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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13198 ***
+
+NOUVELLES LETTRES
+
+D'UN
+
+VOYAGEUR
+
+PAR
+
+GEORGE SAND
+
+1877
+
+
+
+
+I
+
+LA VILLA PAMPHILI
+
+
+A***
+
+Rome, 25 mars 185...
+
+La villa Pamphili n'a pas été abîmée dans les derniers événements, comme
+on l'a dit. Ni Garibaldi, ni les Français n'y ont laissé de traces de
+dévastation sérieuse. Ses pins gigantesques sont, en grande partie,
+encore debout. Elle est bien plus menacée de périr par l'abandon que par
+la guerre, car elle porte l'empreinte de cette indifférence et de ce
+dégoût qui sont, à ce que l'on me dit, le cachet général de toutes les
+habitations princières de la ville et des environs.
+
+C'est un bel endroit, une vue magnifique sur Rome, l'Agro-Romano et
+la mer. De petites collines un peu plantées, chose rare ici, font un
+premier plan agréable. Le palais est encore de ceux qui résolvent le
+problème d'être très-vastes à l'intérieur et très-petits d'aspect
+extérieur.
+
+En général, tout me paraît trop petit ou trop grand, depuis que je suis
+à Rome. Quant à la végétation, cela est certain, les arbres de nos
+climats y sont pauvres, et les essences intermédiaires n'y atteignent
+pas la santé et l'ampleur qu'elles ont dans nos campagnes et dans nos
+jardins.
+
+En revanche, les plantes indigènes sont d'une taille démesurée, et le
+même contraste pénible que l'on remarque dans les édifices se fait
+sentir dans la nature. On dirait que cette dernière est aristocrate
+comme la société et qu'elle ne veut pas souffrir de milieu entre les
+géants et les pygmées, sur cette terre de la papauté. Ces ruines de la
+ville des empereurs au milieu des petites bâtisses de la ville moderne,
+et ces énormes pins d'Italie au milieu des humbles bosquets et des
+courts buissons de la villégiature, me font l'effet de magnifiques
+cardinaux entourés de misérables capucins. Et puis, quels que soient
+les repoussoirs, il y a un manque constant de proportion entre eux et
+l'arène désolée qu'ils dominent. Cette campagne de Rome, vue de haut et
+terminée par une autre immensité, la mer, est effrayante d'étendue et de
+nudité. Rome elle-même, toute vaste qu'elle est, s'y perd. Ses lignes,
+tant vantées par les artistes italianomanes, sont courtes et crues,
+crues surtout; et ce soleil, que l'on me disait devoir tout enchanter,
+un beau et chaud soleil, en effet! accuse plus durement encore ces
+contours déjà si secs. Je comprends maintenant les ingristes, que je
+trouvais un peu trop livrés à la convention, au _style_, comme ils
+disent. Je vois qu'ils ont, au contraire, trop de conscience et
+d'exactitude, et que la réalité prend ici cette physionomie de froide
+âpreté qui me gênait chez eux. Il faudrait adoucir ce caractère au lieu
+de le faire prédominer, car ce n'est pas là sa beauté, c'est son défaut.
+
+Le séjour de Rome doit nécessairement entraîner à cette manière de
+traduire la nature. L'oeil s'y fait, l'âme s'en éprend. C'est pour
+cela, indépendamment de son grand savoir, que M. Ingres a eu une école
+homogène. Mais, si on ne se défend pas de cette impression, on risque de
+tomber dans les tons froids ou criards, dans les modelés insuffisants,
+dans les contours incrustés au mur, de la fresque primitive.
+
+«Eh bien, et les fresques de Raphaël, et celles de Michel-Ange, les
+avez-vous vues? pourquoi n'en parlez-vous pas?»
+
+Je vous entends d'ici. Permettez-moi de ne pas vous répondre encore.
+Nous sommes à la villa Pamphili, dans la région des fleurs. Oh! ici, les
+fleurs se plaisent; ici, elles jonchent littéralement le sol, aussitôt
+qu'un peu de culture remue cette terre excellente abandonnée de l'homme.
+Dans les champs, autour des bassins, sur les revers des fossés, partout
+où elles peuvent trouver un peu de nourriture assainie par la pioche,
+les fleurs sauvages s'en donnent à coeur-joie et prennent des ébats
+ravissants. A la villa Pamphili, une vaste prairie est diaprée
+d'anémones de toutes couleurs. Je ne sais quelle tradition attribue ce
+semis d'anémones à la Béatrix Cenci. Je ne vous oblige pas d'y croire.
+Dans nos pays de la Gaule, les traditions ont de la valeur. Nos paysans
+ne sont pas gascons, même en Gascogne. Ils répètent naïvement, sans le
+comprendre, et par conséquent sans le commenter, ce que leur ont conté
+leurs aïeux. Ici, tout prolétaire est cicérone, c'est-à-dire résolu à
+vous conter des merveilles pour vous amuser et vous faire payer ses
+frais d'imagination. Il y a donc à se métier beaucoup. M. B..., jadis à
+la recherche de la fontaine Égérie, prétend qu'en un seul jour, on lui
+en a montré dix-sept.
+
+Il y a à Pamphili d'assez belles eaux, des grottes, des cascades, des
+lacs et des rivières. C'est grand pour un jardin particulier, et le
+_rococo_, dont je ne suis pas du tout l'ennemi, y est plus agréable que
+ce qui nous en reste en France. C'est plus franchement adopté, et ils
+ont employé pour leurs rocailles des échantillons minéralogiques d'une
+grande beauté. Tivoli et la Solfatare qui l'avoisine ont fourni des
+pétrifications curieuses et des débris volcaniques superbes à toutes
+les villas de la contrée. Ces fragments étranges, couverts de plantes
+grimpantes, de folles herbes, et de murmurantes eaux, sont très-amusants
+à regarder, je vous assure.
+
+Pardon, cher ami. Vous m'avez dit souvent que j'avais de l'intelligence;
+mais, sans vous offenser, je crois que vous vous êtes bien trompé et que
+je ne suis qu'un âne. Je crois aussi, et plus souvent que je n'ose vous
+le dire, que j'ai eu bien tort de me croire destiné à faire de l'art.
+Je suis trop contemplatif, et je le suis à la manière des enfants. Je
+voudrais tout saisir, tout embrasser, tout comprendre, tout savoir, et
+puis, après ces bouffées d'ambition déplacée, je me sens retomber de
+tout mon poids sur un rien, sur un brin d'herbe, sur un petit insecte
+qui me charme et me passionne, et qui, tout à coup, par je ne sais quel
+prestige, me paraît aussi grand, aussi complet, aussi important dans
+ma vie d'émotion que la mer, les volcans, les empires avec leurs
+souverains, les ruines du Colisée, le dôme de Saint-Pierre, le pape,
+Raphaël et tous les maîtres, et la Vénus de Médicis par-dessus le
+marché.
+
+Quelle influence me rend idiot à ce point? Ne me le demandez pas, je
+l'ignore. Peut-être que j'aime trop la nature pour lui donner jamais
+une interprétation raisonnable. Je l'aime pour ses modesties adorables
+autant que pour ses grandeurs terrifiantes. Ce qu'elle cache dans un
+petit caillou aux couleurs harmonieuses, dans une violette au suave
+parfum, me pénètre, en de certains moments, jusqu'à l'attendrissement
+le plus stupide. Un autre jour, j'aurai la fantaisie de voler sur les
+nuages ou sur la crête des vagues courroucées, d'enjamber les montagnes,
+de plonger dans les volcans, et d'embrasser, d'un coup d'oeil, la
+configuration de la terre. Mais, si tout cela m'était permis, si Dieu
+consentait à ce que je fusse un pur esprit, errant dans les abîmes de
+l'univers, je crois que, dans cette haute condition, je resterais
+bon prince, et que, tout à coup, au milieu de ma course effrénée, je
+m'arrêterais pour regarder, en badaud, une mouche tombée sur le nez
+d'une carpe, ou, en écolier, un cerf-volant emporté dans la nue.
+
+Je cache mon infirmité le mieux que je puis; mais je vous confesse, à
+vous, que, sur cette terre classique des arts, je me sens las d'avance
+de tout ce que j'ai à voir, à sentir et à juger. Juger, moi! pourquoi
+faire? J'aime mieux ne rien dire et penser fort peu. Pardonnez-moi
+d'être ainsi: j'ai tout souffert dans la vie de civilisation! j'y ai
+tant de fois désiré l'absence de prévoyance et le laisser aller complet
+de la pensée! Je voudrais encore quelquefois être bien seul dans le
+fond d'un antre noir, comme les lavandières de l'_acqua argentina_, et
+chanter quelque chose que je ne comprendrais pas moi-même. Il me faut
+faire un immense effort pour passer brusquement, de mes rêveries, à la
+conversation raisonnable ou enjouée, comme il convient avec des êtres de
+mon espèce et de mon temps.
+
+Je regardais dans les eaux de la villa Pamphili un beau petit canard
+de Chine barbotant auprès d'une cascatelle. «Il est donc tout seul?
+demandai-je à un jardinier qui passait.--Tiens! il est seul aujourd'hui,
+répondit-il avec insouciance. _L'oiseau_ lui aura mangé sa femme ce
+matin. Il y en avait ici une belle bande, de ces canards-là; mais il y a
+encore plus d'oiseaux de proie, et, ma foi, celui-ci est le dernier.»
+
+Là-dessus, il passa sans s'inquiéter de mettre le pauvre canard à l'abri
+de la _serre cruelle_. Je levai les yeux et je vis cinq ou six de ces
+brigands ailés décrivant leurs cercles funestes au-dessus de lui. Ils
+attendaient d'avoir dépecé sa femelle et d'avoir un peu d'appétit pour
+venir le prendre. Je ne saurais vous dire quelle tristesse s'empara de
+moi. C'était une image de la fatalité. La mort plane comme cela sur la
+tête de ceux qu'on aime. Si elle les prend, qu'a-t-on à faire en ce
+monde, sinon de barboter dans un coin, comme ce canard hébété qui se
+baigne au soleil en attendant son heure?
+
+L'abandon de ces oiseaux étrangers, objets de luxe dans la demeure
+princière, était, du reste, très en harmonie avec celui qui se faisait
+sentir dans le parc. La même malpropreté que dans les rues de Rome, les
+mêmes souillures sur les fleurs que sur les pavés de la ville éternelle.
+Cela sent le dégoût de la vie. Je crois qu'un spleen profond dévore ici
+les grandes existences. Je ne sais si elles se l'avouent, mais cela est
+écrit sur les pierres de leurs maisons à formes coquettes et sur les
+riantes perspectives de leurs allées abandonnées. Est-ce la saison
+encore pluvieuse et incertaine qui fait ce désert dans des lieux si
+beaux? est-ce la dévotion ou l'ennui, ou la tristesse qui retiennent à
+Rome ces hôtes ingrats envers le printemps? On dit que toutes les villas
+sont délaissées ou négligées et que celle-ci est encore une des mieux
+entretenues. J'ai peine à le croire.
+
+En quittant le parc pour voir les jardins, je fus frappé pourtant de
+l'activité déployée par un vieux jardinier pour la réparation d'un
+singulier objet de goût horticole. Je n'ai jamais vu rien de semblable.
+On me dit que c'est usité dans plusieurs villas et que cela date de
+la renaissance. J'aurai de la peine à vous expliquer ce que c'est.
+Figurez-vous un tapis à dessins gigantesques et à couleurs voyantes,
+étendu sur une terrasse qui tient tout le flanc d'une colline sous les
+fenêtres du palais. Les dessins sont jolis: ce sont des armoiries de
+famille, entourées de guirlandes, de noeuds entrelacés, de palmes, de
+chiffres, de couronnes, de croix et de bouquets. L'ensemble en est
+riche et les couleurs en sont vives. Mais qu'est-ce que cette mosaïque
+colossale, ou ce tapis fantastique étalé, en plein air, sur une si vaste
+esplanade? Il faut en approcher pour le comprendre. C'est un parterre
+de plantes basses, entrecoupé de petits sentiers de marbre, de faïence,
+d'ardoise ou de brique, le tout cassé en menus morceaux et semé comme
+des dragées sur un surtout de table du temps de Louis XV; mais on ne
+marche pas dans ces sentiers, je pense, car ils sont trop durement
+cailloutés pour des pieds aristocratiques et trop étroits pour des
+personnes d'importance. Cela ne sert uniquement qu'à réjouir la vue et
+absorbe toute la vie d'un jardinier émérite. Les compartiments de chaque
+écusson ou rosace sont en fleurs faisant touffe basse et drue. Les
+plantes de la campagne y sont admises, pourvu qu'elles donnent le ton
+dont on a besoin. Une petite bordure de buis nain ou de myrte, taillée
+bien court, serpente autour de chaque détail: c'est d'un effet bizarre
+et minutieux; c'est un ouvrage de patience, et toute la symétrie, toute
+la recherche, toute la propreté dont les Romains de nos jours sont
+susceptibles, paraissent s'être réfugiées et concentrées dans
+l'entretien de cette ornementation végétale et gymnoplastique.
+
+
+
+II
+
+LES CHANSONS DES BOIS
+
+ET DES RUES
+
+A VICTOR HUGO
+
+
+Dans une de ses chansons, le poëte dit:
+
+ George Sand a la Gargilesse
+ Comme Horace avait l'Anio.
+
+O poésie! Horace avait beaucoup de choses, et George Sand n'a rien, pas
+même l'eau courante et rieuse de la Gargilesse, c'est-à-dire le don de
+la chanter dignement; car ces choses qui appartiennent à Dieu, les flots
+limpides, les forêts sombres, les fleurs, les étoiles, tout le beau
+domaine de la poésie, sont concédées par la loi divine a qui sait les
+voir et les aimer. C'est comme cela que le poëte est riche. Mais, moi,
+je suis devenu pauvre, et je n'ai plus à moi qu'une chose inféconde,
+le chagrin, champ aride, domaine du silence. J'ai perdu en un an trois
+êtres qui remplissaient ma vie d'espérance et de force. L'espérance,
+c'était un petit enfant qui me représentait l'avenir; la force,
+c'étaient deux amitiés, soeurs l'une de l'autre, qui, en se dévouant à
+moi, ravivaient en moi la croyance au dévouement utile.
+
+Il me reste beaucoup pourtant: des enfants adorés, des amis parfaits.
+Mais, quand la mort vient de frapper autour de nous ce qui devait si
+naturellement et si légitimement nous survivre, on se sent pris d'effroi
+et comme dénué de tout bonheur, parce qu'on tremble pour ce qui est
+resté debout, parce que le néant de la vie vous apparaît terrible, parce
+qu'on en vient à se dire: «Pourquoi aimer, s'il faut se quitter tout à
+l'heure? Qu'est-ce que le dévouement, la tendresse, les soins, s'ils ne
+peuvent retenir près de nous ceux que nous chérissons? Pourquoi lutter
+contre cette implacable loi qui brise toute association et ruine toute
+félicité? A quoi bon vivre, puisque les vrais biens de la vie, les joies
+du coeur et de la pensée, sont aussi fragiles que la propriété des
+choses matérielles?»
+
+O maître poëte! comme je me sentais, comme je me croyais encore riche,
+quand, il y a un an et demi, je vous lisais au bord de la Creuse, et
+vous promenais avec moi en rêve le long de cette Gargilesse honorée
+d'une de vos rimes, petit torrent ignoré qui roule dans des ravines plus
+ignorées encore. Je me figurais vraiment que ce désert était à moi qui
+l'avais découvert, à quelques peintres et à quelques naturalistes qui
+s'y étaient aventurés sur ma parole et ne m'en savaient pas mauvais gré.
+Eux et moi, nous le possédions par les yeux et par le coeur, ce qui est
+la seule possession des choses belles et pures. Moi, j'avais un trésor
+de vie, l'espoir! l'espoir de faire vivre ceux qui devaient me fermer
+les yeux, l'illusion de compter qu'en les aimant beaucoup, je leur
+assurerais une longue carrière. Et, à présent, j'ai les bras croisés
+comme, au lendemain d'un désastre, on voit les ouvriers découragés se
+demander si c'est la peine de recommencer à travailler et à bâtir sur
+une terre qui toujours tremble et s'entr'ouvre, pour démolir et dévorer.
+
+A présent, je suis oisif et dépouillé jusqu'au fond de l'âme. Non,
+George Sand n'a plus la Gargilesse; il n'a plus l'Anio, qu'il a possédé
+aussi autrefois tout un jour, et qu'il avait emporté tout mugissant et
+tout ombragé dans un coin de sa mémoire, comme un bijou de plus dans un
+écrin de prédilection. Il n'a plus rien, le voyageur! il ne veut pas
+qu'on l'appelle poëte, il ne voit plus que du brouillard, il n'a plus
+de prairies embaumées dans ses visions, il n'a plus de chants d'oiseaux
+dans les oreilles, le soleil ne lui parle plus, la nature qu'il aimait
+tant, et qui était bonne pour lui, ne le connaît plus. Ne l'appelez pas
+artiste, il ne sait plus s'il l'a jamais été. Dites-lui _ami_, comme on
+dit aux malheureux qui s'arrêtent épuisés, et que l'on engage à marcher
+encore, tout en plaignant leur peine.
+
+Marcher! oui, on sait bien qu'il le faut, et que la vie traîne celui qui
+ne s'aide pas. Pourquoi donner aux autres, à ceux qui sont généreux et
+bienfaisants, la peine de vous porter? n'ont-ils pas aussi leur fardeau
+bien lourd? Oui, amis, oui, enfants, je marcherai, je marche; je vis
+dans mon milieu sombre et muet comme si rien n'était changé. Et, au
+fait, il n'y a rien de changé que moi; la vie a suivi autour de moi son
+cours inévitable, le fleuve qui mène à la mort. Il n'y a d'étrange en
+ma destinée que moi resté debout. Pourquoi faire? pour chanter, cigale
+humaine, l'hiver comme l'été!
+
+Chanter! quoi donc chanter? La bise et la brume, les feuilles qui
+tombent, le vent qui pleure? J'avais une voix heureuse qui murmurait
+dans mon cerveau des paroles de renouvellement et de confiance. Elle
+s'est tue; reviendra-t-elle? et, si elle revient, l'entendrai-je? est-ce
+bientôt, est-ce demain, est-ce dans un siècle ou dans une heure qu'elle
+reviendra?
+
+Nul ne sait ce qui lui sera donné de douceur ou de force pour fléchir
+les mauvais jours. Au fort de la bataille, tous sont braves: c'est si
+beau, le courage! «Ayez-en, vous dit-on; tous en ont, il faut en avoir.»
+Et on répond: «J'en ai!» Oui, on en a, quand on vient d'être frappé et
+qu'il faut sourire pour laisser croire que la blessure n'est pas trop
+profonde. Mais après? quand le devoir est accompli, quand on a pressé
+les mains amies, quand on a dissipé les tendres inquiétudes, quand on
+reprend sa route sur le sol ébranlé, quand on s'est remis au travail, au
+métier, au devoir; quand tout est dit enfin sur notre infortune et qu'il
+n'est plus délicat d'accepter la pitié des bons coeurs, est-ce donc
+fini? Non, c'est le vrai chagrin qui commence, en même temps que la
+lutte se clôt. On avance, on écoute, on voit vivre, on essaie de
+vivre aussi; mais quelle nuit dans la solitude! Est-ce la fatigue
+qui persiste, ou s'est-il fait une diminution de vie en nous, une
+déperdition de forces? J'ai peine à croire qu'en perdant ceux qu'on
+aime, on conserve son âme entière. A moins que....
+
+Oui, allons, la vie ne se perd pas, elle se déplace. Elle s'élance et
+se transporte au delà de cet horizon que nous croyons être le cercle de
+notre existence. Nous avons les cercles de l'infini devant nous. C'est
+une gamme que nous croyons descendre après l'avoir montée, mais les
+gammes s'enchaînent et montent toujours, La voix humaine ne peut
+dépasser une certaine tonalité; mais, par la pensée, elle entre
+facilement dans les tonalités impossibles, et, d'octave en octave,
+l'audition imaginaire, mais mathématique, escalade le ciel. Ceux qui
+sont partis vivent, chantent et pensent maintenant une octave plus haut
+que nous; c'est pourquoi nous ne les entendons plus; mais nous savons
+bien que le choeur sacré des âmes n'est pas muet et que notre partie y
+est écrite et nous attend.
+
+Au delà, oui, au delà! Faut-il s'inquiéter de ce peu de notes que nous
+avons à dire encore? Et, quand nous avons souhaité le bonsoir au vivant
+qui ferme la porte et descend l'escalier, savons-nous si ce mot n'est
+pas le dernier que nous aurons dit dans la langue des hommes?
+
+Vivre est un bonheur quand même, parce que la vie est un don; mais il
+y a bien des jours, dans notre éphémère existence humaine, où nous
+ne sentons pas ce bonheur. Ce n'est pas la faute de l'univers! Les
+personnalités puissantes souffrent moins que les autres. Elles
+traversent les crises avec une vaillance extraordinaire, et, quand elles
+sont forcées de descendre dans les abîmes du doute et de la douleur,
+elles remontent, les mains pleines de poésies sublimes.
+
+Tel vous êtes, ô poëte que nous admirons! dans la tempête, vous chantez
+plus haut que la foudre, et, quand un rayon de soleil vous enivre, vous
+avez l'exubérante gaieté du printemps. Si tout est gris et morne autour
+de vous, votre âme se met à l'unisson des heures pâles et lugubres; mais
+vous chantez toujours et vous voyez, vous sentez, même sous l'impression
+accablante du néant, la profondeur des choses cachées sous le silence et
+l'ombre. Ce mutisme intérieur des coeurs brisés, cette surdité subite
+de l'esprit fermé à tous les renouvellements du dehors, vous ne les
+connaissez pas. Cela est heureux pour nous, car votre voix est un
+événement dans nos destinées, et, quand nous n'entendons plus celle de
+la nature, vous parlez pour elle et vous nous forcez d'écouter. Il faut
+donc s'éveiller, et demander à votre immense vitalité un souffle qui
+nous ranime. Nul n'a le droit d'être indifférent quand votre fanfare
+retentit. C'est un appel à la vie, à la force, à la croyance, à la
+reconnaissance que nous devons à l'auteur du beau dans l'univers. Ne pas
+vous écouter, c'est être ingrat envers lui, car personne ne le connaît
+et ne le célèbre comme vous.
+
+La poésie, la grande poésie! quelle arme dans les mains de l'homme pour
+combattre l'horreur du doute! La philosophie est belle et grande, soit
+qu'elle rejette, soit qu'elle affirme l'espérance. Elle aussi fouille
+les profondeurs, éclaire les abîmes et relève énergiquement la puissance
+intellectuelle. Par elle, celui-ci, qui croit au néant, se dévoue à
+tripler les forces de son être pour marquer son passage en ce monde. Par
+elle encore, celui-là, qui croit à sa propre immortalité, se rend digne
+d'un monde meilleur. Appel à la libre raison sur toute la ligne! Travail
+généreux de la pensée qui cherche Dieu toujours, quand même elle le nie!
+
+Mais voici venir la poésie. Celle-ci ne raisonne ni ne discute, elle
+s'impose. Elle vous saisit, elle vous enlève au-dessus même de la région
+où vous vous sentiez libres. Vous pouvez bien encore discuter ses
+audaces et rejeter ses promesses, mais vous n'en êtes pas moins la proie
+de l'émotion qu'elle suscite. C'est ce cheval fantastique qui de son vol
+puissant sépare les nuées et embrasse les horizons. Le poëte l'appelle
+monstrueux et divin. Il est l'un et l'autre, mais qu'on l'aime
+classique, comme la Grèce, ou qu'il ait «l'échevèlement des prophètes,»
+il a cela d'étrange et de surnaturel que chacun voudrait pouvoir le
+monter, et qu'au bruit formidable de sa course, tout frémit du désir de
+s'envoler avec lui.
+
+C'est la magie de cet art qui s'adresse à la partie la plus
+impressionnable de l'âme humaine, à l'imagination, au sens de l'infini,
+et, si le poëte vous arrache ce cri: «C'est grand! c'est beau!» il a
+vaincu! Il a prouvé Dieu, même sans parler de lui, car, à propos d'un
+brin d'herbe, il a fait palpiter en vous l'immortalité, il a fait
+jaillir de vous cette flamme qui veut monter au-dessus du réel. Il ne
+vous a pas dit comme le philosophe: «Croyez ou niez, vous êtes libre.»
+Il vous a dit: «Voyez et entendez, vous voilà délivré.»
+
+Au delà d'une certaine région où l'esprit humain ne peut plus affirmer
+rien, et où il craint de s'affirmer lui-même, le poëte peut affirmer
+tout. C'est le voyant qui regarde par-dessus toutes nos montagnes.
+Qui osera lui dire qu'il se trompe, s'il a fait passer en vous
+l'enthousiasme de l'inconnu, et si sa vision palpitante a fait vibrer en
+vous une corde que la raison et la volonté laissaient muette?
+
+Art et poésie, voilà les deux ailes de notre âme. Que la note soit
+terrible ou délicieuse, elle éveille l'instinct sublime engourdi qui
+s'ignore, ou le renouvelle quand elle le trouve épuisé par la fatigue et
+la tristesse. Chantez, chantez, poëte de ce siècle! Jamais vous ne fûtes
+si nécessaire à notre génération. Promenez votre caprice dans la tendre
+et moqueuse antithèse du rire antique et du rire moderne:
+
+ O fraîcheur du rire! ombre pure!
+ Mystérieux apaisement!
+
+Il vous est permis, à vous, de placer dans votre universelle symphonie
+le «mirliton de Saint-Cloud» à côté de la «lyre de Thèbes». Vous avez le
+droit de mettre Pégase au vert. Ceux qui s'en fâchent ne sont pas les
+vrais tristes; ce ne sont que des gens chagrins qui ne veulent pas que
+le poëte joue avec le feu sacré. Les tristes, famille d'amis en deuil,
+veulent bien qu'on essaie de tout pour prouver la vie quand même.
+Il s'agit de prouver, et là, dans l'expansion brillante comme dans
+l'austère rêverie, le poëte prouve du moment qu'il rayonne.
+
+Quel rayonnement dans ces vers à la courte et vive allure, qui nous
+versent les senteurs du printemps et les puissantes folies de la nature
+en fête! Hélas! je regarde souvent par ma fenêtre les vestiges de ces
+jardins des Feuillantines où vous avez été élevé et où l'on a bâti des
+maisons neuves. On a respecté de vieux murs couverts de lierre. Des
+arbres qui vous ont prêté leur ombre, quelques-uns sont encore debout,
+me dit-on. L'hiver les dépouille à cette heure, et je ne sais où se sont
+réfugiés les oiseaux. Rien ne chante plus dans ce coin qui abrita et
+charma votre enfance. Au dehors, dans les vallons mystérieux qu'on
+trouve encore non loin de Paris, la gelée a mordu les ramées. Il n'y a
+plus d'autres chansons des bois que le grésillement des feuilles tombées
+que le vent balaie. Dans les rues, il n'y a pas de chansons non plus. Ce
+beau quartier latin que je traverse chaque soir est devenu vaste, aéré,
+monumental. Ses groupes d'étudiants qui emplissaient jadis toute une rue
+dans un éclat de rire, sont comme perdus et inaperçus sur ces larges
+chaussées plantées d'arbres. Ils sont toujours jeunes, pourtant; le
+printemps ne se fait jamais vieux, et le renouveau de chaque génération
+est toujours un objet d'attendrissement et de sympathie pour les coeurs
+qui ont vécu et souffert. Mais qu'y a-t-il dans cette influence de la
+saison où nous sommes?
+
+Je me le demandais l'autre jour en traversant le jardin du Luxembourg,
+au coucher du soleil. C'était une belle et douce soirée. Le ciel était
+tout rose et l'horizon en feu derrière les branchages noirs. Le grand
+bassin aussi était rouge et comme embrasé de tous ces reflets. Le cygne
+de la fontaine Médicis était ému et disait de temps en temps je ne sais
+quel mot triste et doux. Les enfants étaient gais, eux, franchement
+gais, en lançant sur l'eau des flottilles en miniature. La jeunesse
+se promenait sagement, presque gravement, et je m'inquiétais de cette
+gravité. Parlait-on de vous? sentait-on passer sur cette austérité
+du grand jardin, du grand palais, du grand ciel qui peu à peu se
+remplissait de brume violette, le vol du coursier que vous déliez et
+faites repartir si vigoureusement après l'avoir forcé de brouter la
+prairie de l'idylle en fleurs? Moi, je croyais l'entendre soulever des
+flots d'harmonie....
+
+Mais un lugubre tonnerre s'éleva des tours de Saint-Sulpice, déjà
+effacées dans le brouillard du soir. Une furieuse clameur étouffa le
+rire des petits et glaça peut-être le rêve des jeunes. Cette voix rauque
+de l'airain me jeta moi-même dans une stupeur profonde. N'est-ce pas la
+voix du siècle? Cloches et canons, voilà notre musique à nous; comment
+serions-nous musiciens, comment serions-nous artistes et poëtes, quand
+les coryphées de nos villes sont des prêtres ou des soldats, quand la
+bénédiction des cathédrales ressemble à un tocsin d'alarme, et quand les
+joies publiques s'expriment par les brutales explosions de la poudre? Du
+bruit, quelque chose qui, de la part de Dieu ou des hommes, ressemble à
+la menace d'un _Dies irae_. Pourquoi le brutal courroux des beffrois?
+Ce jour de fête religieuse annonce-t-il le jugement dernier? Avons-nous
+tous péché si horriblement qu'il nous faille entendre éclater la fanfare
+discordante des démons prêts à s'emparer de nous?--Mais non, ce n'est
+rien, ce sont les vêpres qui sonnent. C'est comme cela que l'on prie
+Dieu; ce tam-tam sinistre, c'est la manière de le bénir. O sauvages que
+nous sommes!
+
+Vous voyez bien qu'il faut que vous chantiez toujours, par-dessus ces
+voix du bronze qui veulent nous rendre sourds, nous et nos enfants, et
+il faut que nous écoutions en nous-mêmes l'harmonie de vos vers qui nous
+rappelle celle des bois, des eaux, des brises, et tout ce qui célèbre
+et bénit dignement l'auteur du vrai. Ce sera là notre chanson des rues,
+celle qu'en dépit du morne hiver qui arrive et des mornes idées qui
+menacent, nous chanterons en nous-mêmes pour nous délivrer des paroles
+de mort qui planent sur nos toits éplorés.
+
+Et je revenais seul au clair de la lune par le Panthéon silencieux.
+La brume avait tout envahi, mais la lune, perçant ce voile argenté,
+enlevait de pâles lumières sur le fronton et sur le dôme qui paraissait
+énorme et comme bâti dans les nuages. La place était déserte, et le
+monument, qui n'aura jamais l'aspect d'une église, quoi qu'on fasse,
+était beau de sérénité avec ses grands murs froids et sa coupole perdue
+dans les hautes régions. Je sentis ma tristesse s'agrandir et s'élever.
+Ce colosse d'architecture n'est rien, en somme, qu'un tombeau voté aux
+grands hommes, et il faudra qu'il se rouvre un jour pour recevoir leur
+cendre ou leur effigie. Mais je ne pensais pas aux morts en contemplant
+cette tombe. J'avais lu vos radieux poëmes sur la vie, et la vie
+m'apparaissait impassiblement éternelle en dépit de nos simulacres
+d'éternelle séparation.
+
+Pourquoi des sépultures et des hypogées? me disais-je. Il n'y a pas de
+morts. Il y a des amis séparés pour un temps, mais le temps est court,
+le temps est relatif, le temps n'existe pas; et, pensant à la flamme
+immortelle que Dieu a mise en nous, dans ceux qui chevauchent les
+monstres comme dans les plus humbles pasteurs de brebis, je lui disais
+ce que vous dites à la poésie:
+
+ Tu ne connais ni le sommeil
+ Ni le sépulcre, nos péages.
+
+Novembre 1865.
+
+
+
+III
+
+LE PAYS DES ANÉMONES
+
+
+A MADAME JULIETTE LAMBER, AU GOLFE JUAN
+
+
+
+I
+
+Nohant, 7 avril 1868.
+
+J'étais, il y a aujourd'hui un mois, au bord de la Méditerranée,
+côtoyant la belle plage doucement déchirée de Villefranche, et causant
+de vous sous des oliviers plantés peut-être au temps des Romains. Trois
+jours plus tard, nous étions ensemble beaucoup plus loin, dans la région
+des styrax[1],--ne confondez plus avec smilax,--et les styrax n'étaient
+pas fleuris; mais le lieu était enchanté quand même, et, en ce lieu
+vous dites une parole qui me donna à réfléchir. Vous en souvenez-vous?
+C'était auprès de la source où nous avions déjeuné avec d'excellents
+amis. B..., mon cher B..., aussi bon botaniste que qui que ce soit,
+venait de briser une tige feuillée en disant:
+
+--_Suis-je bête!_ j'ai pris une daphné pour une euphorbe!
+
+[Note 1: Le styrax doit croître aussi autour de Grasse. Dites au
+cher docteur Maure de vous en procurer.]
+
+Vous vouliez vite cueillir la plante pour m'en éviter la peine. Je vous
+dis que je ne la voulais pas, que je la connaissais, qu'elle n'était pas
+exclusivement méridionale, et mon fils se souvint qu'elle croissait dans
+nos bois de Boulaize, au pays des roches de jaspe, de sardoine et de
+cornaline.
+
+A ce propos, vous me dites, avec l'indignation d'un généreux coeur, que
+je connaissais trop de plantes, que rien ne pouvait plus me surprendre
+ni m'intéresser, et que _la science refroidissait_.
+
+Aviez-vous raison?
+
+Moi, je disais intérieurement:
+
+--Je sais que l'étude enflamme.
+
+Avais-je tort?
+
+Nous avions là-bas trop de soleil sur la tête et trop de cailloux sous
+les pieds pour causer. Maintenant, à tête et à pieds reposés, causons.
+
+La science.... Qu'est-ce que la science? Une route partant du connu
+pour se perdre dans l'inconnu. Les efforts des savants ont ouvert cette
+route, ils en ont rendu les abords faciles, les aspérités praticables;
+ils ne pouvaient rien faire de plus, ils n'ont rien fait de plus; ils
+n'ont pas dégagé l'inconnu, ce terme insaisissable qui semble reculer à
+mesure que l'explorateur avance, ce terme qui est le grand mystère, la
+source de la vie.
+
+On peut étudier avec progrès continuel le fonctionnement de la vie chez
+tous les êtres: travail d'observation et de constatation très-utile,
+très-intéressant. Dès qu'on cherche à saisir l'opération qui _fait_ la
+vie, on tombe forcément dans l'hypothèse, et les hypothèses des savants
+sont généralement froides.
+
+Pourquoi, me direz-vous, une étude que vous trouvez ardente et pleine
+de passion, conduit-elle à des conclusions glacées? Je ne sais pas;
+peut-être, à force de développer minutieusement les hautes énergies de
+la patience, l'examen devient-il une faculté trop prépondérante dans
+l'équilibre intellectuel, par conséquent une infirmité relative. Le
+besoin de conclure se fait sentir, absolu, impérieux, après une longue
+série de recherches; on fait la synthèse des millions d'analyses qu'on
+a menées à bien, et on prend cette synthèse, qui n'est qu'un travail
+humain tout personnel, plus ou moins ingénieux, pour une vérité
+démontrée, pour une révélation de la nature. Le savant a marché
+lentement, il a mesuré chacun de ses pas, il a noblement sacrifié
+l'émotion à l'attention; car c'est un respectable esprit que celui du
+vrai savant, c'est une âme toute faite de conscience et de scrupule.
+C'est le buveur d'eau pure qui se défend de la liqueur d'enthousiasme
+que distille la nature par tous ses pores, liqueur capiteuse qui enivre
+le poëte et l'égare. Mais le poëte est fait pour s'égarer, son chemin,
+à lui, c'est l'absence de chemin. Il coupe à travers tout, et, s'il ne
+trouve pas le positif de la science, il trouve le vrai de la peinture et
+du sentiment. Tel est un naturaliste de fantaisie, qu'on doit cependant
+élever au rang de prêtre de la nature, parce qu'il l'a comprise, sentie
+et chantée sous l'aspect qui la fait voir et chérir avec enthousiasme.
+
+Le savant proprement dit est calme, il le faut ainsi. Aimons et
+respectons cette sérénité à laquelle nous devons tant de recherches
+précieuses, mais ne nous croyons pas obligés de conclure avec le savant
+quand il arrive par l'induction à un système _froid_. Ce seul adjectif
+le condamne. Rien n'est froid, tout est feu dans la production de la
+vie.
+
+Ceci me rappelle une anecdote. Un élève botaniste de mes amis étudiait
+la germandrée et se sentait pris d'amour pour cette plante sans éclat,
+mais si délicatement teintée. Au milieu de son enthousiasme, en lisant
+la description de la plante dans un traité de botanique, excellent
+d'ailleurs, il tombe sur cette désignation de la corolle: _fleur d'un
+jaune sale_. Je le vois jeter le livre avec colère en s'écriant:
+
+--C'est vous, malheureux auteur, qui avez les yeux sales!
+
+On pourrait en dire autant aux malveillants qui jugent à leur point de
+vue les actions et les intentions des autres; mais aux bons et graves
+savants qui voient la nature froide en ses opérations brûlantes on
+pourrait peut-être dire:
+
+--C'est vous qui avez l'esprit refroidi par trop de travail.
+
+L'auteur de _la Plante_, ce spirituel et poétique Grimard, dont je vous
+recommandais le livre, lui aussi a pourtant fait acte de soumission
+presque complète aux arrêts des savants sur la loi de la vie dans le
+végétal. Quand vous le lirez, vous vous insurgerez à cette page, je le
+sais; aussi, pour ne pas vous voir abandonner la pensée d'étudier les
+fleurs, je veux me hâter de vous dire que, moi aussi, je proteste, non
+contre le système généralement adopté en botanique, mais contre la
+manière dont on l'expose et les conclusions arbitraires qu'on en tire.
+
+Je tâcherai de résumer le plus simplement possible, au risque de forcer
+un peu le raisonnement pour le rendre plus palpable, et pour vous mettre
+plus aisément en garde contre ce que présente de spécieux et même de
+captieux ce raisonnement.
+
+Il part d'une observation positive, incontestable. La plante tire ses
+organes de sa propre substance; qui en doute? De quoi les tirerait-elle?
+Est-il besoin d'affirmer que la patte qui repousse à l'écrevisse ou à la
+salamandre amputée est patte d'écrevisse pour l'écrevisse, et patte de
+salamandre pour la salamandre? Le merveilleux serait que la nature se
+trompât et fit des arlequins.
+
+Cependant les savants se sont crus obligés de constater et d'affirmer le
+fait, et ils ont donné, très à tort selon moi, le nom de métamorphisme à
+l'opération logique et obligatoire qui transforme le pétale en étamine
+après avoir transformé la feuille en pétale, comme si une progression
+de fonctions dans l'organisme était un changement de substance. Ils
+appellent très-sérieusement l'attention de l'observateur sur ce
+changement de formes, de couleurs et de fonctions. Fort bien. Le passage
+du pétale à l'étamine saute aux yeux dans le nénufar, comme dans la
+rose des jardins le passage de l'étamine au pétale. Dans le nénufar, la
+nature travaille elle-même à son perfectionnement normal; dans la rose,
+elle subit le travail inverse que lui impose la culture pour arriver à
+un perfectionnement de convention; mais, de grâce, avec quoi, dans l'un
+et l'autre cas, la fleur arriverait-elle à se faire féconde ou stérile?
+Et, dans tout être organisé, animal ou plante, de quoi se forment
+l'organisation et la désorganisation, sinon de la propre substance,
+enrichie ou égarée, de l'individu?
+
+Cette simple observation a fait trop de bruit dans la science et a
+produit une doctrine que voici: la plante serait un pauvre être soumis
+à d'étranges fatalités; elle ne serait en état de santé normale qu'à
+l'état inerte. Reste à savoir quel est le savant qui surprendra ce
+moment d'inertie dans la nature organisée! Mais continuons. Du moment
+que la plante croît et se développe, elle entre dans une série continue
+d'_avortements_. Le pétiole est un avortement de la tige, la feuille un
+avortement du pétiole; ainsi du calice, du périanthe et des organes de
+la reproduction. Tous ces avortements sont maladifs, n'en doutons pas,
+car la floraison est le dernier, c'est la maladie mortelle. Les feuilles
+devenues pétales se décolorent; oui, la science, hélas! parle ainsi. Ces
+brillantes livrées de noces, la pourpre de l'adonis, l'azur du myosotis,
+décoloration, maladie, signe de mort, agonie, décomposition, heure
+suprême, mort.
+
+Tel est l'arrêt de la science. Elle appelle sans doute mort le travail
+de la gestation, puisqu'elle appelle maladie mortelle le travail de la
+fécondation. Il n'y a pas à dire: si jusque-là tout est avortement,
+atrophie, efforts trompés, le rôle de la vie est fini au moment où la
+vie se complète. La nature est une cruelle insensée qui ne peut procéder
+que par un enchaînement de fausses expériences et de vaines tentatives.
+Elle développe à seule fin de déformer, de mutiler, d'anéantir;
+toutes les richesses qu'elle nous présente sont des appauvrissements
+successifs. La plante veut se former en boutons, elle vole la substance
+de son pédoncule pour se faire un calice dont les pétales vont devenir
+les voleurs à leur tour, et ainsi de suite jusqu'aux organes, qui sont
+apparemment des monstruosités, et que la mort va justement punir,
+puisqu'ils sont le résultat d'un enchaînement de crimes.
+
+Pauvres fleurs! qui croirait que votre adorable beauté ait pu inspirer
+une doctrine aussi triste, aussi amère, aussi féroce?
+
+Rassurons-nous. Tout cela, ce sont des mots. Les mots, hélas! _words,
+words, words!_ quel rôle insensé et déplorable ils jouent dans le monde!
+A combien de discussions oiseuses ils donnent lieu! Et que fais-je en
+ce moment, sinon une chose parfaitement puérile, qui est de réfuter des
+mots? Pas autre chose, car, au fond, les savants ne croient pas les
+sottises que je suis forcé de leur attribuer pour les punir d'avoir si
+mal exprimé leur pensée. Non, ils ne croient pas que la beauté soit une
+maladie, l'intelligence une névrose, l'hymen une tombe; ce serait une
+doctrine de fakirs, et ils sont par état les prêtres de la vie, les
+instigateurs de l'intelligence, les révélateurs de la beauté dans les
+lois qui président à son rôle sur la terre.... Mais ils disent mal;
+ils ont je ne sais quel fatalisme dans le cerveau, je ne sais quelle
+tristesse dans la forme, et parfois l'envie maladive d'étonner le
+vulgaire par des plaisanteries sceptiques, comme si la science avait
+besoin d'esprit!
+
+Supposons qu'ils eussent retourné la question et qu'ils l'eussent
+présentée à peu près ainsi:
+
+«Comme la nature a pour but la fécondation et la reproduction de
+l'espèce, la plante tend dès l'état embryonnaire à ce but, qui est le
+complément de sa vie. Ce qu'elle doit produire, c'est une fleur pour
+l'hyménée, un lit pour l'enfantement. Elle commence par un germe, puis
+une tige, puis des feuilles, qui sont, ainsi que le calice, le périanthe
+et les organes, une succession de développements et de perfectionnements
+de la même substance. Il serait presque rationnel de dire que l'effort
+de la plante pour produire des organes passe par une série d'ébauches,
+et que la tige est un pistil incomplet, les feuilles des étamines
+avortées; mais supprimons ce mot d'avortement, qui n'est jamais que le
+résultat d'un accident, et ne l'appliquons pas à ce qui est normal,
+car c'est torturer l'esprit du langage et outrager la logique de la
+création. Quand une fleur nous présente constamment le caractère
+d'organes inachevés qui semblent inutiles, rappelons-nous la loi
+générale de la nature, qui crée toujours _trop_, pour conserver _assez_,
+observons la ponte exorbitante de certains animaux, et, sans sortir de
+la botanique, la profusion de semence de certaines espèces.
+
+»Que l'on suppose la nature inconsciente ou non, qu'on la fasse procéder
+d'un équilibre fatalement établi ou d'une sagesse toute maternelle, elle
+fonctionne absolument comme si elle avait la prévision infinie. Donc,
+si certaines plantes sont pourvues d'organes stériles à côté d'organes
+féconds, c'est que ceux-ci ont pris la substance de ceux-là dans la
+mesure nécessaire à leur accroissement complet. Cette plante, en vertu
+d'autres lois qui sont au profit d'autres êtres, de quelque butineur
+ailé ou rampant, est exposée à perdre ses anthères avant leur formation
+complète. La nature lui fournit des rudiments pour les remplacer, et
+leur avortement, loin d'être maladif, prouve l'état de santé de l'organe
+qui les absorbe. Dirons-nous que la floraison exubérante des arbres à
+fruit est une erreur de la nature? La nature est prodigue parce qu'elle
+est riche, et non parce qu'elle est folle.
+
+»Nous voulons bien,--je fais toujours parler les savants à ma guise, ne
+leur en déplaise,--nous voulons bien ne pas l'appeler généreuse, pour
+ne pas nous égarer dans les questions de Providence, qui ne sont pas
+de notre ressort et dont la recherche nous est interdite; mais, s'il
+fallait choisir entre ce mot de généreuse et celui d'imbécile, nous
+préférerions le premier comme peignant infiniment mieux l'aspect et
+l'habitude de ses fonctions sur la planète. Donc, nous rejetons de notre
+vocabulaire scientifique les mots impropres et malsonnants d'avortement
+et de maladie appliqués aux opérations normales de la vie.»
+
+Les savants eussent pu exprimer cette idée en de meilleurs termes; mais
+tels qu'ils sont, vulgaires et sans art, ils valent mieux que ceux dont
+ils se sont servis pour dénaturer leur pensée et nous la rendre obscure,
+puérile et quelque peu révoltante.
+
+N'en parlons plus, et chérissons quand même la science et ses adeptes.
+Je veux vous dire d'où je tire mon affection et mon respect pour les
+naturalistes, car c'est ici le lieu de répondre complètement à votre
+objection: _la science refroidit_.
+
+Je n'ai pas la science, c'est-à-dire que je n'ai pas pu suivre tout le
+chemin tracé dans le domaine du connu. Une application tardive, d'autres
+devoirs, des nécessités de position, peu de temps à consacrer au plaisir
+d'apprendre, le seul vrai plaisir sans mélange, peu de mémoire pour
+reprendre les études interrompues sans être forcé de tout recommencer,
+voilà mes prétextes, je ne veux pas dire mon excuse. J'ai à peine
+parcouru les premières étapes de la route, et j'ai encore les joies
+de la surprise quand je fais un pas en avant. Je dois donc parler
+humblement et vous répéter: Je ne sais pas si vraiment on se refroidit
+et pourquoi on se refroidit quand on a fait le plus long trajet
+possible. Pour vous expliquer la froide hypothèse de tout à l'heure,
+j'ai été obligé de recourir à des hypothèses; mais j'ai un peu d'étude,
+et je peux vous dire à coup sûr que l'étude enflamme. Or, l'étude nous
+est donnée par ceux qui savent, et il est impossible de renier et
+de méconnaître les initiateurs à qui l'on doit de vives et pures
+jouissances.
+
+Ces jouissances, vous ne les avez pas bien comprises, et pourtant elles
+n'ont rien de mystérieux. Vous me disiez: «J'aime les fleurs avec
+passion, j'en jouis plus que vous qui cherchez la rareté, et trouvez
+_sans intérêt_ les bouquets que je cueille pour vous tout le long de la
+promenade.»
+
+D'abord un aveu. Vous me saignez le coeur quand vous dévastez avec votre
+charmante fille une prairie _émaillée_ pour faire une botte d'anémones
+de toutes nuances qui se flétrit dans nos mains au bout d'un instant.
+Non, cette fleur cueillie n'a plus d'intérêt pour moi, c'est un cadavre
+qui perd son attitude, sa grâce, son milieu. Pour vous deux, jeunes et
+belles, la fleur est l'ornement de la femme: posée sur vos genoux, elle
+ajoute un ton heureux à votre ensemble; mêlée à votre chevelure, elle
+ajoute à votre beauté; c'est vrai, c'est légitime, c'est agréable à
+voir; mais ni votre toilette, ni votre beauté n'ajoutent rien à
+la beauté et à la toilette de la fleur, et, si vous l'aimiez pour
+elle-même, vous sentiriez qu'elle est l'ornement de la terre, et que là
+où elle est dans sa splendeur vraie, c'est quand elle se dresse élégante
+au sein de son feuillage, ou quand elle se penche gracieusement sur son
+gazon. Vous ne voyez en elle que la face colorée qui étincelle dans la
+verdure, vous marchez avec une profonde indifférence sur une foule de
+petites merveilles qui sont plus parfaites de port, de feuillage et
+d'organisme ingénieusement agencé que vos préférées plus voyantes.
+
+Ne disons pas de mal de ces princesses qui vous attirent, elles sont
+séduisantes: raison de plus pour les laisser accomplir leur royale
+destinée dans le sol et la mousse qui leur ont donné naissance.
+Cueillez-en quelques-unes pour vous orner, vous méritez des couronnes,
+ou pour les contempler de près, elles en valent la peine. Laissez-m'en
+cueillir une pour observer les particularités que le terrain et le
+climat peuvent avoir imprimées à l'espèce; mais laissez-la-moi cueillir
+moi-même, car sa racine ou son bulbe, ses feuilles caulinaires, sa tige
+entière et son feuillage intact, m'intéressent autant que sa corolle
+diaprée. Quand vous me l'apportez écourtée, froissée et mutilée, ce
+n'est plus qu'une fleur, chère dévastatrice, vous avez détruit la
+plante.
+
+A l'aspect d'une plante nouvelle pour moi, ou mal classée dans mon
+souvenir, ou douteuse pour ma spécification, je serai plus barbare,
+j'achèverai quatre ou cinq sujets, afin de pouvoir analyser, ce qui
+nécessite le déchirement de la fleur, et de pouvoir garder un ou deux
+types, on a toujours un ami avec qui l'on aime à échanger ses petites
+richesses. L'étude est chose sacrée, et il faut que la nature nous
+sacrifie quelques individus. Nous la paierons en adoration pour ses
+oeuvres, et ce sera une raison de plus pour ne pas la profaner ensuite
+par des massacres inutiles.
+
+Oui, des massacres, car qui vous dit que la plante coupée ou brisée ne
+souffre pas? C'est une question qui se pose dans la botanique, et sur
+laquelle cette fois nos chers savants ont dit d'excellentes choses. Tout
+les porte à croire à la sensibilité chez les végétaux. Ils supposent
+cette sensibilité relative, sourdement et obscurément agissante. Du plus
+ou du moins de souffrance, ils ne savent rien, pas plus que du degré de
+vitalité, de terreur ou de détresse que garde un instant la tête humaine
+séparée de son corps. Ce que nous voyons, c'est que le végétal saigne
+et pleure à sa manière. Il se penche, il se flétrit, il prend un
+ramollissement qui est d'aspect infiniment douloureux. Il devient froid
+au toucher comme un cadavre. Son attitude est navrante; la main humaine
+l'étouffe, le souffle humain le profane. N'avait-il pas le droit de
+vivre, lui qui est beau, par conséquent nécessaire, utile même en ses
+terribles énergies, selon que ses propriétés sont plus ou moins bien
+connues de l'homme qui les interroge? Assez de dévastations inévitables
+poursuivent la plante sur la surface de la terre habitée, et quand
+même la culture, qui multiplie et accumule certains végétaux pour les
+utiliser à notre profit, ne les atteindrait pas, la dent des ruminants
+et des rongeurs, les pinces ou les trompes des insectes, leur
+laisseraient peu de repos. C'est ici que la prodigalité de la nature et
+l'ardeur de la vie éclatent. Elles sont assez riches pour que tout ce
+que la plante doit nourrir soit amplement pourvu sans que la plante
+cesse de renouveler l'inépuisable trésor de son existence.
+
+Mais faisons la part du feu. Le goût des fleurs s'est tellement répandu,
+qu'il s'en fait une consommation inouïe en réponse à une production
+artificielle énorme. La plante est entrée, comme l'animal, dans
+l'économie sociale et domestique. Elle s'y est transformée comme lui,
+elle est devenue monstre ou merveille au gré de nos besoins ou de nos
+fantaisies. Elle y prend ses habitudes de docilité et, si l'on peut dire
+ainsi, de servilité qui établissent entre elle et sa nature primitive un
+véritable divorce. Je ne m'intéresse pas moralement au chou pommé et aux
+citrouilles ventrues que l'on égorge et que l'on mange. Ces esclaves ont
+engraissé à notre service et pour notre usage. Les fleurs de nos serres
+ont consenti à vivre en captivité pour nous plaire, pour orner nos
+demeures et réjouir nos yeux. Elles paraissent fières de leur sort,
+vaines de nos hommages et avides de nos soins. Nous ne remarquons guère
+celles qui protestent et dégénèrent. Celles-ci, les indépendantes qui ne
+se plient pas à nos exigences, sont celles justement qui m'intéressent
+et que j'appellerais volontiers les libres, les vrais et dignes enfants
+de la nature. Leur révolte est encore chose utile à l'homme. Elle le
+stimule et le force à étudier les propriétés du sol, les influences
+atmosphériques et toutes les conséquences du milieu où la vie prend
+certaines formes pour creuset de son activité. Les droséracées, les
+parnassées, les pinguicules, les lobélies de nos terrains tourbeux
+ne sont pas faciles à acclimater. La vallisnérie n'accomplit pas ses
+étranges évolutions matrimoniales dans toutes les eaux. Le chardon
+laiteux n'installe pas où bon nous semble sa magnifique feuille
+ornementale; les orchidées de nos bois s'étiolent dans nos parterres,
+l'_orchis militaris_ voyage mystérieusement pour aller retrouver son
+ombrage, l'ornithogale ombellé descend de la plate-bande et s'en va
+fleurir dans le gazon de la bordure; la mignonne véronique Didyma, qui
+veut fleurir en toute saison, grimpe sur les murs exposés au soleil et
+se fait pariétaire. Pour une foule de charmantes petites indigènes, si
+nous voulons retrouver le groupement gracieux et le riche gazonnement
+de la nature, il nous faut reproduire avec grand soin le lit naturel où
+elles naissent, et c'est par hasard que nous y parvenons quelquefois,
+car presque toujours une petite circonstance absolument indispensable
+échappe à nos prévisions, et la plante, si rustique et si robuste
+ailleurs, se montre d'une délicatesse rechigneuse ou d'une nostalgie
+obstinée.
+
+Voilà pourquoi je préfère aux jardins arrangés et soignés ceux où le
+sol, riche par lui-même de plantes locales, permet le complet abandon
+de certaines parties, et je classerais volontiers les végétaux en deux
+camps, ceux que l'homme altère et transforme pour son usage, et ceux qui
+viennent spontanément. Rameaux, fleurs, fruits ou légumes, cueillez tant
+que vous voudrez les premiers. Vous en semez, vous en plantez, ils
+vous appartiennent: vous suivez l'équilibre naturel, vous créez et
+détruisez;--mais n'abîmez pas inutilement les secondes. Elles sont bien
+plus délicates, plus précieuses pour la science et pour l'art,
+ces _mauvaises herbes_, comme les appellent les laboureurs et les
+jardiniers. Elles sont vraies, elles sont des types, des êtres complets.
+Elles nous parlent notre langue, qui ne se compose pas de mots hybrides
+et vagues. Elles présentent des caractères certains, durables, et, quand
+un milieu a imprimé à l'espèce une modification notable, que l'on en
+fasse ou non une espèce nouvellement observée et classée, ce caractère
+persiste avec le milieu qui l'a produit. La passion de l'horticulture
+fait tant de progrès, que peu à peu tous les types primitifs
+disparaîtront peut-être comme a disparu le type primitif du blé.
+Pénétrons donc avec respect dans les sanctuaires où la montagne et la
+forêt cachent et protègent le jardin naturel. J'en ai découvert plus
+d'un, et même assez près des endroits habités. Un taillis épineux, un
+coin inondé par le cours égaré d'un ruisseau, les avaient conservés
+vierges de pas humains. Dans ces cas-là, je me garde bien de faire part
+de ces trouvailles. On dévasterait tout.
+
+Sur les sommets herbus de l'Auvergne, il y a des jardins de gentianes
+et de statices d'une beauté inouïe et d'un parfum exquis. Dans les
+Pyrénées, à Gèdres entre autres, sur la croupe du Cambasque près de
+Cauterets, au bord de la Creuse, dans les âpres micaschistes redressés,
+dans certains méandres de l'Indre, dans les déchirures calcaires de la
+Savoie, dans les oasis de la Provence, où nous avons été ensemble avant
+la saison des fleurs, mais que j'avais explorés en bonne saison, il y a
+des sanctuaires où vous passeriez des heures sans rien cueillir et sans
+oser rien fouler, si une seule fois vous avez voulu vous rendre bien
+compte de la beauté d'un végétal libre, heureux, complet, intact dans
+toutes ses parties et servi à souhait par le milieu qu'il a choisi. Si
+la fleur est l'expression suprême de la beauté chez certaines plantes,
+il en est beaucoup d'autres dont l'anthèse est mystérieuse ou peu
+apparente et qui n'en sont pas moins admirables. Vous n'êtes pas
+insensible, je le sais, à la grâce de la structure et à la fraîcheur du
+feuillage, car vous aimez passionnément tout ce qui est beau. Eh bien,
+il y a dans la flore la plus vulgaire une foule de choses infiniment
+belles que vous n'aimez pas encore parce que vous ne les voyez pas
+encore. Ce n'est pas votre intelligence qui s'y refuse, c'est votre oeil
+qui ne s'est pas exercé à tout voir. Pourtant votre oeil est jeune; le
+mien est fatigué, presque éteint, et il distingue un tout petit brin
+d'herbe à physionomie nouvelle. C'est qu'il est dressé à la recherche
+comme le chien à la chasse; et voilà le plaisir, voilà l'amusement muet,
+mais ardent et continu que chacun peut acquérir, si bon lui semble.
+
+Apprendre à voir, voilà tout le secret des études naturelles. Il est
+presque impossible de voir avec netteté tout ce que renferme un mètre
+carré de jardin naturel, si on l'examine sans notion de classement.
+Le classement est le fil d'Ariane dans le dédale de la nature. Que ce
+classement soit plus ou moins simple ou compliqué, peu importe, pourvu
+qu'il soit classement et qu'on s'y tienne avec docilité pour apprendre.
+Chacun est libre, avec le temps et le savoir acquis, de rectifier selon
+son génie ou sa conscience les classifications hasardées ou incomplètes
+des professeurs. Adoptons une méthode et n'ergotons pas. Le but d'un
+esprit artiste et poétique comme le vôtre n'est pas de se satisfaire
+en connaissant d'une manière infaillible tous les noms charmants ou
+barbares donnés aux merveilles de la nature; son but est de se servir de
+ces noms, quels qu'ils soient, pour former les groupes et distinguer
+les types. Les principaux sont si faciles à saisir que peu de jours
+suffisent à cette prise de possession des familles. Les tribus et les
+genres s'y rattachent progressivement avec une clarté extrême. La
+distinction des espèces exige plus de patience et d'attention, c'est
+le travail courant, habituel, prolongé et plein d'attraits de la
+définition. On y commet longtemps, peut-être toujours, plus d'une
+erreur, car les caractères accessoires sur lesquels repose l'espèce sont
+parfois très-variables ou difficiles à saisir, même avec la loupe ou le
+microscope. Vous pouvez bien vous arrêter là, si vous avez atteint le
+but, qui est d'avoir vu tout ce qu'il y a de très-beau à voir dans le
+végétal. Pourtant cette recherche ardue ne nuit pas. La loupe vous
+révèle des délicatesses infinies, des différences de tissu, des
+appareils respiratoires ou sudorifiques très-mystérieux, des appendices
+de poils transparents qui ressemblent à une microscopique chevelure
+hyaline, tantôt disposée en étoiles, tantôt couchée comme une fourrure,
+tantôt courant le long de la tige et alternant avec ses noeuds, tantôt
+composée de fines soies articulées ou terminées par une petite boule de
+cristal. Ces appendices, placés tantôt sur la tige en haut ou en bas,
+tantôt sur le calice, le bord des feuilles ou des pétales, déterminent
+quelquefois une partie essentielle des caractères. S'ils ne nous
+renseignent pas toujours exactement, c'est un bien petit malheur;
+l'important, c'est d'avoir vu cette parure merveilleuse que la plus
+humble fleurette ne révélait pas à l'oeil nu, et, pour la chercher avec
+la lentille, il fallait bien savoir qu'elle existe ou doit exister.
+
+Je vous cite ce petit fait entre mille. Si vous étudiez la plante
+dans tous ses détails, vous serez frappé d'une première unité de plan
+vraiment magistrale, donnant naissance à l'infinie variété et reliant
+cette variété au grand type primordial par des embranchements
+admirablement ingénieux et logiques. Je m'embarrasse fort peu, quant à
+moi, des questions religieuses ou matérialistes que soulève l'ordre de
+la nature. Il a plu à de grands esprits d'y trouver du désordre ou tout
+au moins des lacunes et des hiatus. Pour mon compte, j'y trouve tant
+d'art et de science, tant d'esprit et tant de génie, que j'attribuerais
+volontiers les lacunes apparentes de la création à celles de notre
+cerveau. Nous ne savons pas tout, mais ce que nous voyons est
+très-satisfaisant, et, que la vie se soit élancée sur la terre en
+semis ou en spirale, en réseau ou en jet unique, par secousses ou par
+alluvions, je m'occupe à voir et je me contente d'admirer.
+
+Pour conclure, l'étude des détails ne peut se passer de méthode. La
+méthode impose la recherche, qui n'est qu'un emploi bien dirigé de
+l'attention. L'attention est un exercice de l'esprit qui crée une
+faculté nouvelle, la vision nette et complète des choses. Là où
+l'amateur sans étude ne voit que des masses et des couleurs confuses,
+l'artiste naturaliste voit le détail en même temps que l'ensemble. Qu'il
+ait besoin ou non pour son art de cette faculté acquise, je n'en sais
+rien; et là n'est pas le but que j'ai cherché, je n'y ai même pas songé;
+mais qu'il en ait besoin pour son âme, pour son progrès intérieur, pour
+sa santé morale, pour sa consolation dans les écoeurements de la vie
+sociale, pour la force à retrouver entre l'abattement du désastre et
+l'appel du devoir, voilà ce qui n'est pas douteux pour moi. On arrive à
+aimer la nature passionnément comme un grand être passionné, puissant,
+inépuisable, toujours souriant, toujours prêt à parler d'idéal et à
+renouveler le pauvre petit être troublé et tremblant que nous sommes.
+
+Je suis arrivé, moi, à penser que c'était un devoir d'apprendre à
+étudier, même dans la vieillesse et sans souci du terme plus ou moins
+rapproché qui mettra fin à l'entreprise. L'étude est l'aliment de la
+rêverie, qui est elle-même de grand profit pour l'âme, à cette condition
+d'avoir un bon aliment. Si chaque jour qui passe fait entrer un peu plus
+avant dans notre intelligence des notions qui l'enflamment et stimulent
+le coeur, aucun jour n'est perdu, et le passé qui s'écoule n'est pas
+un bien qui nous échappe. C'est un ruisseau qui se hâte de remplir le
+bassin où nous pourrons toujours nous désaltérer et où se noie le regret
+des jeunes années. On dit _les belles années_! c'est par métaphore,
+les plus belles sont celles qui nous ont rendus plus sensitifs et plus
+perceptifs; par conséquent, l'année où l'on vit dans la voie de
+son progrès est toujours la meilleure. Chacun est libre d'en faire
+l'expérience.
+
+Il n'y a pas que des plantes dans la nature: d'abord il y a tout; mais
+commencez par une des branches, et, quand vous l'aurez comprise, vous en
+saisirez plus facilement une autre, la faune après la flore, si bon vous
+semble. La pierre ne semble pas bien éloquente au milieu de tout cela.
+Elle l'est pourtant, cette grande architecture du temple; elle est
+l'histoire hiéroglyphique du monde, et, en l'étudiant, même dans les
+minuties minéralogiques, qui sont plus amusantes qu'instructives, on
+complète en soi le sens visuel du corps et de l'esprit. Ces mystérieuses
+opérations de la physique et de la chimie ont imprimé aux moindres
+objets des physionomies frappantes que ne saisit pas le premier oeil
+venu. Tous les rochers ne se ressemblent pas; chaque masse a son sens
+et son expression; toute forme, toute ligne a sa raison d'être et
+s'embellit du degré de logique que sa puissance manifeste. Les grands
+accidents comme les grands nivellements, les fières montagnes comme les
+steppes immenses, ont des aspects inépuisables de diversité. Quand la
+nature n'est pas belle, c'est que l'homme l'a changée; voir sa beauté
+où elle est et la voir dans tout ce qui la constitue, c'est le précieux
+résultat de l'étude de la nature, et c'est une erreur de croire que
+tout le monde est à même d'improviser ce résultat. Pour bien sentir la
+musique, il faut la savoir; pour apprécier la peinture, il faut l'avoir
+beaucoup interrogée dans l'oeuvre des maîtres. Tout le monde est
+d'accord sur ce point, et pourtant tout le monde croit voir le ciel,
+la mer et la terre avec des yeux compétents. Non, c'est impossible; la
+terre, la mer et le ciel sont le résultat d'une science plus abstraite
+et d'un art plus inspiré que nos oeuvres humaines. Je trouve inoffensifs
+les gens sincères qui avouent leur indifférence pour la nature; je
+trouve irritants ceux qui prétendent la comprendre sans la connaître et
+qui feignent de l'admirer sans la voir. Cette verbeuse et prétentieuse
+admiration descriptive des personnes qui voient mal rend forcément
+taciturnes celles qui voient mieux, et qui sentent d'ailleurs
+profondément l'impuissance des mots pour traduire l'infini du beau.
+
+Voilà ce que je voulais vous écrire à propos de la botanique. Ne me
+dites plus que je la sais. J'en bois tant que je peux, voilà tout. Je ne
+saurai jamais. Sans mémoire, on est éternellement ignorant; mais savoir
+son ignorance, c'est savoir qu'il y a un monde enchanté où l'on voudrait
+toujours se glisser, et, si l'on reste à la porte, ce n'est pas parce
+qu'on se plaît au dehors dans la stérilité et dans l'impuissance, c'est
+parce qu'on n'est pas doué; mais au moins on est riche de désirs,
+d'élans, de rêves et d'aspirations. Le coeur vit de cette soif d'idéal.
+On s'oublie soi-même, on monte dans une région où la personnalité
+s'efface, parce que le sentiment, je dirais presque la sensation de la
+vie universelle, prend possession de notre être et le spiritualise en le
+dispersant dans le grand tout. C'est peut-être là la signification du
+mot mystérieux de contemplation, qui, pris dans l'acception matérielle,
+ne veut rien dire. Regarder sans être ému de ce qu'on voit serait
+une jouissance vague et de courte durée, si toutefois c'était une
+jouissance. Regarder la vie agir dans l'univers en même temps qu'elle
+agit en nous, c'est la sentir universalisée en soi et personnifiée dans
+l'univers. Levez les yeux vers le ciel et voyez palpiter la lumière des
+étoiles; chacune de ces palpitations répond aux pulsations de notre
+coeur. Notre planète est un des petits êtres qui vivent du scintillement
+de ces grands astres, et nous, êtres plus petits, nous vivons des mêmes
+effluves de chaleur et de lumière.
+
+L'étoile est à nous, comme le soleil est à la terre. Tout nous
+appartient, puisque nous appartenons à tout, et ce perpétuel échange
+de vie s'opère dans la splendeur du plus sublime spectacle et du plus
+admirable mécanisme qu'il nous soit possible de concevoir. Tout y est
+beau, depuis Sirius, qui traverse l'éther d'une flèche de feu, jusqu'à
+l'oeil microscopique de l'imperceptible insecte qui reflète Sirius et le
+firmament. Tout y est grand, depuis le fleuve de mondes qui s'appelle
+la voie lactée jusqu'au ruisselet de la prairie qui coule dans son flot
+emperlé un monde de petits êtres extraordinairement forts, agiles, doués
+d'une vitalité intense, presque irréductible. Tout y est heureux, depuis
+la grande âme du monde qui révèle sa joie de vivre par son éternelle
+activité jusqu'à l'être qui se plaint toujours, l'homme! Oui, l'homme
+est infiniment heureux dans ses vrais rapports avec la nature. Il a le
+beau dans les yeux, le vrai est dans l'air qu'il respire, le bon est
+dans son coeur, puisqu'il est heureux quand il fait le bien, et triste,
+bête ou fou quand il fait le mal.
+
+Qui l'empêche d'être lui-même? Son ignorance du milieu où il existe,
+partant son indifférence pour les biens qui sont à sa portée. La race
+humaine est une création trop moderne pour avoir établi sa relation
+vraie avec le vrai de l'univers. Extraordinairement douée, elle s'agite
+démesurément avant de se poser dans son milieu, et l'on pourrait dire
+qu'elle n'existe encore que par l'inquiétude et le besoin d'exister. En
+possession d'un sens merveilleux qui semble manquer aux autres créatures
+terrestres, et qui est précisément le besoin de connaître et de sentir
+ses rapports avec l'univers, elle les cherche péniblement et à travers
+tous les mirages que lui crée cette puissance admirable de l'esprit et
+de l'imagination. La raison humaine est encore incomplète. L'historien
+de l'humanité s'en étonne et s'en effraie. L'historien de la vie, le
+naturaliste, peut s'en affliger aussi, mais il n'est ni surpris
+ni découragé. Les chiffres de la durée ne sont pour lui que des
+palpitations de l'astre éternité.
+
+L'homme est forcé d'être, il est donc forcé d'arriver à l'existence
+normale et complète, qui est le bonheur. Il en eut la révélation
+fugitive le jour où il écrivit au fronton de ses temples trois mots
+sacrés qui résumaient tout le but de sa vie philosophique, sociale et
+morale. Ces mots sont effacés de la bannière qui dirige la phalange
+humaine. Ils sont restés vivants dans l'univers qui les a entendus.
+Essayez de les arracher de l'âme du monde! Étouffez le tressaillement
+que la terre en a ressenti, faites qu'ils soient rayés du livre de la
+vie! Oui, oui, tâchez! On peut embrouiller ou suspendre tout ce qui
+est du domaine de l'idée, mais tuer une idée est aussi vain, aussi
+impossible que de vouloir anéantir la vibration d'un son jeté dans
+l'espace. Tirez cent mille coups de canon pour empêcher qu'on ne
+l'entende. Le dieu Pan se rit du vacarme, et l'écho a redit le chant
+mystérieux de sa petite flûte avant que vos mèches fussent allumées.
+
+Liberté, seule condition du véritable fonctionnement de la vie; égalité,
+notion indispensable de la valeur de tout être vivant et de la nécessité
+de son action dans l'univers; fraternité, complément de l'existence,
+application et couronnement des deux premiers termes, action vitale par
+excellence.
+
+On a dit que la Révolution était une expérience manquée. On n'a pu
+entendre cet arrêt que dans un sens relatif, purement historique. Le
+bouillonnement de la sève dans l'humanité peut bien n'avoir pas produit
+dans le moment voulu tout l'accroissement de vitalité intellectuelle et
+morale que les philosophes de cette grande époque devaient en attendre;
+mais c'est la loi de la nature même qui le voulait ainsi. La vie se
+compose d'action et de repos, de dépense d'énergie dans la veille et de
+recouvrement d'énergie dans le sommeil, de vie sous forme de mort et de
+mort sous forme de vie. Rien ne s'arrête et rien ne se perd. C'est l'ABC
+de la science, qu'elle s'intitule spiritualiste ou positive. Comment
+donc se perdrait une formule qui a fait monter à l'homme un degré de
+plus dans la série du perfectionnement que la loi de l'univers impose à
+son espèce?
+
+Adieu, et aimons-nous.
+
+A LA MÊME
+
+
+
+II
+
+Nohant, 20 avril.
+
+Ma chère, si la science est _triste_, c'est parce qu'elle est toujours
+persécutée. Elle lutte, elle a l'austérité et la dignité de sa tâche
+écrite sur le front en caractères sacrés. Depuis ma dernière lettre,
+j'ai été mis au courant des faits nouveaux. La foi veut attribuer à
+l'État le droit d'imposer silence à l'examen. Je vous disais que ces
+discussions ne m'intéressaient pas. Elles ne me troublent pas pour mon
+compte, cela est certain. Je n'ai pas mission de défendre une école, je
+ne saurais pas le faire, et, bénissant ici ma propre ignorance qui me
+permet de me tromper autant qu'un autre, je me borne à défendre mon for
+intérieur contre des notions qui ne me paraissent pas convaincantes.
+
+Mais ne pas m'intéresser à la marche des idées et aux luttes qu'elles
+suscitent, ce me serait tout aussi impossible qu'à vous. Nous ne
+sortirons pas trop de la physiologie botanique en causant de la marche
+générale des études sur l'histoire naturelle; toutes ses branches
+partent de l'arbre de la vie.
+
+Voilà donc que la religion nous défend de conclure? Moi qui, par
+exemple, trouvais dans l'étude une sorte d'exaltation religieuse, je
+dois m'abstenir de l'étude. C'est une occupation criminelle qui peut
+conduire au doute, cela entraîne à discuter, et, comme on peut être
+vaincu dans la discussion, le mieux est de faire taire tout le monde.
+Quand on voit de quelle façon les influences finies ou près de finir se
+précipitent d'elles-mêmes, on est tenté de croire que les idées fausses
+ont besoin de se suicider avec éclat, et qu'elles convoquent le genre
+humain au spectacle de leur abdication. Comment! le Dieu des Juifs
+n'était pas assez humilié dans l'histoire le jour où en son nom le
+prêtre prononça la condamnation de Galilée! il fallait donner encore
+plus de solennité à la chose et venir, au XIXe siècle, invoquer les
+pouvoirs de l'État pour que défense fût faite à la science de s'enquérir
+de la vérité, et pour que cette sentence fût portée:
+
+«La vérité est le domaine exclusif de l'Église; quand elle décrète
+que le soleil tourne autour de la terre, elle ne peut pas se tromper!
+N'a-t-elle pas l'Esprit-Saint pour lumière? Donc toutes les découvertes,
+tous les calculs, toutes les observations de la science sont rayées et
+annulées: qu'on se le dise, la terre ne tourne pas!»
+
+Si la science penche vers le matérialisme exclusif, à qui la faute? Il
+fallait bien une réaction énergique contre ce prétendu _esprit_ saint
+qui veut se passer des lumières de la raison et de l'expérience.
+
+Dans un excellent article sur ce sujet, que je lisais hier, on rappelait
+fort à propos et avec beaucoup de poésie ce grand cri mystérieux que les
+derniers païens entendirent sur les rivages de la Grèce et qui les fit
+pâlir d'épouvante: _Le grand Pan est mort!_
+
+L'auteur parlait des idées qui meurent. Moi, je songeais à celles qui
+ne meurent pas, et je voyais dans ce cri douloureux et solennel tout un
+monde qui s'écroulait, le culte et l'amour de la nature égorgés par le
+spiritualisme farouche et ignorant des nouveaux chrétiens sans lumière.
+Le divorce entre le corps et l'âme était prononcé, et le grand Pan, le
+dieu de la vie, léguait à ses derniers adeptes la tâche de réhabiliter
+la matière.
+
+Depuis ce jour fatal, la science travaille à ressusciter le grand
+principe, et, comme il est immortel, elle réussira. Elle révolutionnera
+la face de la terre, c'est-à-dire que ses décisions auront un jour
+la force des vérités acquises, qu'elles auront pénétré dans tous les
+esprits, et qu'elles auront détruit insensiblement tous les vestiges de
+la superstition et de l'idolâtrie.
+
+On fait grand bruit de ses tendances actuelles. On fait bien. C'est le
+moment de défendre le droit qu'elle a de tout voir, de tout juger et de
+tout dire, puisque ce droit lui est encore contesté par les juges de
+Galilée; mais, quand cette rumeur sera passée, quand la science aura
+triomphé des vains obstacles,--un peu plus tôt, un peu plus tard, ce
+triomphe est assuré, certain, fatal comme une loi de la vie;--quand,
+mise sous l'égide de la liberté sacrée invoquée par nos pères, elle
+poursuivra paisiblement ses travaux, la grande question, aujourd'hui mal
+posée, qui s'agite dans son sein sera élucidée. Il le faudra bien. Si le
+grand Pan représentait la force vitale inhérente à la matière, si en lui
+se personnifiaient la plante, les bois sacrés et les suaves parfums de
+la montagne, l'habitant ailé de l'arbre et de la prairie, la source
+fécondante et le torrent rapide, les hôtes du rocher, du chêne et de la
+bruyère, depuis le ciron jusqu'à l'homme, si tout enfin était Dieu ou
+divin, la vie était divinité: divinité accessible et intelligible, il
+est vrai, divinité amie de l'homme et partageant avec lui l'empire de la
+terre, mais essence divine incarnée; activité indestructible, revêtant
+toutes les formes, nécessairement pourvue d'organes quelconques, mais
+émanant d'un foyer d'amour universel, incommensurable.
+
+Vous me dites souvent que vous êtes païenne. C'est une manière poétique
+de dire que vous aimez l'univers, et que les aperçus de la science vous
+ont ouvert le grand temple où tout est sacré, où toute forme est sainte,
+où toute fonction est bénie. En son temps, le paganisme n'était pas
+mieux compris des masses que ne l'était le théisme qui le côtoyait,
+et l'absorbait même dans la pensée des adorateurs exclusifs du grand
+Jupiter. Pour les esprits élevés, Pan était l'idée panthéiste, la même
+qui s'est ranimée sous la puissante étreinte de Spinoza. Depuis cette
+vaste conception, l'esprit humain s'est rouvert à une notion de plus en
+plus large du rôle de la matière, et la science démontre chaque jour la
+sublimité de ce rôle dans son union intime avec le principe de la vie.
+
+En résulte-t-il qu'elle soit le principe même? La matière pourrait-elle
+se passer de l'esprit, qui ne peut se passer d'elle? Est-ce encore une
+question de mots? Je le crains bien, ou plutôt je l'espère. La science
+a-t-elle la prétention de faire éclore la pensée humaine comme résultat
+d'une combinaison chimique? Non, certes; mais elle peut espérer de
+surprendre un jour les combinaisons mystérieuses qui rendent la matière
+inorganisée propre à recevoir le baptême de la vie et à devenir son
+sanctuaire. Ce sera une magnifique découverte; mais quoi! après? L'homme
+saura, je suppose, par quelle opération naturelle le fluide vital
+pénètre un corps placé dans les conditions nécessaires à son apparition.
+Le Dieu qui, roulant dans ses doigts une boulette de terre, souffla
+dessus et en fit un être pensant, ne sera plus qu'un mythe. Fort bien,
+mais un mythe est l'expression symbolique d'une idée, et il restera à
+savoir si cette idée est un poëme ou une vérité.
+
+Allons aussi loin qu'il est permis de supposer. Entrons dans le rêve,
+imaginons un nouveau Faust découvrant le moyen de renouveler sa propre
+existence, un _Albertus Magnus_ faisant penser et parler une tête de
+bois, _Capparion!_ un Berthelot futur voyant surgir de son creuset une
+forme organisée, vivante,--que saura-t-il de la source de cette vie
+mystérieuse? La philosophie a beaucoup à répondre, mais je vois surtout
+là une question d'histoire naturelle à résoudre, rentrant dans les
+célèbres discussions sur la génération spontanée. Pour mon compte, je
+crois presque à la génération spontanée, et je n'y vois aucun principe
+de matérialisme à enregistrer dans le sens absolu que l'on veut
+aujourd'hui attribuer à ce mot. La matière, dit-on, renferme le
+_principe vivant_. Ceci est encore l'histoire de la plante, qui tire
+ses organes de sa propre substance. Mais le principe _vivant_, d'où
+tire-t-il son activité, sa volition, son expansion, ses résultats
+sans limites connues? D'un milieu qui ne les a pas? C'est difficile à
+comprendre. La matière possède le principe _viable_; mais point de vie
+sans fécondation. La doctrine de la génération spontanée proclame que
+la fécondation n'est pas due nécessairement à l'espèce; elle admet donc
+qu'il y a des principes de fécondation dans toute combinaison vitale,
+et même que tout est combinaison vitale, vie latente, impatiente de
+s'organiser par son mariage avec la matière. Quoi qu'on fasse, il faut
+bien parler la langue humaine, se servir de mots qui expriment des
+idées. On aura beau nous dire que la vie est une pure opération et une
+simple action de la matière, on ne nous fera pas comprendre que les
+opérations de notre pensée et l'action de notre volonté ne soient pas le
+résultat de l'association de deux principes en nous. Que faites-vous
+de la mort, si la matière seule est le principe vivant? Vous dites que
+l'âme s'éteint quand le corps ne fonctionne plus. On peut vous demander
+pourquoi le corps ne fonctionne plus quand l'âme le quitte. Et tout
+cela, c'est un cercle vicieux, où les vrais savants sont moins
+affirmatifs que leurs impatients et enthousiastes adeptes. Il y a
+quelque chose de généreux et de hardi, j'en conviens, à braver les
+foudres de l'intolérance et à vouloir attribuer à la science la liberté
+de tout nier. Inclinons-nous devant le droit qu'elle a de se tromper.
+Ses adversaires en usent si largement! Mais attendons, pour nier
+l'action divine qui préside au grand hyménée universel, que l'homme soit
+arrivé par la science à s'en passer ou à la remplacer.
+
+--Vous ne pensez, nous disent les médecins positivistes, que parce que
+vous avez un cerveau.
+
+Très-bien; mais, sans ma pensée, mon cerveau serait une boîte
+vide.--Nous pouvons mettre le doigt sur la portion du cerveau qui pense
+et oblitérer sa fonction par une blessure, notre main peut écraser la
+raison et la pensée!--Vous pouvez produire la folie et la mort; mais
+empêcher l'une et guérir l'autre, voilà où vous cherchez en vain des
+remèdes infaillibles. Cette pensée qui s'éteint ou qui s'égare dans le
+cerveau épuisé et meurtri est bien forcée de quitter le milieu où elle
+ne peut plus fonctionner.
+
+--Où va-t-elle?--Demandez-moi aussi d'où elle vient. Qui peut vous
+répondre? Me direz-vous d'où vient la matière? Vous voilà étudiant les
+météorites, étude admirable qui nous renseignera sans doute sur la
+formation des planètes. Mais, quand nous saurons que nous sommes nés du
+soleil, qui nous dira l'origine de celui-ci? Pouvez-vous vous emparer
+des causes premières? Vous n'en savez pas plus long sur l'avènement
+de la matière que sur celui de la vie, et, si vous vous fondez sur la
+priorité de l'apparition de la matière sur notre globe, vous ne résolvez
+rien. La vie était organisée ailleurs avant que notre terre fut prête à
+la recevoir; latente chez nous, elle fonctionnait dans d'autres régions
+de l'univers.
+
+Mais il n'y a pas de matière proprement inerte; je le veux bien! Chaque
+élément de vitalité a sa vie propre, et j'admets sans surprise celle de
+la terre et du rocher. La vie chimique est encore intense sous nos pieds
+et se manifeste par les tressaillements et les suintements volcaniques;
+mais, encore une fois, la vie la plus élémentaire est toujours une
+vie; la vie inorganique--il paraît qu'on parle ainsi aujourd'hui--est
+toujours une force qui vient animer une inertie. D'où vient cette force?
+D'une loi. D'où vient la loi?
+
+Pour répondre scientifiquement à une telle question, il faut trouver
+une formule nouvelle à coup sûr. Puisque tous les mots qui ont servi
+jusqu'ici à l'idée spiritualiste paraissent entachés de superstition,
+et que tous ceux qui servent à l'idée positiviste semblent entachés
+d'athéisme, vitalité, dis-nous ton nom!
+
+Sublime inconnue, tu frémis sous ma main quand je touche un objet
+quelconque. Tu es là dans ce roc nu qui, l'an prochain ou dans un
+million d'années, aura servi, par sa décomposition ou toute autre
+influence peut-être occulte, à produire un fruit savoureux. Tu es
+palpable et visible et déjà merveilleusement savante dans la petite
+graine qui porte dans sa glume les prairies de six cents lieues de
+l'Amérique. Tu souris et rayonnes dans la fleur qui se pare pour
+l'hyménée. Tu bondis ou planes dans l'insecte vêtu des couleurs de la
+plante qui l'a nourri à l'état de larve. Tu dors sous les sables dorés
+du rivage des mers, tu es dans l'air que je respire comme dans le regard
+ami qui me console, dans le nuage qui passe comme dans le rayon qui le
+traverse.--Je te vois et je te sens dans tout; mais rayez le mot divin
+_amour_ du livre de la nature, et je ne vois plus rien, je ne comprends
+plus, je ne vis plus.
+
+La matière qui n'a pas la vie, et la vie qui ne se manifeste pas dans la
+matière ont-elles conscience du besoin qu'elles éprouvent de se réunir?
+Ce n'est pas très-probable sans la supposition d'un agent souverain qui
+les pousse irrésistiblement l'une vers l'autre. Quel est-il? son nom? Le
+nom que vous voudrez parmi ceux qui sont à l'usage de l'homme; moi, je
+n'en peux trouver que dans le vocabulaire classique des idées actuelles:
+âme du monde, amour, divinité. Je vois dans la moindre étude des choses
+naturelles, dans la moindre manifestation de la vie, une puissance dont
+nulle autre ne peut anéantir le principe. La matière a beau se ruer sur
+la matière et se dévorer elle-même, la vie a beau se greffer sur la vie
+et s'embrancher en d'inextricables réseaux où se confondent toutes les
+limites de la classification, tout se maintient dans l'équilibre qui
+permet à la vie de remplacer la mort à mesure que celle-ci opère une
+transformation devenue nécessaire. Je sens le souffle divin vibrer dans
+toutes ces harmonies qui se succèdent pour arriver toujours et par tous
+les modes au grand accord relativement parfait, âme universelle, amour
+inextinguible, puissance sans limites.
+
+Laissons les savants chercher de nouvelles définitions. Si leurs
+tendances actuelles nous ramènent à d'Holbach et compagnie, comme il y
+avait là en somme très-bonne compagnie, il en sortira quelque chose de
+bon; la vie ne s'arrête pas parce que l'esprit fait fausse route.
+Une notion qui tend à comprimer son essor, à détruire son énergie, à
+refroidir son élan vers l'infini, n'est pas une notion durable; mais la
+science seule peut redresser et éclairer la science. S'il était possible
+de la réduire au silence, ce qu'il y a de vrai dans le spiritualisme
+aurait chance de succomber longtemps. Les esprits vulgaires
+s'empareraient d'un athéisme grossier comme d'un drapeau, et la
+recherche de la vérité serait soumise aux agitations de la politique.
+Tel n'est point le rôle de la science, tel n'est point le chemin du
+vrai. Telle n'est heureusement pas la loi du progrès, qui est la loi
+même de la vie.
+
+* * * * *
+
+Ce n'est certes pas moi, ma chère amie, qui vous dirai par où le monde
+passera pour sortir de cette crise. Je ne sais rien qu'une chose, c'est
+qu'il faut que l'homme devienne un être complet, et que je le vois en
+train d'être comme l'enfant dont on voulait donner une moitié à chacune
+des mères qui se le disputaient. L'enfant ne se laissera pas faire,
+soyons tranquilles.
+
+Au reste, je me suis probablement aussi mal exprimé que possible sur le
+fond de la question en parlant de la vie comme d'une opération. C'est
+plus que cela sans doute, ce doit être le résultat d'une opération non
+surnaturelle, mais divine, où les éléments abstraits se marient aux
+éléments concrets de l'existence; mais il y a un langage technique que
+je ne veux point parler ici, parce qu'il me déplaît et n'éclaircit rien.
+Les sciences et les arts ont leur technologie très-nécessaire, et vous
+voyez que j'évite d'employer cette technologie à propos de botanique.
+Elle est si facile à apprendre que l'exhiber serait faire un mauvais
+calcul de pédantisme. La technologie métaphysique n'est pas beaucoup
+plus _sorcière_, comme on dit chez nous; mais elle n'a pas la justesse
+et la précision de la botanique. Chaque auteur est forcé de créer des
+termes à son usage pour caractériser les opérations de la pensée telle
+qu'il les conçoit. Ces opérations sont beaucoup plus profondes que
+les mystères microscopiques du monde tangible. Après tant de sublimes
+travaux et de grandioses explorations dans le domaine de l'âme,
+la science des idées n'a pas encore trouvé la parole qui peut se
+vulgariser: c'est un grand malheur et un grand tort. Le matérialisme
+radical menace d'une suppression complète la recherche des opérations
+de l'entendement humain. Allons donc! alors vienne l'homme de génie
+qui nous expliquera notre âme et notre corps dans l'ensemble de leurs
+fonctions, par des vérités sans réplique et dans une langue qui nous
+permettra d'enseigner à nos petits-enfants qu'ils ne sont ni anges ni
+bêtes!
+
+* * * * *
+
+Me voilà bien un peu loin de ce que je voulais vous dire aujourd'hui sur
+les herbiers. Je tiens cependant à ne pas finir sans cela.
+
+L'herbier inspire des préventions aux artistes.
+
+--C'est, disent-ils, une jolie collection de squelettes.
+
+Avant tout, je dois vous dire que faire un herbier est une chose si
+grave, que j'ai écrit sur la première feuille du mien: _Fagot_. Je
+n'oserais donner un titre plus sérieux à une chose si capricieuse et si
+incomplète. Je parlerai donc de l'herbier au point de vue général, et
+je vous accorde que c'est un cimetière. Dès lors, ce n'est pas un coin
+aride pour la pensée. Le sentiment l'habite, car ce qui parle le plus
+éloquemment de la vie, c'est la mort.
+
+Maintenant, écoutez une anecdote véridique.
+
+* * * * *
+
+J'ai vu Eugène Delacroix essayer pour la première fois de peindre des
+fleurs. Il avait étudié la botanique dans son enfance, et, comme il
+avait une admirable mémoire, il la savait encore, mais elle ne l'avait
+pas frappé en tant qu'artiste, et le sens ne lui en fut révélé que
+lorsqu'il reproduisit attentivement la couleur et la forme de la plante.
+Je le surpris dans une extase de ravissement devant un lis jaune dont il
+venait de comprendre la belle _architecture_; c'est le mot heureux dont
+il se servit. Il se hâtait de peindre, voyant qu'à chaque instant son
+modèle, accomplissant dans l'eau l'ensemble de sa floraison, changeait
+de ton et d'attitude. Il pensait avoir fini, et le résultat était
+merveilleux; mais, le lendemain, lorsqu'il compara l'art à la nature, il
+fut mécontent et retoucha. Le lis avait complètement changé. Les lobes
+du périanthe s'étaient recourbés en dehors, le ton des étamines avait
+pâli, celui de la fleur s'était accusé, le jaune d'or était devenu
+orangé, la hampe était plus ferme et plus droite, les feuilles, plus
+serrées contre la tige, semblaient plus étroites. C'était encore une
+harmonie, ce n'était plus la même. Le jour suivant, la plante était
+belle tout autrement. Elle devenait de plus en plus _architecturale_.
+La fleur se séchait et montrait ses organes plus développés; ses formes
+devenaient _géométriques_; c'est encore lui qui parle. Il voyait le
+squelette se dessiner, et la beauté du squelette le charmait. Il fallut
+le lui arracher pour qu'il ne fit pas, d'une étude de plante à l'état
+splendide de l'anthèse, une étude de plante en herbier.
+
+Il me demanda alors à voir des plantes séchées, et il s'enamoura de ces
+silhouettes déliées et charmantes que conservent beaucoup d'espèces.
+Les raccourcis que la pression supprime, mais que la logique de l'oeil
+rétablit, le frappaient particulièrement.
+
+--Les plantes d'herbier, disait-il, c'est la grâce dans la mort.
+
+Chacun a son procédé pour conserver la plante sans la déformer. Le plus
+simple est le meilleur. _Jetée_ et non _posée_ dans le papier qui doit
+boire son suc, rétablie par le souffle dans son attitude naturelle,
+si elle l'a perdue en tombant sur ce lit mortuaire, elle doit être
+convenablement comprimée, mais jamais jusqu'à produire l'écrasement. Il
+faut renouveler tous les jours les couches de papier qui l'isolent, sans
+ouvrir le feuillet qui la contient. Le moindre dérangement gâte sa pose,
+tant quelle colle à son linceul. Au bout de quelques jours, pour la
+plupart des espèces, la dessiccation est opérée. Les plantes grasses
+demandent plus de pression, plus de temps et plus de soins, sans jamais
+donner de résultats satisfaisants. Les orchidées noircissent malgré le
+repassage au fer chaud, qui est préférable à la presse. Bannissons la
+presse absolument, elle détruit tout et ne laisse plus la moindre chance
+à l'analyse déjà si difficile du végétal desséché. Le but de l'herbier
+doit être de faciliter l'étude des sujets qu'il contient. Le goût des
+collections est puéril, s'il n'a pas ce but avant tout pour soi et pour
+les autres.
+
+Mais l'herbier a pour moi une autre importance encore, une importance
+toute morale et toute de sentiment. C'est le passage d'une vie humaine
+à travers la nature, c'est le voyage enchanté d'une âme aimante dans le
+monde aimé de la création. Un herbier bien fait au point de vue de la
+conservation exhale une odeur particulière, où les senteurs diverses,
+même les senteurs fétides, se confondent en un parfum comparable à celui
+du thé le plus exquis. Ce parfum est pour moi comme l'expression de la
+vie prise dans son ensemble. Les saveurs salutaires des plantes dites
+officinales, mariées aux âcres émanations des plantes vireuses,
+lesquelles sont probablement tout aussi _officinales_ que les autres,
+produisent la suavité qui est encore une richesse, une salubrité,
+une subtile beauté de la nature. Ainsi se perdent dans l'harmonie de
+l'ensemble les forces trop accusées pour nous de certains détails.
+
+Ainsi de nos souvenirs, où se résument comme un parfum tout un passé
+composé de tristesse et de joie, de revers et de victoires. Il y a dans
+cet herbier-là des épines et des poisons: l'ortie, la ronce et la ciguë
+y figurent; mais tant de fleurs délicieusement belles et bienfaisantes
+sont là pour ramener à l'optimisme, qui serait peut-être la plus vraie
+des philosophies!
+
+La ciguë d'ailleurs..., je l'arrache sans pitié, je l'avoue, parce
+qu'elle envahit tout et détrône tout quand on la laisse faire; mais,
+outre qu'elle est bien belle, elle est une plante historique. Son nom
+est à jamais lié au divin poëme du _Phédon_. Les chrétiens ne sauraient
+dire quel arbre a fourni la croix vénérée de leur grand martyr. Tout le
+monde sait que la ciguë a procuré une mort douce et sublime au grand
+prédécesseur du crucifié. Innocente ou bienfaisante ciguë, sois donc
+réhabilitée, toi qui, forcée de donner la mort, sus prouver que tu
+n'atteignais pas la toute-puissance de l'âme, et laissas pure et lucide
+celle du sage jusqu'à la dernière pulsation de ses artères!
+
+L'herbier est encore autre chose, c'est un reliquaire. Pas un individu
+qui ne soit un souvenir doux et pur. On ne fait de la botanique bien
+attentive que quand on a l'esprit libre des grandes préoccupations
+personnelles ou reposé des grandes douleurs. Chaque plante rappelle donc
+une heure de calme ou d'accalmie. Elle rappelle aussi les beaux jours
+des années écoulées, car on choisit ces jours-là pour chercher la vie
+épanouie et s'épanouir pour son propre compte. La vue des sujets un
+peu rares dans la localité explorée réveille la vision d'un paysage
+particulier. Je ne puis regarder la petite campanule à feuilles de
+lierre,--merveille de la forme!--sans revoir les blocs de granit de nos
+vieux dolmens, où je l'observai vivante pour la première fois. Elle
+perçait la mousse et le sable en mille endroits, sur un coteau couvert
+de hautes digitales pourprées, et ses mignonnes clochettes devenaient
+plus amples et plus colorées à mesure qu'elle se rapprochait du ruisseau
+qui jase timidement dans ces solitudes austères. Là aussi, je trouvai
+la _lysimaque nemorum_, assez rare chez nous, non moins merveilleuse de
+fini et de grâce, et, dans le bois voisin, l'_oxalis acelosella_, qui
+remplissait de ses touffes charmantes,--_d'un vert gai_, comme daignent
+dire les botanistes,--les profondes crevasses des antiques châtaigniers.
+
+Que ce bois était beau alors! Il était si épais d'ombrage que la lumière
+du soleil y tombait, pâle et glauque, comme un clair de lune. De
+vieux arbres penchés nourrissaient, du pied à la cime, des panaches
+ininterrompus de hautes fougères. A la lisière, des argynnis énormes,
+toutes vêtues de nacre verte, planaient comme des oiseaux de haut vol
+sur les églantiers. Un paysan d'aspect naïf et sauvage nous demanda
+ce que nous cherchions, et, nous voyant ramasser des herbes et des
+insectes, resta cloué sur place, les yeux hagards, le sourire sur les
+lèvres. Il sortit enfin de sa stupeur par un haussement d'épaules
+formidable, et s'éloigna en disant d'un ton dont rien ne peut rendre le
+mépris et la pitié:
+
+--Ah! mon Dieu, mon Dieu!
+
+J'ouvre l'herbier au hasard, quand je suis rendu _gloomy_ par un temps
+noir et froid. L'herbier est rempli de soleil. Voici la circée, et
+aussitôt je rêve que je me promène dans les méandres et les petites
+cascades de l'Indre; c'était un coin vierge de culture et bien touffu.
+La flore y est très-belle. J'y ai trouvé cette année-là l'agraphis
+blanche, le genêt sagitté, la balsamine _noli me langere_, la spirante
+d'été, les jolies hélianthèmes, le buplèvre en faux, l'_anagallis
+tenella_, sans parler des grandes eupatoires, des hautes salicaires, des
+spirées ulmaires et filipendules, des houblons et de toutes les plantes
+communes dans mon petit rayon habituel. La circée m'a remis toute cette
+floraison sous les yeux, et aussi la grande tour effondrée, et le jardin
+naturel qui se cache et se presse sous les vieux saules, avec ses petits
+blocs de grès, ses sentiers encombrés de lianes indigènes et ses grands
+lézards verts, pierreries vivantes, qui traversent le fourré comme des
+éclairs rampants. Le martin-pêcheur, autre éclair, rase l'eau comme une
+flèche; la rivière parle, chante, gazouille et gronde. Il y a partout,
+selon la saison, des ruisseaux et des torrents à traverser comme on
+peut, sans ponts et sans chemins. C'est un endroit qui semble primitif
+en quelques parties, que le paysan n'explore que dans les temps secs.
+Hélas! gare au jour où les arbres seront bons à abattre! La flore des
+lieux frais ira se blottir ailleurs. Il faudra la chercher.
+
+En voyant le domaine de la nature se rétrécir de jour en jour, et les
+ravages de la culture mal entendue supprimer sans relâche le jardin
+naturel, je ne suis guère en train de conclure avec certains adeptes de
+Darwin que l'homme est un grand créateur, et qu'il faut s'en remettre
+à son goût et à son intelligence pour arranger au mieux la planète.
+Jusqu'à présent, je trouve qu'il est un affreux bourgeois et un vandale,
+qu'il a plus gâté les types qu'il ne les a embellis, que, pour quelques
+améliorations, il a fait cent bévues et cent profanations, qu'il a
+toujours travaillé pour son ventre plus que pour son coeur et pour son
+esprit, que ces créations de plantes et d'animaux les plus utiles sont
+précisément les plus laides, et que ces modifications tant vantées sont,
+dans la plupart des cas, des détériorations et des monstruosités. La
+théorie de Darwin n'en est pas moins vraisemblable et logiquement vraie;
+mais elle ne doit pas conclure à la destruction systématique de tout ce
+qui n'est pas l'ouvrage de l'homme. L'interpréter ainsi diminuerait son
+importance et dénaturerait probablement son but; mais, pour parler de ce
+grand esprit et de ces grands travaux, il faudrait plus de papier que je
+ne veux condamner vos yeux à en lire. Revenons à nos fleurs mortes.
+
+Je vous disais que l'herbier est un cimetière; hélas! le mien est rempli
+de plantes cueillies par des mains amies que la mort a depuis longtemps
+glacées. Voici les graminées que mon vieux précepteur Deschartres
+prépara et classa ici, il y a soixante-quinze ans, pour mon père, qui
+avait été son élève; elles ont servi à mes premières études botaniques;
+je les ai pieusement gardées, et, si j'ai rectifié la classement un peu
+suranné de mon professeur, j'ai respecté les étiquettes jaunies qui
+gardent fidèlement son écriture... J'ai trouvé dans un volume de l'abbé
+de Saint-Pierre, qui a été longtemps dans les mains de Jean-Jacques
+Rousseau, une saponaire ocymoïde qui m'a bien l'air d'avoir été mise là
+par lui.--De nombreux sujets me viennent de mon cher Malgache, Jules
+Néraud, dont le livre élémentaire et charmant, _Botanique de ma fille_,
+a été réédité avec luxe par Hetzel, après avoir longtemps dormi chez
+l'éditeur de Lausanne.
+
+Cet aimable et excellent ouvrage est le résumé de causeries pleines
+de savoir et d'esprit que j'écoutais en artiste et pas assez en
+naturaliste. Je ne me suis occupé un peu sérieusement de botanique que
+depuis la mort de mon pauvre ami. J'avais toujours remis au lendemain
+_l'épélage_ de cet alphabet nécessaire dont on espère en vain pouvoir se
+passer pour bien voir et réellement comprendre. Le lendemain, hélas! m'a
+trouvé seul, privé de mon précieux guide; mais les plantes qu'il m'avait
+données, avec d'excellentes analyses vraiment descriptives,--il y en a
+si peu de complètes dans les gros livres!--sont restées dans l'herbier
+comme types bien définis. Chacune de ces plantes me rappelle nos
+promenades dans les bois avec mon fils enfant, que nous portions à
+tour de rôle, et qui aimait à chevaucher _la grandelette_, la boîte de
+fer-blanc du Malgache.
+
+D'autres amis, qui, grâce au ciel, vivent encore et me survivront, ont
+aussi laissé leurs noms et leurs tributs dans mon herbier. Une grande
+artiste dramatique, qui est rapidement devenue botaniste attentive et
+passionnée, m'a envoyé des plantes rares et intéressantes des bois de
+la Côte-d'Or. Célimène a les yeux aussi bons qu'ils sont beaux. La
+botanique ne leur a rien ôté de leur expression et de leur pureté: c'est
+que l'exercice complet d'un organe le retrempe. J'ai longtemps partagé
+cette erreur, qu'il ne faut pas exercer la vue, dans la crainte de
+la fatiguer. L'oeil est complet ou non, mais il ne peut que gagner à
+fonctionner régulièrement. Des semaines et des mois de repos, que l'on
+me disait et que je croyais nécessaires, augmentaient le nuage qui me
+gêne. Des semaines et des mois d'étude à la loupe m'ont enfin prouvé que
+la vue revient quand on la sollicite, tandis qu'elle s'éteint de plus
+en plus dans l'inertie; mais, en ceci comme en tout, il ne faut point
+d'excès.
+
+L'herbier se prête aussi aux exercices de la mémoire, qui est un sens
+de l'esprit. Si on ne le feuilletait de temps en temps, les noms et les
+différences se confondraient ou s'échapperaient pour qui n'est pas doué
+naturellement du beau souvenir qui s'incruste. Les soldats passés en
+revue, avec leurs costumes variés, se confondraient dans la vision,
+s'ils n'étaient bien classés par régiments et bataillons. Ils défilent
+dans leur ordre; on reconnaît alors facilement chacun d'eux, et, avec
+son nom et son origine, on retrouve son histoire personnelle, on se
+retrace des lieux aimés, des personnes chéries; on revoit les douces
+figures, on entend les gais propos des compagnons qui couraient alertes
+et joyeux au soleil, et qui aujourd'hui vivent dans notre âme fidèle à
+l'état de pensées fortifiantes et salutaires.
+
+Quoi de plus beau et de plus pur que la vision intérieure d'un mort
+aimé? L'esprit humain a la faculté d'une évocation admirable. L'ami
+reparaît, mais non tel qu'il était absolument. L'absence mystérieuse a
+rajeuni ses traits, épuré son regard, adouci sa parole, élevé son âme.
+Il se rappelle quelques erreurs, quelques préjugés, quelques préventions
+inséparables du milieu incomplet où il avait vécu. Il en est débarrassé,
+il vous invite à vous débarrasser de cet alliage. Il ne se pique point
+d'être entré dans la lumière absolue, mais il est mieux éclairé, il juge
+la vie avec calme et sagesse. Il a gardé de lui-même et développé tout
+ce qui était bon. Il est désormais à toute heure ce qu'il était dans ses
+meilleurs jours. Il nous rappelle les bienfaits de son amitié, et
+il n'est pas besoin qu'il nous prie d'en oublier les erreurs ou les
+lacunes. Son apparition les efface.
+
+Telle est la puissance de l'imagination et du sentiment en nous, que
+nous rendons la vie à ceux qui nous ont quittés. Y sont-ils pour quelque
+chose? Nous le croyons par l'enthousiasme et l'attendrissement. La
+raison jusqu'ici ne nous le prouve pas, elle ne peut tout prouver: elle
+n'est pas la seule lumière de l'homme, _quoi qu'on die_; mais elle a des
+droits sacrés, imprescriptibles, ne l'oublions pas, et n'arrêtons jamais
+son essor.
+
+En attendant qu'elle se mette d'accord avec notre coeur, car il faut
+qu'elle en arrive là, donnons à nos amis envolés un sanctuaire dans
+notre âme, et continuons la reconnaissance et l'affection au delà de
+la tombe en leur faisant plus belle cette région idéale, cette vie
+renouvelée où nous les plaçons. Qu'ils soient pour nous comme les suaves
+parfums de fleurs qui s'épurent en se condensant.
+
+
+
+
+IV
+
+DE MARSEILLE A MENTON
+
+
+A M. GUSTAVE TOURANGIN, A SAINT-FLORENT
+
+Nohant. 28 avril 1868.
+
+Mais non, mon cher _Micro_, je ne suis plus au pays des anémones, je
+suis au doux pays de la famille, où vient de nous fleurir une petite
+plante plus intéressante que toutes celles de nos herbiers. Le beau
+soleil qui rit dans sa chambre et la douce brise de printemps qui
+effleure son rideau de gaze sont les divinités que j'invoque en ce
+moment pour elle, et je laisse les cactus et les dattiers de la Provence
+aux baisers du mistral, qu'ils ont la force de supporter.
+
+J'ai passé un mois seulement sur le rivage de la mer bleue. Le
+_rapide_,--c'est ainsi que les Méridionaux appellent le train que l'on
+prend à Paris à sept heures du soir, nous déposait à Marseille le
+lendemain à midi. Une heure après, il nous remportait à Toulon.
+
+Je regrette toujours de ne plus m'arrêter à Marseille: les environs
+sont aussi beaux que ceux des autres stations du littoral, plus beaux
+peut-être, si mes souvenirs ne m'ont pas laissé d'illusions. Ce que j'en
+vois en gagnant Toulon, où nous sommes attendus, me semble encore plein
+d'intérêt. Le massif de Carpiagne, qui s'élève à ma droite et que
+j'ai flairé un peu autrefois sans avoir la liberté d'y
+pénétrer,--j'accompagnais un illustre et cher malade que tu as connu et
+aimé,--m'apparaît toujours comme un des coins ignorés du vulgaire, où
+l'artiste doit trouver une de ses oasis. C'est pourtant l'aridité qui
+fait la beauté de celle-ci. C'est un massif pyramidal qui s'étoile à
+son sommet en nombreuses arêtes brisées, avec des coupures à pic, des
+dentelures aiguës, des abîmes et des redressements brusques. Tout cela
+n'est pas de grande dimension et paraît sans doute de peu d'importance à
+ceux qui mesurent le beau à la toise; autant que mon oeil peut apprécier
+ce monument naturel, il a de six à sept cents mètres d'élévation, et ses
+verticales nombreuses ont peut-être trois ou quatre cents pieds. Peu
+m'importe; l'oeil voit immense ce qui est construit dans de belles
+proportions, et le Lapithe qui a taillé cette montagne à grands coups de
+massue était un artiste puissant, quelque demi-dieu ancêtre du génie qui
+s'incorpora et se personnifia dans Michel-Ange.
+
+Il y a, n'est-ce pas? dans la nature, des formes qui nous font penser
+à tel ou tel maître, bien que le rapport ne soit pas matériellement
+saisissable entre l'oeuvre de la planète et celle de l'artiste. Un
+rocher de la Carpiagne ou de l'Estérel ne ressemble pas à la chapelle
+des Médicis ni au Moïse, et pourtant ces grandes figures de la
+civilisation idéalisée viennent, dans notre rêverie, s'asseoir sur les
+sommets de ces temples barbares et primitifs. C'est que le beau engendre
+la postérité du beau, qui, parlant du fait et passant par tous les
+perfectionnements que la pensée lui donne, garde comme air de famille
+les qualités de hardiesse, d'âpreté ou de grâce du type fruste.
+Michel-Ange voyait-il avec nos yeux d'aujourd'hui les croupes et les
+attaches d'une montagne plus ou moins belle? Qu'importe! il avait toutes
+les Alpes dans la poitrine, et il portait l'Atlas dans son cerveau.
+
+Quittons cet Atlas en miniature de la Carpiagne, où le soleil dessine
+avec de grands éclats de lumière coupés d'ombres vaporeuses les contours
+rudes de formes, chatoyants de couleur comme l'opale. Notre déesse Flore
+cache-t-elle dans ces fentes arides et nues en apparence les petites
+raretés du fond de sa corbeille? Probablement; mais le convoi brutal
+nous emporte au loin et s'engouffre sous des tunnels interminables où il
+fait noir et froid. On entre dans l'Érèbe, un sens païen de voyage aux
+enfers se formule dans la pensée; ce bruit aigre et déchirant de la
+vapeur, ce rugissement étouffé de la rotation, cette obscurité qui
+consterne l'âme, c'est l'effroi de la course vers l'inconnu. L'esprit ne
+sent plus la vie que par le regret de la perdre, et l'impatience de la
+retrouver. Mais voici une lueur glauque: est-ce la porte du Tartare ou
+celle d'un monde nouveau plus beau que l'ancien? C'est la lumière, c'est
+le soleil, c'est la vie. La mort n'est peut-être que le passage d'un
+tunnel.
+
+La côte largement déchirée que l'on suit jusqu'à Toulon, et où l'oeil
+plonge par échappées, est merveilleusement belle; nous la savons par
+coeur, mon fils et moi. Nous la revoyons avec d'autant plus de plaisir
+que nous la connaissons mieux. Voilà le Bec-de-l'Aigle, le beau rocher
+de la Ciotat, le Brusc et les îles des Embiez, la colline de Sixfours,
+toutes stations amies dont je sais le dessus et le dessous, dont les
+plantes sont dans mon herbier et les pierres sur mon étagère. Je sais
+que derrière ces pins tordus par le vent de mer s'ouvrent des ravins
+de phyllade lilas qu'un rayon de soleil fait briller comme des parois
+d'améthyste sablées d'or. La colline qui s'avance au delà a les
+entrailles toutes roses sablées d'argent, l'or et l'argent des _chats_,
+comme on appelle en minéralogie élémentaire la poudre éclatante des
+roches micacées ou talqueuses.--Les _Frères_, ces écueils jumeaux, pics
+engloutis qui lèvent la tête au milieu du flot, sont noirs comme l'encre
+à la surface, et je n'ai pas trouvé de barque qui voulût m'y conduire
+pour explorer leurs flancs. Dans cette saison-là, le mistral soufflait
+presque toujours. Aujourd'hui, il est anodin, et à peine avons-nous
+embrassé à la gare de Toulon les chers amis à qui nous y avions donné
+rendez-vous, que nous sautons avec eux dans un fiacre, et nous voici
+à trois heures à Tamaris. Soleil splendide, des fleurs partout, nos
+vêtements d'hiver nous pèsent. Hier, à pareille heure, nous nous
+chauffions à Paris, le nez dans les cendres. Ce voyage n'est qu'une
+enjambée de l'hiver à l'été.
+
+Rien de changé à Tamaris, où je me suis installé, il y a sept ans en
+février, presque jour pour jour. Les beaux pins parasols couvrent
+d'ombre une circonférence un peu plus grande, voilà tout; le gazon ne
+s'en porte que mieux. Il est très-remarquable, ce gazon cantonné ici
+uniquement sur la colline qui sert de jardin naturel à la bastide. C'est
+le brachypode rameux, une céréale sauvage, n'est-ce pas? ou tout au
+moins une triticée, la soeur bâtarde, ou, qui sait! l'ancêtre ignoré de
+monseigneur froment, puisque cet orgueilleux végétal qui tient tant de
+place et joue un si grand rôle sur la terre ne peut plus nommer ses
+pères ni faire connaître sa patrie. Le _brachypodium ramosus_ n'a pas de
+nom vulgaire que je sache; aucun paysan n'a pu me le dire. Il porte un
+petit épi grêle, cinq ou six grains bien chétifs qui, çà et là, ont
+passé l'hiver sur leur tige sans se détacher. On ne l'utilise pas, on ne
+s'en occupe jamais. Il est venu là, et, comme son chaume fin et chevelu
+forme un gazon presque toujours vert et touffu, on l'y a laissé. Il n'y
+a nullement dépéri depuis sept ans que je le connais. Nul autre gazon
+n'eût consenti à vivre dans ces rochers et sous cette ombre des grands
+pins: les animaux ne le mangent pas, il n'y a que Bou-Maca, le petit
+âne d'Afrique, qui s'en arrange quand on l'attache dehors; mais il aime
+mieux autre chose, car il casse sa corde ou la dénoue avec ses dents et
+s'en va, comme autrefois, chercher sa vie dans la presqu'île. J'apprends
+que, seul tout l'hiver dans cette bastide inhabitée,--le pauvre petit
+chien qui lui tenait compagnie n'est plus,--il s'est mis à vivre à
+l'état sauvage. Il part dès le matin, va dans la montagne ou dans la
+vallée promener son caprice, son appétit et ses réflexions. Il rentre
+quelquefois le soir à son gîte, regarde tristement son râtelier vide et
+repart. On vole beaucoup dans la presqu'île, mais on ne peut pas voler
+Bou-Maca; il est plus fin que tous les larrons, il flaire l'ennemi, le
+regarde d'un air paisiblement railleur, le laisse approcher, lui détache
+une ruade fantastique et part comme une flèche. Or, il n'est guère plus
+facile d'attraper un âne d'Afrique que de prendre un lièvre à la course.
+Intelligent et fort entre tous les ânes, il n'obéit qu'à ses maîtres
+et porte ou traîne des fardeaux qui n'ont aucun rapport avec sa petite
+taille.
+
+Ainsi, je n'ai pas eu le plaisir de renouer connaissance avec Bou-Maca.
+Monsieur était sorti; mais l'étrange gazon de la colline profite de son
+absence et recouvre les soies jaunies de sa tige d'une verdure robuste
+disposée en plumes de marabout. Il tapisse tout le sol sans empiéter sur
+les petits sentiers et sans étouffer les nombreuses plantes qui
+abritent leurs jeunes pousses sous sa fourrure légère. Une vingtaine de
+légumineuses charmantes apprêtent leur joli feuillage qui se couronnera
+dans six semaines de fleurettes mignonnes, et plus tard de petites
+gousses bizarrement taillées: _hippocrepis ciliata_, _melilotus
+sulcata_, _trifolium stellatum_, et une douzaine de lotus plus jolis les
+uns que les autres. Le psoralée bitumineux a passé l'hiver sans quitter
+ses feuilles, qui sentent le port de mer; la santoline neutralise son
+odeur âcre par un parfum balsamique qui sent un peu trop la pharmacie.
+Les amandiers en fleur répandent un parfum plus suave et plus fin. Les
+smilax étalent leur verdure toujours sombre à côté des lavandes toujours
+pâles. Les cistes et les lentisques commencent à fleurir. Le _C. albida_
+surtout étale çà et là sa belle corolle rose, si fragile et si finement
+plissée une heure auparavant. On la voit se déplier et s'ouvrir. Les
+petites anémones lilas, violettes, rosées, purpurines ou blanches
+étoilent le gazon, le liseron _althoeoïdes_ commence à ramper et les
+orchys-insectes à tirer leur petit labelle rosé ou verdâtre. Rien
+n'a disparu; chaque végétal, si rare ou si humble qu'il soit dans la
+localité, a gardé sa place, je devrais dire sa cachette.
+
+Quand j'ai fini ma visite domiciliaire dans le jardin sans clôture et
+sans culture qui était et qui est encore pour moi un idéal de jardin,
+puisqu'il se lie au paysage et le complète en rendant seulement
+praticable la terrasse qu'il occupe, je m'assieds sur mon banc favori,
+un demi-cercle de rochers ombragé à souhait par des arbres d'une grâce
+orientale. A travers les branches de ceux qui s'arrondissent à la
+déclivité du terrain, je vois bleuir et miroiter dans les ondulations
+roses et violettes ce golfe de satin changeant qui a la sérénité et la
+transparence des rivages de la Grèce. Ce golfe de Tamaris, vu du côté
+_est_, est le coin du monde, à moi connu, où j'ai vu la mer plus douce,
+plus suave, plus merveilleusement teintée et plus artistement encadrée
+que partout ailleurs; mais il y faut les premiers plans de ce jardin,
+libre de formes et de composition. Du côté _sud_, c'est la pleine mer,
+les lointains écueils, les majestueux promontoires, et là j'ai vu les
+fureurs de la bourrasque durant des semaines entières. J'y ai ressenti
+des tristesses infinies, un état maladif accablant. Tamaris me rappelle
+plus de fatigues et de mélancolies que de joies réelles et de rêveries
+douces, et c'est sans doute pourquoi j'aime mieux Tamaris, où j'ai
+souffert, que d'autres retraites où je n'ai pas senti la vie avec
+intensité. Sommes-nous tous ainsi? Je le pense. Le souvenir de
+nos jouissances est incomplet quand il ne s'y mêle pas une pointe
+d'amertume. Et puis les choses du passé grandissent dans le vague
+qui les enveloppe, comme le profil des montagnes dans la brume du
+crépuscule. Il me semble que, sur ce banc où me voilà assis encore une
+fois après lui avoir dit un adieu que je croyais éternel, j'ai porté
+en moi un monde de lassitude et de vaillance, d'épuisement et de
+renouvellement. Il me semble qu'à certaines heures j'ai été un
+philosophe très-courageux, et à d'autres heures un enfant très-lâche. Je
+venais de traverser une de ces maladies foudroyantes où l'on est emporté
+en quelques jours sans en avoir conscience. L'affaiblissement qui me
+restait et que le brutal climat du Midi était loin de dissiper, tournait
+souvent à la colère, car l'être intérieur avait conservé sa vitalité, et
+le rire du printemps sur la montagne me faisait l'effet d'une cruelle
+raillerie de la nature à mon impuissance.
+
+--Puisque tu m'appelles, guéris-moi, lui disais-je.
+
+Elle m'appelait encore plus fort et ne me guérissait pas du tout.
+J'étudiai la patience. Je me souviens d'avoir fait ici une théorie,
+presque une méthode de cette vertu négative, avec un classement de
+phases à suivre en même temps que j'étudiais le classement botanique
+d'après Grenier et Godron. Ces auteurs rejettent sans pitié de leur
+catalogue toute plante acclimatée ou non qui n'est pas de race
+française. Je m'exerçais puérilement, car la maladie est très puérile,
+à rejeter de ma méthode philosophique tout ce qui était amusement ou
+distraction de l'esprit, comme contraire à la recherche de la patience
+pour elle-même. Et puis je m'apercevais que la sagesse, comme la santé,
+n'a pas de spécialité absolue, qu'elle doit s'aider de tout, parce
+qu'elle s'alimente de tout, et, un beau jour de soleil, ayant pris ma
+course tout seul, comme Bou-Maca, sauf à tomber en chemin et à mourir
+sur quelque lit de mousse et de fleurs, au grand air et en pleine
+solitude, ce qui m'a toujours paru la plus douce et la plus décente
+mort que l'on puisse rêver, je forçai ma pauvre machine à obéir aux
+injonctions aveugles de ma volonté. J'eus chaud et froid, faim et soif,
+dépit et résignation; j'eus des envies de pleurer quand j'essayais
+en vain de gravir un escarpement, des envies de crier victoire quand
+j'avais réussi à le gravir. L'attente muette et stoïque de la guérison
+ne m'avait pas rendu un atome de force musculaire. La volonté de
+ressaisir à tout prix cette force me la rendit, et je me souviens encore
+de ceci: c'est qu'au retour d'une excursion assez sérieuse, je vins
+m'asseoir sur ce banc en me débitant l'axiome suivant: «Décidément, la
+patience n'est pas autre chose qu'une énergie.»
+
+J'avais peut-être raison. L'inertie glacée de l'attente du mieux n'amène
+que le dépérissement. La volonté d'être et d'agir en dépit de tout nous
+fait vaincre les maladies de langueur du corps et de l'âme; j'ai encore
+vaincu, l'an dernier, un accès d'anémie en n'écoutant que le médecin qui
+me conseillait de ne pas m'écouter du tout.
+
+C'est bien aussi ce que me conseillait le docteur qui m'a soigné ici
+il y a sept ans, et que j'ai retrouvé hier soir plus jeune que moi,
+toujours charmant, sensible et tendre. Je l'aimai à la première vue, cet
+ami des malades, cet être aimable et sympathique qui apporte la santé
+ou l'espérance dans ses beaux yeux septuagénaires, toujours remplis de
+cette flamme méridionale si communicative. Certains vieux médecins de
+province sont des figures que l'on ne retrouvera plus: Lallemant et
+Cauvières, qui sont partis au milieu d'une sénilité adorable, Auban à
+Toulon, Maure à Grasse, Morère à Palaiseau, Vergne à Cluis, et tant
+d'autres qui sont encore bien vivants et solides, et qui exercent dans
+leur milieu une sorte de royauté paternelle. Jamais riches, ils ont
+pratiqué la charité sur des bases trop larges; tous aisés, ils n'ont pas
+eu de vices; tous hommes de progrès, fils directs de la Révolution, ils
+ont traversé dans leur jeunesse les déboires de la Restauration, ils ont
+lutté contre la théorie de l'étouffement, ils luttent toujours: ils ont
+été hommes du temps qu'on mettait sa gloire à être homme avant tout. Ils
+sont devenus savants avec un but d'apostolat qu'ils poursuivent encore
+en dépit de la mode qui a créé le problème de la science pour la
+science, comme elle avait inventé l'art pour l'art dans un sens étroit
+et faux.
+
+Nos jeunes savants d'aujourd'hui mûriront et poseront mieux la question,
+car elle a son sens juste et son côté vrai; mais ils seront généralement
+et forcément sceptiques. Ils auront le doute et le rire, l'esprit et
+l'audace. Ce ne sera plus le temps de l'enthousiasme et de l'espoir, de
+l'indignation et du combat. On retrouve ces vieilles énergies du passé
+sur de nobles fronts que le temps respecte, et on les aime spontanément.
+Qu'ils soient dans l'illusion ou dans le vrai sur l'avenir des sociétés
+humaines, c'est avec eux qu'on se plaît à songer, et l'on se sent
+meilleur en les approchant.
+
+Et pourtant j'aime bien tendrement la jeunesse; comment faire pour ne
+pas aimer les enfants, et pour ne pas contempler comme un idéal l'âge
+de l'irréflexion, où le mal n'est pas encore le mal, puisqu'il n'a pas
+conscience de lui-même?
+
+La nature, éternellement jeune et vieille, passant de l'enfance à la
+caducité, et ressuscitant pour recommencer sans savoir ce que vie
+et mort signifient, est une enchanteresse qui nous défend d'être
+moroses.... Le moyen au mois de février, qui est l'avril du Midi, sous
+un ciel en feu et sur une terre en fleurs, de pleurer sur les roses ou
+sur les neiges d'antan?
+
+Le lendemain, en quatre heures, nous gagnons Cannes. Le trajet le long
+de la mer est aussi beau que celui de Marseille à Toulon, et tout cela
+se ressemble sans s'identifier. Ce qui est nouveau d'aspect pour moi,
+c'est la chaîne des Mores, montagnes couvertes de forêts et d'une
+tournure fière avec un air sombre. On les côtoie et on entre dans les
+contre-forts de l'Estérel, massif superbe de porphyre rouge découpé tout
+autrement que la Carpiagne, qui est calcaire et disloquée. L'Estérel
+a la physionomie d'une chose d'art, des mouvements logiques et voulus
+comme les ont généralement les roches éruptives. Ses sommets ont peu de
+brèche, ses dents s'arrondissent comme des bouillonnements saisis d'un
+brusque refroidissement. Rien ne prouve que telle soit la cause de ces
+formes arrêtées et solides, mais l'esprit s'en empare comme d'une raison
+d'être des ligues moutonnées qui festonnent le ciel et qui descendent
+en bondissements jusque dans la mer. Petites montagnes, collines en
+réalité, mais si élégantes et si fières qu'elles paraissent imposantes.
+Une grande variété de groupements, rentrant dans l'unité de plans de la
+structure générale, peu de blocs isolés ou détachés là où l'homme n'a
+pas mis la main; des murailles droites inexpugnables, des plissements
+soudains arrêtés par des mamelonnements tumultueux qui se dressent en
+masses homogènes, compactes, d'une grande puissance. Rien ici ne sent
+le désastre et l'effondrement. Rien ne fait songer aux cataclysmes
+primitifs. C'est un édifice et non une ruine; la végétation y prend ses
+ébats, et le mois de mai doit y être un enchantement.
+
+Cannes, rendez-vous des étrangers de tout pays, doit être pour le
+romancier habile une bonne mine pleine d'échantillons à collectionner;
+mais, outre que je n'ai aucune habileté, je ne suis pas venu céans
+pour étudier les moeurs qu'on raconte et observer les physionomies
+qui passent. Ici comme ailleurs, je ne prendrai que des notes, et
+j'attendrai que je sois saisi n'importe où, n'importe par quoi ou par
+qui. Je ne suis pas de ceux qui savent ce qu'ils veulent faire. Je subis
+l'action de mes milieux. Je ne pourrais la provoquer; d'ailleurs, je
+suis en vacances.
+
+Je n'espère pas non plus faire beaucoup de botanique. La saison est trop
+peu avancée, et cette année-ci particulièrement la floraison est très en
+retard. Il parait qu'il n'a pas plu depuis deux ans. Maurice ne compte
+pas non plus sur des trouvailles entomologiques à te communiquer. Notre
+but est une affaire de coeur, une visite à de chères personnes qui m'ont
+attendu tout l'hiver. La beauté et le charme du pays seront par-dessus
+le marché.
+
+Dès le lendemain pourtant, nous voici en campagne. Les amis veulent nous
+faire les honneurs de l'Estérel, et nous remplissons de notre bande
+joyeuse et de nos provisions de bouche un omnibus énorme, traîné par
+trois vigoureux chevaux. La locomotion est admirablement organisée ici.
+On pénètre dans la montagne, on trotte à fond de train sur les corniches
+vertigineuses; nous n'avons pas fait autre métier pendant un mois, et
+nous n'avons pas vu l'ombre d'un accident. Cochers et chevaux sont
+irréprochables.
+
+A l'entrée de la gorge de Maudelieu, on laisse la voiture, on porte les
+paniers, on s'engouffre dans une étroite fente de rochers en remontant
+le cours d'un petit torrent presque à sec, et on s'arrête pour déjeuner
+à l'endroit où une cascatelle remplit à petit bruit un petit réservoir
+naturel. Ce n'est pas un des plus beaux coins de l'Estérel. Le porphyre
+n'y est pas bien déterminé, on est encore trop à la lisière; mais, comme
+salle à manger, la place est charmante, et il y fait une réjouissante
+chaleur. Les murailles déjetées qui vous pressent ont une grâce sauvage.
+Il y a tant de lentisques, de myrtes, d'arbousiers et de phyllirées
+qu'on se croirait dans de la vraie verdure. Pour moi, ces feuillages
+cassants et persistants ont toujours quelque chose d'artificiel et de
+théâtral. Ils seront beaux quand les chèvrefeuilles et les clématites
+qui les enlacent mêleront leurs souplesses et leurs fraîcheurs à cette
+rigidité. Après le déjeuner, on reprend le vaste et solide omnibus, qui
+grimpe résolument vers le point central de l'Estérel.
+
+Le massif intérieur, fermé transversalement par une muraille rectiligne
+d'une grande apparence, offre progressivement, des extrémités au coeur,
+un porphyre rouge mieux déterminé et d'un plus beau ton. A toutes les
+heures du jour, ces chaudes parois semblent imprégnées de soleil. La
+couleur est donc ici aussi riche que la forme, et les masses de la
+végétation, en suivant le mouvement heureux du sol, se composent comme
+pour le plaisir des yeux. Une belle route traverse le sanctuaire en
+suivant les bords du ravin principal, et, des points les plus élevés
+de son parcours, permet de plonger sur les grandes ondulations qui
+aboutissent à la mer. Qu'elle est belle, cette mer cérulée qui, partant
+du plus profond du tableau, remonte comme une haute muraille de saphir
+à l'horizon visuel! A droite se dressent les Alpes neigeuses, autre
+sublimité qui fascine l'oeil et le fixe en dépit des plantes qui
+sourient à nos pieds et sollicitent notre attention. Dis-moi, cher
+naturaliste, notre maître, si le papillon, qui a tant de facettes dans
+son oeil de diamant, peut voir à la fois la terre et le ciel, l'horizon
+et le ciel qui s'effleure! Il est bien heureux le papillon, s'il peut
+saisir d'emblée le grand et le petit, le loin et le proche! Ah! que
+notre oeil humain est lent et pauvre, et avec cela la vie si courte!
+
+Les arbres sont très beaux dans l'Estérel, on y échappe à la monotonie
+des grands oliviers, bien beaux aussi, mais trop répétés dans le pays.
+Sauf le liége, les essences de la forêt de l'Estérel sont, à l'espèce
+près, celles de nos régions centrales. Les châtaigniers paraissent se
+plaire surtout vers le centre. C'est là que nous nous arrêtons au hameau
+des Adrets, toujours orné de son poste de gendarmerie, comme d'une
+préface de mélodrame. La route était dangereuse autrefois, mais
+Frédérick-Lemaître a tué à jamais sa poésie. Le lieu n'évoque plus que
+des souvenirs de tragédie burlesque.
+
+Elle est pourtant sinistre, cette auberge des Adrets, et les auteurs
+du drame qui en porte le nom l'ont parfaitement choisie pour type de
+coupe-gorge. Elle en a tout le classique, surtout aujourd'hui que
+la cuisine est fermée et abandonnée. Pourquoi? On ne sait. A force
+d'entendre les voyageurs plaisanter sur la mort fictive de M. Germeuil,
+les propriétaires se sont imaginé qu'on leur attribuait un crime réel.
+La porte principale est barricadée, les habitants du hameau regardent
+avec défiance et curiosité les tentatives que l'on fait pour entrer. Ils
+sourient mystérieusement, ils affectent un air moqueur pour répondre aux
+moqueries qu'ils attendent de vous. Il faut que certains passants les
+aient cruellement mystifiés. On frappe longtemps en vain; enfin, les
+hôtes vous demandent sèchement ce que vous voulez et consentent à vous
+conduire dans une salle de cabaret véritablement hideuse. Elle est
+sombre, sale et barbouillée de fresques représentant des paysages, des
+scènes de pêche et de chasse d'un dessin si barbare et d'une couleur si
+féroce, qu'on est pris de peur et de tristesse devant cette navrante
+parodie de la nature. Ceci est la nouvelle auberge soudée à l'ancienne,
+que l'on ne vous ouvre qu'après bien des pourparlers et des questions.
+
+--Que voulez-vous voir, là? Il n'y a rien de curieux. Il ne s'y est
+jamais rien passé.
+
+Il faut répondre qu'on le sait bien; mais qu'on veut voir l'escalier
+de bois. On le voit enfin dressé en zigzag, au fond d'une salle nue et
+sombre à cheminée très ancienne. Il est assez décoratif et conduit
+à deux misérables petites chambres dans l'une desquelles ne fut pas
+assassiné M. Germeuil. Toute cette recherche du souvenir d'une fiction
+de théâtre est fort puérile, mais il faut rire en voyage, et, en
+sortant, on rit de la figure ahurie et soupçonneuse de ces bons
+habitants des Adrets.
+
+* * * * *
+
+Il fait beaucoup plus doux au golfe Juan qu'au golfe de Toulon. Le
+mistral y est moins rude, moins froid, plus vite passé; mais au baisser
+du soleil, l'air se refroidit plus vite et la soirée est véritablement
+froide, jusqu'au moment où la nuit est complète. Alors il y a un
+adoucissement remarquable de l'atmosphère jusqu'au retour du matin.
+En dépit de ces bénignes influences, la végétation est beaucoup plus
+avancée à Toulon: pourquoi?
+
+Le lendemain, il faisait un vent assez aigre à l'île Sainte-Marguerite.
+La _passerina hirsuta_ tapisse le rivage du côté ouest. Elle est en
+fleurs blanche et jaunes. On me dit qu'elle ne croît que là dans toute
+la Provence. Par exemple, elle abonde au Brusc, dans les petites anses
+qui déchiquettent le littoral, mais toujours tournée vers l'occident.
+Est-ce un hasard ou une habitude?
+
+Je croyais trouver ici plus de plantes spéciales. Le sol que j'ai
+pu explorer en courant me semble très pauvre; pas l'ombre d'un
+_tartonraire_, pas de _medicayo maritima_, pas d'astragale
+_tragacantha_, rien de ce qui tapisse la plage des Sablettes et de ce
+qui orne les beaux rochers du cap Sicier. Ma seule trouvaille consiste
+dans un petit ornithogale à fleur blanche unique et à feuilles linéaires
+canaliculées, dont une démesurément longue. Je n'en trouve nulle part la
+description bien exacte, à moins que ce ne soit celui que mes auteurs
+localisent exclusivement sur le Monte-Grosso, en Corse. J'ai cueilli
+celui-ci sur le rocher qui porte le fort d'Antibes. Il y gazonnait
+sur un assez petit espace. De l'orchis jaune trouvé une seule fois à
+Tamaris, le 13 mars, point de nouvelles par ici; mais nous habitons une
+côte particulièrement aride, et les promenades en voiture ne sont pas
+favorables à l'exploration botanique.
+
+Il faut donc s'en tenir au charme de l'ensemble et mettre les lunettes
+du peintre. Pour le peintre de grand décor de théâtre, ce pays-ci est
+typique. Les formes sont admirables, les masses sont de dimensions à
+être embrassées dans un beau cadre, et leur tournure est si fière,
+qu'elles apparaissent plus grandioses qu'elles ne le sont en effet. Ce
+trompe-l'oeil perpétuel caractérise au moral comme au physique la nature
+et l'homme du Midi; il est cause du reproche de _blague_ adressé à la
+population, reproche non mérité en somme. Le Midi et le Méridional
+annoncent toujours et tiennent souvent. Ils sont éminemment
+démonstratifs, et, à un moment donné, ils semblent frappés d'épuisement;
+mais ils se renouvellent avec une facilité merveilleuse, et, comme la
+terre d'Afrique qui semble souvent morte et desséchée, ils refleurissent
+du jour au lendemain.
+
+La transition de l'hiver à l'été n'est pourtant pas aussi belle et aussi
+frappante ici que chez nous. La végétation n'y éclate pas avec la même
+splendeur. L'absence de gelée sérieuse n'y fait pas ressortir le réveil
+de la vie, et on n'y sent guère en soi-même ce réveil si intense et
+si subit qui s'opère chez nous par crises énergiques. Le vent de mer
+contrarie l'essor général. Le mistral est un petit hiver qui recommence
+presque chaque semaine, et qui est d'autant plus perfide qu'il n'altère
+pas visiblement l'aspect des choses; mais, quoi qu'on en dise, il gèle
+ici blanc presque tous les matins, et les promesses du soleil de la
+journée ressemblent à une gasconnade. Est-ce à dire que la nature n'y
+soit pas généreuse et la vie intense? Certes non. C'est un beau pays, et
+les organisations qu'il développe sont résistantes et souples à la fois.
+
+Malheureusement, dans ces stations consacrées par la mode, ce que l'on
+voit le moins, c'est le type local. Homme, animaux, plantes, coutumes,
+villas, jardins, équipages, langage, plaisirs, mouvement, échange de
+relations, c'est une grande auberge qui s'étend sur toute la côte. Si
+vous apercevez le paysan, l'industriel indigènes, soyez sûr qu'ils
+sont occupés à servir les besoins ou les caprices de la fourmilière
+étrangère.
+
+Ceci, je l'avoue, me serait odieux à la longue, et, si j'avais une villa
+sur ce beau rivage, je la fuirais à l'époque où des quatre coins du
+monde s'abattent ces bandes d'oiseaux exotiques. C'est un tort d'être
+ainsi et de vouloir être seul ou dans l'intimité étroite de quelques
+amis au sein de la nature. Certes l'homme est l'animal le plus
+intéressant de la création; je dirai pour mon excuse que, dans certains
+milieux où tout est artificiel, l'art semble appeler les humains à se
+réunir et les inviter à l'échange de leurs idées. Au sein du mouvement
+qui est leur ouvrage, ils ont naturellement jouissance morale et
+avantage intellectuel à se communiquer l'activité qui les anime. Il y a
+aussi de délicieux milieux de villégiature où la sociabilité plus douce
+et un peu nonchalante peut réaliser des _décamérons_ exquis; mais, en
+présence de la mer et des Alpes neigeuses, peut-on n'être point dominé
+par quelque chose d'écrasant dont la sublimité nous distrait de
+nous-mêmes et nous fait paraître misérable toute préoccupation
+personnelle?
+
+Je fus frappé de cette sorte de stupeur où la grandeur des choses
+extérieures nous jette en parcourant un jardin admirablement situé
+et admirablement composé à la pointe d'Antibes. C'est, sous ces deux
+rapports, le plus beau jardin que j'aie vu de ma vie. Placé sur une
+langue de terre entre deux golfes, il offre un groupement onduleux
+d'arbres de toutes formes et de toutes nuances qui se sont assez élevés
+pour cacher les premiers plans du paysage environnant. Tous les noms de
+ces arbres exotiques, étranges ou superbes, car le créateur de cette
+oasis est horticulteur savant et passionné, je te les cacherai pour une
+foule de raisons: la première est que je ne les sais pas. Tu me fais
+grâce des autres, et même tu me pardonnes de n'avoir pas abordé la flore
+exotique, moi qui suis si loin de connaître la flore indigène, et qui
+probablement, si tu ne m'aides beaucoup, ne la connaîtrai jamais. Je me
+souviens d'une dame qui me disait de grands noms de plantes étrangères
+avec une épouvantable sûreté de mémoire, et qui me semblait si savante,
+que je n'osais lui répliquer. Pourtant je me hasardai à lui dire
+modestement:
+
+--Madame, je ne sais pas tout cela. Je m'occupe exclusivement de l'étude
+du _phaseolus_.
+
+Elle ne comprit pas que je lui parlais du haricot, et avoua qu'elle ne
+connaissait pas cette plante rare.
+
+Pour ne point ressembler à cette dame, je ne me risquerai pas à te
+nommer une seule des merveilles végétales de l'Australie, de la
+Polynésie et autres lieux fantastiques que M. Turette a su faire
+prospérer dans son enclos: mais ce dont je peux te donner l'idée, c'est
+du spectacle que présente le vaste bocage où toutes les couleurs et
+toutes les formes de la végétation encadrent, comme en un frais vallon,
+les pelouses étoilées de corolles radieuses et encadrées de buissons
+chargés de merveilleuses fleurs. La villa est petite et charmante sous
+sa tapisserie de bignones et de jasmins de toutes nuances et de tous
+pays; mais c'est du pied de cette villa au sommet de la pelouse qui
+marque le renflement du petit promontoire, et qui, par je ne sais quel
+prodige de culture, est verte et touffue, que l'on est ravi par la
+soudaine apparition de la mer bleue et des grandes Alpes blanches
+émergeant tout à coup au-dessus de la cime des arbres. On est dans un
+Éden qui semble nager au sein de l'immensité. Rien, absolument rien
+entre cette immensité sublime et les feuillages qui vous ferment
+l'horizon de la côte, cachant ses pentes arides, ses constructions
+tristes, ses mille détails prosaïques; rien entre les gazons, les
+fleurs, les branches formant un petit paysage exquis, frais, embaumé,
+et la nappe d'azur de la mer servant de fond transparent à toute cette
+verdure, et puis au-dessus de la mer, sans que le dessin de la côte
+éloignée puisse être saisi, ces fantastiques palais de neiges éternelles
+qui découpent leurs sommets éclatants dans le bleu pur du ciel. Je ne
+chercherai pas de mots excentriques et peu usités pour te représenter
+cette magie. Les mots qui frappent l'esprit obscurcissent les images que
+l'on veut présenter réellement à la vision de l'esprit. Figure-toi donc
+tout simplement que tu es dans ce charmant vallon, «arrondi au fond
+comme une corbeille,» que tu me décris si bien dans ta dernière lettre,
+et que tu vois surgir de l'horizon boisé la Méditerranée servant de
+base à la chaîne des Alpes. Impossible de te préoccuper de la distance
+considérable qui sépare ton premier horizon du dernier. Il semble que
+ce puissant lointain t'appartienne, et que toute cette formidable
+perspective se confonde sans transition avec l'étroit espace que tes pas
+vont franchir, car tu es tenté de t'élancer à la limite de ton vallon
+pour mieux voir.--Ne le fais pas, ce serait beau encore, mais d'un beau
+réaliste, et tu perdrais le ravissement de cet aspect composé de trois
+choses immaculées, la végétation, la mer, les glaciers. Le sol, cette
+chose dure qui porte tant de choses tristes, est noyé ici pour les yeux
+sous le revêtement splendide des choses les plus pures. On peut se
+persuader qu'on est entré dans le paradis des poëtes... Pas une plante
+qui souffre, pas un arbre mutilé, pas une fortification, pas une
+enceinte, pas une cabane, pas une barque, aucun souvenir de l'effort
+humain, de l'humaine misère ni de l'humaine défiance. Les arbres de tous
+les climats semblent s'être donné rendez-vous d'eux-mêmes sur ce tertre
+privilégié pour l'enfermer dans une fraîche couronne, et ne laisser
+apparaître à ceux qui l'habitent que les régions supérieures où semblent
+régner l'incommensurable et l'inaccessible.
+
+Le créateur de ce beau jardin a-t-il eu conscience de ce qu'il
+entreprenait? A-t-il vu dans sa pensée, lorsqu'il en a tracé le plan, le
+spectacle étrange et unique au monde qu'il offrirait lorsque ces plantes
+auraient atteint le développement qu'elles ont aujourd'hui? Si oui,
+voilà un grand artiste; si non, s'il n'a cherché qu'à acclimater des
+raretés végétales, disons qu'il a été bien récompensé de son intéressant
+labeur.
+
+Mais tout passe ou change, et il est à craindre que dans quelques années
+les arbres, en grandissant, ne cachent la mer. Quelques années de plus,
+et ils cacheront les Alpes. Il faudra s'y résigner, car, si on émonde
+les maîtresses branches pour dégager l'horizon, leur souple feston de
+verdure perdra sa grâce riante et ses divins hasards de mouvement. Ce ne
+sera plus qu'un beau jardin botanique.
+
+Ainsi du petit bois de pins, de liéges et de bruyères blanches en arbres
+qui s'élevait au-dessus de Tamaris, et d'où l'on voyait la mer et les
+collines à travers des rideaux de fleurs. J'y ai contemplé de petites
+plantes, le _dorycnium suffruticosum_ et l'_epipactis ancifolia_, qui se
+donnaient des airs de colosses en se profilant sur les vagues lointaines
+de la pleine mer. Barbare qui les eût cueillies pour leur donner
+l'horizon d'un verre d'eau ou d'une feuille de papier gris!
+
+--C'est moi, pensais-je en regardant le jardin de M. Turette, qui
+voudrais bien emporter cet horizon de flots et de neiges pour encadrer
+mon jardin de Nohant!
+
+Mais bien vite cette ambitieuse aspiration m'effraya. Je suis un trop
+petit être pour vivre dans cette grandeur; j'y suis trop sensible, je
+me donne trop à ce qui me dépasse dans un sens quelconque, et, quand je
+veux me reprendre après m'être abjuré ainsi, je ne me retrouve pas. Je
+deviendrais tellement contemplatif, que la réflexion ne fonctionnerait
+plus.
+
+En effet, à quoi bon chercher la raison des choses quand elles vous
+procurent une extase plus douce que l'étude? On risque la folie à
+vouloir perpétuer le ravissement. Maxime Du Camp, dans son roman des
+_Forces perdues_,--un titre très profond!--raconte que deux âmes ivres
+de bonheur se sont épuisées et presque haïes sans autre motif que de
+s'être trop aimées. Peut-être, en se fixant au centre d'une oasis rêvée,
+deviendrait-on l'ennemi du beau trop senti et trop possédé, à moins que,
+sans retour et à tout jamais, on n'en devînt la victime. Pour habiter
+l'Éden, il faudrait donc devenir un être complètement paradisiaque. Adam
+en fut exilé, et s'en exila probablement de lui-même le jour où l'esprit
+de liberté le fit homme. Quelle irrésistible et décevante fascination
+ces Alpes et ces mers, vues ainsi sans intermédiaire matériel, doivent
+exercer sur l'âme! Comme on oublierait volontiers que le mal et la
+douleur habitent la terre, et que la mort sévit jusque sur ces hauteurs
+sereines où l'on rêve la permanence et l'éternité! Le son de la voix
+humaine arriverait ici comme une fausse note. Le désir de peindre, le
+besoin d'exprimer, s'évanouiraient comme des velléités puériles. Le
+sentiment des relations sociales s'éteindrait, et la démence vous ferait
+payer cher quelques années d'un bonheur égoïste.
+
+Voilà pourquoi j'arrive à comprendre ceux qui viennent sur ces rivages
+admirables pour ne rien voir et ne rien sentir, ou pour voir mal et
+sentir à faux. S'ils étaient bien pénétrés de la grandeur qui les
+environne, ils n'oseraient pas vivre, ils ne le pourraient pas.
+Arrachons-nous au ravissement qui paralyse, et soyons plutôt bêtes
+qu'égoïstes. Acceptons la vie comme elle est, la terre comme l'homme
+l'a faite. Le cruel, l'insensé! il l'a bien gâtée, et des artistes ont
+imaginé d'aimer sa laideur plutôt que de ne pas l'aimer du tout.
+
+Un autre jour, nous voici sur la Corniche, trottant sur une route que
+surplombent et que supportent follement des calcaires en ruine. Ici,
+la France finit splendidement par une muraille à pic ou à ressauts
+vertigineux qui s'écroule par endroits dans la Méditerranée. On côtoie
+les dernières assises de cette crête altière, et pendant des heures
+l'oeil plonge dans les abîmes. Ici, la lumière enivre, car tout
+est lumière; l'immense étendue de mer que l'on domine vous renvoie
+l'éblouissement d'une clarté immense, et son reflet sur les rochers,
+les flots et les promontoires qu'elle baigne, produit des tons qui
+deviennent froids et glauques en plein soleil, comme les objets que
+frappe la lumière électrique. A la distance énorme qui vous élève
+au-dessus du rivage, vous percevez le moindre détail ainsi éclairé avec
+une netteté invraisemblable. C'est bien réellement une féerie que
+le panorama de la Corniche. Les rudes décombres de la montagne y
+contrastent à chaque instant avec la vigoureuse végétation des ses
+pentes et la fraîcheur luxuriante de ses fissures arrosées de fines
+cascades. L'eau courante manque toujours un peu dans ces pays de la
+soif; mais il y a tant d'oranges et de citrons sur les terrasses de
+l'abîme que l'on oublie l'aspect aride des sommets, et qu'on se plaît
+au désordre hardi des éboulements. Les sinuosités de la côte offrent à
+chaque pas un décor magique. Les ruines d'Eza, plantées sur un cône de
+rocher, avec un pittoresque village en pain de sucre, arrêtent forcément
+le regard. C'est le plus beau point de vue de la route, le plus complet,
+le mieux composé. On a pour premiers plans la formidable brèche de
+montagne qui s'ouvre à point pour laisser apparaître la forteresse
+sarrasine au fond d'un abîme dominant un autre abîme. Au-dessus de cette
+perspective gigantesque, où la grâce et l'âpreté se disputent sans se
+vaincre, s'élève à l'horizon maritime un spectre colossal. Au premier
+aspect, c'est un amas de nuages blancs dormant sur la Méditerranée; mais
+ces nuages ont des formes trop solides, des arêtes trop vives: c'est une
+terre, c'est la Corse avec son monumental bloc de montagnes neigeuses,
+dont trente lieues vous séparent; plus loin, vous découvrez d'autres
+cimes, d'autres neiges séparées par une autre distance inappréciable.
+Est-ce la Sardaigne, est-ce l'Apennin? Je ne m'oriente plus.
+
+Il faisait un temps magnifique. Le ciel et la mer étaient si limpides,
+qu'on distinguait les navires à un éloignement inouï, et les détails du
+Monte-Grosso à l'oeil nu; mais passer, car il faut bien passer par là
+sans y planter sa tente, rend tout à coup mortellement triste.
+
+La riante presqu'île de Monaco vous apparaît bientôt. On se demande
+par quel problème on y descendra des hauteurs de la Turbie. C'est bien
+simple: on tourne pendant une grande heure le massif de la montagne, et,
+d'enchantements en enchantements, de rampe en rampe, on descend par des
+lacets l'unique petite route assez escarpée de la principauté: on admire
+tous les profils du gros bloc de la _Tête-du-Chien_, qui surplombe la
+ville et la menace, et on arrive de plain-pied avec la rive dans un
+grand hôtel qui est à la fois une hôtellerie, un restaurant, un casino
+et une maison de jeu.
+
+Étrange opposition! au sortir de ces grandeurs de la nature, vous voilà
+jeté en pleine immondice de civilisation moderne. Au pâle clair de la
+jeune lune, au pied du gros rocher qui dort dans l'ombre, au mystérieux
+gémissement du ressac, à la senteur des orangers qui vous enveloppe,
+succèdent et se mêlent la lueur blafarde du gaz, un caquetage de filles
+chiffonnées et fatiguées, je ne sais quelle fétide odeur de fièvre et le
+bruit implacable de la roulette. Il y a là de jeunes femmes qui jouent
+pendant que sur les sofas des nourrices allaitent leurs enfants. Une
+jolie petite fille de cinq à six ans s'y traîne et s'endort accablée de
+lassitude, de chaleur et d'ennui. Sa misérable mère l'oublie-t-elle,
+ou rêve-t-elle de lui gagner une dot? Des _babies_ de tout âge, de
+vingt-cinq à soixante-et-dix ans, essuient en silence la sueur de
+leur front en fixant le tapis vert d'un oeil abruti. Une vieille dame
+étrangère est assise au jeu avec un garçonnet de douze ans qui l'appelle
+sa mère. Elle perd et gagne avec impassibilité. L'enfant joue aussi et
+très décemment, il a déjà l'habitude. Dans la vaste cour que ferme le
+mur escarpé de la montagne, des ombres inquiètes ou consternées
+errent autour du café. On dirait qu'elles ont froid; mais peut-être
+regardent-elles avec convoitise le verre d'eau glacée qu'elles ne
+peuvent plus payer. On en rencontre sur le chemin, qui s'en vont à pied,
+les poches vides; il y en a qui vous abordent et qui vous demandent
+presque l'aumône d'une place dans votre voiture pour regagner Nice.
+Les suicides ne sont point rares. Les garçons de l'hôtel ont l'air de
+mépriser profondément ceux qui ont perdu, et à ceux qui se plaignent
+d'être mal servis ils répondent en haussant les épaules:
+
+--Ça n'a donc pas été ce soir?
+
+On dîne comme on peut dans une salle immense encombrée de petites tables
+que l'on se dispute, assourdi par le bruit que font les demoiselles à la
+recherche d'un dîner et d'un ami qui le paie. On retourne un instant aux
+salles de jeu pour y guetter quelque drame. Moi, je n'y peux tenir; la
+puanteur me chasse. Nous courons au rivage, nous gagnons la ville qui
+s'élance en pointe sur une langue de terre délicieusement découpée au
+milieu des flots. Elle aussi, cette pauvre petite résidence, semble
+vouloir fuir le mauvais air du tripot et se réfugier sous les beaux
+arbres qui l'enserrent. Nous montons au vieux château sombre et
+solennel. La lune lui donne un grand air de tragédie. Le palais du
+prince est charmant et nous rappelle la capricieuse demeure moresque du
+gouverneur à Mayorque. La ville est déserte et muette, tout le monde
+paraît endormi à neuf heures du soir. Nous revenons par la grève, où la
+mer se brise par de rares saccades très brusques au milieu du silence.
+La lune est couchée. Le gaz seul illumine le pied du grand rocher
+et jette des lueurs verdâtres sur les rampes de marbre blanc et les
+orangers du jardin. La roulette va toujours. Un rossignol chante, un
+enfant pleure...
+
+Pour gagner Menton, le lendemain matin, nous traversons une gorge qui
+ressemble aux plus fraîches retraites de l'Apennin du côté de Tivoli;
+les oliviers y sont superbes, les caroubiers monstrueux. Ceci doit être
+un _nid_ pour la botanique; mais peu de fleurs sont écloses, et nous
+passons trop vite. Nous courons et ne voyageons pas. Il faudrait revenir
+seul au mois de juin. Nous sommes gais quand même, parce que nous
+nous aimons les uns les autres, et parce que voir ainsi défiler des
+merveilles comme dans la confusion d'un rêve est, sinon un plaisir vrai,
+du moins une ivresse excitante. On revient de la frontière d'Italie à
+Cannes en quelques heures. Route excellente, aucun danger et aucune
+interruption dans la splendeur des tableaux; mais trop de rencontres,
+trop d'Anglais, trop de mendiants, trop de villas odieusement bêtes
+ou stupidement folles, un pays sublime, un ciel divin, empestés de
+civilisation idiote ou absurde.
+
+Mon cher ami, après avoir vu cette limite méridionale incomparablement
+belle de notre France, j'ai reporté ma pensée tout naturellement à la
+limite nord que je côtoyais l'automne dernier, et j'ai trouvé mon coeur
+plus tendre pour le pays des vents tièdes et des grands arbres baignés
+de brume. Le souvenir que l'on emporte des côtes de Normandie, c'est un
+parfum de forêts et d'algues qui s'attache à vous: ce qui vous reste des
+rivages de la Provence, c'est un vertige de lumière et d'éblouissements.
+Et ce qu'il y a encore de mieux, c'est notre France centrale, avec son
+climat souple et chaud, ses hivers rapidement heurtés de glace et de
+soleil, ses pluies abondantes et courtes, sa flore et sa faune variées
+comme le sol, où s'entre-croisent les surfaces des diverses formations
+géologiques, son caractère éminemment rustique, son éloignement des
+grands centres d'activité industrielle, ses habitudes de silence et de
+sécurité. Je l'ai passionnément aimé, notre humble et obscur pays, parce
+qu'il était mon pays et que j'avais reçu de lui l'initiation première;
+je l'aime dans ma vieillesse avec plus de tendresse et de discernement,
+parce que je le compare aux nombreuses stations où j'ai cherché ou
+rêvé un nid. Toutes étaient plus séduisantes, aucune aussi propice au
+fonctionnement normal et régulier de la vie physique et morale. Notre
+Berry a beau être laid dans la majeure partie de sa surface, il a ses
+oasis que nous connaissons et que les étrangers ne dénicheront guère. Un
+petit pèlerinage tous les ans dans nos granits et dans nos micaschistes
+vaut toutes les excursions dans le nord ou dans le midi de l'Europe pour
+qui sait apprécier le charme et se passer de l'éclat.
+
+Le chemin de fer va nous supprimer plus d'un sanctuaire, ne le
+maudissons pas. Rien n'est stable dans la nature, même quand l'homme la
+respecte. Les arbres unissent, les rochers se désagrègent, les collines
+s'affaissent, les eaux changent leurs cours, et, de certains paysages
+aimés de mon enfance, je ne retrouve presque plus rien aujourd'hui.
+L'existence d'un homme embrasse un changement aussi notable dans les
+choses extérieures que celui qui s'opère dans son propre esprit. Chacun
+de nous aime et regrette ses premières impressions; mais, après une
+saison de dégoût des choses présentes, il se reprend à aimer ce que ses
+enfants embrassent et saisissent comme du neuf. En les voyant s'initier
+à la beauté des choses, il comprend que, pour être éternellement
+changeant et relatif, le beau n'en est pas moins impérissable. Si nous
+pouvions revenir dans quelques siècles, nous ne pourrions plus nous
+diriger dans nos petits sentiers disparus. La culture toute changée nous
+serait peut-être incompréhensible, nous chercherions nos plaines sous
+le manteau des bois, et nos bois sous la toison des prairies. Comme de
+vieux druides ressuscités, nous demanderions en vain nos chênes sacrés
+et nos grandes pierres en équilibre, nos retraites ignorées du vulgaire,
+nos marécages féconds en plantes délicates et curieuses. Nous serions
+éperdus et navrés, et pourtant des hommes nouveaux, des jeunes, des
+poëtes, savoureraient la beauté de ce monde refait à leur image et selon
+les besoins de leur esprit.
+
+Quels seront-ils, ces hommes de l'an 2500 ou 3000? Comprendrions-nous
+leur langage? Leurs habitudes et leurs idées nous frapperaient-elles
+d'admiration ou de terreur? Par quels chemins ils auront passé! Que
+d'essais de société ils auront faits! L'individualisme effréné aura eu
+son jour. Le socialisme despotique aura eu son heure. Que de questions
+aujourd'hui insolubles auront été tranchées! que de progrès industriels
+accomplis! que de mystères dégagés dans les énigmes de la science! On
+ne se demandera plus le nom du chèvrefeuille sauvage qui nous a tant
+préoccupé à Crevant et qui nous tourmente encore, ni si l'on doit
+sacrifier dans les guerres la moitié du genre humain pour assurer la vie
+de l'autre moitié. On ne croira plus qu'une nation doive obéir à un seul
+homme, ni qu'un seul homme doive être immolé au repos d'une nation. On
+saura peut-être ce que célèbre la grosse grive du gui _dans son solo
+de contralto_, et de quoi se moque la petite grive des vignes qui lui
+répond en fausset. On ne comptera peut-être plus cent vingt espèces de
+roses sauvages sur nos buissons. Peut-être en aura-t-on distingué cent
+vingt mille espèces; peut-être aussi paiera-t-on un impôt pour cultiver
+le _drosera_ dans un pot à fleurs, peut-être n'en paiera-t-on plus
+pour cultiver sept pieds de tabac dans sa plate-bande. Peut-être aussi
+croira-t-on qu'il n'y a pas de Dieu logé dans les églises et qu'il y en
+a un logé partout, voire même dans l'âme de la plante.
+
+Qu'est-ce que tu en dis, toi, de l'_âme de la plante_ et de l'ouvrage[2]
+qui porte ce joli nom? Ce n'est peut-être pas un livre de science
+proprement dit, mais c'est le développement d'une hypothèse charmante,
+c'est le sentiment d'un observateur que la poésie entraîne.--Et, après
+tout, quel être dans l'univers peut vivre sans ce que j'appelle une âme,
+c'est-à-dire la sensation de son existence? Que cette sensation devienne
+_conscience_ chez l'homme, affaire de mots pour exprimer un degré
+supérieur atteint par une même et seule faculté. Où commence _l'être_
+et où finit-il? Ce n'est pas le mouvement, ce n'est pas la faculté de
+locomotion, premier degré de la liberté sacrée, qui le caractérise
+essentiellement. Dans certaines choses, le mouvement semble voulu; chez
+certains êtres, il semble fatal. La véritable vie commence où commence
+le sentiment de la vie, la distinction du plaisir et de la souffrance.
+Si la plante cherche avec effort et une merveilleuse apparence de
+discernement les conditions nécessaires à son existence--et cela est
+prouvé par tous les faits,--nous ne sommes pas autorisés à refuser une
+âme au végétal. Pour moi, je me définis la vie, le mariage de la matière
+avec l'esprit. C'est vieux, c'est classique; ce n'est pas ma faute si on
+ne me fournit pas une formule plus neuve et aussi vraie. Or, l'esprit
+existe partout où il fonctionne, si peu que ce soit. L'âme d'une huître
+est presque aussi élémentaire que celle d'un fucus. C'est une âme
+pourtant, aussi précieuse ou aussi indifférente au reste de l'univers
+que la nôtre. Si la nôtre se dissipe et s'éteint avec les fonctions
+de l'être matériel, nous ne sommes rien de plus que la plante et le
+mollusque; si elle est immortelle et progressive, le jour où nous serons
+anges, le mollusque et la plante seront hommes, car la matière est
+également progressive et immortelle.
+
+[Note 2: Par M. Boscowitz.]
+
+Nous voici loin de la doctrine du jugement dernier et du drame
+fantastique de la vallée de Josaphat. Ce n'est pas que ces fictions me
+déplaisent; elles semblent indiquer un dogme de renouvellement, et elles
+sont en complet désaccord avec les décisions catholiques qui placent le
+jugement de l'âme au moment qui suit la mort de chacun de nous. Si nous
+devons attendre pour reprendre notre dépouille mortelle et pour marcher
+dans l'avenir terrible ou riant, suivant nos mérites, la fin du monde
+que nous habitons, c'est un sursis d'exécution qui a sa valeur. C'est
+aussi une concession temporaire à la croyance au néant dont il faut
+prendre note. Toute la doctrine du spiritualisme catholique repose ainsi
+sur une foule de notions et de symboles contradictoires que l'Église a
+fait entrer pêle-mêle et de force dans sa prétendue orthodoxie. Elle
+succombe à cette pléthore, recueillant aujourd'hui ceci, et rejetant
+demain cela, au hasard des circonstances et selon les besoins de la
+cause du moment. Elle a fait grand mal au spiritualisme, qu'elle n'a
+jamais compris, et qu'elle tue en irritant une réaction cruelle, mais
+légitime.
+
+Après un mois d'excursions dans les environs du littoral, nous sommes
+revenus avec nos amis à Toulon, où d'autres amis nous attendaient,
+et j'ai voulu revoir avec eux toutes les régions montagneuses de la
+Provence où se brise le mistral et où la vraie beauté du climat donne
+asile à la flore de l'Afrique et à celle des Alpes de Savoie. C'était
+encore trop tôt. Les clématites qui revêtent des arbres entiers étaient
+encore sèches. Les belles plantes n'étaient pas fleuries. N'importe, le
+lieu était toujours ce qu'il est, un des plus beaux du monde.
+
+Ce lieu s'appelle Montrieux, il est situé sur les hauteurs près des
+sources du Gapeau, à trente-deux kilomètres de Toulon. La route est
+belle, on va vite. On traverse des régions maigres et sèches, des
+collines pelées ou revêtues de terrasses d'oliviers petits et laids. Ce
+n'est pas avant Cannes qu'il faut voir l'olivier, on le prendrait en
+haine; mais là il est de plus en plus splendide jusqu'à Menton. On ne le
+taille pas, il devient futaie, il est monumental et primitif.
+
+Il ne faut pas le regarder dans le pays qui nous conduit à Montrieux.
+A Belgentier, le pays devient charmant quand même. On avance dans une
+étroite vallée arrosée de mille ruisseaux qui descendent de la montagne
+et qui se laissent choir en cascades dans les prairies et les cultures
+pour se joindre en bondissant au Gapeau, qui bondit lui-même. On n'est
+plus dans le pays de la soif. La vue de tant d'eaux limpides, folles et
+gaies est un enchantement.
+
+On voit se dresser bientôt devant soi, au dessus des bois, les dents
+blanches, bizarrement découpées et fouillées à jour, de la crête des
+montagnes calcaires de Montrieux. J'annonce à nos compagnons que nous
+allons grimper jusque-là. Comme il fait très chaud, on s'en effraie;
+mais, une demi-heure après, sans descendre de voiture, nous entrons dans
+ces dentelures fantastiques, nous sommes dans la forêt de Montrieux,
+un gracieux pêle-mêle de roches ardues, de vallons étroits, d'arbres
+magnifiques, de buissons épais et d'eaux frissonnantes. Nous traversons
+à gué le Gapeau, qui danse et chante sur du sable fin et doré, au milieu
+des herbes et des guirlandes de feuillage. C'est une oasis, un Éden.
+
+Si tu y vas l'an prochain, repose-toi là. Cette entrée de forêt autour
+du gué de Gapeau est le plus bel endroit de la promenade. C'est que
+nous eussions dû déjeuner et ne point passer seulement; mais l'envie de
+revoir la source et d'arriver au but, qui est la chartreuse, nous a fait
+quitter un peu la proie pour l'ombre.
+
+La chartreuse nouvelle est fort laide et sans intérêt aucun. Les débris
+de l'ancienne sont enfouis au fond d'une gorge encaissée et boisée où le
+roc montre ses flancs âpres à travers le revêtement de la forêt.
+C'est un de ces sites sauvages qu'en de nombreuses localités les gens
+intitulent emphatiquement le _bout du monde_, et qui, comme toutes les
+fins, est l'embranchement d'un monde nouveau. Si la montagne enferme la
+ruine et semble la séparer du reste de la terre, à cent pas au-dessous
+on voit la muraille faire un coude, une verte petite prairie s'ouvrir le
+long du ruisseau, se rétrécir pour s'entr'ouvrir plus loin et déboucher
+dans les larges vallées qui se succèdent et s'étagent jusqu'à la mer.
+L'endroit est frais, austère et riant à la fois.
+
+--On y vivrait, me dit mon ami Talma, le capitaine de vaisseau. C'est
+une retraite, un nid, un asile. J'y passerais volontiers le reste de ma
+vie.
+
+--En famille?
+
+--Non, la famille s'y ennuierait. Je me suppose sans famille, seul au
+monde, las des voyages, revenu de la grande illusion du devoir. Vivre là
+d'étude et de rêverie....
+
+--Oh! très-bien, vous rêvez ici, comme j'ai rêvé partout,
+l'insaisissable chimère du repos?
+
+Mon fils nous apprit qu'un naturaliste avait fait de cette sauvage
+résidence le centre de son activité. M. de Cérisy était un entomologiste
+distingué. Il a vécu et il est mort ici, s'occupant à communiquer au
+monde savant le fruit de ses recherches et de ses explorations. Nous
+voyons encore dans un pavillon, à travers les vitres, une grande
+boîte de toile métallique qui a servi à l'élevage des chenilles ou à
+l'hivernage des chrysalides. Ces bois et ces montagnes ont dû lui donner
+de grandes jouissances et de grands enseignements. Un sentiment de
+respect s'empare de nous, et je ne sais comment je me surprends à penser
+à toi, à ta retraite, à tes courses, à tes occupations, et à me rappeler
+Maurice cherchant partout, il y a une vingtaine d'années, certaine
+phalène blanche que vous avez souvent trouvée depuis, mais que nous
+appelions alors _desideratum Touranginii_.
+
+En ce moment, toute ta vie se présenta devant moi, résumée par une de
+ces rapides opérations de la pensée que les métaphysiciens, lents à
+penser, n'ont jamais su nous apprendre à expliquer et à exprimer en peu
+de mots. Je n'ai donc pas la formule pour dire en trois paroles tout ce
+qui m'apparut en trois secondes, et il me faudrait beaucoup de mots pour
+raconter ce que le souvenir me raconta instantanément. Je te vis
+d'abord adolescent, aussi mince, aussi chevelu, aussi calme que tu l'es
+aujourd'hui, avec de grands yeux clairs et je ne sais quoi d'_ailé_
+dans le regard et dans l'attitude qui te faisait ressembler à un de ces
+oiseaux de rivage, lents et paresseux d'aspect, infatigables en réalité.
+On disait de toi:
+
+--Il est fort délicat. Vivra-t-il? Que fera-t-il? disait ton père.
+
+--Rien et tout, lui répondais-je.
+
+Dans ce temps-là, tu empaillais des oiseaux. C'est tout ce qu'on savait
+de tes occupations, et on admirait ton ouvrage, car ces oiseaux sont les
+seuls que j'aie vus tromper les yeux au point de faire illusion. Ils
+avaient le mouvement, l'attitude vraie, la grâce essentiellement propre
+à leur espèce, outre que tu ne choisissais que des sujets intacts,
+lustrés, frais et en pleine toilette, selon la saison. C'étaient des
+chefs-d'oeuvre.
+
+Tu préparas ensuite des papillons avec une perfection égale, cherchant
+à conserver avec pattes et antennes les plus petits, les plus fragiles,
+les microscopiques enfin, d'où te vint le surnom de _Micro_, dont nous
+n'avons jamais su nous déshabituer.
+
+Un jour, tu t'exerças à dessiner des oiseaux et à peindre des
+lépidoptères: autres merveilles! Tu étais décidément d'une adresse
+inouïe. Étais-tu artiste? étais-tu savant? Tes échantillons furent
+admirés, et, quand ta famille perdit une fortune qui t'eût permis de
+ne faire que ce qui te plaisait, tu entras comme préparateur au Muséum
+d'histoire naturelle sous les auspices de Geoffroy Saint-Hilaire. Il
+nous semblait que tu étais _casé_, comme on dit bourgeoisement, et que,
+ayant la passion exclusive des sciences naturelles, tu arriverais peu à
+peu à pouvoir la satisfaire en dehors d'une étroite spécialité; mais,
+au bout de quelques mois, tu nous revins dégoûté de ces arides
+commencements, affamé d'air rustique et de liberté. Tu étais souffrant.
+Ta soeur, l'être adorablement maternel, te reçut avec joie et ne te
+gronda pas.
+
+Moi, j'étais affligé de ta désertion. L'illustre vieillard m'avait dit:
+
+--Votre jeune frère a le pied à l'étrier. On _arrive_ à tout quand on
+est doué comme lui.
+
+Parlait-il ainsi pour m'être agréable, ou parce qu'il avait senti en toi
+un véritable amant de la nature? Dans ce dernier cas, il a dû comprendre
+ta fuite. _Arriver_, voilà un grand mot, le mot, le but, le charbon
+ardent de la génération actuelle. Il n'a pas touché tes lèvres, tu n'y
+as pas cru, ou tu l'as trop analysé, ce charbon qui souvent n'allume
+rien, ce mot qui résume pour la plupart des hommes, un océan de
+déceptions. Je ne parle pas de ceux qui se croient arrivés quand ils
+sont riches ou influents. L'argent ou l'autorité, c'est le but du
+vulgaire; les esprits plus élevés ou plus aimants rêvent la gloire ou la
+satisfaction intérieure de se rendre utiles, de servir la science, la
+philosophie, le progrès, la patrie.
+
+Une modestie excessive, farouche même, t'a persuadé que tu n'avais rien
+d'utile à communiquer personnellement, et, dédaignant de te résumer, tu
+as tout appris et tout donné, tes collections, tes observations, tes
+découvertes, à quiconque a bien voulu s'en servir. Ta vie s'est écoulée
+dans une sorte de contemplation attentive dont je ne comprends que trop
+les délices, mais que j'eusse voulu, dans ce temps-là, rendre féconde
+chez toi par une manifestation de ta volonté. Tu es resté inébranlable,
+je dirais impassible, si je ne connaissais la solidité de tes muettes
+affections et l'enthousiasme de tes admirations secrètes. Tu avais une
+philosophie pratique mieux formulée en toi-même que je ne le supposais:
+avais-je raison, avais-je tort de la combattre?
+
+Assis un instant pour reprendre haleine sur une pierre du sentier de ce
+_bout du monde_ fictif où s'enferma pour n'en plus sortir M. de Cérisy,
+je me demandais sérieusement si j'étais arrivé moi-même à une limite
+quelconque de mon activité, et si tu n'avais pas été beaucoup plus sage
+que moi en limitant la tienne dès ta jeunesse à l'exercice paisible et
+soutenu de ton intelligence, sans aucun souci de la faire connaître en
+dehors de l'intimité.
+
+Si tu étais égoïste, je n'hésiterais pas à te donner tort. Ma
+raison--jamais mon coeur--t'a quelquefois blâmé. J'ai cru être dans le
+vrai en me persuadant qu'il fallait instruire les autres, et que le
+devoir de quiconque avait un don, grand ou petit, était impérieusement
+tracé: se communiquer à toutes les insultes, se révéler, se donner,
+s'immoler, s'exposer à toutes les injures, à toutes les calomnies, à
+tous les déboires de la notoriété, pour peu que l'on eût à dire, bien ou
+mal, quelque chose de senti, d'expérimenté ou de jugé au fond de soi.
+Si ma nature et mon éducation m'eussent permis d'acquérir la science,
+j'aurais voulu explorer le monde entier en savant et en artiste, deux
+fonctions intellectuelles dont je sentais en moi, je ne dis certes pas
+la puissance, mais l'appétence bien vive et le désir bien ardent. Une
+plus humble destinée m'ayant été faite, j'ai étudié, comme par hasard et
+faute de mieux, les sentiments et les luttes de l'être humain, et peu à
+peu j'ai pris à coeur ce métier des gens qui n'ont pas de métier, et
+que les personnes purement pratiques méprisent profondément ou ne
+comprennent pas du tout.
+
+Engagé dans cette voie, et voyant le temps qu'il faut y consacrer, la
+dépense d'énergie vitale qu'il exige, j'ai pensé que ce n'était pas
+un vain travail, et, poursuivi par un type idéal applicable à l'être
+humain, j'ai cru parfois très-utile de tenter de le dégager de la
+fiction des entrailles de l'humanité présente, qui le porte en elle
+sans y croire, mais qui le fait vibrer et tressaillir par moments en le
+trouvant exprimé dans un livre, dans un tableau, dans un chant, dans une
+oeuvre d'art quelconque.
+
+Je ne me suis pas fait de grandes illusions sur la portée de mon
+travail; mais, s'il a produit peu d'effet, la faute en est à mon peu
+de talent, non à mon but, qui était trop consciencieux pour ne pas me
+paraître sérieux. Ceci donné, je m'abandonnais au hasard de la fantaisie
+pour les sujets, ayant expérimenté que le bien, si bien il y a, me
+venait en dormant et que je ne savais pas composer d'avance. Dans cet
+emploi soutenu de la petite part d'énergie qui m'était dévolue j'ai
+senti pourtant, avec un regret quelquefois bien douloureux, combien sont
+à envier ceux qui, au lieu de produire sans relâche, se sont réservé le
+droit d'acquérir sans cesse: et souvent dans ta modeste fortune, dans
+tes longues claustrations d'hiver, dans tes courses solitaires des beaux
+jours, dans ton état d'absorption par l'examen et l'étude de la nature,
+tu m'as paru le plus sage de nous deux. Tu n'as pas eu besoin d'arriver,
+toi, tu n'es pas parti, et tu es heureux au port que tu n'as pas voulu
+quitter. Moi, j'ai eu les aventures du pigeon de la fable, et je reviens
+toujours vers les miens sans autre joie que celle de les retrouver. Ce
+n'était donc pas la peine de quitter la terre natale, puisque _arriver_,
+pour moi, c'est toujours revenir.
+
+Je ne saurais me plaindre du sort. J'y aurais mauvaise grâce du moment
+que la faculté d'aimer et d'admirer ne s'est point amoindrie en moi dans
+mon combat avec la vie; mais, quand on pense à soi, quand on compare sa
+destinée avec d'autres destinées qui nous intéressent également, on est
+porté--c'est mon travers--à chercher l'idéal de la vie pour tous les
+êtres du présent et de l'avenir. C'est la pente que suivait ma pensée
+pendant que nous revenions à la nouvelle chartreuse.
+
+Et, chemin faisant, nous rencontrâmes un groupe de chartreux qui se
+promenaient: un gros vieux, court, qui s'appuyait sur une canne, cinq
+ou six autres moins frappants de type, et un jeune, grand, brun, d'une
+figure triste et d'une beauté remarquable dans son sévère costume
+de laine blanche, qui semblait fait pour s'harmoniser avec la roche
+calcaire, le sentier poudreux et la pâle verdure des buissons. Dans
+ce pays des styrax et des clématites, ces personnages _tomenteux_[3]
+semblaient un produit du sol.
+
+On nous apprit que le beau chartreux était le héros de mille légendes
+dans la province, qu'un mystère impénétrable enveloppait le roman de sa
+vie, qu'on ne savait ni son vrai nom, ni son pays, que, selon les
+uns, il cachait là le remords d'un crime, et, selon les autres, une
+dramatique histoire d'amour. Nous n'avons pas voulu nous informer
+davantage. Eu égard à sa belle figure, nous lui devons de ne pas
+chercher la prose peut-être fâcheuse de sa vie réelle. Le garde
+forestier qui nous servait de guide nous dit que ces moines étaient
+paisibles et doux, très charitables, et faisaient beaucoup de bien.
+
+[Note 3: On appelle plantes tomenteuses, en botanique, celles qui
+sont couvertes d'une sorte de duvet comme le bouillon blanc.]
+
+Je me demandai quel bien on pouvait faire dans ce désert, à moins de le
+défricher et de le peupler. Pour le dernier point, les chartreux se sont
+mis officiellement hors de cause par leurs voeux, et, quant au premier,
+il est tout à fait illusoire. Les chartreux, devant cultiver eux-mêmes
+le sol qu'ils possèdent, rentrent dans la classe des propriétaires
+associés pour le grand bien de leur immeuble, et encore ne
+présentent-ils pas le modèle d'une bonne association, car la prière, la
+méditation, la pénitence et les offices absorbent la bonne moitié de
+leur existence. On ne fait pas un bien gros travail des bras et de
+l'intelligence quand l'esprit est ainsi plongé, à heures fixes, dans la
+stupeur du mysticisme.
+
+Faire travailler, donner de l'ouvrage aux pauvres, c'est le classique
+devoir des propriétaires dans les pays habités; mais, en Provence, au
+coeur de ces roches revêches, où le petit propriétaire suffit tout au
+plus à sa tâche ingrate, il n'y a pas de bras à employer. Tous les
+travaux du littoral sont faits par des étrangers, et les forêts de
+l'État, qui remplissent les gorges de la montagne, seraient et sont
+probablement plus utiles aux journaliers sans ouvrage que les terres
+arables des chartreux. Si leur établissement emploie quelques pauvres
+diables, c'est parce qu'il ne peut se passer de leur aide. En somme,
+leurs charités, que je ne nie point, seraient tout aussi bien répandues
+par de simples particuliers qui n'auraient pas la tête rasée en couronne
+et porteraient des souliers au lieu de porter des sandales. Le luxe
+archéologique de leur costume peut encore poser pour le peintre; voilà
+tout l'emploi qui lui reste.
+
+En regardant ces beaux figurants s'éloigner et se perdre dans le décor
+de la chartreuse, je me demandai naturellement quel monde, sublime ou
+idiot, celui qui nous avait frappés portait sous ce crâne rasé, exposé
+aux morsures d'un soleil dévorant. Est-il _arrivé_, celui-là? A-t-il
+trouvé dans le cloître une solution à son existence? Poésie féconde ou
+anéantissement stérile, s'il possède l'une ou l'autre, il est entré au
+port; mais qui de nous voudrait l'y suivre? Certes ce lieu-ci est un
+Éden, et l'image divine y est revêtue de sublimité; mais le catholicisme
+n'a-t-il pas rompu avec la nature, et n'est-il pas défendu au mystique
+particulièrement de se plaire à la contemplation des choses extérieures?
+Quel enfer d'ailleurs que la promiscuité du communisme pratiqué dans ce
+sens étroit et sauvage du couvent? Les chartreux ont, il est vrai,
+des habitations séparées, mais qui se touchent en s'alignant dans une
+enceinte rectiligne. Ces petites maisons propres et nues, avec leur ton
+jaune et leur couverture de tuiles roses, ressemblent beaucoup à une
+maison de fous. Il y en a une douzaine, et toutes ne sont pas occupées.
+Je crois bien que le groupe de six ou sept religieux que nous avons
+rencontré compose toute la communauté. J'ignore s'ils observent bien
+strictement la règle austère de saint Bruno, s'ils se dispensent de la
+prison cellulaire, du silence et du salut classique: _Frère, il faut
+mourir!_ Ils ont, ma foi, bien raison, les pauvres hères, et je ne
+les blâme point. Le catholicisme n'a plus rien à faire dans la vie
+cénobitique. Il s'y éteint sans retentissement et sans qu'on l'admire ou
+le plaigne.
+
+Il y aurait pourtant ici, dans ce lieu enchanté, le long de ces eaux
+limpides, au pied de ces roches théâtrales, sous l'ombre fraîche de ces
+beaux arbres, dans ces clairières baignées de soleil où croissent de
+si belles fleurs et de si sveltes graminées, une vie à vivre dans les
+délices de l'étude ou du recueillement. Cette oasis de la Provence
+n'existe pas pour rien, elle n'a pas été créée pour des chartreux, ni
+même pour des entomologistes exclusifs; sa beauté suave appartient au
+peintre, au poëte, au philosophe, à l'érudit, à l'amant et à l'ami,
+tout comme au botaniste et au géologue. Il faudrait être tout cela pour
+habiter ce sanctuaire. Où sont les hommes dignes de s'y réfugier et de
+le posséder avec le respect qu'il inspire? Voilà ce que l'on se demande
+chaque fois que l'on rencontre un vestige du beau primitif, dans des
+conditions de douceur appropriées à l'existence humaine. On pourrait
+vivre ici de chasse et de pêche, de fruits et de légumes; le sol est
+excellent. On n'y serait pas enfermé et séparé du reste des hommes; les
+chemins sont beaux en toute saison, et il faudrait d'ailleurs y vivre en
+famille, car sans famille il n'y a rien à la longue qui vaille sous
+le ciel. Il faudrait aussi y être tous occupés de choses tour à tour
+intellectuelles et pratiques, que le ménage occupât les femmes sans les
+abrutir, et que le travail passionnât les hommes sans les absorber et
+les rendre insociables.
+
+Je rêve ici une abbaye de Thélème avec la grande devise _Fais ce que
+veulx!_ En possession de cette absolue liberté, l'homme rationnel est
+inévitablement porté par sa nature à ne vouloir que le bien. Dès lors je
+peuple cette solitude à ma guise; d'un coup de baguette, ma fantaisie
+fait rentrer sous terre cette ridicule chartreuse avec ses clochetons
+vernis, qui ressemblent à des parapluies fermés, et ces petites maisons,
+qui ressemblent à un hospice d'aliénés. Je restitue à la merveilleuse
+flore de cette région cette partie trop longtemps mutilée de son
+domaine. Je ne vois dans la brume de mon rêve ni château, ni villa, ni
+chalet pour abriter les créatures d'élite que j'évoque. Je ne suis pas
+en peine du détail de leur vie pratique: elles ont l'intelligence et
+le goût, quelques-unes ont probablement le génie. Elles ont su se
+construire des habitations dignes d'elles et les placer de manière à ne
+pas faire tache dans le paysage. Je ne vois pas non plus quel costume
+elles ont revêtu. Il est beau à coup sûr et ne ressemble en rien à
+nos modes extravagantes ou hideuses. Il n'y a point de mode dans ce
+monde-là. Chacun marque ou adoucit son type avec art et discernement;
+tout y est harmonieux d'ensemble et ingénieux de détail comme la nature
+qui l'environne et l'inspire.
+
+La langue que parlent ces êtres libres n'est pas la nôtre; elle est
+débarrassée de ses règles étroites et compliquées. Elle est aussi rapide
+que la pensée; l'emploi du verbe est simplifié, la nuance de l'adjectif
+est enrichie. Il ne faut pas des années, il faut des jours pour
+apprendre cette langue, parce que la logique humaine s'est dégagée, et
+que le langage humain s'en est imprégné naturellement. J'ignore le
+mode d'occupations de mes thélémites. Ils ont trouvé des lumières qui
+simplifient tous nos procédés; mais, quelle que soit leur étude, je les
+vois sinon réunis volontairement à de certaines heures, du moins groupés
+dans les plus beaux sites à certains moments et se communiquant leurs
+idées avec l'expansion fraternelle des sentiments libres. L'art est là
+en pleine expansion, et la nature inspire des chefs-d'oeuvre. Pauline
+Viardot chante au bord du Gapeau avec Rubini, Eugène Delacroix esquisse
+des profils de rochers où son génie évoque le monde fantastique. Nos
+maîtres aimés y conçoivent des livres sublimes; nos chers amis y rêvent
+des bonheurs réalisables, et nous deux, cher Micro, nous y cueillons des
+plantes, tout en mêlant dans notre rêverie ceux qui sont à ceux qui ne
+sont plus et à ceux qui seront!
+
+
+
+
+V
+
+A PROPOS DE BOTANIQUE
+
+
+Juillet 1868.
+
+Puisque ces lettres, toujours commencées avec l'intention d'être
+particulières, ont pris chacune un développement qui me les a fait
+croire propres à être publiées, et puisqu'en leur donnant le titre de
+_Lettres d'un voyageur_, j'ai cru leur conserver le ton de modestie qui
+convient à des impressions toutes personnelles, il est temps peut-être
+que je les accompagne d'un mot de préface et d'explication.
+
+Sommé plusieurs fois, par la bienveillance et par l'hostilité, de
+reprendre ce genre de travail qu'on disait m'avoir réussi jadis dans
+la période de l'émotion, je n'ai cédé, je l'avoue, qu'au besoin de me
+résumer un peu, et je n'ai point du tout cherché à mettre le passé de
+ma vie intellectuelle d'accord avec le présent. J'ignore si, dans
+des régions plus élevées que celle où je promène cette vie un peu
+aventureuse et toujours sincère, les _penseurs_ se croient forcés
+d'expliquer leurs variations. Moi, j'ai la simplicité de regarder les
+miennes comme un progrès, et je n'attache pas assez d'importance à ma
+personnalité pour ne pas lui donner un démenti quand je pense qu'elle
+s'est trompée. Il y a des personnalités susceptibles qui répondent par
+un soufflet à ce démenti: c'est quand la personnalité nouvelle, vendue
+à quelque intérêt humain, s'efforce de renier son passé honnête et
+candide. Ce n'est point ici le cas. Mes défauts ont persisté, mon
+indépendance ne s'est point rangée au joug du convenu, je ne me suis
+pas réconcilié avec ce qui facilite la vie et allège le travail; j'ai
+cherché un chemin, je l'ai trouvé, perdu, retrouvé, et je peux le perdre
+encore. Si cela m'arrive, je le dirai encore, rien ne m'empêchera de le
+dire. La contrée idéale que j'appelais autrefois la verte bohème des
+poëtes s'est semée de plus de fleurs à mes yeux, mais les fleurs
+fantastiques y ont fait de moins fréquentes apparitions. J'ai essayé de
+trouver le vrai de ma fantaisie, le droit légitime de ma protestation.
+
+J'ai peut-être vu peu à peu la destinée humaine avec d'autres yeux, et
+reconnu que, dans la période du doute et du découragement, je voyais
+mal parce que je ne voyais pas assez; mais je crois sentir avec le
+même coeur, penser avec la même liberté. Dès lors je ne crains pas que
+l'ancien _moi_, qu'il s'incline ou non devant le nouveau, lui cherche
+querelle ou lui adresse un reproche.
+
+En 1834, il y a trente-quatre ans, j'écrivais à mon cher Rollinat qui
+n'est plus:
+
+«Eh quoi! ma période de parti pris n'arrivera-t-elle pas? Oh! si j'y
+arrive, vous verrez, mes amis, quels profonds philosophes, quels
+antiques stoïciens, quels ermites à barbe blanche se promèneront à
+travers mes romans. Quelles pesantes dissertations, quels magnifiques
+plaidoyers, quelles superbes condamnations découleront de ma plume!
+Comme je vous demanderai pardon d'avoir été jeune et malheureux! Comme
+je vous prônerai la sainte sagesse des vieillards et les joies calmes
+de l'égoïsme! Que personne ne s'avise plus d'être malheureux dans ce
+temps-là, car aussitôt je me mettrai à l'ouvrage, et je noircirai trois
+mains de papier pour lui prouver qu'il est un sot et un lâche, et que,
+quant à moi, je suis parfaitement heureux[4].»
+
+Aujourd'hui, en 1868, il y a bien un vieux ermite qui se promène à
+travers mes romans; mais il n'a pas de barbe, il n'est pas stoïcien, et
+certes il n'est pas un philosophe bien profond, car c'est moi. Je ne
+sais s'il condamnerait et gourmanderait la jeunesse de son temps, si
+elle était _jeune et malheureuse_; mais, chose étrange, cette jeunesse
+nouvelle rit de tout, elle exorcise le doute au nom de la raison, elle
+ne comprend rien aux souffrances morales que les vieux ont traversées,
+elle s'en moque un peu, et un des plus naïfs; un des plus émus, un des
+plus jeunes de cette époque de refroidissement, c'est encore le vieux
+ermite qui la contemple avec surprise.
+
+Le voyageur d'autrefois l'eût maudite, l'époque où nous voici! Je
+crois bien qu'il n'eût pas résisté aux tentations de suicide qui
+l'assiégeaient. Le vieux voyageur d'aujourd'hui la bénit quand même,
+croyant fermement qu'elle est une transition inévitable, peut-être
+nécessaire, un passage difficile, mais sûr, pour monter plus haut.
+
+[Note 4: _Lettres d'un voyageur_.]
+
+Quant à lui, jusqu'à sa dernière heure, il aura fantaisie de monter.
+Donnez-lui la main, vous qui pensez à peu près comme lui, et vous
+aussi qui pensez tout à fait autrement; ceux qui veulent rester en bas
+crieront après nous tous et nous envelopperont dans le même anathème.
+Que cette persécution nous unisse, car notre but est le même, et, si ce
+n'est la conviction, c'est du moins le sentiment de notre droit qui
+nous rend solidaires. Nous ferons tous effort pour gagner les hauteurs,
+chacun suivant ses moyens et ses procédés, et il est des étapes où nous
+ne pouvons manquer de nous rencontrer, des refuges où nous aurons à
+lutter ensemble contre l'ennemi commun. Monte, jeunesse, monte en riant
+si tu veux, pourvu que tu ne t'arrêtes pas trop sous les arbres du
+chemin, et qu'à l'heure du combat tu saches te défendre!
+
+
+A MAURICE SAND.
+
+
+Nohant, 15 juillet 1868.
+
+Il fait sombre, l'orage s'amasse, et déjà vers l'horizon les hachures de
+la pluie se dessinent en gris de perle sur le gris ardoise du ciel. La
+bourrasque va se déchaîner, les feuilles commencent à frissonner à la
+cime des tilleuls, et la flèche déliée des cèdres oscille, incertaine
+de la direction que le vent va prendre. C'est le moment de rentrer les
+enfants, les petites chaises et les jouets fragiles. L'aînée voudrait
+jouer encore sur la terrasse, elle ne croit pas à la pluie; mais le vent
+vient brusquement gonfler les plis de sa petite jupe, une large goutte
+d'eau tombe sur sa main mignonne. Elle saisit sa chère _Henriette_, la
+poupée favorite, et vient se réfugier dans mon cabinet.
+
+Alors commence un nouveau jeu: le jeu, la fiction, le drame de la pluie.
+L'enfant ouvre une ombrelle et marche effarée par la chambre; elle se
+livre à une pantomime charmante de grâce et de vérité. Elle se courbe
+sous les coups de l'aquilon, elle fuit devant la rivière qui déborde,
+elle avertit _Henriette_ de tous les dangers qui la menacent, elle la
+préserve, elle la pelotonne sous son bras, enfin elle combat la tempête
+avec elle, et, toute souriante et palpitante, m'apporte _son enfant_,
+qu'il me faut essuyer, réchauffer et caresser comme un Moïse sauvé des
+eaux. Cette comparaison, qui ne peut pas être dans son esprit, perce
+aussitôt dans le mien.
+
+La dualité de l'âme éclate dans cette puissance qu'un enfant de trente
+mois possède déjà de dédoubler dans son esprit la réalité et le
+simulacre; mais voici un autre phénomène. J'étais en train d'écrire;
+l'action scénique m'intéresse, je l'observe, j'y prends part. Je
+joue mon rôle dans le drame qu'elle improvise, et, entre chacune des
+répliques que nous échangeons, ma plume reprend sa course sur le papier,
+l'idée que j'exprimais se retrouve dans la case de mon cerveau où je
+l'ai priée d'attendre, mon être intellectuel a suivi l'opération que
+l'enfant a su faire, il s'est dédoublé; il y a en moi deux acteurs,
+l'un qui écrit sa pensée méditée, l'autre qui représente la fille des
+pharaons arrachant aux flots du Nil le berceau d'un pauvre enfant
+nouveau-né. Je ne suis pas moins saisi de la fiction que ne l'est ma
+petite-fille. Je le suis peut-être davantage, car je vois le paysage
+égyptien qui doit servir de cadre à l'épisode. J'aperçois la mère qui se
+cache dans les roseaux, pleine d'angoisse, jusqu'à ce que son fils
+soit recueilli et emmené par la princesse. Le sentiment maternel, plus
+développé en moi, rêve une émotion que je ressens presque...
+
+Et pourtant mon travail, complètement étranger à ce genre d'impressions,
+va son train, et après chaque interruption de mon dialogue avec ta
+fille, dont la grâce me charme et m'occupe, il se trouve suffisamment
+élaboré pour que je le reprenne sans effort et sans hésitation.
+L'habitude de jouer ainsi avec elle, tout en faisant ma tâche
+quotidienne, a sans doute préparé et amené peu à peu ce résultat un peu
+exceptionnel; mais, comme il n'a rien du tout de prodigieux, il me
+donne à réfléchir sur les facultés de notre être intellectuel, et ces
+réflexions, je veux te les résumer à mesure quelles se succèdent et
+se groupent. Aussi bien l'orage redouble, l'enfant s'est endormie;
+voyageurs, nous ne voyageons pas: en ce moment, la nature nous chasse
+de es sanctuaires, la plante gonflée de pluie veut boire à l'aise,
+l'insecte s'est réfugié sous l'épaisse feuillée, le paysage s'est
+rempli de voiles où la couler pâlit et se noie; n'est-ce pas le moment
+d'entreprendre une petite excursion dans le domaine de l'invisible et de
+l'impalpable?
+
+Essayons.
+
+Bien que la botanique, qui me préoccupe cette année par son côté
+philosophique, ne soit pas le sujet direct de cette causerie, c'est
+elle qui m'y a conduit aussi par de longues rêveries sur _l'âme de la
+plante_, et je m'imagine avoir trouvé quelque chose pour ma satisfaction
+personnelle tout au moins. Cela se résume en quelques mots, mais il m'en
+faudra davantage pour y arriver; prends patience.
+
+«Nous avons deux âmes: l'une préposée à l'entretien et à la conservation
+de la vie physique, l'autre au développement de la vie psychique. La
+première, involontaire, impersonnelle, qui tombe sous l'examen et
+l'appréciation de la science physiologique, est, avec plus ou moins
+d'intensité, identique chez tous les hommes. L'autre, dont l'étude est
+du ressort des sciences métaphysiques, c'est le _moi_ personnel, l'homme
+affranchi de la fatalité, le souffle impérissable et mystérieux de la
+vie.»
+
+Ainsi m'enseignait, il y a quelque vingt ans, un ami très-intelligent et
+très-modeste qui n'a jamais fait parler de lui comme philosophe.
+
+Cette définition pouvait être forcée quant à l'expression: il donnait le
+même nom à l'instinct et à la réflexion; mais, dans son langage figuré,
+il résumait peut-être d'une façon pénétrante et saisissante le problème
+de l'humanité. Je n'ai jamais oublié cette formule qui m'a toujours paru
+résoudre admirablement le mystère de nos contradictions antérieures et
+les antinomies sans fin qui divisent les hommes à l'endroit de leurs
+croyances.
+
+Voici ce que je lis dans un livre dernièrement publié:
+
+«Les choses se passent dans l'être humain comme si, à côté du cerveau
+pensant, il y avait d'autres cerveaux pensant à notre insu, et
+commandant à tous les actes ce que j'appelle la vie _spécifique_. Le
+dualisme de l'homme et de l'animal, de l'ange et de la bête, n'est point
+chimère, antithèse, fantaisie. Voici le cerveau, le centre noble, et
+voilà les centres divers de la moelle et du système nerveux sympathique.
+Ici règne la volonté, là l'instinct. Quelle lumière se répand sur la
+vie humaine quand on se met à y démêler l'oeuvre de l'intelligence
+consciente et volontaire, et le travail lent, monotone et fatal
+de l'instinct, caché aux centres nerveux secondaires! Comme l'âme
+proprement dite se trouve parfois devant cette âme-instinct qui ne
+devrait être que servante[5]».
+
+Voilà bien, en somme, la définition de mon vieux philosophe--_sans le
+savoir_: une âme libre, immatérielle, fonctionnant au sommet de l'être;
+une âme esclave, _spécifique_, c'est-à-dire commune à toute l'espèce,
+agissant dans les régions inférieures; ici la moelle épinière
+transmettant ses volitions à l'encéphale, là l'encéphale luttant avec
+la volonté, dont il est le siège, contre les volitions aveugles de
+l'instinct.
+
+De là deux propositions contraires qui contiennent chacune une vérité
+incontestable.
+
+«L'homme est toujours et partout le même, disent les uns: cruel,
+lascif, intempérant, paresseux, égoïste. Les mêmes causes produisent et
+produiront toujours les mêmes effets. L'homme ne progresse point.»
+
+[Note 5: Auguste Laugel, _des Problèmes de l'âme_. Paris, 1868.]
+
+Cette opinion est fondée. Le rôle de l'instinct est fatal et ne s'épuise
+ni dans le temps ni dans l'espace. Vaincu, il n'est pas soumis et ne
+renonce jamais à la lutte.
+
+«L'homme est essentiellement et nécessairement progressif, disent les
+autres. Chaque révolution sociale ou religieuse marque une étape de
+son perfectionnement, chaque effort de son intelligence amène une
+découverte, chaque instant de sa durée est un pas vers le mieux.»
+
+Ceci est tout aussi vrai que l'assertion contraire. Aussitôt que l'on
+prend la peine de distinguer, on se trouve d'accord.
+
+Nous arriverons, je pense, à savoir compter jusqu'à trois, qui est le
+nombre sacré, la clef de l'homme et celle de l'univers, et une bonne
+définition nous fera quelque jour reconnaître en nous, non pas seulement
+deux _âmes_ aux prises l'une contre l'autre, mais trois _âmes_ bien
+distinctes, une pour le domaine de la vie spécifique, une autre pour
+celui de la vie individuelle, une troisième pour celui de la vie
+universelle. Celle-ci, qui tiendra compte du droit inaliénable de la vie
+spécifique, mettra l'accord et l'équilibre entre cette vie diffuse chez
+tous les êtres et la vie personnelle exagérée en chacun. Elle sera te
+vrai lien, la vraie _âme_, la lumière, l'unité.
+
+Chacun de nous, à un degré quelconque, porte en lui cette troisième et
+suprême puissance, puisqu'il l'entrevoit, l'interroge, lui cherche un
+nom, et s'inquiète de son emploi; mais l'éclair a bien des nuages à
+traverser encore, et peut-être faudra-t-il ces crises sociales terribles
+où s'amasse la foudre, pour que l'homme, frappé de la vérité comme d'une
+flèche divine, découvre sa vraie force et remplisse enfin son vrai rôle
+sur la terre.
+
+L'excellent livre que je viens de te citer, et que tu voudras lire, est
+le développement analytique du dualisme où l'homme actuel est encore
+engagé entre ses deux âmes. Le tableau éloquent de cette lutte est
+navrant, mais il aboutit à des espérances d'un ordre supérieur. Il
+est plein d'épouvantes pour la destinée humaine livrée à l'instinct
+spécifique, plein d'enseignements et d'exhortations à l'homme
+individuel, qui est ardemment sollicité de dégager le principe
+impérissable de sa liberté du tourbillon des passions basses ou des
+fantaisies coupables. C'est un livre de morale et de philosophie écrit
+par un savant et un libre penseur, car il nous engage à rejeter ces
+vains termes de spiritualisme et de matérialisme qui nous éloignent de
+la recherche de la vérité. Funeste antagonisme, en effet! Il semble que
+l'humanité se condamne à marcher sur des lignes parallèles sans vouloir
+jamais les faire fléchir pour se rencontrer, et que, de cette stupide
+obstination, les individus se fassent un point d'honneur et un mérite
+personnel. Faudra-t-il en conclure que bien des gens n'auraient rien à
+dire, s'ils ne disaient pas d'injures aux autres?
+
+La critique philosophique, dont le rôle est grand en ce moment-ci, est
+forte quand elle signale l'abus des mots et le vide des formules. C'est
+tout ce qu'elle a pu faire jusqu'à ce jour, et il semble qu'il ne soit
+pas encore de son ressort de chercher une solution. Les ignorants s'en
+impatientent; ils s'imaginent que leur sentiment personnel doit se
+manifester et se concentrer dans quelque aphorisme magique sanctionné
+par l'expérience et la raison. Faites place à ces ardeurs de la pensée,
+hommes de réflexion! elles vous donnent la mesure de nos tendances et
+de nos besoins. Ne les dédaignez pas, elles sont un thermomètre à
+consulter, une face de l'humanité à examiner. La preuve de ce besoin,
+c'est le catholicisme de pur sentiment qui se prêche avec succès
+aujourd'hui dans les salons et les églises, doctrine incapable de lutter
+contre la critique historique et habile à esquiver ses coups, mais forte
+de nos aspirations et adroite pour les accaparer au profit de sa cause.
+Faites-y grande attention, défenseurs de la doctrine expérimentale!
+Trouvez dans vos plus consciencieuses inductions un refuge pour notre
+idéalisme; autrement tous les faibles, tous les indécis, tous les
+illettrés passeront du côté du christianisme moderne, espérant y trouver
+la paix de l'esprit, et l'oubli du devoir de raisonner sa foi.
+
+M. Vacherot, dans un solide et délicat travail récemment publié dans
+la _Revue_, nous trace une esquisse instructive de la situation du
+catholicisme actuel. Malgré son exquise courtoisie pour les lumières de
+la chaire et de la polémique religieuse, il met ces lumières au pied du
+mur, les sommant, le malin qu'il est, d'étudier les textes sacrés, de
+les mettre d'accord et de définir l'orthodoxie. L'Église répond _in
+petto: Non possumus_; mais elle continue à nous parler avec une
+éloquence plus ou moins entraînante (M. Vacherot a un peu exagéré le
+talent de ses adversaires par excès de générosité ou de finesse) des
+points lumineux que cherche à ressaisir l'humanité présente: l'âme
+immortelle, la divinité _personnelle_, l'avenir infini, les cieux
+ouverts, l'idéal en un mot.
+
+Devant une critique et une philosophie qui ne peuvent sauver ouvertement
+ces trésors du naufrage, qui ne pensent pas même devoir trop affirmer
+qu'ils existent, l'Église invoque le sentiment, supérieur selon elle, à
+la raison, et les êtres de sentiment vont à elle.
+
+Mal nécessaire, disent les gens calmes. J'avoue que je ne puis pousser
+jusque-là l'indifférence et la sérénité. Je vois l'âme supérieure
+s'atrophier dans ce divorce avec la logique et retourner à l'enfance de
+l'humanité, enfance sacrée, poétique, respectable en son temps, dans
+son premier développement normal; sénilité puérile et funeste, presque
+honteuse à l'heure que nous marque aujourd'hui l'aiguille du temps.
+
+Eh quoi! nous ne sommes point mûrs pour une croyance qui réponde aux
+besoins de notre libre aspiration sans condamner à mort cet instinct
+spécifique, qui est le code imprescriptible de la nature animée? Et
+même dans le sanctuaire de l'encéphale, dont les opérations sont aussi
+multiples et aussi mystérieuses que la structure anatomique du cerveau
+est compliquée et insaisissable, il nous est impossible de marier la
+lucidité supérieure à la clairvoyance pratique? Nous sommes donc
+des infirmes, des êtres épuisés, à moins que nous ne soyons des
+intelligences qui n'ont encore rien commencé?
+
+Levez-vous donc, éveiller-vous, nobles esprits qui sentez palpiter en
+vous la troisième âme, la grande, la vraie, celle qui n'affirme pas
+timidement l'idéal et qui le prouve par cela même qu'elle le possède,
+qui ne tressaille pas d'effroi devant l'épreuve scientifique parce
+qu'elle sait _a priori_ que cette épreuve sera la sanction de sa foi
+aussitôt qu'elle sera complète et décisive. Cette âme a autre chose à
+faire que de vaincre les révoltes et les tyrannies de l'instinct. Elle
+éclora dans des organisations qui les auront vaincues; mais, sitôt
+qu'elle parlera, elle enseignera rapidement comment il est facile à tous
+de les vaincre. Elle résoudra ce formidable problème qui consterne notre
+élan philosophique vers la beauté morale; elle nous rendra moins sévères
+pour les obstinations de la vie _spécifique_. Ces tyrannies de la chair
+ne sont redoutables que parce que l'âme universelle n'a point clairement
+parlé en nous, et que l'âme personnelle n'a pas d'armes assez bien
+trempées pour le combat. Ces armes de la foi et de la grâce que les
+catholiques se vantent de posséder sont aussi faibles que celles du
+scepticisme, puisque les tentations sont plus âpres à mesure que le
+chrétien devient plus saint et plus mortifié. Ce n'est pas la haine et
+le mépris de la chair qui en imposent à cette sourde-muette que nous
+portons en nous. Ce n'est point assez d'une âme libre de ses propres
+mouvements pour combattre des mouvements qui ne sont pas libres de lui
+obéir. Il faut quelque chose de plus. Il faut l'éclat d'une vérité
+supérieur à toutes les individualités, et supérieure même à leur
+liberté, car toute liberté qui ne se soumet pas à l'évidence devient
+aberration ou tyrannie.
+
+On nous dit que cette vérité de _consentement_, qui est la vraie
+discipline des intelligences, ne peut naître que d'une religion
+théologique ou sociale.
+
+De généreux esprits, prenant un effet pour une cause, ont cru
+l'apercevoir dans des formes sociales à imposer à l'humanité; d'autre
+part, de nobles érudits, épris de leurs sujets d'étude, se persuadent
+encore aujourd'hui que, sans le prestige d'un culte et l'absolu d'un
+dogme, aucune vérité ne peut devenir commune à l'humanité.
+
+A mes yeux, il y a erreur chez les uns comme chez les autres. Si
+l'humanité future confectionne des sociétés et construit des temples,
+l'individu sera libre sous la loi commune, et le mystère sera banni de
+l'autel.
+
+Pour cela, il faut que l'homme _sache_ Dieu et l'humanité. On croit à ce
+que l'on sait. Ouvrez la porte au savoir. Donnez-lui des instruments,
+des laboratoires et la liberté absolue; mais donnez-lui aussi des ailes.
+Apprenez-lui que chaque genre de certitude a son domaine, chaque vérité
+acquise sa case dans l'intelligence, mais qu'il en est une d'un ordre si
+élevé, qu'il faut l'accueillir et la posséder dans la plus haute région
+de l'âme pour qu'elle serve de _criterium_ et de corollaire à toutes les
+autres.
+
+
+18 juillet 1868.
+
+
+.... Tu me demandes ce que j'entends par l'âme _universelle_ de l'homme.
+Mon mot est mauvais, je ne le défends pas. Il faudrait toujours prendre
+les mots pour ce qu'ils valent; ils sont les empreintes du moment qui
+les fait éclore, les symboles qui transmettent à notre esprit nos
+impressions passagères, toujours incomplètes. Peu de mots fixent assez
+une idée pour mériter d'être conservés toute une semaine. Prends le mien
+pour ce que je te le donne, et vois-y l'appel d'une relation à établir
+entre l'âme individuelle et l'âme de l'univers.
+
+Tu vas me demander encore où est l'âme de l'univers, si elle est diffuse
+ou personnelle. Elle est partout selon moi, comme la matière est
+partout; elle est à la fois personnelle et diffuse, elle remplit le fini
+et l'infini. Je ne vois point d'obstacle à cette antithèse, puisque
+l'âme humaine a ces deux attributs bien distincts et cependant
+inséparables. A toute heure, notre esprit, enfermé en apparence dans le
+cercle étroit de nos besoins matériels ou de nos impressions passagères,
+peut s'élancer vers les sphères de l'infini, non pas seulement par la
+rêverie poétique, mais par les calculs précis de la mathématique et les
+certitudes idéales de la géométrie. Supposez que l'univers a une âme
+comme nous, mais une âme aidée de la connaissance d'elle-même, ce qui
+est la connaissance absolue de toutes choses; vous pouvez très-bien lui
+attribuer aussi la volonté de maintenir ses propres lois, puisque cette
+volonté est toujours en nous à un degré quelconque. Je ne vois rien
+là qui dépasse les perceptions de l'esprit humain. Il me semble au
+contraire, que cette vision de l'âme de l'univers nous est nécessaire,
+qu'elle prend sa source dans ce que nous avons de plus clair dans le
+cerveau, la logique, et de plus personnel dans le coeur, la conscience.
+Il nous est impossible d'attacher un sens aux mots de _sagesse_,
+d'_amour_ et de _justice_, qui résument toute la raison d'être et toute
+l'aspiration de notre vie, si nous ne sentons pas planer sur nous une
+idéale atmosphère composée de ces trois éléments abstraits, qui nous
+pénètre et nous anime. Il n'y a pas que l'air qui alimente nos poumons.
+Il y a celui que notre âme respire. Trop subtil pour tomber sous les
+sens, cet air divin a une vertu supérieure à nos volitions animales, il
+les dompte ou les régularise quand nous ne lui fermons pas nos organes
+supérieurs. La chimie ne trouvera jamais ce fluide sacré; raison de
+plus pour que le chimiste ne le nie pas. C'est par d'autres moyens,
+par d'autres méditations, par d'autres expériences, que le vrai
+métaphysicien devra s'en emparer.
+
+Quels peuvent être ces moyens, me diras-tu? Ils sont bien simples et à
+la portée de tous, et même il n'y en a qu'un: passer à l'état de santé
+morale qui seule permet de saisir la véritable notion du divin. Je
+voudrais bien que l'on trouvât à l'âme de l'univers un autre nom que
+celui de _Dieu_, si mal porté depuis le temps des Kabires jusqu'à nos
+jours. J'aimerais encore mieux celui d'homme, _le grand homme_ (comme
+qui dirait la grande personne universelle) de Swedenborg; mais
+qu'importe son nom? Elle en changera longtemps encore avant que nous
+lui-en ayons trouvé un définitif et convenable.
+
+Ce Dieu, puisqu'il faut le désigner par un nom qui est tout aussi
+grossier que sublime, n'a pas seulement mis en nous, à l'heure de
+notre naissance _spécifique_, une parcelle de sa divinité; il nous
+la renouvelle et nous l'augmente quand nous naissons à la vie de
+raisonnement individuel. Il nous la concède réellement quand nous
+surmontons l'instinct aveugle assez pour mériter d'échapper à sa
+tyrannie. Je ne dirai pas avec Laugel qu'il faudra à l'homme de grands
+combats et des sacrifices immenses pour arriver à ce perfectionnement.
+Il les lui faut aujourd'hui parce qu'il doute. Le jour où il croira,
+avec ses _deux âmes_ supérieures, à un idéal bien défini et bien
+évident, l'âme inférieure ne réclamera que la part de satisfaction qui
+lui est due. L'appétit ne sera plus la fureur, la passion ne sera plus
+le crime, la fantaisie ne sera plus le vice. L'âme personnelle, celle
+qui est libre de choisir entre le vrai et le faux, recevra--de l'âme
+vouée au culte de l'_universel_--une lumière assez frappante pour ne
+plus hésiter à la suivre. Le mal a déjà beaucoup diminué à mesure qu'a
+diminué l'ignorance, qui peut le nier? Il disparaîtra progressivement à
+mesure que rayonnera l'astre intellectuel voilé en nous.
+
+On opposera à cette espérance, je le sais, la brutalité de la nature,
+le déchaînement aveugle des désastres extérieurs ruinant à tout instant
+l'oeuvre du travail de l'homme, la férocité des animaux qui lui ont fait
+si longtemps une guerre sérieuse, le déchaînement des cyclones, les
+tremblements de terre, les épidémies foudroyantes, les maladies
+incurables, toutes les puissances ennemies que nous ne savons point
+encore conjurer ou éviter. Mais l'âme de l'univers a aussi sa dualité
+pour ne pas dire sa trinalité. Elle a, comme l'homme, une âme
+spécifique, instinctive, fatale, que l'âme libre et personnelle combat,
+et que l'âme universelle domine. L'âme spécifique, qui agit aveuglément
+dans tout être, peut-être dans toute chose, pousse sans cesse l'univers
+matériel vers le trop plein et le trop vivant. De cet excès naissent
+les éclatements, le vase trop rempli se brise, la force trop accumulée
+déchire ses enveloppes et se détruit elle-même en s'épanchant au dehors.
+Une montagne, une contrée, un monde, peuvent tomber en ruine sous les
+coups de l'agent indompté. L'âme céleste et personnelle de ce monde
+n'est pas détruite pour cela; elle va rejoindre le foyer de la vie
+céleste irréductible, et, dans ce foyer de l'infini psychique, elle
+se retrempe à la vie universelle, qui s'aperçoit peu des désastres
+partiels, ou qui s'en sert avec discernement pour reconstruire des
+mondes mieux équilibrés.
+
+Mais les victimes, les millions d'individus plus ou moins intelligents
+que frappe un grand cataclysme, les compterons-nous pour rien? Si
+nous croyons que quatre-vingts ou cent ans d'existence sont toute
+l'aspiration, toute la conquête, toute la destinée de l'homme, ou que,
+surpris par la mort violente en état de péché, il ait une éternité
+d'inénarrable souffrance à endurer au sortir de la vie, certes Dieu est
+injuste, l'âme universelle est idiote et méchante, ou, pour mieux dire,
+elle n'existe pas. Nous sommes des chiffres,... pas même! des accidents
+qui ne comptent point.
+
+Ceux que domine l'âme spécifique sont bien libres de le croire, mais ils
+ne peuvent forcer ceux qui pensent à partager leur découragement. Sur
+quelque raisonnement que s'appuie la négation du _moi_ éternel, il ne
+dépend pas de nous de nous sentir persuadés. A mesure que nos instincts
+se règlent et s'harmonisent doucement avec les instincts supérieurs,
+nous entrons dans une lucidité de l'esprit qui est l'état normal auquel
+l'homme doit parvenir.
+
+
+19 juillet.
+
+
+Te définirai-je l'état de santé morale, l'idéal tel que je l'entends? Il
+est relatif et se moule forcément sur la vertu la plus pure et la raison
+la plus haute qu'un homme puisse atteindre dans le temps et le milieu
+où il existe.--Tel saint très-respectable et très-sincère des anciennes
+religions ne serait plus aujourd'hui qu'un fou. Le cénobitisme serait
+l'égoïsme, la paresse, la lâcheté. Nous savons que la vie complète est
+un devoir, qu'on ne peut pas rompre avec l'instinct normal de la vie
+spécifique sans rompre avec les lois les plus élémentaires de la vie, et
+que l'infraction à une loi de l'univers est une sorte d'impiété toujours
+punie par le désordre des facultés supérieures. La mortification de la
+chair, par le célibat, le jeûne et les flagellations, était grossière et
+charnelle en ce sens qu'elle ne servait qu'à ranimer ses révoltes. En
+lui imposant des sacrifices, l'esprit tranquille et fort la mortifie
+surabondamment.
+
+Mais les appétits déréglés, vicieux, immondes, sont-ils donc une loi de
+l'espèce? Si certains animaux, en se rapprochant de la forme humaine et
+du développement de l'encéphale, nous offrent le repoussant spectacle
+de la lubricité, de la cruauté, de la gourmandise; si l'homme sauvage
+lui-même, aux prises avec l'animalité, s'imprègne des instincts de la
+brute, résulte-il de cette confusion de limites entre l'homme et le
+singe que l'instinct humain ne soit pas modifiable? Il l'est à un point
+qui frappe de surprise et d'admiration, quand on ne voit que la surface
+des moeurs civilisées. Le respect d'une convention qui prend sa source
+dans le respect de soi et des autres est une victoire bien signalée de
+la volonté sur l'instinct.
+
+Si c'est peu que cette décence extérieure qui, sous le nom de
+savoir-vivre, voile des abîmes de corruption, c'est déjà quelque chose.
+La sainteté pourrait consister dès aujourd'hui à identifier la vie
+secrète et cachée à ces apparences de pudeur, de bonté, d'hospitalité,
+de raison, qui sont le code de la bonne compagnie. Pourquoi non? Où
+est l'obstacle? Pourquoi toute parole aimable ne serait-elle pas
+l'expression d'une âme aimante? Pourquoi toute allure de pudeur ne
+serait-elle pas la manifestation d'une conscience épurée? Pourquoi
+tout simulacre d'obligeance ne prendrait-il pas sa source dans la joie
+d'assister son semblable? Pourquoi toute discussion de l'intelligence ne
+reposerait-elle pas avant tout sur le désir de s'instruire?
+
+Avoue que, si nous arrivions à marier la politesse parfaite à une
+parfaite sincérité, nous serions déjà, sans sortir de nos lois et de nos
+usages, montés à un degré supérieur d'excellence et de joie intérieure.
+
+La joie intérieure, voilà un grand mot! C'est le premier des biens,
+parce qu'il est le seul qui nous appartienne réellement. Je ne vois pas
+que beaucoup de gens s'en préoccupent et le cherchent. La masse court
+aux satisfactions de l'instinct: les vicieux s'efforcent d'exaspérer
+leurs appétits pour mieux sentir l'intensité de la vie animale; les
+ambitieux se vouent à une anxiété incessante qui bannit la joie du
+sanctuaire de leur âme; des esprits plus élevés se vouent à des études
+dont le but défini n'est souvent que la satisfaction d'une curiosité
+spéciale; les coeurs passionnés cherchent leur ivresse et leur expansion
+dans l'amour, sans songer à en faire quelque chose de plus noble que
+la volonté d'amasser deux orages et de choquer douloureusement deux
+courants électriques. Où sont les hommes qui cherchent sincèrement à
+se rendre meilleurs sans prétendre à un paradis fait à leur guise, en
+acceptant dans l'avenir éternel toutes les éventualités, toutes les
+fonctions, toutes les épreuves, quelles qu'elles soient, que l'inconnu
+nous réserve? Cette résignation, non mystique ni fanatique, mais
+confiante et digne, serait déjà un pas vers la sainteté.
+
+Quelle difficulté insurmontable éprouvons-nous donc à nous placer ainsi
+dans le sentiment de l'infini avec une bravoure calme et un modeste
+sentiment de nos forces? Où serait la vanité de travailler le _moi_
+comme un lapidaire taille et polit une pierre précieuse? La vertu peut
+avoir aussi son instinct pour ainsi dire _spécifique_, son besoin ardent
+et soutenu d'élever dans l'individu le niveau intellectuel de la race.
+Pour peu que l'on s'y essaie, on découvre en soi une docilité que l'on
+ne se connaissait pas, de même que l'esprit généreux qui entreprend un
+grand et noble travail est tout surpris de sentir en lui un nouveau
+lui-même qui s'éveille, se révèle et semble dicter ses lois à l'ancien.
+C'est la troisième âme, c'est ce que les artistes inspirés appellent
+l'_autre_, celle qui chante quand le compositeur écoute et qui vibre
+quand le virtuose improvise. C'est celle qui jette brûlante sur la toile
+du maître l'impression qu'il a cru recevoir froidement. C'est celle qui
+pense quand la main écrit et qui fait quelquefois qu'on exprime _au
+delà_ de ce que l'on songeait à exprimer. Enfin c'est elle qui n'ergote
+pas, qui n'a plus besoin de raisonner, mais qui peut et qui veut; elle
+est là, agissante à notre insu le plus souvent, cherchant à nous élever
+vers le foyer de la science infinie; mais nous ne la connaissons pas,
+nous avons peur d'elle. Nous croyons qu'elle usera trop vite les
+ressorts de notre frêle machine. L'instinct de la conservation nous
+empêche de la suivre sur les cimes. C'est une peur lâche, résultat de
+notre ignorance, car c'est elle qui est la vie irréductible, et, si son
+embrassement nous donnait la mort, ce serait une mort bien douce, bien
+enviable et bien féconde, le réveil dans la lumière!
+
+Mais ne nous livrons pas trop à l'enthousiasme sans contrôle. N'oublions
+pas qu'il s'agit de rendre la vérité accessible même aux esprits froids,
+pourvu qu'ils soient épris de la vérité.
+
+L'analyse complète de l'homme, _âmes et corps_, nous conduirait
+certainement à une notion complète de la Divinité, _corps et âmes_.--En
+distinguant en nous trois étages de facultés, nous nous rendrions compte
+des trois étages de puissance de la vie universelle. Nous ne sortirons
+d'aucun problème par la notion de dualité, puisque toute dualité
+représente deux contraires. Ce que je dis là est aussi vieux que le
+monde pensant. C'est l'éternel symbole. D'où vient qu'il n'a reçu aucune
+application scientifique qui puisse se traduire en philosophie certaine
+pour les lois de la vie morale et les actes de la vie pratique? Les
+explications des trinités théologiques sont des figures confuses mal
+comprises ou mal définies par les hommes du passé. La définition que je
+te propose ne vaut peut-être pas mieux. La technologie vulgaire, dont
+il n'est pas permis à mon humilité de se dégager, est encore
+très-insuffisante pour résumer une vision plus ou moins nouvelle du
+vieux thème de l'humanité. A des conceptions vraiment neuves il faudra
+certes un langage nouveau.
+
+Mais, quelque mal exprimée que soit ma définition, elle ne m'apparaît
+pas comme un vain songe que le réveil dissipe. J'ai besoin d'un Dieu,
+non pour satisfaire mon égoïsme ou consoler ma faiblesse, mais pour
+croire à l'humanité dépositaire d'un feu sacré plus pur que celui auquel
+elle se chauffe. Jamais on ne me fera comprendre que le cruel, l'injuste
+et le farouche soient des lois sans cause, sans but et sans correctif
+dans l'univers. La compensation que le malheureux demande à Dieu dans
+une vie meilleure est une réclamation toute personnelle que Dieu
+pourrait fort bien ne pas écouter, si elle n'était le cri énergique
+et déchirant de l'humanité entière. Nulle théorie sérieuse n'a encore
+présenté le sentiment et le besoin de la justice comme une illusion. Le
+moment où l'homme renoncerait à posséder cet idéal marquerait la fin de
+sa race et le ferait redescendre à l'animalité, dont il est peut-être
+issu. S'il existe une doctrine qui envisage ce résultat comme digne
+d'être poursuivi, je lui refuse tout au moins d'avoir pour guide la
+_raison_, puissance si hautement invoquée par les sceptiques.
+
+Non, il n'y a pas de raison véritable sans sagesse; c'est par la sagesse
+seule que la raison, s'élevant à l'état de vertu, devient respectable.
+La sagesse entraîne et réclame impérieusement la justice, et, s'il n'y a
+ni justice ni sagesse dans l'âme de l'univers, il n'y en a jamais eu, il
+n'y en aura jamais dans celle de l'homme. Que devient la morale,
+devant laquelle pourtant toutes les écoles s'inclinent et toutes les
+discussions cessent, si l'homme ne peut puiser à une source certaine les
+premières conditions de la moralité?
+
+Il existe donc dans l'univers une pensée souveraine faite de lumière et
+d'équité. Si les faits extérieurs simulent de temps à autre, par des
+désastres partiels, l'indifférence d'un destin inexorable, ne nous
+arrêtons pas à ces apparences indignes de troubler une philosophie
+sérieuse. Il est bien certain que la plupart des maux inhérents à notre
+espèce, maladies, passions, guerres, égarements, sont notre propre
+ouvrage, c'est-à-dire le résultat de l'élan déréglé ou de l'aveugle
+inertie de l'âme spécifique. Cette âme impersonnelle, ce moteur aveugle
+que les uns respectent trop, que les autres ne respectent pas assez,
+est chez nous un agent de destruction tout aussi bien qu'un agent de
+conservation. Chose frappante, et qui témoigne de la nécessité de la
+troisième âme, l'instinct de l'homme est inférieur à celui des animaux.
+Les animaux ont le discernement des aliments salutaires ou nuisibles, la
+prévision jamais en défaut des besoins de la vie et des influences de
+l'atmosphère pour eux et pour leur progéniture. Aucun vice particulier,
+aucun excès de nourriture, aucune ivresse d'amour ne fait oublier à une
+pauvre petite femelle de papillon qui va mourir après sa ponte de se
+dépouiller le ventre de son duvet pour envelopper et tenir chaudement
+ses oeufs destinés à passer l'hiver avant d'éclore. Il semble, devant
+une multitude de faits observés, que l'animal ait deux âmes aussi,
+l'instinctive et celle qui raisonne. Peut-être devrait-on oser
+l'affirmer, puisqu'à toute heure la prévoyance, le dévouement, le
+discernement et la modération de la bête semblent faire la critique
+de nos aveuglements et de nos excès. Avec l'hypothèse des trois âmes,
+l'animal, doué des deux premières, s'explique et cesse d'être un
+problème insoluble. La troisième âme complète l'homme: «Il n'est, a dit
+Pascal, ni ange ni bête.» Pascal est resté garrotté ici par la notion de
+dualité. L'homme est bête, homme et ange. .
+
+_La plante, placée à l'étage inférieur, a sans doute l'âme inconsciente,
+spécifique._ Ainsi seraient expliqués les deux royaumes de la vie,
+improprement nommés règnes de la nature.
+
+L'homme a donc à se préoccuper des trois supports de son existence
+normale, dirai-je latente? Non, le monde caché s'ouvre peu à peu et
+beaucoup ont pénétré dans la troisième sphère, croyant n'être que dans
+la seconde.
+
+L'homme, parvenu à l'apogée de ses facultés, saura conjurer les fléaux
+matériels. Quand il accuse l'âme de l'univers de frapper son âme par
+le déchirement des morts prématurées, c'est lui-même, c'est son espèce
+qu'il devrait accuser de paresse et d'ignorance. Loin de se décourager
+d'invoquer la grande âme, il devrait s'élever de plus en plus vers elle
+pour sortir des ténèbres. En l'interrogeant dans la portion de lui-même
+qu'elle habite plus spécialement, il trouverait une réponse nette qui
+serait le remède à sa douleur. Cette réponse que l'on traite de vague
+espérance, c'est la perpétuité du _moi_, qui ordonne d'entrevoir une
+meilleure existence pour les chers innocents que nous pleurons. Nous le
+connaissons, nous l'avons bu ensemble, ce calice, le plus amer qui soit
+versé dans la vie de famille. J'ose dire que la douleur de l'aïeule, qui
+sent dans ses entrailles et dans sa pensée la douleur du fils et de la
+fille en même temps que la sienne propre, est la plus cruelle épreuve de
+son existence. La blessure faite à l'instinct et à la réflexion ne se
+ferme pas. C'est alors qu'il faut monter au sanctuaire de la croyance
+qui est celui de la raison supérieure; c'est alors qu'il faut soumettre
+les notions de justice personnelle aux notions de justice universelle.
+Si Dieu a pris cette âme qui était le plus pur de nous-mêmes, c'est
+qu'il la voulait heureuse, disent les chrétiens. Disons mieux, Dieu n'a
+pas pris cette âme: c'est notre science humaine, c'est notre puissance
+spécifique qui n'ont pas su la retenir; mais Dieu l'a reçue, elle est
+aussi bien sauvée et vivante dans son sein, cette petite parcelle de sa
+divinité, que l'âme plus complexe d'un monde qui se brise. Elle n'y est
+pas perdue et diffuse dans le grand tout, elle a revêtu les insignes de
+la vie, d'une vie supérieure immanquablement; elle respire, elle agit,
+elle aime, elle se souvient!
+
+Dans le refuge de la seconde âme, celle qui résonne et choisit, nous
+trouvons encore des éléments de force et de guérison relative; celle-ci,
+c'est l'âme sociale où le sentiment parle au sentiment. Il nous reste
+toujours, si nous sommes dans le juste et l'humain, quelqu'un à chérir
+sur la terre. A la consolation de cet être, n'y en eût-il qu'un seul,
+nous devons notre courage, et, si nous ne le devons à aucun individu, si
+nous sommes sans famille et séparés de nos amis, nous le devons à tous
+nos semblables, l'idée de solidarité et de fraternité étant commune à
+l'âme sociale et à l'âme métaphysique.
+
+Mais voici l'aube! Pendant que je te résume l'objet, assez flottant
+jusqu'ici, de quelques-uns de nos entretiens, tu poursuis avec une
+énergie soutenue des études spéciales, où ta pensée rencontre souvent la
+préoccupation de ce _moi_ divin interrogeant les mystérieuses fonctions
+de la vie instinctive. Je vais aller éteindre ta lampe, à moins que
+je n'aille avec toi voir coucher les étoiles rouges et bleues dans la
+pâleur de l'horizon. Les oiseaux ne chantent pas encore, nos enfants
+dorment. Leur adorable mère s'est retirée de bonne heure, s'arrachant
+avec courage aux enjouements de la veillée, pour assister au réveil de
+ses petits anges. Un silence solennel plane sur cette chaude nuit. La
+matière repose, et pourtant ton chien rêve de chasse ou de combats. La
+_plusie_ argentée voltige autour des fenêtres d'où s'échappe un rayon
+de lumière. La chouette, qui semble portée par l'air immobile et muet,
+glisse discrètement sous les branches. Tout un monde nyctalope s'agite
+autour de nous sans bruit. Nous éprouvons la sensation d'un bien-être
+diffus dans toute la nature estivale.... Est-ce l'âme spécifique qui
+répercute seule en nous ce mélange de calme suprême et d'activité
+mystérieuse répandus dans les dernières ombres? Il y a quelque chose de
+plus; notre âme personnelle observe et compare, notre âme divine perçoit
+et savoure.
+
+Bonsoir, je veux dire bonjour, car un rayon rose monte là-bas derrière
+les vieux noyers. Endormons-nous comme nous nous réveillerons, en nous
+aimant!
+
+22 juillet.
+
+Tu n'en as pas assez? tu veux un résumé de cette doctrine? Oh! je ne
+donne pas ce titre pompeux à ma notion personnelle de l'univers, toute
+notion de ce genre est trop forcément incomplète pour s'affirmer comme
+une découverte; c'est un essai de méthode, et rien de plus. L'homme
+n'en est pas encore à posséder autre chose qu'un instrument de travail
+intellectuel que chacun tâche d'adapter à son cerveau, comme l'ouvrier
+mécontent des instruments imparfaits qu'il trouve dans le commerce
+cherche à s'en fabriquer un qui réponde à la conformation de sa main. Il
+y a une vérité d'ensemble, corollaire de toutes les vérités de détail.
+Personne ne peut nier cette proposition sans une défiance qui va
+jusqu'au mépris de la vérité.
+
+Pour parvenir à la possession de cette vérité suprême, l'homme doit
+s'exciter, se perfectionner, se rendre apte à la saisir et à l'élucider;
+c'est toute une éducation qu'il doit acquérir et s'imposer à travers
+des angoisses et des difficultés qui exerceront et décupleront sa force
+morale. La plupart des méthodes qu'il a inventées sont restées sans
+résultat général, et les plus belles, les plus ingénieuses, n'ont
+pas toujours été les plus efficaces; elles n'ont pas réussi à élever
+l'esprit humain plus haut que l'antithèse, qui est une impasse.
+
+En cherchant Dieu dans l'univers, l'homme n'a pu que le chercher en
+lui-même, c'est-à-dire en se servant de l'induction personnelle et
+directe. Le premier sauvage qui a invoqué une puissance supérieure à la
+nature ennemie s'est dit: «Je suis trop faible; appelons un être fort
+dans la nuée et dans la foudre pour éclater sur les obstacles de ma
+vie.» De là le sentiment de la toute-puissance.
+
+Le premier croyant qui a constaté l'insuffisance des sacrifices s'est
+dit qu'il fallait persuader ce Dieu qui ne se laissait point acheter
+par des offrandes. Il a cherché dans son coeur la fibre tendre et
+suppliante, et il s'est dit, en se sentant adouci, que son Dieu devait
+être bon.
+
+Le premier philosophe qui a contemplé ou subi l'injustice du destin
+s'est dit à son tour qu'il devait y avoir dans la pensée divine, dans
+l'âme de l'univers, quelque refuge contre cette injustice. En se sentant
+pénétré d'horreur pour l'injuste, il s'est senti juste, et aussitôt il
+a attribué à son Dieu une justice si exacte et si étendue, que les maux
+soufferts en cette vie devaient se convertir dans sa main en bienfaits
+éternels.
+
+Trouvera-t-on un autre procédé que ces moyens naïfs d'apercevoir la
+Divinité? Est-ce la science qui remplacera le sens humain? Mais la
+science n'est elle-même qu'une méthode humaine pour chercher la vérité
+extra-humaine; ce sont nos sciences exactes qui ont mesuré l'espace
+et conçu l'infini. Ce sont nos sciences naturelles qui ont classé
+méthodiquement les oeuvres de la nature.
+
+Il s'est trouvé que l'univers donnait pleine confirmation aux sciences
+exactes, et que la nature terrestre pouvait se prêter au classement,
+Donc, le vrai est au delà de l'homme, mais ne peut être prouvé à l'homme
+que par l'homme. Ceux qui font intervenir le miracle, l'interversion des
+lois naturelles pour faire apparaître Dieu au sommet de leur extase,
+ne peuvent plus être traités sérieusement. Il faut que l'homme trouve
+lui-même son Dieu par les moyens qui lui sont propres et qui lui ont
+fait trouver tout ce qu'il possède de vrai. Toute conception d'une
+abstraction parfaite a son siége dans notre intelligence et sa raison
+d'être dans notre coeur.
+
+Pour percevoir l'idéal en dehors de soi, il faut donc le percevoir en
+soi. Pour connaître Dieu, l'homme doit se connaître, et mon avis est
+qu'il ne l'ignore que parce qu'il s'ignore lui-même.
+
+Certaines études ont conduit tristement quelques-uns à ne reconnaître
+en nous que l'âme spécifique, la plupart des autres ont confondu cette
+première région de la vie commune à l'espèce avec la seconde, siége de
+la vie individuelle. Ce mélange de liberté et de fatalité n'a pu trouver
+de solution pratique, puisque la discussion continue sous tous les noms
+et sous toutes les formes. Le christianisme a dû expliquer le mal par
+l'intervention du diable, et il y a encore des gens qui croient au
+diable, la logique de leur croyance exigeant cette bizarre hypothèse.
+
+Pourtant on s'est généralement arrêté à la notion d'une vie instinctive
+et d'une vie intellectuelle, et on a fait procéder nos contradictions
+intérieures du combat sans issue de ces deux natures. La notion
+de l'univers, moulée sur cette notion de nous-mêmes, est restée
+problématique, et confond encore de très-grands esprits qui ne
+s'expliquent ni son ordre admirable, ni ses désordres effrayants.
+
+Ne pas consentir à ce que l'univers soit ce qu'il est, c'est ne pas
+consentir à être ce que nous sommes, et le considérer comme une énigme,
+c'est se résoudre à ne jamais déchiffrer celle de notre propre vie.
+Pouvons-nous nous arrêter là? Pour ma part, je le voudrais en vain.
+
+J'appelle donc à notre aide une méthode qui fasse entrer l'homme dans la
+notion de _trinalité_, applicable à l'univers et à lui. Je crois que ce
+n'est certes point assez pour clore la série de nos études. Le vieux
+monde a trouvé, dans les profondeurs de sa métaphysique mystérieuse,
+ce nombre trois, qui n'est pas dépassé, puisqu'il n'est pas encore
+généralement admis. Nos efforts actuels devraient tendre à le faire
+comprendre et accepter en attendant mieux. Ce serait un grand pas de
+fait.
+
+Je sais fort bien qu'aucune méthode ne peut répondre sans réplique à
+toutes les questions que l'homme se pose. La plus grave est celle-ci:
+
+Pourquoi Dieu, qui pouvait tout, n'a-t-il pas tout réglé en vue d'un
+idéal auquel l'homme peut arriver d'emblée sans passer par l'âge de
+barbarie, et pourquoi cet âge d'ignorance et de bestialité a-t-il encore
+tant d'âmes soumises à son empire, même au sein de la civilisation
+raffinée de notre temps? Il ne tenait qu'au _Créateur_ de nous faire
+plus éducables et de nous initier plus promptement à l'intelligence de
+sa loi.
+
+S'il y a un Dieu antérieur à la création, et qu'elle soit son ouvrage,
+si l'univers a eu un commencement, si une âme magique a soufflé sur la
+matière inerte à un moment donné pour la faire tressaillir et penser,
+enfin si le Dieu que l'humanité doit admettre est celui des antiques
+théodicées, ces questions resteront à jamais sans réponse.
+
+Mais si, écartant ces poëmes symboliques, nous nous contentons de
+comprendre l'âme de l'univers par l'induction rigoureuse, qui est le
+seul rapport possible entre elle et nous, nous sommes forcés de croire
+qu'il y a un créateur perpétuel sans commencement ni fin dans une
+création éternelle et infinie. Si l'univers a commencé, Dieu a commencé
+aussi; c'est ce que n'admet aucune métaphysique, aucune philosophie.
+
+L'univers avec ses lois immuables existe par lui-même, il est Dieu, et
+Dieu est universel. Dieu est un corps et des âmes. Il faudrait peut-être
+dire que dans son unité il a des corps et des âmes à l'infini, car,
+dans le fini où nous rampons, nous ignorons le chiffre de nos organes
+matériels et intellectuels. «Quel oeil, quel microscope est jamais
+descendu dans les profonds abîmes du monde cérébral? Dans ce petit
+espace remuent des systèmes plus complexes que les systèmes célestes,
+des constellations organiques plus étonnantes que celles qui parsèment
+l'infini. Une force unique détermine les formes et les mouvements des
+grands corps qui courent dans l'espace; mais ici sont enfermées des
+forces sans nombre comme en champ clos, elles s'y marient, s'y épousent,
+s'y fécondent, s'y métamorphosent sans relâche....
+
+»L'oeuvre de l'anatomie, toute descriptive, est jusqu'ici demeurée
+stérile. Elle peint des tissus, des éléments anatomiques, elle ignore la
+dynamique de ces petits édifices moléculaires. Elle reste en face de ces
+amas cellulaires comme un oeil ignorant en face des désordres lumineux
+du ciel. Elle connaît les caractères d'un livre, elle ignore le sens des
+mots[6].»
+
+[Note 6: Laugel, _Problèmes de l'âme_.]
+
+Vous qui proclamez la méthode exclusivement expérimentale, il ne
+faudrait peut-être pas tant affirmer qu'elle suffit. Jusqu'à ce jour,
+elle ne suffit pas, elle ne sait pas, elle n'a pas trouvé. Tout comme
+les études psychiques, vos études ont encore besoin d'un peu de
+modestie.
+
+Il existe un très-beau livre, très-peu connu, de notre digne ami M.
+Léon Brothier[7], qui répond à bien des propositions et résout bien
+des doutes. Il t'a semblé ardu, et pourtant il est charmant dans sa
+profondeur, et l'on y sent la bonhomie de la Fontaine, pour ne pas dire
+celle de Leibnitz. Il conclut en d'autres termes, tantôt plus savants,
+tantôt plus aimables que ceux que j'emploie ici, à la nécessité d'une
+triple vue sur le monde des faits et des idées. Je ne suis pas de
+force à proclamer qu'il ne se trompe en rien, que, après l'avoir lu
+attentivement, je pense par lui et avec lui sur toute chose. Je ne sais,
+mais il m'a puissamment aidé à me dégager de la notion de dualité
+qui nous étouffe, et j'ose dire que cette notion ne résiste pas à sa
+critique.
+
+[Note 7: _Ébauche d'un glossaire du langage philosophique_. Paris,
+1853.]
+
+Avant lui, les travaux de Pierre Leroux, de Jean Reynaud et de son école
+avaient porté de grands coups aux vieilles méthodes de l'antithèse,
+beaucoup d'autres nobles esprits ont cherché à traduire les
+trois personnes divines de la théologie par des notions vraiment
+philosophiques. Moi, je demande, je cherche une explication plus facile
+à vulgariser, et surtout l'abandon de cette vision trinitaire céleste
+qui supprime le corps et ne peut pas supprimer Satan. Je ne peux pas me
+représenter un Dieu hors du monde, hors de la matière, hors de la vie.
+
+Les attributs appréciables de la Divinité, que, par un grand progrès,
+nous pourrions classer en trois ordres principaux, n'ont pas de limites
+appréciables à l'esprit humain, puisque l'esprit humain ne sait pas
+encore la limite de ses propres facultés et s'obstine à ne s'en
+attribuer que deux, privées de régulateur et de lien.
+
+Ne va pas croire qu'en donnant le nom de _troisième_ âme, d'âme
+supérieure en contact avec l'universel, au troisième ordre encore peu
+défini de nos facultés vitales, je sois tenté de croire cette âme
+impersonnelle et de l'abîmer en Dieu. Je n'en suis pas là; je pense avec
+nos ancêtres de la Gaule que l'homme ne pénétrera jamais dans _Ceugant_,
+et je ne les suis pas dans cette notion que Dieu lui-même puisse habiter
+l'_absolu_ du druidisme. La fin d'un monde ne me surprend pas, mais
+la fin de l'univers n'entre pas dans ma tête. L'existence diffuse,
+la disparition du moi, l'extinction de la personne, me paraissent
+l'écroulement de la Divinité elle-même.
+
+Mais voici l'heure du bain. Là-bas, sous les trembles, gronde une petite
+cascade de diamants qui nous appelle, et qui s'épanche en fuyant dans
+l'allée de verdure, sous les gros arbres penchés en forme de ponts, sous
+les guirlandes de houblon et de rosiers sauvages. Il y a là de petits
+jardins naturels que le courant baigne et qu'un furtif rayon de soleil
+caresse; il y a des îles de salicaires et de spirées, des rivages de
+scutellaires et des presqu'îles d'épilobes. Une délicieuse fraîcheur
+nous attend dans cette oasis, ta fille y baigne ses poupées, et la
+vieille laveuse qui tord et bat son linge au bas de l'écluse s'arrête
+et sourit en voyant cette enfance et cette joie. Tout est salubre et
+charmant dans ce petit coin où j'ai rêvé autrefois d'une _fadette_
+et d'un _champi_. Couché dans l'eau et à demi assoupi sous l'ombre
+charmeresse, j'ai senti cent fois mon âme instinctive se mettre en
+parfait accord avec mon âme réflective, pour savourer et pour rêver.
+L'instinct _thermique_ a son siége dans une de nos _âmes_, à ce que
+disent les physiologistes. Je ne vois point que ces instincts de la vie
+impersonnelle soient aussi impersonnels qu'on le dit. Ils produisent des
+effets très-divers selon les individus, et, loin d'être toujours
+les ennemis de l'âme personnelle, ils lui procurent souvent, par la
+sympathie nerveuse qui unit leurs foyers, un état de santé morale que
+l'esprit isolé de la matière ne trouverait pas.
+
+Il y aurait bien des choses encore à dire sur cette âme inférieure,
+véritable soutien d'une vie normale, fléau d'une vie corrompue. Je
+t'avoue que, si je la traite d'_inférieure_, c'est parce que, en lisant
+Laugel, je me suis imprégné à mon insu de sa technologie. Il est
+difficile de se préserver de cet entraînement en suivant la pensée d'un
+éloquent écrivain; mais, en y réfléchissant, en reprenant possession
+de mon moi intérieur, je trouve qu'il a trop vu la face excessive
+et repoussante de cette âme qu'il qualifie de _spécifique_. D'abord
+est-elle spécifique d'une manière absolue? offre-t-elle à des degrés
+identiques les tendances nombreuses de la vitalité? est-elle la même
+dans un sujet malade et dans un individu sain? Dans tous les cas, son
+rôle n'est pas la satisfaction isolée d'elle-même, puisqu'il lui faut
+l'assistance du cerveau, c'est-à-dire de la faculté de comparer, pour
+arriver à son entier développement de jouissance. L'amour chez l'homme
+distingue la beauté de la laideur en toute chose. Ses appétits
+s'aiguisent par la qualité des aliments. L'âme instinctive dans un sujet
+normal serait donc la soeur jumelle ou l'épouse irrépudiable de l'âme
+personnelle. Cette âme, dite _supérieure_, n'est supérieure que dans
+notre appréciation. Elle a besoin du contentement et du consentement de
+l'âme instinctive pour être lucide, et, de ce que cette princesse daigne
+absorber les fruits de vie que cette paysanne lui cultive, il ne résulte
+pas que l'âme universelle maudisse l'une pour bénir l'autre. L'âme
+personnelle doit commander, cela est certain; mais nos préjugés sociaux
+nous font méconnaître l'égalité qui existe entre ce qui commande et ce
+qui obéit en vertu d'une fonction de réciprocité. La plante _obéit_ à
+l'insecte quand elle subit l'effet de sa faim; mais, quand l'insecte
+féconde la plante en transportant sa poussière séminale de fleur en
+fleur, il _sert_ la plante.
+
+Tel est à peu près l'échange entre l'esprit et l'instinct. Ils se
+nourrissent et se fécondent mutuellement. Si l'esprit se plaint
+amèrement de la bête, c'est peut-être parce que la bête a aussi à se
+plaindre de l'esprit.
+
+Mais ce n'est pas mon état de tant philosopher, et je demande que ceux
+qui savent m'instruisent. Si j'ai lieu d'être reconnaissant envers
+quelques-uns, je suis impatienté contre plusieurs autres qui pourraient
+nous enseigner (ce n'est pas le talent qui leur manque), et qui ne nous
+apprennent rien.
+
+Vivons par toutes nos âmes, mais vivons en gens de bien, et, comme
+l'éphémère dans le rayon éternel, buvons le plus possible de chaleur et
+de lumière. En avions-nous donc trop, hélas! pour que l'on cherche à
+nous en ôter?
+
+
+
+
+
+MÉLANGES
+
+
+
+I
+
+UNE VISITE AUX CATACOMBES
+
+
+...Terra parens...
+
+Ce qui nous frappa le plus en visitant les Catacombes, ce fut une source
+qu'on appelle le «puits de la Samaritaine».
+
+Nous avions erré entre deux longues murailles d'ossements, nous nous
+étions arrêtés devant des autels d'ossements, nous avions foulé aux
+pieds de la poussière d'ossements. L'ordre, le silence et le repos
+de ces lieux solennels ne nous avaient inspiré que des pensées de
+résignation philosophique. Rien d'affreux, selon moi, dans la face
+décharnée de l'homme. Ce grand front impassible, ces grands yeux vides,
+cette couleur sombre aux reflets de marbre, ont quelque chose d'austère
+et de majestueux qui commande même à la destruction. Il semble que ces
+têtes inanimées aient retenu quelque chose de la pensée et qu'elles
+défient la mort d'effacer le sceau divin imprimé sur elles. Une
+observation qui nous frappa et nous réconcilia beaucoup avec l'humanité,
+fut de trouver un infiniment petit nombre de crânes disgraciés. La
+monstruosité des organes de l'instinct ou l'atrophie des protubérances
+de l'intelligence et de la moralité ne se présentent que chez quelques
+individus, et des masses imposantes de crânes bien conformés attestent,
+par des signes sacrés, l'harmonie intellectuelle et morale qui réunit et
+anima des millions d'hommes.
+
+Quand nous eûmes quitté la ville des Morts, nous descendîmes encore plus
+bas et nous suivîmes la raie noire tracée sur le banc de roc calcaire
+qui forme le plafond des galeries. Cette raie sert à diriger les pas de
+l'homme dans les détours inextricables qui occupent huit ou neuf lieues
+d'étendue souterraine. Au bas d'un bel escalier, taillé régulièrement
+dans le roc, nous trouvâmes une source limpide incrustée comme un
+diamant sans facettes dans un cercle de pierre froide et blanche; cette
+eau, dont le souffle de l'air extérieur n'a jamais ridé la surface, est
+tellement transparente et immobile, qu'on la prendrait pour un bloc de
+cristal de roche. Qu'elle est belle, et comme elle semble rêveuse dans
+son impassible repos! Triste et douce nymphe assise aux portes de
+l'Érèbe, vous avez pleuré sur des dépouilles amies; mais, dans le
+silence de ces lieux glacés, vos larmes se sont répandues dans votre
+urne de pierre, et maintenant on dirait une large goutte de l'onde du
+Léthé.
+
+Aucun être vivant ne se meut sur cette onde ni dans son sein; le jour ne
+s'y est jamais reflété, jamais le soleil ne l'a réchauffée d'un regard
+d'amour, aucun brin d'herbe ne s'est penché sur elle, bercé par une
+brise voluptueuse; nulle fleur ne l'a couronnée, nulle étoile n'y a
+réfléchi son image frémissante. Ainsi, votre voix s'est éteinte, et les
+larves plaintives qui cherchent votre coupe pour s'y désaltérer, ne sont
+point averties par l'appel d'un murmure tendre et mélancolique. Elles
+s'embrassent dans les ténèbres, mais sans se reconnaître, car votre
+miroir ne renvoie aucune parcelle de lumière; et vous aussi, immortelle,
+vous êtes morte, et votre onde est un spectre.
+
+Larmes de la terre, vous semblez n'être point l'expression de la
+douleur, mais celle d'une joie terrible, silencieuse, implacable.
+Cavernes éplorées, retenez-vous donc votre proie avec délices, pour ne
+la rendre jamais à la chaleur du soleil? Mais non! on est frappé d'un
+autre sentiment en parcourant à la lueur des torches les funèbres
+galeries des carrières qui ont fourni à la capitale ses matériaux de
+construction. La ville souterraine a livré ses entrailles au monde des
+vivants, et, en retour, la cité vivante a donné ses ossements à la terre
+dont elle est sortie. Les bras qui creusèrent le roc reposent maintenant
+sous les cryptes profondes qu'ils baignèrent de leurs sueurs. L'éternel
+suintement des parois glacées retombe en larmes intarissables sur les
+débris humains. Cybèle en pleurs presse ses enfants morts sur son sein
+glacé, tandis que ses fortes épaules supportent avec patience le fardeau
+des tours, le vol des chars et le trépignement des armées, les iniquités
+et les grandeurs de l'homme, le brigand qui se glisse dans l'ombre et
+le juste qui marche à la lumière du jour. Mère infatigable, inépuisable
+nourrice, elle donne la vie à ceux-ci, le repos à ceux-là; elle alimente
+et protège, elle livre ses mamelles fécondes à ceux qui s'éveillent,
+elle ouvre ses flancs pleins d'amour et de pitié à ceux qui s'endorment.
+
+Homme d'un jour, pourquoi tant d'effroi à l'approche du soir? Enfant
+poltron, pourquoi tressaillir en pénétrant sous les voûtes du tombeau?
+Ne dormiras-tu pas en paix sous l'aisselle de ta mère? Et ces montagnes
+d'ossements ne te feront-elles pas une place assez large pour t'asseoir
+dans l'oubli, suprême asile de la douleur? Si tu n'es que poussière,
+vois comme la poussière est paisible, vois comme la cendre humaine
+aspire à se mêler à la cendre régénératrice du monde! Pleures-tu sur
+le vieux chêne abattu dans l'orage, sur le feuillage desséché du jeune
+palmier que le vent embrasé du sud a touché de son aile? Non, car tu
+vois la souche antique reverdir au premier souffle du printemps, et le
+pollen du jeune palmier, porté par le même vent de mort qui frappa la
+tige, donner la semence de vie au calice de l'arbre voisin. Soulève sans
+horreur ce vieux crâne dont la pesanteur accuse la fatigue d'une longue
+vie. A quelques pieds au-dessus du sépulcre où ce cadavre d'aïeul est
+enfoui, de beaux enfants grandissent et folâtrent dans quelque jardin
+paré des plus belles fleurs de la saison. Encore quelques années, et
+cette génération nouvelle viendra se coucher sur les membres affaissés
+de ses pères. Et pour tous, la paix du tombeau sera profonde, et
+toujours la caverne humide travaillera à la dissolution de ses
+squelettes.
+
+Bouche immense, avide, incessamment occupée à broyer la poussière
+humaine, à communier pour ainsi dire avec sa propre substance, afin de
+reconstituer la vie, de la retremper dans ses sources inconnues et de
+la reproduire à sa surface, faisant sortir ainsi le mouvement du repos,
+l'harmonie du silence, l'espérance de la désolation. Vie et mort,
+indissoluble fraternité, union sublime, pourquoi représenteriez-vous
+pour l'homme le désir et l'effroi, la jouissance et l'horreur? Loi
+divine, mystère ineffable, quand même tu ne te révélerais que par
+l'auguste et merveilleux spectacle de la matière assoupie et de la
+matière renaissante, tu serais encore Dieu, esprit, lumière et bienfait.
+
+
+
+II
+
+DE LA LANGUE D'OC
+
+ET
+
+DE LA LANGUE D'OIL
+
+
+A M. LE RÉDACTEUR EN CHEF DE _l'Éclaireur de l'Indre._
+
+Monsieur,
+
+J'ai entendu dire par certains savants que la diversité des langues
+venait de la différence des climats. Ils soutiennent que, si le
+norvégien est rude et guttural, et le toscan musical et doux, cela
+provient de, ce que, en Norvège, les eaux et les vents grondent et
+mugissent, tandis qu'en Italie, ils font entendre un murmure mélodieux.
+
+Cette théorie sur la diversité des langues, basée sur l'onomatopée, ne
+me va pas. Je m'en tiens à la tour de Babel. La confusion des langues
+doit être de droit divin. Cette explication me plaît parce qu'elle est
+beaucoup moins savante et beaucoup moins embrouillée. Ne voit-on pas,
+d'ailleurs, le miracle se continuer de nos jours? Plus les sociétés
+vieillissent, moins les hommes s'entendent, moins ils se comprennent. Et
+n'a-t-on pas remarqué qu'une foule de dialectes naissaient d'une même
+langue, au sein d'une même nation?
+
+La langue de notre pays de France, la langue romane, presque aussi
+harmonieuse que celle des Grecs, au dire des connaisseurs, avait comme
+elle différents dialectes. Les deux principaux étaient le _provençal_ et
+le _français_ proprement dit, autrement la langue d'_oc_ et la langue
+d'_oil_.
+
+Vous ne voyez peut-être pas encore où je veux en venir, monsieur le
+rédacteur. Un peu de patience, s'il vous plaît, nous arriverons.
+
+Le premier de ces dialectes était répandu dans le Midi; le second dans
+le Nord. Mais où commençait le pays de la langue d'_oc_, où finissait
+celui de la langue d'_oil_? Les uns disent que c'était la Loire qui
+formait la ligne de démarcation. Cela est vrai à partir de sa source
+jusqu'aux montagnes de l'Auvergne. De là, la frontière qui divisait
+les deux pays, se dirigeant à travers les montagnes de la Marche,
+aboutissait, en suivant une ligne droite, au pertuis d'Antioche.
+
+Nous y voilà, monsieur le rédacteur. Les poëtes du pays de la langue
+d'_oc_ s'appelaient _troubadours_; on nommait _trouvères_ ceux de la
+langue d'_oil_. Ainsi, à partir de la province de la Marche jusqu'à la
+frontière du nord, _français_, proprement dit, et _trouvères_ c'est le
+pays de Rabelais, de Paul-Louis Courier et de Blaise Bonnin; à partir,
+au contraire, de la même province jusqu'aux rives de la Durance,
+dialecte provençal et _troubadours, troubadours_ purs; nos braves
+voisins de la Marche peuvent seuls revendiquer les deux qualités; car,
+pour le dire en passant, c'est au milieu de leur pays qu'était assise la
+noble forteresse de Croizan. C'était là, au confluent de la Creuse et de
+la Sedelle, que passait la ligne séparative des deux dialectes.
+
+Vous savez mieux que moi, monsieur le rédacteur, qu'on a beaucoup et
+savamment écrit sur les _troubadours_ et les _trouvères_. Mais il nous
+importe, à nous qui habitons le pays de la langue d'_oil_, de prouver
+que les seconds l'emportaient sur les premiers.
+
+Je m'en réfère au jugement d'un homme compétent sur la matière, à celui
+de M. de Marchangy, écrivain monarchique et religieux s'il en fut. Il
+dit que les _troubadours_ ont excité une admiration que le faible mérite
+de leurs compositions ne peut suffisamment justifier. Il ajoute que les
+_trouvères_, «moins connus et plus dignes de l'être, ont fait briller
+une imagination riche et variée dans ses jeux, et ont laissé des
+ouvrages où n'ont pas dédaigné de puiser Boccace, l'Arioste, la Fontaine
+et Molière».
+
+Admettons cependant qu'un _troubadour_ puisse lutter contre un
+_trouvère_ avec quelque espoir de succès; du moins faudra-t-il qu'ils
+écrivent chacun dans leur langue; mais qu'un habitant du pays des
+trouvères s'avise de composer en dialecte provençal, ou qu'un troubadour
+pur sang, un _indigène des régions Lémoricques_ se permette d'écrire
+dans le langage de Rabelais, nous verrons, ma foi, de belle besogne!
+
+Si vous rencontrez jamais un infortuné _troubadour_ qui veuille entrer
+en lutte avec notre ami Blaise Bonnin, et s'évertuer à parler notre
+patois berrichon, citez-lui, je vous prie, le chapitre VI du livre II de
+_Pantagruel_.
+
+C'est une petite leçon que Rabelais donnait aux écoliers de son temps,
+et dont ceux du nôtre feront bien de profiter.
+
+Si ce passage ne dégrise pas le malencontreux orateur, il faudra
+désespérer de sa raison.
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+_Comment Pantagruel rencontra ung Limosin qui contrefaisoit le languaige
+françoys._
+
+«Quelque jour, je ne sçay quand, Pantagruel se pourmenoit après souper
+avecques ses compaignons, par la porte d'ond l'on va à Paris: là
+rencontra ung escholier tout joliet, qui venoit par icelluy chemin; et,
+après qu'ils se feurent saluez, luy demanda:
+
+»--Mon amy, d'ond viens-tu à ceste heure?
+
+»L'escholier lui respondist:
+
+»--De l'alme, inclyte et celebre academie que l'on vocite Lutece[8].
+
+»--Qu'est-ce à dire? dist Pantagruel à ung de ses gens.
+
+»--C'est, respondist-il, de Paris.
+
+»--Tu viens doncques de Paris? dit-il. Et à quoi passez-vous le temps,
+vous aultres messieurs estudians audict Paris?
+
+»Respondist l'escholier:
+
+»--Nous transfretons la Sequane au dilucule et crepuscule: nous
+deambulons par les compites et quadeivies de l'urbe, nous despumons
+la verbocination latiale; et, comme versimiles amorabonds, captons la
+benevolence de l'omnijuge, omniforme et omnigene sexe feminin[9]...
+
+[Note 8: «De la belle, remarquable et célèbre académie que l'on
+appelle Paris.»]
+
+[Note 9: «Nous passons la Seine soir et matin. Nous nous promenons
+sur les places et dans les carrefours de la ville. Nous parlons la
+langue latine; et, comme vrais amoureux, nous captons la bienveillance
+du sexe féminin, le juge suprême, possesseur de toutes les formes et le
+générateur Universel.»]
+
+»A quoi Pantagruel dist:
+
+»--Que diable de languaige est cecy? par Dieu tu es quelque hereticque.
+
+»--Seignor, non, dist l'escholier, car libentissimement des ce qu'il
+illuccese quelque minutule lesche du jour, je demigre en quelqu'ung de
+ces tant bien architectez moustiers: et là, me irrorant de belle eau
+lustrale, grignotte d'un transon de quelque missique precation de nos
+sacrificules, et submirmillant mes precules horaires, eslue et absterge
+mon anime des es inquinamens nocturnes. Je revere les olympicoles. Je
+venere latrialement le supernel astripotent. Je dilige et redame mes
+proximes. Je serre les prescripz decalogicques; et, selon la facultatule
+de mes vires, n'en discede la late unguicule. Bien est veriforme qu'à
+cause que Mammone ne supergurgite goutte en mes locules. Je suis quelque
+peu rare et lent à supereroger les elecmosynes à ces egenes queritans
+leur stipe hostiatement[10].
+
+[Note 10: «Non, seigneur, dit l'écolier; car, dès que brille le
+moindre rayon de jour, je me rends de grand coeur dans quelqu'une de nos
+belles cathédrales, et, là, m'arrosant de belle eau lustrale, je
+chante un morceau des prières de nos offices. Et, parcourant mon livre
+d'heures, je lave et purifie mon âme de ses souillures nocturnes. Je
+révère les anges, je révère avec un culte particulier l'Éternel qui
+régit les astres. J'aime et je chéris mon prochain. J'observe les
+préceptes du Décalogue; et, selon la puissance de mes forces, je ne
+m'en écarte de la longueur de l'ongle; il est bien vrai que le dieu des
+richesses ne verse une goutte dans mes coffres, et c'est à cause de cela
+que je suis quelque peu rare et lent à faire l'aumône à ces pauvres qui
+vont demander aux portes.»]
+
+»--Eh bren, bren, dist Pantagruel, qu'est-ce que veult dire ce fol? Je
+croi qu'il nous forge ici quelque languaige diabolique, et qu'il nous
+charme comme enchanteur!
+
+»A quoi dist ung de ses gens:
+
+»--Seigneur, sans doubte, ce galant veult contrefaire la langue des
+Parisians; mais il ne faict qu'escorcher le latin et cuide ainsi
+pindariser; et luy semble bien qu'il est quelque grand orateur en
+françoys, parce qu'il dédaigne l'usance commune de parler.
+
+»A quoy dist Pantagruel:
+
+»--Est-il vrai?
+
+»L'escholier respondist:
+
+»--Signor messire, mon genie n'est point apte nate à ce que dist ce
+flagitiose nebulon, pour escorier la cuticule de votre vernacule
+gallicque; mais viceversement je gnave opere, et par veles et par rames
+je me entite de le locupleter par la redundance latinicome[11].
+
+»--Par Dieu! dist Pantagruel, je vous apprendray à parler. Mais devant,
+respond moi, d'ond es-tu?
+
+»A quoy dist l'escholier:
+
+»--L'origine primere de mes aves et ataves feut indigene des régions
+Limoricques, où requiesce le corpore de l'agiotate sainct Martial[12].
+
+»--J'entends bien, dist Pantagruel: Tu es Limosin pour tout potaige; et
+tu veulx ici contrefaire le Parisian. Or viens ça que je te donne un
+tour de pigne.
+
+»Lors le print à la gorge, lui disant:
+
+»--Tu escorches le latin; par sainct Jean, je te ferai escorcher le
+regnard, car je t'escorcheray tout vif.
+
+[Note 11: «Seigneur messire, mon génie n'est pas apte à faire ce que
+dit ce mauvais fripon, je ne suis pas né pour écorcher la pellicule
+de votre français vulgaire, au contraire je mets tout mon soin, et,
+à l'aide de la voile et de la rame, je m'efforce de l'enrichir par
+l'imitation latine.»]
+
+[Note 12: «L'origine première de mes aïeux et quadris aïeux fut
+indigène des régions Lémoriques, où repose le corps du très-saint
+Martial.»]
+
+»Lors commença le paoure Limosin à dire:
+
+»--Vee dicon gentilastre! hau! sainct Marsault, adjouda mu! Hau! hau!
+laissas a quo au nom de Dious, et ne me touquas gron[13].
+
+»A quoy, dist Pantagruel:
+
+»--A ceste heure, parles-tu naturellement.
+
+»Et ainsi le laissa; car le paoure Limosin conchioit toutes ses
+chausses, qui estoyent faictes à queue de merluz, et non à plain fonds,
+dont dit Pantagruel:
+
+»--Au diable soit le mascherabe[14]!
+
+»Et le laissa. Mais ce luy fut un tel remordz toute sa vie, et tant feut
+altéré, qu'il disoit souvent que Pantagruel le tenoit à la gorge. Et,
+après quelques années, mourut de la mort Roland, ce faisant la vengeance
+divine, et nous demonstrant ce que dict le philosophe, et Aule-Gelle,
+qu'il nous convient parler selon le languaige usité. Et, comme disait
+Octavia Auguste, qu'il fault eviter les mots espaves[15] en pareille
+diligence que les patrons de navire evitent lers rochiers de mer.»
+
+
+[Note 13: «Eh! dites donc, mon gentilhomme... O saint Martial
+secourez-moi! oh! oh! laissez-moi, au nom de Dieu, ne me touchez pas.»]
+
+[Note 14: «Mangeur de raves.»]
+
+[Note 15: «Inusités.»]
+
+
+Je vous demande mille pardons, monsieur le rédacteur, d'avoir interrompu
+vos travaux; mais vous m'excuserez. J'aime la jeunesse et je ne désire
+rien tant que de la voir suivre la bonne voie en littérature comme en
+toute chose. Je crois qu'il est inutile d'en dire davantage.
+
+A bon entendeur, salut.
+
+Agréez mes salutations cordiales.
+
+
+
+III
+
+LA PRINCESSE
+
+ANNA CZARTORYSKA
+
+
+Il y a en France environ cinq mille cinq cents émigrés polonais. De ce
+nombre, cinq cents vivent sans subsides, des débris de leur fortune.
+Trois mille travaillent, et, sans distinction de rang, comme, hélas!
+sans distinction de forces physiques, se livrent aux professions les
+plus pénibles. Les proscrits ne se plaignent pas et ne demandent rien.
+Loin de se croire humiliés, ils portent noblement la misère qui est le
+partage des durs travaux. Ils remuent la terre sur les grandes routes,
+ils font mouvoir des machines dans les manufactures. Les fils des
+compagnons de Jean Sobieski ne sont plus soldats, ils sont ouvriers pour
+ne pas être mendiants sur une terre étrangère. Quatre cent cinquante
+autres émigrés suivent l'enseignement de nos savants dans différentes
+écoles.
+
+Mais il reste environ onze cents personnes, vieillards, femmes et
+enfants, accablées par les infirmités, la misère et le désespoir. Le
+temps, loin d'adoucir cet amer regret de la patrie, semble avoir rendu
+plus profond encore le découragement des victimes. Le chiffre des
+exilés morts en 1832 est de onze seulement, et cette année il s'élève
+à soixante-quatorze. A mesure que les rangs s'éclaircissent, la misère
+augmente, car l'abattement moral, l'épuisement des forces sont le
+partage des chefs de famille, des mères chargées d'enfants. Des
+orphelins restent sans ressources, des vieillards sans consolation, des
+jeunes filles sans conseil et sans appui.
+
+Au milieu de ses désastres et de sa détresse, l'émigration a reçu du
+ciel le secours et la protection d'un ange. La princesse Czartoryska,
+femme du noble prince Czartoryski, qui fut à la tête de la révolution
+polonaise, a consacré sa vie au soulagement de tant d'infortunes. Cette
+femme, qui eut une existence royale, vit aujourd'hui à Paris avec sa
+famille, dans une médiocrité voisine de la pauvreté. C'est quelque chose
+de solennel et de vénérable que cet intérieur modeste et résigné. Cette
+famille n'a qu'un regret, celui de n'avoir pas assez de pain pour
+nourrir tous les pauvres proscrits, et nous savons qu'elle se refuse les
+plus modiques jouissances du bien-être domestique, pour subvenir aux
+frais incessants d'une patriotique charité.
+
+Qu'on me permette donc d'entrer dans quelques détails sur cette femme,
+dont le nom se placera un jour, dans l'histoire de l'émigration
+polonaise, à côté de Claudine Potoçka et de Szczanieçka.
+
+Ceci est bien aussi intéressant qu'un feuilleton de théâtre ou qu'une
+nouvelle de revue; ce sera une scène d'analyse de moeurs si l'on veut,
+aussi poétique à narrer simplement que le serait une création de
+l'art. Si quelque grand talent d'écrivain s'y consacrait, la postérité
+donnerait peut-être tous nos romans prétendus intimes pour ce tableau
+historique de la vie d'une princesse au XIXe siècle.
+
+Compagne dévouée d'un digne époux, mère de trois beaux enfants, frêle
+et délicate comme une Parisienne, quel moyen pouvait-elle trouver de
+se consacrer à la révolution polonaise sans manquer aux devoirs de la
+famille? Pouvait-elle armer et commander un régiment comme la belle
+Plater et tant d'autres héroïnes du vieux sang sarmatique? Pouvait-elle,
+comme Claudine Potoçka, se faire cénobite et partager son dernier
+morceau de pain avec un soldat? Non; mais elle trouva un moyen tout
+féminin de se rendre utile et de donner plus que son pain, plus que son
+sang. Elle donna son temps, sa pensée et son intelligence, le travail
+de ses mains; mais quel travail! C'est à elle qu'il appartenait de
+réhabiliter à nos yeux les ouvrages de l'aiguille trop méprisés en
+ces temps-ci par quelques femmes philosophes, trop appréciés par la
+coquetterie égoïste de quelques autres.
+
+Jamais, avant d'avoir vu ces merveilleux ouvrages, nous n'eussions pensé
+qu'une broderie pût être une oeuvre d'art, une création poétique; et
+pourtant, si on y songe bien, ne faudrait-il pas dans le rêve d'une vie
+complète faire intervenir la pensée poétique, le sentiment de l'art, ce
+quelque chose qui échappe à l'analyse, mais dont l'absence fait souffrir
+toutes les organisations choisies, et qu'on appelle _goût_; mot vague
+encore, parce qu'il est jusqu'ici le résultat d'un sens individuel, et
+souvent très-excentrique, partant très-opposé à la _mode_, qui est la
+création vulgaire des masses.
+
+Dans le perfectionnement que doivent subir toutes choses, et les arts
+particulièrement, il y aura certes un encouragement à donner aux oeuvres
+de pur goût; elles n'auront pas, si vous voulez, une utilité positive,
+immédiate; mais, comme l'avenir nous rendra certainement moins positifs,
+nous arriverons à comprendre que l'élégance et l'harmonie sont
+nécessaires aux objets qui nous entourent, et que le sentiment
+d'harmonie sociale, religieux, politique même, doit entrer en nous
+par les yeux, comme la bonne musique nous arrive à l'esprit par les
+oreilles, comme la conviction de la vérité nous est transmise par le
+charme de l'éloquence, comme la beauté de l'ordre universel nous est
+révélée à chaque pas par le moindre détail des beautés ou des grâces
+d'un paysage. Le grand artiste de la création nous a donné un assez
+vaste atelier pour nous porter à l'étude du beau.
+
+D'où vient donc que des générations entières passent au milieu du temple
+universel sans apprendre à construire un seul édifice qui ne soit
+grossier et disproportionné, tandis que d'autres générations se sont
+tellement préoccupées du beau extérieur, qu'elles nous ont transmis les
+objets les plus futiles, empreints d'une invention exquise ou d'une
+correction méticuleuse? C'est que l'humanité n'a pu se développer par
+tous les côtés à la fois. Incomplète encore et ne suffisant pas à
+l'énorme gestation de son travail interne, elle a dû négliger l'art
+lorsqu'elle existait par la guerre, de même qu'elle a dû négliger la
+politique lorsqu'elle s'est laissée absorber par le luxe et le goût. On
+a conclu jusqu'ici, comme Jean-Jacques-Rousseau, que l'esprit humain
+était à jamais condamné à perdre d'un côté ce qu'il acquérait de
+l'autre. Mais c'est une erreur que repoussent les esprits sérieux. Ne
+sentent-ils pas déjà en eux la perfectibilité se manifester par les
+besoins du coeur et de l'intelligence, qui ne peuvent se réaliser
+tout d'un coup, mais dont la présence dans le cerveau humain est une
+souffrance, un appel, une protestation contre _le fini_ des choses
+passées, un garant de l'infini des choses futures?
+
+Sans aller trop loin, nous pouvons jeter les yeux autour de nous et
+remarquer combien, depuis quelques années seulement, le goût a gagné
+sous plusieurs rapports. L'inconstance effrénée de la mode est une
+preuve évidente du besoin que le goût des masses éprouve de se former et
+de s'éclairer avant de se fixer. Il ne se fixera sans doute jamais d'une
+manière absolue, mais il se posera du moins des bases plus durables, et,
+à mesure que le génie des artistes innovera, le goût du public est prêt
+à le contenir dans sa bizarrerie ou à le protéger dans son élan. Déjà ce
+que nous appelions il y a quelques années l'_épicier_ commence à perdre
+de ses principes absolus de stagnation, déjà il cherche à se meubler
+_moyen âge_, _renaissance_, et, quand il a de l'argent, son tapissier
+lui insuffle un peu de goût. Ces essais de retour vers le passé ne
+sont point une marche rétrograde; c'est en étudiant, en comprenant les
+produits antérieurs de l'art, qu'on pourra apprendre à les juger, à les
+corriger, à les perfectionner. Qu'on ne s'inquiète pas de nous voir
+encore copier dans les arts l'architecture ou l'ameublement de nos
+pères; chaque instant de la vie sociale donnera bien assez de caractère
+à ce qui ressortira de ces essais de reproduction.
+
+Il faut donc encourager le goût même dans les plus petites choses, et
+compter pour l'avenir sur une _nouvelle renaissance_; elle sortira de
+nos erreurs mêmes, et il n'y aura pas une bévue de nos architectes ou de
+nos décorateurs qui ne serve de base à de meilleures notions. Il faut ne
+point mépriser comme futiles le sentiment de la grâce et le mouvement
+de l'esprit, manifestés dans un tapis, dans une tenture, dans l'étoffe
+d'une robe, dans la peinture d'un éventail. Nos meubles sont déjà
+devenus plus moelleux et plus confortables; on en viendra à leur donner
+l'élégance qui leur manque. Une éducation plus exquise apportera dans
+les ornements de toute espèce l'harmonie et le charme, qui sont encore
+étouffés sous la transition bien nécessaire de l'économie et de
+l'utilité. Dans ces choses de détail, les femmes seront nos maîtres,
+n'en doutons pas, et, loin de les en détourner, cultivons en elles ce
+tact et cette finesse de perception qui ne leur ont pas été donnés pour
+rien par la nature.
+
+Reconnaissons-le donc, il y a du génie dans le goût, et jusqu'ici le
+goût est peut-être encore tout le génie de la femme. Autant nous avons
+souffert quelquefois de voir de jeunes personnes pâlir et s'atrophier
+sur la minutieuse exécution d'une fleur de broderie dessinée lourdement
+par un ouvrier sans intelligence, autant nous avons admiré ce qu'il y a
+de poésie dans le travail d'une femme qui crée elle-même ses dessins,
+qui raisonne les proportions de l'ornement et qui sent l'harmonie des
+couleurs. Celle qui nous a le plus frappé dans ce talent, où l'âme met
+sa poésie et le caractère sa persévérance, c'est la princesse Anna
+Czartoryska. Cette jeune femme aux mains patientes, à l'âme forte,
+à l'esprit exquis, passe sa vie auprès de sa mère, charitable et
+laborieuse comme elle, penchée sur un métier ou debout sur un
+marchepied, créant avec la rapidité d'une fée des enroulements
+hiéroglyphiques d'or, d'argent ou de soie, sur des étoffes pesantes ou
+des trames déliées, semant des fleurs riches et solides sur des toiles
+d'araignée, peignant des arabesques d'azur et de pourpre sur le bois,
+sur le satin, sur le velours et nuançant avec la patience de la femme,
+et jetant avec l'inspiration de l'artiste, des dessins toujours
+nouveaux, des richesses toujours inattendues du bout de ses jolis
+doigts, du fond de son ingénieuse pensée, du fond de son coeur surtout.
+Oui, c'est son coeur qui travaille, car c'est lui qui la soutient dans
+cette desséchante fatigue d'une vie sédentaire, où le cerveau brille, où
+le sang glace. Il n'y a pas une de ces fleurs qui ne soit éclose
+sous l'influence d'un sentiment généreux et qu'une larme de ferveur
+patriotique n'ait arrosée.
+
+Qui nous dira le mystère sacré de ces pensées, tandis que, courbée sur
+son ouvrage, tremblante de fièvre, attentive pourtant au moindre cri, au
+moindre geste de ses enfants, elle poursuivait d'un air calme et dans
+une apparente immobilité le poëme intérieur de sa vie? Chacun de ces
+fantastiques ornements qu'elle a tracés sur l'or et la soie renferme le
+secret d'une longue rêverie; l'immolation de sa vie entière est là.
+
+C'est ainsi que, chaque année, elle rassemble tous les travaux qu'elle
+a terminés pour les vendre elle-même aux belles dames oisives du grand
+monde. Elle ne leur fait payer ni son travail, ni sa peine, ni sa pensée
+créatrice: elle compte tout cela presque pour rien, et, pourvu qu'on
+achète autour d'elle mille petits objets que la sympathie d'autres
+femmes généreuses apporte à son atelier, elle est heureuse d'achalander
+la vente des objets de pur caprice par la valeur réelle de ses belles
+productions. Aussi les acheteurs ne lui manqueront pas cette année plus
+que les autres, et le monde élégant de Paris viendra en foule, nous
+l'espérons, se disputer ces charmants ouvrages, création d'une artiste,
+reliques d'une sainte.
+
+
+
+IV
+
+UTILITÉ
+
+D'UNE
+
+ÉCOLE NORMALE D'ÉQUITATION [16]
+
+
+Nous ne savons pas si un artiste doit s'excuser auprès du public d'avoir
+compris, par hasard, un beau matin, comme on dit, l'importance d'une
+question toute spéciale, et sur laquelle les pédants du métier
+pourraient bien l'accuser d'incompétence. Cependant, si la logique
+naturelle n'est pas un critérium applicable à tous les jugements
+humains, le public lui-même, qui n'est pas spécialement renseigné sur
+toutes les matières possibles, risque fort d'être regardé comme le
+plus incompétent de tous les juges; et comme il n'est guère disposé à
+souffrir qu'on le récuse, comme, après tout, il n'est point de questions
+générales, de quelque nature qu'elles soient, qui ne lui soient soumises
+en dernier ressort, il faut bien que, entre lui et les travailleurs
+spéciaux, la critique remplisse son rôle et serve d'intermédiaire.
+
+[Note 16: Par le comte d'Aure. In-8°, 1815.]
+
+Ceci, à propos d'une courte brochure que vient d'écrire M. le vicomte
+d'Aure, et qui est le résumé de deux remarquables ouvrages précédemment
+publiés, le _Traité d'équitation_ et le _Traité sur l'industrie
+chevaline_. A ceux qui ont suivi ces travaux et lu ces ouvrages,
+l'importance du sujet est suffisamment démontrée, soit qu'ils s'occupent
+de l'équitation comme art ou comme science, soit qu'ils l'envisagent
+sous son aspect militaire et politique, soit, enfin, qu'ils la
+considèrent sous le rapport de l'économie industrielle.
+
+Cette brochure a pour but de faire comprendre au gouvernement
+l'indispensable utilité d'une école normale d'équitation. C'est au
+moyen d'une institution de ce genre que l'on créera des hommes spéciaux
+destinés à répandre le goût du cheval et les connaissances équestres
+dans les populations. Il s'agit de revenir à ce que l'on faisait
+autrefois, c'est-à-dire former des hommes en état de dresser et de
+mettre en valeur nos chevaux de luxe, et des consommateurs en état de
+s'en servir. A quoi ont abouti toutes les dépenses du gouvernement pour
+régénérer nos races de luxe, le jour où il n'a pas compris que la chose
+essentielle pour leur assurer la vogue était de créer des hommes en
+état d'en tirer parti? Mais laissons parler M. d'Aure, sur les courses,
+considérées aujourd'hui comme le seul et unique moyen de régénération:
+
+«On ne peut pas mettre en doute que les courses ne soient à présent
+plutôt une question de jeu qu'une amélioration de race; il suffit, pour
+être édifié à cet égard, de voir comment les choses se passent aussi
+bien en Angleterre qu'en France.
+
+»Le cheval de course est un dé sur lequel un joueur vient placer un
+enjeu considérable; peu importe ce que deviendra plus tard le cheval;
+ce à quoi l'on s'attache, c'est à lui faire subir une préparation; les
+mettant dans le cas de concourir de bonne heure, et avec le plus de
+chances possible de vitesse. Si, en agissant ainsi le joueur peut y
+trouver son compte, l'amélioration de l'espèce doit-elle y trouver le
+sien? Je ne le pense pas. Du reste, tous les hommes sensés et spéciaux
+de l'Angleterre reconnaissent que l'adoption d'un pareil système apporte
+la dégénérescence de leurs races; ils s'aperçoivent que des sujets,
+soumis dès l'âge de deux ans à une préparation donnant une énergie
+factice et prématurée, sont ruinés pour la plupart, et retirent ainsi à
+la production une foule de sujets qui eussent été précieux s'ils avaient
+été élevés dans de meilleures conditions.
+
+»N'en est-il pas de même, chez nous? Que deviennent la plupart de ces
+chevaux de noble origine, élevés d'abord avec tant de frais? Défleuris,
+estropiés, altérés dans leur santé par l'entraînement, ils sortent de
+l'hippodrome souvent pour être vendus à vil prix, et le produit de cette
+vente doit servir de dédommagement aux frais énormes faits pour leur
+éducation. Avec de semblables résultats, bien rares en exceptions,
+le jeu devient une conséquence; ne faut-il pas se couvrir des frais
+exorbitants de l'entraînement et de toutes les chances défavorables qui
+en émanent, et chercher, dans le hasard, des chances pouvant devenir
+plus propices; aussi, en France comme en Angleterre, le motif réel,
+essentiel des courses, a-t-il été effacé: ce n'est plus qu'un vaste
+champ d'agiotage subventionné chez nous par l'État.
+
+»Après avoir fait naître une situation aussi aventureuse dans une
+industrie ne demandant, au contraire, que de la suite et du positif,
+quels avantages en a retirés l'État? quel a été le prix des sacrifices
+faits pour soutenir une pareille institution? Dans le nombre
+incalculable de chevaux tarés et estropiés par les exercices prématurés,
+il a trouvé, depuis quatorze ans, à acheter, à des prix souvent trop
+élevés, une cinquantaine d'étalons dont la plupart ont encore des
+qualités fort contestables comme reproducteurs. Cependant, si l'on fait
+le relevé des fonds versés par l'État depuis quatorze ans, les villes
+ayant des hippodromes, le roi, les princes et les sociétés, on pourrait
+évaluer à plusieurs millions les fonds employés à encourager une
+industrie, cause de ruine pour beaucoup de gens et n'ayant servi qu'à
+détériorer une race appelée à jeter des germes d'amélioration dans nos
+espèces...»
+
+Et plus loin:
+
+«Si tout le mérite du cheval était dans la vitesse, cette préoccupation
+serait excusable; mais à quoi sert le meilleur coureur, quand il ne
+joint pas à cette qualité une bonne construction et de belles allures?
+Repoussé pour la reproduction, ne trouvant pas même d'emploi chez celui
+qui l'élève, il ne sert qu'à engager des paris et à compromettre ainsi
+la fortune de celui auquel il appartient.
+
+»Rien ne pourrait mieux faire naître le doute, qu'un mode amenant
+d'aussi tristes résultats. En tout état de cause, à quoi sert d'obtenir
+un degré de plus grande vitesse parmi les individus d'une même race et
+tous soumis aux mêmes conditions? seront-ils pour cela plus de pur sang?
+
+»Si la lutte s'établissait entre des chevaux d'espèce différente, et que
+deux systèmes fussent en présence, je comprendrais fort bien alors les
+luttes à outrance pour faire prévaloir un de ces deux systèmes; mais ici
+tout le monde est d'accord; et l'on tient si fortement à l'être, que,
+dans les concours, on n'admet pas un cheval dont l'origine ne soit bien
+constatée, tant on craint de réveiller la controverse, si un cheval dont
+l'origine serait douteuse était vainqueur.»
+
+Voilà donc pourtant où nous en sommes; voilà le résultat de ces
+grands moyens d'amélioration, considérés aujourd'hui comme la panacée
+universelle. M. d'Aure, qui admet bien les épreuves de courses pour
+certains chevaux, voudrait cependant aussi que des primes, des
+encouragements fussent accordés à des chevaux qui ne peuvent et ne
+doivent pas être achetés comme étalons, et qui sont destinés à entrer
+dans la consommation. Cet encouragement serait certainement le meilleur,
+car l'éducation donnée à nos chevaux indigènes contribuerait puissamment
+à combattre la concurrence étrangère.
+
+Laissons encore parler M. d'Aure:
+
+«Pourquoi, en exigeant quelques preuves d'énergie, ne pas primer aussi
+les allures, la construction, le dressage et la bonne condition? Le
+cheval une fois soumis à des exercices qui ne serviraient qu'à le mettre
+en valeur, une grande concurrence s'établirait alors pour obtenir un
+prix, et, si on ne l'obtenait pas, on disposerait, en tout état
+de cause, le cheval à une vente facile et avantageuse. Dans cette
+hypothèse, il n'est pas douteux qu'une foule de chevaux ne soient
+achetés par le consommateur à un prix souvent beaucoup plus élevé que ne
+sont vendus annuellement au haras quelques étalons.»
+
+De quelque manière que soit envisagée cette grande question, la création
+d'hommes spéciaux est une chose indispensable. Quand bien même nous
+enlèverions à l'équitation son importance sous le point de vue
+d'économie industrielle, ou sous le point de vue militaire et politique,
+elle a encore une valeur immense sous le point de vue artistique.
+
+L'équitation est, en effet, une science et un art. C'est un art pour
+celui qui dispose du cheval tout dressé. C'est une science pour le
+professeur, qui dresse et l'homme et le cheval. Le professeur a donc
+à créer l'instrument et le virtuose: il faut qu'il possède à fond
+la physiologie du cheval; faute de quoi, il est exposé à demander
+violemment à certains individus ce que leur conformation, des défauts
+naturels ou des tares peu apparents leur interdisent de faire avec
+spontanéité. L'ignorance de l'éducateur, inattentif à ces imperfections
+ou à ces particularités, provoque infailliblement chez des animaux,
+peut-être généreux et dociles d'ailleurs, la souffrance, la révolte et
+une irritation de caractère qu'eux-mêmes ne peuvent plus gouverner.
+
+Mais comment s'étonnerait-on que l'éducation des bêtes, de ces
+instruments passifs et muets de nos indiscrètes volontés, ne fût pas
+souvent prise à rebours, lorsque, nous qui avons le raisonnement et la
+parole pour nous défendre et nous justifier, nous sommes si mal compris
+et si mal menés par les prétendus éducateurs du genre humain? Un bon
+cheval, intelligent et fin, est un instrument à perfectionner. Une main
+brutale ne saurait en tirer parti; un artiste habile en développe la
+délicatesse et la puissance. Dans ce noble et vivifiant exercice,
+l'écuyer expérimenté sent qu'il y a là, comme dans tous les arts, un
+progrès continuel à faire, une perfection de plus en plus difficile
+à atteindre, de plus en plus attrayante à chercher. C'est un champ
+illimité pour l'étude et l'observation des instincts et des ressources
+de cet admirable instrument, de cet instrument qui vit, qui comprend,
+qui répond, qui progresse, qui entend, qui retient, qui devine, qui
+raisonne presque; le plus beau, le plus intelligent des animaux qui
+peuvent nous rendre un service immédiat en nous consacrant leurs forces.
+
+Ceux qui n'ont aucune notion de cet art du cavalier s'imaginent
+que l'équilibre résultant de l'habitude, la force musculaire et
+l'intrépidité suffisent. La première de ces qualités est la seule
+indispensable. Elle l'est, à la vérité, mais elle est loin de suppléer
+à la connaissance des moyens; et, quant à l'emploi de la force et de
+l'audace, il est souvent plus dangereux qu'utile. Une femme délicate,
+un enfant, peuvent manier un cheval vigoureux s'il est convenablement
+dressé, et s'ils ont l'instruction nécessaire. Les qualités naturelles
+sont: la prudence, le sang-froid, la patience, l'attention, la
+souplesse, l'intelligence des moyens et la délicatesse du toucher, car
+ce mot de pratique instrumentale peut très-bien s'appliquer au maniement
+de la bouche du cheval; et, tandis que l'ignorance croit n'avoir qu'à
+exciter et à braver l'exaspération du coursier, la science constate
+qu'il s'agit, au contraire, de calmer cette créature impétueuse, de la
+dominer paisiblement, de l'assouplir, de la persuader pour ainsi dire,
+et de l'amener ainsi à exécuter toutes les volontés du cavalier avec une
+sorte de zèle et de généreux plaisir.
+
+Qu'on nous permette encore un mot sur la question d'art. Il y a dans
+l'équitation, comme dans tout, une bonne et une mauvaise manière, ou
+plutôt il y a cent mauvaises manières et une seule bonne, celle que la
+logique gouverne. Cependant l'erreur prévaut souvent, et la logique
+proteste en vain. Certain professeur, naguère au pinacle, et qui n'a
+pas craint de soumettre sa méthode, incarnée en sa personne, aux
+applaudissements et aux sifflets d'une salle de spectacle, avait obtenu
+des résultats en apparence merveilleux, tout en ressuscitant et en
+exagérant des procédés à la mode sous Louis XIII. Le cheval réduit à
+l'état de machine entre ses mains et entre ses jambes, entièrement
+dénaturé, raidi là où la nature l'avait fait souple, brisé là où il
+devait être ferme, déformé en réalité et comme crispé dans une attitude
+contrainte et bizarre, exécutait, comme une mécanique à ressorts, tous
+les mouvements que l'écuyer, espèce d'homme à ressorts aussi, lui
+imprimait au grand ébahissement des spectateurs. Cela était fort
+curieux, en effet, et ce puéril travail, considéré comme étude de
+fantaisie, pouvait fort bien défrayer le spectacle de Franconi parmi les
+diverses exhibitions de chevaux savants.
+
+Jusque-là, rien de mieux: M. Baucher méritait les applaudissements pour
+avoir montré un si remarquable asservissement des facultés du cheval aux
+volontés de l'homme. Malheureusement le public s'imagina que c'était
+là de l'équitation, et qu'un spécimen de l'exagération à laquelle
+on pouvait parvenir en ce genre était la vraie, la seule base de
+l'éducation hippique. Des hommes réputés spéciaux se le laissèrent
+persuader par l'engouement, et l'inventeur du système finit par le
+croire lui-même en se voyant pris au sérieux.
+
+C'est donc d'une mauvaise manière, de la pire de toutes peut-être, que
+ces hommes prétendus compétents se sont récemment enthousiasmés aux
+dépens et dommages de l'État. Cette incroyable erreur ne signale que
+trop la décadence où sont tombés aujourd'hui l'art de l'équitation et
+la science de l'hippiatrique; car ces choses qu'on a voulu désunir
+sont indissolublement solidaires l'une de l'autre. Avant de dresser un
+cheval, il faut savoir: 1° ce que c'est que le cheval en général; 2° ce
+qu'est en particulier l'individu soumis à l'éducation. Nous avons dit
+comment la connaissance de l'individu était indispensable lorsqu'on ne
+voulait pas s'exposer à lui demander autre chose que ce qu'il pouvait
+exécuter. Quant au cheval en général, nous disons que c'est un être
+énergique, irritable, généreux, par conséquent. On pourrait presque
+dire de lui, que c'est, après l'homme, un être libre, puisqu'il est
+susceptible d'abjurer la liberté naturelle de l'état sauvage et d'aimer
+non-seulement la domesticité, mais l'éducation. Aimer est le mot, et les
+poëtes n'ont fait ni métaphore ni paradoxe en dépeignant son ardeur
+dans le combat et son orgueil dans l'arène du tournoi. Autant un cheval
+courroucé par une éducation abrutissante se montre colère, vindicatif et
+perfide, autant celui qui n'a jamais éprouvé que de bons traitements et
+que l'on instruit avec logique, patience et clarté, répond aux leçons
+avec zèle et attrait.
+
+Il s'agit donc de faire de cet être intelligent un être instruit, et,
+pour cela, il ne faudrait pas oublier qu'on s'adresse à une sorte
+d'intelligence et non à une sorte de machine construite de main d'homme
+et qu'il soit donné à l'homme de modifier dans son essence. La main de
+Dieu a passé par là, elle a imprimé à cette race d'êtres un cachet de
+beauté et des aptitudes particulières que l'homme, appelé à gouverner
+les créatures secondaires, ne peut fausser sans contrarier et gâter
+l'oeuvre de la nature; c'est là une loi inviolable dans tous nos arts,
+dans tous nos travaux, dans toutes nos inventions. Le cheval est fait
+pour se porter en avant, pour aspirer l'air avec liberté, pour gagner en
+grâce, en force, en souplesse, à mesure qu'on règle ses allures; mais
+régler, c'est développer. Cela est vrai pour la bête et pour l'homme.
+La science vraie de l'écuyer consiste donc, en deux mots, à rendre sa
+monture docile en augmentant son énergie.
+
+Nous ne pouvions rendre compte d'une brochure qui est le résumé rapide
+des travaux précédents et de l'expérience de toute la vie de l'auteur,
+sans résumer de notre côté ses principes sur l'équitation. M. d'Aure est
+un praticien sérieux qui a étudié sa spécialité sous ses rapports les
+plus profonds. Il a porté dans ses études et dans sa pratique une
+véritable ferveur d'artiste, des convictions fondées, la persévérance et
+le désintéressement qui caractérisent ceux qui sentent vivement l'utile,
+le beau et le vrai de leur vocation.
+
+Dans un excellent traité sur _l'industrie chevaline_, écrit avec une
+clarté remarquable, et rempli de vues historiques ingénieuses et
+intéressantes, M. d'Aure a vu en grand et traité en maître cette
+question de l'amélioration des races que nous résumerions, nous,
+communistes, dans les termes suivants: «Socialisation d'un des
+instruments du travail de l'homme.» On ne niera pas que le cheval
+ne soit un de ces instruments de travail qu'aucune machine n'est de
+longtemps appelée à remplacer absolument. Il est heureux sans doute que
+le génie de l'industrie arrive de plus en plus à substituer les machines
+à l'emploi abusif qui a été fait et qui se fait encore des forces
+vitales. Mais, tandis qu'on se préoccupe aujourd'hui de supprimer par
+les machines la dépense qu'exige l'entretien de ces forces vitales, on
+ne s'aperçoit pas qu'on les laisse se détériorer et se perdre, lorsque,
+pour longtemps encore, on en a un besoin essentiel. On oublie que, pour
+des siècles encore, le cheval sera indispensable au travail humain, au
+service des armées, à l'agriculture, aux transports de fardeaux, aux
+voyages, etc.; et, lorsque cette noble espèce ne sera plus dans les
+mains de nos descendants que ce qu'elle doit être en effet, c'est-à-dire
+un moyen de plaisir, et son éducation perfectionnée une pratique d'art
+accessible à tous, nous aurons été forcés d'épuiser encore bien des
+générations de ces laborieux animaux, avant d'arriver à supprimer
+l'excès de leur travail. Ne dirait-on pas, à voir l'état de décadence
+où l'on a laissé tomber la production chevaline, que nous sommes à la
+veille d'entrer dans cet Eldorado de machines, où tout se fera à l'aide
+de la vapeur, depuis le transport des cathédrales jusqu'à l'office du
+barbier?
+
+Quel est donc le résultat social qu'il faudrait atteindre pour
+réhabiliter l'industrie chevaline, à peu près perdue depuis la
+révolution et particulièrement depuis 1830? Encourager la production,
+renouveler et conserver nos belles races indigènes, qui, dans peu
+d'années, auront entièrement disparu si on n'y prend garde; donner aux
+cultivateurs et aux éleveurs de chevaux les moyens de faire de bons
+élèves; enfin créer, comme on l'a déjà dit, une classe d'éducateurs
+spéciaux, sans laquelle le producteur ne peut donner au cheval la valeur
+d'un instrument complet, mis en état de service et de durée; sans
+laquelle aussi le consommateur ne saura jamais entretenir les ressources
+de sa monture. Nous en avons dit assez au commencement de cet article
+pour prouver que, sans l'éducation, le cheval est d'un mauvais service,
+et qu'entre les mains d'un bon éducateur et d'un bon cavalier, sa valeur
+augmente, ses forces se décuplent et se conservent. Il y aurait une sage
+économie générale à répandre ces connaissances dans notre peuple.
+Les riches n'y songent guère, ils ne se contentent pas de se servir
+exclusivement de chevaux anglais, il leur faut des cochers et des
+jockeys d'outre-Manche. Il est vrai qu'on trouverait difficilement
+aujourd'hui chez nous _des hommes de cheval_ entendus. A qui la faute?
+
+Pour prouver la nécessité de ces mesures, il suffit de montrer le
+désordre, l'incurie, et tous les fâcheux résultats de la concurrence
+aveugle et inintelligente, l'absence d'encouragements bien entendus,
+de dépenses utiles, d'initiative éclairée, et de vues sociales et
+patriotiques de la part de l'État.
+
+Nous ne prétendons pas que M. d'Aure ait songé à accuser, de notre point
+de vue, le régime de la concurrence et à invoquer les solutions sociales
+qui nous préoccupent; mais, par la force rigoureuse de la logique qui
+est au fond de toutes les questions approfondies, ses démonstrations
+arrivent à prouver la nécessité de l'initiative sociale dans la question
+qu'il traite. Si l'on apportait sur toutes les spécialités possibles des
+travaux aussi complets et des calculs aussi certains, tous ces travaux
+d'analyse aboutiraient à la même conclusion synthétique: à savoir, que
+la concurrence est destructive de toute industrie, de tout progrès, de
+toute richesse nationale, et qu'il faut, pour régler la production et la
+consommation, que la sagesse et la prévoyance de l'État interviennent,
+règlent et dirigent.
+
+
+
+V
+
+LA BERTHENOUX
+
+
+C'est un hameau entre Linières et Issoudun, sur la route de
+communication qui côtoie le plateau de la vallée Noire. Une très-jolie
+église gothique et un vieux château, jadis abbaye fortifiée, aujourd'hui
+ferme importante, embellissent cette bourgade, située d'ailleurs dans un
+paysage agréable; c'est là que se tient annuellement, dans une prairie
+d'environ cent boisselées (plus de six hectares), une des foires les
+plus importantes du centre de la France. On évalue de douze à treize
+mille têtes le bétail qui s'y est présenté cette année: quatre cents
+paires de boeufs de travail, trois cents génisses et taureaux, denrée
+que l'on désigne communément dans le pays sous le nom de _jeunesse_ (un
+métayer se fait entendre on ne peut mieux quand il vous dit qu'il va
+_mener sa jeunesse_ en foire pour s'en défaire); trois cents vaches,
+douze cents chevaux, quatre mille bêtes à laine, trois cents chèvres, et
+une centaine d'ânes. Ajoutez à cela ces animaux que le paysan méticuleux
+ne nomme pas sans dire: _sauf votre respect_, c'est-à-dire trois mille
+porcs, qui ont un champ de foire particulier de quatre-vingts boisselées
+d'étendue, et vous aurez la moyenne d'un des grands marchés de bestiaux
+du Berry.
+
+Les marchands forains et les éleveurs s'y rendent de la Creuse, du
+Nivernais, du Limousin, et même de l'Auvergne. Les chevaux, comme on a
+vu, n'y sont pas en grand nombre, et ils sont rarement beaux. Les vaches
+laitières sont encore moins nombreuses et plus mauvaises; on ne vend les
+belles vaches que quand elles ne peuvent plus faire d'élèves. Ces élèves
+sont la richesse du pays. Ils deviennent de grands boeufs de labour
+qui travaillent chez nous une terre grasse et forte, _bien terrible_ à
+soulever. Quant à la _jeunesse_ qu'on a de reste, après que le choix des
+boeufs de travail est fait, elle est enlevée en masse par les Marchois,
+qui l'engraissent ou la brocantent. Quelques bouchers d'Orléans viennent
+aussi s'approvisionner à la foire de la Berthenoux. Une belle paire de
+boeufs assortis se vend aujourd'hui, six cents francs; la _taurinaille_
+ou la _jeunesse_ quatre-vingts francs par tête; les chevaux cent trente,
+les vaches cent vingt, les moutons trente, les brebis vingt-cinq, les
+porcs vingt-cinq, les ânes vingt-cinq, les chèvres dix, les chevreaux,
+de quinze à trente sous.
+
+Les principales affaires se traitent entre Berrichons et Marchois. Les
+premiers ont une réputation de simplicité dont ils se servent avec
+beaucoup de finesse. Les seconds ont une réputation de duplicité qui les
+fait échouer souvent devant la méfiance des Berrichons.
+
+La vente du bétail est, chez nous, une sorte de bourse en plein air,
+dont les péripéties et les assauts sont les grandes émotions de la
+vie du cultivateur. C'est là que le paysan, le maquignon, le fermier,
+déploient les ressources d'une éloquence pleine de tropes et de
+métaphores inouïes. Nous entendions un jour, à propos d'un lot de porcs,
+le marchandeur s'écrier:
+
+--Si je les paie vingt-trois francs pièce, j'aime mieux que les
+trente-six cochons me passent à travers le corps!
+
+Et même nous altérons le texte; il disait _le cadavre_, et encore
+prononçait-il _calabre_, ce qui rendait son idée beaucoup plus claire
+pour les oreilles environnantes.
+
+Il y a d'autres formules de serment ou de protestation non moins
+étranges:
+
+--Je veux que la patte du diable me serve de crucifix à mon dernier
+jour, si je mens.--Que cette paire de boeufs me serve de poison..., etc.
+
+Ces luttes d'énergumènes durent quelquefois du matin jusqu'à la nuit.
+Enfin, après avoir attaqué et défendu pied à pied, sou par sou, la
+dernière pièce de cinq francs, on conclut le marché par des poignées de
+main qui, pour valoir signature, sont d'une telle vigueur que les yeux
+en sortent de la tête; mais discours, serments et accolades sont perdus
+dans la rumeur et la confusion environnantes; tandis que vingt musettes
+braillent à qui mieux mieux du haut des tréteaux, les propos des buveurs
+sous la ramée, les chansons de table, les cris des charlatans et des
+montreurs de curiosités _à l'esprit-de-vin_, l'antienne des mendiants,
+le grincement des vielles, le mugissement des animaux, forment un
+charivari à briser la cervelle la plus aguerrie. Il y a mille tableaux
+pittoresques à saisir, mille types bien accusés à observer.
+
+Quelquefois la chose devient superbe et, en même temps, effrayante:
+c'est quand la panique prend dans le campement des animaux à cornes.
+_La jeunesse_ est particulièrement quinteuse, et parfois un taureau
+s'épouvante ou se fâche, on ne sait pourquoi, au milieu de cinq ou six
+cents autres, qui, au même instant, saisis de vertige, rompent leurs
+liens, renversent leurs conducteurs, et s'élancent comme une houle
+rugissante au milieu du champ de foire. La peur gagne bêtes et gens
+de proche en proche, et on a vu cette multitude d'hommes et d'animaux
+présenter des scènes de terreur et de désordre vraiment épouvantables.
+Une mouche était l'auteur de tout ce mal.
+
+La foire de la Berthenoux a lieu tous les ans le 8 et le 9 septembre.
+Elle commence par la vente des bêtes à laine, et finit par celle des
+boeufs. Il s'y fait pour un million d'affaires, en moyenne.
+
+
+
+VI
+
+LES JARDINS EN ITALIE
+
+
+Depuis cent ans, les voyageurs en Italie ont jeté sur le papier et semé
+sur leur route beaucoup de malédictions contre le mauvais goût des
+_villégiatures_[17]. Le président de Brosses était, lui, un homme de
+goût, et nul, dans son temps, n'a mieux apprécié le beau classique,
+nul ne s'est plus gaiement moqué du rococo italien et des grotesques
+modernes mêlés partout aux élégances de la statuaire antique. Sur la foi
+de ce spirituel voyageur, bon nombre de touristes se croient obligés,
+encore aujourd'hui, de mépriser ces fantaisies de l'autre siècle avec
+une rigueur un peu pédantesque.
+
+[Note 17: Un de nos amis n'aime pas cette expression, qui était
+familière à Érasme. Nous le prions toutefois de considérer que c'est ici
+le mot propre et qu'il ne serait même pas remplacé par une périphrase.
+On entend par _villégiature_ à la fois le plaisir dont on jouit dans
+les maisons de campagne italiennes, la temps que l'on y passe, et, par
+extension, ces villas elles-mêmes avec leurs dépendances.]
+
+Tout est mode dans l'appréciation que l'on a du passé comme dans les
+créations où le présent s'essaie, et, après avoir bien crié, sous
+l'Empire et la Restauration, contre les chinoiseries du temps de Louis
+XV, nous voilà aussi dégoûtés du grec et du romain que du gothique de la
+Restauration! C'est que tout cela était du faux antique et du faux moyen
+âge, et que toute froide et infidèle imitation est stérile dans les
+arts. Mais, en général, les artistes ont fait ce progrès réel de ne
+pas s'engouer exclusivement d'une époque donnée, et de s'identifier
+complaisamment au génie ou à la fantaisie de tous les temps. La
+complaisance de l'esprit est toujours une chose fort sage et bien
+entendue, car on se prive de beaucoup de jouissances en décrétant qu'un
+seul genre de jouissance est admissible à la raison.
+
+Parmi ces fantaisies du commencement du dernier siècle que
+stigmatisaient déjà les puristes venus de France trente ou quarante ans
+plus tard, il en est effectivement de fort laides dans leur détail: mais
+l'ensemble en est presque toujours agréable, coquet et amusant pour
+les yeux. C'est dans leurs jardins surtout que les seigneurs italiens
+déployaient ces richesses d'invention puériles que l'on ne voit pourtant
+pas disparaître sans regret:
+
+Les grandes girandes, immenses constructions de lave, de mosaïque et de
+ciment, qui, du haut d'une montagne, font descendre en mille cascades
+tournantes et jaillissantes les eaux d'un torrent jusqu'au seuil d'un
+manoir;
+
+Les grandes cours intérieures, sortes de musées de campagne, où, à côté
+d'une vasque sortie des villas de Tibère, grimace un triton du temps de
+Louis XIV, et où la madone sourit dans sa chapelle entourée de faunes et
+de dryades mythologiques;
+
+Le labyrinthe d'escaliers splendides dans le goût de Watteau, qui
+semblent destinés à quelque cérémonie de peuples triomphants, et qui
+conduisent à une maisonnette étonnée et honteuse de son gigantesque
+piédestal, ou tout bonnement à une plate-bande de tulipes très-communes;
+
+Les tapis de parterre, ouvrage de patience, qui consiste à dessiner sur
+le papier le pavé d'une vaste cour ou sur les immenses terrasses d'un
+jardin, des arabesques, des dessins de tenture, et surtout des armoiries
+de famille, avec des compartiments de fleurs, de plantes basses, de
+marbre, de faïence, d'ardoise et de brique;
+
+Les concerts hydrauliques, où des personnages en pierre et en bronze
+jouent de divers instruments mus par les eaux des girandes;
+
+Enfin les grottes de coquillages, les châteaux sarrasins en ruine, les
+jardiniers de granit, et mille autres drôleries qui font rire par la
+pensée qu'elles ont fait rire de bonne foi une génération plus naïve que
+la nôtre.
+
+Les plus belles girandes de la campagne de Rome sont à Frascati, dans
+les jardins de la villa Aldobrandini. Ces jardins ont été dessinés et
+ornés par Fontana, dans les flancs d'une montagne admirablement plantée
+et arrosée d'eaux vives. Dans un coin du parc, on s'est imaginé de
+creuser le roc en forme de mascaron, et de faire de la bouche de ce
+Polyphème une caverne où plusieurs personnes peuvent se mettre à l'abri.
+Les branches pendantes et les plantes parasites se sont chargées d'orner
+de barbe et de sourcils cette face fantastique reflétée dans un bassin.
+
+A la Rufinella (ou villa Tusculana), une autre fantaisie échappe au
+crayon par son étendue; c'est une rapide montée d'un kilomètre de
+chemin, plantée d'inscriptions monumentales en buis taillé. Et, chose
+étrange, sur cette terre papale dans la liste de cent noms illustres,
+choisis avec amour, on voit ceux de Voltaire et de Rousseau verdoyer
+sur la montagne, entretenus et tondus avec le même soin que ceux des
+écrivains orthodoxes et des poëtes sacrés. Je soupçonne que cette
+galerie herbagère a été composée par Lucien Bonaparte, autrefois
+propriétaire de la villa. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle a été
+respectée par les jésuites, possesseurs, après lui, de cette résidence
+pittoresque, et qu'elle l'est encore par la reine de Sardaigne,
+aujourd'hui propriétaire.
+
+En résumé, la vétusté de ces décorations princières, et l'état
+d'abandon où on les voit maintenant, leur prête un grand charme, et,
+de bouffonnes, toutes ces allégories, toutes ces surprises, toutes ces
+gaietés d'un autre temps, sont devenues mélancoliques et quasi austères.
+Le lierre embrasse souvent d'informes débris que l'on pourrait attribuer
+à des âges plus reculés; les racines des arbres centenaires soulèvent
+les marbres, et partout les eaux cristallines, restées seules vivantes
+et actives, s'échappent de leur prison de pierre pour chanter leur
+éternelle jeunesse sur ces ruines qu'un jour a vues naître et passer.
+
+
+
+VII
+
+A MADAME ERNEST PÉRIGOIS[18]
+
+ Deux amoureux sont là guettant la fleur charmante:
+ Le papillon superbe et la bête rampante;
+ L'une qui souille tout dans son embrassement,
+ L'autre qui du pollen s'enivre follement.
+
+ Femmes, talents, beautés, contemplez votre image;
+ Toujours un ennemi s'abreuve de vos fleurs,
+ Soit qu'il dévore, abject, la tige et le feuillage,
+ Soit qu'il pille, imprudent, le parfum de vos coeurs!
+
+Nohant, 30 mai 1856
+
+[Note 18: Écrit sur son album, au-dessous d'un dessin d'Alexandre
+Manceau représentant une corbeille de fleurs, un escargot et un
+papillon.]
+
+
+
+VIII
+
+LES BOIS
+
+ Dieu! que ne suis-je assise à l'ombre des fortis!
+
+Qui de vous, sans être dévoré de passions tragiques n'a soupiré, comme
+la Phèdre de Racine, après l'ombre et le silence des bois? Ce vers,
+isolé de toute situation particulière, est comme un cri de l'âme qui
+aspire au repos et à la liberté, ou plutôt à ce recueillement profond et
+mystérieux qu'on respire sous les grands arbres. Malheureusement, ces
+monuments de la nature deviennent chaque jour plus rares devant les
+besoins de la civilisation et les exigences de l'industrie. Comme il se
+passera encore peut-être des siècles avant que les besoins de la poésie
+et les exigences de l'art soient pris en considération par les sociétés,
+il est à présumer que le progrès industriel détruira de plus en plus les
+plantes séculaires, ou qu'il ne donnera de longtemps à aucune plante
+élevée le droit de vivre au delà de l'âge strictement nécessaire à son
+exploitation. Déjà la forêt de Fontainebleau a souffert de ces idées
+positives, et des provinces entières se sont dépouillées, à la même
+époque, de leurs grands chênes et de leurs pins majestueux. Nous savons
+tous, autour de nous, des endroits regrettés où, dans notre jeunesse,
+nous avons délicieusement rêvé sous des arbres impénétrables au soleil
+et à la pluie, et qui ne présentent plus que des sillons ensemencés ou
+d'humbles taillis.
+
+Ce n'est pas seulement en France que ces magnifiques ornements de la
+terre ont disparu. Dans nos voyages, nous les avons toujours cherchés
+et nous sommes convaincus que sur les grandes étendues de pays ils
+n'existent plus. On fait très-bien des journées de marche en France,
+en Italie et en Espagne, sans rencontrer un seul massif véritablement
+important, et, dans les forêts mêmes, il n'est presque plus de
+sanctuaires réservés au développement complet de la vie végétale.
+
+Un des plus beaux endroits de la terre serait le golfe de la Spezzia,
+sur la côte du Piémont, si les grands arbres n'y manquaient absolument.
+Montagnes gracieuses et fières, sol luxuriant de plantes basses,
+mouvements de terrain pittoresques, couleur chaude et variée des
+terrains mêmes, crêtes neigeuses dans le ciel, horizons maritimes
+merveilleusement encadrés, tout y est, excepté un seul arbre imposant.
+La montagne et la vallée ne demandent cependant qu'à en produire; mais,
+aussitôt qu'un pin vigoureux s'élance au-dessus des taillis jetés en
+pente jusqu'au bord des flots, la marine s'en empare, et même le jeune
+arbre, à peine grandi, est condamné à aller flotter sur le dos de la
+petite chaloupe côtière.
+
+Si, de là, vous suivez l'Apennin jusqu'à Florence, et de Florence
+jusqu'à Rome, vous trouvez partout, au sein d'une nature splendide de
+formes, sa plus belle parure, la haute végétation, absente par suite de
+l'aridité des montagnes, ou supprimée par la main de l'homme, qui ne
+respecte que l'olivier, le plus utile, mais le plus laid des arbres,
+quand il n'est pas sept ou huit fois centenaire.
+
+La campagne de Rome, jadis si riche de jardins et de parcs touffus, est
+désormais, on le sait, une plaine affreuse où l'oeil ne se repose que
+sur des ruines; mais, au sortir de cette campagne romaine, si mal à
+propos vantée, quand on a gravi les premières volcaniques des monts
+Latins, on trouve, dans les immenses parcs des villas et sur les routes
+(celle d'Albano est justement célèbre sous ce rapport), le chêne vert
+parvenu à toute son extension formidable. C'est un colosse au feuillage
+dur, noir et uniforme, au branchage tortueux et violent, que l'on peut
+regarder sans respect, mais qui ne saurait plaire qu'aux premiers jours
+du printemps, lorsque la mousse fraîche couvre son écorce jusque sur les
+rameaux élevés et lui fait une robe de velours vert tendre qui tranche
+sur sa feuillée sombre et terne. Toute la beauté de l'arbre est alors
+sur son bois, où le printemps semble s'être glissé mystérieusement à
+l'insu de son autre éternelle et lugubre verdure.
+
+Dans cette région, les pins sont véritablement gigantesques. Ils se
+dressent fièrement au-dessus de ces chênes verts déjà monstrueux et, les
+dépassant de toute la moitié de leur taille, ils forment un second dôme
+au-dessus du dôme déjà si noir qu'ils ombragent.
+
+Ces lieux sont magnifiques, car entre toutes ces branches étendues en
+parasol ou entre-croisées en réseaux inextricables, la moindre éclaircie
+encadre un paysage de montagnes transparentes ou de plaines profondes
+terminées par les lignes d'or de l'embouchure du Tibre, qui se
+confondent avec la nappe étincelante de la Méditerranée.
+
+Mais, pour chérir exclusivement cette végétation méridionale, il faut
+n'avoir pas aimé auparavant celle de nos latitudes plus douces et plus
+voilées. Tout est rude sous l'oeil de Rome. Les pâles oliviers y sont
+durs encore par leur sèche opposition avec les autres arbres trop noirs.
+Les bosquets splendides de buis, de lauriers et de myrtes sont noirs
+aussi par leur épaisseur, et leurs âcres parfums sont en harmonie avec
+leur inflexible attitude. Le soleil éclate sur toutes ces feuilles
+cassantes qui le reçoivent comme autant de miroirs; il glisse ses rayons
+crus sous les longues allées ténébreuses et les raie de sillons lumineux
+trop arrêtés, parfois bizarres. Il ne faut point être ingrat, cela est
+parfois splendide, surtout quand les rayons tombent sur des tapis de
+violettes, de cyclamens et d'anémones qui jonchent la terre jusque
+dans les coins les plus sauvages, ou sur les ruisseaux cristallins qui
+sautent, écument et babillent entre les grosses racines des arbres;
+mais, en général, l'oeil, comme la pensée, est en lutte contre la
+lumière et contre l'ombre qui, trop vigoureuses toutes deux, se heurtent
+plus souvent qu'elles ne se combinent et ne s'associent.
+
+Sans aller si loin, il y a autour de nous, en France, quand on les
+cherche et que l'on arrive à les trouver, des aspects d'une beauté toute
+différente, il est vrai, mais plus pénétrante et plus délicate que cette
+rude beauté du Latium. Aimons l'une et l'autre, et que chaque école
+d'artiste y trouve sa volupté. Pour nous, il faudra toujours garder une
+secrète préférence pour certains coins de notre patrie. En dehors du
+sentiment national, que l'on ne répudie pas à son gré, il est des
+jouissances de contemplation que nous n'avons point trouvées ailleurs.
+Certains recoins ignorés dans la Creuse et dans l'Indre ont réalisé pour
+nous le rêve des forêts vierges. Dans des localités humides et comme
+abandonnées, nous avons pénétré sous des ombrages dont l'épaisseur
+admirable n'ôtait rien à la transparence et au vague délicieux. Là, tout
+aussi bien que dans la forêt fermée de Laricia et sur les roches de
+Tivoli, les plantes grimpantes avaient envahi les tiges séculaires et
+s'enlaçaient en lianes verdoyantes aux branches des châtaigniers, des
+hêtres et des chênes. La mousse tapissait les branches, et la fougère
+hérissait de ses touffes découpées le corps des arbres, de la base au
+faîte. Dans leur creux, des touffes de trèfle forestier semblaient
+s'être réfugiées et sortaient en bouquet de chaque fissure. Les blocs
+granitiques, embrassés et dévorés par les racines, étaient soulevés et
+comme incrustés dans le flan des arbres. Enfin, ce que j'ai en vain
+cherché en Italie, ce que je n'ai remarqué que là, en plein midi, le
+soleil, tamisé par le feuillage serré mais diaphane, laissait tomber
+sur le sol et sur les fûts puissants des hêtres, des reflets froids et
+bleuâtres comme ceux de la lune.
+
+En résumé, les arbres à feuillage persistant ont plus d'audace et
+d'étrangeté dans leur attitude; mais ils manquent tout à fait de cette
+finesse de tons et de cette grâce de contours qui caractérisent les
+essences forestières de nos climats. Les cyprès monumentaux de la villa
+Mandragone, à Frascati, ont, à coup sûr, un grand caractère; mais ces
+plantes à centuple tige, réunies en faisceau comme des colonnettes
+sarrasines, ressemblent trop à de l'architecture. Ils sont si noirs
+qu'ils font tache dans l'ensemble. La brise ne les caresse point, la
+tempête seule les émeut. Aussi, quand, aux approches du Clitumne et
+de l'Arno, on revoit les peupliers et les saules, on croit reprendre
+possession de l'air et de la vie. En Provence, on se croit encore un
+peu trop en Italie et pas assez en France; mais, quand on gagne nos
+provinces du Centre, moins riches de grands mouvements du sol, on est
+dédommagé par l'abondance et la tranquille majesté de la végétation. Les
+noyers énormes des bords de la Creuse sont mille fois plus beaux que
+les beaux orangers de Majorque, et il semble que, dans la variété
+harmonieuse de nos arbres indigènes, les tilleuls, les érables, les
+trembles, les aunes, les charmes, les cormiers, les frênes, etc., il y
+ait quelque chose qui ressemble à l'intelligence étendue et profonde des
+artistes féconds, comparée au génie étroit et orgueilleux des poëtes
+monocordes.
+
+Quant à la beauté des lignes, si vantée par les amants exclusifs de la
+nature méridionale, nous l'avons goûtée aussi, mais sans pouvoir la
+trouver supérieure à celle de nos forêts de France. Il y a, dans l'effet
+magistral de nos grandes avenues, des masses plus harmonieusement
+disposées et vraiment mieux dessinées par la structure des arbres qui
+les composent. Enfin, nous nous résumerons en disant que l'éternelle
+verdure des climats chauds est inséparable d'une éternelle monotonie,
+non-seulement de couleur, mais de formes dures qui excluent la grâce
+touchante et peut-être la véritable majesté.
+
+
+
+IX
+
+L'ILE DE LA RÉUNION[19]
+
+
+Sous ce titre beaucoup trop modeste, un homme éminemment observateur et
+doué de connaissances spéciales en plus d'un genre, rassemble une foule
+de notions très-complètes sur cette intéressante colonie française qui,
+d'un volcan perdu au sein des mers lointaines, s'est fait longtemps un
+nid tranquille et délicieux.
+
+[Note 19: Par Louis Maillard.]
+
+Bien que déchue de sa sauvage beauté primitive, l'île de la Réunion
+offre encore pour l'avenir des ressources immenses, si on sait les
+mettre à profit. Grâce à ses formes coniques et à la grande élévation de
+ses principaux centres, elle se prête à toutes les productions, depuis
+celles de la zone torride jusqu'à celles de nos Alpes. Donc, rien
+de plus varié que la flore de cette échelle de température; mais le
+caractère le plus curieux de l'île, caractère qui y a été général
+autrefois et qui s'y trouve localisé aujourd'hui, c'est cet état
+perpétuel de création ignescente, propre aux îles volcaniques, et nulle
+part mieux appréciable aux études spéciales.
+
+Le volcan qui couronne notre colonie de ses banderoles de flamme ou de
+fumée vomit toujours, à des intervalles assez rapprochés, des torrents
+de lave et de cendre qui, sur une notable étendue de sa surface (un
+dixième environ), changent sa configuration. Des tremblements de terre
+ont fait surgir sur les hauteurs des masses rocheuses, débris des
+anciennes éruptions que d'autres cataclysmes avaient engloutis.
+Ailleurs, ces monuments naturels, anciennement produits, s'effondrent et
+rentrent dans l'abîme. De profondes ravines se creusent et des torrents
+s'y précipitent, des vallées se soulèvent ou s'aplanissent sous des lits
+de sable et de cendre bientôt recouverts d'un nouvel humus, des remparts
+rocheux s'écroulent ou se dressent. La fertilité, poursuivie par ces
+ravages, se déplace, monte ou descend, abandonne les forêts saisies
+sur pied par la lave et s'en va créer des pâturages dans les régions
+redevenues calmes.
+
+D'autre part, la mer, refoulée par les coulées volcaniques, voit des
+caps nouveaux étendre leurs bras dans ses ondes et former des anses
+paisibles là où, la veille, elle battait la côte avec énergie; mais,
+toujours agissante, elle aussi, elle va ronger plus loin,--par son
+action saline encore plus que par ses vagues,--les pores des anciennes
+falaises. Elle y creuse des cavernes étranges, jusqu'à ce que la roche,
+désagrégée, s'écroule et montre à vif ses arêtes de basalte et les
+couches superposées des diverses éruptions. Au fond de son lit, l'Océan
+ne travaille pas moins à se débarrasser des masses de galets et de
+débris de toutes formes et de toutes dimensions que les torrents lui
+déversent. Il les soulève, les roule, les porte sur un point de la côte
+où il les reprend pour les amonceler ou les répandre encore. Ailleurs,
+il se bâtit des digues de corail et des bancs de madrépores aussi
+solides que les remparts de lave, si bien que ces deux forces
+gigantesques, la mer et le volcan, l'eau et le feu, toujours en lutte,
+pétrissent pour ainsi dire le dur relief de l'île comme une cire molle
+soumise à leur caprice; mais ici le caprice ne consiste que dans
+l'étreinte corps à corps de deux lois également fatales, logiques par
+conséquent, car ce que nous appelons fatalité est la logique même, et
+l'homme qui les observe arrive à saisir leur puissance d'impulsion et
+à camper en toute sécurité sur cette terre mobile, si souvent remaniée
+dans les âges anciens, et qui change encore manifestement de forme et
+d'emploi sur une partie de sa surface.
+
+Pour nous, cette île enchantée, passablement terrible, a toujours été
+un type des plus intéressants. Nos fréquents rapports avec M. Maillard
+durant les dix dernières années de son séjour à la Réunion, nous avaient
+initié à une partie de sa flore, de sa faune et de ses particularités
+géologiques. Plus anciennement encore, un autre ami, spécialement
+botaniste, après un séjour de quelques années dans ces parages, nous
+avait rapporté de précieux échantillons et des souvenirs pleins de
+poésie. Ce fut le rêve de notre jeunesse d'aller voir les _grands
+brûlés_ et les fraîches ravines de Bourbon. Quand l'âge des projets
+est passé, c'est un vif plaisir que de se promener dans son rêve
+rétrospectif avec un excellent guide, et ce guide, à qui rien n'est
+resté étranger durant vingt-six ans d'explorations aventureuses et de
+travaux assidus, c'est l'auteur des notes que nous avons sous les yeux.
+
+Ingénieur colonial à la Réunion, M. Maillard s'est trouvé là, en
+présence de la mer et du volcan, le représentant d'une troisième force,
+le travail humain aux prises avec les impétueuses et implacables forces
+d'expansion de la nature. Le temps n'est plus où le Dieu hébreu défiait
+Job de dire à la mer: «Tu n'iras pas plus loin!» Le vrai Dieu, qui veut
+que l'homme aille toujours plus loin, lui a permis de posséder la nature
+en quelque sorte, en s'y faisant place et en luttant avec elle de
+persévérance. Des jetées hardies et des travaux sous-marins bien
+calculés, ouvrent aux navires les passes les plus dangereuses et
+défendent aux flots d'envahir les grèves où l'homme s'établit. Quand
+les torrents des montagnes emportent les ponts jetés sur leurs abîmes,
+l'homme s'attaque au torrent lui-même, lui creuse un autre lit, et
+l'oblige à se détourner. Les débris incandescents des volcans ravagent
+en vain ses cultures: il les transporte ailleurs, et il attend. Il sait
+que ces déserts redeviendront fertiles, il sait aussi quels abris ces
+gigantesques vomissements refroidis offriront à sa demeure, à son
+troupeau, à son verger, et, de cette nature terrible, de ces cratères
+éteints, il se fait une forteresse et un jardin.
+
+En ouvrant des routes dans la lave, en dessinant des jetées à la
+côte, en explorant lui-même les profondeurs sous-marines à l'aide
+du scaphandre, en étudiant les habitudes de l'atmosphère et ses
+perturbations violentes, M. Louis Maillard a pu observer cette nature
+tropicale sous tous ses aspects. Ses notes embrassent donc tout ce
+qui constitue l'existence de la colonie: topographie, hydrographie,
+météorologie, géologie, botanique, zoologie, agriculture, industrie,
+administration, histoire, législation, finances, statistique, arts,
+coutumes, biographie, travaux publics, etc. Toutes ces recherches,
+sobrement et clairement exposées, appuyées des indications et
+témoignages des hommes les plus sérieux et les plus compétents de la
+colonie, sont venues demander l'aide de la science aux illustrations
+de la mère patrie. M. Maillard a eu de la sorte le généreux plaisir
+d'offrir à notre Muséum, ainsi qu'à des personnages éminents dans
+la science, des collections et des spécimens précieux, rares, ou
+entièrement nouveaux en histoire naturelle, et, en retour, il a eu
+l'honneur de pouvoir joindre à sa publication une annexe de notes
+descriptives et classificatives, signées Verreaux, Michelin,
+Guichenot, Milne-Edwards, Guénée, Deyrolle, H. Lucas, Signoret, de
+Sélys-Longchamps, Sichel, Bigot, Duchartre. L'illustre et respectable
+docteur Camille Montagne et son savant associé M. Millardet se sont
+chargés de décrire les algues et toute la cryptogamie. Aux travaux zélés
+et consciencieux de M. Maillard se rattache donc une suite de travaux
+extrêmement précieux et intéressants, non-seulement pour l'île de la
+Réunion, mais aussi pour le progrès des sciences naturelles, auxquelles
+les recherches des voyageurs et des amateurs dévoués apportent chaque
+jour leur contingent éminemment utile. Celui de M. Louis Maillard est
+considérable. Il a rapporté, en fait de zoologie et de botanique, les
+types d'une famille nouvelle (parmi les crustacés) de plusieurs genres,
+et de plus de cent cinquante espèces jusqu'ici non décrites.[20] Il
+a donc bien mérité de la science, et son ouvrage intéresse tous les
+adeptes.
+
+Mais une autre utilité incontestable de cet ouvrage, c'est d'avoir
+signalé sans ménagement à l'attention du gouvernement et de la société
+tout entière, la nécessité d'organiser, sur des bases sévères et
+intelligentes, le régime de la propriété et le système de l'exploitation
+territoriale dans notre colonie, aujourd'hui dévastée et menacée de
+ruine par suite du déboisement. Tout le monde lira avec intérêt les
+réflexions de M. Maillard sur les inconvénients de la culture trop
+développée de la canne à sucre, sur l'abandon de la culture du café,
+du girofle et d'autres plantes utiles qui préservaient le sol en le
+retenant sur les pentes et en lui conservant l'humidité nécessaire. Le
+défrichement aveugle, qui est la conséquence du _chacun pour soi_, a
+fait disparaître entièrement les arbres magnifiques dont les essences
+précieuses couronnaient l'île et la protégeaient à la fois contre la
+sécheresse et contre les inondations. Quand les terribles cyclones
+dévastaient ces belles forêts, leurs débris imposants servaient encore
+longtemps de digues à la fureur des ouragans et protégeaient les jeunes
+pousses destinées à remplacer les anciennes.
+
+[Note 20: Ce chiffre sera peut-être dépassé, le travail le plus
+important, la conchyliologie, n'étant pas encore terminé.]
+
+Aujourd'hui, rien n'entrave plus les déluges qui pèlent le sol et
+l'entraînent à la mer, tandis que dans les temps secs, les sources,
+privées d'ombre, tarissent et que l'aridité se propage. Si la France
+ne daigne pas intervenir, ou si les colons ne se rendent pas aux plus
+simples calculs de la prévoyance, on peut prédire la ruine et l'abandon
+prochains de cette perle des mers que les anciens navigateurs saluèrent
+du nom d'_Éden_, et qui, épuisée et mutilée par la main de l'homme,
+secouera son joug et rentrera dans le domaine de Dieu. C'est une leçon
+qu'il tient en réserve, en France aussi bien qu'ailleurs, pour les
+populations qui méconnaissent les lois de l'équilibre providentiel, et
+abusent de leurs droits sur la terre. A l'homme sans doute est dévolue
+la mission d'explorer et d'exploiter; mais l'intelligence lui a été
+départie pour épargner à propos, prévoir l'avenir, et chercher dans la
+nature même le préservatif de son existence. Les forêts lui avaient été
+données comme réservoirs inépuisables de la fécondité du sol et
+comme remparts contre les crises atmosphériques. Il a violé tous les
+sanctuaires. Plus aveugle et plus ignorant que ses ancêtres, il a
+porté la hache jusqu'au plus épais de la forêt sacrée. En Amérique, il
+s'acharne avec fureur contre le monde primitif qui lui livre un sol
+admirablement nourri et préservé depuis les premiers âges de la
+végétation. L'oeuvre de dévastation s'accomplit. Nous aurons du blé, du
+sucre et du coton jusqu'à ce que la terre fatiguée se révolte et jusqu'à
+ce que le climat nous refuse la vie.
+
+
+
+X
+
+CONCHYLIOLOGIE
+
+DE L'ILE DE LA RÉUNION[21]
+
+
+Dans un précédent article, nous avons appelé l'attention du monde savant
+et du monde instruit sur un ouvrage, intéressant à tous les points de
+vue[22], science, industrie, moeurs, agriculture, histoire naturelle,
+etc. Il manquait à cette publication une annexe importante dont nous
+n'avons pas nommé l'auteur, et dont nous n'avions pas encore pu prendre
+connaissance. Ce travail nous est communiqué aujourd'hui, et nous
+voulons réparer une omission qui laisserait incomplète l'utilité des
+notes si précieuses de M. Maillard, d'autant plus qu'ici il ne s'agit
+plus seulement de compléter la description de notre belle colonie, mais
+bien d'apporter des matériaux au grand édifice de la science naturelle
+en général. C'est le savant M. Deshayes, illustré par d'immenses travaux
+sur cette matière, qui s'est chargé de la conchyliologie, ou, pour mieux
+dire, de la malacologie relative aux trouvailles et découvertes de M.
+Maillard. Cette annexe forme donc un travail du plus grand intérêt, et
+l'on peut dire qu'elle est un monument acquis à la science dans une de
+ses branches les plus ardues.
+
+[Note 21: Par M. Deshayes.]
+
+[Note 22: _Notes sur l'île de la Réunion_, par Louis Maillard.]
+
+Beaucoup de personnes dans le monde se doutent peu du rôle immense que
+jouent les mollusques dans l'économie de notre planète. On s'en pénètre
+en lisant les pages par lesquelles M. Deshayes ouvre l'étude spéciale
+dont nous nous occupons ici. La conscience et la modestie, conditions
+essentielles du vrai savoir, obligent ce grand explorateur à nous dire
+que la connaissance de vingt mille espèces provenant de toutes les
+régions du monde n'est rien encore, et que de trop grands espaces sont
+encore trop peu connus pour qu'il soit possible d'entreprendre un
+travail d'ensemble satisfaisant. Si un pareil chiffre et celui qu'on
+nous fait entrevoir nous étonnent, reportons-nous au noble et poétique
+livre de M. Michelet, _la Mer_, et notre imagination au moins se
+représentera la puissante fécondité qui se produit au sein des eaux, et
+qui n'a aucun point de comparaison avec ce qui se passe sur la terre.
+
+C'est là que la nature, échappant à la destruction dont l'homme est
+l'agent fatal, et se dérobant à plusieurs égards à son investigation,
+enfante sans se lasser des êtres innombrables dont l'existence éphémère
+se révèle plus tard par l'apparition de continents nouveaux, ou par
+l'extension des continents anciens. Cette intéressante et universelle
+formation de la terre par les mollusques commence aux premiers âges du
+monde. C'est sous cette forme élémentaire d'abord et de plus en plus
+compliquée que la vie apparaît, mais avec quelle profusion étonnante!
+Notre monde, nos montagnes, nos bassins, les immenses bancs calcaires
+qui portent nos moissons ou qui servent à la construction de nos villes
+ne sont en grande partie qu'un amoncellement, une pâte de coquillages,
+les uns d'espèce si menue, qu'il faut les reconnaître au microscope,
+les autres doués de proportions colossales relativement aux espèces
+actuellement vivantes. Ainsi les grands et les petits habitants des mers
+primitives ont bâti la terre et ont constitué ses premiers éléments de
+fécondité. Ils ont disparu pour la plupart, ces travailleurs du passé à
+qui Dieu avait confié le soin d'établir le sol où nous marchons; mais
+leur oeuvre accomplie sur une partie du globe, n'oublions pas que la
+plus grande partie du globe est encore à la mer et que la mer travaille
+toujours à se combler par l'entassement des dépouilles animales qui s'y
+accumulent et par le travail ininterrompu des coraux et des polypiers,
+enfin qu'on peut admettre l'idée de leur déplacement partiel sans
+secousse, sans cataclysme, et sans que les générations qui peuplent la
+terre s'en aperçoivent autrement qu'en se transmettant les unes aux
+autres les constatations successives de cette insensible révolution.
+
+Le rôle des habitants de la mer et celui des mollusques en particulier,
+à cause de leur abondance inouïe, est donc immense dans l'ordonnance de
+la création. Tout en constatant les importants et vastes travaux de ses
+devanciers et de ses contemporains adonnés à ce genre de recherches, M.
+Deshayes ne pense pas que le moment soit venu d'entreprendre la grande
+statistique de la mer. Des documents que nous possédons, on pourrait,
+selon lui, tirer des notions d'une assez grand valeur; «mais, dans
+l'état actuel de la science, ce travail, dit-il, ne satisferait pas les
+plus impérieux besoins de la géologie et de la paléontologie, car il
+ne s'agit pas de savoir quelle est la population riveraine de certains
+points de la terre: il est bien plus important de connaître la
+distribution des mollusques dans les profondeurs de la mer, de
+déterminer l'étendue des surfaces qu'ils habitent, la nature du fond
+qu'ils préfèrent, et ce sont ces recherches, ce sont ces documents qui
+manquent à la science.»
+
+Il résulte de ceci que, dans la mer, la vie a son ordonnance logique
+comme partout ailleurs, et que ce vaste abîme ne renferme pas l'horreur
+du chaos, ainsi qu'au premier aperçu l'imagination épouvantée se la
+représente. Tous ces grands tumultes, ces ouragans, ces fureurs qui
+agitent sa surface passent sans rien déranger au calme mystérieux de
+ses profondeurs et aux lois de la vie, qui s'y renouvelle dans des
+conditions voulues. «Pour entreprendre des investigations complètes,
+dit encore M. Deshayes, il faut mesurer les profondeurs, reconnaître
+la nature des fonds, suivre les zones d'égale profondeur, établir
+séparément la liste des espèces habitées par chacune d'elles: bientôt
+on reconnaît des populations différentes attachées à des profondeurs
+déterminées.»
+
+Donc, si c'est avec raison que les géologues considèrent les coquilles,
+selon la belle expression de M. Léon Brothier, comme «les médailles
+commémoratives des grandes révolutions du globe», il est de la
+plus haute importance d'étudier leur existence actuelle, destinée
+probablement à marquer un jour les phases du monde terrestre futur,
+enfoui encore dans un milieu inaccessible à la vie humaine. C'est une
+grande étude à faire et qui n'effraye pas la persévérance de ces hommes
+paisibles et respectables dont la mission volontaire est d'interroger la
+nature dans ses plus minutieux secrets. Notre siècle, positif et avide
+de jouissances immédiates, sourit à la pensée d'une vie consacrée à un
+travail qui lui semble puéril; mais les esprits sérieux savent qu'à la
+suite de ces vaillantes investigations, la lumière se fait, l'hypothèse
+devient certitude, et que, d'un ensemble d'observations de détail,
+jaillissent tout à coup des vérités qui ébranlent de fond en comble les
+plus importantes notions de notre existence. C'est la grande entreprise
+que la science accomplit de nos jours, et c'est par elle que les
+préjugés font nécessairement place à de saines croyances.
+
+Nous avons donné de sincères éloges aux notes de M. Maillard sur ses
+travaux de recherches à l'île de la Réunion; nous ne pouvons mieux les
+compléter qu'en citant encore M. Deshayes. «Pour ce qui a rapport aux
+mollusques (de cette région), nous pouvons l'affirmer, et le catalogue
+le constate, personne avant M. Maillard n'en avait réuni une collection
+aussi complète.... Parmi tant d'espèces contenues dans cette collection,
+il eût été bien étrange de n'en rencontrer aucune qui fût nouvelle. Loin
+de ce résultat négatif, nous avons eu le plaisir d'en reconnaître un
+grand nombre qui jusqu'alors avaient échappé aux recherches d'autres
+naturalistes. On remarquera surtout une addition notable à ces
+mollusques aborigènes et fluviatiles sur lesquels notre savant ami M.
+Morelet avait entrepris des recherches. Nous ne pouvions confier à de
+meilleures mains le soin de déterminer les espèces contenues dans ce
+catalogue.» Suit la description de trois genres nouveaux et de plus de
+cent espèces avec treize planches d'un travail exquis dues à l'habile
+dessinateur M. Levasseur. Cet ouvrage se recommande donc à tous les
+explorateurs de la faune malacologique comme un document d'une valeur
+incontestable.
+
+
+
+XI
+
+A PROPOS DU CHOLÉRA DE 1865
+
+
+Le choléra est parti, des douleurs sont restées: des veuves, des
+orphelins, de la misère. La charité administrative et la charité privée
+ont donné de grands secours. Mais, quand le chef de famille est frappé,
+la misère se prolonge ou se renouvelle. La mère est épuisée et les
+enfants dépérissent. En ce moment, ce qui manque le plus, c'est
+le vêtement, et l'hiver va sévir! Le XVIIIe arrondissement a
+particulièrement souffert. Huit cent vingt et un décès représentent une
+masse sérieuse de veuves découragées et d'enfants sans ressources.
+
+M. Arrault, secrétaire du conseil de salubrité, a vu ces douleurs, il
+les a racontées avec émotion dans _le Siècle_. Il a fait un appel aux
+mères heureuses, il a demandé les vieux vêtements des enfants heureux.
+On s'est empressé de lui envoyer de quoi vêtir une grande partie de
+ses orphelins. _L'Avenir national_ veut l'aider dans son oeuvre de
+dévouement et de charité en publiant à son tour ce bon et simple remède
+à la plupart des maladies de l'enfance indigente, des habits et des
+chaussures! Non pas seulement des habits d'enfants, mais des vestes,
+des rebuts de toute sorte sont employés par les veuves qui coupent,
+ajustent, essayent, utilisent, s'aidant les unes les autres et
+retrouvant dans le travail le courage et l'espoir. Secours et
+moralisation: voilà ce que l'on peut donner avec de vieux chiffons.
+
+On peut envoyer à M. Arrault, qui se charge d'acquitter les frais de
+transport,--rue Lepic, n° 11, à Montmartre,--tous les objets destinés à
+cette oeuvre de bienfaisance opportune et généreuse.
+
+LES AMIS DISPARUS
+
+
+I
+
+NÉRAUD PÈRE
+
+
+Nous venons de perdre un de ces hommes rares qui ont traversé les
+vicissitudes de notre vie politique sans y rien laisser flétrir de leur
+noble caractère. Le vieillard probe et sage que nous avons conduit ces
+jours-ci à son dernier lit de repos, a parcouru sa longue carrière,
+sinon avec éclat, du moins avec honneur. C'est une de ces gloires
+modestes qui restent dans le cercle de la famille, mais qui
+l'agrandissent au point d'y faire entrer tout ce qu'il y a d'honnête
+dans une province. C'est un de ces exemples qui demeurent pour
+l'encouragement ou pour la condamnation des hommes publics appelés à
+leur succéder.
+
+Magistrat de sûreté durant la Révolution, à l'époque d'une réaction
+antiroyaliste, il n'usa de sa dictature qu'avec indulgence et
+générosité. Plus tolérant que la lettre des lois, il ne voulut entendre
+ni punir bien des plaintes vives et bien des regrets imprudemment
+exprimés.
+
+Sous l'Empire, fidèle à un profond sentiment de son indépendance et de
+sa dignité, nous l'avons vu blâmer avec force et franchise, en présence
+de ses supérieurs, l'insupportable tyrannie qui trouvait alors tant
+d'agents fanatiques ou cupides. Sous la Restauration, poursuivant de ses
+railleries spirituelles les prétentions d'une génération surannée, nous
+l'avons encore vu lutter tranquillement contre les tendances du pouvoir.
+
+Quoique haï personnellement par M. de Peyronnel, quoique dénoncé maintes
+fois et tourmenté dans l'exercice de ses fonctions, il fut l'allié
+sincère du parti national et favorisa toujours l'opposition libérale
+de son vote. Sous la Convention comme sous l'Empire et comme sous la
+Restauration, il fut donc toujours le même; ferme, bon et tolérant.
+
+Il eut une vertu, grande chez un magistrat: il resta homme, il crut au
+repentir des coupables. Entre ses mains, l'accusation demeura sobre
+de poursuites, délicate dans les moyens, décente et modérée dans
+l'invocation des châtiments.
+
+Le trait dominant de son caractère, c'était une grande bienveillance
+pour les hommes, une gaieté railleuse pour leurs vices et leurs travers.
+
+Son enjouement aimable et sa douce philosophie le conservèrent jeune
+dans un âge avancé. Pendant ses dernières années, sa tête s'affaiblit,
+mais son coeur resta jusqu'à la fin affectueux et simple. Il avait
+oublié le nom et la demeure de ses amis; mais, lorsqu'il les
+rencontrait, son regard et son sourire attestaient que leur image ne
+s'était point effacée de son âme.
+
+
+II
+
+GABRIEL DE PLANET
+
+
+Le Berry vient de perdre un des hommes les plus aimants et les plus
+aimés qui aient vécu en ce monde, où tout est remis en discussion, et
+où il est si rare, à présent, de voir toutes les opinions, toutes les
+classes se réunir autour d'une tombe pour la bénir.
+
+Gabriel de Planet est mort le 30 décembre 1854, d'une phthisie
+pulmonaire, à l'âge de quarante-cinq ans. Porté à sa dernière demeure
+par des ouvriers et des bourgeois, sans distinction de parti ni d'état,
+il laisse des regrets unanimes, incontestés.
+
+Né gentilhomme, Planet avait conçu, dès sa première jeunesse, l'idée
+nette et le sentiment profond de l'équité fraternelle. Il n'a jamais
+varié un seul jour dans cette religion de son coeur et de son esprit;
+et pourtant, la rare tolérance de son jugement, la bienveillance de son
+caractère et le charme conciliant de son commerce l'ont rendu cher à des
+hommes dont la croyance et les instincts semblaient élever une barrière
+infranchissable entre eux et lui. Il a été estimé et apprécié de la
+Fayette, des deux Cavaignac, de Royer-Collard, de Michel (de Bourges),
+de Delatouche, de Bethmont, des deux Garnier-Pagès, de l'archevêque de
+Bourges, de MM. Mater et Duvergier de Hauranne, de MM. Devillaines et
+de Boissy, de MM. Dufaure, Goudchaux, Duclerc et de cent autres qui,
+en apprenant sa mort et la douleur quelle nous cause, s'écrieront sans
+hésiter: «Et moi aussi, je l'ai aimé!»
+
+Reçu avocat après 1830, Planet habita Bourges et apprit la science des
+affaires avec Michel. Il fit, sous sa direction, la _Revue du Cher_ avec
+M. Duplan, aujourd'hui rédacteur du _Pays_, puis vint s'établir à la
+Châtre, où il acheta une étude d'avoué qui prospéra entre ses mains et
+lui créa des relations étendues et variées qu'il a gardées, comme
+autant d'amitiés fidèles, jusqu'à sa mort. Il les a dues autant à sa
+remarquable capacité qu'à son activité infatigable, et à un zèle dont
+ses clients ont su lui tenir compte. Nommé préfet du Cher sous le
+général Cavaignac, il a été d'emblée un des meilleurs administrateurs
+de France, et grâce â son esprit liant et persuasif, il a exercé des
+fonctions calmes et faciles dans des temps difficiles et troublés.
+Envoyé à la préfecture de la Corrèze à l'avènement de la Présidence, il
+donna sa démission, n'ayant jamais eu d'autre ambition que celle d'être
+utile dans sa province. L'Assemblée nationale s'occupait alors
+de composer le Conseil d'État, Planet y obtint un nombre de voix
+insuffisant, mais assez élevé pour témoigner de son mérite et de la
+considération dont il jouissait. Depuis, il a vécu à la campagne,
+adonné à la culture d'un admirable jardin créé par lui sur des collines
+sauvages, dans le but principal d'occuper de nombreux ouvriers sans
+ressources. Il avait aussi l'espoir de combattre, par le mouvement et la
+volonté, l'incurable mal qui détruisait son être. Jusqu'à son dernier
+jour, il a conservé cette volonté de vivre pour être utile et serviable;
+jusqu'à sa dernière heure, il s'est préoccupé du bonheur de ses amis, du
+bien-être des malheureux, de la charité, de l'affection et du devoir.
+
+Il a été l'homme de dévouement par excellence. Il a fait autant de
+bonnes actions et rendu autant de services importants qu'il a compté
+de moments dans sa vie. Son activité décuplait le temps et tenait du
+prodige. D'autres sont les martyrs d'instincts héroïques, il a été, lui,
+le martyr de sa propre bonté. Tolérant par nature, navré des souffrances
+d'autrui, malade d'une angoisse fiévreuse jusqu'à ce qu'il eût réussi
+à les faire cesser, accablé de fatigues physiques et morales, toujours
+ranimé par le désir du bien, toujours prêt à reprendre sa tâche
+écrasante, il a vécu bien littéralement pour aimer, et il est mort jeune
+pour avoir bien réellement vécu ainsi.
+
+Planet était naïf comme un enfant, avec un esprit pénétrant et une
+finesse déliée. Il était un type de stoïcisme envers lui-même, de tendre
+indulgence envers les autres. Les contrastes de cette âme exquise et
+simple, souffrante et enjouée, étonnaient et charmaient en même
+temps, Nulle intimité n'a été plus douce et plus sûre que la sienne.
+Souvenez-vous de lui, vous tous qui l'avez reconnu, et cherchez qui
+lui ressemble! Pour nous, qui l'avons fraternellement chéri pendant
+vingt-cinq ans, sans jamais découvrir une tache dans son âme ardente, un
+travers dans son admirable bon sens, une défaillance dans sa charité,
+une lacune dans son affection, nous ne le remplacerons pas! mais nous
+l'aimerons toujours, étant de ceux pour qui la mort ne détruit rien.
+
+
+ A PLANET
+
+
+ L'avant-dernier des jours qui finissent l'année,
+ Planet nous a quittés pour un monde meilleur;
+ Il a rejoint, là-haut, la troupe fortunée
+ De ceux que Dieu remplit d'un éternel bonheur.
+
+ Je crois à ce beau rêve où l'âme se transporte
+ Pour accepter le mal qui règne parmi nous;
+ Mais j'y crois à demi: des cieux j'ouvre la porte,
+ Mais sans la refermer à tout jamais sur tous.
+
+ Je crois, ou crois sentir que Dieu, dans sa clémence,
+ Dans sa justice aussi, nous reprend tous en lui;
+ Que, dans son sein fécond, retrempant l'existence,
+ Il nous ôte l'effroi d'un monde évanoui.
+
+ Mais je pense qu'ayant renouvelé notre être,
+ Et l'ayant affranchi du cuisant souvenir,
+ Il nous dit: «Recommence, homme, tu vas renaître,
+ Et retourner là-bas pour vivre et pour mourir.
+
+ »Tâche qu'à ton retour, je te retrouve digne
+ De rester près de moi pendant l'éternité; .
+ Pour te faire obtenir cette faveur insigne,
+ Ne t'ai-je pas cent fois rendu ta volonté?
+
+ »Je n'ai jamais puni d'une peine éternelle,
+ L'homme ingrat et chétif qui ne peut m'offenser.
+ J'ai fait courte et fragile une phase mortelle,
+ Où croyant vivre, enfant, tu ne fais que passer.
+
+ «Reprends donc ton fardeau, refais ta rude tâche!
+ C'est dur! mais c'est un jour dans l'abîme du temps.
+ Ce jour mal employé ne sert de rien au lâche,
+ Mais il peut conquérir le Ciel aux militants.»
+
+ Des révélations que nous ouvre la tombe,
+ Nous ne conservons pas le souvenir distinct:
+ Sous le poids de la chair l'esprit divin succombe,
+ Mais nous en retenons un doux et vague instinct.
+
+ L'enfant, dès qu'il connaît le baiser de sa mère,
+ Aime avant de comprendre.--Aimer est le besoin
+ Qui s'éveille avec lui dès qu'il touche la terre,
+ Et que, plus qu'on ne croit, il rapporte de loin.
+
+ L'enfant, dès qu'il comprend le son de la parole,
+ Aide au tableau qu'on fait pour lui du paradis,
+ Il le voit, il l'a vu! et nulle parabole
+ N'embellit ce beau lieu présent à ses esprits.
+
+ Oui, l'enfant se souvient; mais il faut qu'il oublie,
+ Afin de s'attacher à ce monde sans foi;
+ Il faut que par lui-même il essaye la vie,
+ Afin de dire à Dieu: «J'ai souffert, reprends-moi.»
+
+ C'est alors que, selon le plus ou moins de flamme
+ Qu'elle a su raviver dans cet obscur séjour,
+ Pour plus ou moins de temps, le juge prend cette âme.
+ Et lui rend la santé, la jeunesse, l'amour.
+
+ Mais il est des mortels dont la course est remplie
+ De mérites si purs et d'un prix si parfait,
+ Que, leur peine remise, ou leur tâche accomplie,
+ De l'éternel repos ils goûtent le bienfait.
+
+ Planet, humble martyr, âme douce et naïve,
+ Toi qui restas enfant jusque dans l'âge mûr,
+ Par le besoin d'aimer, par la croyance vive,
+ Par le coeur et l'esprit, va donc, ton sort est sûr!
+
+ Tu luttas quarante ans contre un mal sans remède,
+ Tu naquis condamné, c est-à-dire béni.
+ Dieu t'avait dit là-haut: «Au malheur, viens en aide;
+ Meurs à la peine: alors, ton temps sera fini».
+
+ Il vécut pour bénir, pour consoler, pour prendre
+ Sur ses bras, tout le poids des misères d'autrui:
+ Pour souffrir de nos maux, pour ranimer la cendre
+ De nos coeurs épuisés que l'espoir avait fui.
+
+ Simple dans sa parole, éloquent à son heure,
+ Ingénieux en l'art de la persuasion,
+ Habile à pénétrer ce qu'en secret on pleure,
+ Indulgent aux douleurs de la confession;
+
+ Énergique au besoin, apôtre de tendresse,
+ Sans parti pris d'orgueil, sans rigueur de savant,
+ Du véritable juste il avait la sagesse,
+ Du conseil décisif il avait l'ascendant.
+
+ Les esprits froids ont dit: «Cet homme a la manie
+ De faire des ingrats, puisqu'il fait des heureux».
+ Dieu dit: «De la bonté, cet homme eut le génie,
+ C'est la seule grandeur que je couronne aux cieux»­.
+
+
+III
+
+CARLO SOLIVA[23]
+
+SONNET TRADUIT DE L'ITALIEN
+
+
+ Du beau dans tous les arts, disciple intelligent,
+ Tu possédas longtemps la science profonde
+ Que n'encourage point la vanité d'un monde
+ Insensible et rebelle au modeste talent.
+
+ Dans le style sacré, dans le style élégant,
+ Sur le divin _Mozart_ ta puissance se fonde,
+ Puis dans _Cimarosa_, ton âme se féconde,
+ Et de _Paesiello_ tu sors jeune et vivant.
+
+ C'est que, sous notre ciel, tu sentis la Nature
+ L'emporter dans les coeurs sur la science pure,
+ Et qu'au doux chant natal tu fus initié.
+
+ Si, dans ce peu de mots, je ne puis de ta vie
+ Résumer les travaux, la force et le génie,
+ Laissons dire le reste aux pleurs de l'amitié!
+
+[Note 23: Compositeur italien.]
+
+
+IV
+
+LE COMTE D'AURE
+
+
+La presse a consacré quelques lignes au souvenir de M. d'Aure. Elle a
+dit l'emploi officiel de sa vie active, elle a parlé de ses talents, de
+ses travaux, de ses vues pratiques, de tout ce qui formait son éminente
+spécialité.
+
+Pour les amis particuliers de M. d'Aure, il y a quelque chose de plus à
+dire. On ne peut se résoudre à voir disparaître un coeur d'élite sans
+lui payer le tribut de l'affection méritée, et c'est là qu'il faut
+entrer dans la vie privée. M. d'Aure était un des hommes les meilleurs
+qui aient existé. L'éloge ne semblera banal qu'à ceux qui ne font point
+de cas du dévouement et ceux-là sont rares, espérons-le. M. d'Aure ne
+vivait que pour obliger, secourir, consoler. Il avait l'enjouement, la
+sérénité de la bonté vraie, sûre d'elle-même, toujours prête. Toute sa
+vie, il a donné tout ce qu'il avait d'argent à tout ce qu'il a rencontré
+de détresse, et tout ce qu'il avait de coeur et de courage à tout ce
+qu'il a rencontré de faible et d'abandonné. Au milieu de cette activité
+mise au service de quiconque la réclamait, il était l'homme de la
+famille et de l'intimité. Il s'est marié trois fois et trois fois il
+a répandu autour de lui le charme de l'existence, car son unique
+préoccupation était de rendre une famille heureuse. Il était
+essentiellement paternel, même dans sa jeunesse, et ses nombreux
+subordonnés se regardaient presque comme ses enfants. Il n'a jamais
+abandonné personne. Il n'a jamais été servi par un pauvre homme sans
+assurer son travail et le repos de sa vieillesse avec une sollicitude
+incessante. Il pardonnait même l'ingratitude avec une facilité
+qu'on prenait quelquefois pour de l'insouciance. Ce n'était pas de
+l'insouciance; c'était un sentiment d'humanité raisonné par la logique
+du coeur, et qui rendait d'autant plus énergiques les arrêts rendus par
+son indignation. Il avait le sens du juste et du vrai avec une rare
+équité de jugement. En lui, aucun préjugé de naissance, aucune intrigue;
+une admirable franchise, un bon sens infaillible, une sensibilité
+profonde, inépuisable.
+
+Voilà ce que j'avais à dire de lui: il a été _bon_; pas comme tout le
+monde peut l'être à un moment donné; il l'a été toujours, à toute heure
+et jusqu'au dernier souffle de sa vie.
+
+
+V
+
+LOUIS MAILLARD
+
+DISCOURS PRONONCÉ SUR SA TOMBE
+
+LE 25 JANVIER 1865
+
+
+Celui à qui nous disons adieu ici, avec l'espoir de le retrouver dans
+l'immortalité _de tout ce qui est_, fut dévoué corps et âme à cet
+éternel _devenir_ de l'humanité. Il a servi la civilisation avec la
+famille saint-simonienne, ce grand et fécond agent du progrès au
+dix-neuvième siècle. Il a servi son pays comme individu, en portant dans
+une de nos colonies les plus françaises l'activité, l'intelligence, la
+conscience et le zèle qui font durables et bienfaisants les travaux
+de l'ingénieur. Il a servi la science en lui apportant le fruit de
+recherches et d'observations vraiment fécondes et heureuses, faites avec
+cette vraie lumière qui, chez les hommes épris de la nature, supplée aux
+études spéciales. Il a servi aussi les lettres par son dévouement
+aux idées généreuses et à quiconque autour de lui s'attachait à les
+répandre.
+
+Mais tous ces travaux, tous ces efforts, tous ces _dons_ d'une volonté
+aussi ardente que sérieuse, n'ont pas assouvi la sainte prodigalité de
+cette riche et tendre organisation. Nous le savons ici. Il a été le
+meilleur ami de tous ses amis. Rien ne lui coûtait pour les aider, pour
+les préserver, pour les consoler. Il était toujours là, lui, dans nos
+dangers ou dans nos désastres, sachant, ou conjurer le malheur, ou dire
+la parole simple et vraie qui sauve l'affligé en le rattachant à l'amour
+des autres. Il était le compagnon toujours prêt et toujours utile, le
+confident toujours délicat et sûr, le conseil sage, le secours prompt et
+soutenu. Il était, pour tous ceux qui ont eu le bonheur de vivre près de
+lui, un élément de leur être, une part de leur âme.
+
+Reçois nos remercîments, toi qui ne voulais jamais être remercié, toi
+qui te regardais ingénument comme notre obligé quand tu nous avais fait
+du bien! On peut dire de toi que tu as eu le génie de la bonté, comme
+d'autres en ont l'instinct. Où que tu sois, dans le monde du mieux
+incessant et du développement infini, reçois les bénédictions de
+l'impérissable amitié.
+
+
+VI
+
+FERDINAND PAJOT
+
+
+La mort de Ferdinand Pajot est un fait des plus douloureux et des
+plus regrettables. Ce jeune homme, doué d'une beauté remarquable et
+appartenant à une excellente famille, était en outre un homme de coeur
+et d'idées généreuses. Nous avons été à même de l'apprécier chaque fois
+que nous avons invoqué sa charité pour les pauvres de notre entourage.
+Il donnait largement, plus largement peut-être que ses ressources
+ne l'autorisaient à le faire, et il donnait avec spontanéité, avec
+confiance, avec joie. Il était sincère, indépendant, bon comme un ange.
+Marié depuis peu de temps à une charmante jeune femme, il sera regretté
+comme il le mérite. Je tiens à lui donner après cette cruelle mort, une
+tendre et maternelle bénédiction: Illusion si l'on veut, mais je crois
+que nous entrons mieux dans la vie qui suit celle-ci, quand nous y
+arrivons escortés de l'estime et de l'affection de ceux que nous venons
+de quitter.
+
+
+VII
+
+PATUREAU-FRANCOEUR
+
+
+Patureau-Francoeur vient de mourir à la ferme de Saint-Vincent, près de
+Gastonville (province de Constantine). Son nom suffit pour ses nombreux
+amis, mais il appartient à l'un d'eux de dire au public quel homme était
+Patureau-Francoeur.
+
+C'était un simple paysan, un vigneron des faubourgs de Châteauroux. Il
+avait appris tout seul à écrire, et il écrivait très remarquablement,
+avec ces naïves incorrections qui sont presque des grâces, dans un style
+rustique et spontané. Il a publié un excellent traité sur la culture de
+la vigne, qu'il avait étudiée et pratiquée toute sa vie en bon ouvrier
+et en naturaliste de vocation. Ce petit homme robuste, à grosse tête
+ronde, au teint coloré, à l'oeil bleu étincelant et doux, était doué
+d'une façon supérieure. Il voyait la nature, il l'observait, il l'aimait
+et il la savait. Il avait des enthousiasmes de poëte, il faisait des
+vers barbares, incorrects, d'où s'élançaient, comme des fleurs d'un
+buisson, des éclairs de génie. Il riait de ses vers, il les disait ou
+les chantait une ou deux fois, et n'en parlait plus. Quand il écrivait
+sérieusement, c'était pour enseigner. Il a émis dans de nombreux
+opuscules d'excellentes idées et des observations ingénieuses et sages
+sur la culture propre aux régions de l'Afrique qu'il a longtemps
+habitées.
+
+Son existence parmi nous fut pénible, agitée, méritante. Naturellement
+un esprit aussi complet que le sien devait se passionner pour les
+idées de progrès et de civilisation. Il fut, avant la Révolution, le
+représentant populaire des aspirations de son milieu, et il travailla
+à les diriger vers un idéal de justice et d'humanité. Il faisait sa
+modeste et active propagande sans sortir de chez lui, en causant avec
+ses amis, au milieu de ses enfants et en s'inclinant avec respect
+quand sa mère octogénaire, pieuse et digne femme qui professait le
+christianisme primitif, lui rappelait que l'Évangile était la science de
+l'égalité par excellence. Aussi Patureau tenait-il de sa mère la douceur
+des instincts, l'austérité des moeurs et une religiosité particulière
+qui ajoutait au charme de sa douce prédication.
+
+Nul homme ne parlait mieux, avec plus de sens, plus de bonhomie et plus
+d'esprit. Il était impossible de l'aborder sans vouloir l'écouter encore
+et toujours. Il y avait en lui un intime mélange de finesse et de
+candeur, d'ardeur pour le bien et de moquerie pour le mal, d'indignation
+républicaine et de pardon chrétien. Lorsque les journaux nous
+apportèrent la nouvelle d'un attentat célèbre, il était chez moi. Nous
+déjeunions ensemble. Cet attentat était dirigé contre le représentant
+d'un système qui l'avait déjà cruellement frappé. Loin de s'intéresser
+aux conspirateurs, il jeta tristement le journal, en s'écriant:
+
+--Faire du mal à ses ennemis, moi, je ne pourrais pas!
+
+Il n'en fut pas moins emprisonné et exilé comme solidaire, sinon
+complice de l'attentat.
+
+On dit qu'il ne faut pas rappeler ces erreurs, ces égarements, ces
+injustices des époques historiques voisines de nous; que c'est réveiller
+des passions _assoupies_, évoquer des souvenirs dangereux, _armer_ les
+citoyens les uns contre les autres! Non, cent fois non! Sur la tombe à
+peine fermée d'un des plus purs martyrs de l'idée évangélique, raconter
+le malheur et le courage ne peut pas être un délit. Apprendre aux
+rancuniers et aux vindicatifs de tous les partis comment une âme
+généreuse subit et pardonne, ne peut pas être une excitation â la haine.
+Le système de l'oubli et de l'étouffement est immoral, antihumain et
+par-dessus tout chimérique. C'est dans le silence forcé que couvent les
+vengeances. C'est sous la compression que s'enveniment les plaies. Mieux
+vaut relâcher le lien qui oppresse les coeurs et dire à ceux qui firent
+le mal: «Voyez comme vous fûtes abusés, vous qui avez cru sauver la
+société en bannissant ses plus utiles soutiens!» Et à ceux qui subirent
+la persécution: «Voyez comme les vrais croyants se vengent en protestant
+par leur douceur et leur vertu, contre l'arrêt aveugle qui les frappe!»
+
+En 1848, Patureau avait été élu maire de Châteauroux. _Inde irae_. Il
+remplissait avec fermeté et impartialité ses fonctions, préservant les
+uns, apaisant les autres, tâche difficile et délicate s'il en fut! Mais,
+si quelques-uns se sont souvenus de sa conduite et se sont chaudement
+employés--le marquis de Barbançois entre autres--pour l'arracher à
+l'exil, il en est beaucoup qui lui ont imputé les agitations populaires
+de certains moments de crise. Une cruelle préoccupation agissait alors
+dans l'esprit d'une fraction irritée de la bourgeoisie. Ce maire en
+blouse et en sabots--il était trop pauvre pour être mieux vêtu--faisait,
+disait-on, souffrir, malgré son extrême politesse et le tact exquis dont
+il était doué, l'orgueil de certaines familles aristocratiques, dont il
+consacrait les actes civils. Il y avait d'ailleurs là, comme partout,
+jalousie de crédit et d'autorité, et puis la peur, une peur simulée, la
+plus dangereuse de toutes. On savait bien que Patureau était sage et
+humain; mais ce peuple inquiet, passionné, dont il traînait tous les
+coeurs après lui: comment lui pardonner cela? La popularité est la chose
+la plus enviée des temps de révolution; on oublie alors que c'est la
+plus trompeuse et la plus funeste. On la redoute chez les autres, on la
+voudrait pour soi. Tout homme se flatte d'en user à sa guise! Patureau
+savait bien le contraire. Il se voyait alors débordé. Un agitateur assez
+mystérieux dont j'ai oublié le nom, et qui, depuis, a inspiré de grands
+doutes sur le but de sa véritable mission, travaillait les esprits et
+passionnait la masse. Ces choses se perdirent et s'effacèrent dans les
+événements du 15 mai.
+
+Jusqu'en 1852, Patureau continua à tailler la vigne. Sa vie était rude,
+il ne trouvait pas d'ouvrage chez les gens de certaines opinions, et il
+avait une nombreuse famille à soutenir. Je lui confiai la création d'un
+vignoble, et il tira d'un terrain stérile et abandonné une plante modèle
+produisant le meilleur fruit de la localité. Il se louait aussi à la
+journée pour les autres travaux de la terre. Il conduisait nos moissons
+comme _chef dirige_, c'est-à-dire _tête de sillon_, et par son ardeur,
+sa force et sa gaieté, il stimulait et charmait les autres moissonneurs.
+On oubliait l'heure de la sieste pour l'écouter parler des étoiles, des
+plantes, des insectes ou des oiseaux; car il avait tout observé et tout
+retenu dans son contact perpétuel avec la nature, qu'il étudiait en
+praticien et en artiste. La journée finie, il venait dîner avec nous
+ou avec nos gens quand il s'était laissé attarder et que notre repas
+changeait de table. Il était absolument le même à l'office ou au salon,
+toujours aussi distingué dans ses manières, aussi choisi et aussi simple
+dans son langage, aussi sobre, aussi aimable, aussi intéressant; sachant
+se mettre à la portée de tous, instruisant les jardiniers, raillant avec
+douceur les préjugés du paysan, enseignant à mon fils les moeurs des
+insectes et à moi celles des plantes, causant philosophie, histoire ou
+politique avec des personnes éminemment distinguées qui le rencontraient
+toujours avec un vif plaisir et se montraient avides de l'entendre. Il
+n'était jamais bavard ni déclamateur. Il causait surtout par répliques;
+il racontait brièvement et de la façon la plus pittoresque. Il
+questionnait avec candeur, se faisait expliquer, écoutait comme un
+enfant, souriait comme si les choses eussent dépassé la portée de son
+intelligence, et tout à coup, d'un trait pénétrant, d'un mot charmant
+et profond, il résumait et l'opinion de son interlocuteur et la sienne
+propre. Combien j'ai vu d'esprits sérieux et vraiment élevés, saisis
+par la parole, le regard et l'attitude de cet homme supérieur, au teint
+cuivré par le soleil et aux mains gercées par le travail!
+
+--C'est le paysan idéal, me disait l'un.
+
+--C'est le bonhomme la Fontaine, me disait l'autre.
+
+Je leur répondais:
+
+--C'est le peuple comme il devrait, comme il doit être.
+
+Il fallait bien payer les chaudes amitiés et l'affection populaire dont
+il était l'objet. Trop d'amis lui firent d'irréconciliables ennemis.
+Jalousie de gens plus haut placés sur l'échelle de la fortune et qui ne
+peuvent pardonner à un pauvre diable d'être né leur supérieur. Dieu
+se trompe parfois étrangement; il ne tient pas compte des distances
+sociales. Il donne le génie de la grâce et de la séduction à un
+petit homme de rien. Dieu est sans principes, il pense mal. Il aime
+quelquefois la canaille avec passion.
+
+Les aversions longtemps couvées éclatèrent au coup d'État. Les gens
+prétendus dangereux furent dénoncés, arrêtés et emprisonnés. Patureau,
+averti à temps, disparut. Le paysan, l'homme de la nature, abhorre
+la prison. Il sent qu'elle le tuera. Il aime mieux subir de pires
+souffrances sous la voûte des cieux. Patureau, errant à travers la
+campagne, dormant en plein bois, à la belle étoile, entrant furtivement
+dans la première hutte venue et trouvant partout le pain du pauvre et
+la discrétion du fidèle, échappa à toutes les recherches. Sa vie
+d'aventures fut un roman. Tous les limiers de la police y perdirent leur
+peine. L'un d'eux, un Javert peu lettré, essaya, dans un zèle fanatique,
+de faire parler son petit enfant, le dernier, qui avait quatre ans, et
+qui voyait souvent son père venir l'embrasser au milieu de la nuit.
+L'enfant ne parla pas.
+
+Personne ne parla, et, durant des semaines et des mois, le proscrit
+revint voir ses nombreux amis et sa chère famille à l'improviste,
+soupant chez l'un, déjeunant chez un autre, dormant quelquefois dans
+un lit hospitalier, d'où il entendait, entre deux sommes, la voix des
+agents qui venaient interroger ses hôtes sur son compte.
+
+Une nuit, il dormit dans la forêt de Châteauroux dans un tas de fagots,
+presque côte à côte avec un garde qui l'eût arrêté--car ordre était
+donné à tous de l'appréhender--et qui ne le vit pas.
+
+--Nous avons très-bien dormi tous deux, disait-il en racontant
+l'anecdote; seulement, cette fois-là, j'ai eu bien soin de ne pas
+ronfler.
+
+On le cherchait toujours. Je lui avais conseillé de changer de province.
+Je lui avais trouvé un gîte sous un nom supposé dans une maison où, de
+jardinier, il devint bientôt chef de travaux, gardien et régisseur. Je
+pourrai dire un jour le nom de l'honnête homme qui le recueillit et
+l'aima. Aujourd'hui, je ne veux compromettre que moi.
+
+Patureau fut compris dans la liste des exilés. Il en prit son parti sans
+colère.
+
+--Que voulez-vous! disait-il, les gens qui viennent pour nous juger ne
+nous connaissent pas. Ils consultent certaines personnes qui souvent ne
+nous connaissent pas davantage, et qui nous jugent, non sur ce que nous
+sommes, mais sur ce que nous pourrions être après tant de misères, de
+persécutions. Me voilà traité comme un buveur de sang, moi qui n'aime
+pas à tuer une mouche!
+
+Pendant que, lassé de vivre loin des siens, il se disposait à revenir et
+à se montrer, d'actives et persévérantes démarches aboutirent à faire
+entendre la vérité en haut lieu.
+
+Enfin Patureau, _gracié_,--Dieu sait de quels crimes! mais c'était le
+mot officiel--revint dans ses foyers, ainsi que plusieurs autres. Ses
+ennemis ne laissaient pas de le surveiller, de l'inquiéter, de l'accuser
+et de le mettre aux prises avec l'autorité, sans pouvoir trouver en lui
+l'étoffe d'un conspirateur. Il se disculpa, la haine s'en accrut.
+
+Un jour qu'il travaillait sous les ordres d'un régisseur qui l'avait
+embauché comme bon ouvrier, le propriétaire accourut furieux et le
+chassa de son domaine.
+
+--Il en avait le droit, dit Patureau à ses amis. J'ai ramassé ma
+faucille et j'ai serré la main des camarades qui me regardaient partir
+et pleuraient de colère. «On ne veut donc pas, disaient-ils, que cet
+homme gagne sa vie?...» Je leur ai répondu: «Soyez tranquilles, Dieu y
+pourvoira. Il n'est pas du côté de ceux qui se vengent.»
+
+Mais de quoi se vengeait-on? Impossible de le dire. Patureau ne pouvait
+le deviner, car il le cherchait naïvement en faisant son examen de
+conscience. Il n'avait jamais fait injure ni menace à personne; mais il
+faisait envie, et c'est ce que sa modestie ne comprenait pas. Jamais je
+n'ai pu saisir un fait contre lui, car j'étais à la recherche des griefs
+pour le justifier. Toutes les accusations se résumaient ainsi: «Il ne
+dit et ne fait rien de mal, il est fort prudent; mais ses amis sont à
+craindre. C'est un homme dangereux, il est trop aimé.» Je ne pus rien
+arracher de plus juste et de plus clair à celui de nos préfets qui me
+faisait marchander sa grâce.
+
+L'attentat d'Orsini, qui, dans les provinces, servit de prétexte à tant
+de vengeances personnelles, surprit Patureau dans une quiétude complète
+sur son propre sort. Il blâmait si sincèrement la doctrine du meurtre,
+qu'il se croyait à l'abri de tout soupçon et ne songeait point à se
+cacher. Il avait tort. Tant d'autres aussi innocents que lui de fait et
+d'intention étaient arrêtés et condamnés à un nouvel exil! On lui fit la
+prison rude! on l'isola, on ne permit pas à sa femme et à ses enfants de
+le voir, pas même de lui faire passer des vêtements. Il resta un mois au
+cachot sur la paille, en plein hiver. Quand on le mit dans la voiture
+cellulaire qui le dirigeait vers l'Afrique, il était presque aveugle,
+et, depuis, il a toujours souffert cruellement des yeux.
+
+Cette fois, toutes les tentatives échouèrent. Il dut aller expier, sous
+le terrible climat de Gastonville, le crime d'avoir été trop aimé.
+
+Quelques-uns se découragèrent et y perdirent leur foi et leur espérance.
+Le paysan, pris de nostalgie, devient fou. Patureau supporta l'exil en
+homme et se prit à regarder l'Afrique en artiste. A peine arrivé, il
+nous écrivait des lettres charmantes, presque enjouées, comme les eût
+écrites un homme voyageant pour son plaisir et son instruction. La vue
+des premières grandes montagnes couvertes de neige, l'audition des
+premiers rugissements du lion dans la nuit firent battre son coeur d'une
+émotion inattendue et il m'écrivait simplement: «Ah! madame, que c'est
+beau!»
+
+Et puis il se prit d'amour pour cette terre nouvelle si féconde en
+promesses. Il regardait _pousser le blé derrière la charrue_; il prenait
+cette terre dans sa main, l'examinait, l'analysait d'un oeil expert et
+disait:
+
+--Il y a là la nourriture d'un monde.
+
+Déclaré libre, en septembre 1858, sur la terre d'Afrique, il résolut de
+s'établir sous ce beau ciel et de chercher une ferme à faire valoir.
+Connaissant sa valeur et sa capacité, le ministère de l'Algérie lui
+accorda une concession qu'il lui fut permis de chercher à son gré dans
+la région qu'il avait explorée. Enfin, une permission lui fut accordée
+aussi de venir vendre sa maison et sa vigne de Châteauroux, et d'y
+chercher sa famille pour être en mesure de cultiver. Il revint donc,
+réalisa ses humbles ressources, emballa ses outils, persuada sa femme et
+ses enfants (ses vieux parents étaient morts), vint chez nous donner une
+_façon_ à la vigne qu'il y avait créée, et qu'il aimait comme sa
+chose, nous raconta ses misères et ses joies, ses étonnements et ses
+espérances; puis il partit pour Gastonville, avec tout son monde, la
+pioche en main et le fusil sur l'épaule pour se préserver des bêtes
+sauvages qui trônaient encore sur son domaine. Malgré de généreux
+secours, il eut grand'peine à vivre au commencement. Pas assez d'argent,
+pas assez de bras, et, la chaude saison, la fièvre et l'ophthalmie
+interrompant le travail.
+
+«C'est égal, disait-il dans ses lettres, le cachot m'a attaqué les yeux,
+il faudra bien que le soleil me les guérisse.»
+
+Au bout de deux ans, il s'aperçut bien que la colonisation est
+impossible sans ressources suffisantes; il se vit forcé de louer sa
+terre aux Arabes et de chercher une ferme dont il pût retirer de quoi
+payer sa bâtisse, condition exigée de tous les concessionnaires.
+Il trouva un terrain considérable, et s'établit à la ferme de
+Coudiat-Ottman, dite depuis ferme de M. Vincent, et dite aujourd'hui
+ferme du père Patureau. C'est là qu'il a vécu dès lors, élevant ses fils
+et gardant sa douce philosophie pour remonter les courages autour de
+lui. Il y conquit tant d'estime et de sympathie, que le préfet de
+Constantine voulut l'adjoindre au conseil municipal de sa commune. Il
+publia, ainsi que son fils aîné Joseph, de très-bons travaux sur
+la vigne et la culture du tabac. Il fut nommé membre de la Société
+d'agriculture de Philippeville. Tous les colons, à quelque classe et à
+quelque opinion qu'ils appartinssent, se sont étonnés qu'un homme
+de moeurs si douces et d'un coeur si humain et si généreux eût été
+emprisonné et chassé de son pays comme un malfaiteur. Heureusement les
+uns réparèrent la faute des autres. Sur la terre lointaine et au milieu
+des races étrangères, le sentiment de la patrie se fait sérieux et
+fraternel. Les jalousies de clocher expirent au seuil du désert, on se
+connaît, on s'apprécie, on ne songe point à se persécuter. Patureau
+sentait profondément cette solidarité qui lui faisait une nouvelle
+patrie. Il l'avait sentie dès les premiers jours de son exil, et, quand
+il vint nous faire ses derniers adieux, comme nous voulions lui dire:
+_Au revoir!_
+
+--Non, répondit-il, c'est bien adieu pour toujours. Si une amnistie
+est promulguée, je n'en profiterai pas. J'ai dit adieu à tout ce que
+j'aimais, à la maison où mes parents sont morts et où mes enfants sont
+nés, à la vigne que j'ai plantée et que mes amis cultivaient pour moi en
+mon absence. Je laisse beaucoup de gens qui m'ont aimé et que j'aimerai
+toujours; mais j'en laisse aussi beaucoup qui m'ont haï injustement et
+rendu malheureux. Là-bas, il y a la fatigue et la soif, la souffrance,
+la fièvre, et peut-être la mort; mais il n'y a pas d'ennemis, pas de
+police politique, pas de dénonciations, pas de jalousies, il suffit
+qu'on soit Français pour être frères. C'est un beau pays, allez, que
+celui où l'on n'a à se défendre que des chacals et des panthères!
+
+On le voit, être aimé, c'était l'idéal de ce coeur aimant. Il a beaucoup
+souffert du climat de l'Afrique, et il y a succombé encore dans la force
+de l'âge; mais il y a réalisé son rêve. Il y a été chéri et respecté
+comme il méritait de l'être. Son nom vivra dans la mémoire de ses
+anciens concitoyens, et je ne serais pas surpris que, chez nos paysans,
+qui l'ont tant questionné et tant admiré, il ne restât comme un
+personnage légendaire. La persécution lui a fait une double auréole;
+c'est à quoi toute persécution aboutit.
+
+
+VIII
+
+MADAME LAURE FLEURY
+
+PAROLES PRONONCÉES SUR SA TOMBE A LA CHATRE LE 26 OCTOBRE 1870
+
+
+Elle est revenue mourir au pays, la femme du proscrit, l'épouse dévouée,
+la digne mère de famille! Elle a beaucoup souffert et beaucoup mérité,
+elle a soutenu ses compagnons d'exil, soutenu ses amis et ses croyances
+avec un courage héroïque. Elle laisse d'impérissables regrets à tous
+ceux qui l'ont connue et qui viennent ici lui dire un solennel adieu.
+
+Mais cet adieu n'est pas le dernier mot d'une si pure et si noble
+existence. Comme elle, nous avons toujours cru à un Dieu juste et bon
+qui connaît les belles âmes, qui ne leur demande pas compte des nuances
+religieuses, et qui ne les abandonne jamais.
+
+Nous comptons la retrouver dans une vie meilleure, cette âme immortelle,
+sans tache et sans défaillance, et notre réunion autour d'une tombe est
+un hommage plein de respect et de foi, un cri de douleur et d'espérance.
+
+
+
+FIN
+
+
+
+TABLE
+
+NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR
+
+
+I. LA VILLA PAMPHILI
+II. LES CHANSONS DES BOIS ET DES RUES
+III. LE PAYS DES ANÉMONES
+IV. DE MARSEILLE A MENTON
+V. A PROPOS DE BOTANIQUE
+
+MÉLANGES
+
+I. UNE VISITE AUX CATACOMBES
+II. DE LA LANGUE D'OC ET DE LA LANGUE D'OIL
+III. LA PRINCESSE ANNA CZARTORYSKA
+IV. UTILITÉ D'UNE ÉCOLE NORMALE D'ÉQUITATION
+V. LA BERTHENOUX VI. LES JARDINS EN ITALIE
+VII. SONNET A MADAME ERNEST PÉRIGOIS
+VIII. LES BOIS
+IX. L'ILE DE LA RÉUNION
+X. CONCHYLIOLOGIE DE L'ILE DE LA RÉUNION
+XI. A PROPOS DU CHOLÉRA DE 1865
+
+LES AMIS DISPARUS
+
+I. NÉRAUD PÈRE
+II. GABRIEL DE PLANET
+III. CARLO SOLIVA
+IV. LE COMTE D'AURE
+V. LOUIS MAILLARD
+VI. FERDINAND PAJOT
+VII. PATUREAU-FRANCOEUR
+VIII. MADAME LAURE FLEURY
+
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+
+End of Project Gutenberg's Nouvelles lettres d'un voyageur, by George Sand
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13198 ***