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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13299 ***
+
+REVUE ARCHÉOLOGIQUE
+
+PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION
+
+DE MM. ALEX. BERTRAND ET G. PERROT, MEMBRES DE L’INSTITUT
+
+ * * * * *
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+MYTHES CHALDÉENS
+
+par
+
+LÉON HEUZEY
+
+
+
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+1895
+
+PARIS, ERNEST LEROUX ÉDITEUR, 28 RUE BONAPARTE.
+
+ * * * * *
+
+_N.B._--Tout ce qui est relatif à la rédaction doit être adressé à
+M. Alexandre BERTRAND, de l'Institut, au Musée de Saint-Germain-en-Laye
+(Seine-et-Oise), ou à M. G. PERROT, de l'Institut, rue d'Ulm, 45, à Paris.
+
+Les livres dont on désire qu'il soit rendu compte devront être déposés au
+bureau de la _Revue_, 28, rue Bonaparte, à Paris.
+
+L'Administration et le Bureau de la REVUE ARCHÉOLOGIQUE sont à la LIBRAIRIE
+ERNEST LEROUX, 28, rue Bonaparte, Paris.
+
+CONDITIONS DE L'ABONNEMENT: La _Revue Archéologique_ paraît par fascicules
+mensuels de 64 à 80 pages grand in-8, qui forment à la fin de l'année deux
+volumes ornés de 24 planches et de nombreuses gravures intercalées dans le
+texte.
+
+PRIX:
+
+Pour Paris. Un an. 30 fr.
+Un numéro mensuel. 3 fr.
+Pour les départements. Un an. 32 fr.
+Pour l'Étranger. Un an. 33 fr.
+
+On s'abonne également chez tous les libraires des Départements et de
+l'Étranger.
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+ * * * * *
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+
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+
+MYTHES CHALDÉENS
+
+
+Parmi les dieux chaldéens, représentés en grand nombre sur les cylindres,
+la plupart restent encore pour nous indéterminés. C'est que l'art de
+l'ancienne Chaldée n'est pas parvenu à les douer d'une personnalité assez
+forte. S'il les distingue les uns des autres, ce n'est en effet ni par
+l'originalité du type physique ni même d'ordinaire par les particularités
+du costume, mais seulement par quelques attributs, souvent incertains et
+difficiles à connaître. Trois ou quatre figures divines tout au plus se
+détachent de la masse confuse, grâce à un symbolisme plus hardi, qui
+leur donne un aspect fantastique et qui est de nature à frapper vivement
+l'imagination.
+
+De ce nombre est un dieu caractérisé par deux gerbes de flammes ondoyantes,
+qui lui sortent du dos et des épaules et lui font comme des ailes de feu.
+L'étrange décor, au milieu duquel il se montre d'habitude, est bien fait
+aussi pour exciter notre curiosité. Le dieu, visible jusqu'aux genoux
+ou seulement jusqu'à la taille, apparaît derrière une montagne dont
+le sommet se termine parfois en double pyramide. Au premier plan, en
+avant de cette scène, qui semble avoir l'horizon pour théâtre, deux
+autres personnages ouvrent les battants d'une grande porte et servent,
+à l'occasion, d'introducteurs aux dévots qui se présentent avec des
+offrandes.
+
+Quelques interprètes en ont conclu qu'il s'agissait simplement d'un
+temple du dieu et des portiers qui en surveillaient l'entrée. D'autres,
+au contraire, sont allés chercher beaucoup trop loin des explications
+peu vraisemblables. Telle est surtout la singulière hypothèse qui, sous
+l'empire des préoccupations bibliques, voit dans ces monticules et dans
+la porte qui les précède une allusion à la tour de Babel, sur les ruines
+de laquelle se dresserait un dieu vengeur[1]. L'opinion plus diserte, qui
+a songé aux sept portes infernales, mentionnées dans la célèbre légende
+d'Istar, n'est pas au fond plus acceptable: car il est impossible de faire
+du dieu aux ailes de flamme une divinité souterraine et, comme il a été
+dit, le sinistre gardien du séjour d'où l'on ne revient pas[2].
+
+[Note 1: G, Smith, _Chaldaean account of Genesis_, p. 158.]
+
+[Note 2: Menant, _Cylindres de la Chaldée_, p. 125.]
+
+Je crois avoir établi dès 1884; dans les observations qui accompagnent
+mon mémoire sur la Stèle des Vautours, le véritable sens de la
+représentation, en lui attribuant un caractère tout sidéral[3]. Le dieu
+flamboyant qui paraît derrière les montagnes ne peut être qu'un astre,
+le soleil évidemment, l'astre brûlant par excellence[4]. Les portes qui
+s'ouvrent devant lui sont les portes du ciel[5]; c'est là une image chère
+à toutes les mythologies primitives, en Grèce comme en Chaldée. Le pieux
+Chaldéen qui invoquait le Soleil lui disait, le matin:
+
+ Tu ouvres la porte du ciel,
+
+et lui répétait, le soir:
+
+ Que la porte du ciel te soit obéissante.
+
+[Note 3: Dans la _Gazette archéologique_ de 1884, p. 198 200; article
+réimprimé dans les _Origines orientales de l'art_, p. 76-78.]
+
+[Note 4: Désigné idéographiquement par le signe _oud_, appelé _Para_,
+_Babbar_ en sumérien, _Samas_ (ou si l'on veut _Shamash_) en langage
+sémitique.]
+
+[Note 5: En sumérien _ghis-gal Anna-ghé_, Voir les hymnes au Soleil
+levant et au Soleil couchant, depuis longtemps traduits, le premier par
+F. Lenormant, _La Magie chez les Chaldéens_, p. 165-166, le second par
+O. Bertin dans la _Revue d'Assyriologie_, vol. I, IV, p. 157-161.]
+
+Quant aux gardiens de ces portes, coiffés ordinairement du bonnet à double
+corne, ce sont des divinités secondaires attachées au dieu principal,
+des génies du soir et du matin, de l'Orient et de l'Occident, analogues
+aux Heures grecques, malgré la différence des sexes, ou bien encore aux
+Dioscures.
+
+Ces idées sont d'ailleurs si simples, elles répondent si bien au sujet et
+viennent si naturellement à l'esprit que je ne saurais m'étonner de les
+voir aujourd'hui adoptées de différents côtés, comme l'explication courante
+de la curieuse représentation gravée sur les cylindres[6].
+
+[Note 6: Maspero, _Histoire ancienne des peuples d'Orient_, I, p. 655-658;
+W. Hayes Ward, _Seal Cylinders_ (catalogue des cylindres du Musée
+métropolitain de New-York), p. 13 et suiv., 18 et suiv.]
+
+Nous trouvons là juxtaposées, plutôt que combinées, deux conceptions de
+l'imagination populaire, qui sont d'ordre différent. L'image des portes du
+ciel est d'essence poétique; c'est purement une allégorie, une métaphore
+réalisée par le dessin. L'autre scène au contraire, tout en donnant au
+soleil la forme humaine, divinisée par des attributs, le fait agir et se
+mouvoir dans le cadre réel de l'horizon et des montagnes; nous sommes
+devant un véritable paysage, résumé en quelques traits, et le dieu reste
+en contact avec la nature. L'incohérence qui résulte d'un pareil doublement
+d'images est loin du reste de répugner à la poésie primitive; l'impression
+d'ensemble en devient plus fantastique, et ces portes, ouvertes sur le
+monde, prennent les proportions de l'infini. Même chez les Chaldéens, c'est
+dans un premier anthropomorphisme, mêlé au sentiment de la nature, qu'il
+faut chercher, croyons-nous, l'explication de cette mythologie figurée,
+plutôt que dans des constructions cosmologiques, trop précises, agencées
+et raccordées après coup sous l'influence du dogmatisme sacerdotal.
+
+Comme exemple de ces représentations, nous reproduisons d'abord un
+cylindre déjà plusieurs fois publié[7], qui donne la mise en scène telle
+qu'elle est le plus souvent disposée (fig. 1).
+
+[Note 7: A. de Longpérier, _Notice des antiquités assyriennes_, n° 540;
+Menant, _Cylindres de la Chaldée_, p. 123, fig. 71; Maspero, _Hist. anc.
+des peuples d'Orient_, p. 656.]
+
+A première vue, on pourrait douter si le soleil s'élève ou descend derrière
+les montagnes. La question est résolue par certaines variantes, où le dieu
+semble se hausser, en s'appuyant des deux mains sur la double cime[8].
+Ici même son bras gauche, replié avec effort, conserve quelque chose de
+la précédente attitude, comme pour rendre sensible aux yeux le mouvement
+ascensionnel de la figure. Le soleil à son lever avait, dans la
+superstition orientale, une puissance particulièrement bienfaisante.
+C'était l'heure où il chassait les démons de la nuit et dissipait leurs
+maléfices. Il ne faut pas oublier que les cylindres, tout en servant de
+cachets, étaient aussi des talismans; les images qu'ils imprimaient sur
+l'argile avaient une influence protectrice, une valeur de bon augure.
+On s'explique ainsi que la représentation du soleil levant y soit figurée
+de préférence.
+
+[Note 8: Menant, _Cylindres de la Chaldée_, p. 122, fig. 69; cf. pl. III,
+fig. 3.]
+
+[Illustration: Fig. 1.]
+
+Le dieu, à ce moment de son apparition, est toujours vêtu d'une longue
+robe, et il élève souvent de la main droite un attribut dont la forme
+et la nature sont ici nettement caractérisées: ce n'est ni une arme ni
+précisément un rameau, mais bien une palme[9]. Faut-il déjà, dans le
+symbolisme chaldéen, en faire l'emblème classique de la victoire, exprimant
+le triomphe de la lumière sur les ténèbres? Il serait peut-être plus simple
+d'y reconnaître, à l'origine, l'attribut naturel du dieu qui protège les
+palmiers et qui en mûrit les fruits. Du reste, les deux interprétations ne
+s'excluent pas nécessairement, et le geste a, sans contredit, quelque chose
+de triomphal.
+
+[Note 9: Sur les cylindre de petite dimension cette palme a été facilement
+prise pour une arme, pour une sorte de coutelas (cf. fig. 2 et 6); c'est là
+une méprise qu'il faut rectifier.]
+
+Ce que je que voudrais surtout montrer, c'est que ce premier acte du drame
+solaire n'est pas le seul qui soit figuré dans l'iconographie chaldéenne.
+Il y a là une action qui se poursuit et qui fait naître en se développant
+d'autres péripéties non moins expressives, qui mettent en scène de nouveaux
+acteurs. Le fait est démontré par quelques cylindres de la collection du
+Louvre, dont plusieurs sont d'acquisition récente.
+
+Un point plus avancé de la marche du dieu est marqué par les
+représentations qui le font voir tout entier de profil, posant le pied sur
+la montagne ou sur l'un de ses sommets, quand elle est double. C'est la
+barrière de l'horizon définitivement franchie par le Soleil, qui s'apprête
+à bondir au delà. Dans cette attitude, la figure, encore vêtue de son riche
+costume, tient toujours, avec un grand geste, la palme élevée devant elle.
+Un des cylindres du Louvre reproduit la scène avec plus de détails qu'à
+l'ordinaire (fig. 2). La porte du ciel a ses battants surmontés de deux
+lions; entre les lieutenants du dieu, qui la tiennent grande ouverte, un
+adorateur s'approche timidement et présente un chevreau[10].
+
+[Note 10: Variantes plus simples sur un autre cylindre du Louvre, cf.
+_Coll. De Clercq_, n° 85 et Menant, numéros 68 et 72.]
+
+[Illustration: Fig. 8.]
+
+Infiniment plus rares sont les représentations où le dieu Soleil s'empare
+d'une montagne, sans doute distincte de la précédente, non plus par simple
+escalade, mais en livrant bataille à un premier occupant, dieu comme lui.
+Le cylindre, dont nous reproduisons l'empreinte, donne un exemple
+remarquable et tout à fait dramatique de ce nouvel acte de la légende.
+
+Ici la porte du ciel n'est plus figurée; nous sommes à une autre étape dans
+la marche diurne de l'astre. Les deux acolytes divins, qui tout à l'heure
+jouaient le rôle de portiers, n'ont pas cependant abandonné leur chef;
+ils le suivent maintenant et font partie de son escorte guerrière, portant
+ses armes sacrées, une masse d'armes de rechange et le bâton coudé qui
+lancé revient à la main. Le dieu lui-même se montre dans un redoutable
+appareil de combat. Complètement nu, la taille seule sanglée d'une étroite
+ceinture, tout environné de flammes, qui lui sortent même des jambes, il
+aborde de près son adversaire et le menace de sa masse d'armes. Après lui,
+pour lui prêter main forte, vient encore un terrible personnage, qui n'est
+caractérisé par aucune arme ni par aucun attribut, si ce n'est qu'il brûle
+et flamboie de la tête aux pieds; c'est l'incendie qui marche. Il ne faut
+pas hésiter, croyons-nous, à y reconnaître le démon du feu ou mieux le Feu
+en personne[11], plus d'une fois célébré dans les hymnes de l'ancienne
+Chaldée.
+
+[Note 11: _Is_ ou _Ghi-bil_; voir particulièrement les fragments d'hymnes
+déjà rassemblés par F. Lenormant, _La Magie chez les Chaldéens_,
+p. 169-173.]
+
+[Illustration: Fig. 3.]
+
+Quant au dieu menacé d'être brûlé vif, rien n'est plus curieux ni plus
+naïvement expressif que son attitude. Assis sur la montagne, dont il était
+jusque-là le paisible possesseur, nu comme son ennemi et n'ayant aussi
+qu'un lien autour de la taille, il est de plus tout à fait désarmé contre
+cette irruption soudaine. Aussi se contente-t-il d'écarter ses mains
+ouvertes et abaissées dans un geste d'impuissante protestation. Il semble
+cependant qu'il n'ait pas cédé la place sans résistance; c'est ce
+qu'indiquent plusieurs cylindres de plus petite dimension[12], dont
+le Louvre possède un bon exemplaire. Au revers de la représentation
+précédente, sommairement reproduite, on voit une scène de palestre où
+les deux adversaires se mesurent corps à corps; mais déjà le dieu de la
+montagne a fléchi le genou et la victoire du Soleil n'est pas douteuse.
+Dans plusieurs variantes curieuses de la collection de Clercq, l'agresseur
+saisit son ennemi par sa longue barbe; souvent encore il tient sa masse
+d'armes et ne l'abandonne que vers la fin de la lutte[13].
+
+[Note 12: Tous les cylindres ici figurés sont reproduits à la grandeur
+réelle de l'exécution.]
+
+[Note 13: _Catalogue de la Collection de Clercq_, pl. XIX, numéros 176, 180
+et surtout 181; cf. 178. La présence des ailes de feu est significative et
+devrait bien faire abandonner une fois pour toutes l'ancienne explication
+des sacrifices humains par de prétendus pontifes.]
+
+[Illustration: Fig. 4.]
+
+Avant d'étudier la signification, d'ailleurs assez transparente, de cette
+lutte épique, je voudrais faire connaître un cylindre du Louvre, qui donne
+une disposition un peu différente de la scène d'agression. Le travail
+soigné, minutieux, cherche à rendre jusqu'au fond rocheux du paysage, ce
+qui paraît marquer une époque assez avancée dans l'art chaldéen.
+
+Ici la montagne, beaucoup plus développée dans ses lignes, brûle tout
+entière autour du dieu, qui n'est pas seulement assis, mais adossé contre
+ses hautes pentes. Bien que le Soleil n'ait pas ses ailes de feu, sans
+doute à cause du champ restreint qui l'entoure, il est désigné par une
+torche à triple flamme dont il menace son adversaire, en même temps qu'il
+le saisit par une des cornes de sa tiare. Les ailes flamboyantes ont passé
+à une déesse, peut-être _Aa_ ou _Malka_, l'épouse même du Soleil[14],
+tenant une couronne en signe de victoire. Les deux lieutenants ne sont pas
+figurés, non plus que le démon du feu, à moins que l'on ne reconnaisse ce
+dernier dans un petit personnage qui est agenouillé derrière la montagne et
+semble attiser l'incendie.
+
+[Note 14: Voir la fin de la page suivante.]
+
+[Illustration: Fig. 5.]
+
+Il est impossible de ne pas ouvrir une parenthèse pour dire incidemment
+quelques mots de la seconde scène gravée sur le revers du même cylindre.
+C'est encore une des luttes où le dieu Soleil était engagé, d'après la
+légende chaldéenne; mais celle-ci appartient à une autre partie de son
+histoire. Au milieu des montagnes, qui forment derrière les figures
+comme deux panneaux rocheux, le dieu aux ailes de feu, dont le caractère
+sidéral est encore accentué par une étoile qui rayonne entre les cornes
+de sa coiffure, a trouvé un nouvel adversaire dans Eabani, le monstre
+moitié-homme, aux jambes de taureau, vivant avec les bêtes sauvages.
+Les fragments conservés de l'épopée chaldéenne racontent bien en effet
+par quelles séductions le Soleil l'avait attiré et retenu dans la ville
+d'Erech; mais ils ne parlent pas de violence. Ici c'est de force que le
+dieu lui-même s'empare du monstre, l'arrêtant à la fois par sa queue de
+taureau et par l'une de ses cornes, sans craindre la massue recourbée
+dont il est armé. L'épisode est de toute manière inédit; seulement rien
+ne prouve qu'il se reliât en quelque façon à la lutte ignée contre le
+dieu de la montagne, et ce n'est peut-être qu'un simple pendant à la scène
+gravée sur le côté opposé du cylindre.
+
+Revenons maintenant à cette lutte, qui fait surtout l'objet de notre étude.
+Prise en elle-même, elle paraît représenter l'heure du jour où les rayons
+solaires sont dans toute leur incandescence. La difficulté est de savoir
+quelle est la montagne, dont le dieu cherche alors à prendre possession en
+la brûlant de ses feux. Est-ce la cime arrondie sous la forme de laquelle
+les Chaldéens se représentaient la terre? Une idée plus simple peut-être
+serait d'y reconnaître la montagne de l'Occident[15], vers laquelle
+l'astre, arrivé au sommet de sa course et maintenant dans toute sa force,
+marche pendant ces heures de l'après-midi qui sont les plus chaudes de la
+journée. Les légendes chaldéennes, dont les débris nous sont parvenus,
+sont si incomplètes qu'il serait vain de vouloir nommer le dieu qui
+se mesure ici avec le Soleil[16]. Il suffit de nous rappeler, par la
+comparaison avec d'autres mythologies, que de pareilles luttes, comme le
+combat d'Hercule et d'Apollon dans la légende grecque, sont inhérentes à
+l'essence même des mythes solaires.
+
+[Note 15: Cependant sur le cylindre n° 178 de la collection De Clercq,
+le vieillard nu, à longue barbe, est déjà agenouillé devant le dieu
+flamboyant au moment où celui-ci met le pied sur la montagne. Peut-être
+est-ce une représentation abrégée, qui réunit les deux scènes en une
+seule.]
+
+[Note 16: Les assyriologues mentionnent un dieu de l'Occident nommé
+_Martov_, fils d'Anou, le dieu du Ciel; F. Lenormant, _Les dieux de
+Babylone et de l'Assyrie_, p. 17.]
+
+J'ajouterai que la présence de l'épouse du Soleil est liée d'habitude au
+moment où l'astre achève sa course. C'est dans l'hymne chaldéen au Soleil
+couchant[17] qu'il est dit en propres termes:
+
+ Que ton épouse bien-aimée vienne avec joie au devant de toi.
+
+[Note 17: Dans cet hymne bilingue (traduit par O. Bertin, _Revue d'Assyr._,
+I, IV, p. 158, le nom de la déesse, douteux en sumérien, se lit A-a dans
+la traduction assyrienne, comme sur un grand nombre de cylindres où il est
+gravé à coté de celui du Soleil (_Catal. de la Coll. de Clercq_, n° 172;
+cf. numéros 98, 117, 129 et 130). Pour l'identification avec _Malka_, voir
+dans le même ouvrage la note de M. Oppert, p. 57.]
+
+Ainsi le poète grec Stésichore, dans un chant conservé par Athénée[18],
+rapportait de même que le Soleil
+
+ S'en allait dans les profondeurs de la nuit sacrée, de la nuit solitaire,
+ Pour retrouver sa mère et l'épouse de sa jeunesse,
+ Et ses chers enfants.
+
+[Note 18: Athénée, I, p. 469, _e_.]
+
+Les points de contact entre les légendes grecques et celles de la Chaldée
+sont maintenant si bien établis qu'il y a peut-être là quelque chose de
+plus qu'une coïncidence, d'ailleurs assez naturelle.
+
+[Illustration: Fig. 6.]
+
+Ce qui me confirme dans l'idée d'un assaut livré à la montagne de
+l'Occident, c'est un autre cylindre qui représente le combat terminé et le
+dieu aux ailes de flamme se reposant après sa victoire. Assis à son tour
+sur la montagne qu'il vient de conquérir, il tient encore en main la masse
+d'armes. Dans le champ, des deux côtés de la figure, sont suspendues une
+autre masse d'armes et une aiguière ou un vase à verser, double symbole du
+repos après la lutte. Ajoutez que les portes du ciel sont ici de nouveau
+représentées avec leurs gardiens habituels.
+
+Telle est bien l'impression que produisent sur l'imagination populaire les
+splendeurs du soleil, quand il approche de son coucher. Le moment où il
+semble se reposer à l'horizon est comme un triomphe où se manifeste sa
+royauté. Les Grecs modernes, pour exprimer le fait que le soleil se couche,
+disent d'un seul mot qu'il «règne»[19], expression superbe qu'ils
+ne semblent pas devoir à l'antiquité classique. La représentation gravée
+sur notre cylindre éveille une idée toute semblable.
+
+[Note 19: le mot grec correspondant, donné dans le texte de l’auteur, n’a
+pu être reproduit ici.]
+
+[Illustration: Fig. 7.]
+
+Avec les scènes successives qui viennent d'être décrites, nous aurions
+toute l'évolution diurne de l'astre. Cependant, avant de clore cette
+énumération, Je voudrais signaler encore deux variantes intéressantes,
+également tirées de nos cylindres chaldéens. Dans l'une d'elles, le dieu,
+au lieu de trôner sur la montagne, est assis sur un siège ordinaire.
+La porte, comme il arrive quelquefois, est indiquée par un seul battant,
+que tient un des deux génies, tandis que l'autre introduit un adorant.
+On remarquera ce curieux détail que le présentateur déploie et agite une
+grande draperie, sorte de voile ou de rideau, qui pouvait bien être
+l'offrande faite au dieu; mais l'idée qui s'y attachait était évidemment
+de masquer, d'atténuer pour les yeux mortels le dangereux rayonnement de
+la face solaire.
+
+La représentation suivante (fig. 8) rappelle de très près celle par où nous
+avons commencé, l'image du dieu paraissant à demi derrière la montagne;
+mais elle est d'un style particulier et elle offre des détails qui ne sont
+pas ordinaires.
+
+[Illustration: Fig. 8.]
+
+On remarquera surtout que les six lignes ondulées figurant les ailes de
+flamme se terminent par autant d'étoiles. Si, contrairement à l'opinion
+opposée plus haut, la scène pouvait se rapporter, dans certains cas, au
+soleil descendant derrière l'horizon, aucune variante ne s'y prêterait
+mieux que celle-ci. Comme dans un exemple précédent, les battants de la
+porte sont surmontés de deux lions. Les deux gardiens n'ont pas cette
+fois la coiffure munie de cornes; en revanche, ils sont armés de bâtons
+recourbés.
+
+Ces armes ne leur sont point inutiles; car ils ont à contenir un horrible
+démon, aux pieds d'aigle, à la tête décharnée, assez semblable à celui qui
+figure le Vent du sud-ouest dans plusieurs représentations connues. Des
+traits presque effacés semblent indiquer des ailes et même quelques flammes
+qui entourent le monstre. Ne serait-ce, sous une forme plus accentuée, que
+le démon du feu? Je préférerais y reconnaître un de ces esprits mauvais que
+la montée du jour met en fuite et qui recommencent à rôder sur la terre à
+l'approche du soir. Si réellement il y a des flammes autour de lui, on peut
+supposer qu'il paie ainsi sa témérité à braver les feux du soleil.
+
+A côté des compositions précédentes, qui apportent un développement notable
+à l'iconographie des mythes solaires dans l'ancienne Chaldée, je ne résiste
+pas au désir de faire connaître, pour terminer, un remarquable cylindre qui
+n'appartient plus à la même série et dont les figures nous conduisent dans
+un domaine mythologique différent.
+
+L'idée de représenter les dieux sur des animaux réels ou imaginaires
+est une des formes les plus originales du symbolisme chaldéo-assyrien.
+Cependant les groupes de ce genre, assez fréquents à l'époque assyrienne
+et aussi chez les populations de l'Asie Mineure, sont tout à fait rares
+sur les monuments de la haute antiquité chaldéenne. En voici pourtant un
+exemple, d'autant plus intéressant que le procédé n'est pas encore devenu
+banal et commun à toutes les divinités.
+
+[Illustration: Fig. 9.]
+
+Du même pas s'avancent l'un derrière l'autre deux monstres exactement
+pareils, que l'on pourrait, par anticipation, appeler apocalyptiques.
+Lions par le corps, par leurs membres antérieurs et par leurs têtes
+abaissées, dont les terribles mâchoires, ouvertes en cisailles, vomissent
+des torrents d'eau ou de feu, ils sont aigles par leurs puissantes ailes
+étendues, par les serres de leurs pattes postérieures et par leur queue
+de plumes en éventail. C'est en somme une des formes que la démonologie
+chaldéo-assyrienne prête le plus souvent aux puissances destructives, aux
+esprits du mal. Seulement l'art chaldéen y ajoute une grandeur étrange,
+surtout par la petitesse relative des figures divines que ces monstres
+portent à travers l'espace, non pas simplement, comme plus tard, posées
+sur leur dos, mais dressés en avant sur le garrot de la bête, vers la
+naissance des ailes déployées, qui semblent les soulever.
+
+Sur le premier vient un dieu qui tient dans sa main droite l'arme coudée
+des rois chaldéens[20] et lève le bras gauche d'un geste menaçant, comme
+s'il poussait un cri de guerre. La petite figure qui suit sur l'autre
+monstre est plus difficile à déterminer, à cause de son exiguïté même;
+pourtant les formes générales et la robe serrée aux jambes[21] sont bien
+d'une femme[22]; de ses mains étendues elle tient deux traits brisés, qui
+font penser à des éclairs. Une figure virile, de proportions beaucoup plus
+grandes, marche entre les deux animaux; comme elle est à pied, on a pu lui
+laisser toute la hauteur du cylindre, sans qu'il faille lui accorder pour
+cela un rang supérieur dans la hiérarchie céleste. De même que le dieu qui
+le précède, ce personnage porte l'arme coudée; mais, si l'on en juge par sa
+coiffure dépourvue de cornes, il ne joue à sa suite que le rôle d'un simple
+_armiger_[23]. Pour une raison toute technique, tenant à la nécessité de
+remplir le champ du cylindre, les dieux principaux ne sont pas ici désignés
+par leur taille, mais par leurs redoutables montures.
+
+[Note 20: Si, comme je le suppose, cette massue coudée était aussi une arme
+de jet, sorte de _boumerang_, elle représente très exactement l'éclair et
+la foudre.]
+
+[Note 21: A moins que même la figure ne soit nue.]
+
+[Note 22: Cette réserve est motivée par l'empâtement du menton et du cou,
+d'où il résulte une certaine indécision sur le sexe de la figure.]
+
+[Note 23: Le même sujet, rudement ébauché à la pointe, se trouve déjà sur
+un cylindre du Louvre, de travail plus archaïque. L'acolyte y prend la
+forme d'un génie à quatre ailes.]
+
+De pareilles images appartiennent évidemment au cycle des divinités qui
+personnifiaient les troubles de l'atmosphère, comme _Bin_, ou mieux
+_Ramman_, le dieu des tempêtes, avec sa compagne, la déesse _Sala_, et
+les autres êtres mythologiques qui forment leur cortège[24]. Les monstres
+qui les portent figurent les ouragans, les souffles orageux, qui se
+confondent, dans les incantations chaldéennes, avec toute une classe de
+démons malfaisants.
+
+[Note 24: F. Lenormant, _Les dieux de Babylone_, p. 18; Sayce, _Religion of
+the ancient Babylonians_, p. 202 suiv.; Maspero, _Hist. anc. des peuples
+d'Orient_, p 661-663. Pour la déesse Sala, voir surtout les cylindres qui
+portent la légende «Ramman et Sala». De Clercq, _Catalogue_ n°24; cf. 204.]
+
+Par cet exemple, comparé à ceux que nous avons empruntés aux
+représentations solaires, on peut juger avec quelle puissance tragique
+et quelle fantaisie grandiose l'imagination des artistes chaldéens avait
+su dramatiser la marche des phénomènes célestes et l'éternel combat des
+forces de la nature.
+
+Léon HEUZEY
+
+FIN des MYTHES CHALDÉENS
+
+ * * * * *
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+End of Project Gutenberg's MYTHES CHALDÉENS, by LÉON HEUZEY (1831-1922)
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13299 ***