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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:42:27 -0700 |
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This file was produced from images generously +made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr + + + + + +L'USCOQUE. + +«Je crois, Lélio, dit Beppa, que nous avons endormi le digne Asseim Zuzuf. + +--Toutes nos histoires l'ennuient, dit l'abbé. C'est un homme trop grave +pour s'intéresser à des sujets aussi frivoles. + +--Pardonnez-moi, répondit le sage Zuzuf. Dans mon pays, on aime les contes +avec passion; dans nos cafés, nous avons nos conteurs comme ici vous avez +vos improvisateurs. Leurs récits sont tour à tour en prose et en vers. +J'ai vu le poëte anglais les écouter des soirées entières. + +--Quel poëte anglais? demandai-je. + +--Celui qui a fait la guerre avec les Grecs, et qui a fait passer dans les +langues d'Europe l'histoire de Phrosine et plusieurs autres traditions +orientales, dit Zuzuf. + +--Je parie qu'il ne sait pas le nom de lord Byron! s'écria Beppa. + +--Je le sais fort bien, répondit Zuzuf. Si j'hésite à le prononcer, c'est +que je n'ai jamais pu le dire devant lui sans le faire sourire. Il paraît +que je le prononce très-mal. + +--Devant lui! m'écriai-je; vous l'avez donc connu? + +--Beaucoup, à Athènes principalement. C'est là que je lui ai raconté +l'histoire de _l'Uscoque_>, qu'il a écrite en anglais sous le titre du +_Corsaire_ et de _Lara_. + +--Comment, mon cher Zuzuf, dit Lélio, c'est vous qui êtes l'auteur des +poëmes de lord Byron? + +--Non, répondit le Corcyriote sans se dérider le moins du monde à cette +plaisanterie, car il a tout à fait changé cette histoire, dont au reste je +ne suis pas l'auteur, puisque c'est une histoire véritable. + +--Eh bien! vous allez la raconter, dit Beppa. + +--Mais vous devez la savoir, répondit-il, car c'est plutôt une histoire +vénitienne qu'un conte oriental. + +--J'ai ouï dire, reprit Beppa, qu'il avait pris le sujet de _Lara_ dans +l'assassinat du comte Ezzelino, qui fut tué de nuit, au traguet de +San-Miniato, par une espèce de renégat, du temps des guerres de Morée. + +--Ce n'est donc pas le même, dit Lélio, que ce célèbre et farouche +Ezzelin... + +--Qui peut savoir, dit l'abbé, quel est cet Ezzelin, et surtout ce Conrad? +Pourquoi chercher une réalité historique au fond de ces belles fictions de +la poésie? Ne serait-ce pas les déflorer? Si quelque chose pouvait +affaiblir mon culte pour lord Byron, ce seraient les notes +historico-philosophiques dont il a cru devoir appuyer la vraisemblance de +ses poëmes. Heureusement personne ne lui demande plus compte de ses +sublimes fantaisies, et nous savons que le personnage le plus historique +de ses épopées lyriques, c'est lui-même. Grâce à Dieu et à son génie, il +s'est peint dans ces grandes figures. Et quel autre modèle eût pu poser +pour un tel peintre? + +--Cependant, repris-je, j'aimerais à retrouver, dans quelque coin obscur +et oublié, les matériaux dont il s'est servi pour bâtir ses grands +édifices. Plus ils seraient simples et grossiers, plus j'admirerais le +parti qu'il en a su tirer. De même que j'aimerais à rencontrer les femmes +qui servirent de modèle aux vierges de Raphaël. + +--Si vous êtes curieux de savoir quel est le premier corsaire que Byron +ait songé à célébrer sous le nom de Conrad et de Lara, je pense, dit +l'abbé, qu'il nous sera facile de le retrouver; car je sais une histoire +qui a des rapports frappants avec les aventures de ces deux poëmes. C'est +probablement la même, cher Asseim, que vous racontâtes au poëte anglais, +lorsque vous fîtes amitié avec lui à Athènes? + +--Ce doit être la même, répondit Zuzuf. Or, si vous la savez, racontez-la +vous-même; vous vous en tirerez mieux que moi. + +--Je ne le pense pas, dit l'abbé. J'en ai oublié la meilleure partie, ou, +pour mieux dire, je ne l'ai jamais bien sue. + +--Nous la raconterons donc à nous deux, dit Zuzuf. Vous m'aiderez pour la +partie qui s'est passée à Venise, et moi, de mon côté, pour celle qui +s'est passée en Grèce.» + +La proposition fut acceptée, et les deux amis, prenant alternativement la +parole, se disputant parfois sur des noms propres, sur des dates et sur +des détails que l'abbé, historien scrupuleux, traitait d'apocryphes, +tandis que le Levantin, épris du romanesque avant tout, faisait bon marché +des anachronismes et des fautes de topographie, l'_Histoire de l'Uscoque_ +nous arriva enfin par lambeaux. Je vais essayer de les recoudre, sauf à +être trahi en beaucoup d'endroits par ma mémoire, et à n'être pas aussi +authentique que l'abbé Panorio pourrait le désirer s'il relisait ces +pages. Mais, heureusement pour nous, nos pauvres contes ont paru dignes de +l'index de Sa Sainteté (ce dont, à coup sûr, personne n'eût jamais été +s'aviser), et Sa Majesté l'empereur d'Autriche, _qu'on ne s'attendait +guère_ non plus _à voir en cette affaire_, faisant exécuter à Venise tous +les index du pape, il n'y a pas de danger que mon conte y arrive et y +reçoive le plus petit démenti. + +«D'abord qu'est-ce qu'un Uscoque? demandai-je au moment où l'honnête Zuzuf +essuyait sa barbe et ouvrait la bouche pour commencer son récit. + +--Ignorant! dit l'abbé. Le mot _uscocco_ vient de _scoco_, lequel, en +langue dalmate, signifie transfuge. L'origine et les diverses fortunes des +Uscoques occupent une place importante dans l'histoire de Venise. Je vous +y renvoie. Il vous suffira de savoir maintenant que les empereurs et les +princes d'Autriche se servirent souvent de ces brigands pour défendre les +villes maritimes contre les entreprises des Turcs. Pour se dispenser de +payer cette terrible garnison, qui ne se fût pas contentée de peu, +l'Autriche fermait les yeux sur leurs pirateries; et les Uscoques +faisaient main basse sur tout ce qu'ils rencontraient dans l'Adriatique, +ruinaient le commerce de la république, et désolaient les provinces +d'Istrie et de Dalmatie. Ils furent longtemps établis à Segna, au fond du +golfe de Carnie, et, retranchés là derrière de hautes montagnes et +d'épaisses forêts, ils bravèrent les efforts réitérés qu'on fit pour les +détruire. Vers 1615, un traité conclu avec l'Autriche les livra enfin sans +appui à la vengeance des Vénitiens, et le littoral de l'Italie en fut +purgé. Les Uscoques cessèrent donc de faire un corps, et, forcés de se +disperser, ils se répandirent dans toutes les mers, et grossirent le +nombre des flibustiers qui, de tout temps et en tous lieux, ont fait la +guerre au commerce des nations. Longtemps encore après l'expulsion de +cette race féroce et brutale entre toutes celles qui vivent de meurtre et +de rapine, le nom d'Uscoque demeura en horreur dans notre marine militaire +et marchande. Et c'est ici l'occasion de vous faire remarquer la distance +qui existe entre le titre de corsaire donné par lord Byron à son héros, et +celui d'uscoque que portait le nôtre. C'est à peu près celle qui sépare +les bandits de drame et d'opéra moderne des voleurs de grands chemins, les +aventuriers de roman des chevaliers d'industrie; en un mot, la fantaisie +de la réalité. Ce n'est pas que notre Uscoque ne fût, comme le corsaire +Conrad, de bonne maison et de bonne compagnie. Mais il a plu au poëte d'en +faire un grand homme au dénoûment; et il n'en pouvait être autrement, +puisque, n'en déplaise à notre ami Zuzuf, il avait oublié peu à peu le +personnage de son conte athénien pour ne plus voir dans Conrad que lord +Byron lui-même. Quant à nous, qui voulons nous soumettre à la vérité de la +chronique et rester dans le positif de la vie, nous allons vous montrer un +pirate beaucoup moins noble. + +--Un corsaire en prose, dit Zuzuf. + +--Il a beaucoup d'esprit et de gaieté pour un Turc,» me dit Beppa en +baissant la voix. + +L'histoire commença enfin. + + * * * * * + +Au commencement où éclata, vers la fin du quinzième siècle, la fameuse +guerre de Morée, étant doge Marc-Antonio Giustiniani, Pier Orio Soranzo, +dernier descendant de la race ducale de ce nom, achevait de manger à +Venise une immense fortune. C'était un homme encore jeune, d'une grande +beauté, d'une rare vigueur, de passions fougueuses, d'un orgueil effréné, +d'une énergie indomptable. Il était célèbre dans toute la république par +ses duels, ses prodigalités et ses débauches. On eût dit qu'il cherchait à +plaisir tous les moyens d'user sa vie, sans en venir à bout. Son corps +semblait être à l'épreuve du fer, et sa santé à celle de tous les excès. +Pour ses richesses, ce fut différent; elles ne tardèrent pas à succomber +aux larges saignées qu'il y faisait tous les jours. Ses amis, voyant sa +ruine approcher, voulurent lui faire des remontrances et l'engager à +s'arrêter sur la pente fatale qui l'entraînait; mais il ne voulut faire +attention à rien, et aux plus sages discours il ne répondait que par des +plaisanteries ou des rebuffades, appelant l'un pédant, traitant l'autre de +Jérémie bâtard, priant ceux qui ne trouveraient pas son vin bon d'aller +boire ailleurs, et promettant des coups d'épée à ceux qui reviendraient +lui parler d'affaires. Ce fut ainsi qu'il fit jusqu'au bout. Lorsque enfin, +toutes ses ressources épuisées, il se vit dans l'impossibilité absolue de +continuer son train de vie, il se mit pour la première fois à réfléchir +sérieusement à sa position. Après s'être bien consulté, il ne vit pour lui +que trois partis à prendre: le premier était de se casser la tête et de +laisser ses créanciers se débrouiller comme ils pourraient au milieu des +débris épars de sa fortune; le second, de se faire moine; le troisième, de +mettre ordre à ses affaires, et d'aller ensuite guerroyer contre les +Turcs. Ce fut ce dernier parti qu'il prit, se disant qu'il valait mieux +casser la tête aux autres qu'à soi-même, et que d'ailleurs il était +toujours temps d'en venir là . Il vendit donc tous ses biens, paya ses +dettes, et, avec ses derniers deniers, qui ne l'auraient pas fait vivre +deux mois, il équipa et arma une galère, et partit à la rencontre des +infidèles. Il leur fit payer cher les folies de sa jeunesse. Tous ceux qui +se trouvèrent sur sa route furent attaqués, pillés, massacrés. En peu de +temps sa petite galère devint la terreur de l'Archipel. A la fin de la +campagne, il revint à Venise avec une brillante réputation de capitaine. +Le doge, voulant lui témoigner la satisfaction de la république pour tous +les services qu'il avait rendus, lui confia, pour l'année suivante, un +poste important dans la flotte commandée par le célèbre Francesco +Morosini. Celui-ci, qui l'avait vu en maintes occasions accomplir les plus +étranges prouesses, enchanté de ses talents et de son audace, l'avait pris +en grande amitié. Orio sentit d'abord tout le parti qu'il pouvait tirer de +cette liaison pour son avancement personnel. Il ne négligea donc aucun +moyen de la resserrer davantage, et, grâce à son esprit, il réussit à +devenir d'abord le favori du général, et bientôt après son parent. + +Morosini avait une nièce âgée d'environ dix-huit ans, belle et bonne comme +un ange, sur laquelle il avait porté toutes ses affections, et qu'il +traitait comme sa fille. Après la gloire de la république, rien au monde +ne lui était plus cher que le bonheur de cette enfant adorée. Aussi lui +laissait-il en tout et toujours faire sa volonté. Et lorsque, traitant son +extrême complaisance de faiblesse dangereuse, on lui reprochait de gâter +sa nièce, il répondait qu'il avait été mis sur la terre pour batailler +contre les Turcs, et non contre sa bien-aimée Giovanna; que les vieillards +avaient bien assez de leur âge à se faire pardonner, sans y ajouter +l'ennui des longs sermons et des tristes remontrances; que d'ailleurs les +diamants ne se gâtaient jamais, quoi qu'on fît, et que Giovanna était le +plus précieux diamant de toute la terre. Il laissa donc à la jeune fille, +dans le choix d'un mari comme dans toutes les autres choses, la plus +complète liberté, ses grandes richesses lui permettant de ne pas regarder +à la fortune de l'homme qu'elle voudrait épouser. + +Parmi les nombreux prétendants qui s'étaient présentés, Giovanna avait +distingué le jeune comte Ezzelino, de la famille des princes de Padoue, +dont le noble caractère et la bonne renommée soutenaient dignement +l'illustre nom. Toute jeune et tout inexpérimentée qu'elle fût, elle avait +bien vite reconnu qu'il n'était pas poussé vers elle, comme tous les +autres, par des raisons d'orgueil ou d'intérêt, mais bien par une tendre +sympathie et un amour sincère. Aussi l'en avait-elle déjà récompensé par +le don de son estime et de son amitié. Elle donnait même déjà le nom +d'amour à ce qu'elle éprouvait pour lui, et le comte Ezzelino se flattait +d'avoir allumé une passion semblable à celle qu'il nourrissait. Déjà +Morosini avait donné son consentement à ce noble hyménée; déjà les +joailliers et les fabricants d'étoffes préparaient leurs plus précieuses +et leurs plus rares marchandises pour la toilette de la mariée; déjà tout +le quartier aristocratique _del Castello_ s'apprêtait à passer plusieurs +semaines dans les fêtes. De toutes parts on ornait les gondoles, on +renouvelait les toilettes, et c'était à qui se chercherait un degré de +parenté avec l'heureux fiancé qui allait posséder la plus belle femme et +ouvrir la maison la plus brillante de Venise. Le jour était fixé, les +invitations étaient faites; il n'était bruit que de l'illustre mariage. +Tout d'un coup une nouvelle étrange circula. Le comte Ezzelin avait +suspendu tous les préparatifs; il avait quitté Venise. Les uns le disaient +assassiné; d'autres prétendaient que, sur un ordre du conseil des dix, il +venait d'être envoyé en exil. Pourquoi donnait-on à son absence des motifs +sinistres? Le bruit et l'agitation régnaient toujours au palais Morosini; +on continuait les apprêts de la noce, et aucune invitation n'était +retirée. La belle Giovanna était partie pour la campagne avec son oncle; +mais au jour fixé pour la célébration de son mariage, elle devait revenir. +Le général écrivait ainsi à ses amis, et les engageait à se réjouir du +bonheur de sa famille. + +D'un autre côté, des gens dignes de foi avaient récemment rencontré le +comte Ezzelin aux environs de Padoue, se livrant au plaisir de la chasse +avec une ardeur singulière, et ne paraissant nullement pressé de retourner +à Venise. Une dernière version donnait à croire qu'il s'était retiré dans +sa villa, et qu'enfermé seul et désolé il passait les nuits dans les +larmes. + +Que se passait-il donc? Le peuple vénitien est le plus curieux qui soit au +monde. Il y avait là un beau thème pour les ingénieux commentaires des +dames et les railleuses observations des jeunes gens. Il paraissait +certain que Morosini mariait toujours sa nièce; mais ce dont on ne pouvait +plus douter, c'est qu'il ne la mariait point avec Ezzelin. Pour quelle +cause mystérieuse cet hymen était-il rompu à la veille d'être contracté? +Et quel autre fiancé s'était donc trouvé là , comme par enchantement, pour +remplacer tout à coup le seul parti qui eût semblé jusque-là convenable? +On se perdait en conjectures. + +Un beau soir, on vit une gondole fort simple glisser sur le canal de +Fusine; mais, à la rapidité de sa marche et au bon air des gondoliers, on +eut bientôt reconnu que ce devait être quelque personnage de haut rang +revenant incognito de la campagne. Quelques désoeuvrés qui se promenaient +sur une barque dans les mêmes eaux suivirent cette gondole de près et +virent le noble Morosini assis à côté de sa nièce. Orio Soranzo était à +demi couché aux pieds de Giovanna, et dans la douce préoccupation avec +laquelle Giovanna caressait le beau lévrier blanc d'Orio, il y avait tout +un monde de délices, d'espérance et d'amour. + +«En vérité! s'écrièrent toutes les dames qui prenaient le frais sur la +terrasse du palais Mocenigo, lorsque la nouvelle arriva au bout d'une +heure dans le beau monde: Orio Soranzo! ce mauvais sujet!» Puis il se fit +un grand silence, et personne ne se demanda comment la chose avait pu +arriver. Celles qui affectaient le plus de mépriser Orio Soranzo et de +plaindre Giovanna Morosini, savaient trop bien qu'Orio était un homme +irrésistible. + +Un soir, Ezzelin, après avoir passé le jour à poursuivre le sanglier au +fond des bois, rentrait triste et fatigué. La chasse avait été magnifique, +et les piqueurs du comte s'étonnaient qu'une si belle partie n'eût pas +éclairci le front de leur maître. Son air morne et son regard sombre +contrastaient avec les fanfares et les aboiements des chiens, auxquels +l'écho répondait joyeusement du haut des tourelles du vieux manoir. Au +moment où le comte franchissait le pont-levis, un courrier, qui venait +d'arriver quelques minutes avant lui, vint à sa rencontre, et, tenant +d'une main la bride de son cheval poudreux et haletant, lui présenta de +l'autre, en s'inclinant presque à terre, une lettre dont il était porteur. +Le comte, qui d'abord avait jeté sur lui un regard distrait et froid, +tressaillit au nom que prononçait l'envoyé. Il saisit la lettre d'une main +convulsive, et, arrêtant son ardent coursier avec une impatience qui le +fit cabrer, il resta un instant incertain et farouche, comme s'il eût +voulu répondre à ce message par l'insulte et le mépris; mais, se calmant +presque aussitôt, il donna un sequin d'or à l'envoyé et descendit de +cheval sur le pont même, se croyant à la porte de ses appartements, et +laissant traîner dans la poussière les rênes de sa noble monture. + +Il était enfermé depuis une heure environ dans un cabinet, lorsque son +écuyer vint lui dire que le courrier, conformément aux ordres de ses +maîtres, allait repartir pour Venise, et qu'auparavant il désirait prendre +les ordres du noble comte. Celui-ci parut s'éveiller comme d'un rêve. A un +signe qu'il fit, l'écuyer lui apporta de quoi écrire, et le lendemain +matin Giovanna Morosini reçut des mains du courrier la réponse suivante: + +«Vous me dites, madame, que des bruits de diverses natures circulent dans +le public à propos de votre mariage et de mon départ. Selon les uns, +j'aurais encouru la disgrâce de votre famille par quelque action basse ou +quelque liaison honteuse; selon les autres, j'aurais eu d'assez graves +sujets de plainte contre vous pour vous faire l'affront de me retirer à la +veille de l'hyménée. Quant au premier de ces bruits, vous avez trop de +bonté, et vous prenez trop de soin, madame. Je suis fort peu sensible, à +l'heure qu'il est, à l'effet que peut produire mon malheur dans l'opinion +publique; il est assez grand par lui-même pour que je ne l'aggrave pas par +des préoccupations d'un ordre inférieur. Quant à la seconde supposition +dont vous me parlez, je conçois combien votre orgueil en doit souffrir; et +votre orgueil est fondé, madame, sur de trop légitimes prétentions pour +que j'entre en révolte contre ce qu'il peut vous dicter en cet instant. +L'arrêt est cruel; cependant je bornerai toute ma plainte à vous le dire +aujourd'hui, et demain j'obéirai. Oui, je reparaîtrai à Venise, et, +prenant votre invitation pour un ordre, j'assisterai à votre mariage. Vous +voulez que j'étale en public le spectacle de ma douleur, vous voulez que +tout Venise lise sur mon front l'arrêt de votre dédain. Je le conçois, il +faut que l'opinion immole un de nous à la gloire de l'autre. Pour que +votre seigneurie ne soit point accusée de trahison ou de déloyauté, il +faut que je sois raillé et montré au doigt comme un sot qui s'est laissé +supplanter du jour au lendemain; j'y consens de grand coeur. Le soin de +votre honneur m'est plus cher que celui de ma propre dignité. Que ceux qui +me trouveront trop complaisant s'apprêtent nonobstant à le payer cher! +Rien ne manquera au triomphe d'Orio Soranzo! pas même le vaincu marchant +derrière son char, les mains liées et le front chargé de honte! Mais +qu'Orio Soranzo ne cesse jamais de vous sembler digne de tant de gloire! +car ce jour-là le vaincu pourrait bien se sentir les mains libres, et lui +prouver que le soin de votre honneur, madame, est le premier et l'unique +de votre esclave fidèle,» etc. + +Tel était l'esprit de cette lettre dictée par un sentiment sublime, mais +écrite en beaucoup d'endroits dans un style à la mode du temps, si +emphatique, et chargé de tant d'antithèses et de concetti, que j'ai été +forcé de vous la traduire en langue moderne pour la rendre intelligible. + +Le lendemain, le comte Ezzelin quitta son manoir au coucher du soleil, et +descendit la Brenta sur sa gondole. Tout le monde dormait encore au palais +Memmo lorsqu'il y arriva. La noble dame Antonia Memmo était veuve de +Lotario Ezzelino, oncle du jeune comte; c'était chez elle qu'il résidait à +Venise, lui ayant confié l'éducation de sa soeur Argiria, enfant de quinze +ans, d'une beauté merveilleuse et d'un aussi noble coeur que lui-même. +Ezzelin aimait sa soeur comme Morosini aimait sa nièce; c'était la seule +proche parente qui lui restât, et c'était aussi l'unique objet de ses +affections avant qu'il eût connu Giovanna Morosini. Abandonné par celle-ci, +il revenait vers sa jeune soeur avec plus de tendresse. Seule dans tout +ce palais, elle était déjà levée lorsqu'il arriva; elle courut à sa +rencontre, et lui fit le plus affectueux accueil; mais Ezzelin crut voir +un peu de trouble et une sorte de crainte dans la sympathie qu'elle lui +témoignait. Il la questionna sans pouvoir lui arracher son innocent secret; +mais il comprit sa sollicitude, lorsqu'elle le supplia de prendre du +sommeil, au lieu de sortir comme il en témoignait l'intention. Elle +semblait vouloir lui cacher un malheur imminent, et, lorsqu'elle +tressaillit en entendant la grosse cloche de la tour Saint-Marc sonner le +premier coup de la messe, Ezzelin fut certain de ce qu'il avait pressenti. +«Ma douce Argiria, lui dit-il, tu crois que j'ignore ce qui se passe; tu +t'effrayes de ma présence à Venise le jour du mariage de Giovanna +Morosini. Sois sans crainte; je suis calme, tu le vois, et je viens exprès +pour assister à ce mariage, selon l'invitation que j'en ai reçue.--A-t-on +bien osé vous inviter? s'écria la jeune fille en joignant les mains. +A-t-on bien poussé l'insulte et l'impudeur jusqu'à vous faire part de ce +mariage? Oh! j'étais l'amie de Giovanna! Dieu m'est témoin que tant +qu'elle vous a aimé je l'ai aimée comme ma soeur; mais aujourd'hui je la +méprise et je la déteste. Moi aussi, je suis invitée à son mariage, mais +je n'irai point. Je lui arracherais son bouquet de la tête et je lui +déchirerais son voile si je la voyais revêtue de ces ornements pour donner +la main à votre rival. Oh! Dieu! préférer à mon frère un Orio Soranzo, un +débauché, un joueur, un homme qui méprise toutes les femmes et qui a fait +mourir sa mère de chagrin! Eh quoi! mon frère, vous le regarderez en face? +Oh! n'allez pas là ! Vous ne pouvez y aller sans avoir quelques desseins +terribles. N'y allez pas! méprisez ce couple indigne de votre colère. +Abandonnez Giovanna à son triste bonheur. C'est là qu'elle trouvera son +châtiment.--Mon enfant, répondit Ezzelin, je suis profondément ému de +votre sollicitude, et je suis heureux, puisque votre amitié pour moi est +si vive. Mais ne craignez rien de ma colère ni de ma douleur, et sachez +que vous ne comprenez rien à ce qui m'arrive. Sachez, mon enfant chérie, +que Giovanna Morosini n'a eu aucun tort envers moi. Elle m'a aimé, elle me +l'a avoué naïvement; elle m'a accordé sa main. Puis un autre est venu; un +homme plus habile, plus audacieux, plus entreprenant, un homme qui avait +besoin de sa fortune, et qui, pour la fasciner, a été grand orateur et +grand comédien. Il l'a emporté; elle l'a préféré; elle me l'a dit, et je +me suis retiré; mais elle me l'a dit avec franchise, avec douceur, avec +bonté même. Ne haïssez donc point Giovanna, et restez son amie comme je +reste son serviteur. Allez éveiller votre tante; priez-la de vous mettre +vos plus beaux habits, et de venir avec vous et avec moi à la noce de +Giovanna Morosini.» + +Grande fut la surprise de la tante lorsque la jeune fille consternée vint +lui déclarer les intentions du comte. Mais elle l'aimait tendrement; elle +croyait en lui et vainquit sa répugnance. Ces deux femmes, richement +parées, la vieille avec tout le luxe majestueux et lourd de l'antique +noblesse, la jeune avec tout le goût et toute la grâce de son âge, +accompagnèrent Ezzelin à l'église Saint-Marc. + +Leurs préparatifs avaient duré assez long temps pour que la messe et la +cérémonie du mariage fussent déjà terminées lorsque Ezzelin parut avec +elles sur le seuil de la basilique. Il se trouva donc face à face en +entrant avec Giovanna Morosini et Orio Soranzo, qui sortaient en grande +pompe se tenant par la main. Giovanna était véritablement une perle de +beauté, une _perle d'Orient_, comme on disait en ce temps-là , et les roses +blanches de sa couronne étaient moins pures et moins fraîches que le front +qu'elles ceignaient de leur diadème virginal. Le plus beau de tous les +pages portait les longs plis de sa robe de drap d'argent, et son corsage +était serré dans un réseau de diamants. Mais ni sa beauté ni sa parure +n'éblouirent la jeune Argiria. Non moins belle et non moins parée, elle +serra fortement le bras de son frère et marcha d'un pas assuré à la +rencontre de Giovanna. Son attitude fière, son regard plein de reproche et +son sourire un peu amer troublèrent Giovanna Soranzo. Elle devint pâle +comme la mort en voyant le frère et la soeur, l'un muet et calme comme un +désespoir sans ressource, l'autre qui semblait être l'expression vivante +de l'indignation concentrée d'Ezzelin. Orio sentit défaillir sa jeune +épouse, et ne sembla pas voir Ezzelin; mais son attention se porta tout +entière sur la jeune Argiria, et il fixa sur elle un regard étrange, mêlé +d'ardeur, d'admiration et d'insolence. Argiria fut aussi troublée de ce +regard que Giovanna l'avait été du sien. Elle s'appuya tremblante sur le +bras d'Ezzelin, et prit ce qu'elle éprouvait pour de la haine et de la +colère. + +Morosini, s'avançant alors à la rencontre d'Ezzelin, le serra dans ses +bras, et les témoignages d'affection qu'il lui donna semblèrent une +protestation contre la préférence que Giovanna avait donnée à Soranzo. Le +cortége s'arrêta, et les curieux se pressèrent pour voir cette scène dans +laquelle ils espéraient trouver l'explication du dénoûment inattendu des +amours d'Ezzelin et de Giovanna. Mais les amateurs de scandale se +retirèrent mal contents. Où l'on s'attendait à un échange de provocations +et à des dagues hors du fourreau, on ne vit qu'embrassades et +protestations. Morosini baisa la main de la signora Memmo et le front +d'Argiria, qu'il avait coutume de traiter comme sa fille; puis il l'attira +doucement, et cette aimable fille, ne pouvant résister à la prière tacite +du vénérable général, s'approcha tout à fait de Giovanna. Celle-ci +s'élança vers son ancienne amie et l'embrassa avec une irrésistible +effusion. En même temps elle tendit la main à Ezzelin, qui la baisa d'un +air respectueux et calme en lui disant tout bas: «Madame; êtes-vous +contente de moi?--Vous êtes à jamais mon ami et mon frère,» lui dit +Giovanna. Elle entraîna Argiria avec elle, et Morosini, offrant sa main à +la signora Memmo, entraîna aussi Ezzelin en s'appuyant sur son bras. C'est +ainsi que le cortége se remit en marche, et gagna les gondoles au son des +fanfares et aux acclamations du peuple qui jetait des fleurs sur le +passage de la mariée en échange des grandes largesses distribuées par elle +à la porte de la basilique. Il n'y eut donc pas lieu cette fois à gloser +sur les infortunes d'un amant rebuté, non plus que sur le triomphe d'un +amant préféré. On remarqua seulement que les deux rivaux étaient fort +pâles, et que, placés à deux pas l'un de l'autre, s'effleurant à chaque +instant et entre-croisant leurs paroles avec les mêmes interlocuteurs, ils +mettaient une admirable persévérance à ne pas voir le visage et à ne pas +entendre la voix l'un de l'autre. + +Lorsqu'on fut rendu au palais Morosini, le premier soin du général fut +d'emmener à part le comte et sa famille, et de leur exprimer +chaleureusement sa reconnaissance pour leur magnanime témoignage de +réconciliation. «Nous avons dû agir ainsi, répondit Ezzelin avec une +dignité respectueuse, et il n'a pas tenu à moi que, dès les premiers jours +de notre rupture, ma noble tante ne fît les premiers pas vers la signora +Giovanna. Au reste, j'ai été lâche peut-être en me retirant à la campagne +comme je l'ai fait. Ma douleur me faisait un besoin impérieux de la +solitude. Voilà mon excuse. Aujourd'hui je suis soumis à l'arrêt du destin, +et je ne pense pas que, si mon visage trahit quelque regret mal étouffé, +personne ici ait l'audace d'en triompher trop ouvertement. + +--Si mon neveu avait ce malheur, répondit Morosini, il se rendrait à +jamais indigne de mon estime. Mais il n'en sera pas ainsi. Orio Soranzo +n'est pas, il est vrai, l'époux que j'aurais choisi pour ma Giovanna. Les +prodigalités et les désordres de sa première jeunesse m'ont fait hésiter à +donner un consentement que ma nièce a su enfin m'arracher. Mais je dois +rendre à la vérité cet hommage, qu'en tout ce qui touche à l'honneur, à +l'exquise loyauté, je n'ai rien vu en lui qui ne justifie la haute opinion +qu'il a su donner de son caractère à Giovanna. + +--Je le crois, mon général, répondit Ezzelin. Malgré le blâme que tout +Venise déverse sur la folle conduite de messer Orio Soranzo, malgré +l'espèce d'aversion qu'il inspire généralement, comme je ne sache pas que +jamais aucune action basse ou méchante ait mérité cette antipathie, j'ai +dû me taire lorsque j'ai vu qu'il l'emportait sur moi dans le coeur de +votre nièce. Chercher à me réhabiliter dans l'esprit de Giovanna aux +dépens d'un autre, ne convenait point à ma manière de sentir. Quoi qu'il +m'en eût coûté cependant, je l'eusse fait, si j'eusse cru messer Soranzo +tout à fait indigne de votre alliance; j'eusse dû cet acte de franchise à +l'amitié et au respect que je vous porte; mais les beaux faits d'armes de +messer Orio, à la dernière campagne, prouvent que, s'il a été capable de +ruiner sa fortune, il est capable aussi de la relever glorieusement. Ne me +demandez pas pour lui ma sympathie, et ne me commandez pas de lui tendre +la main; je serais forcé de vous désobéir. Mais ne craignez pas que je le +décrie ni que je le provoque; j'estime sa vaillance, et il est votre neveu. + +--Il suffit, dit le général en embrassant de nouveau le noble Ezzelin; +vous êtes le plus digne gentilhomme de l'Italie, et mon coeur saignera +éternellement de ne pouvoir vous appeler mon fils. Que n'en ai-je un! et +qu'il fût doué de vos grandes qualités! je vous demanderais pour lui la +main de cette belle et noble enfant, que j'aime presque autant que ma +Giovanna.» En parlant ainsi, Francesco Morosini prit le bras d'Argiria, et +la ramena dans la grande salle, où l'illustre et nombreuse compagnie +commençait les jeux et les divertissements d'usage. + +Ezzelin y resta quelques instants; mais, malgré tout l'effort de sa vertu, +il était dévoré de douleur et de jalousie; ses lèvres serrées, son regard +fixe et terne, la roideur convulsive de sa démarche, sa gaieté forcée, +tout en lui trahissait la souffrance profonde dont il était rongé. N'y +pouvant plus tenir, et voyant sa soeur oublier ses ressentiments et cesser +de le suivre d'un oeil inquiet pour s'abandonner aux affectueuses +prévenances de Giovanna, il sortit par la première porte qui se trouva +devant lui, et descendit un escalier tournant assez étroit, qui conduisait +à une galerie inférieure. Il allait sans but, ne sentant qu'un besoin +instinctif de fuir le bruit et d'être seul. Tout à coup il vit venir à lui +un cavalier qui montait légèrement l'escalier et qui ne le voyait pas +encore. Au moment où ce cavalier releva la tête, Ezzelin reconnut Orio, et +toute sa haine se réveilla comme par une explosion électrique; la couleur +revint à ses joues flétries, ses lèvres frémirent, ses yeux lancèrent des +flammes; sa main, obéissant à un mouvement involontaire, tira sa dague +hors du fourreau. + +Orio était brave, brave jusqu'à la témérité; il l'avait prouvé en mainte +occasion: il prouva par la suite qu'il l'était jusqu'à la folie. Cependant +en cet instant il eut peur; il n'est de véritable et d'infaillible +bravoure que celle des coeurs véritablement grands et infailliblement +généreux. Tant qu'un homme aime la vie avec l'âpreté du matérialisme, tant +qu'il est attaché aux faux biens, il pourra s'exposer à la mort pour +augmenter ses jouissances ou pour acquérir du renom; car les satisfactions +de la vanité sont au premier rang dans le bonheur des égoïstes: mais qu'on +vienne surprendre un tel homme au faîte de sa félicité, et que, sans lui +offrir un appât de richesse ou de gloire, on l'appelle à la réparation +d'un tort, on pourra bien le trouver lâche, et tout son respect humain ne +le cachera pas assez pour qu'on ne s'en aperçoive. + +Orio était sans armes, et son adversaire avait sur lui l'avantage de la +position; il pensa d'ailleurs qu'Ezzelin était là de dessein prémédité, +que peut-être, derrière lui, dans quelque embrasure, il avait des +complices. Il hésita un instant, et tout à coup, vaincu par l'horreur de +la mort, il tourna rapidement sur lui-même, et redescendit l'escalier avec +l'agilité d'un daim. Ezzelin stupéfait s'arrêta un instant. «Orio lâche! +s'écriait-il en lui-même; Orio le duelliste, l'arrogant, le batailleur! +Orio, le héros de la dernière guerre! Orio fuyant ma rencontre!» + +Il descendit lentement l'escalier jusqu'à la dernière marche, curieux de +voir si Orio allait revenir à lui muni de sa dague, et désirant au fond +qu'il ne le fît pas; car, la raison ayant repris le dessus, il sentait la +folie et la déloyauté de son premier mouvement. Il se trouva dans la +galerie inférieure; il y vit Orio au milieu de plusieurs valets, affectant +de leur donner des ordres, comme s'il eût été averti, par un souvenir +subit, de quelque oubli, et comme s'il fût revenu sur ses pas pour le +réparer. Il avait repris si vite tout son empire sur lui-même, il +paraissait si calme, si dégagé, qu'Ezzelin douta un instant si sa +préoccupation ne l'avait pas empêché de le voir dans l'escalier: mais cela +était fort peu probable. Néanmoins il se promena quelques instants au bout +de la galerie, ayant toujours l'oeil sur lui, et il le vit sortir avec ses +valets par une issue opposée. + +Ne songeant plus à sa vengeance et se reprochant même d'en avoir eu la +pensée, mais voulant à toute force éclaircir ses soupçons, Ezzelin +retourna à la fête, et bientôt il vit son rival rentrer avec un groupe de +conviés. Il avait sa dague à la ceinture, et cette circonstance révéla à +Ezzelin l'attention qu'Orio avait faite à son geste dans l'escalier. «Eh +quoi! pensa-t-il, il a cru que j'avais le dessein de l'assassiner? Il n'a +eu ni assez d'estime pour moi ni assez de calme et de présence d'esprit +pour me montrer que la partie n'était pas égale; et sa frayeur va été si +subite, si aveugle, qu'il n'a pas pris le temps d'apercevoir le mouvement +que j'ai fait pour rentrer ma dague dans le fourreau en voyant qu'il +n'avait pas la sienne! Cet homme n'a pas le coeur d'un noble, et je serais +bien étonné si quelque lâcheté secrète ou quelque crime inconnu n'avait +pas déjà flétri en lui le principe de l'honneur et le sentiment du +courage.» + +Dès ce moment la fête devint encore plus insupportable à Ezzelin. Il +remarqua d'ailleurs que, tout en causant avec Giovanna, sa soeur avait +laissé Orio s'approcher d'elle, et qu'elle répondait à ses questions +oiseuses et frivoles avec une timidité de moins en moins hautaine. Orio +pensait réellement que son rival avait des projets de vengeance; il +voulait voir si Argiria était dans la confidence, et, comptant surprendre +ce secret dans le maintien candide de la jeune fille, il la surveillait de +près et l'obsédait de ses impertinentes cajoleries, fixant sur elle ce +regard de faucon qui, disait-on, avait sur toutes les femmes un pouvoir +magique. Argiria, élevée dans la retraite, enfant plein de noblesse et de +pureté, ne comprenait rien à l'émotion inconnue que ce regard lui causait. +Elle se sentait prise d'une sorte de vertige, et lorsque Soranzo reportait +ensuite ses yeux enflammés d'amour sur Giovanna et lui adressait des +épithètes passionnées, elle sentait son coeur battre et ses joues brûler, +comme si ces regards et ces paroles eussent été adressés à elle-même. +Ezzelin n'aperçut pas son trouble intérieur; mais le bal allait commencer, +il craignit qu'Orio n'invitât sa soeur à danser, et il ne pouvait souffrir +qu'elle se familiarisât avec la conversation et les manières d'un homme +pour qui sa haine se changeait en mépris. Il alla prendre Argiria par la +main, et, la reconduisant auprès de sa tante, il les supplia l'une et +l'autre de se retirer. Argiria était venue à regret à la fête; et quand +son frère l'en arracha, elle sentit quelque chose se briser en elle, comme +si un vif regret l'eût atteinte au fond de l'âme. Elle se laissa emmener +sans pouvoir dire un mot, et la bonne tante, qui avait une confiance sans +bornes dans la sagesse et la dignité d'Ezzelin, le suivit sans lui faire +une seule question. + +La fête des noces fut magnifique, et dura plusieurs jours; mais le comte +Ezzelin n'y reparut pas: il était reparti le soir même pour Padoue, +emmenant sa tante et sa soeur avec lui. + +C'était certainement beaucoup pour un homme presque ruiné la veille d'être +devenu l'époux d'une des plus riches héritières de la république et le +neveu du généralissime; c'était de quoi satisfaire une ambition ordinaire. +Mais rien ne suffisait à Orio, parce qu'il abusait de tout. Il ne lui +aurait rien fallu de moins qu'une fortune de roi pour subvenir à ses +dépenses de fou. C'était un homme à la fois insatiable et cupide, à qui +tous les moyens étaient bons pour acquérir de l'argent, et tous les +plaisirs bons pour le dépenser. Il avait surtout la passion du jeu. +Accoutumé qu'il était à tous les dangers et à toutes les voluptés, ce +n'était plus que dans le jeu qu'il trouvait des émotions. Il jouait donc +d'une manière qui, même dans ce pays et ce siècle de joueurs, semblait +effrayante, exposant souvent, sur un coup de dés, sa fortune tout entière, +gagnant et perdant vingt fois par nuit le revenu de cinquante familles. Il +ne tarda pas à faire de larges trouées dans la dot de sa femme, et sentit +bientôt qu'il fallait ou changer de vie ou réparer ses pertes, s'il ne +voulait se trouver dans la même position qu'avant son mariage. Le +printemps était revenu, et l'on s'apprêtait à reprendre les hostilités. Il +déclara à Morosini qu'il désirait garder l'emploi que la république lui +avait confié sous ses ordres, et regagna ainsi, par son ardeur militaire, +les bonnes grâces de l'amiral, qu'il avait commencé à perdre par sa +mauvaise conduite. Quand le moment fut venu de mettre à la voile, il se +rendit à son poste avec sa galère, et appareilla avec le reste de la +flotte au commencement de 1686. + +Il prit une part brillante à tous les principaux combats qui signalèrent +cette mémorable campagne, et se distingua particulièrement au siège de +Coron et à la bataille que gagnèrent les Vénitiens sur le capitan-pacha +Mustapha dans les plaines de la Laconie. Quand l'hiver arriva, Morosini, +après avoir mis en état de défense ses nombreuses conquêtes, mena la +flotte hiverner à Corfou, où elle était à même de surveiller à la fois +l'Adriatique et la mer Ionienne. En effet, les Turcs ne firent pendant +toute la mauvaise saison aucune tentative sérieuse; mais les habitants des +écueils du golfe de Lépante, soumis l'année précédente par le général +Strasold, profitant du moment où la violence des vents et la perpétuelle +agitation de la mer empêchaient les gros navires de guerre vénitiens de +sortir, protégés d'ailleurs contre ceux qu'ils pouvaient rencontrer par la +petitesse et la légèreté de leurs barques qui allaient se cacher, comme +des oiseaux de mer, derrière le moindre rocher, se livraient presque +ouvertement à la piraterie. Ils attaquaient tous les bâtiments de commerce +que les affaires forçaient à tenter ce passage difficile, souvent même des +galères armées, s'en emparaient la plupart du temps, pillaient les +chargements et massacraient les équipages. Les Missolonghis surtout +s'étaient réfugiés dans les îles Curzolari, situées entre la Morée, +l'Étolie et Céphalonie, et causaient d'horribles ravages. Le généralissime, +pour y mettre un terme, envoya, dans les îles les plus infestées, des +garnisons de marins choisis avec de fortes galères, et en confia le +commandement aux officiers les plus habiles et les plus résolus de +l'armée. Il n'oublia pas Soranzo, qui, ennuyé de l'inaction où se tenait +l'armée, avait l'un des premiers demandé du service contre les pirates, et +il lui confia un poste digne de ses talents et de son courage. Il fut +envoyé avec trois cents hommes à la plus grande des îles Curzolari, et +chargé de surveiller l'important passage qu'elles commandent. Son arrivée +jeta la terreur parmi les Missolonghis, qui connaissaient sa bravoure +indomptable et son impitoyable sévérité; et dans les premiers temps, il ne +se commit pas un seul acte de piraterie vers les parages qu'il commandait, +tandis que les autres gouvernements, malgré l'activité des garnisons, +continuaient à être le théâtre de fréquents et terribles brigandages. Son +oncle, enchanté de sa réussite complète, lui fit envoyer par la république +des lettres de félicitation. + +Cependant Orio, trompé dans l'espoir qu'il avait formé de trouver des +ennemis à combattre et à dépouiller, voulut tenter un grand coup qui +réparât à son égard ce qu'il appelait l'injustice du sort. Il avait appris +que le pacha de Patras gardait dans son palais des trésors immenses, et +que, se fiant sur la force de la ville et sur le nombre des habitants, il +laissait faire à ses soldats une assez mauvaise garde. Prenant là -dessus +ses dispositions, il choisit les cent plus braves soldats de sa troupe, +les fit monter sur une galère, gouverna sur Patras de manière à n'y +arriver que de nuit, cacha son navire et ses gens dans une anse abritée, +descendit le premier à terre, et se dirigea seul et déguisé vers la ville. +Vous connaissez le reste de cette aventure, qui a été si poétiquement +racontée par Byron. A minuit, Orio donna le signal convenu à sa troupe, +qui se mit en marche pour venir le joindre à la porte de la ville. Alors +il égorgea les sentinelles, traversa silencieusement la ville, surprit le +palais, et commença à le piller. Mais, attaqué par une troupe vingt fois +plus nombreuse que la sienne, il fut refoulé dans une cour et cerné de +toutes parts. Il se défendit comme un lion, et ne rendit son épée que +longtemps après avoir vu tomber le dernier de ses compagnons. Le pacha, +épouvanté, malgré sa victoire, de l'audace de son ennemi, le fit enfermer +et enchaîner dans le plus profond cachot de son palais, pour avoir le +plaisir de voir souffrir et trembler peut-être celui qui l'avait fait +trembler. Mais l'esclave favorite du pacha, nommée Naam, qui avait vu de +ses fenêtres le combat de la nuit, séduite par la beauté et le courage du +prisonnier, vint le trouver en secret et lui offrit la liberté, s'il +consentait à partager l'amour qu'elle ressentait pour lui. L'esclave était +belle, Orio facile en amour et très-désireux en outre de la vie et de la +liberté. Le marché fut conclu, bientôt aussi exécuté. La troisième nuit, +Naam assassina son maître, et, à la faveur du désordre qui suivit ce +meurtre, s'enfuit avec son amant. Tous deux montèrent dans une barque que +l'esclave avait fait préparer, et se rendirent aux îles Curzolari. + +Pendant deux jours, le comte resta plongé dans une tristesse profonde. La +perte de sa galère était un notable échec à sa fortune particulière, et le +sacrifice inutile qu'il avait fait de cent bons soldats pouvait porter une +rude atteinte à sa réputation militaire, et par conséquent nuire à +l'avancement qu'il espérait obtenir de la république; car pour lui toutes +choses se réalisaient en intérêts positifs, et il n'aspirait aux grands +emplois qu'à cause de la facilité qu'on a de s'y enrichir. Il ne pensa +bientôt plus qu'aux mauvais résultats de sa folle expédition et aux moyens +d'y remédier. + +Alors on le vit changer complètement son genre de vie, et son caractère +sembla être aussi changé que sa conduite. D'aventureux et de téméraire, il +devint circonspect et méfiant; la perte de sa principale galère lui en +faisait, disait-il, un devoir. Celle qui lui restait ne pouvait plus se +risquer dans des parages éloignés. Elle demeura donc en observation non +loin de la crique de rochers qui lui servait de port, et se borna à courir +des bordées autour de l'île, sans la perdre de vue. Encore n'était-ce plus +Orio qui la commandait. Il avait confié ce soin à son lieutenant, et n'y +mettait plus le pied que de loin en loin pour y passer des revues. +Toujours enfermé dans l'intérieur du château, il semblait plongé dans le +désespoir. Les soldats murmuraient hautement contre lui sans qu'il parût +s'en soucier; mais tout d'un coup il sortait de son apathie pour infliger +les châtiments les plus sévères, et ses retours à l'autorité de la +discipline étaient marqués par des cruautés qui rétablissaient la +soumission et faisaient régner la crainte pendant plusieurs jours. + +Cette manière d'agir porta ses fruits. Les pirates, encouragés d'une part +par le désastre de Soranzo à Patras, de l'autre par la timidité de ses +mouvements autour des îles Curzolari, reparurent dans le golfe de Lépante +et s'avancèrent jusque dans le détroit; et bientôt ces parages devinrent +plus périlleux qu'ils ne l'avaient jamais été. Presque tous les navires +marchands qui s'y engageaient disparaissaient aussitôt, sans qu'on en +reçût jamais aucune nouvelle, et ceux qui arrivaient à leur destination +disaient n'avoir dû leur salut qu'à la rapidité de leur marche et à +l'opportunité du vent. + +Cependant le comte Ezzelino avait quitté l'Italie de son côté, sans revoir +ni Giovanna ni le palais Morosini. Peu de jours après le mariage de +Soranzo, il avait fait ses adieux à sa famille, et avait obtenu de la +république un ordre de départ. Il s'était embarqué pour la Morée, où il +espérait oublier, dans les agitations de la guerre et les fumées de la +gloire, les douleurs de l'amour et les blessures faites à son orgueil. Il +s'était distingué non moins que Soranzo dans cette campagne, mais sans y +trouver la distraction et l'enivrement qu'il y cherchait. Toujours triste +et fuyant la société des gens plus heureux que lui, se sentant mal à +l'aise d'ailleurs auprès de Morosini, il avait obtenu de celui-ci le +commandement de Coron durant l'hiver. Cependant il arriva que Morosini, +apprenant les nouveaux ravages de la piraterie, résolut de donner à +Ezzelino un commandement plus rapproché du théâtre de ces brigandages, et +le rappela auprès de lui vers la fin de février. Ezzelino quitta donc la +Messénie et se dirigea vers Corfou avec un équipage plus vaillant que +nombreux. Sa traversée fut heureuse jusqu'à la hauteur de Zante. Mais là +les vents d'ouest le forcèrent de quitter la pleine mer et de s'engager +dans le détroit qui sépare Céphalonie de la pointe nord-ouest de la Morée. +Il y lutta pendant toute une nuit contre la tempête, et le lendemain, +quelque heures avant le coucher du soleil, il se trouva à la hauteur des +îles Curzolari. Il allait doubler la dernière des trois principales, et, +poussé par un vent favorable, il veillait avec quelques matelots à la +manoeuvre; le reste, fatigué par la navigation de la nuit précédente, se +reposait sous le pont. Tout à coup, des rochers qui forment le promontoire +nord-ouest de cette île, s'élança à sa rencontre une embarcation chargée +d'hommes. Ezzelino vit du premier coup d'oeil qu'il avait affaire à des +pirates missolonghis. Il feignit pourtant de ne pas les reconnaître, +ordonna tranquillement à son équipage de s'apprêter au combat, mais sans +se montrer davantage, et continua sa route, comme s'il ne se fût point +aperçu du danger. Cependant les pirates s'approchèrent à grand renfort de +voiles et de rames, et finirent par aborder la galère. Quand Ezzelino vit +les deux navires bien engagés et les Missolonghis poser leurs ponts +volants pour commencer l'attaque, il donna le signal à son équipage, qui +se leva tout entier comme un seul homme. A cette vue, les pirates +hésitèrent; mais un mot de leur chef ranima leur première audace, et ils +se jetèrent en masse sur le pont ennemi. Le combat fut terrible et +longtemps égal. Ezzelino, qui ne cessait d'encourager et de diriger ses +matelots, remarqua que le chef ennemi, au contraire, nonchalamment assis à +la poupe de son navire, ne prenait aucune part à l'action, et semblait +considérer ce qui se passait comme un spectacle qui lui aurait été tout à +fait étranger. Étonné d'une pareille tranquillité, Ezzelino se mit à +regarder plus attentivement *cette* homme étrange. Il était vêtu comme les +autres Missolonghis, et coiffé d'un large turban rouge; une épaisse barbe +noire lui cachait la moitié du visage, et ajoutait encore à l'énergie de +ses traits. Ezzelino, tout en admirant sa beauté et son calme, crut se +rappeler qu'il l'avait déjà rencontré quelque part, dans un combat sans +doute. Mais où? c'était ce qu'il lui était impossible de trouver. Cette +idée ne fit que lui traverser la tête, et le combat s'empara de nouveau de +toute son attention. La chance menaçait de lui devenir défavorable; ses +gens, après s'être très-bravement battus, commençaient à faiblir, et +cédaient peu à peu le terrain à leurs opiniâtres adversaires. Ce que +voyant le jeune comte, il jugea qu'il était temps de payer de sa personne, +afin de ranimer par son exemple sa troupe découragée. Il redevint donc de +capitaine soldat, et se précipita, le sabre au poing, dans le plus fort de +la mêlée, au cri de Saint-Marc, Saint-Marc et en avant! Il tua de sa main +les plus avancés des assaillants, et, suivi de tous les siens qui +revinrent à la charge avec une nouvelle ardeur, il les fit reculer à leur +tour. Le chef ennemi fit alors ce qu'avait fait Ezzelino. Voyant ses +pirates en retraite, il se leva brusquement de son banc, empoigna une +hache d'abordage, et s'élança contre les Vénitiens en poussant un cri +terrible. Ceux-ci à son aspect s'arrêtèrent incertains: Ezzelino seul osa +marcher à lui. Ce fut sur un des ponts volants qui unissaient les deux +navires que les deux chefs se rencontrèrent. Ezzelino allongea de toute sa +force un coup d'épée au Missolonghi qui s'avançait découvert; mais +celui-ci para le coup avec le manche de sa hache, et menaçait déjà du +tranchant la tête du comte, lorsque Ezzelino, qui de l'autre main tenait +un pistolet, lui fracassa la main droite. Le pirate s'arrêta un instant, +jeta un regard de rage sur son arme qui lui échappait, éleva en l'air sa +main sanglante en signe de défi, et se retira au milieu des siens. Ceux-ci, +voyant leur chef blessé et l'ennemi encore prêt à les bien recevoir, +enlevèrent rapidement les ponts d'abordage, coupèrent les amarres, et +s'éloignèrent presque aussi vite qu'ils étaient venus. En moins d'un quart +d'heure ils eurent disparu derrière les rochers d'où ils étaient sortis. + +Ezzelino, dont l'équipage avait été très-maltraité, croyant avoir +satisfait à l'honneur par sa belle défense, ne jugea pas à propos de +s'exposer de nuit à un nouveau combat, et alla mettre sa galère sous la +protection du château situé dans la grande île. La nuit tombait quand il +jeta l'ancre. Il donna ses ordres à son équipage, et, se jetant dans une +barque, il s'approcha du château. + +Ce château était situé au bord de la mer, sur d'énormes rochers taillés à +pic, au milieu desquels les vagues allaient s'engouffrer avec fracas, et +dominait à la fois toute l'île, et tout l'horizon jusqu'aux deux autres +îles; il était entouré, du côté de la terre, d'un fossé de quarante pieds, +et fermé partout par une énorme muraille. Aux quatres coins, des donjons +aigus se dressaient comme des flèches. Une porte de fer bouchait la seule +issue apparente qu'eut le château. Tout cela était massif, noir, morne et +sinistre: on eût dit de loin le nid d'un oiseau de proie gigantesque. + +Ezzelin ignorait que Soranzo eût échappé au désastre de Patras; il avait +appris sa folle entreprise, sa défaite et la perte de sa galère. Le bruit +de sa mort avait couru, puis aussi celui de son évasion; mais on ne savait +point à l'extrémité de la Morée ce qu'il y avait de faux ou de vrai dans +ces récits divers. Les brigandages des pirates missolonghis donnaient +beaucoup plus de probabilité à la nouvelle de la mort de Soranzo qu'à +celle de son salut. + +Le comte avait donc quitté Coron avec un vague sentiment de joie et +d'espoir; mais durant le voyage ses pensées avaient repris leur tristesse +et leur abattement ordinaires. Il s'était dit que, dans le cas où Giovanna +serait libre, l'aspect de son premier fiancé serait une insulte à ses +regrets, et que peut-être elle passerait pour lui de l'estime à la haine; +et puis, en examinant son propre coeur, Ezzelin s'imagina ne plus trouver +au fond de cet abîme de douleur qu'une sorte de compassion tendre pour +Giovanna, soit qu'elle fût l'épouse, soit qu'elle fût la veuve d'Orio +Soranzo. + +Ce fut seulement en mettant le pied sur le rivage de l'île Curzolari +qu'Ezzelino, reprenant sa mélancolie habituelle, dont la chaleur du combat +l'avait distrait un instant, se souvint du problème qui tenait sa vie +comme en suspens depuis deux mois; et, malgré toute l'indifférence dont il +se croyait armé, son coeur tressaillit d'une émotion plus vive qu'il +n'avait fait à l'aspect des pirates. Un mot du premier matelot qu'il +trouva sur la rive eût pu faire cesser cette angoisse; mais, plus il la +sentait augmenter, moins il avait le courage de s'informer. + +Le commandant du château, ayant reconnu son pavillon et répondu au salut +de sa galère par autant de coups de canon qu'elle lui en avait adressé, +vint à sa rencontre, et lui annonça qu'en l'absence du gouverneur il était +chargé de donner asile et protection aux navires de la république. Ezzelin +essaya de lui demander si l'absence du gouverneur était momentanée, ou +s'il fallait entendre par ce mot la mort d'Orio Soranzo; mais, comme si sa +propre vie eût dépendu de la réponse du commandant, il ne put se résoudre +à lui adresser cette question. Le commandant, qui était plein de +courtoisie, fut un peu surpris du trouble avec lequel le jeune comte +accueillait ses civilités, et prit cet embarras pour de la froideur et du +dédain. Il le conduisit dans une vaste salle d'architecture sarrasine, +dont il lui fit les honneurs; et peu à peu il reprit ses manières +accoutumées, qui étaient les plus obséquieuses du monde. Ce commandant, +nommé Léontio, était un Esclavon, officier de fortune, blanchi au service +de la république. Habitué à s'ennuyer dans les emplois secondaires, il +était d'un caractère inquiet, curieux et expansif. Ezzelin fut forcé +d'entendre les lamentations ordinaires de tout commandant de place +condamné à un hivernage triste et périlleux. Il l'écoutait à peine; +cependant un nom qu'il prononça le tira tout à coup de sa rêverie. + +«Soranzo? s'écria-t-il, ne pouvant plus se maîtriser, qui donc est ce +Soranzo, et où est-il maintenant? + +--Messer Orio Soranzo, le gouverneur de cette île, est celui dont j'ai +l'honneur de parler à votre seigneurie, répondit Léontio; il est +impossible qu'elle n'ait pas entendu parler de ce vaillant capitaine.» + +Ezzelin se rassit en silence; puis, au bout d'un instant, il demanda +pourquoi le gouverneur d'une place si importante n'était pas à son poste, +surtout dans un temps où les pirates couvraient la mer et venaient +attaquer les galères de l'État presque sous le canon de son fort. Cette +fois il écouta la réponse du commandant. + +«Votre seigneurie, dit celui-ci, m'adresse une question fort naturelle, et +que nous nous adressons tous ici, depuis moi, qui commande la place, +jusqu'au dernier soldat de la garnison. Ah! seigneur comte! comme les plus +braves militaires peuvent se laisser abattre par un revers! Depuis +l'affaire de Patras, le noble Orio a perdu toute sa vigueur et toute son +audace. Nous nous dévorons dans l'inaction, nous dont il gourmandait +naguère la paresse et la lenteur; et Dieu sait si nous méritions de tels +reproches! Mais, quelque injustes qu'ils pussent être, nous aimions mieux +le voir ainsi que dans le découragement où il est tombé. Votre seigneurie +peut m'en croire, ajouta Léontio en baissant la voix, c'est un homme qui a +perdu la tête. Si les choses qui se passent maintenant sous ses yeux +eussent été seulement racontées il y a deux mois, il serait parti comme un +aigle de mer pour donner la chasse à ces mouettes fuyardes; il n'eût pas +eu de repos, il n'eût pu ni manger ni dormir qu'il n'eût exterminé ces +pirates et tué leur chef de sa propre main. Mais, hélas! ils viennent nous +braver jusque sous nos remparts, et le turban rouge de _l'Uscoque_ se +promène insolemment à la portée de nos regards. Sans aucun doute, c'est ce +pirate infâme qui a attaqué aujourd'hui Votre Excellence. + +--C'est possible, répondit Ezzelin avec indifférence; ce qu'il y a de +certain, c'est que, malgré leur incroyable audace, ces pirates ne peuvent +triompher d'une galère bien armée. Je n'ai que soixante hommes de guerre à +mon bord, et, sans la nuit, nous serions venus à bout, je pense, de toutes +les forces réunies des Missolonghis. Certainement vous avez ici plus +d'hommes et de munitions qu'il ne vous en faudrait, avec la forte galère +que je vois à l'ancre, pour exterminer en quelques jours cette misérable +engeance. Que pensera Morosini de la conduite de son neveu lorsqu'il saura +ce qui se passe? + +--Et qui osera lui en rendre compte? dit Léontio avec un sourire mêlé de +fiel et de terreur. Messer Orio est un homme implacable dans ses +vengeances; et si la moindre plainte contre lui partait de cet endroit +maudit pour aller frapper l'oreille de l'amiral, il n'est pas jusqu'au +dernier mousse parmi ceux qui l'habitent qui ne ressentît jusqu'à la mort +les effets de la colère de Soranzo. Hélas! la mort n'est rien, c'est une +chance de la guerre; mais vieillir sous le harnais sans gloire, sans +profit, sans avancement, c'est ce qu'il y a de pis dans la vie d'un +soldat! Qui sait comment l'illustre Morosini accueillerait une plainte +contre son neveu? Ce n'est pas moi qui me mettrai dans le plateau d'une +balance avec un homme comme Orio Soranzo dans l'autre! + +--Et grâce à ces craintes, reprit Ezzelino avec indignation, le commerce +de votre patrie est entravé, de braves négociants sont ruinés, des +familles entières, jusqu'aux femmes et aux enfants, trouvent dans leur +traversée une mort cruelle et impunie; de vils forbans, rebut des nations, +insultent le pavillon vénitien, et messer Orio Soranzo souffre ces choses! +Et parmi tant de braves soldats qui se rongent les poings d'impatience +autour de lui, il n'en est pas un seul qui ose se dévouer pour le salut de +ses concitoyens et l'honneur de sa patrie! + +--Il faut tout dire, seigneur comte,» répliqua Léontio, effrayé de +l'emportement d'Ezzelin. Puis il s'arrêta troublé, et promena un regard +autour de lui, comme s'il eût craint que les murs n'eussent des yeux et +des oreilles. + +«Eh bien! dit le comte avec chaleur, qu'avez-vous à dire pour justifier +une telle timidité? Parlez, ou je vous rends responsable de tout ceci. + +--Monseigneur, répondit Léontio en continuant à regarder avec anxiété de +côté et d'autre, le noble Orio Soranzo est peut-être plus infortuné que +coupable. Il se passe, dit-on, des choses étranges dans le secret de ses +appartements. On l'entend parler seul avec véhémence; on l'a rencontré la +nuit, pâle et défait, errant comme un possédé dans les ténèbres, affublé +d'un costume bizarre. Il passe des semaines entières enfermé dans sa +chambre, ne laissant parvenir jusqu'à lui qu'un esclave musulman qu'il a +ramené de sa malheureuse expédition de Patras. D'autres fois, par un temps +d'orage, il se hasarde, avec ce jeune homme et deux ou trois marins +seulement, sur une barque fragile, et, dépliant la voile avec une +intrépidité qui touche a la démence, il disparaît à l'horizon parmi les +écueils qui nous avoisinent de toutes parts. Il reste absent des jours +entiers, sans qu'on puisse supposer d'autre motif à ces courses inutiles +et aventureuses qu'une fantaisie maladive. Ces choses ne sont pas d'un +homme dépourvu d'énergie, votre seigneurie en conviendra. + +--Alors elles sont le fait de la plus insigne folie, reprit Ezzelin. Si +messer Orio a perdu l'esprit, qu'on l'enferme et qu'on le soigne; mais que +le commandement d'un poste d'où dépend la sûreté de la navigation ne soit +plus confié aux mains d'un frénétique. Ceci est important, et le hasard +m'impose aujourd'hui un devoir que je saurai remplir, bien que Dieu sache +à quel point il me répugne... Voyons, le gouverneur est-il absent en effet, +ou dans son lit, à cette heure? Je veux l'interroger; je veux voir, par +mes propres yeux, s'il est malade, traître ou insensé. + +--Seigneur comte, dit Léontio en paraissant vouloir cacher son inquiétude +personnelle, je reconnais à cette résolution le noble enfant de la +république; mais il m'est impossible de vous dire si le gouverneur est +enfermé dans sa chambre, ou s'il est à la promenade. + +--Comment! s'écria Ezzelin en haussant les épaules, on ne sait pas même où +le prendre quand on a affaire à lui? + +--C'est la vérité, dit Léontio, et votre seigneurie doit comprendre qu'ici +chacun désire avoir affaire au gouverneur le moins possible. Ce qui peut +arriver de moins fâcheux dans la situation d'esprit où il est, c'est qu'il +ne donne aucune espèce d'ordres. Lorsque son abattement cesse, c'est pour +faire place à une activité désordonnée, qui pourrait nous devenir funeste +si le lieutenant qui commande la galère ne savait éluder ses ordres avec +autant de prudence que d'adresse. Mais toute son habileté ne peut aboutir +qu'à nous préserver des folles manoeuvres que, du haut de son donjon, +messer Orio lui commande. Votre seigneurie sourirait de compassion si elle +voyait notre gouverneur, armé de pavillons de diverses couleurs, essayer +de faire connaître à cette distance ses bizarres intentions à son navire. +Heureusement, quand on feint de ne pas le comprendre, et qu'il est entré +dans d'effroyables colères, il perd la mémoire de ce qui s'est passé. +D'ailleurs le lieutenant Marc Mazzani est un homme de courage, qui ne +craindrait pas d'affronter sa furie, plutôt que d'aventurer la galère dans +les écueils vers lesquels messer Orio lui prescrit souvent de la diriger. +Je suis certain qu'il brûle du désir de donner la chasse aux pirates, et +que quelque jour il la leur donnera tout de bon, sans s'inquiéter de ce +que messer Orio pourra penser de sa désobéissance.--_Quelque jour! ... +pourra penser!_ ... s'écria Ezzelin, de plus en plus outré de ce qu'il +entendait. Voilà , en effet, un bien grand courage et un empressement bien +utile jusqu'à présent! Fi! monsieur le commandant, je ne conçois pas que +des hommes subissent le joug d'un aliéné, et qu'ils n'aient pas encore eu +l'idée, au lieu d'éluder ses ordres imbéciles, de lui lier les pieds et +les mains, de le jeter dans une barque sur un matelas, et de le conduire à +Corfou, pour que l'amiral, son oncle, le fasse soigner comme il +l'entendra. Allons, trêve à ces détails inutiles; faites-moi la grâce, +messer Léontio, d'aller demander pour moi une audience à Soranzo, et, s'il +me la refuse, de me montrer le chemin de ses appartements; car je ne +sortirai d'ici, je vous le jure, qu'après avoir tâté le pouls à son +honneur ou à son délire. + +Léontio hésitait encore. + +«Allez donc, monsieur, lui dit Ezzelino avec force. Que craignez-vous? +N'ai-je pas ici une galère, si la vôtre est désemparée? Et si vos trois +cents hommes ont peur d'un seul qui est malade, n'en ai-je pas soixante +qui n'ont peur de personne? Je prends sur moi toute la responsabilité de +ma détermination, et je vous promets de vous défendre, s'il le faut, +contre votre chef. Je n'aurais pas cru qu'un vieux militaire comme vous +eût besoin, pour faire son devoir, de la protection d'un jeune homme comme +moi.» + +Ezzelino, resté seul, se promena avec agitation dans la salle. Le soleil +était couché et le jour baissait. Le ciel éteignait peu à peu sa pourpre +brûlante dans les flots de la mer d'Ionie. Les rivages dentelés de la +Carnie encadraient la scène immense qui se déployait autour de l'île. Le +comte s'arrêta devant l'étroite croisée à double ogive fleurie qui +dominait, à une élévation de plus de cent pieds, ce tableau splendide. Ce +château, dont les murailles lisses tombaient sur un rocher à pic toujours +battu des vagues, semblait prendre ses racines profondes dans l'abîme et +vouloir s'élancer jusqu'aux nues. Son isolement sur cet écueil lui donnait +un aspect audacieux et misérable à la fois. Ezzelino, tout en admirant +cette situation pittoresque, sentit comme une sorte de vertige, et se +demanda si une telle résidence n'était pas bien propre à exalter jusqu'au +délire un esprit impressionnable comme devait l'être celui de Soranzo. +L'inaction, la maladie et le chagrin lui parurent, dans un pareil séjour, +des tortures pires que la mort, et une sorte de pitié vint adoucir +l'indignation qui jusque-là avait rempli son âme. + +Mais il résista à cet instinct d'un âme trop généreuse, et, comprenant +l'importance du devoir qu'il s'était imposé, il s'arracha à sa +contemplation, et reprit sa marche rapide le long de la grande salle. + +Un affreux silence, indice de terreur et de désespoir, régnait dans cette +demeure guerrière, où le bruit des armes et le cri des sentinelles eussent +dû, à toute heure, se mêler à la voix des vents et des ondes. On n'y +entendait que le cri des oiseaux de mer qui s'abattaient, à l'entrée de la +nuit, par troupes nombreuses, sur les récifs et les flots qui se brisaient +solennellement en élevant une grande plainte monotone dans l'espace. + +Ce lieu avait été témoin jadis d'une grande scène de gloire et de carnage. +Autour de ces écueils Curzolari (les antiques Échinades), l'héroïque +bâtard de Charles-Quint, don Juan d'Autriche, avait donné le premier +signal de la grande bataille de Lépante, et anéanti les forces navales de +la Turquie, de l'Égypte et de l'Algérie. La construction du château +remontait à cette époque; il portait le nom de San-Silvio, peut-être parce +qu'il avait été bâti ou occupé par le comte Silvio de Porcia, l'un des +vainqueurs de la campagne. Sur les parois de la salle, Ezzelin vit, à la +dernière lueur du jour, trembloter les grandes silhouettes des héros de +Lépante, peints à fresque assez grossièrement, dans des proportions +colossales, et revêtus de leurs puissantes armures de guerre. On y voyait +le généralissime Veniers, qui, à l'âge de soixante-seize ans, fit des +prodiges de valeur; le provéditeur Barbarigo, le marquis de Santa Cruz, +les vaillants capitaines Loredano et Malipiero, qui tous deux perdirent la +vie dans cette sanglante journée; enfin le célèbre Bragadino, qui avait +été écorché vif quelques mois avant la bataille par ordre de Mustapha, et +qui était représenté dans toute l'horreur de son supplice, la tête ceinte +d'une auréole de martyr et le corps à demi dépouillé de sa peau. Ces +fresques étaient peut-être l'oeuvre de quelque soldat artiste blessé au +combat de Lépante. L'air de la mer en avait fait tomber une partie; mais +ce qui en restait avait encore un aspect formidable, et ces spectres +héroïques, mutilés et comme flottants dans le crépuscule, firent passer +dans l'âme d'Ezzelino des émotions de terreur religieuse et d'enthousiasme +patriotique. + +Quelle fut sa surprise lorsqu'il fut tiré de son austère rêverie par les +sons d'un luth! Une voix de femme, suave et pleine d'harmonie, quoique un +peu voilée par le chagrin ou la souffrance, vint s'y mêler, et lui fit +entendre distinctement ces vers d'une romance vénitienne bien connue de +lui: + +Vénus est la belle déesse, +Venise est la belle cité. +Doux astre, ville enchanteresse, +Perles d'amour et de beauté, +Vous vous couchez dans l'onde amère, +Le soir, comme dans vos berceaux; +Car vous êtes soeurs, et pour mère +Vous eûtes l'écume des flots. + +Ezzelino n'eut pas un instant de doute sur cette romance et sur cette +voix. + +«Giovanna!» s'écria-t-il en s'élançant à l'autre bout de la salle, et en +soulevant d'une main tremblante l'épais rideau de tapisserie qui obstruait +la croisée du fond. + +Cette croisée donnait sur l'intérieur du château, sur une de ces parties +ceintes de bâtiments que dans nos édifices français du moyen âge on +appelait le préau. Ezzelino vit une petite cour dont l'aspect contrastait +avec tout le reste de l'île et du château. C'était un lieu de plaisance +bâti récemment à la manière orientale, et dans lequel on avait semblé +vouloir chercher un refuge contre l'aspect fatigant des flots et l'âpreté +des brises marines. Sur une assez large plate-forme quadrangulaire, on +avait rapporté des terres végétales, et les plus belles fleurs de la Grèce +y croissaient à l'abri des orages. Ce jardin artificiel était rempli d'une +indicible poésie. Les plantes qu'on y avait acclimatées de force avaient +une langueur et des parfums étranges, comme si elles eussent compris les +voluptés et la souffrance d'une captivité volontaire. Un soin délicat et +assidu semblait présider à leur entretien. Un jet d'eau de roche murmurait +au milieu dans un bassin de marbre de Paros. Autour de ce parterre régnait +une galerie de bois de cèdre découpée dans le goût moresque avec une +légèreté et une simplicité élégantes. Cette galerie laissait entrevoir, +au-dessous et au-dessus de ses arcades, les portes cintrées et les +fenêtres en rosaces des appartements particuliers du gouverneur; des +portières de tapisseries d'Orient et des tendines de soie écarlate en +dérobaient la vue intérieure aux regards du comte. Mais à peine eut-il, +d'une voix émue et pénétrante, répété le nom de Giovanna, qu'un de ces +rideaux se souleva rapidement. Une ombre blanche et délicate se dessina +sur le balcon, agita son voile comme pour donner un signe de +reconnaissance, et, laissant retomber le rideau, disparut au même instant. +Le comte fut forcé d'abandonner la fenêtre, Léontio venait lui rendre +compte de son message; mais Ezzelino avait reconnu Giovanna, et il +écoutait à peine la réponse du vieux commandant. + +Léontio vint annoncer que le gouverneur était réellement en course aux +environs de l'île; mais, soit qu'il eût mis pied à terre quelque part dans +les rochers de la plage de Garnie, soit qu'il se fût engagé dans les +nombreux îlots qui entourent l'île principale de Curzolari, on ne +découvrait nulle part son esquif à l'aide de la lunette. + +«Il est fort étrange, dit Ezzelin, que dans ces courses aventureuses il ne +rencontre point les pirates. + +--Cela est étrange, en effet, repartit le commandant. On dit qu'il y a un +Dieu pour les hommes ivres et pour les fous. Je gage que si messer Orio +était dans son bon sens et connaissait le danger auquel il s'expose en +allant ainsi presque seul, sur une barque, côtoyer des écueils infestés de +brigands, il aurait déjà trouvé dans ces courses la mort qu'il semble +chercher, et qui de son côté semble le fuir. + +--Vous ne m'aviez pas dit, messer Léontio, interrompit Ezzelin qui ne +l'écoutait pas, que la signora Soranzo fût ici. + +--Votre seigneurie ne me l'avait pas demandé, répondit Léontio. Elle est +ici depuis deux mois environ, et je pense qu'elle y est venue sans le +consentement de son époux; car, à son retour de l'expédition de Patras, +soit qu'il ne l'attendît pas, soit que, dans sa folie, il eût oublié +qu'elle dût venir le rejoindre, messer Orio lui a fait un accueil +très-froid. Cependant il l'a traitée avec les plus grands égards; et +puisque votre seigneurie a jeté les yeux sur la partie du château que l'on +découvre de cette fenêtre, elle a pu voir qu'on y a construit, avec une +célérité presque magique, un logement de bois à la manière orientale, +très-simple à la vérité, mais beaucoup plus agréable que ces grandes +salles froides et sombres dans le goût de nos pères. Le jeune esclave turc +que messer Soranzo a ramené de Patras a donné le plan et présidé à tous +les détails de ce harem improvisé, où il n'y a qu'une sultane, il est vrai, +mais plus belle à elle seule que les cinq cents femmes réunies du sultan. +On a fait ici tout ce qui était possible, et même un peu plus, comme l'on +dit, pour rendre supportable à la nièce de l'illustre amiral le séjour de +cette lugubre demeure.» + +Ezzelin laissait parler le vieux commandant sans l'interrompre. Il ne +savait à quoi se résoudre. Il désirait et craignait tout à la fois de voir +Giovanna. Il ne savait comment interpréter le signe qu'elle lui avait fait +de sa fenêtre. Peut-être avait-elle besoin, dans sa triste situation, +d'une protection respectueuse et désintéressée. Il allait se décider à lui +faire demander une entrevue par Léontio, lorsqu'une femme grecque, qui +était au service de Giovanna, vint de sa part le prier de se rendre auprès +d'elle. Ezzelin prit avec empressement son chapeau qu'il avait jeté sur +une table, et se disposait à suivre l'envoyée, lorsque Léontio, +s'approchant de lui et lui parlant à voix basse, le conjura de ne point +répondre à cet appel de la signora, sous peine d'attirer sur lui et sur +elle-même la colère de Soranzo. + +«Il a défendu sous les peines les plus sévères, ajouta Léontio, de laisser +aucun Vénitien, quels que soient son rang et son âge, pénétrer dans ses +appartements intérieurs; et comme il est également défendu à la signora de +franchir l'enceinte des _galeries de bois_, je déclare que cette entrevue +peut être également funeste à votre seigneurie, à la signora Soranzo et à +moi. + +--Quant à vos craintes personnelles, répondit Ezzelin d'un ton ferme, je +vous ai déjà dit, monsieur, que vous pouviez passer à bord de ma galère et +que vous y seriez en sûreté; et quant à la signora Soranzo, puisqu'elle +est exposée à de tels dangers, il est temps qu'elle trouve un homme +capable de l'y soustraire, et résolu à le tenter.» + +En parlant ainsi, il fit un geste expressif qui écarta promptement Léontio +de la porte vers laquelle il s'était précipité pour lui barrer le passage. + +«Je sais, dit celui-ci en se retirant, le respect que je dois au rang que +votre seigneurie occupe dans la république et dans l'armée; je la supplie +donc de constater au besoin que j'ai obéi à ma consigne, et qu'elle a pris +sur elle de l'outre-passer.» + +La servante grecque ayant pris, dans une niche de l'escalier, une lampe +d'argent qu'elle y avait déposée, conduisit Ezzelin, à travers un dédale +de couloirs, d'escaliers et de terrasses, jusqu'à la plate-forme qui +servait de jardin. L'air tiède du printemps hâtif et généreux de ces +climats soufflait mollement dans ce site abrité de toutes parts. De beaux +oiseaux chantaient dans une volière, et des parfums exquis s'exhalaient +des buissons de fleurs pressées et suspendues en festons à toutes les +colonnes. On eût pu se croire dans un de ces beaux _cortile_ des palais +vénitiens, où les roses et les jasmins, acclimatés avec art, semblent +croître et vivre dans le marbre et la pierre. + +L'esclave grecque souleva le rideau de pourpre de la porte principale, et +le comte pénétra dans un frais boudoir de style byzantin, décoré dans le +goût de l'Italie. + +Giovanna était couchée sur des coussins de drap d'or brodés en soie de +diverses couleurs. Sa guitare était encore dans ses mains, et le grand +lévrier blanc d'Orio, couché à ses pieds, semblait partager son attente +mélancolique. Elle était toujours belle, quoique bien différente de ce +qu'elle avait été naguère. Le brillant coloris de la santé n'animait plus +ses traits, et l'embonpoint de sa jeunesse avait été dévoré par le souci. +Sa robe de soie blanche était presque du même ton que son visage, et ses +grands bracelets d'or flottaient sur ses bras amaigris. Il semblait +qu'elle eût déjà perdu cette coquetterie et ce soin de sa parure qui, chez +les femmes, est la marque d'un amour partagé. Les bandeaux de perles de sa +coiffure s'étaient détachés et tombaient avec ses cheveux dénoués sur ses +épaules d'albâtre, sans qu'elle permît à ses esclaves de les rajuster. +Elle n'avait plus l'orgueil de la beauté. Un mélange de faiblesse +languissante et de vivacité inquiète se trahissait dans son attitude et +dans ses gestes. Lorsque Ezzelin entra, elle semblait brisée de fatigue, +et ses paupières veinées d'azur ne sentaient pas l'éventail de plumes +qu'une esclave moresque agitait sur son front; mais, au bruit que fit le +comte en s'approchant, elle se souleva brusquement sur ses coussins, et +fixa sur lui un regard où brillait la fièvre. Elle lui tendit les deux +mains à la fois pour serrer la sienne avec force; puis elle lui parla avec +enjouement, avec esprit, comme si elle l'eût retrouvé à Venise au milieu +d'un bal. Un instant après, elle étendit le bras pour prendre, des mains +de l'esclave, un flacon d'or incrusté de pierres précieuses, qu'elle +respira en pâlissant, comme si elle eût été près de défaillir; puis elle +passa ses doigts nonchalants sur les cordes de son luth, fit à Ezzelin +quelques questions frivoles dont elle n'écouta pas les réponses; enfin, se +soulevant et s'accoudant sur le rebord d'une étroite fenêtre placée +derrière elle, elle attacha ses regards sur les flots noirs où commençait +à trembler le reflet de l'étoile occidentale, et tomba dans une muette +rêverie. Ezzelin comprit que le désespoir était en elle. + +Au bout de quelques instants, elle fit signe à ses femmes de se retirer, +et lorsqu'elle fut seule avec Ezzelin, elle ramena sur lui ses grands yeux +bleus cernés d'un bleu encore plus sombre, et le regarda avec une +singulière expression de confiance et de tristesse. Ezzelin, jusque-là +mortellement troublé de sa présence et de ses manières, sentit se +réveiller en lui cette tendre pitié qu'elle semblait implorer. Il fit +quelques pas vers elle; elle lui tendit de nouveau la main, et l'attirant +à ses pieds sur un coussin: + +«O mon frère! lui dit-elle, mon noble Ezzelin! vous ne vous attendiez pas +sans doute à me retrouver ainsi! Vous voyez sur mes traits les ravages de +la souffrance; ah! votre compassion serait plus grande si vous pouviez +sonder l'abîme de douleur qui s'est creusé dans mon âme! + +--Je le devine, madame, répondit Ezzelin; et puisque vous m'accordez le +doux et saint nom de frère, comptez que j'en remplirai tous les devoirs +avec joie. Donnez-moi vos ordres, je suis prêt à les exécuter fidèlement. + +--Je ne sais ce que vous voulez dire, mon ami, reprit Giovanna; je n'ai +point d'ordres à vous donner, si ce n'est d'embrasser pour moi votre soeur +Argiria, le bel ange, de me recommander à ses prières et de garder mon +souvenir, afin de vous entretenir de moi quand je ne serai plus. Tenez, +ajouta-t-elle en détachant de sa chevelure d'ébène une fleur de +laurier-rose à demi flétrie, donnez-lui ceci en mémoire de moi, et +dites-lui de se préserver des passions; car il y a des passions qui +donnent la mort, et cette fleur en est l'emblème: c'est une fleur-reine, +on en couronne les triomphateurs; mais elle est, comme l'orgueil, un +poison subtil. + +--Et cependant, Giovanna, ce n'est pas l'orgueil qui vous tue, dit Ezzelin +en recevant ce triste don; l'orgueil ne tue que les hommes; c'est l'amour +qui tue les femmes. + +--Mais ne savez-vous pas, Ezzelin, que, chez les femmes, l'orgueil est +souvent le mobile de l'amour? Ah! nous sommes des êtres sans force et sans +vertu, ou plutôt notre faiblesse et notre énergie sont également +inexplicables! Quand je songe à la puérilité des moyens qu'on emploie pour +nous séduire, à la légèreté avec laquelle nous laissons la domination de +l'homme s'établir sur nous, je ne comprends pas l'opiniâtreté de ces +attachements si prompts à naître, si impossibles à détruire. Tout à +l'heure je redisais une romance que vous devez vous rappeler, puisque +c'est vous qui l'avez composée pour moi. Eh bien! en la chantant, je +songeais à ceci, que la naissance de Vénus est une fiction d'un sens bien +profond. A son début, la passion est comme une écume légère que le vent +ballotte sur les flots. Laissez-la grandir, elle devient immortelle. Si +vous en aviez le temps, je vous prierais d'ajouter à ma romance un couplet +où vous exprimeriez cette pensée; car je la chante souvent, et bien +souvent je pense à vous, Ezzelin. Croiriez-vous que tout à l'heure, +lorsque vous avez prononcé mon nom de la fenêtre de la galerie, votre voix +ne m'a pas laissé le moindre doute? Et quand je vous ai aperçu dans le +crépuscule, mes yeux n'ont pas hésité un instant à vous reconnaître. C'est +que nous ne voyons pas seulement avec les yeux du corps. L'âme a des sens +mystérieux, qui deviennent plus nets et plus perçants à mesure que nous +déclinons rapidement vers une fin prématurée. Je l'avais souvent ouï dire +à mon oncle. Vous savez ce qu'on raconte de la bataille de Lépante. La +veille du jour où la flotte ottomane succomba sous les armes glorieuses de +nos ancêtres autour de ces écueils, les pêcheurs des lagunes entendirent +autour de Venise de grands cris de guerre, des plaintes déchirantes, et +les coups redoublés d'une canonnade furieuse. Tous ces bruits flottaient +dans les ondes et planaient dans les cieux. On entendait le choc des armes, +le craquement des navires, le sifflement des boulets, les blasphèmes des +vaincus, la plainte des mourants; et cependant aucun combat naval ne fut +livré cette nuit-là , ni sur l'Adriatique, ni sur aucune autre mer. Mais +ces âmes simples eurent comme une révélation et une perception anticipée +de ce qui arriva le lendemain à la clarté du soleil, à deux cents lieues +de leur patrie. C'est le même instinct qui m'a fait savoir la nuit +dernière que je vous verrais aujourd'hui; et ce qui vous paraîtra fort +étrange, Ezzelin, c'est que je vous ai vu exactement dans le costume que +vous avez maintenant, et pâle comme vous l'êtes. Le reste de mon rêve est +sans doute fantastique, et pourtant je veux vous le dire. Vous étiez sur +votre galère aux prises avec les pirates, et vous déchargiez votre +pistolet à bout portant sur un homme dont il m'a été impossible de voir la +figure, mais qui était coiffé d'un turban rouge. En ce moment la vision a +disparu. + +--Cela est étrange, en effet,» dit Ezzelin en regardant fixement Giovanna, +dont l'oeil était clair et brillant, la parole animée, et qui semblait +sous l'inspiration d'une sorte de puissance divinatoire. + +Giovanna remarqua son étonnement, et lui dit: + +«Vous allez croire que mon esprit est égaré. Il n'en est rien cependant. +Je n'attache point à ce rêve une grande importance, et je n'ai point la +puissance des sibylles. Combien ne m'eût-elle pas été précieuse en ces +heures d'inquiétude dévorante qui se renouvellent sans cesse pour moi, et +qui me tuent lentement! Hélas! dans ces périls auxquels Soranzo s'expose +chaque jour, c'est en vain que j'ai interrogé de toute la puissance de mes +sens et de toute celle de mon âme l'horreur des ténèbres ou les brumes de +l'horizon; ni dans mes veilles désolées, ni dans mes songes funestes, je +n'ai trouvé le moindre éclaircissement au mystère de sa destinée. Mais +avant d'en finir avec ces visions qui sans doute vous font sourire, +laissez-moi vous dire que l'homme au turban rouge de mon rêve vous a fait, +en s'effaçant dans les airs, un signe de menace. Laissez-moi vous dire +aussi, et pardonnez-moi cette faiblesse, que j'ai senti, au moment où la +vision a disparu, une terreur que je n'avais pas éprouvée tant que le +tableau de ce combat avait été devant mes yeux; ne méprisez pas tout à +fait les appréhensions d'un esprit plus chagrin que malade. Il me semble +qu'un grand péril vous menace de la part des pirates, et je vous supplie +de ne pas vous remettre en mer sans avoir engagé mon époux à vous donner +une escorte jusqu'à la sortie de nos écueils. Promettez-moi de le faire. + +--Hélas! madame, répondit Ezzelin avec un triste sourire, quel intérêt +pouvez-vous prendre à mon sort? Que suis-je pour vous? Votre affection ne +m'a point élu époux; votre confiance ne veut pas m'accepter pour frère; +car vous refusez mes secours, et pourtant j'ai la certitude que vous en +avez besoin. + +--Ma confiance et mon affection sont à vous comme à un frère; mais je ne +comprends pas ce que vous me dites quand vous me parlez de secours. Je +souffre, il est vrai; je me consume dans une agonie affreuse, mais vous +n'y pouvez rien, mon cher Ezzelin; et puisque nous parlons de confiance et +d'affection, Dieu seul peut me rendre celles de Soranzo! + +--Vous avouez que vous avez perdu son amour, madame; n'avouerez-vous point +que vous avez à sa place hérité de sa haine?» + +Giovanna tressaillit, et, retirant sa main avec épouvante: + +«Sa haine! s'écria-t-elle, qui donc vous a dit qu'il me haïssait? Oh! +quelle parole avez-vous dite, et qui vous a chargé de me porter le coup +mortel? Hélas! vous venez de m'apprendre que je n'avais pas encore +souffert, et que son indifférence était encore pour moi du bonheur.» + +Ezzelin comprit combien Giovanna aimait encore ce rival que, malgré lui, +il venait d'accuser. Il sentit, d'une part, la douleur qu'il causait à +cette femme infortunée, et de l'autre, la honte d'un rôle tout à fait +opposé à son caractère; il se hâta de rassurer Giovanna, et de lui dire +qu'il ignorait absolument les sentiments d'Orio à son égard, mais elle eût +bien de la peine à croire qu'il eût parlé ainsi par sollicitude et sous +forme d'interrogation. + +«Quelqu'un ici vous aurait-il parlé de lui et de moi? lui répéta-t-elle +plusieurs fois en cherchant à lire sa pensée dans ses yeux. Serait-ce mon +arrêt que vous avez prononcé sans le savoir, et suis-je donc la seule ici +à ignorer qu'il me hait? Oh! je ne le croyais pas!» + +En parlant ainsi, elle fondit en larmes; et le comte, qui, malgré lui, +avait senti l'espérance se réveiller dans son coeur, sentit aussi que son +coeur se brisait pour toujours. Il fit un effort magnanime sur lui-même +pour consoler Giovanna, et pour prouver qu'il avait parlé au hasard. Il +l'interrogea affectueusement sur sa situation. Affaiblie par ses pleurs et +vaincue par la noblesse des sentiments d'Ezzelin, elle s'abandonna à plus +d'expansion qu'elle n'avait résolu peut-être d'en avoir. + +«O mon ami! lui dit-elle, plaignez-moi, car j'ai été insensée en +choisissant pour appui cet être superbe qui ne sait point aimer! Orio +n'est point comme vous un homme de tendresse et de dévouement; c'est un +homme d'action et de volonté. La faiblesse d'une femme ne l'intéresse pas, +elle l'embarrasse. Sa bonté se borne à la tolérance; elle ne s'étend pas +jusqu'à la protection. Aucun homme ne devrait moins inspirer l'amour, car +aucun homme ne le comprend et ne l'éprouve moins. Et cependant cet homme +inspire des passions immenses, des dévouements infatigables. On ne l'aime +ni ne le hait à demi, vous le savez; et vous savez aussi sans doute que, +pour les hommes de cette nature, il en est toujours ainsi. Plaignez-moi +donc; car je l'aime jusqu'au délire, et son empire sur moi est sans +bornes. Vous voyez, noble Ezzelin, que mon malheur est sans ressources. Je +ne me fais point illusion, et vous pouvez me rendre cette justice, que +j'ai toujours été sincère avec vous comme avec moi-même. Orio mérite +l'admiration et l'estime des hommes, car il a une haute intelligence, un +noble courage et le goût des grandes choses; mais il ne mérite ni l'amitié +ni l'amour, car il ne ressent ni l'un ni l'autre; il n'en a pas besoin, et +tout ce qu'il peut pour les êtres qui l'aiment, c'est de se laisser aimer. +Souvenez-vous de ce que je vous ai dit à Venise, le jour où j'ai eu le +courage egoïste de vous ouvrir mon coeur, et de vous avouer qu'il +m'inspirait un amour passionné, tandis que vous ne m'inspiriez qu'un amour +fraternel. + +--Ne rappelons pas ce jour de triste mémoire, dit Ezzelin; quand la +victime survit au supplice, chaque fois que son souvenir l'y reporte, elle +croit le subir encore. + +--Ayez le courage de vous rappeler ces choses avec moi, reprit Giovanna; +nous ne nous reverrons peut-être plus, et je veux que vous emportiez la +certitude de mon estime pour vous, et du repentir que j'ai gardé de ma +conduite à votre égard. + +--Ne me parlez pas de repentir, s'écria Ezzelin attendri; de quel crime, +ou seulement de quelle faute légère êtes-vous coupable? N'avez-vous pas +été franche et loyale avec moi? N'avez-vous pas été douce et pleine de +pitié, en me disant vous-même ce que tout autre à votre place m'eût fait +signifier par ses parents et sous le voile de quelque prétexte spécieux! +Je me souviens de vos paroles: elles sont restées gravées dans mon coeur +pour mon éternelle consolation et en même temps pour mon éternel regret. +«Pardonnez-moi, avez-vous dit, le mal que je vous fais, et priez Dieu que +je n'en sois pas punie; car je n'ai plus ma volonté, et je cède à une +destinée plus forte que moi.» + +--Hélas! hélas! dit Giovanna, oui c'était une destinée! Je le sentais déjà , +car mon amour est né de la peur, et, avant que je connusse à quel point +cette peur était fondée, elle régnait déjà sur moi. Tenez, Ezzelin, il y a +toujours eu en moi un instinct de sacrifice et d'abnégation, comme si +j'eusse été marquée, en naissant, pour tomber en holocauste sur l'autel de +je ne sais quelle puissance avide de mon sang et de mes larmes. Je me +souviens de ce qui se passait en moi lorsque vous me pressiez de vous +épouser, avant le jour fatal où j'ai vu Soranzo pour la première fois. +«Hâtons-nous, me disiez-vous; quand on s'aime, pourquoi tarder à être +heureux? Parce que nous sommes jeunes tous deux, ce n'est pas une raison +pour attendre. Attendre, c'est braver Dieu, car l'avenir est son trésor; +et ne pas profiter du présent, c'est vouloir d'avance s'emparer de +l'avenir. Les malheureux doivent dire: Demain! et les heureux: +Aujourd'hui! Qui sait ce que nous serons demain? Qui sait si la balle d'un +Turc ou une vague de la mer ne viendra pas nous séparer à jamais? Et +vous-même, pouvez-vous assurer que demain vous m'aimerez comme +aujourd'hui?» Un vague pressentiment vous faisait ainsi parler sans doute, +et vous disait de vous hâter. Un pressentiment plus vague encore +m'empêchait de céder, et me disait d'attendre. Attendre quoi? Je ne savais +pas; mais je croyais que l'avenir me réservait quelque chose, puisque le +présent me laissait désirer. + +--Vous aviez raison, dit le comte, l'avenir vous réservait l'amour. + +--Sans doute, reprit Giovanna avec amertume, il me réservait un amour bien +différent de ce que j'éprouvais pour vous. J'aurais tort de me plaindre, +car j'ai trouvé ce que je cherchais. J'ai dédaigné le calme, et j'ai +trouvé l'orage. Vous rappelez-vous ce jour où j'étais assise entre mon +oncle et vous? Je brodais, et vous me lisiez des vers. On annonça Orio +Soranzo. Ce nom me fit tressaillir, et en un instant tout ce que j'avais +entendu dire de cet homme singulier me revint à la mémoire. Je ne l'avais +jamais vu, et je tremblai de tous mes membres quand j'entendis le bruit de +ses pas. Je n'aperçus ni son magnifique costume, ni sa haute taille, ni +ses traits empreints d'une beauté divine, mais seulement deux grands yeux +noirs pleins à la fois de menace et de douceur, qui s'avançaient vers moi +fixes et étincelants. Fascinée par ce regard magique, je laissai tomber +mon ouvrage, et restai clouée sur mon fauteuil, sans pouvoir ni me lever +ni détourner la tête. Au moment où Soranzo, arrivé près de moi, se courba +pour me baiser la main, ne voyant plus ces deux yeux qui m'avaient +jusque-là pétrifiée, je m'évanouis. On m'emporta, et mon oncle, s'excusant +sur mon indisposition, le pria de remettre sa visite à un autre jour. Vous +vous retirâtes aussi sans comprendre la cause de mon évanouissement. + +»Orio, qui connaissait mieux les femmes et le pouvoir qu'il avait sur +elles, pensa qu'il pouvait bien être pour quelque chose dans mon mal +subit: il résolut de s'en assurer. Il passa une heure à se promener sur le +Canalazzo, puis se fit de nouveau débarquer au palais Morosini. Il fit +appeler le majordome, et lui dit qu'il venait savoir de mes nouvelles. +Quand on lui eut répondu que j'étais complètement remise, il monta, +présumant, disait-il, qu'il ne pouvait plus y avoir d'indiscrétion à se +présenter, et il se fit annoncer une seconde fois. Il me trouva bien pâlie, +bien embellie, disait-il, par ma pâleur même. Mon oncle était un peu +sérieux; pourtant il le remercia cordialement de l'intérêt qu'il me +portait, et de la peine qu'il avait prise de revenir sitôt s'informer de +ma santé. Et comme, après ces compliments, il voulait se retirer, on le +pria de rester. Il ne se le fit pas dire deux fois, et continua la +conversation. Résolu déjà à profiter du premier effet qu'il avait produit, +il s'étudia à déployer d'un coup devant moi tous les dons qu'il avait +reçus de la nature, et à soutenir les charmes de sa personne par ceux de +son esprit. Il réussit complètement; et lorsque, au bout de deux heures, +il prit le parti de se retirer, j'étais déjà subjuguée. Il me demanda la +permission de revenir le lendemain, l'obtint, et partit avec la certitude +d'achever bientôt ce qu'il avait si heureusement commencé. Sa victoire ne +fut ni longue ni difficile. Son premier regard m'avait intimé l'ordre +d'être à lui, et j'étais déjà sa conquête. Puis-je vraiment dire que je +l'aimais? Je ne le connaissais pas, et je n'avais presque entendu dire de +lui que du mal. Comment pouvais-je préférer un homme qui ne m'inspirait +encore que de la crainte à celui qui m'inspirait la confiance et l'estime? +Ah! devrais-je chercher mon excuse dans la fatalité? Ne ferais-je pas +mieux d'avouer qu'il y a dans le coeur de la femme un mélange de vanité +qui s'enorgueillit de régner en apparence sur un homme fort, et de lâcheté +qui va au-devant de sa domination? Oui! oui! j'étais vaine de la beauté +d'Orio; j'étais fière de toutes les passions qu'il avait inspirées, et de +tous les duels dont il était sorti vainqueur. Il n'y avait pas jusqu'à sa +réputation de débauché qui ne semblât un titre à l'attention et un appât +pour la curiosité des autres femmes. Et j'étais flattée de leur enlever ce +coeur volage et fier qui les avait toutes trahies, et qui, à toutes, avait +laissé de longs regrets. Sous ce rapport du moins, mon fatal amour-propre +a été satisfait. Orio m'est resté fidèle, et, du jour de son mariage, il +semble que les femmes n'aient plus rien été pour lui. Il a semblé m'aimer +pendant quelque temps: puis bientôt il n'a plus aimé ni moi ni personne, +et l'amour de la gloire l'a absorbé tout entier; et je n'ai pas compris +pourquoi, ayant un si grand besoin d'indépendance et d'activité, il avait +contracté des liens qui ordinairement sont destinés à restreindre l'une et +l'autre.» + +Ezzelin regarda attentivement Giovanna. Il avait peine à croire qu'elle +parlât ainsi sans arrière-pensée, et que son aveuglement allât jusqu'à ne +pas soupçonner les vues ambitieuses qui avaient porté Orio à rechercher sa +main. Voyant la candeur de cette âme généreuse, il n'osa pas chercher à +l'éclairer, et il se borna à lui demander comment elle avait perdu si vite +l'amour de son époux. Elle le lui raconta en ces termes: + +«Avant notre hyménée, il semblait qu'il m'aimât éperdument. Je le croyais +du moins; car il me le disait, et ses paroles ont une éloquence et une +conviction à laquelle rien ne résiste. Il prétendait que la gloire n'était +qu'une vaine fumée, bonne pour enivrer les jeunes gens ou pour étourdir +les malheureux. Il avait fait la dernière campagne pour faire taire les +sots et les envieux qui l'accusaient de s'énerver dans les plaisirs. Il +s'était exposé à tous les dangers avec l'indifférence d'un homme qui se +conforme à un usage de son temps et de son pays. Il riait de ces jeunes +gens qui se précipitent dans les combats avec enthousiasme, et qui se +croient bien grands parce qu'ils ont payé de leur personne et bravé des +périls que le moindre soldat affronte tranquillement. Il disait qu'un +homme avait à choisir dans la vie entre la gloire et le bonheur; que, le +bonheur étant presque impossible à trouver, le plus grand nombre était +forcé de chercher la gloire; mais que l'homme qui avait réussi à s'emparer +du bonheur, et surtout du bonheur dans l'amour, qui est le plus complet, +le plus réel et le plus noble de tous, était un pauvre coeur et un pauvre +esprit quand il se lassait de ce bonheur et retournait aux misérables +triomphes de l'amour-propre. Orio parlait ainsi devant moi, parce qu'il +avait entendu dire que vous aviez perdu mon affection pour n'avoir pas +voulu me promettre de ne point retourner à la guerre. + +»Il voyait que j'avais une âme tendre, un caractère timide, et que l'idée +de le voir s'éloigner de moi aussitôt après notre mariage me faisait +hésiter. Il voulait m'épouser, et rien ne lui eût coûté, m'a-t-il dit +depuis, pour y parvenir; il n'eût reculé devant aucun sacrifice, devant +aucune promesse imprudente ou menteuse. Oh! qu'il m'aimait alors! Mais la +passion des hommes n'est que du désir, et ils se lassent aussitôt qu'ils +possèdent. Très-peu de temps après notre hyménée, je le vis préoccupé et +dévoré d'agitations secrètes. Il se jeta de nouveau dans le bruit du monde, +et attira chez moi toute la ville. Il me sembla voir que cet amour du jeu +qu'on lui avait tant reproché, et ce besoin d'un luxe effréné qui le +faisait regarder comme un homme vain et frivole, reprenaient rapidement +leur empire sur lui. Je m'en effrayai; non que je fusse accessible à des +craintes vulgaires pour ma fortune, je ne la considérais plus comme mienne +depuis que j'avais cédé avec bonheur à Orio l'héritage de mes ancêtres. +Mais ces passions le détournaient de moi. Il me les avait peintes comme +les amusements misérables qu'une âme ardente et active est forcée de se +créer, faute d'un aliment plus digne d'elle. Cet aliment seul digne de +l'âme d'Orio, c'était l'amour d'une femme comme moi. Toutes les autres +l'avaient trompé ou lui avaient semblé indignes d'occuper toute son +énergie. Il aurait été forcé de la dépenser en vains plaisirs. Mais +combien ces plaisirs lui semblaient méprisables depuis qu'il possédait en +moi la source de toutes les joies! Voilà comment il me parlait; et moi, +insensée, je le croyais aveuglément. Quelle fut donc mon épouvante quand +je vis que je ne lui suffisais pas plus que ne l'avaient fait les autres +femmes, et que, privé de fêtes, il ne trouvait près de moi qu'ennui et +impatience! Un jour qu'il avait perdu des sommes considérables, et qu'il +était en proie à une sorte de désespoir, j'essayai vainement de le +consoler en lui disant que j'étais indifférente aux conséquences fâcheuses +de ses pertes, et qu'une vie de médiocrité ou de privations me semblerait +aussi douce que l'opulence, pourvu qu'elle ne me séparât point de lui. Je +lui promis que mon oncle ignorerait ses imprudences, et que je vendrais +plutôt mes diamants en secret que de lui attirer un reproche. Voyant qu'il +ne m'écoutait pas, je m'affligeai profondément et lui reprochai doucement +d'être plus sensible à une perte d'argent qu'à la douleur qu'il me +causait. Soit qu'il cherchât un prétexte pour me quitter, soit que j'eusse +involontairement froissé son orgueil par ce reproche, il se prétendit +outragé par mes paroles, entra en fureur et me déclara qu'il voulait +reprendre du service. Dès le lendemain, malgré mes supplications et mes +larmes, il demanda de l'emploi à l'amiral, et fit ses apprêts de départ. A +tous autres égards, j'eusse trouvé dans la tendresse de mon oncle recours +et protection. Il eût dissuadé Orio de m'abandonner, il l'eût ramené vers +moi; mais il s'agissait de guerre, et la gloire de la république l'emporta +encore sur moi dans le coeur de mon oncle. Il blâma paternellement ma +faiblesse, me dit qu'il mépriserait Soranzo s'il passait son temps aux +pieds d'une femme, au lieu de défendre l'honneur et les intérêts de sa +patrie; qu'en montrant, durant la dernière campagne, une bravoure et des +talents de premier ordre, Orio avait contracté l'engagement et le devoir +de servir son pays tant que son pays aurait besoin de lui. Enfin, il +fallut céder; Orio partit, et je restai seule avec ma douleur. + +»Je fus longtemps, bien longtemps sous le coup de cette brusque +catastrophe. Cependant les lettres d'Orio, pleines de douceur et +d'affection, me rendirent l'espérance; et, sans les angoisses de +l'inquiétude lorsque je le savais exposé à tant de périls, j'aurais encore +goûté une sorte de bonheur. Je m'imaginai que je n'avais rien perdu de sa +tendresse, que l'honneur imposait aux hommes des lois plus sacrées que +l'amour; qu'il s'était abusé lui-même lorsque, dans l'enthousiasme de ses +premiers transports, il m'avait dit le contraire; qu'enfin il reviendrait +tel qu'il avait été pour moi dans nos plus beaux jours. Quelles furent ma +douleur et ma surprise lorsqu'à l'entrée de l'hiver, au lieu de demander à +mon oncle l'autorisation de venir passer près de moi cette saison de repos +(autorisation qui certes ne lui eût pas été refusée), il m'écrivit qu'il +était forcé d'accepter le gouvernement de cette île pour la répression des +pirates! Comme il me marquait beaucoup de regrets de ne pouvoir venir me +rejoindre, je lui écrivis à mon tour que j'allais me rendre à Corfou, afin +de me jeter aux pieds de mon oncle et d'obtenir son rappel. Si je ne +l'obtenais pas, disais-je, j'irais partager son exil à Curzolari. +Cependant je n'osai point exécuter ce projet avant d'avoir reçu la réponse +d'Orio; car plus on aime, plus on craint d'offenser l'être qu'on aime. Il +me répondit, dans les termes les plus tendres, qu'il me suppliait de ne +pas venir le rejoindre, et que, quant à demander pour lui un congé à mon +oncle, il serait fort blessé que je le fisse. Il avait des ennemis dans +l'armée, disait-il; le bonheur d'avoir obtenu ma main lui avait suscité +des envieux qui tâchaient de le desservir auprès de l'amiral, et qui ne +manqueraient pas de dire qu'il m'avait lui-même suggéré cette démarche, +afin de recommencer une vie de plaisir et d'oisiveté. Je me soumis à cette +dernière défense; mais quand à la première, comme il ne me donnait pas +d'autres motifs de refus que la tristesse de cette demeure et les +privations de tout genre que j'aurais à y souffrir, comme sa lettre me +semblait plus passionnée qu'aucune de celles qu'il m'eût écrites, je crus +lui donner une preuve de dévouement en venant partager sa solitude; et +sans lui répondre, sans lui annoncer mon arrivée, je partis aussitôt. Ma +traversée fut longue et pénible; le temps était mauvais. Je courus mille +dangers. Enfin j'arrivai ici, et je fus consternée en n'y trouvant point +Orio. Il était parti pour cette malheureuse expédition de Patras, et la +garnison était dans de grandes inquiétudes sur son compte. Plusieurs jours +se passèrent sans que je reçusse aucune nouvelle de lui; je commençais à +perdre l'espérance de le revoir jamais. M'étant fait montrer l'endroit où +il avait appareillé et où il devait aussi débarquer, j'allais chaque jour, +de ce côté, m'asseoir sur un rocher, et j'y restais des heures entières à +regarder la mer. Bien des jours se passèrent ainsi sans amener aucun +changement dans ma situation. Enfin, un matin, en arrivant sur mon rocher, +je vis sortir d'une barque un soldat turc accompagné d'un jeune garçon +vêtu comme lui. Au premier mouvement que fit le soldat je reconnus Orio, +et je descendis en courant pour me jeter dans ses bras; mais le regard +qu'il attacha sur moi fit refluer tout mon sang vers mon coeur, et le +froid de la mort s'étendit sur tous mes membres. Je fus plus bouleversée +et plus épouvantée que le jour où je l'avais vu pour la première fois, et, +comme ce jour-là , je tombai évanouie: il me semblait avoir vu sur son +visage la menace, l'ironie et le mépris à leur plus haute puissance. Quand +je revins à moi, je me trouvai dans ma chambre sur mon lit. Orio me +soignait avec empressement, et ses traits n'avaient plus cette expression +terrifiante devant laquelle mon être tout entier venait de se briser +encore une fois. Il me parla avec tendresse et me présenta le jeune homme +qui l'accompagnait, comme lui ayant sauvé la vie et rendu la liberté en +lui ouvrant les portes de sa prison durant la nuit. Il me pria de le +prendre à mon service, mais de le traiter en ami bien plus qu'en +serviteur. J'essayai de parler à Naama, c'est ainsi qu'il appelle ce +garçon; mais il ne sait point un mot de notre langue. Orio lui dit +quelques mots en turc, et ce jeune homme prit ma main et la posa sur sa +tête en signe d'attachement et de soumission. + +»Pendant toute cette journée, je fus heureuse; mais dès le lendemain Orio +s'enferma dans son appartement, et je ne le vis que le soir, si sombre et +si farouche, que je n'eus pas le courage de lui parler. Il me quitta après +avoir soupé avec moi. Depuis ce temps, c'est-à -dire depuis deux mois, son +front ne s'est point éclairci. Une douleur ou une résolution mystérieuse +l'absorbe tout entier. Il ne m'a témoigné ni humeur ni colère; il s'est +donné mille soins, au contraire, pour me rendre agréable le séjour de ce +donjon, comme si, hors de son amour et de son indifférence, quelque chose +pouvait m'être bon ou mauvais! Il a fait venir des ouvriers et des +matériaux de Céphalonie pour me construire à la hâte cette demeure; il a +fait venir aussi des femmes pour me servir, et, au milieu de ses +préoccupations les plus sombres, jamais il n'a cessé de veiller à tous mes +besoins et de prévenir tous mes désirs. Hélas! il semble ignorer que je +n'en ai qu'un seul réel sur la terre, c'est de retrouver son amour. +Quelquefois... bien rarement! il est revenu vers moi, plein d'amour et +d'effusion en apparence. Il m'a confié qu'il nourrissait un projet +important; que, dévoré de vengeance contre les infidèles qui ont massacré +son escorte, pris sa galère, et qui maintenant viennent exercer leurs +pirateries presque sous ses yeux, il n'aurait pas de repos qu'il ne les +eût anéantis. Mais à peine s'était-il abandonné à ces aveux, que, +craignant mes inquiétudes et s'ennuyant de mes larmes, il s'arrachait de +mes bras pour aller rêver seul à ses belliqueux desseins. Enfin nous en +sommes venus à ce point que nous ne nous voyons plus que quelques heures +par semaine, et le reste du temps j'ignore où il est et de quoi il +s'occupe. Quelquefois il me fait dire qu'il profite du temps calme pour +faire une longue promenade sur mer, et j'apprends ensuite qu'il n'est +point sorti du château. D'autres fois il prétend qu'il s'enferme le soir +pour travailler, et je le vois, au lever du jour, dans sa barque, cingler +rapidement sur les flots grisâtres, comme s'il voulait me cacher qu'il a +passé la nuit dehors. Je n'ose plus l'interroger; car alors sa figure +prend une expression effrayante, et tout tremble devant lui. Je lui cache +mon désespoir, et les instants qu'il passe près de moi, au lieu de +m'apporter quelque soulagement, sont pour moi un véritable supplice; car +je suis forcée de veiller à mes paroles et à mes regards même, pour ne +point laisser échapper une seule de mes sinistres pensées. Quand il voit +une larme rouler dans mes yeux malgré moi, il me presse la main en silence, +se lève et me quitte sans me dire un mot. Une fois j'ai été sur le point +de me jeter à ses genoux et de m'y attacher, de m'y traîner pour obtenir +qu'il partageât au moins ses soucis avec moi, et pour lui promettre de +souscrire à tous ses desseins sans faiblesse et sans terreur. Mais, au +moindre mouvement que je fais, son regard me cloue à ma place, et la +parole expire sur mes lèvres. Il semble que, si ma douleur éclatait devant +lui, le reste de compassion et d'égards qu'il me témoigne se changerait en +fureur et en aversion. Je suis restée muette! Voilà pourquoi, quand vous +me parlez de sa haine, je dis qu'elle est impossible, car je ne l'ai point +méritée: je meurs en silence.» + +Ezzelin remarqua que ce récit laissait dans l'ombre la circonstance la +plus importante de celui de Léontio. Giovanna ne semblait nullement +considérer Soranzo comme aliéné, et les questions détournées qu'il lui +adressa prudemment à cet égard n'amenèrent aucun éclaircissement. Giovanna +manquait-elle d'une confiance absolue en lui, ou bien Léontio avait-il +fait de faux rapports? Voyant que ses investigations étaient infructueuses, +Ezzelin conclut du moins qu'elle mourrait de langueur et de tristesse si +elle restait dans ce triste château, et il la supplia de se rendre à +Corfou auprès de son oncle. Il s'offrit à l'y conduire sur-le-champ; mais +elle rejeta bien loin cette proposition, disant que pour rien au monde +elle ne voudrait laisser soupçonner à son oncle qu'elle n'était point +heureuse avec Orio; car la moindre plainte de sa part le ferait +infailliblement tomber dans la disgrâce de l'amiral. Elle soutint +d'ailleurs qu'Orio n'avait envers elle aucun mauvais procédé, et que, si +l'amour qu'elle lui portait était devenu son propre supplice, Orio ne +pouvait être accusé du mal qu'elle se faisait à elle-même. + +Ezzelin se hasarda à lui demander si elle ne vivait pas dans une sorte de +captivité, et s'il n'y avait pas une consigne sévère qui lui interdisait +la vue de tout compatriote. Elle répondit que cela n'était point, et que +pour rien au monde elle n'eût reçu Ezzelino lui-même, s'il eût fallu +désobéir à Orio pour goûter cette joie innocente. Orio ne lui avait jamais +témoigné de jalousie, et plusieurs fois il l'avait autorisée à recevoir +quiconque elle jugerait à propos, sans même l'en prévenir. + +Ezzelin ne savait que penser de cette contradiction manifeste entre les +paroles de Giovanna et celles de Léontio. Tout à coup le grand lévrier +blanc, qui semblait dormir, tressaillit, se releva, et, posant ses pattes +de devant sur le rebord de la fenêtre, resta immobile, les oreilles +dressées. + +«Est-ce ton maître, Sirius?» lui dit Giovanna. + +Le chien se retourna vers elle d'un air intelligent; puis, élevant la tête +et dilatant ses narines, il frissonna et fit entendre un long gémissement +de douleur et de tendresse. + +«Voici Orio! dit Giovanna en passant son bras blanc et maigre autour du +cou du fidèle animal; il revient! Ce noble lévrier reconnaît toujours, au +bruit des rames, le bateau de son maître; et quand je vais avec lui +attendre Orio sur le rocher, au moindre point noir qu'il aperçoit sur les +flots, il garde le silence ou fait entendre ce hurlement, selon que ce +point noir est l'esquif d'Orio ou celui d'un autre. Depuis qu'Orio ne lui +permet plus de l'accompagner, il a reporté sur moi son attachement, et ne +me quitte pas plus que mon ombre. Comme moi, il est malade et triste; +comme moi, il sait qu'il n'est plus cher à son maître; comme moi, il se +souvient d'avoir été aimé!» + +Alors Giovanna, se penchant sur la fenêtre, essaya de discerner la barque +dans les ténèbres; mais la mer était noire comme le ciel, et l'on ne +pouvait distinguer le bruit des rames du clapotement uniforme des flots +qui battaient le rocher. + +«Êtes-vous bien sûre, dit le comte, que ma présence dans votre +appartement n'indisposera point votre mari contre vous? + +--Hélas! il ne me fait pas l'honneur d'être jaloux de moi, répondit-elle. + +--Mais je ferais peut-être mieux, dit Ezzelin, d'aller au-devant de lui? + +--Ne le faites pas, répondit-elle; il penserait que je vous ai chargé +d'épier ses démarches: restez. Peut-être même ne le verrai-je pas ce soir. +Il rentre souvent de ses longues promenades sans m'en donner avis; et sans +l'admirable instinct de ce lévrier, qui me signale toujours son retour +dans le château ou dans l'île, j'ignorerais presque toujours s'il est +absent ou présent. Maintenant, à tout événement, aidez-moi à replacer ce +panneau de boiserie sur la fenêtre; car, s'il savait que je l'ai rendu +mobile pour interroger des yeux ce côté du château qui donne sur les flots, +il ne me le pardonnerait pas. Il a fait fermer cette ouverture à +l'intérieur de ma chambre, prétendant que j'alimentais à plaisir mon +inquiétude par cette inutile et continuelle contemplation de la +mer.» + +Ezzelin replaça le panneau, soupirant de compassion pour cette femme +infortunée. + +Il s'écoula encore assez de temps avant l'arrivée d'Orio. Elle fut +annoncée par l'esclave turc qui ne quittait jamais Orio. Lorsque le jeune +homme entra, Ezzelin fut frappé de la perfection de ses traits à la fois +délicats et sévères. Quoiqu'il eût été élevé en Turquie, il était facile +de voir qu'il appartenait à une race plus fièrement trempée. Le type arabe +se révélait dans la forme de ses longs yeux noirs, dans son profil droit +et inflexible, dans la petitesse de sa taille, dans la beauté de ses mains +effilées, dans la couleur bronzée de sa peau lisse, sans aucune nuance. Le +son de sa voix le fit reconnaître aussi d'Ezzelin pour un Arabe qui +parlait le turc avec facilité, mais non sans cet accent guttural dont +l'harmonie, étrange d'abord, s'insinue peu à peu dans l'âme, et finit par +la remplir d'une suavité inconnue. Lorsque le lévrier le vit, il s'élança +sur lui comme s'il eût voulu le dévorer. Alors le jeune homme, souriant +avec une expression de malignité féroce, et montrant deux rangées de dents +blanches, minces et serrées, changea tellement de visage qu'il ressembla à +une panthère. En même temps il tira de sa ceinture un poignard recourbé, +dont la lame étincelante alluma encore plus la fureur de son adversaire. +Giovanna fit un cri, et aussitôt le chien s'arrêta et revint vers elle +avec soumission, tandis que l'esclave, remettant son yatagan dans un +fourreau d'or chargé de pierreries, fléchit le genou devant sa maîtresse. + +«Voyez! dit Giovanna à Ezzelin, depuis que cet esclave a pris auprès +d'Orio la place de son chien fidèle, Sirius le hait tellement que je +tremble pour lui; car ce jeune homme est toujours armé, et je n'ai point +d'ordres à lui donner. Il me témoigne du respect et même de l'affection, +mais il n'obéit qu'à Orio. + +--Ne peut-il s'exprimer dans notre langue? dit Ezzelin, qui voyait l'Arabe +expliquer par signes l'arrivée d'Orio. + +--Non, répondit Giovanna, et la femme qui sert d'interprète entre nous +deux n'est point ici. Voulez-vous l'appeler? + +--Il n'est pas besoin d'elle, dit Ezzelin. Et adressant la parole en arabe +au jeune homme, il l'engagea à rendre compte de son message; puis il le +transmit à Giovanna. Orio, de retour de sa promenade, ayant appris +l'arrivée du noble comte Ezzelino dans son île, s'apprêtait à lui offrir à +souper dans les appartements de la signora Soranzo, et le priait de +l'excuser s'il prenait quelques instants pour donner ses ordres de nuit +avant de se présenter devant lui. + +«Dites à cet enfant, répondit Giovanna à Ezzelino, que je réponds ainsi à +son maître: L'arrivée du noble Ezzelin est un double bonheur pour moi, +puisqu'elle me procure celui de souper avec mon époux. Mais, non, +ajouta-t-elle, ne lui dites pas cela; il y verrait peut-être un reproche +indirect. Dites que j'obéis, dites que nous l'attendons.» + +Ezzelin ayant transmis cette réponse au jeune Arabe, celui-ci s'inclina +respectueusement; mais, avant de sortir, il s'arrêta debout devant +Giovanna, et, la regardant quelques instants avec attention, il lui +exprima par gestes qu'il la trouvait encore plus malade que de coutume, et +qu'il en était affligé. Ensuite, s'approchant d'elle avec une familiarité +naïve, il toucha ses cheveux et lui fit entendre qu'elle eût à les relever. + +«Dites-lui que je comprends ses bienveillants conseils, dit Giovanna au +comte, et que je les suivrai. Il m'engage à prendre soin de ma parure, à +orner mes cheveux de diamants et de fleurs. Enfant bon et rude, qui +s'imagine qu'on ressaisit l'amour d'un homme par ces moyens puérils! car, +selon lui, l'amour est l'instant de volupté qu'on donne!» + +Giovanna suivit néanmoins le conseil muet du jeune Arabe. Elle passa dans +un cabinet voisin avec ses femmes, et, lorsqu'elle en sortit, elle était +éblouissante de parure. Cette riche toilette faisait un douloureux +contraste avec la désolation qui régnait au fond de l'âme de Giovanna. La +situation de cette demeure bâtie sur les flots et, pour ainsi dire, dans +les vents, le bruit lugubre de la mer et les sifflements du sirocco qui +commençait à s'élever, l'espèce de malaise qui régnait sur le visage des +serviteurs depuis que le maître était dans le château, tout contribuait à +rendre cette scène étrange et pénible pour Ezzelin. Il lui semblait faire +un rêve; et cette femme qu'il avait tant aimée, et que le matin même il +s'attendait si peu à revoir, lui apparaissant tout d'un coup livide et +défaillante, dans tout l'éclat d'un habit de fête, lui fit l'effet d'un +spectre. + +Mais le visage de Giovanna se colora, ses yeux brillèrent, et son front se +releva avec orgueil lorsque Orio entra dans la salle d'un air franc et +ouvert, paré, lui aussi, comme aux plus beaux jours de ses galants +triomphes à Venise. Sa belle chevelure noire flottait sur ses épaules en +boucles brillantes et parfumées, et l'ombre fine de ses légères moustaches, +retroussées à la vénitienne, se dessinait gracieusement sur la pâleur de +ses joues. Toute sa personne avait un air d'élégance qui allait jusqu'à la +recherche. Il y avait si longtemps que Giovanna le voyait les vêtements en +désordre, le visage assombri ou décomposé par la colère, qu'elle s'imagina +ressaisir son bonheur en revoyant l'image fidèle du Soranzo qui l'avait +aimée. Il semblait en effet vouloir, en ce jour, réparer tous ses torts; +car, avant même de saluer Ezzelin, il vint à elle avec un empressement +chevaleresque, et baisa ses mains à plusieurs reprises avec une déférence +conjugale mêlée d'ardeur amoureuse. Il se confondit ensuite en excuses et +en civilités auprès du comte Ezzelin, et l'engagea à passer tout de suite +dans la salle où le souper était servi. Lorsqu'ils furent tous assis +autour de la table, qui était somptueusement servie, il l'accabla de +questions sur l'événement qui lui procurait _l'honorable joie_ de lui +donner l'hospitalité. Ezzelin en fit le récit, et Soranzo l'écouta avec +une sollicitude pleine de courtoisie, mais sans montrer ni surprise ni +indignation contre les pirates, et avec la résignation obligeante d'un +homme qui s'afflige des maux d'autrui, sans se croire responsable le moins +du monde. Au moment où Ezzelin parla du chef des pirates qu'il avait +blessé et mis en fuite, ses yeux rencontrèrent ceux de Giovanna. Elle +était pâle comme la mort, et répéta involontairement les mêmes paroles +qu'il venait de prononcer: + +«_Un homme coiffé d'un turban écarlate, et dont une énorme barbe noire +couvrait presque entièrement le visage!..._ C'est lui! ajouta-t-elle, +agitée d'une secrète angoisse, je crois le voir encore!» + +Et ses yeux effrayés, qui avaient l'habitude de consulter toujours le +front d'Orio, rencontrèrent les yeux de son maître tellement impitoyables, +qu'elle se renversa sur sa chaise; ses lèvres devinrent bleuâtres, et sa +gorge se serra. Mais aussitôt, faisant un effort surhumain pour ne point +offenser Orio, elle se calma, et dit avec un sourire forcé: + +«J'ai fait cette nuit un rêve semblable.» + +Ezzelin regardait aussi Orio. Celui-ci était d'une pâleur extraordinaire, +et son sourcil contracté annonçait je ne sais quel orage intérieur. Tout +d'un coup il éclata de rire, et ce rire âpre et mordant éveilla des échos +lugubres dans les profondeurs de la salle. + +«C'est sans doute l'_Uscoque_, dit-il en se tournant vers le commandant +Léontio, que madame a vu en rêve, et que le noble comte a tué aujourd'hui +en réalité. + +--Sans aucun doute, répondit Léontio d'un ton grave. + +--Quel est donc cet Uscoque, s'il vous plaît? demanda le comte. +Existe-t-il encore de ces brigands dans vos mers? Ces choses ne sont plus +de notre temps, et il faut les renvoyer aux guerres de la république sous +Marc-Antonio Memmo et Giovanni Bembo. Il n'y a pas plus d'uscoques que de +revenants, bon seigneur Léontio. + +--Votre seigneurie peut croire qu'il n'y en a plus, repartit Léontio un +peu piqué; votre seigneurie est dans la fleur de la jeunesse, heureusement +pour elle, et n'a pas vu beaucoup de choses qui se sont passées avant sa +naissance. Quant à moi, pauvre vieux serviteur de la très-sainte et +très-illustre république, j'ai vu souvent de près les uscoques; j'ai même +était fait prisonnier par eux, et il s'en est fallu de quelques minutes +seulement que ma tête fût plantée en guise de _ferale_ à la proue de leur +galiote. Aussi je puis dire que je reconnaîtrais un uscoque entre mille et +dix mille pirates, forbans, corsaires, flibustiers; en un mot, au milieu +de toute cette racaille de gens qu'on appelle écumeurs de mer. + +--Le grand respect que je porte à votre expérience me défend de vous +contredire, mon brave commandant, dit le comte, acceptant avec un peu +d'ironie la leçon que lui donnait Léontio. Je ferais beaucoup mieux de +m'instruire en vous écoutant. Je vous demanderai donc de m'expliquer à +quoi l'on peut reconnaître un uscoque entre mille et dix mille pirates, +forbans ou flibustiers, afin que je sache bien à laquelle de ces races +appartient le brigand qui m'a assailli aujourd'hui, et auquel, sans +l'heure avancée, j'aurais voulu donner la chasse. + +--L'uscoque, répondit Léontio, se reconnaît entre tous ces brigands, comme +le requin entre tous les monstres marins, par sa férocité insatiable. Vous +savez que ces infâmes pirates buvaient le sang de leurs victimes dans des +crânes humains, afin de s'aguerrir contre toute pitié. Quand ils +recevaient un transfuge et l'enrôlaient à leur bord, ils le soumettaient à +cette atroce cérémonie, afin d'éprouver s'il lui restait quelque instinct +d'humanité; et, s'il hésitait devant cette abomination, on le jetait à la +mer. On sait qu'en un mot la manière de faire la flibuste est, pour les +uscoques, de couler bas leurs prises, et de ne faire grâce ni merci à qui +que ce soit. Jusqu'ici les Missolonghis s'étaient bornés, dans leurs +pirateries, à piller les navires; et, quand les prisonniers se rendaient, +ils les emmenaient en captivité et spéculaient sur leur rançon. +Aujourd'hui les choses se passent autrement: quand un navire tombe dans +leurs mains, tous les passagers, jusqu'aux enfants et aux femmes, sont +massacrés sur place, et il ne reste même pas une planche flottant sur +l'eau pour aller porter la nouvelle du désastre à nos rivages. Nous voyons +bien les navires partis de la côte d'Italie passer dans nos eaux; mais on +ne les voit point débarquer sur celles du Levant, et ceux que la Grèce +envoie vers l'Occident n'arrivent jamais à la hauteur de nos îles. +Soyez-en certain, seigneur comte, le terrible pirate au turban rouge, que +l'on voit rôder d'écueil en écueil, et que les pêcheurs du promontoire +d'Azio ont nommé l'Uscoque, est bien un véritable uscoque, de la pure race +des égorgeurs et des buveurs de sang. + +--Que le chef de bandits que j'ai vu aujourd'hui soit uscoque ou de tout +autre sang, dit le jeune comte, je lui ai arrangé la main droite _à la +vénitienne_, comme on dit. Au premier abord, il m'avait paru déterminé à +prendre ma vie ou à me laisser la sienne; cependant cette blessure l'a +fait reculer, et cet homme invincible a pris la fuite. + +--A-t-il pris vraiment la fuite? dit Soranzo avec une incroyable +indifférence. Ne pensez-vous pas plutôt qu'il allait chercher du renfort? +Quant à moi, je crois que votre seigneurie a très-bien fait de venir +mettre sa galère à l'abri de la nôtre; car les pirates sont à cette heure +un fléau terrible, inévitable. + +--Je m'étonne, dit Ezzelin, que messer Francesco Morosini, connaissant la +gravité de ce mal, n'ait point songé encore à y porter remède. Je ne +comprends pas que l'amiral, sachant les pertes considérables que votre +seigneurie a éprouvées, n'ait point envoyé une galère pour remplacer celle +qu'elle a perdue, et pour la mettre à même de faire cesser d'un coup ces +affreux brigandages.» + +Orio haussa les épaules à demi, et d'un air aussi dédaigneux que pouvait +le permettre l'exquise politesse dont il se piquait: + +«Quand même l'amiral nous enverrait douze galères, dit-il, ses douze +galères ne pourraient rien contre des adversaires insaisissables. Nous +aurions encore ici tout ce qu'il nous faudrait pour les réduire, si nous +étions dans une situation qui nous permît de faire usage de nos forces. +Mais quand mon digne oncle m'a envoyé ici, il n'a pas prévu que j'y serais +captif au milieu des écueils, et que je ne pourrais exécuter aucun +mouvement sur des bas-fonds parmi lesquels de minces embarcations peuvent +seules se diriger. Nous n'avons ici qu'une manoeuvre possible: c'est de +gagner le large et d'aller promener nos navires sur des eaux où jamais les +pirates ne se hasardent à nous attendre. Quand ils ont fait leur coup, ils +disparaissent comme des mouettes; et pour les poursuivre parmi les récifs, +il faudrait non-seulement connaître cette navigation difficile comme eux +seuls peuvent la connaître, mais encore être équipés comme eux, c'est +à -dire avoir une flottille de chaloupes et de caïques légères, et leur +faire une guerre de partisans, semblable à celle qu'ils nous font. +Croyez-vous que ce soit une chose bien aisée, et que du jour au lendemain +on puisse s'emparer d'un essaim d'ennemis qui ne se poste nulle part? + +--Peut-être votre seigneurie le pourrait-elle si elle le voulait bien, dit +Ezzelino avec un entraînement douloureux; n'est-elle pas habituée à +réussir du jour au lendemain dans toutes ses entreprises? + +--Giovanna, dit Orio avec un sourire un peu amer, ceci est un trait dirigé +contre vous au travers de ma poitrine. Soyez moins pâle et moins triste, +je vous en supplie; car le noble comte, notre ami, croira que c'est moi +qui vous empêche de lui témoigner l'affection que vous lui devez et que +vous lui portez. Mais, pour en revenir à ce que nous disions, ajouta-t-il +d'un ton plein d'aménité, croyez, mon cher comte, que je ne m'endors pas +dans le danger, et que je ne m'oublie point ici aux pieds de la beauté. +Les pirates verront bientôt que je n'ai point perdu mon temps, et que j'ai +étudié à fond leur tactique et exploré leurs repaires. Oui, grâce au ciel +et à ma bonne petite barque, à l'heure qu'il est, je suis le meilleur +pilote de l'archipel d'Ionie, et... Mais, ajouta Soranzo en affectant de +regarder autour de lui, comme s'il eût craint la présence de quelque +serviteur indiscret, vous comprenez, seigneur comte, que le secret est +absolument nécessaire à mes desseins. On ne sait pas quelles accointances +les pirates peuvent avoir dans cette île avec les pêcheurs et avec les +petits trafiquants qui nous apportent leurs denrées des côtes de Morée et +d'Étolie. Il ne faut que l'imprudence d'un domestique fidèle, mais +inintelligent, pour que nos bandits, avertis à temps, déguerpissent; et +j'ai grand intérêt à les conserver pour voisins, car nulle part ailleurs +j'ose jurer qu'ils ne seront si bien traqués et si infailliblement pris +dans leur propre nasse.» + +En écoutant ces aveux, les convives furent agités d'émotions diverses. Le +front de Giovanna s'éclaircit, comme si elle eût attribué aux absences et +aux préoccupations de son mari quelque cause funeste, et comme si un poids +eût été ôté de sa poitrine. Léontio leva les yeux au ciel assez niaisement, +et commença d'exprimer son admiration par des exclamations qu'un regard +froid et sévère de Soranzo réprima brusquement. Quant à Ezzelin, ses +regards se portaient alternativement sur ces trois personnages, et +cherchaient à saisir ce qu'il restait pour lui d'inexpliqué dans leurs +relations. Rien dans Soranzo ne pouvait justifier l'interprétation +gratuite de folie dont il avait plu au commandant de se servir pour +expliquer sa conduite; mais aussi rien dans les traits, dans les discours +ni dans les manières de Soranzo ne réussissait à captiver la confiance ou +la sympathie du jeune comte. Il ne pouvait détacher ses yeux de ceux de +cet homme, dont le regard passait pour fascinateur; et il trouvait dans +ces yeux, d'une beauté remarquable quant à la forme et à la transparence, +une expression indéfinissable qui lui déplaisait de plus en plus. Il y +régnait un mélange d'effronterie et de couardise; parfois ils frappaient +Ezzelin droit au visage, comme s'ils eussent voulu le faire trembler; mais +dès qu'ils avaient manqué leur effet, ils devenaient timides comme ceux +d'une jeune fille, ou flottants comme ceux d'un homme pris en faute. Tout +en le regardant ainsi, Ezzelin remarqua que sa main droite n'était pas +sortie de sa poitrine une seule fois. Appuyé sur le coude gauche avec une +nonchalance élégante et superbe, il cachait son autre bras, presque +jusqu'au coude, dans les larges plis que formait sur sa poitrine une +magnifique robe de soie brochée d'or, dans le goût oriental. Je ne sais +quelle pensée traversa l'esprit d'Ezzelin. + +«Votre seigneurie ne mange pas?» dit-il d'un ton un peu brusque. + +Il lui sembla qu'Orio se troublait. Néanmoins il répondit avec assurance: + +«Votre seigneurie prend trop d'intérêt à ma personne. Je ne mange point à +cette heure-ci. + +--Vous paraissez souffrant,» reprit Ezzelin en le regardant très-fixement +et sans aucun détour.» + +Cette insistance déconcerta visiblement Orio. + +«Vous avez trop de bonté, répondit-il avec une sorte d'amertume; l'air de +la mer m'excite beaucoup le sang. + +--Mais votre seigneurie est blessée à cette main, si je ne me trompe? dit +Ezzelin, qui avait vu les yeux d'Orio se porter involontairement sur son +propre bras droit. + +Blessé! s'écria Giovanna en se levant à demi avec anxiété. + +Eh! mon Dieu, madame, vous le savez bien, répondit Orio en lui lançant un +de ces coups d'oeil qu'elle craignait si fort. Voilà deux mois que vous me +voyez souffrir de cette main.» + +Giovanna retomba sur sa chaise, pâle comme la mort, et Ezzelin vit dans sa +physionomie qu'elle n'avait jamais entendu parler de cette blessure. + +«Cet accident date de loin? dit-il d'un ton indifférent, mais ferme. + +--De mon expédition de Patras, seigneur comte.» + +Ezzelin examina Léontio. Il avait la tête penchée sur son verre et +paraissait savourer un vin de Chypre d'exquise qualité. Le comte lui +trouva une attitude sournoise, et un air de duplicité qu'il avait pris +jusque-là pour de la pauvreté d'esprit. + +Il persista à embarrasser Orio. + +«Je n'avais pas ouï dire, reprit-il, que vous eussiez été blessé à cette +affaire; et je me réjouissais de ce qu'au milieu de tant de malheurs +celui-là , du moins, vous eût été épargné.» + +Le feu de la colère s'alluma enfin sur le front d'Orio. «Je vous demande +pardon, seigneur comte, dit-il d'un air ironique, si j'ai oublié de vous +envoyer un courrier pour vous faire part d'une catastrophe qui paraît vous +toucher plus que moi-même. En vérité, je suis _marié_ dans toute la force +du terme, car mon rival est devenu mon meilleur ami. + +--Je ne comprends pas cette plaisanterie, messer, répondit Giovanna d'un +ton plus digne et plus ferme que son état d'abattement physique et moral +ne semblait le permettre. + +--Vous êtes susceptible aujourd'hui, mon âme,» lui dit Orio d'un air +moqueur; et, étendant sa main gauche sur la table, il attira celle de +Giovanna vers lui et la baisa. + +Ce baiser ironique fut pour elle comme un coup de poignard. Une larme +roula sur sa joue. + +«Misérable! pensa Ezzelin en voyant l'insolence d'Orio avec elle. Lâche, +qui recule devant un homme, et qui se plaît à briser une femme!» + +Il était tellement pénétré d'indignation qu'il ne put s'empêcher de le +faire paraître. Les convenances lui prescrivaient de ne point intervenir +dans ces discussions conjugales; mais sa figure exprima si vivement ce qui +se passait en lui que Soranzo fut forcé d'y faire attention. + +«Seigneur comte, lui dit-il, s'efforçant de montrer du sang-froid et de la +hauteur, vous seriez-vous adonné à la peinture depuis quelque temps? Vous +me contemplez comme si vous aviez envie de faire mon portrait. + +--Si votre seigneurie m'autorise à lui dire pourquoi je la regarde ainsi, +répondit vivement le comte, je le ferai. + +--Ma seigneurie, dit Orio d'un ton railleur, supplie humblement la vôtre +de le faire. + +--Eh bien! messer, reprit Ezzelin, je vous avouerai qu'en effet je me suis +adonné quelque peu à la peinture, et qu'en ce moment je suis frappé d'une +ressemblance prodigieuse entre votre seigneurie.... + +--Et quelqu'une des fresques de cette salle? interrompit Orio. + +--Non, messer: avec le chef des pirates à qui j'ai eu affaire ce matin, +avec l'Uscoque, puisqu'il faut l'appeler par son nom. + +--Par saint Théodose! s'écria Soranzo d'une voix tremblante, comme si la +terreur ou la colère l'eussent pris à la gorge, est-ce dans le dessein de +répondre à mon hospitalité par une insulte et un défi que vous me tenez de +pareils discours, monsieur le comte? Parlez librement.» + +En même temps il essaya de dégager sa main de sa poitrine, comme pour la +mettre sur le fourreau de son épée, par un mouvement instinctif; mais il +n'était point armé, et sa main était de plomb. D'ailleurs Giovanna +épouvantée, et craignant une de ces scènes de violence auxquelles elle +avait trop souvent assisté lorsque Orio était irrité contre ses inférieurs, +s'élança sur lui et lui saisit le bras. Dans ce mouvement, elle toucha +sans doute à sa blessure; car il la repoussa avec une fureur brutale et +avec un blasphème épouvantable. Elle tomba presque sur le sein d'Ezzelin, +qui, de son côté, allait s'élancer furieux sur Orio. Mais celui-ci, vaincu +par la douleur, venait de tomber en défaillance, et son page arabe le +soutenait dans ses bras. + +Ce fut l'affaire d'un instant. Orio lui dit un mot dans sa langue; et ce +jeune garçon, ayant rempli une coupe de vin, la lui présenta et lui en fit +avaler une partie. Il reprit aussitôt ses forces, et fit à Giovanna les +plus hypocrites excuses sur son emportement. Il en fit aussi à Ezzelin, +prétendant que les souffrances qu'il ressentait pouvaient seules lui +expliquer à lui-même ses fréquents accès de colère. + +«Je suis bien certain, dit-il, que votre seigneurie ne peut pas avoir eu +l'intention de m'offenser en me trouvant une ressemblance avec le pirate +uscoque. + +--Au point de vue de l'art, répondit Ezzelin d'un ton acerbe, cette +ressemblance ne peut qu'être flatteuse; j'ai bien regardé cet uscoque, +c'est un fort bel homme. + +--Et un hardi compère! repartit Soranzo en achevant de vider sa coupe, un +effronté coquin qui vient jusque sous mes yeux me narguer, mais avec qui +je me mesurerai bientôt, comme avec un adversaire digne de moi. + +--Non pas, messer, reprit Ezzelin. Permettez-moi de n'être pas de votre +avis. Votre seigneurie a fait ses preuves de valeur à la guerre, et +l'Uscoque a fait aujourd'hui devant moi ses preuves de lâcheté.» + +Orio eut comme un frisson; puis il tendit sa coupe de nouveau à Léontio, +qui la remplit jusqu'aux bords d'un air respectueux, en +disant: + +«C'est la première fois de ma vie que j'entends faire un pareil reproche à +l'Uscoque. + +--Vous êtes tout à fait plaisant, vous, dit Orio d'un air de raillerie +méprisante. Vous admirez les hauts faits de l'Uscoque? Vous en feriez +volontiers votre ami et votre frère d'armes, je gage? Noble sympathie +d'une âme belliqueuse!» + +Léontio parut très-confus; mais Ezzelin, qui ne voulait pas lâcher prise, +intervint. + +«Je déclare que cette sympathie serait mal placée, dit-il. J'ai eu l'an +dernier, dans le golfe de Lépante, affaire à des pirates missolonghis qui +se firent couper en morceaux plutôt que de se rendre. Aujourd'hui, j'ai vu +ce terrible Uscoque reculer pour une blessure et se sauver comme un lâche +quand il a vu couler son sang.» + +La main d'Orio serra convulsivement sa coupe. L'Arabe la lui retira au +moment où il la portait à sa bouche. + +«Qu'est-ce!» s'écria Orio d'une voix terrible. Mais, s'étant retourné et +ayant reconnu Naama, il se radoucit et dit en riant: + +«Voici l'enfant du prophète qui veut m'arracher à la damnation! Aussi bien, +ajouta-t-il en se levant, il me rend service. Le vin me fait mal et +aggrave l'irritation de cette maudite plaie qui, depuis deux mois, ne +vient pas à bout de se fermer. + +--J'ai quelques connaissances en chirurgie, dit Ezzelin; j'ai guéri +beaucoup de plaies à mes amis et leur ai rendu service à la guerre en les +retirant des mains des empiriques. Si votre seigneurie veut me montrer sa +blessure, je me fais fort de lui donner un bon avis. + +--Votre seigneurie a des connaissances universelles et un dévouement +infatigable, repondit Orio sèchement. Mais cette main est fort bien pansée, +et sera bientôt en état de défendre celui qui la porte contre toute +méchante interprétation et contre toute accusation calomnieuse.» + +En parlant ainsi, Orio se leva, et, renouvelant ses offres de service à +Ezzelin d'un ton qui cette fois semblait l'avertir qu'il les accepterait +en pure perte, il lui demanda quelles étaient ses intentions pour le +lendemain. + +«Mon intention, répondit le comte, est de partir dès le point du jour pour +Corfou, et je rends grâce à votre seigneurie de ses offres. Je n'ai besoin +d'aucune escorte, et ne crains pas une nouvelle attaque des pirates. J'ai +vu aujourd'hui ce que je devais attendre d'eux, et, tels que je les +connais, je les brave. + +--Vous me ferez du moins l'honneur, dit Soranzo, d'accepter pour cette +nuit l'hospitalité dans ce château; mon propre appartement vous a été +préparé... + +--Je ne l'accepterai pas, messer, répondit le comte. Je ne me dispense +jamais de coucher à mon bord quand je voyage sur les galères de la +république.» + +Orio insista vainement. Ezzelin crut devoir ne point céder. Il prit congé +de Giovanna, qui lui dit à voix basse, tandis qu'il lui baisait la +main: + +«Prenez garde à mon rêve! soyez prudent?» + +Puis elle ajouta tout haut: + +«Faites mon message fidèlement auprès d'Argiria.» + +Ce fut la dernière parole qu'Ezzelin entendit sortir de sa bouche. Orio +voulut l'accompagner jusqu'à la poterne du donjon, et il lui donna un +officier et plusieurs hommes pour le conduire à son bord. Toutes ces +formalités accomplies, tandis que le comte remontait sur sa galère, Orio +Soranzo se traîna dans son appartement, et tomba épuisé de fatigue et de +souffrance sur son lit. + +Naam ferma les portes avec soin, et se mit à panser sa main brisée. + + * * * * * + +L'abbé s'arrêta, fatigué d'avoir parlé si longtemps. Zuzuf prit la parole +à son tour, et, dans un style plus rapide, il continua à peu près en ces +termes l'histoire de l'Uscoque: + +«Laisse-moi, Naam, laisse-moi! Tu épuiserais en vain sur cette blessure +maudite le suc de toutes les plantes précieuses de l'Arabie, et tu dirais +en vain toutes les paroles cabalistiques dont une science inconnue t'a +révélé les secrets: la fièvre est dans mon sang, la fièvre du désespoir et +de la fureur! Eh quoi! ce misérable, après m'avoir ainsi mutilé, ose +encore me braver en face et me jeter l'insulte de son ironie! et je ne +puis aller moi-même châtier son insolence, lui arracher la vie et baigner +mes deux bras jusqu'au coude dans son sang! Voilà le topique qui guérirait +ma blessure et qui calmerait ma fièvre! + +--Ami! tiens-toi tranquille, prends du repos, si tu ne veux mourir. Voici +que mes conjurations opèrent. Le sang que j'ai tiré de mes veines et que +j'ai versé dans cette coupe commence à obéir à la formule sacrée; il bout, +il fume! Maintenant je vais l'appliquer sur ta plaie...» + +Soranzo se laisse panser avec la soumission d'un enfant; car il craint la +mort comme étant le terme de ses entreprises et la perte de ses richesses. +Si parfois il la brave avec un courage de lion, c'est quand il combat pour +sa fortune. A ses yeux, la vie n'est rien sans l'opulence, et si, dans ses +jours de ruine et de détresse, la voix du destin lui annonçait qu'il est +condamné pour toujours à la misère, il précipiterait, du haut de son +donjon, dans la mer noire et profonde, ce corps tant choyé pour lequel +aucun aromate d'Asie n'est assez exquis, aucune étoffe de Smyrne assez +riche ou assez moelleuse. + +Quand l'Arabe a fini ses maléfices, Soranzo le presse de partir. + +«Va, lui dit-il, sois aussi prompt que mon désir, aussi ferme que ma +volonté. Remets à Hussein cette bague qui t'investit de ma propre +puissance. Voici mes ordres: Je veux qu'avant le jour il soit à la pointe +de Natolica, à l'endroit que je lui ai désigné ce matin, et qu'il se +tienne là avec ses quatre caïques pour engager l'attaque; que le renégat +Fremio se poste aux grottes de la Cigogne avec sa chaloupe pour prendre +l'ennemi en flanc, et que la tartane albanaise, bien munie de ses +pierriers, se tienne là où je l'ai laissée, afin de barrer la sortie des +écueils. Le Vénitien quittera notre crique avec le jour; une heure après +le lever du soleil, il sera en vue des pirates. Deux heures après le lever +du soleil, il doit être aux prises avec Hussein; trois heures après le +lever du soleil, il faut que les pirates aient vaincu. Et dis-leur ceci +encore: Si cette proie leur échappe, dans huit jours Morosini sera ici +avec une flotte; car le Vénitien me soupçonne et va m'accuser. S'il arrive +à Corfou, dans quinze jours il n'y aura plus un rocher où les pirates +puissent cacher leurs barques, pas une grève où ils osent tracer +l'empreinte de leurs pieds, pas un toit de pêcheur où ils puissent abriter +leurs têtes. Et dis-leur ceci surtout: Si on épargnait la vie d'un seul +Vénitien de cette galère, et si Hussein, se laissant séduire par l'espoir +d'une forte rançon, consentait à emmener leur chef en captivité, dis-lui +que mon alliance avec lui serait rompue sur-le-champ, et que je me +mettrais moi-même à la tête des forces de la république pour l'exterminer, +lui et toute sa race. Il sait que je connais les ruses de son métier mieux +que lui-même; il sait que sans moi il ne peut rien. Qu'il songe donc à ce +qu'il pourrait contre moi, et qu'il se souvienne de ce qu'il doit +craindre! Va; dis-lui que je compterai les heures, les minutes; lorsqu'il +sera maître de la galère, il tirera trois coups de canon pour m'avertir; +puis il la coulera bas, après l'avoir dépouillée entièrement... Demain +soir il sera ici pour me rendre ses comptes. S'il ne me présente un gage +certain de la mort du chef vénitien, sa tête! je le ferai pendre aux +créneaux de ma grande tour. Va, telle est ma volonté. N'en omets pas une +syllabe... Maudit trois fois soit l'infâme qui m'a mis hors de combat! Eh +quoi! n'aurais-je pas la force de me traîner jusqu'à cette barque? +Aide-moi, Naam! si je puis seulement me sentir ballotter par la vague, mes +forces reviendront! Rien ne réussit à ces maudits pirates quand je ne suis +pas avec eux...» + +Orio essaye de se traîner jusqu'au milieu de sa chambre; mais le frisson +de la fièvre fait claquer ses dents; les objets se transforment devant ses +yeux égarés, et à chaque instant il lui semble que les angles de son +appartement vont se jeter sur lui et serrer ses tempes comme dans un +étau. + +Il s'obstine néanmoins, il cherche d'une main tremblante à ébranler le +verrou de l'issue secrète. Ses genoux fléchissent. Naam le prend dans ses +bras, et, soutenue par la force du dévouement, le ramène à son lit et l'y +replace; puis elle garnit sa ceinture de deux pistolets, examine la lame +de son poignard et prépare sa lampe. Elle est calme; elle sait qu'elle +s'acquittera de sa mission ou qu'elle y laissera sa vie. Enfant de Mahomet, +elle sait que les destinées sont écrites dans les cieux, et que rien +n'arrive au gré des hommes si la fatalité s'est jouée d'avance de leurs +desseins. + +Orio se tord sur sa couche. Naam soulève le tapis de damas qui cache à +tous les yeux une trappe mobile, aux gonds silencieux. Elle commence à +descendre un escalier rapide et tortueux d'abord, construit avec la pierre +et le ciment, et bientôt taillé inégalement dans le granit à mesure qu'il +s'enfonce dans les entrailles du rocher. Soranzo la rappelle au moment où +elle va pénétrer dans ces galeries étroites où deux hommes ne peuvent +passer de front, et où la rareté de l'air porterait l'effroi dans une âme +moins aguerrie que la sienne. La voix de Soranzo est si faible qu'elle ne +peut être entendue, si ce n'est par Naam, dont le coeur et l'esprit +vigilant ont le sens de l'ouïe. Naam remonte rapidement les degrés et +passe le corps à demi par l'ouverture pour prendre les nouveaux ordres de +son maître. + +«Avant de rentrer dans l'île, lui dit-il, tu iras dans la baie trouver mon +lieutenant. Tu lui diras de faire marcher la galère, au point du jour, +vers la pointe opposée de l'île, de gagner le large vers le sud. Il y +restera jusqu'au soir sans se rapprocher des écueils, quelque bruit qu'il +entende au loin. Je lui donnerai, avec le canon du fort, l'ordre de sa +rentrée. Va; hâte-toi, et qu'Allah t'accompagne!» + +Naam disparaît de nouveau dans la spirale souterraine. Elle traverse les +passages secrets; de cave en cave, d'escalier en escalier, elle parvient +enfin à une ouverture étroite, portique effrayant suspendu entre le ciel +et l'onde, où le vent s'engouffre avec des sifflements aigus, et que de +loin les pêcheurs prennent pour une crevasse inabordable, où les oiseaux +de mer peuvent seuls chercher un refuge contre la tempête. Naam prend dans +un coin une échelle de corde qu'elle attache aux anneaux de fer scellés +dans le roc. Puis elle éteint sa lampe tourmentée par le vent, ôte sa robe +de soie de Perse et son fin turban d'un blanc de neige. Elle endosse la +casaque grossière d'un matelot, et cache sa chevelure sous le bonnet +écarlate d'un Maniote. Enfin, avec la souplesse et la force d'une jeune +panthère, elle se suspend aux flancs nus et lisses du roc perpendiculaire, +et gagne une plate-forme plus voisine des flots, qui se projette en avant, +et forme une caverne que la mer vient remplir dans les gros temps, mais +qu'elle laisse à sec dans les jours calmes. Naam descend dans la grotte +par une large fissure de la voûte, et s'avance sur la grève écumante. La +nuit est sombre, et le vent d'ouest souffle généreusement. Elle tire de +son sein un sifflet d'argent et fait entendre un son aigu auquel répond +bientôt un son pareil. Quelques instants se sont à peine écoulés, et déjà +une barque, cachée dans une autre cave de rocher, glisse sur les flots, et +s'approche d'elle. + +«Seul? lui dit en langue turque un des deux matelots qui la dirigent. + +--Seul, répond Naam; mais voici la bague du maître. Obéissez, et +conduisez-moi auprès d'Hussein.» + +Les deux matelots hissent leur voile latine, Naam s'élance dans la barque +et quitte rapidement le rivage. La signora Soranzo est à sa fenêtre; elle +a cru entendre le bruit des rames et le son incertain d'une voix humaine. +Le lévrier fait entendre un grognement sourd, témoignage de haine. + +«C'est Naama [_Naama_ est le masculin du nom propre de _Naam_ (féminin).] +tout seul, dit la belle Vénitienne; Soranzo, du moins, repose cette nuit +sous le même toit que sa triste compagne.» + +L'inquiétude la dévore. + +«Il est blessé! il souffre! il est seul peut-être! Son inséparable +serviteur l'a quitté cette nuit. Si j'allais écouter doucement à sa porte, +j'entendrais le bruit de sa respiration! Je saurais s'il dort. Et s'il est +en proie à la douleur, à l'ennui des ténèbres et de la solitude, peut-être +ne méprisera-t-il pas mes soins.» + +Elle s'enveloppe d'un long voile blanc, et comme une ombre inquiète, comme +un rayon flottant de la lune, elle se glisse dans les détours du château. +Elle trompe la vigilance des sentinelles qui gardent la porte de la tour +habitée par Orio. Elle sait que Naama est absent: Naama, le seul gardien +qui ne s'endorme jamais à son poste, le seul qui ne se laisse pas séduire +par les promesses, ni gagner par les prières, ni intimider par les +menaces. + +Elle est arrivée à la porte d'Orio, sans éveiller le moindre écho sur les +pavés sonores, sans effleurer de son voile les murailles indiscrètes. Elle +prête l'oreille, son coeur palpitant brise sa poitrine; mais elle retient +son souffle. La porte d'Orio est mieux gardée par la peur qu'il inspire +que par une légion de soldats. Giovanna écoute, prête à s'enfuir au +moindre bruit. La voix de Soranzo s'élève, sinistre dans le silence et +dans les ténèbres. La crainte de se trahir par la fuite enchaîne la +Vénitienne tremblante au seuil de l'appartement conjugal. Soranzo est en +proie aux fantômes du sommeil. Il parle avec agitation, avec fureur, dans +le délire des songes. Ses paroles entrecoupées ont-elles révélé quelque +affreux mystère? Giovanna s'enfuit épouvantée; elle retourne à sa chambre +et tombe consternée, demi-morte, sur son divan. Elle y reste jusqu'au jour, +perdue dans des rêves sinistres. + +Cependant une ligne incertaine encore traverse le linceul immense de la +nuit et commence à séparer au loin le ciel et la mer. Orio, plus calme, +s'est soulevé sur son chevet. Il se débat encore contre les visions de la +fièvre; mais sa volonté les surmonte, et l'aube va les chasser. Il +ressaisit peu à peu ses souvenirs, il embrasse enfin la réalité. + +Il appelle Naam; la mandore de la jeune Arabe, suspendue à la muraille, +répond seule par une vibration mélancolique à la voix du maître. + +Orio repousse ses pesantes courtines, pose ses pieds sur le tapis, promène +ses regards inquiets autour de l'appartement où tremble à peine la lueur +du matin. La trappe est toujours baissée, Naam n'est pas de retour. + +Il ne peut résister à l'inquiétude, il essaye ses forces, il soulève la +trappe, il descend quelques marches; il sent que son énergie revient avec +l'activité. Il arrive à l'issue des galeries intérieures du rocher, là où +Naam a laissé une partie de ses vêtements et l'échelle de cordes attachée +encore aux crampons de fer. Il interroge les flots avec anxiété. Les +angles du roc lui cachent le côté qu'il voudrait voir. Il voudrait +descendre l'échelle, mais, sa main blessée ne pourrait le soutenir dans +cette périlleuse traversée. D'ailleurs, le jour augmente, et les +sentinelles pourraient le remarquer, et découvrir cette communication avec +la mer, connue de lui seulement et du petit nombre des affidés. Orio subit +toutes les souffrances de l'attente. Si Naam est tombée dans quelque +embûche, si elle n'a pu transmettre son message à Hussein, Ezzelin est +sauvé, Soranzo est perdu! Et si Hussein, en apprenant la blessure qui met +Orio hors de combat, allait le trahir, vendre son secret, son honneur et +sa vie à la république! Mais tout à coup Orio voit sa galéace sortir sur +toutes voiles de la baie, et se diriger vers le sud. Naam a rempli sa +mission! Il ne songe plus à elle. Il retire l'échelle et retourne dans sa +chambre; c'est Naam qui l'y reçoit. La joie du succès donne à Orio les +apparences de la passion; il la presse contre son sein; il l'interroge +avec sollicitude. + +«Tout sera fait comme lu l'as commandé, dit-elle; mais le vent ne cesse +pas de souffler de l'ouest, et Hussein ne répond de rien si le vent ne +change; car, si la galère le gagne de vitesse, ses caïques ne pourront lui +donner la chasse sans s'exposer, en pleine mer, à des rencontres +funestes. + +--Hussein est insensé, répondit Orio avec impatience, il ne connaît pas +l'orgueil vénitien. Ezzelin ne fuira pas; il ira à sa rencontre, il se +jettera dans le danger. N'a-t-il pas en tête la sotte chimère de +l'honneur? D'ailleurs, le vent tournera au lever du soleil et soufflera +jusqu'à midi. + +--Maître, il n'y a pas d'apparence, répond Naam. + +--Hussein est un poltron,» s'écrie Orio avec colère. + +Ils montent ensemble sur la terrasse du donjon. La galère du comte Ezzelin +est déjà sortie de la baie. Elle vogue légère et rapide vers le nord. Mais +le soleil sort de la mer et le vent tourne. Il souffle en plein de Venise +et va refouler les vagues et les navires sur les écueils de l'archipel +Ionien. La course d'Ezzelin se ralentit. + +«Ezzelin! tu es perdu!» s'écrie Orio dans le transport de sa joie. + +Naam regarde le front orgueilleux de son maître. Elle se demande si cet +homme audacieux ne commande pas aux éléments, et son aveugle dévouement ne +connaît plus de bornes. + +Oh! que les heures de cette journée se traînèrent lentement pour Soranzo +et pour son esclave fidèle! Orio avait prévu si exactement le temps +nécessaire à la marche de la galère et aux manoeuvres des Missolonghis, +qu'à l'heure précise indiquée par lui le combat s'engagea. D'abord il ne +l'entendit pas, parce qu'Ezzelin n'employa pas le canon contre les +caïques. Mais quand les tartanes vinrent l'assaillir, quand il vit qu'il +avait à lutter contre deux cents pirates avec une soixantaine d'hommes +blessés ou fatigués par le combat de la veille, il fit usage de toutes ses +ressources. + +Le combat fut acharné, mais court. Que pouvait le courage désespéré contre +le nombre et surtout contre le destin? Orio entendit la canonnade. Il +bondit comme un tigre dans sa cage, et se cramponna aux créneaux de la +tour, pour résister au vertige qui l'emportait à travers l'espace. Dans sa +main gauche, il tenait la main de Naam et la brisait d'une étreinte +convulsive à chaque coup de canon dont le bruit sourd venait expirer à son +oreille. Tout à coup il se fit un grand silence, un silence affreux, +impossible à expliquer, et durant lequel Naam commença à craindre que tous +les plans de son maître n'eussent avorté. + +Le soleil montait calme et radieux, la mer était nue comme le ciel. Le +combat se passait entre les deux dernières îles situées au nord-est de +San-Silvio. La garnison du château s'étonnait et s'effrayait de ce bruit +sinistre; quelques sous-officiers et quelques braves marins avaient +demandé à se jeter dans des barques pour aller à la découverte. Orio leur +avait fait défendre par Léontio de bouger, sous peine de la vie. Le bruit +avait cessé. Sans doute la galère d'Ezzelin, masquée par l'île nord-ouest, +cinglait victorieuse vers Corfou. En si peu d'instants, une fine voilière, +si bien armée et si bravement défendue, ne pouvait être tombée au pouvoir +des pirates. Personne ne s'inquiétait plus de son sort, personne, excepté +le gouverneur et son acolyte silencieux. Ils étaient toujours penchés sur +les créneaux de la tour. Le soleil montait toujours, et le silence ne +cessait point. + +Enfin les trois coups se firent entendre à la cinquième heure du jour. + +«C'en est fait! maître, dit Naam, le bel Ezzelin a vécu. + +--Deux heures pour piller un navire, dit Orio en haussant les épaules. Les +brutes! que pourraient-ils sans moi? Rien. Mais à présent, que la foudre +du ciel les écrase, que le canon vénitien les balaye, et que les abîmes de +la mer les engloutissent. J'en ai fini avec eux. Ils m'ont délivré +d'Ezzelin, et la moisson est rentrée! + +--Maître, tu vas maintenant te rendre auprès de ta femme. Elle est fort +malade et presque mourante, dit-on. Il y a deux heures qu'elle te fait +demander. Je te l'ai répété plusieurs fois, tu ne m'as pas entendue. + +--Dis que je n'ai pas écouté! Vraiment, j'avais bien autre chose dans +l'esprit que les visions d'une femme jalouse! Que me veut-elle? + +--Maître, tu vas céder à sa demande. Allah maudit l'homme qui méprise sa +femme légitime, encore plus que celui qui maltraite son esclave fidèle. Tu +as été pour moi un bon maître; sois un bon époux pour ta Vénitienne. +Allons, viens.» + +Orio céda; Naam était le seul être qui pût faire céder Orio quelquefois. + +Giovanna était étendue roide et sans mouvement sur son divan. Ses joues +sont livides, ses lèvres froides, sa respiration est brûlante. Elle se +ranime cependant à la voix de Naam qui la presse de tendres questions, et +qui couvre ses mains de baisers fraternels. + +«Ma soeur Zoana, lui dit la jeune Arabe dans cette langue que Giovanna +n'entend pas, prends courage, ne t'abandonne pas ainsi à la douleur. Ton +époux revient vers toi, et jamais ta soeur Naam ne cherchera à te ravir sa +tendresse. Le prophète l'ordonne ainsi; et jamais, parmi les cent femmes +dont je fus la plus aimée, il n'y en eut une seule qui pût se plaindre +avec quelque raison de la préférence du maître pour moi. Naam a toujours +eu l'âme généreuse; et de même qu'on a respecté ses droits sur la terre +des croyants, de même elle respecte ceux d'autrui sur la terre des +chrétiens. Allons, relève encore tes cheveux, et revêts tes plus beaux +ornements: l'amour de l'homme n'est qu'orgueil, et son ardeur se rallume +quand la femme prend soin de lui paraître belle. Essuie tes larmes, les +larmes nuisent à l'éclat des yeux. Si tu me confiais le soin de peindre +tes sourcils à la turque et de draper ton voile sur tes épaules à la +manière perse, sans nul doute le désir d'Orio retournerait vers toi. Voici +Orio, prend ton luth, je vais brûler des parfums dans ta chambre.» + +Giovanna ne comprend pas ces discours naïfs. Mais la douce harmonie de la +voix arabe et l'air tendre et compatissant de l'esclave lui rendent un peu +de courage. Elle ne comprend pas non plus la grandeur d'âme de sa rivale, +car elle persiste à la prendre pour un jeune homme; mais elle n'en est pas +moins touchée de son affection et s'efforce de l'en récompenser en +secouant son abattement. Orio entre, Naam veut se retirer; mais Orio lui +commande de rester. Il craint, en se livrant à un reste d'amour pour +Giovanna, d'encourager ses reproches ou de réveiller ses espérances. +Néanmoins il la ménage encore. Elle est toute-puissante auprès de +Morosini. Orio la craint, et à cause de cela, bien qu'il admire sa douceur +et sa bonté, il ne peut se défendre de la haïr. + +Mais cette fois Giovanna n'est ni craintive ni suppliante. Elle n'est que +plus triste et plus malade que les autres jours. + +«Orio, lui dit-elle, je pense que vous auriez dû, malgré le refus du comte +Ezzelin, le faire escorter jusqu'à la haute mer. Je crains qu'il ne lui +arrive malheur. De funestes présages m'ont assiégée depuis deux jours. Ne +riez pas des avertissements mystérieux de la Providence. Faites voguer +votre galère sur les traces du comte, s'il en est temps encore. Songez que +c'est dans votre intérêt autant que dans le sien que je vous conseille +d'agir ainsi. La république vous rendrait responsable de sa perte. + +--Peut-on vous demander, madame, répondit Orio d'un air froid et en la +regardant en face, quels sont ces présages dont vous me parlez, et sur +quel fondement reposent ces craintes? + +--Vous voulez que je vous les dise, et vous allez les mépriser comme les +visions d'une femme superstitieuse. Mon devoir est de vous révéler ces +avertissements terribles que j'ai reçus d'en haut; si vous n'en profitez +pas... + +--Parlez, madame, dit Orio d'un air grave, je vous écoute avec déférence, +vous le voyez. + +--Eh bien! sachez que, peu d'instants après que l'horloge eut sonné la +troisième heure du jour, j'ai vu le comte Ezzelin entrer dans ma chambre, +tout ensanglanté, et les vêtements en désordre; je l'ai vu distinctement, +messer, et il m'a dit des paroles que je ne répéterai point, mais dont le +son vibre encore dans mon oreille. Puis il s'est effacé comme +s'effacent les spectres. Mais je gagerais qu'à l'heure où il m'a apparu il +a cessé de vivre, ou qu'il est tombé en proie à quelque destin funeste; +car hier, à l'heure où il fut attaqué par les pirates, j'ai vu en songe +l'Uscoque lever sur lui son cimeterre, et s'enfuir, la main brisée, en +blasphémant. + +--Que signifient ces prétendues visions, madame, et quel soupçon +cachez-vous sous ces allégories?» + +Ainsi parle Orio d'une voix tonnante et en se levant d'un air farouche. +Naam s'élance vers lui, et s'attache à son vêtement. Elle ne comprend pas +ses paroles, mais elle lit dans ses yeux étincelants la haine et la +menace. Orio se calme, son emportement pourrait le trahir et confirmer les +soupçons de Giovanna. D'ailleurs Giovanna est calme, et, pour la première +fois de sa vie, elle affronte d'un air impassible la colère d'Orio. + +«J'exige que vous me répétiez ces paroles terribles qui doivent me causer +tant d'effroi, reprend Orio d'un air ironique. Si vous me les cachez, +Giovanna, je croirai que tout ceci est une ruse de femme pour me +persifler. + +--Je vous les dirai donc, Orio: car ceci n'est point un jeu, et les +puissances invisibles qui interviennent dans nos destinées planent +au-dessus des vaines fureurs qu'elles excitent en nous. Le spectre du +comte Ezzelin m'a montré une large et horrible blessure par laquelle +s'écoulait tout son sang, et il m'a dit: «Madame, votre époux est un +assassin et un traître.» + +--Rien de plus? dit Orio, pâle et tremblant de colère. Votre esprit a trop +d'indulgence pour mon mérite, madame, et je m'étonne que les fantômes de +vos rêves trouvent de si douces choses à vous dire de moi. A votre +prochaine entrevue, veuillez leur dire que je leur conseille de +s'expliquer mieux ou de garder le silence; car il est imprudent de parler +à la légère, et les visions pourraient bien être de mauvais protecteurs +pour les créatures humaines qu'il leur plaît de hanter.» + +En parlant ainsi Orio se retira, et l'arrêt de Giovanna fut prononcé dans +son coeur. + +La nuit est venue, l'épouse d'Orio n'a goûté ni sommeil durant la nuit ni +calme durant le jour. Sa tranquillité n'est qu'extérieure, son âme est en +proie à mille tortures. Elle a deviné l'horrible vérité: elle n'espère +plus rien; elle cherche, au contraire, à augmenter par l'évidence la +certitude de sa honte et de son malheur. + +L'horloge a sonné minuit. Un profond silence règne dans l'île et dans le +château. Le temps est calme et clair, la mer silencieuse. Giovanna est à +sa fenêtre secrète. Elle entend l'approche de la barque au pied du rocher. +Elle voit des ombres se dresser sur la rive, et comme des taches noires se +mouvoir régulièrement sur le sable blanc. Ce n'est ni Orio ni Naam, car le +lévrier écoute et ne donne aucun signe d'affection ni de haine. La barque +s'éloigne; mais les ombres qui en sont sorties ont disparu, comme si elles +se fussent enfoncées dans la profondeur du rocher. + +Cette fois, l'air est si sonore et la mer si paisible que les moindres +bruits arrivent à l'oreille de Giovanna. Les anneaux de fer ont crié +faiblement dans leurs crampons; l'échelle a grincé sous le poids d'un +homme: une voix a appelé d'en haut avec précaution; plusieurs voix ont +murmuré d'en bas; un signal, le cri d'un oiseau de nuit mal imité, a été +échangé. Tout rentre dans le silence. L'oeil ne peut rien saisir; la base +du rocher rentre en cet endroit sous la corniche des roches supérieures. +Mais tout à coup des mouvements sourds, des sons inarticulés ont retenti +aux entrailles de la terre. Giovanna colle son oreille sur le tapis de sa +chambre. Elle entend le bruit de plusieurs personnes qui se meuvent comme +dans une cave située au-dessous de son appartement. Puis elle n'entend +plus rien. + +Mais elle veut éclaircir entièrement le mystère. Cette fois, ce n'est plus +à l'instinct divinatoire et à la révélation angélique des songes qu'elle +demandera la lumière, c'est au témoignage de ses sens. Elle ne songe plus +à mettre son voile: peu lui importe d'être reconnue et maltraitée. +Demi-nue et les cheveux flottants, elle court sans précaution dans les +galeries et dans les escaliers, elle s'élance vers la tour de Soranzo. +Elle ne connaît plus la pudeur de l'orgueil outragé, ni la timide +soumission de la femme, ni la crainte de la mort. Elle veut savoir et +mourir. Orio a donné cependant des ordres sévères pour que la porte de ses +appartements soit gardée à vue. Mais les consciences coupables craignent +l'horreur de la nuit. Le garde, qui voit venir à lui cette femme échevelée +avec tant d'assurance et les yeux animés d'une résolution désespérée, la +prend à son tour pour un spectre, et tombe la face contre terre. Cet homme +avait égorgé, quelques jours auparavant, sur une galiote marchande, une +belle jeune femme avec ses deux enfants dans ses bras. Il croit la voir +apparaître, et s'imagine entendre sa voix plaintive lui crier: + +«Rends-moi mes enfants! + +--Je ne les ai pas,» répond-il d'une voix étouffée en se roulant sur le +pavé. Giovanna ne fait pas attention à lui; elle marche sur son corps, +indifférente à tout danger, et pénètre dans l'appartement d'Orio. Il est +désert, mais des flambeaux sont allumés sur une large table de marbre. La +trappe est ouverte au milieu de la chambre. Giovanna referme avec soin la +porte par laquelle elle est entrée et se cache derrière un rideau de la +fenêtre: car déjà elle entend des voix et des pas qui se rapprochent, et +l'on monte l'escalier souterrain. + +Orio paraît le premier; trois musulmans d'un aspect hideux, couverts de +vêtements souillés de sang et de vase, viennent après lui, portant un +paquet qu'ils posent sur la table. Naama vient le dernier et ferme la +trappe; puis il va s'appuyer le dos contre la porte de l'appartement, et +reste immobile. + +Le vieux Hussein, le pirate missolonghi, avait une longue barbe blanche et +des traits profondément creusés qui, au premier abord, lui donnaient un +aspect vénérable. Mais plus on le regardait, plus on était frappé de la +férocité brutale et de l'obstination stupide qu'exprimait son visage +basané. Il a joué un rôle obscur, mais long et tenace, dans les annales de +la piraterie. Hussein a servi autrefois chez les uscoques. C'est un homme +de rapt et de meurtre; mais nul n'observe mieux que lui la loi de justice +et de sincérité dans le partage des dépouilles. Nulle parole de commerçant +soumis aux lois des nations n'a la valeur et l'inviolabilité de la sienne; +et cet homme, qui renierait le prophète pour un peu d'or, ferait rouler +avec mépris la tête du premier de ses pirates qui aurait frauduleusement +mesuré sa part de butin. Son intégrité et sa fermeté lui ont valu le +commandement de quatre caïques et la haute main sur ses deux associés, +hommes plus habiles à la manoeuvre, mais moins braves au combat et moins +sévères dans l'administration. Ses deux associés étaient le renégat Fremio, +qui parlait un patois mêlé de turc et d'italien, presque inintelligible +pour Giovanna, et dont la figure mince et flétrie accusait les passions +viles et l'âme impitoyable; puis un juif albanais, qui commandait une des +tartanes, et qu'une affreuse cicatrice défigurait entièrement. Le renégat +et lui posèrent le paquet sur la table et déroulèrent lentement le haillon +hideux qui l'enveloppait. Giovanna sentit son coeur défaillir, et +l'angoisse de la mort parcourut tout son corps, lorsque de ce premier +lambeau elle en vit tirer un autre tout sanglant, haché à coups de sabre +et criblé de balles, qu'elle reconnut pour le pourpoint qu'Ezzelin portait +la veille. + +A cette vue, Orio, indigné, parla avec véhémence à Hussein. Giovanna, +n'entendant pas la langue dont il se servait, crut qu'il s'indignait du +meurtre; mais Orio, s'étant retourné vers le renégat et vers le juif, leur +parla ainsi en italien: + +«Ceci un gage! Vous osez me présenter ce haillon comme un gage de mort! +Est-ce là ce que j'ai réclamé, et pensez-vous que je me paye de si +grossiers artifices? Chiens rapaces, traîtres maudits! vous m'avez trompé! +Vous lui avez fait grâce afin de vendre sa liberté à sa famille; mais vous +ne réussirez pas à me dérober cette proie, la seule que j'aie exigée de +vous. J'irai fouiller jusqu'aux derniers ballots et déclouer jusqu'à la +dernière planche de vos barques pour trouver le Vénitien. Mort ou vivant, +il me le faut; et, s'il m'échappe, je vous fais mettre en pièces à coups +de canon, vous et vos misérables radeaux.» + +Orio écumait de rage. Il arracha le pourpoint ensanglanté des mains du +renégat consterné et le foula aux pieds. Il était hideux en cet instant, +et celle qui l'avait tant aimé eut horreur de lui. + +Il y eut entre ces quatre assassins un long débat dont elle comprit une +partie. Les pirates soutenaient qu'Ezzelin était mort percé de plusieurs +balles et couvert de coups de sabre, ainsi que l'attestait ce vêtement. Le +juif, sur la tartane duquel il était tombé expirant, n'avait pu arriver à +lui assez tôt pour empêcher ses matelots de jeter son cadavre à la mer. +Heureusement la richesse de son pourpoint avait tenté l'un d'eux, qui le +lui avait arraché avant de le lancer par-dessus le bord, et le juif avait +été forcé de le lui racheter afin de pouvoir montrer à Orio ce témoignage +de la mort de son ennemi. + +Après beaucoup d'emportements et d'imprécations échangés de part et +d'autre, Orio, qui, malgré la brutalité et la méchanceté de ses associés, +exerçait un ascendant extraordinaire sur eux, et savait d'un mot et d'un +geste les réduire au silence au plus fort de leur colère, parut s'apaiser +et se contenter du serment de Hussein. Hussein refusa, à la vérité, de +jurer par Allah et le prophète qu'il fût certain de la mort d'Ezzelin, car +il ne l'avait pas vu jeter à la mer; mais il jura que, si on lui avait +conservé la vie, il n'était pas complice de cette trahison; il jura aussi +qu'il s'assurerait de la vérité et qu'il châtierait sévèrement quiconque +aurait désobéi à l'Uscoque. Il prononça ce mot en italien, et en portant +les deux mains sur sa tête il s'inclina jusqu'à terre devant +Orio. + +Lui! l'Uscoque! O Giovanna! Giovanna! comment ne tombes-tu pas morte en +voyant que cet infâme égorgeur, traître à sa patrie, insatiable larron et +meurtrier féroce, est ton époux, l'homme que tu as tant aimé! + +Giovanna se parle ainsi à elle-même. Peut-être parle-t-elle tout haut, +tant elle méprise à cette heure le danger de mourir, tant elle a perdu le +sentiment de son être, absorbée qu'elle est tout entière dans cette scène +d'épouvante et de dégoût. Les brigands étaient si animés par la dispute +qu'ils n'auraient pu l'entendre. Ils parlèrent longtemps encore. Giovanna +ne les entendit plus; ses bras se tordirent, son cou se gonfla et ses yeux +se renversèrent dans leur orbite. Elle tomba sur le carreau et perdit le +sentiment de son infortune. Les pirates, ayant fait leurs dernières +conventions avec Orio, étaient repartis. Orio se jeta sur son lit et +s'endormit brisé de fatigue. + +Naam, après avoir pansé sa blessure, veille auprès de lui, couchée à terre +sur une natte. Il y a bien longtemps que Naam n'a goûté un paisible +sommeil. Elle porte dans les événements les plus terribles et dans les +plus rudes fatigues de la vie le calme et la santé d'un esprit et d'un +corps fortement trempés. Lorsqu'elle s'assoupit, un songe transporte +quelquefois son imagination au temps où, bercée dans un hamac de damas +plus blanc que la neige par quatre jeunes esclaves nubiennes, à la peau +noire comme la nuit, aux dents blanches, à l'air franc et joyeux, elle +s'endormait aux sons de la mandore dans la fumée du benjoin, dans les +langueurs d'une oisiveté voluptueuse, aux sourires de Phingari, la reine +des nuits orientales, aux caresses de la brise, qui effeuillait mollement +sur son sein les fleurs de sa chevelure. Ces temps ne sont plus. Les pieds +délicats de Naam foulent maintenant le gravier amer des rivages et les +pointes déchirantes des récifs. Ses mains effilées se sont endurcies au +maniement du gouvernail et des cordages. Le souffle desséchant des vents +et l'air âpre de la mer ont hâlé cette peau que l'on pouvait comparer +naguère au tissu velouté des fruits, avant que la main leur ait enlevé la +vapeur argentée dont le matin les a revêtus. Plante flexible et embaumée, +mais forte et vivace, Naam est née au désert, parmi les tribus libres et +errantes. Elle n'a point oublié le temps où, courant pieds nus sur le +sable ardent, elle menait les chameaux à la citerne et chassait devant +elle leur troupe docile, rapportant sur sa tête une amphore presque aussi +haute qu'elle. Elle se souvient d'avoir passé d'une main hardie le frein +dans la bouche rebelle des maigres cavales blanches de son père. Elle a +dormi sous les tentes vagabondes, aujourd'hui au pied des montagnes, et +demain au bout de la plaine. Couchée entre les jambes des coursiers +généreux, elle écoutait avec insouciance les rugissements lointains du +chacal et de la panthère. Enlevée par des bandits et vendue au pacha avant +d'avoir connu les joies d'un amour libre et partagé, elle a fleuri, comme +une plante exotique, à l'ombre du harem, privée d'air, de mouvement et de +soleil, regrettant sa misère au sein de l'opulence et détestant le despote +dont elle subissait les caresses. Maintenant Naam ne regrette plus sa +patrie. Elle aime, elle se croit aimée. Orio la traite avec douceur et lui +confie tous ses secrets. Sans aucun doute elle lui est chère, car elle lui +est utile, et jamais il ne retrouvera tant de zèle uni à tant de +discrétion, de présence d'esprit, de courage et d'attachement. + +D'ailleurs Naam se sent libre. L'air circule largement autour d'elle, ses +yeux embrassent l'immense anneau de l'horizon. Elle n'a de devoirs que +ceux que son coeur lui dicte, et le seul châtiment qu'elle ait à redouter, +c'est de n'être plus aimée. Naam ne regrette donc ni ses esclaves, ni son +bain parfumé, ni ses tresses de perles de Ceylan, ni son lourd corset de +pierreries, ni ses longues nuits de sommeil, ni ses longues journées de +repos. Reine dans le harem, elle n'avait pas cessé de se sentir esclave; +esclave parmi les chrétiens, elle se sentit libre, et la liberté, selon +elle, c'est plus que la royauté. + +Un jour nouveau va poindre, lorsqu'un faible soupir réveille Naam de son +premier sommeil. Elle se soulève sur ses genoux et interroge le front +penché de Soranzo. Il dort paisiblement, son souffle est égal et pur. Un +soupir plus profond que le premier et plein d'une inexprimable angoisse +frappe encore l'oreille de Naam. Elle quitte le lit d'Orio et soulève sans +bruit le rideau de la croisée. Elle trouve Giovanna gisante, s'étonne, +s'émeut et garde un généreux silence; puis, se rapprochant d'Orio, elle +abaisse sur lui les courtines de son lit, retourne auprès de Giovanna, la +prend dans ses bras, la relève, et, sans éveiller personne, la reporte +dans sa chambre. + +Orio ignora ce que Giovanna avait osé. Il la tint captive dans ses +appartements et n'alla plus jamais s'informer d'elle. Naam essaya en vain +de l'adoucir en sa faveur. Cette fois Naam fut sans persuasion, et Orio +lui sembla manquer de confiance et rouler en lui-même quelque sinistre +dessein. + +Les soins de Naam ont guéri la blessure d'Orio en peu de jours. La mort +d'Ezzelin paraît constatée; nulle part on n'a retrouvé aucun indice qui +ait pu faire croire à son salut. S'il était possible d'échapper à la +férocité impétueuse des pirates, il ne le serait pas d'échapper à la haine +réfléchie de Soranzo. Giovanna ne se plaint plus; elle ne paraît plus +souffrir; elle ne se penche plus les soirs à sa fenêtre; elle n'écoute +plus les bruits vagues de la nuit. Quand Naam lui chante les airs de son +pays en s'accompagnant du luth ou de la mandore, elle n'entend pas et +sourit. Quelquefois elle tient un livre et semble lire; mais ses yeux +restent fixés des heures entières sur la même page, et son esprit n'est +point là . Elle est plus distraite et moins abattue qu'avant la mort +d'Ezzelin. Souvent on la surprend à genoux, les yeux levés vers le ciel et +ravie dans une sorte d'extase. Giovanna a trouvé enfin le calme du +désespoir; elle a fait un voeu: elle n'aime plus rien sur la terre. Elle +semble avoir recouvré la volonté de vivre. Déjà elle redevient belle, et +la pourpre de la santé commence à refleurir sur son visage. + +Morosini a appris le désastre d'Ezzelin, et son âme s'indigne de +l'insolence des pirates. La perte de ce noble et fidèle serviteur de la +république remplit de douleur l'amiral et toute l'armée. On célèbre pour +lui un service funèbre sur les navires de la flotte vénitienne, et le port +de Corfou retentit des lugubres saluts du canon qui annoncent à l'armée la +triste fin d'un de ses plus vaillants officiers. On murmure contre +l'inaction et la lâcheté de Soranzo. Morosini commence à concevoir des +soupçons graves; mais sa prudence scrupuleuse commande le silence. Il +envoie à son neveu l'ordre de venir sur-le-champ le trouver pour lui +rendre compte de sa conduite, et de laisser le commandement de son île et +de sa garnison à un Mocenigo qu'il envoie à sa place. Morosini ordonne +aussi à Soranzo de ramener sa femme avec lui, et de laisser à Mocenigo la +galéace qu'il commandait, et dont il a fait si peu d'usage. + +Mais Soranzo, qui entretient des espions à Corfou et dont les messagers +rapides devancent l'escadre de Mocenigo, a été averti à temps. Il n'a pas +attendu jusqu'à ce jour pour mettre en sûreté les riches captures qu'il a +faites de concert avec Hussein et ses associés. Il a converti toutes ses +prises en or monnayé. Une partie est déjà rendue à Venise. Orio a fait +équiper la galère sur laquelle Giovanna est venue le trouver. Aidé de Naam +et de ses affidés, il y a porté, durant la nuit, des caisses pesantes et +des outres de peau de chameau remplies d'or: c'est le reste de ses trésors, +et la galère est prête à mettre à la voile. Il annonce à ses officiers +que la signora veut retourner à Venise, et ne leur laisse pas soupçonner +la disgrâce qui le menace et dont il se rit désormais, car il a tout +prévu. Les pirates sont avertis. Hussein cingle rapidement avec sa +flottille vers le grand archipel, refuge assuré où il bravera les forces +vénitiennes, et où l'on assure qu'il est mort longtemps après, à l'âge de +quatre-vingt-six ans, exerçant toujours la piraterie et n'étant jamais +tombé au pouvoir de ses adversaires. + +Le juif albanais l'accompagne. Condamné à mort à Venise pour plusieurs +meurtres, il n'est point à craindre pour Orio qu'il ose jamais y +retourner. Mais le renégat Frémio, dont les crimes sont moins constatés et +l'audace plus grande, lui inspire de la méfiance. Il l'interroge, il +apprend de lui que son désir est de retourner en Italie, et il craint ses +délations. Il l'invite à rester avec lui, et s'engage à le faire rentrer +dans Venise, sur sa galère, sans qu'il soit exposé aux poursuites de la +loi. Le renégat, tout méfiant qu'il est, s'abandonne à l'espoir de finir +paisiblement ses jours dans sa patrie, au sein des richesses que le +brigandage lui a procurées. Il dépose son butin sur la galère qui porte +déjà celui d'Orio, et, changeant de costume et de manières, il se fait +passer dans l'île pour un négociant génois échappé à l'esclavage des +Ottomans et réfugié sous la protection de Soranzo. + +Le commandant Léontio, le lieutenant de vaisseau Mezzani, et les deux +matelots qui conduisent la barque mystérieuse de Soranzo parmi les écueils, +sont, avec le renégat, les seuls complices qu'Orio ait désormais à +redouter. Tous les préparatifs sont terminés. Le départ de Giovanna pour +Venise est fixé au premier jour du mois de mai. C'est ce jour-là +précisément que Mocenigo doit arriver à San-Silvio avec l'ordre de rappel. +Orio seul le sait. Il a fait annoncer à Giovanna qu'elle eût à se tenir +prête, et la veille au soir il se rend chez elle après avoir fait dire à +Léontio, à Mezzani et au renégat qu'ils eussent à venir recevoir, à minuit +dans son appartement, des communications importantes pour leurs intérêts. + +Orio a endossé son plus riche pourpoint et bouclé sa chevelure; des bagues +étincellent à ses doigts, et sa main droite, à peu près guérie et couverte +d'un gant parfumé, balance avec grâce une branche fleurie. Il entre chez +sa femme sans se faire annoncer, renvoie ses femmes, et, resté seul avec +elle, s'approche pour l'embrasser. Giovanna recule comme si le basilic +l'eût touchée, et se dérobe à ses caresses. + +«Laissez-moi, dit-elle à Soranzo, je ne suis plus votre femme, et nos +mains, qui semblaient unies pour l'éternité, ne doivent plus se rencontrer +ni dans ce monde ni dans l'autre. + +--Vous avez raison, mon amour, dit Soranzo, d'être irritée contre moi. +J'ai été pour vous sans tendresse et sans courtoisie pendant plusieurs +jours; mais vous vous apaiserez, aujourd'hui que je viens mettre le genou +en terre devant vous et me justifier.» + +Il lui raconte alors qu'absorbé par les soins de sa charge, il n'a voulu +goûter de repos et de bonheur qu'après avoir accompli son oeuvre. +Maintenant, selon lui, tout est prêt pour que ses desseins éclatent, et +que sa fidélité à la république soit constatée par l'extinction entière +des pirates. Un renfort, qu'il a demandé à l'amiral, doit lui arriver, et +toutes ses mesures sont prises pour un combat terrible, décisif. Mais il +ne veut pas que son épouse respectée et chérie reste exposée aux chances +d'une telle aventure. Il a tout fait préparer pour son départ. Il +l'escortera lui-même avec la galéace jusqu'à la hauteur de Teakhi; puis il +reviendra laver la tache que le soupçon a faite à son honneur, ou +s'ensevelir sous les décombres de la forteresse. + +«Cette nuit est la dernière que nous passerons ensemble sous le toit de ce +donjon, ajoute-t-il. C'est peut-être la dernière de notre vie que nous +passerons sous les mêmes lambris. Ma Giovanna ne s'armera point de fierté +à cette heure fatale. Elle ne repoussera pas mon amour et mon repentir. +Elle m'ouvrira son coeur et ses bras; pour la dernière fois peut-être, +elle me rendra ce bonheur qu'elle seule m'a fait connaître sur la terre.» + +En parlant ainsi, il l'enlace dans ses bras, et humilie devant elle ce +front superbe qui tant de fois l'a fait trembler. En même temps il cherche +à lire dans ses yeux le degré de confiance qu'il inspire, ou de soupçon +qu'il lui reste à combattre. Il pense qu'il est temps encore de reprendre +son empire sur cette femme qui l'a tant aimé, et auprès de qui, tant qu'il +l'a voulu, sa puissance de persuasion n'a jamais échoué. Mais elle se +dégage de ses étreintes et le repousse froidement. + +«Laissez-moi, lui dit-elle. S'il reste un moyen humain de réhabiliter +votre honneur, je vous en félicite; mais il n'en est aucun pour vous de +ressaisir sur moi vos droits d'époux. Si vous succombez dans votre +entreprise, vos fautes seront peut-être expiées, et je prierai pour vous; +mais si vous survivez, je n'en serai pas moins séparée de vous pour +jamais.» + +Orio pâlit et fronce le sourcil; mais Giovanna ne s'émeut plus de sa +colère. Orio se contient et persiste à l'implorer. Il feint de prendre sa +froideur pour du dépit; il l'interroge, il veut savoir si elle persiste à +l'accuser. Giovanna refuse de s'expliquer. + +«Je ne dois compte de mes pensées qu'à Dieu, lui dit-elle; Dieu seul est +désormais mon époux et mon maître. J'ai tant souffert de l'amour terrestre +que j'en ai reconnu le néant. J'ai fait un voeu: en rentrant à Venise, je +ferai rompre mon mariage par le pape, et je prendrai le voile dans un +couvent.» + +Orio affecte de rire de cette résolution. Il feint de n'y point croire et +d'espérer que, dans quelques heures, Giovanna se laissera fléchir par ses +caresses. Il se retire d'un air présomptueux qui remplit de mépris cette +âme tendre, mais fière, qui ne peut plus aimer l'être qu'elle méprise, et +qui a reporté vers le ciel tout son espoir et toute sa foi. + +Naam attendait Orio à la porte de la tour. Elle lui trouva l'air farouche, +la parole brève et la voix tremblante. + +«Quelle heure vient de sonner, Naam? + +--Deux heures avant minuit. + +--Tu sais ce que nous avons à faire? + +--Tout est prêt. + +--Les convives seront-ils à minuit dans ma chambre? + +--Ils y seront. + +--As-tu ton poignard? + +--Oui, maître, et voici le tien. + +--Es-tu sûre de toi-même, Naam? + +--Maître, es-tu sûr de leur trahison? + +--Je te l'ai dit. Doutes-tu de ma parole? + +--Non, maître. + +--Marchons donc! + +--Marchons!» + +Orio et Naam pénètrent dans les galeries souterraines, descendent +l'échelle de cordes, gagnent le bord de la mer, et appellent la barque. +Les deux infatigables rameurs, qui toujours à cette heure se tiennent +cachés dans la grotte voisine, attentifs au signal qui doit les avertir, +mettent à flot sur-le-champ et s'approchent. Orio et sa compagne +s'élancent sur la barque et ordonnent aux matelots de s'éloigner de la +côte. Bientôt ils sont assez loin du château pour le dessein de Soranzo. +Assis à la poupe, il se soulève, et, approchant du rameur courbé devant +lui, il lui enfonce son poignard dans la gorge. + +«Trahison!» s'écrie celui-ci; et il tombe sur ses genoux en rugissant. Son +compagnon abandonne la rame et s'élance vers lui; Naam l'étend par terre +d'un coup de hache sur la tête; et tandis qu'elle s'empare de la rame et +empêche le bateau de dériver, Orio achève les victimes. Puis il les lie +ensemble avec un câble et les attache fortement au pied du mât. Il prend +ensuite l'autre rame et vogue à la hâte vers le rocher de San-Silvio. Au +moment d'y arriver, il prend la hache, et en quelques coups perce le +plancher de la barque, où l'eau s'élance en bouillonnant. Alors il saisit +le bras de Naam et se précipite avec elle sur la grève, tandis que la +barque s'enfonce et disparaît sous les flots, avec ses deux cadavres. Un +silence affreux a régné entre ces deux criminels depuis qu'ils ont quitté +la grève pour monter sur la barque. Pendant et après l'assassinat ils +n'ont point échangé une parole. + +«Allons! tout va bien, du courage!» dit Soranzo à Naam, dont il entend les +dents claquer. + +Naam essaye en vain de répondre; sa gorge est serrée. Elle ne perd +cependant ni sa résolution ni sa présence d'esprit. Elle remonte l'échelle +et rentre avec Orio dans la tour. Alors elle allume un flambeau, et leurs +regards se rencontrent. Leurs figures livides, leurs habits teints de sang +leur causent tant d'horreur qu'ils s'éloignent l'un de l'autre et +craignent de se toucher. Mais Orio s'efforce de raffermir par son audace +le courage ébranlé de Naam. + +«Ceci n'est rien, lui dit-il. La main qui a frappé le tigre +tremblera-t-elle devant l'agonie des animaux plus vils?» + +Naam, toujours muette, lui fait signe de ne pas rappeler cette image. Elle +n'a eu ni regret ni remords du meurtre du pacha, mais elle ne peut +supporter qu'on lui retrace ce souvenir. Elle se hâte de changer de +vêtement, et tandis qu'Orio imite son exemple, elle prépare la table pour +le souper. Bientôt les convives frappent doucement à la porte. Elle les +introduit. Ils s'étonnent de ne voir aucun serviteur occupé au service du +repas. + +«J'ai des communications importantes à vous faire, leur dit Orio, et le +secret de notre entretien ne souffre pas de témoins inutiles. Ces fruits +et ce vin suffiront pour une collation qui n'est ici qu'un prétexte. Le +temps n'est pas venu de se livrer au plaisir. C'est dans la belle Venise, +au sein des richesses et à l'abri des dangers, que nous pourrons passer +les nuits en de folles orgies. Ici il s'agit de régler nos comptes et de +parler d'affaires. Naam, donne-nous des plumes et du papier. Mezzani, vous +serez le secrétaire, et Frémio fera les calculs. Léontio, versez-nous du +vin à tous pendant ce temps.» + +Dès le commencement, Frémio éleva des prétentions injustes, et soutint que +Léontio ne lui avait pas donné une reconnaissance exacte des valeurs +déposées par lui sur la galère. Orio feignit d'écouter leur débat avec +l'attention d'un juge intègre. Au moment où ils étaient le plus échauffés, +le renégat, qui s'exprimait avec difficulté, et dont le langage grossier +faisait sourire de mépris les autres convives, se troubla de dépit et de +honte, et but à plusieurs reprises pour se donner de l'audace; mais ses +paroles devinrent de plus en plus confuses, et, frappant du pied avec rage, +il quitta la dispute et passa sur le balcon. Naam le suivit des yeux. Au +bout d'un instant, et comme la dispute continuait entre Léontio et Mezzani, +un regard échangé avec son esclave apprit à Soranzo que Frémio ne +parlerait plus. Il était assis sur la terrasse, les jambes pendantes, les +bras enlacés aux barreaux de la balustrade, la tête penchée, les yeux +fixes. + +«Est-il déjà ivre? dit Léontio. + +--Oui, et tant mieux, répondit le lieutenant. Terminons nos affaires sans +lui.» + +Il essaya de lire ce que Léontio écrivait; sa vue se troubla. + +«Ceci est étrange, dit-il en portant sa main à son front; moi aussi, je +suis ivre. Messer Soranzo, ceci est une infamie: vous nous servez du vin +qu'on ne peut boire sans perdre aussitôt la force de savoir ce qu'on +fait... Je ne signerai rien avant demain matin.» + +Il retomba sur sa chaise, les yeux fixes, les lèvres violettes, les bras +étendus sur la table. + +«Qu'est-ce? dit Léontio en se retournant et en le regardant avec effroi; +seigneur gouverneur, ou je n'ai jamais vu mourir personne, ou cet homme +vient de rendre l'âme. + +--Et vous allez en faire autant, seigneur commandant, lui dit Orio en se +levant et en lui arrachant la plume et le papier. Dépêchez-vous d'en finir; +car il n'est plus d'espoir pour vous, et nos comptes sont +réglés.» + +Léontio avait avalé seulement quelques gouttes de vin; mais la terreur +aida à l'effet du poison, et lui porta le coup mortel. Il tomba sur ses +genoux, les mains jointes, l'oeil égaré et déjà éteint. Il essaya de +balbutier quelques paroles. + +«C'est inutile, lui dit Orio en le poussant sous la table; votre ruse ici +ne servira plus de rien. Je sais bien que votre marché était déjà fait, et +que, plus habile que ces deux-là , vous trahissiez d'un côté la république, +pour avoir part à notre butin, et de l'autre vos complices, afin de vous +réconcilier avec la république en nous envoyant aux Plombs. Mais +pensez-vous qu'un homme comme moi veuille céder la partie à un homme comme +vous? Allons donc! Le vautour qui combat est fait pour s'envoler, et la +chenille qui rampe pour être écrasée. C'est le droit divin qui l'ordonne +ainsi. Adieu, brave commandant, qui me faisiez passer pour fou. Lequel de +nous l'est le plus à cette heure?» + +Léontio essaya de se relever; il ne le put, et se traîna au milieu de la +chambre, où il expira en murmurant le nom d'Ezzelin. Fut-ce l'effet du +remords? la vision sanglante lui apparut-elle à son dernier instant? + +Orio et Naam rassemblèrent les trois cadavres et les entassèrent sous la +table, qu'ils renversèrent dessus avec les nappes et les meubles; puis +Orio prit un flambeau, et mit le feu à ce monceau après avoir fermé les +fenêtres. Orio, s'éloignant alors, dit à Naam de rester à la porte jusqu'à +ce qu'elle eût vu les cadavres, la table et tous les meubles qui étaient +dans la salle entièrement consumés, et les flammes faire éruption au +dehors; qu'alors elle eût à descendre le grand escalier et à jeter +l'épouvante dans le château en sonnant la cloche d'alarme. + +Appuyée contre la porte, les bras croisés sur la poitrine, les yeux fixés +sur le hideux bûcher d'où s'élèvent des flammes bleuâtres, Naam reste +seule livrée à ses sombres pensées. Bientôt des tourbillons de fumée se +roulent en spirale et se dressent comme des serpents vers la voûte. La +flamme s'étend; les voix aiguës de l'incendie commencent à siffler, à se +répondre, à se mêler et à former des accords déchirants. On prendrait le +pavé de marbre étincelant pour une eau profonde où se reflète l'éclat du +foyer. Les fresques de la muraille apparaissent derrière les tourbillons +de flamme et de fumée comme les sombres esprits qui protègent le crime et +se plaisent dans le désastre. Peu à peu elles se détachent de la muraille, +et ces pâles géants tombent par morceaux sur le pavé avec un bruit sec et +sinistre. + +Mais rien dans cette scène d'épouvante, à laquelle préside silencieusement +Naam, n'est aussi effrayant que Naam elle-même. Si une des victimes, dont +les ossements noircis gisent déjà dans la cendre, pouvait se ranimer un +instant et voir Naam éclairée par ces reflets livides, la lèvre contractée +d'horreur, mais le front armé d'une résolution inexorable, elle +retomberait foudroyée comme à l'aspect de l'ange de la mort. Jamais Azraël +n'apparut aux hommes plus terrible et plus beau que ne l'est à cette heure +l'être mystérieux et bizarre qui préside froidement aux vengeances d'Orio. + +Cependant les vitres tombent en éclats, et l'incendie va se répandre. Naam +songe à exécuter les ordres de son maître et à donner l'alarme. Mais d'où +vient qu'Orio l'a quittée sans lui dire de l'accompagner? Dans l'horreur +de l'oeuvre qu'ils ont accomplie ensemble, Naam a obéi machinalement, et +maintenant un effroi subit, une sollicitude généreuse s'emparent de ce +coeur de tigre. Elle oublie de sonner la cloche, et, franchissant d'un +pied rapide les escaliers et les galeries qui séparent la grande tour du +palais de bois, elle s'élance vers les appartements de Giovanna. Un +profond silence y règne. Naam ne s'étonne pas de ne point rencontrer dans +les chambres qu'elle traverse précipitamment les femmes qui servent +Giovanna. La négresse fidèle, dont le hamac est ordinairement suspendu en +travers de la porte de sa maîtresse, n'est pas là non plus. Naam ignore +que, sous prétexte d'avoir un rendez-vous d'amour avec sa femme, Orio a +éloigné d'avance toutes ses servantes. Elle pense qu'au contraire son +premier soin a été de venir chercher Giovanna, afin de la soustraire à +l'incendie. Cependant Naam n'est pas tranquille; elle pénètre dans la +chambre de Giovanna. Un profond silence règne là comme partout, et la +lampe jette une si faible clarté que Naam ne distingue d'abord que +confusément les objets. Elle voit pourtant Giovanna couchée sur son lit, +et s'étonne du peu d'empressement qu'Orio a mis à l'avertir du danger qui +la menace. En cet instant, Naam est saisie d'une terreur qu'elle n'a point +encore éprouvée, ses genoux tremblent. Elle n'ose avancer. Le lévrier, au +lieu de se jeter sur elle avec rage comme à l'ordinaire, s'est approché +d'un air suppliant et craintif. Il est retourné s'asseoir devant le lit, +et là , l'oreille dressée, le cou tendu, il semble épier avec inquiétude le +réveil de sa maîtresse; de temps en temps il retourne la tête vers Naam, +avec une courte plainte, comme pour l'interroger, puis il lèche le +plancher humide. + +Naam prend la lampe, l'approche du visage de Giovanna, et la voit baignée +dans son sang. Son sein est percé d'un seul coup de poignard; mais cette +blessure profonde, mortelle, Naam connaît la main qui l'a faite, et elle +sait qu'il est inutile d'interroger ce qui peut rester de chaleur à ce +cadavre, car là où Soranzo a frappé il n'est plus d'espoir. Naam reste +immobile en face de cette belle femme, endormie à jamais; mille pensées +nouvelles s'éveillent dans son âme; elle oublie tout ce qui a précédé ce +meurtre. Elle oublie même l'incendie qu'elle a allumé et qui court après +elle. + +«O ma soeur! s'écrie-t-elle, qu'as-tu donc fait qui ait mérité la mort? +Est-ce là le sort réservé aux femmes d'Orio? A quoi t'a servi d'être +belle? A quoi t'a servi d'aimer? Est-ce donc moi qui suis cause de la +haine que tu inspirais? Non, car j'ai tout fait pour l'adoucir, et +j'aurais donné ma vie pour sauver la tienne. Serait-ce parce que tu as +été trop soumise et trop fidèle, que l'on t'a payée de mépris? Tu as été +faible, ô femme! Je me souviendrai de toi, et ce qui t'arrive me servira +d'enseignement.» + +Pendant que Naam, perdue dans des réflexions sinistres, interroge sa +destinée sur le cadavre de Giovanna, l'incendie gagne toujours, et déjà la +galerie de bois qui entoure le parterre est à demi consumée. Le sifflement +et la clarté sinistre avertissent en vain Naam de l'approche du feu; elle +n'entend rien, et son âme est tellement consternée que la vie ne lui +semble pas valoir en cet instant la peine d'être disputée. + +Cependant Orio s'est retiré sur une plate-forme voisine, d'où il contemple +l'incendie trop lent à son gré. Toute cette partie du château, dont il a +eu soin d'éloigner les habitants, va être dans quelques minutes la proie +des flammes; mais Orio n'a pas pris le soin de porter lui-même l'incendie +dans la chambre de Giovanna. Il entend les cris des sentinelles qui +viennent d'apercevoir la clarté sinistre, et qui donnent l'alarme. + +On peut arriver à temps encore pour pénétrer auprès de Giovanna, et pour +voir qu'elle a péri par le fer. Orio prévient ce danger. Il se précipite, +un tison enflammé à la main, dans l'appartement conjugal; mais, en voyant +Naam debout devant le lit sanglant, il recule épouvanté comme à l'aspect +d'un spectre. Puis une pensée infernale traverse son âme maudite. Tous ses +complices sont écartés, tous ses ennemis sont anéantis. Le seul confident +qui lui reste, c'est Naam. Elle seule désormais pourra révéler par quels +forfaits ses richesses furent acquises et conservées. Un dernier effort de +volonté, un dernier coup de poignard rendrait Orio maître absolu, +possesseur unique de ses secrets. Il hésite, mais Naam se retourne et le +regarde. Soit qu'elle ait pressenti son dessein, soit que le meurtre de +Giovanna ait empreint d'indignation et de reproche son front livide et son +regard sombre, ce regard exerce sur Orio une fascination magique; son âme +conserve le désir du mal, mais elle n'en a plus la force. Orio a compris +en cet instant que Naam est un être plus fort que lui, et que sa destinée +ne lui appartient pas comme celle de ses autres victimes. Orio est saisi +d'une peur superstitieuse. Il tremble comme un homme surpris par le +_mauvais oeil_. Il fait du moins un effort pour achever d'anéantir +Giovanna, et, jetant son brandon sur le lit: «Que faites-vous ici? dit-il +d'un air farouche à Naam. Ne vous avais-je pas ordonné de sonner la +cloche? Allez, obéissez! Voyez! le feu nous poursuit! + +--Orio, dit Naam sans se déranger et sans quitter la main du cadavre +qu'elle a prise dans les siennes, pourquoi as-tu tué ta femme? c'est un +grand crime que tu as commis! Je te croyais plus qu'un homme, et je vois +maintenant que tu es un homme comme les autres, capable de bien et de mal! +Comment te respecterai-je maintenant que je sais que l'on doit te craindre, +Orio? Ceci est une chose que je ne pourrai jamais oublier, et tout mon +amour pour toi ne me suggère rien à cette heure qui puisse l'excuser. Plût +à Dieu que tu ne l'eusses point fait, et que je ne l'eusse point vu! Je ne +sais si ton Dieu te pardonnera; mais à coup sûr Allah maudit l'homme qui +tue sa femme chaste et fidèle. + +--Sortez d'ici, s'écrie Soranzo, qui craint d'être surpris en ce lieu et +durant cette querelle. Faites ce que je vous commande et taisez-vous, ou +craignez pour vous-même.» + +Naam le regarde fixement, et lui montrant les flammes qui s'élancent en +gerbe par la porte: + +«Celui de nous deux qui traversera ceci avec le plus de calme, lui +dit-elle, aura le droit de menacer l'autre et de l'effrayer.» + +Et, tandis qu'Orio, vaincu par le péril, s'élance rapidement hors de la +chambre, elle s'approche lentement de la porte embrasée, sans paraître +s'apercevoir du danger. Le chien la suit jusqu'au seuil; mais, voyant +qu'on laisse sa maîtresse, il revient auprès du lit en pleurant. + +«Animal plus sensible et plus dévoué que l'homme, dit Naam en revenant sur +ses pas, il faut que je te sauve.» + +Mais elle s'efforce en vain de l'arracher au cadavre; il se défend et +s'acharne. A moins de perdre toute chance de salut, Naam ne peut +s'obstiner à cette lutte. Elle franchit les flammes avec calme, et trouve +Orio dans le parterre, qui l'attend avec impatience, et la regarde avec +admiration. + +«O Naam! lui dit-il en lui prenant le bras et en l'entraînant, vous êtes +grande, vous devez tout comprendre! + +--Je comprends tout, hormis cela!» répond Naam en lui montrant du doigt la +chambre de Giovanna, dont le plafond s'écroule avec un bruit affreux. + +En un instant tout le château fut en rumeur. Soldats et serviteurs, hommes +et femmes, tous s'élancèrent vers les appartements du gouverneur et de sa +femme. Mais, au moment où Orio et Naam en sortirent, le palais de bois, +qui avait pris feu avec une rapidité effrayante, n'était déjà plus qu'un +monceau de cendres entouré de flammes. Personne ne put y pénétrer; un +vieux serviteur de la maison de Morosini s'y obstina et y périt. Soranzo +et son esclave disparurent dans le tumulte. Le vent, qui soufflait avec +force, porta la flamme sur tous les points. Bientôt le donjon tout entier +ne présenta plus qu'une immense gerbe rouge, et la mer se teignit, à une +lieue à la ronde, d'un reflet sanglant. Les tours s'écroulèrent avec un +bruit épouvantable, et les lourds créneaux, roulant du haut du rocher dans +la mer, comblèrent les grottes et les secrètes issues qui avaient servi à +la barque et aux sorties mystérieuses d'Orio. Les navires qui passèrent au +loin et qui virent ce foyer terrible crurent qu'un phare gigantesque avait +été dressé sur les écueils, et les habitants consternés des îles voisines +dirent: + +«Voilà les pirates qui égorgent la garnison vénitienne et qui mettent le +feu au château de San-Silvio.» + +Vers le matin, tous les habitants, successivement chassés du donjon par +l'incendie, se pressaient sur les grèves de la baie, seul endroit où les +pierres lancées et les décombres qui s'écroulaient ne pussent les +atteindre. Beaucoup avaient péri. A la clarté livide de l'aube, on fit le +dénombrement des victimes, et tous les regards se portèrent vers Orio, qui, +assis sur une pierre, ayant Naam débout à ses côtés, gardait un silence +farouche. Le donjon brûlait encore, et la teinte du jour naissant rendait +toujours plus affreuse celle de l'incendie. Personne ne songeait plus à +combattre le fléau. Des pleurs, des blasphèmes se faisaient entendre dans +les divers groupes. Ceux-ci regrettaient un ami, ceux-là quelque effet +précieux; tous se demandaient à voix basse: + +«Mais où donc est la signera Soranzo? L'a-t-on enfin sauvée, que le +gouverneur paraît si tranquille?» + +Tout à coup un fracas, plus épouvantable que tous les autres, fit +tressaillir d'effroi les courages les mieux éprouvés. Un craquement +général ébranla du haut en bas la masse de pierres noircies qui se +défendait encore contre les flammes. Les flancs balsatiques du rocher en +furent ébranlés, et des fentes profondes sillonnèrent ce bloc immense, +comme lorsque la foudre fait éclater le tronc d'un vieil arbre. Toute la +partie supérieure du donjon, les vastes terrasses de marbre les +plates-formes des tours et le couronnement dentelé s'écroulèrent +spontanément. Les flammes furent étouffées après s'être divisées en mille +langues ardentes qui semblaient ruisseler en cascades de feu sur les +flancs de l'édifice. Cette forteresse ne présenta plus alors qu'un informe +amas de pierres d'où s'exhalaient les tourbillons noirs d'une âcre fumée +et quelques faibles jets de flamme pâlissante, dernières émanations +peut-être des vies ensevelies sous ces décombres. + +Alors il se fit un silence de mort, et les pâles habitants de l'île, épars +sur la grève humide, se regardèrent comme des spectres qui se relèvent du +tombeau en secouant leurs suaires poudreux. Mais du sein de ces ruines, où +toute manifestation de la vie semblait à jamais étouffée, on entendit +sortir une voix étrange, lamentable, un hurlement qu'il était impossible +de définir et qui se prolongea d'une manière déchirante pendant plusieurs +minutes, jusqu'à ce qu'il cessât par un aboiement rauque, étouffé, un +dernier cri de mort; après quoi on n'entendit plus que la voie de la mer, +éternellement destinée à gémir sur cette rive dévastée. + +«Où se sera réfugié ce chien ensorcelé pour n'être écrasé qu'à cette +heure? dit Orio à Naam. + +--Vous êtes sûr, répondit Naam, que maintenant il ne reste plus rien +de..... + +--Partons!» dit Orio en levant ses deux bras vers les pâles étoiles qui +s'éteignaient dans la blancheur du matin. + +Ceux qui le virent de loin prirent ce geste pour l'élan d'un désespoir +immense. Naam, qui le comprit mieux, y vit un cri de triomphe. + +Soranzo et son esclave se jetèrent dans une barque et gagnèrent la galère +qu'on avait équipée pour le départ de Giovanna. Soranzo fit déplier +toutes les voiles et donna le signal du départ. Naam, quelques serviteurs +et un très-petit équipage choisi parmi l'élite de ses matelots, montaient +avec lui ce léger navire. + +En vain les officiers de la garnison et de la galéace vinrent-ils lui +demander ses ordres; il les repoussa durement, et pressant ses hommes de +lever l'ancre: + +«Messieurs, dit-il à sa troupe consternée, pouvez-vous me rendre la femme +que j'ai tant aimée et qui reste là ensevelie? Non, n'est-ce pas? Alors de +quoi me parlez-vous, et de quoi voulez-vous que je vous parle?» + +Puis il tomba comme foudroyé sur le pont de sa galère, qui déjà fendait +l'onde. + +«Le désespoir a fini d'égarer sa raison,» dirent les officiers en se +retirant dans leur barque et en regardant la fuite rapide du chef qui les +abandonnait. + +Quand la galère fut hors de leur vue, Naam se pencha vers Orio, qui +restait étendu sans mouvement sur le tillac. + +«On ne te regarde plus, lui dit-elle à l'oreille: menteur, lève-toi!» + + * * * * * + +L'abbé reprenant la parole tandis que Beppa offrait à Zuzuf un sorbet: + +«Je ne me chargerai pas de vous raconter exactement, dit-il, ce qui se +passa aux îles Curzolari après le départ d'Orio Soranzo. Je pense que +notre ami Zuzuf ne s'en est guère informé, et que d'ailleurs chacun de +nous peut l'imaginer. Quand la garnison, les matelots et les gens de +service se virent abandonnés par le gouverneur, sans autre asile que la +galère et les huttes de pêcheurs éparses sur la rive, ils durent s'irriter +et s'effrayer de leur position, et rester indécis entre le désir d'aller +chercher un refuge à Céphalonie et la crainte d'agir sans ordres, +contrairement aux intentions de l'amiral. Nous savons qu'heureusement pour +eux Mocenigo arriva avec son escadre dans la soirée même. Mocenigo était +muni de pouvoirs assez étendus pour couper court à cette situation +pénible. Après avoir constaté et enregistré les événements qui venaient +d'avoir lieu, il fit rembarquer tous les Vénitiens qui se trouvaient à +Curzolari; et, donnant le commandement du seul navire qui leur restât au +plus ancien officier en grade, il porta ses forces moitié sur Téaki, +moitié sur les côtes de Lépante. Mais ce qui causa une grande surprise à +Mocenigo, ce fut d'avoir vainement exploré les ruines de San-Silvio, +vainement soumis à une sorte d'enquête tous ceux qui s'y trouvaient +lorsque l'incendie éclata et tous ceux qui furent témoins de +l'embarquement et de la fuite de Soranzo, sans pouvoir recueillir aucun +renseignement certain sur le sort de Giovanna Morosini, de Léontio et de +Mezzani. Selon toute vraisemblance, ces deux derniers avaient péri dans +l'incendie; car ils n'avaient point reparu depuis, et certes ils l'eussent +fait s'ils eussent pu échapper au désastre. Mais le sort de la signora +Soranzo restait enveloppé de mystère. Les uns étaient persuadés, d'après +les dernières paroles que le gouverneur avait dites en partant, qu'elle +avait été victime du feu; les autres (et c'était le grand nombre) +pensaient que ces paroles mêmes, dans la bouche d'un homme aussi dissimulé, +prouvaient le contraire de ce qu'il avait voulu donner à croire. La +signora, selon eux, avait été la première soustraite au danger et conduite +à bord de sa galère. Le trouble qui régnait alors pouvait expliquer +comment personne ne se souvenait de l'avoir vue sortir du donjon et de +l'île. Sans doute Orio avait eu des raisons particulières pour la garder +cachée à son bord à l'heure du départ. L'horreur qu'il avait depuis +longtemps pour cette île et son irrésistible désir de la quitter avaient +pu l'engager à feindre un grand désespoir par suite de la mort de sa femme, +afin de fournir une excuse à son départ précipité, à l'abandon de sa +charge, à la violation de tous ses devoirs militaires. Mocenigo, ayant +épuisé tous les moyens d'éclaircir ces faits, procéda à l'embarquement et +au départ; mais il ne s'établit dans sa nouvelle position qu'après avoir +envoyé à Morosini un avis pressant, afin qu'il eût à s'informer +promptement de sa nièce dans Venise, où l'on présumait que le déserteur +Soranzo l'avait ramenée. + +Pour vous, qui savez quelle était la véritable position de Soranzo, vous +seriez portés à croire, au premier aperçu, que, maître de trésors si +chèrement acquis, ayant tout à craindre s'il retournait à Venise, il +cingla vers d'autres parages, et alla chercher une terre neutre où la +preuve de ses forfaits ne pût jamais venir le troubler dans la jouissance +de ses richesses. Pourtant il n'en fut rien, et l'audace de Soranzo en +cette circonstance couronna toutes ses autres impudences. Soit que les +âmes lâches aient un genre de courage désespéré qui n'est propre qu'à +elles, soit que la fatalité que notre ami Zuzuf invoque pour expliquer +tous les événements humains condamne les grands criminels à courir +d'eux-mêmes à leur perte, il est à remarquer que ces infâmes perdent +toujours le fruit de leurs coupables travaux pour n'avoir pas su s'arrêter +à temps. + +Ce que Morosini ignorait encore, c'est que la dot de sa nièce avait été +dévorée en grande partie dans les trois premiers mois de son mariage avec +Soranzo. Soranzo, aux yeux de qui la bienveillance de l'amiral était la +clef de tous les honneurs et de tous les pouvoirs de la république, avait +tenu par-dessus tout à réparer la perte de cette fortune; et, le moyen le +plus prompt lui ayant paru le meilleur, au lieu de chasser les pirates, +nous avons vu qu'il s'était entendu avec eux pour dépouiller les navires +de commerce de toutes les nations. Une fois lancé dans cette voie, des +profits rapides, certains, énormes, lui avaient causé tant de surprise et +d'enivrement qu'il n'avait pu s'arrêter. Non content de protéger la +piraterie par sa neutralité et de prélever en secret son droit sur les +prises, il voulut bientôt mettre à profit ses talents, sa bravoure et +l'espèce de fanatisme qu'il avait su inspirer à ces bandits pour augmenter +ses bénéfices infâmes. Tant qu'à risquer son honneur et sa vie, avait-il +dit à Mezzani et à Léontio, ses complices (et, on doit le dire, ses +provocateurs au crime), il faut frapper les grands coups et risquer le +tout pour le tout. Son audace lui réussit. Il commanda les pirates, les +guida, les enrichit; et, jaloux de conserver sur eux un ascendant qui +pouvait un jour lui redevenir utile, il les renvoya avec leur chef Hussein, +tous contents de sa probité et de sa libéralité. Avec eux il se conduisit +en grand seigneur vénitien, ayant déjà une assez belle part au butin pour +se montrer généreux, et comptant d'ailleurs se dédommager sur les parts du +renégat, du commandant et du lieutenant, dont il regardait la vie comme +incompatible avec la sienne propre. Une étoile maudite dans le ciel sembla +présider à son destin dans toute cette entreprise et protéger ses +effrayants succès. Vous allez voir que cette puissance infernale le porta +encore plus loin sur sa roue brûlante. + +Quoique Soranzo eût quadruplé la somme qu'il avait désirée, tous les +trésors de l'univers n'étaient rien pour lui sans une Venise pour les y +verser. Dans ce temps-là l'amour de la patrie était si âpre, si vivace, +qu'il se cramponnait à tous les coeurs, aux plus vils comme aux plus +nobles; et vraiment il n'y avait guère de mérite alors à aimer Venise. +Elle était si belle, si puissante, si joyeuse! c'était une mère si bonne à +tous ses enfants, une amante si passionnée de toutes leurs gloires! Venise +avait de telles caresses pour ses guerriers triomphants, de telles +fanfares éclatantes pour la bravoure, des louanges si fines et si +délicates pour leur prudence, des délices si recherchées pour récompenser +leurs moindres services! Nulle part on ne pouvait retrouver d'aussi belles +fêtes, goûter une aussi charmante paresse, se plonger à loisir aujourd'hui +dans un tourbillon aussi brillant, demain dans un repos aussi voluptueux. +C'était la plus belle ville de l'Europe, la plus corrompue et la plus +vertueuse en même temps. Les justes y pouvaient tout le bien, et les +pervers tout le mal. Il y avait du soleil pour les uns et de l'ombre pour +les autres; de même qu'il y avait de sages institutions et de touchantes +cérémonies pour proclamer les nobles principes, il y avait aussi des +souterrains, des inquisiteurs et des bourreaux pour maintenir le +despotisme et assouvir les passions cachées. Il y avait des jours +d'ovation pour la vertu et des nuits de débauche pour le vice, et nulle +part sur la terre des ovations si enivrantes, des débauches si poétiques. +Venise était donc la patrie naturelle de toutes les organisations fortes, +soit dans le bien, soit dans le mal. Elle était la patrie nécessaire, +irrépudiable, de quiconque l'avait connue! + +Orio comptait donc jouir de ses richesses à Venise et non ailleurs. Il y a +plus, il voulait en jouir avec tous les priviléges du sang, de la +naissance et de la réputation militaire. Orio n'était pas seulement cupide, +il était vain au delà de toute expression. Rien ne lui coûtait (vous avez +vu quels actes de courage et de lâcheté!) pour cacher sa honte et garder +le renom d'un brave. Chose étrange! malgré son inaction apparente à +San-Silvio, malgré les charges que les faits élevaient contre lui, malgré +les accusations qu'un seul cheveu avait tenues suspendues sur sa tête, +enfin malgré la haine qu'il inspirait, il n'avait pas un seul accusateur +parmi tous les mécontents qu'il avait laissés dans l'île. Nul ne le +soupçonnait d'avoir pris part ou donné protection volontaire à la +piraterie, et à toutes les bizarreries de sa conduite depuis l'affaire de +Patras on donnait pour explication et pour excuse le chagrin et la +maladie. Il n'est si grand capitaine et si brave soldat, disait-on, qui, +après un revers, ne puisse perdre la tête. + +Soranzo pouvait donc se débarrasser des inconvénients de la maladie +mentale à la première action d'éclat qui se présenterait; et, comme cette +maladie, inventée dans le principe par Léontio, moitié pour le sauver, +moitié pour le perdre au besoin, était la meilleure de toutes les +explications dans la nouvelle circonstance, Orio se promit d'en tirer +parti. Il eut donc l'insolente idée d'aller sur-le-champ à Corfou trouver +Morosini et de se montrer à lui et à toute l'armée sous le coup d'un +désespoir profond et d'une consternation voisine de l'idiotisme. Cette +comédie fut si promptement conçue et si merveilleusement exécutée que +toute l'armée en fut dupe; l'amiral pleura avec son gendre la mort de +Giovanna, et finit par chercher à le consoler. + +La douleur de Soranzo sembla bien légitime à tous ceux qui avaient connu +Giovanna Morosini, et tous la tinrent pour sacrée, personne n'osant plus +blâmer sa conduite, et chacun craignant de montrer un coeur sans +générosité s'il refusait sa compassion à une si grande infortune. Il se +fit garder comme fou pendant huit jours; puis, quand il parut retrouver sa +raison, il exprima un si profond dégoût de la vie, un si entier +détachement des choses de ce monde, qu'il ne parla de rien moins que +d'aller se faire moine. Au lieu de censurer son gouvernement et de lui +ôter son rang dans l'armée, le généreux Morosini fut donc forcé de lui +témoigner une tendre affection et de lui offrir un rang plus élevé encore, +dans l'espoir de le réconcilier avec la gloire et par conséquent avec +l'existence. Soranzo, se promettant bien de profiter de ces offres en +temps et lieu, feignit de les repousser avec exaspération, et il prit +cette occasion pour colorer adroitement sa conduite à San-Silvio. + +«A moi des distinctions! à moi des honneurs et les fumées de la gloire! +s'écria-t-il; noble Morosini, vous n'y songez pas. N'est-ce pas cette +funeste ambition d'un jour qui a détruit le bonheur de toute ma vie? Nul +ne peut servir deux maîtres; mon âme était faite pour l'amour et non pour +l'orgueil. Qu'ai-je fait en écoutant la voix menteuse de l'héroïsme? J'ai +détruit le repos et la confiance de Giovanna; je l'ai arrachée à la +sécurité de sa vie calme et modeste; je l'ai attirée au milieu des orages, +dans une prison suspendue entre le ciel et l'onde, où bientôt sa santé +s'est altérée; et, à la vue de ses souffrances, mon âme s'est brisée, j'ai +perdu toute énergie, toute mémoire, tout talent. Absorbé par l'amour, +consterné par la crainte de voir périr celle que j'aimais, j'ai oublié que +j'étais un guerrier pour me rappeler seulement que j'étais l'époux et +l'amant de Giovanna. Je me suis déshonoré peut-être, je l'ignore; que +m'importe? Il n'y a pas de place en moi pour d'autres chagrins.» + +Ces infâmes mensonges eurent un tel succès, que Morosini en vint à chérir +Soranzo de toute la chaleur de son âme grande et candide. Lorsque la +douleur de son neveu lui parut calmée, il voulut le ramener à Venise, où +les affaires de la république l'appelaient lui-même. Il le prit donc sur +sa propre galère, et durant le voyage il fit les plus généreux efforts +pour rendre le courage et l'ambition à celui qu'il appelait son fils. + +La galère de Soranzo, objet de toute sa secrète sollicitude, marchait de +conserve avec celles qui portaient Morosini et sa suite. Vous pensez bien +que sa maladie, son désespoir et sa folie n'avaient pas empêché Soranzo de +couver de l'oeil, à toute heure, sa chère galéotte lestée d'or. Naam, le +seul être auquel il pût se fier autant qu'à lui-même, était assise à la +proue, attentive à tout ce qui se passait à son bord et à celui de +l'amiral. Naam était profondément triste; mais son amour avait résisté à +ces terribles épreuves. Soit que Soranzo eût réussi à la tromper comme les +autres, soit qu'une douleur réelle, suite et châtiment de sa feinte +douleur, se fût emparée de lui, Naam avait cru lui voir répandre de +véritables larmes; les accès de son délire l'avaient effrayée. Elle savait +bien qu'il mentait aux hommes; mais elle ne pouvait imaginer qu'il voulût +mentir à elle aussi, et elle crut à ses remords. Et puis, par quels odieux +artifices Soranzo, sentant combien le dévouement de Naam lui était +nécessaire, n'avait-il pas cherché à reprendre sur elle son premier +ascendant! Il avait essayé de lui faire comprendre le sentiment de la +jalousie chez les femmes européennes, et à lui inspirer une haine posthume +pour Giovanna; mais là il avait échoué. L'âme de Naam, rude et puissante +jusqu'à la férocité, était trop grande pour l'envie ou la vengeance; le +destin était son Dieu. Elle était implacable, aveugle, calme comme lui. + +Mais ce que Soranzo réussit à lui persuader, c'est que Giovanna avait +découvert son sexe, et qu'elle avait blâmé sévèrement son époux d'avoir +deux femmes. + +«Dans notre religion, disait-il, c'est un crime que la loi punit de mort, +et Giovanna n'eût pas manqué de s'en plaindre aux souverains de Venise. Il +eût donc fallu te perdre, Naam! Forcé de choisir entre mes deux femmes, +j'ai immolé celle que j'aimais le moins.» + +Naam répondait qu'elle se serait immolée elle-même plutôt que de consentir +à voir Giovanna périr pour elle; mais Orio voyait bien que ses dernières +impostures étaient les seules qui pussent trouver le côté faible de la +belle Arabe. Aux yeux de Naam, l'amour excusait tout; et puis elle n'avait +plus la force de juger Soranzo en le voyant souffrir, car il souffrait en +effet. + +On dit de certains êtres dégradés dans l'humanité que ce sont des bêtes +féroces. C'est une métaphore; car ces prétendues bêtes sont encore des +hommes et commettent le crime à la manière des hommes, sous l'impulsion de +passions humaines et à l'aide de calculs humains. Je crois donc au remords, +et la fierté des meurtriers qui vont à l'échafaud d'un air indifférent ne +m'en impose pas. Il y a beaucoup d'orgueil et de force dans la plupart de +ces êtres; et parce que la foule ne voit en eux ni larmes, ni terreur, ni +paroles humbles, ni aucun témoignage extérieur de repentir, il n'est pas +prouvé que tous ces phénomènes du remords et du désespoir ne se produisent +pas au dedans, et qu'il ne s'opère pas, dans les entrailles du pécheur le +plus endurci en apparence, une expiation terrible dont l'éternelle justice +peut se contenter. Quant à moi, je sais que, si j'avais commis un crime, +je porterais nuit et jour un brasier ardent dans ma poitrine; mais il me +semble que je pourrais le cacher aux hommes, et que je ne croirais pas me +réhabiliter à mes propres yeux en pliant le genou devant des juges et des +bourreaux. + +Ce qu'il y a de certain, c'est qu'Orio, ne fût-ce que par suite d'une +grande irritation nerveuse, comme vous dirait tout simplement notre ami +Acrocéraunius, était en proie à des crises très-rudes. Il s'éveillait la +nuit au milieu des flammes; il entendait les blasphèmes et les plaintes de +ses victimes; il voyait le regard, le dernier regard, doux, mais +terrifiant, de Giovanna expirante, et les hurlements même de son chien au +dernier acte de l'incendie étaient restés dans son oreille. Alors des sons +inarticulés sortaient de sa poitrine, et les gouttes d'une sueur froide +coulaient sur son front. Le poëte immortel qui s'est plu à faire de lui +l'imposant personnage de Lara vous a peint ces terribles épilepsies du +remords sous des couleurs inimitables; et si vous voulez vous représenter +Soranzo voyant passer devant ses yeux le spectre de Giovanna, relisez les +stances qui commencent ainsi: + +T' was midnight,--all was slumber; the lone light. +Dimm'd in the lamp, as loth to break the night. +Hark! there be murmurs heard in Lara's hall,-- +A sound,--a voice,--a shriek,--a fearful call! +A long, loud shriek.... + +«Si tu nous récites le poëme de Lara, dit Beppa en arrêtant l'inspiration +de l'abbé, espères-tu que nous écouterons le reste de ton histoire? + +--Hâtez-vous donc d'oublier Lara, s'écria l'abbé, et daignez accepter dans +Orio la laide vérité.» + +Un an s'était écoulé depuis la mort de Giovanna. Il y avait un grand bal +au palais Rezzonico, et voici ce qui se disait dans un groupe élégamment +posé dans une embrasure de fenêtre, moitié dans le salon de jeu, moitié +sur le balcon: + +«Vous voyez bien que la mort de Giovanna Morosini n'a pas tellement +bouleversé l'existence d'Orio Soranzo, qu'il ne se souvienne de ses +anciennes passions. Voyez-le! A-t-il jamais joué avec plus d'âpreté? + +--Et l'on dit que depuis le commencement de l'hiver il joue ainsi. + +--C'est la première fois, quant à moi, dit une dame, que je le vois jouer +depuis son retour de Morée. + +--Il ne joue jamais, reprit-on, en présence du _Péloponésiaque_ c'était +le nom qu'on donnait alors au grand Morosini, en l'honneur de sa +troisième campagne contre les Turcs, la plus féconde et la plus glorieuse +de toutes; mais on assure qu'en l'absence du respectable oncle il se +conduit comme un méchant écolier. Sans qu'il y paraisse, il a perdu déjà +des sommes immenses. Cet homme est un gouffre. + +--Il faut qu'il gagne au moins autant qu'il perd; car je sais de source +certaine qu'il avait perdu presque en entier la dot de sa femme, et qu'à +son retour de Corfou, au printemps dernier, il arriva chez lui juste au +moment où les usuriers auxquels il avait eu affaire, ayant appris la mort +de Monna Giovanna, s'abattaient comme une volée de corbeaux sur son palais, +et procédaient à l'estimation de ses meubles et de ses tableaux. Orio les +traita de l'air indigné et du ton superbe d'un homme qui a de l'argent. Il +chassa lestement cette vermine; et trois jours après on assure qu'ils +étaient tous à plat ventre devant lui, parce qu'il avait tout payé, +intérêts et capitaux. + +--Eh bien! je vous réponds, moi, qu'ils auront leur revanche, et qu'avant +peu Orio invitera quelques-uns de ces vénérables israélites à déjeuner +avec lui, sans façon, dans ses petits appartements. Quand on voit deux dés +dans la main de Soranzo, on peut dire que la digue est ouverte, et que +l'Adriatique va couler à pleins bords dans ses coffres et sur ses +domaines. + +--Pauvre Orio! dit la dame. Comment avoir le courage de le blâmer? Il +cherche ses distractions où il peut. Il est si malheureux! + +--Il est à remarquer, dit avec dépit un jeune homme, que messer Orio n'a +jamais joui plus pleinement du privilège d'intéresser les femmes. Il +semble qu'elles le chérissent toutes depuis qu'il ne s'occupe plus +d'elles. + +--Sait-on bien s'il ne s'en occupe plus? reprit la signora avec un air de +charmante coquetterie. + +--Vous vous vantez, madame, dit l'amant raillé: Orio a dit adieu aux +vanités de ce monde. Il ne cherche plus la gloire dans l'amour, mais le +plaisir dans l'ombre. Si les hommes ne se devaient entre eux le secret sur +certains crimes qu'ils sont tous plus ou moins capables de commettre, je +vous dirais le nom des beautés non cruelles dans le sein desquelles Orio +pleure la trop adorée Giovanna. + +--Ceci est une calomnie, j'en suis certaine, s'écria la dame. Voilà comme +sont les hommes. Ils se refusent les uns aux autres la faculté d'aimer +noblement, afin de se dispenser d'en faire preuve, ou bien afin de faire +passer pour sublime le peu d'ardeur et de foi qu'ils ont dans l'âme. Moi, +je vous soutiens que, si cette contenance muette et cet air sombre sont, +de la part de Soranzo, un parti pris pour se rendre aimable, c'est le bon +moyen. Lorsqu'il faisait la cour à tout le monde, j'eusse été humiliée +qu'il eût des regards pour moi; aujourd'hui c'est bien différent: depuis +que nous savons que la mort de sa femme l'a rendu fou, qu'il est retourné +à la guerre cette année dans l'unique dessein de s'y faire tuer, et qu'il +s'est jeté comme un lion devant la gueule de tous les canons sans pouvoir +rencontrer la mort qu'il cherchait, nous le trouvons plus beau qu'il ne le +fut jamais; et quant à moi, s'il me faisait l'honneur de demander à mes +regards ce bonheur auquel il semble avoir renoncé sur la terre... j'en +serais flattée peut-être! + +--Alors, madame, dit l'amant plein de dépit, il faut que le plus dévoué de +vos amis se charge d'informer Soranzo du bonheur qui lui sourit sans qu'il +s'en doute. + +--Je vous prierais de vouloir bien me rendre ce petit service, +répondit-elle d'un air léger, si je n'étais à la veille de m'attendrir en +faveur d'un autre. + +--A la veille, madame? + +--Oui, en vérité, j'attends depuis six mois le lendemain de cette +veille-là . Mais qui entre ici? quelle est cette merveille de la nature? + +--Dieu me pardonne! c'est Argiria Ezzelini, si grandie, si changée depuis +un an que son deuil la tient enfermée loin des regards, que personne ne +reconnaît plus dans cette belle femme l'enfant du palais Memmo. + +--C'est certainement la perle de Venise,» dit la dame, qui n'eut garde de +céder la partie aux petites vengeances de son amant; et pendant un quart +d'heure elle renchérit avec effusion sur les éloges qu'il affecta de +donner à la beauté sans égale d'Argiria. + +Il est vrai de dire qu'Argiria méritait l'admiration de tous les hommes et +la jalousie de toutes les femmes. La grâce et la noblesse présidaient à +ses moindres mouvements. Sa voix avait une suavité enchanteresse, et je ne +sais quoi de divin brillait sur son front large et pur. A peine âgée de +quinze ans, elle avait la plus belle taille que l'on pût admirer dans tout +le bal; mais ce qui donnait à sa beauté un caractère unique, c'était un +mélange indéfinissable de tristesse douce et de fierté timide. Son regard +semblait dire à tous: Respectez ma douleur, et n'essayez ni de me +distraire ni de me plaindre. + +Elle avait cédé au désir de sa famille en reparaissant dans le monde; mais +il était aisé de voir combien cet effort sur elle-même lui était pénible. +Elle avait aimé son frère avec l'enthousiasme d'une amante et la chasteté +d'un ange. Sa perte avait fait d'elle, pour ainsi dire, une veuve; car +elle avait vécu avec la douce certitude qu'elle avait un appui, un +confident, un protecteur humble et doux avec elle, ombrageux et sévère +avec tous ceux qui l'approcheraient; et maintenant elle était seule dans +la vie, elle n'osait plus se livrer aux purs instincts de bonheur qui font +la jeunesse de l'âme. Elle n'osait, pour ainsi dire, plus vivre; et, si un +homme la regardait ou lui adressait la parole, elle était effrayée en +secret de ce regard et de cette parole qu'Ezzelin ne pouvait plus +recueillir et scruter avant de les laisser arriver jusqu'à elle. Elle +s'entourait donc d'une extrême réserve, se méfiant d'elle-même et des +autres, et sachant donner à cette méfiance un aspect touchant et +respectable. + +La jeune dame qui avait parlé d'elle avec tant d'admiration voulut dépiter +son amant jusqu'au bout, et, s'approchant d'Argiria, elle lia conversation +avec elle. Bientôt tout le groupe qui s'était formé sur le balcon auprès +de la dame se reforma autour de ces deux beautés, et se grossit assez pour +que la conversation devînt générale. Au milieu de tous ces regards dont +elle était vraiment le centre d'attraction, Argiria souriait de temps en +temps d'un air mélancolique au brillant caquetage de son interlocutrice. +Peut-être celle-ci espérait-elle l'écraser par là , et l'emporter à force +d'esprit et de gentillesse sur le prestige de cette beauté calme et +sévère. Mais elle n'y réussissait pas; l'artillerie de la coquetterie +était en pleine déroute devant cette puissance de la vraie beauté, de la +beauté de l'âme revêtue de la beauté extérieure. + +Durant cette causerie, le salon de jeu avait été envahi par les femmes +aimables et les hommes galants. La plupart des joueurs auraient craint de +manquer de savoir-vivre, en n'abandonnant pas les cartes pour l'entretien +des femmes, et les véritables joueurs s'étaient resserrés autour d'une +seule table comme une poignée de braves se retranchent dans une position +forte pour une résistance désespérée. De même qu'Argiria Ezzelini était le +centre du groupe élégant et courtois, Orio Soranzo, cloué à la table de +jeu, était le centre et l'âme du groupe avide et passionné. Bien que les +siéges se touchassent presque; bien que, dans le dos à dos des causeurs et +des joueurs, il y eût place à peine pour le balancement des plumes et le +développement des gestes, il y avait tout un monde entre les +préoccupations et les aptitudes de ces deux races distinctes d'hommes aux +moeurs faciles et d'hommes à instincts farouches. Leurs attitudes et +l'expression de leurs traits se ressemblaient aussi peu que leurs discours +et leur occupation. + +Argiria, écoutant les propos joyeux, ressemblait à un ange de lumière ému +des misères de l'humanité. Orio, en agitant dans ses mains l'existence de +ses amis et la sienne propre, avait l'air d'un esprit de ténèbres, riant +d'un rire infernal au sein des tortures qu'il éprouvait et qu'il faisait +éprouver. + +Naturellement, la conversation du nouveau groupe élégant se rattacha à +celle qui avait été interrompue sur le balcon par l'entrée d'Argiria. +L'amour est toujours l'âme des entretiens où les femmes ont part. C'est +toujours avec le même intérêt et la même chaleur que les deux sexes +débattent ce sujet dès qu'ils se rencontrent en champ clos; et cela dure, +je crois, depuis le temps où la race humaine a su exprimer ses idées et +ses sentiments par la parole. Il y a de merveilleuses nuances dans +l'expression des diverses théories qui se discutent, selon l'âge et selon +l'expérience des opinants et des auditeurs. Si chacun était de bonne foi +dans ces déclarations si diverses, un esprit philosophique pourrait, je +n'en doute pas, d'après l'exposé des facultés aimantes, prendre la mesure +des facultés intellectuelles et morales de chacun. Mais personne n'est +sincère sur ce point. En amour, chacun a son rôle étudié d'avance, et +approprié aux sympathies de ceux qui écoutent. Ainsi, soit dans le mal, +soit dans le bien, tous les hommes se vantent. Dirai-je des femmes que... + +--Rien du tout, interrompit Beppa, car un abbé ne doit pas les connaître. + +--Argiria, continua l'abbé en riant, s'abstint de se mêler à la discussion, +dès qu'elle s'anima, et surtout que le sujet proposé à l'analyse de la +noble compagnie eut été nommé par la dame du balcon. Le nom qui fut +prononcé fit monter le sang à la figure de la belle Ezzelini; puis une +pâleur mortelle redescendit aussitôt de son front jusqu'à ses lèvres. +L'interlocutrice était trop enivrée de son propre babil pour y prendre +garde. Il n'est rien de plus indiscret et de moins délicat que les gens à +réputation d'esprit. Pourvu qu'ils parlent, peu leur importe de blesser +ceux qui les écoutent; ils sont souverainement égoïstes et ne regardent +jamais dans l'âme d'autrui l'effet de leurs paroles, habitués qu'ils sont +à ne produire jamais d'effet sérieux, et à se voir pardonner toujours le +fond en faveur de la forme. La dame devint de plus en plus pressante; elle +croyait toucher à son triomphe, et, non contente du silence d'Argiria, +qu'elle imputait à l'absence d'esprit, elle voulait lui arracher +quelqu'une de ces niaises réponses, toujours si inconvenantes dans la +bouche des jeunes filles lorsque leur ignorance n'est pas éclairée et +sanctifiée par la délicatesse du tact et par la prudence de la modestie. + +«Allons, ma belle signorina, dit la perfide admiratrice, prononcez-vous +sur ce cas difficile. La vérité est, dit-on, dans la bouche des enfants, à +plus forte raison dans celle des anges. Voici la question: un homme +peut-il être inconsolable de la perte de sa femme, et messer Orio Soranzo +sera-t-il consolé l'an prochain? Nous vous prenons pour arbitre et +attendons de vous un oracle.» + +Cette interpellation directe et tous les regards qui s'étaient portés à la +fois sur elle, avaient causé un grand trouble à la belle Argiria; mais +elle se remit par un grand effort sur elle-même, et répondit d'une voix un +peu tremblante, mais assez élevée pour être entendue de tous: + +«Que puis-je vous dire de cet homme que je hais et que je méprise? Vous +ignorez sans doute, madame, que je vois en lui l'assassin de mon frère.» + +Cette réponse tomba comme la foudre, et chacun se regarda en silence. On +avait eu soin de parler de Soranzo à mots couverts et de ne le nommer qu'à +voix basse. Tout le monde savait qu'il était là , et Argiria seule, quoique +assise à deux pas de lui, entourée qu'elle était de têtes avides +d'approcher de la sienne, ne l'avait pas vu. + +Soranzo n'avait rien entendu de la conversation. Il tenait les dés, et +toutes les précautions qu'on prenait étaient fort inutiles. On eût pu lui +crier son nom aux oreilles, il ne s'en fût pas aperçu: il jouait! Il +touchait à la crise d'une partie dont l'enjeu était si énorme, que les +joueurs se l'étaient dit tout bas pour ne pas manquer aux convenances. Le +jeu étant alors livré à toute la censure des gens graves et même à des +proscriptions légales, les maîtres de la maison priaient leurs hôtes de +s'y livrer modérément. Orio était pâle, froid, immobile. On eût dit un +mathématicien cherchant la solution d'un problème. Il possédait ce calme +impassible et cette dédaigneuse indifférence qui caractérisent les grands +joueurs. Il ne savait seulement pas que la salle s'était remplie de +personnes étrangères au jeu, et le paradis de Mahomet se prosternant en +masse devant lui ne lui eût pas seulement fait lever les yeux. + +D'où vient donc que les paroles de la belle Argiria le réveillèrent tout à +coup de sa léthargie, et le firent bondir comme s'il eût été frappé d'un +coup de poignard? + +Il est des émotions mystérieuses et d'inexplicables mobiles qui font +vibrer les cordes secrètes de l'âme. Argiria n'avait prononcé ni le non +d'Orio ni celui d'Ezzelin; mais ces mots d'_assassin_ et de _frère_ +révélèrent comme par magie au coupable qu'il était question de lui et de +sa victime. Il n'avait pas vu Argiria, il ne savait pas qu'elle fût près +de lui; comment put-il comprendre tout à coup que cette voix était celle +de la soeur d'Ezzelin? Il le comprit, voilà ce que chacun vit sans pouvoir +l'expliquer. + +Cette voix enfonça un fer rouge dans ses entrailles. Il devint pâle comme +la mort, et, se levant par une commotion électrique, il jeta son cornet +sur la table, et la repoussa si rudement qu'elle faillit tomber sur son +adversaire. Celui-ci se leva aussi, se croyant insulté. + +«Que fais-tu donc, Orio? s'écria un des associés au jeu de Soranzo, qui +n'avait pas laissé détourner son attention par cette scène, et qui jeta sa +main sur les dés pour les conserver sur leur face. Tu gagnes, mon cher, tu +gagnes! J'en appelle à tous! dix points!» + +Orio n'entendit pas. Il resta debout, la face tournée vers le groupe d'où +la voix d'Argiria était partie; sa main, appuyée sur le dossier de sa +chaise, lui imprimait un tremblement convulsif; il avait le cou tendu en +avant et roidi par l'angoisse; ses yeux hagards lançaient des flammes. En +voyant surgir au-dessus des têtes consternées de l'auditoire cette tête +livide et menaçante, Argiria eut peur et se sentit prête à défaillir; mais +elle vainquit cette première émotion; et, se levant, elle affronta le +regard d'Orio avec une constance foudroyante. Orio avait dans la +physionomie, dans les yeux surtout, quelque chose de pénétrant dont +l'effet, tantôt séduisant et tantôt terrible, était le secret de son grand +ascendant. Ezzelin avait été le seul être que ce regard n'eût jamais ni +fasciné, ni intimidé, ni trompé. Dans la contenance de sa soeur, Orio +retrouva la même incrédulité, la même froideur, la même révolte contre sa +puissance magnétique. Il avait éprouvé tant de dépit contre Ezzelin qu'il +l'avait haï indépendamment de tout motif d'intérêt personnel. Il l'avait +haï pour lui-même, par instinct, par nécessité, parce qu'il avait tremblé +devant lui; parce que, dans cette nature calme et juste, il avait senti +une force écrasante, devant laquelle toute la puissance de son astuce +avait échoué. Depuis qu'Ezzelin n'était plus, Orio se croyait le maître du +monde; mais il le voyait toujours dans ses rêves, lui apparaissant comme +un vengeur de la mort de Giovanna. En cet instant il crut rêver tout +éveillé. Argiria ressemblait prodigieusement à son frère; elle avait aussi +quelque chose de lui dans la voix, car la voix d'Ezzelin était +remarquablement suave. Cette belle fille, vêtue de blanc et pâle comme les +perles de son collier, lui fit l'effet d'un de ces spectres du sommeil qui +nous présentent deux personnes différentes confondues dans une seule. +C'était Ezzelin dans un corps de femme; c'étaient Ezzelin et Giovanna tout +ensemble, c'étaient ses deux victimes associées. Orio fit un grand cri, et +tomba roide sur le carreau. + +Ses amis se hâtèrent de le relever. + +«Ce n'est rien, dit son associé au jeu, il est sujet à ces accidents +depuis la mort tragique de sa femme. Badoer, reprenez le jeu: dans un +instant je vous tiendrai tête, et dans une heure au plus Soranzo pourra +donner revanche.» + +Le jeu continua comme si rien ne s'était passé. Zuliani et Gritti +emportèrent Soranzo sur la terrasse. Le patron du logis, promptement +informé de l'événement, les y suivit avec quelques valets. On entendit des +cris étouffés, des sons étranges et affreux. Aussitôt toutes les portes +qui donnaient sur les balcons furent fermées précipitamment. Sans doute, +Soranzo était en proie à quelque horrible crise. Les instruments reçurent +l'ordre de jouer, et les sons de l'orchestre couvrirent ces bruits +sinistres. Néanmoins l'épouvante glaça la joie dans tous les coeurs. Cette +scène d'agonie, qu'une vitre et un rideau séparaient du bal, était plus +hideuse dans les imaginations qu'elle ne l'eût été pour les regards. +Plusieurs femmes s'évanouirent. La belle Argiria, profitant de la +confusion où cette scène avait jeté l'assemblée, s'était retirée avec sa +tante. + +«J'ai vu, dit le jeune Mocenigo, périr à mes côtés, sur le champ de +bataille, des centaines d'hommes qui valaient bien Soranzo; mais dans la +chaleur de l'action on est muni d'un impitoyable sang-froid. Ici l'horreur +du contraste est telle que je ne me souviens pas d'avoir été aussi troublé +que je le suis.» + +On se rassembla autour de Mocenigo. On savait qu'il avait succédé à +Soranzo dans le gouvernement du passage de Lépante, et il devait savoir +beaucoup de choses sur les événements mystérieux et si diversement +rapportés de cette phase de la vie d'Orio. On pressa de questions ce jeune +officier, mais il s'expliqua avec prudence et loyauté. + +«J'ignore, dit-il, si ce fut vraiment l'amour de sa femme ou quelque +maladie du genre de celle dont nous voyons la gravité qui causa l'étrange +incurie de Soranzo durant son gouvernement de Curzolari. Quoi qu'il en +soit, le brave Ezzelin a été massacré, avec tout son équipage, à trois +portées de canon du château de San-Silvio. Ce malheur eût dû être prévu et +eût pu être empêché. J'ai peut-être à me reprocher la scène qui vient de +se passer ici; car c'est moi qui, sommé par la signora Memmo de donner à +cet égard des renseignements certains, lui ai rapporté les faits tels que +je les ai recueillis de la bouche des témoins les plus sûrs. + +--C'était votre devoir! s'écria-t-on. + +--Sans doute, reprit Mocenigo, et je l'ai rempli avec la plus grande +impartialité. La signora Memmo, et avec elle toute sa famille, ont cru +devoir garder le silence. Mais la jeune soeur du comte n'a pu modérer la +véhémence de ses regrets. Elle est dans l'âge où l'indignation ne connaît +point de ménagement et la douleur point de bornes. Toute autre qu'elle eût +été blâmable aujourd'hui de donner une leçon si dure à Soranzo. La grande +affection qu'elle portait à son frère et sa grande jeunesse peuvent seules +excuser cet emportement injuste. Soranzo... + +--C'est assez parler de moi, dit une voix creuse à l'oreille de Mocenigo, +je vous remercie.» + +Mocenigo s'arrêta brusquement. Il lui sembla qu'une main de plomb s'était +posée sur son épaule. On remarqua sa pâleur subite et un homme de haute +taille qui, après s'être penché vers lui, se perdit dans la foule. Est-ce +donc Orio Soranzo déjà revenu à la vie? s'écria-t-on de toutes parts. On +se pressa vers le salon de jeu. Il était déjà encombré. Le jeu +recommençait avec fureur. Orio Soranzo avait reprit sa place et tenait les +dés. Il était fort pâle; mais sa figure était calme; et un peu d'écume +rougeâtre au bord de sa moustache trahissait seule la crise dont il venait +de triompher si rapidement. Il joua jusqu'au jour, gagna insolemment, +quoique lassé de son succès, en véritable joueur avide d'émotions plus que +d'argent; il n'eut plus d'attention pour son jeu et fit beaucoup de +fautes. Vers le matin il partit jurant contre la fortune qui ne lui était, +disait-il, jamais favorable à propos. Puis il sortit à pied, oubliant sa +gondole à la porte du palais, quoiqu'il fût chargé d'or à ne pouvoir se +traîner, et regagna lentement sa demeure. + +«Je crains qu'il ne soit encore malade, dit en le suivant des yeux Zuliani, +qui était, sinon son ami (Orio n'en avait guère), du moins son assidu +compagnon de plaisir. Il s'en va seul et lesté d'un métal dont le son +attire plus que la voix des sirènes. Il fait encore sombre, les rues sont +désertes, il pourrait faire quelque mauvaise rencontre. J'aurais regret à +voir ces beaux sequins tomber dans des mains ignobles.» + +En parlant ainsi, Zuliani commanda à ses gens d'aller l'attendre avec sa +gondole au palais de Soranzo, et, se mettant à courir sur ses traces, il +l'atteignit au petit pont des _Barcaroles_. Il le trouva debout contre le +parapet, semant dans l'eau quelque chose qu'il regardait tomber avec +attention. S'étant approché tout à fait, il vit qu'il semait dans le +canaletto son or par poignées, avec un sérieux incroyable. + +«Es-tu fou? s'écria Zuliani en voulant l'arrêter; et avec quoi joueras-tu +demain, malheureux? + +--Ne vois-tu pas que cet or me gêne? répondit Soranzo. Je suis tout en +sueur pour l'avoir porté jusqu'ici; je fais comme les navires près de +sombrer, je jette ma cargaison à la mer. + +--Mais voici, reprit Zuliani, un navire de bonne rencontre, qui va prendre +à bord ta cargaison, et voguer de conserve avec toi jusqu'au port. Allons, +donne-moi tes sequins et ton bras aussi, si tu es fatigué. + +--Attends, dit Soranzo d'un air hébété, laisse-moi jeter encore quelques +poignées de ces _doges_ dans ce canal. J'ai découvert que c'était un +plaisir très-vif, et c'est quelque chose que de trouver un amusement +nouveau. + +--Corps du Christ! que je sois damné si j'y consens! s'écria Zuliani; +songe qu'une partie de cet or est à moi. + +--C'est vrai, dit Orio en lui remettant tout ce qu'il avait sur lui; et, +par Dieu! il me prend fantaisie de te lever le pied et de te jeter avec la +cargaison dans le canal. Je serai plus sûr de vous voir couler à fond tous +les deux.» + +Zuliani se prit à rire, et comme ils se remettaient en marche: + +«Tu es donc bien sûr de gagner demain, dit-il à son extravagant compagnon, +que tu veux tout perdre aujourd'hui? + +--Zuliani, répondit Orio après avoir marché quelques instants en silence, +tu sauras que je n'aime plus le jeu. + +--Qu'aimes-tu donc? la torture? + +--Oh! pas davantage! dit Soranzo d'un ton sinistre et avec un affreux +sourire; je suis encore plus blasé là -dessus que sur le jeu! + +--Par notre sainte mère l'inquisition! tu m'effrayes! Aurais-tu affaire +parfois, la nuit, au palais ducal? Les familiers du saint-office +t'invitent-ils quelquefois à souper avec le tourmenteur? Es-tu de quelque +conspiration ou de quelque secte, ou bien vas-tu voir écorcher de temps en +temps pour ton plaisir? Si tu es soupçonné de quoi que ce soit, dis-le-moi, +et je te souhaite le bonjour; car je n'aime ni la politique ni la +scolastique, et les bas rouges du bourreau sont d'une nuance aiguë qui +m'éblouit et m'affecte la vue. + +--Tu es un sot, répondit Orio. Le bourreau dont tu parles est un bel +esprit mielleux qui fait de fades sonnets. Il en est un qui connaît mieux +son affaire, et qui vous écorche un homme bien plus lestement: c'est +l'ennui. Le connais-tu? + +--Ah! bon! c'est une métaphore. Tu as l'humeur chagrine ce matin: c'est la +suite de ton attaque de nerfs. Tu aurais dû boire un grand verre de vin de +Kyros pour chasser ces vapeurs. + +--Le vin n'a plus de goût, Zuliani, et d'effet encore moins. Le sang de la +vigne a gelé dans ses veines, et la terre n'est plus qu'un limon stérile +qui n'a même plus la force d'engendrer des poisons. + +--Tu parles de la terre comme un vrai Vénitien: la terre est un amas de +pierres taillées sur lesquelles il pousse des hommes et des huîtres. + +--Et des bavards insipides, reprit Orio en s'arrêtant. J'ai envie de +t'assassiner, Zuliani. + +--Pourquoi faire? répondit gaiement celui-ci, qui ne soupçonnait pas à +quel point Soranzo, rongé par une démence sanguinaire, était capable de se +porter à un acte de fureur. + +--Pardieu, répondit-il, ce serait pour voir s'il y a du plaisir à tuer un +homme sans aucun profit. + +--Eh bien! reprit légèrement Zuliani, l'occasion n'y est point, car j'ai +de l'or sur moi. + +--Il est à moi! dit Soranzo. + +--Je n'en sais rien. Tu as jeté ta part dans le canaletto; et quand nous +ferons nos comptes tout à l'heure, il se trouvera peut-être que tu me +dois. Ainsi ne me tue pas; car ce serait pour me voler, et cela n'aurait +rien de neuf. + +--Malheur à vous, monsieur, si vous avez l'intention de m'insulter!» +s'écria Orio en saisissant son camarade à la gorge avec une fureur subite. + +Il ne pouvait croire que Zuliani parlât au hasard et sans intention. Les +remords qui le dévoraient lui faisaient voir partout un danger ou un +outrage, et dans son égarement il risquait à toute heure de se démasquer +lui-même par crainte des autres. + +«Ne serre pas si fort, lui dit tranquillement Zuliani, qui prenait tout +ceci pour un jeu. Je ne suis pas encore brouillé avec le vin, et je tiens +à ne pas laisser venir d obstruction dans mon gosier. + +--Comme le matin est triste! dit Orio en le lâchant avec indifférence; car +il avait si souvent tremblé d'être découvert qu'il était blasé sur le +plaisir de se retrouver en sûreté, et ne s'en apercevait même plus. Le +soleil est devenu aussi pâle que la lune; depuis quelque temps il ne fait +plus chaud en Italie. + +--Tu en disais autant l'été dernier en Grèce. + +--Mais regarde comme cette aurore est laide et blafarde! Elle est d'un +jaune bilieux. + +--Eh bien! c'est une diversion à ces lunes de sang contre lesquelles tu +déblatérais à Corfou: tu n'es jamais content. Le soleil et la lune ont +encouru ta disgrâce; il ne faut s'étonner de rien, puisque tu te refroidis +à l'endroit du jeu. Ah ça! dis-moi donc s'il est vrai que tu ne l'aimes +plus? + +--Est-ce que tu ne vois pas que depuis quelque temps je gagne toujours? + +--Et c'est là ce qui t'en dégoûte? Changeons. Moi, je ne fais que perdre, +et je suis diablement blasé sur ce plaisir-là . + +--Un joueur qui ne perd plus, un buveur qui ne s'enivre plus, c'est tout +un, dit Orio. + +--Orio! si tu veux que je te le dise, tu es fou: tu négliges ta maladie. +Il faudrait te faire tirer du sang. + +--Je n'aime plus le sang, répondit Orio préoccupé. + +--Eh! je ne te dis pas d'en boire!» reprit Zuliani impatienté. + +Ils arrivèrent en ce moment au palais Soranzo. Leurs gondoles y étaient +déjà rendues. Zuliani voulut conduire Orio jusqu'à sa chambre; il pensait +qu'il avait la fièvre et craignait qu'il ne tombât dans l'escalier. + +«Laisse-moi! va-t-en! dit Orio en l'arrêtant sur le seuil de son +appartement. J'ai assez de toi. + +--C'est bien réciproque, dit Zuliani en entrant malgré lui. Mais il faut +que je me débarrasse de cet or, et que nous fassions notre +partage. + +--Prends tout! laisse-moi! reprit Soranzo. Épargne-moi la vue de cet or; +je le déteste! Je ne sais vraiment plus à quoi cela peut servir! + +--Baste! à tout! s'écria Zuliani. + +--Si on pouvait acheter seulement le sommeil!» dit Orio d'un ton lugubre. + +Et, prenant le bras de son camarade, il le mena jusqu'à un coin de sa +chambre où Naam, drapée dans un grand manteau de laine blanche, et couchée +sur une peau de panthère, dormait si profondément qu'elle n'avait pas +entendu rentrer son maître. + +«Regarde! dit Orio à Zuliani. + +--Qu'est-ce que cela? reprit l'autre; ton page égyptien? Si c'était une +femme, je te l'aurais déjà volée; mais que veux-tu que j'en fasse? Il ne +parle pas chrétien, et je vivrais bien mille ans sans pouvoir comprendre +un mot de sa langue de réprouvé. + +--Regarde, bête brute! dit Orio, regarde ce front calme, cette bouche +paisible, cet oeil voilé sous ces longues paupières! Regarde ce que c'est +que le sommeil; regarde ce que c'est que le bonheur! + +--Bois de l'opium, tu dormiras de même, dit Zuliani. + +--J'en boirais en vain, dit Orio. Sais-tu ce qui procure un si profond +repos à cet enfant? C'est qu'il n'a jamais possédé une seule pièce +d'or. + +--Ah! que tu es fade et sentencieux ce matin! dit Zuliani en bâillant. +Allons! veux-tu compter? Non? En ce cas, je compte seul, et tu te tiendras +pour content quand même je découvrirais que tu as jeté tout ton gain sous +le pont des _Barcaroles?_» + +Orio haussa les épaules. + +Zuliani compta, et trouva encore pour Soranzo une somme considérable qu'il +lui rendit scrupuleusement; puis il se retira en lui souhaitant du repos +et lui conseillant la saignée. Orio ne répondit pas; et quand il fut seul, +il prit tous les sequins étalés sur la table, et les poussa du pied sous +un tapis pour ne pas les voir. La vue de l'or lui causait effectivement +une répugnance physique qui allait chaque jour en augmentant, et qui était +bien en lui le symptôme d'une de ces affreuses maladies de l'âme qui +arrivent à se matérialiser dans leurs effets. La vue de l'or monnayé +n'était pas la seule antipathie qui se fût développée en lui; il ne +pouvait voir briller l'acier d'une arme quelconque, ou seulement les +joyaux d'une femme, sans se retracer, pour ainsi dire oculairement, les +atrocités de sa vie d'uscoque. Il cachait ses souffrances, et même il les +étouffait complètement quand la nécessité d'agir échauffait son sang +appauvri. Il venait de faire, avec Morosini, une nouvelle campagne, cette +glorieuse expédition où les navires de Venise plantèrent leur bannière +triomphante dans le Pirée. Orio, sentant que toute la considération future +de sa vie dépendait de sa conduite en cette circonstance, avait encore +fait là des prodiges de valeur; il avait complètement lavé la tache du +gouvernement de San-Silvio, et il avait contraint toute l'armée à dire de +lui que, s'il était un mauvais administrateur, il était, à coup sûr, un +vaillant capitaine et un rude soldat. + +Après ce dernier effort, Orio, couronné de succès dans toutes ses +entreprises, glorifié de tous, traité comme un fils par l'amiral, délivré +de tous ses ennemis, et riche au delà de ses espérances, était rentré dans +sa patrie, résolu à n'en plus sortir et à y savourer le fruit de ses +terribles oeuvres. Mais la divine justice l'attendait à ce point pour le +châtier, en lui ôtant toute l'énergie de son caractère. Au faîte de sa +prospérité impie, il était retombé sur lui-même avec accablement, et, à la +veille de vivre selon ses rêves, l'agonie s'était emparée de lui. Il avait +accompli tout ce que comportaient l'audace et la méchanceté de son +organisation; il se disait à lui-même qu'il était un homme fini, et +qu'ayant réussi dans des entreprises insensées, il n'avait plus qu'à voir +décliner son étoile. C'en était fait; il ne jouissait de rien. Cette +puissance de l'argent, cette vie de désordre illimité, cette absence de +soins qu'il avait rêvées, cette supériorité de magnificence et de +prodigalité sur tous ses pairs, toutes ces vanités honteuses et impudentes, +auxquelles il avait immolé une hécatombe à rassasier tout l'enfer, lui +apparurent dans toute leur misère; et, du moment qu'il cessa d'être enivré +et amusé, il cessa d'être aveuglé sur l'horreur des ses fautes. Elles se +dressèrent devant lui, et lui parurent détestables, non pas au point de +vue de la morale et de l'honneur, mais à celui du raisonnement et de +l'intérêt personnel bien entendu; car Orio entendait par morale les +conventions de respect réciproque dictées aux hommes timides par la peur +qu'ils ont les uns des autres; par honneur, la niaise vanité des gens qui +ne se contentent pas de faire croire à leur vertu, et qui veulent y croire +eux-mêmes; enfin, par intérêt personnel bien entendu, la plus grande somme +de jouissances dans tous les genres à lui connus: indépendance pour soi, +domination sur les autres, triomphe d'audace, de prospérité ou d'habileté +sur toutes ces âmes craintives ou jalouses dont le monde lui semblait +composé. + +On voit que cet homme restreignait les jouissances humaines à toutes +celles qui composent le _paraître_, et, puisque cette manière de +s'exprimer est permise en Italie, nous ajouterons que les joies +intérieures qui procurent l'_être_ lui étaient absolument inconnues. Comme +tous les hommes de ce tempérament exceptionnel, il ne soupçonnait même pas +l'existence de ces plaisirs intérieurs qu'une conscience pure, une +intelligence saine et de nobles instincts assurent aux âmes honnêtes, même +au sein des plus grandes infortunes et des plus âpres persécutions. Il +avait cru que la société pouvait donner du repos à celui qui la trompe +pour l'exploiter. Il ne savait pas qu'elle ne peut l'ôter à l'homme qui la +brave pour la servir. + +Mais Orio fut puni précisément par où il avait péché. Le monde extérieur, +auquel il avait tout sacrifié, s'écroula autour de lui, et toutes les +réalités qu'il avait cru saisir s'évanouirent comme des rêves. Il y avait +en lui une contradiction trop manifeste. Le mépris des autres, qui était +la base de ses idées, ne pouvait pas le conduire à l'estime de soi, +puisqu'il avait voulu établir cette propre estime sur celle d'autrui, +toujours prête à lui manquer. Il tournait donc dans un cercle vicieux, se +frottant les mains d'avoir fait des dupes, et tout aussitôt pâlissant de +rencontrer des accusateurs. + +C'était cette peur d'être découvert qui, détruisant pour lui toute +sécurité, empoisonnant toute jouissance, produisait en lui le même effet +que le remords. Le remords suppose toujours un état d'honnêteté antérieur +au crime. Orio, n'ayant jamais eu aucun principe de justice, ne +connaissait pas le repentir; n'ayant jamais connu d'affection véritable, +il n'avait pas davantage de regret. Mais, ayant des passions effrénées et +des besoins énormes, il voyait que ses jouissances n'étaient point +assurées, puisqu'un seul fil rompu dans toute sa trame pouvait emporter le +filet où il enveloppait le monde. Alors il voyait cette foule qu'il avait +tant haïe, tant écrasée de son opulence, tant accablée de ses mépris, tant +persiflée, tant jouée, tant volée, secouer le charme jeté sur elle, +relever la tête, et, se dressant autour de lui comme une hydre, lui rendre +dommage pour dommage, mépris pour mépris. + +Il n'était pas dans Venise une seule famille de commerçants que l'Uscoque +n'eût privé d'un de ses membres ou d'une part petite ou grande de ses +biens. C'était merveille de voir tous ces ressentiments et tous ces +désespoirs qui n'osaient s'en prendre à la nonchalance du gouverneur de +San-Silvio, et qui, soit considération pour le fils adoptif du +_Peloponesiaco_, soit respect pour les brillants faits d'armes accomplis +par lui avant et après sa faute, soit crainte de cette influence +qu'assurent toujours les richesses, étouffaient leurs murmures et +gardaient un silence prudent. Mais quel serait l'orage, si jamais la +vérité triomphait! + +A cette idée, un cauchemar terrible s'emparait du coupable. Il voyait le +peuple en masse s'armer, pour le lapider, des têtes que son cimeterre +avait abattues; des mères furieuses l'écrasaient sous les cadavres +sanglants de leurs enfants; des mains avides déchiraient ses flancs et +fouillaient dans ses entrailles pour y chercher les trésors qu'il avait +dévorés. Alors toutes ses victimes sortaient vivantes du sépulcre, et +dansaient autour de lui avec des rires affreux. + +«Tu n'es qu'un menteur et un apostat, lui criait Frémio; c'est moi qui +vais hériter de tes biens et de ta gloire.» + +«Tu es un scélérat de bas étage, un apprenti grossier, disaient Léontio et +Mezzani; ton poison est impuissant, et nous vivons pour te condamner et te +torturer de nos propres mains.» + +Giovanna paraissait à son tour, et lui rendant son poignard émoussé: + +«Votre bras, lui disait-elle, ne peut pas me tuer; il est plus faible que +celui d'une femme.» + +Puis Ezzelin arrivait, au son des fanfares, sur un riche navire, et, +descendant sur la Piazzetta, il faisait pendre le cadavre d'Orio à la +colonne Léonine. Mais la corde rompait; Orio, retombant sur le pavé, se +brisait le crâne, et son lévrier Sirius venait dévorer sa cervelle +fumante. + +Qui pourrait dire toutes les formes que prenaient ces épouvantables +visions engendrées par la peur? Orio, voyant que les angoisses du sommeil +étaient pires que la réflexion, voulut vivre de manière à retrancher le +sommeil de sa vie. Il voulut se soutenir avec de tels excitants qu'il eût +toujours devant les yeux la réalité, et qu'il pût affronter à toute heure, +par la pensée, les conséquences de ses crimes. Mais sa santé ne put +résister à ce régime; sa raison s'ébranla, et les fantômes vinrent +l'assiéger durant la veille, plus effrayants et plus redoutables que +pendant le sommeil. + +A ce moment de sa vie, Orio fut le plus malheureux des hommes. Il voulut +vainement retrouver le repos des nuits. Il était trop tard; son sang était +tellement vicié que rien ne se passait plus pour lui comme pour les autres +hommes. Les soporifiques, loin de le calmer, l'excitaient; les excitants, +loin de l'égayer, augmentaient son accablement. Toujours plongé dans la +débauche, il y trouva un profond ennui: c'était, disait-il, un instrument +diabolique dont les sons puissants l'avaient souvent étourdi, mais qui +désormais jouait tellement faux, qu'il le faisait souffrir davantage. Au +milieu de ses soupers splendides, entouré des plus joyeux débauchés et des +plus belles courtisanes de l'Italie, son front soucieux ne pouvait +s'éclaicir; il restait sombre et abattu à cette heure de crise bachique où +les esprits, excités par le vin, se trouvent tous ensemble à l'apogée de +leur exaltation. Ses entrailles et son cerveau étaient trop blasés pour +suivre le _crescendo_ comme les autres. + +C'était au matin, lorsque les nerfs détendus et la tête fatiguée de ses +compagnons le laissaient dans une sorte de solitude, qu'il commençait à +ressentir à son tour les effets de l'ivresse. Alors tous ces hommes +hébétés devant leurs coupes, toutes ces femmes endormies sur les sofas, +lui faisaient l'effet de bêtes brutes. Il les accablait d'invectives +auxquelles ils ne pouvaient plus répondre, et il entrait dans de tels +accès de fureur et de haine qu'il était tenté de les empoisonner et de +mettre encore une fois le feu à son palais, pour se débarrasser d'eux et +de lui-même. + +A l'époque où eut lieu la scène du palais Rezzonico que je viens de vous +raconter, il avait renoncé à la débauche depuis quelque temps; car son mal +empirait tellement qu'il n'y avait plus de sûreté pour lui à se montrer +ivre. Dans ces moments de délire, il avait souvent laissé échapper des +exclamations de terreur en voyant reparaître ses fantômes menaçants. +Personne n'avait pourtant conçu de soupçons; car plus on croyait à l'amour +d'Orio pour Giovanna, mieux on concevait que l'événement tragique auquel +elle avait succombé eût laissé en lui des souvenirs terribles, et troublé +l'équilibre de ses facultés. On croyait tellement à ses regrets qu'il eût +pu s'accuser, devant tout le sénat, de la mort de sa femme et de ses amis +sans être cru. On l'eut considéré comme égaré par le désespoir, et on +l'eût remis aux mains des médecins. Mais Orio ne comptait plus sur sa +fortune, il craignait tout le monde, et lui-même plus que tout le monde. +Il était honteux de sa maladie, furieux de son impuissance à la cacher; il +rougissait de lui-même depuis que son être physique ne lui tenait plus ce +qu'il avait attendu de son calme et de sa force. Il passait des heures +entières à s'accabler de ses propres malédictions, à se traiter d'idiot, +d'impotent, de _débris_ et de _haillon_; et, ce qu'il y a d'inouï, c'est +qu'il ne lui venait pas à l'idée d'accuser son être moral. Il ne croyait +point à la céleste origine de son âme. Il avait fait un dieu de son corps, +et, depuis que son idole tombait en ruines, il la méprisait et l'accusait +de n'être que fange et venin. + +La passion qui s'éteignit la dernière (celle qui avait le plus dominé sa +vie), ce fut le jeu. La peur amena le dégoût pour celle-là comme pour les +autres; car l'ennui et la fatigue des précautions qu'il lui fallait +prendre pour s'y livrer étaient arrivés à l'emporter de beaucoup sur le +plaisir. Ces précautions étaient de double nature. D'abord les lois qui +prohibaient le jeu n'étaient pas tellement tombées en désuétude qu'il n'y +fallût apporter une sorte de mystère, ainsi que je l'ai déjà dit. Ensuite +Orio, lorsqu'il perdait, et c'étaient les moments où il était le plus +stimulé, était forcé de s'arrêter et d'agir prudemment pour ne pas +dépasser les limites qu'on attribuait à sa fortune. + +Ses grandes richesses ne lui servaient donc pas à son gré: il était forcé +de les cacher et de tirer peu à peu de ses caves de quoi soutenir un état +de maison dont l'opulence exagérée n'attirât pas les regards de la police. +Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de dévorer son revenu dans d'obscures +orgies et de se ruiner lentement. Or cette manière de jouir de la vie lui +était odieuse; il eût voulu tout dépenser en un jour, afin de faire parler +de lui comme de l'homme le plus prodigue et le plus désintéressé de +l'univers. S'il eût pu satisfaire cette fantaisie et se voir ruiné +complètement, sans doute il eût retrouvé son énergie, et ses instincts +criminels l'eussent conduit à de nouveaux forfaits pour rétablir sa +fortune. + +Il s'avisa bien avec le temps qu'il avait fait une folie de revenir à +Venise, où, malgré l'impunité accordée à tous les vices, il y avait sur +les richesses une surveillance si sévère et si jalouse de la part des Dix. +Mais lorsque la pensée lui vint de quitter sa patrie, celle des peines +qu'il faudrait prendre et des dangers qu'il faudrait courir pour +transporter son trésor dans une autre contrée, et surtout la perte de sa +santé, la fin de son énergie, le retinrent, et il se résigna à la triste +perspective de vieillir riche et de laisser encore du bien à ses neveux. + +Une heure après que Zuliani l'eut quitté, le matin du bal Rezzonico, ayant +vainement essayé de reposer quelques instants, il réveilla son valet de +chambre et lui ordonna d'aller chercher un médecin, n'importe lequel, +attendu, disait-il, qu'ils étaient tous aussi ignorants les uns que les +autres. Il méprisait profondément la médecine et les médecins, et Naam +éprouva quelque inquiétude en lui voyant prendre une résolution si +contraire à ses habitudes et à ses opinions. Elle se tut néanmoins, +habituée qu'elle était à accepter aveuglément toutes les fantaisies +d'Orio. Le valet de chambre, intelligent, actif et soumis comme les +laquais qui volent impunément, amena, en moins d'une demi-heure, messer +Barbolamo, le meilleur médecin de Venise. + +Messer Barbolamo savait très-bien à quel homme il avait affaire. Il avait +assez entendu parler de Soranzo pour s'attendre à toutes les railleries +d'un incrédule et à tous les caprices d'un fou. Il se conduisit donc en +homme d'esprit plutôt qu'en homme de science. Soranzo l'avait demandé, +vaincu par une pusillanimité secrète, un effroi insurmontable de la mort; +mais il se recommandait à lui comme les faux esprits forts aux sorciers, +l'insulte et le mépris sur les lèvres, la crainte et l'espoir dans le +coeur. + +Les discours de l'Esculape trompèrent son attente, et, au bout de quelques +instants, il l'écouta avec attention. + +«Ne prenez aucune pilule, lui dit celui-ci, laissez la thériaque à vos +gondoliers et les emplâtres à vos chiens. C'est l'opium qui provoque vos +hallucinations, et c'est la diète qui vous ôte le courage. Le régime ne +peut agir sur un mourant; car vous êtes mourant. Mais entendons-nous; le +physique va mourir si le moral ne se relève: rien n'est plus facile que ce +dernier point, si vous croyez au moyen que je vais vous indiquer. Ne +changez pas de fond en comble l'habitude de vos pensées, et ne traitez pas +votre mal par les contraires. N'éteignez point vos passions, elles seules +vous ont fait vivre; c'est parce qu'elles s'affaiblissent que vous mourez: +seulement abandonnez celles qui s'en vont d'elles-mêmes, et créez-vous-en +de nouvelles. Vous êtes homme de plaisir, et le plaisir est épuisé; +faites-vous homme d'étude et de science. Vous êtes incrédule, vous raillez +les choses saintes; allez dans les églises et faites l'aumône!» + +Ici Soranzo leva les épaules..... + +«Un instant! dit le médecin. Je ne prétends pas que vous deveniez savant +ni dévot. Vous pourriez être l'un et l'autre, je n'en doute pas, car les +hommes de votre tempérament peuvent tout; mais je ne m'intéresse ni à la +science ni à la dévotion assez pour vouloir vous prouver leur supériorité +sur l'oisiveté et la licence. Je n'entre jamais dans la discussion des +choses pour elles-mêmes, je les conseille comme des moyens de distraction, +comme mes confrères conseillent l'absinthe et la casse. La vue des livres +vous distraira de celle des bouteilles. Vous aurez une magnifique +bibliothèque, et votre luxe trouvera là un débouché; vous ne savez pas les +délices que peut vous procurer une reliure, et les folies que vous pouvez +faire pour une édition de choix. Dans les églises, vous entendrez des +cantiques qui vous délasseront les oreilles des chansons licencieuses. +Vous y verrez des spectacles non moins profanes et des hommes non moins +vaniteux que ceux du monde; vous leur ferez des dons qui vous assureront +dans les siècles futurs cette réputation d'homme généreux et prodigue, qui +va finir avec vous si vous ne guérissez et ne changez de marotte. Ainsi, +soyez votre médecin à vous-même, et avisez-vous de quelque chose dont vous +n'ayez jamais eu envie, procurez-vous-le à l'instant. Bientôt une foule de +désirs qui sommeillent en vous se réveilleront, et leur satisfaction vous +donnera des jouissances inconnues. Ne vous croyez pas usé; vous n'êtes pas +seulement fatigué, vous avez encore en vous la force de dépenser vingt +existences: c'est à cause de cela que vous vous tuez à n'en dépenser +qu'une seule. Le monde finirait s'il ne se renouvelait sans cesse par le +changement; l'abattement où vous êtes n'est qu'un excès de vie qui demande +à changer d'aliment. Eh bien! à quoi songez-vous? vous n'écoutez pas. + +--Je cherche, dit Soranzo tout à fait vaincu par la manière dont +l'Esculape entendait les choses, une fantaisie que je n'aie point eue +encore. J'ai eu celle des beaux livres, bien que je ne lise jamais, et ma +bibliothèque est superbe... Quant aux églises... j'y songerai; mais je +voudrais que vous m'aidassiez à trouver quelque jouissance plus neuve, +plus éloignée encore de mes frénésies; si je pouvais devenir avare! + +--Je vous entends fort bien, répondit Barbolamo frappé de l'air hébété de +son malade. Vous allez au fond des choses, et remontez au principe pur de +mon raisonnement; car je ne vous offrais qu'une issue nouvelle à vos +passions, et vous voulez changer vos passions. Moi, je n'ai rien à dire +contre l'avarice; cependant je crains une trop forte réaction dans le saut +de cet abîme. Dites-moi, avez-vous été quelquefois amoureux naïvement et +sincèrement? + +--Jamais! dit Orio, oubliant tout d'un coup, dans son espoir d'être guéri, +ce rôle de veuf au désespoir qui protégeait tout le mystère de sa +vie. + +--Eh bien! dit le médecin, qui ne fut nullement surpris de cette réponse +(car il voyait déjà plus avant que la foule dans l'âme sèche et cupide de +Soranzo), soyez amoureux. Vous commencerez par ne pas l'être, et par faire +comme si vous l'étiez; puis vous vous figurerez que vous l'êtes, et enfin +vous le serez. Croyez-moi, les choses se passent ainsi en vertu de lois +physiologiques que je vous expliquerai quand vous voudrez.» + +Orio voulut connaître ces lois. Le docteur lui fit une dissertation +amèrement spirituelle que le patricien ignorant et préoccupé prit au +sérieux. Orio se persuada tout ce que voulut son médecin, et celui-ci le +quitta, frappé pour la centième fois de sa vie de la faiblesse d'esprit et +de l'horreur de la mort que les débauchés cachent sous les dehors et les +habitudes d'un mépris insensé de la vie. + +Dès le jour même, Orio, roulant dans sa tête les projets les plus +déraisonnables et les espérances les plus puériles, se rendit à Saint-Marc +à l'heure de la bénédiction. En lui promettant la santé par des moyens +aussi simples, en flattant sa vanité par l'éloge de son énergie, le +docteur avait prononcé des mots magiques. Soranzo espérait dormir la nuit +suivante. + +Il écouta les chants sacrés; il examina avec intérêt les pompes +religieuses; il admira l'intérieur de la basilique; il s'attacha à n'avoir +aucun souvenir du passé, aucune pensée du dehors. Pendant une heure il +réussit à vivre tout entier dans l'heure présente. C'était beaucoup pour +lui. La nuit n'en fut guère moins affreuse; mais le matin approchait: il +se fit une sorte de fête de retourner à Saint-Marc, et, comme les gens en +proie aux maladies nerveuses sont quelquefois soulagés d'avance par la +confiance qu'ils ont en de certains breuvages, il lui arriva de se trouver +bien heureux d'avoir en vue, pour la première fois depuis si longtemps, +une occupation agréable, et cette idée le fit dormir tranquillement durant +toute une heure. + +Le médecin vint, et, s'étant fait rendre compte du résultat de son +ordonnance, il dit: + +«Vous passerez deux heures aujourd'hui à Saint-Marc, et, la nuit prochaine, +vous dormirez deux heures.» + +Soranzo le prit au mot, et passa deux heures à l'église. Il était +tellement persuadé qu'il dormirait deux heures, que le fait eut lieu. Le +médecin s'applaudit d'avoir trouvé un de ces sujets précieux à +l'observateur scientifique, auxquels il suffit d'allumer l'imagination +pour que les effets désirés se produisent réellement. Il en conclut que le +sang d'Orio était bien appauvri, et son âme absolument vide d'idées et de +sentiments. Le troisième jour, il lui conseilla de songer à son plus +important moyen de salut, à l'amour. Orio, se souvenant de la monstrueuse +imprudence qu'il avait commise, se hasarda à dire qu'il avait aimé déjà , +désirant bien que le médecin lui prouvât qu'il s'était trompé. C'est ce +qu'il ne manqua pas de faire. Il lui représenta qu'il avait dû ressentir +pour la signora Morosini une de ces passions violentes qui dévastent et +laissent après elles une funeste lassitude. Il lui conseilla un amour +paisible, tendre, ingénu, platonique même, conforme en tous points à celui +que ressent un bachelier de dix-sept ans pour une fillette de quinze. Orio +le promit. + +«C'est pitoyable! dit le docteur en soi-même sur l'escalier, et voilà ces +riches et galants patriciens qui nous écrasent!» + +Remarquez qu'on n'était pas loin du dix-huitième siècle! Le mot magnétisme +n'était pas encore trouvé. + +Orio, résolu à être amoureux de la première belle jeune fille qu'il +rencontrerait à l'église, entre sur la pointe du pied dans la basilique, +le coeur palpitant, non d'amour, mais de cette lâche superstition que son +magnétiseur lui avait imposée. Il effleurait légèrement les voiles des +vierges agenouillées, et se penchait avec émotion pour voir leurs traits à +la dérobée. O vieux Hussein! ô vous tous, farouches Missolonghis! vous +eussiez pu venir à Venise dénoncer votre complice; jamais, certes, vous +n'eussiez pu reconnaître l'Uscoque dans cette occupation et dans cette +attitude. + +La première fille que lorgna Soranzo était laide; et, pour nous servir des +paroles de J.-J. Rousseau dans le récit de son entrée dans un couvent de +filles dont les choeurs l'avaient enthousiasmé--la scène se passe +précisément à Venise--: + +«_La Sofia était louche, la Cattina était boiteuse_,» etc. + +La quatrième jeune fille qu'Orio regarda était voilée jusqu'au menton; +mais au travers de son voile et de sa prière elle vit fort bien le +cavalier qui cherchait à la voir; alors, relevant la tête et retroussant +son voile, elle lui montra un ovale pâle et sublime, un front de quinze +ans, des lèvres que l'indignation fit trembler comme les feuilles d'une +rose agitée par la brise, et qui laissèrent tomber ces paroles +sévères: + +«Vous êtes bien hardi!» + +C'était Argiria Ezzelini. Zuzuf a raison: il y a une destinée! + +Orio fut si troublé de l'accord de cette apparition avec celle du bal +Rezzonico, si épouvanté de voir des espérances superstitieuses se +confondre avec des terreurs de même genre dans un même objet, qu'il ne put +trouver une excuse à lui faire. Il se laissa tomber consterné auprès +d'elle, et ses genoux amaigris frappèrent le pavé avec bruit; puis il +baissa sa tête jusqu'à terre, et approchant ses lèvres du manteau de +velours de la belle Ezzelin, il lui dit tout bas, en lui tendant le stylet +que les Vénitiens portaient toujours à la ceinture: + +«Tuez-moi, vengez-vous! + +--Je vous méprise trop pour cela,» dit la belle fille en retirant son +manteau avec empressement; et, se levant, elle sortit de +l'église. + +Mais Orio, qui n'était pas encore si bien converti à l'amour ingénu qu'il +ne vît les choses avec le sang-froid d'un roué, remarqua fort bien que ces +dernières paroles avaient une expression plus forcée que les premières, et +que l'oeil courroucé avait peine à retenir une larme de compassion. + +Orio se retira, certain que le sort en était jeté, et qu'il y allait de sa +guérison et de sa vie à saisir l'occasion par les cheveux. Il passa toute +la nuit à combiner mille plans divers pour s'introduire auprès de la +beauté cruelle, et ces rêveries détournèrent les terreurs accoutumées; il +était bien un peu troublé par la ressemblance d'Argiria avec Ezzelin, et +dans son sommeil du matin il eut des rêves où cette ressemblance amena les +quiproquo et les méprises les plus bizarres et les plus pénibles. Il vit +plusieurs fois s'opérer la transformation de ces deux personnages l'un +dans l'autre. Lorsqu'il tenait la main d'Argiria et penchait sa bouche +vers la sienne, il trouvait la face livide et sanglante d'Ezzelin; alors +il tirait son stylet et livrait un combat furieux à ce spectre. Il +finissait par le percer; mais, tandis qu'il le foulait aux pieds, il +reconnaissait qu'il s'était trompé et que c'était Argiria qu'il avait +poignardée. + +L'envie de guérir à tout prix et l'ascendant que Barbolamo exerçait sur +lui l'amenèrent avec celui-ci à une expansion téméraire. Il lui raconta +ses deux rencontres avec la signora Ezzelin, au bal et à l'église, le +ressentiment qu'elle lui témoignait et les angoisses que le regret de +n'avoir pu empêcher la perte du noble comte Ezzelin lui causait à +lui-même. Au premier aveu, Barbolamo ne se douta de rien; mais peu à peu, +étant devenu par la suite très-assidu auprès de son malade, l'ayant +habitué à s'épancher autant qu'il était possible à un homme dans sa +position, il s'étonna de voir un tel excès de sensibilité chez un égoïste +si complet, et cette anomalie lui fit venir d'étranges soupçons. Mais +n'anticipons point sur les événements. + +Barbolamo, grand égoïste aussi en fait de science, quoique généreux et +loyal citoyen d'ailleurs, était plus désireux d'observer dans son patient +les phénomènes d'une maladie toute mentale, que de lui mesurer quelques +souffrances de plus ou de moins. Curieux de voir des effets nouveaux, il +ne craignit pas de dire à Orio que ses agitations étaient d'un bon augure, +et qu'il fallait s'appliquer à poursuivre la conquête de cette fière +beauté, précisément parce qu'elle était difficile et entraînerait de +nombreuses émotions d'un ordre tout nouveau pour lui. Orio poursuivit +Argiria de sérénades et de romances pendant huit jours. + +La sérénade est, il n'en faut pas douter, un grand moyen de succès auprès +des femmes d'un goût délicat. A Venise surtout, où l'air, le marbre et +l'eau ont une sonorité si pure, la nuit un silence si mystérieux, et le +clair de lune de si romanesques beautés, la romance a un langage persuasif, +et les instruments des sons passionnés, qui semblent faits exprès pour la +flatterie et la séduction. La sérénade est donc le prologue nécessaire de +toute déclaration d'amour. La mélodie attendrit le coeur et amollit les +sens plongés dans un demi-sommeil. Elle plonge l'âme dans de vagues +rêveries, et dispose à la pitié, cette première défaite de l'orgueil qui +se laisse implorer. Elle a aussi le don de faire passer devant les yeux +assoupis des images charmantes; et je tiens d'une femme que je ne veux pas +nommer, que l'amant inconnu qui donne la sérénade apparaît toujours, tant +que la musique dure, le plus aimable et le plus charmant des hommes. + +--Dites donc tout, indiscret conteur! interrompit Beppa. Ajoutez que la +dame conseillait à tous les donneurs de sérénades de ne jamais se +montrer.» + +«Il n'en fut pas ainsi pour Orio, reprit le narrateur. La belle Argiria +lui conseilla de se montrer en laissant tomber son bouquet, du balcon sur +le trottoir de marbre que blanchissait la lune: ne vous étonnez pas d'une +si prompte complaisance. Voici comment la chose se passa. + +D'abord la belle Argiria n'était pas riche. Le peu de bien que possédait +son frère avait été fort entamé par ses frais d'équipement pour la guerre. +Il rapportait une assez jolie part de légitime butin fait par lui sur les +Ottomans, et dûment concédé par l'amiral, lorsqu'il trouva la mort aux +Curzolari. Le noble jeune homme se faisait une joie douce de doter sa +jeune soeur avec cette fortune; mais elle tomba aux mains des pirates, +ainsi que sa galère et tout ce qu'il possédait en propre. La belle Argiria +n'eut donc plus pour dot que ses quinze ans et ses beaux yeux +mélancoliques. + +La signora Memmo, sa tante, la chérissait tendrement; mais elle n'avait à +lui laisser en héritage qu'un vaste palais un peu délabré et l'amour de +vieux serviteurs, qui par dévouement continuaient à la servir pour de +minces honoraires. La tante désirait donc ardemment, comme font toutes les +tantes, qu'un noble et riche parti se présentât; et sachant bien que +l'incomparable beauté de sa nièce allumerait plus d'une passion, elle la +blâmait de vouloir s'enterrer dans la solitude et de tenir toujours _le +soleil de ses regards_ caché derrière la tendine sombre de son balcon. + +A la première sérénade Argiria fondit en larmes. + +«Si mon noble frère était vivant, dit-elle, nul ne se permettrait de venir +me faire la cour sous les fenêtres avant d'avoir obtenu de ma famille la +permission de se présenter. Ce n'est point ainsi qu'on approche d'une +maison respectable.» + +La signora Antonia trouva cette rigidité exagérée, et, se déclarant +compétente sur cette matière, elle refusa d'imposer silence aux +concertants. La musique était belle, les instruments de première qualité, +et les exécutants choisis dans ce qu'il y avait de mieux à Venise. La dame +en conclut que l'amant devait être riche, noble et généreux; deux théorbes +et trois violes de moins, elle eût été plus sévère, mais la sérénade était +irréprochable et fut écoutée. + +Les jours suivants amenèrent un crescendo de joie et d'espoir chez +Antonia. Argiria prit patience d'abord, et finit par goûter la musique +pour la musique en elle-même. Le matin, il lui arriva quelquefois, en +arrangeant ses beaux cheveux bruns devant le miroir, de fredonner à son +insu les refrains des amoureuses stances qui l'avaient doucement endormie +la veille. + +Il y a toute une science dans le programme de la sérénade. Chaque soir +doit amener chez le soupirant une nuance nouvelle dans l'expression de son +amoureux martyre. Après _il timido sospiro_ doit arriver _lo strate +funesto. I fieri tormenti_ viennent ensuite; _l'anima disperata_ amène +nécessairement, pour le lendemain, _sorte amara_. On peut risquer à la +cinquième nuit de tutoyer l'objet aimé, et de l'appeler _idol mio_. On +doit nécessairement l'injurier la sixième nuit, et l'appeler _crudele_ et +_ingrata_. Il faudrait être bien maladroit si, à la septième, on ne +pouvait hasarder la _dolce speranza_. Enfin la huitième doit amener une +explosion finale, une pressante prière, mettre la belle entre le bonheur +et la mort de son amant, obtenir un rendez-vous, ou finir par le renvoi et +le payement des musiciens. La huitième symphonie était venue, et, dans le +troisième couplet de la romance, le chanteur demandait au nom de l'amant +une marque de pitié, un gage d'espoir, un mot ou un signe quelconque qui +l'enhardît à se faire connaître. Au moment où la fière Argiria s'éloignait +du balcon, d'où, abritée par la tendine, elle avait écoulé la voix, madame +Antonia arracha lestement le bouquet que sa nièce avait au sein et le +laissa tomber sur le guitariste, en disant d'une voix chevrotante qui, à +coup sûr, ne pouvait pas compromettre la jeune fille: + +«Avec l'agrément de la tante.» + +Une vive curiosité de jeune fille l'emportant chez Argiria sur le pudique +dépit que lui causait sa tante, elle revint précipitamment au balcon; et, +se penchant sur la rampe de marbre, elle souleva imperceptiblement le +rideau de la tendine, juste assez pour voir le cavalier qui ramassait le +bouquet. Le chanteur, qui était un musicien de profession, connaissant +fort bien les usages, ne s'était pas permis d'y toucher. Il s'était +contenté de dire à demi-voix: «Signor!» et de reculer discrètement de deux +pas en arrière en ôtant sa toque, tandis que le signor ramassait le gage. +En voyant cette grande taille un peu affaissée, mais toujours élégante et +vraiment patricienne, se dessiner au clair de la lune, Argiria sentit une +sueur froide humecter son front. Un nuage passa devant ses yeux, ses +genoux se dérobèrent sous elle. Elle n'eut que le temps de fuir le balcon +et d'aller se jeter sur son lit, où elle commença à trembler de tous ses +membres et à défaillir. La tante, fort peu effrayée, vint à elle et lui +adressa de doux reproches moqueurs sur cet excès de timidité virginale. + +«Ne riez pas, ma tante, dit Argiria d'une voix étouffée. Vous ne savez pas +ce que vous avez fait! Je suis presque sûre d'avoir reconnu ce dernier des +hommes, cet assassin de mon frère, Orio Soranzo! + +--Il n'aurait pas cette audace! s'écria la signora Memmo en frémissant à +son tour. Courez chercher le bouquet, s'écria-t-elle en s'adressant à la +suivante favorite qui assistait à cette scène. Dites qu'on l'a laissé +tomber par mégarde, que c'est vous... que c'est le page... qui l'a jeté +pour faire une espièglerie... que je suis fort courroucée contre vous... +Allez, Pascalina... courez...» + +Pascalina courut, mais ce fut en vain; musiciens, amoureux et bouquet, +tout avait disparu, et l'ombre incertaine des colonnades, projetée par la +lune, jouait seule sur le pavé au gré des nuages capricieux. + +Pascalina avait laissé la porte ouverte. Elle fit quelques pas sur la rive, +et vit à l'angle du canaletto les gondoles qui s'éloignaient emportant la +sérénade. Elle revint sur ses pas, et rentra en fermant la porte avec soin; +il était trop tard. Un homme caché derrière les colonnes du portique +avait profité du moment: il s'était élancé légèrement dans l'escalier du +palais Memmo; et, marchant devant lui, se dirigeant vers la faible lueur +qui s'échappait d'une porte entr'ouverte, il avait audacieusement pénétré +dans l'appartement d'Argiria. Lorsque Pascalina y rentra, elle trouva sa +jeune maîtresse évanouie dans les bras de la tante, et le donneur +d'aubades à genoux devant elle. + +Vous conviendrez que le moment était mal choisi pour s'évanouir, et vous +en conclurez avec moi que la belle Argiria avait eu grand tort d'écouter +les huit sérénades. L'effroi avait remplacé la colère, et Orio ne s'y +trompait nullement, quoiqu'il feignît d'y croire. + +«Madame, dit-il en se prosternant et en présentant le bouquet à la signora +Memmo avant qu'elle eût eu la présence d'esprit de lui adresser la parole, +je vois bien que votre seigneurie s'est trompée en m'accordant cette +faveur insigne. Je ne l'espérais pas, et le musicien qui s'est permis de +vous adresser des vers si audacieux n'y était point autorisé par moi. Mon +amour n'eût jamais été hardi à ce point, et je ne suis pas venu implorer +ici de la bienveillance, mais de la pitié. Vous voyez en moi un homme trop +humilié pour se permettre jamais autre chose que d'élever autour de votre +demeure des plaintes et des gémissements. Que vous connaissiez ma douleur, +que vous fussiez bien sûre que, loin d'insulter à la vôtre, je la +ressentais plus profondément encore que vous-même, c'est tout ce que je +voulais. Voyez mon humilité et mon respect! Je vous rapporte ce gage +précieux que j'aurais voulu conquérir au prix de tout mon sang, mais que +je ne veux pas dérober.» + +Ce discours hypocrite toucha profondément la bonne Memmo. C'était une +femme de moeurs douces et d'un coeur trop candide pour se méfier d'une +protestation si touchante. + +«Seigneur Soranzo, répondit-elle, j'aurais peut-être de graves reproches à +vous faire si je ne voyais aujourd'hui pour la troisième fois combien +votre repentir est sincère et profond. Je n'aurai donc plus le courage de +vous accuser intérieurement, et je vous promets de garder désormais, avec +moins d'effort que je ne l'ai fait jusqu'ici, le silence que les +convenances m'imposent. Je vous remercie de cette démarche, ajouta-t-elle +en rendant le bouquet à sa nièce; et, si je vous supplie de ne plus +reparaître ici ni autour de ma maison, c'est en vue de notre réputation, +et non plus, je vous le jure, en raison d'aucun ressentiment personnel.» + +Malgré sa défaillance, Argiria avait tout entendu. Elle fit un grand +effort pour retrouver le courage de parler à son tour, et soulevant sa +belle tête pâle du sein de sa tante: + +«Faites comprendre aussi à messer Soranzo, ma chère tante, dit-elle, qu'il +ne doit jamais ni nous adresser la parole ni seulement nous saluer en +quelque lieu qu'il nous rencontre. Si son respect et sa douleur sont +sincères, il ne voudra pas présenter davantage à nos regards des traits +qui nous retracent si vivement le souvenir de notre infortune. + +--Je ne demande qu'une seule grâce avant de me soumettre à cet arrêt de +mort, dit Orio: c'est que ma défense soit entendue et ma conduite jugée. +Je sens que ce n'est point ici le lieu ni le moment d'entamer cette +explication; mais je ne me relèverai point que la signora Memmo ne m'ait +accordé la permission de me présenter devant elle dans son salon, à +l'heure qu'elle me désignera, demain ou le jour suivant, afin qu'à deux +genoux, comme aujourd'hui, je demande grâce pour les larmes que j'ai fait +couler; mais qu'ensuite, la main sur la poitrine et debout, ainsi qu'il +convient à un homme, je me disculpe de ce qu'il peut y avoir d'injuste ou +d'exagéré dans les accusations portées contre moi. + +--De telles explications seraient douloureuses pour nous, dit Argiria avec +fermeté, et inutiles pour votre seigneurie. La réponse loyale et généreuse +que ma noble tante vient de vous faire doit, je pense, suffire à votre +susceptibilité et satisfaire à toute exigence.» + +Orio insista avec tant d'esprit et de persuasion, que la tante céda, et +lui permit de se présenter le lendemain dans la journée. + +«Vous trouverez bon, seigneur, dit Argiria, pour repousser la part de +reconnaissance qu'il lui adressait, que je n'assiste point à cette +conférence. Tout ce que je puis faire, c'est de ne jamais prononcer votre +nom; mais il est au-dessus de mes forces de revoir une fois de plus votre +visage.» + +Orio se retira, feignant une profonde tristesse, mais trouvant qu'il +allait assez vite en besogne. + +Le lendemain amena une longue explication entre lui et la signora Memmo. +La noble dame le reçut dans tout l'appareil d'un deuil significatif; car +elle avait quitté ses voiles noirs depuis un mois, et elle les reprit ce +jour-là pour lui faire comprendre que rien ne pourrait diminuer +l'intensité de ses regrets. Orio fut habile. Il s'accusa plus qu'on n'eût +osé l'accuser: il déclara qu'il avait tout fait pour laver la tache que +cette imprévoyance funeste avait imprimée sur sa vie; mais qu'en vain +l'amiral, et toute l'armée, et toute la république, l'avaient réhabilité: +qu'il ne se consolerait jamais. Il dit qu'il regardait la mort affreuse de +sa femme comme un juste châtiment du ciel, et qu'il n'avait pas goûté un +instant de repos depuis cette déplorable affaire. Enfin il peignit sous +des couleurs si vives le sentiment qu'il avait de son propre déshonneur, +l'isolement volontaire où s'éteignait son âme découragée, le profond dégoût +qu'il avait de la vie, et la ferme intention où il était de ne plus lutter +contre la maladie et le désespoir, mais de se laisser mourir, que la bonne +Antonia fondit bientôt en larmes, et lui dit en lui tendant la main: + +«Pleurons donc ensemble, noble seigneur, et que mes pleurs ne vous soient +plus un reproche, mais une marque de confiance et de sympathie.» + +Orio s'était donné beaucoup de peine pour être éloquent et tragique. Il +avait grand mal aux nerfs. Il fit un effort de plus et pleura. + +D'ailleurs, Orio avait parlé, à certains égards, avec la force de la +vérité. Lorsqu'il avait peint une partie de ses souffrances, il s'était +trouvé fort soulagé de pouvoir, sous un prétexte plausible, donner cours à +ses plaintes, qui chaque jour lui devenaient plus pénibles à renfermer. Il +fut donc si convaincant qu'Argiria elle-même s'attendrit et cacha son +visage dans ses deux belles mains. Argiria était, à l'insu de Soranzo et +de sa tante, derrière une tapisserie, d'où elle voyait et entendait tout. +Un sentiment inconnu, irrésistible, l'avait amenée là . + +Pendant huit autres jours, Orio suivit Argiria comme son ombre. A l'église, +à la promenade, au bal, partout elle le retrouvait attaché à ses pas, +fuyant d'un air timide et soumis dès qu'elle l'apercevait, mais +reparaissant aussitôt qu'elle feignait de ne plus le voir; car, il faut +bien le dire, la belle Argiria en vint bientôt à désirer qu'il ne fût pas +aussi obéissant, et pour ne pas le mettre en fuite, elle eut soin de ne +plus le regarder. + +Comment eût-elle pu s'irriter de cette conduite? Orio avait toujours un +air si naturel avec ceux qui pouvaient observer ces fréquentes rencontres! +Il mettait une délicatesse si exquise à ne pas la compromettre, et un soin +si assidu à lui montrer sa soumission! Ses regards, lorsqu'elle les +surprenait, avaient une expression de souffrance si amère et de passion si +violente! Argiria fut bientôt vaincue dans le fond de l'âme, et nulle +autre femme n'eût résisté aussi longtemps au charme magique que cet homme +savait exercer lorsque toutes les puissances de sa froide volonté se +concentraient sur un seul point. + +La Memmo vit cette passion avec inquiétude d'abord, et puis avec espoir, +et bientôt avec joie; car, n'y pouvant tenir, elle donna un second +rendez-vous à Soranzo à l'insu de sa nièce, et le somma d'expliquer ses +intentions ou de cesser ses muettes poursuites. Orio parla de mariage, +disant que c'était le but de ses voeux, mais non de ses espérances. Il +supplia Antonia d'intercéder pour lui. Argiria avait si bien gardé le +secret de ses pensées que la tante n'osa point donner d'espoir à Orio; +mais elle consentit à ce que l'amiral fît des démarches, et elles ne se +firent point attendre. + +Morosini, ayant reçu la confidence de la nouvelle passion de son neveu, +approuva ses vues, l'encouragea à chercher dans l'amour d'une si noble +fille un baume céleste pour ses ennuis, et alla trouver la Memmo, avec +laquelle il eut une explication décisive. En voyant combien cet homme +illustre et vénérable ajoutait foi à la grandeur d'âme de son fils adoptif, +et combien il désirait que son alliance avec la famille Ezzelin effaçât +tout reproche et tout ressentiment, elle eut peine à cacher sa joie. +Jamais elle n'eût pu espérer un parti aussi avantageux pour Argiria. +Argiria fut d'abord épouvantée des offres qui lui furent faites par +l'amiral, épouvantée surtout du trouble et de la joie qu'elle en ressentit +malgré elle. Elle fit toutes les objections que lui suggéra l'amour +fraternel, refusa de se prononcer, mais consentit à recevoir les soins +d'Orio. + +Dans les commencements, Argiria se montra froide et sévère pour Orio. Elle +paraissait ne supporter sa présence que par égard pour sa tante. Cependant +elle ne pouvait s'empêcher de nourrir pour ses souffrances et sa douleur +un profond sentiment de compassion. En voyant cet homme si fort se +plaindre chaque jour du poids de sa destinée, et succomber, pour ainsi +dire, sous lui-même, la soeur d'Ezzelin sentait sa grande âme s'attendrir +et sa force de haine diminuer de jour en jour. Si Orio eût employé avec +elle la séduction et l'audace, elle fût restée insensible et implacable; +mais, en face de sa faiblesse et de son humiliation volontaire, elle se +désarma peu à peu. Bientôt l'habitude qu'elle avait prise de compatir à +ses peines se changea en un généreux besoin de le consoler. Sans qu'elle +s'en doutât, la pitié la conduisait à l'amour. Elle se disait pourtant +qu'elle ne pouvait aimer sans crime et sans honte l'homme qu'elle avait +accusé de la mort de son frère, et qu'elle devait tout faire pour étouffer +le nouveau sentiment qui s'élevait en elle. Mais, faible de sa grandeur +même, elle se laissait détourner de ce qu'elle croyait son devoir par sa +miséricorde. En retrouvant chaque jour Orio plus désolé et plus repentant +du mal qu'il lui avait fait, elle n'avait pas le courage de lui en +témoigner du ressentiment, et finissait toujours par associer dans sa +pensée le malheur de son frère mort et celui de l'homme qu'elle voyait +condamné à d'éternels regrets. Puis elle se persuada qu'elle n'éprouvait +pour Orio que la pitié qu'on devait à tous les êtres souffrants, et qu'il +perdrait toute sa sympathie le jour où il cesserait de souffrir. Et en +cela elle ne se trompait peut-être pas. Argiria n'agissait presque en rien +comme les autres femmes; là où les autres apportaient de la vanité ou du +désir, elle n'apportait que du dévouement. Giovanna Morosini elle-même, +malgré la noblesse et la pureté de son âme, n'avait pas échappé au sort +commun, et avait en quelque sorte sacrifié aux dieux du monde. Elle avait +elle-même dit à Ezzelin que la réputation d'Orio n'avait pas été pour rien +dans l'impression qu'il avait faite sur elle, et que sa force et sa beauté +avaient fait presque tout le reste. C'était au point qu'elle avait préféré, + avec la conscience du mal qui devait en résulter pour elle-même, à +l'homme qu'elle savait bon, l'homme qu'elle voyait séduisant. Argiria +obéissait à des sentiments tout opposés. Si Orio se fût montré à elle +comme il s'était montré à Giovanna, jeune, beau, vaillant et débauché, +joyeux et fier de ses défauts comme de ses triomphes, elle n'eût pas eu un +regard ni une pensée pour lui. Ce qui lui plaisait à cette heure dans +Soranzo était justement ce qui le faisait descendre dans l'enthousiasme +des autres femmes. Sa beauté diminuait en même temps que son caractère +s'assombrissait davantage; et c'était justement cette triste empreinte que +le temps et la douleur mettaient sur lui qui la charmait sans qu'elle s'en +doutât. Depuis que l'orgueil s'était effacé du front d'Orio, et que les +fleurs de la santé et de la joie s'étaient fanées sur ses joues, son +visage avait pris une expression plus grave, et gagné en douceur ce qu'il +avait perdu en éclat; de sorte que ce qui eût peut-être préservé Giovanna +de la funeste passion qui la perdit fut justement ce qui y précipita +Argiria. Elle arriva bientôt à ne plus vivre que par Orio, et résolut, +avec son courage ordinaire, de se consacrer tout entière à le consoler, +dût le monde jeter l'anathème sur elle pour l'espèce de parjure qu'elle +commettrait. + +Cependant Orio, désormais assuré de sa victoire, ne se hâtait pas d'en +finir, et voulait jouir peu à peu de tous ses avantages avec le +raffinement d'un homme blasé, et qui tient d'autant plus à ménager son +plaisir qu'il lui en reste moins à connaître. Dans les premiers temps, la +lutte difficile qu'il avait eu à soutenir avait tenu son imagination +éveillée, et le forçait à vivre par la tête, de manière qu'ayant trouvé le +moyen d'occuper sa journée il était arrivé à pouvoir dormir la nuit. +Enchanté de cet heureux résultat, il en avait fait part au docteur +Barbolamo, en le remerciant de ses avis passés, et en lui demandant ses +conseils pour l'avenir. + +Barbolamo avait hésité avant de lui conseiller de pousser les choses +jusqu'au mariage. C'était, à ses yeux, quelque chose de profondément +triste et de hideusement laid que l'amour mathématiquement calculé de cet +homme au coeur usé, au sang appauvri, pour une belle créature naïve et +généreuse, qui allait, en échange de cette tendresse intéressée et de ces +transports prémédités, lui livrer tous les trésors d'une passion puissante +et vraie. + +«C'est l'accouplement de la vie avec la mort, de la lumière céleste avec +l'Érèbe, se disait l'honnête médecin. Et pourtant elle l'aime, elle croit +en lui; elle souffrirait maintenant s'il renonçait à la poursuivre. Et +puis elle se flatte de le rendre meilleur, et peut-être y réussira-t-elle. +Enfin cette belle fortune, qui ne sert qu'à divertir de frivoles +compagnons et de viles créatures, va relever l'éclat d'une illustre maison +ruinée, et assurer l'avenir de cette belle fille pauvre. Toutes les femmes +sont plus ou moins vaines, ajoutait Barbolamo en lui-même: quand la +signora Soranzo s'apercevra du peu que vaut son mari, le luxe lui aura +créé des besoins et des jouissances qui la consoleront. Et puis, en +définitive, puisque les choses en sont à ce point et que les deux familles +désirent ce mariage, de quel droit y mettrais-je obstacle?» + +Ainsi raisonnait le médecin; et cependant il restait troublé +intérieurement; et ce mariage, dont il était la cause à l'insu de tous, +était pour lui un sujet d'angoisses secrètes dont il ne pouvait ni se +rendre compte ni se débarrasser. Barbolamo était le médecin de la famille +Memmo; il connaissait Argiria depuis son enfance. Elle le regardait comme +un impie, parce qu'il était un peu sceptique et qu'il raillait volontiers +toutes choses: elle l'avait donc toujours traité assez froidement, comme +si elle eût pressenti dès son enfance qu'il aurait une influence funeste +sur sa destinée. + +Le docteur, ne la connaissant pas bien, et ne sachant que penser de ce +caractère froid et un peu altier en apparence, sentait pourtant dans son +âme probe et droite qu'entre elle et Soranzo sa sollicitude n'avait pas à +hésiter, et se devait tout entière au plus faible. Il eût voulu consulter +Argiria; mais il ne l'osait pas, et il se disait qu'elle était d'un esprit +assez ferme et assez décidé pour savoir elle-même se diriger en cette +circonstance. + +Ne sachant à quoi s'arrêter, mais ne pouvant vaincre l'aversion et la +méfiance secrète que Soranzo lui inspirait, il prit un terme moyen: ce fut +de lui conseiller de ne pas brusquer les choses et de ne pas presser le +mariage. + +Soranzo n'avait pas d'autre volonté à cet égard que celle de son médecin; +il l'écoutait avec la crédulité puérile et grossière d'un dévot qui +demande des miracles à un prêtre. De même qu'il n'avait vu dans Giovanna +qu'un instrument de fortune, il ne voyait dans Argiria qu'un moyen de +recouvrer la santé. Mais l'espèce d'affection qu'il avait pour cette +dernière était plus sincère; on peut même dire que, son caractère et sa +position donnés, il éprouvait un sentiment vrai pour elle. L'amour est le +plus malléable de tous les sentiments humains; il prend toutes les formes, +il produit tous les effets imaginables, selon le terrain où il germe: les +nuances sont innombrables, et les résultais aussi divers que les causes. +Quelquefois il arrive qu'une âme juste et pure ne saurait s'élever jusqu'à +la passion, tandis qu'une âme perverse s'y jette avec ardeur et se fait un +besoin insatiable de la possession d'un être meilleur qu'elle, et dont +elle ne comprend même pas la supériorité. Orio ressentait les mystérieuses +influences de cette protection céleste répandue autour d'un être +angélique. L'air qu'Argiria purifiait de son souffle était un nouvel +élément où Orio croyait respirer le calme et l'espérance; et puis cette +vie d'extase et de retraite avait fait cesser pour lui la vie de débauche, +encore plus mortelle pour l'esprit que pour le corps. Elle lui avait créé +mille soins délicats, mille voluptés chastes dont le libertin s'enivrait, +comme le chasseur d'une eau pure ou d'un fruit savoureux après les +fatigues et les enivrements de la journée. Il se plaisait à voir ses +désirs attisés par une longue attente: afin de les rendre plus vifs, il +délaissait Naam, et concentrait toutes ses pensées de la nuit sur un seul +objet. Il échauffait son cerveau de toutes les privations qu'un amour +noble impose aux âmes consciencieuses, mais qu'un calcul réfléchi lui +suggérait dans son propre intérêt. Habitué à de rapides conquêtes, hardi +jusqu'à l'insolence avec les femmes faciles, flatteur insinuant et menteur +effronté avec les timides, il ne s'était jamais obstiné à la poursuite de +celles qui pouvaient lui opposer une longue résistance: il les haïssait et +feignait de les dédaigner. C'était donc la première fois de sa vie qu'il +faisait vraiment la cour à une femme, et le respect qu'il s'imposait était +un raffinement de volupté où son être, plongé tout entier, trouvait +l'oubli de ses fautes et une sorte de sécurité magique, comme si l'auréole +de pureté qui ceignait le front d'Argiria eût banni les esprits des +ténèbres et combattu les malignes influences. + +Argiria, effrayée de son amour, n'osait se dire encore qu'elle était +vaincue, et s'imaginait que, tant qu'elle ne l'aurait pas avoué clairement +à Soranzo, elle pourrait encore se raviser. + +Un soir ils étaient assis ensemble à l'une des extrémités de la grande +galerie du palais Memmo; cette galerie, comme toutes celles des palais +vénitiens, traversait le bâtiment dans toute sa largeur, et était percée à +chaque bout de trois grandes fenêtres. Il commençait à faire nuit, et la +galerie n'était éclairée que par une petite lampe d'argent posée au pied +d'une statue de la Vierge. La signora Memmo s'était retirée dans sa +chambre, dont la porte donnait sur la galerie, afin de laisser les deux +fiancés causer librement. Tout en entretenant Argiria de son amour, Orio +s'était rapproché, et avait fini par se mettre à genoux devant elle. Elle +voulut le relever; mais lui, se saisissant de ses mains, les baisa avec +ardeur, et se mit à la regarder avec une ivresse silencieuse. Argiria, qui +avait appris à son tour à connaître le pouvoir de ses yeux, craignant de +se trop abandonner au trouble qu'ils produisaient en elle, détourna les +siens et les porta vers le fond de la galerie. Orio, qui avait vu plus +d'une femme agir de la sorte, attendit en souriant que sa fiancée reportât +ses regards sur lui. Il attendit en vain. Argiria continuait à tenir ses +yeux fixés du même côté, non plus comme si elle eût voulu éviter ceux de +son amant, mais comme si elle considérait attentivement quelque chose +d'étonnant. Elle semblait tellement absorbée dans cette contemplation que +Soranzo en fut inquiété. + +«Argiria, dit-il, regardez-moi.» + +Argiria ne répondit pas; il y avait dans sa physionomie quelque chose +d'inexplicable et de vraiment effrayant. + +«Argiria! répéta Soranzo d'une voix émue! Argiria! mon amour!» + +A ces mots, elle se leva brusquement et s'éloigna de lui avec effroi, mais +sans changer un instant la direction de ses regards. + +«Qu'est-ce donc?» s'écria Orio avec colère en se levant aussi. + +Et il se retourna vivement pour voir l'objet qui fixait d'une manière si +étrange l'attention d'Argiria. Alors il se trouva face à face avec +Ezzelin. A son tour, il devint horriblement pâle, et trembla un instant de +tous ses membres. Dans le premier moment, il avait cru voir le spectre qui +lui avait si souvent rendu de funèbres visites; mais le bruit que faisait +Ezzelin en avançant, et le feu qui brillait dans ses yeux, lui prouvèrent +qu'il n'avait pas affaire à une ombre. Le danger, pour être plus réel, +n'en était que plus grand; mais Soranzo, que la vue d'un fantôme aurait +fait tomber en syncope, se décida devant la réalité à payer d'audace, et, +s'avançant vers Ezzelin d'un air affectueux et empressé: + +«Cher ami! s'écria-t-il; est-ce vous? vous que nous croyions avoir perdu +pour jamais!» + +Et il étendit les bras comme pour l'embrasser. + +Argiria était tombée comme foudroyée aux pieds de son frère. Ezzelin la +releva et la tint serrée contre son coeur; mais devant l'embrassement +d'Orio, il recula saisi de dégoût, et, étendant son bras droit vers la +porte, il lui fit signe de sortir. Orio feignit de ne pas comprendre. + +«Sortez! dit Ezzelin d'une voix tremblante d'indignation, en jetant sur +lui un regard terrible. + +--Sortir! moi! Et pourquoi? + +--Vous le savez. Sortez, et vite. + +--Et si je ne le veux pas? continua Orio en reprenant son audace +accoutumée. + +--Ah! je saurai vous y contraindre, s'écria Ezzelin avec un rire amer. + +--Comment donc? + +--En vous démasquant. + +--On ne démasque que ceux qui se cachent. Qu'ai-je à cacher, seigneur +Ezzelin? + +--Ne lassez pas ma patience. Je veux bien, non pas vous pardonner, mais +vous laisser aller. Partez donc, et souvenez-vous que je vous défends de +jamais chercher à voir ma soeur. Sinon, malheur à vous! + +--Seigneur, si un autre que le frère d'Argiria m'avait tenu ce langage, il +l'aurait déjà payé de son sang. A vous, je n'ai rien à dire, si ce n'est +que je n'ai d'ordres à recevoir de personne, et que je méprise les +menaces. Je sortirai d'ici, non à cause de vous qui n'êtes pas le maître, +mais à cause de votre respectable tante, dont je ne veux pas troubler le +repos par une scène de violence. Quant à votre soeur, je ne renoncerai +certainement pas à elle, parce que nous nous aimons, parce que je me crois +digne d'être heureux par elle, et capable de la rendre heureuse. + +--Oserez-vous soutenir toujours et partout ce que vous avancez ici? + +--Oui, et de toutes les manières. + +--Alors venez ici demain avec votre oncle, le vénérable Francesco Morosini; +et nous verrons comment vous répondrez aux accusations que j'ai à porter +contre vous. Je n'aurai d'autres témoins que ma tante et ma soeur.» + +Orio fit un pas vers Argiria. + +«A demain!» lui dit-elle d'une voix tremblante. + +Orio se mordit les lèvres, et sortit à pas lents en répétant avec une +tranquillité superbe: + +«A demain!» + +«Jésus! Dieu d'amour! s'écria la signora Memmo sur le seuil de sa chambre, +j'ai entendu une voix que je croyais ne devoir plus jamais entendre! mon +Dieu, mon Dieu! qu'est-ce que je vois?... mon neveu! mon enfant! +Demandez-vous des prières?... Votre âme est-elle irritée contre nous?...» + +La bonne dame chancela, se retint contre le mur, et, près de tomber +évanouie, fut retenue par le bras d'Ezzelin. + +«Non, je ne suis point l'ombre de votre enfant; ma tante, ma soeur +bien-aimée, reconnaissez-moi, je suis votre Ezzelin. Mais, ô mon Dieu! +répondez-moi avant tout; car je ne sais si je dois bénir ou maudire +l'heure qui nous rassemble. Cet homme que je chasse d'ici est-il l'époux +d'Argiria? + +--Non, non! s'écria Argiria d'une voix forte, il ne l'eût jamais été! Un +voile funeste était sur mes yeux, mais... + +--Il est votre fiancé, du moins! dit Ezzelin en frémissant de la tête aux +pieds. + +--Non, non, rien! Je n'ai rien accordé, rien promis!... + +--Le lâche, l'infâme a osé me dire que vous vous aimiez!... + +--Il m'avait fait croire qu'il était innocent, et je... je le croyais +sincère; mais te voilà , mon frère, je n'aimerai que par ton ordre, je +n'aimerai que toi!...» + +Argiria cachait ses sanglots de douleur et de joie dans le sein de son +frère. + +Nous laisserons cette famille, à la fois heureuse et consternée, se livrer +à ses épanchements, et se raconter tout ce qui était arrivé de part et +d'autre depuis une séparation si cruelle. + +Orio, après avoir déployé ce courage désespéré, s'enfuit chez lui avec +l'assurance et l'empressement d'un homme qui aurait compté trouver un +expédient de salut dans la solitude. Mais toute sa force s'était réfugiée +dans ses muscles, et, en se sentant marcher avec tant de précipitation, il +s'imagina qu'il allait être assisté, comme autrefois, par une de ces +inspirations infernales qu'il avait dans les cas difficiles. Quand il se +trouva dans sa chambre, face à face avec lui-même, il s'aperçut que son +cerveau était vide, son âme consternée, sa position désespérée. Il le vit, +il se tordit les mains avec une angoisse inexprimable en s'écriant: «Je +suis perdu! + +--Qu'y a-t-il?» dit Naam en sortant du coin de l'appartement où son +existence semblait avoir pris racine. + +Orio n'avait pas coutume de s'ouvrir à Naam quand il n'avait pas besoin de +son dévouement. En cet instant, que pouvait-elle pour lui? Rien sans +doute. Mais la terreur d'Orio était si forte qu'il fallait qu'il cherchât +du secours dans une sympathie humaine. + +«Ezzelin est vivant! s'écria-t-il, et il me dénonce! + +--Appelle-le au combat, et tâche de le tuer, dit Naam. + +--Impossible! il n'acceptera le combat qu'après avoir parlé contre moi. + +--Va te réconcilier avec lui, offre-lui tous tes trésors. Adjure-le au nom +du Dieu très-grand! + +--Jamais! D'ailleurs il me repousserait. + +--Rejette toute la faute sur _les autres!_ + +--Sur qui? Sur Hussein, sur l'Albanais, sur mes officiers? On me demandera +où ils sont, et on ne me croira pas si je dis que l'incendie... + +--Eh bien! mets-toi à genoux devant ton peuple, et dis: J'ai commis une +grande faute et je mérite un grand châtiment. Mais j'ai fait aussi de +nobles actions et rendu de hauts services à mon pays; qu'on me juge. Le +bourreau n'osera pas porter ses mains sur toi; on t'enverra en exil, et +l'an prochain on aura besoin de toi, on te donnera un grand exploit à +faire. Tu seras victorieux, et ta patrie reconnaissante te pardonnera et +t'élèvera en gloire. + +--Naam, vous êtes folle, dit Orio avec angoisse, Vous ne comprenez rien +aux choses et aux hommes de ce pays. Vous ne sauriez donner un bon +conseil! + +--Mais je puis exécuter tes desseins. Dis-les-moi. + +--Et si j'en avais un seul, resterais-je ici un instant de plus? + +--La fuite nous reste, dit Naam. Partons! + +--C'est le dernier parti à prendre, dit Orio, car c'est tout confesser. +Écoute, Naam, il faudrait trouver un bon spadassin, un brave, un homme +habile et sûr. Ne connais-tu pas ici quelque renégat, quelque transfuge +musulman qui n'ait jamais entendu parler de moi, et qui, par considération +pour toi seule, moyennant une forte somme d'argent... + +--Tu veux donc encore assassiner? + +--Tais-toi! Baisse la voix. Ne prononce pas ici de tels mots, même dans ta +langue. + +--Il faut s'entendre pourtant. Tu veux qu'il meure, et que j'assume sur +moi toute la responsabilité, tout le danger? + +--Non! je ne le veux pas, Naam! s'écria Soranzo en la pressant dans ses +bras; car en cet instant l'air sombre de Naam l'effraya, et lui rappela +que ce n'était pas le moment de perdre son dévouement. + +--Ce que tu veux sera fait, dit Naam en se dirigeant vers la porte. + +--Arrête, non! ce serait pire que tout! dit Orio en l'arrêtant. Sa soeur +et sa tante m'accuseraient, et j'aurais eu l'air de craindre la vérité. +D'ailleurs je ne veux pas que tu t'exposes. Va, quitte-moi, Naam, mets ta +tête à l'abri des dangers qui menacent la mienne. Il en est temps encore, +fuis! + +--Je ne te quitterai jamais, tu le sais bien, répondit tranquillement +Naam. + +--Quoi! tu me suivrais même à la mort? Songe que tu seras accusée aussi +peut-être! + +--Que m'importe? dit Naam. Ai-je peur de la mort? + +--Mais résisterais-tu à la torture, Naam? s'écria Soranzo frappé d'une +nouvelle inquiétude. + +--Tu crains que je succombe à la souffrance et que je t'accuse? dit Naam +d'un ton froid et sévère. + +--Oh! jamais! s'écria-t-il avec une effusion forcée, toi le seul être qui +m'ait compris, qui m'ait aimé et qui souffrirait pour moi mille morts! + +--Tu dis qu'un coup de poignard est la seule ressource? dit Naam en +baissant la voix. + +Orio ne répondit pas. Il ne savait à quoi se décider. Ce moyen le tentait +et l'effrayait également. Il se perdit en projets plus inexécutables les +uns que les autres, puis sa tête s'égara. Il tomba dans une sorte +d'imbécillité. Naam le secoua sans pouvoir lui arracher une parole. Elle +sentit que ses mains étaient roides et glacées. Elle crut qu'il allait +mourir. Elle pensa que dans un moment d'égarement il avait avalé quelque +poison et qu'il ne s'en souvenait plus. Elle fit appeler le médecin. + +Barbolamo le trouva très-mal, et le tira de cette atonie par des excitants +qui produisirent une réaction terrible. Orio eut de violentes convulsions. +Le docteur, se rappelant alors que depuis longtemps il n'avait fait usage +de narcotique, et pensant que l'inefficacité de ces remèdes, causée +autrefois par l'abus, pouvait avoir cessé, se hasarda à lui administrer +une assez forte dose d'opium qui le calma sur-le-champ et l'endormit +profondément. Quand il le vit mieux, il le quitta; car la soirée était +fort avancée, et il avait encore des malades à voir avant de rentrer chez +lui. + +Naam veilla son maître avec anxiété pendant quelques instants, et, s'étant +assurée qu'il dormait bien, elle sentit retomber sur elle seule tout le +poids de cette horrible situation; c'était à elle de trouver un moyen d'en +sortir. Elle se promena avec agitation dans la chambre, recommandant son +âme à Dieu, sa vie au destin, et résolue à tout, plutôt que de laisser +périr celui qu'elle aimait. De temps en temps elle s'arrêtait devant ce +visage pâle et morne, qui semblait, dans sa prostration effrayante, un +cadavre sortant des mains du bourreau, et attendant celles qui devaient +l'ensevelir. Naam avait vu jadis Orio si prompt, si implacable dans ses +terribles résolutions, et maintenant il n'avait plus la force d'affronter +l'orage! Il lui abandonnait le soin de son salut! Naam prit son parti, fit +quelques préparatifs, ferma la porte avec précaution, sortit sans être vue, +et se perdit dans le dédale de ces rues étroites, obscures, mal +fréquentées, où deux personnes ne se rencontrent pas la nuit sans se +serrer chacune de son côté contre la muraille. + +«Maudite soit la mère qui m'a engendré! murmura Orio d'une voix creuse et +lugubre, en s'éveillant et en se tordant sur son lit pour secouer le +sommeil accablant étendu sur tous ses membres. Est-il possible que je ne +puisse jamais dormir comme les autres! Il faut que je sois assiégé de +visions épouvantables et que je m'agite comme un forcené durant mon +sommeil, ou bien il faut que je tombe là comme un cadavre, et qu'à mon +réveil je sente ce froid mortel et cette langueur qui ressemblent à une +agonie! Naam! quelle heure?» + +Naam ne répondit point. + +«Seul! s'écria Orio. Que se passe-t-il donc?» + +Il se dressa sur son lit, écarta ses rideaux d'un main tremblante, vit les +premières lueurs du matin pénétrer dans sa chambre, et promena des regards +hébétés autour de lui, cherchant à retrouver le souvenir des événements de +la veille. Enfin l'horrible vérité lui revint à l'esprit, d'abord comme un +rêve sinistre, et bientôt comme une certitude accablante. Orio resta +quelques instants brisé, et sans concevoir la pensée de détourner le coup +qui le menaçait. Enfin il se jeta à bas de son lit et se mit à courir +comme un fou autour de sa chambre. «C'est impossible! c'est impossible! se +disait-il, je n'en suis pas là ! je ne suis pas abandonné à ce point par la +destinée! + +»Misérable! s'écria-t-il en se parlant à lui-même et en se laissant tomber +sur une chaise, est-ce ainsi que tu sais maintenant faire face à +l'adversité? Une pierre tombe à tes pieds, et au lieu de te tenir pour +averti et de fuir, ou d'agir d'une façon quelconque, tu te couches, tu +t'endors, et tu attends que l'édifice entier s'écroule sur ta tête! Tu es +donc devenu une bête brute, ou tes ennemis ont donc jeté sur toi un +maléfice! Damné médecin! s'écria-t-il en voyant sur sa table la fiole +d'opium dont on lui avait fait avaler une partie, ah! tu étais d'accord +avec eux pour m'ôter mes forces et me jeter dans l'impuissance! Toi aussi, +tu me le payeras, infâme! crains que mon jour ne vienne à moi aussi! Mon +jour! Hélas! sortirai-je de cette nuit horrible qui s'est étendue sur moi? +Voyons! que faire? Ah! la force m'a manqué au moment où j'en avais besoin! +Je n'ai pas été inspiré lorsqu'une vive résolution eût pu me sauver. Il +fallait, dès que mon ennemi est entré dans cette galerie Memmo, feindre de +le prendre pour un démon, m'élancer sur lui, lui enfoncer mon poignard +dans la poitrine... Cet homme ne doit pas être difficile à tuer; il a reçu +tant de coups déjà !... Et puis, j'aurais joué la folie; on m'eût soigné +comme on a déjà fait, on m'eût plaint. J'aurais eu des remords; j'aurais +fait dire des messes pour son âme, et j'en aurais été quitte pour perdre +les bonnes grâces de la petite fille... Mais n'est-il pas encore possible +d'agir ainsi?... Oui, demain, pourquoi pas? J'irai à ce rendez-vous. +J'irai en jouant la fureur; je le provoquerai; je l'accuserai de quelque +infamie... Je dirai à Morosini qu'il avait séduit... non, qu'il avait +violé sa nièce; que je l'avais chassé honteusement, et que, par vengeance, +il a inventé ce tissu de mensonges... Je lui dirai de telles injures, je +lui ferai de telles menaces... D'ailleurs je lui cracherai au visage... +Alors il faudra bien qu'il mette la main sur son épée... Une fois là , il +est perdu; avant qu'il l'ait tirée du fourreau, la mienne sera dans sa +gorge... Et puis je me jetterai par terre en écumant, je m'arracherai les +cheveux, je serai fou. Le pis qui puisse m'arriver, c'est d'être envoyé en +exil pour quatorze ans; on sait ce que valent les quatorze années d'exil +d'un patricien. L'année suivante on a besoin de lui, on le rappelle... +Naam avait raison... Oui, voilà ce que je ferai... Mais si Ezzelin a déjà +parlé à sa tante et à sa soeur, si elles se portent mes accusatrices? Oh! +oui! Mais quelles preuves?... D'ailleurs il sera toujours temps de fuir. +Si je ne puis emporter tout mon or, j'irai trouver les pirates, +j'organiserai une flibuste sur un tout autre pied. Je ferai une magnifique +fortune en peu d'années, et j'irai, sous un nom supposé, la manger à +Cordoue ou à Séville, des villes de plaisir, dit-on. L'argent n'est-il pas +le roi du monde?... Allons, décidément le docteur a sagement agi en me +faisant dormir. Ce sommeil m'a retrempé; il m'a rendu toute mon énergie, +toutes mes espérances.» + +Orio se parlait ainsi à lui-même dans un accès d'énergie fébrile. Ses yeux +étaient fixes et brillants, ses lèvres pâles et tremblantes, ses mains +contractées sur ses genoux maigres et nus. Le _plus bel homme_ de Venise +était hideux, ainsi absorbé dans ses méchantes intentions et ses lâches +calculs. + +Tandis qu'il devisait de la sorte, une petite porte que recouvrait la +tapisserie s'ouvrit doucement, et Naam entra sans bruit dans la chambre. + +«C'est toi! Où donc étais-tu? dit Orio en la regardant à peine. Donne-moi +ma robe, je veux m'habiller, sortir!» + +Mais Orio se leva brusquement et resta immobile de surprise et d'épouvante +à l'aspect de Naam lorsqu'elle s'approcha de lui pour lui présenter sa +robe. Elle était plus pâle que l'aube qui se levait en cet instant. Sa +bouche avait une teinte livide, et ses yeux vitreux ressemblaient à ceux +d'un cadavre. + +«Pourquoi donc avez-vous du sang sur la figure?» dit Orio en reculant +d'effroi. + +Il s'imagina que, suivant les coutumes féroces de la police occulte de +Venise, Naam venait d'être prise par les familiers et soumise à la +torture. Peut-être avait-elle révélé... Orio la regardait avec un mélange +de haine et de terreur. + +«Comment ai-je eu l'imprudence de la laisser vivre? pensait-il. Il y a un +an que j'aurai dû la tuer? + +--Ne me demande pas ce qui est arrivé, dit Naam d'une voix éteinte, tu ne +dois pas le savoir. + +--Et je veux le savoir, moi? s'écria Orio furieux en la secouant avec une +colère brutale. + +--Tu veux le savoir? dit Naam avec une tranquillité dédaigneuse; +apprends-le à tes risques et périls. Je viens de tuer Ezzelin. + +--Ezzelin, tué? bien tué? bien mort?» s'écria Orio dans un accès de joie +insensée. Et serrant Naam contre sa poitrine, il fut pris d'un rire +convulsif qui le força de se rasseoir. «C'est là le sang d'Ezzelin? +disait-il en touchant les mains humides de Naam. Ce sang maudit a-t-il +coulé enfin jusqu'à la dernière goutte? Oh! cette fois il n'en réchappera +pas, dis? Tu ne l'as pas manqué, Naam? Oh! non! tu as la main ferme, et +ceux que tu frappes ne se relèvent plus! Tu l'as tué comme le pacha, dis? +Le même coup, au-dessous du coeur? Dis-moi? dis-moi, parle donc!... +Raconte-moi donc!..... Ah! c'était bien la peine de revenir à Venise! Il +n'en a pas joui longtemps de Venise! sa vengeance...» + +Et Orio recommença à rire affreusement. + +«Je l'ai frappé droit au coeur, dit Naam d'un air sombre, et je l'ai noyé +en même temps... + +--Le fer et l'eau! Bonne Venise! s'écria Orio; les beaux quais déserts +pour rencontrer un ennemi! Mais comment l'as-tu trouvé à cette heure? +Qu'as-tu fait pour le joindre? + +--J'ai pris mon luth et je suis allée en jouer sous la fenêtre de sa soeur; +j'ai joué obstinément jusqu'à ce que le frère ait été éveillé et m'ait +regardée par la fenêtre. Je me suis éloignée alors de quelques pas; mais +j'ai continué de jouer comme pour le braver. Il m'avait reconnue à mon +costume; c'est ce que je voulais. Il est sorti de sa maison, il s'est +approché de moi en me menaçant. Je me suis éloignée encore, mais en +continuant toujours de jouer du luth, et je me suis encore arrêtée. Il est +encore venu sur moi, et je me suis éloignée de nouveau. Alors, comme il +s'en retournait vers sa maison, je me suis mise à courir du même côté et à +jouer en me rapprochant toujours. La fureur lui est venue, et, croyant +sans doute que j'agissais ainsi par ton ordre, il a recommencé à courir +sur moi l'épée à la main. Je me suis fait poursuivre ainsi jusqu'à cet +endroit où le pavé de la rive cesse tout à coup, et où plusieurs marches +conduisent en tournant jusqu'au niveau de l'eau pour l'abordage des +gondoles. Il n'y avait là ni barque ni homme; pas le moindre bruit, pas la +moindre lumière. Je me suis cramponnée fortement à la petite colonne qui +termine la rampe, et j'ai attendu en me baissant qu'il vînt jusque-là . Il +y est venu, en effet; il s'est appuyé presque sur moi sans me voir, et +s'est penché sur l'eau pour chercher des yeux si quelque gondole m'avait +mise à l'abri de sa colère. Dans ce moment-là , j'ai arraché d'une main son +manteau, de l'autre je l'ai frappé. Il a voulu se débattre, lutter..., +mais son pied avait glissé sur les marches humides; il perdait l'équilibre; +je l'ai poussé, et il a roulé au fond de l'eau. Voilà comme les choses se +sont passées.» + +La voix de Naam s'éteignit, et un frisson passa par tout son corps. + +«Au _fond_, dit Soranzo d'un air inquiet, tu n'en es pas sûre; tu as pris +la fuite? + +--Je n'ai pas pris la fuite, dit Naam en se ranimant; je suis restée +penchée sur l'eau jusqu'à ce que l'eau fût redevenue aussi unie que la +surface d'un miroir. Alors j'ai arraché aux pierres humides de la rive une +poignée d'herbes marines, et j'ai lavé et nettoyé les marches couvertes de +sang. Il n'y avait personne, et il ne s'y est fait aucun bruit. Je suis +restée cachée dans l'angle d'un mur: j'ai entendu marcher. On venait du +palais Memmo. J'ai quitté doucement mon poste et j'ai marché +jusqu'ici. + +--Tu auras eu peur? Tu auras couru? + +--Je suis venue lentement, je me suis arrêtée plusieurs fois, j'ai regardé +autour de moi; personne ne m'a vue, personne ne m'a suivie. Je n'ai pas +même éveillé les échos des pavés. J'ai fait mille détours. J'ai mis plus +d'une heure à venir du palais Memmo jusqu'ici. Es-tu tranquille? es-tu +content? + +--O Naam, ô admirable fille! ô âme trois fois trempée au feu de l'enfer! +s'écria Orio; viens dans mes bras, ô toi qui m'as deux fois sauvé!» + +Mais Orio oublia de serrer Naam dans ses bras; une idée subite venait de +glacer l'élan de sa reconnaissance... + +«Naam, lui dit-il après quelques instants de silence, durant lesquels elle +le contempla avec une inquiétude farouche, vous avez fait une insigne +folie, un crime gratuit. + +--Comment dis-tu? répondit Naam de plus en plus sombre. + +--Je dis que vous avez pris sur vous de faire une action dont toutes les +conséquences vont retomber sur moi! Ezzelin assassiné, on ne manquera pas +de m'accuser. Ce meurtre sera l'aveu de tous les torts qu'il m'impute, et +qu'il a déjà racontés à sa tante et à sa soeur. Puis j'aurai un assassinat +de plus sur le corps, et je ne vois pas comment ce surcroît d'embarras +peut me soulager. Que la foudre du ciel t'écrase, misérable bête féroce! +Tu étais si pressée de boire le sang que tu ne m'a seulement pas +consulté.» + +Naam reçut cet outrage avec un calme apparent qui enhardit Soranzo. + +«Vous m'aviez dit de chercher un assassin, dit-elle, un homme sûr et +discret qui ne connût point la main qui le faisait agir, ou qui pour de +l'argent gardât le silence. J'ai fait mieux. J'ai trouvé quelqu'un qui ne +veut d'autre récompense que de vous voir délivré de vos ennemis, quelqu'un +qui a su frapper ferme et avec prudence, quelqu'un que vous ne pouvez pas +craindre et qui se livrera de lui-même aux lois de votre pays si on vous +accuse. + +--Je l'espère, dit Orio. Vous voudrez bien vous rappeler que je ne vous ai +rien commandé; car vous en avez menti, je ne vous ai rien commandé du +tout. + +--Menti! moi, menti! dit Naam d'une voix tremblante. + +--Menti par la gorge! menti comme un chien! s'écria Orio dans un accès de +fureur grossière, mouvement d'irritation toute maladive et qu'il ne +pouvait réprimer, quoique peut-être il sentît bien au fond de lui-même que +ce n'était pas le moment de s'y livrer. + +--C'est vous qui mentez, reprit Naam d'un ton méprisant et en croisant ses +bras sur sa poitrine. J'ai commis pour vous des crimes que je déteste, +puisqu'il vous plaît d'appeler ainsi les actes qu'on fait pour vous, +lorsqu'ils ne vous semblent plus utiles; et quant à moi, je hais le sang, +et j'ai subi l'esclavage chez les Turcs sans songer à faire pour mon salut +ce que j'ai fait ensuite pour le vôtre. + +--Dites que c'était pour vous sauver vous-même, s'écria Orio, et que ma +présence vous a tout d'un coup donné le courage qui jusque-là vous avait +manqué. + +--Je n'ai jamais manqué de courage, reprit Naam, et vous qui m'insultez +après de telles choses et dans un pareil moment, voyez le sang qui est sur +mes mains! C'est le sang d'un homme, et c'est le troisième homme dont moi, +femme, j'ai pris la vie pour sauver la vôtre! + +--Aussi vous l'avez prise lâchement et comme une femme peut le faire. + +--Une femme n'est point lâche quand elle peut tuer un homme, et un homme +n'est point brave quand il peut tuer une femme. + +--Eh bien! j'en tuerai deux!» s'écria Soranzo, que ce reproche acheva de +rendre furieux. Et cherchant son épée, il allait s'élancer sur Naam, +lorsque trois coups violents ébranlèrent la porte du palais. + +«Je n'y suis pas, s'écria Soranzo à ses valets, qui étaient déjà levés et +qui parcouraient les galeries. Je n'y suis pour personne. Quel est donc +l'insolent mercenaire qui vient frapper à une pareille heure de manière à +réveiller le maître du logis? + +--Seigneur, dit en pâlissant un valet qui s'était penché à la fenêtre de +la galerie, c'est un messager du conseil des Dix! + +--Déjà ! dit Orio entre ses dents. Ces limiers de malheur ne dorment donc +pas non plus?» + +Il rentra dans sa chambre d'un air égaré. Il avait jeté son épée par terre +en entendant frapper; Naam, debout; les bras croisés dans son attitude +favorite, calme, et regardant avec mépris cette arme qu'Orio avait osé +lever sur elle et qu'elle ne daignait pas prendre la peine de ramasser. + +Orio sentit en cet instant l'insigne folie qu'il avait faite en irritant +ce confident de tous ses secrets. Il se dit que, quand on avait réussi à +apprivoiser un lion par la douceur, il ne fallait plus tenter de le +réduire par la force: il essaya de lui parler avec tendresse et l'engagea +à se cacher. Il voulut même l'y contraindre quand il vit qu'elle feignait +de ne pas l'entendre. Tout fut inutile, menaces et prières. Naam voulut +attendre de pied ferme les affiliés du terrible tribunal. Ils ne se firent +pas attendre longtemps. Devant eux toutes les portes s'étaient ouvertes, +et les serviteurs, consternés, les avaient amenés jusqu'à la chambre de +leur maître. Derrière eux marchait un groupe d'hommes armés, et la sombre +gondole flanquée de quatre sbires attendait à la porte. + +«Messer Pier Orio Soranzo, j'ai ordre de vous arrêter, vous et ce jeune +homme votre serviteur, et tous les gens de votre maison, dit le chef des +agents. Veuillez me suivre. + +--J'obéis, dit Orio d'un ton hypocrite. Jamais le pouvoir sacré qui vous +enrôle ne trouvera en moi ni résistance ni crainte; car je respecte son +auguste omnipotence, et j'ai confiance en son infaillible sagesse. Mais je +veux ici faire une déclaration, premier hommage rendu à la vérité, qui +sera mon guide austère en tout ceci. Je vous prie donc de prendre acte de +ce que je vais révéler devant vous et devant tous mes serviteurs. J'ignore +pour quelle cause vous venez m'arrêter, et je ne puis présumer que vous +sachiez les choses que je vais dire. C'est à cause de cela précisément que +je veux éclairer la justice et l'aider dans son rigoureux exercice. Ce +serviteur, que vous prenez pour un jeune homme, est femme... Je l'ignorais, + et tous ceux qui sont ici l'ignoraient également. Elle vient de rentrer +ici tout à l'heure en désordre, le visage et les mains ensanglantés, comme +vous la voyez. Pressée par mes questions et effrayée de mes menaces, elle +m'a avoué son sexe et confessé qu'elle venait d'assassiner le comte +Ezzelin, parce qu'elle l'a reconnu pour le guerrier chrétien qui a tué son +amant dans la mêlée, à l'affaire de Coron, il y a deux ans.» + +L'agent fit sur-le-champ écrire la déclaration de Soranzo. Cette formalité +fut remplie avec l'impassible froideur qui caractérisait tous les hommes +affiliés au tribunal des Dix. Tandis qu'on écrivait, Orio, s'adressant à +Naam dans sa langue, lui expliqua ce qu'il venait de dire aux agents, et +l'engagea à se conformer à son plan. + +«Si je suis inculpé, lui dit-il, nous sommes perdus tous les deux; mais, +si je me tire d'affaire, je réponds de ton salut. Crois en moi, et sois +ferme. Persiste à t'accuser seule. Avec de l'argent tout s'arrange dans ce +pays. Que je sois libre, et sur-le-champ tu seras délivrée; mais, si je +suis condamné, tu es perdue, Naam!...» + +Naam le regarda fixement sans répondre. Quelle fut sa pensée à cet instant +décisif? Orio s'efforça en vain de soutenir ce regard profond qui +pénétrait dans ses entrailles comme une épée. Il se troubla, et Naam +sourit d'une manière étrange. Après un instant de recueillement, elle +s'approcha du scribe, le toucha, et, le forçant de la regarder, elle lui +remit son poignard encore sanglant, lui montra ses mains rougies et son +front taché. Puis, faisant le geste de frapper et ensuite portant la main +sur sa poitrine, elle exprima clairement qu'elle était l'auteur du +meurtre. + +Le chef des agents la fit emmener à part, et Orio fut conduit à la gondole +et mené aux prisons du palais ducal. Tous les serviteurs du palais Soranzo +furent également arrêtés, le palais fermé et remis à la garde des préposés +de l'autorité. En moins d'une heure, cette habitation si brillante et si +riche fut livrée au silence, aux ténèbres et à la solitude. + +Orio avait-il bien sa tête lorsqu'il avait ainsi chargé Naam le premier et +improvisé cette fable? Non, sans doute: Orio était un homme fini, il faut +bien le dire. Il avait encore l'audace et le besoin de mentir; mais sa +ruse n'était plus que de la fausseté, son génie que de l'impudence. + +Cependant il n'avait pas parlé sans vraisemblance en disant à Naam qu'avec +de l'argent tout s'arrangeait à Venise. A cette époque de corruption et de +décadence, le terrible conseil des Dix avait perdu beaucoup de sa +fanatique austérité, les formes seules restaient sombres et imposantes; +mais, bien que le peuple frémît encore à la seule idée d'avoir affaire à +ces juges implacables, il n'était plus sans exemple qu'on repassât le pont +des Soupirs. + +Orio se flattait donc, sinon de rendre son innocence éclatante, du moins +d'embrouiller tellement sa cause qu'il fût impossible de le convaincre du +meurtre d'Ezzelin. Ce meurtre était, après tout, une grande chance de +salut, et toutes les accusations dont Ezzelin eût chargé Orio +disparaissaient pour faire place à une seule qu'il n'était pas impossible +peut-être de détourner. Si Naam persistait à assumer sur elle seule toute +la responsabilité de l'assassinat, quel moyen de prouver la complicité +d'Orio? + +Seulement Orio s'était trop pressé d'accuser Naam. Il eût dû commencer par +la prévenir et craindre la pénétration et l'orgueil de cette âme +indomptable. Il sentait bien l'énorme faute qu'il avait faite lorsqu'il +s'était laissé emporter, un instant auparavant, à un mouvement +d'ingratitude et d'aversion. Mais comment la réparer? on l'enfermait à +l'heure même, et on ne lui permettait aucune communication avec elle. + +Orio avait fait une autre faute bien plus grande sans s'en douter. La +suite vous le montrera. En attendant l'issue de cette fâcheuse affaire, +Orio résolut d'établir, autant que possible, des relations avec Naam. Il +demanda à voir plusieurs de ses amis, cette permission lui fut refusée; +alors il se dit malade et demanda son médecin. Peu d'heures après, +Barbolamo fut introduit auprès de lui. + +Le fin docteur affecta une grande surprise de trouver son opulent et +voluptueux client sur le grabat de la prison. Orio lui expliqua sa +mésaventure en lui faisant le même récit qu'il avait fait aux exécuteurs +de son arrestation; Barbolamo parut y croire et offrit avec grâce ses +services désintéressés à Orio. Ce qu'Orio voulait par-dessus tout, c'est +que le docteur lui procurât de l'argent; car, une fois muni de ce magique +talisman, il espérait corrompre ses geôliers, sinon jusqu'à réussir à +s'évader, du moins jusqu'à communiquer avec Naam, qui lui paraissait +désormais la clef de voûte par laquelle son édifice devait se soutenir ou +s'écrouler. Le docteur mit, avec une courtoisie sans égale, sa bourse, qui +était assez bien garnie, au service d'Orio; mais ce fut en vain que +celui-ci essaya de corrompre ses gardiens, il ne lui fut pas possible de +voir Naam. Plusieurs jours se passèrent pour Orio dans la plus grande +anxiété, et sans aucune communication avec ses juges. Tout ce qu'il put +obtenir, ce fut de faire passer à Naam des aliments choisis et des +vêtements. Le docteur s'y employa avec grâce et vint lui donner des +nouvelles de sa triste compagne. Il lui dit qu'il l'avait trouvée calme +comme à l'ordinaire, malade, mais ne se plaignant pas, et ne paraissant +pas seulement s'apercevoir qu'elle eût la fièvre, refusant tout +adoucissement à sa captivité et tout moyen de justification auprès de ses +juges: elle semblait, sinon désirer la mort, du moins l'attendre avec une +stoïque indifférence. + +Ces détails donnèrent un peu de calme à Soranzo, et ses espérances se +ranimèrent. Le docteur fut vivement frappé du changement que ces revers +inattendus avaient opéré en lui. Ce n'était plus le rêveur atrabilaire +qu'assiégeaient des visions funestes, et qui se plaignait sans cesse de la +longueur et de la pesanteur de la vie. C'était un joueur acharné qui, au +moment de perdre la partie, à défaut d'habileté, s'armait d'attention et +de résolution. Il était facile de voir que le joueur n'avait plus que de +misérables ressources, et que son obstination ne suppléait à rien. Mais il +semblait que cet enjeu, si méprisé jusque-là , eût pris une valeur +excessive au moment décisif. Les terreurs d'Orio s'étaient réalisées, et +ce qui prouva bien à Barbolamo que cet homme ignorait le remords, c'est +qu'il n'eut plus peur des morts dès qu'il eut affaire aux vivants. Son +esprit n'était plus occupé que des moyens de se soustraire à leur +vengeance: il s'était réconcilié avec lui-même dans le danger. + +Enfin, un jour, le dixième après son arrestation, Orio fut tiré de sa +cellule et conduit dans une salle basse du palais ducal, en présence des +examinateurs. Le premier mouvement d'Orio fut de chercher des yeux si Naam +était présente. Elle n'y était point. Orio espéra. + +Le docteur Barbolamo s'entretenait avec un des magistrats. Orio fut assez +surpris de le voir figurer dans cette affaire, et une vive inquiétude +commença à le troubler lorsqu'il vit qu'on le faisait asseoir, et qu'on +lui témoignait une grande déférence comme si on attendait de lui +d'importants éclaircissements. Orio, habitué à mépriser les hommes, se +demanda avec effroi s'il avait été assez généreux avec son médecin, s'il +ne l'avait pas quelquefois blessé par ses emportements; et il craignit de +ne l'avoir pas assez magnifiquement payé de ses soins. Mais, après tout, +quel mal pouvait lui faire cet homme auquel il n'avait jamais ouvert son +âme? + +L'interrogatoire procéda ainsi: + +«Messer Pier Orio Soranzo, patricien et citoyen de Venise, officier +supérieur dans les armées de la république, et membre du grand conseil, +vous êtes accusé de complicité dans l'assassinat commis le 16 juin 1686. +Qu'avez-vous à répondre pour votre défense? + +--Que j'ignore les circonstances exactes et les détails particuliers de +cet assassinat, répondit Orio, et que je ne comprends pas même de quelle +espèce de complicité je puis être accusé. + +--Persistez-vous dans la déclaration que vous avez faite devant les +exécuteurs de votre arrestation? + +--J'y persiste; je la maintiens entièrement et absolument. + +--Monsieur le docteur professeur Stefano Barbolamo, veuillez écouter la +lecture de l'acte qui a été dressé de votre déclaration en date du même +jour, et nous dire si vous la maintenez également.» + +Lecture fut faite de cet acte, dont voici la teneur: + +«Le 16 juin 1686, vers deux heures du matin, Stefano Barbolamo rentrait +chez lui, ayant passé la nuit auprès de ses malades. De sa maison, située +sur l'autre rive du canaletto qui baigne le palais Memmo, il vit +précisément en face de lui un homme qui courait et qui se baissa comme +pour se cacher derrière le parapet, à l'endroit où la rampe s'ouvre pour +un abordage ou _traguet_. Soupçonnant que cet homme avait quelque mauvais +dessein, le docteur, qui déjà était entré chez lui, resta sur le seuil, et, +regardant par sa porte entr'ouverte, de manière à n'être point vu, il vit +accourir un autre homme qui semblait chercher le premier, et qui descendit +imprudemment deux marches du traguet. Aussitôt celui qui était caché se +jeta sur lui et le frappa de côté. Le docteur entendit un seul cri; il +s'élança vers le parapet, mais déjà la victime avait disparu. L'eau était +encore agitée par la chute d'un corps. Un seul homme était debout sur la +rive, s'apprêtant à recevoir son ennemi à coups de poignard s'il +réussissait à surnager. Mais celui-ci était frappé à mort; il ne reparut +pas. + +«Le sang-froid et l'audace de l'assassin, qui, au lieu de fuir, s'occupait +à laver le sang répandu sur les dalles, étonnèrent tellement le docteur +qu'il résolut de l'observer et de le suivre. Masqué par un angle de mur, +il avait pu voir tous ses mouvements sans qu'il s'en doutât. Il longea les +maisons du quai, tandis que l'assassin longeait le quai opposé. Le docteur +avait pour lui l'avantage de l'ombre, et pouvait se glisser inaperçu, +tandis que la lune, se dégageant des nuages, éclairait en plein le +coupable. Ce fut alors que le docteur, n'étant plus séparé de lui que par +un canal fort resserré, reconnut distinctement, non pas seulement le +costume turc, mais encore la taille et l'allure du jeune musulman qui +depuis un an est attaché au service de messer Orio Soranzo. Ce jeune homme +se retirait sans se presser, et de temps en temps s'arrêtait pour regarder +s'il n'était pas suivi. Le docteur avait soin alors de s'arrêter aussi. Il +le vit s'enfoncer dans une petite rue. Alors le docteur se mit à courir +jusqu'au premier pont, et, gagnant de vitesse, il eut bientôt rejoint +Naama, mais toujours à une distance raisonnable, et il le suivit ainsi à +travers mille détours pendant près d'une heure, jusqu'à ce qu'enfin il le +vît rentrer au palais Soranzo. + +»Ayant par là acquis la certitude qu'il ne s'était pas trompé de +personnage, le docteur alla faire sa déclaration à la police, et de là , +tandis que l'on procédait sur-le-champ à l'arrestation de messer Orio et +de son serviteur, il retourna chez lui. Il trouva plusieurs hommes errant +et cherchant sur le quai d'un air fort affairé. L'un d'eux vint à lui, et +l'ayant reconnu tout de suite, car il commençait à faire jour, lui demanda +avec civilité, et en l'appelant par son nom, s'il n'avait pas vu ou +entendu quelque chose d'extraordinaire, un homme en fuite, ou un combat +sur son chemin, dans le quartier qu'il venait de parcourir. Mais le +docteur, au lieu de répondre, recula de surprise, et faillit tomber à la +renverse en voyant devant lui le spectre d'un homme qu'il croyait mort +depuis un an, et dont la perte douloureuse avait été pleurée par sa +famille. + +«Ne soyez ni étonné ni effrayé, mon cher docteur, dit le fantôme; je suis +votre fidèle client et ancien ami le comte Ermolao Ezzelin, que vous avez +peut-être eu la bonté de regretter un peu, et qui a échappé, comme par +miracle, à des malheurs étranges...» + +En cet endroit de la déposition du docteur, Orio se tordit les poings sous +son manteau. Ses yeux rencontrèrent ceux du docteur. Ils avaient +l'expression ironique et un peu cruelle de l'homme d'honneur déjouant les +ruses d'un scélérat. + +La lecture continua. + +«Le comte Ezzelin dit alors au docteur qu'il le verrait plus à loisir pour +lui parler de ses affaires; mais que, pour le moment, il le priait +d'excuser son inquiétude, et de l'aider à éclaircir un fait bizarre. Un +joueur de luth, qu'à son costume il avait cru reconnaître pour l'esclave +arabe de messer Orio Soranzo, était venu sous la fenêtre de la signora +Argiria, et avait semblé chercher à braver la défense du maître de la +maison, qui lui prescrivait du geste et de la voix d'aller faire de la +musique plus loin. Le comte Ezzelin, impatienté, était sorti et s'était +lancé à sa poursuite; mais, s'étant avisé qu'il était sans armes, et que +ce musicien pouvait bien être le provocateur d'un guet-apens (d'autant +plus que le comte avait de fortes raisons pour penser que messer Soranzo +lui tendrait quelque embûche), il était rentré pour prendre son épée. Au +moment où il passait la porte de son palais, son brave et fidèle serviteur +Danieli en sortait, et, inquiet de cette aventure, venait à son aide. +Danieli courut sur le joueur de luth. Pendant ce temps le comte rentra +dans une salle basse, et prit à la muraille une vieille épée, la première +qui lui tomba sous la main. Il fut retenu quelques instants par sa soeur +épouvantée, qui s'était jetée dans les escaliers, et qui tremblait pour +lui. Il eut quelque peine à se dégager; mais, s'étonnant de ne pas voir +revenir Danieli, il s'élança dans la même direction. Voyant cette rue +déserte et silencieuse, il avait pris à gauche, et avait couru et appelé +quelque temps sans succès. Enfin il était revenu sur ses pas; ses autres +serviteurs, s'étant levés, l'avaient aidé à chercher Danieli. L'un d'eux +prétendait avoir entendu une espèce de cri et la chute d'un corps dans +l'eau. C'était même ce qui l'avait éveillé et engagé à se lever, bien +qu'il ne sût pas de quoi il s'agissait. Tous les efforts du comte et de +ses serviteurs pour retrouver le bon Danieli avaient été inutiles. +Quelques traces de sang mal essuyées sur les marches du traguet leur +causaient une vive inquiétude. Le docteur raconta ce qu'il avait vu. On +reprit alors, avec la sonde, les recherches sur la rive. Mais au bout de +quelques heures on retrouva le corps de Danieli qui surnageait de l'autre +côté du canal.» + +«Ainsi, se dit Orio dévoré d'une rage intérieure, Naam s'est trompée, et +c'est moi qui me suis livré moi-même, en déclarant à la police que le coup +était destiné au comte Ezzelin.» + +Le docteur ayant confirmé sa déclaration, le comte Ezzelin fut introduit. + +«Monsieur le comte, dit le juge examinateur, vous avez annoncé que vous +aviez d'importantes déclarations à faire sur la conduite de messer Orio +Soranzo. C'est vous-même qui l'avez fait assigner à comparaître ici devant +vous, en notre présence. Veuillez parler. + +--Que vos seigneuries m'excusent pour un instant, dit Ezzelin, j'attends +un témoin que le conseil des Dix m'a autorisé à demander, et devant lequel +les dépositions que j'ai à faire doivent être enregistrées.» + +On présenta un siège au comte Ezzelin, et quelques instants se passèrent +dans le plus profond silence. Combien Soranzo dut être blessé dans son +orgueil en se voyant debout, devant son ennemi assis, au milieu d'un +auditoire impassible, et dans l'attente de quelque nouveau coup impossible +à détourner! + +Tourmenté d'une secrète angoisse, il résolut d'en sortir par un effort +d'effronterie. + +«J'avais cru, dit-il, que mon esclave Naama, ou plutôt Naam, car c'est le +nom qui convient à son sexe, assisterait à cette séance; ne me sera-t-il +pas accordé d'être confronté avec elle et d'invoquer le témoignage de sa +sincérité?» + +Personne ne répondit à cette interrogation. Orio sentit le froid de la +mort parcourir ses veines. Néanmoins il renouvela sa demande. Alors la +voix lente et sonore du conseiller examinateur lui répondit: + +«Messer Orio Soranzo, votre seigneurie devrait savoir qu'elle n'a aucune +espèce de questions à nous adresser, et nous aucune espèce de réponses à +lui faire. Les formes de la justice seront observées, dans cette cause, +avec l'indépendance et l'intégrité qui président à tous les actes du +conseil suprême.» + +En cet instant messer Barbolamo s'approcha du comte et lui parla à +l'oreille. Leurs regards à tous deux se portèrent en même temps sur Orio: +ceux du comte, pleins de cette complète indifférence qui est le dernier +terme du mépris; ceux du docteur, animés d'une énergie d'indignation qui +allait jusqu'à la moquerie impitoyable. Mille serpents rongeaient le sein +d'Orio. L'heure sonna, lente, égale, vibrante. Orio ne comprenait pas que +la marche du temps pût s'accomplir comme à l'ordinaire. La circulation +inégale et brisée de son sang dans ses artères semblait bouleverser +l'ordre accoutumé des instants par lesquels le temps se déroule et se +mesure. + +Enfin le témoin attendu fut introduit; c'était l'amiral Morosini. Il se +découvrit en entrant, mais ne salua personne et parla de la sorte: + +«L'assemblée devant laquelle je suis appelé à comparaître me permettra de +ne m'incliner devant aucun de ses membres avant de savoir qui est ici +l'accusateur ou l'accusé, le juge ou le coupable. Ignorant le fond de +cette affaire, ou du moins ne l'ayant apprise que par la voie incertaine +et souvent trompeuse de la clameur publique, je ne sais point si mon neveu +Orio Soranzo, ici présent, mérite de moi des marques d'intérêt ou de +blâme. Je m'abstiendrai donc de tout témoignage extérieur de déférence ou +d'improbation envers qui que ce soit, et j'attendrai que la lumière me +vienne, et que la vérité me dicte la conduite que j'ai à tenir.» + +Ayant ainsi parlé, Morosini accepta le siège qui lui fut offert, et +Ezzelin parla à son tour: + +«Noble Morosini, dit-il, j'ai demandé à vous avoir pour témoin de mes +paroles et pour juge de ma conduite en cette circonstance, où il m'est +également difficile de concilier mes devoirs de citoyen envers la +république et mes devoirs d'ami envers vous. Le ciel m'est témoin (et +j'invoquerais aussi le témoignage d'Orio Soranzo, si le témoignage d'Orio +Soranzo pouvait être invoqué!) que j'ai voulu, avant tout, m'expliquer +devant vous. Aussitôt après mon retour à Venise, me fiant à votre sagesse +et à votre patriotisme plus qu'à ma propre conscience, j'avais résolu de +me diriger d'après votre décision. Orio Soranzo ne l'a pas voulu; il m'a +contraint à le traîner sur la sellette où s'asseyent les infâmes; il m'a +forcé à changer le rôle prudent et généreux que j'avais embrassé, en un +rôle terrible, celui de dénonciateur auprès d'un tribunal dont les arrêts +austères ne laissent plus de retour à la compassion, ni de chances, au +repentir. J'ignore sous quel titre et sous quelles formes judiciaires je +dois poursuivre ce criminel. J'attends que les pères de la république, ses +plus puissants magistrats et son plus illustre guerrier me dictent ce +qu'ils attendent de moi. Quant à moi personnellement, je sais ce que j'ai +à faire: c'est de dire ici ce que je sais. Je désirerais que mon devoir +pût être accompli dans cette seule séance; car, en songeant à la rigueur +de nos lois, je me sens peu propre à l'office d'accusateur acharné, et je +voudrais pouvoir, après avoir dévoilé le crime, atténuer le châtiment que +je vais attirer sur la tête du coupable. + +--Comte Ezzelin, dit l'examinateur, quelle que soit la rigidité de notre +arrêt, quelque sévère que soit la peine applicable à certains crimes, vous +devez la vérité tout entière, et nous comptons sur le courage avec lequel +vous remplirez la mission austère dont vous êtes revêtu. + +--Comte Ezzelin, dit Francesco Morosini, quelque amère que soit pour moi +la vérité, quelque douleur que je puisse éprouver à me voir frappé dans la +personne de celui qui fut mon parent et mon ami, vous devez à la patrie et +à vous-même de dire la vérité tout entière. + +--Comte Ezzelin, dit Orio avec une arrogance qui tenait un peu de +l'égarement, quelque fâcheuses pour moi que soient vos préventions et de +quelque crime que les apparences me chargent, je vous somme de dire ici la +vérité tout entière.» + +Ezzelin ne répondit à Orio que par un regard de mépris. Il s'inclina +profondément devant les magistrats, et plus encore devant Morosini; puis +il reprit la parole: + + +«J'ai donc à livrer aujourd'hui à la justice et à la vengeance de la +république un de ses plus insolents ennemis. Le fameux chef des pirates +missolonghis, celui qu'on appelait l'_Uscoque_, celui contre qui j'ai +combattu corps à corps, et par les ordres duquel, au sortir des îles +Curzolari, j'ai eu tout mon équipage massacré et mon navire coulé à fond; +ce brigand impitoyable, qui a ruiné et désolé tant de familles, est ici +devant vous. Non-seulement j'en ai la certitude, l'ayant reconnu comme je +le reconnais en cet instant même, mais encore j'en ai acquis toutes les +preuves possibles. L'Uscoque n'est autre qu'Orio Soranzo.» + +Le comte Ezzelin raconta alors avec assurance et clarté tout ce qui lui +était arrivé depuis sa rencontre avec l'Uscoque à la pointe nord des îles +Curzolari, jusqu'à sa sortie de ces mêmes écueils, le lendemain. Il n'omit +aucune des circonstances de sa visite au château de San-Silvio, de la +blessure qu'avait au bras le gouverneur, et des signes de complicité qu'il +avait surpris entre lui et le commandant Léontio. Ezzelin raconta aussi ce +qui lui était arrivé, à partir de son dernier combat avec les pirates. Il +déclara que Soranzo n'avait pas pris part à ce combat, mais que le vieux +Hussein et plusieurs autres, qu'il avait vus la veille sur la barque de +l'Uscoque, n'avaient agi que par son ordre et sous sa protection. Nous +raconterons en peu de mots par quel miracle Ezzelin avait échappé à tant +de dangers. + +Épuisé de fatigue et perdant son sang par une large blessure, il avait été +porté à fond de cale sur la tartane du juif albanais. Là un pirate s'était +mis en devoir de lui couper la tête. Mais l'Albanais l'avait arrêté; et +s'entretenant avec cet homme dans la langue de leur pays, qu'heureusement +Ezzelin comprenait, il s'était opposé à cette exécution, disant que +c'était là un noble seigneur de Venise, et qu'à coup sûr, si on pouvait +lui sauver la vie, on tirerait de sa famille une forte rançon. + +«C'est bien, dit le pirate; mais vous savez que le gouverneur a menacé +Hussein de toute sa colère s'il ne lui apportait la tête de ce chef. +Hussein a donné sa parole et ne voudra pas se prêter à le garder +prisonnier. C'est trop risquer que d'entreprendre cette affaire. + +--Ce n'est rien risquer du tout, reprit le juif, si tu es prudent et +discret. Je m'engage à partager avec toi le prix du rachat. Prends +seulement le pourpoint de ce Vénitien, mets-le en pièces, et nous le +porterons au gouverneur de San-Silvio. Garde ici le prisonnier et ne +laisse entrer personne. Cette nuit nous le mettrons sur une barque, et tu +le conduiras en lieu sûr.» + +Le marché fut accepté. Ces deux hommes déshabillèrent Ezzelin; le juif +pansa sa plaie avec beaucoup d'art et de soin. La nuit suivante, il fut +conduit dans une île éloignée des Curzolari, et habitée seulement par des +pêcheurs et des contrebandiers qui donnèrent asile avec empressement au +pirate leur allié et à sa capture. Ezzelin passa plusieurs jours sur cet +écueil, où les soins les plus empressés lui furent prodigués. Lorsqu'il +fut hors de danger, on l'emmena plus loin encore; et enfin, à travers +mille fatigues et mille difficultés, on le conduisit dans une des îles de +l'Archipel qui était le quartier général adopté par les pirates depuis +l'arrivée de Mocenigo dans le golfe de Lépante. Là Ezzelin retrouva +Hussein et toute sa bande, et vécut près d'un an en esclave, refusant +obstinément le trafic de sa liberté et de faire passer de ses nouvelles à +Venise. + +Interrogé sur les motifs de cette conduite singulière, le comte répondit +avec une noblesse qui émut profondément Morosini et le docteur: + +«Ma famille est pauvre, dit-il, j'avais achevé de ruiner mon patrimoine en +perdant ma galère et mon équipage aux îles Curzolari. Il ne restait pour +ma rançon que la faible dot de ma jeune soeur et la modique aisance de ma +vieille tante. Ces deux femmes généreuses eussent donné avec empressement +tout ce qu'elles possédaient pour me délivrer, et l'insatiable juif, +refusant de croire qu'on pût allier à un grand nom un très-misérable +héritage, les eût dépouillées jusqu'à la dernière obole. Heureusement, il +avait à peine entendu prononcer mon nom, et j'avais réussi d'ailleurs à +lui faire croire qu'il s'était trompé, et que je n'étais point celui qu'il +avait pensé dérober à la haine de Soranzo. J'essayai de lui persuader que +je n'étais pas de Venise, mais de Gênes; et, tandis qu'il faisait +d'infructueuses recherches pour me trouver une famille et une patrie, je +songeais à m'évader et à conquérir ma liberté sans l'acheter. + +»Après bien des tentatives infructueuses, après des dangers sans nombre et +des revers dont le détail serait ici hors de propos, je parvins à fuir et +à gagner les côtes de Morée, où je reçus des garnisons vénitiennes secours +et protection. Mais je me gardai bien de me faire reconnaître, et je me +donnai pour un sous-officier fait prisonnier par les Turcs à la dernière +campagne. Je tenais à convaincre le traître Soranzo de ses crimes, et je +savais que, si le bruit de mon salut et de mon évasion lui arrivait, il se +soustrairait par la fuite à ma vengeance et à celle des lois de la patrie. + +»Je gagnai donc assez misérablement le littoral occidental de la Morée, et, +au moyen d'un modique prêt qui me fut loyalement fait, sur ma seule +parole, par quelques compatriotes, je parvins à m'embarquer pour Corfou. +Le petit bâtiment marchand sur lequel j'avais pris passage fut forcé de +relâcher à Céphalonie, et le capitaine voulut y séjourner une semaine pour +des affaires. Je conçus alors la pensée d'aller visiter les écueils de +Curzolari, désormais purgés de leurs pirates, et délivrés de leur funeste +gouverneur. Excusez, noble Morosini, la triste réflexion que je suis forcé +de faire pour expliquer cette fantaisie. J'avais vu là , pour la dernière +fois de ma vie, une personne dont la chaste et respectable amitié avait +rempli ma jeunesse de joies et de souffrances également sacrées dans mon +souvenir; j'éprouvais un douloureux besoin de revoir ces lieux témoins de +sa longue agonie et de sa mort tragique. Je ne trouvai plus qu'un monceau +de pierres à la place où j'avais éprouvé de si vives émotions, et celles +qui vinrent m'y assaillir furent si terribles, que j'ignore comment j'eus +la force d'y résister. Pendant plusieurs heures, j'errai parmi ces +décombres, comme si j'eusse espéré y trouver quelques vestiges de la +vérité; car, je dois le dire, des soupçons plus affreux, s'il est possible, +que les certitudes déjà acquises sur les crimes d'Orio Soranzo, +remplissaient mon esprit depuis le jour où j'avais appris l'incendie de +San-Silvio et le malheur que cet événement avait entraîné. Je gravissais +donc au hasard ces masses de pierres noircies, lorsque je vis venir, sur +un sentier du roc abandonné aux chèvres et aux cigognes, un vieux pâtre +accompagné de son chien et de son troupeau. Le vieillard, étonné de ma +persévérance à explorer cette ruine, m'observait d'un air doux et +bienveillant. Je fis d'abord peu d'attention à lui; mais, ayant jeté les +yeux sur son chien, je ne pus retenir un cri de surprise, et j'appelai +aussitôt cet animal par son nom. À ce nom de Sirius, le lévrier blanc qui +avait eu tant d'attachement pour votre infortunée nièce vint à moi en +boitant et me caressa d'un air mélancolique. Cette circonstance engagea la +conversation entre le pâtre et moi. + +«Vous connaissez donc ce pauvre chien? me dit-il. Sans doute vous êtes de +ceux qui vinrent ici avec le commandant d'escadre Mocenigo? C'est un +véritable miracle que l'existence de Sirius, n'est-ce pas, mon officier?» + +«Je le priai de me l'expliquer. Il me raconta que le lendemain de +l'incendie du château, vers le matin, comme il s'approchait par curiosité +des décombres, il avait entendu de faibles gémissements qui semblaient +partir des pierres amoncelées. Il avait réussi à déblayer un amas de ces +pierres, et il avait dégagé le malheureux animal d'une sorte de cachot +qu'un accident fortuit de l'éboulement lui avait, pour ainsi dire, jeté +sur le corps sans l'écraser. Il respirait encore; mais il avait une patte +engagée sous un bloc et brisée: le pâtre souleva le bloc, emporta le +lévrier, le soigna et le guérit. Il avoua qu'il l'avait caché; car il +craignait que les gens de l'escadre n'en prissent envie, et il se sentait +beaucoup d'affection pour lui. + +«Ce n'est pas tant à cause de lui, ajouta-t-il, qu'à cause de sa maîtresse, +qui était si bonne et si belle, et qui, plusieurs fois, était venue au +secours de ma misère. Rien ne m'ôtera de la pensée qu'elle n'est pas morte +par l'effet d'un malheureux hasard, mais bien plutôt par celui d'une +méchante volonté! Mais, ajouta encore le vieux pâtre, il n'est peut-être +pas prudent pour un pauvre homme, même quand l'île est abandonnée, le +château détruit et la rive déserte, de parler de ces choses-là .» + +--Il est bien nécessaire d'en parler, cependant, dit Morosini d'une voix +altérée, en interrompant, par l'effet d'une forte préoccupation, le récit +d'Ezzelin; mais il est nécessaire de n'en pas parler à la légère et sur de +simples soupçons; car ceci est encore plus grave et plus odieux, s'il est +possible, que tout le reste. + +--Il est présumable, reprit l'examinateur, que le comte Ezzelin a des +preuves à l'appui de tout ce qu'il avance. Nous l'engageons à poursuivre +son récit sans se laisser troubler par aucune observation, de quelque part +qu'elle vienne.» + +Ezzelin étouffa un soupir. + +«C'est une rude tâche, dit-il, que celle que j'ai embrassée. Quand la +justice ne peut réparer le mal commis, son rôle est tout amertume et pour +celui qui la rend et pour ceux qui la reçoivent. Je poursuivrai néanmoins +et remplirai mon devoir jusqu'au bout. Pressé par mes questions, le vieux +pâtre me raconta qu'il avait vu souvent la signora Soranzo durant son +séjour à San-Silvio. Il avait, sur le revers du rocher, un coin de terre +où il cultivait des fleurs et des fruits; il les lui portait, et recevait +d'elle de généreuses aumônes. Il la voyait dépérir, et il ne doutait pas, +d'après ce qu'il avait recueilli des propos des serviteurs du château, +qu'elle ne fût pour son époux un objet de haine ou de dédain. Le jour qui +précéda l'incendie du château, il la vit encore: elle paraissait mieux +portante, mais fort agitée. «Écoute, lui dit-elle, tu vas porter cette +boîte au lieutenant de vaisseau Mezzani;» et elle prit sur sa table un +petit coffre de bronze, qu'elle lui mit presque dans les mains. Mais elle +le lui retira aussitôt, et, changeant d'avis, elle lui dit: «Non! tu +pourrais payer ce message de ta vie; je ne le veux pas. Je trouverai un +autre moyen...» Et elle le renvoya sans lui rien confier, mais en le +chargeant d'aller trouver le lieutenant et de lui dire de venir la voir +tout de suite. Le vieillard fit la commission. Il ignore si le lieutenant +se rendit à l'ordre de la signora Giovanna. Le lendemain, l'incendie avait +dévoré le donjon, et Giovanna Morosini était ensevelie sous les ruines.» + +Ezzelin se tut. + +«Est-ce là tout ce que vous avez à dire, seigneur comte? lui dit +l'examinateur. + +--C'est tout. + +--Voulez-vous produire vos preuves? + +--Je ne suis point venu ici, dit Ezzelin, en me vantant de produire les +preuves de la vérité; j'y suis venu pour dire la vérité telle qu'elle est, +telle que je la possède en moi. Je ne songeais point à amener Orio Soranzo +au pied de ce tribunal lorsque j'ai acquis la certitude de ses crimes. En +revenant à Venise, je ne voulais que le chasser de ma maison, de ma +famille, et remettre son sort entre les mains de l'amiral. Vous m'avez +sommé de dire ce que je savais, je l'ai fait; je l'affirmerai par serment, +et j'engagerai mon honneur à le soutenir désormais envers et contre tous. +Orio Soranzo pourra soutenir le contraire, il pourra fort bien affirmer +par serment que j'en ai menti. Votre conscience jugera, et votre sagesse +prononcera qui de lui ou de moi est un imposteur et un lâche. + +--Comte Ezzelin, dit Morosini, le conseil des Dix fera de votre assertion +l'appréciation qu'il jugera convenable. Quant à moi, je n'ai pas de +jugement à formuler dans cette affaire, et quelque douloureuses que soient +mes impressions personnelles, je saurai les renfermer, puisque l'accusé +est dans les mains de la justice. Je dois seulement me constituer en +quelque sorte son défenseur jusqu'à ce que vous m'ayez, sous tous les +rapports, ôté le courage de le faire. Vous avez avancé une autre +accusation que j'ai à peine la force de rappeler, tant elle soulève en moi +de souvenirs amers et de sentiments douloureux. Je dois vous demander, +malgré ce que vous venez de dire, si vous avez une preuve matérielle à +fournir de l'attentat dont, selon vous, mon infortunée nièce aurait été +victime? + +--Je demande la permission de répondre au noble Morosini, dit Stefano +Barbolamo en se levant; car cette tâche m'appartient, et c'est d'après mes +conseils et mes instances, je dirai plus, c'est sous ma garantie, que le +comte Ezzelin a raconté ce qu'il avait appris du vieux pâtre de Curzolari. +Sans doute ceci prouverait peu de chose, isolé de tout le reste; mais la +suite de l'examen prouvera que c'est un fait de haute importance. Je +demande à ce qu'on enregistre seulement toutes les circonstances de ce +récit, et à ce qu'on procède au reste de l'examen.» + +Le juge fit un signe, et une porte s'ouvrit; la personne qu'on allait +introduire se fit attendre quelques instants. Orio s'assit brusquement au +moment où elle parut. + +C'était Naam; le docteur regardait Orio très-attentivement. + +«Puisque Vos Excellences passent à l'examen du troisième chef d'accusation, +dit-il, je demande à être entendu sur un fait récent qui dénouera +certainement tout le noeud de cette affaire, et qui seul pouvait m'engager, +ainsi que je l'ai fait depuis quelques jours, à me porter l'adversaire de +l'accusé. + +--Parlez, dit le juge: cette séance, consacrée à l'examen des faits, +appelle et accueille toute espèce de révélation. + +--Avant-hier, dit Barbolamo, messer Orio Soranzo, que depuis plusieurs +jours je voyais en qualité de médecin, ainsi que sa complice, me témoigna +un grand dégoût de la vie, et me supplia de lui procurer du poison, afin, +disait-il, que, si le mensonge et la haine triomphaient du bon droit et de +la vérité, il pût se soustraire aux lenteurs d'un supplice indigne en tout +cas d'un patricien. Ne pouvant me délivrer de son obsession, mais ne +m'arrogeant pas le droit de soustraire un accusé à la justice des lois, +j'allai lui chercher une poudre soporifique, et l'assurai que quelques +grains de cette poudre suffiraient pour le délivrer de la vie. Il me fit +les plus vifs remercîments, et me promit de n'attenter à ses jours +qu'après la décision du tribunal. + +«Vers le soir, je fus appelé par l'intendant des prisons à porter mes +soins à la fille arabe Naam, la complice d'Orio. Le geôlier, étant rentré +dans son cachot quelques heures après lui avoir porté son repas, l'avait +trouvée plongée dans un sommeil léthargique, et l'on craignait qu'elle +n'eût tenté de s'empoisonner. Je la trouvai en effet endormie par l'effet +bien appréciable d'un narcotique. J'examinai ses aliments, et je trouvai +dans son breuvage le reste de la poudre que j'avais donnée à messer +Soranzo. Je pris des informations, et je sus par le geôlier que chaque +jour messer Soranzo envoyait à Naam des aliments plus choisis que ceux de +la prison, et une certaine boisson préparée avec du miel et du citron, +dont elle avait l'habitude. Moi-même je m'étais prêté, avec la permission +de l'intendant, à porter à la captive ces adoucissements au régime de la +prison, réclamés par son état fébrile. Pour m'assurer du fait, je portai +le fond du vase à l'apothicaire qui m'avait vendu la poudre; il l'analysa +et constata que c'était la même. J'ai fait constater aussi les +circonstances de l'envoi de cette boisson à Naam par son maître; et il +résulte de tout ceci que messer Orio Soranzo, craignant sans doute quelque +révélation fâcheuse de la part de son esclave, a voulu l'empoisonner et se +servir de moi à cet effet: ce dont je lui sais le plus grand gré du monde; +car la méfiance et l'antipathie que je ressentais pour lui, depuis le +premier jour où j'ai eu l'honneur de le voir, sont enfin justifiées, et ma +conscience n'est plus en guerre avec mon instinct. Je ne me justifierai +pas auprès de messer Orio de l'espèce d'animosité que depuis hier je porte +contre lui dans cette affaire; peu m'importe ce qu'il en pense. Mais +auprès de vous, noble et vénéré seigneur Morosini, je tiens à ne point +passer pour un homme qui s'acharne sur les vaincus, et qui se plaît à +fouler aux pieds ceux qui tombent. Si, dans cette circonstance, je me suis +investi d'un rôle tout à fait contraire à mes goûts et à mes habitudes, +c'est que j'ai failli être pris pour complice d'un nouveau crime de messer +Soranzo, et qu'entre le rôle de dupe de l'imposture et celui de vengeur de +la vérité, j'aime encore mieux le dernier. + +--Tout ceci, s'écria Orio, tremblant et un peu égaré, est un tissu de +mensonges et d'atrocités, ourdi par le comte Ezzelin pour me perdre. Si +cette pauvre créature que voici, ajouta-t-il en montrant Naam, pouvait +entendre ce qui se dit autour d'elle et à propos d'elle, si elle pouvait y +répondre, elle me justifierait de tout ce qu'on m'impute; et, quoique +souillée d'un crime qui m'ôte une grande partie de la confiance que +j'avais en elle, j'oserais encore invoquer son témoignage... + +--Vous êtes libre de l'invoquer,» dit le juge. + +Orio s'adressa alors en arabe à Naam, et l'adjura de le disculper. Elle +garda le silence et ne tourna même pas la tête vers lui. Il sembla qu'elle +ne l'eût pas entendu. + +«Naam, dit le juge, vous allez être interrogée; voudrez-vous cette fois +nous répondre, ou êtes-vous réellement dans l'impossibilité de le faire? + +--Elle ne peut, dit Orio, ni répondre aux paroles qui lui sont adressées +ni les comprendre. Je ne vois point ici d'interprète, et, si vos +seigneuries le permettent, je lui transmettrai... + +--Ne prends pas cette peine, Orio, dit Naam d'une voix ferme et dans un +langage vénitien très-intelligible. Il faut que tu sois bien simple, +malgré toute ton habileté, pour croire que, depuis un an que j'habite +Venise, je n'ai pas appris à comprendre et à parler la langue qu'on parle +à Venise. J'ai eu mes raisons pour te le cacher, comme tu as eu les +tiennes pour agir avec moi ainsi que tu l'as fait. Écoute, Orio, j'ai +beaucoup de choses à te dire, et il faut que je te les dise devant les +hommes, puisque tu as détruit la sécurité de nos tête-à -tête, puisque ta +méfiance, ton ingratitude et ta méchanceté ont brisé la pierre de ce +sépulcre où je m'étais ensevelie avec toi.» + +En parlant ainsi, Naam, que son état de faiblesse autorisait à rester +assise, était appuyée sur le dossier d'une stalle en bois placée à quelque +distance d'Orio. Son coude soutenait nonchalamment sa tête, et elle se +tournait à demi vers Soranzo pour lui parler, comme on dit, par-dessus +l'épaule; mais elle ne daignait pas se tourner entièrement de son côté ni +jeter les yeux sur lui. Il y avait dans son attitude quelque chose de si +profondément méprisant, qu'Orio sentit le désespoir s'emparer de lui, et +il fut tenté de se lever et de se déclarer coupable de tous les crimes, +pour en finir plus vite avec toutes ces humiliations. + +Naam poursuivit son discours avec une tranquillité effrayante. Ses yeux, +creusés par la fièvre, semblaient de temps en temps céder à un reste de +sommeil léthargique. Mais sa volonté semblait aussitôt faire un effort, et +les éclairs d'un feu sombre succédaient à cet abattement. + +«Orio, dit-elle sans changer d'attitude, je t'ai beaucoup aimé, et il fut +un temps où je te croyais si grand, que j'aurais tué mon père et mes +frères pour te sauver. Hier encore, malgré le mal que je t'ai vu commettre +et malgré tout celui que j'ai commis pour toi, il n'est pas de juges +impitoyables, il n'est pas de bourreaux avides de sang et de tortures qui +eussent pu m'arracher un mot contre toi. Je ne t'estimais plus, je ne te +respectais plus; mais je t'aimais encore, du moins je te plaignais; et, +puisqu'il me fallait mourir, je n'eusse pas voulu t'entraîner avec moi +dans la tombe. Aujourd'hui est bien différent d'hier; aujourd'hui je te +hais et je te méprise, tu sais pourquoi. Allah me commande de te punir, et +tu seras puni sans que je te plaigne. + +»Pour toi, j'ai assassiné mon premier maître, le pacha de Patras. C'était +la première fois que je répandais le sang. Un instant je crus que mon sein +allait se briser et ma tête se fendre. Tu m'as reproché depuis d'être +lâche et féroce; que cette accusation retombe sur ta tête! + +»Je t'ai sauvé cette fois de la mort, et bien d'autres fois depuis; +lorsque tu combattais contre tes compatriotes, à la tête des pirates, je +t'ai fait un rempart de mon corps, et bien souvent ma poitrine sanglante a +paré les coups destinés à l'invincible Uscoque. + +»Un soir tu m'as dit: + +«Mes complices me gênent; je suis perdu si tu ne m'aides à les anéantir.» +J'ai répondu: «Anéantissons-les.» Il y avait deux matelots intrépides, qui +t'avaient cent fois fait voler sur les ondes dans la tempête, et qui, +chaque nuit, t'avaient ramené au seuil de ton château avec une fidélité, +une adresse et une discrétion au-dessus de tout éloge et de toute +récompense. Tu m'as dit: «Tuons-les;» et nous les avons tués. Il y avait +Mezzani et Léontio, et Frémio le renégat, qui avaient partagé tes exploits +dangereux, et qui voulaient partager tes riches dépouilles. Tu m'as dit: +«Empoisonnons-les;» et nous les avons empoisonnés. Il y avait des +serviteurs, des soldats, des femmes qui eussent pu s'apercevoir de tes +desseins et interroger les cadavres. Tu m'as dit: «Effrayons et dispersons +tous ceux qui dorment sous ce toit;» et nous avons mis le feu au château. + +»J'ai participé à toutes ces choses avec la mort dans l'âme, car les +femmes ont horreur du sang répandu. J'avais été élevée dans une riante +contrée, parmi de tranquilles pasteurs, et la vie féroce que tu me faisais +mener ressemblait aussi peu aux habitudes de mon enfance que ton rocher nu +et battu des vents ressemblait aux vertes vallées et aux arbres embaumés +de ma patrie. Mais je me disais que tu étais un guerrier et un prince, et +que tout est permis à ceux qui gouvernent les hommes et leur font la +guerre. Je me disais qu'Allah place leur personne sur un roc escarpé, où +ils ne peuvent gravir qu'en marchant sur beaucoup de cadavres, et où ils +ne se maintiendraient pas longtemps s'ils ne renversaient au fond des +abîmes tous ceux qui essayent de s'élever jusqu'à eux. Je me disais que le +danger ennoblit le meurtre et le pillage, et qu'après tout, tu avais assez +exposé ta vie pour avoir le droit de disposer de celle de tes esclaves +après la victoire. Enfin, j'essayais de trouver grand, ou du moins +légitime, tout ce que tu commandais; et il en eût toujours été ainsi, si +tu n'avais pas tué ta femme. + +»Mais tu avais une femme belle, chaste et soumise. Elle eût été digne, par +sa beauté, de la couche d'un sultan; elle était digne, par sa fidélité, de +ton amour, et, par sa douceur, de l'amitié et du respect que j'avais pour +elle. Tu m'avais dit: «Je la sauverai de l'incendie. J'irai d'abord à elle, +je la prendrai dans mes bras, je la porterai sur mon navire.» Et je te +croyais, et je n'aurais jamais pensé que tu fusses capable de +l'abandonner. + +»Cependant, non content de la livrer aux flammes, et craignant sans doute +que je ne volasse à son secours, tu as été la trouver et lu l'as frappée +de ton poignard. Je l'ai vue baignée dans son sang, et je me suis dit: +L'homme qui s'attaque à ce qui est fort est grand, car il est brave; +l'homme qui brise ce qui est faible est méprisable, car il est lâche; et +j'ai pleuré ta femme, et j'ai juré sur son cadavre que, le jour où tu +voudrais me traiter comme elle, sa mort serait vengée. + +»Cependant je t'ai vu souffrir, j'ai cru à tes larmes, et je t'ai +pardonné. Je t'ai suivi à Venise; je t'ai été fidèle et dévouée comme le +chien l'est à celui qui le nourrit, comme le cheval l'est à celui qui lui +passe le mors et la bride. J'ai dormi à terre, en travers de ta porte, +comme la panthère au seuil de l'antre où reposent ses petits. Je n'ai +jamais adressé la parole à un autre que toi; je n'ai jamais fait entendre +une plainte, et mon regard même ne t'a jamais adressé un reproche. Tu as +rassemblé dans ton palais des compagnons de débauche; tu t'es entouré +d'odalisques et de bayadères. Je leur ai présenté moi-même les plats d'or, +et j'ai rempli leurs coupes du vin que la loi de Mahomet me défendait de +porter à mes lèvres. J'ai accepté tout ce qui te plaisait, tout ce qui te +semblait nécessaire ou agréable. La jalousie n'était pas un sentiment fait +pour moi. Il me semblait, d'ailleurs, avoir changé de sexe en changeant +d'habit. Je me croyais ton frère, ton fils, ton ami; et, pourvu que tu me +traitasses avec amitié, avec confiance, je me trouvais heureuse. + +»Tu as voulu te remarier; tu as eu le tort de me le cacher. Je savais déjà +la langue que tu me croyais incapable de jamais apprendre. Je savais tout +ce que tu faisais. Je ne t'aurais jamais contrarié dans ton projet; +j'eusse aimé et respecté ta femme, je l'eusse servie comme ma patronne +légitime, car on la disait aussi belle, aussi chaste, aussi douce que la +première. Et si elle eût été perfide, si elle eut manqué à ses devoirs en +tramant quelque complot contre toi, je t'aurais aidé à la faire mourir. +Cependant tu me craignais, et tu entourais tes nouvelles amours d'un +mystère outrageant pour moi. Je t'observais, et je ne te disais +rien. + +»Ton ennemi est revenu. Je l'avais vu une seule fois; je ne pouvais ni +l'aimer ni le haïr. J'aurais été portée à l'estimer, parce qu'il était +brave et malheureux. Mais il était forcé de te chasser de chez sa soeur, +il était forcé de t'accuser et de te perdre; j'étais forcée de te délivrer +de lui. Tu m'as dit de chercher un bravo pour l'assassiner; je ne me suis +fiée qu'à moi-même, et j'ai voulu l'assassiner. J'ai frappé le serviteur +pour le maître; mais je l'ai frappé comme tu n'aurais pas su le frapper +toi-même, tant tu es déchu et affaibli, tant tu crains maintenant pour ta +vie. Au lieu de me savoir gré de ce nouveau crime, commis pour toi, tu +m'as outragée en paroles, tu as levé la main pour me frapper. Un instant +de plus, et je te tuais. Mon poignard était encore chaud. Mais, la +première colère apaisée, je me suis dit que tu étais un homme faible, usé, +égaré par la peur de mourir; je t'ai pris en pitié, et, sachant qu'il me +fallait mourir moi-même, n'ayant aucun espoir, aucun désir de vivre, j'ai +refusé de t'accuser. J'ai subi la torture. Orio! cette torture qui te +faisait tant peur pour moi, parce que tu croyais qu'elle m'arracherait la +vérité. Elle ne m'a pas arraché un mot; et, pour récompense, tu as voulu +m'empoisonner hier. Voilà pourquoi je parle aujourd'hui. J'ai tout +dit.» + +En achevant ces mots, Naam se leva, jeta sur Orio un seul regard, un +regard d'airain; puis, se tournant vers les juges: + +«Maintenant, vous autres, dit-elle, faites-moi mourir vite. C'est tout ce +que je vous demande.» + +Le silence glacial, qui semblait au nombre des institutions du terrible +tribunal, ne fut interrompu que par le bruit des dents de Soranzo qui +claquaient dans sa bouche. Morosini fit un grand effort pour sortir de +l'abattement où l'avait plongé ce récit, et, s'adressant au docteur: + +«Cette jeune fille, lui dit-il, a-t-elle quelque preuve à fournir de +l'assassinat de ma nièce? + +--Votre seigneurie connaît-elle cet objet? dit le docteur en lui +présentant un petit coffret de bronze artistement ciselé, portant le nom +et la devise des Morosini. + +--C'est moi qui l'ai donné à ma nièce, dit l'amiral. La serrure est +brisée. + +--C'est moi qui l'ai brisée, dit Naam, ainsi que le cachet de la lettre +qu'il contient. + +--C'était donc vous qui étiez chargée de le remettre au lieutenant +Mezzani? + +--Oui, c'était elle, répondit le docteur; elle l'a gardé, parce que, d'un +côté, elle savait que Mezzani trahissait la république et n'était pas dans +les intérêts de la signora Giovanna, et parce que, de l'autre, Naam se +doutait bien que ce coffret contenait quelque chose qui pouvait perdre +Soranzo. Elle cacha ce gage, pensant que plus tard la signora Giovanna le +lui demanderait. Celle-ci avait toute confiance dans Naam, et sans doute +elle croyait que cette lettre vous parviendrait. Naam vous l'eût remise si +elle n'eût craint de nuire à Soranzo en le faisant. Mais elle a gardé le +gage comme un précieux souvenir de cette rivale qui lui était chère. Elle +l'a toujours porté sur elle, et c'est hier seulement, en se convaincant de +la tentative d'empoisonnement faite sur elle par Orio, qu'elle a brisé le +cachet de la lettre, et qu'après l'avoir lue elle me l'a remise.» + +L'amiral voulut lire la lettre. Le juge examinateur la lui demanda en +vertu de ses pouvoirs illimités. Morosini obéit; car il n'était point de +tête si puissante et si vénérée dans l'État qui ne fût forcée de se +courber sous la puissance des Dix. Le juge prit connaissance de la lettre, +et la remit ensuite à Morosini qui la lut à son tour; quand il l'eut finie, +il en recommença la lecture à haute voix, disant qu'il devait cette +satisfaction à l'honneur d'Ezzelin, et ce témoignage d'abandon complet à +Orio. + +La lettre contenait ce qui suit: + +«Mon oncle, ou plutôt mon père bien-aimé, je crains que nous ne nous +retrouvions pas en ce monde. Des projets sinistres s'agitent autour de moi, + des intentions haineuses me poursuivent. J'ai fait une grande faute en +venant ici sans votre aveu. J'en serai peut-être trop sévèrement punie. +Quoi qu'il arrive, et quelque bruit qu'on vienne à faire courir sur moi, +je n'ai pas le plus léger tort à me reprocher envers qui que ce soit, et +cette pensée me donne l'assurance de braver toutes les menaces et +d'accepter la mort suspendue sur ma tête. Dans quelques heures peut-être +je ne serai plus. Ne me pleurez pas. J'ai déjà trop vécu; et si +j'échappais à cette périlleuse situation, ce serait pour aller m'ensevelir +dans un cloître loin d'un époux qui est l'opprobre de la société, l'ennemi +de son pays, l'Uscoque en un mot! Dieu vous préserve d'avoir à ajouter, +quand vous lirez cette lettre, l'assassin de votre fille infortunée» + +GIOVANNA MOROSINI, + +qui jusqu'à sa dernière heure vous chérira et vous bénira comme un père.» + +Ayant achevé cette lecture, Morosini quitta sa place, et porta la lettre +sur le bureau des juges; puis il les salua profondément, et se mit en +devoir de se retirer. + +«Votre seigneurie se constituera-t-elle le défenseur de son neveu Orio +Soranzo? dit le juge. + +--Non, messer, répondit gravement Morosini. + +--Votre seigneurie n'a-t-elle rien à ajouter aux révélations qui ont été +faites ici, soit pour charger, soit pour alléger le sort des accusés? + +--Rien, messer, répondit encore Morosini. Seulement, s'il m'est permis +d'émettre un voeu personnel, j'implore l'indulgence des juges pour cette +jeune fille que l'ignorance de la vraie religion et les moeurs barbares de +sa race ont poussé à des crimes que son coeur généreux désavoue.» + +Le juge ne répondit point. Il salua le général, qui se tourna vers le +comte Ezzelin et lui serra fortement la main. Il en fit autant pour le +docteur et sortit précipitamment sans jeter les yeux sur son neveu. Au +moment où la porte s'ouvrait pour le laisser sortir, le chien favori +d'Ezzelin qui s'impatientait de ne pas voir son maître, s'élança dans la +salle, malgré les archers qui s'efforçaient de le chasser. C'était un +grand lévrier blanc, qui ne marchait que sur trois pattes. Il courut +d'abord vers son maître; mais, rencontrant Naam sur son chemin, il partit +la reconnaître, et s'arrêta un instant pour la caresser. Puis, apercevant +Orio, il s'élança vers lui avec fureur, et il fallut qu'Ezzelin le +rappelât avec autorité pour l'empêcher de lui sauter à la gorge. + +«Et toi aussi, tu m'abandonnes, Sirius! dit Orio. + +--Et lui aussi te condamne!» dit Naam. + +Le juge fit un signe, Orio fut emmené par les sbires, la porte intérieure +du palais ducal se referma sur lui. Il ne la repassa jamais, on n'entendit +jamais parler de lui. + +On vit un moine sortir le lendemain matin des prisons. On présuma qu'une +exécution avait eu lieu dans la nuit. + +Naam fut condamnée à mort séance tenante. Elle écouta son arrêt et +retourna au cachot avec une indifférence qui confondit tous les +assistants. Le docteur et le comte se retirèrent consternés de son sort; +car, malgré le meurtre de Danieli, ils ne pouvaient s'empêcher d'admirer +son courage et de s'intéresser à elle. + +Naam ne reparut pas plus qu'Orio dans Venise. + +Cependant on assure que son arrêt ne reçut pas d'exécution. Un des juges +examinateurs, frappé de sa beauté, de sa sauvage grandeur d'âme et de son +indomptable fierté, avait conçu pour elle une passion violente, presque +insensée. Il risqua, dit-on, son rang, sa réputation et sa vie, pour la +sauver. S'il faut en croire de sourdes rumeurs, il descendit la nuit dans +son cachot et lui offrit de lui conserver la vie à condition qu'elle +serait sa maîtresse, et qu'elle consentirait à vivre éternellement cachée +dans une maison de campagne aux environs de Venise. + +Naam refusa d'abord. + +Cet incurable désespoir, ce profond mépris de la vie exaltèrent de plus en +plus la passion du juge. Naam était bien, en effet, la maîtresse idéale +d'un inquisiteur d'État! Il la pressa tellement qu'elle lui répondit enfin: + +«Une seule chose me réconcilierait avec la vie: ce serait l'espoir de +revoir le pays où je suis née. Si tu veux t'engager avec moi à m'y +renvoyer dans un an, je consens à être ton esclave jusque-là . Puisqu'il +faut que je subisse l'esclavage ou la mort, je choisis l'esclavage à +condition que je conquerrai ainsi ma liberté.» + +Le traité fut accepté. Le bourreau chargé de conduire Naam dans une +gondole fermée au canal des _Mairane_, là où se faisaient les noyades, +s'apprêtait à lui passer le sac fatal, lorsque six hommes masqués et armés +jusqu'aux dents, conduisant une barque légère, se jetèrent sur lui et lui +enlevèrent sa victime. + +On fit de grands commentaires sur cet événement, on alla jusqu'à croire +qu'Orio s'était échappé et qu'il avait fui avec sa complice en pays +étranger. D'autres pensèrent que Morosini, touché de l'attachement de Naam +pour sa nièce, l'avait soustraite à la rigueur des lois. La vérité ne fut +jamais bien connue. + +Seulement on prétend que, l'année suivante, il se passa des choses +étranges à la maison de campagne du juge. Une sorte de fantôme la hantait +et remplissait d'effroi tous les environs. Le juge semblait avoir de rudes +démêlés avec le lutin, et on l'entendait parler d'une voix suppliante, +tandis que l'autre criait d'un ton de menace: + +«Si tu ne veux pas tenir ta parole, je te conseille de me tuer; car je +vais aller me livrer aux juges. J'ai rempli mes engagements, c'est à toi +de remplir les tiens.» + +Les bonnes femmes du pays en conclurent que le terrible juge avait fait un +pacte avec le diable. L'inquisition s'en serait mêlée, si tout à coup le +bruit n'eût cessé et si la maison du juge ne fût redevenue +tranquille. + +Environ cinq ans après ces événements, un groupe d'honnêtes bourgeois +prenait le café sous une tente dressée sur la rive des Esclavons. Une +famille patricienne qui venait de faire quelques tours de promenade le +long du quai, se rembarqua un peu au-dessous du café, et la gondole +s'éloigna lentement. + +«Pauvre signora Ezzelin! dit un des bourgeois en la suivant des yeux; elle +est encore bien pâle, mais elle a l'air parfaitement raisonnable. + +--Oh! elle est très-bien guérie! reprit un autre bourgeois. Ce brave +docteur Barbolamo, qui l'accompagne partout, est un si habile médecin et +un ami si dévoué! + +--Elle était donc vraiment folle? dit un troisième. + +--Une folie douce et triste, reprit le premier. La perte et le retour +inattendu de son frère le comte Ezzelin lui avaient fait une si grande +impression que pendant longtemps elle n'a pas voulu croire qu'il fût +vivant: elle le prenait pour un spectre, et s'enfuyait quand elle le +voyait. Absent, elle le pleurait sans cesse; présent, elle avait peur de +lui. + +--Certes! ce n'est pas là la vraie cause de son mal, dit le second +bourgeois. Est-ce que vous ne savez pas qu'elle allait épouser Orio +Soranzo au moment où il a disparu par là ?» + +En parlant ainsi, le citoyen de Venise indiquait d'un geste significatif +le canal des prisons qui coulait à deux pas de la tente. + +«A telles enseignes, reprit un autre interlocuteur, que, dans sa folie, +elle se faisait habiller de blanc, et pour bouquet de noces mettait à son +corsage une branche de laurier desséchée. + +--Qu'est-ce que cela signifiait? dit le premier. + +--Ce que cela signifiait? je m'en vais vous le dire. La première femme +d'Orio Soranzo avait été amoureuse du comte Ezzelin; elle lui avait donné +une branche de laurier en lui disant: Quand la femme que Soranzo aimera +portera ce bouquet, Soranzo mourra. La prédiction s'est vérifiée. Ezzelin +a donné le bouquet à sa soeur et Soranzo s'est évaporé comme tant +d'autres. + +--Et que le doge n'ait rien dit et ne se soit pas inquiété de son neveu! +voilà ce que je ne conçois pas! + +--Le doge? le doge n'était dans ce temps-là que l'amiral Morosini; et +d'ailleurs qu'est-ce qu'un doge devant le conseil des Dix? + +--Par le corps de saint Marc! s'écria un brave négociant qui n'avait +encore rien dit, tout ce que vous dites là me rappelle une rencontre +singulière que j'ai faite l'an passé pendant mon voyage dans l'Yemen. +Ayant fait ma provision de café à Moka même, il m'avait pris fantaisie de +voir la Mecque et Médine. + +»Quand j'arrivai dans cette dernière ville, on faisait les obsèques d'un +jeune homme qu'on regardait dans le pays comme un saint, et dont on +racontait les choses les plus merveilleuses. On ne savait ni son nom ni +son origine. Il se disait Arabe et semblait l'être; mais sans doute il +avait passé de longues années loin de sa patrie; car il n'avait ni ami ni +famille dont il pût ou dont il voulût se faire reconnaître. Il paraissait +adolescent, quoique son courage et son expérience annonçassent un âge plus +viril. + +»Il vivait absolument seul, errant sans cesse de montagne en montagne, et +ne paraissant dans les villes que pour accomplir des oeuvres pieuses ou de +saints pèlerinages. Il parlait peu, mais avec sagesse; il ne semblait +prendre aucun intérêt aux choses de la terre et ne pouvait plus goûter +d'autres joies ni ressentir d'autres douleurs que celles d'autrui. Il +était expert à soigner les malades, et, quoiqu'il fût avare de conseils, +ceux qu'il donnait réussissaient toujours à ceux qui les suivaient, comme +si la voix de Dieu eût parlé par sa bouche. On venait de le trouver mort, +prosterné devant le tombeau du prophète. Son cadavre était étendu au seuil +de la mosquée; les prêtres et tous les dévots de l'endroit récitaient des +prières et brûlaient de l'encens autour de lui. Je jetai les yeux, en +passant, sur ce catafalque. Quelle fut ma surprise lorsque je reconnus... +devinez qui? + +--Orio Soranzo? s'écrièrent tous les assistants. + +--Allons donc! je vous parle d'un adolescent! C'était ni plus ni moins que +ce beau page qu'on appelait Naama; vous savez? celui qui suivait toujours +et partout messer Orio Soranzo, sous un costume si riche et si bizarre! + +--Voyez un peu! dit le premier bourgeois, il y avait beaucoup de mauvaises +langues qui disaient que c'était une femme!» + +FIN DE L'USCOQUE. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Uscoque, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'USCOQUE *** + +***** This file should be named 13592-0.txt or 13592-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/5/9/13592/ + +Produced by Carlo Traverso, Christian Breville and PG Distributed +Proofreaders Europe. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Uscoque + +Author: George Sand + +Release Date: October 4, 2004 [EBook #13592] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'USCOQUE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Christian Bréville and PG Distributed +Proofreaders Europe. This file was produced from images generously +made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr + + + + + +«Je crois, Lélio, dit Beppa, que nous avons endormi le digne Asseim Zuzuf. + +--Toutes nos histoires l'ennuient, dit l'abbé. C'est un homme trop grave +pour s'intéresser à des sujets aussi frivoles. + +--Pardonnez-moi, répondit le sage Zuzuf. Dans mon pays, on aime les contes +avec passion; dans nos cafés, nous avons nos conteurs comme ici vous avez +vos improvisateurs. Leurs récits sont tour à tour en prose et en vers. +J'ai vu le poëte anglais les écouter des soirées entières. + +--Quel poëte anglais? demandai-je. + +--Celui qui a fait la guerre avec les Grecs, et qui a fait passer dans les +langues d'Europe l'histoire de Phrosine et plusieurs autres traditions +orientales, dit Zuzuf. + +--Je parie qu'il ne sait pas le nom de lord Byron! s'écria Beppa. + +--Je le sais fort bien, répondit Zuzuf. Si j'hésite à le prononcer, c'est +que je n'ai jamais pu le dire devant lui sans le faire sourire. Il paraît +que je le prononce très-mal. + +--Devant lui! m'écriai-je; vous l'avez donc connu? + +--Beaucoup, à Athènes principalement. C'est là que je lui ai raconté +l'histoire de _l'Uscoque_>, qu'il a écrite en anglais sous le titre du +_Corsaire_ et de _Lara_. + +--Comment, mon cher Zuzuf, dit Lélio, c'est vous qui êtes l'auteur des +poëmes de lord Byron? + +--Non, répondit le Corcyriote sans se dérider le moins du monde à cette +plaisanterie, car il a tout à fait changé cette histoire, dont au reste je +ne suis pas l'auteur, puisque c'est une histoire véritable. + +--Eh bien! vous allez la raconter, dit Beppa. + +--Mais vous devez la savoir, répondit-il, car c'est plutôt une histoire +vénitienne qu'un conte oriental. + +--J'ai ouï dire, reprit Beppa, qu'il avait pris le sujet de _Lara_ dans +l'assassinat du comte Ezzelino, qui fut tué de nuit, au traguet de +San-Miniato, par une espèce de renégat, du temps des guerres de Morée. + +--Ce n'est donc pas le même, dit Lélio, que ce célèbre et farouche +Ezzelin... + +--Qui peut savoir, dit l'abbé, quel est cet Ezzelin, et surtout ce Conrad? +Pourquoi chercher une réalité historique au fond de ces belles fictions de +la poésie? Ne serait-ce pas les déflorer? Si quelque chose pouvait +affaiblir mon culte pour lord Byron, ce seraient les notes +historico-philosophiques dont il a cru devoir appuyer la vraisemblance de +ses poëmes. Heureusement personne ne lui demande plus compte de ses +sublimes fantaisies, et nous savons que le personnage le plus historique +de ses épopées lyriques, c'est lui-même. Grâce à Dieu et à son génie, il +s'est peint dans ces grandes figures. Et quel autre modèle eût pu poser +pour un tel peintre? + +--Cependant, repris-je, j'aimerais à retrouver, dans quelque coin obscur +et oublié, les matériaux dont il s'est servi pour bâtir ses grands +édifices. Plus ils seraient simples et grossiers, plus j'admirerais le +parti qu'il en a su tirer. De même que j'aimerais à rencontrer les femmes +qui servirent de modèle aux vierges de Raphaël. + +--Si vous êtes curieux de savoir quel est le premier corsaire que Byron +ait songé à célébrer sous le nom de Conrad et de Lara, je pense, dit +l'abbé, qu'il nous sera facile de le retrouver; car je sais une histoire +qui a des rapports frappants avec les aventures de ces deux poëmes. C'est +probablement la même, cher Asseim, que vous racontâtes au poëte anglais, +lorsque vous fîtes amitié avec lui à Athènes? + +--Ce doit être la même, répondit Zuzuf. Or, si vous la savez, racontez-la +vous-même; vous vous en tirerez mieux que moi. + +--Je ne le pense pas, dit l'abbé. J'en ai oublié la meilleure partie, ou, +pour mieux dire, je ne l'ai jamais bien sue. + +--Nous la raconterons donc à nous deux, dit Zuzuf. Vous m'aiderez pour la +partie qui s'est passée à Venise, et moi, de mon côté, pour celle qui +s'est passée en Grèce.» + +La proposition fut acceptée, et les deux amis, prenant alternativement la +parole, se disputant parfois sur des noms propres, sur des dates et sur +des détails que l'abbé, historien scrupuleux, traitait d'apocryphes, +tandis que le Levantin, épris du romanesque avant tout, faisait bon marché +des anachronismes et des fautes de topographie, l'_Histoire de l'Uscoque_ +nous arriva enfin par lambeaux. Je vais essayer de les recoudre, sauf à +être trahi en beaucoup d'endroits par ma mémoire, et à n'être pas aussi +authentique que l'abbé Panorio pourrait le désirer s'il relisait ces +pages. Mais, heureusement pour nous, nos pauvres contes ont paru dignes de +l'index de Sa Sainteté (ce dont, à coup sûr, personne n'eût jamais été +s'aviser), et Sa Majesté l'empereur d'Autriche, _qu'on ne s'attendait +guère_ non plus _à voir en cette affaire_, faisant exécuter à Venise tous +les index du pape, il n'y a pas de danger que mon conte y arrive et y +reçoive le plus petit démenti. + +«D'abord qu'est-ce qu'un Uscoque? demandai-je au moment où l'honnête Zuzuf +essuyait sa barbe et ouvrait la bouche pour commencer son récit. + +--Ignorant! dit l'abbé. Le mot _uscocco_ vient de _scoco_, lequel, en +langue dalmate, signifie transfuge. L'origine et les diverses fortunes des +Uscoques occupent une place importante dans l'histoire de Venise. Je vous +y renvoie. Il vous suffira de savoir maintenant que les empereurs et les +princes d'Autriche se servirent souvent de ces brigands pour défendre les +villes maritimes contre les entreprises des Turcs. Pour se dispenser de +payer cette terrible garnison, qui ne se fût pas contentée de peu, +l'Autriche fermait les yeux sur leurs pirateries; et les Uscoques +faisaient main basse sur tout ce qu'ils rencontraient dans l'Adriatique, +ruinaient le commerce de la république, et désolaient les provinces +d'Istrie et de Dalmatie. Ils furent longtemps établis à Segna, au fond du +golfe de Carnie, et, retranchés là derrière de hautes montagnes et +d'épaisses forêts, ils bravèrent les efforts réitérés qu'on fit pour les +détruire. Vers 1615, un traité conclu avec l'Autriche les livra enfin sans +appui à la vengeance des Vénitiens, et le littoral de l'Italie en fut +purgé. Les Uscoques cessèrent donc de faire un corps, et, forcés de se +disperser, ils se répandirent dans toutes les mers, et grossirent le +nombre des flibustiers qui, de tout temps et en tous lieux, ont fait la +guerre au commerce des nations. Longtemps encore après l'expulsion de +cette race féroce et brutale entre toutes celles qui vivent de meurtre et +de rapine, le nom d'Uscoque demeura en horreur dans notre marine militaire +et marchande. Et c'est ici l'occasion de vous faire remarquer la distance +qui existe entre le titre de corsaire donné par lord Byron à son héros, et +celui d'uscoque que portait le nôtre. C'est à peu près celle qui sépare +les bandits de drame et d'opéra moderne des voleurs de grands chemins, les +aventuriers de roman des chevaliers d'industrie; en un mot, la fantaisie +de la réalité. Ce n'est pas que notre Uscoque ne fût, comme le corsaire +Conrad, de bonne maison et de bonne compagnie. Mais il a plu au poëte d'en +faire un grand homme au dénoûment; et il n'en pouvait être autrement, +puisque, n'en déplaise à notre ami Zuzuf, il avait oublié peu à peu le +personnage de son conte athénien pour ne plus voir dans Conrad que lord +Byron lui-même. Quant à nous, qui voulons nous soumettre à la vérité de la +chronique et rester dans le positif de la vie, nous allons vous montrer un +pirate beaucoup moins noble. + +--Un corsaire en prose, dit Zuzuf. + +--Il a beaucoup d'esprit et de gaieté pour un Turc,» me dit Beppa en +baissant la voix. + +L'histoire commença enfin. + + * * * * * + +Au commencement où éclata, vers la fin du quinzième siècle, la fameuse +guerre de Morée, étant doge Marc-Antonio Giustiniani, Pier Orio Soranzo, +dernier descendant de la race ducale de ce nom, achevait de manger à +Venise une immense fortune. C'était un homme encore jeune, d'une grande +beauté, d'une rare vigueur, de passions fougueuses, d'un orgueil effréné, +d'une énergie indomptable. Il était célèbre dans toute la république par +ses duels, ses prodigalités et ses débauches. On eût dit qu'il cherchait à +plaisir tous les moyens d'user sa vie, sans en venir à bout. Son corps +semblait être à l'épreuve du fer, et sa santé à celle de tous les excès. +Pour ses richesses, ce fut différent; elles ne tardèrent pas à succomber +aux larges saignées qu'il y faisait tous les jours. Ses amis, voyant sa +ruine approcher, voulurent lui faire des remontrances et l'engager à +s'arrêter sur la pente fatale qui l'entraînait; mais il ne voulut faire +attention à rien, et aux plus sages discours il ne répondait que par des +plaisanteries ou des rebuffades, appelant l'un pédant, traitant l'autre de +Jérémie bâtard, priant ceux qui ne trouveraient pas son vin bon d'aller +boire ailleurs, et promettant des coups d'épée à ceux qui reviendraient +lui parler d'affaires. Ce fut ainsi qu'il fit jusqu'au bout. Lorsque enfin, +toutes ses ressources épuisées, il se vit dans l'impossibilité absolue de +continuer son train de vie, il se mit pour la première fois à réfléchir +sérieusement à sa position. Après s'être bien consulté, il ne vit pour lui +que trois partis à prendre: le premier était de se casser la tête et de +laisser ses créanciers se débrouiller comme ils pourraient au milieu des +débris épars de sa fortune; le second, de se faire moine; le troisième, de +mettre ordre à ses affaires, et d'aller ensuite guerroyer contre les +Turcs. Ce fut ce dernier parti qu'il prit, se disant qu'il valait mieux +casser la tête aux autres qu'à soi-même, et que d'ailleurs il était +toujours temps d'en venir là. Il vendit donc tous ses biens, paya ses +dettes, et, avec ses derniers deniers, qui ne l'auraient pas fait vivre +deux mois, il équipa et arma une galère, et partit à la rencontre des +infidèles. Il leur fit payer cher les folies de sa jeunesse. Tous ceux qui +se trouvèrent sur sa route furent attaqués, pillés, massacrés. En peu de +temps sa petite galère devint la terreur de l'Archipel. A la fin de la +campagne, il revint à Venise avec une brillante réputation de capitaine. +Le doge, voulant lui témoigner la satisfaction de la république pour tous +les services qu'il avait rendus, lui confia, pour l'année suivante, un +poste important dans la flotte commandée par le célèbre Francesco +Morosini. Celui-ci, qui l'avait vu en maintes occasions accomplir les plus +étranges prouesses, enchanté de ses talents et de son audace, l'avait pris +en grande amitié. Orio sentit d'abord tout le parti qu'il pouvait tirer de +cette liaison pour son avancement personnel. Il ne négligea donc aucun +moyen de la resserrer davantage, et, grâce à son esprit, il réussit à +devenir d'abord le favori du général, et bientôt après son parent. + +Morosini avait une nièce âgée d'environ dix-huit ans, belle et bonne comme +un ange, sur laquelle il avait porté toutes ses affections, et qu'il +traitait comme sa fille. Après la gloire de la république, rien au monde +ne lui était plus cher que le bonheur de cette enfant adorée. Aussi lui +laissait-il en tout et toujours faire sa volonté. Et lorsque, traitant son +extrême complaisance de faiblesse dangereuse, on lui reprochait de gâter +sa nièce, il répondait qu'il avait été mis sur la terre pour batailler +contre les Turcs, et non contre sa bien-aimée Giovanna; que les vieillards +avaient bien assez de leur âge à se faire pardonner, sans y ajouter +l'ennui des longs sermons et des tristes remontrances; que d'ailleurs les +diamants ne se gâtaient jamais, quoi qu'on fît, et que Giovanna était le +plus précieux diamant de toute la terre. Il laissa donc à la jeune fille, +dans le choix d'un mari comme dans toutes les autres choses, la plus +complète liberté, ses grandes richesses lui permettant de ne pas regarder +à la fortune de l'homme qu'elle voudrait épouser. + +Parmi les nombreux prétendants qui s'étaient présentés, Giovanna avait +distingué le jeune comte Ezzelino, de la famille des princes de Padoue, +dont le noble caractère et la bonne renommée soutenaient dignement +l'illustre nom. Toute jeune et tout inexpérimentée qu'elle fût, elle avait +bien vite reconnu qu'il n'était pas poussé vers elle, comme tous les +autres, par des raisons d'orgueil ou d'intérêt, mais bien par une tendre +sympathie et un amour sincère. Aussi l'en avait-elle déjà récompensé par +le don de son estime et de son amitié. Elle donnait même déjà le nom +d'amour à ce qu'elle éprouvait pour lui, et le comte Ezzelino se flattait +d'avoir allumé une passion semblable à celle qu'il nourrissait. Déjà +Morosini avait donné son consentement à ce noble hyménée; déjà les +joailliers et les fabricants d'étoffes préparaient leurs plus précieuses +et leurs plus rares marchandises pour la toilette de la mariée; déjà tout +le quartier aristocratique _del Castello_ s'apprêtait à passer plusieurs +semaines dans les fêtes. De toutes parts on ornait les gondoles, on +renouvelait les toilettes, et c'était à qui se chercherait un degré de +parenté avec l'heureux fiancé qui allait posséder la plus belle femme et +ouvrir la maison la plus brillante de Venise. Le jour était fixé, les +invitations étaient faites; il n'était bruit que de l'illustre mariage. +Tout d'un coup une nouvelle étrange circula. Le comte Ezzelin avait +suspendu tous les préparatifs; il avait quitté Venise. Les uns le disaient +assassiné; d'autres prétendaient que, sur un ordre du conseil des dix, il +venait d'être envoyé en exil. Pourquoi donnait-on à son absence des motifs +sinistres? Le bruit et l'agitation régnaient toujours au palais Morosini; +on continuait les apprêts de la noce, et aucune invitation n'était +retirée. La belle Giovanna était partie pour la campagne avec son oncle; +mais au jour fixé pour la célébration de son mariage, elle devait revenir. +Le général écrivait ainsi à ses amis, et les engageait à se réjouir du +bonheur de sa famille. + +D'un autre côté, des gens dignes de foi avaient récemment rencontré le +comte Ezzelin aux environs de Padoue, se livrant au plaisir de la chasse +avec une ardeur singulière, et ne paraissant nullement pressé de retourner +à Venise. Une dernière version donnait à croire qu'il s'était retiré dans +sa villa, et qu'enfermé seul et désolé il passait les nuits dans les +larmes. + +Que se passait-il donc? Le peuple vénitien est le plus curieux qui soit au +monde. Il y avait là un beau thème pour les ingénieux commentaires des +dames et les railleuses observations des jeunes gens. Il paraissait +certain que Morosini mariait toujours sa nièce; mais ce dont on ne pouvait +plus douter, c'est qu'il ne la mariait point avec Ezzelin. Pour quelle +cause mystérieuse cet hymen était-il rompu à la veille d'être contracté? +Et quel autre fiancé s'était donc trouvé là, comme par enchantement, pour +remplacer tout à coup le seul parti qui eût semblé jusque-là convenable? +On se perdait en conjectures. + +Un beau soir, on vit une gondole fort simple glisser sur le canal de +Fusine; mais, à la rapidité de sa marche et au bon air des gondoliers, on +eut bientôt reconnu que ce devait être quelque personnage de haut rang +revenant incognito de la campagne. Quelques désoeuvrés qui se promenaient +sur une barque dans les mêmes eaux suivirent cette gondole de près et +virent le noble Morosini assis à côté de sa nièce. Orio Soranzo était à +demi couché aux pieds de Giovanna, et dans la douce préoccupation avec +laquelle Giovanna caressait le beau lévrier blanc d'Orio, il y avait tout +un monde de délices, d'espérance et d'amour. + +«En vérité! s'écrièrent toutes les dames qui prenaient le frais sur la +terrasse du palais Mocenigo, lorsque la nouvelle arriva au bout d'une +heure dans le beau monde: Orio Soranzo! ce mauvais sujet!» Puis il se fit +un grand silence, et personne ne se demanda comment la chose avait pu +arriver. Celles qui affectaient le plus de mépriser Orio Soranzo et de +plaindre Giovanna Morosini, savaient trop bien qu'Orio était un homme +irrésistible. + +Un soir, Ezzelin, après avoir passé le jour à poursuivre le sanglier au +fond des bois, rentrait triste et fatigué. La chasse avait été magnifique, +et les piqueurs du comte s'étonnaient qu'une si belle partie n'eût pas +éclairci le front de leur maître. Son air morne et son regard sombre +contrastaient avec les fanfares et les aboiements des chiens, auxquels +l'écho répondait joyeusement du haut des tourelles du vieux manoir. Au +moment où le comte franchissait le pont-levis, un courrier, qui venait +d'arriver quelques minutes avant lui, vint à sa rencontre, et, tenant +d'une main la bride de son cheval poudreux et haletant, lui présenta de +l'autre, en s'inclinant presque à terre, une lettre dont il était porteur. +Le comte, qui d'abord avait jeté sur lui un regard distrait et froid, +tressaillit au nom que prononçait l'envoyé. Il saisit la lettre d'une main +convulsive, et, arrêtant son ardent coursier avec une impatience qui le +fit cabrer, il resta un instant incertain et farouche, comme s'il eût +voulu répondre à ce message par l'insulte et le mépris; mais, se calmant +presque aussitôt, il donna un sequin d'or à l'envoyé et descendit de +cheval sur le pont même, se croyant à la porte de ses appartements, et +laissant traîner dans la poussière les rênes de sa noble monture. + +Il était enfermé depuis une heure environ dans un cabinet, lorsque son +écuyer vint lui dire que le courrier, conformément aux ordres de ses +maîtres, allait repartir pour Venise, et qu'auparavant il désirait prendre +les ordres du noble comte. Celui-ci parut s'éveiller comme d'un rêve. A un +signe qu'il fit, l'écuyer lui apporta de quoi écrire, et le lendemain +matin Giovanna Morosini reçut des mains du courrier la réponse suivante: + +«Vous me dites, madame, que des bruits de diverses natures circulent dans +le public à propos de votre mariage et de mon départ. Selon les uns, +j'aurais encouru la disgrâce de votre famille par quelque action basse ou +quelque liaison honteuse; selon les autres, j'aurais eu d'assez graves +sujets de plainte contre vous pour vous faire l'affront de me retirer à la +veille de l'hyménée. Quant au premier de ces bruits, vous avez trop de +bonté, et vous prenez trop de soin, madame. Je suis fort peu sensible, à +l'heure qu'il est, à l'effet que peut produire mon malheur dans l'opinion +publique; il est assez grand par lui-même pour que je ne l'aggrave pas par +des préoccupations d'un ordre inférieur. Quant à la seconde supposition +dont vous me parlez, je conçois combien votre orgueil en doit souffrir; et +votre orgueil est fondé, madame, sur de trop légitimes prétentions pour +que j'entre en révolte contre ce qu'il peut vous dicter en cet instant. +L'arrêt est cruel; cependant je bornerai toute ma plainte à vous le dire +aujourd'hui, et demain j'obéirai. Oui, je reparaîtrai à Venise, et, +prenant votre invitation pour un ordre, j'assisterai à votre mariage. Vous +voulez que j'étale en public le spectacle de ma douleur, vous voulez que +tout Venise lise sur mon front l'arrêt de votre dédain. Je le conçois, il +faut que l'opinion immole un de nous à la gloire de l'autre. Pour que +votre seigneurie ne soit point accusée de trahison ou de déloyauté, il +faut que je sois raillé et montré au doigt comme un sot qui s'est laissé +supplanter du jour au lendemain; j'y consens de grand coeur. Le soin de +votre honneur m'est plus cher que celui de ma propre dignité. Que ceux qui +me trouveront trop complaisant s'apprêtent nonobstant à le payer cher! +Rien ne manquera au triomphe d'Orio Soranzo! pas même le vaincu marchant +derrière son char, les mains liées et le front chargé de honte! Mais +qu'Orio Soranzo ne cesse jamais de vous sembler digne de tant de gloire! +car ce jour-là le vaincu pourrait bien se sentir les mains libres, et lui +prouver que le soin de votre honneur, madame, est le premier et l'unique +de votre esclave fidèle,» etc. + +Tel était l'esprit de cette lettre dictée par un sentiment sublime, mais +écrite en beaucoup d'endroits dans un style à la mode du temps, si +emphatique, et chargé de tant d'antithèses et de concetti, que j'ai été +forcé de vous la traduire en langue moderne pour la rendre intelligible. + +Le lendemain, le comte Ezzelin quitta son manoir au coucher du soleil, et +descendit la Brenta sur sa gondole. Tout le monde dormait encore au palais +Memmo lorsqu'il y arriva. La noble dame Antonia Memmo était veuve de +Lotario Ezzelino, oncle du jeune comte; c'était chez elle qu'il résidait à +Venise, lui ayant confié l'éducation de sa soeur Argiria, enfant de quinze +ans, d'une beauté merveilleuse et d'un aussi noble coeur que lui-même. +Ezzelin aimait sa soeur comme Morosini aimait sa nièce; c'était la seule +proche parente qui lui restât, et c'était aussi l'unique objet de ses +affections avant qu'il eût connu Giovanna Morosini. Abandonné par celle-ci, +il revenait vers sa jeune soeur avec plus de tendresse. Seule dans tout +ce palais, elle était déjà levée lorsqu'il arriva; elle courut à sa +rencontre, et lui fit le plus affectueux accueil; mais Ezzelin crut voir +un peu de trouble et une sorte de crainte dans la sympathie qu'elle lui +témoignait. Il la questionna sans pouvoir lui arracher son innocent secret; +mais il comprit sa sollicitude, lorsqu'elle le supplia de prendre du +sommeil, au lieu de sortir comme il en témoignait l'intention. Elle +semblait vouloir lui cacher un malheur imminent, et, lorsqu'elle +tressaillit en entendant la grosse cloche de la tour Saint-Marc sonner le +premier coup de la messe, Ezzelin fut certain de ce qu'il avait pressenti. +«Ma douce Argiria, lui dit-il, tu crois que j'ignore ce qui se passe; tu +t'effrayes de ma présence à Venise le jour du mariage de Giovanna +Morosini. Sois sans crainte; je suis calme, tu le vois, et je viens exprès +pour assister à ce mariage, selon l'invitation que j'en ai reçue.--A-t-on +bien osé vous inviter? s'écria la jeune fille en joignant les mains. +A-t-on bien poussé l'insulte et l'impudeur jusqu'à vous faire part de ce +mariage? Oh! j'étais l'amie de Giovanna! Dieu m'est témoin que tant +qu'elle vous a aimé je l'ai aimée comme ma soeur; mais aujourd'hui je la +méprise et je la déteste. Moi aussi, je suis invitée à son mariage, mais +je n'irai point. Je lui arracherais son bouquet de la tête et je lui +déchirerais son voile si je la voyais revêtue de ces ornements pour donner +la main à votre rival. Oh! Dieu! préférer à mon frère un Orio Soranzo, un +débauché, un joueur, un homme qui méprise toutes les femmes et qui a fait +mourir sa mère de chagrin! Eh quoi! mon frère, vous le regarderez en face? +Oh! n'allez pas là! Vous ne pouvez y aller sans avoir quelques desseins +terribles. N'y allez pas! méprisez ce couple indigne de votre colère. +Abandonnez Giovanna à son triste bonheur. C'est là qu'elle trouvera son +châtiment.--Mon enfant, répondit Ezzelin, je suis profondément ému de +votre sollicitude, et je suis heureux, puisque votre amitié pour moi est +si vive. Mais ne craignez rien de ma colère ni de ma douleur, et sachez +que vous ne comprenez rien à ce qui m'arrive. Sachez, mon enfant chérie, +que Giovanna Morosini n'a eu aucun tort envers moi. Elle m'a aimé, elle me +l'a avoué naïvement; elle m'a accordé sa main. Puis un autre est venu; un +homme plus habile, plus audacieux, plus entreprenant, un homme qui avait +besoin de sa fortune, et qui, pour la fasciner, a été grand orateur et +grand comédien. Il l'a emporté; elle l'a préféré; elle me l'a dit, et je +me suis retiré; mais elle me l'a dit avec franchise, avec douceur, avec +bonté même. Ne haïssez donc point Giovanna, et restez son amie comme je +reste son serviteur. Allez éveiller votre tante; priez-la de vous mettre +vos plus beaux habits, et de venir avec vous et avec moi à la noce de +Giovanna Morosini.» + +Grande fut la surprise de la tante lorsque la jeune fille consternée vint +lui déclarer les intentions du comte. Mais elle l'aimait tendrement; elle +croyait en lui et vainquit sa répugnance. Ces deux femmes, richement +parées, la vieille avec tout le luxe majestueux et lourd de l'antique +noblesse, la jeune avec tout le goût et toute la grâce de son âge, +accompagnèrent Ezzelin à l'église Saint-Marc. + +Leurs préparatifs avaient duré assez long temps pour que la messe et la +cérémonie du mariage fussent déjà terminées lorsque Ezzelin parut avec +elles sur le seuil de la basilique. Il se trouva donc face à face en +entrant avec Giovanna Morosini et Orio Soranzo, qui sortaient en grande +pompe se tenant par la main. Giovanna était véritablement une perle de +beauté, une _perle d'Orient_, comme on disait en ce temps-là, et les roses +blanches de sa couronne étaient moins pures et moins fraîches que le front +qu'elles ceignaient de leur diadème virginal. Le plus beau de tous les +pages portait les longs plis de sa robe de drap d'argent, et son corsage +était serré dans un réseau de diamants. Mais ni sa beauté ni sa parure +n'éblouirent la jeune Argiria. Non moins belle et non moins parée, elle +serra fortement le bras de son frère et marcha d'un pas assuré à la +rencontre de Giovanna. Son attitude fière, son regard plein de reproche et +son sourire un peu amer troublèrent Giovanna Soranzo. Elle devint pâle +comme la mort en voyant le frère et la soeur, l'un muet et calme comme un +désespoir sans ressource, l'autre qui semblait être l'expression vivante +de l'indignation concentrée d'Ezzelin. Orio sentit défaillir sa jeune +épouse, et ne sembla pas voir Ezzelin; mais son attention se porta tout +entière sur la jeune Argiria, et il fixa sur elle un regard étrange, mêlé +d'ardeur, d'admiration et d'insolence. Argiria fut aussi troublée de ce +regard que Giovanna l'avait été du sien. Elle s'appuya tremblante sur le +bras d'Ezzelin, et prit ce qu'elle éprouvait pour de la haine et de la +colère. + +Morosini, s'avançant alors à la rencontre d'Ezzelin, le serra dans ses +bras, et les témoignages d'affection qu'il lui donna semblèrent une +protestation contre la préférence que Giovanna avait donnée à Soranzo. Le +cortége s'arrêta, et les curieux se pressèrent pour voir cette scène dans +laquelle ils espéraient trouver l'explication du dénoûment inattendu des +amours d'Ezzelin et de Giovanna. Mais les amateurs de scandale se +retirèrent mal contents. Où l'on s'attendait à un échange de provocations +et à des dagues hors du fourreau, on ne vit qu'embrassades et +protestations. Morosini baisa la main de la signora Memmo et le front +d'Argiria, qu'il avait coutume de traiter comme sa fille; puis il l'attira +doucement, et cette aimable fille, ne pouvant résister à la prière tacite +du vénérable général, s'approcha tout à fait de Giovanna. Celle-ci +s'élança vers son ancienne amie et l'embrassa avec une irrésistible +effusion. En même temps elle tendit la main à Ezzelin, qui la baisa d'un +air respectueux et calme en lui disant tout bas: «Madame; êtes-vous +contente de moi?--Vous êtes à jamais mon ami et mon frère,» lui dit +Giovanna. Elle entraîna Argiria avec elle, et Morosini, offrant sa main à +la signora Memmo, entraîna aussi Ezzelin en s'appuyant sur son bras. C'est +ainsi que le cortége se remit en marche, et gagna les gondoles au son des +fanfares et aux acclamations du peuple qui jetait des fleurs sur le +passage de la mariée en échange des grandes largesses distribuées par elle +à la porte de la basilique. Il n'y eut donc pas lieu cette fois à gloser +sur les infortunes d'un amant rebuté, non plus que sur le triomphe d'un +amant préféré. On remarqua seulement que les deux rivaux étaient fort +pâles, et que, placés à deux pas l'un de l'autre, s'effleurant à chaque +instant et entre-croisant leurs paroles avec les mêmes interlocuteurs, ils +mettaient une admirable persévérance à ne pas voir le visage et à ne pas +entendre la voix l'un de l'autre. + +Lorsqu'on fut rendu au palais Morosini, le premier soin du général fut +d'emmener à part le comte et sa famille, et de leur exprimer +chaleureusement sa reconnaissance pour leur magnanime témoignage de +réconciliation. «Nous avons dû agir ainsi, répondit Ezzelin avec une +dignité respectueuse, et il n'a pas tenu à moi que, dès les premiers jours +de notre rupture, ma noble tante ne fît les premiers pas vers la signora +Giovanna. Au reste, j'ai été lâche peut-être en me retirant à la campagne +comme je l'ai fait. Ma douleur me faisait un besoin impérieux de la +solitude. Voilà mon excuse. Aujourd'hui je suis soumis à l'arrêt du destin, +et je ne pense pas que, si mon visage trahit quelque regret mal étouffé, +personne ici ait l'audace d'en triompher trop ouvertement. + +--Si mon neveu avait ce malheur, répondit Morosini, il se rendrait à +jamais indigne de mon estime. Mais il n'en sera pas ainsi. Orio Soranzo +n'est pas, il est vrai, l'époux que j'aurais choisi pour ma Giovanna. Les +prodigalités et les désordres de sa première jeunesse m'ont fait hésiter à +donner un consentement que ma nièce a su enfin m'arracher. Mais je dois +rendre à la vérité cet hommage, qu'en tout ce qui touche à l'honneur, à +l'exquise loyauté, je n'ai rien vu en lui qui ne justifie la haute opinion +qu'il a su donner de son caractère à Giovanna. + +--Je le crois, mon général, répondit Ezzelin. Malgré le blâme que tout +Venise déverse sur la folle conduite de messer Orio Soranzo, malgré +l'espèce d'aversion qu'il inspire généralement, comme je ne sache pas que +jamais aucune action basse ou méchante ait mérité cette antipathie, j'ai +dû me taire lorsque j'ai vu qu'il l'emportait sur moi dans le coeur de +votre nièce. Chercher à me réhabiliter dans l'esprit de Giovanna aux +dépens d'un autre, ne convenait point à ma manière de sentir. Quoi qu'il +m'en eût coûté cependant, je l'eusse fait, si j'eusse cru messer Soranzo +tout à fait indigne de votre alliance; j'eusse dû cet acte de franchise à +l'amitié et au respect que je vous porte; mais les beaux faits d'armes de +messer Orio, à la dernière campagne, prouvent que, s'il a été capable de +ruiner sa fortune, il est capable aussi de la relever glorieusement. Ne me +demandez pas pour lui ma sympathie, et ne me commandez pas de lui tendre +la main; je serais forcé de vous désobéir. Mais ne craignez pas que je le +décrie ni que je le provoque; j'estime sa vaillance, et il est votre neveu. + +--Il suffit, dit le général en embrassant de nouveau le noble Ezzelin; +vous êtes le plus digne gentilhomme de l'Italie, et mon coeur saignera +éternellement de ne pouvoir vous appeler mon fils. Que n'en ai-je un! et +qu'il fût doué de vos grandes qualités! je vous demanderais pour lui la +main de cette belle et noble enfant, que j'aime presque autant que ma +Giovanna.» En parlant ainsi, Francesco Morosini prit le bras d'Argiria, et +la ramena dans la grande salle, où l'illustre et nombreuse compagnie +commençait les jeux et les divertissements d'usage. + +Ezzelin y resta quelques instants; mais, malgré tout l'effort de sa vertu, +il était dévoré de douleur et de jalousie; ses lèvres serrées, son regard +fixe et terne, la roideur convulsive de sa démarche, sa gaieté forcée, +tout en lui trahissait la souffrance profonde dont il était rongé. N'y +pouvant plus tenir, et voyant sa soeur oublier ses ressentiments et cesser +de le suivre d'un oeil inquiet pour s'abandonner aux affectueuses +prévenances de Giovanna, il sortit par la première porte qui se trouva +devant lui, et descendit un escalier tournant assez étroit, qui conduisait +à une galerie inférieure. Il allait sans but, ne sentant qu'un besoin +instinctif de fuir le bruit et d'être seul. Tout à coup il vit venir à lui +un cavalier qui montait légèrement l'escalier et qui ne le voyait pas +encore. Au moment où ce cavalier releva la tête, Ezzelin reconnut Orio, et +toute sa haine se réveilla comme par une explosion électrique; la couleur +revint à ses joues flétries, ses lèvres frémirent, ses yeux lancèrent des +flammes; sa main, obéissant à un mouvement involontaire, tira sa dague +hors du fourreau. + +Orio était brave, brave jusqu'à la témérité; il l'avait prouvé en mainte +occasion: il prouva par la suite qu'il l'était jusqu'à la folie. Cependant +en cet instant il eut peur; il n'est de véritable et d'infaillible +bravoure que celle des coeurs véritablement grands et infailliblement +généreux. Tant qu'un homme aime la vie avec l'âpreté du matérialisme, tant +qu'il est attaché aux faux biens, il pourra s'exposer à la mort pour +augmenter ses jouissances ou pour acquérir du renom; car les satisfactions +de la vanité sont au premier rang dans le bonheur des égoïstes: mais qu'on +vienne surprendre un tel homme au faîte de sa félicité, et que, sans lui +offrir un appât de richesse ou de gloire, on l'appelle à la réparation +d'un tort, on pourra bien le trouver lâche, et tout son respect humain ne +le cachera pas assez pour qu'on ne s'en aperçoive. + +Orio était sans armes, et son adversaire avait sur lui l'avantage de la +position; il pensa d'ailleurs qu'Ezzelin était là de dessein prémédité, +que peut-être, derrière lui, dans quelque embrasure, il avait des +complices. Il hésita un instant, et tout à coup, vaincu par l'horreur de +la mort, il tourna rapidement sur lui-même, et redescendit l'escalier avec +l'agilité d'un daim. Ezzelin stupéfait s'arrêta un instant. «Orio lâche! +s'écriait-il en lui-même; Orio le duelliste, l'arrogant, le batailleur! +Orio, le héros de la dernière guerre! Orio fuyant ma rencontre!» + +Il descendit lentement l'escalier jusqu'à la dernière marche, curieux de +voir si Orio allait revenir à lui muni de sa dague, et désirant au fond +qu'il ne le fît pas; car, la raison ayant repris le dessus, il sentait la +folie et la déloyauté de son premier mouvement. Il se trouva dans la +galerie inférieure; il y vit Orio au milieu de plusieurs valets, affectant +de leur donner des ordres, comme s'il eût été averti, par un souvenir +subit, de quelque oubli, et comme s'il fût revenu sur ses pas pour le +réparer. Il avait repris si vite tout son empire sur lui-même, il +paraissait si calme, si dégagé, qu'Ezzelin douta un instant si sa +préoccupation ne l'avait pas empêché de le voir dans l'escalier: mais cela +était fort peu probable. Néanmoins il se promena quelques instants au bout +de la galerie, ayant toujours l'oeil sur lui, et il le vit sortir avec ses +valets par une issue opposée. + +Ne songeant plus à sa vengeance et se reprochant même d'en avoir eu la +pensée, mais voulant à toute force éclaircir ses soupçons, Ezzelin +retourna à la fête, et bientôt il vit son rival rentrer avec un groupe de +conviés. Il avait sa dague à la ceinture, et cette circonstance révéla à +Ezzelin l'attention qu'Orio avait faite à son geste dans l'escalier. «Eh +quoi! pensa-t-il, il a cru que j'avais le dessein de l'assassiner? Il n'a +eu ni assez d'estime pour moi ni assez de calme et de présence d'esprit +pour me montrer que la partie n'était pas égale; et sa frayeur va été si +subite, si aveugle, qu'il n'a pas pris le temps d'apercevoir le mouvement +que j'ai fait pour rentrer ma dague dans le fourreau en voyant qu'il +n'avait pas la sienne! Cet homme n'a pas le coeur d'un noble, et je serais +bien étonné si quelque lâcheté secrète ou quelque crime inconnu n'avait +pas déjà flétri en lui le principe de l'honneur et le sentiment du +courage.» + +Dès ce moment la fête devint encore plus insupportable à Ezzelin. Il +remarqua d'ailleurs que, tout en causant avec Giovanna, sa soeur avait +laissé Orio s'approcher d'elle, et qu'elle répondait à ses questions +oiseuses et frivoles avec une timidité de moins en moins hautaine. Orio +pensait réellement que son rival avait des projets de vengeance; il +voulait voir si Argiria était dans la confidence, et, comptant surprendre +ce secret dans le maintien candide de la jeune fille, il la surveillait de +près et l'obsédait de ses impertinentes cajoleries, fixant sur elle ce +regard de faucon qui, disait-on, avait sur toutes les femmes un pouvoir +magique. Argiria, élevée dans la retraite, enfant plein de noblesse et de +pureté, ne comprenait rien à l'émotion inconnue que ce regard lui causait. +Elle se sentait prise d'une sorte de vertige, et lorsque Soranzo reportait +ensuite ses yeux enflammés d'amour sur Giovanna et lui adressait des +épithètes passionnées, elle sentait son coeur battre et ses joues brûler, +comme si ces regards et ces paroles eussent été adressés à elle-même. +Ezzelin n'aperçut pas son trouble intérieur; mais le bal allait commencer, +il craignit qu'Orio n'invitât sa soeur à danser, et il ne pouvait souffrir +qu'elle se familiarisât avec la conversation et les manières d'un homme +pour qui sa haine se changeait en mépris. Il alla prendre Argiria par la +main, et, la reconduisant auprès de sa tante, il les supplia l'une et +l'autre de se retirer. Argiria était venue à regret à la fête; et quand +son frère l'en arracha, elle sentit quelque chose se briser en elle, comme +si un vif regret l'eût atteinte au fond de l'âme. Elle se laissa emmener +sans pouvoir dire un mot, et la bonne tante, qui avait une confiance sans +bornes dans la sagesse et la dignité d'Ezzelin, le suivit sans lui faire +une seule question. + +La fête des noces fut magnifique, et dura plusieurs jours; mais le comte +Ezzelin n'y reparut pas: il était reparti le soir même pour Padoue, +emmenant sa tante et sa soeur avec lui. + +C'était certainement beaucoup pour un homme presque ruiné la veille d'être +devenu l'époux d'une des plus riches héritières de la république et le +neveu du généralissime; c'était de quoi satisfaire une ambition ordinaire. +Mais rien ne suffisait à Orio, parce qu'il abusait de tout. Il ne lui +aurait rien fallu de moins qu'une fortune de roi pour subvenir à ses +dépenses de fou. C'était un homme à la fois insatiable et cupide, à qui +tous les moyens étaient bons pour acquérir de l'argent, et tous les +plaisirs bons pour le dépenser. Il avait surtout la passion du jeu. +Accoutumé qu'il était à tous les dangers et à toutes les voluptés, ce +n'était plus que dans le jeu qu'il trouvait des émotions. Il jouait donc +d'une manière qui, même dans ce pays et ce siècle de joueurs, semblait +effrayante, exposant souvent, sur un coup de dés, sa fortune tout entière, +gagnant et perdant vingt fois par nuit le revenu de cinquante familles. Il +ne tarda pas à faire de larges trouées dans la dot de sa femme, et sentit +bientôt qu'il fallait ou changer de vie ou réparer ses pertes, s'il ne +voulait se trouver dans la même position qu'avant son mariage. Le +printemps était revenu, et l'on s'apprêtait à reprendre les hostilités. Il +déclara à Morosini qu'il désirait garder l'emploi que la république lui +avait confié sous ses ordres, et regagna ainsi, par son ardeur militaire, +les bonnes grâces de l'amiral, qu'il avait commencé à perdre par sa +mauvaise conduite. Quand le moment fut venu de mettre à la voile, il se +rendit à son poste avec sa galère, et appareilla avec le reste de la +flotte au commencement de 1686. + +Il prit une part brillante à tous les principaux combats qui signalèrent +cette mémorable campagne, et se distingua particulièrement au siège de +Coron et à la bataille que gagnèrent les Vénitiens sur le capitan-pacha +Mustapha dans les plaines de la Laconie. Quand l'hiver arriva, Morosini, +après avoir mis en état de défense ses nombreuses conquêtes, mena la +flotte hiverner à Corfou, où elle était à même de surveiller à la fois +l'Adriatique et la mer Ionienne. En effet, les Turcs ne firent pendant +toute la mauvaise saison aucune tentative sérieuse; mais les habitants des +écueils du golfe de Lépante, soumis l'année précédente par le général +Strasold, profitant du moment où la violence des vents et la perpétuelle +agitation de la mer empêchaient les gros navires de guerre vénitiens de +sortir, protégés d'ailleurs contre ceux qu'ils pouvaient rencontrer par la +petitesse et la légèreté de leurs barques qui allaient se cacher, comme +des oiseaux de mer, derrière le moindre rocher, se livraient presque +ouvertement à la piraterie. Ils attaquaient tous les bâtiments de commerce +que les affaires forçaient à tenter ce passage difficile, souvent même des +galères armées, s'en emparaient la plupart du temps, pillaient les +chargements et massacraient les équipages. Les Missolonghis surtout +s'étaient réfugiés dans les îles Curzolari, situées entre la Morée, +l'Étolie et Céphalonie, et causaient d'horribles ravages. Le généralissime, +pour y mettre un terme, envoya, dans les îles les plus infestées, des +garnisons de marins choisis avec de fortes galères, et en confia le +commandement aux officiers les plus habiles et les plus résolus de +l'armée. Il n'oublia pas Soranzo, qui, ennuyé de l'inaction où se tenait +l'armée, avait l'un des premiers demandé du service contre les pirates, et +il lui confia un poste digne de ses talents et de son courage. Il fut +envoyé avec trois cents hommes à la plus grande des îles Curzolari, et +chargé de surveiller l'important passage qu'elles commandent. Son arrivée +jeta la terreur parmi les Missolonghis, qui connaissaient sa bravoure +indomptable et son impitoyable sévérité; et dans les premiers temps, il ne +se commit pas un seul acte de piraterie vers les parages qu'il commandait, +tandis que les autres gouvernements, malgré l'activité des garnisons, +continuaient à être le théâtre de fréquents et terribles brigandages. Son +oncle, enchanté de sa réussite complète, lui fit envoyer par la république +des lettres de félicitation. + +Cependant Orio, trompé dans l'espoir qu'il avait formé de trouver des +ennemis à combattre et à dépouiller, voulut tenter un grand coup qui +réparât à son égard ce qu'il appelait l'injustice du sort. Il avait appris +que le pacha de Patras gardait dans son palais des trésors immenses, et +que, se fiant sur la force de la ville et sur le nombre des habitants, il +laissait faire à ses soldats une assez mauvaise garde. Prenant là-dessus +ses dispositions, il choisit les cent plus braves soldats de sa troupe, +les fit monter sur une galère, gouverna sur Patras de manière à n'y +arriver que de nuit, cacha son navire et ses gens dans une anse abritée, +descendit le premier à terre, et se dirigea seul et déguisé vers la ville. +Vous connaissez le reste de cette aventure, qui a été si poétiquement +racontée par Byron. A minuit, Orio donna le signal convenu à sa troupe, +qui se mit en marche pour venir le joindre à la porte de la ville. Alors +il égorgea les sentinelles, traversa silencieusement la ville, surprit le +palais, et commença à le piller. Mais, attaqué par une troupe vingt fois +plus nombreuse que la sienne, il fut refoulé dans une cour et cerné de +toutes parts. Il se défendit comme un lion, et ne rendit son épée que +longtemps après avoir vu tomber le dernier de ses compagnons. Le pacha, +épouvanté, malgré sa victoire, de l'audace de son ennemi, le fit enfermer +et enchaîner dans le plus profond cachot de son palais, pour avoir le +plaisir de voir souffrir et trembler peut-être celui qui l'avait fait +trembler. Mais l'esclave favorite du pacha, nommée Naam, qui avait vu de +ses fenêtres le combat de la nuit, séduite par la beauté et le courage du +prisonnier, vint le trouver en secret et lui offrit la liberté, s'il +consentait à partager l'amour qu'elle ressentait pour lui. L'esclave était +belle, Orio facile en amour et très-désireux en outre de la vie et de la +liberté. Le marché fut conclu, bientôt aussi exécuté. La troisième nuit, +Naam assassina son maître, et, à la faveur du désordre qui suivit ce +meurtre, s'enfuit avec son amant. Tous deux montèrent dans une barque que +l'esclave avait fait préparer, et se rendirent aux îles Curzolari. + +Pendant deux jours, le comte resta plongé dans une tristesse profonde. La +perte de sa galère était un notable échec à sa fortune particulière, et le +sacrifice inutile qu'il avait fait de cent bons soldats pouvait porter une +rude atteinte à sa réputation militaire, et par conséquent nuire à +l'avancement qu'il espérait obtenir de la république; car pour lui toutes +choses se réalisaient en intérêts positifs, et il n'aspirait aux grands +emplois qu'à cause de la facilité qu'on a de s'y enrichir. Il ne pensa +bientôt plus qu'aux mauvais résultats de sa folle expédition et aux moyens +d'y remédier. + +Alors on le vit changer complètement son genre de vie, et son caractère +sembla être aussi changé que sa conduite. D'aventureux et de téméraire, il +devint circonspect et méfiant; la perte de sa principale galère lui en +faisait, disait-il, un devoir. Celle qui lui restait ne pouvait plus se +risquer dans des parages éloignés. Elle demeura donc en observation non +loin de la crique de rochers qui lui servait de port, et se borna à courir +des bordées autour de l'île, sans la perdre de vue. Encore n'était-ce plus +Orio qui la commandait. Il avait confié ce soin à son lieutenant, et n'y +mettait plus le pied que de loin en loin pour y passer des revues. +Toujours enfermé dans l'intérieur du château, il semblait plongé dans le +désespoir. Les soldats murmuraient hautement contre lui sans qu'il parût +s'en soucier; mais tout d'un coup il sortait de son apathie pour infliger +les châtiments les plus sévères, et ses retours à l'autorité de la +discipline étaient marqués par des cruautés qui rétablissaient la +soumission et faisaient régner la crainte pendant plusieurs jours. + +Cette manière d'agir porta ses fruits. Les pirates, encouragés d'une part +par le désastre de Soranzo à Patras, de l'autre par la timidité de ses +mouvements autour des îles Curzolari, reparurent dans le golfe de Lépante +et s'avancèrent jusque dans le détroit; et bientôt ces parages devinrent +plus périlleux qu'ils ne l'avaient jamais été. Presque tous les navires +marchands qui s'y engageaient disparaissaient aussitôt, sans qu'on en +reçût jamais aucune nouvelle, et ceux qui arrivaient à leur destination +disaient n'avoir dû leur salut qu'à la rapidité de leur marche et à +l'opportunité du vent. + +Cependant le comte Ezzelino avait quitté l'Italie de son côté, sans revoir +ni Giovanna ni le palais Morosini. Peu de jours après le mariage de +Soranzo, il avait fait ses adieux à sa famille, et avait obtenu de la +république un ordre de départ. Il s'était embarqué pour la Morée, où il +espérait oublier, dans les agitations de la guerre et les fumées de la +gloire, les douleurs de l'amour et les blessures faites à son orgueil. Il +s'était distingué non moins que Soranzo dans cette campagne, mais sans y +trouver la distraction et l'enivrement qu'il y cherchait. Toujours triste +et fuyant la société des gens plus heureux que lui, se sentant mal à +l'aise d'ailleurs auprès de Morosini, il avait obtenu de celui-ci le +commandement de Coron durant l'hiver. Cependant il arriva que Morosini, +apprenant les nouveaux ravages de la piraterie, résolut de donner à +Ezzelino un commandement plus rapproché du théâtre de ces brigandages, et +le rappela auprès de lui vers la fin de février. Ezzelino quitta donc la +Messénie et se dirigea vers Corfou avec un équipage plus vaillant que +nombreux. Sa traversée fut heureuse jusqu'à la hauteur de Zante. Mais là +les vents d'ouest le forcèrent de quitter la pleine mer et de s'engager +dans le détroit qui sépare Céphalonie de la pointe nord-ouest de la Morée. +Il y lutta pendant toute une nuit contre la tempête, et le lendemain, +quelque heures avant le coucher du soleil, il se trouva à la hauteur des +îles Curzolari. Il allait doubler la dernière des trois principales, et, +poussé par un vent favorable, il veillait avec quelques matelots à la +manoeuvre; le reste, fatigué par la navigation de la nuit précédente, se +reposait sous le pont. Tout à coup, des rochers qui forment le promontoire +nord-ouest de cette île, s'élança à sa rencontre une embarcation chargée +d'hommes. Ezzelino vit du premier coup d'oeil qu'il avait affaire à des +pirates missolonghis. Il feignit pourtant de ne pas les reconnaître, +ordonna tranquillement à son équipage de s'apprêter au combat, mais sans +se montrer davantage, et continua sa route, comme s'il ne se fût point +aperçu du danger. Cependant les pirates s'approchèrent à grand renfort de +voiles et de rames, et finirent par aborder la galère. Quand Ezzelino vit +les deux navires bien engagés et les Missolonghis poser leurs ponts +volants pour commencer l'attaque, il donna le signal à son équipage, qui +se leva tout entier comme un seul homme. A cette vue, les pirates +hésitèrent; mais un mot de leur chef ranima leur première audace, et ils +se jetèrent en masse sur le pont ennemi. Le combat fut terrible et +longtemps égal. Ezzelino, qui ne cessait d'encourager et de diriger ses +matelots, remarqua que le chef ennemi, au contraire, nonchalamment assis à +la poupe de son navire, ne prenait aucune part à l'action, et semblait +considérer ce qui se passait comme un spectacle qui lui aurait été tout à +fait étranger. Étonné d'une pareille tranquillité, Ezzelino se mit à +regarder plus attentivement *cette* homme étrange. Il était vêtu comme les +autres Missolonghis, et coiffé d'un large turban rouge; une épaisse barbe +noire lui cachait la moitié du visage, et ajoutait encore à l'énergie de +ses traits. Ezzelino, tout en admirant sa beauté et son calme, crut se +rappeler qu'il l'avait déjà rencontré quelque part, dans un combat sans +doute. Mais où? c'était ce qu'il lui était impossible de trouver. Cette +idée ne fit que lui traverser la tête, et le combat s'empara de nouveau de +toute son attention. La chance menaçait de lui devenir défavorable; ses +gens, après s'être très-bravement battus, commençaient à faiblir, et +cédaient peu à peu le terrain à leurs opiniâtres adversaires. Ce que +voyant le jeune comte, il jugea qu'il était temps de payer de sa personne, +afin de ranimer par son exemple sa troupe découragée. Il redevint donc de +capitaine soldat, et se précipita, le sabre au poing, dans le plus fort de +la mêlée, au cri de Saint-Marc, Saint-Marc et en avant! Il tua de sa main +les plus avancés des assaillants, et, suivi de tous les siens qui +revinrent à la charge avec une nouvelle ardeur, il les fit reculer à leur +tour. Le chef ennemi fit alors ce qu'avait fait Ezzelino. Voyant ses +pirates en retraite, il se leva brusquement de son banc, empoigna une +hache d'abordage, et s'élança contre les Vénitiens en poussant un cri +terrible. Ceux-ci à son aspect s'arrêtèrent incertains: Ezzelino seul osa +marcher à lui. Ce fut sur un des ponts volants qui unissaient les deux +navires que les deux chefs se rencontrèrent. Ezzelino allongea de toute sa +force un coup d'épée au Missolonghi qui s'avançait découvert; mais +celui-ci para le coup avec le manche de sa hache, et menaçait déjà du +tranchant la tête du comte, lorsque Ezzelino, qui de l'autre main tenait +un pistolet, lui fracassa la main droite. Le pirate s'arrêta un instant, +jeta un regard de rage sur son arme qui lui échappait, éleva en l'air sa +main sanglante en signe de défi, et se retira au milieu des siens. Ceux-ci, +voyant leur chef blessé et l'ennemi encore prêt à les bien recevoir, +enlevèrent rapidement les ponts d'abordage, coupèrent les amarres, et +s'éloignèrent presque aussi vite qu'ils étaient venus. En moins d'un quart +d'heure ils eurent disparu derrière les rochers d'où ils étaient sortis. + +Ezzelino, dont l'équipage avait été très-maltraité, croyant avoir +satisfait à l'honneur par sa belle défense, ne jugea pas à propos de +s'exposer de nuit à un nouveau combat, et alla mettre sa galère sous la +protection du château situé dans la grande île. La nuit tombait quand il +jeta l'ancre. Il donna ses ordres à son équipage, et, se jetant dans une +barque, il s'approcha du château. + +Ce château était situé au bord de la mer, sur d'énormes rochers taillés à +pic, au milieu desquels les vagues allaient s'engouffrer avec fracas, et +dominait à la fois toute l'île, et tout l'horizon jusqu'aux deux autres +îles; il était entouré, du côté de la terre, d'un fossé de quarante pieds, +et fermé partout par une énorme muraille. Aux quatres coins, des donjons +aigus se dressaient comme des flèches. Une porte de fer bouchait la seule +issue apparente qu'eut le château. Tout cela était massif, noir, morne et +sinistre: on eût dit de loin le nid d'un oiseau de proie gigantesque. + +Ezzelin ignorait que Soranzo eût échappé au désastre de Patras; il avait +appris sa folle entreprise, sa défaite et la perte de sa galère. Le bruit +de sa mort avait couru, puis aussi celui de son évasion; mais on ne savait +point à l'extrémité de la Morée ce qu'il y avait de faux ou de vrai dans +ces récits divers. Les brigandages des pirates missolonghis donnaient +beaucoup plus de probabilité à la nouvelle de la mort de Soranzo qu'à +celle de son salut. + +Le comte avait donc quitté Coron avec un vague sentiment de joie et +d'espoir; mais durant le voyage ses pensées avaient repris leur tristesse +et leur abattement ordinaires. Il s'était dit que, dans le cas où Giovanna +serait libre, l'aspect de son premier fiancé serait une insulte à ses +regrets, et que peut-être elle passerait pour lui de l'estime à la haine; +et puis, en examinant son propre coeur, Ezzelin s'imagina ne plus trouver +au fond de cet abîme de douleur qu'une sorte de compassion tendre pour +Giovanna, soit qu'elle fût l'épouse, soit qu'elle fût la veuve d'Orio +Soranzo. + +Ce fut seulement en mettant le pied sur le rivage de l'île Curzolari +qu'Ezzelino, reprenant sa mélancolie habituelle, dont la chaleur du combat +l'avait distrait un instant, se souvint du problème qui tenait sa vie +comme en suspens depuis deux mois; et, malgré toute l'indifférence dont il +se croyait armé, son coeur tressaillit d'une émotion plus vive qu'il +n'avait fait à l'aspect des pirates. Un mot du premier matelot qu'il +trouva sur la rive eût pu faire cesser cette angoisse; mais, plus il la +sentait augmenter, moins il avait le courage de s'informer. + +Le commandant du château, ayant reconnu son pavillon et répondu au salut +de sa galère par autant de coups de canon qu'elle lui en avait adressé, +vint à sa rencontre, et lui annonça qu'en l'absence du gouverneur il était +chargé de donner asile et protection aux navires de la république. Ezzelin +essaya de lui demander si l'absence du gouverneur était momentanée, ou +s'il fallait entendre par ce mot la mort d'Orio Soranzo; mais, comme si sa +propre vie eût dépendu de la réponse du commandant, il ne put se résoudre +à lui adresser cette question. Le commandant, qui était plein de +courtoisie, fut un peu surpris du trouble avec lequel le jeune comte +accueillait ses civilités, et prit cet embarras pour de la froideur et du +dédain. Il le conduisit dans une vaste salle d'architecture sarrasine, +dont il lui fit les honneurs; et peu à peu il reprit ses manières +accoutumées, qui étaient les plus obséquieuses du monde. Ce commandant, +nommé Léontio, était un Esclavon, officier de fortune, blanchi au service +de la république. Habitué à s'ennuyer dans les emplois secondaires, il +était d'un caractère inquiet, curieux et expansif. Ezzelin fut forcé +d'entendre les lamentations ordinaires de tout commandant de place +condamné à un hivernage triste et périlleux. Il l'écoutait à peine; +cependant un nom qu'il prononça le tira tout à coup de sa rêverie. + +«Soranzo? s'écria-t-il, ne pouvant plus se maîtriser, qui donc est ce +Soranzo, et où est-il maintenant? + +--Messer Orio Soranzo, le gouverneur de cette île, est celui dont j'ai +l'honneur de parler à votre seigneurie, répondit Léontio; il est +impossible qu'elle n'ait pas entendu parler de ce vaillant capitaine.» + +Ezzelin se rassit en silence; puis, au bout d'un instant, il demanda +pourquoi le gouverneur d'une place si importante n'était pas à son poste, +surtout dans un temps où les pirates couvraient la mer et venaient +attaquer les galères de l'État presque sous le canon de son fort. Cette +fois il écouta la réponse du commandant. + +«Votre seigneurie, dit celui-ci, m'adresse une question fort naturelle, et +que nous nous adressons tous ici, depuis moi, qui commande la place, +jusqu'au dernier soldat de la garnison. Ah! seigneur comte! comme les plus +braves militaires peuvent se laisser abattre par un revers! Depuis +l'affaire de Patras, le noble Orio a perdu toute sa vigueur et toute son +audace. Nous nous dévorons dans l'inaction, nous dont il gourmandait +naguère la paresse et la lenteur; et Dieu sait si nous méritions de tels +reproches! Mais, quelque injustes qu'ils pussent être, nous aimions mieux +le voir ainsi que dans le découragement où il est tombé. Votre seigneurie +peut m'en croire, ajouta Léontio en baissant la voix, c'est un homme qui a +perdu la tête. Si les choses qui se passent maintenant sous ses yeux +eussent été seulement racontées il y a deux mois, il serait parti comme un +aigle de mer pour donner la chasse à ces mouettes fuyardes; il n'eût pas +eu de repos, il n'eût pu ni manger ni dormir qu'il n'eût exterminé ces +pirates et tué leur chef de sa propre main. Mais, hélas! ils viennent nous +braver jusque sous nos remparts, et le turban rouge de _l'Uscoque_ se +promène insolemment à la portée de nos regards. Sans aucun doute, c'est ce +pirate infâme qui a attaqué aujourd'hui Votre Excellence. + +--C'est possible, répondit Ezzelin avec indifférence; ce qu'il y a de +certain, c'est que, malgré leur incroyable audace, ces pirates ne peuvent +triompher d'une galère bien armée. Je n'ai que soixante hommes de guerre à +mon bord, et, sans la nuit, nous serions venus à bout, je pense, de toutes +les forces réunies des Missolonghis. Certainement vous avez ici plus +d'hommes et de munitions qu'il ne vous en faudrait, avec la forte galère +que je vois à l'ancre, pour exterminer en quelques jours cette misérable +engeance. Que pensera Morosini de la conduite de son neveu lorsqu'il saura +ce qui se passe? + +--Et qui osera lui en rendre compte? dit Léontio avec un sourire mêlé de +fiel et de terreur. Messer Orio est un homme implacable dans ses +vengeances; et si la moindre plainte contre lui partait de cet endroit +maudit pour aller frapper l'oreille de l'amiral, il n'est pas jusqu'au +dernier mousse parmi ceux qui l'habitent qui ne ressentît jusqu'à la mort +les effets de la colère de Soranzo. Hélas! la mort n'est rien, c'est une +chance de la guerre; mais vieillir sous le harnais sans gloire, sans +profit, sans avancement, c'est ce qu'il y a de pis dans la vie d'un +soldat! Qui sait comment l'illustre Morosini accueillerait une plainte +contre son neveu? Ce n'est pas moi qui me mettrai dans le plateau d'une +balance avec un homme comme Orio Soranzo dans l'autre! + +--Et grâce à ces craintes, reprit Ezzelino avec indignation, le commerce +de votre patrie est entravé, de braves négociants sont ruinés, des +familles entières, jusqu'aux femmes et aux enfants, trouvent dans leur +traversée une mort cruelle et impunie; de vils forbans, rebut des nations, +insultent le pavillon vénitien, et messer Orio Soranzo souffre ces choses! +Et parmi tant de braves soldats qui se rongent les poings d'impatience +autour de lui, il n'en est pas un seul qui ose se dévouer pour le salut de +ses concitoyens et l'honneur de sa patrie! + +--Il faut tout dire, seigneur comte,» répliqua Léontio, effrayé de +l'emportement d'Ezzelin. Puis il s'arrêta troublé, et promena un regard +autour de lui, comme s'il eût craint que les murs n'eussent des yeux et +des oreilles. + +«Eh bien! dit le comte avec chaleur, qu'avez-vous à dire pour justifier +une telle timidité? Parlez, ou je vous rends responsable de tout ceci. + +--Monseigneur, répondit Léontio en continuant à regarder avec anxiété de +côté et d'autre, le noble Orio Soranzo est peut-être plus infortuné que +coupable. Il se passe, dit-on, des choses étranges dans le secret de ses +appartements. On l'entend parler seul avec véhémence; on l'a rencontré la +nuit, pâle et défait, errant comme un possédé dans les ténèbres, affublé +d'un costume bizarre. Il passe des semaines entières enfermé dans sa +chambre, ne laissant parvenir jusqu'à lui qu'un esclave musulman qu'il a +ramené de sa malheureuse expédition de Patras. D'autres fois, par un temps +d'orage, il se hasarde, avec ce jeune homme et deux ou trois marins +seulement, sur une barque fragile, et, dépliant la voile avec une +intrépidité qui touche a la démence, il disparaît à l'horizon parmi les +écueils qui nous avoisinent de toutes parts. Il reste absent des jours +entiers, sans qu'on puisse supposer d'autre motif à ces courses inutiles +et aventureuses qu'une fantaisie maladive. Ces choses ne sont pas d'un +homme dépourvu d'énergie, votre seigneurie en conviendra. + +--Alors elles sont le fait de la plus insigne folie, reprit Ezzelin. Si +messer Orio a perdu l'esprit, qu'on l'enferme et qu'on le soigne; mais que +le commandement d'un poste d'où dépend la sûreté de la navigation ne soit +plus confié aux mains d'un frénétique. Ceci est important, et le hasard +m'impose aujourd'hui un devoir que je saurai remplir, bien que Dieu sache +à quel point il me répugne... Voyons, le gouverneur est-il absent en effet, +ou dans son lit, à cette heure? Je veux l'interroger; je veux voir, par +mes propres yeux, s'il est malade, traître ou insensé. + +--Seigneur comte, dit Léontio en paraissant vouloir cacher son inquiétude +personnelle, je reconnais à cette résolution le noble enfant de la +république; mais il m'est impossible de vous dire si le gouverneur est +enfermé dans sa chambre, ou s'il est à la promenade. + +--Comment! s'écria Ezzelin en haussant les épaules, on ne sait pas même où +le prendre quand on a affaire à lui? + +--C'est la vérité, dit Léontio, et votre seigneurie doit comprendre qu'ici +chacun désire avoir affaire au gouverneur le moins possible. Ce qui peut +arriver de moins fâcheux dans la situation d'esprit où il est, c'est qu'il +ne donne aucune espèce d'ordres. Lorsque son abattement cesse, c'est pour +faire place à une activité désordonnée, qui pourrait nous devenir funeste +si le lieutenant qui commande la galère ne savait éluder ses ordres avec +autant de prudence que d'adresse. Mais toute son habileté ne peut aboutir +qu'à nous préserver des folles manoeuvres que, du haut de son donjon, +messer Orio lui commande. Votre seigneurie sourirait de compassion si elle +voyait notre gouverneur, armé de pavillons de diverses couleurs, essayer +de faire connaître à cette distance ses bizarres intentions à son navire. +Heureusement, quand on feint de ne pas le comprendre, et qu'il est entré +dans d'effroyables colères, il perd la mémoire de ce qui s'est passé. +D'ailleurs le lieutenant Marc Mazzani est un homme de courage, qui ne +craindrait pas d'affronter sa furie, plutôt que d'aventurer la galère dans +les écueils vers lesquels messer Orio lui prescrit souvent de la diriger. +Je suis certain qu'il brûle du désir de donner la chasse aux pirates, et +que quelque jour il la leur donnera tout de bon, sans s'inquiéter de ce +que messer Orio pourra penser de sa désobéissance.--_Quelque jour! ... +pourra penser!_ ... s'écria Ezzelin, de plus en plus outré de ce qu'il +entendait. Voilà, en effet, un bien grand courage et un empressement bien +utile jusqu'à présent! Fi! monsieur le commandant, je ne conçois pas que +des hommes subissent le joug d'un aliéné, et qu'ils n'aient pas encore eu +l'idée, au lieu d'éluder ses ordres imbéciles, de lui lier les pieds et +les mains, de le jeter dans une barque sur un matelas, et de le conduire à +Corfou, pour que l'amiral, son oncle, le fasse soigner comme il +l'entendra. Allons, trêve à ces détails inutiles; faites-moi la grâce, +messer Léontio, d'aller demander pour moi une audience à Soranzo, et, s'il +me la refuse, de me montrer le chemin de ses appartements; car je ne +sortirai d'ici, je vous le jure, qu'après avoir tâté le pouls à son +honneur ou à son délire. + +Léontio hésitait encore. + +«Allez donc, monsieur, lui dit Ezzelino avec force. Que craignez-vous? +N'ai-je pas ici une galère, si la vôtre est désemparée? Et si vos trois +cents hommes ont peur d'un seul qui est malade, n'en ai-je pas soixante +qui n'ont peur de personne? Je prends sur moi toute la responsabilité de +ma détermination, et je vous promets de vous défendre, s'il le faut, +contre votre chef. Je n'aurais pas cru qu'un vieux militaire comme vous +eût besoin, pour faire son devoir, de la protection d'un jeune homme comme +moi.» + +Ezzelino, resté seul, se promena avec agitation dans la salle. Le soleil +était couché et le jour baissait. Le ciel éteignait peu à peu sa pourpre +brûlante dans les flots de la mer d'Ionie. Les rivages dentelés de la +Carnie encadraient la scène immense qui se déployait autour de l'île. Le +comte s'arrêta devant l'étroite croisée à double ogive fleurie qui +dominait, à une élévation de plus de cent pieds, ce tableau splendide. Ce +château, dont les murailles lisses tombaient sur un rocher à pic toujours +battu des vagues, semblait prendre ses racines profondes dans l'abîme et +vouloir s'élancer jusqu'aux nues. Son isolement sur cet écueil lui donnait +un aspect audacieux et misérable à la fois. Ezzelino, tout en admirant +cette situation pittoresque, sentit comme une sorte de vertige, et se +demanda si une telle résidence n'était pas bien propre à exalter jusqu'au +délire un esprit impressionnable comme devait l'être celui de Soranzo. +L'inaction, la maladie et le chagrin lui parurent, dans un pareil séjour, +des tortures pires que la mort, et une sorte de pitié vint adoucir +l'indignation qui jusque-là avait rempli son âme. + +Mais il résista à cet instinct d'un âme trop généreuse, et, comprenant +l'importance du devoir qu'il s'était imposé, il s'arracha à sa +contemplation, et reprit sa marche rapide le long de la grande salle. + +Un affreux silence, indice de terreur et de désespoir, régnait dans cette +demeure guerrière, où le bruit des armes et le cri des sentinelles eussent +dû, à toute heure, se mêler à la voix des vents et des ondes. On n'y +entendait que le cri des oiseaux de mer qui s'abattaient, à l'entrée de la +nuit, par troupes nombreuses, sur les récifs et les flots qui se brisaient +solennellement en élevant une grande plainte monotone dans l'espace. + +Ce lieu avait été témoin jadis d'une grande scène de gloire et de carnage. +Autour de ces écueils Curzolari (les antiques Échinades), l'héroïque +bâtard de Charles-Quint, don Juan d'Autriche, avait donné le premier +signal de la grande bataille de Lépante, et anéanti les forces navales de +la Turquie, de l'Égypte et de l'Algérie. La construction du château +remontait à cette époque; il portait le nom de San-Silvio, peut-être parce +qu'il avait été bâti ou occupé par le comte Silvio de Porcia, l'un des +vainqueurs de la campagne. Sur les parois de la salle, Ezzelin vit, à la +dernière lueur du jour, trembloter les grandes silhouettes des héros de +Lépante, peints à fresque assez grossièrement, dans des proportions +colossales, et revêtus de leurs puissantes armures de guerre. On y voyait +le généralissime Veniers, qui, à l'âge de soixante-seize ans, fit des +prodiges de valeur; le provéditeur Barbarigo, le marquis de Santa Cruz, +les vaillants capitaines Loredano et Malipiero, qui tous deux perdirent la +vie dans cette sanglante journée; enfin le célèbre Bragadino, qui avait +été écorché vif quelques mois avant la bataille par ordre de Mustapha, et +qui était représenté dans toute l'horreur de son supplice, la tête ceinte +d'une auréole de martyr et le corps à demi dépouillé de sa peau. Ces +fresques étaient peut-être l'oeuvre de quelque soldat artiste blessé au +combat de Lépante. L'air de la mer en avait fait tomber une partie; mais +ce qui en restait avait encore un aspect formidable, et ces spectres +héroïques, mutilés et comme flottants dans le crépuscule, firent passer +dans l'âme d'Ezzelino des émotions de terreur religieuse et d'enthousiasme +patriotique. + +Quelle fut sa surprise lorsqu'il fut tiré de son austère rêverie par les +sons d'un luth! Une voix de femme, suave et pleine d'harmonie, quoique un +peu voilée par le chagrin ou la souffrance, vint s'y mêler, et lui fit +entendre distinctement ces vers d'une romance vénitienne bien connue de +lui: + +Vénus est la belle déesse, +Venise est la belle cité. +Doux astre, ville enchanteresse, +Perles d'amour et de beauté, +Vous vous couchez dans l'onde amère, +Le soir, comme dans vos berceaux; +Car vous êtes soeurs, et pour mère +Vous eûtes l'écume des flots. + +Ezzelino n'eut pas un instant de doute sur cette romance et sur cette +voix. + +«Giovanna!» s'écria-t-il en s'élançant à l'autre bout de la salle, et en +soulevant d'une main tremblante l'épais rideau de tapisserie qui obstruait +la croisée du fond. + +Cette croisée donnait sur l'intérieur du château, sur une de ces parties +ceintes de bâtiments que dans nos édifices français du moyen âge on +appelait le préau. Ezzelino vit une petite cour dont l'aspect contrastait +avec tout le reste de l'île et du château. C'était un lieu de plaisance +bâti récemment à la manière orientale, et dans lequel on avait semblé +vouloir chercher un refuge contre l'aspect fatigant des flots et l'âpreté +des brises marines. Sur une assez large plate-forme quadrangulaire, on +avait rapporté des terres végétales, et les plus belles fleurs de la Grèce +y croissaient à l'abri des orages. Ce jardin artificiel était rempli d'une +indicible poésie. Les plantes qu'on y avait acclimatées de force avaient +une langueur et des parfums étranges, comme si elles eussent compris les +voluptés et la souffrance d'une captivité volontaire. Un soin délicat et +assidu semblait présider à leur entretien. Un jet d'eau de roche murmurait +au milieu dans un bassin de marbre de Paros. Autour de ce parterre régnait +une galerie de bois de cèdre découpée dans le goût moresque avec une +légèreté et une simplicité élégantes. Cette galerie laissait entrevoir, +au-dessous et au-dessus de ses arcades, les portes cintrées et les +fenêtres en rosaces des appartements particuliers du gouverneur; des +portières de tapisseries d'Orient et des tendines de soie écarlate en +dérobaient la vue intérieure aux regards du comte. Mais à peine eut-il, +d'une voix émue et pénétrante, répété le nom de Giovanna, qu'un de ces +rideaux se souleva rapidement. Une ombre blanche et délicate se dessina +sur le balcon, agita son voile comme pour donner un signe de +reconnaissance, et, laissant retomber le rideau, disparut au même instant. +Le comte fut forcé d'abandonner la fenêtre, Léontio venait lui rendre +compte de son message; mais Ezzelino avait reconnu Giovanna, et il +écoutait à peine la réponse du vieux commandant. + +Léontio vint annoncer que le gouverneur était réellement en course aux +environs de l'île; mais, soit qu'il eût mis pied à terre quelque part dans +les rochers de la plage de Garnie, soit qu'il se fût engagé dans les +nombreux îlots qui entourent l'île principale de Curzolari, on ne +découvrait nulle part son esquif à l'aide de la lunette. + +«Il est fort étrange, dit Ezzelin, que dans ces courses aventureuses il ne +rencontre point les pirates. + +--Cela est étrange, en effet, repartit le commandant. On dit qu'il y a un +Dieu pour les hommes ivres et pour les fous. Je gage que si messer Orio +était dans son bon sens et connaissait le danger auquel il s'expose en +allant ainsi presque seul, sur une barque, côtoyer des écueils infestés de +brigands, il aurait déjà trouvé dans ces courses la mort qu'il semble +chercher, et qui de son côté semble le fuir. + +--Vous ne m'aviez pas dit, messer Léontio, interrompit Ezzelin qui ne +l'écoutait pas, que la signora Soranzo fût ici. + +--Votre seigneurie ne me l'avait pas demandé, répondit Léontio. Elle est +ici depuis deux mois environ, et je pense qu'elle y est venue sans le +consentement de son époux; car, à son retour de l'expédition de Patras, +soit qu'il ne l'attendît pas, soit que, dans sa folie, il eût oublié +qu'elle dût venir le rejoindre, messer Orio lui a fait un accueil +très-froid. Cependant il l'a traitée avec les plus grands égards; et +puisque votre seigneurie a jeté les yeux sur la partie du château que l'on +découvre de cette fenêtre, elle a pu voir qu'on y a construit, avec une +célérité presque magique, un logement de bois à la manière orientale, +très-simple à la vérité, mais beaucoup plus agréable que ces grandes +salles froides et sombres dans le goût de nos pères. Le jeune esclave turc +que messer Soranzo a ramené de Patras a donné le plan et présidé à tous +les détails de ce harem improvisé, où il n'y a qu'une sultane, il est vrai, +mais plus belle à elle seule que les cinq cents femmes réunies du sultan. +On a fait ici tout ce qui était possible, et même un peu plus, comme l'on +dit, pour rendre supportable à la nièce de l'illustre amiral le séjour de +cette lugubre demeure.» + +Ezzelin laissait parler le vieux commandant sans l'interrompre. Il ne +savait à quoi se résoudre. Il désirait et craignait tout à la fois de voir +Giovanna. Il ne savait comment interpréter le signe qu'elle lui avait fait +de sa fenêtre. Peut-être avait-elle besoin, dans sa triste situation, +d'une protection respectueuse et désintéressée. Il allait se décider à lui +faire demander une entrevue par Léontio, lorsqu'une femme grecque, qui +était au service de Giovanna, vint de sa part le prier de se rendre auprès +d'elle. Ezzelin prit avec empressement son chapeau qu'il avait jeté sur +une table, et se disposait à suivre l'envoyée, lorsque Léontio, +s'approchant de lui et lui parlant à voix basse, le conjura de ne point +répondre à cet appel de la signora, sous peine d'attirer sur lui et sur +elle-même la colère de Soranzo. + +«Il a défendu sous les peines les plus sévères, ajouta Léontio, de laisser +aucun Vénitien, quels que soient son rang et son âge, pénétrer dans ses +appartements intérieurs; et comme il est également défendu à la signora de +franchir l'enceinte des _galeries de bois_, je déclare que cette entrevue +peut être également funeste à votre seigneurie, à la signora Soranzo et à +moi. + +--Quant à vos craintes personnelles, répondit Ezzelin d'un ton ferme, je +vous ai déjà dit, monsieur, que vous pouviez passer à bord de ma galère et +que vous y seriez en sûreté; et quant à la signora Soranzo, puisqu'elle +est exposée à de tels dangers, il est temps qu'elle trouve un homme +capable de l'y soustraire, et résolu à le tenter.» + +En parlant ainsi, il fit un geste expressif qui écarta promptement Léontio +de la porte vers laquelle il s'était précipité pour lui barrer le passage. + +«Je sais, dit celui-ci en se retirant, le respect que je dois au rang que +votre seigneurie occupe dans la république et dans l'armée; je la supplie +donc de constater au besoin que j'ai obéi à ma consigne, et qu'elle a pris +sur elle de l'outre-passer.» + +La servante grecque ayant pris, dans une niche de l'escalier, une lampe +d'argent qu'elle y avait déposée, conduisit Ezzelin, à travers un dédale +de couloirs, d'escaliers et de terrasses, jusqu'à la plate-forme qui +servait de jardin. L'air tiède du printemps hâtif et généreux de ces +climats soufflait mollement dans ce site abrité de toutes parts. De beaux +oiseaux chantaient dans une volière, et des parfums exquis s'exhalaient +des buissons de fleurs pressées et suspendues en festons à toutes les +colonnes. On eût pu se croire dans un de ces beaux _cortile_ des palais +vénitiens, où les roses et les jasmins, acclimatés avec art, semblent +croître et vivre dans le marbre et la pierre. + +L'esclave grecque souleva le rideau de pourpre de la porte principale, et +le comte pénétra dans un frais boudoir de style byzantin, décoré dans le +goût de l'Italie. + +Giovanna était couchée sur des coussins de drap d'or brodés en soie de +diverses couleurs. Sa guitare était encore dans ses mains, et le grand +lévrier blanc d'Orio, couché à ses pieds, semblait partager son attente +mélancolique. Elle était toujours belle, quoique bien différente de ce +qu'elle avait été naguère. Le brillant coloris de la santé n'animait plus +ses traits, et l'embonpoint de sa jeunesse avait été dévoré par le souci. +Sa robe de soie blanche était presque du même ton que son visage, et ses +grands bracelets d'or flottaient sur ses bras amaigris. Il semblait +qu'elle eût déjà perdu cette coquetterie et ce soin de sa parure qui, chez +les femmes, est la marque d'un amour partagé. Les bandeaux de perles de sa +coiffure s'étaient détachés et tombaient avec ses cheveux dénoués sur ses +épaules d'albâtre, sans qu'elle permît à ses esclaves de les rajuster. +Elle n'avait plus l'orgueil de la beauté. Un mélange de faiblesse +languissante et de vivacité inquiète se trahissait dans son attitude et +dans ses gestes. Lorsque Ezzelin entra, elle semblait brisée de fatigue, +et ses paupières veinées d'azur ne sentaient pas l'éventail de plumes +qu'une esclave moresque agitait sur son front; mais, au bruit que fit le +comte en s'approchant, elle se souleva brusquement sur ses coussins, et +fixa sur lui un regard où brillait la fièvre. Elle lui tendit les deux +mains à la fois pour serrer la sienne avec force; puis elle lui parla avec +enjouement, avec esprit, comme si elle l'eût retrouvé à Venise au milieu +d'un bal. Un instant après, elle étendit le bras pour prendre, des mains +de l'esclave, un flacon d'or incrusté de pierres précieuses, qu'elle +respira en pâlissant, comme si elle eût été près de défaillir; puis elle +passa ses doigts nonchalants sur les cordes de son luth, fit à Ezzelin +quelques questions frivoles dont elle n'écouta pas les réponses; enfin, se +soulevant et s'accoudant sur le rebord d'une étroite fenêtre placée +derrière elle, elle attacha ses regards sur les flots noirs où commençait +à trembler le reflet de l'étoile occidentale, et tomba dans une muette +rêverie. Ezzelin comprit que le désespoir était en elle. + +Au bout de quelques instants, elle fit signe à ses femmes de se retirer, +et lorsqu'elle fut seule avec Ezzelin, elle ramena sur lui ses grands yeux +bleus cernés d'un bleu encore plus sombre, et le regarda avec une +singulière expression de confiance et de tristesse. Ezzelin, jusque-là +mortellement troublé de sa présence et de ses manières, sentit se +réveiller en lui cette tendre pitié qu'elle semblait implorer. Il fit +quelques pas vers elle; elle lui tendit de nouveau la main, et l'attirant +à ses pieds sur un coussin: + +«O mon frère! lui dit-elle, mon noble Ezzelin! vous ne vous attendiez pas +sans doute à me retrouver ainsi! Vous voyez sur mes traits les ravages de +la souffrance; ah! votre compassion serait plus grande si vous pouviez +sonder l'abîme de douleur qui s'est creusé dans mon âme! + +--Je le devine, madame, répondit Ezzelin; et puisque vous m'accordez le +doux et saint nom de frère, comptez que j'en remplirai tous les devoirs +avec joie. Donnez-moi vos ordres, je suis prêt à les exécuter fidèlement. + +--Je ne sais ce que vous voulez dire, mon ami, reprit Giovanna; je n'ai +point d'ordres à vous donner, si ce n'est d'embrasser pour moi votre soeur +Argiria, le bel ange, de me recommander à ses prières et de garder mon +souvenir, afin de vous entretenir de moi quand je ne serai plus. Tenez, +ajouta-t-elle en détachant de sa chevelure d'ébène une fleur de +laurier-rose à demi flétrie, donnez-lui ceci en mémoire de moi, et +dites-lui de se préserver des passions; car il y a des passions qui +donnent la mort, et cette fleur en est l'emblème: c'est une fleur-reine, +on en couronne les triomphateurs; mais elle est, comme l'orgueil, un +poison subtil. + +--Et cependant, Giovanna, ce n'est pas l'orgueil qui vous tue, dit Ezzelin +en recevant ce triste don; l'orgueil ne tue que les hommes; c'est l'amour +qui tue les femmes. + +--Mais ne savez-vous pas, Ezzelin, que, chez les femmes, l'orgueil est +souvent le mobile de l'amour? Ah! nous sommes des êtres sans force et sans +vertu, ou plutôt notre faiblesse et notre énergie sont également +inexplicables! Quand je songe à la puérilité des moyens qu'on emploie pour +nous séduire, à la légèreté avec laquelle nous laissons la domination de +l'homme s'établir sur nous, je ne comprends pas l'opiniâtreté de ces +attachements si prompts à naître, si impossibles à détruire. Tout à +l'heure je redisais une romance que vous devez vous rappeler, puisque +c'est vous qui l'avez composée pour moi. Eh bien! en la chantant, je +songeais à ceci, que la naissance de Vénus est une fiction d'un sens bien +profond. A son début, la passion est comme une écume légère que le vent +ballotte sur les flots. Laissez-la grandir, elle devient immortelle. Si +vous en aviez le temps, je vous prierais d'ajouter à ma romance un couplet +où vous exprimeriez cette pensée; car je la chante souvent, et bien +souvent je pense à vous, Ezzelin. Croiriez-vous que tout à l'heure, +lorsque vous avez prononcé mon nom de la fenêtre de la galerie, votre voix +ne m'a pas laissé le moindre doute? Et quand je vous ai aperçu dans le +crépuscule, mes yeux n'ont pas hésité un instant à vous reconnaître. C'est +que nous ne voyons pas seulement avec les yeux du corps. L'âme a des sens +mystérieux, qui deviennent plus nets et plus perçants à mesure que nous +déclinons rapidement vers une fin prématurée. Je l'avais souvent ouï dire +à mon oncle. Vous savez ce qu'on raconte de la bataille de Lépante. La +veille du jour où la flotte ottomane succomba sous les armes glorieuses de +nos ancêtres autour de ces écueils, les pêcheurs des lagunes entendirent +autour de Venise de grands cris de guerre, des plaintes déchirantes, et +les coups redoublés d'une canonnade furieuse. Tous ces bruits flottaient +dans les ondes et planaient dans les cieux. On entendait le choc des armes, +le craquement des navires, le sifflement des boulets, les blasphèmes des +vaincus, la plainte des mourants; et cependant aucun combat naval ne fut +livré cette nuit-là, ni sur l'Adriatique, ni sur aucune autre mer. Mais +ces âmes simples eurent comme une révélation et une perception anticipée +de ce qui arriva le lendemain à la clarté du soleil, à deux cents lieues +de leur patrie. C'est le même instinct qui m'a fait savoir la nuit +dernière que je vous verrais aujourd'hui; et ce qui vous paraîtra fort +étrange, Ezzelin, c'est que je vous ai vu exactement dans le costume que +vous avez maintenant, et pâle comme vous l'êtes. Le reste de mon rêve est +sans doute fantastique, et pourtant je veux vous le dire. Vous étiez sur +votre galère aux prises avec les pirates, et vous déchargiez votre +pistolet à bout portant sur un homme dont il m'a été impossible de voir la +figure, mais qui était coiffé d'un turban rouge. En ce moment la vision a +disparu. + +--Cela est étrange, en effet,» dit Ezzelin en regardant fixement Giovanna, +dont l'oeil était clair et brillant, la parole animée, et qui semblait +sous l'inspiration d'une sorte de puissance divinatoire. + +Giovanna remarqua son étonnement, et lui dit: + +«Vous allez croire que mon esprit est égaré. Il n'en est rien cependant. +Je n'attache point à ce rêve une grande importance, et je n'ai point la +puissance des sibylles. Combien ne m'eût-elle pas été précieuse en ces +heures d'inquiétude dévorante qui se renouvellent sans cesse pour moi, et +qui me tuent lentement! Hélas! dans ces périls auxquels Soranzo s'expose +chaque jour, c'est en vain que j'ai interrogé de toute la puissance de mes +sens et de toute celle de mon âme l'horreur des ténèbres ou les brumes de +l'horizon; ni dans mes veilles désolées, ni dans mes songes funestes, je +n'ai trouvé le moindre éclaircissement au mystère de sa destinée. Mais +avant d'en finir avec ces visions qui sans doute vous font sourire, +laissez-moi vous dire que l'homme au turban rouge de mon rêve vous a fait, +en s'effaçant dans les airs, un signe de menace. Laissez-moi vous dire +aussi, et pardonnez-moi cette faiblesse, que j'ai senti, au moment où la +vision a disparu, une terreur que je n'avais pas éprouvée tant que le +tableau de ce combat avait été devant mes yeux; ne méprisez pas tout à +fait les appréhensions d'un esprit plus chagrin que malade. Il me semble +qu'un grand péril vous menace de la part des pirates, et je vous supplie +de ne pas vous remettre en mer sans avoir engagé mon époux à vous donner +une escorte jusqu'à la sortie de nos écueils. Promettez-moi de le faire. + +--Hélas! madame, répondit Ezzelin avec un triste sourire, quel intérêt +pouvez-vous prendre à mon sort? Que suis-je pour vous? Votre affection ne +m'a point élu époux; votre confiance ne veut pas m'accepter pour frère; +car vous refusez mes secours, et pourtant j'ai la certitude que vous en +avez besoin. + +--Ma confiance et mon affection sont à vous comme à un frère; mais je ne +comprends pas ce que vous me dites quand vous me parlez de secours. Je +souffre, il est vrai; je me consume dans une agonie affreuse, mais vous +n'y pouvez rien, mon cher Ezzelin; et puisque nous parlons de confiance et +d'affection, Dieu seul peut me rendre celles de Soranzo! + +--Vous avouez que vous avez perdu son amour, madame; n'avouerez-vous point +que vous avez à sa place hérité de sa haine?» + +Giovanna tressaillit, et, retirant sa main avec épouvante: + +«Sa haine! s'écria-t-elle, qui donc vous a dit qu'il me haïssait? Oh! +quelle parole avez-vous dite, et qui vous a chargé de me porter le coup +mortel? Hélas! vous venez de m'apprendre que je n'avais pas encore +souffert, et que son indifférence était encore pour moi du bonheur.» + +Ezzelin comprit combien Giovanna aimait encore ce rival que, malgré lui, +il venait d'accuser. Il sentit, d'une part, la douleur qu'il causait à +cette femme infortunée, et de l'autre, la honte d'un rôle tout à fait +opposé à son caractère; il se hâta de rassurer Giovanna, et de lui dire +qu'il ignorait absolument les sentiments d'Orio à son égard, mais elle eût +bien de la peine à croire qu'il eût parlé ainsi par sollicitude et sous +forme d'interrogation. + +«Quelqu'un ici vous aurait-il parlé de lui et de moi? lui répéta-t-elle +plusieurs fois en cherchant à lire sa pensée dans ses yeux. Serait-ce mon +arrêt que vous avez prononcé sans le savoir, et suis-je donc la seule ici +à ignorer qu'il me hait? Oh! je ne le croyais pas!» + +En parlant ainsi, elle fondit en larmes; et le comte, qui, malgré lui, +avait senti l'espérance se réveiller dans son coeur, sentit aussi que son +coeur se brisait pour toujours. Il fit un effort magnanime sur lui-même +pour consoler Giovanna, et pour prouver qu'il avait parlé au hasard. Il +l'interrogea affectueusement sur sa situation. Affaiblie par ses pleurs et +vaincue par la noblesse des sentiments d'Ezzelin, elle s'abandonna à plus +d'expansion qu'elle n'avait résolu peut-être d'en avoir. + +«O mon ami! lui dit-elle, plaignez-moi, car j'ai été insensée en +choisissant pour appui cet être superbe qui ne sait point aimer! Orio +n'est point comme vous un homme de tendresse et de dévouement; c'est un +homme d'action et de volonté. La faiblesse d'une femme ne l'intéresse pas, +elle l'embarrasse. Sa bonté se borne à la tolérance; elle ne s'étend pas +jusqu'à la protection. Aucun homme ne devrait moins inspirer l'amour, car +aucun homme ne le comprend et ne l'éprouve moins. Et cependant cet homme +inspire des passions immenses, des dévouements infatigables. On ne l'aime +ni ne le hait à demi, vous le savez; et vous savez aussi sans doute que, +pour les hommes de cette nature, il en est toujours ainsi. Plaignez-moi +donc; car je l'aime jusqu'au délire, et son empire sur moi est sans +bornes. Vous voyez, noble Ezzelin, que mon malheur est sans ressources. Je +ne me fais point illusion, et vous pouvez me rendre cette justice, que +j'ai toujours été sincère avec vous comme avec moi-même. Orio mérite +l'admiration et l'estime des hommes, car il a une haute intelligence, un +noble courage et le goût des grandes choses; mais il ne mérite ni l'amitié +ni l'amour, car il ne ressent ni l'un ni l'autre; il n'en a pas besoin, et +tout ce qu'il peut pour les êtres qui l'aiment, c'est de se laisser aimer. +Souvenez-vous de ce que je vous ai dit à Venise, le jour où j'ai eu le +courage egoïste de vous ouvrir mon coeur, et de vous avouer qu'il +m'inspirait un amour passionné, tandis que vous ne m'inspiriez qu'un amour +fraternel. + +--Ne rappelons pas ce jour de triste mémoire, dit Ezzelin; quand la +victime survit au supplice, chaque fois que son souvenir l'y reporte, elle +croit le subir encore. + +--Ayez le courage de vous rappeler ces choses avec moi, reprit Giovanna; +nous ne nous reverrons peut-être plus, et je veux que vous emportiez la +certitude de mon estime pour vous, et du repentir que j'ai gardé de ma +conduite à votre égard. + +--Ne me parlez pas de repentir, s'écria Ezzelin attendri; de quel crime, +ou seulement de quelle faute légère êtes-vous coupable? N'avez-vous pas +été franche et loyale avec moi? N'avez-vous pas été douce et pleine de +pitié, en me disant vous-même ce que tout autre à votre place m'eût fait +signifier par ses parents et sous le voile de quelque prétexte spécieux! +Je me souviens de vos paroles: elles sont restées gravées dans mon coeur +pour mon éternelle consolation et en même temps pour mon éternel regret. +«Pardonnez-moi, avez-vous dit, le mal que je vous fais, et priez Dieu que +je n'en sois pas punie; car je n'ai plus ma volonté, et je cède à une +destinée plus forte que moi.» + +--Hélas! hélas! dit Giovanna, oui c'était une destinée! Je le sentais déjà, +car mon amour est né de la peur, et, avant que je connusse à quel point +cette peur était fondée, elle régnait déjà sur moi. Tenez, Ezzelin, il y a +toujours eu en moi un instinct de sacrifice et d'abnégation, comme si +j'eusse été marquée, en naissant, pour tomber en holocauste sur l'autel de +je ne sais quelle puissance avide de mon sang et de mes larmes. Je me +souviens de ce qui se passait en moi lorsque vous me pressiez de vous +épouser, avant le jour fatal où j'ai vu Soranzo pour la première fois. +«Hâtons-nous, me disiez-vous; quand on s'aime, pourquoi tarder à être +heureux? Parce que nous sommes jeunes tous deux, ce n'est pas une raison +pour attendre. Attendre, c'est braver Dieu, car l'avenir est son trésor; +et ne pas profiter du présent, c'est vouloir d'avance s'emparer de +l'avenir. Les malheureux doivent dire: Demain! et les heureux: +Aujourd'hui! Qui sait ce que nous serons demain? Qui sait si la balle d'un +Turc ou une vague de la mer ne viendra pas nous séparer à jamais? Et +vous-même, pouvez-vous assurer que demain vous m'aimerez comme +aujourd'hui?» Un vague pressentiment vous faisait ainsi parler sans doute, +et vous disait de vous hâter. Un pressentiment plus vague encore +m'empêchait de céder, et me disait d'attendre. Attendre quoi? Je ne savais +pas; mais je croyais que l'avenir me réservait quelque chose, puisque le +présent me laissait désirer. + +--Vous aviez raison, dit le comte, l'avenir vous réservait l'amour. + +--Sans doute, reprit Giovanna avec amertume, il me réservait un amour bien +différent de ce que j'éprouvais pour vous. J'aurais tort de me plaindre, +car j'ai trouvé ce que je cherchais. J'ai dédaigné le calme, et j'ai +trouvé l'orage. Vous rappelez-vous ce jour où j'étais assise entre mon +oncle et vous? Je brodais, et vous me lisiez des vers. On annonça Orio +Soranzo. Ce nom me fit tressaillir, et en un instant tout ce que j'avais +entendu dire de cet homme singulier me revint à la mémoire. Je ne l'avais +jamais vu, et je tremblai de tous mes membres quand j'entendis le bruit de +ses pas. Je n'aperçus ni son magnifique costume, ni sa haute taille, ni +ses traits empreints d'une beauté divine, mais seulement deux grands yeux +noirs pleins à la fois de menace et de douceur, qui s'avançaient vers moi +fixes et étincelants. Fascinée par ce regard magique, je laissai tomber +mon ouvrage, et restai clouée sur mon fauteuil, sans pouvoir ni me lever +ni détourner la tête. Au moment où Soranzo, arrivé près de moi, se courba +pour me baiser la main, ne voyant plus ces deux yeux qui m'avaient +jusque-là pétrifiée, je m'évanouis. On m'emporta, et mon oncle, s'excusant +sur mon indisposition, le pria de remettre sa visite à un autre jour. Vous +vous retirâtes aussi sans comprendre la cause de mon évanouissement. + +»Orio, qui connaissait mieux les femmes et le pouvoir qu'il avait sur +elles, pensa qu'il pouvait bien être pour quelque chose dans mon mal +subit: il résolut de s'en assurer. Il passa une heure à se promener sur le +Canalazzo, puis se fit de nouveau débarquer au palais Morosini. Il fit +appeler le majordome, et lui dit qu'il venait savoir de mes nouvelles. +Quand on lui eut répondu que j'étais complètement remise, il monta, +présumant, disait-il, qu'il ne pouvait plus y avoir d'indiscrétion à se +présenter, et il se fit annoncer une seconde fois. Il me trouva bien pâlie, +bien embellie, disait-il, par ma pâleur même. Mon oncle était un peu +sérieux; pourtant il le remercia cordialement de l'intérêt qu'il me +portait, et de la peine qu'il avait prise de revenir sitôt s'informer de +ma santé. Et comme, après ces compliments, il voulait se retirer, on le +pria de rester. Il ne se le fit pas dire deux fois, et continua la +conversation. Résolu déjà à profiter du premier effet qu'il avait produit, +il s'étudia à déployer d'un coup devant moi tous les dons qu'il avait +reçus de la nature, et à soutenir les charmes de sa personne par ceux de +son esprit. Il réussit complètement; et lorsque, au bout de deux heures, +il prit le parti de se retirer, j'étais déjà subjuguée. Il me demanda la +permission de revenir le lendemain, l'obtint, et partit avec la certitude +d'achever bientôt ce qu'il avait si heureusement commencé. Sa victoire ne +fut ni longue ni difficile. Son premier regard m'avait intimé l'ordre +d'être à lui, et j'étais déjà sa conquête. Puis-je vraiment dire que je +l'aimais? Je ne le connaissais pas, et je n'avais presque entendu dire de +lui que du mal. Comment pouvais-je préférer un homme qui ne m'inspirait +encore que de la crainte à celui qui m'inspirait la confiance et l'estime? +Ah! devrais-je chercher mon excuse dans la fatalité? Ne ferais-je pas +mieux d'avouer qu'il y a dans le coeur de la femme un mélange de vanité +qui s'enorgueillit de régner en apparence sur un homme fort, et de lâcheté +qui va au-devant de sa domination? Oui! oui! j'étais vaine de la beauté +d'Orio; j'étais fière de toutes les passions qu'il avait inspirées, et de +tous les duels dont il était sorti vainqueur. Il n'y avait pas jusqu'à sa +réputation de débauché qui ne semblât un titre à l'attention et un appât +pour la curiosité des autres femmes. Et j'étais flattée de leur enlever ce +coeur volage et fier qui les avait toutes trahies, et qui, à toutes, avait +laissé de longs regrets. Sous ce rapport du moins, mon fatal amour-propre +a été satisfait. Orio m'est resté fidèle, et, du jour de son mariage, il +semble que les femmes n'aient plus rien été pour lui. Il a semblé m'aimer +pendant quelque temps: puis bientôt il n'a plus aimé ni moi ni personne, +et l'amour de la gloire l'a absorbé tout entier; et je n'ai pas compris +pourquoi, ayant un si grand besoin d'indépendance et d'activité, il avait +contracté des liens qui ordinairement sont destinés à restreindre l'une et +l'autre.» + +Ezzelin regarda attentivement Giovanna. Il avait peine à croire qu'elle +parlât ainsi sans arrière-pensée, et que son aveuglement allât jusqu'à ne +pas soupçonner les vues ambitieuses qui avaient porté Orio à rechercher sa +main. Voyant la candeur de cette âme généreuse, il n'osa pas chercher à +l'éclairer, et il se borna à lui demander comment elle avait perdu si vite +l'amour de son époux. Elle le lui raconta en ces termes: + +«Avant notre hyménée, il semblait qu'il m'aimât éperdument. Je le croyais +du moins; car il me le disait, et ses paroles ont une éloquence et une +conviction à laquelle rien ne résiste. Il prétendait que la gloire n'était +qu'une vaine fumée, bonne pour enivrer les jeunes gens ou pour étourdir +les malheureux. Il avait fait la dernière campagne pour faire taire les +sots et les envieux qui l'accusaient de s'énerver dans les plaisirs. Il +s'était exposé à tous les dangers avec l'indifférence d'un homme qui se +conforme à un usage de son temps et de son pays. Il riait de ces jeunes +gens qui se précipitent dans les combats avec enthousiasme, et qui se +croient bien grands parce qu'ils ont payé de leur personne et bravé des +périls que le moindre soldat affronte tranquillement. Il disait qu'un +homme avait à choisir dans la vie entre la gloire et le bonheur; que, le +bonheur étant presque impossible à trouver, le plus grand nombre était +forcé de chercher la gloire; mais que l'homme qui avait réussi à s'emparer +du bonheur, et surtout du bonheur dans l'amour, qui est le plus complet, +le plus réel et le plus noble de tous, était un pauvre coeur et un pauvre +esprit quand il se lassait de ce bonheur et retournait aux misérables +triomphes de l'amour-propre. Orio parlait ainsi devant moi, parce qu'il +avait entendu dire que vous aviez perdu mon affection pour n'avoir pas +voulu me promettre de ne point retourner à la guerre. + +»Il voyait que j'avais une âme tendre, un caractère timide, et que l'idée +de le voir s'éloigner de moi aussitôt après notre mariage me faisait +hésiter. Il voulait m'épouser, et rien ne lui eût coûté, m'a-t-il dit +depuis, pour y parvenir; il n'eût reculé devant aucun sacrifice, devant +aucune promesse imprudente ou menteuse. Oh! qu'il m'aimait alors! Mais la +passion des hommes n'est que du désir, et ils se lassent aussitôt qu'ils +possèdent. Très-peu de temps après notre hyménée, je le vis préoccupé et +dévoré d'agitations secrètes. Il se jeta de nouveau dans le bruit du monde, +et attira chez moi toute la ville. Il me sembla voir que cet amour du jeu +qu'on lui avait tant reproché, et ce besoin d'un luxe effréné qui le +faisait regarder comme un homme vain et frivole, reprenaient rapidement +leur empire sur lui. Je m'en effrayai; non que je fusse accessible à des +craintes vulgaires pour ma fortune, je ne la considérais plus comme mienne +depuis que j'avais cédé avec bonheur à Orio l'héritage de mes ancêtres. +Mais ces passions le détournaient de moi. Il me les avait peintes comme +les amusements misérables qu'une âme ardente et active est forcée de se +créer, faute d'un aliment plus digne d'elle. Cet aliment seul digne de +l'âme d'Orio, c'était l'amour d'une femme comme moi. Toutes les autres +l'avaient trompé ou lui avaient semblé indignes d'occuper toute son +énergie. Il aurait été forcé de la dépenser en vains plaisirs. Mais +combien ces plaisirs lui semblaient méprisables depuis qu'il possédait en +moi la source de toutes les joies! Voilà comment il me parlait; et moi, +insensée, je le croyais aveuglément. Quelle fut donc mon épouvante quand +je vis que je ne lui suffisais pas plus que ne l'avaient fait les autres +femmes, et que, privé de fêtes, il ne trouvait près de moi qu'ennui et +impatience! Un jour qu'il avait perdu des sommes considérables, et qu'il +était en proie à une sorte de désespoir, j'essayai vainement de le +consoler en lui disant que j'étais indifférente aux conséquences fâcheuses +de ses pertes, et qu'une vie de médiocrité ou de privations me semblerait +aussi douce que l'opulence, pourvu qu'elle ne me séparât point de lui. Je +lui promis que mon oncle ignorerait ses imprudences, et que je vendrais +plutôt mes diamants en secret que de lui attirer un reproche. Voyant qu'il +ne m'écoutait pas, je m'affligeai profondément et lui reprochai doucement +d'être plus sensible à une perte d'argent qu'à la douleur qu'il me +causait. Soit qu'il cherchât un prétexte pour me quitter, soit que j'eusse +involontairement froissé son orgueil par ce reproche, il se prétendit +outragé par mes paroles, entra en fureur et me déclara qu'il voulait +reprendre du service. Dès le lendemain, malgré mes supplications et mes +larmes, il demanda de l'emploi à l'amiral, et fit ses apprêts de départ. A +tous autres égards, j'eusse trouvé dans la tendresse de mon oncle recours +et protection. Il eût dissuadé Orio de m'abandonner, il l'eût ramené vers +moi; mais il s'agissait de guerre, et la gloire de la république l'emporta +encore sur moi dans le coeur de mon oncle. Il blâma paternellement ma +faiblesse, me dit qu'il mépriserait Soranzo s'il passait son temps aux +pieds d'une femme, au lieu de défendre l'honneur et les intérêts de sa +patrie; qu'en montrant, durant la dernière campagne, une bravoure et des +talents de premier ordre, Orio avait contracté l'engagement et le devoir +de servir son pays tant que son pays aurait besoin de lui. Enfin, il +fallut céder; Orio partit, et je restai seule avec ma douleur. + +»Je fus longtemps, bien longtemps sous le coup de cette brusque +catastrophe. Cependant les lettres d'Orio, pleines de douceur et +d'affection, me rendirent l'espérance; et, sans les angoisses de +l'inquiétude lorsque je le savais exposé à tant de périls, j'aurais encore +goûté une sorte de bonheur. Je m'imaginai que je n'avais rien perdu de sa +tendresse, que l'honneur imposait aux hommes des lois plus sacrées que +l'amour; qu'il s'était abusé lui-même lorsque, dans l'enthousiasme de ses +premiers transports, il m'avait dit le contraire; qu'enfin il reviendrait +tel qu'il avait été pour moi dans nos plus beaux jours. Quelles furent ma +douleur et ma surprise lorsqu'à l'entrée de l'hiver, au lieu de demander à +mon oncle l'autorisation de venir passer près de moi cette saison de repos +(autorisation qui certes ne lui eût pas été refusée), il m'écrivit qu'il +était forcé d'accepter le gouvernement de cette île pour la répression des +pirates! Comme il me marquait beaucoup de regrets de ne pouvoir venir me +rejoindre, je lui écrivis à mon tour que j'allais me rendre à Corfou, afin +de me jeter aux pieds de mon oncle et d'obtenir son rappel. Si je ne +l'obtenais pas, disais-je, j'irais partager son exil à Curzolari. +Cependant je n'osai point exécuter ce projet avant d'avoir reçu la réponse +d'Orio; car plus on aime, plus on craint d'offenser l'être qu'on aime. Il +me répondit, dans les termes les plus tendres, qu'il me suppliait de ne +pas venir le rejoindre, et que, quant à demander pour lui un congé à mon +oncle, il serait fort blessé que je le fisse. Il avait des ennemis dans +l'armée, disait-il; le bonheur d'avoir obtenu ma main lui avait suscité +des envieux qui tâchaient de le desservir auprès de l'amiral, et qui ne +manqueraient pas de dire qu'il m'avait lui-même suggéré cette démarche, +afin de recommencer une vie de plaisir et d'oisiveté. Je me soumis à cette +dernière défense; mais quand à la première, comme il ne me donnait pas +d'autres motifs de refus que la tristesse de cette demeure et les +privations de tout genre que j'aurais à y souffrir, comme sa lettre me +semblait plus passionnée qu'aucune de celles qu'il m'eût écrites, je crus +lui donner une preuve de dévouement en venant partager sa solitude; et +sans lui répondre, sans lui annoncer mon arrivée, je partis aussitôt. Ma +traversée fut longue et pénible; le temps était mauvais. Je courus mille +dangers. Enfin j'arrivai ici, et je fus consternée en n'y trouvant point +Orio. Il était parti pour cette malheureuse expédition de Patras, et la +garnison était dans de grandes inquiétudes sur son compte. Plusieurs jours +se passèrent sans que je reçusse aucune nouvelle de lui; je commençais à +perdre l'espérance de le revoir jamais. M'étant fait montrer l'endroit où +il avait appareillé et où il devait aussi débarquer, j'allais chaque jour, +de ce côté, m'asseoir sur un rocher, et j'y restais des heures entières à +regarder la mer. Bien des jours se passèrent ainsi sans amener aucun +changement dans ma situation. Enfin, un matin, en arrivant sur mon rocher, +je vis sortir d'une barque un soldat turc accompagné d'un jeune garçon +vêtu comme lui. Au premier mouvement que fit le soldat je reconnus Orio, +et je descendis en courant pour me jeter dans ses bras; mais le regard +qu'il attacha sur moi fit refluer tout mon sang vers mon coeur, et le +froid de la mort s'étendit sur tous mes membres. Je fus plus bouleversée +et plus épouvantée que le jour où je l'avais vu pour la première fois, et, +comme ce jour-là, je tombai évanouie: il me semblait avoir vu sur son +visage la menace, l'ironie et le mépris à leur plus haute puissance. Quand +je revins à moi, je me trouvai dans ma chambre sur mon lit. Orio me +soignait avec empressement, et ses traits n'avaient plus cette expression +terrifiante devant laquelle mon être tout entier venait de se briser +encore une fois. Il me parla avec tendresse et me présenta le jeune homme +qui l'accompagnait, comme lui ayant sauvé la vie et rendu la liberté en +lui ouvrant les portes de sa prison durant la nuit. Il me pria de le +prendre à mon service, mais de le traiter en ami bien plus qu'en +serviteur. J'essayai de parler à Naama, c'est ainsi qu'il appelle ce +garçon; mais il ne sait point un mot de notre langue. Orio lui dit +quelques mots en turc, et ce jeune homme prit ma main et la posa sur sa +tête en signe d'attachement et de soumission. + +»Pendant toute cette journée, je fus heureuse; mais dès le lendemain Orio +s'enferma dans son appartement, et je ne le vis que le soir, si sombre et +si farouche, que je n'eus pas le courage de lui parler. Il me quitta après +avoir soupé avec moi. Depuis ce temps, c'est-à-dire depuis deux mois, son +front ne s'est point éclairci. Une douleur ou une résolution mystérieuse +l'absorbe tout entier. Il ne m'a témoigné ni humeur ni colère; il s'est +donné mille soins, au contraire, pour me rendre agréable le séjour de ce +donjon, comme si, hors de son amour et de son indifférence, quelque chose +pouvait m'être bon ou mauvais! Il a fait venir des ouvriers et des +matériaux de Céphalonie pour me construire à la hâte cette demeure; il a +fait venir aussi des femmes pour me servir, et, au milieu de ses +préoccupations les plus sombres, jamais il n'a cessé de veiller à tous mes +besoins et de prévenir tous mes désirs. Hélas! il semble ignorer que je +n'en ai qu'un seul réel sur la terre, c'est de retrouver son amour. +Quelquefois... bien rarement! il est revenu vers moi, plein d'amour et +d'effusion en apparence. Il m'a confié qu'il nourrissait un projet +important; que, dévoré de vengeance contre les infidèles qui ont massacré +son escorte, pris sa galère, et qui maintenant viennent exercer leurs +pirateries presque sous ses yeux, il n'aurait pas de repos qu'il ne les +eût anéantis. Mais à peine s'était-il abandonné à ces aveux, que, +craignant mes inquiétudes et s'ennuyant de mes larmes, il s'arrachait de +mes bras pour aller rêver seul à ses belliqueux desseins. Enfin nous en +sommes venus à ce point que nous ne nous voyons plus que quelques heures +par semaine, et le reste du temps j'ignore où il est et de quoi il +s'occupe. Quelquefois il me fait dire qu'il profite du temps calme pour +faire une longue promenade sur mer, et j'apprends ensuite qu'il n'est +point sorti du château. D'autres fois il prétend qu'il s'enferme le soir +pour travailler, et je le vois, au lever du jour, dans sa barque, cingler +rapidement sur les flots grisâtres, comme s'il voulait me cacher qu'il a +passé la nuit dehors. Je n'ose plus l'interroger; car alors sa figure +prend une expression effrayante, et tout tremble devant lui. Je lui cache +mon désespoir, et les instants qu'il passe près de moi, au lieu de +m'apporter quelque soulagement, sont pour moi un véritable supplice; car +je suis forcée de veiller à mes paroles et à mes regards même, pour ne +point laisser échapper une seule de mes sinistres pensées. Quand il voit +une larme rouler dans mes yeux malgré moi, il me presse la main en silence, +se lève et me quitte sans me dire un mot. Une fois j'ai été sur le point +de me jeter à ses genoux et de m'y attacher, de m'y traîner pour obtenir +qu'il partageât au moins ses soucis avec moi, et pour lui promettre de +souscrire à tous ses desseins sans faiblesse et sans terreur. Mais, au +moindre mouvement que je fais, son regard me cloue à ma place, et la +parole expire sur mes lèvres. Il semble que, si ma douleur éclatait devant +lui, le reste de compassion et d'égards qu'il me témoigne se changerait en +fureur et en aversion. Je suis restée muette! Voilà pourquoi, quand vous +me parlez de sa haine, je dis qu'elle est impossible, car je ne l'ai point +méritée: je meurs en silence.» + +Ezzelin remarqua que ce récit laissait dans l'ombre la circonstance la +plus importante de celui de Léontio. Giovanna ne semblait nullement +considérer Soranzo comme aliéné, et les questions détournées qu'il lui +adressa prudemment à cet égard n'amenèrent aucun éclaircissement. Giovanna +manquait-elle d'une confiance absolue en lui, ou bien Léontio avait-il +fait de faux rapports? Voyant que ses investigations étaient infructueuses, +Ezzelin conclut du moins qu'elle mourrait de langueur et de tristesse si +elle restait dans ce triste château, et il la supplia de se rendre à +Corfou auprès de son oncle. Il s'offrit à l'y conduire sur-le-champ; mais +elle rejeta bien loin cette proposition, disant que pour rien au monde +elle ne voudrait laisser soupçonner à son oncle qu'elle n'était point +heureuse avec Orio; car la moindre plainte de sa part le ferait +infailliblement tomber dans la disgrâce de l'amiral. Elle soutint +d'ailleurs qu'Orio n'avait envers elle aucun mauvais procédé, et que, si +l'amour qu'elle lui portait était devenu son propre supplice, Orio ne +pouvait être accusé du mal qu'elle se faisait à elle-même. + +Ezzelin se hasarda à lui demander si elle ne vivait pas dans une sorte de +captivité, et s'il n'y avait pas une consigne sévère qui lui interdisait +la vue de tout compatriote. Elle répondit que cela n'était point, et que +pour rien au monde elle n'eût reçu Ezzelino lui-même, s'il eût fallu +désobéir à Orio pour goûter cette joie innocente. Orio ne lui avait jamais +témoigné de jalousie, et plusieurs fois il l'avait autorisée à recevoir +quiconque elle jugerait à propos, sans même l'en prévenir. + +Ezzelin ne savait que penser de cette contradiction manifeste entre les +paroles de Giovanna et celles de Léontio. Tout à coup le grand lévrier +blanc, qui semblait dormir, tressaillit, se releva, et, posant ses pattes +de devant sur le rebord de la fenêtre, resta immobile, les oreilles +dressées. + +«Est-ce ton maître, Sirius?» lui dit Giovanna. + +Le chien se retourna vers elle d'un air intelligent; puis, élevant la tête +et dilatant ses narines, il frissonna et fit entendre un long gémissement +de douleur et de tendresse. + +«Voici Orio! dit Giovanna en passant son bras blanc et maigre autour du +cou du fidèle animal; il revient! Ce noble lévrier reconnaît toujours, au +bruit des rames, le bateau de son maître; et quand je vais avec lui +attendre Orio sur le rocher, au moindre point noir qu'il aperçoit sur les +flots, il garde le silence ou fait entendre ce hurlement, selon que ce +point noir est l'esquif d'Orio ou celui d'un autre. Depuis qu'Orio ne lui +permet plus de l'accompagner, il a reporté sur moi son attachement, et ne +me quitte pas plus que mon ombre. Comme moi, il est malade et triste; +comme moi, il sait qu'il n'est plus cher à son maître; comme moi, il se +souvient d'avoir été aimé!» + +Alors Giovanna, se penchant sur la fenêtre, essaya de discerner la barque +dans les ténèbres; mais la mer était noire comme le ciel, et l'on ne +pouvait distinguer le bruit des rames du clapotement uniforme des flots +qui battaient le rocher. + +«Êtes-vous bien sûre, dit le comte, que ma présence dans votre +appartement n'indisposera point votre mari contre vous? + +--Hélas! il ne me fait pas l'honneur d'être jaloux de moi, répondit-elle. + +--Mais je ferais peut-être mieux, dit Ezzelin, d'aller au-devant de lui? + +--Ne le faites pas, répondit-elle; il penserait que je vous ai chargé +d'épier ses démarches: restez. Peut-être même ne le verrai-je pas ce soir. +Il rentre souvent de ses longues promenades sans m'en donner avis; et sans +l'admirable instinct de ce lévrier, qui me signale toujours son retour +dans le château ou dans l'île, j'ignorerais presque toujours s'il est +absent ou présent. Maintenant, à tout événement, aidez-moi à replacer ce +panneau de boiserie sur la fenêtre; car, s'il savait que je l'ai rendu +mobile pour interroger des yeux ce côté du château qui donne sur les flots, +il ne me le pardonnerait pas. Il a fait fermer cette ouverture à +l'intérieur de ma chambre, prétendant que j'alimentais à plaisir mon +inquiétude par cette inutile et continuelle contemplation de la +mer.» + +Ezzelin replaça le panneau, soupirant de compassion pour cette femme +infortunée. + +Il s'écoula encore assez de temps avant l'arrivée d'Orio. Elle fut +annoncée par l'esclave turc qui ne quittait jamais Orio. Lorsque le jeune +homme entra, Ezzelin fut frappé de la perfection de ses traits à la fois +délicats et sévères. Quoiqu'il eût été élevé en Turquie, il était facile +de voir qu'il appartenait à une race plus fièrement trempée. Le type arabe +se révélait dans la forme de ses longs yeux noirs, dans son profil droit +et inflexible, dans la petitesse de sa taille, dans la beauté de ses mains +effilées, dans la couleur bronzée de sa peau lisse, sans aucune nuance. Le +son de sa voix le fit reconnaître aussi d'Ezzelin pour un Arabe qui +parlait le turc avec facilité, mais non sans cet accent guttural dont +l'harmonie, étrange d'abord, s'insinue peu à peu dans l'âme, et finit par +la remplir d'une suavité inconnue. Lorsque le lévrier le vit, il s'élança +sur lui comme s'il eût voulu le dévorer. Alors le jeune homme, souriant +avec une expression de malignité féroce, et montrant deux rangées de dents +blanches, minces et serrées, changea tellement de visage qu'il ressembla à +une panthère. En même temps il tira de sa ceinture un poignard recourbé, +dont la lame étincelante alluma encore plus la fureur de son adversaire. +Giovanna fit un cri, et aussitôt le chien s'arrêta et revint vers elle +avec soumission, tandis que l'esclave, remettant son yatagan dans un +fourreau d'or chargé de pierreries, fléchit le genou devant sa maîtresse. + +«Voyez! dit Giovanna à Ezzelin, depuis que cet esclave a pris auprès +d'Orio la place de son chien fidèle, Sirius le hait tellement que je +tremble pour lui; car ce jeune homme est toujours armé, et je n'ai point +d'ordres à lui donner. Il me témoigne du respect et même de l'affection, +mais il n'obéit qu'à Orio. + +--Ne peut-il s'exprimer dans notre langue? dit Ezzelin, qui voyait l'Arabe +expliquer par signes l'arrivée d'Orio. + +--Non, répondit Giovanna, et la femme qui sert d'interprète entre nous +deux n'est point ici. Voulez-vous l'appeler? + +--Il n'est pas besoin d'elle, dit Ezzelin. Et adressant la parole en arabe +au jeune homme, il l'engagea à rendre compte de son message; puis il le +transmit à Giovanna. Orio, de retour de sa promenade, ayant appris +l'arrivée du noble comte Ezzelino dans son île, s'apprêtait à lui offrir à +souper dans les appartements de la signora Soranzo, et le priait de +l'excuser s'il prenait quelques instants pour donner ses ordres de nuit +avant de se présenter devant lui. + +«Dites à cet enfant, répondit Giovanna à Ezzelino, que je réponds ainsi à +son maître: L'arrivée du noble Ezzelin est un double bonheur pour moi, +puisqu'elle me procure celui de souper avec mon époux. Mais, non, +ajouta-t-elle, ne lui dites pas cela; il y verrait peut-être un reproche +indirect. Dites que j'obéis, dites que nous l'attendons.» + +Ezzelin ayant transmis cette réponse au jeune Arabe, celui-ci s'inclina +respectueusement; mais, avant de sortir, il s'arrêta debout devant +Giovanna, et, la regardant quelques instants avec attention, il lui +exprima par gestes qu'il la trouvait encore plus malade que de coutume, et +qu'il en était affligé. Ensuite, s'approchant d'elle avec une familiarité +naïve, il toucha ses cheveux et lui fit entendre qu'elle eût à les relever. + +«Dites-lui que je comprends ses bienveillants conseils, dit Giovanna au +comte, et que je les suivrai. Il m'engage à prendre soin de ma parure, à +orner mes cheveux de diamants et de fleurs. Enfant bon et rude, qui +s'imagine qu'on ressaisit l'amour d'un homme par ces moyens puérils! car, +selon lui, l'amour est l'instant de volupté qu'on donne!» + +Giovanna suivit néanmoins le conseil muet du jeune Arabe. Elle passa dans +un cabinet voisin avec ses femmes, et, lorsqu'elle en sortit, elle était +éblouissante de parure. Cette riche toilette faisait un douloureux +contraste avec la désolation qui régnait au fond de l'âme de Giovanna. La +situation de cette demeure bâtie sur les flots et, pour ainsi dire, dans +les vents, le bruit lugubre de la mer et les sifflements du sirocco qui +commençait à s'élever, l'espèce de malaise qui régnait sur le visage des +serviteurs depuis que le maître était dans le château, tout contribuait à +rendre cette scène étrange et pénible pour Ezzelin. Il lui semblait faire +un rêve; et cette femme qu'il avait tant aimée, et que le matin même il +s'attendait si peu à revoir, lui apparaissant tout d'un coup livide et +défaillante, dans tout l'éclat d'un habit de fête, lui fit l'effet d'un +spectre. + +Mais le visage de Giovanna se colora, ses yeux brillèrent, et son front se +releva avec orgueil lorsque Orio entra dans la salle d'un air franc et +ouvert, paré, lui aussi, comme aux plus beaux jours de ses galants +triomphes à Venise. Sa belle chevelure noire flottait sur ses épaules en +boucles brillantes et parfumées, et l'ombre fine de ses légères moustaches, +retroussées à la vénitienne, se dessinait gracieusement sur la pâleur de +ses joues. Toute sa personne avait un air d'élégance qui allait jusqu'à la +recherche. Il y avait si longtemps que Giovanna le voyait les vêtements en +désordre, le visage assombri ou décomposé par la colère, qu'elle s'imagina +ressaisir son bonheur en revoyant l'image fidèle du Soranzo qui l'avait +aimée. Il semblait en effet vouloir, en ce jour, réparer tous ses torts; +car, avant même de saluer Ezzelin, il vint à elle avec un empressement +chevaleresque, et baisa ses mains à plusieurs reprises avec une déférence +conjugale mêlée d'ardeur amoureuse. Il se confondit ensuite en excuses et +en civilités auprès du comte Ezzelin, et l'engagea à passer tout de suite +dans la salle où le souper était servi. Lorsqu'ils furent tous assis +autour de la table, qui était somptueusement servie, il l'accabla de +questions sur l'événement qui lui procurait _l'honorable joie_ de lui +donner l'hospitalité. Ezzelin en fit le récit, et Soranzo l'écouta avec +une sollicitude pleine de courtoisie, mais sans montrer ni surprise ni +indignation contre les pirates, et avec la résignation obligeante d'un +homme qui s'afflige des maux d'autrui, sans se croire responsable le moins +du monde. Au moment où Ezzelin parla du chef des pirates qu'il avait +blessé et mis en fuite, ses yeux rencontrèrent ceux de Giovanna. Elle +était pâle comme la mort, et répéta involontairement les mêmes paroles +qu'il venait de prononcer: + +«_Un homme coiffé d'un turban écarlate, et dont une énorme barbe noire +couvrait presque entièrement le visage!..._ C'est lui! ajouta-t-elle, +agitée d'une secrète angoisse, je crois le voir encore!» + +Et ses yeux effrayés, qui avaient l'habitude de consulter toujours le +front d'Orio, rencontrèrent les yeux de son maître tellement impitoyables, +qu'elle se renversa sur sa chaise; ses lèvres devinrent bleuâtres, et sa +gorge se serra. Mais aussitôt, faisant un effort surhumain pour ne point +offenser Orio, elle se calma, et dit avec un sourire forcé: + +«J'ai fait cette nuit un rêve semblable.» + +Ezzelin regardait aussi Orio. Celui-ci était d'une pâleur extraordinaire, +et son sourcil contracté annonçait je ne sais quel orage intérieur. Tout +d'un coup il éclata de rire, et ce rire âpre et mordant éveilla des échos +lugubres dans les profondeurs de la salle. + +«C'est sans doute l'_Uscoque_, dit-il en se tournant vers le commandant +Léontio, que madame a vu en rêve, et que le noble comte a tué aujourd'hui +en réalité. + +--Sans aucun doute, répondit Léontio d'un ton grave. + +--Quel est donc cet Uscoque, s'il vous plaît? demanda le comte. +Existe-t-il encore de ces brigands dans vos mers? Ces choses ne sont plus +de notre temps, et il faut les renvoyer aux guerres de la république sous +Marc-Antonio Memmo et Giovanni Bembo. Il n'y a pas plus d'uscoques que de +revenants, bon seigneur Léontio. + +--Votre seigneurie peut croire qu'il n'y en a plus, repartit Léontio un +peu piqué; votre seigneurie est dans la fleur de la jeunesse, heureusement +pour elle, et n'a pas vu beaucoup de choses qui se sont passées avant sa +naissance. Quant à moi, pauvre vieux serviteur de la très-sainte et +très-illustre république, j'ai vu souvent de près les uscoques; j'ai même +était fait prisonnier par eux, et il s'en est fallu de quelques minutes +seulement que ma tête fût plantée en guise de _ferale_ à la proue de leur +galiote. Aussi je puis dire que je reconnaîtrais un uscoque entre mille et +dix mille pirates, forbans, corsaires, flibustiers; en un mot, au milieu +de toute cette racaille de gens qu'on appelle écumeurs de mer. + +--Le grand respect que je porte à votre expérience me défend de vous +contredire, mon brave commandant, dit le comte, acceptant avec un peu +d'ironie la leçon que lui donnait Léontio. Je ferais beaucoup mieux de +m'instruire en vous écoutant. Je vous demanderai donc de m'expliquer à +quoi l'on peut reconnaître un uscoque entre mille et dix mille pirates, +forbans ou flibustiers, afin que je sache bien à laquelle de ces races +appartient le brigand qui m'a assailli aujourd'hui, et auquel, sans +l'heure avancée, j'aurais voulu donner la chasse. + +--L'uscoque, répondit Léontio, se reconnaît entre tous ces brigands, comme +le requin entre tous les monstres marins, par sa férocité insatiable. Vous +savez que ces infâmes pirates buvaient le sang de leurs victimes dans des +crânes humains, afin de s'aguerrir contre toute pitié. Quand ils +recevaient un transfuge et l'enrôlaient à leur bord, ils le soumettaient à +cette atroce cérémonie, afin d'éprouver s'il lui restait quelque instinct +d'humanité; et, s'il hésitait devant cette abomination, on le jetait à la +mer. On sait qu'en un mot la manière de faire la flibuste est, pour les +uscoques, de couler bas leurs prises, et de ne faire grâce ni merci à qui +que ce soit. Jusqu'ici les Missolonghis s'étaient bornés, dans leurs +pirateries, à piller les navires; et, quand les prisonniers se rendaient, +ils les emmenaient en captivité et spéculaient sur leur rançon. +Aujourd'hui les choses se passent autrement: quand un navire tombe dans +leurs mains, tous les passagers, jusqu'aux enfants et aux femmes, sont +massacrés sur place, et il ne reste même pas une planche flottant sur +l'eau pour aller porter la nouvelle du désastre à nos rivages. Nous voyons +bien les navires partis de la côte d'Italie passer dans nos eaux; mais on +ne les voit point débarquer sur celles du Levant, et ceux que la Grèce +envoie vers l'Occident n'arrivent jamais à la hauteur de nos îles. +Soyez-en certain, seigneur comte, le terrible pirate au turban rouge, que +l'on voit rôder d'écueil en écueil, et que les pêcheurs du promontoire +d'Azio ont nommé l'Uscoque, est bien un véritable uscoque, de la pure race +des égorgeurs et des buveurs de sang. + +--Que le chef de bandits que j'ai vu aujourd'hui soit uscoque ou de tout +autre sang, dit le jeune comte, je lui ai arrangé la main droite _à la +vénitienne_, comme on dit. Au premier abord, il m'avait paru déterminé à +prendre ma vie ou à me laisser la sienne; cependant cette blessure l'a +fait reculer, et cet homme invincible a pris la fuite. + +--A-t-il pris vraiment la fuite? dit Soranzo avec une incroyable +indifférence. Ne pensez-vous pas plutôt qu'il allait chercher du renfort? +Quant à moi, je crois que votre seigneurie a très-bien fait de venir +mettre sa galère à l'abri de la nôtre; car les pirates sont à cette heure +un fléau terrible, inévitable. + +--Je m'étonne, dit Ezzelin, que messer Francesco Morosini, connaissant la +gravité de ce mal, n'ait point songé encore à y porter remède. Je ne +comprends pas que l'amiral, sachant les pertes considérables que votre +seigneurie a éprouvées, n'ait point envoyé une galère pour remplacer celle +qu'elle a perdue, et pour la mettre à même de faire cesser d'un coup ces +affreux brigandages.» + +Orio haussa les épaules à demi, et d'un air aussi dédaigneux que pouvait +le permettre l'exquise politesse dont il se piquait: + +«Quand même l'amiral nous enverrait douze galères, dit-il, ses douze +galères ne pourraient rien contre des adversaires insaisissables. Nous +aurions encore ici tout ce qu'il nous faudrait pour les réduire, si nous +étions dans une situation qui nous permît de faire usage de nos forces. +Mais quand mon digne oncle m'a envoyé ici, il n'a pas prévu que j'y serais +captif au milieu des écueils, et que je ne pourrais exécuter aucun +mouvement sur des bas-fonds parmi lesquels de minces embarcations peuvent +seules se diriger. Nous n'avons ici qu'une manoeuvre possible: c'est de +gagner le large et d'aller promener nos navires sur des eaux où jamais les +pirates ne se hasardent à nous attendre. Quand ils ont fait leur coup, ils +disparaissent comme des mouettes; et pour les poursuivre parmi les récifs, +il faudrait non-seulement connaître cette navigation difficile comme eux +seuls peuvent la connaître, mais encore être équipés comme eux, c'est +à-dire avoir une flottille de chaloupes et de caïques légères, et leur +faire une guerre de partisans, semblable à celle qu'ils nous font. +Croyez-vous que ce soit une chose bien aisée, et que du jour au lendemain +on puisse s'emparer d'un essaim d'ennemis qui ne se poste nulle part? + +--Peut-être votre seigneurie le pourrait-elle si elle le voulait bien, dit +Ezzelino avec un entraînement douloureux; n'est-elle pas habituée à +réussir du jour au lendemain dans toutes ses entreprises? + +--Giovanna, dit Orio avec un sourire un peu amer, ceci est un trait dirigé +contre vous au travers de ma poitrine. Soyez moins pâle et moins triste, +je vous en supplie; car le noble comte, notre ami, croira que c'est moi +qui vous empêche de lui témoigner l'affection que vous lui devez et que +vous lui portez. Mais, pour en revenir à ce que nous disions, ajouta-t-il +d'un ton plein d'aménité, croyez, mon cher comte, que je ne m'endors pas +dans le danger, et que je ne m'oublie point ici aux pieds de la beauté. +Les pirates verront bientôt que je n'ai point perdu mon temps, et que j'ai +étudié à fond leur tactique et exploré leurs repaires. Oui, grâce au ciel +et à ma bonne petite barque, à l'heure qu'il est, je suis le meilleur +pilote de l'archipel d'Ionie, et... Mais, ajouta Soranzo en affectant de +regarder autour de lui, comme s'il eût craint la présence de quelque +serviteur indiscret, vous comprenez, seigneur comte, que le secret est +absolument nécessaire à mes desseins. On ne sait pas quelles accointances +les pirates peuvent avoir dans cette île avec les pêcheurs et avec les +petits trafiquants qui nous apportent leurs denrées des côtes de Morée et +d'Étolie. Il ne faut que l'imprudence d'un domestique fidèle, mais +inintelligent, pour que nos bandits, avertis à temps, déguerpissent; et +j'ai grand intérêt à les conserver pour voisins, car nulle part ailleurs +j'ose jurer qu'ils ne seront si bien traqués et si infailliblement pris +dans leur propre nasse.» + +En écoutant ces aveux, les convives furent agités d'émotions diverses. Le +front de Giovanna s'éclaircit, comme si elle eût attribué aux absences et +aux préoccupations de son mari quelque cause funeste, et comme si un poids +eût été ôté de sa poitrine. Léontio leva les yeux au ciel assez niaisement, +et commença d'exprimer son admiration par des exclamations qu'un regard +froid et sévère de Soranzo réprima brusquement. Quant à Ezzelin, ses +regards se portaient alternativement sur ces trois personnages, et +cherchaient à saisir ce qu'il restait pour lui d'inexpliqué dans leurs +relations. Rien dans Soranzo ne pouvait justifier l'interprétation +gratuite de folie dont il avait plu au commandant de se servir pour +expliquer sa conduite; mais aussi rien dans les traits, dans les discours +ni dans les manières de Soranzo ne réussissait à captiver la confiance ou +la sympathie du jeune comte. Il ne pouvait détacher ses yeux de ceux de +cet homme, dont le regard passait pour fascinateur; et il trouvait dans +ces yeux, d'une beauté remarquable quant à la forme et à la transparence, +une expression indéfinissable qui lui déplaisait de plus en plus. Il y +régnait un mélange d'effronterie et de couardise; parfois ils frappaient +Ezzelin droit au visage, comme s'ils eussent voulu le faire trembler; mais +dès qu'ils avaient manqué leur effet, ils devenaient timides comme ceux +d'une jeune fille, ou flottants comme ceux d'un homme pris en faute. Tout +en le regardant ainsi, Ezzelin remarqua que sa main droite n'était pas +sortie de sa poitrine une seule fois. Appuyé sur le coude gauche avec une +nonchalance élégante et superbe, il cachait son autre bras, presque +jusqu'au coude, dans les larges plis que formait sur sa poitrine une +magnifique robe de soie brochée d'or, dans le goût oriental. Je ne sais +quelle pensée traversa l'esprit d'Ezzelin. + +«Votre seigneurie ne mange pas?» dit-il d'un ton un peu brusque. + +Il lui sembla qu'Orio se troublait. Néanmoins il répondit avec assurance: + +«Votre seigneurie prend trop d'intérêt à ma personne. Je ne mange point à +cette heure-ci. + +--Vous paraissez souffrant,» reprit Ezzelin en le regardant très-fixement +et sans aucun détour.» + +Cette insistance déconcerta visiblement Orio. + +«Vous avez trop de bonté, répondit-il avec une sorte d'amertume; l'air de +la mer m'excite beaucoup le sang. + +--Mais votre seigneurie est blessée à cette main, si je ne me trompe? dit +Ezzelin, qui avait vu les yeux d'Orio se porter involontairement sur son +propre bras droit. + +Blessé! s'écria Giovanna en se levant à demi avec anxiété. + +Eh! mon Dieu, madame, vous le savez bien, répondit Orio en lui lançant un +de ces coups d'oeil qu'elle craignait si fort. Voilà deux mois que vous me +voyez souffrir de cette main.» + +Giovanna retomba sur sa chaise, pâle comme la mort, et Ezzelin vit dans sa +physionomie qu'elle n'avait jamais entendu parler de cette blessure. + +«Cet accident date de loin? dit-il d'un ton indifférent, mais ferme. + +--De mon expédition de Patras, seigneur comte.» + +Ezzelin examina Léontio. Il avait la tête penchée sur son verre et +paraissait savourer un vin de Chypre d'exquise qualité. Le comte lui +trouva une attitude sournoise, et un air de duplicité qu'il avait pris +jusque-là pour de la pauvreté d'esprit. + +Il persista à embarrasser Orio. + +«Je n'avais pas ouï dire, reprit-il, que vous eussiez été blessé à cette +affaire; et je me réjouissais de ce qu'au milieu de tant de malheurs +celui-là, du moins, vous eût été épargné.» + +Le feu de la colère s'alluma enfin sur le front d'Orio. «Je vous demande +pardon, seigneur comte, dit-il d'un air ironique, si j'ai oublié de vous +envoyer un courrier pour vous faire part d'une catastrophe qui paraît vous +toucher plus que moi-même. En vérité, je suis _marié_ dans toute la force +du terme, car mon rival est devenu mon meilleur ami. + +--Je ne comprends pas cette plaisanterie, messer, répondit Giovanna d'un +ton plus digne et plus ferme que son état d'abattement physique et moral +ne semblait le permettre. + +--Vous êtes susceptible aujourd'hui, mon âme,» lui dit Orio d'un air +moqueur; et, étendant sa main gauche sur la table, il attira celle de +Giovanna vers lui et la baisa. + +Ce baiser ironique fut pour elle comme un coup de poignard. Une larme +roula sur sa joue. + +«Misérable! pensa Ezzelin en voyant l'insolence d'Orio avec elle. Lâche, +qui recule devant un homme, et qui se plaît à briser une femme!» + +Il était tellement pénétré d'indignation qu'il ne put s'empêcher de le +faire paraître. Les convenances lui prescrivaient de ne point intervenir +dans ces discussions conjugales; mais sa figure exprima si vivement ce qui +se passait en lui que Soranzo fut forcé d'y faire attention. + +«Seigneur comte, lui dit-il, s'efforçant de montrer du sang-froid et de la +hauteur, vous seriez-vous adonné à la peinture depuis quelque temps? Vous +me contemplez comme si vous aviez envie de faire mon portrait. + +--Si votre seigneurie m'autorise à lui dire pourquoi je la regarde ainsi, +répondit vivement le comte, je le ferai. + +--Ma seigneurie, dit Orio d'un ton railleur, supplie humblement la vôtre +de le faire. + +--Eh bien! messer, reprit Ezzelin, je vous avouerai qu'en effet je me suis +adonné quelque peu à la peinture, et qu'en ce moment je suis frappé d'une +ressemblance prodigieuse entre votre seigneurie.... + +--Et quelqu'une des fresques de cette salle? interrompit Orio. + +--Non, messer: avec le chef des pirates à qui j'ai eu affaire ce matin, +avec l'Uscoque, puisqu'il faut l'appeler par son nom. + +--Par saint Théodose! s'écria Soranzo d'une voix tremblante, comme si la +terreur ou la colère l'eussent pris à la gorge, est-ce dans le dessein de +répondre à mon hospitalité par une insulte et un défi que vous me tenez de +pareils discours, monsieur le comte? Parlez librement.» + +En même temps il essaya de dégager sa main de sa poitrine, comme pour la +mettre sur le fourreau de son épée, par un mouvement instinctif; mais il +n'était point armé, et sa main était de plomb. D'ailleurs Giovanna +épouvantée, et craignant une de ces scènes de violence auxquelles elle +avait trop souvent assisté lorsque Orio était irrité contre ses inférieurs, +s'élança sur lui et lui saisit le bras. Dans ce mouvement, elle toucha +sans doute à sa blessure; car il la repoussa avec une fureur brutale et +avec un blasphème épouvantable. Elle tomba presque sur le sein d'Ezzelin, +qui, de son côté, allait s'élancer furieux sur Orio. Mais celui-ci, vaincu +par la douleur, venait de tomber en défaillance, et son page arabe le +soutenait dans ses bras. + +Ce fut l'affaire d'un instant. Orio lui dit un mot dans sa langue; et ce +jeune garçon, ayant rempli une coupe de vin, la lui présenta et lui en fit +avaler une partie. Il reprit aussitôt ses forces, et fit à Giovanna les +plus hypocrites excuses sur son emportement. Il en fit aussi à Ezzelin, +prétendant que les souffrances qu'il ressentait pouvaient seules lui +expliquer à lui-même ses fréquents accès de colère. + +«Je suis bien certain, dit-il, que votre seigneurie ne peut pas avoir eu +l'intention de m'offenser en me trouvant une ressemblance avec le pirate +uscoque. + +--Au point de vue de l'art, répondit Ezzelin d'un ton acerbe, cette +ressemblance ne peut qu'être flatteuse; j'ai bien regardé cet uscoque, +c'est un fort bel homme. + +--Et un hardi compère! repartit Soranzo en achevant de vider sa coupe, un +effronté coquin qui vient jusque sous mes yeux me narguer, mais avec qui +je me mesurerai bientôt, comme avec un adversaire digne de moi. + +--Non pas, messer, reprit Ezzelin. Permettez-moi de n'être pas de votre +avis. Votre seigneurie a fait ses preuves de valeur à la guerre, et +l'Uscoque a fait aujourd'hui devant moi ses preuves de lâcheté.» + +Orio eut comme un frisson; puis il tendit sa coupe de nouveau à Léontio, +qui la remplit jusqu'aux bords d'un air respectueux, en +disant: + +«C'est la première fois de ma vie que j'entends faire un pareil reproche à +l'Uscoque. + +--Vous êtes tout à fait plaisant, vous, dit Orio d'un air de raillerie +méprisante. Vous admirez les hauts faits de l'Uscoque? Vous en feriez +volontiers votre ami et votre frère d'armes, je gage? Noble sympathie +d'une âme belliqueuse!» + +Léontio parut très-confus; mais Ezzelin, qui ne voulait pas lâcher prise, +intervint. + +«Je déclare que cette sympathie serait mal placée, dit-il. J'ai eu l'an +dernier, dans le golfe de Lépante, affaire à des pirates missolonghis qui +se firent couper en morceaux plutôt que de se rendre. Aujourd'hui, j'ai vu +ce terrible Uscoque reculer pour une blessure et se sauver comme un lâche +quand il a vu couler son sang.» + +La main d'Orio serra convulsivement sa coupe. L'Arabe la lui retira au +moment où il la portait à sa bouche. + +«Qu'est-ce!» s'écria Orio d'une voix terrible. Mais, s'étant retourné et +ayant reconnu Naama, il se radoucit et dit en riant: + +«Voici l'enfant du prophète qui veut m'arracher à la damnation! Aussi bien, +ajouta-t-il en se levant, il me rend service. Le vin me fait mal et +aggrave l'irritation de cette maudite plaie qui, depuis deux mois, ne +vient pas à bout de se fermer. + +--J'ai quelques connaissances en chirurgie, dit Ezzelin; j'ai guéri +beaucoup de plaies à mes amis et leur ai rendu service à la guerre en les +retirant des mains des empiriques. Si votre seigneurie veut me montrer sa +blessure, je me fais fort de lui donner un bon avis. + +--Votre seigneurie a des connaissances universelles et un dévouement +infatigable, repondit Orio sèchement. Mais cette main est fort bien pansée, +et sera bientôt en état de défendre celui qui la porte contre toute +méchante interprétation et contre toute accusation calomnieuse.» + +En parlant ainsi, Orio se leva, et, renouvelant ses offres de service à +Ezzelin d'un ton qui cette fois semblait l'avertir qu'il les accepterait +en pure perte, il lui demanda quelles étaient ses intentions pour le +lendemain. + +«Mon intention, répondit le comte, est de partir dès le point du jour pour +Corfou, et je rends grâce à votre seigneurie de ses offres. Je n'ai besoin +d'aucune escorte, et ne crains pas une nouvelle attaque des pirates. J'ai +vu aujourd'hui ce que je devais attendre d'eux, et, tels que je les +connais, je les brave. + +--Vous me ferez du moins l'honneur, dit Soranzo, d'accepter pour cette +nuit l'hospitalité dans ce château; mon propre appartement vous a été +préparé... + +--Je ne l'accepterai pas, messer, répondit le comte. Je ne me dispense +jamais de coucher à mon bord quand je voyage sur les galères de la +république.» + +Orio insista vainement. Ezzelin crut devoir ne point céder. Il prit congé +de Giovanna, qui lui dit à voix basse, tandis qu'il lui baisait la +main: + +«Prenez garde à mon rêve! soyez prudent?» + +Puis elle ajouta tout haut: + +«Faites mon message fidèlement auprès d'Argiria.» + +Ce fut la dernière parole qu'Ezzelin entendit sortir de sa bouche. Orio +voulut l'accompagner jusqu'à la poterne du donjon, et il lui donna un +officier et plusieurs hommes pour le conduire à son bord. Toutes ces +formalités accomplies, tandis que le comte remontait sur sa galère, Orio +Soranzo se traîna dans son appartement, et tomba épuisé de fatigue et de +souffrance sur son lit. + +Naam ferma les portes avec soin, et se mit à panser sa main brisée. + + * * * * * + +L'abbé s'arrêta, fatigué d'avoir parlé si longtemps. Zuzuf prit la parole +à son tour, et, dans un style plus rapide, il continua à peu près en ces +termes l'histoire de l'Uscoque: + +«Laisse-moi, Naam, laisse-moi! Tu épuiserais en vain sur cette blessure +maudite le suc de toutes les plantes précieuses de l'Arabie, et tu dirais +en vain toutes les paroles cabalistiques dont une science inconnue t'a +révélé les secrets: la fièvre est dans mon sang, la fièvre du désespoir et +de la fureur! Eh quoi! ce misérable, après m'avoir ainsi mutilé, ose +encore me braver en face et me jeter l'insulte de son ironie! et je ne +puis aller moi-même châtier son insolence, lui arracher la vie et baigner +mes deux bras jusqu'au coude dans son sang! Voilà le topique qui guérirait +ma blessure et qui calmerait ma fièvre! + +--Ami! tiens-toi tranquille, prends du repos, si tu ne veux mourir. Voici +que mes conjurations opèrent. Le sang que j'ai tiré de mes veines et que +j'ai versé dans cette coupe commence à obéir à la formule sacrée; il bout, +il fume! Maintenant je vais l'appliquer sur ta plaie...» + +Soranzo se laisse panser avec la soumission d'un enfant; car il craint la +mort comme étant le terme de ses entreprises et la perte de ses richesses. +Si parfois il la brave avec un courage de lion, c'est quand il combat pour +sa fortune. A ses yeux, la vie n'est rien sans l'opulence, et si, dans ses +jours de ruine et de détresse, la voix du destin lui annonçait qu'il est +condamné pour toujours à la misère, il précipiterait, du haut de son +donjon, dans la mer noire et profonde, ce corps tant choyé pour lequel +aucun aromate d'Asie n'est assez exquis, aucune étoffe de Smyrne assez +riche ou assez moelleuse. + +Quand l'Arabe a fini ses maléfices, Soranzo le presse de partir. + +«Va, lui dit-il, sois aussi prompt que mon désir, aussi ferme que ma +volonté. Remets à Hussein cette bague qui t'investit de ma propre +puissance. Voici mes ordres: Je veux qu'avant le jour il soit à la pointe +de Natolica, à l'endroit que je lui ai désigné ce matin, et qu'il se +tienne là avec ses quatre caïques pour engager l'attaque; que le renégat +Fremio se poste aux grottes de la Cigogne avec sa chaloupe pour prendre +l'ennemi en flanc, et que la tartane albanaise, bien munie de ses +pierriers, se tienne là où je l'ai laissée, afin de barrer la sortie des +écueils. Le Vénitien quittera notre crique avec le jour; une heure après +le lever du soleil, il sera en vue des pirates. Deux heures après le lever +du soleil, il doit être aux prises avec Hussein; trois heures après le +lever du soleil, il faut que les pirates aient vaincu. Et dis-leur ceci +encore: Si cette proie leur échappe, dans huit jours Morosini sera ici +avec une flotte; car le Vénitien me soupçonne et va m'accuser. S'il arrive +à Corfou, dans quinze jours il n'y aura plus un rocher où les pirates +puissent cacher leurs barques, pas une grève où ils osent tracer +l'empreinte de leurs pieds, pas un toit de pêcheur où ils puissent abriter +leurs têtes. Et dis-leur ceci surtout: Si on épargnait la vie d'un seul +Vénitien de cette galère, et si Hussein, se laissant séduire par l'espoir +d'une forte rançon, consentait à emmener leur chef en captivité, dis-lui +que mon alliance avec lui serait rompue sur-le-champ, et que je me +mettrais moi-même à la tête des forces de la république pour l'exterminer, +lui et toute sa race. Il sait que je connais les ruses de son métier mieux +que lui-même; il sait que sans moi il ne peut rien. Qu'il songe donc à ce +qu'il pourrait contre moi, et qu'il se souvienne de ce qu'il doit +craindre! Va; dis-lui que je compterai les heures, les minutes; lorsqu'il +sera maître de la galère, il tirera trois coups de canon pour m'avertir; +puis il la coulera bas, après l'avoir dépouillée entièrement... Demain +soir il sera ici pour me rendre ses comptes. S'il ne me présente un gage +certain de la mort du chef vénitien, sa tête! je le ferai pendre aux +créneaux de ma grande tour. Va, telle est ma volonté. N'en omets pas une +syllabe... Maudit trois fois soit l'infâme qui m'a mis hors de combat! Eh +quoi! n'aurais-je pas la force de me traîner jusqu'à cette barque? +Aide-moi, Naam! si je puis seulement me sentir ballotter par la vague, mes +forces reviendront! Rien ne réussit à ces maudits pirates quand je ne suis +pas avec eux...» + +Orio essaye de se traîner jusqu'au milieu de sa chambre; mais le frisson +de la fièvre fait claquer ses dents; les objets se transforment devant ses +yeux égarés, et à chaque instant il lui semble que les angles de son +appartement vont se jeter sur lui et serrer ses tempes comme dans un +étau. + +Il s'obstine néanmoins, il cherche d'une main tremblante à ébranler le +verrou de l'issue secrète. Ses genoux fléchissent. Naam le prend dans ses +bras, et, soutenue par la force du dévouement, le ramène à son lit et l'y +replace; puis elle garnit sa ceinture de deux pistolets, examine la lame +de son poignard et prépare sa lampe. Elle est calme; elle sait qu'elle +s'acquittera de sa mission ou qu'elle y laissera sa vie. Enfant de Mahomet, +elle sait que les destinées sont écrites dans les cieux, et que rien +n'arrive au gré des hommes si la fatalité s'est jouée d'avance de leurs +desseins. + +Orio se tord sur sa couche. Naam soulève le tapis de damas qui cache à +tous les yeux une trappe mobile, aux gonds silencieux. Elle commence à +descendre un escalier rapide et tortueux d'abord, construit avec la pierre +et le ciment, et bientôt taillé inégalement dans le granit à mesure qu'il +s'enfonce dans les entrailles du rocher. Soranzo la rappelle au moment où +elle va pénétrer dans ces galeries étroites où deux hommes ne peuvent +passer de front, et où la rareté de l'air porterait l'effroi dans une âme +moins aguerrie que la sienne. La voix de Soranzo est si faible qu'elle ne +peut être entendue, si ce n'est par Naam, dont le coeur et l'esprit +vigilant ont le sens de l'ouïe. Naam remonte rapidement les degrés et +passe le corps à demi par l'ouverture pour prendre les nouveaux ordres de +son maître. + +«Avant de rentrer dans l'île, lui dit-il, tu iras dans la baie trouver mon +lieutenant. Tu lui diras de faire marcher la galère, au point du jour, +vers la pointe opposée de l'île, de gagner le large vers le sud. Il y +restera jusqu'au soir sans se rapprocher des écueils, quelque bruit qu'il +entende au loin. Je lui donnerai, avec le canon du fort, l'ordre de sa +rentrée. Va; hâte-toi, et qu'Allah t'accompagne!» + +Naam disparaît de nouveau dans la spirale souterraine. Elle traverse les +passages secrets; de cave en cave, d'escalier en escalier, elle parvient +enfin à une ouverture étroite, portique effrayant suspendu entre le ciel +et l'onde, où le vent s'engouffre avec des sifflements aigus, et que de +loin les pêcheurs prennent pour une crevasse inabordable, où les oiseaux +de mer peuvent seuls chercher un refuge contre la tempête. Naam prend dans +un coin une échelle de corde qu'elle attache aux anneaux de fer scellés +dans le roc. Puis elle éteint sa lampe tourmentée par le vent, ôte sa robe +de soie de Perse et son fin turban d'un blanc de neige. Elle endosse la +casaque grossière d'un matelot, et cache sa chevelure sous le bonnet +écarlate d'un Maniote. Enfin, avec la souplesse et la force d'une jeune +panthère, elle se suspend aux flancs nus et lisses du roc perpendiculaire, +et gagne une plate-forme plus voisine des flots, qui se projette en avant, +et forme une caverne que la mer vient remplir dans les gros temps, mais +qu'elle laisse à sec dans les jours calmes. Naam descend dans la grotte +par une large fissure de la voûte, et s'avance sur la grève écumante. La +nuit est sombre, et le vent d'ouest souffle généreusement. Elle tire de +son sein un sifflet d'argent et fait entendre un son aigu auquel répond +bientôt un son pareil. Quelques instants se sont à peine écoulés, et déjà +une barque, cachée dans une autre cave de rocher, glisse sur les flots, et +s'approche d'elle. + +«Seul? lui dit en langue turque un des deux matelots qui la dirigent. + +--Seul, répond Naam; mais voici la bague du maître. Obéissez, et +conduisez-moi auprès d'Hussein.» + +Les deux matelots hissent leur voile latine, Naam s'élance dans la barque +et quitte rapidement le rivage. La signora Soranzo est à sa fenêtre; elle +a cru entendre le bruit des rames et le son incertain d'une voix humaine. +Le lévrier fait entendre un grognement sourd, témoignage de haine. + +«C'est Naama [_Naama_ est le masculin du nom propre de _Naam_ (féminin).] +tout seul, dit la belle Vénitienne; Soranzo, du moins, repose cette nuit +sous le même toit que sa triste compagne.» + +L'inquiétude la dévore. + +«Il est blessé! il souffre! il est seul peut-être! Son inséparable +serviteur l'a quitté cette nuit. Si j'allais écouter doucement à sa porte, +j'entendrais le bruit de sa respiration! Je saurais s'il dort. Et s'il est +en proie à la douleur, à l'ennui des ténèbres et de la solitude, peut-être +ne méprisera-t-il pas mes soins.» + +Elle s'enveloppe d'un long voile blanc, et comme une ombre inquiète, comme +un rayon flottant de la lune, elle se glisse dans les détours du château. +Elle trompe la vigilance des sentinelles qui gardent la porte de la tour +habitée par Orio. Elle sait que Naama est absent: Naama, le seul gardien +qui ne s'endorme jamais à son poste, le seul qui ne se laisse pas séduire +par les promesses, ni gagner par les prières, ni intimider par les +menaces. + +Elle est arrivée à la porte d'Orio, sans éveiller le moindre écho sur les +pavés sonores, sans effleurer de son voile les murailles indiscrètes. Elle +prête l'oreille, son coeur palpitant brise sa poitrine; mais elle retient +son souffle. La porte d'Orio est mieux gardée par la peur qu'il inspire +que par une légion de soldats. Giovanna écoute, prête à s'enfuir au +moindre bruit. La voix de Soranzo s'élève, sinistre dans le silence et +dans les ténèbres. La crainte de se trahir par la fuite enchaîne la +Vénitienne tremblante au seuil de l'appartement conjugal. Soranzo est en +proie aux fantômes du sommeil. Il parle avec agitation, avec fureur, dans +le délire des songes. Ses paroles entrecoupées ont-elles révélé quelque +affreux mystère? Giovanna s'enfuit épouvantée; elle retourne à sa chambre +et tombe consternée, demi-morte, sur son divan. Elle y reste jusqu'au jour, +perdue dans des rêves sinistres. + +Cependant une ligne incertaine encore traverse le linceul immense de la +nuit et commence à séparer au loin le ciel et la mer. Orio, plus calme, +s'est soulevé sur son chevet. Il se débat encore contre les visions de la +fièvre; mais sa volonté les surmonte, et l'aube va les chasser. Il +ressaisit peu à peu ses souvenirs, il embrasse enfin la réalité. + +Il appelle Naam; la mandore de la jeune Arabe, suspendue à la muraille, +répond seule par une vibration mélancolique à la voix du maître. + +Orio repousse ses pesantes courtines, pose ses pieds sur le tapis, promène +ses regards inquiets autour de l'appartement où tremble à peine la lueur +du matin. La trappe est toujours baissée, Naam n'est pas de retour. + +Il ne peut résister à l'inquiétude, il essaye ses forces, il soulève la +trappe, il descend quelques marches; il sent que son énergie revient avec +l'activité. Il arrive à l'issue des galeries intérieures du rocher, là où +Naam a laissé une partie de ses vêtements et l'échelle de cordes attachée +encore aux crampons de fer. Il interroge les flots avec anxiété. Les +angles du roc lui cachent le côté qu'il voudrait voir. Il voudrait +descendre l'échelle, mais, sa main blessée ne pourrait le soutenir dans +cette périlleuse traversée. D'ailleurs, le jour augmente, et les +sentinelles pourraient le remarquer, et découvrir cette communication avec +la mer, connue de lui seulement et du petit nombre des affidés. Orio subit +toutes les souffrances de l'attente. Si Naam est tombée dans quelque +embûche, si elle n'a pu transmettre son message à Hussein, Ezzelin est +sauvé, Soranzo est perdu! Et si Hussein, en apprenant la blessure qui met +Orio hors de combat, allait le trahir, vendre son secret, son honneur et +sa vie à la république! Mais tout à coup Orio voit sa galéace sortir sur +toutes voiles de la baie, et se diriger vers le sud. Naam a rempli sa +mission! Il ne songe plus à elle. Il retire l'échelle et retourne dans sa +chambre; c'est Naam qui l'y reçoit. La joie du succès donne à Orio les +apparences de la passion; il la presse contre son sein; il l'interroge +avec sollicitude. + +«Tout sera fait comme lu l'as commandé, dit-elle; mais le vent ne cesse +pas de souffler de l'ouest, et Hussein ne répond de rien si le vent ne +change; car, si la galère le gagne de vitesse, ses caïques ne pourront lui +donner la chasse sans s'exposer, en pleine mer, à des rencontres +funestes. + +--Hussein est insensé, répondit Orio avec impatience, il ne connaît pas +l'orgueil vénitien. Ezzelin ne fuira pas; il ira à sa rencontre, il se +jettera dans le danger. N'a-t-il pas en tête la sotte chimère de +l'honneur? D'ailleurs, le vent tournera au lever du soleil et soufflera +jusqu'à midi. + +--Maître, il n'y a pas d'apparence, répond Naam. + +--Hussein est un poltron,» s'écrie Orio avec colère. + +Ils montent ensemble sur la terrasse du donjon. La galère du comte Ezzelin +est déjà sortie de la baie. Elle vogue légère et rapide vers le nord. Mais +le soleil sort de la mer et le vent tourne. Il souffle en plein de Venise +et va refouler les vagues et les navires sur les écueils de l'archipel +Ionien. La course d'Ezzelin se ralentit. + +«Ezzelin! tu es perdu!» s'écrie Orio dans le transport de sa joie. + +Naam regarde le front orgueilleux de son maître. Elle se demande si cet +homme audacieux ne commande pas aux éléments, et son aveugle dévouement ne +connaît plus de bornes. + +Oh! que les heures de cette journée se traînèrent lentement pour Soranzo +et pour son esclave fidèle! Orio avait prévu si exactement le temps +nécessaire à la marche de la galère et aux manoeuvres des Missolonghis, +qu'à l'heure précise indiquée par lui le combat s'engagea. D'abord il ne +l'entendit pas, parce qu'Ezzelin n'employa pas le canon contre les +caïques. Mais quand les tartanes vinrent l'assaillir, quand il vit qu'il +avait à lutter contre deux cents pirates avec une soixantaine d'hommes +blessés ou fatigués par le combat de la veille, il fit usage de toutes ses +ressources. + +Le combat fut acharné, mais court. Que pouvait le courage désespéré contre +le nombre et surtout contre le destin? Orio entendit la canonnade. Il +bondit comme un tigre dans sa cage, et se cramponna aux créneaux de la +tour, pour résister au vertige qui l'emportait à travers l'espace. Dans sa +main gauche, il tenait la main de Naam et la brisait d'une étreinte +convulsive à chaque coup de canon dont le bruit sourd venait expirer à son +oreille. Tout à coup il se fit un grand silence, un silence affreux, +impossible à expliquer, et durant lequel Naam commença à craindre que tous +les plans de son maître n'eussent avorté. + +Le soleil montait calme et radieux, la mer était nue comme le ciel. Le +combat se passait entre les deux dernières îles situées au nord-est de +San-Silvio. La garnison du château s'étonnait et s'effrayait de ce bruit +sinistre; quelques sous-officiers et quelques braves marins avaient +demandé à se jeter dans des barques pour aller à la découverte. Orio leur +avait fait défendre par Léontio de bouger, sous peine de la vie. Le bruit +avait cessé. Sans doute la galère d'Ezzelin, masquée par l'île nord-ouest, +cinglait victorieuse vers Corfou. En si peu d'instants, une fine voilière, +si bien armée et si bravement défendue, ne pouvait être tombée au pouvoir +des pirates. Personne ne s'inquiétait plus de son sort, personne, excepté +le gouverneur et son acolyte silencieux. Ils étaient toujours penchés sur +les créneaux de la tour. Le soleil montait toujours, et le silence ne +cessait point. + +Enfin les trois coups se firent entendre à la cinquième heure du jour. + +«C'en est fait! maître, dit Naam, le bel Ezzelin a vécu. + +--Deux heures pour piller un navire, dit Orio en haussant les épaules. Les +brutes! que pourraient-ils sans moi? Rien. Mais à présent, que la foudre +du ciel les écrase, que le canon vénitien les balaye, et que les abîmes de +la mer les engloutissent. J'en ai fini avec eux. Ils m'ont délivré +d'Ezzelin, et la moisson est rentrée! + +--Maître, tu vas maintenant te rendre auprès de ta femme. Elle est fort +malade et presque mourante, dit-on. Il y a deux heures qu'elle te fait +demander. Je te l'ai répété plusieurs fois, tu ne m'as pas entendue. + +--Dis que je n'ai pas écouté! Vraiment, j'avais bien autre chose dans +l'esprit que les visions d'une femme jalouse! Que me veut-elle? + +--Maître, tu vas céder à sa demande. Allah maudit l'homme qui méprise sa +femme légitime, encore plus que celui qui maltraite son esclave fidèle. Tu +as été pour moi un bon maître; sois un bon époux pour ta Vénitienne. +Allons, viens.» + +Orio céda; Naam était le seul être qui pût faire céder Orio quelquefois. + +Giovanna était étendue roide et sans mouvement sur son divan. Ses joues +sont livides, ses lèvres froides, sa respiration est brûlante. Elle se +ranime cependant à la voix de Naam qui la presse de tendres questions, et +qui couvre ses mains de baisers fraternels. + +«Ma soeur Zoana, lui dit la jeune Arabe dans cette langue que Giovanna +n'entend pas, prends courage, ne t'abandonne pas ainsi à la douleur. Ton +époux revient vers toi, et jamais ta soeur Naam ne cherchera à te ravir sa +tendresse. Le prophète l'ordonne ainsi; et jamais, parmi les cent femmes +dont je fus la plus aimée, il n'y en eut une seule qui pût se plaindre +avec quelque raison de la préférence du maître pour moi. Naam a toujours +eu l'âme généreuse; et de même qu'on a respecté ses droits sur la terre +des croyants, de même elle respecte ceux d'autrui sur la terre des +chrétiens. Allons, relève encore tes cheveux, et revêts tes plus beaux +ornements: l'amour de l'homme n'est qu'orgueil, et son ardeur se rallume +quand la femme prend soin de lui paraître belle. Essuie tes larmes, les +larmes nuisent à l'éclat des yeux. Si tu me confiais le soin de peindre +tes sourcils à la turque et de draper ton voile sur tes épaules à la +manière perse, sans nul doute le désir d'Orio retournerait vers toi. Voici +Orio, prend ton luth, je vais brûler des parfums dans ta chambre.» + +Giovanna ne comprend pas ces discours naïfs. Mais la douce harmonie de la +voix arabe et l'air tendre et compatissant de l'esclave lui rendent un peu +de courage. Elle ne comprend pas non plus la grandeur d'âme de sa rivale, +car elle persiste à la prendre pour un jeune homme; mais elle n'en est pas +moins touchée de son affection et s'efforce de l'en récompenser en +secouant son abattement. Orio entre, Naam veut se retirer; mais Orio lui +commande de rester. Il craint, en se livrant à un reste d'amour pour +Giovanna, d'encourager ses reproches ou de réveiller ses espérances. +Néanmoins il la ménage encore. Elle est toute-puissante auprès de +Morosini. Orio la craint, et à cause de cela, bien qu'il admire sa douceur +et sa bonté, il ne peut se défendre de la haïr. + +Mais cette fois Giovanna n'est ni craintive ni suppliante. Elle n'est que +plus triste et plus malade que les autres jours. + +«Orio, lui dit-elle, je pense que vous auriez dû, malgré le refus du comte +Ezzelin, le faire escorter jusqu'à la haute mer. Je crains qu'il ne lui +arrive malheur. De funestes présages m'ont assiégée depuis deux jours. Ne +riez pas des avertissements mystérieux de la Providence. Faites voguer +votre galère sur les traces du comte, s'il en est temps encore. Songez que +c'est dans votre intérêt autant que dans le sien que je vous conseille +d'agir ainsi. La république vous rendrait responsable de sa perte. + +--Peut-on vous demander, madame, répondit Orio d'un air froid et en la +regardant en face, quels sont ces présages dont vous me parlez, et sur +quel fondement reposent ces craintes? + +--Vous voulez que je vous les dise, et vous allez les mépriser comme les +visions d'une femme superstitieuse. Mon devoir est de vous révéler ces +avertissements terribles que j'ai reçus d'en haut; si vous n'en profitez +pas... + +--Parlez, madame, dit Orio d'un air grave, je vous écoute avec déférence, +vous le voyez. + +--Eh bien! sachez que, peu d'instants après que l'horloge eut sonné la +troisième heure du jour, j'ai vu le comte Ezzelin entrer dans ma chambre, +tout ensanglanté, et les vêtements en désordre; je l'ai vu distinctement, +messer, et il m'a dit des paroles que je ne répéterai point, mais dont le +son vibre encore dans mon oreille. Puis il s'est effacé comme +s'effacent les spectres. Mais je gagerais qu'à l'heure où il m'a apparu il +a cessé de vivre, ou qu'il est tombé en proie à quelque destin funeste; +car hier, à l'heure où il fut attaqué par les pirates, j'ai vu en songe +l'Uscoque lever sur lui son cimeterre, et s'enfuir, la main brisée, en +blasphémant. + +--Que signifient ces prétendues visions, madame, et quel soupçon +cachez-vous sous ces allégories?» + +Ainsi parle Orio d'une voix tonnante et en se levant d'un air farouche. +Naam s'élance vers lui, et s'attache à son vêtement. Elle ne comprend pas +ses paroles, mais elle lit dans ses yeux étincelants la haine et la +menace. Orio se calme, son emportement pourrait le trahir et confirmer les +soupçons de Giovanna. D'ailleurs Giovanna est calme, et, pour la première +fois de sa vie, elle affronte d'un air impassible la colère d'Orio. + +«J'exige que vous me répétiez ces paroles terribles qui doivent me causer +tant d'effroi, reprend Orio d'un air ironique. Si vous me les cachez, +Giovanna, je croirai que tout ceci est une ruse de femme pour me +persifler. + +--Je vous les dirai donc, Orio: car ceci n'est point un jeu, et les +puissances invisibles qui interviennent dans nos destinées planent +au-dessus des vaines fureurs qu'elles excitent en nous. Le spectre du +comte Ezzelin m'a montré une large et horrible blessure par laquelle +s'écoulait tout son sang, et il m'a dit: «Madame, votre époux est un +assassin et un traître.» + +--Rien de plus? dit Orio, pâle et tremblant de colère. Votre esprit a trop +d'indulgence pour mon mérite, madame, et je m'étonne que les fantômes de +vos rêves trouvent de si douces choses à vous dire de moi. A votre +prochaine entrevue, veuillez leur dire que je leur conseille de +s'expliquer mieux ou de garder le silence; car il est imprudent de parler +à la légère, et les visions pourraient bien être de mauvais protecteurs +pour les créatures humaines qu'il leur plaît de hanter.» + +En parlant ainsi Orio se retira, et l'arrêt de Giovanna fut prononcé dans +son coeur. + +La nuit est venue, l'épouse d'Orio n'a goûté ni sommeil durant la nuit ni +calme durant le jour. Sa tranquillité n'est qu'extérieure, son âme est en +proie à mille tortures. Elle a deviné l'horrible vérité: elle n'espère +plus rien; elle cherche, au contraire, à augmenter par l'évidence la +certitude de sa honte et de son malheur. + +L'horloge a sonné minuit. Un profond silence règne dans l'île et dans le +château. Le temps est calme et clair, la mer silencieuse. Giovanna est à +sa fenêtre secrète. Elle entend l'approche de la barque au pied du rocher. +Elle voit des ombres se dresser sur la rive, et comme des taches noires se +mouvoir régulièrement sur le sable blanc. Ce n'est ni Orio ni Naam, car le +lévrier écoute et ne donne aucun signe d'affection ni de haine. La barque +s'éloigne; mais les ombres qui en sont sorties ont disparu, comme si elles +se fussent enfoncées dans la profondeur du rocher. + +Cette fois, l'air est si sonore et la mer si paisible que les moindres +bruits arrivent à l'oreille de Giovanna. Les anneaux de fer ont crié +faiblement dans leurs crampons; l'échelle a grincé sous le poids d'un +homme: une voix a appelé d'en haut avec précaution; plusieurs voix ont +murmuré d'en bas; un signal, le cri d'un oiseau de nuit mal imité, a été +échangé. Tout rentre dans le silence. L'oeil ne peut rien saisir; la base +du rocher rentre en cet endroit sous la corniche des roches supérieures. +Mais tout à coup des mouvements sourds, des sons inarticulés ont retenti +aux entrailles de la terre. Giovanna colle son oreille sur le tapis de sa +chambre. Elle entend le bruit de plusieurs personnes qui se meuvent comme +dans une cave située au-dessous de son appartement. Puis elle n'entend +plus rien. + +Mais elle veut éclaircir entièrement le mystère. Cette fois, ce n'est plus +à l'instinct divinatoire et à la révélation angélique des songes qu'elle +demandera la lumière, c'est au témoignage de ses sens. Elle ne songe plus +à mettre son voile: peu lui importe d'être reconnue et maltraitée. +Demi-nue et les cheveux flottants, elle court sans précaution dans les +galeries et dans les escaliers, elle s'élance vers la tour de Soranzo. +Elle ne connaît plus la pudeur de l'orgueil outragé, ni la timide +soumission de la femme, ni la crainte de la mort. Elle veut savoir et +mourir. Orio a donné cependant des ordres sévères pour que la porte de ses +appartements soit gardée à vue. Mais les consciences coupables craignent +l'horreur de la nuit. Le garde, qui voit venir à lui cette femme échevelée +avec tant d'assurance et les yeux animés d'une résolution désespérée, la +prend à son tour pour un spectre, et tombe la face contre terre. Cet homme +avait égorgé, quelques jours auparavant, sur une galiote marchande, une +belle jeune femme avec ses deux enfants dans ses bras. Il croit la voir +apparaître, et s'imagine entendre sa voix plaintive lui crier: + +«Rends-moi mes enfants! + +--Je ne les ai pas,» répond-il d'une voix étouffée en se roulant sur le +pavé. Giovanna ne fait pas attention à lui; elle marche sur son corps, +indifférente à tout danger, et pénètre dans l'appartement d'Orio. Il est +désert, mais des flambeaux sont allumés sur une large table de marbre. La +trappe est ouverte au milieu de la chambre. Giovanna referme avec soin la +porte par laquelle elle est entrée et se cache derrière un rideau de la +fenêtre: car déjà elle entend des voix et des pas qui se rapprochent, et +l'on monte l'escalier souterrain. + +Orio paraît le premier; trois musulmans d'un aspect hideux, couverts de +vêtements souillés de sang et de vase, viennent après lui, portant un +paquet qu'ils posent sur la table. Naama vient le dernier et ferme la +trappe; puis il va s'appuyer le dos contre la porte de l'appartement, et +reste immobile. + +Le vieux Hussein, le pirate missolonghi, avait une longue barbe blanche et +des traits profondément creusés qui, au premier abord, lui donnaient un +aspect vénérable. Mais plus on le regardait, plus on était frappé de la +férocité brutale et de l'obstination stupide qu'exprimait son visage +basané. Il a joué un rôle obscur, mais long et tenace, dans les annales de +la piraterie. Hussein a servi autrefois chez les uscoques. C'est un homme +de rapt et de meurtre; mais nul n'observe mieux que lui la loi de justice +et de sincérité dans le partage des dépouilles. Nulle parole de commerçant +soumis aux lois des nations n'a la valeur et l'inviolabilité de la sienne; +et cet homme, qui renierait le prophète pour un peu d'or, ferait rouler +avec mépris la tête du premier de ses pirates qui aurait frauduleusement +mesuré sa part de butin. Son intégrité et sa fermeté lui ont valu le +commandement de quatre caïques et la haute main sur ses deux associés, +hommes plus habiles à la manoeuvre, mais moins braves au combat et moins +sévères dans l'administration. Ses deux associés étaient le renégat Fremio, +qui parlait un patois mêlé de turc et d'italien, presque inintelligible +pour Giovanna, et dont la figure mince et flétrie accusait les passions +viles et l'âme impitoyable; puis un juif albanais, qui commandait une des +tartanes, et qu'une affreuse cicatrice défigurait entièrement. Le renégat +et lui posèrent le paquet sur la table et déroulèrent lentement le haillon +hideux qui l'enveloppait. Giovanna sentit son coeur défaillir, et +l'angoisse de la mort parcourut tout son corps, lorsque de ce premier +lambeau elle en vit tirer un autre tout sanglant, haché à coups de sabre +et criblé de balles, qu'elle reconnut pour le pourpoint qu'Ezzelin portait +la veille. + +A cette vue, Orio, indigné, parla avec véhémence à Hussein. Giovanna, +n'entendant pas la langue dont il se servait, crut qu'il s'indignait du +meurtre; mais Orio, s'étant retourné vers le renégat et vers le juif, leur +parla ainsi en italien: + +«Ceci un gage! Vous osez me présenter ce haillon comme un gage de mort! +Est-ce là ce que j'ai réclamé, et pensez-vous que je me paye de si +grossiers artifices? Chiens rapaces, traîtres maudits! vous m'avez trompé! +Vous lui avez fait grâce afin de vendre sa liberté à sa famille; mais vous +ne réussirez pas à me dérober cette proie, la seule que j'aie exigée de +vous. J'irai fouiller jusqu'aux derniers ballots et déclouer jusqu'à la +dernière planche de vos barques pour trouver le Vénitien. Mort ou vivant, +il me le faut; et, s'il m'échappe, je vous fais mettre en pièces à coups +de canon, vous et vos misérables radeaux.» + +Orio écumait de rage. Il arracha le pourpoint ensanglanté des mains du +renégat consterné et le foula aux pieds. Il était hideux en cet instant, +et celle qui l'avait tant aimé eut horreur de lui. + +Il y eut entre ces quatre assassins un long débat dont elle comprit une +partie. Les pirates soutenaient qu'Ezzelin était mort percé de plusieurs +balles et couvert de coups de sabre, ainsi que l'attestait ce vêtement. Le +juif, sur la tartane duquel il était tombé expirant, n'avait pu arriver à +lui assez tôt pour empêcher ses matelots de jeter son cadavre à la mer. +Heureusement la richesse de son pourpoint avait tenté l'un d'eux, qui le +lui avait arraché avant de le lancer par-dessus le bord, et le juif avait +été forcé de le lui racheter afin de pouvoir montrer à Orio ce témoignage +de la mort de son ennemi. + +Après beaucoup d'emportements et d'imprécations échangés de part et +d'autre, Orio, qui, malgré la brutalité et la méchanceté de ses associés, +exerçait un ascendant extraordinaire sur eux, et savait d'un mot et d'un +geste les réduire au silence au plus fort de leur colère, parut s'apaiser +et se contenter du serment de Hussein. Hussein refusa, à la vérité, de +jurer par Allah et le prophète qu'il fût certain de la mort d'Ezzelin, car +il ne l'avait pas vu jeter à la mer; mais il jura que, si on lui avait +conservé la vie, il n'était pas complice de cette trahison; il jura aussi +qu'il s'assurerait de la vérité et qu'il châtierait sévèrement quiconque +aurait désobéi à l'Uscoque. Il prononça ce mot en italien, et en portant +les deux mains sur sa tête il s'inclina jusqu'à terre devant +Orio. + +Lui! l'Uscoque! O Giovanna! Giovanna! comment ne tombes-tu pas morte en +voyant que cet infâme égorgeur, traître à sa patrie, insatiable larron et +meurtrier féroce, est ton époux, l'homme que tu as tant aimé! + +Giovanna se parle ainsi à elle-même. Peut-être parle-t-elle tout haut, +tant elle méprise à cette heure le danger de mourir, tant elle a perdu le +sentiment de son être, absorbée qu'elle est tout entière dans cette scène +d'épouvante et de dégoût. Les brigands étaient si animés par la dispute +qu'ils n'auraient pu l'entendre. Ils parlèrent longtemps encore. Giovanna +ne les entendit plus; ses bras se tordirent, son cou se gonfla et ses yeux +se renversèrent dans leur orbite. Elle tomba sur le carreau et perdit le +sentiment de son infortune. Les pirates, ayant fait leurs dernières +conventions avec Orio, étaient repartis. Orio se jeta sur son lit et +s'endormit brisé de fatigue. + +Naam, après avoir pansé sa blessure, veille auprès de lui, couchée à terre +sur une natte. Il y a bien longtemps que Naam n'a goûté un paisible +sommeil. Elle porte dans les événements les plus terribles et dans les +plus rudes fatigues de la vie le calme et la santé d'un esprit et d'un +corps fortement trempés. Lorsqu'elle s'assoupit, un songe transporte +quelquefois son imagination au temps où, bercée dans un hamac de damas +plus blanc que la neige par quatre jeunes esclaves nubiennes, à la peau +noire comme la nuit, aux dents blanches, à l'air franc et joyeux, elle +s'endormait aux sons de la mandore dans la fumée du benjoin, dans les +langueurs d'une oisiveté voluptueuse, aux sourires de Phingari, la reine +des nuits orientales, aux caresses de la brise, qui effeuillait mollement +sur son sein les fleurs de sa chevelure. Ces temps ne sont plus. Les pieds +délicats de Naam foulent maintenant le gravier amer des rivages et les +pointes déchirantes des récifs. Ses mains effilées se sont endurcies au +maniement du gouvernail et des cordages. Le souffle desséchant des vents +et l'air âpre de la mer ont hâlé cette peau que l'on pouvait comparer +naguère au tissu velouté des fruits, avant que la main leur ait enlevé la +vapeur argentée dont le matin les a revêtus. Plante flexible et embaumée, +mais forte et vivace, Naam est née au désert, parmi les tribus libres et +errantes. Elle n'a point oublié le temps où, courant pieds nus sur le +sable ardent, elle menait les chameaux à la citerne et chassait devant +elle leur troupe docile, rapportant sur sa tête une amphore presque aussi +haute qu'elle. Elle se souvient d'avoir passé d'une main hardie le frein +dans la bouche rebelle des maigres cavales blanches de son père. Elle a +dormi sous les tentes vagabondes, aujourd'hui au pied des montagnes, et +demain au bout de la plaine. Couchée entre les jambes des coursiers +généreux, elle écoutait avec insouciance les rugissements lointains du +chacal et de la panthère. Enlevée par des bandits et vendue au pacha avant +d'avoir connu les joies d'un amour libre et partagé, elle a fleuri, comme +une plante exotique, à l'ombre du harem, privée d'air, de mouvement et de +soleil, regrettant sa misère au sein de l'opulence et détestant le despote +dont elle subissait les caresses. Maintenant Naam ne regrette plus sa +patrie. Elle aime, elle se croit aimée. Orio la traite avec douceur et lui +confie tous ses secrets. Sans aucun doute elle lui est chère, car elle lui +est utile, et jamais il ne retrouvera tant de zèle uni à tant de +discrétion, de présence d'esprit, de courage et d'attachement. + +D'ailleurs Naam se sent libre. L'air circule largement autour d'elle, ses +yeux embrassent l'immense anneau de l'horizon. Elle n'a de devoirs que +ceux que son coeur lui dicte, et le seul châtiment qu'elle ait à redouter, +c'est de n'être plus aimée. Naam ne regrette donc ni ses esclaves, ni son +bain parfumé, ni ses tresses de perles de Ceylan, ni son lourd corset de +pierreries, ni ses longues nuits de sommeil, ni ses longues journées de +repos. Reine dans le harem, elle n'avait pas cessé de se sentir esclave; +esclave parmi les chrétiens, elle se sentit libre, et la liberté, selon +elle, c'est plus que la royauté. + +Un jour nouveau va poindre, lorsqu'un faible soupir réveille Naam de son +premier sommeil. Elle se soulève sur ses genoux et interroge le front +penché de Soranzo. Il dort paisiblement, son souffle est égal et pur. Un +soupir plus profond que le premier et plein d'une inexprimable angoisse +frappe encore l'oreille de Naam. Elle quitte le lit d'Orio et soulève sans +bruit le rideau de la croisée. Elle trouve Giovanna gisante, s'étonne, +s'émeut et garde un généreux silence; puis, se rapprochant d'Orio, elle +abaisse sur lui les courtines de son lit, retourne auprès de Giovanna, la +prend dans ses bras, la relève, et, sans éveiller personne, la reporte +dans sa chambre. + +Orio ignora ce que Giovanna avait osé. Il la tint captive dans ses +appartements et n'alla plus jamais s'informer d'elle. Naam essaya en vain +de l'adoucir en sa faveur. Cette fois Naam fut sans persuasion, et Orio +lui sembla manquer de confiance et rouler en lui-même quelque sinistre +dessein. + +Les soins de Naam ont guéri la blessure d'Orio en peu de jours. La mort +d'Ezzelin paraît constatée; nulle part on n'a retrouvé aucun indice qui +ait pu faire croire à son salut. S'il était possible d'échapper à la +férocité impétueuse des pirates, il ne le serait pas d'échapper à la haine +réfléchie de Soranzo. Giovanna ne se plaint plus; elle ne paraît plus +souffrir; elle ne se penche plus les soirs à sa fenêtre; elle n'écoute +plus les bruits vagues de la nuit. Quand Naam lui chante les airs de son +pays en s'accompagnant du luth ou de la mandore, elle n'entend pas et +sourit. Quelquefois elle tient un livre et semble lire; mais ses yeux +restent fixés des heures entières sur la même page, et son esprit n'est +point là. Elle est plus distraite et moins abattue qu'avant la mort +d'Ezzelin. Souvent on la surprend à genoux, les yeux levés vers le ciel et +ravie dans une sorte d'extase. Giovanna a trouvé enfin le calme du +désespoir; elle a fait un voeu: elle n'aime plus rien sur la terre. Elle +semble avoir recouvré la volonté de vivre. Déjà elle redevient belle, et +la pourpre de la santé commence à refleurir sur son visage. + +Morosini a appris le désastre d'Ezzelin, et son âme s'indigne de +l'insolence des pirates. La perte de ce noble et fidèle serviteur de la +république remplit de douleur l'amiral et toute l'armée. On célèbre pour +lui un service funèbre sur les navires de la flotte vénitienne, et le port +de Corfou retentit des lugubres saluts du canon qui annoncent à l'armée la +triste fin d'un de ses plus vaillants officiers. On murmure contre +l'inaction et la lâcheté de Soranzo. Morosini commence à concevoir des +soupçons graves; mais sa prudence scrupuleuse commande le silence. Il +envoie à son neveu l'ordre de venir sur-le-champ le trouver pour lui +rendre compte de sa conduite, et de laisser le commandement de son île et +de sa garnison à un Mocenigo qu'il envoie à sa place. Morosini ordonne +aussi à Soranzo de ramener sa femme avec lui, et de laisser à Mocenigo la +galéace qu'il commandait, et dont il a fait si peu d'usage. + +Mais Soranzo, qui entretient des espions à Corfou et dont les messagers +rapides devancent l'escadre de Mocenigo, a été averti à temps. Il n'a pas +attendu jusqu'à ce jour pour mettre en sûreté les riches captures qu'il a +faites de concert avec Hussein et ses associés. Il a converti toutes ses +prises en or monnayé. Une partie est déjà rendue à Venise. Orio a fait +équiper la galère sur laquelle Giovanna est venue le trouver. Aidé de Naam +et de ses affidés, il y a porté, durant la nuit, des caisses pesantes et +des outres de peau de chameau remplies d'or: c'est le reste de ses trésors, +et la galère est prête à mettre à la voile. Il annonce à ses officiers +que la signora veut retourner à Venise, et ne leur laisse pas soupçonner +la disgrâce qui le menace et dont il se rit désormais, car il a tout +prévu. Les pirates sont avertis. Hussein cingle rapidement avec sa +flottille vers le grand archipel, refuge assuré où il bravera les forces +vénitiennes, et où l'on assure qu'il est mort longtemps après, à l'âge de +quatre-vingt-six ans, exerçant toujours la piraterie et n'étant jamais +tombé au pouvoir de ses adversaires. + +Le juif albanais l'accompagne. Condamné à mort à Venise pour plusieurs +meurtres, il n'est point à craindre pour Orio qu'il ose jamais y +retourner. Mais le renégat Frémio, dont les crimes sont moins constatés et +l'audace plus grande, lui inspire de la méfiance. Il l'interroge, il +apprend de lui que son désir est de retourner en Italie, et il craint ses +délations. Il l'invite à rester avec lui, et s'engage à le faire rentrer +dans Venise, sur sa galère, sans qu'il soit exposé aux poursuites de la +loi. Le renégat, tout méfiant qu'il est, s'abandonne à l'espoir de finir +paisiblement ses jours dans sa patrie, au sein des richesses que le +brigandage lui a procurées. Il dépose son butin sur la galère qui porte +déjà celui d'Orio, et, changeant de costume et de manières, il se fait +passer dans l'île pour un négociant génois échappé à l'esclavage des +Ottomans et réfugié sous la protection de Soranzo. + +Le commandant Léontio, le lieutenant de vaisseau Mezzani, et les deux +matelots qui conduisent la barque mystérieuse de Soranzo parmi les écueils, +sont, avec le renégat, les seuls complices qu'Orio ait désormais à +redouter. Tous les préparatifs sont terminés. Le départ de Giovanna pour +Venise est fixé au premier jour du mois de mai. C'est ce jour-là +précisément que Mocenigo doit arriver à San-Silvio avec l'ordre de rappel. +Orio seul le sait. Il a fait annoncer à Giovanna qu'elle eût à se tenir +prête, et la veille au soir il se rend chez elle après avoir fait dire à +Léontio, à Mezzani et au renégat qu'ils eussent à venir recevoir, à minuit +dans son appartement, des communications importantes pour leurs intérêts. + +Orio a endossé son plus riche pourpoint et bouclé sa chevelure; des bagues +étincellent à ses doigts, et sa main droite, à peu près guérie et couverte +d'un gant parfumé, balance avec grâce une branche fleurie. Il entre chez +sa femme sans se faire annoncer, renvoie ses femmes, et, resté seul avec +elle, s'approche pour l'embrasser. Giovanna recule comme si le basilic +l'eût touchée, et se dérobe à ses caresses. + +«Laissez-moi, dit-elle à Soranzo, je ne suis plus votre femme, et nos +mains, qui semblaient unies pour l'éternité, ne doivent plus se rencontrer +ni dans ce monde ni dans l'autre. + +--Vous avez raison, mon amour, dit Soranzo, d'être irritée contre moi. +J'ai été pour vous sans tendresse et sans courtoisie pendant plusieurs +jours; mais vous vous apaiserez, aujourd'hui que je viens mettre le genou +en terre devant vous et me justifier.» + +Il lui raconte alors qu'absorbé par les soins de sa charge, il n'a voulu +goûter de repos et de bonheur qu'après avoir accompli son oeuvre. +Maintenant, selon lui, tout est prêt pour que ses desseins éclatent, et +que sa fidélité à la république soit constatée par l'extinction entière +des pirates. Un renfort, qu'il a demandé à l'amiral, doit lui arriver, et +toutes ses mesures sont prises pour un combat terrible, décisif. Mais il +ne veut pas que son épouse respectée et chérie reste exposée aux chances +d'une telle aventure. Il a tout fait préparer pour son départ. Il +l'escortera lui-même avec la galéace jusqu'à la hauteur de Teakhi; puis il +reviendra laver la tache que le soupçon a faite à son honneur, ou +s'ensevelir sous les décombres de la forteresse. + +«Cette nuit est la dernière que nous passerons ensemble sous le toit de ce +donjon, ajoute-t-il. C'est peut-être la dernière de notre vie que nous +passerons sous les mêmes lambris. Ma Giovanna ne s'armera point de fierté +à cette heure fatale. Elle ne repoussera pas mon amour et mon repentir. +Elle m'ouvrira son coeur et ses bras; pour la dernière fois peut-être, +elle me rendra ce bonheur qu'elle seule m'a fait connaître sur la terre.» + +En parlant ainsi, il l'enlace dans ses bras, et humilie devant elle ce +front superbe qui tant de fois l'a fait trembler. En même temps il cherche +à lire dans ses yeux le degré de confiance qu'il inspire, ou de soupçon +qu'il lui reste à combattre. Il pense qu'il est temps encore de reprendre +son empire sur cette femme qui l'a tant aimé, et auprès de qui, tant qu'il +l'a voulu, sa puissance de persuasion n'a jamais échoué. Mais elle se +dégage de ses étreintes et le repousse froidement. + +«Laissez-moi, lui dit-elle. S'il reste un moyen humain de réhabiliter +votre honneur, je vous en félicite; mais il n'en est aucun pour vous de +ressaisir sur moi vos droits d'époux. Si vous succombez dans votre +entreprise, vos fautes seront peut-être expiées, et je prierai pour vous; +mais si vous survivez, je n'en serai pas moins séparée de vous pour +jamais.» + +Orio pâlit et fronce le sourcil; mais Giovanna ne s'émeut plus de sa +colère. Orio se contient et persiste à l'implorer. Il feint de prendre sa +froideur pour du dépit; il l'interroge, il veut savoir si elle persiste à +l'accuser. Giovanna refuse de s'expliquer. + +«Je ne dois compte de mes pensées qu'à Dieu, lui dit-elle; Dieu seul est +désormais mon époux et mon maître. J'ai tant souffert de l'amour terrestre +que j'en ai reconnu le néant. J'ai fait un voeu: en rentrant à Venise, je +ferai rompre mon mariage par le pape, et je prendrai le voile dans un +couvent.» + +Orio affecte de rire de cette résolution. Il feint de n'y point croire et +d'espérer que, dans quelques heures, Giovanna se laissera fléchir par ses +caresses. Il se retire d'un air présomptueux qui remplit de mépris cette +âme tendre, mais fière, qui ne peut plus aimer l'être qu'elle méprise, et +qui a reporté vers le ciel tout son espoir et toute sa foi. + +Naam attendait Orio à la porte de la tour. Elle lui trouva l'air farouche, +la parole brève et la voix tremblante. + +«Quelle heure vient de sonner, Naam? + +--Deux heures avant minuit. + +--Tu sais ce que nous avons à faire? + +--Tout est prêt. + +--Les convives seront-ils à minuit dans ma chambre? + +--Ils y seront. + +--As-tu ton poignard? + +--Oui, maître, et voici le tien. + +--Es-tu sûre de toi-même, Naam? + +--Maître, es-tu sûr de leur trahison? + +--Je te l'ai dit. Doutes-tu de ma parole? + +--Non, maître. + +--Marchons donc! + +--Marchons!» + +Orio et Naam pénètrent dans les galeries souterraines, descendent +l'échelle de cordes, gagnent le bord de la mer, et appellent la barque. +Les deux infatigables rameurs, qui toujours à cette heure se tiennent +cachés dans la grotte voisine, attentifs au signal qui doit les avertir, +mettent à flot sur-le-champ et s'approchent. Orio et sa compagne +s'élancent sur la barque et ordonnent aux matelots de s'éloigner de la +côte. Bientôt ils sont assez loin du château pour le dessein de Soranzo. +Assis à la poupe, il se soulève, et, approchant du rameur courbé devant +lui, il lui enfonce son poignard dans la gorge. + +«Trahison!» s'écrie celui-ci; et il tombe sur ses genoux en rugissant. Son +compagnon abandonne la rame et s'élance vers lui; Naam l'étend par terre +d'un coup de hache sur la tête; et tandis qu'elle s'empare de la rame et +empêche le bateau de dériver, Orio achève les victimes. Puis il les lie +ensemble avec un câble et les attache fortement au pied du mât. Il prend +ensuite l'autre rame et vogue à la hâte vers le rocher de San-Silvio. Au +moment d'y arriver, il prend la hache, et en quelques coups perce le +plancher de la barque, où l'eau s'élance en bouillonnant. Alors il saisit +le bras de Naam et se précipite avec elle sur la grève, tandis que la +barque s'enfonce et disparaît sous les flots, avec ses deux cadavres. Un +silence affreux a régné entre ces deux criminels depuis qu'ils ont quitté +la grève pour monter sur la barque. Pendant et après l'assassinat ils +n'ont point échangé une parole. + +«Allons! tout va bien, du courage!» dit Soranzo à Naam, dont il entend les +dents claquer. + +Naam essaye en vain de répondre; sa gorge est serrée. Elle ne perd +cependant ni sa résolution ni sa présence d'esprit. Elle remonte l'échelle +et rentre avec Orio dans la tour. Alors elle allume un flambeau, et leurs +regards se rencontrent. Leurs figures livides, leurs habits teints de sang +leur causent tant d'horreur qu'ils s'éloignent l'un de l'autre et +craignent de se toucher. Mais Orio s'efforce de raffermir par son audace +le courage ébranlé de Naam. + +«Ceci n'est rien, lui dit-il. La main qui a frappé le tigre +tremblera-t-elle devant l'agonie des animaux plus vils?» + +Naam, toujours muette, lui fait signe de ne pas rappeler cette image. Elle +n'a eu ni regret ni remords du meurtre du pacha, mais elle ne peut +supporter qu'on lui retrace ce souvenir. Elle se hâte de changer de +vêtement, et tandis qu'Orio imite son exemple, elle prépare la table pour +le souper. Bientôt les convives frappent doucement à la porte. Elle les +introduit. Ils s'étonnent de ne voir aucun serviteur occupé au service du +repas. + +«J'ai des communications importantes à vous faire, leur dit Orio, et le +secret de notre entretien ne souffre pas de témoins inutiles. Ces fruits +et ce vin suffiront pour une collation qui n'est ici qu'un prétexte. Le +temps n'est pas venu de se livrer au plaisir. C'est dans la belle Venise, +au sein des richesses et à l'abri des dangers, que nous pourrons passer +les nuits en de folles orgies. Ici il s'agit de régler nos comptes et de +parler d'affaires. Naam, donne-nous des plumes et du papier. Mezzani, vous +serez le secrétaire, et Frémio fera les calculs. Léontio, versez-nous du +vin à tous pendant ce temps.» + +Dès le commencement, Frémio éleva des prétentions injustes, et soutint que +Léontio ne lui avait pas donné une reconnaissance exacte des valeurs +déposées par lui sur la galère. Orio feignit d'écouter leur débat avec +l'attention d'un juge intègre. Au moment où ils étaient le plus échauffés, +le renégat, qui s'exprimait avec difficulté, et dont le langage grossier +faisait sourire de mépris les autres convives, se troubla de dépit et de +honte, et but à plusieurs reprises pour se donner de l'audace; mais ses +paroles devinrent de plus en plus confuses, et, frappant du pied avec rage, +il quitta la dispute et passa sur le balcon. Naam le suivit des yeux. Au +bout d'un instant, et comme la dispute continuait entre Léontio et Mezzani, +un regard échangé avec son esclave apprit à Soranzo que Frémio ne +parlerait plus. Il était assis sur la terrasse, les jambes pendantes, les +bras enlacés aux barreaux de la balustrade, la tête penchée, les yeux +fixes. + +«Est-il déjà ivre? dit Léontio. + +--Oui, et tant mieux, répondit le lieutenant. Terminons nos affaires sans +lui.» + +Il essaya de lire ce que Léontio écrivait; sa vue se troubla. + +«Ceci est étrange, dit-il en portant sa main à son front; moi aussi, je +suis ivre. Messer Soranzo, ceci est une infamie: vous nous servez du vin +qu'on ne peut boire sans perdre aussitôt la force de savoir ce qu'on +fait... Je ne signerai rien avant demain matin.» + +Il retomba sur sa chaise, les yeux fixes, les lèvres violettes, les bras +étendus sur la table. + +«Qu'est-ce? dit Léontio en se retournant et en le regardant avec effroi; +seigneur gouverneur, ou je n'ai jamais vu mourir personne, ou cet homme +vient de rendre l'âme. + +--Et vous allez en faire autant, seigneur commandant, lui dit Orio en se +levant et en lui arrachant la plume et le papier. Dépêchez-vous d'en finir; +car il n'est plus d'espoir pour vous, et nos comptes sont +réglés.» + +Léontio avait avalé seulement quelques gouttes de vin; mais la terreur +aida à l'effet du poison, et lui porta le coup mortel. Il tomba sur ses +genoux, les mains jointes, l'oeil égaré et déjà éteint. Il essaya de +balbutier quelques paroles. + +«C'est inutile, lui dit Orio en le poussant sous la table; votre ruse ici +ne servira plus de rien. Je sais bien que votre marché était déjà fait, et +que, plus habile que ces deux-là, vous trahissiez d'un côté la république, +pour avoir part à notre butin, et de l'autre vos complices, afin de vous +réconcilier avec la république en nous envoyant aux Plombs. Mais +pensez-vous qu'un homme comme moi veuille céder la partie à un homme comme +vous? Allons donc! Le vautour qui combat est fait pour s'envoler, et la +chenille qui rampe pour être écrasée. C'est le droit divin qui l'ordonne +ainsi. Adieu, brave commandant, qui me faisiez passer pour fou. Lequel de +nous l'est le plus à cette heure?» + +Léontio essaya de se relever; il ne le put, et se traîna au milieu de la +chambre, où il expira en murmurant le nom d'Ezzelin. Fut-ce l'effet du +remords? la vision sanglante lui apparut-elle à son dernier instant? + +Orio et Naam rassemblèrent les trois cadavres et les entassèrent sous la +table, qu'ils renversèrent dessus avec les nappes et les meubles; puis +Orio prit un flambeau, et mit le feu à ce monceau après avoir fermé les +fenêtres. Orio, s'éloignant alors, dit à Naam de rester à la porte jusqu'à +ce qu'elle eût vu les cadavres, la table et tous les meubles qui étaient +dans la salle entièrement consumés, et les flammes faire éruption au +dehors; qu'alors elle eût à descendre le grand escalier et à jeter +l'épouvante dans le château en sonnant la cloche d'alarme. + +Appuyée contre la porte, les bras croisés sur la poitrine, les yeux fixés +sur le hideux bûcher d'où s'élèvent des flammes bleuâtres, Naam reste +seule livrée à ses sombres pensées. Bientôt des tourbillons de fumée se +roulent en spirale et se dressent comme des serpents vers la voûte. La +flamme s'étend; les voix aiguës de l'incendie commencent à siffler, à se +répondre, à se mêler et à former des accords déchirants. On prendrait le +pavé de marbre étincelant pour une eau profonde où se reflète l'éclat du +foyer. Les fresques de la muraille apparaissent derrière les tourbillons +de flamme et de fumée comme les sombres esprits qui protègent le crime et +se plaisent dans le désastre. Peu à peu elles se détachent de la muraille, +et ces pâles géants tombent par morceaux sur le pavé avec un bruit sec et +sinistre. + +Mais rien dans cette scène d'épouvante, à laquelle préside silencieusement +Naam, n'est aussi effrayant que Naam elle-même. Si une des victimes, dont +les ossements noircis gisent déjà dans la cendre, pouvait se ranimer un +instant et voir Naam éclairée par ces reflets livides, la lèvre contractée +d'horreur, mais le front armé d'une résolution inexorable, elle +retomberait foudroyée comme à l'aspect de l'ange de la mort. Jamais Azraël +n'apparut aux hommes plus terrible et plus beau que ne l'est à cette heure +l'être mystérieux et bizarre qui préside froidement aux vengeances d'Orio. + +Cependant les vitres tombent en éclats, et l'incendie va se répandre. Naam +songe à exécuter les ordres de son maître et à donner l'alarme. Mais d'où +vient qu'Orio l'a quittée sans lui dire de l'accompagner? Dans l'horreur +de l'oeuvre qu'ils ont accomplie ensemble, Naam a obéi machinalement, et +maintenant un effroi subit, une sollicitude généreuse s'emparent de ce +coeur de tigre. Elle oublie de sonner la cloche, et, franchissant d'un +pied rapide les escaliers et les galeries qui séparent la grande tour du +palais de bois, elle s'élance vers les appartements de Giovanna. Un +profond silence y règne. Naam ne s'étonne pas de ne point rencontrer dans +les chambres qu'elle traverse précipitamment les femmes qui servent +Giovanna. La négresse fidèle, dont le hamac est ordinairement suspendu en +travers de la porte de sa maîtresse, n'est pas là non plus. Naam ignore +que, sous prétexte d'avoir un rendez-vous d'amour avec sa femme, Orio a +éloigné d'avance toutes ses servantes. Elle pense qu'au contraire son +premier soin a été de venir chercher Giovanna, afin de la soustraire à +l'incendie. Cependant Naam n'est pas tranquille; elle pénètre dans la +chambre de Giovanna. Un profond silence règne là comme partout, et la +lampe jette une si faible clarté que Naam ne distingue d'abord que +confusément les objets. Elle voit pourtant Giovanna couchée sur son lit, +et s'étonne du peu d'empressement qu'Orio a mis à l'avertir du danger qui +la menace. En cet instant, Naam est saisie d'une terreur qu'elle n'a point +encore éprouvée, ses genoux tremblent. Elle n'ose avancer. Le lévrier, au +lieu de se jeter sur elle avec rage comme à l'ordinaire, s'est approché +d'un air suppliant et craintif. Il est retourné s'asseoir devant le lit, +et là, l'oreille dressée, le cou tendu, il semble épier avec inquiétude le +réveil de sa maîtresse; de temps en temps il retourne la tête vers Naam, +avec une courte plainte, comme pour l'interroger, puis il lèche le +plancher humide. + +Naam prend la lampe, l'approche du visage de Giovanna, et la voit baignée +dans son sang. Son sein est percé d'un seul coup de poignard; mais cette +blessure profonde, mortelle, Naam connaît la main qui l'a faite, et elle +sait qu'il est inutile d'interroger ce qui peut rester de chaleur à ce +cadavre, car là où Soranzo a frappé il n'est plus d'espoir. Naam reste +immobile en face de cette belle femme, endormie à jamais; mille pensées +nouvelles s'éveillent dans son âme; elle oublie tout ce qui a précédé ce +meurtre. Elle oublie même l'incendie qu'elle a allumé et qui court après +elle. + +«O ma soeur! s'écrie-t-elle, qu'as-tu donc fait qui ait mérité la mort? +Est-ce là le sort réservé aux femmes d'Orio? A quoi t'a servi d'être +belle? A quoi t'a servi d'aimer? Est-ce donc moi qui suis cause de la +haine que tu inspirais? Non, car j'ai tout fait pour l'adoucir, et +j'aurais donné ma vie pour sauver la tienne. Serait-ce parce que tu as +été trop soumise et trop fidèle, que l'on t'a payée de mépris? Tu as été +faible, ô femme! Je me souviendrai de toi, et ce qui t'arrive me servira +d'enseignement.» + +Pendant que Naam, perdue dans des réflexions sinistres, interroge sa +destinée sur le cadavre de Giovanna, l'incendie gagne toujours, et déjà la +galerie de bois qui entoure le parterre est à demi consumée. Le sifflement +et la clarté sinistre avertissent en vain Naam de l'approche du feu; elle +n'entend rien, et son âme est tellement consternée que la vie ne lui +semble pas valoir en cet instant la peine d'être disputée. + +Cependant Orio s'est retiré sur une plate-forme voisine, d'où il contemple +l'incendie trop lent à son gré. Toute cette partie du château, dont il a +eu soin d'éloigner les habitants, va être dans quelques minutes la proie +des flammes; mais Orio n'a pas pris le soin de porter lui-même l'incendie +dans la chambre de Giovanna. Il entend les cris des sentinelles qui +viennent d'apercevoir la clarté sinistre, et qui donnent l'alarme. + +On peut arriver à temps encore pour pénétrer auprès de Giovanna, et pour +voir qu'elle a péri par le fer. Orio prévient ce danger. Il se précipite, +un tison enflammé à la main, dans l'appartement conjugal; mais, en voyant +Naam debout devant le lit sanglant, il recule épouvanté comme à l'aspect +d'un spectre. Puis une pensée infernale traverse son âme maudite. Tous ses +complices sont écartés, tous ses ennemis sont anéantis. Le seul confident +qui lui reste, c'est Naam. Elle seule désormais pourra révéler par quels +forfaits ses richesses furent acquises et conservées. Un dernier effort de +volonté, un dernier coup de poignard rendrait Orio maître absolu, +possesseur unique de ses secrets. Il hésite, mais Naam se retourne et le +regarde. Soit qu'elle ait pressenti son dessein, soit que le meurtre de +Giovanna ait empreint d'indignation et de reproche son front livide et son +regard sombre, ce regard exerce sur Orio une fascination magique; son âme +conserve le désir du mal, mais elle n'en a plus la force. Orio a compris +en cet instant que Naam est un être plus fort que lui, et que sa destinée +ne lui appartient pas comme celle de ses autres victimes. Orio est saisi +d'une peur superstitieuse. Il tremble comme un homme surpris par le +_mauvais oeil_. Il fait du moins un effort pour achever d'anéantir +Giovanna, et, jetant son brandon sur le lit: «Que faites-vous ici? dit-il +d'un air farouche à Naam. Ne vous avais-je pas ordonné de sonner la +cloche? Allez, obéissez! Voyez! le feu nous poursuit! + +--Orio, dit Naam sans se déranger et sans quitter la main du cadavre +qu'elle a prise dans les siennes, pourquoi as-tu tué ta femme? c'est un +grand crime que tu as commis! Je te croyais plus qu'un homme, et je vois +maintenant que tu es un homme comme les autres, capable de bien et de mal! +Comment te respecterai-je maintenant que je sais que l'on doit te craindre, +Orio? Ceci est une chose que je ne pourrai jamais oublier, et tout mon +amour pour toi ne me suggère rien à cette heure qui puisse l'excuser. Plût +à Dieu que tu ne l'eusses point fait, et que je ne l'eusse point vu! Je ne +sais si ton Dieu te pardonnera; mais à coup sûr Allah maudit l'homme qui +tue sa femme chaste et fidèle. + +--Sortez d'ici, s'écrie Soranzo, qui craint d'être surpris en ce lieu et +durant cette querelle. Faites ce que je vous commande et taisez-vous, ou +craignez pour vous-même.» + +Naam le regarde fixement, et lui montrant les flammes qui s'élancent en +gerbe par la porte: + +«Celui de nous deux qui traversera ceci avec le plus de calme, lui +dit-elle, aura le droit de menacer l'autre et de l'effrayer.» + +Et, tandis qu'Orio, vaincu par le péril, s'élance rapidement hors de la +chambre, elle s'approche lentement de la porte embrasée, sans paraître +s'apercevoir du danger. Le chien la suit jusqu'au seuil; mais, voyant +qu'on laisse sa maîtresse, il revient auprès du lit en pleurant. + +«Animal plus sensible et plus dévoué que l'homme, dit Naam en revenant sur +ses pas, il faut que je te sauve.» + +Mais elle s'efforce en vain de l'arracher au cadavre; il se défend et +s'acharne. A moins de perdre toute chance de salut, Naam ne peut +s'obstiner à cette lutte. Elle franchit les flammes avec calme, et trouve +Orio dans le parterre, qui l'attend avec impatience, et la regarde avec +admiration. + +«O Naam! lui dit-il en lui prenant le bras et en l'entraînant, vous êtes +grande, vous devez tout comprendre! + +--Je comprends tout, hormis cela!» répond Naam en lui montrant du doigt la +chambre de Giovanna, dont le plafond s'écroule avec un bruit affreux. + +En un instant tout le château fut en rumeur. Soldats et serviteurs, hommes +et femmes, tous s'élancèrent vers les appartements du gouverneur et de sa +femme. Mais, au moment où Orio et Naam en sortirent, le palais de bois, +qui avait pris feu avec une rapidité effrayante, n'était déjà plus qu'un +monceau de cendres entouré de flammes. Personne ne put y pénétrer; un +vieux serviteur de la maison de Morosini s'y obstina et y périt. Soranzo +et son esclave disparurent dans le tumulte. Le vent, qui soufflait avec +force, porta la flamme sur tous les points. Bientôt le donjon tout entier +ne présenta plus qu'une immense gerbe rouge, et la mer se teignit, à une +lieue à la ronde, d'un reflet sanglant. Les tours s'écroulèrent avec un +bruit épouvantable, et les lourds créneaux, roulant du haut du rocher dans +la mer, comblèrent les grottes et les secrètes issues qui avaient servi à +la barque et aux sorties mystérieuses d'Orio. Les navires qui passèrent au +loin et qui virent ce foyer terrible crurent qu'un phare gigantesque avait +été dressé sur les écueils, et les habitants consternés des îles voisines +dirent: + +«Voilà les pirates qui égorgent la garnison vénitienne et qui mettent le +feu au château de San-Silvio.» + +Vers le matin, tous les habitants, successivement chassés du donjon par +l'incendie, se pressaient sur les grèves de la baie, seul endroit où les +pierres lancées et les décombres qui s'écroulaient ne pussent les +atteindre. Beaucoup avaient péri. A la clarté livide de l'aube, on fit le +dénombrement des victimes, et tous les regards se portèrent vers Orio, qui, +assis sur une pierre, ayant Naam débout à ses côtés, gardait un silence +farouche. Le donjon brûlait encore, et la teinte du jour naissant rendait +toujours plus affreuse celle de l'incendie. Personne ne songeait plus à +combattre le fléau. Des pleurs, des blasphèmes se faisaient entendre dans +les divers groupes. Ceux-ci regrettaient un ami, ceux-là quelque effet +précieux; tous se demandaient à voix basse: + +«Mais où donc est la signera Soranzo? L'a-t-on enfin sauvée, que le +gouverneur paraît si tranquille?» + +Tout à coup un fracas, plus épouvantable que tous les autres, fit +tressaillir d'effroi les courages les mieux éprouvés. Un craquement +général ébranla du haut en bas la masse de pierres noircies qui se +défendait encore contre les flammes. Les flancs balsatiques du rocher en +furent ébranlés, et des fentes profondes sillonnèrent ce bloc immense, +comme lorsque la foudre fait éclater le tronc d'un vieil arbre. Toute la +partie supérieure du donjon, les vastes terrasses de marbre les +plates-formes des tours et le couronnement dentelé s'écroulèrent +spontanément. Les flammes furent étouffées après s'être divisées en mille +langues ardentes qui semblaient ruisseler en cascades de feu sur les +flancs de l'édifice. Cette forteresse ne présenta plus alors qu'un informe +amas de pierres d'où s'exhalaient les tourbillons noirs d'une âcre fumée +et quelques faibles jets de flamme pâlissante, dernières émanations +peut-être des vies ensevelies sous ces décombres. + +Alors il se fit un silence de mort, et les pâles habitants de l'île, épars +sur la grève humide, se regardèrent comme des spectres qui se relèvent du +tombeau en secouant leurs suaires poudreux. Mais du sein de ces ruines, où +toute manifestation de la vie semblait à jamais étouffée, on entendit +sortir une voix étrange, lamentable, un hurlement qu'il était impossible +de définir et qui se prolongea d'une manière déchirante pendant plusieurs +minutes, jusqu'à ce qu'il cessât par un aboiement rauque, étouffé, un +dernier cri de mort; après quoi on n'entendit plus que la voie de la mer, +éternellement destinée à gémir sur cette rive dévastée. + +«Où se sera réfugié ce chien ensorcelé pour n'être écrasé qu'à cette +heure? dit Orio à Naam. + +--Vous êtes sûr, répondit Naam, que maintenant il ne reste plus rien +de..... + +--Partons!» dit Orio en levant ses deux bras vers les pâles étoiles qui +s'éteignaient dans la blancheur du matin. + +Ceux qui le virent de loin prirent ce geste pour l'élan d'un désespoir +immense. Naam, qui le comprit mieux, y vit un cri de triomphe. + +Soranzo et son esclave se jetèrent dans une barque et gagnèrent la galère +qu'on avait équipée pour le départ de Giovanna. Soranzo fit déplier +toutes les voiles et donna le signal du départ. Naam, quelques serviteurs +et un très-petit équipage choisi parmi l'élite de ses matelots, montaient +avec lui ce léger navire. + +En vain les officiers de la garnison et de la galéace vinrent-ils lui +demander ses ordres; il les repoussa durement, et pressant ses hommes de +lever l'ancre: + +«Messieurs, dit-il à sa troupe consternée, pouvez-vous me rendre la femme +que j'ai tant aimée et qui reste là ensevelie? Non, n'est-ce pas? Alors de +quoi me parlez-vous, et de quoi voulez-vous que je vous parle?» + +Puis il tomba comme foudroyé sur le pont de sa galère, qui déjà fendait +l'onde. + +«Le désespoir a fini d'égarer sa raison,» dirent les officiers en se +retirant dans leur barque et en regardant la fuite rapide du chef qui les +abandonnait. + +Quand la galère fut hors de leur vue, Naam se pencha vers Orio, qui +restait étendu sans mouvement sur le tillac. + +«On ne te regarde plus, lui dit-elle à l'oreille: menteur, lève-toi!» + + * * * * * + +L'abbé reprenant la parole tandis que Beppa offrait à Zuzuf un sorbet: + +«Je ne me chargerai pas de vous raconter exactement, dit-il, ce qui se +passa aux îles Curzolari après le départ d'Orio Soranzo. Je pense que +notre ami Zuzuf ne s'en est guère informé, et que d'ailleurs chacun de +nous peut l'imaginer. Quand la garnison, les matelots et les gens de +service se virent abandonnés par le gouverneur, sans autre asile que la +galère et les huttes de pêcheurs éparses sur la rive, ils durent s'irriter +et s'effrayer de leur position, et rester indécis entre le désir d'aller +chercher un refuge à Céphalonie et la crainte d'agir sans ordres, +contrairement aux intentions de l'amiral. Nous savons qu'heureusement pour +eux Mocenigo arriva avec son escadre dans la soirée même. Mocenigo était +muni de pouvoirs assez étendus pour couper court à cette situation +pénible. Après avoir constaté et enregistré les événements qui venaient +d'avoir lieu, il fit rembarquer tous les Vénitiens qui se trouvaient à +Curzolari; et, donnant le commandement du seul navire qui leur restât au +plus ancien officier en grade, il porta ses forces moitié sur Téaki, +moitié sur les côtes de Lépante. Mais ce qui causa une grande surprise à +Mocenigo, ce fut d'avoir vainement exploré les ruines de San-Silvio, +vainement soumis à une sorte d'enquête tous ceux qui s'y trouvaient +lorsque l'incendie éclata et tous ceux qui furent témoins de +l'embarquement et de la fuite de Soranzo, sans pouvoir recueillir aucun +renseignement certain sur le sort de Giovanna Morosini, de Léontio et de +Mezzani. Selon toute vraisemblance, ces deux derniers avaient péri dans +l'incendie; car ils n'avaient point reparu depuis, et certes ils l'eussent +fait s'ils eussent pu échapper au désastre. Mais le sort de la signora +Soranzo restait enveloppé de mystère. Les uns étaient persuadés, d'après +les dernières paroles que le gouverneur avait dites en partant, qu'elle +avait été victime du feu; les autres (et c'était le grand nombre) +pensaient que ces paroles mêmes, dans la bouche d'un homme aussi dissimulé, +prouvaient le contraire de ce qu'il avait voulu donner à croire. La +signora, selon eux, avait été la première soustraite au danger et conduite +à bord de sa galère. Le trouble qui régnait alors pouvait expliquer +comment personne ne se souvenait de l'avoir vue sortir du donjon et de +l'île. Sans doute Orio avait eu des raisons particulières pour la garder +cachée à son bord à l'heure du départ. L'horreur qu'il avait depuis +longtemps pour cette île et son irrésistible désir de la quitter avaient +pu l'engager à feindre un grand désespoir par suite de la mort de sa femme, +afin de fournir une excuse à son départ précipité, à l'abandon de sa +charge, à la violation de tous ses devoirs militaires. Mocenigo, ayant +épuisé tous les moyens d'éclaircir ces faits, procéda à l'embarquement et +au départ; mais il ne s'établit dans sa nouvelle position qu'après avoir +envoyé à Morosini un avis pressant, afin qu'il eût à s'informer +promptement de sa nièce dans Venise, où l'on présumait que le déserteur +Soranzo l'avait ramenée. + +Pour vous, qui savez quelle était la véritable position de Soranzo, vous +seriez portés à croire, au premier aperçu, que, maître de trésors si +chèrement acquis, ayant tout à craindre s'il retournait à Venise, il +cingla vers d'autres parages, et alla chercher une terre neutre où la +preuve de ses forfaits ne pût jamais venir le troubler dans la jouissance +de ses richesses. Pourtant il n'en fut rien, et l'audace de Soranzo en +cette circonstance couronna toutes ses autres impudences. Soit que les +âmes lâches aient un genre de courage désespéré qui n'est propre qu'à +elles, soit que la fatalité que notre ami Zuzuf invoque pour expliquer +tous les événements humains condamne les grands criminels à courir +d'eux-mêmes à leur perte, il est à remarquer que ces infâmes perdent +toujours le fruit de leurs coupables travaux pour n'avoir pas su s'arrêter +à temps. + +Ce que Morosini ignorait encore, c'est que la dot de sa nièce avait été +dévorée en grande partie dans les trois premiers mois de son mariage avec +Soranzo. Soranzo, aux yeux de qui la bienveillance de l'amiral était la +clef de tous les honneurs et de tous les pouvoirs de la république, avait +tenu par-dessus tout à réparer la perte de cette fortune; et, le moyen le +plus prompt lui ayant paru le meilleur, au lieu de chasser les pirates, +nous avons vu qu'il s'était entendu avec eux pour dépouiller les navires +de commerce de toutes les nations. Une fois lancé dans cette voie, des +profits rapides, certains, énormes, lui avaient causé tant de surprise et +d'enivrement qu'il n'avait pu s'arrêter. Non content de protéger la +piraterie par sa neutralité et de prélever en secret son droit sur les +prises, il voulut bientôt mettre à profit ses talents, sa bravoure et +l'espèce de fanatisme qu'il avait su inspirer à ces bandits pour augmenter +ses bénéfices infâmes. Tant qu'à risquer son honneur et sa vie, avait-il +dit à Mezzani et à Léontio, ses complices (et, on doit le dire, ses +provocateurs au crime), il faut frapper les grands coups et risquer le +tout pour le tout. Son audace lui réussit. Il commanda les pirates, les +guida, les enrichit; et, jaloux de conserver sur eux un ascendant qui +pouvait un jour lui redevenir utile, il les renvoya avec leur chef Hussein, +tous contents de sa probité et de sa libéralité. Avec eux il se conduisit +en grand seigneur vénitien, ayant déjà une assez belle part au butin pour +se montrer généreux, et comptant d'ailleurs se dédommager sur les parts du +renégat, du commandant et du lieutenant, dont il regardait la vie comme +incompatible avec la sienne propre. Une étoile maudite dans le ciel sembla +présider à son destin dans toute cette entreprise et protéger ses +effrayants succès. Vous allez voir que cette puissance infernale le porta +encore plus loin sur sa roue brûlante. + +Quoique Soranzo eût quadruplé la somme qu'il avait désirée, tous les +trésors de l'univers n'étaient rien pour lui sans une Venise pour les y +verser. Dans ce temps-là l'amour de la patrie était si âpre, si vivace, +qu'il se cramponnait à tous les coeurs, aux plus vils comme aux plus +nobles; et vraiment il n'y avait guère de mérite alors à aimer Venise. +Elle était si belle, si puissante, si joyeuse! c'était une mère si bonne à +tous ses enfants, une amante si passionnée de toutes leurs gloires! Venise +avait de telles caresses pour ses guerriers triomphants, de telles +fanfares éclatantes pour la bravoure, des louanges si fines et si +délicates pour leur prudence, des délices si recherchées pour récompenser +leurs moindres services! Nulle part on ne pouvait retrouver d'aussi belles +fêtes, goûter une aussi charmante paresse, se plonger à loisir aujourd'hui +dans un tourbillon aussi brillant, demain dans un repos aussi voluptueux. +C'était la plus belle ville de l'Europe, la plus corrompue et la plus +vertueuse en même temps. Les justes y pouvaient tout le bien, et les +pervers tout le mal. Il y avait du soleil pour les uns et de l'ombre pour +les autres; de même qu'il y avait de sages institutions et de touchantes +cérémonies pour proclamer les nobles principes, il y avait aussi des +souterrains, des inquisiteurs et des bourreaux pour maintenir le +despotisme et assouvir les passions cachées. Il y avait des jours +d'ovation pour la vertu et des nuits de débauche pour le vice, et nulle +part sur la terre des ovations si enivrantes, des débauches si poétiques. +Venise était donc la patrie naturelle de toutes les organisations fortes, +soit dans le bien, soit dans le mal. Elle était la patrie nécessaire, +irrépudiable, de quiconque l'avait connue! + +Orio comptait donc jouir de ses richesses à Venise et non ailleurs. Il y a +plus, il voulait en jouir avec tous les priviléges du sang, de la +naissance et de la réputation militaire. Orio n'était pas seulement cupide, +il était vain au delà de toute expression. Rien ne lui coûtait (vous avez +vu quels actes de courage et de lâcheté!) pour cacher sa honte et garder +le renom d'un brave. Chose étrange! malgré son inaction apparente à +San-Silvio, malgré les charges que les faits élevaient contre lui, malgré +les accusations qu'un seul cheveu avait tenues suspendues sur sa tête, +enfin malgré la haine qu'il inspirait, il n'avait pas un seul accusateur +parmi tous les mécontents qu'il avait laissés dans l'île. Nul ne le +soupçonnait d'avoir pris part ou donné protection volontaire à la +piraterie, et à toutes les bizarreries de sa conduite depuis l'affaire de +Patras on donnait pour explication et pour excuse le chagrin et la +maladie. Il n'est si grand capitaine et si brave soldat, disait-on, qui, +après un revers, ne puisse perdre la tête. + +Soranzo pouvait donc se débarrasser des inconvénients de la maladie +mentale à la première action d'éclat qui se présenterait; et, comme cette +maladie, inventée dans le principe par Léontio, moitié pour le sauver, +moitié pour le perdre au besoin, était la meilleure de toutes les +explications dans la nouvelle circonstance, Orio se promit d'en tirer +parti. Il eut donc l'insolente idée d'aller sur-le-champ à Corfou trouver +Morosini et de se montrer à lui et à toute l'armée sous le coup d'un +désespoir profond et d'une consternation voisine de l'idiotisme. Cette +comédie fut si promptement conçue et si merveilleusement exécutée que +toute l'armée en fut dupe; l'amiral pleura avec son gendre la mort de +Giovanna, et finit par chercher à le consoler. + +La douleur de Soranzo sembla bien légitime à tous ceux qui avaient connu +Giovanna Morosini, et tous la tinrent pour sacrée, personne n'osant plus +blâmer sa conduite, et chacun craignant de montrer un coeur sans +générosité s'il refusait sa compassion à une si grande infortune. Il se +fit garder comme fou pendant huit jours; puis, quand il parut retrouver sa +raison, il exprima un si profond dégoût de la vie, un si entier +détachement des choses de ce monde, qu'il ne parla de rien moins que +d'aller se faire moine. Au lieu de censurer son gouvernement et de lui +ôter son rang dans l'armée, le généreux Morosini fut donc forcé de lui +témoigner une tendre affection et de lui offrir un rang plus élevé encore, +dans l'espoir de le réconcilier avec la gloire et par conséquent avec +l'existence. Soranzo, se promettant bien de profiter de ces offres en +temps et lieu, feignit de les repousser avec exaspération, et il prit +cette occasion pour colorer adroitement sa conduite à San-Silvio. + +«A moi des distinctions! à moi des honneurs et les fumées de la gloire! +s'écria-t-il; noble Morosini, vous n'y songez pas. N'est-ce pas cette +funeste ambition d'un jour qui a détruit le bonheur de toute ma vie? Nul +ne peut servir deux maîtres; mon âme était faite pour l'amour et non pour +l'orgueil. Qu'ai-je fait en écoutant la voix menteuse de l'héroïsme? J'ai +détruit le repos et la confiance de Giovanna; je l'ai arrachée à la +sécurité de sa vie calme et modeste; je l'ai attirée au milieu des orages, +dans une prison suspendue entre le ciel et l'onde, où bientôt sa santé +s'est altérée; et, à la vue de ses souffrances, mon âme s'est brisée, j'ai +perdu toute énergie, toute mémoire, tout talent. Absorbé par l'amour, +consterné par la crainte de voir périr celle que j'aimais, j'ai oublié que +j'étais un guerrier pour me rappeler seulement que j'étais l'époux et +l'amant de Giovanna. Je me suis déshonoré peut-être, je l'ignore; que +m'importe? Il n'y a pas de place en moi pour d'autres chagrins.» + +Ces infâmes mensonges eurent un tel succès, que Morosini en vint à chérir +Soranzo de toute la chaleur de son âme grande et candide. Lorsque la +douleur de son neveu lui parut calmée, il voulut le ramener à Venise, où +les affaires de la république l'appelaient lui-même. Il le prit donc sur +sa propre galère, et durant le voyage il fit les plus généreux efforts +pour rendre le courage et l'ambition à celui qu'il appelait son fils. + +La galère de Soranzo, objet de toute sa secrète sollicitude, marchait de +conserve avec celles qui portaient Morosini et sa suite. Vous pensez bien +que sa maladie, son désespoir et sa folie n'avaient pas empêché Soranzo de +couver de l'oeil, à toute heure, sa chère galéotte lestée d'or. Naam, le +seul être auquel il pût se fier autant qu'à lui-même, était assise à la +proue, attentive à tout ce qui se passait à son bord et à celui de +l'amiral. Naam était profondément triste; mais son amour avait résisté à +ces terribles épreuves. Soit que Soranzo eût réussi à la tromper comme les +autres, soit qu'une douleur réelle, suite et châtiment de sa feinte +douleur, se fût emparée de lui, Naam avait cru lui voir répandre de +véritables larmes; les accès de son délire l'avaient effrayée. Elle savait +bien qu'il mentait aux hommes; mais elle ne pouvait imaginer qu'il voulût +mentir à elle aussi, et elle crut à ses remords. Et puis, par quels odieux +artifices Soranzo, sentant combien le dévouement de Naam lui était +nécessaire, n'avait-il pas cherché à reprendre sur elle son premier +ascendant! Il avait essayé de lui faire comprendre le sentiment de la +jalousie chez les femmes européennes, et à lui inspirer une haine posthume +pour Giovanna; mais là il avait échoué. L'âme de Naam, rude et puissante +jusqu'à la férocité, était trop grande pour l'envie ou la vengeance; le +destin était son Dieu. Elle était implacable, aveugle, calme comme lui. + +Mais ce que Soranzo réussit à lui persuader, c'est que Giovanna avait +découvert son sexe, et qu'elle avait blâmé sévèrement son époux d'avoir +deux femmes. + +«Dans notre religion, disait-il, c'est un crime que la loi punit de mort, +et Giovanna n'eût pas manqué de s'en plaindre aux souverains de Venise. Il +eût donc fallu te perdre, Naam! Forcé de choisir entre mes deux femmes, +j'ai immolé celle que j'aimais le moins.» + +Naam répondait qu'elle se serait immolée elle-même plutôt que de consentir +à voir Giovanna périr pour elle; mais Orio voyait bien que ses dernières +impostures étaient les seules qui pussent trouver le côté faible de la +belle Arabe. Aux yeux de Naam, l'amour excusait tout; et puis elle n'avait +plus la force de juger Soranzo en le voyant souffrir, car il souffrait en +effet. + +On dit de certains êtres dégradés dans l'humanité que ce sont des bêtes +féroces. C'est une métaphore; car ces prétendues bêtes sont encore des +hommes et commettent le crime à la manière des hommes, sous l'impulsion de +passions humaines et à l'aide de calculs humains. Je crois donc au remords, +et la fierté des meurtriers qui vont à l'échafaud d'un air indifférent ne +m'en impose pas. Il y a beaucoup d'orgueil et de force dans la plupart de +ces êtres; et parce que la foule ne voit en eux ni larmes, ni terreur, ni +paroles humbles, ni aucun témoignage extérieur de repentir, il n'est pas +prouvé que tous ces phénomènes du remords et du désespoir ne se produisent +pas au dedans, et qu'il ne s'opère pas, dans les entrailles du pécheur le +plus endurci en apparence, une expiation terrible dont l'éternelle justice +peut se contenter. Quant à moi, je sais que, si j'avais commis un crime, +je porterais nuit et jour un brasier ardent dans ma poitrine; mais il me +semble que je pourrais le cacher aux hommes, et que je ne croirais pas me +réhabiliter à mes propres yeux en pliant le genou devant des juges et des +bourreaux. + +Ce qu'il y a de certain, c'est qu'Orio, ne fût-ce que par suite d'une +grande irritation nerveuse, comme vous dirait tout simplement notre ami +Acrocéraunius, était en proie à des crises très-rudes. Il s'éveillait la +nuit au milieu des flammes; il entendait les blasphèmes et les plaintes de +ses victimes; il voyait le regard, le dernier regard, doux, mais +terrifiant, de Giovanna expirante, et les hurlements même de son chien au +dernier acte de l'incendie étaient restés dans son oreille. Alors des sons +inarticulés sortaient de sa poitrine, et les gouttes d'une sueur froide +coulaient sur son front. Le poëte immortel qui s'est plu à faire de lui +l'imposant personnage de Lara vous a peint ces terribles épilepsies du +remords sous des couleurs inimitables; et si vous voulez vous représenter +Soranzo voyant passer devant ses yeux le spectre de Giovanna, relisez les +stances qui commencent ainsi: + +T' was midnight,--all was slumber; the lone light. +Dimm'd in the lamp, as loth to break the night. +Hark! there be murmurs heard in Lara's hall,-- +A sound,--a voice,--a shriek,--a fearful call! +A long, loud shriek.... + +«Si tu nous récites le poëme de Lara, dit Beppa en arrêtant l'inspiration +de l'abbé, espères-tu que nous écouterons le reste de ton histoire? + +--Hâtez-vous donc d'oublier Lara, s'écria l'abbé, et daignez accepter dans +Orio la laide vérité.» + +Un an s'était écoulé depuis la mort de Giovanna. Il y avait un grand bal +au palais Rezzonico, et voici ce qui se disait dans un groupe élégamment +posé dans une embrasure de fenêtre, moitié dans le salon de jeu, moitié +sur le balcon: + +«Vous voyez bien que la mort de Giovanna Morosini n'a pas tellement +bouleversé l'existence d'Orio Soranzo, qu'il ne se souvienne de ses +anciennes passions. Voyez-le! A-t-il jamais joué avec plus d'âpreté? + +--Et l'on dit que depuis le commencement de l'hiver il joue ainsi. + +--C'est la première fois, quant à moi, dit une dame, que je le vois jouer +depuis son retour de Morée. + +--Il ne joue jamais, reprit-on, en présence du _Péloponésiaque_ c'était +le nom qu'on donnait alors au grand Morosini, en l'honneur de sa +troisième campagne contre les Turcs, la plus féconde et la plus glorieuse +de toutes; mais on assure qu'en l'absence du respectable oncle il se +conduit comme un méchant écolier. Sans qu'il y paraisse, il a perdu déjà +des sommes immenses. Cet homme est un gouffre. + +--Il faut qu'il gagne au moins autant qu'il perd; car je sais de source +certaine qu'il avait perdu presque en entier la dot de sa femme, et qu'à +son retour de Corfou, au printemps dernier, il arriva chez lui juste au +moment où les usuriers auxquels il avait eu affaire, ayant appris la mort +de Monna Giovanna, s'abattaient comme une volée de corbeaux sur son palais, +et procédaient à l'estimation de ses meubles et de ses tableaux. Orio les +traita de l'air indigné et du ton superbe d'un homme qui a de l'argent. Il +chassa lestement cette vermine; et trois jours après on assure qu'ils +étaient tous à plat ventre devant lui, parce qu'il avait tout payé, +intérêts et capitaux. + +--Eh bien! je vous réponds, moi, qu'ils auront leur revanche, et qu'avant +peu Orio invitera quelques-uns de ces vénérables israélites à déjeuner +avec lui, sans façon, dans ses petits appartements. Quand on voit deux dés +dans la main de Soranzo, on peut dire que la digue est ouverte, et que +l'Adriatique va couler à pleins bords dans ses coffres et sur ses +domaines. + +--Pauvre Orio! dit la dame. Comment avoir le courage de le blâmer? Il +cherche ses distractions où il peut. Il est si malheureux! + +--Il est à remarquer, dit avec dépit un jeune homme, que messer Orio n'a +jamais joui plus pleinement du privilège d'intéresser les femmes. Il +semble qu'elles le chérissent toutes depuis qu'il ne s'occupe plus +d'elles. + +--Sait-on bien s'il ne s'en occupe plus? reprit la signora avec un air de +charmante coquetterie. + +--Vous vous vantez, madame, dit l'amant raillé: Orio a dit adieu aux +vanités de ce monde. Il ne cherche plus la gloire dans l'amour, mais le +plaisir dans l'ombre. Si les hommes ne se devaient entre eux le secret sur +certains crimes qu'ils sont tous plus ou moins capables de commettre, je +vous dirais le nom des beautés non cruelles dans le sein desquelles Orio +pleure la trop adorée Giovanna. + +--Ceci est une calomnie, j'en suis certaine, s'écria la dame. Voilà comme +sont les hommes. Ils se refusent les uns aux autres la faculté d'aimer +noblement, afin de se dispenser d'en faire preuve, ou bien afin de faire +passer pour sublime le peu d'ardeur et de foi qu'ils ont dans l'âme. Moi, +je vous soutiens que, si cette contenance muette et cet air sombre sont, +de la part de Soranzo, un parti pris pour se rendre aimable, c'est le bon +moyen. Lorsqu'il faisait la cour à tout le monde, j'eusse été humiliée +qu'il eût des regards pour moi; aujourd'hui c'est bien différent: depuis +que nous savons que la mort de sa femme l'a rendu fou, qu'il est retourné +à la guerre cette année dans l'unique dessein de s'y faire tuer, et qu'il +s'est jeté comme un lion devant la gueule de tous les canons sans pouvoir +rencontrer la mort qu'il cherchait, nous le trouvons plus beau qu'il ne le +fut jamais; et quant à moi, s'il me faisait l'honneur de demander à mes +regards ce bonheur auquel il semble avoir renoncé sur la terre... j'en +serais flattée peut-être! + +--Alors, madame, dit l'amant plein de dépit, il faut que le plus dévoué de +vos amis se charge d'informer Soranzo du bonheur qui lui sourit sans qu'il +s'en doute. + +--Je vous prierais de vouloir bien me rendre ce petit service, +répondit-elle d'un air léger, si je n'étais à la veille de m'attendrir en +faveur d'un autre. + +--A la veille, madame? + +--Oui, en vérité, j'attends depuis six mois le lendemain de cette +veille-là. Mais qui entre ici? quelle est cette merveille de la nature? + +--Dieu me pardonne! c'est Argiria Ezzelini, si grandie, si changée depuis +un an que son deuil la tient enfermée loin des regards, que personne ne +reconnaît plus dans cette belle femme l'enfant du palais Memmo. + +--C'est certainement la perle de Venise,» dit la dame, qui n'eut garde de +céder la partie aux petites vengeances de son amant; et pendant un quart +d'heure elle renchérit avec effusion sur les éloges qu'il affecta de +donner à la beauté sans égale d'Argiria. + +Il est vrai de dire qu'Argiria méritait l'admiration de tous les hommes et +la jalousie de toutes les femmes. La grâce et la noblesse présidaient à +ses moindres mouvements. Sa voix avait une suavité enchanteresse, et je ne +sais quoi de divin brillait sur son front large et pur. A peine âgée de +quinze ans, elle avait la plus belle taille que l'on pût admirer dans tout +le bal; mais ce qui donnait à sa beauté un caractère unique, c'était un +mélange indéfinissable de tristesse douce et de fierté timide. Son regard +semblait dire à tous: Respectez ma douleur, et n'essayez ni de me +distraire ni de me plaindre. + +Elle avait cédé au désir de sa famille en reparaissant dans le monde; mais +il était aisé de voir combien cet effort sur elle-même lui était pénible. +Elle avait aimé son frère avec l'enthousiasme d'une amante et la chasteté +d'un ange. Sa perte avait fait d'elle, pour ainsi dire, une veuve; car +elle avait vécu avec la douce certitude qu'elle avait un appui, un +confident, un protecteur humble et doux avec elle, ombrageux et sévère +avec tous ceux qui l'approcheraient; et maintenant elle était seule dans +la vie, elle n'osait plus se livrer aux purs instincts de bonheur qui font +la jeunesse de l'âme. Elle n'osait, pour ainsi dire, plus vivre; et, si un +homme la regardait ou lui adressait la parole, elle était effrayée en +secret de ce regard et de cette parole qu'Ezzelin ne pouvait plus +recueillir et scruter avant de les laisser arriver jusqu'à elle. Elle +s'entourait donc d'une extrême réserve, se méfiant d'elle-même et des +autres, et sachant donner à cette méfiance un aspect touchant et +respectable. + +La jeune dame qui avait parlé d'elle avec tant d'admiration voulut dépiter +son amant jusqu'au bout, et, s'approchant d'Argiria, elle lia conversation +avec elle. Bientôt tout le groupe qui s'était formé sur le balcon auprès +de la dame se reforma autour de ces deux beautés, et se grossit assez pour +que la conversation devînt générale. Au milieu de tous ces regards dont +elle était vraiment le centre d'attraction, Argiria souriait de temps en +temps d'un air mélancolique au brillant caquetage de son interlocutrice. +Peut-être celle-ci espérait-elle l'écraser par là, et l'emporter à force +d'esprit et de gentillesse sur le prestige de cette beauté calme et +sévère. Mais elle n'y réussissait pas; l'artillerie de la coquetterie +était en pleine déroute devant cette puissance de la vraie beauté, de la +beauté de l'âme revêtue de la beauté extérieure. + +Durant cette causerie, le salon de jeu avait été envahi par les femmes +aimables et les hommes galants. La plupart des joueurs auraient craint de +manquer de savoir-vivre, en n'abandonnant pas les cartes pour l'entretien +des femmes, et les véritables joueurs s'étaient resserrés autour d'une +seule table comme une poignée de braves se retranchent dans une position +forte pour une résistance désespérée. De même qu'Argiria Ezzelini était le +centre du groupe élégant et courtois, Orio Soranzo, cloué à la table de +jeu, était le centre et l'âme du groupe avide et passionné. Bien que les +siéges se touchassent presque; bien que, dans le dos à dos des causeurs et +des joueurs, il y eût place à peine pour le balancement des plumes et le +développement des gestes, il y avait tout un monde entre les +préoccupations et les aptitudes de ces deux races distinctes d'hommes aux +moeurs faciles et d'hommes à instincts farouches. Leurs attitudes et +l'expression de leurs traits se ressemblaient aussi peu que leurs discours +et leur occupation. + +Argiria, écoutant les propos joyeux, ressemblait à un ange de lumière ému +des misères de l'humanité. Orio, en agitant dans ses mains l'existence de +ses amis et la sienne propre, avait l'air d'un esprit de ténèbres, riant +d'un rire infernal au sein des tortures qu'il éprouvait et qu'il faisait +éprouver. + +Naturellement, la conversation du nouveau groupe élégant se rattacha à +celle qui avait été interrompue sur le balcon par l'entrée d'Argiria. +L'amour est toujours l'âme des entretiens où les femmes ont part. C'est +toujours avec le même intérêt et la même chaleur que les deux sexes +débattent ce sujet dès qu'ils se rencontrent en champ clos; et cela dure, +je crois, depuis le temps où la race humaine a su exprimer ses idées et +ses sentiments par la parole. Il y a de merveilleuses nuances dans +l'expression des diverses théories qui se discutent, selon l'âge et selon +l'expérience des opinants et des auditeurs. Si chacun était de bonne foi +dans ces déclarations si diverses, un esprit philosophique pourrait, je +n'en doute pas, d'après l'exposé des facultés aimantes, prendre la mesure +des facultés intellectuelles et morales de chacun. Mais personne n'est +sincère sur ce point. En amour, chacun a son rôle étudié d'avance, et +approprié aux sympathies de ceux qui écoutent. Ainsi, soit dans le mal, +soit dans le bien, tous les hommes se vantent. Dirai-je des femmes que... + +--Rien du tout, interrompit Beppa, car un abbé ne doit pas les connaître. + +--Argiria, continua l'abbé en riant, s'abstint de se mêler à la discussion, +dès qu'elle s'anima, et surtout que le sujet proposé à l'analyse de la +noble compagnie eut été nommé par la dame du balcon. Le nom qui fut +prononcé fit monter le sang à la figure de la belle Ezzelini; puis une +pâleur mortelle redescendit aussitôt de son front jusqu'à ses lèvres. +L'interlocutrice était trop enivrée de son propre babil pour y prendre +garde. Il n'est rien de plus indiscret et de moins délicat que les gens à +réputation d'esprit. Pourvu qu'ils parlent, peu leur importe de blesser +ceux qui les écoutent; ils sont souverainement égoïstes et ne regardent +jamais dans l'âme d'autrui l'effet de leurs paroles, habitués qu'ils sont +à ne produire jamais d'effet sérieux, et à se voir pardonner toujours le +fond en faveur de la forme. La dame devint de plus en plus pressante; elle +croyait toucher à son triomphe, et, non contente du silence d'Argiria, +qu'elle imputait à l'absence d'esprit, elle voulait lui arracher +quelqu'une de ces niaises réponses, toujours si inconvenantes dans la +bouche des jeunes filles lorsque leur ignorance n'est pas éclairée et +sanctifiée par la délicatesse du tact et par la prudence de la modestie. + +«Allons, ma belle signorina, dit la perfide admiratrice, prononcez-vous +sur ce cas difficile. La vérité est, dit-on, dans la bouche des enfants, à +plus forte raison dans celle des anges. Voici la question: un homme +peut-il être inconsolable de la perte de sa femme, et messer Orio Soranzo +sera-t-il consolé l'an prochain? Nous vous prenons pour arbitre et +attendons de vous un oracle.» + +Cette interpellation directe et tous les regards qui s'étaient portés à la +fois sur elle, avaient causé un grand trouble à la belle Argiria; mais +elle se remit par un grand effort sur elle-même, et répondit d'une voix un +peu tremblante, mais assez élevée pour être entendue de tous: + +«Que puis-je vous dire de cet homme que je hais et que je méprise? Vous +ignorez sans doute, madame, que je vois en lui l'assassin de mon frère.» + +Cette réponse tomba comme la foudre, et chacun se regarda en silence. On +avait eu soin de parler de Soranzo à mots couverts et de ne le nommer qu'à +voix basse. Tout le monde savait qu'il était là, et Argiria seule, quoique +assise à deux pas de lui, entourée qu'elle était de têtes avides +d'approcher de la sienne, ne l'avait pas vu. + +Soranzo n'avait rien entendu de la conversation. Il tenait les dés, et +toutes les précautions qu'on prenait étaient fort inutiles. On eût pu lui +crier son nom aux oreilles, il ne s'en fût pas aperçu: il jouait! Il +touchait à la crise d'une partie dont l'enjeu était si énorme, que les +joueurs se l'étaient dit tout bas pour ne pas manquer aux convenances. Le +jeu étant alors livré à toute la censure des gens graves et même à des +proscriptions légales, les maîtres de la maison priaient leurs hôtes de +s'y livrer modérément. Orio était pâle, froid, immobile. On eût dit un +mathématicien cherchant la solution d'un problème. Il possédait ce calme +impassible et cette dédaigneuse indifférence qui caractérisent les grands +joueurs. Il ne savait seulement pas que la salle s'était remplie de +personnes étrangères au jeu, et le paradis de Mahomet se prosternant en +masse devant lui ne lui eût pas seulement fait lever les yeux. + +D'où vient donc que les paroles de la belle Argiria le réveillèrent tout à +coup de sa léthargie, et le firent bondir comme s'il eût été frappé d'un +coup de poignard? + +Il est des émotions mystérieuses et d'inexplicables mobiles qui font +vibrer les cordes secrètes de l'âme. Argiria n'avait prononcé ni le non +d'Orio ni celui d'Ezzelin; mais ces mots d'_assassin_ et de _frère_ +révélèrent comme par magie au coupable qu'il était question de lui et de +sa victime. Il n'avait pas vu Argiria, il ne savait pas qu'elle fût près +de lui; comment put-il comprendre tout à coup que cette voix était celle +de la soeur d'Ezzelin? Il le comprit, voilà ce que chacun vit sans pouvoir +l'expliquer. + +Cette voix enfonça un fer rouge dans ses entrailles. Il devint pâle comme +la mort, et, se levant par une commotion électrique, il jeta son cornet +sur la table, et la repoussa si rudement qu'elle faillit tomber sur son +adversaire. Celui-ci se leva aussi, se croyant insulté. + +«Que fais-tu donc, Orio? s'écria un des associés au jeu de Soranzo, qui +n'avait pas laissé détourner son attention par cette scène, et qui jeta sa +main sur les dés pour les conserver sur leur face. Tu gagnes, mon cher, tu +gagnes! J'en appelle à tous! dix points!» + +Orio n'entendit pas. Il resta debout, la face tournée vers le groupe d'où +la voix d'Argiria était partie; sa main, appuyée sur le dossier de sa +chaise, lui imprimait un tremblement convulsif; il avait le cou tendu en +avant et roidi par l'angoisse; ses yeux hagards lançaient des flammes. En +voyant surgir au-dessus des têtes consternées de l'auditoire cette tête +livide et menaçante, Argiria eut peur et se sentit prête à défaillir; mais +elle vainquit cette première émotion; et, se levant, elle affronta le +regard d'Orio avec une constance foudroyante. Orio avait dans la +physionomie, dans les yeux surtout, quelque chose de pénétrant dont +l'effet, tantôt séduisant et tantôt terrible, était le secret de son grand +ascendant. Ezzelin avait été le seul être que ce regard n'eût jamais ni +fasciné, ni intimidé, ni trompé. Dans la contenance de sa soeur, Orio +retrouva la même incrédulité, la même froideur, la même révolte contre sa +puissance magnétique. Il avait éprouvé tant de dépit contre Ezzelin qu'il +l'avait haï indépendamment de tout motif d'intérêt personnel. Il l'avait +haï pour lui-même, par instinct, par nécessité, parce qu'il avait tremblé +devant lui; parce que, dans cette nature calme et juste, il avait senti +une force écrasante, devant laquelle toute la puissance de son astuce +avait échoué. Depuis qu'Ezzelin n'était plus, Orio se croyait le maître du +monde; mais il le voyait toujours dans ses rêves, lui apparaissant comme +un vengeur de la mort de Giovanna. En cet instant il crut rêver tout +éveillé. Argiria ressemblait prodigieusement à son frère; elle avait aussi +quelque chose de lui dans la voix, car la voix d'Ezzelin était +remarquablement suave. Cette belle fille, vêtue de blanc et pâle comme les +perles de son collier, lui fit l'effet d'un de ces spectres du sommeil qui +nous présentent deux personnes différentes confondues dans une seule. +C'était Ezzelin dans un corps de femme; c'étaient Ezzelin et Giovanna tout +ensemble, c'étaient ses deux victimes associées. Orio fit un grand cri, et +tomba roide sur le carreau. + +Ses amis se hâtèrent de le relever. + +«Ce n'est rien, dit son associé au jeu, il est sujet à ces accidents +depuis la mort tragique de sa femme. Badoer, reprenez le jeu: dans un +instant je vous tiendrai tête, et dans une heure au plus Soranzo pourra +donner revanche.» + +Le jeu continua comme si rien ne s'était passé. Zuliani et Gritti +emportèrent Soranzo sur la terrasse. Le patron du logis, promptement +informé de l'événement, les y suivit avec quelques valets. On entendit des +cris étouffés, des sons étranges et affreux. Aussitôt toutes les portes +qui donnaient sur les balcons furent fermées précipitamment. Sans doute, +Soranzo était en proie à quelque horrible crise. Les instruments reçurent +l'ordre de jouer, et les sons de l'orchestre couvrirent ces bruits +sinistres. Néanmoins l'épouvante glaça la joie dans tous les coeurs. Cette +scène d'agonie, qu'une vitre et un rideau séparaient du bal, était plus +hideuse dans les imaginations qu'elle ne l'eût été pour les regards. +Plusieurs femmes s'évanouirent. La belle Argiria, profitant de la +confusion où cette scène avait jeté l'assemblée, s'était retirée avec sa +tante. + +«J'ai vu, dit le jeune Mocenigo, périr à mes côtés, sur le champ de +bataille, des centaines d'hommes qui valaient bien Soranzo; mais dans la +chaleur de l'action on est muni d'un impitoyable sang-froid. Ici l'horreur +du contraste est telle que je ne me souviens pas d'avoir été aussi troublé +que je le suis.» + +On se rassembla autour de Mocenigo. On savait qu'il avait succédé à +Soranzo dans le gouvernement du passage de Lépante, et il devait savoir +beaucoup de choses sur les événements mystérieux et si diversement +rapportés de cette phase de la vie d'Orio. On pressa de questions ce jeune +officier, mais il s'expliqua avec prudence et loyauté. + +«J'ignore, dit-il, si ce fut vraiment l'amour de sa femme ou quelque +maladie du genre de celle dont nous voyons la gravité qui causa l'étrange +incurie de Soranzo durant son gouvernement de Curzolari. Quoi qu'il en +soit, le brave Ezzelin a été massacré, avec tout son équipage, à trois +portées de canon du château de San-Silvio. Ce malheur eût dû être prévu et +eût pu être empêché. J'ai peut-être à me reprocher la scène qui vient de +se passer ici; car c'est moi qui, sommé par la signora Memmo de donner à +cet égard des renseignements certains, lui ai rapporté les faits tels que +je les ai recueillis de la bouche des témoins les plus sûrs. + +--C'était votre devoir! s'écria-t-on. + +--Sans doute, reprit Mocenigo, et je l'ai rempli avec la plus grande +impartialité. La signora Memmo, et avec elle toute sa famille, ont cru +devoir garder le silence. Mais la jeune soeur du comte n'a pu modérer la +véhémence de ses regrets. Elle est dans l'âge où l'indignation ne connaît +point de ménagement et la douleur point de bornes. Toute autre qu'elle eût +été blâmable aujourd'hui de donner une leçon si dure à Soranzo. La grande +affection qu'elle portait à son frère et sa grande jeunesse peuvent seules +excuser cet emportement injuste. Soranzo... + +--C'est assez parler de moi, dit une voix creuse à l'oreille de Mocenigo, +je vous remercie.» + +Mocenigo s'arrêta brusquement. Il lui sembla qu'une main de plomb s'était +posée sur son épaule. On remarqua sa pâleur subite et un homme de haute +taille qui, après s'être penché vers lui, se perdit dans la foule. Est-ce +donc Orio Soranzo déjà revenu à la vie? s'écria-t-on de toutes parts. On +se pressa vers le salon de jeu. Il était déjà encombré. Le jeu +recommençait avec fureur. Orio Soranzo avait reprit sa place et tenait les +dés. Il était fort pâle; mais sa figure était calme; et un peu d'écume +rougeâtre au bord de sa moustache trahissait seule la crise dont il venait +de triompher si rapidement. Il joua jusqu'au jour, gagna insolemment, +quoique lassé de son succès, en véritable joueur avide d'émotions plus que +d'argent; il n'eut plus d'attention pour son jeu et fit beaucoup de +fautes. Vers le matin il partit jurant contre la fortune qui ne lui était, +disait-il, jamais favorable à propos. Puis il sortit à pied, oubliant sa +gondole à la porte du palais, quoiqu'il fût chargé d'or à ne pouvoir se +traîner, et regagna lentement sa demeure. + +«Je crains qu'il ne soit encore malade, dit en le suivant des yeux Zuliani, +qui était, sinon son ami (Orio n'en avait guère), du moins son assidu +compagnon de plaisir. Il s'en va seul et lesté d'un métal dont le son +attire plus que la voix des sirènes. Il fait encore sombre, les rues sont +désertes, il pourrait faire quelque mauvaise rencontre. J'aurais regret à +voir ces beaux sequins tomber dans des mains ignobles.» + +En parlant ainsi, Zuliani commanda à ses gens d'aller l'attendre avec sa +gondole au palais de Soranzo, et, se mettant à courir sur ses traces, il +l'atteignit au petit pont des _Barcaroles_. Il le trouva debout contre le +parapet, semant dans l'eau quelque chose qu'il regardait tomber avec +attention. S'étant approché tout à fait, il vit qu'il semait dans le +canaletto son or par poignées, avec un sérieux incroyable. + +«Es-tu fou? s'écria Zuliani en voulant l'arrêter; et avec quoi joueras-tu +demain, malheureux? + +--Ne vois-tu pas que cet or me gêne? répondit Soranzo. Je suis tout en +sueur pour l'avoir porté jusqu'ici; je fais comme les navires près de +sombrer, je jette ma cargaison à la mer. + +--Mais voici, reprit Zuliani, un navire de bonne rencontre, qui va prendre +à bord ta cargaison, et voguer de conserve avec toi jusqu'au port. Allons, +donne-moi tes sequins et ton bras aussi, si tu es fatigué. + +--Attends, dit Soranzo d'un air hébété, laisse-moi jeter encore quelques +poignées de ces _doges_ dans ce canal. J'ai découvert que c'était un +plaisir très-vif, et c'est quelque chose que de trouver un amusement +nouveau. + +--Corps du Christ! que je sois damné si j'y consens! s'écria Zuliani; +songe qu'une partie de cet or est à moi. + +--C'est vrai, dit Orio en lui remettant tout ce qu'il avait sur lui; et, +par Dieu! il me prend fantaisie de te lever le pied et de te jeter avec la +cargaison dans le canal. Je serai plus sûr de vous voir couler à fond tous +les deux.» + +Zuliani se prit à rire, et comme ils se remettaient en marche: + +«Tu es donc bien sûr de gagner demain, dit-il à son extravagant compagnon, +que tu veux tout perdre aujourd'hui? + +--Zuliani, répondit Orio après avoir marché quelques instants en silence, +tu sauras que je n'aime plus le jeu. + +--Qu'aimes-tu donc? la torture? + +--Oh! pas davantage! dit Soranzo d'un ton sinistre et avec un affreux +sourire; je suis encore plus blasé là-dessus que sur le jeu! + +--Par notre sainte mère l'inquisition! tu m'effrayes! Aurais-tu affaire +parfois, la nuit, au palais ducal? Les familiers du saint-office +t'invitent-ils quelquefois à souper avec le tourmenteur? Es-tu de quelque +conspiration ou de quelque secte, ou bien vas-tu voir écorcher de temps en +temps pour ton plaisir? Si tu es soupçonné de quoi que ce soit, dis-le-moi, +et je te souhaite le bonjour; car je n'aime ni la politique ni la +scolastique, et les bas rouges du bourreau sont d'une nuance aiguë qui +m'éblouit et m'affecte la vue. + +--Tu es un sot, répondit Orio. Le bourreau dont tu parles est un bel +esprit mielleux qui fait de fades sonnets. Il en est un qui connaît mieux +son affaire, et qui vous écorche un homme bien plus lestement: c'est +l'ennui. Le connais-tu? + +--Ah! bon! c'est une métaphore. Tu as l'humeur chagrine ce matin: c'est la +suite de ton attaque de nerfs. Tu aurais dû boire un grand verre de vin de +Kyros pour chasser ces vapeurs. + +--Le vin n'a plus de goût, Zuliani, et d'effet encore moins. Le sang de la +vigne a gelé dans ses veines, et la terre n'est plus qu'un limon stérile +qui n'a même plus la force d'engendrer des poisons. + +--Tu parles de la terre comme un vrai Vénitien: la terre est un amas de +pierres taillées sur lesquelles il pousse des hommes et des huîtres. + +--Et des bavards insipides, reprit Orio en s'arrêtant. J'ai envie de +t'assassiner, Zuliani. + +--Pourquoi faire? répondit gaiement celui-ci, qui ne soupçonnait pas à +quel point Soranzo, rongé par une démence sanguinaire, était capable de se +porter à un acte de fureur. + +--Pardieu, répondit-il, ce serait pour voir s'il y a du plaisir à tuer un +homme sans aucun profit. + +--Eh bien! reprit légèrement Zuliani, l'occasion n'y est point, car j'ai +de l'or sur moi. + +--Il est à moi! dit Soranzo. + +--Je n'en sais rien. Tu as jeté ta part dans le canaletto; et quand nous +ferons nos comptes tout à l'heure, il se trouvera peut-être que tu me +dois. Ainsi ne me tue pas; car ce serait pour me voler, et cela n'aurait +rien de neuf. + +--Malheur à vous, monsieur, si vous avez l'intention de m'insulter!» +s'écria Orio en saisissant son camarade à la gorge avec une fureur subite. + +Il ne pouvait croire que Zuliani parlât au hasard et sans intention. Les +remords qui le dévoraient lui faisaient voir partout un danger ou un +outrage, et dans son égarement il risquait à toute heure de se démasquer +lui-même par crainte des autres. + +«Ne serre pas si fort, lui dit tranquillement Zuliani, qui prenait tout +ceci pour un jeu. Je ne suis pas encore brouillé avec le vin, et je tiens +à ne pas laisser venir d obstruction dans mon gosier. + +--Comme le matin est triste! dit Orio en le lâchant avec indifférence; car +il avait si souvent tremblé d'être découvert qu'il était blasé sur le +plaisir de se retrouver en sûreté, et ne s'en apercevait même plus. Le +soleil est devenu aussi pâle que la lune; depuis quelque temps il ne fait +plus chaud en Italie. + +--Tu en disais autant l'été dernier en Grèce. + +--Mais regarde comme cette aurore est laide et blafarde! Elle est d'un +jaune bilieux. + +--Eh bien! c'est une diversion à ces lunes de sang contre lesquelles tu +déblatérais à Corfou: tu n'es jamais content. Le soleil et la lune ont +encouru ta disgrâce; il ne faut s'étonner de rien, puisque tu te refroidis +à l'endroit du jeu. Ah ça! dis-moi donc s'il est vrai que tu ne l'aimes +plus? + +--Est-ce que tu ne vois pas que depuis quelque temps je gagne toujours? + +--Et c'est là ce qui t'en dégoûte? Changeons. Moi, je ne fais que perdre, +et je suis diablement blasé sur ce plaisir-là. + +--Un joueur qui ne perd plus, un buveur qui ne s'enivre plus, c'est tout +un, dit Orio. + +--Orio! si tu veux que je te le dise, tu es fou: tu négliges ta maladie. +Il faudrait te faire tirer du sang. + +--Je n'aime plus le sang, répondit Orio préoccupé. + +--Eh! je ne te dis pas d'en boire!» reprit Zuliani impatienté. + +Ils arrivèrent en ce moment au palais Soranzo. Leurs gondoles y étaient +déjà rendues. Zuliani voulut conduire Orio jusqu'à sa chambre; il pensait +qu'il avait la fièvre et craignait qu'il ne tombât dans l'escalier. + +«Laisse-moi! va-t-en! dit Orio en l'arrêtant sur le seuil de son +appartement. J'ai assez de toi. + +--C'est bien réciproque, dit Zuliani en entrant malgré lui. Mais il faut +que je me débarrasse de cet or, et que nous fassions notre +partage. + +--Prends tout! laisse-moi! reprit Soranzo. Épargne-moi la vue de cet or; +je le déteste! Je ne sais vraiment plus à quoi cela peut servir! + +--Baste! à tout! s'écria Zuliani. + +--Si on pouvait acheter seulement le sommeil!» dit Orio d'un ton lugubre. + +Et, prenant le bras de son camarade, il le mena jusqu'à un coin de sa +chambre où Naam, drapée dans un grand manteau de laine blanche, et couchée +sur une peau de panthère, dormait si profondément qu'elle n'avait pas +entendu rentrer son maître. + +«Regarde! dit Orio à Zuliani. + +--Qu'est-ce que cela? reprit l'autre; ton page égyptien? Si c'était une +femme, je te l'aurais déjà volée; mais que veux-tu que j'en fasse? Il ne +parle pas chrétien, et je vivrais bien mille ans sans pouvoir comprendre +un mot de sa langue de réprouvé. + +--Regarde, bête brute! dit Orio, regarde ce front calme, cette bouche +paisible, cet oeil voilé sous ces longues paupières! Regarde ce que c'est +que le sommeil; regarde ce que c'est que le bonheur! + +--Bois de l'opium, tu dormiras de même, dit Zuliani. + +--J'en boirais en vain, dit Orio. Sais-tu ce qui procure un si profond +repos à cet enfant? C'est qu'il n'a jamais possédé une seule pièce +d'or. + +--Ah! que tu es fade et sentencieux ce matin! dit Zuliani en bâillant. +Allons! veux-tu compter? Non? En ce cas, je compte seul, et tu te tiendras +pour content quand même je découvrirais que tu as jeté tout ton gain sous +le pont des _Barcaroles?_» + +Orio haussa les épaules. + +Zuliani compta, et trouva encore pour Soranzo une somme considérable qu'il +lui rendit scrupuleusement; puis il se retira en lui souhaitant du repos +et lui conseillant la saignée. Orio ne répondit pas; et quand il fut seul, +il prit tous les sequins étalés sur la table, et les poussa du pied sous +un tapis pour ne pas les voir. La vue de l'or lui causait effectivement +une répugnance physique qui allait chaque jour en augmentant, et qui était +bien en lui le symptôme d'une de ces affreuses maladies de l'âme qui +arrivent à se matérialiser dans leurs effets. La vue de l'or monnayé +n'était pas la seule antipathie qui se fût développée en lui; il ne +pouvait voir briller l'acier d'une arme quelconque, ou seulement les +joyaux d'une femme, sans se retracer, pour ainsi dire oculairement, les +atrocités de sa vie d'uscoque. Il cachait ses souffrances, et même il les +étouffait complètement quand la nécessité d'agir échauffait son sang +appauvri. Il venait de faire, avec Morosini, une nouvelle campagne, cette +glorieuse expédition où les navires de Venise plantèrent leur bannière +triomphante dans le Pirée. Orio, sentant que toute la considération future +de sa vie dépendait de sa conduite en cette circonstance, avait encore +fait là des prodiges de valeur; il avait complètement lavé la tache du +gouvernement de San-Silvio, et il avait contraint toute l'armée à dire de +lui que, s'il était un mauvais administrateur, il était, à coup sûr, un +vaillant capitaine et un rude soldat. + +Après ce dernier effort, Orio, couronné de succès dans toutes ses +entreprises, glorifié de tous, traité comme un fils par l'amiral, délivré +de tous ses ennemis, et riche au delà de ses espérances, était rentré dans +sa patrie, résolu à n'en plus sortir et à y savourer le fruit de ses +terribles oeuvres. Mais la divine justice l'attendait à ce point pour le +châtier, en lui ôtant toute l'énergie de son caractère. Au faîte de sa +prospérité impie, il était retombé sur lui-même avec accablement, et, à la +veille de vivre selon ses rêves, l'agonie s'était emparée de lui. Il avait +accompli tout ce que comportaient l'audace et la méchanceté de son +organisation; il se disait à lui-même qu'il était un homme fini, et +qu'ayant réussi dans des entreprises insensées, il n'avait plus qu'à voir +décliner son étoile. C'en était fait; il ne jouissait de rien. Cette +puissance de l'argent, cette vie de désordre illimité, cette absence de +soins qu'il avait rêvées, cette supériorité de magnificence et de +prodigalité sur tous ses pairs, toutes ces vanités honteuses et impudentes, +auxquelles il avait immolé une hécatombe à rassasier tout l'enfer, lui +apparurent dans toute leur misère; et, du moment qu'il cessa d'être enivré +et amusé, il cessa d'être aveuglé sur l'horreur des ses fautes. Elles se +dressèrent devant lui, et lui parurent détestables, non pas au point de +vue de la morale et de l'honneur, mais à celui du raisonnement et de +l'intérêt personnel bien entendu; car Orio entendait par morale les +conventions de respect réciproque dictées aux hommes timides par la peur +qu'ils ont les uns des autres; par honneur, la niaise vanité des gens qui +ne se contentent pas de faire croire à leur vertu, et qui veulent y croire +eux-mêmes; enfin, par intérêt personnel bien entendu, la plus grande somme +de jouissances dans tous les genres à lui connus: indépendance pour soi, +domination sur les autres, triomphe d'audace, de prospérité ou d'habileté +sur toutes ces âmes craintives ou jalouses dont le monde lui semblait +composé. + +On voit que cet homme restreignait les jouissances humaines à toutes +celles qui composent le _paraître_, et, puisque cette manière de +s'exprimer est permise en Italie, nous ajouterons que les joies +intérieures qui procurent l'_être_ lui étaient absolument inconnues. Comme +tous les hommes de ce tempérament exceptionnel, il ne soupçonnait même pas +l'existence de ces plaisirs intérieurs qu'une conscience pure, une +intelligence saine et de nobles instincts assurent aux âmes honnêtes, même +au sein des plus grandes infortunes et des plus âpres persécutions. Il +avait cru que la société pouvait donner du repos à celui qui la trompe +pour l'exploiter. Il ne savait pas qu'elle ne peut l'ôter à l'homme qui la +brave pour la servir. + +Mais Orio fut puni précisément par où il avait péché. Le monde extérieur, +auquel il avait tout sacrifié, s'écroula autour de lui, et toutes les +réalités qu'il avait cru saisir s'évanouirent comme des rêves. Il y avait +en lui une contradiction trop manifeste. Le mépris des autres, qui était +la base de ses idées, ne pouvait pas le conduire à l'estime de soi, +puisqu'il avait voulu établir cette propre estime sur celle d'autrui, +toujours prête à lui manquer. Il tournait donc dans un cercle vicieux, se +frottant les mains d'avoir fait des dupes, et tout aussitôt pâlissant de +rencontrer des accusateurs. + +C'était cette peur d'être découvert qui, détruisant pour lui toute +sécurité, empoisonnant toute jouissance, produisait en lui le même effet +que le remords. Le remords suppose toujours un état d'honnêteté antérieur +au crime. Orio, n'ayant jamais eu aucun principe de justice, ne +connaissait pas le repentir; n'ayant jamais connu d'affection véritable, +il n'avait pas davantage de regret. Mais, ayant des passions effrénées et +des besoins énormes, il voyait que ses jouissances n'étaient point +assurées, puisqu'un seul fil rompu dans toute sa trame pouvait emporter le +filet où il enveloppait le monde. Alors il voyait cette foule qu'il avait +tant haïe, tant écrasée de son opulence, tant accablée de ses mépris, tant +persiflée, tant jouée, tant volée, secouer le charme jeté sur elle, +relever la tête, et, se dressant autour de lui comme une hydre, lui rendre +dommage pour dommage, mépris pour mépris. + +Il n'était pas dans Venise une seule famille de commerçants que l'Uscoque +n'eût privé d'un de ses membres ou d'une part petite ou grande de ses +biens. C'était merveille de voir tous ces ressentiments et tous ces +désespoirs qui n'osaient s'en prendre à la nonchalance du gouverneur de +San-Silvio, et qui, soit considération pour le fils adoptif du +_Peloponesiaco_, soit respect pour les brillants faits d'armes accomplis +par lui avant et après sa faute, soit crainte de cette influence +qu'assurent toujours les richesses, étouffaient leurs murmures et +gardaient un silence prudent. Mais quel serait l'orage, si jamais la +vérité triomphait! + +A cette idée, un cauchemar terrible s'emparait du coupable. Il voyait le +peuple en masse s'armer, pour le lapider, des têtes que son cimeterre +avait abattues; des mères furieuses l'écrasaient sous les cadavres +sanglants de leurs enfants; des mains avides déchiraient ses flancs et +fouillaient dans ses entrailles pour y chercher les trésors qu'il avait +dévorés. Alors toutes ses victimes sortaient vivantes du sépulcre, et +dansaient autour de lui avec des rires affreux. + +«Tu n'es qu'un menteur et un apostat, lui criait Frémio; c'est moi qui +vais hériter de tes biens et de ta gloire.» + +«Tu es un scélérat de bas étage, un apprenti grossier, disaient Léontio et +Mezzani; ton poison est impuissant, et nous vivons pour te condamner et te +torturer de nos propres mains.» + +Giovanna paraissait à son tour, et lui rendant son poignard émoussé: + +«Votre bras, lui disait-elle, ne peut pas me tuer; il est plus faible que +celui d'une femme.» + +Puis Ezzelin arrivait, au son des fanfares, sur un riche navire, et, +descendant sur la Piazzetta, il faisait pendre le cadavre d'Orio à la +colonne Léonine. Mais la corde rompait; Orio, retombant sur le pavé, se +brisait le crâne, et son lévrier Sirius venait dévorer sa cervelle +fumante. + +Qui pourrait dire toutes les formes que prenaient ces épouvantables +visions engendrées par la peur? Orio, voyant que les angoisses du sommeil +étaient pires que la réflexion, voulut vivre de manière à retrancher le +sommeil de sa vie. Il voulut se soutenir avec de tels excitants qu'il eût +toujours devant les yeux la réalité, et qu'il pût affronter à toute heure, +par la pensée, les conséquences de ses crimes. Mais sa santé ne put +résister à ce régime; sa raison s'ébranla, et les fantômes vinrent +l'assiéger durant la veille, plus effrayants et plus redoutables que +pendant le sommeil. + +A ce moment de sa vie, Orio fut le plus malheureux des hommes. Il voulut +vainement retrouver le repos des nuits. Il était trop tard; son sang était +tellement vicié que rien ne se passait plus pour lui comme pour les autres +hommes. Les soporifiques, loin de le calmer, l'excitaient; les excitants, +loin de l'égayer, augmentaient son accablement. Toujours plongé dans la +débauche, il y trouva un profond ennui: c'était, disait-il, un instrument +diabolique dont les sons puissants l'avaient souvent étourdi, mais qui +désormais jouait tellement faux, qu'il le faisait souffrir davantage. Au +milieu de ses soupers splendides, entouré des plus joyeux débauchés et des +plus belles courtisanes de l'Italie, son front soucieux ne pouvait +s'éclaicir; il restait sombre et abattu à cette heure de crise bachique où +les esprits, excités par le vin, se trouvent tous ensemble à l'apogée de +leur exaltation. Ses entrailles et son cerveau étaient trop blasés pour +suivre le _crescendo_ comme les autres. + +C'était au matin, lorsque les nerfs détendus et la tête fatiguée de ses +compagnons le laissaient dans une sorte de solitude, qu'il commençait à +ressentir à son tour les effets de l'ivresse. Alors tous ces hommes +hébétés devant leurs coupes, toutes ces femmes endormies sur les sofas, +lui faisaient l'effet de bêtes brutes. Il les accablait d'invectives +auxquelles ils ne pouvaient plus répondre, et il entrait dans de tels +accès de fureur et de haine qu'il était tenté de les empoisonner et de +mettre encore une fois le feu à son palais, pour se débarrasser d'eux et +de lui-même. + +A l'époque où eut lieu la scène du palais Rezzonico que je viens de vous +raconter, il avait renoncé à la débauche depuis quelque temps; car son mal +empirait tellement qu'il n'y avait plus de sûreté pour lui à se montrer +ivre. Dans ces moments de délire, il avait souvent laissé échapper des +exclamations de terreur en voyant reparaître ses fantômes menaçants. +Personne n'avait pourtant conçu de soupçons; car plus on croyait à l'amour +d'Orio pour Giovanna, mieux on concevait que l'événement tragique auquel +elle avait succombé eût laissé en lui des souvenirs terribles, et troublé +l'équilibre de ses facultés. On croyait tellement à ses regrets qu'il eût +pu s'accuser, devant tout le sénat, de la mort de sa femme et de ses amis +sans être cru. On l'eut considéré comme égaré par le désespoir, et on +l'eût remis aux mains des médecins. Mais Orio ne comptait plus sur sa +fortune, il craignait tout le monde, et lui-même plus que tout le monde. +Il était honteux de sa maladie, furieux de son impuissance à la cacher; il +rougissait de lui-même depuis que son être physique ne lui tenait plus ce +qu'il avait attendu de son calme et de sa force. Il passait des heures +entières à s'accabler de ses propres malédictions, à se traiter d'idiot, +d'impotent, de _débris_ et de _haillon_; et, ce qu'il y a d'inouï, c'est +qu'il ne lui venait pas à l'idée d'accuser son être moral. Il ne croyait +point à la céleste origine de son âme. Il avait fait un dieu de son corps, +et, depuis que son idole tombait en ruines, il la méprisait et l'accusait +de n'être que fange et venin. + +La passion qui s'éteignit la dernière (celle qui avait le plus dominé sa +vie), ce fut le jeu. La peur amena le dégoût pour celle-là comme pour les +autres; car l'ennui et la fatigue des précautions qu'il lui fallait +prendre pour s'y livrer étaient arrivés à l'emporter de beaucoup sur le +plaisir. Ces précautions étaient de double nature. D'abord les lois qui +prohibaient le jeu n'étaient pas tellement tombées en désuétude qu'il n'y +fallût apporter une sorte de mystère, ainsi que je l'ai déjà dit. Ensuite +Orio, lorsqu'il perdait, et c'étaient les moments où il était le plus +stimulé, était forcé de s'arrêter et d'agir prudemment pour ne pas +dépasser les limites qu'on attribuait à sa fortune. + +Ses grandes richesses ne lui servaient donc pas à son gré: il était forcé +de les cacher et de tirer peu à peu de ses caves de quoi soutenir un état +de maison dont l'opulence exagérée n'attirât pas les regards de la police. +Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de dévorer son revenu dans d'obscures +orgies et de se ruiner lentement. Or cette manière de jouir de la vie lui +était odieuse; il eût voulu tout dépenser en un jour, afin de faire parler +de lui comme de l'homme le plus prodigue et le plus désintéressé de +l'univers. S'il eût pu satisfaire cette fantaisie et se voir ruiné +complètement, sans doute il eût retrouvé son énergie, et ses instincts +criminels l'eussent conduit à de nouveaux forfaits pour rétablir sa +fortune. + +Il s'avisa bien avec le temps qu'il avait fait une folie de revenir à +Venise, où, malgré l'impunité accordée à tous les vices, il y avait sur +les richesses une surveillance si sévère et si jalouse de la part des Dix. +Mais lorsque la pensée lui vint de quitter sa patrie, celle des peines +qu'il faudrait prendre et des dangers qu'il faudrait courir pour +transporter son trésor dans une autre contrée, et surtout la perte de sa +santé, la fin de son énergie, le retinrent, et il se résigna à la triste +perspective de vieillir riche et de laisser encore du bien à ses neveux. + +Une heure après que Zuliani l'eut quitté, le matin du bal Rezzonico, ayant +vainement essayé de reposer quelques instants, il réveilla son valet de +chambre et lui ordonna d'aller chercher un médecin, n'importe lequel, +attendu, disait-il, qu'ils étaient tous aussi ignorants les uns que les +autres. Il méprisait profondément la médecine et les médecins, et Naam +éprouva quelque inquiétude en lui voyant prendre une résolution si +contraire à ses habitudes et à ses opinions. Elle se tut néanmoins, +habituée qu'elle était à accepter aveuglément toutes les fantaisies +d'Orio. Le valet de chambre, intelligent, actif et soumis comme les +laquais qui volent impunément, amena, en moins d'une demi-heure, messer +Barbolamo, le meilleur médecin de Venise. + +Messer Barbolamo savait très-bien à quel homme il avait affaire. Il avait +assez entendu parler de Soranzo pour s'attendre à toutes les railleries +d'un incrédule et à tous les caprices d'un fou. Il se conduisit donc en +homme d'esprit plutôt qu'en homme de science. Soranzo l'avait demandé, +vaincu par une pusillanimité secrète, un effroi insurmontable de la mort; +mais il se recommandait à lui comme les faux esprits forts aux sorciers, +l'insulte et le mépris sur les lèvres, la crainte et l'espoir dans le +coeur. + +Les discours de l'Esculape trompèrent son attente, et, au bout de quelques +instants, il l'écouta avec attention. + +«Ne prenez aucune pilule, lui dit celui-ci, laissez la thériaque à vos +gondoliers et les emplâtres à vos chiens. C'est l'opium qui provoque vos +hallucinations, et c'est la diète qui vous ôte le courage. Le régime ne +peut agir sur un mourant; car vous êtes mourant. Mais entendons-nous; le +physique va mourir si le moral ne se relève: rien n'est plus facile que ce +dernier point, si vous croyez au moyen que je vais vous indiquer. Ne +changez pas de fond en comble l'habitude de vos pensées, et ne traitez pas +votre mal par les contraires. N'éteignez point vos passions, elles seules +vous ont fait vivre; c'est parce qu'elles s'affaiblissent que vous mourez: +seulement abandonnez celles qui s'en vont d'elles-mêmes, et créez-vous-en +de nouvelles. Vous êtes homme de plaisir, et le plaisir est épuisé; +faites-vous homme d'étude et de science. Vous êtes incrédule, vous raillez +les choses saintes; allez dans les églises et faites l'aumône!» + +Ici Soranzo leva les épaules..... + +«Un instant! dit le médecin. Je ne prétends pas que vous deveniez savant +ni dévot. Vous pourriez être l'un et l'autre, je n'en doute pas, car les +hommes de votre tempérament peuvent tout; mais je ne m'intéresse ni à la +science ni à la dévotion assez pour vouloir vous prouver leur supériorité +sur l'oisiveté et la licence. Je n'entre jamais dans la discussion des +choses pour elles-mêmes, je les conseille comme des moyens de distraction, +comme mes confrères conseillent l'absinthe et la casse. La vue des livres +vous distraira de celle des bouteilles. Vous aurez une magnifique +bibliothèque, et votre luxe trouvera là un débouché; vous ne savez pas les +délices que peut vous procurer une reliure, et les folies que vous pouvez +faire pour une édition de choix. Dans les églises, vous entendrez des +cantiques qui vous délasseront les oreilles des chansons licencieuses. +Vous y verrez des spectacles non moins profanes et des hommes non moins +vaniteux que ceux du monde; vous leur ferez des dons qui vous assureront +dans les siècles futurs cette réputation d'homme généreux et prodigue, qui +va finir avec vous si vous ne guérissez et ne changez de marotte. Ainsi, +soyez votre médecin à vous-même, et avisez-vous de quelque chose dont vous +n'ayez jamais eu envie, procurez-vous-le à l'instant. Bientôt une foule de +désirs qui sommeillent en vous se réveilleront, et leur satisfaction vous +donnera des jouissances inconnues. Ne vous croyez pas usé; vous n'êtes pas +seulement fatigué, vous avez encore en vous la force de dépenser vingt +existences: c'est à cause de cela que vous vous tuez à n'en dépenser +qu'une seule. Le monde finirait s'il ne se renouvelait sans cesse par le +changement; l'abattement où vous êtes n'est qu'un excès de vie qui demande +à changer d'aliment. Eh bien! à quoi songez-vous? vous n'écoutez pas. + +--Je cherche, dit Soranzo tout à fait vaincu par la manière dont +l'Esculape entendait les choses, une fantaisie que je n'aie point eue +encore. J'ai eu celle des beaux livres, bien que je ne lise jamais, et ma +bibliothèque est superbe... Quant aux églises... j'y songerai; mais je +voudrais que vous m'aidassiez à trouver quelque jouissance plus neuve, +plus éloignée encore de mes frénésies; si je pouvais devenir avare! + +--Je vous entends fort bien, répondit Barbolamo frappé de l'air hébété de +son malade. Vous allez au fond des choses, et remontez au principe pur de +mon raisonnement; car je ne vous offrais qu'une issue nouvelle à vos +passions, et vous voulez changer vos passions. Moi, je n'ai rien à dire +contre l'avarice; cependant je crains une trop forte réaction dans le saut +de cet abîme. Dites-moi, avez-vous été quelquefois amoureux naïvement et +sincèrement? + +--Jamais! dit Orio, oubliant tout d'un coup, dans son espoir d'être guéri, +ce rôle de veuf au désespoir qui protégeait tout le mystère de sa +vie. + +--Eh bien! dit le médecin, qui ne fut nullement surpris de cette réponse +(car il voyait déjà plus avant que la foule dans l'âme sèche et cupide de +Soranzo), soyez amoureux. Vous commencerez par ne pas l'être, et par faire +comme si vous l'étiez; puis vous vous figurerez que vous l'êtes, et enfin +vous le serez. Croyez-moi, les choses se passent ainsi en vertu de lois +physiologiques que je vous expliquerai quand vous voudrez.» + +Orio voulut connaître ces lois. Le docteur lui fit une dissertation +amèrement spirituelle que le patricien ignorant et préoccupé prit au +sérieux. Orio se persuada tout ce que voulut son médecin, et celui-ci le +quitta, frappé pour la centième fois de sa vie de la faiblesse d'esprit et +de l'horreur de la mort que les débauchés cachent sous les dehors et les +habitudes d'un mépris insensé de la vie. + +Dès le jour même, Orio, roulant dans sa tête les projets les plus +déraisonnables et les espérances les plus puériles, se rendit à Saint-Marc +à l'heure de la bénédiction. En lui promettant la santé par des moyens +aussi simples, en flattant sa vanité par l'éloge de son énergie, le +docteur avait prononcé des mots magiques. Soranzo espérait dormir la nuit +suivante. + +Il écouta les chants sacrés; il examina avec intérêt les pompes +religieuses; il admira l'intérieur de la basilique; il s'attacha à n'avoir +aucun souvenir du passé, aucune pensée du dehors. Pendant une heure il +réussit à vivre tout entier dans l'heure présente. C'était beaucoup pour +lui. La nuit n'en fut guère moins affreuse; mais le matin approchait: il +se fit une sorte de fête de retourner à Saint-Marc, et, comme les gens en +proie aux maladies nerveuses sont quelquefois soulagés d'avance par la +confiance qu'ils ont en de certains breuvages, il lui arriva de se trouver +bien heureux d'avoir en vue, pour la première fois depuis si longtemps, +une occupation agréable, et cette idée le fit dormir tranquillement durant +toute une heure. + +Le médecin vint, et, s'étant fait rendre compte du résultat de son +ordonnance, il dit: + +«Vous passerez deux heures aujourd'hui à Saint-Marc, et, la nuit prochaine, +vous dormirez deux heures.» + +Soranzo le prit au mot, et passa deux heures à l'église. Il était +tellement persuadé qu'il dormirait deux heures, que le fait eut lieu. Le +médecin s'applaudit d'avoir trouvé un de ces sujets précieux à +l'observateur scientifique, auxquels il suffit d'allumer l'imagination +pour que les effets désirés se produisent réellement. Il en conclut que le +sang d'Orio était bien appauvri, et son âme absolument vide d'idées et de +sentiments. Le troisième jour, il lui conseilla de songer à son plus +important moyen de salut, à l'amour. Orio, se souvenant de la monstrueuse +imprudence qu'il avait commise, se hasarda à dire qu'il avait aimé déjà, +désirant bien que le médecin lui prouvât qu'il s'était trompé. C'est ce +qu'il ne manqua pas de faire. Il lui représenta qu'il avait dû ressentir +pour la signora Morosini une de ces passions violentes qui dévastent et +laissent après elles une funeste lassitude. Il lui conseilla un amour +paisible, tendre, ingénu, platonique même, conforme en tous points à celui +que ressent un bachelier de dix-sept ans pour une fillette de quinze. Orio +le promit. + +«C'est pitoyable! dit le docteur en soi-même sur l'escalier, et voilà ces +riches et galants patriciens qui nous écrasent!» + +Remarquez qu'on n'était pas loin du dix-huitième siècle! Le mot magnétisme +n'était pas encore trouvé. + +Orio, résolu à être amoureux de la première belle jeune fille qu'il +rencontrerait à l'église, entre sur la pointe du pied dans la basilique, +le coeur palpitant, non d'amour, mais de cette lâche superstition que son +magnétiseur lui avait imposée. Il effleurait légèrement les voiles des +vierges agenouillées, et se penchait avec émotion pour voir leurs traits à +la dérobée. O vieux Hussein! ô vous tous, farouches Missolonghis! vous +eussiez pu venir à Venise dénoncer votre complice; jamais, certes, vous +n'eussiez pu reconnaître l'Uscoque dans cette occupation et dans cette +attitude. + +La première fille que lorgna Soranzo était laide; et, pour nous servir des +paroles de J.-J. Rousseau dans le récit de son entrée dans un couvent de +filles dont les choeurs l'avaient enthousiasmé--la scène se passe +précisément à Venise--: + +«_La Sofia était louche, la Cattina était boiteuse_,» etc. + +La quatrième jeune fille qu'Orio regarda était voilée jusqu'au menton; +mais au travers de son voile et de sa prière elle vit fort bien le +cavalier qui cherchait à la voir; alors, relevant la tête et retroussant +son voile, elle lui montra un ovale pâle et sublime, un front de quinze +ans, des lèvres que l'indignation fit trembler comme les feuilles d'une +rose agitée par la brise, et qui laissèrent tomber ces paroles +sévères: + +«Vous êtes bien hardi!» + +C'était Argiria Ezzelini. Zuzuf a raison: il y a une destinée! + +Orio fut si troublé de l'accord de cette apparition avec celle du bal +Rezzonico, si épouvanté de voir des espérances superstitieuses se +confondre avec des terreurs de même genre dans un même objet, qu'il ne put +trouver une excuse à lui faire. Il se laissa tomber consterné auprès +d'elle, et ses genoux amaigris frappèrent le pavé avec bruit; puis il +baissa sa tête jusqu'à terre, et approchant ses lèvres du manteau de +velours de la belle Ezzelin, il lui dit tout bas, en lui tendant le stylet +que les Vénitiens portaient toujours à la ceinture: + +«Tuez-moi, vengez-vous! + +--Je vous méprise trop pour cela,» dit la belle fille en retirant son +manteau avec empressement; et, se levant, elle sortit de +l'église. + +Mais Orio, qui n'était pas encore si bien converti à l'amour ingénu qu'il +ne vît les choses avec le sang-froid d'un roué, remarqua fort bien que ces +dernières paroles avaient une expression plus forcée que les premières, et +que l'oeil courroucé avait peine à retenir une larme de compassion. + +Orio se retira, certain que le sort en était jeté, et qu'il y allait de sa +guérison et de sa vie à saisir l'occasion par les cheveux. Il passa toute +la nuit à combiner mille plans divers pour s'introduire auprès de la +beauté cruelle, et ces rêveries détournèrent les terreurs accoutumées; il +était bien un peu troublé par la ressemblance d'Argiria avec Ezzelin, et +dans son sommeil du matin il eut des rêves où cette ressemblance amena les +quiproquo et les méprises les plus bizarres et les plus pénibles. Il vit +plusieurs fois s'opérer la transformation de ces deux personnages l'un +dans l'autre. Lorsqu'il tenait la main d'Argiria et penchait sa bouche +vers la sienne, il trouvait la face livide et sanglante d'Ezzelin; alors +il tirait son stylet et livrait un combat furieux à ce spectre. Il +finissait par le percer; mais, tandis qu'il le foulait aux pieds, il +reconnaissait qu'il s'était trompé et que c'était Argiria qu'il avait +poignardée. + +L'envie de guérir à tout prix et l'ascendant que Barbolamo exerçait sur +lui l'amenèrent avec celui-ci à une expansion téméraire. Il lui raconta +ses deux rencontres avec la signora Ezzelin, au bal et à l'église, le +ressentiment qu'elle lui témoignait et les angoisses que le regret de +n'avoir pu empêcher la perte du noble comte Ezzelin lui causait à +lui-même. Au premier aveu, Barbolamo ne se douta de rien; mais peu à peu, +étant devenu par la suite très-assidu auprès de son malade, l'ayant +habitué à s'épancher autant qu'il était possible à un homme dans sa +position, il s'étonna de voir un tel excès de sensibilité chez un égoïste +si complet, et cette anomalie lui fit venir d'étranges soupçons. Mais +n'anticipons point sur les événements. + +Barbolamo, grand égoïste aussi en fait de science, quoique généreux et +loyal citoyen d'ailleurs, était plus désireux d'observer dans son patient +les phénomènes d'une maladie toute mentale, que de lui mesurer quelques +souffrances de plus ou de moins. Curieux de voir des effets nouveaux, il +ne craignit pas de dire à Orio que ses agitations étaient d'un bon augure, +et qu'il fallait s'appliquer à poursuivre la conquête de cette fière +beauté, précisément parce qu'elle était difficile et entraînerait de +nombreuses émotions d'un ordre tout nouveau pour lui. Orio poursuivit +Argiria de sérénades et de romances pendant huit jours. + +La sérénade est, il n'en faut pas douter, un grand moyen de succès auprès +des femmes d'un goût délicat. A Venise surtout, où l'air, le marbre et +l'eau ont une sonorité si pure, la nuit un silence si mystérieux, et le +clair de lune de si romanesques beautés, la romance a un langage persuasif, +et les instruments des sons passionnés, qui semblent faits exprès pour la +flatterie et la séduction. La sérénade est donc le prologue nécessaire de +toute déclaration d'amour. La mélodie attendrit le coeur et amollit les +sens plongés dans un demi-sommeil. Elle plonge l'âme dans de vagues +rêveries, et dispose à la pitié, cette première défaite de l'orgueil qui +se laisse implorer. Elle a aussi le don de faire passer devant les yeux +assoupis des images charmantes; et je tiens d'une femme que je ne veux pas +nommer, que l'amant inconnu qui donne la sérénade apparaît toujours, tant +que la musique dure, le plus aimable et le plus charmant des hommes. + +--Dites donc tout, indiscret conteur! interrompit Beppa. Ajoutez que la +dame conseillait à tous les donneurs de sérénades de ne jamais se +montrer.» + +«Il n'en fut pas ainsi pour Orio, reprit le narrateur. La belle Argiria +lui conseilla de se montrer en laissant tomber son bouquet, du balcon sur +le trottoir de marbre que blanchissait la lune: ne vous étonnez pas d'une +si prompte complaisance. Voici comment la chose se passa. + +D'abord la belle Argiria n'était pas riche. Le peu de bien que possédait +son frère avait été fort entamé par ses frais d'équipement pour la guerre. +Il rapportait une assez jolie part de légitime butin fait par lui sur les +Ottomans, et dûment concédé par l'amiral, lorsqu'il trouva la mort aux +Curzolari. Le noble jeune homme se faisait une joie douce de doter sa +jeune soeur avec cette fortune; mais elle tomba aux mains des pirates, +ainsi que sa galère et tout ce qu'il possédait en propre. La belle Argiria +n'eut donc plus pour dot que ses quinze ans et ses beaux yeux +mélancoliques. + +La signora Memmo, sa tante, la chérissait tendrement; mais elle n'avait à +lui laisser en héritage qu'un vaste palais un peu délabré et l'amour de +vieux serviteurs, qui par dévouement continuaient à la servir pour de +minces honoraires. La tante désirait donc ardemment, comme font toutes les +tantes, qu'un noble et riche parti se présentât; et sachant bien que +l'incomparable beauté de sa nièce allumerait plus d'une passion, elle la +blâmait de vouloir s'enterrer dans la solitude et de tenir toujours _le +soleil de ses regards_ caché derrière la tendine sombre de son balcon. + +A la première sérénade Argiria fondit en larmes. + +«Si mon noble frère était vivant, dit-elle, nul ne se permettrait de venir +me faire la cour sous les fenêtres avant d'avoir obtenu de ma famille la +permission de se présenter. Ce n'est point ainsi qu'on approche d'une +maison respectable.» + +La signora Antonia trouva cette rigidité exagérée, et, se déclarant +compétente sur cette matière, elle refusa d'imposer silence aux +concertants. La musique était belle, les instruments de première qualité, +et les exécutants choisis dans ce qu'il y avait de mieux à Venise. La dame +en conclut que l'amant devait être riche, noble et généreux; deux théorbes +et trois violes de moins, elle eût été plus sévère, mais la sérénade était +irréprochable et fut écoutée. + +Les jours suivants amenèrent un crescendo de joie et d'espoir chez +Antonia. Argiria prit patience d'abord, et finit par goûter la musique +pour la musique en elle-même. Le matin, il lui arriva quelquefois, en +arrangeant ses beaux cheveux bruns devant le miroir, de fredonner à son +insu les refrains des amoureuses stances qui l'avaient doucement endormie +la veille. + +Il y a toute une science dans le programme de la sérénade. Chaque soir +doit amener chez le soupirant une nuance nouvelle dans l'expression de son +amoureux martyre. Après _il timido sospiro_ doit arriver _lo strate +funesto. I fieri tormenti_ viennent ensuite; _l'anima disperata_ amène +nécessairement, pour le lendemain, _sorte amara_. On peut risquer à la +cinquième nuit de tutoyer l'objet aimé, et de l'appeler _idol mio_. On +doit nécessairement l'injurier la sixième nuit, et l'appeler _crudele_ et +_ingrata_. Il faudrait être bien maladroit si, à la septième, on ne +pouvait hasarder la _dolce speranza_. Enfin la huitième doit amener une +explosion finale, une pressante prière, mettre la belle entre le bonheur +et la mort de son amant, obtenir un rendez-vous, ou finir par le renvoi et +le payement des musiciens. La huitième symphonie était venue, et, dans le +troisième couplet de la romance, le chanteur demandait au nom de l'amant +une marque de pitié, un gage d'espoir, un mot ou un signe quelconque qui +l'enhardît à se faire connaître. Au moment où la fière Argiria s'éloignait +du balcon, d'où, abritée par la tendine, elle avait écoulé la voix, madame +Antonia arracha lestement le bouquet que sa nièce avait au sein et le +laissa tomber sur le guitariste, en disant d'une voix chevrotante qui, à +coup sûr, ne pouvait pas compromettre la jeune fille: + +«Avec l'agrément de la tante.» + +Une vive curiosité de jeune fille l'emportant chez Argiria sur le pudique +dépit que lui causait sa tante, elle revint précipitamment au balcon; et, +se penchant sur la rampe de marbre, elle souleva imperceptiblement le +rideau de la tendine, juste assez pour voir le cavalier qui ramassait le +bouquet. Le chanteur, qui était un musicien de profession, connaissant +fort bien les usages, ne s'était pas permis d'y toucher. Il s'était +contenté de dire à demi-voix: «Signor!» et de reculer discrètement de deux +pas en arrière en ôtant sa toque, tandis que le signor ramassait le gage. +En voyant cette grande taille un peu affaissée, mais toujours élégante et +vraiment patricienne, se dessiner au clair de la lune, Argiria sentit une +sueur froide humecter son front. Un nuage passa devant ses yeux, ses +genoux se dérobèrent sous elle. Elle n'eut que le temps de fuir le balcon +et d'aller se jeter sur son lit, où elle commença à trembler de tous ses +membres et à défaillir. La tante, fort peu effrayée, vint à elle et lui +adressa de doux reproches moqueurs sur cet excès de timidité virginale. + +«Ne riez pas, ma tante, dit Argiria d'une voix étouffée. Vous ne savez pas +ce que vous avez fait! Je suis presque sûre d'avoir reconnu ce dernier des +hommes, cet assassin de mon frère, Orio Soranzo! + +--Il n'aurait pas cette audace! s'écria la signora Memmo en frémissant à +son tour. Courez chercher le bouquet, s'écria-t-elle en s'adressant à la +suivante favorite qui assistait à cette scène. Dites qu'on l'a laissé +tomber par mégarde, que c'est vous... que c'est le page... qui l'a jeté +pour faire une espièglerie... que je suis fort courroucée contre vous... +Allez, Pascalina... courez...» + +Pascalina courut, mais ce fut en vain; musiciens, amoureux et bouquet, +tout avait disparu, et l'ombre incertaine des colonnades, projetée par la +lune, jouait seule sur le pavé au gré des nuages capricieux. + +Pascalina avait laissé la porte ouverte. Elle fit quelques pas sur la rive, +et vit à l'angle du canaletto les gondoles qui s'éloignaient emportant la +sérénade. Elle revint sur ses pas, et rentra en fermant la porte avec soin; +il était trop tard. Un homme caché derrière les colonnes du portique +avait profité du moment: il s'était élancé légèrement dans l'escalier du +palais Memmo; et, marchant devant lui, se dirigeant vers la faible lueur +qui s'échappait d'une porte entr'ouverte, il avait audacieusement pénétré +dans l'appartement d'Argiria. Lorsque Pascalina y rentra, elle trouva sa +jeune maîtresse évanouie dans les bras de la tante, et le donneur +d'aubades à genoux devant elle. + +Vous conviendrez que le moment était mal choisi pour s'évanouir, et vous +en conclurez avec moi que la belle Argiria avait eu grand tort d'écouter +les huit sérénades. L'effroi avait remplacé la colère, et Orio ne s'y +trompait nullement, quoiqu'il feignît d'y croire. + +«Madame, dit-il en se prosternant et en présentant le bouquet à la signora +Memmo avant qu'elle eût eu la présence d'esprit de lui adresser la parole, +je vois bien que votre seigneurie s'est trompée en m'accordant cette +faveur insigne. Je ne l'espérais pas, et le musicien qui s'est permis de +vous adresser des vers si audacieux n'y était point autorisé par moi. Mon +amour n'eût jamais été hardi à ce point, et je ne suis pas venu implorer +ici de la bienveillance, mais de la pitié. Vous voyez en moi un homme trop +humilié pour se permettre jamais autre chose que d'élever autour de votre +demeure des plaintes et des gémissements. Que vous connaissiez ma douleur, +que vous fussiez bien sûre que, loin d'insulter à la vôtre, je la +ressentais plus profondément encore que vous-même, c'est tout ce que je +voulais. Voyez mon humilité et mon respect! Je vous rapporte ce gage +précieux que j'aurais voulu conquérir au prix de tout mon sang, mais que +je ne veux pas dérober.» + +Ce discours hypocrite toucha profondément la bonne Memmo. C'était une +femme de moeurs douces et d'un coeur trop candide pour se méfier d'une +protestation si touchante. + +«Seigneur Soranzo, répondit-elle, j'aurais peut-être de graves reproches à +vous faire si je ne voyais aujourd'hui pour la troisième fois combien +votre repentir est sincère et profond. Je n'aurai donc plus le courage de +vous accuser intérieurement, et je vous promets de garder désormais, avec +moins d'effort que je ne l'ai fait jusqu'ici, le silence que les +convenances m'imposent. Je vous remercie de cette démarche, ajouta-t-elle +en rendant le bouquet à sa nièce; et, si je vous supplie de ne plus +reparaître ici ni autour de ma maison, c'est en vue de notre réputation, +et non plus, je vous le jure, en raison d'aucun ressentiment personnel.» + +Malgré sa défaillance, Argiria avait tout entendu. Elle fit un grand +effort pour retrouver le courage de parler à son tour, et soulevant sa +belle tête pâle du sein de sa tante: + +«Faites comprendre aussi à messer Soranzo, ma chère tante, dit-elle, qu'il +ne doit jamais ni nous adresser la parole ni seulement nous saluer en +quelque lieu qu'il nous rencontre. Si son respect et sa douleur sont +sincères, il ne voudra pas présenter davantage à nos regards des traits +qui nous retracent si vivement le souvenir de notre infortune. + +--Je ne demande qu'une seule grâce avant de me soumettre à cet arrêt de +mort, dit Orio: c'est que ma défense soit entendue et ma conduite jugée. +Je sens que ce n'est point ici le lieu ni le moment d'entamer cette +explication; mais je ne me relèverai point que la signora Memmo ne m'ait +accordé la permission de me présenter devant elle dans son salon, à +l'heure qu'elle me désignera, demain ou le jour suivant, afin qu'à deux +genoux, comme aujourd'hui, je demande grâce pour les larmes que j'ai fait +couler; mais qu'ensuite, la main sur la poitrine et debout, ainsi qu'il +convient à un homme, je me disculpe de ce qu'il peut y avoir d'injuste ou +d'exagéré dans les accusations portées contre moi. + +--De telles explications seraient douloureuses pour nous, dit Argiria avec +fermeté, et inutiles pour votre seigneurie. La réponse loyale et généreuse +que ma noble tante vient de vous faire doit, je pense, suffire à votre +susceptibilité et satisfaire à toute exigence.» + +Orio insista avec tant d'esprit et de persuasion, que la tante céda, et +lui permit de se présenter le lendemain dans la journée. + +«Vous trouverez bon, seigneur, dit Argiria, pour repousser la part de +reconnaissance qu'il lui adressait, que je n'assiste point à cette +conférence. Tout ce que je puis faire, c'est de ne jamais prononcer votre +nom; mais il est au-dessus de mes forces de revoir une fois de plus votre +visage.» + +Orio se retira, feignant une profonde tristesse, mais trouvant qu'il +allait assez vite en besogne. + +Le lendemain amena une longue explication entre lui et la signora Memmo. +La noble dame le reçut dans tout l'appareil d'un deuil significatif; car +elle avait quitté ses voiles noirs depuis un mois, et elle les reprit ce +jour-là pour lui faire comprendre que rien ne pourrait diminuer +l'intensité de ses regrets. Orio fut habile. Il s'accusa plus qu'on n'eût +osé l'accuser: il déclara qu'il avait tout fait pour laver la tache que +cette imprévoyance funeste avait imprimée sur sa vie; mais qu'en vain +l'amiral, et toute l'armée, et toute la république, l'avaient réhabilité: +qu'il ne se consolerait jamais. Il dit qu'il regardait la mort affreuse de +sa femme comme un juste châtiment du ciel, et qu'il n'avait pas goûté un +instant de repos depuis cette déplorable affaire. Enfin il peignit sous +des couleurs si vives le sentiment qu'il avait de son propre déshonneur, +l'isolement volontaire où s'éteignait son âme découragée, le profond dégoût +qu'il avait de la vie, et la ferme intention où il était de ne plus lutter +contre la maladie et le désespoir, mais de se laisser mourir, que la bonne +Antonia fondit bientôt en larmes, et lui dit en lui tendant la main: + +«Pleurons donc ensemble, noble seigneur, et que mes pleurs ne vous soient +plus un reproche, mais une marque de confiance et de sympathie.» + +Orio s'était donné beaucoup de peine pour être éloquent et tragique. Il +avait grand mal aux nerfs. Il fit un effort de plus et pleura. + +D'ailleurs, Orio avait parlé, à certains égards, avec la force de la +vérité. Lorsqu'il avait peint une partie de ses souffrances, il s'était +trouvé fort soulagé de pouvoir, sous un prétexte plausible, donner cours à +ses plaintes, qui chaque jour lui devenaient plus pénibles à renfermer. Il +fut donc si convaincant qu'Argiria elle-même s'attendrit et cacha son +visage dans ses deux belles mains. Argiria était, à l'insu de Soranzo et +de sa tante, derrière une tapisserie, d'où elle voyait et entendait tout. +Un sentiment inconnu, irrésistible, l'avait amenée là. + +Pendant huit autres jours, Orio suivit Argiria comme son ombre. A l'église, +à la promenade, au bal, partout elle le retrouvait attaché à ses pas, +fuyant d'un air timide et soumis dès qu'elle l'apercevait, mais +reparaissant aussitôt qu'elle feignait de ne plus le voir; car, il faut +bien le dire, la belle Argiria en vint bientôt à désirer qu'il ne fût pas +aussi obéissant, et pour ne pas le mettre en fuite, elle eut soin de ne +plus le regarder. + +Comment eût-elle pu s'irriter de cette conduite? Orio avait toujours un +air si naturel avec ceux qui pouvaient observer ces fréquentes rencontres! +Il mettait une délicatesse si exquise à ne pas la compromettre, et un soin +si assidu à lui montrer sa soumission! Ses regards, lorsqu'elle les +surprenait, avaient une expression de souffrance si amère et de passion si +violente! Argiria fut bientôt vaincue dans le fond de l'âme, et nulle +autre femme n'eût résisté aussi longtemps au charme magique que cet homme +savait exercer lorsque toutes les puissances de sa froide volonté se +concentraient sur un seul point. + +La Memmo vit cette passion avec inquiétude d'abord, et puis avec espoir, +et bientôt avec joie; car, n'y pouvant tenir, elle donna un second +rendez-vous à Soranzo à l'insu de sa nièce, et le somma d'expliquer ses +intentions ou de cesser ses muettes poursuites. Orio parla de mariage, +disant que c'était le but de ses voeux, mais non de ses espérances. Il +supplia Antonia d'intercéder pour lui. Argiria avait si bien gardé le +secret de ses pensées que la tante n'osa point donner d'espoir à Orio; +mais elle consentit à ce que l'amiral fît des démarches, et elles ne se +firent point attendre. + +Morosini, ayant reçu la confidence de la nouvelle passion de son neveu, +approuva ses vues, l'encouragea à chercher dans l'amour d'une si noble +fille un baume céleste pour ses ennuis, et alla trouver la Memmo, avec +laquelle il eut une explication décisive. En voyant combien cet homme +illustre et vénérable ajoutait foi à la grandeur d'âme de son fils adoptif, +et combien il désirait que son alliance avec la famille Ezzelin effaçât +tout reproche et tout ressentiment, elle eut peine à cacher sa joie. +Jamais elle n'eût pu espérer un parti aussi avantageux pour Argiria. +Argiria fut d'abord épouvantée des offres qui lui furent faites par +l'amiral, épouvantée surtout du trouble et de la joie qu'elle en ressentit +malgré elle. Elle fit toutes les objections que lui suggéra l'amour +fraternel, refusa de se prononcer, mais consentit à recevoir les soins +d'Orio. + +Dans les commencements, Argiria se montra froide et sévère pour Orio. Elle +paraissait ne supporter sa présence que par égard pour sa tante. Cependant +elle ne pouvait s'empêcher de nourrir pour ses souffrances et sa douleur +un profond sentiment de compassion. En voyant cet homme si fort se +plaindre chaque jour du poids de sa destinée, et succomber, pour ainsi +dire, sous lui-même, la soeur d'Ezzelin sentait sa grande âme s'attendrir +et sa force de haine diminuer de jour en jour. Si Orio eût employé avec +elle la séduction et l'audace, elle fût restée insensible et implacable; +mais, en face de sa faiblesse et de son humiliation volontaire, elle se +désarma peu à peu. Bientôt l'habitude qu'elle avait prise de compatir à +ses peines se changea en un généreux besoin de le consoler. Sans qu'elle +s'en doutât, la pitié la conduisait à l'amour. Elle se disait pourtant +qu'elle ne pouvait aimer sans crime et sans honte l'homme qu'elle avait +accusé de la mort de son frère, et qu'elle devait tout faire pour étouffer +le nouveau sentiment qui s'élevait en elle. Mais, faible de sa grandeur +même, elle se laissait détourner de ce qu'elle croyait son devoir par sa +miséricorde. En retrouvant chaque jour Orio plus désolé et plus repentant +du mal qu'il lui avait fait, elle n'avait pas le courage de lui en +témoigner du ressentiment, et finissait toujours par associer dans sa +pensée le malheur de son frère mort et celui de l'homme qu'elle voyait +condamné à d'éternels regrets. Puis elle se persuada qu'elle n'éprouvait +pour Orio que la pitié qu'on devait à tous les êtres souffrants, et qu'il +perdrait toute sa sympathie le jour où il cesserait de souffrir. Et en +cela elle ne se trompait peut-être pas. Argiria n'agissait presque en rien +comme les autres femmes; là où les autres apportaient de la vanité ou du +désir, elle n'apportait que du dévouement. Giovanna Morosini elle-même, +malgré la noblesse et la pureté de son âme, n'avait pas échappé au sort +commun, et avait en quelque sorte sacrifié aux dieux du monde. Elle avait +elle-même dit à Ezzelin que la réputation d'Orio n'avait pas été pour rien +dans l'impression qu'il avait faite sur elle, et que sa force et sa beauté +avaient fait presque tout le reste. C'était au point qu'elle avait préféré, + avec la conscience du mal qui devait en résulter pour elle-même, à +l'homme qu'elle savait bon, l'homme qu'elle voyait séduisant. Argiria +obéissait à des sentiments tout opposés. Si Orio se fût montré à elle +comme il s'était montré à Giovanna, jeune, beau, vaillant et débauché, +joyeux et fier de ses défauts comme de ses triomphes, elle n'eût pas eu un +regard ni une pensée pour lui. Ce qui lui plaisait à cette heure dans +Soranzo était justement ce qui le faisait descendre dans l'enthousiasme +des autres femmes. Sa beauté diminuait en même temps que son caractère +s'assombrissait davantage; et c'était justement cette triste empreinte que +le temps et la douleur mettaient sur lui qui la charmait sans qu'elle s'en +doutât. Depuis que l'orgueil s'était effacé du front d'Orio, et que les +fleurs de la santé et de la joie s'étaient fanées sur ses joues, son +visage avait pris une expression plus grave, et gagné en douceur ce qu'il +avait perdu en éclat; de sorte que ce qui eût peut-être préservé Giovanna +de la funeste passion qui la perdit fut justement ce qui y précipita +Argiria. Elle arriva bientôt à ne plus vivre que par Orio, et résolut, +avec son courage ordinaire, de se consacrer tout entière à le consoler, +dût le monde jeter l'anathème sur elle pour l'espèce de parjure qu'elle +commettrait. + +Cependant Orio, désormais assuré de sa victoire, ne se hâtait pas d'en +finir, et voulait jouir peu à peu de tous ses avantages avec le +raffinement d'un homme blasé, et qui tient d'autant plus à ménager son +plaisir qu'il lui en reste moins à connaître. Dans les premiers temps, la +lutte difficile qu'il avait eu à soutenir avait tenu son imagination +éveillée, et le forçait à vivre par la tête, de manière qu'ayant trouvé le +moyen d'occuper sa journée il était arrivé à pouvoir dormir la nuit. +Enchanté de cet heureux résultat, il en avait fait part au docteur +Barbolamo, en le remerciant de ses avis passés, et en lui demandant ses +conseils pour l'avenir. + +Barbolamo avait hésité avant de lui conseiller de pousser les choses +jusqu'au mariage. C'était, à ses yeux, quelque chose de profondément +triste et de hideusement laid que l'amour mathématiquement calculé de cet +homme au coeur usé, au sang appauvri, pour une belle créature naïve et +généreuse, qui allait, en échange de cette tendresse intéressée et de ces +transports prémédités, lui livrer tous les trésors d'une passion puissante +et vraie. + +«C'est l'accouplement de la vie avec la mort, de la lumière céleste avec +l'Érèbe, se disait l'honnête médecin. Et pourtant elle l'aime, elle croit +en lui; elle souffrirait maintenant s'il renonçait à la poursuivre. Et +puis elle se flatte de le rendre meilleur, et peut-être y réussira-t-elle. +Enfin cette belle fortune, qui ne sert qu'à divertir de frivoles +compagnons et de viles créatures, va relever l'éclat d'une illustre maison +ruinée, et assurer l'avenir de cette belle fille pauvre. Toutes les femmes +sont plus ou moins vaines, ajoutait Barbolamo en lui-même: quand la +signora Soranzo s'apercevra du peu que vaut son mari, le luxe lui aura +créé des besoins et des jouissances qui la consoleront. Et puis, en +définitive, puisque les choses en sont à ce point et que les deux familles +désirent ce mariage, de quel droit y mettrais-je obstacle?» + +Ainsi raisonnait le médecin; et cependant il restait troublé +intérieurement; et ce mariage, dont il était la cause à l'insu de tous, +était pour lui un sujet d'angoisses secrètes dont il ne pouvait ni se +rendre compte ni se débarrasser. Barbolamo était le médecin de la famille +Memmo; il connaissait Argiria depuis son enfance. Elle le regardait comme +un impie, parce qu'il était un peu sceptique et qu'il raillait volontiers +toutes choses: elle l'avait donc toujours traité assez froidement, comme +si elle eût pressenti dès son enfance qu'il aurait une influence funeste +sur sa destinée. + +Le docteur, ne la connaissant pas bien, et ne sachant que penser de ce +caractère froid et un peu altier en apparence, sentait pourtant dans son +âme probe et droite qu'entre elle et Soranzo sa sollicitude n'avait pas à +hésiter, et se devait tout entière au plus faible. Il eût voulu consulter +Argiria; mais il ne l'osait pas, et il se disait qu'elle était d'un esprit +assez ferme et assez décidé pour savoir elle-même se diriger en cette +circonstance. + +Ne sachant à quoi s'arrêter, mais ne pouvant vaincre l'aversion et la +méfiance secrète que Soranzo lui inspirait, il prit un terme moyen: ce fut +de lui conseiller de ne pas brusquer les choses et de ne pas presser le +mariage. + +Soranzo n'avait pas d'autre volonté à cet égard que celle de son médecin; +il l'écoutait avec la crédulité puérile et grossière d'un dévot qui +demande des miracles à un prêtre. De même qu'il n'avait vu dans Giovanna +qu'un instrument de fortune, il ne voyait dans Argiria qu'un moyen de +recouvrer la santé. Mais l'espèce d'affection qu'il avait pour cette +dernière était plus sincère; on peut même dire que, son caractère et sa +position donnés, il éprouvait un sentiment vrai pour elle. L'amour est le +plus malléable de tous les sentiments humains; il prend toutes les formes, +il produit tous les effets imaginables, selon le terrain où il germe: les +nuances sont innombrables, et les résultais aussi divers que les causes. +Quelquefois il arrive qu'une âme juste et pure ne saurait s'élever jusqu'à +la passion, tandis qu'une âme perverse s'y jette avec ardeur et se fait un +besoin insatiable de la possession d'un être meilleur qu'elle, et dont +elle ne comprend même pas la supériorité. Orio ressentait les mystérieuses +influences de cette protection céleste répandue autour d'un être +angélique. L'air qu'Argiria purifiait de son souffle était un nouvel +élément où Orio croyait respirer le calme et l'espérance; et puis cette +vie d'extase et de retraite avait fait cesser pour lui la vie de débauche, +encore plus mortelle pour l'esprit que pour le corps. Elle lui avait créé +mille soins délicats, mille voluptés chastes dont le libertin s'enivrait, +comme le chasseur d'une eau pure ou d'un fruit savoureux après les +fatigues et les enivrements de la journée. Il se plaisait à voir ses +désirs attisés par une longue attente: afin de les rendre plus vifs, il +délaissait Naam, et concentrait toutes ses pensées de la nuit sur un seul +objet. Il échauffait son cerveau de toutes les privations qu'un amour +noble impose aux âmes consciencieuses, mais qu'un calcul réfléchi lui +suggérait dans son propre intérêt. Habitué à de rapides conquêtes, hardi +jusqu'à l'insolence avec les femmes faciles, flatteur insinuant et menteur +effronté avec les timides, il ne s'était jamais obstiné à la poursuite de +celles qui pouvaient lui opposer une longue résistance: il les haïssait et +feignait de les dédaigner. C'était donc la première fois de sa vie qu'il +faisait vraiment la cour à une femme, et le respect qu'il s'imposait était +un raffinement de volupté où son être, plongé tout entier, trouvait +l'oubli de ses fautes et une sorte de sécurité magique, comme si l'auréole +de pureté qui ceignait le front d'Argiria eût banni les esprits des +ténèbres et combattu les malignes influences. + +Argiria, effrayée de son amour, n'osait se dire encore qu'elle était +vaincue, et s'imaginait que, tant qu'elle ne l'aurait pas avoué clairement +à Soranzo, elle pourrait encore se raviser. + +Un soir ils étaient assis ensemble à l'une des extrémités de la grande +galerie du palais Memmo; cette galerie, comme toutes celles des palais +vénitiens, traversait le bâtiment dans toute sa largeur, et était percée à +chaque bout de trois grandes fenêtres. Il commençait à faire nuit, et la +galerie n'était éclairée que par une petite lampe d'argent posée au pied +d'une statue de la Vierge. La signora Memmo s'était retirée dans sa +chambre, dont la porte donnait sur la galerie, afin de laisser les deux +fiancés causer librement. Tout en entretenant Argiria de son amour, Orio +s'était rapproché, et avait fini par se mettre à genoux devant elle. Elle +voulut le relever; mais lui, se saisissant de ses mains, les baisa avec +ardeur, et se mit à la regarder avec une ivresse silencieuse. Argiria, qui +avait appris à son tour à connaître le pouvoir de ses yeux, craignant de +se trop abandonner au trouble qu'ils produisaient en elle, détourna les +siens et les porta vers le fond de la galerie. Orio, qui avait vu plus +d'une femme agir de la sorte, attendit en souriant que sa fiancée reportât +ses regards sur lui. Il attendit en vain. Argiria continuait à tenir ses +yeux fixés du même côté, non plus comme si elle eût voulu éviter ceux de +son amant, mais comme si elle considérait attentivement quelque chose +d'étonnant. Elle semblait tellement absorbée dans cette contemplation que +Soranzo en fut inquiété. + +«Argiria, dit-il, regardez-moi.» + +Argiria ne répondit pas; il y avait dans sa physionomie quelque chose +d'inexplicable et de vraiment effrayant. + +«Argiria! répéta Soranzo d'une voix émue! Argiria! mon amour!» + +A ces mots, elle se leva brusquement et s'éloigna de lui avec effroi, mais +sans changer un instant la direction de ses regards. + +«Qu'est-ce donc?» s'écria Orio avec colère en se levant aussi. + +Et il se retourna vivement pour voir l'objet qui fixait d'une manière si +étrange l'attention d'Argiria. Alors il se trouva face à face avec +Ezzelin. A son tour, il devint horriblement pâle, et trembla un instant de +tous ses membres. Dans le premier moment, il avait cru voir le spectre qui +lui avait si souvent rendu de funèbres visites; mais le bruit que faisait +Ezzelin en avançant, et le feu qui brillait dans ses yeux, lui prouvèrent +qu'il n'avait pas affaire à une ombre. Le danger, pour être plus réel, +n'en était que plus grand; mais Soranzo, que la vue d'un fantôme aurait +fait tomber en syncope, se décida devant la réalité à payer d'audace, et, +s'avançant vers Ezzelin d'un air affectueux et empressé: + +«Cher ami! s'écria-t-il; est-ce vous? vous que nous croyions avoir perdu +pour jamais!» + +Et il étendit les bras comme pour l'embrasser. + +Argiria était tombée comme foudroyée aux pieds de son frère. Ezzelin la +releva et la tint serrée contre son coeur; mais devant l'embrassement +d'Orio, il recula saisi de dégoût, et, étendant son bras droit vers la +porte, il lui fit signe de sortir. Orio feignit de ne pas comprendre. + +«Sortez! dit Ezzelin d'une voix tremblante d'indignation, en jetant sur +lui un regard terrible. + +--Sortir! moi! Et pourquoi? + +--Vous le savez. Sortez, et vite. + +--Et si je ne le veux pas? continua Orio en reprenant son audace +accoutumée. + +--Ah! je saurai vous y contraindre, s'écria Ezzelin avec un rire amer. + +--Comment donc? + +--En vous démasquant. + +--On ne démasque que ceux qui se cachent. Qu'ai-je à cacher, seigneur +Ezzelin? + +--Ne lassez pas ma patience. Je veux bien, non pas vous pardonner, mais +vous laisser aller. Partez donc, et souvenez-vous que je vous défends de +jamais chercher à voir ma soeur. Sinon, malheur à vous! + +--Seigneur, si un autre que le frère d'Argiria m'avait tenu ce langage, il +l'aurait déjà payé de son sang. A vous, je n'ai rien à dire, si ce n'est +que je n'ai d'ordres à recevoir de personne, et que je méprise les +menaces. Je sortirai d'ici, non à cause de vous qui n'êtes pas le maître, +mais à cause de votre respectable tante, dont je ne veux pas troubler le +repos par une scène de violence. Quant à votre soeur, je ne renoncerai +certainement pas à elle, parce que nous nous aimons, parce que je me crois +digne d'être heureux par elle, et capable de la rendre heureuse. + +--Oserez-vous soutenir toujours et partout ce que vous avancez ici? + +--Oui, et de toutes les manières. + +--Alors venez ici demain avec votre oncle, le vénérable Francesco Morosini; +et nous verrons comment vous répondrez aux accusations que j'ai à porter +contre vous. Je n'aurai d'autres témoins que ma tante et ma soeur.» + +Orio fit un pas vers Argiria. + +«A demain!» lui dit-elle d'une voix tremblante. + +Orio se mordit les lèvres, et sortit à pas lents en répétant avec une +tranquillité superbe: + +«A demain!» + +«Jésus! Dieu d'amour! s'écria la signora Memmo sur le seuil de sa chambre, +j'ai entendu une voix que je croyais ne devoir plus jamais entendre! mon +Dieu, mon Dieu! qu'est-ce que je vois?... mon neveu! mon enfant! +Demandez-vous des prières?... Votre âme est-elle irritée contre nous?...» + +La bonne dame chancela, se retint contre le mur, et, près de tomber +évanouie, fut retenue par le bras d'Ezzelin. + +«Non, je ne suis point l'ombre de votre enfant; ma tante, ma soeur +bien-aimée, reconnaissez-moi, je suis votre Ezzelin. Mais, ô mon Dieu! +répondez-moi avant tout; car je ne sais si je dois bénir ou maudire +l'heure qui nous rassemble. Cet homme que je chasse d'ici est-il l'époux +d'Argiria? + +--Non, non! s'écria Argiria d'une voix forte, il ne l'eût jamais été! Un +voile funeste était sur mes yeux, mais... + +--Il est votre fiancé, du moins! dit Ezzelin en frémissant de la tête aux +pieds. + +--Non, non, rien! Je n'ai rien accordé, rien promis!... + +--Le lâche, l'infâme a osé me dire que vous vous aimiez!... + +--Il m'avait fait croire qu'il était innocent, et je... je le croyais +sincère; mais te voilà, mon frère, je n'aimerai que par ton ordre, je +n'aimerai que toi!...» + +Argiria cachait ses sanglots de douleur et de joie dans le sein de son +frère. + +Nous laisserons cette famille, à la fois heureuse et consternée, se livrer +à ses épanchements, et se raconter tout ce qui était arrivé de part et +d'autre depuis une séparation si cruelle. + +Orio, après avoir déployé ce courage désespéré, s'enfuit chez lui avec +l'assurance et l'empressement d'un homme qui aurait compté trouver un +expédient de salut dans la solitude. Mais toute sa force s'était réfugiée +dans ses muscles, et, en se sentant marcher avec tant de précipitation, il +s'imagina qu'il allait être assisté, comme autrefois, par une de ces +inspirations infernales qu'il avait dans les cas difficiles. Quand il se +trouva dans sa chambre, face à face avec lui-même, il s'aperçut que son +cerveau était vide, son âme consternée, sa position désespérée. Il le vit, +il se tordit les mains avec une angoisse inexprimable en s'écriant: «Je +suis perdu! + +--Qu'y a-t-il?» dit Naam en sortant du coin de l'appartement où son +existence semblait avoir pris racine. + +Orio n'avait pas coutume de s'ouvrir à Naam quand il n'avait pas besoin de +son dévouement. En cet instant, que pouvait-elle pour lui? Rien sans +doute. Mais la terreur d'Orio était si forte qu'il fallait qu'il cherchât +du secours dans une sympathie humaine. + +«Ezzelin est vivant! s'écria-t-il, et il me dénonce! + +--Appelle-le au combat, et tâche de le tuer, dit Naam. + +--Impossible! il n'acceptera le combat qu'après avoir parlé contre moi. + +--Va te réconcilier avec lui, offre-lui tous tes trésors. Adjure-le au nom +du Dieu très-grand! + +--Jamais! D'ailleurs il me repousserait. + +--Rejette toute la faute sur _les autres!_ + +--Sur qui? Sur Hussein, sur l'Albanais, sur mes officiers? On me demandera +où ils sont, et on ne me croira pas si je dis que l'incendie... + +--Eh bien! mets-toi à genoux devant ton peuple, et dis: J'ai commis une +grande faute et je mérite un grand châtiment. Mais j'ai fait aussi de +nobles actions et rendu de hauts services à mon pays; qu'on me juge. Le +bourreau n'osera pas porter ses mains sur toi; on t'enverra en exil, et +l'an prochain on aura besoin de toi, on te donnera un grand exploit à +faire. Tu seras victorieux, et ta patrie reconnaissante te pardonnera et +t'élèvera en gloire. + +--Naam, vous êtes folle, dit Orio avec angoisse, Vous ne comprenez rien +aux choses et aux hommes de ce pays. Vous ne sauriez donner un bon +conseil! + +--Mais je puis exécuter tes desseins. Dis-les-moi. + +--Et si j'en avais un seul, resterais-je ici un instant de plus? + +--La fuite nous reste, dit Naam. Partons! + +--C'est le dernier parti à prendre, dit Orio, car c'est tout confesser. +Écoute, Naam, il faudrait trouver un bon spadassin, un brave, un homme +habile et sûr. Ne connais-tu pas ici quelque renégat, quelque transfuge +musulman qui n'ait jamais entendu parler de moi, et qui, par considération +pour toi seule, moyennant une forte somme d'argent... + +--Tu veux donc encore assassiner? + +--Tais-toi! Baisse la voix. Ne prononce pas ici de tels mots, même dans ta +langue. + +--Il faut s'entendre pourtant. Tu veux qu'il meure, et que j'assume sur +moi toute la responsabilité, tout le danger? + +--Non! je ne le veux pas, Naam! s'écria Soranzo en la pressant dans ses +bras; car en cet instant l'air sombre de Naam l'effraya, et lui rappela +que ce n'était pas le moment de perdre son dévouement. + +--Ce que tu veux sera fait, dit Naam en se dirigeant vers la porte. + +--Arrête, non! ce serait pire que tout! dit Orio en l'arrêtant. Sa soeur +et sa tante m'accuseraient, et j'aurais eu l'air de craindre la vérité. +D'ailleurs je ne veux pas que tu t'exposes. Va, quitte-moi, Naam, mets ta +tête à l'abri des dangers qui menacent la mienne. Il en est temps encore, +fuis! + +--Je ne te quitterai jamais, tu le sais bien, répondit tranquillement +Naam. + +--Quoi! tu me suivrais même à la mort? Songe que tu seras accusée aussi +peut-être! + +--Que m'importe? dit Naam. Ai-je peur de la mort? + +--Mais résisterais-tu à la torture, Naam? s'écria Soranzo frappé d'une +nouvelle inquiétude. + +--Tu crains que je succombe à la souffrance et que je t'accuse? dit Naam +d'un ton froid et sévère. + +--Oh! jamais! s'écria-t-il avec une effusion forcée, toi le seul être qui +m'ait compris, qui m'ait aimé et qui souffrirait pour moi mille morts! + +--Tu dis qu'un coup de poignard est la seule ressource? dit Naam en +baissant la voix. + +Orio ne répondit pas. Il ne savait à quoi se décider. Ce moyen le tentait +et l'effrayait également. Il se perdit en projets plus inexécutables les +uns que les autres, puis sa tête s'égara. Il tomba dans une sorte +d'imbécillité. Naam le secoua sans pouvoir lui arracher une parole. Elle +sentit que ses mains étaient roides et glacées. Elle crut qu'il allait +mourir. Elle pensa que dans un moment d'égarement il avait avalé quelque +poison et qu'il ne s'en souvenait plus. Elle fit appeler le médecin. + +Barbolamo le trouva très-mal, et le tira de cette atonie par des excitants +qui produisirent une réaction terrible. Orio eut de violentes convulsions. +Le docteur, se rappelant alors que depuis longtemps il n'avait fait usage +de narcotique, et pensant que l'inefficacité de ces remèdes, causée +autrefois par l'abus, pouvait avoir cessé, se hasarda à lui administrer +une assez forte dose d'opium qui le calma sur-le-champ et l'endormit +profondément. Quand il le vit mieux, il le quitta; car la soirée était +fort avancée, et il avait encore des malades à voir avant de rentrer chez +lui. + +Naam veilla son maître avec anxiété pendant quelques instants, et, s'étant +assurée qu'il dormait bien, elle sentit retomber sur elle seule tout le +poids de cette horrible situation; c'était à elle de trouver un moyen d'en +sortir. Elle se promena avec agitation dans la chambre, recommandant son +âme à Dieu, sa vie au destin, et résolue à tout, plutôt que de laisser +périr celui qu'elle aimait. De temps en temps elle s'arrêtait devant ce +visage pâle et morne, qui semblait, dans sa prostration effrayante, un +cadavre sortant des mains du bourreau, et attendant celles qui devaient +l'ensevelir. Naam avait vu jadis Orio si prompt, si implacable dans ses +terribles résolutions, et maintenant il n'avait plus la force d'affronter +l'orage! Il lui abandonnait le soin de son salut! Naam prit son parti, fit +quelques préparatifs, ferma la porte avec précaution, sortit sans être vue, +et se perdit dans le dédale de ces rues étroites, obscures, mal +fréquentées, où deux personnes ne se rencontrent pas la nuit sans se +serrer chacune de son côté contre la muraille. + +«Maudite soit la mère qui m'a engendré! murmura Orio d'une voix creuse et +lugubre, en s'éveillant et en se tordant sur son lit pour secouer le +sommeil accablant étendu sur tous ses membres. Est-il possible que je ne +puisse jamais dormir comme les autres! Il faut que je sois assiégé de +visions épouvantables et que je m'agite comme un forcené durant mon +sommeil, ou bien il faut que je tombe là comme un cadavre, et qu'à mon +réveil je sente ce froid mortel et cette langueur qui ressemblent à une +agonie! Naam! quelle heure?» + +Naam ne répondit point. + +«Seul! s'écria Orio. Que se passe-t-il donc?» + +Il se dressa sur son lit, écarta ses rideaux d'un main tremblante, vit les +premières lueurs du matin pénétrer dans sa chambre, et promena des regards +hébétés autour de lui, cherchant à retrouver le souvenir des événements de +la veille. Enfin l'horrible vérité lui revint à l'esprit, d'abord comme un +rêve sinistre, et bientôt comme une certitude accablante. Orio resta +quelques instants brisé, et sans concevoir la pensée de détourner le coup +qui le menaçait. Enfin il se jeta à bas de son lit et se mit à courir +comme un fou autour de sa chambre. «C'est impossible! c'est impossible! se +disait-il, je n'en suis pas là! je ne suis pas abandonné à ce point par la +destinée! + +»Misérable! s'écria-t-il en se parlant à lui-même et en se laissant tomber +sur une chaise, est-ce ainsi que tu sais maintenant faire face à +l'adversité? Une pierre tombe à tes pieds, et au lieu de te tenir pour +averti et de fuir, ou d'agir d'une façon quelconque, tu te couches, tu +t'endors, et tu attends que l'édifice entier s'écroule sur ta tête! Tu es +donc devenu une bête brute, ou tes ennemis ont donc jeté sur toi un +maléfice! Damné médecin! s'écria-t-il en voyant sur sa table la fiole +d'opium dont on lui avait fait avaler une partie, ah! tu étais d'accord +avec eux pour m'ôter mes forces et me jeter dans l'impuissance! Toi aussi, +tu me le payeras, infâme! crains que mon jour ne vienne à moi aussi! Mon +jour! Hélas! sortirai-je de cette nuit horrible qui s'est étendue sur moi? +Voyons! que faire? Ah! la force m'a manqué au moment où j'en avais besoin! +Je n'ai pas été inspiré lorsqu'une vive résolution eût pu me sauver. Il +fallait, dès que mon ennemi est entré dans cette galerie Memmo, feindre de +le prendre pour un démon, m'élancer sur lui, lui enfoncer mon poignard +dans la poitrine... Cet homme ne doit pas être difficile à tuer; il a reçu +tant de coups déjà!... Et puis, j'aurais joué la folie; on m'eût soigné +comme on a déjà fait, on m'eût plaint. J'aurais eu des remords; j'aurais +fait dire des messes pour son âme, et j'en aurais été quitte pour perdre +les bonnes grâces de la petite fille... Mais n'est-il pas encore possible +d'agir ainsi?... Oui, demain, pourquoi pas? J'irai à ce rendez-vous. +J'irai en jouant la fureur; je le provoquerai; je l'accuserai de quelque +infamie... Je dirai à Morosini qu'il avait séduit... non, qu'il avait +violé sa nièce; que je l'avais chassé honteusement, et que, par vengeance, +il a inventé ce tissu de mensonges... Je lui dirai de telles injures, je +lui ferai de telles menaces... D'ailleurs je lui cracherai au visage... +Alors il faudra bien qu'il mette la main sur son épée... Une fois là, il +est perdu; avant qu'il l'ait tirée du fourreau, la mienne sera dans sa +gorge... Et puis je me jetterai par terre en écumant, je m'arracherai les +cheveux, je serai fou. Le pis qui puisse m'arriver, c'est d'être envoyé en +exil pour quatorze ans; on sait ce que valent les quatorze années d'exil +d'un patricien. L'année suivante on a besoin de lui, on le rappelle... +Naam avait raison... Oui, voilà ce que je ferai... Mais si Ezzelin a déjà +parlé à sa tante et à sa soeur, si elles se portent mes accusatrices? Oh! +oui! Mais quelles preuves?... D'ailleurs il sera toujours temps de fuir. +Si je ne puis emporter tout mon or, j'irai trouver les pirates, +j'organiserai une flibuste sur un tout autre pied. Je ferai une magnifique +fortune en peu d'années, et j'irai, sous un nom supposé, la manger à +Cordoue ou à Séville, des villes de plaisir, dit-on. L'argent n'est-il pas +le roi du monde?... Allons, décidément le docteur a sagement agi en me +faisant dormir. Ce sommeil m'a retrempé; il m'a rendu toute mon énergie, +toutes mes espérances.» + +Orio se parlait ainsi à lui-même dans un accès d'énergie fébrile. Ses yeux +étaient fixes et brillants, ses lèvres pâles et tremblantes, ses mains +contractées sur ses genoux maigres et nus. Le _plus bel homme_ de Venise +était hideux, ainsi absorbé dans ses méchantes intentions et ses lâches +calculs. + +Tandis qu'il devisait de la sorte, une petite porte que recouvrait la +tapisserie s'ouvrit doucement, et Naam entra sans bruit dans la chambre. + +«C'est toi! Où donc étais-tu? dit Orio en la regardant à peine. Donne-moi +ma robe, je veux m'habiller, sortir!» + +Mais Orio se leva brusquement et resta immobile de surprise et d'épouvante +à l'aspect de Naam lorsqu'elle s'approcha de lui pour lui présenter sa +robe. Elle était plus pâle que l'aube qui se levait en cet instant. Sa +bouche avait une teinte livide, et ses yeux vitreux ressemblaient à ceux +d'un cadavre. + +«Pourquoi donc avez-vous du sang sur la figure?» dit Orio en reculant +d'effroi. + +Il s'imagina que, suivant les coutumes féroces de la police occulte de +Venise, Naam venait d'être prise par les familiers et soumise à la +torture. Peut-être avait-elle révélé... Orio la regardait avec un mélange +de haine et de terreur. + +«Comment ai-je eu l'imprudence de la laisser vivre? pensait-il. Il y a un +an que j'aurai dû la tuer? + +--Ne me demande pas ce qui est arrivé, dit Naam d'une voix éteinte, tu ne +dois pas le savoir. + +--Et je veux le savoir, moi? s'écria Orio furieux en la secouant avec une +colère brutale. + +--Tu veux le savoir? dit Naam avec une tranquillité dédaigneuse; +apprends-le à tes risques et périls. Je viens de tuer Ezzelin. + +--Ezzelin, tué? bien tué? bien mort?» s'écria Orio dans un accès de joie +insensée. Et serrant Naam contre sa poitrine, il fut pris d'un rire +convulsif qui le força de se rasseoir. «C'est là le sang d'Ezzelin? +disait-il en touchant les mains humides de Naam. Ce sang maudit a-t-il +coulé enfin jusqu'à la dernière goutte? Oh! cette fois il n'en réchappera +pas, dis? Tu ne l'as pas manqué, Naam? Oh! non! tu as la main ferme, et +ceux que tu frappes ne se relèvent plus! Tu l'as tué comme le pacha, dis? +Le même coup, au-dessous du coeur? Dis-moi? dis-moi, parle donc!... +Raconte-moi donc!..... Ah! c'était bien la peine de revenir à Venise! Il +n'en a pas joui longtemps de Venise! sa vengeance...» + +Et Orio recommença à rire affreusement. + +«Je l'ai frappé droit au coeur, dit Naam d'un air sombre, et je l'ai noyé +en même temps... + +--Le fer et l'eau! Bonne Venise! s'écria Orio; les beaux quais déserts +pour rencontrer un ennemi! Mais comment l'as-tu trouvé à cette heure? +Qu'as-tu fait pour le joindre? + +--J'ai pris mon luth et je suis allée en jouer sous la fenêtre de sa soeur; +j'ai joué obstinément jusqu'à ce que le frère ait été éveillé et m'ait +regardée par la fenêtre. Je me suis éloignée alors de quelques pas; mais +j'ai continué de jouer comme pour le braver. Il m'avait reconnue à mon +costume; c'est ce que je voulais. Il est sorti de sa maison, il s'est +approché de moi en me menaçant. Je me suis éloignée encore, mais en +continuant toujours de jouer du luth, et je me suis encore arrêtée. Il est +encore venu sur moi, et je me suis éloignée de nouveau. Alors, comme il +s'en retournait vers sa maison, je me suis mise à courir du même côté et à +jouer en me rapprochant toujours. La fureur lui est venue, et, croyant +sans doute que j'agissais ainsi par ton ordre, il a recommencé à courir +sur moi l'épée à la main. Je me suis fait poursuivre ainsi jusqu'à cet +endroit où le pavé de la rive cesse tout à coup, et où plusieurs marches +conduisent en tournant jusqu'au niveau de l'eau pour l'abordage des +gondoles. Il n'y avait là ni barque ni homme; pas le moindre bruit, pas la +moindre lumière. Je me suis cramponnée fortement à la petite colonne qui +termine la rampe, et j'ai attendu en me baissant qu'il vînt jusque-là. Il +y est venu, en effet; il s'est appuyé presque sur moi sans me voir, et +s'est penché sur l'eau pour chercher des yeux si quelque gondole m'avait +mise à l'abri de sa colère. Dans ce moment-là, j'ai arraché d'une main son +manteau, de l'autre je l'ai frappé. Il a voulu se débattre, lutter..., +mais son pied avait glissé sur les marches humides; il perdait l'équilibre; +je l'ai poussé, et il a roulé au fond de l'eau. Voilà comme les choses se +sont passées.» + +La voix de Naam s'éteignit, et un frisson passa par tout son corps. + +«Au _fond_, dit Soranzo d'un air inquiet, tu n'en es pas sûre; tu as pris +la fuite? + +--Je n'ai pas pris la fuite, dit Naam en se ranimant; je suis restée +penchée sur l'eau jusqu'à ce que l'eau fût redevenue aussi unie que la +surface d'un miroir. Alors j'ai arraché aux pierres humides de la rive une +poignée d'herbes marines, et j'ai lavé et nettoyé les marches couvertes de +sang. Il n'y avait personne, et il ne s'y est fait aucun bruit. Je suis +restée cachée dans l'angle d'un mur: j'ai entendu marcher. On venait du +palais Memmo. J'ai quitté doucement mon poste et j'ai marché +jusqu'ici. + +--Tu auras eu peur? Tu auras couru? + +--Je suis venue lentement, je me suis arrêtée plusieurs fois, j'ai regardé +autour de moi; personne ne m'a vue, personne ne m'a suivie. Je n'ai pas +même éveillé les échos des pavés. J'ai fait mille détours. J'ai mis plus +d'une heure à venir du palais Memmo jusqu'ici. Es-tu tranquille? es-tu +content? + +--O Naam, ô admirable fille! ô âme trois fois trempée au feu de l'enfer! +s'écria Orio; viens dans mes bras, ô toi qui m'as deux fois sauvé!» + +Mais Orio oublia de serrer Naam dans ses bras; une idée subite venait de +glacer l'élan de sa reconnaissance... + +«Naam, lui dit-il après quelques instants de silence, durant lesquels elle +le contempla avec une inquiétude farouche, vous avez fait une insigne +folie, un crime gratuit. + +--Comment dis-tu? répondit Naam de plus en plus sombre. + +--Je dis que vous avez pris sur vous de faire une action dont toutes les +conséquences vont retomber sur moi! Ezzelin assassiné, on ne manquera pas +de m'accuser. Ce meurtre sera l'aveu de tous les torts qu'il m'impute, et +qu'il a déjà racontés à sa tante et à sa soeur. Puis j'aurai un assassinat +de plus sur le corps, et je ne vois pas comment ce surcroît d'embarras +peut me soulager. Que la foudre du ciel t'écrase, misérable bête féroce! +Tu étais si pressée de boire le sang que tu ne m'a seulement pas +consulté.» + +Naam reçut cet outrage avec un calme apparent qui enhardit Soranzo. + +«Vous m'aviez dit de chercher un assassin, dit-elle, un homme sûr et +discret qui ne connût point la main qui le faisait agir, ou qui pour de +l'argent gardât le silence. J'ai fait mieux. J'ai trouvé quelqu'un qui ne +veut d'autre récompense que de vous voir délivré de vos ennemis, quelqu'un +qui a su frapper ferme et avec prudence, quelqu'un que vous ne pouvez pas +craindre et qui se livrera de lui-même aux lois de votre pays si on vous +accuse. + +--Je l'espère, dit Orio. Vous voudrez bien vous rappeler que je ne vous ai +rien commandé; car vous en avez menti, je ne vous ai rien commandé du +tout. + +--Menti! moi, menti! dit Naam d'une voix tremblante. + +--Menti par la gorge! menti comme un chien! s'écria Orio dans un accès de +fureur grossière, mouvement d'irritation toute maladive et qu'il ne +pouvait réprimer, quoique peut-être il sentît bien au fond de lui-même que +ce n'était pas le moment de s'y livrer. + +--C'est vous qui mentez, reprit Naam d'un ton méprisant et en croisant ses +bras sur sa poitrine. J'ai commis pour vous des crimes que je déteste, +puisqu'il vous plaît d'appeler ainsi les actes qu'on fait pour vous, +lorsqu'ils ne vous semblent plus utiles; et quant à moi, je hais le sang, +et j'ai subi l'esclavage chez les Turcs sans songer à faire pour mon salut +ce que j'ai fait ensuite pour le vôtre. + +--Dites que c'était pour vous sauver vous-même, s'écria Orio, et que ma +présence vous a tout d'un coup donné le courage qui jusque-là vous avait +manqué. + +--Je n'ai jamais manqué de courage, reprit Naam, et vous qui m'insultez +après de telles choses et dans un pareil moment, voyez le sang qui est sur +mes mains! C'est le sang d'un homme, et c'est le troisième homme dont moi, +femme, j'ai pris la vie pour sauver la vôtre! + +--Aussi vous l'avez prise lâchement et comme une femme peut le faire. + +--Une femme n'est point lâche quand elle peut tuer un homme, et un homme +n'est point brave quand il peut tuer une femme. + +--Eh bien! j'en tuerai deux!» s'écria Soranzo, que ce reproche acheva de +rendre furieux. Et cherchant son épée, il allait s'élancer sur Naam, +lorsque trois coups violents ébranlèrent la porte du palais. + +«Je n'y suis pas, s'écria Soranzo à ses valets, qui étaient déjà levés et +qui parcouraient les galeries. Je n'y suis pour personne. Quel est donc +l'insolent mercenaire qui vient frapper à une pareille heure de manière à +réveiller le maître du logis? + +--Seigneur, dit en pâlissant un valet qui s'était penché à la fenêtre de +la galerie, c'est un messager du conseil des Dix! + +--Déjà! dit Orio entre ses dents. Ces limiers de malheur ne dorment donc +pas non plus?» + +Il rentra dans sa chambre d'un air égaré. Il avait jeté son épée par terre +en entendant frapper; Naam, debout; les bras croisés dans son attitude +favorite, calme, et regardant avec mépris cette arme qu'Orio avait osé +lever sur elle et qu'elle ne daignait pas prendre la peine de ramasser. + +Orio sentit en cet instant l'insigne folie qu'il avait faite en irritant +ce confident de tous ses secrets. Il se dit que, quand on avait réussi à +apprivoiser un lion par la douceur, il ne fallait plus tenter de le +réduire par la force: il essaya de lui parler avec tendresse et l'engagea +à se cacher. Il voulut même l'y contraindre quand il vit qu'elle feignait +de ne pas l'entendre. Tout fut inutile, menaces et prières. Naam voulut +attendre de pied ferme les affiliés du terrible tribunal. Ils ne se firent +pas attendre longtemps. Devant eux toutes les portes s'étaient ouvertes, +et les serviteurs, consternés, les avaient amenés jusqu'à la chambre de +leur maître. Derrière eux marchait un groupe d'hommes armés, et la sombre +gondole flanquée de quatre sbires attendait à la porte. + +«Messer Pier Orio Soranzo, j'ai ordre de vous arrêter, vous et ce jeune +homme votre serviteur, et tous les gens de votre maison, dit le chef des +agents. Veuillez me suivre. + +--J'obéis, dit Orio d'un ton hypocrite. Jamais le pouvoir sacré qui vous +enrôle ne trouvera en moi ni résistance ni crainte; car je respecte son +auguste omnipotence, et j'ai confiance en son infaillible sagesse. Mais je +veux ici faire une déclaration, premier hommage rendu à la vérité, qui +sera mon guide austère en tout ceci. Je vous prie donc de prendre acte de +ce que je vais révéler devant vous et devant tous mes serviteurs. J'ignore +pour quelle cause vous venez m'arrêter, et je ne puis présumer que vous +sachiez les choses que je vais dire. C'est à cause de cela précisément que +je veux éclairer la justice et l'aider dans son rigoureux exercice. Ce +serviteur, que vous prenez pour un jeune homme, est femme... Je l'ignorais, + et tous ceux qui sont ici l'ignoraient également. Elle vient de rentrer +ici tout à l'heure en désordre, le visage et les mains ensanglantés, comme +vous la voyez. Pressée par mes questions et effrayée de mes menaces, elle +m'a avoué son sexe et confessé qu'elle venait d'assassiner le comte +Ezzelin, parce qu'elle l'a reconnu pour le guerrier chrétien qui a tué son +amant dans la mêlée, à l'affaire de Coron, il y a deux ans.» + +L'agent fit sur-le-champ écrire la déclaration de Soranzo. Cette formalité +fut remplie avec l'impassible froideur qui caractérisait tous les hommes +affiliés au tribunal des Dix. Tandis qu'on écrivait, Orio, s'adressant à +Naam dans sa langue, lui expliqua ce qu'il venait de dire aux agents, et +l'engagea à se conformer à son plan. + +«Si je suis inculpé, lui dit-il, nous sommes perdus tous les deux; mais, +si je me tire d'affaire, je réponds de ton salut. Crois en moi, et sois +ferme. Persiste à t'accuser seule. Avec de l'argent tout s'arrange dans ce +pays. Que je sois libre, et sur-le-champ tu seras délivrée; mais, si je +suis condamné, tu es perdue, Naam!...» + +Naam le regarda fixement sans répondre. Quelle fut sa pensée à cet instant +décisif? Orio s'efforça en vain de soutenir ce regard profond qui +pénétrait dans ses entrailles comme une épée. Il se troubla, et Naam +sourit d'une manière étrange. Après un instant de recueillement, elle +s'approcha du scribe, le toucha, et, le forçant de la regarder, elle lui +remit son poignard encore sanglant, lui montra ses mains rougies et son +front taché. Puis, faisant le geste de frapper et ensuite portant la main +sur sa poitrine, elle exprima clairement qu'elle était l'auteur du +meurtre. + +Le chef des agents la fit emmener à part, et Orio fut conduit à la gondole +et mené aux prisons du palais ducal. Tous les serviteurs du palais Soranzo +furent également arrêtés, le palais fermé et remis à la garde des préposés +de l'autorité. En moins d'une heure, cette habitation si brillante et si +riche fut livrée au silence, aux ténèbres et à la solitude. + +Orio avait-il bien sa tête lorsqu'il avait ainsi chargé Naam le premier et +improvisé cette fable? Non, sans doute: Orio était un homme fini, il faut +bien le dire. Il avait encore l'audace et le besoin de mentir; mais sa +ruse n'était plus que de la fausseté, son génie que de l'impudence. + +Cependant il n'avait pas parlé sans vraisemblance en disant à Naam qu'avec +de l'argent tout s'arrangeait à Venise. A cette époque de corruption et de +décadence, le terrible conseil des Dix avait perdu beaucoup de sa +fanatique austérité, les formes seules restaient sombres et imposantes; +mais, bien que le peuple frémît encore à la seule idée d'avoir affaire à +ces juges implacables, il n'était plus sans exemple qu'on repassât le pont +des Soupirs. + +Orio se flattait donc, sinon de rendre son innocence éclatante, du moins +d'embrouiller tellement sa cause qu'il fût impossible de le convaincre du +meurtre d'Ezzelin. Ce meurtre était, après tout, une grande chance de +salut, et toutes les accusations dont Ezzelin eût chargé Orio +disparaissaient pour faire place à une seule qu'il n'était pas impossible +peut-être de détourner. Si Naam persistait à assumer sur elle seule toute +la responsabilité de l'assassinat, quel moyen de prouver la complicité +d'Orio? + +Seulement Orio s'était trop pressé d'accuser Naam. Il eût dû commencer par +la prévenir et craindre la pénétration et l'orgueil de cette âme +indomptable. Il sentait bien l'énorme faute qu'il avait faite lorsqu'il +s'était laissé emporter, un instant auparavant, à un mouvement +d'ingratitude et d'aversion. Mais comment la réparer? on l'enfermait à +l'heure même, et on ne lui permettait aucune communication avec elle. + +Orio avait fait une autre faute bien plus grande sans s'en douter. La +suite vous le montrera. En attendant l'issue de cette fâcheuse affaire, +Orio résolut d'établir, autant que possible, des relations avec Naam. Il +demanda à voir plusieurs de ses amis, cette permission lui fut refusée; +alors il se dit malade et demanda son médecin. Peu d'heures après, +Barbolamo fut introduit auprès de lui. + +Le fin docteur affecta une grande surprise de trouver son opulent et +voluptueux client sur le grabat de la prison. Orio lui expliqua sa +mésaventure en lui faisant le même récit qu'il avait fait aux exécuteurs +de son arrestation; Barbolamo parut y croire et offrit avec grâce ses +services désintéressés à Orio. Ce qu'Orio voulait par-dessus tout, c'est +que le docteur lui procurât de l'argent; car, une fois muni de ce magique +talisman, il espérait corrompre ses geôliers, sinon jusqu'à réussir à +s'évader, du moins jusqu'à communiquer avec Naam, qui lui paraissait +désormais la clef de voûte par laquelle son édifice devait se soutenir ou +s'écrouler. Le docteur mit, avec une courtoisie sans égale, sa bourse, qui +était assez bien garnie, au service d'Orio; mais ce fut en vain que +celui-ci essaya de corrompre ses gardiens, il ne lui fut pas possible de +voir Naam. Plusieurs jours se passèrent pour Orio dans la plus grande +anxiété, et sans aucune communication avec ses juges. Tout ce qu'il put +obtenir, ce fut de faire passer à Naam des aliments choisis et des +vêtements. Le docteur s'y employa avec grâce et vint lui donner des +nouvelles de sa triste compagne. Il lui dit qu'il l'avait trouvée calme +comme à l'ordinaire, malade, mais ne se plaignant pas, et ne paraissant +pas seulement s'apercevoir qu'elle eût la fièvre, refusant tout +adoucissement à sa captivité et tout moyen de justification auprès de ses +juges: elle semblait, sinon désirer la mort, du moins l'attendre avec une +stoïque indifférence. + +Ces détails donnèrent un peu de calme à Soranzo, et ses espérances se +ranimèrent. Le docteur fut vivement frappé du changement que ces revers +inattendus avaient opéré en lui. Ce n'était plus le rêveur atrabilaire +qu'assiégeaient des visions funestes, et qui se plaignait sans cesse de la +longueur et de la pesanteur de la vie. C'était un joueur acharné qui, au +moment de perdre la partie, à défaut d'habileté, s'armait d'attention et +de résolution. Il était facile de voir que le joueur n'avait plus que de +misérables ressources, et que son obstination ne suppléait à rien. Mais il +semblait que cet enjeu, si méprisé jusque-là, eût pris une valeur +excessive au moment décisif. Les terreurs d'Orio s'étaient réalisées, et +ce qui prouva bien à Barbolamo que cet homme ignorait le remords, c'est +qu'il n'eut plus peur des morts dès qu'il eut affaire aux vivants. Son +esprit n'était plus occupé que des moyens de se soustraire à leur +vengeance: il s'était réconcilié avec lui-même dans le danger. + +Enfin, un jour, le dixième après son arrestation, Orio fut tiré de sa +cellule et conduit dans une salle basse du palais ducal, en présence des +examinateurs. Le premier mouvement d'Orio fut de chercher des yeux si Naam +était présente. Elle n'y était point. Orio espéra. + +Le docteur Barbolamo s'entretenait avec un des magistrats. Orio fut assez +surpris de le voir figurer dans cette affaire, et une vive inquiétude +commença à le troubler lorsqu'il vit qu'on le faisait asseoir, et qu'on +lui témoignait une grande déférence comme si on attendait de lui +d'importants éclaircissements. Orio, habitué à mépriser les hommes, se +demanda avec effroi s'il avait été assez généreux avec son médecin, s'il +ne l'avait pas quelquefois blessé par ses emportements; et il craignit de +ne l'avoir pas assez magnifiquement payé de ses soins. Mais, après tout, +quel mal pouvait lui faire cet homme auquel il n'avait jamais ouvert son +âme? + +L'interrogatoire procéda ainsi: + +«Messer Pier Orio Soranzo, patricien et citoyen de Venise, officier +supérieur dans les armées de la république, et membre du grand conseil, +vous êtes accusé de complicité dans l'assassinat commis le 16 juin 1686. +Qu'avez-vous à répondre pour votre défense? + +--Que j'ignore les circonstances exactes et les détails particuliers de +cet assassinat, répondit Orio, et que je ne comprends pas même de quelle +espèce de complicité je puis être accusé. + +--Persistez-vous dans la déclaration que vous avez faite devant les +exécuteurs de votre arrestation? + +--J'y persiste; je la maintiens entièrement et absolument. + +--Monsieur le docteur professeur Stefano Barbolamo, veuillez écouter la +lecture de l'acte qui a été dressé de votre déclaration en date du même +jour, et nous dire si vous la maintenez également.» + +Lecture fut faite de cet acte, dont voici la teneur: + +«Le 16 juin 1686, vers deux heures du matin, Stefano Barbolamo rentrait +chez lui, ayant passé la nuit auprès de ses malades. De sa maison, située +sur l'autre rive du canaletto qui baigne le palais Memmo, il vit +précisément en face de lui un homme qui courait et qui se baissa comme +pour se cacher derrière le parapet, à l'endroit où la rampe s'ouvre pour +un abordage ou _traguet_. Soupçonnant que cet homme avait quelque mauvais +dessein, le docteur, qui déjà était entré chez lui, resta sur le seuil, et, +regardant par sa porte entr'ouverte, de manière à n'être point vu, il vit +accourir un autre homme qui semblait chercher le premier, et qui descendit +imprudemment deux marches du traguet. Aussitôt celui qui était caché se +jeta sur lui et le frappa de côté. Le docteur entendit un seul cri; il +s'élança vers le parapet, mais déjà la victime avait disparu. L'eau était +encore agitée par la chute d'un corps. Un seul homme était debout sur la +rive, s'apprêtant à recevoir son ennemi à coups de poignard s'il +réussissait à surnager. Mais celui-ci était frappé à mort; il ne reparut +pas. + +«Le sang-froid et l'audace de l'assassin, qui, au lieu de fuir, s'occupait +à laver le sang répandu sur les dalles, étonnèrent tellement le docteur +qu'il résolut de l'observer et de le suivre. Masqué par un angle de mur, +il avait pu voir tous ses mouvements sans qu'il s'en doutât. Il longea les +maisons du quai, tandis que l'assassin longeait le quai opposé. Le docteur +avait pour lui l'avantage de l'ombre, et pouvait se glisser inaperçu, +tandis que la lune, se dégageant des nuages, éclairait en plein le +coupable. Ce fut alors que le docteur, n'étant plus séparé de lui que par +un canal fort resserré, reconnut distinctement, non pas seulement le +costume turc, mais encore la taille et l'allure du jeune musulman qui +depuis un an est attaché au service de messer Orio Soranzo. Ce jeune homme +se retirait sans se presser, et de temps en temps s'arrêtait pour regarder +s'il n'était pas suivi. Le docteur avait soin alors de s'arrêter aussi. Il +le vit s'enfoncer dans une petite rue. Alors le docteur se mit à courir +jusqu'au premier pont, et, gagnant de vitesse, il eut bientôt rejoint +Naama, mais toujours à une distance raisonnable, et il le suivit ainsi à +travers mille détours pendant près d'une heure, jusqu'à ce qu'enfin il le +vît rentrer au palais Soranzo. + +»Ayant par là acquis la certitude qu'il ne s'était pas trompé de +personnage, le docteur alla faire sa déclaration à la police, et de là, +tandis que l'on procédait sur-le-champ à l'arrestation de messer Orio et +de son serviteur, il retourna chez lui. Il trouva plusieurs hommes errant +et cherchant sur le quai d'un air fort affairé. L'un d'eux vint à lui, et +l'ayant reconnu tout de suite, car il commençait à faire jour, lui demanda +avec civilité, et en l'appelant par son nom, s'il n'avait pas vu ou +entendu quelque chose d'extraordinaire, un homme en fuite, ou un combat +sur son chemin, dans le quartier qu'il venait de parcourir. Mais le +docteur, au lieu de répondre, recula de surprise, et faillit tomber à la +renverse en voyant devant lui le spectre d'un homme qu'il croyait mort +depuis un an, et dont la perte douloureuse avait été pleurée par sa +famille. + +«Ne soyez ni étonné ni effrayé, mon cher docteur, dit le fantôme; je suis +votre fidèle client et ancien ami le comte Ermolao Ezzelin, que vous avez +peut-être eu la bonté de regretter un peu, et qui a échappé, comme par +miracle, à des malheurs étranges...» + +En cet endroit de la déposition du docteur, Orio se tordit les poings sous +son manteau. Ses yeux rencontrèrent ceux du docteur. Ils avaient +l'expression ironique et un peu cruelle de l'homme d'honneur déjouant les +ruses d'un scélérat. + +La lecture continua. + +«Le comte Ezzelin dit alors au docteur qu'il le verrait plus à loisir pour +lui parler de ses affaires; mais que, pour le moment, il le priait +d'excuser son inquiétude, et de l'aider à éclaircir un fait bizarre. Un +joueur de luth, qu'à son costume il avait cru reconnaître pour l'esclave +arabe de messer Orio Soranzo, était venu sous la fenêtre de la signora +Argiria, et avait semblé chercher à braver la défense du maître de la +maison, qui lui prescrivait du geste et de la voix d'aller faire de la +musique plus loin. Le comte Ezzelin, impatienté, était sorti et s'était +lancé à sa poursuite; mais, s'étant avisé qu'il était sans armes, et que +ce musicien pouvait bien être le provocateur d'un guet-apens (d'autant +plus que le comte avait de fortes raisons pour penser que messer Soranzo +lui tendrait quelque embûche), il était rentré pour prendre son épée. Au +moment où il passait la porte de son palais, son brave et fidèle serviteur +Danieli en sortait, et, inquiet de cette aventure, venait à son aide. +Danieli courut sur le joueur de luth. Pendant ce temps le comte rentra +dans une salle basse, et prit à la muraille une vieille épée, la première +qui lui tomba sous la main. Il fut retenu quelques instants par sa soeur +épouvantée, qui s'était jetée dans les escaliers, et qui tremblait pour +lui. Il eut quelque peine à se dégager; mais, s'étonnant de ne pas voir +revenir Danieli, il s'élança dans la même direction. Voyant cette rue +déserte et silencieuse, il avait pris à gauche, et avait couru et appelé +quelque temps sans succès. Enfin il était revenu sur ses pas; ses autres +serviteurs, s'étant levés, l'avaient aidé à chercher Danieli. L'un d'eux +prétendait avoir entendu une espèce de cri et la chute d'un corps dans +l'eau. C'était même ce qui l'avait éveillé et engagé à se lever, bien +qu'il ne sût pas de quoi il s'agissait. Tous les efforts du comte et de +ses serviteurs pour retrouver le bon Danieli avaient été inutiles. +Quelques traces de sang mal essuyées sur les marches du traguet leur +causaient une vive inquiétude. Le docteur raconta ce qu'il avait vu. On +reprit alors, avec la sonde, les recherches sur la rive. Mais au bout de +quelques heures on retrouva le corps de Danieli qui surnageait de l'autre +côté du canal.» + +«Ainsi, se dit Orio dévoré d'une rage intérieure, Naam s'est trompée, et +c'est moi qui me suis livré moi-même, en déclarant à la police que le coup +était destiné au comte Ezzelin.» + +Le docteur ayant confirmé sa déclaration, le comte Ezzelin fut introduit. + +«Monsieur le comte, dit le juge examinateur, vous avez annoncé que vous +aviez d'importantes déclarations à faire sur la conduite de messer Orio +Soranzo. C'est vous-même qui l'avez fait assigner à comparaître ici devant +vous, en notre présence. Veuillez parler. + +--Que vos seigneuries m'excusent pour un instant, dit Ezzelin, j'attends +un témoin que le conseil des Dix m'a autorisé à demander, et devant lequel +les dépositions que j'ai à faire doivent être enregistrées.» + +On présenta un siège au comte Ezzelin, et quelques instants se passèrent +dans le plus profond silence. Combien Soranzo dut être blessé dans son +orgueil en se voyant debout, devant son ennemi assis, au milieu d'un +auditoire impassible, et dans l'attente de quelque nouveau coup impossible +à détourner! + +Tourmenté d'une secrète angoisse, il résolut d'en sortir par un effort +d'effronterie. + +«J'avais cru, dit-il, que mon esclave Naama, ou plutôt Naam, car c'est le +nom qui convient à son sexe, assisterait à cette séance; ne me sera-t-il +pas accordé d'être confronté avec elle et d'invoquer le témoignage de sa +sincérité?» + +Personne ne répondit à cette interrogation. Orio sentit le froid de la +mort parcourir ses veines. Néanmoins il renouvela sa demande. Alors la +voix lente et sonore du conseiller examinateur lui répondit: + +«Messer Orio Soranzo, votre seigneurie devrait savoir qu'elle n'a aucune +espèce de questions à nous adresser, et nous aucune espèce de réponses à +lui faire. Les formes de la justice seront observées, dans cette cause, +avec l'indépendance et l'intégrité qui président à tous les actes du +conseil suprême.» + +En cet instant messer Barbolamo s'approcha du comte et lui parla à +l'oreille. Leurs regards à tous deux se portèrent en même temps sur Orio: +ceux du comte, pleins de cette complète indifférence qui est le dernier +terme du mépris; ceux du docteur, animés d'une énergie d'indignation qui +allait jusqu'à la moquerie impitoyable. Mille serpents rongeaient le sein +d'Orio. L'heure sonna, lente, égale, vibrante. Orio ne comprenait pas que +la marche du temps pût s'accomplir comme à l'ordinaire. La circulation +inégale et brisée de son sang dans ses artères semblait bouleverser +l'ordre accoutumé des instants par lesquels le temps se déroule et se +mesure. + +Enfin le témoin attendu fut introduit; c'était l'amiral Morosini. Il se +découvrit en entrant, mais ne salua personne et parla de la sorte: + +«L'assemblée devant laquelle je suis appelé à comparaître me permettra de +ne m'incliner devant aucun de ses membres avant de savoir qui est ici +l'accusateur ou l'accusé, le juge ou le coupable. Ignorant le fond de +cette affaire, ou du moins ne l'ayant apprise que par la voie incertaine +et souvent trompeuse de la clameur publique, je ne sais point si mon neveu +Orio Soranzo, ici présent, mérite de moi des marques d'intérêt ou de +blâme. Je m'abstiendrai donc de tout témoignage extérieur de déférence ou +d'improbation envers qui que ce soit, et j'attendrai que la lumière me +vienne, et que la vérité me dicte la conduite que j'ai à tenir.» + +Ayant ainsi parlé, Morosini accepta le siège qui lui fut offert, et +Ezzelin parla à son tour: + +«Noble Morosini, dit-il, j'ai demandé à vous avoir pour témoin de mes +paroles et pour juge de ma conduite en cette circonstance, où il m'est +également difficile de concilier mes devoirs de citoyen envers la +république et mes devoirs d'ami envers vous. Le ciel m'est témoin (et +j'invoquerais aussi le témoignage d'Orio Soranzo, si le témoignage d'Orio +Soranzo pouvait être invoqué!) que j'ai voulu, avant tout, m'expliquer +devant vous. Aussitôt après mon retour à Venise, me fiant à votre sagesse +et à votre patriotisme plus qu'à ma propre conscience, j'avais résolu de +me diriger d'après votre décision. Orio Soranzo ne l'a pas voulu; il m'a +contraint à le traîner sur la sellette où s'asseyent les infâmes; il m'a +forcé à changer le rôle prudent et généreux que j'avais embrassé, en un +rôle terrible, celui de dénonciateur auprès d'un tribunal dont les arrêts +austères ne laissent plus de retour à la compassion, ni de chances, au +repentir. J'ignore sous quel titre et sous quelles formes judiciaires je +dois poursuivre ce criminel. J'attends que les pères de la république, ses +plus puissants magistrats et son plus illustre guerrier me dictent ce +qu'ils attendent de moi. Quant à moi personnellement, je sais ce que j'ai +à faire: c'est de dire ici ce que je sais. Je désirerais que mon devoir +pût être accompli dans cette seule séance; car, en songeant à la rigueur +de nos lois, je me sens peu propre à l'office d'accusateur acharné, et je +voudrais pouvoir, après avoir dévoilé le crime, atténuer le châtiment que +je vais attirer sur la tête du coupable. + +--Comte Ezzelin, dit l'examinateur, quelle que soit la rigidité de notre +arrêt, quelque sévère que soit la peine applicable à certains crimes, vous +devez la vérité tout entière, et nous comptons sur le courage avec lequel +vous remplirez la mission austère dont vous êtes revêtu. + +--Comte Ezzelin, dit Francesco Morosini, quelque amère que soit pour moi +la vérité, quelque douleur que je puisse éprouver à me voir frappé dans la +personne de celui qui fut mon parent et mon ami, vous devez à la patrie et +à vous-même de dire la vérité tout entière. + +--Comte Ezzelin, dit Orio avec une arrogance qui tenait un peu de +l'égarement, quelque fâcheuses pour moi que soient vos préventions et de +quelque crime que les apparences me chargent, je vous somme de dire ici la +vérité tout entière.» + +Ezzelin ne répondit à Orio que par un regard de mépris. Il s'inclina +profondément devant les magistrats, et plus encore devant Morosini; puis +il reprit la parole: + + +«J'ai donc à livrer aujourd'hui à la justice et à la vengeance de la +république un de ses plus insolents ennemis. Le fameux chef des pirates +missolonghis, celui qu'on appelait l'_Uscoque_, celui contre qui j'ai +combattu corps à corps, et par les ordres duquel, au sortir des îles +Curzolari, j'ai eu tout mon équipage massacré et mon navire coulé à fond; +ce brigand impitoyable, qui a ruiné et désolé tant de familles, est ici +devant vous. Non-seulement j'en ai la certitude, l'ayant reconnu comme je +le reconnais en cet instant même, mais encore j'en ai acquis toutes les +preuves possibles. L'Uscoque n'est autre qu'Orio Soranzo.» + +Le comte Ezzelin raconta alors avec assurance et clarté tout ce qui lui +était arrivé depuis sa rencontre avec l'Uscoque à la pointe nord des îles +Curzolari, jusqu'à sa sortie de ces mêmes écueils, le lendemain. Il n'omit +aucune des circonstances de sa visite au château de San-Silvio, de la +blessure qu'avait au bras le gouverneur, et des signes de complicité qu'il +avait surpris entre lui et le commandant Léontio. Ezzelin raconta aussi ce +qui lui était arrivé, à partir de son dernier combat avec les pirates. Il +déclara que Soranzo n'avait pas pris part à ce combat, mais que le vieux +Hussein et plusieurs autres, qu'il avait vus la veille sur la barque de +l'Uscoque, n'avaient agi que par son ordre et sous sa protection. Nous +raconterons en peu de mots par quel miracle Ezzelin avait échappé à tant +de dangers. + +Épuisé de fatigue et perdant son sang par une large blessure, il avait été +porté à fond de cale sur la tartane du juif albanais. Là un pirate s'était +mis en devoir de lui couper la tête. Mais l'Albanais l'avait arrêté; et +s'entretenant avec cet homme dans la langue de leur pays, qu'heureusement +Ezzelin comprenait, il s'était opposé à cette exécution, disant que +c'était là un noble seigneur de Venise, et qu'à coup sûr, si on pouvait +lui sauver la vie, on tirerait de sa famille une forte rançon. + +«C'est bien, dit le pirate; mais vous savez que le gouverneur a menacé +Hussein de toute sa colère s'il ne lui apportait la tête de ce chef. +Hussein a donné sa parole et ne voudra pas se prêter à le garder +prisonnier. C'est trop risquer que d'entreprendre cette affaire. + +--Ce n'est rien risquer du tout, reprit le juif, si tu es prudent et +discret. Je m'engage à partager avec toi le prix du rachat. Prends +seulement le pourpoint de ce Vénitien, mets-le en pièces, et nous le +porterons au gouverneur de San-Silvio. Garde ici le prisonnier et ne +laisse entrer personne. Cette nuit nous le mettrons sur une barque, et tu +le conduiras en lieu sûr.» + +Le marché fut accepté. Ces deux hommes déshabillèrent Ezzelin; le juif +pansa sa plaie avec beaucoup d'art et de soin. La nuit suivante, il fut +conduit dans une île éloignée des Curzolari, et habitée seulement par des +pêcheurs et des contrebandiers qui donnèrent asile avec empressement au +pirate leur allié et à sa capture. Ezzelin passa plusieurs jours sur cet +écueil, où les soins les plus empressés lui furent prodigués. Lorsqu'il +fut hors de danger, on l'emmena plus loin encore; et enfin, à travers +mille fatigues et mille difficultés, on le conduisit dans une des îles de +l'Archipel qui était le quartier général adopté par les pirates depuis +l'arrivée de Mocenigo dans le golfe de Lépante. Là Ezzelin retrouva +Hussein et toute sa bande, et vécut près d'un an en esclave, refusant +obstinément le trafic de sa liberté et de faire passer de ses nouvelles à +Venise. + +Interrogé sur les motifs de cette conduite singulière, le comte répondit +avec une noblesse qui émut profondément Morosini et le docteur: + +«Ma famille est pauvre, dit-il, j'avais achevé de ruiner mon patrimoine en +perdant ma galère et mon équipage aux îles Curzolari. Il ne restait pour +ma rançon que la faible dot de ma jeune soeur et la modique aisance de ma +vieille tante. Ces deux femmes généreuses eussent donné avec empressement +tout ce qu'elles possédaient pour me délivrer, et l'insatiable juif, +refusant de croire qu'on pût allier à un grand nom un très-misérable +héritage, les eût dépouillées jusqu'à la dernière obole. Heureusement, il +avait à peine entendu prononcer mon nom, et j'avais réussi d'ailleurs à +lui faire croire qu'il s'était trompé, et que je n'étais point celui qu'il +avait pensé dérober à la haine de Soranzo. J'essayai de lui persuader que +je n'étais pas de Venise, mais de Gênes; et, tandis qu'il faisait +d'infructueuses recherches pour me trouver une famille et une patrie, je +songeais à m'évader et à conquérir ma liberté sans l'acheter. + +»Après bien des tentatives infructueuses, après des dangers sans nombre et +des revers dont le détail serait ici hors de propos, je parvins à fuir et +à gagner les côtes de Morée, où je reçus des garnisons vénitiennes secours +et protection. Mais je me gardai bien de me faire reconnaître, et je me +donnai pour un sous-officier fait prisonnier par les Turcs à la dernière +campagne. Je tenais à convaincre le traître Soranzo de ses crimes, et je +savais que, si le bruit de mon salut et de mon évasion lui arrivait, il se +soustrairait par la fuite à ma vengeance et à celle des lois de la patrie. + +»Je gagnai donc assez misérablement le littoral occidental de la Morée, et, +au moyen d'un modique prêt qui me fut loyalement fait, sur ma seule +parole, par quelques compatriotes, je parvins à m'embarquer pour Corfou. +Le petit bâtiment marchand sur lequel j'avais pris passage fut forcé de +relâcher à Céphalonie, et le capitaine voulut y séjourner une semaine pour +des affaires. Je conçus alors la pensée d'aller visiter les écueils de +Curzolari, désormais purgés de leurs pirates, et délivrés de leur funeste +gouverneur. Excusez, noble Morosini, la triste réflexion que je suis forcé +de faire pour expliquer cette fantaisie. J'avais vu là, pour la dernière +fois de ma vie, une personne dont la chaste et respectable amitié avait +rempli ma jeunesse de joies et de souffrances également sacrées dans mon +souvenir; j'éprouvais un douloureux besoin de revoir ces lieux témoins de +sa longue agonie et de sa mort tragique. Je ne trouvai plus qu'un monceau +de pierres à la place où j'avais éprouvé de si vives émotions, et celles +qui vinrent m'y assaillir furent si terribles, que j'ignore comment j'eus +la force d'y résister. Pendant plusieurs heures, j'errai parmi ces +décombres, comme si j'eusse espéré y trouver quelques vestiges de la +vérité; car, je dois le dire, des soupçons plus affreux, s'il est possible, +que les certitudes déjà acquises sur les crimes d'Orio Soranzo, +remplissaient mon esprit depuis le jour où j'avais appris l'incendie de +San-Silvio et le malheur que cet événement avait entraîné. Je gravissais +donc au hasard ces masses de pierres noircies, lorsque je vis venir, sur +un sentier du roc abandonné aux chèvres et aux cigognes, un vieux pâtre +accompagné de son chien et de son troupeau. Le vieillard, étonné de ma +persévérance à explorer cette ruine, m'observait d'un air doux et +bienveillant. Je fis d'abord peu d'attention à lui; mais, ayant jeté les +yeux sur son chien, je ne pus retenir un cri de surprise, et j'appelai +aussitôt cet animal par son nom. À ce nom de Sirius, le lévrier blanc qui +avait eu tant d'attachement pour votre infortunée nièce vint à moi en +boitant et me caressa d'un air mélancolique. Cette circonstance engagea la +conversation entre le pâtre et moi. + +«Vous connaissez donc ce pauvre chien? me dit-il. Sans doute vous êtes de +ceux qui vinrent ici avec le commandant d'escadre Mocenigo? C'est un +véritable miracle que l'existence de Sirius, n'est-ce pas, mon officier?» + +«Je le priai de me l'expliquer. Il me raconta que le lendemain de +l'incendie du château, vers le matin, comme il s'approchait par curiosité +des décombres, il avait entendu de faibles gémissements qui semblaient +partir des pierres amoncelées. Il avait réussi à déblayer un amas de ces +pierres, et il avait dégagé le malheureux animal d'une sorte de cachot +qu'un accident fortuit de l'éboulement lui avait, pour ainsi dire, jeté +sur le corps sans l'écraser. Il respirait encore; mais il avait une patte +engagée sous un bloc et brisée: le pâtre souleva le bloc, emporta le +lévrier, le soigna et le guérit. Il avoua qu'il l'avait caché; car il +craignait que les gens de l'escadre n'en prissent envie, et il se sentait +beaucoup d'affection pour lui. + +«Ce n'est pas tant à cause de lui, ajouta-t-il, qu'à cause de sa maîtresse, +qui était si bonne et si belle, et qui, plusieurs fois, était venue au +secours de ma misère. Rien ne m'ôtera de la pensée qu'elle n'est pas morte +par l'effet d'un malheureux hasard, mais bien plutôt par celui d'une +méchante volonté! Mais, ajouta encore le vieux pâtre, il n'est peut-être +pas prudent pour un pauvre homme, même quand l'île est abandonnée, le +château détruit et la rive déserte, de parler de ces choses-là.» + +--Il est bien nécessaire d'en parler, cependant, dit Morosini d'une voix +altérée, en interrompant, par l'effet d'une forte préoccupation, le récit +d'Ezzelin; mais il est nécessaire de n'en pas parler à la légère et sur de +simples soupçons; car ceci est encore plus grave et plus odieux, s'il est +possible, que tout le reste. + +--Il est présumable, reprit l'examinateur, que le comte Ezzelin a des +preuves à l'appui de tout ce qu'il avance. Nous l'engageons à poursuivre +son récit sans se laisser troubler par aucune observation, de quelque part +qu'elle vienne.» + +Ezzelin étouffa un soupir. + +«C'est une rude tâche, dit-il, que celle que j'ai embrassée. Quand la +justice ne peut réparer le mal commis, son rôle est tout amertume et pour +celui qui la rend et pour ceux qui la reçoivent. Je poursuivrai néanmoins +et remplirai mon devoir jusqu'au bout. Pressé par mes questions, le vieux +pâtre me raconta qu'il avait vu souvent la signora Soranzo durant son +séjour à San-Silvio. Il avait, sur le revers du rocher, un coin de terre +où il cultivait des fleurs et des fruits; il les lui portait, et recevait +d'elle de généreuses aumônes. Il la voyait dépérir, et il ne doutait pas, +d'après ce qu'il avait recueilli des propos des serviteurs du château, +qu'elle ne fût pour son époux un objet de haine ou de dédain. Le jour qui +précéda l'incendie du château, il la vit encore: elle paraissait mieux +portante, mais fort agitée. «Écoute, lui dit-elle, tu vas porter cette +boîte au lieutenant de vaisseau Mezzani;» et elle prit sur sa table un +petit coffre de bronze, qu'elle lui mit presque dans les mains. Mais elle +le lui retira aussitôt, et, changeant d'avis, elle lui dit: «Non! tu +pourrais payer ce message de ta vie; je ne le veux pas. Je trouverai un +autre moyen...» Et elle le renvoya sans lui rien confier, mais en le +chargeant d'aller trouver le lieutenant et de lui dire de venir la voir +tout de suite. Le vieillard fit la commission. Il ignore si le lieutenant +se rendit à l'ordre de la signora Giovanna. Le lendemain, l'incendie avait +dévoré le donjon, et Giovanna Morosini était ensevelie sous les ruines.» + +Ezzelin se tut. + +«Est-ce là tout ce que vous avez à dire, seigneur comte? lui dit +l'examinateur. + +--C'est tout. + +--Voulez-vous produire vos preuves? + +--Je ne suis point venu ici, dit Ezzelin, en me vantant de produire les +preuves de la vérité; j'y suis venu pour dire la vérité telle qu'elle est, +telle que je la possède en moi. Je ne songeais point à amener Orio Soranzo +au pied de ce tribunal lorsque j'ai acquis la certitude de ses crimes. En +revenant à Venise, je ne voulais que le chasser de ma maison, de ma +famille, et remettre son sort entre les mains de l'amiral. Vous m'avez +sommé de dire ce que je savais, je l'ai fait; je l'affirmerai par serment, +et j'engagerai mon honneur à le soutenir désormais envers et contre tous. +Orio Soranzo pourra soutenir le contraire, il pourra fort bien affirmer +par serment que j'en ai menti. Votre conscience jugera, et votre sagesse +prononcera qui de lui ou de moi est un imposteur et un lâche. + +--Comte Ezzelin, dit Morosini, le conseil des Dix fera de votre assertion +l'appréciation qu'il jugera convenable. Quant à moi, je n'ai pas de +jugement à formuler dans cette affaire, et quelque douloureuses que soient +mes impressions personnelles, je saurai les renfermer, puisque l'accusé +est dans les mains de la justice. Je dois seulement me constituer en +quelque sorte son défenseur jusqu'à ce que vous m'ayez, sous tous les +rapports, ôté le courage de le faire. Vous avez avancé une autre +accusation que j'ai à peine la force de rappeler, tant elle soulève en moi +de souvenirs amers et de sentiments douloureux. Je dois vous demander, +malgré ce que vous venez de dire, si vous avez une preuve matérielle à +fournir de l'attentat dont, selon vous, mon infortunée nièce aurait été +victime? + +--Je demande la permission de répondre au noble Morosini, dit Stefano +Barbolamo en se levant; car cette tâche m'appartient, et c'est d'après mes +conseils et mes instances, je dirai plus, c'est sous ma garantie, que le +comte Ezzelin a raconté ce qu'il avait appris du vieux pâtre de Curzolari. +Sans doute ceci prouverait peu de chose, isolé de tout le reste; mais la +suite de l'examen prouvera que c'est un fait de haute importance. Je +demande à ce qu'on enregistre seulement toutes les circonstances de ce +récit, et à ce qu'on procède au reste de l'examen.» + +Le juge fit un signe, et une porte s'ouvrit; la personne qu'on allait +introduire se fit attendre quelques instants. Orio s'assit brusquement au +moment où elle parut. + +C'était Naam; le docteur regardait Orio très-attentivement. + +«Puisque Vos Excellences passent à l'examen du troisième chef d'accusation, +dit-il, je demande à être entendu sur un fait récent qui dénouera +certainement tout le noeud de cette affaire, et qui seul pouvait m'engager, +ainsi que je l'ai fait depuis quelques jours, à me porter l'adversaire de +l'accusé. + +--Parlez, dit le juge: cette séance, consacrée à l'examen des faits, +appelle et accueille toute espèce de révélation. + +--Avant-hier, dit Barbolamo, messer Orio Soranzo, que depuis plusieurs +jours je voyais en qualité de médecin, ainsi que sa complice, me témoigna +un grand dégoût de la vie, et me supplia de lui procurer du poison, afin, +disait-il, que, si le mensonge et la haine triomphaient du bon droit et de +la vérité, il pût se soustraire aux lenteurs d'un supplice indigne en tout +cas d'un patricien. Ne pouvant me délivrer de son obsession, mais ne +m'arrogeant pas le droit de soustraire un accusé à la justice des lois, +j'allai lui chercher une poudre soporifique, et l'assurai que quelques +grains de cette poudre suffiraient pour le délivrer de la vie. Il me fit +les plus vifs remercîments, et me promit de n'attenter à ses jours +qu'après la décision du tribunal. + +«Vers le soir, je fus appelé par l'intendant des prisons à porter mes +soins à la fille arabe Naam, la complice d'Orio. Le geôlier, étant rentré +dans son cachot quelques heures après lui avoir porté son repas, l'avait +trouvée plongée dans un sommeil léthargique, et l'on craignait qu'elle +n'eût tenté de s'empoisonner. Je la trouvai en effet endormie par l'effet +bien appréciable d'un narcotique. J'examinai ses aliments, et je trouvai +dans son breuvage le reste de la poudre que j'avais donnée à messer +Soranzo. Je pris des informations, et je sus par le geôlier que chaque +jour messer Soranzo envoyait à Naam des aliments plus choisis que ceux de +la prison, et une certaine boisson préparée avec du miel et du citron, +dont elle avait l'habitude. Moi-même je m'étais prêté, avec la permission +de l'intendant, à porter à la captive ces adoucissements au régime de la +prison, réclamés par son état fébrile. Pour m'assurer du fait, je portai +le fond du vase à l'apothicaire qui m'avait vendu la poudre; il l'analysa +et constata que c'était la même. J'ai fait constater aussi les +circonstances de l'envoi de cette boisson à Naam par son maître; et il +résulte de tout ceci que messer Orio Soranzo, craignant sans doute quelque +révélation fâcheuse de la part de son esclave, a voulu l'empoisonner et se +servir de moi à cet effet: ce dont je lui sais le plus grand gré du monde; +car la méfiance et l'antipathie que je ressentais pour lui, depuis le +premier jour où j'ai eu l'honneur de le voir, sont enfin justifiées, et ma +conscience n'est plus en guerre avec mon instinct. Je ne me justifierai +pas auprès de messer Orio de l'espèce d'animosité que depuis hier je porte +contre lui dans cette affaire; peu m'importe ce qu'il en pense. Mais +auprès de vous, noble et vénéré seigneur Morosini, je tiens à ne point +passer pour un homme qui s'acharne sur les vaincus, et qui se plaît à +fouler aux pieds ceux qui tombent. Si, dans cette circonstance, je me suis +investi d'un rôle tout à fait contraire à mes goûts et à mes habitudes, +c'est que j'ai failli être pris pour complice d'un nouveau crime de messer +Soranzo, et qu'entre le rôle de dupe de l'imposture et celui de vengeur de +la vérité, j'aime encore mieux le dernier. + +--Tout ceci, s'écria Orio, tremblant et un peu égaré, est un tissu de +mensonges et d'atrocités, ourdi par le comte Ezzelin pour me perdre. Si +cette pauvre créature que voici, ajouta-t-il en montrant Naam, pouvait +entendre ce qui se dit autour d'elle et à propos d'elle, si elle pouvait y +répondre, elle me justifierait de tout ce qu'on m'impute; et, quoique +souillée d'un crime qui m'ôte une grande partie de la confiance que +j'avais en elle, j'oserais encore invoquer son témoignage... + +--Vous êtes libre de l'invoquer,» dit le juge. + +Orio s'adressa alors en arabe à Naam, et l'adjura de le disculper. Elle +garda le silence et ne tourna même pas la tête vers lui. Il sembla qu'elle +ne l'eût pas entendu. + +«Naam, dit le juge, vous allez être interrogée; voudrez-vous cette fois +nous répondre, ou êtes-vous réellement dans l'impossibilité de le faire? + +--Elle ne peut, dit Orio, ni répondre aux paroles qui lui sont adressées +ni les comprendre. Je ne vois point ici d'interprète, et, si vos +seigneuries le permettent, je lui transmettrai... + +--Ne prends pas cette peine, Orio, dit Naam d'une voix ferme et dans un +langage vénitien très-intelligible. Il faut que tu sois bien simple, +malgré toute ton habileté, pour croire que, depuis un an que j'habite +Venise, je n'ai pas appris à comprendre et à parler la langue qu'on parle +à Venise. J'ai eu mes raisons pour te le cacher, comme tu as eu les +tiennes pour agir avec moi ainsi que tu l'as fait. Écoute, Orio, j'ai +beaucoup de choses à te dire, et il faut que je te les dise devant les +hommes, puisque tu as détruit la sécurité de nos tête-à-tête, puisque ta +méfiance, ton ingratitude et ta méchanceté ont brisé la pierre de ce +sépulcre où je m'étais ensevelie avec toi.» + +En parlant ainsi, Naam, que son état de faiblesse autorisait à rester +assise, était appuyée sur le dossier d'une stalle en bois placée à quelque +distance d'Orio. Son coude soutenait nonchalamment sa tête, et elle se +tournait à demi vers Soranzo pour lui parler, comme on dit, par-dessus +l'épaule; mais elle ne daignait pas se tourner entièrement de son côté ni +jeter les yeux sur lui. Il y avait dans son attitude quelque chose de si +profondément méprisant, qu'Orio sentit le désespoir s'emparer de lui, et +il fut tenté de se lever et de se déclarer coupable de tous les crimes, +pour en finir plus vite avec toutes ces humiliations. + +Naam poursuivit son discours avec une tranquillité effrayante. Ses yeux, +creusés par la fièvre, semblaient de temps en temps céder à un reste de +sommeil léthargique. Mais sa volonté semblait aussitôt faire un effort, et +les éclairs d'un feu sombre succédaient à cet abattement. + +«Orio, dit-elle sans changer d'attitude, je t'ai beaucoup aimé, et il fut +un temps où je te croyais si grand, que j'aurais tué mon père et mes +frères pour te sauver. Hier encore, malgré le mal que je t'ai vu commettre +et malgré tout celui que j'ai commis pour toi, il n'est pas de juges +impitoyables, il n'est pas de bourreaux avides de sang et de tortures qui +eussent pu m'arracher un mot contre toi. Je ne t'estimais plus, je ne te +respectais plus; mais je t'aimais encore, du moins je te plaignais; et, +puisqu'il me fallait mourir, je n'eusse pas voulu t'entraîner avec moi +dans la tombe. Aujourd'hui est bien différent d'hier; aujourd'hui je te +hais et je te méprise, tu sais pourquoi. Allah me commande de te punir, et +tu seras puni sans que je te plaigne. + +»Pour toi, j'ai assassiné mon premier maître, le pacha de Patras. C'était +la première fois que je répandais le sang. Un instant je crus que mon sein +allait se briser et ma tête se fendre. Tu m'as reproché depuis d'être +lâche et féroce; que cette accusation retombe sur ta tête! + +»Je t'ai sauvé cette fois de la mort, et bien d'autres fois depuis; +lorsque tu combattais contre tes compatriotes, à la tête des pirates, je +t'ai fait un rempart de mon corps, et bien souvent ma poitrine sanglante a +paré les coups destinés à l'invincible Uscoque. + +»Un soir tu m'as dit: + +«Mes complices me gênent; je suis perdu si tu ne m'aides à les anéantir.» +J'ai répondu: «Anéantissons-les.» Il y avait deux matelots intrépides, qui +t'avaient cent fois fait voler sur les ondes dans la tempête, et qui, +chaque nuit, t'avaient ramené au seuil de ton château avec une fidélité, +une adresse et une discrétion au-dessus de tout éloge et de toute +récompense. Tu m'as dit: «Tuons-les;» et nous les avons tués. Il y avait +Mezzani et Léontio, et Frémio le renégat, qui avaient partagé tes exploits +dangereux, et qui voulaient partager tes riches dépouilles. Tu m'as dit: +«Empoisonnons-les;» et nous les avons empoisonnés. Il y avait des +serviteurs, des soldats, des femmes qui eussent pu s'apercevoir de tes +desseins et interroger les cadavres. Tu m'as dit: «Effrayons et dispersons +tous ceux qui dorment sous ce toit;» et nous avons mis le feu au château. + +»J'ai participé à toutes ces choses avec la mort dans l'âme, car les +femmes ont horreur du sang répandu. J'avais été élevée dans une riante +contrée, parmi de tranquilles pasteurs, et la vie féroce que tu me faisais +mener ressemblait aussi peu aux habitudes de mon enfance que ton rocher nu +et battu des vents ressemblait aux vertes vallées et aux arbres embaumés +de ma patrie. Mais je me disais que tu étais un guerrier et un prince, et +que tout est permis à ceux qui gouvernent les hommes et leur font la +guerre. Je me disais qu'Allah place leur personne sur un roc escarpé, où +ils ne peuvent gravir qu'en marchant sur beaucoup de cadavres, et où ils +ne se maintiendraient pas longtemps s'ils ne renversaient au fond des +abîmes tous ceux qui essayent de s'élever jusqu'à eux. Je me disais que le +danger ennoblit le meurtre et le pillage, et qu'après tout, tu avais assez +exposé ta vie pour avoir le droit de disposer de celle de tes esclaves +après la victoire. Enfin, j'essayais de trouver grand, ou du moins +légitime, tout ce que tu commandais; et il en eût toujours été ainsi, si +tu n'avais pas tué ta femme. + +»Mais tu avais une femme belle, chaste et soumise. Elle eût été digne, par +sa beauté, de la couche d'un sultan; elle était digne, par sa fidélité, de +ton amour, et, par sa douceur, de l'amitié et du respect que j'avais pour +elle. Tu m'avais dit: «Je la sauverai de l'incendie. J'irai d'abord à elle, +je la prendrai dans mes bras, je la porterai sur mon navire.» Et je te +croyais, et je n'aurais jamais pensé que tu fusses capable de +l'abandonner. + +»Cependant, non content de la livrer aux flammes, et craignant sans doute +que je ne volasse à son secours, tu as été la trouver et lu l'as frappée +de ton poignard. Je l'ai vue baignée dans son sang, et je me suis dit: +L'homme qui s'attaque à ce qui est fort est grand, car il est brave; +l'homme qui brise ce qui est faible est méprisable, car il est lâche; et +j'ai pleuré ta femme, et j'ai juré sur son cadavre que, le jour où tu +voudrais me traiter comme elle, sa mort serait vengée. + +»Cependant je t'ai vu souffrir, j'ai cru à tes larmes, et je t'ai +pardonné. Je t'ai suivi à Venise; je t'ai été fidèle et dévouée comme le +chien l'est à celui qui le nourrit, comme le cheval l'est à celui qui lui +passe le mors et la bride. J'ai dormi à terre, en travers de ta porte, +comme la panthère au seuil de l'antre où reposent ses petits. Je n'ai +jamais adressé la parole à un autre que toi; je n'ai jamais fait entendre +une plainte, et mon regard même ne t'a jamais adressé un reproche. Tu as +rassemblé dans ton palais des compagnons de débauche; tu t'es entouré +d'odalisques et de bayadères. Je leur ai présenté moi-même les plats d'or, +et j'ai rempli leurs coupes du vin que la loi de Mahomet me défendait de +porter à mes lèvres. J'ai accepté tout ce qui te plaisait, tout ce qui te +semblait nécessaire ou agréable. La jalousie n'était pas un sentiment fait +pour moi. Il me semblait, d'ailleurs, avoir changé de sexe en changeant +d'habit. Je me croyais ton frère, ton fils, ton ami; et, pourvu que tu me +traitasses avec amitié, avec confiance, je me trouvais heureuse. + +»Tu as voulu te remarier; tu as eu le tort de me le cacher. Je savais déjà +la langue que tu me croyais incapable de jamais apprendre. Je savais tout +ce que tu faisais. Je ne t'aurais jamais contrarié dans ton projet; +j'eusse aimé et respecté ta femme, je l'eusse servie comme ma patronne +légitime, car on la disait aussi belle, aussi chaste, aussi douce que la +première. Et si elle eût été perfide, si elle eut manqué à ses devoirs en +tramant quelque complot contre toi, je t'aurais aidé à la faire mourir. +Cependant tu me craignais, et tu entourais tes nouvelles amours d'un +mystère outrageant pour moi. Je t'observais, et je ne te disais +rien. + +»Ton ennemi est revenu. Je l'avais vu une seule fois; je ne pouvais ni +l'aimer ni le haïr. J'aurais été portée à l'estimer, parce qu'il était +brave et malheureux. Mais il était forcé de te chasser de chez sa soeur, +il était forcé de t'accuser et de te perdre; j'étais forcée de te délivrer +de lui. Tu m'as dit de chercher un bravo pour l'assassiner; je ne me suis +fiée qu'à moi-même, et j'ai voulu l'assassiner. J'ai frappé le serviteur +pour le maître; mais je l'ai frappé comme tu n'aurais pas su le frapper +toi-même, tant tu es déchu et affaibli, tant tu crains maintenant pour ta +vie. Au lieu de me savoir gré de ce nouveau crime, commis pour toi, tu +m'as outragée en paroles, tu as levé la main pour me frapper. Un instant +de plus, et je te tuais. Mon poignard était encore chaud. Mais, la +première colère apaisée, je me suis dit que tu étais un homme faible, usé, +égaré par la peur de mourir; je t'ai pris en pitié, et, sachant qu'il me +fallait mourir moi-même, n'ayant aucun espoir, aucun désir de vivre, j'ai +refusé de t'accuser. J'ai subi la torture. Orio! cette torture qui te +faisait tant peur pour moi, parce que tu croyais qu'elle m'arracherait la +vérité. Elle ne m'a pas arraché un mot; et, pour récompense, tu as voulu +m'empoisonner hier. Voilà pourquoi je parle aujourd'hui. J'ai tout +dit.» + +En achevant ces mots, Naam se leva, jeta sur Orio un seul regard, un +regard d'airain; puis, se tournant vers les juges: + +«Maintenant, vous autres, dit-elle, faites-moi mourir vite. C'est tout ce +que je vous demande.» + +Le silence glacial, qui semblait au nombre des institutions du terrible +tribunal, ne fut interrompu que par le bruit des dents de Soranzo qui +claquaient dans sa bouche. Morosini fit un grand effort pour sortir de +l'abattement où l'avait plongé ce récit, et, s'adressant au docteur: + +«Cette jeune fille, lui dit-il, a-t-elle quelque preuve à fournir de +l'assassinat de ma nièce? + +--Votre seigneurie connaît-elle cet objet? dit le docteur en lui +présentant un petit coffret de bronze artistement ciselé, portant le nom +et la devise des Morosini. + +--C'est moi qui l'ai donné à ma nièce, dit l'amiral. La serrure est +brisée. + +--C'est moi qui l'ai brisée, dit Naam, ainsi que le cachet de la lettre +qu'il contient. + +--C'était donc vous qui étiez chargée de le remettre au lieutenant +Mezzani? + +--Oui, c'était elle, répondit le docteur; elle l'a gardé, parce que, d'un +côté, elle savait que Mezzani trahissait la république et n'était pas dans +les intérêts de la signora Giovanna, et parce que, de l'autre, Naam se +doutait bien que ce coffret contenait quelque chose qui pouvait perdre +Soranzo. Elle cacha ce gage, pensant que plus tard la signora Giovanna le +lui demanderait. Celle-ci avait toute confiance dans Naam, et sans doute +elle croyait que cette lettre vous parviendrait. Naam vous l'eût remise si +elle n'eût craint de nuire à Soranzo en le faisant. Mais elle a gardé le +gage comme un précieux souvenir de cette rivale qui lui était chère. Elle +l'a toujours porté sur elle, et c'est hier seulement, en se convaincant de +la tentative d'empoisonnement faite sur elle par Orio, qu'elle a brisé le +cachet de la lettre, et qu'après l'avoir lue elle me l'a remise.» + +L'amiral voulut lire la lettre. Le juge examinateur la lui demanda en +vertu de ses pouvoirs illimités. Morosini obéit; car il n'était point de +tête si puissante et si vénérée dans l'État qui ne fût forcée de se +courber sous la puissance des Dix. Le juge prit connaissance de la lettre, +et la remit ensuite à Morosini qui la lut à son tour; quand il l'eut finie, +il en recommença la lecture à haute voix, disant qu'il devait cette +satisfaction à l'honneur d'Ezzelin, et ce témoignage d'abandon complet à +Orio. + +La lettre contenait ce qui suit: + +«Mon oncle, ou plutôt mon père bien-aimé, je crains que nous ne nous +retrouvions pas en ce monde. Des projets sinistres s'agitent autour de moi, + des intentions haineuses me poursuivent. J'ai fait une grande faute en +venant ici sans votre aveu. J'en serai peut-être trop sévèrement punie. +Quoi qu'il arrive, et quelque bruit qu'on vienne à faire courir sur moi, +je n'ai pas le plus léger tort à me reprocher envers qui que ce soit, et +cette pensée me donne l'assurance de braver toutes les menaces et +d'accepter la mort suspendue sur ma tête. Dans quelques heures peut-être +je ne serai plus. Ne me pleurez pas. J'ai déjà trop vécu; et si +j'échappais à cette périlleuse situation, ce serait pour aller m'ensevelir +dans un cloître loin d'un époux qui est l'opprobre de la société, l'ennemi +de son pays, l'Uscoque en un mot! Dieu vous préserve d'avoir à ajouter, +quand vous lirez cette lettre, l'assassin de votre fille infortunée» + +GIOVANNA MOROSINI, + +qui jusqu'à sa dernière heure vous chérira et vous bénira comme un père.» + +Ayant achevé cette lecture, Morosini quitta sa place, et porta la lettre +sur le bureau des juges; puis il les salua profondément, et se mit en +devoir de se retirer. + +«Votre seigneurie se constituera-t-elle le défenseur de son neveu Orio +Soranzo? dit le juge. + +--Non, messer, répondit gravement Morosini. + +--Votre seigneurie n'a-t-elle rien à ajouter aux révélations qui ont été +faites ici, soit pour charger, soit pour alléger le sort des accusés? + +--Rien, messer, répondit encore Morosini. Seulement, s'il m'est permis +d'émettre un voeu personnel, j'implore l'indulgence des juges pour cette +jeune fille que l'ignorance de la vraie religion et les moeurs barbares de +sa race ont poussé à des crimes que son coeur généreux désavoue.» + +Le juge ne répondit point. Il salua le général, qui se tourna vers le +comte Ezzelin et lui serra fortement la main. Il en fit autant pour le +docteur et sortit précipitamment sans jeter les yeux sur son neveu. Au +moment où la porte s'ouvrait pour le laisser sortir, le chien favori +d'Ezzelin qui s'impatientait de ne pas voir son maître, s'élança dans la +salle, malgré les archers qui s'efforçaient de le chasser. C'était un +grand lévrier blanc, qui ne marchait que sur trois pattes. Il courut +d'abord vers son maître; mais, rencontrant Naam sur son chemin, il partit +la reconnaître, et s'arrêta un instant pour la caresser. Puis, apercevant +Orio, il s'élança vers lui avec fureur, et il fallut qu'Ezzelin le +rappelât avec autorité pour l'empêcher de lui sauter à la gorge. + +«Et toi aussi, tu m'abandonnes, Sirius! dit Orio. + +--Et lui aussi te condamne!» dit Naam. + +Le juge fit un signe, Orio fut emmené par les sbires, la porte intérieure +du palais ducal se referma sur lui. Il ne la repassa jamais, on n'entendit +jamais parler de lui. + +On vit un moine sortir le lendemain matin des prisons. On présuma qu'une +exécution avait eu lieu dans la nuit. + +Naam fut condamnée à mort séance tenante. Elle écouta son arrêt et +retourna au cachot avec une indifférence qui confondit tous les +assistants. Le docteur et le comte se retirèrent consternés de son sort; +car, malgré le meurtre de Danieli, ils ne pouvaient s'empêcher d'admirer +son courage et de s'intéresser à elle. + +Naam ne reparut pas plus qu'Orio dans Venise. + +Cependant on assure que son arrêt ne reçut pas d'exécution. Un des juges +examinateurs, frappé de sa beauté, de sa sauvage grandeur d'âme et de son +indomptable fierté, avait conçu pour elle une passion violente, presque +insensée. Il risqua, dit-on, son rang, sa réputation et sa vie, pour la +sauver. S'il faut en croire de sourdes rumeurs, il descendit la nuit dans +son cachot et lui offrit de lui conserver la vie à condition qu'elle +serait sa maîtresse, et qu'elle consentirait à vivre éternellement cachée +dans une maison de campagne aux environs de Venise. + +Naam refusa d'abord. + +Cet incurable désespoir, ce profond mépris de la vie exaltèrent de plus en +plus la passion du juge. Naam était bien, en effet, la maîtresse idéale +d'un inquisiteur d'État! Il la pressa tellement qu'elle lui répondit enfin: + +«Une seule chose me réconcilierait avec la vie: ce serait l'espoir de +revoir le pays où je suis née. Si tu veux t'engager avec moi à m'y +renvoyer dans un an, je consens à être ton esclave jusque-là. Puisqu'il +faut que je subisse l'esclavage ou la mort, je choisis l'esclavage à +condition que je conquerrai ainsi ma liberté.» + +Le traité fut accepté. Le bourreau chargé de conduire Naam dans une +gondole fermée au canal des _Mairane_, là où se faisaient les noyades, +s'apprêtait à lui passer le sac fatal, lorsque six hommes masqués et armés +jusqu'aux dents, conduisant une barque légère, se jetèrent sur lui et lui +enlevèrent sa victime. + +On fit de grands commentaires sur cet événement, on alla jusqu'à croire +qu'Orio s'était échappé et qu'il avait fui avec sa complice en pays +étranger. D'autres pensèrent que Morosini, touché de l'attachement de Naam +pour sa nièce, l'avait soustraite à la rigueur des lois. La vérité ne fut +jamais bien connue. + +Seulement on prétend que, l'année suivante, il se passa des choses +étranges à la maison de campagne du juge. Une sorte de fantôme la hantait +et remplissait d'effroi tous les environs. Le juge semblait avoir de rudes +démêlés avec le lutin, et on l'entendait parler d'une voix suppliante, +tandis que l'autre criait d'un ton de menace: + +«Si tu ne veux pas tenir ta parole, je te conseille de me tuer; car je +vais aller me livrer aux juges. J'ai rempli mes engagements, c'est à toi +de remplir les tiens.» + +Les bonnes femmes du pays en conclurent que le terrible juge avait fait un +pacte avec le diable. L'inquisition s'en serait mêlée, si tout à coup le +bruit n'eût cessé et si la maison du juge ne fût redevenue +tranquille. + +Environ cinq ans après ces événements, un groupe d'honnêtes bourgeois +prenait le café sous une tente dressée sur la rive des Esclavons. Une +famille patricienne qui venait de faire quelques tours de promenade le +long du quai, se rembarqua un peu au-dessous du café, et la gondole +s'éloigna lentement. + +«Pauvre signora Ezzelin! dit un des bourgeois en la suivant des yeux; elle +est encore bien pâle, mais elle a l'air parfaitement raisonnable. + +--Oh! elle est très-bien guérie! reprit un autre bourgeois. Ce brave +docteur Barbolamo, qui l'accompagne partout, est un si habile médecin et +un ami si dévoué! + +--Elle était donc vraiment folle? dit un troisième. + +--Une folie douce et triste, reprit le premier. La perte et le retour +inattendu de son frère le comte Ezzelin lui avaient fait une si grande +impression que pendant longtemps elle n'a pas voulu croire qu'il fût +vivant: elle le prenait pour un spectre, et s'enfuyait quand elle le +voyait. Absent, elle le pleurait sans cesse; présent, elle avait peur de +lui. + +--Certes! ce n'est pas là la vraie cause de son mal, dit le second +bourgeois. Est-ce que vous ne savez pas qu'elle allait épouser Orio +Soranzo au moment où il a disparu par là?» + +En parlant ainsi, le citoyen de Venise indiquait d'un geste significatif +le canal des prisons qui coulait à deux pas de la tente. + +«A telles enseignes, reprit un autre interlocuteur, que, dans sa folie, +elle se faisait habiller de blanc, et pour bouquet de noces mettait à son +corsage une branche de laurier desséchée. + +--Qu'est-ce que cela signifiait? dit le premier. + +--Ce que cela signifiait? je m'en vais vous le dire. La première femme +d'Orio Soranzo avait été amoureuse du comte Ezzelin; elle lui avait donné +une branche de laurier en lui disant: Quand la femme que Soranzo aimera +portera ce bouquet, Soranzo mourra. La prédiction s'est vérifiée. Ezzelin +a donné le bouquet à sa soeur et Soranzo s'est évaporé comme tant +d'autres. + +--Et que le doge n'ait rien dit et ne se soit pas inquiété de son neveu! +voilà ce que je ne conçois pas! + +--Le doge? le doge n'était dans ce temps-là que l'amiral Morosini; et +d'ailleurs qu'est-ce qu'un doge devant le conseil des Dix? + +--Par le corps de saint Marc! s'écria un brave négociant qui n'avait +encore rien dit, tout ce que vous dites là me rappelle une rencontre +singulière que j'ai faite l'an passé pendant mon voyage dans l'Yemen. +Ayant fait ma provision de café à Moka même, il m'avait pris fantaisie de +voir la Mecque et Médine. + +»Quand j'arrivai dans cette dernière ville, on faisait les obsèques d'un +jeune homme qu'on regardait dans le pays comme un saint, et dont on +racontait les choses les plus merveilleuses. On ne savait ni son nom ni +son origine. Il se disait Arabe et semblait l'être; mais sans doute il +avait passé de longues années loin de sa patrie; car il n'avait ni ami ni +famille dont il pût ou dont il voulût se faire reconnaître. Il paraissait +adolescent, quoique son courage et son expérience annonçassent un âge plus +viril. + +»Il vivait absolument seul, errant sans cesse de montagne en montagne, et +ne paraissant dans les villes que pour accomplir des oeuvres pieuses ou de +saints pèlerinages. Il parlait peu, mais avec sagesse; il ne semblait +prendre aucun intérêt aux choses de la terre et ne pouvait plus goûter +d'autres joies ni ressentir d'autres douleurs que celles d'autrui. Il +était expert à soigner les malades, et, quoiqu'il fût avare de conseils, +ceux qu'il donnait réussissaient toujours à ceux qui les suivaient, comme +si la voix de Dieu eût parlé par sa bouche. On venait de le trouver mort, +prosterné devant le tombeau du prophète. Son cadavre était étendu au seuil +de la mosquée; les prêtres et tous les dévots de l'endroit récitaient des +prières et brûlaient de l'encens autour de lui. Je jetai les yeux, en +passant, sur ce catafalque. Quelle fut ma surprise lorsque je reconnus... +devinez qui? + +--Orio Soranzo? s'écrièrent tous les assistants. + +--Allons donc! je vous parle d'un adolescent! C'était ni plus ni moins que +ce beau page qu'on appelait Naama; vous savez? celui qui suivait toujours +et partout messer Orio Soranzo, sous un costume si riche et si bizarre! + +--Voyez un peu! dit le premier bourgeois, il y avait beaucoup de mauvaises +langues qui disaient que c'était une femme!» + +FIN DE L'USCOQUE. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Uscoque, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'USCOQUE *** + +***** This file should be named 13592-8.txt or 13592-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/5/9/13592/ + +Produced by Carlo Traverso, Christian Bréville and PG Distributed +Proofreaders Europe. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Uscoque + +Author: George Sand + +Release Date: October 4, 2004 [EBook #13592] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'USCOQUE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Christian Breville and PG Distributed +Proofreaders Europe. This file was produced from images generously +made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr + + + + + +"Je crois, Lelio, dit Beppa, que nous avons endormi le digne Asseim Zuzuf. + +--Toutes nos histoires l'ennuient, dit l'abbe. C'est un homme trop grave +pour s'interesser a des sujets aussi frivoles. + +--Pardonnez-moi, repondit le sage Zuzuf. Dans mon pays, on aime les contes +avec passion; dans nos cafes, nous avons nos conteurs comme ici vous avez +vos improvisateurs. Leurs recits sont tour a tour en prose et en vers. +J'ai vu le poete anglais les ecouter des soirees entieres. + +--Quel poete anglais? demandai-je. + +--Celui qui a fait la guerre avec les Grecs, et qui a fait passer dans les +langues d'Europe l'histoire de Phrosine et plusieurs autres traditions +orientales, dit Zuzuf. + +--Je parie qu'il ne sait pas le nom de lord Byron! s'ecria Beppa. + +--Je le sais fort bien, repondit Zuzuf. Si j'hesite a le prononcer, c'est +que je n'ai jamais pu le dire devant lui sans le faire sourire. Il parait +que je le prononce tres-mal. + +--Devant lui! m'ecriai-je; vous l'avez donc connu? + +--Beaucoup, a Athenes principalement. C'est la que je lui ai raconte +l'histoire de _l'Uscoque_>, qu'il a ecrite en anglais sous le titre du +_Corsaire_ et de _Lara_. + +--Comment, mon cher Zuzuf, dit Lelio, c'est vous qui etes l'auteur des +poemes de lord Byron? + +--Non, repondit le Corcyriote sans se derider le moins du monde a cette +plaisanterie, car il a tout a fait change cette histoire, dont au reste je +ne suis pas l'auteur, puisque c'est une histoire veritable. + +--Eh bien! vous allez la raconter, dit Beppa. + +--Mais vous devez la savoir, repondit-il, car c'est plutot une histoire +venitienne qu'un conte oriental. + +--J'ai oui dire, reprit Beppa, qu'il avait pris le sujet de _Lara_ dans +l'assassinat du comte Ezzelino, qui fut tue de nuit, au traguet de +San-Miniato, par une espece de renegat, du temps des guerres de Moree. + +--Ce n'est donc pas le meme, dit Lelio, que ce celebre et farouche +Ezzelin... + +--Qui peut savoir, dit l'abbe, quel est cet Ezzelin, et surtout ce Conrad? +Pourquoi chercher une realite historique au fond de ces belles fictions de +la poesie? Ne serait-ce pas les deflorer? Si quelque chose pouvait +affaiblir mon culte pour lord Byron, ce seraient les notes +historico-philosophiques dont il a cru devoir appuyer la vraisemblance de +ses poemes. Heureusement personne ne lui demande plus compte de ses +sublimes fantaisies, et nous savons que le personnage le plus historique +de ses epopees lyriques, c'est lui-meme. Grace a Dieu et a son genie, il +s'est peint dans ces grandes figures. Et quel autre modele eut pu poser +pour un tel peintre? + +--Cependant, repris-je, j'aimerais a retrouver, dans quelque coin obscur +et oublie, les materiaux dont il s'est servi pour batir ses grands +edifices. Plus ils seraient simples et grossiers, plus j'admirerais le +parti qu'il en a su tirer. De meme que j'aimerais a rencontrer les femmes +qui servirent de modele aux vierges de Raphael. + +--Si vous etes curieux de savoir quel est le premier corsaire que Byron +ait songe a celebrer sous le nom de Conrad et de Lara, je pense, dit +l'abbe, qu'il nous sera facile de le retrouver; car je sais une histoire +qui a des rapports frappants avec les aventures de ces deux poemes. C'est +probablement la meme, cher Asseim, que vous racontates au poete anglais, +lorsque vous fites amitie avec lui a Athenes? + +--Ce doit etre la meme, repondit Zuzuf. Or, si vous la savez, racontez-la +vous-meme; vous vous en tirerez mieux que moi. + +--Je ne le pense pas, dit l'abbe. J'en ai oublie la meilleure partie, ou, +pour mieux dire, je ne l'ai jamais bien sue. + +--Nous la raconterons donc a nous deux, dit Zuzuf. Vous m'aiderez pour la +partie qui s'est passee a Venise, et moi, de mon cote, pour celle qui +s'est passee en Grece." + +La proposition fut acceptee, et les deux amis, prenant alternativement la +parole, se disputant parfois sur des noms propres, sur des dates et sur +des details que l'abbe, historien scrupuleux, traitait d'apocryphes, +tandis que le Levantin, epris du romanesque avant tout, faisait bon marche +des anachronismes et des fautes de topographie, l'_Histoire de l'Uscoque_ +nous arriva enfin par lambeaux. Je vais essayer de les recoudre, sauf a +etre trahi en beaucoup d'endroits par ma memoire, et a n'etre pas aussi +authentique que l'abbe Panorio pourrait le desirer s'il relisait ces +pages. Mais, heureusement pour nous, nos pauvres contes ont paru dignes de +l'index de Sa Saintete (ce dont, a coup sur, personne n'eut jamais ete +s'aviser), et Sa Majeste l'empereur d'Autriche, _qu'on ne s'attendait +guere_ non plus _a voir en cette affaire_, faisant executer a Venise tous +les index du pape, il n'y a pas de danger que mon conte y arrive et y +recoive le plus petit dementi. + +"D'abord qu'est-ce qu'un Uscoque? demandai-je au moment ou l'honnete Zuzuf +essuyait sa barbe et ouvrait la bouche pour commencer son recit. + +--Ignorant! dit l'abbe. Le mot _uscocco_ vient de _scoco_, lequel, en +langue dalmate, signifie transfuge. L'origine et les diverses fortunes des +Uscoques occupent une place importante dans l'histoire de Venise. Je vous +y renvoie. Il vous suffira de savoir maintenant que les empereurs et les +princes d'Autriche se servirent souvent de ces brigands pour defendre les +villes maritimes contre les entreprises des Turcs. Pour se dispenser de +payer cette terrible garnison, qui ne se fut pas contentee de peu, +l'Autriche fermait les yeux sur leurs pirateries; et les Uscoques +faisaient main basse sur tout ce qu'ils rencontraient dans l'Adriatique, +ruinaient le commerce de la republique, et desolaient les provinces +d'Istrie et de Dalmatie. Ils furent longtemps etablis a Segna, au fond du +golfe de Carnie, et, retranches la derriere de hautes montagnes et +d'epaisses forets, ils braverent les efforts reiteres qu'on fit pour les +detruire. Vers 1615, un traite conclu avec l'Autriche les livra enfin sans +appui a la vengeance des Venitiens, et le littoral de l'Italie en fut +purge. Les Uscoques cesserent donc de faire un corps, et, forces de se +disperser, ils se repandirent dans toutes les mers, et grossirent le +nombre des flibustiers qui, de tout temps et en tous lieux, ont fait la +guerre au commerce des nations. Longtemps encore apres l'expulsion de +cette race feroce et brutale entre toutes celles qui vivent de meurtre et +de rapine, le nom d'Uscoque demeura en horreur dans notre marine militaire +et marchande. Et c'est ici l'occasion de vous faire remarquer la distance +qui existe entre le titre de corsaire donne par lord Byron a son heros, et +celui d'uscoque que portait le notre. C'est a peu pres celle qui separe +les bandits de drame et d'opera moderne des voleurs de grands chemins, les +aventuriers de roman des chevaliers d'industrie; en un mot, la fantaisie +de la realite. Ce n'est pas que notre Uscoque ne fut, comme le corsaire +Conrad, de bonne maison et de bonne compagnie. Mais il a plu au poete d'en +faire un grand homme au denoument; et il n'en pouvait etre autrement, +puisque, n'en deplaise a notre ami Zuzuf, il avait oublie peu a peu le +personnage de son conte athenien pour ne plus voir dans Conrad que lord +Byron lui-meme. Quant a nous, qui voulons nous soumettre a la verite de la +chronique et rester dans le positif de la vie, nous allons vous montrer un +pirate beaucoup moins noble. + +--Un corsaire en prose, dit Zuzuf. + +--Il a beaucoup d'esprit et de gaiete pour un Turc," me dit Beppa en +baissant la voix. + +L'histoire commenca enfin. + + * * * * * + +Au commencement ou eclata, vers la fin du quinzieme siecle, la fameuse +guerre de Moree, etant doge Marc-Antonio Giustiniani, Pier Orio Soranzo, +dernier descendant de la race ducale de ce nom, achevait de manger a +Venise une immense fortune. C'etait un homme encore jeune, d'une grande +beaute, d'une rare vigueur, de passions fougueuses, d'un orgueil effrene, +d'une energie indomptable. Il etait celebre dans toute la republique par +ses duels, ses prodigalites et ses debauches. On eut dit qu'il cherchait a +plaisir tous les moyens d'user sa vie, sans en venir a bout. Son corps +semblait etre a l'epreuve du fer, et sa sante a celle de tous les exces. +Pour ses richesses, ce fut different; elles ne tarderent pas a succomber +aux larges saignees qu'il y faisait tous les jours. Ses amis, voyant sa +ruine approcher, voulurent lui faire des remontrances et l'engager a +s'arreter sur la pente fatale qui l'entrainait; mais il ne voulut faire +attention a rien, et aux plus sages discours il ne repondait que par des +plaisanteries ou des rebuffades, appelant l'un pedant, traitant l'autre de +Jeremie batard, priant ceux qui ne trouveraient pas son vin bon d'aller +boire ailleurs, et promettant des coups d'epee a ceux qui reviendraient +lui parler d'affaires. Ce fut ainsi qu'il fit jusqu'au bout. Lorsque enfin, +toutes ses ressources epuisees, il se vit dans l'impossibilite absolue de +continuer son train de vie, il se mit pour la premiere fois a reflechir +serieusement a sa position. Apres s'etre bien consulte, il ne vit pour lui +que trois partis a prendre: le premier etait de se casser la tete et de +laisser ses creanciers se debrouiller comme ils pourraient au milieu des +debris epars de sa fortune; le second, de se faire moine; le troisieme, de +mettre ordre a ses affaires, et d'aller ensuite guerroyer contre les +Turcs. Ce fut ce dernier parti qu'il prit, se disant qu'il valait mieux +casser la tete aux autres qu'a soi-meme, et que d'ailleurs il etait +toujours temps d'en venir la. Il vendit donc tous ses biens, paya ses +dettes, et, avec ses derniers deniers, qui ne l'auraient pas fait vivre +deux mois, il equipa et arma une galere, et partit a la rencontre des +infideles. Il leur fit payer cher les folies de sa jeunesse. Tous ceux qui +se trouverent sur sa route furent attaques, pilles, massacres. En peu de +temps sa petite galere devint la terreur de l'Archipel. A la fin de la +campagne, il revint a Venise avec une brillante reputation de capitaine. +Le doge, voulant lui temoigner la satisfaction de la republique pour tous +les services qu'il avait rendus, lui confia, pour l'annee suivante, un +poste important dans la flotte commandee par le celebre Francesco +Morosini. Celui-ci, qui l'avait vu en maintes occasions accomplir les plus +etranges prouesses, enchante de ses talents et de son audace, l'avait pris +en grande amitie. Orio sentit d'abord tout le parti qu'il pouvait tirer de +cette liaison pour son avancement personnel. Il ne negligea donc aucun +moyen de la resserrer davantage, et, grace a son esprit, il reussit a +devenir d'abord le favori du general, et bientot apres son parent. + +Morosini avait une niece agee d'environ dix-huit ans, belle et bonne comme +un ange, sur laquelle il avait porte toutes ses affections, et qu'il +traitait comme sa fille. Apres la gloire de la republique, rien au monde +ne lui etait plus cher que le bonheur de cette enfant adoree. Aussi lui +laissait-il en tout et toujours faire sa volonte. Et lorsque, traitant son +extreme complaisance de faiblesse dangereuse, on lui reprochait de gater +sa niece, il repondait qu'il avait ete mis sur la terre pour batailler +contre les Turcs, et non contre sa bien-aimee Giovanna; que les vieillards +avaient bien assez de leur age a se faire pardonner, sans y ajouter +l'ennui des longs sermons et des tristes remontrances; que d'ailleurs les +diamants ne se gataient jamais, quoi qu'on fit, et que Giovanna etait le +plus precieux diamant de toute la terre. Il laissa donc a la jeune fille, +dans le choix d'un mari comme dans toutes les autres choses, la plus +complete liberte, ses grandes richesses lui permettant de ne pas regarder +a la fortune de l'homme qu'elle voudrait epouser. + +Parmi les nombreux pretendants qui s'etaient presentes, Giovanna avait +distingue le jeune comte Ezzelino, de la famille des princes de Padoue, +dont le noble caractere et la bonne renommee soutenaient dignement +l'illustre nom. Toute jeune et tout inexperimentee qu'elle fut, elle avait +bien vite reconnu qu'il n'etait pas pousse vers elle, comme tous les +autres, par des raisons d'orgueil ou d'interet, mais bien par une tendre +sympathie et un amour sincere. Aussi l'en avait-elle deja recompense par +le don de son estime et de son amitie. Elle donnait meme deja le nom +d'amour a ce qu'elle eprouvait pour lui, et le comte Ezzelino se flattait +d'avoir allume une passion semblable a celle qu'il nourrissait. Deja +Morosini avait donne son consentement a ce noble hymenee; deja les +joailliers et les fabricants d'etoffes preparaient leurs plus precieuses +et leurs plus rares marchandises pour la toilette de la mariee; deja tout +le quartier aristocratique _del Castello_ s'appretait a passer plusieurs +semaines dans les fetes. De toutes parts on ornait les gondoles, on +renouvelait les toilettes, et c'etait a qui se chercherait un degre de +parente avec l'heureux fiance qui allait posseder la plus belle femme et +ouvrir la maison la plus brillante de Venise. Le jour etait fixe, les +invitations etaient faites; il n'etait bruit que de l'illustre mariage. +Tout d'un coup une nouvelle etrange circula. Le comte Ezzelin avait +suspendu tous les preparatifs; il avait quitte Venise. Les uns le disaient +assassine; d'autres pretendaient que, sur un ordre du conseil des dix, il +venait d'etre envoye en exil. Pourquoi donnait-on a son absence des motifs +sinistres? Le bruit et l'agitation regnaient toujours au palais Morosini; +on continuait les apprets de la noce, et aucune invitation n'etait +retiree. La belle Giovanna etait partie pour la campagne avec son oncle; +mais au jour fixe pour la celebration de son mariage, elle devait revenir. +Le general ecrivait ainsi a ses amis, et les engageait a se rejouir du +bonheur de sa famille. + +D'un autre cote, des gens dignes de foi avaient recemment rencontre le +comte Ezzelin aux environs de Padoue, se livrant au plaisir de la chasse +avec une ardeur singuliere, et ne paraissant nullement presse de retourner +a Venise. Une derniere version donnait a croire qu'il s'etait retire dans +sa villa, et qu'enferme seul et desole il passait les nuits dans les +larmes. + +Que se passait-il donc? Le peuple venitien est le plus curieux qui soit au +monde. Il y avait la un beau theme pour les ingenieux commentaires des +dames et les railleuses observations des jeunes gens. Il paraissait +certain que Morosini mariait toujours sa niece; mais ce dont on ne pouvait +plus douter, c'est qu'il ne la mariait point avec Ezzelin. Pour quelle +cause mysterieuse cet hymen etait-il rompu a la veille d'etre contracte? +Et quel autre fiance s'etait donc trouve la, comme par enchantement, pour +remplacer tout a coup le seul parti qui eut semble jusque-la convenable? +On se perdait en conjectures. + +Un beau soir, on vit une gondole fort simple glisser sur le canal de +Fusine; mais, a la rapidite de sa marche et au bon air des gondoliers, on +eut bientot reconnu que ce devait etre quelque personnage de haut rang +revenant incognito de la campagne. Quelques desoeuvres qui se promenaient +sur une barque dans les memes eaux suivirent cette gondole de pres et +virent le noble Morosini assis a cote de sa niece. Orio Soranzo etait a +demi couche aux pieds de Giovanna, et dans la douce preoccupation avec +laquelle Giovanna caressait le beau levrier blanc d'Orio, il y avait tout +un monde de delices, d'esperance et d'amour. + +"En verite! s'ecrierent toutes les dames qui prenaient le frais sur la +terrasse du palais Mocenigo, lorsque la nouvelle arriva au bout d'une +heure dans le beau monde: Orio Soranzo! ce mauvais sujet!" Puis il se fit +un grand silence, et personne ne se demanda comment la chose avait pu +arriver. Celles qui affectaient le plus de mepriser Orio Soranzo et de +plaindre Giovanna Morosini, savaient trop bien qu'Orio etait un homme +irresistible. + +Un soir, Ezzelin, apres avoir passe le jour a poursuivre le sanglier au +fond des bois, rentrait triste et fatigue. La chasse avait ete magnifique, +et les piqueurs du comte s'etonnaient qu'une si belle partie n'eut pas +eclairci le front de leur maitre. Son air morne et son regard sombre +contrastaient avec les fanfares et les aboiements des chiens, auxquels +l'echo repondait joyeusement du haut des tourelles du vieux manoir. Au +moment ou le comte franchissait le pont-levis, un courrier, qui venait +d'arriver quelques minutes avant lui, vint a sa rencontre, et, tenant +d'une main la bride de son cheval poudreux et haletant, lui presenta de +l'autre, en s'inclinant presque a terre, une lettre dont il etait porteur. +Le comte, qui d'abord avait jete sur lui un regard distrait et froid, +tressaillit au nom que prononcait l'envoye. Il saisit la lettre d'une main +convulsive, et, arretant son ardent coursier avec une impatience qui le +fit cabrer, il resta un instant incertain et farouche, comme s'il eut +voulu repondre a ce message par l'insulte et le mepris; mais, se calmant +presque aussitot, il donna un sequin d'or a l'envoye et descendit de +cheval sur le pont meme, se croyant a la porte de ses appartements, et +laissant trainer dans la poussiere les renes de sa noble monture. + +Il etait enferme depuis une heure environ dans un cabinet, lorsque son +ecuyer vint lui dire que le courrier, conformement aux ordres de ses +maitres, allait repartir pour Venise, et qu'auparavant il desirait prendre +les ordres du noble comte. Celui-ci parut s'eveiller comme d'un reve. A un +signe qu'il fit, l'ecuyer lui apporta de quoi ecrire, et le lendemain +matin Giovanna Morosini recut des mains du courrier la reponse suivante: + +"Vous me dites, madame, que des bruits de diverses natures circulent dans +le public a propos de votre mariage et de mon depart. Selon les uns, +j'aurais encouru la disgrace de votre famille par quelque action basse ou +quelque liaison honteuse; selon les autres, j'aurais eu d'assez graves +sujets de plainte contre vous pour vous faire l'affront de me retirer a la +veille de l'hymenee. Quant au premier de ces bruits, vous avez trop de +bonte, et vous prenez trop de soin, madame. Je suis fort peu sensible, a +l'heure qu'il est, a l'effet que peut produire mon malheur dans l'opinion +publique; il est assez grand par lui-meme pour que je ne l'aggrave pas par +des preoccupations d'un ordre inferieur. Quant a la seconde supposition +dont vous me parlez, je concois combien votre orgueil en doit souffrir; et +votre orgueil est fonde, madame, sur de trop legitimes pretentions pour +que j'entre en revolte contre ce qu'il peut vous dicter en cet instant. +L'arret est cruel; cependant je bornerai toute ma plainte a vous le dire +aujourd'hui, et demain j'obeirai. Oui, je reparaitrai a Venise, et, +prenant votre invitation pour un ordre, j'assisterai a votre mariage. Vous +voulez que j'etale en public le spectacle de ma douleur, vous voulez que +tout Venise lise sur mon front l'arret de votre dedain. Je le concois, il +faut que l'opinion immole un de nous a la gloire de l'autre. Pour que +votre seigneurie ne soit point accusee de trahison ou de deloyaute, il +faut que je sois raille et montre au doigt comme un sot qui s'est laisse +supplanter du jour au lendemain; j'y consens de grand coeur. Le soin de +votre honneur m'est plus cher que celui de ma propre dignite. Que ceux qui +me trouveront trop complaisant s'appretent nonobstant a le payer cher! +Rien ne manquera au triomphe d'Orio Soranzo! pas meme le vaincu marchant +derriere son char, les mains liees et le front charge de honte! Mais +qu'Orio Soranzo ne cesse jamais de vous sembler digne de tant de gloire! +car ce jour-la le vaincu pourrait bien se sentir les mains libres, et lui +prouver que le soin de votre honneur, madame, est le premier et l'unique +de votre esclave fidele," etc. + +Tel etait l'esprit de cette lettre dictee par un sentiment sublime, mais +ecrite en beaucoup d'endroits dans un style a la mode du temps, si +emphatique, et charge de tant d'antitheses et de concetti, que j'ai ete +force de vous la traduire en langue moderne pour la rendre intelligible. + +Le lendemain, le comte Ezzelin quitta son manoir au coucher du soleil, et +descendit la Brenta sur sa gondole. Tout le monde dormait encore au palais +Memmo lorsqu'il y arriva. La noble dame Antonia Memmo etait veuve de +Lotario Ezzelino, oncle du jeune comte; c'etait chez elle qu'il residait a +Venise, lui ayant confie l'education de sa soeur Argiria, enfant de quinze +ans, d'une beaute merveilleuse et d'un aussi noble coeur que lui-meme. +Ezzelin aimait sa soeur comme Morosini aimait sa niece; c'etait la seule +proche parente qui lui restat, et c'etait aussi l'unique objet de ses +affections avant qu'il eut connu Giovanna Morosini. Abandonne par celle-ci, +il revenait vers sa jeune soeur avec plus de tendresse. Seule dans tout +ce palais, elle etait deja levee lorsqu'il arriva; elle courut a sa +rencontre, et lui fit le plus affectueux accueil; mais Ezzelin crut voir +un peu de trouble et une sorte de crainte dans la sympathie qu'elle lui +temoignait. Il la questionna sans pouvoir lui arracher son innocent secret; +mais il comprit sa sollicitude, lorsqu'elle le supplia de prendre du +sommeil, au lieu de sortir comme il en temoignait l'intention. Elle +semblait vouloir lui cacher un malheur imminent, et, lorsqu'elle +tressaillit en entendant la grosse cloche de la tour Saint-Marc sonner le +premier coup de la messe, Ezzelin fut certain de ce qu'il avait pressenti. +"Ma douce Argiria, lui dit-il, tu crois que j'ignore ce qui se passe; tu +t'effrayes de ma presence a Venise le jour du mariage de Giovanna +Morosini. Sois sans crainte; je suis calme, tu le vois, et je viens expres +pour assister a ce mariage, selon l'invitation que j'en ai recue.--A-t-on +bien ose vous inviter? s'ecria la jeune fille en joignant les mains. +A-t-on bien pousse l'insulte et l'impudeur jusqu'a vous faire part de ce +mariage? Oh! j'etais l'amie de Giovanna! Dieu m'est temoin que tant +qu'elle vous a aime je l'ai aimee comme ma soeur; mais aujourd'hui je la +meprise et je la deteste. Moi aussi, je suis invitee a son mariage, mais +je n'irai point. Je lui arracherais son bouquet de la tete et je lui +dechirerais son voile si je la voyais revetue de ces ornements pour donner +la main a votre rival. Oh! Dieu! preferer a mon frere un Orio Soranzo, un +debauche, un joueur, un homme qui meprise toutes les femmes et qui a fait +mourir sa mere de chagrin! Eh quoi! mon frere, vous le regarderez en face? +Oh! n'allez pas la! Vous ne pouvez y aller sans avoir quelques desseins +terribles. N'y allez pas! meprisez ce couple indigne de votre colere. +Abandonnez Giovanna a son triste bonheur. C'est la qu'elle trouvera son +chatiment.--Mon enfant, repondit Ezzelin, je suis profondement emu de +votre sollicitude, et je suis heureux, puisque votre amitie pour moi est +si vive. Mais ne craignez rien de ma colere ni de ma douleur, et sachez +que vous ne comprenez rien a ce qui m'arrive. Sachez, mon enfant cherie, +que Giovanna Morosini n'a eu aucun tort envers moi. Elle m'a aime, elle me +l'a avoue naivement; elle m'a accorde sa main. Puis un autre est venu; un +homme plus habile, plus audacieux, plus entreprenant, un homme qui avait +besoin de sa fortune, et qui, pour la fasciner, a ete grand orateur et +grand comedien. Il l'a emporte; elle l'a prefere; elle me l'a dit, et je +me suis retire; mais elle me l'a dit avec franchise, avec douceur, avec +bonte meme. Ne haissez donc point Giovanna, et restez son amie comme je +reste son serviteur. Allez eveiller votre tante; priez-la de vous mettre +vos plus beaux habits, et de venir avec vous et avec moi a la noce de +Giovanna Morosini." + +Grande fut la surprise de la tante lorsque la jeune fille consternee vint +lui declarer les intentions du comte. Mais elle l'aimait tendrement; elle +croyait en lui et vainquit sa repugnance. Ces deux femmes, richement +parees, la vieille avec tout le luxe majestueux et lourd de l'antique +noblesse, la jeune avec tout le gout et toute la grace de son age, +accompagnerent Ezzelin a l'eglise Saint-Marc. + +Leurs preparatifs avaient dure assez long temps pour que la messe et la +ceremonie du mariage fussent deja terminees lorsque Ezzelin parut avec +elles sur le seuil de la basilique. Il se trouva donc face a face en +entrant avec Giovanna Morosini et Orio Soranzo, qui sortaient en grande +pompe se tenant par la main. Giovanna etait veritablement une perle de +beaute, une _perle d'Orient_, comme on disait en ce temps-la, et les roses +blanches de sa couronne etaient moins pures et moins fraiches que le front +qu'elles ceignaient de leur diademe virginal. Le plus beau de tous les +pages portait les longs plis de sa robe de drap d'argent, et son corsage +etait serre dans un reseau de diamants. Mais ni sa beaute ni sa parure +n'eblouirent la jeune Argiria. Non moins belle et non moins paree, elle +serra fortement le bras de son frere et marcha d'un pas assure a la +rencontre de Giovanna. Son attitude fiere, son regard plein de reproche et +son sourire un peu amer troublerent Giovanna Soranzo. Elle devint pale +comme la mort en voyant le frere et la soeur, l'un muet et calme comme un +desespoir sans ressource, l'autre qui semblait etre l'expression vivante +de l'indignation concentree d'Ezzelin. Orio sentit defaillir sa jeune +epouse, et ne sembla pas voir Ezzelin; mais son attention se porta tout +entiere sur la jeune Argiria, et il fixa sur elle un regard etrange, mele +d'ardeur, d'admiration et d'insolence. Argiria fut aussi troublee de ce +regard que Giovanna l'avait ete du sien. Elle s'appuya tremblante sur le +bras d'Ezzelin, et prit ce qu'elle eprouvait pour de la haine et de la +colere. + +Morosini, s'avancant alors a la rencontre d'Ezzelin, le serra dans ses +bras, et les temoignages d'affection qu'il lui donna semblerent une +protestation contre la preference que Giovanna avait donnee a Soranzo. Le +cortege s'arreta, et les curieux se presserent pour voir cette scene dans +laquelle ils esperaient trouver l'explication du denoument inattendu des +amours d'Ezzelin et de Giovanna. Mais les amateurs de scandale se +retirerent mal contents. Ou l'on s'attendait a un echange de provocations +et a des dagues hors du fourreau, on ne vit qu'embrassades et +protestations. Morosini baisa la main de la signora Memmo et le front +d'Argiria, qu'il avait coutume de traiter comme sa fille; puis il l'attira +doucement, et cette aimable fille, ne pouvant resister a la priere tacite +du venerable general, s'approcha tout a fait de Giovanna. Celle-ci +s'elanca vers son ancienne amie et l'embrassa avec une irresistible +effusion. En meme temps elle tendit la main a Ezzelin, qui la baisa d'un +air respectueux et calme en lui disant tout bas: "Madame; etes-vous +contente de moi?--Vous etes a jamais mon ami et mon frere," lui dit +Giovanna. Elle entraina Argiria avec elle, et Morosini, offrant sa main a +la signora Memmo, entraina aussi Ezzelin en s'appuyant sur son bras. C'est +ainsi que le cortege se remit en marche, et gagna les gondoles au son des +fanfares et aux acclamations du peuple qui jetait des fleurs sur le +passage de la mariee en echange des grandes largesses distribuees par elle +a la porte de la basilique. Il n'y eut donc pas lieu cette fois a gloser +sur les infortunes d'un amant rebute, non plus que sur le triomphe d'un +amant prefere. On remarqua seulement que les deux rivaux etaient fort +pales, et que, places a deux pas l'un de l'autre, s'effleurant a chaque +instant et entre-croisant leurs paroles avec les memes interlocuteurs, ils +mettaient une admirable perseverance a ne pas voir le visage et a ne pas +entendre la voix l'un de l'autre. + +Lorsqu'on fut rendu au palais Morosini, le premier soin du general fut +d'emmener a part le comte et sa famille, et de leur exprimer +chaleureusement sa reconnaissance pour leur magnanime temoignage de +reconciliation. "Nous avons du agir ainsi, repondit Ezzelin avec une +dignite respectueuse, et il n'a pas tenu a moi que, des les premiers jours +de notre rupture, ma noble tante ne fit les premiers pas vers la signora +Giovanna. Au reste, j'ai ete lache peut-etre en me retirant a la campagne +comme je l'ai fait. Ma douleur me faisait un besoin imperieux de la +solitude. Voila mon excuse. Aujourd'hui je suis soumis a l'arret du destin, +et je ne pense pas que, si mon visage trahit quelque regret mal etouffe, +personne ici ait l'audace d'en triompher trop ouvertement. + +--Si mon neveu avait ce malheur, repondit Morosini, il se rendrait a +jamais indigne de mon estime. Mais il n'en sera pas ainsi. Orio Soranzo +n'est pas, il est vrai, l'epoux que j'aurais choisi pour ma Giovanna. Les +prodigalites et les desordres de sa premiere jeunesse m'ont fait hesiter a +donner un consentement que ma niece a su enfin m'arracher. Mais je dois +rendre a la verite cet hommage, qu'en tout ce qui touche a l'honneur, a +l'exquise loyaute, je n'ai rien vu en lui qui ne justifie la haute opinion +qu'il a su donner de son caractere a Giovanna. + +--Je le crois, mon general, repondit Ezzelin. Malgre le blame que tout +Venise deverse sur la folle conduite de messer Orio Soranzo, malgre +l'espece d'aversion qu'il inspire generalement, comme je ne sache pas que +jamais aucune action basse ou mechante ait merite cette antipathie, j'ai +du me taire lorsque j'ai vu qu'il l'emportait sur moi dans le coeur de +votre niece. Chercher a me rehabiliter dans l'esprit de Giovanna aux +depens d'un autre, ne convenait point a ma maniere de sentir. Quoi qu'il +m'en eut coute cependant, je l'eusse fait, si j'eusse cru messer Soranzo +tout a fait indigne de votre alliance; j'eusse du cet acte de franchise a +l'amitie et au respect que je vous porte; mais les beaux faits d'armes de +messer Orio, a la derniere campagne, prouvent que, s'il a ete capable de +ruiner sa fortune, il est capable aussi de la relever glorieusement. Ne me +demandez pas pour lui ma sympathie, et ne me commandez pas de lui tendre +la main; je serais force de vous desobeir. Mais ne craignez pas que je le +decrie ni que je le provoque; j'estime sa vaillance, et il est votre neveu. + +--Il suffit, dit le general en embrassant de nouveau le noble Ezzelin; +vous etes le plus digne gentilhomme de l'Italie, et mon coeur saignera +eternellement de ne pouvoir vous appeler mon fils. Que n'en ai-je un! et +qu'il fut doue de vos grandes qualites! je vous demanderais pour lui la +main de cette belle et noble enfant, que j'aime presque autant que ma +Giovanna." En parlant ainsi, Francesco Morosini prit le bras d'Argiria, et +la ramena dans la grande salle, ou l'illustre et nombreuse compagnie +commencait les jeux et les divertissements d'usage. + +Ezzelin y resta quelques instants; mais, malgre tout l'effort de sa vertu, +il etait devore de douleur et de jalousie; ses levres serrees, son regard +fixe et terne, la roideur convulsive de sa demarche, sa gaiete forcee, +tout en lui trahissait la souffrance profonde dont il etait ronge. N'y +pouvant plus tenir, et voyant sa soeur oublier ses ressentiments et cesser +de le suivre d'un oeil inquiet pour s'abandonner aux affectueuses +prevenances de Giovanna, il sortit par la premiere porte qui se trouva +devant lui, et descendit un escalier tournant assez etroit, qui conduisait +a une galerie inferieure. Il allait sans but, ne sentant qu'un besoin +instinctif de fuir le bruit et d'etre seul. Tout a coup il vit venir a lui +un cavalier qui montait legerement l'escalier et qui ne le voyait pas +encore. Au moment ou ce cavalier releva la tete, Ezzelin reconnut Orio, et +toute sa haine se reveilla comme par une explosion electrique; la couleur +revint a ses joues fletries, ses levres fremirent, ses yeux lancerent des +flammes; sa main, obeissant a un mouvement involontaire, tira sa dague +hors du fourreau. + +Orio etait brave, brave jusqu'a la temerite; il l'avait prouve en mainte +occasion: il prouva par la suite qu'il l'etait jusqu'a la folie. Cependant +en cet instant il eut peur; il n'est de veritable et d'infaillible +bravoure que celle des coeurs veritablement grands et infailliblement +genereux. Tant qu'un homme aime la vie avec l'aprete du materialisme, tant +qu'il est attache aux faux biens, il pourra s'exposer a la mort pour +augmenter ses jouissances ou pour acquerir du renom; car les satisfactions +de la vanite sont au premier rang dans le bonheur des egoistes: mais qu'on +vienne surprendre un tel homme au faite de sa felicite, et que, sans lui +offrir un appat de richesse ou de gloire, on l'appelle a la reparation +d'un tort, on pourra bien le trouver lache, et tout son respect humain ne +le cachera pas assez pour qu'on ne s'en apercoive. + +Orio etait sans armes, et son adversaire avait sur lui l'avantage de la +position; il pensa d'ailleurs qu'Ezzelin etait la de dessein premedite, +que peut-etre, derriere lui, dans quelque embrasure, il avait des +complices. Il hesita un instant, et tout a coup, vaincu par l'horreur de +la mort, il tourna rapidement sur lui-meme, et redescendit l'escalier avec +l'agilite d'un daim. Ezzelin stupefait s'arreta un instant. "Orio lache! +s'ecriait-il en lui-meme; Orio le duelliste, l'arrogant, le batailleur! +Orio, le heros de la derniere guerre! Orio fuyant ma rencontre!" + +Il descendit lentement l'escalier jusqu'a la derniere marche, curieux de +voir si Orio allait revenir a lui muni de sa dague, et desirant au fond +qu'il ne le fit pas; car, la raison ayant repris le dessus, il sentait la +folie et la deloyaute de son premier mouvement. Il se trouva dans la +galerie inferieure; il y vit Orio au milieu de plusieurs valets, affectant +de leur donner des ordres, comme s'il eut ete averti, par un souvenir +subit, de quelque oubli, et comme s'il fut revenu sur ses pas pour le +reparer. Il avait repris si vite tout son empire sur lui-meme, il +paraissait si calme, si degage, qu'Ezzelin douta un instant si sa +preoccupation ne l'avait pas empeche de le voir dans l'escalier: mais cela +etait fort peu probable. Neanmoins il se promena quelques instants au bout +de la galerie, ayant toujours l'oeil sur lui, et il le vit sortir avec ses +valets par une issue opposee. + +Ne songeant plus a sa vengeance et se reprochant meme d'en avoir eu la +pensee, mais voulant a toute force eclaircir ses soupcons, Ezzelin +retourna a la fete, et bientot il vit son rival rentrer avec un groupe de +convies. Il avait sa dague a la ceinture, et cette circonstance revela a +Ezzelin l'attention qu'Orio avait faite a son geste dans l'escalier. "Eh +quoi! pensa-t-il, il a cru que j'avais le dessein de l'assassiner? Il n'a +eu ni assez d'estime pour moi ni assez de calme et de presence d'esprit +pour me montrer que la partie n'etait pas egale; et sa frayeur va ete si +subite, si aveugle, qu'il n'a pas pris le temps d'apercevoir le mouvement +que j'ai fait pour rentrer ma dague dans le fourreau en voyant qu'il +n'avait pas la sienne! Cet homme n'a pas le coeur d'un noble, et je serais +bien etonne si quelque lachete secrete ou quelque crime inconnu n'avait +pas deja fletri en lui le principe de l'honneur et le sentiment du +courage." + +Des ce moment la fete devint encore plus insupportable a Ezzelin. Il +remarqua d'ailleurs que, tout en causant avec Giovanna, sa soeur avait +laisse Orio s'approcher d'elle, et qu'elle repondait a ses questions +oiseuses et frivoles avec une timidite de moins en moins hautaine. Orio +pensait reellement que son rival avait des projets de vengeance; il +voulait voir si Argiria etait dans la confidence, et, comptant surprendre +ce secret dans le maintien candide de la jeune fille, il la surveillait de +pres et l'obsedait de ses impertinentes cajoleries, fixant sur elle ce +regard de faucon qui, disait-on, avait sur toutes les femmes un pouvoir +magique. Argiria, elevee dans la retraite, enfant plein de noblesse et de +purete, ne comprenait rien a l'emotion inconnue que ce regard lui causait. +Elle se sentait prise d'une sorte de vertige, et lorsque Soranzo reportait +ensuite ses yeux enflammes d'amour sur Giovanna et lui adressait des +epithetes passionnees, elle sentait son coeur battre et ses joues bruler, +comme si ces regards et ces paroles eussent ete adresses a elle-meme. +Ezzelin n'apercut pas son trouble interieur; mais le bal allait commencer, +il craignit qu'Orio n'invitat sa soeur a danser, et il ne pouvait souffrir +qu'elle se familiarisat avec la conversation et les manieres d'un homme +pour qui sa haine se changeait en mepris. Il alla prendre Argiria par la +main, et, la reconduisant aupres de sa tante, il les supplia l'une et +l'autre de se retirer. Argiria etait venue a regret a la fete; et quand +son frere l'en arracha, elle sentit quelque chose se briser en elle, comme +si un vif regret l'eut atteinte au fond de l'ame. Elle se laissa emmener +sans pouvoir dire un mot, et la bonne tante, qui avait une confiance sans +bornes dans la sagesse et la dignite d'Ezzelin, le suivit sans lui faire +une seule question. + +La fete des noces fut magnifique, et dura plusieurs jours; mais le comte +Ezzelin n'y reparut pas: il etait reparti le soir meme pour Padoue, +emmenant sa tante et sa soeur avec lui. + +C'etait certainement beaucoup pour un homme presque ruine la veille d'etre +devenu l'epoux d'une des plus riches heritieres de la republique et le +neveu du generalissime; c'etait de quoi satisfaire une ambition ordinaire. +Mais rien ne suffisait a Orio, parce qu'il abusait de tout. Il ne lui +aurait rien fallu de moins qu'une fortune de roi pour subvenir a ses +depenses de fou. C'etait un homme a la fois insatiable et cupide, a qui +tous les moyens etaient bons pour acquerir de l'argent, et tous les +plaisirs bons pour le depenser. Il avait surtout la passion du jeu. +Accoutume qu'il etait a tous les dangers et a toutes les voluptes, ce +n'etait plus que dans le jeu qu'il trouvait des emotions. Il jouait donc +d'une maniere qui, meme dans ce pays et ce siecle de joueurs, semblait +effrayante, exposant souvent, sur un coup de des, sa fortune tout entiere, +gagnant et perdant vingt fois par nuit le revenu de cinquante familles. Il +ne tarda pas a faire de larges trouees dans la dot de sa femme, et sentit +bientot qu'il fallait ou changer de vie ou reparer ses pertes, s'il ne +voulait se trouver dans la meme position qu'avant son mariage. Le +printemps etait revenu, et l'on s'appretait a reprendre les hostilites. Il +declara a Morosini qu'il desirait garder l'emploi que la republique lui +avait confie sous ses ordres, et regagna ainsi, par son ardeur militaire, +les bonnes graces de l'amiral, qu'il avait commence a perdre par sa +mauvaise conduite. Quand le moment fut venu de mettre a la voile, il se +rendit a son poste avec sa galere, et appareilla avec le reste de la +flotte au commencement de 1686. + +Il prit une part brillante a tous les principaux combats qui signalerent +cette memorable campagne, et se distingua particulierement au siege de +Coron et a la bataille que gagnerent les Venitiens sur le capitan-pacha +Mustapha dans les plaines de la Laconie. Quand l'hiver arriva, Morosini, +apres avoir mis en etat de defense ses nombreuses conquetes, mena la +flotte hiverner a Corfou, ou elle etait a meme de surveiller a la fois +l'Adriatique et la mer Ionienne. En effet, les Turcs ne firent pendant +toute la mauvaise saison aucune tentative serieuse; mais les habitants des +ecueils du golfe de Lepante, soumis l'annee precedente par le general +Strasold, profitant du moment ou la violence des vents et la perpetuelle +agitation de la mer empechaient les gros navires de guerre venitiens de +sortir, proteges d'ailleurs contre ceux qu'ils pouvaient rencontrer par la +petitesse et la legerete de leurs barques qui allaient se cacher, comme +des oiseaux de mer, derriere le moindre rocher, se livraient presque +ouvertement a la piraterie. Ils attaquaient tous les batiments de commerce +que les affaires forcaient a tenter ce passage difficile, souvent meme des +galeres armees, s'en emparaient la plupart du temps, pillaient les +chargements et massacraient les equipages. Les Missolonghis surtout +s'etaient refugies dans les iles Curzolari, situees entre la Moree, +l'Etolie et Cephalonie, et causaient d'horribles ravages. Le generalissime, +pour y mettre un terme, envoya, dans les iles les plus infestees, des +garnisons de marins choisis avec de fortes galeres, et en confia le +commandement aux officiers les plus habiles et les plus resolus de +l'armee. Il n'oublia pas Soranzo, qui, ennuye de l'inaction ou se tenait +l'armee, avait l'un des premiers demande du service contre les pirates, et +il lui confia un poste digne de ses talents et de son courage. Il fut +envoye avec trois cents hommes a la plus grande des iles Curzolari, et +charge de surveiller l'important passage qu'elles commandent. Son arrivee +jeta la terreur parmi les Missolonghis, qui connaissaient sa bravoure +indomptable et son impitoyable severite; et dans les premiers temps, il ne +se commit pas un seul acte de piraterie vers les parages qu'il commandait, +tandis que les autres gouvernements, malgre l'activite des garnisons, +continuaient a etre le theatre de frequents et terribles brigandages. Son +oncle, enchante de sa reussite complete, lui fit envoyer par la republique +des lettres de felicitation. + +Cependant Orio, trompe dans l'espoir qu'il avait forme de trouver des +ennemis a combattre et a depouiller, voulut tenter un grand coup qui +reparat a son egard ce qu'il appelait l'injustice du sort. Il avait appris +que le pacha de Patras gardait dans son palais des tresors immenses, et +que, se fiant sur la force de la ville et sur le nombre des habitants, il +laissait faire a ses soldats une assez mauvaise garde. Prenant la-dessus +ses dispositions, il choisit les cent plus braves soldats de sa troupe, +les fit monter sur une galere, gouverna sur Patras de maniere a n'y +arriver que de nuit, cacha son navire et ses gens dans une anse abritee, +descendit le premier a terre, et se dirigea seul et deguise vers la ville. +Vous connaissez le reste de cette aventure, qui a ete si poetiquement +racontee par Byron. A minuit, Orio donna le signal convenu a sa troupe, +qui se mit en marche pour venir le joindre a la porte de la ville. Alors +il egorgea les sentinelles, traversa silencieusement la ville, surprit le +palais, et commenca a le piller. Mais, attaque par une troupe vingt fois +plus nombreuse que la sienne, il fut refoule dans une cour et cerne de +toutes parts. Il se defendit comme un lion, et ne rendit son epee que +longtemps apres avoir vu tomber le dernier de ses compagnons. Le pacha, +epouvante, malgre sa victoire, de l'audace de son ennemi, le fit enfermer +et enchainer dans le plus profond cachot de son palais, pour avoir le +plaisir de voir souffrir et trembler peut-etre celui qui l'avait fait +trembler. Mais l'esclave favorite du pacha, nommee Naam, qui avait vu de +ses fenetres le combat de la nuit, seduite par la beaute et le courage du +prisonnier, vint le trouver en secret et lui offrit la liberte, s'il +consentait a partager l'amour qu'elle ressentait pour lui. L'esclave etait +belle, Orio facile en amour et tres-desireux en outre de la vie et de la +liberte. Le marche fut conclu, bientot aussi execute. La troisieme nuit, +Naam assassina son maitre, et, a la faveur du desordre qui suivit ce +meurtre, s'enfuit avec son amant. Tous deux monterent dans une barque que +l'esclave avait fait preparer, et se rendirent aux iles Curzolari. + +Pendant deux jours, le comte resta plonge dans une tristesse profonde. La +perte de sa galere etait un notable echec a sa fortune particuliere, et le +sacrifice inutile qu'il avait fait de cent bons soldats pouvait porter une +rude atteinte a sa reputation militaire, et par consequent nuire a +l'avancement qu'il esperait obtenir de la republique; car pour lui toutes +choses se realisaient en interets positifs, et il n'aspirait aux grands +emplois qu'a cause de la facilite qu'on a de s'y enrichir. Il ne pensa +bientot plus qu'aux mauvais resultats de sa folle expedition et aux moyens +d'y remedier. + +Alors on le vit changer completement son genre de vie, et son caractere +sembla etre aussi change que sa conduite. D'aventureux et de temeraire, il +devint circonspect et mefiant; la perte de sa principale galere lui en +faisait, disait-il, un devoir. Celle qui lui restait ne pouvait plus se +risquer dans des parages eloignes. Elle demeura donc en observation non +loin de la crique de rochers qui lui servait de port, et se borna a courir +des bordees autour de l'ile, sans la perdre de vue. Encore n'etait-ce plus +Orio qui la commandait. Il avait confie ce soin a son lieutenant, et n'y +mettait plus le pied que de loin en loin pour y passer des revues. +Toujours enferme dans l'interieur du chateau, il semblait plonge dans le +desespoir. Les soldats murmuraient hautement contre lui sans qu'il parut +s'en soucier; mais tout d'un coup il sortait de son apathie pour infliger +les chatiments les plus severes, et ses retours a l'autorite de la +discipline etaient marques par des cruautes qui retablissaient la +soumission et faisaient regner la crainte pendant plusieurs jours. + +Cette maniere d'agir porta ses fruits. Les pirates, encourages d'une part +par le desastre de Soranzo a Patras, de l'autre par la timidite de ses +mouvements autour des iles Curzolari, reparurent dans le golfe de Lepante +et s'avancerent jusque dans le detroit; et bientot ces parages devinrent +plus perilleux qu'ils ne l'avaient jamais ete. Presque tous les navires +marchands qui s'y engageaient disparaissaient aussitot, sans qu'on en +recut jamais aucune nouvelle, et ceux qui arrivaient a leur destination +disaient n'avoir du leur salut qu'a la rapidite de leur marche et a +l'opportunite du vent. + +Cependant le comte Ezzelino avait quitte l'Italie de son cote, sans revoir +ni Giovanna ni le palais Morosini. Peu de jours apres le mariage de +Soranzo, il avait fait ses adieux a sa famille, et avait obtenu de la +republique un ordre de depart. Il s'etait embarque pour la Moree, ou il +esperait oublier, dans les agitations de la guerre et les fumees de la +gloire, les douleurs de l'amour et les blessures faites a son orgueil. Il +s'etait distingue non moins que Soranzo dans cette campagne, mais sans y +trouver la distraction et l'enivrement qu'il y cherchait. Toujours triste +et fuyant la societe des gens plus heureux que lui, se sentant mal a +l'aise d'ailleurs aupres de Morosini, il avait obtenu de celui-ci le +commandement de Coron durant l'hiver. Cependant il arriva que Morosini, +apprenant les nouveaux ravages de la piraterie, resolut de donner a +Ezzelino un commandement plus rapproche du theatre de ces brigandages, et +le rappela aupres de lui vers la fin de fevrier. Ezzelino quitta donc la +Messenie et se dirigea vers Corfou avec un equipage plus vaillant que +nombreux. Sa traversee fut heureuse jusqu'a la hauteur de Zante. Mais la +les vents d'ouest le forcerent de quitter la pleine mer et de s'engager +dans le detroit qui separe Cephalonie de la pointe nord-ouest de la Moree. +Il y lutta pendant toute une nuit contre la tempete, et le lendemain, +quelque heures avant le coucher du soleil, il se trouva a la hauteur des +iles Curzolari. Il allait doubler la derniere des trois principales, et, +pousse par un vent favorable, il veillait avec quelques matelots a la +manoeuvre; le reste, fatigue par la navigation de la nuit precedente, se +reposait sous le pont. Tout a coup, des rochers qui forment le promontoire +nord-ouest de cette ile, s'elanca a sa rencontre une embarcation chargee +d'hommes. Ezzelino vit du premier coup d'oeil qu'il avait affaire a des +pirates missolonghis. Il feignit pourtant de ne pas les reconnaitre, +ordonna tranquillement a son equipage de s'appreter au combat, mais sans +se montrer davantage, et continua sa route, comme s'il ne se fut point +apercu du danger. Cependant les pirates s'approcherent a grand renfort de +voiles et de rames, et finirent par aborder la galere. Quand Ezzelino vit +les deux navires bien engages et les Missolonghis poser leurs ponts +volants pour commencer l'attaque, il donna le signal a son equipage, qui +se leva tout entier comme un seul homme. A cette vue, les pirates +hesiterent; mais un mot de leur chef ranima leur premiere audace, et ils +se jeterent en masse sur le pont ennemi. Le combat fut terrible et +longtemps egal. Ezzelino, qui ne cessait d'encourager et de diriger ses +matelots, remarqua que le chef ennemi, au contraire, nonchalamment assis a +la poupe de son navire, ne prenait aucune part a l'action, et semblait +considerer ce qui se passait comme un spectacle qui lui aurait ete tout a +fait etranger. Etonne d'une pareille tranquillite, Ezzelino se mit a +regarder plus attentivement *cette* homme etrange. Il etait vetu comme les +autres Missolonghis, et coiffe d'un large turban rouge; une epaisse barbe +noire lui cachait la moitie du visage, et ajoutait encore a l'energie de +ses traits. Ezzelino, tout en admirant sa beaute et son calme, crut se +rappeler qu'il l'avait deja rencontre quelque part, dans un combat sans +doute. Mais ou? c'etait ce qu'il lui etait impossible de trouver. Cette +idee ne fit que lui traverser la tete, et le combat s'empara de nouveau de +toute son attention. La chance menacait de lui devenir defavorable; ses +gens, apres s'etre tres-bravement battus, commencaient a faiblir, et +cedaient peu a peu le terrain a leurs opiniatres adversaires. Ce que +voyant le jeune comte, il jugea qu'il etait temps de payer de sa personne, +afin de ranimer par son exemple sa troupe decouragee. Il redevint donc de +capitaine soldat, et se precipita, le sabre au poing, dans le plus fort de +la melee, au cri de Saint-Marc, Saint-Marc et en avant! Il tua de sa main +les plus avances des assaillants, et, suivi de tous les siens qui +revinrent a la charge avec une nouvelle ardeur, il les fit reculer a leur +tour. Le chef ennemi fit alors ce qu'avait fait Ezzelino. Voyant ses +pirates en retraite, il se leva brusquement de son banc, empoigna une +hache d'abordage, et s'elanca contre les Venitiens en poussant un cri +terrible. Ceux-ci a son aspect s'arreterent incertains: Ezzelino seul osa +marcher a lui. Ce fut sur un des ponts volants qui unissaient les deux +navires que les deux chefs se rencontrerent. Ezzelino allongea de toute sa +force un coup d'epee au Missolonghi qui s'avancait decouvert; mais +celui-ci para le coup avec le manche de sa hache, et menacait deja du +tranchant la tete du comte, lorsque Ezzelino, qui de l'autre main tenait +un pistolet, lui fracassa la main droite. Le pirate s'arreta un instant, +jeta un regard de rage sur son arme qui lui echappait, eleva en l'air sa +main sanglante en signe de defi, et se retira au milieu des siens. Ceux-ci, +voyant leur chef blesse et l'ennemi encore pret a les bien recevoir, +enleverent rapidement les ponts d'abordage, couperent les amarres, et +s'eloignerent presque aussi vite qu'ils etaient venus. En moins d'un quart +d'heure ils eurent disparu derriere les rochers d'ou ils etaient sortis. + +Ezzelino, dont l'equipage avait ete tres-maltraite, croyant avoir +satisfait a l'honneur par sa belle defense, ne jugea pas a propos de +s'exposer de nuit a un nouveau combat, et alla mettre sa galere sous la +protection du chateau situe dans la grande ile. La nuit tombait quand il +jeta l'ancre. Il donna ses ordres a son equipage, et, se jetant dans une +barque, il s'approcha du chateau. + +Ce chateau etait situe au bord de la mer, sur d'enormes rochers tailles a +pic, au milieu desquels les vagues allaient s'engouffrer avec fracas, et +dominait a la fois toute l'ile, et tout l'horizon jusqu'aux deux autres +iles; il etait entoure, du cote de la terre, d'un fosse de quarante pieds, +et ferme partout par une enorme muraille. Aux quatres coins, des donjons +aigus se dressaient comme des fleches. Une porte de fer bouchait la seule +issue apparente qu'eut le chateau. Tout cela etait massif, noir, morne et +sinistre: on eut dit de loin le nid d'un oiseau de proie gigantesque. + +Ezzelin ignorait que Soranzo eut echappe au desastre de Patras; il avait +appris sa folle entreprise, sa defaite et la perte de sa galere. Le bruit +de sa mort avait couru, puis aussi celui de son evasion; mais on ne savait +point a l'extremite de la Moree ce qu'il y avait de faux ou de vrai dans +ces recits divers. Les brigandages des pirates missolonghis donnaient +beaucoup plus de probabilite a la nouvelle de la mort de Soranzo qu'a +celle de son salut. + +Le comte avait donc quitte Coron avec un vague sentiment de joie et +d'espoir; mais durant le voyage ses pensees avaient repris leur tristesse +et leur abattement ordinaires. Il s'etait dit que, dans le cas ou Giovanna +serait libre, l'aspect de son premier fiance serait une insulte a ses +regrets, et que peut-etre elle passerait pour lui de l'estime a la haine; +et puis, en examinant son propre coeur, Ezzelin s'imagina ne plus trouver +au fond de cet abime de douleur qu'une sorte de compassion tendre pour +Giovanna, soit qu'elle fut l'epouse, soit qu'elle fut la veuve d'Orio +Soranzo. + +Ce fut seulement en mettant le pied sur le rivage de l'ile Curzolari +qu'Ezzelino, reprenant sa melancolie habituelle, dont la chaleur du combat +l'avait distrait un instant, se souvint du probleme qui tenait sa vie +comme en suspens depuis deux mois; et, malgre toute l'indifference dont il +se croyait arme, son coeur tressaillit d'une emotion plus vive qu'il +n'avait fait a l'aspect des pirates. Un mot du premier matelot qu'il +trouva sur la rive eut pu faire cesser cette angoisse; mais, plus il la +sentait augmenter, moins il avait le courage de s'informer. + +Le commandant du chateau, ayant reconnu son pavillon et repondu au salut +de sa galere par autant de coups de canon qu'elle lui en avait adresse, +vint a sa rencontre, et lui annonca qu'en l'absence du gouverneur il etait +charge de donner asile et protection aux navires de la republique. Ezzelin +essaya de lui demander si l'absence du gouverneur etait momentanee, ou +s'il fallait entendre par ce mot la mort d'Orio Soranzo; mais, comme si sa +propre vie eut dependu de la reponse du commandant, il ne put se resoudre +a lui adresser cette question. Le commandant, qui etait plein de +courtoisie, fut un peu surpris du trouble avec lequel le jeune comte +accueillait ses civilites, et prit cet embarras pour de la froideur et du +dedain. Il le conduisit dans une vaste salle d'architecture sarrasine, +dont il lui fit les honneurs; et peu a peu il reprit ses manieres +accoutumees, qui etaient les plus obsequieuses du monde. Ce commandant, +nomme Leontio, etait un Esclavon, officier de fortune, blanchi au service +de la republique. Habitue a s'ennuyer dans les emplois secondaires, il +etait d'un caractere inquiet, curieux et expansif. Ezzelin fut force +d'entendre les lamentations ordinaires de tout commandant de place +condamne a un hivernage triste et perilleux. Il l'ecoutait a peine; +cependant un nom qu'il prononca le tira tout a coup de sa reverie. + +"Soranzo? s'ecria-t-il, ne pouvant plus se maitriser, qui donc est ce +Soranzo, et ou est-il maintenant? + +--Messer Orio Soranzo, le gouverneur de cette ile, est celui dont j'ai +l'honneur de parler a votre seigneurie, repondit Leontio; il est +impossible qu'elle n'ait pas entendu parler de ce vaillant capitaine." + +Ezzelin se rassit en silence; puis, au bout d'un instant, il demanda +pourquoi le gouverneur d'une place si importante n'etait pas a son poste, +surtout dans un temps ou les pirates couvraient la mer et venaient +attaquer les galeres de l'Etat presque sous le canon de son fort. Cette +fois il ecouta la reponse du commandant. + +"Votre seigneurie, dit celui-ci, m'adresse une question fort naturelle, et +que nous nous adressons tous ici, depuis moi, qui commande la place, +jusqu'au dernier soldat de la garnison. Ah! seigneur comte! comme les plus +braves militaires peuvent se laisser abattre par un revers! Depuis +l'affaire de Patras, le noble Orio a perdu toute sa vigueur et toute son +audace. Nous nous devorons dans l'inaction, nous dont il gourmandait +naguere la paresse et la lenteur; et Dieu sait si nous meritions de tels +reproches! Mais, quelque injustes qu'ils pussent etre, nous aimions mieux +le voir ainsi que dans le decouragement ou il est tombe. Votre seigneurie +peut m'en croire, ajouta Leontio en baissant la voix, c'est un homme qui a +perdu la tete. Si les choses qui se passent maintenant sous ses yeux +eussent ete seulement racontees il y a deux mois, il serait parti comme un +aigle de mer pour donner la chasse a ces mouettes fuyardes; il n'eut pas +eu de repos, il n'eut pu ni manger ni dormir qu'il n'eut extermine ces +pirates et tue leur chef de sa propre main. Mais, helas! ils viennent nous +braver jusque sous nos remparts, et le turban rouge de _l'Uscoque_ se +promene insolemment a la portee de nos regards. Sans aucun doute, c'est ce +pirate infame qui a attaque aujourd'hui Votre Excellence. + +--C'est possible, repondit Ezzelin avec indifference; ce qu'il y a de +certain, c'est que, malgre leur incroyable audace, ces pirates ne peuvent +triompher d'une galere bien armee. Je n'ai que soixante hommes de guerre a +mon bord, et, sans la nuit, nous serions venus a bout, je pense, de toutes +les forces reunies des Missolonghis. Certainement vous avez ici plus +d'hommes et de munitions qu'il ne vous en faudrait, avec la forte galere +que je vois a l'ancre, pour exterminer en quelques jours cette miserable +engeance. Que pensera Morosini de la conduite de son neveu lorsqu'il saura +ce qui se passe? + +--Et qui osera lui en rendre compte? dit Leontio avec un sourire mele de +fiel et de terreur. Messer Orio est un homme implacable dans ses +vengeances; et si la moindre plainte contre lui partait de cet endroit +maudit pour aller frapper l'oreille de l'amiral, il n'est pas jusqu'au +dernier mousse parmi ceux qui l'habitent qui ne ressentit jusqu'a la mort +les effets de la colere de Soranzo. Helas! la mort n'est rien, c'est une +chance de la guerre; mais vieillir sous le harnais sans gloire, sans +profit, sans avancement, c'est ce qu'il y a de pis dans la vie d'un +soldat! Qui sait comment l'illustre Morosini accueillerait une plainte +contre son neveu? Ce n'est pas moi qui me mettrai dans le plateau d'une +balance avec un homme comme Orio Soranzo dans l'autre! + +--Et grace a ces craintes, reprit Ezzelino avec indignation, le commerce +de votre patrie est entrave, de braves negociants sont ruines, des +familles entieres, jusqu'aux femmes et aux enfants, trouvent dans leur +traversee une mort cruelle et impunie; de vils forbans, rebut des nations, +insultent le pavillon venitien, et messer Orio Soranzo souffre ces choses! +Et parmi tant de braves soldats qui se rongent les poings d'impatience +autour de lui, il n'en est pas un seul qui ose se devouer pour le salut de +ses concitoyens et l'honneur de sa patrie! + +--Il faut tout dire, seigneur comte," repliqua Leontio, effraye de +l'emportement d'Ezzelin. Puis il s'arreta trouble, et promena un regard +autour de lui, comme s'il eut craint que les murs n'eussent des yeux et +des oreilles. + +"Eh bien! dit le comte avec chaleur, qu'avez-vous a dire pour justifier +une telle timidite? Parlez, ou je vous rends responsable de tout ceci. + +--Monseigneur, repondit Leontio en continuant a regarder avec anxiete de +cote et d'autre, le noble Orio Soranzo est peut-etre plus infortune que +coupable. Il se passe, dit-on, des choses etranges dans le secret de ses +appartements. On l'entend parler seul avec vehemence; on l'a rencontre la +nuit, pale et defait, errant comme un possede dans les tenebres, affuble +d'un costume bizarre. Il passe des semaines entieres enferme dans sa +chambre, ne laissant parvenir jusqu'a lui qu'un esclave musulman qu'il a +ramene de sa malheureuse expedition de Patras. D'autres fois, par un temps +d'orage, il se hasarde, avec ce jeune homme et deux ou trois marins +seulement, sur une barque fragile, et, depliant la voile avec une +intrepidite qui touche a la demence, il disparait a l'horizon parmi les +ecueils qui nous avoisinent de toutes parts. Il reste absent des jours +entiers, sans qu'on puisse supposer d'autre motif a ces courses inutiles +et aventureuses qu'une fantaisie maladive. Ces choses ne sont pas d'un +homme depourvu d'energie, votre seigneurie en conviendra. + +--Alors elles sont le fait de la plus insigne folie, reprit Ezzelin. Si +messer Orio a perdu l'esprit, qu'on l'enferme et qu'on le soigne; mais que +le commandement d'un poste d'ou depend la surete de la navigation ne soit +plus confie aux mains d'un frenetique. Ceci est important, et le hasard +m'impose aujourd'hui un devoir que je saurai remplir, bien que Dieu sache +a quel point il me repugne... Voyons, le gouverneur est-il absent en effet, +ou dans son lit, a cette heure? Je veux l'interroger; je veux voir, par +mes propres yeux, s'il est malade, traitre ou insense. + +--Seigneur comte, dit Leontio en paraissant vouloir cacher son inquietude +personnelle, je reconnais a cette resolution le noble enfant de la +republique; mais il m'est impossible de vous dire si le gouverneur est +enferme dans sa chambre, ou s'il est a la promenade. + +--Comment! s'ecria Ezzelin en haussant les epaules, on ne sait pas meme ou +le prendre quand on a affaire a lui? + +--C'est la verite, dit Leontio, et votre seigneurie doit comprendre qu'ici +chacun desire avoir affaire au gouverneur le moins possible. Ce qui peut +arriver de moins facheux dans la situation d'esprit ou il est, c'est qu'il +ne donne aucune espece d'ordres. Lorsque son abattement cesse, c'est pour +faire place a une activite desordonnee, qui pourrait nous devenir funeste +si le lieutenant qui commande la galere ne savait eluder ses ordres avec +autant de prudence que d'adresse. Mais toute son habilete ne peut aboutir +qu'a nous preserver des folles manoeuvres que, du haut de son donjon, +messer Orio lui commande. Votre seigneurie sourirait de compassion si elle +voyait notre gouverneur, arme de pavillons de diverses couleurs, essayer +de faire connaitre a cette distance ses bizarres intentions a son navire. +Heureusement, quand on feint de ne pas le comprendre, et qu'il est entre +dans d'effroyables coleres, il perd la memoire de ce qui s'est passe. +D'ailleurs le lieutenant Marc Mazzani est un homme de courage, qui ne +craindrait pas d'affronter sa furie, plutot que d'aventurer la galere dans +les ecueils vers lesquels messer Orio lui prescrit souvent de la diriger. +Je suis certain qu'il brule du desir de donner la chasse aux pirates, et +que quelque jour il la leur donnera tout de bon, sans s'inquieter de ce +que messer Orio pourra penser de sa desobeissance.--_Quelque jour! ... +pourra penser!_ ... s'ecria Ezzelin, de plus en plus outre de ce qu'il +entendait. Voila, en effet, un bien grand courage et un empressement bien +utile jusqu'a present! Fi! monsieur le commandant, je ne concois pas que +des hommes subissent le joug d'un aliene, et qu'ils n'aient pas encore eu +l'idee, au lieu d'eluder ses ordres imbeciles, de lui lier les pieds et +les mains, de le jeter dans une barque sur un matelas, et de le conduire a +Corfou, pour que l'amiral, son oncle, le fasse soigner comme il +l'entendra. Allons, treve a ces details inutiles; faites-moi la grace, +messer Leontio, d'aller demander pour moi une audience a Soranzo, et, s'il +me la refuse, de me montrer le chemin de ses appartements; car je ne +sortirai d'ici, je vous le jure, qu'apres avoir tate le pouls a son +honneur ou a son delire. + +Leontio hesitait encore. + +"Allez donc, monsieur, lui dit Ezzelino avec force. Que craignez-vous? +N'ai-je pas ici une galere, si la votre est desemparee? Et si vos trois +cents hommes ont peur d'un seul qui est malade, n'en ai-je pas soixante +qui n'ont peur de personne? Je prends sur moi toute la responsabilite de +ma determination, et je vous promets de vous defendre, s'il le faut, +contre votre chef. Je n'aurais pas cru qu'un vieux militaire comme vous +eut besoin, pour faire son devoir, de la protection d'un jeune homme comme +moi." + +Ezzelino, reste seul, se promena avec agitation dans la salle. Le soleil +etait couche et le jour baissait. Le ciel eteignait peu a peu sa pourpre +brulante dans les flots de la mer d'Ionie. Les rivages denteles de la +Carnie encadraient la scene immense qui se deployait autour de l'ile. Le +comte s'arreta devant l'etroite croisee a double ogive fleurie qui +dominait, a une elevation de plus de cent pieds, ce tableau splendide. Ce +chateau, dont les murailles lisses tombaient sur un rocher a pic toujours +battu des vagues, semblait prendre ses racines profondes dans l'abime et +vouloir s'elancer jusqu'aux nues. Son isolement sur cet ecueil lui donnait +un aspect audacieux et miserable a la fois. Ezzelino, tout en admirant +cette situation pittoresque, sentit comme une sorte de vertige, et se +demanda si une telle residence n'etait pas bien propre a exalter jusqu'au +delire un esprit impressionnable comme devait l'etre celui de Soranzo. +L'inaction, la maladie et le chagrin lui parurent, dans un pareil sejour, +des tortures pires que la mort, et une sorte de pitie vint adoucir +l'indignation qui jusque-la avait rempli son ame. + +Mais il resista a cet instinct d'un ame trop genereuse, et, comprenant +l'importance du devoir qu'il s'etait impose, il s'arracha a sa +contemplation, et reprit sa marche rapide le long de la grande salle. + +Un affreux silence, indice de terreur et de desespoir, regnait dans cette +demeure guerriere, ou le bruit des armes et le cri des sentinelles eussent +du, a toute heure, se meler a la voix des vents et des ondes. On n'y +entendait que le cri des oiseaux de mer qui s'abattaient, a l'entree de la +nuit, par troupes nombreuses, sur les recifs et les flots qui se brisaient +solennellement en elevant une grande plainte monotone dans l'espace. + +Ce lieu avait ete temoin jadis d'une grande scene de gloire et de carnage. +Autour de ces ecueils Curzolari (les antiques Echinades), l'heroique +batard de Charles-Quint, don Juan d'Autriche, avait donne le premier +signal de la grande bataille de Lepante, et aneanti les forces navales de +la Turquie, de l'Egypte et de l'Algerie. La construction du chateau +remontait a cette epoque; il portait le nom de San-Silvio, peut-etre parce +qu'il avait ete bati ou occupe par le comte Silvio de Porcia, l'un des +vainqueurs de la campagne. Sur les parois de la salle, Ezzelin vit, a la +derniere lueur du jour, trembloter les grandes silhouettes des heros de +Lepante, peints a fresque assez grossierement, dans des proportions +colossales, et revetus de leurs puissantes armures de guerre. On y voyait +le generalissime Veniers, qui, a l'age de soixante-seize ans, fit des +prodiges de valeur; le provediteur Barbarigo, le marquis de Santa Cruz, +les vaillants capitaines Loredano et Malipiero, qui tous deux perdirent la +vie dans cette sanglante journee; enfin le celebre Bragadino, qui avait +ete ecorche vif quelques mois avant la bataille par ordre de Mustapha, et +qui etait represente dans toute l'horreur de son supplice, la tete ceinte +d'une aureole de martyr et le corps a demi depouille de sa peau. Ces +fresques etaient peut-etre l'oeuvre de quelque soldat artiste blesse au +combat de Lepante. L'air de la mer en avait fait tomber une partie; mais +ce qui en restait avait encore un aspect formidable, et ces spectres +heroiques, mutiles et comme flottants dans le crepuscule, firent passer +dans l'ame d'Ezzelino des emotions de terreur religieuse et d'enthousiasme +patriotique. + +Quelle fut sa surprise lorsqu'il fut tire de son austere reverie par les +sons d'un luth! Une voix de femme, suave et pleine d'harmonie, quoique un +peu voilee par le chagrin ou la souffrance, vint s'y meler, et lui fit +entendre distinctement ces vers d'une romance venitienne bien connue de +lui: + +Venus est la belle deesse, +Venise est la belle cite. +Doux astre, ville enchanteresse, +Perles d'amour et de beaute, +Vous vous couchez dans l'onde amere, +Le soir, comme dans vos berceaux; +Car vous etes soeurs, et pour mere +Vous eutes l'ecume des flots. + +Ezzelino n'eut pas un instant de doute sur cette romance et sur cette +voix. + +"Giovanna!" s'ecria-t-il en s'elancant a l'autre bout de la salle, et en +soulevant d'une main tremblante l'epais rideau de tapisserie qui obstruait +la croisee du fond. + +Cette croisee donnait sur l'interieur du chateau, sur une de ces parties +ceintes de batiments que dans nos edifices francais du moyen age on +appelait le preau. Ezzelino vit une petite cour dont l'aspect contrastait +avec tout le reste de l'ile et du chateau. C'etait un lieu de plaisance +bati recemment a la maniere orientale, et dans lequel on avait semble +vouloir chercher un refuge contre l'aspect fatigant des flots et l'aprete +des brises marines. Sur une assez large plate-forme quadrangulaire, on +avait rapporte des terres vegetales, et les plus belles fleurs de la Grece +y croissaient a l'abri des orages. Ce jardin artificiel etait rempli d'une +indicible poesie. Les plantes qu'on y avait acclimatees de force avaient +une langueur et des parfums etranges, comme si elles eussent compris les +voluptes et la souffrance d'une captivite volontaire. Un soin delicat et +assidu semblait presider a leur entretien. Un jet d'eau de roche murmurait +au milieu dans un bassin de marbre de Paros. Autour de ce parterre regnait +une galerie de bois de cedre decoupee dans le gout moresque avec une +legerete et une simplicite elegantes. Cette galerie laissait entrevoir, +au-dessous et au-dessus de ses arcades, les portes cintrees et les +fenetres en rosaces des appartements particuliers du gouverneur; des +portieres de tapisseries d'Orient et des tendines de soie ecarlate en +derobaient la vue interieure aux regards du comte. Mais a peine eut-il, +d'une voix emue et penetrante, repete le nom de Giovanna, qu'un de ces +rideaux se souleva rapidement. Une ombre blanche et delicate se dessina +sur le balcon, agita son voile comme pour donner un signe de +reconnaissance, et, laissant retomber le rideau, disparut au meme instant. +Le comte fut force d'abandonner la fenetre, Leontio venait lui rendre +compte de son message; mais Ezzelino avait reconnu Giovanna, et il +ecoutait a peine la reponse du vieux commandant. + +Leontio vint annoncer que le gouverneur etait reellement en course aux +environs de l'ile; mais, soit qu'il eut mis pied a terre quelque part dans +les rochers de la plage de Garnie, soit qu'il se fut engage dans les +nombreux ilots qui entourent l'ile principale de Curzolari, on ne +decouvrait nulle part son esquif a l'aide de la lunette. + +"Il est fort etrange, dit Ezzelin, que dans ces courses aventureuses il ne +rencontre point les pirates. + +--Cela est etrange, en effet, repartit le commandant. On dit qu'il y a un +Dieu pour les hommes ivres et pour les fous. Je gage que si messer Orio +etait dans son bon sens et connaissait le danger auquel il s'expose en +allant ainsi presque seul, sur une barque, cotoyer des ecueils infestes de +brigands, il aurait deja trouve dans ces courses la mort qu'il semble +chercher, et qui de son cote semble le fuir. + +--Vous ne m'aviez pas dit, messer Leontio, interrompit Ezzelin qui ne +l'ecoutait pas, que la signora Soranzo fut ici. + +--Votre seigneurie ne me l'avait pas demande, repondit Leontio. Elle est +ici depuis deux mois environ, et je pense qu'elle y est venue sans le +consentement de son epoux; car, a son retour de l'expedition de Patras, +soit qu'il ne l'attendit pas, soit que, dans sa folie, il eut oublie +qu'elle dut venir le rejoindre, messer Orio lui a fait un accueil +tres-froid. Cependant il l'a traitee avec les plus grands egards; et +puisque votre seigneurie a jete les yeux sur la partie du chateau que l'on +decouvre de cette fenetre, elle a pu voir qu'on y a construit, avec une +celerite presque magique, un logement de bois a la maniere orientale, +tres-simple a la verite, mais beaucoup plus agreable que ces grandes +salles froides et sombres dans le gout de nos peres. Le jeune esclave turc +que messer Soranzo a ramene de Patras a donne le plan et preside a tous +les details de ce harem improvise, ou il n'y a qu'une sultane, il est vrai, +mais plus belle a elle seule que les cinq cents femmes reunies du sultan. +On a fait ici tout ce qui etait possible, et meme un peu plus, comme l'on +dit, pour rendre supportable a la niece de l'illustre amiral le sejour de +cette lugubre demeure." + +Ezzelin laissait parler le vieux commandant sans l'interrompre. Il ne +savait a quoi se resoudre. Il desirait et craignait tout a la fois de voir +Giovanna. Il ne savait comment interpreter le signe qu'elle lui avait fait +de sa fenetre. Peut-etre avait-elle besoin, dans sa triste situation, +d'une protection respectueuse et desinteressee. Il allait se decider a lui +faire demander une entrevue par Leontio, lorsqu'une femme grecque, qui +etait au service de Giovanna, vint de sa part le prier de se rendre aupres +d'elle. Ezzelin prit avec empressement son chapeau qu'il avait jete sur +une table, et se disposait a suivre l'envoyee, lorsque Leontio, +s'approchant de lui et lui parlant a voix basse, le conjura de ne point +repondre a cet appel de la signora, sous peine d'attirer sur lui et sur +elle-meme la colere de Soranzo. + +"Il a defendu sous les peines les plus severes, ajouta Leontio, de laisser +aucun Venitien, quels que soient son rang et son age, penetrer dans ses +appartements interieurs; et comme il est egalement defendu a la signora de +franchir l'enceinte des _galeries de bois_, je declare que cette entrevue +peut etre egalement funeste a votre seigneurie, a la signora Soranzo et a +moi. + +--Quant a vos craintes personnelles, repondit Ezzelin d'un ton ferme, je +vous ai deja dit, monsieur, que vous pouviez passer a bord de ma galere et +que vous y seriez en surete; et quant a la signora Soranzo, puisqu'elle +est exposee a de tels dangers, il est temps qu'elle trouve un homme +capable de l'y soustraire, et resolu a le tenter." + +En parlant ainsi, il fit un geste expressif qui ecarta promptement Leontio +de la porte vers laquelle il s'etait precipite pour lui barrer le passage. + +"Je sais, dit celui-ci en se retirant, le respect que je dois au rang que +votre seigneurie occupe dans la republique et dans l'armee; je la supplie +donc de constater au besoin que j'ai obei a ma consigne, et qu'elle a pris +sur elle de l'outre-passer." + +La servante grecque ayant pris, dans une niche de l'escalier, une lampe +d'argent qu'elle y avait deposee, conduisit Ezzelin, a travers un dedale +de couloirs, d'escaliers et de terrasses, jusqu'a la plate-forme qui +servait de jardin. L'air tiede du printemps hatif et genereux de ces +climats soufflait mollement dans ce site abrite de toutes parts. De beaux +oiseaux chantaient dans une voliere, et des parfums exquis s'exhalaient +des buissons de fleurs pressees et suspendues en festons a toutes les +colonnes. On eut pu se croire dans un de ces beaux _cortile_ des palais +venitiens, ou les roses et les jasmins, acclimates avec art, semblent +croitre et vivre dans le marbre et la pierre. + +L'esclave grecque souleva le rideau de pourpre de la porte principale, et +le comte penetra dans un frais boudoir de style byzantin, decore dans le +gout de l'Italie. + +Giovanna etait couchee sur des coussins de drap d'or brodes en soie de +diverses couleurs. Sa guitare etait encore dans ses mains, et le grand +levrier blanc d'Orio, couche a ses pieds, semblait partager son attente +melancolique. Elle etait toujours belle, quoique bien differente de ce +qu'elle avait ete naguere. Le brillant coloris de la sante n'animait plus +ses traits, et l'embonpoint de sa jeunesse avait ete devore par le souci. +Sa robe de soie blanche etait presque du meme ton que son visage, et ses +grands bracelets d'or flottaient sur ses bras amaigris. Il semblait +qu'elle eut deja perdu cette coquetterie et ce soin de sa parure qui, chez +les femmes, est la marque d'un amour partage. Les bandeaux de perles de sa +coiffure s'etaient detaches et tombaient avec ses cheveux denoues sur ses +epaules d'albatre, sans qu'elle permit a ses esclaves de les rajuster. +Elle n'avait plus l'orgueil de la beaute. Un melange de faiblesse +languissante et de vivacite inquiete se trahissait dans son attitude et +dans ses gestes. Lorsque Ezzelin entra, elle semblait brisee de fatigue, +et ses paupieres veinees d'azur ne sentaient pas l'eventail de plumes +qu'une esclave moresque agitait sur son front; mais, au bruit que fit le +comte en s'approchant, elle se souleva brusquement sur ses coussins, et +fixa sur lui un regard ou brillait la fievre. Elle lui tendit les deux +mains a la fois pour serrer la sienne avec force; puis elle lui parla avec +enjouement, avec esprit, comme si elle l'eut retrouve a Venise au milieu +d'un bal. Un instant apres, elle etendit le bras pour prendre, des mains +de l'esclave, un flacon d'or incruste de pierres precieuses, qu'elle +respira en palissant, comme si elle eut ete pres de defaillir; puis elle +passa ses doigts nonchalants sur les cordes de son luth, fit a Ezzelin +quelques questions frivoles dont elle n'ecouta pas les reponses; enfin, se +soulevant et s'accoudant sur le rebord d'une etroite fenetre placee +derriere elle, elle attacha ses regards sur les flots noirs ou commencait +a trembler le reflet de l'etoile occidentale, et tomba dans une muette +reverie. Ezzelin comprit que le desespoir etait en elle. + +Au bout de quelques instants, elle fit signe a ses femmes de se retirer, +et lorsqu'elle fut seule avec Ezzelin, elle ramena sur lui ses grands yeux +bleus cernes d'un bleu encore plus sombre, et le regarda avec une +singuliere expression de confiance et de tristesse. Ezzelin, jusque-la +mortellement trouble de sa presence et de ses manieres, sentit se +reveiller en lui cette tendre pitie qu'elle semblait implorer. Il fit +quelques pas vers elle; elle lui tendit de nouveau la main, et l'attirant +a ses pieds sur un coussin: + +"O mon frere! lui dit-elle, mon noble Ezzelin! vous ne vous attendiez pas +sans doute a me retrouver ainsi! Vous voyez sur mes traits les ravages de +la souffrance; ah! votre compassion serait plus grande si vous pouviez +sonder l'abime de douleur qui s'est creuse dans mon ame! + +--Je le devine, madame, repondit Ezzelin; et puisque vous m'accordez le +doux et saint nom de frere, comptez que j'en remplirai tous les devoirs +avec joie. Donnez-moi vos ordres, je suis pret a les executer fidelement. + +--Je ne sais ce que vous voulez dire, mon ami, reprit Giovanna; je n'ai +point d'ordres a vous donner, si ce n'est d'embrasser pour moi votre soeur +Argiria, le bel ange, de me recommander a ses prieres et de garder mon +souvenir, afin de vous entretenir de moi quand je ne serai plus. Tenez, +ajouta-t-elle en detachant de sa chevelure d'ebene une fleur de +laurier-rose a demi fletrie, donnez-lui ceci en memoire de moi, et +dites-lui de se preserver des passions; car il y a des passions qui +donnent la mort, et cette fleur en est l'embleme: c'est une fleur-reine, +on en couronne les triomphateurs; mais elle est, comme l'orgueil, un +poison subtil. + +--Et cependant, Giovanna, ce n'est pas l'orgueil qui vous tue, dit Ezzelin +en recevant ce triste don; l'orgueil ne tue que les hommes; c'est l'amour +qui tue les femmes. + +--Mais ne savez-vous pas, Ezzelin, que, chez les femmes, l'orgueil est +souvent le mobile de l'amour? Ah! nous sommes des etres sans force et sans +vertu, ou plutot notre faiblesse et notre energie sont egalement +inexplicables! Quand je songe a la puerilite des moyens qu'on emploie pour +nous seduire, a la legerete avec laquelle nous laissons la domination de +l'homme s'etablir sur nous, je ne comprends pas l'opiniatrete de ces +attachements si prompts a naitre, si impossibles a detruire. Tout a +l'heure je redisais une romance que vous devez vous rappeler, puisque +c'est vous qui l'avez composee pour moi. Eh bien! en la chantant, je +songeais a ceci, que la naissance de Venus est une fiction d'un sens bien +profond. A son debut, la passion est comme une ecume legere que le vent +ballotte sur les flots. Laissez-la grandir, elle devient immortelle. Si +vous en aviez le temps, je vous prierais d'ajouter a ma romance un couplet +ou vous exprimeriez cette pensee; car je la chante souvent, et bien +souvent je pense a vous, Ezzelin. Croiriez-vous que tout a l'heure, +lorsque vous avez prononce mon nom de la fenetre de la galerie, votre voix +ne m'a pas laisse le moindre doute? Et quand je vous ai apercu dans le +crepuscule, mes yeux n'ont pas hesite un instant a vous reconnaitre. C'est +que nous ne voyons pas seulement avec les yeux du corps. L'ame a des sens +mysterieux, qui deviennent plus nets et plus percants a mesure que nous +declinons rapidement vers une fin prematuree. Je l'avais souvent oui dire +a mon oncle. Vous savez ce qu'on raconte de la bataille de Lepante. La +veille du jour ou la flotte ottomane succomba sous les armes glorieuses de +nos ancetres autour de ces ecueils, les pecheurs des lagunes entendirent +autour de Venise de grands cris de guerre, des plaintes dechirantes, et +les coups redoubles d'une canonnade furieuse. Tous ces bruits flottaient +dans les ondes et planaient dans les cieux. On entendait le choc des armes, +le craquement des navires, le sifflement des boulets, les blasphemes des +vaincus, la plainte des mourants; et cependant aucun combat naval ne fut +livre cette nuit-la, ni sur l'Adriatique, ni sur aucune autre mer. Mais +ces ames simples eurent comme une revelation et une perception anticipee +de ce qui arriva le lendemain a la clarte du soleil, a deux cents lieues +de leur patrie. C'est le meme instinct qui m'a fait savoir la nuit +derniere que je vous verrais aujourd'hui; et ce qui vous paraitra fort +etrange, Ezzelin, c'est que je vous ai vu exactement dans le costume que +vous avez maintenant, et pale comme vous l'etes. Le reste de mon reve est +sans doute fantastique, et pourtant je veux vous le dire. Vous etiez sur +votre galere aux prises avec les pirates, et vous dechargiez votre +pistolet a bout portant sur un homme dont il m'a ete impossible de voir la +figure, mais qui etait coiffe d'un turban rouge. En ce moment la vision a +disparu. + +--Cela est etrange, en effet," dit Ezzelin en regardant fixement Giovanna, +dont l'oeil etait clair et brillant, la parole animee, et qui semblait +sous l'inspiration d'une sorte de puissance divinatoire. + +Giovanna remarqua son etonnement, et lui dit: + +"Vous allez croire que mon esprit est egare. Il n'en est rien cependant. +Je n'attache point a ce reve une grande importance, et je n'ai point la +puissance des sibylles. Combien ne m'eut-elle pas ete precieuse en ces +heures d'inquietude devorante qui se renouvellent sans cesse pour moi, et +qui me tuent lentement! Helas! dans ces perils auxquels Soranzo s'expose +chaque jour, c'est en vain que j'ai interroge de toute la puissance de mes +sens et de toute celle de mon ame l'horreur des tenebres ou les brumes de +l'horizon; ni dans mes veilles desolees, ni dans mes songes funestes, je +n'ai trouve le moindre eclaircissement au mystere de sa destinee. Mais +avant d'en finir avec ces visions qui sans doute vous font sourire, +laissez-moi vous dire que l'homme au turban rouge de mon reve vous a fait, +en s'effacant dans les airs, un signe de menace. Laissez-moi vous dire +aussi, et pardonnez-moi cette faiblesse, que j'ai senti, au moment ou la +vision a disparu, une terreur que je n'avais pas eprouvee tant que le +tableau de ce combat avait ete devant mes yeux; ne meprisez pas tout a +fait les apprehensions d'un esprit plus chagrin que malade. Il me semble +qu'un grand peril vous menace de la part des pirates, et je vous supplie +de ne pas vous remettre en mer sans avoir engage mon epoux a vous donner +une escorte jusqu'a la sortie de nos ecueils. Promettez-moi de le faire. + +--Helas! madame, repondit Ezzelin avec un triste sourire, quel interet +pouvez-vous prendre a mon sort? Que suis-je pour vous? Votre affection ne +m'a point elu epoux; votre confiance ne veut pas m'accepter pour frere; +car vous refusez mes secours, et pourtant j'ai la certitude que vous en +avez besoin. + +--Ma confiance et mon affection sont a vous comme a un frere; mais je ne +comprends pas ce que vous me dites quand vous me parlez de secours. Je +souffre, il est vrai; je me consume dans une agonie affreuse, mais vous +n'y pouvez rien, mon cher Ezzelin; et puisque nous parlons de confiance et +d'affection, Dieu seul peut me rendre celles de Soranzo! + +--Vous avouez que vous avez perdu son amour, madame; n'avouerez-vous point +que vous avez a sa place herite de sa haine?" + +Giovanna tressaillit, et, retirant sa main avec epouvante: + +"Sa haine! s'ecria-t-elle, qui donc vous a dit qu'il me haissait? Oh! +quelle parole avez-vous dite, et qui vous a charge de me porter le coup +mortel? Helas! vous venez de m'apprendre que je n'avais pas encore +souffert, et que son indifference etait encore pour moi du bonheur." + +Ezzelin comprit combien Giovanna aimait encore ce rival que, malgre lui, +il venait d'accuser. Il sentit, d'une part, la douleur qu'il causait a +cette femme infortunee, et de l'autre, la honte d'un role tout a fait +oppose a son caractere; il se hata de rassurer Giovanna, et de lui dire +qu'il ignorait absolument les sentiments d'Orio a son egard, mais elle eut +bien de la peine a croire qu'il eut parle ainsi par sollicitude et sous +forme d'interrogation. + +"Quelqu'un ici vous aurait-il parle de lui et de moi? lui repeta-t-elle +plusieurs fois en cherchant a lire sa pensee dans ses yeux. Serait-ce mon +arret que vous avez prononce sans le savoir, et suis-je donc la seule ici +a ignorer qu'il me hait? Oh! je ne le croyais pas!" + +En parlant ainsi, elle fondit en larmes; et le comte, qui, malgre lui, +avait senti l'esperance se reveiller dans son coeur, sentit aussi que son +coeur se brisait pour toujours. Il fit un effort magnanime sur lui-meme +pour consoler Giovanna, et pour prouver qu'il avait parle au hasard. Il +l'interrogea affectueusement sur sa situation. Affaiblie par ses pleurs et +vaincue par la noblesse des sentiments d'Ezzelin, elle s'abandonna a plus +d'expansion qu'elle n'avait resolu peut-etre d'en avoir. + +"O mon ami! lui dit-elle, plaignez-moi, car j'ai ete insensee en +choisissant pour appui cet etre superbe qui ne sait point aimer! Orio +n'est point comme vous un homme de tendresse et de devouement; c'est un +homme d'action et de volonte. La faiblesse d'une femme ne l'interesse pas, +elle l'embarrasse. Sa bonte se borne a la tolerance; elle ne s'etend pas +jusqu'a la protection. Aucun homme ne devrait moins inspirer l'amour, car +aucun homme ne le comprend et ne l'eprouve moins. Et cependant cet homme +inspire des passions immenses, des devouements infatigables. On ne l'aime +ni ne le hait a demi, vous le savez; et vous savez aussi sans doute que, +pour les hommes de cette nature, il en est toujours ainsi. Plaignez-moi +donc; car je l'aime jusqu'au delire, et son empire sur moi est sans +bornes. Vous voyez, noble Ezzelin, que mon malheur est sans ressources. Je +ne me fais point illusion, et vous pouvez me rendre cette justice, que +j'ai toujours ete sincere avec vous comme avec moi-meme. Orio merite +l'admiration et l'estime des hommes, car il a une haute intelligence, un +noble courage et le gout des grandes choses; mais il ne merite ni l'amitie +ni l'amour, car il ne ressent ni l'un ni l'autre; il n'en a pas besoin, et +tout ce qu'il peut pour les etres qui l'aiment, c'est de se laisser aimer. +Souvenez-vous de ce que je vous ai dit a Venise, le jour ou j'ai eu le +courage egoiste de vous ouvrir mon coeur, et de vous avouer qu'il +m'inspirait un amour passionne, tandis que vous ne m'inspiriez qu'un amour +fraternel. + +--Ne rappelons pas ce jour de triste memoire, dit Ezzelin; quand la +victime survit au supplice, chaque fois que son souvenir l'y reporte, elle +croit le subir encore. + +--Ayez le courage de vous rappeler ces choses avec moi, reprit Giovanna; +nous ne nous reverrons peut-etre plus, et je veux que vous emportiez la +certitude de mon estime pour vous, et du repentir que j'ai garde de ma +conduite a votre egard. + +--Ne me parlez pas de repentir, s'ecria Ezzelin attendri; de quel crime, +ou seulement de quelle faute legere etes-vous coupable? N'avez-vous pas +ete franche et loyale avec moi? N'avez-vous pas ete douce et pleine de +pitie, en me disant vous-meme ce que tout autre a votre place m'eut fait +signifier par ses parents et sous le voile de quelque pretexte specieux! +Je me souviens de vos paroles: elles sont restees gravees dans mon coeur +pour mon eternelle consolation et en meme temps pour mon eternel regret. +"Pardonnez-moi, avez-vous dit, le mal que je vous fais, et priez Dieu que +je n'en sois pas punie; car je n'ai plus ma volonte, et je cede a une +destinee plus forte que moi." + +--Helas! helas! dit Giovanna, oui c'etait une destinee! Je le sentais deja, +car mon amour est ne de la peur, et, avant que je connusse a quel point +cette peur etait fondee, elle regnait deja sur moi. Tenez, Ezzelin, il y a +toujours eu en moi un instinct de sacrifice et d'abnegation, comme si +j'eusse ete marquee, en naissant, pour tomber en holocauste sur l'autel de +je ne sais quelle puissance avide de mon sang et de mes larmes. Je me +souviens de ce qui se passait en moi lorsque vous me pressiez de vous +epouser, avant le jour fatal ou j'ai vu Soranzo pour la premiere fois. +"Hatons-nous, me disiez-vous; quand on s'aime, pourquoi tarder a etre +heureux? Parce que nous sommes jeunes tous deux, ce n'est pas une raison +pour attendre. Attendre, c'est braver Dieu, car l'avenir est son tresor; +et ne pas profiter du present, c'est vouloir d'avance s'emparer de +l'avenir. Les malheureux doivent dire: Demain! et les heureux: +Aujourd'hui! Qui sait ce que nous serons demain? Qui sait si la balle d'un +Turc ou une vague de la mer ne viendra pas nous separer a jamais? Et +vous-meme, pouvez-vous assurer que demain vous m'aimerez comme +aujourd'hui?" Un vague pressentiment vous faisait ainsi parler sans doute, +et vous disait de vous hater. Un pressentiment plus vague encore +m'empechait de ceder, et me disait d'attendre. Attendre quoi? Je ne savais +pas; mais je croyais que l'avenir me reservait quelque chose, puisque le +present me laissait desirer. + +--Vous aviez raison, dit le comte, l'avenir vous reservait l'amour. + +--Sans doute, reprit Giovanna avec amertume, il me reservait un amour bien +different de ce que j'eprouvais pour vous. J'aurais tort de me plaindre, +car j'ai trouve ce que je cherchais. J'ai dedaigne le calme, et j'ai +trouve l'orage. Vous rappelez-vous ce jour ou j'etais assise entre mon +oncle et vous? Je brodais, et vous me lisiez des vers. On annonca Orio +Soranzo. Ce nom me fit tressaillir, et en un instant tout ce que j'avais +entendu dire de cet homme singulier me revint a la memoire. Je ne l'avais +jamais vu, et je tremblai de tous mes membres quand j'entendis le bruit de +ses pas. Je n'apercus ni son magnifique costume, ni sa haute taille, ni +ses traits empreints d'une beaute divine, mais seulement deux grands yeux +noirs pleins a la fois de menace et de douceur, qui s'avancaient vers moi +fixes et etincelants. Fascinee par ce regard magique, je laissai tomber +mon ouvrage, et restai clouee sur mon fauteuil, sans pouvoir ni me lever +ni detourner la tete. Au moment ou Soranzo, arrive pres de moi, se courba +pour me baiser la main, ne voyant plus ces deux yeux qui m'avaient +jusque-la petrifiee, je m'evanouis. On m'emporta, et mon oncle, s'excusant +sur mon indisposition, le pria de remettre sa visite a un autre jour. Vous +vous retirates aussi sans comprendre la cause de mon evanouissement. + +"Orio, qui connaissait mieux les femmes et le pouvoir qu'il avait sur +elles, pensa qu'il pouvait bien etre pour quelque chose dans mon mal +subit: il resolut de s'en assurer. Il passa une heure a se promener sur le +Canalazzo, puis se fit de nouveau debarquer au palais Morosini. Il fit +appeler le majordome, et lui dit qu'il venait savoir de mes nouvelles. +Quand on lui eut repondu que j'etais completement remise, il monta, +presumant, disait-il, qu'il ne pouvait plus y avoir d'indiscretion a se +presenter, et il se fit annoncer une seconde fois. Il me trouva bien palie, +bien embellie, disait-il, par ma paleur meme. Mon oncle etait un peu +serieux; pourtant il le remercia cordialement de l'interet qu'il me +portait, et de la peine qu'il avait prise de revenir sitot s'informer de +ma sante. Et comme, apres ces compliments, il voulait se retirer, on le +pria de rester. Il ne se le fit pas dire deux fois, et continua la +conversation. Resolu deja a profiter du premier effet qu'il avait produit, +il s'etudia a deployer d'un coup devant moi tous les dons qu'il avait +recus de la nature, et a soutenir les charmes de sa personne par ceux de +son esprit. Il reussit completement; et lorsque, au bout de deux heures, +il prit le parti de se retirer, j'etais deja subjuguee. Il me demanda la +permission de revenir le lendemain, l'obtint, et partit avec la certitude +d'achever bientot ce qu'il avait si heureusement commence. Sa victoire ne +fut ni longue ni difficile. Son premier regard m'avait intime l'ordre +d'etre a lui, et j'etais deja sa conquete. Puis-je vraiment dire que je +l'aimais? Je ne le connaissais pas, et je n'avais presque entendu dire de +lui que du mal. Comment pouvais-je preferer un homme qui ne m'inspirait +encore que de la crainte a celui qui m'inspirait la confiance et l'estime? +Ah! devrais-je chercher mon excuse dans la fatalite? Ne ferais-je pas +mieux d'avouer qu'il y a dans le coeur de la femme un melange de vanite +qui s'enorgueillit de regner en apparence sur un homme fort, et de lachete +qui va au-devant de sa domination? Oui! oui! j'etais vaine de la beaute +d'Orio; j'etais fiere de toutes les passions qu'il avait inspirees, et de +tous les duels dont il etait sorti vainqueur. Il n'y avait pas jusqu'a sa +reputation de debauche qui ne semblat un titre a l'attention et un appat +pour la curiosite des autres femmes. Et j'etais flattee de leur enlever ce +coeur volage et fier qui les avait toutes trahies, et qui, a toutes, avait +laisse de longs regrets. Sous ce rapport du moins, mon fatal amour-propre +a ete satisfait. Orio m'est reste fidele, et, du jour de son mariage, il +semble que les femmes n'aient plus rien ete pour lui. Il a semble m'aimer +pendant quelque temps: puis bientot il n'a plus aime ni moi ni personne, +et l'amour de la gloire l'a absorbe tout entier; et je n'ai pas compris +pourquoi, ayant un si grand besoin d'independance et d'activite, il avait +contracte des liens qui ordinairement sont destines a restreindre l'une et +l'autre." + +Ezzelin regarda attentivement Giovanna. Il avait peine a croire qu'elle +parlat ainsi sans arriere-pensee, et que son aveuglement allat jusqu'a ne +pas soupconner les vues ambitieuses qui avaient porte Orio a rechercher sa +main. Voyant la candeur de cette ame genereuse, il n'osa pas chercher a +l'eclairer, et il se borna a lui demander comment elle avait perdu si vite +l'amour de son epoux. Elle le lui raconta en ces termes: + +"Avant notre hymenee, il semblait qu'il m'aimat eperdument. Je le croyais +du moins; car il me le disait, et ses paroles ont une eloquence et une +conviction a laquelle rien ne resiste. Il pretendait que la gloire n'etait +qu'une vaine fumee, bonne pour enivrer les jeunes gens ou pour etourdir +les malheureux. Il avait fait la derniere campagne pour faire taire les +sots et les envieux qui l'accusaient de s'enerver dans les plaisirs. Il +s'etait expose a tous les dangers avec l'indifference d'un homme qui se +conforme a un usage de son temps et de son pays. Il riait de ces jeunes +gens qui se precipitent dans les combats avec enthousiasme, et qui se +croient bien grands parce qu'ils ont paye de leur personne et brave des +perils que le moindre soldat affronte tranquillement. Il disait qu'un +homme avait a choisir dans la vie entre la gloire et le bonheur; que, le +bonheur etant presque impossible a trouver, le plus grand nombre etait +force de chercher la gloire; mais que l'homme qui avait reussi a s'emparer +du bonheur, et surtout du bonheur dans l'amour, qui est le plus complet, +le plus reel et le plus noble de tous, etait un pauvre coeur et un pauvre +esprit quand il se lassait de ce bonheur et retournait aux miserables +triomphes de l'amour-propre. Orio parlait ainsi devant moi, parce qu'il +avait entendu dire que vous aviez perdu mon affection pour n'avoir pas +voulu me promettre de ne point retourner a la guerre. + +"Il voyait que j'avais une ame tendre, un caractere timide, et que l'idee +de le voir s'eloigner de moi aussitot apres notre mariage me faisait +hesiter. Il voulait m'epouser, et rien ne lui eut coute, m'a-t-il dit +depuis, pour y parvenir; il n'eut recule devant aucun sacrifice, devant +aucune promesse imprudente ou menteuse. Oh! qu'il m'aimait alors! Mais la +passion des hommes n'est que du desir, et ils se lassent aussitot qu'ils +possedent. Tres-peu de temps apres notre hymenee, je le vis preoccupe et +devore d'agitations secretes. Il se jeta de nouveau dans le bruit du monde, +et attira chez moi toute la ville. Il me sembla voir que cet amour du jeu +qu'on lui avait tant reproche, et ce besoin d'un luxe effrene qui le +faisait regarder comme un homme vain et frivole, reprenaient rapidement +leur empire sur lui. Je m'en effrayai; non que je fusse accessible a des +craintes vulgaires pour ma fortune, je ne la considerais plus comme mienne +depuis que j'avais cede avec bonheur a Orio l'heritage de mes ancetres. +Mais ces passions le detournaient de moi. Il me les avait peintes comme +les amusements miserables qu'une ame ardente et active est forcee de se +creer, faute d'un aliment plus digne d'elle. Cet aliment seul digne de +l'ame d'Orio, c'etait l'amour d'une femme comme moi. Toutes les autres +l'avaient trompe ou lui avaient semble indignes d'occuper toute son +energie. Il aurait ete force de la depenser en vains plaisirs. Mais +combien ces plaisirs lui semblaient meprisables depuis qu'il possedait en +moi la source de toutes les joies! Voila comment il me parlait; et moi, +insensee, je le croyais aveuglement. Quelle fut donc mon epouvante quand +je vis que je ne lui suffisais pas plus que ne l'avaient fait les autres +femmes, et que, prive de fetes, il ne trouvait pres de moi qu'ennui et +impatience! Un jour qu'il avait perdu des sommes considerables, et qu'il +etait en proie a une sorte de desespoir, j'essayai vainement de le +consoler en lui disant que j'etais indifferente aux consequences facheuses +de ses pertes, et qu'une vie de mediocrite ou de privations me semblerait +aussi douce que l'opulence, pourvu qu'elle ne me separat point de lui. Je +lui promis que mon oncle ignorerait ses imprudences, et que je vendrais +plutot mes diamants en secret que de lui attirer un reproche. Voyant qu'il +ne m'ecoutait pas, je m'affligeai profondement et lui reprochai doucement +d'etre plus sensible a une perte d'argent qu'a la douleur qu'il me +causait. Soit qu'il cherchat un pretexte pour me quitter, soit que j'eusse +involontairement froisse son orgueil par ce reproche, il se pretendit +outrage par mes paroles, entra en fureur et me declara qu'il voulait +reprendre du service. Des le lendemain, malgre mes supplications et mes +larmes, il demanda de l'emploi a l'amiral, et fit ses apprets de depart. A +tous autres egards, j'eusse trouve dans la tendresse de mon oncle recours +et protection. Il eut dissuade Orio de m'abandonner, il l'eut ramene vers +moi; mais il s'agissait de guerre, et la gloire de la republique l'emporta +encore sur moi dans le coeur de mon oncle. Il blama paternellement ma +faiblesse, me dit qu'il mepriserait Soranzo s'il passait son temps aux +pieds d'une femme, au lieu de defendre l'honneur et les interets de sa +patrie; qu'en montrant, durant la derniere campagne, une bravoure et des +talents de premier ordre, Orio avait contracte l'engagement et le devoir +de servir son pays tant que son pays aurait besoin de lui. Enfin, il +fallut ceder; Orio partit, et je restai seule avec ma douleur. + +"Je fus longtemps, bien longtemps sous le coup de cette brusque +catastrophe. Cependant les lettres d'Orio, pleines de douceur et +d'affection, me rendirent l'esperance; et, sans les angoisses de +l'inquietude lorsque je le savais expose a tant de perils, j'aurais encore +goute une sorte de bonheur. Je m'imaginai que je n'avais rien perdu de sa +tendresse, que l'honneur imposait aux hommes des lois plus sacrees que +l'amour; qu'il s'etait abuse lui-meme lorsque, dans l'enthousiasme de ses +premiers transports, il m'avait dit le contraire; qu'enfin il reviendrait +tel qu'il avait ete pour moi dans nos plus beaux jours. Quelles furent ma +douleur et ma surprise lorsqu'a l'entree de l'hiver, au lieu de demander a +mon oncle l'autorisation de venir passer pres de moi cette saison de repos +(autorisation qui certes ne lui eut pas ete refusee), il m'ecrivit qu'il +etait force d'accepter le gouvernement de cette ile pour la repression des +pirates! Comme il me marquait beaucoup de regrets de ne pouvoir venir me +rejoindre, je lui ecrivis a mon tour que j'allais me rendre a Corfou, afin +de me jeter aux pieds de mon oncle et d'obtenir son rappel. Si je ne +l'obtenais pas, disais-je, j'irais partager son exil a Curzolari. +Cependant je n'osai point executer ce projet avant d'avoir recu la reponse +d'Orio; car plus on aime, plus on craint d'offenser l'etre qu'on aime. Il +me repondit, dans les termes les plus tendres, qu'il me suppliait de ne +pas venir le rejoindre, et que, quant a demander pour lui un conge a mon +oncle, il serait fort blesse que je le fisse. Il avait des ennemis dans +l'armee, disait-il; le bonheur d'avoir obtenu ma main lui avait suscite +des envieux qui tachaient de le desservir aupres de l'amiral, et qui ne +manqueraient pas de dire qu'il m'avait lui-meme suggere cette demarche, +afin de recommencer une vie de plaisir et d'oisivete. Je me soumis a cette +derniere defense; mais quand a la premiere, comme il ne me donnait pas +d'autres motifs de refus que la tristesse de cette demeure et les +privations de tout genre que j'aurais a y souffrir, comme sa lettre me +semblait plus passionnee qu'aucune de celles qu'il m'eut ecrites, je crus +lui donner une preuve de devouement en venant partager sa solitude; et +sans lui repondre, sans lui annoncer mon arrivee, je partis aussitot. Ma +traversee fut longue et penible; le temps etait mauvais. Je courus mille +dangers. Enfin j'arrivai ici, et je fus consternee en n'y trouvant point +Orio. Il etait parti pour cette malheureuse expedition de Patras, et la +garnison etait dans de grandes inquietudes sur son compte. Plusieurs jours +se passerent sans que je recusse aucune nouvelle de lui; je commencais a +perdre l'esperance de le revoir jamais. M'etant fait montrer l'endroit ou +il avait appareille et ou il devait aussi debarquer, j'allais chaque jour, +de ce cote, m'asseoir sur un rocher, et j'y restais des heures entieres a +regarder la mer. Bien des jours se passerent ainsi sans amener aucun +changement dans ma situation. Enfin, un matin, en arrivant sur mon rocher, +je vis sortir d'une barque un soldat turc accompagne d'un jeune garcon +vetu comme lui. Au premier mouvement que fit le soldat je reconnus Orio, +et je descendis en courant pour me jeter dans ses bras; mais le regard +qu'il attacha sur moi fit refluer tout mon sang vers mon coeur, et le +froid de la mort s'etendit sur tous mes membres. Je fus plus bouleversee +et plus epouvantee que le jour ou je l'avais vu pour la premiere fois, et, +comme ce jour-la, je tombai evanouie: il me semblait avoir vu sur son +visage la menace, l'ironie et le mepris a leur plus haute puissance. Quand +je revins a moi, je me trouvai dans ma chambre sur mon lit. Orio me +soignait avec empressement, et ses traits n'avaient plus cette expression +terrifiante devant laquelle mon etre tout entier venait de se briser +encore une fois. Il me parla avec tendresse et me presenta le jeune homme +qui l'accompagnait, comme lui ayant sauve la vie et rendu la liberte en +lui ouvrant les portes de sa prison durant la nuit. Il me pria de le +prendre a mon service, mais de le traiter en ami bien plus qu'en +serviteur. J'essayai de parler a Naama, c'est ainsi qu'il appelle ce +garcon; mais il ne sait point un mot de notre langue. Orio lui dit +quelques mots en turc, et ce jeune homme prit ma main et la posa sur sa +tete en signe d'attachement et de soumission. + +"Pendant toute cette journee, je fus heureuse; mais des le lendemain Orio +s'enferma dans son appartement, et je ne le vis que le soir, si sombre et +si farouche, que je n'eus pas le courage de lui parler. Il me quitta apres +avoir soupe avec moi. Depuis ce temps, c'est-a-dire depuis deux mois, son +front ne s'est point eclairci. Une douleur ou une resolution mysterieuse +l'absorbe tout entier. Il ne m'a temoigne ni humeur ni colere; il s'est +donne mille soins, au contraire, pour me rendre agreable le sejour de ce +donjon, comme si, hors de son amour et de son indifference, quelque chose +pouvait m'etre bon ou mauvais! Il a fait venir des ouvriers et des +materiaux de Cephalonie pour me construire a la hate cette demeure; il a +fait venir aussi des femmes pour me servir, et, au milieu de ses +preoccupations les plus sombres, jamais il n'a cesse de veiller a tous mes +besoins et de prevenir tous mes desirs. Helas! il semble ignorer que je +n'en ai qu'un seul reel sur la terre, c'est de retrouver son amour. +Quelquefois... bien rarement! il est revenu vers moi, plein d'amour et +d'effusion en apparence. Il m'a confie qu'il nourrissait un projet +important; que, devore de vengeance contre les infideles qui ont massacre +son escorte, pris sa galere, et qui maintenant viennent exercer leurs +pirateries presque sous ses yeux, il n'aurait pas de repos qu'il ne les +eut aneantis. Mais a peine s'etait-il abandonne a ces aveux, que, +craignant mes inquietudes et s'ennuyant de mes larmes, il s'arrachait de +mes bras pour aller rever seul a ses belliqueux desseins. Enfin nous en +sommes venus a ce point que nous ne nous voyons plus que quelques heures +par semaine, et le reste du temps j'ignore ou il est et de quoi il +s'occupe. Quelquefois il me fait dire qu'il profite du temps calme pour +faire une longue promenade sur mer, et j'apprends ensuite qu'il n'est +point sorti du chateau. D'autres fois il pretend qu'il s'enferme le soir +pour travailler, et je le vois, au lever du jour, dans sa barque, cingler +rapidement sur les flots grisatres, comme s'il voulait me cacher qu'il a +passe la nuit dehors. Je n'ose plus l'interroger; car alors sa figure +prend une expression effrayante, et tout tremble devant lui. Je lui cache +mon desespoir, et les instants qu'il passe pres de moi, au lieu de +m'apporter quelque soulagement, sont pour moi un veritable supplice; car +je suis forcee de veiller a mes paroles et a mes regards meme, pour ne +point laisser echapper une seule de mes sinistres pensees. Quand il voit +une larme rouler dans mes yeux malgre moi, il me presse la main en silence, +se leve et me quitte sans me dire un mot. Une fois j'ai ete sur le point +de me jeter a ses genoux et de m'y attacher, de m'y trainer pour obtenir +qu'il partageat au moins ses soucis avec moi, et pour lui promettre de +souscrire a tous ses desseins sans faiblesse et sans terreur. Mais, au +moindre mouvement que je fais, son regard me cloue a ma place, et la +parole expire sur mes levres. Il semble que, si ma douleur eclatait devant +lui, le reste de compassion et d'egards qu'il me temoigne se changerait en +fureur et en aversion. Je suis restee muette! Voila pourquoi, quand vous +me parlez de sa haine, je dis qu'elle est impossible, car je ne l'ai point +meritee: je meurs en silence." + +Ezzelin remarqua que ce recit laissait dans l'ombre la circonstance la +plus importante de celui de Leontio. Giovanna ne semblait nullement +considerer Soranzo comme aliene, et les questions detournees qu'il lui +adressa prudemment a cet egard n'amenerent aucun eclaircissement. Giovanna +manquait-elle d'une confiance absolue en lui, ou bien Leontio avait-il +fait de faux rapports? Voyant que ses investigations etaient infructueuses, +Ezzelin conclut du moins qu'elle mourrait de langueur et de tristesse si +elle restait dans ce triste chateau, et il la supplia de se rendre a +Corfou aupres de son oncle. Il s'offrit a l'y conduire sur-le-champ; mais +elle rejeta bien loin cette proposition, disant que pour rien au monde +elle ne voudrait laisser soupconner a son oncle qu'elle n'etait point +heureuse avec Orio; car la moindre plainte de sa part le ferait +infailliblement tomber dans la disgrace de l'amiral. Elle soutint +d'ailleurs qu'Orio n'avait envers elle aucun mauvais procede, et que, si +l'amour qu'elle lui portait etait devenu son propre supplice, Orio ne +pouvait etre accuse du mal qu'elle se faisait a elle-meme. + +Ezzelin se hasarda a lui demander si elle ne vivait pas dans une sorte de +captivite, et s'il n'y avait pas une consigne severe qui lui interdisait +la vue de tout compatriote. Elle repondit que cela n'etait point, et que +pour rien au monde elle n'eut recu Ezzelino lui-meme, s'il eut fallu +desobeir a Orio pour gouter cette joie innocente. Orio ne lui avait jamais +temoigne de jalousie, et plusieurs fois il l'avait autorisee a recevoir +quiconque elle jugerait a propos, sans meme l'en prevenir. + +Ezzelin ne savait que penser de cette contradiction manifeste entre les +paroles de Giovanna et celles de Leontio. Tout a coup le grand levrier +blanc, qui semblait dormir, tressaillit, se releva, et, posant ses pattes +de devant sur le rebord de la fenetre, resta immobile, les oreilles +dressees. + +"Est-ce ton maitre, Sirius?" lui dit Giovanna. + +Le chien se retourna vers elle d'un air intelligent; puis, elevant la tete +et dilatant ses narines, il frissonna et fit entendre un long gemissement +de douleur et de tendresse. + +"Voici Orio! dit Giovanna en passant son bras blanc et maigre autour du +cou du fidele animal; il revient! Ce noble levrier reconnait toujours, au +bruit des rames, le bateau de son maitre; et quand je vais avec lui +attendre Orio sur le rocher, au moindre point noir qu'il apercoit sur les +flots, il garde le silence ou fait entendre ce hurlement, selon que ce +point noir est l'esquif d'Orio ou celui d'un autre. Depuis qu'Orio ne lui +permet plus de l'accompagner, il a reporte sur moi son attachement, et ne +me quitte pas plus que mon ombre. Comme moi, il est malade et triste; +comme moi, il sait qu'il n'est plus cher a son maitre; comme moi, il se +souvient d'avoir ete aime!" + +Alors Giovanna, se penchant sur la fenetre, essaya de discerner la barque +dans les tenebres; mais la mer etait noire comme le ciel, et l'on ne +pouvait distinguer le bruit des rames du clapotement uniforme des flots +qui battaient le rocher. + +"Etes-vous bien sure, dit le comte, que ma presence dans votre +appartement n'indisposera point votre mari contre vous? + +--Helas! il ne me fait pas l'honneur d'etre jaloux de moi, repondit-elle. + +--Mais je ferais peut-etre mieux, dit Ezzelin, d'aller au-devant de lui? + +--Ne le faites pas, repondit-elle; il penserait que je vous ai charge +d'epier ses demarches: restez. Peut-etre meme ne le verrai-je pas ce soir. +Il rentre souvent de ses longues promenades sans m'en donner avis; et sans +l'admirable instinct de ce levrier, qui me signale toujours son retour +dans le chateau ou dans l'ile, j'ignorerais presque toujours s'il est +absent ou present. Maintenant, a tout evenement, aidez-moi a replacer ce +panneau de boiserie sur la fenetre; car, s'il savait que je l'ai rendu +mobile pour interroger des yeux ce cote du chateau qui donne sur les flots, +il ne me le pardonnerait pas. Il a fait fermer cette ouverture a +l'interieur de ma chambre, pretendant que j'alimentais a plaisir mon +inquietude par cette inutile et continuelle contemplation de la +mer." + +Ezzelin replaca le panneau, soupirant de compassion pour cette femme +infortunee. + +Il s'ecoula encore assez de temps avant l'arrivee d'Orio. Elle fut +annoncee par l'esclave turc qui ne quittait jamais Orio. Lorsque le jeune +homme entra, Ezzelin fut frappe de la perfection de ses traits a la fois +delicats et severes. Quoiqu'il eut ete eleve en Turquie, il etait facile +de voir qu'il appartenait a une race plus fierement trempee. Le type arabe +se revelait dans la forme de ses longs yeux noirs, dans son profil droit +et inflexible, dans la petitesse de sa taille, dans la beaute de ses mains +effilees, dans la couleur bronzee de sa peau lisse, sans aucune nuance. Le +son de sa voix le fit reconnaitre aussi d'Ezzelin pour un Arabe qui +parlait le turc avec facilite, mais non sans cet accent guttural dont +l'harmonie, etrange d'abord, s'insinue peu a peu dans l'ame, et finit par +la remplir d'une suavite inconnue. Lorsque le levrier le vit, il s'elanca +sur lui comme s'il eut voulu le devorer. Alors le jeune homme, souriant +avec une expression de malignite feroce, et montrant deux rangees de dents +blanches, minces et serrees, changea tellement de visage qu'il ressembla a +une panthere. En meme temps il tira de sa ceinture un poignard recourbe, +dont la lame etincelante alluma encore plus la fureur de son adversaire. +Giovanna fit un cri, et aussitot le chien s'arreta et revint vers elle +avec soumission, tandis que l'esclave, remettant son yatagan dans un +fourreau d'or charge de pierreries, flechit le genou devant sa maitresse. + +"Voyez! dit Giovanna a Ezzelin, depuis que cet esclave a pris aupres +d'Orio la place de son chien fidele, Sirius le hait tellement que je +tremble pour lui; car ce jeune homme est toujours arme, et je n'ai point +d'ordres a lui donner. Il me temoigne du respect et meme de l'affection, +mais il n'obeit qu'a Orio. + +--Ne peut-il s'exprimer dans notre langue? dit Ezzelin, qui voyait l'Arabe +expliquer par signes l'arrivee d'Orio. + +--Non, repondit Giovanna, et la femme qui sert d'interprete entre nous +deux n'est point ici. Voulez-vous l'appeler? + +--Il n'est pas besoin d'elle, dit Ezzelin. Et adressant la parole en arabe +au jeune homme, il l'engagea a rendre compte de son message; puis il le +transmit a Giovanna. Orio, de retour de sa promenade, ayant appris +l'arrivee du noble comte Ezzelino dans son ile, s'appretait a lui offrir a +souper dans les appartements de la signora Soranzo, et le priait de +l'excuser s'il prenait quelques instants pour donner ses ordres de nuit +avant de se presenter devant lui. + +"Dites a cet enfant, repondit Giovanna a Ezzelino, que je reponds ainsi a +son maitre: L'arrivee du noble Ezzelin est un double bonheur pour moi, +puisqu'elle me procure celui de souper avec mon epoux. Mais, non, +ajouta-t-elle, ne lui dites pas cela; il y verrait peut-etre un reproche +indirect. Dites que j'obeis, dites que nous l'attendons." + +Ezzelin ayant transmis cette reponse au jeune Arabe, celui-ci s'inclina +respectueusement; mais, avant de sortir, il s'arreta debout devant +Giovanna, et, la regardant quelques instants avec attention, il lui +exprima par gestes qu'il la trouvait encore plus malade que de coutume, et +qu'il en etait afflige. Ensuite, s'approchant d'elle avec une familiarite +naive, il toucha ses cheveux et lui fit entendre qu'elle eut a les relever. + +"Dites-lui que je comprends ses bienveillants conseils, dit Giovanna au +comte, et que je les suivrai. Il m'engage a prendre soin de ma parure, a +orner mes cheveux de diamants et de fleurs. Enfant bon et rude, qui +s'imagine qu'on ressaisit l'amour d'un homme par ces moyens puerils! car, +selon lui, l'amour est l'instant de volupte qu'on donne!" + +Giovanna suivit neanmoins le conseil muet du jeune Arabe. Elle passa dans +un cabinet voisin avec ses femmes, et, lorsqu'elle en sortit, elle etait +eblouissante de parure. Cette riche toilette faisait un douloureux +contraste avec la desolation qui regnait au fond de l'ame de Giovanna. La +situation de cette demeure batie sur les flots et, pour ainsi dire, dans +les vents, le bruit lugubre de la mer et les sifflements du sirocco qui +commencait a s'elever, l'espece de malaise qui regnait sur le visage des +serviteurs depuis que le maitre etait dans le chateau, tout contribuait a +rendre cette scene etrange et penible pour Ezzelin. Il lui semblait faire +un reve; et cette femme qu'il avait tant aimee, et que le matin meme il +s'attendait si peu a revoir, lui apparaissant tout d'un coup livide et +defaillante, dans tout l'eclat d'un habit de fete, lui fit l'effet d'un +spectre. + +Mais le visage de Giovanna se colora, ses yeux brillerent, et son front se +releva avec orgueil lorsque Orio entra dans la salle d'un air franc et +ouvert, pare, lui aussi, comme aux plus beaux jours de ses galants +triomphes a Venise. Sa belle chevelure noire flottait sur ses epaules en +boucles brillantes et parfumees, et l'ombre fine de ses legeres moustaches, +retroussees a la venitienne, se dessinait gracieusement sur la paleur de +ses joues. Toute sa personne avait un air d'elegance qui allait jusqu'a la +recherche. Il y avait si longtemps que Giovanna le voyait les vetements en +desordre, le visage assombri ou decompose par la colere, qu'elle s'imagina +ressaisir son bonheur en revoyant l'image fidele du Soranzo qui l'avait +aimee. Il semblait en effet vouloir, en ce jour, reparer tous ses torts; +car, avant meme de saluer Ezzelin, il vint a elle avec un empressement +chevaleresque, et baisa ses mains a plusieurs reprises avec une deference +conjugale melee d'ardeur amoureuse. Il se confondit ensuite en excuses et +en civilites aupres du comte Ezzelin, et l'engagea a passer tout de suite +dans la salle ou le souper etait servi. Lorsqu'ils furent tous assis +autour de la table, qui etait somptueusement servie, il l'accabla de +questions sur l'evenement qui lui procurait _l'honorable joie_ de lui +donner l'hospitalite. Ezzelin en fit le recit, et Soranzo l'ecouta avec +une sollicitude pleine de courtoisie, mais sans montrer ni surprise ni +indignation contre les pirates, et avec la resignation obligeante d'un +homme qui s'afflige des maux d'autrui, sans se croire responsable le moins +du monde. Au moment ou Ezzelin parla du chef des pirates qu'il avait +blesse et mis en fuite, ses yeux rencontrerent ceux de Giovanna. Elle +etait pale comme la mort, et repeta involontairement les memes paroles +qu'il venait de prononcer: + +"_Un homme coiffe d'un turban ecarlate, et dont une enorme barbe noire +couvrait presque entierement le visage!..._ C'est lui! ajouta-t-elle, +agitee d'une secrete angoisse, je crois le voir encore!" + +Et ses yeux effrayes, qui avaient l'habitude de consulter toujours le +front d'Orio, rencontrerent les yeux de son maitre tellement impitoyables, +qu'elle se renversa sur sa chaise; ses levres devinrent bleuatres, et sa +gorge se serra. Mais aussitot, faisant un effort surhumain pour ne point +offenser Orio, elle se calma, et dit avec un sourire force: + +"J'ai fait cette nuit un reve semblable." + +Ezzelin regardait aussi Orio. Celui-ci etait d'une paleur extraordinaire, +et son sourcil contracte annoncait je ne sais quel orage interieur. Tout +d'un coup il eclata de rire, et ce rire apre et mordant eveilla des echos +lugubres dans les profondeurs de la salle. + +"C'est sans doute l'_Uscoque_, dit-il en se tournant vers le commandant +Leontio, que madame a vu en reve, et que le noble comte a tue aujourd'hui +en realite. + +--Sans aucun doute, repondit Leontio d'un ton grave. + +--Quel est donc cet Uscoque, s'il vous plait? demanda le comte. +Existe-t-il encore de ces brigands dans vos mers? Ces choses ne sont plus +de notre temps, et il faut les renvoyer aux guerres de la republique sous +Marc-Antonio Memmo et Giovanni Bembo. Il n'y a pas plus d'uscoques que de +revenants, bon seigneur Leontio. + +--Votre seigneurie peut croire qu'il n'y en a plus, repartit Leontio un +peu pique; votre seigneurie est dans la fleur de la jeunesse, heureusement +pour elle, et n'a pas vu beaucoup de choses qui se sont passees avant sa +naissance. Quant a moi, pauvre vieux serviteur de la tres-sainte et +tres-illustre republique, j'ai vu souvent de pres les uscoques; j'ai meme +etait fait prisonnier par eux, et il s'en est fallu de quelques minutes +seulement que ma tete fut plantee en guise de _ferale_ a la proue de leur +galiote. Aussi je puis dire que je reconnaitrais un uscoque entre mille et +dix mille pirates, forbans, corsaires, flibustiers; en un mot, au milieu +de toute cette racaille de gens qu'on appelle ecumeurs de mer. + +--Le grand respect que je porte a votre experience me defend de vous +contredire, mon brave commandant, dit le comte, acceptant avec un peu +d'ironie la lecon que lui donnait Leontio. Je ferais beaucoup mieux de +m'instruire en vous ecoutant. Je vous demanderai donc de m'expliquer a +quoi l'on peut reconnaitre un uscoque entre mille et dix mille pirates, +forbans ou flibustiers, afin que je sache bien a laquelle de ces races +appartient le brigand qui m'a assailli aujourd'hui, et auquel, sans +l'heure avancee, j'aurais voulu donner la chasse. + +--L'uscoque, repondit Leontio, se reconnait entre tous ces brigands, comme +le requin entre tous les monstres marins, par sa ferocite insatiable. Vous +savez que ces infames pirates buvaient le sang de leurs victimes dans des +cranes humains, afin de s'aguerrir contre toute pitie. Quand ils +recevaient un transfuge et l'enrolaient a leur bord, ils le soumettaient a +cette atroce ceremonie, afin d'eprouver s'il lui restait quelque instinct +d'humanite; et, s'il hesitait devant cette abomination, on le jetait a la +mer. On sait qu'en un mot la maniere de faire la flibuste est, pour les +uscoques, de couler bas leurs prises, et de ne faire grace ni merci a qui +que ce soit. Jusqu'ici les Missolonghis s'etaient bornes, dans leurs +pirateries, a piller les navires; et, quand les prisonniers se rendaient, +ils les emmenaient en captivite et speculaient sur leur rancon. +Aujourd'hui les choses se passent autrement: quand un navire tombe dans +leurs mains, tous les passagers, jusqu'aux enfants et aux femmes, sont +massacres sur place, et il ne reste meme pas une planche flottant sur +l'eau pour aller porter la nouvelle du desastre a nos rivages. Nous voyons +bien les navires partis de la cote d'Italie passer dans nos eaux; mais on +ne les voit point debarquer sur celles du Levant, et ceux que la Grece +envoie vers l'Occident n'arrivent jamais a la hauteur de nos iles. +Soyez-en certain, seigneur comte, le terrible pirate au turban rouge, que +l'on voit roder d'ecueil en ecueil, et que les pecheurs du promontoire +d'Azio ont nomme l'Uscoque, est bien un veritable uscoque, de la pure race +des egorgeurs et des buveurs de sang. + +--Que le chef de bandits que j'ai vu aujourd'hui soit uscoque ou de tout +autre sang, dit le jeune comte, je lui ai arrange la main droite _a la +venitienne_, comme on dit. Au premier abord, il m'avait paru determine a +prendre ma vie ou a me laisser la sienne; cependant cette blessure l'a +fait reculer, et cet homme invincible a pris la fuite. + +--A-t-il pris vraiment la fuite? dit Soranzo avec une incroyable +indifference. Ne pensez-vous pas plutot qu'il allait chercher du renfort? +Quant a moi, je crois que votre seigneurie a tres-bien fait de venir +mettre sa galere a l'abri de la notre; car les pirates sont a cette heure +un fleau terrible, inevitable. + +--Je m'etonne, dit Ezzelin, que messer Francesco Morosini, connaissant la +gravite de ce mal, n'ait point songe encore a y porter remede. Je ne +comprends pas que l'amiral, sachant les pertes considerables que votre +seigneurie a eprouvees, n'ait point envoye une galere pour remplacer celle +qu'elle a perdue, et pour la mettre a meme de faire cesser d'un coup ces +affreux brigandages." + +Orio haussa les epaules a demi, et d'un air aussi dedaigneux que pouvait +le permettre l'exquise politesse dont il se piquait: + +"Quand meme l'amiral nous enverrait douze galeres, dit-il, ses douze +galeres ne pourraient rien contre des adversaires insaisissables. Nous +aurions encore ici tout ce qu'il nous faudrait pour les reduire, si nous +etions dans une situation qui nous permit de faire usage de nos forces. +Mais quand mon digne oncle m'a envoye ici, il n'a pas prevu que j'y serais +captif au milieu des ecueils, et que je ne pourrais executer aucun +mouvement sur des bas-fonds parmi lesquels de minces embarcations peuvent +seules se diriger. Nous n'avons ici qu'une manoeuvre possible: c'est de +gagner le large et d'aller promener nos navires sur des eaux ou jamais les +pirates ne se hasardent a nous attendre. Quand ils ont fait leur coup, ils +disparaissent comme des mouettes; et pour les poursuivre parmi les recifs, +il faudrait non-seulement connaitre cette navigation difficile comme eux +seuls peuvent la connaitre, mais encore etre equipes comme eux, c'est +a-dire avoir une flottille de chaloupes et de caiques legeres, et leur +faire une guerre de partisans, semblable a celle qu'ils nous font. +Croyez-vous que ce soit une chose bien aisee, et que du jour au lendemain +on puisse s'emparer d'un essaim d'ennemis qui ne se poste nulle part? + +--Peut-etre votre seigneurie le pourrait-elle si elle le voulait bien, dit +Ezzelino avec un entrainement douloureux; n'est-elle pas habituee a +reussir du jour au lendemain dans toutes ses entreprises? + +--Giovanna, dit Orio avec un sourire un peu amer, ceci est un trait dirige +contre vous au travers de ma poitrine. Soyez moins pale et moins triste, +je vous en supplie; car le noble comte, notre ami, croira que c'est moi +qui vous empeche de lui temoigner l'affection que vous lui devez et que +vous lui portez. Mais, pour en revenir a ce que nous disions, ajouta-t-il +d'un ton plein d'amenite, croyez, mon cher comte, que je ne m'endors pas +dans le danger, et que je ne m'oublie point ici aux pieds de la beaute. +Les pirates verront bientot que je n'ai point perdu mon temps, et que j'ai +etudie a fond leur tactique et explore leurs repaires. Oui, grace au ciel +et a ma bonne petite barque, a l'heure qu'il est, je suis le meilleur +pilote de l'archipel d'Ionie, et... Mais, ajouta Soranzo en affectant de +regarder autour de lui, comme s'il eut craint la presence de quelque +serviteur indiscret, vous comprenez, seigneur comte, que le secret est +absolument necessaire a mes desseins. On ne sait pas quelles accointances +les pirates peuvent avoir dans cette ile avec les pecheurs et avec les +petits trafiquants qui nous apportent leurs denrees des cotes de Moree et +d'Etolie. Il ne faut que l'imprudence d'un domestique fidele, mais +inintelligent, pour que nos bandits, avertis a temps, deguerpissent; et +j'ai grand interet a les conserver pour voisins, car nulle part ailleurs +j'ose jurer qu'ils ne seront si bien traques et si infailliblement pris +dans leur propre nasse." + +En ecoutant ces aveux, les convives furent agites d'emotions diverses. Le +front de Giovanna s'eclaircit, comme si elle eut attribue aux absences et +aux preoccupations de son mari quelque cause funeste, et comme si un poids +eut ete ote de sa poitrine. Leontio leva les yeux au ciel assez niaisement, +et commenca d'exprimer son admiration par des exclamations qu'un regard +froid et severe de Soranzo reprima brusquement. Quant a Ezzelin, ses +regards se portaient alternativement sur ces trois personnages, et +cherchaient a saisir ce qu'il restait pour lui d'inexplique dans leurs +relations. Rien dans Soranzo ne pouvait justifier l'interpretation +gratuite de folie dont il avait plu au commandant de se servir pour +expliquer sa conduite; mais aussi rien dans les traits, dans les discours +ni dans les manieres de Soranzo ne reussissait a captiver la confiance ou +la sympathie du jeune comte. Il ne pouvait detacher ses yeux de ceux de +cet homme, dont le regard passait pour fascinateur; et il trouvait dans +ces yeux, d'une beaute remarquable quant a la forme et a la transparence, +une expression indefinissable qui lui deplaisait de plus en plus. Il y +regnait un melange d'effronterie et de couardise; parfois ils frappaient +Ezzelin droit au visage, comme s'ils eussent voulu le faire trembler; mais +des qu'ils avaient manque leur effet, ils devenaient timides comme ceux +d'une jeune fille, ou flottants comme ceux d'un homme pris en faute. Tout +en le regardant ainsi, Ezzelin remarqua que sa main droite n'etait pas +sortie de sa poitrine une seule fois. Appuye sur le coude gauche avec une +nonchalance elegante et superbe, il cachait son autre bras, presque +jusqu'au coude, dans les larges plis que formait sur sa poitrine une +magnifique robe de soie brochee d'or, dans le gout oriental. Je ne sais +quelle pensee traversa l'esprit d'Ezzelin. + +"Votre seigneurie ne mange pas?" dit-il d'un ton un peu brusque. + +Il lui sembla qu'Orio se troublait. Neanmoins il repondit avec assurance: + +"Votre seigneurie prend trop d'interet a ma personne. Je ne mange point a +cette heure-ci. + +--Vous paraissez souffrant," reprit Ezzelin en le regardant tres-fixement +et sans aucun detour." + +Cette insistance deconcerta visiblement Orio. + +"Vous avez trop de bonte, repondit-il avec une sorte d'amertume; l'air de +la mer m'excite beaucoup le sang. + +--Mais votre seigneurie est blessee a cette main, si je ne me trompe? dit +Ezzelin, qui avait vu les yeux d'Orio se porter involontairement sur son +propre bras droit. + +Blesse! s'ecria Giovanna en se levant a demi avec anxiete. + +Eh! mon Dieu, madame, vous le savez bien, repondit Orio en lui lancant un +de ces coups d'oeil qu'elle craignait si fort. Voila deux mois que vous me +voyez souffrir de cette main." + +Giovanna retomba sur sa chaise, pale comme la mort, et Ezzelin vit dans sa +physionomie qu'elle n'avait jamais entendu parler de cette blessure. + +"Cet accident date de loin? dit-il d'un ton indifferent, mais ferme. + +--De mon expedition de Patras, seigneur comte." + +Ezzelin examina Leontio. Il avait la tete penchee sur son verre et +paraissait savourer un vin de Chypre d'exquise qualite. Le comte lui +trouva une attitude sournoise, et un air de duplicite qu'il avait pris +jusque-la pour de la pauvrete d'esprit. + +Il persista a embarrasser Orio. + +"Je n'avais pas oui dire, reprit-il, que vous eussiez ete blesse a cette +affaire; et je me rejouissais de ce qu'au milieu de tant de malheurs +celui-la, du moins, vous eut ete epargne." + +Le feu de la colere s'alluma enfin sur le front d'Orio. "Je vous demande +pardon, seigneur comte, dit-il d'un air ironique, si j'ai oublie de vous +envoyer un courrier pour vous faire part d'une catastrophe qui parait vous +toucher plus que moi-meme. En verite, je suis _marie_ dans toute la force +du terme, car mon rival est devenu mon meilleur ami. + +--Je ne comprends pas cette plaisanterie, messer, repondit Giovanna d'un +ton plus digne et plus ferme que son etat d'abattement physique et moral +ne semblait le permettre. + +--Vous etes susceptible aujourd'hui, mon ame," lui dit Orio d'un air +moqueur; et, etendant sa main gauche sur la table, il attira celle de +Giovanna vers lui et la baisa. + +Ce baiser ironique fut pour elle comme un coup de poignard. Une larme +roula sur sa joue. + +"Miserable! pensa Ezzelin en voyant l'insolence d'Orio avec elle. Lache, +qui recule devant un homme, et qui se plait a briser une femme!" + +Il etait tellement penetre d'indignation qu'il ne put s'empecher de le +faire paraitre. Les convenances lui prescrivaient de ne point intervenir +dans ces discussions conjugales; mais sa figure exprima si vivement ce qui +se passait en lui que Soranzo fut force d'y faire attention. + +"Seigneur comte, lui dit-il, s'efforcant de montrer du sang-froid et de la +hauteur, vous seriez-vous adonne a la peinture depuis quelque temps? Vous +me contemplez comme si vous aviez envie de faire mon portrait. + +--Si votre seigneurie m'autorise a lui dire pourquoi je la regarde ainsi, +repondit vivement le comte, je le ferai. + +--Ma seigneurie, dit Orio d'un ton railleur, supplie humblement la votre +de le faire. + +--Eh bien! messer, reprit Ezzelin, je vous avouerai qu'en effet je me suis +adonne quelque peu a la peinture, et qu'en ce moment je suis frappe d'une +ressemblance prodigieuse entre votre seigneurie.... + +--Et quelqu'une des fresques de cette salle? interrompit Orio. + +--Non, messer: avec le chef des pirates a qui j'ai eu affaire ce matin, +avec l'Uscoque, puisqu'il faut l'appeler par son nom. + +--Par saint Theodose! s'ecria Soranzo d'une voix tremblante, comme si la +terreur ou la colere l'eussent pris a la gorge, est-ce dans le dessein de +repondre a mon hospitalite par une insulte et un defi que vous me tenez de +pareils discours, monsieur le comte? Parlez librement." + +En meme temps il essaya de degager sa main de sa poitrine, comme pour la +mettre sur le fourreau de son epee, par un mouvement instinctif; mais il +n'etait point arme, et sa main etait de plomb. D'ailleurs Giovanna +epouvantee, et craignant une de ces scenes de violence auxquelles elle +avait trop souvent assiste lorsque Orio etait irrite contre ses inferieurs, +s'elanca sur lui et lui saisit le bras. Dans ce mouvement, elle toucha +sans doute a sa blessure; car il la repoussa avec une fureur brutale et +avec un blaspheme epouvantable. Elle tomba presque sur le sein d'Ezzelin, +qui, de son cote, allait s'elancer furieux sur Orio. Mais celui-ci, vaincu +par la douleur, venait de tomber en defaillance, et son page arabe le +soutenait dans ses bras. + +Ce fut l'affaire d'un instant. Orio lui dit un mot dans sa langue; et ce +jeune garcon, ayant rempli une coupe de vin, la lui presenta et lui en fit +avaler une partie. Il reprit aussitot ses forces, et fit a Giovanna les +plus hypocrites excuses sur son emportement. Il en fit aussi a Ezzelin, +pretendant que les souffrances qu'il ressentait pouvaient seules lui +expliquer a lui-meme ses frequents acces de colere. + +"Je suis bien certain, dit-il, que votre seigneurie ne peut pas avoir eu +l'intention de m'offenser en me trouvant une ressemblance avec le pirate +uscoque. + +--Au point de vue de l'art, repondit Ezzelin d'un ton acerbe, cette +ressemblance ne peut qu'etre flatteuse; j'ai bien regarde cet uscoque, +c'est un fort bel homme. + +--Et un hardi compere! repartit Soranzo en achevant de vider sa coupe, un +effronte coquin qui vient jusque sous mes yeux me narguer, mais avec qui +je me mesurerai bientot, comme avec un adversaire digne de moi. + +--Non pas, messer, reprit Ezzelin. Permettez-moi de n'etre pas de votre +avis. Votre seigneurie a fait ses preuves de valeur a la guerre, et +l'Uscoque a fait aujourd'hui devant moi ses preuves de lachete." + +Orio eut comme un frisson; puis il tendit sa coupe de nouveau a Leontio, +qui la remplit jusqu'aux bords d'un air respectueux, en +disant: + +"C'est la premiere fois de ma vie que j'entends faire un pareil reproche a +l'Uscoque. + +--Vous etes tout a fait plaisant, vous, dit Orio d'un air de raillerie +meprisante. Vous admirez les hauts faits de l'Uscoque? Vous en feriez +volontiers votre ami et votre frere d'armes, je gage? Noble sympathie +d'une ame belliqueuse!" + +Leontio parut tres-confus; mais Ezzelin, qui ne voulait pas lacher prise, +intervint. + +"Je declare que cette sympathie serait mal placee, dit-il. J'ai eu l'an +dernier, dans le golfe de Lepante, affaire a des pirates missolonghis qui +se firent couper en morceaux plutot que de se rendre. Aujourd'hui, j'ai vu +ce terrible Uscoque reculer pour une blessure et se sauver comme un lache +quand il a vu couler son sang." + +La main d'Orio serra convulsivement sa coupe. L'Arabe la lui retira au +moment ou il la portait a sa bouche. + +"Qu'est-ce!" s'ecria Orio d'une voix terrible. Mais, s'etant retourne et +ayant reconnu Naama, il se radoucit et dit en riant: + +"Voici l'enfant du prophete qui veut m'arracher a la damnation! Aussi bien, +ajouta-t-il en se levant, il me rend service. Le vin me fait mal et +aggrave l'irritation de cette maudite plaie qui, depuis deux mois, ne +vient pas a bout de se fermer. + +--J'ai quelques connaissances en chirurgie, dit Ezzelin; j'ai gueri +beaucoup de plaies a mes amis et leur ai rendu service a la guerre en les +retirant des mains des empiriques. Si votre seigneurie veut me montrer sa +blessure, je me fais fort de lui donner un bon avis. + +--Votre seigneurie a des connaissances universelles et un devouement +infatigable, repondit Orio sechement. Mais cette main est fort bien pansee, +et sera bientot en etat de defendre celui qui la porte contre toute +mechante interpretation et contre toute accusation calomnieuse." + +En parlant ainsi, Orio se leva, et, renouvelant ses offres de service a +Ezzelin d'un ton qui cette fois semblait l'avertir qu'il les accepterait +en pure perte, il lui demanda quelles etaient ses intentions pour le +lendemain. + +"Mon intention, repondit le comte, est de partir des le point du jour pour +Corfou, et je rends grace a votre seigneurie de ses offres. Je n'ai besoin +d'aucune escorte, et ne crains pas une nouvelle attaque des pirates. J'ai +vu aujourd'hui ce que je devais attendre d'eux, et, tels que je les +connais, je les brave. + +--Vous me ferez du moins l'honneur, dit Soranzo, d'accepter pour cette +nuit l'hospitalite dans ce chateau; mon propre appartement vous a ete +prepare... + +--Je ne l'accepterai pas, messer, repondit le comte. Je ne me dispense +jamais de coucher a mon bord quand je voyage sur les galeres de la +republique." + +Orio insista vainement. Ezzelin crut devoir ne point ceder. Il prit conge +de Giovanna, qui lui dit a voix basse, tandis qu'il lui baisait la +main: + +"Prenez garde a mon reve! soyez prudent?" + +Puis elle ajouta tout haut: + +"Faites mon message fidelement aupres d'Argiria." + +Ce fut la derniere parole qu'Ezzelin entendit sortir de sa bouche. Orio +voulut l'accompagner jusqu'a la poterne du donjon, et il lui donna un +officier et plusieurs hommes pour le conduire a son bord. Toutes ces +formalites accomplies, tandis que le comte remontait sur sa galere, Orio +Soranzo se traina dans son appartement, et tomba epuise de fatigue et de +souffrance sur son lit. + +Naam ferma les portes avec soin, et se mit a panser sa main brisee. + + * * * * * + +L'abbe s'arreta, fatigue d'avoir parle si longtemps. Zuzuf prit la parole +a son tour, et, dans un style plus rapide, il continua a peu pres en ces +termes l'histoire de l'Uscoque: + +"Laisse-moi, Naam, laisse-moi! Tu epuiserais en vain sur cette blessure +maudite le suc de toutes les plantes precieuses de l'Arabie, et tu dirais +en vain toutes les paroles cabalistiques dont une science inconnue t'a +revele les secrets: la fievre est dans mon sang, la fievre du desespoir et +de la fureur! Eh quoi! ce miserable, apres m'avoir ainsi mutile, ose +encore me braver en face et me jeter l'insulte de son ironie! et je ne +puis aller moi-meme chatier son insolence, lui arracher la vie et baigner +mes deux bras jusqu'au coude dans son sang! Voila le topique qui guerirait +ma blessure et qui calmerait ma fievre! + +--Ami! tiens-toi tranquille, prends du repos, si tu ne veux mourir. Voici +que mes conjurations operent. Le sang que j'ai tire de mes veines et que +j'ai verse dans cette coupe commence a obeir a la formule sacree; il bout, +il fume! Maintenant je vais l'appliquer sur ta plaie..." + +Soranzo se laisse panser avec la soumission d'un enfant; car il craint la +mort comme etant le terme de ses entreprises et la perte de ses richesses. +Si parfois il la brave avec un courage de lion, c'est quand il combat pour +sa fortune. A ses yeux, la vie n'est rien sans l'opulence, et si, dans ses +jours de ruine et de detresse, la voix du destin lui annoncait qu'il est +condamne pour toujours a la misere, il precipiterait, du haut de son +donjon, dans la mer noire et profonde, ce corps tant choye pour lequel +aucun aromate d'Asie n'est assez exquis, aucune etoffe de Smyrne assez +riche ou assez moelleuse. + +Quand l'Arabe a fini ses malefices, Soranzo le presse de partir. + +"Va, lui dit-il, sois aussi prompt que mon desir, aussi ferme que ma +volonte. Remets a Hussein cette bague qui t'investit de ma propre +puissance. Voici mes ordres: Je veux qu'avant le jour il soit a la pointe +de Natolica, a l'endroit que je lui ai designe ce matin, et qu'il se +tienne la avec ses quatre caiques pour engager l'attaque; que le renegat +Fremio se poste aux grottes de la Cigogne avec sa chaloupe pour prendre +l'ennemi en flanc, et que la tartane albanaise, bien munie de ses +pierriers, se tienne la ou je l'ai laissee, afin de barrer la sortie des +ecueils. Le Venitien quittera notre crique avec le jour; une heure apres +le lever du soleil, il sera en vue des pirates. Deux heures apres le lever +du soleil, il doit etre aux prises avec Hussein; trois heures apres le +lever du soleil, il faut que les pirates aient vaincu. Et dis-leur ceci +encore: Si cette proie leur echappe, dans huit jours Morosini sera ici +avec une flotte; car le Venitien me soupconne et va m'accuser. S'il arrive +a Corfou, dans quinze jours il n'y aura plus un rocher ou les pirates +puissent cacher leurs barques, pas une greve ou ils osent tracer +l'empreinte de leurs pieds, pas un toit de pecheur ou ils puissent abriter +leurs tetes. Et dis-leur ceci surtout: Si on epargnait la vie d'un seul +Venitien de cette galere, et si Hussein, se laissant seduire par l'espoir +d'une forte rancon, consentait a emmener leur chef en captivite, dis-lui +que mon alliance avec lui serait rompue sur-le-champ, et que je me +mettrais moi-meme a la tete des forces de la republique pour l'exterminer, +lui et toute sa race. Il sait que je connais les ruses de son metier mieux +que lui-meme; il sait que sans moi il ne peut rien. Qu'il songe donc a ce +qu'il pourrait contre moi, et qu'il se souvienne de ce qu'il doit +craindre! Va; dis-lui que je compterai les heures, les minutes; lorsqu'il +sera maitre de la galere, il tirera trois coups de canon pour m'avertir; +puis il la coulera bas, apres l'avoir depouillee entierement... Demain +soir il sera ici pour me rendre ses comptes. S'il ne me presente un gage +certain de la mort du chef venitien, sa tete! je le ferai pendre aux +creneaux de ma grande tour. Va, telle est ma volonte. N'en omets pas une +syllabe... Maudit trois fois soit l'infame qui m'a mis hors de combat! Eh +quoi! n'aurais-je pas la force de me trainer jusqu'a cette barque? +Aide-moi, Naam! si je puis seulement me sentir ballotter par la vague, mes +forces reviendront! Rien ne reussit a ces maudits pirates quand je ne suis +pas avec eux..." + +Orio essaye de se trainer jusqu'au milieu de sa chambre; mais le frisson +de la fievre fait claquer ses dents; les objets se transforment devant ses +yeux egares, et a chaque instant il lui semble que les angles de son +appartement vont se jeter sur lui et serrer ses tempes comme dans un +etau. + +Il s'obstine neanmoins, il cherche d'une main tremblante a ebranler le +verrou de l'issue secrete. Ses genoux flechissent. Naam le prend dans ses +bras, et, soutenue par la force du devouement, le ramene a son lit et l'y +replace; puis elle garnit sa ceinture de deux pistolets, examine la lame +de son poignard et prepare sa lampe. Elle est calme; elle sait qu'elle +s'acquittera de sa mission ou qu'elle y laissera sa vie. Enfant de Mahomet, +elle sait que les destinees sont ecrites dans les cieux, et que rien +n'arrive au gre des hommes si la fatalite s'est jouee d'avance de leurs +desseins. + +Orio se tord sur sa couche. Naam souleve le tapis de damas qui cache a +tous les yeux une trappe mobile, aux gonds silencieux. Elle commence a +descendre un escalier rapide et tortueux d'abord, construit avec la pierre +et le ciment, et bientot taille inegalement dans le granit a mesure qu'il +s'enfonce dans les entrailles du rocher. Soranzo la rappelle au moment ou +elle va penetrer dans ces galeries etroites ou deux hommes ne peuvent +passer de front, et ou la rarete de l'air porterait l'effroi dans une ame +moins aguerrie que la sienne. La voix de Soranzo est si faible qu'elle ne +peut etre entendue, si ce n'est par Naam, dont le coeur et l'esprit +vigilant ont le sens de l'ouie. Naam remonte rapidement les degres et +passe le corps a demi par l'ouverture pour prendre les nouveaux ordres de +son maitre. + +"Avant de rentrer dans l'ile, lui dit-il, tu iras dans la baie trouver mon +lieutenant. Tu lui diras de faire marcher la galere, au point du jour, +vers la pointe opposee de l'ile, de gagner le large vers le sud. Il y +restera jusqu'au soir sans se rapprocher des ecueils, quelque bruit qu'il +entende au loin. Je lui donnerai, avec le canon du fort, l'ordre de sa +rentree. Va; hate-toi, et qu'Allah t'accompagne!" + +Naam disparait de nouveau dans la spirale souterraine. Elle traverse les +passages secrets; de cave en cave, d'escalier en escalier, elle parvient +enfin a une ouverture etroite, portique effrayant suspendu entre le ciel +et l'onde, ou le vent s'engouffre avec des sifflements aigus, et que de +loin les pecheurs prennent pour une crevasse inabordable, ou les oiseaux +de mer peuvent seuls chercher un refuge contre la tempete. Naam prend dans +un coin une echelle de corde qu'elle attache aux anneaux de fer scelles +dans le roc. Puis elle eteint sa lampe tourmentee par le vent, ote sa robe +de soie de Perse et son fin turban d'un blanc de neige. Elle endosse la +casaque grossiere d'un matelot, et cache sa chevelure sous le bonnet +ecarlate d'un Maniote. Enfin, avec la souplesse et la force d'une jeune +panthere, elle se suspend aux flancs nus et lisses du roc perpendiculaire, +et gagne une plate-forme plus voisine des flots, qui se projette en avant, +et forme une caverne que la mer vient remplir dans les gros temps, mais +qu'elle laisse a sec dans les jours calmes. Naam descend dans la grotte +par une large fissure de la voute, et s'avance sur la greve ecumante. La +nuit est sombre, et le vent d'ouest souffle genereusement. Elle tire de +son sein un sifflet d'argent et fait entendre un son aigu auquel repond +bientot un son pareil. Quelques instants se sont a peine ecoules, et deja +une barque, cachee dans une autre cave de rocher, glisse sur les flots, et +s'approche d'elle. + +"Seul? lui dit en langue turque un des deux matelots qui la dirigent. + +--Seul, repond Naam; mais voici la bague du maitre. Obeissez, et +conduisez-moi aupres d'Hussein." + +Les deux matelots hissent leur voile latine, Naam s'elance dans la barque +et quitte rapidement le rivage. La signora Soranzo est a sa fenetre; elle +a cru entendre le bruit des rames et le son incertain d'une voix humaine. +Le levrier fait entendre un grognement sourd, temoignage de haine. + +"C'est Naama [_Naama_ est le masculin du nom propre de _Naam_ (feminin).] +tout seul, dit la belle Venitienne; Soranzo, du moins, repose cette nuit +sous le meme toit que sa triste compagne." + +L'inquietude la devore. + +"Il est blesse! il souffre! il est seul peut-etre! Son inseparable +serviteur l'a quitte cette nuit. Si j'allais ecouter doucement a sa porte, +j'entendrais le bruit de sa respiration! Je saurais s'il dort. Et s'il est +en proie a la douleur, a l'ennui des tenebres et de la solitude, peut-etre +ne meprisera-t-il pas mes soins." + +Elle s'enveloppe d'un long voile blanc, et comme une ombre inquiete, comme +un rayon flottant de la lune, elle se glisse dans les detours du chateau. +Elle trompe la vigilance des sentinelles qui gardent la porte de la tour +habitee par Orio. Elle sait que Naama est absent: Naama, le seul gardien +qui ne s'endorme jamais a son poste, le seul qui ne se laisse pas seduire +par les promesses, ni gagner par les prieres, ni intimider par les +menaces. + +Elle est arrivee a la porte d'Orio, sans eveiller le moindre echo sur les +paves sonores, sans effleurer de son voile les murailles indiscretes. Elle +prete l'oreille, son coeur palpitant brise sa poitrine; mais elle retient +son souffle. La porte d'Orio est mieux gardee par la peur qu'il inspire +que par une legion de soldats. Giovanna ecoute, prete a s'enfuir au +moindre bruit. La voix de Soranzo s'eleve, sinistre dans le silence et +dans les tenebres. La crainte de se trahir par la fuite enchaine la +Venitienne tremblante au seuil de l'appartement conjugal. Soranzo est en +proie aux fantomes du sommeil. Il parle avec agitation, avec fureur, dans +le delire des songes. Ses paroles entrecoupees ont-elles revele quelque +affreux mystere? Giovanna s'enfuit epouvantee; elle retourne a sa chambre +et tombe consternee, demi-morte, sur son divan. Elle y reste jusqu'au jour, +perdue dans des reves sinistres. + +Cependant une ligne incertaine encore traverse le linceul immense de la +nuit et commence a separer au loin le ciel et la mer. Orio, plus calme, +s'est souleve sur son chevet. Il se debat encore contre les visions de la +fievre; mais sa volonte les surmonte, et l'aube va les chasser. Il +ressaisit peu a peu ses souvenirs, il embrasse enfin la realite. + +Il appelle Naam; la mandore de la jeune Arabe, suspendue a la muraille, +repond seule par une vibration melancolique a la voix du maitre. + +Orio repousse ses pesantes courtines, pose ses pieds sur le tapis, promene +ses regards inquiets autour de l'appartement ou tremble a peine la lueur +du matin. La trappe est toujours baissee, Naam n'est pas de retour. + +Il ne peut resister a l'inquietude, il essaye ses forces, il souleve la +trappe, il descend quelques marches; il sent que son energie revient avec +l'activite. Il arrive a l'issue des galeries interieures du rocher, la ou +Naam a laisse une partie de ses vetements et l'echelle de cordes attachee +encore aux crampons de fer. Il interroge les flots avec anxiete. Les +angles du roc lui cachent le cote qu'il voudrait voir. Il voudrait +descendre l'echelle, mais, sa main blessee ne pourrait le soutenir dans +cette perilleuse traversee. D'ailleurs, le jour augmente, et les +sentinelles pourraient le remarquer, et decouvrir cette communication avec +la mer, connue de lui seulement et du petit nombre des affides. Orio subit +toutes les souffrances de l'attente. Si Naam est tombee dans quelque +embuche, si elle n'a pu transmettre son message a Hussein, Ezzelin est +sauve, Soranzo est perdu! Et si Hussein, en apprenant la blessure qui met +Orio hors de combat, allait le trahir, vendre son secret, son honneur et +sa vie a la republique! Mais tout a coup Orio voit sa galeace sortir sur +toutes voiles de la baie, et se diriger vers le sud. Naam a rempli sa +mission! Il ne songe plus a elle. Il retire l'echelle et retourne dans sa +chambre; c'est Naam qui l'y recoit. La joie du succes donne a Orio les +apparences de la passion; il la presse contre son sein; il l'interroge +avec sollicitude. + +"Tout sera fait comme lu l'as commande, dit-elle; mais le vent ne cesse +pas de souffler de l'ouest, et Hussein ne repond de rien si le vent ne +change; car, si la galere le gagne de vitesse, ses caiques ne pourront lui +donner la chasse sans s'exposer, en pleine mer, a des rencontres +funestes. + +--Hussein est insense, repondit Orio avec impatience, il ne connait pas +l'orgueil venitien. Ezzelin ne fuira pas; il ira a sa rencontre, il se +jettera dans le danger. N'a-t-il pas en tete la sotte chimere de +l'honneur? D'ailleurs, le vent tournera au lever du soleil et soufflera +jusqu'a midi. + +--Maitre, il n'y a pas d'apparence, repond Naam. + +--Hussein est un poltron," s'ecrie Orio avec colere. + +Ils montent ensemble sur la terrasse du donjon. La galere du comte Ezzelin +est deja sortie de la baie. Elle vogue legere et rapide vers le nord. Mais +le soleil sort de la mer et le vent tourne. Il souffle en plein de Venise +et va refouler les vagues et les navires sur les ecueils de l'archipel +Ionien. La course d'Ezzelin se ralentit. + +"Ezzelin! tu es perdu!" s'ecrie Orio dans le transport de sa joie. + +Naam regarde le front orgueilleux de son maitre. Elle se demande si cet +homme audacieux ne commande pas aux elements, et son aveugle devouement ne +connait plus de bornes. + +Oh! que les heures de cette journee se trainerent lentement pour Soranzo +et pour son esclave fidele! Orio avait prevu si exactement le temps +necessaire a la marche de la galere et aux manoeuvres des Missolonghis, +qu'a l'heure precise indiquee par lui le combat s'engagea. D'abord il ne +l'entendit pas, parce qu'Ezzelin n'employa pas le canon contre les +caiques. Mais quand les tartanes vinrent l'assaillir, quand il vit qu'il +avait a lutter contre deux cents pirates avec une soixantaine d'hommes +blesses ou fatigues par le combat de la veille, il fit usage de toutes ses +ressources. + +Le combat fut acharne, mais court. Que pouvait le courage desespere contre +le nombre et surtout contre le destin? Orio entendit la canonnade. Il +bondit comme un tigre dans sa cage, et se cramponna aux creneaux de la +tour, pour resister au vertige qui l'emportait a travers l'espace. Dans sa +main gauche, il tenait la main de Naam et la brisait d'une etreinte +convulsive a chaque coup de canon dont le bruit sourd venait expirer a son +oreille. Tout a coup il se fit un grand silence, un silence affreux, +impossible a expliquer, et durant lequel Naam commenca a craindre que tous +les plans de son maitre n'eussent avorte. + +Le soleil montait calme et radieux, la mer etait nue comme le ciel. Le +combat se passait entre les deux dernieres iles situees au nord-est de +San-Silvio. La garnison du chateau s'etonnait et s'effrayait de ce bruit +sinistre; quelques sous-officiers et quelques braves marins avaient +demande a se jeter dans des barques pour aller a la decouverte. Orio leur +avait fait defendre par Leontio de bouger, sous peine de la vie. Le bruit +avait cesse. Sans doute la galere d'Ezzelin, masquee par l'ile nord-ouest, +cinglait victorieuse vers Corfou. En si peu d'instants, une fine voiliere, +si bien armee et si bravement defendue, ne pouvait etre tombee au pouvoir +des pirates. Personne ne s'inquietait plus de son sort, personne, excepte +le gouverneur et son acolyte silencieux. Ils etaient toujours penches sur +les creneaux de la tour. Le soleil montait toujours, et le silence ne +cessait point. + +Enfin les trois coups se firent entendre a la cinquieme heure du jour. + +"C'en est fait! maitre, dit Naam, le bel Ezzelin a vecu. + +--Deux heures pour piller un navire, dit Orio en haussant les epaules. Les +brutes! que pourraient-ils sans moi? Rien. Mais a present, que la foudre +du ciel les ecrase, que le canon venitien les balaye, et que les abimes de +la mer les engloutissent. J'en ai fini avec eux. Ils m'ont delivre +d'Ezzelin, et la moisson est rentree! + +--Maitre, tu vas maintenant te rendre aupres de ta femme. Elle est fort +malade et presque mourante, dit-on. Il y a deux heures qu'elle te fait +demander. Je te l'ai repete plusieurs fois, tu ne m'as pas entendue. + +--Dis que je n'ai pas ecoute! Vraiment, j'avais bien autre chose dans +l'esprit que les visions d'une femme jalouse! Que me veut-elle? + +--Maitre, tu vas ceder a sa demande. Allah maudit l'homme qui meprise sa +femme legitime, encore plus que celui qui maltraite son esclave fidele. Tu +as ete pour moi un bon maitre; sois un bon epoux pour ta Venitienne. +Allons, viens." + +Orio ceda; Naam etait le seul etre qui put faire ceder Orio quelquefois. + +Giovanna etait etendue roide et sans mouvement sur son divan. Ses joues +sont livides, ses levres froides, sa respiration est brulante. Elle se +ranime cependant a la voix de Naam qui la presse de tendres questions, et +qui couvre ses mains de baisers fraternels. + +"Ma soeur Zoana, lui dit la jeune Arabe dans cette langue que Giovanna +n'entend pas, prends courage, ne t'abandonne pas ainsi a la douleur. Ton +epoux revient vers toi, et jamais ta soeur Naam ne cherchera a te ravir sa +tendresse. Le prophete l'ordonne ainsi; et jamais, parmi les cent femmes +dont je fus la plus aimee, il n'y en eut une seule qui put se plaindre +avec quelque raison de la preference du maitre pour moi. Naam a toujours +eu l'ame genereuse; et de meme qu'on a respecte ses droits sur la terre +des croyants, de meme elle respecte ceux d'autrui sur la terre des +chretiens. Allons, releve encore tes cheveux, et revets tes plus beaux +ornements: l'amour de l'homme n'est qu'orgueil, et son ardeur se rallume +quand la femme prend soin de lui paraitre belle. Essuie tes larmes, les +larmes nuisent a l'eclat des yeux. Si tu me confiais le soin de peindre +tes sourcils a la turque et de draper ton voile sur tes epaules a la +maniere perse, sans nul doute le desir d'Orio retournerait vers toi. Voici +Orio, prend ton luth, je vais bruler des parfums dans ta chambre." + +Giovanna ne comprend pas ces discours naifs. Mais la douce harmonie de la +voix arabe et l'air tendre et compatissant de l'esclave lui rendent un peu +de courage. Elle ne comprend pas non plus la grandeur d'ame de sa rivale, +car elle persiste a la prendre pour un jeune homme; mais elle n'en est pas +moins touchee de son affection et s'efforce de l'en recompenser en +secouant son abattement. Orio entre, Naam veut se retirer; mais Orio lui +commande de rester. Il craint, en se livrant a un reste d'amour pour +Giovanna, d'encourager ses reproches ou de reveiller ses esperances. +Neanmoins il la menage encore. Elle est toute-puissante aupres de +Morosini. Orio la craint, et a cause de cela, bien qu'il admire sa douceur +et sa bonte, il ne peut se defendre de la hair. + +Mais cette fois Giovanna n'est ni craintive ni suppliante. Elle n'est que +plus triste et plus malade que les autres jours. + +"Orio, lui dit-elle, je pense que vous auriez du, malgre le refus du comte +Ezzelin, le faire escorter jusqu'a la haute mer. Je crains qu'il ne lui +arrive malheur. De funestes presages m'ont assiegee depuis deux jours. Ne +riez pas des avertissements mysterieux de la Providence. Faites voguer +votre galere sur les traces du comte, s'il en est temps encore. Songez que +c'est dans votre interet autant que dans le sien que je vous conseille +d'agir ainsi. La republique vous rendrait responsable de sa perte. + +--Peut-on vous demander, madame, repondit Orio d'un air froid et en la +regardant en face, quels sont ces presages dont vous me parlez, et sur +quel fondement reposent ces craintes? + +--Vous voulez que je vous les dise, et vous allez les mepriser comme les +visions d'une femme superstitieuse. Mon devoir est de vous reveler ces +avertissements terribles que j'ai recus d'en haut; si vous n'en profitez +pas... + +--Parlez, madame, dit Orio d'un air grave, je vous ecoute avec deference, +vous le voyez. + +--Eh bien! sachez que, peu d'instants apres que l'horloge eut sonne la +troisieme heure du jour, j'ai vu le comte Ezzelin entrer dans ma chambre, +tout ensanglante, et les vetements en desordre; je l'ai vu distinctement, +messer, et il m'a dit des paroles que je ne repeterai point, mais dont le +son vibre encore dans mon oreille. Puis il s'est efface comme +s'effacent les spectres. Mais je gagerais qu'a l'heure ou il m'a apparu il +a cesse de vivre, ou qu'il est tombe en proie a quelque destin funeste; +car hier, a l'heure ou il fut attaque par les pirates, j'ai vu en songe +l'Uscoque lever sur lui son cimeterre, et s'enfuir, la main brisee, en +blasphemant. + +--Que signifient ces pretendues visions, madame, et quel soupcon +cachez-vous sous ces allegories?" + +Ainsi parle Orio d'une voix tonnante et en se levant d'un air farouche. +Naam s'elance vers lui, et s'attache a son vetement. Elle ne comprend pas +ses paroles, mais elle lit dans ses yeux etincelants la haine et la +menace. Orio se calme, son emportement pourrait le trahir et confirmer les +soupcons de Giovanna. D'ailleurs Giovanna est calme, et, pour la premiere +fois de sa vie, elle affronte d'un air impassible la colere d'Orio. + +"J'exige que vous me repetiez ces paroles terribles qui doivent me causer +tant d'effroi, reprend Orio d'un air ironique. Si vous me les cachez, +Giovanna, je croirai que tout ceci est une ruse de femme pour me +persifler. + +--Je vous les dirai donc, Orio: car ceci n'est point un jeu, et les +puissances invisibles qui interviennent dans nos destinees planent +au-dessus des vaines fureurs qu'elles excitent en nous. Le spectre du +comte Ezzelin m'a montre une large et horrible blessure par laquelle +s'ecoulait tout son sang, et il m'a dit: "Madame, votre epoux est un +assassin et un traitre." + +--Rien de plus? dit Orio, pale et tremblant de colere. Votre esprit a trop +d'indulgence pour mon merite, madame, et je m'etonne que les fantomes de +vos reves trouvent de si douces choses a vous dire de moi. A votre +prochaine entrevue, veuillez leur dire que je leur conseille de +s'expliquer mieux ou de garder le silence; car il est imprudent de parler +a la legere, et les visions pourraient bien etre de mauvais protecteurs +pour les creatures humaines qu'il leur plait de hanter." + +En parlant ainsi Orio se retira, et l'arret de Giovanna fut prononce dans +son coeur. + +La nuit est venue, l'epouse d'Orio n'a goute ni sommeil durant la nuit ni +calme durant le jour. Sa tranquillite n'est qu'exterieure, son ame est en +proie a mille tortures. Elle a devine l'horrible verite: elle n'espere +plus rien; elle cherche, au contraire, a augmenter par l'evidence la +certitude de sa honte et de son malheur. + +L'horloge a sonne minuit. Un profond silence regne dans l'ile et dans le +chateau. Le temps est calme et clair, la mer silencieuse. Giovanna est a +sa fenetre secrete. Elle entend l'approche de la barque au pied du rocher. +Elle voit des ombres se dresser sur la rive, et comme des taches noires se +mouvoir regulierement sur le sable blanc. Ce n'est ni Orio ni Naam, car le +levrier ecoute et ne donne aucun signe d'affection ni de haine. La barque +s'eloigne; mais les ombres qui en sont sorties ont disparu, comme si elles +se fussent enfoncees dans la profondeur du rocher. + +Cette fois, l'air est si sonore et la mer si paisible que les moindres +bruits arrivent a l'oreille de Giovanna. Les anneaux de fer ont crie +faiblement dans leurs crampons; l'echelle a grince sous le poids d'un +homme: une voix a appele d'en haut avec precaution; plusieurs voix ont +murmure d'en bas; un signal, le cri d'un oiseau de nuit mal imite, a ete +echange. Tout rentre dans le silence. L'oeil ne peut rien saisir; la base +du rocher rentre en cet endroit sous la corniche des roches superieures. +Mais tout a coup des mouvements sourds, des sons inarticules ont retenti +aux entrailles de la terre. Giovanna colle son oreille sur le tapis de sa +chambre. Elle entend le bruit de plusieurs personnes qui se meuvent comme +dans une cave situee au-dessous de son appartement. Puis elle n'entend +plus rien. + +Mais elle veut eclaircir entierement le mystere. Cette fois, ce n'est plus +a l'instinct divinatoire et a la revelation angelique des songes qu'elle +demandera la lumiere, c'est au temoignage de ses sens. Elle ne songe plus +a mettre son voile: peu lui importe d'etre reconnue et maltraitee. +Demi-nue et les cheveux flottants, elle court sans precaution dans les +galeries et dans les escaliers, elle s'elance vers la tour de Soranzo. +Elle ne connait plus la pudeur de l'orgueil outrage, ni la timide +soumission de la femme, ni la crainte de la mort. Elle veut savoir et +mourir. Orio a donne cependant des ordres severes pour que la porte de ses +appartements soit gardee a vue. Mais les consciences coupables craignent +l'horreur de la nuit. Le garde, qui voit venir a lui cette femme echevelee +avec tant d'assurance et les yeux animes d'une resolution desesperee, la +prend a son tour pour un spectre, et tombe la face contre terre. Cet homme +avait egorge, quelques jours auparavant, sur une galiote marchande, une +belle jeune femme avec ses deux enfants dans ses bras. Il croit la voir +apparaitre, et s'imagine entendre sa voix plaintive lui crier: + +"Rends-moi mes enfants! + +--Je ne les ai pas," repond-il d'une voix etouffee en se roulant sur le +pave. Giovanna ne fait pas attention a lui; elle marche sur son corps, +indifferente a tout danger, et penetre dans l'appartement d'Orio. Il est +desert, mais des flambeaux sont allumes sur une large table de marbre. La +trappe est ouverte au milieu de la chambre. Giovanna referme avec soin la +porte par laquelle elle est entree et se cache derriere un rideau de la +fenetre: car deja elle entend des voix et des pas qui se rapprochent, et +l'on monte l'escalier souterrain. + +Orio parait le premier; trois musulmans d'un aspect hideux, couverts de +vetements souilles de sang et de vase, viennent apres lui, portant un +paquet qu'ils posent sur la table. Naama vient le dernier et ferme la +trappe; puis il va s'appuyer le dos contre la porte de l'appartement, et +reste immobile. + +Le vieux Hussein, le pirate missolonghi, avait une longue barbe blanche et +des traits profondement creuses qui, au premier abord, lui donnaient un +aspect venerable. Mais plus on le regardait, plus on etait frappe de la +ferocite brutale et de l'obstination stupide qu'exprimait son visage +basane. Il a joue un role obscur, mais long et tenace, dans les annales de +la piraterie. Hussein a servi autrefois chez les uscoques. C'est un homme +de rapt et de meurtre; mais nul n'observe mieux que lui la loi de justice +et de sincerite dans le partage des depouilles. Nulle parole de commercant +soumis aux lois des nations n'a la valeur et l'inviolabilite de la sienne; +et cet homme, qui renierait le prophete pour un peu d'or, ferait rouler +avec mepris la tete du premier de ses pirates qui aurait frauduleusement +mesure sa part de butin. Son integrite et sa fermete lui ont valu le +commandement de quatre caiques et la haute main sur ses deux associes, +hommes plus habiles a la manoeuvre, mais moins braves au combat et moins +severes dans l'administration. Ses deux associes etaient le renegat Fremio, +qui parlait un patois mele de turc et d'italien, presque inintelligible +pour Giovanna, et dont la figure mince et fletrie accusait les passions +viles et l'ame impitoyable; puis un juif albanais, qui commandait une des +tartanes, et qu'une affreuse cicatrice defigurait entierement. Le renegat +et lui poserent le paquet sur la table et deroulerent lentement le haillon +hideux qui l'enveloppait. Giovanna sentit son coeur defaillir, et +l'angoisse de la mort parcourut tout son corps, lorsque de ce premier +lambeau elle en vit tirer un autre tout sanglant, hache a coups de sabre +et crible de balles, qu'elle reconnut pour le pourpoint qu'Ezzelin portait +la veille. + +A cette vue, Orio, indigne, parla avec vehemence a Hussein. Giovanna, +n'entendant pas la langue dont il se servait, crut qu'il s'indignait du +meurtre; mais Orio, s'etant retourne vers le renegat et vers le juif, leur +parla ainsi en italien: + +"Ceci un gage! Vous osez me presenter ce haillon comme un gage de mort! +Est-ce la ce que j'ai reclame, et pensez-vous que je me paye de si +grossiers artifices? Chiens rapaces, traitres maudits! vous m'avez trompe! +Vous lui avez fait grace afin de vendre sa liberte a sa famille; mais vous +ne reussirez pas a me derober cette proie, la seule que j'aie exigee de +vous. J'irai fouiller jusqu'aux derniers ballots et declouer jusqu'a la +derniere planche de vos barques pour trouver le Venitien. Mort ou vivant, +il me le faut; et, s'il m'echappe, je vous fais mettre en pieces a coups +de canon, vous et vos miserables radeaux." + +Orio ecumait de rage. Il arracha le pourpoint ensanglante des mains du +renegat consterne et le foula aux pieds. Il etait hideux en cet instant, +et celle qui l'avait tant aime eut horreur de lui. + +Il y eut entre ces quatre assassins un long debat dont elle comprit une +partie. Les pirates soutenaient qu'Ezzelin etait mort perce de plusieurs +balles et couvert de coups de sabre, ainsi que l'attestait ce vetement. Le +juif, sur la tartane duquel il etait tombe expirant, n'avait pu arriver a +lui assez tot pour empecher ses matelots de jeter son cadavre a la mer. +Heureusement la richesse de son pourpoint avait tente l'un d'eux, qui le +lui avait arrache avant de le lancer par-dessus le bord, et le juif avait +ete force de le lui racheter afin de pouvoir montrer a Orio ce temoignage +de la mort de son ennemi. + +Apres beaucoup d'emportements et d'imprecations echanges de part et +d'autre, Orio, qui, malgre la brutalite et la mechancete de ses associes, +exercait un ascendant extraordinaire sur eux, et savait d'un mot et d'un +geste les reduire au silence au plus fort de leur colere, parut s'apaiser +et se contenter du serment de Hussein. Hussein refusa, a la verite, de +jurer par Allah et le prophete qu'il fut certain de la mort d'Ezzelin, car +il ne l'avait pas vu jeter a la mer; mais il jura que, si on lui avait +conserve la vie, il n'etait pas complice de cette trahison; il jura aussi +qu'il s'assurerait de la verite et qu'il chatierait severement quiconque +aurait desobei a l'Uscoque. Il prononca ce mot en italien, et en portant +les deux mains sur sa tete il s'inclina jusqu'a terre devant +Orio. + +Lui! l'Uscoque! O Giovanna! Giovanna! comment ne tombes-tu pas morte en +voyant que cet infame egorgeur, traitre a sa patrie, insatiable larron et +meurtrier feroce, est ton epoux, l'homme que tu as tant aime! + +Giovanna se parle ainsi a elle-meme. Peut-etre parle-t-elle tout haut, +tant elle meprise a cette heure le danger de mourir, tant elle a perdu le +sentiment de son etre, absorbee qu'elle est tout entiere dans cette scene +d'epouvante et de degout. Les brigands etaient si animes par la dispute +qu'ils n'auraient pu l'entendre. Ils parlerent longtemps encore. Giovanna +ne les entendit plus; ses bras se tordirent, son cou se gonfla et ses yeux +se renverserent dans leur orbite. Elle tomba sur le carreau et perdit le +sentiment de son infortune. Les pirates, ayant fait leurs dernieres +conventions avec Orio, etaient repartis. Orio se jeta sur son lit et +s'endormit brise de fatigue. + +Naam, apres avoir panse sa blessure, veille aupres de lui, couchee a terre +sur une natte. Il y a bien longtemps que Naam n'a goute un paisible +sommeil. Elle porte dans les evenements les plus terribles et dans les +plus rudes fatigues de la vie le calme et la sante d'un esprit et d'un +corps fortement trempes. Lorsqu'elle s'assoupit, un songe transporte +quelquefois son imagination au temps ou, bercee dans un hamac de damas +plus blanc que la neige par quatre jeunes esclaves nubiennes, a la peau +noire comme la nuit, aux dents blanches, a l'air franc et joyeux, elle +s'endormait aux sons de la mandore dans la fumee du benjoin, dans les +langueurs d'une oisivete voluptueuse, aux sourires de Phingari, la reine +des nuits orientales, aux caresses de la brise, qui effeuillait mollement +sur son sein les fleurs de sa chevelure. Ces temps ne sont plus. Les pieds +delicats de Naam foulent maintenant le gravier amer des rivages et les +pointes dechirantes des recifs. Ses mains effilees se sont endurcies au +maniement du gouvernail et des cordages. Le souffle dessechant des vents +et l'air apre de la mer ont hale cette peau que l'on pouvait comparer +naguere au tissu veloute des fruits, avant que la main leur ait enleve la +vapeur argentee dont le matin les a revetus. Plante flexible et embaumee, +mais forte et vivace, Naam est nee au desert, parmi les tribus libres et +errantes. Elle n'a point oublie le temps ou, courant pieds nus sur le +sable ardent, elle menait les chameaux a la citerne et chassait devant +elle leur troupe docile, rapportant sur sa tete une amphore presque aussi +haute qu'elle. Elle se souvient d'avoir passe d'une main hardie le frein +dans la bouche rebelle des maigres cavales blanches de son pere. Elle a +dormi sous les tentes vagabondes, aujourd'hui au pied des montagnes, et +demain au bout de la plaine. Couchee entre les jambes des coursiers +genereux, elle ecoutait avec insouciance les rugissements lointains du +chacal et de la panthere. Enlevee par des bandits et vendue au pacha avant +d'avoir connu les joies d'un amour libre et partage, elle a fleuri, comme +une plante exotique, a l'ombre du harem, privee d'air, de mouvement et de +soleil, regrettant sa misere au sein de l'opulence et detestant le despote +dont elle subissait les caresses. Maintenant Naam ne regrette plus sa +patrie. Elle aime, elle se croit aimee. Orio la traite avec douceur et lui +confie tous ses secrets. Sans aucun doute elle lui est chere, car elle lui +est utile, et jamais il ne retrouvera tant de zele uni a tant de +discretion, de presence d'esprit, de courage et d'attachement. + +D'ailleurs Naam se sent libre. L'air circule largement autour d'elle, ses +yeux embrassent l'immense anneau de l'horizon. Elle n'a de devoirs que +ceux que son coeur lui dicte, et le seul chatiment qu'elle ait a redouter, +c'est de n'etre plus aimee. Naam ne regrette donc ni ses esclaves, ni son +bain parfume, ni ses tresses de perles de Ceylan, ni son lourd corset de +pierreries, ni ses longues nuits de sommeil, ni ses longues journees de +repos. Reine dans le harem, elle n'avait pas cesse de se sentir esclave; +esclave parmi les chretiens, elle se sentit libre, et la liberte, selon +elle, c'est plus que la royaute. + +Un jour nouveau va poindre, lorsqu'un faible soupir reveille Naam de son +premier sommeil. Elle se souleve sur ses genoux et interroge le front +penche de Soranzo. Il dort paisiblement, son souffle est egal et pur. Un +soupir plus profond que le premier et plein d'une inexprimable angoisse +frappe encore l'oreille de Naam. Elle quitte le lit d'Orio et souleve sans +bruit le rideau de la croisee. Elle trouve Giovanna gisante, s'etonne, +s'emeut et garde un genereux silence; puis, se rapprochant d'Orio, elle +abaisse sur lui les courtines de son lit, retourne aupres de Giovanna, la +prend dans ses bras, la releve, et, sans eveiller personne, la reporte +dans sa chambre. + +Orio ignora ce que Giovanna avait ose. Il la tint captive dans ses +appartements et n'alla plus jamais s'informer d'elle. Naam essaya en vain +de l'adoucir en sa faveur. Cette fois Naam fut sans persuasion, et Orio +lui sembla manquer de confiance et rouler en lui-meme quelque sinistre +dessein. + +Les soins de Naam ont gueri la blessure d'Orio en peu de jours. La mort +d'Ezzelin parait constatee; nulle part on n'a retrouve aucun indice qui +ait pu faire croire a son salut. S'il etait possible d'echapper a la +ferocite impetueuse des pirates, il ne le serait pas d'echapper a la haine +reflechie de Soranzo. Giovanna ne se plaint plus; elle ne parait plus +souffrir; elle ne se penche plus les soirs a sa fenetre; elle n'ecoute +plus les bruits vagues de la nuit. Quand Naam lui chante les airs de son +pays en s'accompagnant du luth ou de la mandore, elle n'entend pas et +sourit. Quelquefois elle tient un livre et semble lire; mais ses yeux +restent fixes des heures entieres sur la meme page, et son esprit n'est +point la. Elle est plus distraite et moins abattue qu'avant la mort +d'Ezzelin. Souvent on la surprend a genoux, les yeux leves vers le ciel et +ravie dans une sorte d'extase. Giovanna a trouve enfin le calme du +desespoir; elle a fait un voeu: elle n'aime plus rien sur la terre. Elle +semble avoir recouvre la volonte de vivre. Deja elle redevient belle, et +la pourpre de la sante commence a refleurir sur son visage. + +Morosini a appris le desastre d'Ezzelin, et son ame s'indigne de +l'insolence des pirates. La perte de ce noble et fidele serviteur de la +republique remplit de douleur l'amiral et toute l'armee. On celebre pour +lui un service funebre sur les navires de la flotte venitienne, et le port +de Corfou retentit des lugubres saluts du canon qui annoncent a l'armee la +triste fin d'un de ses plus vaillants officiers. On murmure contre +l'inaction et la lachete de Soranzo. Morosini commence a concevoir des +soupcons graves; mais sa prudence scrupuleuse commande le silence. Il +envoie a son neveu l'ordre de venir sur-le-champ le trouver pour lui +rendre compte de sa conduite, et de laisser le commandement de son ile et +de sa garnison a un Mocenigo qu'il envoie a sa place. Morosini ordonne +aussi a Soranzo de ramener sa femme avec lui, et de laisser a Mocenigo la +galeace qu'il commandait, et dont il a fait si peu d'usage. + +Mais Soranzo, qui entretient des espions a Corfou et dont les messagers +rapides devancent l'escadre de Mocenigo, a ete averti a temps. Il n'a pas +attendu jusqu'a ce jour pour mettre en surete les riches captures qu'il a +faites de concert avec Hussein et ses associes. Il a converti toutes ses +prises en or monnaye. Une partie est deja rendue a Venise. Orio a fait +equiper la galere sur laquelle Giovanna est venue le trouver. Aide de Naam +et de ses affides, il y a porte, durant la nuit, des caisses pesantes et +des outres de peau de chameau remplies d'or: c'est le reste de ses tresors, +et la galere est prete a mettre a la voile. Il annonce a ses officiers +que la signora veut retourner a Venise, et ne leur laisse pas soupconner +la disgrace qui le menace et dont il se rit desormais, car il a tout +prevu. Les pirates sont avertis. Hussein cingle rapidement avec sa +flottille vers le grand archipel, refuge assure ou il bravera les forces +venitiennes, et ou l'on assure qu'il est mort longtemps apres, a l'age de +quatre-vingt-six ans, exercant toujours la piraterie et n'etant jamais +tombe au pouvoir de ses adversaires. + +Le juif albanais l'accompagne. Condamne a mort a Venise pour plusieurs +meurtres, il n'est point a craindre pour Orio qu'il ose jamais y +retourner. Mais le renegat Fremio, dont les crimes sont moins constates et +l'audace plus grande, lui inspire de la mefiance. Il l'interroge, il +apprend de lui que son desir est de retourner en Italie, et il craint ses +delations. Il l'invite a rester avec lui, et s'engage a le faire rentrer +dans Venise, sur sa galere, sans qu'il soit expose aux poursuites de la +loi. Le renegat, tout mefiant qu'il est, s'abandonne a l'espoir de finir +paisiblement ses jours dans sa patrie, au sein des richesses que le +brigandage lui a procurees. Il depose son butin sur la galere qui porte +deja celui d'Orio, et, changeant de costume et de manieres, il se fait +passer dans l'ile pour un negociant genois echappe a l'esclavage des +Ottomans et refugie sous la protection de Soranzo. + +Le commandant Leontio, le lieutenant de vaisseau Mezzani, et les deux +matelots qui conduisent la barque mysterieuse de Soranzo parmi les ecueils, +sont, avec le renegat, les seuls complices qu'Orio ait desormais a +redouter. Tous les preparatifs sont termines. Le depart de Giovanna pour +Venise est fixe au premier jour du mois de mai. C'est ce jour-la +precisement que Mocenigo doit arriver a San-Silvio avec l'ordre de rappel. +Orio seul le sait. Il a fait annoncer a Giovanna qu'elle eut a se tenir +prete, et la veille au soir il se rend chez elle apres avoir fait dire a +Leontio, a Mezzani et au renegat qu'ils eussent a venir recevoir, a minuit +dans son appartement, des communications importantes pour leurs interets. + +Orio a endosse son plus riche pourpoint et boucle sa chevelure; des bagues +etincellent a ses doigts, et sa main droite, a peu pres guerie et couverte +d'un gant parfume, balance avec grace une branche fleurie. Il entre chez +sa femme sans se faire annoncer, renvoie ses femmes, et, reste seul avec +elle, s'approche pour l'embrasser. Giovanna recule comme si le basilic +l'eut touchee, et se derobe a ses caresses. + +"Laissez-moi, dit-elle a Soranzo, je ne suis plus votre femme, et nos +mains, qui semblaient unies pour l'eternite, ne doivent plus se rencontrer +ni dans ce monde ni dans l'autre. + +--Vous avez raison, mon amour, dit Soranzo, d'etre irritee contre moi. +J'ai ete pour vous sans tendresse et sans courtoisie pendant plusieurs +jours; mais vous vous apaiserez, aujourd'hui que je viens mettre le genou +en terre devant vous et me justifier." + +Il lui raconte alors qu'absorbe par les soins de sa charge, il n'a voulu +gouter de repos et de bonheur qu'apres avoir accompli son oeuvre. +Maintenant, selon lui, tout est pret pour que ses desseins eclatent, et +que sa fidelite a la republique soit constatee par l'extinction entiere +des pirates. Un renfort, qu'il a demande a l'amiral, doit lui arriver, et +toutes ses mesures sont prises pour un combat terrible, decisif. Mais il +ne veut pas que son epouse respectee et cherie reste exposee aux chances +d'une telle aventure. Il a tout fait preparer pour son depart. Il +l'escortera lui-meme avec la galeace jusqu'a la hauteur de Teakhi; puis il +reviendra laver la tache que le soupcon a faite a son honneur, ou +s'ensevelir sous les decombres de la forteresse. + +"Cette nuit est la derniere que nous passerons ensemble sous le toit de ce +donjon, ajoute-t-il. C'est peut-etre la derniere de notre vie que nous +passerons sous les memes lambris. Ma Giovanna ne s'armera point de fierte +a cette heure fatale. Elle ne repoussera pas mon amour et mon repentir. +Elle m'ouvrira son coeur et ses bras; pour la derniere fois peut-etre, +elle me rendra ce bonheur qu'elle seule m'a fait connaitre sur la terre." + +En parlant ainsi, il l'enlace dans ses bras, et humilie devant elle ce +front superbe qui tant de fois l'a fait trembler. En meme temps il cherche +a lire dans ses yeux le degre de confiance qu'il inspire, ou de soupcon +qu'il lui reste a combattre. Il pense qu'il est temps encore de reprendre +son empire sur cette femme qui l'a tant aime, et aupres de qui, tant qu'il +l'a voulu, sa puissance de persuasion n'a jamais echoue. Mais elle se +degage de ses etreintes et le repousse froidement. + +"Laissez-moi, lui dit-elle. S'il reste un moyen humain de rehabiliter +votre honneur, je vous en felicite; mais il n'en est aucun pour vous de +ressaisir sur moi vos droits d'epoux. Si vous succombez dans votre +entreprise, vos fautes seront peut-etre expiees, et je prierai pour vous; +mais si vous survivez, je n'en serai pas moins separee de vous pour +jamais." + +Orio palit et fronce le sourcil; mais Giovanna ne s'emeut plus de sa +colere. Orio se contient et persiste a l'implorer. Il feint de prendre sa +froideur pour du depit; il l'interroge, il veut savoir si elle persiste a +l'accuser. Giovanna refuse de s'expliquer. + +"Je ne dois compte de mes pensees qu'a Dieu, lui dit-elle; Dieu seul est +desormais mon epoux et mon maitre. J'ai tant souffert de l'amour terrestre +que j'en ai reconnu le neant. J'ai fait un voeu: en rentrant a Venise, je +ferai rompre mon mariage par le pape, et je prendrai le voile dans un +couvent." + +Orio affecte de rire de cette resolution. Il feint de n'y point croire et +d'esperer que, dans quelques heures, Giovanna se laissera flechir par ses +caresses. Il se retire d'un air presomptueux qui remplit de mepris cette +ame tendre, mais fiere, qui ne peut plus aimer l'etre qu'elle meprise, et +qui a reporte vers le ciel tout son espoir et toute sa foi. + +Naam attendait Orio a la porte de la tour. Elle lui trouva l'air farouche, +la parole breve et la voix tremblante. + +"Quelle heure vient de sonner, Naam? + +--Deux heures avant minuit. + +--Tu sais ce que nous avons a faire? + +--Tout est pret. + +--Les convives seront-ils a minuit dans ma chambre? + +--Ils y seront. + +--As-tu ton poignard? + +--Oui, maitre, et voici le tien. + +--Es-tu sure de toi-meme, Naam? + +--Maitre, es-tu sur de leur trahison? + +--Je te l'ai dit. Doutes-tu de ma parole? + +--Non, maitre. + +--Marchons donc! + +--Marchons!" + +Orio et Naam penetrent dans les galeries souterraines, descendent +l'echelle de cordes, gagnent le bord de la mer, et appellent la barque. +Les deux infatigables rameurs, qui toujours a cette heure se tiennent +caches dans la grotte voisine, attentifs au signal qui doit les avertir, +mettent a flot sur-le-champ et s'approchent. Orio et sa compagne +s'elancent sur la barque et ordonnent aux matelots de s'eloigner de la +cote. Bientot ils sont assez loin du chateau pour le dessein de Soranzo. +Assis a la poupe, il se souleve, et, approchant du rameur courbe devant +lui, il lui enfonce son poignard dans la gorge. + +"Trahison!" s'ecrie celui-ci; et il tombe sur ses genoux en rugissant. Son +compagnon abandonne la rame et s'elance vers lui; Naam l'etend par terre +d'un coup de hache sur la tete; et tandis qu'elle s'empare de la rame et +empeche le bateau de deriver, Orio acheve les victimes. Puis il les lie +ensemble avec un cable et les attache fortement au pied du mat. Il prend +ensuite l'autre rame et vogue a la hate vers le rocher de San-Silvio. Au +moment d'y arriver, il prend la hache, et en quelques coups perce le +plancher de la barque, ou l'eau s'elance en bouillonnant. Alors il saisit +le bras de Naam et se precipite avec elle sur la greve, tandis que la +barque s'enfonce et disparait sous les flots, avec ses deux cadavres. Un +silence affreux a regne entre ces deux criminels depuis qu'ils ont quitte +la greve pour monter sur la barque. Pendant et apres l'assassinat ils +n'ont point echange une parole. + +"Allons! tout va bien, du courage!" dit Soranzo a Naam, dont il entend les +dents claquer. + +Naam essaye en vain de repondre; sa gorge est serree. Elle ne perd +cependant ni sa resolution ni sa presence d'esprit. Elle remonte l'echelle +et rentre avec Orio dans la tour. Alors elle allume un flambeau, et leurs +regards se rencontrent. Leurs figures livides, leurs habits teints de sang +leur causent tant d'horreur qu'ils s'eloignent l'un de l'autre et +craignent de se toucher. Mais Orio s'efforce de raffermir par son audace +le courage ebranle de Naam. + +"Ceci n'est rien, lui dit-il. La main qui a frappe le tigre +tremblera-t-elle devant l'agonie des animaux plus vils?" + +Naam, toujours muette, lui fait signe de ne pas rappeler cette image. Elle +n'a eu ni regret ni remords du meurtre du pacha, mais elle ne peut +supporter qu'on lui retrace ce souvenir. Elle se hate de changer de +vetement, et tandis qu'Orio imite son exemple, elle prepare la table pour +le souper. Bientot les convives frappent doucement a la porte. Elle les +introduit. Ils s'etonnent de ne voir aucun serviteur occupe au service du +repas. + +"J'ai des communications importantes a vous faire, leur dit Orio, et le +secret de notre entretien ne souffre pas de temoins inutiles. Ces fruits +et ce vin suffiront pour une collation qui n'est ici qu'un pretexte. Le +temps n'est pas venu de se livrer au plaisir. C'est dans la belle Venise, +au sein des richesses et a l'abri des dangers, que nous pourrons passer +les nuits en de folles orgies. Ici il s'agit de regler nos comptes et de +parler d'affaires. Naam, donne-nous des plumes et du papier. Mezzani, vous +serez le secretaire, et Fremio fera les calculs. Leontio, versez-nous du +vin a tous pendant ce temps." + +Des le commencement, Fremio eleva des pretentions injustes, et soutint que +Leontio ne lui avait pas donne une reconnaissance exacte des valeurs +deposees par lui sur la galere. Orio feignit d'ecouter leur debat avec +l'attention d'un juge integre. Au moment ou ils etaient le plus echauffes, +le renegat, qui s'exprimait avec difficulte, et dont le langage grossier +faisait sourire de mepris les autres convives, se troubla de depit et de +honte, et but a plusieurs reprises pour se donner de l'audace; mais ses +paroles devinrent de plus en plus confuses, et, frappant du pied avec rage, +il quitta la dispute et passa sur le balcon. Naam le suivit des yeux. Au +bout d'un instant, et comme la dispute continuait entre Leontio et Mezzani, +un regard echange avec son esclave apprit a Soranzo que Fremio ne +parlerait plus. Il etait assis sur la terrasse, les jambes pendantes, les +bras enlaces aux barreaux de la balustrade, la tete penchee, les yeux +fixes. + +"Est-il deja ivre? dit Leontio. + +--Oui, et tant mieux, repondit le lieutenant. Terminons nos affaires sans +lui." + +Il essaya de lire ce que Leontio ecrivait; sa vue se troubla. + +"Ceci est etrange, dit-il en portant sa main a son front; moi aussi, je +suis ivre. Messer Soranzo, ceci est une infamie: vous nous servez du vin +qu'on ne peut boire sans perdre aussitot la force de savoir ce qu'on +fait... Je ne signerai rien avant demain matin." + +Il retomba sur sa chaise, les yeux fixes, les levres violettes, les bras +etendus sur la table. + +"Qu'est-ce? dit Leontio en se retournant et en le regardant avec effroi; +seigneur gouverneur, ou je n'ai jamais vu mourir personne, ou cet homme +vient de rendre l'ame. + +--Et vous allez en faire autant, seigneur commandant, lui dit Orio en se +levant et en lui arrachant la plume et le papier. Depechez-vous d'en finir; +car il n'est plus d'espoir pour vous, et nos comptes sont +regles." + +Leontio avait avale seulement quelques gouttes de vin; mais la terreur +aida a l'effet du poison, et lui porta le coup mortel. Il tomba sur ses +genoux, les mains jointes, l'oeil egare et deja eteint. Il essaya de +balbutier quelques paroles. + +"C'est inutile, lui dit Orio en le poussant sous la table; votre ruse ici +ne servira plus de rien. Je sais bien que votre marche etait deja fait, et +que, plus habile que ces deux-la, vous trahissiez d'un cote la republique, +pour avoir part a notre butin, et de l'autre vos complices, afin de vous +reconcilier avec la republique en nous envoyant aux Plombs. Mais +pensez-vous qu'un homme comme moi veuille ceder la partie a un homme comme +vous? Allons donc! Le vautour qui combat est fait pour s'envoler, et la +chenille qui rampe pour etre ecrasee. C'est le droit divin qui l'ordonne +ainsi. Adieu, brave commandant, qui me faisiez passer pour fou. Lequel de +nous l'est le plus a cette heure?" + +Leontio essaya de se relever; il ne le put, et se traina au milieu de la +chambre, ou il expira en murmurant le nom d'Ezzelin. Fut-ce l'effet du +remords? la vision sanglante lui apparut-elle a son dernier instant? + +Orio et Naam rassemblerent les trois cadavres et les entasserent sous la +table, qu'ils renverserent dessus avec les nappes et les meubles; puis +Orio prit un flambeau, et mit le feu a ce monceau apres avoir ferme les +fenetres. Orio, s'eloignant alors, dit a Naam de rester a la porte jusqu'a +ce qu'elle eut vu les cadavres, la table et tous les meubles qui etaient +dans la salle entierement consumes, et les flammes faire eruption au +dehors; qu'alors elle eut a descendre le grand escalier et a jeter +l'epouvante dans le chateau en sonnant la cloche d'alarme. + +Appuyee contre la porte, les bras croises sur la poitrine, les yeux fixes +sur le hideux bucher d'ou s'elevent des flammes bleuatres, Naam reste +seule livree a ses sombres pensees. Bientot des tourbillons de fumee se +roulent en spirale et se dressent comme des serpents vers la voute. La +flamme s'etend; les voix aigues de l'incendie commencent a siffler, a se +repondre, a se meler et a former des accords dechirants. On prendrait le +pave de marbre etincelant pour une eau profonde ou se reflete l'eclat du +foyer. Les fresques de la muraille apparaissent derriere les tourbillons +de flamme et de fumee comme les sombres esprits qui protegent le crime et +se plaisent dans le desastre. Peu a peu elles se detachent de la muraille, +et ces pales geants tombent par morceaux sur le pave avec un bruit sec et +sinistre. + +Mais rien dans cette scene d'epouvante, a laquelle preside silencieusement +Naam, n'est aussi effrayant que Naam elle-meme. Si une des victimes, dont +les ossements noircis gisent deja dans la cendre, pouvait se ranimer un +instant et voir Naam eclairee par ces reflets livides, la levre contractee +d'horreur, mais le front arme d'une resolution inexorable, elle +retomberait foudroyee comme a l'aspect de l'ange de la mort. Jamais Azrael +n'apparut aux hommes plus terrible et plus beau que ne l'est a cette heure +l'etre mysterieux et bizarre qui preside froidement aux vengeances d'Orio. + +Cependant les vitres tombent en eclats, et l'incendie va se repandre. Naam +songe a executer les ordres de son maitre et a donner l'alarme. Mais d'ou +vient qu'Orio l'a quittee sans lui dire de l'accompagner? Dans l'horreur +de l'oeuvre qu'ils ont accomplie ensemble, Naam a obei machinalement, et +maintenant un effroi subit, une sollicitude genereuse s'emparent de ce +coeur de tigre. Elle oublie de sonner la cloche, et, franchissant d'un +pied rapide les escaliers et les galeries qui separent la grande tour du +palais de bois, elle s'elance vers les appartements de Giovanna. Un +profond silence y regne. Naam ne s'etonne pas de ne point rencontrer dans +les chambres qu'elle traverse precipitamment les femmes qui servent +Giovanna. La negresse fidele, dont le hamac est ordinairement suspendu en +travers de la porte de sa maitresse, n'est pas la non plus. Naam ignore +que, sous pretexte d'avoir un rendez-vous d'amour avec sa femme, Orio a +eloigne d'avance toutes ses servantes. Elle pense qu'au contraire son +premier soin a ete de venir chercher Giovanna, afin de la soustraire a +l'incendie. Cependant Naam n'est pas tranquille; elle penetre dans la +chambre de Giovanna. Un profond silence regne la comme partout, et la +lampe jette une si faible clarte que Naam ne distingue d'abord que +confusement les objets. Elle voit pourtant Giovanna couchee sur son lit, +et s'etonne du peu d'empressement qu'Orio a mis a l'avertir du danger qui +la menace. En cet instant, Naam est saisie d'une terreur qu'elle n'a point +encore eprouvee, ses genoux tremblent. Elle n'ose avancer. Le levrier, au +lieu de se jeter sur elle avec rage comme a l'ordinaire, s'est approche +d'un air suppliant et craintif. Il est retourne s'asseoir devant le lit, +et la, l'oreille dressee, le cou tendu, il semble epier avec inquietude le +reveil de sa maitresse; de temps en temps il retourne la tete vers Naam, +avec une courte plainte, comme pour l'interroger, puis il leche le +plancher humide. + +Naam prend la lampe, l'approche du visage de Giovanna, et la voit baignee +dans son sang. Son sein est perce d'un seul coup de poignard; mais cette +blessure profonde, mortelle, Naam connait la main qui l'a faite, et elle +sait qu'il est inutile d'interroger ce qui peut rester de chaleur a ce +cadavre, car la ou Soranzo a frappe il n'est plus d'espoir. Naam reste +immobile en face de cette belle femme, endormie a jamais; mille pensees +nouvelles s'eveillent dans son ame; elle oublie tout ce qui a precede ce +meurtre. Elle oublie meme l'incendie qu'elle a allume et qui court apres +elle. + +"O ma soeur! s'ecrie-t-elle, qu'as-tu donc fait qui ait merite la mort? +Est-ce la le sort reserve aux femmes d'Orio? A quoi t'a servi d'etre +belle? A quoi t'a servi d'aimer? Est-ce donc moi qui suis cause de la +haine que tu inspirais? Non, car j'ai tout fait pour l'adoucir, et +j'aurais donne ma vie pour sauver la tienne. Serait-ce parce que tu as +ete trop soumise et trop fidele, que l'on t'a payee de mepris? Tu as ete +faible, o femme! Je me souviendrai de toi, et ce qui t'arrive me servira +d'enseignement." + +Pendant que Naam, perdue dans des reflexions sinistres, interroge sa +destinee sur le cadavre de Giovanna, l'incendie gagne toujours, et deja la +galerie de bois qui entoure le parterre est a demi consumee. Le sifflement +et la clarte sinistre avertissent en vain Naam de l'approche du feu; elle +n'entend rien, et son ame est tellement consternee que la vie ne lui +semble pas valoir en cet instant la peine d'etre disputee. + +Cependant Orio s'est retire sur une plate-forme voisine, d'ou il contemple +l'incendie trop lent a son gre. Toute cette partie du chateau, dont il a +eu soin d'eloigner les habitants, va etre dans quelques minutes la proie +des flammes; mais Orio n'a pas pris le soin de porter lui-meme l'incendie +dans la chambre de Giovanna. Il entend les cris des sentinelles qui +viennent d'apercevoir la clarte sinistre, et qui donnent l'alarme. + +On peut arriver a temps encore pour penetrer aupres de Giovanna, et pour +voir qu'elle a peri par le fer. Orio previent ce danger. Il se precipite, +un tison enflamme a la main, dans l'appartement conjugal; mais, en voyant +Naam debout devant le lit sanglant, il recule epouvante comme a l'aspect +d'un spectre. Puis une pensee infernale traverse son ame maudite. Tous ses +complices sont ecartes, tous ses ennemis sont aneantis. Le seul confident +qui lui reste, c'est Naam. Elle seule desormais pourra reveler par quels +forfaits ses richesses furent acquises et conservees. Un dernier effort de +volonte, un dernier coup de poignard rendrait Orio maitre absolu, +possesseur unique de ses secrets. Il hesite, mais Naam se retourne et le +regarde. Soit qu'elle ait pressenti son dessein, soit que le meurtre de +Giovanna ait empreint d'indignation et de reproche son front livide et son +regard sombre, ce regard exerce sur Orio une fascination magique; son ame +conserve le desir du mal, mais elle n'en a plus la force. Orio a compris +en cet instant que Naam est un etre plus fort que lui, et que sa destinee +ne lui appartient pas comme celle de ses autres victimes. Orio est saisi +d'une peur superstitieuse. Il tremble comme un homme surpris par le +_mauvais oeil_. Il fait du moins un effort pour achever d'aneantir +Giovanna, et, jetant son brandon sur le lit: "Que faites-vous ici? dit-il +d'un air farouche a Naam. Ne vous avais-je pas ordonne de sonner la +cloche? Allez, obeissez! Voyez! le feu nous poursuit! + +--Orio, dit Naam sans se deranger et sans quitter la main du cadavre +qu'elle a prise dans les siennes, pourquoi as-tu tue ta femme? c'est un +grand crime que tu as commis! Je te croyais plus qu'un homme, et je vois +maintenant que tu es un homme comme les autres, capable de bien et de mal! +Comment te respecterai-je maintenant que je sais que l'on doit te craindre, +Orio? Ceci est une chose que je ne pourrai jamais oublier, et tout mon +amour pour toi ne me suggere rien a cette heure qui puisse l'excuser. Plut +a Dieu que tu ne l'eusses point fait, et que je ne l'eusse point vu! Je ne +sais si ton Dieu te pardonnera; mais a coup sur Allah maudit l'homme qui +tue sa femme chaste et fidele. + +--Sortez d'ici, s'ecrie Soranzo, qui craint d'etre surpris en ce lieu et +durant cette querelle. Faites ce que je vous commande et taisez-vous, ou +craignez pour vous-meme." + +Naam le regarde fixement, et lui montrant les flammes qui s'elancent en +gerbe par la porte: + +"Celui de nous deux qui traversera ceci avec le plus de calme, lui +dit-elle, aura le droit de menacer l'autre et de l'effrayer." + +Et, tandis qu'Orio, vaincu par le peril, s'elance rapidement hors de la +chambre, elle s'approche lentement de la porte embrasee, sans paraitre +s'apercevoir du danger. Le chien la suit jusqu'au seuil; mais, voyant +qu'on laisse sa maitresse, il revient aupres du lit en pleurant. + +"Animal plus sensible et plus devoue que l'homme, dit Naam en revenant sur +ses pas, il faut que je te sauve." + +Mais elle s'efforce en vain de l'arracher au cadavre; il se defend et +s'acharne. A moins de perdre toute chance de salut, Naam ne peut +s'obstiner a cette lutte. Elle franchit les flammes avec calme, et trouve +Orio dans le parterre, qui l'attend avec impatience, et la regarde avec +admiration. + +"O Naam! lui dit-il en lui prenant le bras et en l'entrainant, vous etes +grande, vous devez tout comprendre! + +--Je comprends tout, hormis cela!" repond Naam en lui montrant du doigt la +chambre de Giovanna, dont le plafond s'ecroule avec un bruit affreux. + +En un instant tout le chateau fut en rumeur. Soldats et serviteurs, hommes +et femmes, tous s'elancerent vers les appartements du gouverneur et de sa +femme. Mais, au moment ou Orio et Naam en sortirent, le palais de bois, +qui avait pris feu avec une rapidite effrayante, n'etait deja plus qu'un +monceau de cendres entoure de flammes. Personne ne put y penetrer; un +vieux serviteur de la maison de Morosini s'y obstina et y perit. Soranzo +et son esclave disparurent dans le tumulte. Le vent, qui soufflait avec +force, porta la flamme sur tous les points. Bientot le donjon tout entier +ne presenta plus qu'une immense gerbe rouge, et la mer se teignit, a une +lieue a la ronde, d'un reflet sanglant. Les tours s'ecroulerent avec un +bruit epouvantable, et les lourds creneaux, roulant du haut du rocher dans +la mer, comblerent les grottes et les secretes issues qui avaient servi a +la barque et aux sorties mysterieuses d'Orio. Les navires qui passerent au +loin et qui virent ce foyer terrible crurent qu'un phare gigantesque avait +ete dresse sur les ecueils, et les habitants consternes des iles voisines +dirent: + +"Voila les pirates qui egorgent la garnison venitienne et qui mettent le +feu au chateau de San-Silvio." + +Vers le matin, tous les habitants, successivement chasses du donjon par +l'incendie, se pressaient sur les greves de la baie, seul endroit ou les +pierres lancees et les decombres qui s'ecroulaient ne pussent les +atteindre. Beaucoup avaient peri. A la clarte livide de l'aube, on fit le +denombrement des victimes, et tous les regards se porterent vers Orio, qui, +assis sur une pierre, ayant Naam debout a ses cotes, gardait un silence +farouche. Le donjon brulait encore, et la teinte du jour naissant rendait +toujours plus affreuse celle de l'incendie. Personne ne songeait plus a +combattre le fleau. Des pleurs, des blasphemes se faisaient entendre dans +les divers groupes. Ceux-ci regrettaient un ami, ceux-la quelque effet +precieux; tous se demandaient a voix basse: + +"Mais ou donc est la signera Soranzo? L'a-t-on enfin sauvee, que le +gouverneur parait si tranquille?" + +Tout a coup un fracas, plus epouvantable que tous les autres, fit +tressaillir d'effroi les courages les mieux eprouves. Un craquement +general ebranla du haut en bas la masse de pierres noircies qui se +defendait encore contre les flammes. Les flancs balsatiques du rocher en +furent ebranles, et des fentes profondes sillonnerent ce bloc immense, +comme lorsque la foudre fait eclater le tronc d'un vieil arbre. Toute la +partie superieure du donjon, les vastes terrasses de marbre les +plates-formes des tours et le couronnement dentele s'ecroulerent +spontanement. Les flammes furent etouffees apres s'etre divisees en mille +langues ardentes qui semblaient ruisseler en cascades de feu sur les +flancs de l'edifice. Cette forteresse ne presenta plus alors qu'un informe +amas de pierres d'ou s'exhalaient les tourbillons noirs d'une acre fumee +et quelques faibles jets de flamme palissante, dernieres emanations +peut-etre des vies ensevelies sous ces decombres. + +Alors il se fit un silence de mort, et les pales habitants de l'ile, epars +sur la greve humide, se regarderent comme des spectres qui se relevent du +tombeau en secouant leurs suaires poudreux. Mais du sein de ces ruines, ou +toute manifestation de la vie semblait a jamais etouffee, on entendit +sortir une voix etrange, lamentable, un hurlement qu'il etait impossible +de definir et qui se prolongea d'une maniere dechirante pendant plusieurs +minutes, jusqu'a ce qu'il cessat par un aboiement rauque, etouffe, un +dernier cri de mort; apres quoi on n'entendit plus que la voie de la mer, +eternellement destinee a gemir sur cette rive devastee. + +"Ou se sera refugie ce chien ensorcele pour n'etre ecrase qu'a cette +heure? dit Orio a Naam. + +--Vous etes sur, repondit Naam, que maintenant il ne reste plus rien +de..... + +--Partons!" dit Orio en levant ses deux bras vers les pales etoiles qui +s'eteignaient dans la blancheur du matin. + +Ceux qui le virent de loin prirent ce geste pour l'elan d'un desespoir +immense. Naam, qui le comprit mieux, y vit un cri de triomphe. + +Soranzo et son esclave se jeterent dans une barque et gagnerent la galere +qu'on avait equipee pour le depart de Giovanna. Soranzo fit deplier +toutes les voiles et donna le signal du depart. Naam, quelques serviteurs +et un tres-petit equipage choisi parmi l'elite de ses matelots, montaient +avec lui ce leger navire. + +En vain les officiers de la garnison et de la galeace vinrent-ils lui +demander ses ordres; il les repoussa durement, et pressant ses hommes de +lever l'ancre: + +"Messieurs, dit-il a sa troupe consternee, pouvez-vous me rendre la femme +que j'ai tant aimee et qui reste la ensevelie? Non, n'est-ce pas? Alors de +quoi me parlez-vous, et de quoi voulez-vous que je vous parle?" + +Puis il tomba comme foudroye sur le pont de sa galere, qui deja fendait +l'onde. + +"Le desespoir a fini d'egarer sa raison," dirent les officiers en se +retirant dans leur barque et en regardant la fuite rapide du chef qui les +abandonnait. + +Quand la galere fut hors de leur vue, Naam se pencha vers Orio, qui +restait etendu sans mouvement sur le tillac. + +"On ne te regarde plus, lui dit-elle a l'oreille: menteur, leve-toi!" + + * * * * * + +L'abbe reprenant la parole tandis que Beppa offrait a Zuzuf un sorbet: + +"Je ne me chargerai pas de vous raconter exactement, dit-il, ce qui se +passa aux iles Curzolari apres le depart d'Orio Soranzo. Je pense que +notre ami Zuzuf ne s'en est guere informe, et que d'ailleurs chacun de +nous peut l'imaginer. Quand la garnison, les matelots et les gens de +service se virent abandonnes par le gouverneur, sans autre asile que la +galere et les huttes de pecheurs eparses sur la rive, ils durent s'irriter +et s'effrayer de leur position, et rester indecis entre le desir d'aller +chercher un refuge a Cephalonie et la crainte d'agir sans ordres, +contrairement aux intentions de l'amiral. Nous savons qu'heureusement pour +eux Mocenigo arriva avec son escadre dans la soiree meme. Mocenigo etait +muni de pouvoirs assez etendus pour couper court a cette situation +penible. Apres avoir constate et enregistre les evenements qui venaient +d'avoir lieu, il fit rembarquer tous les Venitiens qui se trouvaient a +Curzolari; et, donnant le commandement du seul navire qui leur restat au +plus ancien officier en grade, il porta ses forces moitie sur Teaki, +moitie sur les cotes de Lepante. Mais ce qui causa une grande surprise a +Mocenigo, ce fut d'avoir vainement explore les ruines de San-Silvio, +vainement soumis a une sorte d'enquete tous ceux qui s'y trouvaient +lorsque l'incendie eclata et tous ceux qui furent temoins de +l'embarquement et de la fuite de Soranzo, sans pouvoir recueillir aucun +renseignement certain sur le sort de Giovanna Morosini, de Leontio et de +Mezzani. Selon toute vraisemblance, ces deux derniers avaient peri dans +l'incendie; car ils n'avaient point reparu depuis, et certes ils l'eussent +fait s'ils eussent pu echapper au desastre. Mais le sort de la signora +Soranzo restait enveloppe de mystere. Les uns etaient persuades, d'apres +les dernieres paroles que le gouverneur avait dites en partant, qu'elle +avait ete victime du feu; les autres (et c'etait le grand nombre) +pensaient que ces paroles memes, dans la bouche d'un homme aussi dissimule, +prouvaient le contraire de ce qu'il avait voulu donner a croire. La +signora, selon eux, avait ete la premiere soustraite au danger et conduite +a bord de sa galere. Le trouble qui regnait alors pouvait expliquer +comment personne ne se souvenait de l'avoir vue sortir du donjon et de +l'ile. Sans doute Orio avait eu des raisons particulieres pour la garder +cachee a son bord a l'heure du depart. L'horreur qu'il avait depuis +longtemps pour cette ile et son irresistible desir de la quitter avaient +pu l'engager a feindre un grand desespoir par suite de la mort de sa femme, +afin de fournir une excuse a son depart precipite, a l'abandon de sa +charge, a la violation de tous ses devoirs militaires. Mocenigo, ayant +epuise tous les moyens d'eclaircir ces faits, proceda a l'embarquement et +au depart; mais il ne s'etablit dans sa nouvelle position qu'apres avoir +envoye a Morosini un avis pressant, afin qu'il eut a s'informer +promptement de sa niece dans Venise, ou l'on presumait que le deserteur +Soranzo l'avait ramenee. + +Pour vous, qui savez quelle etait la veritable position de Soranzo, vous +seriez portes a croire, au premier apercu, que, maitre de tresors si +cherement acquis, ayant tout a craindre s'il retournait a Venise, il +cingla vers d'autres parages, et alla chercher une terre neutre ou la +preuve de ses forfaits ne put jamais venir le troubler dans la jouissance +de ses richesses. Pourtant il n'en fut rien, et l'audace de Soranzo en +cette circonstance couronna toutes ses autres impudences. Soit que les +ames laches aient un genre de courage desespere qui n'est propre qu'a +elles, soit que la fatalite que notre ami Zuzuf invoque pour expliquer +tous les evenements humains condamne les grands criminels a courir +d'eux-memes a leur perte, il est a remarquer que ces infames perdent +toujours le fruit de leurs coupables travaux pour n'avoir pas su s'arreter +a temps. + +Ce que Morosini ignorait encore, c'est que la dot de sa niece avait ete +devoree en grande partie dans les trois premiers mois de son mariage avec +Soranzo. Soranzo, aux yeux de qui la bienveillance de l'amiral etait la +clef de tous les honneurs et de tous les pouvoirs de la republique, avait +tenu par-dessus tout a reparer la perte de cette fortune; et, le moyen le +plus prompt lui ayant paru le meilleur, au lieu de chasser les pirates, +nous avons vu qu'il s'etait entendu avec eux pour depouiller les navires +de commerce de toutes les nations. Une fois lance dans cette voie, des +profits rapides, certains, enormes, lui avaient cause tant de surprise et +d'enivrement qu'il n'avait pu s'arreter. Non content de proteger la +piraterie par sa neutralite et de prelever en secret son droit sur les +prises, il voulut bientot mettre a profit ses talents, sa bravoure et +l'espece de fanatisme qu'il avait su inspirer a ces bandits pour augmenter +ses benefices infames. Tant qu'a risquer son honneur et sa vie, avait-il +dit a Mezzani et a Leontio, ses complices (et, on doit le dire, ses +provocateurs au crime), il faut frapper les grands coups et risquer le +tout pour le tout. Son audace lui reussit. Il commanda les pirates, les +guida, les enrichit; et, jaloux de conserver sur eux un ascendant qui +pouvait un jour lui redevenir utile, il les renvoya avec leur chef Hussein, +tous contents de sa probite et de sa liberalite. Avec eux il se conduisit +en grand seigneur venitien, ayant deja une assez belle part au butin pour +se montrer genereux, et comptant d'ailleurs se dedommager sur les parts du +renegat, du commandant et du lieutenant, dont il regardait la vie comme +incompatible avec la sienne propre. Une etoile maudite dans le ciel sembla +presider a son destin dans toute cette entreprise et proteger ses +effrayants succes. Vous allez voir que cette puissance infernale le porta +encore plus loin sur sa roue brulante. + +Quoique Soranzo eut quadruple la somme qu'il avait desiree, tous les +tresors de l'univers n'etaient rien pour lui sans une Venise pour les y +verser. Dans ce temps-la l'amour de la patrie etait si apre, si vivace, +qu'il se cramponnait a tous les coeurs, aux plus vils comme aux plus +nobles; et vraiment il n'y avait guere de merite alors a aimer Venise. +Elle etait si belle, si puissante, si joyeuse! c'etait une mere si bonne a +tous ses enfants, une amante si passionnee de toutes leurs gloires! Venise +avait de telles caresses pour ses guerriers triomphants, de telles +fanfares eclatantes pour la bravoure, des louanges si fines et si +delicates pour leur prudence, des delices si recherchees pour recompenser +leurs moindres services! Nulle part on ne pouvait retrouver d'aussi belles +fetes, gouter une aussi charmante paresse, se plonger a loisir aujourd'hui +dans un tourbillon aussi brillant, demain dans un repos aussi voluptueux. +C'etait la plus belle ville de l'Europe, la plus corrompue et la plus +vertueuse en meme temps. Les justes y pouvaient tout le bien, et les +pervers tout le mal. Il y avait du soleil pour les uns et de l'ombre pour +les autres; de meme qu'il y avait de sages institutions et de touchantes +ceremonies pour proclamer les nobles principes, il y avait aussi des +souterrains, des inquisiteurs et des bourreaux pour maintenir le +despotisme et assouvir les passions cachees. Il y avait des jours +d'ovation pour la vertu et des nuits de debauche pour le vice, et nulle +part sur la terre des ovations si enivrantes, des debauches si poetiques. +Venise etait donc la patrie naturelle de toutes les organisations fortes, +soit dans le bien, soit dans le mal. Elle etait la patrie necessaire, +irrepudiable, de quiconque l'avait connue! + +Orio comptait donc jouir de ses richesses a Venise et non ailleurs. Il y a +plus, il voulait en jouir avec tous les privileges du sang, de la +naissance et de la reputation militaire. Orio n'etait pas seulement cupide, +il etait vain au dela de toute expression. Rien ne lui coutait (vous avez +vu quels actes de courage et de lachete!) pour cacher sa honte et garder +le renom d'un brave. Chose etrange! malgre son inaction apparente a +San-Silvio, malgre les charges que les faits elevaient contre lui, malgre +les accusations qu'un seul cheveu avait tenues suspendues sur sa tete, +enfin malgre la haine qu'il inspirait, il n'avait pas un seul accusateur +parmi tous les mecontents qu'il avait laisses dans l'ile. Nul ne le +soupconnait d'avoir pris part ou donne protection volontaire a la +piraterie, et a toutes les bizarreries de sa conduite depuis l'affaire de +Patras on donnait pour explication et pour excuse le chagrin et la +maladie. Il n'est si grand capitaine et si brave soldat, disait-on, qui, +apres un revers, ne puisse perdre la tete. + +Soranzo pouvait donc se debarrasser des inconvenients de la maladie +mentale a la premiere action d'eclat qui se presenterait; et, comme cette +maladie, inventee dans le principe par Leontio, moitie pour le sauver, +moitie pour le perdre au besoin, etait la meilleure de toutes les +explications dans la nouvelle circonstance, Orio se promit d'en tirer +parti. Il eut donc l'insolente idee d'aller sur-le-champ a Corfou trouver +Morosini et de se montrer a lui et a toute l'armee sous le coup d'un +desespoir profond et d'une consternation voisine de l'idiotisme. Cette +comedie fut si promptement concue et si merveilleusement executee que +toute l'armee en fut dupe; l'amiral pleura avec son gendre la mort de +Giovanna, et finit par chercher a le consoler. + +La douleur de Soranzo sembla bien legitime a tous ceux qui avaient connu +Giovanna Morosini, et tous la tinrent pour sacree, personne n'osant plus +blamer sa conduite, et chacun craignant de montrer un coeur sans +generosite s'il refusait sa compassion a une si grande infortune. Il se +fit garder comme fou pendant huit jours; puis, quand il parut retrouver sa +raison, il exprima un si profond degout de la vie, un si entier +detachement des choses de ce monde, qu'il ne parla de rien moins que +d'aller se faire moine. Au lieu de censurer son gouvernement et de lui +oter son rang dans l'armee, le genereux Morosini fut donc force de lui +temoigner une tendre affection et de lui offrir un rang plus eleve encore, +dans l'espoir de le reconcilier avec la gloire et par consequent avec +l'existence. Soranzo, se promettant bien de profiter de ces offres en +temps et lieu, feignit de les repousser avec exasperation, et il prit +cette occasion pour colorer adroitement sa conduite a San-Silvio. + +"A moi des distinctions! a moi des honneurs et les fumees de la gloire! +s'ecria-t-il; noble Morosini, vous n'y songez pas. N'est-ce pas cette +funeste ambition d'un jour qui a detruit le bonheur de toute ma vie? Nul +ne peut servir deux maitres; mon ame etait faite pour l'amour et non pour +l'orgueil. Qu'ai-je fait en ecoutant la voix menteuse de l'heroisme? J'ai +detruit le repos et la confiance de Giovanna; je l'ai arrachee a la +securite de sa vie calme et modeste; je l'ai attiree au milieu des orages, +dans une prison suspendue entre le ciel et l'onde, ou bientot sa sante +s'est alteree; et, a la vue de ses souffrances, mon ame s'est brisee, j'ai +perdu toute energie, toute memoire, tout talent. Absorbe par l'amour, +consterne par la crainte de voir perir celle que j'aimais, j'ai oublie que +j'etais un guerrier pour me rappeler seulement que j'etais l'epoux et +l'amant de Giovanna. Je me suis deshonore peut-etre, je l'ignore; que +m'importe? Il n'y a pas de place en moi pour d'autres chagrins." + +Ces infames mensonges eurent un tel succes, que Morosini en vint a cherir +Soranzo de toute la chaleur de son ame grande et candide. Lorsque la +douleur de son neveu lui parut calmee, il voulut le ramener a Venise, ou +les affaires de la republique l'appelaient lui-meme. Il le prit donc sur +sa propre galere, et durant le voyage il fit les plus genereux efforts +pour rendre le courage et l'ambition a celui qu'il appelait son fils. + +La galere de Soranzo, objet de toute sa secrete sollicitude, marchait de +conserve avec celles qui portaient Morosini et sa suite. Vous pensez bien +que sa maladie, son desespoir et sa folie n'avaient pas empeche Soranzo de +couver de l'oeil, a toute heure, sa chere galeotte lestee d'or. Naam, le +seul etre auquel il put se fier autant qu'a lui-meme, etait assise a la +proue, attentive a tout ce qui se passait a son bord et a celui de +l'amiral. Naam etait profondement triste; mais son amour avait resiste a +ces terribles epreuves. Soit que Soranzo eut reussi a la tromper comme les +autres, soit qu'une douleur reelle, suite et chatiment de sa feinte +douleur, se fut emparee de lui, Naam avait cru lui voir repandre de +veritables larmes; les acces de son delire l'avaient effrayee. Elle savait +bien qu'il mentait aux hommes; mais elle ne pouvait imaginer qu'il voulut +mentir a elle aussi, et elle crut a ses remords. Et puis, par quels odieux +artifices Soranzo, sentant combien le devouement de Naam lui etait +necessaire, n'avait-il pas cherche a reprendre sur elle son premier +ascendant! Il avait essaye de lui faire comprendre le sentiment de la +jalousie chez les femmes europeennes, et a lui inspirer une haine posthume +pour Giovanna; mais la il avait echoue. L'ame de Naam, rude et puissante +jusqu'a la ferocite, etait trop grande pour l'envie ou la vengeance; le +destin etait son Dieu. Elle etait implacable, aveugle, calme comme lui. + +Mais ce que Soranzo reussit a lui persuader, c'est que Giovanna avait +decouvert son sexe, et qu'elle avait blame severement son epoux d'avoir +deux femmes. + +"Dans notre religion, disait-il, c'est un crime que la loi punit de mort, +et Giovanna n'eut pas manque de s'en plaindre aux souverains de Venise. Il +eut donc fallu te perdre, Naam! Force de choisir entre mes deux femmes, +j'ai immole celle que j'aimais le moins." + +Naam repondait qu'elle se serait immolee elle-meme plutot que de consentir +a voir Giovanna perir pour elle; mais Orio voyait bien que ses dernieres +impostures etaient les seules qui pussent trouver le cote faible de la +belle Arabe. Aux yeux de Naam, l'amour excusait tout; et puis elle n'avait +plus la force de juger Soranzo en le voyant souffrir, car il souffrait en +effet. + +On dit de certains etres degrades dans l'humanite que ce sont des betes +feroces. C'est une metaphore; car ces pretendues betes sont encore des +hommes et commettent le crime a la maniere des hommes, sous l'impulsion de +passions humaines et a l'aide de calculs humains. Je crois donc au remords, +et la fierte des meurtriers qui vont a l'echafaud d'un air indifferent ne +m'en impose pas. Il y a beaucoup d'orgueil et de force dans la plupart de +ces etres; et parce que la foule ne voit en eux ni larmes, ni terreur, ni +paroles humbles, ni aucun temoignage exterieur de repentir, il n'est pas +prouve que tous ces phenomenes du remords et du desespoir ne se produisent +pas au dedans, et qu'il ne s'opere pas, dans les entrailles du pecheur le +plus endurci en apparence, une expiation terrible dont l'eternelle justice +peut se contenter. Quant a moi, je sais que, si j'avais commis un crime, +je porterais nuit et jour un brasier ardent dans ma poitrine; mais il me +semble que je pourrais le cacher aux hommes, et que je ne croirais pas me +rehabiliter a mes propres yeux en pliant le genou devant des juges et des +bourreaux. + +Ce qu'il y a de certain, c'est qu'Orio, ne fut-ce que par suite d'une +grande irritation nerveuse, comme vous dirait tout simplement notre ami +Acroceraunius, etait en proie a des crises tres-rudes. Il s'eveillait la +nuit au milieu des flammes; il entendait les blasphemes et les plaintes de +ses victimes; il voyait le regard, le dernier regard, doux, mais +terrifiant, de Giovanna expirante, et les hurlements meme de son chien au +dernier acte de l'incendie etaient restes dans son oreille. Alors des sons +inarticules sortaient de sa poitrine, et les gouttes d'une sueur froide +coulaient sur son front. Le poete immortel qui s'est plu a faire de lui +l'imposant personnage de Lara vous a peint ces terribles epilepsies du +remords sous des couleurs inimitables; et si vous voulez vous representer +Soranzo voyant passer devant ses yeux le spectre de Giovanna, relisez les +stances qui commencent ainsi: + +T' was midnight,--all was slumber; the lone light. +Dimm'd in the lamp, as loth to break the night. +Hark! there be murmurs heard in Lara's hall,-- +A sound,--a voice,--a shriek,--a fearful call! +A long, loud shriek.... + +"Si tu nous recites le poeme de Lara, dit Beppa en arretant l'inspiration +de l'abbe, esperes-tu que nous ecouterons le reste de ton histoire? + +--Hatez-vous donc d'oublier Lara, s'ecria l'abbe, et daignez accepter dans +Orio la laide verite." + +Un an s'etait ecoule depuis la mort de Giovanna. Il y avait un grand bal +au palais Rezzonico, et voici ce qui se disait dans un groupe elegamment +pose dans une embrasure de fenetre, moitie dans le salon de jeu, moitie +sur le balcon: + +"Vous voyez bien que la mort de Giovanna Morosini n'a pas tellement +bouleverse l'existence d'Orio Soranzo, qu'il ne se souvienne de ses +anciennes passions. Voyez-le! A-t-il jamais joue avec plus d'aprete? + +--Et l'on dit que depuis le commencement de l'hiver il joue ainsi. + +--C'est la premiere fois, quant a moi, dit une dame, que je le vois jouer +depuis son retour de Moree. + +--Il ne joue jamais, reprit-on, en presence du _Peloponesiaque_ c'etait +le nom qu'on donnait alors au grand Morosini, en l'honneur de sa +troisieme campagne contre les Turcs, la plus feconde et la plus glorieuse +de toutes; mais on assure qu'en l'absence du respectable oncle il se +conduit comme un mechant ecolier. Sans qu'il y paraisse, il a perdu deja +des sommes immenses. Cet homme est un gouffre. + +--Il faut qu'il gagne au moins autant qu'il perd; car je sais de source +certaine qu'il avait perdu presque en entier la dot de sa femme, et qu'a +son retour de Corfou, au printemps dernier, il arriva chez lui juste au +moment ou les usuriers auxquels il avait eu affaire, ayant appris la mort +de Monna Giovanna, s'abattaient comme une volee de corbeaux sur son palais, +et procedaient a l'estimation de ses meubles et de ses tableaux. Orio les +traita de l'air indigne et du ton superbe d'un homme qui a de l'argent. Il +chassa lestement cette vermine; et trois jours apres on assure qu'ils +etaient tous a plat ventre devant lui, parce qu'il avait tout paye, +interets et capitaux. + +--Eh bien! je vous reponds, moi, qu'ils auront leur revanche, et qu'avant +peu Orio invitera quelques-uns de ces venerables israelites a dejeuner +avec lui, sans facon, dans ses petits appartements. Quand on voit deux des +dans la main de Soranzo, on peut dire que la digue est ouverte, et que +l'Adriatique va couler a pleins bords dans ses coffres et sur ses +domaines. + +--Pauvre Orio! dit la dame. Comment avoir le courage de le blamer? Il +cherche ses distractions ou il peut. Il est si malheureux! + +--Il est a remarquer, dit avec depit un jeune homme, que messer Orio n'a +jamais joui plus pleinement du privilege d'interesser les femmes. Il +semble qu'elles le cherissent toutes depuis qu'il ne s'occupe plus +d'elles. + +--Sait-on bien s'il ne s'en occupe plus? reprit la signora avec un air de +charmante coquetterie. + +--Vous vous vantez, madame, dit l'amant raille: Orio a dit adieu aux +vanites de ce monde. Il ne cherche plus la gloire dans l'amour, mais le +plaisir dans l'ombre. Si les hommes ne se devaient entre eux le secret sur +certains crimes qu'ils sont tous plus ou moins capables de commettre, je +vous dirais le nom des beautes non cruelles dans le sein desquelles Orio +pleure la trop adoree Giovanna. + +--Ceci est une calomnie, j'en suis certaine, s'ecria la dame. Voila comme +sont les hommes. Ils se refusent les uns aux autres la faculte d'aimer +noblement, afin de se dispenser d'en faire preuve, ou bien afin de faire +passer pour sublime le peu d'ardeur et de foi qu'ils ont dans l'ame. Moi, +je vous soutiens que, si cette contenance muette et cet air sombre sont, +de la part de Soranzo, un parti pris pour se rendre aimable, c'est le bon +moyen. Lorsqu'il faisait la cour a tout le monde, j'eusse ete humiliee +qu'il eut des regards pour moi; aujourd'hui c'est bien different: depuis +que nous savons que la mort de sa femme l'a rendu fou, qu'il est retourne +a la guerre cette annee dans l'unique dessein de s'y faire tuer, et qu'il +s'est jete comme un lion devant la gueule de tous les canons sans pouvoir +rencontrer la mort qu'il cherchait, nous le trouvons plus beau qu'il ne le +fut jamais; et quant a moi, s'il me faisait l'honneur de demander a mes +regards ce bonheur auquel il semble avoir renonce sur la terre... j'en +serais flattee peut-etre! + +--Alors, madame, dit l'amant plein de depit, il faut que le plus devoue de +vos amis se charge d'informer Soranzo du bonheur qui lui sourit sans qu'il +s'en doute. + +--Je vous prierais de vouloir bien me rendre ce petit service, +repondit-elle d'un air leger, si je n'etais a la veille de m'attendrir en +faveur d'un autre. + +--A la veille, madame? + +--Oui, en verite, j'attends depuis six mois le lendemain de cette +veille-la. Mais qui entre ici? quelle est cette merveille de la nature? + +--Dieu me pardonne! c'est Argiria Ezzelini, si grandie, si changee depuis +un an que son deuil la tient enfermee loin des regards, que personne ne +reconnait plus dans cette belle femme l'enfant du palais Memmo. + +--C'est certainement la perle de Venise," dit la dame, qui n'eut garde de +ceder la partie aux petites vengeances de son amant; et pendant un quart +d'heure elle rencherit avec effusion sur les eloges qu'il affecta de +donner a la beaute sans egale d'Argiria. + +Il est vrai de dire qu'Argiria meritait l'admiration de tous les hommes et +la jalousie de toutes les femmes. La grace et la noblesse presidaient a +ses moindres mouvements. Sa voix avait une suavite enchanteresse, et je ne +sais quoi de divin brillait sur son front large et pur. A peine agee de +quinze ans, elle avait la plus belle taille que l'on put admirer dans tout +le bal; mais ce qui donnait a sa beaute un caractere unique, c'etait un +melange indefinissable de tristesse douce et de fierte timide. Son regard +semblait dire a tous: Respectez ma douleur, et n'essayez ni de me +distraire ni de me plaindre. + +Elle avait cede au desir de sa famille en reparaissant dans le monde; mais +il etait aise de voir combien cet effort sur elle-meme lui etait penible. +Elle avait aime son frere avec l'enthousiasme d'une amante et la chastete +d'un ange. Sa perte avait fait d'elle, pour ainsi dire, une veuve; car +elle avait vecu avec la douce certitude qu'elle avait un appui, un +confident, un protecteur humble et doux avec elle, ombrageux et severe +avec tous ceux qui l'approcheraient; et maintenant elle etait seule dans +la vie, elle n'osait plus se livrer aux purs instincts de bonheur qui font +la jeunesse de l'ame. Elle n'osait, pour ainsi dire, plus vivre; et, si un +homme la regardait ou lui adressait la parole, elle etait effrayee en +secret de ce regard et de cette parole qu'Ezzelin ne pouvait plus +recueillir et scruter avant de les laisser arriver jusqu'a elle. Elle +s'entourait donc d'une extreme reserve, se mefiant d'elle-meme et des +autres, et sachant donner a cette mefiance un aspect touchant et +respectable. + +La jeune dame qui avait parle d'elle avec tant d'admiration voulut depiter +son amant jusqu'au bout, et, s'approchant d'Argiria, elle lia conversation +avec elle. Bientot tout le groupe qui s'etait forme sur le balcon aupres +de la dame se reforma autour de ces deux beautes, et se grossit assez pour +que la conversation devint generale. Au milieu de tous ces regards dont +elle etait vraiment le centre d'attraction, Argiria souriait de temps en +temps d'un air melancolique au brillant caquetage de son interlocutrice. +Peut-etre celle-ci esperait-elle l'ecraser par la, et l'emporter a force +d'esprit et de gentillesse sur le prestige de cette beaute calme et +severe. Mais elle n'y reussissait pas; l'artillerie de la coquetterie +etait en pleine deroute devant cette puissance de la vraie beaute, de la +beaute de l'ame revetue de la beaute exterieure. + +Durant cette causerie, le salon de jeu avait ete envahi par les femmes +aimables et les hommes galants. La plupart des joueurs auraient craint de +manquer de savoir-vivre, en n'abandonnant pas les cartes pour l'entretien +des femmes, et les veritables joueurs s'etaient resserres autour d'une +seule table comme une poignee de braves se retranchent dans une position +forte pour une resistance desesperee. De meme qu'Argiria Ezzelini etait le +centre du groupe elegant et courtois, Orio Soranzo, cloue a la table de +jeu, etait le centre et l'ame du groupe avide et passionne. Bien que les +sieges se touchassent presque; bien que, dans le dos a dos des causeurs et +des joueurs, il y eut place a peine pour le balancement des plumes et le +developpement des gestes, il y avait tout un monde entre les +preoccupations et les aptitudes de ces deux races distinctes d'hommes aux +moeurs faciles et d'hommes a instincts farouches. Leurs attitudes et +l'expression de leurs traits se ressemblaient aussi peu que leurs discours +et leur occupation. + +Argiria, ecoutant les propos joyeux, ressemblait a un ange de lumiere emu +des miseres de l'humanite. Orio, en agitant dans ses mains l'existence de +ses amis et la sienne propre, avait l'air d'un esprit de tenebres, riant +d'un rire infernal au sein des tortures qu'il eprouvait et qu'il faisait +eprouver. + +Naturellement, la conversation du nouveau groupe elegant se rattacha a +celle qui avait ete interrompue sur le balcon par l'entree d'Argiria. +L'amour est toujours l'ame des entretiens ou les femmes ont part. C'est +toujours avec le meme interet et la meme chaleur que les deux sexes +debattent ce sujet des qu'ils se rencontrent en champ clos; et cela dure, +je crois, depuis le temps ou la race humaine a su exprimer ses idees et +ses sentiments par la parole. Il y a de merveilleuses nuances dans +l'expression des diverses theories qui se discutent, selon l'age et selon +l'experience des opinants et des auditeurs. Si chacun etait de bonne foi +dans ces declarations si diverses, un esprit philosophique pourrait, je +n'en doute pas, d'apres l'expose des facultes aimantes, prendre la mesure +des facultes intellectuelles et morales de chacun. Mais personne n'est +sincere sur ce point. En amour, chacun a son role etudie d'avance, et +approprie aux sympathies de ceux qui ecoutent. Ainsi, soit dans le mal, +soit dans le bien, tous les hommes se vantent. Dirai-je des femmes que... + +--Rien du tout, interrompit Beppa, car un abbe ne doit pas les connaitre. + +--Argiria, continua l'abbe en riant, s'abstint de se meler a la discussion, +des qu'elle s'anima, et surtout que le sujet propose a l'analyse de la +noble compagnie eut ete nomme par la dame du balcon. Le nom qui fut +prononce fit monter le sang a la figure de la belle Ezzelini; puis une +paleur mortelle redescendit aussitot de son front jusqu'a ses levres. +L'interlocutrice etait trop enivree de son propre babil pour y prendre +garde. Il n'est rien de plus indiscret et de moins delicat que les gens a +reputation d'esprit. Pourvu qu'ils parlent, peu leur importe de blesser +ceux qui les ecoutent; ils sont souverainement egoistes et ne regardent +jamais dans l'ame d'autrui l'effet de leurs paroles, habitues qu'ils sont +a ne produire jamais d'effet serieux, et a se voir pardonner toujours le +fond en faveur de la forme. La dame devint de plus en plus pressante; elle +croyait toucher a son triomphe, et, non contente du silence d'Argiria, +qu'elle imputait a l'absence d'esprit, elle voulait lui arracher +quelqu'une de ces niaises reponses, toujours si inconvenantes dans la +bouche des jeunes filles lorsque leur ignorance n'est pas eclairee et +sanctifiee par la delicatesse du tact et par la prudence de la modestie. + +"Allons, ma belle signorina, dit la perfide admiratrice, prononcez-vous +sur ce cas difficile. La verite est, dit-on, dans la bouche des enfants, a +plus forte raison dans celle des anges. Voici la question: un homme +peut-il etre inconsolable de la perte de sa femme, et messer Orio Soranzo +sera-t-il console l'an prochain? Nous vous prenons pour arbitre et +attendons de vous un oracle." + +Cette interpellation directe et tous les regards qui s'etaient portes a la +fois sur elle, avaient cause un grand trouble a la belle Argiria; mais +elle se remit par un grand effort sur elle-meme, et repondit d'une voix un +peu tremblante, mais assez elevee pour etre entendue de tous: + +"Que puis-je vous dire de cet homme que je hais et que je meprise? Vous +ignorez sans doute, madame, que je vois en lui l'assassin de mon frere." + +Cette reponse tomba comme la foudre, et chacun se regarda en silence. On +avait eu soin de parler de Soranzo a mots couverts et de ne le nommer qu'a +voix basse. Tout le monde savait qu'il etait la, et Argiria seule, quoique +assise a deux pas de lui, entouree qu'elle etait de tetes avides +d'approcher de la sienne, ne l'avait pas vu. + +Soranzo n'avait rien entendu de la conversation. Il tenait les des, et +toutes les precautions qu'on prenait etaient fort inutiles. On eut pu lui +crier son nom aux oreilles, il ne s'en fut pas apercu: il jouait! Il +touchait a la crise d'une partie dont l'enjeu etait si enorme, que les +joueurs se l'etaient dit tout bas pour ne pas manquer aux convenances. Le +jeu etant alors livre a toute la censure des gens graves et meme a des +proscriptions legales, les maitres de la maison priaient leurs hotes de +s'y livrer moderement. Orio etait pale, froid, immobile. On eut dit un +mathematicien cherchant la solution d'un probleme. Il possedait ce calme +impassible et cette dedaigneuse indifference qui caracterisent les grands +joueurs. Il ne savait seulement pas que la salle s'etait remplie de +personnes etrangeres au jeu, et le paradis de Mahomet se prosternant en +masse devant lui ne lui eut pas seulement fait lever les yeux. + +D'ou vient donc que les paroles de la belle Argiria le reveillerent tout a +coup de sa lethargie, et le firent bondir comme s'il eut ete frappe d'un +coup de poignard? + +Il est des emotions mysterieuses et d'inexplicables mobiles qui font +vibrer les cordes secretes de l'ame. Argiria n'avait prononce ni le non +d'Orio ni celui d'Ezzelin; mais ces mots d'_assassin_ et de _frere_ +revelerent comme par magie au coupable qu'il etait question de lui et de +sa victime. Il n'avait pas vu Argiria, il ne savait pas qu'elle fut pres +de lui; comment put-il comprendre tout a coup que cette voix etait celle +de la soeur d'Ezzelin? Il le comprit, voila ce que chacun vit sans pouvoir +l'expliquer. + +Cette voix enfonca un fer rouge dans ses entrailles. Il devint pale comme +la mort, et, se levant par une commotion electrique, il jeta son cornet +sur la table, et la repoussa si rudement qu'elle faillit tomber sur son +adversaire. Celui-ci se leva aussi, se croyant insulte. + +"Que fais-tu donc, Orio? s'ecria un des associes au jeu de Soranzo, qui +n'avait pas laisse detourner son attention par cette scene, et qui jeta sa +main sur les des pour les conserver sur leur face. Tu gagnes, mon cher, tu +gagnes! J'en appelle a tous! dix points!" + +Orio n'entendit pas. Il resta debout, la face tournee vers le groupe d'ou +la voix d'Argiria etait partie; sa main, appuyee sur le dossier de sa +chaise, lui imprimait un tremblement convulsif; il avait le cou tendu en +avant et roidi par l'angoisse; ses yeux hagards lancaient des flammes. En +voyant surgir au-dessus des tetes consternees de l'auditoire cette tete +livide et menacante, Argiria eut peur et se sentit prete a defaillir; mais +elle vainquit cette premiere emotion; et, se levant, elle affronta le +regard d'Orio avec une constance foudroyante. Orio avait dans la +physionomie, dans les yeux surtout, quelque chose de penetrant dont +l'effet, tantot seduisant et tantot terrible, etait le secret de son grand +ascendant. Ezzelin avait ete le seul etre que ce regard n'eut jamais ni +fascine, ni intimide, ni trompe. Dans la contenance de sa soeur, Orio +retrouva la meme incredulite, la meme froideur, la meme revolte contre sa +puissance magnetique. Il avait eprouve tant de depit contre Ezzelin qu'il +l'avait hai independamment de tout motif d'interet personnel. Il l'avait +hai pour lui-meme, par instinct, par necessite, parce qu'il avait tremble +devant lui; parce que, dans cette nature calme et juste, il avait senti +une force ecrasante, devant laquelle toute la puissance de son astuce +avait echoue. Depuis qu'Ezzelin n'etait plus, Orio se croyait le maitre du +monde; mais il le voyait toujours dans ses reves, lui apparaissant comme +un vengeur de la mort de Giovanna. En cet instant il crut rever tout +eveille. Argiria ressemblait prodigieusement a son frere; elle avait aussi +quelque chose de lui dans la voix, car la voix d'Ezzelin etait +remarquablement suave. Cette belle fille, vetue de blanc et pale comme les +perles de son collier, lui fit l'effet d'un de ces spectres du sommeil qui +nous presentent deux personnes differentes confondues dans une seule. +C'etait Ezzelin dans un corps de femme; c'etaient Ezzelin et Giovanna tout +ensemble, c'etaient ses deux victimes associees. Orio fit un grand cri, et +tomba roide sur le carreau. + +Ses amis se haterent de le relever. + +"Ce n'est rien, dit son associe au jeu, il est sujet a ces accidents +depuis la mort tragique de sa femme. Badoer, reprenez le jeu: dans un +instant je vous tiendrai tete, et dans une heure au plus Soranzo pourra +donner revanche." + +Le jeu continua comme si rien ne s'etait passe. Zuliani et Gritti +emporterent Soranzo sur la terrasse. Le patron du logis, promptement +informe de l'evenement, les y suivit avec quelques valets. On entendit des +cris etouffes, des sons etranges et affreux. Aussitot toutes les portes +qui donnaient sur les balcons furent fermees precipitamment. Sans doute, +Soranzo etait en proie a quelque horrible crise. Les instruments recurent +l'ordre de jouer, et les sons de l'orchestre couvrirent ces bruits +sinistres. Neanmoins l'epouvante glaca la joie dans tous les coeurs. Cette +scene d'agonie, qu'une vitre et un rideau separaient du bal, etait plus +hideuse dans les imaginations qu'elle ne l'eut ete pour les regards. +Plusieurs femmes s'evanouirent. La belle Argiria, profitant de la +confusion ou cette scene avait jete l'assemblee, s'etait retiree avec sa +tante. + +"J'ai vu, dit le jeune Mocenigo, perir a mes cotes, sur le champ de +bataille, des centaines d'hommes qui valaient bien Soranzo; mais dans la +chaleur de l'action on est muni d'un impitoyable sang-froid. Ici l'horreur +du contraste est telle que je ne me souviens pas d'avoir ete aussi trouble +que je le suis." + +On se rassembla autour de Mocenigo. On savait qu'il avait succede a +Soranzo dans le gouvernement du passage de Lepante, et il devait savoir +beaucoup de choses sur les evenements mysterieux et si diversement +rapportes de cette phase de la vie d'Orio. On pressa de questions ce jeune +officier, mais il s'expliqua avec prudence et loyaute. + +"J'ignore, dit-il, si ce fut vraiment l'amour de sa femme ou quelque +maladie du genre de celle dont nous voyons la gravite qui causa l'etrange +incurie de Soranzo durant son gouvernement de Curzolari. Quoi qu'il en +soit, le brave Ezzelin a ete massacre, avec tout son equipage, a trois +portees de canon du chateau de San-Silvio. Ce malheur eut du etre prevu et +eut pu etre empeche. J'ai peut-etre a me reprocher la scene qui vient de +se passer ici; car c'est moi qui, somme par la signora Memmo de donner a +cet egard des renseignements certains, lui ai rapporte les faits tels que +je les ai recueillis de la bouche des temoins les plus surs. + +--C'etait votre devoir! s'ecria-t-on. + +--Sans doute, reprit Mocenigo, et je l'ai rempli avec la plus grande +impartialite. La signora Memmo, et avec elle toute sa famille, ont cru +devoir garder le silence. Mais la jeune soeur du comte n'a pu moderer la +vehemence de ses regrets. Elle est dans l'age ou l'indignation ne connait +point de menagement et la douleur point de bornes. Toute autre qu'elle eut +ete blamable aujourd'hui de donner une lecon si dure a Soranzo. La grande +affection qu'elle portait a son frere et sa grande jeunesse peuvent seules +excuser cet emportement injuste. Soranzo... + +--C'est assez parler de moi, dit une voix creuse a l'oreille de Mocenigo, +je vous remercie." + +Mocenigo s'arreta brusquement. Il lui sembla qu'une main de plomb s'etait +posee sur son epaule. On remarqua sa paleur subite et un homme de haute +taille qui, apres s'etre penche vers lui, se perdit dans la foule. Est-ce +donc Orio Soranzo deja revenu a la vie? s'ecria-t-on de toutes parts. On +se pressa vers le salon de jeu. Il etait deja encombre. Le jeu +recommencait avec fureur. Orio Soranzo avait reprit sa place et tenait les +des. Il etait fort pale; mais sa figure etait calme; et un peu d'ecume +rougeatre au bord de sa moustache trahissait seule la crise dont il venait +de triompher si rapidement. Il joua jusqu'au jour, gagna insolemment, +quoique lasse de son succes, en veritable joueur avide d'emotions plus que +d'argent; il n'eut plus d'attention pour son jeu et fit beaucoup de +fautes. Vers le matin il partit jurant contre la fortune qui ne lui etait, +disait-il, jamais favorable a propos. Puis il sortit a pied, oubliant sa +gondole a la porte du palais, quoiqu'il fut charge d'or a ne pouvoir se +trainer, et regagna lentement sa demeure. + +"Je crains qu'il ne soit encore malade, dit en le suivant des yeux Zuliani, +qui etait, sinon son ami (Orio n'en avait guere), du moins son assidu +compagnon de plaisir. Il s'en va seul et leste d'un metal dont le son +attire plus que la voix des sirenes. Il fait encore sombre, les rues sont +desertes, il pourrait faire quelque mauvaise rencontre. J'aurais regret a +voir ces beaux sequins tomber dans des mains ignobles." + +En parlant ainsi, Zuliani commanda a ses gens d'aller l'attendre avec sa +gondole au palais de Soranzo, et, se mettant a courir sur ses traces, il +l'atteignit au petit pont des _Barcaroles_. Il le trouva debout contre le +parapet, semant dans l'eau quelque chose qu'il regardait tomber avec +attention. S'etant approche tout a fait, il vit qu'il semait dans le +canaletto son or par poignees, avec un serieux incroyable. + +"Es-tu fou? s'ecria Zuliani en voulant l'arreter; et avec quoi joueras-tu +demain, malheureux? + +--Ne vois-tu pas que cet or me gene? repondit Soranzo. Je suis tout en +sueur pour l'avoir porte jusqu'ici; je fais comme les navires pres de +sombrer, je jette ma cargaison a la mer. + +--Mais voici, reprit Zuliani, un navire de bonne rencontre, qui va prendre +a bord ta cargaison, et voguer de conserve avec toi jusqu'au port. Allons, +donne-moi tes sequins et ton bras aussi, si tu es fatigue. + +--Attends, dit Soranzo d'un air hebete, laisse-moi jeter encore quelques +poignees de ces _doges_ dans ce canal. J'ai decouvert que c'etait un +plaisir tres-vif, et c'est quelque chose que de trouver un amusement +nouveau. + +--Corps du Christ! que je sois damne si j'y consens! s'ecria Zuliani; +songe qu'une partie de cet or est a moi. + +--C'est vrai, dit Orio en lui remettant tout ce qu'il avait sur lui; et, +par Dieu! il me prend fantaisie de te lever le pied et de te jeter avec la +cargaison dans le canal. Je serai plus sur de vous voir couler a fond tous +les deux." + +Zuliani se prit a rire, et comme ils se remettaient en marche: + +"Tu es donc bien sur de gagner demain, dit-il a son extravagant compagnon, +que tu veux tout perdre aujourd'hui? + +--Zuliani, repondit Orio apres avoir marche quelques instants en silence, +tu sauras que je n'aime plus le jeu. + +--Qu'aimes-tu donc? la torture? + +--Oh! pas davantage! dit Soranzo d'un ton sinistre et avec un affreux +sourire; je suis encore plus blase la-dessus que sur le jeu! + +--Par notre sainte mere l'inquisition! tu m'effrayes! Aurais-tu affaire +parfois, la nuit, au palais ducal? Les familiers du saint-office +t'invitent-ils quelquefois a souper avec le tourmenteur? Es-tu de quelque +conspiration ou de quelque secte, ou bien vas-tu voir ecorcher de temps en +temps pour ton plaisir? Si tu es soupconne de quoi que ce soit, dis-le-moi, +et je te souhaite le bonjour; car je n'aime ni la politique ni la +scolastique, et les bas rouges du bourreau sont d'une nuance aigue qui +m'eblouit et m'affecte la vue. + +--Tu es un sot, repondit Orio. Le bourreau dont tu parles est un bel +esprit mielleux qui fait de fades sonnets. Il en est un qui connait mieux +son affaire, et qui vous ecorche un homme bien plus lestement: c'est +l'ennui. Le connais-tu? + +--Ah! bon! c'est une metaphore. Tu as l'humeur chagrine ce matin: c'est la +suite de ton attaque de nerfs. Tu aurais du boire un grand verre de vin de +Kyros pour chasser ces vapeurs. + +--Le vin n'a plus de gout, Zuliani, et d'effet encore moins. Le sang de la +vigne a gele dans ses veines, et la terre n'est plus qu'un limon sterile +qui n'a meme plus la force d'engendrer des poisons. + +--Tu parles de la terre comme un vrai Venitien: la terre est un amas de +pierres taillees sur lesquelles il pousse des hommes et des huitres. + +--Et des bavards insipides, reprit Orio en s'arretant. J'ai envie de +t'assassiner, Zuliani. + +--Pourquoi faire? repondit gaiement celui-ci, qui ne soupconnait pas a +quel point Soranzo, ronge par une demence sanguinaire, etait capable de se +porter a un acte de fureur. + +--Pardieu, repondit-il, ce serait pour voir s'il y a du plaisir a tuer un +homme sans aucun profit. + +--Eh bien! reprit legerement Zuliani, l'occasion n'y est point, car j'ai +de l'or sur moi. + +--Il est a moi! dit Soranzo. + +--Je n'en sais rien. Tu as jete ta part dans le canaletto; et quand nous +ferons nos comptes tout a l'heure, il se trouvera peut-etre que tu me +dois. Ainsi ne me tue pas; car ce serait pour me voler, et cela n'aurait +rien de neuf. + +--Malheur a vous, monsieur, si vous avez l'intention de m'insulter!" +s'ecria Orio en saisissant son camarade a la gorge avec une fureur subite. + +Il ne pouvait croire que Zuliani parlat au hasard et sans intention. Les +remords qui le devoraient lui faisaient voir partout un danger ou un +outrage, et dans son egarement il risquait a toute heure de se demasquer +lui-meme par crainte des autres. + +"Ne serre pas si fort, lui dit tranquillement Zuliani, qui prenait tout +ceci pour un jeu. Je ne suis pas encore brouille avec le vin, et je tiens +a ne pas laisser venir d obstruction dans mon gosier. + +--Comme le matin est triste! dit Orio en le lachant avec indifference; car +il avait si souvent tremble d'etre decouvert qu'il etait blase sur le +plaisir de se retrouver en surete, et ne s'en apercevait meme plus. Le +soleil est devenu aussi pale que la lune; depuis quelque temps il ne fait +plus chaud en Italie. + +--Tu en disais autant l'ete dernier en Grece. + +--Mais regarde comme cette aurore est laide et blafarde! Elle est d'un +jaune bilieux. + +--Eh bien! c'est une diversion a ces lunes de sang contre lesquelles tu +deblaterais a Corfou: tu n'es jamais content. Le soleil et la lune ont +encouru ta disgrace; il ne faut s'etonner de rien, puisque tu te refroidis +a l'endroit du jeu. Ah ca! dis-moi donc s'il est vrai que tu ne l'aimes +plus? + +--Est-ce que tu ne vois pas que depuis quelque temps je gagne toujours? + +--Et c'est la ce qui t'en degoute? Changeons. Moi, je ne fais que perdre, +et je suis diablement blase sur ce plaisir-la. + +--Un joueur qui ne perd plus, un buveur qui ne s'enivre plus, c'est tout +un, dit Orio. + +--Orio! si tu veux que je te le dise, tu es fou: tu negliges ta maladie. +Il faudrait te faire tirer du sang. + +--Je n'aime plus le sang, repondit Orio preoccupe. + +--Eh! je ne te dis pas d'en boire!" reprit Zuliani impatiente. + +Ils arriverent en ce moment au palais Soranzo. Leurs gondoles y etaient +deja rendues. Zuliani voulut conduire Orio jusqu'a sa chambre; il pensait +qu'il avait la fievre et craignait qu'il ne tombat dans l'escalier. + +"Laisse-moi! va-t-en! dit Orio en l'arretant sur le seuil de son +appartement. J'ai assez de toi. + +--C'est bien reciproque, dit Zuliani en entrant malgre lui. Mais il faut +que je me debarrasse de cet or, et que nous fassions notre +partage. + +--Prends tout! laisse-moi! reprit Soranzo. Epargne-moi la vue de cet or; +je le deteste! Je ne sais vraiment plus a quoi cela peut servir! + +--Baste! a tout! s'ecria Zuliani. + +--Si on pouvait acheter seulement le sommeil!" dit Orio d'un ton lugubre. + +Et, prenant le bras de son camarade, il le mena jusqu'a un coin de sa +chambre ou Naam, drapee dans un grand manteau de laine blanche, et couchee +sur une peau de panthere, dormait si profondement qu'elle n'avait pas +entendu rentrer son maitre. + +"Regarde! dit Orio a Zuliani. + +--Qu'est-ce que cela? reprit l'autre; ton page egyptien? Si c'etait une +femme, je te l'aurais deja volee; mais que veux-tu que j'en fasse? Il ne +parle pas chretien, et je vivrais bien mille ans sans pouvoir comprendre +un mot de sa langue de reprouve. + +--Regarde, bete brute! dit Orio, regarde ce front calme, cette bouche +paisible, cet oeil voile sous ces longues paupieres! Regarde ce que c'est +que le sommeil; regarde ce que c'est que le bonheur! + +--Bois de l'opium, tu dormiras de meme, dit Zuliani. + +--J'en boirais en vain, dit Orio. Sais-tu ce qui procure un si profond +repos a cet enfant? C'est qu'il n'a jamais possede une seule piece +d'or. + +--Ah! que tu es fade et sentencieux ce matin! dit Zuliani en baillant. +Allons! veux-tu compter? Non? En ce cas, je compte seul, et tu te tiendras +pour content quand meme je decouvrirais que tu as jete tout ton gain sous +le pont des _Barcaroles?_" + +Orio haussa les epaules. + +Zuliani compta, et trouva encore pour Soranzo une somme considerable qu'il +lui rendit scrupuleusement; puis il se retira en lui souhaitant du repos +et lui conseillant la saignee. Orio ne repondit pas; et quand il fut seul, +il prit tous les sequins etales sur la table, et les poussa du pied sous +un tapis pour ne pas les voir. La vue de l'or lui causait effectivement +une repugnance physique qui allait chaque jour en augmentant, et qui etait +bien en lui le symptome d'une de ces affreuses maladies de l'ame qui +arrivent a se materialiser dans leurs effets. La vue de l'or monnaye +n'etait pas la seule antipathie qui se fut developpee en lui; il ne +pouvait voir briller l'acier d'une arme quelconque, ou seulement les +joyaux d'une femme, sans se retracer, pour ainsi dire oculairement, les +atrocites de sa vie d'uscoque. Il cachait ses souffrances, et meme il les +etouffait completement quand la necessite d'agir echauffait son sang +appauvri. Il venait de faire, avec Morosini, une nouvelle campagne, cette +glorieuse expedition ou les navires de Venise planterent leur banniere +triomphante dans le Piree. Orio, sentant que toute la consideration future +de sa vie dependait de sa conduite en cette circonstance, avait encore +fait la des prodiges de valeur; il avait completement lave la tache du +gouvernement de San-Silvio, et il avait contraint toute l'armee a dire de +lui que, s'il etait un mauvais administrateur, il etait, a coup sur, un +vaillant capitaine et un rude soldat. + +Apres ce dernier effort, Orio, couronne de succes dans toutes ses +entreprises, glorifie de tous, traite comme un fils par l'amiral, delivre +de tous ses ennemis, et riche au dela de ses esperances, etait rentre dans +sa patrie, resolu a n'en plus sortir et a y savourer le fruit de ses +terribles oeuvres. Mais la divine justice l'attendait a ce point pour le +chatier, en lui otant toute l'energie de son caractere. Au faite de sa +prosperite impie, il etait retombe sur lui-meme avec accablement, et, a la +veille de vivre selon ses reves, l'agonie s'etait emparee de lui. Il avait +accompli tout ce que comportaient l'audace et la mechancete de son +organisation; il se disait a lui-meme qu'il etait un homme fini, et +qu'ayant reussi dans des entreprises insensees, il n'avait plus qu'a voir +decliner son etoile. C'en etait fait; il ne jouissait de rien. Cette +puissance de l'argent, cette vie de desordre illimite, cette absence de +soins qu'il avait revees, cette superiorite de magnificence et de +prodigalite sur tous ses pairs, toutes ces vanites honteuses et impudentes, +auxquelles il avait immole une hecatombe a rassasier tout l'enfer, lui +apparurent dans toute leur misere; et, du moment qu'il cessa d'etre enivre +et amuse, il cessa d'etre aveugle sur l'horreur des ses fautes. Elles se +dresserent devant lui, et lui parurent detestables, non pas au point de +vue de la morale et de l'honneur, mais a celui du raisonnement et de +l'interet personnel bien entendu; car Orio entendait par morale les +conventions de respect reciproque dictees aux hommes timides par la peur +qu'ils ont les uns des autres; par honneur, la niaise vanite des gens qui +ne se contentent pas de faire croire a leur vertu, et qui veulent y croire +eux-memes; enfin, par interet personnel bien entendu, la plus grande somme +de jouissances dans tous les genres a lui connus: independance pour soi, +domination sur les autres, triomphe d'audace, de prosperite ou d'habilete +sur toutes ces ames craintives ou jalouses dont le monde lui semblait +compose. + +On voit que cet homme restreignait les jouissances humaines a toutes +celles qui composent le _paraitre_, et, puisque cette maniere de +s'exprimer est permise en Italie, nous ajouterons que les joies +interieures qui procurent l'_etre_ lui etaient absolument inconnues. Comme +tous les hommes de ce temperament exceptionnel, il ne soupconnait meme pas +l'existence de ces plaisirs interieurs qu'une conscience pure, une +intelligence saine et de nobles instincts assurent aux ames honnetes, meme +au sein des plus grandes infortunes et des plus apres persecutions. Il +avait cru que la societe pouvait donner du repos a celui qui la trompe +pour l'exploiter. Il ne savait pas qu'elle ne peut l'oter a l'homme qui la +brave pour la servir. + +Mais Orio fut puni precisement par ou il avait peche. Le monde exterieur, +auquel il avait tout sacrifie, s'ecroula autour de lui, et toutes les +realites qu'il avait cru saisir s'evanouirent comme des reves. Il y avait +en lui une contradiction trop manifeste. Le mepris des autres, qui etait +la base de ses idees, ne pouvait pas le conduire a l'estime de soi, +puisqu'il avait voulu etablir cette propre estime sur celle d'autrui, +toujours prete a lui manquer. Il tournait donc dans un cercle vicieux, se +frottant les mains d'avoir fait des dupes, et tout aussitot palissant de +rencontrer des accusateurs. + +C'etait cette peur d'etre decouvert qui, detruisant pour lui toute +securite, empoisonnant toute jouissance, produisait en lui le meme effet +que le remords. Le remords suppose toujours un etat d'honnetete anterieur +au crime. Orio, n'ayant jamais eu aucun principe de justice, ne +connaissait pas le repentir; n'ayant jamais connu d'affection veritable, +il n'avait pas davantage de regret. Mais, ayant des passions effrenees et +des besoins enormes, il voyait que ses jouissances n'etaient point +assurees, puisqu'un seul fil rompu dans toute sa trame pouvait emporter le +filet ou il enveloppait le monde. Alors il voyait cette foule qu'il avait +tant haie, tant ecrasee de son opulence, tant accablee de ses mepris, tant +persiflee, tant jouee, tant volee, secouer le charme jete sur elle, +relever la tete, et, se dressant autour de lui comme une hydre, lui rendre +dommage pour dommage, mepris pour mepris. + +Il n'etait pas dans Venise une seule famille de commercants que l'Uscoque +n'eut prive d'un de ses membres ou d'une part petite ou grande de ses +biens. C'etait merveille de voir tous ces ressentiments et tous ces +desespoirs qui n'osaient s'en prendre a la nonchalance du gouverneur de +San-Silvio, et qui, soit consideration pour le fils adoptif du +_Peloponesiaco_, soit respect pour les brillants faits d'armes accomplis +par lui avant et apres sa faute, soit crainte de cette influence +qu'assurent toujours les richesses, etouffaient leurs murmures et +gardaient un silence prudent. Mais quel serait l'orage, si jamais la +verite triomphait! + +A cette idee, un cauchemar terrible s'emparait du coupable. Il voyait le +peuple en masse s'armer, pour le lapider, des tetes que son cimeterre +avait abattues; des meres furieuses l'ecrasaient sous les cadavres +sanglants de leurs enfants; des mains avides dechiraient ses flancs et +fouillaient dans ses entrailles pour y chercher les tresors qu'il avait +devores. Alors toutes ses victimes sortaient vivantes du sepulcre, et +dansaient autour de lui avec des rires affreux. + +"Tu n'es qu'un menteur et un apostat, lui criait Fremio; c'est moi qui +vais heriter de tes biens et de ta gloire." + +"Tu es un scelerat de bas etage, un apprenti grossier, disaient Leontio et +Mezzani; ton poison est impuissant, et nous vivons pour te condamner et te +torturer de nos propres mains." + +Giovanna paraissait a son tour, et lui rendant son poignard emousse: + +"Votre bras, lui disait-elle, ne peut pas me tuer; il est plus faible que +celui d'une femme." + +Puis Ezzelin arrivait, au son des fanfares, sur un riche navire, et, +descendant sur la Piazzetta, il faisait pendre le cadavre d'Orio a la +colonne Leonine. Mais la corde rompait; Orio, retombant sur le pave, se +brisait le crane, et son levrier Sirius venait devorer sa cervelle +fumante. + +Qui pourrait dire toutes les formes que prenaient ces epouvantables +visions engendrees par la peur? Orio, voyant que les angoisses du sommeil +etaient pires que la reflexion, voulut vivre de maniere a retrancher le +sommeil de sa vie. Il voulut se soutenir avec de tels excitants qu'il eut +toujours devant les yeux la realite, et qu'il put affronter a toute heure, +par la pensee, les consequences de ses crimes. Mais sa sante ne put +resister a ce regime; sa raison s'ebranla, et les fantomes vinrent +l'assieger durant la veille, plus effrayants et plus redoutables que +pendant le sommeil. + +A ce moment de sa vie, Orio fut le plus malheureux des hommes. Il voulut +vainement retrouver le repos des nuits. Il etait trop tard; son sang etait +tellement vicie que rien ne se passait plus pour lui comme pour les autres +hommes. Les soporifiques, loin de le calmer, l'excitaient; les excitants, +loin de l'egayer, augmentaient son accablement. Toujours plonge dans la +debauche, il y trouva un profond ennui: c'etait, disait-il, un instrument +diabolique dont les sons puissants l'avaient souvent etourdi, mais qui +desormais jouait tellement faux, qu'il le faisait souffrir davantage. Au +milieu de ses soupers splendides, entoure des plus joyeux debauches et des +plus belles courtisanes de l'Italie, son front soucieux ne pouvait +s'eclaicir; il restait sombre et abattu a cette heure de crise bachique ou +les esprits, excites par le vin, se trouvent tous ensemble a l'apogee de +leur exaltation. Ses entrailles et son cerveau etaient trop blases pour +suivre le _crescendo_ comme les autres. + +C'etait au matin, lorsque les nerfs detendus et la tete fatiguee de ses +compagnons le laissaient dans une sorte de solitude, qu'il commencait a +ressentir a son tour les effets de l'ivresse. Alors tous ces hommes +hebetes devant leurs coupes, toutes ces femmes endormies sur les sofas, +lui faisaient l'effet de betes brutes. Il les accablait d'invectives +auxquelles ils ne pouvaient plus repondre, et il entrait dans de tels +acces de fureur et de haine qu'il etait tente de les empoisonner et de +mettre encore une fois le feu a son palais, pour se debarrasser d'eux et +de lui-meme. + +A l'epoque ou eut lieu la scene du palais Rezzonico que je viens de vous +raconter, il avait renonce a la debauche depuis quelque temps; car son mal +empirait tellement qu'il n'y avait plus de surete pour lui a se montrer +ivre. Dans ces moments de delire, il avait souvent laisse echapper des +exclamations de terreur en voyant reparaitre ses fantomes menacants. +Personne n'avait pourtant concu de soupcons; car plus on croyait a l'amour +d'Orio pour Giovanna, mieux on concevait que l'evenement tragique auquel +elle avait succombe eut laisse en lui des souvenirs terribles, et trouble +l'equilibre de ses facultes. On croyait tellement a ses regrets qu'il eut +pu s'accuser, devant tout le senat, de la mort de sa femme et de ses amis +sans etre cru. On l'eut considere comme egare par le desespoir, et on +l'eut remis aux mains des medecins. Mais Orio ne comptait plus sur sa +fortune, il craignait tout le monde, et lui-meme plus que tout le monde. +Il etait honteux de sa maladie, furieux de son impuissance a la cacher; il +rougissait de lui-meme depuis que son etre physique ne lui tenait plus ce +qu'il avait attendu de son calme et de sa force. Il passait des heures +entieres a s'accabler de ses propres maledictions, a se traiter d'idiot, +d'impotent, de _debris_ et de _haillon_; et, ce qu'il y a d'inoui, c'est +qu'il ne lui venait pas a l'idee d'accuser son etre moral. Il ne croyait +point a la celeste origine de son ame. Il avait fait un dieu de son corps, +et, depuis que son idole tombait en ruines, il la meprisait et l'accusait +de n'etre que fange et venin. + +La passion qui s'eteignit la derniere (celle qui avait le plus domine sa +vie), ce fut le jeu. La peur amena le degout pour celle-la comme pour les +autres; car l'ennui et la fatigue des precautions qu'il lui fallait +prendre pour s'y livrer etaient arrives a l'emporter de beaucoup sur le +plaisir. Ces precautions etaient de double nature. D'abord les lois qui +prohibaient le jeu n'etaient pas tellement tombees en desuetude qu'il n'y +fallut apporter une sorte de mystere, ainsi que je l'ai deja dit. Ensuite +Orio, lorsqu'il perdait, et c'etaient les moments ou il etait le plus +stimule, etait force de s'arreter et d'agir prudemment pour ne pas +depasser les limites qu'on attribuait a sa fortune. + +Ses grandes richesses ne lui servaient donc pas a son gre: il etait force +de les cacher et de tirer peu a peu de ses caves de quoi soutenir un etat +de maison dont l'opulence exageree n'attirat pas les regards de la police. +Tout ce qu'il pouvait faire, c'etait de devorer son revenu dans d'obscures +orgies et de se ruiner lentement. Or cette maniere de jouir de la vie lui +etait odieuse; il eut voulu tout depenser en un jour, afin de faire parler +de lui comme de l'homme le plus prodigue et le plus desinteresse de +l'univers. S'il eut pu satisfaire cette fantaisie et se voir ruine +completement, sans doute il eut retrouve son energie, et ses instincts +criminels l'eussent conduit a de nouveaux forfaits pour retablir sa +fortune. + +Il s'avisa bien avec le temps qu'il avait fait une folie de revenir a +Venise, ou, malgre l'impunite accordee a tous les vices, il y avait sur +les richesses une surveillance si severe et si jalouse de la part des Dix. +Mais lorsque la pensee lui vint de quitter sa patrie, celle des peines +qu'il faudrait prendre et des dangers qu'il faudrait courir pour +transporter son tresor dans une autre contree, et surtout la perte de sa +sante, la fin de son energie, le retinrent, et il se resigna a la triste +perspective de vieillir riche et de laisser encore du bien a ses neveux. + +Une heure apres que Zuliani l'eut quitte, le matin du bal Rezzonico, ayant +vainement essaye de reposer quelques instants, il reveilla son valet de +chambre et lui ordonna d'aller chercher un medecin, n'importe lequel, +attendu, disait-il, qu'ils etaient tous aussi ignorants les uns que les +autres. Il meprisait profondement la medecine et les medecins, et Naam +eprouva quelque inquietude en lui voyant prendre une resolution si +contraire a ses habitudes et a ses opinions. Elle se tut neanmoins, +habituee qu'elle etait a accepter aveuglement toutes les fantaisies +d'Orio. Le valet de chambre, intelligent, actif et soumis comme les +laquais qui volent impunement, amena, en moins d'une demi-heure, messer +Barbolamo, le meilleur medecin de Venise. + +Messer Barbolamo savait tres-bien a quel homme il avait affaire. Il avait +assez entendu parler de Soranzo pour s'attendre a toutes les railleries +d'un incredule et a tous les caprices d'un fou. Il se conduisit donc en +homme d'esprit plutot qu'en homme de science. Soranzo l'avait demande, +vaincu par une pusillanimite secrete, un effroi insurmontable de la mort; +mais il se recommandait a lui comme les faux esprits forts aux sorciers, +l'insulte et le mepris sur les levres, la crainte et l'espoir dans le +coeur. + +Les discours de l'Esculape tromperent son attente, et, au bout de quelques +instants, il l'ecouta avec attention. + +"Ne prenez aucune pilule, lui dit celui-ci, laissez la theriaque a vos +gondoliers et les emplatres a vos chiens. C'est l'opium qui provoque vos +hallucinations, et c'est la diete qui vous ote le courage. Le regime ne +peut agir sur un mourant; car vous etes mourant. Mais entendons-nous; le +physique va mourir si le moral ne se releve: rien n'est plus facile que ce +dernier point, si vous croyez au moyen que je vais vous indiquer. Ne +changez pas de fond en comble l'habitude de vos pensees, et ne traitez pas +votre mal par les contraires. N'eteignez point vos passions, elles seules +vous ont fait vivre; c'est parce qu'elles s'affaiblissent que vous mourez: +seulement abandonnez celles qui s'en vont d'elles-memes, et creez-vous-en +de nouvelles. Vous etes homme de plaisir, et le plaisir est epuise; +faites-vous homme d'etude et de science. Vous etes incredule, vous raillez +les choses saintes; allez dans les eglises et faites l'aumone!" + +Ici Soranzo leva les epaules..... + +"Un instant! dit le medecin. Je ne pretends pas que vous deveniez savant +ni devot. Vous pourriez etre l'un et l'autre, je n'en doute pas, car les +hommes de votre temperament peuvent tout; mais je ne m'interesse ni a la +science ni a la devotion assez pour vouloir vous prouver leur superiorite +sur l'oisivete et la licence. Je n'entre jamais dans la discussion des +choses pour elles-memes, je les conseille comme des moyens de distraction, +comme mes confreres conseillent l'absinthe et la casse. La vue des livres +vous distraira de celle des bouteilles. Vous aurez une magnifique +bibliotheque, et votre luxe trouvera la un debouche; vous ne savez pas les +delices que peut vous procurer une reliure, et les folies que vous pouvez +faire pour une edition de choix. Dans les eglises, vous entendrez des +cantiques qui vous delasseront les oreilles des chansons licencieuses. +Vous y verrez des spectacles non moins profanes et des hommes non moins +vaniteux que ceux du monde; vous leur ferez des dons qui vous assureront +dans les siecles futurs cette reputation d'homme genereux et prodigue, qui +va finir avec vous si vous ne guerissez et ne changez de marotte. Ainsi, +soyez votre medecin a vous-meme, et avisez-vous de quelque chose dont vous +n'ayez jamais eu envie, procurez-vous-le a l'instant. Bientot une foule de +desirs qui sommeillent en vous se reveilleront, et leur satisfaction vous +donnera des jouissances inconnues. Ne vous croyez pas use; vous n'etes pas +seulement fatigue, vous avez encore en vous la force de depenser vingt +existences: c'est a cause de cela que vous vous tuez a n'en depenser +qu'une seule. Le monde finirait s'il ne se renouvelait sans cesse par le +changement; l'abattement ou vous etes n'est qu'un exces de vie qui demande +a changer d'aliment. Eh bien! a quoi songez-vous? vous n'ecoutez pas. + +--Je cherche, dit Soranzo tout a fait vaincu par la maniere dont +l'Esculape entendait les choses, une fantaisie que je n'aie point eue +encore. J'ai eu celle des beaux livres, bien que je ne lise jamais, et ma +bibliotheque est superbe... Quant aux eglises... j'y songerai; mais je +voudrais que vous m'aidassiez a trouver quelque jouissance plus neuve, +plus eloignee encore de mes frenesies; si je pouvais devenir avare! + +--Je vous entends fort bien, repondit Barbolamo frappe de l'air hebete de +son malade. Vous allez au fond des choses, et remontez au principe pur de +mon raisonnement; car je ne vous offrais qu'une issue nouvelle a vos +passions, et vous voulez changer vos passions. Moi, je n'ai rien a dire +contre l'avarice; cependant je crains une trop forte reaction dans le saut +de cet abime. Dites-moi, avez-vous ete quelquefois amoureux naivement et +sincerement? + +--Jamais! dit Orio, oubliant tout d'un coup, dans son espoir d'etre gueri, +ce role de veuf au desespoir qui protegeait tout le mystere de sa +vie. + +--Eh bien! dit le medecin, qui ne fut nullement surpris de cette reponse +(car il voyait deja plus avant que la foule dans l'ame seche et cupide de +Soranzo), soyez amoureux. Vous commencerez par ne pas l'etre, et par faire +comme si vous l'etiez; puis vous vous figurerez que vous l'etes, et enfin +vous le serez. Croyez-moi, les choses se passent ainsi en vertu de lois +physiologiques que je vous expliquerai quand vous voudrez." + +Orio voulut connaitre ces lois. Le docteur lui fit une dissertation +amerement spirituelle que le patricien ignorant et preoccupe prit au +serieux. Orio se persuada tout ce que voulut son medecin, et celui-ci le +quitta, frappe pour la centieme fois de sa vie de la faiblesse d'esprit et +de l'horreur de la mort que les debauches cachent sous les dehors et les +habitudes d'un mepris insense de la vie. + +Des le jour meme, Orio, roulant dans sa tete les projets les plus +deraisonnables et les esperances les plus pueriles, se rendit a Saint-Marc +a l'heure de la benediction. En lui promettant la sante par des moyens +aussi simples, en flattant sa vanite par l'eloge de son energie, le +docteur avait prononce des mots magiques. Soranzo esperait dormir la nuit +suivante. + +Il ecouta les chants sacres; il examina avec interet les pompes +religieuses; il admira l'interieur de la basilique; il s'attacha a n'avoir +aucun souvenir du passe, aucune pensee du dehors. Pendant une heure il +reussit a vivre tout entier dans l'heure presente. C'etait beaucoup pour +lui. La nuit n'en fut guere moins affreuse; mais le matin approchait: il +se fit une sorte de fete de retourner a Saint-Marc, et, comme les gens en +proie aux maladies nerveuses sont quelquefois soulages d'avance par la +confiance qu'ils ont en de certains breuvages, il lui arriva de se trouver +bien heureux d'avoir en vue, pour la premiere fois depuis si longtemps, +une occupation agreable, et cette idee le fit dormir tranquillement durant +toute une heure. + +Le medecin vint, et, s'etant fait rendre compte du resultat de son +ordonnance, il dit: + +"Vous passerez deux heures aujourd'hui a Saint-Marc, et, la nuit prochaine, +vous dormirez deux heures." + +Soranzo le prit au mot, et passa deux heures a l'eglise. Il etait +tellement persuade qu'il dormirait deux heures, que le fait eut lieu. Le +medecin s'applaudit d'avoir trouve un de ces sujets precieux a +l'observateur scientifique, auxquels il suffit d'allumer l'imagination +pour que les effets desires se produisent reellement. Il en conclut que le +sang d'Orio etait bien appauvri, et son ame absolument vide d'idees et de +sentiments. Le troisieme jour, il lui conseilla de songer a son plus +important moyen de salut, a l'amour. Orio, se souvenant de la monstrueuse +imprudence qu'il avait commise, se hasarda a dire qu'il avait aime deja, +desirant bien que le medecin lui prouvat qu'il s'etait trompe. C'est ce +qu'il ne manqua pas de faire. Il lui representa qu'il avait du ressentir +pour la signora Morosini une de ces passions violentes qui devastent et +laissent apres elles une funeste lassitude. Il lui conseilla un amour +paisible, tendre, ingenu, platonique meme, conforme en tous points a celui +que ressent un bachelier de dix-sept ans pour une fillette de quinze. Orio +le promit. + +"C'est pitoyable! dit le docteur en soi-meme sur l'escalier, et voila ces +riches et galants patriciens qui nous ecrasent!" + +Remarquez qu'on n'etait pas loin du dix-huitieme siecle! Le mot magnetisme +n'etait pas encore trouve. + +Orio, resolu a etre amoureux de la premiere belle jeune fille qu'il +rencontrerait a l'eglise, entre sur la pointe du pied dans la basilique, +le coeur palpitant, non d'amour, mais de cette lache superstition que son +magnetiseur lui avait imposee. Il effleurait legerement les voiles des +vierges agenouillees, et se penchait avec emotion pour voir leurs traits a +la derobee. O vieux Hussein! o vous tous, farouches Missolonghis! vous +eussiez pu venir a Venise denoncer votre complice; jamais, certes, vous +n'eussiez pu reconnaitre l'Uscoque dans cette occupation et dans cette +attitude. + +La premiere fille que lorgna Soranzo etait laide; et, pour nous servir des +paroles de J.-J. Rousseau dans le recit de son entree dans un couvent de +filles dont les choeurs l'avaient enthousiasme--la scene se passe +precisement a Venise--: + +"_La Sofia etait louche, la Cattina etait boiteuse_," etc. + +La quatrieme jeune fille qu'Orio regarda etait voilee jusqu'au menton; +mais au travers de son voile et de sa priere elle vit fort bien le +cavalier qui cherchait a la voir; alors, relevant la tete et retroussant +son voile, elle lui montra un ovale pale et sublime, un front de quinze +ans, des levres que l'indignation fit trembler comme les feuilles d'une +rose agitee par la brise, et qui laisserent tomber ces paroles +severes: + +"Vous etes bien hardi!" + +C'etait Argiria Ezzelini. Zuzuf a raison: il y a une destinee! + +Orio fut si trouble de l'accord de cette apparition avec celle du bal +Rezzonico, si epouvante de voir des esperances superstitieuses se +confondre avec des terreurs de meme genre dans un meme objet, qu'il ne put +trouver une excuse a lui faire. Il se laissa tomber consterne aupres +d'elle, et ses genoux amaigris frapperent le pave avec bruit; puis il +baissa sa tete jusqu'a terre, et approchant ses levres du manteau de +velours de la belle Ezzelin, il lui dit tout bas, en lui tendant le stylet +que les Venitiens portaient toujours a la ceinture: + +"Tuez-moi, vengez-vous! + +--Je vous meprise trop pour cela," dit la belle fille en retirant son +manteau avec empressement; et, se levant, elle sortit de +l'eglise. + +Mais Orio, qui n'etait pas encore si bien converti a l'amour ingenu qu'il +ne vit les choses avec le sang-froid d'un roue, remarqua fort bien que ces +dernieres paroles avaient une expression plus forcee que les premieres, et +que l'oeil courrouce avait peine a retenir une larme de compassion. + +Orio se retira, certain que le sort en etait jete, et qu'il y allait de sa +guerison et de sa vie a saisir l'occasion par les cheveux. Il passa toute +la nuit a combiner mille plans divers pour s'introduire aupres de la +beaute cruelle, et ces reveries detournerent les terreurs accoutumees; il +etait bien un peu trouble par la ressemblance d'Argiria avec Ezzelin, et +dans son sommeil du matin il eut des reves ou cette ressemblance amena les +quiproquo et les meprises les plus bizarres et les plus penibles. Il vit +plusieurs fois s'operer la transformation de ces deux personnages l'un +dans l'autre. Lorsqu'il tenait la main d'Argiria et penchait sa bouche +vers la sienne, il trouvait la face livide et sanglante d'Ezzelin; alors +il tirait son stylet et livrait un combat furieux a ce spectre. Il +finissait par le percer; mais, tandis qu'il le foulait aux pieds, il +reconnaissait qu'il s'etait trompe et que c'etait Argiria qu'il avait +poignardee. + +L'envie de guerir a tout prix et l'ascendant que Barbolamo exercait sur +lui l'amenerent avec celui-ci a une expansion temeraire. Il lui raconta +ses deux rencontres avec la signora Ezzelin, au bal et a l'eglise, le +ressentiment qu'elle lui temoignait et les angoisses que le regret de +n'avoir pu empecher la perte du noble comte Ezzelin lui causait a +lui-meme. Au premier aveu, Barbolamo ne se douta de rien; mais peu a peu, +etant devenu par la suite tres-assidu aupres de son malade, l'ayant +habitue a s'epancher autant qu'il etait possible a un homme dans sa +position, il s'etonna de voir un tel exces de sensibilite chez un egoiste +si complet, et cette anomalie lui fit venir d'etranges soupcons. Mais +n'anticipons point sur les evenements. + +Barbolamo, grand egoiste aussi en fait de science, quoique genereux et +loyal citoyen d'ailleurs, etait plus desireux d'observer dans son patient +les phenomenes d'une maladie toute mentale, que de lui mesurer quelques +souffrances de plus ou de moins. Curieux de voir des effets nouveaux, il +ne craignit pas de dire a Orio que ses agitations etaient d'un bon augure, +et qu'il fallait s'appliquer a poursuivre la conquete de cette fiere +beaute, precisement parce qu'elle etait difficile et entrainerait de +nombreuses emotions d'un ordre tout nouveau pour lui. Orio poursuivit +Argiria de serenades et de romances pendant huit jours. + +La serenade est, il n'en faut pas douter, un grand moyen de succes aupres +des femmes d'un gout delicat. A Venise surtout, ou l'air, le marbre et +l'eau ont une sonorite si pure, la nuit un silence si mysterieux, et le +clair de lune de si romanesques beautes, la romance a un langage persuasif, +et les instruments des sons passionnes, qui semblent faits expres pour la +flatterie et la seduction. La serenade est donc le prologue necessaire de +toute declaration d'amour. La melodie attendrit le coeur et amollit les +sens plonges dans un demi-sommeil. Elle plonge l'ame dans de vagues +reveries, et dispose a la pitie, cette premiere defaite de l'orgueil qui +se laisse implorer. Elle a aussi le don de faire passer devant les yeux +assoupis des images charmantes; et je tiens d'une femme que je ne veux pas +nommer, que l'amant inconnu qui donne la serenade apparait toujours, tant +que la musique dure, le plus aimable et le plus charmant des hommes. + +--Dites donc tout, indiscret conteur! interrompit Beppa. Ajoutez que la +dame conseillait a tous les donneurs de serenades de ne jamais se +montrer." + +"Il n'en fut pas ainsi pour Orio, reprit le narrateur. La belle Argiria +lui conseilla de se montrer en laissant tomber son bouquet, du balcon sur +le trottoir de marbre que blanchissait la lune: ne vous etonnez pas d'une +si prompte complaisance. Voici comment la chose se passa. + +D'abord la belle Argiria n'etait pas riche. Le peu de bien que possedait +son frere avait ete fort entame par ses frais d'equipement pour la guerre. +Il rapportait une assez jolie part de legitime butin fait par lui sur les +Ottomans, et dument concede par l'amiral, lorsqu'il trouva la mort aux +Curzolari. Le noble jeune homme se faisait une joie douce de doter sa +jeune soeur avec cette fortune; mais elle tomba aux mains des pirates, +ainsi que sa galere et tout ce qu'il possedait en propre. La belle Argiria +n'eut donc plus pour dot que ses quinze ans et ses beaux yeux +melancoliques. + +La signora Memmo, sa tante, la cherissait tendrement; mais elle n'avait a +lui laisser en heritage qu'un vaste palais un peu delabre et l'amour de +vieux serviteurs, qui par devouement continuaient a la servir pour de +minces honoraires. La tante desirait donc ardemment, comme font toutes les +tantes, qu'un noble et riche parti se presentat; et sachant bien que +l'incomparable beaute de sa niece allumerait plus d'une passion, elle la +blamait de vouloir s'enterrer dans la solitude et de tenir toujours _le +soleil de ses regards_ cache derriere la tendine sombre de son balcon. + +A la premiere serenade Argiria fondit en larmes. + +"Si mon noble frere etait vivant, dit-elle, nul ne se permettrait de venir +me faire la cour sous les fenetres avant d'avoir obtenu de ma famille la +permission de se presenter. Ce n'est point ainsi qu'on approche d'une +maison respectable." + +La signora Antonia trouva cette rigidite exageree, et, se declarant +competente sur cette matiere, elle refusa d'imposer silence aux +concertants. La musique etait belle, les instruments de premiere qualite, +et les executants choisis dans ce qu'il y avait de mieux a Venise. La dame +en conclut que l'amant devait etre riche, noble et genereux; deux theorbes +et trois violes de moins, elle eut ete plus severe, mais la serenade etait +irreprochable et fut ecoutee. + +Les jours suivants amenerent un crescendo de joie et d'espoir chez +Antonia. Argiria prit patience d'abord, et finit par gouter la musique +pour la musique en elle-meme. Le matin, il lui arriva quelquefois, en +arrangeant ses beaux cheveux bruns devant le miroir, de fredonner a son +insu les refrains des amoureuses stances qui l'avaient doucement endormie +la veille. + +Il y a toute une science dans le programme de la serenade. Chaque soir +doit amener chez le soupirant une nuance nouvelle dans l'expression de son +amoureux martyre. Apres _il timido sospiro_ doit arriver _lo strate +funesto. I fieri tormenti_ viennent ensuite; _l'anima disperata_ amene +necessairement, pour le lendemain, _sorte amara_. On peut risquer a la +cinquieme nuit de tutoyer l'objet aime, et de l'appeler _idol mio_. On +doit necessairement l'injurier la sixieme nuit, et l'appeler _crudele_ et +_ingrata_. Il faudrait etre bien maladroit si, a la septieme, on ne +pouvait hasarder la _dolce speranza_. Enfin la huitieme doit amener une +explosion finale, une pressante priere, mettre la belle entre le bonheur +et la mort de son amant, obtenir un rendez-vous, ou finir par le renvoi et +le payement des musiciens. La huitieme symphonie etait venue, et, dans le +troisieme couplet de la romance, le chanteur demandait au nom de l'amant +une marque de pitie, un gage d'espoir, un mot ou un signe quelconque qui +l'enhardit a se faire connaitre. Au moment ou la fiere Argiria s'eloignait +du balcon, d'ou, abritee par la tendine, elle avait ecoule la voix, madame +Antonia arracha lestement le bouquet que sa niece avait au sein et le +laissa tomber sur le guitariste, en disant d'une voix chevrotante qui, a +coup sur, ne pouvait pas compromettre la jeune fille: + +"Avec l'agrement de la tante." + +Une vive curiosite de jeune fille l'emportant chez Argiria sur le pudique +depit que lui causait sa tante, elle revint precipitamment au balcon; et, +se penchant sur la rampe de marbre, elle souleva imperceptiblement le +rideau de la tendine, juste assez pour voir le cavalier qui ramassait le +bouquet. Le chanteur, qui etait un musicien de profession, connaissant +fort bien les usages, ne s'etait pas permis d'y toucher. Il s'etait +contente de dire a demi-voix: "Signor!" et de reculer discretement de deux +pas en arriere en otant sa toque, tandis que le signor ramassait le gage. +En voyant cette grande taille un peu affaissee, mais toujours elegante et +vraiment patricienne, se dessiner au clair de la lune, Argiria sentit une +sueur froide humecter son front. Un nuage passa devant ses yeux, ses +genoux se deroberent sous elle. Elle n'eut que le temps de fuir le balcon +et d'aller se jeter sur son lit, ou elle commenca a trembler de tous ses +membres et a defaillir. La tante, fort peu effrayee, vint a elle et lui +adressa de doux reproches moqueurs sur cet exces de timidite virginale. + +"Ne riez pas, ma tante, dit Argiria d'une voix etouffee. Vous ne savez pas +ce que vous avez fait! Je suis presque sure d'avoir reconnu ce dernier des +hommes, cet assassin de mon frere, Orio Soranzo! + +--Il n'aurait pas cette audace! s'ecria la signora Memmo en fremissant a +son tour. Courez chercher le bouquet, s'ecria-t-elle en s'adressant a la +suivante favorite qui assistait a cette scene. Dites qu'on l'a laisse +tomber par megarde, que c'est vous... que c'est le page... qui l'a jete +pour faire une espieglerie... que je suis fort courroucee contre vous... +Allez, Pascalina... courez..." + +Pascalina courut, mais ce fut en vain; musiciens, amoureux et bouquet, +tout avait disparu, et l'ombre incertaine des colonnades, projetee par la +lune, jouait seule sur le pave au gre des nuages capricieux. + +Pascalina avait laisse la porte ouverte. Elle fit quelques pas sur la rive, +et vit a l'angle du canaletto les gondoles qui s'eloignaient emportant la +serenade. Elle revint sur ses pas, et rentra en fermant la porte avec soin; +il etait trop tard. Un homme cache derriere les colonnes du portique +avait profite du moment: il s'etait elance legerement dans l'escalier du +palais Memmo; et, marchant devant lui, se dirigeant vers la faible lueur +qui s'echappait d'une porte entr'ouverte, il avait audacieusement penetre +dans l'appartement d'Argiria. Lorsque Pascalina y rentra, elle trouva sa +jeune maitresse evanouie dans les bras de la tante, et le donneur +d'aubades a genoux devant elle. + +Vous conviendrez que le moment etait mal choisi pour s'evanouir, et vous +en conclurez avec moi que la belle Argiria avait eu grand tort d'ecouter +les huit serenades. L'effroi avait remplace la colere, et Orio ne s'y +trompait nullement, quoiqu'il feignit d'y croire. + +"Madame, dit-il en se prosternant et en presentant le bouquet a la signora +Memmo avant qu'elle eut eu la presence d'esprit de lui adresser la parole, +je vois bien que votre seigneurie s'est trompee en m'accordant cette +faveur insigne. Je ne l'esperais pas, et le musicien qui s'est permis de +vous adresser des vers si audacieux n'y etait point autorise par moi. Mon +amour n'eut jamais ete hardi a ce point, et je ne suis pas venu implorer +ici de la bienveillance, mais de la pitie. Vous voyez en moi un homme trop +humilie pour se permettre jamais autre chose que d'elever autour de votre +demeure des plaintes et des gemissements. Que vous connaissiez ma douleur, +que vous fussiez bien sure que, loin d'insulter a la votre, je la +ressentais plus profondement encore que vous-meme, c'est tout ce que je +voulais. Voyez mon humilite et mon respect! Je vous rapporte ce gage +precieux que j'aurais voulu conquerir au prix de tout mon sang, mais que +je ne veux pas derober." + +Ce discours hypocrite toucha profondement la bonne Memmo. C'etait une +femme de moeurs douces et d'un coeur trop candide pour se mefier d'une +protestation si touchante. + +"Seigneur Soranzo, repondit-elle, j'aurais peut-etre de graves reproches a +vous faire si je ne voyais aujourd'hui pour la troisieme fois combien +votre repentir est sincere et profond. Je n'aurai donc plus le courage de +vous accuser interieurement, et je vous promets de garder desormais, avec +moins d'effort que je ne l'ai fait jusqu'ici, le silence que les +convenances m'imposent. Je vous remercie de cette demarche, ajouta-t-elle +en rendant le bouquet a sa niece; et, si je vous supplie de ne plus +reparaitre ici ni autour de ma maison, c'est en vue de notre reputation, +et non plus, je vous le jure, en raison d'aucun ressentiment personnel." + +Malgre sa defaillance, Argiria avait tout entendu. Elle fit un grand +effort pour retrouver le courage de parler a son tour, et soulevant sa +belle tete pale du sein de sa tante: + +"Faites comprendre aussi a messer Soranzo, ma chere tante, dit-elle, qu'il +ne doit jamais ni nous adresser la parole ni seulement nous saluer en +quelque lieu qu'il nous rencontre. Si son respect et sa douleur sont +sinceres, il ne voudra pas presenter davantage a nos regards des traits +qui nous retracent si vivement le souvenir de notre infortune. + +--Je ne demande qu'une seule grace avant de me soumettre a cet arret de +mort, dit Orio: c'est que ma defense soit entendue et ma conduite jugee. +Je sens que ce n'est point ici le lieu ni le moment d'entamer cette +explication; mais je ne me releverai point que la signora Memmo ne m'ait +accorde la permission de me presenter devant elle dans son salon, a +l'heure qu'elle me designera, demain ou le jour suivant, afin qu'a deux +genoux, comme aujourd'hui, je demande grace pour les larmes que j'ai fait +couler; mais qu'ensuite, la main sur la poitrine et debout, ainsi qu'il +convient a un homme, je me disculpe de ce qu'il peut y avoir d'injuste ou +d'exagere dans les accusations portees contre moi. + +--De telles explications seraient douloureuses pour nous, dit Argiria avec +fermete, et inutiles pour votre seigneurie. La reponse loyale et genereuse +que ma noble tante vient de vous faire doit, je pense, suffire a votre +susceptibilite et satisfaire a toute exigence." + +Orio insista avec tant d'esprit et de persuasion, que la tante ceda, et +lui permit de se presenter le lendemain dans la journee. + +"Vous trouverez bon, seigneur, dit Argiria, pour repousser la part de +reconnaissance qu'il lui adressait, que je n'assiste point a cette +conference. Tout ce que je puis faire, c'est de ne jamais prononcer votre +nom; mais il est au-dessus de mes forces de revoir une fois de plus votre +visage." + +Orio se retira, feignant une profonde tristesse, mais trouvant qu'il +allait assez vite en besogne. + +Le lendemain amena une longue explication entre lui et la signora Memmo. +La noble dame le recut dans tout l'appareil d'un deuil significatif; car +elle avait quitte ses voiles noirs depuis un mois, et elle les reprit ce +jour-la pour lui faire comprendre que rien ne pourrait diminuer +l'intensite de ses regrets. Orio fut habile. Il s'accusa plus qu'on n'eut +ose l'accuser: il declara qu'il avait tout fait pour laver la tache que +cette imprevoyance funeste avait imprimee sur sa vie; mais qu'en vain +l'amiral, et toute l'armee, et toute la republique, l'avaient rehabilite: +qu'il ne se consolerait jamais. Il dit qu'il regardait la mort affreuse de +sa femme comme un juste chatiment du ciel, et qu'il n'avait pas goute un +instant de repos depuis cette deplorable affaire. Enfin il peignit sous +des couleurs si vives le sentiment qu'il avait de son propre deshonneur, +l'isolement volontaire ou s'eteignait son ame decouragee, le profond degout +qu'il avait de la vie, et la ferme intention ou il etait de ne plus lutter +contre la maladie et le desespoir, mais de se laisser mourir, que la bonne +Antonia fondit bientot en larmes, et lui dit en lui tendant la main: + +"Pleurons donc ensemble, noble seigneur, et que mes pleurs ne vous soient +plus un reproche, mais une marque de confiance et de sympathie." + +Orio s'etait donne beaucoup de peine pour etre eloquent et tragique. Il +avait grand mal aux nerfs. Il fit un effort de plus et pleura. + +D'ailleurs, Orio avait parle, a certains egards, avec la force de la +verite. Lorsqu'il avait peint une partie de ses souffrances, il s'etait +trouve fort soulage de pouvoir, sous un pretexte plausible, donner cours a +ses plaintes, qui chaque jour lui devenaient plus penibles a renfermer. Il +fut donc si convaincant qu'Argiria elle-meme s'attendrit et cacha son +visage dans ses deux belles mains. Argiria etait, a l'insu de Soranzo et +de sa tante, derriere une tapisserie, d'ou elle voyait et entendait tout. +Un sentiment inconnu, irresistible, l'avait amenee la. + +Pendant huit autres jours, Orio suivit Argiria comme son ombre. A l'eglise, +a la promenade, au bal, partout elle le retrouvait attache a ses pas, +fuyant d'un air timide et soumis des qu'elle l'apercevait, mais +reparaissant aussitot qu'elle feignait de ne plus le voir; car, il faut +bien le dire, la belle Argiria en vint bientot a desirer qu'il ne fut pas +aussi obeissant, et pour ne pas le mettre en fuite, elle eut soin de ne +plus le regarder. + +Comment eut-elle pu s'irriter de cette conduite? Orio avait toujours un +air si naturel avec ceux qui pouvaient observer ces frequentes rencontres! +Il mettait une delicatesse si exquise a ne pas la compromettre, et un soin +si assidu a lui montrer sa soumission! Ses regards, lorsqu'elle les +surprenait, avaient une expression de souffrance si amere et de passion si +violente! Argiria fut bientot vaincue dans le fond de l'ame, et nulle +autre femme n'eut resiste aussi longtemps au charme magique que cet homme +savait exercer lorsque toutes les puissances de sa froide volonte se +concentraient sur un seul point. + +La Memmo vit cette passion avec inquietude d'abord, et puis avec espoir, +et bientot avec joie; car, n'y pouvant tenir, elle donna un second +rendez-vous a Soranzo a l'insu de sa niece, et le somma d'expliquer ses +intentions ou de cesser ses muettes poursuites. Orio parla de mariage, +disant que c'etait le but de ses voeux, mais non de ses esperances. Il +supplia Antonia d'interceder pour lui. Argiria avait si bien garde le +secret de ses pensees que la tante n'osa point donner d'espoir a Orio; +mais elle consentit a ce que l'amiral fit des demarches, et elles ne se +firent point attendre. + +Morosini, ayant recu la confidence de la nouvelle passion de son neveu, +approuva ses vues, l'encouragea a chercher dans l'amour d'une si noble +fille un baume celeste pour ses ennuis, et alla trouver la Memmo, avec +laquelle il eut une explication decisive. En voyant combien cet homme +illustre et venerable ajoutait foi a la grandeur d'ame de son fils adoptif, +et combien il desirait que son alliance avec la famille Ezzelin effacat +tout reproche et tout ressentiment, elle eut peine a cacher sa joie. +Jamais elle n'eut pu esperer un parti aussi avantageux pour Argiria. +Argiria fut d'abord epouvantee des offres qui lui furent faites par +l'amiral, epouvantee surtout du trouble et de la joie qu'elle en ressentit +malgre elle. Elle fit toutes les objections que lui suggera l'amour +fraternel, refusa de se prononcer, mais consentit a recevoir les soins +d'Orio. + +Dans les commencements, Argiria se montra froide et severe pour Orio. Elle +paraissait ne supporter sa presence que par egard pour sa tante. Cependant +elle ne pouvait s'empecher de nourrir pour ses souffrances et sa douleur +un profond sentiment de compassion. En voyant cet homme si fort se +plaindre chaque jour du poids de sa destinee, et succomber, pour ainsi +dire, sous lui-meme, la soeur d'Ezzelin sentait sa grande ame s'attendrir +et sa force de haine diminuer de jour en jour. Si Orio eut employe avec +elle la seduction et l'audace, elle fut restee insensible et implacable; +mais, en face de sa faiblesse et de son humiliation volontaire, elle se +desarma peu a peu. Bientot l'habitude qu'elle avait prise de compatir a +ses peines se changea en un genereux besoin de le consoler. Sans qu'elle +s'en doutat, la pitie la conduisait a l'amour. Elle se disait pourtant +qu'elle ne pouvait aimer sans crime et sans honte l'homme qu'elle avait +accuse de la mort de son frere, et qu'elle devait tout faire pour etouffer +le nouveau sentiment qui s'elevait en elle. Mais, faible de sa grandeur +meme, elle se laissait detourner de ce qu'elle croyait son devoir par sa +misericorde. En retrouvant chaque jour Orio plus desole et plus repentant +du mal qu'il lui avait fait, elle n'avait pas le courage de lui en +temoigner du ressentiment, et finissait toujours par associer dans sa +pensee le malheur de son frere mort et celui de l'homme qu'elle voyait +condamne a d'eternels regrets. Puis elle se persuada qu'elle n'eprouvait +pour Orio que la pitie qu'on devait a tous les etres souffrants, et qu'il +perdrait toute sa sympathie le jour ou il cesserait de souffrir. Et en +cela elle ne se trompait peut-etre pas. Argiria n'agissait presque en rien +comme les autres femmes; la ou les autres apportaient de la vanite ou du +desir, elle n'apportait que du devouement. Giovanna Morosini elle-meme, +malgre la noblesse et la purete de son ame, n'avait pas echappe au sort +commun, et avait en quelque sorte sacrifie aux dieux du monde. Elle avait +elle-meme dit a Ezzelin que la reputation d'Orio n'avait pas ete pour rien +dans l'impression qu'il avait faite sur elle, et que sa force et sa beaute +avaient fait presque tout le reste. C'etait au point qu'elle avait prefere, + avec la conscience du mal qui devait en resulter pour elle-meme, a +l'homme qu'elle savait bon, l'homme qu'elle voyait seduisant. Argiria +obeissait a des sentiments tout opposes. Si Orio se fut montre a elle +comme il s'etait montre a Giovanna, jeune, beau, vaillant et debauche, +joyeux et fier de ses defauts comme de ses triomphes, elle n'eut pas eu un +regard ni une pensee pour lui. Ce qui lui plaisait a cette heure dans +Soranzo etait justement ce qui le faisait descendre dans l'enthousiasme +des autres femmes. Sa beaute diminuait en meme temps que son caractere +s'assombrissait davantage; et c'etait justement cette triste empreinte que +le temps et la douleur mettaient sur lui qui la charmait sans qu'elle s'en +doutat. Depuis que l'orgueil s'etait efface du front d'Orio, et que les +fleurs de la sante et de la joie s'etaient fanees sur ses joues, son +visage avait pris une expression plus grave, et gagne en douceur ce qu'il +avait perdu en eclat; de sorte que ce qui eut peut-etre preserve Giovanna +de la funeste passion qui la perdit fut justement ce qui y precipita +Argiria. Elle arriva bientot a ne plus vivre que par Orio, et resolut, +avec son courage ordinaire, de se consacrer tout entiere a le consoler, +dut le monde jeter l'anatheme sur elle pour l'espece de parjure qu'elle +commettrait. + +Cependant Orio, desormais assure de sa victoire, ne se hatait pas d'en +finir, et voulait jouir peu a peu de tous ses avantages avec le +raffinement d'un homme blase, et qui tient d'autant plus a menager son +plaisir qu'il lui en reste moins a connaitre. Dans les premiers temps, la +lutte difficile qu'il avait eu a soutenir avait tenu son imagination +eveillee, et le forcait a vivre par la tete, de maniere qu'ayant trouve le +moyen d'occuper sa journee il etait arrive a pouvoir dormir la nuit. +Enchante de cet heureux resultat, il en avait fait part au docteur +Barbolamo, en le remerciant de ses avis passes, et en lui demandant ses +conseils pour l'avenir. + +Barbolamo avait hesite avant de lui conseiller de pousser les choses +jusqu'au mariage. C'etait, a ses yeux, quelque chose de profondement +triste et de hideusement laid que l'amour mathematiquement calcule de cet +homme au coeur use, au sang appauvri, pour une belle creature naive et +genereuse, qui allait, en echange de cette tendresse interessee et de ces +transports premedites, lui livrer tous les tresors d'une passion puissante +et vraie. + +"C'est l'accouplement de la vie avec la mort, de la lumiere celeste avec +l'Erebe, se disait l'honnete medecin. Et pourtant elle l'aime, elle croit +en lui; elle souffrirait maintenant s'il renoncait a la poursuivre. Et +puis elle se flatte de le rendre meilleur, et peut-etre y reussira-t-elle. +Enfin cette belle fortune, qui ne sert qu'a divertir de frivoles +compagnons et de viles creatures, va relever l'eclat d'une illustre maison +ruinee, et assurer l'avenir de cette belle fille pauvre. Toutes les femmes +sont plus ou moins vaines, ajoutait Barbolamo en lui-meme: quand la +signora Soranzo s'apercevra du peu que vaut son mari, le luxe lui aura +cree des besoins et des jouissances qui la consoleront. Et puis, en +definitive, puisque les choses en sont a ce point et que les deux familles +desirent ce mariage, de quel droit y mettrais-je obstacle?" + +Ainsi raisonnait le medecin; et cependant il restait trouble +interieurement; et ce mariage, dont il etait la cause a l'insu de tous, +etait pour lui un sujet d'angoisses secretes dont il ne pouvait ni se +rendre compte ni se debarrasser. Barbolamo etait le medecin de la famille +Memmo; il connaissait Argiria depuis son enfance. Elle le regardait comme +un impie, parce qu'il etait un peu sceptique et qu'il raillait volontiers +toutes choses: elle l'avait donc toujours traite assez froidement, comme +si elle eut pressenti des son enfance qu'il aurait une influence funeste +sur sa destinee. + +Le docteur, ne la connaissant pas bien, et ne sachant que penser de ce +caractere froid et un peu altier en apparence, sentait pourtant dans son +ame probe et droite qu'entre elle et Soranzo sa sollicitude n'avait pas a +hesiter, et se devait tout entiere au plus faible. Il eut voulu consulter +Argiria; mais il ne l'osait pas, et il se disait qu'elle etait d'un esprit +assez ferme et assez decide pour savoir elle-meme se diriger en cette +circonstance. + +Ne sachant a quoi s'arreter, mais ne pouvant vaincre l'aversion et la +mefiance secrete que Soranzo lui inspirait, il prit un terme moyen: ce fut +de lui conseiller de ne pas brusquer les choses et de ne pas presser le +mariage. + +Soranzo n'avait pas d'autre volonte a cet egard que celle de son medecin; +il l'ecoutait avec la credulite puerile et grossiere d'un devot qui +demande des miracles a un pretre. De meme qu'il n'avait vu dans Giovanna +qu'un instrument de fortune, il ne voyait dans Argiria qu'un moyen de +recouvrer la sante. Mais l'espece d'affection qu'il avait pour cette +derniere etait plus sincere; on peut meme dire que, son caractere et sa +position donnes, il eprouvait un sentiment vrai pour elle. L'amour est le +plus malleable de tous les sentiments humains; il prend toutes les formes, +il produit tous les effets imaginables, selon le terrain ou il germe: les +nuances sont innombrables, et les resultais aussi divers que les causes. +Quelquefois il arrive qu'une ame juste et pure ne saurait s'elever jusqu'a +la passion, tandis qu'une ame perverse s'y jette avec ardeur et se fait un +besoin insatiable de la possession d'un etre meilleur qu'elle, et dont +elle ne comprend meme pas la superiorite. Orio ressentait les mysterieuses +influences de cette protection celeste repandue autour d'un etre +angelique. L'air qu'Argiria purifiait de son souffle etait un nouvel +element ou Orio croyait respirer le calme et l'esperance; et puis cette +vie d'extase et de retraite avait fait cesser pour lui la vie de debauche, +encore plus mortelle pour l'esprit que pour le corps. Elle lui avait cree +mille soins delicats, mille voluptes chastes dont le libertin s'enivrait, +comme le chasseur d'une eau pure ou d'un fruit savoureux apres les +fatigues et les enivrements de la journee. Il se plaisait a voir ses +desirs attises par une longue attente: afin de les rendre plus vifs, il +delaissait Naam, et concentrait toutes ses pensees de la nuit sur un seul +objet. Il echauffait son cerveau de toutes les privations qu'un amour +noble impose aux ames consciencieuses, mais qu'un calcul reflechi lui +suggerait dans son propre interet. Habitue a de rapides conquetes, hardi +jusqu'a l'insolence avec les femmes faciles, flatteur insinuant et menteur +effronte avec les timides, il ne s'etait jamais obstine a la poursuite de +celles qui pouvaient lui opposer une longue resistance: il les haissait et +feignait de les dedaigner. C'etait donc la premiere fois de sa vie qu'il +faisait vraiment la cour a une femme, et le respect qu'il s'imposait etait +un raffinement de volupte ou son etre, plonge tout entier, trouvait +l'oubli de ses fautes et une sorte de securite magique, comme si l'aureole +de purete qui ceignait le front d'Argiria eut banni les esprits des +tenebres et combattu les malignes influences. + +Argiria, effrayee de son amour, n'osait se dire encore qu'elle etait +vaincue, et s'imaginait que, tant qu'elle ne l'aurait pas avoue clairement +a Soranzo, elle pourrait encore se raviser. + +Un soir ils etaient assis ensemble a l'une des extremites de la grande +galerie du palais Memmo; cette galerie, comme toutes celles des palais +venitiens, traversait le batiment dans toute sa largeur, et etait percee a +chaque bout de trois grandes fenetres. Il commencait a faire nuit, et la +galerie n'etait eclairee que par une petite lampe d'argent posee au pied +d'une statue de la Vierge. La signora Memmo s'etait retiree dans sa +chambre, dont la porte donnait sur la galerie, afin de laisser les deux +fiances causer librement. Tout en entretenant Argiria de son amour, Orio +s'etait rapproche, et avait fini par se mettre a genoux devant elle. Elle +voulut le relever; mais lui, se saisissant de ses mains, les baisa avec +ardeur, et se mit a la regarder avec une ivresse silencieuse. Argiria, qui +avait appris a son tour a connaitre le pouvoir de ses yeux, craignant de +se trop abandonner au trouble qu'ils produisaient en elle, detourna les +siens et les porta vers le fond de la galerie. Orio, qui avait vu plus +d'une femme agir de la sorte, attendit en souriant que sa fiancee reportat +ses regards sur lui. Il attendit en vain. Argiria continuait a tenir ses +yeux fixes du meme cote, non plus comme si elle eut voulu eviter ceux de +son amant, mais comme si elle considerait attentivement quelque chose +d'etonnant. Elle semblait tellement absorbee dans cette contemplation que +Soranzo en fut inquiete. + +"Argiria, dit-il, regardez-moi." + +Argiria ne repondit pas; il y avait dans sa physionomie quelque chose +d'inexplicable et de vraiment effrayant. + +"Argiria! repeta Soranzo d'une voix emue! Argiria! mon amour!" + +A ces mots, elle se leva brusquement et s'eloigna de lui avec effroi, mais +sans changer un instant la direction de ses regards. + +"Qu'est-ce donc?" s'ecria Orio avec colere en se levant aussi. + +Et il se retourna vivement pour voir l'objet qui fixait d'une maniere si +etrange l'attention d'Argiria. Alors il se trouva face a face avec +Ezzelin. A son tour, il devint horriblement pale, et trembla un instant de +tous ses membres. Dans le premier moment, il avait cru voir le spectre qui +lui avait si souvent rendu de funebres visites; mais le bruit que faisait +Ezzelin en avancant, et le feu qui brillait dans ses yeux, lui prouverent +qu'il n'avait pas affaire a une ombre. Le danger, pour etre plus reel, +n'en etait que plus grand; mais Soranzo, que la vue d'un fantome aurait +fait tomber en syncope, se decida devant la realite a payer d'audace, et, +s'avancant vers Ezzelin d'un air affectueux et empresse: + +"Cher ami! s'ecria-t-il; est-ce vous? vous que nous croyions avoir perdu +pour jamais!" + +Et il etendit les bras comme pour l'embrasser. + +Argiria etait tombee comme foudroyee aux pieds de son frere. Ezzelin la +releva et la tint serree contre son coeur; mais devant l'embrassement +d'Orio, il recula saisi de degout, et, etendant son bras droit vers la +porte, il lui fit signe de sortir. Orio feignit de ne pas comprendre. + +"Sortez! dit Ezzelin d'une voix tremblante d'indignation, en jetant sur +lui un regard terrible. + +--Sortir! moi! Et pourquoi? + +--Vous le savez. Sortez, et vite. + +--Et si je ne le veux pas? continua Orio en reprenant son audace +accoutumee. + +--Ah! je saurai vous y contraindre, s'ecria Ezzelin avec un rire amer. + +--Comment donc? + +--En vous demasquant. + +--On ne demasque que ceux qui se cachent. Qu'ai-je a cacher, seigneur +Ezzelin? + +--Ne lassez pas ma patience. Je veux bien, non pas vous pardonner, mais +vous laisser aller. Partez donc, et souvenez-vous que je vous defends de +jamais chercher a voir ma soeur. Sinon, malheur a vous! + +--Seigneur, si un autre que le frere d'Argiria m'avait tenu ce langage, il +l'aurait deja paye de son sang. A vous, je n'ai rien a dire, si ce n'est +que je n'ai d'ordres a recevoir de personne, et que je meprise les +menaces. Je sortirai d'ici, non a cause de vous qui n'etes pas le maitre, +mais a cause de votre respectable tante, dont je ne veux pas troubler le +repos par une scene de violence. Quant a votre soeur, je ne renoncerai +certainement pas a elle, parce que nous nous aimons, parce que je me crois +digne d'etre heureux par elle, et capable de la rendre heureuse. + +--Oserez-vous soutenir toujours et partout ce que vous avancez ici? + +--Oui, et de toutes les manieres. + +--Alors venez ici demain avec votre oncle, le venerable Francesco Morosini; +et nous verrons comment vous repondrez aux accusations que j'ai a porter +contre vous. Je n'aurai d'autres temoins que ma tante et ma soeur." + +Orio fit un pas vers Argiria. + +"A demain!" lui dit-elle d'une voix tremblante. + +Orio se mordit les levres, et sortit a pas lents en repetant avec une +tranquillite superbe: + +"A demain!" + +"Jesus! Dieu d'amour! s'ecria la signora Memmo sur le seuil de sa chambre, +j'ai entendu une voix que je croyais ne devoir plus jamais entendre! mon +Dieu, mon Dieu! qu'est-ce que je vois?... mon neveu! mon enfant! +Demandez-vous des prieres?... Votre ame est-elle irritee contre nous?..." + +La bonne dame chancela, se retint contre le mur, et, pres de tomber +evanouie, fut retenue par le bras d'Ezzelin. + +"Non, je ne suis point l'ombre de votre enfant; ma tante, ma soeur +bien-aimee, reconnaissez-moi, je suis votre Ezzelin. Mais, o mon Dieu! +repondez-moi avant tout; car je ne sais si je dois benir ou maudire +l'heure qui nous rassemble. Cet homme que je chasse d'ici est-il l'epoux +d'Argiria? + +--Non, non! s'ecria Argiria d'une voix forte, il ne l'eut jamais ete! Un +voile funeste etait sur mes yeux, mais... + +--Il est votre fiance, du moins! dit Ezzelin en fremissant de la tete aux +pieds. + +--Non, non, rien! Je n'ai rien accorde, rien promis!... + +--Le lache, l'infame a ose me dire que vous vous aimiez!... + +--Il m'avait fait croire qu'il etait innocent, et je... je le croyais +sincere; mais te voila, mon frere, je n'aimerai que par ton ordre, je +n'aimerai que toi!..." + +Argiria cachait ses sanglots de douleur et de joie dans le sein de son +frere. + +Nous laisserons cette famille, a la fois heureuse et consternee, se livrer +a ses epanchements, et se raconter tout ce qui etait arrive de part et +d'autre depuis une separation si cruelle. + +Orio, apres avoir deploye ce courage desespere, s'enfuit chez lui avec +l'assurance et l'empressement d'un homme qui aurait compte trouver un +expedient de salut dans la solitude. Mais toute sa force s'etait refugiee +dans ses muscles, et, en se sentant marcher avec tant de precipitation, il +s'imagina qu'il allait etre assiste, comme autrefois, par une de ces +inspirations infernales qu'il avait dans les cas difficiles. Quand il se +trouva dans sa chambre, face a face avec lui-meme, il s'apercut que son +cerveau etait vide, son ame consternee, sa position desesperee. Il le vit, +il se tordit les mains avec une angoisse inexprimable en s'ecriant: "Je +suis perdu! + +--Qu'y a-t-il?" dit Naam en sortant du coin de l'appartement ou son +existence semblait avoir pris racine. + +Orio n'avait pas coutume de s'ouvrir a Naam quand il n'avait pas besoin de +son devouement. En cet instant, que pouvait-elle pour lui? Rien sans +doute. Mais la terreur d'Orio etait si forte qu'il fallait qu'il cherchat +du secours dans une sympathie humaine. + +"Ezzelin est vivant! s'ecria-t-il, et il me denonce! + +--Appelle-le au combat, et tache de le tuer, dit Naam. + +--Impossible! il n'acceptera le combat qu'apres avoir parle contre moi. + +--Va te reconcilier avec lui, offre-lui tous tes tresors. Adjure-le au nom +du Dieu tres-grand! + +--Jamais! D'ailleurs il me repousserait. + +--Rejette toute la faute sur _les autres!_ + +--Sur qui? Sur Hussein, sur l'Albanais, sur mes officiers? On me demandera +ou ils sont, et on ne me croira pas si je dis que l'incendie... + +--Eh bien! mets-toi a genoux devant ton peuple, et dis: J'ai commis une +grande faute et je merite un grand chatiment. Mais j'ai fait aussi de +nobles actions et rendu de hauts services a mon pays; qu'on me juge. Le +bourreau n'osera pas porter ses mains sur toi; on t'enverra en exil, et +l'an prochain on aura besoin de toi, on te donnera un grand exploit a +faire. Tu seras victorieux, et ta patrie reconnaissante te pardonnera et +t'elevera en gloire. + +--Naam, vous etes folle, dit Orio avec angoisse, Vous ne comprenez rien +aux choses et aux hommes de ce pays. Vous ne sauriez donner un bon +conseil! + +--Mais je puis executer tes desseins. Dis-les-moi. + +--Et si j'en avais un seul, resterais-je ici un instant de plus? + +--La fuite nous reste, dit Naam. Partons! + +--C'est le dernier parti a prendre, dit Orio, car c'est tout confesser. +Ecoute, Naam, il faudrait trouver un bon spadassin, un brave, un homme +habile et sur. Ne connais-tu pas ici quelque renegat, quelque transfuge +musulman qui n'ait jamais entendu parler de moi, et qui, par consideration +pour toi seule, moyennant une forte somme d'argent... + +--Tu veux donc encore assassiner? + +--Tais-toi! Baisse la voix. Ne prononce pas ici de tels mots, meme dans ta +langue. + +--Il faut s'entendre pourtant. Tu veux qu'il meure, et que j'assume sur +moi toute la responsabilite, tout le danger? + +--Non! je ne le veux pas, Naam! s'ecria Soranzo en la pressant dans ses +bras; car en cet instant l'air sombre de Naam l'effraya, et lui rappela +que ce n'etait pas le moment de perdre son devouement. + +--Ce que tu veux sera fait, dit Naam en se dirigeant vers la porte. + +--Arrete, non! ce serait pire que tout! dit Orio en l'arretant. Sa soeur +et sa tante m'accuseraient, et j'aurais eu l'air de craindre la verite. +D'ailleurs je ne veux pas que tu t'exposes. Va, quitte-moi, Naam, mets ta +tete a l'abri des dangers qui menacent la mienne. Il en est temps encore, +fuis! + +--Je ne te quitterai jamais, tu le sais bien, repondit tranquillement +Naam. + +--Quoi! tu me suivrais meme a la mort? Songe que tu seras accusee aussi +peut-etre! + +--Que m'importe? dit Naam. Ai-je peur de la mort? + +--Mais resisterais-tu a la torture, Naam? s'ecria Soranzo frappe d'une +nouvelle inquietude. + +--Tu crains que je succombe a la souffrance et que je t'accuse? dit Naam +d'un ton froid et severe. + +--Oh! jamais! s'ecria-t-il avec une effusion forcee, toi le seul etre qui +m'ait compris, qui m'ait aime et qui souffrirait pour moi mille morts! + +--Tu dis qu'un coup de poignard est la seule ressource? dit Naam en +baissant la voix. + +Orio ne repondit pas. Il ne savait a quoi se decider. Ce moyen le tentait +et l'effrayait egalement. Il se perdit en projets plus inexecutables les +uns que les autres, puis sa tete s'egara. Il tomba dans une sorte +d'imbecillite. Naam le secoua sans pouvoir lui arracher une parole. Elle +sentit que ses mains etaient roides et glacees. Elle crut qu'il allait +mourir. Elle pensa que dans un moment d'egarement il avait avale quelque +poison et qu'il ne s'en souvenait plus. Elle fit appeler le medecin. + +Barbolamo le trouva tres-mal, et le tira de cette atonie par des excitants +qui produisirent une reaction terrible. Orio eut de violentes convulsions. +Le docteur, se rappelant alors que depuis longtemps il n'avait fait usage +de narcotique, et pensant que l'inefficacite de ces remedes, causee +autrefois par l'abus, pouvait avoir cesse, se hasarda a lui administrer +une assez forte dose d'opium qui le calma sur-le-champ et l'endormit +profondement. Quand il le vit mieux, il le quitta; car la soiree etait +fort avancee, et il avait encore des malades a voir avant de rentrer chez +lui. + +Naam veilla son maitre avec anxiete pendant quelques instants, et, s'etant +assuree qu'il dormait bien, elle sentit retomber sur elle seule tout le +poids de cette horrible situation; c'etait a elle de trouver un moyen d'en +sortir. Elle se promena avec agitation dans la chambre, recommandant son +ame a Dieu, sa vie au destin, et resolue a tout, plutot que de laisser +perir celui qu'elle aimait. De temps en temps elle s'arretait devant ce +visage pale et morne, qui semblait, dans sa prostration effrayante, un +cadavre sortant des mains du bourreau, et attendant celles qui devaient +l'ensevelir. Naam avait vu jadis Orio si prompt, si implacable dans ses +terribles resolutions, et maintenant il n'avait plus la force d'affronter +l'orage! Il lui abandonnait le soin de son salut! Naam prit son parti, fit +quelques preparatifs, ferma la porte avec precaution, sortit sans etre vue, +et se perdit dans le dedale de ces rues etroites, obscures, mal +frequentees, ou deux personnes ne se rencontrent pas la nuit sans se +serrer chacune de son cote contre la muraille. + +"Maudite soit la mere qui m'a engendre! murmura Orio d'une voix creuse et +lugubre, en s'eveillant et en se tordant sur son lit pour secouer le +sommeil accablant etendu sur tous ses membres. Est-il possible que je ne +puisse jamais dormir comme les autres! Il faut que je sois assiege de +visions epouvantables et que je m'agite comme un forcene durant mon +sommeil, ou bien il faut que je tombe la comme un cadavre, et qu'a mon +reveil je sente ce froid mortel et cette langueur qui ressemblent a une +agonie! Naam! quelle heure?" + +Naam ne repondit point. + +"Seul! s'ecria Orio. Que se passe-t-il donc?" + +Il se dressa sur son lit, ecarta ses rideaux d'un main tremblante, vit les +premieres lueurs du matin penetrer dans sa chambre, et promena des regards +hebetes autour de lui, cherchant a retrouver le souvenir des evenements de +la veille. Enfin l'horrible verite lui revint a l'esprit, d'abord comme un +reve sinistre, et bientot comme une certitude accablante. Orio resta +quelques instants brise, et sans concevoir la pensee de detourner le coup +qui le menacait. Enfin il se jeta a bas de son lit et se mit a courir +comme un fou autour de sa chambre. "C'est impossible! c'est impossible! se +disait-il, je n'en suis pas la! je ne suis pas abandonne a ce point par la +destinee! + +"Miserable! s'ecria-t-il en se parlant a lui-meme et en se laissant tomber +sur une chaise, est-ce ainsi que tu sais maintenant faire face a +l'adversite? Une pierre tombe a tes pieds, et au lieu de te tenir pour +averti et de fuir, ou d'agir d'une facon quelconque, tu te couches, tu +t'endors, et tu attends que l'edifice entier s'ecroule sur ta tete! Tu es +donc devenu une bete brute, ou tes ennemis ont donc jete sur toi un +malefice! Damne medecin! s'ecria-t-il en voyant sur sa table la fiole +d'opium dont on lui avait fait avaler une partie, ah! tu etais d'accord +avec eux pour m'oter mes forces et me jeter dans l'impuissance! Toi aussi, +tu me le payeras, infame! crains que mon jour ne vienne a moi aussi! Mon +jour! Helas! sortirai-je de cette nuit horrible qui s'est etendue sur moi? +Voyons! que faire? Ah! la force m'a manque au moment ou j'en avais besoin! +Je n'ai pas ete inspire lorsqu'une vive resolution eut pu me sauver. Il +fallait, des que mon ennemi est entre dans cette galerie Memmo, feindre de +le prendre pour un demon, m'elancer sur lui, lui enfoncer mon poignard +dans la poitrine... Cet homme ne doit pas etre difficile a tuer; il a recu +tant de coups deja!... Et puis, j'aurais joue la folie; on m'eut soigne +comme on a deja fait, on m'eut plaint. J'aurais eu des remords; j'aurais +fait dire des messes pour son ame, et j'en aurais ete quitte pour perdre +les bonnes graces de la petite fille... Mais n'est-il pas encore possible +d'agir ainsi?... Oui, demain, pourquoi pas? J'irai a ce rendez-vous. +J'irai en jouant la fureur; je le provoquerai; je l'accuserai de quelque +infamie... Je dirai a Morosini qu'il avait seduit... non, qu'il avait +viole sa niece; que je l'avais chasse honteusement, et que, par vengeance, +il a invente ce tissu de mensonges... Je lui dirai de telles injures, je +lui ferai de telles menaces... D'ailleurs je lui cracherai au visage... +Alors il faudra bien qu'il mette la main sur son epee... Une fois la, il +est perdu; avant qu'il l'ait tiree du fourreau, la mienne sera dans sa +gorge... Et puis je me jetterai par terre en ecumant, je m'arracherai les +cheveux, je serai fou. Le pis qui puisse m'arriver, c'est d'etre envoye en +exil pour quatorze ans; on sait ce que valent les quatorze annees d'exil +d'un patricien. L'annee suivante on a besoin de lui, on le rappelle... +Naam avait raison... Oui, voila ce que je ferai... Mais si Ezzelin a deja +parle a sa tante et a sa soeur, si elles se portent mes accusatrices? Oh! +oui! Mais quelles preuves?... D'ailleurs il sera toujours temps de fuir. +Si je ne puis emporter tout mon or, j'irai trouver les pirates, +j'organiserai une flibuste sur un tout autre pied. Je ferai une magnifique +fortune en peu d'annees, et j'irai, sous un nom suppose, la manger a +Cordoue ou a Seville, des villes de plaisir, dit-on. L'argent n'est-il pas +le roi du monde?... Allons, decidement le docteur a sagement agi en me +faisant dormir. Ce sommeil m'a retrempe; il m'a rendu toute mon energie, +toutes mes esperances." + +Orio se parlait ainsi a lui-meme dans un acces d'energie febrile. Ses yeux +etaient fixes et brillants, ses levres pales et tremblantes, ses mains +contractees sur ses genoux maigres et nus. Le _plus bel homme_ de Venise +etait hideux, ainsi absorbe dans ses mechantes intentions et ses laches +calculs. + +Tandis qu'il devisait de la sorte, une petite porte que recouvrait la +tapisserie s'ouvrit doucement, et Naam entra sans bruit dans la chambre. + +"C'est toi! Ou donc etais-tu? dit Orio en la regardant a peine. Donne-moi +ma robe, je veux m'habiller, sortir!" + +Mais Orio se leva brusquement et resta immobile de surprise et d'epouvante +a l'aspect de Naam lorsqu'elle s'approcha de lui pour lui presenter sa +robe. Elle etait plus pale que l'aube qui se levait en cet instant. Sa +bouche avait une teinte livide, et ses yeux vitreux ressemblaient a ceux +d'un cadavre. + +"Pourquoi donc avez-vous du sang sur la figure?" dit Orio en reculant +d'effroi. + +Il s'imagina que, suivant les coutumes feroces de la police occulte de +Venise, Naam venait d'etre prise par les familiers et soumise a la +torture. Peut-etre avait-elle revele... Orio la regardait avec un melange +de haine et de terreur. + +"Comment ai-je eu l'imprudence de la laisser vivre? pensait-il. Il y a un +an que j'aurai du la tuer? + +--Ne me demande pas ce qui est arrive, dit Naam d'une voix eteinte, tu ne +dois pas le savoir. + +--Et je veux le savoir, moi? s'ecria Orio furieux en la secouant avec une +colere brutale. + +--Tu veux le savoir? dit Naam avec une tranquillite dedaigneuse; +apprends-le a tes risques et perils. Je viens de tuer Ezzelin. + +--Ezzelin, tue? bien tue? bien mort?" s'ecria Orio dans un acces de joie +insensee. Et serrant Naam contre sa poitrine, il fut pris d'un rire +convulsif qui le forca de se rasseoir. "C'est la le sang d'Ezzelin? +disait-il en touchant les mains humides de Naam. Ce sang maudit a-t-il +coule enfin jusqu'a la derniere goutte? Oh! cette fois il n'en rechappera +pas, dis? Tu ne l'as pas manque, Naam? Oh! non! tu as la main ferme, et +ceux que tu frappes ne se relevent plus! Tu l'as tue comme le pacha, dis? +Le meme coup, au-dessous du coeur? Dis-moi? dis-moi, parle donc!... +Raconte-moi donc!..... Ah! c'etait bien la peine de revenir a Venise! Il +n'en a pas joui longtemps de Venise! sa vengeance..." + +Et Orio recommenca a rire affreusement. + +"Je l'ai frappe droit au coeur, dit Naam d'un air sombre, et je l'ai noye +en meme temps... + +--Le fer et l'eau! Bonne Venise! s'ecria Orio; les beaux quais deserts +pour rencontrer un ennemi! Mais comment l'as-tu trouve a cette heure? +Qu'as-tu fait pour le joindre? + +--J'ai pris mon luth et je suis allee en jouer sous la fenetre de sa soeur; +j'ai joue obstinement jusqu'a ce que le frere ait ete eveille et m'ait +regardee par la fenetre. Je me suis eloignee alors de quelques pas; mais +j'ai continue de jouer comme pour le braver. Il m'avait reconnue a mon +costume; c'est ce que je voulais. Il est sorti de sa maison, il s'est +approche de moi en me menacant. Je me suis eloignee encore, mais en +continuant toujours de jouer du luth, et je me suis encore arretee. Il est +encore venu sur moi, et je me suis eloignee de nouveau. Alors, comme il +s'en retournait vers sa maison, je me suis mise a courir du meme cote et a +jouer en me rapprochant toujours. La fureur lui est venue, et, croyant +sans doute que j'agissais ainsi par ton ordre, il a recommence a courir +sur moi l'epee a la main. Je me suis fait poursuivre ainsi jusqu'a cet +endroit ou le pave de la rive cesse tout a coup, et ou plusieurs marches +conduisent en tournant jusqu'au niveau de l'eau pour l'abordage des +gondoles. Il n'y avait la ni barque ni homme; pas le moindre bruit, pas la +moindre lumiere. Je me suis cramponnee fortement a la petite colonne qui +termine la rampe, et j'ai attendu en me baissant qu'il vint jusque-la. Il +y est venu, en effet; il s'est appuye presque sur moi sans me voir, et +s'est penche sur l'eau pour chercher des yeux si quelque gondole m'avait +mise a l'abri de sa colere. Dans ce moment-la, j'ai arrache d'une main son +manteau, de l'autre je l'ai frappe. Il a voulu se debattre, lutter..., +mais son pied avait glisse sur les marches humides; il perdait l'equilibre; +je l'ai pousse, et il a roule au fond de l'eau. Voila comme les choses se +sont passees." + +La voix de Naam s'eteignit, et un frisson passa par tout son corps. + +"Au _fond_, dit Soranzo d'un air inquiet, tu n'en es pas sure; tu as pris +la fuite? + +--Je n'ai pas pris la fuite, dit Naam en se ranimant; je suis restee +penchee sur l'eau jusqu'a ce que l'eau fut redevenue aussi unie que la +surface d'un miroir. Alors j'ai arrache aux pierres humides de la rive une +poignee d'herbes marines, et j'ai lave et nettoye les marches couvertes de +sang. Il n'y avait personne, et il ne s'y est fait aucun bruit. Je suis +restee cachee dans l'angle d'un mur: j'ai entendu marcher. On venait du +palais Memmo. J'ai quitte doucement mon poste et j'ai marche +jusqu'ici. + +--Tu auras eu peur? Tu auras couru? + +--Je suis venue lentement, je me suis arretee plusieurs fois, j'ai regarde +autour de moi; personne ne m'a vue, personne ne m'a suivie. Je n'ai pas +meme eveille les echos des paves. J'ai fait mille detours. J'ai mis plus +d'une heure a venir du palais Memmo jusqu'ici. Es-tu tranquille? es-tu +content? + +--O Naam, o admirable fille! o ame trois fois trempee au feu de l'enfer! +s'ecria Orio; viens dans mes bras, o toi qui m'as deux fois sauve!" + +Mais Orio oublia de serrer Naam dans ses bras; une idee subite venait de +glacer l'elan de sa reconnaissance... + +"Naam, lui dit-il apres quelques instants de silence, durant lesquels elle +le contempla avec une inquietude farouche, vous avez fait une insigne +folie, un crime gratuit. + +--Comment dis-tu? repondit Naam de plus en plus sombre. + +--Je dis que vous avez pris sur vous de faire une action dont toutes les +consequences vont retomber sur moi! Ezzelin assassine, on ne manquera pas +de m'accuser. Ce meurtre sera l'aveu de tous les torts qu'il m'impute, et +qu'il a deja racontes a sa tante et a sa soeur. Puis j'aurai un assassinat +de plus sur le corps, et je ne vois pas comment ce surcroit d'embarras +peut me soulager. Que la foudre du ciel t'ecrase, miserable bete feroce! +Tu etais si pressee de boire le sang que tu ne m'a seulement pas +consulte." + +Naam recut cet outrage avec un calme apparent qui enhardit Soranzo. + +"Vous m'aviez dit de chercher un assassin, dit-elle, un homme sur et +discret qui ne connut point la main qui le faisait agir, ou qui pour de +l'argent gardat le silence. J'ai fait mieux. J'ai trouve quelqu'un qui ne +veut d'autre recompense que de vous voir delivre de vos ennemis, quelqu'un +qui a su frapper ferme et avec prudence, quelqu'un que vous ne pouvez pas +craindre et qui se livrera de lui-meme aux lois de votre pays si on vous +accuse. + +--Je l'espere, dit Orio. Vous voudrez bien vous rappeler que je ne vous ai +rien commande; car vous en avez menti, je ne vous ai rien commande du +tout. + +--Menti! moi, menti! dit Naam d'une voix tremblante. + +--Menti par la gorge! menti comme un chien! s'ecria Orio dans un acces de +fureur grossiere, mouvement d'irritation toute maladive et qu'il ne +pouvait reprimer, quoique peut-etre il sentit bien au fond de lui-meme que +ce n'etait pas le moment de s'y livrer. + +--C'est vous qui mentez, reprit Naam d'un ton meprisant et en croisant ses +bras sur sa poitrine. J'ai commis pour vous des crimes que je deteste, +puisqu'il vous plait d'appeler ainsi les actes qu'on fait pour vous, +lorsqu'ils ne vous semblent plus utiles; et quant a moi, je hais le sang, +et j'ai subi l'esclavage chez les Turcs sans songer a faire pour mon salut +ce que j'ai fait ensuite pour le votre. + +--Dites que c'etait pour vous sauver vous-meme, s'ecria Orio, et que ma +presence vous a tout d'un coup donne le courage qui jusque-la vous avait +manque. + +--Je n'ai jamais manque de courage, reprit Naam, et vous qui m'insultez +apres de telles choses et dans un pareil moment, voyez le sang qui est sur +mes mains! C'est le sang d'un homme, et c'est le troisieme homme dont moi, +femme, j'ai pris la vie pour sauver la votre! + +--Aussi vous l'avez prise lachement et comme une femme peut le faire. + +--Une femme n'est point lache quand elle peut tuer un homme, et un homme +n'est point brave quand il peut tuer une femme. + +--Eh bien! j'en tuerai deux!" s'ecria Soranzo, que ce reproche acheva de +rendre furieux. Et cherchant son epee, il allait s'elancer sur Naam, +lorsque trois coups violents ebranlerent la porte du palais. + +"Je n'y suis pas, s'ecria Soranzo a ses valets, qui etaient deja leves et +qui parcouraient les galeries. Je n'y suis pour personne. Quel est donc +l'insolent mercenaire qui vient frapper a une pareille heure de maniere a +reveiller le maitre du logis? + +--Seigneur, dit en palissant un valet qui s'etait penche a la fenetre de +la galerie, c'est un messager du conseil des Dix! + +--Deja! dit Orio entre ses dents. Ces limiers de malheur ne dorment donc +pas non plus?" + +Il rentra dans sa chambre d'un air egare. Il avait jete son epee par terre +en entendant frapper; Naam, debout; les bras croises dans son attitude +favorite, calme, et regardant avec mepris cette arme qu'Orio avait ose +lever sur elle et qu'elle ne daignait pas prendre la peine de ramasser. + +Orio sentit en cet instant l'insigne folie qu'il avait faite en irritant +ce confident de tous ses secrets. Il se dit que, quand on avait reussi a +apprivoiser un lion par la douceur, il ne fallait plus tenter de le +reduire par la force: il essaya de lui parler avec tendresse et l'engagea +a se cacher. Il voulut meme l'y contraindre quand il vit qu'elle feignait +de ne pas l'entendre. Tout fut inutile, menaces et prieres. Naam voulut +attendre de pied ferme les affilies du terrible tribunal. Ils ne se firent +pas attendre longtemps. Devant eux toutes les portes s'etaient ouvertes, +et les serviteurs, consternes, les avaient amenes jusqu'a la chambre de +leur maitre. Derriere eux marchait un groupe d'hommes armes, et la sombre +gondole flanquee de quatre sbires attendait a la porte. + +"Messer Pier Orio Soranzo, j'ai ordre de vous arreter, vous et ce jeune +homme votre serviteur, et tous les gens de votre maison, dit le chef des +agents. Veuillez me suivre. + +--J'obeis, dit Orio d'un ton hypocrite. Jamais le pouvoir sacre qui vous +enrole ne trouvera en moi ni resistance ni crainte; car je respecte son +auguste omnipotence, et j'ai confiance en son infaillible sagesse. Mais je +veux ici faire une declaration, premier hommage rendu a la verite, qui +sera mon guide austere en tout ceci. Je vous prie donc de prendre acte de +ce que je vais reveler devant vous et devant tous mes serviteurs. J'ignore +pour quelle cause vous venez m'arreter, et je ne puis presumer que vous +sachiez les choses que je vais dire. C'est a cause de cela precisement que +je veux eclairer la justice et l'aider dans son rigoureux exercice. Ce +serviteur, que vous prenez pour un jeune homme, est femme... Je l'ignorais, + et tous ceux qui sont ici l'ignoraient egalement. Elle vient de rentrer +ici tout a l'heure en desordre, le visage et les mains ensanglantes, comme +vous la voyez. Pressee par mes questions et effrayee de mes menaces, elle +m'a avoue son sexe et confesse qu'elle venait d'assassiner le comte +Ezzelin, parce qu'elle l'a reconnu pour le guerrier chretien qui a tue son +amant dans la melee, a l'affaire de Coron, il y a deux ans." + +L'agent fit sur-le-champ ecrire la declaration de Soranzo. Cette formalite +fut remplie avec l'impassible froideur qui caracterisait tous les hommes +affilies au tribunal des Dix. Tandis qu'on ecrivait, Orio, s'adressant a +Naam dans sa langue, lui expliqua ce qu'il venait de dire aux agents, et +l'engagea a se conformer a son plan. + +"Si je suis inculpe, lui dit-il, nous sommes perdus tous les deux; mais, +si je me tire d'affaire, je reponds de ton salut. Crois en moi, et sois +ferme. Persiste a t'accuser seule. Avec de l'argent tout s'arrange dans ce +pays. Que je sois libre, et sur-le-champ tu seras delivree; mais, si je +suis condamne, tu es perdue, Naam!..." + +Naam le regarda fixement sans repondre. Quelle fut sa pensee a cet instant +decisif? Orio s'efforca en vain de soutenir ce regard profond qui +penetrait dans ses entrailles comme une epee. Il se troubla, et Naam +sourit d'une maniere etrange. Apres un instant de recueillement, elle +s'approcha du scribe, le toucha, et, le forcant de la regarder, elle lui +remit son poignard encore sanglant, lui montra ses mains rougies et son +front tache. Puis, faisant le geste de frapper et ensuite portant la main +sur sa poitrine, elle exprima clairement qu'elle etait l'auteur du +meurtre. + +Le chef des agents la fit emmener a part, et Orio fut conduit a la gondole +et mene aux prisons du palais ducal. Tous les serviteurs du palais Soranzo +furent egalement arretes, le palais ferme et remis a la garde des preposes +de l'autorite. En moins d'une heure, cette habitation si brillante et si +riche fut livree au silence, aux tenebres et a la solitude. + +Orio avait-il bien sa tete lorsqu'il avait ainsi charge Naam le premier et +improvise cette fable? Non, sans doute: Orio etait un homme fini, il faut +bien le dire. Il avait encore l'audace et le besoin de mentir; mais sa +ruse n'etait plus que de la faussete, son genie que de l'impudence. + +Cependant il n'avait pas parle sans vraisemblance en disant a Naam qu'avec +de l'argent tout s'arrangeait a Venise. A cette epoque de corruption et de +decadence, le terrible conseil des Dix avait perdu beaucoup de sa +fanatique austerite, les formes seules restaient sombres et imposantes; +mais, bien que le peuple fremit encore a la seule idee d'avoir affaire a +ces juges implacables, il n'etait plus sans exemple qu'on repassat le pont +des Soupirs. + +Orio se flattait donc, sinon de rendre son innocence eclatante, du moins +d'embrouiller tellement sa cause qu'il fut impossible de le convaincre du +meurtre d'Ezzelin. Ce meurtre etait, apres tout, une grande chance de +salut, et toutes les accusations dont Ezzelin eut charge Orio +disparaissaient pour faire place a une seule qu'il n'etait pas impossible +peut-etre de detourner. Si Naam persistait a assumer sur elle seule toute +la responsabilite de l'assassinat, quel moyen de prouver la complicite +d'Orio? + +Seulement Orio s'etait trop presse d'accuser Naam. Il eut du commencer par +la prevenir et craindre la penetration et l'orgueil de cette ame +indomptable. Il sentait bien l'enorme faute qu'il avait faite lorsqu'il +s'etait laisse emporter, un instant auparavant, a un mouvement +d'ingratitude et d'aversion. Mais comment la reparer? on l'enfermait a +l'heure meme, et on ne lui permettait aucune communication avec elle. + +Orio avait fait une autre faute bien plus grande sans s'en douter. La +suite vous le montrera. En attendant l'issue de cette facheuse affaire, +Orio resolut d'etablir, autant que possible, des relations avec Naam. Il +demanda a voir plusieurs de ses amis, cette permission lui fut refusee; +alors il se dit malade et demanda son medecin. Peu d'heures apres, +Barbolamo fut introduit aupres de lui. + +Le fin docteur affecta une grande surprise de trouver son opulent et +voluptueux client sur le grabat de la prison. Orio lui expliqua sa +mesaventure en lui faisant le meme recit qu'il avait fait aux executeurs +de son arrestation; Barbolamo parut y croire et offrit avec grace ses +services desinteresses a Orio. Ce qu'Orio voulait par-dessus tout, c'est +que le docteur lui procurat de l'argent; car, une fois muni de ce magique +talisman, il esperait corrompre ses geoliers, sinon jusqu'a reussir a +s'evader, du moins jusqu'a communiquer avec Naam, qui lui paraissait +desormais la clef de voute par laquelle son edifice devait se soutenir ou +s'ecrouler. Le docteur mit, avec une courtoisie sans egale, sa bourse, qui +etait assez bien garnie, au service d'Orio; mais ce fut en vain que +celui-ci essaya de corrompre ses gardiens, il ne lui fut pas possible de +voir Naam. Plusieurs jours se passerent pour Orio dans la plus grande +anxiete, et sans aucune communication avec ses juges. Tout ce qu'il put +obtenir, ce fut de faire passer a Naam des aliments choisis et des +vetements. Le docteur s'y employa avec grace et vint lui donner des +nouvelles de sa triste compagne. Il lui dit qu'il l'avait trouvee calme +comme a l'ordinaire, malade, mais ne se plaignant pas, et ne paraissant +pas seulement s'apercevoir qu'elle eut la fievre, refusant tout +adoucissement a sa captivite et tout moyen de justification aupres de ses +juges: elle semblait, sinon desirer la mort, du moins l'attendre avec une +stoique indifference. + +Ces details donnerent un peu de calme a Soranzo, et ses esperances se +ranimerent. Le docteur fut vivement frappe du changement que ces revers +inattendus avaient opere en lui. Ce n'etait plus le reveur atrabilaire +qu'assiegeaient des visions funestes, et qui se plaignait sans cesse de la +longueur et de la pesanteur de la vie. C'etait un joueur acharne qui, au +moment de perdre la partie, a defaut d'habilete, s'armait d'attention et +de resolution. Il etait facile de voir que le joueur n'avait plus que de +miserables ressources, et que son obstination ne suppleait a rien. Mais il +semblait que cet enjeu, si meprise jusque-la, eut pris une valeur +excessive au moment decisif. Les terreurs d'Orio s'etaient realisees, et +ce qui prouva bien a Barbolamo que cet homme ignorait le remords, c'est +qu'il n'eut plus peur des morts des qu'il eut affaire aux vivants. Son +esprit n'etait plus occupe que des moyens de se soustraire a leur +vengeance: il s'etait reconcilie avec lui-meme dans le danger. + +Enfin, un jour, le dixieme apres son arrestation, Orio fut tire de sa +cellule et conduit dans une salle basse du palais ducal, en presence des +examinateurs. Le premier mouvement d'Orio fut de chercher des yeux si Naam +etait presente. Elle n'y etait point. Orio espera. + +Le docteur Barbolamo s'entretenait avec un des magistrats. Orio fut assez +surpris de le voir figurer dans cette affaire, et une vive inquietude +commenca a le troubler lorsqu'il vit qu'on le faisait asseoir, et qu'on +lui temoignait une grande deference comme si on attendait de lui +d'importants eclaircissements. Orio, habitue a mepriser les hommes, se +demanda avec effroi s'il avait ete assez genereux avec son medecin, s'il +ne l'avait pas quelquefois blesse par ses emportements; et il craignit de +ne l'avoir pas assez magnifiquement paye de ses soins. Mais, apres tout, +quel mal pouvait lui faire cet homme auquel il n'avait jamais ouvert son +ame? + +L'interrogatoire proceda ainsi: + +"Messer Pier Orio Soranzo, patricien et citoyen de Venise, officier +superieur dans les armees de la republique, et membre du grand conseil, +vous etes accuse de complicite dans l'assassinat commis le 16 juin 1686. +Qu'avez-vous a repondre pour votre defense? + +--Que j'ignore les circonstances exactes et les details particuliers de +cet assassinat, repondit Orio, et que je ne comprends pas meme de quelle +espece de complicite je puis etre accuse. + +--Persistez-vous dans la declaration que vous avez faite devant les +executeurs de votre arrestation? + +--J'y persiste; je la maintiens entierement et absolument. + +--Monsieur le docteur professeur Stefano Barbolamo, veuillez ecouter la +lecture de l'acte qui a ete dresse de votre declaration en date du meme +jour, et nous dire si vous la maintenez egalement." + +Lecture fut faite de cet acte, dont voici la teneur: + +"Le 16 juin 1686, vers deux heures du matin, Stefano Barbolamo rentrait +chez lui, ayant passe la nuit aupres de ses malades. De sa maison, situee +sur l'autre rive du canaletto qui baigne le palais Memmo, il vit +precisement en face de lui un homme qui courait et qui se baissa comme +pour se cacher derriere le parapet, a l'endroit ou la rampe s'ouvre pour +un abordage ou _traguet_. Soupconnant que cet homme avait quelque mauvais +dessein, le docteur, qui deja etait entre chez lui, resta sur le seuil, et, +regardant par sa porte entr'ouverte, de maniere a n'etre point vu, il vit +accourir un autre homme qui semblait chercher le premier, et qui descendit +imprudemment deux marches du traguet. Aussitot celui qui etait cache se +jeta sur lui et le frappa de cote. Le docteur entendit un seul cri; il +s'elanca vers le parapet, mais deja la victime avait disparu. L'eau etait +encore agitee par la chute d'un corps. Un seul homme etait debout sur la +rive, s'appretant a recevoir son ennemi a coups de poignard s'il +reussissait a surnager. Mais celui-ci etait frappe a mort; il ne reparut +pas. + +"Le sang-froid et l'audace de l'assassin, qui, au lieu de fuir, s'occupait +a laver le sang repandu sur les dalles, etonnerent tellement le docteur +qu'il resolut de l'observer et de le suivre. Masque par un angle de mur, +il avait pu voir tous ses mouvements sans qu'il s'en doutat. Il longea les +maisons du quai, tandis que l'assassin longeait le quai oppose. Le docteur +avait pour lui l'avantage de l'ombre, et pouvait se glisser inapercu, +tandis que la lune, se degageant des nuages, eclairait en plein le +coupable. Ce fut alors que le docteur, n'etant plus separe de lui que par +un canal fort resserre, reconnut distinctement, non pas seulement le +costume turc, mais encore la taille et l'allure du jeune musulman qui +depuis un an est attache au service de messer Orio Soranzo. Ce jeune homme +se retirait sans se presser, et de temps en temps s'arretait pour regarder +s'il n'etait pas suivi. Le docteur avait soin alors de s'arreter aussi. Il +le vit s'enfoncer dans une petite rue. Alors le docteur se mit a courir +jusqu'au premier pont, et, gagnant de vitesse, il eut bientot rejoint +Naama, mais toujours a une distance raisonnable, et il le suivit ainsi a +travers mille detours pendant pres d'une heure, jusqu'a ce qu'enfin il le +vit rentrer au palais Soranzo. + +"Ayant par la acquis la certitude qu'il ne s'etait pas trompe de +personnage, le docteur alla faire sa declaration a la police, et de la, +tandis que l'on procedait sur-le-champ a l'arrestation de messer Orio et +de son serviteur, il retourna chez lui. Il trouva plusieurs hommes errant +et cherchant sur le quai d'un air fort affaire. L'un d'eux vint a lui, et +l'ayant reconnu tout de suite, car il commencait a faire jour, lui demanda +avec civilite, et en l'appelant par son nom, s'il n'avait pas vu ou +entendu quelque chose d'extraordinaire, un homme en fuite, ou un combat +sur son chemin, dans le quartier qu'il venait de parcourir. Mais le +docteur, au lieu de repondre, recula de surprise, et faillit tomber a la +renverse en voyant devant lui le spectre d'un homme qu'il croyait mort +depuis un an, et dont la perte douloureuse avait ete pleuree par sa +famille. + +"Ne soyez ni etonne ni effraye, mon cher docteur, dit le fantome; je suis +votre fidele client et ancien ami le comte Ermolao Ezzelin, que vous avez +peut-etre eu la bonte de regretter un peu, et qui a echappe, comme par +miracle, a des malheurs etranges..." + +En cet endroit de la deposition du docteur, Orio se tordit les poings sous +son manteau. Ses yeux rencontrerent ceux du docteur. Ils avaient +l'expression ironique et un peu cruelle de l'homme d'honneur dejouant les +ruses d'un scelerat. + +La lecture continua. + +"Le comte Ezzelin dit alors au docteur qu'il le verrait plus a loisir pour +lui parler de ses affaires; mais que, pour le moment, il le priait +d'excuser son inquietude, et de l'aider a eclaircir un fait bizarre. Un +joueur de luth, qu'a son costume il avait cru reconnaitre pour l'esclave +arabe de messer Orio Soranzo, etait venu sous la fenetre de la signora +Argiria, et avait semble chercher a braver la defense du maitre de la +maison, qui lui prescrivait du geste et de la voix d'aller faire de la +musique plus loin. Le comte Ezzelin, impatiente, etait sorti et s'etait +lance a sa poursuite; mais, s'etant avise qu'il etait sans armes, et que +ce musicien pouvait bien etre le provocateur d'un guet-apens (d'autant +plus que le comte avait de fortes raisons pour penser que messer Soranzo +lui tendrait quelque embuche), il etait rentre pour prendre son epee. Au +moment ou il passait la porte de son palais, son brave et fidele serviteur +Danieli en sortait, et, inquiet de cette aventure, venait a son aide. +Danieli courut sur le joueur de luth. Pendant ce temps le comte rentra +dans une salle basse, et prit a la muraille une vieille epee, la premiere +qui lui tomba sous la main. Il fut retenu quelques instants par sa soeur +epouvantee, qui s'etait jetee dans les escaliers, et qui tremblait pour +lui. Il eut quelque peine a se degager; mais, s'etonnant de ne pas voir +revenir Danieli, il s'elanca dans la meme direction. Voyant cette rue +deserte et silencieuse, il avait pris a gauche, et avait couru et appele +quelque temps sans succes. Enfin il etait revenu sur ses pas; ses autres +serviteurs, s'etant leves, l'avaient aide a chercher Danieli. L'un d'eux +pretendait avoir entendu une espece de cri et la chute d'un corps dans +l'eau. C'etait meme ce qui l'avait eveille et engage a se lever, bien +qu'il ne sut pas de quoi il s'agissait. Tous les efforts du comte et de +ses serviteurs pour retrouver le bon Danieli avaient ete inutiles. +Quelques traces de sang mal essuyees sur les marches du traguet leur +causaient une vive inquietude. Le docteur raconta ce qu'il avait vu. On +reprit alors, avec la sonde, les recherches sur la rive. Mais au bout de +quelques heures on retrouva le corps de Danieli qui surnageait de l'autre +cote du canal." + +"Ainsi, se dit Orio devore d'une rage interieure, Naam s'est trompee, et +c'est moi qui me suis livre moi-meme, en declarant a la police que le coup +etait destine au comte Ezzelin." + +Le docteur ayant confirme sa declaration, le comte Ezzelin fut introduit. + +"Monsieur le comte, dit le juge examinateur, vous avez annonce que vous +aviez d'importantes declarations a faire sur la conduite de messer Orio +Soranzo. C'est vous-meme qui l'avez fait assigner a comparaitre ici devant +vous, en notre presence. Veuillez parler. + +--Que vos seigneuries m'excusent pour un instant, dit Ezzelin, j'attends +un temoin que le conseil des Dix m'a autorise a demander, et devant lequel +les depositions que j'ai a faire doivent etre enregistrees." + +On presenta un siege au comte Ezzelin, et quelques instants se passerent +dans le plus profond silence. Combien Soranzo dut etre blesse dans son +orgueil en se voyant debout, devant son ennemi assis, au milieu d'un +auditoire impassible, et dans l'attente de quelque nouveau coup impossible +a detourner! + +Tourmente d'une secrete angoisse, il resolut d'en sortir par un effort +d'effronterie. + +"J'avais cru, dit-il, que mon esclave Naama, ou plutot Naam, car c'est le +nom qui convient a son sexe, assisterait a cette seance; ne me sera-t-il +pas accorde d'etre confronte avec elle et d'invoquer le temoignage de sa +sincerite?" + +Personne ne repondit a cette interrogation. Orio sentit le froid de la +mort parcourir ses veines. Neanmoins il renouvela sa demande. Alors la +voix lente et sonore du conseiller examinateur lui repondit: + +"Messer Orio Soranzo, votre seigneurie devrait savoir qu'elle n'a aucune +espece de questions a nous adresser, et nous aucune espece de reponses a +lui faire. Les formes de la justice seront observees, dans cette cause, +avec l'independance et l'integrite qui president a tous les actes du +conseil supreme." + +En cet instant messer Barbolamo s'approcha du comte et lui parla a +l'oreille. Leurs regards a tous deux se porterent en meme temps sur Orio: +ceux du comte, pleins de cette complete indifference qui est le dernier +terme du mepris; ceux du docteur, animes d'une energie d'indignation qui +allait jusqu'a la moquerie impitoyable. Mille serpents rongeaient le sein +d'Orio. L'heure sonna, lente, egale, vibrante. Orio ne comprenait pas que +la marche du temps put s'accomplir comme a l'ordinaire. La circulation +inegale et brisee de son sang dans ses arteres semblait bouleverser +l'ordre accoutume des instants par lesquels le temps se deroule et se +mesure. + +Enfin le temoin attendu fut introduit; c'etait l'amiral Morosini. Il se +decouvrit en entrant, mais ne salua personne et parla de la sorte: + +"L'assemblee devant laquelle je suis appele a comparaitre me permettra de +ne m'incliner devant aucun de ses membres avant de savoir qui est ici +l'accusateur ou l'accuse, le juge ou le coupable. Ignorant le fond de +cette affaire, ou du moins ne l'ayant apprise que par la voie incertaine +et souvent trompeuse de la clameur publique, je ne sais point si mon neveu +Orio Soranzo, ici present, merite de moi des marques d'interet ou de +blame. Je m'abstiendrai donc de tout temoignage exterieur de deference ou +d'improbation envers qui que ce soit, et j'attendrai que la lumiere me +vienne, et que la verite me dicte la conduite que j'ai a tenir." + +Ayant ainsi parle, Morosini accepta le siege qui lui fut offert, et +Ezzelin parla a son tour: + +"Noble Morosini, dit-il, j'ai demande a vous avoir pour temoin de mes +paroles et pour juge de ma conduite en cette circonstance, ou il m'est +egalement difficile de concilier mes devoirs de citoyen envers la +republique et mes devoirs d'ami envers vous. Le ciel m'est temoin (et +j'invoquerais aussi le temoignage d'Orio Soranzo, si le temoignage d'Orio +Soranzo pouvait etre invoque!) que j'ai voulu, avant tout, m'expliquer +devant vous. Aussitot apres mon retour a Venise, me fiant a votre sagesse +et a votre patriotisme plus qu'a ma propre conscience, j'avais resolu de +me diriger d'apres votre decision. Orio Soranzo ne l'a pas voulu; il m'a +contraint a le trainer sur la sellette ou s'asseyent les infames; il m'a +force a changer le role prudent et genereux que j'avais embrasse, en un +role terrible, celui de denonciateur aupres d'un tribunal dont les arrets +austeres ne laissent plus de retour a la compassion, ni de chances, au +repentir. J'ignore sous quel titre et sous quelles formes judiciaires je +dois poursuivre ce criminel. J'attends que les peres de la republique, ses +plus puissants magistrats et son plus illustre guerrier me dictent ce +qu'ils attendent de moi. Quant a moi personnellement, je sais ce que j'ai +a faire: c'est de dire ici ce que je sais. Je desirerais que mon devoir +put etre accompli dans cette seule seance; car, en songeant a la rigueur +de nos lois, je me sens peu propre a l'office d'accusateur acharne, et je +voudrais pouvoir, apres avoir devoile le crime, attenuer le chatiment que +je vais attirer sur la tete du coupable. + +--Comte Ezzelin, dit l'examinateur, quelle que soit la rigidite de notre +arret, quelque severe que soit la peine applicable a certains crimes, vous +devez la verite tout entiere, et nous comptons sur le courage avec lequel +vous remplirez la mission austere dont vous etes revetu. + +--Comte Ezzelin, dit Francesco Morosini, quelque amere que soit pour moi +la verite, quelque douleur que je puisse eprouver a me voir frappe dans la +personne de celui qui fut mon parent et mon ami, vous devez a la patrie et +a vous-meme de dire la verite tout entiere. + +--Comte Ezzelin, dit Orio avec une arrogance qui tenait un peu de +l'egarement, quelque facheuses pour moi que soient vos preventions et de +quelque crime que les apparences me chargent, je vous somme de dire ici la +verite tout entiere." + +Ezzelin ne repondit a Orio que par un regard de mepris. Il s'inclina +profondement devant les magistrats, et plus encore devant Morosini; puis +il reprit la parole: + + +"J'ai donc a livrer aujourd'hui a la justice et a la vengeance de la +republique un de ses plus insolents ennemis. Le fameux chef des pirates +missolonghis, celui qu'on appelait l'_Uscoque_, celui contre qui j'ai +combattu corps a corps, et par les ordres duquel, au sortir des iles +Curzolari, j'ai eu tout mon equipage massacre et mon navire coule a fond; +ce brigand impitoyable, qui a ruine et desole tant de familles, est ici +devant vous. Non-seulement j'en ai la certitude, l'ayant reconnu comme je +le reconnais en cet instant meme, mais encore j'en ai acquis toutes les +preuves possibles. L'Uscoque n'est autre qu'Orio Soranzo." + +Le comte Ezzelin raconta alors avec assurance et clarte tout ce qui lui +etait arrive depuis sa rencontre avec l'Uscoque a la pointe nord des iles +Curzolari, jusqu'a sa sortie de ces memes ecueils, le lendemain. Il n'omit +aucune des circonstances de sa visite au chateau de San-Silvio, de la +blessure qu'avait au bras le gouverneur, et des signes de complicite qu'il +avait surpris entre lui et le commandant Leontio. Ezzelin raconta aussi ce +qui lui etait arrive, a partir de son dernier combat avec les pirates. Il +declara que Soranzo n'avait pas pris part a ce combat, mais que le vieux +Hussein et plusieurs autres, qu'il avait vus la veille sur la barque de +l'Uscoque, n'avaient agi que par son ordre et sous sa protection. Nous +raconterons en peu de mots par quel miracle Ezzelin avait echappe a tant +de dangers. + +Epuise de fatigue et perdant son sang par une large blessure, il avait ete +porte a fond de cale sur la tartane du juif albanais. La un pirate s'etait +mis en devoir de lui couper la tete. Mais l'Albanais l'avait arrete; et +s'entretenant avec cet homme dans la langue de leur pays, qu'heureusement +Ezzelin comprenait, il s'etait oppose a cette execution, disant que +c'etait la un noble seigneur de Venise, et qu'a coup sur, si on pouvait +lui sauver la vie, on tirerait de sa famille une forte rancon. + +"C'est bien, dit le pirate; mais vous savez que le gouverneur a menace +Hussein de toute sa colere s'il ne lui apportait la tete de ce chef. +Hussein a donne sa parole et ne voudra pas se preter a le garder +prisonnier. C'est trop risquer que d'entreprendre cette affaire. + +--Ce n'est rien risquer du tout, reprit le juif, si tu es prudent et +discret. Je m'engage a partager avec toi le prix du rachat. Prends +seulement le pourpoint de ce Venitien, mets-le en pieces, et nous le +porterons au gouverneur de San-Silvio. Garde ici le prisonnier et ne +laisse entrer personne. Cette nuit nous le mettrons sur une barque, et tu +le conduiras en lieu sur." + +Le marche fut accepte. Ces deux hommes deshabillerent Ezzelin; le juif +pansa sa plaie avec beaucoup d'art et de soin. La nuit suivante, il fut +conduit dans une ile eloignee des Curzolari, et habitee seulement par des +pecheurs et des contrebandiers qui donnerent asile avec empressement au +pirate leur allie et a sa capture. Ezzelin passa plusieurs jours sur cet +ecueil, ou les soins les plus empresses lui furent prodigues. Lorsqu'il +fut hors de danger, on l'emmena plus loin encore; et enfin, a travers +mille fatigues et mille difficultes, on le conduisit dans une des iles de +l'Archipel qui etait le quartier general adopte par les pirates depuis +l'arrivee de Mocenigo dans le golfe de Lepante. La Ezzelin retrouva +Hussein et toute sa bande, et vecut pres d'un an en esclave, refusant +obstinement le trafic de sa liberte et de faire passer de ses nouvelles a +Venise. + +Interroge sur les motifs de cette conduite singuliere, le comte repondit +avec une noblesse qui emut profondement Morosini et le docteur: + +"Ma famille est pauvre, dit-il, j'avais acheve de ruiner mon patrimoine en +perdant ma galere et mon equipage aux iles Curzolari. Il ne restait pour +ma rancon que la faible dot de ma jeune soeur et la modique aisance de ma +vieille tante. Ces deux femmes genereuses eussent donne avec empressement +tout ce qu'elles possedaient pour me delivrer, et l'insatiable juif, +refusant de croire qu'on put allier a un grand nom un tres-miserable +heritage, les eut depouillees jusqu'a la derniere obole. Heureusement, il +avait a peine entendu prononcer mon nom, et j'avais reussi d'ailleurs a +lui faire croire qu'il s'etait trompe, et que je n'etais point celui qu'il +avait pense derober a la haine de Soranzo. J'essayai de lui persuader que +je n'etais pas de Venise, mais de Genes; et, tandis qu'il faisait +d'infructueuses recherches pour me trouver une famille et une patrie, je +songeais a m'evader et a conquerir ma liberte sans l'acheter. + +"Apres bien des tentatives infructueuses, apres des dangers sans nombre et +des revers dont le detail serait ici hors de propos, je parvins a fuir et +a gagner les cotes de Moree, ou je recus des garnisons venitiennes secours +et protection. Mais je me gardai bien de me faire reconnaitre, et je me +donnai pour un sous-officier fait prisonnier par les Turcs a la derniere +campagne. Je tenais a convaincre le traitre Soranzo de ses crimes, et je +savais que, si le bruit de mon salut et de mon evasion lui arrivait, il se +soustrairait par la fuite a ma vengeance et a celle des lois de la patrie. + +"Je gagnai donc assez miserablement le littoral occidental de la Moree, et, +au moyen d'un modique pret qui me fut loyalement fait, sur ma seule +parole, par quelques compatriotes, je parvins a m'embarquer pour Corfou. +Le petit batiment marchand sur lequel j'avais pris passage fut force de +relacher a Cephalonie, et le capitaine voulut y sejourner une semaine pour +des affaires. Je concus alors la pensee d'aller visiter les ecueils de +Curzolari, desormais purges de leurs pirates, et delivres de leur funeste +gouverneur. Excusez, noble Morosini, la triste reflexion que je suis force +de faire pour expliquer cette fantaisie. J'avais vu la, pour la derniere +fois de ma vie, une personne dont la chaste et respectable amitie avait +rempli ma jeunesse de joies et de souffrances egalement sacrees dans mon +souvenir; j'eprouvais un douloureux besoin de revoir ces lieux temoins de +sa longue agonie et de sa mort tragique. Je ne trouvai plus qu'un monceau +de pierres a la place ou j'avais eprouve de si vives emotions, et celles +qui vinrent m'y assaillir furent si terribles, que j'ignore comment j'eus +la force d'y resister. Pendant plusieurs heures, j'errai parmi ces +decombres, comme si j'eusse espere y trouver quelques vestiges de la +verite; car, je dois le dire, des soupcons plus affreux, s'il est possible, +que les certitudes deja acquises sur les crimes d'Orio Soranzo, +remplissaient mon esprit depuis le jour ou j'avais appris l'incendie de +San-Silvio et le malheur que cet evenement avait entraine. Je gravissais +donc au hasard ces masses de pierres noircies, lorsque je vis venir, sur +un sentier du roc abandonne aux chevres et aux cigognes, un vieux patre +accompagne de son chien et de son troupeau. Le vieillard, etonne de ma +perseverance a explorer cette ruine, m'observait d'un air doux et +bienveillant. Je fis d'abord peu d'attention a lui; mais, ayant jete les +yeux sur son chien, je ne pus retenir un cri de surprise, et j'appelai +aussitot cet animal par son nom. A ce nom de Sirius, le levrier blanc qui +avait eu tant d'attachement pour votre infortunee niece vint a moi en +boitant et me caressa d'un air melancolique. Cette circonstance engagea la +conversation entre le patre et moi. + +"Vous connaissez donc ce pauvre chien? me dit-il. Sans doute vous etes de +ceux qui vinrent ici avec le commandant d'escadre Mocenigo? C'est un +veritable miracle que l'existence de Sirius, n'est-ce pas, mon officier?" + +"Je le priai de me l'expliquer. Il me raconta que le lendemain de +l'incendie du chateau, vers le matin, comme il s'approchait par curiosite +des decombres, il avait entendu de faibles gemissements qui semblaient +partir des pierres amoncelees. Il avait reussi a deblayer un amas de ces +pierres, et il avait degage le malheureux animal d'une sorte de cachot +qu'un accident fortuit de l'eboulement lui avait, pour ainsi dire, jete +sur le corps sans l'ecraser. Il respirait encore; mais il avait une patte +engagee sous un bloc et brisee: le patre souleva le bloc, emporta le +levrier, le soigna et le guerit. Il avoua qu'il l'avait cache; car il +craignait que les gens de l'escadre n'en prissent envie, et il se sentait +beaucoup d'affection pour lui. + +"Ce n'est pas tant a cause de lui, ajouta-t-il, qu'a cause de sa maitresse, +qui etait si bonne et si belle, et qui, plusieurs fois, etait venue au +secours de ma misere. Rien ne m'otera de la pensee qu'elle n'est pas morte +par l'effet d'un malheureux hasard, mais bien plutot par celui d'une +mechante volonte! Mais, ajouta encore le vieux patre, il n'est peut-etre +pas prudent pour un pauvre homme, meme quand l'ile est abandonnee, le +chateau detruit et la rive deserte, de parler de ces choses-la." + +--Il est bien necessaire d'en parler, cependant, dit Morosini d'une voix +alteree, en interrompant, par l'effet d'une forte preoccupation, le recit +d'Ezzelin; mais il est necessaire de n'en pas parler a la legere et sur de +simples soupcons; car ceci est encore plus grave et plus odieux, s'il est +possible, que tout le reste. + +--Il est presumable, reprit l'examinateur, que le comte Ezzelin a des +preuves a l'appui de tout ce qu'il avance. Nous l'engageons a poursuivre +son recit sans se laisser troubler par aucune observation, de quelque part +qu'elle vienne." + +Ezzelin etouffa un soupir. + +"C'est une rude tache, dit-il, que celle que j'ai embrassee. Quand la +justice ne peut reparer le mal commis, son role est tout amertume et pour +celui qui la rend et pour ceux qui la recoivent. Je poursuivrai neanmoins +et remplirai mon devoir jusqu'au bout. Presse par mes questions, le vieux +patre me raconta qu'il avait vu souvent la signora Soranzo durant son +sejour a San-Silvio. Il avait, sur le revers du rocher, un coin de terre +ou il cultivait des fleurs et des fruits; il les lui portait, et recevait +d'elle de genereuses aumones. Il la voyait deperir, et il ne doutait pas, +d'apres ce qu'il avait recueilli des propos des serviteurs du chateau, +qu'elle ne fut pour son epoux un objet de haine ou de dedain. Le jour qui +preceda l'incendie du chateau, il la vit encore: elle paraissait mieux +portante, mais fort agitee. "Ecoute, lui dit-elle, tu vas porter cette +boite au lieutenant de vaisseau Mezzani;" et elle prit sur sa table un +petit coffre de bronze, qu'elle lui mit presque dans les mains. Mais elle +le lui retira aussitot, et, changeant d'avis, elle lui dit: "Non! tu +pourrais payer ce message de ta vie; je ne le veux pas. Je trouverai un +autre moyen..." Et elle le renvoya sans lui rien confier, mais en le +chargeant d'aller trouver le lieutenant et de lui dire de venir la voir +tout de suite. Le vieillard fit la commission. Il ignore si le lieutenant +se rendit a l'ordre de la signora Giovanna. Le lendemain, l'incendie avait +devore le donjon, et Giovanna Morosini etait ensevelie sous les ruines." + +Ezzelin se tut. + +"Est-ce la tout ce que vous avez a dire, seigneur comte? lui dit +l'examinateur. + +--C'est tout. + +--Voulez-vous produire vos preuves? + +--Je ne suis point venu ici, dit Ezzelin, en me vantant de produire les +preuves de la verite; j'y suis venu pour dire la verite telle qu'elle est, +telle que je la possede en moi. Je ne songeais point a amener Orio Soranzo +au pied de ce tribunal lorsque j'ai acquis la certitude de ses crimes. En +revenant a Venise, je ne voulais que le chasser de ma maison, de ma +famille, et remettre son sort entre les mains de l'amiral. Vous m'avez +somme de dire ce que je savais, je l'ai fait; je l'affirmerai par serment, +et j'engagerai mon honneur a le soutenir desormais envers et contre tous. +Orio Soranzo pourra soutenir le contraire, il pourra fort bien affirmer +par serment que j'en ai menti. Votre conscience jugera, et votre sagesse +prononcera qui de lui ou de moi est un imposteur et un lache. + +--Comte Ezzelin, dit Morosini, le conseil des Dix fera de votre assertion +l'appreciation qu'il jugera convenable. Quant a moi, je n'ai pas de +jugement a formuler dans cette affaire, et quelque douloureuses que soient +mes impressions personnelles, je saurai les renfermer, puisque l'accuse +est dans les mains de la justice. Je dois seulement me constituer en +quelque sorte son defenseur jusqu'a ce que vous m'ayez, sous tous les +rapports, ote le courage de le faire. Vous avez avance une autre +accusation que j'ai a peine la force de rappeler, tant elle souleve en moi +de souvenirs amers et de sentiments douloureux. Je dois vous demander, +malgre ce que vous venez de dire, si vous avez une preuve materielle a +fournir de l'attentat dont, selon vous, mon infortunee niece aurait ete +victime? + +--Je demande la permission de repondre au noble Morosini, dit Stefano +Barbolamo en se levant; car cette tache m'appartient, et c'est d'apres mes +conseils et mes instances, je dirai plus, c'est sous ma garantie, que le +comte Ezzelin a raconte ce qu'il avait appris du vieux patre de Curzolari. +Sans doute ceci prouverait peu de chose, isole de tout le reste; mais la +suite de l'examen prouvera que c'est un fait de haute importance. Je +demande a ce qu'on enregistre seulement toutes les circonstances de ce +recit, et a ce qu'on procede au reste de l'examen." + +Le juge fit un signe, et une porte s'ouvrit; la personne qu'on allait +introduire se fit attendre quelques instants. Orio s'assit brusquement au +moment ou elle parut. + +C'etait Naam; le docteur regardait Orio tres-attentivement. + +"Puisque Vos Excellences passent a l'examen du troisieme chef d'accusation, +dit-il, je demande a etre entendu sur un fait recent qui denouera +certainement tout le noeud de cette affaire, et qui seul pouvait m'engager, +ainsi que je l'ai fait depuis quelques jours, a me porter l'adversaire de +l'accuse. + +--Parlez, dit le juge: cette seance, consacree a l'examen des faits, +appelle et accueille toute espece de revelation. + +--Avant-hier, dit Barbolamo, messer Orio Soranzo, que depuis plusieurs +jours je voyais en qualite de medecin, ainsi que sa complice, me temoigna +un grand degout de la vie, et me supplia de lui procurer du poison, afin, +disait-il, que, si le mensonge et la haine triomphaient du bon droit et de +la verite, il put se soustraire aux lenteurs d'un supplice indigne en tout +cas d'un patricien. Ne pouvant me delivrer de son obsession, mais ne +m'arrogeant pas le droit de soustraire un accuse a la justice des lois, +j'allai lui chercher une poudre soporifique, et l'assurai que quelques +grains de cette poudre suffiraient pour le delivrer de la vie. Il me fit +les plus vifs remerciments, et me promit de n'attenter a ses jours +qu'apres la decision du tribunal. + +"Vers le soir, je fus appele par l'intendant des prisons a porter mes +soins a la fille arabe Naam, la complice d'Orio. Le geolier, etant rentre +dans son cachot quelques heures apres lui avoir porte son repas, l'avait +trouvee plongee dans un sommeil lethargique, et l'on craignait qu'elle +n'eut tente de s'empoisonner. Je la trouvai en effet endormie par l'effet +bien appreciable d'un narcotique. J'examinai ses aliments, et je trouvai +dans son breuvage le reste de la poudre que j'avais donnee a messer +Soranzo. Je pris des informations, et je sus par le geolier que chaque +jour messer Soranzo envoyait a Naam des aliments plus choisis que ceux de +la prison, et une certaine boisson preparee avec du miel et du citron, +dont elle avait l'habitude. Moi-meme je m'etais prete, avec la permission +de l'intendant, a porter a la captive ces adoucissements au regime de la +prison, reclames par son etat febrile. Pour m'assurer du fait, je portai +le fond du vase a l'apothicaire qui m'avait vendu la poudre; il l'analysa +et constata que c'etait la meme. J'ai fait constater aussi les +circonstances de l'envoi de cette boisson a Naam par son maitre; et il +resulte de tout ceci que messer Orio Soranzo, craignant sans doute quelque +revelation facheuse de la part de son esclave, a voulu l'empoisonner et se +servir de moi a cet effet: ce dont je lui sais le plus grand gre du monde; +car la mefiance et l'antipathie que je ressentais pour lui, depuis le +premier jour ou j'ai eu l'honneur de le voir, sont enfin justifiees, et ma +conscience n'est plus en guerre avec mon instinct. Je ne me justifierai +pas aupres de messer Orio de l'espece d'animosite que depuis hier je porte +contre lui dans cette affaire; peu m'importe ce qu'il en pense. Mais +aupres de vous, noble et venere seigneur Morosini, je tiens a ne point +passer pour un homme qui s'acharne sur les vaincus, et qui se plait a +fouler aux pieds ceux qui tombent. Si, dans cette circonstance, je me suis +investi d'un role tout a fait contraire a mes gouts et a mes habitudes, +c'est que j'ai failli etre pris pour complice d'un nouveau crime de messer +Soranzo, et qu'entre le role de dupe de l'imposture et celui de vengeur de +la verite, j'aime encore mieux le dernier. + +--Tout ceci, s'ecria Orio, tremblant et un peu egare, est un tissu de +mensonges et d'atrocites, ourdi par le comte Ezzelin pour me perdre. Si +cette pauvre creature que voici, ajouta-t-il en montrant Naam, pouvait +entendre ce qui se dit autour d'elle et a propos d'elle, si elle pouvait y +repondre, elle me justifierait de tout ce qu'on m'impute; et, quoique +souillee d'un crime qui m'ote une grande partie de la confiance que +j'avais en elle, j'oserais encore invoquer son temoignage... + +--Vous etes libre de l'invoquer," dit le juge. + +Orio s'adressa alors en arabe a Naam, et l'adjura de le disculper. Elle +garda le silence et ne tourna meme pas la tete vers lui. Il sembla qu'elle +ne l'eut pas entendu. + +"Naam, dit le juge, vous allez etre interrogee; voudrez-vous cette fois +nous repondre, ou etes-vous reellement dans l'impossibilite de le faire? + +--Elle ne peut, dit Orio, ni repondre aux paroles qui lui sont adressees +ni les comprendre. Je ne vois point ici d'interprete, et, si vos +seigneuries le permettent, je lui transmettrai... + +--Ne prends pas cette peine, Orio, dit Naam d'une voix ferme et dans un +langage venitien tres-intelligible. Il faut que tu sois bien simple, +malgre toute ton habilete, pour croire que, depuis un an que j'habite +Venise, je n'ai pas appris a comprendre et a parler la langue qu'on parle +a Venise. J'ai eu mes raisons pour te le cacher, comme tu as eu les +tiennes pour agir avec moi ainsi que tu l'as fait. Ecoute, Orio, j'ai +beaucoup de choses a te dire, et il faut que je te les dise devant les +hommes, puisque tu as detruit la securite de nos tete-a-tete, puisque ta +mefiance, ton ingratitude et ta mechancete ont brise la pierre de ce +sepulcre ou je m'etais ensevelie avec toi." + +En parlant ainsi, Naam, que son etat de faiblesse autorisait a rester +assise, etait appuyee sur le dossier d'une stalle en bois placee a quelque +distance d'Orio. Son coude soutenait nonchalamment sa tete, et elle se +tournait a demi vers Soranzo pour lui parler, comme on dit, par-dessus +l'epaule; mais elle ne daignait pas se tourner entierement de son cote ni +jeter les yeux sur lui. Il y avait dans son attitude quelque chose de si +profondement meprisant, qu'Orio sentit le desespoir s'emparer de lui, et +il fut tente de se lever et de se declarer coupable de tous les crimes, +pour en finir plus vite avec toutes ces humiliations. + +Naam poursuivit son discours avec une tranquillite effrayante. Ses yeux, +creuses par la fievre, semblaient de temps en temps ceder a un reste de +sommeil lethargique. Mais sa volonte semblait aussitot faire un effort, et +les eclairs d'un feu sombre succedaient a cet abattement. + +"Orio, dit-elle sans changer d'attitude, je t'ai beaucoup aime, et il fut +un temps ou je te croyais si grand, que j'aurais tue mon pere et mes +freres pour te sauver. Hier encore, malgre le mal que je t'ai vu commettre +et malgre tout celui que j'ai commis pour toi, il n'est pas de juges +impitoyables, il n'est pas de bourreaux avides de sang et de tortures qui +eussent pu m'arracher un mot contre toi. Je ne t'estimais plus, je ne te +respectais plus; mais je t'aimais encore, du moins je te plaignais; et, +puisqu'il me fallait mourir, je n'eusse pas voulu t'entrainer avec moi +dans la tombe. Aujourd'hui est bien different d'hier; aujourd'hui je te +hais et je te meprise, tu sais pourquoi. Allah me commande de te punir, et +tu seras puni sans que je te plaigne. + +"Pour toi, j'ai assassine mon premier maitre, le pacha de Patras. C'etait +la premiere fois que je repandais le sang. Un instant je crus que mon sein +allait se briser et ma tete se fendre. Tu m'as reproche depuis d'etre +lache et feroce; que cette accusation retombe sur ta tete! + +"Je t'ai sauve cette fois de la mort, et bien d'autres fois depuis; +lorsque tu combattais contre tes compatriotes, a la tete des pirates, je +t'ai fait un rempart de mon corps, et bien souvent ma poitrine sanglante a +pare les coups destines a l'invincible Uscoque. + +"Un soir tu m'as dit: + +"Mes complices me genent; je suis perdu si tu ne m'aides a les aneantir." +J'ai repondu: "Aneantissons-les." Il y avait deux matelots intrepides, qui +t'avaient cent fois fait voler sur les ondes dans la tempete, et qui, +chaque nuit, t'avaient ramene au seuil de ton chateau avec une fidelite, +une adresse et une discretion au-dessus de tout eloge et de toute +recompense. Tu m'as dit: "Tuons-les;" et nous les avons tues. Il y avait +Mezzani et Leontio, et Fremio le renegat, qui avaient partage tes exploits +dangereux, et qui voulaient partager tes riches depouilles. Tu m'as dit: +"Empoisonnons-les;" et nous les avons empoisonnes. Il y avait des +serviteurs, des soldats, des femmes qui eussent pu s'apercevoir de tes +desseins et interroger les cadavres. Tu m'as dit: "Effrayons et dispersons +tous ceux qui dorment sous ce toit;" et nous avons mis le feu au chateau. + +"J'ai participe a toutes ces choses avec la mort dans l'ame, car les +femmes ont horreur du sang repandu. J'avais ete elevee dans une riante +contree, parmi de tranquilles pasteurs, et la vie feroce que tu me faisais +mener ressemblait aussi peu aux habitudes de mon enfance que ton rocher nu +et battu des vents ressemblait aux vertes vallees et aux arbres embaumes +de ma patrie. Mais je me disais que tu etais un guerrier et un prince, et +que tout est permis a ceux qui gouvernent les hommes et leur font la +guerre. Je me disais qu'Allah place leur personne sur un roc escarpe, ou +ils ne peuvent gravir qu'en marchant sur beaucoup de cadavres, et ou ils +ne se maintiendraient pas longtemps s'ils ne renversaient au fond des +abimes tous ceux qui essayent de s'elever jusqu'a eux. Je me disais que le +danger ennoblit le meurtre et le pillage, et qu'apres tout, tu avais assez +expose ta vie pour avoir le droit de disposer de celle de tes esclaves +apres la victoire. Enfin, j'essayais de trouver grand, ou du moins +legitime, tout ce que tu commandais; et il en eut toujours ete ainsi, si +tu n'avais pas tue ta femme. + +"Mais tu avais une femme belle, chaste et soumise. Elle eut ete digne, par +sa beaute, de la couche d'un sultan; elle etait digne, par sa fidelite, de +ton amour, et, par sa douceur, de l'amitie et du respect que j'avais pour +elle. Tu m'avais dit: "Je la sauverai de l'incendie. J'irai d'abord a elle, +je la prendrai dans mes bras, je la porterai sur mon navire." Et je te +croyais, et je n'aurais jamais pense que tu fusses capable de +l'abandonner. + +"Cependant, non content de la livrer aux flammes, et craignant sans doute +que je ne volasse a son secours, tu as ete la trouver et lu l'as frappee +de ton poignard. Je l'ai vue baignee dans son sang, et je me suis dit: +L'homme qui s'attaque a ce qui est fort est grand, car il est brave; +l'homme qui brise ce qui est faible est meprisable, car il est lache; et +j'ai pleure ta femme, et j'ai jure sur son cadavre que, le jour ou tu +voudrais me traiter comme elle, sa mort serait vengee. + +"Cependant je t'ai vu souffrir, j'ai cru a tes larmes, et je t'ai +pardonne. Je t'ai suivi a Venise; je t'ai ete fidele et devouee comme le +chien l'est a celui qui le nourrit, comme le cheval l'est a celui qui lui +passe le mors et la bride. J'ai dormi a terre, en travers de ta porte, +comme la panthere au seuil de l'antre ou reposent ses petits. Je n'ai +jamais adresse la parole a un autre que toi; je n'ai jamais fait entendre +une plainte, et mon regard meme ne t'a jamais adresse un reproche. Tu as +rassemble dans ton palais des compagnons de debauche; tu t'es entoure +d'odalisques et de bayaderes. Je leur ai presente moi-meme les plats d'or, +et j'ai rempli leurs coupes du vin que la loi de Mahomet me defendait de +porter a mes levres. J'ai accepte tout ce qui te plaisait, tout ce qui te +semblait necessaire ou agreable. La jalousie n'etait pas un sentiment fait +pour moi. Il me semblait, d'ailleurs, avoir change de sexe en changeant +d'habit. Je me croyais ton frere, ton fils, ton ami; et, pourvu que tu me +traitasses avec amitie, avec confiance, je me trouvais heureuse. + +"Tu as voulu te remarier; tu as eu le tort de me le cacher. Je savais deja +la langue que tu me croyais incapable de jamais apprendre. Je savais tout +ce que tu faisais. Je ne t'aurais jamais contrarie dans ton projet; +j'eusse aime et respecte ta femme, je l'eusse servie comme ma patronne +legitime, car on la disait aussi belle, aussi chaste, aussi douce que la +premiere. Et si elle eut ete perfide, si elle eut manque a ses devoirs en +tramant quelque complot contre toi, je t'aurais aide a la faire mourir. +Cependant tu me craignais, et tu entourais tes nouvelles amours d'un +mystere outrageant pour moi. Je t'observais, et je ne te disais +rien. + +"Ton ennemi est revenu. Je l'avais vu une seule fois; je ne pouvais ni +l'aimer ni le hair. J'aurais ete portee a l'estimer, parce qu'il etait +brave et malheureux. Mais il etait force de te chasser de chez sa soeur, +il etait force de t'accuser et de te perdre; j'etais forcee de te delivrer +de lui. Tu m'as dit de chercher un bravo pour l'assassiner; je ne me suis +fiee qu'a moi-meme, et j'ai voulu l'assassiner. J'ai frappe le serviteur +pour le maitre; mais je l'ai frappe comme tu n'aurais pas su le frapper +toi-meme, tant tu es dechu et affaibli, tant tu crains maintenant pour ta +vie. Au lieu de me savoir gre de ce nouveau crime, commis pour toi, tu +m'as outragee en paroles, tu as leve la main pour me frapper. Un instant +de plus, et je te tuais. Mon poignard etait encore chaud. Mais, la +premiere colere apaisee, je me suis dit que tu etais un homme faible, use, +egare par la peur de mourir; je t'ai pris en pitie, et, sachant qu'il me +fallait mourir moi-meme, n'ayant aucun espoir, aucun desir de vivre, j'ai +refuse de t'accuser. J'ai subi la torture. Orio! cette torture qui te +faisait tant peur pour moi, parce que tu croyais qu'elle m'arracherait la +verite. Elle ne m'a pas arrache un mot; et, pour recompense, tu as voulu +m'empoisonner hier. Voila pourquoi je parle aujourd'hui. J'ai tout +dit." + +En achevant ces mots, Naam se leva, jeta sur Orio un seul regard, un +regard d'airain; puis, se tournant vers les juges: + +"Maintenant, vous autres, dit-elle, faites-moi mourir vite. C'est tout ce +que je vous demande." + +Le silence glacial, qui semblait au nombre des institutions du terrible +tribunal, ne fut interrompu que par le bruit des dents de Soranzo qui +claquaient dans sa bouche. Morosini fit un grand effort pour sortir de +l'abattement ou l'avait plonge ce recit, et, s'adressant au docteur: + +"Cette jeune fille, lui dit-il, a-t-elle quelque preuve a fournir de +l'assassinat de ma niece? + +--Votre seigneurie connait-elle cet objet? dit le docteur en lui +presentant un petit coffret de bronze artistement cisele, portant le nom +et la devise des Morosini. + +--C'est moi qui l'ai donne a ma niece, dit l'amiral. La serrure est +brisee. + +--C'est moi qui l'ai brisee, dit Naam, ainsi que le cachet de la lettre +qu'il contient. + +--C'etait donc vous qui etiez chargee de le remettre au lieutenant +Mezzani? + +--Oui, c'etait elle, repondit le docteur; elle l'a garde, parce que, d'un +cote, elle savait que Mezzani trahissait la republique et n'etait pas dans +les interets de la signora Giovanna, et parce que, de l'autre, Naam se +doutait bien que ce coffret contenait quelque chose qui pouvait perdre +Soranzo. Elle cacha ce gage, pensant que plus tard la signora Giovanna le +lui demanderait. Celle-ci avait toute confiance dans Naam, et sans doute +elle croyait que cette lettre vous parviendrait. Naam vous l'eut remise si +elle n'eut craint de nuire a Soranzo en le faisant. Mais elle a garde le +gage comme un precieux souvenir de cette rivale qui lui etait chere. Elle +l'a toujours porte sur elle, et c'est hier seulement, en se convaincant de +la tentative d'empoisonnement faite sur elle par Orio, qu'elle a brise le +cachet de la lettre, et qu'apres l'avoir lue elle me l'a remise." + +L'amiral voulut lire la lettre. Le juge examinateur la lui demanda en +vertu de ses pouvoirs illimites. Morosini obeit; car il n'etait point de +tete si puissante et si veneree dans l'Etat qui ne fut forcee de se +courber sous la puissance des Dix. Le juge prit connaissance de la lettre, +et la remit ensuite a Morosini qui la lut a son tour; quand il l'eut finie, +il en recommenca la lecture a haute voix, disant qu'il devait cette +satisfaction a l'honneur d'Ezzelin, et ce temoignage d'abandon complet a +Orio. + +La lettre contenait ce qui suit: + +"Mon oncle, ou plutot mon pere bien-aime, je crains que nous ne nous +retrouvions pas en ce monde. Des projets sinistres s'agitent autour de moi, + des intentions haineuses me poursuivent. J'ai fait une grande faute en +venant ici sans votre aveu. J'en serai peut-etre trop severement punie. +Quoi qu'il arrive, et quelque bruit qu'on vienne a faire courir sur moi, +je n'ai pas le plus leger tort a me reprocher envers qui que ce soit, et +cette pensee me donne l'assurance de braver toutes les menaces et +d'accepter la mort suspendue sur ma tete. Dans quelques heures peut-etre +je ne serai plus. Ne me pleurez pas. J'ai deja trop vecu; et si +j'echappais a cette perilleuse situation, ce serait pour aller m'ensevelir +dans un cloitre loin d'un epoux qui est l'opprobre de la societe, l'ennemi +de son pays, l'Uscoque en un mot! Dieu vous preserve d'avoir a ajouter, +quand vous lirez cette lettre, l'assassin de votre fille infortunee" + +GIOVANNA MOROSINI, + +qui jusqu'a sa derniere heure vous cherira et vous benira comme un pere." + +Ayant acheve cette lecture, Morosini quitta sa place, et porta la lettre +sur le bureau des juges; puis il les salua profondement, et se mit en +devoir de se retirer. + +"Votre seigneurie se constituera-t-elle le defenseur de son neveu Orio +Soranzo? dit le juge. + +--Non, messer, repondit gravement Morosini. + +--Votre seigneurie n'a-t-elle rien a ajouter aux revelations qui ont ete +faites ici, soit pour charger, soit pour alleger le sort des accuses? + +--Rien, messer, repondit encore Morosini. Seulement, s'il m'est permis +d'emettre un voeu personnel, j'implore l'indulgence des juges pour cette +jeune fille que l'ignorance de la vraie religion et les moeurs barbares de +sa race ont pousse a des crimes que son coeur genereux desavoue." + +Le juge ne repondit point. Il salua le general, qui se tourna vers le +comte Ezzelin et lui serra fortement la main. Il en fit autant pour le +docteur et sortit precipitamment sans jeter les yeux sur son neveu. Au +moment ou la porte s'ouvrait pour le laisser sortir, le chien favori +d'Ezzelin qui s'impatientait de ne pas voir son maitre, s'elanca dans la +salle, malgre les archers qui s'efforcaient de le chasser. C'etait un +grand levrier blanc, qui ne marchait que sur trois pattes. Il courut +d'abord vers son maitre; mais, rencontrant Naam sur son chemin, il partit +la reconnaitre, et s'arreta un instant pour la caresser. Puis, apercevant +Orio, il s'elanca vers lui avec fureur, et il fallut qu'Ezzelin le +rappelat avec autorite pour l'empecher de lui sauter a la gorge. + +"Et toi aussi, tu m'abandonnes, Sirius! dit Orio. + +--Et lui aussi te condamne!" dit Naam. + +Le juge fit un signe, Orio fut emmene par les sbires, la porte interieure +du palais ducal se referma sur lui. Il ne la repassa jamais, on n'entendit +jamais parler de lui. + +On vit un moine sortir le lendemain matin des prisons. On presuma qu'une +execution avait eu lieu dans la nuit. + +Naam fut condamnee a mort seance tenante. Elle ecouta son arret et +retourna au cachot avec une indifference qui confondit tous les +assistants. Le docteur et le comte se retirerent consternes de son sort; +car, malgre le meurtre de Danieli, ils ne pouvaient s'empecher d'admirer +son courage et de s'interesser a elle. + +Naam ne reparut pas plus qu'Orio dans Venise. + +Cependant on assure que son arret ne recut pas d'execution. Un des juges +examinateurs, frappe de sa beaute, de sa sauvage grandeur d'ame et de son +indomptable fierte, avait concu pour elle une passion violente, presque +insensee. Il risqua, dit-on, son rang, sa reputation et sa vie, pour la +sauver. S'il faut en croire de sourdes rumeurs, il descendit la nuit dans +son cachot et lui offrit de lui conserver la vie a condition qu'elle +serait sa maitresse, et qu'elle consentirait a vivre eternellement cachee +dans une maison de campagne aux environs de Venise. + +Naam refusa d'abord. + +Cet incurable desespoir, ce profond mepris de la vie exalterent de plus en +plus la passion du juge. Naam etait bien, en effet, la maitresse ideale +d'un inquisiteur d'Etat! Il la pressa tellement qu'elle lui repondit enfin: + +"Une seule chose me reconcilierait avec la vie: ce serait l'espoir de +revoir le pays ou je suis nee. Si tu veux t'engager avec moi a m'y +renvoyer dans un an, je consens a etre ton esclave jusque-la. Puisqu'il +faut que je subisse l'esclavage ou la mort, je choisis l'esclavage a +condition que je conquerrai ainsi ma liberte." + +Le traite fut accepte. Le bourreau charge de conduire Naam dans une +gondole fermee au canal des _Mairane_, la ou se faisaient les noyades, +s'appretait a lui passer le sac fatal, lorsque six hommes masques et armes +jusqu'aux dents, conduisant une barque legere, se jeterent sur lui et lui +enleverent sa victime. + +On fit de grands commentaires sur cet evenement, on alla jusqu'a croire +qu'Orio s'etait echappe et qu'il avait fui avec sa complice en pays +etranger. D'autres penserent que Morosini, touche de l'attachement de Naam +pour sa niece, l'avait soustraite a la rigueur des lois. La verite ne fut +jamais bien connue. + +Seulement on pretend que, l'annee suivante, il se passa des choses +etranges a la maison de campagne du juge. Une sorte de fantome la hantait +et remplissait d'effroi tous les environs. Le juge semblait avoir de rudes +demeles avec le lutin, et on l'entendait parler d'une voix suppliante, +tandis que l'autre criait d'un ton de menace: + +"Si tu ne veux pas tenir ta parole, je te conseille de me tuer; car je +vais aller me livrer aux juges. J'ai rempli mes engagements, c'est a toi +de remplir les tiens." + +Les bonnes femmes du pays en conclurent que le terrible juge avait fait un +pacte avec le diable. L'inquisition s'en serait melee, si tout a coup le +bruit n'eut cesse et si la maison du juge ne fut redevenue +tranquille. + +Environ cinq ans apres ces evenements, un groupe d'honnetes bourgeois +prenait le cafe sous une tente dressee sur la rive des Esclavons. Une +famille patricienne qui venait de faire quelques tours de promenade le +long du quai, se rembarqua un peu au-dessous du cafe, et la gondole +s'eloigna lentement. + +"Pauvre signora Ezzelin! dit un des bourgeois en la suivant des yeux; elle +est encore bien pale, mais elle a l'air parfaitement raisonnable. + +--Oh! elle est tres-bien guerie! reprit un autre bourgeois. Ce brave +docteur Barbolamo, qui l'accompagne partout, est un si habile medecin et +un ami si devoue! + +--Elle etait donc vraiment folle? dit un troisieme. + +--Une folie douce et triste, reprit le premier. La perte et le retour +inattendu de son frere le comte Ezzelin lui avaient fait une si grande +impression que pendant longtemps elle n'a pas voulu croire qu'il fut +vivant: elle le prenait pour un spectre, et s'enfuyait quand elle le +voyait. Absent, elle le pleurait sans cesse; present, elle avait peur de +lui. + +--Certes! ce n'est pas la la vraie cause de son mal, dit le second +bourgeois. Est-ce que vous ne savez pas qu'elle allait epouser Orio +Soranzo au moment ou il a disparu par la?" + +En parlant ainsi, le citoyen de Venise indiquait d'un geste significatif +le canal des prisons qui coulait a deux pas de la tente. + +"A telles enseignes, reprit un autre interlocuteur, que, dans sa folie, +elle se faisait habiller de blanc, et pour bouquet de noces mettait a son +corsage une branche de laurier dessechee. + +--Qu'est-ce que cela signifiait? dit le premier. + +--Ce que cela signifiait? je m'en vais vous le dire. La premiere femme +d'Orio Soranzo avait ete amoureuse du comte Ezzelin; elle lui avait donne +une branche de laurier en lui disant: Quand la femme que Soranzo aimera +portera ce bouquet, Soranzo mourra. La prediction s'est verifiee. Ezzelin +a donne le bouquet a sa soeur et Soranzo s'est evapore comme tant +d'autres. + +--Et que le doge n'ait rien dit et ne se soit pas inquiete de son neveu! +voila ce que je ne concois pas! + +--Le doge? le doge n'etait dans ce temps-la que l'amiral Morosini; et +d'ailleurs qu'est-ce qu'un doge devant le conseil des Dix? + +--Par le corps de saint Marc! s'ecria un brave negociant qui n'avait +encore rien dit, tout ce que vous dites la me rappelle une rencontre +singuliere que j'ai faite l'an passe pendant mon voyage dans l'Yemen. +Ayant fait ma provision de cafe a Moka meme, il m'avait pris fantaisie de +voir la Mecque et Medine. + +"Quand j'arrivai dans cette derniere ville, on faisait les obseques d'un +jeune homme qu'on regardait dans le pays comme un saint, et dont on +racontait les choses les plus merveilleuses. On ne savait ni son nom ni +son origine. Il se disait Arabe et semblait l'etre; mais sans doute il +avait passe de longues annees loin de sa patrie; car il n'avait ni ami ni +famille dont il put ou dont il voulut se faire reconnaitre. Il paraissait +adolescent, quoique son courage et son experience annoncassent un age plus +viril. + +"Il vivait absolument seul, errant sans cesse de montagne en montagne, et +ne paraissant dans les villes que pour accomplir des oeuvres pieuses ou de +saints pelerinages. Il parlait peu, mais avec sagesse; il ne semblait +prendre aucun interet aux choses de la terre et ne pouvait plus gouter +d'autres joies ni ressentir d'autres douleurs que celles d'autrui. Il +etait expert a soigner les malades, et, quoiqu'il fut avare de conseils, +ceux qu'il donnait reussissaient toujours a ceux qui les suivaient, comme +si la voix de Dieu eut parle par sa bouche. On venait de le trouver mort, +prosterne devant le tombeau du prophete. Son cadavre etait etendu au seuil +de la mosquee; les pretres et tous les devots de l'endroit recitaient des +prieres et brulaient de l'encens autour de lui. Je jetai les yeux, en +passant, sur ce catafalque. Quelle fut ma surprise lorsque je reconnus... +devinez qui? + +--Orio Soranzo? s'ecrierent tous les assistants. + +--Allons donc! je vous parle d'un adolescent! C'etait ni plus ni moins que +ce beau page qu'on appelait Naama; vous savez? celui qui suivait toujours +et partout messer Orio Soranzo, sous un costume si riche et si bizarre! + +--Voyez un peu! dit le premier bourgeois, il y avait beaucoup de mauvaises +langues qui disaient que c'etait une femme!" + +FIN DE L'USCOQUE. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Uscoque, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'USCOQUE *** + +***** This file should be named 13592.txt or 13592.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/5/9/13592/ + +Produced by Carlo Traverso, Christian Breville and PG Distributed +Proofreaders Europe. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/13592.zip b/old/13592.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4e423e3 --- /dev/null +++ b/old/13592.zip |
