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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:41:47 -0700 |
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DIDON</h3> + + +<h1>Influence morale<br> +des<br> +Sports athlétiques.</h1> + + +<h2>DISCOURS PRONONCÉ<br> +<i>AU CONGRÈS OLYMPIQUE DU HAVRE</i><br> +LE 29 JUILLET 1897.</h2> + +<br><br> + +<p style="text-align: center"><img src="images/Image1.png" alt=""></p> +<br><br><br> + +<p>Ce discours, recueilli par la sténographie, a été prononcé +dans la réunion plénière du Congrès olympique international, +dans l'hôtel de ville du Havre.</p> + +<p>Siègent au bureau, à côté de M. de Coubertin, président, +M. le docteur Tissié, représentant M. le Ministre de l'Instruction +publique, et M. Cathala, sous-préfet du Havre, etc., etc.</p> + + +<p><i>M. le Président</i>.—Mesdames, Messieurs, le sujet +qui doit être traité dans cette séance est celui-ci:</p> + +<p>De l'action morale des exercices physiques sur l'enfant, +sur l'adolescent et de l'influence de l'effort sur la formation +du caractère et le développement de la personnalité.</p> + +<p>C'est le R.P. Didon qui veut bien traiter ce sujet. +Je lui donne la parole. (<i>Vifs applaudissements.—Mouvement +d'attention.</i>)</p> + +<br><br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>MESDAMES,</p> +<p>MESSIEURS,</p> + </div> </div> + +<p>C'est un grand honneur pour moi d'avoir été convié +à ce Congrès olympique international et de prendre la +parole dans une assemblée aussi distinguée, en présence +des autorités de ce pays, du représentant officiel de +M. le Ministre de l'Instruction publique, des hommes +éminents qui s'occupent de l'éducation physique de la +jeunesse, et des savants étrangers venus de divers pays, +je puis dire de tous les pays, pour apporter à la cause des +sports athlétiques le témoignage de leur expérience, de +leur science parfaite et la consécration de leur autorité.</p> + +<p>Il ne m'appartient pas de vous remercier, Messieurs, +c'est là oeuvre présidentielle,—et je ne suis ici qu'un +humble membre de cette réunion. Mais il m'appartient +de me réjouir de me trouver pour la première fois, je le +crois, à côté de l'autorité officielle du pays et à côté des +représentants français et étrangers de la science de l'éducation +physique dont les progrès sont inhérents à la +civilisation même; car la plus haute tâche de la civilisation +ne consiste-t-elle pas à former l'homme tout entier, intellectuel +et physique et moral? (<i>Applaudissements.</i>)</p> + +<p>Je dois dire que c'est l'amitié de M. de Coubertin +qui est l'explication de ma présence ici. Il a pensé qu'ayant +été, depuis plusieurs années, administrateur délégué de +la Société anonyme Albert-le-Grand et, en cette qualité, +appelé à gouverner plusieurs écoles, à leur inspirer le +mouvement, je pourrais donner, moi aussi, par mon témoignage, +un concours utile à l'oeuvre à laquelle il s'est +appliqué si vaillamment, si intelligemment, et avec une +persévérance digne de tout éloge. Et vous ne me démentirez +pas, Mesdames et Messieurs, quand je dirai qu'il +faut reconnaître en M. de Coubertin le rénovateur, le promoteur +vigoureux, infatigable, des exercices de plein air +et des sports athlétiques, en France. (<i>Vifs applaudissements</i>.)</p> + +<p>En répondant à votre appel, mon cher Président et +ami, j'ai cru accomplir un devoir de haute reconnaissance. +N'est-ce pas vous qui, il y a sept ans, êtes venu me trouver +dans mon petit cabinet de l'École Lacordaire, et qui m'avez +glissé, par votre parole insinuante et persuasive, la pensée +d'introduire dans mes écoles des exercices de sport?</p> + +<p>C'est ce que j'ai fait, et j'ai obtenu des succès qui +ne rivalisent certainement pas avec les merveilles de la +Ligue de Bordeaux dont nous entretenait hier M. le docteur +Tissié, mais qui attestent du moins l'excellence de +l'oeuvre des sports athlétiques, chère à M. de Coubertin.</p> + +<p>J'acquitte donc ma dette de reconnaissance, en rendant +témoignage à cette oeuvre et venant parler ici de la puissance +éducatrice et de l'action morale des exercices physiques +de plein air sur la jeunesse, sur la formation du +caractère et le développement de la personnalité.</p> + +<p>Ce sujet intéresse tout le monde; il intéresse les +mères, il intéresse les pères, il intéresse les fils, il intéresse +les pouvoirs publics, il intéresse le Ministre de l'Instruction +publique dont nous avons ici l'honorable représentant, il +intéresse enfin tous ceux qui ont souci de l'avenir de ce +pays, et j'estime, Mesdames et Messieurs, que j'aurais +rendu quelque service, s'il m'était donné de prouver avec +une évidence irrésistible pour les plus réfractaires, que +cette puissance éducatrice, que cette force morale contenue +dans les exercices physiques de plein air est une puissance +certaine et douée d'une pénétrante action sur la jeunesse. +J'espère y arriver, car je vois que vous êtes très ouverts +à la vérité, et par conséquent très disposés à m'aider dans +cette démonstration qui est tout à fait digne de l'attention +la plus sérieuse. (<i>Applaudissements</i>.)</p> + + +<p>Les résultats obtenus par la pratique constante et +habituelle des exercices de plein air et des sports athlétiques +sont nombreux: je vous signalerai les principaux.</p> + +<p>Le premier, c'est le développement, la multiplication +de l'activité physique. Mais, direz-vous, ce n'est pas là une +vertu morale! Comment, Messieurs, l'activité physique +n'est pas une vertu morale? Convenez du moins qu'elle +est la condition de grandes vertus morales? N'a-t-on pas +dit spirituellement et en toute vérité que la propreté et +l'hygiène étaient des vertus? Pourquoi, alors, n'en pourrait-on +pas dire autant de l'activité physique? Quand vous +verrez des enfants inertes, paresseux physiquement, soyez +certains qu'ils le sont moralement, et quand vous voyez +des enfants actifs jusqu'à la turbulence, soyez sûrs qu'il +y a en eux des vertus en germe. Eh bien! cette mise en +activité des vertus physiques par les exercices de plein +air, voilà le premier résultat obtenu par les sports athlétiques.</p> + +<p>Le second, c'est l'esprit de combativité et de lutte.</p> + +<p>De même que dans la plupart des enfants, Mesdames, +vous observez une paresse native qu'il faut vaincre à tout +prix, parce que cette paresse native se répand dans toutes +les facultés et les endort, de même vous surprenez en eux +une lâcheté originelle. L'enfant commence par avoir peur: +l'humanité est d'abord craintive et timide. Il faut qu'elle +fasse preuve de vaillance, et pour cela il est nécessaire de +développer l'esprit de combativité. (<i>Vifs applaudissements</i>.)</p> + +<p>Ne vous effrayez pas de cet esprit. Peut-être, direz-vous, +nous ne pourrons plus tenir nos enfants, ils seront +toujours ivres de luttes, toujours rêvant plaies et bosses. +N'oubliez donc jamais que les combatifs sont les forts, que +les forts sont les bons, mais que les paresseux sont les +rusés et les faibles, et que les faibles sont dangereux, +parce qu'ils sont traîtres. (<i>Applaudissements.</i>)</p> + + +<p>Développons donc l'esprit de combativité, c'est-à-dire +l'amour de la lutte: tel est le but. Il y a un obstacle, renversons-le! +Mais si nous le tournions, ne pouvant le +renverser? Soit! Mais si, en le tournant, nous sommes +poursuivis, ne craignons pas d'attaquer. Voilà l'esprit +combatif, voilà une des plus belles vertus physico-morales +de l'homme, car si l'homme contient en germe une lâcheté +native, il possède également en germe une bravoure +native. Et il s'agit de savoir qui l'emportera, de la lâcheté +ou de la bravoure. Les sports font prédominer l'esprit de +combativité, c'est-à-dire l'esprit de vaillance et de bravoure +originelles qui dorment chez l'enfant. Les sports font de +l'enfant un adolescent vaillant, qui ne sait pas se détourner +devant l'obstacle et qui n'a de tranquillité qu'après l'avoir +brisé, dompté, vaincu.</p> + +<p>Le troisième résultat consiste à donner la force ou +l'endurance.</p> + +<p>L'être fort, c'est celui qui sait endurer, ce n'est pas +toujours celui qui attaque,—l'être fort se révèle bien plus +par l'endurance et la patience,—c'est celui qui ne recule +jamais. Voilà l'adolescent qu'il faut fabriquer, et, certes, il +n'est pas difficile d'en fabriquer de semblables dans le pays +des Gaulois. Ce ne sont pas les Gaulois qui sont des paresseux, +ils sont trop gais, trop expansifs. Ce sont toujours +ceux qui ne craignaient rien qu'une chose: «que le ciel ne +tombât sur leurs têtes.» Ils poussaient la force jusqu'à la +présomption. Eh bien, je le déclare hautement, je préfère +les présomptueux aux timides. (<i>Applaudissements.</i>)</p> + +<p>Je vais dire quelque chose qui va plaire aux mères françaises, +que je crois bien connaître. Elles ont toujours peur, +les mères françaises, elles ont le génie de la préservation. +Permettez-moi donc de vous donner, Mesdames, un moyen +de préserver vos fils, c'est-à-dire d'en faire des tempérants +qui n'aiment ni le vin ni l'alcool, qui ne commencent pas à +fumer à douze ans, qui savent mettre le plaisir à sa place.</p> + +<p>J'ai observé et j'observe tous les jours que, dans le milieu +où il nous a été donné à M. de Coubertin et moi d'organiser +ces associations athlétiques, ces jeunes gens ne +fument presque pas, ne vont pas sur les champs de courses +pour parier; qu'ils sont très modérés et qu'en fait de plaisirs, +ils pourraient arriver à donner des leçons, non seulement +à Épicure qui était un raffiné de modération, mais à +l'autre, le chef des stoïques, qui était un austère, et j'ai +observé aussi qu'ils savaient se priver, se condamner même +à une dure hygiène dans un but supérieur.</p> + +<p>Pour compléter ces résultats d'ordre moral et psychique, +je vous en signalerai un autre d'ordre civique.</p> + +<p>Les sports, en groupant la jeunesse pour un but qui +répond à sa nature, à son besoin de mouvement, font les +natures unies et préparent le bon groupement de l'école. +S'il m'est permis de parler de l'École Albert-le-Grand, +j'avais remarqué qu'il s'y formait des petites coteries provoquées +par des sympathies naturelles, par des rapports de +famille, par diverses convenances qu'il est difficile d'analyser, +et je voyais les élèves se grouper six par six, quatre +par quatre, deux par deux. Oh! je n'aime pas cela, parce +que l'esprit de coterie est une cause de division et de faiblesse, +et comme je n'ai pas l'habitude de couper le mal +autrement que dans la racine j'ai laissé les choses aller, +mais je me suis dit: Voici une plaie que j'extirperai; or, +Messieurs, je l'ai extirpée sans rien dire, en organisant les +sports, en mêlant tous les groupes.</p> + +<p>J'ai vu que cette grande jeunesse est arrivée à faire de +la fraternité. Elle s'est rapprochée dans la lutte autour du +drapeau blanc et noir, celui d'Albert-le-Grand, le nôtre, +avec ses quatre lettres A-A-A-G, de sorte que tous ces +combattants ne connaissaient plus que le capitaine qui +tenait le drapeau, les officiers qui le secondaient et les +braves soldats qui enfonçaient l'ennemi. (<i>Applaudissements.</i>)</p> + +<p>Si j'osais, je pourrais m'adresser à M. le sous-préfet et +lui dire: Vous qui menez des hommes, qui avez à les +gouverner, vous savez quelle puissance on a quand on peut +faire l'unité dans un milieu, quand on peut couper les +sectes et ramasser les combattants autour d'une idée forte. +Là est le génie politique et, tandis que le génie de l'impolitique—passez-moi +le mot barbare—est de diviser, celui +de la politique est de réunir. (<i>Applaudissements prolongés</i>.)</p> + + +<p>J'ai énuméré quelques-uns des résultats obtenus expérimentalement +par les associations sportives et athlétiques, +par les exercices en plein air. En présence de ces résultats +physiques, psychiques, moraux et civiques, les pères et +les mères, les éducateurs comprennent-ils maintenant qu'ils +ont le devoir de pousser leurs fils et leurs disciples dans +cette voie?</p> + +<p>Mais ici, une question pratique se pose d'elle-même: +comment ces associations sportives doivent-elles être organisées +pour donner tous leurs fruits?</p> + +<p>Je vais y répondre.</p> + + +<p>J'ai eu l'honneur hier de prendre part à la discussion +intime de la Commission pédagogique relative à cette +question. J'avoue que j'y ai appris beaucoup de choses des +professeurs de gymnastique scientifique, de M. le docteur +Tissié surtout, qui est un maître, non seulement dans la +science médicale, mais dans la science pédagogique, et qui +à sa science spéculative ajoute une expérience consommée.</p> + +<p>Pour mon compte—et j'ai été très heureux de rencontrer +la collaboration de M. le sous-préfet du Havre, +M. Cathala—j'ai exprimé mes idées libérales relatives à +l'organisation des sports dans les lycées, collèges et établissements +libres. Quelles sont ces idées? Je vous en dois +l'exposé public et très détaillé.</p> + +<p>Je réponds que le caractère de l'organisation de ces +associations (je mets de côté les leçons de gymnase qui +font partie du programme de l'enseignement classique) +dans toutes les maisons où l'on élève la jeunesse française +doit être la liberté: liberté dans la fondation même des +associations, parce qu'il faut que les jeunes gens organisent +leurs petites sociétés eux-mêmes. Ils doivent nommer leurs +présidents, leurs secrétaires, leurs trésoriers, constituer +leurs bureaux. Étant ainsi constitués par eux, ils les acceptent +comme une autorité librement reconnue.</p> + +<p>Et vous apercevez tout de suite que cette liberté dans +l'organisation des sociétés présente un phénomène très nouveau +dans nos établissements scolaires français. J'ai été frappé +de ce fait que partout il y avait une centralisation absolue +dans les lycées, dans les collèges, dans les écoles libres, +congréganistes, j'ai observé ce fait particulier que les +élèves étaient toujours groupés au gré de l'autorité qui les +domine. La centralisation est partout et c'est ce que je ne +puis accepter. Aussi me suis-je promis que, quand j'aurais +un ensemble à manier, je ferais un trou, par lequel je ferais +entrer la liberté dans les associations et dans les établissements +d'éducation. Or, Messieurs, la liberté, intronisée là +et pratiquée là, finira, soyez-en sûrs, par s'établir dans le +pays en maîtresse souveraine.</p> + +<p>Ce que je m'étais promis de faire je l'ai fait. Et les +associations se sont constituées, et j'admirais l'importance +que se donnaient ces présidents, ces secrétaires, tous ces +membres du bureau, à cause de la dignité dont ils se voyaient +tout d'un coup revêtus. J'ai même remarqué que les dignitaires +scolaires, institués par l'autorité, avaient moins d'influence +que ceux choisis par les camarades. Pourquoi? +Parce que ces derniers sont revêtus seuls de l'autorité que +l'opinion peut donner, car, dans les écoles comme dans le +pays, dans la nation comme dans les petits groupes, il y a +une autorité souveraine,—l'opinion. Le chef qui ne la +représente pas ne peut rien, celui qui la représente peut +tout, surtout quand il poursuit un but élevé. (<i>Applaudissements +prolongés.</i>)</p> + +<p>De même que ces associations scolaires naissent librement, +de même elles doivent s'administrer librement, même +en ce qui regarde leur budget, et c'est là où je différerai +peut-être d'avis avec M. le docteur Tissié. Elles doivent +apprendre à se gouverner pour connaître la responsabilité, +et je laisserai au besoin la faute s'accomplir parce qu'elle +permet de donner une leçon. Je n'aime pas les élèves impeccables, +je préfère ceux qu'on peut corriger et instruire +à l'occasion d'une faute, de même qu'on corrige le bon +cheval à l'occasion d'un faux pas.</p> + +<p>Il faut donc laisser à ces associations le soin de leur +bourse pour leur apprendre à s'en servir, à bien choisir +quand elles achètent, et à payer le moins cher possible les +objets dont elles ont besoin. Elles doivent s'administrer +librement, sans entrave de la part de l'autorité.</p> + +<p>Il y a toujours, dans les établissements d'enseignement, +des censeurs austères, sévères, qui rappellent que telle +chose ne doit être faite qu'à 2 heures et demie.—Mais la +bataille est à 2 heures!—La bataille, je ne connais pas +cela. Je ne connais que l'heure fixée: 2 heures et demie. +<i>(Rires.)</i></p> + +<p>Il faut faire disparaître ces entraves et dire aux jeunes +gens: Allez au combat, battez bien l'adversaire et, quand +vous reviendrez, ayant remporté la victoire, avec un +rayon de gloire sur le front, vous travaillerez mieux. <i>(Applaudissements.)</i></p> + +<p>Voici donc comment je comprends le rôle, l'attitude des +directeurs d'établissements vis-à-vis de ces associations +sportives et athlétiques d'après la réserve que j'ai faite +hier. Ce rôle se résume en un patronage bienveillant, +encourageant, fortifiant, prévoyant. C'est tout ce qu'on +peut se permettre vis-à-vis d'êtres libres. L'être libre, à +moins d'un ordre qui lui est donné, est un être affranchi, à +qui l'on doit laisser la liberté. On ne doit lui parler que +comme à un être souverain, voilà la formule. <i>(Nouveaux +applaudissements.)</i></p> + +<p>Je vais encore faire une réserve; il faut que ces associations +soient absolument respectueuses des heures d'études.</p> + +<p>Il est évident que, si une association athlétique passe +toute la journée à faire des sports, le latin, le grec, l'histoire, +les mathématiques ne tomberont pas par une infusion +supérieure dans ces jeunes têtes. Il faut donc faire une part +équitable du travail et des jeux, et je serais bien de l'avis +de M. Godart, dont l'expression nette et sage a été si bien +résumée dans le <i>Vélo</i> par son envoyé spécial, M. Frantz +Reichel, ici présent. C'est-à-dire je voudrais voir donner le +temps qui lui est dû à l'activité physique et même l'augmenter, +mais je n'irais pas jusqu'à la superstition des trois-huit. +<i>(On rit.)</i> Il est certain que huit heures d'études intensives +donneraient un meilleur résultat qu'un plus grand nombre +d'heures d'étude consacrées à un travail relâché. Il est bien +sûr, toutefois, qu'en développant les muscles, en les faisant +solides, on obtiendrait une circulation cérébrale plus active. +On arriverait, comme l'a si bien démontré M. Tissié, +à des produits littéraires et scientifiques supérieurs. Et +j'estime que les vainqueurs du football ont bien des chances +d'être les lauréats de demain dans les concours intellectuels.</p> + +<p>Et pour que les associations sportives produisent tous +leurs effets, je voudrais qu'elles fussent absolument intransigeantes +sur le point d'honneur et sur la dignité de +l'athlète. Pas de compromis.—Monsieur, vous avez violé +la loi, vous êtes disqualifié.—Monsieur, vous avez menti, +vous êtes disqualifié.—Monsieur, vous avez maltraité +votre adversaire, vous êtes disqualifié. Un point, c'est tout. +Avec des moeurs pareilles, nous irons peut-être avec succès +à l'encontre de ces consciences de caoutchouc que la politique +a malheureusement tendu à développer, parce que +la politique étant faite d'intérêts pousse au compromis, et +que le compromis est toujours une entorse faite à la conscience. +<i>(Vive approbation.)</i> Que les associations sportives +arborent donc le drapeau de l'intransigeance sur les questions +d'honneur et lorsqu'elles entreront sur un terrain où +les compromis sont pratiqués, qu'on les voie gagner la +bataille avec une conscience irréductible contre les consciences +souples, car les premières gagnent aussi les batailles +politiques beaucoup mieux que les consciences habiles. +<i>(Vifs applaudissements.)</i></p> + + +<p>Il est un point d'ordre civique sur lequel je dois m'expliquer. +Quel que soit l'habit que je porte, l'habit n'est rien, +et si l'habit ne fait pas le moine, il n'empêche pas de faire +L'homme. <i>(Nouveaux applaudissements.)</i> Nous ne pouvons +pas oublier que nous vivons dans une vaste démocratie, +non pas seulement française, mais universelle. Qu'on vive +sous un monarque ou un président de République, on n'en +est pas moins un citoyen libre. Mais l'avantage d'une démocratie +comme la nôtre, c'est que l'individu participe à +la direction générale. Il faut donc, dans une démocratie, +former des hommes éclairés et capables d'initiative. Si +vous formez des êtres passifs, n'agissant que par la seule +impulsion du pouvoir, comment constituerez-vous une démocratie +sérieuse? Vous n'aurez que des gens en tutelle, +qui seront battus à tous les coups, comme sera battu par +l'athlète celui qui n'aura reçu aucune éducation athlétique. +Dans une démocratie, les citoyens devraient donner à tous +l'exemple du respect de l'autorité de celui qu'ils ont élu, de +celui qu'ils ont consacré par leur vote.</p> + +<p>Je n'ai jamais vu des sportifs battre en brèche l'autorité +du président librement choisi par eux. Au contraire, ils +font prévaloir cette autorité et ils savent la défendre quand +on l'attaque. Ces moeurs, transportées dans une démocratie, +en assureront la fortune et la prospérité. <i>(Vifs applaudissements.)</i></p> + +<p>Je le dis très haut, voilà les élèves que j'essaie de former. +Monsieur le représentant du Ministre de l'Instruction +publique, voulez-vous me permettre de dire que je ne comprends +pas que, lorsque vous voyez un établissement qui +travaille dans cet ordre d'idées, il ne soit pas considéré +comme un établissement luttant pour le bien de la France +et l'avenir de la démocratie. Nous pouvons être des concurrents, +nous devons être des concurrents, parce qu'il est +excellent que, dans un pays de liberté, la centralisation soit +entamée par des hommes libres et chevaleresques. Mais +c'est tout.</p> + +<p>Nous livrons le combat comme nous croyons devoir le +livrer, mais nous luttons pour la même cause. Nous présentons +notre épée en signe d'amitié, comme le fait un chevalier. +Jamais il ne faut attaquer un chevalier, un ami du +droit et de l'indépendance: on entre en pourparlers avec +lui, mais on ne s'expose pas à lui faire la guerre, car l'attaquer, +c'est entrer en lutte contre la justice et la liberté. +<i>(Très bien! très bien!)</i></p> + + +<p>Je ne puis pas, Mesdames et Messieurs, méconnaître +que l'oeuvre des sports a des adversaires. M. de Coubertin +traiterait cette question beaucoup mieux que moi, parce +qu'il a été de toutes les batailles que les associations sportives +ont soutenues, et il le ferait avec d'autant plus d'éloquence +qu'ayant été de toutes les batailles, il les a toutes +gagnées.</p> + +<p>En ce qui me concerne, j'aime beaucoup la bataille, +surtout si je la gagne. <i>(Rires et applaudissements.)</i> Mais je +ne livre le combat que quand je crois être sûr du succès, +sinon j'attends—mais je n'attends jamais longtemps. <i>(On +rit.)</i> Dès que mes troupes sont bien prêtes, que les armes +sont au complet, alors je donne le signal du combat. Je +puis être battu, mais j'ai toujours assuré ma ligne de retraite.</p> + +<p>Quels sont donc, Messieurs, les adversaires des sports? +Je les classe en trois catégories: les passifs, les affectifs et +les intellectuels. J'emprunte ces termes au docteur Tissié +et je suis heureux de me servir de cette jolie étiquette. +Mais je les définirai autrement: les affectifs, c'est vous, +Mesdames. Le plus grand ennemi des sports, c'est la mère. +Combien ai-je entendu de mères me dire: «Et surtout +que mon fils ne joue pas au football!</p> + +<p>—Madame, votre fils vous appartient et il n'y jouera +pas, si vous le défendez. Mais pourquoi le défendez-vous? +Vous êtes calme en ce moment, causons.—Vous voulez +donc que mon fils se casse une jambe, un bras, qu'il meure?—Non, +Madame, je veux qu'il vive; et si on lui casse une +jambe, nous la lui raccommoderons. <i>(On rit.)</i>—Ah! vous +voilà bien!—Ne savez-vous pas qu'une jambe raccommodée +est beaucoup plus solide qu'une neuve?» <i>(Hilarité. +Vifs applaudissements.)</i></p> + +<p>Vous voyez quelle est la résistance du sentiment. Et, à +ce propos, je me rappelle un mot de Claude Bernard, dont +j'ai suivi les cours autrefois. Il s'agissait alors de la vivisection +et les affectifs étaient en mouvement. Toujours les +sentimentaux!</p> + +<p>Les Anglaises avaient fondé une Ligue contre la vivisection, +et Claude Bernard faisait remarquer qu'on ne +pouvait pas discuter avec les sentimentaux, parce qu'une +raison, même la meilleure, ne peut pas mordre sur un sentimental. +Le sentiment ne se laisse jamais persuader. +«Comment! vous allez disséquer vivants mon chat, mon +chien, mon petit lapin», disaient les membres de la Ligue +contre la vivisection!</p> + +<p>Et Claude-Bernard faisait cette réflexion dans sa raison +supérieure: J'admire comment ces êtres de sentiment, si +pleins de compassion pour les bêtes, en ont si peu pour la +pauvre humanité! «Comment apprendre à la guérir, si ce +n'est en taillant les bêtes, en les examinant à l'intérieur +pour y chercher l'énigme de la maladie et surprendre le +secret de la guérison.» <i>(Applaudissements répétés.)</i></p> + +<p>Malgré l'opposition tenace des sentimentaux, la vivisection +a continué à être pratiquée et vous savez de quelles +heureuses découvertes elle a été le point de départ.</p> + +<p>Avec toute votre sentimentalité, Mères, vous n'empêcherez +pas votre enfant de jouer. C'est l'enfant lui-même +qui vous persuadera. Quand il voudra se donner du mouvement, +l'attacherez-vous, le ligoterez-vous pour qu'il +n'exerce pas sa force avec ses camarades? Il veut être plus +fort qu'eux et vous ne l'en défendrez pas; si bien que, +malgré l'objection des affectifs, les associations sportives +continueront à se développer.</p> + +<p>Une autre objection est celle des éternels réactionnaires: +les passifs, les partisans de ce qui fut; les ennemis +nés et acharnés de ce qui doit être. Une nouveauté! +Pourquoi faire? Cela n'existait pas autrefois. Vous connaissez +le thème. Le mouvement nouveau les effraye et, +malgré tous nos efforts, vous voyez encore dans les établissements +d'instruction s'entasser élèves sur élèves. Vous +voyez des centaines d'enfants dans des dortoirs, dans des +cours, où ils ne respirent pas, où ils peuvent à peine courir, +à peine marcher. Et c'est cela qu'ils appellent, les passifs, +conserver les belles et bonnes traditions. Non, non et non! +Pour gagner des victoires dans la vie, il faut des forces +vraies, des forces pratiques, et on ne les acquiert que par +les exercices de plein air, les sports athlétiques qui trempent +le corps, qui trempent l'âme. Nous voulons des hommes +d'action; les associations sportives nous aideront à les +créer parce qu'elles développent les qualités pratiques sans +lesquelles on ne peut rien faire d'utile en ce monde.</p> + +<p>Mais, mon fils ira au concours général, dit une mère. Il +sera officier, il aura un plumet.—Est-ce le plumet qui +fait gagner les batailles? Il est souvent gênant. Les hommes +qui veulent remporter des victoires ont besoin de +forces pratiques.</p> + +<p>Ce que je préfère, c'est le jeune homme capable de conduire +une de ces grandes affaires commerciales comme il y +en a dans cette puissante ville du Havre. Je le préfère celui-là +au Monsieur qui fera de la littérature, qui publiera des +articles à 300, 400 ou 500 francs dans un journal en vogue, +et qui, ayant le gousset bien garni, pourra mener une vie +luxueuse.</p> + +<p>Celui qui conduira une usine de 1.000 ouvriers gagnera +des batailles, les batailles de l'industrie et du commerce, il +fera vivre des familles et il enrichira son pays, la France. +<i>(Nombreux applaudissements.)</i></p> + +<p>Il y a une troisième objection: celle des intellectuels. +J'appelle intellectuel le Monsieur qui croit n'avoir plus +d'estomac, qui ne peut pas souffrir un courant d'air. Il y a +un courant d'air ici, fermez les fenêtres. <i>(On rit.)</i> Il est +tellement affiné, qu'il n'appartient plus à la race humaine. +Nous sommes profondément méprisés par lui, parce qu'il a +fait des livres délicats, quintessenciés, ayant la dernière +forme et dans lesquels on trouve des choses qu'on n'a vues +nulle part. Eh bien! que m'apprenez-vous, vous, les intellectuels? +Je le déclare, je suis peut-être un barbare, mais tous +ces romans je ne les lis pas. Je me suis toujours demandé +comment les femmes intelligentes pouvaient se nourrir ou +plutôt s'intoxiquer de ces livres, car il faut bien le reconnaître, +quand ils tirent à 100.000, il y en a 60.000 qui sont +achetés par les femmes. <i>(Applaudissements répétés.)</i></p> + +<p>Que les intellectuels me pardonnent: au fond je suis +un brave homme! <i>(Nouveaux applaudissements et rires.)</i></p> + +<p>En parlant comme je le fais, j'exprime des idées qui me +sont chères, en bon chevalier, mais je puis faire bon ménage +avec un intellectuel et passer de bonnes heures avec +lui; je ne sais pas si elles sont, pour lui, aussi agréables!</p> + +<p>L'intellectuel dit: Développez donc les cerveaux et non +les muscles. Et moi je dis—et M. le docteur Tissié m'approuvera, +je crois—: Pour développer le cerveau, il faut +fortifier le muscle. Quand nous aurons battu les intellectuels—l'heure +approche, car le muscle triomphe—nous +verrons disparaître des boulevards ces romans dont on +s'empoisonne. Quelle belle victoire! <i>(Assentiment général.)</i></p> + +<p>Oui, ne serait-ce pas une grande victoire que de pouvoir +réduire ainsi les intellectuels qui croient tenir le sommet de +la pyramide humaine! Nous y arriverons, je l'espère bien.</p> + +<p>Je fais des voeux pour que ces idées pénètrent et soient +appliquées dans les lycées, collèges, dans les établissements +libres, dans les maisons de congréganistes, comme +les appellent volontiers nos adversaires. Congréganistes, +je n'aime pas ce mot-là, je préfère le mot libre. Je suis ce +que je suis: j'ai mes idées, j'ai le courage de les dire et je +cherche à les faire triompher. <i>(Vifs applaudissements.)</i></p> + +<p>Et pour terminer par un mot de concorde, je voudrais, +Monsieur le Sous-Préfet,—et, pour ma part, mes efforts +sont tournés vers ce but,—que les sports fussent un terrain +où toute la jeunesse française pût se réunir, qu'on y +travaillât à ruiner dans ce pays l'esprit qui nous divise, +pour former une France comme nous la rêvons tous, nous +les libéraux, non pas une France dans laquelle nous penserons +tous de la même manière, c'est impossible, mais une +France où tous nous aurons la pratique austère, loyale et +chevaleresque du respect des autres et de la tolérance. +<i>(Applaudissements frénétiques et prolongés.)</i></p> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13284 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/13284-h/images/Image1.png b/13284-h/images/Image1.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ebd7845 --- /dev/null +++ b/13284-h/images/Image1.png |
