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diff --git a/old/13303-8.txt b/old/13303-8.txt new file mode 100644 index 0000000..669cfa4 --- /dev/null +++ b/old/13303-8.txt @@ -0,0 +1,3673 @@ +The Project Gutenberg EBook of Kourroglou, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Kourroglou + +Author: George Sand + +Release Date: August 27, 2004 [EBook #13303] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK KOURROGLOU *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + + + LIBRAIRIE BLANCHARD + RUE RICHELIEU, 78 + + ÉDITION J. HETZEL + + LIBRAIRIE MARESCO ET Cie + 5, RUE DU PONT DE LODI + + + + +KOURROGLOU + +ÉPOPÉE PERSANE + + + +NOTICE + +Kourroglou est toujours, à mes yeux, une oeuvre très-belle et +très-curieuse. Elle n'eut pourtant pas de succès dans la _Revue +indépendante_, où j'en publiai la traduction abrégée. Des raisons +d'amitié me firent suspendre ce petit travail que l'on me disait +préjudiciable aux intérêts de la Revue. Mais je protestai et proteste +encore contre l'intelligence des abonnés qui préférèrent les romans +nouveaux à ces chants originaux d'une littérature étrangère. C'était une +initiation à la manière des rapsodes et des improvisateurs de l'Orient, +et l'on sait qu'en fait d'art, connue en toutes choses, le public veut +être poussé par les épaules vers les découvertes, si faciles qu'elles +soient. + +La suite du poème, dont j'ai été forcée de résumer en deux pages les +derniers chants et le dénouement superbe, a été publiée en abrégé sur +le texte anglais de M. Chodzko, par M. C.-G. Simon, à Nantes. Cela fait +partie d'une suite de travaux intéressants et agréablement présentés, +qui ont paru dans les _Annales de la Société académique de la +Loire-Inférieure_, sous le titre de _Recherches sur la littérature +orientale_, Nantes, 1847. + +Il est à regretter que M. C.-G. Simon, par des raisons analogues à +celles que j'ai subies, n'ait pas continué son exploration dans cette +littérature persane, une des plus riches et une des plus belles du +monde, assurément, puisqu'on y trouve la manière d'Homère et celle de +Cervantes se coudoyant avec franchise, grandeur et naïveté dans les +mêmes récits. On me dira que tout cela est exploré déjà. J'objecterai +que peu de gens lisent ces poëmes dans le texte, et qu'on ne les lit +guère plus dans les traductions, puisque la mienne et celles de M. +Simon, allégées autant que possible des redites et longueurs inévitables +de la manière orientale, n'ont été goûtées et comprises que des +littérateurs. + +Et malgré ceci, j'insiste, et je dis: Lisez _Kourroglou_; c'est amusant, +_quoique_ ce soit beau. + +GEORGE SAND +Nohant, 24 juin 1833. + + + +PRÉFACE. + +Avez-vous lu Baruch? Peut-être! Mais vous n'avez pas lu Kourroglou. +Lecteur, que lisez-vous donc! Quoi, vous n'avez pas lu Kourroglou! +Kourroglou a été traduit du persan (car vous n'êtes pas obligé, ni moi +non plus, de savoir le persan), et vous ne vous en doutez pas plus que +je ne m'en doutais la semaine dernière? Ah! si j'étais lecteur de mon +état, je ne voudrais pas avouer que je ne connais pas Kourroglou! En +vain vous m'alléguerez que Kourroglou a été traduit du perso-turc +en anglais, et que peut-être vous ne savez pas l'anglais: c'est une +mauvaise défaite. Vous devriez le savoir, et moi aussi; mais je ne le +sais pas, ni vous non plus, je suppose. Pourtant je le comprends, +assez pour essayer de vous faire connaître Kourroglou, et je commence, +renvoyant ceux de vous qui lisent l'anglais couramment à la traduction +première, qui est toujours la meilleure, ayant été faite par un homme +versé dans les langues orientales et dans les dialectes tuka-turkman, +perso-turc, zendo-persan et autres, que nous connaissons aussi... de +réputation. + +Mais avant d'entendre cette merveilleuse et curieuse histoire, il est +bon que vous sachiez que le fond en est véritable, et que le célèbre +Kourroglou, dont vous n'aviez jamais entendu parler, eut un personnage +historique. Le nord de la Perse et les rives de la mer Caspienne sont +pleins de sa gloire, et la récit de ses exploits est aussi populaire que +celui de la guerre de Troie au temps d'Homère. Il est vrai qu'un Homère +a manqué à notre héros jusqu'à ce jour, et qu'il a fallu la patience, +la curiosité et le génie investigateur d'un Européen pour rassembler, +résumer et coordonner les interminables fragments que les rapsodes +orientaux débitent aux oreilles ravies et enflammées de leurs auditeurs. +Honneur et grâces soient donc rendus à M. Alexandre Chodzko, l'Homère de +Kourroglou. L'épopée de sa vie n'avait jamais été écrite, et il n'est +pas bien prouvé que Kourroglou lui-même ait su écrire; il avait tant +d'autres choses à faire, le vaillant diable à quatre! boire, battre, +être un vert galant; mais ce n'est pas tout. Il avait encore le talent +de chanter en improvisant; sa poésie et sa voix résonnaient de la Perse +à la Turquie, de Khoï à Erzeroum, et sa guitare faisait presque autant +de miracles que son cimeterre. + +Mais qu'était-ce donc que Kourroglou? C'était bien plus qu'un poëte, +bien plus qu'un barde, bien plus qu'un lettré, bien plus qu'un pontife, +bien plus qu'un roi, bien plus qu'un philosophe. Il était ce qu'il y +a de plus grand... en Perse: il était bandit. Quand vous aurez fait +connaissance avec lui, vous verrez que ce n'est pas peu de chose; mais +vous conviendrez qu'à moins d'être Kourroglou, il ne faut pas s'en +mêler. + +Kourroglou était (c'est M. Alexandre Chodzko qui parle) «un +Turkman-Tuka, natif du Khorassan septentrional. Il a vécu dans la +seconde moitié du XVIIe siècle; il a rendu son nom illustre en pillant +les caravanes sur la grande route; mais ses improvisations poétiques +l'ont fait plus grand encore. Les Turcs Iliotes, tribus errantes +transplantées à différentes époques du centre de l'Asie aux vastes +pâturages qui s'étendent de l'Euphrate à la Méroë, ont religieusement +conservé ses chants et la mémoire de ses actions. Il est leur guerrier +modèle et leur barde national dans toute l'étendue du terme. On montre +encore aujourd'hui les ruines de la forteresse de Chamly-Bill, bâtie +par Kourroglou dans la délicieuse vallée de Salmas, un district de la +province d'Aderbaïdjan. Encore aujourd'hui on manque rarement de réciter +dans une fête les chants d'amour de Kourroglou. Durant les querelles +intestines et les combats que livrent les Iliotes, pour leur +indépendance, aux Persans, leurs maîtres, quand les deux armées ennemies +sont au moment d'engager la bataille, ils s'animent les uns les autres, +et défient l'ennemi: les Perses en chantant des passages du schah-nama +de leur Ferdausy, les Iliotes en hurlant les chants de guerre de leur +Kourroglou. Sous les fenêtres du palais du schah, lorsque les trompettes +et les tambours du nekhara-khana (la garde d'honneur) saluent le soleil +levant, les musiciens ont coutume du jouer l'air guerrier de Kourroglou, +celui qui a servi de thème à ses poésies lyriques, et sur lequel il +improvisait ordinairement.» + +M, Chodzko établit un parallèle entre Ferdausy et Kourroglou. Il ne met +point en balance la valeur littéraire de ces deux poëtes; l'un écrivant +une magnifique épopée en langue arabe, achevant son oeuvre avec soin +au milieu des délices d'une cour; l'autre improvisant au milieu des +déserts, et dans un dialecte sauvage, des strophes énergiques, mais +décousues et farouches comme sa vie, son caractère et ses compagnons +d'armes. Cependant M. Chodzko s'étonne avec raison que le plus renommé +et le plus populaire des deux (dans une plus vaste étendue de pays, ou +du moins chez des admirateurs plus passionnés et plus nombreux), le +bandit-ménestrel Kourroglou, soit resté jusqu'à ce jour inconnu aux +Européens. C'est après un séjour de onze ans dans ces contrées, après +avoir interrogé et écouté attentivement les rapsodes et les bardes qui +passent leur vie à raconter et à chanter au peuple les exploits et les +poésies de Kourroglou, qu'il est parvenu à écrire la vie épique, et à +transcrire fidèlement les hymnes de ce héros barbare. Les versions les +plus exactes, les récits les plus poétiques et les plus complets, il les +a trouvés, dit-il, dans la dernière classe du peuple; la où le souvenir +fanatique et l'amour enthousiaste de cette nature de faits et de +ce genre de poésie avaient dû nécessairement pénétrer et se graver +davantage. La nouveauté d'un tel personnage, l'intérêt de ses aventures, +et surtout la peinture énergique dos moeurs et du caractère des tribus +nomades dont Kourroglou est le type, et aux yeux desquelles il est un +type idéal, ont paru assez importants aux orientalistes de Londres pour +que le comité de _l'Oriental translation fund_ de la Grande-Bretagne et +de l'Irlande ait fait imprimer et publier, à ses frais, les aventures de +Kourroglou. Cette épopée, jointe aux chants des peuples qui habitent les +rives de la mer Caspienne (chants populaires des Kalmouks, des +Tatars d'Astrakan, des Perso-Turks, des Turckmans, des Ghilanis, des +_Highlanders_ Rudbars, des Taulishs et des Mazenderams), forment un beau +volume sous ce titre: _Specimens of the popular poetry of Persia_. «As +found in the adventures and improvisations of Kourroglou the bandit +menestrel of northern Persia: and in the songs of the people inhabiting +the shores of the Caspian sea. Orally collected and translated with +philological and historical notes, by Alexander Chodzko, esq.» + +Cette publication n'est pas, en effet, importante au seul point de vue +de l'amusement et de l'intérêt épique; ce n'est pas seulement un héros +de l'Arioste que la Perse nous révèle, c'est toute une histoire de +moeurs, c'est tout un génie national que Kourroglou. C'est le nomade +dans toute sa poésie plaisante et terrible, c'est le guerrier asiatique +dans toute son exagération fanfaronne, c'est le brigand de la Perse +dans toute sa ruse, dans toute sa férocité et dans toute son audace. +Kourroglou est cruel, ivrogne, glouton, libertin; c'est le plus grand +pillard et le plus grand vantard que nous ayons jamais rencontré, même +chez nous, où ces qualités sont si fort répandues par le temps qui +court. Il est entreprenant, vindicatif, insatiable de richesses et de +plaisirs, fourbe, brutal et impitoyable dans la colère. Il n'en est pas +moins l'idole de ses compagnons et de leur nombreuse postérité. Ces +peccadilles ne le rendent que plus aimable. Les femmes en sont folles, +et les enfants rêvent de lui, non comme d'un croquemitaine, mais comme +d'un Tancrède ou d'un Roland. Tandis que le Rustem de Ferdausy est +un vrai chevalier, fidèle à son prince ou prosterné devant son Dieu, +Kourroglou ne connaît guère d'autre dieu que lui-même et n'est fidèle +qu'à son propre serment. A cet égard, il affiche une loyauté et une +générosité qui ne sont point sans grandeur et sans danger, vu la +mauvaise foi des ennemis qui le poursuivent. Une seule trahison +déshonore sa vie; mais il la pleure amèrement, et le remords lui inspire +le plus beau de ses chants de douleur. Un seul amour pénètre jusqu'au +fond de son âme, et fait de lui un être sympathique par quelque endroit, +c'est sa tendresse exaltée pour son fils adoptif, Ayvaz, le Benjamin, +le Renaud du poëme. Mais le véritable héros de la vie de Kourroglou, ce +n'est point Kourroglou, ce n'est pas le bel Ayvaz, ce n'est pas même le +spirituel marmiton Hamza-Beg; ce n'est pas un homme, ce n'est pas une +femme: c'est un cheval, c'est la divin Kyrat, près duquel les coursiers +d'Achille et tous les palefrois renommés de la chevalerie ne sont que +de pauvres poneys. Le poëme s'ouvre par la formation céleste de Kyrat, +comme vous allez le voir, lecteur; car j'entreprends de vous raconter +tout le poëme. Mais comme M. Chodzko l'a _oralement_ transcrit, je me +permettrai d'abréger et de résumer la traduction de M. Chodzko. Quand je +la citerai textuellement, j'aurai soin de l'indiquer. + +Le poëme est divisé par chants, que M. Chodzko intitule: _Entrevues; +meetings_ en anglais, _mejjliss_ en perso-turk que nous traduirons par +_rencontres_. Ce sont les rapsodies que l'haleine d'un _Kourroglou-Khan_ +peut fournir en une séance à l'attention d'un auditoire. Les +Kourroglou-Khans sont comme les Schah-Namah-Khans de Ferdausy, comme les +Koran-Khans du Prophète, des bardes de profession qui, en s'accompagnant +de la guitare, récitent au peuple et aux amateurs les faits, gestes, +maximes et improvisations de leur héros. La mémoire de ces chanteurs, +dit M. Chodzko, est vraiment incroyable; à toute sommation, ils récitent +d'une seule haleine, et durant des heures entières, sans la moindre +hésitation, à partir du vers qui leur est désigné par les auditeurs. + + + +PREMIÈRE RENCONTRE[1]. + +[Footnote 1: Ce premier chant est textuellement traduit de l'anglais.] + +Kourroglou était un Turkoman de la tribu de Tuka; son véritable nom +était Roushan, et celui de son père Mirza-Serraf. Ce dernier était au +service du sultan Murad, gouverneur d'une des provinces du Turkestan, en +qualité de chef des haras de ce prince. + +Un jour que les cavales paissaient dans les prairies qui s'étendent le +long du Jaïhoun (l'Oxus), un étalon sortit de la surface des eaux, gagna +la rive, courut vers la troupe des cavales, et après s'être accouplé à +deux d'entre elles, il se replongea dans le fleuve, où il disparut +pour jamais. Cette étrange nouvelle ne fut pas plus tôt rapportée à +Mirza-Serraf, qu'il se rendit à la prairie, et ayant fait des marques +distinctes aux deux juments désignées, il recommanda aux gardiens d'en +avoir un soin particulier; puis, de retour chez lui, il consigna sur ses +livres les détails de l'apparition de l'étalon, et enregistra la date +précise de cet événement. + +On sait qu'une jument donne toujours naissance à son poulain étant +debout; quand le terme fut arrivé, Mirza-Serraf, qui était présent à +leur naissance, reçut les jeunes poulains dans le pan de sa robe, afin +qu'ils ne fussent point blessés par leur contact avec la terre. + +Il dirigea lui-même avec le plus grand soin leur première éducation +pendant les deux années suivantes, et surveilla les progrès de leur +croissance. Malheureusement leur mauvaise mine n'était pas propre à +inspirer beaucoup d'espoir pour l'avenir. Ils paraissaient laids à la +première vue, et leur robe épaisse semblait être de crin plus que de +poil. + +Un des devoirs de la charge de Mirza-Serraf était de visiter, à tour +de rôle, tous les haras confiés à ses soins, afin de mettre à part les +meilleurs poulains pour les écuries du prince. Dans cette occasion, les +deux poulains merveilleux furent au nombre de ceux qu'il choisit. Quand +le prince vint en personne visiter ses écuries, il examina attentivement +les chevaux amenés par Mirza-Serraf, et approuva tous ses choix, à +l'exception des deux poulains en question. + +Plus il les regardait, plus ils lui semblaient hideux. Il fit amener +en sa présence le chef de ses haras, et s'adressant à lui d'une voix +courroucée: «Vassal, lui dit-il qu'est-ce que cela signifie? me crois-tu +donc dépourvu d'instruction ou d'intelligence, ou bien es-tu devenu si +vieux que tu ne puisses plus distinguer un bon cheval d'un mauvais? Que +prétends-tu en m'amenant ces deux misérables haquenées?» + +Alors, transporté de rage, le prince ordonna que Mirza-Serraf eût les +yeux crevés. Cette sentence fut immédiatement exécutée. Un fer rouge fut +appliqué sur le globe des yeux de l'infortuné Mirza, qui fut ainsi privé +pour jamais de la lumière. Aveugle et désolé, il fut reconduit dans sa +maison. Son fils unique Roushan, jeune homme de dix-neuf ans, étudiait +alors à l'une dés écoles de la ville. Aussitôt qu'il eut appris le +châtiment infligé à son père, baigné de larmes, il accourut vers lui. +«Ne pleure pas, mon fils, lui dit le vieillard, qui était un des plus +habiles astrologues de son siècle; j'ai examiné ton horoscope, et ma +science infaillible ma découvert que tu deviendrais un héros célèbre. Tu +vengeras mes souffrances sur la personne de l'injuste tyran qui me les a +infligées. Va à l'instant voir le prince, et parle-lui ainsi: «Seigneur, +tu as fait crever les yeux de mon père à cause d'un poulain. Sois +miséricordieux, et fais-lui présent de l'animal; sans cela mon pauvre +père, qui est vieux et aveugle, n'aura pas de cheval à monter pour se +rendre à la distribution des aumônes qui se font dans ton palais.» +Roushan fit ainsi qu'il lui avait été dit. + +Le prince, dont la colère avait eu le temps de se calmer, accorda au +jeune homme la permission d'entrer dans ses écuries et de prendre celui +des deux poulains condamnés qui lui plairait le mieux. + +Roushan choisit celui qui était gris, parce que son père lui avait dit +que la jument qui l'avait porté était d'une plus noble race que l'autre. +De retour à la maison avec le don du prince, Roushan reçut de son père +l'ordre de creuser un souterrain. «Il nous servira d'écurie, lui dit +celui-ci. Fais-y quarante stalles, et entre chaque stalle tu feras +un réservoir pour l'eau. Par la combinaison d'un certain nombre de +ressorts, dont je t'enseignerai l'usage, l'orge et la paille seront +distribuées en temps convenable à notre poulain, qui mangera sa ration +sans l'assistance d'un palefrenier. L'eau lui arrivera de la même +manière en temps convenable. Tu maçonneras soigneusement la porte et +jusqu'aux moindres fentes de l'écurie; car il est indispensable que +notre cheval demeure seul durant quarante jours, et que ni l'oeil +de l'homme ni les rayons du soleil ne viennent le troubler dans sa +solitude.» + +Les instructions du père furent exécutées par le fils avec la plus +scrupuleuse fidélité. Le poulain fut introduit et enfermé dans sa +nouvelle demeure. Il y avait déjà trente-huit jours qu'il y demeurait, +caché à tous les regards, lorsqu'au trente-neuvième la patience de +Roushan fut épuisée. Il s'approcha de l'écurie, et ayant fait un trou de +la grandeur de l'oeil, il commença à regarder dans l'intérieur. + +Le corps entier du poulain lui apparut brillant et resplendissant +comme une lampe; mais la lumière qui en jaillissait s'affaiblit +instantanément, et puis s'éteignit comme par l'effet du simple regard de +Roushan. Il eut peur, et, refermant précipitamment la petite ouverture, +il retourna vers son père, auquel il ne dit rien de ce qui était arrivé. +Le lendemain, juste à l'heure où venait d'expirer le quarantième jour +de la claustration du poulain, Mirza dit à son fils: «Le temps est +accompli, allons chercher notre cheval et commençons à le dresser.» +Ils furent ensemble à l'écurie. L'aveugle commença à tâter. la robe de +l'animal: il promena sa main sur la tête et sur le cou, sur les jambes +de devant et sur celles de derrière, comme s'il eût cherché quelque +chose, et tout à coup il s'écria: «Qu'as-tu fait, malheureux enfant? Il +eût mieux valu pour moi que tu fusses mort dans ton berceau! Pas plus +tard qu'hier tu as laissé la lumière tomber sur le poulain.---Tu +as deviné juste, mon père; mais comment as-tu fait pour découvrir +cela?--Comment j'ai fait? Ce cheval avait des plumes et des ailes qui +ont été brisées par suite de ton imprudence.» A ces mois le coeur de +Roushan fut rempli d'amertume, et il tomba dans une profonde tristesse. +Mirza lui dit alors: «Ne perds pas courage; nul cheval vivant ne pourra +jamais approcher de la poussière que soulèveront les pieds de ce +coursier.» + +Ayant dit ainsi, l'aveugle enseigna à son fils à seller le poulain avec +une selle de feutre, et lui prescrivit de le dresser de la manière +suivante: «Tu le feras trotter pendant les quarante premières nuits sur +les rochers et dans les plaines pierreuses, et pendant les quarante +nuits suivantes dans l'eau et les marécages.» Quand ceci fut accompli, +Mirza-Serraf mit son cheval au galop, qu'il soutint admirablement, soit +en avant, soit a reculons. L'éducation du noble animal ayant été ainsi +complétée, il commença à s'occuper de celle de son fils. «Monte ton +cheval, lui dit-il, fais-moi place derrière toi, et traversons l'Oxus.» +Pendant qu'ils s'amusaient ainsi, le vieillard expérimenté initiait son +fils à tous les stratagèmes de l'art de l'équitation et du métier des +armes. + +«C'est bien, dit-il un jour à Roushan, je suis content de toi. Mais il +nous reste encore une chose à faire. Notre prince vient quelquefois +chasser sur les bords de l'Oxus; c'est là que tu l'attendras. La +première fois que tu le verras venir de ton côté, revêts toutes les +pièces de ton armure, et, monté sur ton cheval, va hardiment à la +rencontre du tyran. Alors tu lui diras ces mots: «Prince injuste et +cruel, contemple le cheval à cause duquel tu as fait crever les yeux de +mon père, regarde bien ce qu'il est devenu, et meurs d'envie.» + +Roushan obéit fidèlement à l'ordre de son père; la première fois qu'il +aperçut le prince prenant le plaisir de la chasse sur les bords de +l'Oxus, il revêtit son armure et courut droit à lui. Le prince, +émerveillé de la beauté peu commune du cheval, aussi bien que de la +noble apparence du cavalier, dit à son vizir: «Quel est ce jeune homme?» +Roushan, invité à s'approcher du prince, ne manqua pas de lui répéter +d'une voix ferme et menaçante le discours que son père lui avait +enseigné, et il ajouta: «Prince stupide, tu le crois un bon connaisseur +de chevaux. Écoute, ignorant, et apprends de moi quels sont les signes +auxquels on reconnaît un cheval de noble race.» Cela dit, il improvisa +le chant suivant: + +_Improvisation_.--«Je viens, et je te dis: Écoute, ô prince! et apprends +à quoi se fait reconnaître un noble cheval. Actif et alerte, vois si +ses naseaux s'enflent et se distendent alternativement; si ses jambes, +sèches et déliées, sont comme les jambes de la gazelle prête à commencer +sa course. Ses hanches doivent ressembler a celles du chamois; sa bouche +délicate cède à la plus légère pression de la bride, comme la bouche +d'un jeune chameau. Quand il mange, ses dents broient le grain comme la +meule d'un moulin en mouvement, et il l'avale comme un loup affamé. Son +dos rappelle celui du lièvre; sa crinière est douce et soyeuse; son cou +est élevé et majestueux comme celui du paon. Le meilleur temps pour le +monter est entre sa quatrième et sa cinquième année. Sa tête est fine et +petite comme celle du grand serpent chahmaur; ses yeux sont saillants +comme deux pommes; ses dents semblent autant de diamants. La forme de +sa bouche doit approcher de celle du chameau mâle; ses membres sont +finement dessinés, et plutôt arrondis qu'allongés. Quand on le sort de +l'écurie, il est joyeux et il se cabre. Ses yeux ressemblent à ceux de +l'aigle, et il marche avec l'inquiète impatience d'un loup affamé. Son +ventre et ses côtes remplissent exactement la sangle. Un jeune homme de +bonne famille prête une oreille obéissante aux leçons de ses parents; +il aime son cheval et en prend le plus grand soin Il sait par coeur la +généalogie et la pureté de son sang. Il essaie souvent la vigueur +des articulations de son genou; en un mot, il doit être ce qu'était +Mirza-Serraf dans sa jeunesse.» + +Dès que le prince eut entendu cette improvisation, il dit aux gens de sa +suite: «C'est là le fils de Mirza-Serraf? Holà! qu'il soit arrêté!» + +Roushan fut immédiatement entouré de tous côtés; mais, sans paraître +s'en apercevoir, il parla ainsi au sultan Murad: + +_Improvisation_.--«Écoutez, mon prince; il me revient en mémoire +quelques stances de vers agréables; permettez-moi de vous les réciter.» +Le prince y consentit, et ordonna à ses gardes, de ne pas toucher +à Roushan qu'il n'eût dit ses vers. Alors ce dernier commença +l'improvisation suivante: «Mon prince a donné l'ordre de me punir; mais, +par Allah! je sais comment me défendre; je m'échapperai de ses mains. +En vain m'offrirais-tu tes richesses et tes faveurs comme on jette la +pâture à l'aigle vorace et affamé, je les rejetterais toutes.» + +Le prince l'interrompit et lui dit: «Cesse tes vaines bravades; viens, +et sers-moi fidèlement, autrement je te ferai mourir.» + +Roushan chanta alors ainsi: + +_Improvisation_.--«Je suis appelé Dieu dans ma maison: oui, je suis un +dieu. Je ne courberai point mon cou devant un lâche comme toi. La cruche +a porté l'eau assez longtemps pour toi; mais, à la fin, la cruche s'est +brisée.» + +Le prince lui dit: «Ton père a été mon serviteur pendant cinquante ans. +Dans un moment de colère, j'ai ordonné qu'on lui crevât les yeux. Mais +qui déniera au maître le droit de punir son esclave, afin de pouvoir +ensuite le combler de ses faveurs? Viens avec moi, tu apprendras à +m'être agréable, et je te récompenserai.» Roushan répliqua: «Tu as +éteint les yeux de mon père, et, à ce prix, tu veux me faire riche. Si +Dieu me donne assez de vie, je te ferai subir la peine du talion. Mais +écoute!» + +_Improvisation_.--«C'est toi-même qui as construit l'édifice de la ruine +quand tu as prêté l'oreille à des calomniateurs. Je prendrai ta vie et +je renverserai ton trône.» + +Ces paroles firent sourire le prince, et il lui demanda ironiquement: +«Comment, Roushan, te sens-tu assez fort pour détruire mes villes et +pour renverser mon trône?» Roushan improvisa le chant suivant: + +«Assez de forfanteries. Que sont à mes yeux trente, soixante, ou même +cent de tes guerriers? Que sont vos rochers, vos précipices et vos +déserts sous le sabot de mon coursier? Je suis le léopard des montagnes +et des vallées[2].» + +[Footnote 2: Cette strophe est habituellement chantée par les Turcs +avant qu'ils s'élancent sur l'ennemi.] + +Le prince reprit: «Viens plus près de moi, ne fuis pas. Je jure par +la tête des quatre premiers califes que je te ferai _sirdar_ (général +commandant en chef) de mes troupes.» Et pendant qu''il parlait ainsi, +il admirait le courage du jeune homme. Roushan répliqua et dit: +«Maintenant, mes chants, aussi bien que mes exploits, seront connus au +monde sous le nom de Kourroglou, le fils de l'aveugle dont tu as crevé +les yeux [3]. + +[Footnote 3: _Kurr_ signifie aveugle, et _oglou_ fils.] + +_Improvisation_.--«Écoute les paroles de Kourroglou. La vie m'est un +fardeau. De ce jour j'abandonne ma tête aux hasards de la fortune, +comme la feuille d'automne s'abandonne à l'âpre souille des vents. Avec +l'assistance de Dieu, j'irai en Perse pour y rétablir la religion d'Ali, +qui est vénéré dans ce pays.» + +Il finissait à peine ces mots, que, se précipitant au milieu de la suite +du prince, il fit un horrible carnage, et le prince, à la fin convaincu +que toutes les armées de la terre ne pourraient venir à bout de le +vaincre, ordonna à son vizir d'abandonner une poursuite dangereuse et +inutile. + +Roushan traversa l'Oxus à la nage et se hâta de rejoindre son père sur +la rive opposée. «Tu m'as vengé, mon fils, lui dit ce dernier, que Dieu +t'en récompense! Quittons maintenant cette contrée: non loin d'Hérat, je +connais une oasis où tu vas me conduire. + +Roushan obéit, et quand ils eurent atteint l'oasis, Mirza-Serraf tira de +dessous son bras un vieux livre d'astrologie qui ne le quittait jamais, +et dit: «O mon fils, cherche dans ce livre un passage qui traite +de l'apparition de deux étoiles, l'une à l'orient et l'autre à +l'occident.--Père, je l'ai trouvé! + +--Bien! L'oasis où nous sommes contient une source d'eau; quand la nuit +qui précède le vendredi sera arrivée, tu veilleras avec ce livre dans la +main, en répétant continuellement la prière qui se trouve a ce passage +du livre; tes jeux devront suivre avec la plus grande vigilance les deux +étoiles jusqu'au moment où elles se rencontreront. Alors tu verras la +surface de l'eau se couvrir d'une écume blanche. Prends ce vase que +j'ai apporté tout exprès, tu y recueilleras soigneusement l'écume et me +l'apporteras sans délai.» + +Quand la nuit désignée fut venue, Roushan remplit toutes les +instructions de Mirza-Serraf, et déjà il revenait avec le vase plein +de l'écume mystérieuse; mais elle était si blanche, si légère et +si fraîche, que le jeune homme inexpérimenté ne put résister à la +tentation: il avala l'écume. «J'ai accompli toutes tes prescriptions, +dit-il à son père; l'écume cependant ne s'est pas montrée sur l'eau +de la source.» Mirza-Serraf répondit: «L'écume a paru sur l'eau de la +source; j'en suis certain. Confesse la vérité, qu'en as-tu fait?» + +Roushan était sincère; il avoua sa faute. Alors le vieillard, frappant +son genou avec ses deux mains: «Qu'as-tu fait, malheureux? s'écria-t-il. +Sois maudit, et puisse ta maison tomber sur ta tête! Tu m'as ravi le +bonheur de te revoir. Cette écume était un remède précieux et unique, un +collyre qui avait la puissance de guérir ma cécité. J'en aurais employé +une portion pour moi, et je t'eusse laissé boire le reste. Mais les +décrets du sort sont irrévocables; tu deviendras un guerrier invincible +et moi je mourrai aveugle. Tout est consommé, maintenant.» Le pauvre +vieillard commença alors à dicter ses dernières volontés. «Mes jours +sont comptés, dit-il, désormais tu prendras le nom de Kourroglou, le +fils de l'aveugle. Tes vers et tes actions seront attachés pour toujours +à ce surnom. Maintenant conduis-moi à Mushad, sur le dos de Kyrat[4], +car c'est ainsi que tu devras nommer ton cheval.» + +[Footnote 4: Un cheval bai brun.] + +Kourroglou plaça son vieux père derrière lui, et marcha vers la ville +sacrée de Mushad, où ils arrivèrent en peu de temps, grâce à la vigueur +surnaturelle de leur cheval. Ce fut dans cette ville qu'ils embrassèrent +la foi d'Ali, et, d'impies sunnites qu'ils étaient, devinrent _sheahs_ +et vrais croyants. Ce fut là aussi que Mirza-Serraf mourut, et voici +quelles furent ses dernières paroles: «Aussitôt que je serai mort, +rends-toi dans la province d'Aderbaïdjan, dont le schah de Perse est +souverain. Il voudra t'attirer à sa cour, n'y va pas, mon fils; mais ne +te révolte pas non plus contre lui.» + +Il dit et il expira. + + + +DEUXIÈME RENCONTRE. + +Nous avons traduit textuellement la première rencontre pour donner au +lecteur une idée juste de la forme de ce récit. M. Chodzko déclare dans +sa préface, en qualité d'étranger, qu'il n'a point prétendu faire de sa +_transcription_ une oeuvre de style pour la langue anglaise. Nous ne +possédons pas assez cette langue pour adresser des critiques à M. +Chodzko; mais nous la lisons assez pour espérer n'avoir point fait +de contre-sens, et pour nous être assuré que les rapsodies des +Kourroglou-Khans ne pouvaient pas nous être transmises avec plus de +concision, de franchise et de simplicité. Nous ne savons pas non plus si +le style de M. Chodzko a la véritable couleur orientale; mais on a pu +voir par ce qui précède (rendu mot à mot autant que possible) que c'est +une couleur nette, hardie, sans recherche, sans affectation, sans aucune +coquetterie déplacée pour chercher à flatter le goût européen. C'était, +je crois, la vraie manière et la seule bonne. + +La seconde _rencontre_ est consacrée à faire rencontrer en effet, +Kourroglou et le terrible bandit Daly-Hassan. Ce dernier prétend avoir +le monopole du pillage et du meurtre. Il rit de pitié en voyant un +ennemi si jeune venir tout seul pour le défier, au milieu de quarante +de ses meilleurs garnements. «Le monde entier retentit de ma gloire, +s'écrie Daly-Hassan, qui ne se pique pas de Modestie. + +«Et le pauvre diable ose me barrer le chemin?--Misérable! lui répond +Kourroglou; tu ne t'es jamais battu qu'avec des agneaux: tu ne sais pas +encore ce que c'est qu'un bélier.» + +Le bélier est apparemment chez cette race de pasteurs le type du courage +et de la force; car Kourroglou, qui n'est pas modeste non plus, se +compare de préférence à cet animal dans ses fréquentes vanteries, et +quand il a dit: «Je suis Kourroglou le bélier,» il a tout dit. + +Daly-Hassan ne se presse pas d'entamer le combat. Les bravades de son +ennemi l'amusent, et il lui permet d'improviser et de chanter les +stances qui lui _viennent à l'esprit_, comme dit Kourroglou en semblable +occasion. Ces stances sont toujours belles d'énergie sauvage, et le +refrain de celles-ci est un cri d'impatience, _«Ne combattrons-nous donc +pas aujourd'hui?»_ En voici une qui ne manque pas de caractère: + +«Montre-moi un homme qui puisse tendre mon arc! Montre-moi un homme qui, +_comme un bélier_, vienne frapper sa tête contre mon bouclier! Je puis +broyer l'acier entre mes dents et le cracher contre le ciel. Oh! ne +combattrons-nous donc pas aujourd'hui?» + +Pendant que Kourroglou chante ses trophées, Daly-Hassan examine Kyrat, +l'incomparable Kyrat, le fils de l'étalon-spectre, le coursier fidèle, +l'ami, le porte-bonheur de Kourroglou, et _il en devient épris_. +«Fais-moi présent de ton cheval, dit-il, et je m'abstiendrai de verser +ton sang.» Kourroglou répond par de nouvelles provocations, et le combat +s'engage. En un clin d'oeil vingt des compagnons de Daly-Hassan sont +_expédiés aux enfers_, les vingt autres prennent la fuite à travers le +désert. Daly-Hassan reste seul; dévoré de rage, il se précipite sur son +ennemi; mais Kourroglou lui fait mordre la poussière, pousse un cri +_comme celui d'un aigle_, descend de cheval, et s'asseyant sur sa +poitrine, tire tranquillement son khandjar pour lui couper la tête. +Daly-Hassan se prend à pleurer. «Misérable bâtard! lui dit Kourroglou, +es-tu donc celui qui depuis sept ans faisait l'effroi de ces contrées? +Tu n'es qu'une femme pusillanime. _Lâche! tu verses des larmes pour une +cuillerée de sang!»_ + +«Guerrier invincible, lui répond Daly-Hassan, _j'ai juré à Dieu et à +moi-même de servir fidèlement l'homme qui pourrait me renverser sur le +dos_. Prends-moi pour ton esclave, et dis-moi le nom de mon maître.» + +Kourroglou est ému de pitié. Il se lève, rengaine son poignard, et suit +Daly-Hassan dans une caverne où celui-ci le rend maître des richesses +immenses qu'il a amassées durant les sept années de son brigandage. +A partir de ce jour, il est le serviteur et l'ami de Kourroglou. Ils +demeurent ensemble plusieurs mois dans la caverne, et n'en sortent que +pour augmenter leur trésor en détroussant les voyageurs, et pour enrôler +des bandits sous leurs ordres. + +Quand ils ont réussi à se composer une bande de 77 hommes, ils chargent +leur butin sur des chameaux et sur des mules, et, poursuivant leur +voyage vers la province d'Aberdaïdjan, ils atteignent bientôt les +montagnes de Kaflankhou, y laissent leurs hommes et s'en vont tous deux +à la découverte pour s'assurer d'une retraite sûre. Ils trouvent dans +le district de Karadag une magnifique prairie où ils s'installent avec +leurs richesses et leurs compagnons. Leurs exploits répandent bientôt +la terreur dans le pays, et tout homme _courageux_ vient s'enrôler sous +leur bannière. + +«Il traitait ses gens comme un père, et la paie qu'il leur faisait était +si libérale, qu'elle pouvait remplir le creux du bouclier de chacun +d'eux.» + +En peu de temps, Kourroglou se voit à la tête de 777 hommes, nombre +sacré qu'il n'eût dépassé vraisemblablement que pour celui de 7777, s'il +lui eût été possible dès lors d'y atteindre. + +Cependant le gouverneur de la province commence à s'alarmer du voisinage +de Kourroglou. Il lui dépêche un envoyé qui, sans fleur de rhétorique, +lui parle ainsi: + +«Qui es-tu? Pourquoi es-tu venu ici? Si tu désires parler au souverain +d'Iran, va le trouver; mais ne demeure pas ici plus longtemps. Si tu as +quelque chose à me dire, je t'écouterai afin de savoir ce que c'est.» + +Kourroglou trouve le discours de l'ambassadeur un peu familier; mais il +se ressouvient de la défense que son père lui a faite, en mourant, de +se révolter contre le schah de Perse. Il traite donc l'envoyé fort +honnêtement, et lui promet d'évacuer le pays sous peu de jours. + +Il rassemble ses hommes et leur chante ceci: + +«L'heure du départ est arrivée. Que quiconque veut me suivre dans le +Kurdistan se tienne prêt! Qu'il me suive, celui dont les lèvres veulent +boire dans la coupe de la valeur!--Qu'il me suive, celui qui veut mettre +en pièces le linceul de la mort!» + +Les 777 brigands répondirent: «O Kourroglou, nous ne craignons pas la +mort; là où tu iras, nous irons.» Ils partent; ils arrivent dans la +vallée de Gazly-Gull, située dans le voisinage de Khoï, et débutent par +l'extermination et le pillage d'une caravane. Le gouverneur d'Erivan, +Hussein-Ali-Khan, se met en route à la tête de quinze cents cavaliers +pour aller réprimer ces brigandages. «Ne craignez rien, ô mes âmes! ô +mes _fous_ (_Dalcelar_)!» C'est le nom d'amitié que Kourroglou donne à +ses compagnons, c'est le titre glorieux que le postérité leur conserve: +«Ne craignez rien, je les disperserai en moins d'une heure.» Kourroglou +dit, et revêtu de sa cotte de mailles, armé de toutes pièces, il +attend, appuyé tranquillement sur sa lance, l'envoyé d'Hussein. Aux +interrogations et aux menaces de l'envoyé, Kourroglou répond comme de +coutume par une chanson: «Serdar, lui dit-il, j'ai l'habitude de chanter +quelques vers avant de combattre.--Chante, si tu y es disposé, répond le +serdar, amateur de poésie comme tous les Orientaux.» Kourroglou chante +ici une fort belle strophe: + +«Voici la vérité des vérités! Écoute-la bien, mon serdar. Je suis l'ange +de la mort. Regarde; je suis Azraïl. Mes yeux aiment la couleur du sang. +Oui, je suis venu pour arracher les âmes des corps; je suis le véritable +Azraïl. Nous verrons bientôt quelles entrailles, quels crânes seront +fouillée les premiers par la pointe de mon poignard. Ce jour même, +tu quitteras ce mondé; me voici. Comme un véritable Azraïl, je viens +arracher les âmes.» + +.......................................................... + +«Maintenant, j'enseignerai à rire à tes ennemis, et à tes amis à se +lamenter. Contemple en moi Azraïl, l'exterminateur des âmes».» + +Kourroglou s'élance au plus épais de la mêlée. Il tue tout ce qui est +digne d'être tué, il pille tout ce qui vaut la peine d'être pris. + +«Kourroglou cependant ne resta pas davantage à Gazly-Gull, il vint se +fixer définitivement à Chamly-Bill; sa gloire se répandit bientôt dans +les contrées environnantes, et de toutes parts on lui envoyait de l'or +et des présents.» + + + +TROISIÈME RENCONTRE. + +Kourroglou se prit de goût pour Chamly-Bill, et y bâtit une +forteresse[5]. Tous ceux qui entendirent parler de lui, de sa valeur et +de sa libéralité, s'empressèrent de se joindre à sa bande. En peu de +temps la forteresse devint une ville contenant huit mille familles. Ce +fut là que Kourroglou fit connaissance avec le marchand Khoya-Yakub, +qu'il adopta, plus tard, pour son frère. Cet homme avait voyagé dans +tous les pays du monde, el il amusait souvent Kourroglou par la +description de ce qu'il avait vu. + +[Footnote 5: Un fort, _Kalka_ en Perse, village entouré de murs, avec +des tours et des meurtrières dans les angles. On voit encore aujourd'hui +les ruines du fort de Kourroglou à Chamly-Bill.] + +Le marchand Khoya-Yakub, allant un jour à la ville d'Orfah, vit une +grande foule rassemblée sur la place du marché. Il s'avança et vit un +jeune garçon, tel que le dépeint le poète: + +«Mon coeur aime un jeune homme dont les sourcils sont bien arqués. Sa +ceinture est étroite; ses lèvres ressemblent à un bouton, à une rose +souriantes. Jeune homme, sacrifie ton âme à la beauté! contemple en moi +son esclave. Parcourez le monde entier: vous ne trouverez pas un enfant +de plus belle espérance. Son nom est Ayvaz-Bally. C'est la prairie du +huitième ciel! Son père est boucher de son état; le fils est une mine de +pierres précieuses.» + +Khoya-Yakub demanda: «De quel jardin est cette rose? de quelle prairie +est cette plante?» Quelqu'un répondit: «Son père est boucher du pacha +de cette ville; Ayvaz-Bally est son nom.» Le marchand pensa lors en +lui-même: «Kourroglou n'a pas d'enfants; pourquoi n'adopterait-il pas un +si beau garçon pour son fils? Mais que dois-je faire? Si, à mon retour à +Chamly-Bill, j'essaie de lui dépeindre ce que j'ai vu, il ne me croira +pas.» Il trouva alors un peintre dans Orfah, et lui paya un bon prix +pour faire le portrait d'Ayvaz. + +Après un voyage de quelques jours, il revint à la forteresse de +Chamly-Bill. Il fut dit à Kourroglou que son frère Khoya-Yakub était +revenu. Il ordonna aussitôt à ses hommes d'aller à sa rencontre, et de +l'amener dans la ville avec les honneurs qui lui étaient dus. Dès qu'il +fut descendu de cheval, Kourroglou le baisa sur la joue, et le fit +asseoir à ses côtés, tandis que Khoya-Yakub lui baisait les deux mains, +comme à son supérieur. «Hourra! mes enfants, du vin! cria Kourroglou; +buvons en l'honneur de l'arrivée de notre frère.» Et ils s'assirent, et +ils burent au point que Khoya-Yakub commença à devenir gris, et sentit +sa tête s'allumer. Kourroglou lui demanda d'où il venait. Il répondit: +«D'Orfah!--Tu n'as pas vu, par hasard, a Orfah, un plus beau cheval que +mon Kyrat?--Je n'en ai pas vu.--Dis, as-tu vu là, des hommes plus beaux +et plus braves que mes compagnons?--Je n'en ai pas vu.--As-tu vu, dis +moi, une fête plus joyeuse que la mienne?--Je n'en ai pas vu.--As-tu vu +des échansons plus beaux et plus richement vêtus que les miens?--Frère +guerrier, j'ai vu là un jeune garçon que les mains de tous vos jeunes +gens ne sont pas dignes de laver. Voilà que tu deviens vieux, et que tu +n'as pas d'enfants: pourquoi ne le prendrais-tu pas pour ton fils, afin +de faire de lui, quand le temps en sera venu, un guerrier digne de te +servir et de te succéder lorsque tu seras mort, aussi bien qu'un appui +et un fils tant que tu vivras?» Il commença alors à vanter la beauté +d'Ayvaz et sa mâle physionomie. Kourroglou dit: «Eh quoi! marchand qui +n'es bon à rien! ne pouvais-tu dépenser quelques tumans pour payer un +peintre et m'apporter sa ressemblance?» Le marchand sortit une miniature +de son habit et la tendit à Kourroglou. Kourroglou la prit; et quand il +l'eut examinée, _les rênes de sa volonté échappèrent des mains de sa +patience_, et il s'écria: «Daly-Hassan, qu'on apprête une chaîne et +des fers.» Le marchand, étonné, demanda ce que signifiait un ordre +semblable. «Je vais te faire enchaîner, misérable!» Pour quelle raison, +et quel est mon crime? Est-ce donc la récompense que tu me donnes pour +t'avoir trouvé un fils?--C'est pour le mensonge que tu as dit. Homme, +écoute-moi; je vais partir pour Orfah à l'instant même; et tu attendras +mon retour, enchaîné dans un cachot. Si le jeune garçon justifie +réellement tes louanges, que mon nom ne soit pas Kourroglou si je ne +couvre pas ta tête d'une pluie d'or et ne t'exalte pas au-dessus de la +voûte des cieux. Mais malheur à toi, si Ayvaz est indigne de tes éloges; +car j'arracherai la racine de ton existence du sol de la vie; et ton +châtiment servira d'exemple aux menteurs impudents comme toi. Tu ne dois +pas mentir à tes supérieurs.» + +Cela dit, il donna ordre d'enchaîner le marchand par le cou et par une +jambe, et de le jeter ensuite en prison. + +«Daly-Hassan! que l'on selle Kyrat.» Daly-Hassan mit lui-même la selle +et le coussin sur le cheval de son maître, et les attacha sept fois avec +la sangle. «Je pars pour Orfah, dit Kourroglou. Que personne ne de vous +ne se hasarde de boire de façon à s'enivrer jusqu'à ce que je sois de +retour. Malheur a celui dont la demeure retentira des sons de la musique +ou du tambourin. Souvenez-vous de cette défense, ou je vous arracherai +de la terre, et vous jetterai au vent, comme un chardon nuisible. Je +pars seul pour chercher mon futur enfant, pour chercher Ayvaz. Je +mourrai ou je reviendrai avec lui. Écoutez ma chanson. + +_Improvisation._--«J'adopterai pour mon fils le jeune Ayvaz-Bally. +Attendez le jour d'adoption jusqu'à mon retour. Demandez-le en Turquie +et en Syrie jusqu'à mon retour. Un homme brave monte l'arabe gris ou le +bai, et galope tout le long du chemin, sur le cheval de bataille aux +pieds légers. Tuez des veaux, égorgez des moutons, et nourrissez-vous de +mes troupeaux jusqu'à mon retour. _Kourroglou dit:_ le diable emporte +l'ennemi; les braves galopent sur des chevaux arabes: allez et buvez +jusqu'à mon retour.» + +Ayant dit cela, Kourroglou prit congé de ses frères, monta sur Kyrat +et marcha seul, jour et nuit, de bourgade en bourgade, vers la ville +d'Orfah. Il n'en était plus qu'à un fersakh de distance, quand il se +sentit une faim extrême; et, voyant un berger qui gardait son troupeau +sur la pente d'une colline, il se dit: «Le proverbe est bon: si tu as +faim, va au berger; si tu es las, au chamelier. Maintenant réfléchissons +un peu de quelle façon j'attraperai à déjeuner.» Alors il s'approcha, et +s'écria: «Que Dieu te bénisse, berger! ne peux-tu me donner à déjeuner?» +Le berger leva la tête; et, voyant un guerrier dont l'armure, à elle +seule, aurait pu acheter son troupeau et lui-même par-dessus le marché, +il répondit: «Jeune homme, je n'ai point de mets digne de toi; mais +si tu peux t'accommoder de lait de brebis, je vais t'en chercher.» +Kourroglou dit: «Dans ce désert une goutte de lait vaut le monde entier: +vas-en chercher, et me l'apporte.» Le berger était d'une haute stature +et taillé carrément; il tenait dans sa main une énorme massue, dont la +tête était armée de clous, de vieux fers de lance, de fers de chevaux +cassés et de tout ce qu'il avait pu se procurer de tranchant; elle +pesait un men et demi[6]; une courroie, passée dans un trou, la +suspendait à son poignet. Le berger leva la massue: et, à ce signal, +toutes les brebis se réunirent autour de lui. Il avait aussi avec lui +une écuelle de bois que les Kurdes appellent _moudah_ et qui pouvait +contenir trois mena de lait[7]. L'ayant rempli jusqu'aux bords, il la +mit devant Kourroglou, et lui donna une grande cuiller de bois pour +qu'il pût manger, Kourroglou en eut à peine bu quelques cuillerées +qu'il se sentit très-faible, et dit: «Berger, n'as-tu pas une croûte de +pain?--J'en ai, dit le berger; mais il n'est pas un fils d'homme qui +puisse le manger.» Kourroglou reprit: «Il porte un nom mangeable; et +pour peu qu'il soit moins dur que la pierre, donne-le-moi.» Le berger +dit: «C'est du pain fait d'orge et de millet; je l'ai pétri pour mes +chiens.» Kourroglou dit: «N'importe, apporte-le tel qu'il est.» Le +berger répliqua: «Le soleil l'a séché; il est devenu tout à fait dur et +moisi: tu te rompras les dents.» Kourroglou dit: «Ne, crains rien, mon +garçon, et donne-le-moi promptement.» Un sac de peau était suspendu au +dos du berger; il l'en ôta, et le mit devant Kourroglou. Ce dernier +était si prodigieusement affamé, qu'il plongea ses deux mains dans le +sac, et, arrachant tout ce qui se trouvait sous sa main, le rompit en +morceaux, et le jeta dans le lait. Le berger le regardait faire; et +voyant que son hôte, qui avait déjà préparé de la nourriture pour quinze +personnes n'interrompait pas sa besogne, il se dit à lui-même: «La faim +l'a rendu fou; car assurément nul fils d'Adam ne pourrait avaler tout +cela; quand il aura mangé cinq ou six cuillerées, il jettera le reste; +avec ce qu'il a apprêté pour lui, je pourrais nourrir une semaine +entière, toute la meute de chiens qui gardent mon troupeau.» Pendant ce +temps, Kourroglou émiettait le pain, et en remplissait l'écuelle. A la +fin, enfonçant la cuiller, qui resta, sans remuer, dans la position +verticale, il leva les yeux, et vit le berger qui était debout, en +contemplation devant lui. Il lui dit: «Assieds-toi, berger, et mangeons +ensemble.» Le berger répliqua: «Beg, tu as préparé toi-même le repas, +mange-le tout seul, car je ne puis t'aider.» + +[Footnote 6: Environ vingt-deux livres anglaises.] + +[Footnote 7: Men, en turc _balma_, poids employé commumnément en Perse.] + +Alors, Kourroglou prit la cuiller et ce mit à l'oeuvre; ses énormes +et rudes moustaches gênaient le passage; et le pain lui sortait de la +bouche tandis que le lait coulait dans sa poitrine. Kourroglou, en +colère, jeta la cuiller, et relevant ses moustaches qui allaient +par-delà ses oreilles, il ouvrit une bouche semblable à l'entrée d'une +caverne, et, prenant l'écuelle de ses deux mains, il avala le contenu +jusqu'à la dernière goutte. Le berger le regardait avec stupeur, si +disait en lui-même: Par le saint nom d'Allah! ce ne peut être là un +homme, car aucun être humain ne pourrait avaler une telle quantité de +nourriture. Encore une fois, je le répète, voyons, au nom d'Allah! +ce qui va arriver. S'il s'enfuit maintenant, ce sera la vampire du +désert[8], ou Satan lui-même; s'il reste, c'est un fils des hommes. On +dit que la famine incarnée est arrivée sur la terre; c'est là sûrement +la famine, il vient de manger tout le lait de mes brebis; mais au bout +d'une heure, il aura faim de nouveau, et alors il me dévorera moi-même.» +Kourroglou pensait en lui-même: «Comment vais-je faire pour me rendre à +Orfah et voir Ayvaz? Si je me montre sous ce costume, et monté sur ce +cheval, mon nom et ma gloire sont trop bien connus en tous pays pour +que je ne sois pas découvert. Prenons plutôt les habits du berger, et +entrons ainsi dans la ville.» Il dit donc au berger: «Viens là, et +faisons l'échange de nos habits» Le berger se mit à rire et lui dit: +«Pourquoi me railler ainsi sur ma pauvreté? Le châle seul qui est sur ta +tête, ou celui qui entoure tes reins, ou bien encore le poignard qui est +passé dedans, seraient chacun suffisant pour racheter mon sang[9] et mon +troupeau avec. Pourquoi te moquer ainsi de moi?» Cela dit, il cracha +dans la paume de ses mains, saisit sa massue, et, la brandissant d'une +façon menaçante, il dit à Kourroglou: «Toi, si confiant dans la largeur +de tes épaules, regarde aussi la largeur de mon cou.» Kourroglou sourit +et lui dit «Berger, je te jure devant Dieu que je ne me ris pas de toi; +il y a dans cette ville un marchand qui me doit quinze cents tumans[10]. +Si je parais devant lui sur ce cheval et dans ce costume, il +m'échappera. Je suis venu pour une raison importante; faisons vite notre +échange. Si je reviens, je te rendrai tes habits et reprendrai les +miens; si je ne reviens pas, tu pourras conduire ce cheval au bazar +et le vendre. Son prix est de deux mille tumans; profites-en, et ne +m'oublie pas dans tes prières. Tu garderas aussi les autres choses qui +m'appartiennent.» Le berger dit: «A coup sûr cet homme est fou; je +ne puis expliquer autrement tout ce que j'entends. Allons, Beg, +déshabille-toi.» Kourroglou détacha sa ceinture et ôta tous ses habits. +Le berger en lit autant de son côté, et mit les vêtements de Kourroglou, +auquel il donna son manteau de feutre grossier. Kourroglou le jeta sur +ses épaules, et ayant mis aussi le bonnet de feutre du berger, il lui +dit: «Maintenant donne-moi ta massue;» car il voyait qu'en cas de besoin +elle pourrait lui être aussi utile qu'un sabre. La prenant à sa main, il +dit: «Berger! ton âme et l'âme de mon cheval.[11]» + +[Footnote 8: _Le fantôme du desert_, «Guli-Beiaban,» le vampire bien +connu des contes orientaux.] + +[Footnote 9: _Racheter mon sang_. Allusion au «jus tallionis» du Coran. +Le meurtrier doit payer les parents de la victime avec sa vie ou avec de +l'argent.] + +[Footnote 10: Le tuman est une monnaie perse qui vaut environ douze +francs.] + +[Footnote 11: Phrase proverbiale très usitée chez les Persans, elle +signifie: Prends soin de mon cheval comme tu voudrais qu'ont prit soin +de toi-même.] + +Le berger répondit: «Je jure par la foi de Dieu! Que ton coeur soit en +paix; tu peux te fier à moi.» Et il disait en lui-même: «Dieu veuille +que cet homme ne revienne jamais; alors adieu la pauvreté; le cheval et +les vêtements me suffiront aussi longtemps que je vivrai.» + +Kourroglou prit congé du berger, et continua son voyage à pied; le +manteau du berger était sur ses épaules, la massue dans sa main, Il +aperçut bientôt là ville d'Orfah, et marcha jusqu'aux portes. Ayant +prononcé le mot Bismillah (au nom de Dieu), il entra, et il passait dans +une rue, quand il vit un Turc portant un okha de viande. Il la regardait +avec amour, priant et soupirant en même temps. Kourroglou lui demanda en +langue turque: «Quelle viande portes-tu là, que tu la convoites ainsi, +et sembles soupirer après?» Le Turc répondit: «Es-tu donc étranger, +seigneur, ou viens-tu de quelque contrée éloignée?» Kourroglou dit: +«Oui, je viens de loin.» Le Turc lui dit alors: «Ne sais-tu pas que dans +les autres pays le pain est cher, tandis que dans celui-ci, c'est la +viande qui est chère? J'ai une personne malade chez moi, à laquelle le +médecin a prescrit la viande; je vais chaque jour au bazar, mais je +regarde en vain, je ne puis en trouver; aujourd'hui, enfin, j'ai trouvé +de la viande dans la boutique d'Ayvaz, fils d'Ibrahim le boucher; j'ai +été obligé de payer un okha deux piastres, et c'est là ce qui me fait +soupirer.» Kourroglou demanda: «Se peut-il que la viande soit aussi +chère?--Oui, en vérité, dit le Turc, deux piastres pour un okha, c'est +énormément cher.» Kourroglou dit en lui-même: «Bonnes nouvelles pour mon +berger! Attends seulement un peu, maudit; aujourd'hui même je vendrai +tes moutons.» De là Kourroglou s'en fut vers la boutique d'Ayvaz, devant +laquelle il aperçut une foule de gens, mêlés ensemble _comme les plis +d'un manteau froissé_: les hommes venaient là pour acheter de la viande, +les femmes pour admirer la beauté d'Ayvaz. Kourroglou désireux de le +voir aussi, regardait par-dessus les épaules de ceux qui étaient devant +lui. Les Turcs, le jugeant d'après son costume, le prirent pour un +berger et commencèrent à le frapper sur la tête. Alors Kourroglou se +baissa dans l'intention de regarder à travers leurs jambes, mais il +s'exposa ainsi à de plus graves insultes. «Je ne puis dompter ces Turcs +grossiers, dit-il; comment puis-je espérer d'enlever Ayvaz?» Il se mit à +coudoyer de droite et de gauche, et, crachant dans ses mains, il leva sa +massue en l'air, dans l'intention de se frayer un passage, en poussant +et frappant coup sur coup. Celui qui eut la tête frappée eut le crâne +brisé; celui qui reçut le coup sur la jambe eut la jambe cassée; celui +qui le reçut sur les épaules resta sur la place. + +[Illustration: Il commença à regarder dans l'intérieur. (Page 3.)] + +De cette manière il chassa tout le monde de la boutique d'Ayvaz, quand +il l'aperçut assis et tenant tristement sa tête dans sa main. Kourroglou +dit dans son coeur: «Un vrai looty [l2] possède six tours; cinq +d'adresse et un de force. Je ne crois pas pouvoir effrayer cet enfant.» +Il s'approcha alors d'Ayvaz, mit la main dans sa poche, et, prenant une +piastre, il la jeta devant Ayvaz en lui disant: «Frère, pèse-moi un okha +de viande, et rends-moi le reste en monnaie de cuivre. Seulement +sois prompt, mes compagnons sont partis, et il faut que je coure les +rejoindre.» Ayvaz se dit: «Voilà une bonne pratique pour moi; je vends +un okha de viande deux francs, il ne m'en donne qu'un, et me demande son +reste en monnaie, et cela promptement, parce que, dit-il, ses amis sont +partis.» Ayvaz était orgueilleux à cause de sa beauté, et il dit avec +aigreur: «Viens ici, approche-toi plus près, maître niais? Que veux-tu +dire?» Kourroglou s'approcha d'Ayvaz, et celui-ci ayant plié un de +ses doigts, lui donna un bon coup sur la joue avec les quatre autres. +Kourroglou dit: «Jeune espiègle, pourquoi me frappes-tu?» Mais il était +joyeux dans son coeur, et il ne ressentait aucune colère de cette preuve +de courage. Ayvaz repartit: «Drôle, tu veux déprécier ma marchandise; en +présence de tant de pratiques, tu veux acheter un okha de viande pour +un sou, et avoir encore du retour, tandis que je vends un okha deux +livres.» Kourroglou dit: «Tu es un enfant; ce n'est pas pour acheter de +la viande mais pour en vendre, que je suis venu ici.--Que veux-tu dire, +demanda Ayvaz?--Sot que tu es, répliqua Kourroglou, j'ai neuf cents +moutons à vendre, et je venais ici pour connaître le prix réel de la +viande, savoir si elle est chère ou bon marché.» On dit, avec vérité, +que la raison abandonne la tête d'un boucher quand il entend le bêlement +d'un troupeau. Ayvaz n'eut pas plus tôt entendu parler de neuf cents +moutons, qu'il dit: «_Mon oncle_, je ne savais pas que tu étais un +maître berger; j'ai été grossier dans mon langage; tu es en droit de me +couper la langue. Je t'ai frappé, coupe-moi la main, pardonne seulement +ma faute.» + +[Footnote 12: _Looty_, nom fameux en Perse. Il tient le milieu entre le +brave vénitien et l'aventurier français.] + +[Illustration: A la fin enfonçant la cuiller... (Page 7.)] + +Kourroglou fit l'improvisation suivante: + +_Improvisation_.--«Tu frapperas l'ennemi armé, fût-il enveloppé dans un +feuillet du Coran! Mon futur enfant! lumière de mes yeux! je ne me fâche +pas de semblables bagatelles.» Ayvaz dit alors:--«Pour l'amour de Dieu! +mon cher seigneur, que personne ne sache que tu as amené neuf cents +moutons. Notre ville a cinquante bouchers; ils vont tous te persécuter, +et tu seras obligé de diviser ton troupeau entre eux tous; de sorte +qu'il n'y en aura pas plus de vingt pour ma part. Tu feras bien mieux +d'attendre ici et de t'asseoir, tandis que je vais aller chercher mon +père. Nous achèterons à nous seuls tout ton troupeau, et nous seuls +te donnerons l'argent.» Kourroglou répondit: «Va donc, je t'attendrai +ici.--Reste, dit Ayvaz. Tu vois ici douze quartiers de viande; s'il +vient quelques pratiques, tu leur vendras un okha deux piastres si elles +ne veulent pas attendre que je sois revenu pour fixer le prix moi-même.» +Kourroglou répliqua: «Va, et repose-toi sur moi; j'ai été boucher +dix-sept ans, et je connais mon état; je vendrai bien à ta place.» Ayvaz +laissa la boutique à la garde de Kourroglou, et courut chercher son +père. Bientôt après, un Turc, qui venait pour acheter de la viande, vit +Kourroglou, et pensa en lui-même: «Comment acheter d'un pareil monstre! +Je suis vraiment effrayé de lui.» Ainsi ruminant, il allait de long en +large. + +Kourroglou le vit et lui dit: «Tu vas et viens comme si tu étais malade; +de quoi as-tu besoin?» Le Turc prit une piastre dans sa poche, et +demanda un demi-okha de viande. Kourroglou lui dit de mettre l'argent +sur l'étal et d'entrer dans la boutique. Ayant choisi une tranche de la +meilleure viande: «Prends-la toute!» lui dit-il. Le Turc, pensant qu'il +y avait quelque tricherie là-dessous, ou bien qu'on voulait se moquer +de lui, répondit: «Tout ce que j'ai à recevoir, c'est un demi-okha de +mouton, et je n'en prendrai pas davantage.» Kourroglou leva sa massue +sur lui, et s'écria: «Es-tu sourd ou stupide? Je te dis de prendre +tout.» Le Turc dit dans son âme: «Il faut toujours profiter de +l'occasion; je vais essayer de prendre tout. S'il ne me dit rien, il +aura évidemment perdu le sens; si c'est le contraire, je jetterai +la viande par terre, et je me sauverai.» Il entra dans la boutique +lentement, et avec timidité prit la viande, la mit sur son épaule, +ayant, pendant tout ce temps les yeux fixés sur Kourroglou; ensuite +il quitta la boutique et commença à courir, et, tout en fuyant, il +regardait souvent derrière lui; mais personne ne le suivait. Il avait +toujours quelque appréhension, et il courait aussi fort que la vitesse +de ses jambes le lui permettait. Il n'était pas loin de sa maison quand +il rencontra quelques amis, qui lui demandèrent la raison de cette hâte. +«Oh! puisse votre maison ne tomber jamais en ruine! Un fou est assis +dans la boutique d'Ayvaz; pour une piastre, il m'a donné toute une +épaule de mouton; quel beau trafic! Il y a encore onze quartiers dans +la boutique; allez vite, et il vous les donnera sûrement.» Pendant que +Kourroglou vendait ainsi toute la viande d'Ayvaz pour douze piastres, ce +dernier arrivait à la maison de son père transporté de joie, et il dit: +«Il est venu à notre boutique un berger qui a neuf cents moutons; je +l'ai retenu, et nous achèterons son troupeau.» Son père, Mir-Ibrahim, +le boucher, se rendit promptement à la boutique, et dès qu'il vit +Kourroglou, il lui jeta ses bras autour du cou, et l'accueillit avec de +grands embrassements, l'appelant beg, et ami, et frère en même +temps. Kourroglou pensa en son coeur: «Je t'entends, coquin, tu veux +m'attraper.» Mir-Ibrahim dit: «Beg, votre nom a échappé de ma mémoire; +tout ce que je sais, c'est que vous aviez coutume de m'honorer de votre +présence quand vous nous ameniez des moutons. Il y a longtemps que nous +ne nous sommes vus; mes yeux vous cherchaient et vous désiraient.» +Kourroglou pensait dans son coeur: «Fripon! tu achètes le pain du +boulanger, et puis tu le lui revends ensuite[13].» Et alors il dit: «Mon +nom est Roushan.» Il ne disait pas un mensonge, car tel était vraiment +son nom. Le boucher sur cela commença à se plaindre: «Comment! nous +aviez-vous oublié? et pourquoi être resté si longtemps sans voir votre +ami et votre frère?» Kourroglou répondit: «Les moutons que j'avais +coutume d'amener ici venaient tous de la Perse; maintenant Kourroglou +demeure sur les frontières, à Chamly-Bill. La crainte de ce voleur m'a +retenu; mais, grâce à Dieu! Kourroglou étant mort, je te fournirai +désormais autant de moutons que tu peux désirer.» Mir-Ibrahim, le +boucher, demanda: «Est-il donc vrai que Kourroglou soit mort?--Mort et +enterré! J'ai moi-même assisté à ses funérailles.» Le boucher dit: «Dieu +soit loué! car vous saurez que notre pacha, ayant entendu parler de +ce bandit, a défendu à mon Ayvaz de sortir de la ville, de peur que +Kourroglou ne l'enlève et ne le couvre d'infamie. Depuis sept ans, Ayvaz +n'est jamais sorti de la forteresse.» Kourroglou disait en lui-même: +«Voyez cette sale tête; il m'a enterré vivant, mais je l'aurai bientôt +moi-même mis au tombeau; de sorte que chacun se moquera de lui jusqu'à +la fin du monde.» + +[Footnote 13: expression proverbiale pour dire: tu mens, tu m'as +trompé.] + +Ayvaz, voyant qu'il ne restait plus de viande dans la boutique, crut +d'abord qu'elle avait été vendue; mais quand il regarda dans la bourse, +il n'y trouva que douze piastres, et dit: «Berger, puisse ta maison +s'écrouler!» et alors il se mit à pleurer. Mir-Ibrahim lui demanda la +cause de ses larmes; et lui dit: «Père, j'ai confié à Roushan douze +quartiers de viande, et il les a vendus une piastre la pièce.» +Kourroglou répondit: «J'avais entendu dire que la corporation des +bouchers était renommée pour son avarice sordide, je vois que cela est +exact. A chacun des douze amis que j'ai dans la ville, j'ai envoyé un +morceau de viande. Quoi qu'il en soit, vous ne perdrez rien. Douze +quartiers font six moutons; quand tu viendras acheter mon petit +troupeau, tu pourras en prendre douze gratis.» Quand Mir-Ibrahim +entendit ces paroles, il frappa Ayvaz au visage. «Retiens ta langue, +imbécile, dit-il, et _ne mange plus de bouc_. Ton oncle Roushan[14] sait +ce que c'est que d'être un homme; il nous donnera quatorze moutons.» +Kourroglou vit qu'il avait perdu deux moutons de plus, et dit en +lui-même: «Ta bouche est prête, ton gosier est ouvert, il ne manque que +la poire pour jeter dedans; mais la poire?» Mir-Ibrahim dit: «Allons, +Roushan Beg, levons-nous, et allons à la maison; nous apprêterons +l'argent, et réglerons nos comptes.» Ayvaz ferma la boutique, et ils +s'en allèrent tous trois à la maison. + +[Footnote 14: Cher oncle, est une expression affectueuse que l'on +emploie avec les personnes âgées.] + +Mir-Ibrahim pria Kourroglou de rester avec Ayvaz pendant qu'il irait +chercher l'argent. Quand ils se trouvèrent seuls, Ayvaz s'assit sur un +siège plus élevé que Kourroglou; Ayvaz se leva et prit dans une niche +une bouteille et un verre qu'il plaça devant lui, et alors, relevant +ses manches jusqu'au coude, il remplit son gobelet de vin et le vida. +Kourroglou n'avait pas bu de vin depuis quelque temps; son coeur battait +avec violence; il contemplait tendrement l'heureux buveur, et se léchait +les lèvres. Ayvaz dit: «Roushan, mon oncle, pourquoi lèches-tu ainsi tes +lèvres?» Kourroglou répliqua: «Que je devienne ton esclave! O phénix du +paradis! quelle est cette liqueur rouge que tu bois?» Ayvaz dit: «N'en +as-tu encore jamais vu, mon oncle? Cela s'appelle du vin.» Kourroglou +reprit: «Mon fils, mon petit-fils, remplis-en un verre pour moi, et +laisse-moi le boire.» Ayvaz dit alors: «Ce breuvage a cette mauvaise +qualité, qu'il rend fous ceux qui en boivent.--Comment cela?» Ayvaz +répliqua: «Donnez-en seulement une once à un bouc, et aussitôt il +aiguisera ses cornes et se battra contre un loup; donnez-en à un +poisson, et il chargera un vaisseau de marchandises, et naviguera le +portant sur son dos, pour trafiquer sur la mer Caspienne. Si tu en bois, +tu deviendras fou et courras au bazar, proclamant tout haut que tu as +amené neuf cents moutons. Les bouchers tomberont alors sur toi, et te +les prendront de force.» Kourroglou dit: «Ayvaz, puisse-je devenir +la victime de tes yeux! J'avais coutume d'en boire beaucoup; nous en +récoltons en grande abondance.» Ayvaz lui dit: «Comment le fait-on dans +votre pays?--Dans notre pays, on cueille les grappes et on les presse +jusqu'à ce que le jus en soit bien exprimé; alors on en remplit un vase +que l'on met sur le feu. Il bout et rebout jusqu'à ce qu'il soit réduit +d'un tiers, et que la quatrième partie demeure; alors nous jetons dedans +du pain coupé en morceaux, et nous le mangeons avec nos doigts.» Ayvaz +dit: «Puisses-tu mourir, oncle, tu m'as compris merveilleusement! la +chose dont tu parles s'appelle _Dushab_[15].--Comment? qu'est-ce donc, +alors, que tu bois ainsi, mon enfant?--C'est du vin.--Bien, bien, je le +vois à présent; nous en avons en abondance dans notre pays.--Comment le +faites-vous dans vôtre pays, mon oncle?--Nous prenons de la crème, que +nous mettons dans un sac de cuir, et puis nous le secouons jusqu'à ce +que le beurre paraisse à la surface. On met le beurre dans le pilon, et +l'on boit ce qui reste.--Puisses-tu mourir, oncle! ceci est le abdough +(lait de beurre).--S'il en est ainsi, pour l'amour de Dieu! laisse-moi y +goûter.--J'ai peur, mon oncle, que tu ne deviennes fou quand tu en auras +bu.» + +[Footnote 15: _Dushab_, pâte sucrée préparée de la manière ici décrite, +dont on fait communément usage dans l'Orient au lieu de confitures ou de +sucre.] + +Kourroglou réitéra sa demande, jusqu'à ce qu'enfin Ayvaz, touché de +pitié, consentit à lui en donner un verre. «O Dieu! s'écria-t-il, +maintenant je mourrai heureux, car Ayvaz m'a offert à boire de ses +propres mains!» Il vida le verre, et, comme il n'avait mouillé qu'une +de ses moustaches, il dit: «Donne-m'en un autre verre, pour l'autre +moustache.» Il continua ainsi de boire et eut bientôt vidé la bouteille +jusqu'à la dernière goutte. Ayvaz dit alors d'une voix irritée: +«N'oublie pas que ce n'est pas du lait de beurre: tu sentiras bientôt ta +tête s'appesantir.» Kourroglou dit: «Mon petit oiseau de paradis! tu ne +penses à personne qu'à toi! regarde-moi aussi.» Cela dit, il se leva, +et, s'apercevant qu'il y avait encore six bouteilles d'eau-de-vie dans +la niche, il les prit l'une après l'autre, et les vida jusqu'à la +dernière goutte. Ayvaz s'écriait: «Ceci n'est pas du vin, mais de +l'eau-de-vie, rustre; pourquoi en as-tu bu plus d'une!» Kourroglou dit: +«O perroquet du paradis! elles se mêleront dans mon ventre.» Ayvaz était +fâché et se disait: «Il est ivre, il va bientôt tomber endormi; alors, +comment achèterons-nous ses moutons?» Kourroglou prit un siége, et, +regardant Ayvaz que le vin incommodait un peu, il prit une guitare et +commençant à jouer, dit: «Ayvaz, que je sois ton esclave! laisse-moi +tirer quelques sons de la guitare!--Quoi! sais-tu donc en jouer, oncle?» +Kourroglou dit: «Quand j'étais un enfant, un simple petit berger, mon +père fit une petite guitare pour moi, avec un morceau de cèdre; il y mit +des cordes faites avec les crins d'une queue de cheval, et j'ai +appris dessus à jouer un peu.» Ayvaz lui donna la guitare: Kourroglou +l'accorda, et elle résonnait sous ses doigts comme un rossignol. +L'enfant émerveillé écoutait avec ravissement. A la fin, reprenant +son sang-froid, il demanda: «Oncle, peux-tu chanter aussi bien que +tu joues?--Je vais l'essayer et chanter, si tu me le permets. Que +pouvons-nous faire de mieux?... Nous sommes tous deux gris; si je +ne chante pas ici, où chanterais-je donc?» Cela dit, il chanta +l'improvisation suivante: + +_Improvisation_.--«Remplissons nos verres, et buvons, buvons, fils du +boucher! Mais il ne faut pas répéter mes paroles. La rosée est descendue +sur les joues de la rose[16]. Tu as vidé la coupe, tu es gris, même +ivre-mort, tu es ivre, ivre-mort, toi, aujourd'hui fils du boucher, mais +qui seras bientôt le mien.» + +[Footnote 16: La sueur a couvert ta figure.] + +Quand Ayvaz eut entendu ces vers, il demanda: + +«Oncle, as-tu jamais vu Kourroglou!» + +Kourroglou fit l'improvisation suivante: + +_Improvisation_.--Les roses du jardin sont en pleine floraison; les +rossignols amoureux chantent, les vallées de Chamly-Bill sont obscurcies +par de nombreuses tentes[17]. C'est là qu'est ma demeure. O fils du +boucher!...» + +[Footnote 17: Dans le texte _churdug_, sorte de tente avec quatre +piquets et une couverture d'étoffe de laine noire.] + +Ici Kourroglou s'arrêta et se dit: «Si je terminais cette chanson par le +nom de Kourroglou, le pauvre enfant mourrait de frayeur, restons encore +berger un peu de temps.» Il chanta l'improvisation suivante: + +_Improvisation_.--«Dois-je le confesser? Non, je suis berger. La vie +des êtres créés doit avoir une fin. Quand je tire de l'arc, ma flèche +traverse le roc, ô fils du boucher!» + +Comme il disait ces mots, le père d'Ayvaz, Mir-Ibrahim, entra dans la +chambre avec l'argent destiné à l'achat des moutons et dit: «Lève-toi, +Roushan-Beg, et allons où est le troupeau, afin de terminer notre +marché.» + +Kourroglou, voyant qu'Ayvaz ne bougeait pas, dit: «Mir-Ibrahim, l'enfant +ne viendra-t-il pas avec nous?--Il faut qu'il reste à la maison; +le pacha lui a défendu de quitter la ville ainsi que je te l'ai +dit.--N'as-tu pas honte d'avoir peur du cadavre de Kourroglou? Vous +croyez le premier diseur de bonne aventure, pourquoi ne me croiriez-vous +pas? Je te répète que Kourroglou est mort depuis plus d'un mois. +Maintenant, sois franc! ce n'est pas Kourroglou que tu crains; mais tu +as peur que je te force à être reconnaissant, quand j'aurai fait don à +Ayvaz de trente moutons.» + +Lorsque le boucher eut entendu qu'il s'agissait encore d'un présent +de trente moutons, il perdit la tête. Il donna à Ayvaz un vigoureux +soufflet sur la face, et s'écria: «Lève-toi, niais, et fais un grand +salut à Roushan-Beg! c'est un homme libéral, c'est un grand homme, et sa +parole est une parole.» Ayvaz, qui était excité par le vin qu'il avait +bu, non moins que tout ce qu'il venait de voir et d'entendre, sentit un +frisson de terreur dans tout son corps, et il pensa dans son coeur: «Cet +homme doit être Kourroglou lui-même ou quelqu'un de sa bande.» Il prit +sa guitare et dit: «Père, laisse-moi chanter une chanson et je vous +accompagnerai ensuite.» + +_Improvisation_.--«Père, ne confonds pas mon entendement! un homme comme +lui ne peut être un berger. Tu n'as qu'un fils, songes-y! Ne l'emmène +pas. Un berger ne doit pas avoir cet air-là. J'ai comparé ses paroles +avec ses actions; c'est un fou étrange. Son amitié et sa haine ne durent +qu'un moment. Ce doit être Kourroglou lui-même ou Daly-Hassen: _cet +homme ne ressemble certainement pas à ton berger_.» + +Kourroglou, entendant cela, sortit et pensa: «Cet enfant est pénétrant; +c'est le fils qu'il me fallait.» Ayvaz continuait ainsi: + +_Improvisation_--Père, ses marchands trafiquent dans les quatre parties +du monde. Mille serviteurs des deux sexes vivent à ses dépens. Il n'aime +aucun compte, mais distribue libéralement ses dons par cinq et par +quinze. Crois-moi, un berger n'a pas cet air-là.» + +Mir-Ibrahim dit: «Que faut-il faire, mon fils? Comment aurons-nous les +neuf cents moutons?» Ayvaz continua et chanta: + +_Improvisation_.--«Renvoyez-le; envoyez-le où nul oeil ne pourra le +voir. Que pas un hôte, pas un voisin ne s'aperçoive de sa venue. Qu'on +ne le voie pas même dans le sommeil! un homme de cette apparence ne peut +être, croyez-moi, ne peut être un berger. Le nom d'Ayvaz est attaché +à cette chanson. Un signe, en forme de croix, a déjà été brûlé sur ma +poitrine. Je sais, entendez bien, ce qui va tomber sur ma tête. + +«Père, Ayvaz ne sera pas ton fils plus longtemps!» + +Kourroglou, voyant qu'Ayvaz avait deviné ce qu'il était, se pencha +doucement vers lui, et lui dit à l'oreille: + +«Méchant enfant! pourquoi ne veux-tu pas venir avec moi voir le +troupeau? Je te montrerai quatre belles cages attachées au dos d'un +jeune âne; chacune d'elles contient quantité d'alouettes, de cailles, +de perdrix aux jambes rouges, de rossignols, et une foule d'oiseaux +chanteurs. Aussitôt que nous serons arrivés, je t'en ferai présent, +ainsi que des quatre cages. Tu les pendras dans ta boutique, où ils +chanteront et gazouilleront sans fin, et tandis que tu écouteras leur +ramage, tu seras réjoui.» + +Ayvaz alors pleura et dit: «Je ne puis m'en défendre, viens, père, +allons.--Oui, allons, mon enfant, nôtre ami Roushan-Beg empêchera bien +que tu sois arrêté aux portes de la ville. Nous allons aussi prendre un +esclave avec nous.» + +Ainsi, après avoir pris l'argent pour payer les moutons, Ayvaz, +Kourroglou, Mir-Ibrahim et l'esclave se mirent en route. A un fersakh de +distance d'Orfah, ils arrivèrent à la montagne dont il à été parlé, sur +laquelle le berger faisait paître ses moutons. Quand le boucher aperçut +de loin le troupeau, il fut réjoui dans son coeur et dit: «Est-ce là ton +troupeau, Roushan-Beg?--Ce l'est.--Commençons donc nôtre marché. Nous +conviendrons d'abord de prix et nous examinerons ensuite combien il y +a de moutons gras et en bon état; combien de maigres et +d'estropiés.--Qu'il en soit ainsi! Fais comme il te plaira.--Combien +as-tu de moutons?--Je t'ai dit ce matin que j'en avais neuf +cents!--Combien de maigres et combien de gras?--Je n'ai jamais de bétail +maigre, mâle ou femelle; tous mes moutons sont gras et en bon état. +Aucun d'eux n'a plus de deux ans, et les brebis n'ont pas encore +agnelé.--Bien, as-tu acheté ces moutons ou les as-tu élevés?--Un menteur +est pire qu'un chien, et je te dirai la vérité: j'en ai acheté la +moitié, et j'ai élevé moi-même l'autre moitié.--Combien veux-tu les +vendre la pièce?--Je veux les vendre en bloc.--A quel prix?--Maudit soit +celui qui ment. Je te dirai la simple vérité. Je les ai achetés cinq +piastres chacun, et tu les auras pour six. Il faut bien que j'aie au +moins une piastre de profit dans le marché. Je ne désire pas en avoir +davantage avec toi.» + +Pendant qu'ils marchandaient ainsi, l'oreille d'Ayvaz suivait chaque +parole qu'ils prononçaient. Il dit tout bas, à son père: «Je lui ai fait +boire du vin, il ne sait pas ce qu'il dit. On ne peut pas acheter un +mouton moins de cinq tumans. Comptez l'argent sans délai, père, et +lorsqu'il l'aura reçu, il ne pourra plus se rétracter, quand même il +recouvrerait la raison.» + +Mir-Ibrahim ouvrit le sac où était l'argent, qu'il compta et versa +ensuite dans le pan de la robe de Kourroglou. Ce dernier, voyant que +plus de la moitié était déjà payée et que le compte avançait rapidement, +dit dans son coeur: «Comment me débarrasserai-je de ce fripon de Turc?» +Il possédait une force de poignet si extraordinaire, qu'il pouvait +serrer entre ses doigts une pièce de monnaie assez fort pour en effacer +l'empreinte. Ayant ainsi effacé une piastre, il la jeta avec colère +devant le boucher et s'écria: «Ceci est de la fausse monnaie.» Mais +la ruse n'avait pas échappé à l'oeil perçant d'Ayvaz, qui dit: +«Roushan-Beg, nous ne sommes pas riches; nous avons emprunté la moitié +de cet argent; pourquoi l'altères-tu méchamment?» Kourroglou répliqua: +«Ayvaz, mon enfant! je n'ai ni marteau ni enclume avec moi. Les coquins +d'ouvriers de la monnaie ont oublié de frapper les chiffres du sultan +sur la piastre; et il faudra que je perde dessus.» En disant ces mots, +il se leva, jeta tout l'argent parterre, et dit d'une voix irritée: «Il +y a cent bouchers dans Orfah; je leur vendrai une portion des moutons, +et je vous vendrai l'autre.» Et il s'éloigna. Les prières du boucher +furent inutiles, et Kourroglou était sur le point de partir, lorsque +Mir-Ibrahim, au désespoir, dit à son fils: «Puisses-tu mourir jeune[18], +Ayvaz; va, cours après lui, et prie-le de venir terminer le marché; +peut-être t'écoutera-t-il.» + +[Footnote 18: «Mourir dans ton jeune âge», _djeuen merg skeyi_, et aussi +_merghi tu_ «tue la mort», sont deux étranges expressions de tendresse +employées par les Perses quand ils veulent obtenir une faveur de +quelqu'un ou le flatter.] + +Ayvaz eut rejoint Kourroglou en un moment, et, le prenant par les mains, +il le supplia, en disant: «Je t'en conjure, mon oncle, ne sois pas +fâché, et reviens.» Kourroglou, faisant semblant de s'adoucir, revint, +et s'assit à sa première place. Quand l'argent fut tout compté, +on s'aperçut qu'il manquait encore trente tumans. Le boucher dit: +«Roushan-Beg, laisse le berger amener ici les moutons, nous les +conduirons à la ville, où je lui paierai le reste de la somme. Tu +dormiras dans ma maison, et tu partiras demain matin.» Kourroglou +répliqua: «Je n'irai pas à Orfah, car j'ai entendu dire que ceux qui +y passent la nuit avec de l'argent sont assassinés. Il faut que tu me +payes ici même.--Je ne suis pas un voleur, Roushan-Beg; cependant je +ferai comme tu l'ordonnes. Reste ici avec Ayvaz; et toi, mon enfant, +sois gai et amuse notre oncle par ta conversation, pendant que je +courrai à la ville chercher le reste de l'argent.» + +Ainsi le boucher sans cervelle laissa son fils entre les mains de +Kourroglou, et, enfourchant sa maigre rosse il partit pour Orfah. + +Kourroglou, sous prétexte d'aller chercher les quatre cages qu'il +avait promises à Ayvaz, laissa ce dernier avec l'esclave, tandis qu'il +retournait vers le berger. Il reprit son armure, _ainsi que ses dix-sept +armes_. Alors il demanda au berger: «Où est mon cheval?--Oh! puisse ta +maison tomber en ruine! Ton cheval est aussi fou que toi-même. Je l'ai +attaché par les quatre jambes dans ce ravin, et ne puis te dire s'il +est mort ou vivant.» Kourroglou lui dit: «Misérable! je souillerai le +tombeau de ton père! Tu as fait du mal à mon cheval, fils de chien!» Et +il courut sans délai vers le ravin, où il vit son Kyrat attaché d'une +telle façon, qu'il ne pouvait bouger. Il détacha les liens de son +cheval, le sella, serra la sangle, puis, l'ayant embrassé sur les deux +yeux, il monta dessus et galopa vers Ayvaz. Il prit d'abord le sac de +piastres, qu'il attacha derrière la selle avec des courroies. +«Allons maintenant, mon Ayvaz, monte avec moi sur ce cheval et +partons!--Guerrier, tu te moques de moi; mon oncle Roushan sera bientôt +ici, et tu seras démonté par un seul coup de sa massue.--Frotte les +yeux, Ayvaz, et regarde; ne reconnais tu pas ton oncle?» Ayvaz l'examina +attentivement. «Oui, c'est lui, dit-il, c'est Roushan-Beg lui-même; +seulement son habit n'est pas le même.» + +Il commença à pleurer, et s'écria: O ma mère! ô mon père! où êtes-vous?» +Ses larmes et ses prières lui servirent peu. Kourroglou l'enleva sur sa +selle, le plaça derrière lui, et ayant lié un shawl autour de son corps +et de celui d'Ayvaz, il assujettit ce dernier à sa ceinture. Ensuite il +donna un coup d'éperon à son cheval, le fouetta, et emporta sa proie. +Le crédule esclave du boucher pensait que tout cela n'était qu'un jeu. +Cependant il courut après lui et cria: «Trêve à ce jeu, trêve à cette +plaisanterie.» A la fin il se fâcha, sortit un poignard du fourreau, et +l'élevant devant Kourroglou, il dit: «Laissez l'enfant, ou je vous passe +ce fer à travers le corps.» Kourroglou dit: «Voyez ce reptile! Il faut +que je montre quelque merci envers lui.» Alors il lança sa massue après +lui, et le crâne de l'esclave fut écrasé comme la tête d'un pavot. + +Le berger, qui vit ce meurtre, devint soucieux; et, tremblant de +frayeur, il commença à réciter les prières des mourants. Kourroglou lui +ordonna d'approcher et d'ouvrir ses oreilles. Alors il délia sa bourse, +en fit tomber bon nombre de piastres, et lui demanda: «Berger, as-tu vu +un chameau[19]?» Le berger répliqua: «Je n'ai pas même vu un mouton.» +Kourroglou dit: «Berger, tu vas conduire à l'instant ce troupeau à la +ville; pendant ce temps j'enlèverai Ayvaz.» Ainsi le berger conduisit +son troupeau à Orfah, tandis que Kourroglou emmenait Ayvaz à +Chamly-Bill. L'enfant désolé criait douloureusement: «Malheur à moi! je +laisse ma tante derrière moi; j'abandonne la femme de mon oncle; malheur +à eux, malheur à moi!» Ses yeux étaient rouges et enflés comme des +pommes. Kourroglou fit l'improvisation suivante: + +_Improvisation_.--«Je te dis, Ayvaz, il ne faut pas pleurer. Ne +tourmente pas mon coeur de tes regrets, ne te lamente point, Ayvaz!» + +[Footnote 19: «Avez-vous vu le chameau?» _Non! sirutur didi? Ne!_ Conte +perse bien connu, et devenu maintenant un proverbe.] + +Ce dernier, en réponse, fit l'improvisation suivante: + +_Improvisation_--«Tu dis qu'il ne faut pas pleurer! Comment puis-je +retenir mes larmes, ô Kourroglou? Tu me dis de ne pas te tourmenter de +mes chagrins; comment puis-je m'empêcher d'être triste?» + +Alors Kourroglou chanta: + +_Improvisation_.--«Je revenais des champs, je revenais des déserts, et +je demandais aux bergers s'ils ne t'avaient pas vu. Je t'ai séparé de +ton vieux père; Ayvaz, ne pleure pas.» + +Ayvaz chanta ainsi: + +_Improvisation_.--«Tu as rempli les sacs avec l'argent; tu as déchiré +le fond de mon coeur; tu as courbé sous le chagrin le dos de mon père. +Comment puis-je m'empêcher de pleurer, ô Kourroglou? + +Kourroglou chanta: + +_Improvisation_.--«Ne suis-je pas Beg, ne suis-je pas Khan? Ne serai-je +pas pour toi un père, un tendre parent? Ne crie pas, ne pleure pas, +Ayvaz.» + +Ayvaz chanta alors: + +_Improvisation_.--«Mes fleurs, je vous ai laissées dans le jardin! +J'ai laissé derrière moi des beautés dont la ceinture mérite d'être +embrassée, j'ai laissé derrière moi mon nom et ma famille! Comment +puis-je retenir mes larmes, ô Kourroglou?» + +Kourroglou chanta: + +_Improvisation_.--«Plus de larmes, je t'en conjure, ou tu me feras +pleurer moi-même comme un enfant ou une vieille femme. Tu deviendras +un guerrier, tu seras la gloire et l'orgueil de Kourroglou. Ne pleure +plus.» + +Ayvaz dit: «J'ai ouï dire que tu étais un guerrier; tu dois alors me +traiter comme il convient à un guerrier. Je ne puis dire si tu es un +homme brave ou un vilain. Comment puis-je donc m'empêcher de pleurer?» + +Kourroglou lui promit d'en faire son fils, de le faire vivre dans +l'abondance et de faire de lui un guerrier, et ils continuèrent leur +voyage à Chamly-Bill. + +Pendant ce temps, Mir-Ibrahim le boucher arrive chez lui pour chercher +l'argent, et dit à sa femme: «J'ai rencontré aujourd'hui un berger qui +est un grand niais. J'étais à court de quelques tumans pour payer les +moutons, et je lui ai laissé Ayvaz en otage. Va, et tâche de trouver +l'argent promptement.» Sa femme court chez quelques parents et amis; et, +ayant obtenu la somme nécessaire, elle l'apporta au boucher. Celui-ci +remonta à la hâte sur sa chétive rosse, et retourna vite au troupeau. +Mais à peine avait-il passé la porte, qu'il vit le berger entrant dans +la ville avec ce même troupeau. «Berger, tu es un fripon, un voleur! De +quel droit amènes-tu mes moutons à la ville? Je les ai achetés, je les +ai payés.» Le berger dit: «Je ne te comprends pas.» Mir-Ibrahim demanda: +«Quoi! n'es-tu pas le berger de Roushan-Beg?--Tu rêves comme si tu avais +la fièvre. Je ne sais pas qui tu es, et ne puis dire non plus quel est +celui que tu nommes Roushan-Beg.--Misérable! ne m'avez-vous pas +vendu ces moutons, il n'y a qu'un instant? n'avez-vous pas pris +l'argent?--Arrière, avec ton mensonge! Les brebis sont la propriété de +Reyhan l'Arabe, et je les amène en ville pour les traire. Les brebis que +l'on trait dans la place du marché se vendent un meilleur prix.» + +A ces mots, le boucher sentit une sueur froide lui venir à la peau. Il +descendit pour tâter les mamelles des brebis, et s'aperçut qu'elles +avaient toutes du lait. Il dit: «Ce hâbleur, Roushan-Beg, me disait, +en me vendant son troupeau, qu'il ne s'y trouvait que des mâles ou des +brebis qui n'avaient jamais porté. Sans aucun doute, c'était Kourroglou, +qui, après m'avoir trompé, doit avoir emmené Ayvaz avec lui. N'as-tu pas +vu deux jeunes garçons sur la montagne?» Le berger dit: «Oui, j'ai vu +deux jeunes garçons jouant et luttant ensemble sur la montagne.» + +Mir-Ibrahim remonta sur sa rosse en grande hâte, et courut au galop. Il +ne trouva sur la montagne que le cadavre de son esclave. Sa langue resta +clouée à son palais; il commença à frapper ses tempes si violemment +qu'il tomba de cheval. Dans son désespoir, il se jeta sur la terre; et, +répandant de la poussière sur sa tête, s'écria: «Malheur à moi! il m'a +enlevé mon fils.» + +Mir-Ibrahim fut trouvé dans cet état déplorable par Reyhan l'Arabe. Ce +dernier était un riche seigneur, qui se rendait au delà des montagnes +pour chasser, accompagné de cent soixante cavaliers. Quand il se fut +approché, et qu'il eut examiné les choses, il reconnut son beau-frère +dans l'homme ainsi désolé: «Quoi! est-ce vous, Mir-Ibrahim? Pourquoi ces +larmes, et que signifie ce désespoir?» Le pauvre père, que la douleur +privait de la parole, put seulement prononcer ces mots: «Il l'a +emmené... il l'a emmené!...» Reyhan l'Arabe demanda en colère: «Fils +d'un père brûlé, qui, et par qui enlevé?» Une demi-heure se passa avant +que Mir-Ibrahim eût recouvré ses sens, et il dit: «Je l'ai vendu à +Kourroglou; il l'a enlevé, il s'est enfui.--Parle clairement. Si tu lui +as vendu quelque chose, il avait droit de prendre sa propriété.» Ce ne +fut qu'après de nombreuses questions que Reyhan l'Arabe dit, dans +son coeur: «Kourroglou, tu es un misérable, tu as passé ta main[20] +crasseuse sur ma tête, et enlevé le gibier de mes réserves.» Il appela +ses cavaliers, et dit: «Enfants, je vais courir après lui; suivez-moi.» +Alors ils galopèrent à la poursuite de Kourroglou, guidés par les traces +des pas de son cheval. + +[Footnote 20: C'est-à-dire: tu m'as trompé et déshonoré.] + +Reyhan l'Arabe était monté sur une jument. Kourroglou continuait de +marcher, sans être averti de rien, quand il vit Kyrat secouer ses +oreilles. C'était un signe certain de la présence de la jument, à +environ un mille de distance. Kourroglou dit, dans son coeur: «Mon Kyrat +doit sentir la jument de Reyhan l'Arabe. Celui-ci a sans doute tout +appris, et me poursuit maintenant.» Il regarda le ciel, et vit quelques +oies sauvages passer au-dessus de sa tête. Kourroglou pensa: «Je vais +décocher une flèche au guide de la bande: si l'oiseau tombe, je serai +vainqueur; mais si la flèche revient seule, Ayvaz ne sera pas à moi.» Il +prit une flèche de son carquois; et, après l'avoir placée sur son arc, +il l'envoya dans l'air. En très-peu de temps, l'oie descendit, et vint +tomber aux pieds de son cheval. + +Kourroglou se sentit très-heureux; il arracha une couple des plus belles +plumes de l'oie, et, ôtant le bonnet d'Ayvaz, les attacha, en guise de +plumet, à sa calotte. Ayvaz dit: «Tu as fait des trous, avec ces plumes, +dans ma calotte; j'ai une belle nièce qui m'en fera une neuve.--O mon +fils! répliqua Kourroglou, aussi longtemps que tu demeureras dans ma +maison, tes habits seront d'or et de soie.» En entendant cela, Ayvaz +pleura amèrement. Kourroglou, pour le consoler, improvisa la chanson +suivante: + +_Improvisation_.--«Que ta tête semble belle avec cette plume! c'est +comme la tête d'une grue mâle. Je la garderai[21], je veillerai +soigneusement sur elle. Je t'ai cherché dans le ciel, et je t'ai trouvé +sur la terre. Ne pleure pas, ma jeune grue. La ligne arquée de tes +sourcils a été dessinée par la plume du Tout-Puissant. Tu es juste en +âge, tu as quinze ans, ô jeune garçon! A tous ces ornements un seul +manque encore: c'est celui des exploits chevaleresques. Tu seras le +modèle d'un guerrier. Je couvrirai ta tête d'une calotte d'or. O ma +jeune grue! ne pleure plus.» Après une pause, Kourroglou chanta: + +_Improvisation_.--«Je te vis, et mon coeur fut heureux. Tu trouveras en +moi un franc Turcoman-Tuka. Mon nom est Kourroglou _le bélier_. Je suis +bien connu dans toute la Turquie. Ayvaz, à la tête de grue, ne pleure +plus.» + +[Footnote 21: _Terbatics_ «Je tournerai autour de ta tête», expression +prise d'une coutume orientale. Quand un malheur menace quelqu'un, afin +de le prévenir, on fait tourner un mouton noir trois fois autour de lui, +et on en fait ensuite présent aux pauvres, ou bien on le fait pendre. +Quand le schah de Perse visite un village, les paysans vont au-devant, +baisent le pan de sa robe ou son éperon; ils demandent comme la plus +grande faveur la permission de tourner autour de son cheval; de là +l'expression _dourer beguerden_, c'est-à-dire «j'implore, je demande sur +tout ce qu'il y a de plus sacré».] + +Retournons maintenant à Reyhan l'Arabe. Il connaissait parfaitement +tous les chemins et sentiers des environs d'Orfah; il savait aussi +que Kourroglou y venait pour la première fois, et par conséquent ne +connaissait pas les localités. Il y avait une passe étroite au-dessus +d'un précipice qu'il fallait traverser au moyen de _quelque chose +ressemblant à un pont jeté dessus_. Avant que Kourroglou pût avoir passé +ce pont, Reyhan l'Arabe y était arrivé en faisant un détour, et il +se posta à l'entrée même. Kourroglou, voyant que sa route était +interceptée, se détermina à gravir la montagne rapide qui surplombait le +pont. Il aiguillonna Kyrat avec ses éperons et le fouetta; Kyrat +grimpa comme une chèvre sauvage, et fut bientôt debout sur le sommet. +Kourroglou, regardant alors de tous côtés, ne vit rien que les murs +perpendiculaires des précipices horribles. On ne voyait aucun passage; +seulement, au pied d'un des flancs de la montagne, il y avait un ravin +large de douze mètres et de cent mètres de long. Kourroglou demeura à +méditer sur ce qu'il y avait à faire. + +Reyhan l'Arabe alors dit à ses gens: «Mes enfants, mes âmes, pas un pas +de plus. Restez où vous êtes: pas un de vous ne pourrait monter au +lieu où est maintenant Kourroglou; il faudra qu'il y meure ou qu'il +descende.» + +A tout événement, Kourroglou demeura trois jours sur le sommet de la +montagne; mais, ce qu'il eut de pire, c'est que Kyrat y tomba malade, +Kourroglou tourna sa face vers la Mecque, et pria: «O Dieu! si le jour +de ma mort est arrivé, ne me laisse pas mourir parmi les Sunnites.» Il +regarda alors Kyrat, et son coeur fut réjoui quand il vit que son cheval +paissait et mangeait l'herbe avec appétit, signe évident que sa santé +s'améliorait, grâce à l'intercession de la sainte âme d'Ali. Il alla +examiner le ravin, large de douze mètres, et pensa: «Quel que puisse +être le résultat, je veux l'essayer. Si Kyrat franchit le ravin, +nous sommes sauvés; s'il ne le peut, alors nous périrons tous trois +misérablement, moi, Kyrat et Ayvaz, brisés en mille pièces au fond du +précipice. Je ne puis attendre plus longtemps.» Il sauta sur son cheval, +lia Ayvaz à sa ceinture avec un châle, et improvisa à son cheval le +chant suivant: + +_Improvisation._--«O mon coursier! ton père était bedou, ta mère kholan. +Sus! sus! mon digne Kyrat, porte-moi à Chamly-Bill! Ne me laisse pas +ici, parmi les mécréants et les ennemis, au milieu du noir brouillard. +Sus! sus! mon âme, Kyrat, emporte-moi à Chamly-Bill!» + +Aussitôt que Reyhan l'Arabe entendit la voix de Kourroglou, il se mit à +rire et cria d'en bas: «Bien, maudit! tu as dit tes dernières paroles; +mais que tu chantes ou non, il faut que tu descendes et tombes entre nos +mains.» Alors Kourroglou improvisa pour Kyrat: + +_Improvisation._--«Hélas! mon cheval, ne me laisse pas voir ta honte. Tu +seras couvert de harnais de soie à ta droite et à ta gauche; je ferai +ferrer tes pieds de devant et tes pieds de derrière avec de l'or pur. +Sus! sus! mon Kyrat, porte-moi à Chamly-Bill! Ton corps est aussi rond, +aussi mince et aussi uni qu'un roseau. Montre ce que tu peux faire, mon +cheval; que l'ennemi te voie et devienne aveugle d'envie[22]. N'es-tu +pas de la race de kholan? n'es-tu pas l'arrière-petit-fils de +Duldul[23]? O Kyrat! porte-moi à Chamly-Bill, vers mes braves. Je ferai +tailler pour toi des housses de satin, et je les ferai broder exprès +pour toi. Nous nous réjouirons, et le vin rouge coulera eu ruisseaux. +O mon Kyrat! toi que j'ai choisi entre cinq cents chevaux, sus! sus! +porte-moi à Chamly-Bill.» + +[Footnote 22: Littéralement: «Tu arracheras les yeux du scélérat.»] + +[Footnote 23: Duldul: nom du célèbre cheval arabe qui appartenait à Ali, +gendre de prophète.] + +Ayant fini ce chant, Kourroglou commença à promener Kyrat. Reyhan +l'Arabe le vit d'en bas, et, devinant que Kourroglou préparait son +cheval à franchir le ravin, il dit à ses hommes: «Voulez-vous parier que +Kourroglou sera assez hardi pour sauter ce précipice? Son grand courage +me plaît. Je vous prends à témoin que s'il franchit le ravin, je me +garderai de persécuter un homme si brave. Je lui pardonnerai et lui +laisserai emmener Ayvaz; s'il succombe, je rassemblerai leurs membres +dispersés et les ensevelirai avec honneur.» Il dit ces mots, et il +regarda la montagne tout le temps à travers un télescope. Kourroglou +continuait à promener Kyrat jusqu'à ce que l'écume parût dans ses +naseaux. Enfin, il choisit une place où il avait assez d'espace pour +sauter; et alors, fouettant son cheval, il le poussa en avant. + +Le brave Kyrat s'élança et s'arrêta sur le bord même du précipice; ses +quatre jambes étaient rassemblées entre elles _comme les feuilles d'un +bouton de rose_. Il hésita un instant, prit de l'élan, et sauta de +l'autre côté du ravin; il retomba même deux métres plus loin qu'il +n'était nécessaire. + +Reyhan l'Arabe s'écria: «Bravo! bénis soient la mère qui a sevré et le +père qui a élevé un tel homme.» + +Pour Kourroglou, son bonnet ne remua pas de dessus sa tête; il +ne regarda pas même en arrière, comme s'il ne fût rien arrivé +d'extraordinaire, et il s'en alla tranquillement avec Ayvaz. + +Reyhan l'Arabe dit à ses hommes: «Mes amis, mes enfants! un loup à qui +l'on n'ôte pas sa première proie s'enhardit et revient plus rapace que +jamais. Kourroglou a enlevé aujourd'hui le fils de mon beau-frère; +demain, il viendra saisir ma femme jusque dans mon lit. Il faut lui +montrer que notre orteil est aussi assez fort pour tendre un arc.» + +Sur cela, ils s'élancèrent à sa poursuite. Aussitôt que Reyhan l'Arabe +aperçut Kourroglou, il cria: «Roi, parviendrais-tu à t'échapper jusqu'à +Chamly-Bill, je t'y atteindrais encore.» Kourroglou pensa: «Ce brigand +ne veut pas me laisser en paix.» Il fit descendre Ayvaz de cheval, +examina la selle, les étriers, resserra la sangle, et retourna +au-devant de Reyhan l'Arabe, auquel il demanda: «Que veux-tu de moi, +mécréant?--Écoutez cette belle question, ce que je veux? Tu as passé ta +main crasseuse sur ma tète.» Kourroglou demanda: «Veux-tu combattre avec +moi comme un homme ou comme une femme?--Qu'entends-tu par combattre +comme un homme ou comme une femme?--Si tu ordonnes à tes cavaliers de +sauter sur moi, alors tu combattras comme une femme; si, au contraire, +tu consens à te battre seul avec moi, ce sera un combat comme il +convient à des hommes. + +--Soit, battons-nous donc comme des hommes.» Kourroglou, qui voyait que +les cavaliers de Reyhan l'Arabe attendaient tranquillement, rangés en +ligne, dit dans son coeur: «Malgré ses promesses, je ne puis me fier à +la parole des Sunnites; commençons donc par éloigner d'ici au moins une +partie de ses cavaliers. Écoutez-moi, Reyhan l'Arabe, j'ai coutume de +chanter avant le combat. Voici mon chant: + +_Improvisation._--«Guerrier Reyhan! tu es venu avec une armée contre +moi seul. Où est ton honneur, où est ta valeur si vantée? Pourquoi +cherches-tu à détruire mon âme? Guerrier Reyhan, tu es fou!» + +Le son de sa voix, aussi bien que le chant, étaient si terribles, que +les cavalières de Reyhan furent frappés de peur. Kourroglou continua: + +_Improvisation_.--«Montrez-moi un homme qui puisse tendre mon arc. +Trouvez-moi un guerrier qui vienne frapper sa tête comme un bélier +contre mon bouclier. Je puis broyer l'acier entre mes dents, et je le +crache alors avec mépris contre le ciel. Oh! pourquoi ne pas combattre +aujourd'hui?» + +Les cavaliers de Reyhan l'Arabe, saisis d'horreur, murmurèrent l'un à +l'autre: «Pour la gloire de la race d'Osman, pas un de nous n'échappera +au tranchant du sabre de Kourroglou.» Plusieurs d'eux prirent la fuite. +Kourroglou dit dans son coeur: «Est-ce ainsi? Fuyez donc.» Et il +improvisa. + +_Improvisation_.--«Donne ordre à ton armée de se diviser par bataillons. +Ah! ont-ils tant de confiance dans leur nombre? Je suis seul, que cinq +cent, que six cents de vous s'avancent! Reyhan est venu, il est fou, en +vérité.» + +Ce chant mit en fuite le reste des cavaliers de Reyhan. Ce dernier seul +resta et ne quitta pas la place. Kourroglou improvisa. + +_Improvisation_.--«Un guerrier ne chasse pas ses frères guerriers dans +le couvert. Il menace avec son épée égyptienne bien affilée, élevée en +l'air. Pense à toi, Reyhan, avant qu'il soit trop tard. Es-tu fou? Tu +n'as jamais éprouvé la force du bélier, le front de Kourroglou; tu n'as +jamais eu devant toi un bras si puissant. Tu es encore la, Reyhan, es-tu +fou?» + +Reyhan l'Arabe était un seigneur d'un grand courage; on parlait de sa +gloire et de ses hauts faits dans toute la Turquie. Kourroglou s'écria: +«Retourne dans ta maison, Reyhan; regarde la fuite de tes cavaliers.» Sa +réponse fut: «Ce sont tous des corbeaux, ils ne peuvent résister à +un hibou comme toi.» Cela dit, Reyhan lança sa jument arabe sur le +railleur. Kourroglou, de son côté, donna de l'éperon à Kyrat. Le choc +fut terrible. + +Les dix-sept armes qu'il portait avec lui furent employées tour a +tour, et cependant aucun avantage ne fut remporté de part et d'autre. +Kourroglou vit que Reyhan l'Arabe était un homme d'un courage et d'une +habileté supérieurs. + +Ils s'approchèrent plusieurs fois à cheval poitrine contre poitrine et +dos contre dos. Ils se prirent l'un l'autre par la ceinture. Reyhan +tirait Kourroglou afin de le désarçonner, et criait: «Tu n'emmèneras +pas Ayvaz.» Kourroglou le tirait aussi de dessus sa selle et criait: +«J'emmènerai Ayvaz.» + +Ils descendirent de cheval en même temps et commencèrent à lutter à +pied, le cou enlacé avec le cou, le bras avec le bras, la jambe avec la +jambe. On aurait dit deux chameaux[24] mâles se battant ensemble. Le +soleil commençait déjà à baisser. Kourroglou se sentait fatigué de la +puissante résistance de son ennemi, et s'écria dans son coeur: «O Dieu! +préserve-moi de malheur, ô Ali!» Cela dit, il éleva Reyhan l'Arabe en +l'air et le rejeta par terre; il s'assit sur sa poitrine, et, tirant +son couteau, il se préparait à lui couper la tête; mais il dit dans son +coeur: «S'il demande merci, je le tuerai; s'il ne le demande pas, ce +serait pitié de tuer un si brave jeune homme.» + +[Footnote 24: Les combats de chameaux sont beaucoup plus féroces que +ceux de taureaux, de béliers, de bouledogues ou de coqs. Les riches +oisifs en Perse parient souvent à leur sujet. Il est presque impossible +de ne pas éprouver une sorte de plaisir sauvage à être témoin de ces +combats. Ces deux énormes corps, tout en se battant, demeurent presque +sans aucun mouvement. Leurs longs cous enlacés l'un l'autre ne donnent +signe de vie que par de convulsives contorsions. Deux têtes avec des +yeux presque hors de leur orbites, des bouches écumantes, d'affreux +rugissements complètent le tableau.] + +Il regarda son visage, mais il était rouge, tranquille, et ne laissait +voir aucun changement. Alors il détacha la courroie qui était derrière +sa selle, et s'en servit pour lier les jambes et les mains de Reyhan. +Ce dernier dit: «Au moment où tu lançais ton cheval pour franchir le +précipice, je te faisais présent d'Ayvaz. J'ai été infidèle à ma parole, +et pour un péché si énorme, le malheur tombe sur ma tête coupable.» +Kourroglou répliqua: «En vérité, nul autre homme que moi n'osera te +poursuivre, J'ai pitié de toi, et n'ai pas envie de te tuer. J'ai +seulement lié tes mains et tes jambes. Si une armée me poursuivait, +elle ne serait pas assez hardie pour continuer après t'avoir vu ainsi +garrotté.» + +Kourroglou lia donc Reyhan avec une corde sur sa jument, et, ayant +remonté sur Kyrat, il conduisit la jument avec une corde. Il plaça Ayvaz +derrière lui, et ils arrivèrent ainsi à Chamly-Bill. Les sentinelles +de Kourroglou le virent venir de loin et informèrent les bandits de +l'arrivée de leur maître. Sept cent soixante-dix-sept hommes allèrent à +sa rencontre. Kourroglou commanda qu'on fût chercher une robe d'honneur +pour Ayvaz. Ayvaz la mit: Kourroglou ordonna que Khoya-Yakub, qui, tout +le temps de l'absence de Kourroglou, avait été enchaîné et confiné dans +une sombre prison, fût amené devant lui. Il le reçut tendrement, lui +ôta ses fers, et le fit conduire au bain. Aussitôt que Khoya-Yakub fut +revenu, il le revêtit d'un superbe habillement, et l'invita à s'asseoir +près de lui, à la place d'honneur. + +Les bandits s'enquirent avec empressement des détails de la capture +d'Ayvaz, et Kourroglou les leur dit du commencement à la fin, +n'épargnant pas les louanges à Reyhan sur sa force et son courage. Il +dit son conte en vers et en prose, fidèle à sa coutume de dire la vérité +à la face des gens, disant à un poltron qu'il était un poltron, à un +brave qu'il était un brave. Voici une des improvisations faites en +l'honneur de Reyhan: + +_Improvisation_.--«Frères, Aghas! un homme doit être un homme comme +Reyhan. Il a arraché des larmes d'admiration de mes yeux. Son bouclier +est d'argent; il répand le sang de l'ennemi avec abondance. Il a uni +mon âme à la sienne. Il a gravé à la fois dans mon coeur le respect et +l'attachement. Un homme juste doit être comme Reyhan. Puisse chaque père +avoir cinq fils comme lui; puissions-nous avoir des guerriers comme lui +pour compagnons! Il mérite d'être le frère de Kourroglou. Un homme juste +doit être un homme comme Reyhan[25].» + +[Footnote 25: Le texte de cette belle pièce de poésie sert d'exemple +de la force des participes turcs, qui ne peut être égalée dans aucune +langue européenne.] + +Kourroglou ordonna qu'on servit un repas. Ayvaz fut nommé chef des +échansons; le vin coula, les mets tombèrent comme la pluie, et toute la +bande festoya ensemble. + + + +QUATRIÈME RENCONTRE. + +Le chapitre qui précède nous a paru si coloré et si original, que nous +n'avons pas eu le courage de l'abréger beaucoup. Au ton héroïque se mêle +dans le récit la gaieté rabelaisienne, et l'ensemble est, comme dans +toutes les oeuvres naïves, un composé de terrible et de bouffon. Le +déjeuner de Kourroglou sur la montagne ne rappelle-t-il pas, en effet, +une scène de Grangousier? N'y a-t-il pas aussi un peu du frère Jean des +Entommeures et de Panurge en même temps, dans les niaiseries malicieuses +qu'emploie Kourroglou pour obtenir d'Ayvaz la permission de boire de son +vin? Mais bientôt viennent les touchantes lamentations d'Ayvaz enlevé, +et là, il y a la simplicité élevée de la forme biblique. Enfin, +l'admiration de Reyhan l'Arabe pour Kourroglou franchissant le précipice +finira dans la chevalerie merveilleuse de l'Arioste. + +La rencontre suivante pénètre plus avant dans les moeurs et usages de +l'Orient. La princesse Nighara est toute une révélation de l'idéal de la +femme dans ces contrées. Idéal bizarre et qui, pour le coup, n'est pas +le nôtre. L'examen en sera d'autant plus curieux; et ce serait peut-être +ici le lieu de donner comme préface à ce chapitre un travail que M. +Chodzko nous a communiqué sur les pratiques, usages, superstitions, +idées religieuses et sociales qui défraient la vie mystérieuse des +harems. Mais nous craignons de nuire à l'intérêt que peut inspirer +Kourroglou, par cette longue interruption, et nous remettons à la fin +de notre analyse la publication des curieux documents qui viennent à +l'appui. + +La quatrième rencontre traite donc de la princesse Nighara; mais comme +elle en traite fort longuement, nous abrégerons le plus possible, ayant +regret, toutefois, à tout ce que nous passerons sous silence. + +Et d'abord, nous voudrions omettre Demurchi-Oglou comme ne se rattachant +pas à l'action de cette aventure; mais nous devons le retrouver dans la +suite de la vie de Kourroglou, et nous ne pouvons nous dispenser de +le faire connaître au lecteur, d'autant plus qu'il y a là un trait +d'affinité avec l'aventure de Guillaume Tell, et raffiné dans tous ses +détails par l'ingénieuse exagération des Orientaux. On a dû remarquer +aussi dans le chapitre précédent la supériorité de l'invention persane, +à propos de Kourroglou effaçant, par la seule pression de ses doigts, +l'effigie d'une monnaie d'or. Les héros de chez nous se contentent de +briser la pièce en deux, et croient avoir fait l'impossible. Mais le +véritable impossible ne se trouve que dans l'Orient. + +Voilà donc Demurchi-Oglou, le fils du forgeron, qui, du fond de sa +ville du Nakchevan, entend parler de la gloire et de la magnificence du +bandit. _Mon coeur éclate ici faute d'action_, dit Demurchi-Oglou, et le +voilà parti avec son cheval pour Chamly-Bill. Kourroglou, qui chassait +aux alentours de sa forteresse, le rencontre et dit d'abord: «Voilà un +beau garçon!» Demurchi lui présente sa requête. «_Mon âme_, lui répond +le maître, tu dois savoir que je donne du pain aux braves et rien aux +lâches.--Amis, dit-il à ses chasseurs, _j'ai trouvé ici mon gibier _.» +Il fait asseoir Demurchi sur les genoux, _à la manière des chameaux +mâles_, et lui fait ôter son bonnet. Puis il demande une pomme, tire +son anneau de son doigt, le fixe sur la pomme qu'il pose sur la tête de +Demurchi, se place à distance, tend son arc, et fait passer les soixante +flèches de son carquois à travers l'anneau. + +Content de voir que Demurchi n'a pas sourcillé, il dit à ses compagnons: +«Mes âmes, mes enfants, que celui qui m'aime contribue à équiper +Demurchi-Oglou.» A l'instant même, nos bandits, sans aucune crainte de +passer pour communistes, se dépouillent chacun de son habillement, de +son armure ou du harnachement de son cheval, «et il lui fut donné tant +de choses, qu'en un instant l'étranger se trouva riche.» + +On l'emmène à Chamly-Bill, on fêta sa venue; Kourroglou improvise pour +lui au dessert, et, dans une de ses strophes, il lui dit: + +«Personne sur la terre ne connaîtrait mes hauts faits sans mes jolies +chansons. Oui, tout ce que j'ai fait, je l'ai fait pour mes amis, et la +passion d'un gain égoïste ne s'est jamais élevée dans mon âme.» + +[Illustration: Kourroglou s'approcha d'Ayvaz. (Page 9.)] + +«Mais écoutez maintenant, s'écrie le rapsode, l'histoire de la princesse +Nighara, fille du sultan de Constantinople.» + +La belle princesse a entendu parler de Kourroglou, et elle s'est éprise +de lui sur sa brillante réputation. Un jour qu'elle était sortie pour se +promener dans les bazars de la ville, et qu'au son des tambours, tous +les promeneurs et tous les marchands s'enfuyaient pour ne pas payer +de leur tête le bonheur de l'apercevoir, un certain Belly-Ahmed +(c'est-à-dire _le fameux_ Ahmed), qui se trouvait là, se dit en +lui-même: «Ton nom est Belly-Ahmed, et tu ne verrais pas cette belle +princesse?» Il la vit, en effet, et faillit le payer cher; car la +princesse, qui n'entendait pas raillerie, le foula aux pieds, et l'eût +fait étrangler par ses eunuques, s'il n'eût eu l'heureuse inspiration de +lui dire, tout en la suppliant, qu'il était natif d'Erzeroum. Aussitôt +la princesse lui demande s'il n'a point vu dans ces contrées un certain +Kourroglou, et Belly-Ahmed, qui n'est point sot, se hâte de se donner +pour un de ses serviteurs. Alors la princesse lui jette de l'or à +poignées, et lui remet, pour son maître, son propre portrait avec une +lettre ainsi conçue: + +«O toi qui es appelé Kourroglou! la gloire de ton nom a jeté un charme +sur nos contrées. Je me nomme Nighara, fille du sultan Murad. Je te dis, +afin que tu l'apprennes, si tu ne le sais pas encore, que j'éprouve +un ardent désir de te voir. Si tu as du courage, viens à Istambul, et +enlève-moi.» + +Belly-Ahmed part pour Chamly-Bill, et se présente aux sentinelles qui +s'emparent de lui et le conduisent à Kourroglou. Celui-ci lui trouve +bonne mine, le fait asseoir, et envoie son bel échanson Ayvaz lui +chercher du vin. Alors recommence avec Ahmed un dialogue dans la +forme de celui qu'on a vu au chapitre précédent, entre Kourroglou et +Khoya-Yakub. «As-tu vu un plus beau cheval que mon Kyrat?---Je n'en ai +pas vu.--As-tu vu un plus beau guerrier que mon Ayvaz?--Je n'en ai pas +vu.--As-tu vu une plus belle fête, etc.--Mais, ô Kourroglou! j'ai vu, +à Istambul, la princesse Nighara!» Kourroglou dresse l'oreille, lit le +billet, regarde la miniature, fait seller Kyrat; et part en laissant +Belly-Ahmed enchaîné dans un cachot, comme il avait fait pour +Khoya-Yakub; en pareille circonstance, c'est sa façon d'agir. + +[Illustration: Ayant entendu la proclamation... (Page 2l.)] + +Ayant passé les portes de la ville (Constantinople), il descendit +de cheval, et Kyrat le suivit par les rues. Ce merveilleux cheval +(descendant à coup sur de celui qui portait les quatre fils Aymon), +sachant bien qu'il pourrait éveiller, par sa beauté, la convoitise des +étrangers, ou _craignant qu'on ne jetât sur lui quelque charme_, «avait +l'esprit de laisser tomber ses oreilles comme un âne, de rebrousser +son poil, d'emmêler sa crinière, enfin de se donner l'apparence et la +démarche d'une rosse.» + +Kourroglou vit une femme décrépite dont le dos _avait la forme courbée +de la nouvelle lune_, et connut à son air que c'était une sorcière. Il +lui demande l'hospitalité. Elle s'excuse sur sa pauvreté. Il lui donne +de l'or, elle s'attendrit. Mais arrivés à la maison de la vieille, +Kourroglou, qui veut y faire entrer Kyrat, trouve la porte si basse, +qu'il est obligé de partager la muraille en deux d'un coup de sabre. La +dame pleure, le bandit l'apaise en lui promettant de lui faire rebâtir +une _belle grande porte_. L'écurie était confortable; mais il n'y +avait dans les mangeoires qu'un peu de paille et de ronces sèches. +Heureusement Kyrat n'était pas dégoûté, et, comme son maître, mangeait +ce qui se trouvait, _pourvu que ce fût un peu moins dur que la pierre_. + +Kourroglou trouva la maison propre et bien aérée, mais dépourvue de +tapis. Or, un Persan se passera de tout volontiers plutôt que de tapis. +Une chambre honorable doit en avoir un en laine étendu au milieu, deux +étroits en drap feutré, placés de chaque côté du premier, dans le sens +de la longueur, et un quatrième en pur feutre, appelé le serendaz, placé +en travers sur le tout. C'est là qu'un gentleman persan boit, mange, +cause, et digère convenablement. «Mère, dit Kourroglou à la vieille, va +m'acheter au bazar un assortiment de tapis; que le feutre soit de +la manufacture de Jam, et que celui du milieu soit des fabriques du +Khorassan. Voici encore une poignée d'argent.» + +Il s'installe bientôt sur ses beaux tapis, ôte son armure, dont la +vieille suspend une à une les diverses pièces à la muraille, et lui +donne encore une poignée d'argent pour qu'elle aille acheter une robe +neuve; car la sienne est si vieille et si malpropre, que le sybarite +Kourroglou _ne peut la regarder_. «Voici un vrai fils pour moi! dit la +sorcière. Puissé-je rencontrer une douzaine de tels enfants!» Elle s'en +va chercher des habits neufs tout faits dans la boutique d'un tailleur, +et enveloppe sa bouche d'un mouchoir blanc pour cacher à son hôte +délicat sa bouche édentée. Sous prétexte de l'arrivée prochaine de douze +prétendus amis qu'il doit régaler, Kourroglou lui commande un énorme +souper, riz, beurre, épices et viandes en abondance, le tout dans un +grand bassin, que la vieille n'eut pas la force d'apporter quand il fut +rempli et prêt à servir. Kourroglou venait de frotter, de brosser et de +laver Kyrat; il s'était lavé aussi les pieds et les mains, avait récité +dévotement son Namaz, ni plus ni moins qu'un bon père de famille, et +se sentait grand appétit. Il alla chercher lui-même à la cuisine la +montagne de riz et de viande, et après que son hôtesse eut étendu sur +lui une grande nappe, et sur la nappe une serviette de peau, il ouvrit +sa main comme _la patte d'un lion_, et se mit à jeter des poignées de +viande dans sa bouche comme dans une caverne. + +Au milieu de ce repas pantagruélesque, dont le récit détaillé et répété +doit, je m'imagine, faire une vive impression quand les rapsodes +le déclament à un auditoire de pauvres diables maigres et affamés, +Kourroglou ne laisse pas que de plaisanter agréablement. «Ma vieille, je +veux dire ma jeune beauté (car la sorcière trouve la première épithète +grossière et ne peut la souffrir), mange aussi, au nom de Dieu, de peur +que le souffle de la destruction ne vienne à s'élever dans ton estomac, +et que je n'aie à rendre compte de toi au jour du jugement.» La vieille +se flattait que les restes de ce terrible souper lui suffiraient pour +vivre une semaine et régaler encore ses voisines. Elle disait s'être +rassasiée à la seule odeur des mets en les faisant cuire; mais quand +elle vit la dévastation que son hôte portait dans l'édifice, elle +craignit d'aller se coucher à jeun, et plongea sa main décharnée dans +le bassin. Malheureusement un grain de riz lui causa un accès de toux +durant lequel Kourroglou mit à sec le fond du plat; et quand elle voulut +ramasser ses nappes, elle s'aperçut avec effroi que la nappe de cuir +avait disparu, «Qu'en as-tu fait, mon fils?--Était-ce donc la nappe? dit +Kourroglou; j'ai trouvé le dernier morceau un peu dur et amer. J'ai eu +quelque peine à l'avaler. Pourquoi ne m'as pas tu averti?--Hélas! pensa +la vieille, mon hôte n'est autre que la famine personnifiée. Si sa faim +recommence, il avalera mon pauvre corps.» + +Kourroglou fit faire son lit en travers de la porte, ce qui effraya +beaucoup la vieille. «De quoi t'inquiètes-tu? lui dit-il; si tu veux +sortir la nuit, je te permets de passer par-dessus mon lit et de me +marcher sur le corps; je ne m'en apercevrai point.» + +Couchée dans la même chambre, la vieille, pensant que son hôte avait +de mauvais desseins, _parce qu'il avait beaucoup mangé_, ne put fermer +l'oeil. «Veilles-tu, mère? + +--Hélas! oui; je me demande si tu n'es pas Nazar-Djellaly. + +--Non.--Tu es donc Guriz-Oglou--Erreur. + +--En ce cas, tu es Reyhan l'Arabe?--Encore moins. + +--Alors, tu es le chef des sept cent soixante-dix-sept, tu es +Kourroglou!--Tu l'as dit. Je viens ici pour enlever la princesse +Nighara.» + +_La langue de la vieille se raidit dont sa bouche_. «Allons, n'aie pas +peur, vieille carcasse.--Comment serais-je rassurée? Quand un enfant +crie, sa mère lui dit pour le faire taire: «Tais-toi, ou le loup viendra +te manger;» et l'enfant crie encore. La mère dit: «Voici le léopard;» +l'enfant crie plus fort. La mère dit alors: «Voici Kourroglou qui va +t'emporter;» l'enfant se tait et cache sa figure dans l'oreiller. + +Kourroglou jure par le plus pur esprit du Créateur du ciel et de la +terre qu'il la traitera comme sa propre mère si elle ne le trahit pas; +mais que, dans le cas contraire, fût-elle assise dans le septième ciel, +il lui jetterait un noeud coulant pour l'en arracher; et quand même elle +se changerait en Djinn pour se cacher aux entrailles de la terre, il +l'en retirerait avec des pinces pour la mettre en pièces. + +Dès le matin, Kourroglou va au bazar et y achète un habit blanc pareil à +celui que portent les mollahs, puis une cornaline sur laquelle il fait +graver le chiffre du sultan. Enfin, il fait l'emplette d'une excellente +guitare dont le manche se dévisse et se retire à volonté. Il met le +cachet et l'instrument ainsi démonté dans sa poche, et, muni de ses +moyens de séduction, il aborde un fakir et le prie de venir réciter à +sa mère mourante quelques versets du Koran. Quand il l'a amené chez la +vieille, il lui ordonne d'écrire sous sa dictée une lettre de passe +moyennant laquelle il se présentera comme un _mollah_, un _chavush_, +c'est-à-dire un pèlerin de la Mecque, un saint homme envoyé par le +sultan à sa fille, et franchira les portes du palais. Le fakir, qui +croit Kourroglou incapable de lire l'écriture, le trompe, et écrit à +la princesse, au nom du sultan, que ce faux chavush est le plus grand +coquin de la terre, et qu'il lui recommande de lui faire donner le +fouet. Kourroglou, qui lit par-dessus l'épaule du secrétaire infidèle, +l'étrangle à demi, le réduit à l'obéissance, scelle la lettre avec le +cachet contrefait du sultan, et pour mieux s'assurer de la discrétion du +fakir, lui donne un tel coup sur la tête, _qu'elle s'aplatit comme un +livre qui se ferme_. Il le pousse ensuite dans un coin de la chambre, +donne un coup de pied au mur qui s'écroule et ensevelit le cadavre sous +ses ruines. On ne peut pas mieux expédier une affaire; mais le récit en +est fort long et fort curieux, à cause des sentences et des formes du +dialogue, mêlé toujours de plaisanteries et de férocité. + +La vieille criait et se frappait la poitrine, «Jamais le sang innocent +n'avait été répandu dans ma maison, et tu l'as souillée!--Veux-tu donc +que je te tue aussi, infidèle sunnite? lui répond Kourroglou, et que je +fasse tomber le reste de ce mur sur ton corps flétri?» + +Kourroglou se revêt du costume blanc des mollahs, entoure sa tête de +plusieurs aunes de linge blanc, cache sa guitare dans sa poche, son +poignard dans son sein, et, le rosaire dans une main, le bâton de +voyage dans l'autre, il franchit, grâce à la feinte lettre et au sceau +apocryphe du sultan, les portes sacrées du palais. «De cette manière, +dit le rapsode avec un mélange de sympathie et d'indignation, il fut +permis à ce larron des larrons d'entrer dans le harem... à cet homme +capable de couper le sein d'une mère nourrissant son enfant!» + +Ayant franchi les portes des sept murailles, il arrive aux jardins +fleuris de la princesse. Il y avait quatre bassins d'eau courante et +des fontaines qui s'élançaient en jets. Kourroglou plia son manteau en +quatre, et s'assit dessus au bord d'une des pièces d'eau, le rosaire à +la main, les yeux à demi fermés, comme un vrai Raminagrobis, ce qui ne +l'empêchait pas de voir distinctement, dans un kiosque ouvert, la belle +Nighara _buvant du vin_ avec plusieurs belles filles de sa suite. + +Une d'elles vint au bord du bassin pour chercher de l'eau, quoiqu'il ne +paraisse pas que Nighara ait eu l'habitude d'en mettre beaucoup dans +son vin. «Homme, qui es-tu? dit la suivante effrayée.--Homme! s'écrie +Kourroglou, quel nom est-ce là? ne peux-tu, fille impure, me saluer du +nom de Hadji? et la princesse Nighara ne peut-elle se donner la peine +de chausser sa pantoufle à demi pour venir au devant du royal chavush +Roushan, envoyé ici de la Mecque par le sultan Murad?» + +Toute personne qui apporte une bonne nouvelle a droit à une récompense +immédiate. Un khan, en pareille circonstance, détache ordinairement sa +riche ceinture, et la présente au messager. La suivante de Nighara court +au kiosque, et commence par s'emparer du châle et des bijoux de la +princesse qui étaient posés sur le tapis. «Es-tu ivre? dit la princesse +étonnée d'une semblable audace.--C'est toi-même qui es ivre, répond +l'autre sans se déconcerter. Ce que je prends m'appartient; j'apporte la +nouvelle qu'un saint homme est arrivé de la Mecque avec un message pour +toi. _Un feu divin brille dans ses yeux, et son visage en renvoie les +rayons vers le soleil_.» + +«Levons-nous, mes filles, dit la princesse. J'ai lu dans les traditions +sacrées que ceux qui vont au devant d'un pèlerin de la Mecque sont +préservés d'être brûlés par la flamme de l'enfer, si la poussière des +sabots de son cheval tombe seulement sur eux.» + +Pendant ce temps, Kourroglou avait ôté sa robe et son turban de pèlerin; +il avait mis son bonnet sur l'oreille, à la façon des dandys kajjares, +rajusté les plis de son bel habit vert-olive, et noué gracieusement le +cachemire qui lui servait de ceinture, et qui laissait voir le manche de +son poignard couvert de gros diamants. Quand la vertueuse princesse vit +le saint homme transformé en un superbe brigand à grandes moustaches, +elle commença, non par s'enfuir, mais par faire attacher les pieds de la +suivante qui s'était ainsi trompée, et sous prétexte qu'elle avait dû +recevoir quelque baiser de cet imposteur, elle lui fit appliquer une +vigoureuse bastonnade sur les talons, puis s'approchant de Kourroglou, +qui essayait de justifier la suivante en se déclarant un _amoureux sans +argent_, incapable de séduire personne par des présents, elle lui +donna un grand coup de pied dans la poitrine. «Princesse, dirent les +suivantes, c'est une pitié de te voir ainsi profaner ton joli pied +contre la poitrine non lavée de ce misérable.--Taisez-vous, sottes +filles, dit le bandit sans se déconcerter; vous ne savez pas que mon +sein est plus précieux que le talon de votre maîtresse.» + +Alors il prit sa guitare et improvisa: + +«Je respire de ton jardin le parfum de la jacinthe et de la violette. +Comme elles tu fleuris dans la solitude. Tu es une flèche au fond de mon +coeur.» + +Nighara était indignée. Kourroglou chanta encore: + +«Tu es le fruit le plus frais dans les jardins du printemps; tu es le +coing embaumé et la grenade vermeille, etc.» + +Au lieu de s'adoucir à de tels compliments, la farouche Nighara fait +un signe à ses femmes, et aussitôt une grêle de coups tombe sur +l'audacieux. «Dieu vous préserve, s'écrie en cet endroit le rapsode, de +tomber sous les ongles d'une femme irritée!» + +En un instant les vêtements de Kourroglou volèrent en pièces: +«Princesse, dit-il, si tu n'as pitié de moi, montre au moins quelque +merci envers ces pauvres filles. Leurs mains deviendront calleuses à +force de me battre.» La princesse dit à ses suivantes: «Allons prendre +un peu de vin pour nous donner des forces, afin que nous puissions +battre encore cet imposteur.» Mais en retournant vers son kiosque, elle +regarda en arrière, remarqua les traits de Kourroglou, et le trouva +beau. Aussitôt il oublia la cuisson des coups d'ongles et des coups de +verges, reprit sa guitare et chanta: + +«O Nighara aux yeux de gazelle, verrai-je ton sein se changer en pierre? +Tu m'as renversé sur le visage. Puissent tes yeux être remplis de +larmes!» + +Nighara, qui ne pouvait détacher ses yeux de ce mâle visage, se fait +apporter du vin. + +«Fais remplir ton gobelet de mon sang, et bois-le,» lui chante encore +Kourroglou. + +En voyant boire du vin, Kourroglou, qui n'en avait pas goûté depuis son +départ de Chamly-Bill, oubliait toutefois son désespoir amoureux «pour +se lécher les lèvres.» Nighara, émue de pitié, lui fit apporter un +bassin de baume _mumiah_, en disant: «Je ne désire pas ta mort; bois et +va-t'en.» + +Kourroglou goûta le baume, fit la grimace, et demanda du vin. «Ah! saint +homme, tu bois la liqueur défendue par le Prophète, dit la princesse +irritée de nouveau. Eh bien, nous t'en donnerons; mais tu danseras +pour nous divertir; après quoi nous te battrons encore et te jetterons +dehors.» Nighara disparaît, et revient avec ses femmes, qui apportent +des tapis, des vins et des mets divers. On étend les tapis sur le gazon, +on sert le festin au bord de la fontaine. La démarche de la princesse +était pleine d'agréments et de grâces, et, malgré sa fureur, elle +avait arrangé ou plutôt dérangé sa toilette pour être plus séduisante. +Kourroglou chanta: + +«O aghas, mes frères! Nighara est venue! Des larmes de joie coulent de +mes yeux. L'Arménien aime sa croix, bien que son prophète ait souffert +sur la croix! Voyez comme elle a orné ses cheveux noirs, auxquels elle a +permis de tomber sur son cou délicat! Elle est venue!» + +«Elle est venue pour m'apprendre la beauté. Nighara est venue pour tuer +Kourroglou; elle est venue!» + +La princesse le regardait toujours; mais, comme les femmes de chez nous, +elle se montrait toujours plus cruelle pour se faire aimer davantage; +seulement, ses façons d'agir étaient un peu plus énergiques. Elle le fit +battre de nouveau, et cette fois si sérieusement, que Kourroglou, vaincu +par la souffrance, _se roulait par terre_. Ne faut-il pas s'étonner ici +de voir ce héros, dont la force fabuleuse détruisait des légions et +se frayait un passage au milieu des armées, pousser la douceur et la +soumission envers le beau sexe jusqu'à se laisser mettre en lambeaux, ni +plus ni moins que n'eût fait Don Quichotte, le modèle de la chevalerie? +Cet ensemble de force et de tendresse caractérise Kourroglou d'un bout à +l'autre du poème. Enfin, n'en pouvant plus supporter davantage, mais +ne voulant pas lever la main sur des femmes, il se jette dans la pièce +d'eau, la traverse à la nage, en élevant sa guitare au-dessus de sa +tête, et gagnant le milieu, où l'eau jaillissait d'un pilier de marbre, +il s'assit en cet endroit. + +Les femmes commencèrent à lui jeter des pierres, «O Belli-Ahmed! tu m'as +trompé, pensait Kourroglou. Elle ne m'a jamais aimé.» + +Alors il se mit à chanter, et là, vraiment, il lui dit de si belles +choses, que son sein commence à palpiter, et qu'elle l'écoute «avec un +plaisir toujours croissant. + +«Le soleil est levé sur la colline de l'Orient. Elle est le jardin des +fleurs. Les roses ouvrent leurs boutons sur ses joues. Que nul ennemi +n'ose regarder dans le jardin de l'amant!... O Nighara! celui qui +touchera ta ceinture une fois seulement deviendra immortel.» + + + +CINQUIÈME RENCONTRE. + +Le soir approchait. La fraîcheur de l'eau calmait les souffrances +de Kourroglou. La princesse se dit: «Il répète sans cesse le nom de +Kourroglou. Ah! si c'était lui-même! Parle, avoue la vérité, lui +dit-elle, es-tu Kourroglou?» Et comme il l'assurait, elle reprit: +«Kourroglou est, dit-on, de la même taille que mon père le sultan. Je +vais te faire essayer sa robe royale. Si elle est trop longue pour toi, +je ferai enfoncer des clous dans tes talons afin que tu deviennes plus +grand. Si elle est trop courte, je te ferai couper les pieds. Si elle +est trop large, je te ferai ouvrir le ventre, et on le remplira de +paille pour te grossir.» + +Kourroglou dit: «Tu me punis selon le code d'Abou-Horeyra. N'importe, +j'essaierai la robe.» + +Il sortit de l'eau, et Nighara, de ses propres mains, lui passa la robe. +Elle semblait avoir été faite pour lui. Alors ils jetèrent leur main +autour du cou l'un de l'autre, et entrèrent dans le pavillon, où, +suivant la coutume turque, ils burent dans la même coupe. Alors la +princesse dit: «As-tu amené ici ton fameux cheval Kyrat?--Oui, je l'ai +amené.--Il faut donc que tu trouves pour moi un autre cheval aussi bon +que Kyrat.» + +Kourroglou voyant les progrès qu'il faisait dans le coeur de la +princesse se mit à chanter: + +«Humide, humide est la neige que l'on voit au sommet des grandes +montagnes! Tes yeux brillants soufflent la fraîcheur sur mon coeur +embrasé! Mon cher amour est couvert d'habits couleur de rose; elle est +tout entière d'une teinte rose. L'eau qu'elle boit est aussi pure que +l'azur du ciel. Ses yeux sont enivrés d'amour et de vin. + +«Je suis Kourroglou. Ne suis-je pas libre de me promener dans ces +bosquets? Je ne puis marcher en liberté dans le monde, car le monde est +trop étroit pour moi.» + +Kourroglou ayant combiné son plan avec la princesse, reprit ses habits +de mollah et sortit du harem comme il y était entré. Il fut arrêté à la +porte par les gardes, qui lui dirent: «Saint homme, puisque tu as accès +auprès de la princesse, commande-lui, au nom du ciel, de nous faire +toucher notre paie; car, depuis le départ du sultan son père, nous +n'avons pas reçu une obole. + +--Je vous jure que je vous ferai payer, dit Kourroglou, et, en +attendant, pour lui marquer votre mécontentement, vous devez abandonner +vos postes, et vous refuser à escorter la princesse.» + +Ayant donné cet avis charitable, le fourbe retourne chez sa vieille +hôtesse, et va ensuite acheter au bazar un beau poulain de trois ans, le +ramène à l'étable, prépare lui-même la selle, et, au lever du soleil, +en entendant les trompettes sonner pour annoncer une promenade de +la princesse hors la ville, il paie magnifiquement sa vieille, lui +conseille de se cacher afin de n'être point persécutée à cause de lui, +et monté sur Kyrat, suivi par le poulain attaché à son étrier, il s'en +va sur la route attendre Nighara, qui bientôt arrive dans son chariot. +Il l'enlève des bras de ses femmes, la met en croupe et s'enfuit avec +elle dans le désert. Là, tombant de fatigue, il s'étend sur le gazon et +cède au sommeil. La princesse lui demande s'il compte dormir longtemps. +«Mon sommeil est de deux sortes, lui dit-il. Le plus court est de trois +journées, le plus long est de sept journées. Mais écoute, ma bien-aimée. +Kyrat a le don de pressentir l'approche de mes ennemis. Quand l'ennemi +se met en route pour me poursuivre, Kyrat hennit; quand l'ennemi est à +moitié chemin, Kyrat devient inquiet et souffle avec ses narines; quand +l'ennemi est tout près de se montrer, Kyrat gratte la terre et l'écume +lui vient à la bouche.» La princesse se plaint vainement du long somme +dont son amant la menace en plein désert et au milieu des dangers. Il +faut que Kourroglou dorme ou qu'il périsse; à cette robuste organisation +il faut un repos semblable à celui de la mort. Elle examine Kyrat avec +inquiétude, et quand elle a vu signaler le départ et la marche de +l'ennemi, quand elle a remarqué ses sabots grattant la terre et sa +bouche couverte d'écume, elle éveille Kourroglou, ainsi qu'elle a été +avertie par lui de le faire. Aussitôt il se lève, rattache les sangles +de son coursier, fait monter Nighara sur l'autre, et attend de pied +ferme le jeune sultan Burji, qui accourt à la délivrance de sa soeur +Nighara. Kourroglou, par ses terribles chansons, porte l'épouvante dans +le coeur des guerriers du prince, et bientôt, s'élançant au milieu +d'eux, il les disperse comme un troupeau de gazelles. Mais Burji-Sultan, +résolu à reconquérir sa soeur, s'élance seul contre lui. «Que faire? dit +Kourroglou dans son coeur; si je tue le frère de ma bien-aimée, elle ne +me le pardonnera jamais et remplira ma vie d'amertume.» Nighara se prend +à pleurer. «O Kourroglou! je n'ai qu'un frère, ne le tue pas.--Mon amie, +ne crains rien,» dit Kourroglou. Et, s'adressant au prince: «Le chef de +tes écuries ne gagne pas le pain qu'il mange; il n'a pas seulement serré +les sangles de ton cheval. Je t'avertis que tu roules sur ta selle. +Descends et raccourcis tes sangles, tu combattras ensuite contre moi.» + +Le Turc crédule descend pour arranger sa selle. Pendant ce temps, +Kourroglou s'approche avec précaution, le renverse, s'assied sur lui et +feint de vouloir le tuer. Burji pleure et se lamente: «Le sultan mon +père n'avait qu'une fille et un fils; tu enlèves l'une, tu vas tuer +l'autre. Toute la famille va être éteinte.--Je t'accorde la vie à +condition que tu me donnes ta soeur en mariage. Je suis aussi savant +qu'un mollah; j'ai lu les sept volumes des commentaires arabes sur le +Koran; je sais par coeur toutes les formules usitées dans les mariages.» +Le prince prononce avec lui la prière nuptiale consacrée par le Koran, +et lui accorde sa soeur. Kourroglou le relève, l'embrasse au front, et +lui dit: «Désormais, au nom et par l'autorité du sultan Murad ton père, +je gouverne et règne à Chamly-Bill. Où aurait-il trouvé un meilleur +parti pour sa fille?» + +En continuant leur route vers Chamly-Bill, Kourroglou et Nighara +traversent encore quelques aventures. Ils pénètrent dans le camp d'un +jeune Européen qui tombe amoureux de Nighara, et veut l'enlever à son +époux. Kourroglou est forcé de détruire sa suite et de piller ses +trésors; il est même au moment de le tuer pour lui apprendre à vivre, +lorsque Nighara, touchée de l'amour de ce jeune homme, le fait sauver, +et menace Kourroglou d'avaler un poison mortel caché dans l'anneau +qu'elle porte au doigt s'il n'abandonne pas sa poursuite. Kourroglou se +soumet, et continue son voyage avec elle. Nighara montait à cheval aussi +bien que lui-même, et pouvait fournir une course aussi hardie, aussi +rapide que la sienne. Ils surprirent une caravane, se firent payer une +riche redevance, et là, encore, Nighara obtint grâce de la vie pour le +marchand. + +Elle blâmait beaucoup son époux de commettre toutes ces violences. Il +lui répondit avec la franchise d'un honnête Turcoman: _Je ne laboure ni +ne trafique; il faut donc que je vole_. L'argument était sans réplique. +Enfin ils atteignent les portes de Chamly-Bill. Les brigands vinrent à +leur rencontre avec des acclamations, des chants et des décharges de +mousqueterie. «Guerrier, dit la princesse à Kourroglou, lequel d'entre +eux est Ayvaz? Montre-le-moi. + +Improvisation de Kourroglou: + +«Regarde ici, mon cher amour: ce cavalier est Ayvaz. Regarde-le, et +préserve mon âme du lit de feu de la jalousie. Regarde, voilà Ayvaz; +mais ne tombe point amoureuse de lui. Dans sa main étincelle un bouclier +hezzare. Le miel de l'éloquence est sur sa langue; et _la ligne du +pinceau de la main du Tout-Puissant_ est sur l'arc de ses sourcils. +Regarde; mais n'en tombe pas amoureuse. Ce n'est qu'un garçon de +quatorze ans. Une plume de grue est sur sa tête. Ce cavalier est Ayvaz, +oui, Ayvaz lui-même.» + +Il présenta alors son épouse à ses compagnons en leur disant: «Nous +devons tous l'honorer, elle est la fille du sultan de Turquie;» et +Nighara s'étant assise sur le seuil de la porte de la forteresse, les +sept cent soixante-dix-sept cavaliers de la garde sacrée de Kourroglou +se prosternèrent devant elle, «O Dieu! s'écria Kourroglou, sois béni +et ton nom glorifié! Je dois à ta seule bonté d'avoir réalisé mes plus +chères espérances!» Il frappa les cordes de sa guitare et chanta ainsi: + +«Les nuages de l'adversité ont été dissipés par la foi de Kourroglou. +Ils se sont évanouis comme la brume du matin. Voici mon Ayvaz.» + +Nighara fit son entrée couchée sur les riches coussins d'un palanquin +d'honneur. Toutes les femmes et toutes les esclaves de Kourroglou +vinrent à sa rencontre, et l'introduisirent respectueusement dans le +harem. Belly-Ahmed fut tiré de sa prison et récompensé par un des +premiers grades dans la troupe. Ce même jour, on célébra le mariage +de Kourroglou et celui d'Ayvaz, auquel le maître donna une femme. Les +musiciens, danseurs et jongleurs vinrent en foule. Le vin coula par +torrents, et il coule encore à cette heure, dit ordinairement le _khan_ +pour clore cette rapsodie. + + + +SIXIÈME RENCONTRE. + +Dans un des districts de l'Anatolie vit une grande tribu de nomades +connus sous le nom de Haniss. Elle est composée de trente mille familles +qui sont toutes riches et qui habitent un pays magnifique. Chacun de +ces chefs consacre sa vie à quelque objet favori. L'un aime les beaux +vêlements, un autre préfère les femmes, et un troisième est passionné +pour les chiens de chasse ou les faucons. Leur chef, Hassan-Pacha, +aimait les chevaux par-dessus tout. Quand il entendait parler d'un beau +cheval, il n'épargnait ni argent ni peine pour se le procurer. + +Un jour, Hassan-Pacha vint dans ses écuries, et, après avoir examiné +plusieurs de ses chevaux, il dit à son vizir: «Certainement, aucun roi, +dans les cinq parties du monde, ne peut se vanter d'avoir une écurie +comme celle-ci.» Le vizir répliqua: «Aucun roi, il est vrai, n'a +d'écurie comme celle-ci; mais Kourroglou a un cheval à Chamly-Bill, du +nom de Kyrat, et Keyvan lui-même, celui qui gouverne les sept cieux, ne +possède pas son pareil.--O mon vizir! je suis prêt à donner tout ce +que j'ai pour acquérir ce joyau.--Pacha, ce n'est pas chose facile. +Kourroglou ne manque pas d'argent, et il n'y a aucune possibilité de lui +prendre son cheval de force.--Vizir, à l'homme qui m'amènera ce cheval +je donnerai la moitié de mon pouvoir; s'il dit: «Ce n'est pas assez,» je +lui donnerai la moitié de mes richesses; et si cela même ne le contente +pas, j'ai sept filles, il aura la liberté de choisir la plus belle pour +sa femme. Va, et fais proclamer à son de trompe, dans la direction des +quatre vents, à tous les camps de notre tribu, l'ordre suivant: «Qu'il +soit bey ou mendiant, vieux ou jeune, il sera mon gendre celui qui +m'amènera Kyrat.» + +Il y avait dans la tribu de Haniss un certain marmiton nommé Hamza, dont +la tête et les sourcils étaient chauves, et qui était marqué de petite +vérole. Cet homme, ayant entendu la proclamation, accourut auprès +du vizir nu-pieds et à peine vêtu. «Que proclame-t-on ainsi, +vizir?--Qu'est-ce que cela te fait, à toi, vilaine tête chauve?--Je +demande seulement de quoi il s'agit?» Le vizir le mit au fait, et +ajouta: «L'homme qui réussira sera riche.--Qu'ai-je besoin d'argent? dit +Hamza; douze livres d'écorce de melon d'eau que l'on me donne à manger +chaque jour dans les cuisines suffisent à mon appétit.» Le pacha promet +de partager son pouvoir et ses richesses, et de donner l'une de ses sept +filles pour femme à celui qui lui amènera Kyrat. Aussitôt Hamza dressa +les oreilles. «Vizir, j'ai vu les sept filles du pacha; mais s'il +consentait à me donner la plus jeune...--Celui qui amènera le cheval +aura le droit de choisir.» Hamza se frappa la poitrine avec ses +deux mains, et dit: «Regarde-moi, regarde-moi; je suis l'homme qui +choisira.--En vérité? dis-moi comment, par exemple.--Le pacha aura +Kyrat; mais il faut que tu me conduises d'abord en sa présence.» Le +vizir pensa: depuis tant de jours que nous faisons publier cette +proclamation, il ne s'est encore trouvé personne qui voulût en profiter. +Voici le premier et le dernier; il faut le faire voir au pacha. + +Hamza fut introduit devant le pacha. «Est-ce toi, pauvre tête fêlée, qui +as promis de m'amener Kyrat?--Moi-même; mais que me donneras-tu pour +cela, pacha?--Je te donnerai la moitié de mes richesses.--Je n'ai pas +besoin de richesses,--Je te donnerai la moitié de mon pouvoir.--Je n'ai +pas besoin de ton pouvoir; qu'en ferais-je?--Tu choisiras celle de mes +filles que tu voudras.--Pacha, je ne puis croire à tes paroles.--Que +puis-je faire de plus pour te convaincre?--Jure, en baisant le Koran, +que, dans le cas où tu violerais ta parole, tu divorceras d'avec chacune +de tes sept femmes.» Le pacha en fit le serment. Hamza lui dit: «Je suis +depuis longtemps amoureux de la plus jeune de tes filles; si je perds la +vie dans cette expédition, je n'en aurai nul regret; si, au contraire, +je ramène le cheval, j'aurai ta fille.» Le pacha dit: «Tu l'auras;» et +il baisa le Koran. + +Hamza partit en hâte pour Chamly-Bill, où l'arrivée d'un pauvre diable +comme lui fut à peine remarquée. Après un mois de séjour dans ce lieu, +il pensa dans son coeur: «Tâchons de pêcher Daly-Ahmed avec l'hameçon +de l'amitié. Je trouverai peut-être ainsi moyen de m'introduire dans +l'écurie.» Il entra alors dans la cour de l'écurie avec circonspection +et à pas lents. Après avoir déchiré sa chemise sur sa poitrine, il +ramassa un tas de fumier; et, se jetant dessus, il se mit à pleurer et à +gémir à haute voix. Les larmes coulaient de ses yeux comme la pluie d'un +nuage. Daly-Mehter, écuyer de Kourroglou, passait justement de ce côté; +il vit un malheureux, tout nu et en larmes, assis sur ce tas de fumier. +Son coeur fut ému de pitié. Tout le monde sait que les fous[26] sont +très-portés à la pitié: «Pourquoi cries-tu ainsi, tête chauve?» Hamza +répondit: «Puisse-je devenir ton esclave! Je suis orphelin et étranger; +grâce à la laideur de mon front chauve, personne ne veut me prendre à +son service. Je désirerais pourtant trouver un maître qui put me donner +un morceau de pain.» Daly-Mehter pensa: «Tout le monde vit du pain de +Kourroglou; je prendrai cet homme à l'écurie, et je le nourrirai.» Pour +commencer, il releva ses manches jusqu'au coude; et remplissant un vase +d'eau chaude, il lava la tête d'Hamza, et, l'ayant nettoyé entièrement, +il lui donna ses vieux habits pour se vêtir. Hamza le chauve montra tant +de zèle et d'habileté dans son service, que la raison de Daly-Mehter lui +échappait d'étonnement. Un des deux meilleurs chevaux de cette écurie +était Kyrat, qui était attaché, par une jambe, à une chaîne dont +Kourroglou portait toujours la clef dans sa poche. L'autre, monté +habituellement par Ayvaz, se nommait Durrat. Ce cheval était aussi +attaché séparément, et la clef de son cadenas était dans la poche de +Daly-Mehter. + +[Footnote 26: Par allusion à la signification littérale du mot _daly_, +fou, tête faible.] + +Toutes ces circonstances furent bientôt connues de Hamza, qui commença à +désespérer de pouvoir jamais s'emparer de Kyrat. Kourroglou vint un +jour à l'écurie, et trouva Daly-Mehter endormi. Il regarda, et vit un +misérable en guenilles et à tête pelée, qui étrillait Kyrat avec une +brosse et un morceau de drap. Kourroglou et Hamza ne s'étaient jamais +vus auparavant. Kyrat était tendu comme un arc, sous la pression de la +puissante main de Hamza; et sa robe était toute luisante, par le fait +de son excellent pansement. Kourroglou trembla de toutes ses jambes, et +pensa dans son coeur: «L'homme sous le bras duquel Kyrat est plié ainsi +ne peut pas être un homme ordinaire.» Il cria: «Chien pelé, tu vas +emporter la peau du cheval: est-ce là la manière de l'étriller?» +Hamza prit un gros marteau de fer dans une niche, et, le levant sur +Kourroglou, il cria: «Que viens-tu faire dans cette écurie? Va-t'en, +vagabond.» Car, il lui avait été enjoint par Daly-Mehter de ne permettre +à personne d'entrer dans l'écurie. Kourroglou dit: «Fou, comment oses-tu +lever ta main sur moi?» Daly-Mehter fut tiré de son sommeil par ce +bruit. Il se releva, et salua son maître: «Quel est cet homme que tu as +engagé à mon service?--Puissé-je devenir ta victime! Des milliers +de gens vivent de ton pain. Cette tête chauve est très-habile et +très-adroite, et peut, aussi bien que tant d'autres, profiter de tes +largesses.--Je ne refuse mon pain à personne; qu'il en mange autant +qu'il voudra; mais, à juger de ses jambes et de toute son allure, je +n'attends rien de bon de lui; il a l'air d'un voleur de chevaux.--Oh! +non, seigneur; s'il était de fer, on ne pourrait faire plus de cinq +aiguilles de ce pauvre diable!» + +Hamza comprit alors que c'était là Kourroglou, il jeta son marteau à +terre, et, dans sa terreur, il courut se cacher sous le bat d'une mule. +Kourroglou, avant de quitter l'écurie, dit à Daly-Mehter: «Attache +toujours un oeil vigilant sur mon cheval; ne donne ta confiance à +personne.» Il ne poussa pas plus loin cette enquête. + +Plus Hamza restait attaché à l'écurie, plus il reconnaissait +l'impossibilité de voler Kyrat. Il dit donc dans son coeur: «Si ce n'est +Kyrat, ce sera au moins Durrat. Le premier est père du second, et sa +mère était une jument arabe. Hassan-Pacha ne les a jamais vus ni l'un ni +l'autre: il me croira, il me donnera sa fille; et s'il arrive jamais +à connaître la vérité, il ne me l'ôtera pas, après que je l'aurai +épousée.» + +Pendant la nuit il apprêta la selle de Durrat et tous les harnais qui +en dépendaient. Daly-Mehter était ivre quand il revint du palais de +Kourroglou, et voyant que Hamza pleurait amèrement, le visage appuyé +sur ses mains, comme s'il était devenu veuf, il demanda: «Qu'as-tu, +Hamza?--Seigneur, comment puis-je m'empêcher de pleurer? Chaque nuit +tu vas avec Kourroglou boire du vin rouge, et tu ne t'es jamais dit: +Apportons en quelques gouttes au pauvre orphelin. Hélas! qu'est-ce que +cela, du vin? je n'en ai jamais vu. Est-ce doux ou acide?» + +Daly-Mehter se leva, prit le bidon de l'écurie, et s'en fut au cellier +de Kourroglou. Ayant rempli le bidon, il le rapporta, le mit devant +Hamza et lui dit: «Bois, tête chauve.» Hamza remplit un vase jusqu'au +bord, et le tendit à Daly-Mehter. «Seigneur, essaie le premier; que je +voie comment tu bois.» Daly-Mehter vida le vase jusqu'à la dernière +goutte, et dit: «Voici la manière de boire.» Hamza remplit le vase à +son tour, et l'ayant approché de ses lèvres, il donna une secousse si +adroite, qu'il répandit tout le breuvage par-dessus son épaule, sans que +Daly-Mehter s'en aperçût. De cette manière, il grisa si bien l'écuyer, +que ce dernier à la fin tomba comme mort sur le plancher. Hamza dit dans +son coeur: «Il n'est pas convenable que je me montre sous ces haillons.» +Il ôta donc ses vieux habits, et ayant dépouillé Daly-Mehter, il changea +de vêtements avec lui. Il trouva dans la poche de l'ivrogne la clé de la +chaîne de Durrat, conduisit le cheval hors de l'écurie, lui mit la +selle sur le dos, et s'en fut comme une étoile Filante sur la route qui +conduisait au camp de la tribu de Haniss. + +Kourroglou vint de bonne heure à l'écurie; il n'avait point de ceinture, +car il sortait du harem. Il regarda et vit Kyrat à sa place ordinaire, +mais Durrat avait disparu. Il devina, tout de suite que la tête chauve +l'avait volé. Il appela l'écuyer. Daly-Mehter se releva, se frotta les +yeux, et salua. «Vilain, que signifient ces haillons que je vois sur +toi? Quel est ce tour de jongleur?» + +Le pauvre écuyer regardait ses habits, et n'en pouvait croire ses yeux. +«Où est Durrat?--Seigneur, Hamza doit l'avoir emmené pour le promener ou +le faire boire.--Ne le disais-je pas, que c'était un voleur de chevaux? +Vite, que l'on selle Kyrat!» + +Kourroglou, armé, monta au sommet de la plus proche montagne, sur +laquelle ses sentinelles avancées étaient postées; il examina le pays, à +l'aide d'un télescope, jusqu'à ce qu'il découvrit enfin le fuyard. Il le +vit volant comme une flèche vers ses tentes. + +Il fut transporté de rage et rugit sur la montagne: «Misérable voleur, +où fuis-tu, où fuis-tu? Tu peux aller aussi loin que Istambul; je t'y +suivrai, et je m'emparerai de toi.» + +La voix de Kourroglou, quand il était en colère, pouvait s'entendre à un +mille de distance. Hamza la reconnut de loin, et dit: «O père céleste, +la vie est douce: Malheur, malheur à moi!» Il regarda devant lui, et +vit un village à peu de distance. Il dit dans son coeur: «Si je pouvais +gagner ce village, mon âme pourrait encore être sauvée.» On voyait un +profond ravin à l'entrée du village. «Qui peut dire, pensa Hamza, si, +avant que j'aie atteint ce village, Kourroglou n'aura pas _brûlé mon +père!_» + +Au fond du ravin se trouvait un moulin; le meunier était absent, et les +roues restaient oisives. Hamza y courut, attacha la bride de Durrat à +la porte, et entra dans le bâtiment désert. Là, il trouva la robe du +meunier qu'il mit sur lui, et il se frotta de farine de la tète aux +pieds. + +On sait que lorsqu'un homme a fait une course rapide, ses yeux sont +comme couverts d'un brouillard, et que sa vue n'est pas très-claire +pendant quelque temps. Kourroglou ne reconnut pas Hamza, et demanda: +«Meunier, où est le cavalier qui monte le cheval attaché à ta porte? + +--O mon agha! le cavalier s'est précipité ici, saisi d'une telle +crainte, qu'il a couru sa cacher sous la roue.» + +Kourroglou, tout tremblant de rage, descendit de cheval: «Tiens mon +cheval.» Il tira alors son poignard, et courut à la recherche du voleur. +Kyrat avait cette qualité, qu'il obéissait en toute chose à quiconque le +recevait en dépôt de la main de Kourroglou. Il se laissa guider comme un +enfant. Hamza, qui n'était pas sot, jeta la robe de meunier à bas, et +sauta sur Kyrat. Il essaya d'un temps de galop, et revint attendre +tranquillement Kourroglou, qui, ayant tourné sens dessus dessous tout ce +qu'il y avait dans le moulin, et n'y trouvant pas une âme, sortit et vit +Durrat à la porte. Aux pieds de Durrat, la robe du meunier gisait par +terre; un peu plus loin on voyait le victorieux Hamza sous sa propre +forme, monté sur Kyrat. Il pensa dans son coeur: «J'ai fait là un marché +capital! plaise à Dieu que je ne le regrette pas quand il sera trop +tard!» Et il s'écria: «Hamza-Beg!--Quel est ton plaisir, noble +guerrier?--Nous allons revenir à la maison, mais nous irons au pas, les +chevaux sont fatigués.--Où dis-tu que tu veux aller?--A Chamly-Bill. Tu +m'as offensé sans raison; et je suis venu le chercher en personne.--Ne +plaisante pas davantage, Kourroglou. J'ai cherché le cheval dans le +ciel, mais, Dieu soit loué, je l'ai trouvé sur la terre. Tu as daigné me +faire présent de Kyrat, de ta propre main. Puisses-tu jouir d'une vie +et d'un bonheur sans fin! Seulement ne me demande pas de te suivre.--Je +t'en conjure, je l'en prie, Hamza, je deviendrai ton esclave! Dis, +sont-ce des richesses, un cheval, une femme, que tu convoites? Guerrier, +je te jure que tu auras toute chose en abondance. Tu as le choix; tout +ce que je possède t'appartient.--Je ne serai pas la dupe de ta ruse. +Ce que je désire ne t'appartient pas: je te ferai connaître la vérité. +J'aime la plus jeune des filles de Hassan-Pacha, qui a promis de me la +donner pour femme, en échange de Kyrat. Depuis six mois et plus, je +languissais de désespoir a Chamly-Bill. Maintenant regarde, j'emmène +Kyrat, et tu es toi-même la cause de mon bonheur. Puisses-tu vivre +heureux et longtemps! Je m'en vais prendre femme.--Hamza-Beg! rends-moi +seulement le cheval, et je t'apporterai sur mon sabre la tête de +Hassan-Pacha.--Ce serait une conduite basse de ma part; quelle preuve de +courage montrerais-je aux yeux de ma fiancée?» + +Les prières et les promesses de Kourroglou ne servirent à rien. Hamza +jura par la plus pure essence de Dieu qu'il ne rendrait pas le cheval. +Kourroglou poussa un profond soupir du fond de sa poitrine, et dit: +«Hamza-Beg! permets-moi de chanter un air qui me vient à la mémoire.» + +_Improvisation_.--«Sans Kyrat, la vie et le monde ne sont qu'un fardeau +pour moi. Pauvre Kourroglou! maintenant que Kyrat a quitté tes mains, tu +dois te frapper la tête de douleur, Kourroglou!» + +Hamza regardait Kourroglou pendant que celui-ci continuait de chanter +ainsi: + +_Improvisation_.--«Tu as dû demander Kyrat à Dieu même. La queue de +Kyrat était un bouquet de fleurs. Monter sur lui c'était monter le +bonheur en personne. O Kourroglou! que Dieu le le rende! Je me noie dans +une mer profonde; le chagrin de la perle de Kyrat se pose comme une +pierre sur mon âme, et m'entraîne dans l'abîme. Je suis un paysan, un +meunier, loin de moi cette épée, Kourroglou, tu devras maintenant crier +«du blé, du blé[27]!» + +[Footnote 27: C'est un cri par lequel les meuniers sur la plate-forme de +leur moulin font connaître qu'ils n'ont plus rien à moudre.] + +Kourroglou avait l'air d'un fou, il disait: «Sans Kyrat je ne mérite pas +d'être un guerrier.» + +Hamza dit: «O Kourroglou! tes paroles ont brûlé mon foie. Va à +Chamly-Bill, et demeure en repos pendant six mois. A la fin de ce temps, +tu peux prendre l'habit d'un Aushik[28], et venir au camp de la tribu de +Haniss. Je vais y mener Kyrat, et j'épouserai la fille du pacha; mais je +te jure que de même que j'ai reçu Kyrat de tes propres mains, de même je +te rendrai de mes propres mains les rênes et le cheval.--Comment puis-je +savoir, ô Hamza-Beg, si tu es sincère ou non dans tes paroles?--Je jure +par le plus pur être de Dieu. J'ai l'âme noble, et je te le répète +encore, je conduirai moi-même Kyrat par la bride, et je te le rendrai.» + +[Footnote 28: Chanteur improvisateur.] + +Cela dit, il tourna la tête de Kyrat, et s'en fut vers le camp de la +tribu de Haniss. Kourroglou contempla son bien-aimé cheval jusqu'à ce +qu'il eût disparu dans l'éloignement. Triste, et les yeux baissés, il +retourna sur ses pas et monta sur Durrat. Tous les bandits étaient +sortis de Chamly-Bill afin de voir quelle figure ferait Hamza, ramené +par Kourroglou; mais quand ils virent leur chef seul et monté sur +Durrat, ils se dirent entre eux: «Kourroglou aura été attrapé par cette +adroite tête pelée.» Ils eurent peur de la colère de Kourroglou, et se +dispersèrent dans toutes les directions. Chacun d'eux comme un rat, se +cacha dans quelque trou. Ayvaz seul fut assez hardi pour parler, et +dit: «Agha, tu as fait un bon marché; Durrat pour Kyrat! As-tu pris le +voleur?--Va-t'en, sot enfant!» Le jeune homme effrayé s'éloigna. + +Kourroglou s'en fut dans le harem, et, pendant les six mois qui +suivirent, il ne bougea pus de la chambre de Nighara. Au bout de ce +temps, il dit: «Nighara, Hamza m'a fait une promesse: il faut que +j'aille là-bas et que j'y meure ou que je revienne avec Kyrat.» + +Il se leva, revêtit l'habit d'un Aushik, et, après avoir pris congé de +sa femme, il partit. + +En s'approchant du camp des Haniss, il se préparait à passer une large +rivière, quand il remarqua sur le sable la trace des pieds d'un cheval +qui l'avait franchie en un saut, d'une rive à l'autre. Il dit dans son +coeur: «Nul cheval au monde, excepté mon Kyrat, ne pourrait accomplir +une chose semblable. Hamza a dû venir ici avec lui.» + +Étant entré dans le camp, il mit un temps considérable à faire le tour +des tentes nombreuses et des cordes tendues qui en marquaient les +limites. Fidèle à son rôle, il chantait tout le temps de sa plus belle +voix, charmant et égayant tous ceux qu'il rencontrait; et toutes ses +chansons étaient à l'éloge du cheval. + +Cette nouvelle parvint bientôt aux oreilles du pacha; ce seigneur était +de mauvaise humeur, parce que depuis le jour où Kyrat lui avait été +amené par Hamza, il n'avait pu encore monter ce cheval, qui était +attaché dans l'écurie et ne souffrait que personne s'approchât de lui, +si ce n'est Hamza-Beg. Le pacha ordonna que Kourroglou fût amené en sa +présence. Il lui fit un accueil gracieux, et lui permit de s'asseoir +dans sa tente. «On dit que tu es habile dans l'art de louer les chevaux: +tu arrives justement dans un lieu où tu peux voir une écurie qui n'a pas +sa pareille dans tout l'univers.» Kourroglou eut peur que Hamza-Beg ne +le trahit; il regarda, et, voyant que ce dernier était absent, il chanta +l'éloge suivant: + +_Improvisation_.--«Laissez-moi chanter l'éloge d'un cheval arabe. Sa +crinière doit être comme si elle était de fils de soie; ses pieds ne +doivent pas être charnus. Ils sont exactement entourés de peau; ses +sabots ont l'air d'avoir été tournés; ses fers ne doivent pas peser plus +d'un okha d'argent; il doit être robuste et d'une taille moyenne; son +cou doit être long, mince et uni comme un ruban. Quand on le sort de +l'écurie, il bondit et se joue de mille manières.»--Bravo, Aushik! cria +le pacha, je n'ai jamais entendu louer le cheval avec tant de _méthode_. +Le célèbre Kyrat qu'Hamza-Beg m'a amené possède toutes les qualités que +tu as énumérées; mais de quel usage est-il pour moi? Il est si méchant +et si fou, que je ne puis pas le monter. + +Kourroglou dit: «Longue vie au pacha! un cheval fou est le meilleur à +monter.--Pour quelle raison?» + +Kourroglou chanta ainsi: + +_Improvisation_.--«Un noble cheval marche hardiment, comme s'il +cherchait à renverser son cavalier. Il secoue ses oreilles et tire si +fort les rênes que le cavalier doit le tenir ferme et ne donner aucun +repos à ses mains. Le cheval d'un guerrier-bélier doit être fou comme +son maître.» + +Le pacha appela ses serviteurs: «Faites venir Hamza-Beg devant moi. Je +désire qu'il écoute ces belles louanges du cheval.» + +Hamza-Beg avait épousé la plus jeune fille du pacha, et il avait été +élevé au rang de grand vizir. + +Il vint, vêtu d'un riche habit de fourrure; son turban était du plus +beau cachemire, et il avait une suite de trois cents hommes. + +Il entra, et, saluant à peine de la tête le pacha, il s'assit sans qu'on +le lui dit et s'étendit sur son siége. + +Kourroglou fut grandement surpris de voir tant de splendeur et de +gravité dans un homme qui, six mois auparavant, n'était qu'un marmiton. +Il se leva humblement de sa place et fit un profond salut. Un frisson +glacial courut sur toute sa peau, et, en saluant, il plaça la main sur +son coeur. Ce geste signifiait: Hamza-Beg! sois miséricordieux et ne me +trahis pas! Hamza-Beg, en réponse, plaça la main sur ses yeux, ce qui +voulait dire: «Ne crains rien et prends patience[29]!» + +[Footnote 29: La conversation par signes est portée à une grande +perfection en Perse. Je me rappelle qu'une fois, pendant ma visite à un +certain beglerberg, on lui amena un coupable qui ne voulait pas avouer +sa faute. Le beglerberg ordonna d'apporter les fouets et les felakas. +«Je jure que je suis innocent», s'écria l'accusé, croisant sur sa +poitrine ses deux poings fermés avec un seul doigt levé en avant. Les +exécuteurs étaient prêts, regardant le beglerberg, qui, de son côté, +fixait les yeux sur la poitrine de l'accusé: «Tu es coupable, drôle, +s'écria-t-il.--Sur ta tête bienheureuse, je suis innocent», répondit +l'accusé, croisant ses poings comme auparavant, avec cette différence +qu'il y avait deux doigts au lieu d'un projetés en avant. Ils +continuèrent ainsi, l'accusé après chaque menace du beglerberg, croisant +ses mains sur sa poitrine avec toujours plus de doigts levés. Enfin, +quand après une nouvelle protestation, il eut mis ses mains sur sa +poitrine avec tous les doigts étendus, le beglerberg dit: «Allons, +laissez-le aller. Peut-être est-il réellement innocent. Retourne à ta +maison, et fais que je n'entende pas de plaintes contre toi.» Quand +je quittai la maison du beglerberg, je remarquai que mes domestiques +riaient et chuchotaient entre eux, et j'obtins d'eux l'explication +suivante: l'accusé avait fait d'abord entendre au beglerberg qu'il lui +donnerait un tuman, s'il voulait le renvoyer; ensuite il lui en avait +promis deux, trois et ainsi de suite; mais il n'obtint son pardon que +lorsqu'il eut promis de payer dix tumans. (_Note de M. Chodzsko._)] + +Le pacha dit: «Nul doute que l'Aushik ne soit lui-même un bon cavalier.» +Il se tourna vers Kourroglou et dit: «Aushik, serais-tu dans le cas de +monter mon cheval?» Kourroglou se mit à pleurer et à se plaindre de ce +qu'on voulait, sans doute, lui donner quelque cheval fou qui le tuerait +et rendrait ses enfants orphelins. Le pacha dit: «N'aie pas peur. Tu +auras deux cents tumans de moi. Si le cheval te tuait, l'argent serait +remis à ta veuve et à tes orphelins, comme le prix de ton sang. Si tu +peux descendre vivant de dessus son dos, je te donnerai l'argent comme +récompense.» Kourroglou dit: «Puisse le pacha nager dans le bonheur, et +puisse son règne être long! Je suis content. Si je meurs, puisses-tu +vivre de longs jours, seigneur!» Le pacha donna ordre au vizir d'aller +chercher Kyrat. + +Le rusé Hamza-Beg pourvut à tout: voyant que Kourroglou n'avait point +d'armes avec lui, il réussit, en sellant Kyrat, à cacher une massue sous +les housses et suspendit un sabre au pommeau de la selle. Il le brida +ensuite et lui noua la queue. Six hommes suffisaient à peine pour +conduire Kyrat hors de l'écurie, tant il était devenu gras et sauvage, +après six mois de repos. L'écume jaillissait de ses naseaux. Kourroglou +vit tout et chanta: + +_Improvisation_.--«O toi que j'ai eu pour la première fois entre mes +mains dans le Turkestan, viens, Kyrat, viens, bonheur de ma vie! Tu es +tombé entre les mains d'un vilain. Viens, Kyrat, toi la plus chère de +toutes les choses de ma vie, viens! J'ai pour toi un mors fait avec +quinze livres de fer. Quand tu es courroucé, tu ne touches pas à ta +nourriture de trois jours; tu ne bronches pas dans une course de +quarante milles. O Kyrat, toi, la plus chère des choses de ma vie, +viens!» + +Le pacha dit: «Aushik, ma patience est épuisée; je t'ordonne de monter +ce cheval à l'instant même.» + +Kourroglou dit: «Je suis sûr que le cheval me tuera. Béni soit le sel +que tu m'as donné; sois le protecteur de mes pauvres orphelins!...--Tu +peux te tranquilliser; il ne te tuera pas. Je te recommande à la +protection des quatre premiers khalifes.» En disant ces mots, le pacha +mit dans le sein de Kourroglou la bourse promise, avec les deux cents +tumans. Ce dernier dit: «Longue vie au pacha!» et il alla vers Kyrat. +Hamza-Beg lui tendit les rênes de ses propres mains, et lui dit tout +bas: «Guerrier, la parole d'un guerrier est une parole. La promesse +que je t'ai faite il y a six mois est remplie.» Kourroglou lui dit à +l'oreille: «Pour cette conduite généreuse, je te jure, aussi longtemps +que j'aurai un morceau de pain, je le partagerai avec toi.» Hamza-Beg +dit: «Prends le sabre suspendu à la selle, attache-le à ta ceinture, +tu trouveras aussi une massue sous les housses.» Kourroglou monta +sur Kyrat, ceignit le sabre, et, tirant la massue, il la fit tourner +au-dessus de sa tête. Hamza-Beg recula, comme s'il était effrayé, et se +cacha dans la foule. Quand Kourroglou sentit Kyrat sous lui, il devint +si joyeux, qu'il perdit toute sa raison et sa présence d'esprit. Il +faisait trotter le cheval dans toutes les directions. Le pacha le +rappela: «Aushik, donne-moi le cheval; il me paraît très-doux, ce matin: +laisse-moi essayer de le monter.» Kourroglou dit dans son coeur: «Je te +laisserais plutôt monter sur mon propre cou;» et il ajouta tout +haut: «Pacha, permets-moi de te chanter un air, d'abord; ensuite, je +descendrai.». + +_Improvisation_.--«Ce cheval peut courir, en un jour, d'Ardibil à +Kashan. Qu'importe le sultan, qu'importent tous les pachas à celui qui +est monté sur ce cheval? Ce cheval ne s'arrête que tous les trente +fersakh. O toi, bonheur de ma vie, tu es encore à moi. + +«Il a franchi une grande rivière; j'ai reconnu l'empreinte de ses +pas. Oh! je baiserai chacun de tes sabots, je baiserai tes deux yeux +brûlants. Je remercie Dieu de te revoir, ô mon Kyrat, bonheur de ma vie; +tu es encore à moi.» + +[Illustration: Chien pelé, tu vas emporter la peau du cheval. (Page +21.)] + +Le pacha dit: «Aushik, fais-le galoper encore une fois, je te regarde +comme un habile cavalier.» Kourroglou passa deux fois au galop près de +l'endroit où était le pacha. «Bien, maintenant donne-le-moi, je veux +l'essayer moi-même.--Pacha, tu ne le monteras pas.» + +Le pacha se tourna vers Hamza-Beg, et dit: «Ce fou ne veut pas me rendre +le cheval. Si c'était Kourroglou lui-même?» Hamza-Beg répondit: «Comment +puis-je le dire?--N'as-tu donc pas vu le bandit durant ton séjour à +Chamly-Bill?--Je ne l'ai pas vu. Mes yeux aussi bien que mon esprit ont +été occupés tout le temps à trouver quelque moyen de dérober Kyrat. +Ce Kourroglou a plusieurs milliers de braves guerriers comme lui; qui +pourrait jamais tous les connaître?» Le pacha, tournant son visage +vers Kourroglou, dit: «Allons, amène ici le cheval, je veux le monter +maintenant.» Kourroglou dit: «Santé au pacha! un air me vient dans la +tête; écoute-moi: + +_Improvisation_.--«Une course sur un cheval bai porte toujours bonheur. +Le coeur du cavalier met en lui ses délices. Ses genoux sont noirs, son +cou vous rappelle le cou du chameau _bagyar_[30]. Le coeur met en lui +ses délices. Quand il marche, son pas est comme le pas du chameau +_kosahk_[31]; quand il est en bon état, son dos doit être aussi large +que sa poitrine, et la distance entre ses jambes de derrière est telle +qu'un archer peut s'asseoir entre pour tendre son arc. Le coeur met ses +délices en lui.» + +[Footnote 30: Espèce de chameau très-estimée en Perse.] + +[Footnote 31: Autre espèce de chameau.] + +Le pacha dit: «Tu deviens trop familier, Aushik. Je t'ai déjà dit que +nous en avions assez; descends. Je désire monter Kyrat moi-même.» +Kourroglou sourit avec mépris, et dit: + +«Pacha sans cervelle! je couvrirai ton turban de boue! Comment peux-tu +penser à monter ce coursier? il a plus d'esprit que toi.» Le pacha dit: +«Hamza-Beg, dis-lui de descendre.--Je le lui ai dit, mais il refuse +d'obéir. J'ai peur, en vérité, que cet homme ne soit Kourroglou. +Pourquoi lui as-tu donné le cheval?» Le pacha dit: «Allons, vite, +descends, Aushik, es-tu sourd?» Kourroglou dit: «Pacha, je me rappelle +un air; écoute-moi: + +_Improvisation_.--«Le cheval est à moi. Je ferai couvrir son précieux +dos de housses de soie. Je le ferai baigner dans toute une rivière de +vin rouge. C'est l'élu de Kourroglou, l'élu entre cinq cents chevaux. +Le coeur met en lui ses délices. Quand le chef des palefreniers, +Daly-Mehter, s'approche de lui, il se lève sur ses jambes de derrière, +et le palefrenier, pour le panser, est obligé de le frapper sur la +bouche avec un bâton.» + +[Illustration: Voici mon tribut. (Page 28.)] + +«Alors tu es Kourroglou, s'écria le pacha; j'en remercie Dieu! Je t'ai +cherché dans le ciel, et je t'ai trouvé sur la terre. Je vais te faire +mettre en pièces ici, de telle sorte qu'il ne reste pas de traces de toi +sur la terre.» + +Hamza-Beg, voyant que la querelle s'échauffait et que les choses, selon +toute apparence, deviendraient pires encore, se retira pour voir à +quelque distance comment elles finiraient. Le pacha cria: «Hamza-Beg, +viens là, voici Kourroglou!» Hamza-Beg répliqua: «Oui, tu l'as dit; mais +que puis-je faire contre lui? Ne t'ai-je pas conseillé de ne pas lui +mettre le cheval entre les mains?» Le pacha fut épouvanté, mais il +continua d'appeler Kourroglou, lui ordonnant de descendre. Kourroglou +chanta ainsi: + +_Improvisation._--«Hassan-Pacha, ne te fie pas trop à ton pouvoir. J'ai +plus d'un serviteur qui te vaut. Que te servira de gravir des montagnes +et des rochers? Crois-moi, le pied de ton cheval ne passera jamais sur +mes chemins. Aghas, sultans! regardez le vaste désert. J'aurai vos corps +enveloppés de la tête aux pieds dans la pourpre du sang. Je vous +tuerai tous avant de revoir Ayvaz. Mes serviteurs portent de lourds +djezzairs[32] sur leurs épaules. Montrez-moi le héros qui puisse tendre +mon arc. Avancez, héroïques béliers! voyons si vous pouvez frapper un +bouclier avec vos têtes. Je puis mâcher le fer et le cracher ensuite +vers le ciel. Je suis le seigneur de Chamly-Bill et de ses montagnes +couvertes sur leurs crêtes de neiges aux mille couleurs. Je compte mille +hommes de chaque tribu sous ma bannière. Je puis seul montrer cent mille +ingénieuses devises.» + +[Footnote 32: Longue arquebuse appelée aussi shamtal; elle porte à une +grande distance.] + +Le pacha commanda alors à ses hommes de le saisir. Kourroglou, sur +cela, s'écria: «O Ali!» Et tirant l'épée du fourreau, il fondit sur les +nomades, comme un loup affamé sur un troupeau. Des monceaux de cadavres +s'élevèrent autour de lui, et le pacha prit la fuite. Kourroglou dit +dans son coeur: «Hamza-Beg m'a rendu de tels services qu'il faut que je +lui montre ma gratitude d'une manière sensible. Je tuerai son beau-père, +afin qu'il règne désormais sur la tribu de Haniss.» Alors, donnant de +l'éperon à Kyrat, il atteignit le pacha, et d'un coup de son sabre il +lui aplatit le crâne comme la tête d'un pavot. Hamza-Beg vit le sort de +son maître, et, ôtant son turban, il se jeta sous les pieds de Kyrat, +ce qui signifiait: Nous nous rendons; nous sommes tes prisonniers. +Kourroglou dit: «Hamza-Beg, si j'ai tué le pacha, c'était seulement +pour faire de toi son successeur. Si dans ton coeur tu as quelque autre +désir, dis-le-moi, que je puisse l'accomplir.» + +Kourroglou, ayant établi solidement l'autorité de son ami sur les tribus +de Haniss, le quitta pour retourner à Chamly-Bill. En passant à travers +les camps les plus éloignés, il jeta un regard dans l'intérieur de +quelques tentes. Les eunuques en sortirent aussitôt, et lui reprochèrent +la hardiesse avec laquelle il se permettait d'examiner l'intérieur des +tentes qui formaient le harem de Hassan-Pacha. Kourroglou demanda si la +femme de Hamza-Beg était là. «Elle y est,» fut la réponse. «Combien de +filles avait Hassan-Pacha?--Sept; l'une d'elles est mariée à Hamza; les +six autres ne sont pas mariées.--Amenez-les ici, et faites-les placer en +rang; je désire les voir.» Quand ses ordres eurent été exécutés, il dit: +«Celle-là seule peut partir; c'est la femme d'Hamza-Beg, et elle est +pour moi une fille, une soeur.» + +Il fit choix de la plus jolie des sept soeurs, et la plaça derrière +lui sur sa selle. Il dit à l'eunuque: «Si Hamza-Beg demande ce qu'est +devenue la fille du pacha, tu lui diras que Kourroglou l'a emmenée à +Chamly-Bill pour son ancien maître, Daly-Mehter.» + +Et il s'en alla ainsi de bourgade en bourgade jusqu'à ce qu'il fût +arrivé chez lui. Tous les bandits vinrent à sa rencontre. Kourroglou dit +à Ayvaz de faire venir Daly-Mehter devant lui, et d'envoyer la fille du +pacha dans son propre harem. Aussitôt que Daly-Mehter parut, Kourroglou +dit: «Écoute-moi, écuyer, j'ai été irrité contre toi à cause de Kyrat. +Faisons la paix. J'ai amené la fille de Hassan-Pacha pour toi.» Alors, +se tournant vers Ayvaz, il dit: «Qu'aucune dépense ne soit épargnée. Il +faut que tu prépares des noces splendides; car c'est la fille d'un homme +d'un rang élevé; elle doit être honorée.» + +Les cérémonies et les illuminations durèrent pendant sept jours à +Chamly-Bill. A la fin du septième jour, la nouvelle femme de Daly-Mehter +fut conduite dans sa demeure. + + + +SEPTIÈME RENCONTRE. + +L'histoire d'Hamza-Beg a été un peu longue; mais il nous semble que si +la sultane Scheherazade l'eût racontée au sultan Schaariar, il ne s'en +serait pas plaint plus que des autres, et n'eût pas fait couper la tête +féconde de la belle rapsode, avant d'avoir vu au moins ce qui était +advenu de la tête chauve d'Hamza. Maintenant Kourroglou arrive à un +épisode de sa vie qui se distingue de tous les autres par sa brièveté +et sa couleur sinistre. Il y a un crime dans la vie de ce héros, et à +partir de ce moment on voit le signe de la colère divine se lever à son +horizon et envahir peu à peu la splendeur de son ciel. Le rapsode n'en +fait pas la remarque, il ne dogmatise pas; on voit même qu'il raconte +sans figure et sans complaisantes métaphores, comme à regret et pénétré +d'effroi, le crime de son héros. Mais l'admirable instinct philosophique +qui est dans la conscience des poëtes populaires se révèle dans +l'enchaînement des aventures de Kourroglou. Qu'on ne croie donc pas que +ce sont des épisodes pris au hasard dans le roman capricieux de sa vie +errante. Non; la mémoire populaire est un artiste ingénieux, un poëte +qui ne manque pas de profondeur. Au premier coup d'oeil, nous avions +pensé que la vie de Kourroglou n'était qu'un conte héroïque et comique; +mais arrivés à là septième rencontre, et voyant ensuite se dérouler +la suite de ses derniers succès, puis de ses imprudences, puis de ses +revers et de ses profondes douleurs, enfin de ses infortunes jusqu'à sa +mort déplorable, nous avons reconnu que c'était là un véritable poëme, +avec son sens philosophique, sa moralité et sa personnification de +l'être humain (d'une race peut-être en particulier), dans un individu +poétique. Nul doute que Kourroglou a existé, et que le fond de son +histoire est authentique: c'est le Napoléon de la race nomade; et s'il +est déjà devenu fabuleux, c'est que, pour les esprits illettrés, deux +siècles équivalent peut-être à deux mille ans. Mais la tradition fait +l'histoire d'après les mêmes règles morales qu'observent les hommes de +génie pour l'écrire. Elle comprend qu'un héros n'est qu'une incarnation +plus riche de l'esprit qui anime ses contemporains. Elle ne lui donnera +donc ni vertus, ni vices, ni facultés qui ne soient en rapport avec ceux +de sa race et de son temps. Kourroglou traversant les précipices et les +fleuves à la course de son cheval, massacrant à lui seul une armée, +mangeant et buvant comme les héros de Rabelais, est au fond de ce milieu +fantastique un homme très-réel, un caractère très-sainement développé. +C'est ainsi qu'a procédé Hoffmann dans ses bons jours; c'est pour +cela que, parmi de nombreuses aberrations, il a créé plusieurs +chefs-d'oeuvre. + +Kourroglou était marqué en naissant d'un signe de grandeur. Il avait +de grandes choses à faire, pour lui-même et pour sa race: venger le +supplice de son père et affranchir les _vaillants hommes_ de son temps +du joug des _sunnites impies_. Mais comme les vaillants hommes de son +temps, il est né téméraire et orgueilleux. Une ardente curiosité, une +vanité secrète l'ont déjà privé d'une partie des avantages que son père +le magicien devait lui procurer. On se rappelle que ce père, ce magicien +(qui, entre nous, me paraît être une personnification du Destin, tout +puissant et aveugle comme lui), lui avait préparé, par ses savantes +incantations, un cheval qui l'eût porté jusqu'au ciel; car il avait des +ailes, et c'est un regard d'irrésistible curiosité de Kourroglou qui +les a fait tomber de ses flancs lumineux. Kyrat sera encore le premier +cheval du monde, a dit le père; mais ce ne sera plus Pégase, et ses +pieds rapides sont pour jamais enchaînés à la terre. + +Une seconde imprudence de Kourroglou cause l'éternelle douleur et la +mort de son père. On se rappelle qu'il devait lui rapporter dans un vase +l'écume d'une source mystérieuse; mais l'écume le tente, il la boit, et +le père ne reverra plus la lumière des cieux. «A partir de ce jour, +tu n'es plus Roushan, dit le magicien, tu es Kourroglou, le fils de +l'aveugle,» c'est-à-dire le fils du Destin, et ce nom fera ta gloire et +ta condamnation. Tu as vengé ton père, mais tu l'as laissé périr; tu +seras le plus grand guerrier de ton siècle, mais tu seras maudit; tu +porteras la peine de ton orgueil au milieu de tes prospérités, et, comme +ton père, tu finiras misérablement. + +Jusqu'ici nous avons vu réussir, comme par miracle, toutes les +audacieuses tentatives de Kourroglou. Il a rassemblé mille hommes de +chaque tribu, il s'est bâti une forteresse que nul souverain n'ose plus +attaquer. Il a enlevé Ayvaz et Nighara, ces deux objets de sa tendresse; +mais Ayvaz le trahira, et Nighara, pas plus que ses sept cent +soixante-dix-sept femmes, ne lui fera connaître la joie et l'orgueil de +la paternité. Chacune de ses entreprises sera couronnée de succès en +apparence, et sera expiée dans l'ensemble mystérieux de sa vie par de +poignantes douleurs. On verra bientôt (et on l'a vu déjà par ce cri de +l'âme qui lui échappe au milieu de ses plus menaçantes improvisations: +_la vie est un fardeau pour moi!_), qu'il pressent la fatalité attachée +à tous ses pas. L'orgueil est son mauvais ange, l'orgueil doit le +perdre, l'orgueil le rend criminel; cet orgueil sera châtié. Ses grandes +facultés, je ne sais pas s'il ne faut pas dire pour entrer dans l'esprit +de la race qui le chante, _ses grandes vertus_, l'ambition, la cupidité, +la ruse, la volupté, l'intempérance, la soif du sang, tout ce qui l'a +fait grand et heureux parmi les héros de sa race, va l'abandonner peu à +peu, parce qu'il a abusé de ces dons du ciel. Je parle comme un rapsode +turcoman, faites-moi le plaisir de m'écouter en bons Turcomans; oui, +c'étaient là des dons du ciel! Il était le plus grand des fourbes. Honte +à lui! il va devenir confiant et sincère, parce qu'une fois il a fait un +mauvais usage de sa ruse et de sa prudence. Il dressait des embûches, et +l'ennemi ne manquait jamais d'y tomber: gloire à lui! mais une fois il a +tendu le piége à celui qu'il devait respecter, et désormais il sera pris +dans ses propres filets: malheur à lui! Il était bandit et meurtrier, +rien de mieux! Une fois il est devenu assassin: désormais le poignard +sera toujours levé sur lui. Malheur au fils de l'aveugle! + +Voilà, je crois, le raisonnement qu'il faut mettre dans la bouche du +rapsode, pour comprendre la septième rencontre et la suite des jours de +Kourroglou. Appelons maintenant l'exemple à notre aide. + +Kourroglou avait, comme on sait, l'innocente habitude de détrousser les +marchands qui poussaient la folie ou l'insolence jusqu'à lui refuser un +modeste tribut de cinq cents tumans en passant sur ses terres. Mais il +n'avait pas souvent cet embarras, parce que les riches voyageurs, ayant +appris à le connaître, allaient désormais au-devant de ses désirs, et ne +se faisaient plus tirer l'oreille pour s'exécuter. Kourroglou était si +sûr de son fait, qu'il s'en allait tout seul, déguisé, le plus souvent +en aushik (chanteur improvisateur), au beau milieu de la caravane; et +quand il s'était un peu diverti aux dépens de ses hôtes, quand il leur +avait bien fait peur de l'ogre Kourroglou; quand il leur avait dit: +«Seigneurs, prenez garde! Kourroglou est toujours là où on l'attend +le moins; peut-être est-il déjà parmi vous; mais, pour sûr, il y sera +bientôt.» Alors le sycophante, en les voyant pâlir, renfonçait sa +guitare, levait sa massue, et criait de sa voix de stentor: «Voilà +Kourroglou!» Aussitôt les marchands de se prosterner, de se frapper +la poitrine, de s'arracher la barbe et de crier merci! «Guerrier, +disaient-ils, nous savons que tu as porté le tribut à cinq cents tumans; +mais si tu exiges le double, nous te le donnerons à condition que +nous ne verrons pas le visage de Daly-Hassan.» On se rappelle que ce +Daly-Hassan, ancien brigand pour son compte personnel, vaincu par +Kourroglou, s'est attaché à lui par reconnaissance, a grossi son armée +par de nombreux enrôlements, et qu'il se distingue dans toutes les +entreprises. Mais il paraît que sa cruauté est excessive. Lorsque +Kourroglou, toujours fidèle aux lois qu'il a instituées, a répondu aux +marchands: «Oh non! c'est bien assez!» il revient vers ses compagnons, +et Daly-Hassan, qui l'attend au pied de la montagne en léchant ses +moustaches comme un tigre qui a soif, lui demande la permission +d'essayer le tranchant de son sabre sur ces marauds, afin de leur +arracher quelques barils de vin par-dessus le marché. Mais Kourroglou +lui répond: «Vous connaissez le proverbe arabe: la justice constitue la +moitié de la religion!» Et il rentre à Chamly-Bill les poches pleines +d'or et le coeur de bons sentiments. + +Mais, hélas! il est arrivé ce jour néfaste où le héros doit être mis à +la plus rude épreuve, et où sa vanité doit déchaîner les malédictions +suspendues sur sa tête. Il faut suivre ce récit dans l'original. + +«Un jour, Mohammed-Beg, de la tribu des Kajars, vint visiter Kourroglou +avec douze mille hommes de cavalerie. Ils demeurèrent à Chamly-Bill, +buvant et festoyant, jusqu'à ce que les celliers et les cuisines de +Kourroglou fussent complètement vides. Le sommelier et le cuisinier +vinrent ensemble l'annoncer à Kourroglou, et dirent: «Tes hôtes ont +mangé et bu tout ce qu'il y avait ici; ils n'ont pas même laissé les +croûtes ou la lie.» + +Kourroglou envoya ses gardes rôder dans le voisinage, et bientôt après, +on lui signala une caravane. Il fit seller Kyrat; et, armé de pied en +cap, il se dirigea vers la prairie. + +Il regarda et vit une immense caravane campée sur ses pâturages. Tout +annonçait que le marchand était un homme puissamment riche. Et dans une +tente dressée pour la circonstance, on voyait deux Turcs assis et jouant +au trictrac. Kourroglou arriva jusqu'à eux, et dit: «Salam!» Un des +Turcs l'aperçut, et dit: «Homme, descends de cheval!--Non, je ne veux +pas descendre.--D'où viens-tu?--Eh quoi! n'avez-vous pu déjà reconnaître +Kourroglou?--Bien, cela est tout à fait différent. Kourroglou est un +grand homme; nous lui paierons un tribut pour le séjour que nous avons +fait sur ses terres.» Kourroglou crut que le marchand voulait se +débarrasser de lui par une plaisanterie; car il ne s'était pas levé pour +lui témoigner son respect quand le nom de Kourroglou était sorti de +ses lèvres. Il se recula, et visant avec sa lance le Turc qui restait +toujours assis, il fit cabrer son cheval. Le Turc lui dit alors +froidement: «Retiens ton bras, Kourroglou.» La pointe de la lance avait +déjà effleuré la poitrine du Turc; mais Kourroglou retint son cheval +et s'arrêta. Le Turc dit: «Tu devrais jeter un voile de femme sur ton +visage. Il ne convient pas à des hommes d'agir ainsi. J'ai entendu +raconter beaucoup de choses de toi; mais je t'ai vu maintenant, et tu ne +mérites pas ta renommée. Un homme brave donne à son ennemi le temps de +se mettre en garde. C'est le rôle d'une femme de combattre sans avertir +et de tuer par surprise. Laisse-moi au moins le temps de finir ma partie +de trictrac, de prendre ensuite mes armes et de monter sur mon cheval. +Nous nous battrons alors en duel. Si je te tue et si je délivre le +_collier du monde de tes étreintes rapaces_, des prières seront dites +pour ton âme. Si, au contraire, tu réussis à me tuer, tu prendras toutes +les richesses et les marchandises rassemblées en ce lieu.» + +Kourroglou écouta patiemment et reconnut la justice de ces paroles. Il +attendit donc qu'il plût au marchand de s'armer et de monter à cheval. +Quand cela fut fait, le Turc dit: «Kourroglou, tu dois commencer; tu +es libre de m'attaquer de telle manière et avec telle arme qu'il te +plaira.» + +Kourroglou avait dix-sept armes sur lui, et il fit autant d'attaques +différentes; mais elles furent toutes parées ou repoussées. + +Le Turc s'écria: «Viens plus près, prends-moi par la ceinture, et vois +si tu peux me faire descendre de cheval. J'aimerais à éprouver ta +force.» Kourroglou saisit le marchand à la ceinture et tâcha de le +désarçonner; mais le Turc se tint ferme sur la selle, comme s'il y eût +été cousu. + +Le Turc dit: «C'est maintenant à mon tour; laisse-moi te faire éprouver +ma force.» Il saisit la ceinture de Kourroglou, et le secoua d'une telle +façon, que ce dernier fut sur le point de tomber; et même un de ses +pieds avait déjà perdu l'étrier. + +Le Turc, comme s'il dédaignait de profiter de sa victoire, lâcha la +ceinture de Kourroglou, quitta son armure, et, descendant de cheval, il +invita Kourroglou à entrer sous sa tente et à devenir son hôte. + +Kourroglou descendit avec soumission de dessus Kyrat, se glissa dans +la tente comme un rat, et prit humblement un siége. Il se sentait si +honteux, qu'il osait à peine respirer. Le Turc baissa la tête comme +auparavant, et se remit à jouer au trictrac avec son compagnon. +Kourroglou vit que le Turc était un homme plein de courage et de +noblesse. Fidèle à son habitude de dire en face à l'homme brave qu'il +était brave, et au poltron qu'il était poltron, il accorda sa guitare, +et chanta au marchand l'air suivant: + +_Improvisation._--«J'ai demandé à ses esclaves et à ses serviteurs qui +il était. Ils ont tous répondu: C'est le seigneur des seigneurs, un +marchand guerrier. Il possède plus d'or qu'on n'en peut trouver dans +Alep ou dans Damas. C'est le lion du désert. Son coursier est couvert de +la dépouille du léopard. Il ne daigne pas jeter un regard sur un ennemi +ou sur un ami. J'ai lancé mon cheval contre lui, j'ai levé ma massue +au-dessus de sa tête. Le marchand alors a poussé un cri, et s'est élancé +de sa place.» + +Le Turc sourit, et regarda l'autre joueur d'une manière significative +(car il était évident que le chanteur mentait par habitude de se +vanter). Kourroglou dit dans son coeur: «Le maudit se raille de moi.» Il +reprit ainsi: + +_Improvisation_.--«O mon Dieu, tu l'as créé sans défaut. Il n'est le +serviteur que de toi seul; mais envers tout le reste du monde, il est +impérieux et superbe. Il a amassé des montagnes de marchandises, et il +s'est reposé. Il a jeté un regard à son compagnon, et il a souri. Il a +baissé la tête, et il a joué au trictrac.» + +Le Turc dit: «Guerrier Kourroglou, pour ta poésie, je te paierai un +tribut de cinq cents tumans.» Kourroglou pensait qu'il n'aurait rien de +cet homme qui l'avait vaincu. Aussitôt qu'il entendit parler de cinq +cents tumans, son cerveau recouvra la santé; il fut transporté de joie, +et improvisa ainsi: + +_Improvisation_.--«Il a mis sur ses oreilles le bonnet d'un derviche, +sur ses épaules est un manteau d'hermine. Je lui ai chanté un air. Le +marchand m'a donné cinq cents tumans pour récompense.» + +Le Turc ayant versé l'argent devant le chanteur, il dit: «Voici mon +tribu de cinq cents tumans. Si tu veux accepter mon invitation, Dieu +merci, nous ne manquons pas de vin ni de kabab. Il y a toutes sortes +d'aliments préparés. Si tu ne veux pas venir, et que tu préfères t'en +aller, tu es le maître.» Kourroglou dit: «J'aimerais mieux partir, si tu +daignais me le permettre.» + +Kourroglou, ayant mis l'argent dans sa poche, prit congé de son hôte, +et retourna à Chamly-Bill. Quand les bandits virent l'argent, ils le +félicitèrent de sa victoire. Kourroglou dit: «Ne m'insultez pas, chiens +que vous êtes! Ce ne sont pas des tumans, mais bien autant de gouttes de +mon propre sang. Cet homme m'a vaincu; mais il n'a pas voulu me tuer, +et, de plus, il m'a payé mon sang avec cet argent.» + +Il ordonna à ses gardes de veiller le moment du départ du marchand et de +le lui annoncer. + +A partir de ce moment, Kourroglou sent décroître la conscience de sa +force; il n'ose plus sortir seul. Quand Ayvaz vient lui dire: «Ne +veux-tu pas faire une sortie, seigneur? Nous sommes à la fin de +l'automne. Si la neige tombait cette nuit, les routes seraient +interceptées, et nous ne trouverions plus de voyageurs à rançonner. +Cependant ta caisse et ta paneterie sont vides. J'aperçois une caravane: +allons!» Kourroglou répond: «Retire-toi! le premier marchand était un +homme sage, et il n'a pas voulu me tuer; mais un autre peut être fou.» + +Kourroglou ne voulait pas confesser devant ses gens qu'il était +continuellement tourmenté par l'idée de la supériorité du Turc qui +l'avait vaincu. Il résolut de voir encore une fois son heureux +adversaire. Après bien des perquisitions, il sut le jour où le marchand +devait quitter Erzeroum. Il partit avant lui, et se posta dans une passe +de montagnes, de l'autre côté du la ville où passait la route. Le Turc +était seul, à cheval, ayant laissé sa caravane derrière lui, à quelque +distance. Kourroglou se sentit transporté de fureur; il poussa son +cheval sur le marchand, le jeta à bas de sa selle, et coupa la tête de +_l'homme renversé_. Il sentit bientôt sa rage se calmer, et, _fâché de +ce qu'il avait fait_, il chanta ainsi: + +_Improvisation_.--«Begs, écoutez-moi! Sur le chemin d'Alep, je +rencontrai un marchand, je rencontrai un lion affamé. Je soufflais comme +la brise du matin. Je me suis placé en embuscade sur sa route, non loin +d'Erzeroum; j'ai coupé sa tête à Erzengan. J'ai rencontré un marchand.» + +L'ayant dépouillé de ses vêtements, Kourroglou vit que ce n'était pas un +Turc, mais un Arménien, et il chanta: + +_Improvisation_.--«Sa mort m'a délivré de mille maux. Je l'ai acceptée +avec délices, comme un bouquet de roses. J'ai dépouillé le corps, et +j'ai vu que c'était un Arménien. Oh! que les montagnes se couvrent +de brouillards, que des torrents ruissellent de leurs sommets[33]! +Kourroglou, que ton bras soit desséché! J'ai rencontré un marchand.» + +[Footnote 33: Pour laver le déshonneur d'avoir traîtreusement attaqué +l'homme sans défense. Les Persans haïssent, à cause de quelques +différences de religion, les Turcs sunnites, plus encore que les +chrétiens, s'il est possible. De sorte que Kourroglou cherche une +consolation dans la pensée qu'il a trouvé que son supérieur à tous +égards n'était pas un sunnite, mais un Arménien. (_Note de U. +Chodzko_.) + +Cet Arménien est évidemment le plus grand personnage du roman de +Kourroglou: et n'est-il pas remarquable que ce héros, si supérieur à +Kourroglou lui-même par son sang-froid, son courage, sa force et sa +générosité, soit resté chrétien dans l'imagination des rapsodes? Est-ce +seulement par excès de haine contre les sunnites qu'on lui attribue un +si grand rôle? Dans un autre endroit, nous avons vu la princesse Nighara +s'attendrir très-particulièrement, jusqu'à vouloir se donner la mort, +pour un voyageur européen que Kourroglou menaçait de sa fureur. Il faut +bien que dans ces têtes poétiques de l'Orient le chrétien soit un être +supérieur, en dépit de la répulsion fanatique.] + +Cette dernière strophe, si courte et si bizarre, nous paraît la plus +belle et la plus orientale des improvisations de Kourroglou. Elle a la +concision mystérieuse du style biblique. L'âme coupable s'y dévoile en +voulant cacher sa honte et son effroi sous des métaphores. L'orgueil +blessé, la colère, la vengeance toujours vivantes dans le coeur du +meurtrier, entonnent le chant du triomphe; les méchantes passions +acceptent la mort de l'homme juste et généreux _comme un bouquet de +roses_. Puis aussitôt le désespoir du maudit étouffe l'hymne impie. _Oh! +que tes montagnes se couvrent de brouillards!_ la nuit descend sur +les yeux de Caïn. _Kourroglou, que ton bras soit desséché!_ Et le bon +refrain si bête et si sombre: «J'ai rencontré un marchand!» _en dit plus +qu'il n'est gros_. Nous connaissons certains refrains romantiques des +ballades modernes, qui cherchent le terrible et le naïf, à l'imitation +de ces formes populaires. Aucun ne m'a fait l'impression de ce: _j'ai +rencontré un marchand_, qui vient si à point, qui résume si bien le +souvenir d'une action qu'on ne veut pas s'avouer à soi-même, et qui, ne +cherchant ni le naïf, ni le terrible, rencontre l'un et l'autre à la +grande honte des faiseurs de nos jours. Kourroglou devait être un grand +poëte. Il ne pensait qu'à la rime et trouvait l'effet. M'est avis +qu'aujourd'hui nous faisons le contraire. + + +A partir de ce moment, la fatalité s'appesantit sur Kourroglou. Après +quelques exploits où ses imprudences le mettent à deux doigts de sa +perte et où il succomberait sans l'héroïque secours d'Ayvaz et de ses +compagnons, il est fait prisonnier, traîné à la queue d'un cheval, +nourri des os qu'on lui jette comme à un chien, enfin attaché à un +poteau pour mourir sous le fouet et le bâton. Il échappe pourtant +à cette épreuve terrible, mais c'est pour retrouver Chamly-Bill en +révolution; Ayvaz le hait et le maudit comme un tyran, ses meilleurs +amis le trahissent et l'abandonnent. Le combat qu'il est forcé de leur +livrer est d'une haute poésie épique; sa douleur, son amour pour Ayvaz, +son indignation, touchent parfois au sublime. Enfin, Kourroglou, devenu +vieux, s'éprend encore d'une princesse étrangère et veut l'enlever. +Surpris et jeté dans un puits, il y devient _si gras_, ce qui, pour un +homme tel que lui, est le comble de l'abjection et de la honte, qu'il +est retiré de l'abîme et délivré à grand' peine. Mais l'esprit du grand +homme est affaibli. Pris par ses ennemis, il finit esclave et aveugle +comme Samson, après avoir vu tuer Kyrat sous ses yeux, et dès lors la +mort est un bienfait pour lui. Ses derniers chants d'agonie ont encore +de la grandeur et le montrent puissant et résigné. Il y a de l'analogie +entre la fin de ce poëme et celle de la légende des quatre fils Aymon. + +Nous n'avons traduit qu'une faible partie de cette curieuse épopée de +Kourroglou. La fin est surtout frappante; mais nous ne voulons pas +priver l'amie qui nous a aidé à traduire du plaisir de la donner +elle-même au lecteur dans une publication complète. + + + +FIN DE KOURROGLOU. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Kourroglou, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK KOURROGLOU *** + +***** This file should be named 13303-8.txt or 13303-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/3/0/13303/ + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. 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