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This file was produced from images generously +made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica). + + + + + +OEUVRES COMPLETES + +DE + +ALFRED DE MUSSET + +EDITION ORNEE DE 28 GRAVURES + +D' APRES LES DESSINS DE BIDA + +D'UN PORTRAIT GRAVE PAR FLAMENG D'APRES L'ORIGINAL DE LANDELLE + +ET ACCOMPAGNEE D'UNE NOTICE SUR ALFRED DE MUSSET PAR SON FRERE + +TOME SEPTIEME + +NOUVELLES ET CONTES + +II + +PARIS + +EDITION CHARPENTIER + +L. HEBERT, LIBRAIRE + +7, RUE PERRONET, 7 + +1888 + + + + +CROISILLES + +1839 + +I + + +Au commencement du regne de Louis XV, un jeune homme nomme Croisilles, +fils d'un orfevre, revenait de Paris au Havre, sa ville natale. Il avait +ete charge par son pere d'une affaire de commerce, et cette affaire +s'etait terminee a son gre. La joie d'apporter une bonne nouvelle le +faisait marcher plus gaiement et plus lestement que de coutume; car, +bien qu'il eut dans ses poches une somme d'argent assez considerable, il +voyageait a pied pour son plaisir. C'etait un garcon de bonne humeur, et +qui ne manquait pas d'esprit, mais tellement distrait et etourdi, qu'on +le regardait comme un peu fou. Son gilet boutonne de travers, sa +perruque au vent, son chapeau sous le bras, il suivait les rives de la +Seine, tantot revant, tantot chantant, leve des le matin, soupant au +cabaret, et charme de traverser ainsi l'une des plus belles contrees de +la France. Tout en devastant, au passage, les pommiers de la Normandie, +il cherchait des rimes dans sa tete (car tout etourdi est un peu poete), +et il essayait de faire un madrigal pour une belle demoiselle de son +pays; ce n'etait pas moins que la fille d'un fermier general, +mademoiselle Godeau, la perle du Havre, riche heritiere fort courtisee. +Croisilles n'etait point recu chez M. Godeau autrement que par hasard, +c'est-a-dire qu'il y avait porte quelquefois des bijoux achetes chez son +pere. M. Godeau, dont le nom, tant soit peu commun, soutenait mal une +immense fortune, se vengeait par sa morgue du tort de sa naissance, et +se montrait, en toute occasion, enormement et impitoyablement riche. Il +n'etait donc pas homme a laisser entrer dans son salon le fils d'un +orfevre; mais, comme mademoiselle Godeau avait les plus beaux yeux du +monde, que Croisilles n'etait pas mal tourne, et que rien n'empeche un +joli garcon de devenir amoureux d'une belle fille, Croisilles adorait +mademoiselle Godeau, qui n'en paraissait pas fachee. Il pensait donc a +elle tout en regagnant le Havre, et, comme il n'avait jamais reflechi a +rien, au lieu de songer aux obstacles invincibles qui le separaient de +sa bien-aimee, il ne s'occupait que de trouver une rime au nom de +bapteme qu'elle portait. Mademoiselle Godeau s'appelait Julie, et la +rime etait aisee a trouver. Croisilles, arrive a Honfleur, s'embarqua le +coeur satisfait, son argent et son madrigal en poche, et, des qu'il eut +touche le rivage, il courut a la maison paternelle. + +Il trouva la boutique fermee; il y frappa a plusieurs reprises, non sans +etonnement ni sans crainte, car ce n'etait point un jour de fete; +personne ne venait. Il appela son pere, mais en vain. Il entra chez un +voisin pour demander ce qui etait arrive; au lieu de lui repondre, le +voisin detourna la tete, comme ne voulant pas le reconnaitre. Croisilles +repeta ses questions; il apprit que son pere, depuis longtemps gene dans +ses affaires, venait de faire faillite, et s'etait enfui en Amerique, +abandonnant a ses creanciers tout ce qu'il possedait. + +Avant de sentir tout son malheur, Croisilles fut d'abord frappe de +l'idee qu'il ne reverrait peut-etre jamais son pere. Il lui paraissait +impossible de se trouver ainsi abandonne tout a coup; il voulut a toute +force entrer dans la boutique, mais on lui fit entendre que les scelles +etaient mis; il s'assit sur une borne, et, se livrant a sa douleur, il +se mit a pleurer a chaudes larmes, sourd aux consolations de ceux qui +l'entouraient, ne pouvant cesser d'appeler son pere, quoiqu'il le sut +deja bien loin; enfin il se leva, honteux de voir la foule s'attrouper +autour de lui, et, dans le plus profond desespoir, il se dirigea vers le +port. + +Arrive sur la jetee, il marcha devant lui comme un homme egare qui ne +sait ou il va ni que devenir. Il se voyait perdu sans ressources, +n'ayant plus d'asile, aucun moyen de salut, et, bien entendu, plus +d'amis. Seul, errant au bord de la mer, il fut tente de mourir en s'y +precipitant. Au moment ou, cedant a cette pensee, il s'avancait vers un +rempart eleve, un vieux domestique, nomme Jean, qui servait sa famille +depuis nombre d'annees, s'approcha de lui. + +--Ah! mon pauvre Jean! s'ecria-t-il, tu sais ce qui s'est passe depuis +mon depart. Est-il possible que mon pere nous quitte sans avertissement, +sans adieu? + +--Il est parti, repondit Jean, mais non pas sans vous dire adieu. + +En meme temps il tira de sa poche une lettre qu'ils donna a son jeune +maitre. Croisilles reconnut l'ecriture de son pere, et, avant d'ouvrir +la lettre, il la baisa avec transport; mais elle ne renfermait que +quelques mots. Au lieu de sentir sa peine adoucie, le jeune homme la +trouva confirmee. Honnete jusque-la et connu pour tel, ruine par un +malheur imprevu (la banqueroute d'un associe), le vieil orfevre n'avait +laisse a son fils que quelques paroles banales de consolation, et nul +espoir, sinon cet espoir vague, sans but ni raison, le dernier bien, +dit-on, qui se perde. + +--Jean, mon ami, tu m'as berce, dit Croisilles apres avoir lu la lettre, +et tu es certainement aujourd'hui le seul etre qui puisse m'aimer un +peu; c'est une chose qui m'est bien douce, mais qui est facheuse pour +toi; car, aussi vrai que mon pere s'est embarque la, je vais me jeter +dans cette mer qui le porte, non pas devant toi ni tout de suite, mais +un jour ou l'autre, car je suis perdu. + +--Que voulez-vous y faire? repliqua Jean, n'ayant point l'air d'avoir +entendu, mais retenant Croisilles par le pan de son habit; que +voulez-vous y faire, mon cher maitre? Votre pere a ete trompe; il +attendait de l'argent qui n'est pas venu, et ce n'etait pas peu de +chose. Pouvait-il rester ici? Je l'ai vu, monsieur, gagner sa fortune +depuis trente ans que je le sers; je l'ai vu travailler, faire son +commerce, et les ecus arriver un a un chez vous. C'est un honnete homme, +et habile; on a cruellement abuse de lui. Ces jours derniers, j'etais +encore la, et comme les ecus etaient arrives, je les ai vus partir du +logis. Votre pere a paye tout ce qu'il a pu pendant une journee entiere; +et, lorsque son secretaire a ete vide, il n'a pu s'empecher de me dire, +en me montrant un tiroir ou il ne restait que six francs: "Il y avait +ici cent mille francs ce matin!" Ce n'est pas la une banqueroute, +monsieur, ce n'est point une chose qui deshonore! + +--Je ne doute pas plus de la probite de mon pere, repondit Croisilles, +que de son malheur. Je ne doute pas non plus de son affection; mais +j'aurais voulu l'embrasser, car que veux-tu que je devienne? Je ne suis +point fait a la misere, je n'ai pas l'esprit necessaire pour recommencer +ma fortune. Et quand je l'aurais? mon pere est parti. S'il a mis trente +ans a s'enrichir, combien m'en faudra-t-il pour reparer ce coup? Bien +davantage. Et vivra-t-il alors? Non sans doute; il mourra la-bas, et je +ne puis pas meme l'y aller trouver; je ne puis le rejoindre qu'en +mourant aussi. + +Tout desole qu'etait Croisilles, il avait beaucoup de religion. Quoique +son desespoir lui fit desirer la mort, il hesitait a se la donner. Des +les premiers mots de cet entretien, il s'etait appuye sur le bras de +Jean, et tous deux retournaient vers la ville. Lorsqu'ils furent entres +dans les rues, et lorsque la mer ne fut plus si proche: + +--Mais, monsieur, dit encore Jean, il me semble qu'un homme de bien a le +droit de vivre, et qu'un malheur ne prouve rien. Puisque votre pere ne +s'est pas tue, Dieu merci, comment pouvez-vous songer a mourir? +Puisqu'il n'y a point de deshonneur, et toute la ville le sait, que +penserait-on de vous? Que vous n'avez pu supporter la pauvrete. Ce ne +serait ni brave ni chretien; car, au fond, qu'est-ce qui vous effraye? +Il y a des gens qui naissent pauvres, et qui n'ont jamais eu ni pere ni +mere. Je sais bien que tout le monde ne se ressemble pas, mais enfin il +n'y a rien d'impossible a Dieu. Qu'est-ce que vous feriez en pareil cas? +Votre pere n'etait pas ne riche, tant s'en faut, sans vous offenser, et +c'est peut-etre ce qui le console. Si vous aviez ete ici depuis un mois, +cela vous aurait donne du courage. Oui, monsieur, on peut se ruiner, +personne n'est a l'abri d'une banqueroute; mais votre pere, j'ose le +dire, a ete un homme, quoiqu'il soit parti un peu vite. Mais que +voulez-vous? on ne trouve pas tous les jours un batiment pour +l'Amerique. Je l'ai accompagne jusque sur le port, et si vous aviez vu +sa tristesse! comme il m'a recommande d'avoir soin de vous, de lui +donner de vos nouvelles!... Monsieur, c'est une vilaine idee que vous +avez de jeter le manche apres la cognee. Chacun a son temps d'epreuve +ici-bas, et j'ai ete soldat avant d'etre domestique. J'ai rudement +souffert, mais j'etais jeune; j'avais votre age, monsieur, a cette +epoque-la, et il me semblait que la Providence ne peut pas dire son +dernier mot a un homme de vingt-cinq ans. Pourquoi voulez-vous empecher +le bon Dieu de reparer le mal qu'il vous fait? Laissez-lui le temps, et +tout s'arrangera. S'il m'etait permis de vous conseiller, vous +attendriez seulement deux ou trois ans, et je gagerais que vous vous en +trouveriez bien. Il y a toujours moyen de s'en aller de ce monde. +Pourquoi voulez-vous profiter d'un mauvais moment? + +Pendant que Jean s'evertuait a persuader son maitre, celui-ci marchait +en silence, et, comme font souvent ceux qui souffrent, il regardait de +cote et d'autre, comme pour chercher quelque chose qui put le rattacher +a la vie. Le hasard fit que, sur ces entrefaites, mademoiselle Godeau, +la fille du fermier general, vint a passer avec sa gouvernante. L'hotel +qu'elle habitait n'etait pas eloigne de la; Croisilles la vit entrer +chez elle. Cette rencontre produisit sur lui plus d'effet que tous les +raisonnements du monde. J'ai dit qu'il etait un peu fou, et qu'il cedait +presque toujours a un premier mouvement. Sans hesiter plus longtemps et +sans s'expliquer, il quitta le bras de son vieux domestique, et alla +frapper a la porte de M. Godeau. + + + + +II + + +Quand on se represente aujourd'hui ce qu'on appelait jadis un financier, +on imagine un ventre enorme, de courtes jambes, une immense perruque, +une large face a triple menton, et ce n'est pas sans raison qu'on s'est +habitue a se figurer ainsi ce personnage. Tout le monde sait a quels +abus ont donne lieu les fermes royales, et il semble qu'il y ait une loi +de nature qui rende plus gras que le reste des hommes ceux qui +s'engraissent non seulement de leur propre oisivete, mais encore du +travail des autres. M. Godeau, parmi les financiers, etait des plus +classiques qu'on put voir, c'est-a-dire des plus, gros; pour l'instant +il avait la goutte, chose fort a la mode en ce temps-la, comme l'est a +present la migraine. Couche sur une chaise longue, les yeux a demi +fermes, il se dorlotait au fond d'un boudoir. Les panneaux de glaces qui +l'environnaient repetaient majestueusement de toutes parts son enorme +personne; des sacs pleins d'or couvraient sa table; autour de lui, les +meubles, les lambris, les portes, les serrures, la cheminee, le plafond, +etaient dores; son habit l'etait; je ne sais si sa cervelle ne l'etait +pas aussi. Il calculait les suites d'une petite affaire qui ne pouvait +manquer de lui rapporter quelques milliers de louis; il daignait en +sourire tout seul, lorsqu'on lui annonca Croisilles, qui entra d'un air +humble mais resolu, et dans tout le desordre qu'on peut supposer d'un +homme qui a grande envie de se noyer. M. Godeau fut un peu surpris de +cette visite inattendue; il crut que sa fille avait fait quelque +emplette; il fut confirme dans cette pensee en la voyant paraitre +presque en meme temps que le jeune homme. Il fit signe a Croisilles, non +pas de s'asseoir, mais de parler. La demoiselle prit place sur un sofa, +et Croisilles, reste debout, s'exprima a peu pres en ces termes: + +--Monsieur, mon pere vient de faire faillite. La banqueroute d'un +associe l'a force a suspendre ses payements, et, ne pouvant assister a +sa propre honte, il s'est enfui en Amerique, apres avoir donne a ses +creanciers jusqu'a son dernier sou. J'etais absent lorsque cela s'est +passe; j'arrive, et il y a deux heures que je sais cet evenement. Je +suis absolument sans ressources et determine a mourir. Il est tres +probable qu'en sortant de chez vous je vais me jeter a l'eau. Je +l'aurais deja fait, selon toute apparence, si le hasard ne m'avait fait +rencontrer mademoiselle votre fille tout a l'heure. Je l'aime, monsieur, +du plus profond de mon coeur; il y a deux ans que je suis amoureux +d'elle, et je me suis tu jusqu'ici a cause du respect que je lui dois; +mais aujourd'hui, en vous le declarant, je remplis un devoir +indispensable, et je croirais offenser Dieu si, avant de me donner la +mort, je ne venais pas vous demander si vous voulez que j'epouse +mademoiselle Julie. Je n'ai pas la moindre esperance que vous +m'accordiez cette demande, mais je dois neanmoins vous la faire; car je +suis bon chretien, monsieur, et lorsqu'un bon chretien se voit arrive a +un tel degre de malheur, qu'il ne lui soit plus possible de souffrir la +vie, il doit du moins, pour attenuer son crime, epuiser toutes les +chances qui lui restent avant de prendre un dernier parti. + +Au commencement de ce discours, M. Godeau avait suppose qu'on venait lui +emprunter de l'argent, et il avait jete prudemment son mouchoir sur les +sacs places aupres de lui, preparant d'avance un refus poli, car il +avait toujours eu de la bienveillance pour le pere de Croisilles. Mais +quand il eut ecoute jusqu'au bout, et qu'il eut compris de quoi il +s'agissait, il ne douta pas que le pauvre garcon ne fut devenu +completement fou. Il eut d'abord quelque envie de sonner et de le faire +mettre a la porte; mais il lui trouva une apparence si ferme, un visage +si determine, qu'il eut pitie d'une demence si tranquille. Il se +contenta de dire a sa fille de se retirer, afin de ne pas l'exposer plus +longtemps a entendre de pareilles inconvenances. + +Pendant que Croisilles avait parle, mademoiselle Godeau etait devenue +rouge comme une peche au mois d'aout. Sur l'ordre de son pere, elle se +retira. Le jeune homme lui fit un profond salut dont elle ne sembla pas +s'apercevoir. Demeure seul avec Croisilles, M. Godeau toussa, se +souleva, se laissa retomber sur ses coussins, et s'efforcant de prendre +un air paternel: + +--Mon garcon, dit-il, je veux bien croire que tu ne te moques pas de moi +et que tu as reellement perdu la tete. Non seulement j'excuse ta +demarche, mais je consens a ne point t'en punir. Je suis fache que ton +pauvre diable de pere ait fait banqueroute et qu'il ait decampe; c'est +fort triste, et je comprends assez que cela t'ait tourne la cervelle. Je +veux faire quelque chose pour toi; prends un pliant et assieds-toi la. + +--C'est inutile, monsieur, repondit Croisilles; du moment que vous me +refusez, je n'ai plus qu'a prendre conge de vous. Je vous souhaite +toutes sortes de prosperites. + +--Et ou t'en vas-tu? + +--Ecrire a mon pere et lui dire adieu. + +--Eh, que diantre! on jurerait que tu dis vrai; tu vas te noyer, ou le +diable m'emporte. + +--Oui, monsieur; du moins je le crois, si le courage ne m'abandonne pas. + +--La belle avance! fi donc! quelle niaiserie! Assieds-toi, te dis-je, et +ecoute-moi. + +M. Godeau venait de faire une reflexion fort juste, c'est qu'il n'est +jamais agreable qu'on dise qu'un homme, quel qu'il soit, s'est jete a +l'eau en nous quittant. Il toussa donc de nouveau, prit sa tabatiere, +jeta un regard distrait sur son jabot, et continua. + +--Tu n'es qu'un sot, un fou, un enfant, c'est clair, tu ne sais ce que +tu dis. Tu es ruine, voila ton affaire. Mais, mon cher ami, tout cela ne +suffit pas; il faut reflechir aux choses de ce monde. Si tu venais me +demander... je ne sais quoi, un bon conseil, eh bien! passe; mais +qu'est-ce que tu veux? tu es amoureux de ma fille? + +--Oui, monsieur, et je vous repete que je suis bien eloigne de supposer +que vous puissiez me la donner pour femme; mais comme il n'y a que cela +au monde qui pourrait m'empecher de mourir, si vous croyez en Dieu, +comme je n'en doute pas, vous comprendrez la raison qui m'amene. + +--Que je croie en Dieu ou non, cela ne te regarde pas, je n'entends pas +qu'on m'interroge; reponds d'abord: Ou as-tu vu ma fille? + +--Dans la boutique de mon pere et dans cette maison, lorsque j'y ai +apporte des bijoux pour mademoiselle Julie. + +--Qui est-ce qui t'a dit qu'elle s'appelle Julie? On ne s'y reconnait +plus, Dieu me pardonne! Mais, qu'elle s'appelle Julie ou Javotte, +sais-tu ce qu'il faut, avant tout, pour oser pretendre a la main de la +fille d'un fermier general? + +--Non, je l'ignore absolument, a moins que ce ne soit d'etre aussi riche +qu'elle. + +--Il faut autre chose, mon cher, il faut un nom. + +--Eh bien! je m'appelle Croisilles. + +--Tu t'appelles Croisilles, malheureux! Est-ce un nom que Croisilles? + +--Ma foi, monsieur, en mon ame et conscience, c'est un aussi beau nom +que Godeau. + +--Tu es un impertinent, et tu me le payeras. + +--Eh, mon Dieu! monsieur, ne vous fachez pas; je n'ai pas la moindre +envie de vous offenser. Si vous voyez la quelque chose qui vous blesse, +et si vous voulez m'en punir, vous n'avez que faire de vous mettre en +colere: en sortant d'ici, je vais me noyer. + +Bien que M. Godeau se fut promis de renvoyer Croisilles le plus +doucement possible, afin d'eviter tout scandale, sa prudence ne pouvait +resister a l'impatience de l'orgueil offense; l'entretien auquel il +essayait de se resigner lui paraissait monstrueux en lui-meme; je laisse +a penser ce qu'il eprouvait en s'entendant parler de la sorte. + +--Ecoute, dit-il presque hors de lui et resolu a en finir a tout prix, +tu n'es pas tellement fou que tu ne puisses comprendre un mot de sens +commun. Es-tu riche?... Non. Es-tu noble?... Encore moins. Qu'est-ce que +c'est que la frenesie qui t'amene? Tu viens me tracasser, tu crois faire +un coup de tete; tu sais parfaitement bien que c'est inutile; tu veux me +rendre responsable de ta mort. As-tu a te plaindre de moi? dois-je un +sou a ton pere? Est-ce ma faute si tu en es la? Eh, mordieu! on se noie +et on se tait. + +--C'est ce que je vais faire de ce pas; je suis votre tres humble +serviteur. + +--Un moment! il ne sera pas dit que tu auras eu en vain recours a moi. +Tiens, mon garcon, voila quatre louis d'or; va-t'en diner a la cuisine, +et que je n'entende plus parler de toi. + +--Bien oblige, je n'ai pas faim, et je n'ai que faire de votre argent! + +Croisilles sortit de la chambre, et le financier, ayant mis sa +conscience en repos par l'offre qu'il venait de faire, se renfonca de +plus belle dans sa chaise et reprit ses meditations. + +Mademoiselle Godeau, pendant ce temps-la, n'etait pas si loin qu'on +pouvait le croire; elle s'etait, il est vrai, retiree par obeissance +pour son pere; mais, au lieu de regagner sa chambre, elle etait restee a +ecouter derriere la porte. Si l'extravagance de Croisilles lui +paraissait inconcevable, elle n'y voyait du moins rien d'offensant; car +l'amour, depuis que le monde existe, n'a jamais passe pour offense; d'un +autre cote, comme il n'etait pas possible de douter du desespoir du +jeune homme, mademoiselle Godeau se trouvait prise a la fois par les +deux sentiments les plus dangereux aux femmes, la compassion et la +curiosite. Lorsqu'elle vit l'entretien termine et Croisilles pret a +sortir, elle traversa rapidement le salon ou elle se trouvait, ne +voulant pas etre surprise aux aguets, et elle se dirigea vers son +appartement; mais presque aussitot elle revint sur ses pas. L'idee que +Croisilles allait peut-etre reellement se donner la mort lui troubla le +coeur malgre elle. Sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, elle +marcha a sa rencontre; le salon etait vaste, et les deux jeunes gens +vinrent lentement au-devant l'un de l'autre. Croisilles etait pale comme +la mort, et mademoiselle Godeau cherchait vainement quelque parole qui +put exprimer ce qu'elle sentait. En passant a cote de lui, elle laissa +tomber a terre un bouquet de violettes qu'elle tenait a la main. Il se +baissa aussitot, ramassa le bouquet et le presenta a la jeune fille pour +le lui rendre; mais, au lieu de le reprendre, elle continua sa route +sans prononcer un mot, et entra dans le cabinet de son pere. Croisilles, +reste seul, mit le bouquet dans son sein, et sortit de la maison le coeur +agite, ne sachant trop que penser de cette aventure. + + + + +III + + +A peine avait-il fait quelques pas dans la rue, qu'il vit accourir son +fidele Jean, dont le visage exprimait la joie. + +--Qu'est-il arrive? lui demanda-t-il; as-tu quelque nouvelle a +m'apprendre? + +--Monsieur, repondit Jean, j'ai a vous apprendre que les scelles sont +leves, et que vous pouvez rentrer chez vous. Toutes les dettes de votre +pere payees, vous restez proprietaire de la maison. Il est bien vrai +qu'on a emporte tout ce qu'il y avait d'argent et de bijoux, et qu'on a +meme enleve les meubles; mais enfin la maison vous appartient, et vous +n'avez pas tout perdu. Je cours partout depuis une heure, ne sachant ce +que vous etiez devenu, et j'espere, mon cher maitre, que vous serez +assez sage pour prendre un parti raisonnable. + +--Quel parti veux-tu que je prenne? + +--Vendre cette maison, monsieur, c'est toute votre fortune; elle, vaut +une trentaine de mille francs. Avec cela, du moins, on ne meurt pas de +faim; et qui vous empecherait d'acheter un petit fonds de commerce qui +ne manquerait pas de prosperer? + +--Nous verrons cela, repondit Croisilles, tout en se hatant de prendre +le chemin de sa rue. Il lui tardait de revoir le toit paternel; mais, +lorsqu'il y fut arrive, un si triste spectacle s'offrit a lui, qu'il eut +a peine le courage d'entrer. La boutique en desordre, les chambres +desertes, l'alcove de son pere vide, tout presentait a ses regards la +nudite de la misere. Il ne restait pas une chaise; tous les tiroirs +avaient ete fouilles, le comptoir brise, la caisse emportee; rien +n'avait echappe aux recherches avides des creanciers et de la justice, +qui, apres avoir pille la maison, etaient partis, laissant les portes +ouvertes, comme pour temoigner aux passants que leur besogne etait +accomplie. + +--Voila donc, s'ecria Croisilles, voila donc ce qui reste de trente ans +de travail et de la plus honnete existence, faute d'avoir eu a temps, au +jour fixe, de quoi faire honneur a une signature imprudemment engagee! +Pendant que le jeune homme se promenait de long en large, livre aux plus +tristes pensees, Jean paraissait fort embarrasse. Il supposait que son +maitre etait sans argent, et qu'il pouvait meme n'avoir pas dine. Il +cherchait donc quelque moyen pour le questionner la-dessus, et pour lui +offrir, en cas de besoin, une part de ses economies. Apres s'etre mis +l'esprit a la torture pendant un quart d'heure pour imaginer un biais +convenable, il ne trouva rien de mieux que de s'approcher de Croisilles, +et de lui demander d'une voix attendrie: + +--Monsieur aime-t-il toujours les perdrix aux choux? + +Le pauvre homme avait prononce ces mots avec un accent a la fois si +burlesque et si touchant, que Croisilles, malgre sa tristesse, ne put +s'empecher d'en rire. + +--Et a propos de quoi cette question? dit-il. + +--Monsieur, repondit Jean, c'est que ma femme m'en fait cuire une pour +mon diner, et si par hasard vous les aimiez toujours... + +Croisilles avait entierement oublie jusqu'a ce moment la somme qu'il +rapportait a son pere; la proposition de Jean le fit se ressouvenir que +ses poches etaient pleines d'or. + +--Je te remercie de tout mon coeur, dit-il au vieillard, et j'accepte +avec plaisir ton diner; mais, si tu es inquiet de ma fortune, +rassure-toi, j'ai plus d'argent qu'il ne m'en faut pour avoir ce soir un +bon souper que tu partageras a ton tour avec moi. + +En parlant ainsi, il posa sur la cheminee quatre bourses bien garnies, +qu'il vida, et qui contenaient chacune cinquante louis. + +--Quoique cette somme ne m'appartienne pas, ajouta-t-il, je puis en user +pour un jour ou deux. A qui faut-il que je m'adresse pour la faire tenir +a mon pere? + +--Monsieur, repondit Jean avec empressement, votre pere m'a bien +recommande de vous dire que cet argent vous appartenait; et si je ne +vous en parlais point, c'est que je ne savais pas de quelle maniere vos +affaires de Paris s'etaient terminees. Votre pere ne manquera de rien +la-bas; il logera chez un de vos correspondants, qui le recevra de son +mieux; il a d'ailleurs emporte ce qu'il lui faut, car il etait bien sur +d'en laisser encore de trop, et ce qu'il a laisse, monsieur, tout ce +qu'il a laisse, est a vous, il vous le marque lui-meme dans sa lettre, +et je suis expressement charge de vous le repeter. Cet or est donc aussi +legitimement votre bien que cette maison ou nous sommes. Je puis vous +rapporter les paroles memes que votre pere, m'a dites en partant: "Que +mon fils me pardonne de le quitter; qu'il se souvienne seulement pour +m'aimer que je suis encore en ce monde, et qu'il use de ce qui restera +apres mes dettes payees, comme si c'etait mon heritage." Voila, +monsieur, ses propres expressions; ainsi remettez ceci dans votre poche, +et puisque vous voulez bien de mon diner, allons, je vous prie, a la +maison. + +La joie et la sincerite qui brillaient dans les yeux de Jean ne +laissaient aucun doute a Croisilles. Les paroles de son pere l'avaient +emu a tel point qu'il ne put retenir ses larmes; d'autre part, dans un +pareil moment, quatre mille francs n'etaient pas une bagatelle. Pour ce +qui regardait la maison, ce n'etait point une ressource certaine, car on +ne pouvait en tirer parti qu'en la vendant, chose toujours longue et +difficile. Tout cela cependant ne laissait pas que d'apporter un +changement considerable a la situation dans laquelle se trouvait le +jeune homme; il se sentit tout a coup attendri, ebranle dans sa funeste +resolution, et, pour ainsi dire, a la fois plus triste et moins desole. +Apres avoir ferme les volets de la boutique, il sortit de la maison avec +Jean, et, en traversant de nouveau la ville, il ne put s'empecher de +songer combien c'est peu de chose que nos afflictions, puisqu'elles +servent quelquefois a nous faire trouver une joie imprevue dans la plus +faible lueur d'esperance. Ce fut avec cette pensee qu'il se mit a table +a cote de son vieux serviteur, qui ne manqua point, durant le repas, de +faire tous ses efforts pour l'egayer. + +Les etourdis ont un heureux defaut: ils se desolent aisement, mais ils +n'ont meme pas le temps de se consoler, tant il leur est facile de se +distraire. On se tromperait de les croire insensibles ou egoistes; ils +sentent peut-etre plus vivement que d'autres, et ils sont tres capables +de se bruler la cervelle dans un moment de desespoir; mais, ce moment +passe, s'ils sont encore en vie, il faut qu'ils aillent diner, qu'ils +boivent et mangent comme a l'ordinaire, pour fondre ensuite en larmes en +se couchant. La joie et la douleur ne glissent pas sur eux; elles les +traversent comme des fleches: bonne et violente nature qui sait +souffrir, mais qui ne peut pas mentir, dans laquelle on lit tout a nu, +non pas fragile et vide comme le verre, mais pleine et transparente +comme le cristal de roche. + +Apres avoir trinque avec Jean, Croisilles, au lieu de se noyer, s'en +alla a la comedie. Debout dans le fond du parterre, il tira de son sein +le bouquet de mademoiselle Godeau, et, pendant qu'il en respirait le +parfum dans un profond recueillement, il commenca a penser d'un esprit +plus calme a son aventure du matin. Des qu'il y eut reflechi quelque +temps, il vit clairement la verite, c'est-a-dire que la jeune fille, en +lui laissant son bouquet entre les mains et en refusant de le reprendre, +avait voulu lui donner une marque d'interet; car autrement ce refus et +ce silence n'auraient ete qu'une preuve de mepris, et cette supposition +n'etait pas possible. Croisilles jugea donc que mademoiselle Godeau +avait le coeur moins dur que monsieur son pere, et il n'eut pas de peine +a se souvenir que le visage de la demoiselle, lorsqu'elle avait traverse +le salon, avait exprime une emotion d'autant plus vraie qu'elle semblait +involontaire. Mais cette emotion etait-elle de l'amour ou seulement de +la pitie, ou moins encore peut-etre, de l'humanite? Mademoiselle Godeau +avait-elle craint de le voir mourir, lui, Croisilles, ou seulement +d'etre la cause de la mort d'un homme, quel qu'il fut? Bien que fane et +a demi effeuille, le bouquet avait encore une odeur si exquise et une si +galante tournure, qu'en le respirant et en le regardant, Croisilles ne +put se defendre d'esperer. C'etait une guirlande de roses autour d'une +touffe de violettes. Combien de sentiments et de mysteres un Turc aurait +lus dans ces fleurs, en interpretant leur langage! Mais il n'y a que +faire d'etre Turc en pareille circonstance. Les fleurs qui tombent du +sein d'une jolie femme, en Europe comme en Orient, ne sont jamais +muettes; quand elles ne raconteraient que ce qu'elles ont vu, +lorsqu'elles reposaient sur une belle gorge, ce serait assez pour un +amoureux, et elles le racontent en effet. Les parfums ont plus d'une +ressemblance avec l'amour, et il y a meme des gens qui pensent que +l'amour n'est qu'une sorte de parfum; il est vrai que la fleur qui +l'exhale est la plus belle de la creation. + +Pendant que Croisilles divaguait ainsi, fort peu attentif a la tragedie +qu'on representait pendant ce temps-la, mademoiselle Godeau elle-meme +parut dans une loge en face de lui. L'idee ne lui vint pas que, si elle +l'apercevait, elle pourrait bien trouver singulier de le voir la apres +ce qui venait de se passer. Il fit au contraire tous ses efforts pour se +rapprocher d'elle; mais il n'y put parvenir. Une figurante de Paris +etait venue en poste jouer Merope, et la foule etait si serree, qu'il +n'y avait pas moyen de bouger. Faute de mieux, il se contenta donc de +fixer ses regards sur sa belle, et de ne pas la quitter un instant des +yeux. Il remarqua qu'elle semblait preoccupee, maussade, et qu'elle ne +parlait a personne qu'avec une sorte de repugnance. Sa loge etait +entouree, comme on peut penser, de tout ce qu'il y avait de +petits-maitres normands dans la ville; chacun venait a son tour passer +devant elle a la galerie, car, pour entrer dans la loge meme qu'elle +occupait, cela n'etait pas possible, attendu que monsieur son pere en +remplissait seul, de sa personne, plus des trois quarts. Croisilles +remarqua encore qu'elle ne lorgnait point et qu'elle n'ecoutait pas la +piece. Le coude appuye sur la balustrade, le menton dans sa main, le +regard distrait, elle avait l'air, au milieu de ses atours, d'une statue +de Venus deguisee en marquise; l'etalage de sa robe et de sa coiffure, +son rouge, sous lequel on devinait sa paleur, toute la pompe de sa +toilette, ne faisaient que mieux ressortir son immobilite. Jamais +Croisilles ne l'avait vue si jolie. Ayant trouve moyen, pendant +l'entr'acte, de s'echapper de la cohue, il courut regarder au carreau de +la loge, et, chose etrange, a peine y eut-il mis la tete, que +mademoiselle Godeau, qui n'avait pas bouge depuis une heure, se +retourna. Elle tressaillit legerement en l'apercevant, et ne jeta sur +lui qu'un coup d'oeil; puis elle reprit sa premiere posture. Si ce coup +d'oeil exprimait la surprise, l'inquietude, le plaisir de l'amour; s'il +voulait dire: "Quoi! vous n'etes pas mort!" ou: "Dieu soit beni! vous +voila vivant!" je ne me charge pas de le demeler; toujours est-il que, +sur ce coup d'oeil, Croisilles se jura tout bas de mourir ou de se faire +aimer. + + + + +IV + + +De tous les obstacles qui nuisent a l'amour, l'un des plus grands est +sans contredit ce qu'on appelle la fausse honte, qui en est bien une +tres veritable. Croisilles n'avait pas ce triste defaut que donnent +l'orgueil et la timidite; il n'etait pas de ceux qui tournent pendant +des mois entiers autour de la femme qu'ils aiment, comme un chat autour +d'un oiseau en cage. Des qu'il eut renonce a se noyer, il ne songea plus +qu'a faire savoir a sa chere Julie qu'il vivait uniquement pour elle; +mais comment le lui dire? S'il se presentait une seconde fois a l'hotel +du fermier general, il n'etait pas douteux que M. Godeau ne le fit +mettre au moins a la porte. Julie ne sortait jamais qu'avec une femme de +chambre, quand il lui arrivait d'aller a pied; il etait donc inutile +d'entreprendre de la suivre. Passer les nuits sous les croisees de sa +maitresse est une folie chere aux amoureux, mais qui, dans le cas +present, etait plus inutile encore. J'ai dit que Croisilles etait fort +religieux; il ne lui vint donc pas a l'esprit de chercher a rencontrer +sa belle a l'eglise. Comme le meilleur parti, quoique le plus dangereux, +est d'ecrire aux gens lorsqu'on ne peut leur parler soi-meme, il +ecrivit des le lendemain. Sa lettre n'avait, bien entendu, ni ordre ni +raison. Elle etait a peu pres concue en ces termes: + + +"Mademoiselle, + + +"Dites-moi au juste, je vous en supplie, ce qu'il faudrait posseder de +fortune pour pouvoir pretendre a vous epouser. Je vous fais la une +etrange question; mais je vous aime si eperdument qu'il m'est impossible +de ne pas la faire, et vous etes la seule personne au monde a qui je +puisse l'adresser. Il m'a semble, hier au soir, que vous me regardiez au +spectacle. Je voulais mourir; plut a Dieu que je fusse mort, en effet, +si je me trompe et si ce regard n'etait pas pour moi! Dites-moi si le +hasard peut etre assez cruel pour qu'un homme s'abuse d'une maniere a la +fois si triste et si douce. J'ai cru que vous m'ordonniez de vivre. Vous +etes riche, belle, je le sais; votre pere est orgueilleux et avare, et +vous avez le droit d'etre fiere; mais je vous aime, et le reste est un +songe. Fixez sur moi ces yeux charmants, pensez a ce que peut l'amour, +puisque je souffre, que j'ai tout lieu de craindre, et que je ressens +une inexprimable jouissance a vous ecrire cette folle lettre qui +m'attirera peut-etre votre colere; mais pensez aussi, mademoiselle, +qu'il y a un peu de votre faute dans cette folie. Pourquoi m'avez-vous +laisse ce bouquet? Mettez-vous un instant, s'il se peut, a ma place; +j'ose croire que vous m'aimez, et j'ose vous demander de me le dire. +Pardonnez-moi, je vous en conjure. Je donnerais mon sang pour etre +certain de ne pas vous offenser, et pour vous voir ecouter mon amour +avec ce sourire d'ange qui n'appartient qu'a vous. Quoi que vous +fassiez, votre image m'est restee; vous ne l'effacerez qu'en m'arrachant +le coeur. Tant que votre regard vivra dans mon souvenir, tant que ce +bouquet gardera un reste de parfum, tant qu'un mot voudra dire qu'on, +aime, je conserverai quelque esperance." + +Apres avoir cachete sa lettre, Croisilles s'en alla devant l'hotel +Godeau, et se promena de long en large dans la rue, jusqu'a ce qu'il vit +sortir un domestique. Le hasard, qui sert toujours les amoureux en +cachette, quand il le peut sans se compromettre, voulut que la femme de +chambre de mademoiselle Julie eut resolu ce jour-la de faire emplette +d'un bonnet. Elle se rendait chez la marchande de modes, lorsque +Croisilles l'aborda, lui glissa un louis dans la main, et la pria de se +charger de sa lettre. Le marche fut bientot conclu; la servante prit +l'argent pour payer son bonnet, et promit de faire la commission par +reconnaissance. Croisilles, plein de joie, revint a sa maison et s'assit +devant sa porte, attendant la reponse. + +Avant de parler de cette reponse, il faut dire un mot de mademoiselle +Godeau. Elle n'etait pas tout a fait exempte de la vanite de son pere, +mais son bon naturel y remediait. Elle etait, dans la force du terme, ce +qu'on nomme un enfant gate. D'habitude elle parlait fort peu, et jamais +on ne la voyait tenir une aiguille; elle passait les journees a sa +toilette, et les soirees sur un sofa, n'ayant pas l'air d'entendre la +conversation. Pour ce qui regardait sa parure, elle etait +prodigieusement coquette, et son propre visage etait a coup sur ce +qu'elle avait le plus considere en ce monde. Un pli a sa collerette, une +tache d'encre a son doigt, l'auraient desolee; aussi, quand sa robe lui +plaisait, rien ne saurait rendre le dernier regard qu'elle jetait sur sa +glace avant de quitter sa chambre. Elle ne montrait ni gout ni aversion +pour les plaisirs qu'aiment ordinairement les jeunes filles; elle allait +volontiers au bal, et elle y renoncait sans humeur, quelquefois sans +motif; le spectacle l'ennuyait, et elle s'y endormait continuellement. +Quand son pere, qui l'adorait, lui proposait de lui faire quelque cadeau +a son choix, elle etait une heure a se decider, ne pouvant se trouver un +desir. Quand M. Godeau recevait ou donnait a diner, il arrivait que +Julie ne paraissait pas au salon: elle passait la soiree, pendant ce +temps-la, seule dans sa chambre, en grande toilette, a se promener de +long en large, son eventail a la main. Si on lui adressait un +compliment, elle detournait la tete, et si on tentait de lui faire la +cour, elle ne repondait que par un regard a la fois si brillant et si +serieux, qu'elle deconcertait le plus hardi. Jamais un bon mot ne +l'avait fait rire; jamais un air d'opera, une tirade de tragedie, ne +l'avaient emue; jamais, enfin, son coeur n'avait donne signe de vie, et, +en la voyant passer dans tout l'eclat de sa nonchalante beaute, on +aurait pu la prendre pour une belle somnambule qui traversait ce monde +en revant. + +Tant d'indifference et de coquetterie ne semblait pas aise a comprendre. +Les uns disaient qu'elle n'aimait rien; les autres, qu'elle n'aimait +qu'elle-meme. Un seul mot suffisait cependant pour expliquer son +caractere: elle attendait. Depuis l'age de quatorze ans, elle avait +entendu repeter sans cesse que rien n'etait aussi charmant qu'elle; elle +en etait persuadee; c'est pourquoi elle prenait grand soin de sa parure: +en manquant de respect a sa personne, elle aurait cru commettre un +sacrilege. Elle marchait, pour ainsi dire, dans sa beaute, comme un +enfant dans ses habits de fete; mais elle etait bien loin de croire que +cette beaute dut rester inutile; sous son apparente insouciance se +cachait une volonte secrete, inflexible, et d'autant plus forte qu'elle +etait mieux dissimulee. La coquetterie des femmes ordinaires, qui se +depense en oeillades, en minauderies et en sourires, lui semblait une +escarmouche puerile, vaine, presque meprisable. Elle se sentait en +possession d'un tresor, et elle dedaignait de le hasarder au jeu piece a +piece: il lui fallait un adversaire digne d'elle; mais, trop habituee a +voir ses desirs prevenus, elle ne cherchait pas cet adversaire; on peut +meme dire davantage, elle etait etonnee qu'il se fit attendre. Depuis +quatre ou cinq ans qu'elle allait dans le monde et qu'elle etalait +consciencieusement ses paniers, ses falbalas et ses belles epaules, il +lui paraissait inconcevable qu'elle n'eut point encore inspire une +grande passion. Si elle eut dit le fond de sa pensee, elle eut +volontiers repondu a ceux qui lui faisaient des compliments: "Eh bien! +s'il est vrai que je sois si belle, que ne vous brulez-vous la cervelle +pour moi?" Reponse que, du reste, pourraient faire bien des jeunes +filles, et que plus d'une, qui ne dit rien, a au fond du coeur, +quelquefois sur le bord des levres. + +Qu'y a-t-il, en effet, au monde, de plus impatientant pour une femme que +d'etre jeune, belle, riche, de se regarder dans son miroir, de se voir +paree, digne en tout point de plaire, toute disposee a se laisser aimer, +et de se dire: On m'admire, on me vante, tout le monde me trouve +charmante, et personne ne m'aime. Ma robe est de la meilleure faiseuse, +mes dentelles sont superbes, ma coiffure est irreprochable, mon visage +le plus beau de la terre, ma taille fine, mon pied bien chausse; et tout +cela ne me sert a rien qu'a aller bailler dans le coin d'un salon! Si un +jeune homme me parle, il me traite en enfant; si on me demande en +mariage, c'est pour ma dot; si quelqu'un me serre la main en dansant, +c'est un fat de province; des que je parais quelque part, j'excite un +murmure d'admiration, mais personne ne me dit, a moi seule, un mot qui +me fasse battre le coeur. J'entends des impertinents qui me louent tout +haut, a deux pas de moi, et pas un regard modeste et sincere ne cherche +le mien. Je porte une ame ardente, pleine de vie, et je ne suis, a tout +prendre, qu'une jolie poupee qu'on promene, qu'on fait sauter au bal, +qu'une gouvernante habille le matin et decoiffe le soir, pour +recommencer le lendemain. + +Voila ce que mademoiselle Godeau s'etait dit bien des fois a elle-meme, +et il y avait de certains jours ou cette pensee lui inspirait un si +sombre ennui, qu'elle restait muette et presque immobile une journee +entiere. Lorsque Croisilles lui ecrivit, elle etait precisement dans un +acces d'humeur semblable. Elle venait de prendre son chocolat, et elle +revait profondement, etendue dans une bergere, lorsque sa femme de +chambre entra et lui remit la lettre d'un air mysterieux. Elle regarda +l'adresse, et, ne reconnaissant pas l'ecriture, elle retomba dans sa +distraction. La femme de chambre se vit alors forcee d'expliquer de quoi +il s'agissait, ce qu'elle fit d'un air assez deconcerte, ne sachant trop +comment la jeune fille prendrait cette demarche. Mademoiselle Godeau +ecouta sans bouger, ouvrit ensuite la lettre, et y jeta seulement un +coup d'oeil; elle demanda aussitot une feuille de papier, et ecrivit +nonchalamment ce peu de mots: + +"Eh, mon Dieu! non, monsieur, je ne suis pas fiere. Si vous aviez +seulement cent mille ecus, je vous epouserais tres volontiers." + +Telle fut la reponse que la femme de chambre rapporta sur-le-champ a +Croisilles, qui lui donna encore un louis pour sa peine. + + + + +V + + +Cent mille ecus, comme dit le proverbe, ne se trouvent pas dans le pas +d'un ane; et si Croisilles eut ete defiant, il eut pu croire, en lisant +la lettre de mademoiselle Godeau, qu'elle etait folle ou qu'elle se +moquait de lui. Il ne pensa pourtant ni l'un ni l'autre; il ne vit rien +autre chose, sinon que sa chere Julie l'aimait, qu'il lui fallait cent +mille ecus, et il ne songea, des ce moment, qu'a tacher de se les +procurer. + +Il possedait deux cents louis comptant, plus une maison qui, comme je +l'ai dit, pouvait valoir une trentaine de mille francs. Que faire? +Comment s'y prendre pour que ces trente-quatre mille francs en +devinssent tout a coup trois cent mille? La premiere idee qui vint a +l'esprit du jeune homme fut de trouver une maniere quelconque de jouer a +croix ou pile toute sa fortune; mais, pour cela, il fallait vendre la +maison. Croisilles commenca donc par coller sur sa porte un ecriteau +portant que sa maison etait a vendre; puis, tout en revant a ce qu'il +ferait de l'argent qu'il pourrait en tirer, il attendit un acheteur. + +Une semaine s'ecoula, puis une autre; pas un acheteur ne se presenta. +Croisilles passait ses journees a se desoler avec Jean, et le desespoir +s'emparait de lui, lorsqu'un brocanteur juif sonna a sa porte. + +--Cette maison est a vendre, monsieur. En etes-vous le proprietaire? + +--Oui, monsieur. + +--Et combien vaut-elle? + +--Trente mille francs, a ce que je crois; du moins je l'ai entendu dire +a mon pere. + +Le juif visita toutes les chambres, monta au premier, descendit a la +cave, frappa sur les murailles, compta les marches de l'escalier, fit +tourner les portes sur leurs gonds et les clefs dans les serrures, +ouvrit et ferma les fenetres; puis enfin, apres avoir tout bien examine, +sans dire un mot et sans faire la moindre proposition, il salua +Croisilles et se retira. + +Croisilles, qui, durant une heure, l'avait suivi le coeur palpitant, ne +fut pas, comme on pense, peu desappointe de cette retraite silencieuse. +Il supposa que le juif avait voulu se donner le temps de reflechir, et +qu'il reviendrait incessamment. Il l'attendit pendant huit jours, +n'osant sortir de peur de manquer sa visite, et regardant a la fenetre +du matin au soir; mais ce fut en vain: le juif ne reparut point. Jean, +fidele a son triste role de raisonneur, faisait, comme on dit, de la +morale a son maitre, pour le dissuader de vendre sa maison d'une maniere +si precipitee et dans un but si extravagant. Mourant d'impatience, +d'ennui et d'amour, Croisilles prit un matin ses deux cents louis et +sortit, resolu a tenter la fortune avec cette somme, puisqu'il n'en +pouvait avoir davantage. + +Les tripots, dans ce temps-la, n'etaient pas publics, et l'on n'avait +pas encore invente ce raffinement de civilisation qui permet au premier +venu de se ruiner a toute heure, des que l'envie lui en passe par la +tete. A peine Croisilles fut-il dans la rue qu'il s'arreta, ne sachant +ou aller risquer son argent. Il regardait les maisons du voisinage, et +les toisait les unes apres les autres, tachant de leur trouver une +apparence suspecte et de deviner ce qu'il cherchait. Un jeune homme de +bonne mine, vetu d'un habit magnifique, vint a passer. A en juger par +les dehors, ce ne pouvait etre qu'un fils de famille. Croisilles +l'aborda poliment. + +--Monsieur, lui dit-il, je vous demande pardon de la liberte que je +prends. J'ai deux cents louis dans ma poche et je meurs d'envie de les +perdre ou d'en avoir davantage. Ne pourriez-vous pas m'indiquer quelque +honnete endroit ou se font ces sortes de choses? + +A ce discours assez etrange, le jeune homme partit d'un eclat de rire. + +--Ma foi! monsieur, repondit-il, si vous cherchez un mauvais lieu, vous +n'avez qu'a me suivre, car j'y vais. + +Croisilles le suivit, et au bout de quelques pas ils entrerent tous deux +dans une maison de la plus belle apparence, ou ils furent recus le mieux +du monde par un vieux gentilhomme de fort bonne compagnie. Plusieurs +jeunes gens etaient deja assis autour d'un tapis vert: Croisilles y prit +modestement une place, et en moins d'une heure ses deux cents louis +furent perdus. + +Il sortit aussi triste que peut l'etre un amoureux qui se croit aime. Il +ne lui restait pas de quoi diner, mais ce n'etait pas ce qui +l'inquietait. + +--Comment ferai-je a present, se demanda-t-il, pour me procurer de +l'argent? A qui m'adresser dans cette ville? Qui voudra me preter +seulement cent louis sur cette maison que je ne puis vendre? + +Pendant qu'il etait dans cet embarras, il rencontra son brocanteur juif. +Il n'hesita pas a s'adresser a lui, et, en sa qualite d'etourdi, il ne +manqua pas de lui dire dans quelle situation il se trouvait. Le juif +n'avait pas grande envie d'acheter la maison; il n'etait venu la voir +que par curiosite, ou, pour mieux dire, par acquit de conscience, comme +un chien entre en passant dans une cuisine dont la porte est ouverte, +pour voir s'il n'y a rien a voler; mais il vit Croisilles si desespere, +si triste, si denue de toute ressource, qu'il ne put resister a la +tentation de profiter de sa misere, au risque de se gener un peu pour +payer la maison. Il lui en offrit donc a peu pres le quart de ce qu'elle +valait. Croisilles lui sauta au cou; l'appela son ami et son sauveur, +signa aveuglement un marche a faire dresser les cheveux sur la tete, et, +des le lendemain, possesseur de quatre cents nouveaux louis, il se +dirigea de rechef vers le tripot ou il avait ete si poliment et si +lestement ruine la veille. + +En s'y rendant, il passa sur le port. Un vaisseau allait en sortir; le +vent etait doux, l'Ocean tranquille. De toutes parts, des negociants, +des matelots, des officiers de marine en uniforme, allaient et venaient. +Des crocheteurs transportaient d'enormes ballots pleins de marchandises. +Les passagers faisaient leurs adieux; de legeres barques flottaient de +tous cotes; sur tous les visages on lisait la crainte, l'impatience ou +l'esperance; et, au milieu de l'agitation qui l'entourait, le majestueux +navire se balancait doucement, gonflant ses voiles orgueilleuses. + +--Quelle admirable chose, pensa Croisilles, que de risquer ainsi ce +qu'on possede, et d'aller chercher au dela des mers une perilleuse +fortune! Quelle emotion de regarder partir ce vaisseau charge de tant de +richesses, du bien-etre de tant de familles! Quelle joie de le voir +revenir, rapportant le double de ce qu'on lui a confie, rentrant plus +fier et plus riche qu'il n'etait parti! Que ne suis-je un de ces +marchands! Que ne puis-je jouer ainsi mes quatre cents louis! Quel tapis +vert que cette mer immense, pour y tenter hardiment le hasard! Pourquoi +n'acheterais-je pas quelques ballots de toiles ou de soieries? qui m'en +empeche, puisque j'ai de l'or? Pourquoi ce capitaine refuserait-il de se +charger de mes marchandises? Et qui sait? au lieu d'aller perdre cette +pauvre et unique somme dans un tripot, je la doublerais, je la +triplerais peut-etre par une honnete industrie. Si Julie m'aime +veritablement, elle attendra quelques annees, et elle me restera fidele +jusqu'a ce que je puisse l'epouser. Le commerce produit quelquefois des +benefices plus gros qu'on ne pense; il ne manque pas d'exemples, en ce +monde, de fortunes rapides, surprenantes, gagnees ainsi sur ces flots +changeants: pourquoi la Providence ne benirait-elle pas une tentative +faite dans un but si louable, si digne de sa protection? Parmi ces +marchands qui ont tant amasse et qui envoient des navires aux deux bouts +de la terre, plus d'un a commence par une moindre somme que celle que +j'ai la. Ils ont prospere avec l'aide de Dieu; pourquoi ne pourrais-je +pas prosperer a mon tour? Il me semble qu'un bon vent souffle dans ces +voiles, et que ce vaisseau inspire la confiance. Allons! le sort en est +jete, je vais m'adresser a ce capitaine qui me parait aussi de bonne +mine, j'ecrirai ensuite a Julie, et je veux devenir un habile negociant. + +Le plus grand danger que courent les gens qui sont habituellement un peu +fous, c'est de le devenir tout a fait par instants. Le pauvre garcon, +sans reflechir davantage, mit son caprice a execution. Trouver des +marchandises a acheter lorsqu'on a de l'argent et qu'on ne s'y connait +pas, c'est la chose du monde la moins difficile. Le capitaine, pour +obliger Croisilles, le mena chez un fabricant de ses amis qui lui vendit +autant de toiles et de soieries qu'il put en payer; le tout, mis dans +une charrette, fut promptement transporte a bord. Croisilles, ravi et +plein d'esperance, avait ecrit lui-meme en grosses lettres son nom sur +ses ballots. Il les regarda s'embarquer avec une joie inexprimable; +l'heure du depart arriva bientot, et le navire s'eloigna de la cote. + + + + +VI + + +Je n'ai pas besoin de dire que, dans cette affaire, Croisilles n'avait +rien garde. D'un autre cote, sa maison etait vendue; il ne lui restait +pour tout bien que les habits qu'il avait sur le corps; point de gite, +et pas un denier. Avec toute la bonne volonte possible, Jean ne pouvait +supposer que son maitre fut reduit a un tel denument; Croisilles etait, +non pas trop fier, mais trop insouciant pour le dire; il prit le parti +de coucher a la belle etoile, et, quant aux repas, voici le calcul qu'il +fit: il presumait que le vaisseau qui portait sa fortune mettrait six +mois a revenir au Havre; il vendit, non sans regret, une montre d'or que +son pere lui avait donnee, et qu'il avait heureusement gardee; il en eut +trente-six livres. C'etait de quoi vivre a peu pres six mois avec quatre +sous par jour. Il ne douta pas que ce ne fut assez, et, rassure par le +present, il ecrivit a mademoiselle Godeau pour l'informer de ce qu'il +avait fait; il se garda bien, dans sa lettre, de lui parler de sa +detresse; il lui annonca, au contraire, qu'il avait entrepris une +operation de commerce magnifique, dont les resultats etaient prochains +et infaillibles; il lui expliqua comme quoi la _Fleurette_, vaisseau a +fret de cent cinquante tonneaux, portait dans la Baltique ses toiles et +ses soieries; il la supplia de lui rester fidele pendant un an, se +reservant de lui en demander davantage ensuite, et, pour sa part, il lui +jura un eternel amour. + +Lorsque mademoiselle Godeau recut cette lettre, elle etait au coin de +son feu, et elle tenait a la main, en guise d'ecran, un de ces bulletins +qu'on imprime dans les ports, qui marquent l'entree et la sortie des +navires, et en meme temps annoncent les desastres. Il ne lui etait +jamais arrive, comme on peut penser, de prendre interet a ces sortes de +choses, et elle n'avait jamais jete les yeux sur une seule de ces +feuilles. La lettre de Croisilles fut cause qu'elle lut le bulletin +qu'elle tenait; le premier mot qui frappa ses yeux fut precisement le +nom de la _Fleurette_; le navire avait echoue sur les cotes de France +dans la nuit meme qui avait suivi son depart. L'equipage s'etait sauve a +grand'peine, mais toutes les marchandises avaient ete perdues. + +Mademoiselle Godeau, a cette nouvelle, ne se souvint plus que Croisilles +avait fait devant elle l'aveu de sa pauvrete; elle en fut aussi desolee +que s'il se fut agi d'un million; en un instant, l'horreur d'une +tempete, les vents en furie, les cris des noyes, la ruine d'un homme qui +l'aimait, toute une scene de roman, se presenterent a sa pensee; le +bulletin et la lettre lui tomberent des mains; elle se leva dans un +trouble extreme, et, le sein palpitant, les yeux prets a pleurer, elle +se promena a grands pas, resolue a agir dans cette occasion, et se +demandant ce qu'elle devait faire. + +Il y a une justice a rendre a l'amour, c'est que plus les motifs qui le +combattent sont forts, clairs, simples, irrecusables, en un mot, moins +il a le sens commun, plus la passion s'irrite, et plus on aime; c'est +une belle chose sous le ciel que cette deraison du coeur; nous ne +vaudrions pas grand'chose sans elle. Apres s'etre promenee dans sa +chambre, sans oublier ni son cher eventail, ni le coup d'oeil a la glace +en passant, Julie se laissa retomber dans sa bergere. Qui l'eut pu voir +en ce moment eut joui d'un beau spectacle: ses yeux etincelaient, ses +joues etaient en feu; elle poussa un long soupir et murmura avec une +joie et une douleur delicieuses: + +--Pauvre garcon! il s'est ruine pour moi! + +Independamment de la fortune qu'elle devait attendre de son pere, +mademoiselle Godeau avait, a elle appartenant, le bien que sa mere lui +avait laisse. Elle n'y avait jamais songe; en ce moment, pour la +premiere fois de sa vie, elle se souvint qu'elle pouvait disposer de +cinq cent mille francs. Cette pensee la fit sourire; un projet bizarre, +hardi, tout feminin, presque aussi fou que Croisilles lui-meme, lui +traversa l'esprit; elle berca quelque temps son idee dans sa tete, puis +se decida a l'executer. + +Elle commenca par s'enquerir si Croisilles n'avait pas quelque parent +ou quelque ami; la femme de chambre fut mise en campagne. Tout bien +examine, on decouvrit, au quatrieme etage d'une vieille maison, une +tante a demi percluse, qui ne bougeait jamais de son fauteuil, et qui +n'etait pas sortie depuis quatre ou cinq ans. Cette pauvre femme, fort +agee, semblait avoir ete mise ou plutot laissee au monde comme un +echantillon des miseres humaines. Aveugle, goutteuse, presque sourde, +elle vivait seule dans un grenier; mais une gaiete plus forte que le +malheur et la maladie la soutenait a quatre-vingts ans et lui faisait +encore aimer la vie; ses voisins ne passaient jamais devant sa porte +sans entrer chez elle, et les airs surannes qu'elle fredonnait egayaient +toutes les filles du quartier. Elle possedait une petite rente viagere +qui suffisait a l'entretenir; tant que durait le jour, elle tricotait; +pour le reste, elle ne savait pas ce qui s'etait passe depuis la mort de +Louis XIV. + +Ce fut chez cette respectable personne que Julie se fit conduire en +secret. Elle se mit pour cela dans tous ses atours; plumes, dentelles, +rubans, diamants, rien ne fut epargne: elle voulait seduire; mais sa +vraie beaute en cette circonstance fut le caprice qui l'entrainait. Elle +monta l'escalier raide et obscur qui menait chez la bonne dame, et, +apres le salut le plus gracieux, elle parla a peu pres ainsi: + +--Vous avez, madame, un neveu nomme Croisilles, qui m'aime et qui a +demande ma main; je l'aime aussi et voudrais l'epouser; mais mon pere, +M. Godeau, fermier general de cette ville, refuse de nous marier, parce +que votre neveu n'est pas riche. Je ne voudrais pour rien au monde etre +l'occasion d'un scandale, ni causer de la peine a personne; je ne +saurais donc avoir la pensee de disposer de moi sans le consentement de +ma famille. Je viens vous demander une grace que je vous supplie de +m'accorder; il faudrait que vous vinssiez vous-meme proposer ce mariage +a mon pere. J'ai, grace a Dieu, une petite fortune qui est toute a votre +service; vous prendrez, quand il vous plaira, cinq cent mille francs +chez mon notaire, vous direz que cette somme appartient a votre neveu, +et elle lui appartient en effet; ce n'est point un present que je veux +lui faire, c'est une dette que je lui paye, car je suis cause de la +ruine de Croisilles, et il est juste que je la repare. Mon pere ne +cedera pas aisement; il faudra que vous insistiez et que vous ayez un +peu de courage; je n'en manquerai pas de mon cote. Comme personne au +monde, excepte moi, n'a de droit sur la somme dont je vous parle, +personne ne saura jamais de quelle maniere elle aura passe entre vos +mains. Vous n'etes pas tres riche non plus, je le sais, et vous pouvez +craindre qu'on ne s'etonne de vous voir doter ainsi votre neveu; mais +songez que mon pere ne vous connait pas, que vous vous montrez fort peu +par la ville, et que par consequent il vous sera facile de feindre que +vous arrivez de quelque voyage. Cette demarche vous coutera sans doute, +il faudra quitter votre fauteuil et prendre un peu de peine; mais vous +ferez deux heureux, madame, et, si vous avez jamais connu l'amour, +j'espere que vous ne me refuserez pas. La bonne dame, pendant ce +discours, avait ete tour a tour surprise, inquiete, attendrie et +charmee. Le dernier mot la persuada. + +--Oui, mon enfant, repeta-t-elle plusieurs fois, je sais ce que c'est, +je sais ce que c'est! + +En parlant ainsi, elle fit un effort pour se lever; ses jambes +affaiblies la soutenaient a peine; Julie s'avanca rapidement, et lui +tendit la main pour l'aider; par un mouvement presque involontaire, +elles se trouverent en un instant dans les bras l'une de l'autre. Le +traite fut aussitot conclu; un cordial baiser le scella d'avance, et +toutes les confidences necessaires s'ensuivirent sans peine. + +Toutes les explications etant faites, la bonne dame tira de son armoire +une venerable robe de taffetas qui avait ete sa robe de noce. Ce meuble +antique n'avait pas moins de cinquante ans, mais pas une tache, pas un +grain de poussiere ne l'avait deflore; Julie en fut dans l'admiration. +On envoya chercher un carrosse de louage, le plus beau qui fut dans +toute la ville. La bonne dame prepara le discours qu'elle devait tenir a +M. Godeau; Julie lui apprit de quelle facon il fallait toucher le coeur +de son pere, et n'hesita pas a avouer que la vanite etait son cote +vulnerable. + +--Si vous pouviez imaginer, dit-elle, un moyen de flatter ce penchant, +nous aurions partie gagnee. + +La bonne dame reflechit profondement, acheva sa toilette sans mot dire, +serra la main de sa future niece, et monta en voiture. Elle arriva +bientot a l'hotel Godeau; la, elle se redressa, si bien en entrant, +qu'elle semblait rajeunie de dix ans. Elle traversa majestueusement le +salon ou etait tombe le bouquet de Julie, et, quand la porte du boudoir +s'ouvrit, elle dit d'une voix ferme au laquais qui la precedait: + +--Annoncez la baronne douairiere de Croisilles. + +Ce mot decida du bonheur des deux amants; M. Godeau en fut ebloui. Bien +que les cinq cent mille francs lui semblassent peu de chose, il +consentit a tout pour faire de sa fille une baronne, et elle le fut; qui +eut ose lui en contester le titre? A mon avis, elle l'avait bien gagne. + + + +FIN DE CROISILLES. + + + +Cette nouvelle a ete publiee pour la premiere fois dans le numero de la +_Revue des Deux Mondes_ du 15 fevrier 1839. + + + + +HISTOIRE + +D'UN + +MERLE BLANC + +1842 + +I + + +Qu'il est glorieux, mais qu'il est penible d'etre en ce monde un merle +exceptionnel! Je ne suis point un oiseau fabuleux, et M. de Buffon m'a +decrit. Mais, helas! je suis extremement rare et tres difficile a +trouver. Plut au ciel que je fusse tout a fait impossible! + +Mon pere et ma mere etaient deux bonnes gens qui vivaient, depuis nombre +d'annees, au fond d'un vieux jardin retire du Marais. C'etait un menage +exemplaire. Pendant que ma mere, assise dans un buisson fourre, pondait +regulierement trois fois par an, et couvait, tout en sommeillant, avec +une religion patriarcale, mon pere, encore fort propre et fort petulant, +malgre son grand age, picorait autour d'elle toute la journee, lui +apportant de beaux insectes qu'il saisissait delicatement par le bout +de la queue pour ne pas degouter sa femme, et, la nuit venue, il ne +manquait jamais, quand il faisait beau, de la regaler d'une chanson qui +rejouissait tout le voisinage. Jamais une querelle, jamais le moindre +nuage n'avait trouble cette douce union. + +A peine fus-je venu au monde, que, pour la premiere fois de sa vie, mon +pere commenca a montrer de la mauvaise humeur. Bien que je ne fusse +encore que d'un gris douteux, il ne reconnaissait en moi ni la couleur, +ni la tournure de sa nombreuse posterite. + +--Voila un sale enfant, disait-il quelquefois en me regardant de +travers; il faut que ce gamin-la aille apparemment se fourrer dans tous +les platras et tous les tas de boue qu'il rencontre, pour etre toujours +si laid et si crotte. + +--Eh, mon Dieu! mon ami, repondait ma mere, toujours roulee en boule +dans une vieille ecuelle dont elle avait fait son nid, ne voyez-vous pas +que c'est de son age? Et vous-meme, dans votre jeune temps, n'avez-vous +pas ete un charmant vaurien? Laissez grandir notre merlichon, et vous +verrez comme il sera beau; il est des mieux que j'aie pondus. + +Tout en prenant ainsi ma defense, ma mere ne s'y trompait pas; elle +voyait pousser mon fatal plumage, qui lui semblait une monstruosite; +mais elle faisait comme toutes les meres qui s'attachent souvent a leurs +enfants par cela meme qu'ils sont maltraites de la nature, comme si la +faute en etait a elles, ou comme si elles repoussaient d'avance +l'injustice du sort qui doit les frapper. + +Quand vint le temps de ma premiere mue, mon pere devint tout a fait +pensif et me considera attentivement. Tant que mes plumes tomberent, il +me traita encore avec assez de bonte et me donna meme la patee, me +voyant grelotter presque nu dans un coin; mais des que mes pauvres +ailerons transis commencerent a se recouvrir de duvet, a chaque plume +blanche qu'il vit paraitre, il entra dans une telle colere, que je +craignis qu'il ne me plumat pour le reste de mes jours! Helas! je +n'avais pas de miroir; j'ignorais le sujet de cette fureur, et je me +demandais pourquoi le meilleur des peres se montrait pour moi si +barbare. + +Un jour qu'un rayon de soleil et ma fourrure naissante m'avaient mis, +malgre moi, le coeur en joie, comme je voltigeais dans une allee, je me +mis, pour mon malheur, a chanter. A la premiere note qu'il entendit, mon +pere sauta en l'air comme une fusee. + +--Qu'est-ce que j'entends-la? s'ecria-t-il; est-ce ainsi qu'un merle +siffle? est-ce ainsi que je siffle? est-ce la siffler? + +Et, s'abattant pres de ma mere avec la contenance la plus terrible: + +--Malheureuse! dit-il, qui est-ce qui a pondu dans ton nid? + +A ces mots, ma mere indignee s'elanca de son ecuelle, non sans se faire +du mal a une patte; elle voulut parler, mais ses sanglots la +suffoquaient, elle tomba a terre a demi pamee. Je la vis pres d'expirer; +epouvante et tremblant de peur, je me jetai aux genoux de mon pere. + +--O mon pere! lui dis-je, si je siffle de travers, et si je suis mal +vetu, que ma mere n'en soit point punie! Est-ce sa faute si la nature +m'a refuse une voix comme la votre? Est-ce sa faute si je n'ai pas votre +beau bec jaune et votre bel habit noir a la francaise, qui vous donnent +l'air d'un marguillier en train d'avaler une omelette? Si le Ciel a fait +de moi un monstre, et si quelqu'un doit en porter la peine, que je sois +du moins le seul malheureux! + +--Il ne s'agit pas de cela, dit mon pere; que signifie la maniere +absurde dont tu viens de te permettre de siffler? qui t'a appris a +siffler ainsi contre tous les usages et toutes les regles? + +--Helas! monsieur, repondis-je humblement, j'ai siffle comme je pouvais, +me sentant gai parce qu'il fait beau, et ayant peut-etre mange trop de +mouches. + +--On ne siffle pas ainsi dans ma famille, reprit mon pere hors de lui. +Il y a des siecles que nous sifflons de pere en fils, et, lorsque je +fais entendre ma voix la nuit, apprends qu'il y a ici, au premier etage, +un vieux monsieur, et au grenier une jeune grisette, qui ouvrent leurs +fenetres pour m'entendre. N'est-ce pas assez que j'aie devant les yeux +l'affreuse couleur de tes sottes plumes qui te donnent l'air enfarine +comme un paillasse de la foire? Si je n'etais le plus pacifique des +merles, je t'aurais deja cent fois mis a nu, ni plus ni moins qu'un +poulet de basse-cour pret a etre embroche. + +--Eh bien! m'ecriai-je, revolte de l'injustice de mon pere, s'il en est +ainsi, monsieur, qu'a cela ne tienne! je me deroberai a votre presence, +je delivrerai vos regards de cette malheureuse queue blanche, par +laquelle vous me tirez toute la journee. Je partirai, monsieur, je +fuirai; assez d'autres enfants consoleront votre vieillesse, puisque ma +mere pond trois fois par an; j'irai loin de vous cacher ma misere, et +peut-etre, ajoutai-je en sanglotant, peut-etre trouverai-je, dans le +potager du voisin ou sur les gouttieres, quelques vers de terre ou +quelques araignees pour soutenir ma triste existence. + +--Comme tu voudras, repliqua mon pere, loin de s'attendrir a ce +discours; que je ne te voie plus! Tu n'es pas mon fils; tu n'es pas un +merle. + +--Et que suis-je donc, monsieur, s'il vous plait? + +--Je n'en sais rien, mais tu n'es pas un merle. Apres ces paroles +foudroyantes, mon pere s'eloigna a pas lents. Ma mere se releva +tristement, et alla, en boitant, achever de pleurer dans son ecuelle. +Pour moi, confus et desole, je pris mon vol du mieux que je pus, et +j'allai, comme je l'avais annonce, me percher sur la gouttiere d'une +maison voisine. + + + + +II + + +Mon pere eut l'inhumanite de me laisser pendant plusieurs jours dans +cette situation mortifiante. Malgre sa violence, il avait bon coeur, et, +aux regards detournes qu'il me lancait, je voyais bien qu'il aurait +voulu me pardonner et me rappeler; ma mere, surtout, levait sans cesse +vers moi des yeux pleins de tendresse, et se risquait meme parfois a +m'appeler d'un petit cri plaintif; mais mon horrible plumage blanc leur +inspirait, malgre eux, une repugnance et un effroi auxquels je vis bien +qu'il n'y avait point de remede. + +--Je ne suis point un merle! me repetais-je; et, en effet, en +m'epluchant le matin et en me mirant dans l'eau de la gouttiere, je ne +reconnaissais que trop clairement combien je ressemblais peu a ma +famille.--O ciel! repetais-je encore, apprends-moi donc ce que je suis! + +Une certaine nuit qu'il pleuvait averse, j'allais m'endormir extenue de +faim et de chagrin, lorsque je vis se poser pres de moi un oiseau plus +mouille, plus pale et plus maigre que je ne le croyais possible. Il +etait a peu pres de ma couleur, autant que j'en pus juger a travers la +pluie qui nous inondait; a peine avait-il sur le corps assez de plumes +pour habiller un moineau, et il etait plus gros que moi. Il me sembla, +au premier abord, un oiseau tout a fait pauvre et necessiteux; mais il +gardait, en depit de l'orage qui maltraitait son front presque tondu, un +air deserte qui me charma. Je lui fis modestement une grande reverence, +a laquelle il repondit par un coup de bec qui faillit me jeter a bas de +la gouttiere. Voyant que je me grattais l'oreille et que je me retirais +avec componction sans essayer de lui repondre en sa langue: + +--Qui es-tu? me demanda-t-il d'une voix aussi enrouee que son crane +etait chauve. + +--Helas! monseigneur, repondis-je (craignant une seconde estocade), je +n'en sais rien. Je croyais etre un merle, mais l'on m'a convaincu que je +n'en suis pas un. + +La singularite de ma reponse et mon air de sincerite l'interesserent. Il +s'approcha de moi et me fit conter mon histoire, ce dont je m'acquittai +avec toute la tristesse et toute l'humilite qui convenaient a ma +position et au temps affreux qu'il faisait. + +--Si tu etais un ramier comme moi, me dit-il apres m'avoir ecoute, les +niaiseries dont tu t'affliges ne t'inquieteraient pas un moment. Nous +voyageons, c'est la notre vie, et nous avons bien nos amours, mais je ne +sais qui est mon pere. Fendre l'air, traverser l'espace, voir a nos +pieds les monts et les plaines, respirer l'azur meme des cieux, et non +les exhalaisons de la terre, courir comme la fleche a un but marque qui +ne nous echappe jamais, voila notre plaisir et notre existence. Je fais +plus de chemin en un jour qu'un homme n'en peut faire en dix. + +--Sur ma parole, monsieur, dis-je un peu enhardi, vous etes un oiseau +bohemien. + +--C'est encore une chose dont je ne me soucie guere, reprit-il. Je n'ai +point de pays; je ne connais que trois choses: les voyages, ma femme et +mes petits. Ou est ma femme, la est ma patrie. + +--Mais qu'avez-vous la qui vous pend au cou? C'est comme une vieille +papillotte chiffonnee. + +--Ce sont des papiers d'importance, repondit-il en se rengorgeant; je +vais a Bruxelles de ce pas, et je porte au celebre banquier *** une +nouvelle qui va faire baisser la rente d'un franc soixante-dix-huit +centimes. + +--Juste Dieu! m'ecriai-je, c'est une belle existence que la votre, et +Bruxelles, j'en suis sur, doit etre une ville bien curieuse a voir. Ne +pourriez-vous pas m'emmener avec vous? Puisque je ne suis pas un merle, +je suis peut-etre un pigeon ramier. + +--Si tu en etais un, repliqua-t-il, tu m'aurais rendu le coup de bec que +je t'ai donne tout a l'heure. + +--Eh bien! monsieur, je vous le rendrai; ne nous brouillons pas pour si +peu de chose. Voila le matin qui parait et l'orage qui s'apaise. De +grace, laissez-moi vous suivre! Je suis perdu, je n'ai plus rien au +monde;--si vous me refusez, il ne me reste plus qu'a me noyer dans +cette gouttiere. + +--Eh bien, en route! suis-moi si tu peux. + +Je jetai un dernier regard sur le jardin ou dormait ma mere. Une larme +coula de mes yeux; le vent et la pluie l'emporterent. J'ouvris mes ailes +et je partis. + + + + +III + + +Mes ailes, je l'ai dit, n'etaient pas encore bien robustes. Tandis que +mon conducteur allait comme le vent, je m'essoufflais a ses cotes; je +tins bon pendant quelque temps, mais bientot il me prit un eblouissement +si violent, que je me sentis pres de defaillir. + +--Y en a-t-il encore pour longtemps? demandai-je d'une voix faible. + +--Non, me repondit-il, nous sommes au Bourget; nous n'avons plus que +soixante lieues a faire. + +J'essayai de reprendre courage, ne voulant pas avoir l'air d'une poule +mouillee, et je volai encore un quart d'heure; mais, pour le coup, +j'etais rendu. + +--Monsieur, begayai-je de nouveau, ne pourrait-on pas s'arreter un +instant? J'ai une soif horrible qui me tourmente, et, en nous perchant +sur un arbre... + +--Va-t'en au diable! tu n'es qu'un merle! me repondit le ramier en +colere. + +Et, sans daigner tourner la tete, il continua son voyage enrage. Quant a +moi, abasourdi et n'y voyant plus, je tombai dans un champ de ble. + +J'ignore combien de temps dura mon evanouissement. Lorsque je repris +connaissance, ce qui me revint d'abord en memoire fut la derniere +parole du ramier: Tu n'es qu'un merle, m'avait-il dit.--O mes chers +parents! pensai-je, vous vous etes donc trompes! Je vais retourner pres +de vous; vous me reconnaitrez pour votre vrai et legitime enfant, et +vous me rendrez ma place dans ce bon petit tas de feuilles qui est sous +l'ecuelle de ma mere. + +Je fis un effort pour me lever; mais la fatigue du voyage et la douleur +que je ressentais de ma chute me paralysaient tous les membres. A peine +me fus-je dresse sur mes pattes, que la defaillance me reprit, et je +retombai sur le flanc. + +L'affreuse pensee de la mort se presentait deja a mon esprit, lorsque, a +travers les bluets et les coquelicots, je vis venir a moi, sur la pointe +du pied, deux charmantes personnes. L'une etait une petite pie fort bien +mouchetee et extremement coquette, et l'autre une tourterelle couleur de +rose. La tourterelle s'arreta a quelques pas de distance, avec un grand +air de pudeur et de compassion pour mon infortune; mais la pie +s'approcha en sautillant de la maniere la plus agreable du monde. + +--Eh, bon Dieu! pauvre enfant, que faites-vous la? me demanda-t-elle +d'une voix folatre et argentine. + +--Helas! madame la marquise, repondis-je (car c'en devait etre une pour +le moins), je suis un pauvre diable de voyageur que son postillon a +laisse en route, et je suis en train de mourir de faim. + +--Sainte Vierge! que me dites-vous? repondit-elle. + +Et aussitot elle se mit a voltiger ca et la sur les buissons qui nous +entouraient, allant et venant de cote et d'autre, m'apportant quantite +de baies et de fruits, dont elle fit un petit tas pres de moi, tout en +continuant ses questions. + +--Mais qui etes-vous? mais d'ou venez-vous? C'est une chose incroyable +que votre aventure! Et ou alliez-vous? Voyager seul, si jeune, car vous +sortez de votre premiere mue! Que font vos parents? d'ou sont-ils? +comment vous laissent-ils aller dans cet etat-la? Mais c'est a faire +dresser les plumes sur la tete! + +Pendant qu'elle parlait, je m'etais souleve un peu de cote, et je +mangeais de grand appetit. La tourterelle restait immobile, me regardant +toujours d'un oeil de pitie. Cependant elle remarqua que je retournais la +tete d'un air languissant, et elle comprit que j'avais soif. De la pluie +tombee dans la nuit une goutte restait sur un brin de mouron; elle +recueillit timidement cette goutte dans son bec, et me l'apporta toute +fraiche. Certainement, si je n'eusse pas ete si malade, une personne si +reservee ne se serait jamais permis une pareille demarche. + +Je ne savais pas encore ce que c'est que l'amour, mais mon coeur battait +violemment. Partage entre deux emotions diverses, j'etais penetre d'un +charme inexplicable. Ma panetiere etait si gaie, mon echanson si +expansif et si doux, que j'aurais voulu dejeuner ainsi pendant toute +l'eternite. Malheureusement, tout a un terme, meme l'appetit d'un +convalescent. Le repas fini et mes forces revenues, je satisfis la +curiosite de la petite pie, et lui racontai mes malheurs avec autant de +sincerite que je l'avais fait la veille devant le pigeon. La pie +m'ecouta avec plus d'attention qu'il ne semblait devoir lui appartenir, +et la tourterelle me donna des marques charmantes de sa profonde +sensibilite. Mais, lorsque j'en fus a toucher le point capital qui +causait ma peine, c'est-a-dire l'ignorance ou j'etais de moi-meme: + +--Plaisantez-vous? s'ecria la pie; vous, un merle! vous, un pigeon! Fi +donc! vous etes une pie, mon cher enfant, pie s'il en fut, et tres +gentille pie, ajouta-t-elle en me donnant un petit coup d'aile, comme +qui dirait un coup d'eventail. + +--- Mais, madame la marquise, repondis-je, il me semble que, pour une +pie, je suis d'une couleur, ne vous en deplaise... + +--Une pie russe, mon cher, vous etes une pie russe! Vous ne savez pas +qu'elles sont blanches? Pauvre garcon, quelle innocence[1]! + +[Note 1: On trouve, en effet, des pies blanches en Russie.] + +--Mais, madame, repris-je, comment serais-je une pie russe, etant ne au +fond du Marais, dans une vieille ecuelle cassee? + +--Ah! le bon enfant! Vous etes de l'invasion, mon cher; croyez-vous +qu'il n'y ait que vous? Fiez-vous a moi, et laissez-vous faire; je veux +vous emmener tout a l'heure et vous montrer les plus belles choses de la +terre. + +--Ou cela, madame, s'il vous plait? + +--Dans mon palais vert, mon mignon; vous verrez quelle vie on y mene. +Vous n'aurez pas plus tot ete pie un quart d'heure, que vous ne voudrez +plus entendre parler d'autre chose. Nous sommes la une centaine, non pas +de ces grosses pies de village qui demandent l'aumone sur les grands +chemins, mais toutes nobles et de bonne compagnie, effilees, lestes, et +pas plus grosses que le poing. Pas une de nous n'a ni plus ni moins de +sept marques noires et de cinq marques blanches; c'est une chose +invariable, et nous meprisons le reste du monde. Les marques noires vous +manquent, il est vrai, mais votre qualite de Russe suffira pour vous +faire admettre. Notre vie se compose de deux choses: caqueter et nous +attifer. Depuis le matin jusqu'a midi, nous nous attifons, et, depuis +midi jusqu'au soir, nous caquetons. Chacune de nous perche sur un arbre, +le plus haut et le plus vieux possible. Au milieu de la foret s'eleve un +chene immense, inhabite, helas! C'etait la demeure du feu roi Pie X, ou +nous allons en pelerinage en poussant de bien gros soupirs; mais, a part +ce leger chagrin, nous passons le temps a merveille. Nos femmes, ne sont +pas plus begueules que nos maris ne sont jaloux, mais nos plaisirs sont +purs et honnetes, parce que notre coeur est aussi noble que notre langage +est libre et joyeux. Notre fierte n'a pas de bornes, et, si un geai ou +toute autre canaille vient par hasard a s'introduire chez nous, nous le +plumons impitoyablement. Mais nous n'en sommes pas moins les meilleures +gens du monde, et les passereaux, les mesanges, les chardonnerets qui +vivent dans nos taillis, nous trouvent toujours pretes a les aider, a +les nourrir et a les defendre. Nulle part il n'y a plus de caquetage que +chez nous, et nulle part moins de medisance. Nous ne manquons pas de +vieilles pies devotes qui disent leurs patenotres toute la journee, mais +la plus eventee de nos jeunes commeres peut passer, sans crainte d'un +coup de bec, pres de la plus severe douairiere. En un mot, nous vivons +de plaisir, d'honneur, de bavardage, de gloire et de chiffons. + +--Voila qui est fort beau, madame, repliquai-je, et je serais +certainement mal appris de ne point obeir aux ordres d'une personne +comme vous. Mais avant d'avoir l'honneur de vous suivre, permettez-moi, +de grace, de dire un mot a cette bonne demoiselle qui est +ici.--Mademoiselle, continuai-je en m'adressant a la tourterelle, +parlez-moi franchement, je vous en supplie; pensez-vous que je sois +veritablement une pie russe? + +A cette question, la tourterelle baissa la tete, et devint rouge pale, +comme les rubans de Lolotte. + +--Mais, monsieur, dit-elle, je ne sais si je puis... + +--Au nom du ciel, parlez, mademoiselle! Mon dessein n'a rien qui puisse +vous offenser, bien au contraire. Vous me paraissez toutes deux si +charmantes, que je fais ici le serment d'offrir mon coeur et ma patte a +celle de vous qui en voudra, des l'instant que je saurai si je suis pie +ou autre chose; car, en vous regardant, ajoutai-je, parlant un peu plus +bas a la jeune personne, je me sens je ne sais quoi de tourtereau qui me +tourmente singulierement. + +--Mais, en effet, dit la tourterelle en rougissant encore davantage, je +ne sais si c'est le reflet du soleil qui tombe sur vous a travers ces +coquelicots, mais votre plumage me semble avoir une legere teinte... + +Elle n'osa en dire plus long. + +--O perplexite! m'ecriai-je, comment savoir a quoi m'en tenir? comment +donner mon coeur a l'une de vous, lorsqu'il est si cruellement dechire? O +Socrate! quel precepte admirable, mais difficile a suivre, tu nous as +donne, quand tu as dit: "Connais-toi toi-meme!" + +Depuis le jour ou une malheureuse chanson avait si fort contrarie mon +pere, je n'avais pas fait usage de ma voix. En ce moment, il me vint a +l'esprit de m'en servir comme d'un moyen pour discerner la verite. +"Parbleu! pensai-je, puisque monsieur mon pere m'a mis a la porte des le +premier couplet, c'est bien le moins que le second produise quelque +effet sur ces dames." Ayant donc commence par m'incliner poliment, comme +pour reclamer l'indulgence, a cause de la pluie que j'avais recue, je me +mis d'abord a siffler, puis a gazouiller, puis a faire des roulades, +puis enfin a chanter a tue-tete, comme un muletier espagnol en plein +vent. + +A mesure que je chantais, la petite pie s'eloignait de moi d'un air de +surprise qui devint bientot de la stupefaction, puis qui passa a un +sentiment d'effroi accompagne d'un profond ennui. Elle decrivait des +cercles autour de moi, comme un chat autour d'un morceau de lard trop +chaud qui vient de le bruler, mais auquel il voudrait pourtant gouter +encore. Voyant l'effet de mon epreuve, et voulant la pousser jusqu'au +bout, plus la pauvre marquise montrait d'impatience, plus je +m'egosillais a chanter. Elle resista pendant vingt-cinq minutes a mes +melodieux efforts; enfin, n'y pouvant plus tenir, elle s'envola a grand +bruit, et regagna son palais de verdure. Quant a la tourterelle, elle +s'etait, presque des le commencement, profondement endormie. + +--Admirable effet de l'harmonie! pensai-je. O Marais! o ecuelle +maternelle! plus que jamais je reviens a vous! + +Au moment ou je m'elancais pour partir, la tourterelle rouvrit les yeux. + +--Adieu, dit-elle, etranger si gentil et si ennuyeux! Mon nom est +Gourouli; souviens-toi de moi! + +--Belle Gourouli, lui repondis-je, vous etes bonne, douce et charmante; +je voudrais vivre et mourir pour vous. Mais vous etes couleur de rose; +tant de bonheur n'est pas fait pour moi! + + + + +IV + + +Le triste effet produit par mon chant ne laissait pas que de +m'attrister.--Helas! musique, helas! poesie, me repetais-je en regagnant +Paris, qu'il y a peu de coeurs qui vous comprennent! + +En faisant ces reflexions, je me cognai la tete contre celle d'un oiseau +qui volait dans le sens oppose au mien. Le choc fut si rude et si +imprevu, que nous tombames tous deux sur la cime d'un arbre qui, par +bonheur, se trouva la. Apres que nous nous fumes un peu secoues, je +regardai le nouveau venu, m'attendant a une querelle. Je vis avec +surprise qu'il etait blanc. A la verite, il avait la tete un peu plus +grosse que moi, et, sur le front, une espece de panache qui lui donnait +un air heroi-comique; de plus, il portait sa queue fort en l'air, avec +une grande magnanimite: du reste, il ne me parut nullement dispose a la +bataille. Nous nous abordames fort civilement, et nous nous fimes de +mutuelles excuses, apres quoi nous entrames en conversation. Je pris la +liberte de lui demander son nom et de quel pays il etait. + +--Je suis etonne, me dit-il, que vous ne me connaissiez pas. Est-ce que +vous n'etes pas des notres? + +--En verite, monsieur, repondis-je, je ne sais pas desquels je suis. +Tout le monde me demande et me dit la meme chose; il faut que ce soit +une gageure qu'on ait faite. + +--Vous voulez rire, repliqua-t-il; votre plumage vous sied trop bien +pour que je meconnaisse un confrere. Vous appartenez infailliblement a +cette race illustre et venerable qu'on nomme en latin _cacuata_, en +langue savante _kakatoes_, et en jargon vulgaire catacois. + +--Ma foi, monsieur, cela est possible, et ce serait bien de l'honneur +pour moi. Mais ne laissez pas de faire comme si je n'en etais pas, et +daignez m'apprendre a qui j'ai la gloire de parler. + +--Je suis, repondit l'inconnu, le grand poete Kacatogan. J'ai fait de +puissants voyages, monsieur, des traversees arides et de cruelles +peregrinations. Ce n'est pas d'hier que je rime, et ma muse a eu des +malheurs. J'ai fredonne sous Louis XVI, monsieur, j'ai braille pour la +Republique, j'ai noblement chante l'Empire, j'ai discretement loue la +Restauration, j'ai meme fait un effort dans ces derniers temps, et je me +suis soumis, non sans peine, aux exigences de ce siecle sans gout. J'ai +lance dans le monde des distiques piquants, des hymnes sublimes, de +gracieux dithyrambes, de pieuses elegies, des drames chevelus, des +romans crepus, des vaudevilles poudres et des tragedies chauves. En un +mot, je puis me flatter d'avoir ajoute au temple des Muses quelques +festons galants, quelques sombres creneaux et quelques ingenieuses +arabesques. Que voulez-vous! je me suis fait vieux. Mais je rime encore +vertement, monsieur, et, tel que vous me voyez, je revais a un poeme en +un chant, qui n'aura pas moins de six cents pages, quand vous m'avez +fait une bosse au front. Du reste, si je puis vous etre bon a quelque +chose, je suis tout a votre service. + +--Vraiment, monsieur, vous le pouvez, repliquai-je, car vous me voyez en +ce moment dans un grand embarras poetique. Je n'ose dire que je sois un +poete, ni surtout un aussi grand poete que vous, ajoutai-je en le +saluant, mais j'ai recu de la nature un gosier qui me demange quand je +me sens bien aise ou que j'ai du chagrin. A vous dire la verite, +j'ignore absolument les regles. + +--Je les ai oubliees, dit Kacatogan, ne vous inquietez pas de cela. + +--Mais il m'arrive, repris-je, une chose facheuse: c'est que ma voix +produit sur ceux qui l'entendent a peu pres le meme effet que celle d'un +certain Jean de Nivelle sur... Vous savez ce que je veux dire? + +--Je le sais, dit Kacatogan; je connais par moi-meme cet effet bizarre. +La cause ne m'en est pas connue, mais l'effet est incontestable. + +--Eh bien! monsieur, vous qui me semblez etre le Nestor de la poesie, +sauriez-vous, je vous prie, un remede a ce penible inconvenient? + +--Non, dit Kacatogan, pour ma part, je n'en ai jamais pu trouver. Je +m'en suis fort tourmente etant jeune, a cause qu'on me sifflait +toujours; mais, a l'heure qu'il est, je n'y songe plus. Je crois que +cette repugnance vient de ce que le public en lit d'autres que nous: +cela le distrait.. + +--Je le pense comme vous; mais vous conviendrez, monsieur, qu'il est +dur, pour une creature bien intentionnee, de mettre les gens en fuite +des qu'il lui prend un bon mouvement. Voudriez-vous me rendre le service +de m'ecouter, et me dire sincerement votre avis? + +--Tres volontiers, dit Kacatogan; je suis tout oreilles. + +Je me mis a chanter aussitot, et j'eus la satisfaction de voir que +Kacatogan ne s'enfuyait ni ne s'endormait. Il me regardait fixement, et, +de temps en temps, il inclinait la tete d'un air d'approbation, avec une +espece de murmure flatteur. Mais je m'apercus bientot qu'il ne +m'ecoutait pas, et qu'il revait a son poeme. Profitant d'un moment ou je +reprenais haleine, il m'interrompit tout a coup. + +--Je l'ai pourtant trouvee, cette rime! dit-il en souriant et en +branlant la tete; c'est la soixante mille sept cent quatorzieme qui sort +de cette cervelle-la! Et l'on ose dire que je vieillis! Je vais lire +cela aux bons amis, je vais le leur lire, et nous verrons ce qu'on en +dira! + +Parlant ainsi, il prit son vol et disparut, ne semblant plus se souvenir +de m'avoir rencontre. + + + + +V + + +Reste seul et desappointe, je n'avais rien de mieux a faire que de +profiter du reste du jour et de voler a tire-d'aile vers Paris. +Malheureusement, je ne savais pas ma route. Mon voyage avec le pigeon +avait ete trop peu agreable pour me laisser un souvenir exact; en sorte +que, au lieu d'aller tout droit, je tournai a gauche au Bourget, et, +surpris par la nuit, je fus oblige de chercher un gite dans les bois de +Mortefontaine. + +Tout le monde se couchait lorsque j'arrivai. Les pies et les geais, qui, +comme on le sait, sont les plus mauvais coucheurs de la terre, se +chamaillaient de tous les cotes. Dans les buissons piaillaient les +moineaux, en pietinant les uns sur les autres. Au bord de l'eau +marchaient gravement deux herons, perches sur leurs longues echasses; +dans l'attitude de la meditation, Georges Dandins du lieu, attendant +patiemment leurs femmes. D'enormes corbeaux, a moitie endormis, se +posaient lourdement sur la pointe des arbres les plus eleves, et +nasillaient leurs prieres du soir. Plus bas, les mesanges amoureuses se +pourchassaient encore dans les taillis, tandis qu'un pivert ebouriffe +poussait son menage par derriere, pour le faire entrer dans le creux +d'un arbre. Des phalanges de friquets arrivaient des champs en dansant +en l'air comme des bouffees de fumee, et se precipitaient sur un +arbrisseau qu'elles couvraient tout entier; des pinsons, des fauvettes, +des rouges-gorges, se groupaient legerement sur des branches decoupees, +comme des cristaux sur une girandole. De toute part resonnaient des voix +qui disaient bien distinctement:--Allons, ma femme!--Allons, ma +fille!--Venez, ma belle!--Par ici, ma mie!--Me voila, mon +cher!--Bonsoir, ma maitresse!--Adieu,--mes amis!--Dormez bien, mes +enfants! + +Quelle position pour un celibataire que de coucher dans une pareille +auberge! J'eus la tentation de me joindre a quelques oiseaux de ma +taille, et de leur demander l'hospitalite.--La nuit, pensais-je, tous +les oiseaux sont gris; et, d'ailleurs, est-ce faire tort aux gens que de +dormir poliment pres d'eux? + +Je me dirigeai d'abord vers un fosse ou se rassemblaient des etourneaux. +Ils faisaient leur toilette de nuit avec un soin tout particulier, et je +remarquai que la plupart d'entre eux avaient les ailes dorees et les +pattes vernies: c'etaient les dandies de la foret: Ils etaient assez +bons enfants, et ne m'honorerent d'aucune attention. Mais leurs propos +etaient si creux, ils se racontaient avec tant de fatuite leurs +tracasseries et leurs bonnes fortunes, ils se frottaient si lourdement +l'un a l'autre, qu'il me fut impossible d'y tenir. + +J'allai ensuite me percher sur une branche ou s'alignaient une +demi-douzaine d'oiseaux de differentes especes. Je pris modestement la +derniere place, a l'extremite de la branche, esperant qu'on m'y +souffrirait. Par malheur, ma voisine etait une vieille colombe, aussi +seche qu'une girouette rouillee. Au moment ou je m'approchai d'elle, le +peu de plumes qui couvraient ses os etaient l'objet de sa sollicitude; +elle feignait de les eplucher, mais elle eut trop craint d'en arracher +une: elle les passait seulement en revue pour voir si elle avait son +compte. A peine l'eus-je touchee du bout de l'aile, qu'elle se redressa +majestueusement. + +--Qu'est-ce que vous faites donc, monsieur? me dit-elle en pincant le +bec avec une pudeur britannique. + +Et, m'allongeant un grand coup de coude, elle me jeta a bas avec une +vigueur qui eut fait honneur a un portefaix. + +Je tombai dans une bruyere ou dormait une grosse gelinotte. Ma mere +elle-meme, dans son ecuelle, n'avait pas un tel air de beatitude. Elle +etait si rebondie, si epanouie, si bien assise sur son triple ventre, +qu'on l'eut prise pour un pate dont on avait mange la croute. Je me +glissai furtivement pres d'elle. + +--Elle ne s'eveillera pas, me disais-je, et, en tout cas, une si bonne +grosse maman ne peut pas etre bien mechante. Elle ne le fut pas en +effet. Elle ouvrit les yeux a demi, et me dit en poussant un leger +soupir: + +--Tu me genes, mon petit, va-t'en de la. + +Au meme instant, je m'entendis appeler: c'etaient des grives qui, du +haut d'un sorbier, me faisaient signe de venir a elles.--Voila enfin de +bonnes ames, pensai-je. Elles me firent place en riant comme des folles, +et je me fourrai aussi lestement dans leur groupe emplume qu'un billet +doux dans un manchon. Mais je ne tardai pas a juger que ces dames +avaient mange plus de raisin qu'il n'est raisonnable de le faire; elles +se soutenaient a peine sur les branches, et leurs plaisanteries de +mauvaise compagnie, leurs eclats de rire et leurs chansons grivoises me +forcerent de m'eloigner. + +Je commencais a desesperer, et j'allais m'endormir dans un coin +solitaire, lorsqu'un rossignol se mit a chanter. Tout le monde aussitot +fit silence. Helas! que sa voix etait pure! que sa melancolie meme +paraissait douce! Loin de troubler le sommeil d'autrui, ses accords +semblaient le bercer. Personne ne songeait a le faire taire, personne ne +trouvait mauvais qu'il chantat sa chanson a pareille heure; son pere ne +le battait pas, ses amis ne prenaient pas la fuite. + +--Il n'y a donc que moi, m'ecriai-je, a qui il soit defendu d'etre +heureux! Partons, fuyons ce monde cruel! Mieux vaut chercher ma route +dans les tenebres, au risque d'etre avale par quelque hibou, que de me +laisser dechirer ainsi par le spectacle du bonheur des autres! + +Sur cette pensee, je me remis en chemin et j'errai longtemps au hasard. +Aux premieres clartes du jour, j'apercus les tours de Notre-Dame. En un +clin d'oeil j'y atteignis, et je ne promenai pas longtemps mes regards +avant de reconnaitre notre jardin. J'y volai plus vite que l'eclair... +Helas! il etait vide... J'appelai en vain mes parents: personne ne me +repondit. L'arbre ou se tenait mon pere, le buisson maternel, l'ecuelle +cherie, tout avait disparu. La cognee avait tout detruit; au lieu de +l'allee verte ou j'etais ne, il ne restait qu'un cent de fagots. + + + + +VI + + +Je cherchai d'abord mes parents dans tous les jardins d'alentour, mais +ce fut peine perdue; ils s'etaient sans doute refugies dans quelque +quartier eloigne, et je ne pus jamais savoir de leurs nouvelles. + +Penetre d'une tristesse affreuse, j'allai me percher sur la gouttiere ou +la colere de mon pere m'avait d'abord exile. J'y passais les jours et +les nuits a deplorer ma triste existence. Je ne dormais plus, je +mangeais a peine: j'etais pres de mourir de douleur. + +Un jour que je me lamentais comme a l'ordinaire: + +--Ainsi donc, me disais-je tout haut, je ne suis ni un merle, puisque +mon pere me plumait; ni un pigeon, puisque je suis tombe en route quand +j'ai voulu aller en Belgique; ni une pie russe, puisque la petite +marquise s'est bouche les oreilles des que j'ai ouvert le bec; ni une +tourterelle, puisque Gourouli, la bonne Gourouli elle-meme, ronflait +comme un moine quand je chantais; ni un perroquet, puisque Kacatogan n'a +pas daigne m'ecouter; ni un oiseau quelconque, enfin, puisque, a +Mortefontaine, on m'a laisse coucher tout seul. Et cependant j'ai des +plumes sur le corps; voila des pattes et voila des ailes. Je ne suis +point un monstre, temoin Gourouli, et cette petite marquise elle-meme, +qui me trouvaient assez a leur gre. Par quel mystere inexplicable ces +plumes, ces ailes et ces pattes ne sauraient-elles former un ensemble +auquel on puisse donner un nom? Ne serais-je pas par hasard?... + +J'allais poursuivre mes doleances, lorsque je fus interrompu par deux +portieres qui se disputaient dans la rue. + +--Ah, parbleu! dit l'une d'elles a l'autre, si tu en viens jamais a +bout, je te fais cadeau d'un merle blanc! + +--Dieu juste! m'ecriai-je, voila mon affaire. O Providence! je suis fils +d'un merle, et je suis blanc: je suis un merle blanc! + +Cette decouverte, il faut l'avouer, modifia beaucoup mes idees. Au lieu +de continuer a me plaindre, je commencai a me rengorger et a marcher +fierement le long de la gouttiere, en regardant l'espace d'un air +victorieux. + +--C'est quelque chose, me dis-je, que d'etre un merle blanc: cela ne se +trouve point dans le pas d'un ane. J'etais bien bon de m'affliger de ne +pas rencontrer mon semblable: c'est le sort du genie, c'est le mien! Je +voulais fuir le monde, je veux l'etonner! Puisque je suis cet oiseau +sans pareil dont le vulgaire nie l'existence, je dois et pretends me +comporter comme tel, ni plus ni moins que le phenix, et mepriser le +reste des volatiles. Il faut que j'achete les Memoires d'Alfieri et les +poemes de lord Byron; cette nourriture substantielle m'inspirera un +noble orgueil, sans compter celui que Dieu m'a donne. Oui, je veux +ajouter, s'il se peut, au prestige de ma naissance. La nature m'a fait +rare, je me ferai mysterieux. Ce sera une faveur, une gloire de me +voir.--Et, au fait, ajoutai-je plus bas, si je me montrais tout +bonnement pour de l'argent? + +--Fi donc! quelle indigne pensee! Je veux faire un poeme comme +Kacatogan, non pas en un chant, mais en vingt-quatre, comme tous les +grands hommes; ce n'est pas assez, il y en aura quarante-huit, avec des +notes et un appendice! Il faut que l'univers apprenne que j'existe. Je +ne manquerai pas, dans mes vers, de deplorer mon isolement; mais ce sera +de telle sorte, que les plus heureux me porteront envie. Puisque le ciel +m'a refuse une femelle, je dirai un mal affreux de celles des autres. Je +prouverai que tout est trop vert, hormis les raisins que je mange. Les +rossignols n'ont qu'a se bien tenir; je demontrerai, comme deux et deux +font quatre, que leurs complaintes font mal au coeur, et que leur +marchandise ne vaut rien. Il faut que j'aille trouver Charpentier. Je +veux me creer tout d'abord une puissante position litteraire. J'entends +avoir autour de moi une cour composee, non pas seulement de +journalistes, mais d'auteurs veritables et meme de femmes de lettres. +J'ecrirai un role pour mademoiselle Rachel, et, si elle refuse de le +jouer, je publierai a son de trompe que son talent est bien inferieur a +celui d'une vieille actrice de province. J'irai a Venise, et je +louerai, sur les bords du grand canal, au milieu de cette cite feerique, +le beau palais Mocenigo, qui coute quatre livres dix sous par jour; la, +je m'inspirerai de tous les souvenirs que l'auteur de _Lara_ doit y +avoir laisses. Du fond de ma solitude, j'inonderai le monde d'un deluge +de rimes croisees, calquees sur la strophe de Spencer, ou je soulagerai +ma grande ame; je ferai soupirer toutes les mesanges, roucouler toutes +les tourterelles, fondre en larmes toutes les becasses, et hurler toutes +les vieilles chouettes. Mais, pour ce qui regarde ma personne, je me +montrerai inexorable et inaccessible a l'amour. En vain me +pressera-t-on, me suppliera-t-on d'avoir pitie des infortunees qu'auront +seduites mes chants sublimes; a tout cela, je repondrai: Foin! O exces +de gloire! mes manuscrits se vendront au poids de l'or, mes livres +traverseront les mers; la renommee, la fortune, me suivront partout; +seul, je semblera! indifferent aux murmures de la foule qui +m'environnera. En un mot, je serai un parfait merle blanc, un veritable +ecrivain excentrique, fete, choye, admire, envie, mais completement +grognon et insupportable. + + + + +VII + + +Il ne me fallut pas plus de six semaines pour mettre au jour mon premier +ouvrage. C'etait, comme je me l'etais promis, un poeme en quarante-huit +chants. Il s'y trouvait bien quelques negligences, a cause de la +prodigieuse fecondite avec laquelle je l'avais ecrit; mais je pensai que +le public d'aujourd'hui, accoutume a la belle litterature qui s'imprime +au bas des journaux, ne m'en ferait pas un reproche. + +J'eus un succes digne de moi, c'est-a-dire sans pareil. Le sujet de mon +ouvrage n'etait autre que moi-meme: je me conformai en cela a la grande +mode de notre temps. Je racontais mes souffrances passees avec une +fatuite charmante; je mettais le lecteur au fait de mille details +domestiques du plus piquant interet; la description de l'ecuelle de ma +mere ne remplissait pas moins de quatorze chants: j'en avais compte les +rainures, les trous, les bosses, les eclats, les echardes, les clous, +les taches, les teintes diverses, les reflets; j'en montrais le dedans, +le dehors, les bords, le fond, les cotes, les plans inclines, les plans +droits; passant au contenu, j'avais etudie les brins d'herbe, les +pailles, les feuilles seches, les petits morceaux de bois, les +graviers, les gouttes d'eau, les debris de mouches, les pattes de +hannetons cassees qui s'y trouvaient: c'etait une description +ravissante. Mais ne pensez pas que je l'eusse imprimee tout d'une venue; +il y a des lecteurs impertinents qui l'auraient sautee. Je l'avais +habilement coupee par morceaux, et entremelee au recit, afin que rien +n'en fut perdu; en sorte qu'au moment le plus interessant et le plus +dramatique arrivaient tout a coup quinze pages d'ecuelle. Voila, je +crois, un des grands secrets de l'art, et, comme je n'ai point +d'avarice, en profitera qui voudra. + +L'Europe entiere fut emue a l'apparition de mon livre; elle devora les +revelations intimes que je daignais lui communiquer. Comment en eut-il +ete autrement? Non seulement j'enumerais tous les faits qui se +rattachaient a ma personne, mais je donnais encore au public un tableau +complet de toutes les revasseries qui m'avaient passe par la tete depuis +l'age de deux mois; j'avais meme intercale au plus bel endroit une ode +composee dans mon oeuf. Bien entendu d'ailleurs que je ne negligeais pas +de traiter en passant le grand sujet qui preoccupe maintenant tant de +monde: a savoir, l'avenir de l'humanite. Ce probleme m'avait paru +interessant; j'en ebauchai, dans un moment de loisir, une solution qui +passa generalement pour satisfaisante. + +On m'envoyait tous les jours des compliments en vers, des lettres de +felicitation et des declarations d'amour anonymes. Quant aux visites, +je suivais rigoureusement le plan que je m'etais trace; ma porte etait +fermee a tout le monde. Je ne pus cependant me dispenser de recevoir +deux etrangers qui s'etaient annonces comme etant de mes parents. L'un +etait un merle du Senegal, et l'autre un merle de la Chine. + +--Ah! monsieur, me dirent-ils en m'embrassant a m'etouffer, que vous +etes un grand merle! que vous avez bien peint, dans votre poeme +immortel, la profonde souffrance du genie meconu! Si nous n'etions pas +deja aussi incompris que possible, nous le deviendrions apres vous avoir +lu. Combien nous sympathisons avec vos douleurs, avec votre sublime +mepris du vulgaire! Nous aussi, monsieur, nous les connaissons par +nous-memes, les peines secretes que vous avez chantees! Voici deux +sonnets que nous avons faits, l'un portant l'autre, et que nous vous +prions d'agreer. + +--Voici, en outre, ajouta le Chinois, de la musique que mon epouse a +composee sur un passage de votre preface. Elle rend merveilleusement +l'intention de l'auteur. + +--Messieurs, leur dis-je, autant que j'en puis juger, vous me semblez +doues d'un grand coeur et d'un esprit plein de lumieres. Mais +pardonnez-moi de vous faire une question. D'ou vient votre melancolie? + +--Eh! monsieur, repondit l'habitant du Senegal, regardez comme je suis +bati. Mon plumage, il est vrai, est agreable a voir, et je suis revetu +de cette belle couleur verte qu'on voit briller sur les canards; mais +mon bec est trop court et mon pied trop grand; et voyez de quelle queue +je suis affuble! la longueur de mon corps n'en fait pas les deux tiers. +N'y a-t-il pas la de quoi se donner au diable? + +--Et moi, monsieur, dit le Chinois, mon infortune est encore plus +penible. La queue de mon confrere balaye les rues; mais les polissons me +montrent au doigt, a cause que je n'en ai point[2]. + +[Note 2: Ces descriptions du merle de la Chine et du merle du +Senegal sont exactes.] + +--Messieurs, repris-je, je vous plains de toute mon ame; il est toujours +facheux d'avoir trop ou trop peu n'importe de quoi. Mais permettez-moi +de vous dire qu'il y a au Jardin des Plantes plusieurs personnes qui +vous ressemblent, et qui demeurent la depuis longtemps, fort +paisiblement empaillees. De meme qu'il ne suffit pas a une femme de +lettres d'etre devergondee pour faire un bon livre, ce n'est pas non +plus assez pour un merle d'etre mecontent pour avoir du genie. Je suis +seul de mon espece, et je m'en afflige; j'ai peut-etre tort, mais c'est +mon droit. Je suis blanc, messieurs; devenez-le, et nous verrons ce que +vous saurez dire. + + + + +VIII + + +Malgre la resolution que j'avais prise et le calme que j'affectais, je +n'etais pas heureux. Mon isolement, pour etre glorieux, ne m'en semblait +pas moins penible, et je ne pouvais songer sans effroi a la necessite ou +je me trouvais de passer ma vie entiere dans le celibat. Le retour du +printemps, en particulier, me causait une gene mortelle, et je +commencais a tomber de nouveau dans la tristesse, lorsqu'une +circonstance imprevue decida de ma vie entiere. + +Il va sans dire que mes ecrits avaient traverse la Manche, et que les +Anglais se les arrachaient. Les Anglais s'arrachent tout, hormis ce +qu'ils comprennent. Je recus un jour, de Londres, une lettre signee +d'une jeune merlette: + +"J'ai lu votre poeme, me disait-elle, et l'admiration que j'ai eprouvee +m'a fait prendre la resolution de vous offrir ma main et ma personne. +Dieu nous a crees l'un pour l'autre! Je suis semblable a vous, je suis +une merlette blanche!..." + +On suppose aisement ma surprise et ma joie.--Une merlette blanche! me +dis-je, est-il bien possible? Je ne suis donc plus seul sur la terre! +Je me hatai de repondre a la belle inconnue, et je le fis d'une maniere +qui temoignait assez combien sa proposition m'agreait. Je la pressais de +venir a Paris ou de me permettre de voler pres d'elle. Elle me repondit +qu'elle aimait mieux venir, parce que ses parents l'ennuyaient, qu'elle +mettait ordre a ses affaires et que je la verrais bientot. + +Elle vint, en effet, quelques jours apres. O bonheur! c'etait la plus +jolie merlette du monde, et elle etait encore plus blanche que moi. + +--Ah! mademoiselle, m'ecriai-je, ou plutot madame, car je vous considere +des a present comme mon epouse legitime, est-il croyable qu'une creature +si charmante se trouvat sur la terre sans que la renommee m'apprit son +existence? Benis soient les malheurs que j'ai eprouves et les coups de +bec que m'a donnes mon pere, puisque le ciel me reservait une +consolation si inesperee! Jusqu'a ce jour, je me croyais condamne a une +solitude eternelle, et, a vous parler franchement, c'etait un rude +fardeau a porter; mais je me sens, en vous regardant, toutes les +qualites d'un pere de famille. Acceptez ma main sans delai; marions-nous +a l'anglaise, sans ceremonie, et partons ensemble pour la Suisse. + +--Je ne l'entends pas ainsi, me repondit la jeune merlette; je veux que +nos noces soient magnifiques, et que tout ce qu'il y a en France de +merles un peu bien nes y soient solennellement rassembles. Des gens +comme nous doivent a leur propre gloire de ne pas se marier comme des +chats de gouttiere. J'ai apporte une provision de _bank-notes_. Faites +vos invitations, allez chez vos marchands, et ne lesinez pas sur les +rafraichissements. + +Je me conformai aveuglement aux ordres de la blanche merlette. Nos noces +furent d'un luxe ecrasant; on y mangea dix mille mouches. Nous recumes +la benediction nuptiale d'un reverend pere Cormoran, qui etait +archeveque _in partibus_. Un bal superbe termina la journee; enfin, rien +ne manqua a mon bonheur. + +Plus j'approfondissais le caractere de ma charmante femme, plus mon +amour augmentait. Elle reunissait, dans sa petite personne, tous les +agrements de l'ame et du corps. Elle etait seulement un peu begueule; +mais j'attribuai cela a l'influence du brouillard anglais dans lequel +elle avait vecu jusqu'alors, et je ne doutai pas que le climat de la +France ne dissipat bientot ce leger nuage. + +Une chose qui m'inquietait plus serieusement, c'etait une sorte de +mystere dont elle s'entourait quelquefois avec une rigueur singuliere, +s'enfermant a clef avec ses cameristes, et passant ainsi des heures +entieres pour faire sa toilette, a ce qu'elle pretendait. Les maris +n'aiment pas beaucoup ces fantaisies dans leur menage. Il m'etait arrive +vingt fois de frapper a l'appartement de ma femme sans pouvoir obtenir +qu'on m'ouvrit la porte. Cela m'impatientait cruellement. Un jour, entre +autres, j'insistai avec tant de mauvaise humeur, qu'elle se vit obligee +de ceder et de m'ouvrir un peu a la hate, non sans se plaindre fort de +mon importunite. Je remarquai, en entrant, une grosse bouteille pleine +d'une espece de colle faite avec de la farine et du blanc d'Espagne. Je +demandai a ma femme ce qu'elle faisait de cette drogue; elle me repondit +que c'etait un opiat pour des engelures qu'elle avait. + +Cet opiat me sembla tant soit peu louche; mais quelle defiance pouvait +m'inspirer une personne si douce et si sage, qui s'etait donnee a moi +avec tant d'enthousiasme et une sincerite si parfaite? J'ignorais +d'abord que ma bien-aimee fut une femme de plume; elle me l'avoua au +bout de quelque temps, et elle alla meme jusqu'a me montrer le manuscrit +d'un roman ou elle avait imite a la fois Walter Scott et Scarron. Je +laisse a penser le plaisir que me causa une si aimable surprise. Non +seulement je me voyais possesseur d'une beaute incomparable, mais +j'acquerais encore la certitude que l'intelligence de ma compagne etait +digne en tout point de mon genie. Des cet instant, nous travaillames +ensemble. Tandis que je composais mes poemes, elle barbouillait des +rames de papier. Je lui recitais mes vers a haute voix, et cela ne la +genait nullement pour ecrire pendant ce temps-la. Elle pondait ses +romans avec une facilite presque egale a la mienne, choisissant toujours +les sujets les plus dramatiques, des parricides, des rapts, des +meurtres, et meme jusqu'a des filouteries, ayant toujours soin, en +passant, d'attaquer le gouvernement et de precher l'emancipation des +merlettes. En un mot, aucun effort ne coutait a son esprit, aucun tour +de force a sa pudeur; il ne lui arrivait jamais de rayer une ligne, ni +de faire un plan avant de se mettre a l'oeuvre. C'etait le type de la +merlette lettree. + +Un jour qu'elle se livrait au travail avec une ardeur inaccoutumee, je +m'apercus qu'elle suait a grosses gouttes, et je fus etonne devoir en +meme temps qu'elle avait une grande tache noire dans le dos. + +--Eh, bon Dieu! lui dis-je, qu'est-ce donc? est-ce que vous etes malade? + +Elle parut d'abord un peu effrayee et meme penaude; mais la grande +habitude qu'elle avait du monde l'aida bientot a reprendre l'empire +admirable qu'elle gardait toujours sur elle-meme. Elle me dit que +c'etait une tache d'encre, et qu'elle y etait fort sujette dans ses +moments d'inspiration. + +--Est-ce que ma femme deteint? me dis-je tout bas. Cette pensee +m'empecha de dormir. La bouteille de colle me revint en memoire.--O +ciel! m'ecriai-je, quel soupcon! Cette creature celeste ne serait-elle +qu'une peinture, un leger badigeon? se serait-elle vernie pour abuser de +moi?... Quand je croyais presser sur mon coeur la soeur de mon ame, l'etre +previlegie cree pour moi seul, n'aurais-je donc epouse que de la farine? + +Poursuivi par ce doute horrible, je formai le dessein de m'en +affranchir. Je fis l'achat d'un barometre, et j'attendis avidement qu'il +vint a faire un jour de pluie. Je voulais emmener ma femme a la +campagne, choisir un dimanche douteux, et tenter l'epreuve d'une +lessive. Mais nous etions en plein juillet; il faisait un beau temps +effroyable. + +L'apparence du bonheur et l'habitude d'ecrire avaient fort excite ma +sensibilite. Naif comme j'etais, il m'arrivait parfois, en travaillant, +que le sentiment fut plus fort que l'idee, et de me mettre a pleurer en +attendant la rime. Ma femme aimait beaucoup ces rares occasions: toute +faiblesse masculine enchante l'orgueil feminin. Une certaine nuit que je +limais une rature, selon le precepte de Boileau, il advint a mon coeur de +s'ouvrir. + +--O Loi! dis-je a ma chere merlette, toi, la seule et la plus aimee! +toi, sans qui ma vie est un songe! toi, dont un regard, un sourire, +metamorphosent pour moi l'univers, vie de mon coeur, sais-tu combien je +t'aime? Pour mettre en vers une idee banale deja usee par d'autres +poetes, un peu d'etude et d'attention me font aisement trouver des +paroles; mais ou en prendrai-je jamais pour t'exprimer ce que ta beaute +m'inspire? Le souvenir meme de mes peines passees pourrait-il me fournir +un mot pour te parler de mon bonheur present? Avant que tu fusses venue +a moi, mon isolement etait celui d'un orphelin exile; aujourd'hui, c'est +celui d'un roi. Dans ce faible corps, dont j'ai le simulacre jusqu'a ce +que la mort en fasse un debris, dans cette petite cervelle enfievree, ou +fermente une inutile pensee, sais-tu, mon ange, comprends-tu, ma belle, +que rien ne peut etre qui ne soit a toi? Ecoute ce que mon cerveau peut +dire, et sens combien mon amour est plus grand! Oh! que mon genie fut +une perle, et que tu fusses Cleopatre! + +En radotant ainsi, je pleurais sur ma femme, et elle deteignait +visiblement. A chaque larme qui tombait de mes yeux, apparaissait une +plume, non pas meme noire, mais du plus vieux roux (je crois qu'elle +avait deja deteint autre part). Apres quelques minutes +d'attendrissement, je me trouvai vis-a-vis d'un oiseau decolle et +desenfarine, identiquement semblable aux merles les plus plats et les +plus ordinaires. + +Que faire? que dire? quel parti prendre? Tout reproche etait inutile. +J'aurais bien pu, a la verite, considerer le cas comme redhibitoire, et +faire casser mon mariage; mais comment oser publier ma honte? N'etait-ce +pas assez de mon malheur? Je pris mon courage a deux pattes, je resolus +de quitter le monde, d'abandonner la carriere des lettres, de fuir dans +un desert, s'il etait possible, d'eviter a jamais l'aspect d'une +creature vivante, et de chercher, comme Alceste, + + Un endroit ecarte, + Ou d'etre un merle blanc on eut la liberte! + + + + +X + + +Je m'envolai la-dessus, toujours pleurant; et le vent, qui est le hasard +des oiseaux, me rapporta sur une branche de Mortefontaine. Pour cette +fois, on etait couche.--Quel mariage! me disais-je, quelle equipee! +C'est certainement a bonne intention que cette pauvre enfant s'est mis +du blanc; mais je n'en suis pas moins a plaindre, ni elle moins rousse. + +Le rossignol chantait encore. Seul, au fond de la nuit, il jouissait a +plein coeur du bienfait de Dieu qui le rend si superieur aux poetes, et +donnait librement sa pensee au silence qui l'entourait. Je ne pus +resister a la tentation d'aller a lui et de lui parler. + +--Que vous etes heureux! lui dis-je: non seulement vous chantez tant que +vous voulez, et tres bien, et tout le monde ecoute; mais vous avez une +femme et des enfants, votre nid, vos amis, un bon oreiller de mousse, la +pleine lune et pas de journaux. Rubini et Rossini ne sont rien aupres de +vous: vous valez l'un, et vous devinez l'autre. J'ai chante aussi, +monsieur, et c'est pitoyable. J'ai range des mots en bataille comme des +soldats prussiens, et j'ai coordonne des fadaises pendant que vous +etiez dans les bois. Votre secret peut-il s'apprendre? + +--Oui, me repondit le rossignol, mais ce n'est pas ce que vous croyez. +Ma femme m'ennuie, je ne l'aime point; je suis amoureux de la rose: +Sadi, le Persan, en a parle. Je m'egosille toute la nuit pour elle, mais +elle dort et ne m'entend pas. Son calice est ferme a l'heure qu'il est: +elle y berce un vieux scarabee,--et demain matin, quand je regagnerai +mon lit, epuise de souffrance et de fatigue, c'est alors qu'elle +s'epanouira, pour qu'une abeille lui mange le coeur! + + +FIN DE L'HISTOIRE D'UN MERLE BLANC. + + +Il n'y a pas une seule page de ce conte qui ne renferme, sous la forme +d'une piquante allegorie, quelque peinture de moeurs d'une verite +frappante, ou quelque trait de critique litteraire plein de raison et de +verve gauloise. Les souffrances, les deceptions, les chagrins des poetes +en general, et ceux de l'auteur en particulier, y sont presentes +gaiement sous des allusions si transparentes que nous ne ferons pas au +lecteur l'injure de lui en donner l'explication. + +L'_Histoire d'un merle blanc_ a paru pour la premiere fois dans les +_Scenes de la vie privee des animaux_, ouvrage publie par livraisons et +illustre par le crayon de Grandville. + + + + +PIERRE ET CAMILLE + +1844 + +I + + +Le chevalier des Arcis, officier de cavalerie, avait quitte le service +en 1760. Bien qu'il fut jeune encore, et que sa fortune lui permit de +paraitre avantageusement a la cour, il s'etait lasse de bonne heure de +la vie de garcon et des plaisirs de Paris. Il se retira pres du Mans, +dans une jolie maison de campagne. La, au bout de peu de temps, la +solitude, qui lui avait d'abord ete agreable, lui sembla penible. Il +sentit qu'il lui etait difficile de rompre tout a coup avec les +habitudes de sa jeunesse. Il ne se repentit pas d'avoir quitte le monde; +mais, ne pouvant se resoudre a vivre seul, il prit le parti de se +marier, et de trouver, s'il etait possible, une femme qui partageat son +gout pour le repos et pour la vie sedentaire qu'il etait decide a mener. + +Il ne voulait point que sa femme fut belle; il ne la voulait pas laide, +non plus; il desirait qu'elle eut de l'instruction et de l'intelligence, +avec le moins d'esprit possible; ce qu'il recherchait par-dessus tout, +c'etait de la gaiete et une humeur egale, qu'il regardait, dans une +femme, comme les premieres des qualites. + +La fille d'un negociant retire, qui demeurait dans le voisinage, lui +plut. Comme le chevalier ne dependait de personne, il ne s'arreta pas a +la distance qu'il y avait entre un gentilhomme et la fille d'un +marchand. Il adressa a la famille une demande qui fut accueillie avec +empressement. Il fit sa cour pendant quelques mois, et le mariage fut +conclu. + +Jamais alliance ne fut formee sous de meilleurs et de plus heureux +auspices. A mesure qu'il connut mieux sa femme, le chevalier decouvrit +en elle de nouvelles qualites et une douceur de caractere inalterable. +Elle, de son cote, se prit pour son mari d'un amour extreme. Elle ne +vivait qu'en lui, ne songeait qu'a lui complaire, et, bien loin de +regretter les plaisirs de son age qu'elle lui sacrifiait, elle +souhaitait que son existence entiere put s'ecouler dans une solitude +qui, de jour en jour, lui devenait plus chere. + +Cette solitude n'etait cependant pas complete. Quelques voyages a la +ville, la visite reguliere de quelques amis y faisaient diversion de +temps en temps. Le chevalier ne refusait pas de voir frequemment les +parents de sa femme, en sorte qu'il semblait a celle-ci qu'elle n'avait +pas quitte la maison paternelle. Elle sortait souvent des bras de son +mari pour se retrouver dans ceux de sa mere, et jouissait ainsi d'une +faveur que la Providence accorde a bien peu de gens, car il est rare +qu'un bonheur nouveau ne detruise pas un ancien bonheur. + +M. des Arcis n'avait pas moins de douceur et de bonte que sa femme; mais +les passions de sa jeunesse, l'experience qu'il paraissait avoir faite +des choses de ce monde, lui donnaient parfois de la melancolie. Cecile +(ainsi se nommait madame des Arcis) respectait religieusement ces +moments de tristesse. Quoiqu'il n'y eut en elle, a ce sujet, ni +reflexion ni calcul, son coeur l'avertissait aisement de ne pas se +plaindre de ces legers nuages qui detruisent tout des qu'on les regarde, +et qui ne sont rien quand on les laisse passer. + +La famille de Cecile etait composee de bonnes gens, marchands enrichis +par le travail, et dont la vieillesse etait, pour ainsi dire, un +perpetuel dimanche. Le chevalier aimait cette gaiete du repos, achetee +par la peine, et y prenait part volontiers. Fatigue des moeurs de +Versailles et meme des soupers de mademoiselle Quinault, il se plaisait +a ces facons un peu bruyantes, mais franches et nouvelles pour lui. +Cecile avait un oncle, excellent homme, meilleur convive encore, qui +s'appelait Giraud. Il avait ete maitre macon, puis il etait devenu peu a +peu architecte; a tout cela il avait gagne une vingtaine de mille livres +de rente. La maison du chevalier etait fort a son gout, et il y etait +toujours bien recu, quoiqu'il y arrivat quelquefois couvert de platre +et de poussiere; car, en depit des ans et de ses vingt mille livres, il +ne pouvait se tenir de grimper sur les toits et de manier la truelle. +Quand il avait bu quelques coups de Champagne, il fallait qu'il perorat +au dessert.--Vous etes heureux, mon neveu, disait-il souvent au +chevalier: vous etes riche, jeune, vous avez une bonne petite femme, une +maison pas trop mal batie; il ne vous manque rien, il n'y a rien a dire; +tant pis pour le voisin s'il s'en plaint. Je vous dis et repete que vous +etes heureux. + +Un jour, Cecile, entendant ces mots, et se penchant vers son +mari:--N'est-ce pas, lui dit-elle, qu'il faut que ce soit un peu vrai, +pour que tu te le laisses dire en face? + +Madame des Arcis, au bout de quelque temps, reconnut qu'elle etait +enceinte. Il y avait derriere la maison une petite colline d'ou l'on +decouvrait tout le domaine. Les deux epoux s'y promenaient souvent +ensemble. Un soir qu'ils y etaient assis sur l'herbe: + +--Tu n'as pas contredit mon oncle l'autre jour, dit Cecile. Penses-tu +cependant qu'il eut tout a fait raison? Es-tu parfaitement heureux? + +--Autant qu'un homme peut l'etre, repondit le chevalier, et je ne vois +rien qui puisse ajouter a mon bonheur. + +--Je suis donc plus ambitieuse que toi, reprit Cecile, car il me serait +aise de te citer quelque chose qui nous manque ici, et qui nous est +absolument necessaire. + +Le chevalier crut qu'il s'agissait de quelque bagatelle, et qu'elle +voulait prendre un detour pour lui confier un caprice de femme. Il fit, +en plaisantant, mille conjectures, et a chaque question, les rires de +Cecile redoublaient. Tout en badinant ainsi, ils s'etaient leves et ils +descendaient la colline. M. des Arcis doubla le pas, et, invite par la +pente rapide, il allait entrainer sa femme, lorsque celle-ci s'arreta, +et s'appuyant sur l'epaule du chevalier: + +--Prends garde, mon ami, lui dit-elle, ne me fais pas marcher si vite. +Tu cherchais bien loin ce que je te demandais; nous l'avons la sous mes +paniers. + +Presque tous leurs entretiens, a compter de ce jour, n'eurent plus qu'un +sujet; ils ne parlaient que de leur enfant, des soins a lui donner, de +la maniere dont ils l'eleveraient, des projets qu'ils formaient deja +pour son avenir. Le chevalier voulut que sa femme prit toutes les +precautions possibles pour conserver le tresor qu'elle portait. Il +redoubla pour elle d'attentions et d'amour; et tout le temps que dura la +grossesse de Cecile ne fut qu'une longue et delicieuse ivresse, pleine +des plus douces esperances. + +Le terme fixe par la nature arriva; un enfant vint au monde, beau comme +le jour. C'etait une fille, qu'on appela Camille. Malgre l'usage general +et contre l'avis meme des medecins, Cecile voulut la nourrir elle-meme. +Son orgueil maternel etait si flatte de la beaute de sa fille, qu'il fut +impossible de l'en separer; il etait vrai que l'on n'avait vu que bien +rarement a un enfant nouveau-ne des traits aussi reguliers et aussi +remarquables; ses yeux surtout, lorsqu'ils s'ouvrirent a la lumiere, +brillerent d'un eclat extraordinaire. Cecile, qui avait ete elevee au +couvent, etait extremement pieuse. Ses premiers pas, des qu'elle put se +lever, furent pour aller a l'eglise rendre graces a Dieu. + +Cependant, l'enfant commenca a prendre des forces et a se developper. A +mesure qu'elle grandissait, on fut surpris de lui voir garder une +immobilite etrange. Aucun bruit ne semblait la frapper; elle etait +insensible a ces mille discours que les meres adressent a leurs +nourrissons; tandis qu'on chantait en la bercant, elle restait les yeux +fixes et ouverts, regardant avidement la clarte de la lampe, et ne +paraissant rien entendre. Un jour qu'elle etait endormie, une servante +renversa un meuble; la mere accourut aussitot, et vit avec etonnement +que l'enfant ne s'etait pas reveillee. Le chevalier fut effraye de ces +indices trop clairs pour qu'on put s'y tromper. Des qu'il les eut +observes avec attention, il comprit a quel malheur sa fille etait +condamnee. La mere voulut en vain s'abuser, et, par tous les moyens +imaginables, detourner les craintes de son mari. Le medecin fut appele, +et l'examen ne fut ni long ni difficile. On reconnut que la pauvre +Camille etait privee de l'ouie, et par consequent de la parole. + + + + +II + + +La premiere pensee de la mere avait ete de demander si le mal etait sans +remede, et on lui avait repondu qu'il y avait des exemples de guerison. +Pendant un an, malgre l'evidence, elle conserva quelque espoir; mais +toutes les ressources de l'art echouerent, et, apres les avoir epuisees, +il fallut enfin y renoncer. + +Malheureusement a cette epoque, ou tant de prejuges furent detruits et +remplaces, il en existait un impitoyable contre ces pauvres creatures +qu'on appelle sourds-muets. De nobles esprits, des savants distingues ou +des hommes seulement pousses par un sentiment charitable, avaient, il +est vrai, des longtemps, proteste contre cette barbarie. Chose bizarre, +c'est un moine espagnol qui, le premier, au seizieme siecle, a devine et +essaye cette tache, crue alors impossible, d'apprendre aux muets a +parler sans parole. Son exemple avait ete suivi en Italie, en Angleterre +et en France, a differentes reprises. Bonnet, Wallis, Bulwer, Van +Helmont, avaient mis au jour des ouvrages importants, mais l'intention +chez eux avait ete meilleure que l'effet; un peu de bien avait ete opere +ca et la, a l'insu du monde, presque au hasard, sans aucun fruit. +Partout, meme a Paris, au sein de la civilisation la plus avancee, les +sourds-muets etaient regardes comme une espece d'etres a part, marques +du sceau de la colere celeste. Prives de la parole, on leur refusait la +pensee. Le cloitre pour ceux qui naissaient riches, l'abandon pour les +pauvres, tel etait leur sort; ils inspiraient plus d'horreur que de +pitie. + +Le chevalier tomba peu a peu dans le plus profond chagrin. Il passait la +plus grande partie du jour seul, enferme dans son cabinet, ou se +promenait dans les bois. Il s'efforcait, lorsqu'il voyait sa femme, de +montrer un visage tranquille, et tentait de la consoler, mais en vain. +Madame des Arcis, de son cote, n'etait pas moins triste. Un malheur +merite peut faire verser des larmes, presque toujours tardives et +inutiles; mais un malheur, sans motif accable la raison, en decourageant +la piete. + +Ces deux nouveaux maries, faits pour s'aimer et qui s'aimaient, +commencerent ainsi a se voir avec peine et a s'eviter dans les memes +allees ou ils venaient de se parler d'un espoir si prochain, si +tranquille et si pur. Le chevalier, en s'exilant volontairement dans sa +maison de campagne, n'avait pense qu'au repos; le bonheur avait semble +l'y surprendre. Madame des Arcis n'avait fait qu'un mariage de raison; +l'amour etait venu, il etait reciproque. Un obstacle terrible se placait +tout a coup entre eux, et cet obstacle etait precisement l'objet meme +qui eut du etre un lien sacre. + +Ce qui causa cette separation soudaine et tacite, plus affreuse qu'un +divorce, et plus cruelle qu'une mort lente, c'est que la mere, en depit +du malheur, aimait son enfant avec passion, tandis que le chevalier, +quoi qu'il voulut faire, malgre sa patience et sa bonte, ne pouvait +vaincre l'horreur que lui inspirait cette malediction de Dieu tombee sur +lui. + +--Pourrais-je donc hair ma fille? se demandait-il souvent durant ses +promenades solitaires. Est-ce sa faute si la colere du ciel l'a frappee? +Ne devrais-je pas uniquement la plaindre, chercher a adoucir la douleur +de ma femme, cacher ce que je souffre, veiller sur mon enfant? A quelle +triste existence est-elle reservee si moi, son pere, je l'abandonne? que +deviendra-t-elle? Dieu me l'envoie ainsi; c'est a moi de me resigner. +Qui en prendra soin? qui relevera? qui la protegera? Elle n'a au monde +que sa mere et moi; elle ne trouvera pas un mari, et elle n'aura jamais +ni frere ni soeur; c'est assez d'une malheureuse de plus au monde. Sous +peine de manquer de coeur, je dois consacrer ma vie a lui faire supporter +la sienne. + +Ainsi pensait le chevalier, puis il rentrait a la maison avec la ferme +intention de remplir ses devoirs de pere et de mari; il trouvait son +enfant dans les bras de sa femme, il s'agenouillait devant eux, prenait +les mains de Cecile entre les siennes: on lui avait parle, disait-il, +d'un medecin celebre, qu'il allait faire venir; rien n'etait encore +decide; on avait vu des cures merveilleuses. En parlant ainsi, il +soulevait sa fille entre ses bras et la promenait par la chambre; mais +d'affreuses pensees le saisissaient malgre lui; l'idee de l'avenir, la +vue de ce silence, de cet etre inacheve, dont les sens etaient fermes, +la reprobation, le degout, la pitie, le mepris du monde, l'accablaient. +Son visage palissait, ses mains tremblaient; il rendait l'enfant a sa +mere, et se detournait pour cacher ses larmes. + +C'est dans ces moments que madame des Arcis serrait sa fille sur son +coeur avec une sorte de tendresse desesperee et ce plein regard de +l'amour maternel, le plus violent et le plus fier de tous. Jamais elle +ne faisait entendre une plainte; elle se retirait dans sa chambre, +posait Camille dans son berceau, et passait des heures entieres, muette +comme elle, a la regarder. + +Cette espece d'exaltation sombre et passionnee devint si forte, qu'il +n'etait pas rare de voir madame des Arcis garder le silence le plus +absolu pendant des journees. On lui adressait en vain la parole. Il +semblait qu'elle voulut savoir par elle-meme ce que c'etait que cette +nuit de l'esprit dans laquelle sa fille devait vivre. + +Elle parlait par signes a l'enfant et savait seule se faire comprendre. +Les autres personnes de la maison, le chevalier lui-meme, semblaient +etrangers a Camille. La mere de madame des Arcis, femme d'un esprit +assez vulgaire, ne venait guere a Chardonneux[3] (ainsi se nommait la +terre du chevalier) que pour deplorer le malheur arrive a son gendre et +a sa chere Cecile. Croyant faire preuve de sensibilite, elle s'apitoyait +sans relache sur le triste sort de cette pauvre enfant, et il lui +echappa de dire un jour:--Mieux eut valu pour elle ne pas etre +nee.--Qu'auriez-vous donc fait si j'etais ainsi? repliqua Cecile presque +avec l'accent de la colere. + +[Note 3: Il y a pres du Mans un chateau de ce nom. L'auteur y passa +quelques jours en septembre 1829.] + +L'oncle Giraud, le maitre macon, ne trouvait pas grand mal a ce que sa +petite niece fut muette:--J'ai eu, disait-il, une femme si bavarde, que +je regarde toute chose au monde, n'importe laquelle, comme preferable. +Cette petite-la est sure d'avance de ne jamais tenir de mauvais propos, +ni d'en ecouter, de ne pas impatienter toute une maison en chantant de +vieux airs d'opera, qui sont tous pareils; elle ne sera pas querelleuse, +elle ne dira pas d'injures aux servantes, comme ma femme n'y manquait +jamais; elle ne s'eveillera pas si son mari tousse, ou bien s'il se leve +plus tot qu'elle pour surveiller ses ouvriers; elle ne revera pas tout +haut, elle sera discrete; elle y verra clair, les sourds ont de bons +yeux; elle pourra regler un memoire, quand elle ne ferait que compter +sur ses doigts, et payer, si elle a de l'argent, mais sans chicaner, +comme les proprietaires a propos de la moindre batisse; elle saura +d'elle-meme une chose tres bonne qui ne s'apprend d'ordinaire que +difficilement, c'est qu'il vaut mieux faire que dire; si elle a le coeur +a sa place, on le verra sans qu'elle ait besoin de se mettre du miel au +bout de la langue. Elle ne rira pas en compagnie, c'est vrai; mais elle +n'entendra pas, a diner, les rabat-joie qui font des periodes; elle sera +jolie, elle aura de l'esprit, elle ne fera pas de bruit; elle ne sera +pas obligee, comme un aveugle, d'avoir un caniche pour se promener. Ma +foi, si j'etais jeune, je l'epouserais tres bien quand elle sera grande, +et aujourd'hui que je suis vieux et sans enfants, je la prendrais tres +bien chez nous comme ma fille, si par hasard elle vous ennuyait. + +Lorsque l'oncle Giraud tenait de pareils discours, un peu de gaiete +rapprochait par instants M. des Arcis de sa femme. Ils ne pouvaient +s'empecher de sourire tous deux a cette bonhomie un peu brusque, mais +respectable et surtout bienfaisante, ne voulant voir le mal nulle part. +Mais le mal etait la; tout le reste de la famille regardait avec des +yeux effrayes et curieux ce malheur, qui etait une rarete. Quand ils +venaient en carriole du gue de Mauny[4], ces braves gens se mettaient en +cercle avant diner, tachant de voir et de raisonner, examinant tout d'un +air d'interet, prenant un visage compose, se consultant tout bas pour +savoir quoi dire, tentant quelquefois de detourner la pensee commune par +une grosse remarque sur un fetu. La mere restait devant eux, sa fille +sur ses genoux, sa gorge decouverte, quelques gouttes de lait coulant +encore. Si Raphael eut ete de la famille, la Vierge a la Chaise aurait +pu avoir une soeur; madame des Arcis ne s'en doutait pas, et en etait +d'autant plus belle. + +[Note 4: Le gue de Mauny est un site pittoresque des environs du +Mans et un but de promenade pour les habitants de la ville.] + + + + +III + + +La petite fille devenait grande; la nature remplissait tristement sa +tache, mais fidelement. Camille n'avait que ses yeux au service de son +ame; ses premiers gestes furent, comme l'avaient ete ses premiers +regards, diriges vers la lumiere. Le plus pale rayon de soleil lui +causait des transports de joie. + +Lorsqu'elle commenca a se tenir debout et a marcher, une curiosite tres +marquee lui fit examiner et toucher tous les objets qui l'environnaient, +avec une delicatesse melee de crainte et de plaisir, qui tenait de la +vivacite de l'enfant, et deja de la pudeur de la femme. Son premier +mouvement etait de courir vers tout ce qui lui etait nouveau, comme pour +le saisir et s'en emparer; mais elle se retournait presque toujours a +moitie chemin en regardant sa mere, comme pour la consulter. Elle +ressemblait alors a l'hermine, qui, dit-on, s'arrete et renonce a la +route qu'elle voulait suivre, si elle voit qu'un peu de fange ou de +gravier pourrait tacher sa fourrure. + +Quelques enfants du voisinage venaient jouer avec Camille dans le +jardin. C'etait une chose etrange que la maniere dont elle les +regardait parler. Ces enfants, a peu pres du meme age qu'elle, +essayaient, bien entendu, de repeter des mots estropies par leurs +bonnes, et tachaient, en ouvrant les levres, d'exercer leur intelligence +au moyen d'un bruit qui ne semblait qu'un mouvement a la pauvre fille. +Souvent, pour prouver qu'elle avait compris, elle etendait les mains +vers ses petites compagnes, qui, de leur cote, reculaient effrayees +devant cette autre expression de leur propre pensee. + +Madame des Arcis ne quittait pas sa fille. Elle observait avec anxiete +les moindres actions, les moindres signes de vie de Camille. Si elle eut +pu deviner que l'abbe de l'Epee allait bientot venir et apporter la +lumiere dans ce monde de tenebres, quelle n'eut pas ete sa joie! Mais +elle ne pouvait rien et demeurait sans force contre ce mal du hasard, +que le courage et la piete d'un homme allaient detruire. Singuliere +chose qu'un pretre en voie plus qu'une mere, et que l'esprit, qui +discerne, trouve ce qui manque au coeur, qui souffre! + +Quand les petites amies de Camille furent en age de recevoir les +premieres instructions d'une gouvernante, la pauvre enfant commenca a +temoigner une tres grande tristesse de ce qu'on n'en faisait pas autant +pour elle que pour les autres. Il y avait chez un voisin une vieille +institutrice anglaise qui faisait epeler a grand'peine un enfant et le +traitait severement. Camille assistait a la lecon, regardait avec +etonnement son petit camarade, suivant des yeux ses efforts, et tachant, +pour ainsi dire, de l'aider; elle pleurait avec lui lorsqu'il etait +gronde. + +Les lecons de musique furent pour elle le sujet d'une peine bien plus +vive. Debout pres du piano, elle roidissait et remuait ses petits doigts +en regardant la maitresse de tous ses grands yeux, qui etaient tres +noirs et tres beaux. Elle semblait demander ce qui se faisait la, et +frappait quelquefois sur les touches d'une facon en meme temps douce et +irritee. + +L'impression que les etres ou les objets exterieurs produisaient sur les +autres enfants ne paraissait pas la surprendre. Elle observait les +choses et s'en souvenait comme eux. Mais lorsqu'elle les voyait se +montrer du doigt ces memes objets et echanger entre eux ce mouvement des +levres qui lui etait inintelligible, alors recommencait son chagrin. +Elle se retirait dans un coin, et, avec une pierre ou un morceau de +bois, elle tracait presque machinalement sur le sable quelques lettres +majuscules qu'elle avait vu epeler a d'autres, et qu'elle considerait +attentivement. + +La priere du soir, que le voisin faisait faire regulierement a ses +enfants tous les jours, etait pour Camille une enigme qui ressemblait a +un mystere. Elle s'agenouillait, avec ses amies et joignait les mains +sans savoir pourquoi. Le chevalier voyait en cela une profanation: + +--Otez-moi cette petite, disait-il; epargnez-moi cette singerie.--Je +prends sur moi d'en demander pardon a Dieu, repondit un jour la mere. + +Camille donna de bonne heure des signes de cette bizarre faculte que +les Ecossais appellent la double vue, que les partisans du magnetisme +veulent faire admettre, et que les medecins rangent, la plupart du +temps, au nombre des maladies. La petite sourde et muette sentait venir +ceux qu'elle aimait, et allait souvent au-devant d'eux, sans que rien +eut pu l'avertir de leur arrivee. + +Non seulement les autres enfants ne s'approchaient d'elle qu'avec une +certaine crainte, mais ils l'evitaient quelquefois d'un air de mepris. +Il arrivait que l'un d'eux, avec ce manque de pitie dont parle La +Fontaine, venait lui parler longtemps en la regardant en face et en +riant, lui demandant de repondre. Ces petites rondes des enfants, qui se +danseront tant qu'il y aura de petites jambes, Camille les regardait a +la promenade, deja a demi jeune fille, et quand venait le vieux refrain: + + Entrez dans la danse, + Voyez comme on danse... + +seule a l'ecart, appuyee sur un banc, elle suivait la mesure, en +balancant sa jolie tete, sans essayer de se meler au groupe, mais avec +assez de tristesse et de gentillesse pour faire pitie. + +L'une des plus grandes taches qu'essaya cet esprit maltraite fut de +vouloir compter avec une petite voisine qui apprenait l'arithmetique. Il +s'agissait d'un calcul fort aise et fort court. La voisine se debattait +contre quelques chiffres un peu embrouilles. Le total ne se montait +guere a plus de douze ou quinze unites. La voisine comptait sur ses +doigts. Camille, comprenant qu'on se trompait, et voulant aider, etendit +ses deux mains ouvertes. On lui avait donne, a elle aussi, les premieres +et les plus simples notions; elle savait que deux et deux font quatre. +Un animal intelligent, un oiseau meme, compte d'une facon ou d'une +autre, que nous ne savons pas, jusqu'a deux ou trois. Une pie, dit-on, a +compte jusqu'a cinq. Camille, dans cette circonstance, aurait eu a +compter plus loin. Ses mains n'allaient que jusqu'a dix. Elle les tenait +ouvertes devant sa petite amie avec un air si plein de bonne volonte, +qu'on l'eut prise pour un honnete homme qui ne peut pas payer. + +La coquetterie se montre de bonne heure chez les femmes: Camille n'en +donnait aucun indice.--C'est pourtant drole, disait le chevalier, qu'une +petite fille ne comprenne pas un bonnet! A de pareils propos, madame des +Arcis souriait tristement.--Elle est pourtant belle! disait-elle a son +mari; et en meme temps, avec douceur, elle poussait un peu Camille pour +la faire marcher devant son pere, afin qu'il vit mieux sa taille, qui +commencait a se former, et sa demarche encore enfantine, qui etait +charmante. + +A mesure qu'elle avancait en age, Camille se prit de passion, non pour +la religion, qu'elle ne connaissait pas, mais pour les eglises, qu'elle +voyait. Peut-etre avait-elle dans l'ame cet instinct invincible qui fait +qu'un enfant de dix ans concoit et garde le projet de prendre une robe +de laine, de chercher ce qui est pauvre et ce qui souffre, et de passer +ainsi toute sa vie. Il mourra bien des indifferents et meme des +philosophes avant que l'un d'eux explique une pareille fantaisie, mais +elle existe. + +"Lorsque j'etais enfant, je ne voyais pas Dieu, je ne voyais que le +ciel," est certainement un mot sublime, ecrit, comme on sait, par un +sourd-muet. Camille etait bien loin de tant de force. L'image grossiere +de la Vierge, badigeonnee de blanc de ceruse, sur un fond de platre +frotte de bleu, a peu pres comme l'enseigne d'une boutique; un enfant de +choeur de province, dont un vieux surplis couvrait la soutane, et dont la +voix faible et argentine faisait tristement vibrer les carreaux, sans +que Camille en put rien entendre; la demarche du suisse, les airs du +bedeau,--qui sait ce qui fait lever les yeux a un enfant? Mais +qu'importe, des que ces yeux se levent? + + + + +IV + + +--Elle est pourtant belle! se repetait le chevalier, et Camille l'etait +en effet. Dans le parfait ovale d'un visage regulier, sur des traits +d'une purete et d'une fraicheur admirables, brillait, pour ainsi dire, +la clarte d'un bon coeur. Camille etait petite, non point pale, mais tres +blanche, avec de longs cheveux noirs. Gaie, active, elle suivait son +naturel; triste avec douceur et presque avec nonchalance des que le +malheur venait la toucher; pleine de grace dans tous ses mouvements, +d'esprit et quelquefois d'energie dans sa petite pantomime, +singulierement industrieuse a se faire entendre, vive a comprendre, +toujours obeissante des qu'elle avait compris. Le chevalier restait +aussi parfois, comme madame des Arcis, a regarder sa fille sans parler. +Tant de grace et de beaute, joint a tant de malheur et d'horreur, etait +pres de lui troubler l'esprit; on le vit embrasser souvent Camille avec +une sorte de transport, en disant tout haut:--Je ne suis cependant pas +un mechant homme! + +Il y avait une allee dans le bois, au fond du jardin, ou le chevalier +avait l'habitude de se promener apres le dejeuner. De la fenetre de sa +chambre, madame des Arcis voyait son mari aller et venir derriere les +arbres. Elle n'osait guere l'y aller retrouver. Elle regardait, avec un +chagrin plein d'amertume, cet homme qui avait ete pour elle plutot un +amant qu'un epoux, dont elle n'avait jamais recu un reproche, a qui elle +n'en avait jamais eu un seul a faire, et qui n'avait plus le courage de +l'aimer parce qu'elle etait mere. + +Elle se hasarda pourtant un matin. Elle descendit en peignoir, belle +comme un ange, le coeur palpitant; il s'agissait d'un bal d'enfants qui +devait avoir lieu dans un chateau voisin. Madame des Arcis voulait y +mener Camille. Elle voulait voir l'effet que pourrait produire sur le +monde et sur son mari la beaute de sa fille. Elle avait passe des nuits +sans sommeil a chercher quelle robe elle lui mettrait; elle avait forme +sur ce projet les plus douces esperances.--Il faudra bien, se +disait-elle, qu'il en soit fier et qu'on en soit jaloux, une fois pour +toutes, de cette pauvre petite. Elle ne dira rien, mais elle sera la +plus belle. + +Des que le chevalier vit sa femme venir a lui, il s'avanca au-devant +d'elle, et lui prit la main, qu'il baisa avec un respect et une +galanterie qui lui venaient de Versailles, et dont il ne s'ecartait +jamais, malgre sa bonhomie naturelle. Ils commencerent par echanger +quelques mots insignifiants, puis ils se mirent a marcher l'un a cote de +l'autre. + +Madame des Arcis cherchait de quelle maniere elle proposerait a son mari +de la laisser mener sa fille au bal, et de rompre ainsi une +determination qu'il avait prise depuis la naissance de Camille, celle +de ne plus voir le monde. La seule pensee d'exposer son malheur aux yeux +des indifferents ou des malveillants mettait le chevalier presque hors +de lui. Il avait annonce formellement sa volonte sur ce sujet. Il +fallait donc que madame des Arcis trouvat un biais, un pretexte +quelconque, non seulement pour executer son dessein, mais pour en +parler. + +Pendant ce temps-la, le chevalier paraissait reflechir beaucoup de son +cote. Il fut le premier a rompre le silence. Une affaire survenue a un +de ses parents, dit-il a sa femme, venait d'occasionner de grands +derangements de fortune dans sa famille; il etait important pour lui de +surveiller les gens charges des mesures a prendre; ses interets, et par +consequent ceux de madame des Arcis elle-meme, couraient le risque +d'etre compromis faute de soin. Bref, il annonca qu'il etait oblige de +faire un court voyage en Hollande, ou il devait s'entendre avec son +banquier; il ajouta que l'affaire etait extremement pressee, et qu'il +comptait partir des le lendemain matin. + +Il n'etait que trop facile a madame des Arcis de comprendre le motif de +ce voyage. Le chevalier etait bien eloigne de songer a abandonner sa +femme; mais, en depit de lui-meme, il eprouvait un besoin irresistible +de s'isoler tout a fait pendant quelque temps, ne fut-ce que pour +revenir plus tranquille. Toute vraie douleur donne, la plupart du temps, +ce besoin de solitude a l'homme comme la souffrance physique aux +animaux. + +Madame des Arcis fut d'abord tellement surprise, qu'elle ne repondit que +par ces phrases banales qu'on a toujours sur les levres quand on ne peut +pas dire ce qu'on pense: elle trouvait ce voyage tout simple; le +chevalier avait raison, elle reconnaissait l'importance de cette +demarche, et ne s'y opposait en aucune facon. Tandis qu'elle parlait, la +douleur lui serrait le coeur; elle dit qu'elle se trouvait lasse, et +s'assit sur un banc. + +La, elle resta plongee dans une reverie profonde, les regards fixes, les +mains pendantes. Madame des Arcis n'avait connu jusqu'alors ni grande +joie ni grands plaisirs. Sans etre une femme d'un esprit eleve, elle +sentait assez fortement et elle etait d'une famille assez commune pour +avoir quelque peu souffert. Son mariage avait ete pour elle un bonheur +tout a fait imprevu, tout a fait nouveau; un eclair avait brille devant +ses yeux au milieu de longues et froides journees, maintenant la nuit la +saisissait. + +Elle demeura longtemps pensive. Le chevalier detournait les yeux, et +semblait impatient de rentrer a la maison. Il se levait et se rasseyait. +Madame des Arcis se leva aussi enfin, prit le bras de son mari; ils +rentrerent ensemble. + +L'heure du diner venue, madame des Arcis fit dire qu'elle se trouvait +malade et qu'elle ne descendrait pas. Dans sa chambre etait un +prie-Dieu ou elle resta a genoux jusqu'au soir. Sa femme de chambre +entra plusieurs fois, ayant recu du chevalier l'ordre secret de veiller +sur elle; elle ne repondit pas a ce qu'on lui disait. Vers huit heures +du soir elle sonna, demanda la robe commandee a l'avance pour sa fille, +et qu'on mit le cheval a la voiture. Elle fit avertir en meme temps le +chevalier qu'elle allait au bal, et qu'elle souhaitait qu'il l'y +accompagnat. + +Camille avait la taille d'un enfant, mais la plus svelte et la plus +legere. Sur ce corps bien-aime, dont les contours commencaient a se +dessiner, la mere posa une petite parure simple et fraiche. Une robe de +mousseline blanche brodee, des petits souliers de satin blanc, un +collier de graines d'Amerique sur le cou, une couronne de bluets sur la +tete, tels furent les atours de Camille, qui se mirait avec orgueil et +sautait de joie. La mere, vetue d'une robe de velours, comme quelqu'un +qui ne veut pas danser, tenait son enfant devant une psyche, et +l'embrassait coup sur coup, en repetant: Tu es belle, tu es belle! +lorsque le chevalier monta. Madame des Arcis, sans aucune emotion +apparente, demanda a son domestique si on avait attele, et a son mari +s'il venait. Le chevalier donna la main a sa femme, et l'on alla au bal. + +C'etait la premiere fois qu'on voyait Camille. On avait beaucoup entendu +parler d'elle. La curiosite dirigea tous les regards vers la petite +fille des qu'elle parut. On pouvait s'attendre a ce que madame des +Arcis montrat quelque embarras et quelque inquietude; il n'en fut rien. +Apres les politesses d'usage, elle s'assit de l'air le plus calme, et +tandis que chacun suivait des yeux son enfant avec une espece +d'etonnement ou un air d'interet affecte, elle la laissait aller par la +chambre sans paraitre y songer. + +Camille retrouvait la ses petites compagnes; elle courait tour a tour +vers l'une ou vers l'autre, comme si elle eut ete au jardin. Toutes, +cependant, la recevaient avec reserve et avec froideur. Le chevalier, +debout a l'ecart, souffrait visiblement. Ses amis vinrent a lui, +vanterent la beaute de sa fille; des personnes etrangeres, ou meme +inconnues, l'aborderent avec l'intention de lui faire compliment. Il +sentait qu'on le consolait, et ce n'etait guere de son gout. Cependant +un regard auquel on ne se trompe pas, le regard de tous, lui remit peu a +peu quelque joie au coeur. Apres avoir parle par gestes presque a tout le +monde, Camille etait restee debout entre les genoux de sa mere. On +venait de la voir aller de cote et d'autre; on s'attendait a quelque +chose d'etrange, ou tout au moins de curieux; elle n'avait rien fait que +de dire bonsoir aux gens avec une grande reverence, donner un petit +_shake-hand_ a des demoiselles anglaises, envoyer des baisers aux meres +de ses petites amies, le tout peut-etre appris par coeur, mais fait avec +grace et naivete. Revenue tranquillement a sa place, on commenca a +l'admirer. Rien, en effet, n'etait plus beau que cette enveloppe dont +ne pouvait sortir cette pauvre ame. Sa taille, son visage, ses longs +cheveux boucles, ses yeux surtout d'un eclat incomparable, surprenaient +tout le monde. En meme temps que ses regards essayaient de tout deviner, +et ses gestes de tout dire, son air reflechi et melancolique pretait a +ses moindres mouvements, a ses allures d'enfant et a ses poses un +certain aspect d'un air de grandeur; un peintre ou un sculpteur en eut +ete frappe. On s'approcha de madame des Arcis, on l'entoura, on fit +mille questions par gestes a Camille; a l'etonnement et a la repugnance +avaient succede une bienveillance sincere, une franche sympathie. +L'exageration, qui arrive toujours des que le voisin parle apres le +voisin pour repeter la meme chose, s'en mela bientot. On n'avait jamais +vu un si charmant enfant; rien ne lui ressemblait, rien n'etait si beau +qu'elle. Camille eut enfin un triomphe complet, auquel elle etait loin +de rien comprendre. + +Madame des Arcis le comprenait. Toujours calme au dehors, elle eut ce +soir-la un battement de coeur qui lui etait du, le plus heureux, le plus +pur de sa vie. Il y eut entre elle et son mari un sourire echange, qui +valait bien des larmes. + +Cependant une jeune fille se mit au piano, et joua une contredanse. Les +enfants se prirent par la main, se mirent en place et commencerent a +executer les pas que le maitre de danse de l'endroit leur avait appris. +Les parents, d'autre part, commencerent a se complimenter +reciproquement, a trouver charmante cette petite fete, et a se faire +remarquer les uns aux autres la gentillesse de leurs progenitures. Ce +fut bientot un grand bruit de rires enfantins, de plaisanteries de cafe +entre les jeunes gens, de causeries de chiffons entre les jeunes filles, +de bavardages entre les papas, de politesses aigres-douces entre les +mamans, bref un bal d'enfants en province. + +Le chevalier ne quittait pas des yeux sa fille, qui, on le pense bien, +n'etait pas de la contredanse. Camille regardait la fete avec une +attention un peu triste. Un petit garcon vint l'inviter. Elle secoua la +tete pour toute reponse; quelques bluets tomberent de sa couronne, qui +n'etait pas bien solide. Madame des Arcis les ramassa, et eut bientot +repare, avec quelques epingles, le desordre de cette coiffure qu'elle +avait faite elle-meme; mais elle chercha vainement ensuite son mari: il +n'etait plus dans la salle. Elle fit demander s'il etait parti, et s'il +avait pris la voiture. On lui repondit qu'il etait retourne chez lui a +pied. + + + + +V + + +Le chevalier avait resolu de s'eloigner sans dire adieu a sa femme. Il +craignait et fuyait toute explication facheuse, et comme, d'ailleurs, +son dessein etait de revenir dans peu de temps, il crut agir plus +sagement en laissant seulement une lettre. Il n'etait pas tout a fait +vrai que ses affaires l'appelassent en Hollande; cependant son voyage +pouvait lui etre avantageux. Un de ses amis ecrivit a Chardonneux pour +presser son depart; c'etait un pretexte convenu. Il prit, en rentrant, +le semblant d'un homme oblige de s'en aller a l'improviste. Il fit faire +ses paquets en toute hate, les envoya a la ville, monta a cheval et +partit. + +Une hesitation involontaire et un tres grand regret s'emparerent +cependant de lui lorsqu'il franchit le seuil de sa porte. Il craignit +d'avoir obei trop vite a un sentiment qu'il pouvait maitriser, de faire +verser a sa femme des larmes inutiles, et de ne pas trouver ailleurs le +repos qu'il otait peut-etre a sa maison.--Mais qui sait, pensa-t-il, si +je ne fais pas, au contraire, une chose utile et raisonnable? Qui sait +si le chagrin passager que pourra causer mon absence ne nous rendra pas +des jours plus heureux? Je suis frappe d'un malheur dont Dieu seul +connait la cause; je m'eloigne pour quelques jours du lieu ou je +souffre. Le changement, le voyage, la fatigue meme, calmeront peut-etre +mes ennuis; je vais m'occuper de choses materielles, importantes, +necessaires; je reviendrai le coeur plus tranquille, plus content; +j'aurai reflechi, je saurai mieux ce que j'ai a faire.--Cependant Cecile +va souffrir, se disait-il au fond du coeur. Mais, son parti une fois +pris, il continua sa route. + +Madame des Arcis avait quitte le bal vers onze heures. Elle etait montee +en voiture avec sa fille, qui s'endormit bientot sur ses genoux. Bien +qu'elle ignorat que le chevalier eut execute si promptement son projet +de voyage, elle n'en souffrait pas moins d'etre sortie seule de chez ses +voisins. Ce qui n'est aux yeux du monde qu'un manque d'egards devient +une douleur sensible a qui en soupconne le motif. Le chevalier n'avait +pu supporter le spectacle public de son malheur. La mere avait voulu +montrer ce malheur pour tacher de le vaincre et d'en avoir raison. Elle +eut aisement pardonne a son mari un mouvement de tristesse ou de +mauvaise humeur; mais il faut penser qu'en province une telle maniere de +laisser ainsi sa femme et sa fille est une chose presque inouie; et la +moindre bagatelle en pareil cas, seulement un manteau qu'on cherche, +lorsque celui qui devrait l'apporter n'est pas la, a fait, quelquefois +plus de mal que tout le respect des convenances ne saurait faire de +bien. + +Tandis que la voiture se trainait lentement sur les cailloux d'un +chemin vicinal nouvellement fait, madame des Arcis, regardant sa fille +endormie, se livrait aux plus tristes pressentiments. Soutenant Camille, +de facon a ce que les cahots ne pussent l'eveiller, elle songeait, avec +cette force que la nuit donne a la pensee, a la fatalite qui semblait la +poursuivre jusque dans cette joie legitime qu'elle venait d'avoir a ce +bal. Une etrange disposition d'esprit la faisait se reporter tour a +tour, tantot vers son propre passe, tantot vers l'avenir de sa +fille.--Que va-t-il arriver? se disait-elle. Mon mari s'eloigne de moi; +s'il ne part pas aujourd'hui pour toujours, ce sera demain; tous mes +efforts, toutes mes prieres ne serviront qu'a l'importuner; son amour +est mort, sa pitie subsiste, mais son chagrin est plus fort que lui et +que moi-meme. Ma fille est belle, mais vouee au malheur; qu'y puis-je +faire? que puis-je prevoir ou empecher? Si je m'attache a cette pauvre +enfant, comme je le dois, comme je le fais, c'est presque renoncer a +voir mon mari. Il nous fuit, nous lui faisons horreur. Si je tentais, au +contraire, de me rapprocher de lui, si j'osais essayer de rappeler son +ancien amour, ne me demanderait-il pas peut-etre de me separer de ma +fille? Ne pourrait-il pas se faire qu'il voulut confier Camille a des +etrangers, et se delivrer d'un spectacle qui l'afflige? + +En se parlant ainsi a elle-meme, madame des Arcis embrassait Camille. + +--Pauvre enfant! se disait-elle, moi t'abandonner! moi acheter au prix +de ton repos, de ta vie peut-etre, l'apparence d'un bonheur qui me +fuirait a mon tour! cesser d'etre mere pour etre epouse! Quand une +pareille chose serait possible, ne vaut-il pas mieux mourir que d'y +songer? + +Puis elle revenait a ses conjectures.--Que va-t-il arriver? se +demandait-elle encore. Qu'ordonnera de nous la Providence? Dieu veille +sur tous, il nous voit comme les autres. Que fera-t-il de nous? que +deviendra cette enfant? + +A quelque distance de Chardonneux, il y avait un gue a passer. Il avait +beaucoup plu depuis un mois a peu pres, en sorte que la riviere +debordait et couvrait les pres d'alentour. Le _passeux_ refusa d'abord +de prendre la voiture dans son bac, et dit qu'il fallait deteler, qu'il +se chargeait de traverser l'eau avec les gens et le cheval, non avec le +carrosse. Madame des Arcis, pressee de revoir son mari, ne voulut pas +descendre. Elle dit au cocher d'entrer dans le bac; c'etait un trajet de +quelques minutes, qu'elle avait fait cent fois. + +Au milieu du gue, le bateau commenca a devier, pousse par le courant. Le +_passeux_ demanda aide au cocher pour empecher, disait-il, d'aller a +l'ecluse. Il y avait, en effet, a deux ou trois cents pas plus bas, un +moulin avec une ecluse, faite de soliveaux, de pieux et de planches +rassemblees, mais vieille, brisee par l'eau, et devenue une espece de +cascade, ou plutot de precipice. Il etait clair que, si l'on se +laissait entrainer jusque-la, on devait s'attendre a un accident +terrible. + +Le cocher etait descendu de son siege; il aurait voulu etre bon a +quelque chose, mais il n'y avait qu'une perche dans le bac. Le +_passeux_, de son cote, faisait ce qu'il pouvait, mais la nuit etait +sombre; une petite pluie fine aveuglait ces deux hommes, qui tantot se +relayaient, tantot reunissaient leurs forces, pour couper l'eau et +gagner la rive. + +A mesure que le bruit de l'ecluse se rapprochait, le danger devenait +plus effrayant. Le bateau, lourdement charge, et defendu contre le +courant par deux hommes vigoureux, n'allait pas vite. Lorsque la perche +etait bien enfoncee et bien tenue a l'avant, le bac s'arretait, allait +de cote, ou tournait sur lui-meme; mais le flot etait trop fort. Madame +des Arcis, qui etait restee dans la voiture avec l'enfant, ouvrit la +glace avec une terreur affreuse: + +--Est-ce que nous sommes perdus? s'ecria-t-elle. + +En ce moment la perche rompit. Les deux hommes tomberent dans le bateau, +epuises, et les mains meurtries. + +Le _passeux_ savait nager, mais non le cocher. Il n'y avait pas de temps +a perdre: + +--Pere Georgeot, dit madame des Arcis au _passeux_ (c'etait son nom), +peux-tu me sauver, ma fille et moi? + +Le pere Georgeot jeta un coup, d'oeil sur l'eau, puis sur la rive: + +--Certainement, repondit-il en haussant les epaules d'un air presque +offense qu'on lui adressat une pareille question. + +--Que faut-il faire? dit madame des Arcis. + +--Vous mettre sur mes epaules, repliqua le _passeux_. Gardez votre robe, +ca vous soutiendra. Empoignez-moi le cou a deux bras, mais n'ayez pas +peur et ne vous cramponnez pas, nous serions noyes; ne criez pas, ca +vous ferait boire. Quant a la petite, je la prendrai d'une main par la +taille, je nagerai de l'autre a la mariniere, et je la passerai en l'air +sans la mouiller. Il n'y a pas vingt-cinq brasses d'ici aux pommes de +terre qui sont dans ce champ-la. + +--Et Jean? dit madame des Arcis, designant le cocher. + +--Jean boira un coup, mais il en reviendra. Qu'il aille a l'ecluse et +qu'il attende, je le retrouverai. + +Le pere Georgeot s'elanca dans l'eau, charge de son double fardeau, mais +il avait trop prejuge de ses forces. Il n'etait plus jeune, tant s'en +fallait. La rive etait plus loin qu'il ne disait, et le courant plus +fort qu'il ne l'avait pense. Il fit cependant tout ce qu'il put pour +arriver a terre, mais il fut bientot entraine. Le tronc d'un saule +couvert par l'eau, et qu'il ne pouvait voir dans les tenebres, l'arreta +tout a coup: il s'y etait violemment frappe au front. Son sang coula, sa +vue s'obscurcit. + +--Prenez votre fille et mettez-la sur mon cou, dit-il, ou sur le votre; +je n'en puis plus. + +--Pourrais-tu la sauver si tu ne portais qu'elle? demanda la mere. + +-Je n'en sais rien, mais je crois que oui, dit le _passeux_. + +Madame des Arcis, pour toute reponse, ouvrit les bras, lacha le cou du +_passeux_, et se laissa aller au fond de l'eau. + +Lorsque le _passeux_ eut depose a terre la petite Camille saine et +sauve, le cocher, qui avait ete tire de la riviere par un paysan, l'aida +a chercher le corps de madame des Arcis. On ne le trouva que le +lendemain matin, pres du rivage. + + + + +VI + + +Un an apres cet evenement, dans une chambre d'un hotel garni situe rue +du Bouloi, a Paris, dans le quartier des diligences, une jeune fille en +deuil etait assise pres d'une table, au coin du feu. Sur cette table +etait une bouteille de vin d'ordinaire, a moitie vide, et un verre. Un +homme courbe par l'age, mais d'une physionomie ouverte et franche, vetu +a peu pres comme un ouvrier, se promenait a grands pas dans la chambre. +De temps en temps il s'approchait de la jeune fille, s'arretait devant +elle, et la regardait d'un air presque paternel. La jeune fille, alors, +etendait le bras, soulevait la bouteille avec un empressement mele d'une +sorte de repugnance involontaire, et remplissait le verre. Le vieillard +buvait un petit coup, puis recommencait a marcher, tout en gesticulant +d'une facon singuliere et presque ridicule, pendant que la jeune fille, +souriant d'un air triste, suivait ses mouvements avec attention. + +Il eut ete difficile, a qui se fut trouve la, de deviner quelles etaient +ces deux personnes: l'une, immobile, froide, pareille au marbre, mais +pleine de grace et de distinction, portant sur son visage et dans ses +moindres gestes plus que ce qu'on appelle ordinairement la beaute; +l'autre, d'une apparence tout a fait vulgaire, les habits en desordre, +le chapeau sur la tete, buvant du gros vin de cabaret, et faisant +resonner sur le parquet les clous de ses souliers. C'etait un etrange +contraste. + +Ces deux personnes etaient pourtant liees par une amitie bien vive et +bien tendre. C'etait Camille et l'oncle Giraud. Le digne homme etait +venu a Chardonneux lorsque madame des Arcis avait ete portee d'abord a +l'eglise, puis a sa derniere demeure. Sa mere etant morte et son pere +absent, la pauvre enfant se trouvait alors absolument seule en ce monde. +Le chevalier, ayant une fois quitte sa maison, distrait par son voyage, +appele par ses affaires et oblige de parcourir plusieurs villes de la +Hollande, n'avait appris que fort tard la mort de sa femme; en sorte +qu'il se passa pres d'un mois, pendant lequel Camille resta, pour ainsi +dire, orpheline. Il y avait bien, il est vrai, a la maison une sorte de +gouvernante qui avait charge de veiller sur la jeune fille; mais la +mere, de son vivant, ne souffrait point de partage. Cet emploi etait une +sinecure; la gouvernante connaissait a peine Camille, et ne pouvait lui +etre d'aucun secours dans une pareille circonstance. + +La douleur de la jeune fille a la mort de sa mere avait ete si violente, +qu'on avait craint longtemps pour ses jours. Lorsque le corps de madame +des Arcis avait ete retire de l'eau et apporte a la maison, Camille +accompagnait ce cortege funebre en poussant des cris de desespoir si +dechirants que les gens du pays en avaient presque peur. Il y avait, en +effet, je ne sais quoi d'effrayant dans cet etre qu'on etait habitue a +voir muet, doux et tranquille, et qui sortait tout a coup de son silence +en presence de la mort. Les sons inarticules qui s'echappaient de ses +levres, et qu'elle seule n'entendait pas, avaient quelque chose de +sauvage; ce n'etaient ni des paroles ni des sanglots, mais une sorte de +langage horrible, qui semblait invente par la douleur. Pendant un jour +et une nuit, ces cris affreux ne cesserent de remplir la maison; Camille +courait de tous cotes, s'arrachant les cheveux et frappant les +murailles. On essaya en vain de l'arreter; la force meme fut inutile. Ce +ne fut que la nature epuisee qui la fit enfin tomber au pied du lit ou +le corps de sa mere etait couche. + +Presque aussitot, elle avait paru reprendre sa tranquillite accoutumee, +et, pour ainsi dire, tout oublier. Elle etait restee quelque temps dans +un calme apparent, marchant toute la journee, au hasard, d'un pas lent +et distrait, ne se refusant a aucun des soins qu'on prenait pour elle; +on la croyait revenue a elle-meme, et le medecin, qui avait ete appele, +s'y trompa comme tout le monde; mais une fievre nerveuse se declara +bientot avec les plus graves symptomes. Il fallut veiller constamment +sur la malade; sa raison semblait entierement perdue. + +C'etait alors que l'oncle Giraud avait pris la resolution de venir a +tout prix au secours de sa niece.--Puisqu'elle n'a plus ni pere ni mere +dans ce moment-ci, avait-il dit aux gens de la maison, je me declare +pour son oncle veritable, charge de la soigner et d'empecher qu'il ne +lui arrive malheur. Cette enfant m'a toujours plu; j'ai souvent demande +a son pere de me la donner pour me faire rire. Je ne veux pas l'en +priver, c'est sa fille, mais pour l'instant je m'en empare. A son +retour, je la lui rendrai fidelement. + +L'oncle Giraud n'avait pas grande foi aux medecins, par une assez bonne +raison, c'est qu'il croyait a peine aux maladies, n'ayant jamais +lui-meme ete malade. Une fievre nerveuse surtout lui paraissait une +chimere, un pur derangement d'idees, qu'un peu de distraction devait +guerir. Il s'etait donc decide a amener Camille a Paris.--Vous voyez, +disait-il encore, qu'elle a du chagrin, cette enfant. Elle ne fait que +pleurer, et elle a raison; une mere ne vous meurt pas deux fois. Mais il +ne s'agit pas que la fille s'en aille parce que l'autre vient de partir; +il faut tacher qu'elle pense a autre chose. On dit que Paris est tres +bon pour cela; je ne connais point Paris, moi, ni elle non plus. Ainsi +donc je vais l'y mener, cela nous fera du bien a tous les deux. +D'ailleurs, quand ce ne serait que la route, cela ne peut que lui etre +tres bon. J'ai eu de la peine comme un autre, et toutes les fois que +j'ai vu sautiller devant moi la queue d'un postillon, cela m'a toujours +ragaillardi. + +De cette facon, Camille et son oncle etaient venus a Paris. Le +chevalier, instruit de ce voyage par une lettre de l'oncle Giraud, +l'approuva. Au retour de sa tournee en Hollande, il avait rapporte a +Chardonneux une melancolie tellement profonde, qu'il lui etait presque +impossible de voir qui que ce fut, meme sa fille. Il semblait vouloir +fuir tout etre vivant, et chercher a se fuir lui-meme. Presque toujours +seul, a cheval dans les bois, il fatiguait son corps outre mesure pour +donner quelque repos a son ame. Un chagrin cache, incurable, le +devorait. Il se reprochait au fond du coeur d'avoir rendu sa femme +malheureuse pendant sa vie, et d'avoir contribue a sa mort.--Si j'avais +ete la, se disait-il, elle vivrait, et je devais y etre. Cette pensee, +qui ne le quittait plus, empoisonnait sa vie. + +Il desirait que Camille fut heureuse; il etait pret, dans l'occasion, a +faire pour cela les plus grands sacrifices. Sa premiere idee, en +revenant a Chardonneux, avait ete d'essayer de remplacer pres de sa +fille celle qui n'etait plus, et de payer avec usure cette dette de coeur +qu'il avait contractee; mais le souvenir de la ressemblance de la mere +et de l'enfant lui causait a l'avance une douleur intolerable. C'etait +en vain qu'il cherchait a se tromper sur cette douleur meme, et qu'il +voulait se persuader que ce serait plutot a ses yeux une consolation, un +adoucissement a sa peine, de retrouver ainsi sur un visage aime les +traits de celle qu'il pleurait sans cesse. Camille, malgre tout, etait +pour lui un reproche vivant, une preuve de sa faute et de son malheur, +qu'il ne se sentait pas la force de supporter. + +L'oncle Giraud n'en pensait pas si long. Il ne songeait qu'a egayer sa +niece et a lui rendre la vie agreable. Malheureusement ce n'etait pas +facile. Camille s'etait laisse emmener sans resistance, mais elle ne +voulait prendre part a aucun des plaisirs que le bonhomme tachait de lui +proposer. Ni promenades, ni fetes, ni spectacles, ne pouvaient la +tenter; pour toute reponse, elle montrait sa robe noire. + +Le vieux maitre macon etait obstine. Il avait loue, comme on l'a vu, un +appartement garni dans une auberge des Messageries, la premiere qu'un +commissionnaire de la rue lui avait indiquee, ne comptant y rester qu'un +mois ou deux. Il y etait avec Camille depuis pres d'un an. Pendant un +an, Camille s'etait refusee a toutes ses propositions de partie de +plaisir, et, comme il etait en meme temps aussi bon et aussi patient +qu'entete, il attendait depuis un an sans se plaindre. Il aimait cette +pauvre fille de toute son ame, sans qu'il en sut lui meme la cause, par +un de ces charmes inexplicables qui attachent la bonte au malheur. + +--Mais enfin, je ne sais pas, disait-il, tout en achevant sa bouteille, +ce qui peut t'empecher de venir a l'Opera avec moi. Cela coute fort +cher; j'ai le billet dans ma poche; voila ton deuil fini d'hier; tu as +la deux robes neuves; d'ailleurs tu n'as qu'a mettre ton capuchon, et... + +Il s'interrompit.--Diable! dit-il, tu n'entends rien, je n'y avais pas +pense. Mais qu'importe? ce n'est pas necessaire dans ces endroits-la. Tu +n'entends pas, moi, je n'ecoute pas. Nous regarderons danser, voila +tout. + +Ainsi parlait le bon oncle, qui ne pouvait jamais songer, quand il avait +quelque chose d'interessant a dire, que sa niece ne pouvait l'entendre +ni lui repondre. Il causait avec elle malgre lui. D'une autre part, +quand il essayait de s'exprimer par signes, c'etait encore pire; elle le +comprenait encore moins. Aussi avait-il adopte l'habitude de lui parler +comme a tout le monde, en gesticulant, il est vrai, de toutes ses +forces; Camille s'etait faite a cette pantomime parlante, et trouvait +moyen d'y repondre a sa facon. + +Le deuil de Camille venait de finir en effet, comme le disait le +bonhomme. Il avait fait faire deux belles robes a sa niece, et les lui +presentait d'un air a la fois si tendre et si suppliant, qu'elle lui +sauta au cou pour le remercier, puis elle se rassit avec la tristesse +calme qu'on lui voyait toujours. + +--Mais ce n'est pas tout, dit l'oncle, il faut les mettre, ces belles +robes. Elles sont faites pour cela, ces robes; elles sont jolies, ces +robes. Et, tout en parlant, il se promenait par la chambre en faisant +danser les robes comme des marionnettes. + +Camille avait assez pleure pour qu'un moment de joie lui fut permis. +Pour la premiere fois depuis la mort de sa mere, elle se leva, se placa +devant son miroir, prit une des deux robes que son oncle lui montrait, +le regarda tendrement, lui tendit la main, et fit un petit signe de tete +pour dire: Oui. + +A ce signe, le bonhomme Giraud se mit a sauter comme un enfant, avec ses +gros souliers. Il triomphait: l'heure etait enfin venue ou il +accomplissait son dessein; Camille allait se parer, sortir avec lui, +venir a l'Opera, voir le monde: il ne se tenait pas d'aise a cette +pensee, et il embrassait sa niece coup sur coup, tout en criant apres la +femme de chambre, les domestiques, tous les gens de la maison. + +La toilette achevee, Camille etait si belle, qu'elle sembla le +reconnaitre elle-meme, et sourit a sa propre image.--La voiture est en +bas, dit l'oncle Giraud, tachant d'imiter avec ses bras le geste d'un +cocher qui fouette ses chevaux, et avec sa bouche le bruit d'un +carrosse. Camille sourit de nouveau, prit la robe de deuil qu'elle +venait de quitter, la plia avec soin, la baisa, la mit dans l'armoire, +et partit. + + + + +VII + + +Si l'oncle Giraud n'etait pas elegant de sa personne, il se piquait du +moins de bien faire les choses. Peu lui importait que ses habits, +toujours tout neufs et beaucoup trop larges, parce qu'il ne voulait pas +etre gene, l'enveloppassent comme bon leur semblait, que ses bas drapes +fussent mal tires, et que sa perruque lui tombat sur les yeux. Mais +quand il se melait de regaler les autres, il prenait d'abord ce qu'il y +avait de plus cher et de meilleur. Aussi avait-il retenu ce soir-la, +pour lui et pour Camille, une bonne loge decouverte, bien en evidence, +afin que sa niece put etre vue de tout le monde. Aux premiers regards +que Camille jeta sur le theatre et dans la salle, elle fut eblouie; cela +ne pouvait manquer: une jeune fille a peine agee de seize ans, elevee au +fond d'une campagne, et se trouvant tout a coup transportee au milieu du +sejour du luxe, des arts et du plaisir, devait presque croire qu'elle +revait. On jouait un ballet: Camille suivait avec curiosite les +attitudes, les gestes et les pas des acteurs; elle comprenait que +c'etait une pantomime, et, comme elle devait s'y connaitre, elle +cherchait a s'en expliquer le sens. A tout moment, elle se retournait +vers son oncle d'un air stupefait, comme pour le consulter; mais il n'y +comprenait guere plus qu'elle. Elle voyait des bergers en bas de soie +offrant des fleurs a leurs bergeres, des amours voltigeant au bout d'une +corde, des dieux assis sur des nuages. Les decorations, les lumieres, le +lustre surtout, dont l'eclat la charmait, les parures des femmes, les +broderies, les plumes, toute cette pompe d'un spectacle inconnu pour +elle la jetait dans un doux etonnement. + +De son cote, elle devint bientot elle-meme l'objet d'une curiosite +presque generale; sa parure etait simple, mais du meilleur gout. Seule, +en grande loge, a cote d'un homme aussi peu musque que l'etait l'oncle +Giraud, belle comme un astre et fraiche comme une rose, avec ses grands +yeux noirs et son air naif, elle devait necessairement attirer les +regards. Les hommes commencerent a se la montrer, les femmes a +l'observer; les marquis s'approcherent, et les compliments les plus +flatteurs, faits a haute voix, a la mode du temps, furent adresses a la +nouvelle venue; par malheur, l'oncle Giraud seul recueillait ces +hommages, qu'il savourait avec delices. + +Cependant Camille, peu a peu, reprit d'abord son air tranquille, puis un +mouvement de tristesse la saisit. Elle sentit combien il etait cruel +d'etre isolee au milieu de cette foule. Ces gens qui causaient dans +leurs loges, ces musiciens dont les instruments reglaient la mesure des +pas des acteurs, ce vaste echange de pensees entre le theatre et la +salle, tout cela, pour ainsi dire, la repoussa en elle-meme.--Nous +parlons et tu ne parles pas, semblait lui dire tout ce monde; nous +ecoutons, nous rions, nous chantons, nous nous aimons, nous jouissons de +tout; toi seule ne jouis de rien, toi seule n'entends rien, toi seule +n'es ici qu'une statue, le simulacre d'un etre qui ne fait qu'assister a +la vie. + +Camille ferma les yeux pour se delivrer de ce spectacle; elle se souvint +de ce bal d'enfants ou elle avait vu danser ses compagnes, et ou elle +etait restee pres de sa mere. Elle revint par la pensee a la maison +natale, a son enfance si malheureuse, a ses longues souffrances, a ses +larmes secretes, a la mort de sa mere, enfin a ce deuil qu'elle venait +de quitter, et qu'elle resolut de reprendre en rentrant. Puisqu'elle +etait a jamais condamnee, il lui sembla qu'il valait mieux pour elle ne +jamais tenter de moins souffrir. Elle sentit plus amerement qu'elle ne +l'avait encore fait que tout effort de sa part pour resister a la +malediction celeste etait inutile. Remplie de cette pensee, elle ne put +retenir quelques pleurs que l'oncle Giraud vit couler; il cherchait a en +deviner la cause, lorsqu'elle lui fit signe qu'elle voulait partir. Le +bonhomme, surpris et inquiet, hesitait et ne savait que faire; Camille +se leva, et lui montra la porte de la loge, afin qu'il lui donnat son +mantelet. + +En ce moment, elle apercut au-dessous d'elle, a la galerie, un jeune +homme de bonne mine, tres richement vetu, qui tenait a la main un +morceau d'ardoise, sur lequel il tracait des lettres et des figures avec +un petit crayon blanc. Il montrait ensuite cette ardoise a son voisin, +plus age que lui; celui-ci paraissait le comprendre aussitot, et lui +repondait de la meme maniere avec une tres grande promptitude. Tous deux +echangeaient en meme temps, en ouvrant ou fermant les doigts, certains +signes qui semblaient leur servir a se mieux communiquer leurs idees. + +Camille ne comprit rien, ni a ces dessins qu'elle distinguait a peine, +ni a ces signes qu'elle ne connaissait pas; mais elle avait remarque, du +premier coup d'oeil, que ce jeune homme ne remuait pas les levres;--prete +a sortir, elle s'arreta. Elle voyait qu'il parlait un langage qui +n'etait celui de personne, et qu'il trouvait moyen de s'exprimer sans ce +fatal mouvement de la parole, si incomprehensible pour elle, et qui +faisait le tourment de sa pensee. Quel que fut ce langage etrange, une +surprise extreme, un desir invincible d'en voir davantage lui firent +reprendre la place qu'elle venait de quitter; elle se pencha au bord de +la loge et observa attentivement ce que faisait cet inconnu. Le voyant +de nouveau ecrire sur l'ardoise et la presenter a son voisin, elle fit +un mouvement involontaire comme pour la saisir au passage. A ce +mouvement, le jeune homme se retourna et regarda Camille a son tour. A +peine leurs yeux se furent-ils rencontres, qu'ils resterent tous deux +d'abord immobiles et indecis, comme s'ils eussent cherche a se +reconnaitre; puis, en un instant, ils se devinerent, et se dirent d'un +regard: Nous sommes muets tous deux. + +L'oncle Giraud apportait a sa niece son mantelet, sa canne et son loup, +mais elle ne voulut plus s'en aller, elle avait repris sa chaise, et +resta accoudee sur la balustrade. + +L'abbe de l'Epee venait, alors de commencer a se faire connaitre. + +Faisant une visite a une dame, dans la rue des Fosses-Saint-Victor, +touche de pitie pour deux sourdes-muettes qu'il avait vues, par hasard, +travailler a l'aiguille, la charite qui remplissait son ame s'etait +eveillee tout a coup, et operait deja des prodiges. Dans la pantomime +informe de ces etres miserables et meprises, il avait trouve les germes +d'une langue feconde, qu'il croyait pouvoir devenir universelle, plus +vraie, en tout cas, que celle de Leibnitz. Comme la plupart des hommes +de genie, il avait peut-etre depasse son but, le voyant trop grand; mais +c'etait deja beaucoup d'en voir la grandeur. Quelle que put etre +l'ambition de sa bonte, il apprenait aux sourds-muets a lire et a +ecrire. Il les replacait au nombre des hommes. Seul et sans aide, par sa +propre force, il avait entrepris de faire une famille de ces malheureux, +et il se preparait a sacrifier a ce projet sa vie et sa fortune, en +attendant que le roi jetat les yeux sur eux. + +Le jeune homme assis pres de la loge de Camille etait un des eleves +formes par l'abbe. Ne gentilhomme et d'une ancienne maison, doue d'une +vive intelligence, mais frappe de la _demi-mort_, comme on disait alors, +il avait recu, l'un des premiers, la meme education a peu pres que le +celebre comte de Solar, avec cette difference qu'il etait riche, et +qu'il ne courait pas le risque de mourir de faim, faute d'une pension du +duc de Penthievre[5]. Independamment des lecons de l'abbe, on lui avait +donne un gouverneur, qui, etant une personne laique, pouvait +l'accompagner partout, charge, bien entendu, de veiller sur ses actions +et de diriger ses pensees (c'etait le voisin qui lisait sur l'ardoise). +Le jeune homme profitait, avec grand soin et grande application, de ces +etudes journalieres qui exercaient son esprit sur toute chose, a la +lecture comme au manege, a l'Opera comme a la messe; cependant un peu de +fierte native et une independance de caractere tres prononcee luttaient +en lui contre cette application penible. Il ne savait rien des maux qui +auraient pu l'atteindre, s'il fut ne dans une classe inferieure ou +seulement, comme Camille, dans un autre lieu qu'a Paris. L'une des +premieres choses qu'on lui avait apprises, lorsqu'il avait commence a +epeler, avait ete le nom de son pere, le marquis de Maubray. Il savait +donc qu'il etait, a la fois, different des autres hommes par le +privilege de la naissance et par une disgrace de la nature. L'orgueil et +l'humiliation se disputaient ainsi un noble esprit, qui, par bonheur, ou +peut-etre par necessite, n'en etait pas moins reste simple. + +[Note 5: L'histoire romanesque de ce pretendu comte de Solar est +restee un mystere. Un enfant sourd-muet, abandonne de ses parents, en +1773, fut recueilli par l'abbe de l'Epee. Apres lui avoir appris a +s'exprimer dans le langage des signes, l'abbe crut reconnaitre en lui +l'heritier des comtes de Solar, lui fit obtenir a ce titre une pension +du duc de Penthievre, et l'engagea a faire valoir ses droits. Il y eut +proces.--Un jugement du Chatelet, de 1781, donna gain de cause au jeune +sourd-muet; mais sa partie adverse en appela au parlement. Le proces +demeura en suspens, l'abbe de l'Epee mourut, et la revolution survint. +Enfin le 24 juillet 1792, un arret definitif cassa le jugement du +Chatelet et interdit au nomme Joseph de porter a l'avenir le nom de +Solar. M. Bouilli a ecrit sur ce sujet un drame en cinq actes intitule +_l'Abbe de l'Epee_, qui a obtenu dans son temps un succes de larmes.] + +Ce marquis, sourd-muet, observant et comprenant les autres, aussi fier +qu'eux tous, et qui avait aussi, aupres de son gouverneur, sur les +grands parquets de Versailles, traine ses talons rouges a fleur de +terre, selon l'usage, etait lorgne par plus d'une jolie femme, mais il +ne quittait pas des yeux Camille; de son cote, elle le voyait tres bien, +sans le regarder davantage. L'opera fini, elle prit le bras de son +oncle, et, n'osant pas se retourner, rentra pensive. + + + + +VIII + + +Il va sans dire que ni Camille ni l'oncle Giraud ne savaient seulement +le nom de l'abbe de l'Epee; encore moins se doutaient-ils de la +decouverte d'une science nouvelle qui faisait parler les muets. Le +chevalier aurait pu connaitre cette decouverte; sa femme l'eut +certainement connue si elle eut vecu; mais Chardonneux etait loin de +Paris; le chevalier ne recevait pas la gazette, ou, s'il la recevait, ne +la lisait pas. Ainsi quelques lieues de distance, un peu de paresse, ou +la mort, peuvent produire le meme resultat. + +Revenue au logis, Camille n'avait plus qu'une idee: ce que ses gestes et +ses regards pouvaient dire, elle l'employa pour expliquer a son oncle +qu'il lui fallait, avant tout, une ardoise et un crayon. Le bonhomme +Giraud ne fut point embarrasse par cette demande, bien qu'elle lui fut +adressee un peu tard, car il etait temps de souper; il courut a sa +chambre, et, persuade qu'il avait compris, il rapporta en triomphe a sa +niece une petite planche et un morceau de craie, reliques precieuses de +son ancien amour pour la batisse et la charpente. + +Camille n'eut pas l'air de se plaindre de voir son desir rempli de +cette facon; elle prit la planchette sur ses genoux, et fit asseoir son +oncle a cote d'elle; puis elle lui fit prendre la craie, et lui saisit +la main comme pour le guider, en meme temps que ses regards inquiets +s'appretaient a suivre ses moindres mouvements. + +L'oncle Giraud comprenait bien qu'elle lui demandait d'ecrire quelque +chose, mais quoi? Il l'ignorait.--Est-ce le nom de ta mere? Est-ce le +mien? Est-ce le tien? Et pour se faire comprendre, il frappa du bout du +doigt, le plus doucement qu'il put, sur le coeur de la jeune fille. Elle +inclina aussitot la tete; le bonhomme crut qu'il avait devine; il +ecrivit donc en grosses lettres le nom de Camille; apres quoi, satisfait +de lui-meme et de la maniere dont il avait passe sa soiree, le souper +etant pret, il se mit a table sans attendre sa niece, qui n'etait pas de +force a lui tenir tete. + +Camille ne se retirait jamais que son oncle n'eut acheve sa bouteille; +elle le regarda prendre son repas, lui souhaita le bonsoir, puis rentra +chez elle, tenant sa petite planche entre ses bras. + +Aussitot son verrou tire, elle se mit a son tour a ecrire. Debarrassee +de sa coiffure et de ses paniers, elle commenca a copier, avec un soin +et une peine infinie, le mot que son oncle venait de tracer, et a +barbouiller de blanc une grande table qui etait au milieu de la chambre. +Apres plus d'un essai et plus d'une rature, elle parvint assez bien a +reproduire les lettres qu'elle avait devant les yeux. Lorsque ce fut +fait, et que, pour s'assurer de l'exactitude de sa copie, elle eut +compte une a une les lettres qui lui avaient servi de modele, elle se +promena autour de la table, le coeur palpitant d'aise comme si elle eut +remporte une victoire. Ce mot de _Camille_ qu'elle venait d'ecrire lui +paraissait admirable a voir, et devait certainement, a son sens, +exprimer les plus belles choses du monde. Dans ce mot seul, il lui +semblait voir une multitude de pensees, toutes plus douces, plus +mysterieuses, plus charmantes les unes que les autres. Elle etait loin +de croire que ce n'etait que son nom. + +On etait au mois de juillet, l'air etait pur et la nuit superbe. Camille +avait ouvert sa fenetre; elle s'y arretait de temps en temps, et la, +revant, les cheveux denoues, les bras croises, les yeux brillants, belle +de cette paleur que la clarte des nuits donne aux femmes, elle regardait +l'une des plus tristes perspectives qu'on puisse avoir devant les yeux: +l'etroite cour d'une longue maison ou se trouvait logee une entreprise +de diligences. Dans cette cour, froide, humide et malsaine, jamais un +rayon de soleil n'avait penetre; la hauteur des etages, entasses l'un +sur l'autre, defendait contre la lumiere cette espece de cave. Quatre ou +cinq grosses voitures, serrees sous un hangar, presentaient leurs timons +a qui voulait entrer. Deux ou trois autres, laissees dans la cour, faute +de place, semblaient attendre les chevaux, dont le pietinement dans +l'ecurie demandait l'avoine du soir au matin. Au-dessus d'une porte +strictement fermee des minuit pour les locataires, mais toujours prete +a s'ouvrir avec bruit a toute heure au claquement du fouet d'un cocher, +s'elevaient d'enormes murailles, garnies d'une cinquantaine de croisees, +ou jamais, passe dix heures, une chandelle ne brillait, a moins de +circonstances extraordinaires. + +Camille allait quitter sa fenetre, quand tout a coup, dans l'ombre que +projetait une lourde diligence, il lui sembla voir passer une forme +humaine, revetue d'un habit brillant, se promenant a pas lents. Le +frisson de la peur saisit d'abord Camille sans qu'elle sut pourquoi, car +son oncle etait la, et la surveillance du bonhomme se revelait par son +bruyant sommeil; quelle apparence d'ailleurs qu'un voleur ou un assassin +vint se promener dans cette cour en pareil costume? + +L'homme y etait pourtant, et Camille le voyait. Il marchait derriere la +voiture, regardant la fenetre ou elle se tenait. Apres quelques +instants, Camille sentit revenir son courage; elle prit sa lumiere, et +avancant le bras hors de la croisee, eclaira subitement la cour; en meme +temps elle y jeta un regard a demi effraye, a demi menacant. L'ombre de +la voiture s'etant effacee, le marquis de Maubray, car c'etait lui, vit +qu'il etait completement decouvert, et, pour toute reponse, posa un +genou en terre, joignant ses mains en regardant Camille, dans l'attitude +du plus profond respect. + +Ils resterent quelque temps ainsi, Camille a la fenetre, tenant sa +lumiere, le marquis a genoux devant elle. Si Romeo et Juliette, qui ne +s'etaient vus qu'un soir dans un bal masque, ont echange des la premiere +fois tant de serments, fidelement tenus, que l'on songe a ce que purent +etre les premiers gestes et les premiers regards de deux amants qui ne +pouvaient se dire que par la pensee ces memes choses, eternelles devant +Dieu, et que le genie de Shakspeare a immortalisees sur la terre. + +Il est certain qu'il est ridicule de monter sur deux ou trois +marchepieds pour grimper sur l'imperiale d'une voiture, en s'arretant a +chaque effort qu'on est oblige de faire, pour savoir si l'on doit +continuer. Il est vrai qu'un homme en bas de soie et en veste brodee +risque d'avoir mauvaise grace lorsqu'il s'agit de sauter de cette +imperiale sur le rebord d'une croisee. Tout cela est incontestable, a +moins, qu'on n'aime. + +Lorsque le marquis de Maubray fut dans la chambre de Camille, il +commenca par lui faire un salut aussi ceremonieux que s'il l'eut +rencontree aux Tuileries. S'il avait su parler, peut-etre lui eut-il +raconte comme quoi il avait echappe a la vigilance de son gouverneur, +pour venir, au moyen de quelque argent donne a un laquais, passer la +nuit sous sa fenetre; comme quoi il l'avait suivie lorsqu'elle avait +quitte l'Opera; comment un regard d'elle avait change sa vie entiere; +comment enfin il n'aimait qu'elle au monde, et n'ambitionnait d'autre +bonheur que de lui offrir sa main et sa fortune. Tout cela etait ecrit +sur ses levres; mais la reverence de Camille, en lui rendant son salut, +lui fit comprendre combien un tel recit eut ete inutile et qu'il lui +importait peu de savoir comment il avait fait pour venir chez elle, des +l'instant qu'il y etait venu. + +M. de Maubray, malgre l'espece d'audace dont il avait fait preuve pour +parvenir jusqu'a celle qu'il aimait, etait, nous l'avons dit, simple et +reserve. Apres avoir salue Camille, il cherchait vainement de quelle +facon lui demander si elle voulait de lui pour epoux; elle ne comprenait +rien a ce qu'il tachait de lui expliquer. Il vit sur la table la +planchette ou etait ecrit le nom de _Camille_. Il prit le morceau de +craie, et, a cote de ce nom, il ecrivit le sien: _Pierre_. + +--Qu'est-ce que tout cela veut dire? cria une grosse voix de basse +taille; qu'est-ce que c'est que des rendez-vous pareils? Par ou vous +etes-vous introduit ici, monsieur? Que venez-vous faire dans cette +maison? + +C'etait l'oncle Giraud qui parlait ainsi, entrant en robe de chambre, +d'un air furieux. + +--Voila une belle chose! continua-t-il. Dieu sait que je dormais, et +que, du moins, si vous avez fait du bruit, ce n'est pas avec votre +langue. Qu'est-ce que c'est que des etres pareils, qui ne trouvent rien +de plus simple que de tout escalader? Quelle est votre intention? Abimer +une voiture, briser tout, faire du degat, et apres cela, quoi? +Deshonorer une famille! Jeter l'opprobre et l'infamie sur d'honnetes +gens!... + +Celui-la, non plus, ne m'entend pas encore, s'ecria l'oncle Giraud +desole. Mais le marquis prit un crayon, un morceau de papier, et +ecrivit cette espece de lettre: + +"J'aime mademoiselle Camille, je veux l'epouser, j'ai vingt mille livres +de rente. Voulez-vous me la donner?" + +--Il n'y a que les gens qui ne parlent pas, dit l'oncle Giraud, pour +mener les affaires aussi vite. + +--Mais, dites donc, s'ecria-t-il apres quelques moments de reflexion, je +ne suis pas son pere, je ne suis que l'oncle. Il faut demander la +permission au papa. + + + + +IX + + +Ce n'etait pas une chose facile que d'obtenir du chevalier son +consentement a un pareil mariage, non qu'il ne fut dispose, comme on l'a +vu, a faire tout ce qui etait possible pour rendre sa fille moins +malheureuse; mais il y avait dans la circonstance presente une +difficulte presque insurmontable. Il s'agissait d'unir une femme, +atteinte d'une horrible infirmite, a un homme frappe de la meme +disgrace, et, si une telle union devait avoir des fruits, il etait +probable qu'elle ne ferait que mettre quelque infortune de plus au +monde. + +Le chevalier, retire dans sa terre, toujours en proie au plus noir +chagrin, continuait de vivre dans la solitude. Madame des Arcis avait +ete enterree dans le parc, quelques saules pleureurs entouraient sa +tombe, et annoncaient de loin aux passants la modeste place ou elle +reposait. C'etait vers ce lieu que le chevalier dirigeait tous les jours +ses promenades. La, il passait de longues heures, devore de regrets et +de tristesse, et se livrant a tous les souvenirs qui pouvaient nourrir +sa douleur. + +Ce fut la que l'oncle Giraud vint le trouver tout a coup un matin. Des +le lendemain du jour ou il avait surpris les deux amants ensemble, le +bonhomme avait quitte Paris avec sa niece, avait ramene Camille au Mans, +et l'avait laissee dans sa propre maison, pour y attendre le resultat de +la demarche qu'il allait faire. + +Pierre, averti de ce voyage, avait promis d'etre fidele et de rester +pret a tenir sa parole. Orphelin des longtemps, maitre de sa fortune, +n'ayant besoin que de prendre l'avis d'un tuteur, sa volonte n'avait a +craindre aucun obstacle. Le bonhomme, de son cote, voulait bien servir +de mediateur et tacher de marier les deux jeunes gens, mais il +n'entendait pas que cette premiere entrevue, qui lui semblait +passablement etrange, put se renouveler autrement qu'avec la permission +du pere et du notaire. + +Aux premiers mots de l'oncle Giraud, le chevalier montra, comme on le +pense, le plus grand etonnement. Lorsque le bonhomme commenca a lui +raconter cette rencontre a l'Opera, cette scene bizarre et cette +proposition plus singuliere encore, il eut peine a concevoir qu'un tel +roman fut possible. Force cependant de reconnaitre qu'on lui parlait +serieusement, les objections auxquelles on s'attendait se presenterent +aussitot a son esprit: + +--Que voulez-vous? dit-il a Giraud. Unir deux etres egalement +malheureux? N'est-ce pas assez d'avoir dans notre famille cette pauvre +creature dont je suis le pere? Faut-il encore augmenter notre malheur en +lui donnant un mari semblable a elle? Suis-je destine a me voir entoure +d'etres reprouves du monde, objets de mepris et de pitie? Dois-je passer +ma vie avec des muets, vieillir au milieu de leur affreux silence, avoir +les yeux fermes par leurs mains? Mon nom, dont je ne tire pas vanite, +Dieu le sait, mais qui, enfin, est celui de mon pere, dois-je le laisser +a des infortunes qui ne pourront ni le signer ni le prononcer? + +--Non pas le prononcer, dit Giraud, mais le signer, c'est autre chose. + +--Le signer! s'ecria le chevalier. Etes-vous prive de raison? + +--Je sais ce que je dis, et ce jeune homme sait ecrire, repliqua +l'oncle. Je vous temoigne et vous certifie qu'il ecrit meme fort bien et +meme tres couramment, comme sa proposition, que j'ai dans ma poche et +qui est fort honnete, en fait foi. + +Le bonhomme montra en meme temps au chevalier le papier sur lequel le +marquis de Maubray avait trace le peu de mots qui exposaient, d'une +maniere laconique, il est vrai, mais claire, l'objet de sa demande. + +--Que signifie cela? dit le pere. Depuis quand les sourds-muets +tiennent-ils la plume? Quel conte me faites-vous, Giraud? + +--Ma foi, dit Giraud, je ne sais ce qui en est, ni comment pareille +chose peut se faire. La verite est que mon intention etait tout +bonnement de distraire Camille, et de voir un peu aussi, avec elle, ce +que c'est que les pirouettes. Ce petit marquis s'est trouve etre la, et +il est certain qu'il avait une ardoise et un crayon, dont il se servait +tres lestement. J'avais toujours cru, comme vous, que, lorsqu'on etait +muet, c'etait pour ne rien dire; mais pas du tout. Il parait +qu'aujourd'hui on a fait une decouverte au moyen de laquelle tout ce +monde-la se comprend et fait tres bien la conversation. On dit que c'est +un abbe, dont je ne sais plus le nom, qui a invente ce moyen-la. Quant a +moi, vous comprenez bien qu'une ardoise ne m'a jamais paru bonne qu'a +mettre sur un toit; mais ces Parisiens sont si fins! + +--Est-ce serieux, ce que vous dites? + +--Tres serieux. Ce petit marquis est riche, joli garcon; c'est un +gentilhomme et un galant homme; je reponds de lui. Songez, je vous en +prie, a une chose: que ferez-vous de cette pauvre Camille? Elle ne parle +pas, c'est vrai, mais ce n'est pas sa faute. Que voulez-vous qu'elle +devienne? Elle ne peut pas toujours rester fille. Voila un homme qui +l'aime; cet homme-la, si vous la lui donnez, ne se degoutera jamais +d'elle a cause du defaut qu'elle a au bout de la langue; il sait ce qui +en est par lui-meme. Ils se comprennent, ces enfants, ils s'entendent, +sans avoir besoin de crier pour cela. Le petit marquis sait lire et +ecrire; Camille apprendra a en faire autant; cela ne lui sera pas plus +difficile qu'a l'autre. Vous sentez bien que, si je vous proposais de +marier votre fille a un aveugle, vous auriez le droit de me rire au nez; +mais je vous propose un sourd-muet, c'est raisonnable. Vous voyez que, +depuis seize ans que vous avez cette petite-la, vous ne vous en etes +jamais bien console. Comment voulez-vous qu'un homme fait comme tout le +monde s'en arrange, si vous, qui etes son pere, vous ne pouvez pas en +prendre votre parti? + +Tandis que l'oncle parlait, le chevalier jetait de temps en temps un +regard du cote du tombeau de sa femme, et semblait reflechir +profondement. + +--Rendre a ma fille l'usage de la pensee! dit-il apres un long silence; +Dieu le permettrait-il? est-ce possible? + +En ce moment, le cure d'un village voisin entrait dans le jardin, venant +diner au chateau. Le chevalier le salua d'un air distrait, puis, sortant +tout a coup de sa reverie: + +-L'abbe, lui demanda-t-il, vous savez quelquefois les nouvelles, et vous +recevez les papiers. Avez-vous entendu parler d'un pretre qui a +entrepris l'education des sourds-muets? + +Malheureusement, le personnage auquel cette question s'adressait etait +un veritable cure de campagne de ce temps-la, homme simple et bon, mais +fort ignorant, et partageant tous les prejuges d'un siecle ou il y en +avait tant, et de si funestes. + +--Je ne sais ce que monseigneur veut dire, repondit-il (traitant le +chevalier en seigneur de village), a moins qu'il ne soit question de +l'abbe de l'Epee. + +--Precisement, dit l'oncle Giraud. C'est le nom qu'on m'a dit; je ne +m'en souvenais plus. + +--Eh bien! dit le chevalier, que faut-il en croire? + +--Je ne saurais, repliqua le cure, parler avec trop de circonspection +d'une matiere sur laquelle je ne puis me donner encore pour completement +edifie. Mais je suis fonde a croire, d'apres le peu de renseignements +qu'il m'a ete loisible de recueillir a ce sujet, que ce monsieur de +l'Epee, qui parait etre, d'ailleurs, une personne tout a fait venerable, +n'a point atteint le but qu'il s'etait propose. + +--Qu'entendez-vous par la? dit l'oncle Giraud. + +--J'entends, dit le pretre, que l'intention la plus pure peut +quelquefois faillir par le resultat. Il est hors de doute, d'apres ce +que j'ai pu en apprendre, que les plus louables efforts ont ete faits; +mais j'ai tout lieu de croire que la pretention d'apprendre a lire aux +sourds-muets, comme le dit monseigneur, est tout a fait chimerique. + +--Je l'ai vu de mes yeux, dit Giraud; j'ai vu un sourd-muet qui ecrit. + +--Je suis bien eloigne, repliqua le cure, de vouloir vous contredire en +aucune facon; mais des personnes savantes et distinguees, parmi +lesquelles je pourrais meme citer des docteurs de la Faculte de Paris, +m'ont assure d'une maniere peremptoire que la chose etait impossible. + +--Une chose qu'on voit ne peut pas etre impossible, reprit le bonhomme +impatiente. J'ai fait cinquante lieues avec un billet dans ma poche, +pour le montrer au chevalier; le voila, c'est clair comme le jour. + +En parlant ainsi, le vieux maitre macon avait de nouveau tire son +papier, et l'avait mis sous les yeux du cure. Celui-ci, a demi etonne, a +demi pique, examina le billet, le retourna, le lut plusieurs fois a +haute voix, et le rendit a l'oncle, ne sachant trop quoi dire. + +Le chevalier avait semble etranger a la discussion; il continuait de +marcher en silence, et son incertitude croissait d'instant en instant. + +--Si Giraud a raison, pensait-il, et si je refuse, je manque a mon +devoir; c'est presque un crime que je commets. Une occasion se presente +ou cette pauvre fille, a qui je n'ai donne que l'apparence de la vie, +trouve une main qui recherche la sienne dans les tenebres ou elle est +plongee. Sans sortir de cette nuit qui l'enveloppe pour toujours, elle +peut rever qu'elle est heureuse. De quel droit l'en empecherais-je? Que +dirait sa mere, si elle etait la?... + +Les regards du chevalier se reporterent encore une fois vers le tombeau, +puis il prit le bras de l'oncle Giraud, fit quelques pas a l'ecart avec +lui, et lui dit a voix basse: Faites ce que vous voudrez. + +--A la bonne heure! dit l'oncle; je vais la chercher, je vous l'amene; +elle est chez moi, nous revenons ensemble, ce sera fait dans un instant. + +--Jamais! repondit le pere. Tachons ensemble qu'elle soit heureuse; mais +la revoir, je ne le peux pas. + +Pierre et Camille furent maries a Paris, a l'eglise des Petits-Peres. +Le gouverneur et l'oncle furent les seuls temoins. Lorsque le pretre +officiant leur adressa les formules d'usage, Pierre, qui en avait assez +appris pour savoir a quel moment il fallait s'incliner en signe +d'assentiment, s'acquitta assez bien d'un role qui etait pourtant +difficile a remplir. Camille n'essaya de rien deviner ni de rien +comprendre; elle regarda son mari, et baissa la tete comme lui. + +Ils n'avaient fait que se voir et s'aimer, et c'est assez, pourrait-on +dire. Lorsqu'ils sortirent de l'eglise, en se tenant la main pour +toujours, c'est tout au plus s'ils se connaissaient. Le marquis avait +une assez grande maison. Camille, apres la messe, monta dans un brillant +equipage, qu'elle regardait avec une curiosite enfantine. L'hotel dans +lequel on la ramena ne lui fut pas un moindre sujet d'etonnement. Ces +appartements, ces chevaux, ces gens, qui allaient etre a elle, lui +semblaient une merveille. Il etait convenu, du reste, que ce mariage se +ferait sans bruit; un souper fort simple fut toute la fete. + + + + +X + + +Camille devint mere. Un jour que le chevalier faisait sa triste +promenade au fond du parc, un domestique lui apporta une lettre ecrite +d'une main qui lui etait inconnue, et ou se trouvait un singulier +melange de distinction et d'ignorance. Elle venait de Camille et +renfermait ce qui suit: + +"O mon pere! je parle, non pas avec ma bouche, mais avec ma main. Mes +pauvres levres sont toujours fermees, et cependant je sais parler. Celui +qui est mon maitre m'a appris a pouvoir vous ecrire. Il m'a fait +enseigner comme pour lui, par la meme personne qui l'avait eleve, car +vous savez qu'il est reste comme moi tres longtemps. J'ai eu beaucoup de +peine a apprendre. Ce qu'on enseigne d'abord, c'est de parler avec les +doigts, ensuite on apprend des figures ecrites. Il y en a de toutes +sortes, qui expriment la peur, la colere, et tout en general. On est +tres long a connaitre tout, et encore plus a mettre des mots, a cause +des figures qui ne sont pas la meme chose, mais enfin on en vient a +bout, comme vous voyez. L'abbe de l'Epee est un homme tres bon et tres +doux, de meme que le pere Vanin, de la Doctrine chretienne. + +"J'ai un enfant qui est tres beau; je n'osais pas vous en parler avant +de savoir s'il sera comme nous. Mais je n'ai pu resister au plaisir que +j'ai a vous ecrire, malgre notre peine car vous pensez bien que mon mari +et moi nous sommes tres inquiets, surtout parce que nous ne pouvons pas +entendre. La bonne peut bien entendre, mais nous avons peur qu'elle ne +se trompe; ainsi nous attendons avec une grande impatience de voir s'il +ouvrira les levres et s'il les remuera avec le bruit des +entendants-parlants. Vous pensez bien que nous avons consulte des +medecins pour savoir s'il est possible que l'enfant de deux personnes +aussi malheureuses que nous ne soit pas muet aussi, et ils nous ont bien +dit que cela se pouvait; mais nous n'osons pas le croire. + +Jugez avec quelle crainte nous regardons ce pauvre enfant depuis +longtemps, et comme nous sommes embarrasses lorsqu'il ouvre ses petites +levres et que nous ne pouvons pas savoir si elles font du bruit! Soyez +sur, mon pere, que je pense bien a ma mere, car elle a du s'inquieter +comme moi. Vous l'avez bien aimee, comme moi aussi j'aime mon enfant; +mais je n'ai ete pour vous qu'un sujet de chagrin. Maintenant que je +sais lire et ecrire, je comprends combien ma mere a du souffrir. + +Si vous etiez tout a fait bon pour moi, cher pere, vous viendriez nous +voir a Paris; ce serait un sujet de joie et de reconnaissance pour votre +fille respectueuse. + +CAMILLE." + +Apres avoir lu cette lettre, le chevalier hesita longtemps. Il avait eu +d'abord peine a s'en fier a ses yeux, et a croire que c'etait Camille +elle-meme qui lui avait ecrit; mais il fallait se rendre a l'evidence. +Qu'allait-il faire? S'il cedait a sa fille, et s'il allait en effet a +Paris, il s'exposait a retrouver, dans une douleur nouvelle, tous les +souvenirs d'une ancienne douleur. Un enfant qu'il ne connaissait pas, il +est vrai, mais qui n'en etait pas moins le fils de sa fille, pouvait lui +rendre les chagrins du passe. Camille pouvait lui rappeler Cecile, et +cependant il ne pouvait s'empecher en meme temps de partager +l'inquietude de cette jeune mere attendant une parole de son enfant. + +--Il faut y aller, dit l'oncle Giraud quand le chevalier le consulta. +C'est moi qui ai fait ce mariage-la, et je le tiens pour bon et durable. +Voulez-vous laisser votre sang dans la peine? N'en est-ce pas assez, +soit dit sans reproche, d'avoir oublie votre femme au bal, moyennant +quoi elle est tombee a l'eau? Oubliez-vous aussi cette petite? +Pensez-vous que ce soit tout d'etre triste? Vous l'etes, j'en conviens, +et meme plus que de raison; mais croyez-vous qu'on n'ait pas autre chose +a faire au monde? Elle vous demande de venir; partons. Je vais avec +vous, et je n'ai qu'un regret, c'est qu'elle ne m'ait pas appele aussi. +Il n'est pas bien de sa part de n'avoir pas frappe a ma porte, moi qui +lui ai toujours ouvert. + +--Il a raison, pensait le chevalier. J'ai fait inutilement et +cruellement souffrir la meilleure des femmes. Je l'ai laissee mourir +d'une mort affreuse quand j'aurais du l'en preserver. Si je dois en etre +puni aujourd'hui par le spectacle du malheur de ma fille, je ne saurais +m'en plaindre; quelque penible que soit pour moi ce spectacle, je dois +m'y resoudre et m'y condamner. Ce chatiment m'est du. Que la fille me +punisse d'avoir abandonne la mere! J'irai a Paris, je verrai cet enfant. +J'ai delaisse ce que j'aimais, je me suis eloigne du malheur; je veux +prendre maintenant un amer plaisir a le contempler. + +Dans un joli boudoir boise, a l'entre-sol d'un bon hotel situe dans le +faubourg Saint-Germain, se tenaient la jeune femme et son mari lorsque +le pere et l'oncle arriverent. Sur une table etaient des dessins, des +livres, des gravures. Le mari lisait, la femme brodait, l'enfant jouait +sur le tapis. + +Le marquis s'etait leve; Camille courut a son pere, qui l'embrassa +tendrement, et ne put retenir quelques larmes; mais les regards du +chevalier se reporterent aussitot sur l'enfant. Malgre lui, l'horreur +qu'il avait eue autrefois pour l'infirmite de Camille reprenait place +dans son coeur, a la vue de cet etre qui allait heriter de la malediction +qu'il lui avait leguee. Il recula lorsqu'on le lui presenta. + +--Encore un muet! s'ecria-t-il. + +Camille prit son fils dans ses bras; sans entendre elle avait compris. +Soulevant doucement l'enfant devant le chevalier, elle posa son doigt +sur ses petites levres, en les frottant un peu, comme pour l'inviter a +parler. L'enfant se fit prier quelques minutes, puis prononca bien +distinctement ces deux mots, que la mere lui avait fait apprendre +d'avance:--Bonjour, papa. + +--Et vous voyez bien que Dieu pardonne tout, et toujours, dit l'oncle +Giraud. + +FIN DE PIERRE ET CAMILLE. + + + + +LE + +SECRET DE JAVOTTE + +1844 + +[Illustration: LE SECRET DE JAVOTTE + +... deux jeunes gens, revenant de la chasse suivaient a cheval la route +de Noisy...] + + + +I + + +L'automne dernier, vers huit heures du soir, deux jeunes gens revenant +de la chasse suivaient a cheval la route de Noisy, a quelque distance de +Luzarches. Derriere eux marchait un piqueur menant les chiens. Le soleil +se couchait et dorait au loin la belle foret de Carenelle, ou le feu duc +de Bourbon aimait a chasser. Tandis que le plus jeune des deux +cavaliers, age d'environ vingt-cinq ans, trottait gaiement sur sa +monture, et s'amusait a sauter les haies, l'autre paraissait distrait et +preoccupe. Tantot il excitait son cheval et le frappait avec impatience, +tantot il s'arretait tout a coup et restait au pas en arriere, comme +absorbe par ses pensees. A peine repondait-il aux joyeux discours de son +compagnon, qui, de son cote, le raillait de son silence. En un mot, il +semblait livre a cette reverie bizarre, particuliere aux savants et aux +amoureux, qui sont rarement ou ils paraissent etre. Arrive a un +carrefour, il mit pied a terre, et s'avancant au bord d'un fosse, il +ramassa une petite branche de saule qui etait enfoncee dans le sable +assez profondement; il detacha une feuille de cette branche, et, sans +qu'on l'apercut, la glissa furtivement dans son sein; puis, remontant +aussitot a cheval: + +--Pierre, dit-il au piqueur, prends le tourne-bride et va-t'en aux +Clignets par le village; nous rentrerons, mon frere et moi, par la +garenne; car je vois qu'aujourd'hui Gitana n'est pas sage, elle me +ferait quelque sottise si nous rencontrions dans le chemin creux quelque +troupeau de bestiaux rentrant a la ferme. + +Le piqueur obeit et prit avec ses chiens un sentier trace dans les +roches. Voyant cela, le jeune Armand de Berville (ainsi se nommait le +moins age des deux freres) partit d'un grand eclat de rire: + +--Parbleu! dit-il, mon cher Tristan, tu es d'une prudence admirable ce +soir. N'as-tu pas peur que Gitana ne soit devoree par un mouton? Mais tu +as beau faire; je parierais que, malgre toutes tes precautions, cette +pauvre bete, d'ordinaire si tranquille, va te jouer quelque mauvais tour +d'ici a une demi-heure. + +--Pourquoi cela? demanda Tristan d'un ton bref et presque irrite. + +--Mais, apparemment, repondit Armand en se rapprochant de son frere, +parce que nous allons passer devant l'avenue de Renonval, et que ta +jument est sujette a caracoler quand elle voit la grille. Heureusement, +ajouta-t-il en riant, et de plus belle, que madame de Vernage est la, et +que tu trouveras chez elle ton couvert mis, si Gitana te casse une +jambe. + +--Mauvaise langue, dit Tristan souriant a son tour un peu a contre-coeur, +qu'est-ce qui pourra donc te deshabituer de tes mechantes plaisanteries? + +--Je ne plaisante pas du tout, reprit Armand; et quel mal y a-t-il a +cela? Elle a de l'esprit, cette marquise; elle aime le passe-poil, c'est +de son age. N'as-tu pas l'honneur d'etre au service du roi dans le +regiment des hussards noirs? Si, d'une autre part, elle aime aussi la +chasse, et si elle trouve que ton cor fait bon effet au soleil sur ta +veste rouge, est-ce que c'est un peche mortel? + +--Ecoute, ecervele, dit Tristan. Que tu badines ainsi entre nous, si +cela te plait, rien de mieux; mais pense serieusement a ce que tu dis +quand il y a un tiers pour l'entendre. Madame de Vernage est l'amie de +notre mere; sa maison est une des seules ressources que nous ayons dans +le pays pour nous desennuyer de cette vie monotone qui t'amuse, toi, +avocat sans causes, mais qui me tuerait si je la menais longtemps. La +marquise est presque la seule femme parmi nos rares connaissances... + +--La plus agreable, ajouta Armand. + +--Tant que tu voudras. Tu n'es pas fache, toi-meme, d'aller a Renonval, +lorsqu'on nous y invite. Ce ne serait pas un trait d'esprit de notre +part que de nous brouiller avec ces gens-la, et c'est ce que tes +discours finiront par faire, si tu continues a jaser au hasard. Tu sais +tres bien que je n'ai pas plus qu'un autre la pretention de plaire a +madame de Vernage... + +--Prends garde a Gitana! s'ecria Armand. Regarde comme elle dresse les +oreilles; je te dis qu'elle sent la marquise d'une lieue. + +--Treve de plaisanteries. Retiens ce que je te recommande et tache d'y +penser serieusement. + +--Je pense, dit Armand, et tres serieusement, que la marquise est tres +bien en manches plates, et que le noir lui va a merveille. + + +--A +quel propos cela? + +--A propos de manches. Est-ce que tu te figures qu'on ne voit rien dans +ce monde? L'autre jour, en causant dans le bateau, est-ce que je ne t'ai +pas entendu tres clairement dire que le noir etait ta couleur, et cette +bonne marquise, sur ce renseignement, n'a-t-elle pas eu la grace de +monter dans sa chambre en rentrant, et de redescendre galamment avec la +plus noire de toutes ses robes? + +--Qu'y a-t-il d'etonnant? n'est-il pas tout simple de changer de +toilette pour diner? + +--Prends garde a Gitana, te dis-je; elle est capable de s'emporter, et +de te mener tout droit, malgre toi, a l'ecurie de Renonval. Et la +semaine derniere, a la fete, cette meme marquise, toujours de noir +vetue, n'a-t-elle pas trouve naturel de m'installer dans la grande +caleche avec mon chien et monsieur le cure, pour grimper dans ton +tilbury, au risque de montrer sa jambe? + +--Qu'est-ce que cela prouve? il fallait bien que l'un de nous deux subit +cette corvee? + +--Oui, mais cet _un_, c'est toujours moi. Je ne m'en plains pas, je ne +suis pas jaloux; mais pas plus tard qu'hier, au rendez-vous de chasse, +n'a-t-elle pas imagine de quitter sa voiture et de me prendre mon propre +cheval, que je lui ai cede avec un desinteressement admirable, pour +qu'elle put galoper dans les bois a cote de monsieur l'officier? +Plains-toi donc de moi, je suis ta providence; au lieu de te renfermer +dans tes denegations, tu me devrais, honnetement parlant, ta confiance +et tes secrets. + +--Quelle confiance veux-tu qu'on ait dans un etourdi tel que toi, et +quels secrets veux-tu que je te dise, s'il n'y a rien de vrai dans tes +contes? + +--Prends garde a Gitana, mon frere. + +--Tu m'impatientes avec ton refrain. Et quand il serait vrai que j'eusse +fantaisie d'aller ce soir faire une visite a Renonval, qu'y aurait-il +d'extraordinaire? Aurais-je besoin d'un pretexte pour te prier d'y venir +avec moi ou de rentrer seul a la maison? + +--Non, certainement; de meme que, si nous venions a rencontrer madame de +Vernage se promenant devant son avenue, il n'y aurait non plus rien de +surprenant. Le chemin que tu nous fais prendre est bien le plus long, il +est vrai; mais qu'est-ce que c'est qu'un quart de lieue de plus ou de +moins en comparaison de l'eternite? La marquise doit nous avoir entendus +sonner du cor; il serait bien juste qu'elle prit le frais sur la route, +en compagnie de son inevitable adorateur et voisin, M. de la +Bretonniere. + +--J'avoue, dit Tristan, bien aise de changer de texte, que ce M. de la +Bretonniere m'ennuie cruellement. Semble-t-il convenable qu'une femme +d'autant d'esprit que madame de Vernage se laisse accaparer par un sot +et traine partout une pareille ombre? + +--Il est certain, repondit Armand, que le personnage est lourd et +indigeste. C'est un vrai hobereau, dans la force du terme, cree et mis +au monde pour l'etat de voisin. Voisiner est son lot; c'est meme presque +sa science, car il voisine comme personne ne le fait. Jamais je n'ai vu +un homme mieux etabli que lui hors de chez soi. Si on va diner chez +madame de Vernage, il est au bout de la table au milieu des enfants. Il +chuchote avec la gouvernante, il donne de la bouillie au petit; et +remarque bien que ce n'est pas un pique-assiette ordinaire et classique, +qui se croit oblige de rire si la maitresse du logis dit un bon mot; il +serait plutot dispose, s'il osait, a tout blamer et tout contrecarrer. +S'il s'agit d'une partie de campagne, jamais il ne manquera de trouver +que le barometre est a variable. Si quelqu'un cite une anecdote, ou +parle d'une curiosite, il a vu quelque chose de bien mieux; mais il ne +daigne pas dire quoi, et se contente de hocher la tete avec une modestie +a le souffleter. L'assommante creature! je ne sais pas, en verite, s'il +est possible de causer un quart d'heure durant avec madame de Vernage, +quand il est la, sans que sa tete inquiete et effarouchee vienne se +placer entre elle et vous. Il n'est certes pas beau, il n'a pas +d'esprit; les trois quarts du temps il ne dit mot, et par une faveur +speciale de la Providence, il trouve moyen, en se taisant, d'etre plus +ennuyeux qu'un bavard, rien que par la facon dont il regarde parler les +autres. Mais que lui importe? Il ne vit pas, il assiste a la vie, et +tache de gener, de decourager et d'impatienter les vivants. Avec tout +cela, la marquise le supporte; elle a la charite de l'ecouter, de +l'encourager; je crois, ma foi, qu'elle l'aime et qu'elle ne s'en +debarrassera jamais. + +--Qu'entends-tu par la? demanda Tristan, un peu trouble a ce dernier +mot. Crois-tu qu'on puisse aimer un personnage semblable? + +--Non pas d'amour, reprit Armand avec un air d'indifference railleuse. +Mais enfin ce pauvre homme n'est pas non plus un monstre. Il est garcon +et fort a l'aise. Il a, comme nous, un petit castel, une petite meute, +et un grand vieux carrosse. Il possede sur tout autre, pres de la +marquise, cet incomparable avantage que donnent une habitude de dix ans +et une obsession de tous les jours. Un nouveau venu, un officier en +conge, permets-moi de te le dire tout bas, peut eblouir et plaire en +passant; mais celui qui est la tous les jours a quinte et quatorze par +etat, sans compter l'industrie, comme dit Basile. + +Tandis que les deux freres causaient ainsi, ils avaient laisse les bois +derriere eux et commencaient a entrer dans les vignes. Deja ils +apercevaient sur le coteau le clocher du village de Renonval. + +--Madame de Vernage, continua Armand, a cent belles qualites; mais c'est +une coquette. Elle passe pour devote, et elle a un chapelet benit +accroche a son etagere; mais elle aime assez les fleurettes. Ne t'en +deplaise, c'est, a mon avis, une femme difficile a deviner et +passablement dangereuse. + +--Cela est possible, dit Tristan. + +--Et meme probable, reprit son frere. Je ne suis pas fache que tu le +penses comme moi, et je te dirai volontiers a mon tour: Parlons +serieusement. J'ai depuis longtemps occasion de la connaitre et de +l'etudier de pres. Toi, tu viens ici pour quelques jours; tu es un jeune +et beau garcon, elle est une belle et spirituelle femme; tu ne sais que +faire, elle te plait, tu lui en contes, et elle te laisse dire. Moi, qui +la vois l'hiver comme l'ete, a Paris comme a la campagne, je suis moins +confiant, et elle le sait bien; c'est pourquoi elle me prend mon cheval +et me laisse en tete-a-tete avec le cure. Ses grands yeux noirs, qu'elle +baisse vers la terre avec une modestie parfois si severe, savent se +relever vers toi, j'en suis bien sur, lorsque vous courez la foret, et +je dois convenir que cette femme a un grand charme. Elle a tourne la +tete, a ma connaissance, a trois ou quatre pauvres petits garcons qui +ont failli en perdre l'esprit; mais veux-tu que je t'exprime ma pensee? +Je te dirai, en style de Scudery, qu'on penetre assez facilement jusqu'a +l'antichambre de son coeur, mais que l'appartement est toujours ferme, +peut-etre parce qu'il n'y a personne. + +--Si tu ne te trompais pas, dit Tristan, ce serait un assez vilain +caractere. + +--Non pas a son avis: qu'a-t-on a lui reprocher? Est-ce sa faute si on +devient amoureux d'elle? Bien qu'elle n'ait guere plus de trente ans, +elle dit a qui veut l'entendre qu'elle a renonce, depuis qu'elle est +veuve, aux plaisirs du monde, qu'elle veut vivre en paix dans sa terre, +monter a cheval et prier Dieu. Elle fait l'aumone et va a confesse; or, +toute femme qui a un confesseur, si elle n'est pas sincerement et +veritablement religieuse, est la pire espece de coquette que la +civilisation ait inventee. Une femme pareille, sure d'elle-meme, belle +encore et jouissant volontiers des petits privileges de la beaute, sait +composer sans cesse, non avec sa conscience, mais avec sa prochaine +confession. Aux moments memes ou elle semble se livrer avec le plus +charmant abandon aux cajoleries qu'elle aime tout bas, elle regarde si +le bout de son pied est suffisamment cache sous sa robe, et calcule la +place ou elle peut laisser prendre, sans peche, un baiser sur sa +mitaine. A quoi bon? diras-tu. Si la foi lui manque, pourquoi ne pas +etre franchement coquette? Si elle croit, pourquoi s'exposer a la +tentation? Parce qu'elle la brave et s'en amuse. Et, en effet, on ne +saurait dire qu'elle soit sincere ni hypocrite; elle est ainsi et elle +plait; ses victimes passent et disparaissent. La Bretonniere, le +silencieux, restera jusqu'a sa mort, tres probablement, sur le seuil du +temple ou ce sphynx aux grands yeux rend ses oracles et respire +l'encens. + +Tristan, pendant que son frere parlait, avait arrete son cheval. La +grille du chateau de Renonval n'etait plus eloignee que d'une centaine +de pas. Devant cette grille, comme Armand l'avait prevu, madame de +Vernage se promenait sur la pelouse; mais elle etait seule, contre +l'ordinaire. Tristan changea tout a coup de visage. + +--Ecoute, Armand, dit-il, je t'avoue que je l'aime. Tu es homme et tu as +du coeur; tu sais aussi bien que moi que devant la passion il n'y a ni +loi ni conseil. Tu n'es pas le premier qui me parle ainsi d'elle; on m'a +dit tout cela, mais je n'en puis rien croire. Je suis subjugue par cette +femme; elle est si charmante, si aimable, si seduisante, quand elle +veut... + +--Je le sais tres bien, dit Armand. + +--Non, s'ecria Tristan, je ne puis croire qu'avec tant de grace, de +douceur, de piete, car enfin elle fait l'aumone, comme tu dis, et +remplit ses devoirs; je ne puis, je ne veux pas croire qu'avec tous les +dehors de la franchise et de la bonte, elle puisse etre telle que tu te +l'imagines. Mais il n'importe; je cherchais un motif pour te laisser en +chemin, et pour rester seul; j'aime mieux m'en fier a ta parole. Je vais +a Renonval; retourne aux Clignets. Si notre bonne mere s'inquiete de ne +pas me voir avec toi, tu lui diras que j'ai perdu la chasse, que mon +cheval est malade, ce que tu voudras. Je ne veux faire qu'une courte +visite, et je reviendrai sur-le-champ. + +--Pourquoi ce mystere, s'il en est ainsi? + +--Parce que la marquise elle-meme reconnait que c'est le plus sage. Les +gens du pays sont bavards, sots et importuns comme trois petites villes +ensemble. Garde-moi le secret; a ce soir. + +Sans attendre une reponse, Tristan partit au galop. + +Demeure seul, Armand changea de route, et prit un chemin de traverse qui +le menait plus vite chez lui. Ce n'etait pas, on le pense bien, sans +deplaisir ni sans une sorte de crainte qu'il voyait son frere +s'eloigner. Jeune d'annees, mais deja muri par une precoce experience du +monde, Armand de Berville, avec un esprit souvent leger en apparence, +avait beaucoup de sens et de raison. Tandis que Tristan, officier +distingue dans l'armee, courait en Algerie les chances de la guerre, et +se livrait parfois aux dangereux ecarts d'une imagination vive et +passionnee, Armand restait a la maison et tenait compagnie a sa vieille +mere. Tristan le raillait parfois de ses gouts sedentaires, et +l'appelait monsieur l'abbe, pretendant que, sans la Revolution, il +aurait porte la tonsure, en sa qualite de cadet; mais cela ne le fachait +pas.--Va pour le titre, repondait-il, mais donne-moi le benefice. La +baronne de Berville, la mere, veuve depuis longtemps, habitait le Marais +en hiver, et dans la belle saison la petite terre des Clignets. Ce +n'etait pas une maison assez riche pour entretenir un grand equipage, +mais comme les jeunes gens aimaient la chasse et que la baronne adorait +ses enfants, on avait fait venir des _foxhounds_ d'Angleterre; quelques +voisins avaient suivi cet exemple; ces petites meutes reunies formaient +de quoi composer des chasses passables dans les bois qui entouraient la +foret de Carenelle. Ainsi s'etaient etablies rapidement, entre les +habitants des Clignets et ceux de deux ou trois chateaux des environs, +des relations amicales et presque intimes. Madame de Vernage, comme on +vient de le voir, etait la reine du canton. Depuis le sieur de +Franconville et le magistrat de Beauvais jusqu'a l'elegant un peu +arriere de Luzarches, tout rendait hommage a la belle marquise, voire +meme le cure de Noisy. Renonval etait le rendez-vous de ce qu'il y avait +de personnes notables dans l'arrondissement de Pontoise. Toutes etaient +d'accord pour vanter, comme Tristan, la grace et la bonte de la +chatelaine. Personne ne resistait a l'empire souverain qu'elle exercait, +comme on dit, sur les coeurs; et c'est precisement pourquoi Armand etait +fache que son frere ne revint pas souper avec lui. + +Il ne lui fut pas difficile de trouver un pretexte pour justifier cette +absence, et de dire a la baronne en rentrant que Tristan s'etait arrete +chez un fermier, avec lequel il etait en marche pour un coin de terre. +Madame de Berville, qui ne dinait qu'a neuf heures quand ses enfants +allaient a la chasse, afin de prendre son repas en famille, voulut +attendre pour se mettre a table que son fils aine fut revenu. Armand, +mourant de faim et de soif, comme tout chasseur qui a fait son metier, +parut mediocrement satisfait de ce retard qu'on lui imposait. Peut-etre +craignait-il, a part lui, que la visite a Renonval ne se prolongeat plus +longtemps qu'il n'avait ete dit. Quoi qu'il en fut, il prit d'abord, +pour se donner un peu de patience, un a-compte sur le diner, puis il +alla visiter ses chiens et jeter a l'ecurie le coup d'oeil du maitre, et +revint s'etendre sur un canape, deja a moitie endormi par la fatigue de +la journee. + +La nuit etait venue, et le temps s'etait mis a l'orage. Madame de +Berville, assise, comme de coutume, devant son metier a tapisserie, +regardait la pendule, puis la fenetre, ou ruisselait la pluie. Une +demi-heure s'ecoula lentement, et bientot vint l'inquietude. + +--Que fait donc ton frere? disait la baronne; il est impossible qu'a +cette heure et par un temps semblable il s'arrete si longtemps en route; +quelque accident lui sera arrive: je vais envoyer a sa rencontre. + +--C'est inutile, repondait Armand; je vous jure qu'il se porte aussi +bien que nous, et peut-etre mieux; car, voyant cette pluie, il se sera +sans doute fait donner a souper dans quelque cabaret de Noisy, pendant +que nous sommes a l'attendre. + +L'orage redoublait, le temps se passait; de guerre lasse, on servit le +diner; mais il fut triste et silencieux. Armand se reprochait de laisser +ainsi sa mere dans une incertitude cruelle, et qui lui semblait inutile; +mais il avait donne sa parole. De son cote, madame de Berville voyait +aisement, sur le visage de son fils, l'inquietude qui l'agitait; elle +n'en penetrait pas la cause, mais l'effet ne lui echappait pas. Habituee +a toute la tendresse et aux confidences meme d'Armand, elle sentait que, +s'il gardait le silence, c'est qu'il y etait oblige. Par quelle raison? +elle l'ignorait, mais elle respectait cette reserve, tout en ne pouvant +s'empecher d'en souffrir. Elle levait les yeux vers lui d'un air +craintif et presque suppliant, puis elle ecoutait gronder la foudre, et +haussait les epaules en soupirant. Ses mains tremblaient, malgre elle, +de l'effort qu'elle faisait pour paraitre tranquille. A mesure que +l'heure avancait, Armand se sentait de moins en moins le courage de +tenir sa promesse. Le diner termine, il n'osait se lever; la mere et le +fils resterent longtemps seuls, appuyes sur la table desservie, et se +comprenant sans ouvrir les levres. + +Vers onze heures, la femme de chambre de la baronne etant venue apporter +les bougeoirs, madame de Berville souhaita le bonsoir a son fils, et se +retira dans son appartement pour dire ses prieres accoutumees. + +--Que fait-il, en effet, cet etourdi garcon? se disait Armand, tout en +se debarrassant, pour se mettre au lit, de son attirail de chasseur. +Rien de bien inquietant, cela est probable. Il fait les yeux doux a +madame de Vernage, et subit le silence imposant de la Bretonniere. +Est-ce bien sur? Il me semble qu'a cette heure-ci la Bretonniere doit +etre dans son coche, en route pour aller se coucher. Il est vrai que +Tristan est peut-etre en route aussi; j'en doute, pourtant; le chemin +n'est pas bon, il pleut bien fort pour monter a cheval. D'une autre +part, il y a d'excellents lits a Renonval, et une marquise si polie peut +certainement offrir un asile a un capitaine surpris par l'orage. Il est +probable, tout bien considere, que Tristan ne reviendra que demain. Cela +est facheux, pour deux raisons: d'abord cela inquiete notre mere, et +puis, c'est toujours une chose dangereuse que ces abris trouves chez une +voisine; il n'y a rien qui porte moins conseil qu'une nuit passee sous +le toit d'une jolie femme, et on ne dort jamais bien chez les gens dont +on reve. Quelquefois meme, on ne dort pas du tout. Que va-t-il advenir +de Tristan s'il se prend tout de bon pour cette coquette? Il a du coeur +pour deux, mais tant pis. Elle trouvera aise de le jouer, trop aise, +peut-etre, c'est la mon espoir. Elle dedaignera d'en agir faussement +envers un si loyal caractere. Mais, apres tout, se disait encore Armand, +en soufflant sur sa bougie, qu'il revienne quand il voudra, il est beau +et brave. Il s'est tire d'affaire a Constantine, il s'en tirera a +Renonval. + +Il y avait longtemps que toute la maison reposait et que le silence +regnait dans la campagne lorsque le bruit des pas d'un cheval se fit +entendre sur la route. Il etait deux heures du matin; une voix +imperieuse cria qu'on ouvrit, et tandis que le garcon d'ecurie levait +lourdement, l'une apres l'autre, les barres de fer qui retenaient la +grande porte, les chiens se mirent, selon leur coutume, a pousser de +longs gemissements. Armand, qui dormait de tout son coeur, reveille en +sursaut, vit tout a coup devant lui son frere tenant un flambeau et +enveloppe d'un manteau degouttant de pluie. + +--Tu rentres a cette heure-ci? lui dit-il; il est bien tard ou bien +matin. + +Tristan s'approcha de lui, lui serra la main, et lui dit avec l'accent +d'une colere presque furieuse: + +--Tu avais raison, c'est la derniere des femmes, et je ne la reverrai de +ma vie. + +Apres quoi il sortit brusquement. + + + + +II + + +Malgre toutes les questions, toutes les instances que put faire Armand, +Tristan ne voulut donner a son frere aucune explication des etranges +paroles qu'il avait prononcees en rentrant. Le lendemain, il annonca a +sa mere que ses affaires le forcaient d'aller a Paris pour quelques +jours, et donna ses ordres en consequence; il avait le dessein de partir +le soir meme. + +--Il faut convenir, disait Armand, que tu en agis avec moi d'une facon +un peu cavaliere. Tu me fais la moitie d'une confidence, et tu t'en vas +d'un jour a l'autre avec le reste de ton secret. Que veux-tu que je +pense de ce depart impromptu? + +--Ce qu'il te plaira, repondit Tristan avec une indifference si +tranquille qu'elle semblait n'avoir rien d'emprunte, tu ne feras qu'y +perdre ta peine. J'ai eu un mouvement de colere, il est vrai, pour une +bagatelle, une querelle d'amour-propre, une bouderie, comme tu voudras +l'appeler. La Bretonniere m'a ennuye; la marquise etait de mauvaise +humeur; l'orage m'a contrarie; je suis revenu je ne sais pourquoi, et je +t'ai parle sans savoir ce que je disais. Je conviendrai bien, si tu +veux, qu'il y a un peu de froid entre la marquise et moi; mais, a la +premiere occasion, tu nous verras amis comme devant. + +--Tout cela est bel et bon, repliquait Armand, mais tu ne parlais pas +hier par enigme, quand tu m'as dit: C'est la derniere des femmes. Il n'y +a la mauvaise humeur qui tienne. Quelque chose est arrive que tu caches. + +--Et que veux-tu qu'il me soit arrive? demandait Tristan. + +A cette question, Armand baissait la tete, et restait muet; car en +pareille circonstance, du moment que son frere se taisait, toute +supposition, meme faite en plaisantant, pouvait etre aisement blessante. + +Vers le milieu de la journee, une caleche decouverte entra dans la cour +des Clignets. Un petit homme d'assez mauvaise tournure, a l'air gauche +et endimanche, descendit aussitot de la voiture, baissa lui-meme le +marchepied et presenta la main a une grande et belle femme, mise +simplement et avec gout. C'etait madame de Vernage et la Bretonniere qui +venaient faire visite a la baronne. Tandis qu'ils montaient le perron, +ou madame de Berville vint les recevoir, Armand observa le visage de son +frere avec un peu de surprise et beaucoup d'attention. Mais Tristan le +regarda en souriant, comme pour lui dire: Tu vois qu'il n'y a rien de +nouveau. + +A la tournure aisee que prit la conversation, aux politesses froides, +mais sans nulle contrainte, qu'echangerent Tristan et la marquise, il ne +semblait pas, en effet, que rien d'extraordinaire se fut passe la +veille. La marquise apportait a madame de Berville, qui aimait les +oiseaux, un nid de rouges-gorges; la Bretonniere l'avait dans son +chapeau. On descendit dans le jardin et on alla voir la voliere. La +Bretonniere, bien entendu, donna le bras a la baronne; les deux jeunes +gens resterent pres de madame de Vernage. Elle paraissait plus gaie que +de coutume; elle marchait au hasard de cote et d'autre sans respect pour +les buis de la baronne, et tout en se faisant un bouquet au passage. + +--Eh bien! messieurs, dit-elle, quand chassons-nous? + +Armand attendait cette question pour entendre Tristan annoncer son +depart. Il l'annonca effectivement du ton le plus calme; mais, en meme +temps, il fixa sur la marquise un regard penetrant, presque dur et +offensif. Elle ne parut y faire aucune attention, et ne lui demanda meme +pas quand il comptait revenir. + +--En ce cas-la, reprit-elle, monsieur Armand, vous serez le seul +representant des Berville que nous verrons a Renonval; car je suppose +que nous vous aurons. La Bretonniere dit qu'il a decouvert, avec les +lunettes de mon garde, une espece de cochon sauvage a qui la barbe vient +comme aux oiseaux les plumes... + +--Point du tout, dit la Bretonniere, c'est une sorte de truie chinoise, +de couleur noire, appelee tonkin. Lorsque ces animaux quittent la +basse-cour et s'habituent a vivre dans les bois... + +--Oui, dit la marquise, ils deviennent farouches, et, a force de manger +du gland, les defenses leur poussent au bout du museau. + +--C'est de toute verite, repondit la Bretonniere, non pas, il est vrai, +a la premiere, ni meme a la seconde generation; mais il suffit que le +fait existe, ajouta-t-il d'un air satisfait. + +--Sans doute, reprit madame de Vernage, et si un homme s'avisait de +faire comme mesdames les tonkines, de s'installer dans une foret, il en +resulterait que ses petits-enfants auraient des cornes sur la tete. Et +c'est ce qui prouve, continua-t-elle en frappant de son bouquet sur la +main de Tristan, qu'on a grand tort de faire le sauvage: cela ne reussit +a personne. + +--Cela est encore vrai, dit la Bretonniere; la sauvagerie est un grand +defaut. + +--Elle vaut pourtant mieux, repondit Tristan, qu'une certaine espece de +domesticite. + +La Bretonniere ouvrait de grands yeux, ne sachant trop s'il devait se +facher. + +--Oui, dit madame de Berville a la marquise, vous avez bien raison. +Grondez-moi ce mechant garcon, qui est toujours sur les grands chemins, +et qui veut encore nous quitter ce soir pour aller a Paris. Defendez-lui +donc de partir. + +Madame de Vernage, qui, tout a l'heure, n'avait pas dit un mot pour +essayer de retenir Tristan, se voyant ainsi priee de le faire, y mit +aussitot toute l'insistance et toute la bonne grace dont elle etait +capable. Elle prit son plus doux regard et son plus doux sourire pour +dire a Tristan qu'il se moquait, qu'il n'avait point d'affaires a Paris, +que la curiosite d'une chasse au tonkin devait l'emporter sur tout au +monde; qu'enfin elle le priait officiellement de venir dejeuner le +lendemain a Renonval. Tristan repondait a chacun de ses compliments par +un de ces petits saluts insignifiants qu'ont inventes les gens qui ne +savent quoi dire: il etait clair que sa patience etait mise a une +cruelle epreuve. Madame de Vernage n'attendit pas un refus qu'elle +prevoyait, et, des qu'elle eut cesse de parler, elle se retourna et +s'occupa d'autre chose, exactement comme si elle eut repete une comedie +et que son role eut ete fini. + +--Que signifie tout cela? se disait toujours Armand. Quel est celui qui +en veut a l'autre? Est-ce mon frere? est-ce la Bretonniere? Que vient +faire ici la marquise? + +La facon d'etre de madame de Vernage etait, en effet, difficile a +comprendre. Tantot elle temoignait a Tristan une froideur et une +indifference marquees; tantot elle paraissait le traiter avec plus de +familiarite et de coquetterie qu'a l'ordinaire.--Cassez-moi donc cette +branche-la, lui disait-elle; cherchez-moi du muguet. J'ai du monde ce +soir, je veux etre toute en fleurs; je compte mettre une robe +botanique, et avoir un jardin sur la tete. + +Tristan obeissait: il le fallait bien. La marquise se trouva bientot +avoir une veritable botte de fleurs, mais aucune ne lui plaisait.--Vous +n'etes pas connaisseur, disait-elle, vous etes un mauvais jardinier; +vous brisez tout, et vous croyez bien faire parce que vous vous piquez +les doigts; mais ce n'est pas cela, vous ne savez pas choisir. + +En parlant ainsi, elle effeuillait les branches, puis les laissait +tomber a terre, et les repoussait du pied en marchant, avec ce dedain +sans souci qui fait quelquefois tant de mal le plus innocemment du +monde. + +Il y avait au milieu du parc une petite riviere avec un pont de bois qui +etait brise, mais dont il restait encore quelques planches. La +Bretonniere, selon sa manie, declara qu'il y avait danger a s'y +hasarder, et qu'il fallait revenir par un autre chemin. La marquise +voulut passer, et commencait a prendre les devants, quand la baronne lui +representa qu'en effet ce pont etait vermoulu, et qu'elle courait le +risque d'une chute assez grave. + +--Bah! dit madame de Vernage. Vous calomniez vos planches pour faire les +honneurs de la profondeur de votre riviere; et si je faisais comme +Conde, qu'est-ce qu'il arriverait donc? + +Devant monter a cheval, au retour, elle avait a la main une cravache. +Elle la jeta de l'autre cote de l'eau, dans une petite +ile:--Maintenant, messieurs, reprit-elle, voila mon baton jete a +l'ennemi. Qui de vous ira le chercher? + +--C'est fort imprudent, dit la Bretonniere; cette cravache est fort +jolie, la pomme en est tres bien ciselee. + +--Y aura-t-il du moins une recompense honnete? demanda Armand. + +--Fi donc! s'ecria la marquise. Vous marchandez avec la gloire! Et vous, +monsieur le hussard, ajouta-t-elle en se tournant vers Tristan, +qu'est-ce que vous dites? passerez-vous? + +Tristan semblait hesiter, non par crainte du danger ni du ridicule, mais +par un sentiment de repugnance a se voir ainsi provoque pour une +semblable bagatelle. Il fronca le sourcil et repondit froidement: + +--Non, madame. + +--Helas! dit madame de Vernage en soupirant, si mon pauvre Phanor etait +la, il m'aurait deja rendu ma cravache. + +La Bretonniere, tatant le pont avec sa canne, le contemplait d'un air de +reflexion profonde; appuyee nonchalamment sur la poutre brisee qui +servait de rampe, la marquise s'amusait a faire plier les planches en se +balancant au-dessus de l'eau: elle s'elanca tout a coup, traversa le +pont avec une vivacite et une legerete charmantes, et se mit a courir +dans l'ile. Armand avait voulu la prevenir, mais son frere lui prit le +bras, et, se mettant a marcher a grands pas, l'entraina a l'ecart dans +une allee; la, des que les deux jeunes gens furent seuls: + +--La patience m'echappe, dit Tristan. J'espere que tu ne me crois pas +assez sot pour me facher d'une plaisanterie; mais cette plaisanterie a +un motif. Sais-tu ce qu'elle vient chercher ici? Elle vient me braver, +jouer avec ma colere, et voir jusqu'a quel point j'endurerai son audace; +elle sait ce que signifie son froid persiflage. Miserable coeur! +meprisable femme, qui, au lieu de respecter mon silence et de me laisser +m'eloigner d'elle en paix, vient promener ici sa petite vanite, et se +faire une sorte de triomphe d'une discretion qu'on ne lui doit pas! + +--Explique-toi, dit Armand; qu'y a-t-il? + +--Tu sauras tout, car, aussi bien, tu y es interesse, puisque tu es mon +frere. Hier au soir, pendant que nous causions sur la route, et que tu +me disais tant de mal de cette femme, je suis descendu de cheval au +carrefour des Roches. Il y avait a terre une branche de saule, que tu ne +m'as pas vu ramasser; cette branche de saule, c'etait madame de Vernage +qui l'avait enfoncee dans le sable, en se promenant le matin. Elle riait +tout a l'heure en m'en faisant casser d'autres aux arbres; mais celle-la +avait un sens: elle voulait dire que la gouvernante et les enfants de la +marquise etaient alles chez son oncle a Beaumont, que la Bretonniere ne +viendrait pas diner, et que, si je craignais d'eveiller les gens en +sortant de Renonval un peu plus tard, je pouvais laisser mon cheval chez +le bonhomme du Heloy. + +--Peste! dit Armand, tout cela dans un brin de saule! + +--Oui, et plut a Dieu que j'eusse repousse du pied ce brin de saule +comme elle vient de le faire pour nos fleurs! Mais, je te l'ai dit et tu +l'as vu toi-meme, je l'aimais, j'etais sous le charme. Quelle +bizarrerie! Oui! hier encore je l'adorais; j'etais tout amour, j'aurais +donne mon sang pour elle, et aujourd'hui... + +--Eh bien, aujourd'hui? + +--Ecoute; il faut, pour que tu me comprennes, que tu saches d'abord une +petite aventure qui m'est arrivee l'an passe. Tu sauras donc qu'au bal +de l'Opera j'ai rencontre une espece de grisette, de modiste, je ne sais +quoi. Je suis venu a faire sa connaissance par un hasard assez +singulier. Elle etait assise a cote de moi, et je ne faisais nulle +attention a elle, lorsque Saint-Aubin, que tu connais, vint me dire +bonsoir. Au meme instant, ma voisine, comme effrayee, cacha sa tete +derriere mon epaule; elle me dit a l'oreille qu'elle me suppliait de la +tirer d'embarras, de lui donner le bras pour faire un tour de foyer; je +ne pouvais guere m'y refuser. Je me levai avec elle, et je quittai +Saint-Aubin. Elle me conta la-dessus qu'il etait son amant, qu'elle +avait peur de lui, qu'il etait jaloux, enfin, qu'elle le fuyait. Je me +trouvais ainsi tout a coup jouer, aux yeux de Saint-Aubin, le role d'un +rival heureux; car il avait reconnu sa grisette, et nous suivait d'un +air mecontent. Que te dirai-je? Il me parut plaisant de prendre a peu +pres au serieux ce role que l'occasion m'offrait. J'emmenai souper la +petite fille. Saint-Aubin, le lendemain, vint me trouver et voulut se +facher. Je lui ris au nez, et je n'eus pas de peine a lui faire entendre +raison. Il convint de bonne grace qu'il n'etait guere possible de se +couper la gorge pour une demoiselle qui se refugiait au bal masque pour +fuir la jalousie de son amant. Tout se passa en plaisanterie, et +l'affaire fut oubliee; tu vois que le mal n'est pas grand. + +--Non, certes; il n'y a la rien de bien grave. + +--Voici maintenant ce qui arrive: Saint-Aubin, comme tu sais, voit +quelquefois madame de Vernage. Il est venu ici et a Renonval. Or, cette +nuit, au moment meme ou la marquise, assise pres de moi, ecoutait de son +grand air de reine toutes les folies qui me passaient par la tete, et +essayait, en souriant, cette bague qui, grace au ciel, est encore a mon +doigt, sais-tu ce qu'elle imagine de me dire? Que cette histoire de bal +lui a ete contee, qu'elle la sait de bonne source, que Saint-Aubin +adorait cette grisette, qu'il a ete au desespoir de l'avoir perdue, +qu'il a voulu se venger, qu'il m'a demande raison, que j'ai recule, et +qu'alors... + +Tristan ne put achever. Pendant quelques minutes les deux freres +marcherent en silence. + +--Qu'as-tu repondu? dit enfin Armand. + +--Je lui ai repondu une chose tres simple. Je lui ai dit tout +bonnement: Madame la marquise, un homme qui souffre qu'un autre homme +leve la main sur lui impunement s'appelle un lache, vous le savez tres +bien. Mais la femme qui, sachant cela, ou le croyant, devient la +maitresse de ce lache, s'appelle aussi d'un certain nom qu'il est +inutile de vous dire. La-dessus, j'ai pris mon chapeau. + +--Et elle ne t'a pas retenu? + +--Si fait, elle a d'abord voulu prendre les choses en riant, et me dire +que je me fachais pour un propos en l'air. Ensuite, elle m'a demande +pardon de m'avoir offense sans dessein; je ne sais meme pas si elle n'a +pas essaye de pleurer. A tout cela, je n'ai rien replique, sinon que je +n'attachais aucune importance a une indignite qui ne pouvait +m'atteindre, qu'elle etait libre de croire et de penser tout ce que bon +lui semblerait, et que je ne me donnerais pas la moindre peine pour lui +oter son opinion. Je suis, lui ai-je dit, soldat depuis dix ans, mes +camarades qui me connaissent auraient quelque peine a admettre votre +conte, et par consequent je ne m'en soucie qu'autant qu'il faut pour le +mepriser. + +--Est-ce la reellement ta pensee? + +--Y songes-tu? Si je pouvais hesiter a savoir ce que j'ai a faire, c'est +precisement parce que je suis soldat que je n'aurais pas deux partis a +prendre. Veux-tu que je laisse une femme sans coeur plaisanter avec mon +honneur, et repeter demain sa miserable histoire a une coquette de son +bord, ou a quelqu'un de ces petits garcons a qui tu pretends qu'elle +tourne la tete? Supposes-tu que mon nom, le tien, celui de notre mere, +puisse devenir un objet de risee? Seigneur Dieu! cela fait fremir! + +--Oui, dit Armand, et voila cependant les petits badinages pleins de +grace qu'inventent ces dames pour se desennuyer. Faire d'une niaiserie +un roman bien noir, bien scandaleux, voila le bon plaisir de leur +cervelle creuse. Mais que comptes-tu faire maintenant? + +--Je compte aller ce soir a Paris. Saint-Aubin est aussi un soldat; +c'est un brave; je suis loin de croire, Dieu m'en preserve! qu'un mot de +sa part ait jamais pu donner l'idee de cette fable fabriquee par quelque +femme de chambre; mais, a coup sur, je le ramenerai ici, et il ne lui +sera pas plus difficile de dire tout haut la verite, qu'il ne me le +sera, a moi, de l'entendre. C'est une demarche facheuse, penible, que je +ferai la, sans nul doute; c'est une triste chose que d'aller trouver un +camarade, et de lui dire: On m'accuse d'avoir manque de coeur. Mais +n'importe, en pareille circonstance, tout est juste et doit etre permis. +Je te le repete, c'est notre nom que je defends, et s'il ne devait pas +sortir de la pur comme de l'or, je m'arracherais moi-meme la croix que +je porte. Il faut que la marquise entende Saint-Aubin lui dire, en ma +presence, qu'on lui a repete un sot conte, et que ceux qui l'ont forge +en ont menti. Mais, une fois cette explication faite, il faut que la +marquise m'entende aussi a mon tour; il faut que je lui donne bien +discretement, en termes bien polis, en tete-a-tete, une lecon qu'elle +n'oublie jamais; je veux avoir le petit plaisir de lui exprimer +nettement ce que je pense de son orgueil et de sa ridicule pruderie. Je +ne pretends pas faire comme Bussy d'Amboise, qui, apres avoir expose sa +vie pour aller chercher le bouquet de sa maitresse, le lui jeta a la +figure: je m'y prendrai plus civilement; mais quand une bonne parole +produit son effet, il importe peu comment elle est dite, et je te +reponds que d'ici a quelque temps, du moins, la marquise sera moins +fiere, moins coquette et moins hypocrite. + +--Allons rejoindre la compagnie, dit Armand, et ce soir j'irai avec toi. +Je te laisserai faire tout seul, cela va sans dire; mais, si tu le +permets, je serai dans la coulisse. + +La marquise se disposait a retourner chez elle lorsque les deux freres +reparurent. Elle se doutait vraisemblablement qu'elle avait ete pour +quelque chose dans leur conversation, mais son visage n'en exprimait +rien; jamais, au contraire, elle n'avait semble plus calme et plus +contente d'elle-meme. Ainsi qu'il a ete dit, elle s'en allait a cheval. +Tristan, faisant les honneurs de la maison, s'approcha pour lui prendre +le pied et la mettre en selle. Comme elle avait marche sur le sable +mouille, son brodequin etait humide, en sorte que l'empreinte en resta +marquee sur le gant de Tristan. Des que madame de Vernage fut partie, +Tristan ota ce gant et le jeta a terre. + +--Hier, je l'aurais baise, dit-il a son frere. + +Le soir venu, les deux jeunes gens prirent la poste ensemble, et +allerent coucher a Paris. Madame de Berville, toujours inquiete et +toujours indulgente, comme une vraie mere qu'elle etait, fit semblant de +croire aux raisons qu'ils pretendirent avoir pour partir. Des le +lendemain matin, comme on le pense bien, leur premier soin fut d'aller +demander M. de Saint-Aubin, capitaine de dragons, rue +Neuve-Saint-Augustin, a l'hotel garni ou il logeait habituellement quand +il etait en conge. + +--Dieu veuille que nous le trouvions! disait Armand. Il est peut-etre en +garnison bien loin. + +--Quand il serait a Alger, repondait Tristan, il faut qu'il parle, ou du +moins qu'il ecrive; j'y mettrai six mois, s'il le faut, mais je le +trouverai, ou il dira pourquoi. + +Le garcon de l'hotel etait un Anglais, chose fort commode peut-etre pour +les sujets de la reine Victoria curieux de visiter Paris, mais assez +genante pour les Parisiens. A la premiere parole de Tristan, il repondit +par l'exclamation la plus britannique: + +--Oh! + +--Voila qui est bien, dit Armand, plus impatient encore que son frere; +mais M. de Saint-Aubin est-il ici? + +--Oh! no. + +--N'est-ce pas dans cette maison qu'il demeure? + +--Oh! yes. + +--Il est donc sorti? + +--Oh! no. + +--Expliquez-vous. Peut-on lui parler? + +--No, sir, impossible. + +--Pourquoi, impossible? + +--Parce qu'il est... Comment dites-vous? + +--Il est malade. + +--Oh! no, il est mort. + + + + +III + + +Il serait difficile de peindre l'espece de consternation qui frappa +Tristan et son frere en apprenant la mort de l'homme qu'ils avaient un +si grand desir de retrouver. Ce n'est jamais, quoi qu'on en dise, une +chose indifferente que la mort. On ne la brave pas sans courage, on ne +la voit pas sans horreur, et il est meme douteux qu'un gros heritage +puisse rendre vraiment agreable sa hideuse figure, dans le moment ou +elle se presente. Mais quand elle nous enleve subitement quelque bien ou +quelque esperance, quand elle se mele de nos affaires et nous prend dans +les mains ce que nous croyons tenir, c'est alors surtout qu'on sent sa +puissance, et que l'homme reste muet devant le silence eternel. + +Saint-Aubin avait ete tue en Algerie, dans une razzia. Apres s'etre fait +raconter, tant bien que mal, par les gens de l'hotel, les details de cet +evenement, les deux freres reprirent tristement le chemin de la maison +qu'ils habitaient a Paris. + +--Que faire maintenant? dit Tristan; je croyais n'avoir, pour sortir +d'embarras, qu'un mot a dire a un honnete homme, et il n'est plus. +Pauvre garcon! je m'en veux a moi-meme de ce qu'un motif d'interet +personnel se mele au chagrin que me cause sa mort. C'etait un brave et +digne officier; nous avions bivouaque et trinque ensemble. Ayez donc +trente ans, une vie sans reproche, une bonne tete et un sabre au cote, +pour aller vous faire assassiner par un Bedouin en embuscade! Tout est +fini, je ne songe plus a rien, je ne veux pas m'occuper d'un conte quand +j'ai a pleurer un ami. Que toutes les marquises du monde disent ce qui +leur plaira. + +--Ton chagrin est juste, repondit Armand; je le partage et je le +respecte; mais, tout en regrettant un ami et en meprisant une coquette, +il ne faut pourtant rien oublier. Le monde est la, avec ses lois; il ne +voit ni ton dedain ni tes larmes; il faut lui repondre dans sa langue, +ou, tout au moins, l'obliger a se taire. + +--Et que veux-tu que j'imagine? Ou veux-tu que je trouve un temoin, une +preuve quelconque, un etre ou une chose qui puisse parler pour moi? Tu +comprends bien que Saint-Aubin, lorsqu'il est venu me trouver pour +s'expliquer en galant homme sur une aventure de grisette, n'avait pas +amene avec lui tout son regiment. Les choses se sont passees en +tete-a-tete; si elles eussent du devenir serieuses, certes, alors, les +temoins seraient la; mais nous nous sommes donne une poignee de main, et +nous avons dejeune ensemble; nous n'avions que faire d'inviter personne. + +--Mais il n'est guere probable, reprit Armand, que cette sorte de +querelle et de reconciliation soit demeuree tout a fait secrete. +Quelques amis communs ont du la connaitre. Rappelle-toi, cherche dans +les souvenirs. + +--Et a quoi bon? quand meme, en cherchant bien, je pourrais retrouver +quelqu'un qui se souvint de cette vieille histoire, ne veux-tu pas que +j'aille me faire donner par le premier venu une espece d'attestation +comme quoi je ne suis pas un poltron? Avec Saint-Aubin, je pouvais agir +sans crainte; tout se demande a un ami. Mais quel role jouerais-je, a +l'heure qu'il est, en allant dire a un de nos camarades: Vous +rappelez-vous une petite fille, un bal, une querelle de l'an passe? On +se moquerait de moi, et on aurait raison. + +--C'est vrai; et cependant il est triste de laisser une femme, et une +femme orgueilleuse, vindicative et offensee, tenir impunement de +mechants propos. + +--Oui, cela est triste plus qu'on ne peut le dire. A une insulte faite +par un homme on repond par un coup d'epee. Contre toute espece d'injure, +publique ou non,... meme imprimee, on peut se defendre; mais quelle +ressource a-t-on contre une calomnie sourde, repetee dans l'ombre, a +voix basse, par une femme malfaisante qui veut vous nuire? C'est la le +triomphe de la lachete. C'est la qu'une pareille creature, dans toute la +perfidie du mensonge, dans toute la securite de l'impudence, vous +assassine a coups d'epingle; c'est la qu'elle ment avec tout l'orgueil, +toute la joie de la faiblesse qui se venge; c'est la qu'elle glisse a +loisir, dans l'oreille d'un sot qu'elle cajole, une infamie etudiee, +revue et augmentee par l'auteur; et cette infamie fait son chemin, cela +se repete, se commente, et l'honneur, le bien du soldat, l'heritage des +aieux, le patrimoine des enfants, est mis en question pour une telle +misere! + +Tristan parut reflechir pendant quelque temps, puis il ajouta d'un ton a +demi serieux, a demi plaisant: + +--J'ai envie de me battre avec la Bretonniere. + +--A propos de quoi? dit Armand, qui ne put s'empecher de rire. Que t'a +fait ce pauvre diable dans tout cela? + +--Ce qu'il m'a fait, c'est qu'il est tres possible qu'il soit au courant +de mes affaires. Il est assez dans les inities, et passablement curieux +de sa nature; je ne serais pas du tout surpris que la marquise le prit +pour confident. + +--Tu avoueras du moins que ce n'est pas sa faute si on lui raconte une +histoire, et qu'il n'en est pas responsable. + +--Bah! et s'il s'en fait l'editeur? Cet homme-la, qui n'est qu'une +mouche du coche, est plus jaloux cent fois de madame de Vernage que s'il +etait son mari; et, en supposant qu'elle lui recite ce beau roman +invente sur mon compte, crois-tu qu'il s'amuse a en garder le secret? + +--A la bonne heure, mais encore faudrait-il etre sur d'abord qu'il en +parle, et meme, dans ce cas-la, je ne vois guere qu'il puisse etre +juste de chercher querelle a quelqu'un parce qu'il repete ce qu'il a +entendu dire. Quelle gloire y aurait-il d'ailleurs a faire peur a la +Bretonniere? Il ne se battrait certainement pas, et, franchement, il +serait dans son droit. + +--Il se battrait. Ce garcon-la me gene; il est ennuyeux, il est de trop +dans ce monde. + +--En verite, mon cher Tristan, tu parles comme un homme qui ne sait a +qui s'en prendre. Ne dirait-on pas, a t'entendre, que tu cherches une +affaire d'honneur pour retablir ta reputation, ou que tu as besoin d'une +balafre pour la montrer a ta maitresse, comme un etudiant allemand? + +--Mais, aussi, c'est que je me trouve dans une situation vraiment +intolerable. On m'accuse, on me deshonore, et je n'ai pas un moyen de me +venger! Si je croyais reellement... + +Les deux jeunes gens passaient en cet instant sur le boulevard, devant +la boutique d'un bijoutier. Tristan s'arreta de nouveau, tout a coup, +pour regarder un bracelet place dans l'etalage. + +--Voila une chose etrange, dit-il. + +--Qu'est-ce que c'est? veux-tu te battre aussi avec la fille de +comptoir? + +--Non pas, mais tu me conseillais de chercher dans mes souvenirs. En +voici un qui se presente. Tu vois bien ce bracelet d'or qui, du reste, +n'a rien de merveilleux: un serpent avec deux turquoises. Dans le +moment de ma dispute avec Saint-Aubin, il venait de commander, chez ce +meme marchand, dans cette boutique, un bracelet comme celui-la, lequel +bracelet etait destine a cette grisette dont il s'occupait, et qui avait +failli nous brouiller; lorsque, apres notre querelle videe, nous eumes +dejeune ensemble:--Parbleu, me dit-il en riant, tu viens de m'enlever la +reine de mes pensees a l'instant ou je me disposais a lui faire un +cadeau; c'etait un petit bracelet avec mon nom grave en dedans; mais, ma +foi, elle ne l'aura pas. Si tu veux le lui donner, je te le cede; +puisque tu es le prefere, il faut que tu payes ta bienvenue.--Faisons +mieux, repondis-je; soyons de moitie dans l'envoi que tu comptais lui +faire.--Tu as raison, reprit-il; mon nom est deja sur la plaque, il faut +que le tien y soit grave aussi, et, en signe de bonne amitie, nous y +ferons ajouter la date. Ainsi fut dit, ainsi fut fait. La date et les +deux noms, ecrits sur le bracelet, furent envoyes a la demoiselle, et +doivent actuellement exister quelque part en la possession de +mademoiselle Javotte (c'est le nom de notre heroine), a moins qu'elle ne +l'ait vendu pour aller diner. + +--A merveille! s'ecria Armand; cette preuve que tu cherchais est toute +trouvee. Il faut maintenant que ce bracelet reparaisse. Il faut que la +marquise voie les deux signatures, et le jour bien specifie. Il faut que +mademoiselle Javotte elle-meme temoigne au besoin de la verite et de +l'identite de la chose. N'en est-ce pas assez pour prouver clairement +que rien de serieux n'a pu se passer entre Saint-Aubin et toi? Certes, +deux amis qui, pour se divertir, font un pareil cadeau a une femme +qu'ils se disputent, ne sont pas bien en colere l'un contre l'autre, et +il devient alors evident... + +--Oui, tout cela est tres bien, dit Tristan; ta tete va plus vite que la +mienne; mais pour executer cette grande entreprise, ne vois-tu pas +qu'avant de retrouver ce bracelet si precieux, il faudrait commencer par +retrouver Javotte? Malheureusement ces deux decouvertes semblent +egalement difficiles. Si, d'un cote, la jeune personne est sujette a +perdre ses nippes, elle est capable, d'une autre part, de s'egarer fort +elle-meme. Chercher, apres un an d'intervalle, une grisette perdue sur +le pave de Paris, et, dans le tiroir de cette grisette, un gage d'amour +fabrique en metal, cela me parait au-dessus de la puissance humaine; +c'est un reve impossible a realiser. + +--Pourquoi? reprit Armand; essayons toujours. Vois comme le hasard, de +lui-meme, te fournit l'indice qu'il te fallait; tu avais oublie ce +bracelet; il te le met presque devant les yeux, ou du moins, il te le +rappelle. Tu cherchais un temoin, le voila, il est irrecusable; ce +bracelet dit tout, ton amitie pour Saint-Aubin, son estime pour toi, le +peu de gravite de l'affaire. La Fortune est femme, mon cher; quand elle +fait des avances, il faut en profiter. Penses-y, tu n'as que ce moyen +d'imposer silence a madame de Vernage; mademoiselle Javotte et son +serpentin bleu sont ta seule et unique ressource. Paris est grand, c'est +vrai, mais nous avons du temps. Ne le perdons pas; et d'abord, ou +demeurait jadis cette demoiselle? + +--A te dire vrai, je n'en sais plus rien; c'etait, je crois, dans un +passage, une espece de _square_, de cite. + +--Entrons chez le bijoutier, et questionnons-le. Les marchands ont +quelquefois une memoire incroyable; ils se souviennent des gens apres +des annees, surtout de ceux qui ne les payent pas tres bien. + +Tristan se laissa conduire par son frere; tous deux entrerent dans la +boutique. Ce n'etait pas une chose facile que de rappeler au marchand un +objet de peu de valeur achete chez lui il y avait longtemps. Il ne +l'avait pourtant pas oublie, a cause de la singularite des deux noms +reunis. + +--Je me souviens, en effet, dit-il, d'un petit bracelet que deux jeunes +gens m'ont commande l'hiver dernier, et je reconnais bien monsieur. Mais +quant a savoir ou ce bracelet a ete porte, et a qui, je n'en peux rien +dire. + +--C'etait a une demoiselle Javotte, dit Armand, qui devait demeurer dans +un passage. + +--Attendez, reprit le bijoutier. Il ouvrit son livre, le feuilleta, +reflechit, se consulta, et finit par dire: C'est cela meme; mais ce +n'est point le nom de Javotte que je trouve sur mon livre. C'est le nom +de madame de Monval, cite Bergere, 4. + +--Vous avez raison dit Tristan, elle se faisait appeler ainsi; ce nom +de Monval m'etait sorti de la tete; peut-etre avait-elle le droit de le +porter, car son titre de Javotte n'etait, je crois, qu'un sobriquet. +Travaillez-vous encore quelquefois pour elle; vous a-t-elle achete autre +chose? + +--Non, monsieur; elle m'a vendu, au contraire, une chaine d'argent +cassee qu'elle avait. + +--Mais point de bracelet? + +--Non, monsieur. + +--Va pour Monval, dit Armand; grand merci, monsieur. Et quant a nous, en +route pour la cite Bergere. + +--Je crois, dit Tristan en quittant le bijoutier, qu'il serait bon de +prendre un fiacre. J'ai quelque peur que madame de Monval n'ait change +plusieurs fois de domicile, et que notre course ne soit longue. + +Cette prevision etait fondee. La portiere de la cite Bergere apprit aux +deux freres que madame de Monval avait demenage depuis longtemps, +qu'elle s'appelait a present mademoiselle Durand, ouvriere en robes, et +qu'elle demeurait rue Saint-Jacques. + +--Est-elle a son aise? a-t-elle de quoi vivre? demanda Armand, poursuivi +par la crainte du bracelet vendu. + +--Oh! oui, monsieur, elle fait beaucoup de depense; elle avait ici un +logement complet, des meubles d'acajou et une batterie de cuisine. Elle +voyait beaucoup de militaires, toutes personnes decorees et tres comme +il faut. Elle donnait quelquefois de tres jolis diners qu'on faisait +venir du cafe Vachette. Tous ces messieurs etaient bien gais, et il y en +avait un qui avait une bien belle voix; il chantait comme un vrai +artiste de l'Academie. Du reste, monsieur, il n'y a jamais eu rien a +dire sur le compte de madame de Monval. Elle etudiait aussi pour etre +artiste; c'etait moi qui faisais son menage, et elle ne sortait jamais +qu'en citadine. + +--Fort bien, dit Armand; allons rue Saint-Jacques. + +--Mademoiselle Durand ne loge plus ici, repondit la seconde portiere; il +y a six mois qu'elle s'en est allee, et nous ne savons guere trop ou +elle est. Ce ne doit pas etre dans un palais, car elle n'est pas partie +en carrosse, et elle n'emportait pas grand'chose. + +--Est-ce qu'elle menait une vie malheureuse? + +--Oh! mon Dieu, une vie bien pauvre. Elle n'etait guere a l'aise, cette +demoiselle. Elle demeurait la au fond de l'allee, sur la cour, derriere +la fruitiere. Elle travaillait toute la sainte journee; elle ne gagnait +guere et elle avait bien du mal. Elle allait au marche le matin, et elle +faisait sa soupe elle-meme sur un petit fourneau qu'elle avait. On ne +peut pas dire qu'elle manquait de soin, mais cela sentait toujours les +choux dans sa chambre. Il y a une dame en deuil qui est venue, une de +ses tantes, qui l'a emmenee; nous croyons qu'elle s'est mise aux soeurs +du Bon-Pasteur. La lingere du coin vous dira peut-etre cela: c'etait +elle qui l'employait. + +--Allons chez la lingere, dit Armand; mais les choux sont de mauvais +augure. + +Le troisieme renseignement recueilli sur Javotte ne fut pas d'abord plus +satisfaisant que les deux premiers. Moyennant une petite somme que sa +famille avait trouve moyen de fournir, elle etait entree, en effet, au +couvent des soeurs du Bon-Pasteur, et y avait passe environ trois mois. +Comme sa conduite etait bonne, la protection de quelques personnes +charitables l'avait fait admettre par les soeurs, qui lui montraient +beaucoup de bonte et qui n'avaient qu'a se louer de son +obeissance.--Malheureusement, disait la lingere, cette pauvre enfant a +une tete si vive qu'il ne lui est pas possible de rester en place. +C'etait une grande faveur pour elle que d'avoir ete recue comme +pensionnaire par les religieuses. Tout le monde disait du bien d'elle, +et elle remplissait regulierement ses devoirs de religion, en meme temps +qu'elle travaillait tres bien, car c'est une bonne ouvriere. Mais tout +d'un coup sa tete est partie; elle a demande a s'en aller. Vous +comprenez, monsieur, que dans ce temps-ci un couvent n'est pas une +prison; on lui a ouvert les portes, et elle s'est envolee. + +--Et vous ignorez ce qu'elle est devenue? + +--Pas tout a fait, repondit en riant la lingere. Il y a une de mes +demoiselles qui l'a rencontree au Ranelagh. Elle se fait appeler +maintenant Amelina Rosenval. Je crois qu'elle demeure rue de Breda, et +qu'elle est figurante aux Folies-Dramatiques. + +Tristan commencait a se decourager.--Laissons tout cela, dit-il a son +frere. A la tournure que prennent les choses, nous n'en aurons jamais +fini. Qui sait si mademoiselle Durand, madame de Monval, madame +Rosenval, n'est pas en Chine ou a Quimper-Corentin? + +--Il faut y aller voir, disait toujours Armand. Nous avons trop fait +pour nous arreter. Qui te dit que nous ne sommes pas sur le point de +decouvrir notre voyageuse? Ouvriere ou artiste, nonne ou figurante, je +la trouverai. Ne faisons pas comme cet homme qui avait parie de +traverser pieds nus un bassin gele au mois de janvier, et qui, arrive a +moitie chemin, trouva que c'etait trop froid et revint sur ses pas. + +Armand avait raison cette fois. Madame Rosenval en personne fut +decouverte rue de Breda; mais il ne s'agissait plus, a cette nouvelle +adresse, du couvent, ni des choux, ni du Ranelagh. De figurante qu'elle +etait naguere, madame Rosenval etait devenue tout a coup, par la grace +du hasard et d'un ancien prefet, personnage important et protecteur des +arts, _prima donna_ d'un theatre de province. Elle habitait depuis +quelque temps une assez grande ville du midi de la France, ou son +talent, nouvellement decouvert, mais genereusement encourage, faisait +les delices des connaisseurs du lieu et l'admiration de la garnison. +Elle se trouvait a Paris en passant, pour contracter, si faire se +pouvait, un engagement dans la capitale. On dit aux deux jeunes gens, il +est vrai, qu'on ne savait pas s'ils pourraient etre recus; mais ils +furent introduits par une femme de chambre dans un appartement assez +riche, d'un gout peu severe, orne de statuettes, de glaces et de +cartons-pates, a peu pres comme un cafe. La maitresse du lieu etait a sa +toilette; elle fit dire qu'on attendit, et qu'elle allait recevoir M. de +Berville. + +--A present, je te laisse, dit Armand a son frere; tu vois que nous +sommes venus a bout de notre campagne. C'est a toi de faire le reste; +decide madame Rosenval a te rendre ton bracelet; qu'elle l'accompagne +d'un mot de sa main qui donne plus de poids a cette restitution; reviens +arme de cette preuve authentique, et moquons-nous de la marquise. + +Armand sortit sur ces paroles, et Tristan resta seul a se promener dans +le somptueux salon de Javotte. Il y etait depuis un quart d'heure, +lorsque la porte de la chambre a coucher s'ouvrit. Un gros et grand +monsieur, a la demarche grave, a la tete grisonnante, portant des +lunettes, une chaine, un binocle et des breloques de montre, le tout en +or, s'avanca d'un air affable et majestueux.--Monsieur, dit-il a +Tristan, j'apprends que vous etes le parent de madame Rosenval. Si vous +voulez prendre la peine d'entrer, elle vous attend dans son cabinet. + +Il fit un leger salut et se retira. + +--Peste! se dit Tristan, il parait que Javotte voit a present meilleure +compagnie que dans l'allee de la rue Saint-Jacques. + +Soulevant une portiere de soie chamarree, que lui avait indiquee le +monsieur aux lunettes d'or, il penetra dans un boudoir tendu en +mousseline rose, ou madame Rosenval, etendue sur un canape, le recut +d'un air nonchalant. Comme on ne retrouve jamais sans plaisir une femme +qu'on a aimee, fut-ce Amelina, fut-ce meme Javotte, surtout lorsque l'on +s'est donne tant de peine pour la chercher, Tristan baisa avec +empressement la main fort blanche de son ancienne conquete, puis il prit +place a cote d'elle, et debuta, comme cela se devait, par lui faire ses +compliments sur ce qu'elle etait embellie, qu'il la revoyait plus +charmante que jamais, etc... (toutes choses qu'on dit a toute femme +qu'on retrouve, fut-elle devenue plus laide qu'un peche mortel). + +--Permettez-moi, ma chere, ajouta-t-il, de vous feliciter sur l'heureux +changement qui me semble s'etre opere dans vos petites affaires. Vous +etes logee ici comme un grand seigneur. + +--Vous serez donc toujours un mauvais plaisant, monsieur de Berville? +repondit Javotte; tout cela est fort simple; ce n'est qu'un +pied-a-terre; mais je me fais arranger quelque chose la-bas, car vous +savez que je perche au diable. + +--Oui, j'ai appris que vous etiez au theatre. + +--Mon Dieu, oui, je me suis decidee. Vous savez que la grande musique, +la musique serieuse, a ete l'occupation de toute ma vie. M. le baron, +que vous venez de voir, je suppose, sortant d'ici, et qui est un de mes +bons amis, m'a persecutee pour prendre un engagement. Que voulez-vous! +je me suis laisse faire. Nous jouons toutes sortes de choses, le drame, +le vaudeville, l'opera. + +--On m'a dit cela, reprit Tristan; mais j'ai a vous parler d'une affaire +assez serieuse, et, comme votre temps doit etre precieux, trouvez bon +que je me hate de profiter de l'occasion que j'ai de vous faire mes +confidences. Vous souvenez-vous d'un certain bracelet?... + +Tout en parlant, Tristan, par distraction, jeta les yeux sur la +cheminee; la premiere chose qu'il y remarqua fut la carte de visite de +la Bretonniere, accrochee a la glace. + +--Est-ce que vous connaissez ce personnage-la? demanda-t-il avec +surprise. + +--Oui; c'est un ami du baron; je le vois de temps en temps, et je crois +meme qu'il dine a la maison aujourd'hui. Mais, de grace, continuez donc, +je vous en prie, et je vous ecoute. + + + + +IV + + +Il y aurait peut-etre pour le philosophe ou pour le psychologue, comme +on dit, une curieuse etude a faire sur le chapitre des distractions. +Supposez un homme qui est en train de parler des choses qui le touchent +le plus a la personne dont il aie plus a craindre ou a esperer, a un +avocat, a une femme ou a un ministre. Quel degre d'influence exercera +sur lui une epingle qui le pique au milieu de son discours, une +boutonniere qui se dechire, un voisin qui se met a jouer de la flute? +Que fera un acteur, recitant une tirade, et apercevant tout a coup un de +ses creanciers dans la salle? Jusqu'a quel point, enfin, peut-on parler +d'une chose, et en meme temps penser a une autre? + +Tristan se trouvait a peu pres dans une situation de ce genre. D'une +part, comme il l'avait dit, le temps pressait; le monsieur a lunettes +d'or pouvait reparaitre a tout moment. D'ailleurs, dans l'oreille d'une +femme qui vous ecoute, il y a une mouche qu'il faut prendre au vol; des +qu'il n'est plus trop tot avec elle, presque toujours il est trop tard. +Tristan attachait assez de prix a ce qu'il venait demander a Javotte +pour y employer toute son eloquence. Plus la demarche qu'il faisait +pouvait sembler bizarre et extraordinaire, plus il sentait la necessite +de la terminer promptement. Mais, d'une autre part, il avait devant les +yeux la carte de la Bretonniere, ses regards ne pouvaient s'en detacher; +et, tout en poursuivant l'objet de sa visite, il se repetait a +lui-meme:--Je retrouverai donc cet homme-la partout? + +--Enfin, que voulez-vous? dit Javotte. Vous etes distrait comme un poete +en couches. + +Il va sans dire que Tristan ne voulait point parler de son motif secret, +ni prononcer le nom de la marquise. + +--Je ne puis rien vous expliquer, repondit-il. Je ne puis que vous dire +une seule chose, c'est que vous m'obligeriez infiniment en me rendant le +bracelet que Saint-Aubin et moi nous vous avons donne, s'il est encore +en votre possession. + +--Mais qu'est-ce que vous voulez en faire? + +--Rien qui puisse vous inquieter, je vous en donne ma parole. + +--Je vous crois, Berville, vous etes homme d'honneur. Le diable +m'emporte, je vous crois. + +(Madame Rosenval, dans ses nouvelles grandeurs, avait conserve quelques +expressions qui sentaient encore un peu les choux.) + +--Je suis enchante, dit Tristan, que vous ayez de moi un si bon +souvenir; vous n'oubliez pas vos amis. + +--Oublier mes amis! jamais. Vous m'avez vue dans le monde quand j'etais +sans le sou, je me plais a le reconnaitre. J'avais deux paires de bas a +jour qui se succedaient l'une a l'autre, et je mangeais la soupe dans +une cuillere de bois. Maintenant je dine dans de l'argent massif, avec +un laquais par derriere et plusieurs dindons par devant; mais mon coeur +est toujours le meme. Savez-vous que dans notre jeune temps nous nous +amusions pour de bon? A present, je m'ennuie comme un roi... Vous +souvenez-vous d'un jour,... a Montmorency?... Non, ce n'etait pas vous, +je me trompe; mais c'est egal, c'etait charmant. Ah! les bonnes cerises! +et ces cotelettes de veau que nous avons mangees chez le pere Duval, au +Chateau de la Chasse, pendant que le vieux coq, ce pauvre Coco, picorait +du pain sur la table! Il y a eu pourtant deux Anglais assez betes pour +faire boire de l'eau-de-vie a ce pauvre animal, et il en est mort. +Avez-vous su cela? + +Lorsque Javotte parlait ainsi a peu pres naturellement, c'etait avec une +volubilite extreme; mais quand ses grands airs la reprenaient, elle se +mettait tout a coup a trainer ses phrases avec un air de reverie et de +distraction. + +--Oui, vraiment, continua-t-elle d'une voix de duchesse enrhumee, je me +souviens toujours avec plaisir de tout ce qui se rattache au passe. + +--C'est a merveille, ma chere Amelina; mais, repondez, de grace, a mes +questions. Avez-vous conserve ce bracelet? + +--Quel bracelet, Berville? qu'est-ce que vous voulez dire? + +--Ce bracelet que je vous redemande, et que Saint-Aubin et moi nous vous +avions donne? + +--Fi donc! redemander un cadeau! c'est bien peu gentilhomme, mon cher. + +--Il ne s'agit point ici de gentilhommerie. Je vous l'ai dit, il s'agit +d'un service fort important que vous pouvez me rendre. Reflechissez, je +vous en conjure, et repondez-moi serieusement. Si ce n'est que le +bracelet qui vous tient au coeur, je m'engage bien volontiers a vous en +mettre un autre a chaque bras, en echange de celui dont j'ai besoin. + +--C'est fort galant de votre part. + +--Non, ce n'est pas galant, c'est tout simple. Je ne vous parle ici que +dans mon interet. + +--Mais d'abord, dit Javotte en se levant et en jouant de l'eventail, il +faudrait savoir, comme je vous disais, ce que vous en feriez, de ce +bracelet. Je ne peux pas me fier a un homme qui n'a pas lui-meme +confiance en moi. Voyons, contez-moi un peu vos affaires. Il y a quelque +femme, quelque tricherie la-dessous. Tenez, je parierais que c'est +quelque ancienne maitresse a vous ou a Saint-Aubin, qui veut me +depouiller de mes ustensiles de menage. Il y a quelque brouille, quelque +jalousie, quelque mauvais propos; allons, parlez donc. + +--S'il faut absolument vous dire mon motif, repondit Tristan, voulant se +debarrasser de ces questions, la verite est que Saint-Aubin est mort; +nous etions fort lies, vous le savez, et je desirerais garder ce +bracelet ou nos deux noms sont ecrits ensemble. + +--Bah! quelle histoire vous me fabriquez la! Saint-Aubin est mort? +Depuis quand? + +--Il est mort en Afrique, il y a peu de temps. + +--Vrai? Pauvre garcon! je l'aimais bien aussi. C'etait un gentil coeur, +et je me souviens que dans le temps il m'appelait sa beaute rose.--Voila +ma beaute rose, disait-il. Je trouve ce nom-la tres-joli. Vous +rappelez-vous comme il etait drole un jour que nous etions a +Ermenonville, et que nous avions tout casse dans l'auberge? Il ne +restait seulement plus une assiette. Nous avions jete les chaises par +les fenetres a travers les carreaux, et le matin, tout justement, voila +qu'il arrive une grande longue famille de bons provinciaux qui venaient +visiter la nature. Il ne se trouvait plus une tasse pour leur servir +leur cafe au lait. + +--Tete de folle! dit Tristan; ne pouvez-vous, une fois par hasard, faire +attention a ce qu'on vous dit? Avez-vous mon bracelet, oui ou non? + +--Je n'en sais rien du tout, et je n'aime pas les propositions faites a +bout portant. + +--Mais vous avez, je le suppose, un coffre, un tiroir, un endroit +quelconque a mettre vos bijoux? Ouvrez-moi ce tiroir ou ce coffre; je ne +vous en demande pas davantage. + +Javotte sembla un peu reflechir, se rassit pres de Tristan, et lui prit +la main: + +--Ecoutez, dit-elle, vous concevez que, si ce bracelet vous est +necessaire, je ne tiens pas a une pareille misere. J'ai de l'amitie pour +vous, Berville; il n'y a rien que je ne fisse pour vous obliger. Mais +vous comprenez bien aussi que ma position m'impose des devoirs. Il est +possible que, d'un jour a l'autre, j'entre a l'Opera, dans les choeurs. +Monsieur le baron m'a promis d'y employer toute son influence. Un ancien +prefet, comme lui, a de l'empire sur les ministres, et M. de la +Bretonniere, de son cote... + +--La Bretonniere! s'ecria Tristan impatiente; et que diantre fait-il +ici? Apparemment qu'il trouve moyen d'etre en meme temps a Paris et a la +campagne. Il ne nous quitte pas la-bas, et je le retrouve chez vous! + +--Je vous dis que c'est un ami du baron. C'est un homme fort distingue +que M. de la Bretonniere. Il est vrai qu'il a une campagne pres de la +votre, et qu'il va souvent chez une personne que vous connaissez +probablement, une marquise, une comtesse, je ne sais plus son nom. + +--Est-ce qu'il vous parle d'elle? Qu'est-ce que cela veut dire? + +--Certainement, il nous parle d'elle. Il la voit tous les jours, pas +vrai? Il a son couvert a sa table; elle s'appelle Vernage, ou quelque +chose comme ca; on sait ce que c'est, entre nous soit dit, que les +voisins et les voisines... Eh bien! qu'est-ce que vous avez donc? + +--Peste soit du fat! dit Tristan, prenant la carte de la Bretonniere et +la froissant entre ses doigts. Il faut que je lui dise son fait un de +ces jours. + +--Oh! oh! Berville, vous prenez feu, mon cher. La Vernage vous touche, +je le vois. Eh bien! tenez, faisons l'echange. Votre confidence pour mon +bracelet. + +--Vous l'avez donc, ce bracelet? + +--Vous l'aimez donc, cette marquise? + +--Ne plaisantons pas. L'avez-vous? + +--Non pas, je ne dis pas cela. Je vous repete que ma position... + +--Belle position! Vous moquez-vous des gens? Quand vous iriez a l'Opera, +et quand vous seriez figurante a vingt sous par jour... + +--Figurante! s'ecria Javotte en colere. Pour qui me prenez-vous, s'il +vous plait? Je chanterai dans les choeurs, savez-vous! + +--Pas plus que moi; on vous pretera un maillot et une toque, et vous +irez en procession derriere la princesse Isabelle; ou bien on vous +donnera le dimanche une petite gratification pour vous enlever au bout +d'une poulie dans le ballet de _la Sylphide_. Qu'est-ce que vous +entendez avec votre position? + +--J'entends et je pretends que, pour rien au monde, je ne voudrais que +monsieur le baron put voir mon nom mele a une mauvaise affaire. Vous +voyez bien que, pour vous recevoir, j'ai dit que vous etiez mon parent. +Je ne sais pas ce que vous ferez de ce bracelet, moi, et il ne vous +plait pas de me le dire. Monsieur le baron ne m'a jamais connue que +sous le nom de madame de Rosenval; c'est le nom d'une terre que mon pere +a vendue. J'ai des maitres, mon cher, j'etudie, et je ne veux rien faire +qui compromette mon avenir. + +Plus l'entretien se prolongeait, plus Tristan souffrait de la resistance +et de l'etrange legerete de Javotte. Evidemment le bracelet etait la, +dans cette chambre peut-etre; mais ou le trouver? Tristan se sentait par +moments l'envie de faire comme les voleurs, et d'employer la menace pour +parvenir a son but. Un peu de douceur et de patience lui semblait +pourtant preferable. + +--Ma brave Javotte, dit-il, ne nous fachons pas. Je crois fermement a +tout ce que vous me dites. Je ne veux non plus, en aucune facon, vous +compromettre; chantez a l'Opera tant que vous voudrez, dansez meme, si +bon vous semble. Mon intention n'est nullement... + +--Danser! moi qui ai joue Celimene! oui, mon petit, j'ai joue Celimene a +Belleville, avant de partir pour la province; et mon directeur, M. +Poupinel, qui a assiste a la representation, m'a engagee tout de suite +pour les troisiemes Dugazon. J'ai ete ensuite seconde grande premiere +coquette, premier role marque, et forte premiere chanteuse; et c'est +Brochard lui-meme, qui est tenor leger, qui m'a fait resilier, et +Gustave, qui est laruette, a voyage avec moi en Auvergne. Nous faisions +quatre ou cinq cents francs avec _la Tour de Nesle_, et _Adolphe et +Clara_; nous ne jouions que ces deux pieces-la partout. Si vous croyez +que je vais danser! + +--Ne nous fachons pas, ma belle, je vous en conjure! + +--Savez-vous que j'ai joue avec Frederick? Oui, j'ai joue avec +Frederick, en province, au benefice d'un homme de lettres. Il est vrai +que je n'avais pas un grand role; je faisais un page dans _Lucrece +Borgia_, mais toujours j'ai joue avec Frederick. + +--Je n'en doute pas, vous ne danserez point; je vous supplie de +m'excuser; mais, ma chere, le temps se passe, et vous repondez a +beaucoup de choses, excepte a ce que je vous demande. Finissons-en, s'il +est possible. Dites-moi: voulez-vous me permettre d'aller a l'instant +meme chez Fossin, d'y prendre un bracelet, une chaine, une bague, ce qui +vous amusera, ce qui pourra vous plaire, de vous l'envoyer ou de vous le +rapporter, selon votre fantaisie; en echange de quoi vous me renverrez +ou vous me rendrez a moi-meme cette bagatelle que je vous demande, et a +laquelle vous ne tenez pas sans doute? + +--Qui sait? dit Javotte d'un ton radouci; nous autres, nous tenons a peu +de chose; et je suis comme cela, j'aime mes effets. + +--Mais ce bracelet ne vaut pas dix louis, et apparemment, ce n'est pas +ce qu'il y a d'ecrit dessus qui vous le rend precieux? + +La vanite masculine, d'une part, et la coquetterie feminine, d'une +autre, sont deux choses si naturelles et qui retrouvent toujours si +bien leur compte, que Tristan n'avait pu s'empecher de se rapprocher de +Javotte en faisant cette question. Il avait entoure doucement de son +bras la jolie taille de son ancienne amie, et Javotte, la tete penchee +sur son eventail, souriait en soupirant tout bas, tandis que la +moustache du jeune hussard effleurait deja ses cheveux blonds; le +souvenir du passe et l'idee d'un bracelet neuf lui faisaient palpiter le +coeur. + +--Parlez, Tristan, dit-elle, soyez tout a fait franc. Je suis bonne +fille; n'ayez pas peur. Dites-moi ou ira mon serpentin bleu. + +--Eh bien! mon enfant, repondit le jeune homme, je vais tout vous +avouer: je suis amoureux. + +--Est-elle belle? + +--Vous etes plus jolie; elle est jalouse, elle veut ce bracelet; il lui +est revenu, je ne sais comment, que je vous ai aimee... + +--Menteur! + +--Non, c'est la verite; vous etiez, ma chere, vous etes encore si +parfaitement gentille, fraiche et coquette, une petite fleur; vos dents +ont l'air de perles tombees dans une rose; vos yeux, votre pied... + +--Eh bien! dit Javotte, soupirant toujours. + +--Eh bien! reprit Tristan, et notre bracelet? Javotte se preparait +peut-etre a repondre de sa voix la plus tendre: Eh bien! mon ami, allez +chez Fossin, lorsqu'elle s'ecria tout a coup: + +--Prenez garde, vous m'egratignez! + +La carte de visite de la Bretonniere etait encore dans la main de +Tristan, et le coin du carton corne avait, en effet, touche l'epaule de +madame Rosenval. Au meme instant on frappa doucement a la porte; la +tapisserie se souleva, et la Bretonniere lui-meme entra dans la chambre. + +--Pardieu! monsieur, s'ecria Tristan, ne pouvant contenir un mouvement +de depit, vous arrivez comme mars en careme. + +--Comme mars en toute saison, dit la Bretonniere, enchante de son +calembour. + +--On pourrait voir cela, reprit Tristan. + +--Quand il vous plaira, dit la Bretonniere. + +--Demain vous aurez de mes nouvelles. + +Tristan se leva, prit Javotte a part:--Je compte sur vous, n'est-ce pas? +lui dit-il a voix basse; dans une heure, j'enverrai ici. + +Puis il sortit, sans plus de facon, en repetant encore: A demain! + +--Que veut dire cela? demanda Javotte. + +--Ma foi, je n'en sais rien, dit la Bretonniere. + + + + +V + + +Armand, comme on le pense bien, avait attendu impatiemment le retour de +son frere, afin d'apprendre le resultat de l'entretien avec Javotte. +Tristan rentra chez lui tout joyeux. + +--Victoire! mon cher, s'ecria-t-il; nous avons gagne la bataille, et +mieux encore, car nous aurons demain tous les plaisirs du monde a la +fois. + +--Bah! dit Armand; qu'y a-t-il donc? tu as un air de gaiete qui fait +plaisir a voir. + +--Ce n'est pas sans raison ni sans peine. Javotte a hesite; elle a +bavarde; elle m'a fait des discours a dormir debout; mais enfin elle +cedera, j'en suis certain; je compte sur elle. Ce soir, nous aurons mon +bracelet, et demain matin, pour nous distraire, nous nous battrons avec +la Bretonniere. + +--Encore ce pauvre homme! Tu lui en veux donc beaucoup? + +--Non, en verite, je n'ai plus de rancune contre lui. Je l'ai rencontre, +je l'ai envoye promener, je lui donnerai un coup d'epee, et je lui +pardonne. + +--Ou l'as-tu donc vu? chez ta belle? + +--Eh, mon Dieu! oui; ne faut-il pas que ce monsieur-la se fourre +partout? + +--Et comment la querelle est-elle venue? + +--Il n'y a pas de querelle; deux mots, te dis-je, une misere; nous en +causerons. Commencons maintenant par aller chez Fossin acheter quelque +chose pour Javotte, avec qui je suis convenu d'un echange; car on ne +donne rien pour rien quand on s'appelle Javotte, et meme sans cela. + +--Allons, dit Armand, je suis ravi comme toi que tu sois parvenu a ton +but et que tu aies de quoi confondre ta marquise. Mais, chemin faisant, +mon cher ami, reflechissons, je t'en prie, sur la seconde partie de ta +vengeance projetee. Elle me semble plus qu'etrange. + +--Treve de mots, dit Tristan, c'est un point resolu. Que j'aie tort ou +raison, n'importe: nous pouvions ce matin discuter la-dessus; a present +le vin est tire, il faut le boire. + +--Je ne me lasserai pas, reprit Armand, de te repeter que je ne concois +pas comment un homme comme toi, un militaire, reconnu pour brave, peut +trouver du plaisir a ces duels sans motif, ces affaires d'enfant, ces +bravades d'ecolier, qui ont peut-etre ete a la mode, mais dont tout le +monde se moque aujourd'hui. Les querelles de parti, les duels de cocarde +peuvent se comprendre dans les crises politiques. Il peut sembler +plaisant a un republicain de ferrailler avec un royaliste, uniquement +parce qu'ils se rencontrent: les passions sont en jeu, et tout peut +s'excuser. Mais je ne te conseille pas ici, je te blame. Si ton projet +est serieux, je n'hesite pas a te dire qu'en pareil cas je refuserais de +servir de temoin a mon meilleur ami. + +--Je ne te demande pas de m'en servir, mais de te taire; allons chez +Fossin. + +--Allons ou tu voudras, je n'en demordrai pas. Prendre en grippe un +homme importun, cela arrive a tout le monde: le fuir ou s'en railler, +passe encore; mais vouloir le tuer, c'est horrible. + +--Je te dis que je ne le tuerai pas; je te le promets, je m'y engage. Un +petit coup d'epee, voila tout. Je veux mettre en echarpe le bras du +cavalier servant de la marquise, en meme temps que je lui offrirai +humblement, a elle, le bracelet de ma grisette. + +--Songe donc que cela est inutile. Si tu te bats pour laver ton honneur, +qu'as-tu a faire du bracelet? Si le bracelet te suffit, qu'as-tu a faire +de cette querelle? M'aimes-tu un peu? cela ne sera pas. + +--Je t'aime beaucoup, mais cela sera. + +En parlant ainsi, les deux freres arriverent chez Fossin. Tristan, ne +voulant pas que Javotte put se repentir de son marche, choisit pour elle +une jolie chatelaine qu'il fit envelopper avec soin, ayant dessein de la +porter lui-meme et d'attendre la reponse, s'il n'etait pas recu. Armand, +ayant autre chose en tete et voyant son frere plus joyeux encore a +l'idee de revenir promptement avec le bracelet en question, ne lui +proposa pas de l'accompagner. Il fut convenu qu'ils se retrouveraient le +soir. + +Au moment ou ils allaient se separer, la roue d'une caleche decouverte, +courant avec un assez grand fracas, rasa le trottoir de la rue +Richelieu. Une livree bizarre, qui attirait les yeux, fit retourner les +passants. Dans cette voiture etait madame de Vernage, seule, +nonchalamment etendue. Elle apercut les deux jeunes gens, et les salua +d'un petit signe de tete, avec une indolence protectrice. + +--Ah! dit Tristan, palissant malgre lui, il parait que l'ennemi est venu +observer la place. Elle a renonce a sa fameuse chasse, cette belle dame, +pour faire un tour aux Champs-Elysees et respirer la poussiere de Paris. +Qu'elle aille en paix! elle arrive a point. Je suis vraiment flatte de +la voir ici. Si j'etais un fat, je croirais qu'elle vient savoir de mes +nouvelles. Mais point du tout; regarde avec quel laisser-aller +aristocratique, superieur meme a celui de Javotte, elle a daigne nous +remarquer. Gageons qu'elle ne sait ce qu'elle vient faire; ces femmes-la +cherchent le danger, comme les papillons la lumiere. Que son sommeil de +ce soir lui soit leger! Je me presenterai demain a son petit lever, et +nous en aurons des nouvelles. Je me fais une veritable fete de vaincre +un tel orgueil avec de telles armes. Si elle savait que j'ai la, dans +mes mains, un petit cadeau pour une petite fille, moyennant quoi je suis +en droit de lui dire: Vos belles levres en ont menti et vos baisers +sentent la calomnie; que dirait-elle? Elle serait peut-etre moins +superbe, non pas moins belle... Adieu, mon cher, a ce soir. + +Si Armand n'avait pas plus longuement insiste pour dissuader son frere +de se battre, ce n'etait pas qu'il crut impossible de l'en empecher; +mais il le savait trop violent, surtout dans un moment pareil, pour +essayer de le convaincre par la raison; il aimait mieux prendre un autre +moyen. La Bretonniere, qu'il connaissait de longue main, lui paraissait +avoir un caractere plus calme et plus facile a aborder: il l'avait vu +chasser prudemment. Il alla le trouver sur-le-champ, resolu a voir si de +ce cote il n'y aurait pas plus de chances de reconciliation. La +Bretonniere etait seul, dans sa chambre, entoure de liasses de papiers, +comme un homme qui met ses affaires en ordre. Armand lui exprima tout le +regret qu'il eprouvait de voir qu'un mot (qu'il ignorait du reste, +disait-il) pouvait amener deux gens de coeur a aller sur le terrain, et +de la en prison. + +--Qu'avez-vous donc fait a mon frere? lui demanda-t-il. + +--Ma foi, je n'en sais rien, dit la Bretonniere, se levant et s'asseyant +tour a tour d'un air un peu embarrasse, tout en conservant sa gravite +ordinaire: votre frere, depuis longtemps, me semble mal dispose a mon +egard; mais, s'il faut vous parler franchement, je vous avoue que +j'ignore absolument pourquoi. + +--N'y a-t-il pas entre vous quelque rivalite? Ne faites-vous pas la +cour a quelque femme?... + +--Non, en verite, pour ce qui me regarde, je ne fais la cour a personne, +et je ne vois aucun motif raisonnable qui ait fait franchir ainsi a +votre frere les bornes de la politesse. + +--Ne vous etes-vous jamais disputes ensemble? + +--Jamais, une seule fois exceptee, c'etait du temps du cholera: M. de +Berville, en causant au dessert, soutint qu'une maladie contagieuse +etait toujours epidemique, et il pretendait baser sur ce faux principe +la difference qu'on a etablie entre le mot epidemique et le mot +endemique. Je ne pouvais, vous le sentez, etre de son avis, et je lui +demontrai fort bien qu'une maladie epidemique pouvait devenir fort +dangereuse sans se communiquer par le contact. Nous mimes a cette +discussion un peu trop de chaleur, j'en conviens... + +--Est-ce la tout? + +--Autant que je me le rappelle. Peut-etre cependant a-t-il ete blesse, +il y a quelque temps, de ce que j'ai cede a l'un de mes parents deux +bassets dont il avait envie. Mais que voulez-vous que j'y fasse? Ce +parent vient me voir par hasard; je lui montre mes chiens, il trouve ces +bassets... + +--Si ce n'est que cela encore, il n'y a pas de quoi s'arracher les yeux. + +--Non, a mon sens, je le confesse; aussi vous dis-je, en toute +conscience, que je ne comprends exactement rien a la provocation qu'il +vient de m'adresser. + +--Mais si vous ne faites la cour a personne, il est peut-etre amoureux, +lui, de cette marquise chez laquelle nous allons chasser? + +--Cela se peut, mais je ne le crois pas... Je n'ai point souvenance +d'avoir jamais remarque que la marquise de Vernage put souffrir ou +encourager des assiduites condamnables. + +--Qu'est-ce qui vous parle de rien de condamnable? Est-ce qu'il y a du +mal a etre amoureux? + +--Je ne discute pas cette question; je me borne a vous dire que je ne le +suis point, et que je ne saurais, par consequent, etre le rival de +personne. + +--En ce cas, vous ne vous battrez pas? + +--Je vous demande pardon; je suis provoque de la maniere la plus +positive. Il m'a dit, lorsque je suis entre, que j'arrivais comme mars +en careme. De tels discours ne se tolerent pas; il me faut une +reparation. + +--Vous vous couperez la gorge pour un mot? + +--Les conjonctures sont fort graves. Je n'entre point dans les raisons +qui ont amene ce defi; je m'en etonne parce qu'il me semble etrange, +mais je ne puis faire autrement que de l'accepter. + +--Un duel pareil est-il possible? Vous n'etes pourtant pas fou, ni +Berville non plus. Voyons, la Bretonniere, raisonnons. Croyez-vous que +cela m'amuse de vous voir faire une etourderie semblable? + +--Je ne suis point un homme faible, mais je ne suis pas non plus un +homme sanguinaire. Si votre frere me propose des excuses, pourvu +qu'elles soient bonnes et valables, je suis pret a les recevoir. Sinon, +voici mon testament que je suis en train d'ecrire, comme cela se doit. + +--Qu'entendez vous par des excuses valables? + +--J'entends... cela se comprend. + +--Mais encore? + +--De bonnes excuses. + +--Mais enfin, a peu pres, parlez. + +--Eh bien! Il m'a dit que j'arrivais comme mars en careme, et je crois +lui avoir dignement repondu. Il faut qu'il retracte ce mot, et qu'il me +dise, devant temoins, que j'arrivais tout simplement comme M. de la +Bretonniere. + +--Je crois que, s'il est raisonnable, il ne peut vous refuser cela. + +Armand sortit de cette conference non pas entierement satisfait, mais +moins inquiet qu'il n'etait venu. C'etait au boulevard de Gand, entre +onze heures et minuit, qu'il avait rendez-vous avec son frere. Il le +trouva, marchant a grands pas d'un air agite, et il s'appretait a +negocier son accommodement dans les termes voulus par la Bretonniere, +lorsque Tristan lui prit le bras en s'ecriant: + +--Tout est manque! Javotte se joue de moi, je n'ai pas mon bracelet. + +--Pourquoi? + +--Pourquoi? que sais-je? une idee d'hirondelle. Je suis alle chez elle +tout droit; on me repond qu'elle est sortie. Je m'assure qu'en effet +elle n'y est pas, et je demande si elle n'a rien laisse pour moi; la +chambriere me regarde avec etonnement. A force de questions, j'apprends +que madame Rosenval a dine avec son baron a lunettes et une autre +personne, sans doute ce damne la Bretonniere; qu'ils se sont separes +ensuite, la Bretonniere pour rentrer chez lui, Javotte et le baron pour +aller au spectacle, non pas dans la salle, mais sur le theatre; et je ne +sais quoi encore d'incomprehensible; le tout mele de verbiages de +servante:--Madame avait recu une bonne nouvelle; madame paraissait tres +contente; elle etait pressee, on n'avait pas eu le temps de manger le +dessert, mais on avait envoye chercher a la cave du vin de Champagne. +Cependant je tire de ma poche la petite boite de Fossin, que je remets a +la chambriere, en la priant de donner cela ce soir a sa maitresse, et en +confidence. Sans chercher a comprendre ce que je ne peux savoir, je +joins a mon cadeau un billet ecrit a la hate. La-dessus, je rentre, je +compte les minutes, et la reponse n'arrive pas. Voila ou en sont les +choses. Maintenant que cette fille a je ne sais quoi en tete, s'en +detournera-t-elle pour m'obliger? Quel vent a souffle sur cette +girouette? + +--Mais, dit Armand, le spectacle a fini tard; il lui faut bien, a cette +girouette, le temps necessaire pour lire et repondre, chercher ce +bracelet et l'envoyer. Nous le trouverons chez toi tout a l'heure. +Songe donc que Javotte ne peut decemment accepter ton cadeau qu'a titre +d'echange. Quant a ton duel, n'y songe plus. + +--Eh, mon Dieu! je n'y songe pas; j'y vais. + +--Fou que tu es! et notre mere? + +Tristan baissa la tete sans repondre, et les deux freres rentrerent chez +eux. + +Javotte n'etait pourtant pas aussi mechante qu'on pourrait le croire. +Elle avait passe la journee dans une perplexite singuliere. Ce bracelet +redemande, cette insistance, ce duel projete, tout cela lui semblait +autant de reveries incomprehensibles; elle cherchait ce qu'elle avait a +faire, et sentait que le plus sage eut ete de demeurer indifferente a +des evenements qui ne la regardaient pas. Mais si madame Rosenval avait +toute la fierte d'une reine de theatre, Javotte, au fond, avait bon +coeur. Berville etait jeune et aimable; le nom de cette marquise mele a +tout cela, ce mystere, ces demi confidences, plaisaient a l'imagination +de la grisette parvenue. + +--S'il etait vrai qu'il m'aime encore un peu, pensait-elle, et qu'une +marquise fut jalouse de moi, y aurait-il grand risque a donner ce +bracelet? Ni le baron ni d'autres ne s'en douteraient; je ne le porte +jamais; pourquoi ne pas rendre service, si cela ne fait de mal a +personne? + +Tout en reflechissant, elle avait ouvert un petit secretaire dont la +clef etait suspendue a son cou. La etaient entasses, pele-mele, tous +les joyaux de sa couronne: un diademe en clinquant pour _la Tour de +Nesle_, des colliers en strass, des emeraudes en verre qui avaient +besoin des quinquets pour briller d'un eclat douteux; du milieu de ce +tresor, elle tira le bracelet de Tristan et considera attentivement les +deux noms graves sur la plaque. + +--Il est joli, ce serpentin, dit-elle; quelle peut etre l'idee de +Berville en voulant le reprendre? je crois qu'il me sacrifie. Si +l'inconnue me connait, je suis compromise. Ces deux noms a cote l'un de +l'autre, ce n'est pas autorise. Si Berville n'a eu pour moi qu'un +caprice, est-ce une raison? Bah! il m'en donnera un autre; ce sera +drole. + +Javotte allait peut-etre envoyer le bracelet, lorsqu'un coup de sonnette +vint l'interrompre dans ses reflexions. C'etait le monsieur aux lunettes +d'or. + +--Mademoiselle, dit-il, je vous annonce un succes: vous etes des choeurs. +Ce n'est pas, de prime abord, une affaire extremement brillante; trente +sous, vous savez, mais qu'importe? ce joli pied est dans l'etrier. Des +ce soir, vous porterez un domino dans le bal masque de _Gustave_. + +-Voila une nouvelle! s'ecria Javotte en sautant de joie. Choriste a +l'Opera! choriste tout de suite! j'ai justement repasse mon chant; je +suis en voix; ce soir, _Gustave_!... Ah, mon Dieu! + +Apres le premier moment d'ivresse, madame Rosenval retrouva la gravite +qui convient a une cantatrice. + +--Baron, dit-elle, vous etes un homme charmant. Il n'y a que vous, et je +sens ma vocation; dinons: allons a l'Opera, a la gloire; rentrons, +soupons, allez-vous-en; je dors deja sur mes lauriers. + +Le convive attendu arriva bientot. On brusqua le diner, et Javotte ne +manqua pas de vouloir partir beaucoup plus tot qu'il n'etait necessaire. +Le coeur lui battait en entrant par la porte des acteurs, dans ce vieux, +sombre et petit corridor ou Taglioni, peut-etre, a marche. Comme le +ballet fut applaudi, madame Rosenval, couverte d'un capuchon rose, crut +avoir contribue au succes. Elle rentra chez elle fort emue, et, dans +l'ivresse du triomphe, ses pensees etaient a cent, lieues de Tristan, +lorsque sa femme de chambre lui remit la petite boite soigneusement +enveloppee par Fossin, et un billet ou elle trouva ces mots: "Il ne faut +pas que les plaisirs vous fassent oublier un ancien ami qui a besoin +d'un service. Soyez bonne comme autrefois. J'attends votre reponse avec +impatience." + +--Ce pauvre garcon, dit madame Rosenval, je l'avais oublie. Il m'envoie +une chatelaine; il y a plusieurs turquoises.... + +Javotte se mit au lit, et ne dormit guere. Elle songea bien plus a son +engagement et a sa brillante destinee qu'a la demande de Tristan. Mais +le jour la retrouva dans ses bonnes pensees. + +-Allons, dit-elle, il faut s'executer. Ma journee d'hier a ete +heureuse; il faut que tout le monde soit content. + +Il etait huit heures du matin quand Javotte prit son bracelet, mit son +chale et son chapeau, et sortit de chez elle, pleine de coeur, et presque +encore grisette. Arrivee a la maison de Tristan, elle vit, devant la +loge du concierge, une grosse femme, les joues couvertes de larmes. + +--M. de Berville? demanda Javotte. + +--Helas! repondit la grosse femme. + +--Y est-il, s'il vous plait? Est-ce ici? + +--Helas! madame,... il s'est battu,... on vient de le rapporter... Il +est mort! + +Le lendemain, Javotte chantait pour la seconde fois dans les choeurs de +l'Opera, sous un quatrieme nom qu'elle avait choisi: celui de madame +Amaldi. + +FIN DU SECRET DE JAVOTTE. + +_Pierre et Camille_ et _le Secret de Javotte_ ont ete publies pour la +premiere fois dans le _Constitutionnel_, a peu de distance l'un de +l'autre (avril et juin 1844). + + + + +MIMI PINSON + +PROFIL DE GRISETTE + +1845 + +[Illustration: Dessin de Hida. Grave par G. Levy + +Elle a les yeux et les mains prestes. +Les carabins matin et soir, +Usent les manches de leurs vestes, +Landerirette! +A son comptoir.] + + +I + + +Parmi les etudiants qui suivaient; l'an passe, les cours de l'Ecole de +medecine, se trouvait un jeune homme nomme Eugene Aubert. C'etait un +garcon de bonne famille, qui avait a peu pres dix-neuf ans. Ses parents +vivaient en province, et lui faisaient une pension modeste, mais qui lui +suffisait. Il menait une vie tranquille, et passait pour avoir un +caractere fort doux. Ses camarades l'aimaient; en toute circonstance, on +le trouvait bon et serviable, la main genereuse et le coeur ouvert. Le +seul defaut qu'on lui reprochait etait un singulier penchant a la +reverie et a la solitude, et une reserve si excessive dans son langage +et ses moindres actions, qu'on l'avait surnomme la _Petite Fille_, +surnom, du reste, dont il riait lui-meme, et auquel ses amis +n'attachaient aucune idee qui put l'offenser, le sachant aussi brave +qu'un autre au besoin; mais il etait vrai que sa conduite justifiait un +peu ce sobriquet, surtout par la facon dont elle contrastait avec les +moeurs de ses compagnons. Tant qu'il n'etait question que de travail, il +etait le premier a l'oeuvre; mais, s'il s'agissait d'une partie de +plaisir, d'un diner au Moulin de Beurre, ou d'une contredanse a la +Chaumiere, la _Petite Fille_ secouait la tete et regagnait sa chambrette +garnie. Chose presque monstrueuse parmi les etudiants: non seulement +Eugene n'avait pas de maitresse, quoique son age et sa figure eussent pu +lui valoir des succes, mais on ne l'avait jamais vu faire le galant au +comptoir d'une grisette, usage immemorial au quartier Latin. Les beautes +qui peuplent la montagne Sainte-Genevieve et se partagent les amours des +ecoles, lui inspiraient une sorte de repugnance qui allait jusqu'a +l'aversion. Il les regardait comme une espece a part, dangereuse, +ingrate et depravee, nee pour laisser partout le mal et le malheur en +echange de quelques plaisirs.--Gardez-vous de ces femmes-la, disait-il: +ce sont des poupees de fer rouge. Et il ne trouvait malheureusement que +trop d'exemples pour justifier la haine qu'elles lui inspiraient. Les +querelles, les desordres, quelquefois meme la ruine qu'entrainent ces +liaisons passageres, dont les dehors ressemblent au bonheur, n'etaient +que trop faciles a citer, l'annee derniere comme aujourd'hui, et +probablement comme l'annee prochaine. + +Il va sans dire que les amis d'Eugene le raillaient continuellement sur +sa morale et ses scrupules.--Que pretends-tu? lui demandait souvent un +de ses camarades, nomme Marcel, qui faisait profession d'etre un bon +vivant; que prouve une faute, ou un accident arrive une fois par hasard? + +--Qu'il faut s'abstenir, repondait Eugene, de peur que cela n'arrive une +seconde fois. + +--Faux raisonnement, repliquait Marcel, argument de capucin de carte, +qui tombe si le compagnon trebuche. De quoi vas-tu t'inquieter? Tel +d'entre nous a perdu au jeu; est-ce une raison pour se faire moine? L'un +n'a plus le sou, l'autre boit de l'eau fraiche; est-ce qu'Elise en perd +l'appetit? A qui la faute si le voisin porte sa montre au mont-de-piete +pour aller se casser un bras a Montmorency? la voisine n'en est pas +manchote. Tu te bats pour Rosalie, on te donne un coup d'epee; elle te +tourne le dos, c'est tout simple: en a-t-elle moins fine taille? Ce sont +de ces petits inconvenients dont l'existence est parsemee, et ils sont +plus rares que tu ne penses. Regarde un dimanche, quand il fait beau +temps, que de bonnes paires d'amis dans les cafes, les promenades et les +guinguettes! Considere-moi ces gros omnibus bien rebondis, bien bourres +de grisettes, qui vont au Ranelagh ou a Belleville. Compte ce qui sort, +un jour de fete seulement, du quartier Saint-Jacques: les bataillons de +modistes, les armees de lingeres, les nuees de marchandes de tabac; tout +cela s'amuse, tout cela a ses amours, tout cela va s'abattre autour de +Paris, sous les tonnelles des campagnes, comme des volees de friquets. +S'il pleut, cela va au melodrame manger des oranges et pleurer; car cela +mange beaucoup, c'est vrai, et pleure aussi tres volontiers: c'est ce +qui prouve un bon caractere. Mais quel mal font ces pauvres filles, qui +ont cousu, bati, ourle, pique et ravaude toute la semaine, en prechant +d'exemple, le dimanche, l'oubli des maux et l'amour du prochain? Et que +peut faire de mieux un honnete homme qui, de son cote, vient de passer +huit jours a dissequer des choses peu agreables, que de se debarbouiller +la vue en regardant un visage frais, une jambe ronde, et la belle +nature? + +--Sepulcres blanchis! disait Eugene. + +--Je dis et maintiens, continuait Marcel, qu'on peut et doit faire +l'eloge des grisettes, et qu'un usage modere en est bon. Premierement, +elles sont vertueuses, car elles passent la journee a confectionner les +vetements les plus indispensables a la pudeur et a la modestie; en +second lieu, elles sont honnetes, car il n'y a pas de maitresse lingere +ou autre qui ne recommande a ses filles de boutique de parler au monde +poliment; troisiemement, elles sont tres soigneuses et tres propres, +attendu qu'elles ont sans cesse entre les mains du linge et des etoffes +qu'il ne faut pas qu'elles gatent, sous peine d'etre moins bien payees; +quatriemement, elles sont sinceres, parce qu'elles boivent du ratafia; +en cinquieme lieu, elles sont economes et frugales, parce qu'elles ont +beaucoup de peine a gagner trente sous, et s'il se trouve des occasions +ou elles se montrent gourmandes et depensieres, ce n'est jamais avec +leurs propres deniers; sixiemement, elles sont tres gaies, parce que le +travail qui les occupe est en general ennuyeux a mourir, et qu'elles +fretillent comme le poisson dans l'eau des que l'ouvrage est termine. Un +autre avantage qu'on rencontre en elles, c'est qu'elles ne sont point +genantes, vu qu'elles passent leur vie clouees sur une chaise dont elles +ne peuvent pas bouger, et que par consequent il leur est impossible de +courir apres leurs amants comme les dames de bonne compagnie. En outre, +elles ne sont pas bavardes, parce qu'elles sont obligees de compter +leurs points. Elles ne depensent pas grand'chose pour leurs chaussures, +parce qu'elles marchent peu, ni pour leur toilette, parce qu'il est rare +qu'on leur fasse credit. Si on les accuse d'inconstance, ce n'est pas +parce qu'elles lisent de mauvais romans ni par mechancete naturelle; +cela tient au grand nombre de personnes differentes qui passent devant +leurs boutiques; d'un autre cote, elles prouvent suffisamment qu'elles +sont capables de passions veritables, par la grande quantite d'entre +elles qui se jettent journellement dans la Seine ou par la fenetre, ou +qui s'asphyxient dans leurs domiciles. Elles ont, il est vrai, +l'inconvenient d'avoir presque toujours faim et soif, precisement a +cause de leur grande temperance; mais il est notoire qu'elles peuvent +se contenter, en guise de repas, d'un verre de biere et d'un cigare: +qualite precieuse qu'on rencontre bien rarement en menage. Bref, je +soutiens qu'elles sont bonnes, aimables, fideles et desinteressees, et +que c'est une chose regrettable lorsqu'elles finissent a l'hopital. + +Lorsque Marcel parlait ainsi, c'etait la plupart du temps au cafe, quand +il s'etait un peu echauffe la tete; il remplissait alors le verre de son +ami, et voulait le faire boire a la sante de mademoiselle Pinson, +ouvriere en linge, qui etait leur voisine; mais Eugene prenait son +chapeau, et, tandis que Marcel continuait a perorer devant ses +camarades, il s'esquivait doucement. + + + + +II + + +Mademoiselle Pinson n'etait pas precisement ce qu'on appelle une jolie +femme. Il y a beaucoup de difference entre une jolie femme et une jolie +grisette. Si une jolie femme, reconnue pour telle, et ainsi nommee en +langue parisienne, s'avisait de mettre un petit bonnet, une robe de +guingamp et un tablier de soie, elle serait tenue, il est vrai, de +paraitre une jolie grisette. Mais si une grisette s'affuble d'un +chapeau, d'un camail de velours et d'une robe de Palmyre, elle n'est +nullement forcee d'etre une jolie femme; bien au contraire, il est +probable qu'elle aura l'air d'un porte-manteau, et, en l'ayant, elle +sera dans son droit. La difference consiste donc dans les conditions ou +vivent ces deux etres, et principalement dans ce morceau de carton +roule, recouvert d'etoffe et appele chapeau, que les femmes ont juge a +propos de s'appliquer de chaque cote de la tete, a peu pres comme les +oeilleres des chevaux. (Il faut remarquer cependant que les oeilleres +empechent les chevaux de regarder de cote et d'autre, et que le morceau +de carton n'empeche rien du tout.) + +Quoi qu'il en soit, un petit bonnet autorise un nez retrousse, qui, a +son tour, veut une bouche bien fendue, a laquelle il faut de belles +dents et un visage rond pour cadre. Un visage rond demande des yeux +brillants; le mieux est qu'ils soient le plus noirs possible, et les +sourcils a l'avenant. Les cheveux sont _ad libitum_, attendu que les +yeux noirs s'arrangent de tout. Un tel ensemble, comme on le voit, est +loin de la beaute proprement dite. C'est ce qu'on appelle une figure +chiffonnee, figure classique de grisette, qui serait peut-etre laide +sous le morceau de carton, mais que le bonnet rend parfois charmante, et +plus jolie que la beaute. Ainsi etait mademoiselle Pinson. + +Marcel s'etait mis dans la tete qu'Eugene devait faire la cour a cette +demoiselle; pourquoi? je n'en sais rien, si ce n'est qu'il etait +lui-meme l'adorateur de mademoiselle Zelia, amie intime de mademoiselle +Pinson. Il lui semblait naturel et commode d'arranger ainsi les choses a +son gout, et de faire amicalement l'amour. De pareils calculs ne sont +pas rares, et reussissent assez souvent, l'occasion, depuis que le monde +existe, etant, de toutes les tentations, la plus forte. Qui peut dire ce +qu'ont fait naitre d'evenements heureux ou malheureux, d'amours, de +querelles, de joies ou de desespoirs, deux portes voisines, un escalier +secret, un corridor, un carreau casse? + +Certains caracteres, pourtant, se refusent a ces jeux du hasard. Ils +veulent conquerir leurs jouissances, non les gagner a la loterie, et ne +se sentent pas disposes a aimer parce qu'ils se trouvent en diligence a +cote d'une jolie femme. Tel etait Eugene, et Marcel le savait; aussi +avait-il forme depuis longtemps un projet assez simple, qu'il croyait +merveilleux et surtout infaillible pour vaincre la resistance de son +compagnon. + +Il avait resolu de donner un souper, et ne trouva rien de mieux que de +choisir pour pretexte le jour de sa propre fete. Il fit donc apporter +chez lui deux douzaines de bouteilles de biere, un gros morceau de veau +froid avec de la salade, une enorme galette de plomb, et une bouteille +de vin de Champagne. Il invita d'abord deux etudiants de ses amis, puis +il fit savoir a mademoiselle Zelia qu'il y avait le soir gala a la +maison, et qu'elle eut a amener mademoiselle Pinson. Elles n'eurent +garde d'y manquer. Marcel passait, a juste titre, pour un des talons +rouges du quartier Latin, de ces gens qu'on ne refuse pas; et sept +heures du soir venaient a peine de sonner, que les deux grisettes +frappaient a la porte de l'etudiant, mademoiselle Zelia en robe courte, +en brodequins gris et en bonnet a fleurs, mademoiselle Pinson, plus +modeste, vetue d'une robe noire qui ne la quittait pas, et qui lui +donnait, disait-on, une sorte de petit air espagnol dont elle se +montrait fort jalouse. Toutes deux ignoraient, on le pense bien, les +secrets desseins de leur hote. + +Marcel n'avait pas fait la maladresse d'inviter Eugene d'avance; il eut +ete trop sur d'un refus de sa part. Ce fut seulement lorsque ces +demoiselles eurent pris place a table, et apres le premier verre vide, +qu'il demanda la permission de s'absenter quelques instants pour aller +chercher un convive, et qu'il se dirigea vers la maison qu'habitait +Eugene; il le trouva, comme d'ordinaire, a son travail, seul, entoure de +ses livres. Apres quelques propos insignifiants, il commenca a lui faire +tout doucement ses reproches accoutumes, qu'il se fatiguait trop, qu'il +avait tort de ne prendre aucune distraction, puis il lui proposa un tour +de promenade. Eugene, un peu las, en effet, ayant etudie toute la +journee, accepta; les deux jeunes gens sortirent ensemble, et il ne fut +pas difficile a Marcel, apres quelques tours d'allee au Luxembourg, +d'obliger son ami a entrer chez lui. + +Les deux grisettes, restees seules, et ennuyees probablement d'attendre, +avaient debute par se mettre a l'aise; elles avaient ote leurs chales et +leurs bonnets, et dansaient en chantant une contredanse, non sans faire, +de temps en temps, honneur aux provisions, par maniere d'essai. Les yeux +deja brillants et le visage anime, elles s'arreterent joyeuses et un peu +essoufflees, lorsque Eugene les salua d'un air a la fois timide et +surpris. Attendu ses moeurs solitaires, il etait a peine connu d'elles; +aussi l'eurent-elles bientot devisage des pieds a la tete avec cette +curiosite intrepide qui est le privilege de leur caste; puis elles +reprirent leur chanson et leur danse, comme si de rien n'etait. Le +nouveau venu, a demi deconcerte, faisait deja quelques pas en arriere +songeant peut-etre a la retraite, lorsque Marcel, ayant ferme la porte a +double tour, jeta bruyamment la clef sur la table. + +--Personne encore! s'ecria-t-il. Que font donc nos amis? Mais n'importe, +le sauvage nous appartient. Mesdemoiselles, je vous presente le plus +vertueux jeune homme de France et de Navarre, qui desire depuis +longtemps avoir l'honneur de faire votre connaissance, et qui est, +particulierement, grand admirateur de mademoiselle Pinson. + +La contredanse s'arreta de nouveau; mademoiselle Pinson fit un leger +salut, et reprit son bonnet. + +--Eugene! s'ecria Marcel, c'est aujourd'hui ma fete; ces deux dames ont +bien voulu venir la celebrer avec nous. Je t'ai presque amene de force, +c'est vrai; mais j'espere que tu resteras de bon gre, a notre commune +priere. Il est a present huit heures a peu pres; nous avons le temps de +fumer une pipe en attendant que l'appetit nous vienne. + +Parlant ainsi, il jeta un regard significatif a mademoiselle Pinson, +qui, le comprenant aussitot, s'inclina une seconde fois en souriant, et +dit d'une voix douce a Eugene: Oui, monsieur, nous vous en prions. + +En ce moment les deux etudiants que Marcel avait invites frapperent a la +porte. Eugene vit qu'il n'y avait pas moyen de reculer sans trop de +mauvaise grace, et, se resignant, prit place avec les autres. + + + + +III + + +Le souper fut long et bruyant. Ces messieurs, ayant commence par remplir +la chambre d'un nuage de fumee, buvaient d'autant pour se rafraichir. +Ces dames, faisaient les frais de la conversation, et egayaient la +compagnie de propos plus ou moins piquants aux depens de leurs amis et +connaissances, et d'aventures plus, ou moins croyables, tirees des +arriere-boutiques. Si la matiere manquait de vraisemblance, du moins +n'etait-elle pas sterile. Deux clercs d'avoue, a les en croire, avaient +gagne vingt mille francs en jouant sur les fonds espagnols, et les +avaient manges en six semaines avec deux marchandes de gants. Le fils +d'un des plus riches banquiers de Paris avait propose a une celebre +lingere une loge a l'Opera et une maison de campagne, qu'elle avait +refusees, aimant mieux soigner ses parents et rester fidele a un commis +des Deux-Magots. Certain personnage qu'on ne pouvait nommer, et qui +etait force par son rang a s'envelopper du plus grand mystere, venait +incognito rendre visite a une brodeuse du passage du Pont-Neuf, laquelle +avait ete enlevee tout a coup par ordre superieur, mise dans une chaise +de poste a minuit, avec un portefeuille plein de billets de banque, et +envoyee aux Etat-Unis, etc. + +--Suffit, dit Marcel, nous connaissons cela. Zelia improvise, et quant a +mademoiselle Mimi (ainsi s'appelait mademoiselle Pinson en petit +comite), ses renseignements sont imparfaits. Vos clercs d'avoue n'ont +gagne qu'une entorse en voltigeant sur les ruisseaux; votre banquier a +offert une orange, et votre brodeuse est si peu aux Etats-Unis, qu'elle +est visible tous les jours, de midi a quatre heures, a l'hopital de la +Charite, ou elle a pris un logement par suite de manque de comestibles. + +Eugene etait assis aupres de mademoiselle Pinson. Il crut remarquer, a +ce dernier mot, prononce avec une indifference complete, qu'elle +palissait. Mais, presque aussitot, elle se leva, alluma une cigarette, +et, s'ecria d'un air delibere: + +--Silence a votre tour! Je demande la parole. Puisque le sieur Marcel ne +croit pas aux fables, je vais raconter une histoire veritable, _et +quorum pars magna fui._ + +--Vous parlez latin? dit Eugene. + +--Comme vous voyez, repondit mademoiselle Pinson; cette sentence me +vient de mon oncle, qui a servi sous le grand Napoleon, et qui n'a +jamais manque de la dire avant de reciter une bataille. Si vous ignorez +ce que ces mots signifient, vous pouvez l'apprendre sans payer. Cela +veut dire: "Je vous en donne ma parole d'honneur." Vous saurez donc +que, la semaine passee, je m'etais rendue, avec deux de mes amies, +Blanchette et Rougette, au theatre de l'Odeon. + +--Attendez que je coupe la galette, dit Marcel. + +--Coupez, mais ecoutez, reprit mademoiselle Pinson. J'etais donc allee +avec Blanchette et Rougette a l'Odeon, voir une tragedie. Rougette, +comme vous savez, vient de perdre sa grand'mere; elle a herite de quatre +cents francs. Nous avions pris une baignoire; trois etudiants se +trouvaient au parterre; ces jeunes gens nous aviserent, et, sous +pretexte que nous etions seules, nous inviterent a souper. + +--De but en blanc? demanda Marcel; en verite, c'est tres galant. Et vous +avez refuse, je suppose. + +--Non, monsieur, dit mademoiselle Pinson, nous acceptames, et, a +l'entr'acte, sans attendre la fin de la piece, nous nous transportames +chez Viot. + +--Avec vos cavaliers? + +--Avec nos cavaliers. Le garcon commenca, bien entendu, par nous dire +qu'il n'y avait plus rien; mais une pareille inconvenance n'etait pas +faite pour nous arreter. Nous ordonnames qu'on allat par la ville +chercher ce qui pouvait manquer. Rougette prit la plume, et commanda un +festin de noces: des crevettes, une omelette au sucre, des beignets, des +moules, des oeufs a la neige, tout ce qu'il y a dans le monde des +marmites. Nos jeunes inconnus, a dire vrai, faisaient legerement la +grimace... + +--Je le crois parbleu bien! dit Marcel. + +--Nous n'en tinmes compte. La chose apportee, nous commencames a faire +les jolies femmes. Nous ne trouvions rien de bon, tout nous degoutait. A +peine un plat etait-il entame, que nous le renvoyions pour en demander +un autre.--Garcon, emportez cela; ce n'est pas tolerable; ou avez-vous +pris des horreurs pareilles? Nos inconnus desirerent manger, mais il ne +leur fut pas loisible. Bref, nous soupames comme dinait Sancho, et la +colere nous porta meme a briser quelques ustensiles. + +--Belle conduite! et comment payer? + +--Voila precisement la question que les trois inconnus s'adresserent. +Par l'entretien qu'ils eurent a voix basse, l'un d'eux nous parut +posseder six francs, l'autre infiniment moins, et le troisieme n'avait +que sa montre, qu'il tira genereusement de sa poche. En cet etat, les +trois infortunes se presenterent au comptoir, dans le but d'obtenir un +delai quelconque. Que pensez-vous qu'on leur repondit? + +--Je pense, repliqua Marcel, que l'on vous a gardees en gage, et qu'on +les a conduits au violon. + +--C'est une erreur, dit mademoiselle Pinson. Avant de monter dans le +cabinet, Rougette avait pris ses mesures, et tout etait paye d'avance. +Imaginez le coup de theatre, a cette reponse de Viot: Messieurs, tout +est paye! Nos inconnus nous regarderent comme jamais trois chiens n'ont +regarde trois eveques, avec une stupefaction piteuse melee d'un pur +attendrissement. Nous, cependant, sans feindre d'y prendre garde, nous +descendimes et fimes venir un fiacre.--Chere marquise, me dit Rougette, +il faut reconduire ces messieurs chez eux.--Volontiers, chere comtesse, +repondis-je. Nos pauvres amoureux ne savaient plus quoi dire. Je vous +demande s'ils etaient penauds! ils se defendaient de notre politesse, +ils ne voulaient pas qu'on les reconduisit, ils refusaient de dire leur +adresse... Je le crois bien! Ils etaient convaincus qu'ils avaient +affaire a des femmes du monde, et ils demeuraient rue du Chat-Qui-Peche! + +Les deux etudiants, amis de Marcel, qui, jusque-la, n'avaient guere fait +que fumer et boire en silence, semblerent peu satisfaits de cette +histoire. Leurs visages se rembrunirent; peut-etre en savaient-ils +autant que mademoiselle Pinson sur ce malencontreux souper, car ils +jeterent sur elle un regard inquiet, lorsque Marcel lui dit en riant: + +--Nommez les masques, mademoiselle Mimi. Puisque c'est de la semaine +derniere, il n'y a plus d'inconvenient. + +--Jamais, monsieur, dit la grisette. On peut berner un homme, mais lui +faire tort dans sa carriere, jamais! + +--Vous avez raison, dit Eugene, et vous agissez en cela plus sagement +peut-etre que vous ne pensez. De tous ces jeunes gens qui peuplent les +ecoles, il n'y en a presque pas un seul qui n'ait derriere lui quelque +faute ou quelque folie, et cependant c'est de la que sortent tous les +jours ce qu'il y a en France de plus distingue et de plus respectable: +des medecins, des magistrats... + +--Oui, reprit Marcel, c'est la verite. Il y a des pairs de France en +herbe qui dinent chez Flicoteaux, et qui n'ont pas toujours de quoi +payer la carte. Mais, ajouta-t-il en clignant de l'oeil, n'avez-vous pas +revu vos inconnus? + +--Pour qui nous prenez-vous? repondit mademoiselle Pinson d'un air +serieux et presque offense. Connaissez-vous Blanchette et Rougette? et +supposez-vous que moi-meme... + +--C'est bon, dit Marcel, ne vous fachez pas. Mais voila, en somme, une +belle equipee. Trois ecervelees qui n'avaient peut-etre pas de quoi +diner le lendemain, et qui jettent l'argent par les fenetres pour le +plaisir de mystifier trois pauvres diables qui n'en peuvent mais! + +--Pourquoi nous invitent-ils a souper? repondit mademoiselle Pinson. + + + + +IV + + +Avec la galette parut, dans sa gloire, l'unique bouteille de vin de +Champagne qui devait composer le dessert. Avec le vin on parla +chanson.--Je vois, dit Marcel, je vois, comme dit Cervantes, Zelia qui +tousse; c'est signe qu'elle veut chanter. Mais, si ces messieurs le +trouvent bon, c'est moi qu'on fete, et qui par consequent prie +mademoiselle Mimi, si elle n'est pas enrouee par son anecdote, de nous +honorer d'un couplet. Eugene, continua-t-il, sois donc un peu galant, +trinque avec ta voisine, et demande-lui un couplet pour moi. + +Eugene rougit et obeit. De meme que mademoiselle Pinson n'avait pas +dedaigne de le faire pour l'engager lui-meme a rester, il s'inclina, et +lui dit timidement: + +--Oui, mademoiselle, nous vous en prions. + +En meme temps il souleva son verre, et toucha celui de la grisette. De +ce leger choc sortit un son clair et argentin; mademoiselle Pinson +saisit cette note au vol, et d'une voix pure et fraiche la continua +longtemps en cadence. + +--Allons, dit-elle, j'y consens, puisque mon verre me donne le _la_. +Mais que voulez-vous que je vous chante? Je ne suis pas begueule, je +vous en previens, mais je ne sais pas de couplets de corps de garde. Je +ne m'encanaille pas la memoire. + +--Connu, dit Marcel, vous etes une vertu; allez votre train, les +opinions sont libres. + +--Eh bien! reprit mademoiselle Pinson, je vais vous chanter a la bonne +venue des couplets qu'on a faits sur moi. + +--Attention! Quel est l'auteur? + +--Mes camarades du magasin. C'est de la poesie faite a l'aiguille; ainsi +je reclame l'indulgence. + +--Y a-t-il un refrain a votre chanson? + +--Certainement; la belle demande! + +--En ce cas-la, dit Marcel, prenons nos couteaux, et, au refrain, tapons +sur la table, mais tachons d'aller en mesure. Zelia peut s'abstenir si +elle veut. + +--Pourquoi cela, malhonnete garcon? demanda Zelia en colere? + +--Pour cause, repondit Marcel; mais si vous desirez etre de la partie, +tenez, frappez avec un bouchon, cela aura moins d'inconvenients pour nos +oreilles et pour vos blanches mains. + +Marcel avait range en rond les verres et les assiettes, et s'etait assis +au milieu de la table, son couteau a la main. Les deux etudiants du +souper de Rougette, un peu ragaillardis, oterent le fourneau de leurs +pipes pour frapper avec le tuyau de bois; Eugene revait, Zelia boudait. +Mademoiselle Pinson prit une assiette et fit signe qu'elle voulait la +casser, ce a quoi Marcel repondit par un geste d'assentiment, en sorte +que la chanteuse, ayant pris les morceaux pour s'en faire des +castagnettes, commenca ainsi les couplets que ses compagnes avaient +composes, apres s'etre excusee d'avance de ce qu'ils pouvaient contenir +de trop flatteur pour elle: + + Mimi Pinson est une blonde, + Une blonde que l'on connait. + Elle n'a qu'une robe au monde, + Landerirette! + Et qu'un bonnet. + Le Grand Turc en a davantage. + Dieu voulut, de cette facon, + La rendre sage. + On ne peut pas la mettre en gage, + La robe de Mimi Pinson. + + Mimi Pinson porte une rose, + Une rose blanche au cote. + Cette fleur dans son coeur eclose, + Landerirette! + C'est la gaiete. + Quand un bon souper la reveille, + Elle fait sortir la chanson + De la bouteille. + Parfois il penche sur l'oreille, + Le bonnet de Mimi Pinson. + + Elle a les yeux et la main prestes. + Les carabins, matin et soir, + Usent les manches de leurs vestes, + Landerirette! + A son comptoir. + Quoique sans maltraiter personne, + Mimi leur fait mieux la lecon + Qu'a la Sorbonne. + Il ne faut pas qu'on la chiffonne, + La robe de Mimi Pinson. + + Mimi Pinson peut rester fille; + Si Dieu le veut, c'est dans son droit. + Elle aura toujours son aiguille, + Landerirette! + Au bout du doigt. + Pour entreprendre sa conquete, + Ce n'est pas tout qu'un beau garcon; + Faut etre honnete. + Car il n'est pas loin de sa tete, + Le bonnet de Mimi Pinson. + + D'un gros bouquet de fleurs d'orange + Si l'amour veut la couronner, + Elle a quelque chose en echange, + Landerirette! + A lui donner. + Ce n'est pas, on se l'imagine, + Un manteau sur un ecusson + Fourre d'hermine; + C'est l'etui d'une perle fine, + La robe de Mimi Pinson. + + Mimi n'a pas l'ame vulgaire, + Mais son coeur est republicain; + Aux trois jours elle a fait la guerre, + Landerirette! + En casaquin. + A defaut d'une hallebarde, + On l'a vue avec son poincon + Monter la garde. + Heureux qui mettra sa cocarde + Au bonnet de Mimi Pinson! + +Les couteaux et les pipes, voire meme les chaises, avaient fait leur +tapage, comme de raison, a la fin de chaque couplet. Les verres +dansaient sur la table, et les bouteilles, a moitie pleines, se +balancaient joyeusement en se donnant de petits coups d'epaule. + +--Et ce sont vos bonnes amies, dit Marcel, qui vous ont fait cette +chanson-la! Il y a un teinturier; c'est trop musque. Parlez-moi de ces +bons airs ou on dit les choses! + +Et il entonna d'une voix forte: + + Nanette n'avait pas encore quinze ans... + +--Assez, assez, dit mademoiselle Pinson; dansons plutot, faisons un tour +de valse. Y a-t-il ici un musicien quelconque? + +--J'ai ce qu'il vous faut, repondit Marcel; j'ai une guitare; mais, +continua-t-il en decrochant l'instrument, ma guitare n'a pas ce qu'il +lui faut; elle est chauve de trois de ses cordes. + +--Mais voila un piano, dit Zelia; Marcel va nous faire danser. + +Marcel lanca a sa maitresse un regard aussi furieux que si elle l'eut +accuse d'un crime. Il etait vrai qu'il en savait assez pour jouer une +contredanse; mais c'etait pour lui, comme pour bien d'autres, une espece +de torture a laquelle il se soumettait peu volontiers. Zelia, en le +trahissant, se vengeait du bouchon. + +--Etes-vous folle? dit Marcel; vous savez bien que ce piano n'est la que +pour la gloire, et qu'il n'y a que vous qui l'ecorchiez, Dieu le sait. +Ou avez-vous pris que je sache faire danser? Je ne sais que _la +Marseillaise_, que je joue d'un seul doigt. Si vous vous adressiez a +Eugene, a la bonne heure, voila un garcon qui s'y entend! mais je ne +veux pas l'ennuyer a ce point, je m'en garderai bien. Il n'y a que vous +ici d'assez indiscrete pour faire des choses pareilles sans crier gare. + +Pour la troisieme fois, Eugene rougit, et s'appreta a faire ce qu'on lui +demandait d'une facon si politique et si detournee. Il se mit donc au +piano, et un quadrille s'organisa. + +Ce fut presque aussi long que le souper. Apres la contredanse vint une +valse; apres la valse, le galop, car on galope encore au quartier Latin. +Ces dames surtout etaient infatigables, et faisaient des gambades et des +eclats de rire a reveiller tout le voisinage. Bientot Eugene, doublement +fatigue par le bruit et par la veillee, tomba, tout en jouant +machinalement, dans une sorte de demi-sommeil, comme les postillons qui +dorment a cheval. Les danseuses passaient et repassaient devant lui +comme des fantomes dans un reve; et, comme rien n'est plus aisement +triste qu'un homme qui regarde rire les autres, la melancolie, a +laquelle il etait sujet, ne tarda pas a s'emparer de lui.--Triste joie, +pensait-il, miserables plaisirs! instants qu'on croit voles au malheur! +Et qui sait laquelle de ces cinq personnes qui sautent si gaiement +devant moi, est sure, comme disait Marcel, d'avoir de quoi diner demain? + +Comme il faisait cette reflexion, mademoiselle Pinson passa pres de lui; +il crut la voir, tout en galopant, prendre a la derobee un morceau de +galette reste sur la table, et le mettre discretement dans sa poche. + + + + +V + + +Le jour commencait a paraitre quand la compagnie se separa. Eugene, +avant de rentrer chez lui, marcha quelque temps dans les rues pour +respirer l'air frais du matin. Suivant toujours ses tristes pensees, il +se repetait tout bas, malgre lui, la chanson de la grisette: + + Elle n'a qu'une robe au monde + Et qu'un bonnet. + +--Est-ce possible? se demandait-il. La misere peut-elle etre poussee a +ce point, se montrer si franchement, et se railler d'elle-meme? Peut-on +rire de ce qu'on manque de pain? + +Le morceau de galette emporte n'etait pas un indice douteux. Eugene ne +pouvait s'empecher d'en sourire, et en meme temps d'etre emu de +pitie.--Cependant, pensait-il encore, elle a pris de la galette et non +du pain, il se peut que ce soit par gourmandise. Qui sait? c'est +peut-etre l'enfant d'une voisine a qui elle veut rapporter un gateau, +peut-etre une portiere bavarde, qui raconterait qu'elle a passe la nuit +dehors, un Cerbere qu'il faut apaiser. + +Ne regardant pas ou il allait, Eugene s'etait engage par hasard dans ce +dedale de petites rues qui sont derriere le carrefour Buci, et dans +lesquelles une voiture passe a peine. Au moment ou il allait revenir sur +ses pas, une femme, enveloppee dans un mauvais peignoir, la tete nue, +les cheveux en desordre, pale et defaite, sortit d'une vieille maison. +Elle semblait tellement faible qu'elle pouvait a peine marcher; ses +genoux flechissaient; elle s'appuyait sur les murailles, et paraissait +vouloir se diriger vers une porte voisine, ou se trouvait une boite aux +lettres, pour y jeter un billet qu'elle tenait a la main. Surpris et +effraye, Eugene s'approcha d'elle et lui demanda ou elle allait, ce +qu'elle cherchait, et s'il pouvait l'aider. En meme temps il etendit le +bras pour la soutenir, car elle etait pres de tomber sur une borne. +Mais, sans lui repondre, elle recula avec une sorte de crainte et de +fierte. Elle posa son billet sur la borne, montra du doigt la boite, et +paraissant rassembler toutes ses forces:--La! dit-elle seulement; puis, +continuant a se trainer aux murs, elle regagna sa maison. Eugene essaya +en vain de l'obliger a prendre son bras et de renouveler ses questions. +Elle rentra lentement dans l'allee sombre et etroite dont elle etait +sortie. + +Eugene avait ramasse la lettre; il fit d'abord quelques pas pour la +mettre a la poste, mais il s'arreta bientot. Cette etrange rencontre +l'avait si fort trouble, et il se sentait frappe d'une sorte d'horreur +melee d'une compassion si vive, que, avant de prendre le temps de la +reflexion, il rompit le cachet presque involontairement. Il lui semblait +odieux et impossible de ne pas chercher, n'importe par quel moyen, a +penetrer un tel mystere. Evidemment cette femme etait mourante; etait-ce +de maladie ou de faim? Ce devait etre, en tout cas, de misere. Eugene +ouvrit la lettre; elle portait sur l'adresse: "A monsieur le baron de +***," et renfermait ce qui suit: + +"Lisez cette lettre, monsieur, et, par pitie, ne rejetez pas ma priere. +Vous pouvez me sauver, et vous seul le pouvez. Croyez ce que je vous +dis, sauvez-moi, et vous aurez fait une bonne action, qui vous portera +bonheur. Je viens de faire une cruelle maladie, qui m'a ote le peu de +force et de courage que j'avais. Le mois d'aout, je rentre en magasin; +mes effets sont retenus dans mon dernier logement, et j'ai presque la +certitude qu'avant samedi je me trouverai tout a fait sans asile. J'ai +si peur de mourir de faim, que ce matin j'avais pris la resolution de me +jeter a l'eau, car je n'ai rien pris encore depuis pres de vingt-quatre +heures. Lorsque je me suis souvenue de vous, un peu d'espoir m'est venu +au coeur. N'est-ce pas que je ne me suis pas trompee? Monsieur, je vous +en supplie a genoux, si peu que vous ferez pour moi me laissera respirer +encore quelques jours. Moi, j'ai peur de mourir, et puis je n'ai que +vingt-trois ans! Je viendrai peut-etre a bout, avec un peu d'aide, +d'atteindre le premier du mois. Si je savais des mots pour exciter +votre pitie, je vous les dirais, mais rien ne me vient a l'idee. Je ne +puis que pleurer de mon impuissance, car, je le crains bien, vous ferez +de ma lettre comme on fait quand on en recoit trop souvent de pareilles: +vous la dechirerez sans penser qu'une pauvre femme est la qui attend les +heures et les minutes avec l'espoir que vous aurez pense qu'il serait +par trop cruel de la laisser ainsi dans l'incertitude. Ce n'est pas +l'idee de donner un louis, qui est si peu de chose pour vous, qui vous +retiendra, j'en suis persuadee; aussi il me semble que rien ne vous est +plus facile que de plier votre aumone dans un papier, et de mettre sur +l'adresse: "A mademoiselle Bertin, rue de l'Eperon." J'ai change de nom +depuis que je travaille dans les magasins, car le mien est celui de ma +mere. En sortant de chez vous, donnez cela a un commissionnaire. +J'attendrai mercredi et jeudi, et je prierai avec ferveur pour que Dieu +vous rende humain. + +"Il me vient a l'idee que vous ne croyez pas a tant de misere; mais si +vous me voyiez, vous seriez convaincu. + +"ROUGETTE." + +Si Eugene avait d'abord ete touche en lisant ces lignes, son etonnement +redoubla, on le pense bien, lorsqu'il vit la signature. Ainsi c'etait +cette meme fille qui avait follement depense son argent en parties de +plaisir, et imagine ce souper ridicule raconte par mademoiselle Pinson, +c'etait elle que le malheur reduisait a cette souffrance et a une +semblable priere! Tant d'imprevoyance et de folie semblait a Eugene un +reve incroyable. Mais point de doute, la signature etait la; et +mademoiselle Pinson, dans le courant de la soiree, avait egalement +prononce le nom de guerre de son amie Rougette, devenue mademoiselle +Bertin. Comment se trouvait-elle tout a coup abandonnee, sans secours, +sans pain, presque sans asile? Que faisaient ses amies de la veille, +pendant qu'elle expirait peut-etre dans quelque grenier de cette maison? +Et qu'etait-ce que cette maison meme ou l'on pouvait mourir ainsi? + +Ce n'etait pas le moment de faire des conjectures; le plus presse etait +de venir au secours de la faim. + +Eugene commenca par entrer dans la boutique d'un restaurateur qui venait +de s'ouvrir, et par acheter ce qu'il put y trouver. Cela fait, il +s'achemina, suivi du garcon, vers le logis de Rougette; mais il +eprouvait de l'embarras a se presenter brusquement ainsi. L'air de +fierte qu'il avait trouve a cette pauvre fille lui faisait craindre, +sinon un refus, du moins un mouvement de vanite blessee; comment lui +avouer qu'il avait lu sa lettre? + +Lorsqu'il fut arrive devant la porte: + +--Connaissez-vous, dit-il au garcon, une jeune personne qui demeure dans +cette maison, et qui s'appelle mademoiselle Bertin? + +--Oh que oui! monsieur, repondit le garcon. C'est nous qui portons +habituellement chez elle. Mais si monsieur y va, ce n'est pas le jour. +Actuellement elle est a la campagne. + +--Qui vous l'a dit? demanda Eugene. + +--Pardi! monsieur, c'est la portiere. Mademoiselle Rougette aime a bien +diner, mais elle n'aime pas beaucoup a payer. Elle a plus tot fait de +commander des poulets rotis et des homards que rien du tout; mais, pour +voir son argent, ce n'est pas une fois qu'il faut y retourner! Aussi +nous savons, dans le quartier, quand elle y est ou quand elle n'y est +pas... + +--Elle est revenue, reprit Eugene. Montez chez elle, laissez-lui ce que +vous portez, et si elle vous doit quelque chose, ne lui demandez rien +aujourd'hui. Cela me regarde, et je reviendrai. Si elle veut savoir qui +lui envoie ceci, vous lui repondrez que c'est le baron de ***. + +Sur ces mots, Eugene s'eloigna. Chemin faisant, il rajusta comme il put +le cachet de la lettre, et la mit a la poste.--Apres tout, pensa-t-il, +Rougette ne refusera pas, et si elle trouve que la reponse a son billet +a ete un peu prompte, elle s'en expliquera avec son baron. + + + + +VI + + +Les etudiants, non plus que les grisettes, ne sont pas riches tous les +jours. Eugene comprenait tres bien que, pour donner un air de +vraisemblance a la petite fable que le garcon devait faire, il eut fallu +joindre a son envoi le louis que demandait Rougette; mais la etait la +difficulte. Les louis ne sont pas precisement la monnaie courante de la +rue Saint-Jacques. D'une autre part, Eugene venait de s'engager a payer +le restaurateur, et, par malheur, son tiroir, en ce moment, n'etait +guere mieux garni que sa poche. C'est pourquoi il prit sans differer le +chemin de la place du Pantheon. + +En ce temps-la demeurait encore sur cette place ce fameux barbier qui a +fait banqueroute, et s'est ruine en ruinant les autres. La, dans +l'arriere-boutique, ou se faisait en secret la grande et la petite +usure, venait tous les jours l'etudiant pauvre et sans souci, amoureux +peut-etre, emprunter a enorme interet quelques pieces depensees gaiement +le soir et cherement payees le lendemain. La entrait furtivement la +grisette, la tete basse, le regard honteux, venant louer pour une partie +de campagne un chapeau fane, un chale reteint, une chemise achetee au +mont-de-piete. La, des jeunes gens de bonne maison, ayant besoin de +vingt-cinq louis, souscrivaient pour deux ou trois mille francs de +lettres de change. Des mineurs mangeaient leur bien en herbe; des +etourdis ruinaient leur famille, et souvent perdaient leur avenir. +Depuis la courtisane titree, a qui un bracelet tourne la tete, jusqu'au +cuistre necessiteux qui convoite un bouquin ou un plat de lentilles, +tout venait la comme aux sources du Pactole, et l'usurier barbier, fier +de sa clientele et de ses exploits jusqu'a s'en vanter, entretenait la +prison de Clichy en attendant qu'il y allat lui-meme. + +Telle etait la triste ressource a laquelle Eugene, bien qu'avec +repugnance, allait avoir recours pour obliger Rougette, ou pour etre du +moins en mesure de le faire; car il ne lui semblait pas prouve que la +demande adressee au baron produisit l'effet desirable. C'etait de la +part d'un etudiant beaucoup de charite, a vrai dire, que de s'engager +ainsi pour une inconnue; mais Eugene croyait en Dieu: toute bonne action +lui semblait necessaire. + +Le premier visage qu'il apercut, en entrant chez le barbier, fut celui +de son ami Marcel, assis devant une toilette, une serviette au cou, et +feignant de se faire coiffer. Le pauvre garcon venait peut-etre chercher +de quoi payer son souper de la veille; il semblait fort preoccupe, et +froncait les sourcils d'un air peu satisfait, tandis que le coiffeur, +feignant de son cote de lui passer dans les cheveux un fer parfaitement +froid, lui parlait a demi-voix dans son accent gascon. Devant une autre +toilette, dans un petit cabinet, se tenait assis, egalement affuble +d'une serviette, un etranger fort inquiet, regardant sans cesse de cote +et d'autre, et, par la porte entr'ouverte de l'arriere-boutique, on +apercevait, dans une vieille psyche, la silhouette passablement maigre +d'une jeune fille, qui, aidee de la femme du coiffeur, essayait une robe +a carreaux ecossais. + +--Que viens-tu faire ici a cette heure? s'ecria Marcel, dont la figure +reprit l'expression de sa bonne humeur habituelle, des qu'il reconnut +son ami. + +Eugene s'assit pres de la toilette, et expliqua en peu de mots la +rencontre qu'il avait faite et le dessein qui l'amenait. + +--Ma foi, dit Marcel, tu es bien candide. De quoi te meles-tu, puisqu'il +y a un baron? Tu as vu une jeune fille interessante qui eprouvait le +besoin de prendre quelque nourriture; tu lui as paye un poulet froid, +c'est digne de toi; il n'y a rien a dire. Tu n'exiges d'elle aucune +reconnaissance, l'incognito te plait; c'est heroique. Mais aller plus +loin, c'est de la chevalerie. Engager sa montre ou sa signature pour une +lingere que protege un baron, et que l'on n'a pas l'honneur de +frequenter, cela ne s'est pratique, de memoire humaine, que dans la +Bibliotheque bleue. + +--Ris de moi si tu veux, repondit Eugene. Je sais qu'il y a dans ce +monde beaucoup plus de malheureux que je n'en puis soulager. Ceux que +je ne connais pas, je les plains; mais si j'en vois un, il faut que je +l'aide. Il m'est impossible, quoi que je fasse, de rester indifferent +devant la souffrance. Ma charite ne va pas jusqu'a chercher les pauvres, +je ne suis pas assez riche pour cela; mais quand je les trouve, je fais +l'aumone. + +--En ce cas, reprit Marcel, tu as fort a faire; il n'en manque pas dans +ce pays-ci. + +--Qu'importe? dit Eugene, encore emu du spectacle dont il venait d'etre +temoin; vaut-il mieux laisser mourir les gens et passer son chemin? +Cette malheureuse est une etourdie, une folle, tout ce que tu voudras; +elle ne merite peut-etre pas la compassion qu'elle fait naitre; mais +cette compassion, je la sens. Vaut-il mieux agir comme ses bonnes amies, +qui deja ne semblent pas plus se soucier d'elle que si elle n'etait plus +au monde, et qui l'aidaient hier a se ruiner? A qui peut-elle avoir +recours? a un etranger qui allumera un cigare avec sa lettre, ou a +mademoiselle Pinson, je suppose, qui soupe en ville et danse de tout son +coeur, pendant que sa compagne meurt de faim? Je t'avoue, mon cher +Marcel, que tout cela, bien sincerement, me fait horreur. Cette petite +evaporee d'hier soir, avec sa chanson et ses quolibets, riant et +babillant chez toi, au moment meme ou l'autre, l'heroine de son conte, +expire dans un grenier, me souleve le coeur. Vivre ainsi en amies, +presque en soeurs, pendant des jours et des semaines, courir les +theatres, les bals, les cafes, et ne pas savoir le lendemain si l'une +est morte et l'autre en vie, c'est pis que l'indifference des egoistes, +c'est l'insensibilite de la brute. Ta demoiselle Pinson est un monstre, +et tes grisettes que tu vantes, ces moeurs sans vergogne, ces amities +sans ame, je ne sais rien de si meprisable! + +Le barbier, qui, pendant ces discours, avait ecoute en silence, et +continue de promener son fer froid sur la tete de Marcel, sourit d'un +air malin lorsque Eugene se tut. Tour a tour bavard comme une pie, ou +plutot comme un perruquier qu'il etait, lorsqu'il s'agissait de mechants +propos, taciturne et laconique comme un Spartiate des que les affaires +etaient en jeu, il avait adopte la prudente habitude de laisser toujours +d'abord parler ses pratiques, avant de meler son mot a la conversation. +L'indignation qu'exprimait Eugene en termes si violents lui fit +toutefois rompre le silence. + +--Vous etes severe, monsieur, dit-il en riant et en gasconnant. J'ai +l'honneur de coiffer mademoiselle Mimi, et je crois que c'est une fort +excellente personne. + +--Oui, dit Eugene, excellente en effet, s'il est question de boire et de +fumer. + +--Possible, reprit le barbier, je ne dis pas non. Les jeunes personnes, +ca rit, ca chante, ca fume, mais il y en a qui ont du coeur. + +--Ou voulez-vous en venir, pere Cadedis? demanda Marcel. Pas tant de +diplomatie; expliquez-vous tout net. + +--Je veux dire, repliqua le barbier en montrant l'arriere-boutique, +qu'il y a la, pendue a un clou, une petite robe de soie noire que ces +messieurs connaissent sans doute, s'ils connaissent la proprietaire, car +elle ne possede pas une garde-robe tres compliquee. Mademoiselle Mimi +m'a envoye cette robe ce matin au petit jour; et je presume que, si elle +n'est pas venue au secours de la petite Rougette, c'est qu'elle-meme ne +roule pas sur l'or. + +--Voila qui est curieux, dit Marcel, se levant et entrant dans +l'arriere-boutique, sans egard pour la pauvre femme aux carreaux +ecossais. La chanson de Mimi en a donc menti, puisqu'elle met sa robe en +gage? Mais avec quoi diable fera-t-elle ses visites a present? Elle ne +va donc pas dans le monde aujourd'hui? + +Eugene avait suivi son ami. + +Le barbier ne les trompait pas: dans un coin poudreux, au milieu +d'autres hardes de toute espece, etait humblement et tristement +suspendue l'unique robe de mademoiselle Pinson. + +--C'est bien cela, dit Marcel; je reconnais ce vetement pour l'avoir vu +tout neuf il y a dix-huit mois. C'est la robe de chambre, l'amazone et +l'uniforme de parade de Mimi. Il doit y avoir a la manche gauche une +petite tache grosse comme une piece de cinq sous, causee parle vin de +Champagne. Et combien avez-vous prete la-dessus, pere Cadedis? car je +suppose que cette robe n'est pas vendue, et qu'elle ne se trouve dans ce +boudoir qu'en qualite de nantissement. + +--J'ai prete quatre francs, repondit le barbier; et je vous assure, +monsieur, que c'est pure charite. A toute autre je n'aurais pas avance +plus de quarante sous, car la piece est diablement mure; on y voit a +travers, c'est une lanterne magique. Mais je sais que mademoiselle Mimi +me payera; elle est bonne pour quatre francs. + +--Pauvre Mimi! reprit Marcel. Je gagerais tout de suite mon bonnet +qu'elle n'a emprunte cette petite somme que pour l'envoyer a Rougette. + +--Ou pour payer quelque dette criarde, dit Eugene. + +--Non, dit Marcel, je connais Mimi; je la crois incapable de se +depouiller pour un creancier. + +--Possible encore, dit le barbier. J'ai connu mademoiselle Mimi dans une +position meilleure que celle ou elle se trouve actuellement; elle avait +alors un grand nombre de dettes. On se presentait journellement chez +elle pour saisir ce qu'elle possedait, et on avait fini, en effet, par +lui prendre tous ses meubles, excepte son lit, car ces messieurs savent +sans doute qu'on ne prend pas le lit d'un debiteur. Or, mademoiselle +Mimi avait dans ce temps-la quatre robes fort convenables. Elle les +mettait toutes les quatre l'une sur l'autre, et elle couchait avec pour +qu'on ne les saisit pas; c'est pourquoi je serais surpris si, n'ayant +plus qu'une seule robe aujourd'hui, elle l'engageait pour payer +quelqu'un. + +--Pauvre Mimi! repeta Marcel. Mais, en verite, comment +s'arrange-t-elle? Elle a donc trompe ses amis? elle possede donc un +vetement inconnu? Peut-etre se trouve-t-elle malade d'avoir trop mange +de galette, et, en effet, si elle est au lit, elle n'a que faire de +s'habiller. N'importe, pere Cadedis, cette robe me fait peine, avec ses +manches pendantes qui ont l'air de demander grace; tenez, retranchez-moi +quatre francs sur les trente-cinq livres que vous venez de m'avancer, et +mettez-moi cette robe dans une serviette, que je la rapporte a cette +enfant. Eh bien! Eugene, continua-t-il, que dit a cela ta charite +chretienne? + +--Que tu as raison, repondit Eugene, de parler et d'agir comme tu fais, +mais que je n'ai peut-etre pas tort; j'en fais le pari, si tu veux. + +--Soit, dit Marcel, parions un cigare, comme les membres du Jockey-Club. +Aussi bien, tu n'as plus que faire ici. J'ai trente et un francs, nous +sommes riches. Allons de ce pas chez mademoiselle Pinson; je suis +curieux de la voir. + +Il mit la robe sous son bras et tous deux sortirent de la boutique. + + + + +VII + + +--Mademoiselle est allee a la messe, repondit la portiere aux deux +etudiants, lorsqu'ils furent arrives chez mademoiselle Pinson. + +--A la messe! dit Eugene surpris. + +--A la messe! repeta Marcel. C'est impossible, elle n'est pas sortie. +Laissez-nous entrer; nous sommes de vieux amis. + +--Je vous assure, monsieur, repondit la portiere, qu'elle est sortie +pour aller a la messe, il y a environ trois quarts d'heure. + +--Et a quelle eglise est-elle allee? + +--A Saint-Sulpice, comme de coutume; elle n'y manque pas un matin. + +--Oui, oui, je sais qu'elle prie le bon Dieu; mais cela me semble +bizarre qu'elle soit dehors aujourd'hui. + +--La voici qui rentre, monsieur; elle tourne la rue; vous la voyez +vous-meme. + +Mademoiselle Pinson, sortant de l'eglise, revenait chez elle, en effet. +Marcel ne l'eut pas plus tot apercue, qu'il courut a elle, impatient de +voir de pres sa toilette. Elle avait, en guise de robe, un jupon +d'indienne foncee, a demi cache sous un rideau de serge verte dont elle +s'etait fait, tant bien que mal, un chale. De cet accoutrement +singulier, mais qui, du reste, n'attirait pas les regards, a cause de sa +couleur sombre, sortaient sa tete gracieuse coiffee de son bonnet blanc, +et ses petits pieds chausses de brodequins. Elle s'etait enveloppee dans +son rideau avec tant d'art et de precaution, qu'il ressemblait vraiment +a un vieux chale et qu'on ne voyait presque pas la bordure. En un mot, +elle trouvait moyen de plaire encore dans cette friperie, et de prouver, +une fois de plus sur terre, qu'une jolie femme est toujours jolie. + +--Comment me trouvez-vous? dit-elle aux deux jeunes gens en ecartant un +peu son rideau, et en laissant voir sa fine taille serree dans son +corset. C'est un deshabille du matin que Palmyre vient de m'apporter. + +--Vous etes charmante, dit Marcel. Ma foi, je n'aurais jamais cru qu'on +put avoir si bonne mine avec le chale d'une fenetre. + +--En verite? reprit mademoiselle Pinson; j'ai pourtant l'air un peu +paquet. + +--Paquet de roses, repondit Marcel. J'ai presque regret maintenant de +vous avoir rapporte votre robe. + +--Ma robe? Ou l'avez-vous trouvee? + +--Ou elle etait, apparemment. + +--Et vous l'avez tiree de l'esclavage? + +--Eh, mon Dieu! oui, j'ai paye sa rancon. M'en voulez-vous de cette +audace? + +--Non pas! a charge de revanche. Je suis bien aise de revoir ma robe; +car, a vous dire vrai, voila deja longtemps que nous vivons toutes les +deux ensemble, et je m'y suis attachee insensiblement. + +En parlant ainsi, mademoiselle Pinson montait lestement les cinq etages +qui conduisaient a sa chambrette, ou les deux amis entrerent avec elle. + +--Je ne puis pourtant, reprit Marcel, vous rendre cette robe qu'a une +condition. + +--Fi donc! dit la grisette. Quelque sottise! Des conditions? je n'en +veux pas. + +--J'ai fait un pari, dit Marcel; il faut que vous nous disiez +franchement pourquoi cette robe etait en gage. + +--Laissez-moi donc d'abord la remettre, repondit mademoiselle Pinson; je +vous dirai ensuite mon pourquoi. Mais je vous previens que, si vous ne +voulez pas faire antichambre dans mon armoire ou sur la gouttiere, il +faut, pendant que je vais m'habiller, que vous vous voiliez la face +comme Agamemnon. + +--Qu'a cela ne tienne, dit Marcel; nous sommes plus honnetes qu'on ne +pense, et je ne hasarderai pas meme un oeil. + +--Attendez, reprit mademoiselle Pinson; je suis pleine de confiance, +mais la sagesse des nations nous dit que deux precautions valent mieux +qu'une. + +En meme temps elle se debarrassa de son rideau, et l'etendit +delicatement sur la tete des deux amis, de maniere a les rendre +completement aveugles. + +--Ne bougez pas, leur dit-elle; c'est l'affaire d'un instant. + +--Prenez garde a vous, dit Marcel. S'il y a un trou au rideau, je ne +reponds de rien. Vous ne voulez pas vous contenter de notre parole, par +consequent elle est degagee. + +--Heureusement ma robe l'est aussi, dit mademoiselle Pinson; et ma +taille aussi, ajouta-t-elle en riant et en jetant le rideau par terre. +Pauvre petite robe! il me semble qu'elle est toute neuve. J'ai un +plaisir a me sentir dedans! + +--Et votre secret? nous le direz-vous maintenant? Voyons, soyez sincere, +nous ne sommes pas bavards. Pourquoi et comment une jeune personne comme +vous, sage, rangee, vertueuse et modeste, a-t-elle pu accrocher ainsi, +d'un seul coup, toute sa garde-robe a un clou? + +-Pourquoi?... pourquoi?... repondit mademoiselle Pinson, paraissant +hesiter. Puis elle prit les deux jeunes gens chacun par un bras, et leur +dit en les poussant vers la porte: Venez avec moi, vous le verrez. + +Comme Marcel s'y attendait, elle les conduisit rue de l'Eperon. + + + + +VIII + + +Marcel avait gagne son pari. Les quatre francs et le morceau de galette +de mademoiselle Pinson etaient sur la table de Rougette, avec les debris +du poulet d'Eugene. + +La pauvre malade allait un peu mieux, mais elle gardait encore le lit; +et, quelle que fut sa reconnaissance envers son bienfaiteur inconnu, +elle fit dire a ces messieurs, par son amie, qu'elle les priait de +l'excuser, et qu'elle n'etait pas en etat de les recevoir. + +--Que je la reconnais bien la, dit Marcel; elle mourrait sur la paille +dans sa mansarde, qu'elle ferait encore la duchesse vis-a-vis de son pot +a l'eau. + +Les deux amis, bien qu'a regret, furent donc obliges de s'en retourner +chez eux comme ils etaient venus, non sans rire entre eux de cette +fierte et de cette discretion si etrangement nichees dans une mansarde. + +Apres avoir ete a l'Ecole de medecine suivre les lecons du jour, ils +dinerent ensemble, et, le soir venu, ils firent un tour de promenade au +boulevard Italien. La, tout en fumant le cigare qu'il avait gagne le +matin: + +--Avec tout cela, disait Marcel, n'es-tu pas force de convenir que j'ai +raison d'aimer, au fond, et meme d'estimer ces pauvres creatures? +Considerons sainement les choses sous un point de vue philosophique. +Cette petite Mimi, que tu as tant calomniee, ne fait-elle pas, en se +depouillant de sa robe, une oeuvre plus louable, plus meritoire, j'ose +meme dire plus chretienne, que le bon roi Robert en laissant un pauvre +couper la frange de son manteau? Le bon roi Robert, d'une part, avait +evidemment quantite de manteaux; d'un autre cote, il etait a table, dit +l'histoire, lorsqu'un mendiant s'approcha de lui, en se trainant a +quatre pattes, et coupa avec des ciseaux la frange d'or de l'habit de +son roi. Madame la reine trouva la chose mauvaise, et le digne monarque, +il est vrai, pardonna genereusement au coupeur de franges; mais +peut-etre avait-il bien dine. Vois quelle distance entre lui et Mimi! +Mimi, quand elle a appris l'infortune de Rougette, assurement etait a +jeun. Sois convaincu que le morceau de galette qu'elle avait emporte de +chez moi etait destine par avance a composer son propre repas. Or, que +fait-elle? Au lieu de dejeuner, elle va a la messe, et en ceci elle se +montre encore au moins l'egale du roi Robert, qui etait fort pieux, j'en +conviens, mais qui perdait son temps a chanter au lutrin, pendant que +les Normands faisaient le diable a quatre. Le roi Robert abandonne sa +frange, et, en somme, le manteau lui reste. Mimi envoie sa robe tout +entiere au pere Cadedis, action incomparable en ce que Mimi est femme, +jeune, jolie, coquette et pauvre; et note bien que cette robe lui est +necessaire pour qu'elle puisse aller, comme de coutume, a son magasin, +gagner le pain de sa journee. Non seulement donc elle se prive du +morceau de galette qu'elle allait avaler, mais elle se met +volontairement dans le cas de ne pas diner. Observons en outre que le +pere Cadedis est fort eloigne d'etre un mendiant, et de se trainer a +quatre pattes sous la table. Le roi Robert, renoncant a sa frange, ne +fait pas un grand sacrifice, puisqu'il la trouve toute coupee d'avance, +et c'est a savoir si cette frange etait coupee de travers ou non, et en +etat d'etre recousue; tandis que Mimi, de son propre mouvement, bien +loin d'attendre qu'on lui vole sa robe, arrache elle-meme de dessus son +pauvre corps ce vetement, plus precieux, plus utile que le clinquant de +tous les passementiers de Paris. Elle sort vetue d'un rideau; mais sois +sur qu'elle n'irait pas ainsi dans un autre lieu que l'eglise. Elle se +ferait plutot couper un bras que de se laisser voir ainsi fagotee au +Luxembourg ou aux Tuileries; mais elle ose se montrer a Dieu, parce +qu'il est l'heure ou elle prie tous les jours. Crois-moi, Eugene, dans +ce seul fait de traverser avec son rideau la place Saint-Michel, la rue +de Tournon et la rue du Petit-Lion, ou elle connait tout le monde, il y +a plus de courage, d'humilite et de religion veritable que dans toutes +les hymnes du bon roi Robert, dont tout le monde parle pourtant, depuis +le grand Bossuet jusqu'au plat Anquetil, tandis que Mimi mourra inconnue +dans son cinquieme etage, entre un pot de fleurs et un ourlet. + +--Tant mieux pour elle, dit Eugene. + +--Si je voulais maintenant, dit Marcel, continuer a comparer, je +pourrais te faire un parallele entre Mucius Scaevola et Rougette. +Penses-tu, en effet, qu'il soit plus difficile a un Romain du temps de +Tarquin de tenir son bras, pendant cinq minutes, au-dessus d'un rechaud +allume, qu'a une grisette contemporaine de rester vingt-quatre heures +sans manger? Ni l'un ni l'autre n'ont crie, mais examine par quels +motifs. Mucius est au milieu d'un camp, en presence d'un roi etrusque +qu'il a voulu assassiner; il a manque son coup d'une maniere pitoyable, +il est entre les mains des gendarmes. Qu'imagine-t-il? Une bravade. Pour +qu'on l'admire avant qu'on le pende, il se roussit le poing sur un tison +(car rien ne prouve que le brasier fut bien chaud, ni que le poing soit +tombe en cendres). La-dessus, le digne Porsenna, stupefait de sa +fanfaronnade, lui pardonne et le renvoie chez lui. Il est a parier que +ledit Porsenna, capable d'un tel pardon, avait une bonne figure, et que +Scaevola se doutait que, en sacrifiant son bras, il sauvait sa tete. +Rougette, au contraire, endure patiemment le plus horrible et le plus +lent des supplices, celui de la faim; personne ne la regarde. Elle est +seule au fond d'un grenier, et elle n'a la pour l'admirer ni Porsenna, +c'est-a-dire le baron, ni les Romains, c'est-a-dire les voisins, ni les +Etrusques, c'est-a-dire ses creanciers, ni meme le brasier, car son +poele est eteint. Or pourquoi souffre-t-elle sans se plaindre? Par +vanite d'abord, cela est certain, mais Mucius est dans le meme cas; par +grandeur d'ame ensuite, et ici est sa gloire; car si elle reste muette +derriere son verrou, c'est precisement pour que ses amis ne sachent pas +qu'elle se meurt, pour qu'on n'ait pas pitie de son courage, pour que sa +camarade Pinson, qu'elle sait bonne et toute devouee, ne soit pas +obligee, comme elle l'a fait, de lui donner sa robe et sa galette. +Mucius, a la place de Rougette, eut fait semblant de mourir en silence +mais c'eut ete dans un carrefour ou a la porte de Flicoteaux. Son +taciturne et sublime orgueil eut ete une maniere delicate de demander a +l'assistance un verre de vin et un crouton. Rougette, il est vrai, a +demande un louis au baron, que je persiste a comparer a Porsenna. Mais +ne vois-tu pas que le baron doit evidemment etre redevable a Rougette de +quelques obligations personnelles? Cela saute aux yeux du moins +clairvoyant. Comme tu l'as, d'ailleurs, sagement remarque, il se peut +que le baron soit a la campagne, et des lors Rougette est perdue. Et ne +crois pas pouvoir me repondre ici par cette vaine objection qu'on oppose +a toutes les belles actions des femmes, a savoir qu'elles ne savent ce +qu'elles font, et qu'elles courent au danger comme les chats sur les +gouttieres. Rougette sait ce qu'est la mort; elle l'a vue de pres au +pont d'Iena, car elle s'est deja jetee a l'eau une fois, et je lui ai +demande si elle avait souffert. Elle m'a dit que non, qu'elle n'avait +rien senti, excepte au moment ou on l'avait repechee, parce que les +bateliers la tiraient par les jambes, et qu'ils lui avaient, a ce +qu'elle disait, _racle_ la tete sur le bord du bateau. + +--Assez! dit Eugene, fais-moi grace de tes affreuses plaisanteries. +Reponds-moi serieusement: crois-tu que de si horribles epreuves, tant de +fois repetees, toujours menacantes, puissent enfin porter quelque fruit? +Ces pauvres filles, livrees a elles-memes, sans appui, sans conseil, +ont-elles assez de bon sens pour avoir de l'experience? Y a-t-il un +demon, attache a elles, qui les voue a tout jamais au malheur et a la +folie, ou, malgre tant d'extravagances, peuvent-elles revenir au bien? +En voila une qui prie Dieu, dis-tu? elle va a l'eglise, elle remplit ses +devoirs, elle vit honnetement de son travail; ses compagnes paraissent +l'estimer,... et vous autres mauvais sujets, vous ne la traitez pas +vous-memes avec votre legerete habituelle. En voila une autre qui passe +sans cesse de l'etourderie a la misere, de la prodigalite aux horreurs +de la faim. Certes, elle doit se rappeler longtemps les lecons cruelles +qu'elle recoit. Crois-tu que, avec de sages avis, une conduite reglee, +un peu d'aide, on puisse faire de telles femmes des etres raisonnables? +S'il en est ainsi, dis-le-moi; une occasion s'offre a nous. Allons de ce +pas chez la pauvre Rougette; elle, est sans doute encore bien +souffrante, et son amie veille a son chevet. Ne me decourage pas, +laisse-moi agir. Je veux essayer de les ramener dans la bonne route, de +leur parler un langage sincere; je ne veux leur faire ni sermon ni +reproches. Je veux m'approcher de ce lit, leur prendre la main, et leur +dire... + +En ce moment, les deux amis passaient devant le cafe Tortoni. La +silhouette de deux jeunes femmes, qui prenaient des glaces pres d'une +fenetre, se dessinait a la clarte des lustres. L'une d'elles agita son +mouchoir, et l'autre partit d'un eclat de rire. + +--Parbleu! dit Marcel, si tu veux leur parler, nous n'avons que faire +d'aller si loin, car les voila, Dieu me pardonne! Je reconnais Mimi a sa +robe, et Rougette a son panache blanc, toujours sur le chemin de la +friandise. Il parait que monsieur le baron a bien fait les choses. + +--Et une pareille folie, dit Eugene, ne t'epouvante pas? + +--Si fait, dit Marcel; mais, je t'en prie, quand tu diras du mal des +grisettes, fais une exception pour la petite Pinson. Elle nous a conte +une histoire a souper, elle a engage sa robe pour quatre francs, elle +s'est fait un chale avec un rideau; et qui dit ce qu'il sait, qui donne +ce qu'il a, qui fait ce qu'il peut, n'est pas oblige a davantage. + +FIN DE MIMI PINSON. + +Ce _profil de grisette_, comme l'appelle l'auteur, a ete compose pour le +_Diable a Paris_, ouvrage publie par livraisons et orne de dessins par +Gavarni. + +Ce conte est entierement de pure invention. + + + + +LA MOUCHE + +1853 + +[Illustration: LA MOUCHE + +... immobile, debout derriere elle, le Chevalier observait la Marquise +qui ecrivait...] + +I + + +En 1756, lorsque Louis XV, fatigue des querelles entre la magistrature +et le grand conseil a propos de l'impot des deux sous[6], prit le parti +de tenir un lit de justice, les membres du parlement remirent leurs +offices. Seize de ces demissions furent acceptees, sur quoi il y eut +autant d'exils.--Mais pourriez-vous, disait madame de Pompadour a l'un +des presidents, pourriez-vous voir de sang-froid une poignee d'hommes +resister a l'autorite d'un roi de France? N'en auriez-vous pas mauvaise +opinion? Quittez votre petit manteau, monsieur le president, et vous +verrez tout cela comme je le vois. + +Ce ne furent pas seulement les exiles qui porterent la peine de leur +mauvais vouloir, mais aussi leurs parents et leurs amis. Le +_decachetage_ amusait le roi. Pour se desennuyer de ses plaisirs, il se +faisait lire par sa favorite tout ce qu'on trouvait de curieux a la +poste. Bien entendu que, sous le pretexte de faire lui-meme sa police +secrete, il se divertissait de mille intrigues qui lui passaient ainsi +sous les yeux; mais quiconque, de pres ou de loin, tenait aux chefs des +factions, etait presque toujours perdu. On sait que Louis XV, avec +toutes sortes de faiblesses, n'avait qu'une seule force, celle d'etre +inexorable. + +[Note 6: Deux sous pour livre du dixieme du revenu. (_Note de +l'auteur_.)] + +Un soir qu'il etait devant le feu, les pieds sur le manteau de la +cheminee, melancolique a son ordinaire, la marquise, parcourant un +paquet de lettres, haussait les epaules en riant. Le roi demanda ce +qu'il y avait. + +-C'est que je trouve la, repondit-elle, une lettre qui n'a pas le sens +commun, mais c'est une chose touchante et qui fait pitie. + +-Qu'y a-t-il au bas? dit le roi. + +-Point de nom: c'est une lettre d'amour. + +-Et qu'y a-t-il dessus? + +-Voila le plaisant. C'est qu'elle est adressee a mademoiselle +d'Annebault, la niece de ma bonne amie, madame d'Estrades. C'est +apparemment pour que je la voie qu'on l'a fourree avec ces papiers. + +-Et qu'y a-t-il dedans? dit encore le roi. + +-Mais, je vous dis, c'est de l'amour. Il y est question aussi de Vauvert +et de Neauflette. Est-on un gentilhomme dans ces pays-la? Votre Majeste +les connait-elle? + +Le roi se piquait de savoir la France par coeur, c'est-a-dire la noblesse +de France. L'etiquette de sa cour, qu'il avait etudiee, ne lui etait pas +plus familiere que les blasons de son royaume: science assez courte, le +reste ne comptant pas; mais il y mettait de la vanite, et la hierarchie +etait, devant ses yeux, comme l'escalier de marbre de son palais; il y +voulait marcher en maitre. Apres avoir reve quelques instants, il fronca +le sourcil comme frappe d'un mauvais souvenir, puis, faisant signe a la +marquise de lire, il se rejeta dans sa bergere, en disant avec un +sourire: + +--Va toujours, la fille est jolie. + +Madame de Pompadour, prenant alors son ton le plus doucement railleur, +commenca a lire une longue lettre toute remplie de tirades amoureuses: + +"Voyez un peu, disait l'ecrivain, comme les destins me persecutent! Tout +semblait dispose a remplir mes voeux, et vous-meme, ma tendre amie, ne +m'aviez-vous pas fait esperer le bonheur? Il faut pourtant que j'y +renonce, et cela pour une faute que je n'ai pas commise. N'est-ce pas un +exces de cruaute de m'avoir permis d'entrevoir les cieux, pour me +precipiter dans l'abime? Lorsqu'un infortune est devoue a la mort, se +fait-on un barbare plaisir de laisser devant ses regards tout ce qui +doit faire aimer et regretter la vie? Tel est pourtant mon sort; je n'ai +plus d'autre asile, d'autre esperance que le tombeau, car, des +l'instant que je suis malheureux, je ne dois plus songer a votre main. +Quand la fortune me souriait, tout mon espoir etait que vous fussiez a +moi; pauvre aujourd'hui, je me ferais horreur si j'osais encore y +songer, et, du moment que je ne puis vous rendre heureuse, tout en +mourant d'amour, je vous defends de m'aimer..." + +La marquise souriait a ces derniers mots. + +--Madame, dit le roi, voila un honnete homme. Mais, qu'est-ce qui +l'empeche d'epouser sa maitresse? + +--Permettez, Sire, que je continue: + +"Cette injustice qui m'accable, me surprend de la part du meilleur des +rois. Vous savez que mon pere demandait pour moi une place de cornette +ou d'enseigne aux gardes, et que cette place decidait de ma vie, +puisqu'elle me donnait le droit de m'offrir a vous. Le duc de Biron +m'avait propose; mais le roi m'a rejete d'une facon dont le souvenir +m'est bien amer, car si mon pere a sa maniere de voir (je veux que ce +soit une faute), dois-je toutefois en etre puni? Mon devouement au roi +est aussi veritable, aussi sincere que mon amour pour vous. On verrait +clairement l'un et l'autre, si je pouvais tirer l'epee. Il est +desesperant qu'on refuse ma demande; mais que ce soit sans raison +valable qu'on m'enveloppe dans une pareille disgrace, c'est ce qui est +oppose a la bonte bien connue de Sa Majeste..." + +--Oui-da, dit le roi, ceci m'interesse. + +"Si vous saviez combien nous sommes tristes! Ah! mon amie, cette terre +de Neauflette, ce pavillon de Vauvert, ces bosquets! je m'y promene seul +tout le jour. J'ai defendu de ratisser; l'odieux jardinier est venu hier +avec son manche a balai ferre. Il allait toucher le sable... La trace de +vos pas, plus legere que le vent, n'etait pourtant pas effacee. Le bout +de vos petits pieds et vos grands talons blancs etaient encore marques +dans l'allee: ils semblaient marcher devant moi, tandis que je suivais +votre belle image, et ce charmant fantome s'animait par instants, comme +s'il se fut pose sur l'empreinte fugitive. C'est la, c'est en causant le +long du parterre qu'il m'a ete donne de vous connaitre, de vous +apprecier. Une education admirable dans l'esprit d'un ange, la dignite +d'une reine avec la grace des nymphes, des pensees dignes de Leibnitz +avec un langage si simple, l'abeille de Platon sur les levres de Diane, +tout cela m'ensevelissait sous le voile de l'adoration. Et pendant ce +temps-la ces fleurs bien-aimees s'epanouissaient autour de nous. Je les +ai respirees en vous ecoutant: dans leur parfum vivait votre souvenir. +Elles courbent a present la tete; elles me montrent la mort..." + +--C'est du mauvais Jean-Jacques, dit le roi. Pourquoi me lisez-vous +cela? + +--Parce que Votre Majeste me l'a ordonne pour les beaux yeux de +mademoiselle d'Annebault. + +--Cela est vrai, elle a de beaux yeux. + +"Et quand je rentre de ces promenades, je trouve mon pere seul, dans le +grand salon, accoude aupres d'une chandelle, au milieu de ces dorures +fanees qui couvrent nos lambris vermoulus. Il me voit venir avec +peine,... mon chagrin derange le sien... Athenais! au fond de ce salon, +pres de la fenetre, est le clavecin ou voltigeaient vos doigts +delicieux, qu'une seule fois ma bouche a touches, pendant que la votre +s'ouvrait doucement aux accords de la plus suave musique,... si bien que +vos chants n'etaient qu'un sourire. Qu'ils sont heureux, ce Rameau, ce +Lulli, ce Duni, que sais-je? et bien d'autres! Oui, oui, vous les aimez, +ils sont dans votre memoire; leur souffle a passe sur vos levres. Je +m'assieds aussi a ce clavecin, j'essaye d'y jouer un de ces airs qui +vous plaisent; qu'ils me semblent froids, monotones! je les laisse et +les ecoute mourir, tandis que l'echo s'en perd sous cette voute lugubre. +Mon pere se retourne et me voit desole; qu'y peut-il faire? Un propos de +ruelle, d'antichambre, a ferme nos grilles. Il me voit jeune, ardent, +plein de vie, ne demandant qu'a etre au monde; il est mon pere et n'y +peut rien..." + +--Ne dirait-on pas, dit le roi, que ce garcon s'en allait en chasse, et +qu'on lui tue son faucon sur le poing? A qui en a-t-il, par hasard? + +"Il est bien vrai, reprit la marquise, continuant la lecture d'un ton +plus bas, il est bien vrai que nous sommes proches voisins et parents +eloignes de l'abbe Chauvelin..." + +--Voila donc ce que c'est! dit Louis XV en baillant. Encore quelque +neveu des enquetes et requetes. Mon parlement abuse de ma bonte; il a +vraiment trop de famille. + +--Mais si ce n'est qu'un parent eloigne!... + +--Bon, ce monde-la ne vaut rien du tout. Cet abbe Chauvelin est un +janseniste; c'est un bon diable, mais c'est un demis. Jetez cette lettre +au feu, et qu'on ne m'en parle plus. + + + + +II + + +Les derniers mots prononces par le roi n'etaient pas tout a fait un +arret de mort, mais c'etait a peu pres une defense de vivre. Que pouvait +faire, en 1756, un jeune homme sans fortune, dont le roi ne voulait pas +entendre parler? Tacher d'etre commis, ou se faire philosophe, poete +peut-etre, mais sans dedicace, et le metier, en ce cas, ne valait rien. + +Telle n'etait pas, a beaucoup pres, la vocation du chevalier de Vauvert, +qui venait d'ecrire avec des larmes la lettre dont le roi se moquait. +Pendant ce temps-la, seul, avec son pere, au fond du vieux chateau de +Neauflette, il marchait par la chambre d'un air triste et furieux. + +--Je veux aller a Versailles, disait-il. + +--Et qu'y ferez-vous? + +--Je n'en sais rien; mais que fais-je ici. + +--Vous me tenez compagnie; il est bien certain que cela ne peut pas etre +fort amusant pour vous, et je ne vous retiens en aucune facon. Mais +oubliez-vous que votre mere est morte? + +--Non, monsieur, et je lui ai promis de vous consacrer la vie que vous +m'avez donnee. Je reviendrai, mais je veux partir; je ne saurais plus +rester dans ces lieux. + +--D'ou vient cela? + +--D'un amour extreme. J'aime eperdument mademoiselle d'Annebault. + +--Vous savez que c'est inutile. Il n'y a que Moliere qui fasse des +mariages sans dot. Oubliez-vous aussi ma disgrace? + +--Eh! monsieur, votre disgrace, me serait-il permis, sans m'ecarter du +plus profond respect, de vous demander ce qui l'a causee? Nous ne sommes +pas du parlement. Nous payons l'impot, nous ne le faisons pas. Si le +parlement lesine sur les deniers du roi, c'est son affaire et non la +notre. Pourquoi M. l'abbe Chauvelin nous entraine-t-il dans sa ruine? + +--M. l'abbe Chauvelin agit en honnete homme. Il refuse d'approuver le +dixieme, parce qu'il est revolte des dilapidations de la cour. Rien de +pareil n'aurait eu lieu du temps de madame de Chateauroux. Elle etait +belle, au moins, celle-la, et elle ne coutait rien, pas meme ce qu'elle +donnait si genereusement. Elle etait maitresse et souveraine, et elle se +disait satisfaite si le roi ne l'envoyait pas pourrir dans un cachot +lorsqu'il lui retirerait ses bonnes graces. Mais cette Etioles, cette Le +Normand, cette Poisson insatiable! + +--Et qu'importe? + +--Qu'importe! dites-vous? Plus que vous ne pensez. Savez-vous seulement +que, a present, tandis que le roi nous gruge, la fortune de sa grisette +est incalculable? Elle s'etait fait donner au debut cent quatre-vingt +mille livres de rente; mais ce n'etait qu'une bagatelle, cela ne compte +plus maintenant; on ne saurait se faire une idee des sommes effrayantes +que le roi lui jette a la tete; il ne se passe pas trois mois de l'annee +ou elle n'attrape au vol, comme par hasard, cinq ou six cent mille +livres, hier sur les sels, aujourd'hui sur les augmentations du +tresorier des ecuries; avec les logements qu'elle a dans toutes les +maisons royales, elle achete la Selle, Cressy, Aulnay, Brinborion, +Marigny, Saint-Remi, Bellevue, et tant d'autres terres, des hotels a +Paris, a Fontainebleau, a Versailles, a Compiegne, sans compter une +fortune secrete placee en tous pays dans toutes les banques d'Europe, en +cas de disgrace probablement, ou de la mort du souverain. Et qui paye +tout cela, s'il vous plait? + +--Je l'ignore, monsieur, mais ce n'est pas moi. + +--C'est vous, comme tout le monde, c'est la France, c'est le peuple qui +sue sang et eau, qui crie dans la rue, qui insulte la statue de Pigalle. +Et le parlement ne veut plus de cela; il ne veut plus de nouveaux +impots. Lorsqu'il s'agissait des frais de la guerre, notre dernier ecu +etait pret; nous ne songions pas a marchander. Le roi victorieux a pu +voir clairement qu'il etait aime par tout le royaume, plus clairement +encore lorsqu'il faillit mourir. Alors cessa toute dissidence, toute +faction, toute rancune; la France entiere se mit a genoux devant le lit +du roi, et pria pour lui. Mais si nous payons, sans compter, ses soldats +ou ses medecins, nous ne voulons plus payer ses maitresses, et nous +avons autre chose a faire que d'entretenir madame de Pompadour. + +--Je ne la defends pas, monsieur. Je ne saurais lui donner ni tort ni +raison; je ne l'ai jamais vue. + +--Sans doute; et vous ne seriez pas fache de la voir, n'est-il pas vrai, +pour avoir la-dessus quelque opinion? Car, a votre age, la tete juge par +les yeux. Essayez donc, si bon vous semble, mais ce plaisir-la vous sera +refuse. + +--Pourquoi, monsieur? + +--Parce que c'est une folie; parce que cette marquise est aussi +invisible dans ses petits boudoirs de Brinborion que le Grand Turc dans +son serail; parce qu'on vous fermera toutes les portes au nez. Que +voulez-vous faire? Tenter l'impossible? chercher fortune comme un +aventurier? + +--Non pas, mais comme un amoureux. Je ne pretends point solliciter, +monsieur, mais reclamer contre une injustice. J'avais une esperance +fondee, presque une promesse de M. de Biron; j'etais a la veille de +posseder ce que j'aime, et cet amour n'est point deraisonnable; vous ne +l'avez pas desapprouve. Souffrez donc que je tente de plaider ma cause. +Aurai-je affaire au roi ou a madame de Pompadour, je l'ignore, mais je +veux partir. + +--Vous ne savez pas ce que c'est que la cour, et vous voulez vous y +presenter! + +--Eh! j'y serai peut-etre recu plus aisement par cette raison que j'y +suis inconnu. + +--Vous inconnu, chevalier! y pensez-vous? Avec un nom comme le votre!... +Nous sommes vieux gentilshommes, monsieur; vous ne sauriez etre inconnu. + +--Eh bien donc! le roi m'ecoutera. + +--Il ne voudra pas seulement vous entendre. Vous revez Versailles, et +vous croirez y etre quand votre postillon s'arretera... Supposons que +vous parveniez jusqu'a l'antichambre, a la galerie, a l'Oeil-de-Boeuf: +vous ne verrez entre Sa Majeste et vous que le battant d'une porte: il y +aura un abime. Vous vous retournerez, vous chercherez des biais, des +protections, vous ne trouverez rien. Nous sommes parents de M. de +Chauvelin; et comment croyez-vous que le roi se venge? Par la torture +pour Damiens; par l'exil pour le parlement, mais pour nous autres, par +un mot, ou, pis encore, par le silence. Savez-vous ce que c'est que le +silence du roi, lorsque, avec son regard muet, au lieu de vous repondre, +il vous devisage en passant et vous aneantit? Apres la Greve et la +Bastille, c'est un certain degre de supplice qui, moins cruel en +apparence, marque aussi bien que la main du bourreau. Le condamne, il +est vrai, reste libre, mais il ne lui faut plus songer a s'approcher ni +d'une femme, ni d'un courtisan, ni d'un salon, ni d'une abbaye, ni d'une +caserne. Devant lui tout se ferme ou se detourne, et il se promene +ainsi au hasard dans une prison invisible. + +--Je m'y remuerai tant que j'en sortirai. + +--Pas plus qu'un autre. Le fils de M. de Meynieres n'etait pas plus +coupable que vous. Il avait, comme vous, des promesses, les plus +legitimes esperances. Son pere, le plus devoue sujet de Sa Majeste, le +plus honnete homme du royaume, repousse par le roi, est alle, avec ses +cheveux gris, non pas prier, mais essayer de persuader la grisette. +Savez-vous ce qu'elle a repondu? Voici ses propres paroles, que M. de +Meynieres m'envoie dans une lettre: "Le roi est le maitre; il ne juge +pas a propos de vous marquer son mecontentement personnellement; il se +contente de vous le faire eprouver en privant monsieur votre fils d'un +etat; vous punir autrement, ce serait commencer une affaire, et il n'en +veut pas; il faut respecter ses volontes. Je vous plains cependant, +j'entre dans vos peines, j'ai ete mere; je sais ce qu'il doit vous en +couter pour laisser votre fils sans etat." Voila le style de cette +creature, et vous voulez vous mettre a ses pieds! + +--On dit qu'ils sont charmants, monsieur. + +--Parbleu! oui. Elle n'est pas jolie, et le roi ne l'aime pas, on le +sait. Il cede, il plie devant cette femme. Pour maintenir son etrange +pouvoir, il faut bien qu'elle ait autre chose que sa tete de bois. + +--On pretend qu'elle a tant d'esprit! + +--Et point de coeur; le beau merite! + +--Point de coeur! elle qui sait si bien declamer les vers de Voltaire, +chanter la musique de Rousseau! elle qui joue Alzire et Colette! C'est +impossible, je ne le croirai jamais. + +--Allez-y voir, puisque vous le voulez. Je conseille et n'ordonne pas, +mais vous en serez pour vos frais de voyage. Vous aimez donc beaucoup +cette demoiselle d'Annebault? + +--Plus que ma vie. + +--Allez, monsieur. + + + + +III + + +On a dit que les voyages font tort a l'amour, parce qu'ils donnent des +distractions; on a dit aussi qu'ils le fortifient, parce qu'ils laissent +le temps d'y rever. Le chevalier etait trop jeune pour faire de si +savantes distinctions. Las de la voiture, a moitie chemin, il avait pris +un bidet de poste, et arrivait ainsi vers cinq heures du soir a +l'auberge du Soleil, enseigne passee de mode, du temps de Louis XIV. + +Il y avait a Versailles un vieux pretre qui avait ete cure pres de +Neauflette: le chevalier le connaissait et l'aimait. Ce cure, simple et +pauvre, avait un neveu a benefices, abbe de cour, qui pouvait etre +utile. Le chevalier alla donc chez le neveu, lequel, homme d'importance, +plonge dans son rabat, recut fort bien le nouveau venu et ne dedaigna +pas d'ecouter sa requete. + +--Mais, parbleu! dit-il, vous venez au mieux. Il y a ce soir opera a la +cour, une espece de fete, de je ne sais quoi. Je n'y vais pas, parce que +je boude la marquise, afin d'obtenir quelque chose; mais voici justement +un mot de M. le duc d'Aumont, que je lui avais demande pour quelqu'un, +je ne sais plus qui. Allez la. Vous n'etes pas encore presente, il est +vrai, mais pour le spectacle cela n'est pas necessaire. Tachez de vous +trouver sur le passage du roi au petit foyer. Un regard, et votre +fortune est faite. + +Le chevalier remercia l'abbe, et, fatigue d'une nuit mal dormie et d'une +journee a cheval, il fit, devant un miroir d'auberge, une de ces +toilettes nonchalantes qui vont si bien aux amoureux. Une servante peu +experimentee l'accommoda du mieux qu'elle put, et couvrit de poudre son +habit paillete. Il s'achemina ainsi vers le hasard. Il avait vingt ans. + +La nuit tombait lorsqu'il arriva au chateau. Il s'avanca timidement vers +la grille et demanda son chemin a la sentinelle. On lui montra le grand +escalier. La, il apprit du suisse que l'opera venait de commencer, et +que le roi, c'est-a-dire tout le monde, etait dans la salle[7]. + +[Note 7: Il ne s'agit point ici de la salle actuelle, construite par +Louis XV, ou plutot par madame de Pompadour, mais terminee seulement en +1769 et inauguree en 1770, pour le mariage du duc de Berri (Louis XVI) +avec Marie-Antoinette. Il s'agit d'une sorte de theatre mobile qu'on +transportait dans une galerie ou un appartement, selon la coutume de +Louis XIV. (Note de l'auteur.)] + +--Si monsieur le marquis veut traverser la cour, ajouta le suisse (a +tout hasard, on donnait du marquis), il sera au spectacle dans un +instant. S'il aime mieux passer par les appartements.... + +Le chevalier ne connaissait point le palais. La curiosite lui fit +repondre d'abord qu'il passerait par les appartements; puis, comme un +laquais se disposait a le suivre pour le guider, un mouvement de vanite +lui fit ajouter qu'il n'avait que faire d'etre accompagne. Il s'avanca +seul donc, non sans quelque emotion. + +Versailles resplendissait de lumiere. Du rez-de-chaussee jusqu'au faite, +les lustres, les girandoles, les meubles dores, les marbres +etincelaient. Hormis aux appartements de la reine, les deux battants +etaient ouverts partout. A mesure que le chevalier marchait, il etait +frappe d'un etonnement et d'une admiration difficiles a imaginer; car ce +qui rendait tout a fait merveilleux le spectacle qui s'offrait a lui, ce +n'etait pas seulement la beaute, l'eclat de ce spectacle meme, c'etait +la complete solitude ou il se trouvait dans cette sorte de desert +enchante. + +A se voir seul, en effet, dans une vaste enceinte, que ce soit dans un +temple, un cloitre ou un chateau, il y a quelque chose de bizarre, et, +pour ainsi dire, de mysterieux. Le monument semble peser sur l'homme: +les murs le regardent; les echos l'ecoutent; le bruit de ses pas trouble +un si grand silence, qu'il en ressent une crainte involontaire, et n'ose +marcher qu'avec respect. + +Ainsi d'abord fit le chevalier; mais bientot la curiosite prit le dessus +et l'entraina. Les candelabres de la galerie des Glaces, en se mirant, +se renvoyaient leurs feux. On sait combien de milliers d'amours, que de +nymphes et de bergeres se jouaient alors sur les lambris, voltigeaient +aux plafonds, et semblaient enlacer d'une immense guirlande le palais +tout entier. Ici de vastes salles, avec des baldaquins en velours seme +d'or, et des fauteuils de parade conservant encore la roideur +majestueuse du grand roi; la des ottomanes chiffonnees, des pliants en +desordre autour d'une table de jeu; une suite infinie de salons toujours +vides, ou la magnificence eclatait d'autant mieux qu'elle semblait plus +inutile; de temps en temps des portes secretes s'ouvrant sur des +corridors a perte de vue; mille escaliers, mille passages se croisant +comme dans un labyrinthe; des colonnes, des estrades faites pour des +geants; des boudoirs enchevetres comme des cachettes d'enfants; une +enorme toile de Vanloo pres d'une cheminee de porphyre; une boite a +mouches oubliee a cote d'un magot de la Chine; tantot une grandeur +ecrasante, tantot une grace effeminee; et partout, au milieu du luxe, de +la prodigalite et de la mollesse, mille odeurs enivrantes, etranges et +diverses, les parfums meles des fleurs et des femmes, une tiedeur +enervante, l'air de la volupte. + +Etre en pareil lieu a vingt ans, au milieu de ces merveilles, et s'y +trouver seul, il y avait a coup sur de quoi etre ebloui. Le chevalier +avancait au hasard, comme dans un reve. + +--Vrai palais de fees, murmurait-il; et, en effet, il lui semblait voir +se realiser pour lui un de ces contes ou les princes egares decouvrent +des chateaux magiques. + +Etait-ce bien des creatures mortelles qui habitaient ce sejour sans +pareil? Etait-ce des femmes veritables qui venaient de s'asseoir dans +ces fauteuils, et dont les contours gracieux avaient laisse a ces +coussins cette empreinte legere, pleine encore d'indolence? Qui sait? +derriere ces rideaux epais, au fond de quelque immense et brillante +galerie, peut-etre allait-il apparaitre une princesse endormie depuis +cent ans, une fee en paniers, une Armide en paillettes, ou quelque +hamadryade de cour, sortant d'une colonne de marbre, entr'ouvrant un +lambris dore! + +Etourdi, malgre lui, par toutes ces chimeres, le chevalier, pour mieux +rever, s'etait jete sur un sofa, et il s'y serait peut-etre oublie +longtemps, s'il ne s'etait souvenu qu'il etait amoureux. Que faisait, +pendant ce temps-la, mademoiselle d'Annebault, sa bien-aimee, restee, +elle, dans un vieux chateau? + +--Athenais! s'ecria-t-il tout a coup, que fais-je ici a perdre mon +temps? Ma raison est-elle egaree? Ou suis-je donc, grand Dieu! et que se +passe-t-il en moi? + +Il se leva et continua son chemin a travers ce pays nouveau, et il s'y +perdit, cela va sans dire. Deux ou trois laquais, parlant a voix basse, +lui apparurent au fond d'une galerie. Il s'avanca vers eux et leur +demanda sa route pour aller a la comedie. + +--Si monsieur le marquis, lui repondit-on (toujours d'apres la meme +formule), veut bien prendre la peine de descendre par cet escalier et de +suivre la galerie a droite, il trouvera au bout trois marches a monter; +il tournera alors a gauche, et quand il aura traverse le salon de Diane, +celui d'Apollon, celui des Muses et celui du Printemps, il redescendra +encore six marches; puis, en laissant a droite la salle des gardes, +comme pour gagner l'escalier des ministres, il ne peut manquer de +rencontrer la d'autres huissiers qui lui indiqueront le chemin. + +--Bien oblige, dit le chevalier, et, avec de si bons renseignements, ce +sera bien ma faute si je ne m'y retrouve pas. + +Il se remit en marche avec courage, s'arretant toujours malgre lui pour +regarder de cote et d'autre, puis se rappelant de nouveau ses amours; +enfin, au bout d'un grand quart d'heure, ainsi qu'on le lui avait +annonce, il trouva de nouveaux laquais. + +--Monsieur le marquis s'est trompe, lui dirent ceux-ci, c'est par +l'autre aile du chateau qu'il aurait fallu prendre; mais rien n'est plus +facile que de la regagner. Monsieur n'a qu'a descendre cet escalier, +puis il traversera le salon des Nymphes, celui de l'Ete, celui de... + +--Je vous remercie, dit le chevalier. + +Et je suis bien sot, pensa-t-il encore, d'interroger ainsi les gens +comme un badaud. Je me deshonore en pure perte, et quand, par +impossible, ils ne se moqueraient pas de moi, a quoi me sert leur +nomenclature, et tous les sobriquets pompeux de ces salons dont je ne +connais pas un? + +Il prit le parti d'aller droit devant lui, autant que faire se +pourrait.--Car, apres tout, se disait-il, ce palais est fort beau, il +est tres grand, mais il n'est pas sans bornes, et, fut-il long comme +trois fois notre garenne, il faudra bien que j'en voie la fin. + +Mais il n'est pas facile, a Versailles, d'aller longtemps droit devant +soi, et cette comparaison rustique de la royale demeure avec une garenne +deplut peut-etre aux nymphes de l'endroit, car elles recommencerent de +plus belle a egarer le pauvre amoureux, et, sans doute pour le punir, +elles prirent plaisir a le faire tourner et retourner sur ses propres +pas, le ramenant sans cesse a la meme place, justement comme un +campagnard fourvoye dans une charmille; c'est ainsi qu'elles +l'enveloppaient dans leur dedale de marbre et d'or. + +Dans les _Antiquites de Rome_, de Piranesi, il y a une serie de gravures +que l'artiste appelle "ses reves", et qui sont un souvenir de ses +propres visions durant le delire d'une fievre. Ces gravures representent +de vastes salles gothiques: sur le pave sont toutes sortes d'engins et +de machines, roues, cables, poulies, leviers, catapultes, etc., etc., +expression d'enorme puissance mise en action et de resistance +formidable. Le long des murs vous apercevez un escalier et, sur cet +escalier, grimpant, non sans peine, Piranesi lui-meme. Suivez les +marches un peu plus haut, elles s'arretent tout a coup devant un abime. +Quoi qu'il soit advenu du pauvre Piranesi, vous le croyez du moins au +bout de son travail, car il ne peut faire un pas de plus sans tomber; +mais levez les yeux, et vous voyez un second escalier qui s'eleve en +l'air, et, sur cet escalier encore, Piranesi sur le bord d'un autre +precipice. Regardez encore plus haut, et un escalier encore plus aerien +se dresse devant vous, et encore le pauvre Piranesi continuant son +ascension, et ainsi de suite, jusqu'a ce que l'eternel escalier et +Piranesi disparaissent ensemble dans les nues, c'est-a-dire dans le bord +de la gravure. + +Cette fievreuse allegorie represente assez exactement l'ennui d'une +peine inutile, et l'espece de vertige que donne l'impatience. Le +chevalier, voyageant toujours de salon en salon et de galerie en +galerie, fut pris d'une sorte de colere. + +--Parbleu! dit-il, voila qui est cruel. Apres avoir ete si charme, si +ravi, si enthousiasme de me trouver seul dans ce maudit palais (ce +n'etait plus le palais des fees), je n'en pourrai donc pas sortir! Peste +soit de la fatuite qui m'a inspire cette idee d'entrer ici comme le +prince Fanfarinet avec ses bottes d'or massif, au lieu de dire au +premier laquais venu de me conduire tout bonnement a la salle de +spectacle! + +Lorsqu'il ressentait ces regrets tardifs, le chevalier etait, comme +Piranesi, a la moitie d'un escalier, sur un palier, entre trois portes. +Derriere celle du milieu, il lui sembla entendre un murmure si doux, si +leger, si voluptueux, pour ainsi dire, qu'il ne put s'empecher +d'ecouter. Au moment ou il s'avancait, tremblant de preter une oreille +indiscrete, cette porte s'ouvrit a deux battants. Une bouffee d'air +embaumee de mille parfums, un torrent de lumiere a faire palir la +galerie des Glaces, vinrent le frapper si soudainement qu'il recula de +quelques pas. + +--Monsieur le marquis veut-il entrer? demanda l'huissier qui avait +ouvert la porte. + +--Je voudrais aller a la comedie, repondit le chevalier. + +--Elle vient de finir a l'instant meme. + +En meme temps, de fort belles dames, delicatement platrees de blanc et +de carmin, donnant, non pas le bras, ni meme la main, mais le bout des +doigts a de vieux et jeunes seigneurs, commencaient a sortir de la salle +de spectacle, ayant grand soin de marcher de profil pour ne pas gater +leurs paniers. Tout ce monde brillant parlait a voix basse, avec une +demi-gaiete, melee de crainte et de respect. + +--Qu'est-ce donc? dit le chevalier, ne devinant pas que le hasard +l'avait conduit precisement au petit foyer. + +--Le roi va passer, repondit l'huissier. + +Il y a une sorte d'intrepidite qui ne doute de rien, elle n'est que trop +facile: c'est le courage des gens mal eleves. Notre jeune provincial, +bien qu'il fut raisonnablement brave, ne possedait pas cette faculte. A +ces seuls mots: "Le roi va passer," il resta immobile et presque +effraye. + +Le roi Louis XV, qui faisait a cheval, a la chasse, une douzaine de +lieues sans y prendre garde, etait, comme l'on sait, souverainement +nonchalant. Il se vantait, non sans raison, d'etre le premier +gentilhomme de France; et ses maitresses lui disaient, non sans cause, +qu'il en etait le mieux fait et le plus beau. C'etait une chose +considerable que de le voir quitter son fauteuil, et daigner marcher en +personne. Lorsqu'il traversa le foyer, avec un bras pose ou plutot +etendu sur l'epaule de M. d'Argenson, pendant que son talon rouge +glissait sur le parquet (il avait mis cette paresse a la mode), toutes +les chuchoteries cesserent; les courtisans baissaient la tete, n'osant +pas saluer tout a fait, et les belles dames, se repliant doucement sur +leurs jarretieres couleur de feu, au fond de leurs immenses falbalas, +hasardaient ce bonsoir coquet que nos grand'meres appelaient une +reverence, et que notre siecle a remplace par le brutal "shakehand" des +Anglais. + +Mais le roi ne se souciait de rien, et ne voyait que ce qui lui +plaisait. Alfieri etait peut-etre la, qui raconte ainsi sa presentation +a Versailles, dans ses Memoires: + +"Je savais que le roi ne parlait jamais aux etrangers qui n'etaient pas +marquants; je ne pus cependant me faire a l'impassible et sourcilleux +maintien de Louis XV. Il toisait l'homme qu'on lui presentait de la tete +aux pieds, et il avait l'air de n'en recevoir aucune impression. Il me +semble cependant que, si l'on disait a un geant: _Voici une fourmi que +je vous presente_, en la regardant il sourirait, ou dirait peut-etre: +Ah! le petit animal!" + +Le taciturne monarque passa donc a travers ces fleurs, ces belles +dames, et toute cette cour, gardant sa solitude au milieu de la foule. +Il ne fallut pas au chevalier de longues reflexions pour comprendre +qu'il n'avait rien a esperer du roi, et que le recit de ses amours +n'obtiendrait la aucun succes. + +--Malheureux que je suis! pensa-t-il, mon pere n'avait que trop raison +lorsqu'il me disait qu'a deux pas du roi je verrais un abime entre lui +et moi. Quand bien meme je me hasarderais a demander une audience, qui +me protegera? qui me presentera? Le voila, ce maitre absolu qui peut +d'un mot changer ma destinee, assurer ma fortune, combler tous mes +souhaits. Il est la, devant moi; en etendant la main, je pourrais +toucher sa parure,... et je me sens plus loin de lui que si j'etais +encore au fond de ma province! Comment lui parler? comment l'aborder? +Qui viendra donc a mon secours? + +Pendant que le chevalier se desolait ainsi, il vit entrer une jeune dame +assez jolie, d'un air plein de grace et de finesse; elle etait vetue +fort simplement, d'une robe blanche, sans diamants ni broderies, avec +une rose sur l'oreille. Elle donnait la main a un seigneur _tout a +l'ambre_, comme dit Voltaire, et lui parlait tout bas derriere son +eventail. Or le hasard voulut qu'en causant, en riant et en gesticulant, +cet eventail vint a lui echapper et a tomber sous un fauteuil, +precisement devant le chevalier. Il se precipita aussitot pour le +ramasser, et comme, pour cela, il avait mis un genou en terre, la jeune +dame lui parut si charmante, qu'il lui presenta l'eventail sans se +relever. Elle s'arreta, sourit et passa, remerciant d'un leger signe de +tete; mais, au regard qu'elle avait jete sur le chevalier, il sentit +battre son coeur sans savoir pourquoi.--Il avait raison.--Cette jeune +dame etait la petite d'Etioles, comme l'appelaient encore les +mecontents, tandis que les autres, en parlant d'elle, disaient "la +Marquise" comme on dit "la Reine". + + + + +IV + + +--Celle-la me protegera, celle-la viendra a mon secours! Ah! que l'abbe +avait raison de me dire qu'un regard deciderait de ma vie! Oui, ces yeux +si fins et si doux, cette petite bouche railleuse et delicieuse, ce +petit pied noye dans un pompon... Voila ma bonne fee! + +Ainsi pensait, presque tout haut, le chevalier rentrant a son auberge. +D'ou lui venait cette esperance subite? Sa jeunesse seule parlait-elle, +ou les yeux de la marquise avaient-ils parle? + +Mais la difficulte restait toujours la meme. S'il ne songeait plus +maintenant a etre presente au roi, qui le presenterait a la marquise? + +Il passa une grande partie de la nuit a ecrire a mademoiselle +d'Annebault une lettre a peu pres pareille a celle qu'avait lue madame +de Pompadour. + +Retracer cette lettre serait fort inutile. Hormis les sots, il n'y a que +les amoureux qui se trouvent toujours nouveaux, en repetant toujours la +meme chose. + +Des le matin le chevalier sortit et se mit a marcher, en revant dans les +rues. Il ne lui vint pas a l'esprit d'avoir encore recours a l'abbe +protecteur, et il ne serait pas aise de dire la raison qui l'en +empechait. C'etait comme un melange de crainte et d'audace, de fausse +honte et de romanesque. Et, en effet, que lui aurait repondu l'abbe, +s'il lui avait conte son histoire de la veille?--Vous vous etes trouve a +propos pour ramasser un eventail; avez-vous su en profiter? Qu'avez-vous +dit a la marquise?--Rien.--Vous auriez du lui parler.--J'etais trouble, +j'avais perdu la tete.--Cela est un tort; il faut savoir saisir +l'occasion; mais cela peut se reparer. Voulez-vous que je vous presente +a monsieur un tel? il est de mes amis; a madame une telle? elle est +mieux encore. Nous tacherons de vous faire parvenir jusqu'a cette +marquise qui vous a fait peur, et cette fois, etc., etc. + +Or le chevalier ne se souciait de rien de pareil. Il lui semblait qu'en +racontant son aventure, il l'aurait, pour ainsi dire, gatee et defloree. +Il se disait que le hasard avait fait pour lui une chose inouie, +incroyable, et que ce devait etre un secret entre lui et la fortune; +confier ce secret au premier venu, c'etait, a son avis, en oter tout le +prix et s'en montrer indigne.--Je suis alle seul hier au chateau de +Versailles, pensait-il; j'irai bien seul a Trianon (c'etait en ce moment +le sejour de la favorite). + +Une telle facon de penser peut et doit meme paraitre extravagante aux +esprits calculateurs, qui ne negligent rien et laissent le moins +possible au hasard; mais les gens les plus froids, s'ils ont ete jeunes +(tout le monde ne l'est pas, meme au temps de la jeunesse), ont pu +connaitre ce sentiment bizarre, faible et hardi, dangereux et seduisant, +qui nous entraine vers la destinee: on se sent aveugle, et on veut +l'etre; on ne sait ou l'on va, et l'on marche. Le charme est dans cette +insouciance et dans cette ignorance meme; c'est le plaisir de l'artiste +qui reve, de l'amoureux qui passe la nuit sous les fenetres de sa +maitresse; c'est aussi l'instinct du soldat; c'est surtout celui du +joueur. + +Le chevalier, presque sans le savoir, avait donc pris le chemin de +Trianon. Sans etre fort pare, comme on disait alors, il ne manquait ni +d'elegance, ni de cette facon d'etre qui fait qu'un laquais, vous +rencontrant en route, ne vous demande pas ou vous allez. Il ne lui fut +donc pas difficile, grace a quelques indications prises a son auberge, +d'arriver jusqu'a la grille du chateau, si l'on peut appeler ainsi cette +bonbonniere de marbre qui vit jadis tant de plaisirs et d'ennuis. +Malheureusement, la grille etait fermee, et un gros suisse, vetu d'une +simple houppelande, se promenait, les mains derriere le dos, dans +l'avenue interieure, comme quelqu'un qui n'attend personne. + +--Le roi est ici! se dit le chevalier, ou la marquise n'y est pas. +Evidemment, quand les portes sont closes et que les valets se promenent, +les maitres sont enfermes ou sortis. + +Que faire? Autant il se sentait, un instant auparavant, de confiance et +de courage, autant il eprouvait tout a coup de trouble et de +desappointement. Cette seule pensee: "Le roi est ici!" l'effrayait plus +que n'avaient fait la veille ces trois mots: "Le roi va passer!" car ce +n'etait alors que de l'imprevu, et maintenant il connaissait ce froid +regard, cette majeste impassible. + +--Ah, bon Dieu! quel visage ferais-je si j'essayais, en etourdi, de +penetrer dans ce jardin, et si j'allais me trouver face a face devant ce +monarque superbe, prenant son cafe au bord d'un ruisseau? + +Aussitot se dessina devant le pauvre amoureux la silhouette +desobligeante de la Bastille; au lieu de l'image charmante qu'il avait +gardee de cette marquise passant en souriant, il vit des donjons, des +cachots, du pain noir, l'eau de la question; il savait l'histoire de +Latude. Peu a peu venait la reflexion, et peu a peu s'envolait +l'esperance. + +--Et cependant, se dit-il encore, je ne fais point de mal, ni le roi non +plus. Je reclame contre une injustice; je n'ai jamais chansonne +personne. On m'a si bien recu hier a Versailles, et les laquais ont ete +si polis! De quoi ai-je peur? De faire une sottise. J'en ferai d'autres +qui repareront celle-la. + +Il s'approcha de la grille et la toucha du doigt; elle n'etait pas tout +a fait fermee. Il l'ouvrit et entra resolument. Le suisse se retourna +d'un air ennuye. + +--Que demandez-vous? ou allez-vous? + +--Je vais chez madame de Pompadour. + +--Avez-vous une audience? + +--Oui. + +--Ou est votre lettre? + +Ce n'etait plus le marquisat de la veille, et, cette fois, il n'y avait +plus de duc d'Aumont. Le chevalier baissa tristement les yeux, et +s'apercut que ses bas blancs et ses boucles de cailloux du Rhin etaient +couverts de poussiere. Il avait commis la faute de venir a pied dans un +pays ou l'on ne marchait pas. Le suisse baissa les yeux aussi, et le +toisa, non de la tete aux pieds, mais des pieds a la tete. L'habit lui +parut propre, mais le chapeau etait un peu de travers et la coiffure +depoudree: + +--Vous n'avez point de lettre. Que voulez-vous? + +--Je voudrais parler a madame de Pompadour. + +--Vraiment! et vous croyez que ca se fait comme ca? + +--Je n'en sais rien. Le roi est-il ici? + +--Peut-etre. Sortez, et laissez-moi en repos. + +Le chevalier ne voulait pas se mettre en colere; mais, malgre lui, cette +insolence le fit palir. + +--J'ai dit quelquefois a un laquais de sortir, repondit-il, mais un +laquais ne me l'a jamais dit. + +--Laquais! moi? un laquais! s'ecria le suisse furieux. + +--Laquais, portier, valet et valetaille, je ne m'en soucie point, et +tres peu m'importe. + +Le suisse fit un pas vers le chevalier, les poings crispes et le visage +en feu. Le chevalier, rendu a lui-meme par l'apparence d'une menace, +souleva legerement la poignee de son epee. + +--Prenez garde, dit-il, je suis gentilhomme, et il en coute trente-six +livres pour envoyer en terre un rustre comme vous. + +--Si vous etes gentilhomme, monsieur, moi, j'appartiens au roi; je ne +fais que mon devoir, et ne croyez pas... + +En ce moment, le bruit d'une fanfare, qui semblait venir du bois de +Satory, se fit entendre au loin et se perdit dans l'echo. Le chevalier +laissa son epee retomber dans le fourreau, et, ne songeant plus a la +querelle commencee: + +--Eh, morbleu! dit-il, c'est le roi qui part pour la chasse. Que ne me +le disiez-vous tout de suite? + +--Cela ne me regarde pas, ni vous non plus. + +--Ecoutez-moi, mon cher ami. Le roi n'est pas la, je n'ai pas de lettre, +je n'ai pas d'audience. Voici pour boire, laissez-moi entrer. + +Il tira de sa poche quelques pieces d'or. Le suisse le toisa de nouveau +avec un souverain mepris. + +--Qu'est-ce que c'est que ca? dit-il dedaigneusement. Cherche-t-on ainsi +a s'introduire dans une demeure royale? Au lieu de vous faire sortir, +prenez garde que je ne vous y enferme. + +--Toi, double maraud! dit le chevalier, retrouvant sa colere et +reprenant son epee. + +--Oui, moi, repeta le gros homme. + +Mais, pendant cette conversation, ou l'historien regrette d'avoir +compromis son heros, d'epais nuages avaient obscurci le ciel; un orage +se preparait. Un eclair rapide brilla, suivi d'un violent coup de +tonnerre, et la pluie commencait a tomber lourdement. Le chevalier, qui +tenait encore son or, vit une goutte d'eau sur son soulier poudreux, +grande comme un petit ecu. + +--Peste! dit-il, mettons-nous a l'abri. Il ne s'agit pas de se laisser +mouiller. + +Et il se dirigea lestement vers l'antre du Cerbere, ou, si l'on veut, la +maison du concierge; puis la, se jetant sans facon dans le grand +fauteuil du concierge meme: + +--Dieu! que vous m'ennuyez! dit-il, et que je suis malheureux! Vous me +prenez pour un conspirateur, et vous ne comprenez pas que j'ai dans ma +poche un placet pour Sa Majeste! Je suis de province, mais vous n'etes +qu'un sot. + +Le suisse, pour toute reponse, alla dans un coin prendre sa hallebarde, +et resta ainsi debout, l'arme au poing. + +--Quand partirez-vous? s'ecria-t-il d'une voix de Stentor. + +La querelle, tour a tour oubliee et reprise, semblait cette fois devenir +tout a fait serieuse, et deja les deux grosses mains du suisse +tremblaient etrangement sur sa pique; qu'allait-il advenir? je ne sais, +lorsque, tournant tout a coup la tete: Ah! dit le chevalier, qui vient +la? + +Un jeune page, montant un cheval superbe (non pas anglais; dans ce +temps-la les jambes maigres n'etaient pas a la mode), accourait a toute +bride et au triple galop. Le chemin etait trempe par la pluie; la grille +n'etait qu'entr'ouverte. Il y eut une hesitation; le suisse s'avanca et +ouvrit la grille. Le page donna de l'eperon; le cheval, arrete un +instant, voulut reprendre son train, manqua du pied, glissa sur la terre +humide et tomba. + +Il est fort peu commode, presque dangereux, de faire relever un cheval +tombe a terre. Il n'y a cravache qui tienne. La gesticulation des jambes +de la bete, qui fait ce qu'elle peut, est extremement desagreable, +surtout lorsque l'on a soi-meme une jambe aussi prise sous la selle. + +Le chevalier, toutefois, vint a l'aide sans reflechir a ces +inconvenients, et il s'y prit si adroitement que bientot le cheval fut +redresse et le cavalier degage. Mais celui-ci etait couvert de boue, et +ne pouvait qu'a peine marcher en boitant. Transporte, tant bien que mal, +dans la maison du suisse, et assis a son tour dans le grand fauteuil: + +--Monsieur, dit-il au chevalier, vous etes gentilhomme, a coup sur. Vous +m'avez rendu un grand service, mais vous m'en pouvez rendre un plus +grand encore. Voici un message du roi pour madame la marquise, et ce +message est tres presse, comme vous le voyez, puisque mon cheval et moi, +pour aller plus vite, nous avons failli nous rompre le cou. Vous +comprenez que, fait comme je suis, avec une jambe ecloppee, je ne +saurais porter ce papier. Il faudrait, pour cela, me faire porter +moi-meme. Voulez-vous y aller a ma place? + +En meme temps, il tirait de sa poche une grande enveloppe doree +d'arabesques, accompagnee du sceau royal. + +--Tres volontiers, monsieur, repondit le chevalier, prenant l'enveloppe. +Et, leste et leger comme une plume, il partit en courant sur la pointe +du pied. + + + + +V + + +Quand le chevalier arriva au chateau, un suisse etait encore devant le +peristyle: + +--Ordre du roi, dit le jeune homme, qui, cette fois, ne redoutait plus +les hallebardes; et, montrant sa lettre, il entra gaiement au travers +d'une demi-douzaine de laquais. + +Un grand huissier, plante au milieu du vestibule, voyant l'ordre et le +sceau royal, s'inclina gravement, comme un peuplier courbe par le vent, +puis, de l'un de ses doigts osseux, il toucha, en souriant, le coin +d'une boiserie. + +Une petite porte battante, masquee par une tapisserie, s'ouvrit aussitot +comme d'elle-meme. L'homme osseux fit un signe obligeant: le chevalier +entra et la tapisserie, qui s'etait entr'ouverte, retomba mollement +derriere lui. + +Un valet de chambre silencieux l'introduisit alors dans un salon, puis +dans un corridor, sur lequel s'ouvraient deux ou trois petits cabinets, +puis enfin dans un second salon, et le pria d'attendre un instant. + +--Suis-je encore ici au chateau de Versailles? se demandait le +chevalier. Allons-nous recommencer a jouer a cligne-musette? + +Trianon n'etait, a cette epoque, ni ce qu'il est maintenant, ni ce qu'il +avait ete. On a dit que madame de Maintenon avait fait de Versailles un +oratoire et madame de Pompadour un boudoir. On a dit aussi de Trianon +que _ce petit chateau de porcelaine_ etait le boudoir de Madame de +Montespan. Quoi qu'il en soit de tous ces boudoirs, il parait que Louis +XV en mettait partout. Telle galerie ou son aieul se promenait +majestueusement etait alors bizarrement divisee en une infinite de +compartiments. Il y en avait de toutes les couleurs; le roi allait +papillonnant dans ces bosquets de soie et de velours.--Trouvez-vous de +bon gout mes petits appartements meubles? demanda-t-il un jour a la +belle comtesse de Seran.--Non, dit-elle, je les voudrais bleus. Comme le +bleu etait la couleur du roi, cette reponse le flatta. Au second +rendez-vous, madame de Seran trouva le salon meuble en bleu, comme elle +l'avait desire. + +Celui dans lequel, en ce moment, le chevalier se trouvait seul, n'etait +ni bleu, ni blanc, ni rose, mais tout en glaces. On sait combien une +jolie femme qui a une jolie taille gagne a laisser ainsi son image se +repeter sous mille aspects. Elle eblouit, elle enveloppe, pour ainsi +dire, celui a qui elle veut plaire. De quelque cote qu'il regarde, il la +voit; comment l'eviter? Il ne lui reste plus qu'a s'enfuir, ou a +s'avouer subjugue. + +Le chevalier regardait aussi le jardin. La, derriere les charmilles et +les labyrinthes, les statues et les vases de marbre, commencait a +poindre le gout pastoral, que la marquise allait mettre a la mode, et +que, plus tard, madame Dubarry et la reine Marie-Antoinette devaient +pousser a un si haut degre de perfection. Deja apparaissaient les +fantaisies champetres ou se refugiait le caprice blase. Deja les tritons +boursoufles, les graves deesses et les nymphes savantes, les bustes a +grandes perruques, glaces d'horreur dans leurs niches de verdure, +voyaient sortir de terre un jardin anglais au milieu des ifs etonnes. +Les petites pelouses, les petits ruisseaux, les petits ponts, allaient +bientot detroner l'Olympe pour le remplacer par une laiterie, etrange +parodie de la nature, que les Anglais copient sans la comprendre, vrai +jeu d'enfant devenu alors le passe-temps d'un maitre indolent, qui ne +savait comment se desennuyer de Versailles dans Versailles meme. + +Mais le chevalier etait trop charme, trop ravi de se trouver la pour +qu'une reflexion critique put se presenter a son esprit. Il etait, au +contraire, pret a tout admirer, et il admirait en effet, tournant sa +missive dans ses doigts, comme un provincial fait de son chapeau, +lorsqu'une jolie fille de chambre ouvrit la porte et lui dit doucement: + +--Venez, monsieur. + +Il la suivit, et apres avoir passe de nouveau par plusieurs corridors +plus ou moins mysterieux, elle le fit entrer dans une grande chambre ou +les volets etaient a demi fermes. La, elle s'arreta et parut ecouter. + +--Toujours cligne-musette, se disait le chevalier. + +Cependant, au bout de quelques instants, une porte s'ouvrit encore, et +une autre fille de chambre qui semblait devoir etre aussi jolie que la +premiere, repeta du meme ton les memes paroles: + +--Venez, monsieur. + +S'il avait ete emu a Versailles, il l'etait maintenant bien autrement, +car il comprenait qu'il touchait au seuil du temple qu'habitait la +divinite. Il s'avanca le coeur palpitant; une douce lumiere, faiblement +voilee par de legers rideaux de gaze, succeda a l'obscurite; un parfum +delicieux, presque imperceptible, se repandit dans l'air autour de lui; +la fille de chambre ecarta timidement le coin d'une portiere de soie, +et, au fond d'un grand cabinet de la plus elegante simplicite, il +apercut la dame a l'eventail, c'est-a-dire la toute-puissante marquise. + +Elle etait seule, assise devant une table, enveloppee d'un peignoir, la +tete appuyee sur sa main, et paraissant tres preoccupee. En voyant +entrer le chevalier, elle se leva par un mouvement subit et comme +involontaire. + +--Vous venez de la part du roi? + +Le chevalier aurait pu repondre, mais il ne trouva rien de mieux que de +s'incliner profondement, en presentant a la marquise la lettre qu'il +lui apportait. Elle la prit, ou plutot s'en empara avec une extreme +vivacite. Pendant qu'elle la decachetait, ses mains tremblaient sur +l'enveloppe. + +Cette lettre, ecrite de la main du roi, etait assez longue. Elle la +devora d'abord, pour ainsi dire, d'un coup d'oeil, puis elle la lut +avidement avec une attention profonde, le sourcil fronce et serrant les +levres. Elle n'etait pas belle ainsi, et ne ressemblait plus a +l'apparition magique du petit foyer. Quand elle fut au bout, elle sembla +reflechir. Peu a peu, son visage, qui avait pali, se colora d'un leger +incarnat (a cette heure-la elle n'avait pas de rouge): non seulement la +grace lui revint, mais un eclair de vraie beaute passa sur ses traits +delicats; on aurait pu prendre ses joues pour deux feuilles de rose. +Elle poussa un demi-soupir, laissa tomber la lettre sur la table, et se +retournant vers le chevalier: + +--Je vous ai fait attendre, monsieur, lui dit-elle avec le plus charmant +sourire, mais c'est que je n'etais pas levee, et je ne le suis meme pas +encore. Voila pourquoi j'ai ete forcee de vous faire venir par les +cachettes; car je suis assiegee ici presque autant que si j'etais chez +moi. Je voudrais repondre un mot au roi. Vous ennuie-t-il de faire ma +commission? + +Cette fois il fallait parler; le chevalier avait eu le temps de +reprendre un peu de courage. + +--Helas! madame, dit-il tristement, c'est beaucoup de grace que vous me +faites; mais, par malheur, je n'en puis profiter. + +--Pourquoi cela? + +--Je n'ai pas l'honneur d'appartenir a Sa Majeste. + +--Comment donc etes-vous venu ici? + +--Par un hasard. J'ai rencontre en route un page qui s'est jete par +terre, et qui m'a prie... + +--Comment, jete par terre! repeta la marquise en eclatant de rire. (Elle +paraissait si heureuse en ce moment, que la gaiete lui venait sans +peine.) + +--Oui, madame, il est tombe de cheval a la grille. Je me suis trouve la, +heureusement, pour l'aider a se relever, et, comme son habit etait fort +gate, il m'a prie de me charger de son message. + +--Et par quel hasard vous etes-vous trouve la? + +--Madame, c'est que j'ai un placet a presenter a Sa Majeste. + +--Sa Majeste demeure a Versailles. + +--Oui, mais vous demeurez ici. + +--Oui-da! En sorte que c'etait vous qui vouliez me charger d'une +commission. + +--Madame, je vous supplie de croire... + +--Ne vous effrayez pas, vous n'etes pas le premier. Mais a propos de +quoi vous adresser a moi? Je ne suis qu'une femme... comme une autre. + +En prononcant ces mots d'un air moqueur, la marquise jeta un regard +triomphant sur la lettre qu'elle venait de lire. + +--Madame, reprit le chevalier, j'ai toujours oui dire que les hommes +exercaient le pouvoir, et que les femmes... + +--En disposaient, n'est-ce pas? Eh bien! monsieur, il y a une reine de +France. + +--Je le sais, madame, et c'est ce qui fait que je me suis _trouve la_ ce +matin. + +La marquise etait plus qu'habituee a de semblables compliments, bien +qu'on ne les lui fit qu'a voix basse; mais dans la circonstance +presente, celui-ci parut lui plaire tres singulierement. + +--Et sur quelle foi, dit-elle, sur quelle assurance avez-vous cru +pouvoir parvenir jusqu'ici? car vous ne comptiez pas, je suppose, sur un +cheval qui tombe en chemin. + +--Madame, je croyais,... j'esperais... + +--Qu'esperiez-vous? + +--J'esperais que le hasard... pourrait faire... + +--Toujours le hasard! Il est de vos amis, a ce qu'il parait; mais je +vous avertis que, si vous n'en avez pas d'autres, c'est une triste +recommandation. + +Peut-etre la fortune offensee voulut-elle se venger de cette +irreverence; mais le chevalier, que ces dernieres questions avaient de +plus en plus trouble, apercut tout a coup, sur le coin de la table, +precisement le meme eventail qu'il avait ramasse la veille. Il le prit, +et, comme la veille, il le presenta a la marquise, en flechissant le +genou devant elle. + +--Voila, madame, lui dit-il, le seul ami que j'aie ici. + +La marquise parut d'abord etonnee, hesita un moment, regardant tantot +l'eventail, tantot le chevalier. + +--Ah! vous avez raison, dit-elle enfin; c'est vous, monsieur! je vous +reconnais. C'est vous que j'ai vu hier, apres la comedie, avec M. de +Richelieu. J'ai laisse tomber cet eventail, et vous vous etes _trouve +la_, comme vous disiez. + +--Oui, madame. + +--Et fort galamment, en vrai chevalier, vous me l'avez rendu: je ne vous +ai pas remercie, mais j'ai toujours ete persuadee que celui qui sait, +d'aussi bonne grace, relever un eventail, sait aussi, au besoin, relever +le gant; et nous aimons assez cela, nous autres. + +--Et cela n'est que trop vrai, madame; car, en arrivant tout a l'heure, +j'ai failli avoir un duel avec le suisse. + +--Misericorde! dit la marquise, prise d'un second acces de gaiete, avec +le suisse! et pour quoi faire? + +--Il ne voulait pas me laisser entrer. + +--C'eut ete dommage. Mais, monsieur, qui etes-vous? que demandez-vous? + +--Madame, je me nomme le chevalier de Vauvert, M. de Biron avait demande +pour moi une place de cornette aux gardes. + +--Oui-da! je me souviens encore. Vous venez de Neauflette; vous etes +amoureux de mademoiselle d'Annebault... + +--Madame, qui a pu vous dire?... + +--Oh! je vous previens que je suis fort a craindre. Quand la memoire me +manque, je devine. Vous etes parent de l'abbe Chauvelin, et refuse pour +cela, n'est-ce pas? Ou est votre placet? + +--Le voila, madame; mais, en verite, je ne puis comprendre... + +--A quoi bon comprendre? Levez-vous, et mettez votre papier sur cette +table. Je vais repondre au roi; vous lui porterez en meme temps votre +demande et ma lettre. + +--Mais, madame, je croyais vous avoir dit... + +--Vous irez. Vous etes entre ici de par le roi, n'est-il pas vrai? Eh +bien! vous entrerez la-bas de par la marquise de Pompadour, dame du +palais de la reine. + +Le chevalier s'inclina sans mot dire, saisi d'une sorte de stupefaction. +Tout le monde savait depuis longtemps combien de pourparlers, de ruses +et d'intrigues la favorite avait mis en jeu, et quelle obstination elle +avait montree pour obtenir ce titre, qui, en somme, ne lui rapporta rien +qu'un affront cruel du Dauphin. Mais il y avait dix ans qu'elle le +desirait; elle le voulait, elle avait reussi. M. de Vauvert, qu'elle ne +connaissait pas, bien qu'elle connut ses amours, lui plaisait comme une +bonne nouvelle. + +Immobile, debout derriere elle, le chevalier observait la marquise qui +ecrivait, d'abord de tout son coeur, avec passion, puis qui +reflechissait, s'arretait et passait sa main sur son petit nez, fin +comme l'ambre. Elle s'impatientait: un temoin la genait. Enfin elle se +decida et fit une rature; il fallait avouer que ce n'etait plus qu'un +brouillon. + +En face du chevalier, de l'autre cote de la table, brillait un beau +miroir de Venise. Le tres timide messager osait a peine lever les yeux. +Il lui fut cependant difficile de ne pas voir dans ce miroir, par-dessus +la tete de la marquise, le visage inquiet et charmant de la nouvelle +dame du palais. + +--Comme elle est jolie! pensait-il. C'est malheureux que je sois +amoureux d'une autre; mais Athenais est plus belle, et d'ailleurs ce +serait, de ma part, une si affreuse deloyaute!... + +--De quoi parlez-vous? dit la marquise. (Le chevalier, selon sa coutume, +avait pense tout haut sans le savoir.) Qu'est-ce que vous dites? + +--Moi, madame? j'attends. + +--Voila qui est fait, repondit la marquise, prenant une autre feuille de +papier; mais, au petit mouvement qu'elle venait de faire pour se +retourner, le peignoir avait glisse sur son epaule. + +La mode est une chose etrange. Nos grand'meres trouvaient tout simple +d'aller a la cour avec d'immenses robes qui laissaient leur gorge +presque decouverte, et l'on ne voyait a cela nulle indecence; mais elles +cachaient soigneusement leur dos, que les belles dames d'aujourd'hui +montrent au bal ou a l'Opera. C'est une beaute nouvellement inventee. + +Sur l'epaule frele, blanche et mignonne de madame de Pompadour, il y +avait un petit signe noir qui ressemblait a une mouche tombee dans du +lait. Le chevalier, serieux comme un etourdi qui veut avoir bonne +contenance, regardait ce signe, et la marquise, tenant sa plume en +l'air, regardait le chevalier dans la glace. + +Dans cette glace, un coup d'oeil rapide fut echange, coup d'oeil auquel +les femmes ne se trompent pas, qui veut dire d'une part: "Vous etes +charmante" et de l'autre: "Je n'en suis pas fachee." + +Toutefois la marquise rajusta son peignoir. + +--Vous regardez ma mouche, monsieur? + +--Je ne regarde pas, madame; je vois et j'admire. + +--Tenez, voila ma lettre; portez-la au roi avec votre placet. + +--Mais, madame... + +--Quoi donc? + +--Sa Majeste est a la chasse; je viens d'entendre sonner dans le bois de +Satory. + +--C'est vrai, je n'y songeais plus; eh bien! demain, apres-demain, peu +importe.--Non, tout de suite. Allez, vous donnerez cela a Lebel. Adieu, +monsieur. Tachez de vous souvenir que cette mouche que vous venez de +voir, il n'y a dans le royaume que le roi qui l'ait vue; et quant a +votre ami le hasard, dites-lui, je vous prie, qu'il s'accoutume a ne +pas jaser tout seul aussi haut que tout a l'heure. Adieu, chevalier. + +Elle toucha un petit timbre, puis, relevant sur sa manche un flot de +dentelles, tendit au jeune homme son bras nu. + +Il s'inclina encore, et du bout des levres effleura a peine les ongles +roses de la marquise. Elle n'y vit pas une impolitesse, tant s'en faut, +mais un peu trop de modestie. + +Aussitot reparurent les petites filles de chambre (les grandes n'etaient +pas levees), et derrieres elles, debout comme un clocher au milieu d'un +troupeau de moutons, l'homme osseux, toujours souriant, indiquait le +chemin. + + + + +VI + + +Seul, plonge dans un vieux fauteuil, au fond de sa petite chambre, a +l'auberge du Soleil, le chevalier attendit le lendemain, puis le +surlendemain; point de nouvelles. + +--Singuliere femme! douce et imperieuse, bonne et mechante, la plus +frivole et la plus entetee! Elle m'a oublie. Oh, misere! Elle a raison, +elle peut tout, et je ne suis rien. + +Il s'etait leve, et se promenait par la chambre. + +--Rien, non, je ne suis qu'un pauvre diable. Que mon pere disait vrai! +La marquise s'est moquee de moi; c'est tout simple, pendant que je la +regardais, c'est sa beaute qui lui a plu. Elle a bien ete aise de voir +dans ce miroir et dans mes yeux le reflet de ses charmes, qui, ma foi, +sont veritablement incomparables! Oui, ses yeux sont petits, mais quelle +grace! Et Latour, avant Diderot, a pris pour faire son portrait la +poussiere de l'aile d'un papillon. Elle n'est pas bien grande, mais sa +taille est bien prise.--Ah! mademoiselle d'Annebault! Ah! mon amie +cherie! est-ce que moi aussi j'oublierais? + +Deux ou trois petits coups secs frappes sur la porte le reveillerent de +son chagrin. + +--Qu'est-ce? + +L'homme osseux, tout de noir vetu, avec une belle paire de bas de soie, +qui simulaient des mollets absents, entra et fit un grand salut. + +--Il y a ce soir, monsieur le chevalier, bal masque a la cour, et madame +la marquise m'envoie vous dire que vous etes invite. + +--Cela suffit, monsieur, grand merci. + +Des que l'homme osseux se fut retire, le chevalier courut a la sonnette: +la meme servante qui, trois jours auparavant, l'avait accommode de son +mieux, l'aida a mettre le meme habit paillete, tachant de l'accommoder +mieux encore. + +Apres quoi le jeune homme s'achemina vers le palais, invite cette fois +et plus tranquille en apparence, mais plus inquiet et moins hardi que +lorsqu'il avait fait le premier pas dans ce monde encore inconnu de lui. + +Etourdi, presque autant que la premiere fois, par toutes les splendeurs +de Versailles, qui, ce soir-la, n'etait pas desert, le chevalier +marchait dans la grande galerie, regardant de tous les cotes, tachant de +savoir pourquoi il etait la; mais personne ne semblait songer a +l'aborder. Au bout d'une heure, il s'ennuyait et allait partir, lorsque +deux masques, exactement pareils, assis sur une banquette, l'arreterent +au passage. L'un des deux le visa du doigt, comme s'il eut tenu un +pistolet; l'autre se leva et vint a lui: + +--Il parait, monsieur, lui dit le masque, en lui prenant le bras +nonchalamment, que vous etes assez bien avec notre marquise. + +--Je vous demande pardon, madame, mais de qui parlez-vous? + +--Vous le savez bien. + +--Pas le moins du monde. + +--Oh! si fait. + +--Point du tout. + +--Toute la cour le sait. + +--Je ne suis pas de la cour. + +--Vous faites l'enfant. Je vous dis qu'on le sait. + +--Cela se peut, madame, mais je l'ignore. + +--Vous n'ignorez pas, cependant, qu'avant-hier un page est tombe de +cheval a la grille de Trianon. N'etiez-vous pas la, par hasard? + +--Oui, madame. + +--Ne l'avez-vous pas aide a se relever? + +--Oui, madame. + +--Et n'etes-vous pas entre au chateau? + +--Sans doute. + +--Et ne vous a-t-on pas donne un papier? + +--Oui, madame. + +--Et ne l'avez-vous pas porte au roi? + +--Assurement. + +--Le roi n'etait pas a Trianon; il etait a la chasse, la marquise etait +seule,... n'est-ce pas? + +--Oui, madame. + +--Elle venait de se reveiller; elle etait a peine vetue, excepte, a ce +qu'on dit, d'un grand peignoir. + +--Les gens qu'on ne peut pas empecher de parler disent ce qui leur passe +par la tete. + +--Fort bien, mais il parait qu'il a passe entre sa tete et la votre un +regard qui ne l'a pas fachee. + +--Qu'entendez-vous par la, madame? + +--Que vous ne lui avez pas deplu. + +--Je n'en sais rien, et je serais au desespoir qu'une bienveillance si +douce et si rare, a laquelle je ne m'attendais pas, qui m'a touche +jusqu'au fond du coeur, put devenir la cause d'un mauvais propos. + +--Vous prenez feu bien vite, chevalier; on croirait que vous allez +provoquer toute la cour; vous ne finirez jamais de tuer tant de monde. + +--Mais, madame, si ce page est tombe, et si j'ai porte son message.... +Permettez-moi de vous demander pourquoi je suis interroge. + +Le masque lui serra le bras et lui dit:--Monsieur, ecoutez. + +--Tout ce qui vous plaira, madame. + +--Voici a quoi nous pensons, maintenant. Le roi n'aime plus la marquise, +et personne ne croit qu'il l'ait jamais aimee. Elle vient de commettre +une imprudence; elle s'est mis a dos tout le parlement, avec ses deux +sous d'impot, et aujourd'hui elle ose attaquer une bien plus grande +puissance, la compagnie de Jesus. Elle y succombera; mais elle a des +armes, et, avant de perir, elle se defendra. + +--Eh bien! madame, qu'y puis-je faire? + +--Je vais vous le dire. M. de Choiseul est a moitie brouille avec M. de +Bernis; ils ne sont surs, ni l'un ni l'autre, de ce qu'ils voudraient +essayer. Bernis va s'en aller, Choiseul prendra sa place; un mot de vous +peut en decider. + +--En quelle facon, madame, je vous prie? + +--En laissant raconter votre visite de l'autre jour. + +--Quel rapport peut-il y avoir entre ma visite, les jesuites et le +parlement? + +--Ecrivez-moi un mot: la marquise est perdue. Et ne doutez pas que le +plus vif interet, la plus entiere reconnaissance.... + +--Je vous demande encore bien pardon, madame, mais c'est une lachete que +vous me demandez la. + +--Est-ce qu'il y a de la bravoure en politique? + +--Je ne me connais pas a tout cela. Madame de Pompadour a laisse tomber +son eventail devant moi; je l'ai ramasse, je le lui ai rendu; elle m'a +remercie, elle m'a permis, avec cette grace qu'elle a, de la remercier a +mon tour. + +--Treve de facons: le temps se passe: je me nomme la comtesse +d'Estrades. Vous aimez mademoiselle d'Annebault, ma niece;... ne dites +pas non, c'est inutile; vous demandez un emploi de cornette,... vous +l'aurez demain, et, si Athenais vous plait, vous serez bientot mon +neveu. + +--Oh! madame, quel exces de bonte! + +--Mais il faut parler. + +--Non, madame. + +--On m'avait dit que vous aimiez cette petite fille. + +--Autant qu'on peut aimer; mais si jamais mon amour peut s'avouer devant +elle, il faut que mon honneur y soit aussi. + +--Vous etes bien entete, chevalier! Est-ce la votre derniere reponse? + +--C'est la derniere, comme la premiere. + +--Vous refusez d'entrer aux gardes? Vous refusez la main de ma niece? + +--Oui, madame, si c'est a ce prix. + +Madame d'Estrades jeta sur le chevalier un regard percant, plein de +curiosite; puis, ne voyant sur son visage aucun signe d'hesitation, elle +s'eloigna lentement et se perdit dans la foule. + +Le chevalier, ne pouvant rien comprendre a cette singuliere aventure, +alla s'asseoir dans un coin de la galerie. + +--Que pense faire cette femme? se disait-il; elle doit etre un peu +folle. Elle veut bouleverser l'Etat au moyen d'une sotte calomnie, et, +pour meriter la main de sa niece, elle me propose de me deshonorer! Mais +Athenais ne voudrait plus de moi, ou, si elle se pretait a une pareille +intrigue, ce serait moi qui la refuserais! Quoi! tacher de nuire a +cette bonne marquise, la diffamer, la noircir;... jamais! non, jamais! + +Toujours fidele a ses distractions, le chevalier, tres probablement, +allait se lever et parler tout haut, lorsqu'un petit doigt, couleur de +rose, lui loucha legerement l'epaule. Il leva les yeux, et vit devant +lui les deux masques pareils qui l'avaient arrete. + +--Vous ne voulez donc pas nous aider un peu, dit l'un des masques, +deguisant sa voix. Mais, bien que les deux costumes fussent tout a fait +semblables, et que tout parut calcule pour donner le change, le +chevalier ne s'y trompa point. Le regard ni l'accent n'etaient plus les +memes. + +--Repondrez-vous, monsieur? + +--Non, madame. + +--Ecrirez-vous? + +--Pas davantage. + +--C'est vrai que vous etes obstine. Bonsoir, lieutenant. + +--Que dites-vous, madame? + +--Voila votre brevet, et votre contrat de mariage. + +Et elle lui jeta son eventail. + +C'etait celui que le chevalier avait deja ramasse deux fois. Les petits +amours de Boucher se jouaient sur le parchemin, au milieu de la nacre +doree. Il n'y avait pas a en douter, c'etait l'eventail de madame de +Pompadour. + +--O ciel! marquise, est-il possible?... + +--Tres possible, dit-elle, en soulevant, sur son menton, sa petite +dentelle noire. + +--Je ne sais, madame, comment repondre.... + +--Il n'est pas necessaire. Vous etes un galant homme, et nous nous +reverrons, car vous etes chez nous. Le roi vous a place dans la cornette +blanche. Souvenez-vous que, pour un solliciteur, il n'y a pas de plus +grande eloquence que de savoir se taire a propos.... + +Et pardonnez-nous, ajouta-t-elle en riant et en s'enfuyant, si, avant de +vous donner notre niece, nous avons pris des renseignements[8]. + +[Note 8: Madame d'Estrades, peu de temps apres, fut disgraciee avec +M. d'Argenson, pour avoir conspire, serieusement cette fois, contre +madame de Pompadour. (_Note de l'auteur_.)] + + +FIN DE LA MOUCHE. + + + + +Ce conte a paru pour la premiere fois en 1853, dans le feuilleton du +_Moniteur_.--C'est le dernier ouvrage d'Alfred de Musset qui ait ete +publie de son vivant. + + +FIN DU TOME SEPTIEME. + + + + +TABLE DU TOME SEPTIEME + + +CROISILLES + +HISTOIRE D'UN MERLE BLANC + +PIERRE ET CAMILLE + +LE SECRET DE JAVOTTE + +MIMI PINSON + +LA MOUCHE + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of OEuvres Completes De Alfred De Musset +(Tome Septieme), by Alfred De Musset + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE ALFRED *** + +***** This file should be named 13221.txt or 13221.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/2/2/13221/ + +Produced by Carlo Traverso, Wilelmina Malliere and Distributed +Proofreaders Europe. This file was produced from images generously +made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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