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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:41:47 -0700 |
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DIDON + + +Influence morale +des Sports athlétiques. + + +DISCOURS PRONONCÉ +_AU CONGRÈS OLYMPIQUE DU HAVRE_ +LE 29 JUILLET 1897. + + +[Illustration: image1.png (entête décorative)] + +Ce discours, recueilli par la sténographie, a été prononcé dans la +réunion plénière du Congrès olympique international, dans l'hôtel de +ville du Havre. + +Siègent au bureau, à côté de M. de Coubertin, président, M. le docteur +Tissié, représentant M. le Ministre de l'Instruction publique, et M. +Cathala, sous-préfet du Havre, etc., etc. + + +_M. le Président_.--Mesdames, Messieurs, le sujet qui doit être traité +dans cette séance est celui-ci: + +De l'action morale des exercices physiques sur l'enfant, sur +l'adolescent et de l'influence de l'effort sur la formation du caractère +et le développement de la personnalité. + +C'est le R.P. Didon qui veut bien traiter ce sujet. Je lui donne la +parole. (_Vifs applaudissements.--Mouvement d'attention._) + + + +MESDAMES, +MESSIEURS, + +C'est un grand honneur pour moi d'avoir été convié à ce Congrès +olympique international et de prendre la parole dans une assemblée +aussi distinguée, en présence des autorités de ce pays, du représentant +officiel de M. le Ministre de l'Instruction publique, des hommes +éminents qui s'occupent de l'éducation physique de la jeunesse, et des +savants étrangers venus de divers pays, je puis dire de tous les pays, +pour apporter à la cause des sports athlétiques le témoignage de +leur expérience, de leur science parfaite et la consécration de leur +autorité. + +Il ne m'appartient pas de vous remercier, Messieurs, c'est là oeuvre +présidentielle,--et je ne suis ici qu'un humble membre de cette réunion. +Mais il m'appartient de me réjouir de me trouver pour la première fois, +je le crois, à côté de l'autorité officielle du pays et à côté des +représentants français et étrangers de la science de l'éducation +physique dont les progrès sont inhérents à la civilisation même; car +la plus haute tâche de la civilisation ne consiste-t-elle pas à +former l'homme tout entier, intellectuel et physique et moral? +(_Applaudissements._) + +Je dois dire que c'est l'amitié de M. de Coubertin qui est l'explication +de ma présence ici. Il a pensé qu'ayant été, depuis plusieurs années, +administrateur délégué de la Société anonyme Albert-le-Grand et, en +cette qualité, appelé à gouverner plusieurs écoles, à leur inspirer +le mouvement, je pourrais donner, moi aussi, par mon témoignage, un +concours utile à l'oeuvre à laquelle il s'est appliqué si vaillamment, +si intelligemment, et avec une persévérance digne de tout éloge. Et vous +ne me démentirez pas, Mesdames et Messieurs, quand je dirai qu'il faut +reconnaître en M. de Coubertin le rénovateur, le promoteur vigoureux, +infatigable, des exercices de plein air et des sports athlétiques, en +France. (_Vifs applaudissements_.) + +En répondant à votre appel, mon cher Président et ami, j'ai cru +accomplir un devoir de haute reconnaissance. N'est-ce pas vous qui, il +y a sept ans, êtes venu me trouver dans mon petit cabinet de l'École +Lacordaire, et qui m'avez glissé, par votre parole insinuante et +persuasive, la pensée d'introduire dans mes écoles des exercices de +sport? + +C'est ce que j'ai fait, et j'ai obtenu des succès qui ne rivalisent +certainement pas avec les merveilles de la Ligue de Bordeaux dont nous +entretenait hier M. le docteur Tissié, mais qui attestent du moins +l'excellence de l'oeuvre des sports athlétiques, chère à M. de +Coubertin. + +J'acquitte donc ma dette de reconnaissance, en rendant témoignage à +cette oeuvre et venant parler ici de la puissance éducatrice et de +l'action morale des exercices physiques de plein air sur la jeunesse, +sur la formation du caractère et le développement de la personnalité. + +Ce sujet intéresse tout le monde; il intéresse les mères, il intéresse +les pères, il intéresse les fils, il intéresse les pouvoirs publics, +il intéresse le Ministre de l'Instruction publique dont nous avons ici +l'honorable représentant, il intéresse enfin tous ceux qui ont souci de +l'avenir de ce pays, et j'estime, Mesdames et Messieurs, que j'aurais +rendu quelque service, s'il m'était donné de prouver avec une évidence +irrésistible pour les plus réfractaires, que cette puissance éducatrice, +que cette force morale contenue dans les exercices physiques de plein +air est une puissance certaine et douée d'une pénétrante action sur la +jeunesse. J'espère y arriver, car je vois que vous êtes très ouverts +à la vérité, et par conséquent très disposés à m'aider dans cette +démonstration qui est tout à fait digne de l'attention la plus sérieuse. +(_Applaudissements_.) + + +Les résultats obtenus par la pratique constante et habituelle des +exercices de plein air et des sports athlétiques sont nombreux: je vous +signalerai les principaux. + +Le premier, c'est le développement, la multiplication de l'activité +physique. Mais, direz-vous, ce n'est pas là une vertu morale! Comment, +Messieurs, l'activité physique n'est pas une vertu morale? Convenez du +moins qu'elle est la condition de grandes vertus morales? N'a-t-on pas +dit spirituellement et en toute vérité que la propreté et l'hygiène +étaient des vertus? Pourquoi, alors, n'en pourrait-on pas dire autant de +l'activité physique? Quand vous verrez des enfants inertes, paresseux +physiquement, soyez certains qu'ils le sont moralement, et quand vous +voyez des enfants actifs jusqu'à la turbulence, soyez sûrs qu'il y a +en eux des vertus en germe. Eh bien! cette mise en activité des vertus +physiques par les exercices de plein air, voilà le premier résultat +obtenu par les sports athlétiques. + +Le second, c'est l'esprit de combativité et de lutte. + +De même que dans la plupart des enfants, Mesdames, vous observez une +paresse native qu'il faut vaincre à tout prix, parce que cette paresse +native se répand dans toutes les facultés et les endort, de même vous +surprenez en eux une lâcheté originelle. L'enfant commence par avoir +peur: l'humanité est d'abord craintive et timide. Il faut qu'elle fasse +preuve de vaillance, et pour cela il est nécessaire de développer +l'esprit de combativité. (_Vifs applaudissements_.) + +Ne vous effrayez pas de cet esprit. Peut-être, direz-vous, nous ne +pourrons plus tenir nos enfants, ils seront toujours ivres de luttes, +toujours rêvant plaies et bosses. N'oubliez donc jamais que les +combatifs sont les forts, que les forts sont les bons, mais que les +paresseux sont les rusés et les faibles, et que les faibles sont +dangereux, parce qu'ils sont traîtres. (_Applaudissements._) + + +Développons donc l'esprit de combativité, c'est-à-dire l'amour de la +lutte: tel est le but. Il y a un obstacle, renversons-le! Mais si nous +le tournions, ne pouvant le renverser? Soit! Mais si, en le tournant, +nous sommes poursuivis, ne craignons pas d'attaquer. Voilà l'esprit +combatif, voilà une des plus belles vertus physico-morales de l'homme, +car si l'homme contient en germe une lâcheté native, il possède +également en germe une bravoure native. Et il s'agit de savoir qui +l'emportera, de la lâcheté ou de la bravoure. Les sports font prédominer +l'esprit de combativité, c'est-à-dire l'esprit de vaillance et de +bravoure originelles qui dorment chez l'enfant. Les sports font de +l'enfant un adolescent vaillant, qui ne sait pas se détourner devant +l'obstacle et qui n'a de tranquillité qu'après l'avoir brisé, dompté, +vaincu. + +Le troisième résultat consiste à donner la force ou l'endurance. + +L'être fort, c'est celui qui sait endurer, ce n'est pas toujours celui +qui attaque,--l'être fort se révèle bien plus par l'endurance et la +patience,--c'est celui qui ne recule jamais. Voilà l'adolescent qu'il +faut fabriquer, et, certes, il n'est pas difficile d'en fabriquer de +semblables dans le pays des Gaulois. Ce ne sont pas les Gaulois qui sont +des paresseux, ils sont trop gais, trop expansifs. Ce sont toujours ceux +qui ne craignaient rien qu'une chose: «que le ciel ne tombât sur leurs +têtes.» Ils poussaient la force jusqu'à la présomption. Eh bien, je +le déclare hautement, je préfère les présomptueux aux timides. +(_Applaudissements._) + +Je vais dire quelque chose qui va plaire aux mères françaises, que je +crois bien connaître. Elles ont toujours peur, les mères françaises, +elles ont le génie de la préservation. Permettez-moi donc de vous +donner, Mesdames, un moyen de préserver vos fils, c'est-à-dire d'en +faire des tempérants qui n'aiment ni le vin ni l'alcool, qui ne +commencent pas à fumer à douze ans, qui savent mettre le plaisir à sa +place. + +J'ai observé et j'observe tous les jours que, dans le milieu où il +nous a été donné à M. de Coubertin et moi d'organiser ces associations +athlétiques, ces jeunes gens ne fument presque pas, ne vont pas sur les +champs de courses pour parier; qu'ils sont très modérés et qu'en fait de +plaisirs, ils pourraient arriver à donner des leçons, non seulement à +Épicure qui était un raffiné de modération, mais à l'autre, le chef des +stoïques, qui était un austère, et j'ai observé aussi qu'ils savaient se +priver, se condamner même à une dure hygiène dans un but supérieur. + +Pour compléter ces résultats d'ordre moral et psychique, je vous en +signalerai un autre d'ordre civique. + +Les sports, en groupant la jeunesse pour un but qui répond à sa nature, +à son besoin de mouvement, font les natures unies et préparent le +bon groupement de l'école. S'il m'est permis de parler de l'École +Albert-le-Grand, j'avais remarqué qu'il s'y formait des petites coteries +provoquées par des sympathies naturelles, par des rapports de famille, +par diverses convenances qu'il est difficile d'analyser, et je voyais +les élèves se grouper six par six, quatre par quatre, deux par deux. +Oh! je n'aime pas cela, parce que l'esprit de coterie est une cause de +division et de faiblesse, et comme je n'ai pas l'habitude de couper le +mal autrement que dans la racine j'ai laissé les choses aller, mais je +me suis dit: Voici une plaie que j'extirperai; or, Messieurs, je l'ai +extirpée sans rien dire, en organisant les sports, en mêlant tous les +groupes. + +J'ai vu que cette grande jeunesse est arrivée à faire de la fraternité. +Elle s'est rapprochée dans la lutte autour du drapeau blanc et noir, +celui d'Albert-le-Grand, le nôtre, avec ses quatre lettres A-A-A-G, de +sorte que tous ces combattants ne connaissaient plus que le capitaine +qui tenait le drapeau, les officiers qui le secondaient et les braves +soldats qui enfonçaient l'ennemi. (_Applaudissements._) + +Si j'osais, je pourrais m'adresser à M. le sous-préfet et lui dire: +Vous qui menez des hommes, qui avez à les gouverner, vous savez quelle +puissance on a quand on peut faire l'unité dans un milieu, quand on peut +couper les sectes et ramasser les combattants autour d'une idée +forte. Là est le génie politique et, tandis que le génie de +l'impolitique--passez-moi le mot barbare--est de diviser, celui de la +politique est de réunir. (_Applaudissements prolongés_.) + + +J'ai énuméré quelques-uns des résultats obtenus expérimentalement par +les associations sportives et athlétiques, par les exercices en plein +air. En présence de ces résultats physiques, psychiques, moraux et +civiques, les pères et les mères, les éducateurs comprennent-ils +maintenant qu'ils ont le devoir de pousser leurs fils et leurs disciples +dans cette voie? + +Mais ici, une question pratique se pose d'elle-même: comment ces +associations sportives doivent-elles être organisées pour donner tous +leurs fruits? + +Je vais y répondre. + + +J'ai eu l'honneur hier de prendre part à la discussion intime de la +Commission pédagogique relative à cette question. J'avoue que j'y ai +appris beaucoup de choses des professeurs de gymnastique scientifique, +de M. le docteur Tissié surtout, qui est un maître, non seulement dans +la science médicale, mais dans la science pédagogique, et qui à sa +science spéculative ajoute une expérience consommée. + +Pour mon compte--et j'ai été très heureux de rencontrer la collaboration +de M. le sous-préfet du Havre, M. Cathala--j'ai exprimé mes idées +libérales relatives à l'organisation des sports dans les lycées, +collèges et établissements libres. Quelles sont ces idées? Je vous en +dois l'exposé public et très détaillé. + +Je réponds que le caractère de l'organisation de ces associations (je +mets de côté les leçons de gymnase qui font partie du programme de +l'enseignement classique) dans toutes les maisons où l'on élève la +jeunesse française doit être la liberté: liberté dans la fondation même +des associations, parce qu'il faut que les jeunes gens organisent leurs +petites sociétés eux-mêmes. Ils doivent nommer leurs présidents, leurs +secrétaires, leurs trésoriers, constituer leurs bureaux. Étant ainsi +constitués par eux, ils les acceptent comme une autorité librement +reconnue. + +Et vous apercevez tout de suite que cette liberté dans l'organisation +des sociétés présente un phénomène très nouveau dans nos établissements +scolaires français. J'ai été frappé de ce fait que partout il y avait +une centralisation absolue dans les lycées, dans les collèges, dans les +écoles libres, congréganistes, j'ai observé ce fait particulier que les +élèves étaient toujours groupés au gré de l'autorité qui les domine. La +centralisation est partout et c'est ce que je ne puis accepter. Aussi me +suis-je promis que, quand j'aurais un ensemble à manier, je ferais un +trou, par lequel je ferais entrer la liberté dans les associations +et dans les établissements d'éducation. Or, Messieurs, la liberté, +intronisée là et pratiquée là, finira, soyez-en sûrs, par s'établir dans +le pays en maîtresse souveraine. + +Ce que je m'étais promis de faire je l'ai fait. Et les associations +se sont constituées, et j'admirais l'importance que se donnaient ces +présidents, ces secrétaires, tous ces membres du bureau, à cause de la +dignité dont ils se voyaient tout d'un coup revêtus. J'ai même remarqué +que les dignitaires scolaires, institués par l'autorité, avaient moins +d'influence que ceux choisis par les camarades. Pourquoi? Parce que ces +derniers sont revêtus seuls de l'autorité que l'opinion peut donner, +car, dans les écoles comme dans le pays, dans la nation comme dans les +petits groupes, il y a une autorité souveraine,--l'opinion. Le chef qui +ne la représente pas ne peut rien, celui qui la représente peut tout, +surtout quand il poursuit un but élevé. (_Applaudissements prolongés._) + +De même que ces associations scolaires naissent librement, de même elles +doivent s'administrer librement, même en ce qui regarde leur budget, et +c'est là où je différerai peut-être d'avis avec M. le docteur Tissié. +Elles doivent apprendre à se gouverner pour connaître la responsabilité, +et je laisserai au besoin la faute s'accomplir parce qu'elle permet de +donner une leçon. Je n'aime pas les élèves impeccables, je préfère ceux +qu'on peut corriger et instruire à l'occasion d'une faute, de même qu'on +corrige le bon cheval à l'occasion d'un faux pas. + +Il faut donc laisser à ces associations le soin de leur bourse pour leur +apprendre à s'en servir, à bien choisir quand elles achètent, et à payer +le moins cher possible les objets dont elles ont besoin. Elles doivent +s'administrer librement, sans entrave de la part de l'autorité. + +Il y a toujours, dans les établissements d'enseignement, des censeurs +austères, sévères, qui rappellent que telle chose ne doit être faite +qu'à 2 heures et demie.--Mais la bataille est à 2 heures!--La bataille, +je ne connais pas cela. Je ne connais que l'heure fixée: 2 heures et +demie. _(Rires.)_ + +Il faut faire disparaître ces entraves et dire aux jeunes gens: Allez +au combat, battez bien l'adversaire et, quand vous reviendrez, ayant +remporté la victoire, avec un rayon de gloire sur le front, vous +travaillerez mieux. _(Applaudissements.)_ + +Voici donc comment je comprends le rôle, l'attitude des directeurs +d'établissements vis-à-vis de ces associations sportives et athlétiques +d'après la réserve que j'ai faite hier. Ce rôle se résume en un +patronage bienveillant, encourageant, fortifiant, prévoyant. C'est tout +ce qu'on peut se permettre vis-à-vis d'êtres libres. L'être libre, à +moins d'un ordre qui lui est donné, est un être affranchi, à qui l'on +doit laisser la liberté. On ne doit lui parler que comme à un être +souverain, voilà la formule. _(Nouveaux applaudissements.)_ + +Je vais encore faire une réserve; il faut que ces associations soient +absolument respectueuses des heures d'études. + +Il est évident que, si une association athlétique passe toute la journée +à faire des sports, le latin, le grec, l'histoire, les mathématiques ne +tomberont pas par une infusion supérieure dans ces jeunes têtes. Il faut +donc faire une part équitable du travail et des jeux, et je serais bien +de l'avis de M. Godart, dont l'expression nette et sage a été si bien +résumée dans le _Vélo_ par son envoyé spécial, M. Frantz Reichel, ici +présent. C'est-à-dire je voudrais voir donner le temps qui lui est dû à +l'activité physique et même l'augmenter, mais je n'irais pas jusqu'à la +superstition des trois-huit. _(On rit.)_ Il est certain que huit heures +d'études intensives donneraient un meilleur résultat qu'un plus grand +nombre d'heures d'étude consacrées à un travail relâché. Il est bien +sûr, toutefois, qu'en développant les muscles, en les faisant solides, +on obtiendrait une circulation cérébrale plus active. On arriverait, +comme l'a si bien démontré M. Tissié, à des produits littéraires et +scientifiques supérieurs. Et j'estime que les vainqueurs du football +ont bien des chances d'être les lauréats de demain dans les concours +intellectuels. + +Et pour que les associations sportives produisent tous leurs effets, +je voudrais qu'elles fussent absolument intransigeantes sur le point +d'honneur et sur la dignité de l'athlète. Pas de compromis.--Monsieur, +vous avez violé la loi, vous êtes disqualifié.--Monsieur, vous avez +menti, vous êtes disqualifié.--Monsieur, vous avez maltraité votre +adversaire, vous êtes disqualifié. Un point, c'est tout. Avec des +moeurs pareilles, nous irons peut-être avec succès à l'encontre de ces +consciences de caoutchouc que la politique a malheureusement tendu à +développer, parce que la politique étant faite d'intérêts pousse au +compromis, et que le compromis est toujours une entorse faite à la +conscience. _(Vive approbation.)_ Que les associations sportives +arborent donc le drapeau de l'intransigeance sur les questions d'honneur +et lorsqu'elles entreront sur un terrain où les compromis sont +pratiqués, qu'on les voie gagner la bataille avec une conscience +irréductible contre les consciences souples, car les premières gagnent +aussi les batailles politiques beaucoup mieux que les consciences +habiles. _(Vifs applaudissements.)_ + + +Il est un point d'ordre civique sur lequel je dois m'expliquer. Quel que +soit l'habit que je porte, l'habit n'est rien, et si l'habit ne fait +pas le moine, il n'empêche pas de faire L'homme. _(Nouveaux +applaudissements.)_ Nous ne pouvons pas oublier que nous vivons dans une +vaste démocratie, non pas seulement française, mais universelle. Qu'on +vive sous un monarque ou un président de République, on n'en est pas +moins un citoyen libre. Mais l'avantage d'une démocratie comme la nôtre, +c'est que l'individu participe à la direction générale. Il faut +donc, dans une démocratie, former des hommes éclairés et capables +d'initiative. Si vous formez des êtres passifs, n'agissant que par la +seule impulsion du pouvoir, comment constituerez-vous une démocratie +sérieuse? Vous n'aurez que des gens en tutelle, qui seront battus à tous +les coups, comme sera battu par l'athlète celui qui n'aura reçu aucune +éducation athlétique. Dans une démocratie, les citoyens devraient donner +à tous l'exemple du respect de l'autorité de celui qu'ils ont élu, de +celui qu'ils ont consacré par leur vote. + +Je n'ai jamais vu des sportifs battre en brèche l'autorité du président +librement choisi par eux. Au contraire, ils font prévaloir cette +autorité et ils savent la défendre quand on l'attaque. Ces moeurs, +transportées dans une démocratie, en assureront la fortune et la +prospérité. _(Vifs applaudissements.)_ + +Je le dis très haut, voilà les élèves que j'essaie de former. Monsieur +le représentant du Ministre de l'Instruction publique, voulez-vous me +permettre de dire que je ne comprends pas que, lorsque vous voyez un +établissement qui travaille dans cet ordre d'idées, il ne soit pas +considéré comme un établissement luttant pour le bien de la France et +l'avenir de la démocratie. Nous pouvons être des concurrents, nous +devons être des concurrents, parce qu'il est excellent que, dans un pays +de liberté, la centralisation soit entamée par des hommes libres et +chevaleresques. Mais c'est tout. + +Nous livrons le combat comme nous croyons devoir le livrer, mais +nous luttons pour la même cause. Nous présentons notre épée en signe +d'amitié, comme le fait un chevalier. Jamais il ne faut attaquer un +chevalier, un ami du droit et de l'indépendance: on entre en pourparlers +avec lui, mais on ne s'expose pas à lui faire la guerre, car l'attaquer, +c'est entrer en lutte contre la justice et la liberté. _(Très bien! très +bien!)_ + + +Je ne puis pas, Mesdames et Messieurs, méconnaître que l'oeuvre des +sports a des adversaires. M. de Coubertin traiterait cette question +beaucoup mieux que moi, parce qu'il a été de toutes les batailles que +les associations sportives ont soutenues, et il le ferait avec d'autant +plus d'éloquence qu'ayant été de toutes les batailles, il les a toutes +gagnées. + +En ce qui me concerne, j'aime beaucoup la bataille, surtout si je la +gagne. _(Rires et applaudissements.)_ Mais je ne livre le combat que +quand je crois être sûr du succès, sinon j'attends--mais je n'attends +jamais longtemps. _(On rit.)_ Dès que mes troupes sont bien prêtes, que +les armes sont au complet, alors je donne le signal du combat. Je puis +être battu, mais j'ai toujours assuré ma ligne de retraite. + +Quels sont donc, Messieurs, les adversaires des sports? Je les classe +en trois catégories: les passifs, les affectifs et les intellectuels. +J'emprunte ces termes au docteur Tissié et je suis heureux de me +servir de cette jolie étiquette. Mais je les définirai autrement: les +affectifs, c'est vous, Mesdames. Le plus grand ennemi des sports, c'est +la mère. Combien ai-je entendu de mères me dire: «Et surtout que mon +fils ne joue pas au football! + +--Madame, votre fils vous appartient et il n'y jouera pas, si vous le +défendez. Mais pourquoi le défendez-vous? Vous êtes calme en ce moment, +causons.--Vous voulez donc que mon fils se casse une jambe, un bras, +qu'il meure?--Non, Madame, je veux qu'il vive; et si on lui casse une +jambe, nous la lui raccommoderons. _(On rit.)_--Ah! vous voilà bien!--Ne +savez-vous pas qu'une jambe raccommodée est beaucoup plus solide qu'une +neuve?» _(Hilarité. Vifs applaudissements.)_ + +Vous voyez quelle est la résistance du sentiment. Et, à ce propos, je me +rappelle un mot de Claude Bernard, dont j'ai suivi les cours autrefois. +Il s'agissait alors de la vivisection et les affectifs étaient en +mouvement. Toujours les sentimentaux! + +Les Anglaises avaient fondé une Ligue contre la vivisection, et Claude +Bernard faisait remarquer qu'on ne pouvait pas discuter avec les +sentimentaux, parce qu'une raison, même la meilleure, ne peut pas +mordre sur un sentimental. Le sentiment ne se laisse jamais persuader. +«Comment! vous allez disséquer vivants mon chat, mon chien, mon petit +lapin», disaient les membres de la Ligue contre la vivisection! + +Et Claude-Bernard faisait cette réflexion dans sa raison supérieure: +J'admire comment ces êtres de sentiment, si pleins de compassion pour +les bêtes, en ont si peu pour la pauvre humanité! «Comment apprendre +à la guérir, si ce n'est en taillant les bêtes, en les examinant à +l'intérieur pour y chercher l'énigme de la maladie et surprendre le +secret de la guérison.» _(Applaudissements répétés.)_ + +Malgré l'opposition tenace des sentimentaux, la vivisection a continué à +être pratiquée et vous savez de quelles heureuses découvertes elle a été +le point de départ. + +Avec toute votre sentimentalité, Mères, vous n'empêcherez pas votre +enfant de jouer. C'est l'enfant lui-même qui vous persuadera. Quand il +voudra se donner du mouvement, l'attacherez-vous, le ligoterez-vous pour +qu'il n'exerce pas sa force avec ses camarades? Il veut être plus fort +qu'eux et vous ne l'en défendrez pas; si bien que, malgré l'objection +des affectifs, les associations sportives continueront à se développer. + +Une autre objection est celle des éternels réactionnaires: les passifs, +les partisans de ce qui fut; les ennemis nés et acharnés de ce qui doit +être. Une nouveauté! Pourquoi faire? Cela n'existait pas autrefois. Vous +connaissez le thème. Le mouvement nouveau les effraye et, malgré tous +nos efforts, vous voyez encore dans les établissements d'instruction +s'entasser élèves sur élèves. Vous voyez des centaines d'enfants dans +des dortoirs, dans des cours, où ils ne respirent pas, où ils peuvent +à peine courir, à peine marcher. Et c'est cela qu'ils appellent, les +passifs, conserver les belles et bonnes traditions. Non, non et non! +Pour gagner des victoires dans la vie, il faut des forces vraies, des +forces pratiques, et on ne les acquiert que par les exercices de plein +air, les sports athlétiques qui trempent le corps, qui trempent l'âme. +Nous voulons des hommes d'action; les associations sportives nous +aideront à les créer parce qu'elles développent les qualités pratiques +sans lesquelles on ne peut rien faire d'utile en ce monde. + +Mais, mon fils ira au concours général, dit une mère. Il sera officier, +il aura un plumet.--Est-ce le plumet qui fait gagner les batailles? Il +est souvent gênant. Les hommes qui veulent remporter des victoires ont +besoin de forces pratiques. + +Ce que je préfère, c'est le jeune homme capable de conduire une de ces +grandes affaires commerciales comme il y en a dans cette puissante ville +du Havre. Je le préfère celui-là au Monsieur qui fera de la littérature, +qui publiera des articles à 300, 400 ou 500 francs dans un journal +en vogue, et qui, ayant le gousset bien garni, pourra mener une vie +luxueuse. + +Celui qui conduira une usine de 1.000 ouvriers gagnera des batailles, +les batailles de l'industrie et du commerce, il fera vivre des familles +et il enrichira son pays, la France. _(Nombreux applaudissements.)_ + +Il y a une troisième objection: celle des intellectuels. J'appelle +intellectuel le Monsieur qui croit n'avoir plus d'estomac, qui ne peut +pas souffrir un courant d'air. Il y a un courant d'air ici, fermez les +fenêtres. _(On rit.)_ Il est tellement affiné, qu'il n'appartient plus à +la race humaine. Nous sommes profondément méprisés par lui, parce qu'il +a fait des livres délicats, quintessenciés, ayant la dernière forme et +dans lesquels on trouve des choses qu'on n'a vues nulle part. Eh bien! +que m'apprenez-vous, vous, les intellectuels? Je le déclare, je suis +peut-être un barbare, mais tous ces romans je ne les lis pas. Je me suis +toujours demandé comment les femmes intelligentes pouvaient se nourrir +ou plutôt s'intoxiquer de ces livres, car il faut bien le reconnaître, +quand ils tirent à 100.000, il y en a 60.000 qui sont achetés par les +femmes. _(Applaudissements répétés.)_ + +Que les intellectuels me pardonnent: au fond je suis un brave homme! +_(Nouveaux applaudissements et rires.)_ + +En parlant comme je le fais, j'exprime des idées qui me sont chères, en +bon chevalier, mais je puis faire bon ménage avec un intellectuel et +passer de bonnes heures avec lui; je ne sais pas si elles sont, pour +lui, aussi agréables! + +L'intellectuel dit: Développez donc les cerveaux et non les muscles. +Et moi je dis--et M. le docteur Tissié m'approuvera, je crois--: Pour +développer le cerveau, il faut fortifier le muscle. Quand nous aurons +battu les intellectuels--l'heure approche, car le muscle triomphe--nous +verrons disparaître des boulevards ces romans dont on s'empoisonne. +Quelle belle victoire! _(Assentiment général.)_ + +Oui, ne serait-ce pas une grande victoire que de pouvoir réduire ainsi +les intellectuels qui croient tenir le sommet de la pyramide humaine! +Nous y arriverons, je l'espère bien. + +Je fais des voeux pour que ces idées pénètrent et soient appliquées dans +les lycées, collèges, dans les établissements libres, dans les maisons +de congréganistes, comme les appellent volontiers nos adversaires. +Congréganistes, je n'aime pas ce mot-là, je préfère le mot libre. Je +suis ce que je suis: j'ai mes idées, j'ai le courage de les dire et je +cherche à les faire triompher. _(Vifs applaudissements.)_ + +Et pour terminer par un mot de concorde, je voudrais, Monsieur le +Sous-Préfet,--et, pour ma part, mes efforts sont tournés vers ce +but,--que les sports fussent un terrain où toute la jeunesse française +pût se réunir, qu'on y travaillât à ruiner dans ce pays l'esprit qui +nous divise, pour former une France comme nous la rêvons tous, nous les +libéraux, non pas une France dans laquelle nous penserons tous de la +même manière, c'est impossible, mais une France où tous nous aurons la +pratique austère, loyale et chevaleresque du respect des autres et de la +tolérance. _(Applaudissements frénétiques et prolongés.)_ + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Influence morale des sports athlétiques +by Henri Didon + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13284 *** |
