summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/13303-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old/13303-8.txt')
-rw-r--r--old/13303-8.txt3673
1 files changed, 3673 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/13303-8.txt b/old/13303-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..669cfa4
--- /dev/null
+++ b/old/13303-8.txt
@@ -0,0 +1,3673 @@
+The Project Gutenberg EBook of Kourroglou, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Kourroglou
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: August 27, 2004 [EBook #13303]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK KOURROGLOU ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+
+ LIBRAIRIE BLANCHARD
+ RUE RICHELIEU, 78
+
+ ÉDITION J. HETZEL
+
+ LIBRAIRIE MARESCO ET Cie
+ 5, RUE DU PONT DE LODI
+
+
+
+
+KOURROGLOU
+
+ÉPOPÉE PERSANE
+
+
+
+NOTICE
+
+Kourroglou est toujours, à mes yeux, une oeuvre très-belle et
+très-curieuse. Elle n'eut pourtant pas de succès dans la _Revue
+indépendante_, où j'en publiai la traduction abrégée. Des raisons
+d'amitié me firent suspendre ce petit travail que l'on me disait
+préjudiciable aux intérêts de la Revue. Mais je protestai et proteste
+encore contre l'intelligence des abonnés qui préférèrent les romans
+nouveaux à ces chants originaux d'une littérature étrangère. C'était une
+initiation à la manière des rapsodes et des improvisateurs de l'Orient,
+et l'on sait qu'en fait d'art, connue en toutes choses, le public veut
+être poussé par les épaules vers les découvertes, si faciles qu'elles
+soient.
+
+La suite du poème, dont j'ai été forcée de résumer en deux pages les
+derniers chants et le dénouement superbe, a été publiée en abrégé sur
+le texte anglais de M. Chodzko, par M. C.-G. Simon, à Nantes. Cela fait
+partie d'une suite de travaux intéressants et agréablement présentés,
+qui ont paru dans les _Annales de la Société académique de la
+Loire-Inférieure_, sous le titre de _Recherches sur la littérature
+orientale_, Nantes, 1847.
+
+Il est à regretter que M. C.-G. Simon, par des raisons analogues à
+celles que j'ai subies, n'ait pas continué son exploration dans cette
+littérature persane, une des plus riches et une des plus belles du
+monde, assurément, puisqu'on y trouve la manière d'Homère et celle de
+Cervantes se coudoyant avec franchise, grandeur et naïveté dans les
+mêmes récits. On me dira que tout cela est exploré déjà. J'objecterai
+que peu de gens lisent ces poëmes dans le texte, et qu'on ne les lit
+guère plus dans les traductions, puisque la mienne et celles de M.
+Simon, allégées autant que possible des redites et longueurs inévitables
+de la manière orientale, n'ont été goûtées et comprises que des
+littérateurs.
+
+Et malgré ceci, j'insiste, et je dis: Lisez _Kourroglou_; c'est amusant,
+_quoique_ ce soit beau.
+
+GEORGE SAND
+Nohant, 24 juin 1833.
+
+
+
+PRÉFACE.
+
+Avez-vous lu Baruch? Peut-être! Mais vous n'avez pas lu Kourroglou.
+Lecteur, que lisez-vous donc! Quoi, vous n'avez pas lu Kourroglou!
+Kourroglou a été traduit du persan (car vous n'êtes pas obligé, ni moi
+non plus, de savoir le persan), et vous ne vous en doutez pas plus que
+je ne m'en doutais la semaine dernière? Ah! si j'étais lecteur de mon
+état, je ne voudrais pas avouer que je ne connais pas Kourroglou! En
+vain vous m'alléguerez que Kourroglou a été traduit du perso-turc
+en anglais, et que peut-être vous ne savez pas l'anglais: c'est une
+mauvaise défaite. Vous devriez le savoir, et moi aussi; mais je ne le
+sais pas, ni vous non plus, je suppose. Pourtant je le comprends,
+assez pour essayer de vous faire connaître Kourroglou, et je commence,
+renvoyant ceux de vous qui lisent l'anglais couramment à la traduction
+première, qui est toujours la meilleure, ayant été faite par un homme
+versé dans les langues orientales et dans les dialectes tuka-turkman,
+perso-turc, zendo-persan et autres, que nous connaissons aussi... de
+réputation.
+
+Mais avant d'entendre cette merveilleuse et curieuse histoire, il est
+bon que vous sachiez que le fond en est véritable, et que le célèbre
+Kourroglou, dont vous n'aviez jamais entendu parler, eut un personnage
+historique. Le nord de la Perse et les rives de la mer Caspienne sont
+pleins de sa gloire, et la récit de ses exploits est aussi populaire que
+celui de la guerre de Troie au temps d'Homère. Il est vrai qu'un Homère
+a manqué à notre héros jusqu'à ce jour, et qu'il a fallu la patience,
+la curiosité et le génie investigateur d'un Européen pour rassembler,
+résumer et coordonner les interminables fragments que les rapsodes
+orientaux débitent aux oreilles ravies et enflammées de leurs auditeurs.
+Honneur et grâces soient donc rendus à M. Alexandre Chodzko, l'Homère de
+Kourroglou. L'épopée de sa vie n'avait jamais été écrite, et il n'est
+pas bien prouvé que Kourroglou lui-même ait su écrire; il avait tant
+d'autres choses à faire, le vaillant diable à quatre! boire, battre,
+être un vert galant; mais ce n'est pas tout. Il avait encore le talent
+de chanter en improvisant; sa poésie et sa voix résonnaient de la Perse
+à la Turquie, de Khoï à Erzeroum, et sa guitare faisait presque autant
+de miracles que son cimeterre.
+
+Mais qu'était-ce donc que Kourroglou? C'était bien plus qu'un poëte,
+bien plus qu'un barde, bien plus qu'un lettré, bien plus qu'un pontife,
+bien plus qu'un roi, bien plus qu'un philosophe. Il était ce qu'il y
+a de plus grand... en Perse: il était bandit. Quand vous aurez fait
+connaissance avec lui, vous verrez que ce n'est pas peu de chose; mais
+vous conviendrez qu'à moins d'être Kourroglou, il ne faut pas s'en
+mêler.
+
+Kourroglou était (c'est M. Alexandre Chodzko qui parle) «un
+Turkman-Tuka, natif du Khorassan septentrional. Il a vécu dans la
+seconde moitié du XVIIe siècle; il a rendu son nom illustre en pillant
+les caravanes sur la grande route; mais ses improvisations poétiques
+l'ont fait plus grand encore. Les Turcs Iliotes, tribus errantes
+transplantées à différentes époques du centre de l'Asie aux vastes
+pâturages qui s'étendent de l'Euphrate à la Méroë, ont religieusement
+conservé ses chants et la mémoire de ses actions. Il est leur guerrier
+modèle et leur barde national dans toute l'étendue du terme. On montre
+encore aujourd'hui les ruines de la forteresse de Chamly-Bill, bâtie
+par Kourroglou dans la délicieuse vallée de Salmas, un district de la
+province d'Aderbaïdjan. Encore aujourd'hui on manque rarement de réciter
+dans une fête les chants d'amour de Kourroglou. Durant les querelles
+intestines et les combats que livrent les Iliotes, pour leur
+indépendance, aux Persans, leurs maîtres, quand les deux armées ennemies
+sont au moment d'engager la bataille, ils s'animent les uns les autres,
+et défient l'ennemi: les Perses en chantant des passages du schah-nama
+de leur Ferdausy, les Iliotes en hurlant les chants de guerre de leur
+Kourroglou. Sous les fenêtres du palais du schah, lorsque les trompettes
+et les tambours du nekhara-khana (la garde d'honneur) saluent le soleil
+levant, les musiciens ont coutume du jouer l'air guerrier de Kourroglou,
+celui qui a servi de thème à ses poésies lyriques, et sur lequel il
+improvisait ordinairement.»
+
+M, Chodzko établit un parallèle entre Ferdausy et Kourroglou. Il ne met
+point en balance la valeur littéraire de ces deux poëtes; l'un écrivant
+une magnifique épopée en langue arabe, achevant son oeuvre avec soin
+au milieu des délices d'une cour; l'autre improvisant au milieu des
+déserts, et dans un dialecte sauvage, des strophes énergiques, mais
+décousues et farouches comme sa vie, son caractère et ses compagnons
+d'armes. Cependant M. Chodzko s'étonne avec raison que le plus renommé
+et le plus populaire des deux (dans une plus vaste étendue de pays, ou
+du moins chez des admirateurs plus passionnés et plus nombreux), le
+bandit-ménestrel Kourroglou, soit resté jusqu'à ce jour inconnu aux
+Européens. C'est après un séjour de onze ans dans ces contrées, après
+avoir interrogé et écouté attentivement les rapsodes et les bardes qui
+passent leur vie à raconter et à chanter au peuple les exploits et les
+poésies de Kourroglou, qu'il est parvenu à écrire la vie épique, et à
+transcrire fidèlement les hymnes de ce héros barbare. Les versions les
+plus exactes, les récits les plus poétiques et les plus complets, il les
+a trouvés, dit-il, dans la dernière classe du peuple; la où le souvenir
+fanatique et l'amour enthousiaste de cette nature de faits et de
+ce genre de poésie avaient dû nécessairement pénétrer et se graver
+davantage. La nouveauté d'un tel personnage, l'intérêt de ses aventures,
+et surtout la peinture énergique dos moeurs et du caractère des tribus
+nomades dont Kourroglou est le type, et aux yeux desquelles il est un
+type idéal, ont paru assez importants aux orientalistes de Londres pour
+que le comité de _l'Oriental translation fund_ de la Grande-Bretagne et
+de l'Irlande ait fait imprimer et publier, à ses frais, les aventures de
+Kourroglou. Cette épopée, jointe aux chants des peuples qui habitent les
+rives de la mer Caspienne (chants populaires des Kalmouks, des
+Tatars d'Astrakan, des Perso-Turks, des Turckmans, des Ghilanis, des
+_Highlanders_ Rudbars, des Taulishs et des Mazenderams), forment un beau
+volume sous ce titre: _Specimens of the popular poetry of Persia_. «As
+found in the adventures and improvisations of Kourroglou the bandit
+menestrel of northern Persia: and in the songs of the people inhabiting
+the shores of the Caspian sea. Orally collected and translated with
+philological and historical notes, by Alexander Chodzko, esq.»
+
+Cette publication n'est pas, en effet, importante au seul point de vue
+de l'amusement et de l'intérêt épique; ce n'est pas seulement un héros
+de l'Arioste que la Perse nous révèle, c'est toute une histoire de
+moeurs, c'est tout un génie national que Kourroglou. C'est le nomade
+dans toute sa poésie plaisante et terrible, c'est le guerrier asiatique
+dans toute son exagération fanfaronne, c'est le brigand de la Perse
+dans toute sa ruse, dans toute sa férocité et dans toute son audace.
+Kourroglou est cruel, ivrogne, glouton, libertin; c'est le plus grand
+pillard et le plus grand vantard que nous ayons jamais rencontré, même
+chez nous, où ces qualités sont si fort répandues par le temps qui
+court. Il est entreprenant, vindicatif, insatiable de richesses et de
+plaisirs, fourbe, brutal et impitoyable dans la colère. Il n'en est pas
+moins l'idole de ses compagnons et de leur nombreuse postérité. Ces
+peccadilles ne le rendent que plus aimable. Les femmes en sont folles,
+et les enfants rêvent de lui, non comme d'un croquemitaine, mais comme
+d'un Tancrède ou d'un Roland. Tandis que le Rustem de Ferdausy est
+un vrai chevalier, fidèle à son prince ou prosterné devant son Dieu,
+Kourroglou ne connaît guère d'autre dieu que lui-même et n'est fidèle
+qu'à son propre serment. A cet égard, il affiche une loyauté et une
+générosité qui ne sont point sans grandeur et sans danger, vu la
+mauvaise foi des ennemis qui le poursuivent. Une seule trahison
+déshonore sa vie; mais il la pleure amèrement, et le remords lui inspire
+le plus beau de ses chants de douleur. Un seul amour pénètre jusqu'au
+fond de son âme, et fait de lui un être sympathique par quelque endroit,
+c'est sa tendresse exaltée pour son fils adoptif, Ayvaz, le Benjamin,
+le Renaud du poëme. Mais le véritable héros de la vie de Kourroglou, ce
+n'est point Kourroglou, ce n'est pas le bel Ayvaz, ce n'est pas même le
+spirituel marmiton Hamza-Beg; ce n'est pas un homme, ce n'est pas une
+femme: c'est un cheval, c'est la divin Kyrat, près duquel les coursiers
+d'Achille et tous les palefrois renommés de la chevalerie ne sont que
+de pauvres poneys. Le poëme s'ouvre par la formation céleste de Kyrat,
+comme vous allez le voir, lecteur; car j'entreprends de vous raconter
+tout le poëme. Mais comme M. Chodzko l'a _oralement_ transcrit, je me
+permettrai d'abréger et de résumer la traduction de M. Chodzko. Quand je
+la citerai textuellement, j'aurai soin de l'indiquer.
+
+Le poëme est divisé par chants, que M. Chodzko intitule: _Entrevues;
+meetings_ en anglais, _mejjliss_ en perso-turk que nous traduirons par
+_rencontres_. Ce sont les rapsodies que l'haleine d'un _Kourroglou-Khan_
+peut fournir en une séance à l'attention d'un auditoire. Les
+Kourroglou-Khans sont comme les Schah-Namah-Khans de Ferdausy, comme les
+Koran-Khans du Prophète, des bardes de profession qui, en s'accompagnant
+de la guitare, récitent au peuple et aux amateurs les faits, gestes,
+maximes et improvisations de leur héros. La mémoire de ces chanteurs,
+dit M. Chodzko, est vraiment incroyable; à toute sommation, ils récitent
+d'une seule haleine, et durant des heures entières, sans la moindre
+hésitation, à partir du vers qui leur est désigné par les auditeurs.
+
+
+
+PREMIÈRE RENCONTRE[1].
+
+[Footnote 1: Ce premier chant est textuellement traduit de l'anglais.]
+
+Kourroglou était un Turkoman de la tribu de Tuka; son véritable nom
+était Roushan, et celui de son père Mirza-Serraf. Ce dernier était au
+service du sultan Murad, gouverneur d'une des provinces du Turkestan, en
+qualité de chef des haras de ce prince.
+
+Un jour que les cavales paissaient dans les prairies qui s'étendent le
+long du Jaïhoun (l'Oxus), un étalon sortit de la surface des eaux, gagna
+la rive, courut vers la troupe des cavales, et après s'être accouplé à
+deux d'entre elles, il se replongea dans le fleuve, où il disparut
+pour jamais. Cette étrange nouvelle ne fut pas plus tôt rapportée à
+Mirza-Serraf, qu'il se rendit à la prairie, et ayant fait des marques
+distinctes aux deux juments désignées, il recommanda aux gardiens d'en
+avoir un soin particulier; puis, de retour chez lui, il consigna sur ses
+livres les détails de l'apparition de l'étalon, et enregistra la date
+précise de cet événement.
+
+On sait qu'une jument donne toujours naissance à son poulain étant
+debout; quand le terme fut arrivé, Mirza-Serraf, qui était présent à
+leur naissance, reçut les jeunes poulains dans le pan de sa robe, afin
+qu'ils ne fussent point blessés par leur contact avec la terre.
+
+Il dirigea lui-même avec le plus grand soin leur première éducation
+pendant les deux années suivantes, et surveilla les progrès de leur
+croissance. Malheureusement leur mauvaise mine n'était pas propre à
+inspirer beaucoup d'espoir pour l'avenir. Ils paraissaient laids à la
+première vue, et leur robe épaisse semblait être de crin plus que de
+poil.
+
+Un des devoirs de la charge de Mirza-Serraf était de visiter, à tour
+de rôle, tous les haras confiés à ses soins, afin de mettre à part les
+meilleurs poulains pour les écuries du prince. Dans cette occasion, les
+deux poulains merveilleux furent au nombre de ceux qu'il choisit. Quand
+le prince vint en personne visiter ses écuries, il examina attentivement
+les chevaux amenés par Mirza-Serraf, et approuva tous ses choix, à
+l'exception des deux poulains en question.
+
+Plus il les regardait, plus ils lui semblaient hideux. Il fit amener
+en sa présence le chef de ses haras, et s'adressant à lui d'une voix
+courroucée: «Vassal, lui dit-il qu'est-ce que cela signifie? me crois-tu
+donc dépourvu d'instruction ou d'intelligence, ou bien es-tu devenu si
+vieux que tu ne puisses plus distinguer un bon cheval d'un mauvais? Que
+prétends-tu en m'amenant ces deux misérables haquenées?»
+
+Alors, transporté de rage, le prince ordonna que Mirza-Serraf eût les
+yeux crevés. Cette sentence fut immédiatement exécutée. Un fer rouge fut
+appliqué sur le globe des yeux de l'infortuné Mirza, qui fut ainsi privé
+pour jamais de la lumière. Aveugle et désolé, il fut reconduit dans sa
+maison. Son fils unique Roushan, jeune homme de dix-neuf ans, étudiait
+alors à l'une dés écoles de la ville. Aussitôt qu'il eut appris le
+châtiment infligé à son père, baigné de larmes, il accourut vers lui.
+«Ne pleure pas, mon fils, lui dit le vieillard, qui était un des plus
+habiles astrologues de son siècle; j'ai examiné ton horoscope, et ma
+science infaillible ma découvert que tu deviendrais un héros célèbre. Tu
+vengeras mes souffrances sur la personne de l'injuste tyran qui me les a
+infligées. Va à l'instant voir le prince, et parle-lui ainsi: «Seigneur,
+tu as fait crever les yeux de mon père à cause d'un poulain. Sois
+miséricordieux, et fais-lui présent de l'animal; sans cela mon pauvre
+père, qui est vieux et aveugle, n'aura pas de cheval à monter pour se
+rendre à la distribution des aumônes qui se font dans ton palais.»
+Roushan fit ainsi qu'il lui avait été dit.
+
+Le prince, dont la colère avait eu le temps de se calmer, accorda au
+jeune homme la permission d'entrer dans ses écuries et de prendre celui
+des deux poulains condamnés qui lui plairait le mieux.
+
+Roushan choisit celui qui était gris, parce que son père lui avait dit
+que la jument qui l'avait porté était d'une plus noble race que l'autre.
+De retour à la maison avec le don du prince, Roushan reçut de son père
+l'ordre de creuser un souterrain. «Il nous servira d'écurie, lui dit
+celui-ci. Fais-y quarante stalles, et entre chaque stalle tu feras
+un réservoir pour l'eau. Par la combinaison d'un certain nombre de
+ressorts, dont je t'enseignerai l'usage, l'orge et la paille seront
+distribuées en temps convenable à notre poulain, qui mangera sa ration
+sans l'assistance d'un palefrenier. L'eau lui arrivera de la même
+manière en temps convenable. Tu maçonneras soigneusement la porte et
+jusqu'aux moindres fentes de l'écurie; car il est indispensable que
+notre cheval demeure seul durant quarante jours, et que ni l'oeil
+de l'homme ni les rayons du soleil ne viennent le troubler dans sa
+solitude.»
+
+Les instructions du père furent exécutées par le fils avec la plus
+scrupuleuse fidélité. Le poulain fut introduit et enfermé dans sa
+nouvelle demeure. Il y avait déjà trente-huit jours qu'il y demeurait,
+caché à tous les regards, lorsqu'au trente-neuvième la patience de
+Roushan fut épuisée. Il s'approcha de l'écurie, et ayant fait un trou de
+la grandeur de l'oeil, il commença à regarder dans l'intérieur.
+
+Le corps entier du poulain lui apparut brillant et resplendissant
+comme une lampe; mais la lumière qui en jaillissait s'affaiblit
+instantanément, et puis s'éteignit comme par l'effet du simple regard de
+Roushan. Il eut peur, et, refermant précipitamment la petite ouverture,
+il retourna vers son père, auquel il ne dit rien de ce qui était arrivé.
+Le lendemain, juste à l'heure où venait d'expirer le quarantième jour
+de la claustration du poulain, Mirza dit à son fils: «Le temps est
+accompli, allons chercher notre cheval et commençons à le dresser.»
+Ils furent ensemble à l'écurie. L'aveugle commença à tâter. la robe de
+l'animal: il promena sa main sur la tête et sur le cou, sur les jambes
+de devant et sur celles de derrière, comme s'il eût cherché quelque
+chose, et tout à coup il s'écria: «Qu'as-tu fait, malheureux enfant? Il
+eût mieux valu pour moi que tu fusses mort dans ton berceau! Pas plus
+tard qu'hier tu as laissé la lumière tomber sur le poulain.---Tu
+as deviné juste, mon père; mais comment as-tu fait pour découvrir
+cela?--Comment j'ai fait? Ce cheval avait des plumes et des ailes qui
+ont été brisées par suite de ton imprudence.» A ces mois le coeur de
+Roushan fut rempli d'amertume, et il tomba dans une profonde tristesse.
+Mirza lui dit alors: «Ne perds pas courage; nul cheval vivant ne pourra
+jamais approcher de la poussière que soulèveront les pieds de ce
+coursier.»
+
+Ayant dit ainsi, l'aveugle enseigna à son fils à seller le poulain avec
+une selle de feutre, et lui prescrivit de le dresser de la manière
+suivante: «Tu le feras trotter pendant les quarante premières nuits sur
+les rochers et dans les plaines pierreuses, et pendant les quarante
+nuits suivantes dans l'eau et les marécages.» Quand ceci fut accompli,
+Mirza-Serraf mit son cheval au galop, qu'il soutint admirablement, soit
+en avant, soit a reculons. L'éducation du noble animal ayant été ainsi
+complétée, il commença à s'occuper de celle de son fils. «Monte ton
+cheval, lui dit-il, fais-moi place derrière toi, et traversons l'Oxus.»
+Pendant qu'ils s'amusaient ainsi, le vieillard expérimenté initiait son
+fils à tous les stratagèmes de l'art de l'équitation et du métier des
+armes.
+
+«C'est bien, dit-il un jour à Roushan, je suis content de toi. Mais il
+nous reste encore une chose à faire. Notre prince vient quelquefois
+chasser sur les bords de l'Oxus; c'est là que tu l'attendras. La
+première fois que tu le verras venir de ton côté, revêts toutes les
+pièces de ton armure, et, monté sur ton cheval, va hardiment à la
+rencontre du tyran. Alors tu lui diras ces mots: «Prince injuste et
+cruel, contemple le cheval à cause duquel tu as fait crever les yeux de
+mon père, regarde bien ce qu'il est devenu, et meurs d'envie.»
+
+Roushan obéit fidèlement à l'ordre de son père; la première fois qu'il
+aperçut le prince prenant le plaisir de la chasse sur les bords de
+l'Oxus, il revêtit son armure et courut droit à lui. Le prince,
+émerveillé de la beauté peu commune du cheval, aussi bien que de la
+noble apparence du cavalier, dit à son vizir: «Quel est ce jeune homme?»
+Roushan, invité à s'approcher du prince, ne manqua pas de lui répéter
+d'une voix ferme et menaçante le discours que son père lui avait
+enseigné, et il ajouta: «Prince stupide, tu le crois un bon connaisseur
+de chevaux. Écoute, ignorant, et apprends de moi quels sont les signes
+auxquels on reconnaît un cheval de noble race.» Cela dit, il improvisa
+le chant suivant:
+
+_Improvisation_.--«Je viens, et je te dis: Écoute, ô prince! et apprends
+à quoi se fait reconnaître un noble cheval. Actif et alerte, vois si
+ses naseaux s'enflent et se distendent alternativement; si ses jambes,
+sèches et déliées, sont comme les jambes de la gazelle prête à commencer
+sa course. Ses hanches doivent ressembler a celles du chamois; sa bouche
+délicate cède à la plus légère pression de la bride, comme la bouche
+d'un jeune chameau. Quand il mange, ses dents broient le grain comme la
+meule d'un moulin en mouvement, et il l'avale comme un loup affamé. Son
+dos rappelle celui du lièvre; sa crinière est douce et soyeuse; son cou
+est élevé et majestueux comme celui du paon. Le meilleur temps pour le
+monter est entre sa quatrième et sa cinquième année. Sa tête est fine et
+petite comme celle du grand serpent chahmaur; ses yeux sont saillants
+comme deux pommes; ses dents semblent autant de diamants. La forme de
+sa bouche doit approcher de celle du chameau mâle; ses membres sont
+finement dessinés, et plutôt arrondis qu'allongés. Quand on le sort de
+l'écurie, il est joyeux et il se cabre. Ses yeux ressemblent à ceux de
+l'aigle, et il marche avec l'inquiète impatience d'un loup affamé. Son
+ventre et ses côtes remplissent exactement la sangle. Un jeune homme de
+bonne famille prête une oreille obéissante aux leçons de ses parents;
+il aime son cheval et en prend le plus grand soin Il sait par coeur la
+généalogie et la pureté de son sang. Il essaie souvent la vigueur
+des articulations de son genou; en un mot, il doit être ce qu'était
+Mirza-Serraf dans sa jeunesse.»
+
+Dès que le prince eut entendu cette improvisation, il dit aux gens de sa
+suite: «C'est là le fils de Mirza-Serraf? Holà! qu'il soit arrêté!»
+
+Roushan fut immédiatement entouré de tous côtés; mais, sans paraître
+s'en apercevoir, il parla ainsi au sultan Murad:
+
+_Improvisation_.--«Écoutez, mon prince; il me revient en mémoire
+quelques stances de vers agréables; permettez-moi de vous les réciter.»
+Le prince y consentit, et ordonna à ses gardes, de ne pas toucher
+à Roushan qu'il n'eût dit ses vers. Alors ce dernier commença
+l'improvisation suivante: «Mon prince a donné l'ordre de me punir; mais,
+par Allah! je sais comment me défendre; je m'échapperai de ses mains.
+En vain m'offrirais-tu tes richesses et tes faveurs comme on jette la
+pâture à l'aigle vorace et affamé, je les rejetterais toutes.»
+
+Le prince l'interrompit et lui dit: «Cesse tes vaines bravades; viens,
+et sers-moi fidèlement, autrement je te ferai mourir.»
+
+Roushan chanta alors ainsi:
+
+_Improvisation_.--«Je suis appelé Dieu dans ma maison: oui, je suis un
+dieu. Je ne courberai point mon cou devant un lâche comme toi. La cruche
+a porté l'eau assez longtemps pour toi; mais, à la fin, la cruche s'est
+brisée.»
+
+Le prince lui dit: «Ton père a été mon serviteur pendant cinquante ans.
+Dans un moment de colère, j'ai ordonné qu'on lui crevât les yeux. Mais
+qui déniera au maître le droit de punir son esclave, afin de pouvoir
+ensuite le combler de ses faveurs? Viens avec moi, tu apprendras à
+m'être agréable, et je te récompenserai.» Roushan répliqua: «Tu as
+éteint les yeux de mon père, et, à ce prix, tu veux me faire riche. Si
+Dieu me donne assez de vie, je te ferai subir la peine du talion. Mais
+écoute!»
+
+_Improvisation_.--«C'est toi-même qui as construit l'édifice de la ruine
+quand tu as prêté l'oreille à des calomniateurs. Je prendrai ta vie et
+je renverserai ton trône.»
+
+Ces paroles firent sourire le prince, et il lui demanda ironiquement:
+«Comment, Roushan, te sens-tu assez fort pour détruire mes villes et
+pour renverser mon trône?» Roushan improvisa le chant suivant:
+
+«Assez de forfanteries. Que sont à mes yeux trente, soixante, ou même
+cent de tes guerriers? Que sont vos rochers, vos précipices et vos
+déserts sous le sabot de mon coursier? Je suis le léopard des montagnes
+et des vallées[2].»
+
+[Footnote 2: Cette strophe est habituellement chantée par les Turcs
+avant qu'ils s'élancent sur l'ennemi.]
+
+Le prince reprit: «Viens plus près de moi, ne fuis pas. Je jure par
+la tête des quatre premiers califes que je te ferai _sirdar_ (général
+commandant en chef) de mes troupes.» Et pendant qu''il parlait ainsi,
+il admirait le courage du jeune homme. Roushan répliqua et dit:
+«Maintenant, mes chants, aussi bien que mes exploits, seront connus au
+monde sous le nom de Kourroglou, le fils de l'aveugle dont tu as crevé
+les yeux [3].
+
+[Footnote 3: _Kurr_ signifie aveugle, et _oglou_ fils.]
+
+_Improvisation_.--«Écoute les paroles de Kourroglou. La vie m'est un
+fardeau. De ce jour j'abandonne ma tête aux hasards de la fortune,
+comme la feuille d'automne s'abandonne à l'âpre souille des vents. Avec
+l'assistance de Dieu, j'irai en Perse pour y rétablir la religion d'Ali,
+qui est vénéré dans ce pays.»
+
+Il finissait à peine ces mots, que, se précipitant au milieu de la suite
+du prince, il fit un horrible carnage, et le prince, à la fin convaincu
+que toutes les armées de la terre ne pourraient venir à bout de le
+vaincre, ordonna à son vizir d'abandonner une poursuite dangereuse et
+inutile.
+
+Roushan traversa l'Oxus à la nage et se hâta de rejoindre son père sur
+la rive opposée. «Tu m'as vengé, mon fils, lui dit ce dernier, que Dieu
+t'en récompense! Quittons maintenant cette contrée: non loin d'Hérat, je
+connais une oasis où tu vas me conduire.
+
+Roushan obéit, et quand ils eurent atteint l'oasis, Mirza-Serraf tira de
+dessous son bras un vieux livre d'astrologie qui ne le quittait jamais,
+et dit: «O mon fils, cherche dans ce livre un passage qui traite
+de l'apparition de deux étoiles, l'une à l'orient et l'autre à
+l'occident.--Père, je l'ai trouvé!
+
+--Bien! L'oasis où nous sommes contient une source d'eau; quand la nuit
+qui précède le vendredi sera arrivée, tu veilleras avec ce livre dans la
+main, en répétant continuellement la prière qui se trouve a ce passage
+du livre; tes jeux devront suivre avec la plus grande vigilance les deux
+étoiles jusqu'au moment où elles se rencontreront. Alors tu verras la
+surface de l'eau se couvrir d'une écume blanche. Prends ce vase que
+j'ai apporté tout exprès, tu y recueilleras soigneusement l'écume et me
+l'apporteras sans délai.»
+
+Quand la nuit désignée fut venue, Roushan remplit toutes les
+instructions de Mirza-Serraf, et déjà il revenait avec le vase plein
+de l'écume mystérieuse; mais elle était si blanche, si légère et
+si fraîche, que le jeune homme inexpérimenté ne put résister à la
+tentation: il avala l'écume. «J'ai accompli toutes tes prescriptions,
+dit-il à son père; l'écume cependant ne s'est pas montrée sur l'eau
+de la source.» Mirza-Serraf répondit: «L'écume a paru sur l'eau de la
+source; j'en suis certain. Confesse la vérité, qu'en as-tu fait?»
+
+Roushan était sincère; il avoua sa faute. Alors le vieillard, frappant
+son genou avec ses deux mains: «Qu'as-tu fait, malheureux? s'écria-t-il.
+Sois maudit, et puisse ta maison tomber sur ta tête! Tu m'as ravi le
+bonheur de te revoir. Cette écume était un remède précieux et unique, un
+collyre qui avait la puissance de guérir ma cécité. J'en aurais employé
+une portion pour moi, et je t'eusse laissé boire le reste. Mais les
+décrets du sort sont irrévocables; tu deviendras un guerrier invincible
+et moi je mourrai aveugle. Tout est consommé, maintenant.» Le pauvre
+vieillard commença alors à dicter ses dernières volontés. «Mes jours
+sont comptés, dit-il, désormais tu prendras le nom de Kourroglou, le
+fils de l'aveugle. Tes vers et tes actions seront attachés pour toujours
+à ce surnom. Maintenant conduis-moi à Mushad, sur le dos de Kyrat[4],
+car c'est ainsi que tu devras nommer ton cheval.»
+
+[Footnote 4: Un cheval bai brun.]
+
+Kourroglou plaça son vieux père derrière lui, et marcha vers la ville
+sacrée de Mushad, où ils arrivèrent en peu de temps, grâce à la vigueur
+surnaturelle de leur cheval. Ce fut dans cette ville qu'ils embrassèrent
+la foi d'Ali, et, d'impies sunnites qu'ils étaient, devinrent _sheahs_
+et vrais croyants. Ce fut là aussi que Mirza-Serraf mourut, et voici
+quelles furent ses dernières paroles: «Aussitôt que je serai mort,
+rends-toi dans la province d'Aderbaïdjan, dont le schah de Perse est
+souverain. Il voudra t'attirer à sa cour, n'y va pas, mon fils; mais ne
+te révolte pas non plus contre lui.»
+
+Il dit et il expira.
+
+
+
+DEUXIÈME RENCONTRE.
+
+Nous avons traduit textuellement la première rencontre pour donner au
+lecteur une idée juste de la forme de ce récit. M. Chodzko déclare dans
+sa préface, en qualité d'étranger, qu'il n'a point prétendu faire de sa
+_transcription_ une oeuvre de style pour la langue anglaise. Nous ne
+possédons pas assez cette langue pour adresser des critiques à M.
+Chodzko; mais nous la lisons assez pour espérer n'avoir point fait
+de contre-sens, et pour nous être assuré que les rapsodies des
+Kourroglou-Khans ne pouvaient pas nous être transmises avec plus de
+concision, de franchise et de simplicité. Nous ne savons pas non plus si
+le style de M. Chodzko a la véritable couleur orientale; mais on a pu
+voir par ce qui précède (rendu mot à mot autant que possible) que c'est
+une couleur nette, hardie, sans recherche, sans affectation, sans aucune
+coquetterie déplacée pour chercher à flatter le goût européen. C'était,
+je crois, la vraie manière et la seule bonne.
+
+La seconde _rencontre_ est consacrée à faire rencontrer en effet,
+Kourroglou et le terrible bandit Daly-Hassan. Ce dernier prétend avoir
+le monopole du pillage et du meurtre. Il rit de pitié en voyant un
+ennemi si jeune venir tout seul pour le défier, au milieu de quarante
+de ses meilleurs garnements. «Le monde entier retentit de ma gloire,
+s'écrie Daly-Hassan, qui ne se pique pas de Modestie.
+
+«Et le pauvre diable ose me barrer le chemin?--Misérable! lui répond
+Kourroglou; tu ne t'es jamais battu qu'avec des agneaux: tu ne sais pas
+encore ce que c'est qu'un bélier.»
+
+Le bélier est apparemment chez cette race de pasteurs le type du courage
+et de la force; car Kourroglou, qui n'est pas modeste non plus, se
+compare de préférence à cet animal dans ses fréquentes vanteries, et
+quand il a dit: «Je suis Kourroglou le bélier,» il a tout dit.
+
+Daly-Hassan ne se presse pas d'entamer le combat. Les bravades de son
+ennemi l'amusent, et il lui permet d'improviser et de chanter les
+stances qui lui _viennent à l'esprit_, comme dit Kourroglou en semblable
+occasion. Ces stances sont toujours belles d'énergie sauvage, et le
+refrain de celles-ci est un cri d'impatience, _«Ne combattrons-nous donc
+pas aujourd'hui?»_ En voici une qui ne manque pas de caractère:
+
+«Montre-moi un homme qui puisse tendre mon arc! Montre-moi un homme qui,
+_comme un bélier_, vienne frapper sa tête contre mon bouclier! Je puis
+broyer l'acier entre mes dents et le cracher contre le ciel. Oh! ne
+combattrons-nous donc pas aujourd'hui?»
+
+Pendant que Kourroglou chante ses trophées, Daly-Hassan examine Kyrat,
+l'incomparable Kyrat, le fils de l'étalon-spectre, le coursier fidèle,
+l'ami, le porte-bonheur de Kourroglou, et _il en devient épris_.
+«Fais-moi présent de ton cheval, dit-il, et je m'abstiendrai de verser
+ton sang.» Kourroglou répond par de nouvelles provocations, et le combat
+s'engage. En un clin d'oeil vingt des compagnons de Daly-Hassan sont
+_expédiés aux enfers_, les vingt autres prennent la fuite à travers le
+désert. Daly-Hassan reste seul; dévoré de rage, il se précipite sur son
+ennemi; mais Kourroglou lui fait mordre la poussière, pousse un cri
+_comme celui d'un aigle_, descend de cheval, et s'asseyant sur sa
+poitrine, tire tranquillement son khandjar pour lui couper la tête.
+Daly-Hassan se prend à pleurer. «Misérable bâtard! lui dit Kourroglou,
+es-tu donc celui qui depuis sept ans faisait l'effroi de ces contrées?
+Tu n'es qu'une femme pusillanime. _Lâche! tu verses des larmes pour une
+cuillerée de sang!»_
+
+«Guerrier invincible, lui répond Daly-Hassan, _j'ai juré à Dieu et à
+moi-même de servir fidèlement l'homme qui pourrait me renverser sur le
+dos_. Prends-moi pour ton esclave, et dis-moi le nom de mon maître.»
+
+Kourroglou est ému de pitié. Il se lève, rengaine son poignard, et suit
+Daly-Hassan dans une caverne où celui-ci le rend maître des richesses
+immenses qu'il a amassées durant les sept années de son brigandage.
+A partir de ce jour, il est le serviteur et l'ami de Kourroglou. Ils
+demeurent ensemble plusieurs mois dans la caverne, et n'en sortent que
+pour augmenter leur trésor en détroussant les voyageurs, et pour enrôler
+des bandits sous leurs ordres.
+
+Quand ils ont réussi à se composer une bande de 77 hommes, ils chargent
+leur butin sur des chameaux et sur des mules, et, poursuivant leur
+voyage vers la province d'Aberdaïdjan, ils atteignent bientôt les
+montagnes de Kaflankhou, y laissent leurs hommes et s'en vont tous deux
+à la découverte pour s'assurer d'une retraite sûre. Ils trouvent dans
+le district de Karadag une magnifique prairie où ils s'installent avec
+leurs richesses et leurs compagnons. Leurs exploits répandent bientôt
+la terreur dans le pays, et tout homme _courageux_ vient s'enrôler sous
+leur bannière.
+
+«Il traitait ses gens comme un père, et la paie qu'il leur faisait était
+si libérale, qu'elle pouvait remplir le creux du bouclier de chacun
+d'eux.»
+
+En peu de temps, Kourroglou se voit à la tête de 777 hommes, nombre
+sacré qu'il n'eût dépassé vraisemblablement que pour celui de 7777, s'il
+lui eût été possible dès lors d'y atteindre.
+
+Cependant le gouverneur de la province commence à s'alarmer du voisinage
+de Kourroglou. Il lui dépêche un envoyé qui, sans fleur de rhétorique,
+lui parle ainsi:
+
+«Qui es-tu? Pourquoi es-tu venu ici? Si tu désires parler au souverain
+d'Iran, va le trouver; mais ne demeure pas ici plus longtemps. Si tu as
+quelque chose à me dire, je t'écouterai afin de savoir ce que c'est.»
+
+Kourroglou trouve le discours de l'ambassadeur un peu familier; mais il
+se ressouvient de la défense que son père lui a faite, en mourant, de
+se révolter contre le schah de Perse. Il traite donc l'envoyé fort
+honnêtement, et lui promet d'évacuer le pays sous peu de jours.
+
+Il rassemble ses hommes et leur chante ceci:
+
+«L'heure du départ est arrivée. Que quiconque veut me suivre dans le
+Kurdistan se tienne prêt! Qu'il me suive, celui dont les lèvres veulent
+boire dans la coupe de la valeur!--Qu'il me suive, celui qui veut mettre
+en pièces le linceul de la mort!»
+
+Les 777 brigands répondirent: «O Kourroglou, nous ne craignons pas la
+mort; là où tu iras, nous irons.» Ils partent; ils arrivent dans la
+vallée de Gazly-Gull, située dans le voisinage de Khoï, et débutent par
+l'extermination et le pillage d'une caravane. Le gouverneur d'Erivan,
+Hussein-Ali-Khan, se met en route à la tête de quinze cents cavaliers
+pour aller réprimer ces brigandages. «Ne craignez rien, ô mes âmes! ô
+mes _fous_ (_Dalcelar_)!» C'est le nom d'amitié que Kourroglou donne à
+ses compagnons, c'est le titre glorieux que le postérité leur conserve:
+«Ne craignez rien, je les disperserai en moins d'une heure.» Kourroglou
+dit, et revêtu de sa cotte de mailles, armé de toutes pièces, il
+attend, appuyé tranquillement sur sa lance, l'envoyé d'Hussein. Aux
+interrogations et aux menaces de l'envoyé, Kourroglou répond comme de
+coutume par une chanson: «Serdar, lui dit-il, j'ai l'habitude de chanter
+quelques vers avant de combattre.--Chante, si tu y es disposé, répond le
+serdar, amateur de poésie comme tous les Orientaux.» Kourroglou chante
+ici une fort belle strophe:
+
+«Voici la vérité des vérités! Écoute-la bien, mon serdar. Je suis l'ange
+de la mort. Regarde; je suis Azraïl. Mes yeux aiment la couleur du sang.
+Oui, je suis venu pour arracher les âmes des corps; je suis le véritable
+Azraïl. Nous verrons bientôt quelles entrailles, quels crânes seront
+fouillée les premiers par la pointe de mon poignard. Ce jour même,
+tu quitteras ce mondé; me voici. Comme un véritable Azraïl, je viens
+arracher les âmes.»
+
+..........................................................
+
+«Maintenant, j'enseignerai à rire à tes ennemis, et à tes amis à se
+lamenter. Contemple en moi Azraïl, l'exterminateur des âmes».»
+
+Kourroglou s'élance au plus épais de la mêlée. Il tue tout ce qui est
+digne d'être tué, il pille tout ce qui vaut la peine d'être pris.
+
+«Kourroglou cependant ne resta pas davantage à Gazly-Gull, il vint se
+fixer définitivement à Chamly-Bill; sa gloire se répandit bientôt dans
+les contrées environnantes, et de toutes parts on lui envoyait de l'or
+et des présents.»
+
+
+
+TROISIÈME RENCONTRE.
+
+Kourroglou se prit de goût pour Chamly-Bill, et y bâtit une
+forteresse[5]. Tous ceux qui entendirent parler de lui, de sa valeur et
+de sa libéralité, s'empressèrent de se joindre à sa bande. En peu de
+temps la forteresse devint une ville contenant huit mille familles. Ce
+fut là que Kourroglou fit connaissance avec le marchand Khoya-Yakub,
+qu'il adopta, plus tard, pour son frère. Cet homme avait voyagé dans
+tous les pays du monde, el il amusait souvent Kourroglou par la
+description de ce qu'il avait vu.
+
+[Footnote 5: Un fort, _Kalka_ en Perse, village entouré de murs, avec
+des tours et des meurtrières dans les angles. On voit encore aujourd'hui
+les ruines du fort de Kourroglou à Chamly-Bill.]
+
+Le marchand Khoya-Yakub, allant un jour à la ville d'Orfah, vit une
+grande foule rassemblée sur la place du marché. Il s'avança et vit un
+jeune garçon, tel que le dépeint le poète:
+
+«Mon coeur aime un jeune homme dont les sourcils sont bien arqués. Sa
+ceinture est étroite; ses lèvres ressemblent à un bouton, à une rose
+souriantes. Jeune homme, sacrifie ton âme à la beauté! contemple en moi
+son esclave. Parcourez le monde entier: vous ne trouverez pas un enfant
+de plus belle espérance. Son nom est Ayvaz-Bally. C'est la prairie du
+huitième ciel! Son père est boucher de son état; le fils est une mine de
+pierres précieuses.»
+
+Khoya-Yakub demanda: «De quel jardin est cette rose? de quelle prairie
+est cette plante?» Quelqu'un répondit: «Son père est boucher du pacha
+de cette ville; Ayvaz-Bally est son nom.» Le marchand pensa lors en
+lui-même: «Kourroglou n'a pas d'enfants; pourquoi n'adopterait-il pas un
+si beau garçon pour son fils? Mais que dois-je faire? Si, à mon retour à
+Chamly-Bill, j'essaie de lui dépeindre ce que j'ai vu, il ne me croira
+pas.» Il trouva alors un peintre dans Orfah, et lui paya un bon prix
+pour faire le portrait d'Ayvaz.
+
+Après un voyage de quelques jours, il revint à la forteresse de
+Chamly-Bill. Il fut dit à Kourroglou que son frère Khoya-Yakub était
+revenu. Il ordonna aussitôt à ses hommes d'aller à sa rencontre, et de
+l'amener dans la ville avec les honneurs qui lui étaient dus. Dès qu'il
+fut descendu de cheval, Kourroglou le baisa sur la joue, et le fit
+asseoir à ses côtés, tandis que Khoya-Yakub lui baisait les deux mains,
+comme à son supérieur. «Hourra! mes enfants, du vin! cria Kourroglou;
+buvons en l'honneur de l'arrivée de notre frère.» Et ils s'assirent, et
+ils burent au point que Khoya-Yakub commença à devenir gris, et sentit
+sa tête s'allumer. Kourroglou lui demanda d'où il venait. Il répondit:
+«D'Orfah!--Tu n'as pas vu, par hasard, a Orfah, un plus beau cheval que
+mon Kyrat?--Je n'en ai pas vu.--Dis, as-tu vu là, des hommes plus beaux
+et plus braves que mes compagnons?--Je n'en ai pas vu.--As-tu vu, dis
+moi, une fête plus joyeuse que la mienne?--Je n'en ai pas vu.--As-tu vu
+des échansons plus beaux et plus richement vêtus que les miens?--Frère
+guerrier, j'ai vu là un jeune garçon que les mains de tous vos jeunes
+gens ne sont pas dignes de laver. Voilà que tu deviens vieux, et que tu
+n'as pas d'enfants: pourquoi ne le prendrais-tu pas pour ton fils, afin
+de faire de lui, quand le temps en sera venu, un guerrier digne de te
+servir et de te succéder lorsque tu seras mort, aussi bien qu'un appui
+et un fils tant que tu vivras?» Il commença alors à vanter la beauté
+d'Ayvaz et sa mâle physionomie. Kourroglou dit: «Eh quoi! marchand qui
+n'es bon à rien! ne pouvais-tu dépenser quelques tumans pour payer un
+peintre et m'apporter sa ressemblance?» Le marchand sortit une miniature
+de son habit et la tendit à Kourroglou. Kourroglou la prit; et quand il
+l'eut examinée, _les rênes de sa volonté échappèrent des mains de sa
+patience_, et il s'écria: «Daly-Hassan, qu'on apprête une chaîne et
+des fers.» Le marchand, étonné, demanda ce que signifiait un ordre
+semblable. «Je vais te faire enchaîner, misérable!» Pour quelle raison,
+et quel est mon crime? Est-ce donc la récompense que tu me donnes pour
+t'avoir trouvé un fils?--C'est pour le mensonge que tu as dit. Homme,
+écoute-moi; je vais partir pour Orfah à l'instant même; et tu attendras
+mon retour, enchaîné dans un cachot. Si le jeune garçon justifie
+réellement tes louanges, que mon nom ne soit pas Kourroglou si je ne
+couvre pas ta tête d'une pluie d'or et ne t'exalte pas au-dessus de la
+voûte des cieux. Mais malheur à toi, si Ayvaz est indigne de tes éloges;
+car j'arracherai la racine de ton existence du sol de la vie; et ton
+châtiment servira d'exemple aux menteurs impudents comme toi. Tu ne dois
+pas mentir à tes supérieurs.»
+
+Cela dit, il donna ordre d'enchaîner le marchand par le cou et par une
+jambe, et de le jeter ensuite en prison.
+
+«Daly-Hassan! que l'on selle Kyrat.» Daly-Hassan mit lui-même la selle
+et le coussin sur le cheval de son maître, et les attacha sept fois avec
+la sangle. «Je pars pour Orfah, dit Kourroglou. Que personne ne de vous
+ne se hasarde de boire de façon à s'enivrer jusqu'à ce que je sois de
+retour. Malheur a celui dont la demeure retentira des sons de la musique
+ou du tambourin. Souvenez-vous de cette défense, ou je vous arracherai
+de la terre, et vous jetterai au vent, comme un chardon nuisible. Je
+pars seul pour chercher mon futur enfant, pour chercher Ayvaz. Je
+mourrai ou je reviendrai avec lui. Écoutez ma chanson.
+
+_Improvisation._--«J'adopterai pour mon fils le jeune Ayvaz-Bally.
+Attendez le jour d'adoption jusqu'à mon retour. Demandez-le en Turquie
+et en Syrie jusqu'à mon retour. Un homme brave monte l'arabe gris ou le
+bai, et galope tout le long du chemin, sur le cheval de bataille aux
+pieds légers. Tuez des veaux, égorgez des moutons, et nourrissez-vous de
+mes troupeaux jusqu'à mon retour. _Kourroglou dit:_ le diable emporte
+l'ennemi; les braves galopent sur des chevaux arabes: allez et buvez
+jusqu'à mon retour.»
+
+Ayant dit cela, Kourroglou prit congé de ses frères, monta sur Kyrat
+et marcha seul, jour et nuit, de bourgade en bourgade, vers la ville
+d'Orfah. Il n'en était plus qu'à un fersakh de distance, quand il se
+sentit une faim extrême; et, voyant un berger qui gardait son troupeau
+sur la pente d'une colline, il se dit: «Le proverbe est bon: si tu as
+faim, va au berger; si tu es las, au chamelier. Maintenant réfléchissons
+un peu de quelle façon j'attraperai à déjeuner.» Alors il s'approcha, et
+s'écria: «Que Dieu te bénisse, berger! ne peux-tu me donner à déjeuner?»
+Le berger leva la tête; et, voyant un guerrier dont l'armure, à elle
+seule, aurait pu acheter son troupeau et lui-même par-dessus le marché,
+il répondit: «Jeune homme, je n'ai point de mets digne de toi; mais
+si tu peux t'accommoder de lait de brebis, je vais t'en chercher.»
+Kourroglou dit: «Dans ce désert une goutte de lait vaut le monde entier:
+vas-en chercher, et me l'apporte.» Le berger était d'une haute stature
+et taillé carrément; il tenait dans sa main une énorme massue, dont la
+tête était armée de clous, de vieux fers de lance, de fers de chevaux
+cassés et de tout ce qu'il avait pu se procurer de tranchant; elle
+pesait un men et demi[6]; une courroie, passée dans un trou, la
+suspendait à son poignet. Le berger leva la massue: et, à ce signal,
+toutes les brebis se réunirent autour de lui. Il avait aussi avec lui
+une écuelle de bois que les Kurdes appellent _moudah_ et qui pouvait
+contenir trois mena de lait[7]. L'ayant rempli jusqu'aux bords, il la
+mit devant Kourroglou, et lui donna une grande cuiller de bois pour
+qu'il pût manger, Kourroglou en eut à peine bu quelques cuillerées
+qu'il se sentit très-faible, et dit: «Berger, n'as-tu pas une croûte de
+pain?--J'en ai, dit le berger; mais il n'est pas un fils d'homme qui
+puisse le manger.» Kourroglou reprit: «Il porte un nom mangeable; et
+pour peu qu'il soit moins dur que la pierre, donne-le-moi.» Le berger
+dit: «C'est du pain fait d'orge et de millet; je l'ai pétri pour mes
+chiens.» Kourroglou dit: «N'importe, apporte-le tel qu'il est.» Le
+berger répliqua: «Le soleil l'a séché; il est devenu tout à fait dur et
+moisi: tu te rompras les dents.» Kourroglou dit: «Ne, crains rien, mon
+garçon, et donne-le-moi promptement.» Un sac de peau était suspendu au
+dos du berger; il l'en ôta, et le mit devant Kourroglou. Ce dernier
+était si prodigieusement affamé, qu'il plongea ses deux mains dans le
+sac, et, arrachant tout ce qui se trouvait sous sa main, le rompit en
+morceaux, et le jeta dans le lait. Le berger le regardait faire; et
+voyant que son hôte, qui avait déjà préparé de la nourriture pour quinze
+personnes n'interrompait pas sa besogne, il se dit à lui-même: «La faim
+l'a rendu fou; car assurément nul fils d'Adam ne pourrait avaler tout
+cela; quand il aura mangé cinq ou six cuillerées, il jettera le reste;
+avec ce qu'il a apprêté pour lui, je pourrais nourrir une semaine
+entière, toute la meute de chiens qui gardent mon troupeau.» Pendant ce
+temps, Kourroglou émiettait le pain, et en remplissait l'écuelle. A la
+fin, enfonçant la cuiller, qui resta, sans remuer, dans la position
+verticale, il leva les yeux, et vit le berger qui était debout, en
+contemplation devant lui. Il lui dit: «Assieds-toi, berger, et mangeons
+ensemble.» Le berger répliqua: «Beg, tu as préparé toi-même le repas,
+mange-le tout seul, car je ne puis t'aider.»
+
+[Footnote 6: Environ vingt-deux livres anglaises.]
+
+[Footnote 7: Men, en turc _balma_, poids employé commumnément en Perse.]
+
+Alors, Kourroglou prit la cuiller et ce mit à l'oeuvre; ses énormes
+et rudes moustaches gênaient le passage; et le pain lui sortait de la
+bouche tandis que le lait coulait dans sa poitrine. Kourroglou, en
+colère, jeta la cuiller, et relevant ses moustaches qui allaient
+par-delà ses oreilles, il ouvrit une bouche semblable à l'entrée d'une
+caverne, et, prenant l'écuelle de ses deux mains, il avala le contenu
+jusqu'à la dernière goutte. Le berger le regardait avec stupeur, si
+disait en lui-même: Par le saint nom d'Allah! ce ne peut être là un
+homme, car aucun être humain ne pourrait avaler une telle quantité de
+nourriture. Encore une fois, je le répète, voyons, au nom d'Allah!
+ce qui va arriver. S'il s'enfuit maintenant, ce sera la vampire du
+désert[8], ou Satan lui-même; s'il reste, c'est un fils des hommes. On
+dit que la famine incarnée est arrivée sur la terre; c'est là sûrement
+la famine, il vient de manger tout le lait de mes brebis; mais au bout
+d'une heure, il aura faim de nouveau, et alors il me dévorera moi-même.»
+Kourroglou pensait en lui-même: «Comment vais-je faire pour me rendre à
+Orfah et voir Ayvaz? Si je me montre sous ce costume, et monté sur ce
+cheval, mon nom et ma gloire sont trop bien connus en tous pays pour
+que je ne sois pas découvert. Prenons plutôt les habits du berger, et
+entrons ainsi dans la ville.» Il dit donc au berger: «Viens là, et
+faisons l'échange de nos habits» Le berger se mit à rire et lui dit:
+«Pourquoi me railler ainsi sur ma pauvreté? Le châle seul qui est sur ta
+tête, ou celui qui entoure tes reins, ou bien encore le poignard qui est
+passé dedans, seraient chacun suffisant pour racheter mon sang[9] et mon
+troupeau avec. Pourquoi te moquer ainsi de moi?» Cela dit, il cracha
+dans la paume de ses mains, saisit sa massue, et, la brandissant d'une
+façon menaçante, il dit à Kourroglou: «Toi, si confiant dans la largeur
+de tes épaules, regarde aussi la largeur de mon cou.» Kourroglou sourit
+et lui dit «Berger, je te jure devant Dieu que je ne me ris pas de toi;
+il y a dans cette ville un marchand qui me doit quinze cents tumans[10].
+Si je parais devant lui sur ce cheval et dans ce costume, il
+m'échappera. Je suis venu pour une raison importante; faisons vite notre
+échange. Si je reviens, je te rendrai tes habits et reprendrai les
+miens; si je ne reviens pas, tu pourras conduire ce cheval au bazar
+et le vendre. Son prix est de deux mille tumans; profites-en, et ne
+m'oublie pas dans tes prières. Tu garderas aussi les autres choses qui
+m'appartiennent.» Le berger dit: «A coup sûr cet homme est fou; je
+ne puis expliquer autrement tout ce que j'entends. Allons, Beg,
+déshabille-toi.» Kourroglou détacha sa ceinture et ôta tous ses habits.
+Le berger en lit autant de son côté, et mit les vêtements de Kourroglou,
+auquel il donna son manteau de feutre grossier. Kourroglou le jeta sur
+ses épaules, et ayant mis aussi le bonnet de feutre du berger, il lui
+dit: «Maintenant donne-moi ta massue;» car il voyait qu'en cas de besoin
+elle pourrait lui être aussi utile qu'un sabre. La prenant à sa main, il
+dit: «Berger! ton âme et l'âme de mon cheval.[11]»
+
+[Footnote 8: _Le fantôme du desert_, «Guli-Beiaban,» le vampire bien
+connu des contes orientaux.]
+
+[Footnote 9: _Racheter mon sang_. Allusion au «jus tallionis» du Coran.
+Le meurtrier doit payer les parents de la victime avec sa vie ou avec de
+l'argent.]
+
+[Footnote 10: Le tuman est une monnaie perse qui vaut environ douze
+francs.]
+
+[Footnote 11: Phrase proverbiale très usitée chez les Persans, elle
+signifie: Prends soin de mon cheval comme tu voudrais qu'ont prit soin
+de toi-même.]
+
+Le berger répondit: «Je jure par la foi de Dieu! Que ton coeur soit en
+paix; tu peux te fier à moi.» Et il disait en lui-même: «Dieu veuille
+que cet homme ne revienne jamais; alors adieu la pauvreté; le cheval et
+les vêtements me suffiront aussi longtemps que je vivrai.»
+
+Kourroglou prit congé du berger, et continua son voyage à pied; le
+manteau du berger était sur ses épaules, la massue dans sa main, Il
+aperçut bientôt là ville d'Orfah, et marcha jusqu'aux portes. Ayant
+prononcé le mot Bismillah (au nom de Dieu), il entra, et il passait dans
+une rue, quand il vit un Turc portant un okha de viande. Il la regardait
+avec amour, priant et soupirant en même temps. Kourroglou lui demanda en
+langue turque: «Quelle viande portes-tu là, que tu la convoites ainsi,
+et sembles soupirer après?» Le Turc répondit: «Es-tu donc étranger,
+seigneur, ou viens-tu de quelque contrée éloignée?» Kourroglou dit:
+«Oui, je viens de loin.» Le Turc lui dit alors: «Ne sais-tu pas que dans
+les autres pays le pain est cher, tandis que dans celui-ci, c'est la
+viande qui est chère? J'ai une personne malade chez moi, à laquelle le
+médecin a prescrit la viande; je vais chaque jour au bazar, mais je
+regarde en vain, je ne puis en trouver; aujourd'hui, enfin, j'ai trouvé
+de la viande dans la boutique d'Ayvaz, fils d'Ibrahim le boucher; j'ai
+été obligé de payer un okha deux piastres, et c'est là ce qui me fait
+soupirer.» Kourroglou demanda: «Se peut-il que la viande soit aussi
+chère?--Oui, en vérité, dit le Turc, deux piastres pour un okha, c'est
+énormément cher.» Kourroglou dit en lui-même: «Bonnes nouvelles pour mon
+berger! Attends seulement un peu, maudit; aujourd'hui même je vendrai
+tes moutons.» De là Kourroglou s'en fut vers la boutique d'Ayvaz, devant
+laquelle il aperçut une foule de gens, mêlés ensemble _comme les plis
+d'un manteau froissé_: les hommes venaient là pour acheter de la viande,
+les femmes pour admirer la beauté d'Ayvaz. Kourroglou désireux de le
+voir aussi, regardait par-dessus les épaules de ceux qui étaient devant
+lui. Les Turcs, le jugeant d'après son costume, le prirent pour un
+berger et commencèrent à le frapper sur la tête. Alors Kourroglou se
+baissa dans l'intention de regarder à travers leurs jambes, mais il
+s'exposa ainsi à de plus graves insultes. «Je ne puis dompter ces Turcs
+grossiers, dit-il; comment puis-je espérer d'enlever Ayvaz?» Il se mit à
+coudoyer de droite et de gauche, et, crachant dans ses mains, il leva sa
+massue en l'air, dans l'intention de se frayer un passage, en poussant
+et frappant coup sur coup. Celui qui eut la tête frappée eut le crâne
+brisé; celui qui reçut le coup sur la jambe eut la jambe cassée; celui
+qui le reçut sur les épaules resta sur la place.
+
+[Illustration: Il commença à regarder dans l'intérieur. (Page 3.)]
+
+De cette manière il chassa tout le monde de la boutique d'Ayvaz, quand
+il l'aperçut assis et tenant tristement sa tête dans sa main. Kourroglou
+dit dans son coeur: «Un vrai looty [l2] possède six tours; cinq
+d'adresse et un de force. Je ne crois pas pouvoir effrayer cet enfant.»
+Il s'approcha alors d'Ayvaz, mit la main dans sa poche, et, prenant une
+piastre, il la jeta devant Ayvaz en lui disant: «Frère, pèse-moi un okha
+de viande, et rends-moi le reste en monnaie de cuivre. Seulement
+sois prompt, mes compagnons sont partis, et il faut que je coure les
+rejoindre.» Ayvaz se dit: «Voilà une bonne pratique pour moi; je vends
+un okha de viande deux francs, il ne m'en donne qu'un, et me demande son
+reste en monnaie, et cela promptement, parce que, dit-il, ses amis sont
+partis.» Ayvaz était orgueilleux à cause de sa beauté, et il dit avec
+aigreur: «Viens ici, approche-toi plus près, maître niais? Que veux-tu
+dire?» Kourroglou s'approcha d'Ayvaz, et celui-ci ayant plié un de
+ses doigts, lui donna un bon coup sur la joue avec les quatre autres.
+Kourroglou dit: «Jeune espiègle, pourquoi me frappes-tu?» Mais il était
+joyeux dans son coeur, et il ne ressentait aucune colère de cette preuve
+de courage. Ayvaz repartit: «Drôle, tu veux déprécier ma marchandise; en
+présence de tant de pratiques, tu veux acheter un okha de viande pour
+un sou, et avoir encore du retour, tandis que je vends un okha deux
+livres.» Kourroglou dit: «Tu es un enfant; ce n'est pas pour acheter de
+la viande mais pour en vendre, que je suis venu ici.--Que veux-tu dire,
+demanda Ayvaz?--Sot que tu es, répliqua Kourroglou, j'ai neuf cents
+moutons à vendre, et je venais ici pour connaître le prix réel de la
+viande, savoir si elle est chère ou bon marché.» On dit, avec vérité,
+que la raison abandonne la tête d'un boucher quand il entend le bêlement
+d'un troupeau. Ayvaz n'eut pas plus tôt entendu parler de neuf cents
+moutons, qu'il dit: «_Mon oncle_, je ne savais pas que tu étais un
+maître berger; j'ai été grossier dans mon langage; tu es en droit de me
+couper la langue. Je t'ai frappé, coupe-moi la main, pardonne seulement
+ma faute.»
+
+[Footnote 12: _Looty_, nom fameux en Perse. Il tient le milieu entre le
+brave vénitien et l'aventurier français.]
+
+[Illustration: A la fin enfonçant la cuiller... (Page 7.)]
+
+Kourroglou fit l'improvisation suivante:
+
+_Improvisation_.--«Tu frapperas l'ennemi armé, fût-il enveloppé dans un
+feuillet du Coran! Mon futur enfant! lumière de mes yeux! je ne me fâche
+pas de semblables bagatelles.» Ayvaz dit alors:--«Pour l'amour de Dieu!
+mon cher seigneur, que personne ne sache que tu as amené neuf cents
+moutons. Notre ville a cinquante bouchers; ils vont tous te persécuter,
+et tu seras obligé de diviser ton troupeau entre eux tous; de sorte
+qu'il n'y en aura pas plus de vingt pour ma part. Tu feras bien mieux
+d'attendre ici et de t'asseoir, tandis que je vais aller chercher mon
+père. Nous achèterons à nous seuls tout ton troupeau, et nous seuls
+te donnerons l'argent.» Kourroglou répondit: «Va donc, je t'attendrai
+ici.--Reste, dit Ayvaz. Tu vois ici douze quartiers de viande; s'il
+vient quelques pratiques, tu leur vendras un okha deux piastres si elles
+ne veulent pas attendre que je sois revenu pour fixer le prix moi-même.»
+Kourroglou répliqua: «Va, et repose-toi sur moi; j'ai été boucher
+dix-sept ans, et je connais mon état; je vendrai bien à ta place.» Ayvaz
+laissa la boutique à la garde de Kourroglou, et courut chercher son
+père. Bientôt après, un Turc, qui venait pour acheter de la viande, vit
+Kourroglou, et pensa en lui-même: «Comment acheter d'un pareil monstre!
+Je suis vraiment effrayé de lui.» Ainsi ruminant, il allait de long en
+large.
+
+Kourroglou le vit et lui dit: «Tu vas et viens comme si tu étais malade;
+de quoi as-tu besoin?» Le Turc prit une piastre dans sa poche, et
+demanda un demi-okha de viande. Kourroglou lui dit de mettre l'argent
+sur l'étal et d'entrer dans la boutique. Ayant choisi une tranche de la
+meilleure viande: «Prends-la toute!» lui dit-il. Le Turc, pensant qu'il
+y avait quelque tricherie là-dessous, ou bien qu'on voulait se moquer
+de lui, répondit: «Tout ce que j'ai à recevoir, c'est un demi-okha de
+mouton, et je n'en prendrai pas davantage.» Kourroglou leva sa massue
+sur lui, et s'écria: «Es-tu sourd ou stupide? Je te dis de prendre
+tout.» Le Turc dit dans son âme: «Il faut toujours profiter de
+l'occasion; je vais essayer de prendre tout. S'il ne me dit rien, il
+aura évidemment perdu le sens; si c'est le contraire, je jetterai
+la viande par terre, et je me sauverai.» Il entra dans la boutique
+lentement, et avec timidité prit la viande, la mit sur son épaule,
+ayant, pendant tout ce temps les yeux fixés sur Kourroglou; ensuite
+il quitta la boutique et commença à courir, et, tout en fuyant, il
+regardait souvent derrière lui; mais personne ne le suivait. Il avait
+toujours quelque appréhension, et il courait aussi fort que la vitesse
+de ses jambes le lui permettait. Il n'était pas loin de sa maison quand
+il rencontra quelques amis, qui lui demandèrent la raison de cette hâte.
+«Oh! puisse votre maison ne tomber jamais en ruine! Un fou est assis
+dans la boutique d'Ayvaz; pour une piastre, il m'a donné toute une
+épaule de mouton; quel beau trafic! Il y a encore onze quartiers dans
+la boutique; allez vite, et il vous les donnera sûrement.» Pendant que
+Kourroglou vendait ainsi toute la viande d'Ayvaz pour douze piastres, ce
+dernier arrivait à la maison de son père transporté de joie, et il dit:
+«Il est venu à notre boutique un berger qui a neuf cents moutons; je
+l'ai retenu, et nous achèterons son troupeau.» Son père, Mir-Ibrahim,
+le boucher, se rendit promptement à la boutique, et dès qu'il vit
+Kourroglou, il lui jeta ses bras autour du cou, et l'accueillit avec de
+grands embrassements, l'appelant beg, et ami, et frère en même
+temps. Kourroglou pensa en son coeur: «Je t'entends, coquin, tu veux
+m'attraper.» Mir-Ibrahim dit: «Beg, votre nom a échappé de ma mémoire;
+tout ce que je sais, c'est que vous aviez coutume de m'honorer de votre
+présence quand vous nous ameniez des moutons. Il y a longtemps que nous
+ne nous sommes vus; mes yeux vous cherchaient et vous désiraient.»
+Kourroglou pensait dans son coeur: «Fripon! tu achètes le pain du
+boulanger, et puis tu le lui revends ensuite[13].» Et alors il dit: «Mon
+nom est Roushan.» Il ne disait pas un mensonge, car tel était vraiment
+son nom. Le boucher sur cela commença à se plaindre: «Comment! nous
+aviez-vous oublié? et pourquoi être resté si longtemps sans voir votre
+ami et votre frère?» Kourroglou répondit: «Les moutons que j'avais
+coutume d'amener ici venaient tous de la Perse; maintenant Kourroglou
+demeure sur les frontières, à Chamly-Bill. La crainte de ce voleur m'a
+retenu; mais, grâce à Dieu! Kourroglou étant mort, je te fournirai
+désormais autant de moutons que tu peux désirer.» Mir-Ibrahim, le
+boucher, demanda: «Est-il donc vrai que Kourroglou soit mort?--Mort et
+enterré! J'ai moi-même assisté à ses funérailles.» Le boucher dit: «Dieu
+soit loué! car vous saurez que notre pacha, ayant entendu parler de
+ce bandit, a défendu à mon Ayvaz de sortir de la ville, de peur que
+Kourroglou ne l'enlève et ne le couvre d'infamie. Depuis sept ans, Ayvaz
+n'est jamais sorti de la forteresse.» Kourroglou disait en lui-même:
+«Voyez cette sale tête; il m'a enterré vivant, mais je l'aurai bientôt
+moi-même mis au tombeau; de sorte que chacun se moquera de lui jusqu'à
+la fin du monde.»
+
+[Footnote 13: expression proverbiale pour dire: tu mens, tu m'as
+trompé.]
+
+Ayvaz, voyant qu'il ne restait plus de viande dans la boutique, crut
+d'abord qu'elle avait été vendue; mais quand il regarda dans la bourse,
+il n'y trouva que douze piastres, et dit: «Berger, puisse ta maison
+s'écrouler!» et alors il se mit à pleurer. Mir-Ibrahim lui demanda la
+cause de ses larmes; et lui dit: «Père, j'ai confié à Roushan douze
+quartiers de viande, et il les a vendus une piastre la pièce.»
+Kourroglou répondit: «J'avais entendu dire que la corporation des
+bouchers était renommée pour son avarice sordide, je vois que cela est
+exact. A chacun des douze amis que j'ai dans la ville, j'ai envoyé un
+morceau de viande. Quoi qu'il en soit, vous ne perdrez rien. Douze
+quartiers font six moutons; quand tu viendras acheter mon petit
+troupeau, tu pourras en prendre douze gratis.» Quand Mir-Ibrahim
+entendit ces paroles, il frappa Ayvaz au visage. «Retiens ta langue,
+imbécile, dit-il, et _ne mange plus de bouc_. Ton oncle Roushan[14] sait
+ce que c'est que d'être un homme; il nous donnera quatorze moutons.»
+Kourroglou vit qu'il avait perdu deux moutons de plus, et dit en
+lui-même: «Ta bouche est prête, ton gosier est ouvert, il ne manque que
+la poire pour jeter dedans; mais la poire?» Mir-Ibrahim dit: «Allons,
+Roushan Beg, levons-nous, et allons à la maison; nous apprêterons
+l'argent, et réglerons nos comptes.» Ayvaz ferma la boutique, et ils
+s'en allèrent tous trois à la maison.
+
+[Footnote 14: Cher oncle, est une expression affectueuse que l'on
+emploie avec les personnes âgées.]
+
+Mir-Ibrahim pria Kourroglou de rester avec Ayvaz pendant qu'il irait
+chercher l'argent. Quand ils se trouvèrent seuls, Ayvaz s'assit sur un
+siège plus élevé que Kourroglou; Ayvaz se leva et prit dans une niche
+une bouteille et un verre qu'il plaça devant lui, et alors, relevant
+ses manches jusqu'au coude, il remplit son gobelet de vin et le vida.
+Kourroglou n'avait pas bu de vin depuis quelque temps; son coeur battait
+avec violence; il contemplait tendrement l'heureux buveur, et se léchait
+les lèvres. Ayvaz dit: «Roushan, mon oncle, pourquoi lèches-tu ainsi tes
+lèvres?» Kourroglou répliqua: «Que je devienne ton esclave! O phénix du
+paradis! quelle est cette liqueur rouge que tu bois?» Ayvaz dit: «N'en
+as-tu encore jamais vu, mon oncle? Cela s'appelle du vin.» Kourroglou
+reprit: «Mon fils, mon petit-fils, remplis-en un verre pour moi, et
+laisse-moi le boire.» Ayvaz dit alors: «Ce breuvage a cette mauvaise
+qualité, qu'il rend fous ceux qui en boivent.--Comment cela?» Ayvaz
+répliqua: «Donnez-en seulement une once à un bouc, et aussitôt il
+aiguisera ses cornes et se battra contre un loup; donnez-en à un
+poisson, et il chargera un vaisseau de marchandises, et naviguera le
+portant sur son dos, pour trafiquer sur la mer Caspienne. Si tu en bois,
+tu deviendras fou et courras au bazar, proclamant tout haut que tu as
+amené neuf cents moutons. Les bouchers tomberont alors sur toi, et te
+les prendront de force.» Kourroglou dit: «Ayvaz, puisse-je devenir
+la victime de tes yeux! J'avais coutume d'en boire beaucoup; nous en
+récoltons en grande abondance.» Ayvaz lui dit: «Comment le fait-on dans
+votre pays?--Dans notre pays, on cueille les grappes et on les presse
+jusqu'à ce que le jus en soit bien exprimé; alors on en remplit un vase
+que l'on met sur le feu. Il bout et rebout jusqu'à ce qu'il soit réduit
+d'un tiers, et que la quatrième partie demeure; alors nous jetons dedans
+du pain coupé en morceaux, et nous le mangeons avec nos doigts.» Ayvaz
+dit: «Puisses-tu mourir, oncle, tu m'as compris merveilleusement! la
+chose dont tu parles s'appelle _Dushab_[15].--Comment? qu'est-ce donc,
+alors, que tu bois ainsi, mon enfant?--C'est du vin.--Bien, bien, je le
+vois à présent; nous en avons en abondance dans notre pays.--Comment le
+faites-vous dans vôtre pays, mon oncle?--Nous prenons de la crème, que
+nous mettons dans un sac de cuir, et puis nous le secouons jusqu'à ce
+que le beurre paraisse à la surface. On met le beurre dans le pilon, et
+l'on boit ce qui reste.--Puisses-tu mourir, oncle! ceci est le abdough
+(lait de beurre).--S'il en est ainsi, pour l'amour de Dieu! laisse-moi y
+goûter.--J'ai peur, mon oncle, que tu ne deviennes fou quand tu en auras
+bu.»
+
+[Footnote 15: _Dushab_, pâte sucrée préparée de la manière ici décrite,
+dont on fait communément usage dans l'Orient au lieu de confitures ou de
+sucre.]
+
+Kourroglou réitéra sa demande, jusqu'à ce qu'enfin Ayvaz, touché de
+pitié, consentit à lui en donner un verre. «O Dieu! s'écria-t-il,
+maintenant je mourrai heureux, car Ayvaz m'a offert à boire de ses
+propres mains!» Il vida le verre, et, comme il n'avait mouillé qu'une
+de ses moustaches, il dit: «Donne-m'en un autre verre, pour l'autre
+moustache.» Il continua ainsi de boire et eut bientôt vidé la bouteille
+jusqu'à la dernière goutte. Ayvaz dit alors d'une voix irritée:
+«N'oublie pas que ce n'est pas du lait de beurre: tu sentiras bientôt ta
+tête s'appesantir.» Kourroglou dit: «Mon petit oiseau de paradis! tu ne
+penses à personne qu'à toi! regarde-moi aussi.» Cela dit, il se leva,
+et, s'apercevant qu'il y avait encore six bouteilles d'eau-de-vie dans
+la niche, il les prit l'une après l'autre, et les vida jusqu'à la
+dernière goutte. Ayvaz s'écriait: «Ceci n'est pas du vin, mais de
+l'eau-de-vie, rustre; pourquoi en as-tu bu plus d'une!» Kourroglou dit:
+«O perroquet du paradis! elles se mêleront dans mon ventre.» Ayvaz était
+fâché et se disait: «Il est ivre, il va bientôt tomber endormi; alors,
+comment achèterons-nous ses moutons?» Kourroglou prit un siége, et,
+regardant Ayvaz que le vin incommodait un peu, il prit une guitare et
+commençant à jouer, dit: «Ayvaz, que je sois ton esclave! laisse-moi
+tirer quelques sons de la guitare!--Quoi! sais-tu donc en jouer, oncle?»
+Kourroglou dit: «Quand j'étais un enfant, un simple petit berger, mon
+père fit une petite guitare pour moi, avec un morceau de cèdre; il y mit
+des cordes faites avec les crins d'une queue de cheval, et j'ai
+appris dessus à jouer un peu.» Ayvaz lui donna la guitare: Kourroglou
+l'accorda, et elle résonnait sous ses doigts comme un rossignol.
+L'enfant émerveillé écoutait avec ravissement. A la fin, reprenant
+son sang-froid, il demanda: «Oncle, peux-tu chanter aussi bien que
+tu joues?--Je vais l'essayer et chanter, si tu me le permets. Que
+pouvons-nous faire de mieux?... Nous sommes tous deux gris; si je
+ne chante pas ici, où chanterais-je donc?» Cela dit, il chanta
+l'improvisation suivante:
+
+_Improvisation_.--«Remplissons nos verres, et buvons, buvons, fils du
+boucher! Mais il ne faut pas répéter mes paroles. La rosée est descendue
+sur les joues de la rose[16]. Tu as vidé la coupe, tu es gris, même
+ivre-mort, tu es ivre, ivre-mort, toi, aujourd'hui fils du boucher, mais
+qui seras bientôt le mien.»
+
+[Footnote 16: La sueur a couvert ta figure.]
+
+Quand Ayvaz eut entendu ces vers, il demanda:
+
+«Oncle, as-tu jamais vu Kourroglou!»
+
+Kourroglou fit l'improvisation suivante:
+
+_Improvisation_.--Les roses du jardin sont en pleine floraison; les
+rossignols amoureux chantent, les vallées de Chamly-Bill sont obscurcies
+par de nombreuses tentes[17]. C'est là qu'est ma demeure. O fils du
+boucher!...»
+
+[Footnote 17: Dans le texte _churdug_, sorte de tente avec quatre
+piquets et une couverture d'étoffe de laine noire.]
+
+Ici Kourroglou s'arrêta et se dit: «Si je terminais cette chanson par le
+nom de Kourroglou, le pauvre enfant mourrait de frayeur, restons encore
+berger un peu de temps.» Il chanta l'improvisation suivante:
+
+_Improvisation_.--«Dois-je le confesser? Non, je suis berger. La vie
+des êtres créés doit avoir une fin. Quand je tire de l'arc, ma flèche
+traverse le roc, ô fils du boucher!»
+
+Comme il disait ces mots, le père d'Ayvaz, Mir-Ibrahim, entra dans la
+chambre avec l'argent destiné à l'achat des moutons et dit: «Lève-toi,
+Roushan-Beg, et allons où est le troupeau, afin de terminer notre
+marché.»
+
+Kourroglou, voyant qu'Ayvaz ne bougeait pas, dit: «Mir-Ibrahim, l'enfant
+ne viendra-t-il pas avec nous?--Il faut qu'il reste à la maison;
+le pacha lui a défendu de quitter la ville ainsi que je te l'ai
+dit.--N'as-tu pas honte d'avoir peur du cadavre de Kourroglou? Vous
+croyez le premier diseur de bonne aventure, pourquoi ne me croiriez-vous
+pas? Je te répète que Kourroglou est mort depuis plus d'un mois.
+Maintenant, sois franc! ce n'est pas Kourroglou que tu crains; mais tu
+as peur que je te force à être reconnaissant, quand j'aurai fait don à
+Ayvaz de trente moutons.»
+
+Lorsque le boucher eut entendu qu'il s'agissait encore d'un présent
+de trente moutons, il perdit la tête. Il donna à Ayvaz un vigoureux
+soufflet sur la face, et s'écria: «Lève-toi, niais, et fais un grand
+salut à Roushan-Beg! c'est un homme libéral, c'est un grand homme, et sa
+parole est une parole.» Ayvaz, qui était excité par le vin qu'il avait
+bu, non moins que tout ce qu'il venait de voir et d'entendre, sentit un
+frisson de terreur dans tout son corps, et il pensa dans son coeur: «Cet
+homme doit être Kourroglou lui-même ou quelqu'un de sa bande.» Il prit
+sa guitare et dit: «Père, laisse-moi chanter une chanson et je vous
+accompagnerai ensuite.»
+
+_Improvisation_.--«Père, ne confonds pas mon entendement! un homme comme
+lui ne peut être un berger. Tu n'as qu'un fils, songes-y! Ne l'emmène
+pas. Un berger ne doit pas avoir cet air-là. J'ai comparé ses paroles
+avec ses actions; c'est un fou étrange. Son amitié et sa haine ne durent
+qu'un moment. Ce doit être Kourroglou lui-même ou Daly-Hassen: _cet
+homme ne ressemble certainement pas à ton berger_.»
+
+Kourroglou, entendant cela, sortit et pensa: «Cet enfant est pénétrant;
+c'est le fils qu'il me fallait.» Ayvaz continuait ainsi:
+
+_Improvisation_--Père, ses marchands trafiquent dans les quatre parties
+du monde. Mille serviteurs des deux sexes vivent à ses dépens. Il n'aime
+aucun compte, mais distribue libéralement ses dons par cinq et par
+quinze. Crois-moi, un berger n'a pas cet air-là.»
+
+Mir-Ibrahim dit: «Que faut-il faire, mon fils? Comment aurons-nous les
+neuf cents moutons?» Ayvaz continua et chanta:
+
+_Improvisation_.--«Renvoyez-le; envoyez-le où nul oeil ne pourra le
+voir. Que pas un hôte, pas un voisin ne s'aperçoive de sa venue. Qu'on
+ne le voie pas même dans le sommeil! un homme de cette apparence ne peut
+être, croyez-moi, ne peut être un berger. Le nom d'Ayvaz est attaché
+à cette chanson. Un signe, en forme de croix, a déjà été brûlé sur ma
+poitrine. Je sais, entendez bien, ce qui va tomber sur ma tête.
+
+«Père, Ayvaz ne sera pas ton fils plus longtemps!»
+
+Kourroglou, voyant qu'Ayvaz avait deviné ce qu'il était, se pencha
+doucement vers lui, et lui dit à l'oreille:
+
+«Méchant enfant! pourquoi ne veux-tu pas venir avec moi voir le
+troupeau? Je te montrerai quatre belles cages attachées au dos d'un
+jeune âne; chacune d'elles contient quantité d'alouettes, de cailles,
+de perdrix aux jambes rouges, de rossignols, et une foule d'oiseaux
+chanteurs. Aussitôt que nous serons arrivés, je t'en ferai présent,
+ainsi que des quatre cages. Tu les pendras dans ta boutique, où ils
+chanteront et gazouilleront sans fin, et tandis que tu écouteras leur
+ramage, tu seras réjoui.»
+
+Ayvaz alors pleura et dit: «Je ne puis m'en défendre, viens, père,
+allons.--Oui, allons, mon enfant, nôtre ami Roushan-Beg empêchera bien
+que tu sois arrêté aux portes de la ville. Nous allons aussi prendre un
+esclave avec nous.»
+
+Ainsi, après avoir pris l'argent pour payer les moutons, Ayvaz,
+Kourroglou, Mir-Ibrahim et l'esclave se mirent en route. A un fersakh de
+distance d'Orfah, ils arrivèrent à la montagne dont il à été parlé, sur
+laquelle le berger faisait paître ses moutons. Quand le boucher aperçut
+de loin le troupeau, il fut réjoui dans son coeur et dit: «Est-ce là ton
+troupeau, Roushan-Beg?--Ce l'est.--Commençons donc nôtre marché. Nous
+conviendrons d'abord de prix et nous examinerons ensuite combien il y
+a de moutons gras et en bon état; combien de maigres et
+d'estropiés.--Qu'il en soit ainsi! Fais comme il te plaira.--Combien
+as-tu de moutons?--Je t'ai dit ce matin que j'en avais neuf
+cents!--Combien de maigres et combien de gras?--Je n'ai jamais de bétail
+maigre, mâle ou femelle; tous mes moutons sont gras et en bon état.
+Aucun d'eux n'a plus de deux ans, et les brebis n'ont pas encore
+agnelé.--Bien, as-tu acheté ces moutons ou les as-tu élevés?--Un menteur
+est pire qu'un chien, et je te dirai la vérité: j'en ai acheté la
+moitié, et j'ai élevé moi-même l'autre moitié.--Combien veux-tu les
+vendre la pièce?--Je veux les vendre en bloc.--A quel prix?--Maudit soit
+celui qui ment. Je te dirai la simple vérité. Je les ai achetés cinq
+piastres chacun, et tu les auras pour six. Il faut bien que j'aie au
+moins une piastre de profit dans le marché. Je ne désire pas en avoir
+davantage avec toi.»
+
+Pendant qu'ils marchandaient ainsi, l'oreille d'Ayvaz suivait chaque
+parole qu'ils prononçaient. Il dit tout bas, à son père: «Je lui ai fait
+boire du vin, il ne sait pas ce qu'il dit. On ne peut pas acheter un
+mouton moins de cinq tumans. Comptez l'argent sans délai, père, et
+lorsqu'il l'aura reçu, il ne pourra plus se rétracter, quand même il
+recouvrerait la raison.»
+
+Mir-Ibrahim ouvrit le sac où était l'argent, qu'il compta et versa
+ensuite dans le pan de la robe de Kourroglou. Ce dernier, voyant que
+plus de la moitié était déjà payée et que le compte avançait rapidement,
+dit dans son coeur: «Comment me débarrasserai-je de ce fripon de Turc?»
+Il possédait une force de poignet si extraordinaire, qu'il pouvait
+serrer entre ses doigts une pièce de monnaie assez fort pour en effacer
+l'empreinte. Ayant ainsi effacé une piastre, il la jeta avec colère
+devant le boucher et s'écria: «Ceci est de la fausse monnaie.» Mais
+la ruse n'avait pas échappé à l'oeil perçant d'Ayvaz, qui dit:
+«Roushan-Beg, nous ne sommes pas riches; nous avons emprunté la moitié
+de cet argent; pourquoi l'altères-tu méchamment?» Kourroglou répliqua:
+«Ayvaz, mon enfant! je n'ai ni marteau ni enclume avec moi. Les coquins
+d'ouvriers de la monnaie ont oublié de frapper les chiffres du sultan
+sur la piastre; et il faudra que je perde dessus.» En disant ces mots,
+il se leva, jeta tout l'argent parterre, et dit d'une voix irritée: «Il
+y a cent bouchers dans Orfah; je leur vendrai une portion des moutons,
+et je vous vendrai l'autre.» Et il s'éloigna. Les prières du boucher
+furent inutiles, et Kourroglou était sur le point de partir, lorsque
+Mir-Ibrahim, au désespoir, dit à son fils: «Puisses-tu mourir jeune[18],
+Ayvaz; va, cours après lui, et prie-le de venir terminer le marché;
+peut-être t'écoutera-t-il.»
+
+[Footnote 18: «Mourir dans ton jeune âge», _djeuen merg skeyi_, et aussi
+_merghi tu_ «tue la mort», sont deux étranges expressions de tendresse
+employées par les Perses quand ils veulent obtenir une faveur de
+quelqu'un ou le flatter.]
+
+Ayvaz eut rejoint Kourroglou en un moment, et, le prenant par les mains,
+il le supplia, en disant: «Je t'en conjure, mon oncle, ne sois pas
+fâché, et reviens.» Kourroglou, faisant semblant de s'adoucir, revint,
+et s'assit à sa première place. Quand l'argent fut tout compté,
+on s'aperçut qu'il manquait encore trente tumans. Le boucher dit:
+«Roushan-Beg, laisse le berger amener ici les moutons, nous les
+conduirons à la ville, où je lui paierai le reste de la somme. Tu
+dormiras dans ma maison, et tu partiras demain matin.» Kourroglou
+répliqua: «Je n'irai pas à Orfah, car j'ai entendu dire que ceux qui
+y passent la nuit avec de l'argent sont assassinés. Il faut que tu me
+payes ici même.--Je ne suis pas un voleur, Roushan-Beg; cependant je
+ferai comme tu l'ordonnes. Reste ici avec Ayvaz; et toi, mon enfant,
+sois gai et amuse notre oncle par ta conversation, pendant que je
+courrai à la ville chercher le reste de l'argent.»
+
+Ainsi le boucher sans cervelle laissa son fils entre les mains de
+Kourroglou, et, enfourchant sa maigre rosse il partit pour Orfah.
+
+Kourroglou, sous prétexte d'aller chercher les quatre cages qu'il
+avait promises à Ayvaz, laissa ce dernier avec l'esclave, tandis qu'il
+retournait vers le berger. Il reprit son armure, _ainsi que ses dix-sept
+armes_. Alors il demanda au berger: «Où est mon cheval?--Oh! puisse ta
+maison tomber en ruine! Ton cheval est aussi fou que toi-même. Je l'ai
+attaché par les quatre jambes dans ce ravin, et ne puis te dire s'il
+est mort ou vivant.» Kourroglou lui dit: «Misérable! je souillerai le
+tombeau de ton père! Tu as fait du mal à mon cheval, fils de chien!» Et
+il courut sans délai vers le ravin, où il vit son Kyrat attaché d'une
+telle façon, qu'il ne pouvait bouger. Il détacha les liens de son
+cheval, le sella, serra la sangle, puis, l'ayant embrassé sur les deux
+yeux, il monta dessus et galopa vers Ayvaz. Il prit d'abord le sac de
+piastres, qu'il attacha derrière la selle avec des courroies.
+«Allons maintenant, mon Ayvaz, monte avec moi sur ce cheval et
+partons!--Guerrier, tu te moques de moi; mon oncle Roushan sera bientôt
+ici, et tu seras démonté par un seul coup de sa massue.--Frotte les
+yeux, Ayvaz, et regarde; ne reconnais tu pas ton oncle?» Ayvaz l'examina
+attentivement. «Oui, c'est lui, dit-il, c'est Roushan-Beg lui-même;
+seulement son habit n'est pas le même.»
+
+Il commença à pleurer, et s'écria: O ma mère! ô mon père! où êtes-vous?»
+Ses larmes et ses prières lui servirent peu. Kourroglou l'enleva sur sa
+selle, le plaça derrière lui, et ayant lié un shawl autour de son corps
+et de celui d'Ayvaz, il assujettit ce dernier à sa ceinture. Ensuite il
+donna un coup d'éperon à son cheval, le fouetta, et emporta sa proie.
+Le crédule esclave du boucher pensait que tout cela n'était qu'un jeu.
+Cependant il courut après lui et cria: «Trêve à ce jeu, trêve à cette
+plaisanterie.» A la fin il se fâcha, sortit un poignard du fourreau, et
+l'élevant devant Kourroglou, il dit: «Laissez l'enfant, ou je vous passe
+ce fer à travers le corps.» Kourroglou dit: «Voyez ce reptile! Il faut
+que je montre quelque merci envers lui.» Alors il lança sa massue après
+lui, et le crâne de l'esclave fut écrasé comme la tête d'un pavot.
+
+Le berger, qui vit ce meurtre, devint soucieux; et, tremblant de
+frayeur, il commença à réciter les prières des mourants. Kourroglou lui
+ordonna d'approcher et d'ouvrir ses oreilles. Alors il délia sa bourse,
+en fit tomber bon nombre de piastres, et lui demanda: «Berger, as-tu vu
+un chameau[19]?» Le berger répliqua: «Je n'ai pas même vu un mouton.»
+Kourroglou dit: «Berger, tu vas conduire à l'instant ce troupeau à la
+ville; pendant ce temps j'enlèverai Ayvaz.» Ainsi le berger conduisit
+son troupeau à Orfah, tandis que Kourroglou emmenait Ayvaz à
+Chamly-Bill. L'enfant désolé criait douloureusement: «Malheur à moi! je
+laisse ma tante derrière moi; j'abandonne la femme de mon oncle; malheur
+à eux, malheur à moi!» Ses yeux étaient rouges et enflés comme des
+pommes. Kourroglou fit l'improvisation suivante:
+
+_Improvisation_.--«Je te dis, Ayvaz, il ne faut pas pleurer. Ne
+tourmente pas mon coeur de tes regrets, ne te lamente point, Ayvaz!»
+
+[Footnote 19: «Avez-vous vu le chameau?» _Non! sirutur didi? Ne!_ Conte
+perse bien connu, et devenu maintenant un proverbe.]
+
+Ce dernier, en réponse, fit l'improvisation suivante:
+
+_Improvisation_--«Tu dis qu'il ne faut pas pleurer! Comment puis-je
+retenir mes larmes, ô Kourroglou? Tu me dis de ne pas te tourmenter de
+mes chagrins; comment puis-je m'empêcher d'être triste?»
+
+Alors Kourroglou chanta:
+
+_Improvisation_.--«Je revenais des champs, je revenais des déserts, et
+je demandais aux bergers s'ils ne t'avaient pas vu. Je t'ai séparé de
+ton vieux père; Ayvaz, ne pleure pas.»
+
+Ayvaz chanta ainsi:
+
+_Improvisation_.--«Tu as rempli les sacs avec l'argent; tu as déchiré
+le fond de mon coeur; tu as courbé sous le chagrin le dos de mon père.
+Comment puis-je m'empêcher de pleurer, ô Kourroglou?
+
+Kourroglou chanta:
+
+_Improvisation_.--«Ne suis-je pas Beg, ne suis-je pas Khan? Ne serai-je
+pas pour toi un père, un tendre parent? Ne crie pas, ne pleure pas,
+Ayvaz.»
+
+Ayvaz chanta alors:
+
+_Improvisation_.--«Mes fleurs, je vous ai laissées dans le jardin!
+J'ai laissé derrière moi des beautés dont la ceinture mérite d'être
+embrassée, j'ai laissé derrière moi mon nom et ma famille! Comment
+puis-je retenir mes larmes, ô Kourroglou?»
+
+Kourroglou chanta:
+
+_Improvisation_.--«Plus de larmes, je t'en conjure, ou tu me feras
+pleurer moi-même comme un enfant ou une vieille femme. Tu deviendras
+un guerrier, tu seras la gloire et l'orgueil de Kourroglou. Ne pleure
+plus.»
+
+Ayvaz dit: «J'ai ouï dire que tu étais un guerrier; tu dois alors me
+traiter comme il convient à un guerrier. Je ne puis dire si tu es un
+homme brave ou un vilain. Comment puis-je donc m'empêcher de pleurer?»
+
+Kourroglou lui promit d'en faire son fils, de le faire vivre dans
+l'abondance et de faire de lui un guerrier, et ils continuèrent leur
+voyage à Chamly-Bill.
+
+Pendant ce temps, Mir-Ibrahim le boucher arrive chez lui pour chercher
+l'argent, et dit à sa femme: «J'ai rencontré aujourd'hui un berger qui
+est un grand niais. J'étais à court de quelques tumans pour payer les
+moutons, et je lui ai laissé Ayvaz en otage. Va, et tâche de trouver
+l'argent promptement.» Sa femme court chez quelques parents et amis; et,
+ayant obtenu la somme nécessaire, elle l'apporta au boucher. Celui-ci
+remonta à la hâte sur sa chétive rosse, et retourna vite au troupeau.
+Mais à peine avait-il passé la porte, qu'il vit le berger entrant dans
+la ville avec ce même troupeau. «Berger, tu es un fripon, un voleur! De
+quel droit amènes-tu mes moutons à la ville? Je les ai achetés, je les
+ai payés.» Le berger dit: «Je ne te comprends pas.» Mir-Ibrahim demanda:
+«Quoi! n'es-tu pas le berger de Roushan-Beg?--Tu rêves comme si tu avais
+la fièvre. Je ne sais pas qui tu es, et ne puis dire non plus quel est
+celui que tu nommes Roushan-Beg.--Misérable! ne m'avez-vous pas
+vendu ces moutons, il n'y a qu'un instant? n'avez-vous pas pris
+l'argent?--Arrière, avec ton mensonge! Les brebis sont la propriété de
+Reyhan l'Arabe, et je les amène en ville pour les traire. Les brebis que
+l'on trait dans la place du marché se vendent un meilleur prix.»
+
+A ces mots, le boucher sentit une sueur froide lui venir à la peau. Il
+descendit pour tâter les mamelles des brebis, et s'aperçut qu'elles
+avaient toutes du lait. Il dit: «Ce hâbleur, Roushan-Beg, me disait,
+en me vendant son troupeau, qu'il ne s'y trouvait que des mâles ou des
+brebis qui n'avaient jamais porté. Sans aucun doute, c'était Kourroglou,
+qui, après m'avoir trompé, doit avoir emmené Ayvaz avec lui. N'as-tu pas
+vu deux jeunes garçons sur la montagne?» Le berger dit: «Oui, j'ai vu
+deux jeunes garçons jouant et luttant ensemble sur la montagne.»
+
+Mir-Ibrahim remonta sur sa rosse en grande hâte, et courut au galop. Il
+ne trouva sur la montagne que le cadavre de son esclave. Sa langue resta
+clouée à son palais; il commença à frapper ses tempes si violemment
+qu'il tomba de cheval. Dans son désespoir, il se jeta sur la terre; et,
+répandant de la poussière sur sa tête, s'écria: «Malheur à moi! il m'a
+enlevé mon fils.»
+
+Mir-Ibrahim fut trouvé dans cet état déplorable par Reyhan l'Arabe. Ce
+dernier était un riche seigneur, qui se rendait au delà des montagnes
+pour chasser, accompagné de cent soixante cavaliers. Quand il se fut
+approché, et qu'il eut examiné les choses, il reconnut son beau-frère
+dans l'homme ainsi désolé: «Quoi! est-ce vous, Mir-Ibrahim? Pourquoi ces
+larmes, et que signifie ce désespoir?» Le pauvre père, que la douleur
+privait de la parole, put seulement prononcer ces mots: «Il l'a
+emmené... il l'a emmené!...» Reyhan l'Arabe demanda en colère: «Fils
+d'un père brûlé, qui, et par qui enlevé?» Une demi-heure se passa avant
+que Mir-Ibrahim eût recouvré ses sens, et il dit: «Je l'ai vendu à
+Kourroglou; il l'a enlevé, il s'est enfui.--Parle clairement. Si tu lui
+as vendu quelque chose, il avait droit de prendre sa propriété.» Ce ne
+fut qu'après de nombreuses questions que Reyhan l'Arabe dit, dans
+son coeur: «Kourroglou, tu es un misérable, tu as passé ta main[20]
+crasseuse sur ma tête, et enlevé le gibier de mes réserves.» Il appela
+ses cavaliers, et dit: «Enfants, je vais courir après lui; suivez-moi.»
+Alors ils galopèrent à la poursuite de Kourroglou, guidés par les traces
+des pas de son cheval.
+
+[Footnote 20: C'est-à-dire: tu m'as trompé et déshonoré.]
+
+Reyhan l'Arabe était monté sur une jument. Kourroglou continuait de
+marcher, sans être averti de rien, quand il vit Kyrat secouer ses
+oreilles. C'était un signe certain de la présence de la jument, à
+environ un mille de distance. Kourroglou dit, dans son coeur: «Mon Kyrat
+doit sentir la jument de Reyhan l'Arabe. Celui-ci a sans doute tout
+appris, et me poursuit maintenant.» Il regarda le ciel, et vit quelques
+oies sauvages passer au-dessus de sa tête. Kourroglou pensa: «Je vais
+décocher une flèche au guide de la bande: si l'oiseau tombe, je serai
+vainqueur; mais si la flèche revient seule, Ayvaz ne sera pas à moi.» Il
+prit une flèche de son carquois; et, après l'avoir placée sur son arc,
+il l'envoya dans l'air. En très-peu de temps, l'oie descendit, et vint
+tomber aux pieds de son cheval.
+
+Kourroglou se sentit très-heureux; il arracha une couple des plus belles
+plumes de l'oie, et, ôtant le bonnet d'Ayvaz, les attacha, en guise de
+plumet, à sa calotte. Ayvaz dit: «Tu as fait des trous, avec ces plumes,
+dans ma calotte; j'ai une belle nièce qui m'en fera une neuve.--O mon
+fils! répliqua Kourroglou, aussi longtemps que tu demeureras dans ma
+maison, tes habits seront d'or et de soie.» En entendant cela, Ayvaz
+pleura amèrement. Kourroglou, pour le consoler, improvisa la chanson
+suivante:
+
+_Improvisation_.--«Que ta tête semble belle avec cette plume! c'est
+comme la tête d'une grue mâle. Je la garderai[21], je veillerai
+soigneusement sur elle. Je t'ai cherché dans le ciel, et je t'ai trouvé
+sur la terre. Ne pleure pas, ma jeune grue. La ligne arquée de tes
+sourcils a été dessinée par la plume du Tout-Puissant. Tu es juste en
+âge, tu as quinze ans, ô jeune garçon! A tous ces ornements un seul
+manque encore: c'est celui des exploits chevaleresques. Tu seras le
+modèle d'un guerrier. Je couvrirai ta tête d'une calotte d'or. O ma
+jeune grue! ne pleure plus.» Après une pause, Kourroglou chanta:
+
+_Improvisation_.--«Je te vis, et mon coeur fut heureux. Tu trouveras en
+moi un franc Turcoman-Tuka. Mon nom est Kourroglou _le bélier_. Je suis
+bien connu dans toute la Turquie. Ayvaz, à la tête de grue, ne pleure
+plus.»
+
+[Footnote 21: _Terbatics_ «Je tournerai autour de ta tête», expression
+prise d'une coutume orientale. Quand un malheur menace quelqu'un, afin
+de le prévenir, on fait tourner un mouton noir trois fois autour de lui,
+et on en fait ensuite présent aux pauvres, ou bien on le fait pendre.
+Quand le schah de Perse visite un village, les paysans vont au-devant,
+baisent le pan de sa robe ou son éperon; ils demandent comme la plus
+grande faveur la permission de tourner autour de son cheval; de là
+l'expression _dourer beguerden_, c'est-à-dire «j'implore, je demande sur
+tout ce qu'il y a de plus sacré».]
+
+Retournons maintenant à Reyhan l'Arabe. Il connaissait parfaitement
+tous les chemins et sentiers des environs d'Orfah; il savait aussi
+que Kourroglou y venait pour la première fois, et par conséquent ne
+connaissait pas les localités. Il y avait une passe étroite au-dessus
+d'un précipice qu'il fallait traverser au moyen de _quelque chose
+ressemblant à un pont jeté dessus_. Avant que Kourroglou pût avoir passé
+ce pont, Reyhan l'Arabe y était arrivé en faisant un détour, et il
+se posta à l'entrée même. Kourroglou, voyant que sa route était
+interceptée, se détermina à gravir la montagne rapide qui surplombait le
+pont. Il aiguillonna Kyrat avec ses éperons et le fouetta; Kyrat
+grimpa comme une chèvre sauvage, et fut bientôt debout sur le sommet.
+Kourroglou, regardant alors de tous côtés, ne vit rien que les murs
+perpendiculaires des précipices horribles. On ne voyait aucun passage;
+seulement, au pied d'un des flancs de la montagne, il y avait un ravin
+large de douze mètres et de cent mètres de long. Kourroglou demeura à
+méditer sur ce qu'il y avait à faire.
+
+Reyhan l'Arabe alors dit à ses gens: «Mes enfants, mes âmes, pas un pas
+de plus. Restez où vous êtes: pas un de vous ne pourrait monter au
+lieu où est maintenant Kourroglou; il faudra qu'il y meure ou qu'il
+descende.»
+
+A tout événement, Kourroglou demeura trois jours sur le sommet de la
+montagne; mais, ce qu'il eut de pire, c'est que Kyrat y tomba malade,
+Kourroglou tourna sa face vers la Mecque, et pria: «O Dieu! si le jour
+de ma mort est arrivé, ne me laisse pas mourir parmi les Sunnites.» Il
+regarda alors Kyrat, et son coeur fut réjoui quand il vit que son cheval
+paissait et mangeait l'herbe avec appétit, signe évident que sa santé
+s'améliorait, grâce à l'intercession de la sainte âme d'Ali. Il alla
+examiner le ravin, large de douze mètres, et pensa: «Quel que puisse
+être le résultat, je veux l'essayer. Si Kyrat franchit le ravin,
+nous sommes sauvés; s'il ne le peut, alors nous périrons tous trois
+misérablement, moi, Kyrat et Ayvaz, brisés en mille pièces au fond du
+précipice. Je ne puis attendre plus longtemps.» Il sauta sur son cheval,
+lia Ayvaz à sa ceinture avec un châle, et improvisa à son cheval le
+chant suivant:
+
+_Improvisation._--«O mon coursier! ton père était bedou, ta mère kholan.
+Sus! sus! mon digne Kyrat, porte-moi à Chamly-Bill! Ne me laisse pas
+ici, parmi les mécréants et les ennemis, au milieu du noir brouillard.
+Sus! sus! mon âme, Kyrat, emporte-moi à Chamly-Bill!»
+
+Aussitôt que Reyhan l'Arabe entendit la voix de Kourroglou, il se mit à
+rire et cria d'en bas: «Bien, maudit! tu as dit tes dernières paroles;
+mais que tu chantes ou non, il faut que tu descendes et tombes entre nos
+mains.» Alors Kourroglou improvisa pour Kyrat:
+
+_Improvisation._--«Hélas! mon cheval, ne me laisse pas voir ta honte. Tu
+seras couvert de harnais de soie à ta droite et à ta gauche; je ferai
+ferrer tes pieds de devant et tes pieds de derrière avec de l'or pur.
+Sus! sus! mon Kyrat, porte-moi à Chamly-Bill! Ton corps est aussi rond,
+aussi mince et aussi uni qu'un roseau. Montre ce que tu peux faire, mon
+cheval; que l'ennemi te voie et devienne aveugle d'envie[22]. N'es-tu
+pas de la race de kholan? n'es-tu pas l'arrière-petit-fils de
+Duldul[23]? O Kyrat! porte-moi à Chamly-Bill, vers mes braves. Je ferai
+tailler pour toi des housses de satin, et je les ferai broder exprès
+pour toi. Nous nous réjouirons, et le vin rouge coulera eu ruisseaux.
+O mon Kyrat! toi que j'ai choisi entre cinq cents chevaux, sus! sus!
+porte-moi à Chamly-Bill.»
+
+[Footnote 22: Littéralement: «Tu arracheras les yeux du scélérat.»]
+
+[Footnote 23: Duldul: nom du célèbre cheval arabe qui appartenait à Ali,
+gendre de prophète.]
+
+Ayant fini ce chant, Kourroglou commença à promener Kyrat. Reyhan
+l'Arabe le vit d'en bas, et, devinant que Kourroglou préparait son
+cheval à franchir le ravin, il dit à ses hommes: «Voulez-vous parier que
+Kourroglou sera assez hardi pour sauter ce précipice? Son grand courage
+me plaît. Je vous prends à témoin que s'il franchit le ravin, je me
+garderai de persécuter un homme si brave. Je lui pardonnerai et lui
+laisserai emmener Ayvaz; s'il succombe, je rassemblerai leurs membres
+dispersés et les ensevelirai avec honneur.» Il dit ces mots, et il
+regarda la montagne tout le temps à travers un télescope. Kourroglou
+continuait à promener Kyrat jusqu'à ce que l'écume parût dans ses
+naseaux. Enfin, il choisit une place où il avait assez d'espace pour
+sauter; et alors, fouettant son cheval, il le poussa en avant.
+
+Le brave Kyrat s'élança et s'arrêta sur le bord même du précipice; ses
+quatre jambes étaient rassemblées entre elles _comme les feuilles d'un
+bouton de rose_. Il hésita un instant, prit de l'élan, et sauta de
+l'autre côté du ravin; il retomba même deux métres plus loin qu'il
+n'était nécessaire.
+
+Reyhan l'Arabe s'écria: «Bravo! bénis soient la mère qui a sevré et le
+père qui a élevé un tel homme.»
+
+Pour Kourroglou, son bonnet ne remua pas de dessus sa tête; il
+ne regarda pas même en arrière, comme s'il ne fût rien arrivé
+d'extraordinaire, et il s'en alla tranquillement avec Ayvaz.
+
+Reyhan l'Arabe dit à ses hommes: «Mes amis, mes enfants! un loup à qui
+l'on n'ôte pas sa première proie s'enhardit et revient plus rapace que
+jamais. Kourroglou a enlevé aujourd'hui le fils de mon beau-frère;
+demain, il viendra saisir ma femme jusque dans mon lit. Il faut lui
+montrer que notre orteil est aussi assez fort pour tendre un arc.»
+
+Sur cela, ils s'élancèrent à sa poursuite. Aussitôt que Reyhan l'Arabe
+aperçut Kourroglou, il cria: «Roi, parviendrais-tu à t'échapper jusqu'à
+Chamly-Bill, je t'y atteindrais encore.» Kourroglou pensa: «Ce brigand
+ne veut pas me laisser en paix.» Il fit descendre Ayvaz de cheval,
+examina la selle, les étriers, resserra la sangle, et retourna
+au-devant de Reyhan l'Arabe, auquel il demanda: «Que veux-tu de moi,
+mécréant?--Écoutez cette belle question, ce que je veux? Tu as passé ta
+main crasseuse sur ma tète.» Kourroglou demanda: «Veux-tu combattre avec
+moi comme un homme ou comme une femme?--Qu'entends-tu par combattre
+comme un homme ou comme une femme?--Si tu ordonnes à tes cavaliers de
+sauter sur moi, alors tu combattras comme une femme; si, au contraire,
+tu consens à te battre seul avec moi, ce sera un combat comme il
+convient à des hommes.
+
+--Soit, battons-nous donc comme des hommes.» Kourroglou, qui voyait que
+les cavaliers de Reyhan l'Arabe attendaient tranquillement, rangés en
+ligne, dit dans son coeur: «Malgré ses promesses, je ne puis me fier à
+la parole des Sunnites; commençons donc par éloigner d'ici au moins une
+partie de ses cavaliers. Écoutez-moi, Reyhan l'Arabe, j'ai coutume de
+chanter avant le combat. Voici mon chant:
+
+_Improvisation._--«Guerrier Reyhan! tu es venu avec une armée contre
+moi seul. Où est ton honneur, où est ta valeur si vantée? Pourquoi
+cherches-tu à détruire mon âme? Guerrier Reyhan, tu es fou!»
+
+Le son de sa voix, aussi bien que le chant, étaient si terribles, que
+les cavalières de Reyhan furent frappés de peur. Kourroglou continua:
+
+_Improvisation_.--«Montrez-moi un homme qui puisse tendre mon arc.
+Trouvez-moi un guerrier qui vienne frapper sa tête comme un bélier
+contre mon bouclier. Je puis broyer l'acier entre mes dents, et je le
+crache alors avec mépris contre le ciel. Oh! pourquoi ne pas combattre
+aujourd'hui?»
+
+Les cavaliers de Reyhan l'Arabe, saisis d'horreur, murmurèrent l'un à
+l'autre: «Pour la gloire de la race d'Osman, pas un de nous n'échappera
+au tranchant du sabre de Kourroglou.» Plusieurs d'eux prirent la fuite.
+Kourroglou dit dans son coeur: «Est-ce ainsi? Fuyez donc.» Et il
+improvisa.
+
+_Improvisation_.--«Donne ordre à ton armée de se diviser par bataillons.
+Ah! ont-ils tant de confiance dans leur nombre? Je suis seul, que cinq
+cent, que six cents de vous s'avancent! Reyhan est venu, il est fou, en
+vérité.»
+
+Ce chant mit en fuite le reste des cavaliers de Reyhan. Ce dernier seul
+resta et ne quitta pas la place. Kourroglou improvisa.
+
+_Improvisation_.--«Un guerrier ne chasse pas ses frères guerriers dans
+le couvert. Il menace avec son épée égyptienne bien affilée, élevée en
+l'air. Pense à toi, Reyhan, avant qu'il soit trop tard. Es-tu fou? Tu
+n'as jamais éprouvé la force du bélier, le front de Kourroglou; tu n'as
+jamais eu devant toi un bras si puissant. Tu es encore la, Reyhan, es-tu
+fou?»
+
+Reyhan l'Arabe était un seigneur d'un grand courage; on parlait de sa
+gloire et de ses hauts faits dans toute la Turquie. Kourroglou s'écria:
+«Retourne dans ta maison, Reyhan; regarde la fuite de tes cavaliers.» Sa
+réponse fut: «Ce sont tous des corbeaux, ils ne peuvent résister à
+un hibou comme toi.» Cela dit, Reyhan lança sa jument arabe sur le
+railleur. Kourroglou, de son côté, donna de l'éperon à Kyrat. Le choc
+fut terrible.
+
+Les dix-sept armes qu'il portait avec lui furent employées tour a
+tour, et cependant aucun avantage ne fut remporté de part et d'autre.
+Kourroglou vit que Reyhan l'Arabe était un homme d'un courage et d'une
+habileté supérieurs.
+
+Ils s'approchèrent plusieurs fois à cheval poitrine contre poitrine et
+dos contre dos. Ils se prirent l'un l'autre par la ceinture. Reyhan
+tirait Kourroglou afin de le désarçonner, et criait: «Tu n'emmèneras
+pas Ayvaz.» Kourroglou le tirait aussi de dessus sa selle et criait:
+«J'emmènerai Ayvaz.»
+
+Ils descendirent de cheval en même temps et commencèrent à lutter à
+pied, le cou enlacé avec le cou, le bras avec le bras, la jambe avec la
+jambe. On aurait dit deux chameaux[24] mâles se battant ensemble. Le
+soleil commençait déjà à baisser. Kourroglou se sentait fatigué de la
+puissante résistance de son ennemi, et s'écria dans son coeur: «O Dieu!
+préserve-moi de malheur, ô Ali!» Cela dit, il éleva Reyhan l'Arabe en
+l'air et le rejeta par terre; il s'assit sur sa poitrine, et, tirant
+son couteau, il se préparait à lui couper la tête; mais il dit dans son
+coeur: «S'il demande merci, je le tuerai; s'il ne le demande pas, ce
+serait pitié de tuer un si brave jeune homme.»
+
+[Footnote 24: Les combats de chameaux sont beaucoup plus féroces que
+ceux de taureaux, de béliers, de bouledogues ou de coqs. Les riches
+oisifs en Perse parient souvent à leur sujet. Il est presque impossible
+de ne pas éprouver une sorte de plaisir sauvage à être témoin de ces
+combats. Ces deux énormes corps, tout en se battant, demeurent presque
+sans aucun mouvement. Leurs longs cous enlacés l'un l'autre ne donnent
+signe de vie que par de convulsives contorsions. Deux têtes avec des
+yeux presque hors de leur orbites, des bouches écumantes, d'affreux
+rugissements complètent le tableau.]
+
+Il regarda son visage, mais il était rouge, tranquille, et ne laissait
+voir aucun changement. Alors il détacha la courroie qui était derrière
+sa selle, et s'en servit pour lier les jambes et les mains de Reyhan.
+Ce dernier dit: «Au moment où tu lançais ton cheval pour franchir le
+précipice, je te faisais présent d'Ayvaz. J'ai été infidèle à ma parole,
+et pour un péché si énorme, le malheur tombe sur ma tête coupable.»
+Kourroglou répliqua: «En vérité, nul autre homme que moi n'osera te
+poursuivre, J'ai pitié de toi, et n'ai pas envie de te tuer. J'ai
+seulement lié tes mains et tes jambes. Si une armée me poursuivait,
+elle ne serait pas assez hardie pour continuer après t'avoir vu ainsi
+garrotté.»
+
+Kourroglou lia donc Reyhan avec une corde sur sa jument, et, ayant
+remonté sur Kyrat, il conduisit la jument avec une corde. Il plaça Ayvaz
+derrière lui, et ils arrivèrent ainsi à Chamly-Bill. Les sentinelles
+de Kourroglou le virent venir de loin et informèrent les bandits de
+l'arrivée de leur maître. Sept cent soixante-dix-sept hommes allèrent à
+sa rencontre. Kourroglou commanda qu'on fût chercher une robe d'honneur
+pour Ayvaz. Ayvaz la mit: Kourroglou ordonna que Khoya-Yakub, qui, tout
+le temps de l'absence de Kourroglou, avait été enchaîné et confiné dans
+une sombre prison, fût amené devant lui. Il le reçut tendrement, lui
+ôta ses fers, et le fit conduire au bain. Aussitôt que Khoya-Yakub fut
+revenu, il le revêtit d'un superbe habillement, et l'invita à s'asseoir
+près de lui, à la place d'honneur.
+
+Les bandits s'enquirent avec empressement des détails de la capture
+d'Ayvaz, et Kourroglou les leur dit du commencement à la fin,
+n'épargnant pas les louanges à Reyhan sur sa force et son courage. Il
+dit son conte en vers et en prose, fidèle à sa coutume de dire la vérité
+à la face des gens, disant à un poltron qu'il était un poltron, à un
+brave qu'il était un brave. Voici une des improvisations faites en
+l'honneur de Reyhan:
+
+_Improvisation_.--«Frères, Aghas! un homme doit être un homme comme
+Reyhan. Il a arraché des larmes d'admiration de mes yeux. Son bouclier
+est d'argent; il répand le sang de l'ennemi avec abondance. Il a uni
+mon âme à la sienne. Il a gravé à la fois dans mon coeur le respect et
+l'attachement. Un homme juste doit être comme Reyhan. Puisse chaque père
+avoir cinq fils comme lui; puissions-nous avoir des guerriers comme lui
+pour compagnons! Il mérite d'être le frère de Kourroglou. Un homme juste
+doit être un homme comme Reyhan[25].»
+
+[Footnote 25: Le texte de cette belle pièce de poésie sert d'exemple
+de la force des participes turcs, qui ne peut être égalée dans aucune
+langue européenne.]
+
+Kourroglou ordonna qu'on servit un repas. Ayvaz fut nommé chef des
+échansons; le vin coula, les mets tombèrent comme la pluie, et toute la
+bande festoya ensemble.
+
+
+
+QUATRIÈME RENCONTRE.
+
+Le chapitre qui précède nous a paru si coloré et si original, que nous
+n'avons pas eu le courage de l'abréger beaucoup. Au ton héroïque se mêle
+dans le récit la gaieté rabelaisienne, et l'ensemble est, comme dans
+toutes les oeuvres naïves, un composé de terrible et de bouffon. Le
+déjeuner de Kourroglou sur la montagne ne rappelle-t-il pas, en effet,
+une scène de Grangousier? N'y a-t-il pas aussi un peu du frère Jean des
+Entommeures et de Panurge en même temps, dans les niaiseries malicieuses
+qu'emploie Kourroglou pour obtenir d'Ayvaz la permission de boire de son
+vin? Mais bientôt viennent les touchantes lamentations d'Ayvaz enlevé,
+et là, il y a la simplicité élevée de la forme biblique. Enfin,
+l'admiration de Reyhan l'Arabe pour Kourroglou franchissant le précipice
+finira dans la chevalerie merveilleuse de l'Arioste.
+
+La rencontre suivante pénètre plus avant dans les moeurs et usages de
+l'Orient. La princesse Nighara est toute une révélation de l'idéal de la
+femme dans ces contrées. Idéal bizarre et qui, pour le coup, n'est pas
+le nôtre. L'examen en sera d'autant plus curieux; et ce serait peut-être
+ici le lieu de donner comme préface à ce chapitre un travail que M.
+Chodzko nous a communiqué sur les pratiques, usages, superstitions,
+idées religieuses et sociales qui défraient la vie mystérieuse des
+harems. Mais nous craignons de nuire à l'intérêt que peut inspirer
+Kourroglou, par cette longue interruption, et nous remettons à la fin
+de notre analyse la publication des curieux documents qui viennent à
+l'appui.
+
+La quatrième rencontre traite donc de la princesse Nighara; mais comme
+elle en traite fort longuement, nous abrégerons le plus possible, ayant
+regret, toutefois, à tout ce que nous passerons sous silence.
+
+Et d'abord, nous voudrions omettre Demurchi-Oglou comme ne se rattachant
+pas à l'action de cette aventure; mais nous devons le retrouver dans la
+suite de la vie de Kourroglou, et nous ne pouvons nous dispenser de
+le faire connaître au lecteur, d'autant plus qu'il y a là un trait
+d'affinité avec l'aventure de Guillaume Tell, et raffiné dans tous ses
+détails par l'ingénieuse exagération des Orientaux. On a dû remarquer
+aussi dans le chapitre précédent la supériorité de l'invention persane,
+à propos de Kourroglou effaçant, par la seule pression de ses doigts,
+l'effigie d'une monnaie d'or. Les héros de chez nous se contentent de
+briser la pièce en deux, et croient avoir fait l'impossible. Mais le
+véritable impossible ne se trouve que dans l'Orient.
+
+Voilà donc Demurchi-Oglou, le fils du forgeron, qui, du fond de sa
+ville du Nakchevan, entend parler de la gloire et de la magnificence du
+bandit. _Mon coeur éclate ici faute d'action_, dit Demurchi-Oglou, et le
+voilà parti avec son cheval pour Chamly-Bill. Kourroglou, qui chassait
+aux alentours de sa forteresse, le rencontre et dit d'abord: «Voilà un
+beau garçon!» Demurchi lui présente sa requête. «_Mon âme_, lui répond
+le maître, tu dois savoir que je donne du pain aux braves et rien aux
+lâches.--Amis, dit-il à ses chasseurs, _j'ai trouvé ici mon gibier _.»
+Il fait asseoir Demurchi sur les genoux, _à la manière des chameaux
+mâles_, et lui fait ôter son bonnet. Puis il demande une pomme, tire
+son anneau de son doigt, le fixe sur la pomme qu'il pose sur la tête de
+Demurchi, se place à distance, tend son arc, et fait passer les soixante
+flèches de son carquois à travers l'anneau.
+
+Content de voir que Demurchi n'a pas sourcillé, il dit à ses compagnons:
+«Mes âmes, mes enfants, que celui qui m'aime contribue à équiper
+Demurchi-Oglou.» A l'instant même, nos bandits, sans aucune crainte de
+passer pour communistes, se dépouillent chacun de son habillement, de
+son armure ou du harnachement de son cheval, «et il lui fut donné tant
+de choses, qu'en un instant l'étranger se trouva riche.»
+
+On l'emmène à Chamly-Bill, on fêta sa venue; Kourroglou improvise pour
+lui au dessert, et, dans une de ses strophes, il lui dit:
+
+«Personne sur la terre ne connaîtrait mes hauts faits sans mes jolies
+chansons. Oui, tout ce que j'ai fait, je l'ai fait pour mes amis, et la
+passion d'un gain égoïste ne s'est jamais élevée dans mon âme.»
+
+[Illustration: Kourroglou s'approcha d'Ayvaz. (Page 9.)]
+
+«Mais écoutez maintenant, s'écrie le rapsode, l'histoire de la princesse
+Nighara, fille du sultan de Constantinople.»
+
+La belle princesse a entendu parler de Kourroglou, et elle s'est éprise
+de lui sur sa brillante réputation. Un jour qu'elle était sortie pour se
+promener dans les bazars de la ville, et qu'au son des tambours, tous
+les promeneurs et tous les marchands s'enfuyaient pour ne pas payer
+de leur tête le bonheur de l'apercevoir, un certain Belly-Ahmed
+(c'est-à-dire _le fameux_ Ahmed), qui se trouvait là, se dit en
+lui-même: «Ton nom est Belly-Ahmed, et tu ne verrais pas cette belle
+princesse?» Il la vit, en effet, et faillit le payer cher; car la
+princesse, qui n'entendait pas raillerie, le foula aux pieds, et l'eût
+fait étrangler par ses eunuques, s'il n'eût eu l'heureuse inspiration de
+lui dire, tout en la suppliant, qu'il était natif d'Erzeroum. Aussitôt
+la princesse lui demande s'il n'a point vu dans ces contrées un certain
+Kourroglou, et Belly-Ahmed, qui n'est point sot, se hâte de se donner
+pour un de ses serviteurs. Alors la princesse lui jette de l'or à
+poignées, et lui remet, pour son maître, son propre portrait avec une
+lettre ainsi conçue:
+
+«O toi qui es appelé Kourroglou! la gloire de ton nom a jeté un charme
+sur nos contrées. Je me nomme Nighara, fille du sultan Murad. Je te dis,
+afin que tu l'apprennes, si tu ne le sais pas encore, que j'éprouve
+un ardent désir de te voir. Si tu as du courage, viens à Istambul, et
+enlève-moi.»
+
+Belly-Ahmed part pour Chamly-Bill, et se présente aux sentinelles qui
+s'emparent de lui et le conduisent à Kourroglou. Celui-ci lui trouve
+bonne mine, le fait asseoir, et envoie son bel échanson Ayvaz lui
+chercher du vin. Alors recommence avec Ahmed un dialogue dans la
+forme de celui qu'on a vu au chapitre précédent, entre Kourroglou et
+Khoya-Yakub. «As-tu vu un plus beau cheval que mon Kyrat?---Je n'en ai
+pas vu.--As-tu vu un plus beau guerrier que mon Ayvaz?--Je n'en ai pas
+vu.--As-tu vu une plus belle fête, etc.--Mais, ô Kourroglou! j'ai vu,
+à Istambul, la princesse Nighara!» Kourroglou dresse l'oreille, lit le
+billet, regarde la miniature, fait seller Kyrat; et part en laissant
+Belly-Ahmed enchaîné dans un cachot, comme il avait fait pour
+Khoya-Yakub; en pareille circonstance, c'est sa façon d'agir.
+
+[Illustration: Ayant entendu la proclamation... (Page 2l.)]
+
+Ayant passé les portes de la ville (Constantinople), il descendit
+de cheval, et Kyrat le suivit par les rues. Ce merveilleux cheval
+(descendant à coup sur de celui qui portait les quatre fils Aymon),
+sachant bien qu'il pourrait éveiller, par sa beauté, la convoitise des
+étrangers, ou _craignant qu'on ne jetât sur lui quelque charme_, «avait
+l'esprit de laisser tomber ses oreilles comme un âne, de rebrousser
+son poil, d'emmêler sa crinière, enfin de se donner l'apparence et la
+démarche d'une rosse.»
+
+Kourroglou vit une femme décrépite dont le dos _avait la forme courbée
+de la nouvelle lune_, et connut à son air que c'était une sorcière. Il
+lui demande l'hospitalité. Elle s'excuse sur sa pauvreté. Il lui donne
+de l'or, elle s'attendrit. Mais arrivés à la maison de la vieille,
+Kourroglou, qui veut y faire entrer Kyrat, trouve la porte si basse,
+qu'il est obligé de partager la muraille en deux d'un coup de sabre. La
+dame pleure, le bandit l'apaise en lui promettant de lui faire rebâtir
+une _belle grande porte_. L'écurie était confortable; mais il n'y
+avait dans les mangeoires qu'un peu de paille et de ronces sèches.
+Heureusement Kyrat n'était pas dégoûté, et, comme son maître, mangeait
+ce qui se trouvait, _pourvu que ce fût un peu moins dur que la pierre_.
+
+Kourroglou trouva la maison propre et bien aérée, mais dépourvue de
+tapis. Or, un Persan se passera de tout volontiers plutôt que de tapis.
+Une chambre honorable doit en avoir un en laine étendu au milieu, deux
+étroits en drap feutré, placés de chaque côté du premier, dans le sens
+de la longueur, et un quatrième en pur feutre, appelé le serendaz, placé
+en travers sur le tout. C'est là qu'un gentleman persan boit, mange,
+cause, et digère convenablement. «Mère, dit Kourroglou à la vieille, va
+m'acheter au bazar un assortiment de tapis; que le feutre soit de
+la manufacture de Jam, et que celui du milieu soit des fabriques du
+Khorassan. Voici encore une poignée d'argent.»
+
+Il s'installe bientôt sur ses beaux tapis, ôte son armure, dont la
+vieille suspend une à une les diverses pièces à la muraille, et lui
+donne encore une poignée d'argent pour qu'elle aille acheter une robe
+neuve; car la sienne est si vieille et si malpropre, que le sybarite
+Kourroglou _ne peut la regarder_. «Voici un vrai fils pour moi! dit la
+sorcière. Puissé-je rencontrer une douzaine de tels enfants!» Elle s'en
+va chercher des habits neufs tout faits dans la boutique d'un tailleur,
+et enveloppe sa bouche d'un mouchoir blanc pour cacher à son hôte
+délicat sa bouche édentée. Sous prétexte de l'arrivée prochaine de douze
+prétendus amis qu'il doit régaler, Kourroglou lui commande un énorme
+souper, riz, beurre, épices et viandes en abondance, le tout dans un
+grand bassin, que la vieille n'eut pas la force d'apporter quand il fut
+rempli et prêt à servir. Kourroglou venait de frotter, de brosser et de
+laver Kyrat; il s'était lavé aussi les pieds et les mains, avait récité
+dévotement son Namaz, ni plus ni moins qu'un bon père de famille, et
+se sentait grand appétit. Il alla chercher lui-même à la cuisine la
+montagne de riz et de viande, et après que son hôtesse eut étendu sur
+lui une grande nappe, et sur la nappe une serviette de peau, il ouvrit
+sa main comme _la patte d'un lion_, et se mit à jeter des poignées de
+viande dans sa bouche comme dans une caverne.
+
+Au milieu de ce repas pantagruélesque, dont le récit détaillé et répété
+doit, je m'imagine, faire une vive impression quand les rapsodes
+le déclament à un auditoire de pauvres diables maigres et affamés,
+Kourroglou ne laisse pas que de plaisanter agréablement. «Ma vieille, je
+veux dire ma jeune beauté (car la sorcière trouve la première épithète
+grossière et ne peut la souffrir), mange aussi, au nom de Dieu, de peur
+que le souffle de la destruction ne vienne à s'élever dans ton estomac,
+et que je n'aie à rendre compte de toi au jour du jugement.» La vieille
+se flattait que les restes de ce terrible souper lui suffiraient pour
+vivre une semaine et régaler encore ses voisines. Elle disait s'être
+rassasiée à la seule odeur des mets en les faisant cuire; mais quand
+elle vit la dévastation que son hôte portait dans l'édifice, elle
+craignit d'aller se coucher à jeun, et plongea sa main décharnée dans
+le bassin. Malheureusement un grain de riz lui causa un accès de toux
+durant lequel Kourroglou mit à sec le fond du plat; et quand elle voulut
+ramasser ses nappes, elle s'aperçut avec effroi que la nappe de cuir
+avait disparu, «Qu'en as-tu fait, mon fils?--Était-ce donc la nappe? dit
+Kourroglou; j'ai trouvé le dernier morceau un peu dur et amer. J'ai eu
+quelque peine à l'avaler. Pourquoi ne m'as pas tu averti?--Hélas! pensa
+la vieille, mon hôte n'est autre que la famine personnifiée. Si sa faim
+recommence, il avalera mon pauvre corps.»
+
+Kourroglou fit faire son lit en travers de la porte, ce qui effraya
+beaucoup la vieille. «De quoi t'inquiètes-tu? lui dit-il; si tu veux
+sortir la nuit, je te permets de passer par-dessus mon lit et de me
+marcher sur le corps; je ne m'en apercevrai point.»
+
+Couchée dans la même chambre, la vieille, pensant que son hôte avait
+de mauvais desseins, _parce qu'il avait beaucoup mangé_, ne put fermer
+l'oeil. «Veilles-tu, mère?
+
+--Hélas! oui; je me demande si tu n'es pas Nazar-Djellaly.
+
+--Non.--Tu es donc Guriz-Oglou--Erreur.
+
+--En ce cas, tu es Reyhan l'Arabe?--Encore moins.
+
+--Alors, tu es le chef des sept cent soixante-dix-sept, tu es
+Kourroglou!--Tu l'as dit. Je viens ici pour enlever la princesse
+Nighara.»
+
+_La langue de la vieille se raidit dont sa bouche_. «Allons, n'aie pas
+peur, vieille carcasse.--Comment serais-je rassurée? Quand un enfant
+crie, sa mère lui dit pour le faire taire: «Tais-toi, ou le loup viendra
+te manger;» et l'enfant crie encore. La mère dit: «Voici le léopard;»
+l'enfant crie plus fort. La mère dit alors: «Voici Kourroglou qui va
+t'emporter;» l'enfant se tait et cache sa figure dans l'oreiller.
+
+Kourroglou jure par le plus pur esprit du Créateur du ciel et de la
+terre qu'il la traitera comme sa propre mère si elle ne le trahit pas;
+mais que, dans le cas contraire, fût-elle assise dans le septième ciel,
+il lui jetterait un noeud coulant pour l'en arracher; et quand même elle
+se changerait en Djinn pour se cacher aux entrailles de la terre, il
+l'en retirerait avec des pinces pour la mettre en pièces.
+
+Dès le matin, Kourroglou va au bazar et y achète un habit blanc pareil à
+celui que portent les mollahs, puis une cornaline sur laquelle il fait
+graver le chiffre du sultan. Enfin, il fait l'emplette d'une excellente
+guitare dont le manche se dévisse et se retire à volonté. Il met le
+cachet et l'instrument ainsi démonté dans sa poche, et, muni de ses
+moyens de séduction, il aborde un fakir et le prie de venir réciter à
+sa mère mourante quelques versets du Koran. Quand il l'a amené chez la
+vieille, il lui ordonne d'écrire sous sa dictée une lettre de passe
+moyennant laquelle il se présentera comme un _mollah_, un _chavush_,
+c'est-à-dire un pèlerin de la Mecque, un saint homme envoyé par le
+sultan à sa fille, et franchira les portes du palais. Le fakir, qui
+croit Kourroglou incapable de lire l'écriture, le trompe, et écrit à
+la princesse, au nom du sultan, que ce faux chavush est le plus grand
+coquin de la terre, et qu'il lui recommande de lui faire donner le
+fouet. Kourroglou, qui lit par-dessus l'épaule du secrétaire infidèle,
+l'étrangle à demi, le réduit à l'obéissance, scelle la lettre avec le
+cachet contrefait du sultan, et pour mieux s'assurer de la discrétion du
+fakir, lui donne un tel coup sur la tête, _qu'elle s'aplatit comme un
+livre qui se ferme_. Il le pousse ensuite dans un coin de la chambre,
+donne un coup de pied au mur qui s'écroule et ensevelit le cadavre sous
+ses ruines. On ne peut pas mieux expédier une affaire; mais le récit en
+est fort long et fort curieux, à cause des sentences et des formes du
+dialogue, mêlé toujours de plaisanteries et de férocité.
+
+La vieille criait et se frappait la poitrine, «Jamais le sang innocent
+n'avait été répandu dans ma maison, et tu l'as souillée!--Veux-tu donc
+que je te tue aussi, infidèle sunnite? lui répond Kourroglou, et que je
+fasse tomber le reste de ce mur sur ton corps flétri?»
+
+Kourroglou se revêt du costume blanc des mollahs, entoure sa tête de
+plusieurs aunes de linge blanc, cache sa guitare dans sa poche, son
+poignard dans son sein, et, le rosaire dans une main, le bâton de
+voyage dans l'autre, il franchit, grâce à la feinte lettre et au sceau
+apocryphe du sultan, les portes sacrées du palais. «De cette manière,
+dit le rapsode avec un mélange de sympathie et d'indignation, il fut
+permis à ce larron des larrons d'entrer dans le harem... à cet homme
+capable de couper le sein d'une mère nourrissant son enfant!»
+
+Ayant franchi les portes des sept murailles, il arrive aux jardins
+fleuris de la princesse. Il y avait quatre bassins d'eau courante et
+des fontaines qui s'élançaient en jets. Kourroglou plia son manteau en
+quatre, et s'assit dessus au bord d'une des pièces d'eau, le rosaire à
+la main, les yeux à demi fermés, comme un vrai Raminagrobis, ce qui ne
+l'empêchait pas de voir distinctement, dans un kiosque ouvert, la belle
+Nighara _buvant du vin_ avec plusieurs belles filles de sa suite.
+
+Une d'elles vint au bord du bassin pour chercher de l'eau, quoiqu'il ne
+paraisse pas que Nighara ait eu l'habitude d'en mettre beaucoup dans
+son vin. «Homme, qui es-tu? dit la suivante effrayée.--Homme! s'écrie
+Kourroglou, quel nom est-ce là? ne peux-tu, fille impure, me saluer du
+nom de Hadji? et la princesse Nighara ne peut-elle se donner la peine
+de chausser sa pantoufle à demi pour venir au devant du royal chavush
+Roushan, envoyé ici de la Mecque par le sultan Murad?»
+
+Toute personne qui apporte une bonne nouvelle a droit à une récompense
+immédiate. Un khan, en pareille circonstance, détache ordinairement sa
+riche ceinture, et la présente au messager. La suivante de Nighara court
+au kiosque, et commence par s'emparer du châle et des bijoux de la
+princesse qui étaient posés sur le tapis. «Es-tu ivre? dit la princesse
+étonnée d'une semblable audace.--C'est toi-même qui es ivre, répond
+l'autre sans se déconcerter. Ce que je prends m'appartient; j'apporte la
+nouvelle qu'un saint homme est arrivé de la Mecque avec un message pour
+toi. _Un feu divin brille dans ses yeux, et son visage en renvoie les
+rayons vers le soleil_.»
+
+«Levons-nous, mes filles, dit la princesse. J'ai lu dans les traditions
+sacrées que ceux qui vont au devant d'un pèlerin de la Mecque sont
+préservés d'être brûlés par la flamme de l'enfer, si la poussière des
+sabots de son cheval tombe seulement sur eux.»
+
+Pendant ce temps, Kourroglou avait ôté sa robe et son turban de pèlerin;
+il avait mis son bonnet sur l'oreille, à la façon des dandys kajjares,
+rajusté les plis de son bel habit vert-olive, et noué gracieusement le
+cachemire qui lui servait de ceinture, et qui laissait voir le manche de
+son poignard couvert de gros diamants. Quand la vertueuse princesse vit
+le saint homme transformé en un superbe brigand à grandes moustaches,
+elle commença, non par s'enfuir, mais par faire attacher les pieds de la
+suivante qui s'était ainsi trompée, et sous prétexte qu'elle avait dû
+recevoir quelque baiser de cet imposteur, elle lui fit appliquer une
+vigoureuse bastonnade sur les talons, puis s'approchant de Kourroglou,
+qui essayait de justifier la suivante en se déclarant un _amoureux sans
+argent_, incapable de séduire personne par des présents, elle lui
+donna un grand coup de pied dans la poitrine. «Princesse, dirent les
+suivantes, c'est une pitié de te voir ainsi profaner ton joli pied
+contre la poitrine non lavée de ce misérable.--Taisez-vous, sottes
+filles, dit le bandit sans se déconcerter; vous ne savez pas que mon
+sein est plus précieux que le talon de votre maîtresse.»
+
+Alors il prit sa guitare et improvisa:
+
+«Je respire de ton jardin le parfum de la jacinthe et de la violette.
+Comme elles tu fleuris dans la solitude. Tu es une flèche au fond de mon
+coeur.»
+
+Nighara était indignée. Kourroglou chanta encore:
+
+«Tu es le fruit le plus frais dans les jardins du printemps; tu es le
+coing embaumé et la grenade vermeille, etc.»
+
+Au lieu de s'adoucir à de tels compliments, la farouche Nighara fait
+un signe à ses femmes, et aussitôt une grêle de coups tombe sur
+l'audacieux. «Dieu vous préserve, s'écrie en cet endroit le rapsode, de
+tomber sous les ongles d'une femme irritée!»
+
+En un instant les vêtements de Kourroglou volèrent en pièces:
+«Princesse, dit-il, si tu n'as pitié de moi, montre au moins quelque
+merci envers ces pauvres filles. Leurs mains deviendront calleuses à
+force de me battre.» La princesse dit à ses suivantes: «Allons prendre
+un peu de vin pour nous donner des forces, afin que nous puissions
+battre encore cet imposteur.» Mais en retournant vers son kiosque, elle
+regarda en arrière, remarqua les traits de Kourroglou, et le trouva
+beau. Aussitôt il oublia la cuisson des coups d'ongles et des coups de
+verges, reprit sa guitare et chanta:
+
+«O Nighara aux yeux de gazelle, verrai-je ton sein se changer en pierre?
+Tu m'as renversé sur le visage. Puissent tes yeux être remplis de
+larmes!»
+
+Nighara, qui ne pouvait détacher ses yeux de ce mâle visage, se fait
+apporter du vin.
+
+«Fais remplir ton gobelet de mon sang, et bois-le,» lui chante encore
+Kourroglou.
+
+En voyant boire du vin, Kourroglou, qui n'en avait pas goûté depuis son
+départ de Chamly-Bill, oubliait toutefois son désespoir amoureux «pour
+se lécher les lèvres.» Nighara, émue de pitié, lui fit apporter un
+bassin de baume _mumiah_, en disant: «Je ne désire pas ta mort; bois et
+va-t'en.»
+
+Kourroglou goûta le baume, fit la grimace, et demanda du vin. «Ah! saint
+homme, tu bois la liqueur défendue par le Prophète, dit la princesse
+irritée de nouveau. Eh bien, nous t'en donnerons; mais tu danseras
+pour nous divertir; après quoi nous te battrons encore et te jetterons
+dehors.» Nighara disparaît, et revient avec ses femmes, qui apportent
+des tapis, des vins et des mets divers. On étend les tapis sur le gazon,
+on sert le festin au bord de la fontaine. La démarche de la princesse
+était pleine d'agréments et de grâces, et, malgré sa fureur, elle
+avait arrangé ou plutôt dérangé sa toilette pour être plus séduisante.
+Kourroglou chanta:
+
+«O aghas, mes frères! Nighara est venue! Des larmes de joie coulent de
+mes yeux. L'Arménien aime sa croix, bien que son prophète ait souffert
+sur la croix! Voyez comme elle a orné ses cheveux noirs, auxquels elle a
+permis de tomber sur son cou délicat! Elle est venue!»
+
+«Elle est venue pour m'apprendre la beauté. Nighara est venue pour tuer
+Kourroglou; elle est venue!»
+
+La princesse le regardait toujours; mais, comme les femmes de chez nous,
+elle se montrait toujours plus cruelle pour se faire aimer davantage;
+seulement, ses façons d'agir étaient un peu plus énergiques. Elle le fit
+battre de nouveau, et cette fois si sérieusement, que Kourroglou, vaincu
+par la souffrance, _se roulait par terre_. Ne faut-il pas s'étonner ici
+de voir ce héros, dont la force fabuleuse détruisait des légions et
+se frayait un passage au milieu des armées, pousser la douceur et la
+soumission envers le beau sexe jusqu'à se laisser mettre en lambeaux, ni
+plus ni moins que n'eût fait Don Quichotte, le modèle de la chevalerie?
+Cet ensemble de force et de tendresse caractérise Kourroglou d'un bout à
+l'autre du poème. Enfin, n'en pouvant plus supporter davantage, mais
+ne voulant pas lever la main sur des femmes, il se jette dans la pièce
+d'eau, la traverse à la nage, en élevant sa guitare au-dessus de sa
+tête, et gagnant le milieu, où l'eau jaillissait d'un pilier de marbre,
+il s'assit en cet endroit.
+
+Les femmes commencèrent à lui jeter des pierres, «O Belli-Ahmed! tu m'as
+trompé, pensait Kourroglou. Elle ne m'a jamais aimé.»
+
+Alors il se mit à chanter, et là, vraiment, il lui dit de si belles
+choses, que son sein commence à palpiter, et qu'elle l'écoute «avec un
+plaisir toujours croissant.
+
+«Le soleil est levé sur la colline de l'Orient. Elle est le jardin des
+fleurs. Les roses ouvrent leurs boutons sur ses joues. Que nul ennemi
+n'ose regarder dans le jardin de l'amant!... O Nighara! celui qui
+touchera ta ceinture une fois seulement deviendra immortel.»
+
+
+
+CINQUIÈME RENCONTRE.
+
+Le soir approchait. La fraîcheur de l'eau calmait les souffrances
+de Kourroglou. La princesse se dit: «Il répète sans cesse le nom de
+Kourroglou. Ah! si c'était lui-même! Parle, avoue la vérité, lui
+dit-elle, es-tu Kourroglou?» Et comme il l'assurait, elle reprit:
+«Kourroglou est, dit-on, de la même taille que mon père le sultan. Je
+vais te faire essayer sa robe royale. Si elle est trop longue pour toi,
+je ferai enfoncer des clous dans tes talons afin que tu deviennes plus
+grand. Si elle est trop courte, je te ferai couper les pieds. Si elle
+est trop large, je te ferai ouvrir le ventre, et on le remplira de
+paille pour te grossir.»
+
+Kourroglou dit: «Tu me punis selon le code d'Abou-Horeyra. N'importe,
+j'essaierai la robe.»
+
+Il sortit de l'eau, et Nighara, de ses propres mains, lui passa la robe.
+Elle semblait avoir été faite pour lui. Alors ils jetèrent leur main
+autour du cou l'un de l'autre, et entrèrent dans le pavillon, où,
+suivant la coutume turque, ils burent dans la même coupe. Alors la
+princesse dit: «As-tu amené ici ton fameux cheval Kyrat?--Oui, je l'ai
+amené.--Il faut donc que tu trouves pour moi un autre cheval aussi bon
+que Kyrat.»
+
+Kourroglou voyant les progrès qu'il faisait dans le coeur de la
+princesse se mit à chanter:
+
+«Humide, humide est la neige que l'on voit au sommet des grandes
+montagnes! Tes yeux brillants soufflent la fraîcheur sur mon coeur
+embrasé! Mon cher amour est couvert d'habits couleur de rose; elle est
+tout entière d'une teinte rose. L'eau qu'elle boit est aussi pure que
+l'azur du ciel. Ses yeux sont enivrés d'amour et de vin.
+
+«Je suis Kourroglou. Ne suis-je pas libre de me promener dans ces
+bosquets? Je ne puis marcher en liberté dans le monde, car le monde est
+trop étroit pour moi.»
+
+Kourroglou ayant combiné son plan avec la princesse, reprit ses habits
+de mollah et sortit du harem comme il y était entré. Il fut arrêté à la
+porte par les gardes, qui lui dirent: «Saint homme, puisque tu as accès
+auprès de la princesse, commande-lui, au nom du ciel, de nous faire
+toucher notre paie; car, depuis le départ du sultan son père, nous
+n'avons pas reçu une obole.
+
+--Je vous jure que je vous ferai payer, dit Kourroglou, et, en
+attendant, pour lui marquer votre mécontentement, vous devez abandonner
+vos postes, et vous refuser à escorter la princesse.»
+
+Ayant donné cet avis charitable, le fourbe retourne chez sa vieille
+hôtesse, et va ensuite acheter au bazar un beau poulain de trois ans, le
+ramène à l'étable, prépare lui-même la selle, et, au lever du soleil,
+en entendant les trompettes sonner pour annoncer une promenade de
+la princesse hors la ville, il paie magnifiquement sa vieille, lui
+conseille de se cacher afin de n'être point persécutée à cause de lui,
+et monté sur Kyrat, suivi par le poulain attaché à son étrier, il s'en
+va sur la route attendre Nighara, qui bientôt arrive dans son chariot.
+Il l'enlève des bras de ses femmes, la met en croupe et s'enfuit avec
+elle dans le désert. Là, tombant de fatigue, il s'étend sur le gazon et
+cède au sommeil. La princesse lui demande s'il compte dormir longtemps.
+«Mon sommeil est de deux sortes, lui dit-il. Le plus court est de trois
+journées, le plus long est de sept journées. Mais écoute, ma bien-aimée.
+Kyrat a le don de pressentir l'approche de mes ennemis. Quand l'ennemi
+se met en route pour me poursuivre, Kyrat hennit; quand l'ennemi est à
+moitié chemin, Kyrat devient inquiet et souffle avec ses narines; quand
+l'ennemi est tout près de se montrer, Kyrat gratte la terre et l'écume
+lui vient à la bouche.» La princesse se plaint vainement du long somme
+dont son amant la menace en plein désert et au milieu des dangers. Il
+faut que Kourroglou dorme ou qu'il périsse; à cette robuste organisation
+il faut un repos semblable à celui de la mort. Elle examine Kyrat avec
+inquiétude, et quand elle a vu signaler le départ et la marche de
+l'ennemi, quand elle a remarqué ses sabots grattant la terre et sa
+bouche couverte d'écume, elle éveille Kourroglou, ainsi qu'elle a été
+avertie par lui de le faire. Aussitôt il se lève, rattache les sangles
+de son coursier, fait monter Nighara sur l'autre, et attend de pied
+ferme le jeune sultan Burji, qui accourt à la délivrance de sa soeur
+Nighara. Kourroglou, par ses terribles chansons, porte l'épouvante dans
+le coeur des guerriers du prince, et bientôt, s'élançant au milieu
+d'eux, il les disperse comme un troupeau de gazelles. Mais Burji-Sultan,
+résolu à reconquérir sa soeur, s'élance seul contre lui. «Que faire? dit
+Kourroglou dans son coeur; si je tue le frère de ma bien-aimée, elle ne
+me le pardonnera jamais et remplira ma vie d'amertume.» Nighara se prend
+à pleurer. «O Kourroglou! je n'ai qu'un frère, ne le tue pas.--Mon amie,
+ne crains rien,» dit Kourroglou. Et, s'adressant au prince: «Le chef de
+tes écuries ne gagne pas le pain qu'il mange; il n'a pas seulement serré
+les sangles de ton cheval. Je t'avertis que tu roules sur ta selle.
+Descends et raccourcis tes sangles, tu combattras ensuite contre moi.»
+
+Le Turc crédule descend pour arranger sa selle. Pendant ce temps,
+Kourroglou s'approche avec précaution, le renverse, s'assied sur lui et
+feint de vouloir le tuer. Burji pleure et se lamente: «Le sultan mon
+père n'avait qu'une fille et un fils; tu enlèves l'une, tu vas tuer
+l'autre. Toute la famille va être éteinte.--Je t'accorde la vie à
+condition que tu me donnes ta soeur en mariage. Je suis aussi savant
+qu'un mollah; j'ai lu les sept volumes des commentaires arabes sur le
+Koran; je sais par coeur toutes les formules usitées dans les mariages.»
+Le prince prononce avec lui la prière nuptiale consacrée par le Koran,
+et lui accorde sa soeur. Kourroglou le relève, l'embrasse au front, et
+lui dit: «Désormais, au nom et par l'autorité du sultan Murad ton père,
+je gouverne et règne à Chamly-Bill. Où aurait-il trouvé un meilleur
+parti pour sa fille?»
+
+En continuant leur route vers Chamly-Bill, Kourroglou et Nighara
+traversent encore quelques aventures. Ils pénètrent dans le camp d'un
+jeune Européen qui tombe amoureux de Nighara, et veut l'enlever à son
+époux. Kourroglou est forcé de détruire sa suite et de piller ses
+trésors; il est même au moment de le tuer pour lui apprendre à vivre,
+lorsque Nighara, touchée de l'amour de ce jeune homme, le fait sauver,
+et menace Kourroglou d'avaler un poison mortel caché dans l'anneau
+qu'elle porte au doigt s'il n'abandonne pas sa poursuite. Kourroglou se
+soumet, et continue son voyage avec elle. Nighara montait à cheval aussi
+bien que lui-même, et pouvait fournir une course aussi hardie, aussi
+rapide que la sienne. Ils surprirent une caravane, se firent payer une
+riche redevance, et là, encore, Nighara obtint grâce de la vie pour le
+marchand.
+
+Elle blâmait beaucoup son époux de commettre toutes ces violences. Il
+lui répondit avec la franchise d'un honnête Turcoman: _Je ne laboure ni
+ne trafique; il faut donc que je vole_. L'argument était sans réplique.
+Enfin ils atteignent les portes de Chamly-Bill. Les brigands vinrent à
+leur rencontre avec des acclamations, des chants et des décharges de
+mousqueterie. «Guerrier, dit la princesse à Kourroglou, lequel d'entre
+eux est Ayvaz? Montre-le-moi.
+
+Improvisation de Kourroglou:
+
+«Regarde ici, mon cher amour: ce cavalier est Ayvaz. Regarde-le, et
+préserve mon âme du lit de feu de la jalousie. Regarde, voilà Ayvaz;
+mais ne tombe point amoureuse de lui. Dans sa main étincelle un bouclier
+hezzare. Le miel de l'éloquence est sur sa langue; et _la ligne du
+pinceau de la main du Tout-Puissant_ est sur l'arc de ses sourcils.
+Regarde; mais n'en tombe pas amoureuse. Ce n'est qu'un garçon de
+quatorze ans. Une plume de grue est sur sa tête. Ce cavalier est Ayvaz,
+oui, Ayvaz lui-même.»
+
+Il présenta alors son épouse à ses compagnons en leur disant: «Nous
+devons tous l'honorer, elle est la fille du sultan de Turquie;» et
+Nighara s'étant assise sur le seuil de la porte de la forteresse, les
+sept cent soixante-dix-sept cavaliers de la garde sacrée de Kourroglou
+se prosternèrent devant elle, «O Dieu! s'écria Kourroglou, sois béni
+et ton nom glorifié! Je dois à ta seule bonté d'avoir réalisé mes plus
+chères espérances!» Il frappa les cordes de sa guitare et chanta ainsi:
+
+«Les nuages de l'adversité ont été dissipés par la foi de Kourroglou.
+Ils se sont évanouis comme la brume du matin. Voici mon Ayvaz.»
+
+Nighara fit son entrée couchée sur les riches coussins d'un palanquin
+d'honneur. Toutes les femmes et toutes les esclaves de Kourroglou
+vinrent à sa rencontre, et l'introduisirent respectueusement dans le
+harem. Belly-Ahmed fut tiré de sa prison et récompensé par un des
+premiers grades dans la troupe. Ce même jour, on célébra le mariage
+de Kourroglou et celui d'Ayvaz, auquel le maître donna une femme. Les
+musiciens, danseurs et jongleurs vinrent en foule. Le vin coula par
+torrents, et il coule encore à cette heure, dit ordinairement le _khan_
+pour clore cette rapsodie.
+
+
+
+SIXIÈME RENCONTRE.
+
+Dans un des districts de l'Anatolie vit une grande tribu de nomades
+connus sous le nom de Haniss. Elle est composée de trente mille familles
+qui sont toutes riches et qui habitent un pays magnifique. Chacun de
+ces chefs consacre sa vie à quelque objet favori. L'un aime les beaux
+vêlements, un autre préfère les femmes, et un troisième est passionné
+pour les chiens de chasse ou les faucons. Leur chef, Hassan-Pacha,
+aimait les chevaux par-dessus tout. Quand il entendait parler d'un beau
+cheval, il n'épargnait ni argent ni peine pour se le procurer.
+
+Un jour, Hassan-Pacha vint dans ses écuries, et, après avoir examiné
+plusieurs de ses chevaux, il dit à son vizir: «Certainement, aucun roi,
+dans les cinq parties du monde, ne peut se vanter d'avoir une écurie
+comme celle-ci.» Le vizir répliqua: «Aucun roi, il est vrai, n'a
+d'écurie comme celle-ci; mais Kourroglou a un cheval à Chamly-Bill, du
+nom de Kyrat, et Keyvan lui-même, celui qui gouverne les sept cieux, ne
+possède pas son pareil.--O mon vizir! je suis prêt à donner tout ce
+que j'ai pour acquérir ce joyau.--Pacha, ce n'est pas chose facile.
+Kourroglou ne manque pas d'argent, et il n'y a aucune possibilité de lui
+prendre son cheval de force.--Vizir, à l'homme qui m'amènera ce cheval
+je donnerai la moitié de mon pouvoir; s'il dit: «Ce n'est pas assez,» je
+lui donnerai la moitié de mes richesses; et si cela même ne le contente
+pas, j'ai sept filles, il aura la liberté de choisir la plus belle pour
+sa femme. Va, et fais proclamer à son de trompe, dans la direction des
+quatre vents, à tous les camps de notre tribu, l'ordre suivant: «Qu'il
+soit bey ou mendiant, vieux ou jeune, il sera mon gendre celui qui
+m'amènera Kyrat.»
+
+Il y avait dans la tribu de Haniss un certain marmiton nommé Hamza, dont
+la tête et les sourcils étaient chauves, et qui était marqué de petite
+vérole. Cet homme, ayant entendu la proclamation, accourut auprès
+du vizir nu-pieds et à peine vêtu. «Que proclame-t-on ainsi,
+vizir?--Qu'est-ce que cela te fait, à toi, vilaine tête chauve?--Je
+demande seulement de quoi il s'agit?» Le vizir le mit au fait, et
+ajouta: «L'homme qui réussira sera riche.--Qu'ai-je besoin d'argent? dit
+Hamza; douze livres d'écorce de melon d'eau que l'on me donne à manger
+chaque jour dans les cuisines suffisent à mon appétit.» Le pacha promet
+de partager son pouvoir et ses richesses, et de donner l'une de ses sept
+filles pour femme à celui qui lui amènera Kyrat. Aussitôt Hamza dressa
+les oreilles. «Vizir, j'ai vu les sept filles du pacha; mais s'il
+consentait à me donner la plus jeune...--Celui qui amènera le cheval
+aura le droit de choisir.» Hamza se frappa la poitrine avec ses
+deux mains, et dit: «Regarde-moi, regarde-moi; je suis l'homme qui
+choisira.--En vérité? dis-moi comment, par exemple.--Le pacha aura
+Kyrat; mais il faut que tu me conduises d'abord en sa présence.» Le
+vizir pensa: depuis tant de jours que nous faisons publier cette
+proclamation, il ne s'est encore trouvé personne qui voulût en profiter.
+Voici le premier et le dernier; il faut le faire voir au pacha.
+
+Hamza fut introduit devant le pacha. «Est-ce toi, pauvre tête fêlée, qui
+as promis de m'amener Kyrat?--Moi-même; mais que me donneras-tu pour
+cela, pacha?--Je te donnerai la moitié de mes richesses.--Je n'ai pas
+besoin de richesses,--Je te donnerai la moitié de mon pouvoir.--Je n'ai
+pas besoin de ton pouvoir; qu'en ferais-je?--Tu choisiras celle de mes
+filles que tu voudras.--Pacha, je ne puis croire à tes paroles.--Que
+puis-je faire de plus pour te convaincre?--Jure, en baisant le Koran,
+que, dans le cas où tu violerais ta parole, tu divorceras d'avec chacune
+de tes sept femmes.» Le pacha en fit le serment. Hamza lui dit: «Je suis
+depuis longtemps amoureux de la plus jeune de tes filles; si je perds la
+vie dans cette expédition, je n'en aurai nul regret; si, au contraire,
+je ramène le cheval, j'aurai ta fille.» Le pacha dit: «Tu l'auras;» et
+il baisa le Koran.
+
+Hamza partit en hâte pour Chamly-Bill, où l'arrivée d'un pauvre diable
+comme lui fut à peine remarquée. Après un mois de séjour dans ce lieu,
+il pensa dans son coeur: «Tâchons de pêcher Daly-Ahmed avec l'hameçon
+de l'amitié. Je trouverai peut-être ainsi moyen de m'introduire dans
+l'écurie.» Il entra alors dans la cour de l'écurie avec circonspection
+et à pas lents. Après avoir déchiré sa chemise sur sa poitrine, il
+ramassa un tas de fumier; et, se jetant dessus, il se mit à pleurer et à
+gémir à haute voix. Les larmes coulaient de ses yeux comme la pluie d'un
+nuage. Daly-Mehter, écuyer de Kourroglou, passait justement de ce côté;
+il vit un malheureux, tout nu et en larmes, assis sur ce tas de fumier.
+Son coeur fut ému de pitié. Tout le monde sait que les fous[26] sont
+très-portés à la pitié: «Pourquoi cries-tu ainsi, tête chauve?» Hamza
+répondit: «Puisse-je devenir ton esclave! Je suis orphelin et étranger;
+grâce à la laideur de mon front chauve, personne ne veut me prendre à
+son service. Je désirerais pourtant trouver un maître qui put me donner
+un morceau de pain.» Daly-Mehter pensa: «Tout le monde vit du pain de
+Kourroglou; je prendrai cet homme à l'écurie, et je le nourrirai.» Pour
+commencer, il releva ses manches jusqu'au coude; et remplissant un vase
+d'eau chaude, il lava la tête d'Hamza, et, l'ayant nettoyé entièrement,
+il lui donna ses vieux habits pour se vêtir. Hamza le chauve montra tant
+de zèle et d'habileté dans son service, que la raison de Daly-Mehter lui
+échappait d'étonnement. Un des deux meilleurs chevaux de cette écurie
+était Kyrat, qui était attaché, par une jambe, à une chaîne dont
+Kourroglou portait toujours la clef dans sa poche. L'autre, monté
+habituellement par Ayvaz, se nommait Durrat. Ce cheval était aussi
+attaché séparément, et la clef de son cadenas était dans la poche de
+Daly-Mehter.
+
+[Footnote 26: Par allusion à la signification littérale du mot _daly_,
+fou, tête faible.]
+
+Toutes ces circonstances furent bientôt connues de Hamza, qui commença à
+désespérer de pouvoir jamais s'emparer de Kyrat. Kourroglou vint un
+jour à l'écurie, et trouva Daly-Mehter endormi. Il regarda, et vit un
+misérable en guenilles et à tête pelée, qui étrillait Kyrat avec une
+brosse et un morceau de drap. Kourroglou et Hamza ne s'étaient jamais
+vus auparavant. Kyrat était tendu comme un arc, sous la pression de la
+puissante main de Hamza; et sa robe était toute luisante, par le fait
+de son excellent pansement. Kourroglou trembla de toutes ses jambes, et
+pensa dans son coeur: «L'homme sous le bras duquel Kyrat est plié ainsi
+ne peut pas être un homme ordinaire.» Il cria: «Chien pelé, tu vas
+emporter la peau du cheval: est-ce là la manière de l'étriller?»
+Hamza prit un gros marteau de fer dans une niche, et, le levant sur
+Kourroglou, il cria: «Que viens-tu faire dans cette écurie? Va-t'en,
+vagabond.» Car, il lui avait été enjoint par Daly-Mehter de ne permettre
+à personne d'entrer dans l'écurie. Kourroglou dit: «Fou, comment oses-tu
+lever ta main sur moi?» Daly-Mehter fut tiré de son sommeil par ce
+bruit. Il se releva, et salua son maître: «Quel est cet homme que tu as
+engagé à mon service?--Puissé-je devenir ta victime! Des milliers
+de gens vivent de ton pain. Cette tête chauve est très-habile et
+très-adroite, et peut, aussi bien que tant d'autres, profiter de tes
+largesses.--Je ne refuse mon pain à personne; qu'il en mange autant
+qu'il voudra; mais, à juger de ses jambes et de toute son allure, je
+n'attends rien de bon de lui; il a l'air d'un voleur de chevaux.--Oh!
+non, seigneur; s'il était de fer, on ne pourrait faire plus de cinq
+aiguilles de ce pauvre diable!»
+
+Hamza comprit alors que c'était là Kourroglou, il jeta son marteau à
+terre, et, dans sa terreur, il courut se cacher sous le bat d'une mule.
+Kourroglou, avant de quitter l'écurie, dit à Daly-Mehter: «Attache
+toujours un oeil vigilant sur mon cheval; ne donne ta confiance à
+personne.» Il ne poussa pas plus loin cette enquête.
+
+Plus Hamza restait attaché à l'écurie, plus il reconnaissait
+l'impossibilité de voler Kyrat. Il dit donc dans son coeur: «Si ce n'est
+Kyrat, ce sera au moins Durrat. Le premier est père du second, et sa
+mère était une jument arabe. Hassan-Pacha ne les a jamais vus ni l'un ni
+l'autre: il me croira, il me donnera sa fille; et s'il arrive jamais
+à connaître la vérité, il ne me l'ôtera pas, après que je l'aurai
+épousée.»
+
+Pendant la nuit il apprêta la selle de Durrat et tous les harnais qui
+en dépendaient. Daly-Mehter était ivre quand il revint du palais de
+Kourroglou, et voyant que Hamza pleurait amèrement, le visage appuyé
+sur ses mains, comme s'il était devenu veuf, il demanda: «Qu'as-tu,
+Hamza?--Seigneur, comment puis-je m'empêcher de pleurer? Chaque nuit
+tu vas avec Kourroglou boire du vin rouge, et tu ne t'es jamais dit:
+Apportons en quelques gouttes au pauvre orphelin. Hélas! qu'est-ce que
+cela, du vin? je n'en ai jamais vu. Est-ce doux ou acide?»
+
+Daly-Mehter se leva, prit le bidon de l'écurie, et s'en fut au cellier
+de Kourroglou. Ayant rempli le bidon, il le rapporta, le mit devant
+Hamza et lui dit: «Bois, tête chauve.» Hamza remplit un vase jusqu'au
+bord, et le tendit à Daly-Mehter. «Seigneur, essaie le premier; que je
+voie comment tu bois.» Daly-Mehter vida le vase jusqu'à la dernière
+goutte, et dit: «Voici la manière de boire.» Hamza remplit le vase à
+son tour, et l'ayant approché de ses lèvres, il donna une secousse si
+adroite, qu'il répandit tout le breuvage par-dessus son épaule, sans que
+Daly-Mehter s'en aperçût. De cette manière, il grisa si bien l'écuyer,
+que ce dernier à la fin tomba comme mort sur le plancher. Hamza dit dans
+son coeur: «Il n'est pas convenable que je me montre sous ces haillons.»
+Il ôta donc ses vieux habits, et ayant dépouillé Daly-Mehter, il changea
+de vêtements avec lui. Il trouva dans la poche de l'ivrogne la clé de la
+chaîne de Durrat, conduisit le cheval hors de l'écurie, lui mit la
+selle sur le dos, et s'en fut comme une étoile Filante sur la route qui
+conduisait au camp de la tribu de Haniss.
+
+Kourroglou vint de bonne heure à l'écurie; il n'avait point de ceinture,
+car il sortait du harem. Il regarda et vit Kyrat à sa place ordinaire,
+mais Durrat avait disparu. Il devina, tout de suite que la tête chauve
+l'avait volé. Il appela l'écuyer. Daly-Mehter se releva, se frotta les
+yeux, et salua. «Vilain, que signifient ces haillons que je vois sur
+toi? Quel est ce tour de jongleur?»
+
+Le pauvre écuyer regardait ses habits, et n'en pouvait croire ses yeux.
+«Où est Durrat?--Seigneur, Hamza doit l'avoir emmené pour le promener ou
+le faire boire.--Ne le disais-je pas, que c'était un voleur de chevaux?
+Vite, que l'on selle Kyrat!»
+
+Kourroglou, armé, monta au sommet de la plus proche montagne, sur
+laquelle ses sentinelles avancées étaient postées; il examina le pays, à
+l'aide d'un télescope, jusqu'à ce qu'il découvrit enfin le fuyard. Il le
+vit volant comme une flèche vers ses tentes.
+
+Il fut transporté de rage et rugit sur la montagne: «Misérable voleur,
+où fuis-tu, où fuis-tu? Tu peux aller aussi loin que Istambul; je t'y
+suivrai, et je m'emparerai de toi.»
+
+La voix de Kourroglou, quand il était en colère, pouvait s'entendre à un
+mille de distance. Hamza la reconnut de loin, et dit: «O père céleste,
+la vie est douce: Malheur, malheur à moi!» Il regarda devant lui, et
+vit un village à peu de distance. Il dit dans son coeur: «Si je pouvais
+gagner ce village, mon âme pourrait encore être sauvée.» On voyait un
+profond ravin à l'entrée du village. «Qui peut dire, pensa Hamza, si,
+avant que j'aie atteint ce village, Kourroglou n'aura pas _brûlé mon
+père!_»
+
+Au fond du ravin se trouvait un moulin; le meunier était absent, et les
+roues restaient oisives. Hamza y courut, attacha la bride de Durrat à
+la porte, et entra dans le bâtiment désert. Là, il trouva la robe du
+meunier qu'il mit sur lui, et il se frotta de farine de la tète aux
+pieds.
+
+On sait que lorsqu'un homme a fait une course rapide, ses yeux sont
+comme couverts d'un brouillard, et que sa vue n'est pas très-claire
+pendant quelque temps. Kourroglou ne reconnut pas Hamza, et demanda:
+«Meunier, où est le cavalier qui monte le cheval attaché à ta porte?
+
+--O mon agha! le cavalier s'est précipité ici, saisi d'une telle
+crainte, qu'il a couru sa cacher sous la roue.»
+
+Kourroglou, tout tremblant de rage, descendit de cheval: «Tiens mon
+cheval.» Il tira alors son poignard, et courut à la recherche du voleur.
+Kyrat avait cette qualité, qu'il obéissait en toute chose à quiconque le
+recevait en dépôt de la main de Kourroglou. Il se laissa guider comme un
+enfant. Hamza, qui n'était pas sot, jeta la robe de meunier à bas, et
+sauta sur Kyrat. Il essaya d'un temps de galop, et revint attendre
+tranquillement Kourroglou, qui, ayant tourné sens dessus dessous tout ce
+qu'il y avait dans le moulin, et n'y trouvant pas une âme, sortit et vit
+Durrat à la porte. Aux pieds de Durrat, la robe du meunier gisait par
+terre; un peu plus loin on voyait le victorieux Hamza sous sa propre
+forme, monté sur Kyrat. Il pensa dans son coeur: «J'ai fait là un marché
+capital! plaise à Dieu que je ne le regrette pas quand il sera trop
+tard!» Et il s'écria: «Hamza-Beg!--Quel est ton plaisir, noble
+guerrier?--Nous allons revenir à la maison, mais nous irons au pas, les
+chevaux sont fatigués.--Où dis-tu que tu veux aller?--A Chamly-Bill. Tu
+m'as offensé sans raison; et je suis venu le chercher en personne.--Ne
+plaisante pas davantage, Kourroglou. J'ai cherché le cheval dans le
+ciel, mais, Dieu soit loué, je l'ai trouvé sur la terre. Tu as daigné me
+faire présent de Kyrat, de ta propre main. Puisses-tu jouir d'une vie
+et d'un bonheur sans fin! Seulement ne me demande pas de te suivre.--Je
+t'en conjure, je l'en prie, Hamza, je deviendrai ton esclave! Dis,
+sont-ce des richesses, un cheval, une femme, que tu convoites? Guerrier,
+je te jure que tu auras toute chose en abondance. Tu as le choix; tout
+ce que je possède t'appartient.--Je ne serai pas la dupe de ta ruse.
+Ce que je désire ne t'appartient pas: je te ferai connaître la vérité.
+J'aime la plus jeune des filles de Hassan-Pacha, qui a promis de me la
+donner pour femme, en échange de Kyrat. Depuis six mois et plus, je
+languissais de désespoir a Chamly-Bill. Maintenant regarde, j'emmène
+Kyrat, et tu es toi-même la cause de mon bonheur. Puisses-tu vivre
+heureux et longtemps! Je m'en vais prendre femme.--Hamza-Beg! rends-moi
+seulement le cheval, et je t'apporterai sur mon sabre la tête de
+Hassan-Pacha.--Ce serait une conduite basse de ma part; quelle preuve de
+courage montrerais-je aux yeux de ma fiancée?»
+
+Les prières et les promesses de Kourroglou ne servirent à rien. Hamza
+jura par la plus pure essence de Dieu qu'il ne rendrait pas le cheval.
+Kourroglou poussa un profond soupir du fond de sa poitrine, et dit:
+«Hamza-Beg! permets-moi de chanter un air qui me vient à la mémoire.»
+
+_Improvisation_.--«Sans Kyrat, la vie et le monde ne sont qu'un fardeau
+pour moi. Pauvre Kourroglou! maintenant que Kyrat a quitté tes mains, tu
+dois te frapper la tête de douleur, Kourroglou!»
+
+Hamza regardait Kourroglou pendant que celui-ci continuait de chanter
+ainsi:
+
+_Improvisation_.--«Tu as dû demander Kyrat à Dieu même. La queue de
+Kyrat était un bouquet de fleurs. Monter sur lui c'était monter le
+bonheur en personne. O Kourroglou! que Dieu le le rende! Je me noie dans
+une mer profonde; le chagrin de la perle de Kyrat se pose comme une
+pierre sur mon âme, et m'entraîne dans l'abîme. Je suis un paysan, un
+meunier, loin de moi cette épée, Kourroglou, tu devras maintenant crier
+«du blé, du blé[27]!»
+
+[Footnote 27: C'est un cri par lequel les meuniers sur la plate-forme de
+leur moulin font connaître qu'ils n'ont plus rien à moudre.]
+
+Kourroglou avait l'air d'un fou, il disait: «Sans Kyrat je ne mérite pas
+d'être un guerrier.»
+
+Hamza dit: «O Kourroglou! tes paroles ont brûlé mon foie. Va à
+Chamly-Bill, et demeure en repos pendant six mois. A la fin de ce temps,
+tu peux prendre l'habit d'un Aushik[28], et venir au camp de la tribu de
+Haniss. Je vais y mener Kyrat, et j'épouserai la fille du pacha; mais je
+te jure que de même que j'ai reçu Kyrat de tes propres mains, de même je
+te rendrai de mes propres mains les rênes et le cheval.--Comment puis-je
+savoir, ô Hamza-Beg, si tu es sincère ou non dans tes paroles?--Je jure
+par le plus pur être de Dieu. J'ai l'âme noble, et je te le répète
+encore, je conduirai moi-même Kyrat par la bride, et je te le rendrai.»
+
+[Footnote 28: Chanteur improvisateur.]
+
+Cela dit, il tourna la tête de Kyrat, et s'en fut vers le camp de la
+tribu de Haniss. Kourroglou contempla son bien-aimé cheval jusqu'à ce
+qu'il eût disparu dans l'éloignement. Triste, et les yeux baissés, il
+retourna sur ses pas et monta sur Durrat. Tous les bandits étaient
+sortis de Chamly-Bill afin de voir quelle figure ferait Hamza, ramené
+par Kourroglou; mais quand ils virent leur chef seul et monté sur
+Durrat, ils se dirent entre eux: «Kourroglou aura été attrapé par cette
+adroite tête pelée.» Ils eurent peur de la colère de Kourroglou, et se
+dispersèrent dans toutes les directions. Chacun d'eux comme un rat, se
+cacha dans quelque trou. Ayvaz seul fut assez hardi pour parler, et
+dit: «Agha, tu as fait un bon marché; Durrat pour Kyrat! As-tu pris le
+voleur?--Va-t'en, sot enfant!» Le jeune homme effrayé s'éloigna.
+
+Kourroglou s'en fut dans le harem, et, pendant les six mois qui
+suivirent, il ne bougea pus de la chambre de Nighara. Au bout de ce
+temps, il dit: «Nighara, Hamza m'a fait une promesse: il faut que
+j'aille là-bas et que j'y meure ou que je revienne avec Kyrat.»
+
+Il se leva, revêtit l'habit d'un Aushik, et, après avoir pris congé de
+sa femme, il partit.
+
+En s'approchant du camp des Haniss, il se préparait à passer une large
+rivière, quand il remarqua sur le sable la trace des pieds d'un cheval
+qui l'avait franchie en un saut, d'une rive à l'autre. Il dit dans son
+coeur: «Nul cheval au monde, excepté mon Kyrat, ne pourrait accomplir
+une chose semblable. Hamza a dû venir ici avec lui.»
+
+Étant entré dans le camp, il mit un temps considérable à faire le tour
+des tentes nombreuses et des cordes tendues qui en marquaient les
+limites. Fidèle à son rôle, il chantait tout le temps de sa plus belle
+voix, charmant et égayant tous ceux qu'il rencontrait; et toutes ses
+chansons étaient à l'éloge du cheval.
+
+Cette nouvelle parvint bientôt aux oreilles du pacha; ce seigneur était
+de mauvaise humeur, parce que depuis le jour où Kyrat lui avait été
+amené par Hamza, il n'avait pu encore monter ce cheval, qui était
+attaché dans l'écurie et ne souffrait que personne s'approchât de lui,
+si ce n'est Hamza-Beg. Le pacha ordonna que Kourroglou fût amené en sa
+présence. Il lui fit un accueil gracieux, et lui permit de s'asseoir
+dans sa tente. «On dit que tu es habile dans l'art de louer les chevaux:
+tu arrives justement dans un lieu où tu peux voir une écurie qui n'a pas
+sa pareille dans tout l'univers.» Kourroglou eut peur que Hamza-Beg ne
+le trahit; il regarda, et, voyant que ce dernier était absent, il chanta
+l'éloge suivant:
+
+_Improvisation_.--«Laissez-moi chanter l'éloge d'un cheval arabe. Sa
+crinière doit être comme si elle était de fils de soie; ses pieds ne
+doivent pas être charnus. Ils sont exactement entourés de peau; ses
+sabots ont l'air d'avoir été tournés; ses fers ne doivent pas peser plus
+d'un okha d'argent; il doit être robuste et d'une taille moyenne; son
+cou doit être long, mince et uni comme un ruban. Quand on le sort de
+l'écurie, il bondit et se joue de mille manières.»--Bravo, Aushik! cria
+le pacha, je n'ai jamais entendu louer le cheval avec tant de _méthode_.
+Le célèbre Kyrat qu'Hamza-Beg m'a amené possède toutes les qualités que
+tu as énumérées; mais de quel usage est-il pour moi? Il est si méchant
+et si fou, que je ne puis pas le monter.
+
+Kourroglou dit: «Longue vie au pacha! un cheval fou est le meilleur à
+monter.--Pour quelle raison?»
+
+Kourroglou chanta ainsi:
+
+_Improvisation_.--«Un noble cheval marche hardiment, comme s'il
+cherchait à renverser son cavalier. Il secoue ses oreilles et tire si
+fort les rênes que le cavalier doit le tenir ferme et ne donner aucun
+repos à ses mains. Le cheval d'un guerrier-bélier doit être fou comme
+son maître.»
+
+Le pacha appela ses serviteurs: «Faites venir Hamza-Beg devant moi. Je
+désire qu'il écoute ces belles louanges du cheval.»
+
+Hamza-Beg avait épousé la plus jeune fille du pacha, et il avait été
+élevé au rang de grand vizir.
+
+Il vint, vêtu d'un riche habit de fourrure; son turban était du plus
+beau cachemire, et il avait une suite de trois cents hommes.
+
+Il entra, et, saluant à peine de la tête le pacha, il s'assit sans qu'on
+le lui dit et s'étendit sur son siége.
+
+Kourroglou fut grandement surpris de voir tant de splendeur et de
+gravité dans un homme qui, six mois auparavant, n'était qu'un marmiton.
+Il se leva humblement de sa place et fit un profond salut. Un frisson
+glacial courut sur toute sa peau, et, en saluant, il plaça la main sur
+son coeur. Ce geste signifiait: Hamza-Beg! sois miséricordieux et ne me
+trahis pas! Hamza-Beg, en réponse, plaça la main sur ses yeux, ce qui
+voulait dire: «Ne crains rien et prends patience[29]!»
+
+[Footnote 29: La conversation par signes est portée à une grande
+perfection en Perse. Je me rappelle qu'une fois, pendant ma visite à un
+certain beglerberg, on lui amena un coupable qui ne voulait pas avouer
+sa faute. Le beglerberg ordonna d'apporter les fouets et les felakas.
+«Je jure que je suis innocent», s'écria l'accusé, croisant sur sa
+poitrine ses deux poings fermés avec un seul doigt levé en avant. Les
+exécuteurs étaient prêts, regardant le beglerberg, qui, de son côté,
+fixait les yeux sur la poitrine de l'accusé: «Tu es coupable, drôle,
+s'écria-t-il.--Sur ta tête bienheureuse, je suis innocent», répondit
+l'accusé, croisant ses poings comme auparavant, avec cette différence
+qu'il y avait deux doigts au lieu d'un projetés en avant. Ils
+continuèrent ainsi, l'accusé après chaque menace du beglerberg, croisant
+ses mains sur sa poitrine avec toujours plus de doigts levés. Enfin,
+quand après une nouvelle protestation, il eut mis ses mains sur sa
+poitrine avec tous les doigts étendus, le beglerberg dit: «Allons,
+laissez-le aller. Peut-être est-il réellement innocent. Retourne à ta
+maison, et fais que je n'entende pas de plaintes contre toi.» Quand
+je quittai la maison du beglerberg, je remarquai que mes domestiques
+riaient et chuchotaient entre eux, et j'obtins d'eux l'explication
+suivante: l'accusé avait fait d'abord entendre au beglerberg qu'il lui
+donnerait un tuman, s'il voulait le renvoyer; ensuite il lui en avait
+promis deux, trois et ainsi de suite; mais il n'obtint son pardon que
+lorsqu'il eut promis de payer dix tumans. (_Note de M. Chodzsko._)]
+
+Le pacha dit: «Nul doute que l'Aushik ne soit lui-même un bon cavalier.»
+Il se tourna vers Kourroglou et dit: «Aushik, serais-tu dans le cas de
+monter mon cheval?» Kourroglou se mit à pleurer et à se plaindre de ce
+qu'on voulait, sans doute, lui donner quelque cheval fou qui le tuerait
+et rendrait ses enfants orphelins. Le pacha dit: «N'aie pas peur. Tu
+auras deux cents tumans de moi. Si le cheval te tuait, l'argent serait
+remis à ta veuve et à tes orphelins, comme le prix de ton sang. Si tu
+peux descendre vivant de dessus son dos, je te donnerai l'argent comme
+récompense.» Kourroglou dit: «Puisse le pacha nager dans le bonheur, et
+puisse son règne être long! Je suis content. Si je meurs, puisses-tu
+vivre de longs jours, seigneur!» Le pacha donna ordre au vizir d'aller
+chercher Kyrat.
+
+Le rusé Hamza-Beg pourvut à tout: voyant que Kourroglou n'avait point
+d'armes avec lui, il réussit, en sellant Kyrat, à cacher une massue sous
+les housses et suspendit un sabre au pommeau de la selle. Il le brida
+ensuite et lui noua la queue. Six hommes suffisaient à peine pour
+conduire Kyrat hors de l'écurie, tant il était devenu gras et sauvage,
+après six mois de repos. L'écume jaillissait de ses naseaux. Kourroglou
+vit tout et chanta:
+
+_Improvisation_.--«O toi que j'ai eu pour la première fois entre mes
+mains dans le Turkestan, viens, Kyrat, viens, bonheur de ma vie! Tu es
+tombé entre les mains d'un vilain. Viens, Kyrat, toi la plus chère de
+toutes les choses de ma vie, viens! J'ai pour toi un mors fait avec
+quinze livres de fer. Quand tu es courroucé, tu ne touches pas à ta
+nourriture de trois jours; tu ne bronches pas dans une course de
+quarante milles. O Kyrat, toi, la plus chère des choses de ma vie,
+viens!»
+
+Le pacha dit: «Aushik, ma patience est épuisée; je t'ordonne de monter
+ce cheval à l'instant même.»
+
+Kourroglou dit: «Je suis sûr que le cheval me tuera. Béni soit le sel
+que tu m'as donné; sois le protecteur de mes pauvres orphelins!...--Tu
+peux te tranquilliser; il ne te tuera pas. Je te recommande à la
+protection des quatre premiers khalifes.» En disant ces mots, le pacha
+mit dans le sein de Kourroglou la bourse promise, avec les deux cents
+tumans. Ce dernier dit: «Longue vie au pacha!» et il alla vers Kyrat.
+Hamza-Beg lui tendit les rênes de ses propres mains, et lui dit tout
+bas: «Guerrier, la parole d'un guerrier est une parole. La promesse
+que je t'ai faite il y a six mois est remplie.» Kourroglou lui dit à
+l'oreille: «Pour cette conduite généreuse, je te jure, aussi longtemps
+que j'aurai un morceau de pain, je le partagerai avec toi.» Hamza-Beg
+dit: «Prends le sabre suspendu à la selle, attache-le à ta ceinture,
+tu trouveras aussi une massue sous les housses.» Kourroglou monta
+sur Kyrat, ceignit le sabre, et, tirant la massue, il la fit tourner
+au-dessus de sa tête. Hamza-Beg recula, comme s'il était effrayé, et se
+cacha dans la foule. Quand Kourroglou sentit Kyrat sous lui, il devint
+si joyeux, qu'il perdit toute sa raison et sa présence d'esprit. Il
+faisait trotter le cheval dans toutes les directions. Le pacha le
+rappela: «Aushik, donne-moi le cheval; il me paraît très-doux, ce matin:
+laisse-moi essayer de le monter.» Kourroglou dit dans son coeur: «Je te
+laisserais plutôt monter sur mon propre cou;» et il ajouta tout
+haut: «Pacha, permets-moi de te chanter un air, d'abord; ensuite, je
+descendrai.».
+
+_Improvisation_.--«Ce cheval peut courir, en un jour, d'Ardibil à
+Kashan. Qu'importe le sultan, qu'importent tous les pachas à celui qui
+est monté sur ce cheval? Ce cheval ne s'arrête que tous les trente
+fersakh. O toi, bonheur de ma vie, tu es encore à moi.
+
+«Il a franchi une grande rivière; j'ai reconnu l'empreinte de ses
+pas. Oh! je baiserai chacun de tes sabots, je baiserai tes deux yeux
+brûlants. Je remercie Dieu de te revoir, ô mon Kyrat, bonheur de ma vie;
+tu es encore à moi.»
+
+[Illustration: Chien pelé, tu vas emporter la peau du cheval. (Page
+21.)]
+
+Le pacha dit: «Aushik, fais-le galoper encore une fois, je te regarde
+comme un habile cavalier.» Kourroglou passa deux fois au galop près de
+l'endroit où était le pacha. «Bien, maintenant donne-le-moi, je veux
+l'essayer moi-même.--Pacha, tu ne le monteras pas.»
+
+Le pacha se tourna vers Hamza-Beg, et dit: «Ce fou ne veut pas me rendre
+le cheval. Si c'était Kourroglou lui-même?» Hamza-Beg répondit: «Comment
+puis-je le dire?--N'as-tu donc pas vu le bandit durant ton séjour à
+Chamly-Bill?--Je ne l'ai pas vu. Mes yeux aussi bien que mon esprit ont
+été occupés tout le temps à trouver quelque moyen de dérober Kyrat.
+Ce Kourroglou a plusieurs milliers de braves guerriers comme lui; qui
+pourrait jamais tous les connaître?» Le pacha, tournant son visage
+vers Kourroglou, dit: «Allons, amène ici le cheval, je veux le monter
+maintenant.» Kourroglou dit: «Santé au pacha! un air me vient dans la
+tête; écoute-moi:
+
+_Improvisation_.--«Une course sur un cheval bai porte toujours bonheur.
+Le coeur du cavalier met en lui ses délices. Ses genoux sont noirs, son
+cou vous rappelle le cou du chameau _bagyar_[30]. Le coeur met en lui
+ses délices. Quand il marche, son pas est comme le pas du chameau
+_kosahk_[31]; quand il est en bon état, son dos doit être aussi large
+que sa poitrine, et la distance entre ses jambes de derrière est telle
+qu'un archer peut s'asseoir entre pour tendre son arc. Le coeur met ses
+délices en lui.»
+
+[Footnote 30: Espèce de chameau très-estimée en Perse.]
+
+[Footnote 31: Autre espèce de chameau.]
+
+Le pacha dit: «Tu deviens trop familier, Aushik. Je t'ai déjà dit que
+nous en avions assez; descends. Je désire monter Kyrat moi-même.»
+Kourroglou sourit avec mépris, et dit:
+
+«Pacha sans cervelle! je couvrirai ton turban de boue! Comment peux-tu
+penser à monter ce coursier? il a plus d'esprit que toi.» Le pacha dit:
+«Hamza-Beg, dis-lui de descendre.--Je le lui ai dit, mais il refuse
+d'obéir. J'ai peur, en vérité, que cet homme ne soit Kourroglou.
+Pourquoi lui as-tu donné le cheval?» Le pacha dit: «Allons, vite,
+descends, Aushik, es-tu sourd?» Kourroglou dit: «Pacha, je me rappelle
+un air; écoute-moi:
+
+_Improvisation_.--«Le cheval est à moi. Je ferai couvrir son précieux
+dos de housses de soie. Je le ferai baigner dans toute une rivière de
+vin rouge. C'est l'élu de Kourroglou, l'élu entre cinq cents chevaux.
+Le coeur met en lui ses délices. Quand le chef des palefreniers,
+Daly-Mehter, s'approche de lui, il se lève sur ses jambes de derrière,
+et le palefrenier, pour le panser, est obligé de le frapper sur la
+bouche avec un bâton.»
+
+[Illustration: Voici mon tribut. (Page 28.)]
+
+«Alors tu es Kourroglou, s'écria le pacha; j'en remercie Dieu! Je t'ai
+cherché dans le ciel, et je t'ai trouvé sur la terre. Je vais te faire
+mettre en pièces ici, de telle sorte qu'il ne reste pas de traces de toi
+sur la terre.»
+
+Hamza-Beg, voyant que la querelle s'échauffait et que les choses, selon
+toute apparence, deviendraient pires encore, se retira pour voir à
+quelque distance comment elles finiraient. Le pacha cria: «Hamza-Beg,
+viens là, voici Kourroglou!» Hamza-Beg répliqua: «Oui, tu l'as dit; mais
+que puis-je faire contre lui? Ne t'ai-je pas conseillé de ne pas lui
+mettre le cheval entre les mains?» Le pacha fut épouvanté, mais il
+continua d'appeler Kourroglou, lui ordonnant de descendre. Kourroglou
+chanta ainsi:
+
+_Improvisation._--«Hassan-Pacha, ne te fie pas trop à ton pouvoir. J'ai
+plus d'un serviteur qui te vaut. Que te servira de gravir des montagnes
+et des rochers? Crois-moi, le pied de ton cheval ne passera jamais sur
+mes chemins. Aghas, sultans! regardez le vaste désert. J'aurai vos corps
+enveloppés de la tête aux pieds dans la pourpre du sang. Je vous
+tuerai tous avant de revoir Ayvaz. Mes serviteurs portent de lourds
+djezzairs[32] sur leurs épaules. Montrez-moi le héros qui puisse tendre
+mon arc. Avancez, héroïques béliers! voyons si vous pouvez frapper un
+bouclier avec vos têtes. Je puis mâcher le fer et le cracher ensuite
+vers le ciel. Je suis le seigneur de Chamly-Bill et de ses montagnes
+couvertes sur leurs crêtes de neiges aux mille couleurs. Je compte mille
+hommes de chaque tribu sous ma bannière. Je puis seul montrer cent mille
+ingénieuses devises.»
+
+[Footnote 32: Longue arquebuse appelée aussi shamtal; elle porte à une
+grande distance.]
+
+Le pacha commanda alors à ses hommes de le saisir. Kourroglou, sur
+cela, s'écria: «O Ali!» Et tirant l'épée du fourreau, il fondit sur les
+nomades, comme un loup affamé sur un troupeau. Des monceaux de cadavres
+s'élevèrent autour de lui, et le pacha prit la fuite. Kourroglou dit
+dans son coeur: «Hamza-Beg m'a rendu de tels services qu'il faut que je
+lui montre ma gratitude d'une manière sensible. Je tuerai son beau-père,
+afin qu'il règne désormais sur la tribu de Haniss.» Alors, donnant de
+l'éperon à Kyrat, il atteignit le pacha, et d'un coup de son sabre il
+lui aplatit le crâne comme la tête d'un pavot. Hamza-Beg vit le sort de
+son maître, et, ôtant son turban, il se jeta sous les pieds de Kyrat,
+ce qui signifiait: Nous nous rendons; nous sommes tes prisonniers.
+Kourroglou dit: «Hamza-Beg, si j'ai tué le pacha, c'était seulement
+pour faire de toi son successeur. Si dans ton coeur tu as quelque autre
+désir, dis-le-moi, que je puisse l'accomplir.»
+
+Kourroglou, ayant établi solidement l'autorité de son ami sur les tribus
+de Haniss, le quitta pour retourner à Chamly-Bill. En passant à travers
+les camps les plus éloignés, il jeta un regard dans l'intérieur de
+quelques tentes. Les eunuques en sortirent aussitôt, et lui reprochèrent
+la hardiesse avec laquelle il se permettait d'examiner l'intérieur des
+tentes qui formaient le harem de Hassan-Pacha. Kourroglou demanda si la
+femme de Hamza-Beg était là. «Elle y est,» fut la réponse. «Combien de
+filles avait Hassan-Pacha?--Sept; l'une d'elles est mariée à Hamza; les
+six autres ne sont pas mariées.--Amenez-les ici, et faites-les placer en
+rang; je désire les voir.» Quand ses ordres eurent été exécutés, il dit:
+«Celle-là seule peut partir; c'est la femme d'Hamza-Beg, et elle est
+pour moi une fille, une soeur.»
+
+Il fit choix de la plus jolie des sept soeurs, et la plaça derrière
+lui sur sa selle. Il dit à l'eunuque: «Si Hamza-Beg demande ce qu'est
+devenue la fille du pacha, tu lui diras que Kourroglou l'a emmenée à
+Chamly-Bill pour son ancien maître, Daly-Mehter.»
+
+Et il s'en alla ainsi de bourgade en bourgade jusqu'à ce qu'il fût
+arrivé chez lui. Tous les bandits vinrent à sa rencontre. Kourroglou dit
+à Ayvaz de faire venir Daly-Mehter devant lui, et d'envoyer la fille du
+pacha dans son propre harem. Aussitôt que Daly-Mehter parut, Kourroglou
+dit: «Écoute-moi, écuyer, j'ai été irrité contre toi à cause de Kyrat.
+Faisons la paix. J'ai amené la fille de Hassan-Pacha pour toi.» Alors,
+se tournant vers Ayvaz, il dit: «Qu'aucune dépense ne soit épargnée. Il
+faut que tu prépares des noces splendides; car c'est la fille d'un homme
+d'un rang élevé; elle doit être honorée.»
+
+Les cérémonies et les illuminations durèrent pendant sept jours à
+Chamly-Bill. A la fin du septième jour, la nouvelle femme de Daly-Mehter
+fut conduite dans sa demeure.
+
+
+
+SEPTIÈME RENCONTRE.
+
+L'histoire d'Hamza-Beg a été un peu longue; mais il nous semble que si
+la sultane Scheherazade l'eût racontée au sultan Schaariar, il ne s'en
+serait pas plaint plus que des autres, et n'eût pas fait couper la tête
+féconde de la belle rapsode, avant d'avoir vu au moins ce qui était
+advenu de la tête chauve d'Hamza. Maintenant Kourroglou arrive à un
+épisode de sa vie qui se distingue de tous les autres par sa brièveté
+et sa couleur sinistre. Il y a un crime dans la vie de ce héros, et à
+partir de ce moment on voit le signe de la colère divine se lever à son
+horizon et envahir peu à peu la splendeur de son ciel. Le rapsode n'en
+fait pas la remarque, il ne dogmatise pas; on voit même qu'il raconte
+sans figure et sans complaisantes métaphores, comme à regret et pénétré
+d'effroi, le crime de son héros. Mais l'admirable instinct philosophique
+qui est dans la conscience des poëtes populaires se révèle dans
+l'enchaînement des aventures de Kourroglou. Qu'on ne croie donc pas que
+ce sont des épisodes pris au hasard dans le roman capricieux de sa vie
+errante. Non; la mémoire populaire est un artiste ingénieux, un poëte
+qui ne manque pas de profondeur. Au premier coup d'oeil, nous avions
+pensé que la vie de Kourroglou n'était qu'un conte héroïque et comique;
+mais arrivés à là septième rencontre, et voyant ensuite se dérouler
+la suite de ses derniers succès, puis de ses imprudences, puis de ses
+revers et de ses profondes douleurs, enfin de ses infortunes jusqu'à sa
+mort déplorable, nous avons reconnu que c'était là un véritable poëme,
+avec son sens philosophique, sa moralité et sa personnification de
+l'être humain (d'une race peut-être en particulier), dans un individu
+poétique. Nul doute que Kourroglou a existé, et que le fond de son
+histoire est authentique: c'est le Napoléon de la race nomade; et s'il
+est déjà devenu fabuleux, c'est que, pour les esprits illettrés, deux
+siècles équivalent peut-être à deux mille ans. Mais la tradition fait
+l'histoire d'après les mêmes règles morales qu'observent les hommes de
+génie pour l'écrire. Elle comprend qu'un héros n'est qu'une incarnation
+plus riche de l'esprit qui anime ses contemporains. Elle ne lui donnera
+donc ni vertus, ni vices, ni facultés qui ne soient en rapport avec ceux
+de sa race et de son temps. Kourroglou traversant les précipices et les
+fleuves à la course de son cheval, massacrant à lui seul une armée,
+mangeant et buvant comme les héros de Rabelais, est au fond de ce milieu
+fantastique un homme très-réel, un caractère très-sainement développé.
+C'est ainsi qu'a procédé Hoffmann dans ses bons jours; c'est pour
+cela que, parmi de nombreuses aberrations, il a créé plusieurs
+chefs-d'oeuvre.
+
+Kourroglou était marqué en naissant d'un signe de grandeur. Il avait
+de grandes choses à faire, pour lui-même et pour sa race: venger le
+supplice de son père et affranchir les _vaillants hommes_ de son temps
+du joug des _sunnites impies_. Mais comme les vaillants hommes de son
+temps, il est né téméraire et orgueilleux. Une ardente curiosité, une
+vanité secrète l'ont déjà privé d'une partie des avantages que son père
+le magicien devait lui procurer. On se rappelle que ce père, ce magicien
+(qui, entre nous, me paraît être une personnification du Destin, tout
+puissant et aveugle comme lui), lui avait préparé, par ses savantes
+incantations, un cheval qui l'eût porté jusqu'au ciel; car il avait des
+ailes, et c'est un regard d'irrésistible curiosité de Kourroglou qui
+les a fait tomber de ses flancs lumineux. Kyrat sera encore le premier
+cheval du monde, a dit le père; mais ce ne sera plus Pégase, et ses
+pieds rapides sont pour jamais enchaînés à la terre.
+
+Une seconde imprudence de Kourroglou cause l'éternelle douleur et la
+mort de son père. On se rappelle qu'il devait lui rapporter dans un vase
+l'écume d'une source mystérieuse; mais l'écume le tente, il la boit, et
+le père ne reverra plus la lumière des cieux. «A partir de ce jour,
+tu n'es plus Roushan, dit le magicien, tu es Kourroglou, le fils de
+l'aveugle,» c'est-à-dire le fils du Destin, et ce nom fera ta gloire et
+ta condamnation. Tu as vengé ton père, mais tu l'as laissé périr; tu
+seras le plus grand guerrier de ton siècle, mais tu seras maudit; tu
+porteras la peine de ton orgueil au milieu de tes prospérités, et, comme
+ton père, tu finiras misérablement.
+
+Jusqu'ici nous avons vu réussir, comme par miracle, toutes les
+audacieuses tentatives de Kourroglou. Il a rassemblé mille hommes de
+chaque tribu, il s'est bâti une forteresse que nul souverain n'ose plus
+attaquer. Il a enlevé Ayvaz et Nighara, ces deux objets de sa tendresse;
+mais Ayvaz le trahira, et Nighara, pas plus que ses sept cent
+soixante-dix-sept femmes, ne lui fera connaître la joie et l'orgueil de
+la paternité. Chacune de ses entreprises sera couronnée de succès en
+apparence, et sera expiée dans l'ensemble mystérieux de sa vie par de
+poignantes douleurs. On verra bientôt (et on l'a vu déjà par ce cri de
+l'âme qui lui échappe au milieu de ses plus menaçantes improvisations:
+_la vie est un fardeau pour moi!_), qu'il pressent la fatalité attachée
+à tous ses pas. L'orgueil est son mauvais ange, l'orgueil doit le
+perdre, l'orgueil le rend criminel; cet orgueil sera châtié. Ses grandes
+facultés, je ne sais pas s'il ne faut pas dire pour entrer dans l'esprit
+de la race qui le chante, _ses grandes vertus_, l'ambition, la cupidité,
+la ruse, la volupté, l'intempérance, la soif du sang, tout ce qui l'a
+fait grand et heureux parmi les héros de sa race, va l'abandonner peu à
+peu, parce qu'il a abusé de ces dons du ciel. Je parle comme un rapsode
+turcoman, faites-moi le plaisir de m'écouter en bons Turcomans; oui,
+c'étaient là des dons du ciel! Il était le plus grand des fourbes. Honte
+à lui! il va devenir confiant et sincère, parce qu'une fois il a fait un
+mauvais usage de sa ruse et de sa prudence. Il dressait des embûches, et
+l'ennemi ne manquait jamais d'y tomber: gloire à lui! mais une fois il a
+tendu le piége à celui qu'il devait respecter, et désormais il sera pris
+dans ses propres filets: malheur à lui! Il était bandit et meurtrier,
+rien de mieux! Une fois il est devenu assassin: désormais le poignard
+sera toujours levé sur lui. Malheur au fils de l'aveugle!
+
+Voilà, je crois, le raisonnement qu'il faut mettre dans la bouche du
+rapsode, pour comprendre la septième rencontre et la suite des jours de
+Kourroglou. Appelons maintenant l'exemple à notre aide.
+
+Kourroglou avait, comme on sait, l'innocente habitude de détrousser les
+marchands qui poussaient la folie ou l'insolence jusqu'à lui refuser un
+modeste tribut de cinq cents tumans en passant sur ses terres. Mais il
+n'avait pas souvent cet embarras, parce que les riches voyageurs, ayant
+appris à le connaître, allaient désormais au-devant de ses désirs, et ne
+se faisaient plus tirer l'oreille pour s'exécuter. Kourroglou était si
+sûr de son fait, qu'il s'en allait tout seul, déguisé, le plus souvent
+en aushik (chanteur improvisateur), au beau milieu de la caravane; et
+quand il s'était un peu diverti aux dépens de ses hôtes, quand il leur
+avait bien fait peur de l'ogre Kourroglou; quand il leur avait dit:
+«Seigneurs, prenez garde! Kourroglou est toujours là où on l'attend
+le moins; peut-être est-il déjà parmi vous; mais, pour sûr, il y sera
+bientôt.» Alors le sycophante, en les voyant pâlir, renfonçait sa
+guitare, levait sa massue, et criait de sa voix de stentor: «Voilà
+Kourroglou!» Aussitôt les marchands de se prosterner, de se frapper
+la poitrine, de s'arracher la barbe et de crier merci! «Guerrier,
+disaient-ils, nous savons que tu as porté le tribut à cinq cents tumans;
+mais si tu exiges le double, nous te le donnerons à condition que
+nous ne verrons pas le visage de Daly-Hassan.» On se rappelle que ce
+Daly-Hassan, ancien brigand pour son compte personnel, vaincu par
+Kourroglou, s'est attaché à lui par reconnaissance, a grossi son armée
+par de nombreux enrôlements, et qu'il se distingue dans toutes les
+entreprises. Mais il paraît que sa cruauté est excessive. Lorsque
+Kourroglou, toujours fidèle aux lois qu'il a instituées, a répondu aux
+marchands: «Oh non! c'est bien assez!» il revient vers ses compagnons,
+et Daly-Hassan, qui l'attend au pied de la montagne en léchant ses
+moustaches comme un tigre qui a soif, lui demande la permission
+d'essayer le tranchant de son sabre sur ces marauds, afin de leur
+arracher quelques barils de vin par-dessus le marché. Mais Kourroglou
+lui répond: «Vous connaissez le proverbe arabe: la justice constitue la
+moitié de la religion!» Et il rentre à Chamly-Bill les poches pleines
+d'or et le coeur de bons sentiments.
+
+Mais, hélas! il est arrivé ce jour néfaste où le héros doit être mis à
+la plus rude épreuve, et où sa vanité doit déchaîner les malédictions
+suspendues sur sa tête. Il faut suivre ce récit dans l'original.
+
+«Un jour, Mohammed-Beg, de la tribu des Kajars, vint visiter Kourroglou
+avec douze mille hommes de cavalerie. Ils demeurèrent à Chamly-Bill,
+buvant et festoyant, jusqu'à ce que les celliers et les cuisines de
+Kourroglou fussent complètement vides. Le sommelier et le cuisinier
+vinrent ensemble l'annoncer à Kourroglou, et dirent: «Tes hôtes ont
+mangé et bu tout ce qu'il y avait ici; ils n'ont pas même laissé les
+croûtes ou la lie.»
+
+Kourroglou envoya ses gardes rôder dans le voisinage, et bientôt après,
+on lui signala une caravane. Il fit seller Kyrat; et, armé de pied en
+cap, il se dirigea vers la prairie.
+
+Il regarda et vit une immense caravane campée sur ses pâturages. Tout
+annonçait que le marchand était un homme puissamment riche. Et dans une
+tente dressée pour la circonstance, on voyait deux Turcs assis et jouant
+au trictrac. Kourroglou arriva jusqu'à eux, et dit: «Salam!» Un des
+Turcs l'aperçut, et dit: «Homme, descends de cheval!--Non, je ne veux
+pas descendre.--D'où viens-tu?--Eh quoi! n'avez-vous pu déjà reconnaître
+Kourroglou?--Bien, cela est tout à fait différent. Kourroglou est un
+grand homme; nous lui paierons un tribut pour le séjour que nous avons
+fait sur ses terres.» Kourroglou crut que le marchand voulait se
+débarrasser de lui par une plaisanterie; car il ne s'était pas levé pour
+lui témoigner son respect quand le nom de Kourroglou était sorti de
+ses lèvres. Il se recula, et visant avec sa lance le Turc qui restait
+toujours assis, il fit cabrer son cheval. Le Turc lui dit alors
+froidement: «Retiens ton bras, Kourroglou.» La pointe de la lance avait
+déjà effleuré la poitrine du Turc; mais Kourroglou retint son cheval
+et s'arrêta. Le Turc dit: «Tu devrais jeter un voile de femme sur ton
+visage. Il ne convient pas à des hommes d'agir ainsi. J'ai entendu
+raconter beaucoup de choses de toi; mais je t'ai vu maintenant, et tu ne
+mérites pas ta renommée. Un homme brave donne à son ennemi le temps de
+se mettre en garde. C'est le rôle d'une femme de combattre sans avertir
+et de tuer par surprise. Laisse-moi au moins le temps de finir ma partie
+de trictrac, de prendre ensuite mes armes et de monter sur mon cheval.
+Nous nous battrons alors en duel. Si je te tue et si je délivre le
+_collier du monde de tes étreintes rapaces_, des prières seront dites
+pour ton âme. Si, au contraire, tu réussis à me tuer, tu prendras toutes
+les richesses et les marchandises rassemblées en ce lieu.»
+
+Kourroglou écouta patiemment et reconnut la justice de ces paroles. Il
+attendit donc qu'il plût au marchand de s'armer et de monter à cheval.
+Quand cela fut fait, le Turc dit: «Kourroglou, tu dois commencer; tu
+es libre de m'attaquer de telle manière et avec telle arme qu'il te
+plaira.»
+
+Kourroglou avait dix-sept armes sur lui, et il fit autant d'attaques
+différentes; mais elles furent toutes parées ou repoussées.
+
+Le Turc s'écria: «Viens plus près, prends-moi par la ceinture, et vois
+si tu peux me faire descendre de cheval. J'aimerais à éprouver ta
+force.» Kourroglou saisit le marchand à la ceinture et tâcha de le
+désarçonner; mais le Turc se tint ferme sur la selle, comme s'il y eût
+été cousu.
+
+Le Turc dit: «C'est maintenant à mon tour; laisse-moi te faire éprouver
+ma force.» Il saisit la ceinture de Kourroglou, et le secoua d'une telle
+façon, que ce dernier fut sur le point de tomber; et même un de ses
+pieds avait déjà perdu l'étrier.
+
+Le Turc, comme s'il dédaignait de profiter de sa victoire, lâcha la
+ceinture de Kourroglou, quitta son armure, et, descendant de cheval, il
+invita Kourroglou à entrer sous sa tente et à devenir son hôte.
+
+Kourroglou descendit avec soumission de dessus Kyrat, se glissa dans
+la tente comme un rat, et prit humblement un siége. Il se sentait si
+honteux, qu'il osait à peine respirer. Le Turc baissa la tête comme
+auparavant, et se remit à jouer au trictrac avec son compagnon.
+Kourroglou vit que le Turc était un homme plein de courage et de
+noblesse. Fidèle à son habitude de dire en face à l'homme brave qu'il
+était brave, et au poltron qu'il était poltron, il accorda sa guitare,
+et chanta au marchand l'air suivant:
+
+_Improvisation._--«J'ai demandé à ses esclaves et à ses serviteurs qui
+il était. Ils ont tous répondu: C'est le seigneur des seigneurs, un
+marchand guerrier. Il possède plus d'or qu'on n'en peut trouver dans
+Alep ou dans Damas. C'est le lion du désert. Son coursier est couvert de
+la dépouille du léopard. Il ne daigne pas jeter un regard sur un ennemi
+ou sur un ami. J'ai lancé mon cheval contre lui, j'ai levé ma massue
+au-dessus de sa tête. Le marchand alors a poussé un cri, et s'est élancé
+de sa place.»
+
+Le Turc sourit, et regarda l'autre joueur d'une manière significative
+(car il était évident que le chanteur mentait par habitude de se
+vanter). Kourroglou dit dans son coeur: «Le maudit se raille de moi.» Il
+reprit ainsi:
+
+_Improvisation_.--«O mon Dieu, tu l'as créé sans défaut. Il n'est le
+serviteur que de toi seul; mais envers tout le reste du monde, il est
+impérieux et superbe. Il a amassé des montagnes de marchandises, et il
+s'est reposé. Il a jeté un regard à son compagnon, et il a souri. Il a
+baissé la tête, et il a joué au trictrac.»
+
+Le Turc dit: «Guerrier Kourroglou, pour ta poésie, je te paierai un
+tribut de cinq cents tumans.» Kourroglou pensait qu'il n'aurait rien de
+cet homme qui l'avait vaincu. Aussitôt qu'il entendit parler de cinq
+cents tumans, son cerveau recouvra la santé; il fut transporté de joie,
+et improvisa ainsi:
+
+_Improvisation_.--«Il a mis sur ses oreilles le bonnet d'un derviche,
+sur ses épaules est un manteau d'hermine. Je lui ai chanté un air. Le
+marchand m'a donné cinq cents tumans pour récompense.»
+
+Le Turc ayant versé l'argent devant le chanteur, il dit: «Voici mon
+tribu de cinq cents tumans. Si tu veux accepter mon invitation, Dieu
+merci, nous ne manquons pas de vin ni de kabab. Il y a toutes sortes
+d'aliments préparés. Si tu ne veux pas venir, et que tu préfères t'en
+aller, tu es le maître.» Kourroglou dit: «J'aimerais mieux partir, si tu
+daignais me le permettre.»
+
+Kourroglou, ayant mis l'argent dans sa poche, prit congé de son hôte,
+et retourna à Chamly-Bill. Quand les bandits virent l'argent, ils le
+félicitèrent de sa victoire. Kourroglou dit: «Ne m'insultez pas, chiens
+que vous êtes! Ce ne sont pas des tumans, mais bien autant de gouttes de
+mon propre sang. Cet homme m'a vaincu; mais il n'a pas voulu me tuer,
+et, de plus, il m'a payé mon sang avec cet argent.»
+
+Il ordonna à ses gardes de veiller le moment du départ du marchand et de
+le lui annoncer.
+
+A partir de ce moment, Kourroglou sent décroître la conscience de sa
+force; il n'ose plus sortir seul. Quand Ayvaz vient lui dire: «Ne
+veux-tu pas faire une sortie, seigneur? Nous sommes à la fin de
+l'automne. Si la neige tombait cette nuit, les routes seraient
+interceptées, et nous ne trouverions plus de voyageurs à rançonner.
+Cependant ta caisse et ta paneterie sont vides. J'aperçois une caravane:
+allons!» Kourroglou répond: «Retire-toi! le premier marchand était un
+homme sage, et il n'a pas voulu me tuer; mais un autre peut être fou.»
+
+Kourroglou ne voulait pas confesser devant ses gens qu'il était
+continuellement tourmenté par l'idée de la supériorité du Turc qui
+l'avait vaincu. Il résolut de voir encore une fois son heureux
+adversaire. Après bien des perquisitions, il sut le jour où le marchand
+devait quitter Erzeroum. Il partit avant lui, et se posta dans une passe
+de montagnes, de l'autre côté du la ville où passait la route. Le Turc
+était seul, à cheval, ayant laissé sa caravane derrière lui, à quelque
+distance. Kourroglou se sentit transporté de fureur; il poussa son
+cheval sur le marchand, le jeta à bas de sa selle, et coupa la tête de
+_l'homme renversé_. Il sentit bientôt sa rage se calmer, et, _fâché de
+ce qu'il avait fait_, il chanta ainsi:
+
+_Improvisation_.--«Begs, écoutez-moi! Sur le chemin d'Alep, je
+rencontrai un marchand, je rencontrai un lion affamé. Je soufflais comme
+la brise du matin. Je me suis placé en embuscade sur sa route, non loin
+d'Erzeroum; j'ai coupé sa tête à Erzengan. J'ai rencontré un marchand.»
+
+L'ayant dépouillé de ses vêtements, Kourroglou vit que ce n'était pas un
+Turc, mais un Arménien, et il chanta:
+
+_Improvisation_.--«Sa mort m'a délivré de mille maux. Je l'ai acceptée
+avec délices, comme un bouquet de roses. J'ai dépouillé le corps, et
+j'ai vu que c'était un Arménien. Oh! que les montagnes se couvrent
+de brouillards, que des torrents ruissellent de leurs sommets[33]!
+Kourroglou, que ton bras soit desséché! J'ai rencontré un marchand.»
+
+[Footnote 33: Pour laver le déshonneur d'avoir traîtreusement attaqué
+l'homme sans défense. Les Persans haïssent, à cause de quelques
+différences de religion, les Turcs sunnites, plus encore que les
+chrétiens, s'il est possible. De sorte que Kourroglou cherche une
+consolation dans la pensée qu'il a trouvé que son supérieur à tous
+égards n'était pas un sunnite, mais un Arménien. (_Note de U.
+Chodzko_.)
+
+Cet Arménien est évidemment le plus grand personnage du roman de
+Kourroglou: et n'est-il pas remarquable que ce héros, si supérieur à
+Kourroglou lui-même par son sang-froid, son courage, sa force et sa
+générosité, soit resté chrétien dans l'imagination des rapsodes? Est-ce
+seulement par excès de haine contre les sunnites qu'on lui attribue un
+si grand rôle? Dans un autre endroit, nous avons vu la princesse Nighara
+s'attendrir très-particulièrement, jusqu'à vouloir se donner la mort,
+pour un voyageur européen que Kourroglou menaçait de sa fureur. Il faut
+bien que dans ces têtes poétiques de l'Orient le chrétien soit un être
+supérieur, en dépit de la répulsion fanatique.]
+
+Cette dernière strophe, si courte et si bizarre, nous paraît la plus
+belle et la plus orientale des improvisations de Kourroglou. Elle a la
+concision mystérieuse du style biblique. L'âme coupable s'y dévoile en
+voulant cacher sa honte et son effroi sous des métaphores. L'orgueil
+blessé, la colère, la vengeance toujours vivantes dans le coeur du
+meurtrier, entonnent le chant du triomphe; les méchantes passions
+acceptent la mort de l'homme juste et généreux _comme un bouquet de
+roses_. Puis aussitôt le désespoir du maudit étouffe l'hymne impie. _Oh!
+que tes montagnes se couvrent de brouillards!_ la nuit descend sur
+les yeux de Caïn. _Kourroglou, que ton bras soit desséché!_ Et le bon
+refrain si bête et si sombre: «J'ai rencontré un marchand!» _en dit plus
+qu'il n'est gros_. Nous connaissons certains refrains romantiques des
+ballades modernes, qui cherchent le terrible et le naïf, à l'imitation
+de ces formes populaires. Aucun ne m'a fait l'impression de ce: _j'ai
+rencontré un marchand_, qui vient si à point, qui résume si bien le
+souvenir d'une action qu'on ne veut pas s'avouer à soi-même, et qui, ne
+cherchant ni le naïf, ni le terrible, rencontre l'un et l'autre à la
+grande honte des faiseurs de nos jours. Kourroglou devait être un grand
+poëte. Il ne pensait qu'à la rime et trouvait l'effet. M'est avis
+qu'aujourd'hui nous faisons le contraire.
+
+
+A partir de ce moment, la fatalité s'appesantit sur Kourroglou. Après
+quelques exploits où ses imprudences le mettent à deux doigts de sa
+perte et où il succomberait sans l'héroïque secours d'Ayvaz et de ses
+compagnons, il est fait prisonnier, traîné à la queue d'un cheval,
+nourri des os qu'on lui jette comme à un chien, enfin attaché à un
+poteau pour mourir sous le fouet et le bâton. Il échappe pourtant
+à cette épreuve terrible, mais c'est pour retrouver Chamly-Bill en
+révolution; Ayvaz le hait et le maudit comme un tyran, ses meilleurs
+amis le trahissent et l'abandonnent. Le combat qu'il est forcé de leur
+livrer est d'une haute poésie épique; sa douleur, son amour pour Ayvaz,
+son indignation, touchent parfois au sublime. Enfin, Kourroglou, devenu
+vieux, s'éprend encore d'une princesse étrangère et veut l'enlever.
+Surpris et jeté dans un puits, il y devient _si gras_, ce qui, pour un
+homme tel que lui, est le comble de l'abjection et de la honte, qu'il
+est retiré de l'abîme et délivré à grand' peine. Mais l'esprit du grand
+homme est affaibli. Pris par ses ennemis, il finit esclave et aveugle
+comme Samson, après avoir vu tuer Kyrat sous ses yeux, et dès lors la
+mort est un bienfait pour lui. Ses derniers chants d'agonie ont encore
+de la grandeur et le montrent puissant et résigné. Il y a de l'analogie
+entre la fin de ce poëme et celle de la légende des quatre fils Aymon.
+
+Nous n'avons traduit qu'une faible partie de cette curieuse épopée de
+Kourroglou. La fin est surtout frappante; mais nous ne voulons pas
+priver l'amie qui nous a aidé à traduire du plaisir de la donner
+elle-même au lecteur dans une publication complète.
+
+
+
+FIN DE KOURROGLOU.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Kourroglou, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK KOURROGLOU ***
+
+***** This file should be named 13303-8.txt or 13303-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/3/3/0/13303/
+
+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.