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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13592 ***
+
+L'USCOQUE.
+
+«Je crois, Lélio, dit Beppa, que nous avons endormi le digne Asseim Zuzuf.
+
+--Toutes nos histoires l'ennuient, dit l'abbé. C'est un homme trop grave
+pour s'intéresser à des sujets aussi frivoles.
+
+--Pardonnez-moi, répondit le sage Zuzuf. Dans mon pays, on aime les contes
+avec passion; dans nos cafés, nous avons nos conteurs comme ici vous avez
+vos improvisateurs. Leurs récits sont tour à tour en prose et en vers.
+J'ai vu le poëte anglais les écouter des soirées entières.
+
+--Quel poëte anglais? demandai-je.
+
+--Celui qui a fait la guerre avec les Grecs, et qui a fait passer dans les
+langues d'Europe l'histoire de Phrosine et plusieurs autres traditions
+orientales, dit Zuzuf.
+
+--Je parie qu'il ne sait pas le nom de lord Byron! s'écria Beppa.
+
+--Je le sais fort bien, répondit Zuzuf. Si j'hésite à le prononcer, c'est
+que je n'ai jamais pu le dire devant lui sans le faire sourire. Il paraît
+que je le prononce très-mal.
+
+--Devant lui! m'écriai-je; vous l'avez donc connu?
+
+--Beaucoup, à Athènes principalement. C'est là que je lui ai raconté
+l'histoire de _l'Uscoque_>, qu'il a écrite en anglais sous le titre du
+_Corsaire_ et de _Lara_.
+
+--Comment, mon cher Zuzuf, dit Lélio, c'est vous qui êtes l'auteur des
+poëmes de lord Byron?
+
+--Non, répondit le Corcyriote sans se dérider le moins du monde à cette
+plaisanterie, car il a tout à fait changé cette histoire, dont au reste je
+ne suis pas l'auteur, puisque c'est une histoire véritable.
+
+--Eh bien! vous allez la raconter, dit Beppa.
+
+--Mais vous devez la savoir, répondit-il, car c'est plutôt une histoire
+vénitienne qu'un conte oriental.
+
+--J'ai ouï dire, reprit Beppa, qu'il avait pris le sujet de _Lara_ dans
+l'assassinat du comte Ezzelino, qui fut tué de nuit, au traguet de
+San-Miniato, par une espèce de renégat, du temps des guerres de Morée.
+
+--Ce n'est donc pas le même, dit Lélio, que ce célèbre et farouche
+Ezzelin...
+
+--Qui peut savoir, dit l'abbé, quel est cet Ezzelin, et surtout ce Conrad?
+Pourquoi chercher une réalité historique au fond de ces belles fictions de
+la poésie? Ne serait-ce pas les déflorer? Si quelque chose pouvait
+affaiblir mon culte pour lord Byron, ce seraient les notes
+historico-philosophiques dont il a cru devoir appuyer la vraisemblance de
+ses poëmes. Heureusement personne ne lui demande plus compte de ses
+sublimes fantaisies, et nous savons que le personnage le plus historique
+de ses épopées lyriques, c'est lui-même. Grâce à Dieu et à son génie, il
+s'est peint dans ces grandes figures. Et quel autre modèle eût pu poser
+pour un tel peintre?
+
+--Cependant, repris-je, j'aimerais à retrouver, dans quelque coin obscur
+et oublié, les matériaux dont il s'est servi pour bâtir ses grands
+édifices. Plus ils seraient simples et grossiers, plus j'admirerais le
+parti qu'il en a su tirer. De même que j'aimerais à rencontrer les femmes
+qui servirent de modèle aux vierges de Raphaël.
+
+--Si vous êtes curieux de savoir quel est le premier corsaire que Byron
+ait songé à célébrer sous le nom de Conrad et de Lara, je pense, dit
+l'abbé, qu'il nous sera facile de le retrouver; car je sais une histoire
+qui a des rapports frappants avec les aventures de ces deux poëmes. C'est
+probablement la même, cher Asseim, que vous racontâtes au poëte anglais,
+lorsque vous fîtes amitié avec lui à Athènes?
+
+--Ce doit être la même, répondit Zuzuf. Or, si vous la savez, racontez-la
+vous-même; vous vous en tirerez mieux que moi.
+
+--Je ne le pense pas, dit l'abbé. J'en ai oublié la meilleure partie, ou,
+pour mieux dire, je ne l'ai jamais bien sue.
+
+--Nous la raconterons donc à nous deux, dit Zuzuf. Vous m'aiderez pour la
+partie qui s'est passée à Venise, et moi, de mon côté, pour celle qui
+s'est passée en Grèce.»
+
+La proposition fut acceptée, et les deux amis, prenant alternativement la
+parole, se disputant parfois sur des noms propres, sur des dates et sur
+des détails que l'abbé, historien scrupuleux, traitait d'apocryphes,
+tandis que le Levantin, épris du romanesque avant tout, faisait bon marché
+des anachronismes et des fautes de topographie, l'_Histoire de l'Uscoque_
+nous arriva enfin par lambeaux. Je vais essayer de les recoudre, sauf à
+être trahi en beaucoup d'endroits par ma mémoire, et à n'être pas aussi
+authentique que l'abbé Panorio pourrait le désirer s'il relisait ces
+pages. Mais, heureusement pour nous, nos pauvres contes ont paru dignes de
+l'index de Sa Sainteté (ce dont, à coup sûr, personne n'eût jamais été
+s'aviser), et Sa Majesté l'empereur d'Autriche, _qu'on ne s'attendait
+guère_ non plus _à voir en cette affaire_, faisant exécuter à Venise tous
+les index du pape, il n'y a pas de danger que mon conte y arrive et y
+reçoive le plus petit démenti.
+
+«D'abord qu'est-ce qu'un Uscoque? demandai-je au moment où l'honnête Zuzuf
+essuyait sa barbe et ouvrait la bouche pour commencer son récit.
+
+--Ignorant! dit l'abbé. Le mot _uscocco_ vient de _scoco_, lequel, en
+langue dalmate, signifie transfuge. L'origine et les diverses fortunes des
+Uscoques occupent une place importante dans l'histoire de Venise. Je vous
+y renvoie. Il vous suffira de savoir maintenant que les empereurs et les
+princes d'Autriche se servirent souvent de ces brigands pour défendre les
+villes maritimes contre les entreprises des Turcs. Pour se dispenser de
+payer cette terrible garnison, qui ne se fût pas contentée de peu,
+l'Autriche fermait les yeux sur leurs pirateries; et les Uscoques
+faisaient main basse sur tout ce qu'ils rencontraient dans l'Adriatique,
+ruinaient le commerce de la république, et désolaient les provinces
+d'Istrie et de Dalmatie. Ils furent longtemps établis à Segna, au fond du
+golfe de Carnie, et, retranchés là derrière de hautes montagnes et
+d'épaisses forêts, ils bravèrent les efforts réitérés qu'on fit pour les
+détruire. Vers 1615, un traité conclu avec l'Autriche les livra enfin sans
+appui à la vengeance des Vénitiens, et le littoral de l'Italie en fut
+purgé. Les Uscoques cessèrent donc de faire un corps, et, forcés de se
+disperser, ils se répandirent dans toutes les mers, et grossirent le
+nombre des flibustiers qui, de tout temps et en tous lieux, ont fait la
+guerre au commerce des nations. Longtemps encore après l'expulsion de
+cette race féroce et brutale entre toutes celles qui vivent de meurtre et
+de rapine, le nom d'Uscoque demeura en horreur dans notre marine militaire
+et marchande. Et c'est ici l'occasion de vous faire remarquer la distance
+qui existe entre le titre de corsaire donné par lord Byron à son héros, et
+celui d'uscoque que portait le nôtre. C'est à peu près celle qui sépare
+les bandits de drame et d'opéra moderne des voleurs de grands chemins, les
+aventuriers de roman des chevaliers d'industrie; en un mot, la fantaisie
+de la réalité. Ce n'est pas que notre Uscoque ne fût, comme le corsaire
+Conrad, de bonne maison et de bonne compagnie. Mais il a plu au poëte d'en
+faire un grand homme au dénoûment; et il n'en pouvait être autrement,
+puisque, n'en déplaise à notre ami Zuzuf, il avait oublié peu à peu le
+personnage de son conte athénien pour ne plus voir dans Conrad que lord
+Byron lui-même. Quant à nous, qui voulons nous soumettre à la vérité de la
+chronique et rester dans le positif de la vie, nous allons vous montrer un
+pirate beaucoup moins noble.
+
+--Un corsaire en prose, dit Zuzuf.
+
+--Il a beaucoup d'esprit et de gaieté pour un Turc,» me dit Beppa en
+baissant la voix.
+
+L'histoire commença enfin.
+
+ * * * * *
+
+Au commencement où éclata, vers la fin du quinzième siècle, la fameuse
+guerre de Morée, étant doge Marc-Antonio Giustiniani, Pier Orio Soranzo,
+dernier descendant de la race ducale de ce nom, achevait de manger à
+Venise une immense fortune. C'était un homme encore jeune, d'une grande
+beauté, d'une rare vigueur, de passions fougueuses, d'un orgueil effréné,
+d'une énergie indomptable. Il était célèbre dans toute la république par
+ses duels, ses prodigalités et ses débauches. On eût dit qu'il cherchait à
+plaisir tous les moyens d'user sa vie, sans en venir à bout. Son corps
+semblait être à l'épreuve du fer, et sa santé à celle de tous les excès.
+Pour ses richesses, ce fut différent; elles ne tardèrent pas à succomber
+aux larges saignées qu'il y faisait tous les jours. Ses amis, voyant sa
+ruine approcher, voulurent lui faire des remontrances et l'engager à
+s'arrêter sur la pente fatale qui l'entraînait; mais il ne voulut faire
+attention à rien, et aux plus sages discours il ne répondait que par des
+plaisanteries ou des rebuffades, appelant l'un pédant, traitant l'autre de
+Jérémie bâtard, priant ceux qui ne trouveraient pas son vin bon d'aller
+boire ailleurs, et promettant des coups d'épée à ceux qui reviendraient
+lui parler d'affaires. Ce fut ainsi qu'il fit jusqu'au bout. Lorsque enfin,
+toutes ses ressources épuisées, il se vit dans l'impossibilité absolue de
+continuer son train de vie, il se mit pour la première fois à réfléchir
+sérieusement à sa position. Après s'être bien consulté, il ne vit pour lui
+que trois partis à prendre: le premier était de se casser la tête et de
+laisser ses créanciers se débrouiller comme ils pourraient au milieu des
+débris épars de sa fortune; le second, de se faire moine; le troisième, de
+mettre ordre à ses affaires, et d'aller ensuite guerroyer contre les
+Turcs. Ce fut ce dernier parti qu'il prit, se disant qu'il valait mieux
+casser la tête aux autres qu'à soi-même, et que d'ailleurs il était
+toujours temps d'en venir là. Il vendit donc tous ses biens, paya ses
+dettes, et, avec ses derniers deniers, qui ne l'auraient pas fait vivre
+deux mois, il équipa et arma une galère, et partit à la rencontre des
+infidèles. Il leur fit payer cher les folies de sa jeunesse. Tous ceux qui
+se trouvèrent sur sa route furent attaqués, pillés, massacrés. En peu de
+temps sa petite galère devint la terreur de l'Archipel. A la fin de la
+campagne, il revint à Venise avec une brillante réputation de capitaine.
+Le doge, voulant lui témoigner la satisfaction de la république pour tous
+les services qu'il avait rendus, lui confia, pour l'année suivante, un
+poste important dans la flotte commandée par le célèbre Francesco
+Morosini. Celui-ci, qui l'avait vu en maintes occasions accomplir les plus
+étranges prouesses, enchanté de ses talents et de son audace, l'avait pris
+en grande amitié. Orio sentit d'abord tout le parti qu'il pouvait tirer de
+cette liaison pour son avancement personnel. Il ne négligea donc aucun
+moyen de la resserrer davantage, et, grâce à son esprit, il réussit à
+devenir d'abord le favori du général, et bientôt après son parent.
+
+Morosini avait une nièce âgée d'environ dix-huit ans, belle et bonne comme
+un ange, sur laquelle il avait porté toutes ses affections, et qu'il
+traitait comme sa fille. Après la gloire de la république, rien au monde
+ne lui était plus cher que le bonheur de cette enfant adorée. Aussi lui
+laissait-il en tout et toujours faire sa volonté. Et lorsque, traitant son
+extrême complaisance de faiblesse dangereuse, on lui reprochait de gâter
+sa nièce, il répondait qu'il avait été mis sur la terre pour batailler
+contre les Turcs, et non contre sa bien-aimée Giovanna; que les vieillards
+avaient bien assez de leur âge à se faire pardonner, sans y ajouter
+l'ennui des longs sermons et des tristes remontrances; que d'ailleurs les
+diamants ne se gâtaient jamais, quoi qu'on fît, et que Giovanna était le
+plus précieux diamant de toute la terre. Il laissa donc à la jeune fille,
+dans le choix d'un mari comme dans toutes les autres choses, la plus
+complète liberté, ses grandes richesses lui permettant de ne pas regarder
+à la fortune de l'homme qu'elle voudrait épouser.
+
+Parmi les nombreux prétendants qui s'étaient présentés, Giovanna avait
+distingué le jeune comte Ezzelino, de la famille des princes de Padoue,
+dont le noble caractère et la bonne renommée soutenaient dignement
+l'illustre nom. Toute jeune et tout inexpérimentée qu'elle fût, elle avait
+bien vite reconnu qu'il n'était pas poussé vers elle, comme tous les
+autres, par des raisons d'orgueil ou d'intérêt, mais bien par une tendre
+sympathie et un amour sincère. Aussi l'en avait-elle déjà récompensé par
+le don de son estime et de son amitié. Elle donnait même déjà le nom
+d'amour à ce qu'elle éprouvait pour lui, et le comte Ezzelino se flattait
+d'avoir allumé une passion semblable à celle qu'il nourrissait. Déjà
+Morosini avait donné son consentement à ce noble hyménée; déjà les
+joailliers et les fabricants d'étoffes préparaient leurs plus précieuses
+et leurs plus rares marchandises pour la toilette de la mariée; déjà tout
+le quartier aristocratique _del Castello_ s'apprêtait à passer plusieurs
+semaines dans les fêtes. De toutes parts on ornait les gondoles, on
+renouvelait les toilettes, et c'était à qui se chercherait un degré de
+parenté avec l'heureux fiancé qui allait posséder la plus belle femme et
+ouvrir la maison la plus brillante de Venise. Le jour était fixé, les
+invitations étaient faites; il n'était bruit que de l'illustre mariage.
+Tout d'un coup une nouvelle étrange circula. Le comte Ezzelin avait
+suspendu tous les préparatifs; il avait quitté Venise. Les uns le disaient
+assassiné; d'autres prétendaient que, sur un ordre du conseil des dix, il
+venait d'être envoyé en exil. Pourquoi donnait-on à son absence des motifs
+sinistres? Le bruit et l'agitation régnaient toujours au palais Morosini;
+on continuait les apprêts de la noce, et aucune invitation n'était
+retirée. La belle Giovanna était partie pour la campagne avec son oncle;
+mais au jour fixé pour la célébration de son mariage, elle devait revenir.
+Le général écrivait ainsi à ses amis, et les engageait à se réjouir du
+bonheur de sa famille.
+
+D'un autre côté, des gens dignes de foi avaient récemment rencontré le
+comte Ezzelin aux environs de Padoue, se livrant au plaisir de la chasse
+avec une ardeur singulière, et ne paraissant nullement pressé de retourner
+à Venise. Une dernière version donnait à croire qu'il s'était retiré dans
+sa villa, et qu'enfermé seul et désolé il passait les nuits dans les
+larmes.
+
+Que se passait-il donc? Le peuple vénitien est le plus curieux qui soit au
+monde. Il y avait là un beau thème pour les ingénieux commentaires des
+dames et les railleuses observations des jeunes gens. Il paraissait
+certain que Morosini mariait toujours sa nièce; mais ce dont on ne pouvait
+plus douter, c'est qu'il ne la mariait point avec Ezzelin. Pour quelle
+cause mystérieuse cet hymen était-il rompu à la veille d'être contracté?
+Et quel autre fiancé s'était donc trouvé là, comme par enchantement, pour
+remplacer tout à coup le seul parti qui eût semblé jusque-là convenable?
+On se perdait en conjectures.
+
+Un beau soir, on vit une gondole fort simple glisser sur le canal de
+Fusine; mais, à la rapidité de sa marche et au bon air des gondoliers, on
+eut bientôt reconnu que ce devait être quelque personnage de haut rang
+revenant incognito de la campagne. Quelques désoeuvrés qui se promenaient
+sur une barque dans les mêmes eaux suivirent cette gondole de près et
+virent le noble Morosini assis à côté de sa nièce. Orio Soranzo était à
+demi couché aux pieds de Giovanna, et dans la douce préoccupation avec
+laquelle Giovanna caressait le beau lévrier blanc d'Orio, il y avait tout
+un monde de délices, d'espérance et d'amour.
+
+«En vérité! s'écrièrent toutes les dames qui prenaient le frais sur la
+terrasse du palais Mocenigo, lorsque la nouvelle arriva au bout d'une
+heure dans le beau monde: Orio Soranzo! ce mauvais sujet!» Puis il se fit
+un grand silence, et personne ne se demanda comment la chose avait pu
+arriver. Celles qui affectaient le plus de mépriser Orio Soranzo et de
+plaindre Giovanna Morosini, savaient trop bien qu'Orio était un homme
+irrésistible.
+
+Un soir, Ezzelin, après avoir passé le jour à poursuivre le sanglier au
+fond des bois, rentrait triste et fatigué. La chasse avait été magnifique,
+et les piqueurs du comte s'étonnaient qu'une si belle partie n'eût pas
+éclairci le front de leur maître. Son air morne et son regard sombre
+contrastaient avec les fanfares et les aboiements des chiens, auxquels
+l'écho répondait joyeusement du haut des tourelles du vieux manoir. Au
+moment où le comte franchissait le pont-levis, un courrier, qui venait
+d'arriver quelques minutes avant lui, vint à sa rencontre, et, tenant
+d'une main la bride de son cheval poudreux et haletant, lui présenta de
+l'autre, en s'inclinant presque à terre, une lettre dont il était porteur.
+Le comte, qui d'abord avait jeté sur lui un regard distrait et froid,
+tressaillit au nom que prononçait l'envoyé. Il saisit la lettre d'une main
+convulsive, et, arrêtant son ardent coursier avec une impatience qui le
+fit cabrer, il resta un instant incertain et farouche, comme s'il eût
+voulu répondre à ce message par l'insulte et le mépris; mais, se calmant
+presque aussitôt, il donna un sequin d'or à l'envoyé et descendit de
+cheval sur le pont même, se croyant à la porte de ses appartements, et
+laissant traîner dans la poussière les rênes de sa noble monture.
+
+Il était enfermé depuis une heure environ dans un cabinet, lorsque son
+écuyer vint lui dire que le courrier, conformément aux ordres de ses
+maîtres, allait repartir pour Venise, et qu'auparavant il désirait prendre
+les ordres du noble comte. Celui-ci parut s'éveiller comme d'un rêve. A un
+signe qu'il fit, l'écuyer lui apporta de quoi écrire, et le lendemain
+matin Giovanna Morosini reçut des mains du courrier la réponse suivante:
+
+«Vous me dites, madame, que des bruits de diverses natures circulent dans
+le public à propos de votre mariage et de mon départ. Selon les uns,
+j'aurais encouru la disgrâce de votre famille par quelque action basse ou
+quelque liaison honteuse; selon les autres, j'aurais eu d'assez graves
+sujets de plainte contre vous pour vous faire l'affront de me retirer à la
+veille de l'hyménée. Quant au premier de ces bruits, vous avez trop de
+bonté, et vous prenez trop de soin, madame. Je suis fort peu sensible, à
+l'heure qu'il est, à l'effet que peut produire mon malheur dans l'opinion
+publique; il est assez grand par lui-même pour que je ne l'aggrave pas par
+des préoccupations d'un ordre inférieur. Quant à la seconde supposition
+dont vous me parlez, je conçois combien votre orgueil en doit souffrir; et
+votre orgueil est fondé, madame, sur de trop légitimes prétentions pour
+que j'entre en révolte contre ce qu'il peut vous dicter en cet instant.
+L'arrêt est cruel; cependant je bornerai toute ma plainte à vous le dire
+aujourd'hui, et demain j'obéirai. Oui, je reparaîtrai à Venise, et,
+prenant votre invitation pour un ordre, j'assisterai à votre mariage. Vous
+voulez que j'étale en public le spectacle de ma douleur, vous voulez que
+tout Venise lise sur mon front l'arrêt de votre dédain. Je le conçois, il
+faut que l'opinion immole un de nous à la gloire de l'autre. Pour que
+votre seigneurie ne soit point accusée de trahison ou de déloyauté, il
+faut que je sois raillé et montré au doigt comme un sot qui s'est laissé
+supplanter du jour au lendemain; j'y consens de grand coeur. Le soin de
+votre honneur m'est plus cher que celui de ma propre dignité. Que ceux qui
+me trouveront trop complaisant s'apprêtent nonobstant à le payer cher!
+Rien ne manquera au triomphe d'Orio Soranzo! pas même le vaincu marchant
+derrière son char, les mains liées et le front chargé de honte! Mais
+qu'Orio Soranzo ne cesse jamais de vous sembler digne de tant de gloire!
+car ce jour-là le vaincu pourrait bien se sentir les mains libres, et lui
+prouver que le soin de votre honneur, madame, est le premier et l'unique
+de votre esclave fidèle,» etc.
+
+Tel était l'esprit de cette lettre dictée par un sentiment sublime, mais
+écrite en beaucoup d'endroits dans un style à la mode du temps, si
+emphatique, et chargé de tant d'antithèses et de concetti, que j'ai été
+forcé de vous la traduire en langue moderne pour la rendre intelligible.
+
+Le lendemain, le comte Ezzelin quitta son manoir au coucher du soleil, et
+descendit la Brenta sur sa gondole. Tout le monde dormait encore au palais
+Memmo lorsqu'il y arriva. La noble dame Antonia Memmo était veuve de
+Lotario Ezzelino, oncle du jeune comte; c'était chez elle qu'il résidait à
+Venise, lui ayant confié l'éducation de sa soeur Argiria, enfant de quinze
+ans, d'une beauté merveilleuse et d'un aussi noble coeur que lui-même.
+Ezzelin aimait sa soeur comme Morosini aimait sa nièce; c'était la seule
+proche parente qui lui restât, et c'était aussi l'unique objet de ses
+affections avant qu'il eût connu Giovanna Morosini. Abandonné par celle-ci,
+il revenait vers sa jeune soeur avec plus de tendresse. Seule dans tout
+ce palais, elle était déjà levée lorsqu'il arriva; elle courut à sa
+rencontre, et lui fit le plus affectueux accueil; mais Ezzelin crut voir
+un peu de trouble et une sorte de crainte dans la sympathie qu'elle lui
+témoignait. Il la questionna sans pouvoir lui arracher son innocent secret;
+mais il comprit sa sollicitude, lorsqu'elle le supplia de prendre du
+sommeil, au lieu de sortir comme il en témoignait l'intention. Elle
+semblait vouloir lui cacher un malheur imminent, et, lorsqu'elle
+tressaillit en entendant la grosse cloche de la tour Saint-Marc sonner le
+premier coup de la messe, Ezzelin fut certain de ce qu'il avait pressenti.
+«Ma douce Argiria, lui dit-il, tu crois que j'ignore ce qui se passe; tu
+t'effrayes de ma présence à Venise le jour du mariage de Giovanna
+Morosini. Sois sans crainte; je suis calme, tu le vois, et je viens exprès
+pour assister à ce mariage, selon l'invitation que j'en ai reçue.--A-t-on
+bien osé vous inviter? s'écria la jeune fille en joignant les mains.
+A-t-on bien poussé l'insulte et l'impudeur jusqu'à vous faire part de ce
+mariage? Oh! j'étais l'amie de Giovanna! Dieu m'est témoin que tant
+qu'elle vous a aimé je l'ai aimée comme ma soeur; mais aujourd'hui je la
+méprise et je la déteste. Moi aussi, je suis invitée à son mariage, mais
+je n'irai point. Je lui arracherais son bouquet de la tête et je lui
+déchirerais son voile si je la voyais revêtue de ces ornements pour donner
+la main à votre rival. Oh! Dieu! préférer à mon frère un Orio Soranzo, un
+débauché, un joueur, un homme qui méprise toutes les femmes et qui a fait
+mourir sa mère de chagrin! Eh quoi! mon frère, vous le regarderez en face?
+Oh! n'allez pas là! Vous ne pouvez y aller sans avoir quelques desseins
+terribles. N'y allez pas! méprisez ce couple indigne de votre colère.
+Abandonnez Giovanna à son triste bonheur. C'est là qu'elle trouvera son
+châtiment.--Mon enfant, répondit Ezzelin, je suis profondément ému de
+votre sollicitude, et je suis heureux, puisque votre amitié pour moi est
+si vive. Mais ne craignez rien de ma colère ni de ma douleur, et sachez
+que vous ne comprenez rien à ce qui m'arrive. Sachez, mon enfant chérie,
+que Giovanna Morosini n'a eu aucun tort envers moi. Elle m'a aimé, elle me
+l'a avoué naïvement; elle m'a accordé sa main. Puis un autre est venu; un
+homme plus habile, plus audacieux, plus entreprenant, un homme qui avait
+besoin de sa fortune, et qui, pour la fasciner, a été grand orateur et
+grand comédien. Il l'a emporté; elle l'a préféré; elle me l'a dit, et je
+me suis retiré; mais elle me l'a dit avec franchise, avec douceur, avec
+bonté même. Ne haïssez donc point Giovanna, et restez son amie comme je
+reste son serviteur. Allez éveiller votre tante; priez-la de vous mettre
+vos plus beaux habits, et de venir avec vous et avec moi à la noce de
+Giovanna Morosini.»
+
+Grande fut la surprise de la tante lorsque la jeune fille consternée vint
+lui déclarer les intentions du comte. Mais elle l'aimait tendrement; elle
+croyait en lui et vainquit sa répugnance. Ces deux femmes, richement
+parées, la vieille avec tout le luxe majestueux et lourd de l'antique
+noblesse, la jeune avec tout le goût et toute la grâce de son âge,
+accompagnèrent Ezzelin à l'église Saint-Marc.
+
+Leurs préparatifs avaient duré assez long temps pour que la messe et la
+cérémonie du mariage fussent déjà terminées lorsque Ezzelin parut avec
+elles sur le seuil de la basilique. Il se trouva donc face à face en
+entrant avec Giovanna Morosini et Orio Soranzo, qui sortaient en grande
+pompe se tenant par la main. Giovanna était véritablement une perle de
+beauté, une _perle d'Orient_, comme on disait en ce temps-là, et les roses
+blanches de sa couronne étaient moins pures et moins fraîches que le front
+qu'elles ceignaient de leur diadème virginal. Le plus beau de tous les
+pages portait les longs plis de sa robe de drap d'argent, et son corsage
+était serré dans un réseau de diamants. Mais ni sa beauté ni sa parure
+n'éblouirent la jeune Argiria. Non moins belle et non moins parée, elle
+serra fortement le bras de son frère et marcha d'un pas assuré à la
+rencontre de Giovanna. Son attitude fière, son regard plein de reproche et
+son sourire un peu amer troublèrent Giovanna Soranzo. Elle devint pâle
+comme la mort en voyant le frère et la soeur, l'un muet et calme comme un
+désespoir sans ressource, l'autre qui semblait être l'expression vivante
+de l'indignation concentrée d'Ezzelin. Orio sentit défaillir sa jeune
+épouse, et ne sembla pas voir Ezzelin; mais son attention se porta tout
+entière sur la jeune Argiria, et il fixa sur elle un regard étrange, mêlé
+d'ardeur, d'admiration et d'insolence. Argiria fut aussi troublée de ce
+regard que Giovanna l'avait été du sien. Elle s'appuya tremblante sur le
+bras d'Ezzelin, et prit ce qu'elle éprouvait pour de la haine et de la
+colère.
+
+Morosini, s'avançant alors à la rencontre d'Ezzelin, le serra dans ses
+bras, et les témoignages d'affection qu'il lui donna semblèrent une
+protestation contre la préférence que Giovanna avait donnée à Soranzo. Le
+cortége s'arrêta, et les curieux se pressèrent pour voir cette scène dans
+laquelle ils espéraient trouver l'explication du dénoûment inattendu des
+amours d'Ezzelin et de Giovanna. Mais les amateurs de scandale se
+retirèrent mal contents. Où l'on s'attendait à un échange de provocations
+et à des dagues hors du fourreau, on ne vit qu'embrassades et
+protestations. Morosini baisa la main de la signora Memmo et le front
+d'Argiria, qu'il avait coutume de traiter comme sa fille; puis il l'attira
+doucement, et cette aimable fille, ne pouvant résister à la prière tacite
+du vénérable général, s'approcha tout à fait de Giovanna. Celle-ci
+s'élança vers son ancienne amie et l'embrassa avec une irrésistible
+effusion. En même temps elle tendit la main à Ezzelin, qui la baisa d'un
+air respectueux et calme en lui disant tout bas: «Madame; êtes-vous
+contente de moi?--Vous êtes à jamais mon ami et mon frère,» lui dit
+Giovanna. Elle entraîna Argiria avec elle, et Morosini, offrant sa main à
+la signora Memmo, entraîna aussi Ezzelin en s'appuyant sur son bras. C'est
+ainsi que le cortége se remit en marche, et gagna les gondoles au son des
+fanfares et aux acclamations du peuple qui jetait des fleurs sur le
+passage de la mariée en échange des grandes largesses distribuées par elle
+à la porte de la basilique. Il n'y eut donc pas lieu cette fois à gloser
+sur les infortunes d'un amant rebuté, non plus que sur le triomphe d'un
+amant préféré. On remarqua seulement que les deux rivaux étaient fort
+pâles, et que, placés à deux pas l'un de l'autre, s'effleurant à chaque
+instant et entre-croisant leurs paroles avec les mêmes interlocuteurs, ils
+mettaient une admirable persévérance à ne pas voir le visage et à ne pas
+entendre la voix l'un de l'autre.
+
+Lorsqu'on fut rendu au palais Morosini, le premier soin du général fut
+d'emmener à part le comte et sa famille, et de leur exprimer
+chaleureusement sa reconnaissance pour leur magnanime témoignage de
+réconciliation. «Nous avons dû agir ainsi, répondit Ezzelin avec une
+dignité respectueuse, et il n'a pas tenu à moi que, dès les premiers jours
+de notre rupture, ma noble tante ne fît les premiers pas vers la signora
+Giovanna. Au reste, j'ai été lâche peut-être en me retirant à la campagne
+comme je l'ai fait. Ma douleur me faisait un besoin impérieux de la
+solitude. Voilà mon excuse. Aujourd'hui je suis soumis à l'arrêt du destin,
+et je ne pense pas que, si mon visage trahit quelque regret mal étouffé,
+personne ici ait l'audace d'en triompher trop ouvertement.
+
+--Si mon neveu avait ce malheur, répondit Morosini, il se rendrait à
+jamais indigne de mon estime. Mais il n'en sera pas ainsi. Orio Soranzo
+n'est pas, il est vrai, l'époux que j'aurais choisi pour ma Giovanna. Les
+prodigalités et les désordres de sa première jeunesse m'ont fait hésiter à
+donner un consentement que ma nièce a su enfin m'arracher. Mais je dois
+rendre à la vérité cet hommage, qu'en tout ce qui touche à l'honneur, à
+l'exquise loyauté, je n'ai rien vu en lui qui ne justifie la haute opinion
+qu'il a su donner de son caractère à Giovanna.
+
+--Je le crois, mon général, répondit Ezzelin. Malgré le blâme que tout
+Venise déverse sur la folle conduite de messer Orio Soranzo, malgré
+l'espèce d'aversion qu'il inspire généralement, comme je ne sache pas que
+jamais aucune action basse ou méchante ait mérité cette antipathie, j'ai
+dû me taire lorsque j'ai vu qu'il l'emportait sur moi dans le coeur de
+votre nièce. Chercher à me réhabiliter dans l'esprit de Giovanna aux
+dépens d'un autre, ne convenait point à ma manière de sentir. Quoi qu'il
+m'en eût coûté cependant, je l'eusse fait, si j'eusse cru messer Soranzo
+tout à fait indigne de votre alliance; j'eusse dû cet acte de franchise à
+l'amitié et au respect que je vous porte; mais les beaux faits d'armes de
+messer Orio, à la dernière campagne, prouvent que, s'il a été capable de
+ruiner sa fortune, il est capable aussi de la relever glorieusement. Ne me
+demandez pas pour lui ma sympathie, et ne me commandez pas de lui tendre
+la main; je serais forcé de vous désobéir. Mais ne craignez pas que je le
+décrie ni que je le provoque; j'estime sa vaillance, et il est votre neveu.
+
+--Il suffit, dit le général en embrassant de nouveau le noble Ezzelin;
+vous êtes le plus digne gentilhomme de l'Italie, et mon coeur saignera
+éternellement de ne pouvoir vous appeler mon fils. Que n'en ai-je un! et
+qu'il fût doué de vos grandes qualités! je vous demanderais pour lui la
+main de cette belle et noble enfant, que j'aime presque autant que ma
+Giovanna.» En parlant ainsi, Francesco Morosini prit le bras d'Argiria, et
+la ramena dans la grande salle, où l'illustre et nombreuse compagnie
+commençait les jeux et les divertissements d'usage.
+
+Ezzelin y resta quelques instants; mais, malgré tout l'effort de sa vertu,
+il était dévoré de douleur et de jalousie; ses lèvres serrées, son regard
+fixe et terne, la roideur convulsive de sa démarche, sa gaieté forcée,
+tout en lui trahissait la souffrance profonde dont il était rongé. N'y
+pouvant plus tenir, et voyant sa soeur oublier ses ressentiments et cesser
+de le suivre d'un oeil inquiet pour s'abandonner aux affectueuses
+prévenances de Giovanna, il sortit par la première porte qui se trouva
+devant lui, et descendit un escalier tournant assez étroit, qui conduisait
+à une galerie inférieure. Il allait sans but, ne sentant qu'un besoin
+instinctif de fuir le bruit et d'être seul. Tout à coup il vit venir à lui
+un cavalier qui montait légèrement l'escalier et qui ne le voyait pas
+encore. Au moment où ce cavalier releva la tête, Ezzelin reconnut Orio, et
+toute sa haine se réveilla comme par une explosion électrique; la couleur
+revint à ses joues flétries, ses lèvres frémirent, ses yeux lancèrent des
+flammes; sa main, obéissant à un mouvement involontaire, tira sa dague
+hors du fourreau.
+
+Orio était brave, brave jusqu'à la témérité; il l'avait prouvé en mainte
+occasion: il prouva par la suite qu'il l'était jusqu'à la folie. Cependant
+en cet instant il eut peur; il n'est de véritable et d'infaillible
+bravoure que celle des coeurs véritablement grands et infailliblement
+généreux. Tant qu'un homme aime la vie avec l'âpreté du matérialisme, tant
+qu'il est attaché aux faux biens, il pourra s'exposer à la mort pour
+augmenter ses jouissances ou pour acquérir du renom; car les satisfactions
+de la vanité sont au premier rang dans le bonheur des égoïstes: mais qu'on
+vienne surprendre un tel homme au faîte de sa félicité, et que, sans lui
+offrir un appât de richesse ou de gloire, on l'appelle à la réparation
+d'un tort, on pourra bien le trouver lâche, et tout son respect humain ne
+le cachera pas assez pour qu'on ne s'en aperçoive.
+
+Orio était sans armes, et son adversaire avait sur lui l'avantage de la
+position; il pensa d'ailleurs qu'Ezzelin était là de dessein prémédité,
+que peut-être, derrière lui, dans quelque embrasure, il avait des
+complices. Il hésita un instant, et tout à coup, vaincu par l'horreur de
+la mort, il tourna rapidement sur lui-même, et redescendit l'escalier avec
+l'agilité d'un daim. Ezzelin stupéfait s'arrêta un instant. «Orio lâche!
+s'écriait-il en lui-même; Orio le duelliste, l'arrogant, le batailleur!
+Orio, le héros de la dernière guerre! Orio fuyant ma rencontre!»
+
+Il descendit lentement l'escalier jusqu'à la dernière marche, curieux de
+voir si Orio allait revenir à lui muni de sa dague, et désirant au fond
+qu'il ne le fît pas; car, la raison ayant repris le dessus, il sentait la
+folie et la déloyauté de son premier mouvement. Il se trouva dans la
+galerie inférieure; il y vit Orio au milieu de plusieurs valets, affectant
+de leur donner des ordres, comme s'il eût été averti, par un souvenir
+subit, de quelque oubli, et comme s'il fût revenu sur ses pas pour le
+réparer. Il avait repris si vite tout son empire sur lui-même, il
+paraissait si calme, si dégagé, qu'Ezzelin douta un instant si sa
+préoccupation ne l'avait pas empêché de le voir dans l'escalier: mais cela
+était fort peu probable. Néanmoins il se promena quelques instants au bout
+de la galerie, ayant toujours l'oeil sur lui, et il le vit sortir avec ses
+valets par une issue opposée.
+
+Ne songeant plus à sa vengeance et se reprochant même d'en avoir eu la
+pensée, mais voulant à toute force éclaircir ses soupçons, Ezzelin
+retourna à la fête, et bientôt il vit son rival rentrer avec un groupe de
+conviés. Il avait sa dague à la ceinture, et cette circonstance révéla à
+Ezzelin l'attention qu'Orio avait faite à son geste dans l'escalier. «Eh
+quoi! pensa-t-il, il a cru que j'avais le dessein de l'assassiner? Il n'a
+eu ni assez d'estime pour moi ni assez de calme et de présence d'esprit
+pour me montrer que la partie n'était pas égale; et sa frayeur va été si
+subite, si aveugle, qu'il n'a pas pris le temps d'apercevoir le mouvement
+que j'ai fait pour rentrer ma dague dans le fourreau en voyant qu'il
+n'avait pas la sienne! Cet homme n'a pas le coeur d'un noble, et je serais
+bien étonné si quelque lâcheté secrète ou quelque crime inconnu n'avait
+pas déjà flétri en lui le principe de l'honneur et le sentiment du
+courage.»
+
+Dès ce moment la fête devint encore plus insupportable à Ezzelin. Il
+remarqua d'ailleurs que, tout en causant avec Giovanna, sa soeur avait
+laissé Orio s'approcher d'elle, et qu'elle répondait à ses questions
+oiseuses et frivoles avec une timidité de moins en moins hautaine. Orio
+pensait réellement que son rival avait des projets de vengeance; il
+voulait voir si Argiria était dans la confidence, et, comptant surprendre
+ce secret dans le maintien candide de la jeune fille, il la surveillait de
+près et l'obsédait de ses impertinentes cajoleries, fixant sur elle ce
+regard de faucon qui, disait-on, avait sur toutes les femmes un pouvoir
+magique. Argiria, élevée dans la retraite, enfant plein de noblesse et de
+pureté, ne comprenait rien à l'émotion inconnue que ce regard lui causait.
+Elle se sentait prise d'une sorte de vertige, et lorsque Soranzo reportait
+ensuite ses yeux enflammés d'amour sur Giovanna et lui adressait des
+épithètes passionnées, elle sentait son coeur battre et ses joues brûler,
+comme si ces regards et ces paroles eussent été adressés à elle-même.
+Ezzelin n'aperçut pas son trouble intérieur; mais le bal allait commencer,
+il craignit qu'Orio n'invitât sa soeur à danser, et il ne pouvait souffrir
+qu'elle se familiarisât avec la conversation et les manières d'un homme
+pour qui sa haine se changeait en mépris. Il alla prendre Argiria par la
+main, et, la reconduisant auprès de sa tante, il les supplia l'une et
+l'autre de se retirer. Argiria était venue à regret à la fête; et quand
+son frère l'en arracha, elle sentit quelque chose se briser en elle, comme
+si un vif regret l'eût atteinte au fond de l'âme. Elle se laissa emmener
+sans pouvoir dire un mot, et la bonne tante, qui avait une confiance sans
+bornes dans la sagesse et la dignité d'Ezzelin, le suivit sans lui faire
+une seule question.
+
+La fête des noces fut magnifique, et dura plusieurs jours; mais le comte
+Ezzelin n'y reparut pas: il était reparti le soir même pour Padoue,
+emmenant sa tante et sa soeur avec lui.
+
+C'était certainement beaucoup pour un homme presque ruiné la veille d'être
+devenu l'époux d'une des plus riches héritières de la république et le
+neveu du généralissime; c'était de quoi satisfaire une ambition ordinaire.
+Mais rien ne suffisait à Orio, parce qu'il abusait de tout. Il ne lui
+aurait rien fallu de moins qu'une fortune de roi pour subvenir à ses
+dépenses de fou. C'était un homme à la fois insatiable et cupide, à qui
+tous les moyens étaient bons pour acquérir de l'argent, et tous les
+plaisirs bons pour le dépenser. Il avait surtout la passion du jeu.
+Accoutumé qu'il était à tous les dangers et à toutes les voluptés, ce
+n'était plus que dans le jeu qu'il trouvait des émotions. Il jouait donc
+d'une manière qui, même dans ce pays et ce siècle de joueurs, semblait
+effrayante, exposant souvent, sur un coup de dés, sa fortune tout entière,
+gagnant et perdant vingt fois par nuit le revenu de cinquante familles. Il
+ne tarda pas à faire de larges trouées dans la dot de sa femme, et sentit
+bientôt qu'il fallait ou changer de vie ou réparer ses pertes, s'il ne
+voulait se trouver dans la même position qu'avant son mariage. Le
+printemps était revenu, et l'on s'apprêtait à reprendre les hostilités. Il
+déclara à Morosini qu'il désirait garder l'emploi que la république lui
+avait confié sous ses ordres, et regagna ainsi, par son ardeur militaire,
+les bonnes grâces de l'amiral, qu'il avait commencé à perdre par sa
+mauvaise conduite. Quand le moment fut venu de mettre à la voile, il se
+rendit à son poste avec sa galère, et appareilla avec le reste de la
+flotte au commencement de 1686.
+
+Il prit une part brillante à tous les principaux combats qui signalèrent
+cette mémorable campagne, et se distingua particulièrement au siège de
+Coron et à la bataille que gagnèrent les Vénitiens sur le capitan-pacha
+Mustapha dans les plaines de la Laconie. Quand l'hiver arriva, Morosini,
+après avoir mis en état de défense ses nombreuses conquêtes, mena la
+flotte hiverner à Corfou, où elle était à même de surveiller à la fois
+l'Adriatique et la mer Ionienne. En effet, les Turcs ne firent pendant
+toute la mauvaise saison aucune tentative sérieuse; mais les habitants des
+écueils du golfe de Lépante, soumis l'année précédente par le général
+Strasold, profitant du moment où la violence des vents et la perpétuelle
+agitation de la mer empêchaient les gros navires de guerre vénitiens de
+sortir, protégés d'ailleurs contre ceux qu'ils pouvaient rencontrer par la
+petitesse et la légèreté de leurs barques qui allaient se cacher, comme
+des oiseaux de mer, derrière le moindre rocher, se livraient presque
+ouvertement à la piraterie. Ils attaquaient tous les bâtiments de commerce
+que les affaires forçaient à tenter ce passage difficile, souvent même des
+galères armées, s'en emparaient la plupart du temps, pillaient les
+chargements et massacraient les équipages. Les Missolonghis surtout
+s'étaient réfugiés dans les îles Curzolari, situées entre la Morée,
+l'Étolie et Céphalonie, et causaient d'horribles ravages. Le généralissime,
+pour y mettre un terme, envoya, dans les îles les plus infestées, des
+garnisons de marins choisis avec de fortes galères, et en confia le
+commandement aux officiers les plus habiles et les plus résolus de
+l'armée. Il n'oublia pas Soranzo, qui, ennuyé de l'inaction où se tenait
+l'armée, avait l'un des premiers demandé du service contre les pirates, et
+il lui confia un poste digne de ses talents et de son courage. Il fut
+envoyé avec trois cents hommes à la plus grande des îles Curzolari, et
+chargé de surveiller l'important passage qu'elles commandent. Son arrivée
+jeta la terreur parmi les Missolonghis, qui connaissaient sa bravoure
+indomptable et son impitoyable sévérité; et dans les premiers temps, il ne
+se commit pas un seul acte de piraterie vers les parages qu'il commandait,
+tandis que les autres gouvernements, malgré l'activité des garnisons,
+continuaient à être le théâtre de fréquents et terribles brigandages. Son
+oncle, enchanté de sa réussite complète, lui fit envoyer par la république
+des lettres de félicitation.
+
+Cependant Orio, trompé dans l'espoir qu'il avait formé de trouver des
+ennemis à combattre et à dépouiller, voulut tenter un grand coup qui
+réparât à son égard ce qu'il appelait l'injustice du sort. Il avait appris
+que le pacha de Patras gardait dans son palais des trésors immenses, et
+que, se fiant sur la force de la ville et sur le nombre des habitants, il
+laissait faire à ses soldats une assez mauvaise garde. Prenant là-dessus
+ses dispositions, il choisit les cent plus braves soldats de sa troupe,
+les fit monter sur une galère, gouverna sur Patras de manière à n'y
+arriver que de nuit, cacha son navire et ses gens dans une anse abritée,
+descendit le premier à terre, et se dirigea seul et déguisé vers la ville.
+Vous connaissez le reste de cette aventure, qui a été si poétiquement
+racontée par Byron. A minuit, Orio donna le signal convenu à sa troupe,
+qui se mit en marche pour venir le joindre à la porte de la ville. Alors
+il égorgea les sentinelles, traversa silencieusement la ville, surprit le
+palais, et commença à le piller. Mais, attaqué par une troupe vingt fois
+plus nombreuse que la sienne, il fut refoulé dans une cour et cerné de
+toutes parts. Il se défendit comme un lion, et ne rendit son épée que
+longtemps après avoir vu tomber le dernier de ses compagnons. Le pacha,
+épouvanté, malgré sa victoire, de l'audace de son ennemi, le fit enfermer
+et enchaîner dans le plus profond cachot de son palais, pour avoir le
+plaisir de voir souffrir et trembler peut-être celui qui l'avait fait
+trembler. Mais l'esclave favorite du pacha, nommée Naam, qui avait vu de
+ses fenêtres le combat de la nuit, séduite par la beauté et le courage du
+prisonnier, vint le trouver en secret et lui offrit la liberté, s'il
+consentait à partager l'amour qu'elle ressentait pour lui. L'esclave était
+belle, Orio facile en amour et très-désireux en outre de la vie et de la
+liberté. Le marché fut conclu, bientôt aussi exécuté. La troisième nuit,
+Naam assassina son maître, et, à la faveur du désordre qui suivit ce
+meurtre, s'enfuit avec son amant. Tous deux montèrent dans une barque que
+l'esclave avait fait préparer, et se rendirent aux îles Curzolari.
+
+Pendant deux jours, le comte resta plongé dans une tristesse profonde. La
+perte de sa galère était un notable échec à sa fortune particulière, et le
+sacrifice inutile qu'il avait fait de cent bons soldats pouvait porter une
+rude atteinte à sa réputation militaire, et par conséquent nuire à
+l'avancement qu'il espérait obtenir de la république; car pour lui toutes
+choses se réalisaient en intérêts positifs, et il n'aspirait aux grands
+emplois qu'à cause de la facilité qu'on a de s'y enrichir. Il ne pensa
+bientôt plus qu'aux mauvais résultats de sa folle expédition et aux moyens
+d'y remédier.
+
+Alors on le vit changer complètement son genre de vie, et son caractère
+sembla être aussi changé que sa conduite. D'aventureux et de téméraire, il
+devint circonspect et méfiant; la perte de sa principale galère lui en
+faisait, disait-il, un devoir. Celle qui lui restait ne pouvait plus se
+risquer dans des parages éloignés. Elle demeura donc en observation non
+loin de la crique de rochers qui lui servait de port, et se borna à courir
+des bordées autour de l'île, sans la perdre de vue. Encore n'était-ce plus
+Orio qui la commandait. Il avait confié ce soin à son lieutenant, et n'y
+mettait plus le pied que de loin en loin pour y passer des revues.
+Toujours enfermé dans l'intérieur du château, il semblait plongé dans le
+désespoir. Les soldats murmuraient hautement contre lui sans qu'il parût
+s'en soucier; mais tout d'un coup il sortait de son apathie pour infliger
+les châtiments les plus sévères, et ses retours à l'autorité de la
+discipline étaient marqués par des cruautés qui rétablissaient la
+soumission et faisaient régner la crainte pendant plusieurs jours.
+
+Cette manière d'agir porta ses fruits. Les pirates, encouragés d'une part
+par le désastre de Soranzo à Patras, de l'autre par la timidité de ses
+mouvements autour des îles Curzolari, reparurent dans le golfe de Lépante
+et s'avancèrent jusque dans le détroit; et bientôt ces parages devinrent
+plus périlleux qu'ils ne l'avaient jamais été. Presque tous les navires
+marchands qui s'y engageaient disparaissaient aussitôt, sans qu'on en
+reçût jamais aucune nouvelle, et ceux qui arrivaient à leur destination
+disaient n'avoir dû leur salut qu'à la rapidité de leur marche et à
+l'opportunité du vent.
+
+Cependant le comte Ezzelino avait quitté l'Italie de son côté, sans revoir
+ni Giovanna ni le palais Morosini. Peu de jours après le mariage de
+Soranzo, il avait fait ses adieux à sa famille, et avait obtenu de la
+république un ordre de départ. Il s'était embarqué pour la Morée, où il
+espérait oublier, dans les agitations de la guerre et les fumées de la
+gloire, les douleurs de l'amour et les blessures faites à son orgueil. Il
+s'était distingué non moins que Soranzo dans cette campagne, mais sans y
+trouver la distraction et l'enivrement qu'il y cherchait. Toujours triste
+et fuyant la société des gens plus heureux que lui, se sentant mal à
+l'aise d'ailleurs auprès de Morosini, il avait obtenu de celui-ci le
+commandement de Coron durant l'hiver. Cependant il arriva que Morosini,
+apprenant les nouveaux ravages de la piraterie, résolut de donner à
+Ezzelino un commandement plus rapproché du théâtre de ces brigandages, et
+le rappela auprès de lui vers la fin de février. Ezzelino quitta donc la
+Messénie et se dirigea vers Corfou avec un équipage plus vaillant que
+nombreux. Sa traversée fut heureuse jusqu'à la hauteur de Zante. Mais là
+les vents d'ouest le forcèrent de quitter la pleine mer et de s'engager
+dans le détroit qui sépare Céphalonie de la pointe nord-ouest de la Morée.
+Il y lutta pendant toute une nuit contre la tempête, et le lendemain,
+quelque heures avant le coucher du soleil, il se trouva à la hauteur des
+îles Curzolari. Il allait doubler la dernière des trois principales, et,
+poussé par un vent favorable, il veillait avec quelques matelots à la
+manoeuvre; le reste, fatigué par la navigation de la nuit précédente, se
+reposait sous le pont. Tout à coup, des rochers qui forment le promontoire
+nord-ouest de cette île, s'élança à sa rencontre une embarcation chargée
+d'hommes. Ezzelino vit du premier coup d'oeil qu'il avait affaire à des
+pirates missolonghis. Il feignit pourtant de ne pas les reconnaître,
+ordonna tranquillement à son équipage de s'apprêter au combat, mais sans
+se montrer davantage, et continua sa route, comme s'il ne se fût point
+aperçu du danger. Cependant les pirates s'approchèrent à grand renfort de
+voiles et de rames, et finirent par aborder la galère. Quand Ezzelino vit
+les deux navires bien engagés et les Missolonghis poser leurs ponts
+volants pour commencer l'attaque, il donna le signal à son équipage, qui
+se leva tout entier comme un seul homme. A cette vue, les pirates
+hésitèrent; mais un mot de leur chef ranima leur première audace, et ils
+se jetèrent en masse sur le pont ennemi. Le combat fut terrible et
+longtemps égal. Ezzelino, qui ne cessait d'encourager et de diriger ses
+matelots, remarqua que le chef ennemi, au contraire, nonchalamment assis à
+la poupe de son navire, ne prenait aucune part à l'action, et semblait
+considérer ce qui se passait comme un spectacle qui lui aurait été tout à
+fait étranger. Étonné d'une pareille tranquillité, Ezzelino se mit à
+regarder plus attentivement *cette* homme étrange. Il était vêtu comme les
+autres Missolonghis, et coiffé d'un large turban rouge; une épaisse barbe
+noire lui cachait la moitié du visage, et ajoutait encore à l'énergie de
+ses traits. Ezzelino, tout en admirant sa beauté et son calme, crut se
+rappeler qu'il l'avait déjà rencontré quelque part, dans un combat sans
+doute. Mais où? c'était ce qu'il lui était impossible de trouver. Cette
+idée ne fit que lui traverser la tête, et le combat s'empara de nouveau de
+toute son attention. La chance menaçait de lui devenir défavorable; ses
+gens, après s'être très-bravement battus, commençaient à faiblir, et
+cédaient peu à peu le terrain à leurs opiniâtres adversaires. Ce que
+voyant le jeune comte, il jugea qu'il était temps de payer de sa personne,
+afin de ranimer par son exemple sa troupe découragée. Il redevint donc de
+capitaine soldat, et se précipita, le sabre au poing, dans le plus fort de
+la mêlée, au cri de Saint-Marc, Saint-Marc et en avant! Il tua de sa main
+les plus avancés des assaillants, et, suivi de tous les siens qui
+revinrent à la charge avec une nouvelle ardeur, il les fit reculer à leur
+tour. Le chef ennemi fit alors ce qu'avait fait Ezzelino. Voyant ses
+pirates en retraite, il se leva brusquement de son banc, empoigna une
+hache d'abordage, et s'élança contre les Vénitiens en poussant un cri
+terrible. Ceux-ci à son aspect s'arrêtèrent incertains: Ezzelino seul osa
+marcher à lui. Ce fut sur un des ponts volants qui unissaient les deux
+navires que les deux chefs se rencontrèrent. Ezzelino allongea de toute sa
+force un coup d'épée au Missolonghi qui s'avançait découvert; mais
+celui-ci para le coup avec le manche de sa hache, et menaçait déjà du
+tranchant la tête du comte, lorsque Ezzelino, qui de l'autre main tenait
+un pistolet, lui fracassa la main droite. Le pirate s'arrêta un instant,
+jeta un regard de rage sur son arme qui lui échappait, éleva en l'air sa
+main sanglante en signe de défi, et se retira au milieu des siens. Ceux-ci,
+voyant leur chef blessé et l'ennemi encore prêt à les bien recevoir,
+enlevèrent rapidement les ponts d'abordage, coupèrent les amarres, et
+s'éloignèrent presque aussi vite qu'ils étaient venus. En moins d'un quart
+d'heure ils eurent disparu derrière les rochers d'où ils étaient sortis.
+
+Ezzelino, dont l'équipage avait été très-maltraité, croyant avoir
+satisfait à l'honneur par sa belle défense, ne jugea pas à propos de
+s'exposer de nuit à un nouveau combat, et alla mettre sa galère sous la
+protection du château situé dans la grande île. La nuit tombait quand il
+jeta l'ancre. Il donna ses ordres à son équipage, et, se jetant dans une
+barque, il s'approcha du château.
+
+Ce château était situé au bord de la mer, sur d'énormes rochers taillés à
+pic, au milieu desquels les vagues allaient s'engouffrer avec fracas, et
+dominait à la fois toute l'île, et tout l'horizon jusqu'aux deux autres
+îles; il était entouré, du côté de la terre, d'un fossé de quarante pieds,
+et fermé partout par une énorme muraille. Aux quatres coins, des donjons
+aigus se dressaient comme des flèches. Une porte de fer bouchait la seule
+issue apparente qu'eut le château. Tout cela était massif, noir, morne et
+sinistre: on eût dit de loin le nid d'un oiseau de proie gigantesque.
+
+Ezzelin ignorait que Soranzo eût échappé au désastre de Patras; il avait
+appris sa folle entreprise, sa défaite et la perte de sa galère. Le bruit
+de sa mort avait couru, puis aussi celui de son évasion; mais on ne savait
+point à l'extrémité de la Morée ce qu'il y avait de faux ou de vrai dans
+ces récits divers. Les brigandages des pirates missolonghis donnaient
+beaucoup plus de probabilité à la nouvelle de la mort de Soranzo qu'à
+celle de son salut.
+
+Le comte avait donc quitté Coron avec un vague sentiment de joie et
+d'espoir; mais durant le voyage ses pensées avaient repris leur tristesse
+et leur abattement ordinaires. Il s'était dit que, dans le cas où Giovanna
+serait libre, l'aspect de son premier fiancé serait une insulte à ses
+regrets, et que peut-être elle passerait pour lui de l'estime à la haine;
+et puis, en examinant son propre coeur, Ezzelin s'imagina ne plus trouver
+au fond de cet abîme de douleur qu'une sorte de compassion tendre pour
+Giovanna, soit qu'elle fût l'épouse, soit qu'elle fût la veuve d'Orio
+Soranzo.
+
+Ce fut seulement en mettant le pied sur le rivage de l'île Curzolari
+qu'Ezzelino, reprenant sa mélancolie habituelle, dont la chaleur du combat
+l'avait distrait un instant, se souvint du problème qui tenait sa vie
+comme en suspens depuis deux mois; et, malgré toute l'indifférence dont il
+se croyait armé, son coeur tressaillit d'une émotion plus vive qu'il
+n'avait fait à l'aspect des pirates. Un mot du premier matelot qu'il
+trouva sur la rive eût pu faire cesser cette angoisse; mais, plus il la
+sentait augmenter, moins il avait le courage de s'informer.
+
+Le commandant du château, ayant reconnu son pavillon et répondu au salut
+de sa galère par autant de coups de canon qu'elle lui en avait adressé,
+vint à sa rencontre, et lui annonça qu'en l'absence du gouverneur il était
+chargé de donner asile et protection aux navires de la république. Ezzelin
+essaya de lui demander si l'absence du gouverneur était momentanée, ou
+s'il fallait entendre par ce mot la mort d'Orio Soranzo; mais, comme si sa
+propre vie eût dépendu de la réponse du commandant, il ne put se résoudre
+à lui adresser cette question. Le commandant, qui était plein de
+courtoisie, fut un peu surpris du trouble avec lequel le jeune comte
+accueillait ses civilités, et prit cet embarras pour de la froideur et du
+dédain. Il le conduisit dans une vaste salle d'architecture sarrasine,
+dont il lui fit les honneurs; et peu à peu il reprit ses manières
+accoutumées, qui étaient les plus obséquieuses du monde. Ce commandant,
+nommé Léontio, était un Esclavon, officier de fortune, blanchi au service
+de la république. Habitué à s'ennuyer dans les emplois secondaires, il
+était d'un caractère inquiet, curieux et expansif. Ezzelin fut forcé
+d'entendre les lamentations ordinaires de tout commandant de place
+condamné à un hivernage triste et périlleux. Il l'écoutait à peine;
+cependant un nom qu'il prononça le tira tout à coup de sa rêverie.
+
+«Soranzo? s'écria-t-il, ne pouvant plus se maîtriser, qui donc est ce
+Soranzo, et où est-il maintenant?
+
+--Messer Orio Soranzo, le gouverneur de cette île, est celui dont j'ai
+l'honneur de parler à votre seigneurie, répondit Léontio; il est
+impossible qu'elle n'ait pas entendu parler de ce vaillant capitaine.»
+
+Ezzelin se rassit en silence; puis, au bout d'un instant, il demanda
+pourquoi le gouverneur d'une place si importante n'était pas à son poste,
+surtout dans un temps où les pirates couvraient la mer et venaient
+attaquer les galères de l'État presque sous le canon de son fort. Cette
+fois il écouta la réponse du commandant.
+
+«Votre seigneurie, dit celui-ci, m'adresse une question fort naturelle, et
+que nous nous adressons tous ici, depuis moi, qui commande la place,
+jusqu'au dernier soldat de la garnison. Ah! seigneur comte! comme les plus
+braves militaires peuvent se laisser abattre par un revers! Depuis
+l'affaire de Patras, le noble Orio a perdu toute sa vigueur et toute son
+audace. Nous nous dévorons dans l'inaction, nous dont il gourmandait
+naguère la paresse et la lenteur; et Dieu sait si nous méritions de tels
+reproches! Mais, quelque injustes qu'ils pussent être, nous aimions mieux
+le voir ainsi que dans le découragement où il est tombé. Votre seigneurie
+peut m'en croire, ajouta Léontio en baissant la voix, c'est un homme qui a
+perdu la tête. Si les choses qui se passent maintenant sous ses yeux
+eussent été seulement racontées il y a deux mois, il serait parti comme un
+aigle de mer pour donner la chasse à ces mouettes fuyardes; il n'eût pas
+eu de repos, il n'eût pu ni manger ni dormir qu'il n'eût exterminé ces
+pirates et tué leur chef de sa propre main. Mais, hélas! ils viennent nous
+braver jusque sous nos remparts, et le turban rouge de _l'Uscoque_ se
+promène insolemment à la portée de nos regards. Sans aucun doute, c'est ce
+pirate infâme qui a attaqué aujourd'hui Votre Excellence.
+
+--C'est possible, répondit Ezzelin avec indifférence; ce qu'il y a de
+certain, c'est que, malgré leur incroyable audace, ces pirates ne peuvent
+triompher d'une galère bien armée. Je n'ai que soixante hommes de guerre à
+mon bord, et, sans la nuit, nous serions venus à bout, je pense, de toutes
+les forces réunies des Missolonghis. Certainement vous avez ici plus
+d'hommes et de munitions qu'il ne vous en faudrait, avec la forte galère
+que je vois à l'ancre, pour exterminer en quelques jours cette misérable
+engeance. Que pensera Morosini de la conduite de son neveu lorsqu'il saura
+ce qui se passe?
+
+--Et qui osera lui en rendre compte? dit Léontio avec un sourire mêlé de
+fiel et de terreur. Messer Orio est un homme implacable dans ses
+vengeances; et si la moindre plainte contre lui partait de cet endroit
+maudit pour aller frapper l'oreille de l'amiral, il n'est pas jusqu'au
+dernier mousse parmi ceux qui l'habitent qui ne ressentît jusqu'à la mort
+les effets de la colère de Soranzo. Hélas! la mort n'est rien, c'est une
+chance de la guerre; mais vieillir sous le harnais sans gloire, sans
+profit, sans avancement, c'est ce qu'il y a de pis dans la vie d'un
+soldat! Qui sait comment l'illustre Morosini accueillerait une plainte
+contre son neveu? Ce n'est pas moi qui me mettrai dans le plateau d'une
+balance avec un homme comme Orio Soranzo dans l'autre!
+
+--Et grâce à ces craintes, reprit Ezzelino avec indignation, le commerce
+de votre patrie est entravé, de braves négociants sont ruinés, des
+familles entières, jusqu'aux femmes et aux enfants, trouvent dans leur
+traversée une mort cruelle et impunie; de vils forbans, rebut des nations,
+insultent le pavillon vénitien, et messer Orio Soranzo souffre ces choses!
+Et parmi tant de braves soldats qui se rongent les poings d'impatience
+autour de lui, il n'en est pas un seul qui ose se dévouer pour le salut de
+ses concitoyens et l'honneur de sa patrie!
+
+--Il faut tout dire, seigneur comte,» répliqua Léontio, effrayé de
+l'emportement d'Ezzelin. Puis il s'arrêta troublé, et promena un regard
+autour de lui, comme s'il eût craint que les murs n'eussent des yeux et
+des oreilles.
+
+«Eh bien! dit le comte avec chaleur, qu'avez-vous à dire pour justifier
+une telle timidité? Parlez, ou je vous rends responsable de tout ceci.
+
+--Monseigneur, répondit Léontio en continuant à regarder avec anxiété de
+côté et d'autre, le noble Orio Soranzo est peut-être plus infortuné que
+coupable. Il se passe, dit-on, des choses étranges dans le secret de ses
+appartements. On l'entend parler seul avec véhémence; on l'a rencontré la
+nuit, pâle et défait, errant comme un possédé dans les ténèbres, affublé
+d'un costume bizarre. Il passe des semaines entières enfermé dans sa
+chambre, ne laissant parvenir jusqu'à lui qu'un esclave musulman qu'il a
+ramené de sa malheureuse expédition de Patras. D'autres fois, par un temps
+d'orage, il se hasarde, avec ce jeune homme et deux ou trois marins
+seulement, sur une barque fragile, et, dépliant la voile avec une
+intrépidité qui touche a la démence, il disparaît à l'horizon parmi les
+écueils qui nous avoisinent de toutes parts. Il reste absent des jours
+entiers, sans qu'on puisse supposer d'autre motif à ces courses inutiles
+et aventureuses qu'une fantaisie maladive. Ces choses ne sont pas d'un
+homme dépourvu d'énergie, votre seigneurie en conviendra.
+
+--Alors elles sont le fait de la plus insigne folie, reprit Ezzelin. Si
+messer Orio a perdu l'esprit, qu'on l'enferme et qu'on le soigne; mais que
+le commandement d'un poste d'où dépend la sûreté de la navigation ne soit
+plus confié aux mains d'un frénétique. Ceci est important, et le hasard
+m'impose aujourd'hui un devoir que je saurai remplir, bien que Dieu sache
+à quel point il me répugne... Voyons, le gouverneur est-il absent en effet,
+ou dans son lit, à cette heure? Je veux l'interroger; je veux voir, par
+mes propres yeux, s'il est malade, traître ou insensé.
+
+--Seigneur comte, dit Léontio en paraissant vouloir cacher son inquiétude
+personnelle, je reconnais à cette résolution le noble enfant de la
+république; mais il m'est impossible de vous dire si le gouverneur est
+enfermé dans sa chambre, ou s'il est à la promenade.
+
+--Comment! s'écria Ezzelin en haussant les épaules, on ne sait pas même où
+le prendre quand on a affaire à lui?
+
+--C'est la vérité, dit Léontio, et votre seigneurie doit comprendre qu'ici
+chacun désire avoir affaire au gouverneur le moins possible. Ce qui peut
+arriver de moins fâcheux dans la situation d'esprit où il est, c'est qu'il
+ne donne aucune espèce d'ordres. Lorsque son abattement cesse, c'est pour
+faire place à une activité désordonnée, qui pourrait nous devenir funeste
+si le lieutenant qui commande la galère ne savait éluder ses ordres avec
+autant de prudence que d'adresse. Mais toute son habileté ne peut aboutir
+qu'à nous préserver des folles manoeuvres que, du haut de son donjon,
+messer Orio lui commande. Votre seigneurie sourirait de compassion si elle
+voyait notre gouverneur, armé de pavillons de diverses couleurs, essayer
+de faire connaître à cette distance ses bizarres intentions à son navire.
+Heureusement, quand on feint de ne pas le comprendre, et qu'il est entré
+dans d'effroyables colères, il perd la mémoire de ce qui s'est passé.
+D'ailleurs le lieutenant Marc Mazzani est un homme de courage, qui ne
+craindrait pas d'affronter sa furie, plutôt que d'aventurer la galère dans
+les écueils vers lesquels messer Orio lui prescrit souvent de la diriger.
+Je suis certain qu'il brûle du désir de donner la chasse aux pirates, et
+que quelque jour il la leur donnera tout de bon, sans s'inquiéter de ce
+que messer Orio pourra penser de sa désobéissance.--_Quelque jour! ...
+pourra penser!_ ... s'écria Ezzelin, de plus en plus outré de ce qu'il
+entendait. Voilà, en effet, un bien grand courage et un empressement bien
+utile jusqu'à présent! Fi! monsieur le commandant, je ne conçois pas que
+des hommes subissent le joug d'un aliéné, et qu'ils n'aient pas encore eu
+l'idée, au lieu d'éluder ses ordres imbéciles, de lui lier les pieds et
+les mains, de le jeter dans une barque sur un matelas, et de le conduire à
+Corfou, pour que l'amiral, son oncle, le fasse soigner comme il
+l'entendra. Allons, trêve à ces détails inutiles; faites-moi la grâce,
+messer Léontio, d'aller demander pour moi une audience à Soranzo, et, s'il
+me la refuse, de me montrer le chemin de ses appartements; car je ne
+sortirai d'ici, je vous le jure, qu'après avoir tâté le pouls à son
+honneur ou à son délire.
+
+Léontio hésitait encore.
+
+«Allez donc, monsieur, lui dit Ezzelino avec force. Que craignez-vous?
+N'ai-je pas ici une galère, si la vôtre est désemparée? Et si vos trois
+cents hommes ont peur d'un seul qui est malade, n'en ai-je pas soixante
+qui n'ont peur de personne? Je prends sur moi toute la responsabilité de
+ma détermination, et je vous promets de vous défendre, s'il le faut,
+contre votre chef. Je n'aurais pas cru qu'un vieux militaire comme vous
+eût besoin, pour faire son devoir, de la protection d'un jeune homme comme
+moi.»
+
+Ezzelino, resté seul, se promena avec agitation dans la salle. Le soleil
+était couché et le jour baissait. Le ciel éteignait peu à peu sa pourpre
+brûlante dans les flots de la mer d'Ionie. Les rivages dentelés de la
+Carnie encadraient la scène immense qui se déployait autour de l'île. Le
+comte s'arrêta devant l'étroite croisée à double ogive fleurie qui
+dominait, à une élévation de plus de cent pieds, ce tableau splendide. Ce
+château, dont les murailles lisses tombaient sur un rocher à pic toujours
+battu des vagues, semblait prendre ses racines profondes dans l'abîme et
+vouloir s'élancer jusqu'aux nues. Son isolement sur cet écueil lui donnait
+un aspect audacieux et misérable à la fois. Ezzelino, tout en admirant
+cette situation pittoresque, sentit comme une sorte de vertige, et se
+demanda si une telle résidence n'était pas bien propre à exalter jusqu'au
+délire un esprit impressionnable comme devait l'être celui de Soranzo.
+L'inaction, la maladie et le chagrin lui parurent, dans un pareil séjour,
+des tortures pires que la mort, et une sorte de pitié vint adoucir
+l'indignation qui jusque-là avait rempli son âme.
+
+Mais il résista à cet instinct d'un âme trop généreuse, et, comprenant
+l'importance du devoir qu'il s'était imposé, il s'arracha à sa
+contemplation, et reprit sa marche rapide le long de la grande salle.
+
+Un affreux silence, indice de terreur et de désespoir, régnait dans cette
+demeure guerrière, où le bruit des armes et le cri des sentinelles eussent
+dû, à toute heure, se mêler à la voix des vents et des ondes. On n'y
+entendait que le cri des oiseaux de mer qui s'abattaient, à l'entrée de la
+nuit, par troupes nombreuses, sur les récifs et les flots qui se brisaient
+solennellement en élevant une grande plainte monotone dans l'espace.
+
+Ce lieu avait été témoin jadis d'une grande scène de gloire et de carnage.
+Autour de ces écueils Curzolari (les antiques Échinades), l'héroïque
+bâtard de Charles-Quint, don Juan d'Autriche, avait donné le premier
+signal de la grande bataille de Lépante, et anéanti les forces navales de
+la Turquie, de l'Égypte et de l'Algérie. La construction du château
+remontait à cette époque; il portait le nom de San-Silvio, peut-être parce
+qu'il avait été bâti ou occupé par le comte Silvio de Porcia, l'un des
+vainqueurs de la campagne. Sur les parois de la salle, Ezzelin vit, à la
+dernière lueur du jour, trembloter les grandes silhouettes des héros de
+Lépante, peints à fresque assez grossièrement, dans des proportions
+colossales, et revêtus de leurs puissantes armures de guerre. On y voyait
+le généralissime Veniers, qui, à l'âge de soixante-seize ans, fit des
+prodiges de valeur; le provéditeur Barbarigo, le marquis de Santa Cruz,
+les vaillants capitaines Loredano et Malipiero, qui tous deux perdirent la
+vie dans cette sanglante journée; enfin le célèbre Bragadino, qui avait
+été écorché vif quelques mois avant la bataille par ordre de Mustapha, et
+qui était représenté dans toute l'horreur de son supplice, la tête ceinte
+d'une auréole de martyr et le corps à demi dépouillé de sa peau. Ces
+fresques étaient peut-être l'oeuvre de quelque soldat artiste blessé au
+combat de Lépante. L'air de la mer en avait fait tomber une partie; mais
+ce qui en restait avait encore un aspect formidable, et ces spectres
+héroïques, mutilés et comme flottants dans le crépuscule, firent passer
+dans l'âme d'Ezzelino des émotions de terreur religieuse et d'enthousiasme
+patriotique.
+
+Quelle fut sa surprise lorsqu'il fut tiré de son austère rêverie par les
+sons d'un luth! Une voix de femme, suave et pleine d'harmonie, quoique un
+peu voilée par le chagrin ou la souffrance, vint s'y mêler, et lui fit
+entendre distinctement ces vers d'une romance vénitienne bien connue de
+lui:
+
+Vénus est la belle déesse,
+Venise est la belle cité.
+Doux astre, ville enchanteresse,
+Perles d'amour et de beauté,
+Vous vous couchez dans l'onde amère,
+Le soir, comme dans vos berceaux;
+Car vous êtes soeurs, et pour mère
+Vous eûtes l'écume des flots.
+
+Ezzelino n'eut pas un instant de doute sur cette romance et sur cette
+voix.
+
+«Giovanna!» s'écria-t-il en s'élançant à l'autre bout de la salle, et en
+soulevant d'une main tremblante l'épais rideau de tapisserie qui obstruait
+la croisée du fond.
+
+Cette croisée donnait sur l'intérieur du château, sur une de ces parties
+ceintes de bâtiments que dans nos édifices français du moyen âge on
+appelait le préau. Ezzelino vit une petite cour dont l'aspect contrastait
+avec tout le reste de l'île et du château. C'était un lieu de plaisance
+bâti récemment à la manière orientale, et dans lequel on avait semblé
+vouloir chercher un refuge contre l'aspect fatigant des flots et l'âpreté
+des brises marines. Sur une assez large plate-forme quadrangulaire, on
+avait rapporté des terres végétales, et les plus belles fleurs de la Grèce
+y croissaient à l'abri des orages. Ce jardin artificiel était rempli d'une
+indicible poésie. Les plantes qu'on y avait acclimatées de force avaient
+une langueur et des parfums étranges, comme si elles eussent compris les
+voluptés et la souffrance d'une captivité volontaire. Un soin délicat et
+assidu semblait présider à leur entretien. Un jet d'eau de roche murmurait
+au milieu dans un bassin de marbre de Paros. Autour de ce parterre régnait
+une galerie de bois de cèdre découpée dans le goût moresque avec une
+légèreté et une simplicité élégantes. Cette galerie laissait entrevoir,
+au-dessous et au-dessus de ses arcades, les portes cintrées et les
+fenêtres en rosaces des appartements particuliers du gouverneur; des
+portières de tapisseries d'Orient et des tendines de soie écarlate en
+dérobaient la vue intérieure aux regards du comte. Mais à peine eut-il,
+d'une voix émue et pénétrante, répété le nom de Giovanna, qu'un de ces
+rideaux se souleva rapidement. Une ombre blanche et délicate se dessina
+sur le balcon, agita son voile comme pour donner un signe de
+reconnaissance, et, laissant retomber le rideau, disparut au même instant.
+Le comte fut forcé d'abandonner la fenêtre, Léontio venait lui rendre
+compte de son message; mais Ezzelino avait reconnu Giovanna, et il
+écoutait à peine la réponse du vieux commandant.
+
+Léontio vint annoncer que le gouverneur était réellement en course aux
+environs de l'île; mais, soit qu'il eût mis pied à terre quelque part dans
+les rochers de la plage de Garnie, soit qu'il se fût engagé dans les
+nombreux îlots qui entourent l'île principale de Curzolari, on ne
+découvrait nulle part son esquif à l'aide de la lunette.
+
+«Il est fort étrange, dit Ezzelin, que dans ces courses aventureuses il ne
+rencontre point les pirates.
+
+--Cela est étrange, en effet, repartit le commandant. On dit qu'il y a un
+Dieu pour les hommes ivres et pour les fous. Je gage que si messer Orio
+était dans son bon sens et connaissait le danger auquel il s'expose en
+allant ainsi presque seul, sur une barque, côtoyer des écueils infestés de
+brigands, il aurait déjà trouvé dans ces courses la mort qu'il semble
+chercher, et qui de son côté semble le fuir.
+
+--Vous ne m'aviez pas dit, messer Léontio, interrompit Ezzelin qui ne
+l'écoutait pas, que la signora Soranzo fût ici.
+
+--Votre seigneurie ne me l'avait pas demandé, répondit Léontio. Elle est
+ici depuis deux mois environ, et je pense qu'elle y est venue sans le
+consentement de son époux; car, à son retour de l'expédition de Patras,
+soit qu'il ne l'attendît pas, soit que, dans sa folie, il eût oublié
+qu'elle dût venir le rejoindre, messer Orio lui a fait un accueil
+très-froid. Cependant il l'a traitée avec les plus grands égards; et
+puisque votre seigneurie a jeté les yeux sur la partie du château que l'on
+découvre de cette fenêtre, elle a pu voir qu'on y a construit, avec une
+célérité presque magique, un logement de bois à la manière orientale,
+très-simple à la vérité, mais beaucoup plus agréable que ces grandes
+salles froides et sombres dans le goût de nos pères. Le jeune esclave turc
+que messer Soranzo a ramené de Patras a donné le plan et présidé à tous
+les détails de ce harem improvisé, où il n'y a qu'une sultane, il est vrai,
+mais plus belle à elle seule que les cinq cents femmes réunies du sultan.
+On a fait ici tout ce qui était possible, et même un peu plus, comme l'on
+dit, pour rendre supportable à la nièce de l'illustre amiral le séjour de
+cette lugubre demeure.»
+
+Ezzelin laissait parler le vieux commandant sans l'interrompre. Il ne
+savait à quoi se résoudre. Il désirait et craignait tout à la fois de voir
+Giovanna. Il ne savait comment interpréter le signe qu'elle lui avait fait
+de sa fenêtre. Peut-être avait-elle besoin, dans sa triste situation,
+d'une protection respectueuse et désintéressée. Il allait se décider à lui
+faire demander une entrevue par Léontio, lorsqu'une femme grecque, qui
+était au service de Giovanna, vint de sa part le prier de se rendre auprès
+d'elle. Ezzelin prit avec empressement son chapeau qu'il avait jeté sur
+une table, et se disposait à suivre l'envoyée, lorsque Léontio,
+s'approchant de lui et lui parlant à voix basse, le conjura de ne point
+répondre à cet appel de la signora, sous peine d'attirer sur lui et sur
+elle-même la colère de Soranzo.
+
+«Il a défendu sous les peines les plus sévères, ajouta Léontio, de laisser
+aucun Vénitien, quels que soient son rang et son âge, pénétrer dans ses
+appartements intérieurs; et comme il est également défendu à la signora de
+franchir l'enceinte des _galeries de bois_, je déclare que cette entrevue
+peut être également funeste à votre seigneurie, à la signora Soranzo et à
+moi.
+
+--Quant à vos craintes personnelles, répondit Ezzelin d'un ton ferme, je
+vous ai déjà dit, monsieur, que vous pouviez passer à bord de ma galère et
+que vous y seriez en sûreté; et quant à la signora Soranzo, puisqu'elle
+est exposée à de tels dangers, il est temps qu'elle trouve un homme
+capable de l'y soustraire, et résolu à le tenter.»
+
+En parlant ainsi, il fit un geste expressif qui écarta promptement Léontio
+de la porte vers laquelle il s'était précipité pour lui barrer le passage.
+
+«Je sais, dit celui-ci en se retirant, le respect que je dois au rang que
+votre seigneurie occupe dans la république et dans l'armée; je la supplie
+donc de constater au besoin que j'ai obéi à ma consigne, et qu'elle a pris
+sur elle de l'outre-passer.»
+
+La servante grecque ayant pris, dans une niche de l'escalier, une lampe
+d'argent qu'elle y avait déposée, conduisit Ezzelin, à travers un dédale
+de couloirs, d'escaliers et de terrasses, jusqu'à la plate-forme qui
+servait de jardin. L'air tiède du printemps hâtif et généreux de ces
+climats soufflait mollement dans ce site abrité de toutes parts. De beaux
+oiseaux chantaient dans une volière, et des parfums exquis s'exhalaient
+des buissons de fleurs pressées et suspendues en festons à toutes les
+colonnes. On eût pu se croire dans un de ces beaux _cortile_ des palais
+vénitiens, où les roses et les jasmins, acclimatés avec art, semblent
+croître et vivre dans le marbre et la pierre.
+
+L'esclave grecque souleva le rideau de pourpre de la porte principale, et
+le comte pénétra dans un frais boudoir de style byzantin, décoré dans le
+goût de l'Italie.
+
+Giovanna était couchée sur des coussins de drap d'or brodés en soie de
+diverses couleurs. Sa guitare était encore dans ses mains, et le grand
+lévrier blanc d'Orio, couché à ses pieds, semblait partager son attente
+mélancolique. Elle était toujours belle, quoique bien différente de ce
+qu'elle avait été naguère. Le brillant coloris de la santé n'animait plus
+ses traits, et l'embonpoint de sa jeunesse avait été dévoré par le souci.
+Sa robe de soie blanche était presque du même ton que son visage, et ses
+grands bracelets d'or flottaient sur ses bras amaigris. Il semblait
+qu'elle eût déjà perdu cette coquetterie et ce soin de sa parure qui, chez
+les femmes, est la marque d'un amour partagé. Les bandeaux de perles de sa
+coiffure s'étaient détachés et tombaient avec ses cheveux dénoués sur ses
+épaules d'albâtre, sans qu'elle permît à ses esclaves de les rajuster.
+Elle n'avait plus l'orgueil de la beauté. Un mélange de faiblesse
+languissante et de vivacité inquiète se trahissait dans son attitude et
+dans ses gestes. Lorsque Ezzelin entra, elle semblait brisée de fatigue,
+et ses paupières veinées d'azur ne sentaient pas l'éventail de plumes
+qu'une esclave moresque agitait sur son front; mais, au bruit que fit le
+comte en s'approchant, elle se souleva brusquement sur ses coussins, et
+fixa sur lui un regard où brillait la fièvre. Elle lui tendit les deux
+mains à la fois pour serrer la sienne avec force; puis elle lui parla avec
+enjouement, avec esprit, comme si elle l'eût retrouvé à Venise au milieu
+d'un bal. Un instant après, elle étendit le bras pour prendre, des mains
+de l'esclave, un flacon d'or incrusté de pierres précieuses, qu'elle
+respira en pâlissant, comme si elle eût été près de défaillir; puis elle
+passa ses doigts nonchalants sur les cordes de son luth, fit à Ezzelin
+quelques questions frivoles dont elle n'écouta pas les réponses; enfin, se
+soulevant et s'accoudant sur le rebord d'une étroite fenêtre placée
+derrière elle, elle attacha ses regards sur les flots noirs où commençait
+à trembler le reflet de l'étoile occidentale, et tomba dans une muette
+rêverie. Ezzelin comprit que le désespoir était en elle.
+
+Au bout de quelques instants, elle fit signe à ses femmes de se retirer,
+et lorsqu'elle fut seule avec Ezzelin, elle ramena sur lui ses grands yeux
+bleus cernés d'un bleu encore plus sombre, et le regarda avec une
+singulière expression de confiance et de tristesse. Ezzelin, jusque-là
+mortellement troublé de sa présence et de ses manières, sentit se
+réveiller en lui cette tendre pitié qu'elle semblait implorer. Il fit
+quelques pas vers elle; elle lui tendit de nouveau la main, et l'attirant
+à ses pieds sur un coussin:
+
+«O mon frère! lui dit-elle, mon noble Ezzelin! vous ne vous attendiez pas
+sans doute à me retrouver ainsi! Vous voyez sur mes traits les ravages de
+la souffrance; ah! votre compassion serait plus grande si vous pouviez
+sonder l'abîme de douleur qui s'est creusé dans mon âme!
+
+--Je le devine, madame, répondit Ezzelin; et puisque vous m'accordez le
+doux et saint nom de frère, comptez que j'en remplirai tous les devoirs
+avec joie. Donnez-moi vos ordres, je suis prêt à les exécuter fidèlement.
+
+--Je ne sais ce que vous voulez dire, mon ami, reprit Giovanna; je n'ai
+point d'ordres à vous donner, si ce n'est d'embrasser pour moi votre soeur
+Argiria, le bel ange, de me recommander à ses prières et de garder mon
+souvenir, afin de vous entretenir de moi quand je ne serai plus. Tenez,
+ajouta-t-elle en détachant de sa chevelure d'ébène une fleur de
+laurier-rose à demi flétrie, donnez-lui ceci en mémoire de moi, et
+dites-lui de se préserver des passions; car il y a des passions qui
+donnent la mort, et cette fleur en est l'emblème: c'est une fleur-reine,
+on en couronne les triomphateurs; mais elle est, comme l'orgueil, un
+poison subtil.
+
+--Et cependant, Giovanna, ce n'est pas l'orgueil qui vous tue, dit Ezzelin
+en recevant ce triste don; l'orgueil ne tue que les hommes; c'est l'amour
+qui tue les femmes.
+
+--Mais ne savez-vous pas, Ezzelin, que, chez les femmes, l'orgueil est
+souvent le mobile de l'amour? Ah! nous sommes des êtres sans force et sans
+vertu, ou plutôt notre faiblesse et notre énergie sont également
+inexplicables! Quand je songe à la puérilité des moyens qu'on emploie pour
+nous séduire, à la légèreté avec laquelle nous laissons la domination de
+l'homme s'établir sur nous, je ne comprends pas l'opiniâtreté de ces
+attachements si prompts à naître, si impossibles à détruire. Tout à
+l'heure je redisais une romance que vous devez vous rappeler, puisque
+c'est vous qui l'avez composée pour moi. Eh bien! en la chantant, je
+songeais à ceci, que la naissance de Vénus est une fiction d'un sens bien
+profond. A son début, la passion est comme une écume légère que le vent
+ballotte sur les flots. Laissez-la grandir, elle devient immortelle. Si
+vous en aviez le temps, je vous prierais d'ajouter à ma romance un couplet
+où vous exprimeriez cette pensée; car je la chante souvent, et bien
+souvent je pense à vous, Ezzelin. Croiriez-vous que tout à l'heure,
+lorsque vous avez prononcé mon nom de la fenêtre de la galerie, votre voix
+ne m'a pas laissé le moindre doute? Et quand je vous ai aperçu dans le
+crépuscule, mes yeux n'ont pas hésité un instant à vous reconnaître. C'est
+que nous ne voyons pas seulement avec les yeux du corps. L'âme a des sens
+mystérieux, qui deviennent plus nets et plus perçants à mesure que nous
+déclinons rapidement vers une fin prématurée. Je l'avais souvent ouï dire
+à mon oncle. Vous savez ce qu'on raconte de la bataille de Lépante. La
+veille du jour où la flotte ottomane succomba sous les armes glorieuses de
+nos ancêtres autour de ces écueils, les pêcheurs des lagunes entendirent
+autour de Venise de grands cris de guerre, des plaintes déchirantes, et
+les coups redoublés d'une canonnade furieuse. Tous ces bruits flottaient
+dans les ondes et planaient dans les cieux. On entendait le choc des armes,
+le craquement des navires, le sifflement des boulets, les blasphèmes des
+vaincus, la plainte des mourants; et cependant aucun combat naval ne fut
+livré cette nuit-là, ni sur l'Adriatique, ni sur aucune autre mer. Mais
+ces âmes simples eurent comme une révélation et une perception anticipée
+de ce qui arriva le lendemain à la clarté du soleil, à deux cents lieues
+de leur patrie. C'est le même instinct qui m'a fait savoir la nuit
+dernière que je vous verrais aujourd'hui; et ce qui vous paraîtra fort
+étrange, Ezzelin, c'est que je vous ai vu exactement dans le costume que
+vous avez maintenant, et pâle comme vous l'êtes. Le reste de mon rêve est
+sans doute fantastique, et pourtant je veux vous le dire. Vous étiez sur
+votre galère aux prises avec les pirates, et vous déchargiez votre
+pistolet à bout portant sur un homme dont il m'a été impossible de voir la
+figure, mais qui était coiffé d'un turban rouge. En ce moment la vision a
+disparu.
+
+--Cela est étrange, en effet,» dit Ezzelin en regardant fixement Giovanna,
+dont l'oeil était clair et brillant, la parole animée, et qui semblait
+sous l'inspiration d'une sorte de puissance divinatoire.
+
+Giovanna remarqua son étonnement, et lui dit:
+
+«Vous allez croire que mon esprit est égaré. Il n'en est rien cependant.
+Je n'attache point à ce rêve une grande importance, et je n'ai point la
+puissance des sibylles. Combien ne m'eût-elle pas été précieuse en ces
+heures d'inquiétude dévorante qui se renouvellent sans cesse pour moi, et
+qui me tuent lentement! Hélas! dans ces périls auxquels Soranzo s'expose
+chaque jour, c'est en vain que j'ai interrogé de toute la puissance de mes
+sens et de toute celle de mon âme l'horreur des ténèbres ou les brumes de
+l'horizon; ni dans mes veilles désolées, ni dans mes songes funestes, je
+n'ai trouvé le moindre éclaircissement au mystère de sa destinée. Mais
+avant d'en finir avec ces visions qui sans doute vous font sourire,
+laissez-moi vous dire que l'homme au turban rouge de mon rêve vous a fait,
+en s'effaçant dans les airs, un signe de menace. Laissez-moi vous dire
+aussi, et pardonnez-moi cette faiblesse, que j'ai senti, au moment où la
+vision a disparu, une terreur que je n'avais pas éprouvée tant que le
+tableau de ce combat avait été devant mes yeux; ne méprisez pas tout à
+fait les appréhensions d'un esprit plus chagrin que malade. Il me semble
+qu'un grand péril vous menace de la part des pirates, et je vous supplie
+de ne pas vous remettre en mer sans avoir engagé mon époux à vous donner
+une escorte jusqu'à la sortie de nos écueils. Promettez-moi de le faire.
+
+--Hélas! madame, répondit Ezzelin avec un triste sourire, quel intérêt
+pouvez-vous prendre à mon sort? Que suis-je pour vous? Votre affection ne
+m'a point élu époux; votre confiance ne veut pas m'accepter pour frère;
+car vous refusez mes secours, et pourtant j'ai la certitude que vous en
+avez besoin.
+
+--Ma confiance et mon affection sont à vous comme à un frère; mais je ne
+comprends pas ce que vous me dites quand vous me parlez de secours. Je
+souffre, il est vrai; je me consume dans une agonie affreuse, mais vous
+n'y pouvez rien, mon cher Ezzelin; et puisque nous parlons de confiance et
+d'affection, Dieu seul peut me rendre celles de Soranzo!
+
+--Vous avouez que vous avez perdu son amour, madame; n'avouerez-vous point
+que vous avez à sa place hérité de sa haine?»
+
+Giovanna tressaillit, et, retirant sa main avec épouvante:
+
+«Sa haine! s'écria-t-elle, qui donc vous a dit qu'il me haïssait? Oh!
+quelle parole avez-vous dite, et qui vous a chargé de me porter le coup
+mortel? Hélas! vous venez de m'apprendre que je n'avais pas encore
+souffert, et que son indifférence était encore pour moi du bonheur.»
+
+Ezzelin comprit combien Giovanna aimait encore ce rival que, malgré lui,
+il venait d'accuser. Il sentit, d'une part, la douleur qu'il causait à
+cette femme infortunée, et de l'autre, la honte d'un rôle tout à fait
+opposé à son caractère; il se hâta de rassurer Giovanna, et de lui dire
+qu'il ignorait absolument les sentiments d'Orio à son égard, mais elle eût
+bien de la peine à croire qu'il eût parlé ainsi par sollicitude et sous
+forme d'interrogation.
+
+«Quelqu'un ici vous aurait-il parlé de lui et de moi? lui répéta-t-elle
+plusieurs fois en cherchant à lire sa pensée dans ses yeux. Serait-ce mon
+arrêt que vous avez prononcé sans le savoir, et suis-je donc la seule ici
+à ignorer qu'il me hait? Oh! je ne le croyais pas!»
+
+En parlant ainsi, elle fondit en larmes; et le comte, qui, malgré lui,
+avait senti l'espérance se réveiller dans son coeur, sentit aussi que son
+coeur se brisait pour toujours. Il fit un effort magnanime sur lui-même
+pour consoler Giovanna, et pour prouver qu'il avait parlé au hasard. Il
+l'interrogea affectueusement sur sa situation. Affaiblie par ses pleurs et
+vaincue par la noblesse des sentiments d'Ezzelin, elle s'abandonna à plus
+d'expansion qu'elle n'avait résolu peut-être d'en avoir.
+
+«O mon ami! lui dit-elle, plaignez-moi, car j'ai été insensée en
+choisissant pour appui cet être superbe qui ne sait point aimer! Orio
+n'est point comme vous un homme de tendresse et de dévouement; c'est un
+homme d'action et de volonté. La faiblesse d'une femme ne l'intéresse pas,
+elle l'embarrasse. Sa bonté se borne à la tolérance; elle ne s'étend pas
+jusqu'à la protection. Aucun homme ne devrait moins inspirer l'amour, car
+aucun homme ne le comprend et ne l'éprouve moins. Et cependant cet homme
+inspire des passions immenses, des dévouements infatigables. On ne l'aime
+ni ne le hait à demi, vous le savez; et vous savez aussi sans doute que,
+pour les hommes de cette nature, il en est toujours ainsi. Plaignez-moi
+donc; car je l'aime jusqu'au délire, et son empire sur moi est sans
+bornes. Vous voyez, noble Ezzelin, que mon malheur est sans ressources. Je
+ne me fais point illusion, et vous pouvez me rendre cette justice, que
+j'ai toujours été sincère avec vous comme avec moi-même. Orio mérite
+l'admiration et l'estime des hommes, car il a une haute intelligence, un
+noble courage et le goût des grandes choses; mais il ne mérite ni l'amitié
+ni l'amour, car il ne ressent ni l'un ni l'autre; il n'en a pas besoin, et
+tout ce qu'il peut pour les êtres qui l'aiment, c'est de se laisser aimer.
+Souvenez-vous de ce que je vous ai dit à Venise, le jour où j'ai eu le
+courage egoïste de vous ouvrir mon coeur, et de vous avouer qu'il
+m'inspirait un amour passionné, tandis que vous ne m'inspiriez qu'un amour
+fraternel.
+
+--Ne rappelons pas ce jour de triste mémoire, dit Ezzelin; quand la
+victime survit au supplice, chaque fois que son souvenir l'y reporte, elle
+croit le subir encore.
+
+--Ayez le courage de vous rappeler ces choses avec moi, reprit Giovanna;
+nous ne nous reverrons peut-être plus, et je veux que vous emportiez la
+certitude de mon estime pour vous, et du repentir que j'ai gardé de ma
+conduite à votre égard.
+
+--Ne me parlez pas de repentir, s'écria Ezzelin attendri; de quel crime,
+ou seulement de quelle faute légère êtes-vous coupable? N'avez-vous pas
+été franche et loyale avec moi? N'avez-vous pas été douce et pleine de
+pitié, en me disant vous-même ce que tout autre à votre place m'eût fait
+signifier par ses parents et sous le voile de quelque prétexte spécieux!
+Je me souviens de vos paroles: elles sont restées gravées dans mon coeur
+pour mon éternelle consolation et en même temps pour mon éternel regret.
+«Pardonnez-moi, avez-vous dit, le mal que je vous fais, et priez Dieu que
+je n'en sois pas punie; car je n'ai plus ma volonté, et je cède à une
+destinée plus forte que moi.»
+
+--Hélas! hélas! dit Giovanna, oui c'était une destinée! Je le sentais déjà,
+car mon amour est né de la peur, et, avant que je connusse à quel point
+cette peur était fondée, elle régnait déjà sur moi. Tenez, Ezzelin, il y a
+toujours eu en moi un instinct de sacrifice et d'abnégation, comme si
+j'eusse été marquée, en naissant, pour tomber en holocauste sur l'autel de
+je ne sais quelle puissance avide de mon sang et de mes larmes. Je me
+souviens de ce qui se passait en moi lorsque vous me pressiez de vous
+épouser, avant le jour fatal où j'ai vu Soranzo pour la première fois.
+«Hâtons-nous, me disiez-vous; quand on s'aime, pourquoi tarder à être
+heureux? Parce que nous sommes jeunes tous deux, ce n'est pas une raison
+pour attendre. Attendre, c'est braver Dieu, car l'avenir est son trésor;
+et ne pas profiter du présent, c'est vouloir d'avance s'emparer de
+l'avenir. Les malheureux doivent dire: Demain! et les heureux:
+Aujourd'hui! Qui sait ce que nous serons demain? Qui sait si la balle d'un
+Turc ou une vague de la mer ne viendra pas nous séparer à jamais? Et
+vous-même, pouvez-vous assurer que demain vous m'aimerez comme
+aujourd'hui?» Un vague pressentiment vous faisait ainsi parler sans doute,
+et vous disait de vous hâter. Un pressentiment plus vague encore
+m'empêchait de céder, et me disait d'attendre. Attendre quoi? Je ne savais
+pas; mais je croyais que l'avenir me réservait quelque chose, puisque le
+présent me laissait désirer.
+
+--Vous aviez raison, dit le comte, l'avenir vous réservait l'amour.
+
+--Sans doute, reprit Giovanna avec amertume, il me réservait un amour bien
+différent de ce que j'éprouvais pour vous. J'aurais tort de me plaindre,
+car j'ai trouvé ce que je cherchais. J'ai dédaigné le calme, et j'ai
+trouvé l'orage. Vous rappelez-vous ce jour où j'étais assise entre mon
+oncle et vous? Je brodais, et vous me lisiez des vers. On annonça Orio
+Soranzo. Ce nom me fit tressaillir, et en un instant tout ce que j'avais
+entendu dire de cet homme singulier me revint à la mémoire. Je ne l'avais
+jamais vu, et je tremblai de tous mes membres quand j'entendis le bruit de
+ses pas. Je n'aperçus ni son magnifique costume, ni sa haute taille, ni
+ses traits empreints d'une beauté divine, mais seulement deux grands yeux
+noirs pleins à la fois de menace et de douceur, qui s'avançaient vers moi
+fixes et étincelants. Fascinée par ce regard magique, je laissai tomber
+mon ouvrage, et restai clouée sur mon fauteuil, sans pouvoir ni me lever
+ni détourner la tête. Au moment où Soranzo, arrivé près de moi, se courba
+pour me baiser la main, ne voyant plus ces deux yeux qui m'avaient
+jusque-là pétrifiée, je m'évanouis. On m'emporta, et mon oncle, s'excusant
+sur mon indisposition, le pria de remettre sa visite à un autre jour. Vous
+vous retirâtes aussi sans comprendre la cause de mon évanouissement.
+
+»Orio, qui connaissait mieux les femmes et le pouvoir qu'il avait sur
+elles, pensa qu'il pouvait bien être pour quelque chose dans mon mal
+subit: il résolut de s'en assurer. Il passa une heure à se promener sur le
+Canalazzo, puis se fit de nouveau débarquer au palais Morosini. Il fit
+appeler le majordome, et lui dit qu'il venait savoir de mes nouvelles.
+Quand on lui eut répondu que j'étais complètement remise, il monta,
+présumant, disait-il, qu'il ne pouvait plus y avoir d'indiscrétion à se
+présenter, et il se fit annoncer une seconde fois. Il me trouva bien pâlie,
+bien embellie, disait-il, par ma pâleur même. Mon oncle était un peu
+sérieux; pourtant il le remercia cordialement de l'intérêt qu'il me
+portait, et de la peine qu'il avait prise de revenir sitôt s'informer de
+ma santé. Et comme, après ces compliments, il voulait se retirer, on le
+pria de rester. Il ne se le fit pas dire deux fois, et continua la
+conversation. Résolu déjà à profiter du premier effet qu'il avait produit,
+il s'étudia à déployer d'un coup devant moi tous les dons qu'il avait
+reçus de la nature, et à soutenir les charmes de sa personne par ceux de
+son esprit. Il réussit complètement; et lorsque, au bout de deux heures,
+il prit le parti de se retirer, j'étais déjà subjuguée. Il me demanda la
+permission de revenir le lendemain, l'obtint, et partit avec la certitude
+d'achever bientôt ce qu'il avait si heureusement commencé. Sa victoire ne
+fut ni longue ni difficile. Son premier regard m'avait intimé l'ordre
+d'être à lui, et j'étais déjà sa conquête. Puis-je vraiment dire que je
+l'aimais? Je ne le connaissais pas, et je n'avais presque entendu dire de
+lui que du mal. Comment pouvais-je préférer un homme qui ne m'inspirait
+encore que de la crainte à celui qui m'inspirait la confiance et l'estime?
+Ah! devrais-je chercher mon excuse dans la fatalité? Ne ferais-je pas
+mieux d'avouer qu'il y a dans le coeur de la femme un mélange de vanité
+qui s'enorgueillit de régner en apparence sur un homme fort, et de lâcheté
+qui va au-devant de sa domination? Oui! oui! j'étais vaine de la beauté
+d'Orio; j'étais fière de toutes les passions qu'il avait inspirées, et de
+tous les duels dont il était sorti vainqueur. Il n'y avait pas jusqu'à sa
+réputation de débauché qui ne semblât un titre à l'attention et un appât
+pour la curiosité des autres femmes. Et j'étais flattée de leur enlever ce
+coeur volage et fier qui les avait toutes trahies, et qui, à toutes, avait
+laissé de longs regrets. Sous ce rapport du moins, mon fatal amour-propre
+a été satisfait. Orio m'est resté fidèle, et, du jour de son mariage, il
+semble que les femmes n'aient plus rien été pour lui. Il a semblé m'aimer
+pendant quelque temps: puis bientôt il n'a plus aimé ni moi ni personne,
+et l'amour de la gloire l'a absorbé tout entier; et je n'ai pas compris
+pourquoi, ayant un si grand besoin d'indépendance et d'activité, il avait
+contracté des liens qui ordinairement sont destinés à restreindre l'une et
+l'autre.»
+
+Ezzelin regarda attentivement Giovanna. Il avait peine à croire qu'elle
+parlât ainsi sans arrière-pensée, et que son aveuglement allât jusqu'à ne
+pas soupçonner les vues ambitieuses qui avaient porté Orio à rechercher sa
+main. Voyant la candeur de cette âme généreuse, il n'osa pas chercher à
+l'éclairer, et il se borna à lui demander comment elle avait perdu si vite
+l'amour de son époux. Elle le lui raconta en ces termes:
+
+«Avant notre hyménée, il semblait qu'il m'aimât éperdument. Je le croyais
+du moins; car il me le disait, et ses paroles ont une éloquence et une
+conviction à laquelle rien ne résiste. Il prétendait que la gloire n'était
+qu'une vaine fumée, bonne pour enivrer les jeunes gens ou pour étourdir
+les malheureux. Il avait fait la dernière campagne pour faire taire les
+sots et les envieux qui l'accusaient de s'énerver dans les plaisirs. Il
+s'était exposé à tous les dangers avec l'indifférence d'un homme qui se
+conforme à un usage de son temps et de son pays. Il riait de ces jeunes
+gens qui se précipitent dans les combats avec enthousiasme, et qui se
+croient bien grands parce qu'ils ont payé de leur personne et bravé des
+périls que le moindre soldat affronte tranquillement. Il disait qu'un
+homme avait à choisir dans la vie entre la gloire et le bonheur; que, le
+bonheur étant presque impossible à trouver, le plus grand nombre était
+forcé de chercher la gloire; mais que l'homme qui avait réussi à s'emparer
+du bonheur, et surtout du bonheur dans l'amour, qui est le plus complet,
+le plus réel et le plus noble de tous, était un pauvre coeur et un pauvre
+esprit quand il se lassait de ce bonheur et retournait aux misérables
+triomphes de l'amour-propre. Orio parlait ainsi devant moi, parce qu'il
+avait entendu dire que vous aviez perdu mon affection pour n'avoir pas
+voulu me promettre de ne point retourner à la guerre.
+
+»Il voyait que j'avais une âme tendre, un caractère timide, et que l'idée
+de le voir s'éloigner de moi aussitôt après notre mariage me faisait
+hésiter. Il voulait m'épouser, et rien ne lui eût coûté, m'a-t-il dit
+depuis, pour y parvenir; il n'eût reculé devant aucun sacrifice, devant
+aucune promesse imprudente ou menteuse. Oh! qu'il m'aimait alors! Mais la
+passion des hommes n'est que du désir, et ils se lassent aussitôt qu'ils
+possèdent. Très-peu de temps après notre hyménée, je le vis préoccupé et
+dévoré d'agitations secrètes. Il se jeta de nouveau dans le bruit du monde,
+et attira chez moi toute la ville. Il me sembla voir que cet amour du jeu
+qu'on lui avait tant reproché, et ce besoin d'un luxe effréné qui le
+faisait regarder comme un homme vain et frivole, reprenaient rapidement
+leur empire sur lui. Je m'en effrayai; non que je fusse accessible à des
+craintes vulgaires pour ma fortune, je ne la considérais plus comme mienne
+depuis que j'avais cédé avec bonheur à Orio l'héritage de mes ancêtres.
+Mais ces passions le détournaient de moi. Il me les avait peintes comme
+les amusements misérables qu'une âme ardente et active est forcée de se
+créer, faute d'un aliment plus digne d'elle. Cet aliment seul digne de
+l'âme d'Orio, c'était l'amour d'une femme comme moi. Toutes les autres
+l'avaient trompé ou lui avaient semblé indignes d'occuper toute son
+énergie. Il aurait été forcé de la dépenser en vains plaisirs. Mais
+combien ces plaisirs lui semblaient méprisables depuis qu'il possédait en
+moi la source de toutes les joies! Voilà comment il me parlait; et moi,
+insensée, je le croyais aveuglément. Quelle fut donc mon épouvante quand
+je vis que je ne lui suffisais pas plus que ne l'avaient fait les autres
+femmes, et que, privé de fêtes, il ne trouvait près de moi qu'ennui et
+impatience! Un jour qu'il avait perdu des sommes considérables, et qu'il
+était en proie à une sorte de désespoir, j'essayai vainement de le
+consoler en lui disant que j'étais indifférente aux conséquences fâcheuses
+de ses pertes, et qu'une vie de médiocrité ou de privations me semblerait
+aussi douce que l'opulence, pourvu qu'elle ne me séparât point de lui. Je
+lui promis que mon oncle ignorerait ses imprudences, et que je vendrais
+plutôt mes diamants en secret que de lui attirer un reproche. Voyant qu'il
+ne m'écoutait pas, je m'affligeai profondément et lui reprochai doucement
+d'être plus sensible à une perte d'argent qu'à la douleur qu'il me
+causait. Soit qu'il cherchât un prétexte pour me quitter, soit que j'eusse
+involontairement froissé son orgueil par ce reproche, il se prétendit
+outragé par mes paroles, entra en fureur et me déclara qu'il voulait
+reprendre du service. Dès le lendemain, malgré mes supplications et mes
+larmes, il demanda de l'emploi à l'amiral, et fit ses apprêts de départ. A
+tous autres égards, j'eusse trouvé dans la tendresse de mon oncle recours
+et protection. Il eût dissuadé Orio de m'abandonner, il l'eût ramené vers
+moi; mais il s'agissait de guerre, et la gloire de la république l'emporta
+encore sur moi dans le coeur de mon oncle. Il blâma paternellement ma
+faiblesse, me dit qu'il mépriserait Soranzo s'il passait son temps aux
+pieds d'une femme, au lieu de défendre l'honneur et les intérêts de sa
+patrie; qu'en montrant, durant la dernière campagne, une bravoure et des
+talents de premier ordre, Orio avait contracté l'engagement et le devoir
+de servir son pays tant que son pays aurait besoin de lui. Enfin, il
+fallut céder; Orio partit, et je restai seule avec ma douleur.
+
+»Je fus longtemps, bien longtemps sous le coup de cette brusque
+catastrophe. Cependant les lettres d'Orio, pleines de douceur et
+d'affection, me rendirent l'espérance; et, sans les angoisses de
+l'inquiétude lorsque je le savais exposé à tant de périls, j'aurais encore
+goûté une sorte de bonheur. Je m'imaginai que je n'avais rien perdu de sa
+tendresse, que l'honneur imposait aux hommes des lois plus sacrées que
+l'amour; qu'il s'était abusé lui-même lorsque, dans l'enthousiasme de ses
+premiers transports, il m'avait dit le contraire; qu'enfin il reviendrait
+tel qu'il avait été pour moi dans nos plus beaux jours. Quelles furent ma
+douleur et ma surprise lorsqu'à l'entrée de l'hiver, au lieu de demander à
+mon oncle l'autorisation de venir passer près de moi cette saison de repos
+(autorisation qui certes ne lui eût pas été refusée), il m'écrivit qu'il
+était forcé d'accepter le gouvernement de cette île pour la répression des
+pirates! Comme il me marquait beaucoup de regrets de ne pouvoir venir me
+rejoindre, je lui écrivis à mon tour que j'allais me rendre à Corfou, afin
+de me jeter aux pieds de mon oncle et d'obtenir son rappel. Si je ne
+l'obtenais pas, disais-je, j'irais partager son exil à Curzolari.
+Cependant je n'osai point exécuter ce projet avant d'avoir reçu la réponse
+d'Orio; car plus on aime, plus on craint d'offenser l'être qu'on aime. Il
+me répondit, dans les termes les plus tendres, qu'il me suppliait de ne
+pas venir le rejoindre, et que, quant à demander pour lui un congé à mon
+oncle, il serait fort blessé que je le fisse. Il avait des ennemis dans
+l'armée, disait-il; le bonheur d'avoir obtenu ma main lui avait suscité
+des envieux qui tâchaient de le desservir auprès de l'amiral, et qui ne
+manqueraient pas de dire qu'il m'avait lui-même suggéré cette démarche,
+afin de recommencer une vie de plaisir et d'oisiveté. Je me soumis à cette
+dernière défense; mais quand à la première, comme il ne me donnait pas
+d'autres motifs de refus que la tristesse de cette demeure et les
+privations de tout genre que j'aurais à y souffrir, comme sa lettre me
+semblait plus passionnée qu'aucune de celles qu'il m'eût écrites, je crus
+lui donner une preuve de dévouement en venant partager sa solitude; et
+sans lui répondre, sans lui annoncer mon arrivée, je partis aussitôt. Ma
+traversée fut longue et pénible; le temps était mauvais. Je courus mille
+dangers. Enfin j'arrivai ici, et je fus consternée en n'y trouvant point
+Orio. Il était parti pour cette malheureuse expédition de Patras, et la
+garnison était dans de grandes inquiétudes sur son compte. Plusieurs jours
+se passèrent sans que je reçusse aucune nouvelle de lui; je commençais à
+perdre l'espérance de le revoir jamais. M'étant fait montrer l'endroit où
+il avait appareillé et où il devait aussi débarquer, j'allais chaque jour,
+de ce côté, m'asseoir sur un rocher, et j'y restais des heures entières à
+regarder la mer. Bien des jours se passèrent ainsi sans amener aucun
+changement dans ma situation. Enfin, un matin, en arrivant sur mon rocher,
+je vis sortir d'une barque un soldat turc accompagné d'un jeune garçon
+vêtu comme lui. Au premier mouvement que fit le soldat je reconnus Orio,
+et je descendis en courant pour me jeter dans ses bras; mais le regard
+qu'il attacha sur moi fit refluer tout mon sang vers mon coeur, et le
+froid de la mort s'étendit sur tous mes membres. Je fus plus bouleversée
+et plus épouvantée que le jour où je l'avais vu pour la première fois, et,
+comme ce jour-là, je tombai évanouie: il me semblait avoir vu sur son
+visage la menace, l'ironie et le mépris à leur plus haute puissance. Quand
+je revins à moi, je me trouvai dans ma chambre sur mon lit. Orio me
+soignait avec empressement, et ses traits n'avaient plus cette expression
+terrifiante devant laquelle mon être tout entier venait de se briser
+encore une fois. Il me parla avec tendresse et me présenta le jeune homme
+qui l'accompagnait, comme lui ayant sauvé la vie et rendu la liberté en
+lui ouvrant les portes de sa prison durant la nuit. Il me pria de le
+prendre à mon service, mais de le traiter en ami bien plus qu'en
+serviteur. J'essayai de parler à Naama, c'est ainsi qu'il appelle ce
+garçon; mais il ne sait point un mot de notre langue. Orio lui dit
+quelques mots en turc, et ce jeune homme prit ma main et la posa sur sa
+tête en signe d'attachement et de soumission.
+
+»Pendant toute cette journée, je fus heureuse; mais dès le lendemain Orio
+s'enferma dans son appartement, et je ne le vis que le soir, si sombre et
+si farouche, que je n'eus pas le courage de lui parler. Il me quitta après
+avoir soupé avec moi. Depuis ce temps, c'est-à-dire depuis deux mois, son
+front ne s'est point éclairci. Une douleur ou une résolution mystérieuse
+l'absorbe tout entier. Il ne m'a témoigné ni humeur ni colère; il s'est
+donné mille soins, au contraire, pour me rendre agréable le séjour de ce
+donjon, comme si, hors de son amour et de son indifférence, quelque chose
+pouvait m'être bon ou mauvais! Il a fait venir des ouvriers et des
+matériaux de Céphalonie pour me construire à la hâte cette demeure; il a
+fait venir aussi des femmes pour me servir, et, au milieu de ses
+préoccupations les plus sombres, jamais il n'a cessé de veiller à tous mes
+besoins et de prévenir tous mes désirs. Hélas! il semble ignorer que je
+n'en ai qu'un seul réel sur la terre, c'est de retrouver son amour.
+Quelquefois... bien rarement! il est revenu vers moi, plein d'amour et
+d'effusion en apparence. Il m'a confié qu'il nourrissait un projet
+important; que, dévoré de vengeance contre les infidèles qui ont massacré
+son escorte, pris sa galère, et qui maintenant viennent exercer leurs
+pirateries presque sous ses yeux, il n'aurait pas de repos qu'il ne les
+eût anéantis. Mais à peine s'était-il abandonné à ces aveux, que,
+craignant mes inquiétudes et s'ennuyant de mes larmes, il s'arrachait de
+mes bras pour aller rêver seul à ses belliqueux desseins. Enfin nous en
+sommes venus à ce point que nous ne nous voyons plus que quelques heures
+par semaine, et le reste du temps j'ignore où il est et de quoi il
+s'occupe. Quelquefois il me fait dire qu'il profite du temps calme pour
+faire une longue promenade sur mer, et j'apprends ensuite qu'il n'est
+point sorti du château. D'autres fois il prétend qu'il s'enferme le soir
+pour travailler, et je le vois, au lever du jour, dans sa barque, cingler
+rapidement sur les flots grisâtres, comme s'il voulait me cacher qu'il a
+passé la nuit dehors. Je n'ose plus l'interroger; car alors sa figure
+prend une expression effrayante, et tout tremble devant lui. Je lui cache
+mon désespoir, et les instants qu'il passe près de moi, au lieu de
+m'apporter quelque soulagement, sont pour moi un véritable supplice; car
+je suis forcée de veiller à mes paroles et à mes regards même, pour ne
+point laisser échapper une seule de mes sinistres pensées. Quand il voit
+une larme rouler dans mes yeux malgré moi, il me presse la main en silence,
+se lève et me quitte sans me dire un mot. Une fois j'ai été sur le point
+de me jeter à ses genoux et de m'y attacher, de m'y traîner pour obtenir
+qu'il partageât au moins ses soucis avec moi, et pour lui promettre de
+souscrire à tous ses desseins sans faiblesse et sans terreur. Mais, au
+moindre mouvement que je fais, son regard me cloue à ma place, et la
+parole expire sur mes lèvres. Il semble que, si ma douleur éclatait devant
+lui, le reste de compassion et d'égards qu'il me témoigne se changerait en
+fureur et en aversion. Je suis restée muette! Voilà pourquoi, quand vous
+me parlez de sa haine, je dis qu'elle est impossible, car je ne l'ai point
+méritée: je meurs en silence.»
+
+Ezzelin remarqua que ce récit laissait dans l'ombre la circonstance la
+plus importante de celui de Léontio. Giovanna ne semblait nullement
+considérer Soranzo comme aliéné, et les questions détournées qu'il lui
+adressa prudemment à cet égard n'amenèrent aucun éclaircissement. Giovanna
+manquait-elle d'une confiance absolue en lui, ou bien Léontio avait-il
+fait de faux rapports? Voyant que ses investigations étaient infructueuses,
+Ezzelin conclut du moins qu'elle mourrait de langueur et de tristesse si
+elle restait dans ce triste château, et il la supplia de se rendre à
+Corfou auprès de son oncle. Il s'offrit à l'y conduire sur-le-champ; mais
+elle rejeta bien loin cette proposition, disant que pour rien au monde
+elle ne voudrait laisser soupçonner à son oncle qu'elle n'était point
+heureuse avec Orio; car la moindre plainte de sa part le ferait
+infailliblement tomber dans la disgrâce de l'amiral. Elle soutint
+d'ailleurs qu'Orio n'avait envers elle aucun mauvais procédé, et que, si
+l'amour qu'elle lui portait était devenu son propre supplice, Orio ne
+pouvait être accusé du mal qu'elle se faisait à elle-même.
+
+Ezzelin se hasarda à lui demander si elle ne vivait pas dans une sorte de
+captivité, et s'il n'y avait pas une consigne sévère qui lui interdisait
+la vue de tout compatriote. Elle répondit que cela n'était point, et que
+pour rien au monde elle n'eût reçu Ezzelino lui-même, s'il eût fallu
+désobéir à Orio pour goûter cette joie innocente. Orio ne lui avait jamais
+témoigné de jalousie, et plusieurs fois il l'avait autorisée à recevoir
+quiconque elle jugerait à propos, sans même l'en prévenir.
+
+Ezzelin ne savait que penser de cette contradiction manifeste entre les
+paroles de Giovanna et celles de Léontio. Tout à coup le grand lévrier
+blanc, qui semblait dormir, tressaillit, se releva, et, posant ses pattes
+de devant sur le rebord de la fenêtre, resta immobile, les oreilles
+dressées.
+
+«Est-ce ton maître, Sirius?» lui dit Giovanna.
+
+Le chien se retourna vers elle d'un air intelligent; puis, élevant la tête
+et dilatant ses narines, il frissonna et fit entendre un long gémissement
+de douleur et de tendresse.
+
+«Voici Orio! dit Giovanna en passant son bras blanc et maigre autour du
+cou du fidèle animal; il revient! Ce noble lévrier reconnaît toujours, au
+bruit des rames, le bateau de son maître; et quand je vais avec lui
+attendre Orio sur le rocher, au moindre point noir qu'il aperçoit sur les
+flots, il garde le silence ou fait entendre ce hurlement, selon que ce
+point noir est l'esquif d'Orio ou celui d'un autre. Depuis qu'Orio ne lui
+permet plus de l'accompagner, il a reporté sur moi son attachement, et ne
+me quitte pas plus que mon ombre. Comme moi, il est malade et triste;
+comme moi, il sait qu'il n'est plus cher à son maître; comme moi, il se
+souvient d'avoir été aimé!»
+
+Alors Giovanna, se penchant sur la fenêtre, essaya de discerner la barque
+dans les ténèbres; mais la mer était noire comme le ciel, et l'on ne
+pouvait distinguer le bruit des rames du clapotement uniforme des flots
+qui battaient le rocher.
+
+«Êtes-vous bien sûre, dit le comte, que ma présence dans votre
+appartement n'indisposera point votre mari contre vous?
+
+--Hélas! il ne me fait pas l'honneur d'être jaloux de moi, répondit-elle.
+
+--Mais je ferais peut-être mieux, dit Ezzelin, d'aller au-devant de lui?
+
+--Ne le faites pas, répondit-elle; il penserait que je vous ai chargé
+d'épier ses démarches: restez. Peut-être même ne le verrai-je pas ce soir.
+Il rentre souvent de ses longues promenades sans m'en donner avis; et sans
+l'admirable instinct de ce lévrier, qui me signale toujours son retour
+dans le château ou dans l'île, j'ignorerais presque toujours s'il est
+absent ou présent. Maintenant, à tout événement, aidez-moi à replacer ce
+panneau de boiserie sur la fenêtre; car, s'il savait que je l'ai rendu
+mobile pour interroger des yeux ce côté du château qui donne sur les flots,
+il ne me le pardonnerait pas. Il a fait fermer cette ouverture à
+l'intérieur de ma chambre, prétendant que j'alimentais à plaisir mon
+inquiétude par cette inutile et continuelle contemplation de la
+mer.»
+
+Ezzelin replaça le panneau, soupirant de compassion pour cette femme
+infortunée.
+
+Il s'écoula encore assez de temps avant l'arrivée d'Orio. Elle fut
+annoncée par l'esclave turc qui ne quittait jamais Orio. Lorsque le jeune
+homme entra, Ezzelin fut frappé de la perfection de ses traits à la fois
+délicats et sévères. Quoiqu'il eût été élevé en Turquie, il était facile
+de voir qu'il appartenait à une race plus fièrement trempée. Le type arabe
+se révélait dans la forme de ses longs yeux noirs, dans son profil droit
+et inflexible, dans la petitesse de sa taille, dans la beauté de ses mains
+effilées, dans la couleur bronzée de sa peau lisse, sans aucune nuance. Le
+son de sa voix le fit reconnaître aussi d'Ezzelin pour un Arabe qui
+parlait le turc avec facilité, mais non sans cet accent guttural dont
+l'harmonie, étrange d'abord, s'insinue peu à peu dans l'âme, et finit par
+la remplir d'une suavité inconnue. Lorsque le lévrier le vit, il s'élança
+sur lui comme s'il eût voulu le dévorer. Alors le jeune homme, souriant
+avec une expression de malignité féroce, et montrant deux rangées de dents
+blanches, minces et serrées, changea tellement de visage qu'il ressembla à
+une panthère. En même temps il tira de sa ceinture un poignard recourbé,
+dont la lame étincelante alluma encore plus la fureur de son adversaire.
+Giovanna fit un cri, et aussitôt le chien s'arrêta et revint vers elle
+avec soumission, tandis que l'esclave, remettant son yatagan dans un
+fourreau d'or chargé de pierreries, fléchit le genou devant sa maîtresse.
+
+«Voyez! dit Giovanna à Ezzelin, depuis que cet esclave a pris auprès
+d'Orio la place de son chien fidèle, Sirius le hait tellement que je
+tremble pour lui; car ce jeune homme est toujours armé, et je n'ai point
+d'ordres à lui donner. Il me témoigne du respect et même de l'affection,
+mais il n'obéit qu'à Orio.
+
+--Ne peut-il s'exprimer dans notre langue? dit Ezzelin, qui voyait l'Arabe
+expliquer par signes l'arrivée d'Orio.
+
+--Non, répondit Giovanna, et la femme qui sert d'interprète entre nous
+deux n'est point ici. Voulez-vous l'appeler?
+
+--Il n'est pas besoin d'elle, dit Ezzelin. Et adressant la parole en arabe
+au jeune homme, il l'engagea à rendre compte de son message; puis il le
+transmit à Giovanna. Orio, de retour de sa promenade, ayant appris
+l'arrivée du noble comte Ezzelino dans son île, s'apprêtait à lui offrir à
+souper dans les appartements de la signora Soranzo, et le priait de
+l'excuser s'il prenait quelques instants pour donner ses ordres de nuit
+avant de se présenter devant lui.
+
+«Dites à cet enfant, répondit Giovanna à Ezzelino, que je réponds ainsi à
+son maître: L'arrivée du noble Ezzelin est un double bonheur pour moi,
+puisqu'elle me procure celui de souper avec mon époux. Mais, non,
+ajouta-t-elle, ne lui dites pas cela; il y verrait peut-être un reproche
+indirect. Dites que j'obéis, dites que nous l'attendons.»
+
+Ezzelin ayant transmis cette réponse au jeune Arabe, celui-ci s'inclina
+respectueusement; mais, avant de sortir, il s'arrêta debout devant
+Giovanna, et, la regardant quelques instants avec attention, il lui
+exprima par gestes qu'il la trouvait encore plus malade que de coutume, et
+qu'il en était affligé. Ensuite, s'approchant d'elle avec une familiarité
+naïve, il toucha ses cheveux et lui fit entendre qu'elle eût à les relever.
+
+«Dites-lui que je comprends ses bienveillants conseils, dit Giovanna au
+comte, et que je les suivrai. Il m'engage à prendre soin de ma parure, à
+orner mes cheveux de diamants et de fleurs. Enfant bon et rude, qui
+s'imagine qu'on ressaisit l'amour d'un homme par ces moyens puérils! car,
+selon lui, l'amour est l'instant de volupté qu'on donne!»
+
+Giovanna suivit néanmoins le conseil muet du jeune Arabe. Elle passa dans
+un cabinet voisin avec ses femmes, et, lorsqu'elle en sortit, elle était
+éblouissante de parure. Cette riche toilette faisait un douloureux
+contraste avec la désolation qui régnait au fond de l'âme de Giovanna. La
+situation de cette demeure bâtie sur les flots et, pour ainsi dire, dans
+les vents, le bruit lugubre de la mer et les sifflements du sirocco qui
+commençait à s'élever, l'espèce de malaise qui régnait sur le visage des
+serviteurs depuis que le maître était dans le château, tout contribuait à
+rendre cette scène étrange et pénible pour Ezzelin. Il lui semblait faire
+un rêve; et cette femme qu'il avait tant aimée, et que le matin même il
+s'attendait si peu à revoir, lui apparaissant tout d'un coup livide et
+défaillante, dans tout l'éclat d'un habit de fête, lui fit l'effet d'un
+spectre.
+
+Mais le visage de Giovanna se colora, ses yeux brillèrent, et son front se
+releva avec orgueil lorsque Orio entra dans la salle d'un air franc et
+ouvert, paré, lui aussi, comme aux plus beaux jours de ses galants
+triomphes à Venise. Sa belle chevelure noire flottait sur ses épaules en
+boucles brillantes et parfumées, et l'ombre fine de ses légères moustaches,
+retroussées à la vénitienne, se dessinait gracieusement sur la pâleur de
+ses joues. Toute sa personne avait un air d'élégance qui allait jusqu'à la
+recherche. Il y avait si longtemps que Giovanna le voyait les vêtements en
+désordre, le visage assombri ou décomposé par la colère, qu'elle s'imagina
+ressaisir son bonheur en revoyant l'image fidèle du Soranzo qui l'avait
+aimée. Il semblait en effet vouloir, en ce jour, réparer tous ses torts;
+car, avant même de saluer Ezzelin, il vint à elle avec un empressement
+chevaleresque, et baisa ses mains à plusieurs reprises avec une déférence
+conjugale mêlée d'ardeur amoureuse. Il se confondit ensuite en excuses et
+en civilités auprès du comte Ezzelin, et l'engagea à passer tout de suite
+dans la salle où le souper était servi. Lorsqu'ils furent tous assis
+autour de la table, qui était somptueusement servie, il l'accabla de
+questions sur l'événement qui lui procurait _l'honorable joie_ de lui
+donner l'hospitalité. Ezzelin en fit le récit, et Soranzo l'écouta avec
+une sollicitude pleine de courtoisie, mais sans montrer ni surprise ni
+indignation contre les pirates, et avec la résignation obligeante d'un
+homme qui s'afflige des maux d'autrui, sans se croire responsable le moins
+du monde. Au moment où Ezzelin parla du chef des pirates qu'il avait
+blessé et mis en fuite, ses yeux rencontrèrent ceux de Giovanna. Elle
+était pâle comme la mort, et répéta involontairement les mêmes paroles
+qu'il venait de prononcer:
+
+«_Un homme coiffé d'un turban écarlate, et dont une énorme barbe noire
+couvrait presque entièrement le visage!..._ C'est lui! ajouta-t-elle,
+agitée d'une secrète angoisse, je crois le voir encore!»
+
+Et ses yeux effrayés, qui avaient l'habitude de consulter toujours le
+front d'Orio, rencontrèrent les yeux de son maître tellement impitoyables,
+qu'elle se renversa sur sa chaise; ses lèvres devinrent bleuâtres, et sa
+gorge se serra. Mais aussitôt, faisant un effort surhumain pour ne point
+offenser Orio, elle se calma, et dit avec un sourire forcé:
+
+«J'ai fait cette nuit un rêve semblable.»
+
+Ezzelin regardait aussi Orio. Celui-ci était d'une pâleur extraordinaire,
+et son sourcil contracté annonçait je ne sais quel orage intérieur. Tout
+d'un coup il éclata de rire, et ce rire âpre et mordant éveilla des échos
+lugubres dans les profondeurs de la salle.
+
+«C'est sans doute l'_Uscoque_, dit-il en se tournant vers le commandant
+Léontio, que madame a vu en rêve, et que le noble comte a tué aujourd'hui
+en réalité.
+
+--Sans aucun doute, répondit Léontio d'un ton grave.
+
+--Quel est donc cet Uscoque, s'il vous plaît? demanda le comte.
+Existe-t-il encore de ces brigands dans vos mers? Ces choses ne sont plus
+de notre temps, et il faut les renvoyer aux guerres de la république sous
+Marc-Antonio Memmo et Giovanni Bembo. Il n'y a pas plus d'uscoques que de
+revenants, bon seigneur Léontio.
+
+--Votre seigneurie peut croire qu'il n'y en a plus, repartit Léontio un
+peu piqué; votre seigneurie est dans la fleur de la jeunesse, heureusement
+pour elle, et n'a pas vu beaucoup de choses qui se sont passées avant sa
+naissance. Quant à moi, pauvre vieux serviteur de la très-sainte et
+très-illustre république, j'ai vu souvent de près les uscoques; j'ai même
+était fait prisonnier par eux, et il s'en est fallu de quelques minutes
+seulement que ma tête fût plantée en guise de _ferale_ à la proue de leur
+galiote. Aussi je puis dire que je reconnaîtrais un uscoque entre mille et
+dix mille pirates, forbans, corsaires, flibustiers; en un mot, au milieu
+de toute cette racaille de gens qu'on appelle écumeurs de mer.
+
+--Le grand respect que je porte à votre expérience me défend de vous
+contredire, mon brave commandant, dit le comte, acceptant avec un peu
+d'ironie la leçon que lui donnait Léontio. Je ferais beaucoup mieux de
+m'instruire en vous écoutant. Je vous demanderai donc de m'expliquer à
+quoi l'on peut reconnaître un uscoque entre mille et dix mille pirates,
+forbans ou flibustiers, afin que je sache bien à laquelle de ces races
+appartient le brigand qui m'a assailli aujourd'hui, et auquel, sans
+l'heure avancée, j'aurais voulu donner la chasse.
+
+--L'uscoque, répondit Léontio, se reconnaît entre tous ces brigands, comme
+le requin entre tous les monstres marins, par sa férocité insatiable. Vous
+savez que ces infâmes pirates buvaient le sang de leurs victimes dans des
+crânes humains, afin de s'aguerrir contre toute pitié. Quand ils
+recevaient un transfuge et l'enrôlaient à leur bord, ils le soumettaient à
+cette atroce cérémonie, afin d'éprouver s'il lui restait quelque instinct
+d'humanité; et, s'il hésitait devant cette abomination, on le jetait à la
+mer. On sait qu'en un mot la manière de faire la flibuste est, pour les
+uscoques, de couler bas leurs prises, et de ne faire grâce ni merci à qui
+que ce soit. Jusqu'ici les Missolonghis s'étaient bornés, dans leurs
+pirateries, à piller les navires; et, quand les prisonniers se rendaient,
+ils les emmenaient en captivité et spéculaient sur leur rançon.
+Aujourd'hui les choses se passent autrement: quand un navire tombe dans
+leurs mains, tous les passagers, jusqu'aux enfants et aux femmes, sont
+massacrés sur place, et il ne reste même pas une planche flottant sur
+l'eau pour aller porter la nouvelle du désastre à nos rivages. Nous voyons
+bien les navires partis de la côte d'Italie passer dans nos eaux; mais on
+ne les voit point débarquer sur celles du Levant, et ceux que la Grèce
+envoie vers l'Occident n'arrivent jamais à la hauteur de nos îles.
+Soyez-en certain, seigneur comte, le terrible pirate au turban rouge, que
+l'on voit rôder d'écueil en écueil, et que les pêcheurs du promontoire
+d'Azio ont nommé l'Uscoque, est bien un véritable uscoque, de la pure race
+des égorgeurs et des buveurs de sang.
+
+--Que le chef de bandits que j'ai vu aujourd'hui soit uscoque ou de tout
+autre sang, dit le jeune comte, je lui ai arrangé la main droite _à la
+vénitienne_, comme on dit. Au premier abord, il m'avait paru déterminé à
+prendre ma vie ou à me laisser la sienne; cependant cette blessure l'a
+fait reculer, et cet homme invincible a pris la fuite.
+
+--A-t-il pris vraiment la fuite? dit Soranzo avec une incroyable
+indifférence. Ne pensez-vous pas plutôt qu'il allait chercher du renfort?
+Quant à moi, je crois que votre seigneurie a très-bien fait de venir
+mettre sa galère à l'abri de la nôtre; car les pirates sont à cette heure
+un fléau terrible, inévitable.
+
+--Je m'étonne, dit Ezzelin, que messer Francesco Morosini, connaissant la
+gravité de ce mal, n'ait point songé encore à y porter remède. Je ne
+comprends pas que l'amiral, sachant les pertes considérables que votre
+seigneurie a éprouvées, n'ait point envoyé une galère pour remplacer celle
+qu'elle a perdue, et pour la mettre à même de faire cesser d'un coup ces
+affreux brigandages.»
+
+Orio haussa les épaules à demi, et d'un air aussi dédaigneux que pouvait
+le permettre l'exquise politesse dont il se piquait:
+
+«Quand même l'amiral nous enverrait douze galères, dit-il, ses douze
+galères ne pourraient rien contre des adversaires insaisissables. Nous
+aurions encore ici tout ce qu'il nous faudrait pour les réduire, si nous
+étions dans une situation qui nous permît de faire usage de nos forces.
+Mais quand mon digne oncle m'a envoyé ici, il n'a pas prévu que j'y serais
+captif au milieu des écueils, et que je ne pourrais exécuter aucun
+mouvement sur des bas-fonds parmi lesquels de minces embarcations peuvent
+seules se diriger. Nous n'avons ici qu'une manoeuvre possible: c'est de
+gagner le large et d'aller promener nos navires sur des eaux où jamais les
+pirates ne se hasardent à nous attendre. Quand ils ont fait leur coup, ils
+disparaissent comme des mouettes; et pour les poursuivre parmi les récifs,
+il faudrait non-seulement connaître cette navigation difficile comme eux
+seuls peuvent la connaître, mais encore être équipés comme eux, c'est
+à-dire avoir une flottille de chaloupes et de caïques légères, et leur
+faire une guerre de partisans, semblable à celle qu'ils nous font.
+Croyez-vous que ce soit une chose bien aisée, et que du jour au lendemain
+on puisse s'emparer d'un essaim d'ennemis qui ne se poste nulle part?
+
+--Peut-être votre seigneurie le pourrait-elle si elle le voulait bien, dit
+Ezzelino avec un entraînement douloureux; n'est-elle pas habituée à
+réussir du jour au lendemain dans toutes ses entreprises?
+
+--Giovanna, dit Orio avec un sourire un peu amer, ceci est un trait dirigé
+contre vous au travers de ma poitrine. Soyez moins pâle et moins triste,
+je vous en supplie; car le noble comte, notre ami, croira que c'est moi
+qui vous empêche de lui témoigner l'affection que vous lui devez et que
+vous lui portez. Mais, pour en revenir à ce que nous disions, ajouta-t-il
+d'un ton plein d'aménité, croyez, mon cher comte, que je ne m'endors pas
+dans le danger, et que je ne m'oublie point ici aux pieds de la beauté.
+Les pirates verront bientôt que je n'ai point perdu mon temps, et que j'ai
+étudié à fond leur tactique et exploré leurs repaires. Oui, grâce au ciel
+et à ma bonne petite barque, à l'heure qu'il est, je suis le meilleur
+pilote de l'archipel d'Ionie, et... Mais, ajouta Soranzo en affectant de
+regarder autour de lui, comme s'il eût craint la présence de quelque
+serviteur indiscret, vous comprenez, seigneur comte, que le secret est
+absolument nécessaire à mes desseins. On ne sait pas quelles accointances
+les pirates peuvent avoir dans cette île avec les pêcheurs et avec les
+petits trafiquants qui nous apportent leurs denrées des côtes de Morée et
+d'Étolie. Il ne faut que l'imprudence d'un domestique fidèle, mais
+inintelligent, pour que nos bandits, avertis à temps, déguerpissent; et
+j'ai grand intérêt à les conserver pour voisins, car nulle part ailleurs
+j'ose jurer qu'ils ne seront si bien traqués et si infailliblement pris
+dans leur propre nasse.»
+
+En écoutant ces aveux, les convives furent agités d'émotions diverses. Le
+front de Giovanna s'éclaircit, comme si elle eût attribué aux absences et
+aux préoccupations de son mari quelque cause funeste, et comme si un poids
+eût été ôté de sa poitrine. Léontio leva les yeux au ciel assez niaisement,
+et commença d'exprimer son admiration par des exclamations qu'un regard
+froid et sévère de Soranzo réprima brusquement. Quant à Ezzelin, ses
+regards se portaient alternativement sur ces trois personnages, et
+cherchaient à saisir ce qu'il restait pour lui d'inexpliqué dans leurs
+relations. Rien dans Soranzo ne pouvait justifier l'interprétation
+gratuite de folie dont il avait plu au commandant de se servir pour
+expliquer sa conduite; mais aussi rien dans les traits, dans les discours
+ni dans les manières de Soranzo ne réussissait à captiver la confiance ou
+la sympathie du jeune comte. Il ne pouvait détacher ses yeux de ceux de
+cet homme, dont le regard passait pour fascinateur; et il trouvait dans
+ces yeux, d'une beauté remarquable quant à la forme et à la transparence,
+une expression indéfinissable qui lui déplaisait de plus en plus. Il y
+régnait un mélange d'effronterie et de couardise; parfois ils frappaient
+Ezzelin droit au visage, comme s'ils eussent voulu le faire trembler; mais
+dès qu'ils avaient manqué leur effet, ils devenaient timides comme ceux
+d'une jeune fille, ou flottants comme ceux d'un homme pris en faute. Tout
+en le regardant ainsi, Ezzelin remarqua que sa main droite n'était pas
+sortie de sa poitrine une seule fois. Appuyé sur le coude gauche avec une
+nonchalance élégante et superbe, il cachait son autre bras, presque
+jusqu'au coude, dans les larges plis que formait sur sa poitrine une
+magnifique robe de soie brochée d'or, dans le goût oriental. Je ne sais
+quelle pensée traversa l'esprit d'Ezzelin.
+
+«Votre seigneurie ne mange pas?» dit-il d'un ton un peu brusque.
+
+Il lui sembla qu'Orio se troublait. Néanmoins il répondit avec assurance:
+
+«Votre seigneurie prend trop d'intérêt à ma personne. Je ne mange point à
+cette heure-ci.
+
+--Vous paraissez souffrant,» reprit Ezzelin en le regardant très-fixement
+et sans aucun détour.»
+
+Cette insistance déconcerta visiblement Orio.
+
+«Vous avez trop de bonté, répondit-il avec une sorte d'amertume; l'air de
+la mer m'excite beaucoup le sang.
+
+--Mais votre seigneurie est blessée à cette main, si je ne me trompe? dit
+Ezzelin, qui avait vu les yeux d'Orio se porter involontairement sur son
+propre bras droit.
+
+Blessé! s'écria Giovanna en se levant à demi avec anxiété.
+
+Eh! mon Dieu, madame, vous le savez bien, répondit Orio en lui lançant un
+de ces coups d'oeil qu'elle craignait si fort. Voilà deux mois que vous me
+voyez souffrir de cette main.»
+
+Giovanna retomba sur sa chaise, pâle comme la mort, et Ezzelin vit dans sa
+physionomie qu'elle n'avait jamais entendu parler de cette blessure.
+
+«Cet accident date de loin? dit-il d'un ton indifférent, mais ferme.
+
+--De mon expédition de Patras, seigneur comte.»
+
+Ezzelin examina Léontio. Il avait la tête penchée sur son verre et
+paraissait savourer un vin de Chypre d'exquise qualité. Le comte lui
+trouva une attitude sournoise, et un air de duplicité qu'il avait pris
+jusque-là pour de la pauvreté d'esprit.
+
+Il persista à embarrasser Orio.
+
+«Je n'avais pas ouï dire, reprit-il, que vous eussiez été blessé à cette
+affaire; et je me réjouissais de ce qu'au milieu de tant de malheurs
+celui-là, du moins, vous eût été épargné.»
+
+Le feu de la colère s'alluma enfin sur le front d'Orio. «Je vous demande
+pardon, seigneur comte, dit-il d'un air ironique, si j'ai oublié de vous
+envoyer un courrier pour vous faire part d'une catastrophe qui paraît vous
+toucher plus que moi-même. En vérité, je suis _marié_ dans toute la force
+du terme, car mon rival est devenu mon meilleur ami.
+
+--Je ne comprends pas cette plaisanterie, messer, répondit Giovanna d'un
+ton plus digne et plus ferme que son état d'abattement physique et moral
+ne semblait le permettre.
+
+--Vous êtes susceptible aujourd'hui, mon âme,» lui dit Orio d'un air
+moqueur; et, étendant sa main gauche sur la table, il attira celle de
+Giovanna vers lui et la baisa.
+
+Ce baiser ironique fut pour elle comme un coup de poignard. Une larme
+roula sur sa joue.
+
+«Misérable! pensa Ezzelin en voyant l'insolence d'Orio avec elle. Lâche,
+qui recule devant un homme, et qui se plaît à briser une femme!»
+
+Il était tellement pénétré d'indignation qu'il ne put s'empêcher de le
+faire paraître. Les convenances lui prescrivaient de ne point intervenir
+dans ces discussions conjugales; mais sa figure exprima si vivement ce qui
+se passait en lui que Soranzo fut forcé d'y faire attention.
+
+«Seigneur comte, lui dit-il, s'efforçant de montrer du sang-froid et de la
+hauteur, vous seriez-vous adonné à la peinture depuis quelque temps? Vous
+me contemplez comme si vous aviez envie de faire mon portrait.
+
+--Si votre seigneurie m'autorise à lui dire pourquoi je la regarde ainsi,
+répondit vivement le comte, je le ferai.
+
+--Ma seigneurie, dit Orio d'un ton railleur, supplie humblement la vôtre
+de le faire.
+
+--Eh bien! messer, reprit Ezzelin, je vous avouerai qu'en effet je me suis
+adonné quelque peu à la peinture, et qu'en ce moment je suis frappé d'une
+ressemblance prodigieuse entre votre seigneurie....
+
+--Et quelqu'une des fresques de cette salle? interrompit Orio.
+
+--Non, messer: avec le chef des pirates à qui j'ai eu affaire ce matin,
+avec l'Uscoque, puisqu'il faut l'appeler par son nom.
+
+--Par saint Théodose! s'écria Soranzo d'une voix tremblante, comme si la
+terreur ou la colère l'eussent pris à la gorge, est-ce dans le dessein de
+répondre à mon hospitalité par une insulte et un défi que vous me tenez de
+pareils discours, monsieur le comte? Parlez librement.»
+
+En même temps il essaya de dégager sa main de sa poitrine, comme pour la
+mettre sur le fourreau de son épée, par un mouvement instinctif; mais il
+n'était point armé, et sa main était de plomb. D'ailleurs Giovanna
+épouvantée, et craignant une de ces scènes de violence auxquelles elle
+avait trop souvent assisté lorsque Orio était irrité contre ses inférieurs,
+s'élança sur lui et lui saisit le bras. Dans ce mouvement, elle toucha
+sans doute à sa blessure; car il la repoussa avec une fureur brutale et
+avec un blasphème épouvantable. Elle tomba presque sur le sein d'Ezzelin,
+qui, de son côté, allait s'élancer furieux sur Orio. Mais celui-ci, vaincu
+par la douleur, venait de tomber en défaillance, et son page arabe le
+soutenait dans ses bras.
+
+Ce fut l'affaire d'un instant. Orio lui dit un mot dans sa langue; et ce
+jeune garçon, ayant rempli une coupe de vin, la lui présenta et lui en fit
+avaler une partie. Il reprit aussitôt ses forces, et fit à Giovanna les
+plus hypocrites excuses sur son emportement. Il en fit aussi à Ezzelin,
+prétendant que les souffrances qu'il ressentait pouvaient seules lui
+expliquer à lui-même ses fréquents accès de colère.
+
+«Je suis bien certain, dit-il, que votre seigneurie ne peut pas avoir eu
+l'intention de m'offenser en me trouvant une ressemblance avec le pirate
+uscoque.
+
+--Au point de vue de l'art, répondit Ezzelin d'un ton acerbe, cette
+ressemblance ne peut qu'être flatteuse; j'ai bien regardé cet uscoque,
+c'est un fort bel homme.
+
+--Et un hardi compère! repartit Soranzo en achevant de vider sa coupe, un
+effronté coquin qui vient jusque sous mes yeux me narguer, mais avec qui
+je me mesurerai bientôt, comme avec un adversaire digne de moi.
+
+--Non pas, messer, reprit Ezzelin. Permettez-moi de n'être pas de votre
+avis. Votre seigneurie a fait ses preuves de valeur à la guerre, et
+l'Uscoque a fait aujourd'hui devant moi ses preuves de lâcheté.»
+
+Orio eut comme un frisson; puis il tendit sa coupe de nouveau à Léontio,
+qui la remplit jusqu'aux bords d'un air respectueux, en
+disant:
+
+«C'est la première fois de ma vie que j'entends faire un pareil reproche à
+l'Uscoque.
+
+--Vous êtes tout à fait plaisant, vous, dit Orio d'un air de raillerie
+méprisante. Vous admirez les hauts faits de l'Uscoque? Vous en feriez
+volontiers votre ami et votre frère d'armes, je gage? Noble sympathie
+d'une âme belliqueuse!»
+
+Léontio parut très-confus; mais Ezzelin, qui ne voulait pas lâcher prise,
+intervint.
+
+«Je déclare que cette sympathie serait mal placée, dit-il. J'ai eu l'an
+dernier, dans le golfe de Lépante, affaire à des pirates missolonghis qui
+se firent couper en morceaux plutôt que de se rendre. Aujourd'hui, j'ai vu
+ce terrible Uscoque reculer pour une blessure et se sauver comme un lâche
+quand il a vu couler son sang.»
+
+La main d'Orio serra convulsivement sa coupe. L'Arabe la lui retira au
+moment où il la portait à sa bouche.
+
+«Qu'est-ce!» s'écria Orio d'une voix terrible. Mais, s'étant retourné et
+ayant reconnu Naama, il se radoucit et dit en riant:
+
+«Voici l'enfant du prophète qui veut m'arracher à la damnation! Aussi bien,
+ajouta-t-il en se levant, il me rend service. Le vin me fait mal et
+aggrave l'irritation de cette maudite plaie qui, depuis deux mois, ne
+vient pas à bout de se fermer.
+
+--J'ai quelques connaissances en chirurgie, dit Ezzelin; j'ai guéri
+beaucoup de plaies à mes amis et leur ai rendu service à la guerre en les
+retirant des mains des empiriques. Si votre seigneurie veut me montrer sa
+blessure, je me fais fort de lui donner un bon avis.
+
+--Votre seigneurie a des connaissances universelles et un dévouement
+infatigable, repondit Orio sèchement. Mais cette main est fort bien pansée,
+et sera bientôt en état de défendre celui qui la porte contre toute
+méchante interprétation et contre toute accusation calomnieuse.»
+
+En parlant ainsi, Orio se leva, et, renouvelant ses offres de service à
+Ezzelin d'un ton qui cette fois semblait l'avertir qu'il les accepterait
+en pure perte, il lui demanda quelles étaient ses intentions pour le
+lendemain.
+
+«Mon intention, répondit le comte, est de partir dès le point du jour pour
+Corfou, et je rends grâce à votre seigneurie de ses offres. Je n'ai besoin
+d'aucune escorte, et ne crains pas une nouvelle attaque des pirates. J'ai
+vu aujourd'hui ce que je devais attendre d'eux, et, tels que je les
+connais, je les brave.
+
+--Vous me ferez du moins l'honneur, dit Soranzo, d'accepter pour cette
+nuit l'hospitalité dans ce château; mon propre appartement vous a été
+préparé...
+
+--Je ne l'accepterai pas, messer, répondit le comte. Je ne me dispense
+jamais de coucher à mon bord quand je voyage sur les galères de la
+république.»
+
+Orio insista vainement. Ezzelin crut devoir ne point céder. Il prit congé
+de Giovanna, qui lui dit à voix basse, tandis qu'il lui baisait la
+main:
+
+«Prenez garde à mon rêve! soyez prudent?»
+
+Puis elle ajouta tout haut:
+
+«Faites mon message fidèlement auprès d'Argiria.»
+
+Ce fut la dernière parole qu'Ezzelin entendit sortir de sa bouche. Orio
+voulut l'accompagner jusqu'à la poterne du donjon, et il lui donna un
+officier et plusieurs hommes pour le conduire à son bord. Toutes ces
+formalités accomplies, tandis que le comte remontait sur sa galère, Orio
+Soranzo se traîna dans son appartement, et tomba épuisé de fatigue et de
+souffrance sur son lit.
+
+Naam ferma les portes avec soin, et se mit à panser sa main brisée.
+
+ * * * * *
+
+L'abbé s'arrêta, fatigué d'avoir parlé si longtemps. Zuzuf prit la parole
+à son tour, et, dans un style plus rapide, il continua à peu près en ces
+termes l'histoire de l'Uscoque:
+
+«Laisse-moi, Naam, laisse-moi! Tu épuiserais en vain sur cette blessure
+maudite le suc de toutes les plantes précieuses de l'Arabie, et tu dirais
+en vain toutes les paroles cabalistiques dont une science inconnue t'a
+révélé les secrets: la fièvre est dans mon sang, la fièvre du désespoir et
+de la fureur! Eh quoi! ce misérable, après m'avoir ainsi mutilé, ose
+encore me braver en face et me jeter l'insulte de son ironie! et je ne
+puis aller moi-même châtier son insolence, lui arracher la vie et baigner
+mes deux bras jusqu'au coude dans son sang! Voilà le topique qui guérirait
+ma blessure et qui calmerait ma fièvre!
+
+--Ami! tiens-toi tranquille, prends du repos, si tu ne veux mourir. Voici
+que mes conjurations opèrent. Le sang que j'ai tiré de mes veines et que
+j'ai versé dans cette coupe commence à obéir à la formule sacrée; il bout,
+il fume! Maintenant je vais l'appliquer sur ta plaie...»
+
+Soranzo se laisse panser avec la soumission d'un enfant; car il craint la
+mort comme étant le terme de ses entreprises et la perte de ses richesses.
+Si parfois il la brave avec un courage de lion, c'est quand il combat pour
+sa fortune. A ses yeux, la vie n'est rien sans l'opulence, et si, dans ses
+jours de ruine et de détresse, la voix du destin lui annonçait qu'il est
+condamné pour toujours à la misère, il précipiterait, du haut de son
+donjon, dans la mer noire et profonde, ce corps tant choyé pour lequel
+aucun aromate d'Asie n'est assez exquis, aucune étoffe de Smyrne assez
+riche ou assez moelleuse.
+
+Quand l'Arabe a fini ses maléfices, Soranzo le presse de partir.
+
+«Va, lui dit-il, sois aussi prompt que mon désir, aussi ferme que ma
+volonté. Remets à Hussein cette bague qui t'investit de ma propre
+puissance. Voici mes ordres: Je veux qu'avant le jour il soit à la pointe
+de Natolica, à l'endroit que je lui ai désigné ce matin, et qu'il se
+tienne là avec ses quatre caïques pour engager l'attaque; que le renégat
+Fremio se poste aux grottes de la Cigogne avec sa chaloupe pour prendre
+l'ennemi en flanc, et que la tartane albanaise, bien munie de ses
+pierriers, se tienne là où je l'ai laissée, afin de barrer la sortie des
+écueils. Le Vénitien quittera notre crique avec le jour; une heure après
+le lever du soleil, il sera en vue des pirates. Deux heures après le lever
+du soleil, il doit être aux prises avec Hussein; trois heures après le
+lever du soleil, il faut que les pirates aient vaincu. Et dis-leur ceci
+encore: Si cette proie leur échappe, dans huit jours Morosini sera ici
+avec une flotte; car le Vénitien me soupçonne et va m'accuser. S'il arrive
+à Corfou, dans quinze jours il n'y aura plus un rocher où les pirates
+puissent cacher leurs barques, pas une grève où ils osent tracer
+l'empreinte de leurs pieds, pas un toit de pêcheur où ils puissent abriter
+leurs têtes. Et dis-leur ceci surtout: Si on épargnait la vie d'un seul
+Vénitien de cette galère, et si Hussein, se laissant séduire par l'espoir
+d'une forte rançon, consentait à emmener leur chef en captivité, dis-lui
+que mon alliance avec lui serait rompue sur-le-champ, et que je me
+mettrais moi-même à la tête des forces de la république pour l'exterminer,
+lui et toute sa race. Il sait que je connais les ruses de son métier mieux
+que lui-même; il sait que sans moi il ne peut rien. Qu'il songe donc à ce
+qu'il pourrait contre moi, et qu'il se souvienne de ce qu'il doit
+craindre! Va; dis-lui que je compterai les heures, les minutes; lorsqu'il
+sera maître de la galère, il tirera trois coups de canon pour m'avertir;
+puis il la coulera bas, après l'avoir dépouillée entièrement... Demain
+soir il sera ici pour me rendre ses comptes. S'il ne me présente un gage
+certain de la mort du chef vénitien, sa tête! je le ferai pendre aux
+créneaux de ma grande tour. Va, telle est ma volonté. N'en omets pas une
+syllabe... Maudit trois fois soit l'infâme qui m'a mis hors de combat! Eh
+quoi! n'aurais-je pas la force de me traîner jusqu'à cette barque?
+Aide-moi, Naam! si je puis seulement me sentir ballotter par la vague, mes
+forces reviendront! Rien ne réussit à ces maudits pirates quand je ne suis
+pas avec eux...»
+
+Orio essaye de se traîner jusqu'au milieu de sa chambre; mais le frisson
+de la fièvre fait claquer ses dents; les objets se transforment devant ses
+yeux égarés, et à chaque instant il lui semble que les angles de son
+appartement vont se jeter sur lui et serrer ses tempes comme dans un
+étau.
+
+Il s'obstine néanmoins, il cherche d'une main tremblante à ébranler le
+verrou de l'issue secrète. Ses genoux fléchissent. Naam le prend dans ses
+bras, et, soutenue par la force du dévouement, le ramène à son lit et l'y
+replace; puis elle garnit sa ceinture de deux pistolets, examine la lame
+de son poignard et prépare sa lampe. Elle est calme; elle sait qu'elle
+s'acquittera de sa mission ou qu'elle y laissera sa vie. Enfant de Mahomet,
+elle sait que les destinées sont écrites dans les cieux, et que rien
+n'arrive au gré des hommes si la fatalité s'est jouée d'avance de leurs
+desseins.
+
+Orio se tord sur sa couche. Naam soulève le tapis de damas qui cache à
+tous les yeux une trappe mobile, aux gonds silencieux. Elle commence à
+descendre un escalier rapide et tortueux d'abord, construit avec la pierre
+et le ciment, et bientôt taillé inégalement dans le granit à mesure qu'il
+s'enfonce dans les entrailles du rocher. Soranzo la rappelle au moment où
+elle va pénétrer dans ces galeries étroites où deux hommes ne peuvent
+passer de front, et où la rareté de l'air porterait l'effroi dans une âme
+moins aguerrie que la sienne. La voix de Soranzo est si faible qu'elle ne
+peut être entendue, si ce n'est par Naam, dont le coeur et l'esprit
+vigilant ont le sens de l'ouïe. Naam remonte rapidement les degrés et
+passe le corps à demi par l'ouverture pour prendre les nouveaux ordres de
+son maître.
+
+«Avant de rentrer dans l'île, lui dit-il, tu iras dans la baie trouver mon
+lieutenant. Tu lui diras de faire marcher la galère, au point du jour,
+vers la pointe opposée de l'île, de gagner le large vers le sud. Il y
+restera jusqu'au soir sans se rapprocher des écueils, quelque bruit qu'il
+entende au loin. Je lui donnerai, avec le canon du fort, l'ordre de sa
+rentrée. Va; hâte-toi, et qu'Allah t'accompagne!»
+
+Naam disparaît de nouveau dans la spirale souterraine. Elle traverse les
+passages secrets; de cave en cave, d'escalier en escalier, elle parvient
+enfin à une ouverture étroite, portique effrayant suspendu entre le ciel
+et l'onde, où le vent s'engouffre avec des sifflements aigus, et que de
+loin les pêcheurs prennent pour une crevasse inabordable, où les oiseaux
+de mer peuvent seuls chercher un refuge contre la tempête. Naam prend dans
+un coin une échelle de corde qu'elle attache aux anneaux de fer scellés
+dans le roc. Puis elle éteint sa lampe tourmentée par le vent, ôte sa robe
+de soie de Perse et son fin turban d'un blanc de neige. Elle endosse la
+casaque grossière d'un matelot, et cache sa chevelure sous le bonnet
+écarlate d'un Maniote. Enfin, avec la souplesse et la force d'une jeune
+panthère, elle se suspend aux flancs nus et lisses du roc perpendiculaire,
+et gagne une plate-forme plus voisine des flots, qui se projette en avant,
+et forme une caverne que la mer vient remplir dans les gros temps, mais
+qu'elle laisse à sec dans les jours calmes. Naam descend dans la grotte
+par une large fissure de la voûte, et s'avance sur la grève écumante. La
+nuit est sombre, et le vent d'ouest souffle généreusement. Elle tire de
+son sein un sifflet d'argent et fait entendre un son aigu auquel répond
+bientôt un son pareil. Quelques instants se sont à peine écoulés, et déjà
+une barque, cachée dans une autre cave de rocher, glisse sur les flots, et
+s'approche d'elle.
+
+«Seul? lui dit en langue turque un des deux matelots qui la dirigent.
+
+--Seul, répond Naam; mais voici la bague du maître. Obéissez, et
+conduisez-moi auprès d'Hussein.»
+
+Les deux matelots hissent leur voile latine, Naam s'élance dans la barque
+et quitte rapidement le rivage. La signora Soranzo est à sa fenêtre; elle
+a cru entendre le bruit des rames et le son incertain d'une voix humaine.
+Le lévrier fait entendre un grognement sourd, témoignage de haine.
+
+«C'est Naama [_Naama_ est le masculin du nom propre de _Naam_ (féminin).]
+tout seul, dit la belle Vénitienne; Soranzo, du moins, repose cette nuit
+sous le même toit que sa triste compagne.»
+
+L'inquiétude la dévore.
+
+«Il est blessé! il souffre! il est seul peut-être! Son inséparable
+serviteur l'a quitté cette nuit. Si j'allais écouter doucement à sa porte,
+j'entendrais le bruit de sa respiration! Je saurais s'il dort. Et s'il est
+en proie à la douleur, à l'ennui des ténèbres et de la solitude, peut-être
+ne méprisera-t-il pas mes soins.»
+
+Elle s'enveloppe d'un long voile blanc, et comme une ombre inquiète, comme
+un rayon flottant de la lune, elle se glisse dans les détours du château.
+Elle trompe la vigilance des sentinelles qui gardent la porte de la tour
+habitée par Orio. Elle sait que Naama est absent: Naama, le seul gardien
+qui ne s'endorme jamais à son poste, le seul qui ne se laisse pas séduire
+par les promesses, ni gagner par les prières, ni intimider par les
+menaces.
+
+Elle est arrivée à la porte d'Orio, sans éveiller le moindre écho sur les
+pavés sonores, sans effleurer de son voile les murailles indiscrètes. Elle
+prête l'oreille, son coeur palpitant brise sa poitrine; mais elle retient
+son souffle. La porte d'Orio est mieux gardée par la peur qu'il inspire
+que par une légion de soldats. Giovanna écoute, prête à s'enfuir au
+moindre bruit. La voix de Soranzo s'élève, sinistre dans le silence et
+dans les ténèbres. La crainte de se trahir par la fuite enchaîne la
+Vénitienne tremblante au seuil de l'appartement conjugal. Soranzo est en
+proie aux fantômes du sommeil. Il parle avec agitation, avec fureur, dans
+le délire des songes. Ses paroles entrecoupées ont-elles révélé quelque
+affreux mystère? Giovanna s'enfuit épouvantée; elle retourne à sa chambre
+et tombe consternée, demi-morte, sur son divan. Elle y reste jusqu'au jour,
+perdue dans des rêves sinistres.
+
+Cependant une ligne incertaine encore traverse le linceul immense de la
+nuit et commence à séparer au loin le ciel et la mer. Orio, plus calme,
+s'est soulevé sur son chevet. Il se débat encore contre les visions de la
+fièvre; mais sa volonté les surmonte, et l'aube va les chasser. Il
+ressaisit peu à peu ses souvenirs, il embrasse enfin la réalité.
+
+Il appelle Naam; la mandore de la jeune Arabe, suspendue à la muraille,
+répond seule par une vibration mélancolique à la voix du maître.
+
+Orio repousse ses pesantes courtines, pose ses pieds sur le tapis, promène
+ses regards inquiets autour de l'appartement où tremble à peine la lueur
+du matin. La trappe est toujours baissée, Naam n'est pas de retour.
+
+Il ne peut résister à l'inquiétude, il essaye ses forces, il soulève la
+trappe, il descend quelques marches; il sent que son énergie revient avec
+l'activité. Il arrive à l'issue des galeries intérieures du rocher, là où
+Naam a laissé une partie de ses vêtements et l'échelle de cordes attachée
+encore aux crampons de fer. Il interroge les flots avec anxiété. Les
+angles du roc lui cachent le côté qu'il voudrait voir. Il voudrait
+descendre l'échelle, mais, sa main blessée ne pourrait le soutenir dans
+cette périlleuse traversée. D'ailleurs, le jour augmente, et les
+sentinelles pourraient le remarquer, et découvrir cette communication avec
+la mer, connue de lui seulement et du petit nombre des affidés. Orio subit
+toutes les souffrances de l'attente. Si Naam est tombée dans quelque
+embûche, si elle n'a pu transmettre son message à Hussein, Ezzelin est
+sauvé, Soranzo est perdu! Et si Hussein, en apprenant la blessure qui met
+Orio hors de combat, allait le trahir, vendre son secret, son honneur et
+sa vie à la république! Mais tout à coup Orio voit sa galéace sortir sur
+toutes voiles de la baie, et se diriger vers le sud. Naam a rempli sa
+mission! Il ne songe plus à elle. Il retire l'échelle et retourne dans sa
+chambre; c'est Naam qui l'y reçoit. La joie du succès donne à Orio les
+apparences de la passion; il la presse contre son sein; il l'interroge
+avec sollicitude.
+
+«Tout sera fait comme lu l'as commandé, dit-elle; mais le vent ne cesse
+pas de souffler de l'ouest, et Hussein ne répond de rien si le vent ne
+change; car, si la galère le gagne de vitesse, ses caïques ne pourront lui
+donner la chasse sans s'exposer, en pleine mer, à des rencontres
+funestes.
+
+--Hussein est insensé, répondit Orio avec impatience, il ne connaît pas
+l'orgueil vénitien. Ezzelin ne fuira pas; il ira à sa rencontre, il se
+jettera dans le danger. N'a-t-il pas en tête la sotte chimère de
+l'honneur? D'ailleurs, le vent tournera au lever du soleil et soufflera
+jusqu'à midi.
+
+--Maître, il n'y a pas d'apparence, répond Naam.
+
+--Hussein est un poltron,» s'écrie Orio avec colère.
+
+Ils montent ensemble sur la terrasse du donjon. La galère du comte Ezzelin
+est déjà sortie de la baie. Elle vogue légère et rapide vers le nord. Mais
+le soleil sort de la mer et le vent tourne. Il souffle en plein de Venise
+et va refouler les vagues et les navires sur les écueils de l'archipel
+Ionien. La course d'Ezzelin se ralentit.
+
+«Ezzelin! tu es perdu!» s'écrie Orio dans le transport de sa joie.
+
+Naam regarde le front orgueilleux de son maître. Elle se demande si cet
+homme audacieux ne commande pas aux éléments, et son aveugle dévouement ne
+connaît plus de bornes.
+
+Oh! que les heures de cette journée se traînèrent lentement pour Soranzo
+et pour son esclave fidèle! Orio avait prévu si exactement le temps
+nécessaire à la marche de la galère et aux manoeuvres des Missolonghis,
+qu'à l'heure précise indiquée par lui le combat s'engagea. D'abord il ne
+l'entendit pas, parce qu'Ezzelin n'employa pas le canon contre les
+caïques. Mais quand les tartanes vinrent l'assaillir, quand il vit qu'il
+avait à lutter contre deux cents pirates avec une soixantaine d'hommes
+blessés ou fatigués par le combat de la veille, il fit usage de toutes ses
+ressources.
+
+Le combat fut acharné, mais court. Que pouvait le courage désespéré contre
+le nombre et surtout contre le destin? Orio entendit la canonnade. Il
+bondit comme un tigre dans sa cage, et se cramponna aux créneaux de la
+tour, pour résister au vertige qui l'emportait à travers l'espace. Dans sa
+main gauche, il tenait la main de Naam et la brisait d'une étreinte
+convulsive à chaque coup de canon dont le bruit sourd venait expirer à son
+oreille. Tout à coup il se fit un grand silence, un silence affreux,
+impossible à expliquer, et durant lequel Naam commença à craindre que tous
+les plans de son maître n'eussent avorté.
+
+Le soleil montait calme et radieux, la mer était nue comme le ciel. Le
+combat se passait entre les deux dernières îles situées au nord-est de
+San-Silvio. La garnison du château s'étonnait et s'effrayait de ce bruit
+sinistre; quelques sous-officiers et quelques braves marins avaient
+demandé à se jeter dans des barques pour aller à la découverte. Orio leur
+avait fait défendre par Léontio de bouger, sous peine de la vie. Le bruit
+avait cessé. Sans doute la galère d'Ezzelin, masquée par l'île nord-ouest,
+cinglait victorieuse vers Corfou. En si peu d'instants, une fine voilière,
+si bien armée et si bravement défendue, ne pouvait être tombée au pouvoir
+des pirates. Personne ne s'inquiétait plus de son sort, personne, excepté
+le gouverneur et son acolyte silencieux. Ils étaient toujours penchés sur
+les créneaux de la tour. Le soleil montait toujours, et le silence ne
+cessait point.
+
+Enfin les trois coups se firent entendre à la cinquième heure du jour.
+
+«C'en est fait! maître, dit Naam, le bel Ezzelin a vécu.
+
+--Deux heures pour piller un navire, dit Orio en haussant les épaules. Les
+brutes! que pourraient-ils sans moi? Rien. Mais à présent, que la foudre
+du ciel les écrase, que le canon vénitien les balaye, et que les abîmes de
+la mer les engloutissent. J'en ai fini avec eux. Ils m'ont délivré
+d'Ezzelin, et la moisson est rentrée!
+
+--Maître, tu vas maintenant te rendre auprès de ta femme. Elle est fort
+malade et presque mourante, dit-on. Il y a deux heures qu'elle te fait
+demander. Je te l'ai répété plusieurs fois, tu ne m'as pas entendue.
+
+--Dis que je n'ai pas écouté! Vraiment, j'avais bien autre chose dans
+l'esprit que les visions d'une femme jalouse! Que me veut-elle?
+
+--Maître, tu vas céder à sa demande. Allah maudit l'homme qui méprise sa
+femme légitime, encore plus que celui qui maltraite son esclave fidèle. Tu
+as été pour moi un bon maître; sois un bon époux pour ta Vénitienne.
+Allons, viens.»
+
+Orio céda; Naam était le seul être qui pût faire céder Orio quelquefois.
+
+Giovanna était étendue roide et sans mouvement sur son divan. Ses joues
+sont livides, ses lèvres froides, sa respiration est brûlante. Elle se
+ranime cependant à la voix de Naam qui la presse de tendres questions, et
+qui couvre ses mains de baisers fraternels.
+
+«Ma soeur Zoana, lui dit la jeune Arabe dans cette langue que Giovanna
+n'entend pas, prends courage, ne t'abandonne pas ainsi à la douleur. Ton
+époux revient vers toi, et jamais ta soeur Naam ne cherchera à te ravir sa
+tendresse. Le prophète l'ordonne ainsi; et jamais, parmi les cent femmes
+dont je fus la plus aimée, il n'y en eut une seule qui pût se plaindre
+avec quelque raison de la préférence du maître pour moi. Naam a toujours
+eu l'âme généreuse; et de même qu'on a respecté ses droits sur la terre
+des croyants, de même elle respecte ceux d'autrui sur la terre des
+chrétiens. Allons, relève encore tes cheveux, et revêts tes plus beaux
+ornements: l'amour de l'homme n'est qu'orgueil, et son ardeur se rallume
+quand la femme prend soin de lui paraître belle. Essuie tes larmes, les
+larmes nuisent à l'éclat des yeux. Si tu me confiais le soin de peindre
+tes sourcils à la turque et de draper ton voile sur tes épaules à la
+manière perse, sans nul doute le désir d'Orio retournerait vers toi. Voici
+Orio, prend ton luth, je vais brûler des parfums dans ta chambre.»
+
+Giovanna ne comprend pas ces discours naïfs. Mais la douce harmonie de la
+voix arabe et l'air tendre et compatissant de l'esclave lui rendent un peu
+de courage. Elle ne comprend pas non plus la grandeur d'âme de sa rivale,
+car elle persiste à la prendre pour un jeune homme; mais elle n'en est pas
+moins touchée de son affection et s'efforce de l'en récompenser en
+secouant son abattement. Orio entre, Naam veut se retirer; mais Orio lui
+commande de rester. Il craint, en se livrant à un reste d'amour pour
+Giovanna, d'encourager ses reproches ou de réveiller ses espérances.
+Néanmoins il la ménage encore. Elle est toute-puissante auprès de
+Morosini. Orio la craint, et à cause de cela, bien qu'il admire sa douceur
+et sa bonté, il ne peut se défendre de la haïr.
+
+Mais cette fois Giovanna n'est ni craintive ni suppliante. Elle n'est que
+plus triste et plus malade que les autres jours.
+
+«Orio, lui dit-elle, je pense que vous auriez dû, malgré le refus du comte
+Ezzelin, le faire escorter jusqu'à la haute mer. Je crains qu'il ne lui
+arrive malheur. De funestes présages m'ont assiégée depuis deux jours. Ne
+riez pas des avertissements mystérieux de la Providence. Faites voguer
+votre galère sur les traces du comte, s'il en est temps encore. Songez que
+c'est dans votre intérêt autant que dans le sien que je vous conseille
+d'agir ainsi. La république vous rendrait responsable de sa perte.
+
+--Peut-on vous demander, madame, répondit Orio d'un air froid et en la
+regardant en face, quels sont ces présages dont vous me parlez, et sur
+quel fondement reposent ces craintes?
+
+--Vous voulez que je vous les dise, et vous allez les mépriser comme les
+visions d'une femme superstitieuse. Mon devoir est de vous révéler ces
+avertissements terribles que j'ai reçus d'en haut; si vous n'en profitez
+pas...
+
+--Parlez, madame, dit Orio d'un air grave, je vous écoute avec déférence,
+vous le voyez.
+
+--Eh bien! sachez que, peu d'instants après que l'horloge eut sonné la
+troisième heure du jour, j'ai vu le comte Ezzelin entrer dans ma chambre,
+tout ensanglanté, et les vêtements en désordre; je l'ai vu distinctement,
+messer, et il m'a dit des paroles que je ne répéterai point, mais dont le
+son vibre encore dans mon oreille. Puis il s'est effacé comme
+s'effacent les spectres. Mais je gagerais qu'à l'heure où il m'a apparu il
+a cessé de vivre, ou qu'il est tombé en proie à quelque destin funeste;
+car hier, à l'heure où il fut attaqué par les pirates, j'ai vu en songe
+l'Uscoque lever sur lui son cimeterre, et s'enfuir, la main brisée, en
+blasphémant.
+
+--Que signifient ces prétendues visions, madame, et quel soupçon
+cachez-vous sous ces allégories?»
+
+Ainsi parle Orio d'une voix tonnante et en se levant d'un air farouche.
+Naam s'élance vers lui, et s'attache à son vêtement. Elle ne comprend pas
+ses paroles, mais elle lit dans ses yeux étincelants la haine et la
+menace. Orio se calme, son emportement pourrait le trahir et confirmer les
+soupçons de Giovanna. D'ailleurs Giovanna est calme, et, pour la première
+fois de sa vie, elle affronte d'un air impassible la colère d'Orio.
+
+«J'exige que vous me répétiez ces paroles terribles qui doivent me causer
+tant d'effroi, reprend Orio d'un air ironique. Si vous me les cachez,
+Giovanna, je croirai que tout ceci est une ruse de femme pour me
+persifler.
+
+--Je vous les dirai donc, Orio: car ceci n'est point un jeu, et les
+puissances invisibles qui interviennent dans nos destinées planent
+au-dessus des vaines fureurs qu'elles excitent en nous. Le spectre du
+comte Ezzelin m'a montré une large et horrible blessure par laquelle
+s'écoulait tout son sang, et il m'a dit: «Madame, votre époux est un
+assassin et un traître.»
+
+--Rien de plus? dit Orio, pâle et tremblant de colère. Votre esprit a trop
+d'indulgence pour mon mérite, madame, et je m'étonne que les fantômes de
+vos rêves trouvent de si douces choses à vous dire de moi. A votre
+prochaine entrevue, veuillez leur dire que je leur conseille de
+s'expliquer mieux ou de garder le silence; car il est imprudent de parler
+à la légère, et les visions pourraient bien être de mauvais protecteurs
+pour les créatures humaines qu'il leur plaît de hanter.»
+
+En parlant ainsi Orio se retira, et l'arrêt de Giovanna fut prononcé dans
+son coeur.
+
+La nuit est venue, l'épouse d'Orio n'a goûté ni sommeil durant la nuit ni
+calme durant le jour. Sa tranquillité n'est qu'extérieure, son âme est en
+proie à mille tortures. Elle a deviné l'horrible vérité: elle n'espère
+plus rien; elle cherche, au contraire, à augmenter par l'évidence la
+certitude de sa honte et de son malheur.
+
+L'horloge a sonné minuit. Un profond silence règne dans l'île et dans le
+château. Le temps est calme et clair, la mer silencieuse. Giovanna est à
+sa fenêtre secrète. Elle entend l'approche de la barque au pied du rocher.
+Elle voit des ombres se dresser sur la rive, et comme des taches noires se
+mouvoir régulièrement sur le sable blanc. Ce n'est ni Orio ni Naam, car le
+lévrier écoute et ne donne aucun signe d'affection ni de haine. La barque
+s'éloigne; mais les ombres qui en sont sorties ont disparu, comme si elles
+se fussent enfoncées dans la profondeur du rocher.
+
+Cette fois, l'air est si sonore et la mer si paisible que les moindres
+bruits arrivent à l'oreille de Giovanna. Les anneaux de fer ont crié
+faiblement dans leurs crampons; l'échelle a grincé sous le poids d'un
+homme: une voix a appelé d'en haut avec précaution; plusieurs voix ont
+murmuré d'en bas; un signal, le cri d'un oiseau de nuit mal imité, a été
+échangé. Tout rentre dans le silence. L'oeil ne peut rien saisir; la base
+du rocher rentre en cet endroit sous la corniche des roches supérieures.
+Mais tout à coup des mouvements sourds, des sons inarticulés ont retenti
+aux entrailles de la terre. Giovanna colle son oreille sur le tapis de sa
+chambre. Elle entend le bruit de plusieurs personnes qui se meuvent comme
+dans une cave située au-dessous de son appartement. Puis elle n'entend
+plus rien.
+
+Mais elle veut éclaircir entièrement le mystère. Cette fois, ce n'est plus
+à l'instinct divinatoire et à la révélation angélique des songes qu'elle
+demandera la lumière, c'est au témoignage de ses sens. Elle ne songe plus
+à mettre son voile: peu lui importe d'être reconnue et maltraitée.
+Demi-nue et les cheveux flottants, elle court sans précaution dans les
+galeries et dans les escaliers, elle s'élance vers la tour de Soranzo.
+Elle ne connaît plus la pudeur de l'orgueil outragé, ni la timide
+soumission de la femme, ni la crainte de la mort. Elle veut savoir et
+mourir. Orio a donné cependant des ordres sévères pour que la porte de ses
+appartements soit gardée à vue. Mais les consciences coupables craignent
+l'horreur de la nuit. Le garde, qui voit venir à lui cette femme échevelée
+avec tant d'assurance et les yeux animés d'une résolution désespérée, la
+prend à son tour pour un spectre, et tombe la face contre terre. Cet homme
+avait égorgé, quelques jours auparavant, sur une galiote marchande, une
+belle jeune femme avec ses deux enfants dans ses bras. Il croit la voir
+apparaître, et s'imagine entendre sa voix plaintive lui crier:
+
+«Rends-moi mes enfants!
+
+--Je ne les ai pas,» répond-il d'une voix étouffée en se roulant sur le
+pavé. Giovanna ne fait pas attention à lui; elle marche sur son corps,
+indifférente à tout danger, et pénètre dans l'appartement d'Orio. Il est
+désert, mais des flambeaux sont allumés sur une large table de marbre. La
+trappe est ouverte au milieu de la chambre. Giovanna referme avec soin la
+porte par laquelle elle est entrée et se cache derrière un rideau de la
+fenêtre: car déjà elle entend des voix et des pas qui se rapprochent, et
+l'on monte l'escalier souterrain.
+
+Orio paraît le premier; trois musulmans d'un aspect hideux, couverts de
+vêtements souillés de sang et de vase, viennent après lui, portant un
+paquet qu'ils posent sur la table. Naama vient le dernier et ferme la
+trappe; puis il va s'appuyer le dos contre la porte de l'appartement, et
+reste immobile.
+
+Le vieux Hussein, le pirate missolonghi, avait une longue barbe blanche et
+des traits profondément creusés qui, au premier abord, lui donnaient un
+aspect vénérable. Mais plus on le regardait, plus on était frappé de la
+férocité brutale et de l'obstination stupide qu'exprimait son visage
+basané. Il a joué un rôle obscur, mais long et tenace, dans les annales de
+la piraterie. Hussein a servi autrefois chez les uscoques. C'est un homme
+de rapt et de meurtre; mais nul n'observe mieux que lui la loi de justice
+et de sincérité dans le partage des dépouilles. Nulle parole de commerçant
+soumis aux lois des nations n'a la valeur et l'inviolabilité de la sienne;
+et cet homme, qui renierait le prophète pour un peu d'or, ferait rouler
+avec mépris la tête du premier de ses pirates qui aurait frauduleusement
+mesuré sa part de butin. Son intégrité et sa fermeté lui ont valu le
+commandement de quatre caïques et la haute main sur ses deux associés,
+hommes plus habiles à la manoeuvre, mais moins braves au combat et moins
+sévères dans l'administration. Ses deux associés étaient le renégat Fremio,
+qui parlait un patois mêlé de turc et d'italien, presque inintelligible
+pour Giovanna, et dont la figure mince et flétrie accusait les passions
+viles et l'âme impitoyable; puis un juif albanais, qui commandait une des
+tartanes, et qu'une affreuse cicatrice défigurait entièrement. Le renégat
+et lui posèrent le paquet sur la table et déroulèrent lentement le haillon
+hideux qui l'enveloppait. Giovanna sentit son coeur défaillir, et
+l'angoisse de la mort parcourut tout son corps, lorsque de ce premier
+lambeau elle en vit tirer un autre tout sanglant, haché à coups de sabre
+et criblé de balles, qu'elle reconnut pour le pourpoint qu'Ezzelin portait
+la veille.
+
+A cette vue, Orio, indigné, parla avec véhémence à Hussein. Giovanna,
+n'entendant pas la langue dont il se servait, crut qu'il s'indignait du
+meurtre; mais Orio, s'étant retourné vers le renégat et vers le juif, leur
+parla ainsi en italien:
+
+«Ceci un gage! Vous osez me présenter ce haillon comme un gage de mort!
+Est-ce là ce que j'ai réclamé, et pensez-vous que je me paye de si
+grossiers artifices? Chiens rapaces, traîtres maudits! vous m'avez trompé!
+Vous lui avez fait grâce afin de vendre sa liberté à sa famille; mais vous
+ne réussirez pas à me dérober cette proie, la seule que j'aie exigée de
+vous. J'irai fouiller jusqu'aux derniers ballots et déclouer jusqu'à la
+dernière planche de vos barques pour trouver le Vénitien. Mort ou vivant,
+il me le faut; et, s'il m'échappe, je vous fais mettre en pièces à coups
+de canon, vous et vos misérables radeaux.»
+
+Orio écumait de rage. Il arracha le pourpoint ensanglanté des mains du
+renégat consterné et le foula aux pieds. Il était hideux en cet instant,
+et celle qui l'avait tant aimé eut horreur de lui.
+
+Il y eut entre ces quatre assassins un long débat dont elle comprit une
+partie. Les pirates soutenaient qu'Ezzelin était mort percé de plusieurs
+balles et couvert de coups de sabre, ainsi que l'attestait ce vêtement. Le
+juif, sur la tartane duquel il était tombé expirant, n'avait pu arriver à
+lui assez tôt pour empêcher ses matelots de jeter son cadavre à la mer.
+Heureusement la richesse de son pourpoint avait tenté l'un d'eux, qui le
+lui avait arraché avant de le lancer par-dessus le bord, et le juif avait
+été forcé de le lui racheter afin de pouvoir montrer à Orio ce témoignage
+de la mort de son ennemi.
+
+Après beaucoup d'emportements et d'imprécations échangés de part et
+d'autre, Orio, qui, malgré la brutalité et la méchanceté de ses associés,
+exerçait un ascendant extraordinaire sur eux, et savait d'un mot et d'un
+geste les réduire au silence au plus fort de leur colère, parut s'apaiser
+et se contenter du serment de Hussein. Hussein refusa, à la vérité, de
+jurer par Allah et le prophète qu'il fût certain de la mort d'Ezzelin, car
+il ne l'avait pas vu jeter à la mer; mais il jura que, si on lui avait
+conservé la vie, il n'était pas complice de cette trahison; il jura aussi
+qu'il s'assurerait de la vérité et qu'il châtierait sévèrement quiconque
+aurait désobéi à l'Uscoque. Il prononça ce mot en italien, et en portant
+les deux mains sur sa tête il s'inclina jusqu'à terre devant
+Orio.
+
+Lui! l'Uscoque! O Giovanna! Giovanna! comment ne tombes-tu pas morte en
+voyant que cet infâme égorgeur, traître à sa patrie, insatiable larron et
+meurtrier féroce, est ton époux, l'homme que tu as tant aimé!
+
+Giovanna se parle ainsi à elle-même. Peut-être parle-t-elle tout haut,
+tant elle méprise à cette heure le danger de mourir, tant elle a perdu le
+sentiment de son être, absorbée qu'elle est tout entière dans cette scène
+d'épouvante et de dégoût. Les brigands étaient si animés par la dispute
+qu'ils n'auraient pu l'entendre. Ils parlèrent longtemps encore. Giovanna
+ne les entendit plus; ses bras se tordirent, son cou se gonfla et ses yeux
+se renversèrent dans leur orbite. Elle tomba sur le carreau et perdit le
+sentiment de son infortune. Les pirates, ayant fait leurs dernières
+conventions avec Orio, étaient repartis. Orio se jeta sur son lit et
+s'endormit brisé de fatigue.
+
+Naam, après avoir pansé sa blessure, veille auprès de lui, couchée à terre
+sur une natte. Il y a bien longtemps que Naam n'a goûté un paisible
+sommeil. Elle porte dans les événements les plus terribles et dans les
+plus rudes fatigues de la vie le calme et la santé d'un esprit et d'un
+corps fortement trempés. Lorsqu'elle s'assoupit, un songe transporte
+quelquefois son imagination au temps où, bercée dans un hamac de damas
+plus blanc que la neige par quatre jeunes esclaves nubiennes, à la peau
+noire comme la nuit, aux dents blanches, à l'air franc et joyeux, elle
+s'endormait aux sons de la mandore dans la fumée du benjoin, dans les
+langueurs d'une oisiveté voluptueuse, aux sourires de Phingari, la reine
+des nuits orientales, aux caresses de la brise, qui effeuillait mollement
+sur son sein les fleurs de sa chevelure. Ces temps ne sont plus. Les pieds
+délicats de Naam foulent maintenant le gravier amer des rivages et les
+pointes déchirantes des récifs. Ses mains effilées se sont endurcies au
+maniement du gouvernail et des cordages. Le souffle desséchant des vents
+et l'air âpre de la mer ont hâlé cette peau que l'on pouvait comparer
+naguère au tissu velouté des fruits, avant que la main leur ait enlevé la
+vapeur argentée dont le matin les a revêtus. Plante flexible et embaumée,
+mais forte et vivace, Naam est née au désert, parmi les tribus libres et
+errantes. Elle n'a point oublié le temps où, courant pieds nus sur le
+sable ardent, elle menait les chameaux à la citerne et chassait devant
+elle leur troupe docile, rapportant sur sa tête une amphore presque aussi
+haute qu'elle. Elle se souvient d'avoir passé d'une main hardie le frein
+dans la bouche rebelle des maigres cavales blanches de son père. Elle a
+dormi sous les tentes vagabondes, aujourd'hui au pied des montagnes, et
+demain au bout de la plaine. Couchée entre les jambes des coursiers
+généreux, elle écoutait avec insouciance les rugissements lointains du
+chacal et de la panthère. Enlevée par des bandits et vendue au pacha avant
+d'avoir connu les joies d'un amour libre et partagé, elle a fleuri, comme
+une plante exotique, à l'ombre du harem, privée d'air, de mouvement et de
+soleil, regrettant sa misère au sein de l'opulence et détestant le despote
+dont elle subissait les caresses. Maintenant Naam ne regrette plus sa
+patrie. Elle aime, elle se croit aimée. Orio la traite avec douceur et lui
+confie tous ses secrets. Sans aucun doute elle lui est chère, car elle lui
+est utile, et jamais il ne retrouvera tant de zèle uni à tant de
+discrétion, de présence d'esprit, de courage et d'attachement.
+
+D'ailleurs Naam se sent libre. L'air circule largement autour d'elle, ses
+yeux embrassent l'immense anneau de l'horizon. Elle n'a de devoirs que
+ceux que son coeur lui dicte, et le seul châtiment qu'elle ait à redouter,
+c'est de n'être plus aimée. Naam ne regrette donc ni ses esclaves, ni son
+bain parfumé, ni ses tresses de perles de Ceylan, ni son lourd corset de
+pierreries, ni ses longues nuits de sommeil, ni ses longues journées de
+repos. Reine dans le harem, elle n'avait pas cessé de se sentir esclave;
+esclave parmi les chrétiens, elle se sentit libre, et la liberté, selon
+elle, c'est plus que la royauté.
+
+Un jour nouveau va poindre, lorsqu'un faible soupir réveille Naam de son
+premier sommeil. Elle se soulève sur ses genoux et interroge le front
+penché de Soranzo. Il dort paisiblement, son souffle est égal et pur. Un
+soupir plus profond que le premier et plein d'une inexprimable angoisse
+frappe encore l'oreille de Naam. Elle quitte le lit d'Orio et soulève sans
+bruit le rideau de la croisée. Elle trouve Giovanna gisante, s'étonne,
+s'émeut et garde un généreux silence; puis, se rapprochant d'Orio, elle
+abaisse sur lui les courtines de son lit, retourne auprès de Giovanna, la
+prend dans ses bras, la relève, et, sans éveiller personne, la reporte
+dans sa chambre.
+
+Orio ignora ce que Giovanna avait osé. Il la tint captive dans ses
+appartements et n'alla plus jamais s'informer d'elle. Naam essaya en vain
+de l'adoucir en sa faveur. Cette fois Naam fut sans persuasion, et Orio
+lui sembla manquer de confiance et rouler en lui-même quelque sinistre
+dessein.
+
+Les soins de Naam ont guéri la blessure d'Orio en peu de jours. La mort
+d'Ezzelin paraît constatée; nulle part on n'a retrouvé aucun indice qui
+ait pu faire croire à son salut. S'il était possible d'échapper à la
+férocité impétueuse des pirates, il ne le serait pas d'échapper à la haine
+réfléchie de Soranzo. Giovanna ne se plaint plus; elle ne paraît plus
+souffrir; elle ne se penche plus les soirs à sa fenêtre; elle n'écoute
+plus les bruits vagues de la nuit. Quand Naam lui chante les airs de son
+pays en s'accompagnant du luth ou de la mandore, elle n'entend pas et
+sourit. Quelquefois elle tient un livre et semble lire; mais ses yeux
+restent fixés des heures entières sur la même page, et son esprit n'est
+point là. Elle est plus distraite et moins abattue qu'avant la mort
+d'Ezzelin. Souvent on la surprend à genoux, les yeux levés vers le ciel et
+ravie dans une sorte d'extase. Giovanna a trouvé enfin le calme du
+désespoir; elle a fait un voeu: elle n'aime plus rien sur la terre. Elle
+semble avoir recouvré la volonté de vivre. Déjà elle redevient belle, et
+la pourpre de la santé commence à refleurir sur son visage.
+
+Morosini a appris le désastre d'Ezzelin, et son âme s'indigne de
+l'insolence des pirates. La perte de ce noble et fidèle serviteur de la
+république remplit de douleur l'amiral et toute l'armée. On célèbre pour
+lui un service funèbre sur les navires de la flotte vénitienne, et le port
+de Corfou retentit des lugubres saluts du canon qui annoncent à l'armée la
+triste fin d'un de ses plus vaillants officiers. On murmure contre
+l'inaction et la lâcheté de Soranzo. Morosini commence à concevoir des
+soupçons graves; mais sa prudence scrupuleuse commande le silence. Il
+envoie à son neveu l'ordre de venir sur-le-champ le trouver pour lui
+rendre compte de sa conduite, et de laisser le commandement de son île et
+de sa garnison à un Mocenigo qu'il envoie à sa place. Morosini ordonne
+aussi à Soranzo de ramener sa femme avec lui, et de laisser à Mocenigo la
+galéace qu'il commandait, et dont il a fait si peu d'usage.
+
+Mais Soranzo, qui entretient des espions à Corfou et dont les messagers
+rapides devancent l'escadre de Mocenigo, a été averti à temps. Il n'a pas
+attendu jusqu'à ce jour pour mettre en sûreté les riches captures qu'il a
+faites de concert avec Hussein et ses associés. Il a converti toutes ses
+prises en or monnayé. Une partie est déjà rendue à Venise. Orio a fait
+équiper la galère sur laquelle Giovanna est venue le trouver. Aidé de Naam
+et de ses affidés, il y a porté, durant la nuit, des caisses pesantes et
+des outres de peau de chameau remplies d'or: c'est le reste de ses trésors,
+et la galère est prête à mettre à la voile. Il annonce à ses officiers
+que la signora veut retourner à Venise, et ne leur laisse pas soupçonner
+la disgrâce qui le menace et dont il se rit désormais, car il a tout
+prévu. Les pirates sont avertis. Hussein cingle rapidement avec sa
+flottille vers le grand archipel, refuge assuré où il bravera les forces
+vénitiennes, et où l'on assure qu'il est mort longtemps après, à l'âge de
+quatre-vingt-six ans, exerçant toujours la piraterie et n'étant jamais
+tombé au pouvoir de ses adversaires.
+
+Le juif albanais l'accompagne. Condamné à mort à Venise pour plusieurs
+meurtres, il n'est point à craindre pour Orio qu'il ose jamais y
+retourner. Mais le renégat Frémio, dont les crimes sont moins constatés et
+l'audace plus grande, lui inspire de la méfiance. Il l'interroge, il
+apprend de lui que son désir est de retourner en Italie, et il craint ses
+délations. Il l'invite à rester avec lui, et s'engage à le faire rentrer
+dans Venise, sur sa galère, sans qu'il soit exposé aux poursuites de la
+loi. Le renégat, tout méfiant qu'il est, s'abandonne à l'espoir de finir
+paisiblement ses jours dans sa patrie, au sein des richesses que le
+brigandage lui a procurées. Il dépose son butin sur la galère qui porte
+déjà celui d'Orio, et, changeant de costume et de manières, il se fait
+passer dans l'île pour un négociant génois échappé à l'esclavage des
+Ottomans et réfugié sous la protection de Soranzo.
+
+Le commandant Léontio, le lieutenant de vaisseau Mezzani, et les deux
+matelots qui conduisent la barque mystérieuse de Soranzo parmi les écueils,
+sont, avec le renégat, les seuls complices qu'Orio ait désormais à
+redouter. Tous les préparatifs sont terminés. Le départ de Giovanna pour
+Venise est fixé au premier jour du mois de mai. C'est ce jour-là
+précisément que Mocenigo doit arriver à San-Silvio avec l'ordre de rappel.
+Orio seul le sait. Il a fait annoncer à Giovanna qu'elle eût à se tenir
+prête, et la veille au soir il se rend chez elle après avoir fait dire à
+Léontio, à Mezzani et au renégat qu'ils eussent à venir recevoir, à minuit
+dans son appartement, des communications importantes pour leurs intérêts.
+
+Orio a endossé son plus riche pourpoint et bouclé sa chevelure; des bagues
+étincellent à ses doigts, et sa main droite, à peu près guérie et couverte
+d'un gant parfumé, balance avec grâce une branche fleurie. Il entre chez
+sa femme sans se faire annoncer, renvoie ses femmes, et, resté seul avec
+elle, s'approche pour l'embrasser. Giovanna recule comme si le basilic
+l'eût touchée, et se dérobe à ses caresses.
+
+«Laissez-moi, dit-elle à Soranzo, je ne suis plus votre femme, et nos
+mains, qui semblaient unies pour l'éternité, ne doivent plus se rencontrer
+ni dans ce monde ni dans l'autre.
+
+--Vous avez raison, mon amour, dit Soranzo, d'être irritée contre moi.
+J'ai été pour vous sans tendresse et sans courtoisie pendant plusieurs
+jours; mais vous vous apaiserez, aujourd'hui que je viens mettre le genou
+en terre devant vous et me justifier.»
+
+Il lui raconte alors qu'absorbé par les soins de sa charge, il n'a voulu
+goûter de repos et de bonheur qu'après avoir accompli son oeuvre.
+Maintenant, selon lui, tout est prêt pour que ses desseins éclatent, et
+que sa fidélité à la république soit constatée par l'extinction entière
+des pirates. Un renfort, qu'il a demandé à l'amiral, doit lui arriver, et
+toutes ses mesures sont prises pour un combat terrible, décisif. Mais il
+ne veut pas que son épouse respectée et chérie reste exposée aux chances
+d'une telle aventure. Il a tout fait préparer pour son départ. Il
+l'escortera lui-même avec la galéace jusqu'à la hauteur de Teakhi; puis il
+reviendra laver la tache que le soupçon a faite à son honneur, ou
+s'ensevelir sous les décombres de la forteresse.
+
+«Cette nuit est la dernière que nous passerons ensemble sous le toit de ce
+donjon, ajoute-t-il. C'est peut-être la dernière de notre vie que nous
+passerons sous les mêmes lambris. Ma Giovanna ne s'armera point de fierté
+à cette heure fatale. Elle ne repoussera pas mon amour et mon repentir.
+Elle m'ouvrira son coeur et ses bras; pour la dernière fois peut-être,
+elle me rendra ce bonheur qu'elle seule m'a fait connaître sur la terre.»
+
+En parlant ainsi, il l'enlace dans ses bras, et humilie devant elle ce
+front superbe qui tant de fois l'a fait trembler. En même temps il cherche
+à lire dans ses yeux le degré de confiance qu'il inspire, ou de soupçon
+qu'il lui reste à combattre. Il pense qu'il est temps encore de reprendre
+son empire sur cette femme qui l'a tant aimé, et auprès de qui, tant qu'il
+l'a voulu, sa puissance de persuasion n'a jamais échoué. Mais elle se
+dégage de ses étreintes et le repousse froidement.
+
+«Laissez-moi, lui dit-elle. S'il reste un moyen humain de réhabiliter
+votre honneur, je vous en félicite; mais il n'en est aucun pour vous de
+ressaisir sur moi vos droits d'époux. Si vous succombez dans votre
+entreprise, vos fautes seront peut-être expiées, et je prierai pour vous;
+mais si vous survivez, je n'en serai pas moins séparée de vous pour
+jamais.»
+
+Orio pâlit et fronce le sourcil; mais Giovanna ne s'émeut plus de sa
+colère. Orio se contient et persiste à l'implorer. Il feint de prendre sa
+froideur pour du dépit; il l'interroge, il veut savoir si elle persiste à
+l'accuser. Giovanna refuse de s'expliquer.
+
+«Je ne dois compte de mes pensées qu'à Dieu, lui dit-elle; Dieu seul est
+désormais mon époux et mon maître. J'ai tant souffert de l'amour terrestre
+que j'en ai reconnu le néant. J'ai fait un voeu: en rentrant à Venise, je
+ferai rompre mon mariage par le pape, et je prendrai le voile dans un
+couvent.»
+
+Orio affecte de rire de cette résolution. Il feint de n'y point croire et
+d'espérer que, dans quelques heures, Giovanna se laissera fléchir par ses
+caresses. Il se retire d'un air présomptueux qui remplit de mépris cette
+âme tendre, mais fière, qui ne peut plus aimer l'être qu'elle méprise, et
+qui a reporté vers le ciel tout son espoir et toute sa foi.
+
+Naam attendait Orio à la porte de la tour. Elle lui trouva l'air farouche,
+la parole brève et la voix tremblante.
+
+«Quelle heure vient de sonner, Naam?
+
+--Deux heures avant minuit.
+
+--Tu sais ce que nous avons à faire?
+
+--Tout est prêt.
+
+--Les convives seront-ils à minuit dans ma chambre?
+
+--Ils y seront.
+
+--As-tu ton poignard?
+
+--Oui, maître, et voici le tien.
+
+--Es-tu sûre de toi-même, Naam?
+
+--Maître, es-tu sûr de leur trahison?
+
+--Je te l'ai dit. Doutes-tu de ma parole?
+
+--Non, maître.
+
+--Marchons donc!
+
+--Marchons!»
+
+Orio et Naam pénètrent dans les galeries souterraines, descendent
+l'échelle de cordes, gagnent le bord de la mer, et appellent la barque.
+Les deux infatigables rameurs, qui toujours à cette heure se tiennent
+cachés dans la grotte voisine, attentifs au signal qui doit les avertir,
+mettent à flot sur-le-champ et s'approchent. Orio et sa compagne
+s'élancent sur la barque et ordonnent aux matelots de s'éloigner de la
+côte. Bientôt ils sont assez loin du château pour le dessein de Soranzo.
+Assis à la poupe, il se soulève, et, approchant du rameur courbé devant
+lui, il lui enfonce son poignard dans la gorge.
+
+«Trahison!» s'écrie celui-ci; et il tombe sur ses genoux en rugissant. Son
+compagnon abandonne la rame et s'élance vers lui; Naam l'étend par terre
+d'un coup de hache sur la tête; et tandis qu'elle s'empare de la rame et
+empêche le bateau de dériver, Orio achève les victimes. Puis il les lie
+ensemble avec un câble et les attache fortement au pied du mât. Il prend
+ensuite l'autre rame et vogue à la hâte vers le rocher de San-Silvio. Au
+moment d'y arriver, il prend la hache, et en quelques coups perce le
+plancher de la barque, où l'eau s'élance en bouillonnant. Alors il saisit
+le bras de Naam et se précipite avec elle sur la grève, tandis que la
+barque s'enfonce et disparaît sous les flots, avec ses deux cadavres. Un
+silence affreux a régné entre ces deux criminels depuis qu'ils ont quitté
+la grève pour monter sur la barque. Pendant et après l'assassinat ils
+n'ont point échangé une parole.
+
+«Allons! tout va bien, du courage!» dit Soranzo à Naam, dont il entend les
+dents claquer.
+
+Naam essaye en vain de répondre; sa gorge est serrée. Elle ne perd
+cependant ni sa résolution ni sa présence d'esprit. Elle remonte l'échelle
+et rentre avec Orio dans la tour. Alors elle allume un flambeau, et leurs
+regards se rencontrent. Leurs figures livides, leurs habits teints de sang
+leur causent tant d'horreur qu'ils s'éloignent l'un de l'autre et
+craignent de se toucher. Mais Orio s'efforce de raffermir par son audace
+le courage ébranlé de Naam.
+
+«Ceci n'est rien, lui dit-il. La main qui a frappé le tigre
+tremblera-t-elle devant l'agonie des animaux plus vils?»
+
+Naam, toujours muette, lui fait signe de ne pas rappeler cette image. Elle
+n'a eu ni regret ni remords du meurtre du pacha, mais elle ne peut
+supporter qu'on lui retrace ce souvenir. Elle se hâte de changer de
+vêtement, et tandis qu'Orio imite son exemple, elle prépare la table pour
+le souper. Bientôt les convives frappent doucement à la porte. Elle les
+introduit. Ils s'étonnent de ne voir aucun serviteur occupé au service du
+repas.
+
+«J'ai des communications importantes à vous faire, leur dit Orio, et le
+secret de notre entretien ne souffre pas de témoins inutiles. Ces fruits
+et ce vin suffiront pour une collation qui n'est ici qu'un prétexte. Le
+temps n'est pas venu de se livrer au plaisir. C'est dans la belle Venise,
+au sein des richesses et à l'abri des dangers, que nous pourrons passer
+les nuits en de folles orgies. Ici il s'agit de régler nos comptes et de
+parler d'affaires. Naam, donne-nous des plumes et du papier. Mezzani, vous
+serez le secrétaire, et Frémio fera les calculs. Léontio, versez-nous du
+vin à tous pendant ce temps.»
+
+Dès le commencement, Frémio éleva des prétentions injustes, et soutint que
+Léontio ne lui avait pas donné une reconnaissance exacte des valeurs
+déposées par lui sur la galère. Orio feignit d'écouter leur débat avec
+l'attention d'un juge intègre. Au moment où ils étaient le plus échauffés,
+le renégat, qui s'exprimait avec difficulté, et dont le langage grossier
+faisait sourire de mépris les autres convives, se troubla de dépit et de
+honte, et but à plusieurs reprises pour se donner de l'audace; mais ses
+paroles devinrent de plus en plus confuses, et, frappant du pied avec rage,
+il quitta la dispute et passa sur le balcon. Naam le suivit des yeux. Au
+bout d'un instant, et comme la dispute continuait entre Léontio et Mezzani,
+un regard échangé avec son esclave apprit à Soranzo que Frémio ne
+parlerait plus. Il était assis sur la terrasse, les jambes pendantes, les
+bras enlacés aux barreaux de la balustrade, la tête penchée, les yeux
+fixes.
+
+«Est-il déjà ivre? dit Léontio.
+
+--Oui, et tant mieux, répondit le lieutenant. Terminons nos affaires sans
+lui.»
+
+Il essaya de lire ce que Léontio écrivait; sa vue se troubla.
+
+«Ceci est étrange, dit-il en portant sa main à son front; moi aussi, je
+suis ivre. Messer Soranzo, ceci est une infamie: vous nous servez du vin
+qu'on ne peut boire sans perdre aussitôt la force de savoir ce qu'on
+fait... Je ne signerai rien avant demain matin.»
+
+Il retomba sur sa chaise, les yeux fixes, les lèvres violettes, les bras
+étendus sur la table.
+
+«Qu'est-ce? dit Léontio en se retournant et en le regardant avec effroi;
+seigneur gouverneur, ou je n'ai jamais vu mourir personne, ou cet homme
+vient de rendre l'âme.
+
+--Et vous allez en faire autant, seigneur commandant, lui dit Orio en se
+levant et en lui arrachant la plume et le papier. Dépêchez-vous d'en finir;
+car il n'est plus d'espoir pour vous, et nos comptes sont
+réglés.»
+
+Léontio avait avalé seulement quelques gouttes de vin; mais la terreur
+aida à l'effet du poison, et lui porta le coup mortel. Il tomba sur ses
+genoux, les mains jointes, l'oeil égaré et déjà éteint. Il essaya de
+balbutier quelques paroles.
+
+«C'est inutile, lui dit Orio en le poussant sous la table; votre ruse ici
+ne servira plus de rien. Je sais bien que votre marché était déjà fait, et
+que, plus habile que ces deux-là, vous trahissiez d'un côté la république,
+pour avoir part à notre butin, et de l'autre vos complices, afin de vous
+réconcilier avec la république en nous envoyant aux Plombs. Mais
+pensez-vous qu'un homme comme moi veuille céder la partie à un homme comme
+vous? Allons donc! Le vautour qui combat est fait pour s'envoler, et la
+chenille qui rampe pour être écrasée. C'est le droit divin qui l'ordonne
+ainsi. Adieu, brave commandant, qui me faisiez passer pour fou. Lequel de
+nous l'est le plus à cette heure?»
+
+Léontio essaya de se relever; il ne le put, et se traîna au milieu de la
+chambre, où il expira en murmurant le nom d'Ezzelin. Fut-ce l'effet du
+remords? la vision sanglante lui apparut-elle à son dernier instant?
+
+Orio et Naam rassemblèrent les trois cadavres et les entassèrent sous la
+table, qu'ils renversèrent dessus avec les nappes et les meubles; puis
+Orio prit un flambeau, et mit le feu à ce monceau après avoir fermé les
+fenêtres. Orio, s'éloignant alors, dit à Naam de rester à la porte jusqu'à
+ce qu'elle eût vu les cadavres, la table et tous les meubles qui étaient
+dans la salle entièrement consumés, et les flammes faire éruption au
+dehors; qu'alors elle eût à descendre le grand escalier et à jeter
+l'épouvante dans le château en sonnant la cloche d'alarme.
+
+Appuyée contre la porte, les bras croisés sur la poitrine, les yeux fixés
+sur le hideux bûcher d'où s'élèvent des flammes bleuâtres, Naam reste
+seule livrée à ses sombres pensées. Bientôt des tourbillons de fumée se
+roulent en spirale et se dressent comme des serpents vers la voûte. La
+flamme s'étend; les voix aiguës de l'incendie commencent à siffler, à se
+répondre, à se mêler et à former des accords déchirants. On prendrait le
+pavé de marbre étincelant pour une eau profonde où se reflète l'éclat du
+foyer. Les fresques de la muraille apparaissent derrière les tourbillons
+de flamme et de fumée comme les sombres esprits qui protègent le crime et
+se plaisent dans le désastre. Peu à peu elles se détachent de la muraille,
+et ces pâles géants tombent par morceaux sur le pavé avec un bruit sec et
+sinistre.
+
+Mais rien dans cette scène d'épouvante, à laquelle préside silencieusement
+Naam, n'est aussi effrayant que Naam elle-même. Si une des victimes, dont
+les ossements noircis gisent déjà dans la cendre, pouvait se ranimer un
+instant et voir Naam éclairée par ces reflets livides, la lèvre contractée
+d'horreur, mais le front armé d'une résolution inexorable, elle
+retomberait foudroyée comme à l'aspect de l'ange de la mort. Jamais Azraël
+n'apparut aux hommes plus terrible et plus beau que ne l'est à cette heure
+l'être mystérieux et bizarre qui préside froidement aux vengeances d'Orio.
+
+Cependant les vitres tombent en éclats, et l'incendie va se répandre. Naam
+songe à exécuter les ordres de son maître et à donner l'alarme. Mais d'où
+vient qu'Orio l'a quittée sans lui dire de l'accompagner? Dans l'horreur
+de l'oeuvre qu'ils ont accomplie ensemble, Naam a obéi machinalement, et
+maintenant un effroi subit, une sollicitude généreuse s'emparent de ce
+coeur de tigre. Elle oublie de sonner la cloche, et, franchissant d'un
+pied rapide les escaliers et les galeries qui séparent la grande tour du
+palais de bois, elle s'élance vers les appartements de Giovanna. Un
+profond silence y règne. Naam ne s'étonne pas de ne point rencontrer dans
+les chambres qu'elle traverse précipitamment les femmes qui servent
+Giovanna. La négresse fidèle, dont le hamac est ordinairement suspendu en
+travers de la porte de sa maîtresse, n'est pas là non plus. Naam ignore
+que, sous prétexte d'avoir un rendez-vous d'amour avec sa femme, Orio a
+éloigné d'avance toutes ses servantes. Elle pense qu'au contraire son
+premier soin a été de venir chercher Giovanna, afin de la soustraire à
+l'incendie. Cependant Naam n'est pas tranquille; elle pénètre dans la
+chambre de Giovanna. Un profond silence règne là comme partout, et la
+lampe jette une si faible clarté que Naam ne distingue d'abord que
+confusément les objets. Elle voit pourtant Giovanna couchée sur son lit,
+et s'étonne du peu d'empressement qu'Orio a mis à l'avertir du danger qui
+la menace. En cet instant, Naam est saisie d'une terreur qu'elle n'a point
+encore éprouvée, ses genoux tremblent. Elle n'ose avancer. Le lévrier, au
+lieu de se jeter sur elle avec rage comme à l'ordinaire, s'est approché
+d'un air suppliant et craintif. Il est retourné s'asseoir devant le lit,
+et là, l'oreille dressée, le cou tendu, il semble épier avec inquiétude le
+réveil de sa maîtresse; de temps en temps il retourne la tête vers Naam,
+avec une courte plainte, comme pour l'interroger, puis il lèche le
+plancher humide.
+
+Naam prend la lampe, l'approche du visage de Giovanna, et la voit baignée
+dans son sang. Son sein est percé d'un seul coup de poignard; mais cette
+blessure profonde, mortelle, Naam connaît la main qui l'a faite, et elle
+sait qu'il est inutile d'interroger ce qui peut rester de chaleur à ce
+cadavre, car là où Soranzo a frappé il n'est plus d'espoir. Naam reste
+immobile en face de cette belle femme, endormie à jamais; mille pensées
+nouvelles s'éveillent dans son âme; elle oublie tout ce qui a précédé ce
+meurtre. Elle oublie même l'incendie qu'elle a allumé et qui court après
+elle.
+
+«O ma soeur! s'écrie-t-elle, qu'as-tu donc fait qui ait mérité la mort?
+Est-ce là le sort réservé aux femmes d'Orio? A quoi t'a servi d'être
+belle? A quoi t'a servi d'aimer? Est-ce donc moi qui suis cause de la
+haine que tu inspirais? Non, car j'ai tout fait pour l'adoucir, et
+j'aurais donné ma vie pour sauver la tienne. Serait-ce parce que tu as
+été trop soumise et trop fidèle, que l'on t'a payée de mépris? Tu as été
+faible, ô femme! Je me souviendrai de toi, et ce qui t'arrive me servira
+d'enseignement.»
+
+Pendant que Naam, perdue dans des réflexions sinistres, interroge sa
+destinée sur le cadavre de Giovanna, l'incendie gagne toujours, et déjà la
+galerie de bois qui entoure le parterre est à demi consumée. Le sifflement
+et la clarté sinistre avertissent en vain Naam de l'approche du feu; elle
+n'entend rien, et son âme est tellement consternée que la vie ne lui
+semble pas valoir en cet instant la peine d'être disputée.
+
+Cependant Orio s'est retiré sur une plate-forme voisine, d'où il contemple
+l'incendie trop lent à son gré. Toute cette partie du château, dont il a
+eu soin d'éloigner les habitants, va être dans quelques minutes la proie
+des flammes; mais Orio n'a pas pris le soin de porter lui-même l'incendie
+dans la chambre de Giovanna. Il entend les cris des sentinelles qui
+viennent d'apercevoir la clarté sinistre, et qui donnent l'alarme.
+
+On peut arriver à temps encore pour pénétrer auprès de Giovanna, et pour
+voir qu'elle a péri par le fer. Orio prévient ce danger. Il se précipite,
+un tison enflammé à la main, dans l'appartement conjugal; mais, en voyant
+Naam debout devant le lit sanglant, il recule épouvanté comme à l'aspect
+d'un spectre. Puis une pensée infernale traverse son âme maudite. Tous ses
+complices sont écartés, tous ses ennemis sont anéantis. Le seul confident
+qui lui reste, c'est Naam. Elle seule désormais pourra révéler par quels
+forfaits ses richesses furent acquises et conservées. Un dernier effort de
+volonté, un dernier coup de poignard rendrait Orio maître absolu,
+possesseur unique de ses secrets. Il hésite, mais Naam se retourne et le
+regarde. Soit qu'elle ait pressenti son dessein, soit que le meurtre de
+Giovanna ait empreint d'indignation et de reproche son front livide et son
+regard sombre, ce regard exerce sur Orio une fascination magique; son âme
+conserve le désir du mal, mais elle n'en a plus la force. Orio a compris
+en cet instant que Naam est un être plus fort que lui, et que sa destinée
+ne lui appartient pas comme celle de ses autres victimes. Orio est saisi
+d'une peur superstitieuse. Il tremble comme un homme surpris par le
+_mauvais oeil_. Il fait du moins un effort pour achever d'anéantir
+Giovanna, et, jetant son brandon sur le lit: «Que faites-vous ici? dit-il
+d'un air farouche à Naam. Ne vous avais-je pas ordonné de sonner la
+cloche? Allez, obéissez! Voyez! le feu nous poursuit!
+
+--Orio, dit Naam sans se déranger et sans quitter la main du cadavre
+qu'elle a prise dans les siennes, pourquoi as-tu tué ta femme? c'est un
+grand crime que tu as commis! Je te croyais plus qu'un homme, et je vois
+maintenant que tu es un homme comme les autres, capable de bien et de mal!
+Comment te respecterai-je maintenant que je sais que l'on doit te craindre,
+Orio? Ceci est une chose que je ne pourrai jamais oublier, et tout mon
+amour pour toi ne me suggère rien à cette heure qui puisse l'excuser. Plût
+à Dieu que tu ne l'eusses point fait, et que je ne l'eusse point vu! Je ne
+sais si ton Dieu te pardonnera; mais à coup sûr Allah maudit l'homme qui
+tue sa femme chaste et fidèle.
+
+--Sortez d'ici, s'écrie Soranzo, qui craint d'être surpris en ce lieu et
+durant cette querelle. Faites ce que je vous commande et taisez-vous, ou
+craignez pour vous-même.»
+
+Naam le regarde fixement, et lui montrant les flammes qui s'élancent en
+gerbe par la porte:
+
+«Celui de nous deux qui traversera ceci avec le plus de calme, lui
+dit-elle, aura le droit de menacer l'autre et de l'effrayer.»
+
+Et, tandis qu'Orio, vaincu par le péril, s'élance rapidement hors de la
+chambre, elle s'approche lentement de la porte embrasée, sans paraître
+s'apercevoir du danger. Le chien la suit jusqu'au seuil; mais, voyant
+qu'on laisse sa maîtresse, il revient auprès du lit en pleurant.
+
+«Animal plus sensible et plus dévoué que l'homme, dit Naam en revenant sur
+ses pas, il faut que je te sauve.»
+
+Mais elle s'efforce en vain de l'arracher au cadavre; il se défend et
+s'acharne. A moins de perdre toute chance de salut, Naam ne peut
+s'obstiner à cette lutte. Elle franchit les flammes avec calme, et trouve
+Orio dans le parterre, qui l'attend avec impatience, et la regarde avec
+admiration.
+
+«O Naam! lui dit-il en lui prenant le bras et en l'entraînant, vous êtes
+grande, vous devez tout comprendre!
+
+--Je comprends tout, hormis cela!» répond Naam en lui montrant du doigt la
+chambre de Giovanna, dont le plafond s'écroule avec un bruit affreux.
+
+En un instant tout le château fut en rumeur. Soldats et serviteurs, hommes
+et femmes, tous s'élancèrent vers les appartements du gouverneur et de sa
+femme. Mais, au moment où Orio et Naam en sortirent, le palais de bois,
+qui avait pris feu avec une rapidité effrayante, n'était déjà plus qu'un
+monceau de cendres entouré de flammes. Personne ne put y pénétrer; un
+vieux serviteur de la maison de Morosini s'y obstina et y périt. Soranzo
+et son esclave disparurent dans le tumulte. Le vent, qui soufflait avec
+force, porta la flamme sur tous les points. Bientôt le donjon tout entier
+ne présenta plus qu'une immense gerbe rouge, et la mer se teignit, à une
+lieue à la ronde, d'un reflet sanglant. Les tours s'écroulèrent avec un
+bruit épouvantable, et les lourds créneaux, roulant du haut du rocher dans
+la mer, comblèrent les grottes et les secrètes issues qui avaient servi à
+la barque et aux sorties mystérieuses d'Orio. Les navires qui passèrent au
+loin et qui virent ce foyer terrible crurent qu'un phare gigantesque avait
+été dressé sur les écueils, et les habitants consternés des îles voisines
+dirent:
+
+«Voilà les pirates qui égorgent la garnison vénitienne et qui mettent le
+feu au château de San-Silvio.»
+
+Vers le matin, tous les habitants, successivement chassés du donjon par
+l'incendie, se pressaient sur les grèves de la baie, seul endroit où les
+pierres lancées et les décombres qui s'écroulaient ne pussent les
+atteindre. Beaucoup avaient péri. A la clarté livide de l'aube, on fit le
+dénombrement des victimes, et tous les regards se portèrent vers Orio, qui,
+assis sur une pierre, ayant Naam débout à ses côtés, gardait un silence
+farouche. Le donjon brûlait encore, et la teinte du jour naissant rendait
+toujours plus affreuse celle de l'incendie. Personne ne songeait plus à
+combattre le fléau. Des pleurs, des blasphèmes se faisaient entendre dans
+les divers groupes. Ceux-ci regrettaient un ami, ceux-là quelque effet
+précieux; tous se demandaient à voix basse:
+
+«Mais où donc est la signera Soranzo? L'a-t-on enfin sauvée, que le
+gouverneur paraît si tranquille?»
+
+Tout à coup un fracas, plus épouvantable que tous les autres, fit
+tressaillir d'effroi les courages les mieux éprouvés. Un craquement
+général ébranla du haut en bas la masse de pierres noircies qui se
+défendait encore contre les flammes. Les flancs balsatiques du rocher en
+furent ébranlés, et des fentes profondes sillonnèrent ce bloc immense,
+comme lorsque la foudre fait éclater le tronc d'un vieil arbre. Toute la
+partie supérieure du donjon, les vastes terrasses de marbre les
+plates-formes des tours et le couronnement dentelé s'écroulèrent
+spontanément. Les flammes furent étouffées après s'être divisées en mille
+langues ardentes qui semblaient ruisseler en cascades de feu sur les
+flancs de l'édifice. Cette forteresse ne présenta plus alors qu'un informe
+amas de pierres d'où s'exhalaient les tourbillons noirs d'une âcre fumée
+et quelques faibles jets de flamme pâlissante, dernières émanations
+peut-être des vies ensevelies sous ces décombres.
+
+Alors il se fit un silence de mort, et les pâles habitants de l'île, épars
+sur la grève humide, se regardèrent comme des spectres qui se relèvent du
+tombeau en secouant leurs suaires poudreux. Mais du sein de ces ruines, où
+toute manifestation de la vie semblait à jamais étouffée, on entendit
+sortir une voix étrange, lamentable, un hurlement qu'il était impossible
+de définir et qui se prolongea d'une manière déchirante pendant plusieurs
+minutes, jusqu'à ce qu'il cessât par un aboiement rauque, étouffé, un
+dernier cri de mort; après quoi on n'entendit plus que la voie de la mer,
+éternellement destinée à gémir sur cette rive dévastée.
+
+«Où se sera réfugié ce chien ensorcelé pour n'être écrasé qu'à cette
+heure? dit Orio à Naam.
+
+--Vous êtes sûr, répondit Naam, que maintenant il ne reste plus rien
+de.....
+
+--Partons!» dit Orio en levant ses deux bras vers les pâles étoiles qui
+s'éteignaient dans la blancheur du matin.
+
+Ceux qui le virent de loin prirent ce geste pour l'élan d'un désespoir
+immense. Naam, qui le comprit mieux, y vit un cri de triomphe.
+
+Soranzo et son esclave se jetèrent dans une barque et gagnèrent la galère
+qu'on avait équipée pour le départ de Giovanna. Soranzo fit déplier
+toutes les voiles et donna le signal du départ. Naam, quelques serviteurs
+et un très-petit équipage choisi parmi l'élite de ses matelots, montaient
+avec lui ce léger navire.
+
+En vain les officiers de la garnison et de la galéace vinrent-ils lui
+demander ses ordres; il les repoussa durement, et pressant ses hommes de
+lever l'ancre:
+
+«Messieurs, dit-il à sa troupe consternée, pouvez-vous me rendre la femme
+que j'ai tant aimée et qui reste là ensevelie? Non, n'est-ce pas? Alors de
+quoi me parlez-vous, et de quoi voulez-vous que je vous parle?»
+
+Puis il tomba comme foudroyé sur le pont de sa galère, qui déjà fendait
+l'onde.
+
+«Le désespoir a fini d'égarer sa raison,» dirent les officiers en se
+retirant dans leur barque et en regardant la fuite rapide du chef qui les
+abandonnait.
+
+Quand la galère fut hors de leur vue, Naam se pencha vers Orio, qui
+restait étendu sans mouvement sur le tillac.
+
+«On ne te regarde plus, lui dit-elle à l'oreille: menteur, lève-toi!»
+
+ * * * * *
+
+L'abbé reprenant la parole tandis que Beppa offrait à Zuzuf un sorbet:
+
+«Je ne me chargerai pas de vous raconter exactement, dit-il, ce qui se
+passa aux îles Curzolari après le départ d'Orio Soranzo. Je pense que
+notre ami Zuzuf ne s'en est guère informé, et que d'ailleurs chacun de
+nous peut l'imaginer. Quand la garnison, les matelots et les gens de
+service se virent abandonnés par le gouverneur, sans autre asile que la
+galère et les huttes de pêcheurs éparses sur la rive, ils durent s'irriter
+et s'effrayer de leur position, et rester indécis entre le désir d'aller
+chercher un refuge à Céphalonie et la crainte d'agir sans ordres,
+contrairement aux intentions de l'amiral. Nous savons qu'heureusement pour
+eux Mocenigo arriva avec son escadre dans la soirée même. Mocenigo était
+muni de pouvoirs assez étendus pour couper court à cette situation
+pénible. Après avoir constaté et enregistré les événements qui venaient
+d'avoir lieu, il fit rembarquer tous les Vénitiens qui se trouvaient à
+Curzolari; et, donnant le commandement du seul navire qui leur restât au
+plus ancien officier en grade, il porta ses forces moitié sur Téaki,
+moitié sur les côtes de Lépante. Mais ce qui causa une grande surprise à
+Mocenigo, ce fut d'avoir vainement exploré les ruines de San-Silvio,
+vainement soumis à une sorte d'enquête tous ceux qui s'y trouvaient
+lorsque l'incendie éclata et tous ceux qui furent témoins de
+l'embarquement et de la fuite de Soranzo, sans pouvoir recueillir aucun
+renseignement certain sur le sort de Giovanna Morosini, de Léontio et de
+Mezzani. Selon toute vraisemblance, ces deux derniers avaient péri dans
+l'incendie; car ils n'avaient point reparu depuis, et certes ils l'eussent
+fait s'ils eussent pu échapper au désastre. Mais le sort de la signora
+Soranzo restait enveloppé de mystère. Les uns étaient persuadés, d'après
+les dernières paroles que le gouverneur avait dites en partant, qu'elle
+avait été victime du feu; les autres (et c'était le grand nombre)
+pensaient que ces paroles mêmes, dans la bouche d'un homme aussi dissimulé,
+prouvaient le contraire de ce qu'il avait voulu donner à croire. La
+signora, selon eux, avait été la première soustraite au danger et conduite
+à bord de sa galère. Le trouble qui régnait alors pouvait expliquer
+comment personne ne se souvenait de l'avoir vue sortir du donjon et de
+l'île. Sans doute Orio avait eu des raisons particulières pour la garder
+cachée à son bord à l'heure du départ. L'horreur qu'il avait depuis
+longtemps pour cette île et son irrésistible désir de la quitter avaient
+pu l'engager à feindre un grand désespoir par suite de la mort de sa femme,
+afin de fournir une excuse à son départ précipité, à l'abandon de sa
+charge, à la violation de tous ses devoirs militaires. Mocenigo, ayant
+épuisé tous les moyens d'éclaircir ces faits, procéda à l'embarquement et
+au départ; mais il ne s'établit dans sa nouvelle position qu'après avoir
+envoyé à Morosini un avis pressant, afin qu'il eût à s'informer
+promptement de sa nièce dans Venise, où l'on présumait que le déserteur
+Soranzo l'avait ramenée.
+
+Pour vous, qui savez quelle était la véritable position de Soranzo, vous
+seriez portés à croire, au premier aperçu, que, maître de trésors si
+chèrement acquis, ayant tout à craindre s'il retournait à Venise, il
+cingla vers d'autres parages, et alla chercher une terre neutre où la
+preuve de ses forfaits ne pût jamais venir le troubler dans la jouissance
+de ses richesses. Pourtant il n'en fut rien, et l'audace de Soranzo en
+cette circonstance couronna toutes ses autres impudences. Soit que les
+âmes lâches aient un genre de courage désespéré qui n'est propre qu'à
+elles, soit que la fatalité que notre ami Zuzuf invoque pour expliquer
+tous les événements humains condamne les grands criminels à courir
+d'eux-mêmes à leur perte, il est à remarquer que ces infâmes perdent
+toujours le fruit de leurs coupables travaux pour n'avoir pas su s'arrêter
+à temps.
+
+Ce que Morosini ignorait encore, c'est que la dot de sa nièce avait été
+dévorée en grande partie dans les trois premiers mois de son mariage avec
+Soranzo. Soranzo, aux yeux de qui la bienveillance de l'amiral était la
+clef de tous les honneurs et de tous les pouvoirs de la république, avait
+tenu par-dessus tout à réparer la perte de cette fortune; et, le moyen le
+plus prompt lui ayant paru le meilleur, au lieu de chasser les pirates,
+nous avons vu qu'il s'était entendu avec eux pour dépouiller les navires
+de commerce de toutes les nations. Une fois lancé dans cette voie, des
+profits rapides, certains, énormes, lui avaient causé tant de surprise et
+d'enivrement qu'il n'avait pu s'arrêter. Non content de protéger la
+piraterie par sa neutralité et de prélever en secret son droit sur les
+prises, il voulut bientôt mettre à profit ses talents, sa bravoure et
+l'espèce de fanatisme qu'il avait su inspirer à ces bandits pour augmenter
+ses bénéfices infâmes. Tant qu'à risquer son honneur et sa vie, avait-il
+dit à Mezzani et à Léontio, ses complices (et, on doit le dire, ses
+provocateurs au crime), il faut frapper les grands coups et risquer le
+tout pour le tout. Son audace lui réussit. Il commanda les pirates, les
+guida, les enrichit; et, jaloux de conserver sur eux un ascendant qui
+pouvait un jour lui redevenir utile, il les renvoya avec leur chef Hussein,
+tous contents de sa probité et de sa libéralité. Avec eux il se conduisit
+en grand seigneur vénitien, ayant déjà une assez belle part au butin pour
+se montrer généreux, et comptant d'ailleurs se dédommager sur les parts du
+renégat, du commandant et du lieutenant, dont il regardait la vie comme
+incompatible avec la sienne propre. Une étoile maudite dans le ciel sembla
+présider à son destin dans toute cette entreprise et protéger ses
+effrayants succès. Vous allez voir que cette puissance infernale le porta
+encore plus loin sur sa roue brûlante.
+
+Quoique Soranzo eût quadruplé la somme qu'il avait désirée, tous les
+trésors de l'univers n'étaient rien pour lui sans une Venise pour les y
+verser. Dans ce temps-là l'amour de la patrie était si âpre, si vivace,
+qu'il se cramponnait à tous les coeurs, aux plus vils comme aux plus
+nobles; et vraiment il n'y avait guère de mérite alors à aimer Venise.
+Elle était si belle, si puissante, si joyeuse! c'était une mère si bonne à
+tous ses enfants, une amante si passionnée de toutes leurs gloires! Venise
+avait de telles caresses pour ses guerriers triomphants, de telles
+fanfares éclatantes pour la bravoure, des louanges si fines et si
+délicates pour leur prudence, des délices si recherchées pour récompenser
+leurs moindres services! Nulle part on ne pouvait retrouver d'aussi belles
+fêtes, goûter une aussi charmante paresse, se plonger à loisir aujourd'hui
+dans un tourbillon aussi brillant, demain dans un repos aussi voluptueux.
+C'était la plus belle ville de l'Europe, la plus corrompue et la plus
+vertueuse en même temps. Les justes y pouvaient tout le bien, et les
+pervers tout le mal. Il y avait du soleil pour les uns et de l'ombre pour
+les autres; de même qu'il y avait de sages institutions et de touchantes
+cérémonies pour proclamer les nobles principes, il y avait aussi des
+souterrains, des inquisiteurs et des bourreaux pour maintenir le
+despotisme et assouvir les passions cachées. Il y avait des jours
+d'ovation pour la vertu et des nuits de débauche pour le vice, et nulle
+part sur la terre des ovations si enivrantes, des débauches si poétiques.
+Venise était donc la patrie naturelle de toutes les organisations fortes,
+soit dans le bien, soit dans le mal. Elle était la patrie nécessaire,
+irrépudiable, de quiconque l'avait connue!
+
+Orio comptait donc jouir de ses richesses à Venise et non ailleurs. Il y a
+plus, il voulait en jouir avec tous les priviléges du sang, de la
+naissance et de la réputation militaire. Orio n'était pas seulement cupide,
+il était vain au delà de toute expression. Rien ne lui coûtait (vous avez
+vu quels actes de courage et de lâcheté!) pour cacher sa honte et garder
+le renom d'un brave. Chose étrange! malgré son inaction apparente à
+San-Silvio, malgré les charges que les faits élevaient contre lui, malgré
+les accusations qu'un seul cheveu avait tenues suspendues sur sa tête,
+enfin malgré la haine qu'il inspirait, il n'avait pas un seul accusateur
+parmi tous les mécontents qu'il avait laissés dans l'île. Nul ne le
+soupçonnait d'avoir pris part ou donné protection volontaire à la
+piraterie, et à toutes les bizarreries de sa conduite depuis l'affaire de
+Patras on donnait pour explication et pour excuse le chagrin et la
+maladie. Il n'est si grand capitaine et si brave soldat, disait-on, qui,
+après un revers, ne puisse perdre la tête.
+
+Soranzo pouvait donc se débarrasser des inconvénients de la maladie
+mentale à la première action d'éclat qui se présenterait; et, comme cette
+maladie, inventée dans le principe par Léontio, moitié pour le sauver,
+moitié pour le perdre au besoin, était la meilleure de toutes les
+explications dans la nouvelle circonstance, Orio se promit d'en tirer
+parti. Il eut donc l'insolente idée d'aller sur-le-champ à Corfou trouver
+Morosini et de se montrer à lui et à toute l'armée sous le coup d'un
+désespoir profond et d'une consternation voisine de l'idiotisme. Cette
+comédie fut si promptement conçue et si merveilleusement exécutée que
+toute l'armée en fut dupe; l'amiral pleura avec son gendre la mort de
+Giovanna, et finit par chercher à le consoler.
+
+La douleur de Soranzo sembla bien légitime à tous ceux qui avaient connu
+Giovanna Morosini, et tous la tinrent pour sacrée, personne n'osant plus
+blâmer sa conduite, et chacun craignant de montrer un coeur sans
+générosité s'il refusait sa compassion à une si grande infortune. Il se
+fit garder comme fou pendant huit jours; puis, quand il parut retrouver sa
+raison, il exprima un si profond dégoût de la vie, un si entier
+détachement des choses de ce monde, qu'il ne parla de rien moins que
+d'aller se faire moine. Au lieu de censurer son gouvernement et de lui
+ôter son rang dans l'armée, le généreux Morosini fut donc forcé de lui
+témoigner une tendre affection et de lui offrir un rang plus élevé encore,
+dans l'espoir de le réconcilier avec la gloire et par conséquent avec
+l'existence. Soranzo, se promettant bien de profiter de ces offres en
+temps et lieu, feignit de les repousser avec exaspération, et il prit
+cette occasion pour colorer adroitement sa conduite à San-Silvio.
+
+«A moi des distinctions! à moi des honneurs et les fumées de la gloire!
+s'écria-t-il; noble Morosini, vous n'y songez pas. N'est-ce pas cette
+funeste ambition d'un jour qui a détruit le bonheur de toute ma vie? Nul
+ne peut servir deux maîtres; mon âme était faite pour l'amour et non pour
+l'orgueil. Qu'ai-je fait en écoutant la voix menteuse de l'héroïsme? J'ai
+détruit le repos et la confiance de Giovanna; je l'ai arrachée à la
+sécurité de sa vie calme et modeste; je l'ai attirée au milieu des orages,
+dans une prison suspendue entre le ciel et l'onde, où bientôt sa santé
+s'est altérée; et, à la vue de ses souffrances, mon âme s'est brisée, j'ai
+perdu toute énergie, toute mémoire, tout talent. Absorbé par l'amour,
+consterné par la crainte de voir périr celle que j'aimais, j'ai oublié que
+j'étais un guerrier pour me rappeler seulement que j'étais l'époux et
+l'amant de Giovanna. Je me suis déshonoré peut-être, je l'ignore; que
+m'importe? Il n'y a pas de place en moi pour d'autres chagrins.»
+
+Ces infâmes mensonges eurent un tel succès, que Morosini en vint à chérir
+Soranzo de toute la chaleur de son âme grande et candide. Lorsque la
+douleur de son neveu lui parut calmée, il voulut le ramener à Venise, où
+les affaires de la république l'appelaient lui-même. Il le prit donc sur
+sa propre galère, et durant le voyage il fit les plus généreux efforts
+pour rendre le courage et l'ambition à celui qu'il appelait son fils.
+
+La galère de Soranzo, objet de toute sa secrète sollicitude, marchait de
+conserve avec celles qui portaient Morosini et sa suite. Vous pensez bien
+que sa maladie, son désespoir et sa folie n'avaient pas empêché Soranzo de
+couver de l'oeil, à toute heure, sa chère galéotte lestée d'or. Naam, le
+seul être auquel il pût se fier autant qu'à lui-même, était assise à la
+proue, attentive à tout ce qui se passait à son bord et à celui de
+l'amiral. Naam était profondément triste; mais son amour avait résisté à
+ces terribles épreuves. Soit que Soranzo eût réussi à la tromper comme les
+autres, soit qu'une douleur réelle, suite et châtiment de sa feinte
+douleur, se fût emparée de lui, Naam avait cru lui voir répandre de
+véritables larmes; les accès de son délire l'avaient effrayée. Elle savait
+bien qu'il mentait aux hommes; mais elle ne pouvait imaginer qu'il voulût
+mentir à elle aussi, et elle crut à ses remords. Et puis, par quels odieux
+artifices Soranzo, sentant combien le dévouement de Naam lui était
+nécessaire, n'avait-il pas cherché à reprendre sur elle son premier
+ascendant! Il avait essayé de lui faire comprendre le sentiment de la
+jalousie chez les femmes européennes, et à lui inspirer une haine posthume
+pour Giovanna; mais là il avait échoué. L'âme de Naam, rude et puissante
+jusqu'à la férocité, était trop grande pour l'envie ou la vengeance; le
+destin était son Dieu. Elle était implacable, aveugle, calme comme lui.
+
+Mais ce que Soranzo réussit à lui persuader, c'est que Giovanna avait
+découvert son sexe, et qu'elle avait blâmé sévèrement son époux d'avoir
+deux femmes.
+
+«Dans notre religion, disait-il, c'est un crime que la loi punit de mort,
+et Giovanna n'eût pas manqué de s'en plaindre aux souverains de Venise. Il
+eût donc fallu te perdre, Naam! Forcé de choisir entre mes deux femmes,
+j'ai immolé celle que j'aimais le moins.»
+
+Naam répondait qu'elle se serait immolée elle-même plutôt que de consentir
+à voir Giovanna périr pour elle; mais Orio voyait bien que ses dernières
+impostures étaient les seules qui pussent trouver le côté faible de la
+belle Arabe. Aux yeux de Naam, l'amour excusait tout; et puis elle n'avait
+plus la force de juger Soranzo en le voyant souffrir, car il souffrait en
+effet.
+
+On dit de certains êtres dégradés dans l'humanité que ce sont des bêtes
+féroces. C'est une métaphore; car ces prétendues bêtes sont encore des
+hommes et commettent le crime à la manière des hommes, sous l'impulsion de
+passions humaines et à l'aide de calculs humains. Je crois donc au remords,
+et la fierté des meurtriers qui vont à l'échafaud d'un air indifférent ne
+m'en impose pas. Il y a beaucoup d'orgueil et de force dans la plupart de
+ces êtres; et parce que la foule ne voit en eux ni larmes, ni terreur, ni
+paroles humbles, ni aucun témoignage extérieur de repentir, il n'est pas
+prouvé que tous ces phénomènes du remords et du désespoir ne se produisent
+pas au dedans, et qu'il ne s'opère pas, dans les entrailles du pécheur le
+plus endurci en apparence, une expiation terrible dont l'éternelle justice
+peut se contenter. Quant à moi, je sais que, si j'avais commis un crime,
+je porterais nuit et jour un brasier ardent dans ma poitrine; mais il me
+semble que je pourrais le cacher aux hommes, et que je ne croirais pas me
+réhabiliter à mes propres yeux en pliant le genou devant des juges et des
+bourreaux.
+
+Ce qu'il y a de certain, c'est qu'Orio, ne fût-ce que par suite d'une
+grande irritation nerveuse, comme vous dirait tout simplement notre ami
+Acrocéraunius, était en proie à des crises très-rudes. Il s'éveillait la
+nuit au milieu des flammes; il entendait les blasphèmes et les plaintes de
+ses victimes; il voyait le regard, le dernier regard, doux, mais
+terrifiant, de Giovanna expirante, et les hurlements même de son chien au
+dernier acte de l'incendie étaient restés dans son oreille. Alors des sons
+inarticulés sortaient de sa poitrine, et les gouttes d'une sueur froide
+coulaient sur son front. Le poëte immortel qui s'est plu à faire de lui
+l'imposant personnage de Lara vous a peint ces terribles épilepsies du
+remords sous des couleurs inimitables; et si vous voulez vous représenter
+Soranzo voyant passer devant ses yeux le spectre de Giovanna, relisez les
+stances qui commencent ainsi:
+
+T' was midnight,--all was slumber; the lone light.
+Dimm'd in the lamp, as loth to break the night.
+Hark! there be murmurs heard in Lara's hall,--
+A sound,--a voice,--a shriek,--a fearful call!
+A long, loud shriek....
+
+«Si tu nous récites le poëme de Lara, dit Beppa en arrêtant l'inspiration
+de l'abbé, espères-tu que nous écouterons le reste de ton histoire?
+
+--Hâtez-vous donc d'oublier Lara, s'écria l'abbé, et daignez accepter dans
+Orio la laide vérité.»
+
+Un an s'était écoulé depuis la mort de Giovanna. Il y avait un grand bal
+au palais Rezzonico, et voici ce qui se disait dans un groupe élégamment
+posé dans une embrasure de fenêtre, moitié dans le salon de jeu, moitié
+sur le balcon:
+
+«Vous voyez bien que la mort de Giovanna Morosini n'a pas tellement
+bouleversé l'existence d'Orio Soranzo, qu'il ne se souvienne de ses
+anciennes passions. Voyez-le! A-t-il jamais joué avec plus d'âpreté?
+
+--Et l'on dit que depuis le commencement de l'hiver il joue ainsi.
+
+--C'est la première fois, quant à moi, dit une dame, que je le vois jouer
+depuis son retour de Morée.
+
+--Il ne joue jamais, reprit-on, en présence du _Péloponésiaque_ c'était
+le nom qu'on donnait alors au grand Morosini, en l'honneur de sa
+troisième campagne contre les Turcs, la plus féconde et la plus glorieuse
+de toutes; mais on assure qu'en l'absence du respectable oncle il se
+conduit comme un méchant écolier. Sans qu'il y paraisse, il a perdu déjà
+des sommes immenses. Cet homme est un gouffre.
+
+--Il faut qu'il gagne au moins autant qu'il perd; car je sais de source
+certaine qu'il avait perdu presque en entier la dot de sa femme, et qu'à
+son retour de Corfou, au printemps dernier, il arriva chez lui juste au
+moment où les usuriers auxquels il avait eu affaire, ayant appris la mort
+de Monna Giovanna, s'abattaient comme une volée de corbeaux sur son palais,
+et procédaient à l'estimation de ses meubles et de ses tableaux. Orio les
+traita de l'air indigné et du ton superbe d'un homme qui a de l'argent. Il
+chassa lestement cette vermine; et trois jours après on assure qu'ils
+étaient tous à plat ventre devant lui, parce qu'il avait tout payé,
+intérêts et capitaux.
+
+--Eh bien! je vous réponds, moi, qu'ils auront leur revanche, et qu'avant
+peu Orio invitera quelques-uns de ces vénérables israélites à déjeuner
+avec lui, sans façon, dans ses petits appartements. Quand on voit deux dés
+dans la main de Soranzo, on peut dire que la digue est ouverte, et que
+l'Adriatique va couler à pleins bords dans ses coffres et sur ses
+domaines.
+
+--Pauvre Orio! dit la dame. Comment avoir le courage de le blâmer? Il
+cherche ses distractions où il peut. Il est si malheureux!
+
+--Il est à remarquer, dit avec dépit un jeune homme, que messer Orio n'a
+jamais joui plus pleinement du privilège d'intéresser les femmes. Il
+semble qu'elles le chérissent toutes depuis qu'il ne s'occupe plus
+d'elles.
+
+--Sait-on bien s'il ne s'en occupe plus? reprit la signora avec un air de
+charmante coquetterie.
+
+--Vous vous vantez, madame, dit l'amant raillé: Orio a dit adieu aux
+vanités de ce monde. Il ne cherche plus la gloire dans l'amour, mais le
+plaisir dans l'ombre. Si les hommes ne se devaient entre eux le secret sur
+certains crimes qu'ils sont tous plus ou moins capables de commettre, je
+vous dirais le nom des beautés non cruelles dans le sein desquelles Orio
+pleure la trop adorée Giovanna.
+
+--Ceci est une calomnie, j'en suis certaine, s'écria la dame. Voilà comme
+sont les hommes. Ils se refusent les uns aux autres la faculté d'aimer
+noblement, afin de se dispenser d'en faire preuve, ou bien afin de faire
+passer pour sublime le peu d'ardeur et de foi qu'ils ont dans l'âme. Moi,
+je vous soutiens que, si cette contenance muette et cet air sombre sont,
+de la part de Soranzo, un parti pris pour se rendre aimable, c'est le bon
+moyen. Lorsqu'il faisait la cour à tout le monde, j'eusse été humiliée
+qu'il eût des regards pour moi; aujourd'hui c'est bien différent: depuis
+que nous savons que la mort de sa femme l'a rendu fou, qu'il est retourné
+à la guerre cette année dans l'unique dessein de s'y faire tuer, et qu'il
+s'est jeté comme un lion devant la gueule de tous les canons sans pouvoir
+rencontrer la mort qu'il cherchait, nous le trouvons plus beau qu'il ne le
+fut jamais; et quant à moi, s'il me faisait l'honneur de demander à mes
+regards ce bonheur auquel il semble avoir renoncé sur la terre... j'en
+serais flattée peut-être!
+
+--Alors, madame, dit l'amant plein de dépit, il faut que le plus dévoué de
+vos amis se charge d'informer Soranzo du bonheur qui lui sourit sans qu'il
+s'en doute.
+
+--Je vous prierais de vouloir bien me rendre ce petit service,
+répondit-elle d'un air léger, si je n'étais à la veille de m'attendrir en
+faveur d'un autre.
+
+--A la veille, madame?
+
+--Oui, en vérité, j'attends depuis six mois le lendemain de cette
+veille-là. Mais qui entre ici? quelle est cette merveille de la nature?
+
+--Dieu me pardonne! c'est Argiria Ezzelini, si grandie, si changée depuis
+un an que son deuil la tient enfermée loin des regards, que personne ne
+reconnaît plus dans cette belle femme l'enfant du palais Memmo.
+
+--C'est certainement la perle de Venise,» dit la dame, qui n'eut garde de
+céder la partie aux petites vengeances de son amant; et pendant un quart
+d'heure elle renchérit avec effusion sur les éloges qu'il affecta de
+donner à la beauté sans égale d'Argiria.
+
+Il est vrai de dire qu'Argiria méritait l'admiration de tous les hommes et
+la jalousie de toutes les femmes. La grâce et la noblesse présidaient à
+ses moindres mouvements. Sa voix avait une suavité enchanteresse, et je ne
+sais quoi de divin brillait sur son front large et pur. A peine âgée de
+quinze ans, elle avait la plus belle taille que l'on pût admirer dans tout
+le bal; mais ce qui donnait à sa beauté un caractère unique, c'était un
+mélange indéfinissable de tristesse douce et de fierté timide. Son regard
+semblait dire à tous: Respectez ma douleur, et n'essayez ni de me
+distraire ni de me plaindre.
+
+Elle avait cédé au désir de sa famille en reparaissant dans le monde; mais
+il était aisé de voir combien cet effort sur elle-même lui était pénible.
+Elle avait aimé son frère avec l'enthousiasme d'une amante et la chasteté
+d'un ange. Sa perte avait fait d'elle, pour ainsi dire, une veuve; car
+elle avait vécu avec la douce certitude qu'elle avait un appui, un
+confident, un protecteur humble et doux avec elle, ombrageux et sévère
+avec tous ceux qui l'approcheraient; et maintenant elle était seule dans
+la vie, elle n'osait plus se livrer aux purs instincts de bonheur qui font
+la jeunesse de l'âme. Elle n'osait, pour ainsi dire, plus vivre; et, si un
+homme la regardait ou lui adressait la parole, elle était effrayée en
+secret de ce regard et de cette parole qu'Ezzelin ne pouvait plus
+recueillir et scruter avant de les laisser arriver jusqu'à elle. Elle
+s'entourait donc d'une extrême réserve, se méfiant d'elle-même et des
+autres, et sachant donner à cette méfiance un aspect touchant et
+respectable.
+
+La jeune dame qui avait parlé d'elle avec tant d'admiration voulut dépiter
+son amant jusqu'au bout, et, s'approchant d'Argiria, elle lia conversation
+avec elle. Bientôt tout le groupe qui s'était formé sur le balcon auprès
+de la dame se reforma autour de ces deux beautés, et se grossit assez pour
+que la conversation devînt générale. Au milieu de tous ces regards dont
+elle était vraiment le centre d'attraction, Argiria souriait de temps en
+temps d'un air mélancolique au brillant caquetage de son interlocutrice.
+Peut-être celle-ci espérait-elle l'écraser par là, et l'emporter à force
+d'esprit et de gentillesse sur le prestige de cette beauté calme et
+sévère. Mais elle n'y réussissait pas; l'artillerie de la coquetterie
+était en pleine déroute devant cette puissance de la vraie beauté, de la
+beauté de l'âme revêtue de la beauté extérieure.
+
+Durant cette causerie, le salon de jeu avait été envahi par les femmes
+aimables et les hommes galants. La plupart des joueurs auraient craint de
+manquer de savoir-vivre, en n'abandonnant pas les cartes pour l'entretien
+des femmes, et les véritables joueurs s'étaient resserrés autour d'une
+seule table comme une poignée de braves se retranchent dans une position
+forte pour une résistance désespérée. De même qu'Argiria Ezzelini était le
+centre du groupe élégant et courtois, Orio Soranzo, cloué à la table de
+jeu, était le centre et l'âme du groupe avide et passionné. Bien que les
+siéges se touchassent presque; bien que, dans le dos à dos des causeurs et
+des joueurs, il y eût place à peine pour le balancement des plumes et le
+développement des gestes, il y avait tout un monde entre les
+préoccupations et les aptitudes de ces deux races distinctes d'hommes aux
+moeurs faciles et d'hommes à instincts farouches. Leurs attitudes et
+l'expression de leurs traits se ressemblaient aussi peu que leurs discours
+et leur occupation.
+
+Argiria, écoutant les propos joyeux, ressemblait à un ange de lumière ému
+des misères de l'humanité. Orio, en agitant dans ses mains l'existence de
+ses amis et la sienne propre, avait l'air d'un esprit de ténèbres, riant
+d'un rire infernal au sein des tortures qu'il éprouvait et qu'il faisait
+éprouver.
+
+Naturellement, la conversation du nouveau groupe élégant se rattacha à
+celle qui avait été interrompue sur le balcon par l'entrée d'Argiria.
+L'amour est toujours l'âme des entretiens où les femmes ont part. C'est
+toujours avec le même intérêt et la même chaleur que les deux sexes
+débattent ce sujet dès qu'ils se rencontrent en champ clos; et cela dure,
+je crois, depuis le temps où la race humaine a su exprimer ses idées et
+ses sentiments par la parole. Il y a de merveilleuses nuances dans
+l'expression des diverses théories qui se discutent, selon l'âge et selon
+l'expérience des opinants et des auditeurs. Si chacun était de bonne foi
+dans ces déclarations si diverses, un esprit philosophique pourrait, je
+n'en doute pas, d'après l'exposé des facultés aimantes, prendre la mesure
+des facultés intellectuelles et morales de chacun. Mais personne n'est
+sincère sur ce point. En amour, chacun a son rôle étudié d'avance, et
+approprié aux sympathies de ceux qui écoutent. Ainsi, soit dans le mal,
+soit dans le bien, tous les hommes se vantent. Dirai-je des femmes que...
+
+--Rien du tout, interrompit Beppa, car un abbé ne doit pas les connaître.
+
+--Argiria, continua l'abbé en riant, s'abstint de se mêler à la discussion,
+dès qu'elle s'anima, et surtout que le sujet proposé à l'analyse de la
+noble compagnie eut été nommé par la dame du balcon. Le nom qui fut
+prononcé fit monter le sang à la figure de la belle Ezzelini; puis une
+pâleur mortelle redescendit aussitôt de son front jusqu'à ses lèvres.
+L'interlocutrice était trop enivrée de son propre babil pour y prendre
+garde. Il n'est rien de plus indiscret et de moins délicat que les gens à
+réputation d'esprit. Pourvu qu'ils parlent, peu leur importe de blesser
+ceux qui les écoutent; ils sont souverainement égoïstes et ne regardent
+jamais dans l'âme d'autrui l'effet de leurs paroles, habitués qu'ils sont
+à ne produire jamais d'effet sérieux, et à se voir pardonner toujours le
+fond en faveur de la forme. La dame devint de plus en plus pressante; elle
+croyait toucher à son triomphe, et, non contente du silence d'Argiria,
+qu'elle imputait à l'absence d'esprit, elle voulait lui arracher
+quelqu'une de ces niaises réponses, toujours si inconvenantes dans la
+bouche des jeunes filles lorsque leur ignorance n'est pas éclairée et
+sanctifiée par la délicatesse du tact et par la prudence de la modestie.
+
+«Allons, ma belle signorina, dit la perfide admiratrice, prononcez-vous
+sur ce cas difficile. La vérité est, dit-on, dans la bouche des enfants, à
+plus forte raison dans celle des anges. Voici la question: un homme
+peut-il être inconsolable de la perte de sa femme, et messer Orio Soranzo
+sera-t-il consolé l'an prochain? Nous vous prenons pour arbitre et
+attendons de vous un oracle.»
+
+Cette interpellation directe et tous les regards qui s'étaient portés à la
+fois sur elle, avaient causé un grand trouble à la belle Argiria; mais
+elle se remit par un grand effort sur elle-même, et répondit d'une voix un
+peu tremblante, mais assez élevée pour être entendue de tous:
+
+«Que puis-je vous dire de cet homme que je hais et que je méprise? Vous
+ignorez sans doute, madame, que je vois en lui l'assassin de mon frère.»
+
+Cette réponse tomba comme la foudre, et chacun se regarda en silence. On
+avait eu soin de parler de Soranzo à mots couverts et de ne le nommer qu'à
+voix basse. Tout le monde savait qu'il était là, et Argiria seule, quoique
+assise à deux pas de lui, entourée qu'elle était de têtes avides
+d'approcher de la sienne, ne l'avait pas vu.
+
+Soranzo n'avait rien entendu de la conversation. Il tenait les dés, et
+toutes les précautions qu'on prenait étaient fort inutiles. On eût pu lui
+crier son nom aux oreilles, il ne s'en fût pas aperçu: il jouait! Il
+touchait à la crise d'une partie dont l'enjeu était si énorme, que les
+joueurs se l'étaient dit tout bas pour ne pas manquer aux convenances. Le
+jeu étant alors livré à toute la censure des gens graves et même à des
+proscriptions légales, les maîtres de la maison priaient leurs hôtes de
+s'y livrer modérément. Orio était pâle, froid, immobile. On eût dit un
+mathématicien cherchant la solution d'un problème. Il possédait ce calme
+impassible et cette dédaigneuse indifférence qui caractérisent les grands
+joueurs. Il ne savait seulement pas que la salle s'était remplie de
+personnes étrangères au jeu, et le paradis de Mahomet se prosternant en
+masse devant lui ne lui eût pas seulement fait lever les yeux.
+
+D'où vient donc que les paroles de la belle Argiria le réveillèrent tout à
+coup de sa léthargie, et le firent bondir comme s'il eût été frappé d'un
+coup de poignard?
+
+Il est des émotions mystérieuses et d'inexplicables mobiles qui font
+vibrer les cordes secrètes de l'âme. Argiria n'avait prononcé ni le non
+d'Orio ni celui d'Ezzelin; mais ces mots d'_assassin_ et de _frère_
+révélèrent comme par magie au coupable qu'il était question de lui et de
+sa victime. Il n'avait pas vu Argiria, il ne savait pas qu'elle fût près
+de lui; comment put-il comprendre tout à coup que cette voix était celle
+de la soeur d'Ezzelin? Il le comprit, voilà ce que chacun vit sans pouvoir
+l'expliquer.
+
+Cette voix enfonça un fer rouge dans ses entrailles. Il devint pâle comme
+la mort, et, se levant par une commotion électrique, il jeta son cornet
+sur la table, et la repoussa si rudement qu'elle faillit tomber sur son
+adversaire. Celui-ci se leva aussi, se croyant insulté.
+
+«Que fais-tu donc, Orio? s'écria un des associés au jeu de Soranzo, qui
+n'avait pas laissé détourner son attention par cette scène, et qui jeta sa
+main sur les dés pour les conserver sur leur face. Tu gagnes, mon cher, tu
+gagnes! J'en appelle à tous! dix points!»
+
+Orio n'entendit pas. Il resta debout, la face tournée vers le groupe d'où
+la voix d'Argiria était partie; sa main, appuyée sur le dossier de sa
+chaise, lui imprimait un tremblement convulsif; il avait le cou tendu en
+avant et roidi par l'angoisse; ses yeux hagards lançaient des flammes. En
+voyant surgir au-dessus des têtes consternées de l'auditoire cette tête
+livide et menaçante, Argiria eut peur et se sentit prête à défaillir; mais
+elle vainquit cette première émotion; et, se levant, elle affronta le
+regard d'Orio avec une constance foudroyante. Orio avait dans la
+physionomie, dans les yeux surtout, quelque chose de pénétrant dont
+l'effet, tantôt séduisant et tantôt terrible, était le secret de son grand
+ascendant. Ezzelin avait été le seul être que ce regard n'eût jamais ni
+fasciné, ni intimidé, ni trompé. Dans la contenance de sa soeur, Orio
+retrouva la même incrédulité, la même froideur, la même révolte contre sa
+puissance magnétique. Il avait éprouvé tant de dépit contre Ezzelin qu'il
+l'avait haï indépendamment de tout motif d'intérêt personnel. Il l'avait
+haï pour lui-même, par instinct, par nécessité, parce qu'il avait tremblé
+devant lui; parce que, dans cette nature calme et juste, il avait senti
+une force écrasante, devant laquelle toute la puissance de son astuce
+avait échoué. Depuis qu'Ezzelin n'était plus, Orio se croyait le maître du
+monde; mais il le voyait toujours dans ses rêves, lui apparaissant comme
+un vengeur de la mort de Giovanna. En cet instant il crut rêver tout
+éveillé. Argiria ressemblait prodigieusement à son frère; elle avait aussi
+quelque chose de lui dans la voix, car la voix d'Ezzelin était
+remarquablement suave. Cette belle fille, vêtue de blanc et pâle comme les
+perles de son collier, lui fit l'effet d'un de ces spectres du sommeil qui
+nous présentent deux personnes différentes confondues dans une seule.
+C'était Ezzelin dans un corps de femme; c'étaient Ezzelin et Giovanna tout
+ensemble, c'étaient ses deux victimes associées. Orio fit un grand cri, et
+tomba roide sur le carreau.
+
+Ses amis se hâtèrent de le relever.
+
+«Ce n'est rien, dit son associé au jeu, il est sujet à ces accidents
+depuis la mort tragique de sa femme. Badoer, reprenez le jeu: dans un
+instant je vous tiendrai tête, et dans une heure au plus Soranzo pourra
+donner revanche.»
+
+Le jeu continua comme si rien ne s'était passé. Zuliani et Gritti
+emportèrent Soranzo sur la terrasse. Le patron du logis, promptement
+informé de l'événement, les y suivit avec quelques valets. On entendit des
+cris étouffés, des sons étranges et affreux. Aussitôt toutes les portes
+qui donnaient sur les balcons furent fermées précipitamment. Sans doute,
+Soranzo était en proie à quelque horrible crise. Les instruments reçurent
+l'ordre de jouer, et les sons de l'orchestre couvrirent ces bruits
+sinistres. Néanmoins l'épouvante glaça la joie dans tous les coeurs. Cette
+scène d'agonie, qu'une vitre et un rideau séparaient du bal, était plus
+hideuse dans les imaginations qu'elle ne l'eût été pour les regards.
+Plusieurs femmes s'évanouirent. La belle Argiria, profitant de la
+confusion où cette scène avait jeté l'assemblée, s'était retirée avec sa
+tante.
+
+«J'ai vu, dit le jeune Mocenigo, périr à mes côtés, sur le champ de
+bataille, des centaines d'hommes qui valaient bien Soranzo; mais dans la
+chaleur de l'action on est muni d'un impitoyable sang-froid. Ici l'horreur
+du contraste est telle que je ne me souviens pas d'avoir été aussi troublé
+que je le suis.»
+
+On se rassembla autour de Mocenigo. On savait qu'il avait succédé à
+Soranzo dans le gouvernement du passage de Lépante, et il devait savoir
+beaucoup de choses sur les événements mystérieux et si diversement
+rapportés de cette phase de la vie d'Orio. On pressa de questions ce jeune
+officier, mais il s'expliqua avec prudence et loyauté.
+
+«J'ignore, dit-il, si ce fut vraiment l'amour de sa femme ou quelque
+maladie du genre de celle dont nous voyons la gravité qui causa l'étrange
+incurie de Soranzo durant son gouvernement de Curzolari. Quoi qu'il en
+soit, le brave Ezzelin a été massacré, avec tout son équipage, à trois
+portées de canon du château de San-Silvio. Ce malheur eût dû être prévu et
+eût pu être empêché. J'ai peut-être à me reprocher la scène qui vient de
+se passer ici; car c'est moi qui, sommé par la signora Memmo de donner à
+cet égard des renseignements certains, lui ai rapporté les faits tels que
+je les ai recueillis de la bouche des témoins les plus sûrs.
+
+--C'était votre devoir! s'écria-t-on.
+
+--Sans doute, reprit Mocenigo, et je l'ai rempli avec la plus grande
+impartialité. La signora Memmo, et avec elle toute sa famille, ont cru
+devoir garder le silence. Mais la jeune soeur du comte n'a pu modérer la
+véhémence de ses regrets. Elle est dans l'âge où l'indignation ne connaît
+point de ménagement et la douleur point de bornes. Toute autre qu'elle eût
+été blâmable aujourd'hui de donner une leçon si dure à Soranzo. La grande
+affection qu'elle portait à son frère et sa grande jeunesse peuvent seules
+excuser cet emportement injuste. Soranzo...
+
+--C'est assez parler de moi, dit une voix creuse à l'oreille de Mocenigo,
+je vous remercie.»
+
+Mocenigo s'arrêta brusquement. Il lui sembla qu'une main de plomb s'était
+posée sur son épaule. On remarqua sa pâleur subite et un homme de haute
+taille qui, après s'être penché vers lui, se perdit dans la foule. Est-ce
+donc Orio Soranzo déjà revenu à la vie? s'écria-t-on de toutes parts. On
+se pressa vers le salon de jeu. Il était déjà encombré. Le jeu
+recommençait avec fureur. Orio Soranzo avait reprit sa place et tenait les
+dés. Il était fort pâle; mais sa figure était calme; et un peu d'écume
+rougeâtre au bord de sa moustache trahissait seule la crise dont il venait
+de triompher si rapidement. Il joua jusqu'au jour, gagna insolemment,
+quoique lassé de son succès, en véritable joueur avide d'émotions plus que
+d'argent; il n'eut plus d'attention pour son jeu et fit beaucoup de
+fautes. Vers le matin il partit jurant contre la fortune qui ne lui était,
+disait-il, jamais favorable à propos. Puis il sortit à pied, oubliant sa
+gondole à la porte du palais, quoiqu'il fût chargé d'or à ne pouvoir se
+traîner, et regagna lentement sa demeure.
+
+«Je crains qu'il ne soit encore malade, dit en le suivant des yeux Zuliani,
+qui était, sinon son ami (Orio n'en avait guère), du moins son assidu
+compagnon de plaisir. Il s'en va seul et lesté d'un métal dont le son
+attire plus que la voix des sirènes. Il fait encore sombre, les rues sont
+désertes, il pourrait faire quelque mauvaise rencontre. J'aurais regret à
+voir ces beaux sequins tomber dans des mains ignobles.»
+
+En parlant ainsi, Zuliani commanda à ses gens d'aller l'attendre avec sa
+gondole au palais de Soranzo, et, se mettant à courir sur ses traces, il
+l'atteignit au petit pont des _Barcaroles_. Il le trouva debout contre le
+parapet, semant dans l'eau quelque chose qu'il regardait tomber avec
+attention. S'étant approché tout à fait, il vit qu'il semait dans le
+canaletto son or par poignées, avec un sérieux incroyable.
+
+«Es-tu fou? s'écria Zuliani en voulant l'arrêter; et avec quoi joueras-tu
+demain, malheureux?
+
+--Ne vois-tu pas que cet or me gêne? répondit Soranzo. Je suis tout en
+sueur pour l'avoir porté jusqu'ici; je fais comme les navires près de
+sombrer, je jette ma cargaison à la mer.
+
+--Mais voici, reprit Zuliani, un navire de bonne rencontre, qui va prendre
+à bord ta cargaison, et voguer de conserve avec toi jusqu'au port. Allons,
+donne-moi tes sequins et ton bras aussi, si tu es fatigué.
+
+--Attends, dit Soranzo d'un air hébété, laisse-moi jeter encore quelques
+poignées de ces _doges_ dans ce canal. J'ai découvert que c'était un
+plaisir très-vif, et c'est quelque chose que de trouver un amusement
+nouveau.
+
+--Corps du Christ! que je sois damné si j'y consens! s'écria Zuliani;
+songe qu'une partie de cet or est à moi.
+
+--C'est vrai, dit Orio en lui remettant tout ce qu'il avait sur lui; et,
+par Dieu! il me prend fantaisie de te lever le pied et de te jeter avec la
+cargaison dans le canal. Je serai plus sûr de vous voir couler à fond tous
+les deux.»
+
+Zuliani se prit à rire, et comme ils se remettaient en marche:
+
+«Tu es donc bien sûr de gagner demain, dit-il à son extravagant compagnon,
+que tu veux tout perdre aujourd'hui?
+
+--Zuliani, répondit Orio après avoir marché quelques instants en silence,
+tu sauras que je n'aime plus le jeu.
+
+--Qu'aimes-tu donc? la torture?
+
+--Oh! pas davantage! dit Soranzo d'un ton sinistre et avec un affreux
+sourire; je suis encore plus blasé là-dessus que sur le jeu!
+
+--Par notre sainte mère l'inquisition! tu m'effrayes! Aurais-tu affaire
+parfois, la nuit, au palais ducal? Les familiers du saint-office
+t'invitent-ils quelquefois à souper avec le tourmenteur? Es-tu de quelque
+conspiration ou de quelque secte, ou bien vas-tu voir écorcher de temps en
+temps pour ton plaisir? Si tu es soupçonné de quoi que ce soit, dis-le-moi,
+et je te souhaite le bonjour; car je n'aime ni la politique ni la
+scolastique, et les bas rouges du bourreau sont d'une nuance aiguë qui
+m'éblouit et m'affecte la vue.
+
+--Tu es un sot, répondit Orio. Le bourreau dont tu parles est un bel
+esprit mielleux qui fait de fades sonnets. Il en est un qui connaît mieux
+son affaire, et qui vous écorche un homme bien plus lestement: c'est
+l'ennui. Le connais-tu?
+
+--Ah! bon! c'est une métaphore. Tu as l'humeur chagrine ce matin: c'est la
+suite de ton attaque de nerfs. Tu aurais dû boire un grand verre de vin de
+Kyros pour chasser ces vapeurs.
+
+--Le vin n'a plus de goût, Zuliani, et d'effet encore moins. Le sang de la
+vigne a gelé dans ses veines, et la terre n'est plus qu'un limon stérile
+qui n'a même plus la force d'engendrer des poisons.
+
+--Tu parles de la terre comme un vrai Vénitien: la terre est un amas de
+pierres taillées sur lesquelles il pousse des hommes et des huîtres.
+
+--Et des bavards insipides, reprit Orio en s'arrêtant. J'ai envie de
+t'assassiner, Zuliani.
+
+--Pourquoi faire? répondit gaiement celui-ci, qui ne soupçonnait pas à
+quel point Soranzo, rongé par une démence sanguinaire, était capable de se
+porter à un acte de fureur.
+
+--Pardieu, répondit-il, ce serait pour voir s'il y a du plaisir à tuer un
+homme sans aucun profit.
+
+--Eh bien! reprit légèrement Zuliani, l'occasion n'y est point, car j'ai
+de l'or sur moi.
+
+--Il est à moi! dit Soranzo.
+
+--Je n'en sais rien. Tu as jeté ta part dans le canaletto; et quand nous
+ferons nos comptes tout à l'heure, il se trouvera peut-être que tu me
+dois. Ainsi ne me tue pas; car ce serait pour me voler, et cela n'aurait
+rien de neuf.
+
+--Malheur à vous, monsieur, si vous avez l'intention de m'insulter!»
+s'écria Orio en saisissant son camarade à la gorge avec une fureur subite.
+
+Il ne pouvait croire que Zuliani parlât au hasard et sans intention. Les
+remords qui le dévoraient lui faisaient voir partout un danger ou un
+outrage, et dans son égarement il risquait à toute heure de se démasquer
+lui-même par crainte des autres.
+
+«Ne serre pas si fort, lui dit tranquillement Zuliani, qui prenait tout
+ceci pour un jeu. Je ne suis pas encore brouillé avec le vin, et je tiens
+à ne pas laisser venir d obstruction dans mon gosier.
+
+--Comme le matin est triste! dit Orio en le lâchant avec indifférence; car
+il avait si souvent tremblé d'être découvert qu'il était blasé sur le
+plaisir de se retrouver en sûreté, et ne s'en apercevait même plus. Le
+soleil est devenu aussi pâle que la lune; depuis quelque temps il ne fait
+plus chaud en Italie.
+
+--Tu en disais autant l'été dernier en Grèce.
+
+--Mais regarde comme cette aurore est laide et blafarde! Elle est d'un
+jaune bilieux.
+
+--Eh bien! c'est une diversion à ces lunes de sang contre lesquelles tu
+déblatérais à Corfou: tu n'es jamais content. Le soleil et la lune ont
+encouru ta disgrâce; il ne faut s'étonner de rien, puisque tu te refroidis
+à l'endroit du jeu. Ah ça! dis-moi donc s'il est vrai que tu ne l'aimes
+plus?
+
+--Est-ce que tu ne vois pas que depuis quelque temps je gagne toujours?
+
+--Et c'est là ce qui t'en dégoûte? Changeons. Moi, je ne fais que perdre,
+et je suis diablement blasé sur ce plaisir-là.
+
+--Un joueur qui ne perd plus, un buveur qui ne s'enivre plus, c'est tout
+un, dit Orio.
+
+--Orio! si tu veux que je te le dise, tu es fou: tu négliges ta maladie.
+Il faudrait te faire tirer du sang.
+
+--Je n'aime plus le sang, répondit Orio préoccupé.
+
+--Eh! je ne te dis pas d'en boire!» reprit Zuliani impatienté.
+
+Ils arrivèrent en ce moment au palais Soranzo. Leurs gondoles y étaient
+déjà rendues. Zuliani voulut conduire Orio jusqu'à sa chambre; il pensait
+qu'il avait la fièvre et craignait qu'il ne tombât dans l'escalier.
+
+«Laisse-moi! va-t-en! dit Orio en l'arrêtant sur le seuil de son
+appartement. J'ai assez de toi.
+
+--C'est bien réciproque, dit Zuliani en entrant malgré lui. Mais il faut
+que je me débarrasse de cet or, et que nous fassions notre
+partage.
+
+--Prends tout! laisse-moi! reprit Soranzo. Épargne-moi la vue de cet or;
+je le déteste! Je ne sais vraiment plus à quoi cela peut servir!
+
+--Baste! à tout! s'écria Zuliani.
+
+--Si on pouvait acheter seulement le sommeil!» dit Orio d'un ton lugubre.
+
+Et, prenant le bras de son camarade, il le mena jusqu'à un coin de sa
+chambre où Naam, drapée dans un grand manteau de laine blanche, et couchée
+sur une peau de panthère, dormait si profondément qu'elle n'avait pas
+entendu rentrer son maître.
+
+«Regarde! dit Orio à Zuliani.
+
+--Qu'est-ce que cela? reprit l'autre; ton page égyptien? Si c'était une
+femme, je te l'aurais déjà volée; mais que veux-tu que j'en fasse? Il ne
+parle pas chrétien, et je vivrais bien mille ans sans pouvoir comprendre
+un mot de sa langue de réprouvé.
+
+--Regarde, bête brute! dit Orio, regarde ce front calme, cette bouche
+paisible, cet oeil voilé sous ces longues paupières! Regarde ce que c'est
+que le sommeil; regarde ce que c'est que le bonheur!
+
+--Bois de l'opium, tu dormiras de même, dit Zuliani.
+
+--J'en boirais en vain, dit Orio. Sais-tu ce qui procure un si profond
+repos à cet enfant? C'est qu'il n'a jamais possédé une seule pièce
+d'or.
+
+--Ah! que tu es fade et sentencieux ce matin! dit Zuliani en bâillant.
+Allons! veux-tu compter? Non? En ce cas, je compte seul, et tu te tiendras
+pour content quand même je découvrirais que tu as jeté tout ton gain sous
+le pont des _Barcaroles?_»
+
+Orio haussa les épaules.
+
+Zuliani compta, et trouva encore pour Soranzo une somme considérable qu'il
+lui rendit scrupuleusement; puis il se retira en lui souhaitant du repos
+et lui conseillant la saignée. Orio ne répondit pas; et quand il fut seul,
+il prit tous les sequins étalés sur la table, et les poussa du pied sous
+un tapis pour ne pas les voir. La vue de l'or lui causait effectivement
+une répugnance physique qui allait chaque jour en augmentant, et qui était
+bien en lui le symptôme d'une de ces affreuses maladies de l'âme qui
+arrivent à se matérialiser dans leurs effets. La vue de l'or monnayé
+n'était pas la seule antipathie qui se fût développée en lui; il ne
+pouvait voir briller l'acier d'une arme quelconque, ou seulement les
+joyaux d'une femme, sans se retracer, pour ainsi dire oculairement, les
+atrocités de sa vie d'uscoque. Il cachait ses souffrances, et même il les
+étouffait complètement quand la nécessité d'agir échauffait son sang
+appauvri. Il venait de faire, avec Morosini, une nouvelle campagne, cette
+glorieuse expédition où les navires de Venise plantèrent leur bannière
+triomphante dans le Pirée. Orio, sentant que toute la considération future
+de sa vie dépendait de sa conduite en cette circonstance, avait encore
+fait là des prodiges de valeur; il avait complètement lavé la tache du
+gouvernement de San-Silvio, et il avait contraint toute l'armée à dire de
+lui que, s'il était un mauvais administrateur, il était, à coup sûr, un
+vaillant capitaine et un rude soldat.
+
+Après ce dernier effort, Orio, couronné de succès dans toutes ses
+entreprises, glorifié de tous, traité comme un fils par l'amiral, délivré
+de tous ses ennemis, et riche au delà de ses espérances, était rentré dans
+sa patrie, résolu à n'en plus sortir et à y savourer le fruit de ses
+terribles oeuvres. Mais la divine justice l'attendait à ce point pour le
+châtier, en lui ôtant toute l'énergie de son caractère. Au faîte de sa
+prospérité impie, il était retombé sur lui-même avec accablement, et, à la
+veille de vivre selon ses rêves, l'agonie s'était emparée de lui. Il avait
+accompli tout ce que comportaient l'audace et la méchanceté de son
+organisation; il se disait à lui-même qu'il était un homme fini, et
+qu'ayant réussi dans des entreprises insensées, il n'avait plus qu'à voir
+décliner son étoile. C'en était fait; il ne jouissait de rien. Cette
+puissance de l'argent, cette vie de désordre illimité, cette absence de
+soins qu'il avait rêvées, cette supériorité de magnificence et de
+prodigalité sur tous ses pairs, toutes ces vanités honteuses et impudentes,
+auxquelles il avait immolé une hécatombe à rassasier tout l'enfer, lui
+apparurent dans toute leur misère; et, du moment qu'il cessa d'être enivré
+et amusé, il cessa d'être aveuglé sur l'horreur des ses fautes. Elles se
+dressèrent devant lui, et lui parurent détestables, non pas au point de
+vue de la morale et de l'honneur, mais à celui du raisonnement et de
+l'intérêt personnel bien entendu; car Orio entendait par morale les
+conventions de respect réciproque dictées aux hommes timides par la peur
+qu'ils ont les uns des autres; par honneur, la niaise vanité des gens qui
+ne se contentent pas de faire croire à leur vertu, et qui veulent y croire
+eux-mêmes; enfin, par intérêt personnel bien entendu, la plus grande somme
+de jouissances dans tous les genres à lui connus: indépendance pour soi,
+domination sur les autres, triomphe d'audace, de prospérité ou d'habileté
+sur toutes ces âmes craintives ou jalouses dont le monde lui semblait
+composé.
+
+On voit que cet homme restreignait les jouissances humaines à toutes
+celles qui composent le _paraître_, et, puisque cette manière de
+s'exprimer est permise en Italie, nous ajouterons que les joies
+intérieures qui procurent l'_être_ lui étaient absolument inconnues. Comme
+tous les hommes de ce tempérament exceptionnel, il ne soupçonnait même pas
+l'existence de ces plaisirs intérieurs qu'une conscience pure, une
+intelligence saine et de nobles instincts assurent aux âmes honnêtes, même
+au sein des plus grandes infortunes et des plus âpres persécutions. Il
+avait cru que la société pouvait donner du repos à celui qui la trompe
+pour l'exploiter. Il ne savait pas qu'elle ne peut l'ôter à l'homme qui la
+brave pour la servir.
+
+Mais Orio fut puni précisément par où il avait péché. Le monde extérieur,
+auquel il avait tout sacrifié, s'écroula autour de lui, et toutes les
+réalités qu'il avait cru saisir s'évanouirent comme des rêves. Il y avait
+en lui une contradiction trop manifeste. Le mépris des autres, qui était
+la base de ses idées, ne pouvait pas le conduire à l'estime de soi,
+puisqu'il avait voulu établir cette propre estime sur celle d'autrui,
+toujours prête à lui manquer. Il tournait donc dans un cercle vicieux, se
+frottant les mains d'avoir fait des dupes, et tout aussitôt pâlissant de
+rencontrer des accusateurs.
+
+C'était cette peur d'être découvert qui, détruisant pour lui toute
+sécurité, empoisonnant toute jouissance, produisait en lui le même effet
+que le remords. Le remords suppose toujours un état d'honnêteté antérieur
+au crime. Orio, n'ayant jamais eu aucun principe de justice, ne
+connaissait pas le repentir; n'ayant jamais connu d'affection véritable,
+il n'avait pas davantage de regret. Mais, ayant des passions effrénées et
+des besoins énormes, il voyait que ses jouissances n'étaient point
+assurées, puisqu'un seul fil rompu dans toute sa trame pouvait emporter le
+filet où il enveloppait le monde. Alors il voyait cette foule qu'il avait
+tant haïe, tant écrasée de son opulence, tant accablée de ses mépris, tant
+persiflée, tant jouée, tant volée, secouer le charme jeté sur elle,
+relever la tête, et, se dressant autour de lui comme une hydre, lui rendre
+dommage pour dommage, mépris pour mépris.
+
+Il n'était pas dans Venise une seule famille de commerçants que l'Uscoque
+n'eût privé d'un de ses membres ou d'une part petite ou grande de ses
+biens. C'était merveille de voir tous ces ressentiments et tous ces
+désespoirs qui n'osaient s'en prendre à la nonchalance du gouverneur de
+San-Silvio, et qui, soit considération pour le fils adoptif du
+_Peloponesiaco_, soit respect pour les brillants faits d'armes accomplis
+par lui avant et après sa faute, soit crainte de cette influence
+qu'assurent toujours les richesses, étouffaient leurs murmures et
+gardaient un silence prudent. Mais quel serait l'orage, si jamais la
+vérité triomphait!
+
+A cette idée, un cauchemar terrible s'emparait du coupable. Il voyait le
+peuple en masse s'armer, pour le lapider, des têtes que son cimeterre
+avait abattues; des mères furieuses l'écrasaient sous les cadavres
+sanglants de leurs enfants; des mains avides déchiraient ses flancs et
+fouillaient dans ses entrailles pour y chercher les trésors qu'il avait
+dévorés. Alors toutes ses victimes sortaient vivantes du sépulcre, et
+dansaient autour de lui avec des rires affreux.
+
+«Tu n'es qu'un menteur et un apostat, lui criait Frémio; c'est moi qui
+vais hériter de tes biens et de ta gloire.»
+
+«Tu es un scélérat de bas étage, un apprenti grossier, disaient Léontio et
+Mezzani; ton poison est impuissant, et nous vivons pour te condamner et te
+torturer de nos propres mains.»
+
+Giovanna paraissait à son tour, et lui rendant son poignard émoussé:
+
+«Votre bras, lui disait-elle, ne peut pas me tuer; il est plus faible que
+celui d'une femme.»
+
+Puis Ezzelin arrivait, au son des fanfares, sur un riche navire, et,
+descendant sur la Piazzetta, il faisait pendre le cadavre d'Orio à la
+colonne Léonine. Mais la corde rompait; Orio, retombant sur le pavé, se
+brisait le crâne, et son lévrier Sirius venait dévorer sa cervelle
+fumante.
+
+Qui pourrait dire toutes les formes que prenaient ces épouvantables
+visions engendrées par la peur? Orio, voyant que les angoisses du sommeil
+étaient pires que la réflexion, voulut vivre de manière à retrancher le
+sommeil de sa vie. Il voulut se soutenir avec de tels excitants qu'il eût
+toujours devant les yeux la réalité, et qu'il pût affronter à toute heure,
+par la pensée, les conséquences de ses crimes. Mais sa santé ne put
+résister à ce régime; sa raison s'ébranla, et les fantômes vinrent
+l'assiéger durant la veille, plus effrayants et plus redoutables que
+pendant le sommeil.
+
+A ce moment de sa vie, Orio fut le plus malheureux des hommes. Il voulut
+vainement retrouver le repos des nuits. Il était trop tard; son sang était
+tellement vicié que rien ne se passait plus pour lui comme pour les autres
+hommes. Les soporifiques, loin de le calmer, l'excitaient; les excitants,
+loin de l'égayer, augmentaient son accablement. Toujours plongé dans la
+débauche, il y trouva un profond ennui: c'était, disait-il, un instrument
+diabolique dont les sons puissants l'avaient souvent étourdi, mais qui
+désormais jouait tellement faux, qu'il le faisait souffrir davantage. Au
+milieu de ses soupers splendides, entouré des plus joyeux débauchés et des
+plus belles courtisanes de l'Italie, son front soucieux ne pouvait
+s'éclaicir; il restait sombre et abattu à cette heure de crise bachique où
+les esprits, excités par le vin, se trouvent tous ensemble à l'apogée de
+leur exaltation. Ses entrailles et son cerveau étaient trop blasés pour
+suivre le _crescendo_ comme les autres.
+
+C'était au matin, lorsque les nerfs détendus et la tête fatiguée de ses
+compagnons le laissaient dans une sorte de solitude, qu'il commençait à
+ressentir à son tour les effets de l'ivresse. Alors tous ces hommes
+hébétés devant leurs coupes, toutes ces femmes endormies sur les sofas,
+lui faisaient l'effet de bêtes brutes. Il les accablait d'invectives
+auxquelles ils ne pouvaient plus répondre, et il entrait dans de tels
+accès de fureur et de haine qu'il était tenté de les empoisonner et de
+mettre encore une fois le feu à son palais, pour se débarrasser d'eux et
+de lui-même.
+
+A l'époque où eut lieu la scène du palais Rezzonico que je viens de vous
+raconter, il avait renoncé à la débauche depuis quelque temps; car son mal
+empirait tellement qu'il n'y avait plus de sûreté pour lui à se montrer
+ivre. Dans ces moments de délire, il avait souvent laissé échapper des
+exclamations de terreur en voyant reparaître ses fantômes menaçants.
+Personne n'avait pourtant conçu de soupçons; car plus on croyait à l'amour
+d'Orio pour Giovanna, mieux on concevait que l'événement tragique auquel
+elle avait succombé eût laissé en lui des souvenirs terribles, et troublé
+l'équilibre de ses facultés. On croyait tellement à ses regrets qu'il eût
+pu s'accuser, devant tout le sénat, de la mort de sa femme et de ses amis
+sans être cru. On l'eut considéré comme égaré par le désespoir, et on
+l'eût remis aux mains des médecins. Mais Orio ne comptait plus sur sa
+fortune, il craignait tout le monde, et lui-même plus que tout le monde.
+Il était honteux de sa maladie, furieux de son impuissance à la cacher; il
+rougissait de lui-même depuis que son être physique ne lui tenait plus ce
+qu'il avait attendu de son calme et de sa force. Il passait des heures
+entières à s'accabler de ses propres malédictions, à se traiter d'idiot,
+d'impotent, de _débris_ et de _haillon_; et, ce qu'il y a d'inouï, c'est
+qu'il ne lui venait pas à l'idée d'accuser son être moral. Il ne croyait
+point à la céleste origine de son âme. Il avait fait un dieu de son corps,
+et, depuis que son idole tombait en ruines, il la méprisait et l'accusait
+de n'être que fange et venin.
+
+La passion qui s'éteignit la dernière (celle qui avait le plus dominé sa
+vie), ce fut le jeu. La peur amena le dégoût pour celle-là comme pour les
+autres; car l'ennui et la fatigue des précautions qu'il lui fallait
+prendre pour s'y livrer étaient arrivés à l'emporter de beaucoup sur le
+plaisir. Ces précautions étaient de double nature. D'abord les lois qui
+prohibaient le jeu n'étaient pas tellement tombées en désuétude qu'il n'y
+fallût apporter une sorte de mystère, ainsi que je l'ai déjà dit. Ensuite
+Orio, lorsqu'il perdait, et c'étaient les moments où il était le plus
+stimulé, était forcé de s'arrêter et d'agir prudemment pour ne pas
+dépasser les limites qu'on attribuait à sa fortune.
+
+Ses grandes richesses ne lui servaient donc pas à son gré: il était forcé
+de les cacher et de tirer peu à peu de ses caves de quoi soutenir un état
+de maison dont l'opulence exagérée n'attirât pas les regards de la police.
+Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de dévorer son revenu dans d'obscures
+orgies et de se ruiner lentement. Or cette manière de jouir de la vie lui
+était odieuse; il eût voulu tout dépenser en un jour, afin de faire parler
+de lui comme de l'homme le plus prodigue et le plus désintéressé de
+l'univers. S'il eût pu satisfaire cette fantaisie et se voir ruiné
+complètement, sans doute il eût retrouvé son énergie, et ses instincts
+criminels l'eussent conduit à de nouveaux forfaits pour rétablir sa
+fortune.
+
+Il s'avisa bien avec le temps qu'il avait fait une folie de revenir à
+Venise, où, malgré l'impunité accordée à tous les vices, il y avait sur
+les richesses une surveillance si sévère et si jalouse de la part des Dix.
+Mais lorsque la pensée lui vint de quitter sa patrie, celle des peines
+qu'il faudrait prendre et des dangers qu'il faudrait courir pour
+transporter son trésor dans une autre contrée, et surtout la perte de sa
+santé, la fin de son énergie, le retinrent, et il se résigna à la triste
+perspective de vieillir riche et de laisser encore du bien à ses neveux.
+
+Une heure après que Zuliani l'eut quitté, le matin du bal Rezzonico, ayant
+vainement essayé de reposer quelques instants, il réveilla son valet de
+chambre et lui ordonna d'aller chercher un médecin, n'importe lequel,
+attendu, disait-il, qu'ils étaient tous aussi ignorants les uns que les
+autres. Il méprisait profondément la médecine et les médecins, et Naam
+éprouva quelque inquiétude en lui voyant prendre une résolution si
+contraire à ses habitudes et à ses opinions. Elle se tut néanmoins,
+habituée qu'elle était à accepter aveuglément toutes les fantaisies
+d'Orio. Le valet de chambre, intelligent, actif et soumis comme les
+laquais qui volent impunément, amena, en moins d'une demi-heure, messer
+Barbolamo, le meilleur médecin de Venise.
+
+Messer Barbolamo savait très-bien à quel homme il avait affaire. Il avait
+assez entendu parler de Soranzo pour s'attendre à toutes les railleries
+d'un incrédule et à tous les caprices d'un fou. Il se conduisit donc en
+homme d'esprit plutôt qu'en homme de science. Soranzo l'avait demandé,
+vaincu par une pusillanimité secrète, un effroi insurmontable de la mort;
+mais il se recommandait à lui comme les faux esprits forts aux sorciers,
+l'insulte et le mépris sur les lèvres, la crainte et l'espoir dans le
+coeur.
+
+Les discours de l'Esculape trompèrent son attente, et, au bout de quelques
+instants, il l'écouta avec attention.
+
+«Ne prenez aucune pilule, lui dit celui-ci, laissez la thériaque à vos
+gondoliers et les emplâtres à vos chiens. C'est l'opium qui provoque vos
+hallucinations, et c'est la diète qui vous ôte le courage. Le régime ne
+peut agir sur un mourant; car vous êtes mourant. Mais entendons-nous; le
+physique va mourir si le moral ne se relève: rien n'est plus facile que ce
+dernier point, si vous croyez au moyen que je vais vous indiquer. Ne
+changez pas de fond en comble l'habitude de vos pensées, et ne traitez pas
+votre mal par les contraires. N'éteignez point vos passions, elles seules
+vous ont fait vivre; c'est parce qu'elles s'affaiblissent que vous mourez:
+seulement abandonnez celles qui s'en vont d'elles-mêmes, et créez-vous-en
+de nouvelles. Vous êtes homme de plaisir, et le plaisir est épuisé;
+faites-vous homme d'étude et de science. Vous êtes incrédule, vous raillez
+les choses saintes; allez dans les églises et faites l'aumône!»
+
+Ici Soranzo leva les épaules.....
+
+«Un instant! dit le médecin. Je ne prétends pas que vous deveniez savant
+ni dévot. Vous pourriez être l'un et l'autre, je n'en doute pas, car les
+hommes de votre tempérament peuvent tout; mais je ne m'intéresse ni à la
+science ni à la dévotion assez pour vouloir vous prouver leur supériorité
+sur l'oisiveté et la licence. Je n'entre jamais dans la discussion des
+choses pour elles-mêmes, je les conseille comme des moyens de distraction,
+comme mes confrères conseillent l'absinthe et la casse. La vue des livres
+vous distraira de celle des bouteilles. Vous aurez une magnifique
+bibliothèque, et votre luxe trouvera là un débouché; vous ne savez pas les
+délices que peut vous procurer une reliure, et les folies que vous pouvez
+faire pour une édition de choix. Dans les églises, vous entendrez des
+cantiques qui vous délasseront les oreilles des chansons licencieuses.
+Vous y verrez des spectacles non moins profanes et des hommes non moins
+vaniteux que ceux du monde; vous leur ferez des dons qui vous assureront
+dans les siècles futurs cette réputation d'homme généreux et prodigue, qui
+va finir avec vous si vous ne guérissez et ne changez de marotte. Ainsi,
+soyez votre médecin à vous-même, et avisez-vous de quelque chose dont vous
+n'ayez jamais eu envie, procurez-vous-le à l'instant. Bientôt une foule de
+désirs qui sommeillent en vous se réveilleront, et leur satisfaction vous
+donnera des jouissances inconnues. Ne vous croyez pas usé; vous n'êtes pas
+seulement fatigué, vous avez encore en vous la force de dépenser vingt
+existences: c'est à cause de cela que vous vous tuez à n'en dépenser
+qu'une seule. Le monde finirait s'il ne se renouvelait sans cesse par le
+changement; l'abattement où vous êtes n'est qu'un excès de vie qui demande
+à changer d'aliment. Eh bien! à quoi songez-vous? vous n'écoutez pas.
+
+--Je cherche, dit Soranzo tout à fait vaincu par la manière dont
+l'Esculape entendait les choses, une fantaisie que je n'aie point eue
+encore. J'ai eu celle des beaux livres, bien que je ne lise jamais, et ma
+bibliothèque est superbe... Quant aux églises... j'y songerai; mais je
+voudrais que vous m'aidassiez à trouver quelque jouissance plus neuve,
+plus éloignée encore de mes frénésies; si je pouvais devenir avare!
+
+--Je vous entends fort bien, répondit Barbolamo frappé de l'air hébété de
+son malade. Vous allez au fond des choses, et remontez au principe pur de
+mon raisonnement; car je ne vous offrais qu'une issue nouvelle à vos
+passions, et vous voulez changer vos passions. Moi, je n'ai rien à dire
+contre l'avarice; cependant je crains une trop forte réaction dans le saut
+de cet abîme. Dites-moi, avez-vous été quelquefois amoureux naïvement et
+sincèrement?
+
+--Jamais! dit Orio, oubliant tout d'un coup, dans son espoir d'être guéri,
+ce rôle de veuf au désespoir qui protégeait tout le mystère de sa
+vie.
+
+--Eh bien! dit le médecin, qui ne fut nullement surpris de cette réponse
+(car il voyait déjà plus avant que la foule dans l'âme sèche et cupide de
+Soranzo), soyez amoureux. Vous commencerez par ne pas l'être, et par faire
+comme si vous l'étiez; puis vous vous figurerez que vous l'êtes, et enfin
+vous le serez. Croyez-moi, les choses se passent ainsi en vertu de lois
+physiologiques que je vous expliquerai quand vous voudrez.»
+
+Orio voulut connaître ces lois. Le docteur lui fit une dissertation
+amèrement spirituelle que le patricien ignorant et préoccupé prit au
+sérieux. Orio se persuada tout ce que voulut son médecin, et celui-ci le
+quitta, frappé pour la centième fois de sa vie de la faiblesse d'esprit et
+de l'horreur de la mort que les débauchés cachent sous les dehors et les
+habitudes d'un mépris insensé de la vie.
+
+Dès le jour même, Orio, roulant dans sa tête les projets les plus
+déraisonnables et les espérances les plus puériles, se rendit à Saint-Marc
+à l'heure de la bénédiction. En lui promettant la santé par des moyens
+aussi simples, en flattant sa vanité par l'éloge de son énergie, le
+docteur avait prononcé des mots magiques. Soranzo espérait dormir la nuit
+suivante.
+
+Il écouta les chants sacrés; il examina avec intérêt les pompes
+religieuses; il admira l'intérieur de la basilique; il s'attacha à n'avoir
+aucun souvenir du passé, aucune pensée du dehors. Pendant une heure il
+réussit à vivre tout entier dans l'heure présente. C'était beaucoup pour
+lui. La nuit n'en fut guère moins affreuse; mais le matin approchait: il
+se fit une sorte de fête de retourner à Saint-Marc, et, comme les gens en
+proie aux maladies nerveuses sont quelquefois soulagés d'avance par la
+confiance qu'ils ont en de certains breuvages, il lui arriva de se trouver
+bien heureux d'avoir en vue, pour la première fois depuis si longtemps,
+une occupation agréable, et cette idée le fit dormir tranquillement durant
+toute une heure.
+
+Le médecin vint, et, s'étant fait rendre compte du résultat de son
+ordonnance, il dit:
+
+«Vous passerez deux heures aujourd'hui à Saint-Marc, et, la nuit prochaine,
+vous dormirez deux heures.»
+
+Soranzo le prit au mot, et passa deux heures à l'église. Il était
+tellement persuadé qu'il dormirait deux heures, que le fait eut lieu. Le
+médecin s'applaudit d'avoir trouvé un de ces sujets précieux à
+l'observateur scientifique, auxquels il suffit d'allumer l'imagination
+pour que les effets désirés se produisent réellement. Il en conclut que le
+sang d'Orio était bien appauvri, et son âme absolument vide d'idées et de
+sentiments. Le troisième jour, il lui conseilla de songer à son plus
+important moyen de salut, à l'amour. Orio, se souvenant de la monstrueuse
+imprudence qu'il avait commise, se hasarda à dire qu'il avait aimé déjà,
+désirant bien que le médecin lui prouvât qu'il s'était trompé. C'est ce
+qu'il ne manqua pas de faire. Il lui représenta qu'il avait dû ressentir
+pour la signora Morosini une de ces passions violentes qui dévastent et
+laissent après elles une funeste lassitude. Il lui conseilla un amour
+paisible, tendre, ingénu, platonique même, conforme en tous points à celui
+que ressent un bachelier de dix-sept ans pour une fillette de quinze. Orio
+le promit.
+
+«C'est pitoyable! dit le docteur en soi-même sur l'escalier, et voilà ces
+riches et galants patriciens qui nous écrasent!»
+
+Remarquez qu'on n'était pas loin du dix-huitième siècle! Le mot magnétisme
+n'était pas encore trouvé.
+
+Orio, résolu à être amoureux de la première belle jeune fille qu'il
+rencontrerait à l'église, entre sur la pointe du pied dans la basilique,
+le coeur palpitant, non d'amour, mais de cette lâche superstition que son
+magnétiseur lui avait imposée. Il effleurait légèrement les voiles des
+vierges agenouillées, et se penchait avec émotion pour voir leurs traits à
+la dérobée. O vieux Hussein! ô vous tous, farouches Missolonghis! vous
+eussiez pu venir à Venise dénoncer votre complice; jamais, certes, vous
+n'eussiez pu reconnaître l'Uscoque dans cette occupation et dans cette
+attitude.
+
+La première fille que lorgna Soranzo était laide; et, pour nous servir des
+paroles de J.-J. Rousseau dans le récit de son entrée dans un couvent de
+filles dont les choeurs l'avaient enthousiasmé--la scène se passe
+précisément à Venise--:
+
+«_La Sofia était louche, la Cattina était boiteuse_,» etc.
+
+La quatrième jeune fille qu'Orio regarda était voilée jusqu'au menton;
+mais au travers de son voile et de sa prière elle vit fort bien le
+cavalier qui cherchait à la voir; alors, relevant la tête et retroussant
+son voile, elle lui montra un ovale pâle et sublime, un front de quinze
+ans, des lèvres que l'indignation fit trembler comme les feuilles d'une
+rose agitée par la brise, et qui laissèrent tomber ces paroles
+sévères:
+
+«Vous êtes bien hardi!»
+
+C'était Argiria Ezzelini. Zuzuf a raison: il y a une destinée!
+
+Orio fut si troublé de l'accord de cette apparition avec celle du bal
+Rezzonico, si épouvanté de voir des espérances superstitieuses se
+confondre avec des terreurs de même genre dans un même objet, qu'il ne put
+trouver une excuse à lui faire. Il se laissa tomber consterné auprès
+d'elle, et ses genoux amaigris frappèrent le pavé avec bruit; puis il
+baissa sa tête jusqu'à terre, et approchant ses lèvres du manteau de
+velours de la belle Ezzelin, il lui dit tout bas, en lui tendant le stylet
+que les Vénitiens portaient toujours à la ceinture:
+
+«Tuez-moi, vengez-vous!
+
+--Je vous méprise trop pour cela,» dit la belle fille en retirant son
+manteau avec empressement; et, se levant, elle sortit de
+l'église.
+
+Mais Orio, qui n'était pas encore si bien converti à l'amour ingénu qu'il
+ne vît les choses avec le sang-froid d'un roué, remarqua fort bien que ces
+dernières paroles avaient une expression plus forcée que les premières, et
+que l'oeil courroucé avait peine à retenir une larme de compassion.
+
+Orio se retira, certain que le sort en était jeté, et qu'il y allait de sa
+guérison et de sa vie à saisir l'occasion par les cheveux. Il passa toute
+la nuit à combiner mille plans divers pour s'introduire auprès de la
+beauté cruelle, et ces rêveries détournèrent les terreurs accoutumées; il
+était bien un peu troublé par la ressemblance d'Argiria avec Ezzelin, et
+dans son sommeil du matin il eut des rêves où cette ressemblance amena les
+quiproquo et les méprises les plus bizarres et les plus pénibles. Il vit
+plusieurs fois s'opérer la transformation de ces deux personnages l'un
+dans l'autre. Lorsqu'il tenait la main d'Argiria et penchait sa bouche
+vers la sienne, il trouvait la face livide et sanglante d'Ezzelin; alors
+il tirait son stylet et livrait un combat furieux à ce spectre. Il
+finissait par le percer; mais, tandis qu'il le foulait aux pieds, il
+reconnaissait qu'il s'était trompé et que c'était Argiria qu'il avait
+poignardée.
+
+L'envie de guérir à tout prix et l'ascendant que Barbolamo exerçait sur
+lui l'amenèrent avec celui-ci à une expansion téméraire. Il lui raconta
+ses deux rencontres avec la signora Ezzelin, au bal et à l'église, le
+ressentiment qu'elle lui témoignait et les angoisses que le regret de
+n'avoir pu empêcher la perte du noble comte Ezzelin lui causait à
+lui-même. Au premier aveu, Barbolamo ne se douta de rien; mais peu à peu,
+étant devenu par la suite très-assidu auprès de son malade, l'ayant
+habitué à s'épancher autant qu'il était possible à un homme dans sa
+position, il s'étonna de voir un tel excès de sensibilité chez un égoïste
+si complet, et cette anomalie lui fit venir d'étranges soupçons. Mais
+n'anticipons point sur les événements.
+
+Barbolamo, grand égoïste aussi en fait de science, quoique généreux et
+loyal citoyen d'ailleurs, était plus désireux d'observer dans son patient
+les phénomènes d'une maladie toute mentale, que de lui mesurer quelques
+souffrances de plus ou de moins. Curieux de voir des effets nouveaux, il
+ne craignit pas de dire à Orio que ses agitations étaient d'un bon augure,
+et qu'il fallait s'appliquer à poursuivre la conquête de cette fière
+beauté, précisément parce qu'elle était difficile et entraînerait de
+nombreuses émotions d'un ordre tout nouveau pour lui. Orio poursuivit
+Argiria de sérénades et de romances pendant huit jours.
+
+La sérénade est, il n'en faut pas douter, un grand moyen de succès auprès
+des femmes d'un goût délicat. A Venise surtout, où l'air, le marbre et
+l'eau ont une sonorité si pure, la nuit un silence si mystérieux, et le
+clair de lune de si romanesques beautés, la romance a un langage persuasif,
+et les instruments des sons passionnés, qui semblent faits exprès pour la
+flatterie et la séduction. La sérénade est donc le prologue nécessaire de
+toute déclaration d'amour. La mélodie attendrit le coeur et amollit les
+sens plongés dans un demi-sommeil. Elle plonge l'âme dans de vagues
+rêveries, et dispose à la pitié, cette première défaite de l'orgueil qui
+se laisse implorer. Elle a aussi le don de faire passer devant les yeux
+assoupis des images charmantes; et je tiens d'une femme que je ne veux pas
+nommer, que l'amant inconnu qui donne la sérénade apparaît toujours, tant
+que la musique dure, le plus aimable et le plus charmant des hommes.
+
+--Dites donc tout, indiscret conteur! interrompit Beppa. Ajoutez que la
+dame conseillait à tous les donneurs de sérénades de ne jamais se
+montrer.»
+
+«Il n'en fut pas ainsi pour Orio, reprit le narrateur. La belle Argiria
+lui conseilla de se montrer en laissant tomber son bouquet, du balcon sur
+le trottoir de marbre que blanchissait la lune: ne vous étonnez pas d'une
+si prompte complaisance. Voici comment la chose se passa.
+
+D'abord la belle Argiria n'était pas riche. Le peu de bien que possédait
+son frère avait été fort entamé par ses frais d'équipement pour la guerre.
+Il rapportait une assez jolie part de légitime butin fait par lui sur les
+Ottomans, et dûment concédé par l'amiral, lorsqu'il trouva la mort aux
+Curzolari. Le noble jeune homme se faisait une joie douce de doter sa
+jeune soeur avec cette fortune; mais elle tomba aux mains des pirates,
+ainsi que sa galère et tout ce qu'il possédait en propre. La belle Argiria
+n'eut donc plus pour dot que ses quinze ans et ses beaux yeux
+mélancoliques.
+
+La signora Memmo, sa tante, la chérissait tendrement; mais elle n'avait à
+lui laisser en héritage qu'un vaste palais un peu délabré et l'amour de
+vieux serviteurs, qui par dévouement continuaient à la servir pour de
+minces honoraires. La tante désirait donc ardemment, comme font toutes les
+tantes, qu'un noble et riche parti se présentât; et sachant bien que
+l'incomparable beauté de sa nièce allumerait plus d'une passion, elle la
+blâmait de vouloir s'enterrer dans la solitude et de tenir toujours _le
+soleil de ses regards_ caché derrière la tendine sombre de son balcon.
+
+A la première sérénade Argiria fondit en larmes.
+
+«Si mon noble frère était vivant, dit-elle, nul ne se permettrait de venir
+me faire la cour sous les fenêtres avant d'avoir obtenu de ma famille la
+permission de se présenter. Ce n'est point ainsi qu'on approche d'une
+maison respectable.»
+
+La signora Antonia trouva cette rigidité exagérée, et, se déclarant
+compétente sur cette matière, elle refusa d'imposer silence aux
+concertants. La musique était belle, les instruments de première qualité,
+et les exécutants choisis dans ce qu'il y avait de mieux à Venise. La dame
+en conclut que l'amant devait être riche, noble et généreux; deux théorbes
+et trois violes de moins, elle eût été plus sévère, mais la sérénade était
+irréprochable et fut écoutée.
+
+Les jours suivants amenèrent un crescendo de joie et d'espoir chez
+Antonia. Argiria prit patience d'abord, et finit par goûter la musique
+pour la musique en elle-même. Le matin, il lui arriva quelquefois, en
+arrangeant ses beaux cheveux bruns devant le miroir, de fredonner à son
+insu les refrains des amoureuses stances qui l'avaient doucement endormie
+la veille.
+
+Il y a toute une science dans le programme de la sérénade. Chaque soir
+doit amener chez le soupirant une nuance nouvelle dans l'expression de son
+amoureux martyre. Après _il timido sospiro_ doit arriver _lo strate
+funesto. I fieri tormenti_ viennent ensuite; _l'anima disperata_ amène
+nécessairement, pour le lendemain, _sorte amara_. On peut risquer à la
+cinquième nuit de tutoyer l'objet aimé, et de l'appeler _idol mio_. On
+doit nécessairement l'injurier la sixième nuit, et l'appeler _crudele_ et
+_ingrata_. Il faudrait être bien maladroit si, à la septième, on ne
+pouvait hasarder la _dolce speranza_. Enfin la huitième doit amener une
+explosion finale, une pressante prière, mettre la belle entre le bonheur
+et la mort de son amant, obtenir un rendez-vous, ou finir par le renvoi et
+le payement des musiciens. La huitième symphonie était venue, et, dans le
+troisième couplet de la romance, le chanteur demandait au nom de l'amant
+une marque de pitié, un gage d'espoir, un mot ou un signe quelconque qui
+l'enhardît à se faire connaître. Au moment où la fière Argiria s'éloignait
+du balcon, d'où, abritée par la tendine, elle avait écoulé la voix, madame
+Antonia arracha lestement le bouquet que sa nièce avait au sein et le
+laissa tomber sur le guitariste, en disant d'une voix chevrotante qui, à
+coup sûr, ne pouvait pas compromettre la jeune fille:
+
+«Avec l'agrément de la tante.»
+
+Une vive curiosité de jeune fille l'emportant chez Argiria sur le pudique
+dépit que lui causait sa tante, elle revint précipitamment au balcon; et,
+se penchant sur la rampe de marbre, elle souleva imperceptiblement le
+rideau de la tendine, juste assez pour voir le cavalier qui ramassait le
+bouquet. Le chanteur, qui était un musicien de profession, connaissant
+fort bien les usages, ne s'était pas permis d'y toucher. Il s'était
+contenté de dire à demi-voix: «Signor!» et de reculer discrètement de deux
+pas en arrière en ôtant sa toque, tandis que le signor ramassait le gage.
+En voyant cette grande taille un peu affaissée, mais toujours élégante et
+vraiment patricienne, se dessiner au clair de la lune, Argiria sentit une
+sueur froide humecter son front. Un nuage passa devant ses yeux, ses
+genoux se dérobèrent sous elle. Elle n'eut que le temps de fuir le balcon
+et d'aller se jeter sur son lit, où elle commença à trembler de tous ses
+membres et à défaillir. La tante, fort peu effrayée, vint à elle et lui
+adressa de doux reproches moqueurs sur cet excès de timidité virginale.
+
+«Ne riez pas, ma tante, dit Argiria d'une voix étouffée. Vous ne savez pas
+ce que vous avez fait! Je suis presque sûre d'avoir reconnu ce dernier des
+hommes, cet assassin de mon frère, Orio Soranzo!
+
+--Il n'aurait pas cette audace! s'écria la signora Memmo en frémissant à
+son tour. Courez chercher le bouquet, s'écria-t-elle en s'adressant à la
+suivante favorite qui assistait à cette scène. Dites qu'on l'a laissé
+tomber par mégarde, que c'est vous... que c'est le page... qui l'a jeté
+pour faire une espièglerie... que je suis fort courroucée contre vous...
+Allez, Pascalina... courez...»
+
+Pascalina courut, mais ce fut en vain; musiciens, amoureux et bouquet,
+tout avait disparu, et l'ombre incertaine des colonnades, projetée par la
+lune, jouait seule sur le pavé au gré des nuages capricieux.
+
+Pascalina avait laissé la porte ouverte. Elle fit quelques pas sur la rive,
+et vit à l'angle du canaletto les gondoles qui s'éloignaient emportant la
+sérénade. Elle revint sur ses pas, et rentra en fermant la porte avec soin;
+il était trop tard. Un homme caché derrière les colonnes du portique
+avait profité du moment: il s'était élancé légèrement dans l'escalier du
+palais Memmo; et, marchant devant lui, se dirigeant vers la faible lueur
+qui s'échappait d'une porte entr'ouverte, il avait audacieusement pénétré
+dans l'appartement d'Argiria. Lorsque Pascalina y rentra, elle trouva sa
+jeune maîtresse évanouie dans les bras de la tante, et le donneur
+d'aubades à genoux devant elle.
+
+Vous conviendrez que le moment était mal choisi pour s'évanouir, et vous
+en conclurez avec moi que la belle Argiria avait eu grand tort d'écouter
+les huit sérénades. L'effroi avait remplacé la colère, et Orio ne s'y
+trompait nullement, quoiqu'il feignît d'y croire.
+
+«Madame, dit-il en se prosternant et en présentant le bouquet à la signora
+Memmo avant qu'elle eût eu la présence d'esprit de lui adresser la parole,
+je vois bien que votre seigneurie s'est trompée en m'accordant cette
+faveur insigne. Je ne l'espérais pas, et le musicien qui s'est permis de
+vous adresser des vers si audacieux n'y était point autorisé par moi. Mon
+amour n'eût jamais été hardi à ce point, et je ne suis pas venu implorer
+ici de la bienveillance, mais de la pitié. Vous voyez en moi un homme trop
+humilié pour se permettre jamais autre chose que d'élever autour de votre
+demeure des plaintes et des gémissements. Que vous connaissiez ma douleur,
+que vous fussiez bien sûre que, loin d'insulter à la vôtre, je la
+ressentais plus profondément encore que vous-même, c'est tout ce que je
+voulais. Voyez mon humilité et mon respect! Je vous rapporte ce gage
+précieux que j'aurais voulu conquérir au prix de tout mon sang, mais que
+je ne veux pas dérober.»
+
+Ce discours hypocrite toucha profondément la bonne Memmo. C'était une
+femme de moeurs douces et d'un coeur trop candide pour se méfier d'une
+protestation si touchante.
+
+«Seigneur Soranzo, répondit-elle, j'aurais peut-être de graves reproches à
+vous faire si je ne voyais aujourd'hui pour la troisième fois combien
+votre repentir est sincère et profond. Je n'aurai donc plus le courage de
+vous accuser intérieurement, et je vous promets de garder désormais, avec
+moins d'effort que je ne l'ai fait jusqu'ici, le silence que les
+convenances m'imposent. Je vous remercie de cette démarche, ajouta-t-elle
+en rendant le bouquet à sa nièce; et, si je vous supplie de ne plus
+reparaître ici ni autour de ma maison, c'est en vue de notre réputation,
+et non plus, je vous le jure, en raison d'aucun ressentiment personnel.»
+
+Malgré sa défaillance, Argiria avait tout entendu. Elle fit un grand
+effort pour retrouver le courage de parler à son tour, et soulevant sa
+belle tête pâle du sein de sa tante:
+
+«Faites comprendre aussi à messer Soranzo, ma chère tante, dit-elle, qu'il
+ne doit jamais ni nous adresser la parole ni seulement nous saluer en
+quelque lieu qu'il nous rencontre. Si son respect et sa douleur sont
+sincères, il ne voudra pas présenter davantage à nos regards des traits
+qui nous retracent si vivement le souvenir de notre infortune.
+
+--Je ne demande qu'une seule grâce avant de me soumettre à cet arrêt de
+mort, dit Orio: c'est que ma défense soit entendue et ma conduite jugée.
+Je sens que ce n'est point ici le lieu ni le moment d'entamer cette
+explication; mais je ne me relèverai point que la signora Memmo ne m'ait
+accordé la permission de me présenter devant elle dans son salon, à
+l'heure qu'elle me désignera, demain ou le jour suivant, afin qu'à deux
+genoux, comme aujourd'hui, je demande grâce pour les larmes que j'ai fait
+couler; mais qu'ensuite, la main sur la poitrine et debout, ainsi qu'il
+convient à un homme, je me disculpe de ce qu'il peut y avoir d'injuste ou
+d'exagéré dans les accusations portées contre moi.
+
+--De telles explications seraient douloureuses pour nous, dit Argiria avec
+fermeté, et inutiles pour votre seigneurie. La réponse loyale et généreuse
+que ma noble tante vient de vous faire doit, je pense, suffire à votre
+susceptibilité et satisfaire à toute exigence.»
+
+Orio insista avec tant d'esprit et de persuasion, que la tante céda, et
+lui permit de se présenter le lendemain dans la journée.
+
+«Vous trouverez bon, seigneur, dit Argiria, pour repousser la part de
+reconnaissance qu'il lui adressait, que je n'assiste point à cette
+conférence. Tout ce que je puis faire, c'est de ne jamais prononcer votre
+nom; mais il est au-dessus de mes forces de revoir une fois de plus votre
+visage.»
+
+Orio se retira, feignant une profonde tristesse, mais trouvant qu'il
+allait assez vite en besogne.
+
+Le lendemain amena une longue explication entre lui et la signora Memmo.
+La noble dame le reçut dans tout l'appareil d'un deuil significatif; car
+elle avait quitté ses voiles noirs depuis un mois, et elle les reprit ce
+jour-là pour lui faire comprendre que rien ne pourrait diminuer
+l'intensité de ses regrets. Orio fut habile. Il s'accusa plus qu'on n'eût
+osé l'accuser: il déclara qu'il avait tout fait pour laver la tache que
+cette imprévoyance funeste avait imprimée sur sa vie; mais qu'en vain
+l'amiral, et toute l'armée, et toute la république, l'avaient réhabilité:
+qu'il ne se consolerait jamais. Il dit qu'il regardait la mort affreuse de
+sa femme comme un juste châtiment du ciel, et qu'il n'avait pas goûté un
+instant de repos depuis cette déplorable affaire. Enfin il peignit sous
+des couleurs si vives le sentiment qu'il avait de son propre déshonneur,
+l'isolement volontaire où s'éteignait son âme découragée, le profond dégoût
+qu'il avait de la vie, et la ferme intention où il était de ne plus lutter
+contre la maladie et le désespoir, mais de se laisser mourir, que la bonne
+Antonia fondit bientôt en larmes, et lui dit en lui tendant la main:
+
+«Pleurons donc ensemble, noble seigneur, et que mes pleurs ne vous soient
+plus un reproche, mais une marque de confiance et de sympathie.»
+
+Orio s'était donné beaucoup de peine pour être éloquent et tragique. Il
+avait grand mal aux nerfs. Il fit un effort de plus et pleura.
+
+D'ailleurs, Orio avait parlé, à certains égards, avec la force de la
+vérité. Lorsqu'il avait peint une partie de ses souffrances, il s'était
+trouvé fort soulagé de pouvoir, sous un prétexte plausible, donner cours à
+ses plaintes, qui chaque jour lui devenaient plus pénibles à renfermer. Il
+fut donc si convaincant qu'Argiria elle-même s'attendrit et cacha son
+visage dans ses deux belles mains. Argiria était, à l'insu de Soranzo et
+de sa tante, derrière une tapisserie, d'où elle voyait et entendait tout.
+Un sentiment inconnu, irrésistible, l'avait amenée là.
+
+Pendant huit autres jours, Orio suivit Argiria comme son ombre. A l'église,
+à la promenade, au bal, partout elle le retrouvait attaché à ses pas,
+fuyant d'un air timide et soumis dès qu'elle l'apercevait, mais
+reparaissant aussitôt qu'elle feignait de ne plus le voir; car, il faut
+bien le dire, la belle Argiria en vint bientôt à désirer qu'il ne fût pas
+aussi obéissant, et pour ne pas le mettre en fuite, elle eut soin de ne
+plus le regarder.
+
+Comment eût-elle pu s'irriter de cette conduite? Orio avait toujours un
+air si naturel avec ceux qui pouvaient observer ces fréquentes rencontres!
+Il mettait une délicatesse si exquise à ne pas la compromettre, et un soin
+si assidu à lui montrer sa soumission! Ses regards, lorsqu'elle les
+surprenait, avaient une expression de souffrance si amère et de passion si
+violente! Argiria fut bientôt vaincue dans le fond de l'âme, et nulle
+autre femme n'eût résisté aussi longtemps au charme magique que cet homme
+savait exercer lorsque toutes les puissances de sa froide volonté se
+concentraient sur un seul point.
+
+La Memmo vit cette passion avec inquiétude d'abord, et puis avec espoir,
+et bientôt avec joie; car, n'y pouvant tenir, elle donna un second
+rendez-vous à Soranzo à l'insu de sa nièce, et le somma d'expliquer ses
+intentions ou de cesser ses muettes poursuites. Orio parla de mariage,
+disant que c'était le but de ses voeux, mais non de ses espérances. Il
+supplia Antonia d'intercéder pour lui. Argiria avait si bien gardé le
+secret de ses pensées que la tante n'osa point donner d'espoir à Orio;
+mais elle consentit à ce que l'amiral fît des démarches, et elles ne se
+firent point attendre.
+
+Morosini, ayant reçu la confidence de la nouvelle passion de son neveu,
+approuva ses vues, l'encouragea à chercher dans l'amour d'une si noble
+fille un baume céleste pour ses ennuis, et alla trouver la Memmo, avec
+laquelle il eut une explication décisive. En voyant combien cet homme
+illustre et vénérable ajoutait foi à la grandeur d'âme de son fils adoptif,
+et combien il désirait que son alliance avec la famille Ezzelin effaçât
+tout reproche et tout ressentiment, elle eut peine à cacher sa joie.
+Jamais elle n'eût pu espérer un parti aussi avantageux pour Argiria.
+Argiria fut d'abord épouvantée des offres qui lui furent faites par
+l'amiral, épouvantée surtout du trouble et de la joie qu'elle en ressentit
+malgré elle. Elle fit toutes les objections que lui suggéra l'amour
+fraternel, refusa de se prononcer, mais consentit à recevoir les soins
+d'Orio.
+
+Dans les commencements, Argiria se montra froide et sévère pour Orio. Elle
+paraissait ne supporter sa présence que par égard pour sa tante. Cependant
+elle ne pouvait s'empêcher de nourrir pour ses souffrances et sa douleur
+un profond sentiment de compassion. En voyant cet homme si fort se
+plaindre chaque jour du poids de sa destinée, et succomber, pour ainsi
+dire, sous lui-même, la soeur d'Ezzelin sentait sa grande âme s'attendrir
+et sa force de haine diminuer de jour en jour. Si Orio eût employé avec
+elle la séduction et l'audace, elle fût restée insensible et implacable;
+mais, en face de sa faiblesse et de son humiliation volontaire, elle se
+désarma peu à peu. Bientôt l'habitude qu'elle avait prise de compatir à
+ses peines se changea en un généreux besoin de le consoler. Sans qu'elle
+s'en doutât, la pitié la conduisait à l'amour. Elle se disait pourtant
+qu'elle ne pouvait aimer sans crime et sans honte l'homme qu'elle avait
+accusé de la mort de son frère, et qu'elle devait tout faire pour étouffer
+le nouveau sentiment qui s'élevait en elle. Mais, faible de sa grandeur
+même, elle se laissait détourner de ce qu'elle croyait son devoir par sa
+miséricorde. En retrouvant chaque jour Orio plus désolé et plus repentant
+du mal qu'il lui avait fait, elle n'avait pas le courage de lui en
+témoigner du ressentiment, et finissait toujours par associer dans sa
+pensée le malheur de son frère mort et celui de l'homme qu'elle voyait
+condamné à d'éternels regrets. Puis elle se persuada qu'elle n'éprouvait
+pour Orio que la pitié qu'on devait à tous les êtres souffrants, et qu'il
+perdrait toute sa sympathie le jour où il cesserait de souffrir. Et en
+cela elle ne se trompait peut-être pas. Argiria n'agissait presque en rien
+comme les autres femmes; là où les autres apportaient de la vanité ou du
+désir, elle n'apportait que du dévouement. Giovanna Morosini elle-même,
+malgré la noblesse et la pureté de son âme, n'avait pas échappé au sort
+commun, et avait en quelque sorte sacrifié aux dieux du monde. Elle avait
+elle-même dit à Ezzelin que la réputation d'Orio n'avait pas été pour rien
+dans l'impression qu'il avait faite sur elle, et que sa force et sa beauté
+avaient fait presque tout le reste. C'était au point qu'elle avait préféré,
+ avec la conscience du mal qui devait en résulter pour elle-même, à
+l'homme qu'elle savait bon, l'homme qu'elle voyait séduisant. Argiria
+obéissait à des sentiments tout opposés. Si Orio se fût montré à elle
+comme il s'était montré à Giovanna, jeune, beau, vaillant et débauché,
+joyeux et fier de ses défauts comme de ses triomphes, elle n'eût pas eu un
+regard ni une pensée pour lui. Ce qui lui plaisait à cette heure dans
+Soranzo était justement ce qui le faisait descendre dans l'enthousiasme
+des autres femmes. Sa beauté diminuait en même temps que son caractère
+s'assombrissait davantage; et c'était justement cette triste empreinte que
+le temps et la douleur mettaient sur lui qui la charmait sans qu'elle s'en
+doutât. Depuis que l'orgueil s'était effacé du front d'Orio, et que les
+fleurs de la santé et de la joie s'étaient fanées sur ses joues, son
+visage avait pris une expression plus grave, et gagné en douceur ce qu'il
+avait perdu en éclat; de sorte que ce qui eût peut-être préservé Giovanna
+de la funeste passion qui la perdit fut justement ce qui y précipita
+Argiria. Elle arriva bientôt à ne plus vivre que par Orio, et résolut,
+avec son courage ordinaire, de se consacrer tout entière à le consoler,
+dût le monde jeter l'anathème sur elle pour l'espèce de parjure qu'elle
+commettrait.
+
+Cependant Orio, désormais assuré de sa victoire, ne se hâtait pas d'en
+finir, et voulait jouir peu à peu de tous ses avantages avec le
+raffinement d'un homme blasé, et qui tient d'autant plus à ménager son
+plaisir qu'il lui en reste moins à connaître. Dans les premiers temps, la
+lutte difficile qu'il avait eu à soutenir avait tenu son imagination
+éveillée, et le forçait à vivre par la tête, de manière qu'ayant trouvé le
+moyen d'occuper sa journée il était arrivé à pouvoir dormir la nuit.
+Enchanté de cet heureux résultat, il en avait fait part au docteur
+Barbolamo, en le remerciant de ses avis passés, et en lui demandant ses
+conseils pour l'avenir.
+
+Barbolamo avait hésité avant de lui conseiller de pousser les choses
+jusqu'au mariage. C'était, à ses yeux, quelque chose de profondément
+triste et de hideusement laid que l'amour mathématiquement calculé de cet
+homme au coeur usé, au sang appauvri, pour une belle créature naïve et
+généreuse, qui allait, en échange de cette tendresse intéressée et de ces
+transports prémédités, lui livrer tous les trésors d'une passion puissante
+et vraie.
+
+«C'est l'accouplement de la vie avec la mort, de la lumière céleste avec
+l'Érèbe, se disait l'honnête médecin. Et pourtant elle l'aime, elle croit
+en lui; elle souffrirait maintenant s'il renonçait à la poursuivre. Et
+puis elle se flatte de le rendre meilleur, et peut-être y réussira-t-elle.
+Enfin cette belle fortune, qui ne sert qu'à divertir de frivoles
+compagnons et de viles créatures, va relever l'éclat d'une illustre maison
+ruinée, et assurer l'avenir de cette belle fille pauvre. Toutes les femmes
+sont plus ou moins vaines, ajoutait Barbolamo en lui-même: quand la
+signora Soranzo s'apercevra du peu que vaut son mari, le luxe lui aura
+créé des besoins et des jouissances qui la consoleront. Et puis, en
+définitive, puisque les choses en sont à ce point et que les deux familles
+désirent ce mariage, de quel droit y mettrais-je obstacle?»
+
+Ainsi raisonnait le médecin; et cependant il restait troublé
+intérieurement; et ce mariage, dont il était la cause à l'insu de tous,
+était pour lui un sujet d'angoisses secrètes dont il ne pouvait ni se
+rendre compte ni se débarrasser. Barbolamo était le médecin de la famille
+Memmo; il connaissait Argiria depuis son enfance. Elle le regardait comme
+un impie, parce qu'il était un peu sceptique et qu'il raillait volontiers
+toutes choses: elle l'avait donc toujours traité assez froidement, comme
+si elle eût pressenti dès son enfance qu'il aurait une influence funeste
+sur sa destinée.
+
+Le docteur, ne la connaissant pas bien, et ne sachant que penser de ce
+caractère froid et un peu altier en apparence, sentait pourtant dans son
+âme probe et droite qu'entre elle et Soranzo sa sollicitude n'avait pas à
+hésiter, et se devait tout entière au plus faible. Il eût voulu consulter
+Argiria; mais il ne l'osait pas, et il se disait qu'elle était d'un esprit
+assez ferme et assez décidé pour savoir elle-même se diriger en cette
+circonstance.
+
+Ne sachant à quoi s'arrêter, mais ne pouvant vaincre l'aversion et la
+méfiance secrète que Soranzo lui inspirait, il prit un terme moyen: ce fut
+de lui conseiller de ne pas brusquer les choses et de ne pas presser le
+mariage.
+
+Soranzo n'avait pas d'autre volonté à cet égard que celle de son médecin;
+il l'écoutait avec la crédulité puérile et grossière d'un dévot qui
+demande des miracles à un prêtre. De même qu'il n'avait vu dans Giovanna
+qu'un instrument de fortune, il ne voyait dans Argiria qu'un moyen de
+recouvrer la santé. Mais l'espèce d'affection qu'il avait pour cette
+dernière était plus sincère; on peut même dire que, son caractère et sa
+position donnés, il éprouvait un sentiment vrai pour elle. L'amour est le
+plus malléable de tous les sentiments humains; il prend toutes les formes,
+il produit tous les effets imaginables, selon le terrain où il germe: les
+nuances sont innombrables, et les résultais aussi divers que les causes.
+Quelquefois il arrive qu'une âme juste et pure ne saurait s'élever jusqu'à
+la passion, tandis qu'une âme perverse s'y jette avec ardeur et se fait un
+besoin insatiable de la possession d'un être meilleur qu'elle, et dont
+elle ne comprend même pas la supériorité. Orio ressentait les mystérieuses
+influences de cette protection céleste répandue autour d'un être
+angélique. L'air qu'Argiria purifiait de son souffle était un nouvel
+élément où Orio croyait respirer le calme et l'espérance; et puis cette
+vie d'extase et de retraite avait fait cesser pour lui la vie de débauche,
+encore plus mortelle pour l'esprit que pour le corps. Elle lui avait créé
+mille soins délicats, mille voluptés chastes dont le libertin s'enivrait,
+comme le chasseur d'une eau pure ou d'un fruit savoureux après les
+fatigues et les enivrements de la journée. Il se plaisait à voir ses
+désirs attisés par une longue attente: afin de les rendre plus vifs, il
+délaissait Naam, et concentrait toutes ses pensées de la nuit sur un seul
+objet. Il échauffait son cerveau de toutes les privations qu'un amour
+noble impose aux âmes consciencieuses, mais qu'un calcul réfléchi lui
+suggérait dans son propre intérêt. Habitué à de rapides conquêtes, hardi
+jusqu'à l'insolence avec les femmes faciles, flatteur insinuant et menteur
+effronté avec les timides, il ne s'était jamais obstiné à la poursuite de
+celles qui pouvaient lui opposer une longue résistance: il les haïssait et
+feignait de les dédaigner. C'était donc la première fois de sa vie qu'il
+faisait vraiment la cour à une femme, et le respect qu'il s'imposait était
+un raffinement de volupté où son être, plongé tout entier, trouvait
+l'oubli de ses fautes et une sorte de sécurité magique, comme si l'auréole
+de pureté qui ceignait le front d'Argiria eût banni les esprits des
+ténèbres et combattu les malignes influences.
+
+Argiria, effrayée de son amour, n'osait se dire encore qu'elle était
+vaincue, et s'imaginait que, tant qu'elle ne l'aurait pas avoué clairement
+à Soranzo, elle pourrait encore se raviser.
+
+Un soir ils étaient assis ensemble à l'une des extrémités de la grande
+galerie du palais Memmo; cette galerie, comme toutes celles des palais
+vénitiens, traversait le bâtiment dans toute sa largeur, et était percée à
+chaque bout de trois grandes fenêtres. Il commençait à faire nuit, et la
+galerie n'était éclairée que par une petite lampe d'argent posée au pied
+d'une statue de la Vierge. La signora Memmo s'était retirée dans sa
+chambre, dont la porte donnait sur la galerie, afin de laisser les deux
+fiancés causer librement. Tout en entretenant Argiria de son amour, Orio
+s'était rapproché, et avait fini par se mettre à genoux devant elle. Elle
+voulut le relever; mais lui, se saisissant de ses mains, les baisa avec
+ardeur, et se mit à la regarder avec une ivresse silencieuse. Argiria, qui
+avait appris à son tour à connaître le pouvoir de ses yeux, craignant de
+se trop abandonner au trouble qu'ils produisaient en elle, détourna les
+siens et les porta vers le fond de la galerie. Orio, qui avait vu plus
+d'une femme agir de la sorte, attendit en souriant que sa fiancée reportât
+ses regards sur lui. Il attendit en vain. Argiria continuait à tenir ses
+yeux fixés du même côté, non plus comme si elle eût voulu éviter ceux de
+son amant, mais comme si elle considérait attentivement quelque chose
+d'étonnant. Elle semblait tellement absorbée dans cette contemplation que
+Soranzo en fut inquiété.
+
+«Argiria, dit-il, regardez-moi.»
+
+Argiria ne répondit pas; il y avait dans sa physionomie quelque chose
+d'inexplicable et de vraiment effrayant.
+
+«Argiria! répéta Soranzo d'une voix émue! Argiria! mon amour!»
+
+A ces mots, elle se leva brusquement et s'éloigna de lui avec effroi, mais
+sans changer un instant la direction de ses regards.
+
+«Qu'est-ce donc?» s'écria Orio avec colère en se levant aussi.
+
+Et il se retourna vivement pour voir l'objet qui fixait d'une manière si
+étrange l'attention d'Argiria. Alors il se trouva face à face avec
+Ezzelin. A son tour, il devint horriblement pâle, et trembla un instant de
+tous ses membres. Dans le premier moment, il avait cru voir le spectre qui
+lui avait si souvent rendu de funèbres visites; mais le bruit que faisait
+Ezzelin en avançant, et le feu qui brillait dans ses yeux, lui prouvèrent
+qu'il n'avait pas affaire à une ombre. Le danger, pour être plus réel,
+n'en était que plus grand; mais Soranzo, que la vue d'un fantôme aurait
+fait tomber en syncope, se décida devant la réalité à payer d'audace, et,
+s'avançant vers Ezzelin d'un air affectueux et empressé:
+
+«Cher ami! s'écria-t-il; est-ce vous? vous que nous croyions avoir perdu
+pour jamais!»
+
+Et il étendit les bras comme pour l'embrasser.
+
+Argiria était tombée comme foudroyée aux pieds de son frère. Ezzelin la
+releva et la tint serrée contre son coeur; mais devant l'embrassement
+d'Orio, il recula saisi de dégoût, et, étendant son bras droit vers la
+porte, il lui fit signe de sortir. Orio feignit de ne pas comprendre.
+
+«Sortez! dit Ezzelin d'une voix tremblante d'indignation, en jetant sur
+lui un regard terrible.
+
+--Sortir! moi! Et pourquoi?
+
+--Vous le savez. Sortez, et vite.
+
+--Et si je ne le veux pas? continua Orio en reprenant son audace
+accoutumée.
+
+--Ah! je saurai vous y contraindre, s'écria Ezzelin avec un rire amer.
+
+--Comment donc?
+
+--En vous démasquant.
+
+--On ne démasque que ceux qui se cachent. Qu'ai-je à cacher, seigneur
+Ezzelin?
+
+--Ne lassez pas ma patience. Je veux bien, non pas vous pardonner, mais
+vous laisser aller. Partez donc, et souvenez-vous que je vous défends de
+jamais chercher à voir ma soeur. Sinon, malheur à vous!
+
+--Seigneur, si un autre que le frère d'Argiria m'avait tenu ce langage, il
+l'aurait déjà payé de son sang. A vous, je n'ai rien à dire, si ce n'est
+que je n'ai d'ordres à recevoir de personne, et que je méprise les
+menaces. Je sortirai d'ici, non à cause de vous qui n'êtes pas le maître,
+mais à cause de votre respectable tante, dont je ne veux pas troubler le
+repos par une scène de violence. Quant à votre soeur, je ne renoncerai
+certainement pas à elle, parce que nous nous aimons, parce que je me crois
+digne d'être heureux par elle, et capable de la rendre heureuse.
+
+--Oserez-vous soutenir toujours et partout ce que vous avancez ici?
+
+--Oui, et de toutes les manières.
+
+--Alors venez ici demain avec votre oncle, le vénérable Francesco Morosini;
+et nous verrons comment vous répondrez aux accusations que j'ai à porter
+contre vous. Je n'aurai d'autres témoins que ma tante et ma soeur.»
+
+Orio fit un pas vers Argiria.
+
+«A demain!» lui dit-elle d'une voix tremblante.
+
+Orio se mordit les lèvres, et sortit à pas lents en répétant avec une
+tranquillité superbe:
+
+«A demain!»
+
+«Jésus! Dieu d'amour! s'écria la signora Memmo sur le seuil de sa chambre,
+j'ai entendu une voix que je croyais ne devoir plus jamais entendre! mon
+Dieu, mon Dieu! qu'est-ce que je vois?... mon neveu! mon enfant!
+Demandez-vous des prières?... Votre âme est-elle irritée contre nous?...»
+
+La bonne dame chancela, se retint contre le mur, et, près de tomber
+évanouie, fut retenue par le bras d'Ezzelin.
+
+«Non, je ne suis point l'ombre de votre enfant; ma tante, ma soeur
+bien-aimée, reconnaissez-moi, je suis votre Ezzelin. Mais, ô mon Dieu!
+répondez-moi avant tout; car je ne sais si je dois bénir ou maudire
+l'heure qui nous rassemble. Cet homme que je chasse d'ici est-il l'époux
+d'Argiria?
+
+--Non, non! s'écria Argiria d'une voix forte, il ne l'eût jamais été! Un
+voile funeste était sur mes yeux, mais...
+
+--Il est votre fiancé, du moins! dit Ezzelin en frémissant de la tête aux
+pieds.
+
+--Non, non, rien! Je n'ai rien accordé, rien promis!...
+
+--Le lâche, l'infâme a osé me dire que vous vous aimiez!...
+
+--Il m'avait fait croire qu'il était innocent, et je... je le croyais
+sincère; mais te voilà, mon frère, je n'aimerai que par ton ordre, je
+n'aimerai que toi!...»
+
+Argiria cachait ses sanglots de douleur et de joie dans le sein de son
+frère.
+
+Nous laisserons cette famille, à la fois heureuse et consternée, se livrer
+à ses épanchements, et se raconter tout ce qui était arrivé de part et
+d'autre depuis une séparation si cruelle.
+
+Orio, après avoir déployé ce courage désespéré, s'enfuit chez lui avec
+l'assurance et l'empressement d'un homme qui aurait compté trouver un
+expédient de salut dans la solitude. Mais toute sa force s'était réfugiée
+dans ses muscles, et, en se sentant marcher avec tant de précipitation, il
+s'imagina qu'il allait être assisté, comme autrefois, par une de ces
+inspirations infernales qu'il avait dans les cas difficiles. Quand il se
+trouva dans sa chambre, face à face avec lui-même, il s'aperçut que son
+cerveau était vide, son âme consternée, sa position désespérée. Il le vit,
+il se tordit les mains avec une angoisse inexprimable en s'écriant: «Je
+suis perdu!
+
+--Qu'y a-t-il?» dit Naam en sortant du coin de l'appartement où son
+existence semblait avoir pris racine.
+
+Orio n'avait pas coutume de s'ouvrir à Naam quand il n'avait pas besoin de
+son dévouement. En cet instant, que pouvait-elle pour lui? Rien sans
+doute. Mais la terreur d'Orio était si forte qu'il fallait qu'il cherchât
+du secours dans une sympathie humaine.
+
+«Ezzelin est vivant! s'écria-t-il, et il me dénonce!
+
+--Appelle-le au combat, et tâche de le tuer, dit Naam.
+
+--Impossible! il n'acceptera le combat qu'après avoir parlé contre moi.
+
+--Va te réconcilier avec lui, offre-lui tous tes trésors. Adjure-le au nom
+du Dieu très-grand!
+
+--Jamais! D'ailleurs il me repousserait.
+
+--Rejette toute la faute sur _les autres!_
+
+--Sur qui? Sur Hussein, sur l'Albanais, sur mes officiers? On me demandera
+où ils sont, et on ne me croira pas si je dis que l'incendie...
+
+--Eh bien! mets-toi à genoux devant ton peuple, et dis: J'ai commis une
+grande faute et je mérite un grand châtiment. Mais j'ai fait aussi de
+nobles actions et rendu de hauts services à mon pays; qu'on me juge. Le
+bourreau n'osera pas porter ses mains sur toi; on t'enverra en exil, et
+l'an prochain on aura besoin de toi, on te donnera un grand exploit à
+faire. Tu seras victorieux, et ta patrie reconnaissante te pardonnera et
+t'élèvera en gloire.
+
+--Naam, vous êtes folle, dit Orio avec angoisse, Vous ne comprenez rien
+aux choses et aux hommes de ce pays. Vous ne sauriez donner un bon
+conseil!
+
+--Mais je puis exécuter tes desseins. Dis-les-moi.
+
+--Et si j'en avais un seul, resterais-je ici un instant de plus?
+
+--La fuite nous reste, dit Naam. Partons!
+
+--C'est le dernier parti à prendre, dit Orio, car c'est tout confesser.
+Écoute, Naam, il faudrait trouver un bon spadassin, un brave, un homme
+habile et sûr. Ne connais-tu pas ici quelque renégat, quelque transfuge
+musulman qui n'ait jamais entendu parler de moi, et qui, par considération
+pour toi seule, moyennant une forte somme d'argent...
+
+--Tu veux donc encore assassiner?
+
+--Tais-toi! Baisse la voix. Ne prononce pas ici de tels mots, même dans ta
+langue.
+
+--Il faut s'entendre pourtant. Tu veux qu'il meure, et que j'assume sur
+moi toute la responsabilité, tout le danger?
+
+--Non! je ne le veux pas, Naam! s'écria Soranzo en la pressant dans ses
+bras; car en cet instant l'air sombre de Naam l'effraya, et lui rappela
+que ce n'était pas le moment de perdre son dévouement.
+
+--Ce que tu veux sera fait, dit Naam en se dirigeant vers la porte.
+
+--Arrête, non! ce serait pire que tout! dit Orio en l'arrêtant. Sa soeur
+et sa tante m'accuseraient, et j'aurais eu l'air de craindre la vérité.
+D'ailleurs je ne veux pas que tu t'exposes. Va, quitte-moi, Naam, mets ta
+tête à l'abri des dangers qui menacent la mienne. Il en est temps encore,
+fuis!
+
+--Je ne te quitterai jamais, tu le sais bien, répondit tranquillement
+Naam.
+
+--Quoi! tu me suivrais même à la mort? Songe que tu seras accusée aussi
+peut-être!
+
+--Que m'importe? dit Naam. Ai-je peur de la mort?
+
+--Mais résisterais-tu à la torture, Naam? s'écria Soranzo frappé d'une
+nouvelle inquiétude.
+
+--Tu crains que je succombe à la souffrance et que je t'accuse? dit Naam
+d'un ton froid et sévère.
+
+--Oh! jamais! s'écria-t-il avec une effusion forcée, toi le seul être qui
+m'ait compris, qui m'ait aimé et qui souffrirait pour moi mille morts!
+
+--Tu dis qu'un coup de poignard est la seule ressource? dit Naam en
+baissant la voix.
+
+Orio ne répondit pas. Il ne savait à quoi se décider. Ce moyen le tentait
+et l'effrayait également. Il se perdit en projets plus inexécutables les
+uns que les autres, puis sa tête s'égara. Il tomba dans une sorte
+d'imbécillité. Naam le secoua sans pouvoir lui arracher une parole. Elle
+sentit que ses mains étaient roides et glacées. Elle crut qu'il allait
+mourir. Elle pensa que dans un moment d'égarement il avait avalé quelque
+poison et qu'il ne s'en souvenait plus. Elle fit appeler le médecin.
+
+Barbolamo le trouva très-mal, et le tira de cette atonie par des excitants
+qui produisirent une réaction terrible. Orio eut de violentes convulsions.
+Le docteur, se rappelant alors que depuis longtemps il n'avait fait usage
+de narcotique, et pensant que l'inefficacité de ces remèdes, causée
+autrefois par l'abus, pouvait avoir cessé, se hasarda à lui administrer
+une assez forte dose d'opium qui le calma sur-le-champ et l'endormit
+profondément. Quand il le vit mieux, il le quitta; car la soirée était
+fort avancée, et il avait encore des malades à voir avant de rentrer chez
+lui.
+
+Naam veilla son maître avec anxiété pendant quelques instants, et, s'étant
+assurée qu'il dormait bien, elle sentit retomber sur elle seule tout le
+poids de cette horrible situation; c'était à elle de trouver un moyen d'en
+sortir. Elle se promena avec agitation dans la chambre, recommandant son
+âme à Dieu, sa vie au destin, et résolue à tout, plutôt que de laisser
+périr celui qu'elle aimait. De temps en temps elle s'arrêtait devant ce
+visage pâle et morne, qui semblait, dans sa prostration effrayante, un
+cadavre sortant des mains du bourreau, et attendant celles qui devaient
+l'ensevelir. Naam avait vu jadis Orio si prompt, si implacable dans ses
+terribles résolutions, et maintenant il n'avait plus la force d'affronter
+l'orage! Il lui abandonnait le soin de son salut! Naam prit son parti, fit
+quelques préparatifs, ferma la porte avec précaution, sortit sans être vue,
+et se perdit dans le dédale de ces rues étroites, obscures, mal
+fréquentées, où deux personnes ne se rencontrent pas la nuit sans se
+serrer chacune de son côté contre la muraille.
+
+«Maudite soit la mère qui m'a engendré! murmura Orio d'une voix creuse et
+lugubre, en s'éveillant et en se tordant sur son lit pour secouer le
+sommeil accablant étendu sur tous ses membres. Est-il possible que je ne
+puisse jamais dormir comme les autres! Il faut que je sois assiégé de
+visions épouvantables et que je m'agite comme un forcené durant mon
+sommeil, ou bien il faut que je tombe là comme un cadavre, et qu'à mon
+réveil je sente ce froid mortel et cette langueur qui ressemblent à une
+agonie! Naam! quelle heure?»
+
+Naam ne répondit point.
+
+«Seul! s'écria Orio. Que se passe-t-il donc?»
+
+Il se dressa sur son lit, écarta ses rideaux d'un main tremblante, vit les
+premières lueurs du matin pénétrer dans sa chambre, et promena des regards
+hébétés autour de lui, cherchant à retrouver le souvenir des événements de
+la veille. Enfin l'horrible vérité lui revint à l'esprit, d'abord comme un
+rêve sinistre, et bientôt comme une certitude accablante. Orio resta
+quelques instants brisé, et sans concevoir la pensée de détourner le coup
+qui le menaçait. Enfin il se jeta à bas de son lit et se mit à courir
+comme un fou autour de sa chambre. «C'est impossible! c'est impossible! se
+disait-il, je n'en suis pas là! je ne suis pas abandonné à ce point par la
+destinée!
+
+»Misérable! s'écria-t-il en se parlant à lui-même et en se laissant tomber
+sur une chaise, est-ce ainsi que tu sais maintenant faire face à
+l'adversité? Une pierre tombe à tes pieds, et au lieu de te tenir pour
+averti et de fuir, ou d'agir d'une façon quelconque, tu te couches, tu
+t'endors, et tu attends que l'édifice entier s'écroule sur ta tête! Tu es
+donc devenu une bête brute, ou tes ennemis ont donc jeté sur toi un
+maléfice! Damné médecin! s'écria-t-il en voyant sur sa table la fiole
+d'opium dont on lui avait fait avaler une partie, ah! tu étais d'accord
+avec eux pour m'ôter mes forces et me jeter dans l'impuissance! Toi aussi,
+tu me le payeras, infâme! crains que mon jour ne vienne à moi aussi! Mon
+jour! Hélas! sortirai-je de cette nuit horrible qui s'est étendue sur moi?
+Voyons! que faire? Ah! la force m'a manqué au moment où j'en avais besoin!
+Je n'ai pas été inspiré lorsqu'une vive résolution eût pu me sauver. Il
+fallait, dès que mon ennemi est entré dans cette galerie Memmo, feindre de
+le prendre pour un démon, m'élancer sur lui, lui enfoncer mon poignard
+dans la poitrine... Cet homme ne doit pas être difficile à tuer; il a reçu
+tant de coups déjà!... Et puis, j'aurais joué la folie; on m'eût soigné
+comme on a déjà fait, on m'eût plaint. J'aurais eu des remords; j'aurais
+fait dire des messes pour son âme, et j'en aurais été quitte pour perdre
+les bonnes grâces de la petite fille... Mais n'est-il pas encore possible
+d'agir ainsi?... Oui, demain, pourquoi pas? J'irai à ce rendez-vous.
+J'irai en jouant la fureur; je le provoquerai; je l'accuserai de quelque
+infamie... Je dirai à Morosini qu'il avait séduit... non, qu'il avait
+violé sa nièce; que je l'avais chassé honteusement, et que, par vengeance,
+il a inventé ce tissu de mensonges... Je lui dirai de telles injures, je
+lui ferai de telles menaces... D'ailleurs je lui cracherai au visage...
+Alors il faudra bien qu'il mette la main sur son épée... Une fois là, il
+est perdu; avant qu'il l'ait tirée du fourreau, la mienne sera dans sa
+gorge... Et puis je me jetterai par terre en écumant, je m'arracherai les
+cheveux, je serai fou. Le pis qui puisse m'arriver, c'est d'être envoyé en
+exil pour quatorze ans; on sait ce que valent les quatorze années d'exil
+d'un patricien. L'année suivante on a besoin de lui, on le rappelle...
+Naam avait raison... Oui, voilà ce que je ferai... Mais si Ezzelin a déjà
+parlé à sa tante et à sa soeur, si elles se portent mes accusatrices? Oh!
+oui! Mais quelles preuves?... D'ailleurs il sera toujours temps de fuir.
+Si je ne puis emporter tout mon or, j'irai trouver les pirates,
+j'organiserai une flibuste sur un tout autre pied. Je ferai une magnifique
+fortune en peu d'années, et j'irai, sous un nom supposé, la manger à
+Cordoue ou à Séville, des villes de plaisir, dit-on. L'argent n'est-il pas
+le roi du monde?... Allons, décidément le docteur a sagement agi en me
+faisant dormir. Ce sommeil m'a retrempé; il m'a rendu toute mon énergie,
+toutes mes espérances.»
+
+Orio se parlait ainsi à lui-même dans un accès d'énergie fébrile. Ses yeux
+étaient fixes et brillants, ses lèvres pâles et tremblantes, ses mains
+contractées sur ses genoux maigres et nus. Le _plus bel homme_ de Venise
+était hideux, ainsi absorbé dans ses méchantes intentions et ses lâches
+calculs.
+
+Tandis qu'il devisait de la sorte, une petite porte que recouvrait la
+tapisserie s'ouvrit doucement, et Naam entra sans bruit dans la chambre.
+
+«C'est toi! Où donc étais-tu? dit Orio en la regardant à peine. Donne-moi
+ma robe, je veux m'habiller, sortir!»
+
+Mais Orio se leva brusquement et resta immobile de surprise et d'épouvante
+à l'aspect de Naam lorsqu'elle s'approcha de lui pour lui présenter sa
+robe. Elle était plus pâle que l'aube qui se levait en cet instant. Sa
+bouche avait une teinte livide, et ses yeux vitreux ressemblaient à ceux
+d'un cadavre.
+
+«Pourquoi donc avez-vous du sang sur la figure?» dit Orio en reculant
+d'effroi.
+
+Il s'imagina que, suivant les coutumes féroces de la police occulte de
+Venise, Naam venait d'être prise par les familiers et soumise à la
+torture. Peut-être avait-elle révélé... Orio la regardait avec un mélange
+de haine et de terreur.
+
+«Comment ai-je eu l'imprudence de la laisser vivre? pensait-il. Il y a un
+an que j'aurai dû la tuer?
+
+--Ne me demande pas ce qui est arrivé, dit Naam d'une voix éteinte, tu ne
+dois pas le savoir.
+
+--Et je veux le savoir, moi? s'écria Orio furieux en la secouant avec une
+colère brutale.
+
+--Tu veux le savoir? dit Naam avec une tranquillité dédaigneuse;
+apprends-le à tes risques et périls. Je viens de tuer Ezzelin.
+
+--Ezzelin, tué? bien tué? bien mort?» s'écria Orio dans un accès de joie
+insensée. Et serrant Naam contre sa poitrine, il fut pris d'un rire
+convulsif qui le força de se rasseoir. «C'est là le sang d'Ezzelin?
+disait-il en touchant les mains humides de Naam. Ce sang maudit a-t-il
+coulé enfin jusqu'à la dernière goutte? Oh! cette fois il n'en réchappera
+pas, dis? Tu ne l'as pas manqué, Naam? Oh! non! tu as la main ferme, et
+ceux que tu frappes ne se relèvent plus! Tu l'as tué comme le pacha, dis?
+Le même coup, au-dessous du coeur? Dis-moi? dis-moi, parle donc!...
+Raconte-moi donc!..... Ah! c'était bien la peine de revenir à Venise! Il
+n'en a pas joui longtemps de Venise! sa vengeance...»
+
+Et Orio recommença à rire affreusement.
+
+«Je l'ai frappé droit au coeur, dit Naam d'un air sombre, et je l'ai noyé
+en même temps...
+
+--Le fer et l'eau! Bonne Venise! s'écria Orio; les beaux quais déserts
+pour rencontrer un ennemi! Mais comment l'as-tu trouvé à cette heure?
+Qu'as-tu fait pour le joindre?
+
+--J'ai pris mon luth et je suis allée en jouer sous la fenêtre de sa soeur;
+j'ai joué obstinément jusqu'à ce que le frère ait été éveillé et m'ait
+regardée par la fenêtre. Je me suis éloignée alors de quelques pas; mais
+j'ai continué de jouer comme pour le braver. Il m'avait reconnue à mon
+costume; c'est ce que je voulais. Il est sorti de sa maison, il s'est
+approché de moi en me menaçant. Je me suis éloignée encore, mais en
+continuant toujours de jouer du luth, et je me suis encore arrêtée. Il est
+encore venu sur moi, et je me suis éloignée de nouveau. Alors, comme il
+s'en retournait vers sa maison, je me suis mise à courir du même côté et à
+jouer en me rapprochant toujours. La fureur lui est venue, et, croyant
+sans doute que j'agissais ainsi par ton ordre, il a recommencé à courir
+sur moi l'épée à la main. Je me suis fait poursuivre ainsi jusqu'à cet
+endroit où le pavé de la rive cesse tout à coup, et où plusieurs marches
+conduisent en tournant jusqu'au niveau de l'eau pour l'abordage des
+gondoles. Il n'y avait là ni barque ni homme; pas le moindre bruit, pas la
+moindre lumière. Je me suis cramponnée fortement à la petite colonne qui
+termine la rampe, et j'ai attendu en me baissant qu'il vînt jusque-là. Il
+y est venu, en effet; il s'est appuyé presque sur moi sans me voir, et
+s'est penché sur l'eau pour chercher des yeux si quelque gondole m'avait
+mise à l'abri de sa colère. Dans ce moment-là, j'ai arraché d'une main son
+manteau, de l'autre je l'ai frappé. Il a voulu se débattre, lutter...,
+mais son pied avait glissé sur les marches humides; il perdait l'équilibre;
+je l'ai poussé, et il a roulé au fond de l'eau. Voilà comme les choses se
+sont passées.»
+
+La voix de Naam s'éteignit, et un frisson passa par tout son corps.
+
+«Au _fond_, dit Soranzo d'un air inquiet, tu n'en es pas sûre; tu as pris
+la fuite?
+
+--Je n'ai pas pris la fuite, dit Naam en se ranimant; je suis restée
+penchée sur l'eau jusqu'à ce que l'eau fût redevenue aussi unie que la
+surface d'un miroir. Alors j'ai arraché aux pierres humides de la rive une
+poignée d'herbes marines, et j'ai lavé et nettoyé les marches couvertes de
+sang. Il n'y avait personne, et il ne s'y est fait aucun bruit. Je suis
+restée cachée dans l'angle d'un mur: j'ai entendu marcher. On venait du
+palais Memmo. J'ai quitté doucement mon poste et j'ai marché
+jusqu'ici.
+
+--Tu auras eu peur? Tu auras couru?
+
+--Je suis venue lentement, je me suis arrêtée plusieurs fois, j'ai regardé
+autour de moi; personne ne m'a vue, personne ne m'a suivie. Je n'ai pas
+même éveillé les échos des pavés. J'ai fait mille détours. J'ai mis plus
+d'une heure à venir du palais Memmo jusqu'ici. Es-tu tranquille? es-tu
+content?
+
+--O Naam, ô admirable fille! ô âme trois fois trempée au feu de l'enfer!
+s'écria Orio; viens dans mes bras, ô toi qui m'as deux fois sauvé!»
+
+Mais Orio oublia de serrer Naam dans ses bras; une idée subite venait de
+glacer l'élan de sa reconnaissance...
+
+«Naam, lui dit-il après quelques instants de silence, durant lesquels elle
+le contempla avec une inquiétude farouche, vous avez fait une insigne
+folie, un crime gratuit.
+
+--Comment dis-tu? répondit Naam de plus en plus sombre.
+
+--Je dis que vous avez pris sur vous de faire une action dont toutes les
+conséquences vont retomber sur moi! Ezzelin assassiné, on ne manquera pas
+de m'accuser. Ce meurtre sera l'aveu de tous les torts qu'il m'impute, et
+qu'il a déjà racontés à sa tante et à sa soeur. Puis j'aurai un assassinat
+de plus sur le corps, et je ne vois pas comment ce surcroît d'embarras
+peut me soulager. Que la foudre du ciel t'écrase, misérable bête féroce!
+Tu étais si pressée de boire le sang que tu ne m'a seulement pas
+consulté.»
+
+Naam reçut cet outrage avec un calme apparent qui enhardit Soranzo.
+
+«Vous m'aviez dit de chercher un assassin, dit-elle, un homme sûr et
+discret qui ne connût point la main qui le faisait agir, ou qui pour de
+l'argent gardât le silence. J'ai fait mieux. J'ai trouvé quelqu'un qui ne
+veut d'autre récompense que de vous voir délivré de vos ennemis, quelqu'un
+qui a su frapper ferme et avec prudence, quelqu'un que vous ne pouvez pas
+craindre et qui se livrera de lui-même aux lois de votre pays si on vous
+accuse.
+
+--Je l'espère, dit Orio. Vous voudrez bien vous rappeler que je ne vous ai
+rien commandé; car vous en avez menti, je ne vous ai rien commandé du
+tout.
+
+--Menti! moi, menti! dit Naam d'une voix tremblante.
+
+--Menti par la gorge! menti comme un chien! s'écria Orio dans un accès de
+fureur grossière, mouvement d'irritation toute maladive et qu'il ne
+pouvait réprimer, quoique peut-être il sentît bien au fond de lui-même que
+ce n'était pas le moment de s'y livrer.
+
+--C'est vous qui mentez, reprit Naam d'un ton méprisant et en croisant ses
+bras sur sa poitrine. J'ai commis pour vous des crimes que je déteste,
+puisqu'il vous plaît d'appeler ainsi les actes qu'on fait pour vous,
+lorsqu'ils ne vous semblent plus utiles; et quant à moi, je hais le sang,
+et j'ai subi l'esclavage chez les Turcs sans songer à faire pour mon salut
+ce que j'ai fait ensuite pour le vôtre.
+
+--Dites que c'était pour vous sauver vous-même, s'écria Orio, et que ma
+présence vous a tout d'un coup donné le courage qui jusque-là vous avait
+manqué.
+
+--Je n'ai jamais manqué de courage, reprit Naam, et vous qui m'insultez
+après de telles choses et dans un pareil moment, voyez le sang qui est sur
+mes mains! C'est le sang d'un homme, et c'est le troisième homme dont moi,
+femme, j'ai pris la vie pour sauver la vôtre!
+
+--Aussi vous l'avez prise lâchement et comme une femme peut le faire.
+
+--Une femme n'est point lâche quand elle peut tuer un homme, et un homme
+n'est point brave quand il peut tuer une femme.
+
+--Eh bien! j'en tuerai deux!» s'écria Soranzo, que ce reproche acheva de
+rendre furieux. Et cherchant son épée, il allait s'élancer sur Naam,
+lorsque trois coups violents ébranlèrent la porte du palais.
+
+«Je n'y suis pas, s'écria Soranzo à ses valets, qui étaient déjà levés et
+qui parcouraient les galeries. Je n'y suis pour personne. Quel est donc
+l'insolent mercenaire qui vient frapper à une pareille heure de manière à
+réveiller le maître du logis?
+
+--Seigneur, dit en pâlissant un valet qui s'était penché à la fenêtre de
+la galerie, c'est un messager du conseil des Dix!
+
+--Déjà! dit Orio entre ses dents. Ces limiers de malheur ne dorment donc
+pas non plus?»
+
+Il rentra dans sa chambre d'un air égaré. Il avait jeté son épée par terre
+en entendant frapper; Naam, debout; les bras croisés dans son attitude
+favorite, calme, et regardant avec mépris cette arme qu'Orio avait osé
+lever sur elle et qu'elle ne daignait pas prendre la peine de ramasser.
+
+Orio sentit en cet instant l'insigne folie qu'il avait faite en irritant
+ce confident de tous ses secrets. Il se dit que, quand on avait réussi à
+apprivoiser un lion par la douceur, il ne fallait plus tenter de le
+réduire par la force: il essaya de lui parler avec tendresse et l'engagea
+à se cacher. Il voulut même l'y contraindre quand il vit qu'elle feignait
+de ne pas l'entendre. Tout fut inutile, menaces et prières. Naam voulut
+attendre de pied ferme les affiliés du terrible tribunal. Ils ne se firent
+pas attendre longtemps. Devant eux toutes les portes s'étaient ouvertes,
+et les serviteurs, consternés, les avaient amenés jusqu'à la chambre de
+leur maître. Derrière eux marchait un groupe d'hommes armés, et la sombre
+gondole flanquée de quatre sbires attendait à la porte.
+
+«Messer Pier Orio Soranzo, j'ai ordre de vous arrêter, vous et ce jeune
+homme votre serviteur, et tous les gens de votre maison, dit le chef des
+agents. Veuillez me suivre.
+
+--J'obéis, dit Orio d'un ton hypocrite. Jamais le pouvoir sacré qui vous
+enrôle ne trouvera en moi ni résistance ni crainte; car je respecte son
+auguste omnipotence, et j'ai confiance en son infaillible sagesse. Mais je
+veux ici faire une déclaration, premier hommage rendu à la vérité, qui
+sera mon guide austère en tout ceci. Je vous prie donc de prendre acte de
+ce que je vais révéler devant vous et devant tous mes serviteurs. J'ignore
+pour quelle cause vous venez m'arrêter, et je ne puis présumer que vous
+sachiez les choses que je vais dire. C'est à cause de cela précisément que
+je veux éclairer la justice et l'aider dans son rigoureux exercice. Ce
+serviteur, que vous prenez pour un jeune homme, est femme... Je l'ignorais,
+ et tous ceux qui sont ici l'ignoraient également. Elle vient de rentrer
+ici tout à l'heure en désordre, le visage et les mains ensanglantés, comme
+vous la voyez. Pressée par mes questions et effrayée de mes menaces, elle
+m'a avoué son sexe et confessé qu'elle venait d'assassiner le comte
+Ezzelin, parce qu'elle l'a reconnu pour le guerrier chrétien qui a tué son
+amant dans la mêlée, à l'affaire de Coron, il y a deux ans.»
+
+L'agent fit sur-le-champ écrire la déclaration de Soranzo. Cette formalité
+fut remplie avec l'impassible froideur qui caractérisait tous les hommes
+affiliés au tribunal des Dix. Tandis qu'on écrivait, Orio, s'adressant à
+Naam dans sa langue, lui expliqua ce qu'il venait de dire aux agents, et
+l'engagea à se conformer à son plan.
+
+«Si je suis inculpé, lui dit-il, nous sommes perdus tous les deux; mais,
+si je me tire d'affaire, je réponds de ton salut. Crois en moi, et sois
+ferme. Persiste à t'accuser seule. Avec de l'argent tout s'arrange dans ce
+pays. Que je sois libre, et sur-le-champ tu seras délivrée; mais, si je
+suis condamné, tu es perdue, Naam!...»
+
+Naam le regarda fixement sans répondre. Quelle fut sa pensée à cet instant
+décisif? Orio s'efforça en vain de soutenir ce regard profond qui
+pénétrait dans ses entrailles comme une épée. Il se troubla, et Naam
+sourit d'une manière étrange. Après un instant de recueillement, elle
+s'approcha du scribe, le toucha, et, le forçant de la regarder, elle lui
+remit son poignard encore sanglant, lui montra ses mains rougies et son
+front taché. Puis, faisant le geste de frapper et ensuite portant la main
+sur sa poitrine, elle exprima clairement qu'elle était l'auteur du
+meurtre.
+
+Le chef des agents la fit emmener à part, et Orio fut conduit à la gondole
+et mené aux prisons du palais ducal. Tous les serviteurs du palais Soranzo
+furent également arrêtés, le palais fermé et remis à la garde des préposés
+de l'autorité. En moins d'une heure, cette habitation si brillante et si
+riche fut livrée au silence, aux ténèbres et à la solitude.
+
+Orio avait-il bien sa tête lorsqu'il avait ainsi chargé Naam le premier et
+improvisé cette fable? Non, sans doute: Orio était un homme fini, il faut
+bien le dire. Il avait encore l'audace et le besoin de mentir; mais sa
+ruse n'était plus que de la fausseté, son génie que de l'impudence.
+
+Cependant il n'avait pas parlé sans vraisemblance en disant à Naam qu'avec
+de l'argent tout s'arrangeait à Venise. A cette époque de corruption et de
+décadence, le terrible conseil des Dix avait perdu beaucoup de sa
+fanatique austérité, les formes seules restaient sombres et imposantes;
+mais, bien que le peuple frémît encore à la seule idée d'avoir affaire à
+ces juges implacables, il n'était plus sans exemple qu'on repassât le pont
+des Soupirs.
+
+Orio se flattait donc, sinon de rendre son innocence éclatante, du moins
+d'embrouiller tellement sa cause qu'il fût impossible de le convaincre du
+meurtre d'Ezzelin. Ce meurtre était, après tout, une grande chance de
+salut, et toutes les accusations dont Ezzelin eût chargé Orio
+disparaissaient pour faire place à une seule qu'il n'était pas impossible
+peut-être de détourner. Si Naam persistait à assumer sur elle seule toute
+la responsabilité de l'assassinat, quel moyen de prouver la complicité
+d'Orio?
+
+Seulement Orio s'était trop pressé d'accuser Naam. Il eût dû commencer par
+la prévenir et craindre la pénétration et l'orgueil de cette âme
+indomptable. Il sentait bien l'énorme faute qu'il avait faite lorsqu'il
+s'était laissé emporter, un instant auparavant, à un mouvement
+d'ingratitude et d'aversion. Mais comment la réparer? on l'enfermait à
+l'heure même, et on ne lui permettait aucune communication avec elle.
+
+Orio avait fait une autre faute bien plus grande sans s'en douter. La
+suite vous le montrera. En attendant l'issue de cette fâcheuse affaire,
+Orio résolut d'établir, autant que possible, des relations avec Naam. Il
+demanda à voir plusieurs de ses amis, cette permission lui fut refusée;
+alors il se dit malade et demanda son médecin. Peu d'heures après,
+Barbolamo fut introduit auprès de lui.
+
+Le fin docteur affecta une grande surprise de trouver son opulent et
+voluptueux client sur le grabat de la prison. Orio lui expliqua sa
+mésaventure en lui faisant le même récit qu'il avait fait aux exécuteurs
+de son arrestation; Barbolamo parut y croire et offrit avec grâce ses
+services désintéressés à Orio. Ce qu'Orio voulait par-dessus tout, c'est
+que le docteur lui procurât de l'argent; car, une fois muni de ce magique
+talisman, il espérait corrompre ses geôliers, sinon jusqu'à réussir à
+s'évader, du moins jusqu'à communiquer avec Naam, qui lui paraissait
+désormais la clef de voûte par laquelle son édifice devait se soutenir ou
+s'écrouler. Le docteur mit, avec une courtoisie sans égale, sa bourse, qui
+était assez bien garnie, au service d'Orio; mais ce fut en vain que
+celui-ci essaya de corrompre ses gardiens, il ne lui fut pas possible de
+voir Naam. Plusieurs jours se passèrent pour Orio dans la plus grande
+anxiété, et sans aucune communication avec ses juges. Tout ce qu'il put
+obtenir, ce fut de faire passer à Naam des aliments choisis et des
+vêtements. Le docteur s'y employa avec grâce et vint lui donner des
+nouvelles de sa triste compagne. Il lui dit qu'il l'avait trouvée calme
+comme à l'ordinaire, malade, mais ne se plaignant pas, et ne paraissant
+pas seulement s'apercevoir qu'elle eût la fièvre, refusant tout
+adoucissement à sa captivité et tout moyen de justification auprès de ses
+juges: elle semblait, sinon désirer la mort, du moins l'attendre avec une
+stoïque indifférence.
+
+Ces détails donnèrent un peu de calme à Soranzo, et ses espérances se
+ranimèrent. Le docteur fut vivement frappé du changement que ces revers
+inattendus avaient opéré en lui. Ce n'était plus le rêveur atrabilaire
+qu'assiégeaient des visions funestes, et qui se plaignait sans cesse de la
+longueur et de la pesanteur de la vie. C'était un joueur acharné qui, au
+moment de perdre la partie, à défaut d'habileté, s'armait d'attention et
+de résolution. Il était facile de voir que le joueur n'avait plus que de
+misérables ressources, et que son obstination ne suppléait à rien. Mais il
+semblait que cet enjeu, si méprisé jusque-là, eût pris une valeur
+excessive au moment décisif. Les terreurs d'Orio s'étaient réalisées, et
+ce qui prouva bien à Barbolamo que cet homme ignorait le remords, c'est
+qu'il n'eut plus peur des morts dès qu'il eut affaire aux vivants. Son
+esprit n'était plus occupé que des moyens de se soustraire à leur
+vengeance: il s'était réconcilié avec lui-même dans le danger.
+
+Enfin, un jour, le dixième après son arrestation, Orio fut tiré de sa
+cellule et conduit dans une salle basse du palais ducal, en présence des
+examinateurs. Le premier mouvement d'Orio fut de chercher des yeux si Naam
+était présente. Elle n'y était point. Orio espéra.
+
+Le docteur Barbolamo s'entretenait avec un des magistrats. Orio fut assez
+surpris de le voir figurer dans cette affaire, et une vive inquiétude
+commença à le troubler lorsqu'il vit qu'on le faisait asseoir, et qu'on
+lui témoignait une grande déférence comme si on attendait de lui
+d'importants éclaircissements. Orio, habitué à mépriser les hommes, se
+demanda avec effroi s'il avait été assez généreux avec son médecin, s'il
+ne l'avait pas quelquefois blessé par ses emportements; et il craignit de
+ne l'avoir pas assez magnifiquement payé de ses soins. Mais, après tout,
+quel mal pouvait lui faire cet homme auquel il n'avait jamais ouvert son
+âme?
+
+L'interrogatoire procéda ainsi:
+
+«Messer Pier Orio Soranzo, patricien et citoyen de Venise, officier
+supérieur dans les armées de la république, et membre du grand conseil,
+vous êtes accusé de complicité dans l'assassinat commis le 16 juin 1686.
+Qu'avez-vous à répondre pour votre défense?
+
+--Que j'ignore les circonstances exactes et les détails particuliers de
+cet assassinat, répondit Orio, et que je ne comprends pas même de quelle
+espèce de complicité je puis être accusé.
+
+--Persistez-vous dans la déclaration que vous avez faite devant les
+exécuteurs de votre arrestation?
+
+--J'y persiste; je la maintiens entièrement et absolument.
+
+--Monsieur le docteur professeur Stefano Barbolamo, veuillez écouter la
+lecture de l'acte qui a été dressé de votre déclaration en date du même
+jour, et nous dire si vous la maintenez également.»
+
+Lecture fut faite de cet acte, dont voici la teneur:
+
+«Le 16 juin 1686, vers deux heures du matin, Stefano Barbolamo rentrait
+chez lui, ayant passé la nuit auprès de ses malades. De sa maison, située
+sur l'autre rive du canaletto qui baigne le palais Memmo, il vit
+précisément en face de lui un homme qui courait et qui se baissa comme
+pour se cacher derrière le parapet, à l'endroit où la rampe s'ouvre pour
+un abordage ou _traguet_. Soupçonnant que cet homme avait quelque mauvais
+dessein, le docteur, qui déjà était entré chez lui, resta sur le seuil, et,
+regardant par sa porte entr'ouverte, de manière à n'être point vu, il vit
+accourir un autre homme qui semblait chercher le premier, et qui descendit
+imprudemment deux marches du traguet. Aussitôt celui qui était caché se
+jeta sur lui et le frappa de côté. Le docteur entendit un seul cri; il
+s'élança vers le parapet, mais déjà la victime avait disparu. L'eau était
+encore agitée par la chute d'un corps. Un seul homme était debout sur la
+rive, s'apprêtant à recevoir son ennemi à coups de poignard s'il
+réussissait à surnager. Mais celui-ci était frappé à mort; il ne reparut
+pas.
+
+«Le sang-froid et l'audace de l'assassin, qui, au lieu de fuir, s'occupait
+à laver le sang répandu sur les dalles, étonnèrent tellement le docteur
+qu'il résolut de l'observer et de le suivre. Masqué par un angle de mur,
+il avait pu voir tous ses mouvements sans qu'il s'en doutât. Il longea les
+maisons du quai, tandis que l'assassin longeait le quai opposé. Le docteur
+avait pour lui l'avantage de l'ombre, et pouvait se glisser inaperçu,
+tandis que la lune, se dégageant des nuages, éclairait en plein le
+coupable. Ce fut alors que le docteur, n'étant plus séparé de lui que par
+un canal fort resserré, reconnut distinctement, non pas seulement le
+costume turc, mais encore la taille et l'allure du jeune musulman qui
+depuis un an est attaché au service de messer Orio Soranzo. Ce jeune homme
+se retirait sans se presser, et de temps en temps s'arrêtait pour regarder
+s'il n'était pas suivi. Le docteur avait soin alors de s'arrêter aussi. Il
+le vit s'enfoncer dans une petite rue. Alors le docteur se mit à courir
+jusqu'au premier pont, et, gagnant de vitesse, il eut bientôt rejoint
+Naama, mais toujours à une distance raisonnable, et il le suivit ainsi à
+travers mille détours pendant près d'une heure, jusqu'à ce qu'enfin il le
+vît rentrer au palais Soranzo.
+
+»Ayant par là acquis la certitude qu'il ne s'était pas trompé de
+personnage, le docteur alla faire sa déclaration à la police, et de là,
+tandis que l'on procédait sur-le-champ à l'arrestation de messer Orio et
+de son serviteur, il retourna chez lui. Il trouva plusieurs hommes errant
+et cherchant sur le quai d'un air fort affairé. L'un d'eux vint à lui, et
+l'ayant reconnu tout de suite, car il commençait à faire jour, lui demanda
+avec civilité, et en l'appelant par son nom, s'il n'avait pas vu ou
+entendu quelque chose d'extraordinaire, un homme en fuite, ou un combat
+sur son chemin, dans le quartier qu'il venait de parcourir. Mais le
+docteur, au lieu de répondre, recula de surprise, et faillit tomber à la
+renverse en voyant devant lui le spectre d'un homme qu'il croyait mort
+depuis un an, et dont la perte douloureuse avait été pleurée par sa
+famille.
+
+«Ne soyez ni étonné ni effrayé, mon cher docteur, dit le fantôme; je suis
+votre fidèle client et ancien ami le comte Ermolao Ezzelin, que vous avez
+peut-être eu la bonté de regretter un peu, et qui a échappé, comme par
+miracle, à des malheurs étranges...»
+
+En cet endroit de la déposition du docteur, Orio se tordit les poings sous
+son manteau. Ses yeux rencontrèrent ceux du docteur. Ils avaient
+l'expression ironique et un peu cruelle de l'homme d'honneur déjouant les
+ruses d'un scélérat.
+
+La lecture continua.
+
+«Le comte Ezzelin dit alors au docteur qu'il le verrait plus à loisir pour
+lui parler de ses affaires; mais que, pour le moment, il le priait
+d'excuser son inquiétude, et de l'aider à éclaircir un fait bizarre. Un
+joueur de luth, qu'à son costume il avait cru reconnaître pour l'esclave
+arabe de messer Orio Soranzo, était venu sous la fenêtre de la signora
+Argiria, et avait semblé chercher à braver la défense du maître de la
+maison, qui lui prescrivait du geste et de la voix d'aller faire de la
+musique plus loin. Le comte Ezzelin, impatienté, était sorti et s'était
+lancé à sa poursuite; mais, s'étant avisé qu'il était sans armes, et que
+ce musicien pouvait bien être le provocateur d'un guet-apens (d'autant
+plus que le comte avait de fortes raisons pour penser que messer Soranzo
+lui tendrait quelque embûche), il était rentré pour prendre son épée. Au
+moment où il passait la porte de son palais, son brave et fidèle serviteur
+Danieli en sortait, et, inquiet de cette aventure, venait à son aide.
+Danieli courut sur le joueur de luth. Pendant ce temps le comte rentra
+dans une salle basse, et prit à la muraille une vieille épée, la première
+qui lui tomba sous la main. Il fut retenu quelques instants par sa soeur
+épouvantée, qui s'était jetée dans les escaliers, et qui tremblait pour
+lui. Il eut quelque peine à se dégager; mais, s'étonnant de ne pas voir
+revenir Danieli, il s'élança dans la même direction. Voyant cette rue
+déserte et silencieuse, il avait pris à gauche, et avait couru et appelé
+quelque temps sans succès. Enfin il était revenu sur ses pas; ses autres
+serviteurs, s'étant levés, l'avaient aidé à chercher Danieli. L'un d'eux
+prétendait avoir entendu une espèce de cri et la chute d'un corps dans
+l'eau. C'était même ce qui l'avait éveillé et engagé à se lever, bien
+qu'il ne sût pas de quoi il s'agissait. Tous les efforts du comte et de
+ses serviteurs pour retrouver le bon Danieli avaient été inutiles.
+Quelques traces de sang mal essuyées sur les marches du traguet leur
+causaient une vive inquiétude. Le docteur raconta ce qu'il avait vu. On
+reprit alors, avec la sonde, les recherches sur la rive. Mais au bout de
+quelques heures on retrouva le corps de Danieli qui surnageait de l'autre
+côté du canal.»
+
+«Ainsi, se dit Orio dévoré d'une rage intérieure, Naam s'est trompée, et
+c'est moi qui me suis livré moi-même, en déclarant à la police que le coup
+était destiné au comte Ezzelin.»
+
+Le docteur ayant confirmé sa déclaration, le comte Ezzelin fut introduit.
+
+«Monsieur le comte, dit le juge examinateur, vous avez annoncé que vous
+aviez d'importantes déclarations à faire sur la conduite de messer Orio
+Soranzo. C'est vous-même qui l'avez fait assigner à comparaître ici devant
+vous, en notre présence. Veuillez parler.
+
+--Que vos seigneuries m'excusent pour un instant, dit Ezzelin, j'attends
+un témoin que le conseil des Dix m'a autorisé à demander, et devant lequel
+les dépositions que j'ai à faire doivent être enregistrées.»
+
+On présenta un siège au comte Ezzelin, et quelques instants se passèrent
+dans le plus profond silence. Combien Soranzo dut être blessé dans son
+orgueil en se voyant debout, devant son ennemi assis, au milieu d'un
+auditoire impassible, et dans l'attente de quelque nouveau coup impossible
+à détourner!
+
+Tourmenté d'une secrète angoisse, il résolut d'en sortir par un effort
+d'effronterie.
+
+«J'avais cru, dit-il, que mon esclave Naama, ou plutôt Naam, car c'est le
+nom qui convient à son sexe, assisterait à cette séance; ne me sera-t-il
+pas accordé d'être confronté avec elle et d'invoquer le témoignage de sa
+sincérité?»
+
+Personne ne répondit à cette interrogation. Orio sentit le froid de la
+mort parcourir ses veines. Néanmoins il renouvela sa demande. Alors la
+voix lente et sonore du conseiller examinateur lui répondit:
+
+«Messer Orio Soranzo, votre seigneurie devrait savoir qu'elle n'a aucune
+espèce de questions à nous adresser, et nous aucune espèce de réponses à
+lui faire. Les formes de la justice seront observées, dans cette cause,
+avec l'indépendance et l'intégrité qui président à tous les actes du
+conseil suprême.»
+
+En cet instant messer Barbolamo s'approcha du comte et lui parla à
+l'oreille. Leurs regards à tous deux se portèrent en même temps sur Orio:
+ceux du comte, pleins de cette complète indifférence qui est le dernier
+terme du mépris; ceux du docteur, animés d'une énergie d'indignation qui
+allait jusqu'à la moquerie impitoyable. Mille serpents rongeaient le sein
+d'Orio. L'heure sonna, lente, égale, vibrante. Orio ne comprenait pas que
+la marche du temps pût s'accomplir comme à l'ordinaire. La circulation
+inégale et brisée de son sang dans ses artères semblait bouleverser
+l'ordre accoutumé des instants par lesquels le temps se déroule et se
+mesure.
+
+Enfin le témoin attendu fut introduit; c'était l'amiral Morosini. Il se
+découvrit en entrant, mais ne salua personne et parla de la sorte:
+
+«L'assemblée devant laquelle je suis appelé à comparaître me permettra de
+ne m'incliner devant aucun de ses membres avant de savoir qui est ici
+l'accusateur ou l'accusé, le juge ou le coupable. Ignorant le fond de
+cette affaire, ou du moins ne l'ayant apprise que par la voie incertaine
+et souvent trompeuse de la clameur publique, je ne sais point si mon neveu
+Orio Soranzo, ici présent, mérite de moi des marques d'intérêt ou de
+blâme. Je m'abstiendrai donc de tout témoignage extérieur de déférence ou
+d'improbation envers qui que ce soit, et j'attendrai que la lumière me
+vienne, et que la vérité me dicte la conduite que j'ai à tenir.»
+
+Ayant ainsi parlé, Morosini accepta le siège qui lui fut offert, et
+Ezzelin parla à son tour:
+
+«Noble Morosini, dit-il, j'ai demandé à vous avoir pour témoin de mes
+paroles et pour juge de ma conduite en cette circonstance, où il m'est
+également difficile de concilier mes devoirs de citoyen envers la
+république et mes devoirs d'ami envers vous. Le ciel m'est témoin (et
+j'invoquerais aussi le témoignage d'Orio Soranzo, si le témoignage d'Orio
+Soranzo pouvait être invoqué!) que j'ai voulu, avant tout, m'expliquer
+devant vous. Aussitôt après mon retour à Venise, me fiant à votre sagesse
+et à votre patriotisme plus qu'à ma propre conscience, j'avais résolu de
+me diriger d'après votre décision. Orio Soranzo ne l'a pas voulu; il m'a
+contraint à le traîner sur la sellette où s'asseyent les infâmes; il m'a
+forcé à changer le rôle prudent et généreux que j'avais embrassé, en un
+rôle terrible, celui de dénonciateur auprès d'un tribunal dont les arrêts
+austères ne laissent plus de retour à la compassion, ni de chances, au
+repentir. J'ignore sous quel titre et sous quelles formes judiciaires je
+dois poursuivre ce criminel. J'attends que les pères de la république, ses
+plus puissants magistrats et son plus illustre guerrier me dictent ce
+qu'ils attendent de moi. Quant à moi personnellement, je sais ce que j'ai
+à faire: c'est de dire ici ce que je sais. Je désirerais que mon devoir
+pût être accompli dans cette seule séance; car, en songeant à la rigueur
+de nos lois, je me sens peu propre à l'office d'accusateur acharné, et je
+voudrais pouvoir, après avoir dévoilé le crime, atténuer le châtiment que
+je vais attirer sur la tête du coupable.
+
+--Comte Ezzelin, dit l'examinateur, quelle que soit la rigidité de notre
+arrêt, quelque sévère que soit la peine applicable à certains crimes, vous
+devez la vérité tout entière, et nous comptons sur le courage avec lequel
+vous remplirez la mission austère dont vous êtes revêtu.
+
+--Comte Ezzelin, dit Francesco Morosini, quelque amère que soit pour moi
+la vérité, quelque douleur que je puisse éprouver à me voir frappé dans la
+personne de celui qui fut mon parent et mon ami, vous devez à la patrie et
+à vous-même de dire la vérité tout entière.
+
+--Comte Ezzelin, dit Orio avec une arrogance qui tenait un peu de
+l'égarement, quelque fâcheuses pour moi que soient vos préventions et de
+quelque crime que les apparences me chargent, je vous somme de dire ici la
+vérité tout entière.»
+
+Ezzelin ne répondit à Orio que par un regard de mépris. Il s'inclina
+profondément devant les magistrats, et plus encore devant Morosini; puis
+il reprit la parole:
+
+
+«J'ai donc à livrer aujourd'hui à la justice et à la vengeance de la
+république un de ses plus insolents ennemis. Le fameux chef des pirates
+missolonghis, celui qu'on appelait l'_Uscoque_, celui contre qui j'ai
+combattu corps à corps, et par les ordres duquel, au sortir des îles
+Curzolari, j'ai eu tout mon équipage massacré et mon navire coulé à fond;
+ce brigand impitoyable, qui a ruiné et désolé tant de familles, est ici
+devant vous. Non-seulement j'en ai la certitude, l'ayant reconnu comme je
+le reconnais en cet instant même, mais encore j'en ai acquis toutes les
+preuves possibles. L'Uscoque n'est autre qu'Orio Soranzo.»
+
+Le comte Ezzelin raconta alors avec assurance et clarté tout ce qui lui
+était arrivé depuis sa rencontre avec l'Uscoque à la pointe nord des îles
+Curzolari, jusqu'à sa sortie de ces mêmes écueils, le lendemain. Il n'omit
+aucune des circonstances de sa visite au château de San-Silvio, de la
+blessure qu'avait au bras le gouverneur, et des signes de complicité qu'il
+avait surpris entre lui et le commandant Léontio. Ezzelin raconta aussi ce
+qui lui était arrivé, à partir de son dernier combat avec les pirates. Il
+déclara que Soranzo n'avait pas pris part à ce combat, mais que le vieux
+Hussein et plusieurs autres, qu'il avait vus la veille sur la barque de
+l'Uscoque, n'avaient agi que par son ordre et sous sa protection. Nous
+raconterons en peu de mots par quel miracle Ezzelin avait échappé à tant
+de dangers.
+
+Épuisé de fatigue et perdant son sang par une large blessure, il avait été
+porté à fond de cale sur la tartane du juif albanais. Là un pirate s'était
+mis en devoir de lui couper la tête. Mais l'Albanais l'avait arrêté; et
+s'entretenant avec cet homme dans la langue de leur pays, qu'heureusement
+Ezzelin comprenait, il s'était opposé à cette exécution, disant que
+c'était là un noble seigneur de Venise, et qu'à coup sûr, si on pouvait
+lui sauver la vie, on tirerait de sa famille une forte rançon.
+
+«C'est bien, dit le pirate; mais vous savez que le gouverneur a menacé
+Hussein de toute sa colère s'il ne lui apportait la tête de ce chef.
+Hussein a donné sa parole et ne voudra pas se prêter à le garder
+prisonnier. C'est trop risquer que d'entreprendre cette affaire.
+
+--Ce n'est rien risquer du tout, reprit le juif, si tu es prudent et
+discret. Je m'engage à partager avec toi le prix du rachat. Prends
+seulement le pourpoint de ce Vénitien, mets-le en pièces, et nous le
+porterons au gouverneur de San-Silvio. Garde ici le prisonnier et ne
+laisse entrer personne. Cette nuit nous le mettrons sur une barque, et tu
+le conduiras en lieu sûr.»
+
+Le marché fut accepté. Ces deux hommes déshabillèrent Ezzelin; le juif
+pansa sa plaie avec beaucoup d'art et de soin. La nuit suivante, il fut
+conduit dans une île éloignée des Curzolari, et habitée seulement par des
+pêcheurs et des contrebandiers qui donnèrent asile avec empressement au
+pirate leur allié et à sa capture. Ezzelin passa plusieurs jours sur cet
+écueil, où les soins les plus empressés lui furent prodigués. Lorsqu'il
+fut hors de danger, on l'emmena plus loin encore; et enfin, à travers
+mille fatigues et mille difficultés, on le conduisit dans une des îles de
+l'Archipel qui était le quartier général adopté par les pirates depuis
+l'arrivée de Mocenigo dans le golfe de Lépante. Là Ezzelin retrouva
+Hussein et toute sa bande, et vécut près d'un an en esclave, refusant
+obstinément le trafic de sa liberté et de faire passer de ses nouvelles à
+Venise.
+
+Interrogé sur les motifs de cette conduite singulière, le comte répondit
+avec une noblesse qui émut profondément Morosini et le docteur:
+
+«Ma famille est pauvre, dit-il, j'avais achevé de ruiner mon patrimoine en
+perdant ma galère et mon équipage aux îles Curzolari. Il ne restait pour
+ma rançon que la faible dot de ma jeune soeur et la modique aisance de ma
+vieille tante. Ces deux femmes généreuses eussent donné avec empressement
+tout ce qu'elles possédaient pour me délivrer, et l'insatiable juif,
+refusant de croire qu'on pût allier à un grand nom un très-misérable
+héritage, les eût dépouillées jusqu'à la dernière obole. Heureusement, il
+avait à peine entendu prononcer mon nom, et j'avais réussi d'ailleurs à
+lui faire croire qu'il s'était trompé, et que je n'étais point celui qu'il
+avait pensé dérober à la haine de Soranzo. J'essayai de lui persuader que
+je n'étais pas de Venise, mais de Gênes; et, tandis qu'il faisait
+d'infructueuses recherches pour me trouver une famille et une patrie, je
+songeais à m'évader et à conquérir ma liberté sans l'acheter.
+
+»Après bien des tentatives infructueuses, après des dangers sans nombre et
+des revers dont le détail serait ici hors de propos, je parvins à fuir et
+à gagner les côtes de Morée, où je reçus des garnisons vénitiennes secours
+et protection. Mais je me gardai bien de me faire reconnaître, et je me
+donnai pour un sous-officier fait prisonnier par les Turcs à la dernière
+campagne. Je tenais à convaincre le traître Soranzo de ses crimes, et je
+savais que, si le bruit de mon salut et de mon évasion lui arrivait, il se
+soustrairait par la fuite à ma vengeance et à celle des lois de la patrie.
+
+»Je gagnai donc assez misérablement le littoral occidental de la Morée, et,
+au moyen d'un modique prêt qui me fut loyalement fait, sur ma seule
+parole, par quelques compatriotes, je parvins à m'embarquer pour Corfou.
+Le petit bâtiment marchand sur lequel j'avais pris passage fut forcé de
+relâcher à Céphalonie, et le capitaine voulut y séjourner une semaine pour
+des affaires. Je conçus alors la pensée d'aller visiter les écueils de
+Curzolari, désormais purgés de leurs pirates, et délivrés de leur funeste
+gouverneur. Excusez, noble Morosini, la triste réflexion que je suis forcé
+de faire pour expliquer cette fantaisie. J'avais vu là, pour la dernière
+fois de ma vie, une personne dont la chaste et respectable amitié avait
+rempli ma jeunesse de joies et de souffrances également sacrées dans mon
+souvenir; j'éprouvais un douloureux besoin de revoir ces lieux témoins de
+sa longue agonie et de sa mort tragique. Je ne trouvai plus qu'un monceau
+de pierres à la place où j'avais éprouvé de si vives émotions, et celles
+qui vinrent m'y assaillir furent si terribles, que j'ignore comment j'eus
+la force d'y résister. Pendant plusieurs heures, j'errai parmi ces
+décombres, comme si j'eusse espéré y trouver quelques vestiges de la
+vérité; car, je dois le dire, des soupçons plus affreux, s'il est possible,
+que les certitudes déjà acquises sur les crimes d'Orio Soranzo,
+remplissaient mon esprit depuis le jour où j'avais appris l'incendie de
+San-Silvio et le malheur que cet événement avait entraîné. Je gravissais
+donc au hasard ces masses de pierres noircies, lorsque je vis venir, sur
+un sentier du roc abandonné aux chèvres et aux cigognes, un vieux pâtre
+accompagné de son chien et de son troupeau. Le vieillard, étonné de ma
+persévérance à explorer cette ruine, m'observait d'un air doux et
+bienveillant. Je fis d'abord peu d'attention à lui; mais, ayant jeté les
+yeux sur son chien, je ne pus retenir un cri de surprise, et j'appelai
+aussitôt cet animal par son nom. À ce nom de Sirius, le lévrier blanc qui
+avait eu tant d'attachement pour votre infortunée nièce vint à moi en
+boitant et me caressa d'un air mélancolique. Cette circonstance engagea la
+conversation entre le pâtre et moi.
+
+«Vous connaissez donc ce pauvre chien? me dit-il. Sans doute vous êtes de
+ceux qui vinrent ici avec le commandant d'escadre Mocenigo? C'est un
+véritable miracle que l'existence de Sirius, n'est-ce pas, mon officier?»
+
+«Je le priai de me l'expliquer. Il me raconta que le lendemain de
+l'incendie du château, vers le matin, comme il s'approchait par curiosité
+des décombres, il avait entendu de faibles gémissements qui semblaient
+partir des pierres amoncelées. Il avait réussi à déblayer un amas de ces
+pierres, et il avait dégagé le malheureux animal d'une sorte de cachot
+qu'un accident fortuit de l'éboulement lui avait, pour ainsi dire, jeté
+sur le corps sans l'écraser. Il respirait encore; mais il avait une patte
+engagée sous un bloc et brisée: le pâtre souleva le bloc, emporta le
+lévrier, le soigna et le guérit. Il avoua qu'il l'avait caché; car il
+craignait que les gens de l'escadre n'en prissent envie, et il se sentait
+beaucoup d'affection pour lui.
+
+«Ce n'est pas tant à cause de lui, ajouta-t-il, qu'à cause de sa maîtresse,
+qui était si bonne et si belle, et qui, plusieurs fois, était venue au
+secours de ma misère. Rien ne m'ôtera de la pensée qu'elle n'est pas morte
+par l'effet d'un malheureux hasard, mais bien plutôt par celui d'une
+méchante volonté! Mais, ajouta encore le vieux pâtre, il n'est peut-être
+pas prudent pour un pauvre homme, même quand l'île est abandonnée, le
+château détruit et la rive déserte, de parler de ces choses-là.»
+
+--Il est bien nécessaire d'en parler, cependant, dit Morosini d'une voix
+altérée, en interrompant, par l'effet d'une forte préoccupation, le récit
+d'Ezzelin; mais il est nécessaire de n'en pas parler à la légère et sur de
+simples soupçons; car ceci est encore plus grave et plus odieux, s'il est
+possible, que tout le reste.
+
+--Il est présumable, reprit l'examinateur, que le comte Ezzelin a des
+preuves à l'appui de tout ce qu'il avance. Nous l'engageons à poursuivre
+son récit sans se laisser troubler par aucune observation, de quelque part
+qu'elle vienne.»
+
+Ezzelin étouffa un soupir.
+
+«C'est une rude tâche, dit-il, que celle que j'ai embrassée. Quand la
+justice ne peut réparer le mal commis, son rôle est tout amertume et pour
+celui qui la rend et pour ceux qui la reçoivent. Je poursuivrai néanmoins
+et remplirai mon devoir jusqu'au bout. Pressé par mes questions, le vieux
+pâtre me raconta qu'il avait vu souvent la signora Soranzo durant son
+séjour à San-Silvio. Il avait, sur le revers du rocher, un coin de terre
+où il cultivait des fleurs et des fruits; il les lui portait, et recevait
+d'elle de généreuses aumônes. Il la voyait dépérir, et il ne doutait pas,
+d'après ce qu'il avait recueilli des propos des serviteurs du château,
+qu'elle ne fût pour son époux un objet de haine ou de dédain. Le jour qui
+précéda l'incendie du château, il la vit encore: elle paraissait mieux
+portante, mais fort agitée. «Écoute, lui dit-elle, tu vas porter cette
+boîte au lieutenant de vaisseau Mezzani;» et elle prit sur sa table un
+petit coffre de bronze, qu'elle lui mit presque dans les mains. Mais elle
+le lui retira aussitôt, et, changeant d'avis, elle lui dit: «Non! tu
+pourrais payer ce message de ta vie; je ne le veux pas. Je trouverai un
+autre moyen...» Et elle le renvoya sans lui rien confier, mais en le
+chargeant d'aller trouver le lieutenant et de lui dire de venir la voir
+tout de suite. Le vieillard fit la commission. Il ignore si le lieutenant
+se rendit à l'ordre de la signora Giovanna. Le lendemain, l'incendie avait
+dévoré le donjon, et Giovanna Morosini était ensevelie sous les ruines.»
+
+Ezzelin se tut.
+
+«Est-ce là tout ce que vous avez à dire, seigneur comte? lui dit
+l'examinateur.
+
+--C'est tout.
+
+--Voulez-vous produire vos preuves?
+
+--Je ne suis point venu ici, dit Ezzelin, en me vantant de produire les
+preuves de la vérité; j'y suis venu pour dire la vérité telle qu'elle est,
+telle que je la possède en moi. Je ne songeais point à amener Orio Soranzo
+au pied de ce tribunal lorsque j'ai acquis la certitude de ses crimes. En
+revenant à Venise, je ne voulais que le chasser de ma maison, de ma
+famille, et remettre son sort entre les mains de l'amiral. Vous m'avez
+sommé de dire ce que je savais, je l'ai fait; je l'affirmerai par serment,
+et j'engagerai mon honneur à le soutenir désormais envers et contre tous.
+Orio Soranzo pourra soutenir le contraire, il pourra fort bien affirmer
+par serment que j'en ai menti. Votre conscience jugera, et votre sagesse
+prononcera qui de lui ou de moi est un imposteur et un lâche.
+
+--Comte Ezzelin, dit Morosini, le conseil des Dix fera de votre assertion
+l'appréciation qu'il jugera convenable. Quant à moi, je n'ai pas de
+jugement à formuler dans cette affaire, et quelque douloureuses que soient
+mes impressions personnelles, je saurai les renfermer, puisque l'accusé
+est dans les mains de la justice. Je dois seulement me constituer en
+quelque sorte son défenseur jusqu'à ce que vous m'ayez, sous tous les
+rapports, ôté le courage de le faire. Vous avez avancé une autre
+accusation que j'ai à peine la force de rappeler, tant elle soulève en moi
+de souvenirs amers et de sentiments douloureux. Je dois vous demander,
+malgré ce que vous venez de dire, si vous avez une preuve matérielle à
+fournir de l'attentat dont, selon vous, mon infortunée nièce aurait été
+victime?
+
+--Je demande la permission de répondre au noble Morosini, dit Stefano
+Barbolamo en se levant; car cette tâche m'appartient, et c'est d'après mes
+conseils et mes instances, je dirai plus, c'est sous ma garantie, que le
+comte Ezzelin a raconté ce qu'il avait appris du vieux pâtre de Curzolari.
+Sans doute ceci prouverait peu de chose, isolé de tout le reste; mais la
+suite de l'examen prouvera que c'est un fait de haute importance. Je
+demande à ce qu'on enregistre seulement toutes les circonstances de ce
+récit, et à ce qu'on procède au reste de l'examen.»
+
+Le juge fit un signe, et une porte s'ouvrit; la personne qu'on allait
+introduire se fit attendre quelques instants. Orio s'assit brusquement au
+moment où elle parut.
+
+C'était Naam; le docteur regardait Orio très-attentivement.
+
+«Puisque Vos Excellences passent à l'examen du troisième chef d'accusation,
+dit-il, je demande à être entendu sur un fait récent qui dénouera
+certainement tout le noeud de cette affaire, et qui seul pouvait m'engager,
+ainsi que je l'ai fait depuis quelques jours, à me porter l'adversaire de
+l'accusé.
+
+--Parlez, dit le juge: cette séance, consacrée à l'examen des faits,
+appelle et accueille toute espèce de révélation.
+
+--Avant-hier, dit Barbolamo, messer Orio Soranzo, que depuis plusieurs
+jours je voyais en qualité de médecin, ainsi que sa complice, me témoigna
+un grand dégoût de la vie, et me supplia de lui procurer du poison, afin,
+disait-il, que, si le mensonge et la haine triomphaient du bon droit et de
+la vérité, il pût se soustraire aux lenteurs d'un supplice indigne en tout
+cas d'un patricien. Ne pouvant me délivrer de son obsession, mais ne
+m'arrogeant pas le droit de soustraire un accusé à la justice des lois,
+j'allai lui chercher une poudre soporifique, et l'assurai que quelques
+grains de cette poudre suffiraient pour le délivrer de la vie. Il me fit
+les plus vifs remercîments, et me promit de n'attenter à ses jours
+qu'après la décision du tribunal.
+
+«Vers le soir, je fus appelé par l'intendant des prisons à porter mes
+soins à la fille arabe Naam, la complice d'Orio. Le geôlier, étant rentré
+dans son cachot quelques heures après lui avoir porté son repas, l'avait
+trouvée plongée dans un sommeil léthargique, et l'on craignait qu'elle
+n'eût tenté de s'empoisonner. Je la trouvai en effet endormie par l'effet
+bien appréciable d'un narcotique. J'examinai ses aliments, et je trouvai
+dans son breuvage le reste de la poudre que j'avais donnée à messer
+Soranzo. Je pris des informations, et je sus par le geôlier que chaque
+jour messer Soranzo envoyait à Naam des aliments plus choisis que ceux de
+la prison, et une certaine boisson préparée avec du miel et du citron,
+dont elle avait l'habitude. Moi-même je m'étais prêté, avec la permission
+de l'intendant, à porter à la captive ces adoucissements au régime de la
+prison, réclamés par son état fébrile. Pour m'assurer du fait, je portai
+le fond du vase à l'apothicaire qui m'avait vendu la poudre; il l'analysa
+et constata que c'était la même. J'ai fait constater aussi les
+circonstances de l'envoi de cette boisson à Naam par son maître; et il
+résulte de tout ceci que messer Orio Soranzo, craignant sans doute quelque
+révélation fâcheuse de la part de son esclave, a voulu l'empoisonner et se
+servir de moi à cet effet: ce dont je lui sais le plus grand gré du monde;
+car la méfiance et l'antipathie que je ressentais pour lui, depuis le
+premier jour où j'ai eu l'honneur de le voir, sont enfin justifiées, et ma
+conscience n'est plus en guerre avec mon instinct. Je ne me justifierai
+pas auprès de messer Orio de l'espèce d'animosité que depuis hier je porte
+contre lui dans cette affaire; peu m'importe ce qu'il en pense. Mais
+auprès de vous, noble et vénéré seigneur Morosini, je tiens à ne point
+passer pour un homme qui s'acharne sur les vaincus, et qui se plaît à
+fouler aux pieds ceux qui tombent. Si, dans cette circonstance, je me suis
+investi d'un rôle tout à fait contraire à mes goûts et à mes habitudes,
+c'est que j'ai failli être pris pour complice d'un nouveau crime de messer
+Soranzo, et qu'entre le rôle de dupe de l'imposture et celui de vengeur de
+la vérité, j'aime encore mieux le dernier.
+
+--Tout ceci, s'écria Orio, tremblant et un peu égaré, est un tissu de
+mensonges et d'atrocités, ourdi par le comte Ezzelin pour me perdre. Si
+cette pauvre créature que voici, ajouta-t-il en montrant Naam, pouvait
+entendre ce qui se dit autour d'elle et à propos d'elle, si elle pouvait y
+répondre, elle me justifierait de tout ce qu'on m'impute; et, quoique
+souillée d'un crime qui m'ôte une grande partie de la confiance que
+j'avais en elle, j'oserais encore invoquer son témoignage...
+
+--Vous êtes libre de l'invoquer,» dit le juge.
+
+Orio s'adressa alors en arabe à Naam, et l'adjura de le disculper. Elle
+garda le silence et ne tourna même pas la tête vers lui. Il sembla qu'elle
+ne l'eût pas entendu.
+
+«Naam, dit le juge, vous allez être interrogée; voudrez-vous cette fois
+nous répondre, ou êtes-vous réellement dans l'impossibilité de le faire?
+
+--Elle ne peut, dit Orio, ni répondre aux paroles qui lui sont adressées
+ni les comprendre. Je ne vois point ici d'interprète, et, si vos
+seigneuries le permettent, je lui transmettrai...
+
+--Ne prends pas cette peine, Orio, dit Naam d'une voix ferme et dans un
+langage vénitien très-intelligible. Il faut que tu sois bien simple,
+malgré toute ton habileté, pour croire que, depuis un an que j'habite
+Venise, je n'ai pas appris à comprendre et à parler la langue qu'on parle
+à Venise. J'ai eu mes raisons pour te le cacher, comme tu as eu les
+tiennes pour agir avec moi ainsi que tu l'as fait. Écoute, Orio, j'ai
+beaucoup de choses à te dire, et il faut que je te les dise devant les
+hommes, puisque tu as détruit la sécurité de nos tête-à-tête, puisque ta
+méfiance, ton ingratitude et ta méchanceté ont brisé la pierre de ce
+sépulcre où je m'étais ensevelie avec toi.»
+
+En parlant ainsi, Naam, que son état de faiblesse autorisait à rester
+assise, était appuyée sur le dossier d'une stalle en bois placée à quelque
+distance d'Orio. Son coude soutenait nonchalamment sa tête, et elle se
+tournait à demi vers Soranzo pour lui parler, comme on dit, par-dessus
+l'épaule; mais elle ne daignait pas se tourner entièrement de son côté ni
+jeter les yeux sur lui. Il y avait dans son attitude quelque chose de si
+profondément méprisant, qu'Orio sentit le désespoir s'emparer de lui, et
+il fut tenté de se lever et de se déclarer coupable de tous les crimes,
+pour en finir plus vite avec toutes ces humiliations.
+
+Naam poursuivit son discours avec une tranquillité effrayante. Ses yeux,
+creusés par la fièvre, semblaient de temps en temps céder à un reste de
+sommeil léthargique. Mais sa volonté semblait aussitôt faire un effort, et
+les éclairs d'un feu sombre succédaient à cet abattement.
+
+«Orio, dit-elle sans changer d'attitude, je t'ai beaucoup aimé, et il fut
+un temps où je te croyais si grand, que j'aurais tué mon père et mes
+frères pour te sauver. Hier encore, malgré le mal que je t'ai vu commettre
+et malgré tout celui que j'ai commis pour toi, il n'est pas de juges
+impitoyables, il n'est pas de bourreaux avides de sang et de tortures qui
+eussent pu m'arracher un mot contre toi. Je ne t'estimais plus, je ne te
+respectais plus; mais je t'aimais encore, du moins je te plaignais; et,
+puisqu'il me fallait mourir, je n'eusse pas voulu t'entraîner avec moi
+dans la tombe. Aujourd'hui est bien différent d'hier; aujourd'hui je te
+hais et je te méprise, tu sais pourquoi. Allah me commande de te punir, et
+tu seras puni sans que je te plaigne.
+
+»Pour toi, j'ai assassiné mon premier maître, le pacha de Patras. C'était
+la première fois que je répandais le sang. Un instant je crus que mon sein
+allait se briser et ma tête se fendre. Tu m'as reproché depuis d'être
+lâche et féroce; que cette accusation retombe sur ta tête!
+
+»Je t'ai sauvé cette fois de la mort, et bien d'autres fois depuis;
+lorsque tu combattais contre tes compatriotes, à la tête des pirates, je
+t'ai fait un rempart de mon corps, et bien souvent ma poitrine sanglante a
+paré les coups destinés à l'invincible Uscoque.
+
+»Un soir tu m'as dit:
+
+«Mes complices me gênent; je suis perdu si tu ne m'aides à les anéantir.»
+J'ai répondu: «Anéantissons-les.» Il y avait deux matelots intrépides, qui
+t'avaient cent fois fait voler sur les ondes dans la tempête, et qui,
+chaque nuit, t'avaient ramené au seuil de ton château avec une fidélité,
+une adresse et une discrétion au-dessus de tout éloge et de toute
+récompense. Tu m'as dit: «Tuons-les;» et nous les avons tués. Il y avait
+Mezzani et Léontio, et Frémio le renégat, qui avaient partagé tes exploits
+dangereux, et qui voulaient partager tes riches dépouilles. Tu m'as dit:
+«Empoisonnons-les;» et nous les avons empoisonnés. Il y avait des
+serviteurs, des soldats, des femmes qui eussent pu s'apercevoir de tes
+desseins et interroger les cadavres. Tu m'as dit: «Effrayons et dispersons
+tous ceux qui dorment sous ce toit;» et nous avons mis le feu au château.
+
+»J'ai participé à toutes ces choses avec la mort dans l'âme, car les
+femmes ont horreur du sang répandu. J'avais été élevée dans une riante
+contrée, parmi de tranquilles pasteurs, et la vie féroce que tu me faisais
+mener ressemblait aussi peu aux habitudes de mon enfance que ton rocher nu
+et battu des vents ressemblait aux vertes vallées et aux arbres embaumés
+de ma patrie. Mais je me disais que tu étais un guerrier et un prince, et
+que tout est permis à ceux qui gouvernent les hommes et leur font la
+guerre. Je me disais qu'Allah place leur personne sur un roc escarpé, où
+ils ne peuvent gravir qu'en marchant sur beaucoup de cadavres, et où ils
+ne se maintiendraient pas longtemps s'ils ne renversaient au fond des
+abîmes tous ceux qui essayent de s'élever jusqu'à eux. Je me disais que le
+danger ennoblit le meurtre et le pillage, et qu'après tout, tu avais assez
+exposé ta vie pour avoir le droit de disposer de celle de tes esclaves
+après la victoire. Enfin, j'essayais de trouver grand, ou du moins
+légitime, tout ce que tu commandais; et il en eût toujours été ainsi, si
+tu n'avais pas tué ta femme.
+
+»Mais tu avais une femme belle, chaste et soumise. Elle eût été digne, par
+sa beauté, de la couche d'un sultan; elle était digne, par sa fidélité, de
+ton amour, et, par sa douceur, de l'amitié et du respect que j'avais pour
+elle. Tu m'avais dit: «Je la sauverai de l'incendie. J'irai d'abord à elle,
+je la prendrai dans mes bras, je la porterai sur mon navire.» Et je te
+croyais, et je n'aurais jamais pensé que tu fusses capable de
+l'abandonner.
+
+»Cependant, non content de la livrer aux flammes, et craignant sans doute
+que je ne volasse à son secours, tu as été la trouver et lu l'as frappée
+de ton poignard. Je l'ai vue baignée dans son sang, et je me suis dit:
+L'homme qui s'attaque à ce qui est fort est grand, car il est brave;
+l'homme qui brise ce qui est faible est méprisable, car il est lâche; et
+j'ai pleuré ta femme, et j'ai juré sur son cadavre que, le jour où tu
+voudrais me traiter comme elle, sa mort serait vengée.
+
+»Cependant je t'ai vu souffrir, j'ai cru à tes larmes, et je t'ai
+pardonné. Je t'ai suivi à Venise; je t'ai été fidèle et dévouée comme le
+chien l'est à celui qui le nourrit, comme le cheval l'est à celui qui lui
+passe le mors et la bride. J'ai dormi à terre, en travers de ta porte,
+comme la panthère au seuil de l'antre où reposent ses petits. Je n'ai
+jamais adressé la parole à un autre que toi; je n'ai jamais fait entendre
+une plainte, et mon regard même ne t'a jamais adressé un reproche. Tu as
+rassemblé dans ton palais des compagnons de débauche; tu t'es entouré
+d'odalisques et de bayadères. Je leur ai présenté moi-même les plats d'or,
+et j'ai rempli leurs coupes du vin que la loi de Mahomet me défendait de
+porter à mes lèvres. J'ai accepté tout ce qui te plaisait, tout ce qui te
+semblait nécessaire ou agréable. La jalousie n'était pas un sentiment fait
+pour moi. Il me semblait, d'ailleurs, avoir changé de sexe en changeant
+d'habit. Je me croyais ton frère, ton fils, ton ami; et, pourvu que tu me
+traitasses avec amitié, avec confiance, je me trouvais heureuse.
+
+»Tu as voulu te remarier; tu as eu le tort de me le cacher. Je savais déjà
+la langue que tu me croyais incapable de jamais apprendre. Je savais tout
+ce que tu faisais. Je ne t'aurais jamais contrarié dans ton projet;
+j'eusse aimé et respecté ta femme, je l'eusse servie comme ma patronne
+légitime, car on la disait aussi belle, aussi chaste, aussi douce que la
+première. Et si elle eût été perfide, si elle eut manqué à ses devoirs en
+tramant quelque complot contre toi, je t'aurais aidé à la faire mourir.
+Cependant tu me craignais, et tu entourais tes nouvelles amours d'un
+mystère outrageant pour moi. Je t'observais, et je ne te disais
+rien.
+
+»Ton ennemi est revenu. Je l'avais vu une seule fois; je ne pouvais ni
+l'aimer ni le haïr. J'aurais été portée à l'estimer, parce qu'il était
+brave et malheureux. Mais il était forcé de te chasser de chez sa soeur,
+il était forcé de t'accuser et de te perdre; j'étais forcée de te délivrer
+de lui. Tu m'as dit de chercher un bravo pour l'assassiner; je ne me suis
+fiée qu'à moi-même, et j'ai voulu l'assassiner. J'ai frappé le serviteur
+pour le maître; mais je l'ai frappé comme tu n'aurais pas su le frapper
+toi-même, tant tu es déchu et affaibli, tant tu crains maintenant pour ta
+vie. Au lieu de me savoir gré de ce nouveau crime, commis pour toi, tu
+m'as outragée en paroles, tu as levé la main pour me frapper. Un instant
+de plus, et je te tuais. Mon poignard était encore chaud. Mais, la
+première colère apaisée, je me suis dit que tu étais un homme faible, usé,
+égaré par la peur de mourir; je t'ai pris en pitié, et, sachant qu'il me
+fallait mourir moi-même, n'ayant aucun espoir, aucun désir de vivre, j'ai
+refusé de t'accuser. J'ai subi la torture. Orio! cette torture qui te
+faisait tant peur pour moi, parce que tu croyais qu'elle m'arracherait la
+vérité. Elle ne m'a pas arraché un mot; et, pour récompense, tu as voulu
+m'empoisonner hier. Voilà pourquoi je parle aujourd'hui. J'ai tout
+dit.»
+
+En achevant ces mots, Naam se leva, jeta sur Orio un seul regard, un
+regard d'airain; puis, se tournant vers les juges:
+
+«Maintenant, vous autres, dit-elle, faites-moi mourir vite. C'est tout ce
+que je vous demande.»
+
+Le silence glacial, qui semblait au nombre des institutions du terrible
+tribunal, ne fut interrompu que par le bruit des dents de Soranzo qui
+claquaient dans sa bouche. Morosini fit un grand effort pour sortir de
+l'abattement où l'avait plongé ce récit, et, s'adressant au docteur:
+
+«Cette jeune fille, lui dit-il, a-t-elle quelque preuve à fournir de
+l'assassinat de ma nièce?
+
+--Votre seigneurie connaît-elle cet objet? dit le docteur en lui
+présentant un petit coffret de bronze artistement ciselé, portant le nom
+et la devise des Morosini.
+
+--C'est moi qui l'ai donné à ma nièce, dit l'amiral. La serrure est
+brisée.
+
+--C'est moi qui l'ai brisée, dit Naam, ainsi que le cachet de la lettre
+qu'il contient.
+
+--C'était donc vous qui étiez chargée de le remettre au lieutenant
+Mezzani?
+
+--Oui, c'était elle, répondit le docteur; elle l'a gardé, parce que, d'un
+côté, elle savait que Mezzani trahissait la république et n'était pas dans
+les intérêts de la signora Giovanna, et parce que, de l'autre, Naam se
+doutait bien que ce coffret contenait quelque chose qui pouvait perdre
+Soranzo. Elle cacha ce gage, pensant que plus tard la signora Giovanna le
+lui demanderait. Celle-ci avait toute confiance dans Naam, et sans doute
+elle croyait que cette lettre vous parviendrait. Naam vous l'eût remise si
+elle n'eût craint de nuire à Soranzo en le faisant. Mais elle a gardé le
+gage comme un précieux souvenir de cette rivale qui lui était chère. Elle
+l'a toujours porté sur elle, et c'est hier seulement, en se convaincant de
+la tentative d'empoisonnement faite sur elle par Orio, qu'elle a brisé le
+cachet de la lettre, et qu'après l'avoir lue elle me l'a remise.»
+
+L'amiral voulut lire la lettre. Le juge examinateur la lui demanda en
+vertu de ses pouvoirs illimités. Morosini obéit; car il n'était point de
+tête si puissante et si vénérée dans l'État qui ne fût forcée de se
+courber sous la puissance des Dix. Le juge prit connaissance de la lettre,
+et la remit ensuite à Morosini qui la lut à son tour; quand il l'eut finie,
+il en recommença la lecture à haute voix, disant qu'il devait cette
+satisfaction à l'honneur d'Ezzelin, et ce témoignage d'abandon complet à
+Orio.
+
+La lettre contenait ce qui suit:
+
+«Mon oncle, ou plutôt mon père bien-aimé, je crains que nous ne nous
+retrouvions pas en ce monde. Des projets sinistres s'agitent autour de moi,
+ des intentions haineuses me poursuivent. J'ai fait une grande faute en
+venant ici sans votre aveu. J'en serai peut-être trop sévèrement punie.
+Quoi qu'il arrive, et quelque bruit qu'on vienne à faire courir sur moi,
+je n'ai pas le plus léger tort à me reprocher envers qui que ce soit, et
+cette pensée me donne l'assurance de braver toutes les menaces et
+d'accepter la mort suspendue sur ma tête. Dans quelques heures peut-être
+je ne serai plus. Ne me pleurez pas. J'ai déjà trop vécu; et si
+j'échappais à cette périlleuse situation, ce serait pour aller m'ensevelir
+dans un cloître loin d'un époux qui est l'opprobre de la société, l'ennemi
+de son pays, l'Uscoque en un mot! Dieu vous préserve d'avoir à ajouter,
+quand vous lirez cette lettre, l'assassin de votre fille infortunée»
+
+GIOVANNA MOROSINI,
+
+qui jusqu'à sa dernière heure vous chérira et vous bénira comme un père.»
+
+Ayant achevé cette lecture, Morosini quitta sa place, et porta la lettre
+sur le bureau des juges; puis il les salua profondément, et se mit en
+devoir de se retirer.
+
+«Votre seigneurie se constituera-t-elle le défenseur de son neveu Orio
+Soranzo? dit le juge.
+
+--Non, messer, répondit gravement Morosini.
+
+--Votre seigneurie n'a-t-elle rien à ajouter aux révélations qui ont été
+faites ici, soit pour charger, soit pour alléger le sort des accusés?
+
+--Rien, messer, répondit encore Morosini. Seulement, s'il m'est permis
+d'émettre un voeu personnel, j'implore l'indulgence des juges pour cette
+jeune fille que l'ignorance de la vraie religion et les moeurs barbares de
+sa race ont poussé à des crimes que son coeur généreux désavoue.»
+
+Le juge ne répondit point. Il salua le général, qui se tourna vers le
+comte Ezzelin et lui serra fortement la main. Il en fit autant pour le
+docteur et sortit précipitamment sans jeter les yeux sur son neveu. Au
+moment où la porte s'ouvrait pour le laisser sortir, le chien favori
+d'Ezzelin qui s'impatientait de ne pas voir son maître, s'élança dans la
+salle, malgré les archers qui s'efforçaient de le chasser. C'était un
+grand lévrier blanc, qui ne marchait que sur trois pattes. Il courut
+d'abord vers son maître; mais, rencontrant Naam sur son chemin, il partit
+la reconnaître, et s'arrêta un instant pour la caresser. Puis, apercevant
+Orio, il s'élança vers lui avec fureur, et il fallut qu'Ezzelin le
+rappelât avec autorité pour l'empêcher de lui sauter à la gorge.
+
+«Et toi aussi, tu m'abandonnes, Sirius! dit Orio.
+
+--Et lui aussi te condamne!» dit Naam.
+
+Le juge fit un signe, Orio fut emmené par les sbires, la porte intérieure
+du palais ducal se referma sur lui. Il ne la repassa jamais, on n'entendit
+jamais parler de lui.
+
+On vit un moine sortir le lendemain matin des prisons. On présuma qu'une
+exécution avait eu lieu dans la nuit.
+
+Naam fut condamnée à mort séance tenante. Elle écouta son arrêt et
+retourna au cachot avec une indifférence qui confondit tous les
+assistants. Le docteur et le comte se retirèrent consternés de son sort;
+car, malgré le meurtre de Danieli, ils ne pouvaient s'empêcher d'admirer
+son courage et de s'intéresser à elle.
+
+Naam ne reparut pas plus qu'Orio dans Venise.
+
+Cependant on assure que son arrêt ne reçut pas d'exécution. Un des juges
+examinateurs, frappé de sa beauté, de sa sauvage grandeur d'âme et de son
+indomptable fierté, avait conçu pour elle une passion violente, presque
+insensée. Il risqua, dit-on, son rang, sa réputation et sa vie, pour la
+sauver. S'il faut en croire de sourdes rumeurs, il descendit la nuit dans
+son cachot et lui offrit de lui conserver la vie à condition qu'elle
+serait sa maîtresse, et qu'elle consentirait à vivre éternellement cachée
+dans une maison de campagne aux environs de Venise.
+
+Naam refusa d'abord.
+
+Cet incurable désespoir, ce profond mépris de la vie exaltèrent de plus en
+plus la passion du juge. Naam était bien, en effet, la maîtresse idéale
+d'un inquisiteur d'État! Il la pressa tellement qu'elle lui répondit enfin:
+
+«Une seule chose me réconcilierait avec la vie: ce serait l'espoir de
+revoir le pays où je suis née. Si tu veux t'engager avec moi à m'y
+renvoyer dans un an, je consens à être ton esclave jusque-là. Puisqu'il
+faut que je subisse l'esclavage ou la mort, je choisis l'esclavage à
+condition que je conquerrai ainsi ma liberté.»
+
+Le traité fut accepté. Le bourreau chargé de conduire Naam dans une
+gondole fermée au canal des _Mairane_, là où se faisaient les noyades,
+s'apprêtait à lui passer le sac fatal, lorsque six hommes masqués et armés
+jusqu'aux dents, conduisant une barque légère, se jetèrent sur lui et lui
+enlevèrent sa victime.
+
+On fit de grands commentaires sur cet événement, on alla jusqu'à croire
+qu'Orio s'était échappé et qu'il avait fui avec sa complice en pays
+étranger. D'autres pensèrent que Morosini, touché de l'attachement de Naam
+pour sa nièce, l'avait soustraite à la rigueur des lois. La vérité ne fut
+jamais bien connue.
+
+Seulement on prétend que, l'année suivante, il se passa des choses
+étranges à la maison de campagne du juge. Une sorte de fantôme la hantait
+et remplissait d'effroi tous les environs. Le juge semblait avoir de rudes
+démêlés avec le lutin, et on l'entendait parler d'une voix suppliante,
+tandis que l'autre criait d'un ton de menace:
+
+«Si tu ne veux pas tenir ta parole, je te conseille de me tuer; car je
+vais aller me livrer aux juges. J'ai rempli mes engagements, c'est à toi
+de remplir les tiens.»
+
+Les bonnes femmes du pays en conclurent que le terrible juge avait fait un
+pacte avec le diable. L'inquisition s'en serait mêlée, si tout à coup le
+bruit n'eût cessé et si la maison du juge ne fût redevenue
+tranquille.
+
+Environ cinq ans après ces événements, un groupe d'honnêtes bourgeois
+prenait le café sous une tente dressée sur la rive des Esclavons. Une
+famille patricienne qui venait de faire quelques tours de promenade le
+long du quai, se rembarqua un peu au-dessous du café, et la gondole
+s'éloigna lentement.
+
+«Pauvre signora Ezzelin! dit un des bourgeois en la suivant des yeux; elle
+est encore bien pâle, mais elle a l'air parfaitement raisonnable.
+
+--Oh! elle est très-bien guérie! reprit un autre bourgeois. Ce brave
+docteur Barbolamo, qui l'accompagne partout, est un si habile médecin et
+un ami si dévoué!
+
+--Elle était donc vraiment folle? dit un troisième.
+
+--Une folie douce et triste, reprit le premier. La perte et le retour
+inattendu de son frère le comte Ezzelin lui avaient fait une si grande
+impression que pendant longtemps elle n'a pas voulu croire qu'il fût
+vivant: elle le prenait pour un spectre, et s'enfuyait quand elle le
+voyait. Absent, elle le pleurait sans cesse; présent, elle avait peur de
+lui.
+
+--Certes! ce n'est pas là la vraie cause de son mal, dit le second
+bourgeois. Est-ce que vous ne savez pas qu'elle allait épouser Orio
+Soranzo au moment où il a disparu par là?»
+
+En parlant ainsi, le citoyen de Venise indiquait d'un geste significatif
+le canal des prisons qui coulait à deux pas de la tente.
+
+«A telles enseignes, reprit un autre interlocuteur, que, dans sa folie,
+elle se faisait habiller de blanc, et pour bouquet de noces mettait à son
+corsage une branche de laurier desséchée.
+
+--Qu'est-ce que cela signifiait? dit le premier.
+
+--Ce que cela signifiait? je m'en vais vous le dire. La première femme
+d'Orio Soranzo avait été amoureuse du comte Ezzelin; elle lui avait donné
+une branche de laurier en lui disant: Quand la femme que Soranzo aimera
+portera ce bouquet, Soranzo mourra. La prédiction s'est vérifiée. Ezzelin
+a donné le bouquet à sa soeur et Soranzo s'est évaporé comme tant
+d'autres.
+
+--Et que le doge n'ait rien dit et ne se soit pas inquiété de son neveu!
+voilà ce que je ne conçois pas!
+
+--Le doge? le doge n'était dans ce temps-là que l'amiral Morosini; et
+d'ailleurs qu'est-ce qu'un doge devant le conseil des Dix?
+
+--Par le corps de saint Marc! s'écria un brave négociant qui n'avait
+encore rien dit, tout ce que vous dites là me rappelle une rencontre
+singulière que j'ai faite l'an passé pendant mon voyage dans l'Yemen.
+Ayant fait ma provision de café à Moka même, il m'avait pris fantaisie de
+voir la Mecque et Médine.
+
+»Quand j'arrivai dans cette dernière ville, on faisait les obsèques d'un
+jeune homme qu'on regardait dans le pays comme un saint, et dont on
+racontait les choses les plus merveilleuses. On ne savait ni son nom ni
+son origine. Il se disait Arabe et semblait l'être; mais sans doute il
+avait passé de longues années loin de sa patrie; car il n'avait ni ami ni
+famille dont il pût ou dont il voulût se faire reconnaître. Il paraissait
+adolescent, quoique son courage et son expérience annonçassent un âge plus
+viril.
+
+»Il vivait absolument seul, errant sans cesse de montagne en montagne, et
+ne paraissant dans les villes que pour accomplir des oeuvres pieuses ou de
+saints pèlerinages. Il parlait peu, mais avec sagesse; il ne semblait
+prendre aucun intérêt aux choses de la terre et ne pouvait plus goûter
+d'autres joies ni ressentir d'autres douleurs que celles d'autrui. Il
+était expert à soigner les malades, et, quoiqu'il fût avare de conseils,
+ceux qu'il donnait réussissaient toujours à ceux qui les suivaient, comme
+si la voix de Dieu eût parlé par sa bouche. On venait de le trouver mort,
+prosterné devant le tombeau du prophète. Son cadavre était étendu au seuil
+de la mosquée; les prêtres et tous les dévots de l'endroit récitaient des
+prières et brûlaient de l'encens autour de lui. Je jetai les yeux, en
+passant, sur ce catafalque. Quelle fut ma surprise lorsque je reconnus...
+devinez qui?
+
+--Orio Soranzo? s'écrièrent tous les assistants.
+
+--Allons donc! je vous parle d'un adolescent! C'était ni plus ni moins que
+ce beau page qu'on appelait Naama; vous savez? celui qui suivait toujours
+et partout messer Orio Soranzo, sous un costume si riche et si bizarre!
+
+--Voyez un peu! dit le premier bourgeois, il y avait beaucoup de mauvaises
+langues qui disaient que c'était une femme!»
+
+FIN DE L'USCOQUE.
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+End of the Project Gutenberg EBook of L'Uscoque, by George Sand
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13592 ***