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PERROT, de l'Institut, rue d'Ulm, 45, à Paris. + +Les livres dont on désire qu'il soit rendu compte devront être déposés au +bureau de la _Revue_, 28, rue Bonaparte, à Paris. + +L'Administration et le Bureau de la REVUE ARCHÉOLOGIQUE sont à la LIBRAIRIE +ERNEST LEROUX, 28, rue Bonaparte, Paris. + +CONDITIONS DE L'ABONNEMENT: La _Revue Archéologique_ paraît par fascicules +mensuels de 64 à 80 pages grand in-8, qui forment à la fin de l'année deux +volumes ornés de 24 planches et de nombreuses gravures intercalées dans le +texte. + +PRIX: + +Pour Paris. Un an. 30 fr. +Un numéro mensuel. 3 fr. +Pour les départements. Un an. 32 fr. +Pour l'Étranger. Un an. 33 fr. + +On s'abonne également chez tous les libraires des Départements et de +l'Étranger. + + * * * * * + + + + +MYTHES CHALDÉENS + + +Parmi les dieux chaldéens, représentés en grand nombre sur les cylindres, +la plupart restent encore pour nous indéterminés. C'est que l'art de +l'ancienne Chaldée n'est pas parvenu à les douer d'une personnalité assez +forte. S'il les distingue les uns des autres, ce n'est en effet ni par +l'originalité du type physique ni même d'ordinaire par les particularités +du costume, mais seulement par quelques attributs, souvent incertains et +difficiles à connaître. Trois ou quatre figures divines tout au plus se +détachent de la masse confuse, grâce à un symbolisme plus hardi, qui +leur donne un aspect fantastique et qui est de nature à frapper vivement +l'imagination. + +De ce nombre est un dieu caractérisé par deux gerbes de flammes ondoyantes, +qui lui sortent du dos et des épaules et lui font comme des ailes de feu. +L'étrange décor, au milieu duquel il se montre d'habitude, est bien fait +aussi pour exciter notre curiosité. Le dieu, visible jusqu'aux genoux +ou seulement jusqu'à la taille, apparaît derrière une montagne dont +le sommet se termine parfois en double pyramide. Au premier plan, en +avant de cette scène, qui semble avoir l'horizon pour théâtre, deux +autres personnages ouvrent les battants d'une grande porte et servent, +à l'occasion, d'introducteurs aux dévots qui se présentent avec des +offrandes. + +Quelques interprètes en ont conclu qu'il s'agissait simplement d'un +temple du dieu et des portiers qui en surveillaient l'entrée. D'autres, +au contraire, sont allés chercher beaucoup trop loin des explications +peu vraisemblables. Telle est surtout la singulière hypothèse qui, sous +l'empire des préoccupations bibliques, voit dans ces monticules et dans +la porte qui les précède une allusion à la tour de Babel, sur les ruines +de laquelle se dresserait un dieu vengeur[1]. L'opinion plus diserte, qui +a songé aux sept portes infernales, mentionnées dans la célèbre légende +d'Istar, n'est pas au fond plus acceptable: car il est impossible de faire +du dieu aux ailes de flamme une divinité souterraine et, comme il a été +dit, le sinistre gardien du séjour d'où l'on ne revient pas[2]. + +[Note 1: G, Smith, _Chaldaean account of Genesis_, p. 158.] + +[Note 2: Menant, _Cylindres de la Chaldée_, p. 125.] + +Je crois avoir établi dès 1884; dans les observations qui accompagnent +mon mémoire sur la Stèle des Vautours, le véritable sens de la +représentation, en lui attribuant un caractère tout sidéral[3]. Le dieu +flamboyant qui paraît derrière les montagnes ne peut être qu'un astre, +le soleil évidemment, l'astre brûlant par excellence[4]. Les portes qui +s'ouvrent devant lui sont les portes du ciel[5]; c'est là une image chère +à toutes les mythologies primitives, en Grèce comme en Chaldée. Le pieux +Chaldéen qui invoquait le Soleil lui disait, le matin: + + Tu ouvres la porte du ciel, + +et lui répétait, le soir: + + Que la porte du ciel te soit obéissante. + +[Note 3: Dans la _Gazette archéologique_ de 1884, p. 198 200; article +réimprimé dans les _Origines orientales de l'art_, p. 76-78.] + +[Note 4: Désigné idéographiquement par le signe _oud_, appelé _Para_, +_Babbar_ en sumérien, _Samas_ (ou si l'on veut _Shamash_) en langage +sémitique.] + +[Note 5: En sumérien _ghis-gal Anna-ghé_, Voir les hymnes au Soleil +levant et au Soleil couchant, depuis longtemps traduits, le premier par +F. Lenormant, _La Magie chez les Chaldéens_, p. 165-166, le second par +O. Bertin dans la _Revue d'Assyriologie_, vol. I, IV, p. 157-161.] + +Quant aux gardiens de ces portes, coiffés ordinairement du bonnet à double +corne, ce sont des divinités secondaires attachées au dieu principal, +des génies du soir et du matin, de l'Orient et de l'Occident, analogues +aux Heures grecques, malgré la différence des sexes, ou bien encore aux +Dioscures. + +Ces idées sont d'ailleurs si simples, elles répondent si bien au sujet et +viennent si naturellement à l'esprit que je ne saurais m'étonner de les +voir aujourd'hui adoptées de différents côtés, comme l'explication courante +de la curieuse représentation gravée sur les cylindres[6]. + +[Note 6: Maspero, _Histoire ancienne des peuples d'Orient_, I, p. 655-658; +W. Hayes Ward, _Seal Cylinders_ (catalogue des cylindres du Musée +métropolitain de New-York), p. 13 et suiv., 18 et suiv.] + +Nous trouvons là juxtaposées, plutôt que combinées, deux conceptions de +l'imagination populaire, qui sont d'ordre différent. L'image des portes du +ciel est d'essence poétique; c'est purement une allégorie, une métaphore +réalisée par le dessin. L'autre scène au contraire, tout en donnant au +soleil la forme humaine, divinisée par des attributs, le fait agir et se +mouvoir dans le cadre réel de l'horizon et des montagnes; nous sommes +devant un véritable paysage, résumé en quelques traits, et le dieu reste +en contact avec la nature. L'incohérence qui résulte d'un pareil doublement +d'images est loin du reste de répugner à la poésie primitive; l'impression +d'ensemble en devient plus fantastique, et ces portes, ouvertes sur le +monde, prennent les proportions de l'infini. Même chez les Chaldéens, c'est +dans un premier anthropomorphisme, mêlé au sentiment de la nature, qu'il +faut chercher, croyons-nous, l'explication de cette mythologie figurée, +plutôt que dans des constructions cosmologiques, trop précises, agencées +et raccordées après coup sous l'influence du dogmatisme sacerdotal. + +Comme exemple de ces représentations, nous reproduisons d'abord un +cylindre déjà plusieurs fois publié[7], qui donne la mise en scène telle +qu'elle est le plus souvent disposée (fig. 1). + +[Note 7: A. de Longpérier, _Notice des antiquités assyriennes_, n° 540; +Menant, _Cylindres de la Chaldée_, p. 123, fig. 71; Maspero, _Hist. anc. +des peuples d'Orient_, p. 656.] + +A première vue, on pourrait douter si le soleil s'élève ou descend derrière +les montagnes. La question est résolue par certaines variantes, où le dieu +semble se hausser, en s'appuyant des deux mains sur la double cime[8]. +Ici même son bras gauche, replié avec effort, conserve quelque chose de +la précédente attitude, comme pour rendre sensible aux yeux le mouvement +ascensionnel de la figure. Le soleil à son lever avait, dans la +superstition orientale, une puissance particulièrement bienfaisante. +C'était l'heure où il chassait les démons de la nuit et dissipait leurs +maléfices. Il ne faut pas oublier que les cylindres, tout en servant de +cachets, étaient aussi des talismans; les images qu'ils imprimaient sur +l'argile avaient une influence protectrice, une valeur de bon augure. +On s'explique ainsi que la représentation du soleil levant y soit figurée +de préférence. + +[Note 8: Menant, _Cylindres de la Chaldée_, p. 122, fig. 69; cf. pl. III, +fig. 3.] + +[Illustration: Fig. 1.] + +Le dieu, à ce moment de son apparition, est toujours vêtu d'une longue +robe, et il élève souvent de la main droite un attribut dont la forme +et la nature sont ici nettement caractérisées: ce n'est ni une arme ni +précisément un rameau, mais bien une palme[9]. Faut-il déjà, dans le +symbolisme chaldéen, en faire l'emblème classique de la victoire, exprimant +le triomphe de la lumière sur les ténèbres? Il serait peut-être plus simple +d'y reconnaître, à l'origine, l'attribut naturel du dieu qui protège les +palmiers et qui en mûrit les fruits. Du reste, les deux interprétations ne +s'excluent pas nécessairement, et le geste a, sans contredit, quelque chose +de triomphal. + +[Note 9: Sur les cylindre de petite dimension cette palme a été facilement +prise pour une arme, pour une sorte de coutelas (cf. fig. 2 et 6); c'est là +une méprise qu'il faut rectifier.] + +Ce que je que voudrais surtout montrer, c'est que ce premier acte du drame +solaire n'est pas le seul qui soit figuré dans l'iconographie chaldéenne. +Il y a là une action qui se poursuit et qui fait naître en se développant +d'autres péripéties non moins expressives, qui mettent en scène de nouveaux +acteurs. Le fait est démontré par quelques cylindres de la collection du +Louvre, dont plusieurs sont d'acquisition récente. + +Un point plus avancé de la marche du dieu est marqué par les +représentations qui le font voir tout entier de profil, posant le pied sur +la montagne ou sur l'un de ses sommets, quand elle est double. C'est la +barrière de l'horizon définitivement franchie par le Soleil, qui s'apprête +à bondir au delà. Dans cette attitude, la figure, encore vêtue de son riche +costume, tient toujours, avec un grand geste, la palme élevée devant elle. +Un des cylindres du Louvre reproduit la scène avec plus de détails qu'à +l'ordinaire (fig. 2). La porte du ciel a ses battants surmontés de deux +lions; entre les lieutenants du dieu, qui la tiennent grande ouverte, un +adorateur s'approche timidement et présente un chevreau[10]. + +[Note 10: Variantes plus simples sur un autre cylindre du Louvre, cf. +_Coll. De Clercq_, n° 85 et Menant, numéros 68 et 72.] + +[Illustration: Fig. 8.] + +Infiniment plus rares sont les représentations où le dieu Soleil s'empare +d'une montagne, sans doute distincte de la précédente, non plus par simple +escalade, mais en livrant bataille à un premier occupant, dieu comme lui. +Le cylindre, dont nous reproduisons l'empreinte, donne un exemple +remarquable et tout à fait dramatique de ce nouvel acte de la légende. + +Ici la porte du ciel n'est plus figurée; nous sommes à une autre étape dans +la marche diurne de l'astre. Les deux acolytes divins, qui tout à l'heure +jouaient le rôle de portiers, n'ont pas cependant abandonné leur chef; +ils le suivent maintenant et font partie de son escorte guerrière, portant +ses armes sacrées, une masse d'armes de rechange et le bâton coudé qui +lancé revient à la main. Le dieu lui-même se montre dans un redoutable +appareil de combat. Complètement nu, la taille seule sanglée d'une étroite +ceinture, tout environné de flammes, qui lui sortent même des jambes, il +aborde de près son adversaire et le menace de sa masse d'armes. Après lui, +pour lui prêter main forte, vient encore un terrible personnage, qui n'est +caractérisé par aucune arme ni par aucun attribut, si ce n'est qu'il brûle +et flamboie de la tête aux pieds; c'est l'incendie qui marche. Il ne faut +pas hésiter, croyons-nous, à y reconnaître le démon du feu ou mieux le Feu +en personne[11], plus d'une fois célébré dans les hymnes de l'ancienne +Chaldée. + +[Note 11: _Is_ ou _Ghi-bil_; voir particulièrement les fragments d'hymnes +déjà rassemblés par F. Lenormant, _La Magie chez les Chaldéens_, +p. 169-173.] + +[Illustration: Fig. 3.] + +Quant au dieu menacé d'être brûlé vif, rien n'est plus curieux ni plus +naïvement expressif que son attitude. Assis sur la montagne, dont il était +jusque-là le paisible possesseur, nu comme son ennemi et n'ayant aussi +qu'un lien autour de la taille, il est de plus tout à fait désarmé contre +cette irruption soudaine. Aussi se contente-t-il d'écarter ses mains +ouvertes et abaissées dans un geste d'impuissante protestation. Il semble +cependant qu'il n'ait pas cédé la place sans résistance; c'est ce +qu'indiquent plusieurs cylindres de plus petite dimension[12], dont +le Louvre possède un bon exemplaire. Au revers de la représentation +précédente, sommairement reproduite, on voit une scène de palestre où +les deux adversaires se mesurent corps à corps; mais déjà le dieu de la +montagne a fléchi le genou et la victoire du Soleil n'est pas douteuse. +Dans plusieurs variantes curieuses de la collection de Clercq, l'agresseur +saisit son ennemi par sa longue barbe; souvent encore il tient sa masse +d'armes et ne l'abandonne que vers la fin de la lutte[13]. + +[Note 12: Tous les cylindres ici figurés sont reproduits à la grandeur +réelle de l'exécution.] + +[Note 13: _Catalogue de la Collection de Clercq_, pl. XIX, numéros 176, 180 +et surtout 181; cf. 178. La présence des ailes de feu est significative et +devrait bien faire abandonner une fois pour toutes l'ancienne explication +des sacrifices humains par de prétendus pontifes.] + +[Illustration: Fig. 4.] + +Avant d'étudier la signification, d'ailleurs assez transparente, de cette +lutte épique, je voudrais faire connaître un cylindre du Louvre, qui donne +une disposition un peu différente de la scène d'agression. Le travail +soigné, minutieux, cherche à rendre jusqu'au fond rocheux du paysage, ce +qui paraît marquer une époque assez avancée dans l'art chaldéen. + +Ici la montagne, beaucoup plus développée dans ses lignes, brûle tout +entière autour du dieu, qui n'est pas seulement assis, mais adossé contre +ses hautes pentes. Bien que le Soleil n'ait pas ses ailes de feu, sans +doute à cause du champ restreint qui l'entoure, il est désigné par une +torche à triple flamme dont il menace son adversaire, en même temps qu'il +le saisit par une des cornes de sa tiare. Les ailes flamboyantes ont passé +à une déesse, peut-être _Aa_ ou _Malka_, l'épouse même du Soleil[14], +tenant une couronne en signe de victoire. Les deux lieutenants ne sont pas +figurés, non plus que le démon du feu, à moins que l'on ne reconnaisse ce +dernier dans un petit personnage qui est agenouillé derrière la montagne et +semble attiser l'incendie. + +[Note 14: Voir la fin de la page suivante.] + +[Illustration: Fig. 5.] + +Il est impossible de ne pas ouvrir une parenthèse pour dire incidemment +quelques mots de la seconde scène gravée sur le revers du même cylindre. +C'est encore une des luttes où le dieu Soleil était engagé, d'après la +légende chaldéenne; mais celle-ci appartient à une autre partie de son +histoire. Au milieu des montagnes, qui forment derrière les figures +comme deux panneaux rocheux, le dieu aux ailes de feu, dont le caractère +sidéral est encore accentué par une étoile qui rayonne entre les cornes +de sa coiffure, a trouvé un nouvel adversaire dans Eabani, le monstre +moitié-homme, aux jambes de taureau, vivant avec les bêtes sauvages. +Les fragments conservés de l'épopée chaldéenne racontent bien en effet +par quelles séductions le Soleil l'avait attiré et retenu dans la ville +d'Erech; mais ils ne parlent pas de violence. Ici c'est de force que le +dieu lui-même s'empare du monstre, l'arrêtant à la fois par sa queue de +taureau et par l'une de ses cornes, sans craindre la massue recourbée +dont il est armé. L'épisode est de toute manière inédit; seulement rien +ne prouve qu'il se reliât en quelque façon à la lutte ignée contre le +dieu de la montagne, et ce n'est peut-être qu'un simple pendant à la scène +gravée sur le côté opposé du cylindre. + +Revenons maintenant à cette lutte, qui fait surtout l'objet de notre étude. +Prise en elle-même, elle paraît représenter l'heure du jour où les rayons +solaires sont dans toute leur incandescence. La difficulté est de savoir +quelle est la montagne, dont le dieu cherche alors à prendre possession en +la brûlant de ses feux. Est-ce la cime arrondie sous la forme de laquelle +les Chaldéens se représentaient la terre? Une idée plus simple peut-être +serait d'y reconnaître la montagne de l'Occident[15], vers laquelle +l'astre, arrivé au sommet de sa course et maintenant dans toute sa force, +marche pendant ces heures de l'après-midi qui sont les plus chaudes de la +journée. Les légendes chaldéennes, dont les débris nous sont parvenus, +sont si incomplètes qu'il serait vain de vouloir nommer le dieu qui +se mesure ici avec le Soleil[16]. Il suffit de nous rappeler, par la +comparaison avec d'autres mythologies, que de pareilles luttes, comme le +combat d'Hercule et d'Apollon dans la légende grecque, sont inhérentes à +l'essence même des mythes solaires. + +[Note 15: Cependant sur le cylindre n° 178 de la collection De Clercq, +le vieillard nu, à longue barbe, est déjà agenouillé devant le dieu +flamboyant au moment où celui-ci met le pied sur la montagne. Peut-être +est-ce une représentation abrégée, qui réunit les deux scènes en une +seule.] + +[Note 16: Les assyriologues mentionnent un dieu de l'Occident nommé +_Martov_, fils d'Anou, le dieu du Ciel; F. Lenormant, _Les dieux de +Babylone et de l'Assyrie_, p. 17.] + +J'ajouterai que la présence de l'épouse du Soleil est liée d'habitude au +moment où l'astre achève sa course. C'est dans l'hymne chaldéen au Soleil +couchant[17] qu'il est dit en propres termes: + + Que ton épouse bien-aimée vienne avec joie au devant de toi. + +[Note 17: Dans cet hymne bilingue (traduit par O. Bertin, _Revue d'Assyr._, +I, IV, p. 158, le nom de la déesse, douteux en sumérien, se lit A-a dans +la traduction assyrienne, comme sur un grand nombre de cylindres où il est +gravé à coté de celui du Soleil (_Catal. de la Coll. de Clercq_, n° 172; +cf. numéros 98, 117, 129 et 130). Pour l'identification avec _Malka_, voir +dans le même ouvrage la note de M. Oppert, p. 57.] + +Ainsi le poète grec Stésichore, dans un chant conservé par Athénée[18], +rapportait de même que le Soleil + + S'en allait dans les profondeurs de la nuit sacrée, de la nuit solitaire, + Pour retrouver sa mère et l'épouse de sa jeunesse, + Et ses chers enfants. + +[Note 18: Athénée, I, p. 469, _e_.] + +Les points de contact entre les légendes grecques et celles de la Chaldée +sont maintenant si bien établis qu'il y a peut-être là quelque chose de +plus qu'une coïncidence, d'ailleurs assez naturelle. + +[Illustration: Fig. 6.] + +Ce qui me confirme dans l'idée d'un assaut livré à la montagne de +l'Occident, c'est un autre cylindre qui représente le combat terminé et le +dieu aux ailes de flamme se reposant après sa victoire. Assis à son tour +sur la montagne qu'il vient de conquérir, il tient encore en main la masse +d'armes. Dans le champ, des deux côtés de la figure, sont suspendues une +autre masse d'armes et une aiguière ou un vase à verser, double symbole du +repos après la lutte. Ajoutez que les portes du ciel sont ici de nouveau +représentées avec leurs gardiens habituels. + +Telle est bien l'impression que produisent sur l'imagination populaire les +splendeurs du soleil, quand il approche de son coucher. Le moment où il +semble se reposer à l'horizon est comme un triomphe où se manifeste sa +royauté. Les Grecs modernes, pour exprimer le fait que le soleil se couche, +disent d'un seul mot qu'il «règne»[19], expression superbe qu'ils +ne semblent pas devoir à l'antiquité classique. La représentation gravée +sur notre cylindre éveille une idée toute semblable. + +[Note 19: le mot grec correspondant, donné dans le texte de l’auteur, n’a +pu être reproduit ici.] + +[Illustration: Fig. 7.] + +Avec les scènes successives qui viennent d'être décrites, nous aurions +toute l'évolution diurne de l'astre. Cependant, avant de clore cette +énumération, Je voudrais signaler encore deux variantes intéressantes, +également tirées de nos cylindres chaldéens. Dans l'une d'elles, le dieu, +au lieu de trôner sur la montagne, est assis sur un siège ordinaire. +La porte, comme il arrive quelquefois, est indiquée par un seul battant, +que tient un des deux génies, tandis que l'autre introduit un adorant. +On remarquera ce curieux détail que le présentateur déploie et agite une +grande draperie, sorte de voile ou de rideau, qui pouvait bien être +l'offrande faite au dieu; mais l'idée qui s'y attachait était évidemment +de masquer, d'atténuer pour les yeux mortels le dangereux rayonnement de +la face solaire. + +La représentation suivante (fig. 8) rappelle de très près celle par où nous +avons commencé, l'image du dieu paraissant à demi derrière la montagne; +mais elle est d'un style particulier et elle offre des détails qui ne sont +pas ordinaires. + +[Illustration: Fig. 8.] + +On remarquera surtout que les six lignes ondulées figurant les ailes de +flamme se terminent par autant d'étoiles. Si, contrairement à l'opinion +opposée plus haut, la scène pouvait se rapporter, dans certains cas, au +soleil descendant derrière l'horizon, aucune variante ne s'y prêterait +mieux que celle-ci. Comme dans un exemple précédent, les battants de la +porte sont surmontés de deux lions. Les deux gardiens n'ont pas cette +fois la coiffure munie de cornes; en revanche, ils sont armés de bâtons +recourbés. + +Ces armes ne leur sont point inutiles; car ils ont à contenir un horrible +démon, aux pieds d'aigle, à la tête décharnée, assez semblable à celui qui +figure le Vent du sud-ouest dans plusieurs représentations connues. Des +traits presque effacés semblent indiquer des ailes et même quelques flammes +qui entourent le monstre. Ne serait-ce, sous une forme plus accentuée, que +le démon du feu? Je préférerais y reconnaître un de ces esprits mauvais que +la montée du jour met en fuite et qui recommencent à rôder sur la terre à +l'approche du soir. Si réellement il y a des flammes autour de lui, on peut +supposer qu'il paie ainsi sa témérité à braver les feux du soleil. + +A côté des compositions précédentes, qui apportent un développement notable +à l'iconographie des mythes solaires dans l'ancienne Chaldée, je ne résiste +pas au désir de faire connaître, pour terminer, un remarquable cylindre qui +n'appartient plus à la même série et dont les figures nous conduisent dans +un domaine mythologique différent. + +L'idée de représenter les dieux sur des animaux réels ou imaginaires +est une des formes les plus originales du symbolisme chaldéo-assyrien. +Cependant les groupes de ce genre, assez fréquents à l'époque assyrienne +et aussi chez les populations de l'Asie Mineure, sont tout à fait rares +sur les monuments de la haute antiquité chaldéenne. En voici pourtant un +exemple, d'autant plus intéressant que le procédé n'est pas encore devenu +banal et commun à toutes les divinités. + +[Illustration: Fig. 9.] + +Du même pas s'avancent l'un derrière l'autre deux monstres exactement +pareils, que l'on pourrait, par anticipation, appeler apocalyptiques. +Lions par le corps, par leurs membres antérieurs et par leurs têtes +abaissées, dont les terribles mâchoires, ouvertes en cisailles, vomissent +des torrents d'eau ou de feu, ils sont aigles par leurs puissantes ailes +étendues, par les serres de leurs pattes postérieures et par leur queue +de plumes en éventail. C'est en somme une des formes que la démonologie +chaldéo-assyrienne prête le plus souvent aux puissances destructives, aux +esprits du mal. Seulement l'art chaldéen y ajoute une grandeur étrange, +surtout par la petitesse relative des figures divines que ces monstres +portent à travers l'espace, non pas simplement, comme plus tard, posées +sur leur dos, mais dressés en avant sur le garrot de la bête, vers la +naissance des ailes déployées, qui semblent les soulever. + +Sur le premier vient un dieu qui tient dans sa main droite l'arme coudée +des rois chaldéens[20] et lève le bras gauche d'un geste menaçant, comme +s'il poussait un cri de guerre. La petite figure qui suit sur l'autre +monstre est plus difficile à déterminer, à cause de son exiguïté même; +pourtant les formes générales et la robe serrée aux jambes[21] sont bien +d'une femme[22]; de ses mains étendues elle tient deux traits brisés, qui +font penser à des éclairs. Une figure virile, de proportions beaucoup plus +grandes, marche entre les deux animaux; comme elle est à pied, on a pu lui +laisser toute la hauteur du cylindre, sans qu'il faille lui accorder pour +cela un rang supérieur dans la hiérarchie céleste. De même que le dieu qui +le précède, ce personnage porte l'arme coudée; mais, si l'on en juge par sa +coiffure dépourvue de cornes, il ne joue à sa suite que le rôle d'un simple +_armiger_[23]. Pour une raison toute technique, tenant à la nécessité de +remplir le champ du cylindre, les dieux principaux ne sont pas ici désignés +par leur taille, mais par leurs redoutables montures. + +[Note 20: Si, comme je le suppose, cette massue coudée était aussi une arme +de jet, sorte de _boumerang_, elle représente très exactement l'éclair et +la foudre.] + +[Note 21: A moins que même la figure ne soit nue.] + +[Note 22: Cette réserve est motivée par l'empâtement du menton et du cou, +d'où il résulte une certaine indécision sur le sexe de la figure.] + +[Note 23: Le même sujet, rudement ébauché à la pointe, se trouve déjà sur +un cylindre du Louvre, de travail plus archaïque. L'acolyte y prend la +forme d'un génie à quatre ailes.] + +De pareilles images appartiennent évidemment au cycle des divinités qui +personnifiaient les troubles de l'atmosphère, comme _Bin_, ou mieux +_Ramman_, le dieu des tempêtes, avec sa compagne, la déesse _Sala_, et +les autres êtres mythologiques qui forment leur cortège[24]. Les monstres +qui les portent figurent les ouragans, les souffles orageux, qui se +confondent, dans les incantations chaldéennes, avec toute une classe de +démons malfaisants. + +[Note 24: F. Lenormant, _Les dieux de Babylone_, p. 18; Sayce, _Religion of +the ancient Babylonians_, p. 202 suiv.; Maspero, _Hist. anc. des peuples +d'Orient_, p 661-663. Pour la déesse Sala, voir surtout les cylindres qui +portent la légende «Ramman et Sala». De Clercq, _Catalogue_ n°24; cf. 204.] + +Par cet exemple, comparé à ceux que nous avons empruntés aux +représentations solaires, on peut juger avec quelle puissance tragique +et quelle fantaisie grandiose l'imagination des artistes chaldéens avait +su dramatiser la marche des phénomènes célestes et l'éternel combat des +forces de la nature. + +Léon HEUZEY + +FIN des MYTHES CHALDÉENS + + * * * * * + + + + + + +End of Project Gutenberg's MYTHES CHALDÉENS, by LÉON HEUZEY (1831-1922) + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13299 *** |
