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+The Project Gutenberg EBook of Kourroglou, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Kourroglou
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: August 27, 2004 [EBook #13303]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK KOURROGLOU ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
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+
+
+
+
+ LIBRAIRIE BLANCHARD
+ RUE RICHELIEU, 78
+
+ EDITION J. HETZEL
+
+ LIBRAIRIE MARESCO ET Cie
+ 5, RUE DU PONT DE LODI
+
+
+
+
+KOURROGLOU
+
+EPOPEE PERSANE
+
+
+
+NOTICE
+
+Kourroglou est toujours, a mes yeux, une oeuvre tres-belle et
+tres-curieuse. Elle n'eut pourtant pas de succes dans la _Revue
+independante_, ou j'en publiai la traduction abregee. Des raisons
+d'amitie me firent suspendre ce petit travail que l'on me disait
+prejudiciable aux interets de la Revue. Mais je protestai et proteste
+encore contre l'intelligence des abonnes qui prefererent les romans
+nouveaux a ces chants originaux d'une litterature etrangere. C'etait une
+initiation a la maniere des rapsodes et des improvisateurs de l'Orient,
+et l'on sait qu'en fait d'art, connue en toutes choses, le public veut
+etre pousse par les epaules vers les decouvertes, si faciles qu'elles
+soient.
+
+La suite du poeme, dont j'ai ete forcee de resumer en deux pages les
+derniers chants et le denouement superbe, a ete publiee en abrege sur
+le texte anglais de M. Chodzko, par M. C.-G. Simon, a Nantes. Cela fait
+partie d'une suite de travaux interessants et agreablement presentes,
+qui ont paru dans les _Annales de la Societe academique de la
+Loire-Inferieure_, sous le titre de _Recherches sur la litterature
+orientale_, Nantes, 1847.
+
+Il est a regretter que M. C.-G. Simon, par des raisons analogues a
+celles que j'ai subies, n'ait pas continue son exploration dans cette
+litterature persane, une des plus riches et une des plus belles du
+monde, assurement, puisqu'on y trouve la maniere d'Homere et celle de
+Cervantes se coudoyant avec franchise, grandeur et naivete dans les
+memes recits. On me dira que tout cela est explore deja. J'objecterai
+que peu de gens lisent ces poemes dans le texte, et qu'on ne les lit
+guere plus dans les traductions, puisque la mienne et celles de M.
+Simon, allegees autant que possible des redites et longueurs inevitables
+de la maniere orientale, n'ont ete goutees et comprises que des
+litterateurs.
+
+Et malgre ceci, j'insiste, et je dis: Lisez _Kourroglou_; c'est amusant,
+_quoique_ ce soit beau.
+
+GEORGE SAND
+Nohant, 24 juin 1833.
+
+
+
+PREFACE.
+
+Avez-vous lu Baruch? Peut-etre! Mais vous n'avez pas lu Kourroglou.
+Lecteur, que lisez-vous donc! Quoi, vous n'avez pas lu Kourroglou!
+Kourroglou a ete traduit du persan (car vous n'etes pas oblige, ni moi
+non plus, de savoir le persan), et vous ne vous en doutez pas plus que
+je ne m'en doutais la semaine derniere? Ah! si j'etais lecteur de mon
+etat, je ne voudrais pas avouer que je ne connais pas Kourroglou! En
+vain vous m'alleguerez que Kourroglou a ete traduit du perso-turc
+en anglais, et que peut-etre vous ne savez pas l'anglais: c'est une
+mauvaise defaite. Vous devriez le savoir, et moi aussi; mais je ne le
+sais pas, ni vous non plus, je suppose. Pourtant je le comprends,
+assez pour essayer de vous faire connaitre Kourroglou, et je commence,
+renvoyant ceux de vous qui lisent l'anglais couramment a la traduction
+premiere, qui est toujours la meilleure, ayant ete faite par un homme
+verse dans les langues orientales et dans les dialectes tuka-turkman,
+perso-turc, zendo-persan et autres, que nous connaissons aussi... de
+reputation.
+
+Mais avant d'entendre cette merveilleuse et curieuse histoire, il est
+bon que vous sachiez que le fond en est veritable, et que le celebre
+Kourroglou, dont vous n'aviez jamais entendu parler, eut un personnage
+historique. Le nord de la Perse et les rives de la mer Caspienne sont
+pleins de sa gloire, et la recit de ses exploits est aussi populaire que
+celui de la guerre de Troie au temps d'Homere. Il est vrai qu'un Homere
+a manque a notre heros jusqu'a ce jour, et qu'il a fallu la patience,
+la curiosite et le genie investigateur d'un Europeen pour rassembler,
+resumer et coordonner les interminables fragments que les rapsodes
+orientaux debitent aux oreilles ravies et enflammees de leurs auditeurs.
+Honneur et graces soient donc rendus a M. Alexandre Chodzko, l'Homere de
+Kourroglou. L'epopee de sa vie n'avait jamais ete ecrite, et il n'est
+pas bien prouve que Kourroglou lui-meme ait su ecrire; il avait tant
+d'autres choses a faire, le vaillant diable a quatre! boire, battre,
+etre un vert galant; mais ce n'est pas tout. Il avait encore le talent
+de chanter en improvisant; sa poesie et sa voix resonnaient de la Perse
+a la Turquie, de Khoi a Erzeroum, et sa guitare faisait presque autant
+de miracles que son cimeterre.
+
+Mais qu'etait-ce donc que Kourroglou? C'etait bien plus qu'un poete,
+bien plus qu'un barde, bien plus qu'un lettre, bien plus qu'un pontife,
+bien plus qu'un roi, bien plus qu'un philosophe. Il etait ce qu'il y
+a de plus grand... en Perse: il etait bandit. Quand vous aurez fait
+connaissance avec lui, vous verrez que ce n'est pas peu de chose; mais
+vous conviendrez qu'a moins d'etre Kourroglou, il ne faut pas s'en
+meler.
+
+Kourroglou etait (c'est M. Alexandre Chodzko qui parle) "un
+Turkman-Tuka, natif du Khorassan septentrional. Il a vecu dans la
+seconde moitie du XVIIe siecle; il a rendu son nom illustre en pillant
+les caravanes sur la grande route; mais ses improvisations poetiques
+l'ont fait plus grand encore. Les Turcs Iliotes, tribus errantes
+transplantees a differentes epoques du centre de l'Asie aux vastes
+paturages qui s'etendent de l'Euphrate a la Meroe, ont religieusement
+conserve ses chants et la memoire de ses actions. Il est leur guerrier
+modele et leur barde national dans toute l'etendue du terme. On montre
+encore aujourd'hui les ruines de la forteresse de Chamly-Bill, batie
+par Kourroglou dans la delicieuse vallee de Salmas, un district de la
+province d'Aderbaidjan. Encore aujourd'hui on manque rarement de reciter
+dans une fete les chants d'amour de Kourroglou. Durant les querelles
+intestines et les combats que livrent les Iliotes, pour leur
+independance, aux Persans, leurs maitres, quand les deux armees ennemies
+sont au moment d'engager la bataille, ils s'animent les uns les autres,
+et defient l'ennemi: les Perses en chantant des passages du schah-nama
+de leur Ferdausy, les Iliotes en hurlant les chants de guerre de leur
+Kourroglou. Sous les fenetres du palais du schah, lorsque les trompettes
+et les tambours du nekhara-khana (la garde d'honneur) saluent le soleil
+levant, les musiciens ont coutume du jouer l'air guerrier de Kourroglou,
+celui qui a servi de theme a ses poesies lyriques, et sur lequel il
+improvisait ordinairement."
+
+M, Chodzko etablit un parallele entre Ferdausy et Kourroglou. Il ne met
+point en balance la valeur litteraire de ces deux poetes; l'un ecrivant
+une magnifique epopee en langue arabe, achevant son oeuvre avec soin
+au milieu des delices d'une cour; l'autre improvisant au milieu des
+deserts, et dans un dialecte sauvage, des strophes energiques, mais
+decousues et farouches comme sa vie, son caractere et ses compagnons
+d'armes. Cependant M. Chodzko s'etonne avec raison que le plus renomme
+et le plus populaire des deux (dans une plus vaste etendue de pays, ou
+du moins chez des admirateurs plus passionnes et plus nombreux), le
+bandit-menestrel Kourroglou, soit reste jusqu'a ce jour inconnu aux
+Europeens. C'est apres un sejour de onze ans dans ces contrees, apres
+avoir interroge et ecoute attentivement les rapsodes et les bardes qui
+passent leur vie a raconter et a chanter au peuple les exploits et les
+poesies de Kourroglou, qu'il est parvenu a ecrire la vie epique, et a
+transcrire fidelement les hymnes de ce heros barbare. Les versions les
+plus exactes, les recits les plus poetiques et les plus complets, il les
+a trouves, dit-il, dans la derniere classe du peuple; la ou le souvenir
+fanatique et l'amour enthousiaste de cette nature de faits et de
+ce genre de poesie avaient du necessairement penetrer et se graver
+davantage. La nouveaute d'un tel personnage, l'interet de ses aventures,
+et surtout la peinture energique dos moeurs et du caractere des tribus
+nomades dont Kourroglou est le type, et aux yeux desquelles il est un
+type ideal, ont paru assez importants aux orientalistes de Londres pour
+que le comite de _l'Oriental translation fund_ de la Grande-Bretagne et
+de l'Irlande ait fait imprimer et publier, a ses frais, les aventures de
+Kourroglou. Cette epopee, jointe aux chants des peuples qui habitent les
+rives de la mer Caspienne (chants populaires des Kalmouks, des
+Tatars d'Astrakan, des Perso-Turks, des Turckmans, des Ghilanis, des
+_Highlanders_ Rudbars, des Taulishs et des Mazenderams), forment un beau
+volume sous ce titre: _Specimens of the popular poetry of Persia_. "As
+found in the adventures and improvisations of Kourroglou the bandit
+menestrel of northern Persia: and in the songs of the people inhabiting
+the shores of the Caspian sea. Orally collected and translated with
+philological and historical notes, by Alexander Chodzko, esq."
+
+Cette publication n'est pas, en effet, importante au seul point de vue
+de l'amusement et de l'interet epique; ce n'est pas seulement un heros
+de l'Arioste que la Perse nous revele, c'est toute une histoire de
+moeurs, c'est tout un genie national que Kourroglou. C'est le nomade
+dans toute sa poesie plaisante et terrible, c'est le guerrier asiatique
+dans toute son exageration fanfaronne, c'est le brigand de la Perse
+dans toute sa ruse, dans toute sa ferocite et dans toute son audace.
+Kourroglou est cruel, ivrogne, glouton, libertin; c'est le plus grand
+pillard et le plus grand vantard que nous ayons jamais rencontre, meme
+chez nous, ou ces qualites sont si fort repandues par le temps qui
+court. Il est entreprenant, vindicatif, insatiable de richesses et de
+plaisirs, fourbe, brutal et impitoyable dans la colere. Il n'en est pas
+moins l'idole de ses compagnons et de leur nombreuse posterite. Ces
+peccadilles ne le rendent que plus aimable. Les femmes en sont folles,
+et les enfants revent de lui, non comme d'un croquemitaine, mais comme
+d'un Tancrede ou d'un Roland. Tandis que le Rustem de Ferdausy est
+un vrai chevalier, fidele a son prince ou prosterne devant son Dieu,
+Kourroglou ne connait guere d'autre dieu que lui-meme et n'est fidele
+qu'a son propre serment. A cet egard, il affiche une loyaute et une
+generosite qui ne sont point sans grandeur et sans danger, vu la
+mauvaise foi des ennemis qui le poursuivent. Une seule trahison
+deshonore sa vie; mais il la pleure amerement, et le remords lui inspire
+le plus beau de ses chants de douleur. Un seul amour penetre jusqu'au
+fond de son ame, et fait de lui un etre sympathique par quelque endroit,
+c'est sa tendresse exaltee pour son fils adoptif, Ayvaz, le Benjamin,
+le Renaud du poeme. Mais le veritable heros de la vie de Kourroglou, ce
+n'est point Kourroglou, ce n'est pas le bel Ayvaz, ce n'est pas meme le
+spirituel marmiton Hamza-Beg; ce n'est pas un homme, ce n'est pas une
+femme: c'est un cheval, c'est la divin Kyrat, pres duquel les coursiers
+d'Achille et tous les palefrois renommes de la chevalerie ne sont que
+de pauvres poneys. Le poeme s'ouvre par la formation celeste de Kyrat,
+comme vous allez le voir, lecteur; car j'entreprends de vous raconter
+tout le poeme. Mais comme M. Chodzko l'a _oralement_ transcrit, je me
+permettrai d'abreger et de resumer la traduction de M. Chodzko. Quand je
+la citerai textuellement, j'aurai soin de l'indiquer.
+
+Le poeme est divise par chants, que M. Chodzko intitule: _Entrevues;
+meetings_ en anglais, _mejjliss_ en perso-turk que nous traduirons par
+_rencontres_. Ce sont les rapsodies que l'haleine d'un _Kourroglou-Khan_
+peut fournir en une seance a l'attention d'un auditoire. Les
+Kourroglou-Khans sont comme les Schah-Namah-Khans de Ferdausy, comme les
+Koran-Khans du Prophete, des bardes de profession qui, en s'accompagnant
+de la guitare, recitent au peuple et aux amateurs les faits, gestes,
+maximes et improvisations de leur heros. La memoire de ces chanteurs,
+dit M. Chodzko, est vraiment incroyable; a toute sommation, ils recitent
+d'une seule haleine, et durant des heures entieres, sans la moindre
+hesitation, a partir du vers qui leur est designe par les auditeurs.
+
+
+
+PREMIERE RENCONTRE[1].
+
+[Footnote 1: Ce premier chant est textuellement traduit de l'anglais.]
+
+Kourroglou etait un Turkoman de la tribu de Tuka; son veritable nom
+etait Roushan, et celui de son pere Mirza-Serraf. Ce dernier etait au
+service du sultan Murad, gouverneur d'une des provinces du Turkestan, en
+qualite de chef des haras de ce prince.
+
+Un jour que les cavales paissaient dans les prairies qui s'etendent le
+long du Jaihoun (l'Oxus), un etalon sortit de la surface des eaux, gagna
+la rive, courut vers la troupe des cavales, et apres s'etre accouple a
+deux d'entre elles, il se replongea dans le fleuve, ou il disparut
+pour jamais. Cette etrange nouvelle ne fut pas plus tot rapportee a
+Mirza-Serraf, qu'il se rendit a la prairie, et ayant fait des marques
+distinctes aux deux juments designees, il recommanda aux gardiens d'en
+avoir un soin particulier; puis, de retour chez lui, il consigna sur ses
+livres les details de l'apparition de l'etalon, et enregistra la date
+precise de cet evenement.
+
+On sait qu'une jument donne toujours naissance a son poulain etant
+debout; quand le terme fut arrive, Mirza-Serraf, qui etait present a
+leur naissance, recut les jeunes poulains dans le pan de sa robe, afin
+qu'ils ne fussent point blesses par leur contact avec la terre.
+
+Il dirigea lui-meme avec le plus grand soin leur premiere education
+pendant les deux annees suivantes, et surveilla les progres de leur
+croissance. Malheureusement leur mauvaise mine n'etait pas propre a
+inspirer beaucoup d'espoir pour l'avenir. Ils paraissaient laids a la
+premiere vue, et leur robe epaisse semblait etre de crin plus que de
+poil.
+
+Un des devoirs de la charge de Mirza-Serraf etait de visiter, a tour
+de role, tous les haras confies a ses soins, afin de mettre a part les
+meilleurs poulains pour les ecuries du prince. Dans cette occasion, les
+deux poulains merveilleux furent au nombre de ceux qu'il choisit. Quand
+le prince vint en personne visiter ses ecuries, il examina attentivement
+les chevaux amenes par Mirza-Serraf, et approuva tous ses choix, a
+l'exception des deux poulains en question.
+
+Plus il les regardait, plus ils lui semblaient hideux. Il fit amener
+en sa presence le chef de ses haras, et s'adressant a lui d'une voix
+courroucee: "Vassal, lui dit-il qu'est-ce que cela signifie? me crois-tu
+donc depourvu d'instruction ou d'intelligence, ou bien es-tu devenu si
+vieux que tu ne puisses plus distinguer un bon cheval d'un mauvais? Que
+pretends-tu en m'amenant ces deux miserables haquenees?"
+
+Alors, transporte de rage, le prince ordonna que Mirza-Serraf eut les
+yeux creves. Cette sentence fut immediatement executee. Un fer rouge fut
+applique sur le globe des yeux de l'infortune Mirza, qui fut ainsi prive
+pour jamais de la lumiere. Aveugle et desole, il fut reconduit dans sa
+maison. Son fils unique Roushan, jeune homme de dix-neuf ans, etudiait
+alors a l'une des ecoles de la ville. Aussitot qu'il eut appris le
+chatiment inflige a son pere, baigne de larmes, il accourut vers lui.
+"Ne pleure pas, mon fils, lui dit le vieillard, qui etait un des plus
+habiles astrologues de son siecle; j'ai examine ton horoscope, et ma
+science infaillible ma decouvert que tu deviendrais un heros celebre. Tu
+vengeras mes souffrances sur la personne de l'injuste tyran qui me les a
+infligees. Va a l'instant voir le prince, et parle-lui ainsi: "Seigneur,
+tu as fait crever les yeux de mon pere a cause d'un poulain. Sois
+misericordieux, et fais-lui present de l'animal; sans cela mon pauvre
+pere, qui est vieux et aveugle, n'aura pas de cheval a monter pour se
+rendre a la distribution des aumones qui se font dans ton palais."
+Roushan fit ainsi qu'il lui avait ete dit.
+
+Le prince, dont la colere avait eu le temps de se calmer, accorda au
+jeune homme la permission d'entrer dans ses ecuries et de prendre celui
+des deux poulains condamnes qui lui plairait le mieux.
+
+Roushan choisit celui qui etait gris, parce que son pere lui avait dit
+que la jument qui l'avait porte etait d'une plus noble race que l'autre.
+De retour a la maison avec le don du prince, Roushan recut de son pere
+l'ordre de creuser un souterrain. "Il nous servira d'ecurie, lui dit
+celui-ci. Fais-y quarante stalles, et entre chaque stalle tu feras
+un reservoir pour l'eau. Par la combinaison d'un certain nombre de
+ressorts, dont je t'enseignerai l'usage, l'orge et la paille seront
+distribuees en temps convenable a notre poulain, qui mangera sa ration
+sans l'assistance d'un palefrenier. L'eau lui arrivera de la meme
+maniere en temps convenable. Tu maconneras soigneusement la porte et
+jusqu'aux moindres fentes de l'ecurie; car il est indispensable que
+notre cheval demeure seul durant quarante jours, et que ni l'oeil
+de l'homme ni les rayons du soleil ne viennent le troubler dans sa
+solitude."
+
+Les instructions du pere furent executees par le fils avec la plus
+scrupuleuse fidelite. Le poulain fut introduit et enferme dans sa
+nouvelle demeure. Il y avait deja trente-huit jours qu'il y demeurait,
+cache a tous les regards, lorsqu'au trente-neuvieme la patience de
+Roushan fut epuisee. Il s'approcha de l'ecurie, et ayant fait un trou de
+la grandeur de l'oeil, il commenca a regarder dans l'interieur.
+
+Le corps entier du poulain lui apparut brillant et resplendissant
+comme une lampe; mais la lumiere qui en jaillissait s'affaiblit
+instantanement, et puis s'eteignit comme par l'effet du simple regard de
+Roushan. Il eut peur, et, refermant precipitamment la petite ouverture,
+il retourna vers son pere, auquel il ne dit rien de ce qui etait arrive.
+Le lendemain, juste a l'heure ou venait d'expirer le quarantieme jour
+de la claustration du poulain, Mirza dit a son fils: "Le temps est
+accompli, allons chercher notre cheval et commencons a le dresser."
+Ils furent ensemble a l'ecurie. L'aveugle commenca a tater. la robe de
+l'animal: il promena sa main sur la tete et sur le cou, sur les jambes
+de devant et sur celles de derriere, comme s'il eut cherche quelque
+chose, et tout a coup il s'ecria: "Qu'as-tu fait, malheureux enfant? Il
+eut mieux valu pour moi que tu fusses mort dans ton berceau! Pas plus
+tard qu'hier tu as laisse la lumiere tomber sur le poulain.---Tu
+as devine juste, mon pere; mais comment as-tu fait pour decouvrir
+cela?--Comment j'ai fait? Ce cheval avait des plumes et des ailes qui
+ont ete brisees par suite de ton imprudence." A ces mois le coeur de
+Roushan fut rempli d'amertume, et il tomba dans une profonde tristesse.
+Mirza lui dit alors: "Ne perds pas courage; nul cheval vivant ne pourra
+jamais approcher de la poussiere que souleveront les pieds de ce
+coursier."
+
+Ayant dit ainsi, l'aveugle enseigna a son fils a seller le poulain avec
+une selle de feutre, et lui prescrivit de le dresser de la maniere
+suivante: "Tu le feras trotter pendant les quarante premieres nuits sur
+les rochers et dans les plaines pierreuses, et pendant les quarante
+nuits suivantes dans l'eau et les marecages." Quand ceci fut accompli,
+Mirza-Serraf mit son cheval au galop, qu'il soutint admirablement, soit
+en avant, soit a reculons. L'education du noble animal ayant ete ainsi
+completee, il commenca a s'occuper de celle de son fils. "Monte ton
+cheval, lui dit-il, fais-moi place derriere toi, et traversons l'Oxus."
+Pendant qu'ils s'amusaient ainsi, le vieillard experimente initiait son
+fils a tous les stratagemes de l'art de l'equitation et du metier des
+armes.
+
+"C'est bien, dit-il un jour a Roushan, je suis content de toi. Mais il
+nous reste encore une chose a faire. Notre prince vient quelquefois
+chasser sur les bords de l'Oxus; c'est la que tu l'attendras. La
+premiere fois que tu le verras venir de ton cote, revets toutes les
+pieces de ton armure, et, monte sur ton cheval, va hardiment a la
+rencontre du tyran. Alors tu lui diras ces mots: "Prince injuste et
+cruel, contemple le cheval a cause duquel tu as fait crever les yeux de
+mon pere, regarde bien ce qu'il est devenu, et meurs d'envie."
+
+Roushan obeit fidelement a l'ordre de son pere; la premiere fois qu'il
+apercut le prince prenant le plaisir de la chasse sur les bords de
+l'Oxus, il revetit son armure et courut droit a lui. Le prince,
+emerveille de la beaute peu commune du cheval, aussi bien que de la
+noble apparence du cavalier, dit a son vizir: "Quel est ce jeune homme?"
+Roushan, invite a s'approcher du prince, ne manqua pas de lui repeter
+d'une voix ferme et menacante le discours que son pere lui avait
+enseigne, et il ajouta: "Prince stupide, tu le crois un bon connaisseur
+de chevaux. Ecoute, ignorant, et apprends de moi quels sont les signes
+auxquels on reconnait un cheval de noble race." Cela dit, il improvisa
+le chant suivant:
+
+_Improvisation_.--"Je viens, et je te dis: Ecoute, o prince! et apprends
+a quoi se fait reconnaitre un noble cheval. Actif et alerte, vois si
+ses naseaux s'enflent et se distendent alternativement; si ses jambes,
+seches et deliees, sont comme les jambes de la gazelle prete a commencer
+sa course. Ses hanches doivent ressembler a celles du chamois; sa bouche
+delicate cede a la plus legere pression de la bride, comme la bouche
+d'un jeune chameau. Quand il mange, ses dents broient le grain comme la
+meule d'un moulin en mouvement, et il l'avale comme un loup affame. Son
+dos rappelle celui du lievre; sa criniere est douce et soyeuse; son cou
+est eleve et majestueux comme celui du paon. Le meilleur temps pour le
+monter est entre sa quatrieme et sa cinquieme annee. Sa tete est fine et
+petite comme celle du grand serpent chahmaur; ses yeux sont saillants
+comme deux pommes; ses dents semblent autant de diamants. La forme de
+sa bouche doit approcher de celle du chameau male; ses membres sont
+finement dessines, et plutot arrondis qu'allonges. Quand on le sort de
+l'ecurie, il est joyeux et il se cabre. Ses yeux ressemblent a ceux de
+l'aigle, et il marche avec l'inquiete impatience d'un loup affame. Son
+ventre et ses cotes remplissent exactement la sangle. Un jeune homme de
+bonne famille prete une oreille obeissante aux lecons de ses parents;
+il aime son cheval et en prend le plus grand soin Il sait par coeur la
+genealogie et la purete de son sang. Il essaie souvent la vigueur
+des articulations de son genou; en un mot, il doit etre ce qu'etait
+Mirza-Serraf dans sa jeunesse."
+
+Des que le prince eut entendu cette improvisation, il dit aux gens de sa
+suite: "C'est la le fils de Mirza-Serraf? Hola! qu'il soit arrete!"
+
+Roushan fut immediatement entoure de tous cotes; mais, sans paraitre
+s'en apercevoir, il parla ainsi au sultan Murad:
+
+_Improvisation_.--"Ecoutez, mon prince; il me revient en memoire
+quelques stances de vers agreables; permettez-moi de vous les reciter."
+Le prince y consentit, et ordonna a ses gardes, de ne pas toucher
+a Roushan qu'il n'eut dit ses vers. Alors ce dernier commenca
+l'improvisation suivante: "Mon prince a donne l'ordre de me punir; mais,
+par Allah! je sais comment me defendre; je m'echapperai de ses mains.
+En vain m'offrirais-tu tes richesses et tes faveurs comme on jette la
+pature a l'aigle vorace et affame, je les rejetterais toutes."
+
+Le prince l'interrompit et lui dit: "Cesse tes vaines bravades; viens,
+et sers-moi fidelement, autrement je te ferai mourir."
+
+Roushan chanta alors ainsi:
+
+_Improvisation_.--"Je suis appele Dieu dans ma maison: oui, je suis un
+dieu. Je ne courberai point mon cou devant un lache comme toi. La cruche
+a porte l'eau assez longtemps pour toi; mais, a la fin, la cruche s'est
+brisee."
+
+Le prince lui dit: "Ton pere a ete mon serviteur pendant cinquante ans.
+Dans un moment de colere, j'ai ordonne qu'on lui crevat les yeux. Mais
+qui deniera au maitre le droit de punir son esclave, afin de pouvoir
+ensuite le combler de ses faveurs? Viens avec moi, tu apprendras a
+m'etre agreable, et je te recompenserai." Roushan repliqua: "Tu as
+eteint les yeux de mon pere, et, a ce prix, tu veux me faire riche. Si
+Dieu me donne assez de vie, je te ferai subir la peine du talion. Mais
+ecoute!"
+
+_Improvisation_.--"C'est toi-meme qui as construit l'edifice de la ruine
+quand tu as prete l'oreille a des calomniateurs. Je prendrai ta vie et
+je renverserai ton trone."
+
+Ces paroles firent sourire le prince, et il lui demanda ironiquement:
+"Comment, Roushan, te sens-tu assez fort pour detruire mes villes et
+pour renverser mon trone?" Roushan improvisa le chant suivant:
+
+"Assez de forfanteries. Que sont a mes yeux trente, soixante, ou meme
+cent de tes guerriers? Que sont vos rochers, vos precipices et vos
+deserts sous le sabot de mon coursier? Je suis le leopard des montagnes
+et des vallees[2]."
+
+[Footnote 2: Cette strophe est habituellement chantee par les Turcs
+avant qu'ils s'elancent sur l'ennemi.]
+
+Le prince reprit: "Viens plus pres de moi, ne fuis pas. Je jure par
+la tete des quatre premiers califes que je te ferai _sirdar_ (general
+commandant en chef) de mes troupes." Et pendant qu''il parlait ainsi,
+il admirait le courage du jeune homme. Roushan repliqua et dit:
+"Maintenant, mes chants, aussi bien que mes exploits, seront connus au
+monde sous le nom de Kourroglou, le fils de l'aveugle dont tu as creve
+les yeux [3].
+
+[Footnote 3: _Kurr_ signifie aveugle, et _oglou_ fils.]
+
+_Improvisation_.--"Ecoute les paroles de Kourroglou. La vie m'est un
+fardeau. De ce jour j'abandonne ma tete aux hasards de la fortune,
+comme la feuille d'automne s'abandonne a l'apre souille des vents. Avec
+l'assistance de Dieu, j'irai en Perse pour y retablir la religion d'Ali,
+qui est venere dans ce pays."
+
+Il finissait a peine ces mots, que, se precipitant au milieu de la suite
+du prince, il fit un horrible carnage, et le prince, a la fin convaincu
+que toutes les armees de la terre ne pourraient venir a bout de le
+vaincre, ordonna a son vizir d'abandonner une poursuite dangereuse et
+inutile.
+
+Roushan traversa l'Oxus a la nage et se hata de rejoindre son pere sur
+la rive opposee. "Tu m'as venge, mon fils, lui dit ce dernier, que Dieu
+t'en recompense! Quittons maintenant cette contree: non loin d'Herat, je
+connais une oasis ou tu vas me conduire.
+
+Roushan obeit, et quand ils eurent atteint l'oasis, Mirza-Serraf tira de
+dessous son bras un vieux livre d'astrologie qui ne le quittait jamais,
+et dit: "O mon fils, cherche dans ce livre un passage qui traite
+de l'apparition de deux etoiles, l'une a l'orient et l'autre a
+l'occident.--Pere, je l'ai trouve!
+
+--Bien! L'oasis ou nous sommes contient une source d'eau; quand la nuit
+qui precede le vendredi sera arrivee, tu veilleras avec ce livre dans la
+main, en repetant continuellement la priere qui se trouve a ce passage
+du livre; tes jeux devront suivre avec la plus grande vigilance les deux
+etoiles jusqu'au moment ou elles se rencontreront. Alors tu verras la
+surface de l'eau se couvrir d'une ecume blanche. Prends ce vase que
+j'ai apporte tout expres, tu y recueilleras soigneusement l'ecume et me
+l'apporteras sans delai."
+
+Quand la nuit designee fut venue, Roushan remplit toutes les
+instructions de Mirza-Serraf, et deja il revenait avec le vase plein
+de l'ecume mysterieuse; mais elle etait si blanche, si legere et
+si fraiche, que le jeune homme inexperimente ne put resister a la
+tentation: il avala l'ecume. "J'ai accompli toutes tes prescriptions,
+dit-il a son pere; l'ecume cependant ne s'est pas montree sur l'eau
+de la source." Mirza-Serraf repondit: "L'ecume a paru sur l'eau de la
+source; j'en suis certain. Confesse la verite, qu'en as-tu fait?"
+
+Roushan etait sincere; il avoua sa faute. Alors le vieillard, frappant
+son genou avec ses deux mains: "Qu'as-tu fait, malheureux? s'ecria-t-il.
+Sois maudit, et puisse ta maison tomber sur ta tete! Tu m'as ravi le
+bonheur de te revoir. Cette ecume etait un remede precieux et unique, un
+collyre qui avait la puissance de guerir ma cecite. J'en aurais employe
+une portion pour moi, et je t'eusse laisse boire le reste. Mais les
+decrets du sort sont irrevocables; tu deviendras un guerrier invincible
+et moi je mourrai aveugle. Tout est consomme, maintenant." Le pauvre
+vieillard commenca alors a dicter ses dernieres volontes. "Mes jours
+sont comptes, dit-il, desormais tu prendras le nom de Kourroglou, le
+fils de l'aveugle. Tes vers et tes actions seront attaches pour toujours
+a ce surnom. Maintenant conduis-moi a Mushad, sur le dos de Kyrat[4],
+car c'est ainsi que tu devras nommer ton cheval."
+
+[Footnote 4: Un cheval bai brun.]
+
+Kourroglou placa son vieux pere derriere lui, et marcha vers la ville
+sacree de Mushad, ou ils arriverent en peu de temps, grace a la vigueur
+surnaturelle de leur cheval. Ce fut dans cette ville qu'ils embrasserent
+la foi d'Ali, et, d'impies sunnites qu'ils etaient, devinrent _sheahs_
+et vrais croyants. Ce fut la aussi que Mirza-Serraf mourut, et voici
+quelles furent ses dernieres paroles: "Aussitot que je serai mort,
+rends-toi dans la province d'Aderbaidjan, dont le schah de Perse est
+souverain. Il voudra t'attirer a sa cour, n'y va pas, mon fils; mais ne
+te revolte pas non plus contre lui."
+
+Il dit et il expira.
+
+
+
+DEUXIEME RENCONTRE.
+
+Nous avons traduit textuellement la premiere rencontre pour donner au
+lecteur une idee juste de la forme de ce recit. M. Chodzko declare dans
+sa preface, en qualite d'etranger, qu'il n'a point pretendu faire de sa
+_transcription_ une oeuvre de style pour la langue anglaise. Nous ne
+possedons pas assez cette langue pour adresser des critiques a M.
+Chodzko; mais nous la lisons assez pour esperer n'avoir point fait
+de contre-sens, et pour nous etre assure que les rapsodies des
+Kourroglou-Khans ne pouvaient pas nous etre transmises avec plus de
+concision, de franchise et de simplicite. Nous ne savons pas non plus si
+le style de M. Chodzko a la veritable couleur orientale; mais on a pu
+voir par ce qui precede (rendu mot a mot autant que possible) que c'est
+une couleur nette, hardie, sans recherche, sans affectation, sans aucune
+coquetterie deplacee pour chercher a flatter le gout europeen. C'etait,
+je crois, la vraie maniere et la seule bonne.
+
+La seconde _rencontre_ est consacree a faire rencontrer en effet,
+Kourroglou et le terrible bandit Daly-Hassan. Ce dernier pretend avoir
+le monopole du pillage et du meurtre. Il rit de pitie en voyant un
+ennemi si jeune venir tout seul pour le defier, au milieu de quarante
+de ses meilleurs garnements. "Le monde entier retentit de ma gloire,
+s'ecrie Daly-Hassan, qui ne se pique pas de Modestie.
+
+"Et le pauvre diable ose me barrer le chemin?--Miserable! lui repond
+Kourroglou; tu ne t'es jamais battu qu'avec des agneaux: tu ne sais pas
+encore ce que c'est qu'un belier."
+
+Le belier est apparemment chez cette race de pasteurs le type du courage
+et de la force; car Kourroglou, qui n'est pas modeste non plus, se
+compare de preference a cet animal dans ses frequentes vanteries, et
+quand il a dit: "Je suis Kourroglou le belier," il a tout dit.
+
+Daly-Hassan ne se presse pas d'entamer le combat. Les bravades de son
+ennemi l'amusent, et il lui permet d'improviser et de chanter les
+stances qui lui _viennent a l'esprit_, comme dit Kourroglou en semblable
+occasion. Ces stances sont toujours belles d'energie sauvage, et le
+refrain de celles-ci est un cri d'impatience, _"Ne combattrons-nous donc
+pas aujourd'hui?"_ En voici une qui ne manque pas de caractere:
+
+"Montre-moi un homme qui puisse tendre mon arc! Montre-moi un homme qui,
+_comme un belier_, vienne frapper sa tete contre mon bouclier! Je puis
+broyer l'acier entre mes dents et le cracher contre le ciel. Oh! ne
+combattrons-nous donc pas aujourd'hui?"
+
+Pendant que Kourroglou chante ses trophees, Daly-Hassan examine Kyrat,
+l'incomparable Kyrat, le fils de l'etalon-spectre, le coursier fidele,
+l'ami, le porte-bonheur de Kourroglou, et _il en devient epris_.
+"Fais-moi present de ton cheval, dit-il, et je m'abstiendrai de verser
+ton sang." Kourroglou repond par de nouvelles provocations, et le combat
+s'engage. En un clin d'oeil vingt des compagnons de Daly-Hassan sont
+_expedies aux enfers_, les vingt autres prennent la fuite a travers le
+desert. Daly-Hassan reste seul; devore de rage, il se precipite sur son
+ennemi; mais Kourroglou lui fait mordre la poussiere, pousse un cri
+_comme celui d'un aigle_, descend de cheval, et s'asseyant sur sa
+poitrine, tire tranquillement son khandjar pour lui couper la tete.
+Daly-Hassan se prend a pleurer. "Miserable batard! lui dit Kourroglou,
+es-tu donc celui qui depuis sept ans faisait l'effroi de ces contrees?
+Tu n'es qu'une femme pusillanime. _Lache! tu verses des larmes pour une
+cuilleree de sang!"_
+
+"Guerrier invincible, lui repond Daly-Hassan, _j'ai jure a Dieu et a
+moi-meme de servir fidelement l'homme qui pourrait me renverser sur le
+dos_. Prends-moi pour ton esclave, et dis-moi le nom de mon maitre."
+
+Kourroglou est emu de pitie. Il se leve, rengaine son poignard, et suit
+Daly-Hassan dans une caverne ou celui-ci le rend maitre des richesses
+immenses qu'il a amassees durant les sept annees de son brigandage.
+A partir de ce jour, il est le serviteur et l'ami de Kourroglou. Ils
+demeurent ensemble plusieurs mois dans la caverne, et n'en sortent que
+pour augmenter leur tresor en detroussant les voyageurs, et pour enroler
+des bandits sous leurs ordres.
+
+Quand ils ont reussi a se composer une bande de 77 hommes, ils chargent
+leur butin sur des chameaux et sur des mules, et, poursuivant leur
+voyage vers la province d'Aberdaidjan, ils atteignent bientot les
+montagnes de Kaflankhou, y laissent leurs hommes et s'en vont tous deux
+a la decouverte pour s'assurer d'une retraite sure. Ils trouvent dans
+le district de Karadag une magnifique prairie ou ils s'installent avec
+leurs richesses et leurs compagnons. Leurs exploits repandent bientot
+la terreur dans le pays, et tout homme _courageux_ vient s'enroler sous
+leur banniere.
+
+"Il traitait ses gens comme un pere, et la paie qu'il leur faisait etait
+si liberale, qu'elle pouvait remplir le creux du bouclier de chacun
+d'eux."
+
+En peu de temps, Kourroglou se voit a la tete de 777 hommes, nombre
+sacre qu'il n'eut depasse vraisemblablement que pour celui de 7777, s'il
+lui eut ete possible des lors d'y atteindre.
+
+Cependant le gouverneur de la province commence a s'alarmer du voisinage
+de Kourroglou. Il lui depeche un envoye qui, sans fleur de rhetorique,
+lui parle ainsi:
+
+"Qui es-tu? Pourquoi es-tu venu ici? Si tu desires parler au souverain
+d'Iran, va le trouver; mais ne demeure pas ici plus longtemps. Si tu as
+quelque chose a me dire, je t'ecouterai afin de savoir ce que c'est."
+
+Kourroglou trouve le discours de l'ambassadeur un peu familier; mais il
+se ressouvient de la defense que son pere lui a faite, en mourant, de
+se revolter contre le schah de Perse. Il traite donc l'envoye fort
+honnetement, et lui promet d'evacuer le pays sous peu de jours.
+
+Il rassemble ses hommes et leur chante ceci:
+
+"L'heure du depart est arrivee. Que quiconque veut me suivre dans le
+Kurdistan se tienne pret! Qu'il me suive, celui dont les levres veulent
+boire dans la coupe de la valeur!--Qu'il me suive, celui qui veut mettre
+en pieces le linceul de la mort!"
+
+Les 777 brigands repondirent: "O Kourroglou, nous ne craignons pas la
+mort; la ou tu iras, nous irons." Ils partent; ils arrivent dans la
+vallee de Gazly-Gull, situee dans le voisinage de Khoi, et debutent par
+l'extermination et le pillage d'une caravane. Le gouverneur d'Erivan,
+Hussein-Ali-Khan, se met en route a la tete de quinze cents cavaliers
+pour aller reprimer ces brigandages. "Ne craignez rien, o mes ames! o
+mes _fous_ (_Dalcelar_)!" C'est le nom d'amitie que Kourroglou donne a
+ses compagnons, c'est le titre glorieux que le posterite leur conserve:
+"Ne craignez rien, je les disperserai en moins d'une heure." Kourroglou
+dit, et revetu de sa cotte de mailles, arme de toutes pieces, il
+attend, appuye tranquillement sur sa lance, l'envoye d'Hussein. Aux
+interrogations et aux menaces de l'envoye, Kourroglou repond comme de
+coutume par une chanson: "Serdar, lui dit-il, j'ai l'habitude de chanter
+quelques vers avant de combattre.--Chante, si tu y es dispose, repond le
+serdar, amateur de poesie comme tous les Orientaux." Kourroglou chante
+ici une fort belle strophe:
+
+"Voici la verite des verites! Ecoute-la bien, mon serdar. Je suis l'ange
+de la mort. Regarde; je suis Azrail. Mes yeux aiment la couleur du sang.
+Oui, je suis venu pour arracher les ames des corps; je suis le veritable
+Azrail. Nous verrons bientot quelles entrailles, quels cranes seront
+fouillee les premiers par la pointe de mon poignard. Ce jour meme,
+tu quitteras ce monde; me voici. Comme un veritable Azrail, je viens
+arracher les ames."
+
+..........................................................
+
+"Maintenant, j'enseignerai a rire a tes ennemis, et a tes amis a se
+lamenter. Contemple en moi Azrail, l'exterminateur des ames"."
+
+Kourroglou s'elance au plus epais de la melee. Il tue tout ce qui est
+digne d'etre tue, il pille tout ce qui vaut la peine d'etre pris.
+
+"Kourroglou cependant ne resta pas davantage a Gazly-Gull, il vint se
+fixer definitivement a Chamly-Bill; sa gloire se repandit bientot dans
+les contrees environnantes, et de toutes parts on lui envoyait de l'or
+et des presents."
+
+
+
+TROISIEME RENCONTRE.
+
+Kourroglou se prit de gout pour Chamly-Bill, et y batit une
+forteresse[5]. Tous ceux qui entendirent parler de lui, de sa valeur et
+de sa liberalite, s'empresserent de se joindre a sa bande. En peu de
+temps la forteresse devint une ville contenant huit mille familles. Ce
+fut la que Kourroglou fit connaissance avec le marchand Khoya-Yakub,
+qu'il adopta, plus tard, pour son frere. Cet homme avait voyage dans
+tous les pays du monde, el il amusait souvent Kourroglou par la
+description de ce qu'il avait vu.
+
+[Footnote 5: Un fort, _Kalka_ en Perse, village entoure de murs, avec
+des tours et des meurtrieres dans les angles. On voit encore aujourd'hui
+les ruines du fort de Kourroglou a Chamly-Bill.]
+
+Le marchand Khoya-Yakub, allant un jour a la ville d'Orfah, vit une
+grande foule rassemblee sur la place du marche. Il s'avanca et vit un
+jeune garcon, tel que le depeint le poete:
+
+"Mon coeur aime un jeune homme dont les sourcils sont bien arques. Sa
+ceinture est etroite; ses levres ressemblent a un bouton, a une rose
+souriantes. Jeune homme, sacrifie ton ame a la beaute! contemple en moi
+son esclave. Parcourez le monde entier: vous ne trouverez pas un enfant
+de plus belle esperance. Son nom est Ayvaz-Bally. C'est la prairie du
+huitieme ciel! Son pere est boucher de son etat; le fils est une mine de
+pierres precieuses."
+
+Khoya-Yakub demanda: "De quel jardin est cette rose? de quelle prairie
+est cette plante?" Quelqu'un repondit: "Son pere est boucher du pacha
+de cette ville; Ayvaz-Bally est son nom." Le marchand pensa lors en
+lui-meme: "Kourroglou n'a pas d'enfants; pourquoi n'adopterait-il pas un
+si beau garcon pour son fils? Mais que dois-je faire? Si, a mon retour a
+Chamly-Bill, j'essaie de lui depeindre ce que j'ai vu, il ne me croira
+pas." Il trouva alors un peintre dans Orfah, et lui paya un bon prix
+pour faire le portrait d'Ayvaz.
+
+Apres un voyage de quelques jours, il revint a la forteresse de
+Chamly-Bill. Il fut dit a Kourroglou que son frere Khoya-Yakub etait
+revenu. Il ordonna aussitot a ses hommes d'aller a sa rencontre, et de
+l'amener dans la ville avec les honneurs qui lui etaient dus. Des qu'il
+fut descendu de cheval, Kourroglou le baisa sur la joue, et le fit
+asseoir a ses cotes, tandis que Khoya-Yakub lui baisait les deux mains,
+comme a son superieur. "Hourra! mes enfants, du vin! cria Kourroglou;
+buvons en l'honneur de l'arrivee de notre frere." Et ils s'assirent, et
+ils burent au point que Khoya-Yakub commenca a devenir gris, et sentit
+sa tete s'allumer. Kourroglou lui demanda d'ou il venait. Il repondit:
+"D'Orfah!--Tu n'as pas vu, par hasard, a Orfah, un plus beau cheval que
+mon Kyrat?--Je n'en ai pas vu.--Dis, as-tu vu la, des hommes plus beaux
+et plus braves que mes compagnons?--Je n'en ai pas vu.--As-tu vu, dis
+moi, une fete plus joyeuse que la mienne?--Je n'en ai pas vu.--As-tu vu
+des echansons plus beaux et plus richement vetus que les miens?--Frere
+guerrier, j'ai vu la un jeune garcon que les mains de tous vos jeunes
+gens ne sont pas dignes de laver. Voila que tu deviens vieux, et que tu
+n'as pas d'enfants: pourquoi ne le prendrais-tu pas pour ton fils, afin
+de faire de lui, quand le temps en sera venu, un guerrier digne de te
+servir et de te succeder lorsque tu seras mort, aussi bien qu'un appui
+et un fils tant que tu vivras?" Il commenca alors a vanter la beaute
+d'Ayvaz et sa male physionomie. Kourroglou dit: "Eh quoi! marchand qui
+n'es bon a rien! ne pouvais-tu depenser quelques tumans pour payer un
+peintre et m'apporter sa ressemblance?" Le marchand sortit une miniature
+de son habit et la tendit a Kourroglou. Kourroglou la prit; et quand il
+l'eut examinee, _les renes de sa volonte echapperent des mains de sa
+patience_, et il s'ecria: "Daly-Hassan, qu'on apprete une chaine et
+des fers." Le marchand, etonne, demanda ce que signifiait un ordre
+semblable. "Je vais te faire enchainer, miserable!" Pour quelle raison,
+et quel est mon crime? Est-ce donc la recompense que tu me donnes pour
+t'avoir trouve un fils?--C'est pour le mensonge que tu as dit. Homme,
+ecoute-moi; je vais partir pour Orfah a l'instant meme; et tu attendras
+mon retour, enchaine dans un cachot. Si le jeune garcon justifie
+reellement tes louanges, que mon nom ne soit pas Kourroglou si je ne
+couvre pas ta tete d'une pluie d'or et ne t'exalte pas au-dessus de la
+voute des cieux. Mais malheur a toi, si Ayvaz est indigne de tes eloges;
+car j'arracherai la racine de ton existence du sol de la vie; et ton
+chatiment servira d'exemple aux menteurs impudents comme toi. Tu ne dois
+pas mentir a tes superieurs."
+
+Cela dit, il donna ordre d'enchainer le marchand par le cou et par une
+jambe, et de le jeter ensuite en prison.
+
+"Daly-Hassan! que l'on selle Kyrat." Daly-Hassan mit lui-meme la selle
+et le coussin sur le cheval de son maitre, et les attacha sept fois avec
+la sangle. "Je pars pour Orfah, dit Kourroglou. Que personne ne de vous
+ne se hasarde de boire de facon a s'enivrer jusqu'a ce que je sois de
+retour. Malheur a celui dont la demeure retentira des sons de la musique
+ou du tambourin. Souvenez-vous de cette defense, ou je vous arracherai
+de la terre, et vous jetterai au vent, comme un chardon nuisible. Je
+pars seul pour chercher mon futur enfant, pour chercher Ayvaz. Je
+mourrai ou je reviendrai avec lui. Ecoutez ma chanson.
+
+_Improvisation._--"J'adopterai pour mon fils le jeune Ayvaz-Bally.
+Attendez le jour d'adoption jusqu'a mon retour. Demandez-le en Turquie
+et en Syrie jusqu'a mon retour. Un homme brave monte l'arabe gris ou le
+bai, et galope tout le long du chemin, sur le cheval de bataille aux
+pieds legers. Tuez des veaux, egorgez des moutons, et nourrissez-vous de
+mes troupeaux jusqu'a mon retour. _Kourroglou dit:_ le diable emporte
+l'ennemi; les braves galopent sur des chevaux arabes: allez et buvez
+jusqu'a mon retour."
+
+Ayant dit cela, Kourroglou prit conge de ses freres, monta sur Kyrat
+et marcha seul, jour et nuit, de bourgade en bourgade, vers la ville
+d'Orfah. Il n'en etait plus qu'a un fersakh de distance, quand il se
+sentit une faim extreme; et, voyant un berger qui gardait son troupeau
+sur la pente d'une colline, il se dit: "Le proverbe est bon: si tu as
+faim, va au berger; si tu es las, au chamelier. Maintenant reflechissons
+un peu de quelle facon j'attraperai a dejeuner." Alors il s'approcha, et
+s'ecria: "Que Dieu te benisse, berger! ne peux-tu me donner a dejeuner?"
+Le berger leva la tete; et, voyant un guerrier dont l'armure, a elle
+seule, aurait pu acheter son troupeau et lui-meme par-dessus le marche,
+il repondit: "Jeune homme, je n'ai point de mets digne de toi; mais
+si tu peux t'accommoder de lait de brebis, je vais t'en chercher."
+Kourroglou dit: "Dans ce desert une goutte de lait vaut le monde entier:
+vas-en chercher, et me l'apporte." Le berger etait d'une haute stature
+et taille carrement; il tenait dans sa main une enorme massue, dont la
+tete etait armee de clous, de vieux fers de lance, de fers de chevaux
+casses et de tout ce qu'il avait pu se procurer de tranchant; elle
+pesait un men et demi[6]; une courroie, passee dans un trou, la
+suspendait a son poignet. Le berger leva la massue: et, a ce signal,
+toutes les brebis se reunirent autour de lui. Il avait aussi avec lui
+une ecuelle de bois que les Kurdes appellent _moudah_ et qui pouvait
+contenir trois mena de lait[7]. L'ayant rempli jusqu'aux bords, il la
+mit devant Kourroglou, et lui donna une grande cuiller de bois pour
+qu'il put manger, Kourroglou en eut a peine bu quelques cuillerees
+qu'il se sentit tres-faible, et dit: "Berger, n'as-tu pas une croute de
+pain?--J'en ai, dit le berger; mais il n'est pas un fils d'homme qui
+puisse le manger." Kourroglou reprit: "Il porte un nom mangeable; et
+pour peu qu'il soit moins dur que la pierre, donne-le-moi." Le berger
+dit: "C'est du pain fait d'orge et de millet; je l'ai petri pour mes
+chiens." Kourroglou dit: "N'importe, apporte-le tel qu'il est." Le
+berger repliqua: "Le soleil l'a seche; il est devenu tout a fait dur et
+moisi: tu te rompras les dents." Kourroglou dit: "Ne, crains rien, mon
+garcon, et donne-le-moi promptement." Un sac de peau etait suspendu au
+dos du berger; il l'en ota, et le mit devant Kourroglou. Ce dernier
+etait si prodigieusement affame, qu'il plongea ses deux mains dans le
+sac, et, arrachant tout ce qui se trouvait sous sa main, le rompit en
+morceaux, et le jeta dans le lait. Le berger le regardait faire; et
+voyant que son hote, qui avait deja prepare de la nourriture pour quinze
+personnes n'interrompait pas sa besogne, il se dit a lui-meme: "La faim
+l'a rendu fou; car assurement nul fils d'Adam ne pourrait avaler tout
+cela; quand il aura mange cinq ou six cuillerees, il jettera le reste;
+avec ce qu'il a apprete pour lui, je pourrais nourrir une semaine
+entiere, toute la meute de chiens qui gardent mon troupeau." Pendant ce
+temps, Kourroglou emiettait le pain, et en remplissait l'ecuelle. A la
+fin, enfoncant la cuiller, qui resta, sans remuer, dans la position
+verticale, il leva les yeux, et vit le berger qui etait debout, en
+contemplation devant lui. Il lui dit: "Assieds-toi, berger, et mangeons
+ensemble." Le berger repliqua: "Beg, tu as prepare toi-meme le repas,
+mange-le tout seul, car je ne puis t'aider."
+
+[Footnote 6: Environ vingt-deux livres anglaises.]
+
+[Footnote 7: Men, en turc _balma_, poids employe commumnement en Perse.]
+
+Alors, Kourroglou prit la cuiller et ce mit a l'oeuvre; ses enormes
+et rudes moustaches genaient le passage; et le pain lui sortait de la
+bouche tandis que le lait coulait dans sa poitrine. Kourroglou, en
+colere, jeta la cuiller, et relevant ses moustaches qui allaient
+par-dela ses oreilles, il ouvrit une bouche semblable a l'entree d'une
+caverne, et, prenant l'ecuelle de ses deux mains, il avala le contenu
+jusqu'a la derniere goutte. Le berger le regardait avec stupeur, si
+disait en lui-meme: Par le saint nom d'Allah! ce ne peut etre la un
+homme, car aucun etre humain ne pourrait avaler une telle quantite de
+nourriture. Encore une fois, je le repete, voyons, au nom d'Allah!
+ce qui va arriver. S'il s'enfuit maintenant, ce sera la vampire du
+desert[8], ou Satan lui-meme; s'il reste, c'est un fils des hommes. On
+dit que la famine incarnee est arrivee sur la terre; c'est la surement
+la famine, il vient de manger tout le lait de mes brebis; mais au bout
+d'une heure, il aura faim de nouveau, et alors il me devorera moi-meme."
+Kourroglou pensait en lui-meme: "Comment vais-je faire pour me rendre a
+Orfah et voir Ayvaz? Si je me montre sous ce costume, et monte sur ce
+cheval, mon nom et ma gloire sont trop bien connus en tous pays pour
+que je ne sois pas decouvert. Prenons plutot les habits du berger, et
+entrons ainsi dans la ville." Il dit donc au berger: "Viens la, et
+faisons l'echange de nos habits" Le berger se mit a rire et lui dit:
+"Pourquoi me railler ainsi sur ma pauvrete? Le chale seul qui est sur ta
+tete, ou celui qui entoure tes reins, ou bien encore le poignard qui est
+passe dedans, seraient chacun suffisant pour racheter mon sang[9] et mon
+troupeau avec. Pourquoi te moquer ainsi de moi?" Cela dit, il cracha
+dans la paume de ses mains, saisit sa massue, et, la brandissant d'une
+facon menacante, il dit a Kourroglou: "Toi, si confiant dans la largeur
+de tes epaules, regarde aussi la largeur de mon cou." Kourroglou sourit
+et lui dit "Berger, je te jure devant Dieu que je ne me ris pas de toi;
+il y a dans cette ville un marchand qui me doit quinze cents tumans[10].
+Si je parais devant lui sur ce cheval et dans ce costume, il
+m'echappera. Je suis venu pour une raison importante; faisons vite notre
+echange. Si je reviens, je te rendrai tes habits et reprendrai les
+miens; si je ne reviens pas, tu pourras conduire ce cheval au bazar
+et le vendre. Son prix est de deux mille tumans; profites-en, et ne
+m'oublie pas dans tes prieres. Tu garderas aussi les autres choses qui
+m'appartiennent." Le berger dit: "A coup sur cet homme est fou; je
+ne puis expliquer autrement tout ce que j'entends. Allons, Beg,
+deshabille-toi." Kourroglou detacha sa ceinture et ota tous ses habits.
+Le berger en lit autant de son cote, et mit les vetements de Kourroglou,
+auquel il donna son manteau de feutre grossier. Kourroglou le jeta sur
+ses epaules, et ayant mis aussi le bonnet de feutre du berger, il lui
+dit: "Maintenant donne-moi ta massue;" car il voyait qu'en cas de besoin
+elle pourrait lui etre aussi utile qu'un sabre. La prenant a sa main, il
+dit: "Berger! ton ame et l'ame de mon cheval.[11]"
+
+[Footnote 8: _Le fantome du desert_, "Guli-Beiaban," le vampire bien
+connu des contes orientaux.]
+
+[Footnote 9: _Racheter mon sang_. Allusion au "jus tallionis" du Coran.
+Le meurtrier doit payer les parents de la victime avec sa vie ou avec de
+l'argent.]
+
+[Footnote 10: Le tuman est une monnaie perse qui vaut environ douze
+francs.]
+
+[Footnote 11: Phrase proverbiale tres usitee chez les Persans, elle
+signifie: Prends soin de mon cheval comme tu voudrais qu'ont prit soin
+de toi-meme.]
+
+Le berger repondit: "Je jure par la foi de Dieu! Que ton coeur soit en
+paix; tu peux te fier a moi." Et il disait en lui-meme: "Dieu veuille
+que cet homme ne revienne jamais; alors adieu la pauvrete; le cheval et
+les vetements me suffiront aussi longtemps que je vivrai."
+
+Kourroglou prit conge du berger, et continua son voyage a pied; le
+manteau du berger etait sur ses epaules, la massue dans sa main, Il
+apercut bientot la ville d'Orfah, et marcha jusqu'aux portes. Ayant
+prononce le mot Bismillah (au nom de Dieu), il entra, et il passait dans
+une rue, quand il vit un Turc portant un okha de viande. Il la regardait
+avec amour, priant et soupirant en meme temps. Kourroglou lui demanda en
+langue turque: "Quelle viande portes-tu la, que tu la convoites ainsi,
+et sembles soupirer apres?" Le Turc repondit: "Es-tu donc etranger,
+seigneur, ou viens-tu de quelque contree eloignee?" Kourroglou dit:
+"Oui, je viens de loin." Le Turc lui dit alors: "Ne sais-tu pas que dans
+les autres pays le pain est cher, tandis que dans celui-ci, c'est la
+viande qui est chere? J'ai une personne malade chez moi, a laquelle le
+medecin a prescrit la viande; je vais chaque jour au bazar, mais je
+regarde en vain, je ne puis en trouver; aujourd'hui, enfin, j'ai trouve
+de la viande dans la boutique d'Ayvaz, fils d'Ibrahim le boucher; j'ai
+ete oblige de payer un okha deux piastres, et c'est la ce qui me fait
+soupirer." Kourroglou demanda: "Se peut-il que la viande soit aussi
+chere?--Oui, en verite, dit le Turc, deux piastres pour un okha, c'est
+enormement cher." Kourroglou dit en lui-meme: "Bonnes nouvelles pour mon
+berger! Attends seulement un peu, maudit; aujourd'hui meme je vendrai
+tes moutons." De la Kourroglou s'en fut vers la boutique d'Ayvaz, devant
+laquelle il apercut une foule de gens, meles ensemble _comme les plis
+d'un manteau froisse_: les hommes venaient la pour acheter de la viande,
+les femmes pour admirer la beaute d'Ayvaz. Kourroglou desireux de le
+voir aussi, regardait par-dessus les epaules de ceux qui etaient devant
+lui. Les Turcs, le jugeant d'apres son costume, le prirent pour un
+berger et commencerent a le frapper sur la tete. Alors Kourroglou se
+baissa dans l'intention de regarder a travers leurs jambes, mais il
+s'exposa ainsi a de plus graves insultes. "Je ne puis dompter ces Turcs
+grossiers, dit-il; comment puis-je esperer d'enlever Ayvaz?" Il se mit a
+coudoyer de droite et de gauche, et, crachant dans ses mains, il leva sa
+massue en l'air, dans l'intention de se frayer un passage, en poussant
+et frappant coup sur coup. Celui qui eut la tete frappee eut le crane
+brise; celui qui recut le coup sur la jambe eut la jambe cassee; celui
+qui le recut sur les epaules resta sur la place.
+
+[Illustration: Il commenca a regarder dans l'interieur. (Page 3.)]
+
+De cette maniere il chassa tout le monde de la boutique d'Ayvaz, quand
+il l'apercut assis et tenant tristement sa tete dans sa main. Kourroglou
+dit dans son coeur: "Un vrai looty [l2] possede six tours; cinq
+d'adresse et un de force. Je ne crois pas pouvoir effrayer cet enfant."
+Il s'approcha alors d'Ayvaz, mit la main dans sa poche, et, prenant une
+piastre, il la jeta devant Ayvaz en lui disant: "Frere, pese-moi un okha
+de viande, et rends-moi le reste en monnaie de cuivre. Seulement
+sois prompt, mes compagnons sont partis, et il faut que je coure les
+rejoindre." Ayvaz se dit: "Voila une bonne pratique pour moi; je vends
+un okha de viande deux francs, il ne m'en donne qu'un, et me demande son
+reste en monnaie, et cela promptement, parce que, dit-il, ses amis sont
+partis." Ayvaz etait orgueilleux a cause de sa beaute, et il dit avec
+aigreur: "Viens ici, approche-toi plus pres, maitre niais? Que veux-tu
+dire?" Kourroglou s'approcha d'Ayvaz, et celui-ci ayant plie un de
+ses doigts, lui donna un bon coup sur la joue avec les quatre autres.
+Kourroglou dit: "Jeune espiegle, pourquoi me frappes-tu?" Mais il etait
+joyeux dans son coeur, et il ne ressentait aucune colere de cette preuve
+de courage. Ayvaz repartit: "Drole, tu veux deprecier ma marchandise; en
+presence de tant de pratiques, tu veux acheter un okha de viande pour
+un sou, et avoir encore du retour, tandis que je vends un okha deux
+livres." Kourroglou dit: "Tu es un enfant; ce n'est pas pour acheter de
+la viande mais pour en vendre, que je suis venu ici.--Que veux-tu dire,
+demanda Ayvaz?--Sot que tu es, repliqua Kourroglou, j'ai neuf cents
+moutons a vendre, et je venais ici pour connaitre le prix reel de la
+viande, savoir si elle est chere ou bon marche." On dit, avec verite,
+que la raison abandonne la tete d'un boucher quand il entend le belement
+d'un troupeau. Ayvaz n'eut pas plus tot entendu parler de neuf cents
+moutons, qu'il dit: "_Mon oncle_, je ne savais pas que tu etais un
+maitre berger; j'ai ete grossier dans mon langage; tu es en droit de me
+couper la langue. Je t'ai frappe, coupe-moi la main, pardonne seulement
+ma faute."
+
+[Footnote 12: _Looty_, nom fameux en Perse. Il tient le milieu entre le
+brave venitien et l'aventurier francais.]
+
+[Illustration: A la fin enfoncant la cuiller... (Page 7.)]
+
+Kourroglou fit l'improvisation suivante:
+
+_Improvisation_.--"Tu frapperas l'ennemi arme, fut-il enveloppe dans un
+feuillet du Coran! Mon futur enfant! lumiere de mes yeux! je ne me fache
+pas de semblables bagatelles." Ayvaz dit alors:--"Pour l'amour de Dieu!
+mon cher seigneur, que personne ne sache que tu as amene neuf cents
+moutons. Notre ville a cinquante bouchers; ils vont tous te persecuter,
+et tu seras oblige de diviser ton troupeau entre eux tous; de sorte
+qu'il n'y en aura pas plus de vingt pour ma part. Tu feras bien mieux
+d'attendre ici et de t'asseoir, tandis que je vais aller chercher mon
+pere. Nous acheterons a nous seuls tout ton troupeau, et nous seuls
+te donnerons l'argent." Kourroglou repondit: "Va donc, je t'attendrai
+ici.--Reste, dit Ayvaz. Tu vois ici douze quartiers de viande; s'il
+vient quelques pratiques, tu leur vendras un okha deux piastres si elles
+ne veulent pas attendre que je sois revenu pour fixer le prix moi-meme."
+Kourroglou repliqua: "Va, et repose-toi sur moi; j'ai ete boucher
+dix-sept ans, et je connais mon etat; je vendrai bien a ta place." Ayvaz
+laissa la boutique a la garde de Kourroglou, et courut chercher son
+pere. Bientot apres, un Turc, qui venait pour acheter de la viande, vit
+Kourroglou, et pensa en lui-meme: "Comment acheter d'un pareil monstre!
+Je suis vraiment effraye de lui." Ainsi ruminant, il allait de long en
+large.
+
+Kourroglou le vit et lui dit: "Tu vas et viens comme si tu etais malade;
+de quoi as-tu besoin?" Le Turc prit une piastre dans sa poche, et
+demanda un demi-okha de viande. Kourroglou lui dit de mettre l'argent
+sur l'etal et d'entrer dans la boutique. Ayant choisi une tranche de la
+meilleure viande: "Prends-la toute!" lui dit-il. Le Turc, pensant qu'il
+y avait quelque tricherie la-dessous, ou bien qu'on voulait se moquer
+de lui, repondit: "Tout ce que j'ai a recevoir, c'est un demi-okha de
+mouton, et je n'en prendrai pas davantage." Kourroglou leva sa massue
+sur lui, et s'ecria: "Es-tu sourd ou stupide? Je te dis de prendre
+tout." Le Turc dit dans son ame: "Il faut toujours profiter de
+l'occasion; je vais essayer de prendre tout. S'il ne me dit rien, il
+aura evidemment perdu le sens; si c'est le contraire, je jetterai
+la viande par terre, et je me sauverai." Il entra dans la boutique
+lentement, et avec timidite prit la viande, la mit sur son epaule,
+ayant, pendant tout ce temps les yeux fixes sur Kourroglou; ensuite
+il quitta la boutique et commenca a courir, et, tout en fuyant, il
+regardait souvent derriere lui; mais personne ne le suivait. Il avait
+toujours quelque apprehension, et il courait aussi fort que la vitesse
+de ses jambes le lui permettait. Il n'etait pas loin de sa maison quand
+il rencontra quelques amis, qui lui demanderent la raison de cette hate.
+"Oh! puisse votre maison ne tomber jamais en ruine! Un fou est assis
+dans la boutique d'Ayvaz; pour une piastre, il m'a donne toute une
+epaule de mouton; quel beau trafic! Il y a encore onze quartiers dans
+la boutique; allez vite, et il vous les donnera surement." Pendant que
+Kourroglou vendait ainsi toute la viande d'Ayvaz pour douze piastres, ce
+dernier arrivait a la maison de son pere transporte de joie, et il dit:
+"Il est venu a notre boutique un berger qui a neuf cents moutons; je
+l'ai retenu, et nous acheterons son troupeau." Son pere, Mir-Ibrahim,
+le boucher, se rendit promptement a la boutique, et des qu'il vit
+Kourroglou, il lui jeta ses bras autour du cou, et l'accueillit avec de
+grands embrassements, l'appelant beg, et ami, et frere en meme
+temps. Kourroglou pensa en son coeur: "Je t'entends, coquin, tu veux
+m'attraper." Mir-Ibrahim dit: "Beg, votre nom a echappe de ma memoire;
+tout ce que je sais, c'est que vous aviez coutume de m'honorer de votre
+presence quand vous nous ameniez des moutons. Il y a longtemps que nous
+ne nous sommes vus; mes yeux vous cherchaient et vous desiraient."
+Kourroglou pensait dans son coeur: "Fripon! tu achetes le pain du
+boulanger, et puis tu le lui revends ensuite[13]." Et alors il dit: "Mon
+nom est Roushan." Il ne disait pas un mensonge, car tel etait vraiment
+son nom. Le boucher sur cela commenca a se plaindre: "Comment! nous
+aviez-vous oublie? et pourquoi etre reste si longtemps sans voir votre
+ami et votre frere?" Kourroglou repondit: "Les moutons que j'avais
+coutume d'amener ici venaient tous de la Perse; maintenant Kourroglou
+demeure sur les frontieres, a Chamly-Bill. La crainte de ce voleur m'a
+retenu; mais, grace a Dieu! Kourroglou etant mort, je te fournirai
+desormais autant de moutons que tu peux desirer." Mir-Ibrahim, le
+boucher, demanda: "Est-il donc vrai que Kourroglou soit mort?--Mort et
+enterre! J'ai moi-meme assiste a ses funerailles." Le boucher dit: "Dieu
+soit loue! car vous saurez que notre pacha, ayant entendu parler de
+ce bandit, a defendu a mon Ayvaz de sortir de la ville, de peur que
+Kourroglou ne l'enleve et ne le couvre d'infamie. Depuis sept ans, Ayvaz
+n'est jamais sorti de la forteresse." Kourroglou disait en lui-meme:
+"Voyez cette sale tete; il m'a enterre vivant, mais je l'aurai bientot
+moi-meme mis au tombeau; de sorte que chacun se moquera de lui jusqu'a
+la fin du monde."
+
+[Footnote 13: expression proverbiale pour dire: tu mens, tu m'as
+trompe.]
+
+Ayvaz, voyant qu'il ne restait plus de viande dans la boutique, crut
+d'abord qu'elle avait ete vendue; mais quand il regarda dans la bourse,
+il n'y trouva que douze piastres, et dit: "Berger, puisse ta maison
+s'ecrouler!" et alors il se mit a pleurer. Mir-Ibrahim lui demanda la
+cause de ses larmes; et lui dit: "Pere, j'ai confie a Roushan douze
+quartiers de viande, et il les a vendus une piastre la piece."
+Kourroglou repondit: "J'avais entendu dire que la corporation des
+bouchers etait renommee pour son avarice sordide, je vois que cela est
+exact. A chacun des douze amis que j'ai dans la ville, j'ai envoye un
+morceau de viande. Quoi qu'il en soit, vous ne perdrez rien. Douze
+quartiers font six moutons; quand tu viendras acheter mon petit
+troupeau, tu pourras en prendre douze gratis." Quand Mir-Ibrahim
+entendit ces paroles, il frappa Ayvaz au visage. "Retiens ta langue,
+imbecile, dit-il, et _ne mange plus de bouc_. Ton oncle Roushan[14] sait
+ce que c'est que d'etre un homme; il nous donnera quatorze moutons."
+Kourroglou vit qu'il avait perdu deux moutons de plus, et dit en
+lui-meme: "Ta bouche est prete, ton gosier est ouvert, il ne manque que
+la poire pour jeter dedans; mais la poire?" Mir-Ibrahim dit: "Allons,
+Roushan Beg, levons-nous, et allons a la maison; nous appreterons
+l'argent, et reglerons nos comptes." Ayvaz ferma la boutique, et ils
+s'en allerent tous trois a la maison.
+
+[Footnote 14: Cher oncle, est une expression affectueuse que l'on
+emploie avec les personnes agees.]
+
+Mir-Ibrahim pria Kourroglou de rester avec Ayvaz pendant qu'il irait
+chercher l'argent. Quand ils se trouverent seuls, Ayvaz s'assit sur un
+siege plus eleve que Kourroglou; Ayvaz se leva et prit dans une niche
+une bouteille et un verre qu'il placa devant lui, et alors, relevant
+ses manches jusqu'au coude, il remplit son gobelet de vin et le vida.
+Kourroglou n'avait pas bu de vin depuis quelque temps; son coeur battait
+avec violence; il contemplait tendrement l'heureux buveur, et se lechait
+les levres. Ayvaz dit: "Roushan, mon oncle, pourquoi leches-tu ainsi tes
+levres?" Kourroglou repliqua: "Que je devienne ton esclave! O phenix du
+paradis! quelle est cette liqueur rouge que tu bois?" Ayvaz dit: "N'en
+as-tu encore jamais vu, mon oncle? Cela s'appelle du vin." Kourroglou
+reprit: "Mon fils, mon petit-fils, remplis-en un verre pour moi, et
+laisse-moi le boire." Ayvaz dit alors: "Ce breuvage a cette mauvaise
+qualite, qu'il rend fous ceux qui en boivent.--Comment cela?" Ayvaz
+repliqua: "Donnez-en seulement une once a un bouc, et aussitot il
+aiguisera ses cornes et se battra contre un loup; donnez-en a un
+poisson, et il chargera un vaisseau de marchandises, et naviguera le
+portant sur son dos, pour trafiquer sur la mer Caspienne. Si tu en bois,
+tu deviendras fou et courras au bazar, proclamant tout haut que tu as
+amene neuf cents moutons. Les bouchers tomberont alors sur toi, et te
+les prendront de force." Kourroglou dit: "Ayvaz, puisse-je devenir
+la victime de tes yeux! J'avais coutume d'en boire beaucoup; nous en
+recoltons en grande abondance." Ayvaz lui dit: "Comment le fait-on dans
+votre pays?--Dans notre pays, on cueille les grappes et on les presse
+jusqu'a ce que le jus en soit bien exprime; alors on en remplit un vase
+que l'on met sur le feu. Il bout et rebout jusqu'a ce qu'il soit reduit
+d'un tiers, et que la quatrieme partie demeure; alors nous jetons dedans
+du pain coupe en morceaux, et nous le mangeons avec nos doigts." Ayvaz
+dit: "Puisses-tu mourir, oncle, tu m'as compris merveilleusement! la
+chose dont tu parles s'appelle _Dushab_[15].--Comment? qu'est-ce donc,
+alors, que tu bois ainsi, mon enfant?--C'est du vin.--Bien, bien, je le
+vois a present; nous en avons en abondance dans notre pays.--Comment le
+faites-vous dans votre pays, mon oncle?--Nous prenons de la creme, que
+nous mettons dans un sac de cuir, et puis nous le secouons jusqu'a ce
+que le beurre paraisse a la surface. On met le beurre dans le pilon, et
+l'on boit ce qui reste.--Puisses-tu mourir, oncle! ceci est le abdough
+(lait de beurre).--S'il en est ainsi, pour l'amour de Dieu! laisse-moi y
+gouter.--J'ai peur, mon oncle, que tu ne deviennes fou quand tu en auras
+bu."
+
+[Footnote 15: _Dushab_, pate sucree preparee de la maniere ici decrite,
+dont on fait communement usage dans l'Orient au lieu de confitures ou de
+sucre.]
+
+Kourroglou reitera sa demande, jusqu'a ce qu'enfin Ayvaz, touche de
+pitie, consentit a lui en donner un verre. "O Dieu! s'ecria-t-il,
+maintenant je mourrai heureux, car Ayvaz m'a offert a boire de ses
+propres mains!" Il vida le verre, et, comme il n'avait mouille qu'une
+de ses moustaches, il dit: "Donne-m'en un autre verre, pour l'autre
+moustache." Il continua ainsi de boire et eut bientot vide la bouteille
+jusqu'a la derniere goutte. Ayvaz dit alors d'une voix irritee:
+"N'oublie pas que ce n'est pas du lait de beurre: tu sentiras bientot ta
+tete s'appesantir." Kourroglou dit: "Mon petit oiseau de paradis! tu ne
+penses a personne qu'a toi! regarde-moi aussi." Cela dit, il se leva,
+et, s'apercevant qu'il y avait encore six bouteilles d'eau-de-vie dans
+la niche, il les prit l'une apres l'autre, et les vida jusqu'a la
+derniere goutte. Ayvaz s'ecriait: "Ceci n'est pas du vin, mais de
+l'eau-de-vie, rustre; pourquoi en as-tu bu plus d'une!" Kourroglou dit:
+"O perroquet du paradis! elles se meleront dans mon ventre." Ayvaz etait
+fache et se disait: "Il est ivre, il va bientot tomber endormi; alors,
+comment acheterons-nous ses moutons?" Kourroglou prit un siege, et,
+regardant Ayvaz que le vin incommodait un peu, il prit une guitare et
+commencant a jouer, dit: "Ayvaz, que je sois ton esclave! laisse-moi
+tirer quelques sons de la guitare!--Quoi! sais-tu donc en jouer, oncle?"
+Kourroglou dit: "Quand j'etais un enfant, un simple petit berger, mon
+pere fit une petite guitare pour moi, avec un morceau de cedre; il y mit
+des cordes faites avec les crins d'une queue de cheval, et j'ai
+appris dessus a jouer un peu." Ayvaz lui donna la guitare: Kourroglou
+l'accorda, et elle resonnait sous ses doigts comme un rossignol.
+L'enfant emerveille ecoutait avec ravissement. A la fin, reprenant
+son sang-froid, il demanda: "Oncle, peux-tu chanter aussi bien que
+tu joues?--Je vais l'essayer et chanter, si tu me le permets. Que
+pouvons-nous faire de mieux?... Nous sommes tous deux gris; si je
+ne chante pas ici, ou chanterais-je donc?" Cela dit, il chanta
+l'improvisation suivante:
+
+_Improvisation_.--"Remplissons nos verres, et buvons, buvons, fils du
+boucher! Mais il ne faut pas repeter mes paroles. La rosee est descendue
+sur les joues de la rose[16]. Tu as vide la coupe, tu es gris, meme
+ivre-mort, tu es ivre, ivre-mort, toi, aujourd'hui fils du boucher, mais
+qui seras bientot le mien."
+
+[Footnote 16: La sueur a couvert ta figure.]
+
+Quand Ayvaz eut entendu ces vers, il demanda:
+
+"Oncle, as-tu jamais vu Kourroglou!"
+
+Kourroglou fit l'improvisation suivante:
+
+_Improvisation_.--Les roses du jardin sont en pleine floraison; les
+rossignols amoureux chantent, les vallees de Chamly-Bill sont obscurcies
+par de nombreuses tentes[17]. C'est la qu'est ma demeure. O fils du
+boucher!..."
+
+[Footnote 17: Dans le texte _churdug_, sorte de tente avec quatre
+piquets et une couverture d'etoffe de laine noire.]
+
+Ici Kourroglou s'arreta et se dit: "Si je terminais cette chanson par le
+nom de Kourroglou, le pauvre enfant mourrait de frayeur, restons encore
+berger un peu de temps." Il chanta l'improvisation suivante:
+
+_Improvisation_.--"Dois-je le confesser? Non, je suis berger. La vie
+des etres crees doit avoir une fin. Quand je tire de l'arc, ma fleche
+traverse le roc, o fils du boucher!"
+
+Comme il disait ces mots, le pere d'Ayvaz, Mir-Ibrahim, entra dans la
+chambre avec l'argent destine a l'achat des moutons et dit: "Leve-toi,
+Roushan-Beg, et allons ou est le troupeau, afin de terminer notre
+marche."
+
+Kourroglou, voyant qu'Ayvaz ne bougeait pas, dit: "Mir-Ibrahim, l'enfant
+ne viendra-t-il pas avec nous?--Il faut qu'il reste a la maison;
+le pacha lui a defendu de quitter la ville ainsi que je te l'ai
+dit.--N'as-tu pas honte d'avoir peur du cadavre de Kourroglou? Vous
+croyez le premier diseur de bonne aventure, pourquoi ne me croiriez-vous
+pas? Je te repete que Kourroglou est mort depuis plus d'un mois.
+Maintenant, sois franc! ce n'est pas Kourroglou que tu crains; mais tu
+as peur que je te force a etre reconnaissant, quand j'aurai fait don a
+Ayvaz de trente moutons."
+
+Lorsque le boucher eut entendu qu'il s'agissait encore d'un present
+de trente moutons, il perdit la tete. Il donna a Ayvaz un vigoureux
+soufflet sur la face, et s'ecria: "Leve-toi, niais, et fais un grand
+salut a Roushan-Beg! c'est un homme liberal, c'est un grand homme, et sa
+parole est une parole." Ayvaz, qui etait excite par le vin qu'il avait
+bu, non moins que tout ce qu'il venait de voir et d'entendre, sentit un
+frisson de terreur dans tout son corps, et il pensa dans son coeur: "Cet
+homme doit etre Kourroglou lui-meme ou quelqu'un de sa bande." Il prit
+sa guitare et dit: "Pere, laisse-moi chanter une chanson et je vous
+accompagnerai ensuite."
+
+_Improvisation_.--"Pere, ne confonds pas mon entendement! un homme comme
+lui ne peut etre un berger. Tu n'as qu'un fils, songes-y! Ne l'emmene
+pas. Un berger ne doit pas avoir cet air-la. J'ai compare ses paroles
+avec ses actions; c'est un fou etrange. Son amitie et sa haine ne durent
+qu'un moment. Ce doit etre Kourroglou lui-meme ou Daly-Hassen: _cet
+homme ne ressemble certainement pas a ton berger_."
+
+Kourroglou, entendant cela, sortit et pensa: "Cet enfant est penetrant;
+c'est le fils qu'il me fallait." Ayvaz continuait ainsi:
+
+_Improvisation_--Pere, ses marchands trafiquent dans les quatre parties
+du monde. Mille serviteurs des deux sexes vivent a ses depens. Il n'aime
+aucun compte, mais distribue liberalement ses dons par cinq et par
+quinze. Crois-moi, un berger n'a pas cet air-la."
+
+Mir-Ibrahim dit: "Que faut-il faire, mon fils? Comment aurons-nous les
+neuf cents moutons?" Ayvaz continua et chanta:
+
+_Improvisation_.--"Renvoyez-le; envoyez-le ou nul oeil ne pourra le
+voir. Que pas un hote, pas un voisin ne s'apercoive de sa venue. Qu'on
+ne le voie pas meme dans le sommeil! un homme de cette apparence ne peut
+etre, croyez-moi, ne peut etre un berger. Le nom d'Ayvaz est attache
+a cette chanson. Un signe, en forme de croix, a deja ete brule sur ma
+poitrine. Je sais, entendez bien, ce qui va tomber sur ma tete.
+
+"Pere, Ayvaz ne sera pas ton fils plus longtemps!"
+
+Kourroglou, voyant qu'Ayvaz avait devine ce qu'il etait, se pencha
+doucement vers lui, et lui dit a l'oreille:
+
+"Mechant enfant! pourquoi ne veux-tu pas venir avec moi voir le
+troupeau? Je te montrerai quatre belles cages attachees au dos d'un
+jeune ane; chacune d'elles contient quantite d'alouettes, de cailles,
+de perdrix aux jambes rouges, de rossignols, et une foule d'oiseaux
+chanteurs. Aussitot que nous serons arrives, je t'en ferai present,
+ainsi que des quatre cages. Tu les pendras dans ta boutique, ou ils
+chanteront et gazouilleront sans fin, et tandis que tu ecouteras leur
+ramage, tu seras rejoui."
+
+Ayvaz alors pleura et dit: "Je ne puis m'en defendre, viens, pere,
+allons.--Oui, allons, mon enfant, notre ami Roushan-Beg empechera bien
+que tu sois arrete aux portes de la ville. Nous allons aussi prendre un
+esclave avec nous."
+
+Ainsi, apres avoir pris l'argent pour payer les moutons, Ayvaz,
+Kourroglou, Mir-Ibrahim et l'esclave se mirent en route. A un fersakh de
+distance d'Orfah, ils arriverent a la montagne dont il a ete parle, sur
+laquelle le berger faisait paitre ses moutons. Quand le boucher apercut
+de loin le troupeau, il fut rejoui dans son coeur et dit: "Est-ce la ton
+troupeau, Roushan-Beg?--Ce l'est.--Commencons donc notre marche. Nous
+conviendrons d'abord de prix et nous examinerons ensuite combien il y
+a de moutons gras et en bon etat; combien de maigres et
+d'estropies.--Qu'il en soit ainsi! Fais comme il te plaira.--Combien
+as-tu de moutons?--Je t'ai dit ce matin que j'en avais neuf
+cents!--Combien de maigres et combien de gras?--Je n'ai jamais de betail
+maigre, male ou femelle; tous mes moutons sont gras et en bon etat.
+Aucun d'eux n'a plus de deux ans, et les brebis n'ont pas encore
+agnele.--Bien, as-tu achete ces moutons ou les as-tu eleves?--Un menteur
+est pire qu'un chien, et je te dirai la verite: j'en ai achete la
+moitie, et j'ai eleve moi-meme l'autre moitie.--Combien veux-tu les
+vendre la piece?--Je veux les vendre en bloc.--A quel prix?--Maudit soit
+celui qui ment. Je te dirai la simple verite. Je les ai achetes cinq
+piastres chacun, et tu les auras pour six. Il faut bien que j'aie au
+moins une piastre de profit dans le marche. Je ne desire pas en avoir
+davantage avec toi."
+
+Pendant qu'ils marchandaient ainsi, l'oreille d'Ayvaz suivait chaque
+parole qu'ils prononcaient. Il dit tout bas, a son pere: "Je lui ai fait
+boire du vin, il ne sait pas ce qu'il dit. On ne peut pas acheter un
+mouton moins de cinq tumans. Comptez l'argent sans delai, pere, et
+lorsqu'il l'aura recu, il ne pourra plus se retracter, quand meme il
+recouvrerait la raison."
+
+Mir-Ibrahim ouvrit le sac ou etait l'argent, qu'il compta et versa
+ensuite dans le pan de la robe de Kourroglou. Ce dernier, voyant que
+plus de la moitie etait deja payee et que le compte avancait rapidement,
+dit dans son coeur: "Comment me debarrasserai-je de ce fripon de Turc?"
+Il possedait une force de poignet si extraordinaire, qu'il pouvait
+serrer entre ses doigts une piece de monnaie assez fort pour en effacer
+l'empreinte. Ayant ainsi efface une piastre, il la jeta avec colere
+devant le boucher et s'ecria: "Ceci est de la fausse monnaie." Mais
+la ruse n'avait pas echappe a l'oeil percant d'Ayvaz, qui dit:
+"Roushan-Beg, nous ne sommes pas riches; nous avons emprunte la moitie
+de cet argent; pourquoi l'alteres-tu mechamment?" Kourroglou repliqua:
+"Ayvaz, mon enfant! je n'ai ni marteau ni enclume avec moi. Les coquins
+d'ouvriers de la monnaie ont oublie de frapper les chiffres du sultan
+sur la piastre; et il faudra que je perde dessus." En disant ces mots,
+il se leva, jeta tout l'argent parterre, et dit d'une voix irritee: "Il
+y a cent bouchers dans Orfah; je leur vendrai une portion des moutons,
+et je vous vendrai l'autre." Et il s'eloigna. Les prieres du boucher
+furent inutiles, et Kourroglou etait sur le point de partir, lorsque
+Mir-Ibrahim, au desespoir, dit a son fils: "Puisses-tu mourir jeune[18],
+Ayvaz; va, cours apres lui, et prie-le de venir terminer le marche;
+peut-etre t'ecoutera-t-il."
+
+[Footnote 18: "Mourir dans ton jeune age", _djeuen merg skeyi_, et aussi
+_merghi tu_ "tue la mort", sont deux etranges expressions de tendresse
+employees par les Perses quand ils veulent obtenir une faveur de
+quelqu'un ou le flatter.]
+
+Ayvaz eut rejoint Kourroglou en un moment, et, le prenant par les mains,
+il le supplia, en disant: "Je t'en conjure, mon oncle, ne sois pas
+fache, et reviens." Kourroglou, faisant semblant de s'adoucir, revint,
+et s'assit a sa premiere place. Quand l'argent fut tout compte,
+on s'apercut qu'il manquait encore trente tumans. Le boucher dit:
+"Roushan-Beg, laisse le berger amener ici les moutons, nous les
+conduirons a la ville, ou je lui paierai le reste de la somme. Tu
+dormiras dans ma maison, et tu partiras demain matin." Kourroglou
+repliqua: "Je n'irai pas a Orfah, car j'ai entendu dire que ceux qui
+y passent la nuit avec de l'argent sont assassines. Il faut que tu me
+payes ici meme.--Je ne suis pas un voleur, Roushan-Beg; cependant je
+ferai comme tu l'ordonnes. Reste ici avec Ayvaz; et toi, mon enfant,
+sois gai et amuse notre oncle par ta conversation, pendant que je
+courrai a la ville chercher le reste de l'argent."
+
+Ainsi le boucher sans cervelle laissa son fils entre les mains de
+Kourroglou, et, enfourchant sa maigre rosse il partit pour Orfah.
+
+Kourroglou, sous pretexte d'aller chercher les quatre cages qu'il
+avait promises a Ayvaz, laissa ce dernier avec l'esclave, tandis qu'il
+retournait vers le berger. Il reprit son armure, _ainsi que ses dix-sept
+armes_. Alors il demanda au berger: "Ou est mon cheval?--Oh! puisse ta
+maison tomber en ruine! Ton cheval est aussi fou que toi-meme. Je l'ai
+attache par les quatre jambes dans ce ravin, et ne puis te dire s'il
+est mort ou vivant." Kourroglou lui dit: "Miserable! je souillerai le
+tombeau de ton pere! Tu as fait du mal a mon cheval, fils de chien!" Et
+il courut sans delai vers le ravin, ou il vit son Kyrat attache d'une
+telle facon, qu'il ne pouvait bouger. Il detacha les liens de son
+cheval, le sella, serra la sangle, puis, l'ayant embrasse sur les deux
+yeux, il monta dessus et galopa vers Ayvaz. Il prit d'abord le sac de
+piastres, qu'il attacha derriere la selle avec des courroies.
+"Allons maintenant, mon Ayvaz, monte avec moi sur ce cheval et
+partons!--Guerrier, tu te moques de moi; mon oncle Roushan sera bientot
+ici, et tu seras demonte par un seul coup de sa massue.--Frotte les
+yeux, Ayvaz, et regarde; ne reconnais tu pas ton oncle?" Ayvaz l'examina
+attentivement. "Oui, c'est lui, dit-il, c'est Roushan-Beg lui-meme;
+seulement son habit n'est pas le meme."
+
+Il commenca a pleurer, et s'ecria: O ma mere! o mon pere! ou etes-vous?"
+Ses larmes et ses prieres lui servirent peu. Kourroglou l'enleva sur sa
+selle, le placa derriere lui, et ayant lie un shawl autour de son corps
+et de celui d'Ayvaz, il assujettit ce dernier a sa ceinture. Ensuite il
+donna un coup d'eperon a son cheval, le fouetta, et emporta sa proie.
+Le credule esclave du boucher pensait que tout cela n'etait qu'un jeu.
+Cependant il courut apres lui et cria: "Treve a ce jeu, treve a cette
+plaisanterie." A la fin il se facha, sortit un poignard du fourreau, et
+l'elevant devant Kourroglou, il dit: "Laissez l'enfant, ou je vous passe
+ce fer a travers le corps." Kourroglou dit: "Voyez ce reptile! Il faut
+que je montre quelque merci envers lui." Alors il lanca sa massue apres
+lui, et le crane de l'esclave fut ecrase comme la tete d'un pavot.
+
+Le berger, qui vit ce meurtre, devint soucieux; et, tremblant de
+frayeur, il commenca a reciter les prieres des mourants. Kourroglou lui
+ordonna d'approcher et d'ouvrir ses oreilles. Alors il delia sa bourse,
+en fit tomber bon nombre de piastres, et lui demanda: "Berger, as-tu vu
+un chameau[19]?" Le berger repliqua: "Je n'ai pas meme vu un mouton."
+Kourroglou dit: "Berger, tu vas conduire a l'instant ce troupeau a la
+ville; pendant ce temps j'enleverai Ayvaz." Ainsi le berger conduisit
+son troupeau a Orfah, tandis que Kourroglou emmenait Ayvaz a
+Chamly-Bill. L'enfant desole criait douloureusement: "Malheur a moi! je
+laisse ma tante derriere moi; j'abandonne la femme de mon oncle; malheur
+a eux, malheur a moi!" Ses yeux etaient rouges et enfles comme des
+pommes. Kourroglou fit l'improvisation suivante:
+
+_Improvisation_.--"Je te dis, Ayvaz, il ne faut pas pleurer. Ne
+tourmente pas mon coeur de tes regrets, ne te lamente point, Ayvaz!"
+
+[Footnote 19: "Avez-vous vu le chameau?" _Non! sirutur didi? Ne!_ Conte
+perse bien connu, et devenu maintenant un proverbe.]
+
+Ce dernier, en reponse, fit l'improvisation suivante:
+
+_Improvisation_--"Tu dis qu'il ne faut pas pleurer! Comment puis-je
+retenir mes larmes, o Kourroglou? Tu me dis de ne pas te tourmenter de
+mes chagrins; comment puis-je m'empecher d'etre triste?"
+
+Alors Kourroglou chanta:
+
+_Improvisation_.--"Je revenais des champs, je revenais des deserts, et
+je demandais aux bergers s'ils ne t'avaient pas vu. Je t'ai separe de
+ton vieux pere; Ayvaz, ne pleure pas."
+
+Ayvaz chanta ainsi:
+
+_Improvisation_.--"Tu as rempli les sacs avec l'argent; tu as dechire
+le fond de mon coeur; tu as courbe sous le chagrin le dos de mon pere.
+Comment puis-je m'empecher de pleurer, o Kourroglou?
+
+Kourroglou chanta:
+
+_Improvisation_.--"Ne suis-je pas Beg, ne suis-je pas Khan? Ne serai-je
+pas pour toi un pere, un tendre parent? Ne crie pas, ne pleure pas,
+Ayvaz."
+
+Ayvaz chanta alors:
+
+_Improvisation_.--"Mes fleurs, je vous ai laissees dans le jardin!
+J'ai laisse derriere moi des beautes dont la ceinture merite d'etre
+embrassee, j'ai laisse derriere moi mon nom et ma famille! Comment
+puis-je retenir mes larmes, o Kourroglou?"
+
+Kourroglou chanta:
+
+_Improvisation_.--"Plus de larmes, je t'en conjure, ou tu me feras
+pleurer moi-meme comme un enfant ou une vieille femme. Tu deviendras
+un guerrier, tu seras la gloire et l'orgueil de Kourroglou. Ne pleure
+plus."
+
+Ayvaz dit: "J'ai oui dire que tu etais un guerrier; tu dois alors me
+traiter comme il convient a un guerrier. Je ne puis dire si tu es un
+homme brave ou un vilain. Comment puis-je donc m'empecher de pleurer?"
+
+Kourroglou lui promit d'en faire son fils, de le faire vivre dans
+l'abondance et de faire de lui un guerrier, et ils continuerent leur
+voyage a Chamly-Bill.
+
+Pendant ce temps, Mir-Ibrahim le boucher arrive chez lui pour chercher
+l'argent, et dit a sa femme: "J'ai rencontre aujourd'hui un berger qui
+est un grand niais. J'etais a court de quelques tumans pour payer les
+moutons, et je lui ai laisse Ayvaz en otage. Va, et tache de trouver
+l'argent promptement." Sa femme court chez quelques parents et amis; et,
+ayant obtenu la somme necessaire, elle l'apporta au boucher. Celui-ci
+remonta a la hate sur sa chetive rosse, et retourna vite au troupeau.
+Mais a peine avait-il passe la porte, qu'il vit le berger entrant dans
+la ville avec ce meme troupeau. "Berger, tu es un fripon, un voleur! De
+quel droit amenes-tu mes moutons a la ville? Je les ai achetes, je les
+ai payes." Le berger dit: "Je ne te comprends pas." Mir-Ibrahim demanda:
+"Quoi! n'es-tu pas le berger de Roushan-Beg?--Tu reves comme si tu avais
+la fievre. Je ne sais pas qui tu es, et ne puis dire non plus quel est
+celui que tu nommes Roushan-Beg.--Miserable! ne m'avez-vous pas
+vendu ces moutons, il n'y a qu'un instant? n'avez-vous pas pris
+l'argent?--Arriere, avec ton mensonge! Les brebis sont la propriete de
+Reyhan l'Arabe, et je les amene en ville pour les traire. Les brebis que
+l'on trait dans la place du marche se vendent un meilleur prix."
+
+A ces mots, le boucher sentit une sueur froide lui venir a la peau. Il
+descendit pour tater les mamelles des brebis, et s'apercut qu'elles
+avaient toutes du lait. Il dit: "Ce hableur, Roushan-Beg, me disait,
+en me vendant son troupeau, qu'il ne s'y trouvait que des males ou des
+brebis qui n'avaient jamais porte. Sans aucun doute, c'etait Kourroglou,
+qui, apres m'avoir trompe, doit avoir emmene Ayvaz avec lui. N'as-tu pas
+vu deux jeunes garcons sur la montagne?" Le berger dit: "Oui, j'ai vu
+deux jeunes garcons jouant et luttant ensemble sur la montagne."
+
+Mir-Ibrahim remonta sur sa rosse en grande hate, et courut au galop. Il
+ne trouva sur la montagne que le cadavre de son esclave. Sa langue resta
+clouee a son palais; il commenca a frapper ses tempes si violemment
+qu'il tomba de cheval. Dans son desespoir, il se jeta sur la terre; et,
+repandant de la poussiere sur sa tete, s'ecria: "Malheur a moi! il m'a
+enleve mon fils."
+
+Mir-Ibrahim fut trouve dans cet etat deplorable par Reyhan l'Arabe. Ce
+dernier etait un riche seigneur, qui se rendait au dela des montagnes
+pour chasser, accompagne de cent soixante cavaliers. Quand il se fut
+approche, et qu'il eut examine les choses, il reconnut son beau-frere
+dans l'homme ainsi desole: "Quoi! est-ce vous, Mir-Ibrahim? Pourquoi ces
+larmes, et que signifie ce desespoir?" Le pauvre pere, que la douleur
+privait de la parole, put seulement prononcer ces mots: "Il l'a
+emmene... il l'a emmene!..." Reyhan l'Arabe demanda en colere: "Fils
+d'un pere brule, qui, et par qui enleve?" Une demi-heure se passa avant
+que Mir-Ibrahim eut recouvre ses sens, et il dit: "Je l'ai vendu a
+Kourroglou; il l'a enleve, il s'est enfui.--Parle clairement. Si tu lui
+as vendu quelque chose, il avait droit de prendre sa propriete." Ce ne
+fut qu'apres de nombreuses questions que Reyhan l'Arabe dit, dans
+son coeur: "Kourroglou, tu es un miserable, tu as passe ta main[20]
+crasseuse sur ma tete, et enleve le gibier de mes reserves." Il appela
+ses cavaliers, et dit: "Enfants, je vais courir apres lui; suivez-moi."
+Alors ils galoperent a la poursuite de Kourroglou, guides par les traces
+des pas de son cheval.
+
+[Footnote 20: C'est-a-dire: tu m'as trompe et deshonore.]
+
+Reyhan l'Arabe etait monte sur une jument. Kourroglou continuait de
+marcher, sans etre averti de rien, quand il vit Kyrat secouer ses
+oreilles. C'etait un signe certain de la presence de la jument, a
+environ un mille de distance. Kourroglou dit, dans son coeur: "Mon Kyrat
+doit sentir la jument de Reyhan l'Arabe. Celui-ci a sans doute tout
+appris, et me poursuit maintenant." Il regarda le ciel, et vit quelques
+oies sauvages passer au-dessus de sa tete. Kourroglou pensa: "Je vais
+decocher une fleche au guide de la bande: si l'oiseau tombe, je serai
+vainqueur; mais si la fleche revient seule, Ayvaz ne sera pas a moi." Il
+prit une fleche de son carquois; et, apres l'avoir placee sur son arc,
+il l'envoya dans l'air. En tres-peu de temps, l'oie descendit, et vint
+tomber aux pieds de son cheval.
+
+Kourroglou se sentit tres-heureux; il arracha une couple des plus belles
+plumes de l'oie, et, otant le bonnet d'Ayvaz, les attacha, en guise de
+plumet, a sa calotte. Ayvaz dit: "Tu as fait des trous, avec ces plumes,
+dans ma calotte; j'ai une belle niece qui m'en fera une neuve.--O mon
+fils! repliqua Kourroglou, aussi longtemps que tu demeureras dans ma
+maison, tes habits seront d'or et de soie." En entendant cela, Ayvaz
+pleura amerement. Kourroglou, pour le consoler, improvisa la chanson
+suivante:
+
+_Improvisation_.--"Que ta tete semble belle avec cette plume! c'est
+comme la tete d'une grue male. Je la garderai[21], je veillerai
+soigneusement sur elle. Je t'ai cherche dans le ciel, et je t'ai trouve
+sur la terre. Ne pleure pas, ma jeune grue. La ligne arquee de tes
+sourcils a ete dessinee par la plume du Tout-Puissant. Tu es juste en
+age, tu as quinze ans, o jeune garcon! A tous ces ornements un seul
+manque encore: c'est celui des exploits chevaleresques. Tu seras le
+modele d'un guerrier. Je couvrirai ta tete d'une calotte d'or. O ma
+jeune grue! ne pleure plus." Apres une pause, Kourroglou chanta:
+
+_Improvisation_.--"Je te vis, et mon coeur fut heureux. Tu trouveras en
+moi un franc Turcoman-Tuka. Mon nom est Kourroglou _le belier_. Je suis
+bien connu dans toute la Turquie. Ayvaz, a la tete de grue, ne pleure
+plus."
+
+[Footnote 21: _Terbatics_ "Je tournerai autour de ta tete", expression
+prise d'une coutume orientale. Quand un malheur menace quelqu'un, afin
+de le prevenir, on fait tourner un mouton noir trois fois autour de lui,
+et on en fait ensuite present aux pauvres, ou bien on le fait pendre.
+Quand le schah de Perse visite un village, les paysans vont au-devant,
+baisent le pan de sa robe ou son eperon; ils demandent comme la plus
+grande faveur la permission de tourner autour de son cheval; de la
+l'expression _dourer beguerden_, c'est-a-dire "j'implore, je demande sur
+tout ce qu'il y a de plus sacre".]
+
+Retournons maintenant a Reyhan l'Arabe. Il connaissait parfaitement
+tous les chemins et sentiers des environs d'Orfah; il savait aussi
+que Kourroglou y venait pour la premiere fois, et par consequent ne
+connaissait pas les localites. Il y avait une passe etroite au-dessus
+d'un precipice qu'il fallait traverser au moyen de _quelque chose
+ressemblant a un pont jete dessus_. Avant que Kourroglou put avoir passe
+ce pont, Reyhan l'Arabe y etait arrive en faisant un detour, et il
+se posta a l'entree meme. Kourroglou, voyant que sa route etait
+interceptee, se determina a gravir la montagne rapide qui surplombait le
+pont. Il aiguillonna Kyrat avec ses eperons et le fouetta; Kyrat
+grimpa comme une chevre sauvage, et fut bientot debout sur le sommet.
+Kourroglou, regardant alors de tous cotes, ne vit rien que les murs
+perpendiculaires des precipices horribles. On ne voyait aucun passage;
+seulement, au pied d'un des flancs de la montagne, il y avait un ravin
+large de douze metres et de cent metres de long. Kourroglou demeura a
+mediter sur ce qu'il y avait a faire.
+
+Reyhan l'Arabe alors dit a ses gens: "Mes enfants, mes ames, pas un pas
+de plus. Restez ou vous etes: pas un de vous ne pourrait monter au
+lieu ou est maintenant Kourroglou; il faudra qu'il y meure ou qu'il
+descende."
+
+A tout evenement, Kourroglou demeura trois jours sur le sommet de la
+montagne; mais, ce qu'il eut de pire, c'est que Kyrat y tomba malade,
+Kourroglou tourna sa face vers la Mecque, et pria: "O Dieu! si le jour
+de ma mort est arrive, ne me laisse pas mourir parmi les Sunnites." Il
+regarda alors Kyrat, et son coeur fut rejoui quand il vit que son cheval
+paissait et mangeait l'herbe avec appetit, signe evident que sa sante
+s'ameliorait, grace a l'intercession de la sainte ame d'Ali. Il alla
+examiner le ravin, large de douze metres, et pensa: "Quel que puisse
+etre le resultat, je veux l'essayer. Si Kyrat franchit le ravin,
+nous sommes sauves; s'il ne le peut, alors nous perirons tous trois
+miserablement, moi, Kyrat et Ayvaz, brises en mille pieces au fond du
+precipice. Je ne puis attendre plus longtemps." Il sauta sur son cheval,
+lia Ayvaz a sa ceinture avec un chale, et improvisa a son cheval le
+chant suivant:
+
+_Improvisation._--"O mon coursier! ton pere etait bedou, ta mere kholan.
+Sus! sus! mon digne Kyrat, porte-moi a Chamly-Bill! Ne me laisse pas
+ici, parmi les mecreants et les ennemis, au milieu du noir brouillard.
+Sus! sus! mon ame, Kyrat, emporte-moi a Chamly-Bill!"
+
+Aussitot que Reyhan l'Arabe entendit la voix de Kourroglou, il se mit a
+rire et cria d'en bas: "Bien, maudit! tu as dit tes dernieres paroles;
+mais que tu chantes ou non, il faut que tu descendes et tombes entre nos
+mains." Alors Kourroglou improvisa pour Kyrat:
+
+_Improvisation._--"Helas! mon cheval, ne me laisse pas voir ta honte. Tu
+seras couvert de harnais de soie a ta droite et a ta gauche; je ferai
+ferrer tes pieds de devant et tes pieds de derriere avec de l'or pur.
+Sus! sus! mon Kyrat, porte-moi a Chamly-Bill! Ton corps est aussi rond,
+aussi mince et aussi uni qu'un roseau. Montre ce que tu peux faire, mon
+cheval; que l'ennemi te voie et devienne aveugle d'envie[22]. N'es-tu
+pas de la race de kholan? n'es-tu pas l'arriere-petit-fils de
+Duldul[23]? O Kyrat! porte-moi a Chamly-Bill, vers mes braves. Je ferai
+tailler pour toi des housses de satin, et je les ferai broder expres
+pour toi. Nous nous rejouirons, et le vin rouge coulera eu ruisseaux.
+O mon Kyrat! toi que j'ai choisi entre cinq cents chevaux, sus! sus!
+porte-moi a Chamly-Bill."
+
+[Footnote 22: Litteralement: "Tu arracheras les yeux du scelerat."]
+
+[Footnote 23: Duldul: nom du celebre cheval arabe qui appartenait a Ali,
+gendre de prophete.]
+
+Ayant fini ce chant, Kourroglou commenca a promener Kyrat. Reyhan
+l'Arabe le vit d'en bas, et, devinant que Kourroglou preparait son
+cheval a franchir le ravin, il dit a ses hommes: "Voulez-vous parier que
+Kourroglou sera assez hardi pour sauter ce precipice? Son grand courage
+me plait. Je vous prends a temoin que s'il franchit le ravin, je me
+garderai de persecuter un homme si brave. Je lui pardonnerai et lui
+laisserai emmener Ayvaz; s'il succombe, je rassemblerai leurs membres
+disperses et les ensevelirai avec honneur." Il dit ces mots, et il
+regarda la montagne tout le temps a travers un telescope. Kourroglou
+continuait a promener Kyrat jusqu'a ce que l'ecume parut dans ses
+naseaux. Enfin, il choisit une place ou il avait assez d'espace pour
+sauter; et alors, fouettant son cheval, il le poussa en avant.
+
+Le brave Kyrat s'elanca et s'arreta sur le bord meme du precipice; ses
+quatre jambes etaient rassemblees entre elles _comme les feuilles d'un
+bouton de rose_. Il hesita un instant, prit de l'elan, et sauta de
+l'autre cote du ravin; il retomba meme deux metres plus loin qu'il
+n'etait necessaire.
+
+Reyhan l'Arabe s'ecria: "Bravo! benis soient la mere qui a sevre et le
+pere qui a eleve un tel homme."
+
+Pour Kourroglou, son bonnet ne remua pas de dessus sa tete; il
+ne regarda pas meme en arriere, comme s'il ne fut rien arrive
+d'extraordinaire, et il s'en alla tranquillement avec Ayvaz.
+
+Reyhan l'Arabe dit a ses hommes: "Mes amis, mes enfants! un loup a qui
+l'on n'ote pas sa premiere proie s'enhardit et revient plus rapace que
+jamais. Kourroglou a enleve aujourd'hui le fils de mon beau-frere;
+demain, il viendra saisir ma femme jusque dans mon lit. Il faut lui
+montrer que notre orteil est aussi assez fort pour tendre un arc."
+
+Sur cela, ils s'elancerent a sa poursuite. Aussitot que Reyhan l'Arabe
+apercut Kourroglou, il cria: "Roi, parviendrais-tu a t'echapper jusqu'a
+Chamly-Bill, je t'y atteindrais encore." Kourroglou pensa: "Ce brigand
+ne veut pas me laisser en paix." Il fit descendre Ayvaz de cheval,
+examina la selle, les etriers, resserra la sangle, et retourna
+au-devant de Reyhan l'Arabe, auquel il demanda: "Que veux-tu de moi,
+mecreant?--Ecoutez cette belle question, ce que je veux? Tu as passe ta
+main crasseuse sur ma tete." Kourroglou demanda: "Veux-tu combattre avec
+moi comme un homme ou comme une femme?--Qu'entends-tu par combattre
+comme un homme ou comme une femme?--Si tu ordonnes a tes cavaliers de
+sauter sur moi, alors tu combattras comme une femme; si, au contraire,
+tu consens a te battre seul avec moi, ce sera un combat comme il
+convient a des hommes.
+
+--Soit, battons-nous donc comme des hommes." Kourroglou, qui voyait que
+les cavaliers de Reyhan l'Arabe attendaient tranquillement, ranges en
+ligne, dit dans son coeur: "Malgre ses promesses, je ne puis me fier a
+la parole des Sunnites; commencons donc par eloigner d'ici au moins une
+partie de ses cavaliers. Ecoutez-moi, Reyhan l'Arabe, j'ai coutume de
+chanter avant le combat. Voici mon chant:
+
+_Improvisation._--"Guerrier Reyhan! tu es venu avec une armee contre
+moi seul. Ou est ton honneur, ou est ta valeur si vantee? Pourquoi
+cherches-tu a detruire mon ame? Guerrier Reyhan, tu es fou!"
+
+Le son de sa voix, aussi bien que le chant, etaient si terribles, que
+les cavalieres de Reyhan furent frappes de peur. Kourroglou continua:
+
+_Improvisation_.--"Montrez-moi un homme qui puisse tendre mon arc.
+Trouvez-moi un guerrier qui vienne frapper sa tete comme un belier
+contre mon bouclier. Je puis broyer l'acier entre mes dents, et je le
+crache alors avec mepris contre le ciel. Oh! pourquoi ne pas combattre
+aujourd'hui?"
+
+Les cavaliers de Reyhan l'Arabe, saisis d'horreur, murmurerent l'un a
+l'autre: "Pour la gloire de la race d'Osman, pas un de nous n'echappera
+au tranchant du sabre de Kourroglou." Plusieurs d'eux prirent la fuite.
+Kourroglou dit dans son coeur: "Est-ce ainsi? Fuyez donc." Et il
+improvisa.
+
+_Improvisation_.--"Donne ordre a ton armee de se diviser par bataillons.
+Ah! ont-ils tant de confiance dans leur nombre? Je suis seul, que cinq
+cent, que six cents de vous s'avancent! Reyhan est venu, il est fou, en
+verite."
+
+Ce chant mit en fuite le reste des cavaliers de Reyhan. Ce dernier seul
+resta et ne quitta pas la place. Kourroglou improvisa.
+
+_Improvisation_.--"Un guerrier ne chasse pas ses freres guerriers dans
+le couvert. Il menace avec son epee egyptienne bien affilee, elevee en
+l'air. Pense a toi, Reyhan, avant qu'il soit trop tard. Es-tu fou? Tu
+n'as jamais eprouve la force du belier, le front de Kourroglou; tu n'as
+jamais eu devant toi un bras si puissant. Tu es encore la, Reyhan, es-tu
+fou?"
+
+Reyhan l'Arabe etait un seigneur d'un grand courage; on parlait de sa
+gloire et de ses hauts faits dans toute la Turquie. Kourroglou s'ecria:
+"Retourne dans ta maison, Reyhan; regarde la fuite de tes cavaliers." Sa
+reponse fut: "Ce sont tous des corbeaux, ils ne peuvent resister a
+un hibou comme toi." Cela dit, Reyhan lanca sa jument arabe sur le
+railleur. Kourroglou, de son cote, donna de l'eperon a Kyrat. Le choc
+fut terrible.
+
+Les dix-sept armes qu'il portait avec lui furent employees tour a
+tour, et cependant aucun avantage ne fut remporte de part et d'autre.
+Kourroglou vit que Reyhan l'Arabe etait un homme d'un courage et d'une
+habilete superieurs.
+
+Ils s'approcherent plusieurs fois a cheval poitrine contre poitrine et
+dos contre dos. Ils se prirent l'un l'autre par la ceinture. Reyhan
+tirait Kourroglou afin de le desarconner, et criait: "Tu n'emmeneras
+pas Ayvaz." Kourroglou le tirait aussi de dessus sa selle et criait:
+"J'emmenerai Ayvaz."
+
+Ils descendirent de cheval en meme temps et commencerent a lutter a
+pied, le cou enlace avec le cou, le bras avec le bras, la jambe avec la
+jambe. On aurait dit deux chameaux[24] males se battant ensemble. Le
+soleil commencait deja a baisser. Kourroglou se sentait fatigue de la
+puissante resistance de son ennemi, et s'ecria dans son coeur: "O Dieu!
+preserve-moi de malheur, o Ali!" Cela dit, il eleva Reyhan l'Arabe en
+l'air et le rejeta par terre; il s'assit sur sa poitrine, et, tirant
+son couteau, il se preparait a lui couper la tete; mais il dit dans son
+coeur: "S'il demande merci, je le tuerai; s'il ne le demande pas, ce
+serait pitie de tuer un si brave jeune homme."
+
+[Footnote 24: Les combats de chameaux sont beaucoup plus feroces que
+ceux de taureaux, de beliers, de bouledogues ou de coqs. Les riches
+oisifs en Perse parient souvent a leur sujet. Il est presque impossible
+de ne pas eprouver une sorte de plaisir sauvage a etre temoin de ces
+combats. Ces deux enormes corps, tout en se battant, demeurent presque
+sans aucun mouvement. Leurs longs cous enlaces l'un l'autre ne donnent
+signe de vie que par de convulsives contorsions. Deux tetes avec des
+yeux presque hors de leur orbites, des bouches ecumantes, d'affreux
+rugissements completent le tableau.]
+
+Il regarda son visage, mais il etait rouge, tranquille, et ne laissait
+voir aucun changement. Alors il detacha la courroie qui etait derriere
+sa selle, et s'en servit pour lier les jambes et les mains de Reyhan.
+Ce dernier dit: "Au moment ou tu lancais ton cheval pour franchir le
+precipice, je te faisais present d'Ayvaz. J'ai ete infidele a ma parole,
+et pour un peche si enorme, le malheur tombe sur ma tete coupable."
+Kourroglou repliqua: "En verite, nul autre homme que moi n'osera te
+poursuivre, J'ai pitie de toi, et n'ai pas envie de te tuer. J'ai
+seulement lie tes mains et tes jambes. Si une armee me poursuivait,
+elle ne serait pas assez hardie pour continuer apres t'avoir vu ainsi
+garrotte."
+
+Kourroglou lia donc Reyhan avec une corde sur sa jument, et, ayant
+remonte sur Kyrat, il conduisit la jument avec une corde. Il placa Ayvaz
+derriere lui, et ils arriverent ainsi a Chamly-Bill. Les sentinelles
+de Kourroglou le virent venir de loin et informerent les bandits de
+l'arrivee de leur maitre. Sept cent soixante-dix-sept hommes allerent a
+sa rencontre. Kourroglou commanda qu'on fut chercher une robe d'honneur
+pour Ayvaz. Ayvaz la mit: Kourroglou ordonna que Khoya-Yakub, qui, tout
+le temps de l'absence de Kourroglou, avait ete enchaine et confine dans
+une sombre prison, fut amene devant lui. Il le recut tendrement, lui
+ota ses fers, et le fit conduire au bain. Aussitot que Khoya-Yakub fut
+revenu, il le revetit d'un superbe habillement, et l'invita a s'asseoir
+pres de lui, a la place d'honneur.
+
+Les bandits s'enquirent avec empressement des details de la capture
+d'Ayvaz, et Kourroglou les leur dit du commencement a la fin,
+n'epargnant pas les louanges a Reyhan sur sa force et son courage. Il
+dit son conte en vers et en prose, fidele a sa coutume de dire la verite
+a la face des gens, disant a un poltron qu'il etait un poltron, a un
+brave qu'il etait un brave. Voici une des improvisations faites en
+l'honneur de Reyhan:
+
+_Improvisation_.--"Freres, Aghas! un homme doit etre un homme comme
+Reyhan. Il a arrache des larmes d'admiration de mes yeux. Son bouclier
+est d'argent; il repand le sang de l'ennemi avec abondance. Il a uni
+mon ame a la sienne. Il a grave a la fois dans mon coeur le respect et
+l'attachement. Un homme juste doit etre comme Reyhan. Puisse chaque pere
+avoir cinq fils comme lui; puissions-nous avoir des guerriers comme lui
+pour compagnons! Il merite d'etre le frere de Kourroglou. Un homme juste
+doit etre un homme comme Reyhan[25]."
+
+[Footnote 25: Le texte de cette belle piece de poesie sert d'exemple
+de la force des participes turcs, qui ne peut etre egalee dans aucune
+langue europeenne.]
+
+Kourroglou ordonna qu'on servit un repas. Ayvaz fut nomme chef des
+echansons; le vin coula, les mets tomberent comme la pluie, et toute la
+bande festoya ensemble.
+
+
+
+QUATRIEME RENCONTRE.
+
+Le chapitre qui precede nous a paru si colore et si original, que nous
+n'avons pas eu le courage de l'abreger beaucoup. Au ton heroique se mele
+dans le recit la gaiete rabelaisienne, et l'ensemble est, comme dans
+toutes les oeuvres naives, un compose de terrible et de bouffon. Le
+dejeuner de Kourroglou sur la montagne ne rappelle-t-il pas, en effet,
+une scene de Grangousier? N'y a-t-il pas aussi un peu du frere Jean des
+Entommeures et de Panurge en meme temps, dans les niaiseries malicieuses
+qu'emploie Kourroglou pour obtenir d'Ayvaz la permission de boire de son
+vin? Mais bientot viennent les touchantes lamentations d'Ayvaz enleve,
+et la, il y a la simplicite elevee de la forme biblique. Enfin,
+l'admiration de Reyhan l'Arabe pour Kourroglou franchissant le precipice
+finira dans la chevalerie merveilleuse de l'Arioste.
+
+La rencontre suivante penetre plus avant dans les moeurs et usages de
+l'Orient. La princesse Nighara est toute une revelation de l'ideal de la
+femme dans ces contrees. Ideal bizarre et qui, pour le coup, n'est pas
+le notre. L'examen en sera d'autant plus curieux; et ce serait peut-etre
+ici le lieu de donner comme preface a ce chapitre un travail que M.
+Chodzko nous a communique sur les pratiques, usages, superstitions,
+idees religieuses et sociales qui defraient la vie mysterieuse des
+harems. Mais nous craignons de nuire a l'interet que peut inspirer
+Kourroglou, par cette longue interruption, et nous remettons a la fin
+de notre analyse la publication des curieux documents qui viennent a
+l'appui.
+
+La quatrieme rencontre traite donc de la princesse Nighara; mais comme
+elle en traite fort longuement, nous abregerons le plus possible, ayant
+regret, toutefois, a tout ce que nous passerons sous silence.
+
+Et d'abord, nous voudrions omettre Demurchi-Oglou comme ne se rattachant
+pas a l'action de cette aventure; mais nous devons le retrouver dans la
+suite de la vie de Kourroglou, et nous ne pouvons nous dispenser de
+le faire connaitre au lecteur, d'autant plus qu'il y a la un trait
+d'affinite avec l'aventure de Guillaume Tell, et raffine dans tous ses
+details par l'ingenieuse exageration des Orientaux. On a du remarquer
+aussi dans le chapitre precedent la superiorite de l'invention persane,
+a propos de Kourroglou effacant, par la seule pression de ses doigts,
+l'effigie d'une monnaie d'or. Les heros de chez nous se contentent de
+briser la piece en deux, et croient avoir fait l'impossible. Mais le
+veritable impossible ne se trouve que dans l'Orient.
+
+Voila donc Demurchi-Oglou, le fils du forgeron, qui, du fond de sa
+ville du Nakchevan, entend parler de la gloire et de la magnificence du
+bandit. _Mon coeur eclate ici faute d'action_, dit Demurchi-Oglou, et le
+voila parti avec son cheval pour Chamly-Bill. Kourroglou, qui chassait
+aux alentours de sa forteresse, le rencontre et dit d'abord: "Voila un
+beau garcon!" Demurchi lui presente sa requete. "_Mon ame_, lui repond
+le maitre, tu dois savoir que je donne du pain aux braves et rien aux
+laches.--Amis, dit-il a ses chasseurs, _j'ai trouve ici mon gibier _."
+Il fait asseoir Demurchi sur les genoux, _a la maniere des chameaux
+males_, et lui fait oter son bonnet. Puis il demande une pomme, tire
+son anneau de son doigt, le fixe sur la pomme qu'il pose sur la tete de
+Demurchi, se place a distance, tend son arc, et fait passer les soixante
+fleches de son carquois a travers l'anneau.
+
+Content de voir que Demurchi n'a pas sourcille, il dit a ses compagnons:
+"Mes ames, mes enfants, que celui qui m'aime contribue a equiper
+Demurchi-Oglou." A l'instant meme, nos bandits, sans aucune crainte de
+passer pour communistes, se depouillent chacun de son habillement, de
+son armure ou du harnachement de son cheval, "et il lui fut donne tant
+de choses, qu'en un instant l'etranger se trouva riche."
+
+On l'emmene a Chamly-Bill, on feta sa venue; Kourroglou improvise pour
+lui au dessert, et, dans une de ses strophes, il lui dit:
+
+"Personne sur la terre ne connaitrait mes hauts faits sans mes jolies
+chansons. Oui, tout ce que j'ai fait, je l'ai fait pour mes amis, et la
+passion d'un gain egoiste ne s'est jamais elevee dans mon ame."
+
+[Illustration: Kourroglou s'approcha d'Ayvaz. (Page 9.)]
+
+"Mais ecoutez maintenant, s'ecrie le rapsode, l'histoire de la princesse
+Nighara, fille du sultan de Constantinople."
+
+La belle princesse a entendu parler de Kourroglou, et elle s'est eprise
+de lui sur sa brillante reputation. Un jour qu'elle etait sortie pour se
+promener dans les bazars de la ville, et qu'au son des tambours, tous
+les promeneurs et tous les marchands s'enfuyaient pour ne pas payer
+de leur tete le bonheur de l'apercevoir, un certain Belly-Ahmed
+(c'est-a-dire _le fameux_ Ahmed), qui se trouvait la, se dit en
+lui-meme: "Ton nom est Belly-Ahmed, et tu ne verrais pas cette belle
+princesse?" Il la vit, en effet, et faillit le payer cher; car la
+princesse, qui n'entendait pas raillerie, le foula aux pieds, et l'eut
+fait etrangler par ses eunuques, s'il n'eut eu l'heureuse inspiration de
+lui dire, tout en la suppliant, qu'il etait natif d'Erzeroum. Aussitot
+la princesse lui demande s'il n'a point vu dans ces contrees un certain
+Kourroglou, et Belly-Ahmed, qui n'est point sot, se hate de se donner
+pour un de ses serviteurs. Alors la princesse lui jette de l'or a
+poignees, et lui remet, pour son maitre, son propre portrait avec une
+lettre ainsi concue:
+
+"O toi qui es appele Kourroglou! la gloire de ton nom a jete un charme
+sur nos contrees. Je me nomme Nighara, fille du sultan Murad. Je te dis,
+afin que tu l'apprennes, si tu ne le sais pas encore, que j'eprouve
+un ardent desir de te voir. Si tu as du courage, viens a Istambul, et
+enleve-moi."
+
+Belly-Ahmed part pour Chamly-Bill, et se presente aux sentinelles qui
+s'emparent de lui et le conduisent a Kourroglou. Celui-ci lui trouve
+bonne mine, le fait asseoir, et envoie son bel echanson Ayvaz lui
+chercher du vin. Alors recommence avec Ahmed un dialogue dans la
+forme de celui qu'on a vu au chapitre precedent, entre Kourroglou et
+Khoya-Yakub. "As-tu vu un plus beau cheval que mon Kyrat?---Je n'en ai
+pas vu.--As-tu vu un plus beau guerrier que mon Ayvaz?--Je n'en ai pas
+vu.--As-tu vu une plus belle fete, etc.--Mais, o Kourroglou! j'ai vu,
+a Istambul, la princesse Nighara!" Kourroglou dresse l'oreille, lit le
+billet, regarde la miniature, fait seller Kyrat; et part en laissant
+Belly-Ahmed enchaine dans un cachot, comme il avait fait pour
+Khoya-Yakub; en pareille circonstance, c'est sa facon d'agir.
+
+[Illustration: Ayant entendu la proclamation... (Page 2l.)]
+
+Ayant passe les portes de la ville (Constantinople), il descendit
+de cheval, et Kyrat le suivit par les rues. Ce merveilleux cheval
+(descendant a coup sur de celui qui portait les quatre fils Aymon),
+sachant bien qu'il pourrait eveiller, par sa beaute, la convoitise des
+etrangers, ou _craignant qu'on ne jetat sur lui quelque charme_, "avait
+l'esprit de laisser tomber ses oreilles comme un ane, de rebrousser
+son poil, d'emmeler sa criniere, enfin de se donner l'apparence et la
+demarche d'une rosse."
+
+Kourroglou vit une femme decrepite dont le dos _avait la forme courbee
+de la nouvelle lune_, et connut a son air que c'etait une sorciere. Il
+lui demande l'hospitalite. Elle s'excuse sur sa pauvrete. Il lui donne
+de l'or, elle s'attendrit. Mais arrives a la maison de la vieille,
+Kourroglou, qui veut y faire entrer Kyrat, trouve la porte si basse,
+qu'il est oblige de partager la muraille en deux d'un coup de sabre. La
+dame pleure, le bandit l'apaise en lui promettant de lui faire rebatir
+une _belle grande porte_. L'ecurie etait confortable; mais il n'y
+avait dans les mangeoires qu'un peu de paille et de ronces seches.
+Heureusement Kyrat n'etait pas degoute, et, comme son maitre, mangeait
+ce qui se trouvait, _pourvu que ce fut un peu moins dur que la pierre_.
+
+Kourroglou trouva la maison propre et bien aeree, mais depourvue de
+tapis. Or, un Persan se passera de tout volontiers plutot que de tapis.
+Une chambre honorable doit en avoir un en laine etendu au milieu, deux
+etroits en drap feutre, places de chaque cote du premier, dans le sens
+de la longueur, et un quatrieme en pur feutre, appele le serendaz, place
+en travers sur le tout. C'est la qu'un gentleman persan boit, mange,
+cause, et digere convenablement. "Mere, dit Kourroglou a la vieille, va
+m'acheter au bazar un assortiment de tapis; que le feutre soit de
+la manufacture de Jam, et que celui du milieu soit des fabriques du
+Khorassan. Voici encore une poignee d'argent."
+
+Il s'installe bientot sur ses beaux tapis, ote son armure, dont la
+vieille suspend une a une les diverses pieces a la muraille, et lui
+donne encore une poignee d'argent pour qu'elle aille acheter une robe
+neuve; car la sienne est si vieille et si malpropre, que le sybarite
+Kourroglou _ne peut la regarder_. "Voici un vrai fils pour moi! dit la
+sorciere. Puisse-je rencontrer une douzaine de tels enfants!" Elle s'en
+va chercher des habits neufs tout faits dans la boutique d'un tailleur,
+et enveloppe sa bouche d'un mouchoir blanc pour cacher a son hote
+delicat sa bouche edentee. Sous pretexte de l'arrivee prochaine de douze
+pretendus amis qu'il doit regaler, Kourroglou lui commande un enorme
+souper, riz, beurre, epices et viandes en abondance, le tout dans un
+grand bassin, que la vieille n'eut pas la force d'apporter quand il fut
+rempli et pret a servir. Kourroglou venait de frotter, de brosser et de
+laver Kyrat; il s'etait lave aussi les pieds et les mains, avait recite
+devotement son Namaz, ni plus ni moins qu'un bon pere de famille, et
+se sentait grand appetit. Il alla chercher lui-meme a la cuisine la
+montagne de riz et de viande, et apres que son hotesse eut etendu sur
+lui une grande nappe, et sur la nappe une serviette de peau, il ouvrit
+sa main comme _la patte d'un lion_, et se mit a jeter des poignees de
+viande dans sa bouche comme dans une caverne.
+
+Au milieu de ce repas pantagruelesque, dont le recit detaille et repete
+doit, je m'imagine, faire une vive impression quand les rapsodes
+le declament a un auditoire de pauvres diables maigres et affames,
+Kourroglou ne laisse pas que de plaisanter agreablement. "Ma vieille, je
+veux dire ma jeune beaute (car la sorciere trouve la premiere epithete
+grossiere et ne peut la souffrir), mange aussi, au nom de Dieu, de peur
+que le souffle de la destruction ne vienne a s'elever dans ton estomac,
+et que je n'aie a rendre compte de toi au jour du jugement." La vieille
+se flattait que les restes de ce terrible souper lui suffiraient pour
+vivre une semaine et regaler encore ses voisines. Elle disait s'etre
+rassasiee a la seule odeur des mets en les faisant cuire; mais quand
+elle vit la devastation que son hote portait dans l'edifice, elle
+craignit d'aller se coucher a jeun, et plongea sa main decharnee dans
+le bassin. Malheureusement un grain de riz lui causa un acces de toux
+durant lequel Kourroglou mit a sec le fond du plat; et quand elle voulut
+ramasser ses nappes, elle s'apercut avec effroi que la nappe de cuir
+avait disparu, "Qu'en as-tu fait, mon fils?--Etait-ce donc la nappe? dit
+Kourroglou; j'ai trouve le dernier morceau un peu dur et amer. J'ai eu
+quelque peine a l'avaler. Pourquoi ne m'as pas tu averti?--Helas! pensa
+la vieille, mon hote n'est autre que la famine personnifiee. Si sa faim
+recommence, il avalera mon pauvre corps."
+
+Kourroglou fit faire son lit en travers de la porte, ce qui effraya
+beaucoup la vieille. "De quoi t'inquietes-tu? lui dit-il; si tu veux
+sortir la nuit, je te permets de passer par-dessus mon lit et de me
+marcher sur le corps; je ne m'en apercevrai point."
+
+Couchee dans la meme chambre, la vieille, pensant que son hote avait
+de mauvais desseins, _parce qu'il avait beaucoup mange_, ne put fermer
+l'oeil. "Veilles-tu, mere?
+
+--Helas! oui; je me demande si tu n'es pas Nazar-Djellaly.
+
+--Non.--Tu es donc Guriz-Oglou--Erreur.
+
+--En ce cas, tu es Reyhan l'Arabe?--Encore moins.
+
+--Alors, tu es le chef des sept cent soixante-dix-sept, tu es
+Kourroglou!--Tu l'as dit. Je viens ici pour enlever la princesse
+Nighara."
+
+_La langue de la vieille se raidit dont sa bouche_. "Allons, n'aie pas
+peur, vieille carcasse.--Comment serais-je rassuree? Quand un enfant
+crie, sa mere lui dit pour le faire taire: "Tais-toi, ou le loup viendra
+te manger;" et l'enfant crie encore. La mere dit: "Voici le leopard;"
+l'enfant crie plus fort. La mere dit alors: "Voici Kourroglou qui va
+t'emporter;" l'enfant se tait et cache sa figure dans l'oreiller.
+
+Kourroglou jure par le plus pur esprit du Createur du ciel et de la
+terre qu'il la traitera comme sa propre mere si elle ne le trahit pas;
+mais que, dans le cas contraire, fut-elle assise dans le septieme ciel,
+il lui jetterait un noeud coulant pour l'en arracher; et quand meme elle
+se changerait en Djinn pour se cacher aux entrailles de la terre, il
+l'en retirerait avec des pinces pour la mettre en pieces.
+
+Des le matin, Kourroglou va au bazar et y achete un habit blanc pareil a
+celui que portent les mollahs, puis une cornaline sur laquelle il fait
+graver le chiffre du sultan. Enfin, il fait l'emplette d'une excellente
+guitare dont le manche se devisse et se retire a volonte. Il met le
+cachet et l'instrument ainsi demonte dans sa poche, et, muni de ses
+moyens de seduction, il aborde un fakir et le prie de venir reciter a
+sa mere mourante quelques versets du Koran. Quand il l'a amene chez la
+vieille, il lui ordonne d'ecrire sous sa dictee une lettre de passe
+moyennant laquelle il se presentera comme un _mollah_, un _chavush_,
+c'est-a-dire un pelerin de la Mecque, un saint homme envoye par le
+sultan a sa fille, et franchira les portes du palais. Le fakir, qui
+croit Kourroglou incapable de lire l'ecriture, le trompe, et ecrit a
+la princesse, au nom du sultan, que ce faux chavush est le plus grand
+coquin de la terre, et qu'il lui recommande de lui faire donner le
+fouet. Kourroglou, qui lit par-dessus l'epaule du secretaire infidele,
+l'etrangle a demi, le reduit a l'obeissance, scelle la lettre avec le
+cachet contrefait du sultan, et pour mieux s'assurer de la discretion du
+fakir, lui donne un tel coup sur la tete, _qu'elle s'aplatit comme un
+livre qui se ferme_. Il le pousse ensuite dans un coin de la chambre,
+donne un coup de pied au mur qui s'ecroule et ensevelit le cadavre sous
+ses ruines. On ne peut pas mieux expedier une affaire; mais le recit en
+est fort long et fort curieux, a cause des sentences et des formes du
+dialogue, mele toujours de plaisanteries et de ferocite.
+
+La vieille criait et se frappait la poitrine, "Jamais le sang innocent
+n'avait ete repandu dans ma maison, et tu l'as souillee!--Veux-tu donc
+que je te tue aussi, infidele sunnite? lui repond Kourroglou, et que je
+fasse tomber le reste de ce mur sur ton corps fletri?"
+
+Kourroglou se revet du costume blanc des mollahs, entoure sa tete de
+plusieurs aunes de linge blanc, cache sa guitare dans sa poche, son
+poignard dans son sein, et, le rosaire dans une main, le baton de
+voyage dans l'autre, il franchit, grace a la feinte lettre et au sceau
+apocryphe du sultan, les portes sacrees du palais. "De cette maniere,
+dit le rapsode avec un melange de sympathie et d'indignation, il fut
+permis a ce larron des larrons d'entrer dans le harem... a cet homme
+capable de couper le sein d'une mere nourrissant son enfant!"
+
+Ayant franchi les portes des sept murailles, il arrive aux jardins
+fleuris de la princesse. Il y avait quatre bassins d'eau courante et
+des fontaines qui s'elancaient en jets. Kourroglou plia son manteau en
+quatre, et s'assit dessus au bord d'une des pieces d'eau, le rosaire a
+la main, les yeux a demi fermes, comme un vrai Raminagrobis, ce qui ne
+l'empechait pas de voir distinctement, dans un kiosque ouvert, la belle
+Nighara _buvant du vin_ avec plusieurs belles filles de sa suite.
+
+Une d'elles vint au bord du bassin pour chercher de l'eau, quoiqu'il ne
+paraisse pas que Nighara ait eu l'habitude d'en mettre beaucoup dans
+son vin. "Homme, qui es-tu? dit la suivante effrayee.--Homme! s'ecrie
+Kourroglou, quel nom est-ce la? ne peux-tu, fille impure, me saluer du
+nom de Hadji? et la princesse Nighara ne peut-elle se donner la peine
+de chausser sa pantoufle a demi pour venir au devant du royal chavush
+Roushan, envoye ici de la Mecque par le sultan Murad?"
+
+Toute personne qui apporte une bonne nouvelle a droit a une recompense
+immediate. Un khan, en pareille circonstance, detache ordinairement sa
+riche ceinture, et la presente au messager. La suivante de Nighara court
+au kiosque, et commence par s'emparer du chale et des bijoux de la
+princesse qui etaient poses sur le tapis. "Es-tu ivre? dit la princesse
+etonnee d'une semblable audace.--C'est toi-meme qui es ivre, repond
+l'autre sans se deconcerter. Ce que je prends m'appartient; j'apporte la
+nouvelle qu'un saint homme est arrive de la Mecque avec un message pour
+toi. _Un feu divin brille dans ses yeux, et son visage en renvoie les
+rayons vers le soleil_."
+
+"Levons-nous, mes filles, dit la princesse. J'ai lu dans les traditions
+sacrees que ceux qui vont au devant d'un pelerin de la Mecque sont
+preserves d'etre brules par la flamme de l'enfer, si la poussiere des
+sabots de son cheval tombe seulement sur eux."
+
+Pendant ce temps, Kourroglou avait ote sa robe et son turban de pelerin;
+il avait mis son bonnet sur l'oreille, a la facon des dandys kajjares,
+rajuste les plis de son bel habit vert-olive, et noue gracieusement le
+cachemire qui lui servait de ceinture, et qui laissait voir le manche de
+son poignard couvert de gros diamants. Quand la vertueuse princesse vit
+le saint homme transforme en un superbe brigand a grandes moustaches,
+elle commenca, non par s'enfuir, mais par faire attacher les pieds de la
+suivante qui s'etait ainsi trompee, et sous pretexte qu'elle avait du
+recevoir quelque baiser de cet imposteur, elle lui fit appliquer une
+vigoureuse bastonnade sur les talons, puis s'approchant de Kourroglou,
+qui essayait de justifier la suivante en se declarant un _amoureux sans
+argent_, incapable de seduire personne par des presents, elle lui
+donna un grand coup de pied dans la poitrine. "Princesse, dirent les
+suivantes, c'est une pitie de te voir ainsi profaner ton joli pied
+contre la poitrine non lavee de ce miserable.--Taisez-vous, sottes
+filles, dit le bandit sans se deconcerter; vous ne savez pas que mon
+sein est plus precieux que le talon de votre maitresse."
+
+Alors il prit sa guitare et improvisa:
+
+"Je respire de ton jardin le parfum de la jacinthe et de la violette.
+Comme elles tu fleuris dans la solitude. Tu es une fleche au fond de mon
+coeur."
+
+Nighara etait indignee. Kourroglou chanta encore:
+
+"Tu es le fruit le plus frais dans les jardins du printemps; tu es le
+coing embaume et la grenade vermeille, etc."
+
+Au lieu de s'adoucir a de tels compliments, la farouche Nighara fait
+un signe a ses femmes, et aussitot une grele de coups tombe sur
+l'audacieux. "Dieu vous preserve, s'ecrie en cet endroit le rapsode, de
+tomber sous les ongles d'une femme irritee!"
+
+En un instant les vetements de Kourroglou volerent en pieces:
+"Princesse, dit-il, si tu n'as pitie de moi, montre au moins quelque
+merci envers ces pauvres filles. Leurs mains deviendront calleuses a
+force de me battre." La princesse dit a ses suivantes: "Allons prendre
+un peu de vin pour nous donner des forces, afin que nous puissions
+battre encore cet imposteur." Mais en retournant vers son kiosque, elle
+regarda en arriere, remarqua les traits de Kourroglou, et le trouva
+beau. Aussitot il oublia la cuisson des coups d'ongles et des coups de
+verges, reprit sa guitare et chanta:
+
+"O Nighara aux yeux de gazelle, verrai-je ton sein se changer en pierre?
+Tu m'as renverse sur le visage. Puissent tes yeux etre remplis de
+larmes!"
+
+Nighara, qui ne pouvait detacher ses yeux de ce male visage, se fait
+apporter du vin.
+
+"Fais remplir ton gobelet de mon sang, et bois-le," lui chante encore
+Kourroglou.
+
+En voyant boire du vin, Kourroglou, qui n'en avait pas goute depuis son
+depart de Chamly-Bill, oubliait toutefois son desespoir amoureux "pour
+se lecher les levres." Nighara, emue de pitie, lui fit apporter un
+bassin de baume _mumiah_, en disant: "Je ne desire pas ta mort; bois et
+va-t'en."
+
+Kourroglou gouta le baume, fit la grimace, et demanda du vin. "Ah! saint
+homme, tu bois la liqueur defendue par le Prophete, dit la princesse
+irritee de nouveau. Eh bien, nous t'en donnerons; mais tu danseras
+pour nous divertir; apres quoi nous te battrons encore et te jetterons
+dehors." Nighara disparait, et revient avec ses femmes, qui apportent
+des tapis, des vins et des mets divers. On etend les tapis sur le gazon,
+on sert le festin au bord de la fontaine. La demarche de la princesse
+etait pleine d'agrements et de graces, et, malgre sa fureur, elle
+avait arrange ou plutot derange sa toilette pour etre plus seduisante.
+Kourroglou chanta:
+
+"O aghas, mes freres! Nighara est venue! Des larmes de joie coulent de
+mes yeux. L'Armenien aime sa croix, bien que son prophete ait souffert
+sur la croix! Voyez comme elle a orne ses cheveux noirs, auxquels elle a
+permis de tomber sur son cou delicat! Elle est venue!"
+
+"Elle est venue pour m'apprendre la beaute. Nighara est venue pour tuer
+Kourroglou; elle est venue!"
+
+La princesse le regardait toujours; mais, comme les femmes de chez nous,
+elle se montrait toujours plus cruelle pour se faire aimer davantage;
+seulement, ses facons d'agir etaient un peu plus energiques. Elle le fit
+battre de nouveau, et cette fois si serieusement, que Kourroglou, vaincu
+par la souffrance, _se roulait par terre_. Ne faut-il pas s'etonner ici
+de voir ce heros, dont la force fabuleuse detruisait des legions et
+se frayait un passage au milieu des armees, pousser la douceur et la
+soumission envers le beau sexe jusqu'a se laisser mettre en lambeaux, ni
+plus ni moins que n'eut fait Don Quichotte, le modele de la chevalerie?
+Cet ensemble de force et de tendresse caracterise Kourroglou d'un bout a
+l'autre du poeme. Enfin, n'en pouvant plus supporter davantage, mais
+ne voulant pas lever la main sur des femmes, il se jette dans la piece
+d'eau, la traverse a la nage, en elevant sa guitare au-dessus de sa
+tete, et gagnant le milieu, ou l'eau jaillissait d'un pilier de marbre,
+il s'assit en cet endroit.
+
+Les femmes commencerent a lui jeter des pierres, "O Belli-Ahmed! tu m'as
+trompe, pensait Kourroglou. Elle ne m'a jamais aime."
+
+Alors il se mit a chanter, et la, vraiment, il lui dit de si belles
+choses, que son sein commence a palpiter, et qu'elle l'ecoute "avec un
+plaisir toujours croissant.
+
+"Le soleil est leve sur la colline de l'Orient. Elle est le jardin des
+fleurs. Les roses ouvrent leurs boutons sur ses joues. Que nul ennemi
+n'ose regarder dans le jardin de l'amant!... O Nighara! celui qui
+touchera ta ceinture une fois seulement deviendra immortel."
+
+
+
+CINQUIEME RENCONTRE.
+
+Le soir approchait. La fraicheur de l'eau calmait les souffrances
+de Kourroglou. La princesse se dit: "Il repete sans cesse le nom de
+Kourroglou. Ah! si c'etait lui-meme! Parle, avoue la verite, lui
+dit-elle, es-tu Kourroglou?" Et comme il l'assurait, elle reprit:
+"Kourroglou est, dit-on, de la meme taille que mon pere le sultan. Je
+vais te faire essayer sa robe royale. Si elle est trop longue pour toi,
+je ferai enfoncer des clous dans tes talons afin que tu deviennes plus
+grand. Si elle est trop courte, je te ferai couper les pieds. Si elle
+est trop large, je te ferai ouvrir le ventre, et on le remplira de
+paille pour te grossir."
+
+Kourroglou dit: "Tu me punis selon le code d'Abou-Horeyra. N'importe,
+j'essaierai la robe."
+
+Il sortit de l'eau, et Nighara, de ses propres mains, lui passa la robe.
+Elle semblait avoir ete faite pour lui. Alors ils jeterent leur main
+autour du cou l'un de l'autre, et entrerent dans le pavillon, ou,
+suivant la coutume turque, ils burent dans la meme coupe. Alors la
+princesse dit: "As-tu amene ici ton fameux cheval Kyrat?--Oui, je l'ai
+amene.--Il faut donc que tu trouves pour moi un autre cheval aussi bon
+que Kyrat."
+
+Kourroglou voyant les progres qu'il faisait dans le coeur de la
+princesse se mit a chanter:
+
+"Humide, humide est la neige que l'on voit au sommet des grandes
+montagnes! Tes yeux brillants soufflent la fraicheur sur mon coeur
+embrase! Mon cher amour est couvert d'habits couleur de rose; elle est
+tout entiere d'une teinte rose. L'eau qu'elle boit est aussi pure que
+l'azur du ciel. Ses yeux sont enivres d'amour et de vin.
+
+"Je suis Kourroglou. Ne suis-je pas libre de me promener dans ces
+bosquets? Je ne puis marcher en liberte dans le monde, car le monde est
+trop etroit pour moi."
+
+Kourroglou ayant combine son plan avec la princesse, reprit ses habits
+de mollah et sortit du harem comme il y etait entre. Il fut arrete a la
+porte par les gardes, qui lui dirent: "Saint homme, puisque tu as acces
+aupres de la princesse, commande-lui, au nom du ciel, de nous faire
+toucher notre paie; car, depuis le depart du sultan son pere, nous
+n'avons pas recu une obole.
+
+--Je vous jure que je vous ferai payer, dit Kourroglou, et, en
+attendant, pour lui marquer votre mecontentement, vous devez abandonner
+vos postes, et vous refuser a escorter la princesse."
+
+Ayant donne cet avis charitable, le fourbe retourne chez sa vieille
+hotesse, et va ensuite acheter au bazar un beau poulain de trois ans, le
+ramene a l'etable, prepare lui-meme la selle, et, au lever du soleil,
+en entendant les trompettes sonner pour annoncer une promenade de
+la princesse hors la ville, il paie magnifiquement sa vieille, lui
+conseille de se cacher afin de n'etre point persecutee a cause de lui,
+et monte sur Kyrat, suivi par le poulain attache a son etrier, il s'en
+va sur la route attendre Nighara, qui bientot arrive dans son chariot.
+Il l'enleve des bras de ses femmes, la met en croupe et s'enfuit avec
+elle dans le desert. La, tombant de fatigue, il s'etend sur le gazon et
+cede au sommeil. La princesse lui demande s'il compte dormir longtemps.
+"Mon sommeil est de deux sortes, lui dit-il. Le plus court est de trois
+journees, le plus long est de sept journees. Mais ecoute, ma bien-aimee.
+Kyrat a le don de pressentir l'approche de mes ennemis. Quand l'ennemi
+se met en route pour me poursuivre, Kyrat hennit; quand l'ennemi est a
+moitie chemin, Kyrat devient inquiet et souffle avec ses narines; quand
+l'ennemi est tout pres de se montrer, Kyrat gratte la terre et l'ecume
+lui vient a la bouche." La princesse se plaint vainement du long somme
+dont son amant la menace en plein desert et au milieu des dangers. Il
+faut que Kourroglou dorme ou qu'il perisse; a cette robuste organisation
+il faut un repos semblable a celui de la mort. Elle examine Kyrat avec
+inquietude, et quand elle a vu signaler le depart et la marche de
+l'ennemi, quand elle a remarque ses sabots grattant la terre et sa
+bouche couverte d'ecume, elle eveille Kourroglou, ainsi qu'elle a ete
+avertie par lui de le faire. Aussitot il se leve, rattache les sangles
+de son coursier, fait monter Nighara sur l'autre, et attend de pied
+ferme le jeune sultan Burji, qui accourt a la delivrance de sa soeur
+Nighara. Kourroglou, par ses terribles chansons, porte l'epouvante dans
+le coeur des guerriers du prince, et bientot, s'elancant au milieu
+d'eux, il les disperse comme un troupeau de gazelles. Mais Burji-Sultan,
+resolu a reconquerir sa soeur, s'elance seul contre lui. "Que faire? dit
+Kourroglou dans son coeur; si je tue le frere de ma bien-aimee, elle ne
+me le pardonnera jamais et remplira ma vie d'amertume." Nighara se prend
+a pleurer. "O Kourroglou! je n'ai qu'un frere, ne le tue pas.--Mon amie,
+ne crains rien," dit Kourroglou. Et, s'adressant au prince: "Le chef de
+tes ecuries ne gagne pas le pain qu'il mange; il n'a pas seulement serre
+les sangles de ton cheval. Je t'avertis que tu roules sur ta selle.
+Descends et raccourcis tes sangles, tu combattras ensuite contre moi."
+
+Le Turc credule descend pour arranger sa selle. Pendant ce temps,
+Kourroglou s'approche avec precaution, le renverse, s'assied sur lui et
+feint de vouloir le tuer. Burji pleure et se lamente: "Le sultan mon
+pere n'avait qu'une fille et un fils; tu enleves l'une, tu vas tuer
+l'autre. Toute la famille va etre eteinte.--Je t'accorde la vie a
+condition que tu me donnes ta soeur en mariage. Je suis aussi savant
+qu'un mollah; j'ai lu les sept volumes des commentaires arabes sur le
+Koran; je sais par coeur toutes les formules usitees dans les mariages."
+Le prince prononce avec lui la priere nuptiale consacree par le Koran,
+et lui accorde sa soeur. Kourroglou le releve, l'embrasse au front, et
+lui dit: "Desormais, au nom et par l'autorite du sultan Murad ton pere,
+je gouverne et regne a Chamly-Bill. Ou aurait-il trouve un meilleur
+parti pour sa fille?"
+
+En continuant leur route vers Chamly-Bill, Kourroglou et Nighara
+traversent encore quelques aventures. Ils penetrent dans le camp d'un
+jeune Europeen qui tombe amoureux de Nighara, et veut l'enlever a son
+epoux. Kourroglou est force de detruire sa suite et de piller ses
+tresors; il est meme au moment de le tuer pour lui apprendre a vivre,
+lorsque Nighara, touchee de l'amour de ce jeune homme, le fait sauver,
+et menace Kourroglou d'avaler un poison mortel cache dans l'anneau
+qu'elle porte au doigt s'il n'abandonne pas sa poursuite. Kourroglou se
+soumet, et continue son voyage avec elle. Nighara montait a cheval aussi
+bien que lui-meme, et pouvait fournir une course aussi hardie, aussi
+rapide que la sienne. Ils surprirent une caravane, se firent payer une
+riche redevance, et la, encore, Nighara obtint grace de la vie pour le
+marchand.
+
+Elle blamait beaucoup son epoux de commettre toutes ces violences. Il
+lui repondit avec la franchise d'un honnete Turcoman: _Je ne laboure ni
+ne trafique; il faut donc que je vole_. L'argument etait sans replique.
+Enfin ils atteignent les portes de Chamly-Bill. Les brigands vinrent a
+leur rencontre avec des acclamations, des chants et des decharges de
+mousqueterie. "Guerrier, dit la princesse a Kourroglou, lequel d'entre
+eux est Ayvaz? Montre-le-moi.
+
+Improvisation de Kourroglou:
+
+"Regarde ici, mon cher amour: ce cavalier est Ayvaz. Regarde-le, et
+preserve mon ame du lit de feu de la jalousie. Regarde, voila Ayvaz;
+mais ne tombe point amoureuse de lui. Dans sa main etincelle un bouclier
+hezzare. Le miel de l'eloquence est sur sa langue; et _la ligne du
+pinceau de la main du Tout-Puissant_ est sur l'arc de ses sourcils.
+Regarde; mais n'en tombe pas amoureuse. Ce n'est qu'un garcon de
+quatorze ans. Une plume de grue est sur sa tete. Ce cavalier est Ayvaz,
+oui, Ayvaz lui-meme."
+
+Il presenta alors son epouse a ses compagnons en leur disant: "Nous
+devons tous l'honorer, elle est la fille du sultan de Turquie;" et
+Nighara s'etant assise sur le seuil de la porte de la forteresse, les
+sept cent soixante-dix-sept cavaliers de la garde sacree de Kourroglou
+se prosternerent devant elle, "O Dieu! s'ecria Kourroglou, sois beni
+et ton nom glorifie! Je dois a ta seule bonte d'avoir realise mes plus
+cheres esperances!" Il frappa les cordes de sa guitare et chanta ainsi:
+
+"Les nuages de l'adversite ont ete dissipes par la foi de Kourroglou.
+Ils se sont evanouis comme la brume du matin. Voici mon Ayvaz."
+
+Nighara fit son entree couchee sur les riches coussins d'un palanquin
+d'honneur. Toutes les femmes et toutes les esclaves de Kourroglou
+vinrent a sa rencontre, et l'introduisirent respectueusement dans le
+harem. Belly-Ahmed fut tire de sa prison et recompense par un des
+premiers grades dans la troupe. Ce meme jour, on celebra le mariage
+de Kourroglou et celui d'Ayvaz, auquel le maitre donna une femme. Les
+musiciens, danseurs et jongleurs vinrent en foule. Le vin coula par
+torrents, et il coule encore a cette heure, dit ordinairement le _khan_
+pour clore cette rapsodie.
+
+
+
+SIXIEME RENCONTRE.
+
+Dans un des districts de l'Anatolie vit une grande tribu de nomades
+connus sous le nom de Haniss. Elle est composee de trente mille familles
+qui sont toutes riches et qui habitent un pays magnifique. Chacun de
+ces chefs consacre sa vie a quelque objet favori. L'un aime les beaux
+velements, un autre prefere les femmes, et un troisieme est passionne
+pour les chiens de chasse ou les faucons. Leur chef, Hassan-Pacha,
+aimait les chevaux par-dessus tout. Quand il entendait parler d'un beau
+cheval, il n'epargnait ni argent ni peine pour se le procurer.
+
+Un jour, Hassan-Pacha vint dans ses ecuries, et, apres avoir examine
+plusieurs de ses chevaux, il dit a son vizir: "Certainement, aucun roi,
+dans les cinq parties du monde, ne peut se vanter d'avoir une ecurie
+comme celle-ci." Le vizir repliqua: "Aucun roi, il est vrai, n'a
+d'ecurie comme celle-ci; mais Kourroglou a un cheval a Chamly-Bill, du
+nom de Kyrat, et Keyvan lui-meme, celui qui gouverne les sept cieux, ne
+possede pas son pareil.--O mon vizir! je suis pret a donner tout ce
+que j'ai pour acquerir ce joyau.--Pacha, ce n'est pas chose facile.
+Kourroglou ne manque pas d'argent, et il n'y a aucune possibilite de lui
+prendre son cheval de force.--Vizir, a l'homme qui m'amenera ce cheval
+je donnerai la moitie de mon pouvoir; s'il dit: "Ce n'est pas assez," je
+lui donnerai la moitie de mes richesses; et si cela meme ne le contente
+pas, j'ai sept filles, il aura la liberte de choisir la plus belle pour
+sa femme. Va, et fais proclamer a son de trompe, dans la direction des
+quatre vents, a tous les camps de notre tribu, l'ordre suivant: "Qu'il
+soit bey ou mendiant, vieux ou jeune, il sera mon gendre celui qui
+m'amenera Kyrat."
+
+Il y avait dans la tribu de Haniss un certain marmiton nomme Hamza, dont
+la tete et les sourcils etaient chauves, et qui etait marque de petite
+verole. Cet homme, ayant entendu la proclamation, accourut aupres
+du vizir nu-pieds et a peine vetu. "Que proclame-t-on ainsi,
+vizir?--Qu'est-ce que cela te fait, a toi, vilaine tete chauve?--Je
+demande seulement de quoi il s'agit?" Le vizir le mit au fait, et
+ajouta: "L'homme qui reussira sera riche.--Qu'ai-je besoin d'argent? dit
+Hamza; douze livres d'ecorce de melon d'eau que l'on me donne a manger
+chaque jour dans les cuisines suffisent a mon appetit." Le pacha promet
+de partager son pouvoir et ses richesses, et de donner l'une de ses sept
+filles pour femme a celui qui lui amenera Kyrat. Aussitot Hamza dressa
+les oreilles. "Vizir, j'ai vu les sept filles du pacha; mais s'il
+consentait a me donner la plus jeune...--Celui qui amenera le cheval
+aura le droit de choisir." Hamza se frappa la poitrine avec ses
+deux mains, et dit: "Regarde-moi, regarde-moi; je suis l'homme qui
+choisira.--En verite? dis-moi comment, par exemple.--Le pacha aura
+Kyrat; mais il faut que tu me conduises d'abord en sa presence." Le
+vizir pensa: depuis tant de jours que nous faisons publier cette
+proclamation, il ne s'est encore trouve personne qui voulut en profiter.
+Voici le premier et le dernier; il faut le faire voir au pacha.
+
+Hamza fut introduit devant le pacha. "Est-ce toi, pauvre tete felee, qui
+as promis de m'amener Kyrat?--Moi-meme; mais que me donneras-tu pour
+cela, pacha?--Je te donnerai la moitie de mes richesses.--Je n'ai pas
+besoin de richesses,--Je te donnerai la moitie de mon pouvoir.--Je n'ai
+pas besoin de ton pouvoir; qu'en ferais-je?--Tu choisiras celle de mes
+filles que tu voudras.--Pacha, je ne puis croire a tes paroles.--Que
+puis-je faire de plus pour te convaincre?--Jure, en baisant le Koran,
+que, dans le cas ou tu violerais ta parole, tu divorceras d'avec chacune
+de tes sept femmes." Le pacha en fit le serment. Hamza lui dit: "Je suis
+depuis longtemps amoureux de la plus jeune de tes filles; si je perds la
+vie dans cette expedition, je n'en aurai nul regret; si, au contraire,
+je ramene le cheval, j'aurai ta fille." Le pacha dit: "Tu l'auras;" et
+il baisa le Koran.
+
+Hamza partit en hate pour Chamly-Bill, ou l'arrivee d'un pauvre diable
+comme lui fut a peine remarquee. Apres un mois de sejour dans ce lieu,
+il pensa dans son coeur: "Tachons de pecher Daly-Ahmed avec l'hamecon
+de l'amitie. Je trouverai peut-etre ainsi moyen de m'introduire dans
+l'ecurie." Il entra alors dans la cour de l'ecurie avec circonspection
+et a pas lents. Apres avoir dechire sa chemise sur sa poitrine, il
+ramassa un tas de fumier; et, se jetant dessus, il se mit a pleurer et a
+gemir a haute voix. Les larmes coulaient de ses yeux comme la pluie d'un
+nuage. Daly-Mehter, ecuyer de Kourroglou, passait justement de ce cote;
+il vit un malheureux, tout nu et en larmes, assis sur ce tas de fumier.
+Son coeur fut emu de pitie. Tout le monde sait que les fous[26] sont
+tres-portes a la pitie: "Pourquoi cries-tu ainsi, tete chauve?" Hamza
+repondit: "Puisse-je devenir ton esclave! Je suis orphelin et etranger;
+grace a la laideur de mon front chauve, personne ne veut me prendre a
+son service. Je desirerais pourtant trouver un maitre qui put me donner
+un morceau de pain." Daly-Mehter pensa: "Tout le monde vit du pain de
+Kourroglou; je prendrai cet homme a l'ecurie, et je le nourrirai." Pour
+commencer, il releva ses manches jusqu'au coude; et remplissant un vase
+d'eau chaude, il lava la tete d'Hamza, et, l'ayant nettoye entierement,
+il lui donna ses vieux habits pour se vetir. Hamza le chauve montra tant
+de zele et d'habilete dans son service, que la raison de Daly-Mehter lui
+echappait d'etonnement. Un des deux meilleurs chevaux de cette ecurie
+etait Kyrat, qui etait attache, par une jambe, a une chaine dont
+Kourroglou portait toujours la clef dans sa poche. L'autre, monte
+habituellement par Ayvaz, se nommait Durrat. Ce cheval etait aussi
+attache separement, et la clef de son cadenas etait dans la poche de
+Daly-Mehter.
+
+[Footnote 26: Par allusion a la signification litterale du mot _daly_,
+fou, tete faible.]
+
+Toutes ces circonstances furent bientot connues de Hamza, qui commenca a
+desesperer de pouvoir jamais s'emparer de Kyrat. Kourroglou vint un
+jour a l'ecurie, et trouva Daly-Mehter endormi. Il regarda, et vit un
+miserable en guenilles et a tete pelee, qui etrillait Kyrat avec une
+brosse et un morceau de drap. Kourroglou et Hamza ne s'etaient jamais
+vus auparavant. Kyrat etait tendu comme un arc, sous la pression de la
+puissante main de Hamza; et sa robe etait toute luisante, par le fait
+de son excellent pansement. Kourroglou trembla de toutes ses jambes, et
+pensa dans son coeur: "L'homme sous le bras duquel Kyrat est plie ainsi
+ne peut pas etre un homme ordinaire." Il cria: "Chien pele, tu vas
+emporter la peau du cheval: est-ce la la maniere de l'etriller?"
+Hamza prit un gros marteau de fer dans une niche, et, le levant sur
+Kourroglou, il cria: "Que viens-tu faire dans cette ecurie? Va-t'en,
+vagabond." Car, il lui avait ete enjoint par Daly-Mehter de ne permettre
+a personne d'entrer dans l'ecurie. Kourroglou dit: "Fou, comment oses-tu
+lever ta main sur moi?" Daly-Mehter fut tire de son sommeil par ce
+bruit. Il se releva, et salua son maitre: "Quel est cet homme que tu as
+engage a mon service?--Puisse-je devenir ta victime! Des milliers
+de gens vivent de ton pain. Cette tete chauve est tres-habile et
+tres-adroite, et peut, aussi bien que tant d'autres, profiter de tes
+largesses.--Je ne refuse mon pain a personne; qu'il en mange autant
+qu'il voudra; mais, a juger de ses jambes et de toute son allure, je
+n'attends rien de bon de lui; il a l'air d'un voleur de chevaux.--Oh!
+non, seigneur; s'il etait de fer, on ne pourrait faire plus de cinq
+aiguilles de ce pauvre diable!"
+
+Hamza comprit alors que c'etait la Kourroglou, il jeta son marteau a
+terre, et, dans sa terreur, il courut se cacher sous le bat d'une mule.
+Kourroglou, avant de quitter l'ecurie, dit a Daly-Mehter: "Attache
+toujours un oeil vigilant sur mon cheval; ne donne ta confiance a
+personne." Il ne poussa pas plus loin cette enquete.
+
+Plus Hamza restait attache a l'ecurie, plus il reconnaissait
+l'impossibilite de voler Kyrat. Il dit donc dans son coeur: "Si ce n'est
+Kyrat, ce sera au moins Durrat. Le premier est pere du second, et sa
+mere etait une jument arabe. Hassan-Pacha ne les a jamais vus ni l'un ni
+l'autre: il me croira, il me donnera sa fille; et s'il arrive jamais
+a connaitre la verite, il ne me l'otera pas, apres que je l'aurai
+epousee."
+
+Pendant la nuit il appreta la selle de Durrat et tous les harnais qui
+en dependaient. Daly-Mehter etait ivre quand il revint du palais de
+Kourroglou, et voyant que Hamza pleurait amerement, le visage appuye
+sur ses mains, comme s'il etait devenu veuf, il demanda: "Qu'as-tu,
+Hamza?--Seigneur, comment puis-je m'empecher de pleurer? Chaque nuit
+tu vas avec Kourroglou boire du vin rouge, et tu ne t'es jamais dit:
+Apportons en quelques gouttes au pauvre orphelin. Helas! qu'est-ce que
+cela, du vin? je n'en ai jamais vu. Est-ce doux ou acide?"
+
+Daly-Mehter se leva, prit le bidon de l'ecurie, et s'en fut au cellier
+de Kourroglou. Ayant rempli le bidon, il le rapporta, le mit devant
+Hamza et lui dit: "Bois, tete chauve." Hamza remplit un vase jusqu'au
+bord, et le tendit a Daly-Mehter. "Seigneur, essaie le premier; que je
+voie comment tu bois." Daly-Mehter vida le vase jusqu'a la derniere
+goutte, et dit: "Voici la maniere de boire." Hamza remplit le vase a
+son tour, et l'ayant approche de ses levres, il donna une secousse si
+adroite, qu'il repandit tout le breuvage par-dessus son epaule, sans que
+Daly-Mehter s'en apercut. De cette maniere, il grisa si bien l'ecuyer,
+que ce dernier a la fin tomba comme mort sur le plancher. Hamza dit dans
+son coeur: "Il n'est pas convenable que je me montre sous ces haillons."
+Il ota donc ses vieux habits, et ayant depouille Daly-Mehter, il changea
+de vetements avec lui. Il trouva dans la poche de l'ivrogne la cle de la
+chaine de Durrat, conduisit le cheval hors de l'ecurie, lui mit la
+selle sur le dos, et s'en fut comme une etoile Filante sur la route qui
+conduisait au camp de la tribu de Haniss.
+
+Kourroglou vint de bonne heure a l'ecurie; il n'avait point de ceinture,
+car il sortait du harem. Il regarda et vit Kyrat a sa place ordinaire,
+mais Durrat avait disparu. Il devina, tout de suite que la tete chauve
+l'avait vole. Il appela l'ecuyer. Daly-Mehter se releva, se frotta les
+yeux, et salua. "Vilain, que signifient ces haillons que je vois sur
+toi? Quel est ce tour de jongleur?"
+
+Le pauvre ecuyer regardait ses habits, et n'en pouvait croire ses yeux.
+"Ou est Durrat?--Seigneur, Hamza doit l'avoir emmene pour le promener ou
+le faire boire.--Ne le disais-je pas, que c'etait un voleur de chevaux?
+Vite, que l'on selle Kyrat!"
+
+Kourroglou, arme, monta au sommet de la plus proche montagne, sur
+laquelle ses sentinelles avancees etaient postees; il examina le pays, a
+l'aide d'un telescope, jusqu'a ce qu'il decouvrit enfin le fuyard. Il le
+vit volant comme une fleche vers ses tentes.
+
+Il fut transporte de rage et rugit sur la montagne: "Miserable voleur,
+ou fuis-tu, ou fuis-tu? Tu peux aller aussi loin que Istambul; je t'y
+suivrai, et je m'emparerai de toi."
+
+La voix de Kourroglou, quand il etait en colere, pouvait s'entendre a un
+mille de distance. Hamza la reconnut de loin, et dit: "O pere celeste,
+la vie est douce: Malheur, malheur a moi!" Il regarda devant lui, et
+vit un village a peu de distance. Il dit dans son coeur: "Si je pouvais
+gagner ce village, mon ame pourrait encore etre sauvee." On voyait un
+profond ravin a l'entree du village. "Qui peut dire, pensa Hamza, si,
+avant que j'aie atteint ce village, Kourroglou n'aura pas _brule mon
+pere!_"
+
+Au fond du ravin se trouvait un moulin; le meunier etait absent, et les
+roues restaient oisives. Hamza y courut, attacha la bride de Durrat a
+la porte, et entra dans le batiment desert. La, il trouva la robe du
+meunier qu'il mit sur lui, et il se frotta de farine de la tete aux
+pieds.
+
+On sait que lorsqu'un homme a fait une course rapide, ses yeux sont
+comme couverts d'un brouillard, et que sa vue n'est pas tres-claire
+pendant quelque temps. Kourroglou ne reconnut pas Hamza, et demanda:
+"Meunier, ou est le cavalier qui monte le cheval attache a ta porte?
+
+--O mon agha! le cavalier s'est precipite ici, saisi d'une telle
+crainte, qu'il a couru sa cacher sous la roue."
+
+Kourroglou, tout tremblant de rage, descendit de cheval: "Tiens mon
+cheval." Il tira alors son poignard, et courut a la recherche du voleur.
+Kyrat avait cette qualite, qu'il obeissait en toute chose a quiconque le
+recevait en depot de la main de Kourroglou. Il se laissa guider comme un
+enfant. Hamza, qui n'etait pas sot, jeta la robe de meunier a bas, et
+sauta sur Kyrat. Il essaya d'un temps de galop, et revint attendre
+tranquillement Kourroglou, qui, ayant tourne sens dessus dessous tout ce
+qu'il y avait dans le moulin, et n'y trouvant pas une ame, sortit et vit
+Durrat a la porte. Aux pieds de Durrat, la robe du meunier gisait par
+terre; un peu plus loin on voyait le victorieux Hamza sous sa propre
+forme, monte sur Kyrat. Il pensa dans son coeur: "J'ai fait la un marche
+capital! plaise a Dieu que je ne le regrette pas quand il sera trop
+tard!" Et il s'ecria: "Hamza-Beg!--Quel est ton plaisir, noble
+guerrier?--Nous allons revenir a la maison, mais nous irons au pas, les
+chevaux sont fatigues.--Ou dis-tu que tu veux aller?--A Chamly-Bill. Tu
+m'as offense sans raison; et je suis venu le chercher en personne.--Ne
+plaisante pas davantage, Kourroglou. J'ai cherche le cheval dans le
+ciel, mais, Dieu soit loue, je l'ai trouve sur la terre. Tu as daigne me
+faire present de Kyrat, de ta propre main. Puisses-tu jouir d'une vie
+et d'un bonheur sans fin! Seulement ne me demande pas de te suivre.--Je
+t'en conjure, je l'en prie, Hamza, je deviendrai ton esclave! Dis,
+sont-ce des richesses, un cheval, une femme, que tu convoites? Guerrier,
+je te jure que tu auras toute chose en abondance. Tu as le choix; tout
+ce que je possede t'appartient.--Je ne serai pas la dupe de ta ruse.
+Ce que je desire ne t'appartient pas: je te ferai connaitre la verite.
+J'aime la plus jeune des filles de Hassan-Pacha, qui a promis de me la
+donner pour femme, en echange de Kyrat. Depuis six mois et plus, je
+languissais de desespoir a Chamly-Bill. Maintenant regarde, j'emmene
+Kyrat, et tu es toi-meme la cause de mon bonheur. Puisses-tu vivre
+heureux et longtemps! Je m'en vais prendre femme.--Hamza-Beg! rends-moi
+seulement le cheval, et je t'apporterai sur mon sabre la tete de
+Hassan-Pacha.--Ce serait une conduite basse de ma part; quelle preuve de
+courage montrerais-je aux yeux de ma fiancee?"
+
+Les prieres et les promesses de Kourroglou ne servirent a rien. Hamza
+jura par la plus pure essence de Dieu qu'il ne rendrait pas le cheval.
+Kourroglou poussa un profond soupir du fond de sa poitrine, et dit:
+"Hamza-Beg! permets-moi de chanter un air qui me vient a la memoire."
+
+_Improvisation_.--"Sans Kyrat, la vie et le monde ne sont qu'un fardeau
+pour moi. Pauvre Kourroglou! maintenant que Kyrat a quitte tes mains, tu
+dois te frapper la tete de douleur, Kourroglou!"
+
+Hamza regardait Kourroglou pendant que celui-ci continuait de chanter
+ainsi:
+
+_Improvisation_.--"Tu as du demander Kyrat a Dieu meme. La queue de
+Kyrat etait un bouquet de fleurs. Monter sur lui c'etait monter le
+bonheur en personne. O Kourroglou! que Dieu le le rende! Je me noie dans
+une mer profonde; le chagrin de la perle de Kyrat se pose comme une
+pierre sur mon ame, et m'entraine dans l'abime. Je suis un paysan, un
+meunier, loin de moi cette epee, Kourroglou, tu devras maintenant crier
+"du ble, du ble[27]!"
+
+[Footnote 27: C'est un cri par lequel les meuniers sur la plate-forme de
+leur moulin font connaitre qu'ils n'ont plus rien a moudre.]
+
+Kourroglou avait l'air d'un fou, il disait: "Sans Kyrat je ne merite pas
+d'etre un guerrier."
+
+Hamza dit: "O Kourroglou! tes paroles ont brule mon foie. Va a
+Chamly-Bill, et demeure en repos pendant six mois. A la fin de ce temps,
+tu peux prendre l'habit d'un Aushik[28], et venir au camp de la tribu de
+Haniss. Je vais y mener Kyrat, et j'epouserai la fille du pacha; mais je
+te jure que de meme que j'ai recu Kyrat de tes propres mains, de meme je
+te rendrai de mes propres mains les renes et le cheval.--Comment puis-je
+savoir, o Hamza-Beg, si tu es sincere ou non dans tes paroles?--Je jure
+par le plus pur etre de Dieu. J'ai l'ame noble, et je te le repete
+encore, je conduirai moi-meme Kyrat par la bride, et je te le rendrai."
+
+[Footnote 28: Chanteur improvisateur.]
+
+Cela dit, il tourna la tete de Kyrat, et s'en fut vers le camp de la
+tribu de Haniss. Kourroglou contempla son bien-aime cheval jusqu'a ce
+qu'il eut disparu dans l'eloignement. Triste, et les yeux baisses, il
+retourna sur ses pas et monta sur Durrat. Tous les bandits etaient
+sortis de Chamly-Bill afin de voir quelle figure ferait Hamza, ramene
+par Kourroglou; mais quand ils virent leur chef seul et monte sur
+Durrat, ils se dirent entre eux: "Kourroglou aura ete attrape par cette
+adroite tete pelee." Ils eurent peur de la colere de Kourroglou, et se
+disperserent dans toutes les directions. Chacun d'eux comme un rat, se
+cacha dans quelque trou. Ayvaz seul fut assez hardi pour parler, et
+dit: "Agha, tu as fait un bon marche; Durrat pour Kyrat! As-tu pris le
+voleur?--Va-t'en, sot enfant!" Le jeune homme effraye s'eloigna.
+
+Kourroglou s'en fut dans le harem, et, pendant les six mois qui
+suivirent, il ne bougea pus de la chambre de Nighara. Au bout de ce
+temps, il dit: "Nighara, Hamza m'a fait une promesse: il faut que
+j'aille la-bas et que j'y meure ou que je revienne avec Kyrat."
+
+Il se leva, revetit l'habit d'un Aushik, et, apres avoir pris conge de
+sa femme, il partit.
+
+En s'approchant du camp des Haniss, il se preparait a passer une large
+riviere, quand il remarqua sur le sable la trace des pieds d'un cheval
+qui l'avait franchie en un saut, d'une rive a l'autre. Il dit dans son
+coeur: "Nul cheval au monde, excepte mon Kyrat, ne pourrait accomplir
+une chose semblable. Hamza a du venir ici avec lui."
+
+Etant entre dans le camp, il mit un temps considerable a faire le tour
+des tentes nombreuses et des cordes tendues qui en marquaient les
+limites. Fidele a son role, il chantait tout le temps de sa plus belle
+voix, charmant et egayant tous ceux qu'il rencontrait; et toutes ses
+chansons etaient a l'eloge du cheval.
+
+Cette nouvelle parvint bientot aux oreilles du pacha; ce seigneur etait
+de mauvaise humeur, parce que depuis le jour ou Kyrat lui avait ete
+amene par Hamza, il n'avait pu encore monter ce cheval, qui etait
+attache dans l'ecurie et ne souffrait que personne s'approchat de lui,
+si ce n'est Hamza-Beg. Le pacha ordonna que Kourroglou fut amene en sa
+presence. Il lui fit un accueil gracieux, et lui permit de s'asseoir
+dans sa tente. "On dit que tu es habile dans l'art de louer les chevaux:
+tu arrives justement dans un lieu ou tu peux voir une ecurie qui n'a pas
+sa pareille dans tout l'univers." Kourroglou eut peur que Hamza-Beg ne
+le trahit; il regarda, et, voyant que ce dernier etait absent, il chanta
+l'eloge suivant:
+
+_Improvisation_.--"Laissez-moi chanter l'eloge d'un cheval arabe. Sa
+criniere doit etre comme si elle etait de fils de soie; ses pieds ne
+doivent pas etre charnus. Ils sont exactement entoures de peau; ses
+sabots ont l'air d'avoir ete tournes; ses fers ne doivent pas peser plus
+d'un okha d'argent; il doit etre robuste et d'une taille moyenne; son
+cou doit etre long, mince et uni comme un ruban. Quand on le sort de
+l'ecurie, il bondit et se joue de mille manieres."--Bravo, Aushik! cria
+le pacha, je n'ai jamais entendu louer le cheval avec tant de _methode_.
+Le celebre Kyrat qu'Hamza-Beg m'a amene possede toutes les qualites que
+tu as enumerees; mais de quel usage est-il pour moi? Il est si mechant
+et si fou, que je ne puis pas le monter.
+
+Kourroglou dit: "Longue vie au pacha! un cheval fou est le meilleur a
+monter.--Pour quelle raison?"
+
+Kourroglou chanta ainsi:
+
+_Improvisation_.--"Un noble cheval marche hardiment, comme s'il
+cherchait a renverser son cavalier. Il secoue ses oreilles et tire si
+fort les renes que le cavalier doit le tenir ferme et ne donner aucun
+repos a ses mains. Le cheval d'un guerrier-belier doit etre fou comme
+son maitre."
+
+Le pacha appela ses serviteurs: "Faites venir Hamza-Beg devant moi. Je
+desire qu'il ecoute ces belles louanges du cheval."
+
+Hamza-Beg avait epouse la plus jeune fille du pacha, et il avait ete
+eleve au rang de grand vizir.
+
+Il vint, vetu d'un riche habit de fourrure; son turban etait du plus
+beau cachemire, et il avait une suite de trois cents hommes.
+
+Il entra, et, saluant a peine de la tete le pacha, il s'assit sans qu'on
+le lui dit et s'etendit sur son siege.
+
+Kourroglou fut grandement surpris de voir tant de splendeur et de
+gravite dans un homme qui, six mois auparavant, n'etait qu'un marmiton.
+Il se leva humblement de sa place et fit un profond salut. Un frisson
+glacial courut sur toute sa peau, et, en saluant, il placa la main sur
+son coeur. Ce geste signifiait: Hamza-Beg! sois misericordieux et ne me
+trahis pas! Hamza-Beg, en reponse, placa la main sur ses yeux, ce qui
+voulait dire: "Ne crains rien et prends patience[29]!"
+
+[Footnote 29: La conversation par signes est portee a une grande
+perfection en Perse. Je me rappelle qu'une fois, pendant ma visite a un
+certain beglerberg, on lui amena un coupable qui ne voulait pas avouer
+sa faute. Le beglerberg ordonna d'apporter les fouets et les felakas.
+"Je jure que je suis innocent", s'ecria l'accuse, croisant sur sa
+poitrine ses deux poings fermes avec un seul doigt leve en avant. Les
+executeurs etaient prets, regardant le beglerberg, qui, de son cote,
+fixait les yeux sur la poitrine de l'accuse: "Tu es coupable, drole,
+s'ecria-t-il.--Sur ta tete bienheureuse, je suis innocent", repondit
+l'accuse, croisant ses poings comme auparavant, avec cette difference
+qu'il y avait deux doigts au lieu d'un projetes en avant. Ils
+continuerent ainsi, l'accuse apres chaque menace du beglerberg, croisant
+ses mains sur sa poitrine avec toujours plus de doigts leves. Enfin,
+quand apres une nouvelle protestation, il eut mis ses mains sur sa
+poitrine avec tous les doigts etendus, le beglerberg dit: "Allons,
+laissez-le aller. Peut-etre est-il reellement innocent. Retourne a ta
+maison, et fais que je n'entende pas de plaintes contre toi." Quand
+je quittai la maison du beglerberg, je remarquai que mes domestiques
+riaient et chuchotaient entre eux, et j'obtins d'eux l'explication
+suivante: l'accuse avait fait d'abord entendre au beglerberg qu'il lui
+donnerait un tuman, s'il voulait le renvoyer; ensuite il lui en avait
+promis deux, trois et ainsi de suite; mais il n'obtint son pardon que
+lorsqu'il eut promis de payer dix tumans. (_Note de M. Chodzsko._)]
+
+Le pacha dit: "Nul doute que l'Aushik ne soit lui-meme un bon cavalier."
+Il se tourna vers Kourroglou et dit: "Aushik, serais-tu dans le cas de
+monter mon cheval?" Kourroglou se mit a pleurer et a se plaindre de ce
+qu'on voulait, sans doute, lui donner quelque cheval fou qui le tuerait
+et rendrait ses enfants orphelins. Le pacha dit: "N'aie pas peur. Tu
+auras deux cents tumans de moi. Si le cheval te tuait, l'argent serait
+remis a ta veuve et a tes orphelins, comme le prix de ton sang. Si tu
+peux descendre vivant de dessus son dos, je te donnerai l'argent comme
+recompense." Kourroglou dit: "Puisse le pacha nager dans le bonheur, et
+puisse son regne etre long! Je suis content. Si je meurs, puisses-tu
+vivre de longs jours, seigneur!" Le pacha donna ordre au vizir d'aller
+chercher Kyrat.
+
+Le ruse Hamza-Beg pourvut a tout: voyant que Kourroglou n'avait point
+d'armes avec lui, il reussit, en sellant Kyrat, a cacher une massue sous
+les housses et suspendit un sabre au pommeau de la selle. Il le brida
+ensuite et lui noua la queue. Six hommes suffisaient a peine pour
+conduire Kyrat hors de l'ecurie, tant il etait devenu gras et sauvage,
+apres six mois de repos. L'ecume jaillissait de ses naseaux. Kourroglou
+vit tout et chanta:
+
+_Improvisation_.--"O toi que j'ai eu pour la premiere fois entre mes
+mains dans le Turkestan, viens, Kyrat, viens, bonheur de ma vie! Tu es
+tombe entre les mains d'un vilain. Viens, Kyrat, toi la plus chere de
+toutes les choses de ma vie, viens! J'ai pour toi un mors fait avec
+quinze livres de fer. Quand tu es courrouce, tu ne touches pas a ta
+nourriture de trois jours; tu ne bronches pas dans une course de
+quarante milles. O Kyrat, toi, la plus chere des choses de ma vie,
+viens!"
+
+Le pacha dit: "Aushik, ma patience est epuisee; je t'ordonne de monter
+ce cheval a l'instant meme."
+
+Kourroglou dit: "Je suis sur que le cheval me tuera. Beni soit le sel
+que tu m'as donne; sois le protecteur de mes pauvres orphelins!...--Tu
+peux te tranquilliser; il ne te tuera pas. Je te recommande a la
+protection des quatre premiers khalifes." En disant ces mots, le pacha
+mit dans le sein de Kourroglou la bourse promise, avec les deux cents
+tumans. Ce dernier dit: "Longue vie au pacha!" et il alla vers Kyrat.
+Hamza-Beg lui tendit les renes de ses propres mains, et lui dit tout
+bas: "Guerrier, la parole d'un guerrier est une parole. La promesse
+que je t'ai faite il y a six mois est remplie." Kourroglou lui dit a
+l'oreille: "Pour cette conduite genereuse, je te jure, aussi longtemps
+que j'aurai un morceau de pain, je le partagerai avec toi." Hamza-Beg
+dit: "Prends le sabre suspendu a la selle, attache-le a ta ceinture,
+tu trouveras aussi une massue sous les housses." Kourroglou monta
+sur Kyrat, ceignit le sabre, et, tirant la massue, il la fit tourner
+au-dessus de sa tete. Hamza-Beg recula, comme s'il etait effraye, et se
+cacha dans la foule. Quand Kourroglou sentit Kyrat sous lui, il devint
+si joyeux, qu'il perdit toute sa raison et sa presence d'esprit. Il
+faisait trotter le cheval dans toutes les directions. Le pacha le
+rappela: "Aushik, donne-moi le cheval; il me parait tres-doux, ce matin:
+laisse-moi essayer de le monter." Kourroglou dit dans son coeur: "Je te
+laisserais plutot monter sur mon propre cou;" et il ajouta tout
+haut: "Pacha, permets-moi de te chanter un air, d'abord; ensuite, je
+descendrai.".
+
+_Improvisation_.--"Ce cheval peut courir, en un jour, d'Ardibil a
+Kashan. Qu'importe le sultan, qu'importent tous les pachas a celui qui
+est monte sur ce cheval? Ce cheval ne s'arrete que tous les trente
+fersakh. O toi, bonheur de ma vie, tu es encore a moi.
+
+"Il a franchi une grande riviere; j'ai reconnu l'empreinte de ses
+pas. Oh! je baiserai chacun de tes sabots, je baiserai tes deux yeux
+brulants. Je remercie Dieu de te revoir, o mon Kyrat, bonheur de ma vie;
+tu es encore a moi."
+
+[Illustration: Chien pele, tu vas emporter la peau du cheval. (Page
+21.)]
+
+Le pacha dit: "Aushik, fais-le galoper encore une fois, je te regarde
+comme un habile cavalier." Kourroglou passa deux fois au galop pres de
+l'endroit ou etait le pacha. "Bien, maintenant donne-le-moi, je veux
+l'essayer moi-meme.--Pacha, tu ne le monteras pas."
+
+Le pacha se tourna vers Hamza-Beg, et dit: "Ce fou ne veut pas me rendre
+le cheval. Si c'etait Kourroglou lui-meme?" Hamza-Beg repondit: "Comment
+puis-je le dire?--N'as-tu donc pas vu le bandit durant ton sejour a
+Chamly-Bill?--Je ne l'ai pas vu. Mes yeux aussi bien que mon esprit ont
+ete occupes tout le temps a trouver quelque moyen de derober Kyrat.
+Ce Kourroglou a plusieurs milliers de braves guerriers comme lui; qui
+pourrait jamais tous les connaitre?" Le pacha, tournant son visage
+vers Kourroglou, dit: "Allons, amene ici le cheval, je veux le monter
+maintenant." Kourroglou dit: "Sante au pacha! un air me vient dans la
+tete; ecoute-moi:
+
+_Improvisation_.--"Une course sur un cheval bai porte toujours bonheur.
+Le coeur du cavalier met en lui ses delices. Ses genoux sont noirs, son
+cou vous rappelle le cou du chameau _bagyar_[30]. Le coeur met en lui
+ses delices. Quand il marche, son pas est comme le pas du chameau
+_kosahk_[31]; quand il est en bon etat, son dos doit etre aussi large
+que sa poitrine, et la distance entre ses jambes de derriere est telle
+qu'un archer peut s'asseoir entre pour tendre son arc. Le coeur met ses
+delices en lui."
+
+[Footnote 30: Espece de chameau tres-estimee en Perse.]
+
+[Footnote 31: Autre espece de chameau.]
+
+Le pacha dit: "Tu deviens trop familier, Aushik. Je t'ai deja dit que
+nous en avions assez; descends. Je desire monter Kyrat moi-meme."
+Kourroglou sourit avec mepris, et dit:
+
+"Pacha sans cervelle! je couvrirai ton turban de boue! Comment peux-tu
+penser a monter ce coursier? il a plus d'esprit que toi." Le pacha dit:
+"Hamza-Beg, dis-lui de descendre.--Je le lui ai dit, mais il refuse
+d'obeir. J'ai peur, en verite, que cet homme ne soit Kourroglou.
+Pourquoi lui as-tu donne le cheval?" Le pacha dit: "Allons, vite,
+descends, Aushik, es-tu sourd?" Kourroglou dit: "Pacha, je me rappelle
+un air; ecoute-moi:
+
+_Improvisation_.--"Le cheval est a moi. Je ferai couvrir son precieux
+dos de housses de soie. Je le ferai baigner dans toute une riviere de
+vin rouge. C'est l'elu de Kourroglou, l'elu entre cinq cents chevaux.
+Le coeur met en lui ses delices. Quand le chef des palefreniers,
+Daly-Mehter, s'approche de lui, il se leve sur ses jambes de derriere,
+et le palefrenier, pour le panser, est oblige de le frapper sur la
+bouche avec un baton."
+
+[Illustration: Voici mon tribut. (Page 28.)]
+
+"Alors tu es Kourroglou, s'ecria le pacha; j'en remercie Dieu! Je t'ai
+cherche dans le ciel, et je t'ai trouve sur la terre. Je vais te faire
+mettre en pieces ici, de telle sorte qu'il ne reste pas de traces de toi
+sur la terre."
+
+Hamza-Beg, voyant que la querelle s'echauffait et que les choses, selon
+toute apparence, deviendraient pires encore, se retira pour voir a
+quelque distance comment elles finiraient. Le pacha cria: "Hamza-Beg,
+viens la, voici Kourroglou!" Hamza-Beg repliqua: "Oui, tu l'as dit; mais
+que puis-je faire contre lui? Ne t'ai-je pas conseille de ne pas lui
+mettre le cheval entre les mains?" Le pacha fut epouvante, mais il
+continua d'appeler Kourroglou, lui ordonnant de descendre. Kourroglou
+chanta ainsi:
+
+_Improvisation._--"Hassan-Pacha, ne te fie pas trop a ton pouvoir. J'ai
+plus d'un serviteur qui te vaut. Que te servira de gravir des montagnes
+et des rochers? Crois-moi, le pied de ton cheval ne passera jamais sur
+mes chemins. Aghas, sultans! regardez le vaste desert. J'aurai vos corps
+enveloppes de la tete aux pieds dans la pourpre du sang. Je vous
+tuerai tous avant de revoir Ayvaz. Mes serviteurs portent de lourds
+djezzairs[32] sur leurs epaules. Montrez-moi le heros qui puisse tendre
+mon arc. Avancez, heroiques beliers! voyons si vous pouvez frapper un
+bouclier avec vos tetes. Je puis macher le fer et le cracher ensuite
+vers le ciel. Je suis le seigneur de Chamly-Bill et de ses montagnes
+couvertes sur leurs cretes de neiges aux mille couleurs. Je compte mille
+hommes de chaque tribu sous ma banniere. Je puis seul montrer cent mille
+ingenieuses devises."
+
+[Footnote 32: Longue arquebuse appelee aussi shamtal; elle porte a une
+grande distance.]
+
+Le pacha commanda alors a ses hommes de le saisir. Kourroglou, sur
+cela, s'ecria: "O Ali!" Et tirant l'epee du fourreau, il fondit sur les
+nomades, comme un loup affame sur un troupeau. Des monceaux de cadavres
+s'eleverent autour de lui, et le pacha prit la fuite. Kourroglou dit
+dans son coeur: "Hamza-Beg m'a rendu de tels services qu'il faut que je
+lui montre ma gratitude d'une maniere sensible. Je tuerai son beau-pere,
+afin qu'il regne desormais sur la tribu de Haniss." Alors, donnant de
+l'eperon a Kyrat, il atteignit le pacha, et d'un coup de son sabre il
+lui aplatit le crane comme la tete d'un pavot. Hamza-Beg vit le sort de
+son maitre, et, otant son turban, il se jeta sous les pieds de Kyrat,
+ce qui signifiait: Nous nous rendons; nous sommes tes prisonniers.
+Kourroglou dit: "Hamza-Beg, si j'ai tue le pacha, c'etait seulement
+pour faire de toi son successeur. Si dans ton coeur tu as quelque autre
+desir, dis-le-moi, que je puisse l'accomplir."
+
+Kourroglou, ayant etabli solidement l'autorite de son ami sur les tribus
+de Haniss, le quitta pour retourner a Chamly-Bill. En passant a travers
+les camps les plus eloignes, il jeta un regard dans l'interieur de
+quelques tentes. Les eunuques en sortirent aussitot, et lui reprocherent
+la hardiesse avec laquelle il se permettait d'examiner l'interieur des
+tentes qui formaient le harem de Hassan-Pacha. Kourroglou demanda si la
+femme de Hamza-Beg etait la. "Elle y est," fut la reponse. "Combien de
+filles avait Hassan-Pacha?--Sept; l'une d'elles est mariee a Hamza; les
+six autres ne sont pas mariees.--Amenez-les ici, et faites-les placer en
+rang; je desire les voir." Quand ses ordres eurent ete executes, il dit:
+"Celle-la seule peut partir; c'est la femme d'Hamza-Beg, et elle est
+pour moi une fille, une soeur."
+
+Il fit choix de la plus jolie des sept soeurs, et la placa derriere
+lui sur sa selle. Il dit a l'eunuque: "Si Hamza-Beg demande ce qu'est
+devenue la fille du pacha, tu lui diras que Kourroglou l'a emmenee a
+Chamly-Bill pour son ancien maitre, Daly-Mehter."
+
+Et il s'en alla ainsi de bourgade en bourgade jusqu'a ce qu'il fut
+arrive chez lui. Tous les bandits vinrent a sa rencontre. Kourroglou dit
+a Ayvaz de faire venir Daly-Mehter devant lui, et d'envoyer la fille du
+pacha dans son propre harem. Aussitot que Daly-Mehter parut, Kourroglou
+dit: "Ecoute-moi, ecuyer, j'ai ete irrite contre toi a cause de Kyrat.
+Faisons la paix. J'ai amene la fille de Hassan-Pacha pour toi." Alors,
+se tournant vers Ayvaz, il dit: "Qu'aucune depense ne soit epargnee. Il
+faut que tu prepares des noces splendides; car c'est la fille d'un homme
+d'un rang eleve; elle doit etre honoree."
+
+Les ceremonies et les illuminations durerent pendant sept jours a
+Chamly-Bill. A la fin du septieme jour, la nouvelle femme de Daly-Mehter
+fut conduite dans sa demeure.
+
+
+
+SEPTIEME RENCONTRE.
+
+L'histoire d'Hamza-Beg a ete un peu longue; mais il nous semble que si
+la sultane Scheherazade l'eut racontee au sultan Schaariar, il ne s'en
+serait pas plaint plus que des autres, et n'eut pas fait couper la tete
+feconde de la belle rapsode, avant d'avoir vu au moins ce qui etait
+advenu de la tete chauve d'Hamza. Maintenant Kourroglou arrive a un
+episode de sa vie qui se distingue de tous les autres par sa brievete
+et sa couleur sinistre. Il y a un crime dans la vie de ce heros, et a
+partir de ce moment on voit le signe de la colere divine se lever a son
+horizon et envahir peu a peu la splendeur de son ciel. Le rapsode n'en
+fait pas la remarque, il ne dogmatise pas; on voit meme qu'il raconte
+sans figure et sans complaisantes metaphores, comme a regret et penetre
+d'effroi, le crime de son heros. Mais l'admirable instinct philosophique
+qui est dans la conscience des poetes populaires se revele dans
+l'enchainement des aventures de Kourroglou. Qu'on ne croie donc pas que
+ce sont des episodes pris au hasard dans le roman capricieux de sa vie
+errante. Non; la memoire populaire est un artiste ingenieux, un poete
+qui ne manque pas de profondeur. Au premier coup d'oeil, nous avions
+pense que la vie de Kourroglou n'etait qu'un conte heroique et comique;
+mais arrives a la septieme rencontre, et voyant ensuite se derouler
+la suite de ses derniers succes, puis de ses imprudences, puis de ses
+revers et de ses profondes douleurs, enfin de ses infortunes jusqu'a sa
+mort deplorable, nous avons reconnu que c'etait la un veritable poeme,
+avec son sens philosophique, sa moralite et sa personnification de
+l'etre humain (d'une race peut-etre en particulier), dans un individu
+poetique. Nul doute que Kourroglou a existe, et que le fond de son
+histoire est authentique: c'est le Napoleon de la race nomade; et s'il
+est deja devenu fabuleux, c'est que, pour les esprits illettres, deux
+siecles equivalent peut-etre a deux mille ans. Mais la tradition fait
+l'histoire d'apres les memes regles morales qu'observent les hommes de
+genie pour l'ecrire. Elle comprend qu'un heros n'est qu'une incarnation
+plus riche de l'esprit qui anime ses contemporains. Elle ne lui donnera
+donc ni vertus, ni vices, ni facultes qui ne soient en rapport avec ceux
+de sa race et de son temps. Kourroglou traversant les precipices et les
+fleuves a la course de son cheval, massacrant a lui seul une armee,
+mangeant et buvant comme les heros de Rabelais, est au fond de ce milieu
+fantastique un homme tres-reel, un caractere tres-sainement developpe.
+C'est ainsi qu'a procede Hoffmann dans ses bons jours; c'est pour
+cela que, parmi de nombreuses aberrations, il a cree plusieurs
+chefs-d'oeuvre.
+
+Kourroglou etait marque en naissant d'un signe de grandeur. Il avait
+de grandes choses a faire, pour lui-meme et pour sa race: venger le
+supplice de son pere et affranchir les _vaillants hommes_ de son temps
+du joug des _sunnites impies_. Mais comme les vaillants hommes de son
+temps, il est ne temeraire et orgueilleux. Une ardente curiosite, une
+vanite secrete l'ont deja prive d'une partie des avantages que son pere
+le magicien devait lui procurer. On se rappelle que ce pere, ce magicien
+(qui, entre nous, me parait etre une personnification du Destin, tout
+puissant et aveugle comme lui), lui avait prepare, par ses savantes
+incantations, un cheval qui l'eut porte jusqu'au ciel; car il avait des
+ailes, et c'est un regard d'irresistible curiosite de Kourroglou qui
+les a fait tomber de ses flancs lumineux. Kyrat sera encore le premier
+cheval du monde, a dit le pere; mais ce ne sera plus Pegase, et ses
+pieds rapides sont pour jamais enchaines a la terre.
+
+Une seconde imprudence de Kourroglou cause l'eternelle douleur et la
+mort de son pere. On se rappelle qu'il devait lui rapporter dans un vase
+l'ecume d'une source mysterieuse; mais l'ecume le tente, il la boit, et
+le pere ne reverra plus la lumiere des cieux. "A partir de ce jour,
+tu n'es plus Roushan, dit le magicien, tu es Kourroglou, le fils de
+l'aveugle," c'est-a-dire le fils du Destin, et ce nom fera ta gloire et
+ta condamnation. Tu as venge ton pere, mais tu l'as laisse perir; tu
+seras le plus grand guerrier de ton siecle, mais tu seras maudit; tu
+porteras la peine de ton orgueil au milieu de tes prosperites, et, comme
+ton pere, tu finiras miserablement.
+
+Jusqu'ici nous avons vu reussir, comme par miracle, toutes les
+audacieuses tentatives de Kourroglou. Il a rassemble mille hommes de
+chaque tribu, il s'est bati une forteresse que nul souverain n'ose plus
+attaquer. Il a enleve Ayvaz et Nighara, ces deux objets de sa tendresse;
+mais Ayvaz le trahira, et Nighara, pas plus que ses sept cent
+soixante-dix-sept femmes, ne lui fera connaitre la joie et l'orgueil de
+la paternite. Chacune de ses entreprises sera couronnee de succes en
+apparence, et sera expiee dans l'ensemble mysterieux de sa vie par de
+poignantes douleurs. On verra bientot (et on l'a vu deja par ce cri de
+l'ame qui lui echappe au milieu de ses plus menacantes improvisations:
+_la vie est un fardeau pour moi!_), qu'il pressent la fatalite attachee
+a tous ses pas. L'orgueil est son mauvais ange, l'orgueil doit le
+perdre, l'orgueil le rend criminel; cet orgueil sera chatie. Ses grandes
+facultes, je ne sais pas s'il ne faut pas dire pour entrer dans l'esprit
+de la race qui le chante, _ses grandes vertus_, l'ambition, la cupidite,
+la ruse, la volupte, l'intemperance, la soif du sang, tout ce qui l'a
+fait grand et heureux parmi les heros de sa race, va l'abandonner peu a
+peu, parce qu'il a abuse de ces dons du ciel. Je parle comme un rapsode
+turcoman, faites-moi le plaisir de m'ecouter en bons Turcomans; oui,
+c'etaient la des dons du ciel! Il etait le plus grand des fourbes. Honte
+a lui! il va devenir confiant et sincere, parce qu'une fois il a fait un
+mauvais usage de sa ruse et de sa prudence. Il dressait des embuches, et
+l'ennemi ne manquait jamais d'y tomber: gloire a lui! mais une fois il a
+tendu le piege a celui qu'il devait respecter, et desormais il sera pris
+dans ses propres filets: malheur a lui! Il etait bandit et meurtrier,
+rien de mieux! Une fois il est devenu assassin: desormais le poignard
+sera toujours leve sur lui. Malheur au fils de l'aveugle!
+
+Voila, je crois, le raisonnement qu'il faut mettre dans la bouche du
+rapsode, pour comprendre la septieme rencontre et la suite des jours de
+Kourroglou. Appelons maintenant l'exemple a notre aide.
+
+Kourroglou avait, comme on sait, l'innocente habitude de detrousser les
+marchands qui poussaient la folie ou l'insolence jusqu'a lui refuser un
+modeste tribut de cinq cents tumans en passant sur ses terres. Mais il
+n'avait pas souvent cet embarras, parce que les riches voyageurs, ayant
+appris a le connaitre, allaient desormais au-devant de ses desirs, et ne
+se faisaient plus tirer l'oreille pour s'executer. Kourroglou etait si
+sur de son fait, qu'il s'en allait tout seul, deguise, le plus souvent
+en aushik (chanteur improvisateur), au beau milieu de la caravane; et
+quand il s'etait un peu diverti aux depens de ses hotes, quand il leur
+avait bien fait peur de l'ogre Kourroglou; quand il leur avait dit:
+"Seigneurs, prenez garde! Kourroglou est toujours la ou on l'attend
+le moins; peut-etre est-il deja parmi vous; mais, pour sur, il y sera
+bientot." Alors le sycophante, en les voyant palir, renfoncait sa
+guitare, levait sa massue, et criait de sa voix de stentor: "Voila
+Kourroglou!" Aussitot les marchands de se prosterner, de se frapper
+la poitrine, de s'arracher la barbe et de crier merci! "Guerrier,
+disaient-ils, nous savons que tu as porte le tribut a cinq cents tumans;
+mais si tu exiges le double, nous te le donnerons a condition que
+nous ne verrons pas le visage de Daly-Hassan." On se rappelle que ce
+Daly-Hassan, ancien brigand pour son compte personnel, vaincu par
+Kourroglou, s'est attache a lui par reconnaissance, a grossi son armee
+par de nombreux enrolements, et qu'il se distingue dans toutes les
+entreprises. Mais il parait que sa cruaute est excessive. Lorsque
+Kourroglou, toujours fidele aux lois qu'il a instituees, a repondu aux
+marchands: "Oh non! c'est bien assez!" il revient vers ses compagnons,
+et Daly-Hassan, qui l'attend au pied de la montagne en lechant ses
+moustaches comme un tigre qui a soif, lui demande la permission
+d'essayer le tranchant de son sabre sur ces marauds, afin de leur
+arracher quelques barils de vin par-dessus le marche. Mais Kourroglou
+lui repond: "Vous connaissez le proverbe arabe: la justice constitue la
+moitie de la religion!" Et il rentre a Chamly-Bill les poches pleines
+d'or et le coeur de bons sentiments.
+
+Mais, helas! il est arrive ce jour nefaste ou le heros doit etre mis a
+la plus rude epreuve, et ou sa vanite doit dechainer les maledictions
+suspendues sur sa tete. Il faut suivre ce recit dans l'original.
+
+"Un jour, Mohammed-Beg, de la tribu des Kajars, vint visiter Kourroglou
+avec douze mille hommes de cavalerie. Ils demeurerent a Chamly-Bill,
+buvant et festoyant, jusqu'a ce que les celliers et les cuisines de
+Kourroglou fussent completement vides. Le sommelier et le cuisinier
+vinrent ensemble l'annoncer a Kourroglou, et dirent: "Tes hotes ont
+mange et bu tout ce qu'il y avait ici; ils n'ont pas meme laisse les
+croutes ou la lie."
+
+Kourroglou envoya ses gardes roder dans le voisinage, et bientot apres,
+on lui signala une caravane. Il fit seller Kyrat; et, arme de pied en
+cap, il se dirigea vers la prairie.
+
+Il regarda et vit une immense caravane campee sur ses paturages. Tout
+annoncait que le marchand etait un homme puissamment riche. Et dans une
+tente dressee pour la circonstance, on voyait deux Turcs assis et jouant
+au trictrac. Kourroglou arriva jusqu'a eux, et dit: "Salam!" Un des
+Turcs l'apercut, et dit: "Homme, descends de cheval!--Non, je ne veux
+pas descendre.--D'ou viens-tu?--Eh quoi! n'avez-vous pu deja reconnaitre
+Kourroglou?--Bien, cela est tout a fait different. Kourroglou est un
+grand homme; nous lui paierons un tribut pour le sejour que nous avons
+fait sur ses terres." Kourroglou crut que le marchand voulait se
+debarrasser de lui par une plaisanterie; car il ne s'etait pas leve pour
+lui temoigner son respect quand le nom de Kourroglou etait sorti de
+ses levres. Il se recula, et visant avec sa lance le Turc qui restait
+toujours assis, il fit cabrer son cheval. Le Turc lui dit alors
+froidement: "Retiens ton bras, Kourroglou." La pointe de la lance avait
+deja effleure la poitrine du Turc; mais Kourroglou retint son cheval
+et s'arreta. Le Turc dit: "Tu devrais jeter un voile de femme sur ton
+visage. Il ne convient pas a des hommes d'agir ainsi. J'ai entendu
+raconter beaucoup de choses de toi; mais je t'ai vu maintenant, et tu ne
+merites pas ta renommee. Un homme brave donne a son ennemi le temps de
+se mettre en garde. C'est le role d'une femme de combattre sans avertir
+et de tuer par surprise. Laisse-moi au moins le temps de finir ma partie
+de trictrac, de prendre ensuite mes armes et de monter sur mon cheval.
+Nous nous battrons alors en duel. Si je te tue et si je delivre le
+_collier du monde de tes etreintes rapaces_, des prieres seront dites
+pour ton ame. Si, au contraire, tu reussis a me tuer, tu prendras toutes
+les richesses et les marchandises rassemblees en ce lieu."
+
+Kourroglou ecouta patiemment et reconnut la justice de ces paroles. Il
+attendit donc qu'il plut au marchand de s'armer et de monter a cheval.
+Quand cela fut fait, le Turc dit: "Kourroglou, tu dois commencer; tu
+es libre de m'attaquer de telle maniere et avec telle arme qu'il te
+plaira."
+
+Kourroglou avait dix-sept armes sur lui, et il fit autant d'attaques
+differentes; mais elles furent toutes parees ou repoussees.
+
+Le Turc s'ecria: "Viens plus pres, prends-moi par la ceinture, et vois
+si tu peux me faire descendre de cheval. J'aimerais a eprouver ta
+force." Kourroglou saisit le marchand a la ceinture et tacha de le
+desarconner; mais le Turc se tint ferme sur la selle, comme s'il y eut
+ete cousu.
+
+Le Turc dit: "C'est maintenant a mon tour; laisse-moi te faire eprouver
+ma force." Il saisit la ceinture de Kourroglou, et le secoua d'une telle
+facon, que ce dernier fut sur le point de tomber; et meme un de ses
+pieds avait deja perdu l'etrier.
+
+Le Turc, comme s'il dedaignait de profiter de sa victoire, lacha la
+ceinture de Kourroglou, quitta son armure, et, descendant de cheval, il
+invita Kourroglou a entrer sous sa tente et a devenir son hote.
+
+Kourroglou descendit avec soumission de dessus Kyrat, se glissa dans
+la tente comme un rat, et prit humblement un siege. Il se sentait si
+honteux, qu'il osait a peine respirer. Le Turc baissa la tete comme
+auparavant, et se remit a jouer au trictrac avec son compagnon.
+Kourroglou vit que le Turc etait un homme plein de courage et de
+noblesse. Fidele a son habitude de dire en face a l'homme brave qu'il
+etait brave, et au poltron qu'il etait poltron, il accorda sa guitare,
+et chanta au marchand l'air suivant:
+
+_Improvisation._--"J'ai demande a ses esclaves et a ses serviteurs qui
+il etait. Ils ont tous repondu: C'est le seigneur des seigneurs, un
+marchand guerrier. Il possede plus d'or qu'on n'en peut trouver dans
+Alep ou dans Damas. C'est le lion du desert. Son coursier est couvert de
+la depouille du leopard. Il ne daigne pas jeter un regard sur un ennemi
+ou sur un ami. J'ai lance mon cheval contre lui, j'ai leve ma massue
+au-dessus de sa tete. Le marchand alors a pousse un cri, et s'est elance
+de sa place."
+
+Le Turc sourit, et regarda l'autre joueur d'une maniere significative
+(car il etait evident que le chanteur mentait par habitude de se
+vanter). Kourroglou dit dans son coeur: "Le maudit se raille de moi." Il
+reprit ainsi:
+
+_Improvisation_.--"O mon Dieu, tu l'as cree sans defaut. Il n'est le
+serviteur que de toi seul; mais envers tout le reste du monde, il est
+imperieux et superbe. Il a amasse des montagnes de marchandises, et il
+s'est repose. Il a jete un regard a son compagnon, et il a souri. Il a
+baisse la tete, et il a joue au trictrac."
+
+Le Turc dit: "Guerrier Kourroglou, pour ta poesie, je te paierai un
+tribut de cinq cents tumans." Kourroglou pensait qu'il n'aurait rien de
+cet homme qui l'avait vaincu. Aussitot qu'il entendit parler de cinq
+cents tumans, son cerveau recouvra la sante; il fut transporte de joie,
+et improvisa ainsi:
+
+_Improvisation_.--"Il a mis sur ses oreilles le bonnet d'un derviche,
+sur ses epaules est un manteau d'hermine. Je lui ai chante un air. Le
+marchand m'a donne cinq cents tumans pour recompense."
+
+Le Turc ayant verse l'argent devant le chanteur, il dit: "Voici mon
+tribu de cinq cents tumans. Si tu veux accepter mon invitation, Dieu
+merci, nous ne manquons pas de vin ni de kabab. Il y a toutes sortes
+d'aliments prepares. Si tu ne veux pas venir, et que tu preferes t'en
+aller, tu es le maitre." Kourroglou dit: "J'aimerais mieux partir, si tu
+daignais me le permettre."
+
+Kourroglou, ayant mis l'argent dans sa poche, prit conge de son hote,
+et retourna a Chamly-Bill. Quand les bandits virent l'argent, ils le
+feliciterent de sa victoire. Kourroglou dit: "Ne m'insultez pas, chiens
+que vous etes! Ce ne sont pas des tumans, mais bien autant de gouttes de
+mon propre sang. Cet homme m'a vaincu; mais il n'a pas voulu me tuer,
+et, de plus, il m'a paye mon sang avec cet argent."
+
+Il ordonna a ses gardes de veiller le moment du depart du marchand et de
+le lui annoncer.
+
+A partir de ce moment, Kourroglou sent decroitre la conscience de sa
+force; il n'ose plus sortir seul. Quand Ayvaz vient lui dire: "Ne
+veux-tu pas faire une sortie, seigneur? Nous sommes a la fin de
+l'automne. Si la neige tombait cette nuit, les routes seraient
+interceptees, et nous ne trouverions plus de voyageurs a ranconner.
+Cependant ta caisse et ta paneterie sont vides. J'apercois une caravane:
+allons!" Kourroglou repond: "Retire-toi! le premier marchand etait un
+homme sage, et il n'a pas voulu me tuer; mais un autre peut etre fou."
+
+Kourroglou ne voulait pas confesser devant ses gens qu'il etait
+continuellement tourmente par l'idee de la superiorite du Turc qui
+l'avait vaincu. Il resolut de voir encore une fois son heureux
+adversaire. Apres bien des perquisitions, il sut le jour ou le marchand
+devait quitter Erzeroum. Il partit avant lui, et se posta dans une passe
+de montagnes, de l'autre cote du la ville ou passait la route. Le Turc
+etait seul, a cheval, ayant laisse sa caravane derriere lui, a quelque
+distance. Kourroglou se sentit transporte de fureur; il poussa son
+cheval sur le marchand, le jeta a bas de sa selle, et coupa la tete de
+_l'homme renverse_. Il sentit bientot sa rage se calmer, et, _fache de
+ce qu'il avait fait_, il chanta ainsi:
+
+_Improvisation_.--"Begs, ecoutez-moi! Sur le chemin d'Alep, je
+rencontrai un marchand, je rencontrai un lion affame. Je soufflais comme
+la brise du matin. Je me suis place en embuscade sur sa route, non loin
+d'Erzeroum; j'ai coupe sa tete a Erzengan. J'ai rencontre un marchand."
+
+L'ayant depouille de ses vetements, Kourroglou vit que ce n'etait pas un
+Turc, mais un Armenien, et il chanta:
+
+_Improvisation_.--"Sa mort m'a delivre de mille maux. Je l'ai acceptee
+avec delices, comme un bouquet de roses. J'ai depouille le corps, et
+j'ai vu que c'etait un Armenien. Oh! que les montagnes se couvrent
+de brouillards, que des torrents ruissellent de leurs sommets[33]!
+Kourroglou, que ton bras soit desseche! J'ai rencontre un marchand."
+
+[Footnote 33: Pour laver le deshonneur d'avoir traitreusement attaque
+l'homme sans defense. Les Persans haissent, a cause de quelques
+differences de religion, les Turcs sunnites, plus encore que les
+chretiens, s'il est possible. De sorte que Kourroglou cherche une
+consolation dans la pensee qu'il a trouve que son superieur a tous
+egards n'etait pas un sunnite, mais un Armenien. (_Note de U.
+Chodzko_.)
+
+Cet Armenien est evidemment le plus grand personnage du roman de
+Kourroglou: et n'est-il pas remarquable que ce heros, si superieur a
+Kourroglou lui-meme par son sang-froid, son courage, sa force et sa
+generosite, soit reste chretien dans l'imagination des rapsodes? Est-ce
+seulement par exces de haine contre les sunnites qu'on lui attribue un
+si grand role? Dans un autre endroit, nous avons vu la princesse Nighara
+s'attendrir tres-particulierement, jusqu'a vouloir se donner la mort,
+pour un voyageur europeen que Kourroglou menacait de sa fureur. Il faut
+bien que dans ces tetes poetiques de l'Orient le chretien soit un etre
+superieur, en depit de la repulsion fanatique.]
+
+Cette derniere strophe, si courte et si bizarre, nous parait la plus
+belle et la plus orientale des improvisations de Kourroglou. Elle a la
+concision mysterieuse du style biblique. L'ame coupable s'y devoile en
+voulant cacher sa honte et son effroi sous des metaphores. L'orgueil
+blesse, la colere, la vengeance toujours vivantes dans le coeur du
+meurtrier, entonnent le chant du triomphe; les mechantes passions
+acceptent la mort de l'homme juste et genereux _comme un bouquet de
+roses_. Puis aussitot le desespoir du maudit etouffe l'hymne impie. _Oh!
+que tes montagnes se couvrent de brouillards!_ la nuit descend sur
+les yeux de Cain. _Kourroglou, que ton bras soit desseche!_ Et le bon
+refrain si bete et si sombre: "J'ai rencontre un marchand!" _en dit plus
+qu'il n'est gros_. Nous connaissons certains refrains romantiques des
+ballades modernes, qui cherchent le terrible et le naif, a l'imitation
+de ces formes populaires. Aucun ne m'a fait l'impression de ce: _j'ai
+rencontre un marchand_, qui vient si a point, qui resume si bien le
+souvenir d'une action qu'on ne veut pas s'avouer a soi-meme, et qui, ne
+cherchant ni le naif, ni le terrible, rencontre l'un et l'autre a la
+grande honte des faiseurs de nos jours. Kourroglou devait etre un grand
+poete. Il ne pensait qu'a la rime et trouvait l'effet. M'est avis
+qu'aujourd'hui nous faisons le contraire.
+
+
+A partir de ce moment, la fatalite s'appesantit sur Kourroglou. Apres
+quelques exploits ou ses imprudences le mettent a deux doigts de sa
+perte et ou il succomberait sans l'heroique secours d'Ayvaz et de ses
+compagnons, il est fait prisonnier, traine a la queue d'un cheval,
+nourri des os qu'on lui jette comme a un chien, enfin attache a un
+poteau pour mourir sous le fouet et le baton. Il echappe pourtant
+a cette epreuve terrible, mais c'est pour retrouver Chamly-Bill en
+revolution; Ayvaz le hait et le maudit comme un tyran, ses meilleurs
+amis le trahissent et l'abandonnent. Le combat qu'il est force de leur
+livrer est d'une haute poesie epique; sa douleur, son amour pour Ayvaz,
+son indignation, touchent parfois au sublime. Enfin, Kourroglou, devenu
+vieux, s'eprend encore d'une princesse etrangere et veut l'enlever.
+Surpris et jete dans un puits, il y devient _si gras_, ce qui, pour un
+homme tel que lui, est le comble de l'abjection et de la honte, qu'il
+est retire de l'abime et delivre a grand' peine. Mais l'esprit du grand
+homme est affaibli. Pris par ses ennemis, il finit esclave et aveugle
+comme Samson, apres avoir vu tuer Kyrat sous ses yeux, et des lors la
+mort est un bienfait pour lui. Ses derniers chants d'agonie ont encore
+de la grandeur et le montrent puissant et resigne. Il y a de l'analogie
+entre la fin de ce poeme et celle de la legende des quatre fils Aymon.
+
+Nous n'avons traduit qu'une faible partie de cette curieuse epopee de
+Kourroglou. La fin est surtout frappante; mais nous ne voulons pas
+priver l'amie qui nous a aide a traduire du plaisir de la donner
+elle-meme au lecteur dans une publication complete.
+
+
+
+FIN DE KOURROGLOU.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Kourroglou, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK KOURROGLOU ***
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
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