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+The Project Gutenberg EBook of OEuvres Completes De Alfred De Musset (Tome
+Septieme), by Alfred De Musset
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: OEuvres Completes De Alfred De Musset (Tome Septieme)
+
+Author: Alfred De Musset
+
+Release Date: August 19, 2004 [EBook #13221]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE ALFRED ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Wilelmina Malliere and Distributed
+Proofreaders Europe. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica).
+
+
+
+
+
+OEUVRES COMPLETES
+
+DE
+
+ALFRED DE MUSSET
+
+EDITION ORNEE DE 28 GRAVURES
+
+D' APRES LES DESSINS DE BIDA
+
+D'UN PORTRAIT GRAVE PAR FLAMENG D'APRES L'ORIGINAL DE LANDELLE
+
+ET ACCOMPAGNEE D'UNE NOTICE SUR ALFRED DE MUSSET PAR SON FRERE
+
+TOME SEPTIEME
+
+NOUVELLES ET CONTES
+
+II
+
+PARIS
+
+EDITION CHARPENTIER
+
+L. HEBERT, LIBRAIRE
+
+7, RUE PERRONET, 7
+
+1888
+
+
+
+
+CROISILLES
+
+1839
+
+I
+
+
+Au commencement du regne de Louis XV, un jeune homme nomme Croisilles,
+fils d'un orfevre, revenait de Paris au Havre, sa ville natale. Il avait
+ete charge par son pere d'une affaire de commerce, et cette affaire
+s'etait terminee a son gre. La joie d'apporter une bonne nouvelle le
+faisait marcher plus gaiement et plus lestement que de coutume; car,
+bien qu'il eut dans ses poches une somme d'argent assez considerable, il
+voyageait a pied pour son plaisir. C'etait un garcon de bonne humeur, et
+qui ne manquait pas d'esprit, mais tellement distrait et etourdi, qu'on
+le regardait comme un peu fou. Son gilet boutonne de travers, sa
+perruque au vent, son chapeau sous le bras, il suivait les rives de la
+Seine, tantot revant, tantot chantant, leve des le matin, soupant au
+cabaret, et charme de traverser ainsi l'une des plus belles contrees de
+la France. Tout en devastant, au passage, les pommiers de la Normandie,
+il cherchait des rimes dans sa tete (car tout etourdi est un peu poete),
+et il essayait de faire un madrigal pour une belle demoiselle de son
+pays; ce n'etait pas moins que la fille d'un fermier general,
+mademoiselle Godeau, la perle du Havre, riche heritiere fort courtisee.
+Croisilles n'etait point recu chez M. Godeau autrement que par hasard,
+c'est-a-dire qu'il y avait porte quelquefois des bijoux achetes chez son
+pere. M. Godeau, dont le nom, tant soit peu commun, soutenait mal une
+immense fortune, se vengeait par sa morgue du tort de sa naissance, et
+se montrait, en toute occasion, enormement et impitoyablement riche. Il
+n'etait donc pas homme a laisser entrer dans son salon le fils d'un
+orfevre; mais, comme mademoiselle Godeau avait les plus beaux yeux du
+monde, que Croisilles n'etait pas mal tourne, et que rien n'empeche un
+joli garcon de devenir amoureux d'une belle fille, Croisilles adorait
+mademoiselle Godeau, qui n'en paraissait pas fachee. Il pensait donc a
+elle tout en regagnant le Havre, et, comme il n'avait jamais reflechi a
+rien, au lieu de songer aux obstacles invincibles qui le separaient de
+sa bien-aimee, il ne s'occupait que de trouver une rime au nom de
+bapteme qu'elle portait. Mademoiselle Godeau s'appelait Julie, et la
+rime etait aisee a trouver. Croisilles, arrive a Honfleur, s'embarqua le
+coeur satisfait, son argent et son madrigal en poche, et, des qu'il eut
+touche le rivage, il courut a la maison paternelle.
+
+Il trouva la boutique fermee; il y frappa a plusieurs reprises, non sans
+etonnement ni sans crainte, car ce n'etait point un jour de fete;
+personne ne venait. Il appela son pere, mais en vain. Il entra chez un
+voisin pour demander ce qui etait arrive; au lieu de lui repondre, le
+voisin detourna la tete, comme ne voulant pas le reconnaitre. Croisilles
+repeta ses questions; il apprit que son pere, depuis longtemps gene dans
+ses affaires, venait de faire faillite, et s'etait enfui en Amerique,
+abandonnant a ses creanciers tout ce qu'il possedait.
+
+Avant de sentir tout son malheur, Croisilles fut d'abord frappe de
+l'idee qu'il ne reverrait peut-etre jamais son pere. Il lui paraissait
+impossible de se trouver ainsi abandonne tout a coup; il voulut a toute
+force entrer dans la boutique, mais on lui fit entendre que les scelles
+etaient mis; il s'assit sur une borne, et, se livrant a sa douleur, il
+se mit a pleurer a chaudes larmes, sourd aux consolations de ceux qui
+l'entouraient, ne pouvant cesser d'appeler son pere, quoiqu'il le sut
+deja bien loin; enfin il se leva, honteux de voir la foule s'attrouper
+autour de lui, et, dans le plus profond desespoir, il se dirigea vers le
+port.
+
+Arrive sur la jetee, il marcha devant lui comme un homme egare qui ne
+sait ou il va ni que devenir. Il se voyait perdu sans ressources,
+n'ayant plus d'asile, aucun moyen de salut, et, bien entendu, plus
+d'amis. Seul, errant au bord de la mer, il fut tente de mourir en s'y
+precipitant. Au moment ou, cedant a cette pensee, il s'avancait vers un
+rempart eleve, un vieux domestique, nomme Jean, qui servait sa famille
+depuis nombre d'annees, s'approcha de lui.
+
+--Ah! mon pauvre Jean! s'ecria-t-il, tu sais ce qui s'est passe depuis
+mon depart. Est-il possible que mon pere nous quitte sans avertissement,
+sans adieu?
+
+--Il est parti, repondit Jean, mais non pas sans vous dire adieu.
+
+En meme temps il tira de sa poche une lettre qu'ils donna a son jeune
+maitre. Croisilles reconnut l'ecriture de son pere, et, avant d'ouvrir
+la lettre, il la baisa avec transport; mais elle ne renfermait que
+quelques mots. Au lieu de sentir sa peine adoucie, le jeune homme la
+trouva confirmee. Honnete jusque-la et connu pour tel, ruine par un
+malheur imprevu (la banqueroute d'un associe), le vieil orfevre n'avait
+laisse a son fils que quelques paroles banales de consolation, et nul
+espoir, sinon cet espoir vague, sans but ni raison, le dernier bien,
+dit-on, qui se perde.
+
+--Jean, mon ami, tu m'as berce, dit Croisilles apres avoir lu la lettre,
+et tu es certainement aujourd'hui le seul etre qui puisse m'aimer un
+peu; c'est une chose qui m'est bien douce, mais qui est facheuse pour
+toi; car, aussi vrai que mon pere s'est embarque la, je vais me jeter
+dans cette mer qui le porte, non pas devant toi ni tout de suite, mais
+un jour ou l'autre, car je suis perdu.
+
+--Que voulez-vous y faire? repliqua Jean, n'ayant point l'air d'avoir
+entendu, mais retenant Croisilles par le pan de son habit; que
+voulez-vous y faire, mon cher maitre? Votre pere a ete trompe; il
+attendait de l'argent qui n'est pas venu, et ce n'etait pas peu de
+chose. Pouvait-il rester ici? Je l'ai vu, monsieur, gagner sa fortune
+depuis trente ans que je le sers; je l'ai vu travailler, faire son
+commerce, et les ecus arriver un a un chez vous. C'est un honnete homme,
+et habile; on a cruellement abuse de lui. Ces jours derniers, j'etais
+encore la, et comme les ecus etaient arrives, je les ai vus partir du
+logis. Votre pere a paye tout ce qu'il a pu pendant une journee entiere;
+et, lorsque son secretaire a ete vide, il n'a pu s'empecher de me dire,
+en me montrant un tiroir ou il ne restait que six francs: "Il y avait
+ici cent mille francs ce matin!" Ce n'est pas la une banqueroute,
+monsieur, ce n'est point une chose qui deshonore!
+
+--Je ne doute pas plus de la probite de mon pere, repondit Croisilles,
+que de son malheur. Je ne doute pas non plus de son affection; mais
+j'aurais voulu l'embrasser, car que veux-tu que je devienne? Je ne suis
+point fait a la misere, je n'ai pas l'esprit necessaire pour recommencer
+ma fortune. Et quand je l'aurais? mon pere est parti. S'il a mis trente
+ans a s'enrichir, combien m'en faudra-t-il pour reparer ce coup? Bien
+davantage. Et vivra-t-il alors? Non sans doute; il mourra la-bas, et je
+ne puis pas meme l'y aller trouver; je ne puis le rejoindre qu'en
+mourant aussi.
+
+Tout desole qu'etait Croisilles, il avait beaucoup de religion. Quoique
+son desespoir lui fit desirer la mort, il hesitait a se la donner. Des
+les premiers mots de cet entretien, il s'etait appuye sur le bras de
+Jean, et tous deux retournaient vers la ville. Lorsqu'ils furent entres
+dans les rues, et lorsque la mer ne fut plus si proche:
+
+--Mais, monsieur, dit encore Jean, il me semble qu'un homme de bien a le
+droit de vivre, et qu'un malheur ne prouve rien. Puisque votre pere ne
+s'est pas tue, Dieu merci, comment pouvez-vous songer a mourir?
+Puisqu'il n'y a point de deshonneur, et toute la ville le sait, que
+penserait-on de vous? Que vous n'avez pu supporter la pauvrete. Ce ne
+serait ni brave ni chretien; car, au fond, qu'est-ce qui vous effraye?
+Il y a des gens qui naissent pauvres, et qui n'ont jamais eu ni pere ni
+mere. Je sais bien que tout le monde ne se ressemble pas, mais enfin il
+n'y a rien d'impossible a Dieu. Qu'est-ce que vous feriez en pareil cas?
+Votre pere n'etait pas ne riche, tant s'en faut, sans vous offenser, et
+c'est peut-etre ce qui le console. Si vous aviez ete ici depuis un mois,
+cela vous aurait donne du courage. Oui, monsieur, on peut se ruiner,
+personne n'est a l'abri d'une banqueroute; mais votre pere, j'ose le
+dire, a ete un homme, quoiqu'il soit parti un peu vite. Mais que
+voulez-vous? on ne trouve pas tous les jours un batiment pour
+l'Amerique. Je l'ai accompagne jusque sur le port, et si vous aviez vu
+sa tristesse! comme il m'a recommande d'avoir soin de vous, de lui
+donner de vos nouvelles!... Monsieur, c'est une vilaine idee que vous
+avez de jeter le manche apres la cognee. Chacun a son temps d'epreuve
+ici-bas, et j'ai ete soldat avant d'etre domestique. J'ai rudement
+souffert, mais j'etais jeune; j'avais votre age, monsieur, a cette
+epoque-la, et il me semblait que la Providence ne peut pas dire son
+dernier mot a un homme de vingt-cinq ans. Pourquoi voulez-vous empecher
+le bon Dieu de reparer le mal qu'il vous fait? Laissez-lui le temps, et
+tout s'arrangera. S'il m'etait permis de vous conseiller, vous
+attendriez seulement deux ou trois ans, et je gagerais que vous vous en
+trouveriez bien. Il y a toujours moyen de s'en aller de ce monde.
+Pourquoi voulez-vous profiter d'un mauvais moment?
+
+Pendant que Jean s'evertuait a persuader son maitre, celui-ci marchait
+en silence, et, comme font souvent ceux qui souffrent, il regardait de
+cote et d'autre, comme pour chercher quelque chose qui put le rattacher
+a la vie. Le hasard fit que, sur ces entrefaites, mademoiselle Godeau,
+la fille du fermier general, vint a passer avec sa gouvernante. L'hotel
+qu'elle habitait n'etait pas eloigne de la; Croisilles la vit entrer
+chez elle. Cette rencontre produisit sur lui plus d'effet que tous les
+raisonnements du monde. J'ai dit qu'il etait un peu fou, et qu'il cedait
+presque toujours a un premier mouvement. Sans hesiter plus longtemps et
+sans s'expliquer, il quitta le bras de son vieux domestique, et alla
+frapper a la porte de M. Godeau.
+
+
+
+
+II
+
+
+Quand on se represente aujourd'hui ce qu'on appelait jadis un financier,
+on imagine un ventre enorme, de courtes jambes, une immense perruque,
+une large face a triple menton, et ce n'est pas sans raison qu'on s'est
+habitue a se figurer ainsi ce personnage. Tout le monde sait a quels
+abus ont donne lieu les fermes royales, et il semble qu'il y ait une loi
+de nature qui rende plus gras que le reste des hommes ceux qui
+s'engraissent non seulement de leur propre oisivete, mais encore du
+travail des autres. M. Godeau, parmi les financiers, etait des plus
+classiques qu'on put voir, c'est-a-dire des plus, gros; pour l'instant
+il avait la goutte, chose fort a la mode en ce temps-la, comme l'est a
+present la migraine. Couche sur une chaise longue, les yeux a demi
+fermes, il se dorlotait au fond d'un boudoir. Les panneaux de glaces qui
+l'environnaient repetaient majestueusement de toutes parts son enorme
+personne; des sacs pleins d'or couvraient sa table; autour de lui, les
+meubles, les lambris, les portes, les serrures, la cheminee, le plafond,
+etaient dores; son habit l'etait; je ne sais si sa cervelle ne l'etait
+pas aussi. Il calculait les suites d'une petite affaire qui ne pouvait
+manquer de lui rapporter quelques milliers de louis; il daignait en
+sourire tout seul, lorsqu'on lui annonca Croisilles, qui entra d'un air
+humble mais resolu, et dans tout le desordre qu'on peut supposer d'un
+homme qui a grande envie de se noyer. M. Godeau fut un peu surpris de
+cette visite inattendue; il crut que sa fille avait fait quelque
+emplette; il fut confirme dans cette pensee en la voyant paraitre
+presque en meme temps que le jeune homme. Il fit signe a Croisilles, non
+pas de s'asseoir, mais de parler. La demoiselle prit place sur un sofa,
+et Croisilles, reste debout, s'exprima a peu pres en ces termes:
+
+--Monsieur, mon pere vient de faire faillite. La banqueroute d'un
+associe l'a force a suspendre ses payements, et, ne pouvant assister a
+sa propre honte, il s'est enfui en Amerique, apres avoir donne a ses
+creanciers jusqu'a son dernier sou. J'etais absent lorsque cela s'est
+passe; j'arrive, et il y a deux heures que je sais cet evenement. Je
+suis absolument sans ressources et determine a mourir. Il est tres
+probable qu'en sortant de chez vous je vais me jeter a l'eau. Je
+l'aurais deja fait, selon toute apparence, si le hasard ne m'avait fait
+rencontrer mademoiselle votre fille tout a l'heure. Je l'aime, monsieur,
+du plus profond de mon coeur; il y a deux ans que je suis amoureux
+d'elle, et je me suis tu jusqu'ici a cause du respect que je lui dois;
+mais aujourd'hui, en vous le declarant, je remplis un devoir
+indispensable, et je croirais offenser Dieu si, avant de me donner la
+mort, je ne venais pas vous demander si vous voulez que j'epouse
+mademoiselle Julie. Je n'ai pas la moindre esperance que vous
+m'accordiez cette demande, mais je dois neanmoins vous la faire; car je
+suis bon chretien, monsieur, et lorsqu'un bon chretien se voit arrive a
+un tel degre de malheur, qu'il ne lui soit plus possible de souffrir la
+vie, il doit du moins, pour attenuer son crime, epuiser toutes les
+chances qui lui restent avant de prendre un dernier parti.
+
+Au commencement de ce discours, M. Godeau avait suppose qu'on venait lui
+emprunter de l'argent, et il avait jete prudemment son mouchoir sur les
+sacs places aupres de lui, preparant d'avance un refus poli, car il
+avait toujours eu de la bienveillance pour le pere de Croisilles. Mais
+quand il eut ecoute jusqu'au bout, et qu'il eut compris de quoi il
+s'agissait, il ne douta pas que le pauvre garcon ne fut devenu
+completement fou. Il eut d'abord quelque envie de sonner et de le faire
+mettre a la porte; mais il lui trouva une apparence si ferme, un visage
+si determine, qu'il eut pitie d'une demence si tranquille. Il se
+contenta de dire a sa fille de se retirer, afin de ne pas l'exposer plus
+longtemps a entendre de pareilles inconvenances.
+
+Pendant que Croisilles avait parle, mademoiselle Godeau etait devenue
+rouge comme une peche au mois d'aout. Sur l'ordre de son pere, elle se
+retira. Le jeune homme lui fit un profond salut dont elle ne sembla pas
+s'apercevoir. Demeure seul avec Croisilles, M. Godeau toussa, se
+souleva, se laissa retomber sur ses coussins, et s'efforcant de prendre
+un air paternel:
+
+--Mon garcon, dit-il, je veux bien croire que tu ne te moques pas de moi
+et que tu as reellement perdu la tete. Non seulement j'excuse ta
+demarche, mais je consens a ne point t'en punir. Je suis fache que ton
+pauvre diable de pere ait fait banqueroute et qu'il ait decampe; c'est
+fort triste, et je comprends assez que cela t'ait tourne la cervelle. Je
+veux faire quelque chose pour toi; prends un pliant et assieds-toi la.
+
+--C'est inutile, monsieur, repondit Croisilles; du moment que vous me
+refusez, je n'ai plus qu'a prendre conge de vous. Je vous souhaite
+toutes sortes de prosperites.
+
+--Et ou t'en vas-tu?
+
+--Ecrire a mon pere et lui dire adieu.
+
+--Eh, que diantre! on jurerait que tu dis vrai; tu vas te noyer, ou le
+diable m'emporte.
+
+--Oui, monsieur; du moins je le crois, si le courage ne m'abandonne pas.
+
+--La belle avance! fi donc! quelle niaiserie! Assieds-toi, te dis-je, et
+ecoute-moi.
+
+M. Godeau venait de faire une reflexion fort juste, c'est qu'il n'est
+jamais agreable qu'on dise qu'un homme, quel qu'il soit, s'est jete a
+l'eau en nous quittant. Il toussa donc de nouveau, prit sa tabatiere,
+jeta un regard distrait sur son jabot, et continua.
+
+--Tu n'es qu'un sot, un fou, un enfant, c'est clair, tu ne sais ce que
+tu dis. Tu es ruine, voila ton affaire. Mais, mon cher ami, tout cela ne
+suffit pas; il faut reflechir aux choses de ce monde. Si tu venais me
+demander... je ne sais quoi, un bon conseil, eh bien! passe; mais
+qu'est-ce que tu veux? tu es amoureux de ma fille?
+
+--Oui, monsieur, et je vous repete que je suis bien eloigne de supposer
+que vous puissiez me la donner pour femme; mais comme il n'y a que cela
+au monde qui pourrait m'empecher de mourir, si vous croyez en Dieu,
+comme je n'en doute pas, vous comprendrez la raison qui m'amene.
+
+--Que je croie en Dieu ou non, cela ne te regarde pas, je n'entends pas
+qu'on m'interroge; reponds d'abord: Ou as-tu vu ma fille?
+
+--Dans la boutique de mon pere et dans cette maison, lorsque j'y ai
+apporte des bijoux pour mademoiselle Julie.
+
+--Qui est-ce qui t'a dit qu'elle s'appelle Julie? On ne s'y reconnait
+plus, Dieu me pardonne! Mais, qu'elle s'appelle Julie ou Javotte,
+sais-tu ce qu'il faut, avant tout, pour oser pretendre a la main de la
+fille d'un fermier general?
+
+--Non, je l'ignore absolument, a moins que ce ne soit d'etre aussi riche
+qu'elle.
+
+--Il faut autre chose, mon cher, il faut un nom.
+
+--Eh bien! je m'appelle Croisilles.
+
+--Tu t'appelles Croisilles, malheureux! Est-ce un nom que Croisilles?
+
+--Ma foi, monsieur, en mon ame et conscience, c'est un aussi beau nom
+que Godeau.
+
+--Tu es un impertinent, et tu me le payeras.
+
+--Eh, mon Dieu! monsieur, ne vous fachez pas; je n'ai pas la moindre
+envie de vous offenser. Si vous voyez la quelque chose qui vous blesse,
+et si vous voulez m'en punir, vous n'avez que faire de vous mettre en
+colere: en sortant d'ici, je vais me noyer.
+
+Bien que M. Godeau se fut promis de renvoyer Croisilles le plus
+doucement possible, afin d'eviter tout scandale, sa prudence ne pouvait
+resister a l'impatience de l'orgueil offense; l'entretien auquel il
+essayait de se resigner lui paraissait monstrueux en lui-meme; je laisse
+a penser ce qu'il eprouvait en s'entendant parler de la sorte.
+
+--Ecoute, dit-il presque hors de lui et resolu a en finir a tout prix,
+tu n'es pas tellement fou que tu ne puisses comprendre un mot de sens
+commun. Es-tu riche?... Non. Es-tu noble?... Encore moins. Qu'est-ce que
+c'est que la frenesie qui t'amene? Tu viens me tracasser, tu crois faire
+un coup de tete; tu sais parfaitement bien que c'est inutile; tu veux me
+rendre responsable de ta mort. As-tu a te plaindre de moi? dois-je un
+sou a ton pere? Est-ce ma faute si tu en es la? Eh, mordieu! on se noie
+et on se tait.
+
+--C'est ce que je vais faire de ce pas; je suis votre tres humble
+serviteur.
+
+--Un moment! il ne sera pas dit que tu auras eu en vain recours a moi.
+Tiens, mon garcon, voila quatre louis d'or; va-t'en diner a la cuisine,
+et que je n'entende plus parler de toi.
+
+--Bien oblige, je n'ai pas faim, et je n'ai que faire de votre argent!
+
+Croisilles sortit de la chambre, et le financier, ayant mis sa
+conscience en repos par l'offre qu'il venait de faire, se renfonca de
+plus belle dans sa chaise et reprit ses meditations.
+
+Mademoiselle Godeau, pendant ce temps-la, n'etait pas si loin qu'on
+pouvait le croire; elle s'etait, il est vrai, retiree par obeissance
+pour son pere; mais, au lieu de regagner sa chambre, elle etait restee a
+ecouter derriere la porte. Si l'extravagance de Croisilles lui
+paraissait inconcevable, elle n'y voyait du moins rien d'offensant; car
+l'amour, depuis que le monde existe, n'a jamais passe pour offense; d'un
+autre cote, comme il n'etait pas possible de douter du desespoir du
+jeune homme, mademoiselle Godeau se trouvait prise a la fois par les
+deux sentiments les plus dangereux aux femmes, la compassion et la
+curiosite. Lorsqu'elle vit l'entretien termine et Croisilles pret a
+sortir, elle traversa rapidement le salon ou elle se trouvait, ne
+voulant pas etre surprise aux aguets, et elle se dirigea vers son
+appartement; mais presque aussitot elle revint sur ses pas. L'idee que
+Croisilles allait peut-etre reellement se donner la mort lui troubla le
+coeur malgre elle. Sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, elle
+marcha a sa rencontre; le salon etait vaste, et les deux jeunes gens
+vinrent lentement au-devant l'un de l'autre. Croisilles etait pale comme
+la mort, et mademoiselle Godeau cherchait vainement quelque parole qui
+put exprimer ce qu'elle sentait. En passant a cote de lui, elle laissa
+tomber a terre un bouquet de violettes qu'elle tenait a la main. Il se
+baissa aussitot, ramassa le bouquet et le presenta a la jeune fille pour
+le lui rendre; mais, au lieu de le reprendre, elle continua sa route
+sans prononcer un mot, et entra dans le cabinet de son pere. Croisilles,
+reste seul, mit le bouquet dans son sein, et sortit de la maison le coeur
+agite, ne sachant trop que penser de cette aventure.
+
+
+
+
+III
+
+
+A peine avait-il fait quelques pas dans la rue, qu'il vit accourir son
+fidele Jean, dont le visage exprimait la joie.
+
+--Qu'est-il arrive? lui demanda-t-il; as-tu quelque nouvelle a
+m'apprendre?
+
+--Monsieur, repondit Jean, j'ai a vous apprendre que les scelles sont
+leves, et que vous pouvez rentrer chez vous. Toutes les dettes de votre
+pere payees, vous restez proprietaire de la maison. Il est bien vrai
+qu'on a emporte tout ce qu'il y avait d'argent et de bijoux, et qu'on a
+meme enleve les meubles; mais enfin la maison vous appartient, et vous
+n'avez pas tout perdu. Je cours partout depuis une heure, ne sachant ce
+que vous etiez devenu, et j'espere, mon cher maitre, que vous serez
+assez sage pour prendre un parti raisonnable.
+
+--Quel parti veux-tu que je prenne?
+
+--Vendre cette maison, monsieur, c'est toute votre fortune; elle, vaut
+une trentaine de mille francs. Avec cela, du moins, on ne meurt pas de
+faim; et qui vous empecherait d'acheter un petit fonds de commerce qui
+ne manquerait pas de prosperer?
+
+--Nous verrons cela, repondit Croisilles, tout en se hatant de prendre
+le chemin de sa rue. Il lui tardait de revoir le toit paternel; mais,
+lorsqu'il y fut arrive, un si triste spectacle s'offrit a lui, qu'il eut
+a peine le courage d'entrer. La boutique en desordre, les chambres
+desertes, l'alcove de son pere vide, tout presentait a ses regards la
+nudite de la misere. Il ne restait pas une chaise; tous les tiroirs
+avaient ete fouilles, le comptoir brise, la caisse emportee; rien
+n'avait echappe aux recherches avides des creanciers et de la justice,
+qui, apres avoir pille la maison, etaient partis, laissant les portes
+ouvertes, comme pour temoigner aux passants que leur besogne etait
+accomplie.
+
+--Voila donc, s'ecria Croisilles, voila donc ce qui reste de trente ans
+de travail et de la plus honnete existence, faute d'avoir eu a temps, au
+jour fixe, de quoi faire honneur a une signature imprudemment engagee!
+Pendant que le jeune homme se promenait de long en large, livre aux plus
+tristes pensees, Jean paraissait fort embarrasse. Il supposait que son
+maitre etait sans argent, et qu'il pouvait meme n'avoir pas dine. Il
+cherchait donc quelque moyen pour le questionner la-dessus, et pour lui
+offrir, en cas de besoin, une part de ses economies. Apres s'etre mis
+l'esprit a la torture pendant un quart d'heure pour imaginer un biais
+convenable, il ne trouva rien de mieux que de s'approcher de Croisilles,
+et de lui demander d'une voix attendrie:
+
+--Monsieur aime-t-il toujours les perdrix aux choux?
+
+Le pauvre homme avait prononce ces mots avec un accent a la fois si
+burlesque et si touchant, que Croisilles, malgre sa tristesse, ne put
+s'empecher d'en rire.
+
+--Et a propos de quoi cette question? dit-il.
+
+--Monsieur, repondit Jean, c'est que ma femme m'en fait cuire une pour
+mon diner, et si par hasard vous les aimiez toujours...
+
+Croisilles avait entierement oublie jusqu'a ce moment la somme qu'il
+rapportait a son pere; la proposition de Jean le fit se ressouvenir que
+ses poches etaient pleines d'or.
+
+--Je te remercie de tout mon coeur, dit-il au vieillard, et j'accepte
+avec plaisir ton diner; mais, si tu es inquiet de ma fortune,
+rassure-toi, j'ai plus d'argent qu'il ne m'en faut pour avoir ce soir un
+bon souper que tu partageras a ton tour avec moi.
+
+En parlant ainsi, il posa sur la cheminee quatre bourses bien garnies,
+qu'il vida, et qui contenaient chacune cinquante louis.
+
+--Quoique cette somme ne m'appartienne pas, ajouta-t-il, je puis en user
+pour un jour ou deux. A qui faut-il que je m'adresse pour la faire tenir
+a mon pere?
+
+--Monsieur, repondit Jean avec empressement, votre pere m'a bien
+recommande de vous dire que cet argent vous appartenait; et si je ne
+vous en parlais point, c'est que je ne savais pas de quelle maniere vos
+affaires de Paris s'etaient terminees. Votre pere ne manquera de rien
+la-bas; il logera chez un de vos correspondants, qui le recevra de son
+mieux; il a d'ailleurs emporte ce qu'il lui faut, car il etait bien sur
+d'en laisser encore de trop, et ce qu'il a laisse, monsieur, tout ce
+qu'il a laisse, est a vous, il vous le marque lui-meme dans sa lettre,
+et je suis expressement charge de vous le repeter. Cet or est donc aussi
+legitimement votre bien que cette maison ou nous sommes. Je puis vous
+rapporter les paroles memes que votre pere, m'a dites en partant: "Que
+mon fils me pardonne de le quitter; qu'il se souvienne seulement pour
+m'aimer que je suis encore en ce monde, et qu'il use de ce qui restera
+apres mes dettes payees, comme si c'etait mon heritage." Voila,
+monsieur, ses propres expressions; ainsi remettez ceci dans votre poche,
+et puisque vous voulez bien de mon diner, allons, je vous prie, a la
+maison.
+
+La joie et la sincerite qui brillaient dans les yeux de Jean ne
+laissaient aucun doute a Croisilles. Les paroles de son pere l'avaient
+emu a tel point qu'il ne put retenir ses larmes; d'autre part, dans un
+pareil moment, quatre mille francs n'etaient pas une bagatelle. Pour ce
+qui regardait la maison, ce n'etait point une ressource certaine, car on
+ne pouvait en tirer parti qu'en la vendant, chose toujours longue et
+difficile. Tout cela cependant ne laissait pas que d'apporter un
+changement considerable a la situation dans laquelle se trouvait le
+jeune homme; il se sentit tout a coup attendri, ebranle dans sa funeste
+resolution, et, pour ainsi dire, a la fois plus triste et moins desole.
+Apres avoir ferme les volets de la boutique, il sortit de la maison avec
+Jean, et, en traversant de nouveau la ville, il ne put s'empecher de
+songer combien c'est peu de chose que nos afflictions, puisqu'elles
+servent quelquefois a nous faire trouver une joie imprevue dans la plus
+faible lueur d'esperance. Ce fut avec cette pensee qu'il se mit a table
+a cote de son vieux serviteur, qui ne manqua point, durant le repas, de
+faire tous ses efforts pour l'egayer.
+
+Les etourdis ont un heureux defaut: ils se desolent aisement, mais ils
+n'ont meme pas le temps de se consoler, tant il leur est facile de se
+distraire. On se tromperait de les croire insensibles ou egoistes; ils
+sentent peut-etre plus vivement que d'autres, et ils sont tres capables
+de se bruler la cervelle dans un moment de desespoir; mais, ce moment
+passe, s'ils sont encore en vie, il faut qu'ils aillent diner, qu'ils
+boivent et mangent comme a l'ordinaire, pour fondre ensuite en larmes en
+se couchant. La joie et la douleur ne glissent pas sur eux; elles les
+traversent comme des fleches: bonne et violente nature qui sait
+souffrir, mais qui ne peut pas mentir, dans laquelle on lit tout a nu,
+non pas fragile et vide comme le verre, mais pleine et transparente
+comme le cristal de roche.
+
+Apres avoir trinque avec Jean, Croisilles, au lieu de se noyer, s'en
+alla a la comedie. Debout dans le fond du parterre, il tira de son sein
+le bouquet de mademoiselle Godeau, et, pendant qu'il en respirait le
+parfum dans un profond recueillement, il commenca a penser d'un esprit
+plus calme a son aventure du matin. Des qu'il y eut reflechi quelque
+temps, il vit clairement la verite, c'est-a-dire que la jeune fille, en
+lui laissant son bouquet entre les mains et en refusant de le reprendre,
+avait voulu lui donner une marque d'interet; car autrement ce refus et
+ce silence n'auraient ete qu'une preuve de mepris, et cette supposition
+n'etait pas possible. Croisilles jugea donc que mademoiselle Godeau
+avait le coeur moins dur que monsieur son pere, et il n'eut pas de peine
+a se souvenir que le visage de la demoiselle, lorsqu'elle avait traverse
+le salon, avait exprime une emotion d'autant plus vraie qu'elle semblait
+involontaire. Mais cette emotion etait-elle de l'amour ou seulement de
+la pitie, ou moins encore peut-etre, de l'humanite? Mademoiselle Godeau
+avait-elle craint de le voir mourir, lui, Croisilles, ou seulement
+d'etre la cause de la mort d'un homme, quel qu'il fut? Bien que fane et
+a demi effeuille, le bouquet avait encore une odeur si exquise et une si
+galante tournure, qu'en le respirant et en le regardant, Croisilles ne
+put se defendre d'esperer. C'etait une guirlande de roses autour d'une
+touffe de violettes. Combien de sentiments et de mysteres un Turc aurait
+lus dans ces fleurs, en interpretant leur langage! Mais il n'y a que
+faire d'etre Turc en pareille circonstance. Les fleurs qui tombent du
+sein d'une jolie femme, en Europe comme en Orient, ne sont jamais
+muettes; quand elles ne raconteraient que ce qu'elles ont vu,
+lorsqu'elles reposaient sur une belle gorge, ce serait assez pour un
+amoureux, et elles le racontent en effet. Les parfums ont plus d'une
+ressemblance avec l'amour, et il y a meme des gens qui pensent que
+l'amour n'est qu'une sorte de parfum; il est vrai que la fleur qui
+l'exhale est la plus belle de la creation.
+
+Pendant que Croisilles divaguait ainsi, fort peu attentif a la tragedie
+qu'on representait pendant ce temps-la, mademoiselle Godeau elle-meme
+parut dans une loge en face de lui. L'idee ne lui vint pas que, si elle
+l'apercevait, elle pourrait bien trouver singulier de le voir la apres
+ce qui venait de se passer. Il fit au contraire tous ses efforts pour se
+rapprocher d'elle; mais il n'y put parvenir. Une figurante de Paris
+etait venue en poste jouer Merope, et la foule etait si serree, qu'il
+n'y avait pas moyen de bouger. Faute de mieux, il se contenta donc de
+fixer ses regards sur sa belle, et de ne pas la quitter un instant des
+yeux. Il remarqua qu'elle semblait preoccupee, maussade, et qu'elle ne
+parlait a personne qu'avec une sorte de repugnance. Sa loge etait
+entouree, comme on peut penser, de tout ce qu'il y avait de
+petits-maitres normands dans la ville; chacun venait a son tour passer
+devant elle a la galerie, car, pour entrer dans la loge meme qu'elle
+occupait, cela n'etait pas possible, attendu que monsieur son pere en
+remplissait seul, de sa personne, plus des trois quarts. Croisilles
+remarqua encore qu'elle ne lorgnait point et qu'elle n'ecoutait pas la
+piece. Le coude appuye sur la balustrade, le menton dans sa main, le
+regard distrait, elle avait l'air, au milieu de ses atours, d'une statue
+de Venus deguisee en marquise; l'etalage de sa robe et de sa coiffure,
+son rouge, sous lequel on devinait sa paleur, toute la pompe de sa
+toilette, ne faisaient que mieux ressortir son immobilite. Jamais
+Croisilles ne l'avait vue si jolie. Ayant trouve moyen, pendant
+l'entr'acte, de s'echapper de la cohue, il courut regarder au carreau de
+la loge, et, chose etrange, a peine y eut-il mis la tete, que
+mademoiselle Godeau, qui n'avait pas bouge depuis une heure, se
+retourna. Elle tressaillit legerement en l'apercevant, et ne jeta sur
+lui qu'un coup d'oeil; puis elle reprit sa premiere posture. Si ce coup
+d'oeil exprimait la surprise, l'inquietude, le plaisir de l'amour; s'il
+voulait dire: "Quoi! vous n'etes pas mort!" ou: "Dieu soit beni! vous
+voila vivant!" je ne me charge pas de le demeler; toujours est-il que,
+sur ce coup d'oeil, Croisilles se jura tout bas de mourir ou de se faire
+aimer.
+
+
+
+
+IV
+
+
+De tous les obstacles qui nuisent a l'amour, l'un des plus grands est
+sans contredit ce qu'on appelle la fausse honte, qui en est bien une
+tres veritable. Croisilles n'avait pas ce triste defaut que donnent
+l'orgueil et la timidite; il n'etait pas de ceux qui tournent pendant
+des mois entiers autour de la femme qu'ils aiment, comme un chat autour
+d'un oiseau en cage. Des qu'il eut renonce a se noyer, il ne songea plus
+qu'a faire savoir a sa chere Julie qu'il vivait uniquement pour elle;
+mais comment le lui dire? S'il se presentait une seconde fois a l'hotel
+du fermier general, il n'etait pas douteux que M. Godeau ne le fit
+mettre au moins a la porte. Julie ne sortait jamais qu'avec une femme de
+chambre, quand il lui arrivait d'aller a pied; il etait donc inutile
+d'entreprendre de la suivre. Passer les nuits sous les croisees de sa
+maitresse est une folie chere aux amoureux, mais qui, dans le cas
+present, etait plus inutile encore. J'ai dit que Croisilles etait fort
+religieux; il ne lui vint donc pas a l'esprit de chercher a rencontrer
+sa belle a l'eglise. Comme le meilleur parti, quoique le plus dangereux,
+est d'ecrire aux gens lorsqu'on ne peut leur parler soi-meme, il
+ecrivit des le lendemain. Sa lettre n'avait, bien entendu, ni ordre ni
+raison. Elle etait a peu pres concue en ces termes:
+
+
+"Mademoiselle,
+
+
+"Dites-moi au juste, je vous en supplie, ce qu'il faudrait posseder de
+fortune pour pouvoir pretendre a vous epouser. Je vous fais la une
+etrange question; mais je vous aime si eperdument qu'il m'est impossible
+de ne pas la faire, et vous etes la seule personne au monde a qui je
+puisse l'adresser. Il m'a semble, hier au soir, que vous me regardiez au
+spectacle. Je voulais mourir; plut a Dieu que je fusse mort, en effet,
+si je me trompe et si ce regard n'etait pas pour moi! Dites-moi si le
+hasard peut etre assez cruel pour qu'un homme s'abuse d'une maniere a la
+fois si triste et si douce. J'ai cru que vous m'ordonniez de vivre. Vous
+etes riche, belle, je le sais; votre pere est orgueilleux et avare, et
+vous avez le droit d'etre fiere; mais je vous aime, et le reste est un
+songe. Fixez sur moi ces yeux charmants, pensez a ce que peut l'amour,
+puisque je souffre, que j'ai tout lieu de craindre, et que je ressens
+une inexprimable jouissance a vous ecrire cette folle lettre qui
+m'attirera peut-etre votre colere; mais pensez aussi, mademoiselle,
+qu'il y a un peu de votre faute dans cette folie. Pourquoi m'avez-vous
+laisse ce bouquet? Mettez-vous un instant, s'il se peut, a ma place;
+j'ose croire que vous m'aimez, et j'ose vous demander de me le dire.
+Pardonnez-moi, je vous en conjure. Je donnerais mon sang pour etre
+certain de ne pas vous offenser, et pour vous voir ecouter mon amour
+avec ce sourire d'ange qui n'appartient qu'a vous. Quoi que vous
+fassiez, votre image m'est restee; vous ne l'effacerez qu'en m'arrachant
+le coeur. Tant que votre regard vivra dans mon souvenir, tant que ce
+bouquet gardera un reste de parfum, tant qu'un mot voudra dire qu'on,
+aime, je conserverai quelque esperance."
+
+Apres avoir cachete sa lettre, Croisilles s'en alla devant l'hotel
+Godeau, et se promena de long en large dans la rue, jusqu'a ce qu'il vit
+sortir un domestique. Le hasard, qui sert toujours les amoureux en
+cachette, quand il le peut sans se compromettre, voulut que la femme de
+chambre de mademoiselle Julie eut resolu ce jour-la de faire emplette
+d'un bonnet. Elle se rendait chez la marchande de modes, lorsque
+Croisilles l'aborda, lui glissa un louis dans la main, et la pria de se
+charger de sa lettre. Le marche fut bientot conclu; la servante prit
+l'argent pour payer son bonnet, et promit de faire la commission par
+reconnaissance. Croisilles, plein de joie, revint a sa maison et s'assit
+devant sa porte, attendant la reponse.
+
+Avant de parler de cette reponse, il faut dire un mot de mademoiselle
+Godeau. Elle n'etait pas tout a fait exempte de la vanite de son pere,
+mais son bon naturel y remediait. Elle etait, dans la force du terme, ce
+qu'on nomme un enfant gate. D'habitude elle parlait fort peu, et jamais
+on ne la voyait tenir une aiguille; elle passait les journees a sa
+toilette, et les soirees sur un sofa, n'ayant pas l'air d'entendre la
+conversation. Pour ce qui regardait sa parure, elle etait
+prodigieusement coquette, et son propre visage etait a coup sur ce
+qu'elle avait le plus considere en ce monde. Un pli a sa collerette, une
+tache d'encre a son doigt, l'auraient desolee; aussi, quand sa robe lui
+plaisait, rien ne saurait rendre le dernier regard qu'elle jetait sur sa
+glace avant de quitter sa chambre. Elle ne montrait ni gout ni aversion
+pour les plaisirs qu'aiment ordinairement les jeunes filles; elle allait
+volontiers au bal, et elle y renoncait sans humeur, quelquefois sans
+motif; le spectacle l'ennuyait, et elle s'y endormait continuellement.
+Quand son pere, qui l'adorait, lui proposait de lui faire quelque cadeau
+a son choix, elle etait une heure a se decider, ne pouvant se trouver un
+desir. Quand M. Godeau recevait ou donnait a diner, il arrivait que
+Julie ne paraissait pas au salon: elle passait la soiree, pendant ce
+temps-la, seule dans sa chambre, en grande toilette, a se promener de
+long en large, son eventail a la main. Si on lui adressait un
+compliment, elle detournait la tete, et si on tentait de lui faire la
+cour, elle ne repondait que par un regard a la fois si brillant et si
+serieux, qu'elle deconcertait le plus hardi. Jamais un bon mot ne
+l'avait fait rire; jamais un air d'opera, une tirade de tragedie, ne
+l'avaient emue; jamais, enfin, son coeur n'avait donne signe de vie, et,
+en la voyant passer dans tout l'eclat de sa nonchalante beaute, on
+aurait pu la prendre pour une belle somnambule qui traversait ce monde
+en revant.
+
+Tant d'indifference et de coquetterie ne semblait pas aise a comprendre.
+Les uns disaient qu'elle n'aimait rien; les autres, qu'elle n'aimait
+qu'elle-meme. Un seul mot suffisait cependant pour expliquer son
+caractere: elle attendait. Depuis l'age de quatorze ans, elle avait
+entendu repeter sans cesse que rien n'etait aussi charmant qu'elle; elle
+en etait persuadee; c'est pourquoi elle prenait grand soin de sa parure:
+en manquant de respect a sa personne, elle aurait cru commettre un
+sacrilege. Elle marchait, pour ainsi dire, dans sa beaute, comme un
+enfant dans ses habits de fete; mais elle etait bien loin de croire que
+cette beaute dut rester inutile; sous son apparente insouciance se
+cachait une volonte secrete, inflexible, et d'autant plus forte qu'elle
+etait mieux dissimulee. La coquetterie des femmes ordinaires, qui se
+depense en oeillades, en minauderies et en sourires, lui semblait une
+escarmouche puerile, vaine, presque meprisable. Elle se sentait en
+possession d'un tresor, et elle dedaignait de le hasarder au jeu piece a
+piece: il lui fallait un adversaire digne d'elle; mais, trop habituee a
+voir ses desirs prevenus, elle ne cherchait pas cet adversaire; on peut
+meme dire davantage, elle etait etonnee qu'il se fit attendre. Depuis
+quatre ou cinq ans qu'elle allait dans le monde et qu'elle etalait
+consciencieusement ses paniers, ses falbalas et ses belles epaules, il
+lui paraissait inconcevable qu'elle n'eut point encore inspire une
+grande passion. Si elle eut dit le fond de sa pensee, elle eut
+volontiers repondu a ceux qui lui faisaient des compliments: "Eh bien!
+s'il est vrai que je sois si belle, que ne vous brulez-vous la cervelle
+pour moi?" Reponse que, du reste, pourraient faire bien des jeunes
+filles, et que plus d'une, qui ne dit rien, a au fond du coeur,
+quelquefois sur le bord des levres.
+
+Qu'y a-t-il, en effet, au monde, de plus impatientant pour une femme que
+d'etre jeune, belle, riche, de se regarder dans son miroir, de se voir
+paree, digne en tout point de plaire, toute disposee a se laisser aimer,
+et de se dire: On m'admire, on me vante, tout le monde me trouve
+charmante, et personne ne m'aime. Ma robe est de la meilleure faiseuse,
+mes dentelles sont superbes, ma coiffure est irreprochable, mon visage
+le plus beau de la terre, ma taille fine, mon pied bien chausse; et tout
+cela ne me sert a rien qu'a aller bailler dans le coin d'un salon! Si un
+jeune homme me parle, il me traite en enfant; si on me demande en
+mariage, c'est pour ma dot; si quelqu'un me serre la main en dansant,
+c'est un fat de province; des que je parais quelque part, j'excite un
+murmure d'admiration, mais personne ne me dit, a moi seule, un mot qui
+me fasse battre le coeur. J'entends des impertinents qui me louent tout
+haut, a deux pas de moi, et pas un regard modeste et sincere ne cherche
+le mien. Je porte une ame ardente, pleine de vie, et je ne suis, a tout
+prendre, qu'une jolie poupee qu'on promene, qu'on fait sauter au bal,
+qu'une gouvernante habille le matin et decoiffe le soir, pour
+recommencer le lendemain.
+
+Voila ce que mademoiselle Godeau s'etait dit bien des fois a elle-meme,
+et il y avait de certains jours ou cette pensee lui inspirait un si
+sombre ennui, qu'elle restait muette et presque immobile une journee
+entiere. Lorsque Croisilles lui ecrivit, elle etait precisement dans un
+acces d'humeur semblable. Elle venait de prendre son chocolat, et elle
+revait profondement, etendue dans une bergere, lorsque sa femme de
+chambre entra et lui remit la lettre d'un air mysterieux. Elle regarda
+l'adresse, et, ne reconnaissant pas l'ecriture, elle retomba dans sa
+distraction. La femme de chambre se vit alors forcee d'expliquer de quoi
+il s'agissait, ce qu'elle fit d'un air assez deconcerte, ne sachant trop
+comment la jeune fille prendrait cette demarche. Mademoiselle Godeau
+ecouta sans bouger, ouvrit ensuite la lettre, et y jeta seulement un
+coup d'oeil; elle demanda aussitot une feuille de papier, et ecrivit
+nonchalamment ce peu de mots:
+
+"Eh, mon Dieu! non, monsieur, je ne suis pas fiere. Si vous aviez
+seulement cent mille ecus, je vous epouserais tres volontiers."
+
+Telle fut la reponse que la femme de chambre rapporta sur-le-champ a
+Croisilles, qui lui donna encore un louis pour sa peine.
+
+
+
+
+V
+
+
+Cent mille ecus, comme dit le proverbe, ne se trouvent pas dans le pas
+d'un ane; et si Croisilles eut ete defiant, il eut pu croire, en lisant
+la lettre de mademoiselle Godeau, qu'elle etait folle ou qu'elle se
+moquait de lui. Il ne pensa pourtant ni l'un ni l'autre; il ne vit rien
+autre chose, sinon que sa chere Julie l'aimait, qu'il lui fallait cent
+mille ecus, et il ne songea, des ce moment, qu'a tacher de se les
+procurer.
+
+Il possedait deux cents louis comptant, plus une maison qui, comme je
+l'ai dit, pouvait valoir une trentaine de mille francs. Que faire?
+Comment s'y prendre pour que ces trente-quatre mille francs en
+devinssent tout a coup trois cent mille? La premiere idee qui vint a
+l'esprit du jeune homme fut de trouver une maniere quelconque de jouer a
+croix ou pile toute sa fortune; mais, pour cela, il fallait vendre la
+maison. Croisilles commenca donc par coller sur sa porte un ecriteau
+portant que sa maison etait a vendre; puis, tout en revant a ce qu'il
+ferait de l'argent qu'il pourrait en tirer, il attendit un acheteur.
+
+Une semaine s'ecoula, puis une autre; pas un acheteur ne se presenta.
+Croisilles passait ses journees a se desoler avec Jean, et le desespoir
+s'emparait de lui, lorsqu'un brocanteur juif sonna a sa porte.
+
+--Cette maison est a vendre, monsieur. En etes-vous le proprietaire?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Et combien vaut-elle?
+
+--Trente mille francs, a ce que je crois; du moins je l'ai entendu dire
+a mon pere.
+
+Le juif visita toutes les chambres, monta au premier, descendit a la
+cave, frappa sur les murailles, compta les marches de l'escalier, fit
+tourner les portes sur leurs gonds et les clefs dans les serrures,
+ouvrit et ferma les fenetres; puis enfin, apres avoir tout bien examine,
+sans dire un mot et sans faire la moindre proposition, il salua
+Croisilles et se retira.
+
+Croisilles, qui, durant une heure, l'avait suivi le coeur palpitant, ne
+fut pas, comme on pense, peu desappointe de cette retraite silencieuse.
+Il supposa que le juif avait voulu se donner le temps de reflechir, et
+qu'il reviendrait incessamment. Il l'attendit pendant huit jours,
+n'osant sortir de peur de manquer sa visite, et regardant a la fenetre
+du matin au soir; mais ce fut en vain: le juif ne reparut point. Jean,
+fidele a son triste role de raisonneur, faisait, comme on dit, de la
+morale a son maitre, pour le dissuader de vendre sa maison d'une maniere
+si precipitee et dans un but si extravagant. Mourant d'impatience,
+d'ennui et d'amour, Croisilles prit un matin ses deux cents louis et
+sortit, resolu a tenter la fortune avec cette somme, puisqu'il n'en
+pouvait avoir davantage.
+
+Les tripots, dans ce temps-la, n'etaient pas publics, et l'on n'avait
+pas encore invente ce raffinement de civilisation qui permet au premier
+venu de se ruiner a toute heure, des que l'envie lui en passe par la
+tete. A peine Croisilles fut-il dans la rue qu'il s'arreta, ne sachant
+ou aller risquer son argent. Il regardait les maisons du voisinage, et
+les toisait les unes apres les autres, tachant de leur trouver une
+apparence suspecte et de deviner ce qu'il cherchait. Un jeune homme de
+bonne mine, vetu d'un habit magnifique, vint a passer. A en juger par
+les dehors, ce ne pouvait etre qu'un fils de famille. Croisilles
+l'aborda poliment.
+
+--Monsieur, lui dit-il, je vous demande pardon de la liberte que je
+prends. J'ai deux cents louis dans ma poche et je meurs d'envie de les
+perdre ou d'en avoir davantage. Ne pourriez-vous pas m'indiquer quelque
+honnete endroit ou se font ces sortes de choses?
+
+A ce discours assez etrange, le jeune homme partit d'un eclat de rire.
+
+--Ma foi! monsieur, repondit-il, si vous cherchez un mauvais lieu, vous
+n'avez qu'a me suivre, car j'y vais.
+
+Croisilles le suivit, et au bout de quelques pas ils entrerent tous deux
+dans une maison de la plus belle apparence, ou ils furent recus le mieux
+du monde par un vieux gentilhomme de fort bonne compagnie. Plusieurs
+jeunes gens etaient deja assis autour d'un tapis vert: Croisilles y prit
+modestement une place, et en moins d'une heure ses deux cents louis
+furent perdus.
+
+Il sortit aussi triste que peut l'etre un amoureux qui se croit aime. Il
+ne lui restait pas de quoi diner, mais ce n'etait pas ce qui
+l'inquietait.
+
+--Comment ferai-je a present, se demanda-t-il, pour me procurer de
+l'argent? A qui m'adresser dans cette ville? Qui voudra me preter
+seulement cent louis sur cette maison que je ne puis vendre?
+
+Pendant qu'il etait dans cet embarras, il rencontra son brocanteur juif.
+Il n'hesita pas a s'adresser a lui, et, en sa qualite d'etourdi, il ne
+manqua pas de lui dire dans quelle situation il se trouvait. Le juif
+n'avait pas grande envie d'acheter la maison; il n'etait venu la voir
+que par curiosite, ou, pour mieux dire, par acquit de conscience, comme
+un chien entre en passant dans une cuisine dont la porte est ouverte,
+pour voir s'il n'y a rien a voler; mais il vit Croisilles si desespere,
+si triste, si denue de toute ressource, qu'il ne put resister a la
+tentation de profiter de sa misere, au risque de se gener un peu pour
+payer la maison. Il lui en offrit donc a peu pres le quart de ce qu'elle
+valait. Croisilles lui sauta au cou; l'appela son ami et son sauveur,
+signa aveuglement un marche a faire dresser les cheveux sur la tete, et,
+des le lendemain, possesseur de quatre cents nouveaux louis, il se
+dirigea de rechef vers le tripot ou il avait ete si poliment et si
+lestement ruine la veille.
+
+En s'y rendant, il passa sur le port. Un vaisseau allait en sortir; le
+vent etait doux, l'Ocean tranquille. De toutes parts, des negociants,
+des matelots, des officiers de marine en uniforme, allaient et venaient.
+Des crocheteurs transportaient d'enormes ballots pleins de marchandises.
+Les passagers faisaient leurs adieux; de legeres barques flottaient de
+tous cotes; sur tous les visages on lisait la crainte, l'impatience ou
+l'esperance; et, au milieu de l'agitation qui l'entourait, le majestueux
+navire se balancait doucement, gonflant ses voiles orgueilleuses.
+
+--Quelle admirable chose, pensa Croisilles, que de risquer ainsi ce
+qu'on possede, et d'aller chercher au dela des mers une perilleuse
+fortune! Quelle emotion de regarder partir ce vaisseau charge de tant de
+richesses, du bien-etre de tant de familles! Quelle joie de le voir
+revenir, rapportant le double de ce qu'on lui a confie, rentrant plus
+fier et plus riche qu'il n'etait parti! Que ne suis-je un de ces
+marchands! Que ne puis-je jouer ainsi mes quatre cents louis! Quel tapis
+vert que cette mer immense, pour y tenter hardiment le hasard! Pourquoi
+n'acheterais-je pas quelques ballots de toiles ou de soieries? qui m'en
+empeche, puisque j'ai de l'or? Pourquoi ce capitaine refuserait-il de se
+charger de mes marchandises? Et qui sait? au lieu d'aller perdre cette
+pauvre et unique somme dans un tripot, je la doublerais, je la
+triplerais peut-etre par une honnete industrie. Si Julie m'aime
+veritablement, elle attendra quelques annees, et elle me restera fidele
+jusqu'a ce que je puisse l'epouser. Le commerce produit quelquefois des
+benefices plus gros qu'on ne pense; il ne manque pas d'exemples, en ce
+monde, de fortunes rapides, surprenantes, gagnees ainsi sur ces flots
+changeants: pourquoi la Providence ne benirait-elle pas une tentative
+faite dans un but si louable, si digne de sa protection? Parmi ces
+marchands qui ont tant amasse et qui envoient des navires aux deux bouts
+de la terre, plus d'un a commence par une moindre somme que celle que
+j'ai la. Ils ont prospere avec l'aide de Dieu; pourquoi ne pourrais-je
+pas prosperer a mon tour? Il me semble qu'un bon vent souffle dans ces
+voiles, et que ce vaisseau inspire la confiance. Allons! le sort en est
+jete, je vais m'adresser a ce capitaine qui me parait aussi de bonne
+mine, j'ecrirai ensuite a Julie, et je veux devenir un habile negociant.
+
+Le plus grand danger que courent les gens qui sont habituellement un peu
+fous, c'est de le devenir tout a fait par instants. Le pauvre garcon,
+sans reflechir davantage, mit son caprice a execution. Trouver des
+marchandises a acheter lorsqu'on a de l'argent et qu'on ne s'y connait
+pas, c'est la chose du monde la moins difficile. Le capitaine, pour
+obliger Croisilles, le mena chez un fabricant de ses amis qui lui vendit
+autant de toiles et de soieries qu'il put en payer; le tout, mis dans
+une charrette, fut promptement transporte a bord. Croisilles, ravi et
+plein d'esperance, avait ecrit lui-meme en grosses lettres son nom sur
+ses ballots. Il les regarda s'embarquer avec une joie inexprimable;
+l'heure du depart arriva bientot, et le navire s'eloigna de la cote.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Je n'ai pas besoin de dire que, dans cette affaire, Croisilles n'avait
+rien garde. D'un autre cote, sa maison etait vendue; il ne lui restait
+pour tout bien que les habits qu'il avait sur le corps; point de gite,
+et pas un denier. Avec toute la bonne volonte possible, Jean ne pouvait
+supposer que son maitre fut reduit a un tel denument; Croisilles etait,
+non pas trop fier, mais trop insouciant pour le dire; il prit le parti
+de coucher a la belle etoile, et, quant aux repas, voici le calcul qu'il
+fit: il presumait que le vaisseau qui portait sa fortune mettrait six
+mois a revenir au Havre; il vendit, non sans regret, une montre d'or que
+son pere lui avait donnee, et qu'il avait heureusement gardee; il en eut
+trente-six livres. C'etait de quoi vivre a peu pres six mois avec quatre
+sous par jour. Il ne douta pas que ce ne fut assez, et, rassure par le
+present, il ecrivit a mademoiselle Godeau pour l'informer de ce qu'il
+avait fait; il se garda bien, dans sa lettre, de lui parler de sa
+detresse; il lui annonca, au contraire, qu'il avait entrepris une
+operation de commerce magnifique, dont les resultats etaient prochains
+et infaillibles; il lui expliqua comme quoi la _Fleurette_, vaisseau a
+fret de cent cinquante tonneaux, portait dans la Baltique ses toiles et
+ses soieries; il la supplia de lui rester fidele pendant un an, se
+reservant de lui en demander davantage ensuite, et, pour sa part, il lui
+jura un eternel amour.
+
+Lorsque mademoiselle Godeau recut cette lettre, elle etait au coin de
+son feu, et elle tenait a la main, en guise d'ecran, un de ces bulletins
+qu'on imprime dans les ports, qui marquent l'entree et la sortie des
+navires, et en meme temps annoncent les desastres. Il ne lui etait
+jamais arrive, comme on peut penser, de prendre interet a ces sortes de
+choses, et elle n'avait jamais jete les yeux sur une seule de ces
+feuilles. La lettre de Croisilles fut cause qu'elle lut le bulletin
+qu'elle tenait; le premier mot qui frappa ses yeux fut precisement le
+nom de la _Fleurette_; le navire avait echoue sur les cotes de France
+dans la nuit meme qui avait suivi son depart. L'equipage s'etait sauve a
+grand'peine, mais toutes les marchandises avaient ete perdues.
+
+Mademoiselle Godeau, a cette nouvelle, ne se souvint plus que Croisilles
+avait fait devant elle l'aveu de sa pauvrete; elle en fut aussi desolee
+que s'il se fut agi d'un million; en un instant, l'horreur d'une
+tempete, les vents en furie, les cris des noyes, la ruine d'un homme qui
+l'aimait, toute une scene de roman, se presenterent a sa pensee; le
+bulletin et la lettre lui tomberent des mains; elle se leva dans un
+trouble extreme, et, le sein palpitant, les yeux prets a pleurer, elle
+se promena a grands pas, resolue a agir dans cette occasion, et se
+demandant ce qu'elle devait faire.
+
+Il y a une justice a rendre a l'amour, c'est que plus les motifs qui le
+combattent sont forts, clairs, simples, irrecusables, en un mot, moins
+il a le sens commun, plus la passion s'irrite, et plus on aime; c'est
+une belle chose sous le ciel que cette deraison du coeur; nous ne
+vaudrions pas grand'chose sans elle. Apres s'etre promenee dans sa
+chambre, sans oublier ni son cher eventail, ni le coup d'oeil a la glace
+en passant, Julie se laissa retomber dans sa bergere. Qui l'eut pu voir
+en ce moment eut joui d'un beau spectacle: ses yeux etincelaient, ses
+joues etaient en feu; elle poussa un long soupir et murmura avec une
+joie et une douleur delicieuses:
+
+--Pauvre garcon! il s'est ruine pour moi!
+
+Independamment de la fortune qu'elle devait attendre de son pere,
+mademoiselle Godeau avait, a elle appartenant, le bien que sa mere lui
+avait laisse. Elle n'y avait jamais songe; en ce moment, pour la
+premiere fois de sa vie, elle se souvint qu'elle pouvait disposer de
+cinq cent mille francs. Cette pensee la fit sourire; un projet bizarre,
+hardi, tout feminin, presque aussi fou que Croisilles lui-meme, lui
+traversa l'esprit; elle berca quelque temps son idee dans sa tete, puis
+se decida a l'executer.
+
+Elle commenca par s'enquerir si Croisilles n'avait pas quelque parent
+ou quelque ami; la femme de chambre fut mise en campagne. Tout bien
+examine, on decouvrit, au quatrieme etage d'une vieille maison, une
+tante a demi percluse, qui ne bougeait jamais de son fauteuil, et qui
+n'etait pas sortie depuis quatre ou cinq ans. Cette pauvre femme, fort
+agee, semblait avoir ete mise ou plutot laissee au monde comme un
+echantillon des miseres humaines. Aveugle, goutteuse, presque sourde,
+elle vivait seule dans un grenier; mais une gaiete plus forte que le
+malheur et la maladie la soutenait a quatre-vingts ans et lui faisait
+encore aimer la vie; ses voisins ne passaient jamais devant sa porte
+sans entrer chez elle, et les airs surannes qu'elle fredonnait egayaient
+toutes les filles du quartier. Elle possedait une petite rente viagere
+qui suffisait a l'entretenir; tant que durait le jour, elle tricotait;
+pour le reste, elle ne savait pas ce qui s'etait passe depuis la mort de
+Louis XIV.
+
+Ce fut chez cette respectable personne que Julie se fit conduire en
+secret. Elle se mit pour cela dans tous ses atours; plumes, dentelles,
+rubans, diamants, rien ne fut epargne: elle voulait seduire; mais sa
+vraie beaute en cette circonstance fut le caprice qui l'entrainait. Elle
+monta l'escalier raide et obscur qui menait chez la bonne dame, et,
+apres le salut le plus gracieux, elle parla a peu pres ainsi:
+
+--Vous avez, madame, un neveu nomme Croisilles, qui m'aime et qui a
+demande ma main; je l'aime aussi et voudrais l'epouser; mais mon pere,
+M. Godeau, fermier general de cette ville, refuse de nous marier, parce
+que votre neveu n'est pas riche. Je ne voudrais pour rien au monde etre
+l'occasion d'un scandale, ni causer de la peine a personne; je ne
+saurais donc avoir la pensee de disposer de moi sans le consentement de
+ma famille. Je viens vous demander une grace que je vous supplie de
+m'accorder; il faudrait que vous vinssiez vous-meme proposer ce mariage
+a mon pere. J'ai, grace a Dieu, une petite fortune qui est toute a votre
+service; vous prendrez, quand il vous plaira, cinq cent mille francs
+chez mon notaire, vous direz que cette somme appartient a votre neveu,
+et elle lui appartient en effet; ce n'est point un present que je veux
+lui faire, c'est une dette que je lui paye, car je suis cause de la
+ruine de Croisilles, et il est juste que je la repare. Mon pere ne
+cedera pas aisement; il faudra que vous insistiez et que vous ayez un
+peu de courage; je n'en manquerai pas de mon cote. Comme personne au
+monde, excepte moi, n'a de droit sur la somme dont je vous parle,
+personne ne saura jamais de quelle maniere elle aura passe entre vos
+mains. Vous n'etes pas tres riche non plus, je le sais, et vous pouvez
+craindre qu'on ne s'etonne de vous voir doter ainsi votre neveu; mais
+songez que mon pere ne vous connait pas, que vous vous montrez fort peu
+par la ville, et que par consequent il vous sera facile de feindre que
+vous arrivez de quelque voyage. Cette demarche vous coutera sans doute,
+il faudra quitter votre fauteuil et prendre un peu de peine; mais vous
+ferez deux heureux, madame, et, si vous avez jamais connu l'amour,
+j'espere que vous ne me refuserez pas. La bonne dame, pendant ce
+discours, avait ete tour a tour surprise, inquiete, attendrie et
+charmee. Le dernier mot la persuada.
+
+--Oui, mon enfant, repeta-t-elle plusieurs fois, je sais ce que c'est,
+je sais ce que c'est!
+
+En parlant ainsi, elle fit un effort pour se lever; ses jambes
+affaiblies la soutenaient a peine; Julie s'avanca rapidement, et lui
+tendit la main pour l'aider; par un mouvement presque involontaire,
+elles se trouverent en un instant dans les bras l'une de l'autre. Le
+traite fut aussitot conclu; un cordial baiser le scella d'avance, et
+toutes les confidences necessaires s'ensuivirent sans peine.
+
+Toutes les explications etant faites, la bonne dame tira de son armoire
+une venerable robe de taffetas qui avait ete sa robe de noce. Ce meuble
+antique n'avait pas moins de cinquante ans, mais pas une tache, pas un
+grain de poussiere ne l'avait deflore; Julie en fut dans l'admiration.
+On envoya chercher un carrosse de louage, le plus beau qui fut dans
+toute la ville. La bonne dame prepara le discours qu'elle devait tenir a
+M. Godeau; Julie lui apprit de quelle facon il fallait toucher le coeur
+de son pere, et n'hesita pas a avouer que la vanite etait son cote
+vulnerable.
+
+--Si vous pouviez imaginer, dit-elle, un moyen de flatter ce penchant,
+nous aurions partie gagnee.
+
+La bonne dame reflechit profondement, acheva sa toilette sans mot dire,
+serra la main de sa future niece, et monta en voiture. Elle arriva
+bientot a l'hotel Godeau; la, elle se redressa, si bien en entrant,
+qu'elle semblait rajeunie de dix ans. Elle traversa majestueusement le
+salon ou etait tombe le bouquet de Julie, et, quand la porte du boudoir
+s'ouvrit, elle dit d'une voix ferme au laquais qui la precedait:
+
+--Annoncez la baronne douairiere de Croisilles.
+
+Ce mot decida du bonheur des deux amants; M. Godeau en fut ebloui. Bien
+que les cinq cent mille francs lui semblassent peu de chose, il
+consentit a tout pour faire de sa fille une baronne, et elle le fut; qui
+eut ose lui en contester le titre? A mon avis, elle l'avait bien gagne.
+
+
+
+FIN DE CROISILLES.
+
+
+
+Cette nouvelle a ete publiee pour la premiere fois dans le numero de la
+_Revue des Deux Mondes_ du 15 fevrier 1839.
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+D'UN
+
+MERLE BLANC
+
+1842
+
+I
+
+
+Qu'il est glorieux, mais qu'il est penible d'etre en ce monde un merle
+exceptionnel! Je ne suis point un oiseau fabuleux, et M. de Buffon m'a
+decrit. Mais, helas! je suis extremement rare et tres difficile a
+trouver. Plut au ciel que je fusse tout a fait impossible!
+
+Mon pere et ma mere etaient deux bonnes gens qui vivaient, depuis nombre
+d'annees, au fond d'un vieux jardin retire du Marais. C'etait un menage
+exemplaire. Pendant que ma mere, assise dans un buisson fourre, pondait
+regulierement trois fois par an, et couvait, tout en sommeillant, avec
+une religion patriarcale, mon pere, encore fort propre et fort petulant,
+malgre son grand age, picorait autour d'elle toute la journee, lui
+apportant de beaux insectes qu'il saisissait delicatement par le bout
+de la queue pour ne pas degouter sa femme, et, la nuit venue, il ne
+manquait jamais, quand il faisait beau, de la regaler d'une chanson qui
+rejouissait tout le voisinage. Jamais une querelle, jamais le moindre
+nuage n'avait trouble cette douce union.
+
+A peine fus-je venu au monde, que, pour la premiere fois de sa vie, mon
+pere commenca a montrer de la mauvaise humeur. Bien que je ne fusse
+encore que d'un gris douteux, il ne reconnaissait en moi ni la couleur,
+ni la tournure de sa nombreuse posterite.
+
+--Voila un sale enfant, disait-il quelquefois en me regardant de
+travers; il faut que ce gamin-la aille apparemment se fourrer dans tous
+les platras et tous les tas de boue qu'il rencontre, pour etre toujours
+si laid et si crotte.
+
+--Eh, mon Dieu! mon ami, repondait ma mere, toujours roulee en boule
+dans une vieille ecuelle dont elle avait fait son nid, ne voyez-vous pas
+que c'est de son age? Et vous-meme, dans votre jeune temps, n'avez-vous
+pas ete un charmant vaurien? Laissez grandir notre merlichon, et vous
+verrez comme il sera beau; il est des mieux que j'aie pondus.
+
+Tout en prenant ainsi ma defense, ma mere ne s'y trompait pas; elle
+voyait pousser mon fatal plumage, qui lui semblait une monstruosite;
+mais elle faisait comme toutes les meres qui s'attachent souvent a leurs
+enfants par cela meme qu'ils sont maltraites de la nature, comme si la
+faute en etait a elles, ou comme si elles repoussaient d'avance
+l'injustice du sort qui doit les frapper.
+
+Quand vint le temps de ma premiere mue, mon pere devint tout a fait
+pensif et me considera attentivement. Tant que mes plumes tomberent, il
+me traita encore avec assez de bonte et me donna meme la patee, me
+voyant grelotter presque nu dans un coin; mais des que mes pauvres
+ailerons transis commencerent a se recouvrir de duvet, a chaque plume
+blanche qu'il vit paraitre, il entra dans une telle colere, que je
+craignis qu'il ne me plumat pour le reste de mes jours! Helas! je
+n'avais pas de miroir; j'ignorais le sujet de cette fureur, et je me
+demandais pourquoi le meilleur des peres se montrait pour moi si
+barbare.
+
+Un jour qu'un rayon de soleil et ma fourrure naissante m'avaient mis,
+malgre moi, le coeur en joie, comme je voltigeais dans une allee, je me
+mis, pour mon malheur, a chanter. A la premiere note qu'il entendit, mon
+pere sauta en l'air comme une fusee.
+
+--Qu'est-ce que j'entends-la? s'ecria-t-il; est-ce ainsi qu'un merle
+siffle? est-ce ainsi que je siffle? est-ce la siffler?
+
+Et, s'abattant pres de ma mere avec la contenance la plus terrible:
+
+--Malheureuse! dit-il, qui est-ce qui a pondu dans ton nid?
+
+A ces mots, ma mere indignee s'elanca de son ecuelle, non sans se faire
+du mal a une patte; elle voulut parler, mais ses sanglots la
+suffoquaient, elle tomba a terre a demi pamee. Je la vis pres d'expirer;
+epouvante et tremblant de peur, je me jetai aux genoux de mon pere.
+
+--O mon pere! lui dis-je, si je siffle de travers, et si je suis mal
+vetu, que ma mere n'en soit point punie! Est-ce sa faute si la nature
+m'a refuse une voix comme la votre? Est-ce sa faute si je n'ai pas votre
+beau bec jaune et votre bel habit noir a la francaise, qui vous donnent
+l'air d'un marguillier en train d'avaler une omelette? Si le Ciel a fait
+de moi un monstre, et si quelqu'un doit en porter la peine, que je sois
+du moins le seul malheureux!
+
+--Il ne s'agit pas de cela, dit mon pere; que signifie la maniere
+absurde dont tu viens de te permettre de siffler? qui t'a appris a
+siffler ainsi contre tous les usages et toutes les regles?
+
+--Helas! monsieur, repondis-je humblement, j'ai siffle comme je pouvais,
+me sentant gai parce qu'il fait beau, et ayant peut-etre mange trop de
+mouches.
+
+--On ne siffle pas ainsi dans ma famille, reprit mon pere hors de lui.
+Il y a des siecles que nous sifflons de pere en fils, et, lorsque je
+fais entendre ma voix la nuit, apprends qu'il y a ici, au premier etage,
+un vieux monsieur, et au grenier une jeune grisette, qui ouvrent leurs
+fenetres pour m'entendre. N'est-ce pas assez que j'aie devant les yeux
+l'affreuse couleur de tes sottes plumes qui te donnent l'air enfarine
+comme un paillasse de la foire? Si je n'etais le plus pacifique des
+merles, je t'aurais deja cent fois mis a nu, ni plus ni moins qu'un
+poulet de basse-cour pret a etre embroche.
+
+--Eh bien! m'ecriai-je, revolte de l'injustice de mon pere, s'il en est
+ainsi, monsieur, qu'a cela ne tienne! je me deroberai a votre presence,
+je delivrerai vos regards de cette malheureuse queue blanche, par
+laquelle vous me tirez toute la journee. Je partirai, monsieur, je
+fuirai; assez d'autres enfants consoleront votre vieillesse, puisque ma
+mere pond trois fois par an; j'irai loin de vous cacher ma misere, et
+peut-etre, ajoutai-je en sanglotant, peut-etre trouverai-je, dans le
+potager du voisin ou sur les gouttieres, quelques vers de terre ou
+quelques araignees pour soutenir ma triste existence.
+
+--Comme tu voudras, repliqua mon pere, loin de s'attendrir a ce
+discours; que je ne te voie plus! Tu n'es pas mon fils; tu n'es pas un
+merle.
+
+--Et que suis-je donc, monsieur, s'il vous plait?
+
+--Je n'en sais rien, mais tu n'es pas un merle. Apres ces paroles
+foudroyantes, mon pere s'eloigna a pas lents. Ma mere se releva
+tristement, et alla, en boitant, achever de pleurer dans son ecuelle.
+Pour moi, confus et desole, je pris mon vol du mieux que je pus, et
+j'allai, comme je l'avais annonce, me percher sur la gouttiere d'une
+maison voisine.
+
+
+
+
+II
+
+
+Mon pere eut l'inhumanite de me laisser pendant plusieurs jours dans
+cette situation mortifiante. Malgre sa violence, il avait bon coeur, et,
+aux regards detournes qu'il me lancait, je voyais bien qu'il aurait
+voulu me pardonner et me rappeler; ma mere, surtout, levait sans cesse
+vers moi des yeux pleins de tendresse, et se risquait meme parfois a
+m'appeler d'un petit cri plaintif; mais mon horrible plumage blanc leur
+inspirait, malgre eux, une repugnance et un effroi auxquels je vis bien
+qu'il n'y avait point de remede.
+
+--Je ne suis point un merle! me repetais-je; et, en effet, en
+m'epluchant le matin et en me mirant dans l'eau de la gouttiere, je ne
+reconnaissais que trop clairement combien je ressemblais peu a ma
+famille.--O ciel! repetais-je encore, apprends-moi donc ce que je suis!
+
+Une certaine nuit qu'il pleuvait averse, j'allais m'endormir extenue de
+faim et de chagrin, lorsque je vis se poser pres de moi un oiseau plus
+mouille, plus pale et plus maigre que je ne le croyais possible. Il
+etait a peu pres de ma couleur, autant que j'en pus juger a travers la
+pluie qui nous inondait; a peine avait-il sur le corps assez de plumes
+pour habiller un moineau, et il etait plus gros que moi. Il me sembla,
+au premier abord, un oiseau tout a fait pauvre et necessiteux; mais il
+gardait, en depit de l'orage qui maltraitait son front presque tondu, un
+air deserte qui me charma. Je lui fis modestement une grande reverence,
+a laquelle il repondit par un coup de bec qui faillit me jeter a bas de
+la gouttiere. Voyant que je me grattais l'oreille et que je me retirais
+avec componction sans essayer de lui repondre en sa langue:
+
+--Qui es-tu? me demanda-t-il d'une voix aussi enrouee que son crane
+etait chauve.
+
+--Helas! monseigneur, repondis-je (craignant une seconde estocade), je
+n'en sais rien. Je croyais etre un merle, mais l'on m'a convaincu que je
+n'en suis pas un.
+
+La singularite de ma reponse et mon air de sincerite l'interesserent. Il
+s'approcha de moi et me fit conter mon histoire, ce dont je m'acquittai
+avec toute la tristesse et toute l'humilite qui convenaient a ma
+position et au temps affreux qu'il faisait.
+
+--Si tu etais un ramier comme moi, me dit-il apres m'avoir ecoute, les
+niaiseries dont tu t'affliges ne t'inquieteraient pas un moment. Nous
+voyageons, c'est la notre vie, et nous avons bien nos amours, mais je ne
+sais qui est mon pere. Fendre l'air, traverser l'espace, voir a nos
+pieds les monts et les plaines, respirer l'azur meme des cieux, et non
+les exhalaisons de la terre, courir comme la fleche a un but marque qui
+ne nous echappe jamais, voila notre plaisir et notre existence. Je fais
+plus de chemin en un jour qu'un homme n'en peut faire en dix.
+
+--Sur ma parole, monsieur, dis-je un peu enhardi, vous etes un oiseau
+bohemien.
+
+--C'est encore une chose dont je ne me soucie guere, reprit-il. Je n'ai
+point de pays; je ne connais que trois choses: les voyages, ma femme et
+mes petits. Ou est ma femme, la est ma patrie.
+
+--Mais qu'avez-vous la qui vous pend au cou? C'est comme une vieille
+papillotte chiffonnee.
+
+--Ce sont des papiers d'importance, repondit-il en se rengorgeant; je
+vais a Bruxelles de ce pas, et je porte au celebre banquier *** une
+nouvelle qui va faire baisser la rente d'un franc soixante-dix-huit
+centimes.
+
+--Juste Dieu! m'ecriai-je, c'est une belle existence que la votre, et
+Bruxelles, j'en suis sur, doit etre une ville bien curieuse a voir. Ne
+pourriez-vous pas m'emmener avec vous? Puisque je ne suis pas un merle,
+je suis peut-etre un pigeon ramier.
+
+--Si tu en etais un, repliqua-t-il, tu m'aurais rendu le coup de bec que
+je t'ai donne tout a l'heure.
+
+--Eh bien! monsieur, je vous le rendrai; ne nous brouillons pas pour si
+peu de chose. Voila le matin qui parait et l'orage qui s'apaise. De
+grace, laissez-moi vous suivre! Je suis perdu, je n'ai plus rien au
+monde;--si vous me refusez, il ne me reste plus qu'a me noyer dans
+cette gouttiere.
+
+--Eh bien, en route! suis-moi si tu peux.
+
+Je jetai un dernier regard sur le jardin ou dormait ma mere. Une larme
+coula de mes yeux; le vent et la pluie l'emporterent. J'ouvris mes ailes
+et je partis.
+
+
+
+
+III
+
+
+Mes ailes, je l'ai dit, n'etaient pas encore bien robustes. Tandis que
+mon conducteur allait comme le vent, je m'essoufflais a ses cotes; je
+tins bon pendant quelque temps, mais bientot il me prit un eblouissement
+si violent, que je me sentis pres de defaillir.
+
+--Y en a-t-il encore pour longtemps? demandai-je d'une voix faible.
+
+--Non, me repondit-il, nous sommes au Bourget; nous n'avons plus que
+soixante lieues a faire.
+
+J'essayai de reprendre courage, ne voulant pas avoir l'air d'une poule
+mouillee, et je volai encore un quart d'heure; mais, pour le coup,
+j'etais rendu.
+
+--Monsieur, begayai-je de nouveau, ne pourrait-on pas s'arreter un
+instant? J'ai une soif horrible qui me tourmente, et, en nous perchant
+sur un arbre...
+
+--Va-t'en au diable! tu n'es qu'un merle! me repondit le ramier en
+colere.
+
+Et, sans daigner tourner la tete, il continua son voyage enrage. Quant a
+moi, abasourdi et n'y voyant plus, je tombai dans un champ de ble.
+
+J'ignore combien de temps dura mon evanouissement. Lorsque je repris
+connaissance, ce qui me revint d'abord en memoire fut la derniere
+parole du ramier: Tu n'es qu'un merle, m'avait-il dit.--O mes chers
+parents! pensai-je, vous vous etes donc trompes! Je vais retourner pres
+de vous; vous me reconnaitrez pour votre vrai et legitime enfant, et
+vous me rendrez ma place dans ce bon petit tas de feuilles qui est sous
+l'ecuelle de ma mere.
+
+Je fis un effort pour me lever; mais la fatigue du voyage et la douleur
+que je ressentais de ma chute me paralysaient tous les membres. A peine
+me fus-je dresse sur mes pattes, que la defaillance me reprit, et je
+retombai sur le flanc.
+
+L'affreuse pensee de la mort se presentait deja a mon esprit, lorsque, a
+travers les bluets et les coquelicots, je vis venir a moi, sur la pointe
+du pied, deux charmantes personnes. L'une etait une petite pie fort bien
+mouchetee et extremement coquette, et l'autre une tourterelle couleur de
+rose. La tourterelle s'arreta a quelques pas de distance, avec un grand
+air de pudeur et de compassion pour mon infortune; mais la pie
+s'approcha en sautillant de la maniere la plus agreable du monde.
+
+--Eh, bon Dieu! pauvre enfant, que faites-vous la? me demanda-t-elle
+d'une voix folatre et argentine.
+
+--Helas! madame la marquise, repondis-je (car c'en devait etre une pour
+le moins), je suis un pauvre diable de voyageur que son postillon a
+laisse en route, et je suis en train de mourir de faim.
+
+--Sainte Vierge! que me dites-vous? repondit-elle.
+
+Et aussitot elle se mit a voltiger ca et la sur les buissons qui nous
+entouraient, allant et venant de cote et d'autre, m'apportant quantite
+de baies et de fruits, dont elle fit un petit tas pres de moi, tout en
+continuant ses questions.
+
+--Mais qui etes-vous? mais d'ou venez-vous? C'est une chose incroyable
+que votre aventure! Et ou alliez-vous? Voyager seul, si jeune, car vous
+sortez de votre premiere mue! Que font vos parents? d'ou sont-ils?
+comment vous laissent-ils aller dans cet etat-la? Mais c'est a faire
+dresser les plumes sur la tete!
+
+Pendant qu'elle parlait, je m'etais souleve un peu de cote, et je
+mangeais de grand appetit. La tourterelle restait immobile, me regardant
+toujours d'un oeil de pitie. Cependant elle remarqua que je retournais la
+tete d'un air languissant, et elle comprit que j'avais soif. De la pluie
+tombee dans la nuit une goutte restait sur un brin de mouron; elle
+recueillit timidement cette goutte dans son bec, et me l'apporta toute
+fraiche. Certainement, si je n'eusse pas ete si malade, une personne si
+reservee ne se serait jamais permis une pareille demarche.
+
+Je ne savais pas encore ce que c'est que l'amour, mais mon coeur battait
+violemment. Partage entre deux emotions diverses, j'etais penetre d'un
+charme inexplicable. Ma panetiere etait si gaie, mon echanson si
+expansif et si doux, que j'aurais voulu dejeuner ainsi pendant toute
+l'eternite. Malheureusement, tout a un terme, meme l'appetit d'un
+convalescent. Le repas fini et mes forces revenues, je satisfis la
+curiosite de la petite pie, et lui racontai mes malheurs avec autant de
+sincerite que je l'avais fait la veille devant le pigeon. La pie
+m'ecouta avec plus d'attention qu'il ne semblait devoir lui appartenir,
+et la tourterelle me donna des marques charmantes de sa profonde
+sensibilite. Mais, lorsque j'en fus a toucher le point capital qui
+causait ma peine, c'est-a-dire l'ignorance ou j'etais de moi-meme:
+
+--Plaisantez-vous? s'ecria la pie; vous, un merle! vous, un pigeon! Fi
+donc! vous etes une pie, mon cher enfant, pie s'il en fut, et tres
+gentille pie, ajouta-t-elle en me donnant un petit coup d'aile, comme
+qui dirait un coup d'eventail.
+
+--- Mais, madame la marquise, repondis-je, il me semble que, pour une
+pie, je suis d'une couleur, ne vous en deplaise...
+
+--Une pie russe, mon cher, vous etes une pie russe! Vous ne savez pas
+qu'elles sont blanches? Pauvre garcon, quelle innocence[1]!
+
+[Note 1: On trouve, en effet, des pies blanches en Russie.]
+
+--Mais, madame, repris-je, comment serais-je une pie russe, etant ne au
+fond du Marais, dans une vieille ecuelle cassee?
+
+--Ah! le bon enfant! Vous etes de l'invasion, mon cher; croyez-vous
+qu'il n'y ait que vous? Fiez-vous a moi, et laissez-vous faire; je veux
+vous emmener tout a l'heure et vous montrer les plus belles choses de la
+terre.
+
+--Ou cela, madame, s'il vous plait?
+
+--Dans mon palais vert, mon mignon; vous verrez quelle vie on y mene.
+Vous n'aurez pas plus tot ete pie un quart d'heure, que vous ne voudrez
+plus entendre parler d'autre chose. Nous sommes la une centaine, non pas
+de ces grosses pies de village qui demandent l'aumone sur les grands
+chemins, mais toutes nobles et de bonne compagnie, effilees, lestes, et
+pas plus grosses que le poing. Pas une de nous n'a ni plus ni moins de
+sept marques noires et de cinq marques blanches; c'est une chose
+invariable, et nous meprisons le reste du monde. Les marques noires vous
+manquent, il est vrai, mais votre qualite de Russe suffira pour vous
+faire admettre. Notre vie se compose de deux choses: caqueter et nous
+attifer. Depuis le matin jusqu'a midi, nous nous attifons, et, depuis
+midi jusqu'au soir, nous caquetons. Chacune de nous perche sur un arbre,
+le plus haut et le plus vieux possible. Au milieu de la foret s'eleve un
+chene immense, inhabite, helas! C'etait la demeure du feu roi Pie X, ou
+nous allons en pelerinage en poussant de bien gros soupirs; mais, a part
+ce leger chagrin, nous passons le temps a merveille. Nos femmes, ne sont
+pas plus begueules que nos maris ne sont jaloux, mais nos plaisirs sont
+purs et honnetes, parce que notre coeur est aussi noble que notre langage
+est libre et joyeux. Notre fierte n'a pas de bornes, et, si un geai ou
+toute autre canaille vient par hasard a s'introduire chez nous, nous le
+plumons impitoyablement. Mais nous n'en sommes pas moins les meilleures
+gens du monde, et les passereaux, les mesanges, les chardonnerets qui
+vivent dans nos taillis, nous trouvent toujours pretes a les aider, a
+les nourrir et a les defendre. Nulle part il n'y a plus de caquetage que
+chez nous, et nulle part moins de medisance. Nous ne manquons pas de
+vieilles pies devotes qui disent leurs patenotres toute la journee, mais
+la plus eventee de nos jeunes commeres peut passer, sans crainte d'un
+coup de bec, pres de la plus severe douairiere. En un mot, nous vivons
+de plaisir, d'honneur, de bavardage, de gloire et de chiffons.
+
+--Voila qui est fort beau, madame, repliquai-je, et je serais
+certainement mal appris de ne point obeir aux ordres d'une personne
+comme vous. Mais avant d'avoir l'honneur de vous suivre, permettez-moi,
+de grace, de dire un mot a cette bonne demoiselle qui est
+ici.--Mademoiselle, continuai-je en m'adressant a la tourterelle,
+parlez-moi franchement, je vous en supplie; pensez-vous que je sois
+veritablement une pie russe?
+
+A cette question, la tourterelle baissa la tete, et devint rouge pale,
+comme les rubans de Lolotte.
+
+--Mais, monsieur, dit-elle, je ne sais si je puis...
+
+--Au nom du ciel, parlez, mademoiselle! Mon dessein n'a rien qui puisse
+vous offenser, bien au contraire. Vous me paraissez toutes deux si
+charmantes, que je fais ici le serment d'offrir mon coeur et ma patte a
+celle de vous qui en voudra, des l'instant que je saurai si je suis pie
+ou autre chose; car, en vous regardant, ajoutai-je, parlant un peu plus
+bas a la jeune personne, je me sens je ne sais quoi de tourtereau qui me
+tourmente singulierement.
+
+--Mais, en effet, dit la tourterelle en rougissant encore davantage, je
+ne sais si c'est le reflet du soleil qui tombe sur vous a travers ces
+coquelicots, mais votre plumage me semble avoir une legere teinte...
+
+Elle n'osa en dire plus long.
+
+--O perplexite! m'ecriai-je, comment savoir a quoi m'en tenir? comment
+donner mon coeur a l'une de vous, lorsqu'il est si cruellement dechire? O
+Socrate! quel precepte admirable, mais difficile a suivre, tu nous as
+donne, quand tu as dit: "Connais-toi toi-meme!"
+
+Depuis le jour ou une malheureuse chanson avait si fort contrarie mon
+pere, je n'avais pas fait usage de ma voix. En ce moment, il me vint a
+l'esprit de m'en servir comme d'un moyen pour discerner la verite.
+"Parbleu! pensai-je, puisque monsieur mon pere m'a mis a la porte des le
+premier couplet, c'est bien le moins que le second produise quelque
+effet sur ces dames." Ayant donc commence par m'incliner poliment, comme
+pour reclamer l'indulgence, a cause de la pluie que j'avais recue, je me
+mis d'abord a siffler, puis a gazouiller, puis a faire des roulades,
+puis enfin a chanter a tue-tete, comme un muletier espagnol en plein
+vent.
+
+A mesure que je chantais, la petite pie s'eloignait de moi d'un air de
+surprise qui devint bientot de la stupefaction, puis qui passa a un
+sentiment d'effroi accompagne d'un profond ennui. Elle decrivait des
+cercles autour de moi, comme un chat autour d'un morceau de lard trop
+chaud qui vient de le bruler, mais auquel il voudrait pourtant gouter
+encore. Voyant l'effet de mon epreuve, et voulant la pousser jusqu'au
+bout, plus la pauvre marquise montrait d'impatience, plus je
+m'egosillais a chanter. Elle resista pendant vingt-cinq minutes a mes
+melodieux efforts; enfin, n'y pouvant plus tenir, elle s'envola a grand
+bruit, et regagna son palais de verdure. Quant a la tourterelle, elle
+s'etait, presque des le commencement, profondement endormie.
+
+--Admirable effet de l'harmonie! pensai-je. O Marais! o ecuelle
+maternelle! plus que jamais je reviens a vous!
+
+Au moment ou je m'elancais pour partir, la tourterelle rouvrit les yeux.
+
+--Adieu, dit-elle, etranger si gentil et si ennuyeux! Mon nom est
+Gourouli; souviens-toi de moi!
+
+--Belle Gourouli, lui repondis-je, vous etes bonne, douce et charmante;
+je voudrais vivre et mourir pour vous. Mais vous etes couleur de rose;
+tant de bonheur n'est pas fait pour moi!
+
+
+
+
+IV
+
+
+Le triste effet produit par mon chant ne laissait pas que de
+m'attrister.--Helas! musique, helas! poesie, me repetais-je en regagnant
+Paris, qu'il y a peu de coeurs qui vous comprennent!
+
+En faisant ces reflexions, je me cognai la tete contre celle d'un oiseau
+qui volait dans le sens oppose au mien. Le choc fut si rude et si
+imprevu, que nous tombames tous deux sur la cime d'un arbre qui, par
+bonheur, se trouva la. Apres que nous nous fumes un peu secoues, je
+regardai le nouveau venu, m'attendant a une querelle. Je vis avec
+surprise qu'il etait blanc. A la verite, il avait la tete un peu plus
+grosse que moi, et, sur le front, une espece de panache qui lui donnait
+un air heroi-comique; de plus, il portait sa queue fort en l'air, avec
+une grande magnanimite: du reste, il ne me parut nullement dispose a la
+bataille. Nous nous abordames fort civilement, et nous nous fimes de
+mutuelles excuses, apres quoi nous entrames en conversation. Je pris la
+liberte de lui demander son nom et de quel pays il etait.
+
+--Je suis etonne, me dit-il, que vous ne me connaissiez pas. Est-ce que
+vous n'etes pas des notres?
+
+--En verite, monsieur, repondis-je, je ne sais pas desquels je suis.
+Tout le monde me demande et me dit la meme chose; il faut que ce soit
+une gageure qu'on ait faite.
+
+--Vous voulez rire, repliqua-t-il; votre plumage vous sied trop bien
+pour que je meconnaisse un confrere. Vous appartenez infailliblement a
+cette race illustre et venerable qu'on nomme en latin _cacuata_, en
+langue savante _kakatoes_, et en jargon vulgaire catacois.
+
+--Ma foi, monsieur, cela est possible, et ce serait bien de l'honneur
+pour moi. Mais ne laissez pas de faire comme si je n'en etais pas, et
+daignez m'apprendre a qui j'ai la gloire de parler.
+
+--Je suis, repondit l'inconnu, le grand poete Kacatogan. J'ai fait de
+puissants voyages, monsieur, des traversees arides et de cruelles
+peregrinations. Ce n'est pas d'hier que je rime, et ma muse a eu des
+malheurs. J'ai fredonne sous Louis XVI, monsieur, j'ai braille pour la
+Republique, j'ai noblement chante l'Empire, j'ai discretement loue la
+Restauration, j'ai meme fait un effort dans ces derniers temps, et je me
+suis soumis, non sans peine, aux exigences de ce siecle sans gout. J'ai
+lance dans le monde des distiques piquants, des hymnes sublimes, de
+gracieux dithyrambes, de pieuses elegies, des drames chevelus, des
+romans crepus, des vaudevilles poudres et des tragedies chauves. En un
+mot, je puis me flatter d'avoir ajoute au temple des Muses quelques
+festons galants, quelques sombres creneaux et quelques ingenieuses
+arabesques. Que voulez-vous! je me suis fait vieux. Mais je rime encore
+vertement, monsieur, et, tel que vous me voyez, je revais a un poeme en
+un chant, qui n'aura pas moins de six cents pages, quand vous m'avez
+fait une bosse au front. Du reste, si je puis vous etre bon a quelque
+chose, je suis tout a votre service.
+
+--Vraiment, monsieur, vous le pouvez, repliquai-je, car vous me voyez en
+ce moment dans un grand embarras poetique. Je n'ose dire que je sois un
+poete, ni surtout un aussi grand poete que vous, ajoutai-je en le
+saluant, mais j'ai recu de la nature un gosier qui me demange quand je
+me sens bien aise ou que j'ai du chagrin. A vous dire la verite,
+j'ignore absolument les regles.
+
+--Je les ai oubliees, dit Kacatogan, ne vous inquietez pas de cela.
+
+--Mais il m'arrive, repris-je, une chose facheuse: c'est que ma voix
+produit sur ceux qui l'entendent a peu pres le meme effet que celle d'un
+certain Jean de Nivelle sur... Vous savez ce que je veux dire?
+
+--Je le sais, dit Kacatogan; je connais par moi-meme cet effet bizarre.
+La cause ne m'en est pas connue, mais l'effet est incontestable.
+
+--Eh bien! monsieur, vous qui me semblez etre le Nestor de la poesie,
+sauriez-vous, je vous prie, un remede a ce penible inconvenient?
+
+--Non, dit Kacatogan, pour ma part, je n'en ai jamais pu trouver. Je
+m'en suis fort tourmente etant jeune, a cause qu'on me sifflait
+toujours; mais, a l'heure qu'il est, je n'y songe plus. Je crois que
+cette repugnance vient de ce que le public en lit d'autres que nous:
+cela le distrait..
+
+--Je le pense comme vous; mais vous conviendrez, monsieur, qu'il est
+dur, pour une creature bien intentionnee, de mettre les gens en fuite
+des qu'il lui prend un bon mouvement. Voudriez-vous me rendre le service
+de m'ecouter, et me dire sincerement votre avis?
+
+--Tres volontiers, dit Kacatogan; je suis tout oreilles.
+
+Je me mis a chanter aussitot, et j'eus la satisfaction de voir que
+Kacatogan ne s'enfuyait ni ne s'endormait. Il me regardait fixement, et,
+de temps en temps, il inclinait la tete d'un air d'approbation, avec une
+espece de murmure flatteur. Mais je m'apercus bientot qu'il ne
+m'ecoutait pas, et qu'il revait a son poeme. Profitant d'un moment ou je
+reprenais haleine, il m'interrompit tout a coup.
+
+--Je l'ai pourtant trouvee, cette rime! dit-il en souriant et en
+branlant la tete; c'est la soixante mille sept cent quatorzieme qui sort
+de cette cervelle-la! Et l'on ose dire que je vieillis! Je vais lire
+cela aux bons amis, je vais le leur lire, et nous verrons ce qu'on en
+dira!
+
+Parlant ainsi, il prit son vol et disparut, ne semblant plus se souvenir
+de m'avoir rencontre.
+
+
+
+
+V
+
+
+Reste seul et desappointe, je n'avais rien de mieux a faire que de
+profiter du reste du jour et de voler a tire-d'aile vers Paris.
+Malheureusement, je ne savais pas ma route. Mon voyage avec le pigeon
+avait ete trop peu agreable pour me laisser un souvenir exact; en sorte
+que, au lieu d'aller tout droit, je tournai a gauche au Bourget, et,
+surpris par la nuit, je fus oblige de chercher un gite dans les bois de
+Mortefontaine.
+
+Tout le monde se couchait lorsque j'arrivai. Les pies et les geais, qui,
+comme on le sait, sont les plus mauvais coucheurs de la terre, se
+chamaillaient de tous les cotes. Dans les buissons piaillaient les
+moineaux, en pietinant les uns sur les autres. Au bord de l'eau
+marchaient gravement deux herons, perches sur leurs longues echasses;
+dans l'attitude de la meditation, Georges Dandins du lieu, attendant
+patiemment leurs femmes. D'enormes corbeaux, a moitie endormis, se
+posaient lourdement sur la pointe des arbres les plus eleves, et
+nasillaient leurs prieres du soir. Plus bas, les mesanges amoureuses se
+pourchassaient encore dans les taillis, tandis qu'un pivert ebouriffe
+poussait son menage par derriere, pour le faire entrer dans le creux
+d'un arbre. Des phalanges de friquets arrivaient des champs en dansant
+en l'air comme des bouffees de fumee, et se precipitaient sur un
+arbrisseau qu'elles couvraient tout entier; des pinsons, des fauvettes,
+des rouges-gorges, se groupaient legerement sur des branches decoupees,
+comme des cristaux sur une girandole. De toute part resonnaient des voix
+qui disaient bien distinctement:--Allons, ma femme!--Allons, ma
+fille!--Venez, ma belle!--Par ici, ma mie!--Me voila, mon
+cher!--Bonsoir, ma maitresse!--Adieu,--mes amis!--Dormez bien, mes
+enfants!
+
+Quelle position pour un celibataire que de coucher dans une pareille
+auberge! J'eus la tentation de me joindre a quelques oiseaux de ma
+taille, et de leur demander l'hospitalite.--La nuit, pensais-je, tous
+les oiseaux sont gris; et, d'ailleurs, est-ce faire tort aux gens que de
+dormir poliment pres d'eux?
+
+Je me dirigeai d'abord vers un fosse ou se rassemblaient des etourneaux.
+Ils faisaient leur toilette de nuit avec un soin tout particulier, et je
+remarquai que la plupart d'entre eux avaient les ailes dorees et les
+pattes vernies: c'etaient les dandies de la foret: Ils etaient assez
+bons enfants, et ne m'honorerent d'aucune attention. Mais leurs propos
+etaient si creux, ils se racontaient avec tant de fatuite leurs
+tracasseries et leurs bonnes fortunes, ils se frottaient si lourdement
+l'un a l'autre, qu'il me fut impossible d'y tenir.
+
+J'allai ensuite me percher sur une branche ou s'alignaient une
+demi-douzaine d'oiseaux de differentes especes. Je pris modestement la
+derniere place, a l'extremite de la branche, esperant qu'on m'y
+souffrirait. Par malheur, ma voisine etait une vieille colombe, aussi
+seche qu'une girouette rouillee. Au moment ou je m'approchai d'elle, le
+peu de plumes qui couvraient ses os etaient l'objet de sa sollicitude;
+elle feignait de les eplucher, mais elle eut trop craint d'en arracher
+une: elle les passait seulement en revue pour voir si elle avait son
+compte. A peine l'eus-je touchee du bout de l'aile, qu'elle se redressa
+majestueusement.
+
+--Qu'est-ce que vous faites donc, monsieur? me dit-elle en pincant le
+bec avec une pudeur britannique.
+
+Et, m'allongeant un grand coup de coude, elle me jeta a bas avec une
+vigueur qui eut fait honneur a un portefaix.
+
+Je tombai dans une bruyere ou dormait une grosse gelinotte. Ma mere
+elle-meme, dans son ecuelle, n'avait pas un tel air de beatitude. Elle
+etait si rebondie, si epanouie, si bien assise sur son triple ventre,
+qu'on l'eut prise pour un pate dont on avait mange la croute. Je me
+glissai furtivement pres d'elle.
+
+--Elle ne s'eveillera pas, me disais-je, et, en tout cas, une si bonne
+grosse maman ne peut pas etre bien mechante. Elle ne le fut pas en
+effet. Elle ouvrit les yeux a demi, et me dit en poussant un leger
+soupir:
+
+--Tu me genes, mon petit, va-t'en de la.
+
+Au meme instant, je m'entendis appeler: c'etaient des grives qui, du
+haut d'un sorbier, me faisaient signe de venir a elles.--Voila enfin de
+bonnes ames, pensai-je. Elles me firent place en riant comme des folles,
+et je me fourrai aussi lestement dans leur groupe emplume qu'un billet
+doux dans un manchon. Mais je ne tardai pas a juger que ces dames
+avaient mange plus de raisin qu'il n'est raisonnable de le faire; elles
+se soutenaient a peine sur les branches, et leurs plaisanteries de
+mauvaise compagnie, leurs eclats de rire et leurs chansons grivoises me
+forcerent de m'eloigner.
+
+Je commencais a desesperer, et j'allais m'endormir dans un coin
+solitaire, lorsqu'un rossignol se mit a chanter. Tout le monde aussitot
+fit silence. Helas! que sa voix etait pure! que sa melancolie meme
+paraissait douce! Loin de troubler le sommeil d'autrui, ses accords
+semblaient le bercer. Personne ne songeait a le faire taire, personne ne
+trouvait mauvais qu'il chantat sa chanson a pareille heure; son pere ne
+le battait pas, ses amis ne prenaient pas la fuite.
+
+--Il n'y a donc que moi, m'ecriai-je, a qui il soit defendu d'etre
+heureux! Partons, fuyons ce monde cruel! Mieux vaut chercher ma route
+dans les tenebres, au risque d'etre avale par quelque hibou, que de me
+laisser dechirer ainsi par le spectacle du bonheur des autres!
+
+Sur cette pensee, je me remis en chemin et j'errai longtemps au hasard.
+Aux premieres clartes du jour, j'apercus les tours de Notre-Dame. En un
+clin d'oeil j'y atteignis, et je ne promenai pas longtemps mes regards
+avant de reconnaitre notre jardin. J'y volai plus vite que l'eclair...
+Helas! il etait vide... J'appelai en vain mes parents: personne ne me
+repondit. L'arbre ou se tenait mon pere, le buisson maternel, l'ecuelle
+cherie, tout avait disparu. La cognee avait tout detruit; au lieu de
+l'allee verte ou j'etais ne, il ne restait qu'un cent de fagots.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Je cherchai d'abord mes parents dans tous les jardins d'alentour, mais
+ce fut peine perdue; ils s'etaient sans doute refugies dans quelque
+quartier eloigne, et je ne pus jamais savoir de leurs nouvelles.
+
+Penetre d'une tristesse affreuse, j'allai me percher sur la gouttiere ou
+la colere de mon pere m'avait d'abord exile. J'y passais les jours et
+les nuits a deplorer ma triste existence. Je ne dormais plus, je
+mangeais a peine: j'etais pres de mourir de douleur.
+
+Un jour que je me lamentais comme a l'ordinaire:
+
+--Ainsi donc, me disais-je tout haut, je ne suis ni un merle, puisque
+mon pere me plumait; ni un pigeon, puisque je suis tombe en route quand
+j'ai voulu aller en Belgique; ni une pie russe, puisque la petite
+marquise s'est bouche les oreilles des que j'ai ouvert le bec; ni une
+tourterelle, puisque Gourouli, la bonne Gourouli elle-meme, ronflait
+comme un moine quand je chantais; ni un perroquet, puisque Kacatogan n'a
+pas daigne m'ecouter; ni un oiseau quelconque, enfin, puisque, a
+Mortefontaine, on m'a laisse coucher tout seul. Et cependant j'ai des
+plumes sur le corps; voila des pattes et voila des ailes. Je ne suis
+point un monstre, temoin Gourouli, et cette petite marquise elle-meme,
+qui me trouvaient assez a leur gre. Par quel mystere inexplicable ces
+plumes, ces ailes et ces pattes ne sauraient-elles former un ensemble
+auquel on puisse donner un nom? Ne serais-je pas par hasard?...
+
+J'allais poursuivre mes doleances, lorsque je fus interrompu par deux
+portieres qui se disputaient dans la rue.
+
+--Ah, parbleu! dit l'une d'elles a l'autre, si tu en viens jamais a
+bout, je te fais cadeau d'un merle blanc!
+
+--Dieu juste! m'ecriai-je, voila mon affaire. O Providence! je suis fils
+d'un merle, et je suis blanc: je suis un merle blanc!
+
+Cette decouverte, il faut l'avouer, modifia beaucoup mes idees. Au lieu
+de continuer a me plaindre, je commencai a me rengorger et a marcher
+fierement le long de la gouttiere, en regardant l'espace d'un air
+victorieux.
+
+--C'est quelque chose, me dis-je, que d'etre un merle blanc: cela ne se
+trouve point dans le pas d'un ane. J'etais bien bon de m'affliger de ne
+pas rencontrer mon semblable: c'est le sort du genie, c'est le mien! Je
+voulais fuir le monde, je veux l'etonner! Puisque je suis cet oiseau
+sans pareil dont le vulgaire nie l'existence, je dois et pretends me
+comporter comme tel, ni plus ni moins que le phenix, et mepriser le
+reste des volatiles. Il faut que j'achete les Memoires d'Alfieri et les
+poemes de lord Byron; cette nourriture substantielle m'inspirera un
+noble orgueil, sans compter celui que Dieu m'a donne. Oui, je veux
+ajouter, s'il se peut, au prestige de ma naissance. La nature m'a fait
+rare, je me ferai mysterieux. Ce sera une faveur, une gloire de me
+voir.--Et, au fait, ajoutai-je plus bas, si je me montrais tout
+bonnement pour de l'argent?
+
+--Fi donc! quelle indigne pensee! Je veux faire un poeme comme
+Kacatogan, non pas en un chant, mais en vingt-quatre, comme tous les
+grands hommes; ce n'est pas assez, il y en aura quarante-huit, avec des
+notes et un appendice! Il faut que l'univers apprenne que j'existe. Je
+ne manquerai pas, dans mes vers, de deplorer mon isolement; mais ce sera
+de telle sorte, que les plus heureux me porteront envie. Puisque le ciel
+m'a refuse une femelle, je dirai un mal affreux de celles des autres. Je
+prouverai que tout est trop vert, hormis les raisins que je mange. Les
+rossignols n'ont qu'a se bien tenir; je demontrerai, comme deux et deux
+font quatre, que leurs complaintes font mal au coeur, et que leur
+marchandise ne vaut rien. Il faut que j'aille trouver Charpentier. Je
+veux me creer tout d'abord une puissante position litteraire. J'entends
+avoir autour de moi une cour composee, non pas seulement de
+journalistes, mais d'auteurs veritables et meme de femmes de lettres.
+J'ecrirai un role pour mademoiselle Rachel, et, si elle refuse de le
+jouer, je publierai a son de trompe que son talent est bien inferieur a
+celui d'une vieille actrice de province. J'irai a Venise, et je
+louerai, sur les bords du grand canal, au milieu de cette cite feerique,
+le beau palais Mocenigo, qui coute quatre livres dix sous par jour; la,
+je m'inspirerai de tous les souvenirs que l'auteur de _Lara_ doit y
+avoir laisses. Du fond de ma solitude, j'inonderai le monde d'un deluge
+de rimes croisees, calquees sur la strophe de Spencer, ou je soulagerai
+ma grande ame; je ferai soupirer toutes les mesanges, roucouler toutes
+les tourterelles, fondre en larmes toutes les becasses, et hurler toutes
+les vieilles chouettes. Mais, pour ce qui regarde ma personne, je me
+montrerai inexorable et inaccessible a l'amour. En vain me
+pressera-t-on, me suppliera-t-on d'avoir pitie des infortunees qu'auront
+seduites mes chants sublimes; a tout cela, je repondrai: Foin! O exces
+de gloire! mes manuscrits se vendront au poids de l'or, mes livres
+traverseront les mers; la renommee, la fortune, me suivront partout;
+seul, je semblera! indifferent aux murmures de la foule qui
+m'environnera. En un mot, je serai un parfait merle blanc, un veritable
+ecrivain excentrique, fete, choye, admire, envie, mais completement
+grognon et insupportable.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Il ne me fallut pas plus de six semaines pour mettre au jour mon premier
+ouvrage. C'etait, comme je me l'etais promis, un poeme en quarante-huit
+chants. Il s'y trouvait bien quelques negligences, a cause de la
+prodigieuse fecondite avec laquelle je l'avais ecrit; mais je pensai que
+le public d'aujourd'hui, accoutume a la belle litterature qui s'imprime
+au bas des journaux, ne m'en ferait pas un reproche.
+
+J'eus un succes digne de moi, c'est-a-dire sans pareil. Le sujet de mon
+ouvrage n'etait autre que moi-meme: je me conformai en cela a la grande
+mode de notre temps. Je racontais mes souffrances passees avec une
+fatuite charmante; je mettais le lecteur au fait de mille details
+domestiques du plus piquant interet; la description de l'ecuelle de ma
+mere ne remplissait pas moins de quatorze chants: j'en avais compte les
+rainures, les trous, les bosses, les eclats, les echardes, les clous,
+les taches, les teintes diverses, les reflets; j'en montrais le dedans,
+le dehors, les bords, le fond, les cotes, les plans inclines, les plans
+droits; passant au contenu, j'avais etudie les brins d'herbe, les
+pailles, les feuilles seches, les petits morceaux de bois, les
+graviers, les gouttes d'eau, les debris de mouches, les pattes de
+hannetons cassees qui s'y trouvaient: c'etait une description
+ravissante. Mais ne pensez pas que je l'eusse imprimee tout d'une venue;
+il y a des lecteurs impertinents qui l'auraient sautee. Je l'avais
+habilement coupee par morceaux, et entremelee au recit, afin que rien
+n'en fut perdu; en sorte qu'au moment le plus interessant et le plus
+dramatique arrivaient tout a coup quinze pages d'ecuelle. Voila, je
+crois, un des grands secrets de l'art, et, comme je n'ai point
+d'avarice, en profitera qui voudra.
+
+L'Europe entiere fut emue a l'apparition de mon livre; elle devora les
+revelations intimes que je daignais lui communiquer. Comment en eut-il
+ete autrement? Non seulement j'enumerais tous les faits qui se
+rattachaient a ma personne, mais je donnais encore au public un tableau
+complet de toutes les revasseries qui m'avaient passe par la tete depuis
+l'age de deux mois; j'avais meme intercale au plus bel endroit une ode
+composee dans mon oeuf. Bien entendu d'ailleurs que je ne negligeais pas
+de traiter en passant le grand sujet qui preoccupe maintenant tant de
+monde: a savoir, l'avenir de l'humanite. Ce probleme m'avait paru
+interessant; j'en ebauchai, dans un moment de loisir, une solution qui
+passa generalement pour satisfaisante.
+
+On m'envoyait tous les jours des compliments en vers, des lettres de
+felicitation et des declarations d'amour anonymes. Quant aux visites,
+je suivais rigoureusement le plan que je m'etais trace; ma porte etait
+fermee a tout le monde. Je ne pus cependant me dispenser de recevoir
+deux etrangers qui s'etaient annonces comme etant de mes parents. L'un
+etait un merle du Senegal, et l'autre un merle de la Chine.
+
+--Ah! monsieur, me dirent-ils en m'embrassant a m'etouffer, que vous
+etes un grand merle! que vous avez bien peint, dans votre poeme
+immortel, la profonde souffrance du genie meconu! Si nous n'etions pas
+deja aussi incompris que possible, nous le deviendrions apres vous avoir
+lu. Combien nous sympathisons avec vos douleurs, avec votre sublime
+mepris du vulgaire! Nous aussi, monsieur, nous les connaissons par
+nous-memes, les peines secretes que vous avez chantees! Voici deux
+sonnets que nous avons faits, l'un portant l'autre, et que nous vous
+prions d'agreer.
+
+--Voici, en outre, ajouta le Chinois, de la musique que mon epouse a
+composee sur un passage de votre preface. Elle rend merveilleusement
+l'intention de l'auteur.
+
+--Messieurs, leur dis-je, autant que j'en puis juger, vous me semblez
+doues d'un grand coeur et d'un esprit plein de lumieres. Mais
+pardonnez-moi de vous faire une question. D'ou vient votre melancolie?
+
+--Eh! monsieur, repondit l'habitant du Senegal, regardez comme je suis
+bati. Mon plumage, il est vrai, est agreable a voir, et je suis revetu
+de cette belle couleur verte qu'on voit briller sur les canards; mais
+mon bec est trop court et mon pied trop grand; et voyez de quelle queue
+je suis affuble! la longueur de mon corps n'en fait pas les deux tiers.
+N'y a-t-il pas la de quoi se donner au diable?
+
+--Et moi, monsieur, dit le Chinois, mon infortune est encore plus
+penible. La queue de mon confrere balaye les rues; mais les polissons me
+montrent au doigt, a cause que je n'en ai point[2].
+
+[Note 2: Ces descriptions du merle de la Chine et du merle du
+Senegal sont exactes.]
+
+--Messieurs, repris-je, je vous plains de toute mon ame; il est toujours
+facheux d'avoir trop ou trop peu n'importe de quoi. Mais permettez-moi
+de vous dire qu'il y a au Jardin des Plantes plusieurs personnes qui
+vous ressemblent, et qui demeurent la depuis longtemps, fort
+paisiblement empaillees. De meme qu'il ne suffit pas a une femme de
+lettres d'etre devergondee pour faire un bon livre, ce n'est pas non
+plus assez pour un merle d'etre mecontent pour avoir du genie. Je suis
+seul de mon espece, et je m'en afflige; j'ai peut-etre tort, mais c'est
+mon droit. Je suis blanc, messieurs; devenez-le, et nous verrons ce que
+vous saurez dire.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Malgre la resolution que j'avais prise et le calme que j'affectais, je
+n'etais pas heureux. Mon isolement, pour etre glorieux, ne m'en semblait
+pas moins penible, et je ne pouvais songer sans effroi a la necessite ou
+je me trouvais de passer ma vie entiere dans le celibat. Le retour du
+printemps, en particulier, me causait une gene mortelle, et je
+commencais a tomber de nouveau dans la tristesse, lorsqu'une
+circonstance imprevue decida de ma vie entiere.
+
+Il va sans dire que mes ecrits avaient traverse la Manche, et que les
+Anglais se les arrachaient. Les Anglais s'arrachent tout, hormis ce
+qu'ils comprennent. Je recus un jour, de Londres, une lettre signee
+d'une jeune merlette:
+
+"J'ai lu votre poeme, me disait-elle, et l'admiration que j'ai eprouvee
+m'a fait prendre la resolution de vous offrir ma main et ma personne.
+Dieu nous a crees l'un pour l'autre! Je suis semblable a vous, je suis
+une merlette blanche!..."
+
+On suppose aisement ma surprise et ma joie.--Une merlette blanche! me
+dis-je, est-il bien possible? Je ne suis donc plus seul sur la terre!
+Je me hatai de repondre a la belle inconnue, et je le fis d'une maniere
+qui temoignait assez combien sa proposition m'agreait. Je la pressais de
+venir a Paris ou de me permettre de voler pres d'elle. Elle me repondit
+qu'elle aimait mieux venir, parce que ses parents l'ennuyaient, qu'elle
+mettait ordre a ses affaires et que je la verrais bientot.
+
+Elle vint, en effet, quelques jours apres. O bonheur! c'etait la plus
+jolie merlette du monde, et elle etait encore plus blanche que moi.
+
+--Ah! mademoiselle, m'ecriai-je, ou plutot madame, car je vous considere
+des a present comme mon epouse legitime, est-il croyable qu'une creature
+si charmante se trouvat sur la terre sans que la renommee m'apprit son
+existence? Benis soient les malheurs que j'ai eprouves et les coups de
+bec que m'a donnes mon pere, puisque le ciel me reservait une
+consolation si inesperee! Jusqu'a ce jour, je me croyais condamne a une
+solitude eternelle, et, a vous parler franchement, c'etait un rude
+fardeau a porter; mais je me sens, en vous regardant, toutes les
+qualites d'un pere de famille. Acceptez ma main sans delai; marions-nous
+a l'anglaise, sans ceremonie, et partons ensemble pour la Suisse.
+
+--Je ne l'entends pas ainsi, me repondit la jeune merlette; je veux que
+nos noces soient magnifiques, et que tout ce qu'il y a en France de
+merles un peu bien nes y soient solennellement rassembles. Des gens
+comme nous doivent a leur propre gloire de ne pas se marier comme des
+chats de gouttiere. J'ai apporte une provision de _bank-notes_. Faites
+vos invitations, allez chez vos marchands, et ne lesinez pas sur les
+rafraichissements.
+
+Je me conformai aveuglement aux ordres de la blanche merlette. Nos noces
+furent d'un luxe ecrasant; on y mangea dix mille mouches. Nous recumes
+la benediction nuptiale d'un reverend pere Cormoran, qui etait
+archeveque _in partibus_. Un bal superbe termina la journee; enfin, rien
+ne manqua a mon bonheur.
+
+Plus j'approfondissais le caractere de ma charmante femme, plus mon
+amour augmentait. Elle reunissait, dans sa petite personne, tous les
+agrements de l'ame et du corps. Elle etait seulement un peu begueule;
+mais j'attribuai cela a l'influence du brouillard anglais dans lequel
+elle avait vecu jusqu'alors, et je ne doutai pas que le climat de la
+France ne dissipat bientot ce leger nuage.
+
+Une chose qui m'inquietait plus serieusement, c'etait une sorte de
+mystere dont elle s'entourait quelquefois avec une rigueur singuliere,
+s'enfermant a clef avec ses cameristes, et passant ainsi des heures
+entieres pour faire sa toilette, a ce qu'elle pretendait. Les maris
+n'aiment pas beaucoup ces fantaisies dans leur menage. Il m'etait arrive
+vingt fois de frapper a l'appartement de ma femme sans pouvoir obtenir
+qu'on m'ouvrit la porte. Cela m'impatientait cruellement. Un jour, entre
+autres, j'insistai avec tant de mauvaise humeur, qu'elle se vit obligee
+de ceder et de m'ouvrir un peu a la hate, non sans se plaindre fort de
+mon importunite. Je remarquai, en entrant, une grosse bouteille pleine
+d'une espece de colle faite avec de la farine et du blanc d'Espagne. Je
+demandai a ma femme ce qu'elle faisait de cette drogue; elle me repondit
+que c'etait un opiat pour des engelures qu'elle avait.
+
+Cet opiat me sembla tant soit peu louche; mais quelle defiance pouvait
+m'inspirer une personne si douce et si sage, qui s'etait donnee a moi
+avec tant d'enthousiasme et une sincerite si parfaite? J'ignorais
+d'abord que ma bien-aimee fut une femme de plume; elle me l'avoua au
+bout de quelque temps, et elle alla meme jusqu'a me montrer le manuscrit
+d'un roman ou elle avait imite a la fois Walter Scott et Scarron. Je
+laisse a penser le plaisir que me causa une si aimable surprise. Non
+seulement je me voyais possesseur d'une beaute incomparable, mais
+j'acquerais encore la certitude que l'intelligence de ma compagne etait
+digne en tout point de mon genie. Des cet instant, nous travaillames
+ensemble. Tandis que je composais mes poemes, elle barbouillait des
+rames de papier. Je lui recitais mes vers a haute voix, et cela ne la
+genait nullement pour ecrire pendant ce temps-la. Elle pondait ses
+romans avec une facilite presque egale a la mienne, choisissant toujours
+les sujets les plus dramatiques, des parricides, des rapts, des
+meurtres, et meme jusqu'a des filouteries, ayant toujours soin, en
+passant, d'attaquer le gouvernement et de precher l'emancipation des
+merlettes. En un mot, aucun effort ne coutait a son esprit, aucun tour
+de force a sa pudeur; il ne lui arrivait jamais de rayer une ligne, ni
+de faire un plan avant de se mettre a l'oeuvre. C'etait le type de la
+merlette lettree.
+
+Un jour qu'elle se livrait au travail avec une ardeur inaccoutumee, je
+m'apercus qu'elle suait a grosses gouttes, et je fus etonne devoir en
+meme temps qu'elle avait une grande tache noire dans le dos.
+
+--Eh, bon Dieu! lui dis-je, qu'est-ce donc? est-ce que vous etes malade?
+
+Elle parut d'abord un peu effrayee et meme penaude; mais la grande
+habitude qu'elle avait du monde l'aida bientot a reprendre l'empire
+admirable qu'elle gardait toujours sur elle-meme. Elle me dit que
+c'etait une tache d'encre, et qu'elle y etait fort sujette dans ses
+moments d'inspiration.
+
+--Est-ce que ma femme deteint? me dis-je tout bas. Cette pensee
+m'empecha de dormir. La bouteille de colle me revint en memoire.--O
+ciel! m'ecriai-je, quel soupcon! Cette creature celeste ne serait-elle
+qu'une peinture, un leger badigeon? se serait-elle vernie pour abuser de
+moi?... Quand je croyais presser sur mon coeur la soeur de mon ame, l'etre
+previlegie cree pour moi seul, n'aurais-je donc epouse que de la farine?
+
+Poursuivi par ce doute horrible, je formai le dessein de m'en
+affranchir. Je fis l'achat d'un barometre, et j'attendis avidement qu'il
+vint a faire un jour de pluie. Je voulais emmener ma femme a la
+campagne, choisir un dimanche douteux, et tenter l'epreuve d'une
+lessive. Mais nous etions en plein juillet; il faisait un beau temps
+effroyable.
+
+L'apparence du bonheur et l'habitude d'ecrire avaient fort excite ma
+sensibilite. Naif comme j'etais, il m'arrivait parfois, en travaillant,
+que le sentiment fut plus fort que l'idee, et de me mettre a pleurer en
+attendant la rime. Ma femme aimait beaucoup ces rares occasions: toute
+faiblesse masculine enchante l'orgueil feminin. Une certaine nuit que je
+limais une rature, selon le precepte de Boileau, il advint a mon coeur de
+s'ouvrir.
+
+--O Loi! dis-je a ma chere merlette, toi, la seule et la plus aimee!
+toi, sans qui ma vie est un songe! toi, dont un regard, un sourire,
+metamorphosent pour moi l'univers, vie de mon coeur, sais-tu combien je
+t'aime? Pour mettre en vers une idee banale deja usee par d'autres
+poetes, un peu d'etude et d'attention me font aisement trouver des
+paroles; mais ou en prendrai-je jamais pour t'exprimer ce que ta beaute
+m'inspire? Le souvenir meme de mes peines passees pourrait-il me fournir
+un mot pour te parler de mon bonheur present? Avant que tu fusses venue
+a moi, mon isolement etait celui d'un orphelin exile; aujourd'hui, c'est
+celui d'un roi. Dans ce faible corps, dont j'ai le simulacre jusqu'a ce
+que la mort en fasse un debris, dans cette petite cervelle enfievree, ou
+fermente une inutile pensee, sais-tu, mon ange, comprends-tu, ma belle,
+que rien ne peut etre qui ne soit a toi? Ecoute ce que mon cerveau peut
+dire, et sens combien mon amour est plus grand! Oh! que mon genie fut
+une perle, et que tu fusses Cleopatre!
+
+En radotant ainsi, je pleurais sur ma femme, et elle deteignait
+visiblement. A chaque larme qui tombait de mes yeux, apparaissait une
+plume, non pas meme noire, mais du plus vieux roux (je crois qu'elle
+avait deja deteint autre part). Apres quelques minutes
+d'attendrissement, je me trouvai vis-a-vis d'un oiseau decolle et
+desenfarine, identiquement semblable aux merles les plus plats et les
+plus ordinaires.
+
+Que faire? que dire? quel parti prendre? Tout reproche etait inutile.
+J'aurais bien pu, a la verite, considerer le cas comme redhibitoire, et
+faire casser mon mariage; mais comment oser publier ma honte? N'etait-ce
+pas assez de mon malheur? Je pris mon courage a deux pattes, je resolus
+de quitter le monde, d'abandonner la carriere des lettres, de fuir dans
+un desert, s'il etait possible, d'eviter a jamais l'aspect d'une
+creature vivante, et de chercher, comme Alceste,
+
+ Un endroit ecarte,
+ Ou d'etre un merle blanc on eut la liberte!
+
+
+
+
+X
+
+
+Je m'envolai la-dessus, toujours pleurant; et le vent, qui est le hasard
+des oiseaux, me rapporta sur une branche de Mortefontaine. Pour cette
+fois, on etait couche.--Quel mariage! me disais-je, quelle equipee!
+C'est certainement a bonne intention que cette pauvre enfant s'est mis
+du blanc; mais je n'en suis pas moins a plaindre, ni elle moins rousse.
+
+Le rossignol chantait encore. Seul, au fond de la nuit, il jouissait a
+plein coeur du bienfait de Dieu qui le rend si superieur aux poetes, et
+donnait librement sa pensee au silence qui l'entourait. Je ne pus
+resister a la tentation d'aller a lui et de lui parler.
+
+--Que vous etes heureux! lui dis-je: non seulement vous chantez tant que
+vous voulez, et tres bien, et tout le monde ecoute; mais vous avez une
+femme et des enfants, votre nid, vos amis, un bon oreiller de mousse, la
+pleine lune et pas de journaux. Rubini et Rossini ne sont rien aupres de
+vous: vous valez l'un, et vous devinez l'autre. J'ai chante aussi,
+monsieur, et c'est pitoyable. J'ai range des mots en bataille comme des
+soldats prussiens, et j'ai coordonne des fadaises pendant que vous
+etiez dans les bois. Votre secret peut-il s'apprendre?
+
+--Oui, me repondit le rossignol, mais ce n'est pas ce que vous croyez.
+Ma femme m'ennuie, je ne l'aime point; je suis amoureux de la rose:
+Sadi, le Persan, en a parle. Je m'egosille toute la nuit pour elle, mais
+elle dort et ne m'entend pas. Son calice est ferme a l'heure qu'il est:
+elle y berce un vieux scarabee,--et demain matin, quand je regagnerai
+mon lit, epuise de souffrance et de fatigue, c'est alors qu'elle
+s'epanouira, pour qu'une abeille lui mange le coeur!
+
+
+FIN DE L'HISTOIRE D'UN MERLE BLANC.
+
+
+Il n'y a pas une seule page de ce conte qui ne renferme, sous la forme
+d'une piquante allegorie, quelque peinture de moeurs d'une verite
+frappante, ou quelque trait de critique litteraire plein de raison et de
+verve gauloise. Les souffrances, les deceptions, les chagrins des poetes
+en general, et ceux de l'auteur en particulier, y sont presentes
+gaiement sous des allusions si transparentes que nous ne ferons pas au
+lecteur l'injure de lui en donner l'explication.
+
+L'_Histoire d'un merle blanc_ a paru pour la premiere fois dans les
+_Scenes de la vie privee des animaux_, ouvrage publie par livraisons et
+illustre par le crayon de Grandville.
+
+
+
+
+PIERRE ET CAMILLE
+
+1844
+
+I
+
+
+Le chevalier des Arcis, officier de cavalerie, avait quitte le service
+en 1760. Bien qu'il fut jeune encore, et que sa fortune lui permit de
+paraitre avantageusement a la cour, il s'etait lasse de bonne heure de
+la vie de garcon et des plaisirs de Paris. Il se retira pres du Mans,
+dans une jolie maison de campagne. La, au bout de peu de temps, la
+solitude, qui lui avait d'abord ete agreable, lui sembla penible. Il
+sentit qu'il lui etait difficile de rompre tout a coup avec les
+habitudes de sa jeunesse. Il ne se repentit pas d'avoir quitte le monde;
+mais, ne pouvant se resoudre a vivre seul, il prit le parti de se
+marier, et de trouver, s'il etait possible, une femme qui partageat son
+gout pour le repos et pour la vie sedentaire qu'il etait decide a mener.
+
+Il ne voulait point que sa femme fut belle; il ne la voulait pas laide,
+non plus; il desirait qu'elle eut de l'instruction et de l'intelligence,
+avec le moins d'esprit possible; ce qu'il recherchait par-dessus tout,
+c'etait de la gaiete et une humeur egale, qu'il regardait, dans une
+femme, comme les premieres des qualites.
+
+La fille d'un negociant retire, qui demeurait dans le voisinage, lui
+plut. Comme le chevalier ne dependait de personne, il ne s'arreta pas a
+la distance qu'il y avait entre un gentilhomme et la fille d'un
+marchand. Il adressa a la famille une demande qui fut accueillie avec
+empressement. Il fit sa cour pendant quelques mois, et le mariage fut
+conclu.
+
+Jamais alliance ne fut formee sous de meilleurs et de plus heureux
+auspices. A mesure qu'il connut mieux sa femme, le chevalier decouvrit
+en elle de nouvelles qualites et une douceur de caractere inalterable.
+Elle, de son cote, se prit pour son mari d'un amour extreme. Elle ne
+vivait qu'en lui, ne songeait qu'a lui complaire, et, bien loin de
+regretter les plaisirs de son age qu'elle lui sacrifiait, elle
+souhaitait que son existence entiere put s'ecouler dans une solitude
+qui, de jour en jour, lui devenait plus chere.
+
+Cette solitude n'etait cependant pas complete. Quelques voyages a la
+ville, la visite reguliere de quelques amis y faisaient diversion de
+temps en temps. Le chevalier ne refusait pas de voir frequemment les
+parents de sa femme, en sorte qu'il semblait a celle-ci qu'elle n'avait
+pas quitte la maison paternelle. Elle sortait souvent des bras de son
+mari pour se retrouver dans ceux de sa mere, et jouissait ainsi d'une
+faveur que la Providence accorde a bien peu de gens, car il est rare
+qu'un bonheur nouveau ne detruise pas un ancien bonheur.
+
+M. des Arcis n'avait pas moins de douceur et de bonte que sa femme; mais
+les passions de sa jeunesse, l'experience qu'il paraissait avoir faite
+des choses de ce monde, lui donnaient parfois de la melancolie. Cecile
+(ainsi se nommait madame des Arcis) respectait religieusement ces
+moments de tristesse. Quoiqu'il n'y eut en elle, a ce sujet, ni
+reflexion ni calcul, son coeur l'avertissait aisement de ne pas se
+plaindre de ces legers nuages qui detruisent tout des qu'on les regarde,
+et qui ne sont rien quand on les laisse passer.
+
+La famille de Cecile etait composee de bonnes gens, marchands enrichis
+par le travail, et dont la vieillesse etait, pour ainsi dire, un
+perpetuel dimanche. Le chevalier aimait cette gaiete du repos, achetee
+par la peine, et y prenait part volontiers. Fatigue des moeurs de
+Versailles et meme des soupers de mademoiselle Quinault, il se plaisait
+a ces facons un peu bruyantes, mais franches et nouvelles pour lui.
+Cecile avait un oncle, excellent homme, meilleur convive encore, qui
+s'appelait Giraud. Il avait ete maitre macon, puis il etait devenu peu a
+peu architecte; a tout cela il avait gagne une vingtaine de mille livres
+de rente. La maison du chevalier etait fort a son gout, et il y etait
+toujours bien recu, quoiqu'il y arrivat quelquefois couvert de platre
+et de poussiere; car, en depit des ans et de ses vingt mille livres, il
+ne pouvait se tenir de grimper sur les toits et de manier la truelle.
+Quand il avait bu quelques coups de Champagne, il fallait qu'il perorat
+au dessert.--Vous etes heureux, mon neveu, disait-il souvent au
+chevalier: vous etes riche, jeune, vous avez une bonne petite femme, une
+maison pas trop mal batie; il ne vous manque rien, il n'y a rien a dire;
+tant pis pour le voisin s'il s'en plaint. Je vous dis et repete que vous
+etes heureux.
+
+Un jour, Cecile, entendant ces mots, et se penchant vers son
+mari:--N'est-ce pas, lui dit-elle, qu'il faut que ce soit un peu vrai,
+pour que tu te le laisses dire en face?
+
+Madame des Arcis, au bout de quelque temps, reconnut qu'elle etait
+enceinte. Il y avait derriere la maison une petite colline d'ou l'on
+decouvrait tout le domaine. Les deux epoux s'y promenaient souvent
+ensemble. Un soir qu'ils y etaient assis sur l'herbe:
+
+--Tu n'as pas contredit mon oncle l'autre jour, dit Cecile. Penses-tu
+cependant qu'il eut tout a fait raison? Es-tu parfaitement heureux?
+
+--Autant qu'un homme peut l'etre, repondit le chevalier, et je ne vois
+rien qui puisse ajouter a mon bonheur.
+
+--Je suis donc plus ambitieuse que toi, reprit Cecile, car il me serait
+aise de te citer quelque chose qui nous manque ici, et qui nous est
+absolument necessaire.
+
+Le chevalier crut qu'il s'agissait de quelque bagatelle, et qu'elle
+voulait prendre un detour pour lui confier un caprice de femme. Il fit,
+en plaisantant, mille conjectures, et a chaque question, les rires de
+Cecile redoublaient. Tout en badinant ainsi, ils s'etaient leves et ils
+descendaient la colline. M. des Arcis doubla le pas, et, invite par la
+pente rapide, il allait entrainer sa femme, lorsque celle-ci s'arreta,
+et s'appuyant sur l'epaule du chevalier:
+
+--Prends garde, mon ami, lui dit-elle, ne me fais pas marcher si vite.
+Tu cherchais bien loin ce que je te demandais; nous l'avons la sous mes
+paniers.
+
+Presque tous leurs entretiens, a compter de ce jour, n'eurent plus qu'un
+sujet; ils ne parlaient que de leur enfant, des soins a lui donner, de
+la maniere dont ils l'eleveraient, des projets qu'ils formaient deja
+pour son avenir. Le chevalier voulut que sa femme prit toutes les
+precautions possibles pour conserver le tresor qu'elle portait. Il
+redoubla pour elle d'attentions et d'amour; et tout le temps que dura la
+grossesse de Cecile ne fut qu'une longue et delicieuse ivresse, pleine
+des plus douces esperances.
+
+Le terme fixe par la nature arriva; un enfant vint au monde, beau comme
+le jour. C'etait une fille, qu'on appela Camille. Malgre l'usage general
+et contre l'avis meme des medecins, Cecile voulut la nourrir elle-meme.
+Son orgueil maternel etait si flatte de la beaute de sa fille, qu'il fut
+impossible de l'en separer; il etait vrai que l'on n'avait vu que bien
+rarement a un enfant nouveau-ne des traits aussi reguliers et aussi
+remarquables; ses yeux surtout, lorsqu'ils s'ouvrirent a la lumiere,
+brillerent d'un eclat extraordinaire. Cecile, qui avait ete elevee au
+couvent, etait extremement pieuse. Ses premiers pas, des qu'elle put se
+lever, furent pour aller a l'eglise rendre graces a Dieu.
+
+Cependant, l'enfant commenca a prendre des forces et a se developper. A
+mesure qu'elle grandissait, on fut surpris de lui voir garder une
+immobilite etrange. Aucun bruit ne semblait la frapper; elle etait
+insensible a ces mille discours que les meres adressent a leurs
+nourrissons; tandis qu'on chantait en la bercant, elle restait les yeux
+fixes et ouverts, regardant avidement la clarte de la lampe, et ne
+paraissant rien entendre. Un jour qu'elle etait endormie, une servante
+renversa un meuble; la mere accourut aussitot, et vit avec etonnement
+que l'enfant ne s'etait pas reveillee. Le chevalier fut effraye de ces
+indices trop clairs pour qu'on put s'y tromper. Des qu'il les eut
+observes avec attention, il comprit a quel malheur sa fille etait
+condamnee. La mere voulut en vain s'abuser, et, par tous les moyens
+imaginables, detourner les craintes de son mari. Le medecin fut appele,
+et l'examen ne fut ni long ni difficile. On reconnut que la pauvre
+Camille etait privee de l'ouie, et par consequent de la parole.
+
+
+
+
+II
+
+
+La premiere pensee de la mere avait ete de demander si le mal etait sans
+remede, et on lui avait repondu qu'il y avait des exemples de guerison.
+Pendant un an, malgre l'evidence, elle conserva quelque espoir; mais
+toutes les ressources de l'art echouerent, et, apres les avoir epuisees,
+il fallut enfin y renoncer.
+
+Malheureusement a cette epoque, ou tant de prejuges furent detruits et
+remplaces, il en existait un impitoyable contre ces pauvres creatures
+qu'on appelle sourds-muets. De nobles esprits, des savants distingues ou
+des hommes seulement pousses par un sentiment charitable, avaient, il
+est vrai, des longtemps, proteste contre cette barbarie. Chose bizarre,
+c'est un moine espagnol qui, le premier, au seizieme siecle, a devine et
+essaye cette tache, crue alors impossible, d'apprendre aux muets a
+parler sans parole. Son exemple avait ete suivi en Italie, en Angleterre
+et en France, a differentes reprises. Bonnet, Wallis, Bulwer, Van
+Helmont, avaient mis au jour des ouvrages importants, mais l'intention
+chez eux avait ete meilleure que l'effet; un peu de bien avait ete opere
+ca et la, a l'insu du monde, presque au hasard, sans aucun fruit.
+Partout, meme a Paris, au sein de la civilisation la plus avancee, les
+sourds-muets etaient regardes comme une espece d'etres a part, marques
+du sceau de la colere celeste. Prives de la parole, on leur refusait la
+pensee. Le cloitre pour ceux qui naissaient riches, l'abandon pour les
+pauvres, tel etait leur sort; ils inspiraient plus d'horreur que de
+pitie.
+
+Le chevalier tomba peu a peu dans le plus profond chagrin. Il passait la
+plus grande partie du jour seul, enferme dans son cabinet, ou se
+promenait dans les bois. Il s'efforcait, lorsqu'il voyait sa femme, de
+montrer un visage tranquille, et tentait de la consoler, mais en vain.
+Madame des Arcis, de son cote, n'etait pas moins triste. Un malheur
+merite peut faire verser des larmes, presque toujours tardives et
+inutiles; mais un malheur, sans motif accable la raison, en decourageant
+la piete.
+
+Ces deux nouveaux maries, faits pour s'aimer et qui s'aimaient,
+commencerent ainsi a se voir avec peine et a s'eviter dans les memes
+allees ou ils venaient de se parler d'un espoir si prochain, si
+tranquille et si pur. Le chevalier, en s'exilant volontairement dans sa
+maison de campagne, n'avait pense qu'au repos; le bonheur avait semble
+l'y surprendre. Madame des Arcis n'avait fait qu'un mariage de raison;
+l'amour etait venu, il etait reciproque. Un obstacle terrible se placait
+tout a coup entre eux, et cet obstacle etait precisement l'objet meme
+qui eut du etre un lien sacre.
+
+Ce qui causa cette separation soudaine et tacite, plus affreuse qu'un
+divorce, et plus cruelle qu'une mort lente, c'est que la mere, en depit
+du malheur, aimait son enfant avec passion, tandis que le chevalier,
+quoi qu'il voulut faire, malgre sa patience et sa bonte, ne pouvait
+vaincre l'horreur que lui inspirait cette malediction de Dieu tombee sur
+lui.
+
+--Pourrais-je donc hair ma fille? se demandait-il souvent durant ses
+promenades solitaires. Est-ce sa faute si la colere du ciel l'a frappee?
+Ne devrais-je pas uniquement la plaindre, chercher a adoucir la douleur
+de ma femme, cacher ce que je souffre, veiller sur mon enfant? A quelle
+triste existence est-elle reservee si moi, son pere, je l'abandonne? que
+deviendra-t-elle? Dieu me l'envoie ainsi; c'est a moi de me resigner.
+Qui en prendra soin? qui relevera? qui la protegera? Elle n'a au monde
+que sa mere et moi; elle ne trouvera pas un mari, et elle n'aura jamais
+ni frere ni soeur; c'est assez d'une malheureuse de plus au monde. Sous
+peine de manquer de coeur, je dois consacrer ma vie a lui faire supporter
+la sienne.
+
+Ainsi pensait le chevalier, puis il rentrait a la maison avec la ferme
+intention de remplir ses devoirs de pere et de mari; il trouvait son
+enfant dans les bras de sa femme, il s'agenouillait devant eux, prenait
+les mains de Cecile entre les siennes: on lui avait parle, disait-il,
+d'un medecin celebre, qu'il allait faire venir; rien n'etait encore
+decide; on avait vu des cures merveilleuses. En parlant ainsi, il
+soulevait sa fille entre ses bras et la promenait par la chambre; mais
+d'affreuses pensees le saisissaient malgre lui; l'idee de l'avenir, la
+vue de ce silence, de cet etre inacheve, dont les sens etaient fermes,
+la reprobation, le degout, la pitie, le mepris du monde, l'accablaient.
+Son visage palissait, ses mains tremblaient; il rendait l'enfant a sa
+mere, et se detournait pour cacher ses larmes.
+
+C'est dans ces moments que madame des Arcis serrait sa fille sur son
+coeur avec une sorte de tendresse desesperee et ce plein regard de
+l'amour maternel, le plus violent et le plus fier de tous. Jamais elle
+ne faisait entendre une plainte; elle se retirait dans sa chambre,
+posait Camille dans son berceau, et passait des heures entieres, muette
+comme elle, a la regarder.
+
+Cette espece d'exaltation sombre et passionnee devint si forte, qu'il
+n'etait pas rare de voir madame des Arcis garder le silence le plus
+absolu pendant des journees. On lui adressait en vain la parole. Il
+semblait qu'elle voulut savoir par elle-meme ce que c'etait que cette
+nuit de l'esprit dans laquelle sa fille devait vivre.
+
+Elle parlait par signes a l'enfant et savait seule se faire comprendre.
+Les autres personnes de la maison, le chevalier lui-meme, semblaient
+etrangers a Camille. La mere de madame des Arcis, femme d'un esprit
+assez vulgaire, ne venait guere a Chardonneux[3] (ainsi se nommait la
+terre du chevalier) que pour deplorer le malheur arrive a son gendre et
+a sa chere Cecile. Croyant faire preuve de sensibilite, elle s'apitoyait
+sans relache sur le triste sort de cette pauvre enfant, et il lui
+echappa de dire un jour:--Mieux eut valu pour elle ne pas etre
+nee.--Qu'auriez-vous donc fait si j'etais ainsi? repliqua Cecile presque
+avec l'accent de la colere.
+
+[Note 3: Il y a pres du Mans un chateau de ce nom. L'auteur y passa
+quelques jours en septembre 1829.]
+
+L'oncle Giraud, le maitre macon, ne trouvait pas grand mal a ce que sa
+petite niece fut muette:--J'ai eu, disait-il, une femme si bavarde, que
+je regarde toute chose au monde, n'importe laquelle, comme preferable.
+Cette petite-la est sure d'avance de ne jamais tenir de mauvais propos,
+ni d'en ecouter, de ne pas impatienter toute une maison en chantant de
+vieux airs d'opera, qui sont tous pareils; elle ne sera pas querelleuse,
+elle ne dira pas d'injures aux servantes, comme ma femme n'y manquait
+jamais; elle ne s'eveillera pas si son mari tousse, ou bien s'il se leve
+plus tot qu'elle pour surveiller ses ouvriers; elle ne revera pas tout
+haut, elle sera discrete; elle y verra clair, les sourds ont de bons
+yeux; elle pourra regler un memoire, quand elle ne ferait que compter
+sur ses doigts, et payer, si elle a de l'argent, mais sans chicaner,
+comme les proprietaires a propos de la moindre batisse; elle saura
+d'elle-meme une chose tres bonne qui ne s'apprend d'ordinaire que
+difficilement, c'est qu'il vaut mieux faire que dire; si elle a le coeur
+a sa place, on le verra sans qu'elle ait besoin de se mettre du miel au
+bout de la langue. Elle ne rira pas en compagnie, c'est vrai; mais elle
+n'entendra pas, a diner, les rabat-joie qui font des periodes; elle sera
+jolie, elle aura de l'esprit, elle ne fera pas de bruit; elle ne sera
+pas obligee, comme un aveugle, d'avoir un caniche pour se promener. Ma
+foi, si j'etais jeune, je l'epouserais tres bien quand elle sera grande,
+et aujourd'hui que je suis vieux et sans enfants, je la prendrais tres
+bien chez nous comme ma fille, si par hasard elle vous ennuyait.
+
+Lorsque l'oncle Giraud tenait de pareils discours, un peu de gaiete
+rapprochait par instants M. des Arcis de sa femme. Ils ne pouvaient
+s'empecher de sourire tous deux a cette bonhomie un peu brusque, mais
+respectable et surtout bienfaisante, ne voulant voir le mal nulle part.
+Mais le mal etait la; tout le reste de la famille regardait avec des
+yeux effrayes et curieux ce malheur, qui etait une rarete. Quand ils
+venaient en carriole du gue de Mauny[4], ces braves gens se mettaient en
+cercle avant diner, tachant de voir et de raisonner, examinant tout d'un
+air d'interet, prenant un visage compose, se consultant tout bas pour
+savoir quoi dire, tentant quelquefois de detourner la pensee commune par
+une grosse remarque sur un fetu. La mere restait devant eux, sa fille
+sur ses genoux, sa gorge decouverte, quelques gouttes de lait coulant
+encore. Si Raphael eut ete de la famille, la Vierge a la Chaise aurait
+pu avoir une soeur; madame des Arcis ne s'en doutait pas, et en etait
+d'autant plus belle.
+
+[Note 4: Le gue de Mauny est un site pittoresque des environs du
+Mans et un but de promenade pour les habitants de la ville.]
+
+
+
+
+III
+
+
+La petite fille devenait grande; la nature remplissait tristement sa
+tache, mais fidelement. Camille n'avait que ses yeux au service de son
+ame; ses premiers gestes furent, comme l'avaient ete ses premiers
+regards, diriges vers la lumiere. Le plus pale rayon de soleil lui
+causait des transports de joie.
+
+Lorsqu'elle commenca a se tenir debout et a marcher, une curiosite tres
+marquee lui fit examiner et toucher tous les objets qui l'environnaient,
+avec une delicatesse melee de crainte et de plaisir, qui tenait de la
+vivacite de l'enfant, et deja de la pudeur de la femme. Son premier
+mouvement etait de courir vers tout ce qui lui etait nouveau, comme pour
+le saisir et s'en emparer; mais elle se retournait presque toujours a
+moitie chemin en regardant sa mere, comme pour la consulter. Elle
+ressemblait alors a l'hermine, qui, dit-on, s'arrete et renonce a la
+route qu'elle voulait suivre, si elle voit qu'un peu de fange ou de
+gravier pourrait tacher sa fourrure.
+
+Quelques enfants du voisinage venaient jouer avec Camille dans le
+jardin. C'etait une chose etrange que la maniere dont elle les
+regardait parler. Ces enfants, a peu pres du meme age qu'elle,
+essayaient, bien entendu, de repeter des mots estropies par leurs
+bonnes, et tachaient, en ouvrant les levres, d'exercer leur intelligence
+au moyen d'un bruit qui ne semblait qu'un mouvement a la pauvre fille.
+Souvent, pour prouver qu'elle avait compris, elle etendait les mains
+vers ses petites compagnes, qui, de leur cote, reculaient effrayees
+devant cette autre expression de leur propre pensee.
+
+Madame des Arcis ne quittait pas sa fille. Elle observait avec anxiete
+les moindres actions, les moindres signes de vie de Camille. Si elle eut
+pu deviner que l'abbe de l'Epee allait bientot venir et apporter la
+lumiere dans ce monde de tenebres, quelle n'eut pas ete sa joie! Mais
+elle ne pouvait rien et demeurait sans force contre ce mal du hasard,
+que le courage et la piete d'un homme allaient detruire. Singuliere
+chose qu'un pretre en voie plus qu'une mere, et que l'esprit, qui
+discerne, trouve ce qui manque au coeur, qui souffre!
+
+Quand les petites amies de Camille furent en age de recevoir les
+premieres instructions d'une gouvernante, la pauvre enfant commenca a
+temoigner une tres grande tristesse de ce qu'on n'en faisait pas autant
+pour elle que pour les autres. Il y avait chez un voisin une vieille
+institutrice anglaise qui faisait epeler a grand'peine un enfant et le
+traitait severement. Camille assistait a la lecon, regardait avec
+etonnement son petit camarade, suivant des yeux ses efforts, et tachant,
+pour ainsi dire, de l'aider; elle pleurait avec lui lorsqu'il etait
+gronde.
+
+Les lecons de musique furent pour elle le sujet d'une peine bien plus
+vive. Debout pres du piano, elle roidissait et remuait ses petits doigts
+en regardant la maitresse de tous ses grands yeux, qui etaient tres
+noirs et tres beaux. Elle semblait demander ce qui se faisait la, et
+frappait quelquefois sur les touches d'une facon en meme temps douce et
+irritee.
+
+L'impression que les etres ou les objets exterieurs produisaient sur les
+autres enfants ne paraissait pas la surprendre. Elle observait les
+choses et s'en souvenait comme eux. Mais lorsqu'elle les voyait se
+montrer du doigt ces memes objets et echanger entre eux ce mouvement des
+levres qui lui etait inintelligible, alors recommencait son chagrin.
+Elle se retirait dans un coin, et, avec une pierre ou un morceau de
+bois, elle tracait presque machinalement sur le sable quelques lettres
+majuscules qu'elle avait vu epeler a d'autres, et qu'elle considerait
+attentivement.
+
+La priere du soir, que le voisin faisait faire regulierement a ses
+enfants tous les jours, etait pour Camille une enigme qui ressemblait a
+un mystere. Elle s'agenouillait, avec ses amies et joignait les mains
+sans savoir pourquoi. Le chevalier voyait en cela une profanation:
+
+--Otez-moi cette petite, disait-il; epargnez-moi cette singerie.--Je
+prends sur moi d'en demander pardon a Dieu, repondit un jour la mere.
+
+Camille donna de bonne heure des signes de cette bizarre faculte que
+les Ecossais appellent la double vue, que les partisans du magnetisme
+veulent faire admettre, et que les medecins rangent, la plupart du
+temps, au nombre des maladies. La petite sourde et muette sentait venir
+ceux qu'elle aimait, et allait souvent au-devant d'eux, sans que rien
+eut pu l'avertir de leur arrivee.
+
+Non seulement les autres enfants ne s'approchaient d'elle qu'avec une
+certaine crainte, mais ils l'evitaient quelquefois d'un air de mepris.
+Il arrivait que l'un d'eux, avec ce manque de pitie dont parle La
+Fontaine, venait lui parler longtemps en la regardant en face et en
+riant, lui demandant de repondre. Ces petites rondes des enfants, qui se
+danseront tant qu'il y aura de petites jambes, Camille les regardait a
+la promenade, deja a demi jeune fille, et quand venait le vieux refrain:
+
+ Entrez dans la danse,
+ Voyez comme on danse...
+
+seule a l'ecart, appuyee sur un banc, elle suivait la mesure, en
+balancant sa jolie tete, sans essayer de se meler au groupe, mais avec
+assez de tristesse et de gentillesse pour faire pitie.
+
+L'une des plus grandes taches qu'essaya cet esprit maltraite fut de
+vouloir compter avec une petite voisine qui apprenait l'arithmetique. Il
+s'agissait d'un calcul fort aise et fort court. La voisine se debattait
+contre quelques chiffres un peu embrouilles. Le total ne se montait
+guere a plus de douze ou quinze unites. La voisine comptait sur ses
+doigts. Camille, comprenant qu'on se trompait, et voulant aider, etendit
+ses deux mains ouvertes. On lui avait donne, a elle aussi, les premieres
+et les plus simples notions; elle savait que deux et deux font quatre.
+Un animal intelligent, un oiseau meme, compte d'une facon ou d'une
+autre, que nous ne savons pas, jusqu'a deux ou trois. Une pie, dit-on, a
+compte jusqu'a cinq. Camille, dans cette circonstance, aurait eu a
+compter plus loin. Ses mains n'allaient que jusqu'a dix. Elle les tenait
+ouvertes devant sa petite amie avec un air si plein de bonne volonte,
+qu'on l'eut prise pour un honnete homme qui ne peut pas payer.
+
+La coquetterie se montre de bonne heure chez les femmes: Camille n'en
+donnait aucun indice.--C'est pourtant drole, disait le chevalier, qu'une
+petite fille ne comprenne pas un bonnet! A de pareils propos, madame des
+Arcis souriait tristement.--Elle est pourtant belle! disait-elle a son
+mari; et en meme temps, avec douceur, elle poussait un peu Camille pour
+la faire marcher devant son pere, afin qu'il vit mieux sa taille, qui
+commencait a se former, et sa demarche encore enfantine, qui etait
+charmante.
+
+A mesure qu'elle avancait en age, Camille se prit de passion, non pour
+la religion, qu'elle ne connaissait pas, mais pour les eglises, qu'elle
+voyait. Peut-etre avait-elle dans l'ame cet instinct invincible qui fait
+qu'un enfant de dix ans concoit et garde le projet de prendre une robe
+de laine, de chercher ce qui est pauvre et ce qui souffre, et de passer
+ainsi toute sa vie. Il mourra bien des indifferents et meme des
+philosophes avant que l'un d'eux explique une pareille fantaisie, mais
+elle existe.
+
+"Lorsque j'etais enfant, je ne voyais pas Dieu, je ne voyais que le
+ciel," est certainement un mot sublime, ecrit, comme on sait, par un
+sourd-muet. Camille etait bien loin de tant de force. L'image grossiere
+de la Vierge, badigeonnee de blanc de ceruse, sur un fond de platre
+frotte de bleu, a peu pres comme l'enseigne d'une boutique; un enfant de
+choeur de province, dont un vieux surplis couvrait la soutane, et dont la
+voix faible et argentine faisait tristement vibrer les carreaux, sans
+que Camille en put rien entendre; la demarche du suisse, les airs du
+bedeau,--qui sait ce qui fait lever les yeux a un enfant? Mais
+qu'importe, des que ces yeux se levent?
+
+
+
+
+IV
+
+
+--Elle est pourtant belle! se repetait le chevalier, et Camille l'etait
+en effet. Dans le parfait ovale d'un visage regulier, sur des traits
+d'une purete et d'une fraicheur admirables, brillait, pour ainsi dire,
+la clarte d'un bon coeur. Camille etait petite, non point pale, mais tres
+blanche, avec de longs cheveux noirs. Gaie, active, elle suivait son
+naturel; triste avec douceur et presque avec nonchalance des que le
+malheur venait la toucher; pleine de grace dans tous ses mouvements,
+d'esprit et quelquefois d'energie dans sa petite pantomime,
+singulierement industrieuse a se faire entendre, vive a comprendre,
+toujours obeissante des qu'elle avait compris. Le chevalier restait
+aussi parfois, comme madame des Arcis, a regarder sa fille sans parler.
+Tant de grace et de beaute, joint a tant de malheur et d'horreur, etait
+pres de lui troubler l'esprit; on le vit embrasser souvent Camille avec
+une sorte de transport, en disant tout haut:--Je ne suis cependant pas
+un mechant homme!
+
+Il y avait une allee dans le bois, au fond du jardin, ou le chevalier
+avait l'habitude de se promener apres le dejeuner. De la fenetre de sa
+chambre, madame des Arcis voyait son mari aller et venir derriere les
+arbres. Elle n'osait guere l'y aller retrouver. Elle regardait, avec un
+chagrin plein d'amertume, cet homme qui avait ete pour elle plutot un
+amant qu'un epoux, dont elle n'avait jamais recu un reproche, a qui elle
+n'en avait jamais eu un seul a faire, et qui n'avait plus le courage de
+l'aimer parce qu'elle etait mere.
+
+Elle se hasarda pourtant un matin. Elle descendit en peignoir, belle
+comme un ange, le coeur palpitant; il s'agissait d'un bal d'enfants qui
+devait avoir lieu dans un chateau voisin. Madame des Arcis voulait y
+mener Camille. Elle voulait voir l'effet que pourrait produire sur le
+monde et sur son mari la beaute de sa fille. Elle avait passe des nuits
+sans sommeil a chercher quelle robe elle lui mettrait; elle avait forme
+sur ce projet les plus douces esperances.--Il faudra bien, se
+disait-elle, qu'il en soit fier et qu'on en soit jaloux, une fois pour
+toutes, de cette pauvre petite. Elle ne dira rien, mais elle sera la
+plus belle.
+
+Des que le chevalier vit sa femme venir a lui, il s'avanca au-devant
+d'elle, et lui prit la main, qu'il baisa avec un respect et une
+galanterie qui lui venaient de Versailles, et dont il ne s'ecartait
+jamais, malgre sa bonhomie naturelle. Ils commencerent par echanger
+quelques mots insignifiants, puis ils se mirent a marcher l'un a cote de
+l'autre.
+
+Madame des Arcis cherchait de quelle maniere elle proposerait a son mari
+de la laisser mener sa fille au bal, et de rompre ainsi une
+determination qu'il avait prise depuis la naissance de Camille, celle
+de ne plus voir le monde. La seule pensee d'exposer son malheur aux yeux
+des indifferents ou des malveillants mettait le chevalier presque hors
+de lui. Il avait annonce formellement sa volonte sur ce sujet. Il
+fallait donc que madame des Arcis trouvat un biais, un pretexte
+quelconque, non seulement pour executer son dessein, mais pour en
+parler.
+
+Pendant ce temps-la, le chevalier paraissait reflechir beaucoup de son
+cote. Il fut le premier a rompre le silence. Une affaire survenue a un
+de ses parents, dit-il a sa femme, venait d'occasionner de grands
+derangements de fortune dans sa famille; il etait important pour lui de
+surveiller les gens charges des mesures a prendre; ses interets, et par
+consequent ceux de madame des Arcis elle-meme, couraient le risque
+d'etre compromis faute de soin. Bref, il annonca qu'il etait oblige de
+faire un court voyage en Hollande, ou il devait s'entendre avec son
+banquier; il ajouta que l'affaire etait extremement pressee, et qu'il
+comptait partir des le lendemain matin.
+
+Il n'etait que trop facile a madame des Arcis de comprendre le motif de
+ce voyage. Le chevalier etait bien eloigne de songer a abandonner sa
+femme; mais, en depit de lui-meme, il eprouvait un besoin irresistible
+de s'isoler tout a fait pendant quelque temps, ne fut-ce que pour
+revenir plus tranquille. Toute vraie douleur donne, la plupart du temps,
+ce besoin de solitude a l'homme comme la souffrance physique aux
+animaux.
+
+Madame des Arcis fut d'abord tellement surprise, qu'elle ne repondit que
+par ces phrases banales qu'on a toujours sur les levres quand on ne peut
+pas dire ce qu'on pense: elle trouvait ce voyage tout simple; le
+chevalier avait raison, elle reconnaissait l'importance de cette
+demarche, et ne s'y opposait en aucune facon. Tandis qu'elle parlait, la
+douleur lui serrait le coeur; elle dit qu'elle se trouvait lasse, et
+s'assit sur un banc.
+
+La, elle resta plongee dans une reverie profonde, les regards fixes, les
+mains pendantes. Madame des Arcis n'avait connu jusqu'alors ni grande
+joie ni grands plaisirs. Sans etre une femme d'un esprit eleve, elle
+sentait assez fortement et elle etait d'une famille assez commune pour
+avoir quelque peu souffert. Son mariage avait ete pour elle un bonheur
+tout a fait imprevu, tout a fait nouveau; un eclair avait brille devant
+ses yeux au milieu de longues et froides journees, maintenant la nuit la
+saisissait.
+
+Elle demeura longtemps pensive. Le chevalier detournait les yeux, et
+semblait impatient de rentrer a la maison. Il se levait et se rasseyait.
+Madame des Arcis se leva aussi enfin, prit le bras de son mari; ils
+rentrerent ensemble.
+
+L'heure du diner venue, madame des Arcis fit dire qu'elle se trouvait
+malade et qu'elle ne descendrait pas. Dans sa chambre etait un
+prie-Dieu ou elle resta a genoux jusqu'au soir. Sa femme de chambre
+entra plusieurs fois, ayant recu du chevalier l'ordre secret de veiller
+sur elle; elle ne repondit pas a ce qu'on lui disait. Vers huit heures
+du soir elle sonna, demanda la robe commandee a l'avance pour sa fille,
+et qu'on mit le cheval a la voiture. Elle fit avertir en meme temps le
+chevalier qu'elle allait au bal, et qu'elle souhaitait qu'il l'y
+accompagnat.
+
+Camille avait la taille d'un enfant, mais la plus svelte et la plus
+legere. Sur ce corps bien-aime, dont les contours commencaient a se
+dessiner, la mere posa une petite parure simple et fraiche. Une robe de
+mousseline blanche brodee, des petits souliers de satin blanc, un
+collier de graines d'Amerique sur le cou, une couronne de bluets sur la
+tete, tels furent les atours de Camille, qui se mirait avec orgueil et
+sautait de joie. La mere, vetue d'une robe de velours, comme quelqu'un
+qui ne veut pas danser, tenait son enfant devant une psyche, et
+l'embrassait coup sur coup, en repetant: Tu es belle, tu es belle!
+lorsque le chevalier monta. Madame des Arcis, sans aucune emotion
+apparente, demanda a son domestique si on avait attele, et a son mari
+s'il venait. Le chevalier donna la main a sa femme, et l'on alla au bal.
+
+C'etait la premiere fois qu'on voyait Camille. On avait beaucoup entendu
+parler d'elle. La curiosite dirigea tous les regards vers la petite
+fille des qu'elle parut. On pouvait s'attendre a ce que madame des
+Arcis montrat quelque embarras et quelque inquietude; il n'en fut rien.
+Apres les politesses d'usage, elle s'assit de l'air le plus calme, et
+tandis que chacun suivait des yeux son enfant avec une espece
+d'etonnement ou un air d'interet affecte, elle la laissait aller par la
+chambre sans paraitre y songer.
+
+Camille retrouvait la ses petites compagnes; elle courait tour a tour
+vers l'une ou vers l'autre, comme si elle eut ete au jardin. Toutes,
+cependant, la recevaient avec reserve et avec froideur. Le chevalier,
+debout a l'ecart, souffrait visiblement. Ses amis vinrent a lui,
+vanterent la beaute de sa fille; des personnes etrangeres, ou meme
+inconnues, l'aborderent avec l'intention de lui faire compliment. Il
+sentait qu'on le consolait, et ce n'etait guere de son gout. Cependant
+un regard auquel on ne se trompe pas, le regard de tous, lui remit peu a
+peu quelque joie au coeur. Apres avoir parle par gestes presque a tout le
+monde, Camille etait restee debout entre les genoux de sa mere. On
+venait de la voir aller de cote et d'autre; on s'attendait a quelque
+chose d'etrange, ou tout au moins de curieux; elle n'avait rien fait que
+de dire bonsoir aux gens avec une grande reverence, donner un petit
+_shake-hand_ a des demoiselles anglaises, envoyer des baisers aux meres
+de ses petites amies, le tout peut-etre appris par coeur, mais fait avec
+grace et naivete. Revenue tranquillement a sa place, on commenca a
+l'admirer. Rien, en effet, n'etait plus beau que cette enveloppe dont
+ne pouvait sortir cette pauvre ame. Sa taille, son visage, ses longs
+cheveux boucles, ses yeux surtout d'un eclat incomparable, surprenaient
+tout le monde. En meme temps que ses regards essayaient de tout deviner,
+et ses gestes de tout dire, son air reflechi et melancolique pretait a
+ses moindres mouvements, a ses allures d'enfant et a ses poses un
+certain aspect d'un air de grandeur; un peintre ou un sculpteur en eut
+ete frappe. On s'approcha de madame des Arcis, on l'entoura, on fit
+mille questions par gestes a Camille; a l'etonnement et a la repugnance
+avaient succede une bienveillance sincere, une franche sympathie.
+L'exageration, qui arrive toujours des que le voisin parle apres le
+voisin pour repeter la meme chose, s'en mela bientot. On n'avait jamais
+vu un si charmant enfant; rien ne lui ressemblait, rien n'etait si beau
+qu'elle. Camille eut enfin un triomphe complet, auquel elle etait loin
+de rien comprendre.
+
+Madame des Arcis le comprenait. Toujours calme au dehors, elle eut ce
+soir-la un battement de coeur qui lui etait du, le plus heureux, le plus
+pur de sa vie. Il y eut entre elle et son mari un sourire echange, qui
+valait bien des larmes.
+
+Cependant une jeune fille se mit au piano, et joua une contredanse. Les
+enfants se prirent par la main, se mirent en place et commencerent a
+executer les pas que le maitre de danse de l'endroit leur avait appris.
+Les parents, d'autre part, commencerent a se complimenter
+reciproquement, a trouver charmante cette petite fete, et a se faire
+remarquer les uns aux autres la gentillesse de leurs progenitures. Ce
+fut bientot un grand bruit de rires enfantins, de plaisanteries de cafe
+entre les jeunes gens, de causeries de chiffons entre les jeunes filles,
+de bavardages entre les papas, de politesses aigres-douces entre les
+mamans, bref un bal d'enfants en province.
+
+Le chevalier ne quittait pas des yeux sa fille, qui, on le pense bien,
+n'etait pas de la contredanse. Camille regardait la fete avec une
+attention un peu triste. Un petit garcon vint l'inviter. Elle secoua la
+tete pour toute reponse; quelques bluets tomberent de sa couronne, qui
+n'etait pas bien solide. Madame des Arcis les ramassa, et eut bientot
+repare, avec quelques epingles, le desordre de cette coiffure qu'elle
+avait faite elle-meme; mais elle chercha vainement ensuite son mari: il
+n'etait plus dans la salle. Elle fit demander s'il etait parti, et s'il
+avait pris la voiture. On lui repondit qu'il etait retourne chez lui a
+pied.
+
+
+
+
+V
+
+
+Le chevalier avait resolu de s'eloigner sans dire adieu a sa femme. Il
+craignait et fuyait toute explication facheuse, et comme, d'ailleurs,
+son dessein etait de revenir dans peu de temps, il crut agir plus
+sagement en laissant seulement une lettre. Il n'etait pas tout a fait
+vrai que ses affaires l'appelassent en Hollande; cependant son voyage
+pouvait lui etre avantageux. Un de ses amis ecrivit a Chardonneux pour
+presser son depart; c'etait un pretexte convenu. Il prit, en rentrant,
+le semblant d'un homme oblige de s'en aller a l'improviste. Il fit faire
+ses paquets en toute hate, les envoya a la ville, monta a cheval et
+partit.
+
+Une hesitation involontaire et un tres grand regret s'emparerent
+cependant de lui lorsqu'il franchit le seuil de sa porte. Il craignit
+d'avoir obei trop vite a un sentiment qu'il pouvait maitriser, de faire
+verser a sa femme des larmes inutiles, et de ne pas trouver ailleurs le
+repos qu'il otait peut-etre a sa maison.--Mais qui sait, pensa-t-il, si
+je ne fais pas, au contraire, une chose utile et raisonnable? Qui sait
+si le chagrin passager que pourra causer mon absence ne nous rendra pas
+des jours plus heureux? Je suis frappe d'un malheur dont Dieu seul
+connait la cause; je m'eloigne pour quelques jours du lieu ou je
+souffre. Le changement, le voyage, la fatigue meme, calmeront peut-etre
+mes ennuis; je vais m'occuper de choses materielles, importantes,
+necessaires; je reviendrai le coeur plus tranquille, plus content;
+j'aurai reflechi, je saurai mieux ce que j'ai a faire.--Cependant Cecile
+va souffrir, se disait-il au fond du coeur. Mais, son parti une fois
+pris, il continua sa route.
+
+Madame des Arcis avait quitte le bal vers onze heures. Elle etait montee
+en voiture avec sa fille, qui s'endormit bientot sur ses genoux. Bien
+qu'elle ignorat que le chevalier eut execute si promptement son projet
+de voyage, elle n'en souffrait pas moins d'etre sortie seule de chez ses
+voisins. Ce qui n'est aux yeux du monde qu'un manque d'egards devient
+une douleur sensible a qui en soupconne le motif. Le chevalier n'avait
+pu supporter le spectacle public de son malheur. La mere avait voulu
+montrer ce malheur pour tacher de le vaincre et d'en avoir raison. Elle
+eut aisement pardonne a son mari un mouvement de tristesse ou de
+mauvaise humeur; mais il faut penser qu'en province une telle maniere de
+laisser ainsi sa femme et sa fille est une chose presque inouie; et la
+moindre bagatelle en pareil cas, seulement un manteau qu'on cherche,
+lorsque celui qui devrait l'apporter n'est pas la, a fait, quelquefois
+plus de mal que tout le respect des convenances ne saurait faire de
+bien.
+
+Tandis que la voiture se trainait lentement sur les cailloux d'un
+chemin vicinal nouvellement fait, madame des Arcis, regardant sa fille
+endormie, se livrait aux plus tristes pressentiments. Soutenant Camille,
+de facon a ce que les cahots ne pussent l'eveiller, elle songeait, avec
+cette force que la nuit donne a la pensee, a la fatalite qui semblait la
+poursuivre jusque dans cette joie legitime qu'elle venait d'avoir a ce
+bal. Une etrange disposition d'esprit la faisait se reporter tour a
+tour, tantot vers son propre passe, tantot vers l'avenir de sa
+fille.--Que va-t-il arriver? se disait-elle. Mon mari s'eloigne de moi;
+s'il ne part pas aujourd'hui pour toujours, ce sera demain; tous mes
+efforts, toutes mes prieres ne serviront qu'a l'importuner; son amour
+est mort, sa pitie subsiste, mais son chagrin est plus fort que lui et
+que moi-meme. Ma fille est belle, mais vouee au malheur; qu'y puis-je
+faire? que puis-je prevoir ou empecher? Si je m'attache a cette pauvre
+enfant, comme je le dois, comme je le fais, c'est presque renoncer a
+voir mon mari. Il nous fuit, nous lui faisons horreur. Si je tentais, au
+contraire, de me rapprocher de lui, si j'osais essayer de rappeler son
+ancien amour, ne me demanderait-il pas peut-etre de me separer de ma
+fille? Ne pourrait-il pas se faire qu'il voulut confier Camille a des
+etrangers, et se delivrer d'un spectacle qui l'afflige?
+
+En se parlant ainsi a elle-meme, madame des Arcis embrassait Camille.
+
+--Pauvre enfant! se disait-elle, moi t'abandonner! moi acheter au prix
+de ton repos, de ta vie peut-etre, l'apparence d'un bonheur qui me
+fuirait a mon tour! cesser d'etre mere pour etre epouse! Quand une
+pareille chose serait possible, ne vaut-il pas mieux mourir que d'y
+songer?
+
+Puis elle revenait a ses conjectures.--Que va-t-il arriver? se
+demandait-elle encore. Qu'ordonnera de nous la Providence? Dieu veille
+sur tous, il nous voit comme les autres. Que fera-t-il de nous? que
+deviendra cette enfant?
+
+A quelque distance de Chardonneux, il y avait un gue a passer. Il avait
+beaucoup plu depuis un mois a peu pres, en sorte que la riviere
+debordait et couvrait les pres d'alentour. Le _passeux_ refusa d'abord
+de prendre la voiture dans son bac, et dit qu'il fallait deteler, qu'il
+se chargeait de traverser l'eau avec les gens et le cheval, non avec le
+carrosse. Madame des Arcis, pressee de revoir son mari, ne voulut pas
+descendre. Elle dit au cocher d'entrer dans le bac; c'etait un trajet de
+quelques minutes, qu'elle avait fait cent fois.
+
+Au milieu du gue, le bateau commenca a devier, pousse par le courant. Le
+_passeux_ demanda aide au cocher pour empecher, disait-il, d'aller a
+l'ecluse. Il y avait, en effet, a deux ou trois cents pas plus bas, un
+moulin avec une ecluse, faite de soliveaux, de pieux et de planches
+rassemblees, mais vieille, brisee par l'eau, et devenue une espece de
+cascade, ou plutot de precipice. Il etait clair que, si l'on se
+laissait entrainer jusque-la, on devait s'attendre a un accident
+terrible.
+
+Le cocher etait descendu de son siege; il aurait voulu etre bon a
+quelque chose, mais il n'y avait qu'une perche dans le bac. Le
+_passeux_, de son cote, faisait ce qu'il pouvait, mais la nuit etait
+sombre; une petite pluie fine aveuglait ces deux hommes, qui tantot se
+relayaient, tantot reunissaient leurs forces, pour couper l'eau et
+gagner la rive.
+
+A mesure que le bruit de l'ecluse se rapprochait, le danger devenait
+plus effrayant. Le bateau, lourdement charge, et defendu contre le
+courant par deux hommes vigoureux, n'allait pas vite. Lorsque la perche
+etait bien enfoncee et bien tenue a l'avant, le bac s'arretait, allait
+de cote, ou tournait sur lui-meme; mais le flot etait trop fort. Madame
+des Arcis, qui etait restee dans la voiture avec l'enfant, ouvrit la
+glace avec une terreur affreuse:
+
+--Est-ce que nous sommes perdus? s'ecria-t-elle.
+
+En ce moment la perche rompit. Les deux hommes tomberent dans le bateau,
+epuises, et les mains meurtries.
+
+Le _passeux_ savait nager, mais non le cocher. Il n'y avait pas de temps
+a perdre:
+
+--Pere Georgeot, dit madame des Arcis au _passeux_ (c'etait son nom),
+peux-tu me sauver, ma fille et moi?
+
+Le pere Georgeot jeta un coup, d'oeil sur l'eau, puis sur la rive:
+
+--Certainement, repondit-il en haussant les epaules d'un air presque
+offense qu'on lui adressat une pareille question.
+
+--Que faut-il faire? dit madame des Arcis.
+
+--Vous mettre sur mes epaules, repliqua le _passeux_. Gardez votre robe,
+ca vous soutiendra. Empoignez-moi le cou a deux bras, mais n'ayez pas
+peur et ne vous cramponnez pas, nous serions noyes; ne criez pas, ca
+vous ferait boire. Quant a la petite, je la prendrai d'une main par la
+taille, je nagerai de l'autre a la mariniere, et je la passerai en l'air
+sans la mouiller. Il n'y a pas vingt-cinq brasses d'ici aux pommes de
+terre qui sont dans ce champ-la.
+
+--Et Jean? dit madame des Arcis, designant le cocher.
+
+--Jean boira un coup, mais il en reviendra. Qu'il aille a l'ecluse et
+qu'il attende, je le retrouverai.
+
+Le pere Georgeot s'elanca dans l'eau, charge de son double fardeau, mais
+il avait trop prejuge de ses forces. Il n'etait plus jeune, tant s'en
+fallait. La rive etait plus loin qu'il ne disait, et le courant plus
+fort qu'il ne l'avait pense. Il fit cependant tout ce qu'il put pour
+arriver a terre, mais il fut bientot entraine. Le tronc d'un saule
+couvert par l'eau, et qu'il ne pouvait voir dans les tenebres, l'arreta
+tout a coup: il s'y etait violemment frappe au front. Son sang coula, sa
+vue s'obscurcit.
+
+--Prenez votre fille et mettez-la sur mon cou, dit-il, ou sur le votre;
+je n'en puis plus.
+
+--Pourrais-tu la sauver si tu ne portais qu'elle? demanda la mere.
+
+-Je n'en sais rien, mais je crois que oui, dit le _passeux_.
+
+Madame des Arcis, pour toute reponse, ouvrit les bras, lacha le cou du
+_passeux_, et se laissa aller au fond de l'eau.
+
+Lorsque le _passeux_ eut depose a terre la petite Camille saine et
+sauve, le cocher, qui avait ete tire de la riviere par un paysan, l'aida
+a chercher le corps de madame des Arcis. On ne le trouva que le
+lendemain matin, pres du rivage.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Un an apres cet evenement, dans une chambre d'un hotel garni situe rue
+du Bouloi, a Paris, dans le quartier des diligences, une jeune fille en
+deuil etait assise pres d'une table, au coin du feu. Sur cette table
+etait une bouteille de vin d'ordinaire, a moitie vide, et un verre. Un
+homme courbe par l'age, mais d'une physionomie ouverte et franche, vetu
+a peu pres comme un ouvrier, se promenait a grands pas dans la chambre.
+De temps en temps il s'approchait de la jeune fille, s'arretait devant
+elle, et la regardait d'un air presque paternel. La jeune fille, alors,
+etendait le bras, soulevait la bouteille avec un empressement mele d'une
+sorte de repugnance involontaire, et remplissait le verre. Le vieillard
+buvait un petit coup, puis recommencait a marcher, tout en gesticulant
+d'une facon singuliere et presque ridicule, pendant que la jeune fille,
+souriant d'un air triste, suivait ses mouvements avec attention.
+
+Il eut ete difficile, a qui se fut trouve la, de deviner quelles etaient
+ces deux personnes: l'une, immobile, froide, pareille au marbre, mais
+pleine de grace et de distinction, portant sur son visage et dans ses
+moindres gestes plus que ce qu'on appelle ordinairement la beaute;
+l'autre, d'une apparence tout a fait vulgaire, les habits en desordre,
+le chapeau sur la tete, buvant du gros vin de cabaret, et faisant
+resonner sur le parquet les clous de ses souliers. C'etait un etrange
+contraste.
+
+Ces deux personnes etaient pourtant liees par une amitie bien vive et
+bien tendre. C'etait Camille et l'oncle Giraud. Le digne homme etait
+venu a Chardonneux lorsque madame des Arcis avait ete portee d'abord a
+l'eglise, puis a sa derniere demeure. Sa mere etant morte et son pere
+absent, la pauvre enfant se trouvait alors absolument seule en ce monde.
+Le chevalier, ayant une fois quitte sa maison, distrait par son voyage,
+appele par ses affaires et oblige de parcourir plusieurs villes de la
+Hollande, n'avait appris que fort tard la mort de sa femme; en sorte
+qu'il se passa pres d'un mois, pendant lequel Camille resta, pour ainsi
+dire, orpheline. Il y avait bien, il est vrai, a la maison une sorte de
+gouvernante qui avait charge de veiller sur la jeune fille; mais la
+mere, de son vivant, ne souffrait point de partage. Cet emploi etait une
+sinecure; la gouvernante connaissait a peine Camille, et ne pouvait lui
+etre d'aucun secours dans une pareille circonstance.
+
+La douleur de la jeune fille a la mort de sa mere avait ete si violente,
+qu'on avait craint longtemps pour ses jours. Lorsque le corps de madame
+des Arcis avait ete retire de l'eau et apporte a la maison, Camille
+accompagnait ce cortege funebre en poussant des cris de desespoir si
+dechirants que les gens du pays en avaient presque peur. Il y avait, en
+effet, je ne sais quoi d'effrayant dans cet etre qu'on etait habitue a
+voir muet, doux et tranquille, et qui sortait tout a coup de son silence
+en presence de la mort. Les sons inarticules qui s'echappaient de ses
+levres, et qu'elle seule n'entendait pas, avaient quelque chose de
+sauvage; ce n'etaient ni des paroles ni des sanglots, mais une sorte de
+langage horrible, qui semblait invente par la douleur. Pendant un jour
+et une nuit, ces cris affreux ne cesserent de remplir la maison; Camille
+courait de tous cotes, s'arrachant les cheveux et frappant les
+murailles. On essaya en vain de l'arreter; la force meme fut inutile. Ce
+ne fut que la nature epuisee qui la fit enfin tomber au pied du lit ou
+le corps de sa mere etait couche.
+
+Presque aussitot, elle avait paru reprendre sa tranquillite accoutumee,
+et, pour ainsi dire, tout oublier. Elle etait restee quelque temps dans
+un calme apparent, marchant toute la journee, au hasard, d'un pas lent
+et distrait, ne se refusant a aucun des soins qu'on prenait pour elle;
+on la croyait revenue a elle-meme, et le medecin, qui avait ete appele,
+s'y trompa comme tout le monde; mais une fievre nerveuse se declara
+bientot avec les plus graves symptomes. Il fallut veiller constamment
+sur la malade; sa raison semblait entierement perdue.
+
+C'etait alors que l'oncle Giraud avait pris la resolution de venir a
+tout prix au secours de sa niece.--Puisqu'elle n'a plus ni pere ni mere
+dans ce moment-ci, avait-il dit aux gens de la maison, je me declare
+pour son oncle veritable, charge de la soigner et d'empecher qu'il ne
+lui arrive malheur. Cette enfant m'a toujours plu; j'ai souvent demande
+a son pere de me la donner pour me faire rire. Je ne veux pas l'en
+priver, c'est sa fille, mais pour l'instant je m'en empare. A son
+retour, je la lui rendrai fidelement.
+
+L'oncle Giraud n'avait pas grande foi aux medecins, par une assez bonne
+raison, c'est qu'il croyait a peine aux maladies, n'ayant jamais
+lui-meme ete malade. Une fievre nerveuse surtout lui paraissait une
+chimere, un pur derangement d'idees, qu'un peu de distraction devait
+guerir. Il s'etait donc decide a amener Camille a Paris.--Vous voyez,
+disait-il encore, qu'elle a du chagrin, cette enfant. Elle ne fait que
+pleurer, et elle a raison; une mere ne vous meurt pas deux fois. Mais il
+ne s'agit pas que la fille s'en aille parce que l'autre vient de partir;
+il faut tacher qu'elle pense a autre chose. On dit que Paris est tres
+bon pour cela; je ne connais point Paris, moi, ni elle non plus. Ainsi
+donc je vais l'y mener, cela nous fera du bien a tous les deux.
+D'ailleurs, quand ce ne serait que la route, cela ne peut que lui etre
+tres bon. J'ai eu de la peine comme un autre, et toutes les fois que
+j'ai vu sautiller devant moi la queue d'un postillon, cela m'a toujours
+ragaillardi.
+
+De cette facon, Camille et son oncle etaient venus a Paris. Le
+chevalier, instruit de ce voyage par une lettre de l'oncle Giraud,
+l'approuva. Au retour de sa tournee en Hollande, il avait rapporte a
+Chardonneux une melancolie tellement profonde, qu'il lui etait presque
+impossible de voir qui que ce fut, meme sa fille. Il semblait vouloir
+fuir tout etre vivant, et chercher a se fuir lui-meme. Presque toujours
+seul, a cheval dans les bois, il fatiguait son corps outre mesure pour
+donner quelque repos a son ame. Un chagrin cache, incurable, le
+devorait. Il se reprochait au fond du coeur d'avoir rendu sa femme
+malheureuse pendant sa vie, et d'avoir contribue a sa mort.--Si j'avais
+ete la, se disait-il, elle vivrait, et je devais y etre. Cette pensee,
+qui ne le quittait plus, empoisonnait sa vie.
+
+Il desirait que Camille fut heureuse; il etait pret, dans l'occasion, a
+faire pour cela les plus grands sacrifices. Sa premiere idee, en
+revenant a Chardonneux, avait ete d'essayer de remplacer pres de sa
+fille celle qui n'etait plus, et de payer avec usure cette dette de coeur
+qu'il avait contractee; mais le souvenir de la ressemblance de la mere
+et de l'enfant lui causait a l'avance une douleur intolerable. C'etait
+en vain qu'il cherchait a se tromper sur cette douleur meme, et qu'il
+voulait se persuader que ce serait plutot a ses yeux une consolation, un
+adoucissement a sa peine, de retrouver ainsi sur un visage aime les
+traits de celle qu'il pleurait sans cesse. Camille, malgre tout, etait
+pour lui un reproche vivant, une preuve de sa faute et de son malheur,
+qu'il ne se sentait pas la force de supporter.
+
+L'oncle Giraud n'en pensait pas si long. Il ne songeait qu'a egayer sa
+niece et a lui rendre la vie agreable. Malheureusement ce n'etait pas
+facile. Camille s'etait laisse emmener sans resistance, mais elle ne
+voulait prendre part a aucun des plaisirs que le bonhomme tachait de lui
+proposer. Ni promenades, ni fetes, ni spectacles, ne pouvaient la
+tenter; pour toute reponse, elle montrait sa robe noire.
+
+Le vieux maitre macon etait obstine. Il avait loue, comme on l'a vu, un
+appartement garni dans une auberge des Messageries, la premiere qu'un
+commissionnaire de la rue lui avait indiquee, ne comptant y rester qu'un
+mois ou deux. Il y etait avec Camille depuis pres d'un an. Pendant un
+an, Camille s'etait refusee a toutes ses propositions de partie de
+plaisir, et, comme il etait en meme temps aussi bon et aussi patient
+qu'entete, il attendait depuis un an sans se plaindre. Il aimait cette
+pauvre fille de toute son ame, sans qu'il en sut lui meme la cause, par
+un de ces charmes inexplicables qui attachent la bonte au malheur.
+
+--Mais enfin, je ne sais pas, disait-il, tout en achevant sa bouteille,
+ce qui peut t'empecher de venir a l'Opera avec moi. Cela coute fort
+cher; j'ai le billet dans ma poche; voila ton deuil fini d'hier; tu as
+la deux robes neuves; d'ailleurs tu n'as qu'a mettre ton capuchon, et...
+
+Il s'interrompit.--Diable! dit-il, tu n'entends rien, je n'y avais pas
+pense. Mais qu'importe? ce n'est pas necessaire dans ces endroits-la. Tu
+n'entends pas, moi, je n'ecoute pas. Nous regarderons danser, voila
+tout.
+
+Ainsi parlait le bon oncle, qui ne pouvait jamais songer, quand il avait
+quelque chose d'interessant a dire, que sa niece ne pouvait l'entendre
+ni lui repondre. Il causait avec elle malgre lui. D'une autre part,
+quand il essayait de s'exprimer par signes, c'etait encore pire; elle le
+comprenait encore moins. Aussi avait-il adopte l'habitude de lui parler
+comme a tout le monde, en gesticulant, il est vrai, de toutes ses
+forces; Camille s'etait faite a cette pantomime parlante, et trouvait
+moyen d'y repondre a sa facon.
+
+Le deuil de Camille venait de finir en effet, comme le disait le
+bonhomme. Il avait fait faire deux belles robes a sa niece, et les lui
+presentait d'un air a la fois si tendre et si suppliant, qu'elle lui
+sauta au cou pour le remercier, puis elle se rassit avec la tristesse
+calme qu'on lui voyait toujours.
+
+--Mais ce n'est pas tout, dit l'oncle, il faut les mettre, ces belles
+robes. Elles sont faites pour cela, ces robes; elles sont jolies, ces
+robes. Et, tout en parlant, il se promenait par la chambre en faisant
+danser les robes comme des marionnettes.
+
+Camille avait assez pleure pour qu'un moment de joie lui fut permis.
+Pour la premiere fois depuis la mort de sa mere, elle se leva, se placa
+devant son miroir, prit une des deux robes que son oncle lui montrait,
+le regarda tendrement, lui tendit la main, et fit un petit signe de tete
+pour dire: Oui.
+
+A ce signe, le bonhomme Giraud se mit a sauter comme un enfant, avec ses
+gros souliers. Il triomphait: l'heure etait enfin venue ou il
+accomplissait son dessein; Camille allait se parer, sortir avec lui,
+venir a l'Opera, voir le monde: il ne se tenait pas d'aise a cette
+pensee, et il embrassait sa niece coup sur coup, tout en criant apres la
+femme de chambre, les domestiques, tous les gens de la maison.
+
+La toilette achevee, Camille etait si belle, qu'elle sembla le
+reconnaitre elle-meme, et sourit a sa propre image.--La voiture est en
+bas, dit l'oncle Giraud, tachant d'imiter avec ses bras le geste d'un
+cocher qui fouette ses chevaux, et avec sa bouche le bruit d'un
+carrosse. Camille sourit de nouveau, prit la robe de deuil qu'elle
+venait de quitter, la plia avec soin, la baisa, la mit dans l'armoire,
+et partit.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Si l'oncle Giraud n'etait pas elegant de sa personne, il se piquait du
+moins de bien faire les choses. Peu lui importait que ses habits,
+toujours tout neufs et beaucoup trop larges, parce qu'il ne voulait pas
+etre gene, l'enveloppassent comme bon leur semblait, que ses bas drapes
+fussent mal tires, et que sa perruque lui tombat sur les yeux. Mais
+quand il se melait de regaler les autres, il prenait d'abord ce qu'il y
+avait de plus cher et de meilleur. Aussi avait-il retenu ce soir-la,
+pour lui et pour Camille, une bonne loge decouverte, bien en evidence,
+afin que sa niece put etre vue de tout le monde. Aux premiers regards
+que Camille jeta sur le theatre et dans la salle, elle fut eblouie; cela
+ne pouvait manquer: une jeune fille a peine agee de seize ans, elevee au
+fond d'une campagne, et se trouvant tout a coup transportee au milieu du
+sejour du luxe, des arts et du plaisir, devait presque croire qu'elle
+revait. On jouait un ballet: Camille suivait avec curiosite les
+attitudes, les gestes et les pas des acteurs; elle comprenait que
+c'etait une pantomime, et, comme elle devait s'y connaitre, elle
+cherchait a s'en expliquer le sens. A tout moment, elle se retournait
+vers son oncle d'un air stupefait, comme pour le consulter; mais il n'y
+comprenait guere plus qu'elle. Elle voyait des bergers en bas de soie
+offrant des fleurs a leurs bergeres, des amours voltigeant au bout d'une
+corde, des dieux assis sur des nuages. Les decorations, les lumieres, le
+lustre surtout, dont l'eclat la charmait, les parures des femmes, les
+broderies, les plumes, toute cette pompe d'un spectacle inconnu pour
+elle la jetait dans un doux etonnement.
+
+De son cote, elle devint bientot elle-meme l'objet d'une curiosite
+presque generale; sa parure etait simple, mais du meilleur gout. Seule,
+en grande loge, a cote d'un homme aussi peu musque que l'etait l'oncle
+Giraud, belle comme un astre et fraiche comme une rose, avec ses grands
+yeux noirs et son air naif, elle devait necessairement attirer les
+regards. Les hommes commencerent a se la montrer, les femmes a
+l'observer; les marquis s'approcherent, et les compliments les plus
+flatteurs, faits a haute voix, a la mode du temps, furent adresses a la
+nouvelle venue; par malheur, l'oncle Giraud seul recueillait ces
+hommages, qu'il savourait avec delices.
+
+Cependant Camille, peu a peu, reprit d'abord son air tranquille, puis un
+mouvement de tristesse la saisit. Elle sentit combien il etait cruel
+d'etre isolee au milieu de cette foule. Ces gens qui causaient dans
+leurs loges, ces musiciens dont les instruments reglaient la mesure des
+pas des acteurs, ce vaste echange de pensees entre le theatre et la
+salle, tout cela, pour ainsi dire, la repoussa en elle-meme.--Nous
+parlons et tu ne parles pas, semblait lui dire tout ce monde; nous
+ecoutons, nous rions, nous chantons, nous nous aimons, nous jouissons de
+tout; toi seule ne jouis de rien, toi seule n'entends rien, toi seule
+n'es ici qu'une statue, le simulacre d'un etre qui ne fait qu'assister a
+la vie.
+
+Camille ferma les yeux pour se delivrer de ce spectacle; elle se souvint
+de ce bal d'enfants ou elle avait vu danser ses compagnes, et ou elle
+etait restee pres de sa mere. Elle revint par la pensee a la maison
+natale, a son enfance si malheureuse, a ses longues souffrances, a ses
+larmes secretes, a la mort de sa mere, enfin a ce deuil qu'elle venait
+de quitter, et qu'elle resolut de reprendre en rentrant. Puisqu'elle
+etait a jamais condamnee, il lui sembla qu'il valait mieux pour elle ne
+jamais tenter de moins souffrir. Elle sentit plus amerement qu'elle ne
+l'avait encore fait que tout effort de sa part pour resister a la
+malediction celeste etait inutile. Remplie de cette pensee, elle ne put
+retenir quelques pleurs que l'oncle Giraud vit couler; il cherchait a en
+deviner la cause, lorsqu'elle lui fit signe qu'elle voulait partir. Le
+bonhomme, surpris et inquiet, hesitait et ne savait que faire; Camille
+se leva, et lui montra la porte de la loge, afin qu'il lui donnat son
+mantelet.
+
+En ce moment, elle apercut au-dessous d'elle, a la galerie, un jeune
+homme de bonne mine, tres richement vetu, qui tenait a la main un
+morceau d'ardoise, sur lequel il tracait des lettres et des figures avec
+un petit crayon blanc. Il montrait ensuite cette ardoise a son voisin,
+plus age que lui; celui-ci paraissait le comprendre aussitot, et lui
+repondait de la meme maniere avec une tres grande promptitude. Tous deux
+echangeaient en meme temps, en ouvrant ou fermant les doigts, certains
+signes qui semblaient leur servir a se mieux communiquer leurs idees.
+
+Camille ne comprit rien, ni a ces dessins qu'elle distinguait a peine,
+ni a ces signes qu'elle ne connaissait pas; mais elle avait remarque, du
+premier coup d'oeil, que ce jeune homme ne remuait pas les levres;--prete
+a sortir, elle s'arreta. Elle voyait qu'il parlait un langage qui
+n'etait celui de personne, et qu'il trouvait moyen de s'exprimer sans ce
+fatal mouvement de la parole, si incomprehensible pour elle, et qui
+faisait le tourment de sa pensee. Quel que fut ce langage etrange, une
+surprise extreme, un desir invincible d'en voir davantage lui firent
+reprendre la place qu'elle venait de quitter; elle se pencha au bord de
+la loge et observa attentivement ce que faisait cet inconnu. Le voyant
+de nouveau ecrire sur l'ardoise et la presenter a son voisin, elle fit
+un mouvement involontaire comme pour la saisir au passage. A ce
+mouvement, le jeune homme se retourna et regarda Camille a son tour. A
+peine leurs yeux se furent-ils rencontres, qu'ils resterent tous deux
+d'abord immobiles et indecis, comme s'ils eussent cherche a se
+reconnaitre; puis, en un instant, ils se devinerent, et se dirent d'un
+regard: Nous sommes muets tous deux.
+
+L'oncle Giraud apportait a sa niece son mantelet, sa canne et son loup,
+mais elle ne voulut plus s'en aller, elle avait repris sa chaise, et
+resta accoudee sur la balustrade.
+
+L'abbe de l'Epee venait, alors de commencer a se faire connaitre.
+
+Faisant une visite a une dame, dans la rue des Fosses-Saint-Victor,
+touche de pitie pour deux sourdes-muettes qu'il avait vues, par hasard,
+travailler a l'aiguille, la charite qui remplissait son ame s'etait
+eveillee tout a coup, et operait deja des prodiges. Dans la pantomime
+informe de ces etres miserables et meprises, il avait trouve les germes
+d'une langue feconde, qu'il croyait pouvoir devenir universelle, plus
+vraie, en tout cas, que celle de Leibnitz. Comme la plupart des hommes
+de genie, il avait peut-etre depasse son but, le voyant trop grand; mais
+c'etait deja beaucoup d'en voir la grandeur. Quelle que put etre
+l'ambition de sa bonte, il apprenait aux sourds-muets a lire et a
+ecrire. Il les replacait au nombre des hommes. Seul et sans aide, par sa
+propre force, il avait entrepris de faire une famille de ces malheureux,
+et il se preparait a sacrifier a ce projet sa vie et sa fortune, en
+attendant que le roi jetat les yeux sur eux.
+
+Le jeune homme assis pres de la loge de Camille etait un des eleves
+formes par l'abbe. Ne gentilhomme et d'une ancienne maison, doue d'une
+vive intelligence, mais frappe de la _demi-mort_, comme on disait alors,
+il avait recu, l'un des premiers, la meme education a peu pres que le
+celebre comte de Solar, avec cette difference qu'il etait riche, et
+qu'il ne courait pas le risque de mourir de faim, faute d'une pension du
+duc de Penthievre[5]. Independamment des lecons de l'abbe, on lui avait
+donne un gouverneur, qui, etant une personne laique, pouvait
+l'accompagner partout, charge, bien entendu, de veiller sur ses actions
+et de diriger ses pensees (c'etait le voisin qui lisait sur l'ardoise).
+Le jeune homme profitait, avec grand soin et grande application, de ces
+etudes journalieres qui exercaient son esprit sur toute chose, a la
+lecture comme au manege, a l'Opera comme a la messe; cependant un peu de
+fierte native et une independance de caractere tres prononcee luttaient
+en lui contre cette application penible. Il ne savait rien des maux qui
+auraient pu l'atteindre, s'il fut ne dans une classe inferieure ou
+seulement, comme Camille, dans un autre lieu qu'a Paris. L'une des
+premieres choses qu'on lui avait apprises, lorsqu'il avait commence a
+epeler, avait ete le nom de son pere, le marquis de Maubray. Il savait
+donc qu'il etait, a la fois, different des autres hommes par le
+privilege de la naissance et par une disgrace de la nature. L'orgueil et
+l'humiliation se disputaient ainsi un noble esprit, qui, par bonheur, ou
+peut-etre par necessite, n'en etait pas moins reste simple.
+
+[Note 5: L'histoire romanesque de ce pretendu comte de Solar est
+restee un mystere. Un enfant sourd-muet, abandonne de ses parents, en
+1773, fut recueilli par l'abbe de l'Epee. Apres lui avoir appris a
+s'exprimer dans le langage des signes, l'abbe crut reconnaitre en lui
+l'heritier des comtes de Solar, lui fit obtenir a ce titre une pension
+du duc de Penthievre, et l'engagea a faire valoir ses droits. Il y eut
+proces.--Un jugement du Chatelet, de 1781, donna gain de cause au jeune
+sourd-muet; mais sa partie adverse en appela au parlement. Le proces
+demeura en suspens, l'abbe de l'Epee mourut, et la revolution survint.
+Enfin le 24 juillet 1792, un arret definitif cassa le jugement du
+Chatelet et interdit au nomme Joseph de porter a l'avenir le nom de
+Solar. M. Bouilli a ecrit sur ce sujet un drame en cinq actes intitule
+_l'Abbe de l'Epee_, qui a obtenu dans son temps un succes de larmes.]
+
+Ce marquis, sourd-muet, observant et comprenant les autres, aussi fier
+qu'eux tous, et qui avait aussi, aupres de son gouverneur, sur les
+grands parquets de Versailles, traine ses talons rouges a fleur de
+terre, selon l'usage, etait lorgne par plus d'une jolie femme, mais il
+ne quittait pas des yeux Camille; de son cote, elle le voyait tres bien,
+sans le regarder davantage. L'opera fini, elle prit le bras de son
+oncle, et, n'osant pas se retourner, rentra pensive.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Il va sans dire que ni Camille ni l'oncle Giraud ne savaient seulement
+le nom de l'abbe de l'Epee; encore moins se doutaient-ils de la
+decouverte d'une science nouvelle qui faisait parler les muets. Le
+chevalier aurait pu connaitre cette decouverte; sa femme l'eut
+certainement connue si elle eut vecu; mais Chardonneux etait loin de
+Paris; le chevalier ne recevait pas la gazette, ou, s'il la recevait, ne
+la lisait pas. Ainsi quelques lieues de distance, un peu de paresse, ou
+la mort, peuvent produire le meme resultat.
+
+Revenue au logis, Camille n'avait plus qu'une idee: ce que ses gestes et
+ses regards pouvaient dire, elle l'employa pour expliquer a son oncle
+qu'il lui fallait, avant tout, une ardoise et un crayon. Le bonhomme
+Giraud ne fut point embarrasse par cette demande, bien qu'elle lui fut
+adressee un peu tard, car il etait temps de souper; il courut a sa
+chambre, et, persuade qu'il avait compris, il rapporta en triomphe a sa
+niece une petite planche et un morceau de craie, reliques precieuses de
+son ancien amour pour la batisse et la charpente.
+
+Camille n'eut pas l'air de se plaindre de voir son desir rempli de
+cette facon; elle prit la planchette sur ses genoux, et fit asseoir son
+oncle a cote d'elle; puis elle lui fit prendre la craie, et lui saisit
+la main comme pour le guider, en meme temps que ses regards inquiets
+s'appretaient a suivre ses moindres mouvements.
+
+L'oncle Giraud comprenait bien qu'elle lui demandait d'ecrire quelque
+chose, mais quoi? Il l'ignorait.--Est-ce le nom de ta mere? Est-ce le
+mien? Est-ce le tien? Et pour se faire comprendre, il frappa du bout du
+doigt, le plus doucement qu'il put, sur le coeur de la jeune fille. Elle
+inclina aussitot la tete; le bonhomme crut qu'il avait devine; il
+ecrivit donc en grosses lettres le nom de Camille; apres quoi, satisfait
+de lui-meme et de la maniere dont il avait passe sa soiree, le souper
+etant pret, il se mit a table sans attendre sa niece, qui n'etait pas de
+force a lui tenir tete.
+
+Camille ne se retirait jamais que son oncle n'eut acheve sa bouteille;
+elle le regarda prendre son repas, lui souhaita le bonsoir, puis rentra
+chez elle, tenant sa petite planche entre ses bras.
+
+Aussitot son verrou tire, elle se mit a son tour a ecrire. Debarrassee
+de sa coiffure et de ses paniers, elle commenca a copier, avec un soin
+et une peine infinie, le mot que son oncle venait de tracer, et a
+barbouiller de blanc une grande table qui etait au milieu de la chambre.
+Apres plus d'un essai et plus d'une rature, elle parvint assez bien a
+reproduire les lettres qu'elle avait devant les yeux. Lorsque ce fut
+fait, et que, pour s'assurer de l'exactitude de sa copie, elle eut
+compte une a une les lettres qui lui avaient servi de modele, elle se
+promena autour de la table, le coeur palpitant d'aise comme si elle eut
+remporte une victoire. Ce mot de _Camille_ qu'elle venait d'ecrire lui
+paraissait admirable a voir, et devait certainement, a son sens,
+exprimer les plus belles choses du monde. Dans ce mot seul, il lui
+semblait voir une multitude de pensees, toutes plus douces, plus
+mysterieuses, plus charmantes les unes que les autres. Elle etait loin
+de croire que ce n'etait que son nom.
+
+On etait au mois de juillet, l'air etait pur et la nuit superbe. Camille
+avait ouvert sa fenetre; elle s'y arretait de temps en temps, et la,
+revant, les cheveux denoues, les bras croises, les yeux brillants, belle
+de cette paleur que la clarte des nuits donne aux femmes, elle regardait
+l'une des plus tristes perspectives qu'on puisse avoir devant les yeux:
+l'etroite cour d'une longue maison ou se trouvait logee une entreprise
+de diligences. Dans cette cour, froide, humide et malsaine, jamais un
+rayon de soleil n'avait penetre; la hauteur des etages, entasses l'un
+sur l'autre, defendait contre la lumiere cette espece de cave. Quatre ou
+cinq grosses voitures, serrees sous un hangar, presentaient leurs timons
+a qui voulait entrer. Deux ou trois autres, laissees dans la cour, faute
+de place, semblaient attendre les chevaux, dont le pietinement dans
+l'ecurie demandait l'avoine du soir au matin. Au-dessus d'une porte
+strictement fermee des minuit pour les locataires, mais toujours prete
+a s'ouvrir avec bruit a toute heure au claquement du fouet d'un cocher,
+s'elevaient d'enormes murailles, garnies d'une cinquantaine de croisees,
+ou jamais, passe dix heures, une chandelle ne brillait, a moins de
+circonstances extraordinaires.
+
+Camille allait quitter sa fenetre, quand tout a coup, dans l'ombre que
+projetait une lourde diligence, il lui sembla voir passer une forme
+humaine, revetue d'un habit brillant, se promenant a pas lents. Le
+frisson de la peur saisit d'abord Camille sans qu'elle sut pourquoi, car
+son oncle etait la, et la surveillance du bonhomme se revelait par son
+bruyant sommeil; quelle apparence d'ailleurs qu'un voleur ou un assassin
+vint se promener dans cette cour en pareil costume?
+
+L'homme y etait pourtant, et Camille le voyait. Il marchait derriere la
+voiture, regardant la fenetre ou elle se tenait. Apres quelques
+instants, Camille sentit revenir son courage; elle prit sa lumiere, et
+avancant le bras hors de la croisee, eclaira subitement la cour; en meme
+temps elle y jeta un regard a demi effraye, a demi menacant. L'ombre de
+la voiture s'etant effacee, le marquis de Maubray, car c'etait lui, vit
+qu'il etait completement decouvert, et, pour toute reponse, posa un
+genou en terre, joignant ses mains en regardant Camille, dans l'attitude
+du plus profond respect.
+
+Ils resterent quelque temps ainsi, Camille a la fenetre, tenant sa
+lumiere, le marquis a genoux devant elle. Si Romeo et Juliette, qui ne
+s'etaient vus qu'un soir dans un bal masque, ont echange des la premiere
+fois tant de serments, fidelement tenus, que l'on songe a ce que purent
+etre les premiers gestes et les premiers regards de deux amants qui ne
+pouvaient se dire que par la pensee ces memes choses, eternelles devant
+Dieu, et que le genie de Shakspeare a immortalisees sur la terre.
+
+Il est certain qu'il est ridicule de monter sur deux ou trois
+marchepieds pour grimper sur l'imperiale d'une voiture, en s'arretant a
+chaque effort qu'on est oblige de faire, pour savoir si l'on doit
+continuer. Il est vrai qu'un homme en bas de soie et en veste brodee
+risque d'avoir mauvaise grace lorsqu'il s'agit de sauter de cette
+imperiale sur le rebord d'une croisee. Tout cela est incontestable, a
+moins, qu'on n'aime.
+
+Lorsque le marquis de Maubray fut dans la chambre de Camille, il
+commenca par lui faire un salut aussi ceremonieux que s'il l'eut
+rencontree aux Tuileries. S'il avait su parler, peut-etre lui eut-il
+raconte comme quoi il avait echappe a la vigilance de son gouverneur,
+pour venir, au moyen de quelque argent donne a un laquais, passer la
+nuit sous sa fenetre; comme quoi il l'avait suivie lorsqu'elle avait
+quitte l'Opera; comment un regard d'elle avait change sa vie entiere;
+comment enfin il n'aimait qu'elle au monde, et n'ambitionnait d'autre
+bonheur que de lui offrir sa main et sa fortune. Tout cela etait ecrit
+sur ses levres; mais la reverence de Camille, en lui rendant son salut,
+lui fit comprendre combien un tel recit eut ete inutile et qu'il lui
+importait peu de savoir comment il avait fait pour venir chez elle, des
+l'instant qu'il y etait venu.
+
+M. de Maubray, malgre l'espece d'audace dont il avait fait preuve pour
+parvenir jusqu'a celle qu'il aimait, etait, nous l'avons dit, simple et
+reserve. Apres avoir salue Camille, il cherchait vainement de quelle
+facon lui demander si elle voulait de lui pour epoux; elle ne comprenait
+rien a ce qu'il tachait de lui expliquer. Il vit sur la table la
+planchette ou etait ecrit le nom de _Camille_. Il prit le morceau de
+craie, et, a cote de ce nom, il ecrivit le sien: _Pierre_.
+
+--Qu'est-ce que tout cela veut dire? cria une grosse voix de basse
+taille; qu'est-ce que c'est que des rendez-vous pareils? Par ou vous
+etes-vous introduit ici, monsieur? Que venez-vous faire dans cette
+maison?
+
+C'etait l'oncle Giraud qui parlait ainsi, entrant en robe de chambre,
+d'un air furieux.
+
+--Voila une belle chose! continua-t-il. Dieu sait que je dormais, et
+que, du moins, si vous avez fait du bruit, ce n'est pas avec votre
+langue. Qu'est-ce que c'est que des etres pareils, qui ne trouvent rien
+de plus simple que de tout escalader? Quelle est votre intention? Abimer
+une voiture, briser tout, faire du degat, et apres cela, quoi?
+Deshonorer une famille! Jeter l'opprobre et l'infamie sur d'honnetes
+gens!...
+
+Celui-la, non plus, ne m'entend pas encore, s'ecria l'oncle Giraud
+desole. Mais le marquis prit un crayon, un morceau de papier, et
+ecrivit cette espece de lettre:
+
+"J'aime mademoiselle Camille, je veux l'epouser, j'ai vingt mille livres
+de rente. Voulez-vous me la donner?"
+
+--Il n'y a que les gens qui ne parlent pas, dit l'oncle Giraud, pour
+mener les affaires aussi vite.
+
+--Mais, dites donc, s'ecria-t-il apres quelques moments de reflexion, je
+ne suis pas son pere, je ne suis que l'oncle. Il faut demander la
+permission au papa.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Ce n'etait pas une chose facile que d'obtenir du chevalier son
+consentement a un pareil mariage, non qu'il ne fut dispose, comme on l'a
+vu, a faire tout ce qui etait possible pour rendre sa fille moins
+malheureuse; mais il y avait dans la circonstance presente une
+difficulte presque insurmontable. Il s'agissait d'unir une femme,
+atteinte d'une horrible infirmite, a un homme frappe de la meme
+disgrace, et, si une telle union devait avoir des fruits, il etait
+probable qu'elle ne ferait que mettre quelque infortune de plus au
+monde.
+
+Le chevalier, retire dans sa terre, toujours en proie au plus noir
+chagrin, continuait de vivre dans la solitude. Madame des Arcis avait
+ete enterree dans le parc, quelques saules pleureurs entouraient sa
+tombe, et annoncaient de loin aux passants la modeste place ou elle
+reposait. C'etait vers ce lieu que le chevalier dirigeait tous les jours
+ses promenades. La, il passait de longues heures, devore de regrets et
+de tristesse, et se livrant a tous les souvenirs qui pouvaient nourrir
+sa douleur.
+
+Ce fut la que l'oncle Giraud vint le trouver tout a coup un matin. Des
+le lendemain du jour ou il avait surpris les deux amants ensemble, le
+bonhomme avait quitte Paris avec sa niece, avait ramene Camille au Mans,
+et l'avait laissee dans sa propre maison, pour y attendre le resultat de
+la demarche qu'il allait faire.
+
+Pierre, averti de ce voyage, avait promis d'etre fidele et de rester
+pret a tenir sa parole. Orphelin des longtemps, maitre de sa fortune,
+n'ayant besoin que de prendre l'avis d'un tuteur, sa volonte n'avait a
+craindre aucun obstacle. Le bonhomme, de son cote, voulait bien servir
+de mediateur et tacher de marier les deux jeunes gens, mais il
+n'entendait pas que cette premiere entrevue, qui lui semblait
+passablement etrange, put se renouveler autrement qu'avec la permission
+du pere et du notaire.
+
+Aux premiers mots de l'oncle Giraud, le chevalier montra, comme on le
+pense, le plus grand etonnement. Lorsque le bonhomme commenca a lui
+raconter cette rencontre a l'Opera, cette scene bizarre et cette
+proposition plus singuliere encore, il eut peine a concevoir qu'un tel
+roman fut possible. Force cependant de reconnaitre qu'on lui parlait
+serieusement, les objections auxquelles on s'attendait se presenterent
+aussitot a son esprit:
+
+--Que voulez-vous? dit-il a Giraud. Unir deux etres egalement
+malheureux? N'est-ce pas assez d'avoir dans notre famille cette pauvre
+creature dont je suis le pere? Faut-il encore augmenter notre malheur en
+lui donnant un mari semblable a elle? Suis-je destine a me voir entoure
+d'etres reprouves du monde, objets de mepris et de pitie? Dois-je passer
+ma vie avec des muets, vieillir au milieu de leur affreux silence, avoir
+les yeux fermes par leurs mains? Mon nom, dont je ne tire pas vanite,
+Dieu le sait, mais qui, enfin, est celui de mon pere, dois-je le laisser
+a des infortunes qui ne pourront ni le signer ni le prononcer?
+
+--Non pas le prononcer, dit Giraud, mais le signer, c'est autre chose.
+
+--Le signer! s'ecria le chevalier. Etes-vous prive de raison?
+
+--Je sais ce que je dis, et ce jeune homme sait ecrire, repliqua
+l'oncle. Je vous temoigne et vous certifie qu'il ecrit meme fort bien et
+meme tres couramment, comme sa proposition, que j'ai dans ma poche et
+qui est fort honnete, en fait foi.
+
+Le bonhomme montra en meme temps au chevalier le papier sur lequel le
+marquis de Maubray avait trace le peu de mots qui exposaient, d'une
+maniere laconique, il est vrai, mais claire, l'objet de sa demande.
+
+--Que signifie cela? dit le pere. Depuis quand les sourds-muets
+tiennent-ils la plume? Quel conte me faites-vous, Giraud?
+
+--Ma foi, dit Giraud, je ne sais ce qui en est, ni comment pareille
+chose peut se faire. La verite est que mon intention etait tout
+bonnement de distraire Camille, et de voir un peu aussi, avec elle, ce
+que c'est que les pirouettes. Ce petit marquis s'est trouve etre la, et
+il est certain qu'il avait une ardoise et un crayon, dont il se servait
+tres lestement. J'avais toujours cru, comme vous, que, lorsqu'on etait
+muet, c'etait pour ne rien dire; mais pas du tout. Il parait
+qu'aujourd'hui on a fait une decouverte au moyen de laquelle tout ce
+monde-la se comprend et fait tres bien la conversation. On dit que c'est
+un abbe, dont je ne sais plus le nom, qui a invente ce moyen-la. Quant a
+moi, vous comprenez bien qu'une ardoise ne m'a jamais paru bonne qu'a
+mettre sur un toit; mais ces Parisiens sont si fins!
+
+--Est-ce serieux, ce que vous dites?
+
+--Tres serieux. Ce petit marquis est riche, joli garcon; c'est un
+gentilhomme et un galant homme; je reponds de lui. Songez, je vous en
+prie, a une chose: que ferez-vous de cette pauvre Camille? Elle ne parle
+pas, c'est vrai, mais ce n'est pas sa faute. Que voulez-vous qu'elle
+devienne? Elle ne peut pas toujours rester fille. Voila un homme qui
+l'aime; cet homme-la, si vous la lui donnez, ne se degoutera jamais
+d'elle a cause du defaut qu'elle a au bout de la langue; il sait ce qui
+en est par lui-meme. Ils se comprennent, ces enfants, ils s'entendent,
+sans avoir besoin de crier pour cela. Le petit marquis sait lire et
+ecrire; Camille apprendra a en faire autant; cela ne lui sera pas plus
+difficile qu'a l'autre. Vous sentez bien que, si je vous proposais de
+marier votre fille a un aveugle, vous auriez le droit de me rire au nez;
+mais je vous propose un sourd-muet, c'est raisonnable. Vous voyez que,
+depuis seize ans que vous avez cette petite-la, vous ne vous en etes
+jamais bien console. Comment voulez-vous qu'un homme fait comme tout le
+monde s'en arrange, si vous, qui etes son pere, vous ne pouvez pas en
+prendre votre parti?
+
+Tandis que l'oncle parlait, le chevalier jetait de temps en temps un
+regard du cote du tombeau de sa femme, et semblait reflechir
+profondement.
+
+--Rendre a ma fille l'usage de la pensee! dit-il apres un long silence;
+Dieu le permettrait-il? est-ce possible?
+
+En ce moment, le cure d'un village voisin entrait dans le jardin, venant
+diner au chateau. Le chevalier le salua d'un air distrait, puis, sortant
+tout a coup de sa reverie:
+
+-L'abbe, lui demanda-t-il, vous savez quelquefois les nouvelles, et vous
+recevez les papiers. Avez-vous entendu parler d'un pretre qui a
+entrepris l'education des sourds-muets?
+
+Malheureusement, le personnage auquel cette question s'adressait etait
+un veritable cure de campagne de ce temps-la, homme simple et bon, mais
+fort ignorant, et partageant tous les prejuges d'un siecle ou il y en
+avait tant, et de si funestes.
+
+--Je ne sais ce que monseigneur veut dire, repondit-il (traitant le
+chevalier en seigneur de village), a moins qu'il ne soit question de
+l'abbe de l'Epee.
+
+--Precisement, dit l'oncle Giraud. C'est le nom qu'on m'a dit; je ne
+m'en souvenais plus.
+
+--Eh bien! dit le chevalier, que faut-il en croire?
+
+--Je ne saurais, repliqua le cure, parler avec trop de circonspection
+d'une matiere sur laquelle je ne puis me donner encore pour completement
+edifie. Mais je suis fonde a croire, d'apres le peu de renseignements
+qu'il m'a ete loisible de recueillir a ce sujet, que ce monsieur de
+l'Epee, qui parait etre, d'ailleurs, une personne tout a fait venerable,
+n'a point atteint le but qu'il s'etait propose.
+
+--Qu'entendez-vous par la? dit l'oncle Giraud.
+
+--J'entends, dit le pretre, que l'intention la plus pure peut
+quelquefois faillir par le resultat. Il est hors de doute, d'apres ce
+que j'ai pu en apprendre, que les plus louables efforts ont ete faits;
+mais j'ai tout lieu de croire que la pretention d'apprendre a lire aux
+sourds-muets, comme le dit monseigneur, est tout a fait chimerique.
+
+--Je l'ai vu de mes yeux, dit Giraud; j'ai vu un sourd-muet qui ecrit.
+
+--Je suis bien eloigne, repliqua le cure, de vouloir vous contredire en
+aucune facon; mais des personnes savantes et distinguees, parmi
+lesquelles je pourrais meme citer des docteurs de la Faculte de Paris,
+m'ont assure d'une maniere peremptoire que la chose etait impossible.
+
+--Une chose qu'on voit ne peut pas etre impossible, reprit le bonhomme
+impatiente. J'ai fait cinquante lieues avec un billet dans ma poche,
+pour le montrer au chevalier; le voila, c'est clair comme le jour.
+
+En parlant ainsi, le vieux maitre macon avait de nouveau tire son
+papier, et l'avait mis sous les yeux du cure. Celui-ci, a demi etonne, a
+demi pique, examina le billet, le retourna, le lut plusieurs fois a
+haute voix, et le rendit a l'oncle, ne sachant trop quoi dire.
+
+Le chevalier avait semble etranger a la discussion; il continuait de
+marcher en silence, et son incertitude croissait d'instant en instant.
+
+--Si Giraud a raison, pensait-il, et si je refuse, je manque a mon
+devoir; c'est presque un crime que je commets. Une occasion se presente
+ou cette pauvre fille, a qui je n'ai donne que l'apparence de la vie,
+trouve une main qui recherche la sienne dans les tenebres ou elle est
+plongee. Sans sortir de cette nuit qui l'enveloppe pour toujours, elle
+peut rever qu'elle est heureuse. De quel droit l'en empecherais-je? Que
+dirait sa mere, si elle etait la?...
+
+Les regards du chevalier se reporterent encore une fois vers le tombeau,
+puis il prit le bras de l'oncle Giraud, fit quelques pas a l'ecart avec
+lui, et lui dit a voix basse: Faites ce que vous voudrez.
+
+--A la bonne heure! dit l'oncle; je vais la chercher, je vous l'amene;
+elle est chez moi, nous revenons ensemble, ce sera fait dans un instant.
+
+--Jamais! repondit le pere. Tachons ensemble qu'elle soit heureuse; mais
+la revoir, je ne le peux pas.
+
+Pierre et Camille furent maries a Paris, a l'eglise des Petits-Peres.
+Le gouverneur et l'oncle furent les seuls temoins. Lorsque le pretre
+officiant leur adressa les formules d'usage, Pierre, qui en avait assez
+appris pour savoir a quel moment il fallait s'incliner en signe
+d'assentiment, s'acquitta assez bien d'un role qui etait pourtant
+difficile a remplir. Camille n'essaya de rien deviner ni de rien
+comprendre; elle regarda son mari, et baissa la tete comme lui.
+
+Ils n'avaient fait que se voir et s'aimer, et c'est assez, pourrait-on
+dire. Lorsqu'ils sortirent de l'eglise, en se tenant la main pour
+toujours, c'est tout au plus s'ils se connaissaient. Le marquis avait
+une assez grande maison. Camille, apres la messe, monta dans un brillant
+equipage, qu'elle regardait avec une curiosite enfantine. L'hotel dans
+lequel on la ramena ne lui fut pas un moindre sujet d'etonnement. Ces
+appartements, ces chevaux, ces gens, qui allaient etre a elle, lui
+semblaient une merveille. Il etait convenu, du reste, que ce mariage se
+ferait sans bruit; un souper fort simple fut toute la fete.
+
+
+
+
+X
+
+
+Camille devint mere. Un jour que le chevalier faisait sa triste
+promenade au fond du parc, un domestique lui apporta une lettre ecrite
+d'une main qui lui etait inconnue, et ou se trouvait un singulier
+melange de distinction et d'ignorance. Elle venait de Camille et
+renfermait ce qui suit:
+
+"O mon pere! je parle, non pas avec ma bouche, mais avec ma main. Mes
+pauvres levres sont toujours fermees, et cependant je sais parler. Celui
+qui est mon maitre m'a appris a pouvoir vous ecrire. Il m'a fait
+enseigner comme pour lui, par la meme personne qui l'avait eleve, car
+vous savez qu'il est reste comme moi tres longtemps. J'ai eu beaucoup de
+peine a apprendre. Ce qu'on enseigne d'abord, c'est de parler avec les
+doigts, ensuite on apprend des figures ecrites. Il y en a de toutes
+sortes, qui expriment la peur, la colere, et tout en general. On est
+tres long a connaitre tout, et encore plus a mettre des mots, a cause
+des figures qui ne sont pas la meme chose, mais enfin on en vient a
+bout, comme vous voyez. L'abbe de l'Epee est un homme tres bon et tres
+doux, de meme que le pere Vanin, de la Doctrine chretienne.
+
+"J'ai un enfant qui est tres beau; je n'osais pas vous en parler avant
+de savoir s'il sera comme nous. Mais je n'ai pu resister au plaisir que
+j'ai a vous ecrire, malgre notre peine car vous pensez bien que mon mari
+et moi nous sommes tres inquiets, surtout parce que nous ne pouvons pas
+entendre. La bonne peut bien entendre, mais nous avons peur qu'elle ne
+se trompe; ainsi nous attendons avec une grande impatience de voir s'il
+ouvrira les levres et s'il les remuera avec le bruit des
+entendants-parlants. Vous pensez bien que nous avons consulte des
+medecins pour savoir s'il est possible que l'enfant de deux personnes
+aussi malheureuses que nous ne soit pas muet aussi, et ils nous ont bien
+dit que cela se pouvait; mais nous n'osons pas le croire.
+
+Jugez avec quelle crainte nous regardons ce pauvre enfant depuis
+longtemps, et comme nous sommes embarrasses lorsqu'il ouvre ses petites
+levres et que nous ne pouvons pas savoir si elles font du bruit! Soyez
+sur, mon pere, que je pense bien a ma mere, car elle a du s'inquieter
+comme moi. Vous l'avez bien aimee, comme moi aussi j'aime mon enfant;
+mais je n'ai ete pour vous qu'un sujet de chagrin. Maintenant que je
+sais lire et ecrire, je comprends combien ma mere a du souffrir.
+
+Si vous etiez tout a fait bon pour moi, cher pere, vous viendriez nous
+voir a Paris; ce serait un sujet de joie et de reconnaissance pour votre
+fille respectueuse.
+
+CAMILLE."
+
+Apres avoir lu cette lettre, le chevalier hesita longtemps. Il avait eu
+d'abord peine a s'en fier a ses yeux, et a croire que c'etait Camille
+elle-meme qui lui avait ecrit; mais il fallait se rendre a l'evidence.
+Qu'allait-il faire? S'il cedait a sa fille, et s'il allait en effet a
+Paris, il s'exposait a retrouver, dans une douleur nouvelle, tous les
+souvenirs d'une ancienne douleur. Un enfant qu'il ne connaissait pas, il
+est vrai, mais qui n'en etait pas moins le fils de sa fille, pouvait lui
+rendre les chagrins du passe. Camille pouvait lui rappeler Cecile, et
+cependant il ne pouvait s'empecher en meme temps de partager
+l'inquietude de cette jeune mere attendant une parole de son enfant.
+
+--Il faut y aller, dit l'oncle Giraud quand le chevalier le consulta.
+C'est moi qui ai fait ce mariage-la, et je le tiens pour bon et durable.
+Voulez-vous laisser votre sang dans la peine? N'en est-ce pas assez,
+soit dit sans reproche, d'avoir oublie votre femme au bal, moyennant
+quoi elle est tombee a l'eau? Oubliez-vous aussi cette petite?
+Pensez-vous que ce soit tout d'etre triste? Vous l'etes, j'en conviens,
+et meme plus que de raison; mais croyez-vous qu'on n'ait pas autre chose
+a faire au monde? Elle vous demande de venir; partons. Je vais avec
+vous, et je n'ai qu'un regret, c'est qu'elle ne m'ait pas appele aussi.
+Il n'est pas bien de sa part de n'avoir pas frappe a ma porte, moi qui
+lui ai toujours ouvert.
+
+--Il a raison, pensait le chevalier. J'ai fait inutilement et
+cruellement souffrir la meilleure des femmes. Je l'ai laissee mourir
+d'une mort affreuse quand j'aurais du l'en preserver. Si je dois en etre
+puni aujourd'hui par le spectacle du malheur de ma fille, je ne saurais
+m'en plaindre; quelque penible que soit pour moi ce spectacle, je dois
+m'y resoudre et m'y condamner. Ce chatiment m'est du. Que la fille me
+punisse d'avoir abandonne la mere! J'irai a Paris, je verrai cet enfant.
+J'ai delaisse ce que j'aimais, je me suis eloigne du malheur; je veux
+prendre maintenant un amer plaisir a le contempler.
+
+Dans un joli boudoir boise, a l'entre-sol d'un bon hotel situe dans le
+faubourg Saint-Germain, se tenaient la jeune femme et son mari lorsque
+le pere et l'oncle arriverent. Sur une table etaient des dessins, des
+livres, des gravures. Le mari lisait, la femme brodait, l'enfant jouait
+sur le tapis.
+
+Le marquis s'etait leve; Camille courut a son pere, qui l'embrassa
+tendrement, et ne put retenir quelques larmes; mais les regards du
+chevalier se reporterent aussitot sur l'enfant. Malgre lui, l'horreur
+qu'il avait eue autrefois pour l'infirmite de Camille reprenait place
+dans son coeur, a la vue de cet etre qui allait heriter de la malediction
+qu'il lui avait leguee. Il recula lorsqu'on le lui presenta.
+
+--Encore un muet! s'ecria-t-il.
+
+Camille prit son fils dans ses bras; sans entendre elle avait compris.
+Soulevant doucement l'enfant devant le chevalier, elle posa son doigt
+sur ses petites levres, en les frottant un peu, comme pour l'inviter a
+parler. L'enfant se fit prier quelques minutes, puis prononca bien
+distinctement ces deux mots, que la mere lui avait fait apprendre
+d'avance:--Bonjour, papa.
+
+--Et vous voyez bien que Dieu pardonne tout, et toujours, dit l'oncle
+Giraud.
+
+FIN DE PIERRE ET CAMILLE.
+
+
+
+
+LE
+
+SECRET DE JAVOTTE
+
+1844
+
+[Illustration: LE SECRET DE JAVOTTE
+
+... deux jeunes gens, revenant de la chasse suivaient a cheval la route
+de Noisy...]
+
+
+
+I
+
+
+L'automne dernier, vers huit heures du soir, deux jeunes gens revenant
+de la chasse suivaient a cheval la route de Noisy, a quelque distance de
+Luzarches. Derriere eux marchait un piqueur menant les chiens. Le soleil
+se couchait et dorait au loin la belle foret de Carenelle, ou le feu duc
+de Bourbon aimait a chasser. Tandis que le plus jeune des deux
+cavaliers, age d'environ vingt-cinq ans, trottait gaiement sur sa
+monture, et s'amusait a sauter les haies, l'autre paraissait distrait et
+preoccupe. Tantot il excitait son cheval et le frappait avec impatience,
+tantot il s'arretait tout a coup et restait au pas en arriere, comme
+absorbe par ses pensees. A peine repondait-il aux joyeux discours de son
+compagnon, qui, de son cote, le raillait de son silence. En un mot, il
+semblait livre a cette reverie bizarre, particuliere aux savants et aux
+amoureux, qui sont rarement ou ils paraissent etre. Arrive a un
+carrefour, il mit pied a terre, et s'avancant au bord d'un fosse, il
+ramassa une petite branche de saule qui etait enfoncee dans le sable
+assez profondement; il detacha une feuille de cette branche, et, sans
+qu'on l'apercut, la glissa furtivement dans son sein; puis, remontant
+aussitot a cheval:
+
+--Pierre, dit-il au piqueur, prends le tourne-bride et va-t'en aux
+Clignets par le village; nous rentrerons, mon frere et moi, par la
+garenne; car je vois qu'aujourd'hui Gitana n'est pas sage, elle me
+ferait quelque sottise si nous rencontrions dans le chemin creux quelque
+troupeau de bestiaux rentrant a la ferme.
+
+Le piqueur obeit et prit avec ses chiens un sentier trace dans les
+roches. Voyant cela, le jeune Armand de Berville (ainsi se nommait le
+moins age des deux freres) partit d'un grand eclat de rire:
+
+--Parbleu! dit-il, mon cher Tristan, tu es d'une prudence admirable ce
+soir. N'as-tu pas peur que Gitana ne soit devoree par un mouton? Mais tu
+as beau faire; je parierais que, malgre toutes tes precautions, cette
+pauvre bete, d'ordinaire si tranquille, va te jouer quelque mauvais tour
+d'ici a une demi-heure.
+
+--Pourquoi cela? demanda Tristan d'un ton bref et presque irrite.
+
+--Mais, apparemment, repondit Armand en se rapprochant de son frere,
+parce que nous allons passer devant l'avenue de Renonval, et que ta
+jument est sujette a caracoler quand elle voit la grille. Heureusement,
+ajouta-t-il en riant, et de plus belle, que madame de Vernage est la, et
+que tu trouveras chez elle ton couvert mis, si Gitana te casse une
+jambe.
+
+--Mauvaise langue, dit Tristan souriant a son tour un peu a contre-coeur,
+qu'est-ce qui pourra donc te deshabituer de tes mechantes plaisanteries?
+
+--Je ne plaisante pas du tout, reprit Armand; et quel mal y a-t-il a
+cela? Elle a de l'esprit, cette marquise; elle aime le passe-poil, c'est
+de son age. N'as-tu pas l'honneur d'etre au service du roi dans le
+regiment des hussards noirs? Si, d'une autre part, elle aime aussi la
+chasse, et si elle trouve que ton cor fait bon effet au soleil sur ta
+veste rouge, est-ce que c'est un peche mortel?
+
+--Ecoute, ecervele, dit Tristan. Que tu badines ainsi entre nous, si
+cela te plait, rien de mieux; mais pense serieusement a ce que tu dis
+quand il y a un tiers pour l'entendre. Madame de Vernage est l'amie de
+notre mere; sa maison est une des seules ressources que nous ayons dans
+le pays pour nous desennuyer de cette vie monotone qui t'amuse, toi,
+avocat sans causes, mais qui me tuerait si je la menais longtemps. La
+marquise est presque la seule femme parmi nos rares connaissances...
+
+--La plus agreable, ajouta Armand.
+
+--Tant que tu voudras. Tu n'es pas fache, toi-meme, d'aller a Renonval,
+lorsqu'on nous y invite. Ce ne serait pas un trait d'esprit de notre
+part que de nous brouiller avec ces gens-la, et c'est ce que tes
+discours finiront par faire, si tu continues a jaser au hasard. Tu sais
+tres bien que je n'ai pas plus qu'un autre la pretention de plaire a
+madame de Vernage...
+
+--Prends garde a Gitana! s'ecria Armand. Regarde comme elle dresse les
+oreilles; je te dis qu'elle sent la marquise d'une lieue.
+
+--Treve de plaisanteries. Retiens ce que je te recommande et tache d'y
+penser serieusement.
+
+--Je pense, dit Armand, et tres serieusement, que la marquise est tres
+bien en manches plates, et que le noir lui va a merveille.
+
+
+--A
+quel propos cela?
+
+--A propos de manches. Est-ce que tu te figures qu'on ne voit rien dans
+ce monde? L'autre jour, en causant dans le bateau, est-ce que je ne t'ai
+pas entendu tres clairement dire que le noir etait ta couleur, et cette
+bonne marquise, sur ce renseignement, n'a-t-elle pas eu la grace de
+monter dans sa chambre en rentrant, et de redescendre galamment avec la
+plus noire de toutes ses robes?
+
+--Qu'y a-t-il d'etonnant? n'est-il pas tout simple de changer de
+toilette pour diner?
+
+--Prends garde a Gitana, te dis-je; elle est capable de s'emporter, et
+de te mener tout droit, malgre toi, a l'ecurie de Renonval. Et la
+semaine derniere, a la fete, cette meme marquise, toujours de noir
+vetue, n'a-t-elle pas trouve naturel de m'installer dans la grande
+caleche avec mon chien et monsieur le cure, pour grimper dans ton
+tilbury, au risque de montrer sa jambe?
+
+--Qu'est-ce que cela prouve? il fallait bien que l'un de nous deux subit
+cette corvee?
+
+--Oui, mais cet _un_, c'est toujours moi. Je ne m'en plains pas, je ne
+suis pas jaloux; mais pas plus tard qu'hier, au rendez-vous de chasse,
+n'a-t-elle pas imagine de quitter sa voiture et de me prendre mon propre
+cheval, que je lui ai cede avec un desinteressement admirable, pour
+qu'elle put galoper dans les bois a cote de monsieur l'officier?
+Plains-toi donc de moi, je suis ta providence; au lieu de te renfermer
+dans tes denegations, tu me devrais, honnetement parlant, ta confiance
+et tes secrets.
+
+--Quelle confiance veux-tu qu'on ait dans un etourdi tel que toi, et
+quels secrets veux-tu que je te dise, s'il n'y a rien de vrai dans tes
+contes?
+
+--Prends garde a Gitana, mon frere.
+
+--Tu m'impatientes avec ton refrain. Et quand il serait vrai que j'eusse
+fantaisie d'aller ce soir faire une visite a Renonval, qu'y aurait-il
+d'extraordinaire? Aurais-je besoin d'un pretexte pour te prier d'y venir
+avec moi ou de rentrer seul a la maison?
+
+--Non, certainement; de meme que, si nous venions a rencontrer madame de
+Vernage se promenant devant son avenue, il n'y aurait non plus rien de
+surprenant. Le chemin que tu nous fais prendre est bien le plus long, il
+est vrai; mais qu'est-ce que c'est qu'un quart de lieue de plus ou de
+moins en comparaison de l'eternite? La marquise doit nous avoir entendus
+sonner du cor; il serait bien juste qu'elle prit le frais sur la route,
+en compagnie de son inevitable adorateur et voisin, M. de la
+Bretonniere.
+
+--J'avoue, dit Tristan, bien aise de changer de texte, que ce M. de la
+Bretonniere m'ennuie cruellement. Semble-t-il convenable qu'une femme
+d'autant d'esprit que madame de Vernage se laisse accaparer par un sot
+et traine partout une pareille ombre?
+
+--Il est certain, repondit Armand, que le personnage est lourd et
+indigeste. C'est un vrai hobereau, dans la force du terme, cree et mis
+au monde pour l'etat de voisin. Voisiner est son lot; c'est meme presque
+sa science, car il voisine comme personne ne le fait. Jamais je n'ai vu
+un homme mieux etabli que lui hors de chez soi. Si on va diner chez
+madame de Vernage, il est au bout de la table au milieu des enfants. Il
+chuchote avec la gouvernante, il donne de la bouillie au petit; et
+remarque bien que ce n'est pas un pique-assiette ordinaire et classique,
+qui se croit oblige de rire si la maitresse du logis dit un bon mot; il
+serait plutot dispose, s'il osait, a tout blamer et tout contrecarrer.
+S'il s'agit d'une partie de campagne, jamais il ne manquera de trouver
+que le barometre est a variable. Si quelqu'un cite une anecdote, ou
+parle d'une curiosite, il a vu quelque chose de bien mieux; mais il ne
+daigne pas dire quoi, et se contente de hocher la tete avec une modestie
+a le souffleter. L'assommante creature! je ne sais pas, en verite, s'il
+est possible de causer un quart d'heure durant avec madame de Vernage,
+quand il est la, sans que sa tete inquiete et effarouchee vienne se
+placer entre elle et vous. Il n'est certes pas beau, il n'a pas
+d'esprit; les trois quarts du temps il ne dit mot, et par une faveur
+speciale de la Providence, il trouve moyen, en se taisant, d'etre plus
+ennuyeux qu'un bavard, rien que par la facon dont il regarde parler les
+autres. Mais que lui importe? Il ne vit pas, il assiste a la vie, et
+tache de gener, de decourager et d'impatienter les vivants. Avec tout
+cela, la marquise le supporte; elle a la charite de l'ecouter, de
+l'encourager; je crois, ma foi, qu'elle l'aime et qu'elle ne s'en
+debarrassera jamais.
+
+--Qu'entends-tu par la? demanda Tristan, un peu trouble a ce dernier
+mot. Crois-tu qu'on puisse aimer un personnage semblable?
+
+--Non pas d'amour, reprit Armand avec un air d'indifference railleuse.
+Mais enfin ce pauvre homme n'est pas non plus un monstre. Il est garcon
+et fort a l'aise. Il a, comme nous, un petit castel, une petite meute,
+et un grand vieux carrosse. Il possede sur tout autre, pres de la
+marquise, cet incomparable avantage que donnent une habitude de dix ans
+et une obsession de tous les jours. Un nouveau venu, un officier en
+conge, permets-moi de te le dire tout bas, peut eblouir et plaire en
+passant; mais celui qui est la tous les jours a quinte et quatorze par
+etat, sans compter l'industrie, comme dit Basile.
+
+Tandis que les deux freres causaient ainsi, ils avaient laisse les bois
+derriere eux et commencaient a entrer dans les vignes. Deja ils
+apercevaient sur le coteau le clocher du village de Renonval.
+
+--Madame de Vernage, continua Armand, a cent belles qualites; mais c'est
+une coquette. Elle passe pour devote, et elle a un chapelet benit
+accroche a son etagere; mais elle aime assez les fleurettes. Ne t'en
+deplaise, c'est, a mon avis, une femme difficile a deviner et
+passablement dangereuse.
+
+--Cela est possible, dit Tristan.
+
+--Et meme probable, reprit son frere. Je ne suis pas fache que tu le
+penses comme moi, et je te dirai volontiers a mon tour: Parlons
+serieusement. J'ai depuis longtemps occasion de la connaitre et de
+l'etudier de pres. Toi, tu viens ici pour quelques jours; tu es un jeune
+et beau garcon, elle est une belle et spirituelle femme; tu ne sais que
+faire, elle te plait, tu lui en contes, et elle te laisse dire. Moi, qui
+la vois l'hiver comme l'ete, a Paris comme a la campagne, je suis moins
+confiant, et elle le sait bien; c'est pourquoi elle me prend mon cheval
+et me laisse en tete-a-tete avec le cure. Ses grands yeux noirs, qu'elle
+baisse vers la terre avec une modestie parfois si severe, savent se
+relever vers toi, j'en suis bien sur, lorsque vous courez la foret, et
+je dois convenir que cette femme a un grand charme. Elle a tourne la
+tete, a ma connaissance, a trois ou quatre pauvres petits garcons qui
+ont failli en perdre l'esprit; mais veux-tu que je t'exprime ma pensee?
+Je te dirai, en style de Scudery, qu'on penetre assez facilement jusqu'a
+l'antichambre de son coeur, mais que l'appartement est toujours ferme,
+peut-etre parce qu'il n'y a personne.
+
+--Si tu ne te trompais pas, dit Tristan, ce serait un assez vilain
+caractere.
+
+--Non pas a son avis: qu'a-t-on a lui reprocher? Est-ce sa faute si on
+devient amoureux d'elle? Bien qu'elle n'ait guere plus de trente ans,
+elle dit a qui veut l'entendre qu'elle a renonce, depuis qu'elle est
+veuve, aux plaisirs du monde, qu'elle veut vivre en paix dans sa terre,
+monter a cheval et prier Dieu. Elle fait l'aumone et va a confesse; or,
+toute femme qui a un confesseur, si elle n'est pas sincerement et
+veritablement religieuse, est la pire espece de coquette que la
+civilisation ait inventee. Une femme pareille, sure d'elle-meme, belle
+encore et jouissant volontiers des petits privileges de la beaute, sait
+composer sans cesse, non avec sa conscience, mais avec sa prochaine
+confession. Aux moments memes ou elle semble se livrer avec le plus
+charmant abandon aux cajoleries qu'elle aime tout bas, elle regarde si
+le bout de son pied est suffisamment cache sous sa robe, et calcule la
+place ou elle peut laisser prendre, sans peche, un baiser sur sa
+mitaine. A quoi bon? diras-tu. Si la foi lui manque, pourquoi ne pas
+etre franchement coquette? Si elle croit, pourquoi s'exposer a la
+tentation? Parce qu'elle la brave et s'en amuse. Et, en effet, on ne
+saurait dire qu'elle soit sincere ni hypocrite; elle est ainsi et elle
+plait; ses victimes passent et disparaissent. La Bretonniere, le
+silencieux, restera jusqu'a sa mort, tres probablement, sur le seuil du
+temple ou ce sphynx aux grands yeux rend ses oracles et respire
+l'encens.
+
+Tristan, pendant que son frere parlait, avait arrete son cheval. La
+grille du chateau de Renonval n'etait plus eloignee que d'une centaine
+de pas. Devant cette grille, comme Armand l'avait prevu, madame de
+Vernage se promenait sur la pelouse; mais elle etait seule, contre
+l'ordinaire. Tristan changea tout a coup de visage.
+
+--Ecoute, Armand, dit-il, je t'avoue que je l'aime. Tu es homme et tu as
+du coeur; tu sais aussi bien que moi que devant la passion il n'y a ni
+loi ni conseil. Tu n'es pas le premier qui me parle ainsi d'elle; on m'a
+dit tout cela, mais je n'en puis rien croire. Je suis subjugue par cette
+femme; elle est si charmante, si aimable, si seduisante, quand elle
+veut...
+
+--Je le sais tres bien, dit Armand.
+
+--Non, s'ecria Tristan, je ne puis croire qu'avec tant de grace, de
+douceur, de piete, car enfin elle fait l'aumone, comme tu dis, et
+remplit ses devoirs; je ne puis, je ne veux pas croire qu'avec tous les
+dehors de la franchise et de la bonte, elle puisse etre telle que tu te
+l'imagines. Mais il n'importe; je cherchais un motif pour te laisser en
+chemin, et pour rester seul; j'aime mieux m'en fier a ta parole. Je vais
+a Renonval; retourne aux Clignets. Si notre bonne mere s'inquiete de ne
+pas me voir avec toi, tu lui diras que j'ai perdu la chasse, que mon
+cheval est malade, ce que tu voudras. Je ne veux faire qu'une courte
+visite, et je reviendrai sur-le-champ.
+
+--Pourquoi ce mystere, s'il en est ainsi?
+
+--Parce que la marquise elle-meme reconnait que c'est le plus sage. Les
+gens du pays sont bavards, sots et importuns comme trois petites villes
+ensemble. Garde-moi le secret; a ce soir.
+
+Sans attendre une reponse, Tristan partit au galop.
+
+Demeure seul, Armand changea de route, et prit un chemin de traverse qui
+le menait plus vite chez lui. Ce n'etait pas, on le pense bien, sans
+deplaisir ni sans une sorte de crainte qu'il voyait son frere
+s'eloigner. Jeune d'annees, mais deja muri par une precoce experience du
+monde, Armand de Berville, avec un esprit souvent leger en apparence,
+avait beaucoup de sens et de raison. Tandis que Tristan, officier
+distingue dans l'armee, courait en Algerie les chances de la guerre, et
+se livrait parfois aux dangereux ecarts d'une imagination vive et
+passionnee, Armand restait a la maison et tenait compagnie a sa vieille
+mere. Tristan le raillait parfois de ses gouts sedentaires, et
+l'appelait monsieur l'abbe, pretendant que, sans la Revolution, il
+aurait porte la tonsure, en sa qualite de cadet; mais cela ne le fachait
+pas.--Va pour le titre, repondait-il, mais donne-moi le benefice. La
+baronne de Berville, la mere, veuve depuis longtemps, habitait le Marais
+en hiver, et dans la belle saison la petite terre des Clignets. Ce
+n'etait pas une maison assez riche pour entretenir un grand equipage,
+mais comme les jeunes gens aimaient la chasse et que la baronne adorait
+ses enfants, on avait fait venir des _foxhounds_ d'Angleterre; quelques
+voisins avaient suivi cet exemple; ces petites meutes reunies formaient
+de quoi composer des chasses passables dans les bois qui entouraient la
+foret de Carenelle. Ainsi s'etaient etablies rapidement, entre les
+habitants des Clignets et ceux de deux ou trois chateaux des environs,
+des relations amicales et presque intimes. Madame de Vernage, comme on
+vient de le voir, etait la reine du canton. Depuis le sieur de
+Franconville et le magistrat de Beauvais jusqu'a l'elegant un peu
+arriere de Luzarches, tout rendait hommage a la belle marquise, voire
+meme le cure de Noisy. Renonval etait le rendez-vous de ce qu'il y avait
+de personnes notables dans l'arrondissement de Pontoise. Toutes etaient
+d'accord pour vanter, comme Tristan, la grace et la bonte de la
+chatelaine. Personne ne resistait a l'empire souverain qu'elle exercait,
+comme on dit, sur les coeurs; et c'est precisement pourquoi Armand etait
+fache que son frere ne revint pas souper avec lui.
+
+Il ne lui fut pas difficile de trouver un pretexte pour justifier cette
+absence, et de dire a la baronne en rentrant que Tristan s'etait arrete
+chez un fermier, avec lequel il etait en marche pour un coin de terre.
+Madame de Berville, qui ne dinait qu'a neuf heures quand ses enfants
+allaient a la chasse, afin de prendre son repas en famille, voulut
+attendre pour se mettre a table que son fils aine fut revenu. Armand,
+mourant de faim et de soif, comme tout chasseur qui a fait son metier,
+parut mediocrement satisfait de ce retard qu'on lui imposait. Peut-etre
+craignait-il, a part lui, que la visite a Renonval ne se prolongeat plus
+longtemps qu'il n'avait ete dit. Quoi qu'il en fut, il prit d'abord,
+pour se donner un peu de patience, un a-compte sur le diner, puis il
+alla visiter ses chiens et jeter a l'ecurie le coup d'oeil du maitre, et
+revint s'etendre sur un canape, deja a moitie endormi par la fatigue de
+la journee.
+
+La nuit etait venue, et le temps s'etait mis a l'orage. Madame de
+Berville, assise, comme de coutume, devant son metier a tapisserie,
+regardait la pendule, puis la fenetre, ou ruisselait la pluie. Une
+demi-heure s'ecoula lentement, et bientot vint l'inquietude.
+
+--Que fait donc ton frere? disait la baronne; il est impossible qu'a
+cette heure et par un temps semblable il s'arrete si longtemps en route;
+quelque accident lui sera arrive: je vais envoyer a sa rencontre.
+
+--C'est inutile, repondait Armand; je vous jure qu'il se porte aussi
+bien que nous, et peut-etre mieux; car, voyant cette pluie, il se sera
+sans doute fait donner a souper dans quelque cabaret de Noisy, pendant
+que nous sommes a l'attendre.
+
+L'orage redoublait, le temps se passait; de guerre lasse, on servit le
+diner; mais il fut triste et silencieux. Armand se reprochait de laisser
+ainsi sa mere dans une incertitude cruelle, et qui lui semblait inutile;
+mais il avait donne sa parole. De son cote, madame de Berville voyait
+aisement, sur le visage de son fils, l'inquietude qui l'agitait; elle
+n'en penetrait pas la cause, mais l'effet ne lui echappait pas. Habituee
+a toute la tendresse et aux confidences meme d'Armand, elle sentait que,
+s'il gardait le silence, c'est qu'il y etait oblige. Par quelle raison?
+elle l'ignorait, mais elle respectait cette reserve, tout en ne pouvant
+s'empecher d'en souffrir. Elle levait les yeux vers lui d'un air
+craintif et presque suppliant, puis elle ecoutait gronder la foudre, et
+haussait les epaules en soupirant. Ses mains tremblaient, malgre elle,
+de l'effort qu'elle faisait pour paraitre tranquille. A mesure que
+l'heure avancait, Armand se sentait de moins en moins le courage de
+tenir sa promesse. Le diner termine, il n'osait se lever; la mere et le
+fils resterent longtemps seuls, appuyes sur la table desservie, et se
+comprenant sans ouvrir les levres.
+
+Vers onze heures, la femme de chambre de la baronne etant venue apporter
+les bougeoirs, madame de Berville souhaita le bonsoir a son fils, et se
+retira dans son appartement pour dire ses prieres accoutumees.
+
+--Que fait-il, en effet, cet etourdi garcon? se disait Armand, tout en
+se debarrassant, pour se mettre au lit, de son attirail de chasseur.
+Rien de bien inquietant, cela est probable. Il fait les yeux doux a
+madame de Vernage, et subit le silence imposant de la Bretonniere.
+Est-ce bien sur? Il me semble qu'a cette heure-ci la Bretonniere doit
+etre dans son coche, en route pour aller se coucher. Il est vrai que
+Tristan est peut-etre en route aussi; j'en doute, pourtant; le chemin
+n'est pas bon, il pleut bien fort pour monter a cheval. D'une autre
+part, il y a d'excellents lits a Renonval, et une marquise si polie peut
+certainement offrir un asile a un capitaine surpris par l'orage. Il est
+probable, tout bien considere, que Tristan ne reviendra que demain. Cela
+est facheux, pour deux raisons: d'abord cela inquiete notre mere, et
+puis, c'est toujours une chose dangereuse que ces abris trouves chez une
+voisine; il n'y a rien qui porte moins conseil qu'une nuit passee sous
+le toit d'une jolie femme, et on ne dort jamais bien chez les gens dont
+on reve. Quelquefois meme, on ne dort pas du tout. Que va-t-il advenir
+de Tristan s'il se prend tout de bon pour cette coquette? Il a du coeur
+pour deux, mais tant pis. Elle trouvera aise de le jouer, trop aise,
+peut-etre, c'est la mon espoir. Elle dedaignera d'en agir faussement
+envers un si loyal caractere. Mais, apres tout, se disait encore Armand,
+en soufflant sur sa bougie, qu'il revienne quand il voudra, il est beau
+et brave. Il s'est tire d'affaire a Constantine, il s'en tirera a
+Renonval.
+
+Il y avait longtemps que toute la maison reposait et que le silence
+regnait dans la campagne lorsque le bruit des pas d'un cheval se fit
+entendre sur la route. Il etait deux heures du matin; une voix
+imperieuse cria qu'on ouvrit, et tandis que le garcon d'ecurie levait
+lourdement, l'une apres l'autre, les barres de fer qui retenaient la
+grande porte, les chiens se mirent, selon leur coutume, a pousser de
+longs gemissements. Armand, qui dormait de tout son coeur, reveille en
+sursaut, vit tout a coup devant lui son frere tenant un flambeau et
+enveloppe d'un manteau degouttant de pluie.
+
+--Tu rentres a cette heure-ci? lui dit-il; il est bien tard ou bien
+matin.
+
+Tristan s'approcha de lui, lui serra la main, et lui dit avec l'accent
+d'une colere presque furieuse:
+
+--Tu avais raison, c'est la derniere des femmes, et je ne la reverrai de
+ma vie.
+
+Apres quoi il sortit brusquement.
+
+
+
+
+II
+
+
+Malgre toutes les questions, toutes les instances que put faire Armand,
+Tristan ne voulut donner a son frere aucune explication des etranges
+paroles qu'il avait prononcees en rentrant. Le lendemain, il annonca a
+sa mere que ses affaires le forcaient d'aller a Paris pour quelques
+jours, et donna ses ordres en consequence; il avait le dessein de partir
+le soir meme.
+
+--Il faut convenir, disait Armand, que tu en agis avec moi d'une facon
+un peu cavaliere. Tu me fais la moitie d'une confidence, et tu t'en vas
+d'un jour a l'autre avec le reste de ton secret. Que veux-tu que je
+pense de ce depart impromptu?
+
+--Ce qu'il te plaira, repondit Tristan avec une indifference si
+tranquille qu'elle semblait n'avoir rien d'emprunte, tu ne feras qu'y
+perdre ta peine. J'ai eu un mouvement de colere, il est vrai, pour une
+bagatelle, une querelle d'amour-propre, une bouderie, comme tu voudras
+l'appeler. La Bretonniere m'a ennuye; la marquise etait de mauvaise
+humeur; l'orage m'a contrarie; je suis revenu je ne sais pourquoi, et je
+t'ai parle sans savoir ce que je disais. Je conviendrai bien, si tu
+veux, qu'il y a un peu de froid entre la marquise et moi; mais, a la
+premiere occasion, tu nous verras amis comme devant.
+
+--Tout cela est bel et bon, repliquait Armand, mais tu ne parlais pas
+hier par enigme, quand tu m'as dit: C'est la derniere des femmes. Il n'y
+a la mauvaise humeur qui tienne. Quelque chose est arrive que tu caches.
+
+--Et que veux-tu qu'il me soit arrive? demandait Tristan.
+
+A cette question, Armand baissait la tete, et restait muet; car en
+pareille circonstance, du moment que son frere se taisait, toute
+supposition, meme faite en plaisantant, pouvait etre aisement blessante.
+
+Vers le milieu de la journee, une caleche decouverte entra dans la cour
+des Clignets. Un petit homme d'assez mauvaise tournure, a l'air gauche
+et endimanche, descendit aussitot de la voiture, baissa lui-meme le
+marchepied et presenta la main a une grande et belle femme, mise
+simplement et avec gout. C'etait madame de Vernage et la Bretonniere qui
+venaient faire visite a la baronne. Tandis qu'ils montaient le perron,
+ou madame de Berville vint les recevoir, Armand observa le visage de son
+frere avec un peu de surprise et beaucoup d'attention. Mais Tristan le
+regarda en souriant, comme pour lui dire: Tu vois qu'il n'y a rien de
+nouveau.
+
+A la tournure aisee que prit la conversation, aux politesses froides,
+mais sans nulle contrainte, qu'echangerent Tristan et la marquise, il ne
+semblait pas, en effet, que rien d'extraordinaire se fut passe la
+veille. La marquise apportait a madame de Berville, qui aimait les
+oiseaux, un nid de rouges-gorges; la Bretonniere l'avait dans son
+chapeau. On descendit dans le jardin et on alla voir la voliere. La
+Bretonniere, bien entendu, donna le bras a la baronne; les deux jeunes
+gens resterent pres de madame de Vernage. Elle paraissait plus gaie que
+de coutume; elle marchait au hasard de cote et d'autre sans respect pour
+les buis de la baronne, et tout en se faisant un bouquet au passage.
+
+--Eh bien! messieurs, dit-elle, quand chassons-nous?
+
+Armand attendait cette question pour entendre Tristan annoncer son
+depart. Il l'annonca effectivement du ton le plus calme; mais, en meme
+temps, il fixa sur la marquise un regard penetrant, presque dur et
+offensif. Elle ne parut y faire aucune attention, et ne lui demanda meme
+pas quand il comptait revenir.
+
+--En ce cas-la, reprit-elle, monsieur Armand, vous serez le seul
+representant des Berville que nous verrons a Renonval; car je suppose
+que nous vous aurons. La Bretonniere dit qu'il a decouvert, avec les
+lunettes de mon garde, une espece de cochon sauvage a qui la barbe vient
+comme aux oiseaux les plumes...
+
+--Point du tout, dit la Bretonniere, c'est une sorte de truie chinoise,
+de couleur noire, appelee tonkin. Lorsque ces animaux quittent la
+basse-cour et s'habituent a vivre dans les bois...
+
+--Oui, dit la marquise, ils deviennent farouches, et, a force de manger
+du gland, les defenses leur poussent au bout du museau.
+
+--C'est de toute verite, repondit la Bretonniere, non pas, il est vrai,
+a la premiere, ni meme a la seconde generation; mais il suffit que le
+fait existe, ajouta-t-il d'un air satisfait.
+
+--Sans doute, reprit madame de Vernage, et si un homme s'avisait de
+faire comme mesdames les tonkines, de s'installer dans une foret, il en
+resulterait que ses petits-enfants auraient des cornes sur la tete. Et
+c'est ce qui prouve, continua-t-elle en frappant de son bouquet sur la
+main de Tristan, qu'on a grand tort de faire le sauvage: cela ne reussit
+a personne.
+
+--Cela est encore vrai, dit la Bretonniere; la sauvagerie est un grand
+defaut.
+
+--Elle vaut pourtant mieux, repondit Tristan, qu'une certaine espece de
+domesticite.
+
+La Bretonniere ouvrait de grands yeux, ne sachant trop s'il devait se
+facher.
+
+--Oui, dit madame de Berville a la marquise, vous avez bien raison.
+Grondez-moi ce mechant garcon, qui est toujours sur les grands chemins,
+et qui veut encore nous quitter ce soir pour aller a Paris. Defendez-lui
+donc de partir.
+
+Madame de Vernage, qui, tout a l'heure, n'avait pas dit un mot pour
+essayer de retenir Tristan, se voyant ainsi priee de le faire, y mit
+aussitot toute l'insistance et toute la bonne grace dont elle etait
+capable. Elle prit son plus doux regard et son plus doux sourire pour
+dire a Tristan qu'il se moquait, qu'il n'avait point d'affaires a Paris,
+que la curiosite d'une chasse au tonkin devait l'emporter sur tout au
+monde; qu'enfin elle le priait officiellement de venir dejeuner le
+lendemain a Renonval. Tristan repondait a chacun de ses compliments par
+un de ces petits saluts insignifiants qu'ont inventes les gens qui ne
+savent quoi dire: il etait clair que sa patience etait mise a une
+cruelle epreuve. Madame de Vernage n'attendit pas un refus qu'elle
+prevoyait, et, des qu'elle eut cesse de parler, elle se retourna et
+s'occupa d'autre chose, exactement comme si elle eut repete une comedie
+et que son role eut ete fini.
+
+--Que signifie tout cela? se disait toujours Armand. Quel est celui qui
+en veut a l'autre? Est-ce mon frere? est-ce la Bretonniere? Que vient
+faire ici la marquise?
+
+La facon d'etre de madame de Vernage etait, en effet, difficile a
+comprendre. Tantot elle temoignait a Tristan une froideur et une
+indifference marquees; tantot elle paraissait le traiter avec plus de
+familiarite et de coquetterie qu'a l'ordinaire.--Cassez-moi donc cette
+branche-la, lui disait-elle; cherchez-moi du muguet. J'ai du monde ce
+soir, je veux etre toute en fleurs; je compte mettre une robe
+botanique, et avoir un jardin sur la tete.
+
+Tristan obeissait: il le fallait bien. La marquise se trouva bientot
+avoir une veritable botte de fleurs, mais aucune ne lui plaisait.--Vous
+n'etes pas connaisseur, disait-elle, vous etes un mauvais jardinier;
+vous brisez tout, et vous croyez bien faire parce que vous vous piquez
+les doigts; mais ce n'est pas cela, vous ne savez pas choisir.
+
+En parlant ainsi, elle effeuillait les branches, puis les laissait
+tomber a terre, et les repoussait du pied en marchant, avec ce dedain
+sans souci qui fait quelquefois tant de mal le plus innocemment du
+monde.
+
+Il y avait au milieu du parc une petite riviere avec un pont de bois qui
+etait brise, mais dont il restait encore quelques planches. La
+Bretonniere, selon sa manie, declara qu'il y avait danger a s'y
+hasarder, et qu'il fallait revenir par un autre chemin. La marquise
+voulut passer, et commencait a prendre les devants, quand la baronne lui
+representa qu'en effet ce pont etait vermoulu, et qu'elle courait le
+risque d'une chute assez grave.
+
+--Bah! dit madame de Vernage. Vous calomniez vos planches pour faire les
+honneurs de la profondeur de votre riviere; et si je faisais comme
+Conde, qu'est-ce qu'il arriverait donc?
+
+Devant monter a cheval, au retour, elle avait a la main une cravache.
+Elle la jeta de l'autre cote de l'eau, dans une petite
+ile:--Maintenant, messieurs, reprit-elle, voila mon baton jete a
+l'ennemi. Qui de vous ira le chercher?
+
+--C'est fort imprudent, dit la Bretonniere; cette cravache est fort
+jolie, la pomme en est tres bien ciselee.
+
+--Y aura-t-il du moins une recompense honnete? demanda Armand.
+
+--Fi donc! s'ecria la marquise. Vous marchandez avec la gloire! Et vous,
+monsieur le hussard, ajouta-t-elle en se tournant vers Tristan,
+qu'est-ce que vous dites? passerez-vous?
+
+Tristan semblait hesiter, non par crainte du danger ni du ridicule, mais
+par un sentiment de repugnance a se voir ainsi provoque pour une
+semblable bagatelle. Il fronca le sourcil et repondit froidement:
+
+--Non, madame.
+
+--Helas! dit madame de Vernage en soupirant, si mon pauvre Phanor etait
+la, il m'aurait deja rendu ma cravache.
+
+La Bretonniere, tatant le pont avec sa canne, le contemplait d'un air de
+reflexion profonde; appuyee nonchalamment sur la poutre brisee qui
+servait de rampe, la marquise s'amusait a faire plier les planches en se
+balancant au-dessus de l'eau: elle s'elanca tout a coup, traversa le
+pont avec une vivacite et une legerete charmantes, et se mit a courir
+dans l'ile. Armand avait voulu la prevenir, mais son frere lui prit le
+bras, et, se mettant a marcher a grands pas, l'entraina a l'ecart dans
+une allee; la, des que les deux jeunes gens furent seuls:
+
+--La patience m'echappe, dit Tristan. J'espere que tu ne me crois pas
+assez sot pour me facher d'une plaisanterie; mais cette plaisanterie a
+un motif. Sais-tu ce qu'elle vient chercher ici? Elle vient me braver,
+jouer avec ma colere, et voir jusqu'a quel point j'endurerai son audace;
+elle sait ce que signifie son froid persiflage. Miserable coeur!
+meprisable femme, qui, au lieu de respecter mon silence et de me laisser
+m'eloigner d'elle en paix, vient promener ici sa petite vanite, et se
+faire une sorte de triomphe d'une discretion qu'on ne lui doit pas!
+
+--Explique-toi, dit Armand; qu'y a-t-il?
+
+--Tu sauras tout, car, aussi bien, tu y es interesse, puisque tu es mon
+frere. Hier au soir, pendant que nous causions sur la route, et que tu
+me disais tant de mal de cette femme, je suis descendu de cheval au
+carrefour des Roches. Il y avait a terre une branche de saule, que tu ne
+m'as pas vu ramasser; cette branche de saule, c'etait madame de Vernage
+qui l'avait enfoncee dans le sable, en se promenant le matin. Elle riait
+tout a l'heure en m'en faisant casser d'autres aux arbres; mais celle-la
+avait un sens: elle voulait dire que la gouvernante et les enfants de la
+marquise etaient alles chez son oncle a Beaumont, que la Bretonniere ne
+viendrait pas diner, et que, si je craignais d'eveiller les gens en
+sortant de Renonval un peu plus tard, je pouvais laisser mon cheval chez
+le bonhomme du Heloy.
+
+--Peste! dit Armand, tout cela dans un brin de saule!
+
+--Oui, et plut a Dieu que j'eusse repousse du pied ce brin de saule
+comme elle vient de le faire pour nos fleurs! Mais, je te l'ai dit et tu
+l'as vu toi-meme, je l'aimais, j'etais sous le charme. Quelle
+bizarrerie! Oui! hier encore je l'adorais; j'etais tout amour, j'aurais
+donne mon sang pour elle, et aujourd'hui...
+
+--Eh bien, aujourd'hui?
+
+--Ecoute; il faut, pour que tu me comprennes, que tu saches d'abord une
+petite aventure qui m'est arrivee l'an passe. Tu sauras donc qu'au bal
+de l'Opera j'ai rencontre une espece de grisette, de modiste, je ne sais
+quoi. Je suis venu a faire sa connaissance par un hasard assez
+singulier. Elle etait assise a cote de moi, et je ne faisais nulle
+attention a elle, lorsque Saint-Aubin, que tu connais, vint me dire
+bonsoir. Au meme instant, ma voisine, comme effrayee, cacha sa tete
+derriere mon epaule; elle me dit a l'oreille qu'elle me suppliait de la
+tirer d'embarras, de lui donner le bras pour faire un tour de foyer; je
+ne pouvais guere m'y refuser. Je me levai avec elle, et je quittai
+Saint-Aubin. Elle me conta la-dessus qu'il etait son amant, qu'elle
+avait peur de lui, qu'il etait jaloux, enfin, qu'elle le fuyait. Je me
+trouvais ainsi tout a coup jouer, aux yeux de Saint-Aubin, le role d'un
+rival heureux; car il avait reconnu sa grisette, et nous suivait d'un
+air mecontent. Que te dirai-je? Il me parut plaisant de prendre a peu
+pres au serieux ce role que l'occasion m'offrait. J'emmenai souper la
+petite fille. Saint-Aubin, le lendemain, vint me trouver et voulut se
+facher. Je lui ris au nez, et je n'eus pas de peine a lui faire entendre
+raison. Il convint de bonne grace qu'il n'etait guere possible de se
+couper la gorge pour une demoiselle qui se refugiait au bal masque pour
+fuir la jalousie de son amant. Tout se passa en plaisanterie, et
+l'affaire fut oubliee; tu vois que le mal n'est pas grand.
+
+--Non, certes; il n'y a la rien de bien grave.
+
+--Voici maintenant ce qui arrive: Saint-Aubin, comme tu sais, voit
+quelquefois madame de Vernage. Il est venu ici et a Renonval. Or, cette
+nuit, au moment meme ou la marquise, assise pres de moi, ecoutait de son
+grand air de reine toutes les folies qui me passaient par la tete, et
+essayait, en souriant, cette bague qui, grace au ciel, est encore a mon
+doigt, sais-tu ce qu'elle imagine de me dire? Que cette histoire de bal
+lui a ete contee, qu'elle la sait de bonne source, que Saint-Aubin
+adorait cette grisette, qu'il a ete au desespoir de l'avoir perdue,
+qu'il a voulu se venger, qu'il m'a demande raison, que j'ai recule, et
+qu'alors...
+
+Tristan ne put achever. Pendant quelques minutes les deux freres
+marcherent en silence.
+
+--Qu'as-tu repondu? dit enfin Armand.
+
+--Je lui ai repondu une chose tres simple. Je lui ai dit tout
+bonnement: Madame la marquise, un homme qui souffre qu'un autre homme
+leve la main sur lui impunement s'appelle un lache, vous le savez tres
+bien. Mais la femme qui, sachant cela, ou le croyant, devient la
+maitresse de ce lache, s'appelle aussi d'un certain nom qu'il est
+inutile de vous dire. La-dessus, j'ai pris mon chapeau.
+
+--Et elle ne t'a pas retenu?
+
+--Si fait, elle a d'abord voulu prendre les choses en riant, et me dire
+que je me fachais pour un propos en l'air. Ensuite, elle m'a demande
+pardon de m'avoir offense sans dessein; je ne sais meme pas si elle n'a
+pas essaye de pleurer. A tout cela, je n'ai rien replique, sinon que je
+n'attachais aucune importance a une indignite qui ne pouvait
+m'atteindre, qu'elle etait libre de croire et de penser tout ce que bon
+lui semblerait, et que je ne me donnerais pas la moindre peine pour lui
+oter son opinion. Je suis, lui ai-je dit, soldat depuis dix ans, mes
+camarades qui me connaissent auraient quelque peine a admettre votre
+conte, et par consequent je ne m'en soucie qu'autant qu'il faut pour le
+mepriser.
+
+--Est-ce la reellement ta pensee?
+
+--Y songes-tu? Si je pouvais hesiter a savoir ce que j'ai a faire, c'est
+precisement parce que je suis soldat que je n'aurais pas deux partis a
+prendre. Veux-tu que je laisse une femme sans coeur plaisanter avec mon
+honneur, et repeter demain sa miserable histoire a une coquette de son
+bord, ou a quelqu'un de ces petits garcons a qui tu pretends qu'elle
+tourne la tete? Supposes-tu que mon nom, le tien, celui de notre mere,
+puisse devenir un objet de risee? Seigneur Dieu! cela fait fremir!
+
+--Oui, dit Armand, et voila cependant les petits badinages pleins de
+grace qu'inventent ces dames pour se desennuyer. Faire d'une niaiserie
+un roman bien noir, bien scandaleux, voila le bon plaisir de leur
+cervelle creuse. Mais que comptes-tu faire maintenant?
+
+--Je compte aller ce soir a Paris. Saint-Aubin est aussi un soldat;
+c'est un brave; je suis loin de croire, Dieu m'en preserve! qu'un mot de
+sa part ait jamais pu donner l'idee de cette fable fabriquee par quelque
+femme de chambre; mais, a coup sur, je le ramenerai ici, et il ne lui
+sera pas plus difficile de dire tout haut la verite, qu'il ne me le
+sera, a moi, de l'entendre. C'est une demarche facheuse, penible, que je
+ferai la, sans nul doute; c'est une triste chose que d'aller trouver un
+camarade, et de lui dire: On m'accuse d'avoir manque de coeur. Mais
+n'importe, en pareille circonstance, tout est juste et doit etre permis.
+Je te le repete, c'est notre nom que je defends, et s'il ne devait pas
+sortir de la pur comme de l'or, je m'arracherais moi-meme la croix que
+je porte. Il faut que la marquise entende Saint-Aubin lui dire, en ma
+presence, qu'on lui a repete un sot conte, et que ceux qui l'ont forge
+en ont menti. Mais, une fois cette explication faite, il faut que la
+marquise m'entende aussi a mon tour; il faut que je lui donne bien
+discretement, en termes bien polis, en tete-a-tete, une lecon qu'elle
+n'oublie jamais; je veux avoir le petit plaisir de lui exprimer
+nettement ce que je pense de son orgueil et de sa ridicule pruderie. Je
+ne pretends pas faire comme Bussy d'Amboise, qui, apres avoir expose sa
+vie pour aller chercher le bouquet de sa maitresse, le lui jeta a la
+figure: je m'y prendrai plus civilement; mais quand une bonne parole
+produit son effet, il importe peu comment elle est dite, et je te
+reponds que d'ici a quelque temps, du moins, la marquise sera moins
+fiere, moins coquette et moins hypocrite.
+
+--Allons rejoindre la compagnie, dit Armand, et ce soir j'irai avec toi.
+Je te laisserai faire tout seul, cela va sans dire; mais, si tu le
+permets, je serai dans la coulisse.
+
+La marquise se disposait a retourner chez elle lorsque les deux freres
+reparurent. Elle se doutait vraisemblablement qu'elle avait ete pour
+quelque chose dans leur conversation, mais son visage n'en exprimait
+rien; jamais, au contraire, elle n'avait semble plus calme et plus
+contente d'elle-meme. Ainsi qu'il a ete dit, elle s'en allait a cheval.
+Tristan, faisant les honneurs de la maison, s'approcha pour lui prendre
+le pied et la mettre en selle. Comme elle avait marche sur le sable
+mouille, son brodequin etait humide, en sorte que l'empreinte en resta
+marquee sur le gant de Tristan. Des que madame de Vernage fut partie,
+Tristan ota ce gant et le jeta a terre.
+
+--Hier, je l'aurais baise, dit-il a son frere.
+
+Le soir venu, les deux jeunes gens prirent la poste ensemble, et
+allerent coucher a Paris. Madame de Berville, toujours inquiete et
+toujours indulgente, comme une vraie mere qu'elle etait, fit semblant de
+croire aux raisons qu'ils pretendirent avoir pour partir. Des le
+lendemain matin, comme on le pense bien, leur premier soin fut d'aller
+demander M. de Saint-Aubin, capitaine de dragons, rue
+Neuve-Saint-Augustin, a l'hotel garni ou il logeait habituellement quand
+il etait en conge.
+
+--Dieu veuille que nous le trouvions! disait Armand. Il est peut-etre en
+garnison bien loin.
+
+--Quand il serait a Alger, repondait Tristan, il faut qu'il parle, ou du
+moins qu'il ecrive; j'y mettrai six mois, s'il le faut, mais je le
+trouverai, ou il dira pourquoi.
+
+Le garcon de l'hotel etait un Anglais, chose fort commode peut-etre pour
+les sujets de la reine Victoria curieux de visiter Paris, mais assez
+genante pour les Parisiens. A la premiere parole de Tristan, il repondit
+par l'exclamation la plus britannique:
+
+--Oh!
+
+--Voila qui est bien, dit Armand, plus impatient encore que son frere;
+mais M. de Saint-Aubin est-il ici?
+
+--Oh! no.
+
+--N'est-ce pas dans cette maison qu'il demeure?
+
+--Oh! yes.
+
+--Il est donc sorti?
+
+--Oh! no.
+
+--Expliquez-vous. Peut-on lui parler?
+
+--No, sir, impossible.
+
+--Pourquoi, impossible?
+
+--Parce qu'il est... Comment dites-vous?
+
+--Il est malade.
+
+--Oh! no, il est mort.
+
+
+
+
+III
+
+
+Il serait difficile de peindre l'espece de consternation qui frappa
+Tristan et son frere en apprenant la mort de l'homme qu'ils avaient un
+si grand desir de retrouver. Ce n'est jamais, quoi qu'on en dise, une
+chose indifferente que la mort. On ne la brave pas sans courage, on ne
+la voit pas sans horreur, et il est meme douteux qu'un gros heritage
+puisse rendre vraiment agreable sa hideuse figure, dans le moment ou
+elle se presente. Mais quand elle nous enleve subitement quelque bien ou
+quelque esperance, quand elle se mele de nos affaires et nous prend dans
+les mains ce que nous croyons tenir, c'est alors surtout qu'on sent sa
+puissance, et que l'homme reste muet devant le silence eternel.
+
+Saint-Aubin avait ete tue en Algerie, dans une razzia. Apres s'etre fait
+raconter, tant bien que mal, par les gens de l'hotel, les details de cet
+evenement, les deux freres reprirent tristement le chemin de la maison
+qu'ils habitaient a Paris.
+
+--Que faire maintenant? dit Tristan; je croyais n'avoir, pour sortir
+d'embarras, qu'un mot a dire a un honnete homme, et il n'est plus.
+Pauvre garcon! je m'en veux a moi-meme de ce qu'un motif d'interet
+personnel se mele au chagrin que me cause sa mort. C'etait un brave et
+digne officier; nous avions bivouaque et trinque ensemble. Ayez donc
+trente ans, une vie sans reproche, une bonne tete et un sabre au cote,
+pour aller vous faire assassiner par un Bedouin en embuscade! Tout est
+fini, je ne songe plus a rien, je ne veux pas m'occuper d'un conte quand
+j'ai a pleurer un ami. Que toutes les marquises du monde disent ce qui
+leur plaira.
+
+--Ton chagrin est juste, repondit Armand; je le partage et je le
+respecte; mais, tout en regrettant un ami et en meprisant une coquette,
+il ne faut pourtant rien oublier. Le monde est la, avec ses lois; il ne
+voit ni ton dedain ni tes larmes; il faut lui repondre dans sa langue,
+ou, tout au moins, l'obliger a se taire.
+
+--Et que veux-tu que j'imagine? Ou veux-tu que je trouve un temoin, une
+preuve quelconque, un etre ou une chose qui puisse parler pour moi? Tu
+comprends bien que Saint-Aubin, lorsqu'il est venu me trouver pour
+s'expliquer en galant homme sur une aventure de grisette, n'avait pas
+amene avec lui tout son regiment. Les choses se sont passees en
+tete-a-tete; si elles eussent du devenir serieuses, certes, alors, les
+temoins seraient la; mais nous nous sommes donne une poignee de main, et
+nous avons dejeune ensemble; nous n'avions que faire d'inviter personne.
+
+--Mais il n'est guere probable, reprit Armand, que cette sorte de
+querelle et de reconciliation soit demeuree tout a fait secrete.
+Quelques amis communs ont du la connaitre. Rappelle-toi, cherche dans
+les souvenirs.
+
+--Et a quoi bon? quand meme, en cherchant bien, je pourrais retrouver
+quelqu'un qui se souvint de cette vieille histoire, ne veux-tu pas que
+j'aille me faire donner par le premier venu une espece d'attestation
+comme quoi je ne suis pas un poltron? Avec Saint-Aubin, je pouvais agir
+sans crainte; tout se demande a un ami. Mais quel role jouerais-je, a
+l'heure qu'il est, en allant dire a un de nos camarades: Vous
+rappelez-vous une petite fille, un bal, une querelle de l'an passe? On
+se moquerait de moi, et on aurait raison.
+
+--C'est vrai; et cependant il est triste de laisser une femme, et une
+femme orgueilleuse, vindicative et offensee, tenir impunement de
+mechants propos.
+
+--Oui, cela est triste plus qu'on ne peut le dire. A une insulte faite
+par un homme on repond par un coup d'epee. Contre toute espece d'injure,
+publique ou non,... meme imprimee, on peut se defendre; mais quelle
+ressource a-t-on contre une calomnie sourde, repetee dans l'ombre, a
+voix basse, par une femme malfaisante qui veut vous nuire? C'est la le
+triomphe de la lachete. C'est la qu'une pareille creature, dans toute la
+perfidie du mensonge, dans toute la securite de l'impudence, vous
+assassine a coups d'epingle; c'est la qu'elle ment avec tout l'orgueil,
+toute la joie de la faiblesse qui se venge; c'est la qu'elle glisse a
+loisir, dans l'oreille d'un sot qu'elle cajole, une infamie etudiee,
+revue et augmentee par l'auteur; et cette infamie fait son chemin, cela
+se repete, se commente, et l'honneur, le bien du soldat, l'heritage des
+aieux, le patrimoine des enfants, est mis en question pour une telle
+misere!
+
+Tristan parut reflechir pendant quelque temps, puis il ajouta d'un ton a
+demi serieux, a demi plaisant:
+
+--J'ai envie de me battre avec la Bretonniere.
+
+--A propos de quoi? dit Armand, qui ne put s'empecher de rire. Que t'a
+fait ce pauvre diable dans tout cela?
+
+--Ce qu'il m'a fait, c'est qu'il est tres possible qu'il soit au courant
+de mes affaires. Il est assez dans les inities, et passablement curieux
+de sa nature; je ne serais pas du tout surpris que la marquise le prit
+pour confident.
+
+--Tu avoueras du moins que ce n'est pas sa faute si on lui raconte une
+histoire, et qu'il n'en est pas responsable.
+
+--Bah! et s'il s'en fait l'editeur? Cet homme-la, qui n'est qu'une
+mouche du coche, est plus jaloux cent fois de madame de Vernage que s'il
+etait son mari; et, en supposant qu'elle lui recite ce beau roman
+invente sur mon compte, crois-tu qu'il s'amuse a en garder le secret?
+
+--A la bonne heure, mais encore faudrait-il etre sur d'abord qu'il en
+parle, et meme, dans ce cas-la, je ne vois guere qu'il puisse etre
+juste de chercher querelle a quelqu'un parce qu'il repete ce qu'il a
+entendu dire. Quelle gloire y aurait-il d'ailleurs a faire peur a la
+Bretonniere? Il ne se battrait certainement pas, et, franchement, il
+serait dans son droit.
+
+--Il se battrait. Ce garcon-la me gene; il est ennuyeux, il est de trop
+dans ce monde.
+
+--En verite, mon cher Tristan, tu parles comme un homme qui ne sait a
+qui s'en prendre. Ne dirait-on pas, a t'entendre, que tu cherches une
+affaire d'honneur pour retablir ta reputation, ou que tu as besoin d'une
+balafre pour la montrer a ta maitresse, comme un etudiant allemand?
+
+--Mais, aussi, c'est que je me trouve dans une situation vraiment
+intolerable. On m'accuse, on me deshonore, et je n'ai pas un moyen de me
+venger! Si je croyais reellement...
+
+Les deux jeunes gens passaient en cet instant sur le boulevard, devant
+la boutique d'un bijoutier. Tristan s'arreta de nouveau, tout a coup,
+pour regarder un bracelet place dans l'etalage.
+
+--Voila une chose etrange, dit-il.
+
+--Qu'est-ce que c'est? veux-tu te battre aussi avec la fille de
+comptoir?
+
+--Non pas, mais tu me conseillais de chercher dans mes souvenirs. En
+voici un qui se presente. Tu vois bien ce bracelet d'or qui, du reste,
+n'a rien de merveilleux: un serpent avec deux turquoises. Dans le
+moment de ma dispute avec Saint-Aubin, il venait de commander, chez ce
+meme marchand, dans cette boutique, un bracelet comme celui-la, lequel
+bracelet etait destine a cette grisette dont il s'occupait, et qui avait
+failli nous brouiller; lorsque, apres notre querelle videe, nous eumes
+dejeune ensemble:--Parbleu, me dit-il en riant, tu viens de m'enlever la
+reine de mes pensees a l'instant ou je me disposais a lui faire un
+cadeau; c'etait un petit bracelet avec mon nom grave en dedans; mais, ma
+foi, elle ne l'aura pas. Si tu veux le lui donner, je te le cede;
+puisque tu es le prefere, il faut que tu payes ta bienvenue.--Faisons
+mieux, repondis-je; soyons de moitie dans l'envoi que tu comptais lui
+faire.--Tu as raison, reprit-il; mon nom est deja sur la plaque, il faut
+que le tien y soit grave aussi, et, en signe de bonne amitie, nous y
+ferons ajouter la date. Ainsi fut dit, ainsi fut fait. La date et les
+deux noms, ecrits sur le bracelet, furent envoyes a la demoiselle, et
+doivent actuellement exister quelque part en la possession de
+mademoiselle Javotte (c'est le nom de notre heroine), a moins qu'elle ne
+l'ait vendu pour aller diner.
+
+--A merveille! s'ecria Armand; cette preuve que tu cherchais est toute
+trouvee. Il faut maintenant que ce bracelet reparaisse. Il faut que la
+marquise voie les deux signatures, et le jour bien specifie. Il faut que
+mademoiselle Javotte elle-meme temoigne au besoin de la verite et de
+l'identite de la chose. N'en est-ce pas assez pour prouver clairement
+que rien de serieux n'a pu se passer entre Saint-Aubin et toi? Certes,
+deux amis qui, pour se divertir, font un pareil cadeau a une femme
+qu'ils se disputent, ne sont pas bien en colere l'un contre l'autre, et
+il devient alors evident...
+
+--Oui, tout cela est tres bien, dit Tristan; ta tete va plus vite que la
+mienne; mais pour executer cette grande entreprise, ne vois-tu pas
+qu'avant de retrouver ce bracelet si precieux, il faudrait commencer par
+retrouver Javotte? Malheureusement ces deux decouvertes semblent
+egalement difficiles. Si, d'un cote, la jeune personne est sujette a
+perdre ses nippes, elle est capable, d'une autre part, de s'egarer fort
+elle-meme. Chercher, apres un an d'intervalle, une grisette perdue sur
+le pave de Paris, et, dans le tiroir de cette grisette, un gage d'amour
+fabrique en metal, cela me parait au-dessus de la puissance humaine;
+c'est un reve impossible a realiser.
+
+--Pourquoi? reprit Armand; essayons toujours. Vois comme le hasard, de
+lui-meme, te fournit l'indice qu'il te fallait; tu avais oublie ce
+bracelet; il te le met presque devant les yeux, ou du moins, il te le
+rappelle. Tu cherchais un temoin, le voila, il est irrecusable; ce
+bracelet dit tout, ton amitie pour Saint-Aubin, son estime pour toi, le
+peu de gravite de l'affaire. La Fortune est femme, mon cher; quand elle
+fait des avances, il faut en profiter. Penses-y, tu n'as que ce moyen
+d'imposer silence a madame de Vernage; mademoiselle Javotte et son
+serpentin bleu sont ta seule et unique ressource. Paris est grand, c'est
+vrai, mais nous avons du temps. Ne le perdons pas; et d'abord, ou
+demeurait jadis cette demoiselle?
+
+--A te dire vrai, je n'en sais plus rien; c'etait, je crois, dans un
+passage, une espece de _square_, de cite.
+
+--Entrons chez le bijoutier, et questionnons-le. Les marchands ont
+quelquefois une memoire incroyable; ils se souviennent des gens apres
+des annees, surtout de ceux qui ne les payent pas tres bien.
+
+Tristan se laissa conduire par son frere; tous deux entrerent dans la
+boutique. Ce n'etait pas une chose facile que de rappeler au marchand un
+objet de peu de valeur achete chez lui il y avait longtemps. Il ne
+l'avait pourtant pas oublie, a cause de la singularite des deux noms
+reunis.
+
+--Je me souviens, en effet, dit-il, d'un petit bracelet que deux jeunes
+gens m'ont commande l'hiver dernier, et je reconnais bien monsieur. Mais
+quant a savoir ou ce bracelet a ete porte, et a qui, je n'en peux rien
+dire.
+
+--C'etait a une demoiselle Javotte, dit Armand, qui devait demeurer dans
+un passage.
+
+--Attendez, reprit le bijoutier. Il ouvrit son livre, le feuilleta,
+reflechit, se consulta, et finit par dire: C'est cela meme; mais ce
+n'est point le nom de Javotte que je trouve sur mon livre. C'est le nom
+de madame de Monval, cite Bergere, 4.
+
+--Vous avez raison dit Tristan, elle se faisait appeler ainsi; ce nom
+de Monval m'etait sorti de la tete; peut-etre avait-elle le droit de le
+porter, car son titre de Javotte n'etait, je crois, qu'un sobriquet.
+Travaillez-vous encore quelquefois pour elle; vous a-t-elle achete autre
+chose?
+
+--Non, monsieur; elle m'a vendu, au contraire, une chaine d'argent
+cassee qu'elle avait.
+
+--Mais point de bracelet?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Va pour Monval, dit Armand; grand merci, monsieur. Et quant a nous, en
+route pour la cite Bergere.
+
+--Je crois, dit Tristan en quittant le bijoutier, qu'il serait bon de
+prendre un fiacre. J'ai quelque peur que madame de Monval n'ait change
+plusieurs fois de domicile, et que notre course ne soit longue.
+
+Cette prevision etait fondee. La portiere de la cite Bergere apprit aux
+deux freres que madame de Monval avait demenage depuis longtemps,
+qu'elle s'appelait a present mademoiselle Durand, ouvriere en robes, et
+qu'elle demeurait rue Saint-Jacques.
+
+--Est-elle a son aise? a-t-elle de quoi vivre? demanda Armand, poursuivi
+par la crainte du bracelet vendu.
+
+--Oh! oui, monsieur, elle fait beaucoup de depense; elle avait ici un
+logement complet, des meubles d'acajou et une batterie de cuisine. Elle
+voyait beaucoup de militaires, toutes personnes decorees et tres comme
+il faut. Elle donnait quelquefois de tres jolis diners qu'on faisait
+venir du cafe Vachette. Tous ces messieurs etaient bien gais, et il y en
+avait un qui avait une bien belle voix; il chantait comme un vrai
+artiste de l'Academie. Du reste, monsieur, il n'y a jamais eu rien a
+dire sur le compte de madame de Monval. Elle etudiait aussi pour etre
+artiste; c'etait moi qui faisais son menage, et elle ne sortait jamais
+qu'en citadine.
+
+--Fort bien, dit Armand; allons rue Saint-Jacques.
+
+--Mademoiselle Durand ne loge plus ici, repondit la seconde portiere; il
+y a six mois qu'elle s'en est allee, et nous ne savons guere trop ou
+elle est. Ce ne doit pas etre dans un palais, car elle n'est pas partie
+en carrosse, et elle n'emportait pas grand'chose.
+
+--Est-ce qu'elle menait une vie malheureuse?
+
+--Oh! mon Dieu, une vie bien pauvre. Elle n'etait guere a l'aise, cette
+demoiselle. Elle demeurait la au fond de l'allee, sur la cour, derriere
+la fruitiere. Elle travaillait toute la sainte journee; elle ne gagnait
+guere et elle avait bien du mal. Elle allait au marche le matin, et elle
+faisait sa soupe elle-meme sur un petit fourneau qu'elle avait. On ne
+peut pas dire qu'elle manquait de soin, mais cela sentait toujours les
+choux dans sa chambre. Il y a une dame en deuil qui est venue, une de
+ses tantes, qui l'a emmenee; nous croyons qu'elle s'est mise aux soeurs
+du Bon-Pasteur. La lingere du coin vous dira peut-etre cela: c'etait
+elle qui l'employait.
+
+--Allons chez la lingere, dit Armand; mais les choux sont de mauvais
+augure.
+
+Le troisieme renseignement recueilli sur Javotte ne fut pas d'abord plus
+satisfaisant que les deux premiers. Moyennant une petite somme que sa
+famille avait trouve moyen de fournir, elle etait entree, en effet, au
+couvent des soeurs du Bon-Pasteur, et y avait passe environ trois mois.
+Comme sa conduite etait bonne, la protection de quelques personnes
+charitables l'avait fait admettre par les soeurs, qui lui montraient
+beaucoup de bonte et qui n'avaient qu'a se louer de son
+obeissance.--Malheureusement, disait la lingere, cette pauvre enfant a
+une tete si vive qu'il ne lui est pas possible de rester en place.
+C'etait une grande faveur pour elle que d'avoir ete recue comme
+pensionnaire par les religieuses. Tout le monde disait du bien d'elle,
+et elle remplissait regulierement ses devoirs de religion, en meme temps
+qu'elle travaillait tres bien, car c'est une bonne ouvriere. Mais tout
+d'un coup sa tete est partie; elle a demande a s'en aller. Vous
+comprenez, monsieur, que dans ce temps-ci un couvent n'est pas une
+prison; on lui a ouvert les portes, et elle s'est envolee.
+
+--Et vous ignorez ce qu'elle est devenue?
+
+--Pas tout a fait, repondit en riant la lingere. Il y a une de mes
+demoiselles qui l'a rencontree au Ranelagh. Elle se fait appeler
+maintenant Amelina Rosenval. Je crois qu'elle demeure rue de Breda, et
+qu'elle est figurante aux Folies-Dramatiques.
+
+Tristan commencait a se decourager.--Laissons tout cela, dit-il a son
+frere. A la tournure que prennent les choses, nous n'en aurons jamais
+fini. Qui sait si mademoiselle Durand, madame de Monval, madame
+Rosenval, n'est pas en Chine ou a Quimper-Corentin?
+
+--Il faut y aller voir, disait toujours Armand. Nous avons trop fait
+pour nous arreter. Qui te dit que nous ne sommes pas sur le point de
+decouvrir notre voyageuse? Ouvriere ou artiste, nonne ou figurante, je
+la trouverai. Ne faisons pas comme cet homme qui avait parie de
+traverser pieds nus un bassin gele au mois de janvier, et qui, arrive a
+moitie chemin, trouva que c'etait trop froid et revint sur ses pas.
+
+Armand avait raison cette fois. Madame Rosenval en personne fut
+decouverte rue de Breda; mais il ne s'agissait plus, a cette nouvelle
+adresse, du couvent, ni des choux, ni du Ranelagh. De figurante qu'elle
+etait naguere, madame Rosenval etait devenue tout a coup, par la grace
+du hasard et d'un ancien prefet, personnage important et protecteur des
+arts, _prima donna_ d'un theatre de province. Elle habitait depuis
+quelque temps une assez grande ville du midi de la France, ou son
+talent, nouvellement decouvert, mais genereusement encourage, faisait
+les delices des connaisseurs du lieu et l'admiration de la garnison.
+Elle se trouvait a Paris en passant, pour contracter, si faire se
+pouvait, un engagement dans la capitale. On dit aux deux jeunes gens, il
+est vrai, qu'on ne savait pas s'ils pourraient etre recus; mais ils
+furent introduits par une femme de chambre dans un appartement assez
+riche, d'un gout peu severe, orne de statuettes, de glaces et de
+cartons-pates, a peu pres comme un cafe. La maitresse du lieu etait a sa
+toilette; elle fit dire qu'on attendit, et qu'elle allait recevoir M. de
+Berville.
+
+--A present, je te laisse, dit Armand a son frere; tu vois que nous
+sommes venus a bout de notre campagne. C'est a toi de faire le reste;
+decide madame Rosenval a te rendre ton bracelet; qu'elle l'accompagne
+d'un mot de sa main qui donne plus de poids a cette restitution; reviens
+arme de cette preuve authentique, et moquons-nous de la marquise.
+
+Armand sortit sur ces paroles, et Tristan resta seul a se promener dans
+le somptueux salon de Javotte. Il y etait depuis un quart d'heure,
+lorsque la porte de la chambre a coucher s'ouvrit. Un gros et grand
+monsieur, a la demarche grave, a la tete grisonnante, portant des
+lunettes, une chaine, un binocle et des breloques de montre, le tout en
+or, s'avanca d'un air affable et majestueux.--Monsieur, dit-il a
+Tristan, j'apprends que vous etes le parent de madame Rosenval. Si vous
+voulez prendre la peine d'entrer, elle vous attend dans son cabinet.
+
+Il fit un leger salut et se retira.
+
+--Peste! se dit Tristan, il parait que Javotte voit a present meilleure
+compagnie que dans l'allee de la rue Saint-Jacques.
+
+Soulevant une portiere de soie chamarree, que lui avait indiquee le
+monsieur aux lunettes d'or, il penetra dans un boudoir tendu en
+mousseline rose, ou madame Rosenval, etendue sur un canape, le recut
+d'un air nonchalant. Comme on ne retrouve jamais sans plaisir une femme
+qu'on a aimee, fut-ce Amelina, fut-ce meme Javotte, surtout lorsque l'on
+s'est donne tant de peine pour la chercher, Tristan baisa avec
+empressement la main fort blanche de son ancienne conquete, puis il prit
+place a cote d'elle, et debuta, comme cela se devait, par lui faire ses
+compliments sur ce qu'elle etait embellie, qu'il la revoyait plus
+charmante que jamais, etc... (toutes choses qu'on dit a toute femme
+qu'on retrouve, fut-elle devenue plus laide qu'un peche mortel).
+
+--Permettez-moi, ma chere, ajouta-t-il, de vous feliciter sur l'heureux
+changement qui me semble s'etre opere dans vos petites affaires. Vous
+etes logee ici comme un grand seigneur.
+
+--Vous serez donc toujours un mauvais plaisant, monsieur de Berville?
+repondit Javotte; tout cela est fort simple; ce n'est qu'un
+pied-a-terre; mais je me fais arranger quelque chose la-bas, car vous
+savez que je perche au diable.
+
+--Oui, j'ai appris que vous etiez au theatre.
+
+--Mon Dieu, oui, je me suis decidee. Vous savez que la grande musique,
+la musique serieuse, a ete l'occupation de toute ma vie. M. le baron,
+que vous venez de voir, je suppose, sortant d'ici, et qui est un de mes
+bons amis, m'a persecutee pour prendre un engagement. Que voulez-vous!
+je me suis laisse faire. Nous jouons toutes sortes de choses, le drame,
+le vaudeville, l'opera.
+
+--On m'a dit cela, reprit Tristan; mais j'ai a vous parler d'une affaire
+assez serieuse, et, comme votre temps doit etre precieux, trouvez bon
+que je me hate de profiter de l'occasion que j'ai de vous faire mes
+confidences. Vous souvenez-vous d'un certain bracelet?...
+
+Tout en parlant, Tristan, par distraction, jeta les yeux sur la
+cheminee; la premiere chose qu'il y remarqua fut la carte de visite de
+la Bretonniere, accrochee a la glace.
+
+--Est-ce que vous connaissez ce personnage-la? demanda-t-il avec
+surprise.
+
+--Oui; c'est un ami du baron; je le vois de temps en temps, et je crois
+meme qu'il dine a la maison aujourd'hui. Mais, de grace, continuez donc,
+je vous en prie, et je vous ecoute.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Il y aurait peut-etre pour le philosophe ou pour le psychologue, comme
+on dit, une curieuse etude a faire sur le chapitre des distractions.
+Supposez un homme qui est en train de parler des choses qui le touchent
+le plus a la personne dont il aie plus a craindre ou a esperer, a un
+avocat, a une femme ou a un ministre. Quel degre d'influence exercera
+sur lui une epingle qui le pique au milieu de son discours, une
+boutonniere qui se dechire, un voisin qui se met a jouer de la flute?
+Que fera un acteur, recitant une tirade, et apercevant tout a coup un de
+ses creanciers dans la salle? Jusqu'a quel point, enfin, peut-on parler
+d'une chose, et en meme temps penser a une autre?
+
+Tristan se trouvait a peu pres dans une situation de ce genre. D'une
+part, comme il l'avait dit, le temps pressait; le monsieur a lunettes
+d'or pouvait reparaitre a tout moment. D'ailleurs, dans l'oreille d'une
+femme qui vous ecoute, il y a une mouche qu'il faut prendre au vol; des
+qu'il n'est plus trop tot avec elle, presque toujours il est trop tard.
+Tristan attachait assez de prix a ce qu'il venait demander a Javotte
+pour y employer toute son eloquence. Plus la demarche qu'il faisait
+pouvait sembler bizarre et extraordinaire, plus il sentait la necessite
+de la terminer promptement. Mais, d'une autre part, il avait devant les
+yeux la carte de la Bretonniere, ses regards ne pouvaient s'en detacher;
+et, tout en poursuivant l'objet de sa visite, il se repetait a
+lui-meme:--Je retrouverai donc cet homme-la partout?
+
+--Enfin, que voulez-vous? dit Javotte. Vous etes distrait comme un poete
+en couches.
+
+Il va sans dire que Tristan ne voulait point parler de son motif secret,
+ni prononcer le nom de la marquise.
+
+--Je ne puis rien vous expliquer, repondit-il. Je ne puis que vous dire
+une seule chose, c'est que vous m'obligeriez infiniment en me rendant le
+bracelet que Saint-Aubin et moi nous vous avons donne, s'il est encore
+en votre possession.
+
+--Mais qu'est-ce que vous voulez en faire?
+
+--Rien qui puisse vous inquieter, je vous en donne ma parole.
+
+--Je vous crois, Berville, vous etes homme d'honneur. Le diable
+m'emporte, je vous crois.
+
+(Madame Rosenval, dans ses nouvelles grandeurs, avait conserve quelques
+expressions qui sentaient encore un peu les choux.)
+
+--Je suis enchante, dit Tristan, que vous ayez de moi un si bon
+souvenir; vous n'oubliez pas vos amis.
+
+--Oublier mes amis! jamais. Vous m'avez vue dans le monde quand j'etais
+sans le sou, je me plais a le reconnaitre. J'avais deux paires de bas a
+jour qui se succedaient l'une a l'autre, et je mangeais la soupe dans
+une cuillere de bois. Maintenant je dine dans de l'argent massif, avec
+un laquais par derriere et plusieurs dindons par devant; mais mon coeur
+est toujours le meme. Savez-vous que dans notre jeune temps nous nous
+amusions pour de bon? A present, je m'ennuie comme un roi... Vous
+souvenez-vous d'un jour,... a Montmorency?... Non, ce n'etait pas vous,
+je me trompe; mais c'est egal, c'etait charmant. Ah! les bonnes cerises!
+et ces cotelettes de veau que nous avons mangees chez le pere Duval, au
+Chateau de la Chasse, pendant que le vieux coq, ce pauvre Coco, picorait
+du pain sur la table! Il y a eu pourtant deux Anglais assez betes pour
+faire boire de l'eau-de-vie a ce pauvre animal, et il en est mort.
+Avez-vous su cela?
+
+Lorsque Javotte parlait ainsi a peu pres naturellement, c'etait avec une
+volubilite extreme; mais quand ses grands airs la reprenaient, elle se
+mettait tout a coup a trainer ses phrases avec un air de reverie et de
+distraction.
+
+--Oui, vraiment, continua-t-elle d'une voix de duchesse enrhumee, je me
+souviens toujours avec plaisir de tout ce qui se rattache au passe.
+
+--C'est a merveille, ma chere Amelina; mais, repondez, de grace, a mes
+questions. Avez-vous conserve ce bracelet?
+
+--Quel bracelet, Berville? qu'est-ce que vous voulez dire?
+
+--Ce bracelet que je vous redemande, et que Saint-Aubin et moi nous vous
+avions donne?
+
+--Fi donc! redemander un cadeau! c'est bien peu gentilhomme, mon cher.
+
+--Il ne s'agit point ici de gentilhommerie. Je vous l'ai dit, il s'agit
+d'un service fort important que vous pouvez me rendre. Reflechissez, je
+vous en conjure, et repondez-moi serieusement. Si ce n'est que le
+bracelet qui vous tient au coeur, je m'engage bien volontiers a vous en
+mettre un autre a chaque bras, en echange de celui dont j'ai besoin.
+
+--C'est fort galant de votre part.
+
+--Non, ce n'est pas galant, c'est tout simple. Je ne vous parle ici que
+dans mon interet.
+
+--Mais d'abord, dit Javotte en se levant et en jouant de l'eventail, il
+faudrait savoir, comme je vous disais, ce que vous en feriez, de ce
+bracelet. Je ne peux pas me fier a un homme qui n'a pas lui-meme
+confiance en moi. Voyons, contez-moi un peu vos affaires. Il y a quelque
+femme, quelque tricherie la-dessous. Tenez, je parierais que c'est
+quelque ancienne maitresse a vous ou a Saint-Aubin, qui veut me
+depouiller de mes ustensiles de menage. Il y a quelque brouille, quelque
+jalousie, quelque mauvais propos; allons, parlez donc.
+
+--S'il faut absolument vous dire mon motif, repondit Tristan, voulant se
+debarrasser de ces questions, la verite est que Saint-Aubin est mort;
+nous etions fort lies, vous le savez, et je desirerais garder ce
+bracelet ou nos deux noms sont ecrits ensemble.
+
+--Bah! quelle histoire vous me fabriquez la! Saint-Aubin est mort?
+Depuis quand?
+
+--Il est mort en Afrique, il y a peu de temps.
+
+--Vrai? Pauvre garcon! je l'aimais bien aussi. C'etait un gentil coeur,
+et je me souviens que dans le temps il m'appelait sa beaute rose.--Voila
+ma beaute rose, disait-il. Je trouve ce nom-la tres-joli. Vous
+rappelez-vous comme il etait drole un jour que nous etions a
+Ermenonville, et que nous avions tout casse dans l'auberge? Il ne
+restait seulement plus une assiette. Nous avions jete les chaises par
+les fenetres a travers les carreaux, et le matin, tout justement, voila
+qu'il arrive une grande longue famille de bons provinciaux qui venaient
+visiter la nature. Il ne se trouvait plus une tasse pour leur servir
+leur cafe au lait.
+
+--Tete de folle! dit Tristan; ne pouvez-vous, une fois par hasard, faire
+attention a ce qu'on vous dit? Avez-vous mon bracelet, oui ou non?
+
+--Je n'en sais rien du tout, et je n'aime pas les propositions faites a
+bout portant.
+
+--Mais vous avez, je le suppose, un coffre, un tiroir, un endroit
+quelconque a mettre vos bijoux? Ouvrez-moi ce tiroir ou ce coffre; je ne
+vous en demande pas davantage.
+
+Javotte sembla un peu reflechir, se rassit pres de Tristan, et lui prit
+la main:
+
+--Ecoutez, dit-elle, vous concevez que, si ce bracelet vous est
+necessaire, je ne tiens pas a une pareille misere. J'ai de l'amitie pour
+vous, Berville; il n'y a rien que je ne fisse pour vous obliger. Mais
+vous comprenez bien aussi que ma position m'impose des devoirs. Il est
+possible que, d'un jour a l'autre, j'entre a l'Opera, dans les choeurs.
+Monsieur le baron m'a promis d'y employer toute son influence. Un ancien
+prefet, comme lui, a de l'empire sur les ministres, et M. de la
+Bretonniere, de son cote...
+
+--La Bretonniere! s'ecria Tristan impatiente; et que diantre fait-il
+ici? Apparemment qu'il trouve moyen d'etre en meme temps a Paris et a la
+campagne. Il ne nous quitte pas la-bas, et je le retrouve chez vous!
+
+--Je vous dis que c'est un ami du baron. C'est un homme fort distingue
+que M. de la Bretonniere. Il est vrai qu'il a une campagne pres de la
+votre, et qu'il va souvent chez une personne que vous connaissez
+probablement, une marquise, une comtesse, je ne sais plus son nom.
+
+--Est-ce qu'il vous parle d'elle? Qu'est-ce que cela veut dire?
+
+--Certainement, il nous parle d'elle. Il la voit tous les jours, pas
+vrai? Il a son couvert a sa table; elle s'appelle Vernage, ou quelque
+chose comme ca; on sait ce que c'est, entre nous soit dit, que les
+voisins et les voisines... Eh bien! qu'est-ce que vous avez donc?
+
+--Peste soit du fat! dit Tristan, prenant la carte de la Bretonniere et
+la froissant entre ses doigts. Il faut que je lui dise son fait un de
+ces jours.
+
+--Oh! oh! Berville, vous prenez feu, mon cher. La Vernage vous touche,
+je le vois. Eh bien! tenez, faisons l'echange. Votre confidence pour mon
+bracelet.
+
+--Vous l'avez donc, ce bracelet?
+
+--Vous l'aimez donc, cette marquise?
+
+--Ne plaisantons pas. L'avez-vous?
+
+--Non pas, je ne dis pas cela. Je vous repete que ma position...
+
+--Belle position! Vous moquez-vous des gens? Quand vous iriez a l'Opera,
+et quand vous seriez figurante a vingt sous par jour...
+
+--Figurante! s'ecria Javotte en colere. Pour qui me prenez-vous, s'il
+vous plait? Je chanterai dans les choeurs, savez-vous!
+
+--Pas plus que moi; on vous pretera un maillot et une toque, et vous
+irez en procession derriere la princesse Isabelle; ou bien on vous
+donnera le dimanche une petite gratification pour vous enlever au bout
+d'une poulie dans le ballet de _la Sylphide_. Qu'est-ce que vous
+entendez avec votre position?
+
+--J'entends et je pretends que, pour rien au monde, je ne voudrais que
+monsieur le baron put voir mon nom mele a une mauvaise affaire. Vous
+voyez bien que, pour vous recevoir, j'ai dit que vous etiez mon parent.
+Je ne sais pas ce que vous ferez de ce bracelet, moi, et il ne vous
+plait pas de me le dire. Monsieur le baron ne m'a jamais connue que
+sous le nom de madame de Rosenval; c'est le nom d'une terre que mon pere
+a vendue. J'ai des maitres, mon cher, j'etudie, et je ne veux rien faire
+qui compromette mon avenir.
+
+Plus l'entretien se prolongeait, plus Tristan souffrait de la resistance
+et de l'etrange legerete de Javotte. Evidemment le bracelet etait la,
+dans cette chambre peut-etre; mais ou le trouver? Tristan se sentait par
+moments l'envie de faire comme les voleurs, et d'employer la menace pour
+parvenir a son but. Un peu de douceur et de patience lui semblait
+pourtant preferable.
+
+--Ma brave Javotte, dit-il, ne nous fachons pas. Je crois fermement a
+tout ce que vous me dites. Je ne veux non plus, en aucune facon, vous
+compromettre; chantez a l'Opera tant que vous voudrez, dansez meme, si
+bon vous semble. Mon intention n'est nullement...
+
+--Danser! moi qui ai joue Celimene! oui, mon petit, j'ai joue Celimene a
+Belleville, avant de partir pour la province; et mon directeur, M.
+Poupinel, qui a assiste a la representation, m'a engagee tout de suite
+pour les troisiemes Dugazon. J'ai ete ensuite seconde grande premiere
+coquette, premier role marque, et forte premiere chanteuse; et c'est
+Brochard lui-meme, qui est tenor leger, qui m'a fait resilier, et
+Gustave, qui est laruette, a voyage avec moi en Auvergne. Nous faisions
+quatre ou cinq cents francs avec _la Tour de Nesle_, et _Adolphe et
+Clara_; nous ne jouions que ces deux pieces-la partout. Si vous croyez
+que je vais danser!
+
+--Ne nous fachons pas, ma belle, je vous en conjure!
+
+--Savez-vous que j'ai joue avec Frederick? Oui, j'ai joue avec
+Frederick, en province, au benefice d'un homme de lettres. Il est vrai
+que je n'avais pas un grand role; je faisais un page dans _Lucrece
+Borgia_, mais toujours j'ai joue avec Frederick.
+
+--Je n'en doute pas, vous ne danserez point; je vous supplie de
+m'excuser; mais, ma chere, le temps se passe, et vous repondez a
+beaucoup de choses, excepte a ce que je vous demande. Finissons-en, s'il
+est possible. Dites-moi: voulez-vous me permettre d'aller a l'instant
+meme chez Fossin, d'y prendre un bracelet, une chaine, une bague, ce qui
+vous amusera, ce qui pourra vous plaire, de vous l'envoyer ou de vous le
+rapporter, selon votre fantaisie; en echange de quoi vous me renverrez
+ou vous me rendrez a moi-meme cette bagatelle que je vous demande, et a
+laquelle vous ne tenez pas sans doute?
+
+--Qui sait? dit Javotte d'un ton radouci; nous autres, nous tenons a peu
+de chose; et je suis comme cela, j'aime mes effets.
+
+--Mais ce bracelet ne vaut pas dix louis, et apparemment, ce n'est pas
+ce qu'il y a d'ecrit dessus qui vous le rend precieux?
+
+La vanite masculine, d'une part, et la coquetterie feminine, d'une
+autre, sont deux choses si naturelles et qui retrouvent toujours si
+bien leur compte, que Tristan n'avait pu s'empecher de se rapprocher de
+Javotte en faisant cette question. Il avait entoure doucement de son
+bras la jolie taille de son ancienne amie, et Javotte, la tete penchee
+sur son eventail, souriait en soupirant tout bas, tandis que la
+moustache du jeune hussard effleurait deja ses cheveux blonds; le
+souvenir du passe et l'idee d'un bracelet neuf lui faisaient palpiter le
+coeur.
+
+--Parlez, Tristan, dit-elle, soyez tout a fait franc. Je suis bonne
+fille; n'ayez pas peur. Dites-moi ou ira mon serpentin bleu.
+
+--Eh bien! mon enfant, repondit le jeune homme, je vais tout vous
+avouer: je suis amoureux.
+
+--Est-elle belle?
+
+--Vous etes plus jolie; elle est jalouse, elle veut ce bracelet; il lui
+est revenu, je ne sais comment, que je vous ai aimee...
+
+--Menteur!
+
+--Non, c'est la verite; vous etiez, ma chere, vous etes encore si
+parfaitement gentille, fraiche et coquette, une petite fleur; vos dents
+ont l'air de perles tombees dans une rose; vos yeux, votre pied...
+
+--Eh bien! dit Javotte, soupirant toujours.
+
+--Eh bien! reprit Tristan, et notre bracelet? Javotte se preparait
+peut-etre a repondre de sa voix la plus tendre: Eh bien! mon ami, allez
+chez Fossin, lorsqu'elle s'ecria tout a coup:
+
+--Prenez garde, vous m'egratignez!
+
+La carte de visite de la Bretonniere etait encore dans la main de
+Tristan, et le coin du carton corne avait, en effet, touche l'epaule de
+madame Rosenval. Au meme instant on frappa doucement a la porte; la
+tapisserie se souleva, et la Bretonniere lui-meme entra dans la chambre.
+
+--Pardieu! monsieur, s'ecria Tristan, ne pouvant contenir un mouvement
+de depit, vous arrivez comme mars en careme.
+
+--Comme mars en toute saison, dit la Bretonniere, enchante de son
+calembour.
+
+--On pourrait voir cela, reprit Tristan.
+
+--Quand il vous plaira, dit la Bretonniere.
+
+--Demain vous aurez de mes nouvelles.
+
+Tristan se leva, prit Javotte a part:--Je compte sur vous, n'est-ce pas?
+lui dit-il a voix basse; dans une heure, j'enverrai ici.
+
+Puis il sortit, sans plus de facon, en repetant encore: A demain!
+
+--Que veut dire cela? demanda Javotte.
+
+--Ma foi, je n'en sais rien, dit la Bretonniere.
+
+
+
+
+V
+
+
+Armand, comme on le pense bien, avait attendu impatiemment le retour de
+son frere, afin d'apprendre le resultat de l'entretien avec Javotte.
+Tristan rentra chez lui tout joyeux.
+
+--Victoire! mon cher, s'ecria-t-il; nous avons gagne la bataille, et
+mieux encore, car nous aurons demain tous les plaisirs du monde a la
+fois.
+
+--Bah! dit Armand; qu'y a-t-il donc? tu as un air de gaiete qui fait
+plaisir a voir.
+
+--Ce n'est pas sans raison ni sans peine. Javotte a hesite; elle a
+bavarde; elle m'a fait des discours a dormir debout; mais enfin elle
+cedera, j'en suis certain; je compte sur elle. Ce soir, nous aurons mon
+bracelet, et demain matin, pour nous distraire, nous nous battrons avec
+la Bretonniere.
+
+--Encore ce pauvre homme! Tu lui en veux donc beaucoup?
+
+--Non, en verite, je n'ai plus de rancune contre lui. Je l'ai rencontre,
+je l'ai envoye promener, je lui donnerai un coup d'epee, et je lui
+pardonne.
+
+--Ou l'as-tu donc vu? chez ta belle?
+
+--Eh, mon Dieu! oui; ne faut-il pas que ce monsieur-la se fourre
+partout?
+
+--Et comment la querelle est-elle venue?
+
+--Il n'y a pas de querelle; deux mots, te dis-je, une misere; nous en
+causerons. Commencons maintenant par aller chez Fossin acheter quelque
+chose pour Javotte, avec qui je suis convenu d'un echange; car on ne
+donne rien pour rien quand on s'appelle Javotte, et meme sans cela.
+
+--Allons, dit Armand, je suis ravi comme toi que tu sois parvenu a ton
+but et que tu aies de quoi confondre ta marquise. Mais, chemin faisant,
+mon cher ami, reflechissons, je t'en prie, sur la seconde partie de ta
+vengeance projetee. Elle me semble plus qu'etrange.
+
+--Treve de mots, dit Tristan, c'est un point resolu. Que j'aie tort ou
+raison, n'importe: nous pouvions ce matin discuter la-dessus; a present
+le vin est tire, il faut le boire.
+
+--Je ne me lasserai pas, reprit Armand, de te repeter que je ne concois
+pas comment un homme comme toi, un militaire, reconnu pour brave, peut
+trouver du plaisir a ces duels sans motif, ces affaires d'enfant, ces
+bravades d'ecolier, qui ont peut-etre ete a la mode, mais dont tout le
+monde se moque aujourd'hui. Les querelles de parti, les duels de cocarde
+peuvent se comprendre dans les crises politiques. Il peut sembler
+plaisant a un republicain de ferrailler avec un royaliste, uniquement
+parce qu'ils se rencontrent: les passions sont en jeu, et tout peut
+s'excuser. Mais je ne te conseille pas ici, je te blame. Si ton projet
+est serieux, je n'hesite pas a te dire qu'en pareil cas je refuserais de
+servir de temoin a mon meilleur ami.
+
+--Je ne te demande pas de m'en servir, mais de te taire; allons chez
+Fossin.
+
+--Allons ou tu voudras, je n'en demordrai pas. Prendre en grippe un
+homme importun, cela arrive a tout le monde: le fuir ou s'en railler,
+passe encore; mais vouloir le tuer, c'est horrible.
+
+--Je te dis que je ne le tuerai pas; je te le promets, je m'y engage. Un
+petit coup d'epee, voila tout. Je veux mettre en echarpe le bras du
+cavalier servant de la marquise, en meme temps que je lui offrirai
+humblement, a elle, le bracelet de ma grisette.
+
+--Songe donc que cela est inutile. Si tu te bats pour laver ton honneur,
+qu'as-tu a faire du bracelet? Si le bracelet te suffit, qu'as-tu a faire
+de cette querelle? M'aimes-tu un peu? cela ne sera pas.
+
+--Je t'aime beaucoup, mais cela sera.
+
+En parlant ainsi, les deux freres arriverent chez Fossin. Tristan, ne
+voulant pas que Javotte put se repentir de son marche, choisit pour elle
+une jolie chatelaine qu'il fit envelopper avec soin, ayant dessein de la
+porter lui-meme et d'attendre la reponse, s'il n'etait pas recu. Armand,
+ayant autre chose en tete et voyant son frere plus joyeux encore a
+l'idee de revenir promptement avec le bracelet en question, ne lui
+proposa pas de l'accompagner. Il fut convenu qu'ils se retrouveraient le
+soir.
+
+Au moment ou ils allaient se separer, la roue d'une caleche decouverte,
+courant avec un assez grand fracas, rasa le trottoir de la rue
+Richelieu. Une livree bizarre, qui attirait les yeux, fit retourner les
+passants. Dans cette voiture etait madame de Vernage, seule,
+nonchalamment etendue. Elle apercut les deux jeunes gens, et les salua
+d'un petit signe de tete, avec une indolence protectrice.
+
+--Ah! dit Tristan, palissant malgre lui, il parait que l'ennemi est venu
+observer la place. Elle a renonce a sa fameuse chasse, cette belle dame,
+pour faire un tour aux Champs-Elysees et respirer la poussiere de Paris.
+Qu'elle aille en paix! elle arrive a point. Je suis vraiment flatte de
+la voir ici. Si j'etais un fat, je croirais qu'elle vient savoir de mes
+nouvelles. Mais point du tout; regarde avec quel laisser-aller
+aristocratique, superieur meme a celui de Javotte, elle a daigne nous
+remarquer. Gageons qu'elle ne sait ce qu'elle vient faire; ces femmes-la
+cherchent le danger, comme les papillons la lumiere. Que son sommeil de
+ce soir lui soit leger! Je me presenterai demain a son petit lever, et
+nous en aurons des nouvelles. Je me fais une veritable fete de vaincre
+un tel orgueil avec de telles armes. Si elle savait que j'ai la, dans
+mes mains, un petit cadeau pour une petite fille, moyennant quoi je suis
+en droit de lui dire: Vos belles levres en ont menti et vos baisers
+sentent la calomnie; que dirait-elle? Elle serait peut-etre moins
+superbe, non pas moins belle... Adieu, mon cher, a ce soir.
+
+Si Armand n'avait pas plus longuement insiste pour dissuader son frere
+de se battre, ce n'etait pas qu'il crut impossible de l'en empecher;
+mais il le savait trop violent, surtout dans un moment pareil, pour
+essayer de le convaincre par la raison; il aimait mieux prendre un autre
+moyen. La Bretonniere, qu'il connaissait de longue main, lui paraissait
+avoir un caractere plus calme et plus facile a aborder: il l'avait vu
+chasser prudemment. Il alla le trouver sur-le-champ, resolu a voir si de
+ce cote il n'y aurait pas plus de chances de reconciliation. La
+Bretonniere etait seul, dans sa chambre, entoure de liasses de papiers,
+comme un homme qui met ses affaires en ordre. Armand lui exprima tout le
+regret qu'il eprouvait de voir qu'un mot (qu'il ignorait du reste,
+disait-il) pouvait amener deux gens de coeur a aller sur le terrain, et
+de la en prison.
+
+--Qu'avez-vous donc fait a mon frere? lui demanda-t-il.
+
+--Ma foi, je n'en sais rien, dit la Bretonniere, se levant et s'asseyant
+tour a tour d'un air un peu embarrasse, tout en conservant sa gravite
+ordinaire: votre frere, depuis longtemps, me semble mal dispose a mon
+egard; mais, s'il faut vous parler franchement, je vous avoue que
+j'ignore absolument pourquoi.
+
+--N'y a-t-il pas entre vous quelque rivalite? Ne faites-vous pas la
+cour a quelque femme?...
+
+--Non, en verite, pour ce qui me regarde, je ne fais la cour a personne,
+et je ne vois aucun motif raisonnable qui ait fait franchir ainsi a
+votre frere les bornes de la politesse.
+
+--Ne vous etes-vous jamais disputes ensemble?
+
+--Jamais, une seule fois exceptee, c'etait du temps du cholera: M. de
+Berville, en causant au dessert, soutint qu'une maladie contagieuse
+etait toujours epidemique, et il pretendait baser sur ce faux principe
+la difference qu'on a etablie entre le mot epidemique et le mot
+endemique. Je ne pouvais, vous le sentez, etre de son avis, et je lui
+demontrai fort bien qu'une maladie epidemique pouvait devenir fort
+dangereuse sans se communiquer par le contact. Nous mimes a cette
+discussion un peu trop de chaleur, j'en conviens...
+
+--Est-ce la tout?
+
+--Autant que je me le rappelle. Peut-etre cependant a-t-il ete blesse,
+il y a quelque temps, de ce que j'ai cede a l'un de mes parents deux
+bassets dont il avait envie. Mais que voulez-vous que j'y fasse? Ce
+parent vient me voir par hasard; je lui montre mes chiens, il trouve ces
+bassets...
+
+--Si ce n'est que cela encore, il n'y a pas de quoi s'arracher les yeux.
+
+--Non, a mon sens, je le confesse; aussi vous dis-je, en toute
+conscience, que je ne comprends exactement rien a la provocation qu'il
+vient de m'adresser.
+
+--Mais si vous ne faites la cour a personne, il est peut-etre amoureux,
+lui, de cette marquise chez laquelle nous allons chasser?
+
+--Cela se peut, mais je ne le crois pas... Je n'ai point souvenance
+d'avoir jamais remarque que la marquise de Vernage put souffrir ou
+encourager des assiduites condamnables.
+
+--Qu'est-ce qui vous parle de rien de condamnable? Est-ce qu'il y a du
+mal a etre amoureux?
+
+--Je ne discute pas cette question; je me borne a vous dire que je ne le
+suis point, et que je ne saurais, par consequent, etre le rival de
+personne.
+
+--En ce cas, vous ne vous battrez pas?
+
+--Je vous demande pardon; je suis provoque de la maniere la plus
+positive. Il m'a dit, lorsque je suis entre, que j'arrivais comme mars
+en careme. De tels discours ne se tolerent pas; il me faut une
+reparation.
+
+--Vous vous couperez la gorge pour un mot?
+
+--Les conjonctures sont fort graves. Je n'entre point dans les raisons
+qui ont amene ce defi; je m'en etonne parce qu'il me semble etrange,
+mais je ne puis faire autrement que de l'accepter.
+
+--Un duel pareil est-il possible? Vous n'etes pourtant pas fou, ni
+Berville non plus. Voyons, la Bretonniere, raisonnons. Croyez-vous que
+cela m'amuse de vous voir faire une etourderie semblable?
+
+--Je ne suis point un homme faible, mais je ne suis pas non plus un
+homme sanguinaire. Si votre frere me propose des excuses, pourvu
+qu'elles soient bonnes et valables, je suis pret a les recevoir. Sinon,
+voici mon testament que je suis en train d'ecrire, comme cela se doit.
+
+--Qu'entendez vous par des excuses valables?
+
+--J'entends... cela se comprend.
+
+--Mais encore?
+
+--De bonnes excuses.
+
+--Mais enfin, a peu pres, parlez.
+
+--Eh bien! Il m'a dit que j'arrivais comme mars en careme, et je crois
+lui avoir dignement repondu. Il faut qu'il retracte ce mot, et qu'il me
+dise, devant temoins, que j'arrivais tout simplement comme M. de la
+Bretonniere.
+
+--Je crois que, s'il est raisonnable, il ne peut vous refuser cela.
+
+Armand sortit de cette conference non pas entierement satisfait, mais
+moins inquiet qu'il n'etait venu. C'etait au boulevard de Gand, entre
+onze heures et minuit, qu'il avait rendez-vous avec son frere. Il le
+trouva, marchant a grands pas d'un air agite, et il s'appretait a
+negocier son accommodement dans les termes voulus par la Bretonniere,
+lorsque Tristan lui prit le bras en s'ecriant:
+
+--Tout est manque! Javotte se joue de moi, je n'ai pas mon bracelet.
+
+--Pourquoi?
+
+--Pourquoi? que sais-je? une idee d'hirondelle. Je suis alle chez elle
+tout droit; on me repond qu'elle est sortie. Je m'assure qu'en effet
+elle n'y est pas, et je demande si elle n'a rien laisse pour moi; la
+chambriere me regarde avec etonnement. A force de questions, j'apprends
+que madame Rosenval a dine avec son baron a lunettes et une autre
+personne, sans doute ce damne la Bretonniere; qu'ils se sont separes
+ensuite, la Bretonniere pour rentrer chez lui, Javotte et le baron pour
+aller au spectacle, non pas dans la salle, mais sur le theatre; et je ne
+sais quoi encore d'incomprehensible; le tout mele de verbiages de
+servante:--Madame avait recu une bonne nouvelle; madame paraissait tres
+contente; elle etait pressee, on n'avait pas eu le temps de manger le
+dessert, mais on avait envoye chercher a la cave du vin de Champagne.
+Cependant je tire de ma poche la petite boite de Fossin, que je remets a
+la chambriere, en la priant de donner cela ce soir a sa maitresse, et en
+confidence. Sans chercher a comprendre ce que je ne peux savoir, je
+joins a mon cadeau un billet ecrit a la hate. La-dessus, je rentre, je
+compte les minutes, et la reponse n'arrive pas. Voila ou en sont les
+choses. Maintenant que cette fille a je ne sais quoi en tete, s'en
+detournera-t-elle pour m'obliger? Quel vent a souffle sur cette
+girouette?
+
+--Mais, dit Armand, le spectacle a fini tard; il lui faut bien, a cette
+girouette, le temps necessaire pour lire et repondre, chercher ce
+bracelet et l'envoyer. Nous le trouverons chez toi tout a l'heure.
+Songe donc que Javotte ne peut decemment accepter ton cadeau qu'a titre
+d'echange. Quant a ton duel, n'y songe plus.
+
+--Eh, mon Dieu! je n'y songe pas; j'y vais.
+
+--Fou que tu es! et notre mere?
+
+Tristan baissa la tete sans repondre, et les deux freres rentrerent chez
+eux.
+
+Javotte n'etait pourtant pas aussi mechante qu'on pourrait le croire.
+Elle avait passe la journee dans une perplexite singuliere. Ce bracelet
+redemande, cette insistance, ce duel projete, tout cela lui semblait
+autant de reveries incomprehensibles; elle cherchait ce qu'elle avait a
+faire, et sentait que le plus sage eut ete de demeurer indifferente a
+des evenements qui ne la regardaient pas. Mais si madame Rosenval avait
+toute la fierte d'une reine de theatre, Javotte, au fond, avait bon
+coeur. Berville etait jeune et aimable; le nom de cette marquise mele a
+tout cela, ce mystere, ces demi confidences, plaisaient a l'imagination
+de la grisette parvenue.
+
+--S'il etait vrai qu'il m'aime encore un peu, pensait-elle, et qu'une
+marquise fut jalouse de moi, y aurait-il grand risque a donner ce
+bracelet? Ni le baron ni d'autres ne s'en douteraient; je ne le porte
+jamais; pourquoi ne pas rendre service, si cela ne fait de mal a
+personne?
+
+Tout en reflechissant, elle avait ouvert un petit secretaire dont la
+clef etait suspendue a son cou. La etaient entasses, pele-mele, tous
+les joyaux de sa couronne: un diademe en clinquant pour _la Tour de
+Nesle_, des colliers en strass, des emeraudes en verre qui avaient
+besoin des quinquets pour briller d'un eclat douteux; du milieu de ce
+tresor, elle tira le bracelet de Tristan et considera attentivement les
+deux noms graves sur la plaque.
+
+--Il est joli, ce serpentin, dit-elle; quelle peut etre l'idee de
+Berville en voulant le reprendre? je crois qu'il me sacrifie. Si
+l'inconnue me connait, je suis compromise. Ces deux noms a cote l'un de
+l'autre, ce n'est pas autorise. Si Berville n'a eu pour moi qu'un
+caprice, est-ce une raison? Bah! il m'en donnera un autre; ce sera
+drole.
+
+Javotte allait peut-etre envoyer le bracelet, lorsqu'un coup de sonnette
+vint l'interrompre dans ses reflexions. C'etait le monsieur aux lunettes
+d'or.
+
+--Mademoiselle, dit-il, je vous annonce un succes: vous etes des choeurs.
+Ce n'est pas, de prime abord, une affaire extremement brillante; trente
+sous, vous savez, mais qu'importe? ce joli pied est dans l'etrier. Des
+ce soir, vous porterez un domino dans le bal masque de _Gustave_.
+
+-Voila une nouvelle! s'ecria Javotte en sautant de joie. Choriste a
+l'Opera! choriste tout de suite! j'ai justement repasse mon chant; je
+suis en voix; ce soir, _Gustave_!... Ah, mon Dieu!
+
+Apres le premier moment d'ivresse, madame Rosenval retrouva la gravite
+qui convient a une cantatrice.
+
+--Baron, dit-elle, vous etes un homme charmant. Il n'y a que vous, et je
+sens ma vocation; dinons: allons a l'Opera, a la gloire; rentrons,
+soupons, allez-vous-en; je dors deja sur mes lauriers.
+
+Le convive attendu arriva bientot. On brusqua le diner, et Javotte ne
+manqua pas de vouloir partir beaucoup plus tot qu'il n'etait necessaire.
+Le coeur lui battait en entrant par la porte des acteurs, dans ce vieux,
+sombre et petit corridor ou Taglioni, peut-etre, a marche. Comme le
+ballet fut applaudi, madame Rosenval, couverte d'un capuchon rose, crut
+avoir contribue au succes. Elle rentra chez elle fort emue, et, dans
+l'ivresse du triomphe, ses pensees etaient a cent, lieues de Tristan,
+lorsque sa femme de chambre lui remit la petite boite soigneusement
+enveloppee par Fossin, et un billet ou elle trouva ces mots: "Il ne faut
+pas que les plaisirs vous fassent oublier un ancien ami qui a besoin
+d'un service. Soyez bonne comme autrefois. J'attends votre reponse avec
+impatience."
+
+--Ce pauvre garcon, dit madame Rosenval, je l'avais oublie. Il m'envoie
+une chatelaine; il y a plusieurs turquoises....
+
+Javotte se mit au lit, et ne dormit guere. Elle songea bien plus a son
+engagement et a sa brillante destinee qu'a la demande de Tristan. Mais
+le jour la retrouva dans ses bonnes pensees.
+
+-Allons, dit-elle, il faut s'executer. Ma journee d'hier a ete
+heureuse; il faut que tout le monde soit content.
+
+Il etait huit heures du matin quand Javotte prit son bracelet, mit son
+chale et son chapeau, et sortit de chez elle, pleine de coeur, et presque
+encore grisette. Arrivee a la maison de Tristan, elle vit, devant la
+loge du concierge, une grosse femme, les joues couvertes de larmes.
+
+--M. de Berville? demanda Javotte.
+
+--Helas! repondit la grosse femme.
+
+--Y est-il, s'il vous plait? Est-ce ici?
+
+--Helas! madame,... il s'est battu,... on vient de le rapporter... Il
+est mort!
+
+Le lendemain, Javotte chantait pour la seconde fois dans les choeurs de
+l'Opera, sous un quatrieme nom qu'elle avait choisi: celui de madame
+Amaldi.
+
+FIN DU SECRET DE JAVOTTE.
+
+_Pierre et Camille_ et _le Secret de Javotte_ ont ete publies pour la
+premiere fois dans le _Constitutionnel_, a peu de distance l'un de
+l'autre (avril et juin 1844).
+
+
+
+
+MIMI PINSON
+
+PROFIL DE GRISETTE
+
+1845
+
+[Illustration: Dessin de Hida. Grave par G. Levy
+
+Elle a les yeux et les mains prestes.
+Les carabins matin et soir,
+Usent les manches de leurs vestes,
+Landerirette!
+A son comptoir.]
+
+
+I
+
+
+Parmi les etudiants qui suivaient; l'an passe, les cours de l'Ecole de
+medecine, se trouvait un jeune homme nomme Eugene Aubert. C'etait un
+garcon de bonne famille, qui avait a peu pres dix-neuf ans. Ses parents
+vivaient en province, et lui faisaient une pension modeste, mais qui lui
+suffisait. Il menait une vie tranquille, et passait pour avoir un
+caractere fort doux. Ses camarades l'aimaient; en toute circonstance, on
+le trouvait bon et serviable, la main genereuse et le coeur ouvert. Le
+seul defaut qu'on lui reprochait etait un singulier penchant a la
+reverie et a la solitude, et une reserve si excessive dans son langage
+et ses moindres actions, qu'on l'avait surnomme la _Petite Fille_,
+surnom, du reste, dont il riait lui-meme, et auquel ses amis
+n'attachaient aucune idee qui put l'offenser, le sachant aussi brave
+qu'un autre au besoin; mais il etait vrai que sa conduite justifiait un
+peu ce sobriquet, surtout par la facon dont elle contrastait avec les
+moeurs de ses compagnons. Tant qu'il n'etait question que de travail, il
+etait le premier a l'oeuvre; mais, s'il s'agissait d'une partie de
+plaisir, d'un diner au Moulin de Beurre, ou d'une contredanse a la
+Chaumiere, la _Petite Fille_ secouait la tete et regagnait sa chambrette
+garnie. Chose presque monstrueuse parmi les etudiants: non seulement
+Eugene n'avait pas de maitresse, quoique son age et sa figure eussent pu
+lui valoir des succes, mais on ne l'avait jamais vu faire le galant au
+comptoir d'une grisette, usage immemorial au quartier Latin. Les beautes
+qui peuplent la montagne Sainte-Genevieve et se partagent les amours des
+ecoles, lui inspiraient une sorte de repugnance qui allait jusqu'a
+l'aversion. Il les regardait comme une espece a part, dangereuse,
+ingrate et depravee, nee pour laisser partout le mal et le malheur en
+echange de quelques plaisirs.--Gardez-vous de ces femmes-la, disait-il:
+ce sont des poupees de fer rouge. Et il ne trouvait malheureusement que
+trop d'exemples pour justifier la haine qu'elles lui inspiraient. Les
+querelles, les desordres, quelquefois meme la ruine qu'entrainent ces
+liaisons passageres, dont les dehors ressemblent au bonheur, n'etaient
+que trop faciles a citer, l'annee derniere comme aujourd'hui, et
+probablement comme l'annee prochaine.
+
+Il va sans dire que les amis d'Eugene le raillaient continuellement sur
+sa morale et ses scrupules.--Que pretends-tu? lui demandait souvent un
+de ses camarades, nomme Marcel, qui faisait profession d'etre un bon
+vivant; que prouve une faute, ou un accident arrive une fois par hasard?
+
+--Qu'il faut s'abstenir, repondait Eugene, de peur que cela n'arrive une
+seconde fois.
+
+--Faux raisonnement, repliquait Marcel, argument de capucin de carte,
+qui tombe si le compagnon trebuche. De quoi vas-tu t'inquieter? Tel
+d'entre nous a perdu au jeu; est-ce une raison pour se faire moine? L'un
+n'a plus le sou, l'autre boit de l'eau fraiche; est-ce qu'Elise en perd
+l'appetit? A qui la faute si le voisin porte sa montre au mont-de-piete
+pour aller se casser un bras a Montmorency? la voisine n'en est pas
+manchote. Tu te bats pour Rosalie, on te donne un coup d'epee; elle te
+tourne le dos, c'est tout simple: en a-t-elle moins fine taille? Ce sont
+de ces petits inconvenients dont l'existence est parsemee, et ils sont
+plus rares que tu ne penses. Regarde un dimanche, quand il fait beau
+temps, que de bonnes paires d'amis dans les cafes, les promenades et les
+guinguettes! Considere-moi ces gros omnibus bien rebondis, bien bourres
+de grisettes, qui vont au Ranelagh ou a Belleville. Compte ce qui sort,
+un jour de fete seulement, du quartier Saint-Jacques: les bataillons de
+modistes, les armees de lingeres, les nuees de marchandes de tabac; tout
+cela s'amuse, tout cela a ses amours, tout cela va s'abattre autour de
+Paris, sous les tonnelles des campagnes, comme des volees de friquets.
+S'il pleut, cela va au melodrame manger des oranges et pleurer; car cela
+mange beaucoup, c'est vrai, et pleure aussi tres volontiers: c'est ce
+qui prouve un bon caractere. Mais quel mal font ces pauvres filles, qui
+ont cousu, bati, ourle, pique et ravaude toute la semaine, en prechant
+d'exemple, le dimanche, l'oubli des maux et l'amour du prochain? Et que
+peut faire de mieux un honnete homme qui, de son cote, vient de passer
+huit jours a dissequer des choses peu agreables, que de se debarbouiller
+la vue en regardant un visage frais, une jambe ronde, et la belle
+nature?
+
+--Sepulcres blanchis! disait Eugene.
+
+--Je dis et maintiens, continuait Marcel, qu'on peut et doit faire
+l'eloge des grisettes, et qu'un usage modere en est bon. Premierement,
+elles sont vertueuses, car elles passent la journee a confectionner les
+vetements les plus indispensables a la pudeur et a la modestie; en
+second lieu, elles sont honnetes, car il n'y a pas de maitresse lingere
+ou autre qui ne recommande a ses filles de boutique de parler au monde
+poliment; troisiemement, elles sont tres soigneuses et tres propres,
+attendu qu'elles ont sans cesse entre les mains du linge et des etoffes
+qu'il ne faut pas qu'elles gatent, sous peine d'etre moins bien payees;
+quatriemement, elles sont sinceres, parce qu'elles boivent du ratafia;
+en cinquieme lieu, elles sont economes et frugales, parce qu'elles ont
+beaucoup de peine a gagner trente sous, et s'il se trouve des occasions
+ou elles se montrent gourmandes et depensieres, ce n'est jamais avec
+leurs propres deniers; sixiemement, elles sont tres gaies, parce que le
+travail qui les occupe est en general ennuyeux a mourir, et qu'elles
+fretillent comme le poisson dans l'eau des que l'ouvrage est termine. Un
+autre avantage qu'on rencontre en elles, c'est qu'elles ne sont point
+genantes, vu qu'elles passent leur vie clouees sur une chaise dont elles
+ne peuvent pas bouger, et que par consequent il leur est impossible de
+courir apres leurs amants comme les dames de bonne compagnie. En outre,
+elles ne sont pas bavardes, parce qu'elles sont obligees de compter
+leurs points. Elles ne depensent pas grand'chose pour leurs chaussures,
+parce qu'elles marchent peu, ni pour leur toilette, parce qu'il est rare
+qu'on leur fasse credit. Si on les accuse d'inconstance, ce n'est pas
+parce qu'elles lisent de mauvais romans ni par mechancete naturelle;
+cela tient au grand nombre de personnes differentes qui passent devant
+leurs boutiques; d'un autre cote, elles prouvent suffisamment qu'elles
+sont capables de passions veritables, par la grande quantite d'entre
+elles qui se jettent journellement dans la Seine ou par la fenetre, ou
+qui s'asphyxient dans leurs domiciles. Elles ont, il est vrai,
+l'inconvenient d'avoir presque toujours faim et soif, precisement a
+cause de leur grande temperance; mais il est notoire qu'elles peuvent
+se contenter, en guise de repas, d'un verre de biere et d'un cigare:
+qualite precieuse qu'on rencontre bien rarement en menage. Bref, je
+soutiens qu'elles sont bonnes, aimables, fideles et desinteressees, et
+que c'est une chose regrettable lorsqu'elles finissent a l'hopital.
+
+Lorsque Marcel parlait ainsi, c'etait la plupart du temps au cafe, quand
+il s'etait un peu echauffe la tete; il remplissait alors le verre de son
+ami, et voulait le faire boire a la sante de mademoiselle Pinson,
+ouvriere en linge, qui etait leur voisine; mais Eugene prenait son
+chapeau, et, tandis que Marcel continuait a perorer devant ses
+camarades, il s'esquivait doucement.
+
+
+
+
+II
+
+
+Mademoiselle Pinson n'etait pas precisement ce qu'on appelle une jolie
+femme. Il y a beaucoup de difference entre une jolie femme et une jolie
+grisette. Si une jolie femme, reconnue pour telle, et ainsi nommee en
+langue parisienne, s'avisait de mettre un petit bonnet, une robe de
+guingamp et un tablier de soie, elle serait tenue, il est vrai, de
+paraitre une jolie grisette. Mais si une grisette s'affuble d'un
+chapeau, d'un camail de velours et d'une robe de Palmyre, elle n'est
+nullement forcee d'etre une jolie femme; bien au contraire, il est
+probable qu'elle aura l'air d'un porte-manteau, et, en l'ayant, elle
+sera dans son droit. La difference consiste donc dans les conditions ou
+vivent ces deux etres, et principalement dans ce morceau de carton
+roule, recouvert d'etoffe et appele chapeau, que les femmes ont juge a
+propos de s'appliquer de chaque cote de la tete, a peu pres comme les
+oeilleres des chevaux. (Il faut remarquer cependant que les oeilleres
+empechent les chevaux de regarder de cote et d'autre, et que le morceau
+de carton n'empeche rien du tout.)
+
+Quoi qu'il en soit, un petit bonnet autorise un nez retrousse, qui, a
+son tour, veut une bouche bien fendue, a laquelle il faut de belles
+dents et un visage rond pour cadre. Un visage rond demande des yeux
+brillants; le mieux est qu'ils soient le plus noirs possible, et les
+sourcils a l'avenant. Les cheveux sont _ad libitum_, attendu que les
+yeux noirs s'arrangent de tout. Un tel ensemble, comme on le voit, est
+loin de la beaute proprement dite. C'est ce qu'on appelle une figure
+chiffonnee, figure classique de grisette, qui serait peut-etre laide
+sous le morceau de carton, mais que le bonnet rend parfois charmante, et
+plus jolie que la beaute. Ainsi etait mademoiselle Pinson.
+
+Marcel s'etait mis dans la tete qu'Eugene devait faire la cour a cette
+demoiselle; pourquoi? je n'en sais rien, si ce n'est qu'il etait
+lui-meme l'adorateur de mademoiselle Zelia, amie intime de mademoiselle
+Pinson. Il lui semblait naturel et commode d'arranger ainsi les choses a
+son gout, et de faire amicalement l'amour. De pareils calculs ne sont
+pas rares, et reussissent assez souvent, l'occasion, depuis que le monde
+existe, etant, de toutes les tentations, la plus forte. Qui peut dire ce
+qu'ont fait naitre d'evenements heureux ou malheureux, d'amours, de
+querelles, de joies ou de desespoirs, deux portes voisines, un escalier
+secret, un corridor, un carreau casse?
+
+Certains caracteres, pourtant, se refusent a ces jeux du hasard. Ils
+veulent conquerir leurs jouissances, non les gagner a la loterie, et ne
+se sentent pas disposes a aimer parce qu'ils se trouvent en diligence a
+cote d'une jolie femme. Tel etait Eugene, et Marcel le savait; aussi
+avait-il forme depuis longtemps un projet assez simple, qu'il croyait
+merveilleux et surtout infaillible pour vaincre la resistance de son
+compagnon.
+
+Il avait resolu de donner un souper, et ne trouva rien de mieux que de
+choisir pour pretexte le jour de sa propre fete. Il fit donc apporter
+chez lui deux douzaines de bouteilles de biere, un gros morceau de veau
+froid avec de la salade, une enorme galette de plomb, et une bouteille
+de vin de Champagne. Il invita d'abord deux etudiants de ses amis, puis
+il fit savoir a mademoiselle Zelia qu'il y avait le soir gala a la
+maison, et qu'elle eut a amener mademoiselle Pinson. Elles n'eurent
+garde d'y manquer. Marcel passait, a juste titre, pour un des talons
+rouges du quartier Latin, de ces gens qu'on ne refuse pas; et sept
+heures du soir venaient a peine de sonner, que les deux grisettes
+frappaient a la porte de l'etudiant, mademoiselle Zelia en robe courte,
+en brodequins gris et en bonnet a fleurs, mademoiselle Pinson, plus
+modeste, vetue d'une robe noire qui ne la quittait pas, et qui lui
+donnait, disait-on, une sorte de petit air espagnol dont elle se
+montrait fort jalouse. Toutes deux ignoraient, on le pense bien, les
+secrets desseins de leur hote.
+
+Marcel n'avait pas fait la maladresse d'inviter Eugene d'avance; il eut
+ete trop sur d'un refus de sa part. Ce fut seulement lorsque ces
+demoiselles eurent pris place a table, et apres le premier verre vide,
+qu'il demanda la permission de s'absenter quelques instants pour aller
+chercher un convive, et qu'il se dirigea vers la maison qu'habitait
+Eugene; il le trouva, comme d'ordinaire, a son travail, seul, entoure de
+ses livres. Apres quelques propos insignifiants, il commenca a lui faire
+tout doucement ses reproches accoutumes, qu'il se fatiguait trop, qu'il
+avait tort de ne prendre aucune distraction, puis il lui proposa un tour
+de promenade. Eugene, un peu las, en effet, ayant etudie toute la
+journee, accepta; les deux jeunes gens sortirent ensemble, et il ne fut
+pas difficile a Marcel, apres quelques tours d'allee au Luxembourg,
+d'obliger son ami a entrer chez lui.
+
+Les deux grisettes, restees seules, et ennuyees probablement d'attendre,
+avaient debute par se mettre a l'aise; elles avaient ote leurs chales et
+leurs bonnets, et dansaient en chantant une contredanse, non sans faire,
+de temps en temps, honneur aux provisions, par maniere d'essai. Les yeux
+deja brillants et le visage anime, elles s'arreterent joyeuses et un peu
+essoufflees, lorsque Eugene les salua d'un air a la fois timide et
+surpris. Attendu ses moeurs solitaires, il etait a peine connu d'elles;
+aussi l'eurent-elles bientot devisage des pieds a la tete avec cette
+curiosite intrepide qui est le privilege de leur caste; puis elles
+reprirent leur chanson et leur danse, comme si de rien n'etait. Le
+nouveau venu, a demi deconcerte, faisait deja quelques pas en arriere
+songeant peut-etre a la retraite, lorsque Marcel, ayant ferme la porte a
+double tour, jeta bruyamment la clef sur la table.
+
+--Personne encore! s'ecria-t-il. Que font donc nos amis? Mais n'importe,
+le sauvage nous appartient. Mesdemoiselles, je vous presente le plus
+vertueux jeune homme de France et de Navarre, qui desire depuis
+longtemps avoir l'honneur de faire votre connaissance, et qui est,
+particulierement, grand admirateur de mademoiselle Pinson.
+
+La contredanse s'arreta de nouveau; mademoiselle Pinson fit un leger
+salut, et reprit son bonnet.
+
+--Eugene! s'ecria Marcel, c'est aujourd'hui ma fete; ces deux dames ont
+bien voulu venir la celebrer avec nous. Je t'ai presque amene de force,
+c'est vrai; mais j'espere que tu resteras de bon gre, a notre commune
+priere. Il est a present huit heures a peu pres; nous avons le temps de
+fumer une pipe en attendant que l'appetit nous vienne.
+
+Parlant ainsi, il jeta un regard significatif a mademoiselle Pinson,
+qui, le comprenant aussitot, s'inclina une seconde fois en souriant, et
+dit d'une voix douce a Eugene: Oui, monsieur, nous vous en prions.
+
+En ce moment les deux etudiants que Marcel avait invites frapperent a la
+porte. Eugene vit qu'il n'y avait pas moyen de reculer sans trop de
+mauvaise grace, et, se resignant, prit place avec les autres.
+
+
+
+
+III
+
+
+Le souper fut long et bruyant. Ces messieurs, ayant commence par remplir
+la chambre d'un nuage de fumee, buvaient d'autant pour se rafraichir.
+Ces dames, faisaient les frais de la conversation, et egayaient la
+compagnie de propos plus ou moins piquants aux depens de leurs amis et
+connaissances, et d'aventures plus, ou moins croyables, tirees des
+arriere-boutiques. Si la matiere manquait de vraisemblance, du moins
+n'etait-elle pas sterile. Deux clercs d'avoue, a les en croire, avaient
+gagne vingt mille francs en jouant sur les fonds espagnols, et les
+avaient manges en six semaines avec deux marchandes de gants. Le fils
+d'un des plus riches banquiers de Paris avait propose a une celebre
+lingere une loge a l'Opera et une maison de campagne, qu'elle avait
+refusees, aimant mieux soigner ses parents et rester fidele a un commis
+des Deux-Magots. Certain personnage qu'on ne pouvait nommer, et qui
+etait force par son rang a s'envelopper du plus grand mystere, venait
+incognito rendre visite a une brodeuse du passage du Pont-Neuf, laquelle
+avait ete enlevee tout a coup par ordre superieur, mise dans une chaise
+de poste a minuit, avec un portefeuille plein de billets de banque, et
+envoyee aux Etat-Unis, etc.
+
+--Suffit, dit Marcel, nous connaissons cela. Zelia improvise, et quant a
+mademoiselle Mimi (ainsi s'appelait mademoiselle Pinson en petit
+comite), ses renseignements sont imparfaits. Vos clercs d'avoue n'ont
+gagne qu'une entorse en voltigeant sur les ruisseaux; votre banquier a
+offert une orange, et votre brodeuse est si peu aux Etats-Unis, qu'elle
+est visible tous les jours, de midi a quatre heures, a l'hopital de la
+Charite, ou elle a pris un logement par suite de manque de comestibles.
+
+Eugene etait assis aupres de mademoiselle Pinson. Il crut remarquer, a
+ce dernier mot, prononce avec une indifference complete, qu'elle
+palissait. Mais, presque aussitot, elle se leva, alluma une cigarette,
+et, s'ecria d'un air delibere:
+
+--Silence a votre tour! Je demande la parole. Puisque le sieur Marcel ne
+croit pas aux fables, je vais raconter une histoire veritable, _et
+quorum pars magna fui._
+
+--Vous parlez latin? dit Eugene.
+
+--Comme vous voyez, repondit mademoiselle Pinson; cette sentence me
+vient de mon oncle, qui a servi sous le grand Napoleon, et qui n'a
+jamais manque de la dire avant de reciter une bataille. Si vous ignorez
+ce que ces mots signifient, vous pouvez l'apprendre sans payer. Cela
+veut dire: "Je vous en donne ma parole d'honneur." Vous saurez donc
+que, la semaine passee, je m'etais rendue, avec deux de mes amies,
+Blanchette et Rougette, au theatre de l'Odeon.
+
+--Attendez que je coupe la galette, dit Marcel.
+
+--Coupez, mais ecoutez, reprit mademoiselle Pinson. J'etais donc allee
+avec Blanchette et Rougette a l'Odeon, voir une tragedie. Rougette,
+comme vous savez, vient de perdre sa grand'mere; elle a herite de quatre
+cents francs. Nous avions pris une baignoire; trois etudiants se
+trouvaient au parterre; ces jeunes gens nous aviserent, et, sous
+pretexte que nous etions seules, nous inviterent a souper.
+
+--De but en blanc? demanda Marcel; en verite, c'est tres galant. Et vous
+avez refuse, je suppose.
+
+--Non, monsieur, dit mademoiselle Pinson, nous acceptames, et, a
+l'entr'acte, sans attendre la fin de la piece, nous nous transportames
+chez Viot.
+
+--Avec vos cavaliers?
+
+--Avec nos cavaliers. Le garcon commenca, bien entendu, par nous dire
+qu'il n'y avait plus rien; mais une pareille inconvenance n'etait pas
+faite pour nous arreter. Nous ordonnames qu'on allat par la ville
+chercher ce qui pouvait manquer. Rougette prit la plume, et commanda un
+festin de noces: des crevettes, une omelette au sucre, des beignets, des
+moules, des oeufs a la neige, tout ce qu'il y a dans le monde des
+marmites. Nos jeunes inconnus, a dire vrai, faisaient legerement la
+grimace...
+
+--Je le crois parbleu bien! dit Marcel.
+
+--Nous n'en tinmes compte. La chose apportee, nous commencames a faire
+les jolies femmes. Nous ne trouvions rien de bon, tout nous degoutait. A
+peine un plat etait-il entame, que nous le renvoyions pour en demander
+un autre.--Garcon, emportez cela; ce n'est pas tolerable; ou avez-vous
+pris des horreurs pareilles? Nos inconnus desirerent manger, mais il ne
+leur fut pas loisible. Bref, nous soupames comme dinait Sancho, et la
+colere nous porta meme a briser quelques ustensiles.
+
+--Belle conduite! et comment payer?
+
+--Voila precisement la question que les trois inconnus s'adresserent.
+Par l'entretien qu'ils eurent a voix basse, l'un d'eux nous parut
+posseder six francs, l'autre infiniment moins, et le troisieme n'avait
+que sa montre, qu'il tira genereusement de sa poche. En cet etat, les
+trois infortunes se presenterent au comptoir, dans le but d'obtenir un
+delai quelconque. Que pensez-vous qu'on leur repondit?
+
+--Je pense, repliqua Marcel, que l'on vous a gardees en gage, et qu'on
+les a conduits au violon.
+
+--C'est une erreur, dit mademoiselle Pinson. Avant de monter dans le
+cabinet, Rougette avait pris ses mesures, et tout etait paye d'avance.
+Imaginez le coup de theatre, a cette reponse de Viot: Messieurs, tout
+est paye! Nos inconnus nous regarderent comme jamais trois chiens n'ont
+regarde trois eveques, avec une stupefaction piteuse melee d'un pur
+attendrissement. Nous, cependant, sans feindre d'y prendre garde, nous
+descendimes et fimes venir un fiacre.--Chere marquise, me dit Rougette,
+il faut reconduire ces messieurs chez eux.--Volontiers, chere comtesse,
+repondis-je. Nos pauvres amoureux ne savaient plus quoi dire. Je vous
+demande s'ils etaient penauds! ils se defendaient de notre politesse,
+ils ne voulaient pas qu'on les reconduisit, ils refusaient de dire leur
+adresse... Je le crois bien! Ils etaient convaincus qu'ils avaient
+affaire a des femmes du monde, et ils demeuraient rue du Chat-Qui-Peche!
+
+Les deux etudiants, amis de Marcel, qui, jusque-la, n'avaient guere fait
+que fumer et boire en silence, semblerent peu satisfaits de cette
+histoire. Leurs visages se rembrunirent; peut-etre en savaient-ils
+autant que mademoiselle Pinson sur ce malencontreux souper, car ils
+jeterent sur elle un regard inquiet, lorsque Marcel lui dit en riant:
+
+--Nommez les masques, mademoiselle Mimi. Puisque c'est de la semaine
+derniere, il n'y a plus d'inconvenient.
+
+--Jamais, monsieur, dit la grisette. On peut berner un homme, mais lui
+faire tort dans sa carriere, jamais!
+
+--Vous avez raison, dit Eugene, et vous agissez en cela plus sagement
+peut-etre que vous ne pensez. De tous ces jeunes gens qui peuplent les
+ecoles, il n'y en a presque pas un seul qui n'ait derriere lui quelque
+faute ou quelque folie, et cependant c'est de la que sortent tous les
+jours ce qu'il y a en France de plus distingue et de plus respectable:
+des medecins, des magistrats...
+
+--Oui, reprit Marcel, c'est la verite. Il y a des pairs de France en
+herbe qui dinent chez Flicoteaux, et qui n'ont pas toujours de quoi
+payer la carte. Mais, ajouta-t-il en clignant de l'oeil, n'avez-vous pas
+revu vos inconnus?
+
+--Pour qui nous prenez-vous? repondit mademoiselle Pinson d'un air
+serieux et presque offense. Connaissez-vous Blanchette et Rougette? et
+supposez-vous que moi-meme...
+
+--C'est bon, dit Marcel, ne vous fachez pas. Mais voila, en somme, une
+belle equipee. Trois ecervelees qui n'avaient peut-etre pas de quoi
+diner le lendemain, et qui jettent l'argent par les fenetres pour le
+plaisir de mystifier trois pauvres diables qui n'en peuvent mais!
+
+--Pourquoi nous invitent-ils a souper? repondit mademoiselle Pinson.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Avec la galette parut, dans sa gloire, l'unique bouteille de vin de
+Champagne qui devait composer le dessert. Avec le vin on parla
+chanson.--Je vois, dit Marcel, je vois, comme dit Cervantes, Zelia qui
+tousse; c'est signe qu'elle veut chanter. Mais, si ces messieurs le
+trouvent bon, c'est moi qu'on fete, et qui par consequent prie
+mademoiselle Mimi, si elle n'est pas enrouee par son anecdote, de nous
+honorer d'un couplet. Eugene, continua-t-il, sois donc un peu galant,
+trinque avec ta voisine, et demande-lui un couplet pour moi.
+
+Eugene rougit et obeit. De meme que mademoiselle Pinson n'avait pas
+dedaigne de le faire pour l'engager lui-meme a rester, il s'inclina, et
+lui dit timidement:
+
+--Oui, mademoiselle, nous vous en prions.
+
+En meme temps il souleva son verre, et toucha celui de la grisette. De
+ce leger choc sortit un son clair et argentin; mademoiselle Pinson
+saisit cette note au vol, et d'une voix pure et fraiche la continua
+longtemps en cadence.
+
+--Allons, dit-elle, j'y consens, puisque mon verre me donne le _la_.
+Mais que voulez-vous que je vous chante? Je ne suis pas begueule, je
+vous en previens, mais je ne sais pas de couplets de corps de garde. Je
+ne m'encanaille pas la memoire.
+
+--Connu, dit Marcel, vous etes une vertu; allez votre train, les
+opinions sont libres.
+
+--Eh bien! reprit mademoiselle Pinson, je vais vous chanter a la bonne
+venue des couplets qu'on a faits sur moi.
+
+--Attention! Quel est l'auteur?
+
+--Mes camarades du magasin. C'est de la poesie faite a l'aiguille; ainsi
+je reclame l'indulgence.
+
+--Y a-t-il un refrain a votre chanson?
+
+--Certainement; la belle demande!
+
+--En ce cas-la, dit Marcel, prenons nos couteaux, et, au refrain, tapons
+sur la table, mais tachons d'aller en mesure. Zelia peut s'abstenir si
+elle veut.
+
+--Pourquoi cela, malhonnete garcon? demanda Zelia en colere?
+
+--Pour cause, repondit Marcel; mais si vous desirez etre de la partie,
+tenez, frappez avec un bouchon, cela aura moins d'inconvenients pour nos
+oreilles et pour vos blanches mains.
+
+Marcel avait range en rond les verres et les assiettes, et s'etait assis
+au milieu de la table, son couteau a la main. Les deux etudiants du
+souper de Rougette, un peu ragaillardis, oterent le fourneau de leurs
+pipes pour frapper avec le tuyau de bois; Eugene revait, Zelia boudait.
+Mademoiselle Pinson prit une assiette et fit signe qu'elle voulait la
+casser, ce a quoi Marcel repondit par un geste d'assentiment, en sorte
+que la chanteuse, ayant pris les morceaux pour s'en faire des
+castagnettes, commenca ainsi les couplets que ses compagnes avaient
+composes, apres s'etre excusee d'avance de ce qu'ils pouvaient contenir
+de trop flatteur pour elle:
+
+ Mimi Pinson est une blonde,
+ Une blonde que l'on connait.
+ Elle n'a qu'une robe au monde,
+ Landerirette!
+ Et qu'un bonnet.
+ Le Grand Turc en a davantage.
+ Dieu voulut, de cette facon,
+ La rendre sage.
+ On ne peut pas la mettre en gage,
+ La robe de Mimi Pinson.
+
+ Mimi Pinson porte une rose,
+ Une rose blanche au cote.
+ Cette fleur dans son coeur eclose,
+ Landerirette!
+ C'est la gaiete.
+ Quand un bon souper la reveille,
+ Elle fait sortir la chanson
+ De la bouteille.
+ Parfois il penche sur l'oreille,
+ Le bonnet de Mimi Pinson.
+
+ Elle a les yeux et la main prestes.
+ Les carabins, matin et soir,
+ Usent les manches de leurs vestes,
+ Landerirette!
+ A son comptoir.
+ Quoique sans maltraiter personne,
+ Mimi leur fait mieux la lecon
+ Qu'a la Sorbonne.
+ Il ne faut pas qu'on la chiffonne,
+ La robe de Mimi Pinson.
+
+ Mimi Pinson peut rester fille;
+ Si Dieu le veut, c'est dans son droit.
+ Elle aura toujours son aiguille,
+ Landerirette!
+ Au bout du doigt.
+ Pour entreprendre sa conquete,
+ Ce n'est pas tout qu'un beau garcon;
+ Faut etre honnete.
+ Car il n'est pas loin de sa tete,
+ Le bonnet de Mimi Pinson.
+
+ D'un gros bouquet de fleurs d'orange
+ Si l'amour veut la couronner,
+ Elle a quelque chose en echange,
+ Landerirette!
+ A lui donner.
+ Ce n'est pas, on se l'imagine,
+ Un manteau sur un ecusson
+ Fourre d'hermine;
+ C'est l'etui d'une perle fine,
+ La robe de Mimi Pinson.
+
+ Mimi n'a pas l'ame vulgaire,
+ Mais son coeur est republicain;
+ Aux trois jours elle a fait la guerre,
+ Landerirette!
+ En casaquin.
+ A defaut d'une hallebarde,
+ On l'a vue avec son poincon
+ Monter la garde.
+ Heureux qui mettra sa cocarde
+ Au bonnet de Mimi Pinson!
+
+Les couteaux et les pipes, voire meme les chaises, avaient fait leur
+tapage, comme de raison, a la fin de chaque couplet. Les verres
+dansaient sur la table, et les bouteilles, a moitie pleines, se
+balancaient joyeusement en se donnant de petits coups d'epaule.
+
+--Et ce sont vos bonnes amies, dit Marcel, qui vous ont fait cette
+chanson-la! Il y a un teinturier; c'est trop musque. Parlez-moi de ces
+bons airs ou on dit les choses!
+
+Et il entonna d'une voix forte:
+
+ Nanette n'avait pas encore quinze ans...
+
+--Assez, assez, dit mademoiselle Pinson; dansons plutot, faisons un tour
+de valse. Y a-t-il ici un musicien quelconque?
+
+--J'ai ce qu'il vous faut, repondit Marcel; j'ai une guitare; mais,
+continua-t-il en decrochant l'instrument, ma guitare n'a pas ce qu'il
+lui faut; elle est chauve de trois de ses cordes.
+
+--Mais voila un piano, dit Zelia; Marcel va nous faire danser.
+
+Marcel lanca a sa maitresse un regard aussi furieux que si elle l'eut
+accuse d'un crime. Il etait vrai qu'il en savait assez pour jouer une
+contredanse; mais c'etait pour lui, comme pour bien d'autres, une espece
+de torture a laquelle il se soumettait peu volontiers. Zelia, en le
+trahissant, se vengeait du bouchon.
+
+--Etes-vous folle? dit Marcel; vous savez bien que ce piano n'est la que
+pour la gloire, et qu'il n'y a que vous qui l'ecorchiez, Dieu le sait.
+Ou avez-vous pris que je sache faire danser? Je ne sais que _la
+Marseillaise_, que je joue d'un seul doigt. Si vous vous adressiez a
+Eugene, a la bonne heure, voila un garcon qui s'y entend! mais je ne
+veux pas l'ennuyer a ce point, je m'en garderai bien. Il n'y a que vous
+ici d'assez indiscrete pour faire des choses pareilles sans crier gare.
+
+Pour la troisieme fois, Eugene rougit, et s'appreta a faire ce qu'on lui
+demandait d'une facon si politique et si detournee. Il se mit donc au
+piano, et un quadrille s'organisa.
+
+Ce fut presque aussi long que le souper. Apres la contredanse vint une
+valse; apres la valse, le galop, car on galope encore au quartier Latin.
+Ces dames surtout etaient infatigables, et faisaient des gambades et des
+eclats de rire a reveiller tout le voisinage. Bientot Eugene, doublement
+fatigue par le bruit et par la veillee, tomba, tout en jouant
+machinalement, dans une sorte de demi-sommeil, comme les postillons qui
+dorment a cheval. Les danseuses passaient et repassaient devant lui
+comme des fantomes dans un reve; et, comme rien n'est plus aisement
+triste qu'un homme qui regarde rire les autres, la melancolie, a
+laquelle il etait sujet, ne tarda pas a s'emparer de lui.--Triste joie,
+pensait-il, miserables plaisirs! instants qu'on croit voles au malheur!
+Et qui sait laquelle de ces cinq personnes qui sautent si gaiement
+devant moi, est sure, comme disait Marcel, d'avoir de quoi diner demain?
+
+Comme il faisait cette reflexion, mademoiselle Pinson passa pres de lui;
+il crut la voir, tout en galopant, prendre a la derobee un morceau de
+galette reste sur la table, et le mettre discretement dans sa poche.
+
+
+
+
+V
+
+
+Le jour commencait a paraitre quand la compagnie se separa. Eugene,
+avant de rentrer chez lui, marcha quelque temps dans les rues pour
+respirer l'air frais du matin. Suivant toujours ses tristes pensees, il
+se repetait tout bas, malgre lui, la chanson de la grisette:
+
+ Elle n'a qu'une robe au monde
+ Et qu'un bonnet.
+
+--Est-ce possible? se demandait-il. La misere peut-elle etre poussee a
+ce point, se montrer si franchement, et se railler d'elle-meme? Peut-on
+rire de ce qu'on manque de pain?
+
+Le morceau de galette emporte n'etait pas un indice douteux. Eugene ne
+pouvait s'empecher d'en sourire, et en meme temps d'etre emu de
+pitie.--Cependant, pensait-il encore, elle a pris de la galette et non
+du pain, il se peut que ce soit par gourmandise. Qui sait? c'est
+peut-etre l'enfant d'une voisine a qui elle veut rapporter un gateau,
+peut-etre une portiere bavarde, qui raconterait qu'elle a passe la nuit
+dehors, un Cerbere qu'il faut apaiser.
+
+Ne regardant pas ou il allait, Eugene s'etait engage par hasard dans ce
+dedale de petites rues qui sont derriere le carrefour Buci, et dans
+lesquelles une voiture passe a peine. Au moment ou il allait revenir sur
+ses pas, une femme, enveloppee dans un mauvais peignoir, la tete nue,
+les cheveux en desordre, pale et defaite, sortit d'une vieille maison.
+Elle semblait tellement faible qu'elle pouvait a peine marcher; ses
+genoux flechissaient; elle s'appuyait sur les murailles, et paraissait
+vouloir se diriger vers une porte voisine, ou se trouvait une boite aux
+lettres, pour y jeter un billet qu'elle tenait a la main. Surpris et
+effraye, Eugene s'approcha d'elle et lui demanda ou elle allait, ce
+qu'elle cherchait, et s'il pouvait l'aider. En meme temps il etendit le
+bras pour la soutenir, car elle etait pres de tomber sur une borne.
+Mais, sans lui repondre, elle recula avec une sorte de crainte et de
+fierte. Elle posa son billet sur la borne, montra du doigt la boite, et
+paraissant rassembler toutes ses forces:--La! dit-elle seulement; puis,
+continuant a se trainer aux murs, elle regagna sa maison. Eugene essaya
+en vain de l'obliger a prendre son bras et de renouveler ses questions.
+Elle rentra lentement dans l'allee sombre et etroite dont elle etait
+sortie.
+
+Eugene avait ramasse la lettre; il fit d'abord quelques pas pour la
+mettre a la poste, mais il s'arreta bientot. Cette etrange rencontre
+l'avait si fort trouble, et il se sentait frappe d'une sorte d'horreur
+melee d'une compassion si vive, que, avant de prendre le temps de la
+reflexion, il rompit le cachet presque involontairement. Il lui semblait
+odieux et impossible de ne pas chercher, n'importe par quel moyen, a
+penetrer un tel mystere. Evidemment cette femme etait mourante; etait-ce
+de maladie ou de faim? Ce devait etre, en tout cas, de misere. Eugene
+ouvrit la lettre; elle portait sur l'adresse: "A monsieur le baron de
+***," et renfermait ce qui suit:
+
+"Lisez cette lettre, monsieur, et, par pitie, ne rejetez pas ma priere.
+Vous pouvez me sauver, et vous seul le pouvez. Croyez ce que je vous
+dis, sauvez-moi, et vous aurez fait une bonne action, qui vous portera
+bonheur. Je viens de faire une cruelle maladie, qui m'a ote le peu de
+force et de courage que j'avais. Le mois d'aout, je rentre en magasin;
+mes effets sont retenus dans mon dernier logement, et j'ai presque la
+certitude qu'avant samedi je me trouverai tout a fait sans asile. J'ai
+si peur de mourir de faim, que ce matin j'avais pris la resolution de me
+jeter a l'eau, car je n'ai rien pris encore depuis pres de vingt-quatre
+heures. Lorsque je me suis souvenue de vous, un peu d'espoir m'est venu
+au coeur. N'est-ce pas que je ne me suis pas trompee? Monsieur, je vous
+en supplie a genoux, si peu que vous ferez pour moi me laissera respirer
+encore quelques jours. Moi, j'ai peur de mourir, et puis je n'ai que
+vingt-trois ans! Je viendrai peut-etre a bout, avec un peu d'aide,
+d'atteindre le premier du mois. Si je savais des mots pour exciter
+votre pitie, je vous les dirais, mais rien ne me vient a l'idee. Je ne
+puis que pleurer de mon impuissance, car, je le crains bien, vous ferez
+de ma lettre comme on fait quand on en recoit trop souvent de pareilles:
+vous la dechirerez sans penser qu'une pauvre femme est la qui attend les
+heures et les minutes avec l'espoir que vous aurez pense qu'il serait
+par trop cruel de la laisser ainsi dans l'incertitude. Ce n'est pas
+l'idee de donner un louis, qui est si peu de chose pour vous, qui vous
+retiendra, j'en suis persuadee; aussi il me semble que rien ne vous est
+plus facile que de plier votre aumone dans un papier, et de mettre sur
+l'adresse: "A mademoiselle Bertin, rue de l'Eperon." J'ai change de nom
+depuis que je travaille dans les magasins, car le mien est celui de ma
+mere. En sortant de chez vous, donnez cela a un commissionnaire.
+J'attendrai mercredi et jeudi, et je prierai avec ferveur pour que Dieu
+vous rende humain.
+
+"Il me vient a l'idee que vous ne croyez pas a tant de misere; mais si
+vous me voyiez, vous seriez convaincu.
+
+"ROUGETTE."
+
+Si Eugene avait d'abord ete touche en lisant ces lignes, son etonnement
+redoubla, on le pense bien, lorsqu'il vit la signature. Ainsi c'etait
+cette meme fille qui avait follement depense son argent en parties de
+plaisir, et imagine ce souper ridicule raconte par mademoiselle Pinson,
+c'etait elle que le malheur reduisait a cette souffrance et a une
+semblable priere! Tant d'imprevoyance et de folie semblait a Eugene un
+reve incroyable. Mais point de doute, la signature etait la; et
+mademoiselle Pinson, dans le courant de la soiree, avait egalement
+prononce le nom de guerre de son amie Rougette, devenue mademoiselle
+Bertin. Comment se trouvait-elle tout a coup abandonnee, sans secours,
+sans pain, presque sans asile? Que faisaient ses amies de la veille,
+pendant qu'elle expirait peut-etre dans quelque grenier de cette maison?
+Et qu'etait-ce que cette maison meme ou l'on pouvait mourir ainsi?
+
+Ce n'etait pas le moment de faire des conjectures; le plus presse etait
+de venir au secours de la faim.
+
+Eugene commenca par entrer dans la boutique d'un restaurateur qui venait
+de s'ouvrir, et par acheter ce qu'il put y trouver. Cela fait, il
+s'achemina, suivi du garcon, vers le logis de Rougette; mais il
+eprouvait de l'embarras a se presenter brusquement ainsi. L'air de
+fierte qu'il avait trouve a cette pauvre fille lui faisait craindre,
+sinon un refus, du moins un mouvement de vanite blessee; comment lui
+avouer qu'il avait lu sa lettre?
+
+Lorsqu'il fut arrive devant la porte:
+
+--Connaissez-vous, dit-il au garcon, une jeune personne qui demeure dans
+cette maison, et qui s'appelle mademoiselle Bertin?
+
+--Oh que oui! monsieur, repondit le garcon. C'est nous qui portons
+habituellement chez elle. Mais si monsieur y va, ce n'est pas le jour.
+Actuellement elle est a la campagne.
+
+--Qui vous l'a dit? demanda Eugene.
+
+--Pardi! monsieur, c'est la portiere. Mademoiselle Rougette aime a bien
+diner, mais elle n'aime pas beaucoup a payer. Elle a plus tot fait de
+commander des poulets rotis et des homards que rien du tout; mais, pour
+voir son argent, ce n'est pas une fois qu'il faut y retourner! Aussi
+nous savons, dans le quartier, quand elle y est ou quand elle n'y est
+pas...
+
+--Elle est revenue, reprit Eugene. Montez chez elle, laissez-lui ce que
+vous portez, et si elle vous doit quelque chose, ne lui demandez rien
+aujourd'hui. Cela me regarde, et je reviendrai. Si elle veut savoir qui
+lui envoie ceci, vous lui repondrez que c'est le baron de ***.
+
+Sur ces mots, Eugene s'eloigna. Chemin faisant, il rajusta comme il put
+le cachet de la lettre, et la mit a la poste.--Apres tout, pensa-t-il,
+Rougette ne refusera pas, et si elle trouve que la reponse a son billet
+a ete un peu prompte, elle s'en expliquera avec son baron.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Les etudiants, non plus que les grisettes, ne sont pas riches tous les
+jours. Eugene comprenait tres bien que, pour donner un air de
+vraisemblance a la petite fable que le garcon devait faire, il eut fallu
+joindre a son envoi le louis que demandait Rougette; mais la etait la
+difficulte. Les louis ne sont pas precisement la monnaie courante de la
+rue Saint-Jacques. D'une autre part, Eugene venait de s'engager a payer
+le restaurateur, et, par malheur, son tiroir, en ce moment, n'etait
+guere mieux garni que sa poche. C'est pourquoi il prit sans differer le
+chemin de la place du Pantheon.
+
+En ce temps-la demeurait encore sur cette place ce fameux barbier qui a
+fait banqueroute, et s'est ruine en ruinant les autres. La, dans
+l'arriere-boutique, ou se faisait en secret la grande et la petite
+usure, venait tous les jours l'etudiant pauvre et sans souci, amoureux
+peut-etre, emprunter a enorme interet quelques pieces depensees gaiement
+le soir et cherement payees le lendemain. La entrait furtivement la
+grisette, la tete basse, le regard honteux, venant louer pour une partie
+de campagne un chapeau fane, un chale reteint, une chemise achetee au
+mont-de-piete. La, des jeunes gens de bonne maison, ayant besoin de
+vingt-cinq louis, souscrivaient pour deux ou trois mille francs de
+lettres de change. Des mineurs mangeaient leur bien en herbe; des
+etourdis ruinaient leur famille, et souvent perdaient leur avenir.
+Depuis la courtisane titree, a qui un bracelet tourne la tete, jusqu'au
+cuistre necessiteux qui convoite un bouquin ou un plat de lentilles,
+tout venait la comme aux sources du Pactole, et l'usurier barbier, fier
+de sa clientele et de ses exploits jusqu'a s'en vanter, entretenait la
+prison de Clichy en attendant qu'il y allat lui-meme.
+
+Telle etait la triste ressource a laquelle Eugene, bien qu'avec
+repugnance, allait avoir recours pour obliger Rougette, ou pour etre du
+moins en mesure de le faire; car il ne lui semblait pas prouve que la
+demande adressee au baron produisit l'effet desirable. C'etait de la
+part d'un etudiant beaucoup de charite, a vrai dire, que de s'engager
+ainsi pour une inconnue; mais Eugene croyait en Dieu: toute bonne action
+lui semblait necessaire.
+
+Le premier visage qu'il apercut, en entrant chez le barbier, fut celui
+de son ami Marcel, assis devant une toilette, une serviette au cou, et
+feignant de se faire coiffer. Le pauvre garcon venait peut-etre chercher
+de quoi payer son souper de la veille; il semblait fort preoccupe, et
+froncait les sourcils d'un air peu satisfait, tandis que le coiffeur,
+feignant de son cote de lui passer dans les cheveux un fer parfaitement
+froid, lui parlait a demi-voix dans son accent gascon. Devant une autre
+toilette, dans un petit cabinet, se tenait assis, egalement affuble
+d'une serviette, un etranger fort inquiet, regardant sans cesse de cote
+et d'autre, et, par la porte entr'ouverte de l'arriere-boutique, on
+apercevait, dans une vieille psyche, la silhouette passablement maigre
+d'une jeune fille, qui, aidee de la femme du coiffeur, essayait une robe
+a carreaux ecossais.
+
+--Que viens-tu faire ici a cette heure? s'ecria Marcel, dont la figure
+reprit l'expression de sa bonne humeur habituelle, des qu'il reconnut
+son ami.
+
+Eugene s'assit pres de la toilette, et expliqua en peu de mots la
+rencontre qu'il avait faite et le dessein qui l'amenait.
+
+--Ma foi, dit Marcel, tu es bien candide. De quoi te meles-tu, puisqu'il
+y a un baron? Tu as vu une jeune fille interessante qui eprouvait le
+besoin de prendre quelque nourriture; tu lui as paye un poulet froid,
+c'est digne de toi; il n'y a rien a dire. Tu n'exiges d'elle aucune
+reconnaissance, l'incognito te plait; c'est heroique. Mais aller plus
+loin, c'est de la chevalerie. Engager sa montre ou sa signature pour une
+lingere que protege un baron, et que l'on n'a pas l'honneur de
+frequenter, cela ne s'est pratique, de memoire humaine, que dans la
+Bibliotheque bleue.
+
+--Ris de moi si tu veux, repondit Eugene. Je sais qu'il y a dans ce
+monde beaucoup plus de malheureux que je n'en puis soulager. Ceux que
+je ne connais pas, je les plains; mais si j'en vois un, il faut que je
+l'aide. Il m'est impossible, quoi que je fasse, de rester indifferent
+devant la souffrance. Ma charite ne va pas jusqu'a chercher les pauvres,
+je ne suis pas assez riche pour cela; mais quand je les trouve, je fais
+l'aumone.
+
+--En ce cas, reprit Marcel, tu as fort a faire; il n'en manque pas dans
+ce pays-ci.
+
+--Qu'importe? dit Eugene, encore emu du spectacle dont il venait d'etre
+temoin; vaut-il mieux laisser mourir les gens et passer son chemin?
+Cette malheureuse est une etourdie, une folle, tout ce que tu voudras;
+elle ne merite peut-etre pas la compassion qu'elle fait naitre; mais
+cette compassion, je la sens. Vaut-il mieux agir comme ses bonnes amies,
+qui deja ne semblent pas plus se soucier d'elle que si elle n'etait plus
+au monde, et qui l'aidaient hier a se ruiner? A qui peut-elle avoir
+recours? a un etranger qui allumera un cigare avec sa lettre, ou a
+mademoiselle Pinson, je suppose, qui soupe en ville et danse de tout son
+coeur, pendant que sa compagne meurt de faim? Je t'avoue, mon cher
+Marcel, que tout cela, bien sincerement, me fait horreur. Cette petite
+evaporee d'hier soir, avec sa chanson et ses quolibets, riant et
+babillant chez toi, au moment meme ou l'autre, l'heroine de son conte,
+expire dans un grenier, me souleve le coeur. Vivre ainsi en amies,
+presque en soeurs, pendant des jours et des semaines, courir les
+theatres, les bals, les cafes, et ne pas savoir le lendemain si l'une
+est morte et l'autre en vie, c'est pis que l'indifference des egoistes,
+c'est l'insensibilite de la brute. Ta demoiselle Pinson est un monstre,
+et tes grisettes que tu vantes, ces moeurs sans vergogne, ces amities
+sans ame, je ne sais rien de si meprisable!
+
+Le barbier, qui, pendant ces discours, avait ecoute en silence, et
+continue de promener son fer froid sur la tete de Marcel, sourit d'un
+air malin lorsque Eugene se tut. Tour a tour bavard comme une pie, ou
+plutot comme un perruquier qu'il etait, lorsqu'il s'agissait de mechants
+propos, taciturne et laconique comme un Spartiate des que les affaires
+etaient en jeu, il avait adopte la prudente habitude de laisser toujours
+d'abord parler ses pratiques, avant de meler son mot a la conversation.
+L'indignation qu'exprimait Eugene en termes si violents lui fit
+toutefois rompre le silence.
+
+--Vous etes severe, monsieur, dit-il en riant et en gasconnant. J'ai
+l'honneur de coiffer mademoiselle Mimi, et je crois que c'est une fort
+excellente personne.
+
+--Oui, dit Eugene, excellente en effet, s'il est question de boire et de
+fumer.
+
+--Possible, reprit le barbier, je ne dis pas non. Les jeunes personnes,
+ca rit, ca chante, ca fume, mais il y en a qui ont du coeur.
+
+--Ou voulez-vous en venir, pere Cadedis? demanda Marcel. Pas tant de
+diplomatie; expliquez-vous tout net.
+
+--Je veux dire, repliqua le barbier en montrant l'arriere-boutique,
+qu'il y a la, pendue a un clou, une petite robe de soie noire que ces
+messieurs connaissent sans doute, s'ils connaissent la proprietaire, car
+elle ne possede pas une garde-robe tres compliquee. Mademoiselle Mimi
+m'a envoye cette robe ce matin au petit jour; et je presume que, si elle
+n'est pas venue au secours de la petite Rougette, c'est qu'elle-meme ne
+roule pas sur l'or.
+
+--Voila qui est curieux, dit Marcel, se levant et entrant dans
+l'arriere-boutique, sans egard pour la pauvre femme aux carreaux
+ecossais. La chanson de Mimi en a donc menti, puisqu'elle met sa robe en
+gage? Mais avec quoi diable fera-t-elle ses visites a present? Elle ne
+va donc pas dans le monde aujourd'hui?
+
+Eugene avait suivi son ami.
+
+Le barbier ne les trompait pas: dans un coin poudreux, au milieu
+d'autres hardes de toute espece, etait humblement et tristement
+suspendue l'unique robe de mademoiselle Pinson.
+
+--C'est bien cela, dit Marcel; je reconnais ce vetement pour l'avoir vu
+tout neuf il y a dix-huit mois. C'est la robe de chambre, l'amazone et
+l'uniforme de parade de Mimi. Il doit y avoir a la manche gauche une
+petite tache grosse comme une piece de cinq sous, causee parle vin de
+Champagne. Et combien avez-vous prete la-dessus, pere Cadedis? car je
+suppose que cette robe n'est pas vendue, et qu'elle ne se trouve dans ce
+boudoir qu'en qualite de nantissement.
+
+--J'ai prete quatre francs, repondit le barbier; et je vous assure,
+monsieur, que c'est pure charite. A toute autre je n'aurais pas avance
+plus de quarante sous, car la piece est diablement mure; on y voit a
+travers, c'est une lanterne magique. Mais je sais que mademoiselle Mimi
+me payera; elle est bonne pour quatre francs.
+
+--Pauvre Mimi! reprit Marcel. Je gagerais tout de suite mon bonnet
+qu'elle n'a emprunte cette petite somme que pour l'envoyer a Rougette.
+
+--Ou pour payer quelque dette criarde, dit Eugene.
+
+--Non, dit Marcel, je connais Mimi; je la crois incapable de se
+depouiller pour un creancier.
+
+--Possible encore, dit le barbier. J'ai connu mademoiselle Mimi dans une
+position meilleure que celle ou elle se trouve actuellement; elle avait
+alors un grand nombre de dettes. On se presentait journellement chez
+elle pour saisir ce qu'elle possedait, et on avait fini, en effet, par
+lui prendre tous ses meubles, excepte son lit, car ces messieurs savent
+sans doute qu'on ne prend pas le lit d'un debiteur. Or, mademoiselle
+Mimi avait dans ce temps-la quatre robes fort convenables. Elle les
+mettait toutes les quatre l'une sur l'autre, et elle couchait avec pour
+qu'on ne les saisit pas; c'est pourquoi je serais surpris si, n'ayant
+plus qu'une seule robe aujourd'hui, elle l'engageait pour payer
+quelqu'un.
+
+--Pauvre Mimi! repeta Marcel. Mais, en verite, comment
+s'arrange-t-elle? Elle a donc trompe ses amis? elle possede donc un
+vetement inconnu? Peut-etre se trouve-t-elle malade d'avoir trop mange
+de galette, et, en effet, si elle est au lit, elle n'a que faire de
+s'habiller. N'importe, pere Cadedis, cette robe me fait peine, avec ses
+manches pendantes qui ont l'air de demander grace; tenez, retranchez-moi
+quatre francs sur les trente-cinq livres que vous venez de m'avancer, et
+mettez-moi cette robe dans une serviette, que je la rapporte a cette
+enfant. Eh bien! Eugene, continua-t-il, que dit a cela ta charite
+chretienne?
+
+--Que tu as raison, repondit Eugene, de parler et d'agir comme tu fais,
+mais que je n'ai peut-etre pas tort; j'en fais le pari, si tu veux.
+
+--Soit, dit Marcel, parions un cigare, comme les membres du Jockey-Club.
+Aussi bien, tu n'as plus que faire ici. J'ai trente et un francs, nous
+sommes riches. Allons de ce pas chez mademoiselle Pinson; je suis
+curieux de la voir.
+
+Il mit la robe sous son bras et tous deux sortirent de la boutique.
+
+
+
+
+VII
+
+
+--Mademoiselle est allee a la messe, repondit la portiere aux deux
+etudiants, lorsqu'ils furent arrives chez mademoiselle Pinson.
+
+--A la messe! dit Eugene surpris.
+
+--A la messe! repeta Marcel. C'est impossible, elle n'est pas sortie.
+Laissez-nous entrer; nous sommes de vieux amis.
+
+--Je vous assure, monsieur, repondit la portiere, qu'elle est sortie
+pour aller a la messe, il y a environ trois quarts d'heure.
+
+--Et a quelle eglise est-elle allee?
+
+--A Saint-Sulpice, comme de coutume; elle n'y manque pas un matin.
+
+--Oui, oui, je sais qu'elle prie le bon Dieu; mais cela me semble
+bizarre qu'elle soit dehors aujourd'hui.
+
+--La voici qui rentre, monsieur; elle tourne la rue; vous la voyez
+vous-meme.
+
+Mademoiselle Pinson, sortant de l'eglise, revenait chez elle, en effet.
+Marcel ne l'eut pas plus tot apercue, qu'il courut a elle, impatient de
+voir de pres sa toilette. Elle avait, en guise de robe, un jupon
+d'indienne foncee, a demi cache sous un rideau de serge verte dont elle
+s'etait fait, tant bien que mal, un chale. De cet accoutrement
+singulier, mais qui, du reste, n'attirait pas les regards, a cause de sa
+couleur sombre, sortaient sa tete gracieuse coiffee de son bonnet blanc,
+et ses petits pieds chausses de brodequins. Elle s'etait enveloppee dans
+son rideau avec tant d'art et de precaution, qu'il ressemblait vraiment
+a un vieux chale et qu'on ne voyait presque pas la bordure. En un mot,
+elle trouvait moyen de plaire encore dans cette friperie, et de prouver,
+une fois de plus sur terre, qu'une jolie femme est toujours jolie.
+
+--Comment me trouvez-vous? dit-elle aux deux jeunes gens en ecartant un
+peu son rideau, et en laissant voir sa fine taille serree dans son
+corset. C'est un deshabille du matin que Palmyre vient de m'apporter.
+
+--Vous etes charmante, dit Marcel. Ma foi, je n'aurais jamais cru qu'on
+put avoir si bonne mine avec le chale d'une fenetre.
+
+--En verite? reprit mademoiselle Pinson; j'ai pourtant l'air un peu
+paquet.
+
+--Paquet de roses, repondit Marcel. J'ai presque regret maintenant de
+vous avoir rapporte votre robe.
+
+--Ma robe? Ou l'avez-vous trouvee?
+
+--Ou elle etait, apparemment.
+
+--Et vous l'avez tiree de l'esclavage?
+
+--Eh, mon Dieu! oui, j'ai paye sa rancon. M'en voulez-vous de cette
+audace?
+
+--Non pas! a charge de revanche. Je suis bien aise de revoir ma robe;
+car, a vous dire vrai, voila deja longtemps que nous vivons toutes les
+deux ensemble, et je m'y suis attachee insensiblement.
+
+En parlant ainsi, mademoiselle Pinson montait lestement les cinq etages
+qui conduisaient a sa chambrette, ou les deux amis entrerent avec elle.
+
+--Je ne puis pourtant, reprit Marcel, vous rendre cette robe qu'a une
+condition.
+
+--Fi donc! dit la grisette. Quelque sottise! Des conditions? je n'en
+veux pas.
+
+--J'ai fait un pari, dit Marcel; il faut que vous nous disiez
+franchement pourquoi cette robe etait en gage.
+
+--Laissez-moi donc d'abord la remettre, repondit mademoiselle Pinson; je
+vous dirai ensuite mon pourquoi. Mais je vous previens que, si vous ne
+voulez pas faire antichambre dans mon armoire ou sur la gouttiere, il
+faut, pendant que je vais m'habiller, que vous vous voiliez la face
+comme Agamemnon.
+
+--Qu'a cela ne tienne, dit Marcel; nous sommes plus honnetes qu'on ne
+pense, et je ne hasarderai pas meme un oeil.
+
+--Attendez, reprit mademoiselle Pinson; je suis pleine de confiance,
+mais la sagesse des nations nous dit que deux precautions valent mieux
+qu'une.
+
+En meme temps elle se debarrassa de son rideau, et l'etendit
+delicatement sur la tete des deux amis, de maniere a les rendre
+completement aveugles.
+
+--Ne bougez pas, leur dit-elle; c'est l'affaire d'un instant.
+
+--Prenez garde a vous, dit Marcel. S'il y a un trou au rideau, je ne
+reponds de rien. Vous ne voulez pas vous contenter de notre parole, par
+consequent elle est degagee.
+
+--Heureusement ma robe l'est aussi, dit mademoiselle Pinson; et ma
+taille aussi, ajouta-t-elle en riant et en jetant le rideau par terre.
+Pauvre petite robe! il me semble qu'elle est toute neuve. J'ai un
+plaisir a me sentir dedans!
+
+--Et votre secret? nous le direz-vous maintenant? Voyons, soyez sincere,
+nous ne sommes pas bavards. Pourquoi et comment une jeune personne comme
+vous, sage, rangee, vertueuse et modeste, a-t-elle pu accrocher ainsi,
+d'un seul coup, toute sa garde-robe a un clou?
+
+-Pourquoi?... pourquoi?... repondit mademoiselle Pinson, paraissant
+hesiter. Puis elle prit les deux jeunes gens chacun par un bras, et leur
+dit en les poussant vers la porte: Venez avec moi, vous le verrez.
+
+Comme Marcel s'y attendait, elle les conduisit rue de l'Eperon.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Marcel avait gagne son pari. Les quatre francs et le morceau de galette
+de mademoiselle Pinson etaient sur la table de Rougette, avec les debris
+du poulet d'Eugene.
+
+La pauvre malade allait un peu mieux, mais elle gardait encore le lit;
+et, quelle que fut sa reconnaissance envers son bienfaiteur inconnu,
+elle fit dire a ces messieurs, par son amie, qu'elle les priait de
+l'excuser, et qu'elle n'etait pas en etat de les recevoir.
+
+--Que je la reconnais bien la, dit Marcel; elle mourrait sur la paille
+dans sa mansarde, qu'elle ferait encore la duchesse vis-a-vis de son pot
+a l'eau.
+
+Les deux amis, bien qu'a regret, furent donc obliges de s'en retourner
+chez eux comme ils etaient venus, non sans rire entre eux de cette
+fierte et de cette discretion si etrangement nichees dans une mansarde.
+
+Apres avoir ete a l'Ecole de medecine suivre les lecons du jour, ils
+dinerent ensemble, et, le soir venu, ils firent un tour de promenade au
+boulevard Italien. La, tout en fumant le cigare qu'il avait gagne le
+matin:
+
+--Avec tout cela, disait Marcel, n'es-tu pas force de convenir que j'ai
+raison d'aimer, au fond, et meme d'estimer ces pauvres creatures?
+Considerons sainement les choses sous un point de vue philosophique.
+Cette petite Mimi, que tu as tant calomniee, ne fait-elle pas, en se
+depouillant de sa robe, une oeuvre plus louable, plus meritoire, j'ose
+meme dire plus chretienne, que le bon roi Robert en laissant un pauvre
+couper la frange de son manteau? Le bon roi Robert, d'une part, avait
+evidemment quantite de manteaux; d'un autre cote, il etait a table, dit
+l'histoire, lorsqu'un mendiant s'approcha de lui, en se trainant a
+quatre pattes, et coupa avec des ciseaux la frange d'or de l'habit de
+son roi. Madame la reine trouva la chose mauvaise, et le digne monarque,
+il est vrai, pardonna genereusement au coupeur de franges; mais
+peut-etre avait-il bien dine. Vois quelle distance entre lui et Mimi!
+Mimi, quand elle a appris l'infortune de Rougette, assurement etait a
+jeun. Sois convaincu que le morceau de galette qu'elle avait emporte de
+chez moi etait destine par avance a composer son propre repas. Or, que
+fait-elle? Au lieu de dejeuner, elle va a la messe, et en ceci elle se
+montre encore au moins l'egale du roi Robert, qui etait fort pieux, j'en
+conviens, mais qui perdait son temps a chanter au lutrin, pendant que
+les Normands faisaient le diable a quatre. Le roi Robert abandonne sa
+frange, et, en somme, le manteau lui reste. Mimi envoie sa robe tout
+entiere au pere Cadedis, action incomparable en ce que Mimi est femme,
+jeune, jolie, coquette et pauvre; et note bien que cette robe lui est
+necessaire pour qu'elle puisse aller, comme de coutume, a son magasin,
+gagner le pain de sa journee. Non seulement donc elle se prive du
+morceau de galette qu'elle allait avaler, mais elle se met
+volontairement dans le cas de ne pas diner. Observons en outre que le
+pere Cadedis est fort eloigne d'etre un mendiant, et de se trainer a
+quatre pattes sous la table. Le roi Robert, renoncant a sa frange, ne
+fait pas un grand sacrifice, puisqu'il la trouve toute coupee d'avance,
+et c'est a savoir si cette frange etait coupee de travers ou non, et en
+etat d'etre recousue; tandis que Mimi, de son propre mouvement, bien
+loin d'attendre qu'on lui vole sa robe, arrache elle-meme de dessus son
+pauvre corps ce vetement, plus precieux, plus utile que le clinquant de
+tous les passementiers de Paris. Elle sort vetue d'un rideau; mais sois
+sur qu'elle n'irait pas ainsi dans un autre lieu que l'eglise. Elle se
+ferait plutot couper un bras que de se laisser voir ainsi fagotee au
+Luxembourg ou aux Tuileries; mais elle ose se montrer a Dieu, parce
+qu'il est l'heure ou elle prie tous les jours. Crois-moi, Eugene, dans
+ce seul fait de traverser avec son rideau la place Saint-Michel, la rue
+de Tournon et la rue du Petit-Lion, ou elle connait tout le monde, il y
+a plus de courage, d'humilite et de religion veritable que dans toutes
+les hymnes du bon roi Robert, dont tout le monde parle pourtant, depuis
+le grand Bossuet jusqu'au plat Anquetil, tandis que Mimi mourra inconnue
+dans son cinquieme etage, entre un pot de fleurs et un ourlet.
+
+--Tant mieux pour elle, dit Eugene.
+
+--Si je voulais maintenant, dit Marcel, continuer a comparer, je
+pourrais te faire un parallele entre Mucius Scaevola et Rougette.
+Penses-tu, en effet, qu'il soit plus difficile a un Romain du temps de
+Tarquin de tenir son bras, pendant cinq minutes, au-dessus d'un rechaud
+allume, qu'a une grisette contemporaine de rester vingt-quatre heures
+sans manger? Ni l'un ni l'autre n'ont crie, mais examine par quels
+motifs. Mucius est au milieu d'un camp, en presence d'un roi etrusque
+qu'il a voulu assassiner; il a manque son coup d'une maniere pitoyable,
+il est entre les mains des gendarmes. Qu'imagine-t-il? Une bravade. Pour
+qu'on l'admire avant qu'on le pende, il se roussit le poing sur un tison
+(car rien ne prouve que le brasier fut bien chaud, ni que le poing soit
+tombe en cendres). La-dessus, le digne Porsenna, stupefait de sa
+fanfaronnade, lui pardonne et le renvoie chez lui. Il est a parier que
+ledit Porsenna, capable d'un tel pardon, avait une bonne figure, et que
+Scaevola se doutait que, en sacrifiant son bras, il sauvait sa tete.
+Rougette, au contraire, endure patiemment le plus horrible et le plus
+lent des supplices, celui de la faim; personne ne la regarde. Elle est
+seule au fond d'un grenier, et elle n'a la pour l'admirer ni Porsenna,
+c'est-a-dire le baron, ni les Romains, c'est-a-dire les voisins, ni les
+Etrusques, c'est-a-dire ses creanciers, ni meme le brasier, car son
+poele est eteint. Or pourquoi souffre-t-elle sans se plaindre? Par
+vanite d'abord, cela est certain, mais Mucius est dans le meme cas; par
+grandeur d'ame ensuite, et ici est sa gloire; car si elle reste muette
+derriere son verrou, c'est precisement pour que ses amis ne sachent pas
+qu'elle se meurt, pour qu'on n'ait pas pitie de son courage, pour que sa
+camarade Pinson, qu'elle sait bonne et toute devouee, ne soit pas
+obligee, comme elle l'a fait, de lui donner sa robe et sa galette.
+Mucius, a la place de Rougette, eut fait semblant de mourir en silence
+mais c'eut ete dans un carrefour ou a la porte de Flicoteaux. Son
+taciturne et sublime orgueil eut ete une maniere delicate de demander a
+l'assistance un verre de vin et un crouton. Rougette, il est vrai, a
+demande un louis au baron, que je persiste a comparer a Porsenna. Mais
+ne vois-tu pas que le baron doit evidemment etre redevable a Rougette de
+quelques obligations personnelles? Cela saute aux yeux du moins
+clairvoyant. Comme tu l'as, d'ailleurs, sagement remarque, il se peut
+que le baron soit a la campagne, et des lors Rougette est perdue. Et ne
+crois pas pouvoir me repondre ici par cette vaine objection qu'on oppose
+a toutes les belles actions des femmes, a savoir qu'elles ne savent ce
+qu'elles font, et qu'elles courent au danger comme les chats sur les
+gouttieres. Rougette sait ce qu'est la mort; elle l'a vue de pres au
+pont d'Iena, car elle s'est deja jetee a l'eau une fois, et je lui ai
+demande si elle avait souffert. Elle m'a dit que non, qu'elle n'avait
+rien senti, excepte au moment ou on l'avait repechee, parce que les
+bateliers la tiraient par les jambes, et qu'ils lui avaient, a ce
+qu'elle disait, _racle_ la tete sur le bord du bateau.
+
+--Assez! dit Eugene, fais-moi grace de tes affreuses plaisanteries.
+Reponds-moi serieusement: crois-tu que de si horribles epreuves, tant de
+fois repetees, toujours menacantes, puissent enfin porter quelque fruit?
+Ces pauvres filles, livrees a elles-memes, sans appui, sans conseil,
+ont-elles assez de bon sens pour avoir de l'experience? Y a-t-il un
+demon, attache a elles, qui les voue a tout jamais au malheur et a la
+folie, ou, malgre tant d'extravagances, peuvent-elles revenir au bien?
+En voila une qui prie Dieu, dis-tu? elle va a l'eglise, elle remplit ses
+devoirs, elle vit honnetement de son travail; ses compagnes paraissent
+l'estimer,... et vous autres mauvais sujets, vous ne la traitez pas
+vous-memes avec votre legerete habituelle. En voila une autre qui passe
+sans cesse de l'etourderie a la misere, de la prodigalite aux horreurs
+de la faim. Certes, elle doit se rappeler longtemps les lecons cruelles
+qu'elle recoit. Crois-tu que, avec de sages avis, une conduite reglee,
+un peu d'aide, on puisse faire de telles femmes des etres raisonnables?
+S'il en est ainsi, dis-le-moi; une occasion s'offre a nous. Allons de ce
+pas chez la pauvre Rougette; elle, est sans doute encore bien
+souffrante, et son amie veille a son chevet. Ne me decourage pas,
+laisse-moi agir. Je veux essayer de les ramener dans la bonne route, de
+leur parler un langage sincere; je ne veux leur faire ni sermon ni
+reproches. Je veux m'approcher de ce lit, leur prendre la main, et leur
+dire...
+
+En ce moment, les deux amis passaient devant le cafe Tortoni. La
+silhouette de deux jeunes femmes, qui prenaient des glaces pres d'une
+fenetre, se dessinait a la clarte des lustres. L'une d'elles agita son
+mouchoir, et l'autre partit d'un eclat de rire.
+
+--Parbleu! dit Marcel, si tu veux leur parler, nous n'avons que faire
+d'aller si loin, car les voila, Dieu me pardonne! Je reconnais Mimi a sa
+robe, et Rougette a son panache blanc, toujours sur le chemin de la
+friandise. Il parait que monsieur le baron a bien fait les choses.
+
+--Et une pareille folie, dit Eugene, ne t'epouvante pas?
+
+--Si fait, dit Marcel; mais, je t'en prie, quand tu diras du mal des
+grisettes, fais une exception pour la petite Pinson. Elle nous a conte
+une histoire a souper, elle a engage sa robe pour quatre francs, elle
+s'est fait un chale avec un rideau; et qui dit ce qu'il sait, qui donne
+ce qu'il a, qui fait ce qu'il peut, n'est pas oblige a davantage.
+
+FIN DE MIMI PINSON.
+
+Ce _profil de grisette_, comme l'appelle l'auteur, a ete compose pour le
+_Diable a Paris_, ouvrage publie par livraisons et orne de dessins par
+Gavarni.
+
+Ce conte est entierement de pure invention.
+
+
+
+
+LA MOUCHE
+
+1853
+
+[Illustration: LA MOUCHE
+
+... immobile, debout derriere elle, le Chevalier observait la Marquise
+qui ecrivait...]
+
+I
+
+
+En 1756, lorsque Louis XV, fatigue des querelles entre la magistrature
+et le grand conseil a propos de l'impot des deux sous[6], prit le parti
+de tenir un lit de justice, les membres du parlement remirent leurs
+offices. Seize de ces demissions furent acceptees, sur quoi il y eut
+autant d'exils.--Mais pourriez-vous, disait madame de Pompadour a l'un
+des presidents, pourriez-vous voir de sang-froid une poignee d'hommes
+resister a l'autorite d'un roi de France? N'en auriez-vous pas mauvaise
+opinion? Quittez votre petit manteau, monsieur le president, et vous
+verrez tout cela comme je le vois.
+
+Ce ne furent pas seulement les exiles qui porterent la peine de leur
+mauvais vouloir, mais aussi leurs parents et leurs amis. Le
+_decachetage_ amusait le roi. Pour se desennuyer de ses plaisirs, il se
+faisait lire par sa favorite tout ce qu'on trouvait de curieux a la
+poste. Bien entendu que, sous le pretexte de faire lui-meme sa police
+secrete, il se divertissait de mille intrigues qui lui passaient ainsi
+sous les yeux; mais quiconque, de pres ou de loin, tenait aux chefs des
+factions, etait presque toujours perdu. On sait que Louis XV, avec
+toutes sortes de faiblesses, n'avait qu'une seule force, celle d'etre
+inexorable.
+
+[Note 6: Deux sous pour livre du dixieme du revenu. (_Note de
+l'auteur_.)]
+
+Un soir qu'il etait devant le feu, les pieds sur le manteau de la
+cheminee, melancolique a son ordinaire, la marquise, parcourant un
+paquet de lettres, haussait les epaules en riant. Le roi demanda ce
+qu'il y avait.
+
+-C'est que je trouve la, repondit-elle, une lettre qui n'a pas le sens
+commun, mais c'est une chose touchante et qui fait pitie.
+
+-Qu'y a-t-il au bas? dit le roi.
+
+-Point de nom: c'est une lettre d'amour.
+
+-Et qu'y a-t-il dessus?
+
+-Voila le plaisant. C'est qu'elle est adressee a mademoiselle
+d'Annebault, la niece de ma bonne amie, madame d'Estrades. C'est
+apparemment pour que je la voie qu'on l'a fourree avec ces papiers.
+
+-Et qu'y a-t-il dedans? dit encore le roi.
+
+-Mais, je vous dis, c'est de l'amour. Il y est question aussi de Vauvert
+et de Neauflette. Est-on un gentilhomme dans ces pays-la? Votre Majeste
+les connait-elle?
+
+Le roi se piquait de savoir la France par coeur, c'est-a-dire la noblesse
+de France. L'etiquette de sa cour, qu'il avait etudiee, ne lui etait pas
+plus familiere que les blasons de son royaume: science assez courte, le
+reste ne comptant pas; mais il y mettait de la vanite, et la hierarchie
+etait, devant ses yeux, comme l'escalier de marbre de son palais; il y
+voulait marcher en maitre. Apres avoir reve quelques instants, il fronca
+le sourcil comme frappe d'un mauvais souvenir, puis, faisant signe a la
+marquise de lire, il se rejeta dans sa bergere, en disant avec un
+sourire:
+
+--Va toujours, la fille est jolie.
+
+Madame de Pompadour, prenant alors son ton le plus doucement railleur,
+commenca a lire une longue lettre toute remplie de tirades amoureuses:
+
+"Voyez un peu, disait l'ecrivain, comme les destins me persecutent! Tout
+semblait dispose a remplir mes voeux, et vous-meme, ma tendre amie, ne
+m'aviez-vous pas fait esperer le bonheur? Il faut pourtant que j'y
+renonce, et cela pour une faute que je n'ai pas commise. N'est-ce pas un
+exces de cruaute de m'avoir permis d'entrevoir les cieux, pour me
+precipiter dans l'abime? Lorsqu'un infortune est devoue a la mort, se
+fait-on un barbare plaisir de laisser devant ses regards tout ce qui
+doit faire aimer et regretter la vie? Tel est pourtant mon sort; je n'ai
+plus d'autre asile, d'autre esperance que le tombeau, car, des
+l'instant que je suis malheureux, je ne dois plus songer a votre main.
+Quand la fortune me souriait, tout mon espoir etait que vous fussiez a
+moi; pauvre aujourd'hui, je me ferais horreur si j'osais encore y
+songer, et, du moment que je ne puis vous rendre heureuse, tout en
+mourant d'amour, je vous defends de m'aimer..."
+
+La marquise souriait a ces derniers mots.
+
+--Madame, dit le roi, voila un honnete homme. Mais, qu'est-ce qui
+l'empeche d'epouser sa maitresse?
+
+--Permettez, Sire, que je continue:
+
+"Cette injustice qui m'accable, me surprend de la part du meilleur des
+rois. Vous savez que mon pere demandait pour moi une place de cornette
+ou d'enseigne aux gardes, et que cette place decidait de ma vie,
+puisqu'elle me donnait le droit de m'offrir a vous. Le duc de Biron
+m'avait propose; mais le roi m'a rejete d'une facon dont le souvenir
+m'est bien amer, car si mon pere a sa maniere de voir (je veux que ce
+soit une faute), dois-je toutefois en etre puni? Mon devouement au roi
+est aussi veritable, aussi sincere que mon amour pour vous. On verrait
+clairement l'un et l'autre, si je pouvais tirer l'epee. Il est
+desesperant qu'on refuse ma demande; mais que ce soit sans raison
+valable qu'on m'enveloppe dans une pareille disgrace, c'est ce qui est
+oppose a la bonte bien connue de Sa Majeste..."
+
+--Oui-da, dit le roi, ceci m'interesse.
+
+"Si vous saviez combien nous sommes tristes! Ah! mon amie, cette terre
+de Neauflette, ce pavillon de Vauvert, ces bosquets! je m'y promene seul
+tout le jour. J'ai defendu de ratisser; l'odieux jardinier est venu hier
+avec son manche a balai ferre. Il allait toucher le sable... La trace de
+vos pas, plus legere que le vent, n'etait pourtant pas effacee. Le bout
+de vos petits pieds et vos grands talons blancs etaient encore marques
+dans l'allee: ils semblaient marcher devant moi, tandis que je suivais
+votre belle image, et ce charmant fantome s'animait par instants, comme
+s'il se fut pose sur l'empreinte fugitive. C'est la, c'est en causant le
+long du parterre qu'il m'a ete donne de vous connaitre, de vous
+apprecier. Une education admirable dans l'esprit d'un ange, la dignite
+d'une reine avec la grace des nymphes, des pensees dignes de Leibnitz
+avec un langage si simple, l'abeille de Platon sur les levres de Diane,
+tout cela m'ensevelissait sous le voile de l'adoration. Et pendant ce
+temps-la ces fleurs bien-aimees s'epanouissaient autour de nous. Je les
+ai respirees en vous ecoutant: dans leur parfum vivait votre souvenir.
+Elles courbent a present la tete; elles me montrent la mort..."
+
+--C'est du mauvais Jean-Jacques, dit le roi. Pourquoi me lisez-vous
+cela?
+
+--Parce que Votre Majeste me l'a ordonne pour les beaux yeux de
+mademoiselle d'Annebault.
+
+--Cela est vrai, elle a de beaux yeux.
+
+"Et quand je rentre de ces promenades, je trouve mon pere seul, dans le
+grand salon, accoude aupres d'une chandelle, au milieu de ces dorures
+fanees qui couvrent nos lambris vermoulus. Il me voit venir avec
+peine,... mon chagrin derange le sien... Athenais! au fond de ce salon,
+pres de la fenetre, est le clavecin ou voltigeaient vos doigts
+delicieux, qu'une seule fois ma bouche a touches, pendant que la votre
+s'ouvrait doucement aux accords de la plus suave musique,... si bien que
+vos chants n'etaient qu'un sourire. Qu'ils sont heureux, ce Rameau, ce
+Lulli, ce Duni, que sais-je? et bien d'autres! Oui, oui, vous les aimez,
+ils sont dans votre memoire; leur souffle a passe sur vos levres. Je
+m'assieds aussi a ce clavecin, j'essaye d'y jouer un de ces airs qui
+vous plaisent; qu'ils me semblent froids, monotones! je les laisse et
+les ecoute mourir, tandis que l'echo s'en perd sous cette voute lugubre.
+Mon pere se retourne et me voit desole; qu'y peut-il faire? Un propos de
+ruelle, d'antichambre, a ferme nos grilles. Il me voit jeune, ardent,
+plein de vie, ne demandant qu'a etre au monde; il est mon pere et n'y
+peut rien..."
+
+--Ne dirait-on pas, dit le roi, que ce garcon s'en allait en chasse, et
+qu'on lui tue son faucon sur le poing? A qui en a-t-il, par hasard?
+
+"Il est bien vrai, reprit la marquise, continuant la lecture d'un ton
+plus bas, il est bien vrai que nous sommes proches voisins et parents
+eloignes de l'abbe Chauvelin..."
+
+--Voila donc ce que c'est! dit Louis XV en baillant. Encore quelque
+neveu des enquetes et requetes. Mon parlement abuse de ma bonte; il a
+vraiment trop de famille.
+
+--Mais si ce n'est qu'un parent eloigne!...
+
+--Bon, ce monde-la ne vaut rien du tout. Cet abbe Chauvelin est un
+janseniste; c'est un bon diable, mais c'est un demis. Jetez cette lettre
+au feu, et qu'on ne m'en parle plus.
+
+
+
+
+II
+
+
+Les derniers mots prononces par le roi n'etaient pas tout a fait un
+arret de mort, mais c'etait a peu pres une defense de vivre. Que pouvait
+faire, en 1756, un jeune homme sans fortune, dont le roi ne voulait pas
+entendre parler? Tacher d'etre commis, ou se faire philosophe, poete
+peut-etre, mais sans dedicace, et le metier, en ce cas, ne valait rien.
+
+Telle n'etait pas, a beaucoup pres, la vocation du chevalier de Vauvert,
+qui venait d'ecrire avec des larmes la lettre dont le roi se moquait.
+Pendant ce temps-la, seul, avec son pere, au fond du vieux chateau de
+Neauflette, il marchait par la chambre d'un air triste et furieux.
+
+--Je veux aller a Versailles, disait-il.
+
+--Et qu'y ferez-vous?
+
+--Je n'en sais rien; mais que fais-je ici.
+
+--Vous me tenez compagnie; il est bien certain que cela ne peut pas etre
+fort amusant pour vous, et je ne vous retiens en aucune facon. Mais
+oubliez-vous que votre mere est morte?
+
+--Non, monsieur, et je lui ai promis de vous consacrer la vie que vous
+m'avez donnee. Je reviendrai, mais je veux partir; je ne saurais plus
+rester dans ces lieux.
+
+--D'ou vient cela?
+
+--D'un amour extreme. J'aime eperdument mademoiselle d'Annebault.
+
+--Vous savez que c'est inutile. Il n'y a que Moliere qui fasse des
+mariages sans dot. Oubliez-vous aussi ma disgrace?
+
+--Eh! monsieur, votre disgrace, me serait-il permis, sans m'ecarter du
+plus profond respect, de vous demander ce qui l'a causee? Nous ne sommes
+pas du parlement. Nous payons l'impot, nous ne le faisons pas. Si le
+parlement lesine sur les deniers du roi, c'est son affaire et non la
+notre. Pourquoi M. l'abbe Chauvelin nous entraine-t-il dans sa ruine?
+
+--M. l'abbe Chauvelin agit en honnete homme. Il refuse d'approuver le
+dixieme, parce qu'il est revolte des dilapidations de la cour. Rien de
+pareil n'aurait eu lieu du temps de madame de Chateauroux. Elle etait
+belle, au moins, celle-la, et elle ne coutait rien, pas meme ce qu'elle
+donnait si genereusement. Elle etait maitresse et souveraine, et elle se
+disait satisfaite si le roi ne l'envoyait pas pourrir dans un cachot
+lorsqu'il lui retirerait ses bonnes graces. Mais cette Etioles, cette Le
+Normand, cette Poisson insatiable!
+
+--Et qu'importe?
+
+--Qu'importe! dites-vous? Plus que vous ne pensez. Savez-vous seulement
+que, a present, tandis que le roi nous gruge, la fortune de sa grisette
+est incalculable? Elle s'etait fait donner au debut cent quatre-vingt
+mille livres de rente; mais ce n'etait qu'une bagatelle, cela ne compte
+plus maintenant; on ne saurait se faire une idee des sommes effrayantes
+que le roi lui jette a la tete; il ne se passe pas trois mois de l'annee
+ou elle n'attrape au vol, comme par hasard, cinq ou six cent mille
+livres, hier sur les sels, aujourd'hui sur les augmentations du
+tresorier des ecuries; avec les logements qu'elle a dans toutes les
+maisons royales, elle achete la Selle, Cressy, Aulnay, Brinborion,
+Marigny, Saint-Remi, Bellevue, et tant d'autres terres, des hotels a
+Paris, a Fontainebleau, a Versailles, a Compiegne, sans compter une
+fortune secrete placee en tous pays dans toutes les banques d'Europe, en
+cas de disgrace probablement, ou de la mort du souverain. Et qui paye
+tout cela, s'il vous plait?
+
+--Je l'ignore, monsieur, mais ce n'est pas moi.
+
+--C'est vous, comme tout le monde, c'est la France, c'est le peuple qui
+sue sang et eau, qui crie dans la rue, qui insulte la statue de Pigalle.
+Et le parlement ne veut plus de cela; il ne veut plus de nouveaux
+impots. Lorsqu'il s'agissait des frais de la guerre, notre dernier ecu
+etait pret; nous ne songions pas a marchander. Le roi victorieux a pu
+voir clairement qu'il etait aime par tout le royaume, plus clairement
+encore lorsqu'il faillit mourir. Alors cessa toute dissidence, toute
+faction, toute rancune; la France entiere se mit a genoux devant le lit
+du roi, et pria pour lui. Mais si nous payons, sans compter, ses soldats
+ou ses medecins, nous ne voulons plus payer ses maitresses, et nous
+avons autre chose a faire que d'entretenir madame de Pompadour.
+
+--Je ne la defends pas, monsieur. Je ne saurais lui donner ni tort ni
+raison; je ne l'ai jamais vue.
+
+--Sans doute; et vous ne seriez pas fache de la voir, n'est-il pas vrai,
+pour avoir la-dessus quelque opinion? Car, a votre age, la tete juge par
+les yeux. Essayez donc, si bon vous semble, mais ce plaisir-la vous sera
+refuse.
+
+--Pourquoi, monsieur?
+
+--Parce que c'est une folie; parce que cette marquise est aussi
+invisible dans ses petits boudoirs de Brinborion que le Grand Turc dans
+son serail; parce qu'on vous fermera toutes les portes au nez. Que
+voulez-vous faire? Tenter l'impossible? chercher fortune comme un
+aventurier?
+
+--Non pas, mais comme un amoureux. Je ne pretends point solliciter,
+monsieur, mais reclamer contre une injustice. J'avais une esperance
+fondee, presque une promesse de M. de Biron; j'etais a la veille de
+posseder ce que j'aime, et cet amour n'est point deraisonnable; vous ne
+l'avez pas desapprouve. Souffrez donc que je tente de plaider ma cause.
+Aurai-je affaire au roi ou a madame de Pompadour, je l'ignore, mais je
+veux partir.
+
+--Vous ne savez pas ce que c'est que la cour, et vous voulez vous y
+presenter!
+
+--Eh! j'y serai peut-etre recu plus aisement par cette raison que j'y
+suis inconnu.
+
+--Vous inconnu, chevalier! y pensez-vous? Avec un nom comme le votre!...
+Nous sommes vieux gentilshommes, monsieur; vous ne sauriez etre inconnu.
+
+--Eh bien donc! le roi m'ecoutera.
+
+--Il ne voudra pas seulement vous entendre. Vous revez Versailles, et
+vous croirez y etre quand votre postillon s'arretera... Supposons que
+vous parveniez jusqu'a l'antichambre, a la galerie, a l'Oeil-de-Boeuf:
+vous ne verrez entre Sa Majeste et vous que le battant d'une porte: il y
+aura un abime. Vous vous retournerez, vous chercherez des biais, des
+protections, vous ne trouverez rien. Nous sommes parents de M. de
+Chauvelin; et comment croyez-vous que le roi se venge? Par la torture
+pour Damiens; par l'exil pour le parlement, mais pour nous autres, par
+un mot, ou, pis encore, par le silence. Savez-vous ce que c'est que le
+silence du roi, lorsque, avec son regard muet, au lieu de vous repondre,
+il vous devisage en passant et vous aneantit? Apres la Greve et la
+Bastille, c'est un certain degre de supplice qui, moins cruel en
+apparence, marque aussi bien que la main du bourreau. Le condamne, il
+est vrai, reste libre, mais il ne lui faut plus songer a s'approcher ni
+d'une femme, ni d'un courtisan, ni d'un salon, ni d'une abbaye, ni d'une
+caserne. Devant lui tout se ferme ou se detourne, et il se promene
+ainsi au hasard dans une prison invisible.
+
+--Je m'y remuerai tant que j'en sortirai.
+
+--Pas plus qu'un autre. Le fils de M. de Meynieres n'etait pas plus
+coupable que vous. Il avait, comme vous, des promesses, les plus
+legitimes esperances. Son pere, le plus devoue sujet de Sa Majeste, le
+plus honnete homme du royaume, repousse par le roi, est alle, avec ses
+cheveux gris, non pas prier, mais essayer de persuader la grisette.
+Savez-vous ce qu'elle a repondu? Voici ses propres paroles, que M. de
+Meynieres m'envoie dans une lettre: "Le roi est le maitre; il ne juge
+pas a propos de vous marquer son mecontentement personnellement; il se
+contente de vous le faire eprouver en privant monsieur votre fils d'un
+etat; vous punir autrement, ce serait commencer une affaire, et il n'en
+veut pas; il faut respecter ses volontes. Je vous plains cependant,
+j'entre dans vos peines, j'ai ete mere; je sais ce qu'il doit vous en
+couter pour laisser votre fils sans etat." Voila le style de cette
+creature, et vous voulez vous mettre a ses pieds!
+
+--On dit qu'ils sont charmants, monsieur.
+
+--Parbleu! oui. Elle n'est pas jolie, et le roi ne l'aime pas, on le
+sait. Il cede, il plie devant cette femme. Pour maintenir son etrange
+pouvoir, il faut bien qu'elle ait autre chose que sa tete de bois.
+
+--On pretend qu'elle a tant d'esprit!
+
+--Et point de coeur; le beau merite!
+
+--Point de coeur! elle qui sait si bien declamer les vers de Voltaire,
+chanter la musique de Rousseau! elle qui joue Alzire et Colette! C'est
+impossible, je ne le croirai jamais.
+
+--Allez-y voir, puisque vous le voulez. Je conseille et n'ordonne pas,
+mais vous en serez pour vos frais de voyage. Vous aimez donc beaucoup
+cette demoiselle d'Annebault?
+
+--Plus que ma vie.
+
+--Allez, monsieur.
+
+
+
+
+III
+
+
+On a dit que les voyages font tort a l'amour, parce qu'ils donnent des
+distractions; on a dit aussi qu'ils le fortifient, parce qu'ils laissent
+le temps d'y rever. Le chevalier etait trop jeune pour faire de si
+savantes distinctions. Las de la voiture, a moitie chemin, il avait pris
+un bidet de poste, et arrivait ainsi vers cinq heures du soir a
+l'auberge du Soleil, enseigne passee de mode, du temps de Louis XIV.
+
+Il y avait a Versailles un vieux pretre qui avait ete cure pres de
+Neauflette: le chevalier le connaissait et l'aimait. Ce cure, simple et
+pauvre, avait un neveu a benefices, abbe de cour, qui pouvait etre
+utile. Le chevalier alla donc chez le neveu, lequel, homme d'importance,
+plonge dans son rabat, recut fort bien le nouveau venu et ne dedaigna
+pas d'ecouter sa requete.
+
+--Mais, parbleu! dit-il, vous venez au mieux. Il y a ce soir opera a la
+cour, une espece de fete, de je ne sais quoi. Je n'y vais pas, parce que
+je boude la marquise, afin d'obtenir quelque chose; mais voici justement
+un mot de M. le duc d'Aumont, que je lui avais demande pour quelqu'un,
+je ne sais plus qui. Allez la. Vous n'etes pas encore presente, il est
+vrai, mais pour le spectacle cela n'est pas necessaire. Tachez de vous
+trouver sur le passage du roi au petit foyer. Un regard, et votre
+fortune est faite.
+
+Le chevalier remercia l'abbe, et, fatigue d'une nuit mal dormie et d'une
+journee a cheval, il fit, devant un miroir d'auberge, une de ces
+toilettes nonchalantes qui vont si bien aux amoureux. Une servante peu
+experimentee l'accommoda du mieux qu'elle put, et couvrit de poudre son
+habit paillete. Il s'achemina ainsi vers le hasard. Il avait vingt ans.
+
+La nuit tombait lorsqu'il arriva au chateau. Il s'avanca timidement vers
+la grille et demanda son chemin a la sentinelle. On lui montra le grand
+escalier. La, il apprit du suisse que l'opera venait de commencer, et
+que le roi, c'est-a-dire tout le monde, etait dans la salle[7].
+
+[Note 7: Il ne s'agit point ici de la salle actuelle, construite par
+Louis XV, ou plutot par madame de Pompadour, mais terminee seulement en
+1769 et inauguree en 1770, pour le mariage du duc de Berri (Louis XVI)
+avec Marie-Antoinette. Il s'agit d'une sorte de theatre mobile qu'on
+transportait dans une galerie ou un appartement, selon la coutume de
+Louis XIV. (Note de l'auteur.)]
+
+--Si monsieur le marquis veut traverser la cour, ajouta le suisse (a
+tout hasard, on donnait du marquis), il sera au spectacle dans un
+instant. S'il aime mieux passer par les appartements....
+
+Le chevalier ne connaissait point le palais. La curiosite lui fit
+repondre d'abord qu'il passerait par les appartements; puis, comme un
+laquais se disposait a le suivre pour le guider, un mouvement de vanite
+lui fit ajouter qu'il n'avait que faire d'etre accompagne. Il s'avanca
+seul donc, non sans quelque emotion.
+
+Versailles resplendissait de lumiere. Du rez-de-chaussee jusqu'au faite,
+les lustres, les girandoles, les meubles dores, les marbres
+etincelaient. Hormis aux appartements de la reine, les deux battants
+etaient ouverts partout. A mesure que le chevalier marchait, il etait
+frappe d'un etonnement et d'une admiration difficiles a imaginer; car ce
+qui rendait tout a fait merveilleux le spectacle qui s'offrait a lui, ce
+n'etait pas seulement la beaute, l'eclat de ce spectacle meme, c'etait
+la complete solitude ou il se trouvait dans cette sorte de desert
+enchante.
+
+A se voir seul, en effet, dans une vaste enceinte, que ce soit dans un
+temple, un cloitre ou un chateau, il y a quelque chose de bizarre, et,
+pour ainsi dire, de mysterieux. Le monument semble peser sur l'homme:
+les murs le regardent; les echos l'ecoutent; le bruit de ses pas trouble
+un si grand silence, qu'il en ressent une crainte involontaire, et n'ose
+marcher qu'avec respect.
+
+Ainsi d'abord fit le chevalier; mais bientot la curiosite prit le dessus
+et l'entraina. Les candelabres de la galerie des Glaces, en se mirant,
+se renvoyaient leurs feux. On sait combien de milliers d'amours, que de
+nymphes et de bergeres se jouaient alors sur les lambris, voltigeaient
+aux plafonds, et semblaient enlacer d'une immense guirlande le palais
+tout entier. Ici de vastes salles, avec des baldaquins en velours seme
+d'or, et des fauteuils de parade conservant encore la roideur
+majestueuse du grand roi; la des ottomanes chiffonnees, des pliants en
+desordre autour d'une table de jeu; une suite infinie de salons toujours
+vides, ou la magnificence eclatait d'autant mieux qu'elle semblait plus
+inutile; de temps en temps des portes secretes s'ouvrant sur des
+corridors a perte de vue; mille escaliers, mille passages se croisant
+comme dans un labyrinthe; des colonnes, des estrades faites pour des
+geants; des boudoirs enchevetres comme des cachettes d'enfants; une
+enorme toile de Vanloo pres d'une cheminee de porphyre; une boite a
+mouches oubliee a cote d'un magot de la Chine; tantot une grandeur
+ecrasante, tantot une grace effeminee; et partout, au milieu du luxe, de
+la prodigalite et de la mollesse, mille odeurs enivrantes, etranges et
+diverses, les parfums meles des fleurs et des femmes, une tiedeur
+enervante, l'air de la volupte.
+
+Etre en pareil lieu a vingt ans, au milieu de ces merveilles, et s'y
+trouver seul, il y avait a coup sur de quoi etre ebloui. Le chevalier
+avancait au hasard, comme dans un reve.
+
+--Vrai palais de fees, murmurait-il; et, en effet, il lui semblait voir
+se realiser pour lui un de ces contes ou les princes egares decouvrent
+des chateaux magiques.
+
+Etait-ce bien des creatures mortelles qui habitaient ce sejour sans
+pareil? Etait-ce des femmes veritables qui venaient de s'asseoir dans
+ces fauteuils, et dont les contours gracieux avaient laisse a ces
+coussins cette empreinte legere, pleine encore d'indolence? Qui sait?
+derriere ces rideaux epais, au fond de quelque immense et brillante
+galerie, peut-etre allait-il apparaitre une princesse endormie depuis
+cent ans, une fee en paniers, une Armide en paillettes, ou quelque
+hamadryade de cour, sortant d'une colonne de marbre, entr'ouvrant un
+lambris dore!
+
+Etourdi, malgre lui, par toutes ces chimeres, le chevalier, pour mieux
+rever, s'etait jete sur un sofa, et il s'y serait peut-etre oublie
+longtemps, s'il ne s'etait souvenu qu'il etait amoureux. Que faisait,
+pendant ce temps-la, mademoiselle d'Annebault, sa bien-aimee, restee,
+elle, dans un vieux chateau?
+
+--Athenais! s'ecria-t-il tout a coup, que fais-je ici a perdre mon
+temps? Ma raison est-elle egaree? Ou suis-je donc, grand Dieu! et que se
+passe-t-il en moi?
+
+Il se leva et continua son chemin a travers ce pays nouveau, et il s'y
+perdit, cela va sans dire. Deux ou trois laquais, parlant a voix basse,
+lui apparurent au fond d'une galerie. Il s'avanca vers eux et leur
+demanda sa route pour aller a la comedie.
+
+--Si monsieur le marquis, lui repondit-on (toujours d'apres la meme
+formule), veut bien prendre la peine de descendre par cet escalier et de
+suivre la galerie a droite, il trouvera au bout trois marches a monter;
+il tournera alors a gauche, et quand il aura traverse le salon de Diane,
+celui d'Apollon, celui des Muses et celui du Printemps, il redescendra
+encore six marches; puis, en laissant a droite la salle des gardes,
+comme pour gagner l'escalier des ministres, il ne peut manquer de
+rencontrer la d'autres huissiers qui lui indiqueront le chemin.
+
+--Bien oblige, dit le chevalier, et, avec de si bons renseignements, ce
+sera bien ma faute si je ne m'y retrouve pas.
+
+Il se remit en marche avec courage, s'arretant toujours malgre lui pour
+regarder de cote et d'autre, puis se rappelant de nouveau ses amours;
+enfin, au bout d'un grand quart d'heure, ainsi qu'on le lui avait
+annonce, il trouva de nouveaux laquais.
+
+--Monsieur le marquis s'est trompe, lui dirent ceux-ci, c'est par
+l'autre aile du chateau qu'il aurait fallu prendre; mais rien n'est plus
+facile que de la regagner. Monsieur n'a qu'a descendre cet escalier,
+puis il traversera le salon des Nymphes, celui de l'Ete, celui de...
+
+--Je vous remercie, dit le chevalier.
+
+Et je suis bien sot, pensa-t-il encore, d'interroger ainsi les gens
+comme un badaud. Je me deshonore en pure perte, et quand, par
+impossible, ils ne se moqueraient pas de moi, a quoi me sert leur
+nomenclature, et tous les sobriquets pompeux de ces salons dont je ne
+connais pas un?
+
+Il prit le parti d'aller droit devant lui, autant que faire se
+pourrait.--Car, apres tout, se disait-il, ce palais est fort beau, il
+est tres grand, mais il n'est pas sans bornes, et, fut-il long comme
+trois fois notre garenne, il faudra bien que j'en voie la fin.
+
+Mais il n'est pas facile, a Versailles, d'aller longtemps droit devant
+soi, et cette comparaison rustique de la royale demeure avec une garenne
+deplut peut-etre aux nymphes de l'endroit, car elles recommencerent de
+plus belle a egarer le pauvre amoureux, et, sans doute pour le punir,
+elles prirent plaisir a le faire tourner et retourner sur ses propres
+pas, le ramenant sans cesse a la meme place, justement comme un
+campagnard fourvoye dans une charmille; c'est ainsi qu'elles
+l'enveloppaient dans leur dedale de marbre et d'or.
+
+Dans les _Antiquites de Rome_, de Piranesi, il y a une serie de gravures
+que l'artiste appelle "ses reves", et qui sont un souvenir de ses
+propres visions durant le delire d'une fievre. Ces gravures representent
+de vastes salles gothiques: sur le pave sont toutes sortes d'engins et
+de machines, roues, cables, poulies, leviers, catapultes, etc., etc.,
+expression d'enorme puissance mise en action et de resistance
+formidable. Le long des murs vous apercevez un escalier et, sur cet
+escalier, grimpant, non sans peine, Piranesi lui-meme. Suivez les
+marches un peu plus haut, elles s'arretent tout a coup devant un abime.
+Quoi qu'il soit advenu du pauvre Piranesi, vous le croyez du moins au
+bout de son travail, car il ne peut faire un pas de plus sans tomber;
+mais levez les yeux, et vous voyez un second escalier qui s'eleve en
+l'air, et, sur cet escalier encore, Piranesi sur le bord d'un autre
+precipice. Regardez encore plus haut, et un escalier encore plus aerien
+se dresse devant vous, et encore le pauvre Piranesi continuant son
+ascension, et ainsi de suite, jusqu'a ce que l'eternel escalier et
+Piranesi disparaissent ensemble dans les nues, c'est-a-dire dans le bord
+de la gravure.
+
+Cette fievreuse allegorie represente assez exactement l'ennui d'une
+peine inutile, et l'espece de vertige que donne l'impatience. Le
+chevalier, voyageant toujours de salon en salon et de galerie en
+galerie, fut pris d'une sorte de colere.
+
+--Parbleu! dit-il, voila qui est cruel. Apres avoir ete si charme, si
+ravi, si enthousiasme de me trouver seul dans ce maudit palais (ce
+n'etait plus le palais des fees), je n'en pourrai donc pas sortir! Peste
+soit de la fatuite qui m'a inspire cette idee d'entrer ici comme le
+prince Fanfarinet avec ses bottes d'or massif, au lieu de dire au
+premier laquais venu de me conduire tout bonnement a la salle de
+spectacle!
+
+Lorsqu'il ressentait ces regrets tardifs, le chevalier etait, comme
+Piranesi, a la moitie d'un escalier, sur un palier, entre trois portes.
+Derriere celle du milieu, il lui sembla entendre un murmure si doux, si
+leger, si voluptueux, pour ainsi dire, qu'il ne put s'empecher
+d'ecouter. Au moment ou il s'avancait, tremblant de preter une oreille
+indiscrete, cette porte s'ouvrit a deux battants. Une bouffee d'air
+embaumee de mille parfums, un torrent de lumiere a faire palir la
+galerie des Glaces, vinrent le frapper si soudainement qu'il recula de
+quelques pas.
+
+--Monsieur le marquis veut-il entrer? demanda l'huissier qui avait
+ouvert la porte.
+
+--Je voudrais aller a la comedie, repondit le chevalier.
+
+--Elle vient de finir a l'instant meme.
+
+En meme temps, de fort belles dames, delicatement platrees de blanc et
+de carmin, donnant, non pas le bras, ni meme la main, mais le bout des
+doigts a de vieux et jeunes seigneurs, commencaient a sortir de la salle
+de spectacle, ayant grand soin de marcher de profil pour ne pas gater
+leurs paniers. Tout ce monde brillant parlait a voix basse, avec une
+demi-gaiete, melee de crainte et de respect.
+
+--Qu'est-ce donc? dit le chevalier, ne devinant pas que le hasard
+l'avait conduit precisement au petit foyer.
+
+--Le roi va passer, repondit l'huissier.
+
+Il y a une sorte d'intrepidite qui ne doute de rien, elle n'est que trop
+facile: c'est le courage des gens mal eleves. Notre jeune provincial,
+bien qu'il fut raisonnablement brave, ne possedait pas cette faculte. A
+ces seuls mots: "Le roi va passer," il resta immobile et presque
+effraye.
+
+Le roi Louis XV, qui faisait a cheval, a la chasse, une douzaine de
+lieues sans y prendre garde, etait, comme l'on sait, souverainement
+nonchalant. Il se vantait, non sans raison, d'etre le premier
+gentilhomme de France; et ses maitresses lui disaient, non sans cause,
+qu'il en etait le mieux fait et le plus beau. C'etait une chose
+considerable que de le voir quitter son fauteuil, et daigner marcher en
+personne. Lorsqu'il traversa le foyer, avec un bras pose ou plutot
+etendu sur l'epaule de M. d'Argenson, pendant que son talon rouge
+glissait sur le parquet (il avait mis cette paresse a la mode), toutes
+les chuchoteries cesserent; les courtisans baissaient la tete, n'osant
+pas saluer tout a fait, et les belles dames, se repliant doucement sur
+leurs jarretieres couleur de feu, au fond de leurs immenses falbalas,
+hasardaient ce bonsoir coquet que nos grand'meres appelaient une
+reverence, et que notre siecle a remplace par le brutal "shakehand" des
+Anglais.
+
+Mais le roi ne se souciait de rien, et ne voyait que ce qui lui
+plaisait. Alfieri etait peut-etre la, qui raconte ainsi sa presentation
+a Versailles, dans ses Memoires:
+
+"Je savais que le roi ne parlait jamais aux etrangers qui n'etaient pas
+marquants; je ne pus cependant me faire a l'impassible et sourcilleux
+maintien de Louis XV. Il toisait l'homme qu'on lui presentait de la tete
+aux pieds, et il avait l'air de n'en recevoir aucune impression. Il me
+semble cependant que, si l'on disait a un geant: _Voici une fourmi que
+je vous presente_, en la regardant il sourirait, ou dirait peut-etre:
+Ah! le petit animal!"
+
+Le taciturne monarque passa donc a travers ces fleurs, ces belles
+dames, et toute cette cour, gardant sa solitude au milieu de la foule.
+Il ne fallut pas au chevalier de longues reflexions pour comprendre
+qu'il n'avait rien a esperer du roi, et que le recit de ses amours
+n'obtiendrait la aucun succes.
+
+--Malheureux que je suis! pensa-t-il, mon pere n'avait que trop raison
+lorsqu'il me disait qu'a deux pas du roi je verrais un abime entre lui
+et moi. Quand bien meme je me hasarderais a demander une audience, qui
+me protegera? qui me presentera? Le voila, ce maitre absolu qui peut
+d'un mot changer ma destinee, assurer ma fortune, combler tous mes
+souhaits. Il est la, devant moi; en etendant la main, je pourrais
+toucher sa parure,... et je me sens plus loin de lui que si j'etais
+encore au fond de ma province! Comment lui parler? comment l'aborder?
+Qui viendra donc a mon secours?
+
+Pendant que le chevalier se desolait ainsi, il vit entrer une jeune dame
+assez jolie, d'un air plein de grace et de finesse; elle etait vetue
+fort simplement, d'une robe blanche, sans diamants ni broderies, avec
+une rose sur l'oreille. Elle donnait la main a un seigneur _tout a
+l'ambre_, comme dit Voltaire, et lui parlait tout bas derriere son
+eventail. Or le hasard voulut qu'en causant, en riant et en gesticulant,
+cet eventail vint a lui echapper et a tomber sous un fauteuil,
+precisement devant le chevalier. Il se precipita aussitot pour le
+ramasser, et comme, pour cela, il avait mis un genou en terre, la jeune
+dame lui parut si charmante, qu'il lui presenta l'eventail sans se
+relever. Elle s'arreta, sourit et passa, remerciant d'un leger signe de
+tete; mais, au regard qu'elle avait jete sur le chevalier, il sentit
+battre son coeur sans savoir pourquoi.--Il avait raison.--Cette jeune
+dame etait la petite d'Etioles, comme l'appelaient encore les
+mecontents, tandis que les autres, en parlant d'elle, disaient "la
+Marquise" comme on dit "la Reine".
+
+
+
+
+IV
+
+
+--Celle-la me protegera, celle-la viendra a mon secours! Ah! que l'abbe
+avait raison de me dire qu'un regard deciderait de ma vie! Oui, ces yeux
+si fins et si doux, cette petite bouche railleuse et delicieuse, ce
+petit pied noye dans un pompon... Voila ma bonne fee!
+
+Ainsi pensait, presque tout haut, le chevalier rentrant a son auberge.
+D'ou lui venait cette esperance subite? Sa jeunesse seule parlait-elle,
+ou les yeux de la marquise avaient-ils parle?
+
+Mais la difficulte restait toujours la meme. S'il ne songeait plus
+maintenant a etre presente au roi, qui le presenterait a la marquise?
+
+Il passa une grande partie de la nuit a ecrire a mademoiselle
+d'Annebault une lettre a peu pres pareille a celle qu'avait lue madame
+de Pompadour.
+
+Retracer cette lettre serait fort inutile. Hormis les sots, il n'y a que
+les amoureux qui se trouvent toujours nouveaux, en repetant toujours la
+meme chose.
+
+Des le matin le chevalier sortit et se mit a marcher, en revant dans les
+rues. Il ne lui vint pas a l'esprit d'avoir encore recours a l'abbe
+protecteur, et il ne serait pas aise de dire la raison qui l'en
+empechait. C'etait comme un melange de crainte et d'audace, de fausse
+honte et de romanesque. Et, en effet, que lui aurait repondu l'abbe,
+s'il lui avait conte son histoire de la veille?--Vous vous etes trouve a
+propos pour ramasser un eventail; avez-vous su en profiter? Qu'avez-vous
+dit a la marquise?--Rien.--Vous auriez du lui parler.--J'etais trouble,
+j'avais perdu la tete.--Cela est un tort; il faut savoir saisir
+l'occasion; mais cela peut se reparer. Voulez-vous que je vous presente
+a monsieur un tel? il est de mes amis; a madame une telle? elle est
+mieux encore. Nous tacherons de vous faire parvenir jusqu'a cette
+marquise qui vous a fait peur, et cette fois, etc., etc.
+
+Or le chevalier ne se souciait de rien de pareil. Il lui semblait qu'en
+racontant son aventure, il l'aurait, pour ainsi dire, gatee et defloree.
+Il se disait que le hasard avait fait pour lui une chose inouie,
+incroyable, et que ce devait etre un secret entre lui et la fortune;
+confier ce secret au premier venu, c'etait, a son avis, en oter tout le
+prix et s'en montrer indigne.--Je suis alle seul hier au chateau de
+Versailles, pensait-il; j'irai bien seul a Trianon (c'etait en ce moment
+le sejour de la favorite).
+
+Une telle facon de penser peut et doit meme paraitre extravagante aux
+esprits calculateurs, qui ne negligent rien et laissent le moins
+possible au hasard; mais les gens les plus froids, s'ils ont ete jeunes
+(tout le monde ne l'est pas, meme au temps de la jeunesse), ont pu
+connaitre ce sentiment bizarre, faible et hardi, dangereux et seduisant,
+qui nous entraine vers la destinee: on se sent aveugle, et on veut
+l'etre; on ne sait ou l'on va, et l'on marche. Le charme est dans cette
+insouciance et dans cette ignorance meme; c'est le plaisir de l'artiste
+qui reve, de l'amoureux qui passe la nuit sous les fenetres de sa
+maitresse; c'est aussi l'instinct du soldat; c'est surtout celui du
+joueur.
+
+Le chevalier, presque sans le savoir, avait donc pris le chemin de
+Trianon. Sans etre fort pare, comme on disait alors, il ne manquait ni
+d'elegance, ni de cette facon d'etre qui fait qu'un laquais, vous
+rencontrant en route, ne vous demande pas ou vous allez. Il ne lui fut
+donc pas difficile, grace a quelques indications prises a son auberge,
+d'arriver jusqu'a la grille du chateau, si l'on peut appeler ainsi cette
+bonbonniere de marbre qui vit jadis tant de plaisirs et d'ennuis.
+Malheureusement, la grille etait fermee, et un gros suisse, vetu d'une
+simple houppelande, se promenait, les mains derriere le dos, dans
+l'avenue interieure, comme quelqu'un qui n'attend personne.
+
+--Le roi est ici! se dit le chevalier, ou la marquise n'y est pas.
+Evidemment, quand les portes sont closes et que les valets se promenent,
+les maitres sont enfermes ou sortis.
+
+Que faire? Autant il se sentait, un instant auparavant, de confiance et
+de courage, autant il eprouvait tout a coup de trouble et de
+desappointement. Cette seule pensee: "Le roi est ici!" l'effrayait plus
+que n'avaient fait la veille ces trois mots: "Le roi va passer!" car ce
+n'etait alors que de l'imprevu, et maintenant il connaissait ce froid
+regard, cette majeste impassible.
+
+--Ah, bon Dieu! quel visage ferais-je si j'essayais, en etourdi, de
+penetrer dans ce jardin, et si j'allais me trouver face a face devant ce
+monarque superbe, prenant son cafe au bord d'un ruisseau?
+
+Aussitot se dessina devant le pauvre amoureux la silhouette
+desobligeante de la Bastille; au lieu de l'image charmante qu'il avait
+gardee de cette marquise passant en souriant, il vit des donjons, des
+cachots, du pain noir, l'eau de la question; il savait l'histoire de
+Latude. Peu a peu venait la reflexion, et peu a peu s'envolait
+l'esperance.
+
+--Et cependant, se dit-il encore, je ne fais point de mal, ni le roi non
+plus. Je reclame contre une injustice; je n'ai jamais chansonne
+personne. On m'a si bien recu hier a Versailles, et les laquais ont ete
+si polis! De quoi ai-je peur? De faire une sottise. J'en ferai d'autres
+qui repareront celle-la.
+
+Il s'approcha de la grille et la toucha du doigt; elle n'etait pas tout
+a fait fermee. Il l'ouvrit et entra resolument. Le suisse se retourna
+d'un air ennuye.
+
+--Que demandez-vous? ou allez-vous?
+
+--Je vais chez madame de Pompadour.
+
+--Avez-vous une audience?
+
+--Oui.
+
+--Ou est votre lettre?
+
+Ce n'etait plus le marquisat de la veille, et, cette fois, il n'y avait
+plus de duc d'Aumont. Le chevalier baissa tristement les yeux, et
+s'apercut que ses bas blancs et ses boucles de cailloux du Rhin etaient
+couverts de poussiere. Il avait commis la faute de venir a pied dans un
+pays ou l'on ne marchait pas. Le suisse baissa les yeux aussi, et le
+toisa, non de la tete aux pieds, mais des pieds a la tete. L'habit lui
+parut propre, mais le chapeau etait un peu de travers et la coiffure
+depoudree:
+
+--Vous n'avez point de lettre. Que voulez-vous?
+
+--Je voudrais parler a madame de Pompadour.
+
+--Vraiment! et vous croyez que ca se fait comme ca?
+
+--Je n'en sais rien. Le roi est-il ici?
+
+--Peut-etre. Sortez, et laissez-moi en repos.
+
+Le chevalier ne voulait pas se mettre en colere; mais, malgre lui, cette
+insolence le fit palir.
+
+--J'ai dit quelquefois a un laquais de sortir, repondit-il, mais un
+laquais ne me l'a jamais dit.
+
+--Laquais! moi? un laquais! s'ecria le suisse furieux.
+
+--Laquais, portier, valet et valetaille, je ne m'en soucie point, et
+tres peu m'importe.
+
+Le suisse fit un pas vers le chevalier, les poings crispes et le visage
+en feu. Le chevalier, rendu a lui-meme par l'apparence d'une menace,
+souleva legerement la poignee de son epee.
+
+--Prenez garde, dit-il, je suis gentilhomme, et il en coute trente-six
+livres pour envoyer en terre un rustre comme vous.
+
+--Si vous etes gentilhomme, monsieur, moi, j'appartiens au roi; je ne
+fais que mon devoir, et ne croyez pas...
+
+En ce moment, le bruit d'une fanfare, qui semblait venir du bois de
+Satory, se fit entendre au loin et se perdit dans l'echo. Le chevalier
+laissa son epee retomber dans le fourreau, et, ne songeant plus a la
+querelle commencee:
+
+--Eh, morbleu! dit-il, c'est le roi qui part pour la chasse. Que ne me
+le disiez-vous tout de suite?
+
+--Cela ne me regarde pas, ni vous non plus.
+
+--Ecoutez-moi, mon cher ami. Le roi n'est pas la, je n'ai pas de lettre,
+je n'ai pas d'audience. Voici pour boire, laissez-moi entrer.
+
+Il tira de sa poche quelques pieces d'or. Le suisse le toisa de nouveau
+avec un souverain mepris.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ca? dit-il dedaigneusement. Cherche-t-on ainsi
+a s'introduire dans une demeure royale? Au lieu de vous faire sortir,
+prenez garde que je ne vous y enferme.
+
+--Toi, double maraud! dit le chevalier, retrouvant sa colere et
+reprenant son epee.
+
+--Oui, moi, repeta le gros homme.
+
+Mais, pendant cette conversation, ou l'historien regrette d'avoir
+compromis son heros, d'epais nuages avaient obscurci le ciel; un orage
+se preparait. Un eclair rapide brilla, suivi d'un violent coup de
+tonnerre, et la pluie commencait a tomber lourdement. Le chevalier, qui
+tenait encore son or, vit une goutte d'eau sur son soulier poudreux,
+grande comme un petit ecu.
+
+--Peste! dit-il, mettons-nous a l'abri. Il ne s'agit pas de se laisser
+mouiller.
+
+Et il se dirigea lestement vers l'antre du Cerbere, ou, si l'on veut, la
+maison du concierge; puis la, se jetant sans facon dans le grand
+fauteuil du concierge meme:
+
+--Dieu! que vous m'ennuyez! dit-il, et que je suis malheureux! Vous me
+prenez pour un conspirateur, et vous ne comprenez pas que j'ai dans ma
+poche un placet pour Sa Majeste! Je suis de province, mais vous n'etes
+qu'un sot.
+
+Le suisse, pour toute reponse, alla dans un coin prendre sa hallebarde,
+et resta ainsi debout, l'arme au poing.
+
+--Quand partirez-vous? s'ecria-t-il d'une voix de Stentor.
+
+La querelle, tour a tour oubliee et reprise, semblait cette fois devenir
+tout a fait serieuse, et deja les deux grosses mains du suisse
+tremblaient etrangement sur sa pique; qu'allait-il advenir? je ne sais,
+lorsque, tournant tout a coup la tete: Ah! dit le chevalier, qui vient
+la?
+
+Un jeune page, montant un cheval superbe (non pas anglais; dans ce
+temps-la les jambes maigres n'etaient pas a la mode), accourait a toute
+bride et au triple galop. Le chemin etait trempe par la pluie; la grille
+n'etait qu'entr'ouverte. Il y eut une hesitation; le suisse s'avanca et
+ouvrit la grille. Le page donna de l'eperon; le cheval, arrete un
+instant, voulut reprendre son train, manqua du pied, glissa sur la terre
+humide et tomba.
+
+Il est fort peu commode, presque dangereux, de faire relever un cheval
+tombe a terre. Il n'y a cravache qui tienne. La gesticulation des jambes
+de la bete, qui fait ce qu'elle peut, est extremement desagreable,
+surtout lorsque l'on a soi-meme une jambe aussi prise sous la selle.
+
+Le chevalier, toutefois, vint a l'aide sans reflechir a ces
+inconvenients, et il s'y prit si adroitement que bientot le cheval fut
+redresse et le cavalier degage. Mais celui-ci etait couvert de boue, et
+ne pouvait qu'a peine marcher en boitant. Transporte, tant bien que mal,
+dans la maison du suisse, et assis a son tour dans le grand fauteuil:
+
+--Monsieur, dit-il au chevalier, vous etes gentilhomme, a coup sur. Vous
+m'avez rendu un grand service, mais vous m'en pouvez rendre un plus
+grand encore. Voici un message du roi pour madame la marquise, et ce
+message est tres presse, comme vous le voyez, puisque mon cheval et moi,
+pour aller plus vite, nous avons failli nous rompre le cou. Vous
+comprenez que, fait comme je suis, avec une jambe ecloppee, je ne
+saurais porter ce papier. Il faudrait, pour cela, me faire porter
+moi-meme. Voulez-vous y aller a ma place?
+
+En meme temps, il tirait de sa poche une grande enveloppe doree
+d'arabesques, accompagnee du sceau royal.
+
+--Tres volontiers, monsieur, repondit le chevalier, prenant l'enveloppe.
+Et, leste et leger comme une plume, il partit en courant sur la pointe
+du pied.
+
+
+
+
+V
+
+
+Quand le chevalier arriva au chateau, un suisse etait encore devant le
+peristyle:
+
+--Ordre du roi, dit le jeune homme, qui, cette fois, ne redoutait plus
+les hallebardes; et, montrant sa lettre, il entra gaiement au travers
+d'une demi-douzaine de laquais.
+
+Un grand huissier, plante au milieu du vestibule, voyant l'ordre et le
+sceau royal, s'inclina gravement, comme un peuplier courbe par le vent,
+puis, de l'un de ses doigts osseux, il toucha, en souriant, le coin
+d'une boiserie.
+
+Une petite porte battante, masquee par une tapisserie, s'ouvrit aussitot
+comme d'elle-meme. L'homme osseux fit un signe obligeant: le chevalier
+entra et la tapisserie, qui s'etait entr'ouverte, retomba mollement
+derriere lui.
+
+Un valet de chambre silencieux l'introduisit alors dans un salon, puis
+dans un corridor, sur lequel s'ouvraient deux ou trois petits cabinets,
+puis enfin dans un second salon, et le pria d'attendre un instant.
+
+--Suis-je encore ici au chateau de Versailles? se demandait le
+chevalier. Allons-nous recommencer a jouer a cligne-musette?
+
+Trianon n'etait, a cette epoque, ni ce qu'il est maintenant, ni ce qu'il
+avait ete. On a dit que madame de Maintenon avait fait de Versailles un
+oratoire et madame de Pompadour un boudoir. On a dit aussi de Trianon
+que _ce petit chateau de porcelaine_ etait le boudoir de Madame de
+Montespan. Quoi qu'il en soit de tous ces boudoirs, il parait que Louis
+XV en mettait partout. Telle galerie ou son aieul se promenait
+majestueusement etait alors bizarrement divisee en une infinite de
+compartiments. Il y en avait de toutes les couleurs; le roi allait
+papillonnant dans ces bosquets de soie et de velours.--Trouvez-vous de
+bon gout mes petits appartements meubles? demanda-t-il un jour a la
+belle comtesse de Seran.--Non, dit-elle, je les voudrais bleus. Comme le
+bleu etait la couleur du roi, cette reponse le flatta. Au second
+rendez-vous, madame de Seran trouva le salon meuble en bleu, comme elle
+l'avait desire.
+
+Celui dans lequel, en ce moment, le chevalier se trouvait seul, n'etait
+ni bleu, ni blanc, ni rose, mais tout en glaces. On sait combien une
+jolie femme qui a une jolie taille gagne a laisser ainsi son image se
+repeter sous mille aspects. Elle eblouit, elle enveloppe, pour ainsi
+dire, celui a qui elle veut plaire. De quelque cote qu'il regarde, il la
+voit; comment l'eviter? Il ne lui reste plus qu'a s'enfuir, ou a
+s'avouer subjugue.
+
+Le chevalier regardait aussi le jardin. La, derriere les charmilles et
+les labyrinthes, les statues et les vases de marbre, commencait a
+poindre le gout pastoral, que la marquise allait mettre a la mode, et
+que, plus tard, madame Dubarry et la reine Marie-Antoinette devaient
+pousser a un si haut degre de perfection. Deja apparaissaient les
+fantaisies champetres ou se refugiait le caprice blase. Deja les tritons
+boursoufles, les graves deesses et les nymphes savantes, les bustes a
+grandes perruques, glaces d'horreur dans leurs niches de verdure,
+voyaient sortir de terre un jardin anglais au milieu des ifs etonnes.
+Les petites pelouses, les petits ruisseaux, les petits ponts, allaient
+bientot detroner l'Olympe pour le remplacer par une laiterie, etrange
+parodie de la nature, que les Anglais copient sans la comprendre, vrai
+jeu d'enfant devenu alors le passe-temps d'un maitre indolent, qui ne
+savait comment se desennuyer de Versailles dans Versailles meme.
+
+Mais le chevalier etait trop charme, trop ravi de se trouver la pour
+qu'une reflexion critique put se presenter a son esprit. Il etait, au
+contraire, pret a tout admirer, et il admirait en effet, tournant sa
+missive dans ses doigts, comme un provincial fait de son chapeau,
+lorsqu'une jolie fille de chambre ouvrit la porte et lui dit doucement:
+
+--Venez, monsieur.
+
+Il la suivit, et apres avoir passe de nouveau par plusieurs corridors
+plus ou moins mysterieux, elle le fit entrer dans une grande chambre ou
+les volets etaient a demi fermes. La, elle s'arreta et parut ecouter.
+
+--Toujours cligne-musette, se disait le chevalier.
+
+Cependant, au bout de quelques instants, une porte s'ouvrit encore, et
+une autre fille de chambre qui semblait devoir etre aussi jolie que la
+premiere, repeta du meme ton les memes paroles:
+
+--Venez, monsieur.
+
+S'il avait ete emu a Versailles, il l'etait maintenant bien autrement,
+car il comprenait qu'il touchait au seuil du temple qu'habitait la
+divinite. Il s'avanca le coeur palpitant; une douce lumiere, faiblement
+voilee par de legers rideaux de gaze, succeda a l'obscurite; un parfum
+delicieux, presque imperceptible, se repandit dans l'air autour de lui;
+la fille de chambre ecarta timidement le coin d'une portiere de soie,
+et, au fond d'un grand cabinet de la plus elegante simplicite, il
+apercut la dame a l'eventail, c'est-a-dire la toute-puissante marquise.
+
+Elle etait seule, assise devant une table, enveloppee d'un peignoir, la
+tete appuyee sur sa main, et paraissant tres preoccupee. En voyant
+entrer le chevalier, elle se leva par un mouvement subit et comme
+involontaire.
+
+--Vous venez de la part du roi?
+
+Le chevalier aurait pu repondre, mais il ne trouva rien de mieux que de
+s'incliner profondement, en presentant a la marquise la lettre qu'il
+lui apportait. Elle la prit, ou plutot s'en empara avec une extreme
+vivacite. Pendant qu'elle la decachetait, ses mains tremblaient sur
+l'enveloppe.
+
+Cette lettre, ecrite de la main du roi, etait assez longue. Elle la
+devora d'abord, pour ainsi dire, d'un coup d'oeil, puis elle la lut
+avidement avec une attention profonde, le sourcil fronce et serrant les
+levres. Elle n'etait pas belle ainsi, et ne ressemblait plus a
+l'apparition magique du petit foyer. Quand elle fut au bout, elle sembla
+reflechir. Peu a peu, son visage, qui avait pali, se colora d'un leger
+incarnat (a cette heure-la elle n'avait pas de rouge): non seulement la
+grace lui revint, mais un eclair de vraie beaute passa sur ses traits
+delicats; on aurait pu prendre ses joues pour deux feuilles de rose.
+Elle poussa un demi-soupir, laissa tomber la lettre sur la table, et se
+retournant vers le chevalier:
+
+--Je vous ai fait attendre, monsieur, lui dit-elle avec le plus charmant
+sourire, mais c'est que je n'etais pas levee, et je ne le suis meme pas
+encore. Voila pourquoi j'ai ete forcee de vous faire venir par les
+cachettes; car je suis assiegee ici presque autant que si j'etais chez
+moi. Je voudrais repondre un mot au roi. Vous ennuie-t-il de faire ma
+commission?
+
+Cette fois il fallait parler; le chevalier avait eu le temps de
+reprendre un peu de courage.
+
+--Helas! madame, dit-il tristement, c'est beaucoup de grace que vous me
+faites; mais, par malheur, je n'en puis profiter.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Je n'ai pas l'honneur d'appartenir a Sa Majeste.
+
+--Comment donc etes-vous venu ici?
+
+--Par un hasard. J'ai rencontre en route un page qui s'est jete par
+terre, et qui m'a prie...
+
+--Comment, jete par terre! repeta la marquise en eclatant de rire. (Elle
+paraissait si heureuse en ce moment, que la gaiete lui venait sans
+peine.)
+
+--Oui, madame, il est tombe de cheval a la grille. Je me suis trouve la,
+heureusement, pour l'aider a se relever, et, comme son habit etait fort
+gate, il m'a prie de me charger de son message.
+
+--Et par quel hasard vous etes-vous trouve la?
+
+--Madame, c'est que j'ai un placet a presenter a Sa Majeste.
+
+--Sa Majeste demeure a Versailles.
+
+--Oui, mais vous demeurez ici.
+
+--Oui-da! En sorte que c'etait vous qui vouliez me charger d'une
+commission.
+
+--Madame, je vous supplie de croire...
+
+--Ne vous effrayez pas, vous n'etes pas le premier. Mais a propos de
+quoi vous adresser a moi? Je ne suis qu'une femme... comme une autre.
+
+En prononcant ces mots d'un air moqueur, la marquise jeta un regard
+triomphant sur la lettre qu'elle venait de lire.
+
+--Madame, reprit le chevalier, j'ai toujours oui dire que les hommes
+exercaient le pouvoir, et que les femmes...
+
+--En disposaient, n'est-ce pas? Eh bien! monsieur, il y a une reine de
+France.
+
+--Je le sais, madame, et c'est ce qui fait que je me suis _trouve la_ ce
+matin.
+
+La marquise etait plus qu'habituee a de semblables compliments, bien
+qu'on ne les lui fit qu'a voix basse; mais dans la circonstance
+presente, celui-ci parut lui plaire tres singulierement.
+
+--Et sur quelle foi, dit-elle, sur quelle assurance avez-vous cru
+pouvoir parvenir jusqu'ici? car vous ne comptiez pas, je suppose, sur un
+cheval qui tombe en chemin.
+
+--Madame, je croyais,... j'esperais...
+
+--Qu'esperiez-vous?
+
+--J'esperais que le hasard... pourrait faire...
+
+--Toujours le hasard! Il est de vos amis, a ce qu'il parait; mais je
+vous avertis que, si vous n'en avez pas d'autres, c'est une triste
+recommandation.
+
+Peut-etre la fortune offensee voulut-elle se venger de cette
+irreverence; mais le chevalier, que ces dernieres questions avaient de
+plus en plus trouble, apercut tout a coup, sur le coin de la table,
+precisement le meme eventail qu'il avait ramasse la veille. Il le prit,
+et, comme la veille, il le presenta a la marquise, en flechissant le
+genou devant elle.
+
+--Voila, madame, lui dit-il, le seul ami que j'aie ici.
+
+La marquise parut d'abord etonnee, hesita un moment, regardant tantot
+l'eventail, tantot le chevalier.
+
+--Ah! vous avez raison, dit-elle enfin; c'est vous, monsieur! je vous
+reconnais. C'est vous que j'ai vu hier, apres la comedie, avec M. de
+Richelieu. J'ai laisse tomber cet eventail, et vous vous etes _trouve
+la_, comme vous disiez.
+
+--Oui, madame.
+
+--Et fort galamment, en vrai chevalier, vous me l'avez rendu: je ne vous
+ai pas remercie, mais j'ai toujours ete persuadee que celui qui sait,
+d'aussi bonne grace, relever un eventail, sait aussi, au besoin, relever
+le gant; et nous aimons assez cela, nous autres.
+
+--Et cela n'est que trop vrai, madame; car, en arrivant tout a l'heure,
+j'ai failli avoir un duel avec le suisse.
+
+--Misericorde! dit la marquise, prise d'un second acces de gaiete, avec
+le suisse! et pour quoi faire?
+
+--Il ne voulait pas me laisser entrer.
+
+--C'eut ete dommage. Mais, monsieur, qui etes-vous? que demandez-vous?
+
+--Madame, je me nomme le chevalier de Vauvert, M. de Biron avait demande
+pour moi une place de cornette aux gardes.
+
+--Oui-da! je me souviens encore. Vous venez de Neauflette; vous etes
+amoureux de mademoiselle d'Annebault...
+
+--Madame, qui a pu vous dire?...
+
+--Oh! je vous previens que je suis fort a craindre. Quand la memoire me
+manque, je devine. Vous etes parent de l'abbe Chauvelin, et refuse pour
+cela, n'est-ce pas? Ou est votre placet?
+
+--Le voila, madame; mais, en verite, je ne puis comprendre...
+
+--A quoi bon comprendre? Levez-vous, et mettez votre papier sur cette
+table. Je vais repondre au roi; vous lui porterez en meme temps votre
+demande et ma lettre.
+
+--Mais, madame, je croyais vous avoir dit...
+
+--Vous irez. Vous etes entre ici de par le roi, n'est-il pas vrai? Eh
+bien! vous entrerez la-bas de par la marquise de Pompadour, dame du
+palais de la reine.
+
+Le chevalier s'inclina sans mot dire, saisi d'une sorte de stupefaction.
+Tout le monde savait depuis longtemps combien de pourparlers, de ruses
+et d'intrigues la favorite avait mis en jeu, et quelle obstination elle
+avait montree pour obtenir ce titre, qui, en somme, ne lui rapporta rien
+qu'un affront cruel du Dauphin. Mais il y avait dix ans qu'elle le
+desirait; elle le voulait, elle avait reussi. M. de Vauvert, qu'elle ne
+connaissait pas, bien qu'elle connut ses amours, lui plaisait comme une
+bonne nouvelle.
+
+Immobile, debout derriere elle, le chevalier observait la marquise qui
+ecrivait, d'abord de tout son coeur, avec passion, puis qui
+reflechissait, s'arretait et passait sa main sur son petit nez, fin
+comme l'ambre. Elle s'impatientait: un temoin la genait. Enfin elle se
+decida et fit une rature; il fallait avouer que ce n'etait plus qu'un
+brouillon.
+
+En face du chevalier, de l'autre cote de la table, brillait un beau
+miroir de Venise. Le tres timide messager osait a peine lever les yeux.
+Il lui fut cependant difficile de ne pas voir dans ce miroir, par-dessus
+la tete de la marquise, le visage inquiet et charmant de la nouvelle
+dame du palais.
+
+--Comme elle est jolie! pensait-il. C'est malheureux que je sois
+amoureux d'une autre; mais Athenais est plus belle, et d'ailleurs ce
+serait, de ma part, une si affreuse deloyaute!...
+
+--De quoi parlez-vous? dit la marquise. (Le chevalier, selon sa coutume,
+avait pense tout haut sans le savoir.) Qu'est-ce que vous dites?
+
+--Moi, madame? j'attends.
+
+--Voila qui est fait, repondit la marquise, prenant une autre feuille de
+papier; mais, au petit mouvement qu'elle venait de faire pour se
+retourner, le peignoir avait glisse sur son epaule.
+
+La mode est une chose etrange. Nos grand'meres trouvaient tout simple
+d'aller a la cour avec d'immenses robes qui laissaient leur gorge
+presque decouverte, et l'on ne voyait a cela nulle indecence; mais elles
+cachaient soigneusement leur dos, que les belles dames d'aujourd'hui
+montrent au bal ou a l'Opera. C'est une beaute nouvellement inventee.
+
+Sur l'epaule frele, blanche et mignonne de madame de Pompadour, il y
+avait un petit signe noir qui ressemblait a une mouche tombee dans du
+lait. Le chevalier, serieux comme un etourdi qui veut avoir bonne
+contenance, regardait ce signe, et la marquise, tenant sa plume en
+l'air, regardait le chevalier dans la glace.
+
+Dans cette glace, un coup d'oeil rapide fut echange, coup d'oeil auquel
+les femmes ne se trompent pas, qui veut dire d'une part: "Vous etes
+charmante" et de l'autre: "Je n'en suis pas fachee."
+
+Toutefois la marquise rajusta son peignoir.
+
+--Vous regardez ma mouche, monsieur?
+
+--Je ne regarde pas, madame; je vois et j'admire.
+
+--Tenez, voila ma lettre; portez-la au roi avec votre placet.
+
+--Mais, madame...
+
+--Quoi donc?
+
+--Sa Majeste est a la chasse; je viens d'entendre sonner dans le bois de
+Satory.
+
+--C'est vrai, je n'y songeais plus; eh bien! demain, apres-demain, peu
+importe.--Non, tout de suite. Allez, vous donnerez cela a Lebel. Adieu,
+monsieur. Tachez de vous souvenir que cette mouche que vous venez de
+voir, il n'y a dans le royaume que le roi qui l'ait vue; et quant a
+votre ami le hasard, dites-lui, je vous prie, qu'il s'accoutume a ne
+pas jaser tout seul aussi haut que tout a l'heure. Adieu, chevalier.
+
+Elle toucha un petit timbre, puis, relevant sur sa manche un flot de
+dentelles, tendit au jeune homme son bras nu.
+
+Il s'inclina encore, et du bout des levres effleura a peine les ongles
+roses de la marquise. Elle n'y vit pas une impolitesse, tant s'en faut,
+mais un peu trop de modestie.
+
+Aussitot reparurent les petites filles de chambre (les grandes n'etaient
+pas levees), et derrieres elles, debout comme un clocher au milieu d'un
+troupeau de moutons, l'homme osseux, toujours souriant, indiquait le
+chemin.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Seul, plonge dans un vieux fauteuil, au fond de sa petite chambre, a
+l'auberge du Soleil, le chevalier attendit le lendemain, puis le
+surlendemain; point de nouvelles.
+
+--Singuliere femme! douce et imperieuse, bonne et mechante, la plus
+frivole et la plus entetee! Elle m'a oublie. Oh, misere! Elle a raison,
+elle peut tout, et je ne suis rien.
+
+Il s'etait leve, et se promenait par la chambre.
+
+--Rien, non, je ne suis qu'un pauvre diable. Que mon pere disait vrai!
+La marquise s'est moquee de moi; c'est tout simple, pendant que je la
+regardais, c'est sa beaute qui lui a plu. Elle a bien ete aise de voir
+dans ce miroir et dans mes yeux le reflet de ses charmes, qui, ma foi,
+sont veritablement incomparables! Oui, ses yeux sont petits, mais quelle
+grace! Et Latour, avant Diderot, a pris pour faire son portrait la
+poussiere de l'aile d'un papillon. Elle n'est pas bien grande, mais sa
+taille est bien prise.--Ah! mademoiselle d'Annebault! Ah! mon amie
+cherie! est-ce que moi aussi j'oublierais?
+
+Deux ou trois petits coups secs frappes sur la porte le reveillerent de
+son chagrin.
+
+--Qu'est-ce?
+
+L'homme osseux, tout de noir vetu, avec une belle paire de bas de soie,
+qui simulaient des mollets absents, entra et fit un grand salut.
+
+--Il y a ce soir, monsieur le chevalier, bal masque a la cour, et madame
+la marquise m'envoie vous dire que vous etes invite.
+
+--Cela suffit, monsieur, grand merci.
+
+Des que l'homme osseux se fut retire, le chevalier courut a la sonnette:
+la meme servante qui, trois jours auparavant, l'avait accommode de son
+mieux, l'aida a mettre le meme habit paillete, tachant de l'accommoder
+mieux encore.
+
+Apres quoi le jeune homme s'achemina vers le palais, invite cette fois
+et plus tranquille en apparence, mais plus inquiet et moins hardi que
+lorsqu'il avait fait le premier pas dans ce monde encore inconnu de lui.
+
+Etourdi, presque autant que la premiere fois, par toutes les splendeurs
+de Versailles, qui, ce soir-la, n'etait pas desert, le chevalier
+marchait dans la grande galerie, regardant de tous les cotes, tachant de
+savoir pourquoi il etait la; mais personne ne semblait songer a
+l'aborder. Au bout d'une heure, il s'ennuyait et allait partir, lorsque
+deux masques, exactement pareils, assis sur une banquette, l'arreterent
+au passage. L'un des deux le visa du doigt, comme s'il eut tenu un
+pistolet; l'autre se leva et vint a lui:
+
+--Il parait, monsieur, lui dit le masque, en lui prenant le bras
+nonchalamment, que vous etes assez bien avec notre marquise.
+
+--Je vous demande pardon, madame, mais de qui parlez-vous?
+
+--Vous le savez bien.
+
+--Pas le moins du monde.
+
+--Oh! si fait.
+
+--Point du tout.
+
+--Toute la cour le sait.
+
+--Je ne suis pas de la cour.
+
+--Vous faites l'enfant. Je vous dis qu'on le sait.
+
+--Cela se peut, madame, mais je l'ignore.
+
+--Vous n'ignorez pas, cependant, qu'avant-hier un page est tombe de
+cheval a la grille de Trianon. N'etiez-vous pas la, par hasard?
+
+--Oui, madame.
+
+--Ne l'avez-vous pas aide a se relever?
+
+--Oui, madame.
+
+--Et n'etes-vous pas entre au chateau?
+
+--Sans doute.
+
+--Et ne vous a-t-on pas donne un papier?
+
+--Oui, madame.
+
+--Et ne l'avez-vous pas porte au roi?
+
+--Assurement.
+
+--Le roi n'etait pas a Trianon; il etait a la chasse, la marquise etait
+seule,... n'est-ce pas?
+
+--Oui, madame.
+
+--Elle venait de se reveiller; elle etait a peine vetue, excepte, a ce
+qu'on dit, d'un grand peignoir.
+
+--Les gens qu'on ne peut pas empecher de parler disent ce qui leur passe
+par la tete.
+
+--Fort bien, mais il parait qu'il a passe entre sa tete et la votre un
+regard qui ne l'a pas fachee.
+
+--Qu'entendez-vous par la, madame?
+
+--Que vous ne lui avez pas deplu.
+
+--Je n'en sais rien, et je serais au desespoir qu'une bienveillance si
+douce et si rare, a laquelle je ne m'attendais pas, qui m'a touche
+jusqu'au fond du coeur, put devenir la cause d'un mauvais propos.
+
+--Vous prenez feu bien vite, chevalier; on croirait que vous allez
+provoquer toute la cour; vous ne finirez jamais de tuer tant de monde.
+
+--Mais, madame, si ce page est tombe, et si j'ai porte son message....
+Permettez-moi de vous demander pourquoi je suis interroge.
+
+Le masque lui serra le bras et lui dit:--Monsieur, ecoutez.
+
+--Tout ce qui vous plaira, madame.
+
+--Voici a quoi nous pensons, maintenant. Le roi n'aime plus la marquise,
+et personne ne croit qu'il l'ait jamais aimee. Elle vient de commettre
+une imprudence; elle s'est mis a dos tout le parlement, avec ses deux
+sous d'impot, et aujourd'hui elle ose attaquer une bien plus grande
+puissance, la compagnie de Jesus. Elle y succombera; mais elle a des
+armes, et, avant de perir, elle se defendra.
+
+--Eh bien! madame, qu'y puis-je faire?
+
+--Je vais vous le dire. M. de Choiseul est a moitie brouille avec M. de
+Bernis; ils ne sont surs, ni l'un ni l'autre, de ce qu'ils voudraient
+essayer. Bernis va s'en aller, Choiseul prendra sa place; un mot de vous
+peut en decider.
+
+--En quelle facon, madame, je vous prie?
+
+--En laissant raconter votre visite de l'autre jour.
+
+--Quel rapport peut-il y avoir entre ma visite, les jesuites et le
+parlement?
+
+--Ecrivez-moi un mot: la marquise est perdue. Et ne doutez pas que le
+plus vif interet, la plus entiere reconnaissance....
+
+--Je vous demande encore bien pardon, madame, mais c'est une lachete que
+vous me demandez la.
+
+--Est-ce qu'il y a de la bravoure en politique?
+
+--Je ne me connais pas a tout cela. Madame de Pompadour a laisse tomber
+son eventail devant moi; je l'ai ramasse, je le lui ai rendu; elle m'a
+remercie, elle m'a permis, avec cette grace qu'elle a, de la remercier a
+mon tour.
+
+--Treve de facons: le temps se passe: je me nomme la comtesse
+d'Estrades. Vous aimez mademoiselle d'Annebault, ma niece;... ne dites
+pas non, c'est inutile; vous demandez un emploi de cornette,... vous
+l'aurez demain, et, si Athenais vous plait, vous serez bientot mon
+neveu.
+
+--Oh! madame, quel exces de bonte!
+
+--Mais il faut parler.
+
+--Non, madame.
+
+--On m'avait dit que vous aimiez cette petite fille.
+
+--Autant qu'on peut aimer; mais si jamais mon amour peut s'avouer devant
+elle, il faut que mon honneur y soit aussi.
+
+--Vous etes bien entete, chevalier! Est-ce la votre derniere reponse?
+
+--C'est la derniere, comme la premiere.
+
+--Vous refusez d'entrer aux gardes? Vous refusez la main de ma niece?
+
+--Oui, madame, si c'est a ce prix.
+
+Madame d'Estrades jeta sur le chevalier un regard percant, plein de
+curiosite; puis, ne voyant sur son visage aucun signe d'hesitation, elle
+s'eloigna lentement et se perdit dans la foule.
+
+Le chevalier, ne pouvant rien comprendre a cette singuliere aventure,
+alla s'asseoir dans un coin de la galerie.
+
+--Que pense faire cette femme? se disait-il; elle doit etre un peu
+folle. Elle veut bouleverser l'Etat au moyen d'une sotte calomnie, et,
+pour meriter la main de sa niece, elle me propose de me deshonorer! Mais
+Athenais ne voudrait plus de moi, ou, si elle se pretait a une pareille
+intrigue, ce serait moi qui la refuserais! Quoi! tacher de nuire a
+cette bonne marquise, la diffamer, la noircir;... jamais! non, jamais!
+
+Toujours fidele a ses distractions, le chevalier, tres probablement,
+allait se lever et parler tout haut, lorsqu'un petit doigt, couleur de
+rose, lui loucha legerement l'epaule. Il leva les yeux, et vit devant
+lui les deux masques pareils qui l'avaient arrete.
+
+--Vous ne voulez donc pas nous aider un peu, dit l'un des masques,
+deguisant sa voix. Mais, bien que les deux costumes fussent tout a fait
+semblables, et que tout parut calcule pour donner le change, le
+chevalier ne s'y trompa point. Le regard ni l'accent n'etaient plus les
+memes.
+
+--Repondrez-vous, monsieur?
+
+--Non, madame.
+
+--Ecrirez-vous?
+
+--Pas davantage.
+
+--C'est vrai que vous etes obstine. Bonsoir, lieutenant.
+
+--Que dites-vous, madame?
+
+--Voila votre brevet, et votre contrat de mariage.
+
+Et elle lui jeta son eventail.
+
+C'etait celui que le chevalier avait deja ramasse deux fois. Les petits
+amours de Boucher se jouaient sur le parchemin, au milieu de la nacre
+doree. Il n'y avait pas a en douter, c'etait l'eventail de madame de
+Pompadour.
+
+--O ciel! marquise, est-il possible?...
+
+--Tres possible, dit-elle, en soulevant, sur son menton, sa petite
+dentelle noire.
+
+--Je ne sais, madame, comment repondre....
+
+--Il n'est pas necessaire. Vous etes un galant homme, et nous nous
+reverrons, car vous etes chez nous. Le roi vous a place dans la cornette
+blanche. Souvenez-vous que, pour un solliciteur, il n'y a pas de plus
+grande eloquence que de savoir se taire a propos....
+
+Et pardonnez-nous, ajouta-t-elle en riant et en s'enfuyant, si, avant de
+vous donner notre niece, nous avons pris des renseignements[8].
+
+[Note 8: Madame d'Estrades, peu de temps apres, fut disgraciee avec
+M. d'Argenson, pour avoir conspire, serieusement cette fois, contre
+madame de Pompadour. (_Note de l'auteur_.)]
+
+
+FIN DE LA MOUCHE.
+
+
+
+
+Ce conte a paru pour la premiere fois en 1853, dans le feuilleton du
+_Moniteur_.--C'est le dernier ouvrage d'Alfred de Musset qui ait ete
+publie de son vivant.
+
+
+FIN DU TOME SEPTIEME.
+
+
+
+
+TABLE DU TOME SEPTIEME
+
+
+CROISILLES
+
+HISTOIRE D'UN MERLE BLANC
+
+PIERRE ET CAMILLE
+
+LE SECRET DE JAVOTTE
+
+MIMI PINSON
+
+LA MOUCHE
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of OEuvres Completes De Alfred De Musset
+(Tome Septieme), by Alfred De Musset
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE ALFRED ***
+
+***** This file should be named 13221.txt or 13221.zip *****
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+Produced by Carlo Traverso, Wilelmina Malliere and Distributed
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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