diff options
Diffstat (limited to 'old/13303.txt')
| -rw-r--r-- | old/13303.txt | 3673 |
1 files changed, 3673 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/13303.txt b/old/13303.txt new file mode 100644 index 0000000..59c6120 --- /dev/null +++ b/old/13303.txt @@ -0,0 +1,3673 @@ +The Project Gutenberg EBook of Kourroglou, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Kourroglou + +Author: George Sand + +Release Date: August 27, 2004 [EBook #13303] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK KOURROGLOU *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + + + LIBRAIRIE BLANCHARD + RUE RICHELIEU, 78 + + EDITION J. HETZEL + + LIBRAIRIE MARESCO ET Cie + 5, RUE DU PONT DE LODI + + + + +KOURROGLOU + +EPOPEE PERSANE + + + +NOTICE + +Kourroglou est toujours, a mes yeux, une oeuvre tres-belle et +tres-curieuse. Elle n'eut pourtant pas de succes dans la _Revue +independante_, ou j'en publiai la traduction abregee. Des raisons +d'amitie me firent suspendre ce petit travail que l'on me disait +prejudiciable aux interets de la Revue. Mais je protestai et proteste +encore contre l'intelligence des abonnes qui prefererent les romans +nouveaux a ces chants originaux d'une litterature etrangere. C'etait une +initiation a la maniere des rapsodes et des improvisateurs de l'Orient, +et l'on sait qu'en fait d'art, connue en toutes choses, le public veut +etre pousse par les epaules vers les decouvertes, si faciles qu'elles +soient. + +La suite du poeme, dont j'ai ete forcee de resumer en deux pages les +derniers chants et le denouement superbe, a ete publiee en abrege sur +le texte anglais de M. Chodzko, par M. C.-G. Simon, a Nantes. Cela fait +partie d'une suite de travaux interessants et agreablement presentes, +qui ont paru dans les _Annales de la Societe academique de la +Loire-Inferieure_, sous le titre de _Recherches sur la litterature +orientale_, Nantes, 1847. + +Il est a regretter que M. C.-G. Simon, par des raisons analogues a +celles que j'ai subies, n'ait pas continue son exploration dans cette +litterature persane, une des plus riches et une des plus belles du +monde, assurement, puisqu'on y trouve la maniere d'Homere et celle de +Cervantes se coudoyant avec franchise, grandeur et naivete dans les +memes recits. On me dira que tout cela est explore deja. J'objecterai +que peu de gens lisent ces poemes dans le texte, et qu'on ne les lit +guere plus dans les traductions, puisque la mienne et celles de M. +Simon, allegees autant que possible des redites et longueurs inevitables +de la maniere orientale, n'ont ete goutees et comprises que des +litterateurs. + +Et malgre ceci, j'insiste, et je dis: Lisez _Kourroglou_; c'est amusant, +_quoique_ ce soit beau. + +GEORGE SAND +Nohant, 24 juin 1833. + + + +PREFACE. + +Avez-vous lu Baruch? Peut-etre! Mais vous n'avez pas lu Kourroglou. +Lecteur, que lisez-vous donc! Quoi, vous n'avez pas lu Kourroglou! +Kourroglou a ete traduit du persan (car vous n'etes pas oblige, ni moi +non plus, de savoir le persan), et vous ne vous en doutez pas plus que +je ne m'en doutais la semaine derniere? Ah! si j'etais lecteur de mon +etat, je ne voudrais pas avouer que je ne connais pas Kourroglou! En +vain vous m'alleguerez que Kourroglou a ete traduit du perso-turc +en anglais, et que peut-etre vous ne savez pas l'anglais: c'est une +mauvaise defaite. Vous devriez le savoir, et moi aussi; mais je ne le +sais pas, ni vous non plus, je suppose. Pourtant je le comprends, +assez pour essayer de vous faire connaitre Kourroglou, et je commence, +renvoyant ceux de vous qui lisent l'anglais couramment a la traduction +premiere, qui est toujours la meilleure, ayant ete faite par un homme +verse dans les langues orientales et dans les dialectes tuka-turkman, +perso-turc, zendo-persan et autres, que nous connaissons aussi... de +reputation. + +Mais avant d'entendre cette merveilleuse et curieuse histoire, il est +bon que vous sachiez que le fond en est veritable, et que le celebre +Kourroglou, dont vous n'aviez jamais entendu parler, eut un personnage +historique. Le nord de la Perse et les rives de la mer Caspienne sont +pleins de sa gloire, et la recit de ses exploits est aussi populaire que +celui de la guerre de Troie au temps d'Homere. Il est vrai qu'un Homere +a manque a notre heros jusqu'a ce jour, et qu'il a fallu la patience, +la curiosite et le genie investigateur d'un Europeen pour rassembler, +resumer et coordonner les interminables fragments que les rapsodes +orientaux debitent aux oreilles ravies et enflammees de leurs auditeurs. +Honneur et graces soient donc rendus a M. Alexandre Chodzko, l'Homere de +Kourroglou. L'epopee de sa vie n'avait jamais ete ecrite, et il n'est +pas bien prouve que Kourroglou lui-meme ait su ecrire; il avait tant +d'autres choses a faire, le vaillant diable a quatre! boire, battre, +etre un vert galant; mais ce n'est pas tout. Il avait encore le talent +de chanter en improvisant; sa poesie et sa voix resonnaient de la Perse +a la Turquie, de Khoi a Erzeroum, et sa guitare faisait presque autant +de miracles que son cimeterre. + +Mais qu'etait-ce donc que Kourroglou? C'etait bien plus qu'un poete, +bien plus qu'un barde, bien plus qu'un lettre, bien plus qu'un pontife, +bien plus qu'un roi, bien plus qu'un philosophe. Il etait ce qu'il y +a de plus grand... en Perse: il etait bandit. Quand vous aurez fait +connaissance avec lui, vous verrez que ce n'est pas peu de chose; mais +vous conviendrez qu'a moins d'etre Kourroglou, il ne faut pas s'en +meler. + +Kourroglou etait (c'est M. Alexandre Chodzko qui parle) "un +Turkman-Tuka, natif du Khorassan septentrional. Il a vecu dans la +seconde moitie du XVIIe siecle; il a rendu son nom illustre en pillant +les caravanes sur la grande route; mais ses improvisations poetiques +l'ont fait plus grand encore. Les Turcs Iliotes, tribus errantes +transplantees a differentes epoques du centre de l'Asie aux vastes +paturages qui s'etendent de l'Euphrate a la Meroe, ont religieusement +conserve ses chants et la memoire de ses actions. Il est leur guerrier +modele et leur barde national dans toute l'etendue du terme. On montre +encore aujourd'hui les ruines de la forteresse de Chamly-Bill, batie +par Kourroglou dans la delicieuse vallee de Salmas, un district de la +province d'Aderbaidjan. Encore aujourd'hui on manque rarement de reciter +dans une fete les chants d'amour de Kourroglou. Durant les querelles +intestines et les combats que livrent les Iliotes, pour leur +independance, aux Persans, leurs maitres, quand les deux armees ennemies +sont au moment d'engager la bataille, ils s'animent les uns les autres, +et defient l'ennemi: les Perses en chantant des passages du schah-nama +de leur Ferdausy, les Iliotes en hurlant les chants de guerre de leur +Kourroglou. Sous les fenetres du palais du schah, lorsque les trompettes +et les tambours du nekhara-khana (la garde d'honneur) saluent le soleil +levant, les musiciens ont coutume du jouer l'air guerrier de Kourroglou, +celui qui a servi de theme a ses poesies lyriques, et sur lequel il +improvisait ordinairement." + +M, Chodzko etablit un parallele entre Ferdausy et Kourroglou. Il ne met +point en balance la valeur litteraire de ces deux poetes; l'un ecrivant +une magnifique epopee en langue arabe, achevant son oeuvre avec soin +au milieu des delices d'une cour; l'autre improvisant au milieu des +deserts, et dans un dialecte sauvage, des strophes energiques, mais +decousues et farouches comme sa vie, son caractere et ses compagnons +d'armes. Cependant M. Chodzko s'etonne avec raison que le plus renomme +et le plus populaire des deux (dans une plus vaste etendue de pays, ou +du moins chez des admirateurs plus passionnes et plus nombreux), le +bandit-menestrel Kourroglou, soit reste jusqu'a ce jour inconnu aux +Europeens. C'est apres un sejour de onze ans dans ces contrees, apres +avoir interroge et ecoute attentivement les rapsodes et les bardes qui +passent leur vie a raconter et a chanter au peuple les exploits et les +poesies de Kourroglou, qu'il est parvenu a ecrire la vie epique, et a +transcrire fidelement les hymnes de ce heros barbare. Les versions les +plus exactes, les recits les plus poetiques et les plus complets, il les +a trouves, dit-il, dans la derniere classe du peuple; la ou le souvenir +fanatique et l'amour enthousiaste de cette nature de faits et de +ce genre de poesie avaient du necessairement penetrer et se graver +davantage. La nouveaute d'un tel personnage, l'interet de ses aventures, +et surtout la peinture energique dos moeurs et du caractere des tribus +nomades dont Kourroglou est le type, et aux yeux desquelles il est un +type ideal, ont paru assez importants aux orientalistes de Londres pour +que le comite de _l'Oriental translation fund_ de la Grande-Bretagne et +de l'Irlande ait fait imprimer et publier, a ses frais, les aventures de +Kourroglou. Cette epopee, jointe aux chants des peuples qui habitent les +rives de la mer Caspienne (chants populaires des Kalmouks, des +Tatars d'Astrakan, des Perso-Turks, des Turckmans, des Ghilanis, des +_Highlanders_ Rudbars, des Taulishs et des Mazenderams), forment un beau +volume sous ce titre: _Specimens of the popular poetry of Persia_. "As +found in the adventures and improvisations of Kourroglou the bandit +menestrel of northern Persia: and in the songs of the people inhabiting +the shores of the Caspian sea. Orally collected and translated with +philological and historical notes, by Alexander Chodzko, esq." + +Cette publication n'est pas, en effet, importante au seul point de vue +de l'amusement et de l'interet epique; ce n'est pas seulement un heros +de l'Arioste que la Perse nous revele, c'est toute une histoire de +moeurs, c'est tout un genie national que Kourroglou. C'est le nomade +dans toute sa poesie plaisante et terrible, c'est le guerrier asiatique +dans toute son exageration fanfaronne, c'est le brigand de la Perse +dans toute sa ruse, dans toute sa ferocite et dans toute son audace. +Kourroglou est cruel, ivrogne, glouton, libertin; c'est le plus grand +pillard et le plus grand vantard que nous ayons jamais rencontre, meme +chez nous, ou ces qualites sont si fort repandues par le temps qui +court. Il est entreprenant, vindicatif, insatiable de richesses et de +plaisirs, fourbe, brutal et impitoyable dans la colere. Il n'en est pas +moins l'idole de ses compagnons et de leur nombreuse posterite. Ces +peccadilles ne le rendent que plus aimable. Les femmes en sont folles, +et les enfants revent de lui, non comme d'un croquemitaine, mais comme +d'un Tancrede ou d'un Roland. Tandis que le Rustem de Ferdausy est +un vrai chevalier, fidele a son prince ou prosterne devant son Dieu, +Kourroglou ne connait guere d'autre dieu que lui-meme et n'est fidele +qu'a son propre serment. A cet egard, il affiche une loyaute et une +generosite qui ne sont point sans grandeur et sans danger, vu la +mauvaise foi des ennemis qui le poursuivent. Une seule trahison +deshonore sa vie; mais il la pleure amerement, et le remords lui inspire +le plus beau de ses chants de douleur. Un seul amour penetre jusqu'au +fond de son ame, et fait de lui un etre sympathique par quelque endroit, +c'est sa tendresse exaltee pour son fils adoptif, Ayvaz, le Benjamin, +le Renaud du poeme. Mais le veritable heros de la vie de Kourroglou, ce +n'est point Kourroglou, ce n'est pas le bel Ayvaz, ce n'est pas meme le +spirituel marmiton Hamza-Beg; ce n'est pas un homme, ce n'est pas une +femme: c'est un cheval, c'est la divin Kyrat, pres duquel les coursiers +d'Achille et tous les palefrois renommes de la chevalerie ne sont que +de pauvres poneys. Le poeme s'ouvre par la formation celeste de Kyrat, +comme vous allez le voir, lecteur; car j'entreprends de vous raconter +tout le poeme. Mais comme M. Chodzko l'a _oralement_ transcrit, je me +permettrai d'abreger et de resumer la traduction de M. Chodzko. Quand je +la citerai textuellement, j'aurai soin de l'indiquer. + +Le poeme est divise par chants, que M. Chodzko intitule: _Entrevues; +meetings_ en anglais, _mejjliss_ en perso-turk que nous traduirons par +_rencontres_. Ce sont les rapsodies que l'haleine d'un _Kourroglou-Khan_ +peut fournir en une seance a l'attention d'un auditoire. Les +Kourroglou-Khans sont comme les Schah-Namah-Khans de Ferdausy, comme les +Koran-Khans du Prophete, des bardes de profession qui, en s'accompagnant +de la guitare, recitent au peuple et aux amateurs les faits, gestes, +maximes et improvisations de leur heros. La memoire de ces chanteurs, +dit M. Chodzko, est vraiment incroyable; a toute sommation, ils recitent +d'une seule haleine, et durant des heures entieres, sans la moindre +hesitation, a partir du vers qui leur est designe par les auditeurs. + + + +PREMIERE RENCONTRE[1]. + +[Footnote 1: Ce premier chant est textuellement traduit de l'anglais.] + +Kourroglou etait un Turkoman de la tribu de Tuka; son veritable nom +etait Roushan, et celui de son pere Mirza-Serraf. Ce dernier etait au +service du sultan Murad, gouverneur d'une des provinces du Turkestan, en +qualite de chef des haras de ce prince. + +Un jour que les cavales paissaient dans les prairies qui s'etendent le +long du Jaihoun (l'Oxus), un etalon sortit de la surface des eaux, gagna +la rive, courut vers la troupe des cavales, et apres s'etre accouple a +deux d'entre elles, il se replongea dans le fleuve, ou il disparut +pour jamais. Cette etrange nouvelle ne fut pas plus tot rapportee a +Mirza-Serraf, qu'il se rendit a la prairie, et ayant fait des marques +distinctes aux deux juments designees, il recommanda aux gardiens d'en +avoir un soin particulier; puis, de retour chez lui, il consigna sur ses +livres les details de l'apparition de l'etalon, et enregistra la date +precise de cet evenement. + +On sait qu'une jument donne toujours naissance a son poulain etant +debout; quand le terme fut arrive, Mirza-Serraf, qui etait present a +leur naissance, recut les jeunes poulains dans le pan de sa robe, afin +qu'ils ne fussent point blesses par leur contact avec la terre. + +Il dirigea lui-meme avec le plus grand soin leur premiere education +pendant les deux annees suivantes, et surveilla les progres de leur +croissance. Malheureusement leur mauvaise mine n'etait pas propre a +inspirer beaucoup d'espoir pour l'avenir. Ils paraissaient laids a la +premiere vue, et leur robe epaisse semblait etre de crin plus que de +poil. + +Un des devoirs de la charge de Mirza-Serraf etait de visiter, a tour +de role, tous les haras confies a ses soins, afin de mettre a part les +meilleurs poulains pour les ecuries du prince. Dans cette occasion, les +deux poulains merveilleux furent au nombre de ceux qu'il choisit. Quand +le prince vint en personne visiter ses ecuries, il examina attentivement +les chevaux amenes par Mirza-Serraf, et approuva tous ses choix, a +l'exception des deux poulains en question. + +Plus il les regardait, plus ils lui semblaient hideux. Il fit amener +en sa presence le chef de ses haras, et s'adressant a lui d'une voix +courroucee: "Vassal, lui dit-il qu'est-ce que cela signifie? me crois-tu +donc depourvu d'instruction ou d'intelligence, ou bien es-tu devenu si +vieux que tu ne puisses plus distinguer un bon cheval d'un mauvais? Que +pretends-tu en m'amenant ces deux miserables haquenees?" + +Alors, transporte de rage, le prince ordonna que Mirza-Serraf eut les +yeux creves. Cette sentence fut immediatement executee. Un fer rouge fut +applique sur le globe des yeux de l'infortune Mirza, qui fut ainsi prive +pour jamais de la lumiere. Aveugle et desole, il fut reconduit dans sa +maison. Son fils unique Roushan, jeune homme de dix-neuf ans, etudiait +alors a l'une des ecoles de la ville. Aussitot qu'il eut appris le +chatiment inflige a son pere, baigne de larmes, il accourut vers lui. +"Ne pleure pas, mon fils, lui dit le vieillard, qui etait un des plus +habiles astrologues de son siecle; j'ai examine ton horoscope, et ma +science infaillible ma decouvert que tu deviendrais un heros celebre. Tu +vengeras mes souffrances sur la personne de l'injuste tyran qui me les a +infligees. Va a l'instant voir le prince, et parle-lui ainsi: "Seigneur, +tu as fait crever les yeux de mon pere a cause d'un poulain. Sois +misericordieux, et fais-lui present de l'animal; sans cela mon pauvre +pere, qui est vieux et aveugle, n'aura pas de cheval a monter pour se +rendre a la distribution des aumones qui se font dans ton palais." +Roushan fit ainsi qu'il lui avait ete dit. + +Le prince, dont la colere avait eu le temps de se calmer, accorda au +jeune homme la permission d'entrer dans ses ecuries et de prendre celui +des deux poulains condamnes qui lui plairait le mieux. + +Roushan choisit celui qui etait gris, parce que son pere lui avait dit +que la jument qui l'avait porte etait d'une plus noble race que l'autre. +De retour a la maison avec le don du prince, Roushan recut de son pere +l'ordre de creuser un souterrain. "Il nous servira d'ecurie, lui dit +celui-ci. Fais-y quarante stalles, et entre chaque stalle tu feras +un reservoir pour l'eau. Par la combinaison d'un certain nombre de +ressorts, dont je t'enseignerai l'usage, l'orge et la paille seront +distribuees en temps convenable a notre poulain, qui mangera sa ration +sans l'assistance d'un palefrenier. L'eau lui arrivera de la meme +maniere en temps convenable. Tu maconneras soigneusement la porte et +jusqu'aux moindres fentes de l'ecurie; car il est indispensable que +notre cheval demeure seul durant quarante jours, et que ni l'oeil +de l'homme ni les rayons du soleil ne viennent le troubler dans sa +solitude." + +Les instructions du pere furent executees par le fils avec la plus +scrupuleuse fidelite. Le poulain fut introduit et enferme dans sa +nouvelle demeure. Il y avait deja trente-huit jours qu'il y demeurait, +cache a tous les regards, lorsqu'au trente-neuvieme la patience de +Roushan fut epuisee. Il s'approcha de l'ecurie, et ayant fait un trou de +la grandeur de l'oeil, il commenca a regarder dans l'interieur. + +Le corps entier du poulain lui apparut brillant et resplendissant +comme une lampe; mais la lumiere qui en jaillissait s'affaiblit +instantanement, et puis s'eteignit comme par l'effet du simple regard de +Roushan. Il eut peur, et, refermant precipitamment la petite ouverture, +il retourna vers son pere, auquel il ne dit rien de ce qui etait arrive. +Le lendemain, juste a l'heure ou venait d'expirer le quarantieme jour +de la claustration du poulain, Mirza dit a son fils: "Le temps est +accompli, allons chercher notre cheval et commencons a le dresser." +Ils furent ensemble a l'ecurie. L'aveugle commenca a tater. la robe de +l'animal: il promena sa main sur la tete et sur le cou, sur les jambes +de devant et sur celles de derriere, comme s'il eut cherche quelque +chose, et tout a coup il s'ecria: "Qu'as-tu fait, malheureux enfant? Il +eut mieux valu pour moi que tu fusses mort dans ton berceau! Pas plus +tard qu'hier tu as laisse la lumiere tomber sur le poulain.---Tu +as devine juste, mon pere; mais comment as-tu fait pour decouvrir +cela?--Comment j'ai fait? Ce cheval avait des plumes et des ailes qui +ont ete brisees par suite de ton imprudence." A ces mois le coeur de +Roushan fut rempli d'amertume, et il tomba dans une profonde tristesse. +Mirza lui dit alors: "Ne perds pas courage; nul cheval vivant ne pourra +jamais approcher de la poussiere que souleveront les pieds de ce +coursier." + +Ayant dit ainsi, l'aveugle enseigna a son fils a seller le poulain avec +une selle de feutre, et lui prescrivit de le dresser de la maniere +suivante: "Tu le feras trotter pendant les quarante premieres nuits sur +les rochers et dans les plaines pierreuses, et pendant les quarante +nuits suivantes dans l'eau et les marecages." Quand ceci fut accompli, +Mirza-Serraf mit son cheval au galop, qu'il soutint admirablement, soit +en avant, soit a reculons. L'education du noble animal ayant ete ainsi +completee, il commenca a s'occuper de celle de son fils. "Monte ton +cheval, lui dit-il, fais-moi place derriere toi, et traversons l'Oxus." +Pendant qu'ils s'amusaient ainsi, le vieillard experimente initiait son +fils a tous les stratagemes de l'art de l'equitation et du metier des +armes. + +"C'est bien, dit-il un jour a Roushan, je suis content de toi. Mais il +nous reste encore une chose a faire. Notre prince vient quelquefois +chasser sur les bords de l'Oxus; c'est la que tu l'attendras. La +premiere fois que tu le verras venir de ton cote, revets toutes les +pieces de ton armure, et, monte sur ton cheval, va hardiment a la +rencontre du tyran. Alors tu lui diras ces mots: "Prince injuste et +cruel, contemple le cheval a cause duquel tu as fait crever les yeux de +mon pere, regarde bien ce qu'il est devenu, et meurs d'envie." + +Roushan obeit fidelement a l'ordre de son pere; la premiere fois qu'il +apercut le prince prenant le plaisir de la chasse sur les bords de +l'Oxus, il revetit son armure et courut droit a lui. Le prince, +emerveille de la beaute peu commune du cheval, aussi bien que de la +noble apparence du cavalier, dit a son vizir: "Quel est ce jeune homme?" +Roushan, invite a s'approcher du prince, ne manqua pas de lui repeter +d'une voix ferme et menacante le discours que son pere lui avait +enseigne, et il ajouta: "Prince stupide, tu le crois un bon connaisseur +de chevaux. Ecoute, ignorant, et apprends de moi quels sont les signes +auxquels on reconnait un cheval de noble race." Cela dit, il improvisa +le chant suivant: + +_Improvisation_.--"Je viens, et je te dis: Ecoute, o prince! et apprends +a quoi se fait reconnaitre un noble cheval. Actif et alerte, vois si +ses naseaux s'enflent et se distendent alternativement; si ses jambes, +seches et deliees, sont comme les jambes de la gazelle prete a commencer +sa course. Ses hanches doivent ressembler a celles du chamois; sa bouche +delicate cede a la plus legere pression de la bride, comme la bouche +d'un jeune chameau. Quand il mange, ses dents broient le grain comme la +meule d'un moulin en mouvement, et il l'avale comme un loup affame. Son +dos rappelle celui du lievre; sa criniere est douce et soyeuse; son cou +est eleve et majestueux comme celui du paon. Le meilleur temps pour le +monter est entre sa quatrieme et sa cinquieme annee. Sa tete est fine et +petite comme celle du grand serpent chahmaur; ses yeux sont saillants +comme deux pommes; ses dents semblent autant de diamants. La forme de +sa bouche doit approcher de celle du chameau male; ses membres sont +finement dessines, et plutot arrondis qu'allonges. Quand on le sort de +l'ecurie, il est joyeux et il se cabre. Ses yeux ressemblent a ceux de +l'aigle, et il marche avec l'inquiete impatience d'un loup affame. Son +ventre et ses cotes remplissent exactement la sangle. Un jeune homme de +bonne famille prete une oreille obeissante aux lecons de ses parents; +il aime son cheval et en prend le plus grand soin Il sait par coeur la +genealogie et la purete de son sang. Il essaie souvent la vigueur +des articulations de son genou; en un mot, il doit etre ce qu'etait +Mirza-Serraf dans sa jeunesse." + +Des que le prince eut entendu cette improvisation, il dit aux gens de sa +suite: "C'est la le fils de Mirza-Serraf? Hola! qu'il soit arrete!" + +Roushan fut immediatement entoure de tous cotes; mais, sans paraitre +s'en apercevoir, il parla ainsi au sultan Murad: + +_Improvisation_.--"Ecoutez, mon prince; il me revient en memoire +quelques stances de vers agreables; permettez-moi de vous les reciter." +Le prince y consentit, et ordonna a ses gardes, de ne pas toucher +a Roushan qu'il n'eut dit ses vers. Alors ce dernier commenca +l'improvisation suivante: "Mon prince a donne l'ordre de me punir; mais, +par Allah! je sais comment me defendre; je m'echapperai de ses mains. +En vain m'offrirais-tu tes richesses et tes faveurs comme on jette la +pature a l'aigle vorace et affame, je les rejetterais toutes." + +Le prince l'interrompit et lui dit: "Cesse tes vaines bravades; viens, +et sers-moi fidelement, autrement je te ferai mourir." + +Roushan chanta alors ainsi: + +_Improvisation_.--"Je suis appele Dieu dans ma maison: oui, je suis un +dieu. Je ne courberai point mon cou devant un lache comme toi. La cruche +a porte l'eau assez longtemps pour toi; mais, a la fin, la cruche s'est +brisee." + +Le prince lui dit: "Ton pere a ete mon serviteur pendant cinquante ans. +Dans un moment de colere, j'ai ordonne qu'on lui crevat les yeux. Mais +qui deniera au maitre le droit de punir son esclave, afin de pouvoir +ensuite le combler de ses faveurs? Viens avec moi, tu apprendras a +m'etre agreable, et je te recompenserai." Roushan repliqua: "Tu as +eteint les yeux de mon pere, et, a ce prix, tu veux me faire riche. Si +Dieu me donne assez de vie, je te ferai subir la peine du talion. Mais +ecoute!" + +_Improvisation_.--"C'est toi-meme qui as construit l'edifice de la ruine +quand tu as prete l'oreille a des calomniateurs. Je prendrai ta vie et +je renverserai ton trone." + +Ces paroles firent sourire le prince, et il lui demanda ironiquement: +"Comment, Roushan, te sens-tu assez fort pour detruire mes villes et +pour renverser mon trone?" Roushan improvisa le chant suivant: + +"Assez de forfanteries. Que sont a mes yeux trente, soixante, ou meme +cent de tes guerriers? Que sont vos rochers, vos precipices et vos +deserts sous le sabot de mon coursier? Je suis le leopard des montagnes +et des vallees[2]." + +[Footnote 2: Cette strophe est habituellement chantee par les Turcs +avant qu'ils s'elancent sur l'ennemi.] + +Le prince reprit: "Viens plus pres de moi, ne fuis pas. Je jure par +la tete des quatre premiers califes que je te ferai _sirdar_ (general +commandant en chef) de mes troupes." Et pendant qu''il parlait ainsi, +il admirait le courage du jeune homme. Roushan repliqua et dit: +"Maintenant, mes chants, aussi bien que mes exploits, seront connus au +monde sous le nom de Kourroglou, le fils de l'aveugle dont tu as creve +les yeux [3]. + +[Footnote 3: _Kurr_ signifie aveugle, et _oglou_ fils.] + +_Improvisation_.--"Ecoute les paroles de Kourroglou. La vie m'est un +fardeau. De ce jour j'abandonne ma tete aux hasards de la fortune, +comme la feuille d'automne s'abandonne a l'apre souille des vents. Avec +l'assistance de Dieu, j'irai en Perse pour y retablir la religion d'Ali, +qui est venere dans ce pays." + +Il finissait a peine ces mots, que, se precipitant au milieu de la suite +du prince, il fit un horrible carnage, et le prince, a la fin convaincu +que toutes les armees de la terre ne pourraient venir a bout de le +vaincre, ordonna a son vizir d'abandonner une poursuite dangereuse et +inutile. + +Roushan traversa l'Oxus a la nage et se hata de rejoindre son pere sur +la rive opposee. "Tu m'as venge, mon fils, lui dit ce dernier, que Dieu +t'en recompense! Quittons maintenant cette contree: non loin d'Herat, je +connais une oasis ou tu vas me conduire. + +Roushan obeit, et quand ils eurent atteint l'oasis, Mirza-Serraf tira de +dessous son bras un vieux livre d'astrologie qui ne le quittait jamais, +et dit: "O mon fils, cherche dans ce livre un passage qui traite +de l'apparition de deux etoiles, l'une a l'orient et l'autre a +l'occident.--Pere, je l'ai trouve! + +--Bien! L'oasis ou nous sommes contient une source d'eau; quand la nuit +qui precede le vendredi sera arrivee, tu veilleras avec ce livre dans la +main, en repetant continuellement la priere qui se trouve a ce passage +du livre; tes jeux devront suivre avec la plus grande vigilance les deux +etoiles jusqu'au moment ou elles se rencontreront. Alors tu verras la +surface de l'eau se couvrir d'une ecume blanche. Prends ce vase que +j'ai apporte tout expres, tu y recueilleras soigneusement l'ecume et me +l'apporteras sans delai." + +Quand la nuit designee fut venue, Roushan remplit toutes les +instructions de Mirza-Serraf, et deja il revenait avec le vase plein +de l'ecume mysterieuse; mais elle etait si blanche, si legere et +si fraiche, que le jeune homme inexperimente ne put resister a la +tentation: il avala l'ecume. "J'ai accompli toutes tes prescriptions, +dit-il a son pere; l'ecume cependant ne s'est pas montree sur l'eau +de la source." Mirza-Serraf repondit: "L'ecume a paru sur l'eau de la +source; j'en suis certain. Confesse la verite, qu'en as-tu fait?" + +Roushan etait sincere; il avoua sa faute. Alors le vieillard, frappant +son genou avec ses deux mains: "Qu'as-tu fait, malheureux? s'ecria-t-il. +Sois maudit, et puisse ta maison tomber sur ta tete! Tu m'as ravi le +bonheur de te revoir. Cette ecume etait un remede precieux et unique, un +collyre qui avait la puissance de guerir ma cecite. J'en aurais employe +une portion pour moi, et je t'eusse laisse boire le reste. Mais les +decrets du sort sont irrevocables; tu deviendras un guerrier invincible +et moi je mourrai aveugle. Tout est consomme, maintenant." Le pauvre +vieillard commenca alors a dicter ses dernieres volontes. "Mes jours +sont comptes, dit-il, desormais tu prendras le nom de Kourroglou, le +fils de l'aveugle. Tes vers et tes actions seront attaches pour toujours +a ce surnom. Maintenant conduis-moi a Mushad, sur le dos de Kyrat[4], +car c'est ainsi que tu devras nommer ton cheval." + +[Footnote 4: Un cheval bai brun.] + +Kourroglou placa son vieux pere derriere lui, et marcha vers la ville +sacree de Mushad, ou ils arriverent en peu de temps, grace a la vigueur +surnaturelle de leur cheval. Ce fut dans cette ville qu'ils embrasserent +la foi d'Ali, et, d'impies sunnites qu'ils etaient, devinrent _sheahs_ +et vrais croyants. Ce fut la aussi que Mirza-Serraf mourut, et voici +quelles furent ses dernieres paroles: "Aussitot que je serai mort, +rends-toi dans la province d'Aderbaidjan, dont le schah de Perse est +souverain. Il voudra t'attirer a sa cour, n'y va pas, mon fils; mais ne +te revolte pas non plus contre lui." + +Il dit et il expira. + + + +DEUXIEME RENCONTRE. + +Nous avons traduit textuellement la premiere rencontre pour donner au +lecteur une idee juste de la forme de ce recit. M. Chodzko declare dans +sa preface, en qualite d'etranger, qu'il n'a point pretendu faire de sa +_transcription_ une oeuvre de style pour la langue anglaise. Nous ne +possedons pas assez cette langue pour adresser des critiques a M. +Chodzko; mais nous la lisons assez pour esperer n'avoir point fait +de contre-sens, et pour nous etre assure que les rapsodies des +Kourroglou-Khans ne pouvaient pas nous etre transmises avec plus de +concision, de franchise et de simplicite. Nous ne savons pas non plus si +le style de M. Chodzko a la veritable couleur orientale; mais on a pu +voir par ce qui precede (rendu mot a mot autant que possible) que c'est +une couleur nette, hardie, sans recherche, sans affectation, sans aucune +coquetterie deplacee pour chercher a flatter le gout europeen. C'etait, +je crois, la vraie maniere et la seule bonne. + +La seconde _rencontre_ est consacree a faire rencontrer en effet, +Kourroglou et le terrible bandit Daly-Hassan. Ce dernier pretend avoir +le monopole du pillage et du meurtre. Il rit de pitie en voyant un +ennemi si jeune venir tout seul pour le defier, au milieu de quarante +de ses meilleurs garnements. "Le monde entier retentit de ma gloire, +s'ecrie Daly-Hassan, qui ne se pique pas de Modestie. + +"Et le pauvre diable ose me barrer le chemin?--Miserable! lui repond +Kourroglou; tu ne t'es jamais battu qu'avec des agneaux: tu ne sais pas +encore ce que c'est qu'un belier." + +Le belier est apparemment chez cette race de pasteurs le type du courage +et de la force; car Kourroglou, qui n'est pas modeste non plus, se +compare de preference a cet animal dans ses frequentes vanteries, et +quand il a dit: "Je suis Kourroglou le belier," il a tout dit. + +Daly-Hassan ne se presse pas d'entamer le combat. Les bravades de son +ennemi l'amusent, et il lui permet d'improviser et de chanter les +stances qui lui _viennent a l'esprit_, comme dit Kourroglou en semblable +occasion. Ces stances sont toujours belles d'energie sauvage, et le +refrain de celles-ci est un cri d'impatience, _"Ne combattrons-nous donc +pas aujourd'hui?"_ En voici une qui ne manque pas de caractere: + +"Montre-moi un homme qui puisse tendre mon arc! Montre-moi un homme qui, +_comme un belier_, vienne frapper sa tete contre mon bouclier! Je puis +broyer l'acier entre mes dents et le cracher contre le ciel. Oh! ne +combattrons-nous donc pas aujourd'hui?" + +Pendant que Kourroglou chante ses trophees, Daly-Hassan examine Kyrat, +l'incomparable Kyrat, le fils de l'etalon-spectre, le coursier fidele, +l'ami, le porte-bonheur de Kourroglou, et _il en devient epris_. +"Fais-moi present de ton cheval, dit-il, et je m'abstiendrai de verser +ton sang." Kourroglou repond par de nouvelles provocations, et le combat +s'engage. En un clin d'oeil vingt des compagnons de Daly-Hassan sont +_expedies aux enfers_, les vingt autres prennent la fuite a travers le +desert. Daly-Hassan reste seul; devore de rage, il se precipite sur son +ennemi; mais Kourroglou lui fait mordre la poussiere, pousse un cri +_comme celui d'un aigle_, descend de cheval, et s'asseyant sur sa +poitrine, tire tranquillement son khandjar pour lui couper la tete. +Daly-Hassan se prend a pleurer. "Miserable batard! lui dit Kourroglou, +es-tu donc celui qui depuis sept ans faisait l'effroi de ces contrees? +Tu n'es qu'une femme pusillanime. _Lache! tu verses des larmes pour une +cuilleree de sang!"_ + +"Guerrier invincible, lui repond Daly-Hassan, _j'ai jure a Dieu et a +moi-meme de servir fidelement l'homme qui pourrait me renverser sur le +dos_. Prends-moi pour ton esclave, et dis-moi le nom de mon maitre." + +Kourroglou est emu de pitie. Il se leve, rengaine son poignard, et suit +Daly-Hassan dans une caverne ou celui-ci le rend maitre des richesses +immenses qu'il a amassees durant les sept annees de son brigandage. +A partir de ce jour, il est le serviteur et l'ami de Kourroglou. Ils +demeurent ensemble plusieurs mois dans la caverne, et n'en sortent que +pour augmenter leur tresor en detroussant les voyageurs, et pour enroler +des bandits sous leurs ordres. + +Quand ils ont reussi a se composer une bande de 77 hommes, ils chargent +leur butin sur des chameaux et sur des mules, et, poursuivant leur +voyage vers la province d'Aberdaidjan, ils atteignent bientot les +montagnes de Kaflankhou, y laissent leurs hommes et s'en vont tous deux +a la decouverte pour s'assurer d'une retraite sure. Ils trouvent dans +le district de Karadag une magnifique prairie ou ils s'installent avec +leurs richesses et leurs compagnons. Leurs exploits repandent bientot +la terreur dans le pays, et tout homme _courageux_ vient s'enroler sous +leur banniere. + +"Il traitait ses gens comme un pere, et la paie qu'il leur faisait etait +si liberale, qu'elle pouvait remplir le creux du bouclier de chacun +d'eux." + +En peu de temps, Kourroglou se voit a la tete de 777 hommes, nombre +sacre qu'il n'eut depasse vraisemblablement que pour celui de 7777, s'il +lui eut ete possible des lors d'y atteindre. + +Cependant le gouverneur de la province commence a s'alarmer du voisinage +de Kourroglou. Il lui depeche un envoye qui, sans fleur de rhetorique, +lui parle ainsi: + +"Qui es-tu? Pourquoi es-tu venu ici? Si tu desires parler au souverain +d'Iran, va le trouver; mais ne demeure pas ici plus longtemps. Si tu as +quelque chose a me dire, je t'ecouterai afin de savoir ce que c'est." + +Kourroglou trouve le discours de l'ambassadeur un peu familier; mais il +se ressouvient de la defense que son pere lui a faite, en mourant, de +se revolter contre le schah de Perse. Il traite donc l'envoye fort +honnetement, et lui promet d'evacuer le pays sous peu de jours. + +Il rassemble ses hommes et leur chante ceci: + +"L'heure du depart est arrivee. Que quiconque veut me suivre dans le +Kurdistan se tienne pret! Qu'il me suive, celui dont les levres veulent +boire dans la coupe de la valeur!--Qu'il me suive, celui qui veut mettre +en pieces le linceul de la mort!" + +Les 777 brigands repondirent: "O Kourroglou, nous ne craignons pas la +mort; la ou tu iras, nous irons." Ils partent; ils arrivent dans la +vallee de Gazly-Gull, situee dans le voisinage de Khoi, et debutent par +l'extermination et le pillage d'une caravane. Le gouverneur d'Erivan, +Hussein-Ali-Khan, se met en route a la tete de quinze cents cavaliers +pour aller reprimer ces brigandages. "Ne craignez rien, o mes ames! o +mes _fous_ (_Dalcelar_)!" C'est le nom d'amitie que Kourroglou donne a +ses compagnons, c'est le titre glorieux que le posterite leur conserve: +"Ne craignez rien, je les disperserai en moins d'une heure." Kourroglou +dit, et revetu de sa cotte de mailles, arme de toutes pieces, il +attend, appuye tranquillement sur sa lance, l'envoye d'Hussein. Aux +interrogations et aux menaces de l'envoye, Kourroglou repond comme de +coutume par une chanson: "Serdar, lui dit-il, j'ai l'habitude de chanter +quelques vers avant de combattre.--Chante, si tu y es dispose, repond le +serdar, amateur de poesie comme tous les Orientaux." Kourroglou chante +ici une fort belle strophe: + +"Voici la verite des verites! Ecoute-la bien, mon serdar. Je suis l'ange +de la mort. Regarde; je suis Azrail. Mes yeux aiment la couleur du sang. +Oui, je suis venu pour arracher les ames des corps; je suis le veritable +Azrail. Nous verrons bientot quelles entrailles, quels cranes seront +fouillee les premiers par la pointe de mon poignard. Ce jour meme, +tu quitteras ce monde; me voici. Comme un veritable Azrail, je viens +arracher les ames." + +.......................................................... + +"Maintenant, j'enseignerai a rire a tes ennemis, et a tes amis a se +lamenter. Contemple en moi Azrail, l'exterminateur des ames"." + +Kourroglou s'elance au plus epais de la melee. Il tue tout ce qui est +digne d'etre tue, il pille tout ce qui vaut la peine d'etre pris. + +"Kourroglou cependant ne resta pas davantage a Gazly-Gull, il vint se +fixer definitivement a Chamly-Bill; sa gloire se repandit bientot dans +les contrees environnantes, et de toutes parts on lui envoyait de l'or +et des presents." + + + +TROISIEME RENCONTRE. + +Kourroglou se prit de gout pour Chamly-Bill, et y batit une +forteresse[5]. Tous ceux qui entendirent parler de lui, de sa valeur et +de sa liberalite, s'empresserent de se joindre a sa bande. En peu de +temps la forteresse devint une ville contenant huit mille familles. Ce +fut la que Kourroglou fit connaissance avec le marchand Khoya-Yakub, +qu'il adopta, plus tard, pour son frere. Cet homme avait voyage dans +tous les pays du monde, el il amusait souvent Kourroglou par la +description de ce qu'il avait vu. + +[Footnote 5: Un fort, _Kalka_ en Perse, village entoure de murs, avec +des tours et des meurtrieres dans les angles. On voit encore aujourd'hui +les ruines du fort de Kourroglou a Chamly-Bill.] + +Le marchand Khoya-Yakub, allant un jour a la ville d'Orfah, vit une +grande foule rassemblee sur la place du marche. Il s'avanca et vit un +jeune garcon, tel que le depeint le poete: + +"Mon coeur aime un jeune homme dont les sourcils sont bien arques. Sa +ceinture est etroite; ses levres ressemblent a un bouton, a une rose +souriantes. Jeune homme, sacrifie ton ame a la beaute! contemple en moi +son esclave. Parcourez le monde entier: vous ne trouverez pas un enfant +de plus belle esperance. Son nom est Ayvaz-Bally. C'est la prairie du +huitieme ciel! Son pere est boucher de son etat; le fils est une mine de +pierres precieuses." + +Khoya-Yakub demanda: "De quel jardin est cette rose? de quelle prairie +est cette plante?" Quelqu'un repondit: "Son pere est boucher du pacha +de cette ville; Ayvaz-Bally est son nom." Le marchand pensa lors en +lui-meme: "Kourroglou n'a pas d'enfants; pourquoi n'adopterait-il pas un +si beau garcon pour son fils? Mais que dois-je faire? Si, a mon retour a +Chamly-Bill, j'essaie de lui depeindre ce que j'ai vu, il ne me croira +pas." Il trouva alors un peintre dans Orfah, et lui paya un bon prix +pour faire le portrait d'Ayvaz. + +Apres un voyage de quelques jours, il revint a la forteresse de +Chamly-Bill. Il fut dit a Kourroglou que son frere Khoya-Yakub etait +revenu. Il ordonna aussitot a ses hommes d'aller a sa rencontre, et de +l'amener dans la ville avec les honneurs qui lui etaient dus. Des qu'il +fut descendu de cheval, Kourroglou le baisa sur la joue, et le fit +asseoir a ses cotes, tandis que Khoya-Yakub lui baisait les deux mains, +comme a son superieur. "Hourra! mes enfants, du vin! cria Kourroglou; +buvons en l'honneur de l'arrivee de notre frere." Et ils s'assirent, et +ils burent au point que Khoya-Yakub commenca a devenir gris, et sentit +sa tete s'allumer. Kourroglou lui demanda d'ou il venait. Il repondit: +"D'Orfah!--Tu n'as pas vu, par hasard, a Orfah, un plus beau cheval que +mon Kyrat?--Je n'en ai pas vu.--Dis, as-tu vu la, des hommes plus beaux +et plus braves que mes compagnons?--Je n'en ai pas vu.--As-tu vu, dis +moi, une fete plus joyeuse que la mienne?--Je n'en ai pas vu.--As-tu vu +des echansons plus beaux et plus richement vetus que les miens?--Frere +guerrier, j'ai vu la un jeune garcon que les mains de tous vos jeunes +gens ne sont pas dignes de laver. Voila que tu deviens vieux, et que tu +n'as pas d'enfants: pourquoi ne le prendrais-tu pas pour ton fils, afin +de faire de lui, quand le temps en sera venu, un guerrier digne de te +servir et de te succeder lorsque tu seras mort, aussi bien qu'un appui +et un fils tant que tu vivras?" Il commenca alors a vanter la beaute +d'Ayvaz et sa male physionomie. Kourroglou dit: "Eh quoi! marchand qui +n'es bon a rien! ne pouvais-tu depenser quelques tumans pour payer un +peintre et m'apporter sa ressemblance?" Le marchand sortit une miniature +de son habit et la tendit a Kourroglou. Kourroglou la prit; et quand il +l'eut examinee, _les renes de sa volonte echapperent des mains de sa +patience_, et il s'ecria: "Daly-Hassan, qu'on apprete une chaine et +des fers." Le marchand, etonne, demanda ce que signifiait un ordre +semblable. "Je vais te faire enchainer, miserable!" Pour quelle raison, +et quel est mon crime? Est-ce donc la recompense que tu me donnes pour +t'avoir trouve un fils?--C'est pour le mensonge que tu as dit. Homme, +ecoute-moi; je vais partir pour Orfah a l'instant meme; et tu attendras +mon retour, enchaine dans un cachot. Si le jeune garcon justifie +reellement tes louanges, que mon nom ne soit pas Kourroglou si je ne +couvre pas ta tete d'une pluie d'or et ne t'exalte pas au-dessus de la +voute des cieux. Mais malheur a toi, si Ayvaz est indigne de tes eloges; +car j'arracherai la racine de ton existence du sol de la vie; et ton +chatiment servira d'exemple aux menteurs impudents comme toi. Tu ne dois +pas mentir a tes superieurs." + +Cela dit, il donna ordre d'enchainer le marchand par le cou et par une +jambe, et de le jeter ensuite en prison. + +"Daly-Hassan! que l'on selle Kyrat." Daly-Hassan mit lui-meme la selle +et le coussin sur le cheval de son maitre, et les attacha sept fois avec +la sangle. "Je pars pour Orfah, dit Kourroglou. Que personne ne de vous +ne se hasarde de boire de facon a s'enivrer jusqu'a ce que je sois de +retour. Malheur a celui dont la demeure retentira des sons de la musique +ou du tambourin. Souvenez-vous de cette defense, ou je vous arracherai +de la terre, et vous jetterai au vent, comme un chardon nuisible. Je +pars seul pour chercher mon futur enfant, pour chercher Ayvaz. Je +mourrai ou je reviendrai avec lui. Ecoutez ma chanson. + +_Improvisation._--"J'adopterai pour mon fils le jeune Ayvaz-Bally. +Attendez le jour d'adoption jusqu'a mon retour. Demandez-le en Turquie +et en Syrie jusqu'a mon retour. Un homme brave monte l'arabe gris ou le +bai, et galope tout le long du chemin, sur le cheval de bataille aux +pieds legers. Tuez des veaux, egorgez des moutons, et nourrissez-vous de +mes troupeaux jusqu'a mon retour. _Kourroglou dit:_ le diable emporte +l'ennemi; les braves galopent sur des chevaux arabes: allez et buvez +jusqu'a mon retour." + +Ayant dit cela, Kourroglou prit conge de ses freres, monta sur Kyrat +et marcha seul, jour et nuit, de bourgade en bourgade, vers la ville +d'Orfah. Il n'en etait plus qu'a un fersakh de distance, quand il se +sentit une faim extreme; et, voyant un berger qui gardait son troupeau +sur la pente d'une colline, il se dit: "Le proverbe est bon: si tu as +faim, va au berger; si tu es las, au chamelier. Maintenant reflechissons +un peu de quelle facon j'attraperai a dejeuner." Alors il s'approcha, et +s'ecria: "Que Dieu te benisse, berger! ne peux-tu me donner a dejeuner?" +Le berger leva la tete; et, voyant un guerrier dont l'armure, a elle +seule, aurait pu acheter son troupeau et lui-meme par-dessus le marche, +il repondit: "Jeune homme, je n'ai point de mets digne de toi; mais +si tu peux t'accommoder de lait de brebis, je vais t'en chercher." +Kourroglou dit: "Dans ce desert une goutte de lait vaut le monde entier: +vas-en chercher, et me l'apporte." Le berger etait d'une haute stature +et taille carrement; il tenait dans sa main une enorme massue, dont la +tete etait armee de clous, de vieux fers de lance, de fers de chevaux +casses et de tout ce qu'il avait pu se procurer de tranchant; elle +pesait un men et demi[6]; une courroie, passee dans un trou, la +suspendait a son poignet. Le berger leva la massue: et, a ce signal, +toutes les brebis se reunirent autour de lui. Il avait aussi avec lui +une ecuelle de bois que les Kurdes appellent _moudah_ et qui pouvait +contenir trois mena de lait[7]. L'ayant rempli jusqu'aux bords, il la +mit devant Kourroglou, et lui donna une grande cuiller de bois pour +qu'il put manger, Kourroglou en eut a peine bu quelques cuillerees +qu'il se sentit tres-faible, et dit: "Berger, n'as-tu pas une croute de +pain?--J'en ai, dit le berger; mais il n'est pas un fils d'homme qui +puisse le manger." Kourroglou reprit: "Il porte un nom mangeable; et +pour peu qu'il soit moins dur que la pierre, donne-le-moi." Le berger +dit: "C'est du pain fait d'orge et de millet; je l'ai petri pour mes +chiens." Kourroglou dit: "N'importe, apporte-le tel qu'il est." Le +berger repliqua: "Le soleil l'a seche; il est devenu tout a fait dur et +moisi: tu te rompras les dents." Kourroglou dit: "Ne, crains rien, mon +garcon, et donne-le-moi promptement." Un sac de peau etait suspendu au +dos du berger; il l'en ota, et le mit devant Kourroglou. Ce dernier +etait si prodigieusement affame, qu'il plongea ses deux mains dans le +sac, et, arrachant tout ce qui se trouvait sous sa main, le rompit en +morceaux, et le jeta dans le lait. Le berger le regardait faire; et +voyant que son hote, qui avait deja prepare de la nourriture pour quinze +personnes n'interrompait pas sa besogne, il se dit a lui-meme: "La faim +l'a rendu fou; car assurement nul fils d'Adam ne pourrait avaler tout +cela; quand il aura mange cinq ou six cuillerees, il jettera le reste; +avec ce qu'il a apprete pour lui, je pourrais nourrir une semaine +entiere, toute la meute de chiens qui gardent mon troupeau." Pendant ce +temps, Kourroglou emiettait le pain, et en remplissait l'ecuelle. A la +fin, enfoncant la cuiller, qui resta, sans remuer, dans la position +verticale, il leva les yeux, et vit le berger qui etait debout, en +contemplation devant lui. Il lui dit: "Assieds-toi, berger, et mangeons +ensemble." Le berger repliqua: "Beg, tu as prepare toi-meme le repas, +mange-le tout seul, car je ne puis t'aider." + +[Footnote 6: Environ vingt-deux livres anglaises.] + +[Footnote 7: Men, en turc _balma_, poids employe commumnement en Perse.] + +Alors, Kourroglou prit la cuiller et ce mit a l'oeuvre; ses enormes +et rudes moustaches genaient le passage; et le pain lui sortait de la +bouche tandis que le lait coulait dans sa poitrine. Kourroglou, en +colere, jeta la cuiller, et relevant ses moustaches qui allaient +par-dela ses oreilles, il ouvrit une bouche semblable a l'entree d'une +caverne, et, prenant l'ecuelle de ses deux mains, il avala le contenu +jusqu'a la derniere goutte. Le berger le regardait avec stupeur, si +disait en lui-meme: Par le saint nom d'Allah! ce ne peut etre la un +homme, car aucun etre humain ne pourrait avaler une telle quantite de +nourriture. Encore une fois, je le repete, voyons, au nom d'Allah! +ce qui va arriver. S'il s'enfuit maintenant, ce sera la vampire du +desert[8], ou Satan lui-meme; s'il reste, c'est un fils des hommes. On +dit que la famine incarnee est arrivee sur la terre; c'est la surement +la famine, il vient de manger tout le lait de mes brebis; mais au bout +d'une heure, il aura faim de nouveau, et alors il me devorera moi-meme." +Kourroglou pensait en lui-meme: "Comment vais-je faire pour me rendre a +Orfah et voir Ayvaz? Si je me montre sous ce costume, et monte sur ce +cheval, mon nom et ma gloire sont trop bien connus en tous pays pour +que je ne sois pas decouvert. Prenons plutot les habits du berger, et +entrons ainsi dans la ville." Il dit donc au berger: "Viens la, et +faisons l'echange de nos habits" Le berger se mit a rire et lui dit: +"Pourquoi me railler ainsi sur ma pauvrete? Le chale seul qui est sur ta +tete, ou celui qui entoure tes reins, ou bien encore le poignard qui est +passe dedans, seraient chacun suffisant pour racheter mon sang[9] et mon +troupeau avec. Pourquoi te moquer ainsi de moi?" Cela dit, il cracha +dans la paume de ses mains, saisit sa massue, et, la brandissant d'une +facon menacante, il dit a Kourroglou: "Toi, si confiant dans la largeur +de tes epaules, regarde aussi la largeur de mon cou." Kourroglou sourit +et lui dit "Berger, je te jure devant Dieu que je ne me ris pas de toi; +il y a dans cette ville un marchand qui me doit quinze cents tumans[10]. +Si je parais devant lui sur ce cheval et dans ce costume, il +m'echappera. Je suis venu pour une raison importante; faisons vite notre +echange. Si je reviens, je te rendrai tes habits et reprendrai les +miens; si je ne reviens pas, tu pourras conduire ce cheval au bazar +et le vendre. Son prix est de deux mille tumans; profites-en, et ne +m'oublie pas dans tes prieres. Tu garderas aussi les autres choses qui +m'appartiennent." Le berger dit: "A coup sur cet homme est fou; je +ne puis expliquer autrement tout ce que j'entends. Allons, Beg, +deshabille-toi." Kourroglou detacha sa ceinture et ota tous ses habits. +Le berger en lit autant de son cote, et mit les vetements de Kourroglou, +auquel il donna son manteau de feutre grossier. Kourroglou le jeta sur +ses epaules, et ayant mis aussi le bonnet de feutre du berger, il lui +dit: "Maintenant donne-moi ta massue;" car il voyait qu'en cas de besoin +elle pourrait lui etre aussi utile qu'un sabre. La prenant a sa main, il +dit: "Berger! ton ame et l'ame de mon cheval.[11]" + +[Footnote 8: _Le fantome du desert_, "Guli-Beiaban," le vampire bien +connu des contes orientaux.] + +[Footnote 9: _Racheter mon sang_. Allusion au "jus tallionis" du Coran. +Le meurtrier doit payer les parents de la victime avec sa vie ou avec de +l'argent.] + +[Footnote 10: Le tuman est une monnaie perse qui vaut environ douze +francs.] + +[Footnote 11: Phrase proverbiale tres usitee chez les Persans, elle +signifie: Prends soin de mon cheval comme tu voudrais qu'ont prit soin +de toi-meme.] + +Le berger repondit: "Je jure par la foi de Dieu! Que ton coeur soit en +paix; tu peux te fier a moi." Et il disait en lui-meme: "Dieu veuille +que cet homme ne revienne jamais; alors adieu la pauvrete; le cheval et +les vetements me suffiront aussi longtemps que je vivrai." + +Kourroglou prit conge du berger, et continua son voyage a pied; le +manteau du berger etait sur ses epaules, la massue dans sa main, Il +apercut bientot la ville d'Orfah, et marcha jusqu'aux portes. Ayant +prononce le mot Bismillah (au nom de Dieu), il entra, et il passait dans +une rue, quand il vit un Turc portant un okha de viande. Il la regardait +avec amour, priant et soupirant en meme temps. Kourroglou lui demanda en +langue turque: "Quelle viande portes-tu la, que tu la convoites ainsi, +et sembles soupirer apres?" Le Turc repondit: "Es-tu donc etranger, +seigneur, ou viens-tu de quelque contree eloignee?" Kourroglou dit: +"Oui, je viens de loin." Le Turc lui dit alors: "Ne sais-tu pas que dans +les autres pays le pain est cher, tandis que dans celui-ci, c'est la +viande qui est chere? J'ai une personne malade chez moi, a laquelle le +medecin a prescrit la viande; je vais chaque jour au bazar, mais je +regarde en vain, je ne puis en trouver; aujourd'hui, enfin, j'ai trouve +de la viande dans la boutique d'Ayvaz, fils d'Ibrahim le boucher; j'ai +ete oblige de payer un okha deux piastres, et c'est la ce qui me fait +soupirer." Kourroglou demanda: "Se peut-il que la viande soit aussi +chere?--Oui, en verite, dit le Turc, deux piastres pour un okha, c'est +enormement cher." Kourroglou dit en lui-meme: "Bonnes nouvelles pour mon +berger! Attends seulement un peu, maudit; aujourd'hui meme je vendrai +tes moutons." De la Kourroglou s'en fut vers la boutique d'Ayvaz, devant +laquelle il apercut une foule de gens, meles ensemble _comme les plis +d'un manteau froisse_: les hommes venaient la pour acheter de la viande, +les femmes pour admirer la beaute d'Ayvaz. Kourroglou desireux de le +voir aussi, regardait par-dessus les epaules de ceux qui etaient devant +lui. Les Turcs, le jugeant d'apres son costume, le prirent pour un +berger et commencerent a le frapper sur la tete. Alors Kourroglou se +baissa dans l'intention de regarder a travers leurs jambes, mais il +s'exposa ainsi a de plus graves insultes. "Je ne puis dompter ces Turcs +grossiers, dit-il; comment puis-je esperer d'enlever Ayvaz?" Il se mit a +coudoyer de droite et de gauche, et, crachant dans ses mains, il leva sa +massue en l'air, dans l'intention de se frayer un passage, en poussant +et frappant coup sur coup. Celui qui eut la tete frappee eut le crane +brise; celui qui recut le coup sur la jambe eut la jambe cassee; celui +qui le recut sur les epaules resta sur la place. + +[Illustration: Il commenca a regarder dans l'interieur. (Page 3.)] + +De cette maniere il chassa tout le monde de la boutique d'Ayvaz, quand +il l'apercut assis et tenant tristement sa tete dans sa main. Kourroglou +dit dans son coeur: "Un vrai looty [l2] possede six tours; cinq +d'adresse et un de force. Je ne crois pas pouvoir effrayer cet enfant." +Il s'approcha alors d'Ayvaz, mit la main dans sa poche, et, prenant une +piastre, il la jeta devant Ayvaz en lui disant: "Frere, pese-moi un okha +de viande, et rends-moi le reste en monnaie de cuivre. Seulement +sois prompt, mes compagnons sont partis, et il faut que je coure les +rejoindre." Ayvaz se dit: "Voila une bonne pratique pour moi; je vends +un okha de viande deux francs, il ne m'en donne qu'un, et me demande son +reste en monnaie, et cela promptement, parce que, dit-il, ses amis sont +partis." Ayvaz etait orgueilleux a cause de sa beaute, et il dit avec +aigreur: "Viens ici, approche-toi plus pres, maitre niais? Que veux-tu +dire?" Kourroglou s'approcha d'Ayvaz, et celui-ci ayant plie un de +ses doigts, lui donna un bon coup sur la joue avec les quatre autres. +Kourroglou dit: "Jeune espiegle, pourquoi me frappes-tu?" Mais il etait +joyeux dans son coeur, et il ne ressentait aucune colere de cette preuve +de courage. Ayvaz repartit: "Drole, tu veux deprecier ma marchandise; en +presence de tant de pratiques, tu veux acheter un okha de viande pour +un sou, et avoir encore du retour, tandis que je vends un okha deux +livres." Kourroglou dit: "Tu es un enfant; ce n'est pas pour acheter de +la viande mais pour en vendre, que je suis venu ici.--Que veux-tu dire, +demanda Ayvaz?--Sot que tu es, repliqua Kourroglou, j'ai neuf cents +moutons a vendre, et je venais ici pour connaitre le prix reel de la +viande, savoir si elle est chere ou bon marche." On dit, avec verite, +que la raison abandonne la tete d'un boucher quand il entend le belement +d'un troupeau. Ayvaz n'eut pas plus tot entendu parler de neuf cents +moutons, qu'il dit: "_Mon oncle_, je ne savais pas que tu etais un +maitre berger; j'ai ete grossier dans mon langage; tu es en droit de me +couper la langue. Je t'ai frappe, coupe-moi la main, pardonne seulement +ma faute." + +[Footnote 12: _Looty_, nom fameux en Perse. Il tient le milieu entre le +brave venitien et l'aventurier francais.] + +[Illustration: A la fin enfoncant la cuiller... (Page 7.)] + +Kourroglou fit l'improvisation suivante: + +_Improvisation_.--"Tu frapperas l'ennemi arme, fut-il enveloppe dans un +feuillet du Coran! Mon futur enfant! lumiere de mes yeux! je ne me fache +pas de semblables bagatelles." Ayvaz dit alors:--"Pour l'amour de Dieu! +mon cher seigneur, que personne ne sache que tu as amene neuf cents +moutons. Notre ville a cinquante bouchers; ils vont tous te persecuter, +et tu seras oblige de diviser ton troupeau entre eux tous; de sorte +qu'il n'y en aura pas plus de vingt pour ma part. Tu feras bien mieux +d'attendre ici et de t'asseoir, tandis que je vais aller chercher mon +pere. Nous acheterons a nous seuls tout ton troupeau, et nous seuls +te donnerons l'argent." Kourroglou repondit: "Va donc, je t'attendrai +ici.--Reste, dit Ayvaz. Tu vois ici douze quartiers de viande; s'il +vient quelques pratiques, tu leur vendras un okha deux piastres si elles +ne veulent pas attendre que je sois revenu pour fixer le prix moi-meme." +Kourroglou repliqua: "Va, et repose-toi sur moi; j'ai ete boucher +dix-sept ans, et je connais mon etat; je vendrai bien a ta place." Ayvaz +laissa la boutique a la garde de Kourroglou, et courut chercher son +pere. Bientot apres, un Turc, qui venait pour acheter de la viande, vit +Kourroglou, et pensa en lui-meme: "Comment acheter d'un pareil monstre! +Je suis vraiment effraye de lui." Ainsi ruminant, il allait de long en +large. + +Kourroglou le vit et lui dit: "Tu vas et viens comme si tu etais malade; +de quoi as-tu besoin?" Le Turc prit une piastre dans sa poche, et +demanda un demi-okha de viande. Kourroglou lui dit de mettre l'argent +sur l'etal et d'entrer dans la boutique. Ayant choisi une tranche de la +meilleure viande: "Prends-la toute!" lui dit-il. Le Turc, pensant qu'il +y avait quelque tricherie la-dessous, ou bien qu'on voulait se moquer +de lui, repondit: "Tout ce que j'ai a recevoir, c'est un demi-okha de +mouton, et je n'en prendrai pas davantage." Kourroglou leva sa massue +sur lui, et s'ecria: "Es-tu sourd ou stupide? Je te dis de prendre +tout." Le Turc dit dans son ame: "Il faut toujours profiter de +l'occasion; je vais essayer de prendre tout. S'il ne me dit rien, il +aura evidemment perdu le sens; si c'est le contraire, je jetterai +la viande par terre, et je me sauverai." Il entra dans la boutique +lentement, et avec timidite prit la viande, la mit sur son epaule, +ayant, pendant tout ce temps les yeux fixes sur Kourroglou; ensuite +il quitta la boutique et commenca a courir, et, tout en fuyant, il +regardait souvent derriere lui; mais personne ne le suivait. Il avait +toujours quelque apprehension, et il courait aussi fort que la vitesse +de ses jambes le lui permettait. Il n'etait pas loin de sa maison quand +il rencontra quelques amis, qui lui demanderent la raison de cette hate. +"Oh! puisse votre maison ne tomber jamais en ruine! Un fou est assis +dans la boutique d'Ayvaz; pour une piastre, il m'a donne toute une +epaule de mouton; quel beau trafic! Il y a encore onze quartiers dans +la boutique; allez vite, et il vous les donnera surement." Pendant que +Kourroglou vendait ainsi toute la viande d'Ayvaz pour douze piastres, ce +dernier arrivait a la maison de son pere transporte de joie, et il dit: +"Il est venu a notre boutique un berger qui a neuf cents moutons; je +l'ai retenu, et nous acheterons son troupeau." Son pere, Mir-Ibrahim, +le boucher, se rendit promptement a la boutique, et des qu'il vit +Kourroglou, il lui jeta ses bras autour du cou, et l'accueillit avec de +grands embrassements, l'appelant beg, et ami, et frere en meme +temps. Kourroglou pensa en son coeur: "Je t'entends, coquin, tu veux +m'attraper." Mir-Ibrahim dit: "Beg, votre nom a echappe de ma memoire; +tout ce que je sais, c'est que vous aviez coutume de m'honorer de votre +presence quand vous nous ameniez des moutons. Il y a longtemps que nous +ne nous sommes vus; mes yeux vous cherchaient et vous desiraient." +Kourroglou pensait dans son coeur: "Fripon! tu achetes le pain du +boulanger, et puis tu le lui revends ensuite[13]." Et alors il dit: "Mon +nom est Roushan." Il ne disait pas un mensonge, car tel etait vraiment +son nom. Le boucher sur cela commenca a se plaindre: "Comment! nous +aviez-vous oublie? et pourquoi etre reste si longtemps sans voir votre +ami et votre frere?" Kourroglou repondit: "Les moutons que j'avais +coutume d'amener ici venaient tous de la Perse; maintenant Kourroglou +demeure sur les frontieres, a Chamly-Bill. La crainte de ce voleur m'a +retenu; mais, grace a Dieu! Kourroglou etant mort, je te fournirai +desormais autant de moutons que tu peux desirer." Mir-Ibrahim, le +boucher, demanda: "Est-il donc vrai que Kourroglou soit mort?--Mort et +enterre! J'ai moi-meme assiste a ses funerailles." Le boucher dit: "Dieu +soit loue! car vous saurez que notre pacha, ayant entendu parler de +ce bandit, a defendu a mon Ayvaz de sortir de la ville, de peur que +Kourroglou ne l'enleve et ne le couvre d'infamie. Depuis sept ans, Ayvaz +n'est jamais sorti de la forteresse." Kourroglou disait en lui-meme: +"Voyez cette sale tete; il m'a enterre vivant, mais je l'aurai bientot +moi-meme mis au tombeau; de sorte que chacun se moquera de lui jusqu'a +la fin du monde." + +[Footnote 13: expression proverbiale pour dire: tu mens, tu m'as +trompe.] + +Ayvaz, voyant qu'il ne restait plus de viande dans la boutique, crut +d'abord qu'elle avait ete vendue; mais quand il regarda dans la bourse, +il n'y trouva que douze piastres, et dit: "Berger, puisse ta maison +s'ecrouler!" et alors il se mit a pleurer. Mir-Ibrahim lui demanda la +cause de ses larmes; et lui dit: "Pere, j'ai confie a Roushan douze +quartiers de viande, et il les a vendus une piastre la piece." +Kourroglou repondit: "J'avais entendu dire que la corporation des +bouchers etait renommee pour son avarice sordide, je vois que cela est +exact. A chacun des douze amis que j'ai dans la ville, j'ai envoye un +morceau de viande. Quoi qu'il en soit, vous ne perdrez rien. Douze +quartiers font six moutons; quand tu viendras acheter mon petit +troupeau, tu pourras en prendre douze gratis." Quand Mir-Ibrahim +entendit ces paroles, il frappa Ayvaz au visage. "Retiens ta langue, +imbecile, dit-il, et _ne mange plus de bouc_. Ton oncle Roushan[14] sait +ce que c'est que d'etre un homme; il nous donnera quatorze moutons." +Kourroglou vit qu'il avait perdu deux moutons de plus, et dit en +lui-meme: "Ta bouche est prete, ton gosier est ouvert, il ne manque que +la poire pour jeter dedans; mais la poire?" Mir-Ibrahim dit: "Allons, +Roushan Beg, levons-nous, et allons a la maison; nous appreterons +l'argent, et reglerons nos comptes." Ayvaz ferma la boutique, et ils +s'en allerent tous trois a la maison. + +[Footnote 14: Cher oncle, est une expression affectueuse que l'on +emploie avec les personnes agees.] + +Mir-Ibrahim pria Kourroglou de rester avec Ayvaz pendant qu'il irait +chercher l'argent. Quand ils se trouverent seuls, Ayvaz s'assit sur un +siege plus eleve que Kourroglou; Ayvaz se leva et prit dans une niche +une bouteille et un verre qu'il placa devant lui, et alors, relevant +ses manches jusqu'au coude, il remplit son gobelet de vin et le vida. +Kourroglou n'avait pas bu de vin depuis quelque temps; son coeur battait +avec violence; il contemplait tendrement l'heureux buveur, et se lechait +les levres. Ayvaz dit: "Roushan, mon oncle, pourquoi leches-tu ainsi tes +levres?" Kourroglou repliqua: "Que je devienne ton esclave! O phenix du +paradis! quelle est cette liqueur rouge que tu bois?" Ayvaz dit: "N'en +as-tu encore jamais vu, mon oncle? Cela s'appelle du vin." Kourroglou +reprit: "Mon fils, mon petit-fils, remplis-en un verre pour moi, et +laisse-moi le boire." Ayvaz dit alors: "Ce breuvage a cette mauvaise +qualite, qu'il rend fous ceux qui en boivent.--Comment cela?" Ayvaz +repliqua: "Donnez-en seulement une once a un bouc, et aussitot il +aiguisera ses cornes et se battra contre un loup; donnez-en a un +poisson, et il chargera un vaisseau de marchandises, et naviguera le +portant sur son dos, pour trafiquer sur la mer Caspienne. Si tu en bois, +tu deviendras fou et courras au bazar, proclamant tout haut que tu as +amene neuf cents moutons. Les bouchers tomberont alors sur toi, et te +les prendront de force." Kourroglou dit: "Ayvaz, puisse-je devenir +la victime de tes yeux! J'avais coutume d'en boire beaucoup; nous en +recoltons en grande abondance." Ayvaz lui dit: "Comment le fait-on dans +votre pays?--Dans notre pays, on cueille les grappes et on les presse +jusqu'a ce que le jus en soit bien exprime; alors on en remplit un vase +que l'on met sur le feu. Il bout et rebout jusqu'a ce qu'il soit reduit +d'un tiers, et que la quatrieme partie demeure; alors nous jetons dedans +du pain coupe en morceaux, et nous le mangeons avec nos doigts." Ayvaz +dit: "Puisses-tu mourir, oncle, tu m'as compris merveilleusement! la +chose dont tu parles s'appelle _Dushab_[15].--Comment? qu'est-ce donc, +alors, que tu bois ainsi, mon enfant?--C'est du vin.--Bien, bien, je le +vois a present; nous en avons en abondance dans notre pays.--Comment le +faites-vous dans votre pays, mon oncle?--Nous prenons de la creme, que +nous mettons dans un sac de cuir, et puis nous le secouons jusqu'a ce +que le beurre paraisse a la surface. On met le beurre dans le pilon, et +l'on boit ce qui reste.--Puisses-tu mourir, oncle! ceci est le abdough +(lait de beurre).--S'il en est ainsi, pour l'amour de Dieu! laisse-moi y +gouter.--J'ai peur, mon oncle, que tu ne deviennes fou quand tu en auras +bu." + +[Footnote 15: _Dushab_, pate sucree preparee de la maniere ici decrite, +dont on fait communement usage dans l'Orient au lieu de confitures ou de +sucre.] + +Kourroglou reitera sa demande, jusqu'a ce qu'enfin Ayvaz, touche de +pitie, consentit a lui en donner un verre. "O Dieu! s'ecria-t-il, +maintenant je mourrai heureux, car Ayvaz m'a offert a boire de ses +propres mains!" Il vida le verre, et, comme il n'avait mouille qu'une +de ses moustaches, il dit: "Donne-m'en un autre verre, pour l'autre +moustache." Il continua ainsi de boire et eut bientot vide la bouteille +jusqu'a la derniere goutte. Ayvaz dit alors d'une voix irritee: +"N'oublie pas que ce n'est pas du lait de beurre: tu sentiras bientot ta +tete s'appesantir." Kourroglou dit: "Mon petit oiseau de paradis! tu ne +penses a personne qu'a toi! regarde-moi aussi." Cela dit, il se leva, +et, s'apercevant qu'il y avait encore six bouteilles d'eau-de-vie dans +la niche, il les prit l'une apres l'autre, et les vida jusqu'a la +derniere goutte. Ayvaz s'ecriait: "Ceci n'est pas du vin, mais de +l'eau-de-vie, rustre; pourquoi en as-tu bu plus d'une!" Kourroglou dit: +"O perroquet du paradis! elles se meleront dans mon ventre." Ayvaz etait +fache et se disait: "Il est ivre, il va bientot tomber endormi; alors, +comment acheterons-nous ses moutons?" Kourroglou prit un siege, et, +regardant Ayvaz que le vin incommodait un peu, il prit une guitare et +commencant a jouer, dit: "Ayvaz, que je sois ton esclave! laisse-moi +tirer quelques sons de la guitare!--Quoi! sais-tu donc en jouer, oncle?" +Kourroglou dit: "Quand j'etais un enfant, un simple petit berger, mon +pere fit une petite guitare pour moi, avec un morceau de cedre; il y mit +des cordes faites avec les crins d'une queue de cheval, et j'ai +appris dessus a jouer un peu." Ayvaz lui donna la guitare: Kourroglou +l'accorda, et elle resonnait sous ses doigts comme un rossignol. +L'enfant emerveille ecoutait avec ravissement. A la fin, reprenant +son sang-froid, il demanda: "Oncle, peux-tu chanter aussi bien que +tu joues?--Je vais l'essayer et chanter, si tu me le permets. Que +pouvons-nous faire de mieux?... Nous sommes tous deux gris; si je +ne chante pas ici, ou chanterais-je donc?" Cela dit, il chanta +l'improvisation suivante: + +_Improvisation_.--"Remplissons nos verres, et buvons, buvons, fils du +boucher! Mais il ne faut pas repeter mes paroles. La rosee est descendue +sur les joues de la rose[16]. Tu as vide la coupe, tu es gris, meme +ivre-mort, tu es ivre, ivre-mort, toi, aujourd'hui fils du boucher, mais +qui seras bientot le mien." + +[Footnote 16: La sueur a couvert ta figure.] + +Quand Ayvaz eut entendu ces vers, il demanda: + +"Oncle, as-tu jamais vu Kourroglou!" + +Kourroglou fit l'improvisation suivante: + +_Improvisation_.--Les roses du jardin sont en pleine floraison; les +rossignols amoureux chantent, les vallees de Chamly-Bill sont obscurcies +par de nombreuses tentes[17]. C'est la qu'est ma demeure. O fils du +boucher!..." + +[Footnote 17: Dans le texte _churdug_, sorte de tente avec quatre +piquets et une couverture d'etoffe de laine noire.] + +Ici Kourroglou s'arreta et se dit: "Si je terminais cette chanson par le +nom de Kourroglou, le pauvre enfant mourrait de frayeur, restons encore +berger un peu de temps." Il chanta l'improvisation suivante: + +_Improvisation_.--"Dois-je le confesser? Non, je suis berger. La vie +des etres crees doit avoir une fin. Quand je tire de l'arc, ma fleche +traverse le roc, o fils du boucher!" + +Comme il disait ces mots, le pere d'Ayvaz, Mir-Ibrahim, entra dans la +chambre avec l'argent destine a l'achat des moutons et dit: "Leve-toi, +Roushan-Beg, et allons ou est le troupeau, afin de terminer notre +marche." + +Kourroglou, voyant qu'Ayvaz ne bougeait pas, dit: "Mir-Ibrahim, l'enfant +ne viendra-t-il pas avec nous?--Il faut qu'il reste a la maison; +le pacha lui a defendu de quitter la ville ainsi que je te l'ai +dit.--N'as-tu pas honte d'avoir peur du cadavre de Kourroglou? Vous +croyez le premier diseur de bonne aventure, pourquoi ne me croiriez-vous +pas? Je te repete que Kourroglou est mort depuis plus d'un mois. +Maintenant, sois franc! ce n'est pas Kourroglou que tu crains; mais tu +as peur que je te force a etre reconnaissant, quand j'aurai fait don a +Ayvaz de trente moutons." + +Lorsque le boucher eut entendu qu'il s'agissait encore d'un present +de trente moutons, il perdit la tete. Il donna a Ayvaz un vigoureux +soufflet sur la face, et s'ecria: "Leve-toi, niais, et fais un grand +salut a Roushan-Beg! c'est un homme liberal, c'est un grand homme, et sa +parole est une parole." Ayvaz, qui etait excite par le vin qu'il avait +bu, non moins que tout ce qu'il venait de voir et d'entendre, sentit un +frisson de terreur dans tout son corps, et il pensa dans son coeur: "Cet +homme doit etre Kourroglou lui-meme ou quelqu'un de sa bande." Il prit +sa guitare et dit: "Pere, laisse-moi chanter une chanson et je vous +accompagnerai ensuite." + +_Improvisation_.--"Pere, ne confonds pas mon entendement! un homme comme +lui ne peut etre un berger. Tu n'as qu'un fils, songes-y! Ne l'emmene +pas. Un berger ne doit pas avoir cet air-la. J'ai compare ses paroles +avec ses actions; c'est un fou etrange. Son amitie et sa haine ne durent +qu'un moment. Ce doit etre Kourroglou lui-meme ou Daly-Hassen: _cet +homme ne ressemble certainement pas a ton berger_." + +Kourroglou, entendant cela, sortit et pensa: "Cet enfant est penetrant; +c'est le fils qu'il me fallait." Ayvaz continuait ainsi: + +_Improvisation_--Pere, ses marchands trafiquent dans les quatre parties +du monde. Mille serviteurs des deux sexes vivent a ses depens. Il n'aime +aucun compte, mais distribue liberalement ses dons par cinq et par +quinze. Crois-moi, un berger n'a pas cet air-la." + +Mir-Ibrahim dit: "Que faut-il faire, mon fils? Comment aurons-nous les +neuf cents moutons?" Ayvaz continua et chanta: + +_Improvisation_.--"Renvoyez-le; envoyez-le ou nul oeil ne pourra le +voir. Que pas un hote, pas un voisin ne s'apercoive de sa venue. Qu'on +ne le voie pas meme dans le sommeil! un homme de cette apparence ne peut +etre, croyez-moi, ne peut etre un berger. Le nom d'Ayvaz est attache +a cette chanson. Un signe, en forme de croix, a deja ete brule sur ma +poitrine. Je sais, entendez bien, ce qui va tomber sur ma tete. + +"Pere, Ayvaz ne sera pas ton fils plus longtemps!" + +Kourroglou, voyant qu'Ayvaz avait devine ce qu'il etait, se pencha +doucement vers lui, et lui dit a l'oreille: + +"Mechant enfant! pourquoi ne veux-tu pas venir avec moi voir le +troupeau? Je te montrerai quatre belles cages attachees au dos d'un +jeune ane; chacune d'elles contient quantite d'alouettes, de cailles, +de perdrix aux jambes rouges, de rossignols, et une foule d'oiseaux +chanteurs. Aussitot que nous serons arrives, je t'en ferai present, +ainsi que des quatre cages. Tu les pendras dans ta boutique, ou ils +chanteront et gazouilleront sans fin, et tandis que tu ecouteras leur +ramage, tu seras rejoui." + +Ayvaz alors pleura et dit: "Je ne puis m'en defendre, viens, pere, +allons.--Oui, allons, mon enfant, notre ami Roushan-Beg empechera bien +que tu sois arrete aux portes de la ville. Nous allons aussi prendre un +esclave avec nous." + +Ainsi, apres avoir pris l'argent pour payer les moutons, Ayvaz, +Kourroglou, Mir-Ibrahim et l'esclave se mirent en route. A un fersakh de +distance d'Orfah, ils arriverent a la montagne dont il a ete parle, sur +laquelle le berger faisait paitre ses moutons. Quand le boucher apercut +de loin le troupeau, il fut rejoui dans son coeur et dit: "Est-ce la ton +troupeau, Roushan-Beg?--Ce l'est.--Commencons donc notre marche. Nous +conviendrons d'abord de prix et nous examinerons ensuite combien il y +a de moutons gras et en bon etat; combien de maigres et +d'estropies.--Qu'il en soit ainsi! Fais comme il te plaira.--Combien +as-tu de moutons?--Je t'ai dit ce matin que j'en avais neuf +cents!--Combien de maigres et combien de gras?--Je n'ai jamais de betail +maigre, male ou femelle; tous mes moutons sont gras et en bon etat. +Aucun d'eux n'a plus de deux ans, et les brebis n'ont pas encore +agnele.--Bien, as-tu achete ces moutons ou les as-tu eleves?--Un menteur +est pire qu'un chien, et je te dirai la verite: j'en ai achete la +moitie, et j'ai eleve moi-meme l'autre moitie.--Combien veux-tu les +vendre la piece?--Je veux les vendre en bloc.--A quel prix?--Maudit soit +celui qui ment. Je te dirai la simple verite. Je les ai achetes cinq +piastres chacun, et tu les auras pour six. Il faut bien que j'aie au +moins une piastre de profit dans le marche. Je ne desire pas en avoir +davantage avec toi." + +Pendant qu'ils marchandaient ainsi, l'oreille d'Ayvaz suivait chaque +parole qu'ils prononcaient. Il dit tout bas, a son pere: "Je lui ai fait +boire du vin, il ne sait pas ce qu'il dit. On ne peut pas acheter un +mouton moins de cinq tumans. Comptez l'argent sans delai, pere, et +lorsqu'il l'aura recu, il ne pourra plus se retracter, quand meme il +recouvrerait la raison." + +Mir-Ibrahim ouvrit le sac ou etait l'argent, qu'il compta et versa +ensuite dans le pan de la robe de Kourroglou. Ce dernier, voyant que +plus de la moitie etait deja payee et que le compte avancait rapidement, +dit dans son coeur: "Comment me debarrasserai-je de ce fripon de Turc?" +Il possedait une force de poignet si extraordinaire, qu'il pouvait +serrer entre ses doigts une piece de monnaie assez fort pour en effacer +l'empreinte. Ayant ainsi efface une piastre, il la jeta avec colere +devant le boucher et s'ecria: "Ceci est de la fausse monnaie." Mais +la ruse n'avait pas echappe a l'oeil percant d'Ayvaz, qui dit: +"Roushan-Beg, nous ne sommes pas riches; nous avons emprunte la moitie +de cet argent; pourquoi l'alteres-tu mechamment?" Kourroglou repliqua: +"Ayvaz, mon enfant! je n'ai ni marteau ni enclume avec moi. Les coquins +d'ouvriers de la monnaie ont oublie de frapper les chiffres du sultan +sur la piastre; et il faudra que je perde dessus." En disant ces mots, +il se leva, jeta tout l'argent parterre, et dit d'une voix irritee: "Il +y a cent bouchers dans Orfah; je leur vendrai une portion des moutons, +et je vous vendrai l'autre." Et il s'eloigna. Les prieres du boucher +furent inutiles, et Kourroglou etait sur le point de partir, lorsque +Mir-Ibrahim, au desespoir, dit a son fils: "Puisses-tu mourir jeune[18], +Ayvaz; va, cours apres lui, et prie-le de venir terminer le marche; +peut-etre t'ecoutera-t-il." + +[Footnote 18: "Mourir dans ton jeune age", _djeuen merg skeyi_, et aussi +_merghi tu_ "tue la mort", sont deux etranges expressions de tendresse +employees par les Perses quand ils veulent obtenir une faveur de +quelqu'un ou le flatter.] + +Ayvaz eut rejoint Kourroglou en un moment, et, le prenant par les mains, +il le supplia, en disant: "Je t'en conjure, mon oncle, ne sois pas +fache, et reviens." Kourroglou, faisant semblant de s'adoucir, revint, +et s'assit a sa premiere place. Quand l'argent fut tout compte, +on s'apercut qu'il manquait encore trente tumans. Le boucher dit: +"Roushan-Beg, laisse le berger amener ici les moutons, nous les +conduirons a la ville, ou je lui paierai le reste de la somme. Tu +dormiras dans ma maison, et tu partiras demain matin." Kourroglou +repliqua: "Je n'irai pas a Orfah, car j'ai entendu dire que ceux qui +y passent la nuit avec de l'argent sont assassines. Il faut que tu me +payes ici meme.--Je ne suis pas un voleur, Roushan-Beg; cependant je +ferai comme tu l'ordonnes. Reste ici avec Ayvaz; et toi, mon enfant, +sois gai et amuse notre oncle par ta conversation, pendant que je +courrai a la ville chercher le reste de l'argent." + +Ainsi le boucher sans cervelle laissa son fils entre les mains de +Kourroglou, et, enfourchant sa maigre rosse il partit pour Orfah. + +Kourroglou, sous pretexte d'aller chercher les quatre cages qu'il +avait promises a Ayvaz, laissa ce dernier avec l'esclave, tandis qu'il +retournait vers le berger. Il reprit son armure, _ainsi que ses dix-sept +armes_. Alors il demanda au berger: "Ou est mon cheval?--Oh! puisse ta +maison tomber en ruine! Ton cheval est aussi fou que toi-meme. Je l'ai +attache par les quatre jambes dans ce ravin, et ne puis te dire s'il +est mort ou vivant." Kourroglou lui dit: "Miserable! je souillerai le +tombeau de ton pere! Tu as fait du mal a mon cheval, fils de chien!" Et +il courut sans delai vers le ravin, ou il vit son Kyrat attache d'une +telle facon, qu'il ne pouvait bouger. Il detacha les liens de son +cheval, le sella, serra la sangle, puis, l'ayant embrasse sur les deux +yeux, il monta dessus et galopa vers Ayvaz. Il prit d'abord le sac de +piastres, qu'il attacha derriere la selle avec des courroies. +"Allons maintenant, mon Ayvaz, monte avec moi sur ce cheval et +partons!--Guerrier, tu te moques de moi; mon oncle Roushan sera bientot +ici, et tu seras demonte par un seul coup de sa massue.--Frotte les +yeux, Ayvaz, et regarde; ne reconnais tu pas ton oncle?" Ayvaz l'examina +attentivement. "Oui, c'est lui, dit-il, c'est Roushan-Beg lui-meme; +seulement son habit n'est pas le meme." + +Il commenca a pleurer, et s'ecria: O ma mere! o mon pere! ou etes-vous?" +Ses larmes et ses prieres lui servirent peu. Kourroglou l'enleva sur sa +selle, le placa derriere lui, et ayant lie un shawl autour de son corps +et de celui d'Ayvaz, il assujettit ce dernier a sa ceinture. Ensuite il +donna un coup d'eperon a son cheval, le fouetta, et emporta sa proie. +Le credule esclave du boucher pensait que tout cela n'etait qu'un jeu. +Cependant il courut apres lui et cria: "Treve a ce jeu, treve a cette +plaisanterie." A la fin il se facha, sortit un poignard du fourreau, et +l'elevant devant Kourroglou, il dit: "Laissez l'enfant, ou je vous passe +ce fer a travers le corps." Kourroglou dit: "Voyez ce reptile! Il faut +que je montre quelque merci envers lui." Alors il lanca sa massue apres +lui, et le crane de l'esclave fut ecrase comme la tete d'un pavot. + +Le berger, qui vit ce meurtre, devint soucieux; et, tremblant de +frayeur, il commenca a reciter les prieres des mourants. Kourroglou lui +ordonna d'approcher et d'ouvrir ses oreilles. Alors il delia sa bourse, +en fit tomber bon nombre de piastres, et lui demanda: "Berger, as-tu vu +un chameau[19]?" Le berger repliqua: "Je n'ai pas meme vu un mouton." +Kourroglou dit: "Berger, tu vas conduire a l'instant ce troupeau a la +ville; pendant ce temps j'enleverai Ayvaz." Ainsi le berger conduisit +son troupeau a Orfah, tandis que Kourroglou emmenait Ayvaz a +Chamly-Bill. L'enfant desole criait douloureusement: "Malheur a moi! je +laisse ma tante derriere moi; j'abandonne la femme de mon oncle; malheur +a eux, malheur a moi!" Ses yeux etaient rouges et enfles comme des +pommes. Kourroglou fit l'improvisation suivante: + +_Improvisation_.--"Je te dis, Ayvaz, il ne faut pas pleurer. Ne +tourmente pas mon coeur de tes regrets, ne te lamente point, Ayvaz!" + +[Footnote 19: "Avez-vous vu le chameau?" _Non! sirutur didi? Ne!_ Conte +perse bien connu, et devenu maintenant un proverbe.] + +Ce dernier, en reponse, fit l'improvisation suivante: + +_Improvisation_--"Tu dis qu'il ne faut pas pleurer! Comment puis-je +retenir mes larmes, o Kourroglou? Tu me dis de ne pas te tourmenter de +mes chagrins; comment puis-je m'empecher d'etre triste?" + +Alors Kourroglou chanta: + +_Improvisation_.--"Je revenais des champs, je revenais des deserts, et +je demandais aux bergers s'ils ne t'avaient pas vu. Je t'ai separe de +ton vieux pere; Ayvaz, ne pleure pas." + +Ayvaz chanta ainsi: + +_Improvisation_.--"Tu as rempli les sacs avec l'argent; tu as dechire +le fond de mon coeur; tu as courbe sous le chagrin le dos de mon pere. +Comment puis-je m'empecher de pleurer, o Kourroglou? + +Kourroglou chanta: + +_Improvisation_.--"Ne suis-je pas Beg, ne suis-je pas Khan? Ne serai-je +pas pour toi un pere, un tendre parent? Ne crie pas, ne pleure pas, +Ayvaz." + +Ayvaz chanta alors: + +_Improvisation_.--"Mes fleurs, je vous ai laissees dans le jardin! +J'ai laisse derriere moi des beautes dont la ceinture merite d'etre +embrassee, j'ai laisse derriere moi mon nom et ma famille! Comment +puis-je retenir mes larmes, o Kourroglou?" + +Kourroglou chanta: + +_Improvisation_.--"Plus de larmes, je t'en conjure, ou tu me feras +pleurer moi-meme comme un enfant ou une vieille femme. Tu deviendras +un guerrier, tu seras la gloire et l'orgueil de Kourroglou. Ne pleure +plus." + +Ayvaz dit: "J'ai oui dire que tu etais un guerrier; tu dois alors me +traiter comme il convient a un guerrier. Je ne puis dire si tu es un +homme brave ou un vilain. Comment puis-je donc m'empecher de pleurer?" + +Kourroglou lui promit d'en faire son fils, de le faire vivre dans +l'abondance et de faire de lui un guerrier, et ils continuerent leur +voyage a Chamly-Bill. + +Pendant ce temps, Mir-Ibrahim le boucher arrive chez lui pour chercher +l'argent, et dit a sa femme: "J'ai rencontre aujourd'hui un berger qui +est un grand niais. J'etais a court de quelques tumans pour payer les +moutons, et je lui ai laisse Ayvaz en otage. Va, et tache de trouver +l'argent promptement." Sa femme court chez quelques parents et amis; et, +ayant obtenu la somme necessaire, elle l'apporta au boucher. Celui-ci +remonta a la hate sur sa chetive rosse, et retourna vite au troupeau. +Mais a peine avait-il passe la porte, qu'il vit le berger entrant dans +la ville avec ce meme troupeau. "Berger, tu es un fripon, un voleur! De +quel droit amenes-tu mes moutons a la ville? Je les ai achetes, je les +ai payes." Le berger dit: "Je ne te comprends pas." Mir-Ibrahim demanda: +"Quoi! n'es-tu pas le berger de Roushan-Beg?--Tu reves comme si tu avais +la fievre. Je ne sais pas qui tu es, et ne puis dire non plus quel est +celui que tu nommes Roushan-Beg.--Miserable! ne m'avez-vous pas +vendu ces moutons, il n'y a qu'un instant? n'avez-vous pas pris +l'argent?--Arriere, avec ton mensonge! Les brebis sont la propriete de +Reyhan l'Arabe, et je les amene en ville pour les traire. Les brebis que +l'on trait dans la place du marche se vendent un meilleur prix." + +A ces mots, le boucher sentit une sueur froide lui venir a la peau. Il +descendit pour tater les mamelles des brebis, et s'apercut qu'elles +avaient toutes du lait. Il dit: "Ce hableur, Roushan-Beg, me disait, +en me vendant son troupeau, qu'il ne s'y trouvait que des males ou des +brebis qui n'avaient jamais porte. Sans aucun doute, c'etait Kourroglou, +qui, apres m'avoir trompe, doit avoir emmene Ayvaz avec lui. N'as-tu pas +vu deux jeunes garcons sur la montagne?" Le berger dit: "Oui, j'ai vu +deux jeunes garcons jouant et luttant ensemble sur la montagne." + +Mir-Ibrahim remonta sur sa rosse en grande hate, et courut au galop. Il +ne trouva sur la montagne que le cadavre de son esclave. Sa langue resta +clouee a son palais; il commenca a frapper ses tempes si violemment +qu'il tomba de cheval. Dans son desespoir, il se jeta sur la terre; et, +repandant de la poussiere sur sa tete, s'ecria: "Malheur a moi! il m'a +enleve mon fils." + +Mir-Ibrahim fut trouve dans cet etat deplorable par Reyhan l'Arabe. Ce +dernier etait un riche seigneur, qui se rendait au dela des montagnes +pour chasser, accompagne de cent soixante cavaliers. Quand il se fut +approche, et qu'il eut examine les choses, il reconnut son beau-frere +dans l'homme ainsi desole: "Quoi! est-ce vous, Mir-Ibrahim? Pourquoi ces +larmes, et que signifie ce desespoir?" Le pauvre pere, que la douleur +privait de la parole, put seulement prononcer ces mots: "Il l'a +emmene... il l'a emmene!..." Reyhan l'Arabe demanda en colere: "Fils +d'un pere brule, qui, et par qui enleve?" Une demi-heure se passa avant +que Mir-Ibrahim eut recouvre ses sens, et il dit: "Je l'ai vendu a +Kourroglou; il l'a enleve, il s'est enfui.--Parle clairement. Si tu lui +as vendu quelque chose, il avait droit de prendre sa propriete." Ce ne +fut qu'apres de nombreuses questions que Reyhan l'Arabe dit, dans +son coeur: "Kourroglou, tu es un miserable, tu as passe ta main[20] +crasseuse sur ma tete, et enleve le gibier de mes reserves." Il appela +ses cavaliers, et dit: "Enfants, je vais courir apres lui; suivez-moi." +Alors ils galoperent a la poursuite de Kourroglou, guides par les traces +des pas de son cheval. + +[Footnote 20: C'est-a-dire: tu m'as trompe et deshonore.] + +Reyhan l'Arabe etait monte sur une jument. Kourroglou continuait de +marcher, sans etre averti de rien, quand il vit Kyrat secouer ses +oreilles. C'etait un signe certain de la presence de la jument, a +environ un mille de distance. Kourroglou dit, dans son coeur: "Mon Kyrat +doit sentir la jument de Reyhan l'Arabe. Celui-ci a sans doute tout +appris, et me poursuit maintenant." Il regarda le ciel, et vit quelques +oies sauvages passer au-dessus de sa tete. Kourroglou pensa: "Je vais +decocher une fleche au guide de la bande: si l'oiseau tombe, je serai +vainqueur; mais si la fleche revient seule, Ayvaz ne sera pas a moi." Il +prit une fleche de son carquois; et, apres l'avoir placee sur son arc, +il l'envoya dans l'air. En tres-peu de temps, l'oie descendit, et vint +tomber aux pieds de son cheval. + +Kourroglou se sentit tres-heureux; il arracha une couple des plus belles +plumes de l'oie, et, otant le bonnet d'Ayvaz, les attacha, en guise de +plumet, a sa calotte. Ayvaz dit: "Tu as fait des trous, avec ces plumes, +dans ma calotte; j'ai une belle niece qui m'en fera une neuve.--O mon +fils! repliqua Kourroglou, aussi longtemps que tu demeureras dans ma +maison, tes habits seront d'or et de soie." En entendant cela, Ayvaz +pleura amerement. Kourroglou, pour le consoler, improvisa la chanson +suivante: + +_Improvisation_.--"Que ta tete semble belle avec cette plume! c'est +comme la tete d'une grue male. Je la garderai[21], je veillerai +soigneusement sur elle. Je t'ai cherche dans le ciel, et je t'ai trouve +sur la terre. Ne pleure pas, ma jeune grue. La ligne arquee de tes +sourcils a ete dessinee par la plume du Tout-Puissant. Tu es juste en +age, tu as quinze ans, o jeune garcon! A tous ces ornements un seul +manque encore: c'est celui des exploits chevaleresques. Tu seras le +modele d'un guerrier. Je couvrirai ta tete d'une calotte d'or. O ma +jeune grue! ne pleure plus." Apres une pause, Kourroglou chanta: + +_Improvisation_.--"Je te vis, et mon coeur fut heureux. Tu trouveras en +moi un franc Turcoman-Tuka. Mon nom est Kourroglou _le belier_. Je suis +bien connu dans toute la Turquie. Ayvaz, a la tete de grue, ne pleure +plus." + +[Footnote 21: _Terbatics_ "Je tournerai autour de ta tete", expression +prise d'une coutume orientale. Quand un malheur menace quelqu'un, afin +de le prevenir, on fait tourner un mouton noir trois fois autour de lui, +et on en fait ensuite present aux pauvres, ou bien on le fait pendre. +Quand le schah de Perse visite un village, les paysans vont au-devant, +baisent le pan de sa robe ou son eperon; ils demandent comme la plus +grande faveur la permission de tourner autour de son cheval; de la +l'expression _dourer beguerden_, c'est-a-dire "j'implore, je demande sur +tout ce qu'il y a de plus sacre".] + +Retournons maintenant a Reyhan l'Arabe. Il connaissait parfaitement +tous les chemins et sentiers des environs d'Orfah; il savait aussi +que Kourroglou y venait pour la premiere fois, et par consequent ne +connaissait pas les localites. Il y avait une passe etroite au-dessus +d'un precipice qu'il fallait traverser au moyen de _quelque chose +ressemblant a un pont jete dessus_. Avant que Kourroglou put avoir passe +ce pont, Reyhan l'Arabe y etait arrive en faisant un detour, et il +se posta a l'entree meme. Kourroglou, voyant que sa route etait +interceptee, se determina a gravir la montagne rapide qui surplombait le +pont. Il aiguillonna Kyrat avec ses eperons et le fouetta; Kyrat +grimpa comme une chevre sauvage, et fut bientot debout sur le sommet. +Kourroglou, regardant alors de tous cotes, ne vit rien que les murs +perpendiculaires des precipices horribles. On ne voyait aucun passage; +seulement, au pied d'un des flancs de la montagne, il y avait un ravin +large de douze metres et de cent metres de long. Kourroglou demeura a +mediter sur ce qu'il y avait a faire. + +Reyhan l'Arabe alors dit a ses gens: "Mes enfants, mes ames, pas un pas +de plus. Restez ou vous etes: pas un de vous ne pourrait monter au +lieu ou est maintenant Kourroglou; il faudra qu'il y meure ou qu'il +descende." + +A tout evenement, Kourroglou demeura trois jours sur le sommet de la +montagne; mais, ce qu'il eut de pire, c'est que Kyrat y tomba malade, +Kourroglou tourna sa face vers la Mecque, et pria: "O Dieu! si le jour +de ma mort est arrive, ne me laisse pas mourir parmi les Sunnites." Il +regarda alors Kyrat, et son coeur fut rejoui quand il vit que son cheval +paissait et mangeait l'herbe avec appetit, signe evident que sa sante +s'ameliorait, grace a l'intercession de la sainte ame d'Ali. Il alla +examiner le ravin, large de douze metres, et pensa: "Quel que puisse +etre le resultat, je veux l'essayer. Si Kyrat franchit le ravin, +nous sommes sauves; s'il ne le peut, alors nous perirons tous trois +miserablement, moi, Kyrat et Ayvaz, brises en mille pieces au fond du +precipice. Je ne puis attendre plus longtemps." Il sauta sur son cheval, +lia Ayvaz a sa ceinture avec un chale, et improvisa a son cheval le +chant suivant: + +_Improvisation._--"O mon coursier! ton pere etait bedou, ta mere kholan. +Sus! sus! mon digne Kyrat, porte-moi a Chamly-Bill! Ne me laisse pas +ici, parmi les mecreants et les ennemis, au milieu du noir brouillard. +Sus! sus! mon ame, Kyrat, emporte-moi a Chamly-Bill!" + +Aussitot que Reyhan l'Arabe entendit la voix de Kourroglou, il se mit a +rire et cria d'en bas: "Bien, maudit! tu as dit tes dernieres paroles; +mais que tu chantes ou non, il faut que tu descendes et tombes entre nos +mains." Alors Kourroglou improvisa pour Kyrat: + +_Improvisation._--"Helas! mon cheval, ne me laisse pas voir ta honte. Tu +seras couvert de harnais de soie a ta droite et a ta gauche; je ferai +ferrer tes pieds de devant et tes pieds de derriere avec de l'or pur. +Sus! sus! mon Kyrat, porte-moi a Chamly-Bill! Ton corps est aussi rond, +aussi mince et aussi uni qu'un roseau. Montre ce que tu peux faire, mon +cheval; que l'ennemi te voie et devienne aveugle d'envie[22]. N'es-tu +pas de la race de kholan? n'es-tu pas l'arriere-petit-fils de +Duldul[23]? O Kyrat! porte-moi a Chamly-Bill, vers mes braves. Je ferai +tailler pour toi des housses de satin, et je les ferai broder expres +pour toi. Nous nous rejouirons, et le vin rouge coulera eu ruisseaux. +O mon Kyrat! toi que j'ai choisi entre cinq cents chevaux, sus! sus! +porte-moi a Chamly-Bill." + +[Footnote 22: Litteralement: "Tu arracheras les yeux du scelerat."] + +[Footnote 23: Duldul: nom du celebre cheval arabe qui appartenait a Ali, +gendre de prophete.] + +Ayant fini ce chant, Kourroglou commenca a promener Kyrat. Reyhan +l'Arabe le vit d'en bas, et, devinant que Kourroglou preparait son +cheval a franchir le ravin, il dit a ses hommes: "Voulez-vous parier que +Kourroglou sera assez hardi pour sauter ce precipice? Son grand courage +me plait. Je vous prends a temoin que s'il franchit le ravin, je me +garderai de persecuter un homme si brave. Je lui pardonnerai et lui +laisserai emmener Ayvaz; s'il succombe, je rassemblerai leurs membres +disperses et les ensevelirai avec honneur." Il dit ces mots, et il +regarda la montagne tout le temps a travers un telescope. Kourroglou +continuait a promener Kyrat jusqu'a ce que l'ecume parut dans ses +naseaux. Enfin, il choisit une place ou il avait assez d'espace pour +sauter; et alors, fouettant son cheval, il le poussa en avant. + +Le brave Kyrat s'elanca et s'arreta sur le bord meme du precipice; ses +quatre jambes etaient rassemblees entre elles _comme les feuilles d'un +bouton de rose_. Il hesita un instant, prit de l'elan, et sauta de +l'autre cote du ravin; il retomba meme deux metres plus loin qu'il +n'etait necessaire. + +Reyhan l'Arabe s'ecria: "Bravo! benis soient la mere qui a sevre et le +pere qui a eleve un tel homme." + +Pour Kourroglou, son bonnet ne remua pas de dessus sa tete; il +ne regarda pas meme en arriere, comme s'il ne fut rien arrive +d'extraordinaire, et il s'en alla tranquillement avec Ayvaz. + +Reyhan l'Arabe dit a ses hommes: "Mes amis, mes enfants! un loup a qui +l'on n'ote pas sa premiere proie s'enhardit et revient plus rapace que +jamais. Kourroglou a enleve aujourd'hui le fils de mon beau-frere; +demain, il viendra saisir ma femme jusque dans mon lit. Il faut lui +montrer que notre orteil est aussi assez fort pour tendre un arc." + +Sur cela, ils s'elancerent a sa poursuite. Aussitot que Reyhan l'Arabe +apercut Kourroglou, il cria: "Roi, parviendrais-tu a t'echapper jusqu'a +Chamly-Bill, je t'y atteindrais encore." Kourroglou pensa: "Ce brigand +ne veut pas me laisser en paix." Il fit descendre Ayvaz de cheval, +examina la selle, les etriers, resserra la sangle, et retourna +au-devant de Reyhan l'Arabe, auquel il demanda: "Que veux-tu de moi, +mecreant?--Ecoutez cette belle question, ce que je veux? Tu as passe ta +main crasseuse sur ma tete." Kourroglou demanda: "Veux-tu combattre avec +moi comme un homme ou comme une femme?--Qu'entends-tu par combattre +comme un homme ou comme une femme?--Si tu ordonnes a tes cavaliers de +sauter sur moi, alors tu combattras comme une femme; si, au contraire, +tu consens a te battre seul avec moi, ce sera un combat comme il +convient a des hommes. + +--Soit, battons-nous donc comme des hommes." Kourroglou, qui voyait que +les cavaliers de Reyhan l'Arabe attendaient tranquillement, ranges en +ligne, dit dans son coeur: "Malgre ses promesses, je ne puis me fier a +la parole des Sunnites; commencons donc par eloigner d'ici au moins une +partie de ses cavaliers. Ecoutez-moi, Reyhan l'Arabe, j'ai coutume de +chanter avant le combat. Voici mon chant: + +_Improvisation._--"Guerrier Reyhan! tu es venu avec une armee contre +moi seul. Ou est ton honneur, ou est ta valeur si vantee? Pourquoi +cherches-tu a detruire mon ame? Guerrier Reyhan, tu es fou!" + +Le son de sa voix, aussi bien que le chant, etaient si terribles, que +les cavalieres de Reyhan furent frappes de peur. Kourroglou continua: + +_Improvisation_.--"Montrez-moi un homme qui puisse tendre mon arc. +Trouvez-moi un guerrier qui vienne frapper sa tete comme un belier +contre mon bouclier. Je puis broyer l'acier entre mes dents, et je le +crache alors avec mepris contre le ciel. Oh! pourquoi ne pas combattre +aujourd'hui?" + +Les cavaliers de Reyhan l'Arabe, saisis d'horreur, murmurerent l'un a +l'autre: "Pour la gloire de la race d'Osman, pas un de nous n'echappera +au tranchant du sabre de Kourroglou." Plusieurs d'eux prirent la fuite. +Kourroglou dit dans son coeur: "Est-ce ainsi? Fuyez donc." Et il +improvisa. + +_Improvisation_.--"Donne ordre a ton armee de se diviser par bataillons. +Ah! ont-ils tant de confiance dans leur nombre? Je suis seul, que cinq +cent, que six cents de vous s'avancent! Reyhan est venu, il est fou, en +verite." + +Ce chant mit en fuite le reste des cavaliers de Reyhan. Ce dernier seul +resta et ne quitta pas la place. Kourroglou improvisa. + +_Improvisation_.--"Un guerrier ne chasse pas ses freres guerriers dans +le couvert. Il menace avec son epee egyptienne bien affilee, elevee en +l'air. Pense a toi, Reyhan, avant qu'il soit trop tard. Es-tu fou? Tu +n'as jamais eprouve la force du belier, le front de Kourroglou; tu n'as +jamais eu devant toi un bras si puissant. Tu es encore la, Reyhan, es-tu +fou?" + +Reyhan l'Arabe etait un seigneur d'un grand courage; on parlait de sa +gloire et de ses hauts faits dans toute la Turquie. Kourroglou s'ecria: +"Retourne dans ta maison, Reyhan; regarde la fuite de tes cavaliers." Sa +reponse fut: "Ce sont tous des corbeaux, ils ne peuvent resister a +un hibou comme toi." Cela dit, Reyhan lanca sa jument arabe sur le +railleur. Kourroglou, de son cote, donna de l'eperon a Kyrat. Le choc +fut terrible. + +Les dix-sept armes qu'il portait avec lui furent employees tour a +tour, et cependant aucun avantage ne fut remporte de part et d'autre. +Kourroglou vit que Reyhan l'Arabe etait un homme d'un courage et d'une +habilete superieurs. + +Ils s'approcherent plusieurs fois a cheval poitrine contre poitrine et +dos contre dos. Ils se prirent l'un l'autre par la ceinture. Reyhan +tirait Kourroglou afin de le desarconner, et criait: "Tu n'emmeneras +pas Ayvaz." Kourroglou le tirait aussi de dessus sa selle et criait: +"J'emmenerai Ayvaz." + +Ils descendirent de cheval en meme temps et commencerent a lutter a +pied, le cou enlace avec le cou, le bras avec le bras, la jambe avec la +jambe. On aurait dit deux chameaux[24] males se battant ensemble. Le +soleil commencait deja a baisser. Kourroglou se sentait fatigue de la +puissante resistance de son ennemi, et s'ecria dans son coeur: "O Dieu! +preserve-moi de malheur, o Ali!" Cela dit, il eleva Reyhan l'Arabe en +l'air et le rejeta par terre; il s'assit sur sa poitrine, et, tirant +son couteau, il se preparait a lui couper la tete; mais il dit dans son +coeur: "S'il demande merci, je le tuerai; s'il ne le demande pas, ce +serait pitie de tuer un si brave jeune homme." + +[Footnote 24: Les combats de chameaux sont beaucoup plus feroces que +ceux de taureaux, de beliers, de bouledogues ou de coqs. Les riches +oisifs en Perse parient souvent a leur sujet. Il est presque impossible +de ne pas eprouver une sorte de plaisir sauvage a etre temoin de ces +combats. Ces deux enormes corps, tout en se battant, demeurent presque +sans aucun mouvement. Leurs longs cous enlaces l'un l'autre ne donnent +signe de vie que par de convulsives contorsions. Deux tetes avec des +yeux presque hors de leur orbites, des bouches ecumantes, d'affreux +rugissements completent le tableau.] + +Il regarda son visage, mais il etait rouge, tranquille, et ne laissait +voir aucun changement. Alors il detacha la courroie qui etait derriere +sa selle, et s'en servit pour lier les jambes et les mains de Reyhan. +Ce dernier dit: "Au moment ou tu lancais ton cheval pour franchir le +precipice, je te faisais present d'Ayvaz. J'ai ete infidele a ma parole, +et pour un peche si enorme, le malheur tombe sur ma tete coupable." +Kourroglou repliqua: "En verite, nul autre homme que moi n'osera te +poursuivre, J'ai pitie de toi, et n'ai pas envie de te tuer. J'ai +seulement lie tes mains et tes jambes. Si une armee me poursuivait, +elle ne serait pas assez hardie pour continuer apres t'avoir vu ainsi +garrotte." + +Kourroglou lia donc Reyhan avec une corde sur sa jument, et, ayant +remonte sur Kyrat, il conduisit la jument avec une corde. Il placa Ayvaz +derriere lui, et ils arriverent ainsi a Chamly-Bill. Les sentinelles +de Kourroglou le virent venir de loin et informerent les bandits de +l'arrivee de leur maitre. Sept cent soixante-dix-sept hommes allerent a +sa rencontre. Kourroglou commanda qu'on fut chercher une robe d'honneur +pour Ayvaz. Ayvaz la mit: Kourroglou ordonna que Khoya-Yakub, qui, tout +le temps de l'absence de Kourroglou, avait ete enchaine et confine dans +une sombre prison, fut amene devant lui. Il le recut tendrement, lui +ota ses fers, et le fit conduire au bain. Aussitot que Khoya-Yakub fut +revenu, il le revetit d'un superbe habillement, et l'invita a s'asseoir +pres de lui, a la place d'honneur. + +Les bandits s'enquirent avec empressement des details de la capture +d'Ayvaz, et Kourroglou les leur dit du commencement a la fin, +n'epargnant pas les louanges a Reyhan sur sa force et son courage. Il +dit son conte en vers et en prose, fidele a sa coutume de dire la verite +a la face des gens, disant a un poltron qu'il etait un poltron, a un +brave qu'il etait un brave. Voici une des improvisations faites en +l'honneur de Reyhan: + +_Improvisation_.--"Freres, Aghas! un homme doit etre un homme comme +Reyhan. Il a arrache des larmes d'admiration de mes yeux. Son bouclier +est d'argent; il repand le sang de l'ennemi avec abondance. Il a uni +mon ame a la sienne. Il a grave a la fois dans mon coeur le respect et +l'attachement. Un homme juste doit etre comme Reyhan. Puisse chaque pere +avoir cinq fils comme lui; puissions-nous avoir des guerriers comme lui +pour compagnons! Il merite d'etre le frere de Kourroglou. Un homme juste +doit etre un homme comme Reyhan[25]." + +[Footnote 25: Le texte de cette belle piece de poesie sert d'exemple +de la force des participes turcs, qui ne peut etre egalee dans aucune +langue europeenne.] + +Kourroglou ordonna qu'on servit un repas. Ayvaz fut nomme chef des +echansons; le vin coula, les mets tomberent comme la pluie, et toute la +bande festoya ensemble. + + + +QUATRIEME RENCONTRE. + +Le chapitre qui precede nous a paru si colore et si original, que nous +n'avons pas eu le courage de l'abreger beaucoup. Au ton heroique se mele +dans le recit la gaiete rabelaisienne, et l'ensemble est, comme dans +toutes les oeuvres naives, un compose de terrible et de bouffon. Le +dejeuner de Kourroglou sur la montagne ne rappelle-t-il pas, en effet, +une scene de Grangousier? N'y a-t-il pas aussi un peu du frere Jean des +Entommeures et de Panurge en meme temps, dans les niaiseries malicieuses +qu'emploie Kourroglou pour obtenir d'Ayvaz la permission de boire de son +vin? Mais bientot viennent les touchantes lamentations d'Ayvaz enleve, +et la, il y a la simplicite elevee de la forme biblique. Enfin, +l'admiration de Reyhan l'Arabe pour Kourroglou franchissant le precipice +finira dans la chevalerie merveilleuse de l'Arioste. + +La rencontre suivante penetre plus avant dans les moeurs et usages de +l'Orient. La princesse Nighara est toute une revelation de l'ideal de la +femme dans ces contrees. Ideal bizarre et qui, pour le coup, n'est pas +le notre. L'examen en sera d'autant plus curieux; et ce serait peut-etre +ici le lieu de donner comme preface a ce chapitre un travail que M. +Chodzko nous a communique sur les pratiques, usages, superstitions, +idees religieuses et sociales qui defraient la vie mysterieuse des +harems. Mais nous craignons de nuire a l'interet que peut inspirer +Kourroglou, par cette longue interruption, et nous remettons a la fin +de notre analyse la publication des curieux documents qui viennent a +l'appui. + +La quatrieme rencontre traite donc de la princesse Nighara; mais comme +elle en traite fort longuement, nous abregerons le plus possible, ayant +regret, toutefois, a tout ce que nous passerons sous silence. + +Et d'abord, nous voudrions omettre Demurchi-Oglou comme ne se rattachant +pas a l'action de cette aventure; mais nous devons le retrouver dans la +suite de la vie de Kourroglou, et nous ne pouvons nous dispenser de +le faire connaitre au lecteur, d'autant plus qu'il y a la un trait +d'affinite avec l'aventure de Guillaume Tell, et raffine dans tous ses +details par l'ingenieuse exageration des Orientaux. On a du remarquer +aussi dans le chapitre precedent la superiorite de l'invention persane, +a propos de Kourroglou effacant, par la seule pression de ses doigts, +l'effigie d'une monnaie d'or. Les heros de chez nous se contentent de +briser la piece en deux, et croient avoir fait l'impossible. Mais le +veritable impossible ne se trouve que dans l'Orient. + +Voila donc Demurchi-Oglou, le fils du forgeron, qui, du fond de sa +ville du Nakchevan, entend parler de la gloire et de la magnificence du +bandit. _Mon coeur eclate ici faute d'action_, dit Demurchi-Oglou, et le +voila parti avec son cheval pour Chamly-Bill. Kourroglou, qui chassait +aux alentours de sa forteresse, le rencontre et dit d'abord: "Voila un +beau garcon!" Demurchi lui presente sa requete. "_Mon ame_, lui repond +le maitre, tu dois savoir que je donne du pain aux braves et rien aux +laches.--Amis, dit-il a ses chasseurs, _j'ai trouve ici mon gibier _." +Il fait asseoir Demurchi sur les genoux, _a la maniere des chameaux +males_, et lui fait oter son bonnet. Puis il demande une pomme, tire +son anneau de son doigt, le fixe sur la pomme qu'il pose sur la tete de +Demurchi, se place a distance, tend son arc, et fait passer les soixante +fleches de son carquois a travers l'anneau. + +Content de voir que Demurchi n'a pas sourcille, il dit a ses compagnons: +"Mes ames, mes enfants, que celui qui m'aime contribue a equiper +Demurchi-Oglou." A l'instant meme, nos bandits, sans aucune crainte de +passer pour communistes, se depouillent chacun de son habillement, de +son armure ou du harnachement de son cheval, "et il lui fut donne tant +de choses, qu'en un instant l'etranger se trouva riche." + +On l'emmene a Chamly-Bill, on feta sa venue; Kourroglou improvise pour +lui au dessert, et, dans une de ses strophes, il lui dit: + +"Personne sur la terre ne connaitrait mes hauts faits sans mes jolies +chansons. Oui, tout ce que j'ai fait, je l'ai fait pour mes amis, et la +passion d'un gain egoiste ne s'est jamais elevee dans mon ame." + +[Illustration: Kourroglou s'approcha d'Ayvaz. (Page 9.)] + +"Mais ecoutez maintenant, s'ecrie le rapsode, l'histoire de la princesse +Nighara, fille du sultan de Constantinople." + +La belle princesse a entendu parler de Kourroglou, et elle s'est eprise +de lui sur sa brillante reputation. Un jour qu'elle etait sortie pour se +promener dans les bazars de la ville, et qu'au son des tambours, tous +les promeneurs et tous les marchands s'enfuyaient pour ne pas payer +de leur tete le bonheur de l'apercevoir, un certain Belly-Ahmed +(c'est-a-dire _le fameux_ Ahmed), qui se trouvait la, se dit en +lui-meme: "Ton nom est Belly-Ahmed, et tu ne verrais pas cette belle +princesse?" Il la vit, en effet, et faillit le payer cher; car la +princesse, qui n'entendait pas raillerie, le foula aux pieds, et l'eut +fait etrangler par ses eunuques, s'il n'eut eu l'heureuse inspiration de +lui dire, tout en la suppliant, qu'il etait natif d'Erzeroum. Aussitot +la princesse lui demande s'il n'a point vu dans ces contrees un certain +Kourroglou, et Belly-Ahmed, qui n'est point sot, se hate de se donner +pour un de ses serviteurs. Alors la princesse lui jette de l'or a +poignees, et lui remet, pour son maitre, son propre portrait avec une +lettre ainsi concue: + +"O toi qui es appele Kourroglou! la gloire de ton nom a jete un charme +sur nos contrees. Je me nomme Nighara, fille du sultan Murad. Je te dis, +afin que tu l'apprennes, si tu ne le sais pas encore, que j'eprouve +un ardent desir de te voir. Si tu as du courage, viens a Istambul, et +enleve-moi." + +Belly-Ahmed part pour Chamly-Bill, et se presente aux sentinelles qui +s'emparent de lui et le conduisent a Kourroglou. Celui-ci lui trouve +bonne mine, le fait asseoir, et envoie son bel echanson Ayvaz lui +chercher du vin. Alors recommence avec Ahmed un dialogue dans la +forme de celui qu'on a vu au chapitre precedent, entre Kourroglou et +Khoya-Yakub. "As-tu vu un plus beau cheval que mon Kyrat?---Je n'en ai +pas vu.--As-tu vu un plus beau guerrier que mon Ayvaz?--Je n'en ai pas +vu.--As-tu vu une plus belle fete, etc.--Mais, o Kourroglou! j'ai vu, +a Istambul, la princesse Nighara!" Kourroglou dresse l'oreille, lit le +billet, regarde la miniature, fait seller Kyrat; et part en laissant +Belly-Ahmed enchaine dans un cachot, comme il avait fait pour +Khoya-Yakub; en pareille circonstance, c'est sa facon d'agir. + +[Illustration: Ayant entendu la proclamation... (Page 2l.)] + +Ayant passe les portes de la ville (Constantinople), il descendit +de cheval, et Kyrat le suivit par les rues. Ce merveilleux cheval +(descendant a coup sur de celui qui portait les quatre fils Aymon), +sachant bien qu'il pourrait eveiller, par sa beaute, la convoitise des +etrangers, ou _craignant qu'on ne jetat sur lui quelque charme_, "avait +l'esprit de laisser tomber ses oreilles comme un ane, de rebrousser +son poil, d'emmeler sa criniere, enfin de se donner l'apparence et la +demarche d'une rosse." + +Kourroglou vit une femme decrepite dont le dos _avait la forme courbee +de la nouvelle lune_, et connut a son air que c'etait une sorciere. Il +lui demande l'hospitalite. Elle s'excuse sur sa pauvrete. Il lui donne +de l'or, elle s'attendrit. Mais arrives a la maison de la vieille, +Kourroglou, qui veut y faire entrer Kyrat, trouve la porte si basse, +qu'il est oblige de partager la muraille en deux d'un coup de sabre. La +dame pleure, le bandit l'apaise en lui promettant de lui faire rebatir +une _belle grande porte_. L'ecurie etait confortable; mais il n'y +avait dans les mangeoires qu'un peu de paille et de ronces seches. +Heureusement Kyrat n'etait pas degoute, et, comme son maitre, mangeait +ce qui se trouvait, _pourvu que ce fut un peu moins dur que la pierre_. + +Kourroglou trouva la maison propre et bien aeree, mais depourvue de +tapis. Or, un Persan se passera de tout volontiers plutot que de tapis. +Une chambre honorable doit en avoir un en laine etendu au milieu, deux +etroits en drap feutre, places de chaque cote du premier, dans le sens +de la longueur, et un quatrieme en pur feutre, appele le serendaz, place +en travers sur le tout. C'est la qu'un gentleman persan boit, mange, +cause, et digere convenablement. "Mere, dit Kourroglou a la vieille, va +m'acheter au bazar un assortiment de tapis; que le feutre soit de +la manufacture de Jam, et que celui du milieu soit des fabriques du +Khorassan. Voici encore une poignee d'argent." + +Il s'installe bientot sur ses beaux tapis, ote son armure, dont la +vieille suspend une a une les diverses pieces a la muraille, et lui +donne encore une poignee d'argent pour qu'elle aille acheter une robe +neuve; car la sienne est si vieille et si malpropre, que le sybarite +Kourroglou _ne peut la regarder_. "Voici un vrai fils pour moi! dit la +sorciere. Puisse-je rencontrer une douzaine de tels enfants!" Elle s'en +va chercher des habits neufs tout faits dans la boutique d'un tailleur, +et enveloppe sa bouche d'un mouchoir blanc pour cacher a son hote +delicat sa bouche edentee. Sous pretexte de l'arrivee prochaine de douze +pretendus amis qu'il doit regaler, Kourroglou lui commande un enorme +souper, riz, beurre, epices et viandes en abondance, le tout dans un +grand bassin, que la vieille n'eut pas la force d'apporter quand il fut +rempli et pret a servir. Kourroglou venait de frotter, de brosser et de +laver Kyrat; il s'etait lave aussi les pieds et les mains, avait recite +devotement son Namaz, ni plus ni moins qu'un bon pere de famille, et +se sentait grand appetit. Il alla chercher lui-meme a la cuisine la +montagne de riz et de viande, et apres que son hotesse eut etendu sur +lui une grande nappe, et sur la nappe une serviette de peau, il ouvrit +sa main comme _la patte d'un lion_, et se mit a jeter des poignees de +viande dans sa bouche comme dans une caverne. + +Au milieu de ce repas pantagruelesque, dont le recit detaille et repete +doit, je m'imagine, faire une vive impression quand les rapsodes +le declament a un auditoire de pauvres diables maigres et affames, +Kourroglou ne laisse pas que de plaisanter agreablement. "Ma vieille, je +veux dire ma jeune beaute (car la sorciere trouve la premiere epithete +grossiere et ne peut la souffrir), mange aussi, au nom de Dieu, de peur +que le souffle de la destruction ne vienne a s'elever dans ton estomac, +et que je n'aie a rendre compte de toi au jour du jugement." La vieille +se flattait que les restes de ce terrible souper lui suffiraient pour +vivre une semaine et regaler encore ses voisines. Elle disait s'etre +rassasiee a la seule odeur des mets en les faisant cuire; mais quand +elle vit la devastation que son hote portait dans l'edifice, elle +craignit d'aller se coucher a jeun, et plongea sa main decharnee dans +le bassin. Malheureusement un grain de riz lui causa un acces de toux +durant lequel Kourroglou mit a sec le fond du plat; et quand elle voulut +ramasser ses nappes, elle s'apercut avec effroi que la nappe de cuir +avait disparu, "Qu'en as-tu fait, mon fils?--Etait-ce donc la nappe? dit +Kourroglou; j'ai trouve le dernier morceau un peu dur et amer. J'ai eu +quelque peine a l'avaler. Pourquoi ne m'as pas tu averti?--Helas! pensa +la vieille, mon hote n'est autre que la famine personnifiee. Si sa faim +recommence, il avalera mon pauvre corps." + +Kourroglou fit faire son lit en travers de la porte, ce qui effraya +beaucoup la vieille. "De quoi t'inquietes-tu? lui dit-il; si tu veux +sortir la nuit, je te permets de passer par-dessus mon lit et de me +marcher sur le corps; je ne m'en apercevrai point." + +Couchee dans la meme chambre, la vieille, pensant que son hote avait +de mauvais desseins, _parce qu'il avait beaucoup mange_, ne put fermer +l'oeil. "Veilles-tu, mere? + +--Helas! oui; je me demande si tu n'es pas Nazar-Djellaly. + +--Non.--Tu es donc Guriz-Oglou--Erreur. + +--En ce cas, tu es Reyhan l'Arabe?--Encore moins. + +--Alors, tu es le chef des sept cent soixante-dix-sept, tu es +Kourroglou!--Tu l'as dit. Je viens ici pour enlever la princesse +Nighara." + +_La langue de la vieille se raidit dont sa bouche_. "Allons, n'aie pas +peur, vieille carcasse.--Comment serais-je rassuree? Quand un enfant +crie, sa mere lui dit pour le faire taire: "Tais-toi, ou le loup viendra +te manger;" et l'enfant crie encore. La mere dit: "Voici le leopard;" +l'enfant crie plus fort. La mere dit alors: "Voici Kourroglou qui va +t'emporter;" l'enfant se tait et cache sa figure dans l'oreiller. + +Kourroglou jure par le plus pur esprit du Createur du ciel et de la +terre qu'il la traitera comme sa propre mere si elle ne le trahit pas; +mais que, dans le cas contraire, fut-elle assise dans le septieme ciel, +il lui jetterait un noeud coulant pour l'en arracher; et quand meme elle +se changerait en Djinn pour se cacher aux entrailles de la terre, il +l'en retirerait avec des pinces pour la mettre en pieces. + +Des le matin, Kourroglou va au bazar et y achete un habit blanc pareil a +celui que portent les mollahs, puis une cornaline sur laquelle il fait +graver le chiffre du sultan. Enfin, il fait l'emplette d'une excellente +guitare dont le manche se devisse et se retire a volonte. Il met le +cachet et l'instrument ainsi demonte dans sa poche, et, muni de ses +moyens de seduction, il aborde un fakir et le prie de venir reciter a +sa mere mourante quelques versets du Koran. Quand il l'a amene chez la +vieille, il lui ordonne d'ecrire sous sa dictee une lettre de passe +moyennant laquelle il se presentera comme un _mollah_, un _chavush_, +c'est-a-dire un pelerin de la Mecque, un saint homme envoye par le +sultan a sa fille, et franchira les portes du palais. Le fakir, qui +croit Kourroglou incapable de lire l'ecriture, le trompe, et ecrit a +la princesse, au nom du sultan, que ce faux chavush est le plus grand +coquin de la terre, et qu'il lui recommande de lui faire donner le +fouet. Kourroglou, qui lit par-dessus l'epaule du secretaire infidele, +l'etrangle a demi, le reduit a l'obeissance, scelle la lettre avec le +cachet contrefait du sultan, et pour mieux s'assurer de la discretion du +fakir, lui donne un tel coup sur la tete, _qu'elle s'aplatit comme un +livre qui se ferme_. Il le pousse ensuite dans un coin de la chambre, +donne un coup de pied au mur qui s'ecroule et ensevelit le cadavre sous +ses ruines. On ne peut pas mieux expedier une affaire; mais le recit en +est fort long et fort curieux, a cause des sentences et des formes du +dialogue, mele toujours de plaisanteries et de ferocite. + +La vieille criait et se frappait la poitrine, "Jamais le sang innocent +n'avait ete repandu dans ma maison, et tu l'as souillee!--Veux-tu donc +que je te tue aussi, infidele sunnite? lui repond Kourroglou, et que je +fasse tomber le reste de ce mur sur ton corps fletri?" + +Kourroglou se revet du costume blanc des mollahs, entoure sa tete de +plusieurs aunes de linge blanc, cache sa guitare dans sa poche, son +poignard dans son sein, et, le rosaire dans une main, le baton de +voyage dans l'autre, il franchit, grace a la feinte lettre et au sceau +apocryphe du sultan, les portes sacrees du palais. "De cette maniere, +dit le rapsode avec un melange de sympathie et d'indignation, il fut +permis a ce larron des larrons d'entrer dans le harem... a cet homme +capable de couper le sein d'une mere nourrissant son enfant!" + +Ayant franchi les portes des sept murailles, il arrive aux jardins +fleuris de la princesse. Il y avait quatre bassins d'eau courante et +des fontaines qui s'elancaient en jets. Kourroglou plia son manteau en +quatre, et s'assit dessus au bord d'une des pieces d'eau, le rosaire a +la main, les yeux a demi fermes, comme un vrai Raminagrobis, ce qui ne +l'empechait pas de voir distinctement, dans un kiosque ouvert, la belle +Nighara _buvant du vin_ avec plusieurs belles filles de sa suite. + +Une d'elles vint au bord du bassin pour chercher de l'eau, quoiqu'il ne +paraisse pas que Nighara ait eu l'habitude d'en mettre beaucoup dans +son vin. "Homme, qui es-tu? dit la suivante effrayee.--Homme! s'ecrie +Kourroglou, quel nom est-ce la? ne peux-tu, fille impure, me saluer du +nom de Hadji? et la princesse Nighara ne peut-elle se donner la peine +de chausser sa pantoufle a demi pour venir au devant du royal chavush +Roushan, envoye ici de la Mecque par le sultan Murad?" + +Toute personne qui apporte une bonne nouvelle a droit a une recompense +immediate. Un khan, en pareille circonstance, detache ordinairement sa +riche ceinture, et la presente au messager. La suivante de Nighara court +au kiosque, et commence par s'emparer du chale et des bijoux de la +princesse qui etaient poses sur le tapis. "Es-tu ivre? dit la princesse +etonnee d'une semblable audace.--C'est toi-meme qui es ivre, repond +l'autre sans se deconcerter. Ce que je prends m'appartient; j'apporte la +nouvelle qu'un saint homme est arrive de la Mecque avec un message pour +toi. _Un feu divin brille dans ses yeux, et son visage en renvoie les +rayons vers le soleil_." + +"Levons-nous, mes filles, dit la princesse. J'ai lu dans les traditions +sacrees que ceux qui vont au devant d'un pelerin de la Mecque sont +preserves d'etre brules par la flamme de l'enfer, si la poussiere des +sabots de son cheval tombe seulement sur eux." + +Pendant ce temps, Kourroglou avait ote sa robe et son turban de pelerin; +il avait mis son bonnet sur l'oreille, a la facon des dandys kajjares, +rajuste les plis de son bel habit vert-olive, et noue gracieusement le +cachemire qui lui servait de ceinture, et qui laissait voir le manche de +son poignard couvert de gros diamants. Quand la vertueuse princesse vit +le saint homme transforme en un superbe brigand a grandes moustaches, +elle commenca, non par s'enfuir, mais par faire attacher les pieds de la +suivante qui s'etait ainsi trompee, et sous pretexte qu'elle avait du +recevoir quelque baiser de cet imposteur, elle lui fit appliquer une +vigoureuse bastonnade sur les talons, puis s'approchant de Kourroglou, +qui essayait de justifier la suivante en se declarant un _amoureux sans +argent_, incapable de seduire personne par des presents, elle lui +donna un grand coup de pied dans la poitrine. "Princesse, dirent les +suivantes, c'est une pitie de te voir ainsi profaner ton joli pied +contre la poitrine non lavee de ce miserable.--Taisez-vous, sottes +filles, dit le bandit sans se deconcerter; vous ne savez pas que mon +sein est plus precieux que le talon de votre maitresse." + +Alors il prit sa guitare et improvisa: + +"Je respire de ton jardin le parfum de la jacinthe et de la violette. +Comme elles tu fleuris dans la solitude. Tu es une fleche au fond de mon +coeur." + +Nighara etait indignee. Kourroglou chanta encore: + +"Tu es le fruit le plus frais dans les jardins du printemps; tu es le +coing embaume et la grenade vermeille, etc." + +Au lieu de s'adoucir a de tels compliments, la farouche Nighara fait +un signe a ses femmes, et aussitot une grele de coups tombe sur +l'audacieux. "Dieu vous preserve, s'ecrie en cet endroit le rapsode, de +tomber sous les ongles d'une femme irritee!" + +En un instant les vetements de Kourroglou volerent en pieces: +"Princesse, dit-il, si tu n'as pitie de moi, montre au moins quelque +merci envers ces pauvres filles. Leurs mains deviendront calleuses a +force de me battre." La princesse dit a ses suivantes: "Allons prendre +un peu de vin pour nous donner des forces, afin que nous puissions +battre encore cet imposteur." Mais en retournant vers son kiosque, elle +regarda en arriere, remarqua les traits de Kourroglou, et le trouva +beau. Aussitot il oublia la cuisson des coups d'ongles et des coups de +verges, reprit sa guitare et chanta: + +"O Nighara aux yeux de gazelle, verrai-je ton sein se changer en pierre? +Tu m'as renverse sur le visage. Puissent tes yeux etre remplis de +larmes!" + +Nighara, qui ne pouvait detacher ses yeux de ce male visage, se fait +apporter du vin. + +"Fais remplir ton gobelet de mon sang, et bois-le," lui chante encore +Kourroglou. + +En voyant boire du vin, Kourroglou, qui n'en avait pas goute depuis son +depart de Chamly-Bill, oubliait toutefois son desespoir amoureux "pour +se lecher les levres." Nighara, emue de pitie, lui fit apporter un +bassin de baume _mumiah_, en disant: "Je ne desire pas ta mort; bois et +va-t'en." + +Kourroglou gouta le baume, fit la grimace, et demanda du vin. "Ah! saint +homme, tu bois la liqueur defendue par le Prophete, dit la princesse +irritee de nouveau. Eh bien, nous t'en donnerons; mais tu danseras +pour nous divertir; apres quoi nous te battrons encore et te jetterons +dehors." Nighara disparait, et revient avec ses femmes, qui apportent +des tapis, des vins et des mets divers. On etend les tapis sur le gazon, +on sert le festin au bord de la fontaine. La demarche de la princesse +etait pleine d'agrements et de graces, et, malgre sa fureur, elle +avait arrange ou plutot derange sa toilette pour etre plus seduisante. +Kourroglou chanta: + +"O aghas, mes freres! Nighara est venue! Des larmes de joie coulent de +mes yeux. L'Armenien aime sa croix, bien que son prophete ait souffert +sur la croix! Voyez comme elle a orne ses cheveux noirs, auxquels elle a +permis de tomber sur son cou delicat! Elle est venue!" + +"Elle est venue pour m'apprendre la beaute. Nighara est venue pour tuer +Kourroglou; elle est venue!" + +La princesse le regardait toujours; mais, comme les femmes de chez nous, +elle se montrait toujours plus cruelle pour se faire aimer davantage; +seulement, ses facons d'agir etaient un peu plus energiques. Elle le fit +battre de nouveau, et cette fois si serieusement, que Kourroglou, vaincu +par la souffrance, _se roulait par terre_. Ne faut-il pas s'etonner ici +de voir ce heros, dont la force fabuleuse detruisait des legions et +se frayait un passage au milieu des armees, pousser la douceur et la +soumission envers le beau sexe jusqu'a se laisser mettre en lambeaux, ni +plus ni moins que n'eut fait Don Quichotte, le modele de la chevalerie? +Cet ensemble de force et de tendresse caracterise Kourroglou d'un bout a +l'autre du poeme. Enfin, n'en pouvant plus supporter davantage, mais +ne voulant pas lever la main sur des femmes, il se jette dans la piece +d'eau, la traverse a la nage, en elevant sa guitare au-dessus de sa +tete, et gagnant le milieu, ou l'eau jaillissait d'un pilier de marbre, +il s'assit en cet endroit. + +Les femmes commencerent a lui jeter des pierres, "O Belli-Ahmed! tu m'as +trompe, pensait Kourroglou. Elle ne m'a jamais aime." + +Alors il se mit a chanter, et la, vraiment, il lui dit de si belles +choses, que son sein commence a palpiter, et qu'elle l'ecoute "avec un +plaisir toujours croissant. + +"Le soleil est leve sur la colline de l'Orient. Elle est le jardin des +fleurs. Les roses ouvrent leurs boutons sur ses joues. Que nul ennemi +n'ose regarder dans le jardin de l'amant!... O Nighara! celui qui +touchera ta ceinture une fois seulement deviendra immortel." + + + +CINQUIEME RENCONTRE. + +Le soir approchait. La fraicheur de l'eau calmait les souffrances +de Kourroglou. La princesse se dit: "Il repete sans cesse le nom de +Kourroglou. Ah! si c'etait lui-meme! Parle, avoue la verite, lui +dit-elle, es-tu Kourroglou?" Et comme il l'assurait, elle reprit: +"Kourroglou est, dit-on, de la meme taille que mon pere le sultan. Je +vais te faire essayer sa robe royale. Si elle est trop longue pour toi, +je ferai enfoncer des clous dans tes talons afin que tu deviennes plus +grand. Si elle est trop courte, je te ferai couper les pieds. Si elle +est trop large, je te ferai ouvrir le ventre, et on le remplira de +paille pour te grossir." + +Kourroglou dit: "Tu me punis selon le code d'Abou-Horeyra. N'importe, +j'essaierai la robe." + +Il sortit de l'eau, et Nighara, de ses propres mains, lui passa la robe. +Elle semblait avoir ete faite pour lui. Alors ils jeterent leur main +autour du cou l'un de l'autre, et entrerent dans le pavillon, ou, +suivant la coutume turque, ils burent dans la meme coupe. Alors la +princesse dit: "As-tu amene ici ton fameux cheval Kyrat?--Oui, je l'ai +amene.--Il faut donc que tu trouves pour moi un autre cheval aussi bon +que Kyrat." + +Kourroglou voyant les progres qu'il faisait dans le coeur de la +princesse se mit a chanter: + +"Humide, humide est la neige que l'on voit au sommet des grandes +montagnes! Tes yeux brillants soufflent la fraicheur sur mon coeur +embrase! Mon cher amour est couvert d'habits couleur de rose; elle est +tout entiere d'une teinte rose. L'eau qu'elle boit est aussi pure que +l'azur du ciel. Ses yeux sont enivres d'amour et de vin. + +"Je suis Kourroglou. Ne suis-je pas libre de me promener dans ces +bosquets? Je ne puis marcher en liberte dans le monde, car le monde est +trop etroit pour moi." + +Kourroglou ayant combine son plan avec la princesse, reprit ses habits +de mollah et sortit du harem comme il y etait entre. Il fut arrete a la +porte par les gardes, qui lui dirent: "Saint homme, puisque tu as acces +aupres de la princesse, commande-lui, au nom du ciel, de nous faire +toucher notre paie; car, depuis le depart du sultan son pere, nous +n'avons pas recu une obole. + +--Je vous jure que je vous ferai payer, dit Kourroglou, et, en +attendant, pour lui marquer votre mecontentement, vous devez abandonner +vos postes, et vous refuser a escorter la princesse." + +Ayant donne cet avis charitable, le fourbe retourne chez sa vieille +hotesse, et va ensuite acheter au bazar un beau poulain de trois ans, le +ramene a l'etable, prepare lui-meme la selle, et, au lever du soleil, +en entendant les trompettes sonner pour annoncer une promenade de +la princesse hors la ville, il paie magnifiquement sa vieille, lui +conseille de se cacher afin de n'etre point persecutee a cause de lui, +et monte sur Kyrat, suivi par le poulain attache a son etrier, il s'en +va sur la route attendre Nighara, qui bientot arrive dans son chariot. +Il l'enleve des bras de ses femmes, la met en croupe et s'enfuit avec +elle dans le desert. La, tombant de fatigue, il s'etend sur le gazon et +cede au sommeil. La princesse lui demande s'il compte dormir longtemps. +"Mon sommeil est de deux sortes, lui dit-il. Le plus court est de trois +journees, le plus long est de sept journees. Mais ecoute, ma bien-aimee. +Kyrat a le don de pressentir l'approche de mes ennemis. Quand l'ennemi +se met en route pour me poursuivre, Kyrat hennit; quand l'ennemi est a +moitie chemin, Kyrat devient inquiet et souffle avec ses narines; quand +l'ennemi est tout pres de se montrer, Kyrat gratte la terre et l'ecume +lui vient a la bouche." La princesse se plaint vainement du long somme +dont son amant la menace en plein desert et au milieu des dangers. Il +faut que Kourroglou dorme ou qu'il perisse; a cette robuste organisation +il faut un repos semblable a celui de la mort. Elle examine Kyrat avec +inquietude, et quand elle a vu signaler le depart et la marche de +l'ennemi, quand elle a remarque ses sabots grattant la terre et sa +bouche couverte d'ecume, elle eveille Kourroglou, ainsi qu'elle a ete +avertie par lui de le faire. Aussitot il se leve, rattache les sangles +de son coursier, fait monter Nighara sur l'autre, et attend de pied +ferme le jeune sultan Burji, qui accourt a la delivrance de sa soeur +Nighara. Kourroglou, par ses terribles chansons, porte l'epouvante dans +le coeur des guerriers du prince, et bientot, s'elancant au milieu +d'eux, il les disperse comme un troupeau de gazelles. Mais Burji-Sultan, +resolu a reconquerir sa soeur, s'elance seul contre lui. "Que faire? dit +Kourroglou dans son coeur; si je tue le frere de ma bien-aimee, elle ne +me le pardonnera jamais et remplira ma vie d'amertume." Nighara se prend +a pleurer. "O Kourroglou! je n'ai qu'un frere, ne le tue pas.--Mon amie, +ne crains rien," dit Kourroglou. Et, s'adressant au prince: "Le chef de +tes ecuries ne gagne pas le pain qu'il mange; il n'a pas seulement serre +les sangles de ton cheval. Je t'avertis que tu roules sur ta selle. +Descends et raccourcis tes sangles, tu combattras ensuite contre moi." + +Le Turc credule descend pour arranger sa selle. Pendant ce temps, +Kourroglou s'approche avec precaution, le renverse, s'assied sur lui et +feint de vouloir le tuer. Burji pleure et se lamente: "Le sultan mon +pere n'avait qu'une fille et un fils; tu enleves l'une, tu vas tuer +l'autre. Toute la famille va etre eteinte.--Je t'accorde la vie a +condition que tu me donnes ta soeur en mariage. Je suis aussi savant +qu'un mollah; j'ai lu les sept volumes des commentaires arabes sur le +Koran; je sais par coeur toutes les formules usitees dans les mariages." +Le prince prononce avec lui la priere nuptiale consacree par le Koran, +et lui accorde sa soeur. Kourroglou le releve, l'embrasse au front, et +lui dit: "Desormais, au nom et par l'autorite du sultan Murad ton pere, +je gouverne et regne a Chamly-Bill. Ou aurait-il trouve un meilleur +parti pour sa fille?" + +En continuant leur route vers Chamly-Bill, Kourroglou et Nighara +traversent encore quelques aventures. Ils penetrent dans le camp d'un +jeune Europeen qui tombe amoureux de Nighara, et veut l'enlever a son +epoux. Kourroglou est force de detruire sa suite et de piller ses +tresors; il est meme au moment de le tuer pour lui apprendre a vivre, +lorsque Nighara, touchee de l'amour de ce jeune homme, le fait sauver, +et menace Kourroglou d'avaler un poison mortel cache dans l'anneau +qu'elle porte au doigt s'il n'abandonne pas sa poursuite. Kourroglou se +soumet, et continue son voyage avec elle. Nighara montait a cheval aussi +bien que lui-meme, et pouvait fournir une course aussi hardie, aussi +rapide que la sienne. Ils surprirent une caravane, se firent payer une +riche redevance, et la, encore, Nighara obtint grace de la vie pour le +marchand. + +Elle blamait beaucoup son epoux de commettre toutes ces violences. Il +lui repondit avec la franchise d'un honnete Turcoman: _Je ne laboure ni +ne trafique; il faut donc que je vole_. L'argument etait sans replique. +Enfin ils atteignent les portes de Chamly-Bill. Les brigands vinrent a +leur rencontre avec des acclamations, des chants et des decharges de +mousqueterie. "Guerrier, dit la princesse a Kourroglou, lequel d'entre +eux est Ayvaz? Montre-le-moi. + +Improvisation de Kourroglou: + +"Regarde ici, mon cher amour: ce cavalier est Ayvaz. Regarde-le, et +preserve mon ame du lit de feu de la jalousie. Regarde, voila Ayvaz; +mais ne tombe point amoureuse de lui. Dans sa main etincelle un bouclier +hezzare. Le miel de l'eloquence est sur sa langue; et _la ligne du +pinceau de la main du Tout-Puissant_ est sur l'arc de ses sourcils. +Regarde; mais n'en tombe pas amoureuse. Ce n'est qu'un garcon de +quatorze ans. Une plume de grue est sur sa tete. Ce cavalier est Ayvaz, +oui, Ayvaz lui-meme." + +Il presenta alors son epouse a ses compagnons en leur disant: "Nous +devons tous l'honorer, elle est la fille du sultan de Turquie;" et +Nighara s'etant assise sur le seuil de la porte de la forteresse, les +sept cent soixante-dix-sept cavaliers de la garde sacree de Kourroglou +se prosternerent devant elle, "O Dieu! s'ecria Kourroglou, sois beni +et ton nom glorifie! Je dois a ta seule bonte d'avoir realise mes plus +cheres esperances!" Il frappa les cordes de sa guitare et chanta ainsi: + +"Les nuages de l'adversite ont ete dissipes par la foi de Kourroglou. +Ils se sont evanouis comme la brume du matin. Voici mon Ayvaz." + +Nighara fit son entree couchee sur les riches coussins d'un palanquin +d'honneur. Toutes les femmes et toutes les esclaves de Kourroglou +vinrent a sa rencontre, et l'introduisirent respectueusement dans le +harem. Belly-Ahmed fut tire de sa prison et recompense par un des +premiers grades dans la troupe. Ce meme jour, on celebra le mariage +de Kourroglou et celui d'Ayvaz, auquel le maitre donna une femme. Les +musiciens, danseurs et jongleurs vinrent en foule. Le vin coula par +torrents, et il coule encore a cette heure, dit ordinairement le _khan_ +pour clore cette rapsodie. + + + +SIXIEME RENCONTRE. + +Dans un des districts de l'Anatolie vit une grande tribu de nomades +connus sous le nom de Haniss. Elle est composee de trente mille familles +qui sont toutes riches et qui habitent un pays magnifique. Chacun de +ces chefs consacre sa vie a quelque objet favori. L'un aime les beaux +velements, un autre prefere les femmes, et un troisieme est passionne +pour les chiens de chasse ou les faucons. Leur chef, Hassan-Pacha, +aimait les chevaux par-dessus tout. Quand il entendait parler d'un beau +cheval, il n'epargnait ni argent ni peine pour se le procurer. + +Un jour, Hassan-Pacha vint dans ses ecuries, et, apres avoir examine +plusieurs de ses chevaux, il dit a son vizir: "Certainement, aucun roi, +dans les cinq parties du monde, ne peut se vanter d'avoir une ecurie +comme celle-ci." Le vizir repliqua: "Aucun roi, il est vrai, n'a +d'ecurie comme celle-ci; mais Kourroglou a un cheval a Chamly-Bill, du +nom de Kyrat, et Keyvan lui-meme, celui qui gouverne les sept cieux, ne +possede pas son pareil.--O mon vizir! je suis pret a donner tout ce +que j'ai pour acquerir ce joyau.--Pacha, ce n'est pas chose facile. +Kourroglou ne manque pas d'argent, et il n'y a aucune possibilite de lui +prendre son cheval de force.--Vizir, a l'homme qui m'amenera ce cheval +je donnerai la moitie de mon pouvoir; s'il dit: "Ce n'est pas assez," je +lui donnerai la moitie de mes richesses; et si cela meme ne le contente +pas, j'ai sept filles, il aura la liberte de choisir la plus belle pour +sa femme. Va, et fais proclamer a son de trompe, dans la direction des +quatre vents, a tous les camps de notre tribu, l'ordre suivant: "Qu'il +soit bey ou mendiant, vieux ou jeune, il sera mon gendre celui qui +m'amenera Kyrat." + +Il y avait dans la tribu de Haniss un certain marmiton nomme Hamza, dont +la tete et les sourcils etaient chauves, et qui etait marque de petite +verole. Cet homme, ayant entendu la proclamation, accourut aupres +du vizir nu-pieds et a peine vetu. "Que proclame-t-on ainsi, +vizir?--Qu'est-ce que cela te fait, a toi, vilaine tete chauve?--Je +demande seulement de quoi il s'agit?" Le vizir le mit au fait, et +ajouta: "L'homme qui reussira sera riche.--Qu'ai-je besoin d'argent? dit +Hamza; douze livres d'ecorce de melon d'eau que l'on me donne a manger +chaque jour dans les cuisines suffisent a mon appetit." Le pacha promet +de partager son pouvoir et ses richesses, et de donner l'une de ses sept +filles pour femme a celui qui lui amenera Kyrat. Aussitot Hamza dressa +les oreilles. "Vizir, j'ai vu les sept filles du pacha; mais s'il +consentait a me donner la plus jeune...--Celui qui amenera le cheval +aura le droit de choisir." Hamza se frappa la poitrine avec ses +deux mains, et dit: "Regarde-moi, regarde-moi; je suis l'homme qui +choisira.--En verite? dis-moi comment, par exemple.--Le pacha aura +Kyrat; mais il faut que tu me conduises d'abord en sa presence." Le +vizir pensa: depuis tant de jours que nous faisons publier cette +proclamation, il ne s'est encore trouve personne qui voulut en profiter. +Voici le premier et le dernier; il faut le faire voir au pacha. + +Hamza fut introduit devant le pacha. "Est-ce toi, pauvre tete felee, qui +as promis de m'amener Kyrat?--Moi-meme; mais que me donneras-tu pour +cela, pacha?--Je te donnerai la moitie de mes richesses.--Je n'ai pas +besoin de richesses,--Je te donnerai la moitie de mon pouvoir.--Je n'ai +pas besoin de ton pouvoir; qu'en ferais-je?--Tu choisiras celle de mes +filles que tu voudras.--Pacha, je ne puis croire a tes paroles.--Que +puis-je faire de plus pour te convaincre?--Jure, en baisant le Koran, +que, dans le cas ou tu violerais ta parole, tu divorceras d'avec chacune +de tes sept femmes." Le pacha en fit le serment. Hamza lui dit: "Je suis +depuis longtemps amoureux de la plus jeune de tes filles; si je perds la +vie dans cette expedition, je n'en aurai nul regret; si, au contraire, +je ramene le cheval, j'aurai ta fille." Le pacha dit: "Tu l'auras;" et +il baisa le Koran. + +Hamza partit en hate pour Chamly-Bill, ou l'arrivee d'un pauvre diable +comme lui fut a peine remarquee. Apres un mois de sejour dans ce lieu, +il pensa dans son coeur: "Tachons de pecher Daly-Ahmed avec l'hamecon +de l'amitie. Je trouverai peut-etre ainsi moyen de m'introduire dans +l'ecurie." Il entra alors dans la cour de l'ecurie avec circonspection +et a pas lents. Apres avoir dechire sa chemise sur sa poitrine, il +ramassa un tas de fumier; et, se jetant dessus, il se mit a pleurer et a +gemir a haute voix. Les larmes coulaient de ses yeux comme la pluie d'un +nuage. Daly-Mehter, ecuyer de Kourroglou, passait justement de ce cote; +il vit un malheureux, tout nu et en larmes, assis sur ce tas de fumier. +Son coeur fut emu de pitie. Tout le monde sait que les fous[26] sont +tres-portes a la pitie: "Pourquoi cries-tu ainsi, tete chauve?" Hamza +repondit: "Puisse-je devenir ton esclave! Je suis orphelin et etranger; +grace a la laideur de mon front chauve, personne ne veut me prendre a +son service. Je desirerais pourtant trouver un maitre qui put me donner +un morceau de pain." Daly-Mehter pensa: "Tout le monde vit du pain de +Kourroglou; je prendrai cet homme a l'ecurie, et je le nourrirai." Pour +commencer, il releva ses manches jusqu'au coude; et remplissant un vase +d'eau chaude, il lava la tete d'Hamza, et, l'ayant nettoye entierement, +il lui donna ses vieux habits pour se vetir. Hamza le chauve montra tant +de zele et d'habilete dans son service, que la raison de Daly-Mehter lui +echappait d'etonnement. Un des deux meilleurs chevaux de cette ecurie +etait Kyrat, qui etait attache, par une jambe, a une chaine dont +Kourroglou portait toujours la clef dans sa poche. L'autre, monte +habituellement par Ayvaz, se nommait Durrat. Ce cheval etait aussi +attache separement, et la clef de son cadenas etait dans la poche de +Daly-Mehter. + +[Footnote 26: Par allusion a la signification litterale du mot _daly_, +fou, tete faible.] + +Toutes ces circonstances furent bientot connues de Hamza, qui commenca a +desesperer de pouvoir jamais s'emparer de Kyrat. Kourroglou vint un +jour a l'ecurie, et trouva Daly-Mehter endormi. Il regarda, et vit un +miserable en guenilles et a tete pelee, qui etrillait Kyrat avec une +brosse et un morceau de drap. Kourroglou et Hamza ne s'etaient jamais +vus auparavant. Kyrat etait tendu comme un arc, sous la pression de la +puissante main de Hamza; et sa robe etait toute luisante, par le fait +de son excellent pansement. Kourroglou trembla de toutes ses jambes, et +pensa dans son coeur: "L'homme sous le bras duquel Kyrat est plie ainsi +ne peut pas etre un homme ordinaire." Il cria: "Chien pele, tu vas +emporter la peau du cheval: est-ce la la maniere de l'etriller?" +Hamza prit un gros marteau de fer dans une niche, et, le levant sur +Kourroglou, il cria: "Que viens-tu faire dans cette ecurie? Va-t'en, +vagabond." Car, il lui avait ete enjoint par Daly-Mehter de ne permettre +a personne d'entrer dans l'ecurie. Kourroglou dit: "Fou, comment oses-tu +lever ta main sur moi?" Daly-Mehter fut tire de son sommeil par ce +bruit. Il se releva, et salua son maitre: "Quel est cet homme que tu as +engage a mon service?--Puisse-je devenir ta victime! Des milliers +de gens vivent de ton pain. Cette tete chauve est tres-habile et +tres-adroite, et peut, aussi bien que tant d'autres, profiter de tes +largesses.--Je ne refuse mon pain a personne; qu'il en mange autant +qu'il voudra; mais, a juger de ses jambes et de toute son allure, je +n'attends rien de bon de lui; il a l'air d'un voleur de chevaux.--Oh! +non, seigneur; s'il etait de fer, on ne pourrait faire plus de cinq +aiguilles de ce pauvre diable!" + +Hamza comprit alors que c'etait la Kourroglou, il jeta son marteau a +terre, et, dans sa terreur, il courut se cacher sous le bat d'une mule. +Kourroglou, avant de quitter l'ecurie, dit a Daly-Mehter: "Attache +toujours un oeil vigilant sur mon cheval; ne donne ta confiance a +personne." Il ne poussa pas plus loin cette enquete. + +Plus Hamza restait attache a l'ecurie, plus il reconnaissait +l'impossibilite de voler Kyrat. Il dit donc dans son coeur: "Si ce n'est +Kyrat, ce sera au moins Durrat. Le premier est pere du second, et sa +mere etait une jument arabe. Hassan-Pacha ne les a jamais vus ni l'un ni +l'autre: il me croira, il me donnera sa fille; et s'il arrive jamais +a connaitre la verite, il ne me l'otera pas, apres que je l'aurai +epousee." + +Pendant la nuit il appreta la selle de Durrat et tous les harnais qui +en dependaient. Daly-Mehter etait ivre quand il revint du palais de +Kourroglou, et voyant que Hamza pleurait amerement, le visage appuye +sur ses mains, comme s'il etait devenu veuf, il demanda: "Qu'as-tu, +Hamza?--Seigneur, comment puis-je m'empecher de pleurer? Chaque nuit +tu vas avec Kourroglou boire du vin rouge, et tu ne t'es jamais dit: +Apportons en quelques gouttes au pauvre orphelin. Helas! qu'est-ce que +cela, du vin? je n'en ai jamais vu. Est-ce doux ou acide?" + +Daly-Mehter se leva, prit le bidon de l'ecurie, et s'en fut au cellier +de Kourroglou. Ayant rempli le bidon, il le rapporta, le mit devant +Hamza et lui dit: "Bois, tete chauve." Hamza remplit un vase jusqu'au +bord, et le tendit a Daly-Mehter. "Seigneur, essaie le premier; que je +voie comment tu bois." Daly-Mehter vida le vase jusqu'a la derniere +goutte, et dit: "Voici la maniere de boire." Hamza remplit le vase a +son tour, et l'ayant approche de ses levres, il donna une secousse si +adroite, qu'il repandit tout le breuvage par-dessus son epaule, sans que +Daly-Mehter s'en apercut. De cette maniere, il grisa si bien l'ecuyer, +que ce dernier a la fin tomba comme mort sur le plancher. Hamza dit dans +son coeur: "Il n'est pas convenable que je me montre sous ces haillons." +Il ota donc ses vieux habits, et ayant depouille Daly-Mehter, il changea +de vetements avec lui. Il trouva dans la poche de l'ivrogne la cle de la +chaine de Durrat, conduisit le cheval hors de l'ecurie, lui mit la +selle sur le dos, et s'en fut comme une etoile Filante sur la route qui +conduisait au camp de la tribu de Haniss. + +Kourroglou vint de bonne heure a l'ecurie; il n'avait point de ceinture, +car il sortait du harem. Il regarda et vit Kyrat a sa place ordinaire, +mais Durrat avait disparu. Il devina, tout de suite que la tete chauve +l'avait vole. Il appela l'ecuyer. Daly-Mehter se releva, se frotta les +yeux, et salua. "Vilain, que signifient ces haillons que je vois sur +toi? Quel est ce tour de jongleur?" + +Le pauvre ecuyer regardait ses habits, et n'en pouvait croire ses yeux. +"Ou est Durrat?--Seigneur, Hamza doit l'avoir emmene pour le promener ou +le faire boire.--Ne le disais-je pas, que c'etait un voleur de chevaux? +Vite, que l'on selle Kyrat!" + +Kourroglou, arme, monta au sommet de la plus proche montagne, sur +laquelle ses sentinelles avancees etaient postees; il examina le pays, a +l'aide d'un telescope, jusqu'a ce qu'il decouvrit enfin le fuyard. Il le +vit volant comme une fleche vers ses tentes. + +Il fut transporte de rage et rugit sur la montagne: "Miserable voleur, +ou fuis-tu, ou fuis-tu? Tu peux aller aussi loin que Istambul; je t'y +suivrai, et je m'emparerai de toi." + +La voix de Kourroglou, quand il etait en colere, pouvait s'entendre a un +mille de distance. Hamza la reconnut de loin, et dit: "O pere celeste, +la vie est douce: Malheur, malheur a moi!" Il regarda devant lui, et +vit un village a peu de distance. Il dit dans son coeur: "Si je pouvais +gagner ce village, mon ame pourrait encore etre sauvee." On voyait un +profond ravin a l'entree du village. "Qui peut dire, pensa Hamza, si, +avant que j'aie atteint ce village, Kourroglou n'aura pas _brule mon +pere!_" + +Au fond du ravin se trouvait un moulin; le meunier etait absent, et les +roues restaient oisives. Hamza y courut, attacha la bride de Durrat a +la porte, et entra dans le batiment desert. La, il trouva la robe du +meunier qu'il mit sur lui, et il se frotta de farine de la tete aux +pieds. + +On sait que lorsqu'un homme a fait une course rapide, ses yeux sont +comme couverts d'un brouillard, et que sa vue n'est pas tres-claire +pendant quelque temps. Kourroglou ne reconnut pas Hamza, et demanda: +"Meunier, ou est le cavalier qui monte le cheval attache a ta porte? + +--O mon agha! le cavalier s'est precipite ici, saisi d'une telle +crainte, qu'il a couru sa cacher sous la roue." + +Kourroglou, tout tremblant de rage, descendit de cheval: "Tiens mon +cheval." Il tira alors son poignard, et courut a la recherche du voleur. +Kyrat avait cette qualite, qu'il obeissait en toute chose a quiconque le +recevait en depot de la main de Kourroglou. Il se laissa guider comme un +enfant. Hamza, qui n'etait pas sot, jeta la robe de meunier a bas, et +sauta sur Kyrat. Il essaya d'un temps de galop, et revint attendre +tranquillement Kourroglou, qui, ayant tourne sens dessus dessous tout ce +qu'il y avait dans le moulin, et n'y trouvant pas une ame, sortit et vit +Durrat a la porte. Aux pieds de Durrat, la robe du meunier gisait par +terre; un peu plus loin on voyait le victorieux Hamza sous sa propre +forme, monte sur Kyrat. Il pensa dans son coeur: "J'ai fait la un marche +capital! plaise a Dieu que je ne le regrette pas quand il sera trop +tard!" Et il s'ecria: "Hamza-Beg!--Quel est ton plaisir, noble +guerrier?--Nous allons revenir a la maison, mais nous irons au pas, les +chevaux sont fatigues.--Ou dis-tu que tu veux aller?--A Chamly-Bill. Tu +m'as offense sans raison; et je suis venu le chercher en personne.--Ne +plaisante pas davantage, Kourroglou. J'ai cherche le cheval dans le +ciel, mais, Dieu soit loue, je l'ai trouve sur la terre. Tu as daigne me +faire present de Kyrat, de ta propre main. Puisses-tu jouir d'une vie +et d'un bonheur sans fin! Seulement ne me demande pas de te suivre.--Je +t'en conjure, je l'en prie, Hamza, je deviendrai ton esclave! Dis, +sont-ce des richesses, un cheval, une femme, que tu convoites? Guerrier, +je te jure que tu auras toute chose en abondance. Tu as le choix; tout +ce que je possede t'appartient.--Je ne serai pas la dupe de ta ruse. +Ce que je desire ne t'appartient pas: je te ferai connaitre la verite. +J'aime la plus jeune des filles de Hassan-Pacha, qui a promis de me la +donner pour femme, en echange de Kyrat. Depuis six mois et plus, je +languissais de desespoir a Chamly-Bill. Maintenant regarde, j'emmene +Kyrat, et tu es toi-meme la cause de mon bonheur. Puisses-tu vivre +heureux et longtemps! Je m'en vais prendre femme.--Hamza-Beg! rends-moi +seulement le cheval, et je t'apporterai sur mon sabre la tete de +Hassan-Pacha.--Ce serait une conduite basse de ma part; quelle preuve de +courage montrerais-je aux yeux de ma fiancee?" + +Les prieres et les promesses de Kourroglou ne servirent a rien. Hamza +jura par la plus pure essence de Dieu qu'il ne rendrait pas le cheval. +Kourroglou poussa un profond soupir du fond de sa poitrine, et dit: +"Hamza-Beg! permets-moi de chanter un air qui me vient a la memoire." + +_Improvisation_.--"Sans Kyrat, la vie et le monde ne sont qu'un fardeau +pour moi. Pauvre Kourroglou! maintenant que Kyrat a quitte tes mains, tu +dois te frapper la tete de douleur, Kourroglou!" + +Hamza regardait Kourroglou pendant que celui-ci continuait de chanter +ainsi: + +_Improvisation_.--"Tu as du demander Kyrat a Dieu meme. La queue de +Kyrat etait un bouquet de fleurs. Monter sur lui c'etait monter le +bonheur en personne. O Kourroglou! que Dieu le le rende! Je me noie dans +une mer profonde; le chagrin de la perle de Kyrat se pose comme une +pierre sur mon ame, et m'entraine dans l'abime. Je suis un paysan, un +meunier, loin de moi cette epee, Kourroglou, tu devras maintenant crier +"du ble, du ble[27]!" + +[Footnote 27: C'est un cri par lequel les meuniers sur la plate-forme de +leur moulin font connaitre qu'ils n'ont plus rien a moudre.] + +Kourroglou avait l'air d'un fou, il disait: "Sans Kyrat je ne merite pas +d'etre un guerrier." + +Hamza dit: "O Kourroglou! tes paroles ont brule mon foie. Va a +Chamly-Bill, et demeure en repos pendant six mois. A la fin de ce temps, +tu peux prendre l'habit d'un Aushik[28], et venir au camp de la tribu de +Haniss. Je vais y mener Kyrat, et j'epouserai la fille du pacha; mais je +te jure que de meme que j'ai recu Kyrat de tes propres mains, de meme je +te rendrai de mes propres mains les renes et le cheval.--Comment puis-je +savoir, o Hamza-Beg, si tu es sincere ou non dans tes paroles?--Je jure +par le plus pur etre de Dieu. J'ai l'ame noble, et je te le repete +encore, je conduirai moi-meme Kyrat par la bride, et je te le rendrai." + +[Footnote 28: Chanteur improvisateur.] + +Cela dit, il tourna la tete de Kyrat, et s'en fut vers le camp de la +tribu de Haniss. Kourroglou contempla son bien-aime cheval jusqu'a ce +qu'il eut disparu dans l'eloignement. Triste, et les yeux baisses, il +retourna sur ses pas et monta sur Durrat. Tous les bandits etaient +sortis de Chamly-Bill afin de voir quelle figure ferait Hamza, ramene +par Kourroglou; mais quand ils virent leur chef seul et monte sur +Durrat, ils se dirent entre eux: "Kourroglou aura ete attrape par cette +adroite tete pelee." Ils eurent peur de la colere de Kourroglou, et se +disperserent dans toutes les directions. Chacun d'eux comme un rat, se +cacha dans quelque trou. Ayvaz seul fut assez hardi pour parler, et +dit: "Agha, tu as fait un bon marche; Durrat pour Kyrat! As-tu pris le +voleur?--Va-t'en, sot enfant!" Le jeune homme effraye s'eloigna. + +Kourroglou s'en fut dans le harem, et, pendant les six mois qui +suivirent, il ne bougea pus de la chambre de Nighara. Au bout de ce +temps, il dit: "Nighara, Hamza m'a fait une promesse: il faut que +j'aille la-bas et que j'y meure ou que je revienne avec Kyrat." + +Il se leva, revetit l'habit d'un Aushik, et, apres avoir pris conge de +sa femme, il partit. + +En s'approchant du camp des Haniss, il se preparait a passer une large +riviere, quand il remarqua sur le sable la trace des pieds d'un cheval +qui l'avait franchie en un saut, d'une rive a l'autre. Il dit dans son +coeur: "Nul cheval au monde, excepte mon Kyrat, ne pourrait accomplir +une chose semblable. Hamza a du venir ici avec lui." + +Etant entre dans le camp, il mit un temps considerable a faire le tour +des tentes nombreuses et des cordes tendues qui en marquaient les +limites. Fidele a son role, il chantait tout le temps de sa plus belle +voix, charmant et egayant tous ceux qu'il rencontrait; et toutes ses +chansons etaient a l'eloge du cheval. + +Cette nouvelle parvint bientot aux oreilles du pacha; ce seigneur etait +de mauvaise humeur, parce que depuis le jour ou Kyrat lui avait ete +amene par Hamza, il n'avait pu encore monter ce cheval, qui etait +attache dans l'ecurie et ne souffrait que personne s'approchat de lui, +si ce n'est Hamza-Beg. Le pacha ordonna que Kourroglou fut amene en sa +presence. Il lui fit un accueil gracieux, et lui permit de s'asseoir +dans sa tente. "On dit que tu es habile dans l'art de louer les chevaux: +tu arrives justement dans un lieu ou tu peux voir une ecurie qui n'a pas +sa pareille dans tout l'univers." Kourroglou eut peur que Hamza-Beg ne +le trahit; il regarda, et, voyant que ce dernier etait absent, il chanta +l'eloge suivant: + +_Improvisation_.--"Laissez-moi chanter l'eloge d'un cheval arabe. Sa +criniere doit etre comme si elle etait de fils de soie; ses pieds ne +doivent pas etre charnus. Ils sont exactement entoures de peau; ses +sabots ont l'air d'avoir ete tournes; ses fers ne doivent pas peser plus +d'un okha d'argent; il doit etre robuste et d'une taille moyenne; son +cou doit etre long, mince et uni comme un ruban. Quand on le sort de +l'ecurie, il bondit et se joue de mille manieres."--Bravo, Aushik! cria +le pacha, je n'ai jamais entendu louer le cheval avec tant de _methode_. +Le celebre Kyrat qu'Hamza-Beg m'a amene possede toutes les qualites que +tu as enumerees; mais de quel usage est-il pour moi? Il est si mechant +et si fou, que je ne puis pas le monter. + +Kourroglou dit: "Longue vie au pacha! un cheval fou est le meilleur a +monter.--Pour quelle raison?" + +Kourroglou chanta ainsi: + +_Improvisation_.--"Un noble cheval marche hardiment, comme s'il +cherchait a renverser son cavalier. Il secoue ses oreilles et tire si +fort les renes que le cavalier doit le tenir ferme et ne donner aucun +repos a ses mains. Le cheval d'un guerrier-belier doit etre fou comme +son maitre." + +Le pacha appela ses serviteurs: "Faites venir Hamza-Beg devant moi. Je +desire qu'il ecoute ces belles louanges du cheval." + +Hamza-Beg avait epouse la plus jeune fille du pacha, et il avait ete +eleve au rang de grand vizir. + +Il vint, vetu d'un riche habit de fourrure; son turban etait du plus +beau cachemire, et il avait une suite de trois cents hommes. + +Il entra, et, saluant a peine de la tete le pacha, il s'assit sans qu'on +le lui dit et s'etendit sur son siege. + +Kourroglou fut grandement surpris de voir tant de splendeur et de +gravite dans un homme qui, six mois auparavant, n'etait qu'un marmiton. +Il se leva humblement de sa place et fit un profond salut. Un frisson +glacial courut sur toute sa peau, et, en saluant, il placa la main sur +son coeur. Ce geste signifiait: Hamza-Beg! sois misericordieux et ne me +trahis pas! Hamza-Beg, en reponse, placa la main sur ses yeux, ce qui +voulait dire: "Ne crains rien et prends patience[29]!" + +[Footnote 29: La conversation par signes est portee a une grande +perfection en Perse. Je me rappelle qu'une fois, pendant ma visite a un +certain beglerberg, on lui amena un coupable qui ne voulait pas avouer +sa faute. Le beglerberg ordonna d'apporter les fouets et les felakas. +"Je jure que je suis innocent", s'ecria l'accuse, croisant sur sa +poitrine ses deux poings fermes avec un seul doigt leve en avant. Les +executeurs etaient prets, regardant le beglerberg, qui, de son cote, +fixait les yeux sur la poitrine de l'accuse: "Tu es coupable, drole, +s'ecria-t-il.--Sur ta tete bienheureuse, je suis innocent", repondit +l'accuse, croisant ses poings comme auparavant, avec cette difference +qu'il y avait deux doigts au lieu d'un projetes en avant. Ils +continuerent ainsi, l'accuse apres chaque menace du beglerberg, croisant +ses mains sur sa poitrine avec toujours plus de doigts leves. Enfin, +quand apres une nouvelle protestation, il eut mis ses mains sur sa +poitrine avec tous les doigts etendus, le beglerberg dit: "Allons, +laissez-le aller. Peut-etre est-il reellement innocent. Retourne a ta +maison, et fais que je n'entende pas de plaintes contre toi." Quand +je quittai la maison du beglerberg, je remarquai que mes domestiques +riaient et chuchotaient entre eux, et j'obtins d'eux l'explication +suivante: l'accuse avait fait d'abord entendre au beglerberg qu'il lui +donnerait un tuman, s'il voulait le renvoyer; ensuite il lui en avait +promis deux, trois et ainsi de suite; mais il n'obtint son pardon que +lorsqu'il eut promis de payer dix tumans. (_Note de M. Chodzsko._)] + +Le pacha dit: "Nul doute que l'Aushik ne soit lui-meme un bon cavalier." +Il se tourna vers Kourroglou et dit: "Aushik, serais-tu dans le cas de +monter mon cheval?" Kourroglou se mit a pleurer et a se plaindre de ce +qu'on voulait, sans doute, lui donner quelque cheval fou qui le tuerait +et rendrait ses enfants orphelins. Le pacha dit: "N'aie pas peur. Tu +auras deux cents tumans de moi. Si le cheval te tuait, l'argent serait +remis a ta veuve et a tes orphelins, comme le prix de ton sang. Si tu +peux descendre vivant de dessus son dos, je te donnerai l'argent comme +recompense." Kourroglou dit: "Puisse le pacha nager dans le bonheur, et +puisse son regne etre long! Je suis content. Si je meurs, puisses-tu +vivre de longs jours, seigneur!" Le pacha donna ordre au vizir d'aller +chercher Kyrat. + +Le ruse Hamza-Beg pourvut a tout: voyant que Kourroglou n'avait point +d'armes avec lui, il reussit, en sellant Kyrat, a cacher une massue sous +les housses et suspendit un sabre au pommeau de la selle. Il le brida +ensuite et lui noua la queue. Six hommes suffisaient a peine pour +conduire Kyrat hors de l'ecurie, tant il etait devenu gras et sauvage, +apres six mois de repos. L'ecume jaillissait de ses naseaux. Kourroglou +vit tout et chanta: + +_Improvisation_.--"O toi que j'ai eu pour la premiere fois entre mes +mains dans le Turkestan, viens, Kyrat, viens, bonheur de ma vie! Tu es +tombe entre les mains d'un vilain. Viens, Kyrat, toi la plus chere de +toutes les choses de ma vie, viens! J'ai pour toi un mors fait avec +quinze livres de fer. Quand tu es courrouce, tu ne touches pas a ta +nourriture de trois jours; tu ne bronches pas dans une course de +quarante milles. O Kyrat, toi, la plus chere des choses de ma vie, +viens!" + +Le pacha dit: "Aushik, ma patience est epuisee; je t'ordonne de monter +ce cheval a l'instant meme." + +Kourroglou dit: "Je suis sur que le cheval me tuera. Beni soit le sel +que tu m'as donne; sois le protecteur de mes pauvres orphelins!...--Tu +peux te tranquilliser; il ne te tuera pas. Je te recommande a la +protection des quatre premiers khalifes." En disant ces mots, le pacha +mit dans le sein de Kourroglou la bourse promise, avec les deux cents +tumans. Ce dernier dit: "Longue vie au pacha!" et il alla vers Kyrat. +Hamza-Beg lui tendit les renes de ses propres mains, et lui dit tout +bas: "Guerrier, la parole d'un guerrier est une parole. La promesse +que je t'ai faite il y a six mois est remplie." Kourroglou lui dit a +l'oreille: "Pour cette conduite genereuse, je te jure, aussi longtemps +que j'aurai un morceau de pain, je le partagerai avec toi." Hamza-Beg +dit: "Prends le sabre suspendu a la selle, attache-le a ta ceinture, +tu trouveras aussi une massue sous les housses." Kourroglou monta +sur Kyrat, ceignit le sabre, et, tirant la massue, il la fit tourner +au-dessus de sa tete. Hamza-Beg recula, comme s'il etait effraye, et se +cacha dans la foule. Quand Kourroglou sentit Kyrat sous lui, il devint +si joyeux, qu'il perdit toute sa raison et sa presence d'esprit. Il +faisait trotter le cheval dans toutes les directions. Le pacha le +rappela: "Aushik, donne-moi le cheval; il me parait tres-doux, ce matin: +laisse-moi essayer de le monter." Kourroglou dit dans son coeur: "Je te +laisserais plutot monter sur mon propre cou;" et il ajouta tout +haut: "Pacha, permets-moi de te chanter un air, d'abord; ensuite, je +descendrai.". + +_Improvisation_.--"Ce cheval peut courir, en un jour, d'Ardibil a +Kashan. Qu'importe le sultan, qu'importent tous les pachas a celui qui +est monte sur ce cheval? Ce cheval ne s'arrete que tous les trente +fersakh. O toi, bonheur de ma vie, tu es encore a moi. + +"Il a franchi une grande riviere; j'ai reconnu l'empreinte de ses +pas. Oh! je baiserai chacun de tes sabots, je baiserai tes deux yeux +brulants. Je remercie Dieu de te revoir, o mon Kyrat, bonheur de ma vie; +tu es encore a moi." + +[Illustration: Chien pele, tu vas emporter la peau du cheval. (Page +21.)] + +Le pacha dit: "Aushik, fais-le galoper encore une fois, je te regarde +comme un habile cavalier." Kourroglou passa deux fois au galop pres de +l'endroit ou etait le pacha. "Bien, maintenant donne-le-moi, je veux +l'essayer moi-meme.--Pacha, tu ne le monteras pas." + +Le pacha se tourna vers Hamza-Beg, et dit: "Ce fou ne veut pas me rendre +le cheval. Si c'etait Kourroglou lui-meme?" Hamza-Beg repondit: "Comment +puis-je le dire?--N'as-tu donc pas vu le bandit durant ton sejour a +Chamly-Bill?--Je ne l'ai pas vu. Mes yeux aussi bien que mon esprit ont +ete occupes tout le temps a trouver quelque moyen de derober Kyrat. +Ce Kourroglou a plusieurs milliers de braves guerriers comme lui; qui +pourrait jamais tous les connaitre?" Le pacha, tournant son visage +vers Kourroglou, dit: "Allons, amene ici le cheval, je veux le monter +maintenant." Kourroglou dit: "Sante au pacha! un air me vient dans la +tete; ecoute-moi: + +_Improvisation_.--"Une course sur un cheval bai porte toujours bonheur. +Le coeur du cavalier met en lui ses delices. Ses genoux sont noirs, son +cou vous rappelle le cou du chameau _bagyar_[30]. Le coeur met en lui +ses delices. Quand il marche, son pas est comme le pas du chameau +_kosahk_[31]; quand il est en bon etat, son dos doit etre aussi large +que sa poitrine, et la distance entre ses jambes de derriere est telle +qu'un archer peut s'asseoir entre pour tendre son arc. Le coeur met ses +delices en lui." + +[Footnote 30: Espece de chameau tres-estimee en Perse.] + +[Footnote 31: Autre espece de chameau.] + +Le pacha dit: "Tu deviens trop familier, Aushik. Je t'ai deja dit que +nous en avions assez; descends. Je desire monter Kyrat moi-meme." +Kourroglou sourit avec mepris, et dit: + +"Pacha sans cervelle! je couvrirai ton turban de boue! Comment peux-tu +penser a monter ce coursier? il a plus d'esprit que toi." Le pacha dit: +"Hamza-Beg, dis-lui de descendre.--Je le lui ai dit, mais il refuse +d'obeir. J'ai peur, en verite, que cet homme ne soit Kourroglou. +Pourquoi lui as-tu donne le cheval?" Le pacha dit: "Allons, vite, +descends, Aushik, es-tu sourd?" Kourroglou dit: "Pacha, je me rappelle +un air; ecoute-moi: + +_Improvisation_.--"Le cheval est a moi. Je ferai couvrir son precieux +dos de housses de soie. Je le ferai baigner dans toute une riviere de +vin rouge. C'est l'elu de Kourroglou, l'elu entre cinq cents chevaux. +Le coeur met en lui ses delices. Quand le chef des palefreniers, +Daly-Mehter, s'approche de lui, il se leve sur ses jambes de derriere, +et le palefrenier, pour le panser, est oblige de le frapper sur la +bouche avec un baton." + +[Illustration: Voici mon tribut. (Page 28.)] + +"Alors tu es Kourroglou, s'ecria le pacha; j'en remercie Dieu! Je t'ai +cherche dans le ciel, et je t'ai trouve sur la terre. Je vais te faire +mettre en pieces ici, de telle sorte qu'il ne reste pas de traces de toi +sur la terre." + +Hamza-Beg, voyant que la querelle s'echauffait et que les choses, selon +toute apparence, deviendraient pires encore, se retira pour voir a +quelque distance comment elles finiraient. Le pacha cria: "Hamza-Beg, +viens la, voici Kourroglou!" Hamza-Beg repliqua: "Oui, tu l'as dit; mais +que puis-je faire contre lui? Ne t'ai-je pas conseille de ne pas lui +mettre le cheval entre les mains?" Le pacha fut epouvante, mais il +continua d'appeler Kourroglou, lui ordonnant de descendre. Kourroglou +chanta ainsi: + +_Improvisation._--"Hassan-Pacha, ne te fie pas trop a ton pouvoir. J'ai +plus d'un serviteur qui te vaut. Que te servira de gravir des montagnes +et des rochers? Crois-moi, le pied de ton cheval ne passera jamais sur +mes chemins. Aghas, sultans! regardez le vaste desert. J'aurai vos corps +enveloppes de la tete aux pieds dans la pourpre du sang. Je vous +tuerai tous avant de revoir Ayvaz. Mes serviteurs portent de lourds +djezzairs[32] sur leurs epaules. Montrez-moi le heros qui puisse tendre +mon arc. Avancez, heroiques beliers! voyons si vous pouvez frapper un +bouclier avec vos tetes. Je puis macher le fer et le cracher ensuite +vers le ciel. Je suis le seigneur de Chamly-Bill et de ses montagnes +couvertes sur leurs cretes de neiges aux mille couleurs. Je compte mille +hommes de chaque tribu sous ma banniere. Je puis seul montrer cent mille +ingenieuses devises." + +[Footnote 32: Longue arquebuse appelee aussi shamtal; elle porte a une +grande distance.] + +Le pacha commanda alors a ses hommes de le saisir. Kourroglou, sur +cela, s'ecria: "O Ali!" Et tirant l'epee du fourreau, il fondit sur les +nomades, comme un loup affame sur un troupeau. Des monceaux de cadavres +s'eleverent autour de lui, et le pacha prit la fuite. Kourroglou dit +dans son coeur: "Hamza-Beg m'a rendu de tels services qu'il faut que je +lui montre ma gratitude d'une maniere sensible. Je tuerai son beau-pere, +afin qu'il regne desormais sur la tribu de Haniss." Alors, donnant de +l'eperon a Kyrat, il atteignit le pacha, et d'un coup de son sabre il +lui aplatit le crane comme la tete d'un pavot. Hamza-Beg vit le sort de +son maitre, et, otant son turban, il se jeta sous les pieds de Kyrat, +ce qui signifiait: Nous nous rendons; nous sommes tes prisonniers. +Kourroglou dit: "Hamza-Beg, si j'ai tue le pacha, c'etait seulement +pour faire de toi son successeur. Si dans ton coeur tu as quelque autre +desir, dis-le-moi, que je puisse l'accomplir." + +Kourroglou, ayant etabli solidement l'autorite de son ami sur les tribus +de Haniss, le quitta pour retourner a Chamly-Bill. En passant a travers +les camps les plus eloignes, il jeta un regard dans l'interieur de +quelques tentes. Les eunuques en sortirent aussitot, et lui reprocherent +la hardiesse avec laquelle il se permettait d'examiner l'interieur des +tentes qui formaient le harem de Hassan-Pacha. Kourroglou demanda si la +femme de Hamza-Beg etait la. "Elle y est," fut la reponse. "Combien de +filles avait Hassan-Pacha?--Sept; l'une d'elles est mariee a Hamza; les +six autres ne sont pas mariees.--Amenez-les ici, et faites-les placer en +rang; je desire les voir." Quand ses ordres eurent ete executes, il dit: +"Celle-la seule peut partir; c'est la femme d'Hamza-Beg, et elle est +pour moi une fille, une soeur." + +Il fit choix de la plus jolie des sept soeurs, et la placa derriere +lui sur sa selle. Il dit a l'eunuque: "Si Hamza-Beg demande ce qu'est +devenue la fille du pacha, tu lui diras que Kourroglou l'a emmenee a +Chamly-Bill pour son ancien maitre, Daly-Mehter." + +Et il s'en alla ainsi de bourgade en bourgade jusqu'a ce qu'il fut +arrive chez lui. Tous les bandits vinrent a sa rencontre. Kourroglou dit +a Ayvaz de faire venir Daly-Mehter devant lui, et d'envoyer la fille du +pacha dans son propre harem. Aussitot que Daly-Mehter parut, Kourroglou +dit: "Ecoute-moi, ecuyer, j'ai ete irrite contre toi a cause de Kyrat. +Faisons la paix. J'ai amene la fille de Hassan-Pacha pour toi." Alors, +se tournant vers Ayvaz, il dit: "Qu'aucune depense ne soit epargnee. Il +faut que tu prepares des noces splendides; car c'est la fille d'un homme +d'un rang eleve; elle doit etre honoree." + +Les ceremonies et les illuminations durerent pendant sept jours a +Chamly-Bill. A la fin du septieme jour, la nouvelle femme de Daly-Mehter +fut conduite dans sa demeure. + + + +SEPTIEME RENCONTRE. + +L'histoire d'Hamza-Beg a ete un peu longue; mais il nous semble que si +la sultane Scheherazade l'eut racontee au sultan Schaariar, il ne s'en +serait pas plaint plus que des autres, et n'eut pas fait couper la tete +feconde de la belle rapsode, avant d'avoir vu au moins ce qui etait +advenu de la tete chauve d'Hamza. Maintenant Kourroglou arrive a un +episode de sa vie qui se distingue de tous les autres par sa brievete +et sa couleur sinistre. Il y a un crime dans la vie de ce heros, et a +partir de ce moment on voit le signe de la colere divine se lever a son +horizon et envahir peu a peu la splendeur de son ciel. Le rapsode n'en +fait pas la remarque, il ne dogmatise pas; on voit meme qu'il raconte +sans figure et sans complaisantes metaphores, comme a regret et penetre +d'effroi, le crime de son heros. Mais l'admirable instinct philosophique +qui est dans la conscience des poetes populaires se revele dans +l'enchainement des aventures de Kourroglou. Qu'on ne croie donc pas que +ce sont des episodes pris au hasard dans le roman capricieux de sa vie +errante. Non; la memoire populaire est un artiste ingenieux, un poete +qui ne manque pas de profondeur. Au premier coup d'oeil, nous avions +pense que la vie de Kourroglou n'etait qu'un conte heroique et comique; +mais arrives a la septieme rencontre, et voyant ensuite se derouler +la suite de ses derniers succes, puis de ses imprudences, puis de ses +revers et de ses profondes douleurs, enfin de ses infortunes jusqu'a sa +mort deplorable, nous avons reconnu que c'etait la un veritable poeme, +avec son sens philosophique, sa moralite et sa personnification de +l'etre humain (d'une race peut-etre en particulier), dans un individu +poetique. Nul doute que Kourroglou a existe, et que le fond de son +histoire est authentique: c'est le Napoleon de la race nomade; et s'il +est deja devenu fabuleux, c'est que, pour les esprits illettres, deux +siecles equivalent peut-etre a deux mille ans. Mais la tradition fait +l'histoire d'apres les memes regles morales qu'observent les hommes de +genie pour l'ecrire. Elle comprend qu'un heros n'est qu'une incarnation +plus riche de l'esprit qui anime ses contemporains. Elle ne lui donnera +donc ni vertus, ni vices, ni facultes qui ne soient en rapport avec ceux +de sa race et de son temps. Kourroglou traversant les precipices et les +fleuves a la course de son cheval, massacrant a lui seul une armee, +mangeant et buvant comme les heros de Rabelais, est au fond de ce milieu +fantastique un homme tres-reel, un caractere tres-sainement developpe. +C'est ainsi qu'a procede Hoffmann dans ses bons jours; c'est pour +cela que, parmi de nombreuses aberrations, il a cree plusieurs +chefs-d'oeuvre. + +Kourroglou etait marque en naissant d'un signe de grandeur. Il avait +de grandes choses a faire, pour lui-meme et pour sa race: venger le +supplice de son pere et affranchir les _vaillants hommes_ de son temps +du joug des _sunnites impies_. Mais comme les vaillants hommes de son +temps, il est ne temeraire et orgueilleux. Une ardente curiosite, une +vanite secrete l'ont deja prive d'une partie des avantages que son pere +le magicien devait lui procurer. On se rappelle que ce pere, ce magicien +(qui, entre nous, me parait etre une personnification du Destin, tout +puissant et aveugle comme lui), lui avait prepare, par ses savantes +incantations, un cheval qui l'eut porte jusqu'au ciel; car il avait des +ailes, et c'est un regard d'irresistible curiosite de Kourroglou qui +les a fait tomber de ses flancs lumineux. Kyrat sera encore le premier +cheval du monde, a dit le pere; mais ce ne sera plus Pegase, et ses +pieds rapides sont pour jamais enchaines a la terre. + +Une seconde imprudence de Kourroglou cause l'eternelle douleur et la +mort de son pere. On se rappelle qu'il devait lui rapporter dans un vase +l'ecume d'une source mysterieuse; mais l'ecume le tente, il la boit, et +le pere ne reverra plus la lumiere des cieux. "A partir de ce jour, +tu n'es plus Roushan, dit le magicien, tu es Kourroglou, le fils de +l'aveugle," c'est-a-dire le fils du Destin, et ce nom fera ta gloire et +ta condamnation. Tu as venge ton pere, mais tu l'as laisse perir; tu +seras le plus grand guerrier de ton siecle, mais tu seras maudit; tu +porteras la peine de ton orgueil au milieu de tes prosperites, et, comme +ton pere, tu finiras miserablement. + +Jusqu'ici nous avons vu reussir, comme par miracle, toutes les +audacieuses tentatives de Kourroglou. Il a rassemble mille hommes de +chaque tribu, il s'est bati une forteresse que nul souverain n'ose plus +attaquer. Il a enleve Ayvaz et Nighara, ces deux objets de sa tendresse; +mais Ayvaz le trahira, et Nighara, pas plus que ses sept cent +soixante-dix-sept femmes, ne lui fera connaitre la joie et l'orgueil de +la paternite. Chacune de ses entreprises sera couronnee de succes en +apparence, et sera expiee dans l'ensemble mysterieux de sa vie par de +poignantes douleurs. On verra bientot (et on l'a vu deja par ce cri de +l'ame qui lui echappe au milieu de ses plus menacantes improvisations: +_la vie est un fardeau pour moi!_), qu'il pressent la fatalite attachee +a tous ses pas. L'orgueil est son mauvais ange, l'orgueil doit le +perdre, l'orgueil le rend criminel; cet orgueil sera chatie. Ses grandes +facultes, je ne sais pas s'il ne faut pas dire pour entrer dans l'esprit +de la race qui le chante, _ses grandes vertus_, l'ambition, la cupidite, +la ruse, la volupte, l'intemperance, la soif du sang, tout ce qui l'a +fait grand et heureux parmi les heros de sa race, va l'abandonner peu a +peu, parce qu'il a abuse de ces dons du ciel. Je parle comme un rapsode +turcoman, faites-moi le plaisir de m'ecouter en bons Turcomans; oui, +c'etaient la des dons du ciel! Il etait le plus grand des fourbes. Honte +a lui! il va devenir confiant et sincere, parce qu'une fois il a fait un +mauvais usage de sa ruse et de sa prudence. Il dressait des embuches, et +l'ennemi ne manquait jamais d'y tomber: gloire a lui! mais une fois il a +tendu le piege a celui qu'il devait respecter, et desormais il sera pris +dans ses propres filets: malheur a lui! Il etait bandit et meurtrier, +rien de mieux! Une fois il est devenu assassin: desormais le poignard +sera toujours leve sur lui. Malheur au fils de l'aveugle! + +Voila, je crois, le raisonnement qu'il faut mettre dans la bouche du +rapsode, pour comprendre la septieme rencontre et la suite des jours de +Kourroglou. Appelons maintenant l'exemple a notre aide. + +Kourroglou avait, comme on sait, l'innocente habitude de detrousser les +marchands qui poussaient la folie ou l'insolence jusqu'a lui refuser un +modeste tribut de cinq cents tumans en passant sur ses terres. Mais il +n'avait pas souvent cet embarras, parce que les riches voyageurs, ayant +appris a le connaitre, allaient desormais au-devant de ses desirs, et ne +se faisaient plus tirer l'oreille pour s'executer. Kourroglou etait si +sur de son fait, qu'il s'en allait tout seul, deguise, le plus souvent +en aushik (chanteur improvisateur), au beau milieu de la caravane; et +quand il s'etait un peu diverti aux depens de ses hotes, quand il leur +avait bien fait peur de l'ogre Kourroglou; quand il leur avait dit: +"Seigneurs, prenez garde! Kourroglou est toujours la ou on l'attend +le moins; peut-etre est-il deja parmi vous; mais, pour sur, il y sera +bientot." Alors le sycophante, en les voyant palir, renfoncait sa +guitare, levait sa massue, et criait de sa voix de stentor: "Voila +Kourroglou!" Aussitot les marchands de se prosterner, de se frapper +la poitrine, de s'arracher la barbe et de crier merci! "Guerrier, +disaient-ils, nous savons que tu as porte le tribut a cinq cents tumans; +mais si tu exiges le double, nous te le donnerons a condition que +nous ne verrons pas le visage de Daly-Hassan." On se rappelle que ce +Daly-Hassan, ancien brigand pour son compte personnel, vaincu par +Kourroglou, s'est attache a lui par reconnaissance, a grossi son armee +par de nombreux enrolements, et qu'il se distingue dans toutes les +entreprises. Mais il parait que sa cruaute est excessive. Lorsque +Kourroglou, toujours fidele aux lois qu'il a instituees, a repondu aux +marchands: "Oh non! c'est bien assez!" il revient vers ses compagnons, +et Daly-Hassan, qui l'attend au pied de la montagne en lechant ses +moustaches comme un tigre qui a soif, lui demande la permission +d'essayer le tranchant de son sabre sur ces marauds, afin de leur +arracher quelques barils de vin par-dessus le marche. Mais Kourroglou +lui repond: "Vous connaissez le proverbe arabe: la justice constitue la +moitie de la religion!" Et il rentre a Chamly-Bill les poches pleines +d'or et le coeur de bons sentiments. + +Mais, helas! il est arrive ce jour nefaste ou le heros doit etre mis a +la plus rude epreuve, et ou sa vanite doit dechainer les maledictions +suspendues sur sa tete. Il faut suivre ce recit dans l'original. + +"Un jour, Mohammed-Beg, de la tribu des Kajars, vint visiter Kourroglou +avec douze mille hommes de cavalerie. Ils demeurerent a Chamly-Bill, +buvant et festoyant, jusqu'a ce que les celliers et les cuisines de +Kourroglou fussent completement vides. Le sommelier et le cuisinier +vinrent ensemble l'annoncer a Kourroglou, et dirent: "Tes hotes ont +mange et bu tout ce qu'il y avait ici; ils n'ont pas meme laisse les +croutes ou la lie." + +Kourroglou envoya ses gardes roder dans le voisinage, et bientot apres, +on lui signala une caravane. Il fit seller Kyrat; et, arme de pied en +cap, il se dirigea vers la prairie. + +Il regarda et vit une immense caravane campee sur ses paturages. Tout +annoncait que le marchand etait un homme puissamment riche. Et dans une +tente dressee pour la circonstance, on voyait deux Turcs assis et jouant +au trictrac. Kourroglou arriva jusqu'a eux, et dit: "Salam!" Un des +Turcs l'apercut, et dit: "Homme, descends de cheval!--Non, je ne veux +pas descendre.--D'ou viens-tu?--Eh quoi! n'avez-vous pu deja reconnaitre +Kourroglou?--Bien, cela est tout a fait different. Kourroglou est un +grand homme; nous lui paierons un tribut pour le sejour que nous avons +fait sur ses terres." Kourroglou crut que le marchand voulait se +debarrasser de lui par une plaisanterie; car il ne s'etait pas leve pour +lui temoigner son respect quand le nom de Kourroglou etait sorti de +ses levres. Il se recula, et visant avec sa lance le Turc qui restait +toujours assis, il fit cabrer son cheval. Le Turc lui dit alors +froidement: "Retiens ton bras, Kourroglou." La pointe de la lance avait +deja effleure la poitrine du Turc; mais Kourroglou retint son cheval +et s'arreta. Le Turc dit: "Tu devrais jeter un voile de femme sur ton +visage. Il ne convient pas a des hommes d'agir ainsi. J'ai entendu +raconter beaucoup de choses de toi; mais je t'ai vu maintenant, et tu ne +merites pas ta renommee. Un homme brave donne a son ennemi le temps de +se mettre en garde. C'est le role d'une femme de combattre sans avertir +et de tuer par surprise. Laisse-moi au moins le temps de finir ma partie +de trictrac, de prendre ensuite mes armes et de monter sur mon cheval. +Nous nous battrons alors en duel. Si je te tue et si je delivre le +_collier du monde de tes etreintes rapaces_, des prieres seront dites +pour ton ame. Si, au contraire, tu reussis a me tuer, tu prendras toutes +les richesses et les marchandises rassemblees en ce lieu." + +Kourroglou ecouta patiemment et reconnut la justice de ces paroles. Il +attendit donc qu'il plut au marchand de s'armer et de monter a cheval. +Quand cela fut fait, le Turc dit: "Kourroglou, tu dois commencer; tu +es libre de m'attaquer de telle maniere et avec telle arme qu'il te +plaira." + +Kourroglou avait dix-sept armes sur lui, et il fit autant d'attaques +differentes; mais elles furent toutes parees ou repoussees. + +Le Turc s'ecria: "Viens plus pres, prends-moi par la ceinture, et vois +si tu peux me faire descendre de cheval. J'aimerais a eprouver ta +force." Kourroglou saisit le marchand a la ceinture et tacha de le +desarconner; mais le Turc se tint ferme sur la selle, comme s'il y eut +ete cousu. + +Le Turc dit: "C'est maintenant a mon tour; laisse-moi te faire eprouver +ma force." Il saisit la ceinture de Kourroglou, et le secoua d'une telle +facon, que ce dernier fut sur le point de tomber; et meme un de ses +pieds avait deja perdu l'etrier. + +Le Turc, comme s'il dedaignait de profiter de sa victoire, lacha la +ceinture de Kourroglou, quitta son armure, et, descendant de cheval, il +invita Kourroglou a entrer sous sa tente et a devenir son hote. + +Kourroglou descendit avec soumission de dessus Kyrat, se glissa dans +la tente comme un rat, et prit humblement un siege. Il se sentait si +honteux, qu'il osait a peine respirer. Le Turc baissa la tete comme +auparavant, et se remit a jouer au trictrac avec son compagnon. +Kourroglou vit que le Turc etait un homme plein de courage et de +noblesse. Fidele a son habitude de dire en face a l'homme brave qu'il +etait brave, et au poltron qu'il etait poltron, il accorda sa guitare, +et chanta au marchand l'air suivant: + +_Improvisation._--"J'ai demande a ses esclaves et a ses serviteurs qui +il etait. Ils ont tous repondu: C'est le seigneur des seigneurs, un +marchand guerrier. Il possede plus d'or qu'on n'en peut trouver dans +Alep ou dans Damas. C'est le lion du desert. Son coursier est couvert de +la depouille du leopard. Il ne daigne pas jeter un regard sur un ennemi +ou sur un ami. J'ai lance mon cheval contre lui, j'ai leve ma massue +au-dessus de sa tete. Le marchand alors a pousse un cri, et s'est elance +de sa place." + +Le Turc sourit, et regarda l'autre joueur d'une maniere significative +(car il etait evident que le chanteur mentait par habitude de se +vanter). Kourroglou dit dans son coeur: "Le maudit se raille de moi." Il +reprit ainsi: + +_Improvisation_.--"O mon Dieu, tu l'as cree sans defaut. Il n'est le +serviteur que de toi seul; mais envers tout le reste du monde, il est +imperieux et superbe. Il a amasse des montagnes de marchandises, et il +s'est repose. Il a jete un regard a son compagnon, et il a souri. Il a +baisse la tete, et il a joue au trictrac." + +Le Turc dit: "Guerrier Kourroglou, pour ta poesie, je te paierai un +tribut de cinq cents tumans." Kourroglou pensait qu'il n'aurait rien de +cet homme qui l'avait vaincu. Aussitot qu'il entendit parler de cinq +cents tumans, son cerveau recouvra la sante; il fut transporte de joie, +et improvisa ainsi: + +_Improvisation_.--"Il a mis sur ses oreilles le bonnet d'un derviche, +sur ses epaules est un manteau d'hermine. Je lui ai chante un air. Le +marchand m'a donne cinq cents tumans pour recompense." + +Le Turc ayant verse l'argent devant le chanteur, il dit: "Voici mon +tribu de cinq cents tumans. Si tu veux accepter mon invitation, Dieu +merci, nous ne manquons pas de vin ni de kabab. Il y a toutes sortes +d'aliments prepares. Si tu ne veux pas venir, et que tu preferes t'en +aller, tu es le maitre." Kourroglou dit: "J'aimerais mieux partir, si tu +daignais me le permettre." + +Kourroglou, ayant mis l'argent dans sa poche, prit conge de son hote, +et retourna a Chamly-Bill. Quand les bandits virent l'argent, ils le +feliciterent de sa victoire. Kourroglou dit: "Ne m'insultez pas, chiens +que vous etes! Ce ne sont pas des tumans, mais bien autant de gouttes de +mon propre sang. Cet homme m'a vaincu; mais il n'a pas voulu me tuer, +et, de plus, il m'a paye mon sang avec cet argent." + +Il ordonna a ses gardes de veiller le moment du depart du marchand et de +le lui annoncer. + +A partir de ce moment, Kourroglou sent decroitre la conscience de sa +force; il n'ose plus sortir seul. Quand Ayvaz vient lui dire: "Ne +veux-tu pas faire une sortie, seigneur? Nous sommes a la fin de +l'automne. Si la neige tombait cette nuit, les routes seraient +interceptees, et nous ne trouverions plus de voyageurs a ranconner. +Cependant ta caisse et ta paneterie sont vides. J'apercois une caravane: +allons!" Kourroglou repond: "Retire-toi! le premier marchand etait un +homme sage, et il n'a pas voulu me tuer; mais un autre peut etre fou." + +Kourroglou ne voulait pas confesser devant ses gens qu'il etait +continuellement tourmente par l'idee de la superiorite du Turc qui +l'avait vaincu. Il resolut de voir encore une fois son heureux +adversaire. Apres bien des perquisitions, il sut le jour ou le marchand +devait quitter Erzeroum. Il partit avant lui, et se posta dans une passe +de montagnes, de l'autre cote du la ville ou passait la route. Le Turc +etait seul, a cheval, ayant laisse sa caravane derriere lui, a quelque +distance. Kourroglou se sentit transporte de fureur; il poussa son +cheval sur le marchand, le jeta a bas de sa selle, et coupa la tete de +_l'homme renverse_. Il sentit bientot sa rage se calmer, et, _fache de +ce qu'il avait fait_, il chanta ainsi: + +_Improvisation_.--"Begs, ecoutez-moi! Sur le chemin d'Alep, je +rencontrai un marchand, je rencontrai un lion affame. Je soufflais comme +la brise du matin. Je me suis place en embuscade sur sa route, non loin +d'Erzeroum; j'ai coupe sa tete a Erzengan. J'ai rencontre un marchand." + +L'ayant depouille de ses vetements, Kourroglou vit que ce n'etait pas un +Turc, mais un Armenien, et il chanta: + +_Improvisation_.--"Sa mort m'a delivre de mille maux. Je l'ai acceptee +avec delices, comme un bouquet de roses. J'ai depouille le corps, et +j'ai vu que c'etait un Armenien. Oh! que les montagnes se couvrent +de brouillards, que des torrents ruissellent de leurs sommets[33]! +Kourroglou, que ton bras soit desseche! J'ai rencontre un marchand." + +[Footnote 33: Pour laver le deshonneur d'avoir traitreusement attaque +l'homme sans defense. Les Persans haissent, a cause de quelques +differences de religion, les Turcs sunnites, plus encore que les +chretiens, s'il est possible. De sorte que Kourroglou cherche une +consolation dans la pensee qu'il a trouve que son superieur a tous +egards n'etait pas un sunnite, mais un Armenien. (_Note de U. +Chodzko_.) + +Cet Armenien est evidemment le plus grand personnage du roman de +Kourroglou: et n'est-il pas remarquable que ce heros, si superieur a +Kourroglou lui-meme par son sang-froid, son courage, sa force et sa +generosite, soit reste chretien dans l'imagination des rapsodes? Est-ce +seulement par exces de haine contre les sunnites qu'on lui attribue un +si grand role? Dans un autre endroit, nous avons vu la princesse Nighara +s'attendrir tres-particulierement, jusqu'a vouloir se donner la mort, +pour un voyageur europeen que Kourroglou menacait de sa fureur. Il faut +bien que dans ces tetes poetiques de l'Orient le chretien soit un etre +superieur, en depit de la repulsion fanatique.] + +Cette derniere strophe, si courte et si bizarre, nous parait la plus +belle et la plus orientale des improvisations de Kourroglou. Elle a la +concision mysterieuse du style biblique. L'ame coupable s'y devoile en +voulant cacher sa honte et son effroi sous des metaphores. L'orgueil +blesse, la colere, la vengeance toujours vivantes dans le coeur du +meurtrier, entonnent le chant du triomphe; les mechantes passions +acceptent la mort de l'homme juste et genereux _comme un bouquet de +roses_. Puis aussitot le desespoir du maudit etouffe l'hymne impie. _Oh! +que tes montagnes se couvrent de brouillards!_ la nuit descend sur +les yeux de Cain. _Kourroglou, que ton bras soit desseche!_ Et le bon +refrain si bete et si sombre: "J'ai rencontre un marchand!" _en dit plus +qu'il n'est gros_. Nous connaissons certains refrains romantiques des +ballades modernes, qui cherchent le terrible et le naif, a l'imitation +de ces formes populaires. Aucun ne m'a fait l'impression de ce: _j'ai +rencontre un marchand_, qui vient si a point, qui resume si bien le +souvenir d'une action qu'on ne veut pas s'avouer a soi-meme, et qui, ne +cherchant ni le naif, ni le terrible, rencontre l'un et l'autre a la +grande honte des faiseurs de nos jours. Kourroglou devait etre un grand +poete. Il ne pensait qu'a la rime et trouvait l'effet. M'est avis +qu'aujourd'hui nous faisons le contraire. + + +A partir de ce moment, la fatalite s'appesantit sur Kourroglou. Apres +quelques exploits ou ses imprudences le mettent a deux doigts de sa +perte et ou il succomberait sans l'heroique secours d'Ayvaz et de ses +compagnons, il est fait prisonnier, traine a la queue d'un cheval, +nourri des os qu'on lui jette comme a un chien, enfin attache a un +poteau pour mourir sous le fouet et le baton. Il echappe pourtant +a cette epreuve terrible, mais c'est pour retrouver Chamly-Bill en +revolution; Ayvaz le hait et le maudit comme un tyran, ses meilleurs +amis le trahissent et l'abandonnent. Le combat qu'il est force de leur +livrer est d'une haute poesie epique; sa douleur, son amour pour Ayvaz, +son indignation, touchent parfois au sublime. Enfin, Kourroglou, devenu +vieux, s'eprend encore d'une princesse etrangere et veut l'enlever. +Surpris et jete dans un puits, il y devient _si gras_, ce qui, pour un +homme tel que lui, est le comble de l'abjection et de la honte, qu'il +est retire de l'abime et delivre a grand' peine. Mais l'esprit du grand +homme est affaibli. Pris par ses ennemis, il finit esclave et aveugle +comme Samson, apres avoir vu tuer Kyrat sous ses yeux, et des lors la +mort est un bienfait pour lui. Ses derniers chants d'agonie ont encore +de la grandeur et le montrent puissant et resigne. Il y a de l'analogie +entre la fin de ce poeme et celle de la legende des quatre fils Aymon. + +Nous n'avons traduit qu'une faible partie de cette curieuse epopee de +Kourroglou. La fin est surtout frappante; mais nous ne voulons pas +priver l'amie qui nous a aide a traduire du plaisir de la donner +elle-meme au lecteur dans une publication complete. + + + +FIN DE KOURROGLOU. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Kourroglou, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK KOURROGLOU *** + +***** This file should be named 13303.txt or 13303.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/3/0/13303/ + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
