûte des cieux. Patureau, errant à travers la +campagne, dormant en plein bois, à la belle étoile, entrant furtivement +dans la première hutte venue et trouvant partout le pain du pauvre et +la discrétion du fidèle, échappa à toutes les recherches. Sa vie +d'aventures fut un roman. Tous les limiers de la police y perdirent leur +peine. L'un d'eux, un Javert peu lettré, essaya, dans un zèle fanatique, +de faire parler son petit enfant, le dernier, qui avait quatre ans, et +qui voyait souvent son père venir l'embrasser au milieu de la nuit. +L'enfant ne parla pas. + +Personne ne parla, et, durant des semaines et des mois, le proscrit +revint voir ses nombreux amis et sa chère famille à l'improviste, +soupant chez l'un, déjeunant chez un autre, dormant quelquefois dans +un lit hospitalier, d'où il entendait, entre deux sommes, la voix des +agents qui venaient interroger ses hôtes sur son compte. + +Une nuit, il dormit dans la forêt de Châteauroux dans un tas de fagots, +presque côte à côte avec un garde qui l'eût arrêté--car ordre était +donné à tous de l'appréhender--et qui ne le vit pas. + +--Nous avons très-bien dormi tous deux, disait-il en racontant +l'anecdote; seulement, cette fois-là, j'ai eu bien soin de ne pas +ronfler. + +On le cherchait toujours. Je lui avais conseillé de changer de province. +Je lui avais trouvé un gîte sous un nom supposé dans une maison où, de +jardinier, il devint bientôt chef de travaux, gardien et régisseur. Je +pourrai dire un jour le nom de l'honnête homme qui le recueillit et +l'aima. Aujourd'hui, je ne veux compromettre que moi. + +Patureau fut compris dans la liste des exilés. Il en prit son parti sans +colère. + +--Que voulez-vous! disait-il, les gens qui viennent pour nous juger ne +nous connaissent pas. Ils consultent certaines personnes qui souvent ne +nous connaissent pas davantage, et qui nous jugent, non sur ce que nous +sommes, mais sur ce que nous pourrions être après tant de misères, de +persécutions. Me voilà traité comme un buveur de sang, moi qui n'aime +pas à tuer une mouche! + +Pendant que, lassé de vivre loin des siens, il se disposait à revenir et +à se montrer, d'actives et persévérantes démarches aboutirent à faire +entendre la vérité en haut lieu. + +Enfin Patureau, _gracié_,--Dieu sait de quels crimes! mais c'était le +mot officiel--revint dans ses foyers, ainsi que plusieurs autres. Ses +ennemis ne laissaient pas de le surveiller, de l'inquiéter, de l'accuser +et de le mettre aux prises avec l'autorité, sans pouvoir trouver en lui +l'étoffe d'un conspirateur. Il se disculpa, la haine s'en accrut. + +Un jour qu'il travaillait sous les ordres d'un régisseur qui l'avait +embauché comme bon ouvrier, le propriétaire accourut furieux et le +chassa de son domaine. + +--Il en avait le droit, dit Patureau à ses amis. J'ai ramassé ma +faucille et j'ai serré la main des camarades qui me regardaient partir +et pleuraient de colère. «On ne veut donc pas, disaient-ils, que cet +homme gagne sa vie?...» Je leur ai répondu: «Soyez tranquilles, Dieu y +pourvoira. Il n'est pas du côté de ceux qui se vengent.» + +Mais de quoi se vengeait-on? Impossible de le dire. Patureau ne pouvait +le deviner, car il le cherchait naïvement en faisant son examen de +conscience. Il n'avait jamais fait injure ni menace à personne; mais il +faisait envie, et c'est ce que sa modestie ne comprenait pas. Jamais je +n'ai pu saisir un fait contre lui, car j'étais à la recherche des griefs +pour le justifier. Toutes les accusations se résumaient ainsi: «Il ne +dit et ne fait rien de mal, il est fort prudent; mais ses amis sont à +craindre. C'est un homme dangereux, il est trop aimé.» Je ne pus rien +arracher de plus juste et de plus clair à celui de nos préfets qui me +faisait marchander sa grâce. + +L'attentat d'Orsini, qui, dans les provinces, servit de prétexte à tant +de vengeances personnelles, surprit Patureau dans une quiétude complète +sur son propre sort. Il blâmait si sincèrement la doctrine du meurtre, +qu'il se croyait à l'abri de tout soupçon et ne songeait point à se +cacher. Il avait tort. Tant d'autres aussi innocents que lui de fait et +d'intention étaient arrêtés et condamnés à un nouvel exil! On lui fit la +prison rude! on l'isola, on ne permit pas à sa femme et à ses enfants de +le voir, pas même de lui faire passer des vêtements. Il resta un mois au +cachot sur la paille, en plein hiver. Quand on le mit dans la voiture +cellulaire qui le dirigeait vers l'Afrique, il était presque aveugle, +et, depuis, il a toujours souffert cruellement des yeux. + +Cette fois, toutes les tentatives échouèrent. Il dut aller expier, sous +le terrible climat de Gastonville, le crime d'avoir été trop aimé. + +Quelques-uns se découragèrent et y perdirent leur foi et leur espérance. +Le paysan, pris de nostalgie, devient fou. Patureau supporta l'exil en +homme et se prit à regarder l'Afrique en artiste. A peine arrivé, il +nous écrivait des lettres charmantes, presque enjouées, comme les eût +écrites un homme voyageant pour son plaisir et son instruction. La vue +des premières grandes montagnes couvertes de neige, l'audition des +premiers rugissements du lion dans la nuit firent battre son coeur d'une +émotion inattendue et il m'écrivait simplement: «Ah! madame, que c'est +beau!» + +Et puis il se prit d'amour pour cette terre nouvelle si féconde en +promesses. Il regardait _pousser le blé derrière la charrue_; il prenait +cette terre dans sa main, l'examinait, l'analysait d'un oeil expert et +disait: + +--Il y a là la nourriture d'un monde. + +Déclaré libre, en septembre 1858, sur la terre d'Afrique, il résolut de +s'établir sous ce beau ciel et de chercher une ferme à faire valoir. +Connaissant sa valeur et sa capacité, le ministère de l'Algérie lui +accorda une concession qu'il lui fut permis de chercher à son gré dans +la région qu'il avait explorée. Enfin, une permission lui fut accordée +aussi de venir vendre sa maison et sa vigne de Châteauroux, et d'y +chercher sa famille pour être en mesure de cultiver. Il revint donc, +réalisa ses humbles ressources, emballa ses outils, persuada sa femme et +ses enfants (ses vieux parents étaient morts), vint chez nous donner une +_façon_ à la vigne qu'il y avait créée, et qu'il aimait comme sa +chose, nous raconta ses misères et ses joies, ses étonnements et ses +espérances; puis il partit pour Gastonville, avec tout son monde, la +pioche en main et le fusil sur l'épaule pour se préserver des bêtes +sauvages qui trônaient encore sur son domaine. Malgré de généreux +secours, il eut grand'peine à vivre au commencement. Pas assez d'argent, +pas assez de bras, et, la chaude saison, la fièvre et l'ophthalmie +interrompant le travail. + +«C'est égal, disait-il dans ses lettres, le cachot m'a attaqué les yeux, +il faudra bien que le soleil me les guérisse.» + +Au bout de deux ans, il s'aperçut bien que la colonisation est +impossible sans ressources suffisantes; il se vit forcé de louer sa +terre aux Arabes et de chercher une ferme dont il pût retirer de quoi +payer sa bâtisse, condition exigée de tous les concessionnaires. +Il trouva un terrain considérable, et s'établit à la ferme de +Coudiat-Ottman, dite depuis ferme de M. Vincent, et dite aujourd'hui +ferme du père Patureau. C'est là qu'il a vécu dès lors, élevant ses fils +et gardant sa douce philosophie pour remonter les courages autour de +lui. Il y conquit tant d'estime et de sympathie, que le préfet de +Constantine voulut l'adjoindre au conseil municipal de sa commune. Il +publia, ainsi que son fils aîné Joseph, de très-bons travaux sur +la vigne et la culture du tabac. Il fut nommé membre de la Société +d'agriculture de Philippeville. Tous les colons, à quelque classe et à +quelque opinion qu'ils appartinssent, se sont étonnés qu'un homme +de moeurs si douces et d'un coeur si humain et si généreux eût été +emprisonné et chassé de son pays comme un malfaiteur. Heureusement les +uns réparèrent la faute des autres. Sur la terre lointaine et au milieu +des races étrangères, le sentiment de la patrie se fait sérieux et +fraternel. Les jalousies de clocher expirent au seuil du désert, on se +connaît, on s'apprécie, on ne songe point à se persécuter. Patureau +sentait profondément cette solidarité qui lui faisait une nouvelle +patrie. Il l'avait sentie dès les premiers jours de son exil, et, quand +il vint nous faire ses derniers adieux, comme nous voulions lui dire: +_Au revoir!_ + +--Non, répondit-il, c'est bien adieu pour toujours. Si une amnistie +est promulguée, je n'en profiterai pas. J'ai dit adieu à tout ce que +j'aimais, à la maison où mes parents sont morts et où mes enfants sont +nés, à la vigne que j'ai plantée et que mes amis cultivaient pour moi en +mon absence. Je laisse beaucoup de gens qui m'ont aimé et que j'aimerai +toujours; mais j'en laisse aussi beaucoup qui m'ont haï injustement et +rendu malheureux. Là-bas, il y a la fatigue et la soif, la souffrance, +la fièvre, et peut-être la mort; mais il n'y a pas d'ennemis, pas de +police politique, pas de dénonciations, pas de jalousies, il suffit +qu'on soit Français pour être frères. C'est un beau pays, allez, que +celui où l'on n'a à se défendre que des chacals et des panthères! + +On le voit, être aimé, c'était l'idéal de ce coeur aimant. Il a beaucoup +souffert du climat de l'Afrique, et il y a succombé encore dans la force +de l'âge; mais il y a réalisé son rêve. Il y a été chéri et respecté +comme il méritait de l'être. Son nom vivra dans la mémoire de ses +anciens concitoyens, et je ne serais pas surpris que, chez nos paysans, +qui l'ont tant questionné et tant admiré, il ne restât comme un +personnage légendaire. La persécution lui a fait une double auréole; +c'est à quoi toute persécution aboutit. + + +VIII + +MADAME LAURE FLEURY + +PAROLES PRONONCÉES SUR SA TOMBE A LA CHATRE LE 26 OCTOBRE 1870 + + +Elle est revenue mourir au pays, la femme du proscrit, l'épouse dévouée, +la digne mère de famille! Elle a beaucoup souffert et beaucoup mérité, +elle a soutenu ses compagnons d'exil, soutenu ses amis et ses croyances +avec un courage héroïque. Elle laisse d'impérissables regrets à tous +ceux qui l'ont connue et qui viennent ici lui dire un solennel adieu. + +Mais cet adieu n'est pas le dernier mot d'une si pure et si noble +existence. Comme elle, nous avons toujours cru à un Dieu juste et bon +qui connaît les belles âmes, qui ne leur demande pas compte des nuances +religieuses, et qui ne les abandonne jamais. + +Nous comptons la retrouver dans une vie meilleure, cette âme immortelle, +sans tache et sans défaillance, et notre réunion autour d'une tombe est +un hommage plein de respect et de foi, un cri de douleur et d'espérance. + + + +FIN + + + +TABLE + +NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR + + +I. LA VILLA PAMPHILI +II. LES CHANSONS DES BOIS ET DES RUES +III. LE PAYS DES ANÉMONES +IV. DE MARSEILLE A MENTON +V. A PROPOS DE BOTANIQUE + +MÉLANGES + +I. UNE VISITE AUX CATACOMBES +II. DE LA LANGUE D'OC ET DE LA LANGUE D'OIL +III. LA PRINCESSE ANNA CZARTORYSKA +IV. UTILITÉ D'UNE ÉCOLE NORMALE D'ÉQUITATION +V. LA BERTHENOUX VI. LES JARDINS EN ITALIE +VII. SONNET A MADAME ERNEST PÉRIGOIS +VIII. LES BOIS +IX. L'ILE DE LA RÉUNION +X. CONCHYLIOLOGIE DE L'ILE DE LA RÉUNION +XI. A PROPOS DU CHOLÉRA DE 1865 + +LES AMIS DISPARUS + +I. NÉRAUD PÈRE +II. GABRIEL DE PLANET +III. CARLO SOLIVA +IV. LE COMTE D'AURE +V. LOUIS MAILLARD +VI. FERDINAND PAJOT +VII. PATUREAU-FRANCOEUR +VIII. MADAME LAURE FLEURY + + + + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Nouvelles lettres d'un voyageur, by George Sand + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13198 *** |
