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+Project Gutenberg's Portraits litteraires, Tome I, by C.-A. Sainte-Beuve
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Portraits litteraires, Tome I
+
+Author: C.-A. Sainte-Beuve
+
+Release Date: October 4, 2004 [EBook #13594]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ASCII
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PORTRAITS LITTERAIRES, TOME I ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+PORTRAITS LITTERAIRES
+
+PAR C.-A. SAINTE-BEUVE
+DE L'ACADEMIE FRANCAISE.
+
+Nouvelle Edition
+revue et corrigee.
+
+1862
+
+
+
+I
+
+BOILEAU, PIERRE CORNEILLE, LA FONTAINE, RACINE, JEAN-BAPT. ROUSSEAU, LE
+BRUN, MATHURIN REGNIER, ANDRE CHENIER, GEORGE FARCY, DIDEROT, L'ABBE
+PREVOST, M. ANDRIEUX, M. JOUFFROY, M. AMPERE, BAYLE, LA BRUYERE,
+MILLEVOYE, CHARLES NODIER.
+
+Chaque publication de ces volumes de critique est une maniere pour moi
+de liquider en quelque sorte le passe, de mettre ordre a mes affaires
+litteraires." C'est ce que je disais dans une derniere edition de ces
+portraits, et j'ai tache de m'en souvenir ici. Bien que ce ne soit
+qu'une edition nouvelle a laquelle un choix severe a preside, j'ai fait
+en sorte qu'elle parut a certains egards veritablement augmentee. En
+parlant ainsi, j'entends bien n'en pas separer le volume intitule:
+_Portraits de Femmes_, qu'on a juge plus commode d'isoler et d'assortir
+en une meme suite, mais qui fait partie integrante de ce que j'appelle
+ma presente liquidation. Les portraits des morts seuls ont trouve place
+dans ces volumes; c'a ete un moyen de rendre la ressemblance de plus
+en plus fidele. J'ai ajoute ca et la bien des petites notes et corrige
+quelques erreurs. C'est a quoi les reimpressions surtout sont bonnes;
+les auteurs en devraient mieux profiter qu'ils ne font. L'histoire
+litteraire prete tant aux inadvertances par les particularites dont elle
+abonde! Le docteur Boileau, frere du satirique, a ecrit en latin un
+petit traite sur les bevues des auteurs illustres; et, en les relevant,
+on assure qu'il en a commis a son tour. J'ai fait de plus en plus mon
+possible pour eviter de trop grossir cette liste fatale, ou les
+grands noms qui y figurent ne peuvent servir d'excuse qu'a eux-memes.
+"L'histoire litteraire est une mer sans rivage," avait coutume de dire
+M. Daunou, qui en parlait en vieux nocher; elle a par consequent ses
+ecueils, ses ennuis. Mais il faut vite ajouter qu'au milieu meme des
+soins infinis et minutieux qu'elle suppose, elle porte avec elle sa
+douceur et sa recompense.
+
+Septembre 1843.
+
+
+
+BOILEAU[1]
+
+[Note 1: Cet article fut le premier du premier numero de la _Revue
+de Paris_ qui naissait (avril 1829); il parut sous la rubrique assez
+legere de _Litterature ancienne_, que le spirituel directeur (M. Veron)
+avait pris sur lui d'ajouter. Grand scandale dans un certain camp! Quoi?
+ces modeles toujours presents, venir les ranger parmi les _anciens_!
+Quinze ans apres, M. Cousin, a propos de Pascal, posait en principe, au
+sein de l'Academie, qu'il etait temps de traiter les auteurs du siecle
+de Louis XIV comme des _anciens_; et l'Academie applaudissait.--Il est
+vrai que dans ce second temps et depuis qu'on est entre methodiquement
+dans cette voie, on s'est mis a appliquer aux oeuvres du XVIIe siecle
+tous les procedes de la critique comme l'entendaient les anciens
+grammairiens. On s'est attache a fixer le texte de chaque auteur; on en
+a dresse des lexiques. Je ne blame pas ces soins; bien loin de la, je
+les honore, et j'en profite; le moment en etait venu sans doute; mais
+l'opiniatrete du labeur, chez ceux qui s'y livrent, remplace trop
+souvent la vivacite de l'impression litteraire, et tient lieu du gout.
+On creuse, on pioche a fond chaque coin et recoin du XVIIe siecle.
+Est-on arrive, pour cela, a le sentir, a le gouter avec plus de justesse
+ou de delicatesse qu'auparavant?]
+
+Depuis plus d'un siecle que Boileau est mort, de longues et continuelles
+querelles se sont elevees a son sujet. Tandis que la posterite
+acceptait, avec des acclamations unanimes, la gloire des Corneille,
+des Moliere, des Racine, des La Fontaine, on discutait sans cesse, on
+revisait avec une singuliere rigueur les titres de Boileau au genie
+poetique; et il n'a guere tenu a Fontenelle, a d'Alembert, a Helvetius,
+a Condillac, a Marmontel, et par instants a Voltaire lui-meme, que cette
+grande renommee classique ne fut entamee. On sait le motif de presque
+toutes les hostilites et les antipathies d'alors: c'est que Boileau
+n'etait pas _sensible_; on invoquait la-dessus certaine anecdote,
+plus que suspecte, inseree a _l'Annee litteraire_, et reproduite par
+Helvetius; et comme au dix-huitieme siecle le _sentiment_ se melait a
+tout, a une description de Saint-Lambert, a un conte de Crebillon fils,
+ou a l'histoire philosophique des Deux-Indes, les belles dames, les
+philosophes et les geometres avaient pris Boileau en grande aversion[2].
+Pourtant, malgre leurs epigrammes et leurs demi-sourires, sa renommee
+litteraire resista et se consolida de jour en jour. Le _Poete du bon
+sens_, le _legislateur de notre Parnasse_ garda son rang supreme. Le mot
+de Voltaire, _Ne disons pas de mal de Nicolas, cela porte malheur_, fit
+fortune et passa en proverbe; les idees positives du XVIIIe siecle et la
+philosophie condillacienne, en triomphant, semblerent marquer d'un sceau
+plus durable la renommee du plus sense, du plus logique et du plus
+correct des poetes. Mais ce fut surtout lorsqu'une ecole nouvelle
+s'eleva en litterature, lorsque certains esprits, bien peu nombreux
+d'abord, commencerent de mettre en avant des theories inusitees et les
+appliquerent dans des oeuvres, ce fut alors qu'en haine des innovations
+on revint de toutes parts a Boileau comme a un ancetre illustre et qu'on
+se rallia a son nom dans chaque melee. Les academies proposerent a
+l'envi son eloge: les editions de ses oeuvres se multiplierent; des
+commentateurs distingues, MM. Viollet-le-Duc, Amar, de Saint-Surin,
+l'environnerent des assortiments de leur gout et de leur erudition; M.
+Daunou en particulier, ce venerable representant de la litterature et
+de la philosophie du XVIIIe siecle, rangea autour de Boileau, avec une
+sorte de piete, tous les faits, tous les jugements, toutes les apologies
+qui se rattachent a cette grande cause litteraire et philosophique.
+Mais, cette fois, le concert de si dignes efforts n'a pas suffisamment
+protege Boileau contre ces idees nouvelles, d'abord obscures et
+decriees, mais croissant et grandissant sous les clameurs. Ce ne sont
+plus en effet, comme au XVIIIe siecle, de piquantes epigrammes et des
+personnalites moqueuses; c'est une forte et serieuse attaque contre les
+principes et le fond meme de la poetique de Boileau; c'est un examen
+tout litteraire de ses inventions et de son style, un interrogatoire
+severe sur les qualites de poete qui etaient ou n'etaient pas en lui.
+Les epigrammes meme ne sont plus ici de saison; on en a tant fait contre
+lui en ces derniers temps, qu'il devient presque de mauvais gout de les
+repeter. Nous n'aurons pas de peine a nous les interdire dans le petit
+nombre de pages que nous allons lui consacrer. Nous ne chercherons pas
+non plus a instruire un proces regulier et a prononcer des conclusions
+definitives. Ce sera assez pour nous de causer librement de Boileau avec
+nos lecteurs, de l'etudier dans son intimite, de l'envisager en detail
+selon notre point de vue et les idees de notre siecle, passant tour a
+tour de l'homme a l'auteur, du bourgeois d'Auteuil au poete de Louis le
+Grand, n'eludant pas a la rencontre les graves questions d'art et de
+style, les eclaircissant peut-etre quelquefois sans pretendre jamais les
+resoudre. Il est bon, a chaque epoque litteraire nouvelle, de repasser
+en son esprit et de revivifier les idees qui sont representees par
+certains noms devenus sacramentels, dut-on n'y rien changer, a peu
+pres comme a chaque nouveau regne on refrappe monnaie et on rajeunit
+l'effigie sans alterer le poids.
+
+[Note 2: Rien ne saurait mieux donner idee du degre de defaveur que
+la reputation de Boileau encourait a un certain moment, que de voir dans
+l'excellent recueil intitule _l'Esprit des Journaux_ (mars 1785, page
+243) le passage suivant d'un article sur l'_Epitre en vers_, adresse de
+Montpellier aux redacteurs du journal; ce passage, a mon sens, par son
+incidence meme et son hasard tout naturel, exprime mieux l'etat de
+l'opinion courante que ne le ferait un jugement formel: "Boileau, est-il
+dit, qui vint ensuite (apres Regnier), mit dans ce qu'il ecrivit en ce
+genre _la raison en vers harmonieux et pleins d'images_: c'est du plus
+celebre poete de ce siecle que nous avons emprunte ce jugement sur les
+Epitres de Boileau, parce qu'une infinite de personnes dont l'autorite
+n'est point a mepriser, affectant aujourd'hui d'en juger plus
+defavorablement, nous avons craint, en nous elevant contre leur opinion,
+de mettre nos erreurs a la place des leurs." Que de precautions pour
+oser louer!]
+
+De nos jours, une haute et philosophique methode s'est introduite dans
+toutes les branches de l'histoire. Quand il s'agit de juger la vie, les
+actions, les ecrits d'un homme celebre, on commence par bien examiner et
+decrire l'epoque qui preceda sa venue, la societe qui le recut dans son
+sein, le mouvement general imprime aux esprits; on reconnait et l'on
+dispose, par avance, la grande scene ou le personnage doit jouer son
+role; du moment qu'il intervient, tous les developpements de sa force,
+tous les obstacles, tous les contrecoups sont prevus, expliques,
+justifies; et de ce spectacle harmonieux il resulte par degres,
+dans l'ame du lecteur, une satisfaction pacifique ou se repose
+l'intelligence. Cette methode ne triomphe jamais avec une evidence plus
+entiere et plus eclatante que lorsqu'elle ressuscite les hommes d'etat,
+les conquerants, les theologiens, les philosophes; mais quand elle
+s'applique aux poetes et aux artistes, qui sont souvent des gens de
+retraite et de solitude, les exceptions deviennent plus frequentes et
+il est besoin de prendre garde. Tandis que dans les ordres d'idees
+differents, en politique, en religion, en philosophie, chaque homme,
+chaque oeuvre tient son rang, et que tout fait bruit et nombre, le
+mediocre a cote du passable, et le passable a cote de l'excellent, dans
+l'art il n'y a que l'excellent qui compte; et notez que l'excellent ici
+peut toujours etre une exception, un jeu de la nature, un caprice
+du ciel, un don de Dieu. Vous aurez fait de beaux et legitimes
+raisonnements sur les races ou les epoques prosaiques; mais il plaira
+a Dieu que Pindare sorte un jour de Beotie, ou qu'un autre jour Andre
+Chenier naisse et meure au XVIIIe siecle. Sans doute ces aptitudes
+singulieres, ces facultes merveilleuses recues en naissant se
+coordonnent toujours tot ou tard avec le siecle dans lequel elles sont
+jetees et en subissent des inflexions durables. Mais pourtant ici
+l'initiative humaine est en premiere ligne et moins sujette aux causes
+generales; l'energie individuelle modifie, et, pour ainsi dire,
+s'assimile les choses; et d'ailleurs, ne suffit-il pas a l'artiste,
+pour accomplir sa destinee, de se creer un asile obscur dans ce grand
+mouvement d'alentour, de trouver quelque part un coin oublie, ou il
+puisse en paix tisser sa toile ou faire son miel? Il me semble donc que
+lorsqu'on parle d'un artiste et d'un poete, surtout d'un poete qui ne
+represente pas toute une epoque, il est mieux de ne pas compliquer des
+l'abord son histoire d'un trop vaste appareil philosophique, de s'en
+tenir, en commencant, au caractere prive, aux liaisons domestiques, et
+de suivre l'individu de pres dans sa destinee interieure, sauf ensuite,
+quand on le connaitra bien, a le traduire au grand jour, et a le
+confronter avec son siecle. C'est ce que nous ferons simplement pour
+Boileau.
+
+_Fils d'un pere greffier, ne d'aieux avocats_ (1636), comme il le
+dit lui-meme dans sa dixieme epitre, Boileau passa son enfance et sa
+premiere jeunesse rue de Harlay (ou peut-etre rue de Jerusalem), dans
+une maison du temps d'Henri IV, et eut a loisir sous les yeux le
+spectacle de la vie bourgeoise et de la vie de palais. Il perdit sa mere
+en bas age; la famille etait nombreuse et son pere tres-occupe; le jeune
+enfant se trouva livre a lui-meme, loge dans une guerite au grenier. Sa
+sante en souffrit, son talent d'observation dut y gagner; il remarquait
+tout, maladif et taciturne; et comme il n'avait pas la tournure d'esprit
+reveuse et que son jeune age n'etait pas environne de tendresse, il
+s'accoutuma de bonne heure a voir les choses avec sens, severite et
+brusquerie mordante. On le mit bientot au college, ou il achevait sa
+quatrieme, lorsqu'il fut attaque de la pierre; il fallut le tailler, et
+l'operation faite en apparence avec succes lui laissa cependant pour le
+reste de sa vie une tres-grande incommodite. Au college, Boileau lisait,
+outre les auteurs classiques, beaucoup de poemes modernes, de romans,
+et, bien qu'il composat lui-meme, selon l'usage des rhetoriciens,
+d'assez mauvaises tragedies, son gout et son talent pour les vers
+etaient deja reconnus de ses maitres. En sortant de philosophie, il fut
+mis au droit; son pere mort, il continua de demeurer chez son frere
+Jerome qui avait herite de la charge de greffier, se fit recevoir
+avocat, et bientot, las de la chicane, il s'essaya a la theologie sans
+plus de gout ni de succes. Il n'y obtint qu'un benefice de 800 livres
+qu'il resigna apres quelques annees de jouissance, au profit, dit-on, de
+la demoiselle Marie Poncher de Bretouville qu'il avait aimee et qui se
+faisait religieuse. A part cet attachement, qu'on a meme revoque en
+doute, il ne semble pas que la jeunesse de Despreaux ait ete fort
+passionnee, et lui-meme convient qu'il est _tres-peu voluptueux_. Ce
+petit nombre de faits connus sur les vingt-quatre premieres annees de
+sa vie nous menent jusqu'en 1660, epoque ou il debute dans le monde
+litteraire par la publication de ses premieres satires.
+
+Les circonstances exterieures etant donnees, l'etat politique et social
+etant connu, on concoit quelle dut etre sur une nature comme celle
+de Boileau l'influence de cette premiere education, de ces habitudes
+domestiques et de tout cet interieur. Rien de tendre, rien de maternel
+autour de cette enfance infirme et sterile; rien pour elle de bien
+inspirant ni de bien sympathique dans toutes ces conversations de
+chicane aupres du fauteuil du vieux greffier, rien qui touche, qui
+enleve et fasse qu'on s'ecrie avec Ducis: "Oh! que toutes ces pauvres
+maisons bourgeoises rient a mon coeur!" Sans doute a une epoque
+d'analyse et de retour sur soi-meme, une ame d'enfant reveur eut tire
+parti de cette gene et de ce refoulement; mais il n'y fallait pas songer
+alors, et d'ailleurs l'ame de Boileau n'y eut jamais ete propre. Il y
+avait bien, il est vrai, la ressource de la moquerie et du grotesque;
+deja Villon et Regnier avaient fait jaillir une abondante poesie de ces
+moeurs bourgeoises, de cette vie de cite et de basoche; mais Boileau
+avait une retenue dans sa moquerie, une sobriete dans son sourire, qui
+lui interdisait les debauches d'esprit de ses devanciers. Et puis les
+moeurs avaient perdu en saillie depuis que la regularite d'Henri IV
+avait passe dessus: Louis XIV allait imposer le decorum. Quant a l'effet
+hautement poetique et religieux des monuments d'alentour sur une jeune
+vie commencee entre Notre-Dame et la Sainte-Chapelle, comment y penser
+en ce temps-la? Le sens du moyen-age etait completement perdu; l'ame
+seule d'un Milton pouvait en retrouver quelque chose, et Boileau ne
+voyait guere dans une cathedrale que de gras chanoines et un lutrin.
+Aussi que sort-il tout a coup, et pour premier essai, de cette verve de
+vingt-quatre ans, de cette existence de poete si longtemps miserable et
+comprimee? Ce n'est ni la pieuse et sublime melancolie du _Penseroso_
+s'egarant de nuit, tout en larmes, sous les cloitres gothiques et les
+arceaux solitaires; ni une charge vigoureuse dans le ton de Regnier sur
+les orgies nocturnes, les allees obscures et les escaliers en limacon de
+la Cite; ni une douce et onctueuse poesie de famille et de coin du feu,
+comme en ont su faire La Fontaine et Ducis; c'est _Damon, ce grand
+auteur_, qui fait ses adieux a la ville, d'apres Juvenal; c'est une
+autre satire sur les embarras des rues de Paris; c'est encore une
+raillerie fine et saine des mauvais rimeurs qui fourmillaient alors et
+avaient usurpe une grande reputation a la ville et a la cour. Le frere
+de Gilles Boileau debutait, comme son caustique aine, par prendre a
+partie les Cotin et les Menage. Pour verve unique, il avait _la haine
+des sots livres_.
+
+Nous venons de dire que le sens du moyen-age etait deja perdu depuis
+longtemps; il n'avait pas survecu en France au XVIe siecle; l'invasion
+grecque et romaine de la Renaissance l'avait etouffe. Toutefois, en
+attendant que cette grande et longue decadence du moyen-age fut menee a
+terme, ce qui n'arriva qu'a la fin du XVIIIe siecle, en attendant que
+l'ere veritablement moderne commencat pour la societe et pour l'art en
+particulier, la France, a peine reposee des agitations de la Ligue et de
+la Fronde, se creait lentement une litterature, une poesie, tardive sans
+doute et quelque peu artificielle, mais d'un melange habilement fondu,
+originale dans son imitation, et belle encore au declin de la societe
+dont elle decorait la ruine. Le drame mis a part, on peut considerer
+Malherbe et Boileau comme les auteurs officiels et en titre du mouvement
+poetique qui se produisit durant les deux derniers siecles, aux sommites
+et a la surface de la societe francaise. Ils se distinguent tous les
+deux par une forte dose d'esprit critique et par une opposition sans
+pitie contre leurs devanciers immediats. Malherbe est inexorable pour
+Ronsard, Des Portes et leurs disciples, comme Boileau le fut pour
+Colletet, Menage, Chapelain, Benserade, Scudery. Cette rigueur, surtout
+celle de Boileau, peut souvent s'appeler du nom d'equite; pourtant,
+meme quand ils ont raison, Malherbe et Boileau ne l'ont jamais qu'a la
+maniere un peu vulgaire du bon sens, c'est-a-dire sans portee, sans
+principes, avec des vues incompletes, insuffisantes. Ce sont des
+medecins empiriques; ils s'attaquent a des vices reels, mais exterieurs,
+a des symptomes d'une poesie deja corrompue au fond; et, pour la
+regenerer, ils ne remontent pas au coeur du mal. Parce que Ronsard et
+Des Portes, Scudery et Chapelain leur paraissent detestables, ils en
+concluent qu'il n'y a de vrai gout, de poesie veritable, que chez les
+anciens; ils negligent, ils ignorent, ils suppriment tout net les
+grands renovateurs de l'art au moyen-age; ils en jugent a l'aveugle par
+quelques pointes de Petrarque, par quelques concetti du Tasse auxquels
+s'etaient attaches les beaux esprits du temps d'Henri III et de Louis
+XIII. Et lorsque dans leurs idees de reforme, ils ont decide de revenir
+a l'antiquite grecque et romaine, toujours fideles a cette logique
+incomplete du bon sens qui n'ose pousser au bout des choses, ils se
+tiennent aux Romains de preference aux Grecs; et le siecle d'Auguste
+leur presente au premier aspect le type absolu du beau. Au reste, ces
+incertitudes et ces inconsequences etaient inevitables en un siecle
+episodique, sous un regne en quelque sorte accidentel, et qui ne
+plongeait profondement ni dans le passe ni dans l'avenir. Alors les
+arts, au lieu de vivre et de cohabiter au sein de la meme sphere et
+d'etre ramenes sans cesse au centre commun de leurs rayons, se tenaient
+isoles chacun a son extremite et n'agissaient qu'a la surface. Perrault,
+Mansart, Lulli, Le Brun, Boileau, Vauban, bien qu'ils eussent entre eux,
+dans la maniere et le procede, des traits generaux de ressemblance, ne
+s'entendaient nullement et ne sympathisaient pas, emprisonnes
+qu'ils etaient dans le technique et le metier. Aux epoques vraiment
+_palingenesiques_, c'est tout le contraire; Phidias qu'Homere inspire
+suppleerait Sophocle avec son ciseau; Orcagna commente Petrarque ou
+Dante avec son crayon; Chateaubriand comprend Bonaparte. Revenons a
+Boileau. Il eut ete trop dur d'appliquer a lui seul des observations qui
+tombent sur tout son siecle, mais auxquelles il a necessairement grande
+part en qualite de poete critique et de legislateur litteraire.
+
+C'est la en effet le role et la position que prend Boileau par ses
+premiers essais. Des 1664, c'est-a-dire a l'age de vingt-huit ans, nous
+le voyons intimement lie avec tout ce que la litterature du temps a de
+plus illustre, avec La Fontaine et Moliere deja celebres, avec Racine
+dont il devient le guide et le conseiller. Les diners de la rue du
+Vieux-Colombier s'arrangent pour chaque semaine, et Boileau y tient le
+de de la critique. Il frequente les meilleures compagnies, celles de M.
+de La Rochefoucauld, de mesdames de La Fayette et de Sevigne, connait
+les Lamoignon, les Vivonne, les Pomponne, et partout ses decisions en
+matiere de gout font loi. Presente a la cour en 1669, il est nomme
+historiographe en 1677; a cette epoque, par la publication de presque
+toutes ses satires et ses epitres, de son _Art poetique_ et des quatre
+premiers chants du _Lutrin_, il avait atteint le plus haut degre de sa
+reputation.
+
+Boileau avait quarante-un ans, lorsqu'il fut nomme historiographe; on
+peut dire que sa carriere litteraire se termine a cet age. En effet,
+durant les quinze annees qui suivent, jusqu'en 1693, il ne publia que
+les deux derniers chants du _Lutrin_; et jusqu'a la fin de sa vie
+(1711), c'est-a-dire pendant dix-huit autres annees, il ne fit plus que
+la satire _sur les Femmes, l'Ode a Namur_, les epitres _a ses Vers, a
+Antoine, et sur l'Amour de Dieu_, les satires _sur l'Homme_ et _sur
+l'Equivoque_. Cherchons dans la vie privee de Boileau l'explication de
+ces irregularites, et tirons-en quelques consequences sur la qualite de
+son talent.
+
+Pendant le temps de sa renommee croissante, Boileau avait continue de
+loger chez son frere le greffier Jerome. Cet interieur devait etre assez
+peu agreable au poete, car la femme de Jerome etait, a ce qu'il parait,
+grondeuse et reveche. Mais les distractions du monde ne permettaient
+guere alors a Boileau de se ressentir des chicanes domestiques qui
+troublaient le menage de son frere. En 1679, a la mort de Jerome, il
+logea quelques annees chez son neveu Dongois, aussi greffier; mais
+bientot, apres avoir fait en carrosse les campagnes de Flandre et
+d'Alsace, il put acheter avec les liberalites du roi une petite maison
+a Auteuil, et on l'y trouve installe des 1687. Sa sante d'ailleurs,
+toujours si delicate, s'etait derangee de nouveau; il eprouvait une
+extinction de voix et une surdite qui lui interdisaient le monde et la
+cour. C'est en suivant Boileau dans sa solitude d'Auteuil qu'on apprend
+a le mieux connaitre; c'est en remarquant ce qu'il fit ou ne fit pas
+alors, durant pres de trente ans, livre a lui-meme, faible de corps,
+mais sain d'esprit, au milieu d'une campagne riante, qu'on peut juger
+avec plus de verite et de certitude ses productions anterieures et
+assigner les limites de ses facultes. Eh bien! le dirons-nous? chose
+etrange, inouie! pendant ce long sejour aux champs, en proie aux
+infirmites du corps qui, laissant l'ame entiere, la disposent a la
+tristesse et a la reverie, pas un mot de conversation, pas une ligne
+de correspondance, pas un vers qui trahisse chez Boileau une emotion
+tendre, un sentiment naif et vrai de la nature et de la campagne[3].
+
+[Note 3: Afin d'etre juste, il ne faut pourtant pas oublier que
+quelques annees auparavant (1677), dans l'Epitre a M. de Lamoignon, le
+poete avait fait une description charmante de la campagne d'Hautile pres
+La Roche-Guyon, ou il etait alle passer l'ete chez son neveu Dongois. Il
+y peignait, en homme qui en sait jouir, les fraiches delices des champs,
+les divers details du paysage; c'est la qu'il est question de gaules
+_non plantes_,
+
+ Et de noyers souvent du passant insultes.
+
+Mais ces accidents champetres, et toujours et avant tout ingenieux,
+sont rares chez Boileau, et ils le devinrent de plus en plus avec
+l'Age.--Puisque nous en sommes a ce detail, ne laissons pas de remarquer
+encore que la fontaine _Polycrecne_, dont il est question dans la
+meme epitre et qui arrose la vallee de Saint-Cheron, pres de Baville,
+fontaine chantee en latin par tous les doctes et les beaux-esprits du
+temps, Rapin, Huet, etc., est restee connue dans le pays sous le nom de
+_fontaine de Boileau_. Le beau bouquet d'arbres qui en couronnait le
+bassin a ete abattu il y a peu d'annees. Etait-ce un presage? (Voir
+ci-apres l'epitre en vers sur ce sujet.)]
+
+
+Non, il n'est pas indispensable, pour provoquer en nous cette vive et
+profonde intelligence des choses naturelles, de s'en aller bien loin, au
+dela des mers, parcourant les contrees aimees du soleil et la patrie des
+citronniers, se balancant tout le soir dans une gondole, a Venise ou a
+Baia, aux pieds d'une Elvire ou d'une Guiccioli. Non, bien moins suffit:
+voyez Horace, comme il s'accommode, pour rever, d'un petit champ, d'une
+petite source d'eau vive, et d'un peu de bois au-dessus, _et paulum
+sylvae super his foret_; voyez La Fontaine, comme il aime s'asseoir et
+s'oublier de longues heures sous un chene; comme il entend a merveille
+les bois, les eaux, les pres, les garennes et les lapins broutant le
+thym et la rosee, les fermes avec leurs fumees, leurs colombiers et
+leurs basses-cours. Et le bon Ducis, qui demeura lui-meme a Auteuil,
+comme il aime aussi et comme il peint les petits fonds riants et les
+revers de coteaux! "J'ai fait une lieue ce matin, ecrit-il a l'un de ses
+amis, dans les plaines de bruyeres, et quelquefois entre des buissons
+qui sont couverts de fleurs et qui chantent." Rien de tout cela chez
+Boileau. Que fait-il donc a Auteuil? Il y soigne sa sante, il y traite
+ses amis Rapin, Bourdaloue, Bouhonrs; il y joue aux quilles; il y cause,
+apres boire, nouvelles de cour, Academie, abbe Cotin, Charpentier ou
+Perrault, comme Nicole causait theologie sous les admirables ombrages de
+Port-Royal; il ecrit a Racine de vouloir bien le rappeler au souvenir
+du roi et de madame de Maintenon; il lui annonce qu'il compose une ode,
+qu'il _y hasarde des choses fort neuves, jusqu'a parler de la plume
+blanche que le roi a sur son chapeau_; les jours de verve, il reve et
+recite aux echos de ses bois cette terrible Ode sur la prise de Namur.
+Ce qu'il fait de mieux, c'est assurement une ingenieuse _epitre a
+Antoine_: encore ce bon jardinier y est-il transforme en _gouverneur_ du
+jardin; il ne _plante_ pas, mais _dirige_ l'if et le _chevre-feuil_, et
+_exerce_ sur les espaliers _l'art de la Quintinie_; il y avait meme
+a Auteuil du Versailles. Cependant Boileau vieillit, ses infirmites
+augmentent, ses amis meurent: La Fontaine et Racine lui sont enleves.
+Disons, a la louange de l'homme bon, dont en ce moment nous jugeons le
+talent avec une attention severe, disons qu'il fut sensible a l'amitie
+plus qu'a toute autre affection. Dans une lettre, datee de 1695 et
+adressee a M. de Maucroix au sujet de la mort de La Fontaine, on lit ce
+passage, le seul touchant peut-etre que presente la correspondance de
+Boileau: "Il me semble, monsieur, que voila une longue lettre. Mais
+quoi? le loisir que je me suis trouve aujourd'hui a Auteuil m'a comme
+transporte a Reims, ou je me suis imagine que je vous entretenois dans
+votre jardin, et que je vous revoyois encore comme autrefois, avec tous
+ces chers amis que nous avons perdus, et qui ont disparu velut somnium
+surgentis." Aux infirmites de l'age se joignirent encore un proces
+desagreable a soutenir, et le sentiment des malheurs publics. Boileau,
+depuis la mort de Racine, ne remit pas les pieds a Versailles; il
+jugeait tristement les choses et les hommes; et meme, en matiere de
+gout, la decadence lui paraissait si rapide, qu'il allait jusqu'a
+regretter le temps des Bonnecorse et des Pradon. Ce qu'on a peine a
+concevoir, c'est qu'il vendit sur ses derniers jours sa maison d'Auteuil
+et qu'il vint mourir, en 1711, au cloitre Notre-Dame, chez le chanoine
+Lenoir, son confesseur. Le principal motif fut la piete sans doute,
+comme le dit le Necrologe de Port-Royal; mais l'economie y entra aussi
+pour quelque chose, car il ne haissait pas l'argent[4]. La vieillesse
+du poete historiographe ne fut pas moins triste et morose que celle du
+Monarque.
+
+[Note 4: Cizeron-Rival, d'apres Brossette, _Recreations
+litteraires_.]
+
+On doit maintenant, ce nous semble, comprendre notre opinion sur
+Boileau. Ce n'est pas du tout un poete, si l'on reserve ce titre aux
+etres fortement doues d'imagination et d'ame: son _Lutrin_ toutefois
+nous revele un talent capable d'invention, et surtout des beautes
+pittoresques de detail. Boileau, selon nous, est un esprit sense et
+fin, poli et mordant, peu fecond; d'une agreable brusquerie; religieux
+observateur du vrai gout; bon ecrivain en vers; d'une correction
+savante, d'un enjouement ingenieux; l'oracle de la cour et des lettres
+d'alors; tel qu'il fallait pour plaire a la fois a Patru et a M. de
+Bussy, a M. Daguesseau et a madame de Sevigne, a M. Arnauld et a madame
+de Maintenon, pour imposer aux jeunes courtisans, pour agreer aux vieux,
+pour etre estime de tous honnete homme et d'un merite solide. C'est le
+_poete-auteur_, sachant converser et vivre[5], mais veridique, irascible
+a l'idee du faux, prenant feu pour le juste, et arrivant quelquefois par
+sentiment d'equite litteraire a une sorte d'attendrissement moral et
+de rayonnement lumineux, comme dans son Epitre a Racine[6]. Celui-ci
+represente tres-bien le cote tendre et passionne de Louis XIV et de sa
+cour; Boileau en represente non moins parfaitement la gravite soutenue,
+le bon sens probe releve de noblesse, l'ordre decent. La litterature et
+la poetique de Boileau sont merveilleusement d'accord avec la religion,
+la philosophie, l'economie politique, la strategie et tous les arts du
+temps: c'est le meme melange de sens droit et d'insuffisance, de vues
+provisoirement justes, mais peu decisives.
+
+[Note 5: Voir l'agreable conversation entre Despreaux, Racine, M.
+Daguesseau, l'abbe Renaudot, etc., etc., ecrite par Valincour et
+publiee par Adry, a la fin de son edition de la _Princesse de Cleves_
+(1807).--Le fait est que Boileau, de bonne heure en possession du
+sceptre, passa la tres-grande moitie de sa vie a converser et a tenir
+tete a tout venant: "Il est heureux comme un roi (ecrivait Racine,
+1698), dans sa solitude ou plutot son hotellerie d'Auteuil. Je l'appelle
+ainsi, parce qu'il n'y a point de jour ou il n'y ait quelque nouvel
+ecot, et souvent deux ou trois qui ne se connoissent pas trop les uns
+les autres. Il est heureux de s'accommoder ainsi de tout le monde; pour
+moi, j'aurois cent fois vendu la maison." Ce qui pourtant explique qu'a
+la fin Boileau, devenu morose, l'ait vendue.]
+
+[Note 6: "La raison, dit Vauvenargues, n'etait pas en Boileau
+distincte du sentiment." Mademoiselle de Meulan (depuis madame Guizot)
+ajoute: "C'etait, en effet, jusqu'au fond du coeur que Boileau se
+sentait saisi de la raison et de la verite. La raison fut son genie;
+c'etait en lui un organe delicat, prompt, irritable, blesse d'un mauvais
+sens comme une oreille sensible l'est d'un mauvais son, et se soulevant
+comme une partie offensee sitot que quelque chose venait a la choquer."
+Cette meme raison si sensible, qui lui inspirait, nous dit-il, des
+quinze ans, _la haine_ d'un sot livre, lui faisait _benir_ son siecle
+apres _Phedre_.]
+
+Il reforma les vers, mais comme Colbert les finances, comme Pussort le
+code, avec des idees de detail. Brossette le comparait a M. Domat qui
+restaura la raison dans la jurisprudence. Racine lui ecrivait du camp
+pres de Namur: "La verite est que notre tranchee est quelque chose
+de prodigieux, embrassant a la fois plusieurs montagnes et plusieurs
+vallees avec une infinite de tours et de retours, autant presque qu'il y
+a de rues a Paris." Boileau repondait d'Auteuil, en parlant de la Satire
+des Femmes qui l'occupait alors: "C'est un ouvrage qui me tue par la
+multitude des transitions, qui sont, a mon sens, le plus difficile
+chef-d'oeuvre de la poesie." Boileau faisait le vers a la Vauban; les
+transitions valent les circonvallations; la grande guerre n'etait pas
+encore inventee. Son Epitre sur le passage du Rhin est tout a fait un
+tableau de Van der Meulen. On a appele Boileau le janseniste de notre
+poesie; _janseniste_ est un peu fort, _gallican_ serait plus vrai. En
+effet, la theorie poetique de Boileau ressemble souvent a la theorie
+religieuse des eveques de 1682; sage en application, peu consequente aux
+principes. C'est surtout dans la querelle des anciens et des modernes et
+dans la polemique avec Perrault, que se trahit cette infirmite propre
+a la logique du sens commun. Perrault avait reproche a Homere une
+multitude de mots bas, et _les mots bas_, selon Longin et Boileau, _sont
+autant de marques honteuses qui fletrissent l'expression_. Jaloux de
+defendre Homere, Boileau, au lieu d'accueillir bravement la critique
+de Perrault et d'en decorer son poete a titre d'eloge, au lieu d'oser
+admettre que la cour d'Agamemnon n'etait pas tenue a la meme etiquette
+de langage que celle de Louis le Grand, Boileau se rejette sur ce que
+Longin, qui reproche des termes bas a plusieurs auteurs et a Herodote en
+particulier, ne parle pas d'Homere: preuve evidente que les oeuvres
+de ce poete ne renferment point un seul terme bas, et que toutes ses
+expressions sont nobles. Mais voila que, dans un petit traite,
+Denis d'Halicarnasse, pour montrer que la beaute du style consiste
+principalement dans l'arrangement des mots, a cite l'endroit de
+l'Odyssee ou, a l'arrivee de Telemaque, les chiens d'Eumee n'aboient
+pas et remuent la queue; sur quoi le rheteur ajoute que c'est bien ici
+l'arrangement et non le choix des mots qui fait l'agrement; car, dit-il,
+la plupart des mots employes sont _tres-vils_ et _tres-bas_. Racine
+lit, un jour, cette observation de Denis d'Halicarnasse, et vite il
+la communique a Boileau qui niait les termes pretendus vils et bas,
+reproches par Perrault a Homere: "J'ai fait reflexion, lui ecrit Racine,
+qu'au lieu de dire que le mot d'ane est en grec un mot tres-noble, vous
+pourriez vous contenter de dire que c'est un mot qui n'a rien de bas, et
+qui est comme celui de cerf, de cheval, de brebis, etc. Ce _tres-noble_
+me parait un peu trop fort." C'est la qu'en etaient ces grands hommes
+en fait de theorie et de critique litteraire. Un autre jour, il y
+eut devant Louis XIV une vive discussion a propos de l'expression
+_rebrousser chemin_, que le roi desapprouvait comme basse, et que
+condamnaient a l'envi tous les courtisans, et Racine le premier. Boileau
+seul, conseille de son bon sens, osa defendre l'expression; mais il la
+defendit bien moins comme nette et franche en elle-meme que comme
+recue dans le style noble et poli, depuis que Vaugelas et d'Ablancourt
+l'avaient employee.
+
+Si de la theorie poetique de Boileau nous passons a l'application qu'il
+en fait en ecrivant, il ne nous faudra, pour le juger, que pousser sur
+ce point l'idee generale tant de fois enoncee dans cet article. Le style
+de Boileau, en effet, est sense, soutenu, elegant et grave; mais cette
+gravite va quelquefois jusqu'a la pesanteur, cette elegance jusqu'a la
+fatigue, ce bon sens jusqu'a la vulgarite. Boileau, l'un des premiers et
+plus instamment que tout autre, introduisit dans les vers la manie des
+periphrases, dont nous avons vu sous Delille le grotesque triomphe; car
+quel miserable progres de versification, comme dit M. Emile Deschamps,
+qu'un logogriphe en huit alexandrins, dont le mot est _chiendent_ ou
+_carotte_? "Je me souviens, ecrit Boileau a M. de Maucroix, que M. de La
+Fontaine m'a dit plus d'une fois que les deux vers de mes ouvrages qu'il
+estimait davantage, c'etaient ceux ou je loue le roi d'avoir etabli la
+manufacture des points de France a la place des points de Venise. Les
+voici: c'est dans la premiere epitre a Sa Majeste:
+
+ Et nos voisins frustres de ces tributs serviles
+ Que payoit a leur art le luxe de nos villes."
+
+Assurement, La Fontaine etait bien humble de preferer ces vers
+laborieusement elegants de Boileau a tous les autres; a ce prix, les
+siens propres, si francs et si naifs d'expression, n'eussent guere rien
+valu. "Croiriez-vous, dit encore Boileau dans la mome lettre en parlant
+de sa dixieme Epitre, croiriez-vous qu'un des endroits ou tous ceux a
+qui je l'ai recitee se recrient le plus, c'est un endroit qui ne dit
+autre chose sinon qu'aujourd'hui que j'ai cinquante-sept ans, je ne dois
+plus pretendre a l'approbation publique? cela est dit en quatre vers,
+que je veux bien vous ecrire ici, afin que vous me mandiez si vous les
+approuvez:
+
+ Mais aujourd'hui qu'enfin la vieillesse venue,
+ Sous mes faux cheveux blonds deja toute chenue,
+ A jete sur ma tete avec ses doigts pesants
+ Onze lustres complets surcharges de deux ans.
+
+"Il me semble que la perruque est assez heureusement frondee dans ces
+vers." Cela rappelle cette autre hardiesse avec laquelle dans l'Ode
+a Namur, Boileau parle _de la plume blanche que le roi a sur son
+chapeau_[7]. En general, Boileau, en ecrivant, attachait trop de prix
+aux petites choses: sa theorie du style, celle de Racine lui-meme,
+n'etait guere superieure aux idees que professait le bon Rollin. "On ne
+m'a pas fort accable d'eloges sur le sonnet de ma parente, ecrit Boileau
+a Brossette; cependant, monsieur, oserai-je vous dire que c'est une des
+choses de ma facon dont je m'applaudis le plus, et que je ne crois pas
+avoir rien dit de plus gracieux que:
+
+ A ses jeux innocents enfant associe,
+
+et
+
+ Rompit de ses beaux jours le fil trop delie,
+
+et
+
+ Fut le premier demon qui m'inspira des vers.
+
+[Note 7: "Il ne s'est jamais vante, comme il est dit dans le
+_Boloeana_, d'avoir le premier parle en vers de notre artillerie, et son
+dernier commentateur prend une peine fort inutile en rappelant plusieurs
+vers d'anciens poetes pour prouver le contraire. La gloire d'avoir parle
+le premier du fusil et du canon n'est pas grande. Il se vantoit d'en
+avoir le premier parle poetiquement, et par de nobles periphrases."
+(RACINE fils, _Memoires_ sur la vie de son pere.)]
+
+"C'est a vous a en juger." Nous estimons ces vers fort bons sans doute,
+mais non pas si merveilleux que Boileau semble le croire. Dans une
+lettre a Brossette, on lit encore ce curieux passage: "L'autre objection
+que vous me faites est sur ce vers de ma Poetique:
+
+ De Styx et d'Acheron peindre les noirs torrents.
+
+Vous croyez que
+
+ Du Styx, de l'Acheron peindre les noirs torrents,
+
+seroit mieux. Permettez-moi de vous dire que vous avez en cela l'oreille
+un peu prosaique, et qu'un homme vraiment poete ne me fera jamais cette
+difficulte, parce que _de Styx et d'Acheron_ est beaucoup plus soutenu
+que _du Styx, de l'Acheron. Sur les bords fameux de Seine et de Loire_
+seroit bien plus noble dans un vers, que _sur les bords fameux de la
+Seine et de la Loire_. Mais ces agrements sont des mysteres qu'Apollon
+n'enseigne qu'a ceux qui sont veritablement inities dans son art."
+La remarque est juste, mais l'expression est bien forte. Ou en
+serions-nous, bon Dieu! si en ces sortes de choses gisait la poesie avec
+tous ses _mysteres_? Chez Boileau, cette timidite du bon sens, deja
+signalee, fait que la metaphore est bien souvent douteuse, incoherente,
+trop tot arretee et tarie, non pas hardiment logique, tout d'une venue
+et comme a pleins bords.
+
+ Le Francois, ne malin, forma le vaudeville,
+ Agreable indiscret, qui, conduit par le chant,
+ Passe de bouche en bouche et s'accroit en marchant.
+
+Qu'est-ce, je le demande, qu'un _indiscret_ qui _passe de bouche en
+bouche_ et _s'accroit en marchant_? Ailleurs Boileau dira:
+
+ Inventez des ressorts qui puissent m'attacher,
+
+comme si l'on _attachait_ avec des _ressorts_; des _ressorts poussent,
+mettent en jeu_, mais _n'attachent_ pas. Il appellera Alexandre _ce
+fougueux l'Angeli_, comme si l'Angeli, fou de roi, etait reellement
+un fou prive de raison; il fera _monter la trop courte beaute sur des
+patins_, comme si une _beaute_ pouvait etre _longue_ ou _courte_. Encore
+un coup, chez Boileau la metaphore evidemment ne surgit presque jamais
+une, entiere, indivisible et tout armee: il la compose, il l'acheve a
+plusieurs reprises; il la fabrique avec labeur, et l'on apercoit la
+trace des soudures[8]. A cela pres, et nos reserves une fois posees,
+personne plus que nous ne rend hommage a cette multitude de traits
+fins et solides, de descriptions artistement faites, a cette moquerie
+temperee, a ce mordant sans fiel, a cette causerie melee d'agrement et
+de serieux, qu'on trouve dans les bonnes pages de Boileau[9]. Il nous
+est impossible pourtant de ne pas preferer le style de Regnier ou de
+Moliere.
+
+[Note 8: Plus d'une fois, dans la suite de ces volumes, on trouvera
+des modifications apportees a cette theorie trop absolue que je donnais
+ici de la metaphore. La metaphore, je suis venu a le reconnaitre, n'a
+pas besoin, pour etre legitime et belle, d'etre si completement armee de
+pied en cap; elle n'a pas besoin d'une rigueur materielle si soutenue
+jusque dans le moindre detail. S'adressant a l'esprit et faite avant
+tout pour lui figurer l'idee, elle peut sur quelques points laisser
+l'idee elle-meme apparaitre dans les intervalles de l'image. Ce defaut
+de cuirasse, en fait de metaphore, n'est pas d'un grand inconvenient; il
+suffit qu'il n'y ait pas contradiction ni disparate. Quelle que soit
+la beaute de l'image employee, l'esprit sait bien que ce n'est qu'une
+image, et que c'est a l'idee surtout qu'il a affaire. Il en est de la
+perfection metaphorique un peu comme de l'illusion scenique a laquelle
+il ne faut pas trop sacrifier dans le sens materiel, puisque l'esprit
+n'en est jamais dupe. Il y a meme de l'elegance vraie et du gallicisme
+dans l'incomplet de certaines metaphores.]
+
+[Note 9: Dans son eloge de Despreaux (_Hist. de l'Acad. des
+Inscript._), M. de Boze a dit tres-judicieusement: "Nous croyons qu'il
+est inutile de vouloir donner au public une idee plus particuliere des
+Satires de M. Despreaux. Qu'ajouterions-nous a l'idee qu'il en a deja?
+Devenues l'appui ou la ressource de la plupart des conversations,
+combien de maximes, de proverbes ou de bons mots ont-elles fait naitre
+dans notre langue! et de la notre, combien en ont-elles fait passer dans
+celle des etrangers! Il y a peu de livres qui aient plus agreablement
+exerce la memoire des hommes, et il n'y en a certainement point qu'il
+fut aujourd'hui plus aise de restituer, si toutes les copies et toutes
+les editions en etoient perdues."]
+
+Que si maintenant on nous oppose qu'il n'etait pas besoin de tant de
+detours pour enoncer sur Boileau une opinion si peu neuve et que bien
+des gens partagent au fond, nous rappellerons qu'en tout ceci nous
+n'avons pretendu rien inventer; que nous avons seulement voulu
+rafraichir en notre esprit les idees que le nom de Boileau reveille,
+remettre ce celebre personnage en place, dans son siecle, avec ses
+merites et ses imperfections, et revoir sans prejuges, de pres a la fois
+et a distance, le correct, l'elegant, l'ingenieux redacteur d'un code
+poetique abroge.
+
+Avril 1829.
+
+
+
+Comme correctif a cet article critique, on demande la permission
+d'inserer ici la piece de vers suivante, qui est posterieure de pres de
+quinze ans. A ceux qui l'accuseraient encore d'avoir jete la pierre aux
+statues de Racine et de Boileau, l'auteur, pour toute reponse, a droit
+maintenant de faire remarquer qu'en ecrivant _les Larmes de Racine_ et
+_la Fontaine de Boileau_, il a temoigne, tres-incompletement sans doute,
+de son admiration sincere pour ces deux poetes, mais qu'en cela meme il
+a donne bien autant de gages peut-etre que ne l'ont fait certains de ses
+accusateurs.
+
+
+
+LA FONTAINE DE BOILEAU[10]
+
+[Note 10: Il est indispensable, en lisant la piece qui suit, d'avoir
+presente a la memoire l'Epitre VI de Boileau a M. de Lamoignon, dans
+laquelle il parle de Baville et de la vie qu'on y mene.]
+
+EPITRE
+
+A MADAME LA COMTESSE MOLE.
+
+ Dans les jours d'autrefois qui n'a chante Baville?
+ Quand septembre apparu delivrait de la ville
+ Le grave Parlement assis depuis dix mois,
+ Baville se peuplait des hotes de son choix,
+ Et, pour mieux animer son illustre retraite,
+ Lamoignon conviait et savant et poete.
+ Guy Patin accourait, et d'un eclat soudain
+ Faisait rire l'echo jusqu'au bout du jardin,
+ Soit que, du vieux Senat l'ame tout occupee,
+ Il poignardat Cesar en proclamant Pompee,
+ Soit que de l'antimoine il contat quelque tour.
+ Huet, d'un ton discret et plus fait a la cour,
+ Sans zele et passion causait de toute chose,
+ Des enfants de Japhet, ou meme d'une rose.
+ Deja plein du sujet qu'il allait meditant,
+ Rapin[11] vantait le parc et celebrait l'etang.
+ Mais voici Despreaux, amenant sur ses traces
+ L'agrement serieux, l'a-propos et les graces.
+
+ O toi dont, un seul jour, j'osai nier la loi,
+ Veux-tu bien, Despreaux, que je parle de toi,
+ Que j'en parle avec gout, avec respect supreme,
+ Et comme t'ayant vu dans ce cadre qui t'aime!
+
+ Fier de suivre a mon tour des hotes dont le nom
+ N'a rien qui cede en gloire au nom de Lamoignon,
+ J'ai visite les lieux, et la tour, et l'allee
+ Ou des facheux ta muse epiait la volee;
+ Le berceau plus couvert qui recueillait tes pas;
+ La fontaine surtout, chere au vallon d'en bas,
+ La fontaine en tes vers _Polycrene_ epanchee,
+ Que le vieux villageois nomme aussi _la Rachee_[12],
+ Mais que plus volontiers, pour ennoblir son eau,
+ Chacun salue encor _Fontaine de Boileau_.
+ Par un des beaux matins des premiers jours d'automne,
+ Le long de ces coteaux qu'un bois leger couronne,
+ Nous allions, repassant par ton meme chemin
+ Et le reconnaissant, ton Epitre a la main.
+ Moi, comme un converti, plus devot a ta gloire.
+ Epris du flot sacre, je me disais d'y boire:
+ Mais, helas! ce jour-la, les simples gens du lieu
+ Avaient fait un lavoir de la source du dieu,
+ Et de femmes, d'enfants, tout un cercle a la ronde
+ Occupaient la naiade et m'en alteraient l'onde.
+ Mes guides cependant, d'une commune voix,
+ Regrettaient le bouquet des ormes d'autrefois,
+ Hautes cimes longtemps a l'entour respectees,
+ Qu'un dernier possesseur a terre avait jetees.
+ Malheur a qui, docile au cupide interet,
+ Deshonore le front d'une antique foret,
+ Ou depouille a plaisir la colline prochaine!
+ Trois fois malheur, si c'est au bord d'une fontaine!
+
+ Etait-ce donc presage, o noble Despreaux,
+ Que la hache tombant sur ces arbres si beaux
+ Et ravageant l'ombrage ou s'egaya ta muse?
+ Est-ce que des talents aussi la gloire s'use,
+ Et que, reverdissant en plus d'une saison,
+ On finit, a son tour, par joncher le gazon,
+ Par tomber de vieillesse, ou de chute plus rude,
+ Sous les coups des neveux dans leur ingratitude?
+ Ceux surtout dont le lot, moins fait pour l'avenir.
+ Fut d'enseigner leur siecle et de le maintenir,
+ De lui marquer du doigt la limite tracee,
+ De lui dire ou le gout moderait la pensee,
+ Ou s'arretait a point l'art dans le naturel,
+ Et la dose de sens, d'agrement et de sel,
+ Ces talents-la, si vrais, pourtant plus que les autres
+ Sont sujets aux rebuts des temps comme les notres,
+ Bruyants, emancipes, prompts aux neuves douceurs,
+ Grands ecoliers riant de leurs vieux professeurs.
+ Si le meme conseil preside aux beaux ouvrages,
+ La forme du talent varie avec les ages,
+ Et c'est un nouvel art que dans le gout present
+ D'offrir l'eternel fond antique et renaissant.
+ Tu l'aurais su, Boileau! Toi dont la ferme idee
+ Fut toujours de justesse et d'a-propos guidee,
+ Qui d'abord epuras le beau regne ou tu vins,
+ Comment aurais-tu fait dans nos jours incertains?
+ J'aime ces questions, cette vue inquiete,
+ Audace du critique et presque du poete.
+ Prudent roi des rimeurs, il t'aurait bien fallu
+ Sortir chez nous du cercle ou ta raison s'est plu.
+ Tout poete aujourd'hui vise au parlementaire;
+ Apres qu'il a chante, nul ne saura se taire:
+ Il parlera sur tout, sur vingt sujets au choix;
+ Son gosier le chatouille et veut lancer sa voix.
+ Il faudrait bien les suivre, o Boileau, pour leur dire
+ Qu'ils egarent le souffle ou leur doux chant s'inspire,
+ Et qui differe tant, meme en plein carrefour,
+ Du son rauque et menteur des trompettes du jour.
+
+ Dans l'epoque, a la fois magnifique et decente,
+ Qui comprit et qu'aida ta parole puissante,
+ Le vrai gout dominant, sur quelques points borne,
+ Chassait du moins le faux autre part confine;
+ Celui-ci hors du centre usait ses represailles;
+ Il n'aurait affronte Chantilly ni Versailles,
+ Et, s'il l'avait ose, son impudent essor
+ Se fut brise du coup sur le balustre d'or.
+ Pour nous, c'est autrement: par un confus melange
+ Le bien s'allie au faux, et le tribun a l'ange.
+ Les Pradons seuls d'alors visaient au Scudery:
+ Lequel de nos meilleurs peut s'en croire a l'abri?
+ Tous cadres sont rompus; plus d'obstacle qui compte;
+ L'esprit descend, dit-on:--la sottise remonte;
+ Tel meme qu'on admire en a sa goutte au front,
+ Tel autre en a sa douche, et l'autre nage au fond.
+ Comment tout demeler, tout denoncer, tout suivre,
+ Aller droit a l'auteur sous le masque du livre,
+ Dire la clef secrete, et, sans rien diffamer,
+ Piquer pourtant le vice et bien haut le nommer?
+ Voila, cher Despreaux, voila sur toute chose
+ Ce qu'en songeant a toi souvent je me propose,
+ Et j'en espere un peu mes doutes eclaircis
+ En m'asseyant moi-meme aux bords ou tu t'assis.
+ Sous ces noms de Cotins que ta malice fronde,
+ J'aime a te voir d'ici parlant de notre monde
+ A quelque Lamoignon qui garde encor ta loi:
+ Qu'auriez-vous dit de nous, Royer-Collard et toi?
+
+ Mais aujourd'hui laissons tout sujet de satire;
+ A Baville aussi bien on t'en eut vu sourire,
+ Et tu tachais plutot d'en detourner le cours,
+ Avide d'ennoblir tes tranquilles discours,
+ De chercher, tu l'as dit, sous quelque frais ombrage,
+ Comme en un Tusculum, les entretiens du sage,
+ Un concert de vertu, d'eloquence et d'honneur,
+ Et quel vrai but conduit l'honnete homme au bonheur.
+
+ Ainsi donc, ce jour-la, venant de ta fontaine,
+ Nous suivions au retour les coteaux et la plaine,
+ Nous foulions lentement ces doux pres arroses,
+ Nous perdions le sentier dans les endroits boises,
+ Puis sa trace fuyait sous l'herbe epaisse et vive:
+ Est-ce bien ce cote? n'est-ce pas l'autre rive?
+ A trop presser son doute, on se trompe souvent;
+ Le plus simple est d'aller. Ce moulin par devant
+ Nous barre le chemin; un vieux pont nous invite,
+ Et sa planche en ployant nous dit de passer vite:
+ On s'effraie et l'on passe, on rit de ses terreurs;
+ Ce ruisseau sinueux a d'aimables erreurs.
+ Et riant, conversant de rien, de toute chose,
+ Retenant la pensee au calme qui repose,
+ On voyait le soleil vers le couchant rougir,
+ Des saules _non plantes_ les ombres s'elargir,
+ Et sous les longs rayons de cette heure plus sure
+ S'eclairer les vergers en salles de verdure,
+ Jusqu'a ce que, tournant par un dernier coteau,
+ Nous eumes retrouve la route du chateau,
+ Ou d'abord, en entrant, la pelouse apparue
+ Nous offrit du plus loin une enfant accourue[13],
+ Jeune fille demain en sa tendre saison,
+ Orgueil et cher appui de l'antique maison,
+ Fleur de tout un passe majestueux et grave,
+ Rejeton precieux ou plus d'un nom se grave,
+ Qui refait l'esperance et les fraiches couleurs,
+ Qui sait les souvenirs et non pas les douleurs,
+ Et dont, chaque matin, l'heureuse et blonde tete,
+ Apres les jours charges de gloire et de tempete,
+ Porte legerement tout ce poids des aieux,
+ Et court sur le gazon, le vent dans ses cheveux.
+
+Au chateau du Marais, ce 22 aout 1843.
+
+
+[Note 11: Auteur du poeme latin des _Jardins_: voir au livre III un
+morceau sur Baville, et deux odes latines du meme. Voir aussi Huet,
+_Poesies_ latines et _Memoires_.]
+
+[Note 12: Une _rachee_: on appelle ainsi les rejetons nes de la
+racine apres qu'on a coupe le tronc. Les ormes qui ombrageaient
+autrefois la fontaine avaient probablement ete coupes pour repousser en
+_rachee_: de la le nom.]
+
+[Note 13: Mademoiselle de Champlatreux, depuis duchesse d'Ayen.]
+
+Pour completer enfin la serie de mes _retractations_ ou _retouches_ sur
+Despreaux, je me permettrai d'indiquer ce que j'en ai dit au tome VI des
+_Causeries du Lundi_ et qui a ete reproduit en tete d'une edition meme
+de Boileau; et puis encore le chapitre a lui consacre au tome V de
+_Port-Royal_. Etes-vous content? et pour le coup en est-ce assez?
+
+
+
+PIERRE CORNEILLE
+
+En fait de critique et d'histoire litteraire, il n'est point, ce me
+semble, de lecture plus recreante, plus delectable, et a la fois plus
+feconde en enseignements de toute espece, que les biographies bien
+faites des grands hommes: non pas ces biographies minces et seches, ces
+notices exigues et precieuses, ou l'ecrivain a la pensee de briller,
+et dont chaque paragraphe est effile en epigramme; mais de larges,
+copieuses, et parfois meme diffuses histoires de l'homme et de ses
+oeuvres: entrer en son auteur, s'y installer, le produire sous ses
+aspects divers; le faire vivre, se mouvoir et parler, comme il a du
+faire; le suivre en son interieur et dans ses moeurs domestiques aussi
+avant que l'on peut; le rattacher par tous les cotes a cette terre, a
+cette existence reelle, a ces habitudes de chaque jour, dont les grands
+hommes ne dependent pas moins que nous autres, fond veritable sur lequel
+ils ont pied, d'ou ils partent pour s'elever quelque temps, et ou ils
+retombent sans cesse. Les Allemands et les Anglais, avec leur caractere
+complexe d'analyse et de poesie, s'entendent et se plaisent fort a ces
+excellents livres. Walter Scott declare, pour son compte, qu'il ne sait
+point de plus interessant ouvrage en toute la litterature anglaise que
+l'histoire du docteur Johnson par Boswell. En France, nous commencons
+aussi a estimer et a reclamer ces sortes d'etudes. De nos jours, les
+grands hommes dans les lettres, quand bien meme, par leurs memoires
+ou leurs confessions poetiques, ils seraient moins empresses d'aller
+au-devant des revelations personnelles, pourraient encore mourir, fort
+certains de ne point manquer apres eux de demonstrateurs, d'analystes et
+de biographes. Il n'en a pas ete toujours ainsi; et lorsque nous venons
+a nous enquerir de la vie, surtout de l'enfance et des debuts de nos
+grands ecrivains et poetes du dix-septieme siecle, c'est a grand'peine
+que nous decouvrons quelques traditions peu authentiques, quelques
+anecdotes douteuses, dispersees dans les _Ana_. La litterature et la
+poesie d'alors etaient peu personnelles; les auteurs n'entretenaient
+guere le public de leurs propres sentiments ni de leurs propres
+affaires; les biographes s'etaient imagine, je ne sais pourquoi, que
+l'histoire d'un ecrivain etait tout entiere dans ses ecrits, et leur
+critique superficielle ne poussait pas jusqu'a l'homme au fond du poete.
+D'ailleurs, comme en ce temps les reputations etaient lentes a se faire,
+et qu'on n'arrivait que tard a la celebrite, ce n'etait que bien
+plus tard encore, et dans la vieillesse du grand homme, que quelque
+admirateur empresse de son genie, un Brossette, un Monchesnay, s'avisait
+de penser a sa biographie; ou encore cet historien etait quelque parent
+pieux et devoue, mais trop jeune pour avoir bien connu la jeunesse de
+son auteur, comme Fontenelle pour Corneille, et Louis Racine pour son
+pere. De la, dans l'histoire de Corneille par son neveu, dans celle de
+Racine par son fils, mille ignorances, mille inexactitudes qui sautent
+aux yeux, et en particulier une legerete courante sur les premieres
+annees litteraires, qui sont pourtant les plus decisives.
+
+Lorsqu'on ne commence a connaitre un grand homme que dans le fort de sa
+gloire, on ne s'imagine pas qu'il ait jamais pu s'en passer, et la chose
+nous parait si simple, que souvent on ne s'inquiete pas le moins du
+monde de s'expliquer comment cela est advenu; de meme que, lorsqu'on le
+connait des l'abord et avant son eclat, on ne soupconne pas d'ordinaire
+ce qu'il devra etre un jour: on vit aupres de lui sans songer a le
+regarder, et l'on neglige sur son compte ce qu'il importerait le plus
+d'en savoir. Les grands hommes eux-memes contribuent souvent a fortifier
+cette double illusion par leur facon d'agir: jeunes, inconnus, obscurs,
+ils s'effacent, se taisent, eludent l'attention et n'affectent aucun
+rang, parce qu'ils n'en veulent qu'un, et que, pour y mettre la main, le
+temps n'est pas mur encore; plus tard, salues de tous et glorieux, ils
+rejettent dans l'ombre leurs commencements, d'ordinaire rudes et amers;
+ils ne racontent pas volontiers leur propre formation, pas plus que le
+Nil n'etale ses sources. Or, cependant, le point essentiel dans une vie
+de grand ecrivain, de grand poete, est celui-ci: saisir, embrasser et
+analyser tout l'homme au moment ou, par un concours plus ou moins
+lent ou facile, son genie, son education et les circonstances se sont
+accordes de telle sorte, qu'il ait enfante son premier chef-d'oeuvre. Si
+vous comprenez le poete a ce moment critique, si vous denouez ce noeud
+auquel tout en lui se liera desormais, si vous trouvez, pour ainsi dire,
+la clef de cet anneau mysterieux, moitie de fer, moitie de diamant, qui
+rattache sa seconde existence, radieuse, eblouissante et solennelle, a
+son existence premiere, obscure, refoulee, solitaire, et dont plus d'une
+fois il voudrait devorer la memoire, alors on peut dire de vous que vous
+possedez a fond et que vous savez votre poete; vous avez franchi avec
+lui les regions tenebreuses, comme Dante avec Virgile; vous etes dignes
+de l'accompagner sans fatigue et comme de plain-pied a travers ses
+autres merveilles. De _Rene_ au dernier ouvrage de M. de Chateaubriand,
+des premieres _Meditations_ a tout ce que pourra creer jamais M.
+de Lamartine, d'_Andromaque_ a _Athalie_, du _Cid_ a _Nicomede_,
+l'initiation est facile: on tient a la main le fil conducteur, il ne
+s'agit plus que de le derouler. C'est un beau moment pour le critique
+comme pour le poete que celui ou l'un et l'autre peuvent, chacun dans un
+juste sens, s'ecrier avec cet ancien: _Je l'ai trouve!_ Le poete trouve
+la region ou son genie peut vivre et se deployer desormais; le critique
+trouve l'instinct et la loi de ce genie. Si le statuaire, qui est aussi
+a sa facon un magnifique biographe, et qui fixe en marbre aux yeux
+l'idee du poete, pouvait toujours choisir l'instant ou le poete se
+ressemble le plus a lui-meme, nul doute qu'il ne le saisit au jour et a
+l'heure ou le premier rayon de gloire vient illuminer ce front puissant
+et sombre. A cette epoque unique dans la vie, le genie, qui, depuis
+quelque temps adulte et viril, habitait avec inquietude, avec tristesse,
+en sa conscience, et qui avait peine a s'empecher d'eclater, est tout
+d'un coup tire de lui-meme au bruit des acclamations, et s'epanouit a
+l'aurore d'un triomphe. Avec les annees, il deviendra peut-etre
+plus calme, plus repose, plus mur; mais aussi il perdra en naivete
+d'expression, et se fera un voile qu'on devra percer pour arriver a lui:
+la fraicheur du sentiment intime se sera effacee de son front; l'ame
+prendra garde de s'y trahir: une contenance plus etudiee ou du moins
+plus machinale aura remplace la premiere attitude si libre et si vive.
+Or, ce que le statuaire ferait s'il le pouvait, le critique biographe,
+qui a sous la main toute la vie et tous les instants de son auteur, doit
+a plus forte raison le faire; il doit realiser par son analyse sagace et
+penetrante ce que l'artiste figurerait divinement sous forme de symbole.
+La statue une fois debout, le type une fois decouvert et exprime, il
+n'aura plus qu'a le reproduire avec de legeres modifications dans les
+developpements successifs de la vie du poete, comme en une serie de
+bas-reliefs. Je ne sais si toute cette theorie, mi-partie poetique et
+mi-partie critique, est fort claire; mais je la crois fort vraie, et
+tant que les biographes des grands poetes ne l'auront pas presente a
+l'esprit, ils feront des livres utiles, exacts, estimables sans doute,
+mais non des oeuvres de haute critique et d'art; ils rassembleront
+des anecdotes, determineront des dates, exposeront des querelles
+litteraires: ce sera l'affaire du lecteur d'en faire jaillir le sens et
+d'y souffler la vie; ils seront des chroniqueurs, non des statuaires;
+ils tiendront les registres du temple, et ne seront pas les pretres du
+dieu.
+
+Cela pose, nous nous garderons d'en faire une severe application a
+l'ouvrage plein de recherches et de faits que vient de publier M.
+Taschereau sur Pierre Corneille[14]. Dans cette histoire, aussi bien que
+dans celle de Moliere, M. Taschereau a eu pour but de recueillir et
+de lier tout ce qui nous est reste de traditions sur la vie de ces
+illustres auteurs, de fixer la chronologie de leurs pieces, et de
+raconter les debats dont elles furent l'occasion et le sujet. Il renonce
+assez volontiers a la pretention litteraire de juger les oeuvres,
+de caracteriser le talent, et s'en tient d'ordinaire la-dessus aux
+conclusions que le temps et le gout ont consacrees. Quand les faits sont
+clair-semes ou manquent, ce qui arrive quelquefois, il ne s'efforce
+point d'y suppleer par les suppositions circonspectes et les inductions
+legitimes d'une critique sagement conjecturale; mais il passe outre,
+et s'empresse d'arriver a des faits nouveaux: de la chez lui des
+intervalles et des lacunes que l'esprit du lecteur est involontairement
+provoque a combler. Les vies completes, poetiques, pittoresques,
+_vivantes_ en un mot, de Corneille et de Moliere, restent a faire;
+mais a M. Taschereau appartient l'honneur solide d'en avoir, avec une
+scrupuleuse erudition, amasse, prepare, numerote en quelque sorte, les
+materiaux longtemps epars. Pour nous, dans le petit nombre d'idees que
+nous essaierons d'avancer sur Corneille, nous confessons devoir beaucoup
+au travail de son biographe; c'est bien souvent la lecture de son livre
+qui nous les a suggerees.
+
+[Note 14: Ce morceau a ete ecrit a l'occasion de l'_Histoire de la
+Vie et des Ouvrages de Pierre Corneille_, par M. Jules Taschereau.]
+
+L'etat general de la litterature au moment ou un nouvel auteur y debute,
+l'education particuliere qu'a recue cet auteur, et le genie propre que
+lui a departi la nature, voila trois influences qu'il importe de
+demeler dans son premier chef-d'oeuvre pour faire a chacune sa part, et
+determiner nettement ce qui revient de droit au pur genie. Or, quand
+Corneille, ne en 1606, parvint a l'age ou la poesie et le theatre durent
+commencer a l'occuper, vers 1624, a voir les choses en gros, d'un peu
+loin, et comme il les vit d'abord du fond de sa province, trois grands
+noms de poetes, aujourd'hui fort inegalement celebres, lui apparurent
+avant tous les autres, savoir: Ronsard, Malherbe et Theophile. Ronsard,
+mort depuis longtemps, mais encore en possession d'une renommee immense,
+et representant la poesie du siecle expire; Malherbe vivant, mais deja
+vieux, ouvrant la poesie du nouveau siecle, et place a cote de Ronsard
+par ceux qui ne regardaient pas de si pres aux details des querelles
+litteraires; Theophile enfin, jeune, aventureux, ardent, et par l'eclat
+de ses debuts semblant promettre d'egaler ses devanciers dans un
+prochain avenir. Quant au theatre, il etait occupe depuis vingt ans par
+un seul homme, Alexandre Hardy, auteur de troupe, qui ne signait meme
+pas ses pieces sur l'affiche, tant il etait notoirement le _poete
+dramatique_ par excellence. Sa dictature allait cesser, il est vrai;
+Theophile, par sa tragedie de _Pyrame et Thisbe_, y avait deja porte
+coup; Mairet, Rotrou, Scudery, etaient pres d'arriver a la scene. Mais
+toutes ces reputations a peine naissantes, qui faisaient l'entretien
+precieux des ruelles a la mode, cette foule de beaux esprits de second
+et de troisieme ordre, qui fourmillaient autour de Malherbe, au-dessous
+de Maynard et de Racan, etaient perdus pour le jeune Corneille, qui
+vivait a Rouen, et de la n'entendait que les grands eclats de la rumeur
+publique. Ronsard, Malherbe, Theophile et Hardy, composaient donc a peu
+pres sa litterature moderne. Eleve d'ailleurs au college des jesuites,
+il y avait puise une connaissance suffisante de l'antiquite; mais les
+etudes du barreau, auquel on le destinait, et qui le menerent jusqu'a sa
+vingt et unieme annee, en 1627, durent retarder le developpement de ses
+gouts poetiques. Pourtant il devint amoureux; et, sans admettre ici
+l'anecdote invraisemblable racontee par Fontenelle, et surtout sa
+conclusion spirituellement ridicule, que c'est a cet amour qu'on doit
+le grand Corneille, il est certain, de l'aveu meme de notre auteur, que
+cette premiere passion lui donna l'eveil et lui apprit a rimer. Il ne
+nous semble meme pas impossible que quelque circonstance particuliere
+de son aventure l'ait excite a composer _Melite_, quoiqu'on ait peine a
+voir quel role il y pourrait jouer. L'objet de sa passion etait, a ce
+qu'on rapporte, une demoiselle de Rouen, qui devint madame Du Pont en
+epousant un maitre des comptes de cette ville. Parfaitement belle et
+spirituelle, connue de Corneille depuis l'enfance, il ne parait pas
+qu'elle ait jamais repondu a son amour respectueux autrement que par une
+indulgente amitie. Elle recevait ses vers, lui en demandait quelquefois;
+mais le genie croissant du poete se contenait mal dans les madrigaux,
+les sonnets et les pieces galantes par lesquels il avait commence. Il
+s'y trouvait _en prison_, et sentait que _pour produire il avait besoin
+de la clef des champs. Cent vers lui coutaient moins_, disait-il, _que
+deux mots de chanson_. Le theatre le tentait; les conseils de sa dame
+contribuerent sans doute a l'y encourager. Il fit _Melite_, qu'il envoya
+au vieux dramaturge Hardy. Celui-ci la trouva _une assez jolie farce_,
+et le jeune avocat de vingt-trois ans partit de Rouen pour Paris, en
+1629, pour assister au succes de sa piece.
+
+Le fait principal de ces premieres annees de la vie de Corneille est
+sans contredit sa passion, et le caractere original de l'homme s'y
+revele deja. Simple, candide, embarrasse et timide en paroles; assez
+gauche, mais fort sincere et respectueux en amour, Corneille adore
+une femme aupres de laquelle il echoue, et qui, apres lui avoir donne
+quelque espoir, en epouse un autre. Il nous parle lui-meme d'un malheur
+qui a rompu le cours de leurs affections; mais le mauvais succes ne
+l'aigrit pas contre sa _belle inhumaine_, comme il l'appelle:
+
+ Je me trouve toujours en etat de l'aimer;
+ Je me sens tout emu quand je l'entends nommer;
+ . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . .
+ Et, toute mon amour en elle consommee,
+ Je ne vois rien d'aimable apres l'avoir aimee.
+ Aussi n'aime-je rien; et nul objet vainqueur
+ N'a possede depuis ma veine ni mon coeur.
+
+Ce n'est que quinze ans apres, que ce triste et doux souvenir, gardien
+de sa jeunesse, s'affaiblit assez chez lui pour lui permettre d'epouser
+une autre femme; et alors il commence une vie bourgeoise et de menage,
+dont nul ecart ne le distraira au milieu des licences du monde comique
+auquel il se trouve forcement mele. Je ne sais si je m'abuse, mais je
+crois deja voir en cette nature sensible, resignee et sobre, une naivete
+attendrissante qui me rappelle le bon Ducis et ses amours, une vertueuse
+gaucherie pleine de droiture et de candeur comme je l'aime dans le
+vicaire de Wakefield; et je me plais d'autant plus a y voir ou, si l'on
+veut, a y rever tout cela, que j'apercois le genie la-dessous, et qu'il
+s'agit du grand Corneille[15].
+
+[Note 15: On ne s'avise guere d'aller chercher dans les poesies
+diverses de Corneille les stances suivantes que M. Lebrun, l'auteur de
+_Marie Stuart_, sait reciter et faire valoir a merveille. On y surprend
+le vieux Corneille, un peu amoureux, mais encore plus glorieux et
+grondeur:
+
+ STANCES.
+
+ Marquise, si mon visage
+ A quelques traits un peu vieux,
+ Souvenez-vous qu'a mon age
+ Vous ne vaudrez guere mieux.
+
+ Le temps aux plus belles choses
+ Se plait a faire un affront,
+ Et saura faner vos roses
+ Comme il a ride mon front.
+
+ Le meme cours des planetes
+ Regle nos jours et nos nuits:
+ On m'a vu ce que vous etes,
+ Vous serez ce que je suis.
+
+ Cependant j'ai quelques charmes
+ Qui sont assez eclatants
+ Pour n'avoir pas trop d'alarmes
+ De ces ravages du temps.
+
+ Vous en avez qu'on adore;
+ Mais ceux que vous meprisez
+ Pourroient bien durer encore
+ Quand ceux-la seront uses.
+
+ Ils pourroient sauver la gloire
+ Des yeux qui me semblent doux,
+ Et dans mille ans faire croire
+ Ce qu'il me plaira de vous.
+
+ Chez cette race nouvelle
+ Ou j'aurai quelque credit
+ Vous ne passerez pour belle
+ Qu'autant que je l'aurai dit.
+
+ Pensez-y, belle marquise,
+ Quoiqu'un grison fasse effroi,
+ Il vaut bien qu'on le courtise,
+ Quand il est fait comme moi.
+
+Que dites-vous de ce ton? comme il est heroique encore! Malherbe seul
+et Corneille peuvent s'en permettre un pareil. Don Diegue, s'il avait
+affaire a une coquette, ne parlerait pas autrement.]
+
+Depuis 1620, epoque ou Corneille vint pour la premiere fois a Paris,
+jusqu'en 1636, ou il fit representer _le Cid_, il acheva reellement son
+education litteraire, qui n'avait ete qu'ebauchee en province. Il se mit
+en relation avec les beaux esprits et les poetes du temps, surtout avec
+ceux de son age, Mairet, Scudery, Rotrou: il apprit ce qu'il avait
+ignore jusque-la, que Ronsard etait un peu passe de mode, et que
+Malherbe, mort depuis un an, l'avait detrone dans l'opinion; que
+Theophile, mort aussi, ne laissait qu'une memoire equivoque et avait
+decu les esperances, que le theatre s'ennoblissait et s'epurait par
+les soins du cardinal-duc; que Hardy n'en etait plus a beaucoup pres
+l'unique soutien, et qu'a son grand deplaisir une troupe de jeunes
+rivaux le jugeaient assez lestement et se disputaient son heritage.
+Corneille apprit surtout qu'il y avait des regles dont il ne s'etait
+pas doute a Rouen, et qui agitaient vivement les cervelles a Paris: de
+rester durant les cinq actes au meme lieu ou d'en sortir, d'etre ou
+de n'etre pas dans les vingt-quatre heures, etc. Les savants et les
+reguliers faisaient a ce sujet la guerre aux deregles et aux ignorants.
+Mairet tenait pour; Claveret se declarait contre: Rotrou s'en souciait
+peu; Scudery en discourait emphatiquement. Dans les diverses pieces
+qu'il composa en cet espace de cinq annees, Corneille s'attacha a
+connaitre a fond les habitudes du theatre et a consulter le gout du
+public; nous n'essaierons pas de le suivre dans ces tatonnements. Il
+fut vite agree de la ville et de la cour; le cardinal le remarqua et se
+l'attacha comme un des cinq auteurs; ses camarades le cherissaient et
+l'exaltaient a l'envi. Mais il contracta en particulier avec Rotrou une
+de ces amities si rares dans les lettres, et que nul esprit de rivalite
+ne put jamais refroidir. Moins age que Corneille, Rotrou l'avait
+pourtant precede au theatre, et, au debut, l'avait aide de quelques
+conseils. Corneille s'en montra reconnaissant au point de donner a
+son jeune ami le nom touchant de _pere_; et certes s'il nous fallait
+indiquer, dans cette periode de sa vie, le trait le plus caracteristique
+de son genie et de son ame, nous dirions que ce fut cette amitie
+tendrement filiale pour l'honnete Rotrou, comme, dans la periode
+precedente, c'avait ete son pur et respectueux amour pour la femme dont
+nous avons parle. Il y avait la-dedans, selon nous, plus de presage de
+grandeur sublime que dans _Melite, Clitandre, la Veuve, la Galerie du
+Palais, la Suivante, la Place Royale, l'Illusion,_ et pour le moins
+autant que dans _Medee_.
+
+Cependant Corneille faisait de frequentes excursions a Rouen. Dans
+l'un de ces voyages, il visita un M. de Chalons, ancien secretaire des
+commandements de la reine-mere, qui s'y etait retire dans sa vieillesse:
+"Monsieur, lui dit le vieillard apres les premieres felicitations, le
+genre de comique que vous embrassez ne peut vous procurer qu'une gloire
+passagere. Vous trouverez dans les Espagnols des sujets qui, traites
+dans notre gout par des mains comme les votres, produiraient de grands
+effets. Apprenez leur langue, elle est aisee; je m'offre de vous montrer
+ce que j'en sais, et, jusqu'a ce que vous soyez en etat de lire par
+vous-meme, de vous traduire quelques endroits de Guillen de Castro." Ce
+fut une bonne fortune pour Corneille que cette rencontre; et des qu'il
+eut mis le pied sur cette noble poesie d'Espagne, il s'y sentit a l'aise
+comme en une patrie. Genie loyal, plein d'honneur et de moralite,
+marchant la tete haute, il devait se prendre d'une affection soudaine
+et profonde pour les heros chevaleresques de cette brave nation. Son
+impetueuse chaleur de coeur, sa sincerite d'enfant, son devouement
+inviolable en amitie, sa melancolique resignation en amour, sa religion
+du devoir, son caractere tout en dehors, naivement grave et sentencieux,
+beau de fierte et de prud'homie, tout le disposait fortement au genre
+espagnol; il l'embrassa avec ferveur, l'accommoda, sans trop s'en
+rendre compte, au gout de sa nation et de son siecle, et s'y crea une
+originalite unique au milieu de toutes les imitations banales qu'on en
+faisait autour de lui. Ici, plus de tatonnements ni de marche lentement
+progressive, comme dans ses precedentes comedies. Aveugle et rapide en
+son instinct, il porte du premier coup la main au sublime, au glorieux,
+au pathetique, comme a des choses familieres, et les produit en
+un langage superbe et simple que tout le monde comprend, et qui
+n'appartient qu'a lui[16]. Au sortir de la premiere representation du
+_Cid_, notre theatre est veritablement fonde; la France possede tout
+entier le grand Corneille; et le poete triomphant, qui, a l'exemple de
+ses heros, parle hautement de lui-meme comme il en pense, a droit de
+s'ecrier, sans peur de dementi, aux applaudissements de ses admirateurs
+et au desespoir de ses envieux:
+
+ Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit.
+ Pour me faire admirer je ne fais point de ligue;
+ J'ai peu de voix pour moi, mais je les ai sans brigue;
+ Et mon ambition, pour faire un peu de bruit,
+ Ne les va point queter de reduit en reduit.
+ Mon travail, sans appui, monte sur le theatre;
+ Chacun en liberte l'y blame ou l'idolatre.
+ La, sans que mes amis prechent leurs sentiments,
+ J'arrache quelquefois des applaudissements;
+ La, content du succes que le merite donne,
+ Par d'illustres avis je n'eblouis personne.
+ Je satisfais ensemble et peuple et courtisans,
+ Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans;
+ Par leur seule beaute ma plume est estimee;
+ Je ne dois qu'a moi seul toute ma renommee,
+ Et pense toutefois n'avoir point de rival
+ A qui je fasse tort en le traitant d'egal[17].
+
+[Note 16: J'insiste sur le style; le fond du _Cid_ est tout pris
+a l'espagnol. M. Fauriel, dans une lecon, comparant les deux _Cids,_
+remarquait, comme difference, l'abrege frequent, rapide, que Corneille
+avait fait des scenes plus developpees de l'original: "Chez Corneille,
+ajoutait-il, on dirait que tous les personnages _travaillent a l'heure_,
+tant ils sont presses de faire le plus de choses dans le moins de
+temps!" Corneille sentait son public francais.]
+
+[Note 17: Il sent bien qu'il va un peu loin et s'en excuse:
+
+ Nous nous aimons un peu, c'est notre faible a tous.
+ Le prix que nous valons, qui le sait mieux que nous?
+
+Ceci devient malin; on croirait que c'est du La Fontaine.]
+
+
+L'eclatant succes du _Cid_ et l'orgueil bien legitime qu'en ressentit et
+qu'en temoigna Corneille souleverent contre lui tous ses rivaux de
+la veille et tous les auteurs de tragedies, depuis Claveret jusqu'a
+Richelieu. Nous n'insisterons pas ici sur les details de cette
+querelle, qui est un des endroits les mieux eclaircis de notre histoire
+litteraire. L'effet que produisit sur le poete ce dechainement de la
+critique fut tel qu'on peut le conclure d'apres le caractere de son
+talent et de son esprit. Corneille, avons-nous dit, etait un genie pur,
+instinctif, aveugle, de propre et libre mouvement, et presque denue des
+qualites moyennes qui accompagnent et secondent si efficacement dans le
+poete le don superieur et divin. Il n'etait ni adroit, ni habile aux
+details, avait le jugement peu delicat, le gout peu sur, le tact assez
+obtus, et se rendait mal compte de ses procedes d'artiste; il se piquait
+pourtant d'y entendre finesse, et de ne pas tout dire. Entre son genie
+et son bon sens, il n'y avait rien ou a peu pres, et ce bon sens, qui ne
+manquait ni de subtilite ni de dialectique, devait faire mille efforts,
+surtout s'il y etait provoque, pour se guinder jusqu'a ce genie, pour
+l'embrasser, le comprendre et le regenter. Si Corneille etait venu plus
+tot, avant l'Academie et Richelieu, a la place d'Alexandre Hardy par
+exemple, sans doute il n'eut ete exempt ni de chutes, ni d'ecarts, ni de
+meprises; peut-etre meme trouverait-on chez lui bien d'autres enormites
+que celles dont notre gout se revolte en quelques-uns de ses plus
+mauvais passages; mais du moins ses chutes alors eussent ete uniquement
+selon la nature et la pente de son genie; et quand il se serait releve,
+quand il aurait entrevu le beau, le grand, le sublime, et s'y serait
+precipite comme en sa region propre, il n'y eut pas traine apres lui
+le bagage des regles, mille scrupules lourds et puerils, mille petits
+empechements a un plus large et vaste essor. La querelle du _Cid_, en
+l'arretant des son premier pas, en le forcant de revenir sur lui-meme
+et de confronter son oeuvre avec les regles, lui derangea pour l'avenir
+cette croissance prolongee et pleine de hasards, cette sorte de
+vegetation sourde et puissante a laquelle la nature semblait l'avoir
+destine. Il s'effaroucha, il s'indigna d'abord des chicanes de la
+critique; mais il reflechit beaucoup interieurement aux regles et
+preceptes qu'on lui imposait, et il finit par s'y accommoder et par
+y croire. Les degouts qui suivirent pour lui le triomphe du _Cid_ le
+ramenerent a Rouen dans sa famille, d'ou il ne sortit de nouveau qu'en
+1639, _Horace_ et _Cinna_ en main. Quitter l'Espagne des l'instant qu'il
+y avait mis pied, ne pas pousser plus loin cette glorieuse victoire du
+_Cid_, et renoncer de gaiete de coeur a tant de heros magnanimes qui
+lui tendaient les bras, mais tourner a cote et s'attaquer a une _Rome
+castillane_, sur la foi de Lucain et de Seneque, ces Espagnols,
+bourgeois sous Neron, c'etait pour Corneille ne pas profiter de tous
+ses avantages et mal interpreter la voix de son genie au moment ou elle
+venait de parler si clairement. Mais alors la mode ne portait pas moins
+les esprits vers Rome antique que vers l'Espagne. Outre les galanteries
+amoureuses et les beaux sentiments de rigueur qu'on pretait a ces vieux
+republicains, on avait une occasion, en les produisant sur la scene,
+d'appliquer les maximes d'etat et tout ce jargon politique et
+diplomatique qu'on retrouve dans Balzac; Gabriel Naude, et auquel
+Richelieu avait donne cours. Corneille se laissa probablement seduire
+a ces raisons du moment; l'essentiel, c'est que de son erreur meme il
+sortit des chefs-d'oeuvre. Nous ne le suivrons pas dans les divers
+succes qui marquerent sa carriere durant ses quinze plus belles annees.
+_Polyeucte, Pompee, le Menteur, Rodogune, Heraclius, Don Sanche_ et
+_Nicomede_ en sont les signes durables. Il rentra dans l'imitation
+espagnole par _le Menteur_, comedie dont il faut admirer bien moins le
+comique (Corneille n'y entendait rien) que l'_imbroglio_, le mouvement
+et la fantaisie; il rentra encore dans le genie castillan par
+_Heraclius_, surtout par _Nicomede_ et _Don Sanche_, ces deux admirables
+creations, uniques sur notre theatre, et qui, venues en pleine Fronde,
+et par leur singulier melange d'heroisme romanesque et d'ironie
+familiere, soulevaient mille allusions malignes ou genereuses, et
+arrachaient d'universels applaudissements. Ce fut pourtant peu apres ces
+triomphes, qu'en 1653, afflige du mauvais succes de _Pertharite_, et
+touche peut-etre de sentiments et de remords chretiens, Corneille
+resolut de renoncer au theatre. Il avait quarante-sept ans; il venait
+de traduire en vers les premiers chapitres de l'_Imitation de
+Jesus-Christ_, et voulait consacrer desormais son reste de verve a des
+sujets pieux.
+
+Corneille s'etait marie des 1640; et, malgre ses frequents voyages a
+Paris, il vivait habituellement a Rouen en famille. Son frere Thomas
+et lui avaient epouse les deux soeurs, et logeaient dans deux maisons
+contigues. Tous deux soignaient leur mere veuve. Pierre avait six
+enfants; et comme alors les pieces de theatre rapportaient plus aux
+comediens qu'aux auteurs, et que d'ailleurs il n'etait pas sur les lieux
+pour surveiller ses interets, il gagnait a peine de quoi soutenir sa
+nombreuse famille. Sa nomination a l'Academie francaise n'est que de
+1647. Il avait promis, avant d'etre nomme, de s'arranger de maniere a
+passer a Paris la plus grande partie de l'annee; mais il ne parait pas
+qu'il l'ait fait. Il ne vint s'etablir dans la capitale qu'en 1662, et
+jusque-la il ne retira guere les avantages que procure aux academiciens
+l'assiduite aux seances. Les moeurs litteraires du temps ne
+ressemblaient pas aux notres: les auteurs ne se faisaient aucun scrupule
+d'implorer et de recevoir les liberalites des princes et seigneurs.
+Corneille, en tete d'_Horace_, dit qu'_il a l'honneur d'etre a Son
+Eminence_; c'est ainsi que M. de Ballesdens de l'Academie avait
+_l'honneur d'etre a M. le Chancelier_; c'est ainsi qu'Attale dit a la
+reine Laodice, en parlant de Nicomede qu'il ne connait pas: _Cet
+homme est-il a vous?_ Les gentilshommes alors se vantaient d'etre les
+_domestiques_ d'un prince ou d'un seigneur. Tout ceci nous mene a
+expliquer et a excuser dans notre illustre poete ces singulieres
+dedicaces a Richelieu, a Montauron, a Mazarin, a Fouquet, qui ont si
+mal a propos scandalise Voltaire, et que M. Taschereau a reduites
+fort judicieusement a leur veritable valeur. Vers la meme epoque, en
+Angleterre, les auteurs n'etaient pas en condition meilleure et on
+trouve la-dessus de curieux details dans les _Vies des poetes_ par
+Johnson et les Memoires de Samuel Pepys. Dans la correspondance de
+Malherbe avec Peiresc, il n'est presque pas une seule lettre ou
+le celebre lyrique ne se plaigne de recevoir du roi Henri plus de
+compliments que d'ecus. Ces moeurs subsistaient encore du temps de
+Corneille; et quand meme elles auraient commence a passer d'usage, sa
+pauvrete et ses charges de famille l'eussent empeche de s'en affranchir.
+Sans doute il en souffrait par moments, et il deplore lui-meme quelque
+part _ce je ne sais quoi d'abaissement secret_, auquel un noble coeur a
+peine a descendre; mais, chez lui, la necessite etait plus forte que les
+delicatesses. Disons-le encore: Corneille, hors de son sublime et de
+son pathetique, avait peu d'adresse et de tact. Il portait dans les
+relations de la vie quelque chose de gauche et de provincial; son
+discours de reception a l'Academie, par exemple, est un chef-d'oeuvre de
+mauvais gout, de plate louange et d'emphase commune. Eh bien! il faut
+juger de la sorte sa dedicace a Montauron, la plus attaquee de toutes,
+et ridicule meme lorsqu'elle parut. Le bon Corneille y manqua de mesure
+et de convenance; il insista lourdement la ou il devait glisser; lui,
+pareil au fond a ses heros, entier par l'ame, mais brise par le sort, il
+se baissa trop cette fois pour saluer, et frappa la terre de son noble
+front. Qu'y faire? Il y avait en lui, melee a l'inflexible nature du
+vieil _Horace_, quelque partie de la nature debonnaire de _Pertharite_
+et de _Prusias_; lui aussi, il se fut ecrie en certains moments, et sans
+songer a la plaisanterie:
+
+ Ah! ne me brouillez pas avec _le Cardinal_!
+
+On peut en sourire, on doit l'en plaindre; ce serait injure que de l'en
+blamer.
+
+Corneille s'etait imagine, en 1653, qu'il renoncait a la scene. Pure
+illusion! Cette retraite, si elle avait ete possible, aurait sans doute
+mieux valu pour son repos, et peut-etre aussi pour sa gloire; mais il
+n'avait pas un de ces temperaments poetiques qui s'imposent a volonte
+une continence de quinze ans, comme fit plus tard Racine. Il suffit donc
+d'un encouragement et d'une liberalite de Fouquet, pour le rentrainer
+sur la scene ou il demeura vingt annees encore, jusqu'en 1674, declinant
+de jour en jour au milieu de mecomptes sans nombre et de cruelles
+amertumes. Avant de dire un mot de sa vieillesse et de sa fin, nous nous
+arreterons pour resumer les principaux traits de son genie et de son
+oeuvre.
+
+La forme dramatique de Corneille n'a point la liberte de fantaisie que
+se sont donnee Lope de Vega et Shakspeare, ni la severite exactement
+reguliere a laquelle Racine s'est assujetti. S'il avait ose, s'il etait
+venu avant d'Aubignac, Mairet, Chapelain, il se serait, je pense, fort
+peu soucie de graduer et d'etager ses actes, de lier ses scenes, de
+concentrer ses effets sur un meme point de l'espace et de la duree; il
+aurait procede au hasard, brouillant et debrouillant les fils de son
+intrigue, changeant de lieu selon sa commodite, s'attardant en chemin,
+et poussant devant lui ses personnages pele-mele jusqu'au mariage ou a
+la mort. Au milieu de cette confusion se seraient detachees ca et la de
+belles scenes, d'admirables groupes; car Corneille entend fort bien
+le groupe, et, aux moments essentiels, pose fort dramatiquement ses
+personnages. Il les balance l'un par l'autre, les dessine vigoureusement
+par une parole male et breve, les contraste par des reparties tranchees,
+et presente a l'oeil du spectateur des masses d'une savante structure.
+Mais il n'avait pas le genie assez artiste pour etendre au drame entier
+cette configuration concentrique qu'il a realisee par places; et,
+d'autre part, sa fantaisie n'etait pas assez libre et alerte pour se
+creer une forme mouvante, diffuse, ondoyante et multiple, mais non moins
+reelle, non moins belle que l'autre, et comme nous l'admirons dans
+quelques pieces de Shakspeare, comme les Schlegel l'admirent dans
+Calderon. Ajoutez a ces imperfections naturelles l'influence d'une
+poetique superficielle et meticuleuse, dont Corneille s'inquietait
+outre mesure, et vous aurez le secret de tout ce qu'il y a de louche,
+d'indecis et d'incompletement calcule dans l'ordonnance de ses
+tragedies. Ses _Discours_ et ses _Examens_ nous donnent sur ce sujet
+mille details, ou se revelent les coins les plus caches de l'esprit
+du grand Corneille. On y voit combien l'impitoyable unite de lieu le
+tracasse, combien il lui dirait de grand coeur: _Oh! que vous me genez!_
+et avec quel soin il cherche a la reconcilier avec la _bienseance_. Il
+n'y parvient pas toujours. _Pauline vient jusque dans une antichambre
+pour trouver Severe dont elle devrait attendre la visite dans son
+cabinet._ Pompee semble s'ecarter un peu de la prudence d'un general
+d'armee, lorsque, sur la foi de Sertorius, il vient conferer avec lui
+jusqu'au sein d'une ville ou celui-ci est le maitre; _mais il etait
+impossible de garder l'unite de lieu sans lui faire faire cette
+echappee._ Quand il y avait pourtant necessite absolue que l'action
+se passat en deux lieux differents, voici l'expedient qu'imaginait
+Corneille pour eluder la regle: "C'etoit que ces deux lieux n'eussent
+point besoin de diverses decorations, et qu'aucun des deux ne fut jamais
+nomme, mais seulement le lieu general ou tous les deux sont compris,
+comme Paris, Rome; Lyon, Constantinople, etc. Cela aideroit a tromper
+l'auditeur qui, ne voyant rien qui lui marquat la diversite des lieux,
+ne s'en apercevroit pas, a moins d'une reflexion malicieuse et critique,
+dont il y a peu qui soient capables, la plupart s'attachant avec chaleur
+a l'action qu'ils voient representer." Il se felicite presque comme
+un enfant de la complexite d'_Heraclius_, et que _ce poeme soit si
+embarrasse qu'il demande une merveilleuse attention._ Ce qu'il nous fait
+surtout remarquer dans _Othon_, _c'est qu'on n'a point encore vu de
+piece ou il se propose tant de mariages pour n'en conclure aucun._
+
+Les personnages de Corneille sont grands, genereux, vaillants, tout en
+dehors, hauts de tete et nobles de coeur. Nourris la plupart dans
+une discipline austere, ils ont sans cesse a la bouche des maximes
+auxquelles ils rangent leur vie; et comme ils ne s'en ecartent jamais,
+on n'a pas de peine a les saisir; un coup d'oeil suffit: ce qui est
+presque le contraire des personnages de Shakspeare et des caracteres
+humains en cette vie. La moralite de ses heros est sans tache: comme
+peres, comme amants, comme amis ou ennemis, on les admire et on les
+honore; aux endroits pathetiques, ils ont des accents sublimes qui
+enlevent et font pleurer; mais ses rivaux et ses maris ont quelquefois
+une teinte de ridicule: ainsi don Sanche dans _le Cid_, ainsi Prusias et
+Pertharite. Ses tyrans et ses maratres sont tout d'une piece comme ses
+heros, mechants d'un bout a l'autre; et encore, a l'aspect d'une belle
+action, il leur arrive quelquefois de faire volte-face, de se retourner
+subitement a la vertu: tels Grimoald et Arsinoe. Les hommes de
+Corneille ont l'esprit formaliste et pointilleux: ils se querellent sur
+l'etiquette; ils raisonnent longuement et ergotent a haute voix avec
+eux-memes jusque dans leur passion. Il y a du Normand. Auguste, Pompee
+et autres ont du etudier la dialectique a Salamanque, et lire Aristote
+d'apres les Arabes. Ses heroines, ses _adorables furies_, se ressemblent
+presque toutes: leur amour est subtil, combine, alambique, et sort plus
+de la tete que du coeur. On sent que Corneille connaissait peu les
+femmes. Il a pourtant reussi a exprimer dans Chimene et dans Pauline
+cette vertueuse puissance de sacrifice, que lui-meme avait pratiquee en
+sa jeunesse. Chose singuliere! depuis sa rentree au theatre en 1659,
+et dans les pieces nombreuses de sa decadence, _Attila, Berenice,
+Pulcherie, Surena_, Corneille eut la manie de meler l'amour a tout,
+comme La Fontaine Platon. Il semblait que les succes de Quinault et de
+Racine l'entrainassent sur ce terrain, et qu'il voulut en remontrer a
+ces _doucereux_, comme il les appelait. Il avait fini par se figurer
+qu'il avait ete en son temps bien autrement galant et amoureux que ces
+jeunes perruques blondes, et il ne parlait d'autrefois qu'en hochant la
+tete comme un vieux berger.
+
+Le style de Corneille est le merite par ou il excelle a mon gre.
+Voltaire, dans son commentaire, a montre sur ce point comme sur d'autres
+une souveraine injustice et une assez grande ignorance des vraies
+origines de notre langue. Il reproche a tout moment a son auteur de
+n'avoir ni grace, ni elegance, ni clarte: il mesure, plume en main,
+la hauteur des metaphores, et quand elles depassent, il les trouve
+gigantesques. Il retourne et deguise en prose ces phrases altieres et
+sonores qui vont si bien a l'allure des heros, et il se demande si c'est
+la ecrire et parler _francais_. Il appelle grossierement _solecisme_ ce
+qu'il devrait qualifier d'_idiotisme_, et qui manque si completement a
+la langue etroite, symetrique, ecourtee, et a _la francaise_, du XVIIIe
+siecle. On se souvient des magnifiques vers de l'_Epitre a Ariste_, dans
+lesquels Corneille se glorifie lui-meme apres le triomphe du _Cid_:
+
+ Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit.
+
+Voltaire a ose dire de cette belle epitre: "Elle parait ecrite
+entierement dans le style de Regnier, sans grace, sans finesse, sans
+elegance, sans imagination; mais on y voit de la facilite et de la
+naivete." Prusias, en parlant de son fils Nicomede que les victoires ont
+exalte, s'ecrie:
+
+ Il ne veut plus dependre, et croit que ses conquetes
+ Au-dessus de son bras ne laissent point de tetes.
+
+Voltaire met en note: "_Des tetes au-dessus des bras_, il n'etait
+plus permis d'ecrire ainsi en 1657." Il serait certes piquant de lire
+quelques pages de Saint-Simon qu'aurait commentees Voltaire. Pour nous,
+le style de Corneille nous semble avec ses negligences une des plus
+grandes manieres du siecle qui eut Moliere et Bossuet. La touche du
+poete est rude, severe et vigoureuse. Je le comparerais volontiers a
+un statuaire qui, travaillant sur l'argile pour y exprimer d'heroiques
+portraits, n'emploie d'autre instrument que le pouce, et qui, petrissant
+ainsi son oeuvre, lui donne un supreme caractere de vie avec mille
+accidents heurtes qui l'accompagnent et l'achevent; mais cela est
+incorrect, cela n'est pas lisse ni _propre_, comme on dit. Il y a peu de
+peinture et de couleur dans le style de Corneille; il est chaud plutot
+qu'eclatant; il tourne volontiers a l'abstrait, et l'imagination y
+cede a la pensee et au raisonnement. Il doit plaire surtout aux hommes
+d'etat, aux geometres, aux militaires, a ceux qui goutent les styles de
+Demosthene, de Pascal et de Cesar.
+
+En somme, Corneille, genie pur, incomplet, avec ses hautes parties et
+ses defauts, me fait l'effet de ces grands arbres, nus, rugueux, tristes
+et monotones par le tronc, et garnis de rameaux et de sombre verdure
+seulement a leur sommet. Ils sont forts, puissants, gigantesques, peu
+touffus; une seve abondante y monte: mais n'en attendez ni abri, ni
+ombrage, ni fleurs. Ils feuillissent tard, se depouillent tot, et vivent
+longtemps a demi depouilles. Meme apres que leur front chauve a livre
+ses feuilles au vent d'automne, leur nature vivace jette encore par
+endroits des rameaux perdus et de vertes poussees. Quand ils vont
+mourir, ils ressemblent par leurs craquements et leurs gemissements a ce
+tronc charge d'armures, auquel Lucain a compare le grand Pompee.
+
+Telle fut la vieillesse du grand Corneille, une de ces vieillesses
+ruineuses, sillonnees et chenues, qui tombent piece a piece et dont le
+coeur est long a mourir. Il avait mis toute sa vie et toute son ame
+au theatre. Hors de la il valait peu: brusque, lourd, taciturne et
+melancolique, son grand front ride ne s'illuminait, son oeil terne et
+voile n'etincelait, sa voix seche et sans grace ne prenait de l'accent,
+que lorsqu'il parlait du theatre, et surtout du sien. Il ne savait pas
+causer, tenait mal son rang dans le monde, et ne voyait guere MM. de La
+Rochefoucauld et de Retz, et madame de Sevigne que pour leur lire ses
+pieces. Il devint de plus en plus chagrin et morose avec les ans. Les
+succes de ses jeunes rivaux l'importunaient; il s'en montrait afflige
+et noblement jaloux, comme un taureau vaincu ou un vieil athlete. Quand
+Racine eut parodie par la bouche de l'_Intime_ ce vers du _Cid_:
+
+ Ses rides sur son front ont grave ses exploits,
+
+Corneille, qui n'entendait pas raillerie, s'ecria naivement: "Ne
+tient-il donc qu'a un jeune homme de venir ainsi tourner en ridicule les
+vers des gens?" Une fois il s'adresse a Louis XIV qui a fait representer
+a Versailles _Sertorius, Oedipe_ et _Rodogune_; il implore la meme
+faveur pour _Othon, Pulcherie, Surena_, et croit qu'un seul regard du
+maitre les tirerait du tombeau; il se compare au vieux Sophocle accuse
+de demence et lisant _Oedipe_ pour reponse; puis il ajoute:
+
+ Je n'irai pas si loin, et si mes quinze lustres
+ Font encor quelque peine aux modernes illustres,
+
+ S'il en est de facheux jusqu'a s'en chagriner,
+ Je n'aurai pas longtemps a les importuner.
+ Quoi que je m'en promette, ils n'en ont rien a craindre:
+ C'est le dernier eclat d'un feu pret a s'eteindre;
+ Sur le point d'expirer, il tache d'eblouir,
+ Et ne frappe les yeux que pour s'evanouir.
+
+Une autre fois, il disait a Chevreau: "J'ai pris conge du theatre, et ma
+poesie s'en est allee avec mes dents." Corneille avait perdu deux de ses
+enfants, deux fils, et sa pauvrete avait peine a produire les autres. Un
+retard dans le payement de sa pension le laissa presque en detresse
+a son lit de mort: on sait la noble conduite de Boileau. Le grand
+vieillard expira dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre 1684, rue
+d'Argenteuil, ou il logeait. Charlotte Corday etait arriere-petite-fille
+d'une des filles de Pierre Corneille[18].
+
+[Note 18: D'autres font d'elle seulement une arriere-petite-niece du
+grand tragique; il y a des doutes et meme il y a eu des proces sur
+cette genealogie. J'ai suivi M. Taschereau.--Voir, comme developpement
+particulier sur Corneille et sur _Polyeucte_, mon _Port-Royal_, tome I,
+liv. I, chap. VI.]
+
+
+
+LA FONTAINE
+
+Dans ces rapides essais, par lesquels nous tachons de ramener
+l'attention de nos lecteurs et la notre a des souvenirs pacifiques de
+litterature et de poesie, nous ne nous sommes nullement impose la loi,
+comme certaines gens peu charitables ou mal instruits voudraient le
+faire croire, de mettre en avant a toute force des idees soi-disant
+nouvelles, de contrarier sans relache les opinions recues, de reformer,
+de casser les jugements consacres, d'exhumer coup sur coup des
+reputations et d'en demolir. En supposant qu'un tel role convint jamais
+a quelqu'un, qui serions-nous, bon Dieu! pour l'entreprendre? Le notre
+est plus simple: nous avons quelques principes d'art et de critique
+litteraire, que nous essayons d'appliquer, sans violence toutefois et
+a l'amiable, aux auteurs illustres des deux siecles precedents.
+D'ailleurs, l'impression qu'une derniere et plus fraiche lecture a
+laissee en nous, impression pure, franche, aussi prompte et naive que
+possible, voila surtout ce qui decide du ton et de la couleur de notre
+causerie; voila ce qui nous a pousse a la severite contre Jean-Baptiste,
+a l'estime pour Boileau, a l'admiration pour madame de Sevigne,
+Mathurin Regnier et d'autres encore; aujourd'hui, c'est le tour de
+La Fontaine[19]. En revenant sur lui apres tant de panegyristes et de
+biographes, apres les travaux de M. Walckenaer en particulier, nous nous
+condamnons a n'en rien dire de bien nouveau pour le fond, et a ne faire
+au plus que retraduire a notre guise et motiver un peu differemment
+parfois les memes conclusions de louanges, les memes hommages d'une
+critique desarmee et pleine d'amour. Mais ces redites pourtant, dut la
+forme seule les rajeunir, ne nous ont pas semble inutiles, ne serait-ce
+que pour montrer que nous aussi, le dernier venu et le plus obscur,
+nous savons au besoin et par conviction nous ranger a la suite de nos
+devanciers dans la carriere.
+
+[Note 19: Dans l'ordre premier ou parurent successivement plusieurs
+de ces articles en 1829, ceux de _J.-B. Rousseau_ et de _Regnier_
+avaient precede en date celui de _La Fontaine_. Quant a l'article sur
+_madame de Sevigne_, il appartient de droit a celui de nos volumes qui,
+dans la presente collection, est particulierement consacre aux femmes;
+il en fait le debut.]
+
+Et puis, si La Harpe et Chamfort ont loue La Fontaine avec une
+ingenieuse sagacite, ils l'ont beaucoup trop detache de son siecle, qui
+etait bien moins connu d'eux que de nous. Le XVIIIe siecle, en effet,
+n'a su naturellement de l'epoque de Louis XIV que la partie qui s'est
+continuee et qui a prevalu sous Louis XV. Il en a ignore ou dedaigne
+tout un autre cote, par lequel le dernier regne regardait les
+precedents, cote qui certes n'est pas le moins original, et que
+Saint-Simon nous devoile aujourd'hui. Aussi ces admirables Memoires, qui
+jusqu'ici ont ete envisages surtout comme ruinant le prestige glorieux
+et la grandeur factice de Louis XIV, nous semblent-ils bien plutot
+restituer a cette memorable epoque un caractere de grandeur et de
+puissance qu'on ne soupconnait pas, et devoir la rehabiliter hautement
+dans l'opinion, par les endroits memes qui detruisent les prejuges d'une
+admiration superficielle. Il en sera, selon nous, des variations de nos
+jugements sur le siecle de Louis XIV, comme il en a ete de nos diverses
+facons de voir touchant les choses de la Grece et du moyen age. D'abord,
+par exemple, on etudiait peu ou du moins on entendait mal le theatre
+grec; on l'admirait pour des qualites qu'il n'avait pas; puis, quand,
+y jetant un coup d'oeil rapide, on s'est apercu que ces qualites qu'on
+estimait indispensables manquaient souvent, on l'a traite assez a la
+legere: temoin Voltaire et La Harpe. Enfin, en l'etudiant mieux, comme
+a fait M. Villemain, on est revenu a l'admirer precisement pour n'avoir
+pas ces qualites de fausse noblesse et de continuelle dignite qu'on
+avait cru y voir d'abord, et que plus tard on avait ete desappointe de
+n'y pas trouver. C'est aussi la marche qu'ont suivie les opinions sur le
+moyen age, la chevalerie et le gothique. A l'age d'or de fantaisie et
+d'_opera_ reve par La Curne de Sainte-Palaye et Tressan[20], ont succede
+des etudes plus severes, qui ont jete quelque trouble dans le premier
+arrangement romanesque; puis ces etudes, de plus en plus fortes et
+intelligentes, ont rencontre au fond un age non plus d'or, mais de fer,
+et pourtant merveilleux encore: de simples pretres et des moines plus
+hauts et plus puissants que les rois, des barons gigantesques dont les
+grands ossements et les armures enormes nous effraient; un art de granit
+et de pierre, savant, delicat, aerien, majestueux et mystique. Ainsi la
+monarchie de Louis XIV, d'abord admiree pour l'apparente et fastueuse
+regularite qu'y afficha le monarque et que celebra Voltaire, puis trahie
+dans son infirmite reelle par les Memoires de Dangeau, de la princesse
+Palatine, et rapetissee a dessein par Lemontey, nous reparait chez
+Saint-Simon vaste, encombree et flottante, dans une confusion qui n'est
+pas sans grandeur et sans beaute, avec tous les rouages de plus en plus
+inutiles de l'antique constitution abolie, avec tout ce que l'habitude
+conserve de formes et de mouvements, meme apres que l'esprit et le sens
+des choses ont disparu; deja sujette au bon plaisir despotique, mais mal
+disciplinee encore a l'etiquette supreme qui finira par triompher. Or,
+ceci bien pose, il est aise de retablir en leur vraie place et de voir
+en leur vrai jour les hommes originaux du temps, qui, dans leur conduite
+ou dans leurs oeuvres, ont fait autre chose que remplir le programme
+du maitre. Sans cette connaissance generale, on court risque de les
+considerer trop a part, et comme des etres etranges et accidentels.
+C'est ce que les critiques du dernier siecle n'ont pas evite en parlant
+de La Fontaine: ils l'ont trop isole et charge dans leurs portraits; ils
+lui ont suppose une personnalite beaucoup plus entiere qu'il n'etait
+besoin, eu egard a ses oeuvres, et l'ont imagine _bonhomme_ et _fablier_
+outre mesure. Il leur etait bien plus facile de s'expliquer Racine
+et Boileau, qui appartiennent a la partie reguliere et apparente de
+l'epoque, et en sont la plus pure expression Litteraire.
+
+[Note 20: Il ne faudrait pourtant pas mettre sur la meme ligne,
+pour l'ensemble des travaux, La Curne de Sainte-Palaye, qui en a fait
+D'immenses, et Tressan qui n'en a fait que de fort legers.]
+
+Il y a des hommes qui, tout en suivant le mouvement general de leur
+siecle, n'en conservent pas moins une individualite profonde et
+indelebile: Moliere en est le plus eclatant exemple. Il en est d'autres
+qui, sans aller dans le sens de ce mouvement general, et en montrant par
+consequent une certaine originalite propre, en ont moins pourtant qu'ils
+ne paraissent, bien qu'il puisse leur en rester beaucoup. Il entre dans
+la maniere qui les distingue de leurs contemporains une grande part
+d'imitation de l'age precedent; et, dans ce frappant contraste qu'ils
+nous offrent avec ce qui les entoure, il faut savoir reconnaitre et
+rabattre ce qui revient de droit a leurs devanciers. C'est parmi les
+hommes de cet ordre que nous rangeons La Fontaine: nous l'avons deja dit
+ailleurs[21], il a ete, sous Louis XIV, le dernier et le plus grand des
+poetes du XVIe siecle.
+
+[Note 21: Voir a la fin de ce volume un article du _Globe_, 15
+septembre 1827, on cette idee sur La Fontaine est developpee. J'en ai
+aussi parle en ce sens dans le _Tableau de la Poesie francaise au XVIe
+siecle_.]
+
+Ne, en 1621, a Chateau-Thierry en Champagne, il recut une education fort
+negligee, et donna de bonne heure des preuves de son extreme facilite a
+se laisser aller dans la vie et a obeir aux impressions du moment. Un
+chanoine de Soissons lui ayant prete un jour quelques livres de piete,
+le jeune La Fontaine se crut du penchant pour l'etat ecclesiastique,
+et entra au seminaire. Il ne tarda pas a en sortir; et son pere, en le
+mariant, lui transmit sa charge de maitre des eaux et forets. Mais
+La Fontaine, avec son caractere naturel d'oubliance et de paresse,
+s'accoutuma insensiblement a vivre comme s'il n'avait eu ni charge ni
+femme. Il n'etait pourtant pas encore poete, ou du moins il ignorait
+qu'il le fut. Le hasard le mit sur la voie. Un officier qui se trouvait
+en quartier d'hiver a Chateau-Thierry lut un jour devant lui l'ode de
+Malherbe dont le sujet est un des attentats sur la personne de Henri IV:
+
+ Que direz-vous, races futures, etc.,
+
+et La Fontaine, des ce moment, se crut appele a composer des odes: il en
+fit, dit-on, plusieurs, et de mauvaises; mais un de ses parents, nomme
+Pintrel, et son camarade de college, Maucroix, le detournerent de ce
+genre et l'engagerent a etudier les anciens. C'est aussi vers ce temps
+qu'il dut se mettre a la lecture de Rabelais, de Marot, et des poetes
+du XVIe siecle, veritable fonds d'une bibliotheque de province a cette
+epoque. Il publia, en 1654, une traduction en vers de _l'Eunuque_ de
+Terence; et l'un des parents de sa femme, Jannart, ami et substitut de
+Fouquet, emmena le poete a Paris pour le presenter au surintendant.
+
+Ce voyage et cette presentation deciderent du sort de La Fontaine.
+Fouquet le prit en amitie, se l'attacha, et lui fit une pension de mille
+francs, a condition qu'il en acquitterait chaque quartier par une piece
+de vers, ballade ou madrigal, dizain ou sixain. Ces petites pieces, avec
+_le Songe de Vaux_, sont les premieres productions originales que nous
+ayons de La Fontaine: elles se rapportent tout a fait au gout d'alors, a
+celui de Saint-Evremond et de Benserade, au marotisme de Sarasin et de
+Voiture, et le _je ne sais quoi_ de mollesse et de reverie voluptueuse
+qui n'appartient qu'a notre delicieux auteur, y perce bien deja, mais y
+est encore trop charge de fadeurs et de bel esprit. Le poete de Fouquet
+fut accueilli, des son debut, comme un des ornements les plus delicats
+de cette societe polie et galante de Saint-Mande et de Vaux. Il etait
+fort aimable dans le monde, quoi qu'on en ait dit, et particulierement
+dans un monde prive; sa conversation, abandonnee et naive,
+s'assaisonnait au besoin de finesse malicieuse, et ses distractions
+savaient fort bien s'arreter a temps pour n'etre qu'un charme de
+plus: il etait certainement moins _bonhomme_ en societe que le grand
+Corneille. Les femmes, le rien-faire et le sommeil se partageaient tour
+a tour ses hommages et ses voeux. Il en convenait agreablement; il s'en
+vantait meme parfois, et causait volontiers de lui-meme et de ses gouts
+avec les autres sans jamais les lasser, et en les faisant seulement
+sourire. L'intimite surtout avait mille graces avec lui: il y portait
+un tour affectueux et de bon ton familier; il s'y livrait en homme qui
+oublie tout le reste, et en prenait au serieux ou en deroulait avec
+badinage les moindres caprices. Son gout declare pour le beau sexe ne
+rendait son commerce dangereux aux femmes que lorsqu'elles le voulaient
+bien. La Fontaine, en effet, comme Regnier son predecesseur, aimait
+avant tout _les amours faciles et de peu de defense_. Tandis qu'il
+adressait a genoux, aux _Iris_, aux _Climenes_ et aux deesses, de
+respectueux soupirs, et qu'il pratiquait de son mieux ce qu'il avait cru
+lire dans Platon, il cherchait ailleurs et plus bas des plaisirs moins
+mystiques qui l'aidaient a prendre son martyre en patience. Parmi ses
+bonnes fortunes a son arrivee dans la capitale, on cite la celebre
+Claudine, troisieme femme de Guillaume Colletet, et d'abord sa servante;
+Colletet epousait toujours ses servantes. Notre poete visitait souvent
+le bon vieux rimeur en sa maison du faubourg Saint-Marceau, et
+courtisait Claudine tout en devisant, a souper, des auteurs du XVIe
+siecle avec le mari, qui put lui donner la-dessus d'utiles conseils et
+lui reveler des richesses dont il profita. Pendant les six premieres
+annees de son sejour a Paris, et jusqu'a la chute de Fouquet, La
+Fontaine produisit peu; il s'abandonna tout entier au bonheur de cette
+vie d'enchantement et de fete, aux delices d'une societe choisie qui
+goutait son commerce ingenieux et appreciait ses galantes bagatelles;
+mais ce songe s'evanouit par la captivite de l'enchanteur. Sur ces
+entrefaites, la duchesse de Bouillon, niece de Mazarin, ayant demande au
+poete des contes en vers, il s'empressa de la satisfaire, et le premier
+recueil des Contes parut en 1664: La Fontaine avait quarante-trois ans.
+On a cherche a expliquer un debut si tardif dans un genie si facile, et
+certains critiques sont alles jusqu'a attribuer ce long silence a des
+etudes _secretes_, a une education laborieuse et prolongee. En verite,
+bien que La Fontaine n'ait pas cesse d'essayer et de cultiver a ses
+moments de loisir son talent, depuis le jour ou l'ode de Malherbe le lui
+revela, j'aime beaucoup mieux croire a sa paresse, a son sommeil, a
+ses distractions, a tout ce qu'on voudra de naif et d'oublieux en lui,
+qu'admettre cet ennuyeux noviciat auquel il se serait condamne. Genie
+instinctif, insouciant, volage et toujours livre au courant des
+circonstances, on n'a qu'a rapprocher quelques traits de sa vie pour
+le connaitre et le comprendre. Au sortir du college, un chanoine de
+Soissons lui prete des livres pieux, et le voila au seminaire; un
+officier lui lit une ode de Malherbe, et le voila poete; Pintrel et
+Maucroix lui conseillent l'antiquite, et le voila qui reve Quintilien et
+raffole de Platon en attendant Baruch. Fouquet lui commande dizains et
+ballades, il en fait; madame de Bouillon, des contes, et il est conteur;
+un autre jour ce seront des fables pour monseigneur le Dauphin, un poeme
+du _Quinquina_ pour madame de Bouillon encore, un opera de _Daphne_ pour
+Lulli, _la Captivite de saint Malc_ a la requete de MM. de Port-Royal;
+ou bien ce seront des lettres, de longues lettres negligees et
+fleuries, melees de vers et de prose, a sa femme, a M. de Maucroix, a
+Saint-Evremond, aux Conti, aux Vendome, a tous ceux enfin qui lui en
+demanderont. La Fontaine depensait son genie, comme son temps, comme sa
+fortune, sans savoir comment, et au service de tous. Si jusqu'a l'age
+de quarante ans il en parut moins prodigue que plus tard, c'est que les
+occasions lui manquaient en province, et que sa paresse avait besoin
+d'etre surmontee par une douce violence. Une fois d'ailleurs qu'il eut
+rencontre le genre qui lui convenait le mieux, celui du _conte_ et de
+la _fable_, il etait tout simple qu'il s'y adonnat avec une sorte
+d'effusion, et qu'il y revint de lui-meme a plusieurs reprises, par
+penchant comme par habitude. La Fontaine, il est vrai, se meprenait un
+peu sur lui-meme; il se piquait de beaucoup de correction et de labeur,
+et sa poetique qu'il tenait en gros de Maucroix, et que Boileau et
+Racine lui acheverent, s'accordait assez mal avec la tournure de ses
+oeuvres. Mais cette legere inconsequence, qui lui est commune avec
+d'autres grands esprits naifs de son temps, n'a pas lieu d'etonner chez
+lui, et elle confirme bien plus qu'elle ne contrarie notre opinion sur
+la nature facile et accommodante de son genie. Un celebre poete de nos
+jours, qu'on a souvent compare a La Fontaine pour sa bonhomie aiguisee
+de malice, et qui a, comme lui, la gloire d'etre createur inimitable
+dans un genre qu'on croyait use, le meme poete populaire qui, dans ce
+moment d'emotion politique, est rendu, apres une trop longue captivite,
+a ses amis et a la France, Beranger, n'a commence aussi que vers
+quarante ans a concevoir et a composer ses immortelles chansons. Mais,
+pour lui, les causes du retard nous semblent differentes, et les jours
+du silence ont ete tout autrement employes. Jete jeune et sans education
+reguliere au milieu d'une litterature compassee et d'une poesie sans
+ame, il a du hesiter longtemps, s'essayer en secret, se decourager
+maintes fois et se reprendre, tenter du nouveau dans bien des voies, et,
+en un mot, bruler bien des vers avant d'entrer en plein dans le genre
+unique que les circonstances ouvrirent a son coeur de citoyen. Beranger,
+comme tous les grands poetes de ce temps, meme les plus instinctifs,
+a su parfaitement ce qu'il faisait et pourquoi il le faisait: un art
+delicat et savant se cache sous ses reveries les plus epicuriennes, sous
+ses inspirations les plus ferventes; honneur en soit a lui! mais cela
+n'etait ni du temps ni du genie de La Fontaine.
+
+Ce qu'est La Fontaine dans le _conte_, tout le monde le sait; ce qu'il
+est dans la _fable_, on le sait aussi, on le sent; mais il est moins
+aise de s'en rendre compte. Des auteurs d'esprit s'y sont trompes; ils
+ont mis en action, selon le precepte, des animaux, des arbres, des
+hommes, ont cache un sens fin, une morale saine sous ces petits drames,
+et se sont etonnes ensuite d'etre juges si inferieurs a leur illustre
+devancier: c'est que La Fontaine entendait autrement la fable. J'excepte
+les premiers livres, dans lesquels il montre plus de timidite, se tient
+davantage a son petit recit, et n'est pas encore tout a fait a l'aise
+dans cette forme qui s'adaptait moins immediatement a son esprit que
+l'elegie ou le conte. Lorsque le second recueil parut, contenant
+cinq livres, depuis le sixieme jusqu'au onzieme inclusivement, les
+contemporains se recrierent comme ils font toujours, et le mirent fort
+au-dessous du premier. C'est pourtant dans ce recueil que se trouve au
+complet la fable, telle que l'a inventee La Fontaine. Il avait fini
+evidemment par y voir surtout un cadre commode a pensees, a sentiments,
+a causerie; le petit drame qui en fait le fond n'y est plus toujours
+l'essentiel comme auparavant; la moralite de quatrain y vient au bout
+par un reste d'habitude; mais la fable, plus libre en son cours, tourne
+et derive, tantot a l'elegie et a l'idylle, tantot a l'epitre et au
+conte: c'est une anecdote, une conversation, une lecture, elevees a la
+poesie, un melange d'aveux charmants, de douce philosophie et de plainte
+reveuse. La Fontaine est notre seul grand poete personnel et reveur
+avant Andre Chenier. Il se met volontiers dans ses vers, et nous
+entretient de lui, de son ame, de ses caprices et de ses faiblesses. Son
+accent respire d'ordinaire la malice, la gaiete, et le conteur grivois
+nous rit du coin de l'oeil, en branlant la tete. Mais souvent aussi il
+a des tons qui viennent du coeur et une tendresse melancolique qui le
+rapproche des poetes de notre age. Ceux du XVIe siecle avaient bien
+eu deja quelque avant-gout de reverie; mais elle manquait chez eux
+d'inspiration individuelle, et ressemblait trop a un lieu-commun
+uniforme, d'apres Petrarque et Bembe. La Fontaine lui rendit un
+caractere primitif d'expression vive et discrete; il la debarrassa de
+tout ce qu'elle pouvait avoir contracte de banal ou de sensuel; Platon,
+par ce cote, lui fut bon a quelque chose comme il l'avait ete a
+Petrarque; et quand le poete s'ecrie dans une de ses fables delicieuses:
+
+ Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrete?
+ Ai-je passe le temps d'aimer?
+
+ce mot _charme_, ainsi employe en un sens indefini et tout metaphysique,
+marque en poesie francaise un progres nouveau qu'ont releve et poursuivi
+plus tard Andre Chenier et ses successeurs. Ami de la retraite, de la
+solitude, et peintre des champs, La Fontaine a encore sur ses devanciers
+du XVIe siecle l'avantage d'avoir donne a ses tableaux des couleurs
+fideles qui sentent, pour ainsi dire, le pays et le terroir. Ces
+plaines immenses de bles ou se promene de grand matin le maitre, et ou
+l'allouette cache son nid; ces bruyeres et ces buissons ou fourmille
+tout un petit monde; ces jolies garennes, dont les hotes etourdis font
+la cour a l'aurore dans la rosee et parfument de thym leur banquet,
+c'est la Beauce, la Sologne, la Champagne, la Picardie; j'en reconnais
+les fermes avec leurs mares, avec les basses-cours et les colombiers;
+La Fontaine avait bien observe ces pays, sinon en maitre des
+eaux-et-forets, du moins en poete; il y etait ne, il y avait vecu
+longtemps, et, meme apres qu'il se fut fixe dans la capitale, il
+retournait chaque annee vers l'automne a Chateau-Thierry, pour y visiter
+son bien et le vendre en detail; car _Jean_, comme on sait, _mangeait le
+fonds avec le revenu._
+
+Lorsque tout le bien de La Fontaine fut dissipe et que la mort soudaine
+de Madame l'eut prive de la charge de gentilhomme qu'il remplissait
+aupres d'elle, madame de La Sabliere le recueillit dans sa maison et l'y
+soigna pendant plus de vingt ans. Abandonne dans ses moeurs, perdu de
+fortune, n'ayant plus ni feu, ni lieu, ce fut pour lui et pour son
+talent une inestimable ressource que de se trouver maintenu, sous les
+auspices d'une femme aimable, au sein d'une societe spirituelle et de
+bon gout, avec toutes les douceurs de l'aisance. Il sentit vivement le
+prix de ce bienfait; et cette inviolable amitie, familiere a la fois
+et respectueuse, que la mort seule put rompre, est un des sentiments
+naturels qu'il reussit le mieux a exprimer. Aux pieds de madame de
+La Sabliere et des autres femmes distinguees qu'il celebrait en les
+respectant, sa muse, parfois souillee, reprenait une sorte de purete
+et de fraicheur, que ses gouts un peu vulgaires, et de moins en moins
+scrupuleux avec l'age, ne tendaient que trop a affaiblir. Sa vie, ainsi
+ordonnee dans son desordre, devint double, et il en fit deux parts:
+l'une, elegante, animee, spirituelle, au grand jour, bercee entre les
+jeux de la poesie, et les illusions du coeur; l'autre, obscure et
+honteuse, il faut le dire, et livree a ces egarements prolonges des sens
+que la jeunesse embellit du nom de volupte, mais qui sont comme un vice
+au front du vieillard. Madame de La Sabliere elle-meme, qui reprenait La
+Fontaine, n'avait pas ete toujours exempte de passions humaines et de
+faiblesses selon le monde; mais lorsque l'infidelite du marquis de La
+Fare lui eut laisse le coeur libre et vide, elle sentit que nul autre
+que Dieu ne pouvait desormais le remplir, et elle consacra ses dernieres
+annees aux pratiques les plus actives de la charite chretienne. Cette
+conversion, aussi sincere qu'eclatante, eut lieu en 1683. La Fontaine
+en fut touche comme d'un exemple a suivre; sa fragilite et d'autres
+liaisons qu'il contracta vers cette epoque le detournerent, et ce ne fut
+que dix ans apres, quand la mort de madame de La Sabliere lui eut donne
+un second et solennel avertissement, que cette bonne pensee germa en lui
+pour n'en plus sortir. Mais, des 1684, nous avons de lui un admirable
+_Discours en vers_, qu'il lut le jour de sa reception a l'Academie
+francaise, et dans lequel, s'adressant a sa bienfaitrice, il lui expose
+avec candeur l'etat de son ame:
+
+ Des solides plaisirs je n'ai suivi que l'ombre,
+ J'ai toujours abuse du plus cher de nos biens:
+ Les pensers amusants, les vagues entretiens,
+ Vains enfants du loisir, delices chimeriques,
+ Les romans et le jeu, peste des republiques,
+ Par qui sont devoyes les esprits les plus droits,
+ Ridicule fureur qui se moque des lois,
+ Cent autres passions des sages condamnees,
+ Ont pris comme a l'envi la fleur de mes annees.
+ L'usage des vrais biens reparerait ces maux;
+ Je le sais, et je cours encore a des biens faux.
+ . . . . . . . . . . . .
+ Si faut-il qu'a la fin de tels pensers nous quittent;
+ Je ne vois plus d'instants qui ne m'en sollicitent:
+ Je recule, et peut-etre attendrai-je trop tard;
+ Car qui sait les moments prescrits a son depart?
+ Quels qu'ils soient, ils sont courts...
+
+C'est, on le voit, une confession grave, ingenue, ou l'onction
+religieuse et une haute moralite n'empechent pas un reste de coup d'oeil
+amoureux vers ces _chimeriques delices_ dont on est mal detache. Et puis
+une simplicite d'exageration s'y mele: les romans et le jeu qui ont
+egare le pecheur sont la _peste des republiques, une fureur qui se moque
+des lois._ Et plus loin:
+
+ Que me servent ces vers avec soin composes?
+ N'en attends-je autre fruit que de les voir prises?
+ C'est peu que leurs conseils, si je ne sais les suivre,
+ Et qu'au moins vers ma fin je ne commence a vivre;
+ Car je n'ai pas vecu, j'ai servi deux tyrans:
+ Un vain bruit et l'amour ont partage mes ans.
+ Qu'est-ce que vivre, Iris? vous pouvez nous l'apprendre;
+ Votre reponse est prete, il me semble l'entendre:
+ C'est jouir des vrais biens avec tranquillite,
+ Faire usage du temps et de l'oisivete,
+ S'acquitter des honneurs dus a l'Etre supreme,
+ Renoncer aux Phyllis en faveur de soi-meme,
+ Bannir le fol amour et les voeux impuissants,
+ Comme Hydres dans nos coeurs sans cesse renaissants.
+
+Sincere, eloquente, sublime poesie, d'un tour singulier, ou la vertu
+trouve moyen de s'accommoder avec l'oisivete, ou _les Phyllis_ se
+placent a cote de l'Etre supreme, et qui fait naitre un sourire dans une
+larme? Que La Fontaine n'a-t-il connu _le Dieu des bonnes gens_? il lui
+en aurait moins coute pour se convertir.
+
+Au premier abord, et a ne juger que par les oeuvres, l'art et le travail
+paraissent tenir peu de place chez La Fontaine, et si l'attention de
+la critique n'avait ete eveillee sur ce point par quelques mots de ses
+prefaces et par quelques temoignages contemporains, on n'eut jamais
+songe probablement a en faire l'objet d'une question. Mais le poete
+_confesse_, en tete de _Psyche_, que _la prose lui coute autant que
+les vers_. Dans une de ses dernieres fables au duc de Bourgogne, il se
+plaint de _fabriquer a force de temps_ des vers moins senses que la
+prose du jeune prince. Ses manuscrits presentent beaucoup de ratures et
+de changements; les memes morceaux y sont recopies plusieurs fois, et
+souvent avec des corrections heureuses. Par exemple, on a retrouve,
+tout entiere de sa main, une premiere ebauche de la fable intitulee _le
+Renard, les Mouches et le Herisson_; et, en la comparant a celle qu'il
+a fait imprimer, on voit que les deux versions n'ont de commun que deux
+vers. Il est meme plaisant de voir quel soin religieux il apporte aux
+errata: "Il s'est glisse, dit-il en tete de son second recueil, quelques
+fautes dans l'impression. J'en ai fait faire un errata; mais ce sont de
+legers remedes pour un defaut considerable. Si on veut avoir quelque
+plaisir de la lecture de cet ouvrage, il faut que chacun fasse corriger
+ces fautes a la main dans son exemplaire, ainsi qu'elles sont marquees
+par chaque errata, aussi bien pour les deux premieres parties que pour
+les dernieres." Que conclure de toutes ces preuves? Que La Fontaine
+etait de l'ecole de Boileau et de Racine en poesie; qu'il suivait les
+memes procedes de composition studieuse, et qu'il faisait difficilement
+ses vers faciles? pas le moins du monde: La Fontaine me l'affirmerait en
+face, que je le renverrais a Baruch, et que je ne le croirais pas. Mais
+il avait, comme tout poete, ses secrets, ses finesses, sa correction
+relative; il s'en souciait peu ou point dans ses lettres en vers; peu
+encore, mais davantage, dans ses contes; il y visait tout a fait dans
+ses fables. Sa paresse lui grossissait la peine, et il aimait a s'en
+plaindre par manie. La Fontaine lisait beaucoup, non-seulement les
+modernes Italiens et Gaulois, mais les anciens, dans les textes ou en
+traduction: il s'en glorifie a tout propos:
+
+ Terence est dans mes mains, je m'instruis dans Horace;
+ Homere et son rival sont mes dieux du Parnasse;
+ Je le dis aux rochers, etc...
+ Je cheris l'Arioste et j'estime le Tasse;
+ Plein de Machiavel, entete de Bocace,
+ J'en parle si souvent qu'on en est etourdi;
+ J'en lis qui sont du nord et qui sont du midi.
+
+Fera-t-on de lui un savant? Son erudition a pour cela de trop
+singulieres meprises, et se permet des confusions trop charmantes. Il a
+ecrit dans sa Vie d'Esope: "Comme Planudes vivoit dans un siecle ou la
+memoire des choses arrivees a Esope ne devoit pas etre encore eteinte,
+j'ai cru qu'il savoit par tradition ce qu'il a laisse." En ecrivant
+ceci, il oubliait que dix-neuf siecles s'etaient ecoules entre le
+Phrygien et celui qu'on lui donne pour biographe, et que le moine grec
+ne vivait guere plus de deux siecles avant le regne de Louis-le-Grand.
+Dans une epitre a Huet en faveur des anciens contre les modernes, et
+a l'honneur de Quintilien en particulier, il en revient a Platon, son
+theme favori, et declare qu'on ne pourrait trouver entre les sages
+modernes un seul approchant de ce grand philosophe, tandis que
+
+ La Grece en fourmillait dans son moindre canton.
+
+Il attribue la decadence de l'ode en France a une cause qu'on
+n'imaginerait jamais:
+
+ ... l'ode, qui baisse un peu,
+ Veut de la patience, et nos gens ont du feu.
+
+D'ailleurs, en cette remarquable epitre, il proteste contre l'imitation
+servile des anciens, et cherche a exposer de quelle nature est la
+sienne. Nous conseillons aux curieux de comparer ce passage avec la fin
+de la deuxieme epitre d'Andre Chenier; l'idee au fond est la meme, mais
+on verra, en comparant l'une et l'autre expression, toute la difference
+profonde qui separe un poete artiste comme Chenier, d'avec un poete
+d'instinct comme La Fontaine.
+
+Ce qui est vrai jusqu'ici de presque tous nos poetes, excepte Moliere et
+peut-etre Corneille, ce qui est vrai de Marot, de Ronsard, de Regnier,
+de Malherbe, de Boileau, de Racine et d'Andre Chenier, l'est aussi de La
+Fontaine: lorsqu'on a parcouru ses divers merites, il faut ajouter
+que c'est encore par le style qu'il vaut le mieux. Chez Moliere au
+contraire, chez Dante, Shakspeare et Milton, le style egale l'invention
+sans doute, mais ne la depasse pas; la maniere de dire y reflechit le
+fond, sans l'eclipser. Quant a la facon de La Fontaine, elle est trop
+connue et trop bien analysee ailleurs pour que j'essaye d'y revenir.
+Qu'il me suffise de faire remarquer qu'il y entre une proportion assez
+grande de fadeurs galantes et de faux gout pastoral, que nous blamerions
+dans Saint-Evremond et Voiture, mais que nous aimons ici. C'est qu'en
+effet ces fadeurs et ce faux gout n'en sont plus, du moment qu'ils ont
+passe sous cette plume enchanteresse, et qu'ils se sont rajeunis de tout
+le charme d'alentour. La Fontaine manque un peu de souffle et de suite
+dans ses compositions; il a, chemin faisant, des distractions frequentes
+qui font fuir son style et devier sa pensee; ses vers delicieux, en
+decoulant comme un ruisseau, sommeillent parfois, ou s'egarent et ne se
+tiennent plus; mais cela meme constitue une maniere, et il en est de
+cette maniere comme de toutes celles des hommes de genie: ce qui autre
+part serait indifferent ou mauvais, y devient un trait de caractere ou
+une grace piquante.
+
+La conversion de madame de La Sabliere, que La Fontaine n'eut pas le
+courage d'imiter, avait laisse notre poete assez desoeuvre et solitaire.
+Il continuait de loger chez cette dame; mais elle ne reunissait plus
+la meme compagnie qu'autrefois, et elle s'absentait frequemment pour
+visiter des pauvres ou des malades. C'est alors surtout qu'il se livra,
+pour se desennuyer, a la societe du prince de Conti et de MM. de Vendome
+dont on sait les moeurs, et que, sans rien perdre au fond du cote de
+l'esprit, il exposa aux regards de tous une vieillesse cynique et
+dissolue, mal deguisee sous les roses d'Anacreon. Maucroix, Racine et
+ses vrais amis s'affligeaient de ces dereglements sans excuse; l'austere
+Boileau avait cesse de le voir. Saint-Evremond, qui cherchait a
+l'attirer en Angleterre aupres de la duchesse de Mazarin, recut de
+la courtisane Ninon une lettre ou elle lui disait: "J'ai su que vous
+souhaitiez La Fontaine en Angleterre; on n'en jouit guere a Paris; sa
+tete est bien affoiblie. C'est le destin des poetes: le Tasse et
+Lucrece l'ont eprouve. Je doute qu'il y ait du philtre amoureux pour
+La Fontaine, il n'a guere aime de femmes qui en eussent pu faire la
+depense." La tete de La Fontaine ne baissait pas comme le croyait Ninon;
+mais ce qu'elle dit du philtre amoureux et des sales amours n'est que
+trop vrai: il touchait souvent de l'abbe de Chaulieu des gratifications
+dont il faisait un singulier et triste usage. Par bonheur, une jeune
+femme riche et belle, madame d'Hervart, s'attacha au poete, lui offrit
+l'attrait de sa maison, et devint pour lui, a force de soins et de
+prevenances, une autre La Sabliere. A la mort de cette dame, elle
+recueillit le vieillard, et l'environna d'amitie jusqu'au dernier
+moment. C'est chez elle que l'auteur de _Joconde_, touche enfin de
+repentir, revetit le cilice qui ne le quitta plus. Les details de cette
+penitence sont touchants; La Fontaine la consacra publiquement par une
+traduction du _Dies irae_, qu'il lut a l'Academie, et il avait forme
+le dessein de paraphraser les Psaumes avant de mourir. Mais, a part le
+refroidissement de la maladie et de l'age, on peut douter que cette
+tache, tant de fois essayee par des poetes repentants, eut ete possible
+a La Fontaine ou meme a tout autre d'alors. A cette epoque de croyances
+regnantes et traditionnelles, c'etaient les sens d'ordinaire, et non la
+raison, qui egaraient; on avait ete libertin, on se faisait devot; on
+n'avait point passe par l'orgueil philosophique ni par l'impiete seche;
+on ne s'etait pas attarde longuement dans les regions du doute; on ne
+s'etait pas senti maintes fois defaillir a la poursuite de la verite.
+Les sens charmaient l'ame pour eux-memes, et non comme une distraction
+etourdissante et fougueuse, non par ennui et desespoir. Puis, quand on
+avait epuise les desordres, les erreurs, et qu'on revenait a la verite
+supreme, on trouvait un asile tout prepare, un confessionnal, un
+oratoire, un cilice qui matait la chair; et l'on n'etait pas, comme
+de nos jours, poursuivi encore, jusqu'au sein d'une foi vaguement
+renaissante, par des doutes effrayants, d'eternelles obscurites et un
+abime sans cesse ouvert:--je me trompe; il y eut un homme alors qui
+eprouva tout cela, et il manqua en devenir fou: cet homme, c'etait
+Pascal.
+
+Septembre 1829.
+
+
+
+J'ecrivais ceci la meme annee, la meme saison ou je composais le recueil
+de Poesies, _les Consolations_, c'est-a-dire dans une veine prononcee
+de sensibilite religieuse. Depuis j'ai encore ecrit sur La Fontaine
+quelques pages qui se trouvent au tome VII des _Causeries du Lundi_, et
+j'ai essaye d'y repondre aux dedains que M. de Lamartine avait prodigues
+a ce charmant poete. Au reste, si La Fontaine, dans ces dernieres
+annees, a ete bien legerement traite par un grand poete qui s'est
+lui-meme juge par la, il a ete etudie, approfondi par de savants
+critiques, et si approfondi meme qu'il est sorti d'entre leurs mains
+comme transforme. J'en reviens volontiers et je m'en tiens sur lui a ce
+jugement de La Bruyere dans son Discours de reception a l'Academie: "Un
+autre, plus egal que Marot et plus poete que Voiture, a le jeu, le tour
+et la naivete de tous les deux; il instruit en badinant, persuade aux
+hommes la vertu par l'organe des betes, eleve les petits sujets jusqu'au
+sublime: homme unique dans son genre d'ecrire, toujours original, soit
+qu'il invente, soit qu'il traduise; qui a ete au dela de ses modeles,
+modele lui-meme difficile a imiter."--Voir aussi le joli theme latin de
+Fenelon a l'usage du duc de Bourgogne sur la mort de La Fontaine, _in
+Fontani mortem_. Tout y est indique, meme le _molle atque facetum_, qui
+n'est autre que notre chere reverie.
+
+
+
+RACINE
+
+I
+
+Les grands poetes, les poetes de genie, independamment des genres, et
+sans faire acception de leur nature lyrique, epique ou dramatique,
+peuvent se rapporter a deux familles glorieuses qui, depuis bien des
+siecles, s'entremelent et se detronent tour a tour, se disputent
+la preeminence en renommee, et entre lesquelles, selon les temps,
+l'admiration des hommes s'est inegalement repartie. Les poetes
+primitifs, fondateurs, originaux sans melange, nes d'eux-memes et fils
+de leurs oeuvres, Homere, Pindare, Eschyle, Dante et Shakspeare, sont
+quelquefois sacrifies, preferes le plus souvent, toujours opposes
+aux genies studieux, polis, dociles, essentiellement educables et
+perfectibles, des epoques moyennes. Horace, Virgile, le Tasse, sont les
+chefs les plus brillants de cette famille secondaire, reputee, et avec
+raison, inferieure a son ainee, mais d'ordinaire mieux comprise de tous,
+plus accessible et plus cherie. Parmi nous, Corneille et Moliere s'en
+detachent par plus d'un cote; Boileau et Racine y appartiennent tout
+a fait et la decorent, surtout Racine, le plus merveilleux, le plus
+accompli en ce genre, le plus venere de nos poetes. C'est le propre
+des ecrivains de cet ordre d'avoir pour eux la presque unanimite des
+suffrages, tandis que leurs illustres adversaires qui, plus hauts qu'eux
+en merite, les dominent meme en gloire, sont a chaque siecle remis en
+question par une certaine classe de critiques. Cette difference de
+renommee est une consequence necessaire de celle des talents. Les
+uns veritablement predestines et divins, naissent avec leur lot, ne
+s'occupent guere a le grossir grain a grain en cette vie, mais le
+dispensent avec profusion et comme a pleines mains en leurs oeuvres; car
+leur tresor est inepuisable au dedans. Ils font, sans trop s'inquieter
+ni se rendre compte de leurs moyens de faire; ils ne se replient pas a
+chaque heure de veille sur eux-memes; ils ne retournent pas la tete en
+arriere a chaque instant pour mesurer la route qu'ils ont parcourue et
+calculer celle qui leur reste; mais ils marchent a grandes journees sans
+se lasser ni se contenter jamais. Des changement secrets s'accomplissent
+en eux, au sein de leur genie, et quelquefois le transforment; ils
+subissent ces changements comme des lois, sans s'y meler, sans y aider
+artificiellement, pas plus que l'homme ne hate le temps ou ses cheveux
+blanchissent, l'oiseau la mue de son plumage, ou l'arbre les changements
+de couleur de ses feuilles aux diverses saisons; et, procedant ainsi
+d'apres de grandes lois interieures et une puissante donnee originelle,
+ils arrivent a laisser trace de leur force en des oeuvres sublimes,
+monumentales, d'un ordre reel et stable sous une irregularite apparente
+comme dans la nature, d'ailleurs entrecoupees d'accidents, herissees
+de cimes, creusees de profondeurs: voila pour les uns. Les autres ont
+besoin de naitre en des circonstances propices, d'etre cultives par
+l'education et de murir au soleil; ils se developpent lentement,
+sciemment, se fecondent par l'etude et s'accouchent eux-memes avec art.
+Ils montent par degres, parcourent les intervalles et ne s'elancent pas
+au but du premier bond; leur genie grandit avec le temps et s'edifie
+comme un palais auquel on ajouterait chaque annee une assise; ils ont
+de longues heures de reflexion et de silence durant lesquelles ils
+s'arretent pour reviser leur plan et deliberer: aussi l'edifice, si
+jamais il se termine, est-il d'une conception savante, noble, lucide,
+admirable, d'une harmonie qui d'abord saisit l'oeil, et d'une execution
+achevee. Pour le comprendre, l'esprit du spectateur decouvre sans
+peine et monte avec une sorte d'orgueil paisible l'echelle d'idees
+par laquelle a passe le genie de l'artiste. Or, suivant une remarque
+tres-fine et tres-juste du Pere Tournemire, on n'admire jamais dans un
+auteur que les qualites dont on a le germe et la racine en soi. D'ou
+il suit que, dans les ouvrages des esprits superieurs, il est un degre
+relatif ou chaque esprit inferieur s'eleve, mais qu'il ne franchit pas,
+et d'ou il juge l'ensemble comme il peut. C'est presque comme pour les
+familles de plantes etagees sur les Cordilleres, et qui ne depassent
+jamais une certaine hauteur, ou plutot c'est comme pour les familles
+d'oiseaux dont l'essor dans l'air est fixe a une certaine limite. Que
+si maintenant, a la hauteur relative ou telle famille d'esprits peut
+s'elever dans l'intelligence d'un poeme, il ne se rencontre pas une
+qualite correspondante qui soit comme une pierre ou mettre le pied,
+comme une plate-forme d'ou l'on contemple tout le paysage, s'il y a la
+un roc a pic, un torrent, un abime, qu'adviendra-t-il alors? Les esprits
+qui n'auront trouve ou poser leur vol s'en reviendront comme la colombe
+de l'arche, sans meme rapporter le rameau d'olivier.--Je suis a
+Versailles, du cote du jardin, et je monte le grand escalier; l'haleine
+me manque au milieu et je m'arrete; mais du moins je vois de la en
+face de moi la ligne du chateau, ses ailes, et j'en apprecie deja la
+regularite, tandis que si je gravis sur les bords du Rhin quelque
+sentier tournant qui grimpe a un donjon gothique, et que je m'arrete
+d'epuisement a mi-cote, il pourra se faire qu'un mouvement de terrain,
+un arbre, un buisson, me derobe la vue tout entiere[22]. C'est la l'image
+vraie des deux poesies. La poesie racinienne est construite de telle
+sorte qu'a toute hauteur il se rencontre des degres et des points
+d'appui avec perspective pour les infirmes: l'oeuvre de Shakspeare a
+l'acces plus rude, et l'oeil ne l'embrasse pas de tout point; nous
+savons de fort honnetes gens qui ont sue pour y aborder, et qui, apres
+s'etre heurte la vue sur quelque butte ou sur quelque bruyere, sont
+revenus en jurant de bonne foi qu'il n'y avait rien la-haut; mais, a
+peine redescendus en plaine, la maudite tour enchantee leur apparaissait
+de nouveau dans son lointain, mille fois plus importune aux pauvres gens
+que ne l'etait a Boileau celle de Montlhery:
+
+ Ses murs, dont le sommet se derobe a la vue,
+ Sur la cime d'un roc s'allongent dans la nue,
+ Et, presentant de loin leur objet ennuyeux,
+ Du passant qui les fuit semblent suivre les yeux.
+
+[Note 22: Il faut tout dire. Si les esprits superieurs, les genies _a
+pic_, ne pretent pas pied a divers degres aux esprits inferieurs, ils en
+portent un peu la peine, et ne distinguent pas eux-memes les differences
+d'elevation entre ces esprits estimables, qu'ils voient d'en haut tous
+confondus dans la plaine au meme niveau de terre.]
+
+Mais nous laisserons pour aujourd'hui la tour de Montlhery et l'oeuvre
+de Shakspeare, et nous essaierons de monter, apres tant d'autres
+adorateurs, quelques-uns des degres, glissants desormais a force d'etre
+uses, qui menent au temple en marbre de Racine.
+
+Racine, ne en 1639, a la Ferte-Milon, fut orphelin des l'age le plus
+tendre. Sa mere, fille d'un procureur du roi des eaux-et-forets a
+Villers-Cotterets, et son pere, controleur du grenier a sel de la
+Ferte-Milon, moururent a peu d'intervalle de temps l'un de l'autre. Age
+de quatre ans, il fut confie aux soins de son grand-pere maternel, qui
+le mit tres-jeune au College a Beauvais; et apres la mort du vieillard,
+il passa a Port-Royal-des-Champs, ou sa grand'mere et une de ses
+tantes s'etaient retirees. C'est de la que datent les premiers details
+interessants qui nous aient ete transmis sur l'enfance du poete.
+L'illustre solitaire Antoine Le Maitre l'avait pris en amitie
+singuliere, et l'on voit par une lettre qui s'est conservee, et qu'il
+lui ecrivait dans une des persecutions, combien il lui recommande d'etre
+docile et de bien soigner, durant son absence, ses onze volumes de saint
+Chrysostome. Le _petit_ _Racine_ en vint rapidement a lire tous les
+auteurs grecs dans le texte; il en faisait des extraits, les annotait
+de sa main, les apprenait par coeur. C'etait tour a tour Plutarque,
+_le Banquet_ de Platon, saint Basile, Pindare, ou, aux heures perdues,
+_Theagene et Chariclee_[23]. Il decelait deja sa nature discrete,
+innocente et reveuse, par de longues promenades, un livre a la main
+(et qu'il ne lisait pas toujours), dans ces belles solitudes dont il
+ressentait les douceurs jusqu'aux larmes. Son talent naissant s'exercait
+des lors a traduire en vers francais les hymnes touchantes du Breviaire,
+qu'il a retravaillees depuis; mais il se complaisait surtout a celebrer
+Port-Royal, le paysage, l'etang, les jardins et les prairies. Ces
+productions de jeunesse que nous possedons attestent un sentiment vrai
+sous l'inexperience extreme et la faiblesse de l'expression et de la
+couleur; avec un peu d'attention, on y demele en quelques endroits
+comme un echo lointain, comme un prelude confus des choeurs melodieux
+d'_Esther_:
+
+ Je vois ce cloitre venerable,
+ Ces beaux lieux du Ciel bien aimes,
+ Qui de cent temples animes
+ Cachent la richesse adorable.
+ C'est dans ce chaste paradis
+ Que regne, en un trone de lis,
+ La Virginite sainte;
+ C'est la que mille anges mortels
+ D'une eternelle plainte
+ Gemissent au pied des autels.
+
+ Sacres palais de l'innocence,
+ Astres vivants, choeurs glorieux,
+ Qui faites voir de nouveaux cieux
+ Dans ces demeures du silence,
+ Non, ma plume n'entreprend pas
+ De tracer ici vos combats,
+ Vos jeunes et vos veilles;
+ Il faut, pour en bien reverer
+ Les augustes merveilles,
+ Et les taire et les adorer.
+
+[Note 23: Un Grec erudit de nos amis, M. Piccolos, dans les notes
+d'une traduction de _Paul et Virginie_ en grec moderne (Firmin Didot,
+1841), a cru pouvoir signaler avec precision quelques traces, encore
+inapercues, du roman de _Theagene et Chariclee_, dans l'oeuvre de
+Racine. Ainsi, quand Racine a risque le vers fameux,
+
+ Brule de plus de feux que je n'en allumai,
+
+il ne faisait sans doute que se souvenir de son cher roman et du passage
+ou Hydaspe, sur le point d'immoler sa fille et de la placer sur le
+bucher ou _foyer_, se sent lui-meme au coeur un _foyer_ de chagrin plus
+cuisant: je traduis a peu pres; les curieux peuvent chercher le passage:
+Racine, enfant, avait retenu ce jeu de mots comme une beaute, et il
+n'a eu garde de l'omettre dans _Andromaque_. Heliodore est le premier
+coupable; il aurait, au reste, rachete de beaucoup son crime, s'il etait
+vrai, comme M. Piccolos le croit (page 343), qu'il eut fourni a Racine
+le germe d'une des plus belles scenes, dans _Andromaque_ egalement. M.
+Ampere, dans un article sur Amyot, avait deja cru saisir des analogies
+de ce genre. Mais je m'en tiens au _brule de plus de feux_: c'est une
+fort jolie trouvaille.]
+
+Il quitta Port-Royal apres trois ans de sejour, et vint faire sa logique
+au college d'Harcourt a Paris. Les impressions pieuses et severes qu'il
+avait recues de ses premiers maitres s'affaiblirent par degres dans le
+monde nouveau ou il se trouva entraine. Ses liaisons avec des jeunes
+gens aimables et dissipes, avec l'abbe Le Vasseur, avec La Fontaine
+qu'il connut des ce temps-la, le mirent plus que jamais en gout de
+poesie, de romans et de theatre. Il faisait des sonnets galants en se
+cachant de Port-Royal et des jansenistes, qui lui envoyaient lettres sur
+lettres, avec menaces d'anatheme. On le voit, des 1660, en relation avec
+les comediens du Marais au sujet d'une piece que nous ne connaissons
+pas. Son ode aux _Nymphes de la Seine_ pour le mariage du roi etait
+remise a Chapelain, qui la recevait _avec la plus grande bonte du
+monde_, et, _tout malade qu'il etait, la retenait trois jours, y faisant
+des remarques par ecrit_: la plus considerable de ces remarques portait
+sur les _Tritons_, qui n'ont jamais loge dans les fleuves, mais
+seulement dans la mer. Cette piece valut a Racine la protection de
+Chapelain et une gratification de Colbert. Son cousin Vitart, intendant
+du chateau de Chevreuse, l'y envoya une fois pour surveiller en sa place
+les ouvriers macons, vitriers, menuisiers. Le poete est deja tellement
+habitue au tracas de Paris, qu'il se considere a Chevreuse comme en
+exil; il y date ses lettres de _Babylone_; il raconte qu'il va au
+cabaret deux ou trois fois le jour, payant a chacun son pourboire, et
+qu'une dame l'a pris pour un sergent; puis il ajoute: "Je lis des vers,
+je tache d'en faire; je lis les aventures de l'Arioste, et je ne suis
+pas moi-meme sans aventures." Tous ses amis de Port-Royal, sa tante, ses
+maitres, le voyant ainsi en pleine voie de perdition, s'entendirent pour
+l'en tirer. On lui representa vivement la necessite d'un etat, et on le
+decida a partir pour Uzes en Languedoc, chez un de ses oncles maternels,
+chanoine regulier de Sainte-Genevieve, avec esperance d'un benefice. Le
+voila donc pendant tout l'hiver de 1661, le printemps et l'ete de 1662,
+a Uzes; tout en noir de la tete aux pieds; lisant saint Thomas pour
+complaire au bon chanoine, et l'Arioste ou Euripide pour se consoler;
+fort caresse de tous les maitres d'ecole et de tous les cures des
+environs, a cause de son oncle, et consulte par tous les poetes et les
+amoureux de province sur leurs vers, a cause de sa petite renommee
+parisienne et de son ode celebre _sur la Paix_; d'ailleurs sortant
+peu, s'ennuyant beaucoup dans une ville dont tous les habitants lui
+semblaient durs et interesses comme des _baillis_; se comparant a Ovide
+au bord du Pont-Euxin, et ne craignant rien tant que d'alterer et de
+corrompre dans le patois du Midi cet excellent et vrai francais,
+cette pure fleur de froment dont on se nourrit devers la Ferte-Milon,
+Chateau-Thierry et Reims. La nature elle-meme ne le seduit que
+mediocrement: "Si le pays de soi avoit un peu de delicatesse, et que les
+rochers y fussent un peu moins frequents, on le prendroit pour un vrai
+pays de Cythere;" mais ces rochers l'importunent; la chaleur l'etouffe,
+et les cigales lui gatent les rossignols. Il trouve les passions du Midi
+violentes et portees a l'exces; pour lui, sensible et tempere, il vit de
+reflexion et de silence; il garde la chambre et lit beaucoup, sans meme
+eprouver le besoin de composer. Ses lettres a l'abbe Le Vasseur sont
+froides, fines, correctes, fleuries, mythologiques et legerement
+railleuses; le bel-esprit sentimental et tendre qui s'epanouira dans
+_Berenice_ y perce de toutes parts; ce ne sont que citations italiennes
+et qu'allusions galantes; pas une crudite comme il en echappe entre
+jeunes gens, pas un detail ignoble, et l'elegance la plus exquise jusque
+dans la plus etroite familiarite. Les femmes de ce pays l'avaient ebloui
+d'abord, et, peu de jours apres son arrivee, il ecrivait a La Fontaine
+ces phrases qui donnent a penser: "Toutes les femmes y sont eclatantes,
+et s'y ajustent d'une facon qui est la plus naturelle du monde; et pour
+ce qui est de leur personne,
+
+ Color verus, corpus solidum et succi plenum;
+
+mais comme c'est la premiere chose dont on m'a dit de me donner garde,
+je ne veux pas en parler davantage; aussi bien ce seroit profaner la
+maison d'un beneficier comme celle ou je suis, que d'y faire de longs
+discours sur cette matiere: _Domus mea, domus orationis_. C'est pourquoi
+vous devez vous attendre que je ne vous en parlerai plus du tout. On m'a
+dit: Soyez aveugle. Si je ne puis l'etre tout-a-fait, il faut du moins
+que je sois muet; car, voyez-vous, il faut etre regulier avec les
+reguliers, comme j'ai ete loup avec vous et avec les autres loups
+vos comperes." Mais ses habitudes naturellement chastes et reservees
+prevalurent, quand il ne fut plus entraine par des compagnons de
+plaisir; et quelques mois apres, il repondait fort serieusement a une
+insinuation railleuse de l'abbe Le Vasseur que, Dieu merci, sa liberte
+etait sauve encore, et que, s'il quittait le pays, il remporterait son
+coeur aussi sain et aussi entier qu'il l'avait apporte; et la-dessus il
+raconte un danger recent auquel sa faiblesse a heureusement echappe.
+Ce passage est assez peu connu, et jette assez de jour dans l'ame de
+Racine, pour devoir etre cite tout au long: "Il y a ici une demoiselle
+fort bien faite et d'une taille fort avantageuse. Je ne l'avois jamais
+vue qu'a cinq ou six pas, et je l'avois toujours trouvee fort belle; son
+teint me paroissoit vif et eclatant; les yeux, grands et d'un beau noir,
+la gorge et le reste de ce qui se decouvre assez librement dans ce pays,
+fort blanc. J'en avois toujours quelque idee assez tendre et assez
+approchante d'une inclination; mais je ne la voyois qu'a l'eglise: car,
+comme je vous ai mande, je suis assez solitaire, et plus que mon cousin
+ne me l'avoit recommande. Enfin je voulus voir si je n'etois point
+trompe dans l'idee que j'avois d'elle, et j'en trouvai une occasion fort
+honnete. Je m'approchai d'elle, et lui parlai. Ce que je vous dis la
+m'est arrive il n'y a pas un mois, et je n'avois d'autre dessein que de
+voir quelle reponse elle me feroit. Je lui parlai donc indifferemment;
+mais sitot que j'ouvris la bouche et que je l'envisageai, je pensai
+demeurer interdit. Je trouvai sur son visage de certaines bigarrures,
+comme si elle eut releve de maladie; et cela me fit bien changer mes
+idees. Neanmoins je ne demeurai pas, et elle me repondit d'un air fort
+doux et fort obligeant; et, pour vous dire la verite, il faut que je
+l'aie prise dans quelque mauvais jour, car elle passe pour fort belle
+dans la ville, et je connois beaucoup de jeunes gens qui soupirent pour
+elle du fond de leur coeur. Elle passe meme pour une des plus sages et
+des plus enjouees. Enfin je fus bien aise de cette rencontre, qui servit
+du moins a me delivrer de quelque commencement d'inquietude; car je
+m'etudie maintenant a vivre un peu plus raisonnablement, et a ne me pas
+laisser emporter a toutes sortes d'objets. Je commence mon noviciat..."
+Racine avait alors vingt-trois ans. La naivete d'impressions et
+l'enfance de coeur qui eclatent dans son recit marquent le point de
+depart d'ou il s'avanca graduellement, a force d'experience et d'etude,
+jusqu'aux dernieres profondeurs de la meme passion dans _Phedre_.
+Cependant son noviciat ne s'acheva pas: il s'ennuya d'attendre un
+benefice qu'on lui promettait toujours; et, laissant la les chanoines et
+la province, il revint a Paris, ou son ode de _la Renommee aux Muses_
+lui valut une nouvelle gratification, son entree a la cour, et d'etre
+connu de Despreaux et de Moliere. _La Thebaide_ suivit de pres.
+Jusque-la, Racine n'avait trouve sur sa route que des protecteurs et des
+amis; son premier succes dramatique eveilla l'envie, et, des ce moment,
+sa carriere fut semee d'embarras et de degouts, dont sa sensibilite
+irritable faillit plus d'une fois s'aigrir ou se decourager. La tragedie
+d'_Alexandre_ le brouilla avec Moliere et avec Corneille; avec Moliere,
+parce qu'il lui retira l'ouvrage pour le donner a l'Hotel de Bourgogne;
+avec Corneille, parce que l'illustre vieillard declara au jeune homme,
+apres avoir entendu sa piece, qu'elle annoncait un grand talent pour la
+poesie en general, mais non pour le theatre. Aux representations les
+partisans de Corneille tacherent d'entraver le succes. Les uns disaient
+que Taxile n'etait point assez honnete homme; les autres, qu'il ne
+meritait point sa perte; les uns, qu'Alexandre n'etait point assez
+amoureux; les autres, qu'il ne venait sur la scene que pour parler
+d'amour. Lorsque parut _Andromaque_, on reprocha a Pyrrhus un reste de
+ferocite; on l'aurait voulu plus poli, plus galant, plus acheve. C'etait
+une consequence du systeme de Corneille, qui faisait ses heros tout
+d'une piece, bons ou mauvais de pied en cap; a quoi Racine repondait
+fort judicieusement: "Aristote, bien eloigne de nous demander des heros
+parfaits, veut au contraire que les personnages tragiques, c'est-a-dire
+ceux dont le malheur fait la catastrophe de la tragedie, ne soient ni
+tout a fait bons ni tout a fait mechants. Il ne veut pas qu'ils soient
+extremement bons, parce que la punition d'un homme de bien exciteroit
+plus l'indignation que la pitie du spectateur, ni qu'ils soient mechants
+avec exces, parce qu'on n'a point pitie d'un scelerat. Il faut donc
+qu'ils aient une bonte mediocre, c'est-a-dire une vertu capable de
+faiblesse, et qu'ils tombent dans le malheur par quelque faute qui les
+fasse plaindre sans les faire detester." J'insiste sur ce point, parce
+que la grande innovation de Racine et sa plus incontestable originalite
+dramatique consistent precisement dans cette reduction des personnages
+heroiques a des proportions plus humaines, plus naturelles, et dans
+cette analyse delicate des plus secretes nuances du sentiment et de la
+passion. Ce qui distingue Racine, avant tout, dans la composition du
+style comme dans celle du drame, c'est la suite logique, la liaison
+ininterrompue des idees et des sentiments; c'est que chez lui tout est
+rempli sans vide et motive sans replique, et que jamais il n'y a
+lieu d'etre surpris de ces changements brusques, de ces retours sans
+intermediaire, de ces _volte-faces_ subites, dont Corneille a fait
+souvent abus dans le jeu de ses caracteres et dans la marche de ses
+drames. Nous sommes pourtant loin de reconnaitre que, meme en ceci, tout
+l'avantage au theatre soit du cote de Racine; mais, lorsqu'il parut,
+toute la nouveaute etait pour lui, et la nouveaute la mieux accommodee
+au gout d'une cour ou se melaient tant de faiblesses, ou rien ne
+brillait qu'en nuances, et dont, pour tout dire, la chronique amoureuse,
+ouverte par une La Valliere, devait se clore par une Maintenon. Il
+resterait toujours a savoir si ce procede attentif et curieux, employe a
+l'exclusion de tout autre, est dramatique dans le sens absolu du mot; et
+pour notre part nous ne le croyons pas: mais il suffisait, convenons-en,
+a la societe d'alors, qui, dans son oisivete polie, ne reclamait pas un
+drame plus agite, plus orageux, plus _transportant_, pour parler comme
+madame de Sevigne, et qui s'en tenait volontiers a _Berenice_, en
+attendant _Phedre_, le chef-d'oeuvre du genre. Cette piece de _Berenice_
+fut commandee a Racine par Madame, duchesse d'Orleans, qui soutenait
+a la cour les nouveaux poetes, et qui joua cette fois a Corneille le
+mauvais tour de le mettre aux prises, en champ-clos, avec son jeune
+rival. D'un autre cote, Boileau, ami fidele et sincere, defendait
+Racine contre la cohue des auteurs, le relevait de ses decouragements
+passagers, et l'excitait, a force de severite, a des progres sans
+relache. Ce controle journalier de Boileau eut ete funeste assurement a
+un auteur de libre genie, de verve impetueuse ou de grace nonchalante,
+a Moliere, a La Fontaine, par exemple; il ne put etre que profitable
+a Racine, qui, avant de connaitre Boileau, et sauf quelques pointes
+a l'italienne, suivait deja cette voie de correction et d'elegance
+continue, ou celui-ci le maintint et l'affermit. Je crois donc que
+Boileau avait raison lorsqu'il se glorifiait d'avoir appris a Racine _a
+faire difficilement des vers faciles_; mais il allait un peu loin, si,
+comme on l'assure, il lui donnait pour precepte _de faire ordinairement
+le second vers avant le premier_.
+
+Depuis _Andromaque_, qui parut en 1667, jusqu'a _Phedre_, dont le
+triomphe est de 1677, dix annees s'ecoulerent; on sait comment Racine
+les remplit. Anime par la jeunesse et l'amour de la gloire, aiguillonne
+a la fois par ses admirateurs et ses envieux, il se livra tout entier au
+developpement de son genie. Il rompit directement avec Port-Royal; et, a
+propos d'une attaque de Nicole contre les auteurs de theatre, il lanca
+une lettre piquante qui fit scandale et lui attira des represailles. A
+force d'attendre et de solliciter, il avait enfin obtenu un benefice, et
+le privilege de la premiere edition d'_Andromaque_ est accorde au sieur
+Racine, prieur de l'Epinai. Un regulier lui disputa ce prieure; un
+proces s'ensuivit, auquel personne n'entendit rien; et Racine ennuye se
+desista, en se vengeant des juges par la comedie des _Plaideurs_ qu'on
+dirait ecrite par Moliere, admirable farce dont la maniere decele un
+coin inapercu du poete, et fait ressouvenir qu'il lisait Rabelais,
+Marot, meme Scarron, et tenait sa place au cabaret entre Chapelle et
+La Fontaine. Cette vie si pleine, ou, sur un grand fonds d'etude,
+s'ajoutaient les tracas litteraires, les visites a la cour, l'Academie a
+partir de 1673, et peut-etre aussi, comme on l'en a soupconne, quelques
+tendres faiblesses au theatre, cette confusion de degouts, de plaisirs
+et de gloire, retint Racine jusqu'a l'age de trente-huit ans,
+c'est-a-dire jusqu'en 1677, epoque ou il s'en degagea pour se marier
+chretiennement et se convertir.
+
+Sans doute ses deux dernieres pieces, _Iphigenie_ et _Phedre_, avaient
+excite contre l'auteur un redoublement d'orage: tous les auteurs
+siffles, les jansenistes pamphletaires, les grands seigneurs surannes
+et les debris des _precieuses_, Boyer, Leclerc, Coras, Perrin, Pradon,
+j'allais dire Fontenelle, Barbier-d'Aucourt, surtout dans le cas present
+le duc de Nevers, madame Des Houlieres et l'Hotel de Bouillon, s'etaient
+ameutes sans pudeur, et les indignes manoeuvres de cette cabale avaient
+pu inquieter le poete: mais enfin ses pieces avaient triomphe; le public
+s'y portait et y applaudissait avec larmes; Boileau, qui ne flattait
+jamais, meme en amitie, decernait au vainqueur une magnifique epitre, et
+_benissait_ et proclamait _fortune_ le siecle qui voyait naitre, _ces
+pompeuses merveilles_. C'etait donc moins que jamais pour Racine le
+moment de quitter la scene ou retentissait son nom; il y avait lieu pour
+lui a l'enivrement, bien plus qu'au desappointement litteraire: aussi
+sa resolution fut-elle tout-a-fait pure de ces bouderies mesquines
+auxquelles on a essaye de la rapporter. Depuis quelque temps, et le
+premier feu de l'age, la premiere ferveur de l'esprit et des sens etant
+dissipee, le souvenir de son enfance, de ses maitres, de sa tante
+religieuse a Port-Royal, avait ressaisi le coeur de Racine; et la
+comparaison involontaire qui s'etablissait en lui entre sa paisible
+satisfaction d'autrefois et sa gloire presente, si amere et si troublee,
+ne pouvait que le ramener au regret d'une vie reguliere. Cette pensee
+secrete qui le travaillait perce deja dans la preface de _Phedre_, et
+dut le soutenir, plus qu'on ne croit, dans l'analyse profonde qu'il fit
+de cette _douleur vertueuse_ d'une ame qui maudit le mal et s'y livre.
+Son propre coeur lui expliquait celui de _Phedre_; et si l'on suppose,
+comme il est assez vraisemblable, que ce qui le retenait malgre lui
+au theatre etait quelque attache amoureuse dont il avait peine a se
+depouiller, la ressemblance devient plus intime et peut aider a faire
+comprendre tout ce qu'il a mis en cette circonstance de dechirant,
+de reellement senti et de plus particulier qu'a l'ordinaire dans les
+combats de cette passion. Quoi qu'il en soit, le but moral de _Phedre_
+est hors de doute; le grand Arnauld ne put s'empecher lui-meme de le
+reconnaitre, et ainsi fut presque verifie le mot de l'auteur "qui
+esperoit, au moyen de cette piece, reconcilier la tragedie avec quantite
+de personnes celebres par leur piete et par leur doctrine." Toutefois,
+en s'enfoncant davantage dans ses reflexions de reforme, Racine jugea
+qu'il etait plus prudent et plus consequent de renoncer au theatre, et
+il en sortit avec courage, mais sans trop d'efforts. Il se maria, se
+reconcilia avec Port-Royal, se prepara, dans la vie domestique, a ses
+devoirs de pere; et, comme le roi le nomma a cette epoque historiographe
+ainsi que Boileau, il ne negligea pas non plus ses devoirs d'historien:
+a cet effet, il commenca par faire un espece d'extrait du traite de
+Lucien _sur la Maniere d'ecrire l'histoire_, et s'appliqua a la lecture
+de Mezerai, de Vittorio Siri et autres.
+
+D'apres le peu qu'on vient de lire sur le caractere, les moeurs et
+les habitudes d'esprit de Racine, il serait deja aise de presumer les
+qualites et les defauts essentiels de son oeuvre, de prevoir ce qu'il a
+pu atteindre, et en meme temps ce qui a du lui manquer. Un grand art de
+combinaison, un calcul exact d'agencement, une construction lente et
+successive, plutot que cette force de conception, simple et feconde,
+qui agit simultanement et comme par voie de cristallisation autour de
+plusieurs centres dans les cerveaux naturellement dramatiques; de la
+presence d'esprit dans les moindres details; une singuliere adresse a ne
+devider qu'un seul fil a la fois; de l'habilete pour elaguer plutot que
+la puissance pour etreindre; une science ingenieuse d'introduire et
+d'econduire ses personnages; parfois la situation capitale eludee, soit
+par un recit pompeux, soit par l'absence motivee du temoin le plus
+embarrassant; et de meme dans les caracteres, rien de divergent ni
+d'excentrique; les parties accessoires, les antecedents peu commodes
+supprimes; et pourtant rien de trop nu ni de trop monotone, mais deux
+ou trois nuances assorties sur un fond simple;--puis, au milieu de tout
+cela, une passion qu'on n'a pas vue naitre, dont le flot arrive deja
+gonfle, mollement ecumeux, et qui vous entraine comme le courant blanchi
+d'une belle eau: voila le drame de Racine. Et si l'on descendait a son
+style et a l'harmonie de sa versification, on y suivrait des beautes
+du meme ordre restreintes aux memes limites, et des variations de ton
+melodieuses sans doute, mais dans l'echelle d'une seule octave. Quelques
+remarques, a propos de _Britannicus_, preciseront notre pensee et
+la justifieront si, dans ces termes generaux, elle semblait un peu
+temeraire. Il s'agit du premier crime de Neron, de celui par lequel il
+echappe d'abord a l'autorite de sa mere et de ses gouverneurs. Dans
+Tacite, Britannicus est un jeune homme de quatorze a quinze ans, doux,
+spirituel et triste. Un jour, au milieu d'un festin, Neron ivre, pour le
+rendre ridicule, le forca de chanter; Britannicus se mit a chanter une
+chanson, dans laquelle il etait fait allusion a sa propre destinee si
+precaire et a l'heritage paternel dont on l'avait depouille; et, au
+lieu de rire et de se moquer, les convives emus, moins dissimules qu'a
+l'ordinaire, parce qu'ils etaient ivres, avaient marque hautement leur
+compassion. Pour Neron, tout pur de sang qu'il est encore, son naturel
+feroce gronde depuis longtemps en son ame et n'epie que l'occasion de
+se dechainer; il a deja essaye d'un poison lent contre Britannicus. La
+debauche l'a saisi: il est soupconne d'avoir souille l'adolescence de sa
+future victime; il neglige son epouse Octavie pour la courtisane Acte.
+Seneque a prete son ministere a cette honteuse intrigue; Agrippine s'est
+revoltee d'abord, puis a fini par embrasser son fils et par lui offrir
+sa maison pour les rendez-vous. Agrippine, mere, petite-fille, soeur,
+niece et veuve d'empereurs, homicide, incestueuse, prostituee a des
+affranchis, n'a d'autre crainte que de voir son fils lui echapper avec
+le pouvoir. Telle est la situation d'esprit des trois personnages
+principaux au moment ou Racine commence sa piece. Qu'a-t-il fait? Il est
+alle d'abord au plus simple, il a trie ses acteurs; Burrhus l'a
+dispense de Seneque, et Narcisse de Pallas. Othon et Senecion, _jeunes
+voluptueux_ qui perdent le prince, sont a peine nommes dans un endroit.
+Il rapporte dans sa preface un mot sanglant de Tacite sur Agrippine:
+_Quae, cunctis malae dominationis cupidinibus flagrans, habebat in
+partibus Pallantem_, et il ajoute: "Je ne dis que ce mot d'Agrippine,
+car il y auroit trop de choses a en dire. C'est elle que je me suis
+surtout efforce de bien exprimer, et ma tragedie n'est pas moins la
+disgrace d'Agrippine que la mort de Britannicus." Et malgre ce
+dessein formel de l'auteur, le caractere d'Agrippine n'est exprime
+qu'imparfaitement: comme il fallait interesser a sa disgrace, ses plus
+odieux vices sont rejetes dans l'ombre; elle devient un personnage peu
+reel, vague, inexplique, une maniere de mere tendre et jalouse; il n'est
+plus guere question de ses adulteres et de ses meurtres qu'en allusion,
+a l'usage de ceux qui ont lu l'histoire dans Tacite. Enfin, a la place
+d'Acte, intervient la romanesque Junie. Neron amoureux n'est plus que
+le rival passionne de Britannicus, et les cotes hideux du tigre
+disparaissent, ou sont touches delicatement a la rencontre. Que dire du
+denouement? de Junie refugiee aux Vestales, et placee sous la protection
+du peuple, comme si le peuple protegeait quelqu'un sous Neron? Mais ce
+qu'on a droit surtout de reprocher a Racine, c'est d'avoir soustrait aux
+yeux la scene du festin. Britannicus est a table, on lui verse a boire;
+quelqu'un de ses domestiques goute le breuvage, comme c'est la coutume,
+tant on est en garde contre un crime: mais Neron a tout prevu; le
+breuvage s'est trouve trop chaud, il faut y verser de l'eau froide
+pour le rafraichir, et c'est cette eau froide qu'on a eu le soin
+d'empoisonner. L'effet est soudain; ce poison tue sur l'heure, et
+Locuste a ete chargee de le preparer tel, sous la menace du supplice.
+Soit dedain pour ces circonstances, soit difficulte de les exprimer en
+vers, Racine les a negligees dans le recit de Burrhus: il se borne a
+rendre l'effet moral de l'empoisonnement sur les spectateurs, et il y
+reussit; mais on doit avouer que meme sur ce point il a rabattu de la
+brievete incisive, de la concision eclatante de Tacite. Trop souvent,
+lorsqu'il traduit Tacite comme lorsqu'il traduit la Bible, Racine se
+fraie une route entre les qualites extremes des originaux, et garde
+prudemment le milieu de la chaussee, sans approcher des bords d'ou l'on
+voit le precipice. Nous preciserons tout-a-l'heure le fait pour ce qui
+concerne la Bible; nous n'en citerons qu'un exemple relativement a
+Tacite. Agrippine, dans sa belle invective contre Neron, s'ecrie que
+d'un cote l'on entendra _la fille de Germanicus_, et de l'autre _le fils
+d'Aenobarbus_.
+
+ Appuye de Seneque et du tribun Burrhus,
+ Qui, tous deux de l'exil rappeles par moi-meme,
+ Partagent a mes yeux l'autorite supreme.
+
+Or Tacite dit: _Audiretur hinc Germanici filia, inde debilis rursus
+Burrhus et exsul Seneca, trunca scilicet manu et professoria lingua,
+generis humani regimen expostulantes_. Racine a evidemment recule devant
+l'energique insulte de _maitre d'ecole_ adressee a Seneque et celle de
+_manchot_ et de _mutile_ adressee a Burrhus, et son Agrippine n'accuse
+pas ces pedagogues de vouloir _regenter_ le monde. En general, tous les
+defauts du style de Racine proviennent de cette pudeur de gout qu'on a
+trop exaltee en lui, et qui parfois le laisse en deca du bien, en deca
+du mieux.
+
+_Britannicus, Phedre, Athalie_, tragedie romaine, grecque et biblique,
+ce sont la les trois grands titres dramatiques de Racine et sous
+lesquels viennent se ranger ses autres chefs-d'oeuvre. Nous nous sommes
+deja explique sur notre admiration pour _Phedre_; pourtant, on ne peut
+se le dissimuler aujourd'hui, cette piece est encore moins dans les
+moeurs grecques que _Britannicus_ dans les moeurs romaines. Hippolyte
+amoureux ressemble encore moins a l'Hippolyte chasseur, favori de Diane,
+que Neron amoureux au Neron de Tacite; Phedre reine mere et regente pour
+son fils, a la mort supposee de son epoux, compense amplement Junie
+protegee par le peuple et mise aux Vestales. Euripide lui-meme laisse
+beaucoup sans doute a desirer pour la verite; il a deja perdu le sens
+superieur des traditions mythologiques que possedaient si profondement
+Eschyle et Sophocle; mais du moins chez lui on embrasse tout un ordre de
+choses; le paysage, la religion, les rites, les souvenirs de famille,
+constituent un fond de realite qui fixe et repose l'esprit. Chez Racine
+tout ce qui n'est pas Phedre et sa passion echappe et fuit: la triste
+Aricie, les Pallantides, les aventures diverses de Thesee, laissent a
+peine trace dans notre memoire. A y regarder de pres, ce sont, entre les
+traditions contradictoires, des efforts de conciliation ingenieux,
+mais peu faits pour eclairer: Racine admet d'une part la version de
+Plutarque, qui suppose que Thesee, au lieu de descendre aux enfers,
+avait ete simplement retenu prisonnier par un roi d'Epire dont il avait
+voulu ravir la femme pour son ami Pirithoues, et d'autre part il fait
+dire a Phedre, sur la foi de la rumeur fabuleuse:
+
+ Je l'aime, non point tel que l'ont vu les Enfers...
+
+Dans Euripide, Venus apparait en personne et se venge; dans Racine,
+_Venus tout entiere a sa proie attachee_ n'est qu'une admirable
+metaphore. Racine a quelquefois laisse a Euripide des details de couleur
+qui eussent ete aussi des traits de passion:
+
+ Dieux! que ne suis-je assise a l'ombre des forets!
+ Quand pourrai-je, au travers d'une noble poussiere,
+ Suivre de l'oeil un char fuyant dans la carriere?
+
+dit la Phedre de Racine. Dans Euripide, ce mouvement est beaucoup
+plus prolonge: Phedre voudrait d'abord se desalterer a l'eau pure des
+fontaines et s'etendre a l'ombre des peupliers; puis elle s'ecrie qu'on
+la conduise sur la montagne, dans les forets de pins, ou les chiens
+chassent le cerf, et qu'elle veut lancer le dard thessalien; enfin elle
+desire l'arene sacree de Limna, ou s'exercent les coursiers rapides:
+et la nourrice qui, a chaque souhait, l'a interrompue, lui dit enfin:
+"Quelle est donc cette nouvelle fantaisie? Vous etiez tout-a-l'heure sur
+la montagne, a la poursuite des cerfs, et maintenant vous voila eprise
+du gymnase et des exercices des chevaux! Il faut envoyer consulter
+l'oracle..." Au troisieme acte, au moment ou Thesee, qu'on croyait mort,
+arrive, et quand Phedre, Oenone et Hippolyte sont en presence, Phedre ne
+trouve rien de mieux que de s'enfuir en s'ecriant:
+
+ Je ne dois desormais songer qu'a me cacher;
+
+c'est imiter l'art ingenieux de Timanthe, qui, a l'instant solennel,
+voila la tete d'Agamemnon.
+
+Tout ceci nous conduirait, si nous l'osions, a conclure avec Corneille
+que Racine avait un bien plus grand talent pour la poesie en general que
+pour le theatre en particulier, et a soupconner que, s'il fut dramatique
+en son temps, c'est que son temps n'etait qu'a cette mesure de
+dramatique; mais que probablement, s'il avait vecu de nos jours, son
+genie se serait de preference ouvert une autre voie. La vie de retraite,
+de menage et d'etude, qu'il mena pendant les douze annees de sa maturite
+la plus entiere, semblerait confirmer notre conjecture. Corneille aussi
+essaya pendant quelques annees de renoncer au theatre; mais, quoique
+deja sur le declin, il n'y put tenir, et rentra bientot dans l'arene.
+Rien de cette impatience ni de cette difficulte a se contenir ne parait
+avoir trouble le long silence de Racine. Il ecrivait l'histoire de
+Port-Royal, celle des campagnes du roi, prononcait deux ou trois
+discours d'academie, et s'exercait a traduire quelques hymnes d'eglise.
+Madame de Maintenon le tira de son inaction vers 1688, en lui demandant
+une piece pour Saint-Cyr: de la le reveil en sursaut de Racine, a l'age
+de quarante-huit ans; une nouvelle et immense carriere parcourue en deux
+pas: _Esther_ pour son coup d'essai, _Athalie_ pour son coup de maitre.
+Ces deux ouvrages si soudains, si imprevus, si differents des autres,
+ne dementent-ils pas notre opinion sur Racine? n'echappent-ils pas aux
+critiques generales que nous avons hasardees sur son oeuvre?
+
+Racine, dans les sujets hebreux, est bien autrement a son aise que dans
+les sujets grecs et romains. Nourri des livres sacres, partageant
+les croyances du peuple de Dieu, il se tient strictement au recit de
+l'Ecriture, ne se croit pas oblige de meler l'autorite d'Aristote a
+l'action, ni surtout de placer au coeur de son drame une intrigue
+amoureuse (et l'amour est de toutes les choses humaines celle qui,
+s'appuyant sur une base eternelle, varie le plus dans ses formes selon
+les temps, et par consequent induit le plus en erreur le poete).
+Toutefois, malgre la parente des religions et la communaute de certaines
+croyances, il y a dans le judaisme un element a part, intime, primitif,
+oriental, qu'il importe de saisir et de mettre en saillie, sous peine
+d'etre pale et infidele, meme avec un air d'exactitude: et cet element
+radical, si bien compris de Bossuet dans sa _Politique sacree_, de M. de
+Maistre en tous ses ecrits, et du peintre anglais Martin dans son art,
+n'etait guere accessible au poete doux et tendre qui ne voyait l'ancien
+Testament qu'a travers le nouveau, et n'avait pour guide vers Samuel que
+saint Paul. Commencons par l'architecture du temple dans _Athalie_: chez
+les Hebreux, tout etait figure, symbole, et l'importance des formes se
+rattachait a l'esprit de la loi. Mais d'abord je cherche vainement dans
+Racine ce temple merveilleux bati par Salomon, tout en marbre, en cedre,
+revetu de lames d'or, reluisant de cherubins et de palmes; je suis dans
+le vestibule, et je ne vois pas les deux fameuses colonnes de bronze
+de dix-huit coudees de haut, qui se nomment, l'une _Jachin_, l'autre
+_Booz_; je ne vois ni la mer d'airain, ni les douze boeufs d'airain, ni
+les lions; je ne devine pas dans le tabernacle ces cherubins de bois
+d'olivier, hauts de dix coudees, qui enveloppent l'arche de leurs ailes.
+La scene se passe sous un peristyle grec un peu nu, et je me sens deja
+moins dispose a admettre le _sacrifice de sang_ et l'immolation par
+le couteau sacre, que si le poete m'avait transporte dans ce temple
+colossal ou Salomon, le premier jour, egorgea pour hosties pacifiques
+vingt-deux mille boeufs et cent vingt mille brebis. Des reproches
+analogues peuvent s'adresser aux caracteres et aux discours des
+personnages. L'idolatrie monstrueuse de Tyr et de Sidon devait etre
+opposee au culte de Jehovah dans la personne de Mathan, qui, sans cela,
+n'est qu'un mauvais pretre, debitant d'abstraites maximes; j'aurais
+voulu entrevoir, grace a lui, ces temples impurs de Baal,
+
+ . . . . . Ou siegeaient, sur de riches carreaux,
+ Cent idoles de jaspe aux tetes de taureaux;
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Ou, sans lever jamais leurs tetes colossales,
+ Veillaient, assis en cercle et se regardant tous,
+ Des dieux d'airain posant leurs mains sur leurs genoux.
+
+Le grand pretre est beau, noble et terrible; mais on le concoit plus
+terrible encore et plus inexorable, pour etre le ministre d'un Dieu de
+colere. Quand il arme les levites, et qu'il leur rappelle que leurs
+ancetres, a la voix de Moise, ont autrefois massacre leurs freres
+("Voici ce que dit le Seigneur, Dieu d'Israel: "Que chaque homme place
+son glaive sur sa cuisse, et que chacun tue son frere, son ami, et celui
+qui lui est le plus proche." Les enfants de Levi firent ce que Moise
+avait ordonne." ), il delaie ce verset en periphrases evasives:
+
+ Ne descendez-vous pas de ces fameux levites
+ Qui, lorsqu'au dieu du Nil le volage Israel
+ Rendit dans le desert un culte criminel,
+ De leurs plus chers parents saintement homicides,
+ Consacrerent leurs mains dans le sang des perfides,
+ Et par ce noble exploit vous acquirent l'honneur
+ D'etre seuls employes aux autels du Seigneur?
+
+En somme, _Athalie_ est une oeuvre imposante d'ensemble, et par beaucoup
+d'endroits magnifique, mais non pas si complete ni si desesperante qu'on
+a bien voulu croire. Racine n'y a pas penetre l'essence meme de la
+poesie hebraique orientale[24]; il y marche sans cesse avec precaution
+entre le naif du sublime et le naif du gracieux, et s'interdit
+soigneusement l'un et l'autre. Il ne dit pas comme Lamartine:
+
+ Osias n'etait plus; Dieu m'apparut: je vis
+ Adonai vetu de gloire et d'epouvante;
+ Les bords eblouissants de sa robe flottante
+ Remplissaient le sacre parvis.
+
+ Des seraphins debout sur des marches d'ivoire
+ Se voilaient devant lui de six ailes de feux;
+ Volant de l'un a l'autre, ils se disaient entre eux:
+ Saint, Saint, Saint, le Seigneur, le Dieu, le roi des dieux!
+ Toute la terre est pleine de sa gloire!
+
+[Note 24: De la _poesie_, c'est possible; mais de la _religion_,
+certes, il en avait penetre l'essence. J'aurais plus d'un point a
+modifier aujourd'hui dans mon premier jugement; il a commence a me
+paraitre moins juste, quand des continuateurs exageres me l'ont rendu
+comme dans un miroir grossissant. Je reprendrai le Racine chretien au
+complet dans mon ouvrage sur Port-Royal; en attendant, je me borne a
+en tirer les remarques que voici: "Quelle erreur nous avons soutenue
+autrefois! Il nous paraissait qu'_Athalie_ aurait ete plus belle, s'il y
+avait eu les grandes statues dans le vestibule, le bassin d'airain, etc.
+Cela, au contraire, presente disproportionnement, nous eut cache le vrai
+sujet, le Dieu un et spirituel, invisible et qui remplit tout.--Peu de
+decors dans Racine; et il a raison au fond: l'unite du Dieu invisible en
+ressort mieux. Lorsque Pompee, usant du droit de conquete, entra dans
+le Saint des Saints, il observa avec etonnement, dit Tacite, qu'il n'y
+avait aucune image et que le sanctuaire etait vide. C'etait un dicton
+populaire, en parlant des Juifs, que "_Nil praeter nubes et coeli numen
+adorant_."]
+
+Il ne dirait pas dans ses choeurs, quand il fait parler l'impie
+voluptueux:
+
+ Ainsi qu'on choisit une rose
+ Dans les guirlandes de Sarons,
+ Choisissez une vierge eclose
+ Parmi les lis de vos vallons:
+ Enivrez-vous de son haleine,
+ Ecartez ses tresses d'ebene,
+ Goutez les fruits de sa beaute.
+ Vivez, aimez, c'est la sagesse:
+ Hors le plaisir et la tendresse,
+ Tout est mensonge et vanite.
+
+Il ne dirait pas davantage:
+
+ O tombeau! vous etes mon pere;
+ Et je dis aux vers de la terre:
+ Vous etes ma mere et mes soeurs.
+
+L'avouerai-je? _Esther_, avec ses douceurs charmantes et ses aimables
+peintures, _Esther_, moins dramatique qu'_Athalie_, et qui vise moins
+haut, me semble plus complete en soi, et ne laisser rien a desirer.
+Il est vrai que ce gracieux episode de la Bible s'encadre entre deux
+evenements etranges, dont Racine se garde de dire un seul mot, a savoir
+le somptueux festin d'Assuerus, qui dura cent quatre-vingts jours, et le
+massacre que firent les Juifs de leurs ennemis, et qui dura deux jours
+entiers, sur la priere formelle de la Juive Esther. A cela pres, ou
+plutot meme a cause de l'omission, ce delicieux poeme, si parfait
+d'ensemble, si rempli de pudeur, de soupirs et d'onction pieuse, me
+semble le fruit le plus naturel qu'ait porte le genie de Racine. C'est
+l'epanchement le plus pur, la plainte la plus enchanteresse de cette ame
+tendre qui ne savait assister a la prise d'habit d'une novice sans se
+noyer dans les larmes, et dont madame de Maintenon ecrivait: "Racine,
+qui veut pleurer, viendra a la profession de la soeur Lalie." Vers ce
+meme temps, il composa pour Saint-Cyr quatre cantiques spirituels qui
+sont au nombre de ses plus beaux ouvrages. Il y en a deux d'apres
+saint Paul que Racine traite comme il a deja fait Tacite et la Bible,
+c'est-a-dire en l'enveloppant de suavite et de nombre, mais en
+l'affaiblissant quelquefois. Il est a regretter qu'il n'ait pas pousse
+plus loin cette espece de composition religieuse, et que, dans les huit
+dernieres annees qui suivirent _Athalie_, il n'ait pas fini par jeter
+avec originalite quelques-uns des sentiments personnels, tendres,
+passionnes, fervents, que recelait son coeur. Certains passages des
+lettres a son fils aine, alors attache a l'ambassade de Hollande, font
+rever une poesie interieure et penetrante qu'il n'a epanchee nulle part,
+dont il a contenu en lui, durant des annees, les delices incessamment
+pretes a deborder, ou qu'il a seulement repandue dans la priere, aux
+pieds de Dieu, avec les larmes dont il etait plein. La poesie alors, qui
+faisait partie de la _litterature_, se distinguait tellement de la _vie_
+que rien ne ramenait de l'une a l'autre, que l'idee meme ne venait pas
+de les joindre, et qu'une fois consacre aux soins domestiques, aux
+sentiments de pere, aux devoirs de paroissien, on avait eleve une
+muraille infranchissable entre les _Muses_ et soi. Au reste, comme nul
+sentiment profond n'est sterile en nous, il arrivait que cette poesie
+_rentree_ et sans issue etait dans la vie comme un parfum secret qui se
+melait aux moindres actions, aux moindres paroles, y transpirait par une
+voie insensible, et leur communiquait une bonne odeur de merite et de
+vertu: c'est le cas de Racine, c'est l'effet que nous cause aujourd'hui
+la lecture de ses lettres a son fils, deja homme et lance dans le monde,
+lettres simples et paternelles, ecrites au coin du feu, a cote de la
+mere, au milieu des six autres enfants, empreintes a chaque ligne d'une
+tendresse grave et d'une douceur austere, et ou les reprimandes sur le
+style, les conseils d'eviter les _repetitions de mots_ et les _locutions
+de la Gazette de Hollande_, se melent naivement aux preceptes de
+conduite et aux avertissements chretiens: "Vous avez eu quelque raison
+d'attribuer l'heureux succes de votre voyage, par un si mauvais temps,
+aux prieres qu'on a faites pour vous. Je compte les miennes pour rien;
+mais votre mere et vos petites soeurs prioient tous les jours Dieu
+qu'il vous preservat de tout accident, et on faisoit la meme chose a
+Port-Royal." Et plus bas: "M. de Torcy m'a appris que vous etiez dans la
+_Gazette de Hollande_: si je l'avois su, je l'aurois fait acheter pour
+la lire a vos petites soeurs, qui vous croiroient devenu un homme de
+consequence." On voit que madame Racine songeait toujours a son fils
+absent, et que, chaque fois qu'on servait quelque chose d'_un peu bon_
+sur la table, elle ne pouvait s'empecher de dire: "Racine en auroit
+volontiers mange." Un ami qui revenait de Hollande, M. de Bonnac,
+apporta a la famille des nouvelles du fils cheri; on l'accabla de
+questions, et ses reponses furent toutes satisfaisantes: "Mais je n'ai
+ose, ecrit l'excellent pere, lui demander si vous pensiez un peu au bon
+Dieu, et j'ai eu peur que la reponse ne fut pas telle que je l'aurois
+souhaitee." L'evenement domestique le plus important des dernieres
+annees de Racine est la profession que fit a Melun sa fille cadette,
+agee de dix-huit ans; il parle a son fils de la ceremonie, et en raconte
+les details a sa vieille tante, qui vivait toujours a Port-Royal dont
+elle etait abbesse[25]; il n'avait cesse de _sangloter_ pendant tout
+l'office: ainsi, de ce coeur brise, des tresors d'amour, des effusions
+inexprimables s'echappaient par ces sanglots; c'etait comme l'huile
+versee du vase de Marie. Fenelon lui ecrivit expres pour le consoler.
+Avec cette facilite excessive aux emotions, et cette sensibilite plus
+vive, plus inquiete de jour en jour, on explique l'effet mortel que
+causa a Racine le mot de Louis XIV, et ce dernier coup qui le tua; mais
+il etait auparavant, et depuis longtemps, malade du mal de poesie:
+seulement, vers la fin, cette predisposition inconnue avait degenere en
+une sorte d'hydropisie lente qui dissolvait ses humeurs et le livrait
+sans ressort au moindre choc. Il mourut en 1699 dans sa soixantieme
+annee, venere et pleure de tous, comble de gloire, mais laissant, il
+faut le dire, une posterite litteraire peu virile, et bien intentionnee
+plutot que capable: ce furent les Rollin, les d'Olivet en critique, les
+Duche et les Campistron au theatre, les Jean-Baptiste et les Racine
+fils dans l'ode et dans le poeme. Depuis ce temps jusqu'au notre, et a
+travers toutes les variations de gout, la renommee de Racine a subsiste
+sans atteinte et a constamment recu des hommages unanimes, justes
+au fond et merites en tant qu'hommages, bien que parfois tres-peu
+intelligents dans les motifs. Des critiques sans portee ont abuse
+du droit de le citer pour modele, et l'ont trop souvent propose a
+l'imitation par ses qualites les plus inferieures; mais, pour qui sait
+le comprendre, il a suffisamment, dans son oeuvre et dans sa vie, de
+quoi se faire a jamais admirer comme grand poete et cherir comme ami de
+coeur.
+
+Decembre 1829.
+
+[Note 25: Si ce ne fut pas a Port-Royal meme que la fille de Racine
+fit profession, c'est que ce monastere persecute ne pouvait plus depuis
+longtemps recevoir pensionnaires, novices, ni religieuses. Fontaine,
+vieil ami de Port-Royal, sur lequel il a laisse de bien touchants
+Memoires, et refugie alors a Melun, assista a toutes les ceremonies de
+veture.]
+
+
+
+II
+
+Racine fut dramatique sans doute, mais il le fut dans un genre qui
+l'etait peu. En d'autres temps, en des temps comme les notres, ou les
+proportions du drame doivent etre si differentes de ce qu'elles etaient
+alors, qu'aurait-il fait? Eut-il egalement tente le theatre? Son genie,
+naturellement recueilli et paisible, eut-il suffi a cette intensite
+d'action que reclame notre curiosite blasee, a cette verite reelle dans
+les moeurs et dans les caracteres qui devient indispensable apres une
+epoque de grande revolution, a cette philosophie superieure qui donne a
+tout cela un sens, et fait de l'action autre chose qu'un _imbroglio_, de
+la couleur historique autre chose qu'un _badigeonnage_? Eut-il ete de
+force et d'humeur a mener toutes ces parties de front, a les maintenir
+en presence et en harmonie, a les unir, a les enchainer sous une forme
+indissoluble et vivante; a les fondre l'une dans l'autre au feu des
+passions? N'eut-il pas trouve plus simple et plus conforme a sa nature
+de retirer tout d'abord la passion du milieu de ces embarras etrangers
+dans lesquels elle aurait pu se perdre comme dans le sable, en s'y
+versant; de la faire rentrer en son lit pour n'en plus sortir, et de
+suivre solitaire le cours harmonieux de cette grande et belle
+elegie, dont _Esther_ et _Berenice_ sont les plus limpides, les plus
+transparents reservoirs? C'est la une delicate question, sur laquelle on
+ne peut exprimer que des conjectures: j'ai hasarde la mienne; elle n'a
+rien d'irreverent pour le genie de Racine. M. Etienne, dans son discours
+de reception a l'Academie, declare qu'il admire Moliere bien plus comme
+philosophe que comme poete. Je ne suis pas sur ce point de l'avis de M.
+Etienne, et dans Moliere la qualite de poete ne me parait inferieure a
+aucune autre; mais je me garderai bien d'accuser le spirituel auteur
+des _Deux Gendres_ de vouloir renverser l'autel du plus grand maitre
+de notre scene. Or, est-ce davantage vouloir renverser Racine que de
+declarer qu'on prefere chez lui la poesie pure au drame, et qu'on est
+tente de le rapporter a la famille des genies lyriques, des chantres
+elegiaques et pieux, dont la mission ici-bas est de celebrer l'_amour_
+(en prenant _amour_ dans le meme sens que Dante et Platon)?
+
+Independamment de l'examen direct des oeuvres, ce qui nous a surtout
+confirme dans notre opinion, c'est le silence de Racine et la
+disposition d'esprit qu'il marqua durant les longues annees de sa
+retraite. Les facultes innees qu'on a exercees beaucoup et qu'on arrete
+brusquement au milieu de la carriere, apres les premiers instants donnes
+au delassement et au repos, se reveillent et recommencent a desirer le
+genre de mouvement qui leur est propre. D'abord il n'en vient a l'ame
+qu'une plainte sourde, lointaine, etouffee, qui n'indique pas son objet
+et nous livre a tout le vague de l'_ennui_. Bientot l'inquietude se
+decide; la faculte sans aliment s'_affame_, pour ainsi dire; elle crie
+au dedans de nous: c'est comme un coursier genereux qui hennit dans
+l'etable et demande l'arene; on n'y peut tenir, et tous les projets
+de retraite sont oublies. Qu'on se figure, par exemple, a la place
+de Racine, au sein du meme loisir, quelqu'un de ces genies
+incontestablement dramatiques, Shakspeare, Moliere, Beaumarchais, Scott.
+Oh! les premiers mois d'inaction passes, comme le cerveau du poete va
+fermenter et se remplir! comme chaque idee, chaque sentiment va revetir
+a ses yeux un masque, un personnage, et marcher a ses cotes! que de
+generations spontanees vont eclore de toutes parts et lever la tete sur
+cette eau dormante! que d'etres inacheves, flottants, passeront dans ses
+reves et lui feront signe de venir! que de voix plaintives lui parleront
+comme a Tancrede dans la foret enchantee! La reine Mab descendra en char
+et se posera sur ce front endormi. Soudain Ariel ou Puck, Scapin ou
+Dorine, Cherubin ou Fenella, merveilleux lutins, messagers malicieux et
+empresses, s'agiteront autour du maitre, le tirailleront de mille cotes
+pour qu'il prenne garde a leurs etres cheris, a leurs amants separes, a
+leurs princesses malheureuses; ils les evoqueront devant lui, comme dans
+l'Elysee antique le devin Tiresias, ou plutot le vieil Anchise, evoquait
+les ames des heros qui n'avaient pas vecu; ils les feront passer par
+groupes, ombres fugitives, rieuses ou eplorees, demandant la vie, et,
+dans les limbes inexplicables de la pensee, attendant la lumiere du
+jour. Diana Vernon a cheval, franchissant les barrieres et se perdant
+dans le taillis; Juliette au balcon tendant les bras a Romeo; l'ingenue
+Agnes a son balcon aussi, et rendant a son amant salut pour salut du
+matin au soir; la moqueuse Suzanne et la belle comtesse habillant
+le page; que sais-je? toutes ces ravissantes figures, toutes ces
+apparitions enchantees souriront au poete et l'appelleront a elles du
+sein de leur nuage. Il n'y resistera pas longtemps, et se relancera,
+tete baissee, dans ce monde qui tourbillonne autour de lui. Chacun
+reviendra a ses gouts et a sa nature. Beaumarchais, comme un joueur
+excite par l'abstinence, tentera de nouveau avec fureur les chances et
+la folie des intrigues. Scott, plus insouciant peut-etre, et comme un
+voyageur simplement curieux qui a deja vu beaucoup de siecles et de
+pays, mais qui n'est pas las encore, se remettra en marche au risque
+de repasser, chemin faisant, par les memes aventures. Moliere, penseur
+profond, triste au dedans, ayant hate de sortir de lui-meme et
+d'echapper a ses peines secretes, sera cette fois d'un comique plus
+grave ou plus fou qu'a l'ordinaire. Shakspeare redoublera de grace, de
+fantaisie ou d'effroi. Le grand Corneille enfin (car il est de cette
+famille), Corneille couvert de cicatrices, epuise, mais infatigable et
+sans relache comme ses heros, pareil a ce valeureux comte de Fuentes
+dont parle Bossuet, et qui combattit a Rocroi jusqu'au dernier soupir,
+Corneille ramenera obstinement au combat ses vieilles bandes espagnoles
+et ses drapeaux dechires.
+
+Voila les poetes dramatiques. Dirai-je que Racine ne leur ressembla
+jamais dans sa retraite; qu'il ne vit plus rien de ce qu'il avait
+quitte; qu'il n'eut point, a ses heures de reverie, des apparitions
+charmantes qui remuaient, comme autrefois, son coeur? Ce serait faire
+injure a son genie. Mais ces creations memes vers lesquelles un doux
+penchant dut le rentrainer d'abord, ces Monime, ces Phedre, ces Berenice
+au long voile, ces nobles amantes solitaires qu'il revoyait, a la nuit
+tombante, sous les traits de la Champmesle, et qui s'enfuyaient,
+comme Didon, dans les bocages, qu'etaient-elles, je le demande? Ou
+voulaient-elles le ramener? Differaient-elles beaucoup de l'_Elegie a la
+voix gemissante_;
+
+ Au ris mele de pleurs, aux longs cheveux epars,
+ Belle, levant au ciel ses humides regards?
+
+Et quand il se fut tout a fait refugie dans l'amour divin, ces formes
+attrayantes d'un amour profane continuerent-elles longtemps a repasser
+dans ses songes? Pour moi, je ne le crois point. Il fut prompt a les
+dissiper et a les oublier: ses affections bientot allerent toutes
+ailleurs; il ne pensait qu'a Port-Royal, alors persecute, et se
+complaisait delicieusement dans ses souvenirs d'enfance: "En effet,
+dit-il, il n'y avoit point de maison religieuse qui fut en meilleure
+odeur que Port-Royal. Tout ce qu'on en voyoit au dehors inspiroit de la
+piete; on admiroit la maniere grave et touchante dont les louanges de
+Dieu y etoient chantees, la simplicite et en meme temps la proprete de
+leur eglise, la modestie des domestiques, la solitude des parloirs, le
+peu d'empressement des religieuses a y soutenir la conversation, leur
+peu de curiosite pour savoir les choses du monde et meme les affaires de
+leurs proches; en un mot, une entiere indifference pour tout ce qui
+ne regardoit point Dieu. Mais combien les personnes qui connoissoient
+l'interieur de ce monastere y trouvoient-elles de nouveaux sujets
+d'edification! Quelle paix! quel silence! quelle charite! quel amour
+pour la pauvrete et pour la mortification! Un travail sans relache, une
+priere continuelle, point d'ambition que pour les emplois les plus
+vils et les plus humiliants, aucune impatience dans les soeurs,
+nulle bizarrerie dans les meres, l'obeissance toujours prompte et le
+commandement toujours raisonnable." Et vers le meme temps il ecrivait a
+son fils: "M. de Rost m'a appris que la Champmesle etoit a l'extremite,
+de quoi il me paroit tres-afflige; mais ce qui est le plus affligeant,
+c'est de quoi il ne se soucie guere apparemment, je veux dire
+l'obstination avec laquelle cette pauvre malheureuse refuse de renoncer
+a la comedie, ayant declare, a ce qu'on m'a dit, qu'elle trouvoit
+tres-glorieux pour elle de mourir comedienne. Il faut esperer que, quand
+elle verra la mort de plus pres, elle changera de langage comme font
+d'ordinaire la plupart de ces gens qui font tant les fiers quand ils
+se portent bien. Ce fut madame de Caylus qui m'apprit hier cette
+particularite dont elle etoit effrayee, et qu'elle a sue, comme je
+crois, de M. le cure de Saint-Sulpice." Et dans une autre lettre: "Le
+pauvre M. Boyer est mort fort chretiennement; sur quoi je vous dirai,
+en passant, que je dois reparation a la memoire de la Champmesle, qui
+mourut avec d'assez bons sentiments, apres avoir renonce a la comedie,
+tres-repentante de sa vie passee, mais surtout fort affligee de
+mourir: du moins M. Despreaux me l'a dit ainsi, l'ayant appris du cure
+d'Auteuil, qui l'assista a la mort; car elle est morte a Auteuil, dans
+la maison d'un maitre a danser, ou elle etoit venue prendre l'air." On a
+besoin de croire, pour excuser ce ton de secheresse, que Racine voulait
+faire indirectement la lecon a son fils, et condamner ses propres
+erreurs dans la personne de celle qui en avait ete l'objet. Mais, meme
+en tenant compte de l'intention, on peut conclure hardiment, apres avoir
+lu et compare ces passages, que les sentiments du poete ne prenaient
+plus la forme dramatique, et que la figure de la Champmesle lui etait
+depuis longtemps sortie de la memoire. Port-Royal avait toute son ame;
+il y puisait le calme, il y rapportait ses prieres; il etait plein des
+gemissements de cette maison affligee, quand il fit entendre, pour
+l'heureuse maison de Saint-Cyr, la melodie touchante des choeurs
+d'_Esther_[26]. En un mot, c'etait la disposition lyrique qui
+prevalait evidemment dans le poete, et qui le plus souvent, au defaut
+d'epanchement convenable, debordait dans ces larmes dont nous avons
+parle. Un de nos amis les plus chers, qui, pour etre romantique, a
+ce qu'on dit, n'en garde pas moins a Racine un respect profond et un
+sincere amour, a essaye de retracer l'etat interieur de cette belle ame
+dans une piece de vers qu'il ne nous est pas permis de louer, mais que
+nous inserons ici comme achevant de mettre en lumiere notre point de vue
+critique.
+
+[Note 26: Racine se trouvait precisement dans l'eglise du monastere
+des Champs, quand l'archeveque Harlay de Champvallon y vint, le 17 mai
+1679, a neuf heures du matin, pour renouveler la persecution qui avait
+ete interrompue durant dix annees, mais qui, a partir de ce jour-la,
+ne cessa plus jusqu'a l'entiere ruine. Il causa quelque temps avec le
+prelat qui, l'ayant apercu, l'avait fait appeler par politesse. Plus
+tard, surtout quand sa tante fut abbesse, il devint a Versailles le
+charge d'affaires en titre des pauvres persecutees. Toutes les demandes
+d'adoucissement pres de l'archeveque, les suppliques pour obtenir tel ou
+tel confesseur, roulaient sur lui. Il usait son temps et son credit a
+ces demarches, avec un zele ou il entrait quelque pensee d'expiation.]
+
+
+LES LARMES DE RACINE.
+
+Racine, qui veut pleurer, viendra a la profession de la soeur Lalie.
+
+(MADAME DE MAINTENON.)
+
+ Jean Racine, le grand poete,
+ Le poete aimant et pieux,
+ Apres que sa lyre muette
+ Se fut voilee a tous les yeux,
+ Renoncant a la gloire humaine,
+ S'il sentait en son ame pleine
+ Le flot contenu murmurer,
+ Ne savait que fondre en priere,
+ Pencher l'urne dans la poussiere
+ Aux pieds du Seigneur, et pleurer.
+
+ Comme un coeur pur de jeune fille
+ Qui coule et deborde en secret,
+ A chaque peine de famille,
+ Au moindre bonheur, il pleurait;
+ A voir pleurer sa fille ainee;
+ A voir sa table couronnee
+ D'enfants, et lui-meme au declin;
+ A sentir les inquietudes
+ De pere, tout causant d'etudes,
+ Les soirs d'hiver, avec Rollin;
+
+ Ou si dans la sainte patrie,
+ Berceau de ses reves touchants,
+ Il s'egarait par la prairie
+ Au fond de Port-Royal-des-Champs;
+ S'il revoyait du cloitre austere
+ Les longs murs, l'etang solitaire,
+ Il pleurait comme un exile;
+ Pour lui, pleurer avait des charmes.
+ Le jour que mourait dans les larmes
+ Ou La Fontaine ou Champmesle[27].
+
+ Surtout ces pleurs avec delices
+ En ruisseaux d'amour s'ecoulaient,
+ Chaque fois que sous des cilices
+ Des fronts de seize ans se voilaient;
+ Chaque fois que des jeunes filles,
+ Le jour de leurs voeux, sous les grilles
+ S'en allaient aux yeux des parents,
+ Et foulant leurs bouquets de fete,
+ Livrant les cheveux de leur tete,
+ Epanchaient leur ame a torrents.
+
+ Lui-meme il dut payer sa dette;
+ Au temple il porta son agneau;
+ Dieu marquant sa fille cadette,
+ La dota du mystique anneau.
+ Au pied de l'autel avancee,
+ La douce et blanche fiancee
+ Attendait le divin Epoux;
+ Mais, sans voir la ceremonie,
+ Parmi l'encens et l'harmonie
+ Sanglotait le pere a genoux[28].
+
+[Note 27: Il est permis de supposer, malgre ce qu'on a vu plus haut,
+que le poete donna secretement a la Champmesle quelques larmes et
+quelques prieres.]
+
+[Note 28: Lope de Vega eut aussi une fille, et la plus cherie, qui se
+fit religieuse; il composa sur cette prise de voile une piece de vers
+fort touchante, ou il decrit avec beaucoup d'exaltation les alternatives
+de ses emotions de pere et de ses joies comme chretien (Fauriel; _Vie de
+Lope de Vega_). Mais Racine ne put que pleurer.]
+
+ Sanglots, soupirs, pleurs de tendresse,
+ Pareils a ceux qu'en sa ferveur
+ Madeleine la pecheresse
+ Repandit aux pieds du Sauveur;
+ Pareils aux flots de parfum rare
+ Qu'en pleurant la soeur de Lazare
+ De ses longs cheveux essuya;
+ Pleurs abondants comme les votres,
+ O le plus tendre des apotres,
+ Avant le jour d'Alleluia!
+
+ Priere confuse et muette,
+ Effusion de saints desirs,
+ Quel luth se fera l'interprete
+ De ces sanglots, de ces soupirs?
+ Qui demelera le mystere
+ De ce coeur qui ne peut se taire,
+ Et qui pourtant n'a point de voix?
+ Qui dira le sens des murmures
+ Qu'eveille a travers les ramures
+ Le vent d'automne dans les bois?
+
+ C'etait une offrande avec plainte,
+ Comme Abraham en sut offrir;
+ C'etait une derniere etreinte
+ Pour l'enfant qu'on a vu nourrir;
+ C'etait un retour sur lui-meme,
+ Pecheur releve d'anatheme,
+ Et sur les erreurs du passe;
+ Un cri vers le Juge sublime,
+ Pour qu'en faveur de la victime
+ Tout le reste fut efface.
+
+ C'etait un reve d'innocence,
+ Et qui le faisait sangloter,
+ De penser que, des son enfance,
+ Il aurait pu ne pas quitter
+ Port-Royal et son doux rivage,
+ Son vallon calme dans l'orage,
+ Refuge propice aux devoirs;
+ Ses chataigniers aux larges ombres,
+ Au dedans les corridors sombres,
+ La solitude des parloirs.
+
+ Oh! si, les yeux mouilles encore,
+ Ressaisissant son luth dormant,
+ Il n'a pas dit, a voix sonore,
+ Ce qu'il sentait en ce moment;
+ S'il n'a pas raconte, poete,
+ Son ame pudique et discrete,
+ Son holocauste et ses combats,
+ Le Maitre qui tient la balance
+ N'a compris que mieux son silence:
+ O mortels, ne le blamez pas!
+
+ Celui qu'invoquent nos prieres
+ Ne fait pas descendre les pleurs
+ Pour etinceler aux paupieres,
+ Ainsi que la rosee aux fleurs;
+ Il ne fait pas sous son haleine
+ Palpiter la poitrine humaine,
+ Pour en tirer d'aimables sons;
+ Mais sa rosee est fecondante;
+ Mais son haleine, immense, ardente,
+ Travaille a fondre nos glacons.
+
+ Qu'importent ces chants qu'on exhale,
+ Ces harpes autour du saint lieu;
+ Que notre voix soit la cymbale
+ Marchant devant l'arche de Dieu;
+ Si l'ame, trop tot consolee,
+ Comme une veuve non voilee
+ Dissipe ce qu'il faut sentir;
+ Si le coupable prend le change,
+ Et tout ce qu'il paye en louange,
+ S'il le retranche au repentir?
+
+Les derniers sentiments exprimes dans cette piece ne furent point
+etrangers a l'ame de Racine. Dans un tres-beau cantique _sur la
+Charite_, imite de saint Paul, il dit lui-meme, en des termes assez
+semblables, et dont notre ami parait s'etre souvenu:
+
+ En vain je parlerais le langage des Anges,
+ En vain, mon Dieu, de tes louanges
+ Je remplirois tout l'univers:
+ Sans amour ma gloire n'egale
+ Que la gloire de la cymbale,
+ Qui d'un vain bruit frappe les airs.
+
+Si maintenant l'on m'objecte que cette theorie conjecturale serait
+admissible peut-etre si Racine n'avait pas fait _Athalie_, mais
+qu'_Athalie_ seule repond victorieusement a tout et revele dans le poete
+un genie essentiellement dramatique, je repliquerai a mon tour qu'en
+admirant beaucoup _Athalie_, je ne lui reconnais point tant de portee;
+que la quantite d'elevation, d'energie et de sublime qui s'y trouve ne
+me parait pas du tout depasser ce qu'il en faut pour reussir dans le
+haut lyrique, dans la grande poesie religieuse, dans l'hymne, et qu'a
+mon gre cette magnifique tragedie atteste seulement chez Racine des
+qualites fortes et puissantes qui couronnaient dignement sa tendresse
+habituelle.
+
+L'examen un peu approfondi du style de Racine nous ramenera
+involontairement aux memes conclusions sur la nature et la vocation de
+son talent. Qu'est-ce, en effet, qu'un style dramatique? C'est quelque
+chose de simple, de familier, de vif, d'entrecoupe, qui se deploie et se
+brise, qui monte et redescend, qui change sans effort en passant d'un
+personnage a l'autre, et varie dans le meme personnage selon les moments
+de la passion. On se rencontre, on cause, on plaisante; puis l'ironie
+s'aiguise, puis la colere se gonfle, et voila que le dialogue ressemble
+a la lutte etincelante de deux serpents entrelaces. Les gestes, les
+inflexions de voix et les sinuosites du discours sont en parfaite
+harmonie; les hasards naturels, les particularites journalieres d'une
+conversation qui s'anime, se reproduisent en leur lieu. Auguste est
+assis avec Cinna dans son cabinet et lui parle longuement; chaque fois
+que Cinna veut l'interrompre, l'empereur l'apaise d'autorite, etend la
+main, ralentit sa parole, le fait rasseoir et continue. Le jeu de Talma,
+c'etait tout le style dramatique mis en dehors et traduit aux yeux.--Les
+personnages du drame, vivant de la vie reelle comme tout le monde,
+doivent en rappeler a chaque instant les details et les habitudes.
+_Hier, aujourd'hui, demain_, sont des mots tres-significatifs pour eux.
+Les plus chers souvenirs dont se nourrit leur passion favorite leur
+apparaissent au complet avec une singuliere vivacite dans les moindres
+circonstances. Il leur echappe souvent de dire: _Tel jour, a telle
+heure, en tel endroit_. L'amour dont une ame est pleine, et qui cherche
+un langage, s'empare de tout ce qui l'entoure, en tire des images, des
+comparaisons sans nombre, en fait jaillir des sources imprevues de
+tendresse. Juliette, au balcon, croit entendre le chant de l'alouette,
+et presse son jeune epoux de partir; mais Romeo veut que ce soit le
+rossignol qu'on entend, afin de rester encore.
+
+La douleur est superstitieuse; l'ame, en ses moments extremes, a de
+singuliers retours; elle semble, avant de quitter cette vie, s'y
+rattacher a plaisir par les fils les plus delies et les plus fragiles.
+Desdemona, emue du vague pressentiment de sa fin, revient toujours, sans
+savoir pourquoi, a _une chanson de Saule_ que lui chantait dans son
+enfance une vieille esclave qu'avait sa mere. C'est ainsi que le lyrique
+meme, grace aux details naifs qui le retiennent et le fixent dans la
+realite, ne fait pas hors-d'oeuvre, et concourt directement a l'effet
+dramatique.
+
+Le pittoresque epique, le descriptif pompeux sied mal au style du drame;
+mais sans se mettre expres a decrire, sans etaler sa toile pour peindre,
+il est tel mot de pure causerie qui, jete comme au hasard, va nous
+donner la couleur des lieux et preciser d'avance le theatre ou se
+deploiera la passion. Duncan arrive avec sa suite au chateau de Macbeth;
+il en trouve le site agreable, et Banco lui fait remarquer qu'il y a des
+nids de martinets a chaque frise et a chaque creneau: preuve, dit-il,
+que l'air est salubre en cet endroit. Shakspeare abonde en traits
+pareils; les tragiques grecs en offriraient egalement. Racine n'en a
+jamais.
+
+Le style de Racine se presente, des l'abord, sous une teinte assez
+uniforme d'elegance et de poesie; rien ne s'y detache particulierement.
+Le procede en est d'ordinaire analytique et abstrait; chaque personnage
+principal, au lieu de repandre sa passion au dehors en ne faisant qu'un
+avec elle, regarde le plus souvent cette passion au dedans de lui-meme,
+et la raconte par ses paroles telle qu'il la voit au sein de ce monde
+interieur, au sein de ce _moi_, comme disent les philosophes: de la une
+maniere generale d'exposition et de recit qui suppose toujours dans
+chaque heros ou chaque heroine un certain loisir pour s'examiner
+prealablement; de la encore tout un ordre d'images delicates, et un
+tendre coloris de demi-jour, emprunte a une savante metaphysique du
+coeur; mais peu ou point de realite, et aucun de ces details qui nous
+ramenent a l'aspect humain de cette vie. La poesie de Racine elude les
+details, les dedaigne, et quand elle voudrait y atteindre, elle semble
+impuissante a les saisir. Il y a dans _Bajazet_ un passage, entre
+autres, fort admire de Voltaire: Acomat explique a Osmin comment, malgre
+les defenses rigoureuses du serail, Roxane et Bajazet ont pu se voir et
+s'aimer:
+
+ Peut-etre il te souvient qu'un recit peu fidele
+ De la more d'Amurat fit courir la nouvelle.
+ La sultane, a ce bruit feignant de s'effrayer,
+ Par des cris douloureux eut soin de l'appuyer.
+ Sur la foi de ses pleurs ses esclaves tremblerent;
+ De l'heureux Bajazet les gardes se troublerent:
+ Et les dons achevant d'ebranler leur devoir,
+ Leurs captifs dans ce trouble oserent s'entrevoir.
+
+Au lieu d'une explication nette et circonstanciee de la rencontre, comme
+tout cela est touche avec precaution! comme le mot propre est habilement
+evince! _les esclaves tremblerent! les gardes se troublerent!_ Que
+d'efforts en pure perte! que d'elegances deplacees dans la bouche severe
+du grand-vizir!--Monime a voulu s'etrangler avec son bandeau, ou, comme
+dit Racine, _faire un affreux lien d'un sacre diademe_; elle apostrophe
+ce diademe en vers enchanteurs que je me garderai bien de blamer. Je
+noterai seulement que, dans la colere et le mepris dont elle accable
+ce _fatal tissu_, elle ne l'ose nommer qu'en termes generaux et avec
+d'exquises injures. Il resulte de cette perpetuelle necessite de
+noblesse et d'elegance que s'impose le poete, que lorsqu'il en vient
+a quelques-unes de ces parties de transition qu'il est impossible de
+relever et d'ennoblir, son vers inevitablement deroge, et peut alors
+sembler prosaique par comparaison avec le ton de l'ensemble. Chamfort
+s'est amuse a noter dans _Esther_ le petit nombre de vers qu'il croit
+entaches de prosaisme. Au reste, Racine a tellement pris garde a ce
+genre de reproche, qu'au risque de violer les convenances dramatiques,
+il a su preter des paroles pompeuses ou fleuries a ses personnages les
+plus subalternes comme a ses heros les plus acheves. Il traite ses
+confidentes sur le meme pied que ses reines; Arcas s'exprime tout aussi
+majestueusement qu'Agamemnon. M. Villemain a deja remarque que, dans
+Euripide, le vieillard qui tient la place d'Arcas n'a qu'un langage
+simple, non figure, conforme a sa condition d'esclave: "Pourquoi donc
+sortir de votre tente, o roi Agamemnon, lorsque autour de nous tout est
+assoupi dans un calme profond, lorsqu'on n'a point encore releve la
+sentinelle qui veille sur les retranchements?" Et c'est Agamemnon qui
+dit: "Helas! on n'entend ni le chant des oiseaux, ni le bruit de la mer;
+le silence regne sur l'Euripe." Dans Racine au contraire, Arcas prend
+les devants en poesie, et il est le premier a s'ecrier:
+
+ Mais tout dort, et l'armee, et les vents, et Neptune.
+
+Chez Euripide, le vieillard a vu Agamemnon dans tout le desordre d'une
+nuit de douleur; il l'a vu allumer un flambeau, ecrire une lettre
+et l'effacer, y imprimer le cachet et le rompre, jeter a terre ses
+tablettes et verser un torrent de larmes. Racine fils avoue avec candeur
+qu'on peut regretter dans l'Iphigenie francaise cette vive peinture
+de l'Agamemnon grec; mais Euripide n'avait pas craint d'entrer dans
+l'interieur de la tente du heros, et de nommer certaines choses de la
+vie par leur nom[29].
+
+[Note 29: Euripide d'ailleurs ne s'etait pas fait faute, on le voit,
+de quelques anachronismes de moeurs et de moyens. On n'ecrivait pas de
+lettres au siege de Troie; il n'est jamais question d'ecriture dans
+Homere; mais les Grecs songeaient plus aux convenances dramatiques qu'a
+l'exactitude historique.]
+
+Le procede continu d'analyse dont Racine fait usage, l'elegance
+merveilleuse dont il revet ses pensees, l'allure un peu solennelle et
+arrondie de sa phrase, la melodie cadencee de ses vers, tout contribue
+a rendre son style tout a fait distinct de la plupart des styles
+franchement et purement dramatiques. Talma, qui, dans ses dernieres
+annees, en etait venu a donner a ses roles, surtout a ceux que lui
+fournissait Corneille, une simplicite d'action, une familiarite
+saisissante et sublime, l'aurait vainement essaye pour les heros de
+Racine; il eut meme ete coupable de briser la declamation soutenue de
+leur discours, et de ramener a la causerie ce beau vers un peu chante.
+Est-ce a dire pourtant que le caractere dramatique manque entierement a
+cette maniere de faire parler des personnages? Loin de notre pensee un
+tel blaspheme! Le style de Racine convient a ravir au genre de drame
+qu'il exprime, et nous offre un compose parfait des memes qualites
+heureuses. Tout s'y tient avec art, rien n'y jure et ne sort du ton;
+dans cet ideal complet de delicatesse et de grace, Monime, en verite,
+aurait bien tort de parler autrement. C'est une conversation douce et
+choisie, d'un charme croissant, une confidence penetrante et pleine
+d'emotion, comme on se figure qu'en pouvait suggerer au poete le
+commerce paisible de cette societe ou une femme ecrivait _la Princesse
+de Cleves_; c'est un sentiment intime, unique, expansif, qui se mele a
+tout, s'insinue partout, qu'on retrouve dans chaque soupir, dans chaque
+larme, et qu'on respire avec l'air. Si l'on passe brusquement des
+tableaux de Rubens a ceux de M. Ingres, comme on a l'oeil rempli de
+l'eclatante variete pittoresque du grand maitre flamand, on ne voit
+d'abord dans l'artiste francais qu'un ton assez uniforme, une teinte
+diffuse de pale et douce lumiere. Mais qu'on approche de plus pres et
+qu'on observe avec soin: mille nuances fines vont eclore sous le regard;
+mille intentions savantes vont sortir de ce tissu profond et serre; on
+ne peut plus en detacher ses yeux. C'est le cas de Racine lorsqu'on
+vient a lui en quittant Moliere ou Shakspeare: il demande alors plus
+que jamais a etre regarde de tres-pres et longtemps; ainsi seulement
+on surprendra les secrets de sa maniere: ainsi, dans l'atmosphere du
+sentiment principal qui fait le fond de chaque tragedie, on verra
+se dessiner et se mouvoir les divers caracteres avec leurs traits
+personnels; ainsi, les differences d'accentuation, fugitives et tenues,
+deviendront saisissables, et preteront une sorte de verite relative au
+langage de chacun; on saura avec precision jusqu'a quel point Racine est
+dramatique, et dans quel sens il ne l'est pas.
+
+Racine a fait _les Plaideurs_; et, dans cette admirable farce, il a
+tellement atteint du premier coup le vrai style de la comedie, qu'on
+peut s'etonner qu'il s'en soit tenu a cet essai. Comment n'a-t-il pas
+devine, se dit involontairement la critique questionneuse de nos jours,
+que l'emploi de ce style sincerement dramatique, qu'il venait de derober
+a Moliere, n'etait pas limite a la comedie; que la passion la plus
+serieuse pouvait s'en servir et l'elever jusqu'a elle? Comment ne
+s'est-il pas rappele que le style de Corneille, en bien des endroits
+pathetiques, ne differe pas essentiellement de celui de Moliere? il ne
+s'agissait que d'achever la fusion; l'oeuvre de reforme dramatique qui
+se poursuit maintenant sous nos yeux eut ete des lors accomplie.--C'est
+que, sans doute, dans la tragedie telle qu'il la concevait, Racine
+n'avait nullement besoin de ce franc et libre langage; c'est que _les
+Plaideurs_ ne furent jamais qu'une debauche de table, un accident
+de cabaret dans sa vie litteraire; c'est que d'invincibles prejuges
+s'opposent toujours a ces fusions si simples que combine a son aise la
+critique apres deux siecles. Du temps de Racine, Fenelon, son ami, son
+admirateur, et qui semble un de ses parents les plus proches par le
+genie, ecrivait de Moliere: "En pensant bien, il parle souvent mal. Il
+se sert des phrases les plus forcees et les moins naturelles. Terence
+dit en quatre mots, avec la plus elegante simplicite, ce que celui-ci ne
+dit qu'avec une multitude de metaphores qui approchent du galimatias.
+J'aime bien mieux sa prose que ses vers. Par exemple, l'_Avare_ est
+moins mal ecrit que les pieces qui sont en vers: il est vrai que la
+versification francoise l'a gene; il est vrai meme qu'il a mieux reussi
+pour les vers dans l'_Amphitryon_, ou il a pris la liberte de faire des
+vers irreguliers. Mais en general il me paroit, jusque dans sa prose,
+ne parler point assez simplement pour exprimer toutes les passions." Il
+faut se souvenir que l'auteur de cet etrange jugement avait la maniere
+d'ecrire la plus antipathique a Moliere qui se puisse imaginer. Il etait
+doux, fleuri, agreablement subtil, epris des antiques chimeres, doue des
+signes gracieux de l'avenir; et sa prose, _encor qu'un peu trainante_,
+ne ressemblait pas mal a ces beaux vieillards divins dont il nous parle
+souvent, a longue barbe plus blanche que la neige, et qui, soutenus d'un
+baton d'ivoire, s'acheminaient lentement au milieu des bocages vers un
+temple du plus pur marbre de Paros. Quoi qu'il en soit, il enoncait a
+coup sur, dans cette lettre a l'Academie, l'opinion de plus d'un esprit
+delicat, de plus d'un academicien de son temps, et Racine lui-meme se
+serait probablement entendu avec lui pour critiquer sur beaucoup de
+points la diction de Moliere.
+
+La sienne est scrupuleuse, irreprochable, et tout l'eloge qu'on a
+coutume de faire du style de Racine en general doit s'appliquer sans
+reserve a sa diction. Nul n'a su mieux que lui la valeur des mots, le
+pouvoir de leur position et de leurs alliances, l'art des transitions,
+_ce chef-d'oeuvre le plus difficile de la poesie_, comme lui disait
+Boileau; on peut voir la-dessus leur correspondance. En se tenant a un
+vocabulaire un peu restreint, Racine a multiplie les combinaisons et les
+ressources. On remarquera que dans ses tours il conserve par moments des
+traces legeres d'une langue anterieure a la sienne, et je trouve pour
+mon compte un charme infini a ces idiotismes trop peu nombreux qui
+lui ont valu d'etre souligne quelquefois par les critiques du dernier
+siecle.
+
+En somme, et ceci soit dit pour dernier mot, il y aurait injustice,
+ce me semble, a traiter Racine autrement que tous les vrais poetes de
+genie, a lui demander ce qu'il n'a pas, a ne pas le prendre pour ce
+qu'il est, a ne pas accepter, en le jugeant, les conditions de sa
+nature. Son style est complet en soi, aussi complet que son drame
+lui-meme; ce style est le produit d'une organisation rare et flexible,
+modifiee par une education continuelle et par une multitude de
+circonstances sociales qui ont pour jamais disparu; il est, autant
+qu'aucun autre, et a force de finesse, sinon avec beaucoup de saillie,
+marque au coin d'une individualite distincte, et nous retrace presque
+partout le profil noble, tendre et melancolique de l'homme avec la
+date du temps. D'ou il resulte aussi que vouloir eriger ce style en
+_style-modele_, le professer a tout propos et en toute occurrence, y
+rapporter toutes les autres manieres comme a un type invariable, c'est
+bien peu le comprendre et l'admirer bien superficiellement, c'est le
+renfermer tout entier dans ses qualites de grammaire et de diction. Nous
+croyons faire preuve d'un respect mieux entendu en declarant le style de
+Racine, comme celui de La Fontaine et de Bossuet, digne sans doute d'une
+eternelle etude, mais impossible, mais inutile a imiter, et surtout
+d'une forme peu applicable au drame nouveau, precisement parce qu'il
+nous parait si bien approprie a un genre de tragedie qui n'est plus.
+
+Janvier 1830.
+
+
+
+SUR LA REPRISE DE BERENICE AU THEATRE-FRANCAIS.
+
+(Janvier 1844.)
+
+Il y avait quelque hardiesse a revenir de nos jours a _Berenice_, et
+cette hardiesse pourtant, a la bien prendre, etait de celles qui doivent
+reussir. On peut considerer meme que le moment present et propice etait
+tout trouve. Le gout a des flux et des reflux bizarres; ce sont des
+courants qu'il faut suivre et qu'il ne faut pas craindre d'epuiser.
+Apres Moscow et la retraite de Russie, disait le spirituel M. de
+Stendhal, _Iphigenie en Aulide_ devait sembler une bien moins bonne
+tragedie et un peu tiede; il voulait dire qu'apres les grandes scenes et
+les emotions terribles de nos revolutions et de nos guerres, il y
+avait urgence d'introduire sur le theatre un peu plus de mouvement et
+d'interet present. Mais aujourd'hui, apres tant de bouleversements qui
+ont eu lieu sur la scene, et de telles tentatives aventureuses dont on
+parait un peu lasse, _Iphigenie_ redevient de mise, elle reprend a son
+tour toute sa vivacite et son coloris charmant. On en a tant vu, qu'un
+peu de langueur meme repose, rafraichit et fait l'effet plutot de
+ranimer. Apres les drames compliques qui ont mis en oeuvre tant de
+machines, l'extreme simplicite retrouve des chances de plaire; apres _la
+Tour de Nesle_ et _les Mysteres de Paris_ (je les range parmi les
+drames a machines), c'est bien le moins qu'on essaie d'_Ariane_ et de
+_Berenice_.
+
+Au milieu de l'ensemble si magnifique et si harmonieux de l'oeuvre
+de Racine, _Berenice_ a droit de compter pour beaucoup. Certes, nous
+n'irons pas l'elever au nombre de ses chefs-d'oeuvre: on sait l'ordre
+et la suite ou ceux-ci viennent se ranger. Un homme de talent qui a
+particulierement etudie Racine, et qui s'y connait a fond en matiere
+dramatique, classait ainsi, l'autre jour, devant moi, les tragedies
+du grand poete: _Athalie_, _Iphigenie_, _Andromaque_, _Phedre_ et
+_Britannicus_. Je crois meme qu'a titre de piece achevee et accomplie,
+de tragedie parfaite offrant le groupe dans toute sa beaute, il mettait
+_Iphigenie_ au-dessus des autres, et la qualifiait le chef-d'oeuvre
+de l'art sur notre theatre. Mais, quoi qu'il en soit, la hauteur
+d'_Athalie_ compense et emporte tout. _Berenice_ ne saurait se citer
+aupres de ces cinq productions hors de pair; elle ne soutiendrait meme
+pas le parallele avec les autres pieces relativement secondaires,
+telles que _Mithridate_ et _Bajazet_, et pourtant elle a sa grace bien
+particuliere, son cachet racinien. Je distinguerai dans les ouvrages
+de tout grand auteur ceux qu'il a faits selon son gout propre et son
+faible, et ceux dans lesquels le travail et l'effort l'ont porte a un
+ideal superieur. _Berenice_, bien que commandee par Madame, me semble
+tout a fait dans le gout secret et selon la pente naturelle de Racine;
+c'est du Racine pur, un peu faible si l'on veut, du Racine qui
+s'abandonne, qui oublie Boileau, qui pense surtout a la Champmesle,
+et compose une musique pour cette douce voix. On raconte que Boileau,
+apprenant que Racine s'etait engage a traiter ce sujet sur la demande
+de la duchesse d'Orleans, s'ecria: "Si je m'y etais trouve, je l'aurais
+bien empeche de donner sa parole." Mais on assure aussi que Racine
+aimait mieux cette piece que ses autres tragedies, qu'il avait pour elle
+cette predilection que Corneille portait a son _Attila_. Je n'admets
+qu'a demi la similitude, mais je crois volontiers a la predilection.
+Cela devait etre. _Berenice_, chez lui, c'est la veine secrete, la veine
+du milieu.
+
+On a quelquefois regrette que Racine n'eut pas fait d'elegies; mais
+qu'est-ce donc dans ses pieces que ces roles delicats, parfois un peu
+pales comme Aricie, bien souvent passionnes et enchanteurs, Atalide,
+Monime, et surtout Berenice?
+
+_Berenice_ peut etre dite une charmante et melodieuse faiblesse dans
+l'oeuvre de Racine, comme la Champmesle le fut dans sa vie.
+
+Il ne faudrait pas que de telles faiblesses, si gracieuses qu'elles
+semblent par exception, revinssent trop souvent; elles affecteraient
+l'oeuvre entiere d'une teinte trop particuliere et qui aurait sa
+monotonie, sa fadeur. Le talent a ses inclinations qu'il doit consulter,
+qu'il doit suivre, qu'il doit diriger et aussi reprimer mainte fois.
+Dans l'ordre poetique comme dans l'ordre moral, la grandeur est au prix
+de l'effort, de la lutte et de la constance; l'ideal habite les hauts
+sommets. On oublie trop de nos jours ce devoir impose au talent; sous
+pretexte de _lyrisme_, chacun s'abandonne a sa pente, et l'on n'atteint
+pas a l'oeuvre derniere dont on eut ete capable. Aux epoques tout a fait
+saines et excellentes, les choses ne se pratiquent pas ainsi. Ce n'est
+pas contrarier son talent et aller contre Minerve que de se resserrer,
+de se restreindre sur quelques points, de viser a s'elever et a
+s'agrandir sur certains autres. Dans le beau siecle dont nous parlons,
+ce devoir rigoureux, cet avertissement attentif et salutaire se
+personnifiait dans une figure vivante, et s'appelait Boileau. Il est bon
+que la conscience interieure que chaque talent porte naturellement
+en soi prenne ainsi forme au dehors et se represente a temps dans la
+personne d'un ami, d'un juge assidu qu'on respecte; il n'y a plus moyen
+de l'oublier ni de l'eluder. Moliere, le grand comique, etait sujet a
+se repandre et a se distraire dans les delicieuses mais surabondantes
+bouffonneries des Dandin, des Scapin, des Sganarelle; il aurait pu s'y
+attarder trop longtemps et ne pas tenter son plus admirable effort.
+Despreaux, c'est-a-dire la conscience litteraire, eleva la voix, et l'on
+eut a son moment _le Misanthrope_. Ainsi de La Fontaine, qu'il fallut
+tirer de ses dizains et de ses contes ou il se complaisait si aisement,
+pour l'appliquer a ses fables et lui faire porter ses plus beaux
+fruits. Ainsi de Racine lui-meme qui, au sortir des douceurs premieres,
+s'elevait a Burrhus et aspirait a _Phedre_. Il retomba cette fois, il
+fit _Berenice_ sans Boileau, comme il s'etait cache, enfant, de ses
+maitres pour lire le roman d'Heliodore.
+
+Mais ce n'est la qu'une raison de plus pour nous de surprendre la fibre
+a nu et de penetrer en ce point le plus recule du coeur. Une personne,
+un talent, ne sont pas bien connus a fond, tant qu'on n'a pas touche ce
+point-la. De meme qu'on dit qu'il faut passer tout un ete a Naples et
+un hiver a Saint-Petersbourg, de meme, quand on aborde Racine, il faut
+aller franchement jusqu'a _Berenice_.
+
+La piece se donna pour la premiere fois sur le theatre de l'hotel
+de Bourgogne, le 21 novembre 1670; elle eut d'abord plus de trente
+representations, un succes de larmes, des brochures critiques pour et
+contre, des parodies bouffonnes au Theatre-Italien, enfin tout ce qui
+constitue les honneurs de la vogue. On lit partout l'anecdote de son
+origine, l'ordre de Madame, ce duel poetique et galant de Racine et
+de Corneille, la defaite de ce dernier. Mais independamment des
+circonstances particulieres qui favoriserent le premier succes, et sur
+lesquelles nous reviendrons, il faut reconnaitre que Racine a su tirer
+d'un sujet si simple une piece d'un interet durable, puisque toutes
+les fois, dit Voltaire, qu'il s'est rencontre un acteur et une actrice
+dignes de ces roles de Titus et de Berenice, le public a retrouve les
+applaudissements et les larmes. Du moins cela se passa ainsi jusqu'aux
+annees de Voltaire. En aout 1724, la reprise de _Berenice_ a la
+Comedie-Francaise fut extremement goutee. Mademoiselle Le Couvreur,
+Quinault l'aine et Quinault Du Fresne, jouaient les trois roles
+qu'avaient autrefois remplis mademoiselle de Champmesle, Floridor, et le
+mari de la Champmesle. Les memes acteurs redonnerent moins heureusement
+la piece en 1728. Mais surtout la tradition a conserve un vif souvenir
+du triomphe de mademoiselle Gaussin en novembre 1752: telle fut sa magie
+d'expression dans le personnage de cette reine attendrissante, que le
+factionnaire meme, place sur la scene, laissa, dit-on, tomber son arme
+et pleura[30]. _Berenice_ reparut encore trois fois en decembre 1782 et
+janvier 1783; ce fut son dernier soupir au XVIIIe siecle[31]. Avant la
+reprise actuelle, elle avait ete representee en dernier lieu le 7 et
+le 13 fevrier 1807, c'est-a-dire il y a trente-sept ans. Mademoiselle
+George jouait Berenice, Damas jouait Titus, et Talma Antiochus. La piece
+ne fut donnee alors que deux fois. Le prestige dont parle Voltaire avait
+cesse, et Geoffroy, qui a le langage un peu cru, nous dit: "Il est
+constant que _Berenice_ n'a point fait pleurer a cette representation,
+mais qu'elle a fait bailler; toutes les dissertations litteraires ne
+sauraient detruire un fait aussi notoire." Talma pourtant goutait ce
+role d'Antiochus ou celui de Titus, tel qu'il le concevait, et il en
+disait, ainsi que de Nicomede, que c'etaient de ces roles a jouer deux
+fois par an, donnant a entendre par la que ce ton modere, et assez
+loin du haut tragique, detend et repose[32]. La reprise d'aujourd'hui a
+reussi; on n'est pas tout a fait revenu aux larmes, mais on accorde de
+vrais applaudissements. Jean-Jacques a raconte qu'il assista un jour a
+une representation de _Berenice_ avec d'Alembert, et que la piece leur
+fit a tous deux un plaisir _auquel ils s'attendaient peu_. Il y a eu de
+cette agreable surprise pour plus d'un spectateur d'aujourd'hui; a
+la lecture, on n'y voit guere qu'une ravissante elegie; a la
+representation, quelques-unes des qualites dramatiques se retrouvent, et
+l'interet, sans aller jamais au comble, ne languit pas.
+
+[Note 30: Il y eut cinq representations coup sur coup dans la seconde
+quinzaine de novembre, en tout sept. Les chiffres conserves des recettes
+ne repondent pas tout a fait a cette haute renommee de succes. Il faut
+croire a ce succes pourtant, d'apres l'impression qui en est restee;
+La Harpe, dans le chapitre de son _Cours de Litterature_ ou il juge
+l'oeuvre, se plait a rappeler le nom de Gaussin comme inseparable de
+celui de Berenice.]
+
+[Note 31: _L'Annee litteraire_ (1783, tome I, page 137) constate
+un certain succes et en parle comme nous le ferions nous-meme, en
+l'opposant aux succes plus bruyants du jour. Il put encore y avoir,
+quelques annees apres, un retour de _Berenice_ par mademoiselle
+Desgarcins. J'en entends parler, mais sans pouvoir saisir l'instant.]
+
+[Note 32: Il fut question encore d'une reprise en 1812; les roles
+etaient meme deja distribues entre mademoiselle Duchesnois, Talma et
+Lafon. Talma aurait joue Titus; mais les choses en resterent la. On
+ne concoit pas, en effet, que la representation eut ete possible sous
+l'Empire apres le _divorce_; on y aurait vu trop d'allusions.]
+
+
+Erudits comme nous le sommes devenus et occupes de la couleur
+historique, il y a pour nous, dans la representation actuelle de
+_Berenice_, un interet d'etude et de souvenir. Voila donc une de ces
+pieces qui charmaient et enlevaient la jeune cour de Louis XIV a son
+heure la plus brillante, et l'on s'en demande les raisons, et, tout
+en jouissant du charme quelque peu amolli des vers, on se reporte aux
+allusions d'autrefois. Elles etaient nombreuses dans _Berenice_, elles
+s'y croisaient en mille reflets, et il y a plaisir a croire les deviner
+encore. Voltaire, avec son tact rapide, a tres-bien indique la plus
+essentielle et la plus voisine de l'inspiration premiere. "Henriette
+d'Angleterre, belle-soeur de Louis XIV, dit-il, voulut que Racine
+et Corneille fissent chacun une tragedie des adieux de Titus et de
+Berenice. Elle crut qu'une victoire obtenue sur l'amour le plus vrai et
+le plus tendre ennoblissait le sujet, et en cela elle ne se trompait
+pas; mais elle avait encore un interet secret a voir cette victoire
+representee sur le theatre: elle se ressouvenait des sentiments qu'elle
+avait eus longtemps pour Louis XIV et du gout vif de ce prince pour
+elle. Le danger de cette passion, la crainte de mettre le trouble dans
+la famille royale, les noms de beau-frere et de belle-soeur mirent un
+frein a leurs desirs; mais il resta toujours dans leurs coeurs une
+inclination secrete, toujours chere a l'un et a l'autre. Ce sont ces
+sentiments qu'elle voulut voir developpes sur la scene autant pour
+sa consolation que pour son amusement." On sait en effet, par
+l'interessante histoire qu'a tracee d'elle madame de La Fayette, combien
+Madame et son royal beau-frere s'etaient aimes dans cette nuance aimable
+qui laisse la limite confuse et qui prete surtout au reve, a la poesie.
+L'adorable princesse qui put dire a son lit de mort a Monsieur: _Je ne
+vous ai jamais manque_, aimait pourtant a se jouer dans les mille trames
+gracieuses qui se compliquaient autour d'elle, et a s'enchanter du recit
+de ce qu'elle inspirait. Racine, un peu plus que Corneille sans doute,
+dut penetrer dans ses arriere-pensees; il est permis pourtant de croire
+que ce que nous savons aujourd'hui assez au net par les revelations
+posthumes etait beaucoup plus recouvert dans le moment meme, et qu'en
+acceptant le sujet d'une si belle main, le poete ne sut pas au juste
+combien l'intention tenait au coeur. Ses allusions, a lui, paraissent
+s'etre plutot reportees au souvenir deja eloigne de Marie de Mancini,
+laquelle, dix annees auparavant, avait pu dire au jeune roi a la veille
+de la rupture: _Ah! Sire, vous etes roi; vous pleurez! et je pars!_
+
+ Vous etes empereur, Seigneur, et vous pleurez!
+ .............................................
+ ...........Vous m'aimez, vous me le soutenez:
+ Et cependant je pars! et vous me l'ordonnez!
+
+Il y avait dans le rapport general des situations, dans une rupture
+egalement motivee sur les devoirs souverains et sur l'inviolable majeste
+du rang, assez de points de ressemblance pour captiver a l'antique
+histoire une cour si spirituelle, si empressee, et avant tout idolatre
+de son roi. Mais d'autres lueurs, d'autres reflets rapides et non pas
+les moins touchants, venaient en quelque sorte se jouer a la traverse.
+Lorsqu'en effet on representa, en novembre 1670, la piece desiree et
+inspiree par Madame, cette princesse si chere a tous n'existait plus
+depuis quelques mois; _Madame etait morte!_ Or qu'on veuille songer a
+tout ce qu'ajoutait son souvenir a l'oeuvre ou sa pensee etait entree
+pour une si grande part. Les sentiments discrets qu'elle avait nourris
+circulaient deja plus librement, trahis par la mort; ils s'echappaient
+comme en vagues eclairs sur cette trame si fine; son ame aimable y
+respirait; les allusions devenaient, pour ainsi dire, a double fond.
+Tendresse, delicatesse et sacrifice, on n'en perdait rien, on saisissait
+tout, on pressentait vite, en ce monde et sous ce regne de La Valliere.
+
+C'est ainsi qu'il convient de revoir les oeuvres en leur lieu pour les
+apprecier. Je relisais l'autre jour la brochure de M. Guillaume de
+Schlegel, dans laquelle il compare la _Phedre_ de Racine et celle
+d'Euripide; il y exprime admirablement le genre de beaute de celle-ci,
+ce caractere chaste et sacre de l'Hippolyte, qu'il assimile avec
+grandeur au Meleagre et a l'Apollon antiques. Mais cette intelligence
+attentive, cette elevation penetrante qui s'applique si bien a
+demontrer, a reconstituer a nos yeux les chefs-d'oeuvre de la Grece,
+l'eloquent critique ne daigne pas en faire usage a notre egard, et il
+nous en laisse le soin sous pretexte d'incompetence, mais en realite
+comme l'estimant un peu au-dessous de sa sphere. D'autres que lui,
+d'eminents et ingenieux critiques que chacun sait, ont a leur tour
+repris la tache et repare la breche avec honneur. Sans doute la
+tragedie francaise, si l'on excepte _Polyeucte_ et _Athalie_, n'est pas
+exactement du meme ordre que l'antique; celle-ci egale la beaute et
+l'austerite de la statuaire; elle nous apparait debout apres des
+siecles, et a travers toutes les mutilations, dans une attitude unique,
+immortelle. Notre tragedie, a nous, est, si j'ose ainsi dire, d'un
+_cran_ plus bas; elle s'attaque particulierement au coeur et a ses
+sentiments delicats et delies jusqu'au sein de la passion; elle
+s'encadre avec la societe, non plus avec le temple; elle vit a l'infini
+sur des luttes, sur des scrupules interieurs nes du christianisme ou de
+la chevalerie, et des longtemps elabores par une elite polie et galante.
+Mais la aussi se retrouvent la verite, l'elevation, un genre de beaute;
+seulement il s'agit presque d'un art different. Ce n'est plus au groupe
+de la statuaire antique et a cette premiere grandeur qu'on a affaire; ce
+sont plutot des tableaux finis qu'il s'agit, meme a distance, de voir
+dans leur cadre et dans leur jour. Un homme qui sent l'antiquite non
+moins que M. de Schlegel, et par les parties egalement augustes, M.
+Quatremere de Quincy, a fait comprendre a merveille que les statues, les
+objets d'art de la Grece, ranges et classes dans nos musees, n'avaient
+ni tout leur prix ni leur vrai sens; que, voues avant tout a une
+destination publique et le plus souvent sacree, c'etait dans cet
+encadrement primitif qu'il fallait les replacer en idee et les
+concevoir. Pourquoi l'intelligence critique ne consentirait-elle pas au
+meme effort equitable pour apprecier convenablement des oeuvres moins
+hautes sans doute, plus delicates souvent, sociales au plus haut degre,
+et qu'il suffit de reculer legerement dans un passe encore peu lointain,
+pour y ressaisir toutes les justesses et toutes les graces? Si jamais
+piece reclama a bon droit chez le spectateur ce jeu quelque peu
+complaisant de l'imagination et du souvenir, c'est a coup sur
+_Berenice_; mais cette complaisance n'exige pas un effort bien penible,
+et l'on n'a pas trop a se plaindre, apres tout, d'etre simplement
+oblige, pour subir le charme, de se ressouvenir de Madame, de ces belles
+annees d'un grand regne, des _nuits enflammees_ et des _festons_ ou
+les chiffres mysterieux s'entrelacaient. Quel moment en effet dans une
+societe que celui ou des sentiments si nobles, si delicats, disons
+meme si subtils, et qui courraient presque risque de nous echapper
+aujourd'hui, etaient saisis unanimement par un cercle avide qu'ils
+occupaient aussitot et passionnaient! _Berenice_ est de ces oeuvres qui
+honorent bien moins un poete qu'une epoque.
+
+Mme de La Fayette, qui etait de ce cercle, et au premier rang, a ecrit
+d'_Esther_, cette autre tragedie commandee bien plus tard, cette autre
+Juive aimable et qui correspond dans l'ordre religieux a sa premiere
+soeur, que c'etait une _comedie de couvent_. J'accepte le mot sans
+defaveur, et je dirai a mon tour de _Berenice_ que c'est moins une
+tragedie qu'une comedie de coeur, une comedie-roman, contemporaine de
+_Zayde_, et qui allait donner le ton a _la Princesse de Cleves_:
+
+Dans l'exquise preface qu'il a mise a sa piece, Racine rapproche son
+heroine de Didon et voit de la ressemblance entre elles, sauf le
+poignard et le bucher. Mais Berenice ne me fait pas tout a fait
+l'impression de Didon; la nuance est plus douce, on sent des l'abord, et
+malgre toutes les menaces, qu'elle ne se tuera pas; elle languira, elle
+palira dans l'absence, elle s'en ira lentement mourir de son ennui.
+L'Ariane de Thomas Corneille me rend bien plus le desespoir de Didon.
+Berenice, qui est si peu Juive, est deja chretienne, c'est-a-dire
+resignee: elle retournera en sa Palestine, et y rencontrera peut-etre
+quelque disciple des apotres qui lui indiquera le chemin de la Croix.
+
+Berenice entre en scene comme aurait fait La Valliere, si elle eut ose;
+elle entre le coeur tout plein de son amour, empressee de se derober a
+la foule des courtisans, ne pensant qu'a l'objet aime, n'aimant en lui
+que lui-meme. Elle a besoin d'en parler a quelqu'un, d'epancher sa
+reconnaissance, de repeter en cent facons dans ses discours ce nom adore
+de Titus en y mariant le sien. Pourtant, des qu'Antiochus s'est enhardi
+a parler pour son propre compte, elle sait l'arreter d'une parole
+vibrante et fiere: on sort du ton de l'elegie; la note tragique se fait
+sentir.
+
+Je ne sais a quel ton au juste appartiennent, dans l'ordre des genres,
+tant de vers faciles, tendres, naturels et amoureux, mais qui sont le
+soupir et la plainte de tous les coeurs bien touches:
+
+ Voyez-moi plus souvent, et ne me donnez rien!
+
+Antiochus est parfait, il l'est trop avec sa faculte de soumission et de
+silence; on serait tente de sourire a l'entendre tout d'abord s'exhaler:
+
+ ...Je me suis tu cinq ans,
+ Madame, et vais encor me taire plus longtemps.
+
+Pourtant il echappe aux inconvenients de sa position par sa noblesse et
+sa delicatesse constante; tout _roi de Comagene_ qu'il est, il ne tombe
+jamais dans le ridicule de ce _roi de Naxe_, le pis-aller d'Ariane.
+J'entends remarquer qu'il remplit exactement le meme role que Ralph dans
+_Indiana_. Apres tout, en cette piece qu'on a appelee une elegie a trois
+personnages, Antiochus tient son rang. Un seul vers, infini de reverie
+et de tristesse, suffirait a sa gloire:
+
+ Dans l'Orient desert quel devint mon ennui!
+
+Mais les allusions perpetuelles, au temps de la representation premiere,
+et tous les genres d'interet venaient aboutir a ce personnage imperial
+de Titus et converger a son front comme les rayons du diademe. C'est par
+lui et par sa lutte serieuse que le poete remettait son oeuvre sur
+le pied tragique, et pretendait corriger ce que le reste de la piece
+pouvait avoir de trop amollissant: "Ce n'est point une necessite,
+disait-il en repondant aux chicanes des critiques d'alors, qu'il y ait
+du sang et des morts dans une tragedie: il suffit que l'action en soit
+grande, que les acteurs en soient heroiques, que les passions y soient
+excitees, et que tout s'y ressente de cette tristesse majestueuse qui
+fait tout le plaisir de la tragedie." Geoffroy, qui cite ce passage dans
+son feuilleton sur _Berenice_, s'en fait une arme contre ceux qu'il
+appelle les _voltairiens_ en tragedie, et qu'il represente comme alteres
+de sang et et de carnage dramatique. Helas! ce sont les voltairiens
+aujourd'hui (s'il en etait encore dans ce sens-la) qui se rangeraient du
+cote de Geoffroy et que nous aurions peine a en distinguer. Titus donc
+exprime en lui le caractere tragique, en ce sens qu'il soutient une
+lutte genereuse, qu'il sort du penchant tout naturel et vulgaire; qu'il
+a le haut sentiment de la dignite souveraine et de ce qu'on doit a ce
+rang de maitre des humains. Au fond il n'a jamais hesite, pas plus qu'un
+heros n'hesite en toute question de delicatesse supreme et d'honneur. On
+est dechire, on se detourne, on pleure, mais on marche toujours. Il
+est vrai qu'on peut, au premier abord, opposer que ce Titus, non plus
+qu'Enee de qui il tient, n'est assez passionnement amoureux; que, s'il
+l'etait davantage, il cederait peut-etre. Mais non: Racine, revenant
+ici, dans le dernier acte, a l'inspiration superieure et majestueuse de
+la tragedie, a rendu energiquement cette stabilite heroique de l'ame a
+travers tous les orages, et n'a voulu laisser aucun doute sur ce qui
+demeure impossible:
+
+ En quelque extremite que vous m'ayez reduit,
+ Ma gloire inexorable a toute heure me suit;
+ Sans cesse elle presente a mon ame etonnee
+ L'empire incompatible avec notre hymenee,
+ Me dit qu'apres l'eclat et les pas que j'ai faits,
+ Je dois vous epouser encor moins que jamais.
+ Oui, madame, et je dois moins encore vous dire
+ Que je suis pret pour vous d'abandonner l'empire,
+ De vous suivre et d'aller, trop content de mes fers,
+ Soupirer avec vous au bout de l'univers.
+ Vous-meme rougiriez de ma lache conduite...
+
+Voila le langage d'une grande ame a celle qui peut l'entendre. Ainsi
+c'est l'amour meme, dans sa religieuse delicatesse, qui s'oppose au
+bonheur de l'amour. Jean-Jacques n'a pas craint de soutenir que Titus
+serait plus interessant s'il sacrifiait l'empire a l'amour, et s'il
+allait vivre avec Berenice dans quelque coin du monde, apres avoir pris
+conge des Romains: _une chaumiere et son coeur!_ Geoffroy remarque avec
+raison que Titus serait siffle, s'il agissait ainsi au theatre, "et
+Rousseau, ajoute-t-il, merite de l'etre pour avoir consigne cette
+opinion dans un livre de philosophie." Tout se tient en morale: c'est
+pour n'avoir pas senti cette delicatesse particuliere, cette religion
+de dignite et d'honneur qui enchaine Titus, que Jean-Jacques a gate
+certaines de ses plus belles pages par je ne sais quoi de choquant et
+de vulgaire qui se retrouve dans sa vie, et que l'amant de madame
+de Warens, le mari de Therese, n'a pas resiste a nous retracer
+complaisamment des situations dignes d'oubli.
+
+Il faut qu'il y ait beaucoup de science dans la contexture de _Berenice_
+pour qu'une action aussi simple puisse suffire a cinq actes, et qu'on ne
+s'apercoive du peu d'incidents qu'a la reflexion. Chaque acte est, a peu
+de chose pres, le meme qui recommence; un des amoureux, des qu'il est
+trop en peine, fait chercher l'autre:
+
+ A-t-on vu de ma part le roi de Comagene?
+
+Quand un plus long discours haterait trop l'action, on s'arrete, on sort
+sans s'expliquer, dans un trouble involontaire:
+
+ Quoi? me quitter sitot! et ne me dire rien!
+ . . . . . . . . . . . .
+ Qu'ai-je fait? que veut-il? et que dit ce silence?
+
+Ce qui est d'un art infini, c'est que ces petits ressorts qui font aller
+la piece et en etablissent l'economie concordent parfaitement et se
+confondent avec les plus secrets ressorts de l'ame dans de pareilles
+situations. L'utilite ne se distingue pas de la verite meme. De loin il
+est difficile d'apercevoir dans _Berenice_ cette sorte d'architecture
+tragique qui fait que telle scene se dessine hautement et se detache au
+regard. La grande scene voulue au troisieme acte ne produit point ici de
+peripetie proprement dite, car nous savons tout des le second acte, et
+il n'eut tenu qu'a Berenice de le comprendre comme nous. J'ai vu deux
+fois la piece, et, a ne consulter que mon souvenir, sans recourir au
+volume, il m'est presque impossible de distinguer nettement un acte de
+l'autre par quelque scene bien tranchee. S'il fallait exprimer l'ordre
+de structure employe ici, je dirais que c'est simplement une longue
+galerie en cinq appartements ou compartiments, et le tout revetu de
+peintures et de tapisseries si attrayantes au regard, qu'on passe
+insensiblement de l'une a l'autre sans trop se rendre compte du chemin.
+Cette nature d'interet, ce me semble, doit suffire; on ne sent jamais
+d'intervalle ni de pause. Racine a eu droit de rappeler en sa preface
+que la veritable invention consiste a faire quelque chose de rien; ici
+ce _rien_, c'est tout simplement le coeur humain, dont il a traduit les
+moindres mouvements et developpe les alternatives inepuisables. La lutte
+du coeur plutot que celle des faits, tel est en general le champ de
+la tragedie francaise en son beau moment, et voila pourquoi elle fait
+surtout l'eloge, a mon sens, du gout de la societe qui savait s'y
+plaire.
+
+L'idee de reprendre _Berenice_ devait venir du moment que mademoiselle
+Rachel etait la; et qu'a defaut de roles modernes, elle continuait
+a nous rendre tant de ces douces emotions d'une scene qui eleve et
+ennoblit. Si redonner de la nouveaute a Racine etait une conquete, il
+ne fallait pas craindre d'aller jusqu'au bout, et, apres avoir fait son
+entree dans ces grands roles qui sont comme les capitales de l'empire,
+il y avait a se loger encore plus au coeur: _Berenice_, quand il s'agit
+de Racine, c'est comme la maison de plaisance favorite du maitre.
+Mademoiselle Rachel a completement reussi. Les difficultes du role
+etaient reelles: Berenice est un personnage tendre; le plus racinien
+possible, le plus oppose aux heroines et aux _adorables furies_ de
+Corneille; c'est une elegie; Mademoiselle Gaussin y avait surtout
+triomphe a l'aide d'une melodie perpetuelle et de cette musique; de ces
+_larmes dans la voix_, dont l'expression a d'abord ete trouvee pour elle
+par La Harpe lui-meme. Apres _Ariane_, apres _Phedre_, mademoiselle
+Rachel nous avait accoutumes a tout attendre, et a ne pas elever
+d'avance les objections. Ce qui me frappe en elle, si j'osais me
+permettre de la juger d'un mot, ce n'est pas seulement qu'elle soit une
+grande actrice, c'est combien elle est une personne distinguee. Le monde
+tout d'abord ne s'y est pas mepris, et il l'a surtout adoptee a ce
+titre de distinction d'esprit et d'intelligence. Elle est nee telle. Ce
+caractere se retrouve a chaque instant dans ses roles; elle les choisit,
+elle les compose, elle les proportionne a son usage, a ses moyens
+physiques. Avec tous les dons qu'elle a recus, si sur quelque point il
+pouvait y avoir defaut, l'intelligence superieure intervient a temps et
+acheve. Ainsi a-t-elle fait pour Berenice. Un organe pur, encore vibrant
+et a la fois attendri, un naturel, une beaute continue de diction, une
+decence tout antique de pose, de gestes, de draperies, ce gout supreme
+et discret qui ne cesse d'accompagner certains fronts vraiment nes pour
+le diademe, ce sont la les traits charmants sous lesquels Berenice nous
+est apparue; et lorsqu'au dernier acte, pendant le grand discours de
+Titus, elle reste appuyee sur le bras du fauteuil, la tete comme abimee
+de douleur, puis lorsqu'a la fin elle se releve lentement, au debat des
+deux princes, et prend, elle aussi, sa resolution magnanime, la majeste
+tragique se retrouve alors, se declare autant qu'il sied et comme l'a
+entendu le poete; l'ideal de la situation est devant nous.--Beauvallet,
+on lui doit cette justice, a fort bien rendu le role de Titus; de son
+organe accentue, trop accentue, on le sait, il a du moins marque le coin
+essentiel du role, et maintenu le cote toujours present de la dignite
+imperiale. Quant a l'Antiochus, il est suffisant.--Ainsi, pour conclure,
+nous devons a mademoiselle Rachel non-seulement le plaisir, mais aussi
+l'honneur d'avoir goute _Berenice_, et il ne tient qu'a nous, grace a
+elle, de nous donner pour plus amateurs de la belle et classique poesie
+en 1844 qu'on ne l'etait en 1807. Nous en demandons bien pardon aux
+voltairiens de ce temps-la.
+
+15 janvier 1844.
+
+Pour completer ces jugements sur Racine, on peut chercher ce que j'en ai
+dit plus tard dans une etude reprise a fond et developpee, au tome V de
+_Port-Royal_ (liv. VI, chap. X et XI). Il y a moins de desaccord qu'on
+ne le supposerait, entre les vues de la jeunesse et celles de la
+maturite.
+
+
+
+JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU
+
+Louis XIV vieillissait au milieu de toutes sortes de disgraces et
+survivait a ce qu'on a bien voulu appeler _son siecle_. Les grands
+ecrivains comme les grands generaux avaient presque tous disparu. On
+perdait des batailles en Flandre; on donnait droit de preseance aux
+batards legitimes sur les ducs; on applaudissait Campistron. C'est
+precisement alors, si l'on en croit un bruit assez generalement repandu
+depuis une centaine d'annees, que commenca de briller un poete illustre,
+_notre grand lyrique_, comme disent encore quelques-uns. Ne en 1669 ou
+70 a Paris, d'un pere cordonnier, qu'il renia plus tard, ou qu'au
+moins il aurait certainement troque tres-volontiers contre un autre,
+Jean-Baptiste Rousseau se sentit de bonne heure l'envie de sortir d'une
+si basse condition. On ne sait trop comment se passerent ses premieres
+annees; il s'est bien garde d'en parler jamais, et il parait s'etre
+expressement interdit, comme une honte, tout souvenir d'enfance; c'etait
+mal imiter Horace pour le debut. Rousseau se destinait pourtant a la
+poesie lyrique. Il connut Boileau, alors vieux et chagrin, et recut
+de lui des conseils et des traditions. Il s'insinua aupres de grands
+seigneurs qui le protegerent, le baron de Breteuil, Bonrepeaux,
+Chamillart, Tallard, et fut meme attache a ce dernier dans l'ambassade
+d'Angleterre. Il avait vu a Londres Saint-Evremond; a Paris, il etait
+des familiers du _Temple_, des habitues du cafe _Laurens_; il s'essayait
+au theatre par de froides comedies; il paraphrasait les psaumes que le
+marechal de Noailles lui commandait pour la cour, et composait pour la
+ville d'obscenes epigrammes, qu'il appelait les _Gloria Patri_ de ses
+psaumes. Son existence litteraire, comme on voit, ne laissait pas de
+devenir considerable: il etait membre de l'Academie des Inscriptions;
+l'opinion le designait pour l'Academie francaise, comme heritier
+presomptif de Boileau. En un mot, tout annoncait a J.-B. Rousseau qu'il
+allait, durant quelques annees, tenir un des premiers rangs, le premier
+rang peut-etre!... dans les cercles litteraires, entre La Motte,
+Crebillon, La Fosse, Duche, La Grange-Chancel, Saurin, de l'Academie des
+Sciences, et autres. Tout cela se passait vers 1710.
+
+Mais, comme nous l'avons deja indique, et comme il le dit lui-meme avec
+une elegance parfaite, il s'etait _accoquine a la hantise_ du cafe
+Laurens; c'etait rue Dauphine, non loin du Theatre-Francais, qui de la
+rue Guenegaud avait passe dans celle des Fosses-Saint-Germain-des-Pres.
+Les etablissements de l'espece des _cafes_ ne dataient guere que de ces
+annees-la, et remplacaient avantageusement pour les auteurs et gens de
+lettres le cabaret, ou s'etaient encore enivres sans vergogne Chapelle
+et Boileau. Le cafe n'avait pas passe de mode, malgre la prediction de
+madame de Sevigne; bien au contraire, il devait exercer une assez grande
+influence sur le XVIIIe siecle, sur cette epoque si vive et si hardie,
+nerveuse, irritable, toute de saillies, de conversations, de verve
+artificielle, d'enthousiasme apres quatre heures du soir; j'en prends
+a temoin Voltaire et son amour du Moka. Ce cafe de la veuve _Laurens_
+etait donc une espece de cafe _Procope_ du temps; on y politiquait; on
+y jugeait la piece nouvelle; on s'y recitait a l'oreille l'epigramme de
+Gacon sur _l'Athenais_ de La Grange-Chancel, le huitain de La Grange en
+reponse aux critiques de M. Le Noble; on y comparait la musique de Lulli
+et celle de Campra. Or, Rousseau, apres quelques essais lyriques
+peu goutes, avait donne en 1696, au Theatre-Francais, la comedie
+du _Flatteur_, qui n'avait eu qu'un demi-succes, et en 1700, _le
+Capricieux_, qui reussit encore moins. Il s'en prit de sa disgrace aux
+habitues du cafe et les chansonna dans de grossiers couplets a rimes
+riches, ce qui le fit aussitot reconnaitre. On peut juger du scandale.
+Rousseau se _desaccoquina_ du cafe et desavoua les couplets dans le
+monde; mais on en parlait toujours; de temps a autre de nouveaux
+couplets clandestins se retrouvaient sur les tables, sous les portes;
+cette petite guerre dura dix ans et ouvrit le siecle. Enfin, en 1710,
+quelques derniers couplets, si infames qu'on doit les croire fabriques a
+dessein par les ennemis de Rousseau, mirent le comble a l'indignation.
+Rousseau, non content de s'en laver, les imputa a Saurin; de la
+proces en diffamation et en calomnie, arret du Parlement en 1712, et
+bannissement de Rousseau a perpetuite hors du royaume.
+
+Jean-Baptiste avait quarante-deux ans; quelque long que fut alors le
+noviciat des poetes, son education lyrique devait etre achevee. Il
+avait deja compose quelques odes, et sa haine contre La Motte, qui en
+composait aussi, n'avait pas peu contribue, sans doute, a determiner sa
+vocation laborieuse et tardive. Qu'est-ce donc qu'un poete lyrique? Avec
+sa nature d'esprit et ses habitudes, Rousseau pouvait-il pretendre a
+l'etre? pouvait-il s'en rencontrer un, vers 1710?
+
+Un poete lyrique, c'est une ame a nu qui passe et chante au milieu du
+monde; et selon les temps, et les souffles divers, et les divers tons ou
+elle est montee, cette ame peut rendre bien des especes de sons. Tantot,
+flottant entre un passe gigantesque et un eblouissant avenir, egaree
+comme une harpe sous la main de Dieu, l'ame du prophete exhalera les
+gemissements d'une epoque qui finit, d'une loi qui s'eteint, et saluera
+avec amour la venue triomphale d'une loi meilleure et le char vivant
+d'Emmanuel; tantot, a des epoques moins hautes, mais belles encore et
+plus purement humaines, quand les rois sont heros ou fils de heros,
+quand les demi-dieux ne sont morts que d'hier, quand la force et la
+vertu ne sont toujours qu'une meme chose, et que le plus adroit a la
+lutte, le plus rapide a la course, est aussi le plus pieux, le plus
+sage et le plus vaillant, le chantre lyrique, veritable pretre comme le
+statuaire, decernera au milieu d'une solennelle harmonie les louanges
+des vainqueurs; il dira les noms des coursiers et s'ils sont de race
+genereuse; il parlera des aieux et des fondateurs de villes, et
+reclamera les couronnes, les coupes ciselees et les trepieds d'or. Il
+sera lyrique aussi, bien qu'avec moins de grandeur et de gloire, celui
+qui, vivant dans les loisirs de l'abondance et a la cour des tyrans,
+chantera les delices gracieuses de la vie et les pensees tristes qui
+viendront parfois l'effleurer dans les plaisirs. Et a toutes les
+epoques de trouble et de renouvellement, quiconque, temoin des orages
+politiques, en saisira par quelque cote le sens profond, la loi sublime,
+et repondra a chaque accident aveugle par un echo intelligent et
+sonore; ou quiconque, en ces jours de revolution et d'ebranlement, se
+recueillera en lui-meme et s'y fera un monde a part, un monde poetique
+de sentiments et d'idees, d'ailleurs anarchique ou harmonieux, funeste
+ou serein, de consolation ou de desespoir, ciel, chaos ou enfer; ceux-la
+encore seront lyriques, et prendront place entre le petit nombre dont se
+souvient l'humanite et dont elle adore les noms. Nous voila bien loin de
+Jean-Baptiste; il n'a rien ete de tout cela. Fils honteux de son pere,
+sans enfance, vain, malicieux, clandestin, obscene en propos, de vie
+equivoque, ballotte des cafes aux antichambres, il eut ete bon peut-etre
+a donner quelques jolies chansons au _Temple_, s'il avait eu plus de
+sensibilite, de naturel et de mollesse. On lui a fait honneur, et
+Chaulieu l'a felicite agreablement, d'avoir refuse une place dans les
+Fermes, que lui offrait le ministre Chamillart; mais ce refus nous
+semble moins tenir a des principes d'honorable independance, qu'au gout
+qu'avait Rousseau pour la vie de Paris et les tripots litteraires. Sans
+dire positivement qu'il fut un malhonnete homme, sans trancher ici la
+question restee indecise des derniers couplets, on peut affirmer que
+ce fut un coeur bas, un caractere louche, tracassier, ne pour la
+domesticite des grands seigneurs; avec cela, nul genie, peu d'esprit,
+tout en metier. Quand il eut quitte la France en 1712, et durant les
+trente annees _dignes de pitie_ qui succederent aux trente annees
+_dignes d'envie_, Rousseau, successivement protege du comte du Luc,
+du prince Eugene, du duc d'Aremberg, dut travailler sur lui-meme pour
+meriter ces faveurs dont il vivait et retablir sa reputation compromise.
+Dans l'insignifiante correspondance qu'il entretenait avec d'Olivet,
+Brossette, Des Fontaines et M. Boutet, on remarque un grand etalage
+de principes religieux, moraux, et un caractere anti-philosophique
+tres-prononce. En supposant cette conversion sincere, on s'etonne que
+Rousseau n'ait pas plus tire parti pour sa poesie de cette nature de
+sentiments; c'etait peut-etre en effet la seule corde lyrique qui fut
+capable de vibrer en ces temps-la. Les evenements exterieurs degoutaient
+par leur petitesse et leur pauvrete; la guerre se faisait miserablement
+et meme sans l'eclat des desastres; les querelles religieuses etaient
+sottes, criardes, sans eloquence, quoique persecutrices; les moeurs,
+infames et platement hideuses: c'etait une societe et un trone
+sourdement en proie aux vers et a la pourriture. Ce qu'il y avait de
+plus clair, c'est que l'ordre ancien deperissait, que la religion etait
+en peril, et qu'on se precipitait dans un avenir mauvais et fatal. Voila
+ce que sentaient et disaient du moins les partisans et les debris du
+dernier regne, M. Daguesseau et Racine fils par exemple. Or, sans faire
+d'hypothese gratuite, sans demander aux hommes plus que leur siecle ne
+comporte, on concoit, ce me semble, dans cette atmosphere de souvenirs
+et d'affections, une ame tendre, chaste, austere, effrayee de la
+contagion croissante et du debordement philosophique, fidele au culte de
+la monarchie de Louis XIV, assez eclairee pour degager la religion du
+jansenisme, et cette ame, alarmee, avant l'orage, de pressentiments
+douloureux, et gemissant avec une douceur triste; quelque chose en un
+mot comme Louis Racine, d'aussi honnete, et de plus fort en talent et en
+lumieres. Rousseau manqua a cette mission, dont il n'etait pas digne. Il
+avait recu comme une lettre morte les traditions du regne qui finissait;
+il s'y attacha obstinement; ses antipathies litteraires et sa jalousie
+contre les talents rivaux l'y repousserent chaque jour de plus en plus;
+il tint pour le dernier siecle, parce que le _petit Arouet_ etait du
+nouveau. Dans les poesies a la mode, il etait bien plus choque des
+mauvaises rimes que du mauvais gout et des mauvais principes. De la
+sorte, chez lui, nul sentiment vrai du passe non plus que du present;
+son esprit etait le plus terne des miroirs; rien ne s'y peignait, il
+ne reflechit rien; sans originalite, sans vue intime ou meme finement
+superficielle, sans vivacite de souvenirs, aussi loin des choeurs
+d'_Esther_ que des vers dates de Philisbourg, tenant tout juste au
+siecle de Louis XIV par l'_Ode sur Namur_, ce fut le moins lyrique de
+tous les hommes a la moins lyrique de toutes les epoques.
+
+Avec un auteur aussi peu naif que Jean-Baptiste, chez qui tout vient de
+labeur et rien d'inspiration, il n'est pas inutile de rechercher, avant
+l'examen des oeuvres, quelles furent les idees d'apres lesquelles il
+se dirigea, et de constater sa critique et sa poetique. Deux mots
+suffiront. Le bon Brossette, ce personnage excellent mais banal, un des
+devots empresses de feu Despreaux, espece de courtier litteraire, qui
+caressait les illustres pour recevoir des exemplaires de leur part et
+faire collection de leurs lettres, s'etait lourdement avise, en ecrivant
+a Rousseau, de lui signaler, comme une decouverte, dans l'_Ode a la
+Fortune_, un passage qui semblait imite de Lucrece. La-dessus Rousseau
+lui repondit: "Il est vrai, monsieur, et vous l'avez bien remarque, que
+j'ai eu en vue le passage de Lucrece, _quo magis in dubiis_, etc., dans
+la strophe que vous me citez de mon _Ode a la Fortune_; et je vous
+avoue, puisque vous approuvez la maniere dont je me suis approprie la
+pensee de cet ancien, que je m'en sais meilleur gre que si j'en etois
+l'auteur, par la raison que c'est l'expression seule qui fait le poete,
+et non la pensee, qui appartient au philosophe et a l'orateur, comme a
+lui." L'aveu est formel; on concoit maintenant que Saurin ait dit qu'il
+ne regardait Rousseau que comme _le premier entre les plagiaires_. Les
+jugements et les lectures de Rousseau repondaient a une aussi forte
+poetique; c'est de finesse surtout qu'il manque. Il aime et admire
+Regnier, mais il le range apres Malherbe, et trouve qu'_il ne lui a
+manque que le bonheur de naitre sous le regne de Louis le Grand_. Il
+appelle Gresset un _genie superieur_, et ne le chicane que sur ses
+rimes: Des Fontaines se croit oblige de l'avertir que c'est aller un peu
+trop loin. Il ne voit rien _de plus eleve ni de plus rempli de fureur et
+de sublime_ que les vers de Duche, ce qui ne l'empeche pas d'ecrire a
+propos de M. de Monchesnay: "Je ne connois que lui (_M. de Monchesnay!_)
+presentement (1716), qui sache faire des vers marques au bon coin." Au
+meme moment, il traite l'auteur du _Diable boiteux_ comme un faquin
+du plus bas etage: "L'auteur, ecrit-il, ne pouvoit mieux faire que
+s'associer avec des danseurs de corde: son genie est dans sa veritable
+sphere." Refugie a Bruxelles en 1724, il prie son ami l'abbe d'Olivet de
+lui envoyer un paquet de tragedies; en voici la liste: elle serait plus
+complete et plus piquante, si Rotrou ne s'y trouvait pas:
+
+ _Venceslas_, de Rotrou;
+ _Cleopatre_, de La Chapelle;
+ _Geta_, de Pechantre;
+ _Andronic_, _Tiridate_, de Campistron;
+ _Polyxene_, _Manlius_, _Thesee_, de La Fosse;
+ _Absalon_, de Duche.
+
+Je me suis trompe en disant que Rousseau ne s'inquietait jamais de
+l'idee; il a fait une ode _sur les Divinites poetiques_, dans laquelle
+est expose en style barbare un systeme d'allegorisation qui ne va a rien
+moins qu'a mettre Bellone pour la guerre, Tisiphone pour la peur. Le
+plus plaisant, c'est que pour cette demonstration _esthetique_, comme on
+dirait aujourd'hui, il s'est imagine de recourir a l'ombre d'Alcee:
+
+ Je la vois; c'est l'Ombre d'Alcee
+ Qui me la decouvre a l'instant,
+ Et qui deja, d'un oeil content,
+ Devoile a ma vue empressee
+ Ces deites d'adoption,
+ Synonymes de la pensee,
+ Symboles de l'abstraction.
+
+Alcee se met donc a chanter en ces termes:
+
+ Des societes temporelles
+ Le premier lien est la voix,
+ Qu'en divers sons l'homme, a son choix,
+ Modifie et flechit pour elles;
+ Signes communs et naturels,
+ Ou les ames incorporelles
+ Se tracent aux sens corporels.
+
+Rousseau avait probablement attrape ces lambeaux de metaphysique, sinon
+dans le commerce d'Alcee, du moins dans les livres ou les conversations
+de son ami M. de Crousaz. Il y tenait au reste beaucoup plus qu'on
+ne croirait. Ses odes en sont chamarrees; et ses _allegories_, qu'il
+estimait autant et plus que ses odes, nous offrent comme la mise en
+oeuvre et le resultat direct du systeme.
+
+Attaquons-nous maintenant, sans plus tarder, aux oeuvres de
+Jean-Baptiste: nous laisserons de cote son theatre, et puisque nous
+avons nomme ses _allegories_, nous les frapperons tout d'abord. Le
+fantastique au XVIIIe siecle, en France, avait degenere dans tous les
+arts. De brillant, de gracieux, de grotesque ou de terrible qu'il etait
+au Moyen-Age et a la Renaissance, il etait devenu froid, lourd et
+superficiel; on le tourmentait comme une enigme, parce qu'on ne
+l'entendait plus a demi-mot. Le fantastique en effet n'est autre
+chose qu'une folle reminiscence, une charmante etourderie, un caprice
+etincelant, quelquefois un effroyable eclair sur un front serein; c'est
+un jeu a la surface dont l'invisible ressort git au plus profond de
+l'ame de la Muse. Que les faciles et soudains mouvements de cette ame se
+ralentissent et se perdent; que ce jeu de physionomie devienne calcule
+et de pure convenance; qu'on sourie, qu'on eclate, qu'on grimace, qu'on
+fasse la folle a tout propos, et voila la Muse devenue une femme a la
+mode, sotte, minaudiere, insupportable; c'est a peu pres ce qui arriva
+de l'art au XVIIIe siecle. Le fantastique surtout, cette portion la plus
+delicate et la plus insaisissable, y fut meconnu et defigure. On eut
+les Amours de Boucher; on eut des _oves_ et des _volutes_, au lieu
+d'acanthes et d'arabesques de toutes formes: on eut _les Bijoux
+indiscrets_, les metamorphoses de _la Pucelle_, _l'Ecumoir_, _le Sopha_,
+et ces contes de Voisenon ou des hommes et des femmes sont changes en
+anneaux ou en baignoires. Cazotte seul, par son esprit, rappela un peu
+la grace frivole d'Hamilton; mais on n'etait pas moins eloigne alors de
+l'Arioste, de Rabelais et de Jean Goujon, que de Michel-Ange. On peut
+rendre encore cette justice a J.-B. Rousseau, qu'a la moins fantastique
+de toutes les epoques, il a ete le moins fantastique de tous les hommes.
+Ses allegories sont jugees tout d'une voix: baroques, metaphysiques,
+sophistiquees, seches, inextricables, nul defaut n'y manque. Nous
+renvoyons a _Torticolis_, a _la Grotte de Merlin_, au _Masque de
+Laverne_, a _Morosophie_; lise et comprenne qui pourra! Le style est
+d'un langage marotique herisse de grec, et qu'on croirait forge a
+l'enclume de Chapelain; on ne sait pas ou les prendre, et j'en dirais
+volontiers, comme Saint-Simon de M. Pussort, que c'est un _fagot
+d'epines_.
+
+Mais les odes, mais les cantates, voila les vrais titres, les titres
+immortels de Rousseau a la gloire! Patience, nous y arrivons.--Les odes
+sont, ou sacrees, ou politiques, ou personnelles. Quand on a lu la
+Bible, quand on a compare au texte des prophetes les paraphrases de
+Jean-Baptiste, on s'etonne peu qu'en taillant dans ce sublime eternel,
+il en ait quelquefois detache en lambeaux du grave et du noble; et l'on
+admire bien plutot qu'il ait si souvent affaibli, meconnu, remplace les
+beautes supremes qu'il avait sous la main. A prendre en effet la plus
+renommee de ses imitations, celle du Cantique d'Ezechias, qu'y voit-on?
+Ici, la critique de detail est indispensable, et j'en demande pardon au
+lecteur. Rousseau dit:
+
+ J'ai vu mes tristes journees
+ Decliner vers leur penchant;
+ Au midi de mes annees
+ Je touchois a mon couchant.
+ La Mort deployant ses ailes
+ Couvroit d'ombres eternelles
+ La clarte dont je jouis,
+ Et dans cette nuit funeste
+ Je cherchois en vain le reste
+ De mes jours evanouis.
+
+ Grand Dieu, votre main reclame
+ Les dons que j'en ai recus;
+ Elle vient couper la trame
+ Des jours qu'elle m'a tissus:
+ Mon dernier soleil se leve,
+ Et votre souffle m'enleve
+ De la terre des vivants,
+ Comme la feuille sechee,
+ Qui, de sa tige arrachee,
+ Devient le jouet des vents.
+
+Les quatre premiers vers de la premiere strophe sont bien, et les six
+derniers passables grace a l'harmonie, quoiqu'un peu vides et charges
+de mots; mais il fallait tenir compte du verset si touchant d'Isaie:
+"Helas! ai-je dit, je ne verrai donc plus le Seigneur, le Seigneur dans
+le sejour des vivants! Je ne verrai plus les mortels qui habitent avec
+moi la terre!" Ne plus voir les autres hommes, ses freres en douleurs,
+voila ce qui afflige surtout le mourant. La seconde strophe est faible
+et commune, excepte les trois vers du milieu; a la place de cette
+_trame_ usee qu'on voit partout, il y a dans le texte: "Le tissu de
+ma vie a ete tranche comme la trame du tisserand." Qu'est devenu ce
+tisserand auquel est compare le Seigneur? Au lieu de la _feuille
+sechee_, le texte donne: "Mon pelerinage est fini; il a ete emporte
+comme la tente du pasteur." Qu'est devenue cette tente du desert,
+disparue du soir au matin, et si pareille a la vie? Et plus loin:
+
+ Comme un lion plein de rage
+ Le mal a brise mes os;
+ Le tombeau m'ouvre un passage
+ Dans ses lugubres cachots.
+ Victime foible et tremblante,
+ A cette image sanglante
+ Je soupire nuit et jour,
+ Et, dans ma crainte mortelle,
+ Je suis comme l'hirondelle
+ Sous la griffe du vautour.
+
+Les deux derniers vers ne seraient pas mauvais, si on ne lisait dans
+le texte: "Je criais vers vous comme les petits de l'hirondelle, et je
+gemissais comme la colombe." On voit que Rousseau a precisement laisse
+de cote ce qu'il y a de plus neuf et de plus marque dans l'original. Et
+pourtant il aurait du, ce semble, comprendre la force de ce cantique
+si rempli d'une pieuse tristesse, l'homme malheureux, et peut-etre
+coupable, que Dieu avait frappe a son midi, et qui avait besoin de
+retrouver le reste de ses jours pour se repentir et pleurer. De notre
+temps, aupres de nous, un grand poete s'est inspire aussi du Cantique
+d'Ezechias; lui aussi il a demande grace sous la verge de Dieu, et s'est
+ecrie en gemissant:
+
+ Tous les jours sont a toi: que t'importe leur nombre?
+ Tu dis: le temps se hate, ou revient sur ses pas.
+ Eh! n'es-tu pas Celui qui fis reculer l'ombre
+ Sur le cadran rempli d'un roi que tu sauvas?
+
+Voila comment on egale les prophetes sans les paraphraser; qu'on relise
+la quatorzieme des _secondes Meditations_; qu'on relise en meme temps
+dans les _premieres_ le dithyrambe intitule _Poesie sacree_, et qu'on le
+compare avec l'_Epode_ du premier livre de Jean-Baptiste.
+
+L'ode politique n'a aucun caractere dans Rousseau: il en partage la
+faute avec les evenements et les hommes qu'il celebre. La naissance
+du duc de Bretagne, la mort du prince de Conti, la guerre civile des
+Suisses en 1712, l'armement des Turcs contre Venise en 1715[33], la
+bataille meme de Peterwaradin, tout cela eut dans le temps plus ou moins
+d'importance, mais n'en a presque aucune aux yeux de la posterite. Le
+poete a beau se demener, se commander l'enthousiasme, se provoquer au
+delire, il en est pour ses frais, et l'on rit de l'entendre, a la mort
+du prince de Conti, s'ecrier dans le pindarisme de ses regrets:
+
+ Peuples, dont la douleur aux larmes obstinee,
+ De ce prince cheri deplore le trepas,
+ Approchez, et voyez quelle est la destinee
+ Des grandeurs d'ici-bas.
+
+[Note 33: Il est juste pourtant de noter, dans l'ode aux princes
+chretiens au sujet de cet armement, un echo retentissant et harmonieux
+des Croisades:
+
+ .....................................
+ Et des vents du midi la devorante haleine
+ N'a consume qu'a peine
+ Leurs ossements blanchis dans les champs d'Ascalon.
+
+]
+
+
+De nos jours, si feconds en grands evenements et en grands hommes, il en
+est advenu tout autrement. De simples naissances, de simples morts
+de princes et de rois ont ete d'eclatantes lecons, de merveilleux
+complements de fortune, des chutes ou des resurrections d'antiques
+dynasties, de magnifiques symboles des destinees sociales. De telles
+choses ont suscite le poete qui les devait celebrer; l'ode politique a
+ete veritablement fondee en France; _les Funerailles de Louis XVIII_ en
+sont le chef-d'oeuvre.
+
+Rousseau ne s'est pas contente de mettre du pindarisme exterieur et
+de l'enthousiasme a froid dans ses odes politiques, pour tacher d'en
+rechauffer les sujets: il a porte ces habitudes d'ecolier jusque
+dans les pieces les plus personnelles et, pour ainsi dire, les plus
+domestiques. Le comte du Luc, son patron, tombe malade; Rousseau en est
+touche; il veut le lui dire et lui souhaiter une prompte convalescence,
+rien de mieux; c'etait matiere a des vers sentis et touchants; mais
+Rousseau aime bien mieux deterrer dans Pindare une ode a Hieron, roi de
+Syracuse, qui, vainqueur aux jeux Pythiques par son coursier Pherenicus,
+n'a pu recevoir le prix en personne pour cause de maladie. La les
+digressions mythologiques sur Chiron, Esculape, sont longues, naturelles
+et a leur place. Rousseau calque le dessein de la piece et tache d'en
+reproduire le mouvement. Des le debut, il voudrait nous faire croire
+qu'il est en lutte avec le genie comme avec Protee; mais tout cet
+attirail convenu de _regard furieux_, de _ministre terrible_, de
+_souffle invincible_, de _tete echevelee_, de _sainte manie_, d'_assaut
+victorieux_, de _joug imperieux_, ne trompe pas le lecteur, et le
+soi-disant inspire ressemble trop a ces faux braves qui, apres s'etre
+frotte le visage et ebouriffe la perruque, se pretendent echappes avec
+honneur d'une rencontre perilleuse. Puis vient la comparaison avec
+Orphee et la priere aux trois soeurs filandieres pour le comte du
+Luc; on y trouve quelques strophes assez touchantes, que La Harpe,
+d'ordinaire peu favorable a Jean-Baptiste, mais attendri cette fois
+comme Pluton, a jugees tout a fait _dignes d'Orphee_. Par malheur, ce
+qui glace aussitot, c'est que le moderne Orphee nous raconte que
+
+ ... jamais sous les yeux de l'auguste Cybele
+ La terre ne fit naitre un plus parfait modele
+ Entre les dieux mortels
+
+que le comte du Luc. Une jolie comparaison du poete avec l'abeille,
+vers la fin de la piece, est empruntee et affaiblie d'Horace. Quant a
+l'harmonie tant vantee de ce simulacre d'ode, elle n'est que celle du
+metre que Rousseau emploie, qu'il n'a pas invente, et dont il ne tire
+jamais tout le parti possible. Rousseau n'invente rien: il s'en tient
+aux strophes de Malherbe; il n'a pas le genie de construction rythmique.
+S'il rime avec soin, c'est presque toujours aux depens du sens et de
+la precision; la rime ne lui donne jamais l'image, comme il arrive
+aux vrais poetes; mais elle l'induit en depense d'epithetes et de
+periphrases. Felicitons-le pourtant d'avoir, avec Piron, La Faye, et
+quelques autres, proteste contre les deplorables violations de forme
+prechees par La Motte et autorisees par Voltaire[34].
+
+[Note 34: La plus belle ode que l'on doive a J.-B. Rousseau est
+peut-etre encore celle de Le Franc sur sa mort; la meilleure piece
+lyrique du genre en est l'epitaphe. Nul mieux que lui ne semble propre a
+verifier ce propos du malin: _Faute d'idee, il allait faire une ode!_]
+
+Les cantates de Rousseau jouissent encore d'une certaine reputation;
+celle de _Circe_, en particulier, passe pour un beau morceau de
+poesie musicale. Elle nous parait, a nous, exactement comparable pour
+l'harmonie a un choeur mediocre de _libretto_. Nul rhythme, nulle
+science meme dans ces petits vers si celebres, et ou fourmillent les
+banalites de _redoutable_, _formidable_, _effroyable_, de _terreur_,
+_fureur_ et _horreur_. Le caractere de la magicienne est aussi celui
+d'une _Circe_ ou d'une _Medee_ d'opera; elle ne ressemble pas meme a
+Calypso, et ne sort pas des fadaises et des frenesies dont Quinault a
+donne recette. Jean-Baptiste avait probablement oublie de relire le
+dixieme livre de l'_Odyssee_, ou meme, s'il l'avait relu, il y aurait
+saisi peu de chose; car il manquait du sentiment des epoques et des
+poesies, et s'il melait sans scrupule Orphee et Protee avec le comte de
+Luc, Flore et Ceres avec le comte de Zinzindorf, il n'hesitait pas non
+plus a madrigaliser l'antiquite, et a marier Danchet et Homere. Depuis
+qu'on a _le Mendiant_ et _l'Aveugle_ d'Andre Chenier, on comprend ce que
+pourrait etre une _Circe_, et il n'est plus permis de citer celle de
+Jean-Baptiste que comme un essai sans valeur.
+
+Pour ecrire avec genie, il faut penser avec genie; pour bien ecrire, il
+suffit d'une certaine dose de sens, d'imagination et de gout. Boileau
+en est la preuve: il imite, il traduit, il arrange a chaque instant les
+idees et les expressions des anciens; mais tous ces larcins divers sont
+artistement recus et disposes sur un fond commun qui lui est propre: son
+style a une couleur, une texture; Boileau est bon ecrivain en vers. Le
+style de Rousseau, au contraire, ne se tient nullement et ne forme pas
+une seule et meme trame. Cette strophe commence avec eclat, puis finit
+en detonnant; cette metaphore qui promettait avorte; cette image est
+brillante, mais jure au milieu de son entourage terne, comme de l'argent
+plaque sur de l'etain. C'est que ce brillant et ce beau appartiennent
+tantot a Platon, tantot a Pindare, tantot meme a Boileau et a Racine:
+Rousseau s'en est empare comme un rhetoricien fait d'une bonne
+expression qu'il place a toute force dans le prochain discours. Ce qui
+est bien de lui, c'est le prosaique, le commun, la declamation a vide,
+ou encore le mauvais gout, comme les _livrees de Vertumne_ et les
+_haleines qui fondent l'ecorce des eaux_. A vrai dire, le style de
+Rousseau n'existe pas.
+
+Notre opinion sur Jean-Baptiste est dure, mais sincere; nous la
+preciserons davantage encore. Si, en juin 1829, un jeune homme de vingt
+ans, inconnu, nous arrivait un matin d'Auxerre ou de Rouen avec un
+manuscrit contenant le _Cantique d'Ezechias_, l'_Ode au comte du Luc_ et
+la _Cantate de Circe_, ou l'equivalent, apres avoir jete un coup d'oeil
+sur les trois chefs-d'oeuvre, on lui dirait, ce me semble, ou du moins
+on penserait a part soi: "Ce jeune homme n'est pas denue d'habitude pour
+les vers; il a deja du en bruler beaucoup; il sent assez bien l'harmonie
+de detail, mais sa strophe est pesante et son vers symetrique. Son
+style a de la gravite, quelque noblesse, mais peu d'images, peu de
+consistance, nulle originalite; il y a de beaux traits, mais ils sont
+pris. Le pire, c'est que l'auteur manque d'idees et qu'il se traine pour
+en ramasser de toutes parts. Il a besoin de travailler beaucoup, car,
+le genie n'y etant pas, il ne fera passablement qu'a force d'etude."
+Et la-dessus, tout haut on l'encouragerait fort, et tout bas on n'en
+espererait rien.
+
+Que restera-t-il donc de J.-B. Rousseau? Il a aiguise une trentaine
+d'epigrammes en style marotique, assez obscenes et laborieusement
+naives; c'est a peu pres ce qui reste aussi de Mellin de
+Saint-Gelais[35].
+
+[Note 35: "... Mellin de Saint-Gelais dont les poesies sont
+fastidieuses a la mort, a dix ou douze epigrammes pres, qui sont
+veritablement excellentes." (Lettre de Rousseau a Brossette, du 25
+janvier 1718). Mais Rousseau fait le bon apotre quand il dit (29 janvier
+1716): "Il y a des choses dont les libertins meme un peu raisonnables
+ne sauroient rire, et la liberte de l'epigramme doit avoir des bornes.
+Marot et Saint-Gelais ne les ont point passees... S'ils ont badine aux
+depens des religieux, ils n'ont point ri aux depens de la religion."
+(Voir, si l'on veut s'edifier la-dessus, mon _Tableau de la Poesie
+francaise au XVIe siecle_, 1843, page 37.)]
+
+Mele toute sa vie aux querelles litteraires, salue, comme Crebillon,
+du nom de _grand_ par Des Fontaines, Le Franc et la faction
+anti-voltairienne, Rousseau avait perdu sa reputation a mesure que la
+gloire de son rival s'etait affermie et que les principes philosophiques
+avaient triomphe; il avait ete meme assez severement apprecie par la
+Harpe et Le Brun. Mais, depuis qu'au commencement de ce siecle d'ardents
+et genereux athletes ont rouvert l'arene lyrique et l'ont remplie de
+luttes encore inouies, cet instinct bas et envieux, qui est de toutes
+les epoques, a ramene Rousseau en avant sur la scene litteraire, comme
+adversaire de nos jeunes contemporains: on a redore sa vieille gloire et
+recousu son drapeau. Gacon, de nos jours, se fut reconcilie avec lui,
+et l'eut appele _notre grand lyrique_. C'est cette tactique peu digne,
+quoique eternelle, qui a provoque dans cet article notre severite
+franche et sans reserve. Si nous avions trouve le nom de Jean-Baptiste
+sommeillant dans un demi-jour paisible, nous nous serions garde d'y
+porter si rudement la main; ses malheurs seuls nous eussent desarme tout
+d'abord, et nous l'eussions laisse sans trouble a son rang, non loin de
+Piron, de Gresset et de tant d'autres, qui certes le valaient bien.
+
+Juin 1829.
+
+
+
+Cet article, dont le ton n'est pas celui des precedents ni des suivants,
+et dont l'auteur aujourd'hui desavoue entierement l'amertume blessante,
+a ete reproduit ici comme pamphlet propre a donner idee du paroxysme
+litteraire de 1829. Ajoutons seulement que, sans trop modifier le fond
+de notre jugement sur les odes, qui n'est guere apres tout que celui
+qu'a porte Vauvenargues (_Je ne sais si Rousseau a surpasse Horace et
+Pindare dans ses odes: s'il les a surpasses, j'en conclus que l'ode est
+un mauvais genre, etc., etc._), il nous semble injuste et dur, en y
+reflechissant, de ne pas prendre en consideration ces trente dernieres
+annees de sa vie, ou Rousseau montra jusqu'au bout de la constance et
+une honorable fermete a ne pas vouloir rentrer dans sa patrie par grace,
+sans jugement et rehabilitation. Quels qu'aient ete sa conduite secrete,
+ses nouveaux tracas a l'etranger, sa brouille avec le prince Eugene,
+etc., etc., il demeura digne a l'article du bannissement. Sa
+correspondance durant ce temps d'exil avec Rollin, Racine fils,
+Brossette, M. de Chauvelin et le baron de Breteuil, a des parties
+qui recommandent son gout et qui tendent a relever son caractere.
+Quelques-uns de ses vers religieux (en les supposant ecrits depuis cette
+date fatale) semblent meme s'inspirer du sentiment energique qu'il a de
+sa propre innocence: "_Mais de ces langues diffamantes Dieu saura venger
+l'innocent_, etc.," et plusieurs semblables endroits. Il est facheux
+que, non content de protester pour lui, il ait persiste a incriminer les
+autres, comme Rollin le lui fit sentir un jour (voir l'_Eloge de Rollin_
+par de Boze). A le juger impartialement, on concoit que l'abbe d'Olivet
+et d'autres contemporains de merite, sous l'influence et l'illusion de
+l'amitie, aient pu dire, en parlant de lui, _l'illustre malheureux_. On
+doit desirer (sans toutefois en etre bien certain) qu'ils aient
+plus raison que Lenglet-Dufresnoy dans ses _Pieces curieuses sur
+Rousseau_.--Contradiction des jugements humains, meme chez les plus
+competents! la premiere fois que j'eus l'honneur d'etre presente a M. de
+Chateaubriand, il me reprit tout d'abord sur cet article; la premiere
+fois que j'eus l'honneur de voir M. Royer-Collard, tout d'abord il m'en
+felicita.
+
+
+
+LE BRUN
+
+Vers l'epoque ou J.-B. Rousseau banni adressait a ses protecteurs
+des odes composees au jour le jour, sans unite d'inspiration, et que
+n'animait ni l'esprit du siecle nouveau ni celui du siecle passe, en
+1729, a l'hotel de Conti, naissait d'un des serviteurs du prince un
+poete qui devait bientot consacrer aux idees d'avenir, a la philosophie,
+a la liberte, a la nature, une lyre incomplete, mais neuve et sonore, et
+que le temps ne brisera pas. C'est une remarque a faire qu'aux approches
+des grandes crises politiques et au milieu des societes en dissolution,
+sont souvent jetees d'avance, et comme par une ebauche anticipee,
+quelques ames douees vivement des trois ou quatre idees qui ne tarderont
+pas a se degager et qui prevaudront dans l'ordre nouveau. Mais en meme
+temps, chez ces individus de nature fortement originale, ces idees
+precoces restent fixes, abstraites, isolees, declamatoires. Si c'est
+dans l'art qu'elles se produisent et s'expriment, la forme en sera nue,
+seche et aride, comme tout ce qui vient avant la saison. Ces hommes
+auront grand mepris de leur siecle, de sa mesquinerie, de sa corruption,
+de son mauvais gout. Ils aspireront a quelque chose de mieux, au simple,
+au grand, au vrai, et se dessecheront et s'aigriront a l'attendre; ils
+voudront le tirer d'eux-memes; ils le demanderont a l'avenir, au passe,
+et se feront antiques pour se rajeunir; puis les choses iront toujours,
+les temps s'accompliront, la societe murira, et lorsque eclatera la
+crise, elle les trouvera deja vieux, uses, presque en cendres; elle
+en tirera des etincelles, et achevera de les devorer. Ils auront ete
+malheureux, acres, moroses, peut-etre violents et coupables. Il faudra
+les plaindre, et tenir compte, en les jugeant, de la nature des temps et
+de la leur. Ce sont des especes de victimes publiques, des Promethees
+dont le foie est ronge par une fatalite intestine; tout l'enfantement de
+la societe retentit en eux, et les dechire; ils souffrent et meurent
+du mal dont l'humanite, qui ne meurt pas, guerit, et dont elle sort
+regeneree. Tels furent, ce me semble, au dernier siecle, Alfieri en
+Italie, et Le Brun en France.
+
+Ne dans un rang inferieur, sans fortune et a la charge d'un grand
+seigneur, Le Brun dut se plier jeune aux necessites de sa condition. Il
+merita vite la faveur du prince de Conti par des eloges entremeles
+de conseils et de maximes philosophiques. A la fois secretaire des
+commandements et poete lyrique, il releva le mieux qu'il put la
+dependance de sa vie par l'audace de sa pensee, et il s'habitua de bonne
+heure a garder pour l'ode, ou meme pour l'epigramme, cette verdeur
+franche et souvent acerbe qui ne pouvait se faire jour ailleurs. Aussi,
+plus tard, bien qu'il conservat au fond l'independance interieure qu'il
+avait annoncee des ses premieres annees, on le voit toujours au service
+de quelqu'un. Ses habitudes de domesticite trouvent moyen de se
+concilier avec sa nature energique. Au prince de Conti succedent le
+comte de Vaudreuil et M. de Calonne, puis Robespierre, puis Bonaparte;
+et pourtant, au milieu de ces servitudes diverses, Le Brun demeure ce
+qu'il a ete tout d'abord, meprisant les bassesses du temps, vivant
+d'avenir, _effrene de gloire_, plein de sa mission de poete, croyant en
+son genie, rachetant une action plate par une belle ode, ou se vengeant
+d'une ode contre son coeur par une epigramme sanglante. Sa vie
+litteraire presente aussi la meme continuite de principes, avec beaucoup
+de taches et de mauvais endroits. Eleve de Louis Racine, qui lui avait
+legue le culte du grand siecle et celui de l'antiquite, nourri dans
+l'admiration de Pindare et, pour ainsi dire, dans la religion lyrique,
+il etait simple que Le Brun s'accommodat peu des moeurs et des gouts
+frivoles qui l'environnaient; qu'il se separat de la cohue moqueuse et
+raisonneuse des beaux-esprits a la mode; qu'il enveloppat dans une egale
+aversion Saint-Lambert et d'Alembert, Linguet et La Harpe, Rulhiere et
+Dorat, Lemierre et Colardeau, et que, force de vivre des bienfaits d'un
+prince, il se passat du moins d'un patron litteraire. Certes il y avait,
+pour un poete comme Le Brun, un beau role a remplir au XVIIIe siecle.
+Lui-meme en a compris toute la noblesse; il y a constamment vise, et en
+a plus d'une fois dessine les principaux traits. C'eut ete d'abord de
+vivre a part, loin des coteries et des salons patentes, dans le silence
+du cabinet ou des champs; de travailler la, peu soucieux des succes
+du jour, pour soi, pour quelques amis de coeur et pour une posterite
+indefinie; c'eut ete d'ignorer les tracasseries et les petites guerres
+jalouses qui fourmillaient aux pieds de trois ou quatre grands hommes,
+d'admirer sincerement, et a leur prix, Montesquieu, Buffon, Jean-Jacques
+et Voltaire, sans epouser leurs arriere-pensees ni les antipathies de
+leurs sectateurs; et puis, d'accepter le bien, de quelque part qu'il
+vint, de garder ses amis, dans quelques rangs qu'ils fussent, et
+s'appelassent-ils Clement, Marmontel ou Palissot. Voila ce que concevait
+Le Brun, et ce qu'il se proposait en certains moments; mais il fut loin
+d'y atteindre. Caustique et irascible, il se montra souvent injuste par
+vengeance ou mauvaise humeur. Au lieu de negliger simplement les salons
+litteraires et philosophiques, pour vaquer avec plus de liberte a son
+genie et a sa gloire, il les attaqua en toute occasion, sans mesure et
+en masse. Il se delectait a la satire, et decochait ses traits a Gilbert
+ou a Beaumarchais aussi volontiers qu'a La Harpe lui-meme. Une fois,
+par sa _Wasprie_, il compromit etrangement sa chastete lyrique, en se
+prenant au collet avec Freron. Reconnaissons pourtant que sa conduite
+ne fut souvent ni sans dignite ni sans courage. La noble facon dont il
+adressa mademoiselle Corneille a Voltaire, la respectueuse independance
+qu'il maintint en face de ce monarque du siecle, le soin qu'il mit
+toujours a se distinguer de ses plats courtisans, l'amitie pour Buffon,
+qu'il professait devant lui, ce sont la des traits qui honorent une vie
+d'homme de lettres. Le Brun aimait les grandes existences a part:
+celle de Buffon dut le seduire, et c'etait encore un ideal qu'il eut
+probablement aime a realiser pour lui-meme. Peut-etre, si la fortune lui
+eut permis d'y arriver, s'il eut pu se fonder ainsi, loin d'un monde ou
+il se sentait deplace, une vie grande, simple, auguste; s'il avait eu sa
+tour solitaire au milieu de son parc, ses vastes et majestueuses allees,
+pour y declamer en paix et y raturer a loisir son poeme de _la Nature_;
+si rien autour de lui n'avait froisse son ame hautaine et irritable,
+peut-etre toutes ces boutades de conduite, toutes ces sorties coleriques
+d'amour-propre eussent-elles completement disparu: l'on n'eut pu lui
+reprocher, comme a Buffon, que beaucoup de morgue et une excessive
+plenitude de lui-meme. Mais Le Brun fut longtemps aux prises avec la
+gene et les chagrins domestiques. Son proces avec sa femme que le prince
+de Conti lui avait seduite[36], la banqueroute du prince de Guemene, puis
+la Revolution, tout s'opposa a ce qu'il consolidat jamais son existence.
+Je me trompe: vieux, presque aveugle, au-dessus du besoin grace aux
+bienfaits du Gouvernement[37], il s'etait loge dans les combles du
+Palais-Royal, pour y trouver le calme necessaire a la correction de ses
+odes; c'etait la sa tour de Montbar. Une servante megere, qu'il avait
+epousee, lui en faisait souvent une prison. A une telle ame, dans une
+pareille vie, on doit pardonner un peu d'injustice et d'aigreur.
+
+[Note 36: On alla jusqu'a dire qu'il l'avait vendue au prince,
+et, chose facheuse pour le caractere de Le Brun, plusieurs ont pu le
+croire.--Voir son elegie infamante a _Nemesis_, ou il trouve moyen de
+fletrir d'un seul coup sa _mere_, sa _soeur_ et sa _femme_! Une telle
+elegie est unique dans son genre.]
+
+[Foonote 37: Le Brun dut ses bienfaits a son talent sans doute, a sa
+renommee lyrique, mais par malheur aussi a sa mechancete satirique
+que le pouvoir achetait de sa servilite. On cite une epigramme contre
+Carnot, lors du vote de Carnot contre l'Empire; elle fut commandee a Le
+Brun et payee d'une pension.]
+
+Le talent lyrique de Le Brun est grand, quelquefois immense, presque
+partout incomplet. Quelques hautes pensees, qui n'ont jamais quitte le
+poete depuis son enfance jusqu'a sa mort, dominent toutes ses belles
+odes, s'y reproduisent sans cesse, et, a travers la diversite des
+circonstances ou il les composa, leur impriment un caractere marquant
+d'unite. Patriotisme, adoration de la nature, liberte republicaine,
+royaute du genie, telles sont les sources fecondes et retentissantes
+auxquelles Le Brun d'ordinaire s'abreuve. De bonne heure, et comme par
+un instinct de sa mission future, il s'est penetre du role de Tyrtee, et
+il gourmande deja nos defaites sous Contades, Soubise et Clermont, comme
+plus tard il celebrera le _naufrage victorieux_ du _Vengeur_ et Marengo.
+Au sortir des boudoirs, des toilettes et de tous ces bosquets de Cythere
+et d'Amathonte, dont il s'est tant moque, mais dont il aurait du se
+garder davantage, il se refugie au sein de la nature, comme en un temple
+majestueux ou il respire et se deploie plus a l'aise; il la voit peu et
+sait peu la retracer sous les couleurs aimables et fraiches dont elle
+se peint autour de lui; il prefere la contempler face a face dans ses
+soleils, ses volcans, ses tremblements de terre, ses cometes echevelees,
+et plonge avec Buffon a travers les deserts des temps. Quant a la
+liberte, elle eut toujours ses voeux, soit que dans les salons de
+l'hotel de Conti, sous Louis XV, il s'ecrie avec une douleur de citoyen:
+
+ Les Antenors vendent l'empire,
+ Thais l'achete d'un sourire;
+ L'or paie, absout les attentats.
+ Partout, a la cour, a l'armee,
+ Regne un dedain de renommee
+ Qui fait la chute des Etats;
+
+soit qu'il prelude a ses hymnes republicains dans les soirees du
+ministere Calonne; soit meme qu'en des temps horribles, auxquels ses
+chants furent trop meles[38], et dont il n'eut pas le courage de se
+separer hautement, il exhale dans le silence cette ode touchante, dont
+le debut, imite d'un psaume, ressemble a quelque chanson de Beranger:
+
+ Prends les ailes de la colombe,
+ Prends, disais-je a mon ame, et fuis dans les deserts[39].
+
+[Foonote 38: Il y a de vilains vers de lui sur Marie-Antoinette; on ne
+les a pas compris dans ses oeuvres. Ils parurent en brochure vers l'an
+III; on y lit:
+
+ Oh! que Vienne aux Francais fit un present funeste!
+ Toi qui de la Discorde allumas le flambeau,
+ Reine que nous donna la colere celeste,
+ Que la foudre n'a-t-elle embrase ton berceau!
+
+Les suivants, pires encore, sont trop atroces pour que je les
+transcrive. Le jour ou le roi lui avait accorde une pension, il avait
+pourtant fait un quatrain de remerciment qui finissait ainsi:
+
+ Larmes, que n'avait pu m'arracher le malheur,
+ Coulez pour la reconnaissance!
+
+Une strophe de lui preluda a la violation des tombes de Saint-Denis et
+sembla directement la provoquer.
+
+ Purgeons le sol des patriotes,
+ Par les rois encore infecte:
+ La terre de la liberte
+ Rejette les os des despotes.
+ De ces monstres divinises
+ _Que tous les cercueils soient brises!_
+ Que leur memoire soit fletrie!
+ Et qu'avec leurs manes errants
+ Sortent du sein de la patrie
+ _Les cadavres de ces tyrans!_
+
+Tandis que Le Brun ecrivait ces horreurs en 93, David ne craignait pas
+de peindre Marat. Ces _Rois de la lyre et du savant pinceau_, qu'avait
+chantes Andre Chenier, etaient tous deux apostats de cette amitie
+sainte.]
+
+[Note 39: De religion a proprement parler, et de rien qui y
+ressemble, Le Brun en avait meme moins qu'il ne convenait a son temps.
+Il etait la-dessus aussi sec et net que Volney. On lit en marge d'une
+edition de La Fontaine annotee par lui, a propos du poeme de la
+_Captivite de saint Malc_: "Ce petit poeme, _quoique le sujet en soit
+pieux_, est rempli d'interet, de vers heureux et de beautes neuves."]
+
+Enfin, toutes les fois qu'il veut decrire l'enthousiasme lyrique et
+marquer les traits du vrai genie, Le Brun abonde en images eblouissantes
+et sublimes. Si Corneille en personne se fut adresse a Voltaire, il
+n'eut pas, certes, plus dignement parle que Le Brun ne l'a fait en son
+nom. Il faut voir encore comme en toute occasion le poete a conscience
+de lui-meme, comme il a foi en sa gloire, et avec quelle securite
+sincere, du milieu de la tourbe qui l'importune, il se fonde sur la
+justice des ages:
+
+ Ceux dont le present est l'idole
+ Ne laissent point de souvenir;
+ Dans un succes vain et frivole
+ Ils ont use leur avenir.
+ Amants des roses passageres,
+ Ils ont les graces mensongeres
+ Et le sort des rapides fleurs.
+ Leur plus long regne est d'une aurore;
+ Mais le temps rajeunit encore
+ L'antique laurier des neuf Soeurs.
+
+Apres cet hommage rendu au talent de Le Brun, il nous sera permis
+d'insister sur ses defauts. Le principal, le plus grave selon nous,
+celui qui gate jusqu'a ses plus belles pages, est un defaut tout
+systematique et calcule. Il avait beaucoup medite sur la langue
+poetique, et pensait qu'elle devait etre radicalement distincte de
+la prose. En cela, il avait fort raison, et le procede si vante de
+Voltaire, d'ecrire les vers sous forme de prose pour juger s'ils sont
+bons, ne mene qu'a faire des vers prosaiques, comme le sont, au reste,
+trop souvent ceux de Voltaire. Mais, a force de mediter sur les
+prerogatives de la poesie, Le Brun en etait venu a envisager les
+_hardiesses_ comme une qualite a part, independante du mouvement des
+idees et de la marche du style, une sorte de beaute mystique touchant
+a l'essence meme de l'ode; de la, chez lui, un souci perpetuel des
+_hardiesses_, un accouplement force des termes les plus disparates, un
+placage exterieur de metaphores; de la, surtout vers la fin, un abus
+intolerable de la Majuscule, une minutieuse personnification de tous
+les substantifs, qui reporte involontairement le lecteur au culte de la
+deesse Raison et a ces temps d'apotheose pour toutes les vertus et
+pour tous les vices. C'est ce qui a fait dire a un poete de nos jours
+singulierement spirituel, que Le Brun etait
+
+ Fougueux comme Pindare... et plus mythologique[40].
+
+[Note 40: En fait de mythologie, rien n'egale chez Le Brun la strophe
+suivante, tiree de l'ode sur _le triomphe de nos Paysages_, et que
+Charles Nodier aime a citer avec sourire:
+
+ La colline qui vers le pole
+ Borne nos fertiles marais,
+ Occupe les enfants d'Eole
+ A broyer les dons de Ceres.
+ Vanvres que cherit Galatee
+ Sait du lait d'Io, d'Amalthee
+ Epaissir les flots ecumeux;
+ Et Sevres, d'une pure argile,
+ Compose l'albatre fragile
+ Ou Moka nous verse ses feux.
+
+Tout cela pour dire: Au nord de Paris, Montmartre et ses _moulins a
+vent_; de l'autre cote, Vanvres, son _beurre_ et _ses fromages_; et la
+_porcelaine_ de Sevres! "Je ne crois pas, ecrivait Ginguene au redacteur
+du journal _le Moderateur_ (22 janvier 1790), que nous ayons beaucoup de
+vers a mettre au-dessus de cette strophe." Et Andrieux, l'Aristarque,
+n'en disconvenait pas; il avouait que si tout avait ete aussi beau, il
+aurait fallu rendre les armes. Aujourd'hui il n'est pas un ecolier qui
+n'en rie. On rencontre dans le gout, aux diverses epoques, de ces veines
+bizarres.]
+
+A part ce defaut, qui chez Le Brun avait degenere en une espece de tic,
+son style, son procede et sa maniere le rapprochent beaucoup d'Alfieri
+et du peintre David, auxquels il ne nous parait nullement inferieur.
+C'est egalement quelque chose de fort, de noble, de nu, de roide, de sec
+et de decharne, de grec et d'academique, un retour laborieux vers le
+simple et le vrai. D'un cote comme de l'autre, c'est avant tout une
+protestation contre le mauvais gout regnant, une gageure d'echapper aux
+fades pastorales et aux operas langoureux, aux Amours de Boucher et aux
+abbes de Watteau, aux descriptions de Saint-Lambert et aux vers musques
+de Bernis. L'accent declamatoire perce a tout moment dans le talent de
+Le Brun, lors meme que ce talent s'abandonne le plus a sa pente. Ses
+odes republicaines, excepte celle du _Vengeur_, semblent a bon droit
+communes, seches et glapissantes; elles ne lui furent peut-etre pas pour
+cela moins energiquement inspirees par les circonstances. C'est qu'avec
+beaucoup d'imagination il est naturellement peu coloriste, et qu'il a
+besoin, pour arriver a une expression vivante, d'evoquer, comme par un
+soubresaut galvanique, les etres de l'ancienne mythologie. Son pinceau
+maigre, quoique etincelant, joue d'ordinaire sur un fond abstrait; il ne
+prend guere de splendeur large que lorsque le poete songe a Buffon et
+retrace d'apres lui la nature. Mais un mauvais exemple que Buffon donna
+a Le Brun, ce fut cette habitude de retoucher et de corriger a satiete,
+que l'illustre auteur des _Epoques_ possedait a un haut degre, en vertu
+de cette patience qu'il appelait genie. On rapporte qu'il recopia ses
+_Epoques_ jusqu'a dix-huit fois. Le Brun faisait ainsi de ses odes. Il
+passa une moitie de sa vie a les remanier la plume en main, a en trier
+les brouillons, a les remettre au net et a en preparer une edition qui
+ne vint pas. Une note, placee en tete de la premiere publication du
+_Vengeur_, nous avertit, comme motif d'excuse ou cas singulier, que le
+poete a compose cette ode, de soixante-dix vers environ, en tres-peu de
+jours et _presque d'un seul jet_. Si Le Brun avait eu plus de temps, il
+aurait peut-etre trouve moyen de la gater.
+
+En se declarant contre le mauvais gout du temps par ses epigrammes et
+par ses oeuvres, Le Brun ne sut pas assez en rester pur lui-meme. Sans
+aucune sensibilite, sans aucune disposition reveuse et tendre, il aimait
+ardemment les femmes, probablement a la maniere de Buffon, quoiqu'en
+seigneur moins suzerain et avec plus de galanterie. De la mille billets
+en vers a propos de rien, et, pele-mele avec ses odes, une prodigieuse
+quantite d'_Egles_, de _Zirphes_, de _Delphires_, de _Cephises_, de
+_Zelis_, et de _Zelmis_. Tantot c'est un _persiflage doux et honnete a
+une jeune coquette tres-aimable et tres-vaine qui m'appelait son berger
+dans ses lettres, et qui pretendait a tous les talents et a tous les
+coeurs_; tantot ce sont des vers fugitifs _sur ce que M. de Voltaire,
+bienfaiteur de mesdemoiselles Corneille et de Varicour, les a mariees
+toutes deux, apres les avoir celebrees dans ses vers_. Enfin, vers le
+temps d'Arcole et de Rivoli, il soutint, comme personne ne l'ignore, sa
+fameuse querelle avec Legouve, sur la question de savoir _si l'encre
+sied ou ne sied pas aux doigts de rose_.
+
+Nous dirons un mot des elegies de Le Brun, parce que c'est pour nous
+une occasion de parler d'Andre Chenier, dont le nom est sur nos levres
+depuis le commencement de cet article, et auquel nous aspirons, comme a
+une source vive et fraiche dans la brulante aridite du desert. En 1763,
+Le Brun, age de trente-quatre ans, adressait a l'Academie de La Rochelle
+un discours sur Tibulle, ou on lit ce passage: "Peut-etre qu'au moment
+ou j'ecris, tel auteur, vraiment anime du desir de la gloire et
+dedaignant de se preter a des succes frivoles, compose dans le silence
+de son cabinet un de ces ouvrages qui deviennent immortels, parce qu'ils
+ne sont pas assez ridiculement jolis pour faire le charme des toilettes
+et des alcoves, et dont tout l'avenir parlera, parce que les grands du
+jour n'en diront rien a leurs petits soupers." Andre Chenier fut cet
+homme; il etait ne en 1762, un an precisement avant la prediction de Le
+Brun. Vingt ans plus tard, on trouve les deux poetes unis entre eux
+par l'amitie et meme par les gouts, malgre la difference des ages. Les
+details de cette societe charmante, ou vivaient ensemble, vers 1782,
+Lebrun, Chenier, le marquis de Brazais, le chevalier de Pange, MM.
+de Trudaine, cette vie de campagne, aux environs de Paris, avec des
+excursions frequentes d'ou l'on rapportait matiere aux elegies du matin
+et aux confidences du soir, tout cela est reste couvert d'un voile
+mysterieux, grace a l'insouciance et a la discretion des editeurs. On
+devine pourtant et l'on reve a plaisir ce petit monde heureux, d'apres
+quelques epitres reciproques et quelques vers epars:
+
+ Abel, mon jeune Abel, et Trudaine et son frere,
+ Ces vieilles amities de l'enfance premiere,
+ Quand tous quatre muets, sous un maitre inhumain,
+ Jadis au chatiment nous presentions la main;
+ Et mon frere, et Le Brun, les Muses elles-memes;
+ De Pange fugitif de ces neuf Soeurs qu'il aime:
+ Voila le cercle entier qui, le soir quelquefois,
+ A des vers, non sans peine obtenus de ma voix,
+ Prete une oreille amie et cependant severe.
+
+Le Brun dut aimer des l'abord, chez le jeune Andre, un sentiment exquis
+et profond de l'antique, une ame modeste, candide, independante, faite
+pour l'etude et la retraite; il n'avait vu en Gilbert que le _corbeau du
+Pinde_, il en vit dans Chenier le cygne. Un gout vif des plaisirs les
+unissait encore. Les amours de Le Brun avec la femme qu'il a celebree
+sous le nom d'Adelaide se rapportent precisement au temps dont nous
+parlons. Chenier, dans une delicieuse epitre, dit a sa Muse qu'il envoie
+au logis de son ami:
+
+ ... La, ta course fidele
+ Le trouvera peut-etre aux genoux d'une belle;
+ S'il est ainsi, respecte un moment precieux;
+ Sinon, tu peux entrer...
+
+Et il ajoute sur lui-meme:
+
+ Les ruisseaux et les bois, et Venus, et l'etude,
+ Adoucissent un peu ma triste solitude.
+
+Tous deux ont chante leurs plaisirs et leurs peines d'amour en des
+elegies qui sont, a coup sur, les plus remarquables du temps[41]. Mais la
+victoire reste tout entiere du cote d'Andre Chenier. L'elegie de Le Brun
+est seche, nerveuse, vengeresse, deja sur le retour, savante dans le
+gout de Properce et de Callimaque; l'imitation de l'antique n'en exclut
+pas toujours le fade et le commun moderne. L'elegie d'Andre Chenier est
+molle, fraiche, blonde, gracieusement eploree, voluptueuse avec une
+teinte de tristesse, et chaste meme dans sa sensualite. La nature de
+France, les bords de la Seine, les iles de la Marne, tout ce paysage
+riant et varie d'alentour se mire en sa poesie comme en un beau fleuve;
+on sent qu'il vient de Grece, qu'il y est ne, qu'il en est plein: mais
+ses souvenirs d'un autre ciel se lient harmonieusement avec son emotion
+presente, et ne font que l'eclairer, pour ainsi dire, d'un plus doux
+rayon. Cette charmante mythologie que le XVIIe siecle avait defiguree en
+l'adoptant, et dont le jargon courait les ruelles, il la recompose, il
+la rajeunit avec un art admirable; il la fond merveilleusement dans la
+couleur de ses tableaux, dans ses analyses de coeur, et autant qu'il le
+faut seulement pour elever les moeurs d'alors a la poesie et a l'ideal.
+Mais, par malheur, cette vie de loisir et de jeunesse dura peu. La
+Revolution, qui brisa tant de liens, dispersa tout d'abord la petite
+societe choisie que nous aurions voulu peindre, et Le Brun, qui
+partageait les opinions ardentes de Marie-Joseph, se trouva emporte bien
+loin du sage Andre. On souffre a penser quel refroidissement, sans doute
+meme quelle aigreur, dut succeder a l'amitie fraternelle des premiers
+temps. Ici tout renseignement nous manque. Mais Le Brun, qui survecut
+treize annees a son jeune ami, n'en a parle depuis en aucun endroit; il
+n'a pas daigne consacrer un seul vers a sa memoire, tandis que chaque
+jour, a chaque heure, il aurait du s'ecrier avec larmes: "J'ai connu un
+poete, et il est mort, et vous l'avez laisse tuer, et vous l'oubliez!"
+Il est a craindre pour Le Brun que les dissentiments politiques n'aient
+aigri son coeur, et que l'echafaud d'Andre ne soit venu ayant la
+reconciliation. Pour moi, j'ai peine a croire qu'il ne fut pas au nombre
+de ceux dont l'infortune poete a dit avec un reproche mele de tendresse:
+
+ Que pouvaient mes amis? Oui, de leur voix cherie
+ Un mot a travers ces barreaux
+ Eut verse quelque baume en mon ame fletrie;
+ De l'or peut-etre a mes bourreaux...
+ Mais tout est precipice. Ils ont eu droit de vivre.
+ Vivez, amis; vivez contents.
+ En depit de Bavus soyez lents a me suivre.
+ Peut-etre en de plus heureux temps
+ J'ai moi-meme, a l'aspect des pleurs de l'infortune,
+ Detourne mes regards distraits;
+ A mon tour aujourd'hui mon malheur importune:
+ Vivez, amis, vivez en paix[42].
+
+[Note 41: Au livre second des odes de Le Brun, la quinzieme _A un
+jeune Ami_ s'adresse evidemment a Andre:
+
+ Souviens-toi des moeurs de Byzance;
+ Digne de ton berceau, maitrise la beaute!...
+
+Et les derniers vers de l'ode indiquent qu'elle fut composee au moment
+d'une rupture ou menace de rupture entre les Turcs et les Russes (1787
+probablement).]
+
+[Note 42: Il serait dur, mais pas trop invraisemblable, de
+conjecturer qu'en ecrivant les vers suivants (voir l'edition d'Eugene
+Renduel), Chenier a pu songer au jour ou il se sentit decu et blesse
+dans son admiration premiere pour Le Brun:
+
+ Ah! j'atteste les Cieux que j'ai voulu le croire,
+ J'ai voulu dementir et mes yeux et l'histoire;
+ Mais non: il n'est pas vrai que les coeurs excellents
+ Soient les seuls en effet ou germent les talents.
+ Un mortel peut toucher une lyre sublime,
+ Et n'avoir qu'un coeur faible, etroit, pusillanime,
+ Inhabile aux vertus qu'il sait si bien chanter,
+ Ne les imiter point et les faire imiter, etc., etc.
+
+Quoi qu'il en soit, la gloire de Le Brun, dans l'avenir, ne sera
+pas separee de celle d'Andre Chenier. On se souviendra qu'il l'aima
+longtemps, qu'il le predit, qu'il le gouta en un siecle de peu de
+poesie, et qu'il sentit du premier coup que ce jeune homme faisait ce
+que lui-meme aurait voulu faire. On lui tiendra compte de ses efforts,
+de ses veilles, de sa poursuite infatigable de la gloire, de la
+tradition lyrique qu'il soutint avec eclat, de cette flamme interieure
+enfin, qui ne lui echappait que par acces, et qui minait sa vie. On
+verra en lui un de ces hommes d'essai que la nature lance un peu au
+hasard, un des precurseurs aventureux du siecle dont a deja resplendi
+l'aurore.
+
+Juillet 1829.
+
+(Voir encore sur Le Brun un article essentiel dans le tome V des
+_Causeries du Lundi_)
+
+
+
+
+MATHURIN REGNIER ET ANDRE CHENIER
+
+Hatons-nous de le dire, ce n'est pas ici un rapprochement a antitheses,
+un parallele academique que nous pretendons faire. En accouplant deux
+hommes si eloignes par le temps ou ils ont vecu, si differents par le
+genre et la nature de leurs oeuvres, nous ne nous soucions pas de
+tirer quelques etincelles plus ou moins vives, de faire jouer a l'oeil
+quelques reflets de surface plus ou moins capricieux. C'est une vue
+essentiellement logique qui nous mene a joindre ces noms, et parce que,
+des deux idees poetiques dont ils sont les types admirables, l'une,
+sitot qu'on l'approfondit, appelle l'autre et en est le complement. Une
+voix pure, melodieuse et savante, un front noble et triste, le genie
+rayonnant de jeunesse, et, parfois, l'oeil voile de pleurs; la volupte
+dans toute sa fraicheur et sa decence; la nature dans ses fontaines et
+ses ombrages; une flute de buis, un archet d'or, une lyre d'ivoire; le
+beau pur, en un mot, voila Andre Chenier. Une conversation brusque,
+franche et a saillies; nulle preoccupation d'art, nul _quant-a-soi_; une
+bouche de satyre aimant encore mieux rire que mordre; de la rondeur,
+du bon sens; une malice exquise, par instants une amere eloquence; des
+recits enfumes de cuisine, de taverne et de mauvais lieux; aux mains, en
+guise de lyre, quelque instrument bouffon, mais non criard; en un mot,
+du laid et du grotesque a foison, c'est ainsi qu'on peut se figurer en
+gros Mathurin Regnier. Place a l'entree de nos deux principaux siecles
+litteraires, il leur tourne le dos et regarde le seizieme; il y tend
+la main aux aieux gaulois, a Montaigne, a Ronsard, a Rabelais, de meme
+qu'Andre Chenier, jete a l'issue de ces deux memes siecles classiques,
+tend deja les bras au notre, et semble le frere aine des poetes
+nouveaux. Depuis 1613, annee ou Regnier mourut, jusqu'en 1782, annee
+ou commencerent les premiers chants d'Andre Chenier, je ne vois, en
+exceptant les dramatiques, de poete parent de ces deux grands hommes que
+La Fontaine, qui en est comme un melange agreablement tempere. Rien donc
+de plus piquant et de plus instructif que d'etudier dans leurs rapports
+ces deux figures originales, a physionomie presque contraire, qui
+se tiennent debout en sens inverse, chacune a un isthme de notre
+litterature centrale, et, comblant l'espace et la duree qui les
+separent, de les adosser l'une a l'autre, de les joindre ensemble par
+la pensee, comme le Janus de notre poesie. Ce n'est pas d'ailleurs en
+differences et en contrastes que se passera toute cette comparaison:
+Regnier et Chenier ont cela de commun qu'ils sont un peu en dehors de
+leurs epoques chronologiques, le premier plus en arriere, le second plus
+en avant, et qu'ils echappent par independance aux regles artificielles
+qu'on subit autour d'eux. Le caractere de leur style et l'allure de
+leurs vers sont les memes, et abondent en qualites pareilles; Chenier a
+retrouve par instinct et etude ce que Regnier faisait de tradition
+et sans dessein; ils sont uniques en ce merite, et notre jeune ecole
+chercherait vainement deux maitres plus consommes dans l'art d'ecrire en
+vers.
+
+Mathurin etait ne a Chartres, en Beauce, Andre, a Byzance, en Grece;
+tous deux se montrerent poetes des l'enfance. Tonsure de bonne heure,
+eleve dans le jeu de paume et le tripot de son pere qui aimait la table
+et le plaisir, Regnier dut au celebre abbe de Tiron, son oncle, les
+premiers preceptes de versification, et, des qu'il fut en age, quelques
+benefices qui ne l'enrichirent pas. Puis il fut attache en qualite de
+chapelain a l'ambassade de Rome, ne s'y amusa que mediocrement; mais,
+comme Rabelais avait fait, il y attaqua de preference les choses par
+le cote de la raillerie. A son retour, il reprit, plus que jamais, son
+train de vie qu'il n'avait guere interrompu en terre papale, et mourut
+de debauche avant quarante ans. Ne d'un savant ingenieux et d'une
+Grecque brillante, Andre quitta tres-jeune Byzance, sa patrie; mais il y
+reva souvent dans les delicieuses vallees du Languedoc, ou il fut eleve;
+et lorsque plus tard, entre au college de Navarre, il apprit la plus
+belle des langues, il semblait, comme a dit M. Villemain, se souvenir
+des jeux de son enfance et des chants de sa mere. Sous-lieutenant dans
+Angoumois, puis attache a l'ambassade de Londres, il regretta amerement
+sa chere independance, et n'eut pas de repos qu'il ne l'eut reconquise.
+Apres plusieurs voyages, retire aux environs de Paris, il commencait une
+vie heureuse dans laquelle l'etude et l'amitie empietaient de plus en
+plus sur les plaisirs, quand la Revolution eclata. Il s'y lanca avec
+candeur, s'y arreta a propos, y fit la part equitable au peuple et au
+prince, et mourut sur l'echafaud en citoyen, se frappant le front en
+poete. L'excellent Regnier, ne et grandi pendant les guerres civiles,
+s'etait endormi en bon bourgeois et en joyeux compagnon au sein de
+l'ordre retabli par Henri IV.
+
+Prenant successivement les quatre ou cinq grandes idees auxquelles
+d'ordinaire puisent les poetes, Dieu, la nature, le genie, l'art,
+l'amour, la vie proprement dite, nous verrons comme elles se sont
+revelees aux deux hommes que nous etudions en ce moment, et sous quelle
+face ils ont tente de les reproduire. Et d'abord, a commencer par
+Dieu, _ab Jove principium_, nous trouvons, et avec regret, que cette
+magnifique et feconde idee est trop absente de leur poesie, et qu'elle
+la laisse deserte du cote du ciel. Chez eux, elle n'apparait meme pas
+pour etre contestee; ils n'y pensent jamais, et s'en passent, voila
+tout. Ils n'ont assez longtemps vecu, ni l'un ni l'autre, pour arriver,
+au sortir des plaisirs, a cette philosophie superieure qui releve et
+console. La corde de Lamartine ne vibrait pas en eux. Epicuriens et
+sensuels, ils me font l'effet, Regnier, d'un abbe romain, Chenier, d'un
+Grec d'autrefois. Chenier etait un paien aimable, croyant a Pales, a
+Venus, aux Muses[43]; un Alcibiade candide et modeste, nourri de poesie,
+d'amitie et d'amour. Sa sensibilite est vive et tendre; mais, tout en
+s'attristant a l'aspect de la mort, il ne s'eleve pas au-dessus des
+croyances de Tibulle et d'Horace:
+
+ Aujourd'hui qu'au tombeau je suis pret a descendre,
+ Mes amis, dans vos mains je depose ma cendre.
+ Je ne veux point, couvert d'un funebre _linceuil_,
+ Que les pontifes saints autour de mon cercueil,
+ Appeles aux accents de l'airain lent et sombre,
+ De leur chant lamentable accompagnent mon ombre,
+ Et sous des murs sacres aillent ensevelir
+ Ma vie et ma depouille, et tout mon souvenir.
+
+[Note 43: Je lis dans les notes d'un voyage d'Italie: "Vers le meme
+temps ou se retrouvaient a Pompei toute une ville antique et tout l'art
+grec et romain qui en sortait graduellement, piquante coincidence! Andre
+Chenier, un poete grec vivant, se retrouvait aussi. En parcourant cet
+admirable musee de statuaire antique a Naples, je songeais a lui; la
+place de sa poesie est entre toutes ces Venus, ces Ganymedes et
+ces Bacchus; c'est la son monde. Sa jeune _Tarentine_ y appartient
+exactement, et je ne cessais de l'y voir en figure.--La poesie d'Andre
+Chenier est l'accompagnement sur la flute et sur la lyre de tout cet art
+de marbre retrouve."]
+
+Il aime la nature, il l'adore, et non-seulement dans ses varietes
+riantes, dans ses sentiers et ses buissons, mais dans sa majeste
+eternelle et sublime, aux Alpes, au Rhone, aux greves de l'Ocean.
+Pourtant l'emotion religieuse que ces grands spectacles excitent en son
+ame ne la fait jamais se fondre en priere _sous le poids de l'infini_.
+C'est une emotion religieuse et philosophique a la fois, comme Lucrece
+et Buffon pouvaient en avoir, comme son ami Le Brun etait capable
+d'en ressentir. Ce qu'il admire le plus au ciel, c'est tout ce qu'une
+physique savante lui en a devoile; ce sont _les mondes roulant dans
+les fleuves d'ether, les astres et leurs poids, leurs formes, leurs
+distances_:
+
+ Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses;
+ Comme eux, astre, soudain je m'entoure de feux.
+ Dans l'eternel concert je me place avec eux;
+ En moi leurs doubles lois agissent et respirent;
+ Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent:
+ Sur moi qui les attire ils pesent a leur tour.
+
+On dirait, chose singuliere! que l'esprit du poete se condense et se
+materialise a mesure qu'il s'agrandit et s'eleve. Il ne lui arrive
+jamais, aux heures de reverie, de voir, dans les etoiles, des _fleurs
+divines qui jonchent les parvis du saint lieu_, des ames heureuses
+qui respirent un air plus pur, et qui parlent, durant les nuits, un
+mysterieux langage aux ames humaines. Je lis, a ce propos, dans un
+ouvrage inedit, le passage suivant, qui revient a ma pensee et la
+complete:
+
+"Lamartine, assure-t-on, aime peu et n'estime guere Andre Chenier: cela
+se concoit. Andre Chenier, s'il vivait, devrait comprendre bien mieux
+Lamartine qu'il n'est compris de lui. La poesie d'Andre Chenier n'a
+point de religion ni de mysticisme; c'est, en quelque sorte, le paysage
+dont Lamartine a fait le ciel, paysage d'une infinie variete et d'une
+immortelle jeunesse, avec ses forets verdoyantes, ses bles, ses vignes,
+ses monts, ses prairies et ses fleuves; mais le ciel est au-dessus, avec
+son azur qui change a chaque heure du jour, avec ses horizons indecis,
+ses _ondoyantes lueurs du matin et du soir_, et la nuit, avec ses fleurs
+d'or, _dont le lis est jaloux_. Il est vrai que du milieu du paysage,
+tout en s'y promenant ou couche a la renverse sur le gazon, on jouit du
+ciel et de ses merveilleuses beautes, tandis que l'oeil humain, du haut
+des nuages, l'oeil d'Elie sur son char, ne verrait en bas la terre
+que comme une masse un peu confuse. Il est vrai encore que le paysage
+reflechit le ciel dans ses eaux, dans la goutte de rosee, aussi bien que
+dans le lac immense, tandis que le dome du ciel ne reflechit pas les
+images projetees de la terre. Mais, apres tout, le ciel est toujours le
+ciel, et rien n'en peut abaisser la hauteur." Ajoutez, pour etre juste,
+que le ciel qu'on voit du milieu du paysage d'Andre Chenier, ou qui s'y
+reflechit, est un ciel pur, serein, etoile, mais physique, et que la
+terre apercue par le poete sacre, de dessus son char de feu, toute
+confuse qu'elle parait, est deja une terre plus que terrestre pour ainsi
+dire, harmonieuse, ondoyante, baignee de vapeurs, et idealisee par la
+distance.
+
+Au premier abord, Regnier semble encore moins religieux que Chenier. Sa
+profession ecclesiastique donne aux ecarts de sa conduite un caractere
+plus serieux, et en apparence plus significatif. On peut se demander si
+son libertinage ne s'appuyait pas d'une impiete systematique, et s'il
+n'avait pas appris de quelque abbe romain l'atheisme, assez en vogue en
+Italie vers ce temps-la. De plus, Regnier, qui avait vu dans ses voyages
+de grands spectacles naturels, ne parait guere s'en etre emu. La
+campagne, le silence, la solitude et tout ce qui ramene plus aisement
+l'ame a elle-meme et a Dieu, font place, en ses vers, au fracas des rues
+de Paris, a l'odeur des tavernes et des cuisines, aux allees infectes
+des plus miserables taudis. Pourtant Regnier, tout epicurien et debauche
+qu'on le connait, est revenu, vers la fin et par acces, a des sentiments
+pieux et a des repentirs pleins de larmes. Quelques sonnets, un fragment
+de poeme sacre et des stances en font temoignage. Il est vrai que c'est
+par ses douleurs physiques et par les aiguillons de ses maux qu'il
+semble surtout amene a la contrition morale. Regnier, dans le cours de
+sa vie, n'eut qu'une grande et seule affaire: ce fut d'aimer les femmes,
+toutes et sans choix. Ses aveux la-dessus ne laissent rien a desirer:
+
+ Or moy qui suis tout flame et de nuict et de jour,
+ Qui n'haleine que feu, ne respire qu'amour,
+ Je me laisse emporter a mes flames communes,
+ Et cours souz divers vents de diverses fortunes.
+ Ravy de tous objects, j'ayme si vivement
+ Que je n'ay pour l'amour ny choix ny jugement.
+ De toute eslection mon ame est despourveue,
+ Et nul object certain ne limite ma veue.
+ Toute femme m'agree...
+
+Ennemi declare de ce qu'il appelle _l'honneur_, c'est-a-dire de la
+delicatesse, preferant comme d'Aubigne l'_estre_ au _parestre_, il se
+contente _d'un amour facile et de peu de defense_:
+
+ Aymer en trop haut lieu une dame hautaine,
+ C'est aymer en souci le travail et la peine,
+ C'est nourrir son amour de respect et de soin.
+
+La Fontaine etait du meme avis quand il preferait ingenument les
+_Jeannetons_ aux _Climenes_. Regnier pense que le meme feu qui anime le
+grand poete echauffe aussi l'ardeur amoureuse, et il ne serait nullement
+fache que, chez lui, la poesie laissat tout a l'amour. On dirait qu'il
+ne fait des vers qu'a son corps defendant; sa verve l'importune, et il
+ne cede au genie qu'a la derniere extremite. Si c'etait en hiver du
+moins, en decembre, au coin du feu, que ce maudit genie vint le lutiner!
+on n'a rien de mieux a faire alors que de lui donner audience:
+
+ Mais aux jours les plus beaux de la saison nouvelle,
+ Que Zephire en ses rets surprend Flore la belle,
+ Que dans l'air les oiseaux, les poissons en la mer,
+ Se plaignent doucement du mal qui vient d'aymer,
+ Ou bien lorsque Ceres de fourment se couronne,
+ Ou que Bacchus soupire amoureux de Pomone,
+ Ou lorsque le safran, la derniere des fleurs,
+ Dore le Scorpion de ses belles couleurs;
+ C'est alors que la verve insolemment m'outrage,
+ Que la raison forcee obeit a la rage.
+ Et que, sans nul respect des hommes ou du lieu,
+ Il faut que j'obeisse aux fureurs de ce dieu.
+
+Oh! qu'il aimerait bien mieux, en honnete compagnon qu'il est,
+
+ S'egayer au repos que la campagne donne,
+ Et, sans parler cure, doyen, chantre ou Sorbonne,
+ D'un bon mot fait rire, en si belle saison,
+ Vous, vos chiens et vos chats, et toute la maison!
+
+On le voit, l'art, a le prendre isolement, tenait peu de place dans les
+idees de Regnier; il le pratiquait pourtant, et si quelque grammairien
+chicaneur le poussait sur ce terrain, il savait s'y defendre en maitre,
+temoin sa belle satire neuvieme contre Malherbe et les puristes. Il y
+fletrit avec une colere etincelante de poesie ces reformateurs mesquins,
+ces _regratteurs de mots_, qui prisent un style plutot pour ce qui lui
+manque que pour ce qu'il a, et, leur opposant le portrait d'un genie
+veritable qui ne doit ses graces qu'a la nature, il se peint tout entier
+dans ce vers d'inspiration:
+
+ Les nonchalances sont ses plus grands artifices.
+
+Deja il avait dit:
+
+ La verve quelquefois s'egaye en la licence.
+
+Mais la ou Regnier surtout excelle, c'est dans la connaissance de la
+vie, dans l'expression des moeurs et des personnages, dans la peinture
+des interieurs; ses satires sont une galerie d'admirables portraits
+flamands. Son poete, son pedant, son fat, son docteur, ont trop de
+saillie pour s'oublier jamais, une fois connus. Sa fameuse _Macette_,
+qui est la petite-fille de _Patelin_ et l'aieule de _Tartufe_, montre
+jusqu'ou le genie de Regnier eut pu atteindre sans sa fin prematuree.
+Dans ce chef-d'oeuvre, une ironie amere, une vertueuse indignation,
+les plus hautes qualites de poesie, ressortent du cadre etroit et des
+circonstances les plus minutieusement decrites de la vie reelle. Et
+comme si l'aspect de l'hypocrisie libertine avait rendu Regnier a de
+plus chastes delicatesses d'amour, il nous y parle, en vers dignes de
+Chenier, de
+
+ ... la belle en qui j'ai la pensee
+ D'un doux imaginer si doucement blessee,
+ Qu'aymants et bien aymes, en nos doux passe-temps,
+ Nous rendons en amour jaloux les plus contents.
+
+Regnier avait le coeur honnete et bien place; a part ce que Chenier
+appelle _les douces faiblesses_, il ne composait pas avec les vices.
+Independant de caractere et de parler franc, il vecut a la cour et avec
+les grands seigneurs, sans ramper ni flatter.
+
+Andre de Chenier aima les femmes non moins vivement que Regnier, et d'un
+amour non moins sensuel, mais avec des differences qui tiennent a son
+siecle et a sa nature. Ce sont des Phrynes sans doute, du moins pour la
+plupart, mais galantes et de haut ton; non plus des _Alizons_ ou des
+_Jeannes_ vulgaires en de fetides reduits. Il nous introduit au boudoir
+de Glycere; et la belle Amelie, et Rose a la danse nonchalante, et Julie
+au rire etincelant, arrivent a la fete; l'orgie est complete et durera
+jusqu'au matin. O Dieu! si Camille le savait! Qu'est-ce donc que cette
+Camille si severe? Mais, dans l'une des nuits precedentes, son amant ne
+l'a-t-il pas surprise elle-meme aux bras d'un rival? Telles sont les
+femmes d'Andre Chenier, des Ioniennes de Milet, de belles courtisanes
+grecques, et rien de plus. Il le sentait bien, et ne se livrait a elles
+que par instants, pour revenir ensuite avec plus d'ardeur a l'etude,
+a la poesie, a l'amitie. "Choque, dit-il quelque part dans une prose
+energique trop peu connue[44], choque de voir les lettres si prosternees
+et le genre humain ne pas songer a relever sa tete, je me livrai souvent
+aux distractions et aux egarements d'une jeunesse forte et fougueuse:
+mais, toujours domine par l'amour de la poesie, des lettres et de
+l'etude, souvent chagrin et decourage par la fortune ou par moi-meme,
+toujours soutenu par mes amis, je sentis que mes vers et ma prose,
+goutes ou non, seraient mis au rang du petit nombre d'ouvrages qu'aucune
+bassesse n'a fletris. Ainsi, meme dans les chaleurs de l'age et des
+passions, et meme dans les instants ou la dure necessite a interrompu
+mon independance, toujours occupe de ces idees favorites, et chez moi,
+en voyage, le long des rues dans les promenades, meditant toujours sur
+l'espoir, peut-etre insense, de voir renaitre les bonnes disciplines, et
+cherchant a la fois dans les histoires et dans la nature des choses _les
+causes et les effets de la perfection et de la decadence des lettres_,
+j'ai cru qu'il serait bien de resserrer en un livre simple et persuasif
+ce que nombre d'annees m'ont fait murir de reflexions sur ces matieres."
+Andre Chenier nous a dit le secret de son ame: sa vie ne fut pas une vie
+de plaisir, mais d'art, et tendait a se purifier de plus en plus. Il
+avait bien pu, dans un moment d'amoureuse ivresse et de decouragement
+moral, ecrire a de Pange:
+
+ Sans les dons de Venus quelle serait la vie?
+ Des l'instant ou Venus me doit etre ravie,
+ Que je meure! Sans elle ici-bas rien n'est doux[45].
+
+[Note 44: Premier chapitre d'un ouvrage sur les causes et les
+effets de la perfection et de la decadence des lettres. (_Edit._ de M.
+Robert.)]
+
+[Note 45: Ces vers et toute la fin de l'elegie XXXIII sont une
+imitation et une traduction des fragments divers qui nous restent de
+l'elegiaque Mimnerme: Chenier les a enchasses dans une sorte de trame.]
+
+Mais bientot il pensait serieusement au temps prochain ou fuiraient loin
+de lui _les jours couronnes de rose_; il revait, aux bords de la Marne,
+quelque retraite independante et pure, quelque _saint loisir_, ou les
+beaux-arts, la poesie, la peinture (car il peignait volontiers), le
+consoleraient des voluptes perdues, et ou l'entoureraient un petit
+nombre d'amis de son choix. Andre Chenier avait beaucoup reflechi sur
+l'amitie et y portait des idees sages, des principes surs, applicables
+en tous les temps de dissidences litteraires: "J'ai evite, dit-il, de me
+lier avec quantite de gens de bien et de merite, dont il est honorable
+d'etre l'ami et utile d'etre l'auditeur, mais que d'autres circonstances
+ou d'autres idees ont fait agir et penser autrement que moi. L'amitie et
+la conversation familiere exigent au moins une conformite de principes:
+sans cela, les disputes interminables degenerent en querelles, et
+produisent l'aigreur et l'antipathie. De plus, prevoir que mes amis
+auraient lu avec deplaisir ce que j'ai toujours eu dessein d'ecrire
+m'eut ete amer..."
+
+Suivant Andre Chenier, _l'art ne fait que des vers, le coeur seul est
+poete_; mais cette pensee si vraie ne le detournait pas, aux heures de
+calme et de paresse, d'amasser par des etudes exquises _l'or et la soie_
+qui devaient _passer en ses vers_. Lui-meme nous a devoile tous les
+ingenieux secrets de sa maniere dans son poeme de _l'Invention_, et dans
+la seconde de ses epitres, qui est, a la bien prendre, une admirable
+satire. L'analyse la plus fine, les preceptes de composition les plus
+intimes, s'y transforment sous ses doigts, s'y couronnent de grace,
+y reluisent d'images, et s'y modulent comme un chant. Sur ce terrain
+critique et didactique, il laisse bien loin derriere lui Boileau et le
+prosaisme ordinaire de ses axiomes. Nous n'insisterons ici que sur un
+point. Chenier se rattache de preference aux Grecs, de meme que Regnier
+aux Latins et aux satiriques italiens modernes. Or chez les Grecs, on
+le sait, la division des genres existait, bien qu'avec moins de rigueur
+qu'on ne l'a voulu etablir depuis:
+
+ La nature dicta vingt genres opposes,
+ D'un fil leger entre eux, chez les Grecs, divises.
+ Nul genre, s'echappant de ses bornes prescrites,
+ N'aurait ose d'un autre envahir les limites;
+ Et Pindare a sa lyre, en un couplet bouffon,
+ N'aurait point de Marot associe le ton.
+
+Chenier tenait donc pour la division des genres et pour l'integrite de
+leurs limites; il trouvait dans Shakspeare de belles scenes, non pas une
+belle piece. Il ne croyait point, par exemple, qu'on put, dans une meme
+elegie, debuter dans le ton de Regnier, monter par degres, passer par
+nuances a l'accent de la douleur plaintive ou de la meditation amere,
+pour se reprendre ensuite a la vie reelle et aux choses d'alentour. Son
+talent, il est vrai, ne reclamait pas d'ordinaire, dans la duree d'une
+meme reverie, plus d'une corde et plus d'un ton. Ses emotions rapides,
+qui toutes sont diverses, et toutes furent vraies un moment, rident tour
+a tour la surface de son ame, mais sans la bouleverser, sans lancer les
+vagues au ciel et montrer a nu le sable du fond. Il compare sa muse
+jeune et legere a l'harmonieuse cigale, _amante des buissons, qui,_
+
+ De rameaux en rameaux tour a tour reposee,
+ D'un peu de fleur nourrie et d'un peu de rosee,
+ S'egaie...
+
+et s'il est triste, _si sa main imprudente a tari son tresor_, si sa
+maitresse lui a ferme, ce soir-la, le _seuil inexorable_, une visite
+d'ami, un sourire de _blanche voisine_, un livre entr'ouvert, un rien le
+distrait, l'arrache a sa peine, et, comme il l'a dit avec une legerete
+negligente:
+
+ On pleure; mais bientot la tristesse s'envole.
+
+Oh! quand viendront les jours de massacre, d'ingratitude et de
+delaissement, qu'il n'en sera plus ainsi! Comme la douleur alors percera
+avant dans son ame et en armera toutes les puissances! Comme son iambe
+vengeur nous montrera d'un vers a l'autre _les enfants, les vierges
+aux belles couleurs_ qui venaient de parer et de baiser l'agneau, _le
+mangeant s'il est tendre_, et passera des fleurs et des rubans de la
+fete aux _crocs sanglants du charnier populaire!_ Comme alors surtout
+il aurait besoin de lie et de fange pour y _petrir_ tous ces _bourreaux
+barbouilleurs de lois!_ Mais, avant cette formidable epoque[46], Chenier
+ne sentit guere tout le parti qu'on peut tirer du laid dans l'art, ou du
+moins il repugnait a s'en salir. Nous citerons un remarquable exemple ou
+evidemment ce scrupule nuisit a son genie, et ou la touche de Regnier
+lui fit faute. Notre poete, cedant a des considerations de fortune et de
+famille, s'etait laisse attacher a l'ambassade de Londres, et il passa
+dans cette ville l'hiver de 1782. Mille ennuis, mille degouts l'y
+assaillirent; seul, a vingt ans, sans amis, perdu au milieu d'une
+societe aristocratique, il regrettait la France et les coeurs qu'il y
+avait laisses, et sa pauvrete honnete et independante[47]. C'est alors
+qu'un soir, apres avoir assez mal dine a _Covent-Garden_, dans _Hood's
+tavern_, comme il etait de trop bonne heure pour se presenter en aucune
+societe, il se mit, au milieu du fracas, a ecrire, dans une prose forte
+et simple, tout ce qui se passait en son ame: qu'il s'ennuyait, qu'il
+souffrait, et d'une souffrance pleine d'amertume et d'humiliation; que
+la solitude, si chere aux malheureux, est pour eux un grand mal encore
+plus qu'un grand plaisir; car ils s'y exasperent, _ils y ruminent leur
+fiel_, ou, s'ils finissent par se resigner, c'est decouragement et
+faiblesse, c'est impuissance d'en appeler _des injustes institutions
+humaines a la sainte nature primitive_; c'est, en un mot, a la facon
+_des morts qui s'accoutument a porter la pierre de leur tombe, parce
+qu'ils ne peuvent la soulever_;--que cette fatale resignation rend dur,
+farouche, sourd aux consolations des amis, et qu'il prie le Ciel de l'en
+preserver. Puis il en vient aux ridicules et aux _politesses hautaines_
+de la noble societe qui daigne l'admettre, a la durete de ces grands
+pour leurs inferieurs, a leur excessif attendrissement pour leurs
+pareils; il raille en eux cette _sensibilite distinctive_ que Gilbert
+avait deja fletrie, et il termine en ces mots cette confidence de
+lui-meme a lui-meme: "Allons, voila une heure et demie de tuee; je m'en
+vais. Je ne sais plus ce que j'ai ecrit, mais je ne l'ai ecrit que pour
+moi. Il n'y a ni appret ni elegance. Cela ne sera vu que de moi, et je
+suis sur que j'aurai un jour quelque plaisir a relire ce morceau de ma
+triste et pensive jeunesse." Oui, certes, Chenier relut plus d'une fois
+ces pages touchantes, et lui _qui refeuilletait sans cesse et son ame et
+sa vie_, il dut, a des heures plus heureuses, se reporter avec larmes
+aux ennuis passes de son exil. Or j'ai soigneusement recherche dans ses
+oeuvres les traces de ces premieres et profondes souffrances; je n'y ai
+trouve d'abord que dix vers dates egalement de Londres, et du meme temps
+que le morceau de prose; puis, en regardant de plus pres, l'idylle
+intitulee _Liberte_ m'est revenue a la pensee, et j'ai compris que ce
+berger aux noirs cheveux epars, a l'oeil farouche sous d'epais sourcils,
+qui traine apres lui, dans les apres sentiers et aux bords des torrents
+pierreux, ses brebis maigres et affamees; qui brise sa flute, abhorre
+les chants, les danses et les sacrifices; qui repousse la plainte du
+blond chevrier et maudit toute consolation, parce qu'il est esclave;
+j'ai compris que ce berger-la n'etait autre que la poetique et ideale
+personnification du souvenir de Londres, et de l'espece de servitude
+qu'y avait subie Andre; et je me suis demande alors, tout en admirant du
+profond de mon coeur cette idylle energique et sublime, s'il n'eut pas
+encore mieux valu que le poete se fut mis franchement en scene; qu'il
+eut ose en vers ce qui ne l'avait pas effraye dans sa prose naive; qu'il
+se fut montre a nous dans cette taverne enfumee, entoure de mangeurs et
+d'indifferents, accoude sur sa table, et revant,--revant a la patrie
+absente, aux parents, aux amis, aux amantes, a ce qu'il y a de plus
+jeune et de plus frais dans les sentiments humains; revant aux maux de
+la solitude, a l'aigreur qu'elle engendre, a l'abattement ou elle nous
+prosterne, a toute cette haute metaphysique de la souffrance;--pourquoi
+non?--puis, revenu a terre et rentre dans la vie reelle, qu'il eut
+burine en traits d'une empreinte ineffacable ces grands qui l'ecrasaient
+et croyaient l'honorer de leurs insolentes faveurs; et, cela fait,
+l'heure de sortir arrivee, qu'il eut fini par son coup d'oeil d'espoir
+vers l'avenir, et son _forsan et hoec olim_? Ou, s'il lui deplaisait de
+remanier en vers ce qui etait jete en prose, il avait en son souvenir
+dix autres journees plus ou moins pareilles a celle-la, dix autres
+scenes du meme genre qu'il pouvait choisir et retracer[48].
+
+[Note 46: Pour juger Andre Chenier comme homme politique, il faut
+parcourir le _Journal de Paris_ de 90 et 91; sa signature s'y retrouve
+frequemment, et d'ailleurs sa marque est assez sensible.--Relire aussi
+comme temoignage de ses pensees intimes et combattues, vers le meme
+temps, l'admirable ode: _O Versailles, o bois, o portiques!_ etc., etc.]
+
+[Note 47: La fierte delicate d'Andre Chenier etait telle que, durant
+ce sejour a Londres, comme les fonctions d'_attache_ n'avaient rien
+de bien actif et que le premier secretaire faisait tout, il s'abstint
+d'abord de toucher ses appointements, et qu'il fallut qu'un jour M. de
+La Luzerne trouvat cela mauvais et le dit un peu haut pour l'y decider.]
+
+[Note 48: Dans tout ce qui precede, j'avais suppose, d'apres la
+Notice et l'Edition de M. de Latouche, qu'Andre Chenier devait etre
+a Londres en decembre 1782, et que les vers et la prose ou il en
+maudissait le sejour etaient du meme temps et de sa premiere jeunesse.
+J'avais suppose aussi (page 161) qu'il n'etait plus attache a
+l'ambassade d'Angleterre aux approches de la Revolution et des 1788.
+Mais les indications donnees par M. de Latouche, a cet egard, paraissent
+peu exactes: une Biographie d'Andre Chenier reste a faire (1852).]
+
+Les styles d'Andre Chenier et de Regnier, avons-nous deja dit, sont un
+parfait modele de ce que notre langue permet au genie s'exprimant en
+vers, et ici nous n'avons plus besoin de separer nos eloges. Chez l'un
+comme chez l'autre, meme procede chaud, vigoureux et libre; meme luxe
+et meme aisance de pensee, qui pousse en tous sens et se developpe
+en pleine vegetation, avec tous ses embranchements de relatifs et
+d'incidences entre-croisees ou pendantes; meme profusion d'irregularites
+heureuses et familieres, d'idiotismes qui sentent leur fruit, graces et
+ornements inexplicables qu'ont sottement emondes les grammairiens, les
+rheteurs et les analystes; meme promptitude et sagacite de coup d'oeil a
+suivre l'idee courante sous la transparence des images, et a ne pas la
+laisser fuir, dans son court trajet de telle figure a telle autre; meme
+art prodigieux enfin a mener a extremite une metaphore, a la pousser de
+tranchee en tranchee, et a la forcer de rendre, sans capitulation, tout
+ce qu'elle contient; a la prendre a l'etat de filet d'eau, a l'epandre,
+a la chasser devant soi, a la grossir de toutes les affluences
+d'alentour, jusqu'a ce qu'elle s'enfle et roule comme un grand fleuve.
+Quant a la forme, a l'allure du vers dans Regnier et dans Chenier, elle
+nous semble, a peu de chose pres, la meilleure possible, a savoir,
+curieuse sans recherche et facile sans relachement, tour a tour
+oublieuse et attentive, et temperant les agrements severes par les
+graces negligeantes. Sur ce point, ils sont l'un et l'autre bien
+superieurs a La Fontaine, chez qui la forme rythmique manque presque
+entierement et qui n'a pour charme, de ce cote-la, que sa negligence.
+
+Que si l'on nous demande maintenant ce que nous pretendons conclure de
+ce long parallele que nous aurions pu prolonger encore; lequel d'Andre
+Chenier ou de Regnier nous preferons, lequel merite la palme, a notre
+gre; nous laisserons au lecteur le soin de decider ces questions et
+autres pareilles, si bon lui semble. Voici seulement une reflexion
+pratique qui decoule naturellement de ce qui precede, et que nous lui
+soumettons: Regnier clot une epoque; Chenier en ouvre une autre. Regnier
+resume en lui bon nombre de nos trouveres, Villon, Marot, Rabelais; il
+y a dans son genie toute une partie d'epaisse gaiete et de bouffonnerie
+joviale, qui tient aux moeurs de ces temps, et qui ne saurait etre
+reproduite de nos jours. Chenier est le revelateur d'une poesie
+d'avenir, et il apporte au monde une lyre nouvelle; mais il y a chez lui
+des cordes qui manquent encore, et que ses successeurs ont ajoutees
+ou ajouteront. Tous deux, complets en eux-memes et en leur lieu, nous
+laissent aujourd'hui quelque chose a desirer. Or il arrive que chacun
+d'eux possede precisement une des principales qualites qu'on regrette
+chez l'autre: celui-ci, la tournure d'esprit reveuse et les _extases
+choisies_; celui-la, le sentiment profond et l'expression vivante de la
+realite: compares avec intelligence, rapproches avec art, ils tendent
+ainsi a se completer reciproquement. Sans doute, s'il fallait se decider
+entre leurs deux points de vue pris a part, et opter pour l'un a
+l'exclusion de l'autre, le type d'Andre Chenier pur se concevrait encore
+mieux maintenant que le type pur de Regnier; il est meme tel esprit
+noble et delicat auquel tout accommodement, fut-il le mieux menage,
+entre les deux genres, repugnerait comme une mesalliance, et qui aurait
+difficilement bonne grace a le tenter. Pourtant, et sans vouloir eriger
+notre opinion en precepte, il nous semble que comme en ce bas monde,
+meme pour les reveries les plus ideales, les plus fraiches et les plus
+dorees, toujours le point de depart est sur terre, comme, quoi qu'on
+fasse et ou qu'on aille, la vie reelle est toujours la, avec ses
+entraves et ses miseres, qui nous enveloppe, nous importune, nous excite
+a mieux, nous ramene a elle, ou nous refoule ailleurs, il est bon de ne
+pas l'omettre tout a fait, et de lui donner quelque trace en nos oeuvres
+comme elle a trace en nos ames. Il nous semble, en un mot, et pour
+revenir a l'objet de cet article, que la touche de Regnier, par exemple,
+ne serait point, en beaucoup de cas, inutile pour accompagner, encadrer
+et faire saillir certaines analyses de coeurs ou certains poemes de
+sentiment, a la maniere d'Andre Chenier.
+
+Aout 1829.
+
+Dans le morceau suivant et en mainte autre occasion j'ai ete ramene a
+m'occuper de Chenier: j'avais deja parle de Regnier dans le _Tableau
+de la Poesie francaise au XVIe siecle_; j'en ai reparle, non sans
+complaisance et apres une nouvelle lecture, dans l'_Introduction_ au
+recueil des _Poetes francais_ (Gide, 1861), tome 1, page XXXI.
+
+
+
+QUELQUES DOCUMENTS INEDITS SUR ANDRE CHENIER[49]
+
+[Note 49: Cet article, posterieur de dix annees au precedent, acheve
+et complete notre vue sur le poete; l'etude approfondie n'a fait que
+verifier notre premier ideal.]
+
+Voila tout a l'heure vingt ans que la premiere edition d'Andre Chenier
+a paru; depuis ce temps, il semble que tout a ete dit sur lui; sa
+reputation est faite; ses oeuvres, lues et relues, n'ont pas seulement
+charme, elles ont servi de base a des theories plus ou moins ingenieuses
+ou subtiles, qui elles-memes ont deja subi leur epreuve, qui
+ont triomphe par un cote vrai et ont ete rabattues aux endroits
+contestables. En fait de raisonnement et d'_esthetique_, nous ne
+recommencerions donc pas a parler de lui, a ajouter a ce que nous avons
+dit ailleurs, a ce que d'autres ont dit mieux que nous. Mais il se
+trouve qu'une circonstance favorable nous met a meme d'introduire sur
+son compte la seule nouveaute possible, c'est-a-dire quelque chose de
+positif.
+
+L'obligeante complaisance et la confiance de son neveu, M. Gabriel de
+Chenier, nous ont permis de rechercher et de transcrire ce qui nous a
+paru convenable dans le precieux residu de manuscrits qu'il possede;
+c'est a lui donc que nous devons d'avoir penetre a fond dans le cabinet
+de travail d'Andre, d'etre entre dans cet _atelier du fondeur_ dont il
+nous parle, d'avoir explore les ebauches du peintre, et d'en pouvoir
+sauver quelques pages de plus, moins inachevees qu'il n'avait semble
+jusqu'ici; heureux d'apporter a notre tour aujourd'hui un nouveau petit
+affluent a cette pure gloire!
+
+Et d'abord rendons, reservons au premier editeur l'honneur et la
+reconnaissance qui lui sont dus. M. de Latouche, dans son edition de
+1819, a fait des manuscrits tout l'usage qui etait possible et desirable
+alors; en choisissant, en elaguant avec gout, en etant sobre surtout de
+fragments et d'ebauches, il a agi dans l'interet du poete et comme dans
+son intention, il a servi sa gloire. Depuis lors, dans l'edition de
+1833, il a ete juge possible d'introduire de nouvelles petites pieces,
+de simples restes qui avaient ete negliges d'abord: c'est ce genre de
+travail que nous venons poursuivre, sans croire encore l'epuiser. Il en
+est un peu avec les manuscrits d'Andre Chenier comme avec le panier de
+cerises de madame de Sevigne: on prend d'abord les plus belles, puis les
+meilleures restantes, puis les meilleures encore, puis toutes.
+
+La partie la plus riche et la plus originale des manuscrits porte sur
+les poemes inacheves: _Suzanne_, _Hermes_, _l'Amerique_. On a publie
+dans l'edition de 1833 les morceaux en vers et les canevas en prose
+du poeme de _Suzanne_. Je m'attacherai ici particulierement au poeme
+d'_Hermes_, le plus philosophique de ceux que meditait Andre, et celui
+par lequel il se rattache le plus directement a l'idee de son siecle.
+
+Andre, par l'ensemble de ses poesies connues, nous apparait, avant 89,
+comme le poete surtout de l'art pur et des plaisirs, comme l'homme de
+la Grece antique et de l'elegie. Il semblerait qu'avant ce moment
+d'explosion publique et de danger ou il se jeta si genereusement a la
+lutte, il vecut un peu en dehors des idees, des predications favorites
+de son temps, et que, tout en les partageant peut-etre pour les
+resultats et les habitudes, il ne s'en occupat point avec ardeur et
+premeditation. Ce serait pourtant se tromper beaucoup que de le juger un
+artiste si desinteresse; et l'_Hermes_ nous le montre aussi pleinement
+et aussi chaudement de son siecle, a sa maniere, que pouvaient l'etre
+Haynal ou Diderot.
+
+La doctrine du XVIIIe siecle etait, au fond, le materialisme, ou le
+pantheisme, ou encore le naturalisme, comme on voudra l'appeler; elle a
+eu ses philosophes, et meme ses poetes en prose, Boulanger, Buffon; elle
+devait provoquer son Lucrece. Cela est si vrai, et c'etait tellement le
+mouvement et la pente d'alors de solliciter un tel poete, que, vers 1780
+et dans les annees qui suivent, nous trouvons trois talents occupes du
+meme sujet et visant chacun a la gloire difficile d'un poeme sur la
+nature des choses. Le Brun tentait l'oeuvre d'apres Buffon; Fontanes,
+dans sa premiere jeunesse, s'y essayait serieusement, comme l'attestent
+deux fragments, dont l'un surtout (tome I de ses Oeuvres, p. 381) est
+d'une reelle beaute. Andre Chenier s'y poussa plus avant qu'aucun, et,
+par la vigueur des idees comme par celle du pinceau, il etait bien digne
+de produire un vrai poeme didactique dans le grand sens.
+
+Mais la Revolution vint; dix annees, fin de l'epoque, s'ecoulerent
+brusquement avec ce qu'elles promettaient, et abimerent les projets ou
+les hommes; les trois _Hermes_ manquerent: la poesie du XVIIIe siecle
+n'eut pas son Buffon. Delille ne fit que rimer gentiment les _trois
+Regnes_.
+
+Toutes les notes et tous les papiers d'Andre Chenier, relatifs a son
+_Hermes_, sont marques en marge d'un delta; un chiffre, ou l'une des
+trois premieres lettres de l'alphabet grec, indique celui des trois
+chants auquel se rapporte la note ou le fragment. Le poeme devait avoir
+trois chants, a ce qu'il semble: le premier sur l'origine de la
+terre, la formation des animaux, de l'homme; le second sur l'homme
+en particulier, le mecanisme de ses sens et de son intelligence, ses
+erreurs depuis l'etat sauvage jusqu'a la naissance des societes,
+l'origine des religions; le troisieme sur la societe politique, la
+constitution de la morale et l'invention des sciences. Le tout devait
+se clore par un expose du systeme du monde selon la science la plus
+avancee.
+
+Voici quelques notes qui se rapportent au projet du premier chant et le
+caracterisent:
+
+"Il faut magnifiquement representer la terre sous l'embleme metaphorique
+d'un grand animal qui vit, se meut et est sujet a des changements, des
+revolutions, des fievres, des derangements dans la circulation de son
+sang."
+
+"Il faut finir le chant Ier par une magnifique description de toutes
+les especes animales et vegetales naissant; et, au printemps, la terre
+_proegnans_; et, dans les chaleurs de l'ete, toutes les especes animales
+et vegetales se livrant aux feux de l'amour et transmettant a leur
+posterite les semences de vie confiees a leurs entrailles."
+
+Ce magnifique et fecond printemps, alors, dit-il,
+
+ Que la terre est nubile et brule d'etre mere,
+
+devait etre imite de celui de Virgile au livre II des _Georgiques_: _Tum
+Pater omnipotens_, etc., etc., quand Jupiter
+
+ De sa puissante epouse emplit les vastes flancs.
+
+Ces notes d'Andre sont toutes semees ainsi de beaux vers tout faits, qui
+attendent leur place.
+
+C'est la, sans doute, qu'il se proposait de peindre "toutes les especes
+a qui la nature ou les plaisirs (_per Veneris res_) ont ouvert les
+portes de la vie."
+
+"Traduire quelque part, se dit-il, le _magnum crescendi immissis
+certamen habenis_."
+
+Il revient, en plus d'un endroit, sur ce systeme naturel des atomes, ou,
+comme il les appelle, des _organes secrets vivants_, dont l'infinite
+constitue
+
+ L'Ocean eternel ou bouillonne la vie.
+
+"Ces atomes de vie, ces semences premieres, sont toujours en egale
+quantite sur la terre et toujours en mouvement. Ils passent de corps
+en corps, s'alambiquent, s'elaborent, se travaillent, fermentent, se
+subtilisent dans leur rapport avec le vase ou ils sont actuellement
+contenus. Ils entrent dans un vegetal: ils en sont la seve, la force,
+les sucs nourriciers. Ce vegetal est mange par quelque animal; alors
+ils se transforment en sang et en cette substance qui produira un autre
+animal et qui fait vivre les especes... Ou, dans un chene, ce qu'il y a
+de plus subtil se rassemble dans le gland.
+
+"Quand la terre forma les especes animales, plusieurs perirent par
+plusieurs causes a developper. Alors d'autres corps organises (car les
+_organes vivants secrets_ meuvent les vegetaux, _mineraux_[50] et tout)
+heriterent de la quantite d'atomes de vie qui etaient entres dans la
+composition de celles qui s'etaient detruites, et se formerent de leurs
+debris."
+
+Qu'une elegie a Camille ou l'ode _a la Jeune Captive_ soient plus
+flatteuses que ces plans de poesie physique, je le crois bien; mais
+il ne faut pas moins en reconnaitre et en constater la profondeur, la
+portee poetique aussi. En retournant a Empedocle, Andre est de plus ici
+le contemporain et comme le disciple de Lamarck et de Cabanis[51].
+
+[Note 50: C'est peut-etre _animaux_ qu'il a voulu dire; mais je
+copie.]
+
+[Note 51: Qu'on ne s'etonne pas trop de voir le nom d'Andre ainsi
+mele a des idees physiologiques. Parmi les physiologistes, il en est
+un qui, par le brillant de son genie et la rapidite de son destin,
+fut comme l'Andre Chenier de la science; et, dans la liste des
+jeunes illustres diversement ravis avant l'age, je dis volontiers:
+Vauvenargues, Barnave, Andre, Hoche et Bichat.]
+
+Il ne l'est pas moins de Boulanger et de tout son siecle par
+l'explication qu'il tente de l'origine des religions, au second chant.
+Il n'en distingue pas meme le nom de celui de la superstition pure,
+et ce qui se rapporte a cette partie du poeme, dans ses papiers, est
+volontiers marque en marge du mot fletrissant ([Greek: deisidaimonia]).
+Ici l'on a peu a regretter qu'Andre n'ait pas mene plus loin ses
+projets; il n'aurait en rien echappe, malgre toute sa nouveaute de
+style, au lieu commun d'alentour, et il aurait reproduit, sans trop de
+variante, le fond de d'Holbach ou de l'_Essai sur les Prejuges_:
+
+"Tout accident naturel dont la cause etait inconnue, un ouragan, une
+inondation, une eruption de volcan, etaient regardes comme une vengeance
+celeste...
+
+"L'homme egare de la voie, effraye de quelques phenomenes terribles,
+se jeta dans toutes les superstitions, le feu, les demons... Ainsi le
+voyageur, dans les terreurs de la nuit, regarde et voit dans les
+nuages des centaures, des lions, des dragons, et mille autres formes
+fantastiques. Les superstitions prirent la teinture de l'esprit des
+peuples, c'est-a-dire des climats. Rapide multitude d'exemples. Mais
+l'imitation et l'autorite changent le caractere. De la souvent un peuple
+qui aime a rire ne voit que diable et qu'enfer."
+
+Il se reservait pourtant de grands et sombres tableaux a retracer:
+"Lorsqu'il sera question des sacrifices humains, ne pas oublier ce
+que partout on a appele les jugements de Dieu, les fers rouges, l'eau
+bouillante, les combats particuliers. Que d'hommes dans tous les pays
+ont ete immoles pour un eclat de tonnerre ou telle autre cause!...
+
+ Partout sur des autels j'entends mugir Apis,
+ Beler le dieu d'Ammon, aboyer Anubis."
+
+Mais voici le genie d'expression qui se retrouve: "Des opinions
+puissantes, un vaste echafaudage politique ou religieux, ont souvent ete
+produits par une idee sans fondement, une reverie, un vain fantome,
+
+ Comme on feint qu'au printemps, d'amoureux aiguillons
+ La cavale agitee erre dans les vallons,
+ Et, n'ayant d'autre epoux que l'air qu'elle respire,
+ Devient epouse et mere au souffle du Zephire."
+
+J'abrege les indications sur cette portion de son sujet qu'il aurait
+aime a etendre plus qu'il ne convient a nos directions d'idees et a nos
+desirs d'aujourd'hui; on a peine pourtant, du moment qu'on le peut, a ne
+pas vouloir penetrer familierement dans sa secrete pensee:
+
+"La plupart des fables furent sans doute des emblemes et des apologues
+des sages (expliquer cela comme Lucrece au livre III). C'est ainsi
+que l'on fit tels et tels dogmes, tels et tels dieux... mysteres...
+initiations. Le peuple prit au propre ce qui etait dit au figure. C'est
+ici qu'il faut traduire une belle comparaison du poete Lucile, conservee
+par Lactance (Inst. div., liv. I, ch. xxii):
+
+ Ut pueri infantes credunt signa omnia ahena
+ Vivere et esse homines, sic istic (_pour_ isti) omnia ficta
+ Vera putant[52]...
+
+Sur quoi le bon Lactance, qui ne pensait pas se faire son proces a
+lui-meme, ajoute avec beaucoup de sens, que les enfants sont plus
+excusables que les hommes faits: _Illi enim simulacra homines putant
+esse, hi Deos_[53]."
+
+[Note 52: Comme les enfants prennent les statues d'airain au serieux
+et croient que ce sont des hommes vivants, ainsi les superstitieux
+prennent pour verites toutes les chimeres.]
+
+[Note 53: "Car ils ne prennent ces images que pour des hommes, et les
+autres les prennent pour des Dieux."--L'opposition entre ces pensees
+d'Andre et celles que nous ont laissees Vauvenargues ou Pascal, s'offre
+naturellement a l'esprit; lui-meme il n'est pas sans y avoir songe, et
+sans s'etre pose l'objection. Je trouve cette note encore: "Mais quoi?
+tant de grands hommes ont cru tout cela... Avez-vous plus d'esprit, de
+sens, de savoir?... Non; mais voici une source d'erreur bien ordinaire:
+beaucoup d'hommes, invinciblement attaches aux prejuges de leur enfance,
+mettent leur gloire, leur piete, a prouver aux autres un systeme avant
+de se le prouver a eux-memes. Ils disent: Ce systeme, je ne veux point
+l'examiner pour moi. Il est vrai, il est incontestable, et, de maniere
+ou d'autre, il faut que je le demontre.--Alors, plus ils ont d'esprit,
+de penetration, de savoir, plus ils sont habiles a se faire illusion, a
+inventer, a unir, a colorer les sophismes, a tordre et defigurer tous
+les faits pour en etayer leur echafaudage... Et pour ne citer qu'un
+exemple et un grand exemple, il est bien clair que, dans tout ce qui
+regarde la metaphysique et la religion, Pascal n'a jamais suivi une
+autre methode." Cela est beaucoup moins clair pour nous aujourd'hui que
+pour Andre, qui ne voyait Pascal que dans l'atmosphere d'alors, et,
+pour ainsi dire, a travers Condorcet.--Dans les fragments de memoires
+manuscrits de Chenedolle, qui avait beaucoup vecu avec des amis de notre
+poete, je trouve cette note isolee et sans autre explication: "Andre
+Chenier etait athee avec delices."]
+
+Ce second chant devait renfermer, du ton lugubre d'un Pline l'Ancien,
+le tableau des premieres miseres, des egarements et des anarchies de
+l'humanite commencante. Les deluges, qu'il s'etait d'abord propose de
+mettre dans le premier chant, auraient sans doute mieux trouve leur
+cadre dans celui-ci:
+
+"Peindre les differents deluges qui detruisirent tout... La
+mer Caspienne, lac Aral et mer Noire reunis... l'eruption par
+l'Hellespont... Les hommes se sauverent au sommet des montagnes:
+
+ Et velus inventa est in montibus anchora summis.
+ (_Ovide_, Met., liv. XV.)
+
+La ville d'_Ancyre_ fut fondee sur une montagne ou l'on trouva une
+ancre." Il voulait peindre les autels de pierre, alors poses au bord
+de la mer, et qui se trouvent aujourd'hui au-dessus de son niveau, les
+membres des grands animaux primitifs errant au gre des ondes, et leurs
+os, deposes en amas immenses sur les cotes des continents. Il ne voyait
+dans les pagodes souterraines, d'apres le voyageur Sonnerat, que les
+habitacles des Septentrionaux qui arrivaient dans le midi et fuyaient,
+sous terre, les fureurs du soleil. Il eut explique, par quelque chose
+d'analogue peut-etre, la base impie de la religion des Ethiopiens et le
+voeu presume de son fondateur:
+
+ Il croit (aveugle erreur!) que de l'ingratitude
+ Un peuple tout entier peut se faire une etude,
+ L'etablir pour son culte, et de Dieux bienfaisants
+ Blasphemer de concert les augustes presents.
+
+A ces epoques de tatonnements et de delires, avant la vraie civilisation
+trouvee, que de vies humaines en pure perte depensees! "Que de
+generations, l'une sur l'autre entassees, dont l'amas
+
+ Sur les temps ecoules invisible et flottant
+ A trace dans celle onde un sillon d'un instant!"
+
+Mais le poete veut sortir de ces tenebres, il en veut tirer l'humanite.
+Et ici se serait placee probablement son etude de l'homme, l'analyse des
+sens et des passions, la connaissance approfondie de notre etre, tout le
+parti enfin qu'en pourront tirer bientot les habiles et les sages. Dans
+l'explication du mecanisme de l'esprit humain, git l'esprit des lois.
+
+Andre, pour l'analyse des sens, rivalisant avec le livre IV de Lucrece,
+eut ete le disciple exact de Locke, de Condillac et de Bonnet: ses
+notes, a cet egard, ne laissent aucun doute. Il eut insiste sur les
+langues, sur les mots: "rapides Protees, dit-il, ils revetent la
+teinture de tous nos sentiments. Ils dissequent et etalent toutes les
+moindres de nos pensees, comme un prisme fait les couleurs."
+
+Mais les beautes d'idees ici se multiplient; le moraliste profond se
+declare et se termine souvent en poete:
+
+"Les memes passions generales forment la constitution generale des
+hommes. Mais les passions, modifiees par la constitution particuliere
+des individus, et prenant le cours que leur indique une education
+vicieuse ou autre, produisent le crime ou la vertu, la lumiere ou la
+nuit. Ce sont memes plantes qui nourrissent l'abeille ou la vipere;
+dans l'une elles font du miel, dans l'autre du poison. Un vase corrompu
+aigrit la plus douce liqueur."
+
+"L'etude du coeur de l'homme est notre plus digne etude:
+
+ Assis au centre obscur de cette foret sombre
+ Qui fuit et se partage en des routes sans nombre,
+ Chacune autour de nous s'ouvre: et de toute part
+ Nous y pouvons au loin plonger un long regard."
+
+Belle image que celle du philosophe ainsi dans l'ombre, au carrefour du
+labyrinthe, comprenant tout, immobile! Mais le poete n'est pas immobile
+longtemps:
+
+"En poursuivant dans toutes les actions humaines les causes que j'y ai
+assignees, souvent je perds le fil, mais je le retrouve:
+
+ Ainsi dans les sentiers d'une foret naissante,
+ A grands cris elancee, une meute pressante,
+ Aux vestiges connus dans les zephyrs errants,
+ D'un agile chevreuil suit les pas odorants.
+ L'animal, pour tromper leur course suspendue,
+ Bondit, s'ecarte, fuit, et la trace est perdue.
+ Furieux, de ses pas caches dans ces deserts
+ Leur narine inquiete interroge les airs,
+ Par qui bientot frappes de sa trace nouvelle,
+ Ils volent a grands cris sur sa route fidele."
+
+La pensee suivante, pour le ton, fait songer a Pascal; la brusquerie du
+debut nous represente assez bien Andre en personne, causant:
+
+"L'homme juge toujours les choses par les rapports qu'elles ont avec
+lui. C'est bete. Le jeune homme se perd dans un tas de projets comme
+s'il devait vivre mille ans. Le vieillard qui a use la vie est inquiet
+et triste. Son importune envie ne voudrait pas que la jeunesse l'usat a
+son tour. Il crie: Tout est vanite!--Oui, tout est vain sans doute, et
+cette manie, cette inquietude, cette fausse philosophie, venue malgre
+toi lorsque tu ne peux plus remuer, est plus vaine encore que tout le
+reste."
+
+"La terre est eternellement en mouvement. Chaque chose nait, meurt et
+se dissout. Cette particule de terre a ete du fumier, elle devient un
+trone, et, qui plus est, un roi. Le monde est une branloire perpetuelle,
+dit Montaigne (a cette occasion, les conquerants, les bouleversements
+successifs des invasions, des conquetes, d'ici, de la...). Les hommes ne
+font attention a ce roulis perpetuel que quand ils en sont les victimes:
+il est pourtant toujours. L'homme ne juge les choses que dans le rapport
+qu'elles ont avec lui. Affecte d'une telle maniere, il appelle un
+accident un bien; affecte de telle autre maniere, il l'appellera un mal.
+La chose est pourtant la meme, et rien n'a change que lui.
+
+ Et si le bien existe, il doit seul exister!"
+
+Je livre ces pensees hardies a la meditation et a la sentence de chacun,
+sans commentaire. Andre Chenier rentrerait ici dans le systeme de
+l'optimisme de Pope, s'il faisait intervenir Dieu; mais comme il s'en
+abstient absolument, il faut convenir que cette morale va plutot a
+l'ethique de Spinosa, de meme que sa physiologie corpusculaire allait a
+la philosophie zoologique de Lamarck.
+
+Le poete se proposait de clore le morceau des sens par le developpement
+de cette idee: "Si quelques individus, quelques generations, quelques
+peuples, donnent dans un vice ou dans une erreur, cela n'empeche que
+l'ame et le jugement du genre humain tout entier ne soient portes a la
+vertu et a la verite, comme le bois d'un arc, quoique courbe et plie un
+moment, n'en a pas moins un desir invincible d'etre droit et ne s'en
+redresse pas moins des qu'il le peut. Pourtant, quand une longue
+habitude l'a tenu courbe, il ne se redresse plus; cela fournit un autre
+embleme:
+
+ . . . . Trahitur pars longa catenae (_Perse_)[54].
+ . . . . . . . .Et traine
+ Encore apres ses pas la moitie de sa chaine."
+
+[Note 54: Satire V: l'image, dans Perse, est celle du chien qui,
+apres de violents efforts, arrache sa chaine, mais en tire un long bout
+apres lui.]
+
+Le troisieme chant devait embrasser la politique et la religion utile
+qui en depend, la constitution des societes, la civilisation enfin, sous
+l'influence des illustres sages, des Orphee, des Numa, auxquels le
+poete assimilait Moise. Les fragments, deja imprimes, de l'_Hermes_, se
+rapportent plus particulierement a ce chant final: aussi je n'ai que peu
+a en dire.
+
+"Chaque individu dans l'etat sauvage, ecrit Chenier, est un tout
+independant; dans l'etat de societe, il est partie du tout; il vit de
+la vie commune. Ainsi, dans le chaos des poetes chaque germe, chaque
+element est seul et n'obeit qu'a son poids; mais quand tout cela est
+arrange, chacun est un tout a part, et en meme temps une partie du grand
+tout. Chaque monde roule sur lui-meme et roule aussi autour du centre.
+Tous ont leurs lois a part, et toutes ces lois diverses tendent a une
+loi commune et forment l'univers...
+
+ Mais ces soleils assis dans leur centre brulant,
+ Et chacun roi d'un monde autour de lui roulant,
+ Ne gardent point eux-meme une immobile place:
+ Chacun avec son monde emporte dans l'espace,
+ Ils cheminent eux-meme: un invincible poids
+ Les courbe sous le joug d'infatigables lois,
+ Dont le pouvoir sacre, necessaire, inflexible,
+ Leur fait poursuivre a tous un centre irresistible."
+
+C'etait une bien grande idee a Andre que de consacrer ainsi ce troisieme
+chant a la description de l'ordre dans la societe d'abord, puis a
+l'expose de l'ordre dans le systeme du monde, qui devenait l'ideal
+reflechissant et supreme.
+
+Il etablit volontiers ses comparaisons d'un ordre a l'autre: "On peut
+comparer, se dit-il, les ages instruits et savants, qui eclairent ceux
+qui viennent apres, a la queue etincelante des cometes."
+
+Il se promettait encore de "comparer les premiers hommes civilises, qui
+vont civiliser leurs freres sauvages, aux elephants prives qu'on envoie
+apprivoiser les farouches; et par quels moyens ces derniers."--Hasard
+charmant! l'auteur du _Genie du Christianisme_, celui meme a qui l'on
+a du de connaitre d'abord l'etoile poetique d'Andre et _la Jeune
+Captive_[55], a rempli comme a plaisir la comparaison desiree, lorsqu'il
+nous a montre les missionnaires du Paraguay remontant les fleuves en
+pirogues, avec les nouveaux catechumenes qui chantaient de saints
+cantiques: "Les neophytes repetaient les airs, dit-il, comme des oiseaux
+prives chantent pour attirer dans les rets de l'oiseleur les oiseaux
+sauvages."
+
+[Note 55: M. de Chateaubriand tenait cette piece de madame de
+Beaumont, soeur de M. de La Luzerne, sous qui Andre avait ete attache
+a l'ambassade d'Angleterre: elle-meme avait directement connu le
+poete.--La piece de _la Jeune Captive_ avait ete deja publiee dans _la
+Decade_ le 20 nivose an III, moins de six mois apres la mort du poete;
+mais elle y etait restee comme enfouie.]
+
+Le poete, pour completer ses tableaux, aurait parle prophetiquement de
+la decouverte du Nouveau-Monde: "O Destins, hatez-vous d'amener ce grand
+jour qui... qui...; mais non, Destins, eloignez ce jour funeste, et,
+s'il se peut, qu'il n'arrive jamais!" Et il aurait fletri les horreurs
+qui suivirent la conquete. Il n'aurait pas moins presage Gama et
+triomphe avec lui des perils amonceles que lui opposa en vain
+
+ Des derniers Africains le Cap noir des Tempetes!
+
+On a l'epilogue de l'_Hermes_ presque acheve: toute la pensee
+philosophique d'Andre s'y resume et s'y exhale avec ferveur:
+
+ O mon fils, mon _Hermes_, ma plus belle esperance;
+ O fruit des longs travaux de ma perseverance,
+ Toi, l'objet le plus cher des veilles de dix ans,
+ Qui m'as coute des soins et si doux et si lents;
+ Confident de ma joie et remede a mes peines;
+ Sur les lointaines mers, sur les terres lointaines,
+ Compagnon bien-aime de mes pas incertains,
+ O mon fils, aujourd'hui quels seront tes destins?
+ Une mere longtemps se cache ses alarmes;
+ Elle-meme a son fils veut attacher ses armes:
+ Mais quand il faut partir, ses bras, ses faibles bras
+ Ne peuvent sans terreur l'envoyer aux combats.
+ Dans la France, pour toi, que faut-il que j'espere?
+ Jadis, enfant cheri, dans la maison d'un pere
+ Qui te regardait naitre et grandir sous ses yeux,
+ Tu pouvais sans peril, disciple curieux,
+ Sur tout ce qui frappait ton enfance attentive
+ Donner un libre essor a ta langue naive.
+ Plus de pere aujourd'hui! Le mensonge est puissant,
+ Il regne: dans ses mains luit un fer menacant.
+ De la verite sainte il deteste l'approche;
+ Il craint que son regard ne lui fasse un reproche,
+ Que ses traits, sa candeur, sa voix, son souvenir,
+ Tout mensonge qu'il est, ne le fasse palir.
+ Mais la verite seule est une, est eternelle;
+ Le mensonge varie, et l'homme trop fidele
+ Change avec lui: pour lui les humains sont constants,
+ Et roulent de mensonge en mensonge flottants...
+
+Ici, il y a lacune; le canevas en prose y supplee: "Mais quand le temps
+aura precipite dans l'abime ce qui est aujourd'hui sur le faite, et que
+plusieurs siecles se seront ecoules l'un sur l'autre dans l'oubli, avec
+tout l'attirail des prejuges qui appartiennent a chacun d'eux, pour
+faire place a des siecles nouveaux et a des erreurs nouvelles...
+
+ Le francais ne sera dans ce monde nouveau
+ Qu'une ecriture antique et non plus un langage;
+ Oh! si tu vis encore, alors peut-etre un sage,
+ Pres d'une lampe assis, dans l'etude plonge,
+ Te retrouvant poudreux, obscur, demi ronge,
+ Voudra creuser le sens de tes lignes pensantes:
+ Il verra si du moins tes feuilles innocentes
+ Meritaient ces rumeurs, ces tempetes, ces cris
+ Qui vont sur toi, sans doute, eclater dans Paris;...
+
+alors, peut-etre... on verra si... et si, en ecrivant, j'ai connu
+d'autre passion
+
+ Que l'amour des humains et de la verite!"
+
+Ce vers final, qui est toute la devise, un peu fastueuse, de la
+philosophie du XVIIIe siecle, exprime aussi l'entiere inspiration de
+l'_Hermes_. En somme, on y decouvre Andre sous un jour assez nouveau,
+ce me semble, et a un degre de passion philosophique et de proselytisme
+serieux auquel rien n'avait du faire croire, de sa part, jusqu'ici. Mais
+j'ai hate d'en revenir a de plus riantes ebauches, et de m'ebattre avec
+lui, avec le lecteur, comme par le passe, dans sa renommee gracieuse.
+
+Les petits dossiers restants, qui comprennent des plans et des esquisses
+d'idylles ou d'elegies, pourraient fournir matiere a un triage complet;
+j'y ai glane rapidement, mais non sans fruit. Ce qu'on y gagne surtout,
+c'est de ne conserver aucun doute sur la maniere de travailler d'Andre;
+c'est d'assister a la suite de ses projets, de ses lectures, et de
+saisir les moindres fils de la riche trame qu'en tous sens il preparait.
+Il voulait introduire le genie antique, le genie grec, dans la poesie
+francaise, sur des idees ou des sentiments modernes: tel fut son voeu
+constant, son but reflechi; tout l'atteste. _Je veux qu'on imite les
+anciens_, a-t-il ecrit en tete d'un petit fragment du poeme d'Oppien sur
+_la Chasse_[56]; il ne fait pas autre chose; il se reprend aux anciens de
+plus haut qu'on n'avait fait sous Racine et Boileau; il y revient comme
+un jet d'eau a sa source, et par dela le Louis XIV: sans trop s'en
+douter, et avec plus de gout, il tente de nouveau l'oeuvre de
+Ronsard[57]. Les _Analecta_ de Brunck, qui avaient paru en 1776, et qui
+contiennent toute la fleur grecque en ce qu'elle a d'exquis, de simple,
+meme de mignard ou de sauvage, devinrent la lecture la plus habituelle
+d'Andre; c'etait son livre de chevet et son breviaire. C'est de la qu'il
+a tire sa jolie epigramme traduite d'Evenus de Paros:
+
+ Fille de Pandion, o jeune Athenienne, etc.[58];
+
+et cette autre epigramme d'Anyte:
+
+ O Sauterelle, a toi, rossignol des fougeres, etc.[59],
+
+qu'il imite en meme temps d'Argentarius. La petite epitaphe qui commence
+par ce vers:
+
+ Bergers, vous dont ici la chevre vagabonde, etc.[60],
+
+est traduite (ce qu'on n'a pas dit) de Leonidas de Tarente. En comparant
+et en suivant de pres ce qu'il rend avec fidelite, ce qu'il elude, ce
+qu'il rachete, on voit combien il etait penetre de ces graces. Ses
+papiers sont couverts de projets d'imitations semblables. En lisant une
+epigramme de Platon sur Pan qui joue de la flute, il en remarque
+le dernier vers ou il est question des _Nymphes hydriades_; je ne
+connaissais pas encore ces nymphes, se dit-il; et on sent qu'il se
+propose de ne pas s'en tenir la avec elles. Il copie de sa main une
+epigramme de Myro la Byzantine qu'il trouve charmante, adressee aux
+_Nymphes hamadryades_ par un certain Cleonyme qui leur dedie des statues
+dans un lieu plante de pins. Ainsi il va quetant partout son butin
+choisi. Tantot, ce sont deux vers d'une petite idylle de Meleagre sur le
+printemps:
+
+ L'alcyon sur les mers, pres des toits l'hirondelle,
+ Le cygne au bord du lac, sous le bois Philomele;
+
+tantot, c'est un seul vers de Bion (Epithalame d'Achille et de
+Deidamie):
+
+ Et les baisers secrets et les lits clandestins;
+
+il les traduit exactement et se promet bien de les enchasser quelque
+part un jour[61]. Il guettait de l'oeil, comme une tendre proie, les
+excellents vers de Denys le geographe, ou celui-ci peint les femmes de
+Lydie dans leurs danses en l'honneur de Bacchus, et les jeunes filles
+qui sautent et bondissent _comme des faons nouvellement allaites_,
+
+ ... Lacte mero mentes perculsa novellas;
+
+_et les vents, fremissant autour d'elles, agitent sur leurs poitrines
+leurs tuniques elegantes_. Il voulait imiter l'idylle de Theocrite dans
+laquelle la courtisane Eunica se raille des hommages d'un patre; chez
+Andre, c'eut ete une contre-partie probablement; on aurait vu une fille
+des champs raillant un _beau_ de la ville, et lui disant: Allez, vous
+preferez
+
+ Aux belles de nos champs vos belles citadines.
+
+La troisieme elegie du livre IV de Tibulle, dans laquelle le poete
+suppose Sulpice eploree, s'adressant a son amant Cerinthe et le
+rappelant de la chasse, tentait aussi Andre et il en devait mettre une
+imitation dans la bouche d'une femme. Mais voici quelques projets plus
+esquisses sur lesquels nous l'entendrons lui-meme:
+
+"Il ne sera pas impossible de parler quelque part de ces mendiants
+charlatans qui demandaient pour la Mere des Dieux, et aussi de ceux qui,
+a Rhodes, mendiaient pour la corneille et pour l'hirondelle; et traduire
+les deux jolies chansons qu'ils disaient en demandant cette aumone et
+qu'Athenee a conservees."
+
+[Note 56: Edition de 1833, tome II, page 319.]
+
+[Note 57: M. Patin, dans sa lecon d'ouverture publiee le 16 decembre
+1838 (_Revue de Paris_), a rapproche exactement la tentative de Chenier
+de l'oeuvre d'Horace chez les Latins.]
+
+[Note 58: Edition de 1833, tome II, page 344.]
+
+[Note 59: _Ibid._, page 344.]
+
+[Note 60: _Ibid._, page 327.]
+
+[Note 61: A mesure qu'il en augmente son tresor, il n'est pas
+toujours sur de ne pas les avoir employes deja: "Je crois, dit-il en
+un endroit, avoir deja mis ce vers quelque part, mais je ne puis me
+souvenir ou."]
+
+Il etait si en quete de ces gracieuses chansons, de ces _noels_ de
+l'antiquite, qu'il en allait chercher d'analogues jusque dans la poesie
+chinoise, a peine connue de son temps; il regrette qu'un missionnaire
+habile n'ait pas traduit en entier le _Chi-King_, le livre des vers, ou
+du moins ce qui en reste. Deux pieces, citees dans le treizieme volume
+de la grande Histoire de la Chine qui venait de paraitre, l'avaient
+surtout charme. Dans une ode sur l'amitie fraternelle, il releve
+les paroles suivantes: "Un frere pleure son frere avec des larmes
+veritables. Son cadavre fut-il suspendu sur un abime a la pointe d'un
+rocher ou enfonce dans l'eau infecte d'un gouffre, il lui procurera un
+tombeau."
+
+"Voici, ajoute-t-il, une chanson ecrite sous le regne d'Yao, 2,350 ans
+avant Jesus-Christ. C'est une de ces petites chansons que les Grecs
+appellent _scholies_: Quand le soleil commence sa course, je me mets au
+travail; et quand il descend sous l'horizon, je me laisse tomber dans
+les bras du sommeil. Je bois l'eau de mon puits, je me nourris des
+fruits de mon champ. Qu'ai-je a gagner ou a perdre a la puissance de
+l'Empereur?"
+
+Et il se promet bien de la traduire dans ses _Bucoliques_. Ainsi tout
+lui servait a ses fins ingenieuses; il extrayait de partout la Grece.
+
+Est-ce un emprunt, est-ce une idee originale que ces lignes riantes que
+je trouve parmi les autres et sans plus d'indication? "O ver luisant
+lumineux,... petite etoile terrestre,... ne te retire point encore....
+prete-moi la clarte de ta lampe pour aller trouver ma mie qui m'attend
+dans le bois!"
+
+Pindare, cite par Plutarque au _Traite de l'Adresse et de l'Instinct des
+Animaux_, s'est compare aux dauphins qui sont sensibles a la musique;
+Andre voulait encadrer l'image ainsi: "On peut faire un petit _quadro_
+d'un jeune enfant assis sur le bord de la mer, sous un joli paysage. Il
+jouera sur deux flutes:
+
+ Deux flutes sur sa bouche, aux antres, aux Naiades,
+ Aux Faunes, aux Sylvains, aux belles Oreades,
+ Repetent des amours. . . . . . . . . . . . .
+
+Et les dauphins accourent vers lui." En attendant, il avait traduit, ou
+plutot developpe, les vers de Pindare:
+
+ Comme, aux jours de l'ete, quand d'un ciel calme et pur
+ Sur la vague aplanie etincelle l'azur,
+ Le dauphin sur les flots sort et bondit et nage,
+ S'empressant d'accourir vers l'aimable rivage
+ Ou, sous des doigts legers, une flute aux doux sons
+ Vient egayer les mers de ses vives chansons;
+ Ainsi. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Andre, dans ses notes, emploie, a diverses reprises, cette expression:
+_j'en pourrai faire un_ QUADRO; cela parait vouloir dire un petit
+tableau peint; car il etait peintre aussi, comme il nous l'a appris dans
+une elegie:
+
+ Tantot de mon pinceau les timides essais
+ Avec d'autres couleurs cherchent d'autres succes.
+
+Et quel plus charmant motif de tableau que cet enfant nu, sous
+l'ombrage, au bord d'une mer etincelante, et les dauphins arrivant aux
+sons de sa double flute divine! En l'indiquant, j'y vois comme un defi
+que quelqu'un de nos jeunes peintres relevera[62].
+
+[Note 62: Peut-etre aussi le poete n'emploie-t-il, en certains cas,
+cette expression de _Quadro_ que metaphoriquement et par allusion a son
+petit cadre poetique.]
+
+Ailleurs, ce n'est plus le gracieux enfant, c'est Andromede exposee au
+bord des flots, qui appelle la muse d'Andre: il cite et transcrit les
+admirables vers de Manilius a ce sujet, au Ve livre des _Astronomiques_;
+ce supplice d'ou la grace et la pudeur n'ont pas disparu, ce charmant
+visage confus, allant chercher une blanche epaule qui le derobe:
+
+ Supplicia ipsa decent; nivea cervice reclinis
+ Molliter ipsa suae custos est sola figurae.
+ Defluxere sinus humeris, fugitque lacertos
+ Vestis, et effusi scopulis lusere capilli.
+ Te circum alcyones pennis planxere volantes, etc.
+
+Andre remarque que c'est en racontant l'histoire d'Andromede a la
+troisieme personne que le poete lui adresse brusquement ces vers:
+_Te circum_, etc., sans la nommer en aucune facon. "C'est tout cela,
+ajoute-t-il, qu'il faut imiter. Le traducteur met les alcyons volants
+autour de _vous, infortunee Princesse_. Cela ote de la grace." Je ne
+crois pas abuser du lecteur en l'initiant ainsi a la rhetorique secrete
+d'Andre[63].
+
+[Note 63: Il disait encore dans ce meme exquis sentiment de la
+diction poetique: "La huitieme epigramme de Theocrite est belle
+(Epitaphe de Cleonice); elle finit ainsi: Malheureux Cleonice, sous le
+propre coucher des Pleiades, _cum Pleiadibus, occidisti_. Il faut la
+traduire et rendre l'opposition de paroles... la mer t'a recu avec elles
+(les Pleiades)."]
+
+_Nina, ou la Folle par amour_, ce touchant drame de Marsollier, fut
+representee, pour la premiere fois, en 1786; Andre Chenier put y
+assister; il dut etre emu aux tendres sons de la romance de Dalayrac:
+
+ Quand le bien-aime reviendra
+ Pres de sa languissante amie, etc.
+
+Ceci n'est qu'une conjecture, mais que semble confirmer et justifier
+le canevas suivant qui n'est autre que le sujet de Nina, transporte en
+Grece, et ou se retrouve jusqu'a l'echo des rimes de la romance:
+
+"La jeune fille qu'on appelait _la Belle de Scio_... Son amant mourut...
+elle devint folle... Elle courait les montagnes (la peindre d'une
+maniere antique).--(J'en pourrai, un jour, faire un tableau, un
+_quadro_)... et, longtemps apres elle, on chantait cette chanson faite
+par elle dans sa folie:
+
+ Ne reviendra-t-il pas? Il reviendra sans doute.
+ Non, il est sous la tombe: il attend, il ecoute.
+ Va, Belle de Scio, meurs! il te tend les bras;
+ Va trouver ton amant: il ne reviendra pas!"
+
+Et, comme _post-scriptum_, il indique en anglais la chanson du quatrieme
+acte d'_Hamlet_ que chante Ophelia dans sa folie: avide et pure abeille,
+il se reserve de petrir tout cela ensemble[64]!
+
+[Note 64: Andre etait comme La Fontaine, qui disait:
+
+ J'en lis qui sont du Nord et qui sont du Midi.
+
+Il lisait tout. M. Piscatori pere, qui l'a connu avant la Revolution,
+m'a raconte qu'un jour, particulierement, il l'avait entendu causer avec
+feu et se developper sur Rabelais. Ce qu'il en disait a laisse dans
+l'esprit de M. Piscatori une impression singuliere de nouveaute et
+d'eloquence. Cette etude qu'il avait faite de Rabelais me justifierait,
+s'il en etait besoin, de l'avoir autrefois rapproche longuement de
+Regnier.]
+
+Fidele a l'antique, il ne l'etait pas moins a la nature; si, en imitant
+les anciens, il a l'air souvent d'avoir senti avant eux, souvent,
+lorsqu'il n'a l'air que de les imiter, il a reellement observe lui-meme.
+On sait le joli fragment:
+
+ Fille du vieux pasteur, qui, d'une main agile,
+ Le soir remplis de lait trente vases d'argile.
+ Crains la genisse pourpre, au farouche regard...
+
+Eh bien! au bas de ces huit vers bucoliques, on lit sur le manuscrit:
+vu _et fait a Catillon pres Forges le 4 aout 1792 et ecrit a Gournay le
+lendemain_. Ainsi le poete se rafraichissait aux images de la nature, a
+la veille du 10 aout[65].
+
+[Note 65: On se plait a ces moindres details sur les grands poetes
+aimes. A la fin de l'idylle intitulee _la Liberte_, entre le chevrier et
+le berger, on lit sur le manuscrit: _Commencee le vendredi au soir 10,
+et finie le dimanche au soir 12 mars 1787_. La piece a un peu plus de
+cent cinquante vers. On a la une juste mesure de la verve d'execution
+d'Andre: elle tient le milieu, pour la rapidite, entre la lenteur un peu
+avare des poetes sous Louis XIV et le train de Mazeppa d'aujourd'hui.]
+
+Deux fragments d'idylles, publies dans l'edition de 1833, se peuvent
+completer heureusement, a l'aide de quelques lignes de prose qu'on avait
+negligees; je les retablis ici dans leur ensemble.
+
+
+
+LES COLOMBES.
+
+Deux belles s'etaient baisees.... Le poete berger, temoin jaloux de
+leurs caresses, chante ainsi:
+
+ "Que les deux beaux oiseaux, les colombes fideles,
+ Se baisent. Pour s'aimer les Dieux les firent belles.
+ Sous leur tete mobile, un cou blanc, delicat,
+ Se plie, et de la neige effacerait l'eclat.
+ Leur voix est pure et tendre, et leur ame innocente,
+ Leurs yeux doux et sereins, leur bouche caressante.
+ L'une a dit a sa soeur:--Ma soeur...
+
+(Ma soeur, en un tel lieu croissent l'orge et le millet...)
+
+ L'autour et l'oiseleur, ennemis de nos jours,
+ De ce reduit peut-etre ignorent les detours;
+ Viens...
+
+(Je te choisirai moi-meme les graines que tu aimes, et mon bec
+s'entrelacera dans le tien.)
+
+ ...
+ L'autre a dit a sa soeur: Ma soeur, une fontaine
+ Coule dans ce bosquet...
+
+(L'oie ni le canard n'en ont jamais souille les eaux, ni leurs cris...
+Viens, nous y trouverons une boisson pure, et nous y baignerons notre
+tete et nos ailes, et mon bec ira polir ton plumage.--Elles vont, elles
+se promenent en roucoulant au bord de l'eau; elles boivent, se baignent,
+mangent; puis, sur un rameau, leurs becs s'entrelacent: elles se
+polissent leur plumage l'une a l'autre).
+
+ Le voyageur, passant en ces fraiches campagnes,
+ Dit[66]: O les beaux oiseaux! o les belles compagnes!
+ Il s'arreta longtemps a contempler leurs jeux;
+ Puis, reprenant sa route et les suivant des yeux,
+ Dit: Baisez, baisez-vous, colombes innocentes,
+ Vos coeurs sont doux et purs, et vos voix caressantes;
+ Sous votre aimable tete, un cou blanc, delicat,
+ Se plie, et de la neige effacerait l'eclat."
+
+[Note 66: Ce voyageur est-il le meme que le berger du commencement?
+ou entre-t-il comme personnage dans la chanson du berger? Je le croirais
+plutot, mais ce n'est pas bien clair.]
+
+L'edition de 1833 (tome II, page 339) donne egalement cette epitaphe
+d'un amant ou d'un epoux, que je reproduis, en y ajoutant les lignes de
+prose qui eclairent le dessein du poete:
+
+ Mes manes a Clytie.--Adieu, Clytie, adieu.
+ Est-ce toi dont les pas ont visite ce lieu?
+ Parle, est-ce toi, Clytie, ou dois-je attendre encore?
+ Ah! si tu ne viens pas seule ici, chaque aurore,
+ Rever au peu de jours ou j'ai vecu pour toi,
+ Voir cette ombre qui t'aime et parler avec moi,
+ D'Elysee a mon coeur la paix devient amere,
+ Et la terre a mes os ne sera plus legere.
+ Chaque fois qu'en ces lieux un air frais du matin
+ Vient caresser ta bouche et voler sur ton sein,
+ Pleure, pleure, c'est moi; pleure, fille adoree;
+ C'est mon ame qui fuit sa demeure sacree,
+ Et sur ta bouche encore aime a se reposer.
+ Pleure, ouvre-lui tes bras et rends-lui son baiser.
+
+Entre autres manieres dont cela peut etre place, ecrit Chenier, en voici
+une: Un voyageur, en passant sur un chemin, entend des pleurs et des
+gemissements. Il s'avance, il voit au bord d'un ruisseau une jeune femme
+echevelee, tout en pleurs, assise sur un tombeau, une main appuyee sur
+la pierre, l'autre sur ses yeux. Elle s'enfuit a l'approche du voyageur
+qui lit sur la tombe cette epitaphe. Alors il prend des fleurs et
+de jeunes rameaux, et les repand sur cette tombe en disant: O jeune
+infortunee... (quelque chose de tendre et d'antique); puis il remonte a
+cheval, et s'en va la tete penchee et melancoliquement, il s'en va
+
+ Pensant a son epouse et craignant de mourir.
+
+Ce pourrait etre le voyageur qui conte lui-meme a sa famille ce qu'il a
+vu le matin.)
+
+Mais c'est assez de fragments: donnons une piece inedite entiere,
+une perle retrouvee, _la jeune Locrienne_, vrai pendant de _la jeune
+Tarentine_. A son brusque debut, on l'a pu prendre pour un fragment,
+et c'est ce qui l'aura fait negliger; mais Andre aime ces entrees en
+matiere imprevues, dramatiques; c'est la jeune Locrienne qui acheve de
+chanter:
+
+ "Fuis, ne me livre point. Pars avant son retour;
+ Leve-toi; pars, adieu; qu'il n'entre, et que ta vue
+ Ne cause un grand malheur, et je serais perdue!
+ Tiens, regarde, adieu, pars: ne vois-tu pas le jour?"
+
+ Nous aimions sa naive et riante folie.
+ Quand soudain, se levant, un sage d'Italie,
+ Maigre, pale, pensif, qui n'avait point parle,
+ Pieds nus, la barbe noire, un sectateur zele
+ Du muet de Samos qu'admire Metaponte,
+ Dit: "Locriens perdus, n'avez-vous pas de honte?
+ Des moeurs saintes jadis furent votre tresor.
+ Vos vierges, aujourd'hui riches de pourpre et d'or,
+ Ouvrent leur jeune bouche a des chants adulteres.
+ Helas! qu'avez-vous fait des maximes austeres
+ De ce berger sacre que Minerve autrefois
+ Daignait former en songe a vous donner des lois?"
+ Disant ces mots, il sort... Elle etait interdite;
+ Son oeil noir s'est mouille d'une larme subite;
+ Nous l'avons consolee, et ses ris ingenus,
+ Ses chansons, sa gaiete, sont bientot revenus.
+ Un jeune Thurien[67], aussi beau qu'elle est belle
+ (Son nom m'est inconnu), sortit presque avec elle:
+ Je crois qu'il la suivit et lui fit oublier
+ Le grave Pythagore et son grave ecolier.
+
+[Note 67: _Thurii_, colonie grecque fondee aux environs de Sybaris,
+dans le golfe de Tarente, par les Atheniens.]
+
+Parmi les iambes inedits, j'en trouve un dont le debut rappelle, pour la
+forme, celui de la gracieuse elegie; c'est un brusque reproche que le
+poete se suppose adresse par la bouche de ses adversaires, et auquel il
+repond soudain en l'interrompant:
+
+ Sa langue est un fer chaud; dans ses veines brulees
+ Serpentent des fleuves de fiel."
+ J'ai douze ans, en secret, dans les doctes vallees,
+ Cueilli le poetique miel:
+
+ Je veux un jour ouvrir ma ruche tout entiere;
+ Dans tous mes vers on pourra voir
+ Si ma muse naquit haineuse et meurtriere.
+ Frustre d'un amoureux espoir,
+
+ Archiloque aux fureurs du belliqueux iambe
+ Immole un beau-pere menteur;
+ Moi, ce n'est point au col d'un perfide Lycambe
+ Que j'apprete un lacet vengeur.
+
+ Ma foudre n'a jamais tonne pour mes injures.
+ La patrie allume ma voix;
+ La paix seule aguerrit mes pieuses morsures,
+ Et mes fureurs servent les lois.
+
+ Contre les noirs Pythons et les Hydres fangeuses,
+ Le feu, le fer, arment mes mains;
+ Extirper sans pitie ces betes veneneuses,
+ C'est donner la vie aux humains.
+
+Sur un petit feuillet, a travers une quantite d'abreviations et de mots
+grecs substitues aux mots francais correspondants, mais que la rime rend
+possibles a retrouver, on arrive a lire cet autre iambe ecrit pendant
+les fetes theatrales de la Revolution apres le 10 aout; l'exces des
+precautions indique deja l'approche de la Terreur:
+
+ Un vulgaire assassin va chercher les tenebres,
+ Il nie, il jure sur l'autel;
+ Mais, nous, grands, libres, fiers, a nos exploits funebres,
+ A nos turpitudes celebres,
+ Nous voulons attacher un eclat immortel.
+
+ De l'oubli taciturne et de son onde noire
+ Nous savons detourner le cours.
+ Nous appelons sur nous l'eternelle memoire;
+ Nos forfaits, notre unique histoire,
+ Parent de nos cites les brillants carrefours.
+
+ O gardes de Louis, sous les voutes royales
+ Par nos menades dechires,
+ Vos tetes sur un fer ont, pour nos bacchanales,
+ Orne nos portes triomphales,
+ Et ces bronzes hideux, nos monuments sacres.
+
+ Tout ce peuple hebete que nul remords ne touche,
+ Cruel meme dans son repos,
+ Vient sourire aux succes de sa rage farouche,
+ Et, la soif encore a la bouche,
+ Ruminer tout le sang dont il a bu les flots.
+
+ Arts dignes de nos yeux! pompe et magnificence
+ Dignes de notre liberte,
+ Dignes des vils tyrans qui devorent la France,
+ Dignes de l'atroce demence
+ Du stupide David qu'autrefois j'ai chante!
+
+Depuis l'aimable enfant au bord des mers, qui joue de la double flute
+aux dauphins accourus, nous avons touche tous les tons. C'est peut-etre
+au lendemain meme de ce dernier iambe rutilant, que le poete, en quelque
+secret voyage a Versailles, adressait cette ode heureuse a Fanny:
+
+ Mai de moins de roses, l'automne
+ De moins de pampres se couronne,
+ Moins d'epis flottent en moissons,
+ Que sur mes levres, sur ma lyre,
+ Fanny, tes regards, ton sourire,
+ Ne font eclore de chansons.
+
+ Les secrets pensers de mon ame
+ Sortent en paroles de flamme,
+ A ton nom doucement emus:
+ Ainsi la nacre industrieuse
+ Jette sa perle precieuse,
+ Honneur des sultanes d'Ormuz.
+
+ Ainsi, sur son murier fertile,
+ Le ver du Cathay mele et file
+ Sa trame etincelante d'or.
+ Viens, mes Muses pour ta parure
+ De leur soie immortelle et pure
+ Versent un plus riche tresor.
+
+ Les perles de la poesie
+ Forment, sous leurs doigts d'ambroisie,
+ D'un collier le brillant contour.
+ Viens, Fanny: que ma main suspende
+ Sur ton sein cette noble offrande...
+
+La piece reste ici interrompue; pourtant je m'imagine qu'il n'y manque
+qu'un seul vers, et possible a deviner; je me figure qu'a cet appel
+flatteur et tendre, au son de cette voix qui lui dit _Viens_, Fanny
+s'est approchee en effet, que la main du poete va poser sur son sein nu
+le collier de poesie, mais que tout d'un coup les regards se troublent,
+se confondent, que la poesie s'oublie, et que le poete comble s'ecrie,
+ou plutot murmure en finissant:
+
+ Tes bras sont le collier d'amour[68]!
+
+[Note 68: Ou peut-etre plus simplement:
+
+ Ton sein est le trone d'amour!
+
+]
+
+Il resulte, pour moi, de cette quantite d'indications et de glanures que
+je suis bien loin d'epuiser, il doit resulter pour tous, ce me semble,
+que, maintenant que la gloire de Chenier est etablie et permet, sur son
+compte, d'oser tout desirer, il y a lieu veritablement a une edition
+plus complete et definitive de ses oeuvres, ou l'on profiterait des
+travaux anterieurs en y ajoutant beaucoup. J'ai souvent pense a cet
+_ideal_ d'edition pour ce charmant poete, qu'on appellera, si l'on veut,
+le classique de la decadence, mais qui est, certes, notre plus grand
+classique en vers depuis Racine et Boileau. Puisque je suis aujourd'hui
+dans les esquisses et les projets d'idylle et d'elegie, je veux
+esquisser aussi ce projet d'edition qui est parfois mon idylle. En tete
+donc se verrait, pour la premiere fois, le portrait d'Andre d'apres le
+precieux tableau que possede M. de Cailleux, et qu'il vient, dit-on, de
+faire graver, pour en assurer l'image unique aux amis du poete. Puis on
+recueillerait les divers morceaux et les temoignages interessants sur
+Andre, a commencer par les courtes, mais consacrantes paroles, dans
+lesquelles l'auteur du _Genie du Christianisme_ l'a tout d'abord revele
+a la France, comme dans l'aureole de l'echafaud. Viendrait alors la
+notice que M. de Latouche a mise dans l'edition de 1819, et d'autres
+morceaux ecrits depuis, dans lesquels ce serait une gloire pour nous que
+d'entrer pour une part, mais ou surtout il ne faudrait pas omettre
+quelques pages de M. Brizeux, inserees autrefois au _Globe_ sur le
+portrait, une lettre de M. de Latour sur une edition de Malherbe annotee
+en marge par Andre (_Revue de Paris_ 1834), le jugement porte ici meme
+(_Revue des Deux Mondes_) par M. Planche, et enfin quelques pages, s'il
+se peut, detachees du poetique episode de _Stello_ par M. de Vigny. On
+traiterait, en un mot, Andre comme un _ancien_, sur lequel on ne sait
+que peu, et aux oeuvres de qui on rattache pieusement et curieusement
+tous les jugements, les indices et temoignages. Il y aurait a completer
+peut-etre, sur plusieurs points, les renseignements biographiques;
+quelques personnes qui ont connu Andre vivent encore; son neveu, M.
+Gabriel de Chenier, a qui deja nous devons tant pour ce travail, a
+conserve des traditions de famille bien precises. Une note qu'il me
+communique m'apprend quelques particularites de plus sur la mere des
+Chenier, cette spirituelle et belle Grecque, qui marqua a jamais aux
+mers de Byzance l'etoile d'Andre. Elle s'appelait Santi-L'homaka; elle
+etait propre soeur (chose piquante!) de la grand'mere de M. Thiers. Il
+se trouve ainsi qu'Andre Chenier est oncle, a la mode de Bretagne, de M.
+Thiers par les femmes, et on y verra, si l'on veut, apres coup, un
+pronostic. Andre a pris de la Grece le cote poetique, ideal, reveur, le
+culte chaste de la muse au sein des doctes vallees: mais n'y aurait-il
+rien, dans celui que nous connaissons, de la vivacite, des hardiesses
+et des ressources quelque peu versatiles d'un de ces hommes d'Etat qui
+parurent vers la fin de la guerre du Peloponese, et, pour tout dire en
+bon langage, n'est-ce donc pas quelqu'un des plus spirituels princes de
+la parole athenienne?
+
+Mais je reviens a mon idylle, a mon edition oisive. Il serait bon
+d'y joindre un petit precis contenant, en deux pages, l'histoire des
+manuscrits. C'est un point a fixer (prenez-y garde), et qui devient
+presque douteux a l'egard d'Andre, comme s'il etait veritablement un
+ancien. Il s'est accredite, parmi quelques admirateurs du poete, un
+bruit, que l'edition de 1833 semble avoir consacre; on a parle de trois
+portefeuilles, dans lesquels il aurait classe ses diverses oeuvres par
+ordre de progres et d'achevement: les deux premiers de ces portefeuilles
+se seraient perdus, et nous ne possederions que le dernier, le plus
+miserable, duquel pourtant on aurait tire toutes ces belles choses. J'ai
+toujours eu peine a me figurer cela. L'examen des manuscrits restants
+m'a rendu cette supposition de plus en plus difficile a concevoir. Je
+trouve, en effet, sans sortir du residu que nous possedons, les diverses
+manieres des trois pretendus portefeuilles: par exemple, l'idylle
+intitulee _la Liberte_ s'y trouve d'abord dans un simple canevas de
+prose, puis en vers, avec la date precise du jour et de l'heure ou elle
+fut commencee et achevee. La preface que le poete aurait esquissee pour
+le portefeuille perdu, et qui a ete introduite pour la premiere fois
+dans l'edition de 1833 (tome I, page 23), prouverait au plus un projet
+de choix et de copie au net, comme en meditent tous les auteurs. Bref,
+je me borne a dire, sur _les trois portefeuilles_, que je ne les ai
+jamais bien concus; qu'aujourd'hui que j'ai vu l'unique, c'est moins que
+jamais mon impression de croire aux autres, et que j'ai en cela
+pour garant l'opinion formelle de M. G. de Chenier, depositaire des
+traditions de famille, et temoin des premiers depouillements. Je tiens
+de lui une note detaillee sur ce point; mais je ne pose que l'essentiel,
+tres-peu jaloux de contredire. Andre Chenier voulait ressusciter la
+Grece; pourtant il ne faudrait pas autour de lui, comme autour d'un
+manuscrit grec retrouve au XVIe siecle, venir allumer, entre amis, des
+guerres de commentateurs: ce serait pousser trop loin la Renaissance[69].
+
+[Note 69: Pour certaines variantes du premier texte, on m'a parle
+d'un curieux exemplaire de M. Jules Lefebvre qui serait a consulter,
+ainsi que le docte possesseur. Je crois neanmoins qu'il ne faudrait pas,
+en fait de variantes, remettre en question ce qui a ete un parti pris
+avec gout. Toute edition d'ecrits posthumes et inacheves est une espece
+de toilette qui a demande quelques epingles: prenez garde de venir
+epiloguer apres coup la-dessus.]
+
+Voila pour les preliminaires; mais le principal, ce qui devrait
+former le corps meme de l'edition desiree, ce qui, par la difficulte
+d'execution, la fera, je le crains, longtemps attendre, je veux dire le
+commentaire courant qui y serait necessaire, l'indication complete des
+diverses et multiples imitations, qui donc l'executera? L'erudition, le
+gout d'un Boissonade, n'y seraient pas de trop, et de plus il y aurait
+besoin, pour animer et dorer la scholie, de tout ce jeune amour moderne
+que nous avons porte a Andre. On ne se figure pas jusqu'ou Andre a
+pousse l'imitation, l'a compliquee, l'a condensee; il a dit dans une
+belle epitre:
+
+ Un juge sourcilleux, epiant mes ouvrages,
+ Tout a coup, a grands cris, denonce vingt passages
+ Traduits de tel auteur qu'il nomme; et, les trouvant,
+ Il s'admire et se plait de se voir si savant.
+ Que ne vient-il vers moi? Je lui ferai connaitre
+ Mille de mes larcins qu'il ignore peut-etre.
+ Mon doigt sur mon manteau lui devoile a l'instant
+ La couture invisible et qui va serpentant,
+ Pour joindre a mon etoffe une pourpre etrangere...
+
+Eh bien! en consultant les manuscrits, nous avons ete _vers lui_, et
+lui-meme nous a etonne par la quantite de ces industrieuses coutures
+qu'il nous a revelees ca et la: _junctura callidus acri_. Quand il n'a
+l'air que de traduire un morceau d'Euripide sur Medee:
+
+ Au sang de ses enfants, de vengeance egaree,
+ Une mere plongea sa main denaturee, etc.,
+
+il se souvient d'Ennius, de Phedre, qui ont imite ce morceau; il se
+souvient des vers de Virgile (eglogue VIII), qu'il a, dit-il, autrefois
+traduits etant au college. A tout moment, chez lui, on rencontre ainsi
+de ces reminiscences a triple fond, de ces imitations a triple _suture_.
+Son Bacchus, _Viens, o divin Bacchus, o jeune Thyonee!_ est un compose
+du Bacchus des _Metamorphoses_, de celui des _Noces de Thetis et de
+Pelee_; le Silene de Virgile s'y ajoute a la fin[70]. Quand on relit
+un auteur ancien, quel qu'il soit, et qu'on sait Andre par coeur, les
+imitations sortent a chaque pas. Dans ce fragment d'elegie:
+
+ Mais si Plutus revient, de sa source doree,
+ Conduire dans mes mains quelque veine egaree,
+ A mes signes, du fond de son appartement,
+ Si ma blanche voisine a souri mollement...,
+
+je croyais n'avoir affaire qu'a Horace:
+
+ Nunc et latentis proditor intimo
+ Gratus puellae risus ab angulo;
+
+et c'est a Perse qu'on est plus directement redevable:
+
+ ... Visa est si forte pecunia, sive
+
+[Note 70: Je trouve ces quatre beaux vers inedits sur Bacchus:
+
+ C'est le Dieu de Nisa, c'est le vainqueur du Gange,
+ Au visage de vierge, au front ceint de vendange,
+ Qui dompte et fait courber sous son char gemissant
+ Du Lynx aux cent couleurs le front obeissant...
+
+J'en joindrai quelques autres sans suite, et dans le gracieux hasard de
+l'atelier qu'ils encombrent et qu'ils decorent:
+
+ Bacchus, Hymen, ces dieux toujours adolescents...
+ Vous, du blond Anio Naiade au pied fluide;
+ Vous, filles du Zephire et de la Nuit humide,
+ Fleurs...
+ Syrinx parle et respire aux levres du berger...
+ Et le dormir suave au bord d'une fontaine...
+ Et la blanche brebis de laine appesantie...,
+
+et celui-ci, tout d'un coup satirique, aiguise d'Horace, a l'adresse
+prochaine de quelque sot,
+
+ Grand rimeur aux depens de ses ongles ronges.
+
+]
+
+ Candida vicini subrisit molle puella,
+ Cor tibi rite salit. . . . . . . . . . .
+
+On a quelquefois trouve bien hardi ce vers du _Mendiant_:
+
+ Le toit s'egaie et rit de mille odeurs divines;
+
+il est traduit des _Noces de Thetis et de Pelee_:
+
+ Queis permulsa domus jucundo risit odore.
+
+On est tente de croire qu'Andre avait devant lui, sur sa table, ce poeme
+entr'ouvert de Catulle, quand il renouvelait dans la meme forme le poeme
+mythologique. Puis, deux vers plus loin a peine, ce n'est plus Catulle;
+on est en plein Lucrece:
+
+ Sur leurs bases d'argent, des formes animees
+ Elevent dans leurs mains des torches enflammees...
+ Si non aurea sunt juvenum simulacra per aedes
+ Lampedas igniferas manibus retinentia dextris.
+
+Mais ce Lucrece n'est lui-meme ici qu'un echo, un reflet magnifique
+d'Homere (_Odyssee_, liv. VII, vers 100). Andre les avait tous presents
+a la fois.--Jusque dans les endroits ou l'imitation semble le mieux
+couverte, on arrive a soupconner le larcin de Promethee. L'humble Phedre
+a dit:
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . .Decipit
+ Fons prima multos: rara mens intelligit
+ Quod _interiore_ condidit cura _angulo_;
+
+et Chenier:
+
+ . . . . . . L'inventeur est celui...
+ Qui, _fouillant_ des objets les plus _sombres retraites_,
+ Etale et fait briller leurs richesses secretes.
+
+N'est-ce la qu'une rencontre? N'est-ce pas une heureuse traduction du
+prosaique _interior angulus_, et _fouillant_ pour _intelligit_?--On a un
+echantillon de ce qu'il faudrait faire sur tous les points.
+
+Au sein de cette future edition difficile, mais possible, d'Andre
+Chenier, on trouverait moyen de retoucher avec nouveaute les profils un
+peu evanouis de tant de poetes antiques; on ferait passer devant soi
+toutes les fines questions de la poetique francaise; on les agiterait a
+loisir. Il y aurait la, peut-etre, une gloire de commentateur a saisir
+encore; on ferait son oeuvre et son nom, a bord d'un autre, a bord
+d'un charmant navire d'ivoire. J'indique, je sens cela, et je passe.
+Apercevoir, deviner une fleur ou un fruit derriere la haie qu'on ne
+franchira pas, c'est la le train de la vie.
+
+Ai-je trop presume pourtant, en un moment de grandes querelles
+politiques et de formidables assauts, a ce qu'on assure[71], de croire
+interesser le monde avec ces debris de melodie, de pensee et d'etude,
+uniquement propres a faire mieux connaitre un poete, un homme, lequel,
+apres tout, vaillant et genereux entre les genereux, a su, au jour
+voulu, a l'heure du danger, sortir de ses doctes vallees, combattre sur
+la breche sociale, et mourir?
+
+1er Fevrier 1839.
+
+[Note 71: C'etait le moment de ce qu'on a appele la _Coalition_, dans
+laquelle les gagnants de Juillet, sous pretexte qu'on n'avait pas le
+vrai gouvernement parlementaire, s'etaient mis a assieger le ministere
+et a le vouloir renverser coute que coute, comme si la dynastie etait
+assez fondee et de force a resister au contre-coup.]
+
+
+
+GEORGE FARCY[72]
+
+[Note 72: Ce morceau a fait partie du recueil de vers et opuscules de
+Farcy, publie chez M. Hachette (1831).]
+
+La Revolution de Juillet a mis en lumiere peu d'hommes nouveaux, elle
+a devore peu d'hommes anciens; elle a ete si prompte, si spontanee, si
+confuse, si populaire, elle a ete si exclusivement l'oeuvre des masses,
+l'exploit de la jeunesse, qu'elle n'a guere donne aux personnages deja
+connus le temps d'y assister et d'y cooperer, sinon vers les dernieres
+heures, et qu'elle ne s'est pas donne a elle-meme le temps de produire
+ses propres personnages. Tout ce qui avait deja un nom s'y est rallie un
+peu tard; tout ce qui n'avait pas encore de nom a du s'en retirer trop
+tot. Consultez les listes des heroiques victimes; pas une illustration,
+ni dans la science, ni dans les lettres, ni dans les armes, pas une
+gloire anterieure; c'etait bien du pur et vrai peuple, c'etaient bien de
+vrais jeunes hommes; tous ces nobles martyrs sont et resteront obscurs.
+Le nom de Farcy est peut-etre le seul qui frappe et arrete, et encore
+combien ce nom sonnait peu haut dans la renommee! comme il disparaissait
+timidement dans le bruit et l'eclat de tant de noms contemporains! comme
+il avait besoin de travaux et d'annees pour signifier aux yeux du public
+ce que l'amitie y lisait deja avec confiance! Mais la mort, et une
+telle mort, a plus fait pour l'honneur de Farcy qu'une vie plus longue
+n'aurait pu faire, et elle n'a interrompu la destinee de notre ami que
+pour la couronner.
+
+Nous publions les vers de Farcy, et pourtant, nous le croyons, sa
+vocation etait ailleurs: son gout, ses etudes, son talent original,
+les conseils de ses amis les plus influents, le portaient vers la
+philosophie; il semblait ne pour soutenir et continuer avec independance
+le mouvement spiritualiste emane de l'Ecole normale. Il n'avait traverse
+la poesie qu'en courant, dans ses voyages, par aventure de jeunesse, et
+comme on traverse certains pays et certaines passions. Au moment ou
+les forces de son esprit plus rassis et plus mur se rassemblaient sur
+l'objet auquel il etait eminemment propre et qui allait devenir l'etude
+de sa vie, la Providence nous l'enleva. Ces vers donc, ces reves
+inacheves, ces soupirs exhales ca et la dans la solitude, le long des
+grandes routes, au sein des iles d'Italie, au milieu des nuits de
+l'Atlantique; ces vagues plaintes de premiere jeunesse, qui, s'il avait
+vecu, auraient a jamais sommeille dans son portefeuille avec quelque
+fleur sechee, quelque billet dont l'encre a jauni, quelques-uns de ces
+mysteres qu'on n'oublie pas et qu'on ne dit pas; ces essais un peu pales
+et indecis ou sont pourtant epars tous les traits de son ame, nous les
+publions comme ce qui reste d'un homme jeune, mort au debut, frappe a la
+poitrine eu un moment immortel, et qui, cher de tout temps a tous ceux
+qui l'ont connu, ne saurait desormais demeurer indifferent a la patrie.
+
+Jean-George Farcy naquit a Paris le 20 novembre 1800, d'une extraction
+honnete, mais fort obscure. Enfant unique, il avait quinze mois
+lorsqu'il perdit son pere et sa mere; sa grand'mere le recueillit et le
+fit elever. On le mit de bonne heure en pension chez M. Gandon, dans le
+faubourg Saint-Jacques; il y commenca ses etudes, et lorsqu'il fut
+assez avance, il les poursuivit au college de Louis-le-Grand, dont
+l'institution de M. Gandon frequentait les cours. En 1819, ses etudes
+terminees, il entra a l'Ecole normale, et il en sortait lorsque
+l'ordonnance du ministre Corbiere brisa l'institution en 1822.
+
+Durant ces vingt-deux annees, comment s'etait passee la vie de
+l'orphelin Farcy? La portion exterieure en est fort claire et fort
+simple; il etudia beaucoup, se distingua dans ses classes, se concilia
+l'amitie de ses condisciples et de ses maitres; il allait deux fois le
+jour au college; il sortait probablement tous les dimanches ou toutes
+les quinzaines pour passer la journee chez sa grand'mere. Voila ce qu'il
+fit regulierement durant toutes ces belles et fecondes annees; mais
+ce qu'il sentait la-dessous, ce qu'il souffrait, ce qu'il desirait
+secretement; mais l'aspect sous lequel il entrevoyait le monde, la
+nature, la societe; mais ces tourbillons de sentiments que la puberte
+excitee et comprimee eveille avec elle; mais son jeune espoir, ses
+vastes pensees de voyages, d'ambition, d'amour; mais son voeu le plus
+intime, son point sensible et cache, son cote pudique; mais son roman,
+mais son coeur, qui nous le dira?
+
+Une grande timidite, beaucoup de reserve, une sorte de sauvagerie; une
+douceur habituelle qu'interrompait parfois quelque chose de nerveux,
+de petulant, de fugitif; le commerce tres-agreable et assez prompt,
+l'intimite tres-difficile et jamais absolue; une repugnance marquee
+a vous entretenir de lui-meme, de sa propre vie, de ses propres
+sensations, a remonter en causant et a se complaire familierement dans
+ses souvenirs, comme si, lui, il n'avait pas de souvenirs, comme s'il
+n'avait jamais ete apprivoise au sein de la famille, comme s'il n'y
+avait rien eu d'aime et de choye, de dore et de fleuri dans son enfance;
+une ardeur inquiete, deja fatiguee, se manifestant par du mouvement
+plutot que par des rayons; l'instinct voyageur a un haut degre; l'humeur
+libre, franche, independante, elancee, un peu fauve, comme qui dirait
+d'un chamois ou d'un oiseau [73]; mais avec cela un coeur d'homme ouvert
+a l'attendrissement et capable au besoin de stoicisme: un front
+pudique comme celui d'une jeune fille, et d'abord rougissant aisement;
+l'adoration du beau, de l'honnete; l'indignation genereuse contre le
+mal; sa narine s'enflant alors et sa levre se relevant, pleine de
+dedain; puis un coup d'oeil rapide et sur, une parole droite et concise,
+un nerf philosophique tres-perfectionne: tel nous apparait Farcy au
+sortir de l'Ecole normale; il avait donc, du sein de sa vie monotone,
+beaucoup senti deja et beaucoup vu; il s'etait donne a lui-meme, a cote
+de l'education classique qu'il avait recue, une education morale plus
+interieure et toute solitaire.
+
+[Note 73: "A sa taille mince, a des favoris d'un blond vif, on
+l'eut pris pour un Ecossais," a dit de lui M. de Latouche
+(_Vallee-aux-Loups_). Ce trait est saisi d'apres nature, il peint tout
+Farcy au physique et resume les plus minutieuses descriptions qu'on
+pourrait faire de lui: Ecossais de physionomie et aussi de philosophie,
+c'est juste cela.]
+
+L'Ecole normale dissoute, Farcy se logea dans la rue d'Enfer, pres de
+son maitre et de son ami M. Victor Cousin, et se disposa a poursuivre
+les etudes philosophiques vers lesquelles il se sentait appele. Mais le
+regime deplorable qui asservissait l'instruction publique ne laissait
+aux jeunes hommes liberaux et independants aucun espoir prochain
+de trouver place, meme aux rangs les plus modestes. Une education
+particuliere chez une noble dame russe se presenta, avec tous les
+avantages apparents qui peuvent dorer ces sortes de chaines; Farcy
+accepta. Il avait beaucoup desire connaitre le monde, le voir de pres
+dans son eclat, dans les seductions de son opulence, respirer les
+parfums des robes de femmes, ouir les musiques des concerts, s'ebattre
+sous l'ombrage des parcs; il vit, il eut tout cela, mais non en
+spectateur libre et oisif, non sur ce pied complet d'egalite
+qu'il aurait voulu, et il en souffrait amerement. C'etait la une
+arriere-pensee poignante que toute l'amabilite delicate et ingenieuse de
+la mere[74] ne put assoupir dans l'ame du jeune precepteur. Il se contint
+durant pres de trois ans. Puis enfin, trouvant son pecule assez grossi
+et sa chaine par trop pesante, il la secoua. Je trouve, dans des
+notes qu'il ecrivait alors, l'expression exageree, mais bien vive, du
+sentiment de fierte qui l'ulcerait: "Que me parlez-vous de joie? Oh!
+voyez, voyez mon ame encore marquee des fletrissantes empreintes de
+l'esclavage, voyez ces blessures honteuses que le temps et mes larmes
+n'ont pu fermer encore... Laissez-moi, je veux etre libre... Ah! j'ai
+dedaigne de plus douces chaines; je veux etre libre. J'aime mieux
+vivre avec dignite et tristesse que de trouver des joies factices dans
+l'esclavage et le mepris de moi-meme."
+
+[Note 74: La belle madame de Narischkin.]
+
+Ce fut un an environ avant de quitter ses fonctions de precepteur (1825)
+qu'il publia une traduction du troisieme volume des _Elements de la
+Philosophie de l'Esprit humain_, par Dugald Stewart. Ce travail,
+entrepris d'apres les conseils de M. Cousin, etait precede d'une
+introduction dans laquelle Farcy eclaircissait avec sagacite et exposait
+avec precision divers points delicats de psychologie. Il donna aussi
+quelques articles litteraires au _Globe_ dans les premiers temps de sa
+fondation.
+
+Enfin, vers septembre 1826, voila Farcy libre, maitre de lui-meme; il a
+de quoi se suffire durant quelques annees, il part; tout froisse encore
+du contact de la societe, c'est la nature qu'il cherche, c'est la terre
+que tout poete, que tout savant, que tout chretien, que tout amant
+desire: c'est l'Italie. Il part seul; lui, il n'a d'autre but que de
+voir et de sentir, de s'inonder de lumiere, de se repaitre de la couleur
+des lieux, de l'aspect general des villes et des campagnes, de se
+penetrer de ce ciel si calme et si profond, de contempler avec une ame
+harmonieuse tout ce qui vit, nature et hommes. Hors de la, peu de choses
+l'interessent; l'antiquite ne l'occupe guere, la societe moderne ne
+l'attire pas. Il se laisse et il se sent vivre. A Rome, son impression
+fut particuliere. Ce qu'il en aima seulement, ce fut ce sublime silence
+de mort quand on en approche; ce furent ces vastes plaines desolees ou
+plus rien ne se laboure ni ne se moissonne jamais, ces vieux murs de
+brique, ces ruines au dedans et au dehors; ce soleil d'aplomb sur des
+routes poudreuses, ces villas severes et melancoliques dans la noirceur
+de leurs pins et de leurs cypres. La Rome moderne ne remplit pas son
+attente; son gout simple et pur repoussait les colifichets: "Decidement,
+ecrivait-il, je ne suis pas fort emerveille de Saint-Pierre, ni du pape,
+ni des cardinaux, ni des ceremonies de la Semaine sainte, celle de la
+benediction de Paques exceptee." De plus, il ne trouvait pas la assez
+d'agreable mele a l'imposant antique pour qu'on en put faire un sejour
+de predilection. Mais Naples, Naples, a la bonne heure! Non pas la ville
+meme, trop souvent les chaleurs y accablent, et les gens y revoltent:
+"Quel peuple abandonne dans ses allures, dans ses paroles, dans ses
+moeurs! Il y a la une atmosphere de volupte grossiere qui relacherait
+les coeurs les plus forts. Ceux qui viennent en Italie pour refaire leur
+sante doivent porter leurs projets de sagesse ailleurs[75]." Mais le
+golfe, la mer, les iles, c'etait bien la pour lui le pays enchante
+ou l'on demeure et ou l'on oublie. Combien de fois, sur ce rivage
+admirable, appuye contre une colonne, et la vague se brisant
+amoureusement a ses pieds, il dut ressentir, durant des heures entieres,
+ce charme indicible, cet attiedissement voluptueux, cette transformation
+etheree de tout son etre, si divinement decrite par Chateaubriand au
+cinquieme livre des _Martyrs_! Ischia, qu'a chantee Lamartine, fut
+encore le lieu qu'il prefera entre tous ces lieux. Il s'y etablit, et y
+passa la saison des chaleurs. La solitude, la poesie, l'amitie, un peu
+d'amour sans doute, y remplirent ses loisirs. M. Colin, jeune peintre
+francais, d'un caractere aimable et facile, d'un talent bien vif et
+bien franc, se trouvait a Ischia en meme temps que Farcy; tous deux
+se convinrent et s'aimerent. Chaque matin, l'un allait a ses croquis,
+l'autre a ses reves, et ils se retrouvaient le soir. Farcy restait une
+bonne partie du jour dans un bois d'orangers, relisant Petrarque, Andre
+Chenier, Byron; songeant a la beaute de quelque jeune fille qu'il avait
+vue chez son hotesse; se redisant, dans une position assez semblable,
+quelqu'une de ces strophes cheries, qui realisent a la fois l'ideal
+comme poesie melodieuse et comme souvenir de bonheur:
+
+ Combien de fois, pres du rivage
+ Ou Nisida dort sur les mers,
+ La beaute credule ou volage
+ Accourut a nos doux concerts!
+ Combien de fois la barque errante
+ Berca sur l'onde transparente
+ Deux couples par l'amour conduits,
+ Tandis qu'une deesse amie
+ Jetait sur la vague endormie
+ Le voile parfume des nuits!
+
+[Note 75:
+
+ Quam Romanus honos el Graeca licentia miscet,
+
+a dit Stace de Naples: la derniere partie du vers se verifie a Naples,
+mais il n'y a plus trace de ce qu'indique la premiere. Le _miscet_
+regne; c'est l'_honos_ qui n'est pas reste.]
+
+En passant a Florence, Farcy avait vu Lamartine; n'ayant pas de lettre
+d'introduction aupres de son illustre compatriote, il composa des vers
+et les lui adressa; il eut soin d'y joindre un petit billet _qu'il fit
+le plus cavalier possible_, comme il l'ecrivit depuis a M. Viguier, de
+peur que le grand poete ne crut voir arriver un rimeur bien pedant, bien
+humble et bien vain. L'accueil de Lamartine et son jugement favorable
+encouragerent Farcy a continuer ses essais poetiques. Il composa donc
+plusieurs pieces de vers durant son sejour a Ischia; il les envoyait
+en France a son excellent ami M. Viguier, qu'il avait eu pour maitre a
+l'Ecole normale, reclamant de lui un avis sincere, de bonnes et franches
+critiques, et, comme il disait, _des critiques antiques avec le mot
+propre sans periphrase_. Pour exprimer toute notre pensee, ces vers de
+Farcy nous semblent une haute preuve de talent, comme etant le produit
+d'une puissante et riche faculte tres-fatiguee, et en quelque sorte
+epuisee avant la production: on y trouve peu d'eclat et de fraicheur;
+son harmonie ne s'exhale pas, son style ne rayonne pas; mais le
+sentiment qui l'inspire est profond, continu, eleve; la faculte
+philosophique s'y manifeste avec largeur et mouvement. L'impression qui
+resulte de ces vers, quand on les a lus ou entendus, est celle d'un
+stoicisme triste et resigne qui traverse noblement la vie en contenant
+une larme. Nous signalons surtout au lecteur la piece adressee a un ami
+victime de l'amour; elle est sublime de gravite tendre et d'accent a la
+fois viril et emu. Dans la piece a madame O'R...., alors enceinte, on
+remarquera une strophe qui ferait honneur a Lamartine lui-meme: c'est
+celle ou le poete, s'adressant a l'enfant qui ne vit encore que pour sa
+mere, s'ecrie:
+
+ Tu seras beau; les Dieux, dans leur magnificence,
+ N'ont pas en vain sur toi, des avant ta naissance,
+ Epuise les faveurs d'un climat enchante;
+ Comme au sein de l'artiste une sublime image,
+ N'es-tu pas ne parmi les oeuvres du vieil age?
+ N'es-tu pas fils de la beaute?
+
+Ce que nous disons avec impartialite des vers de Farcy, il le sentit
+lui-meme de bonne heure et mieux que personne; il aimait vivement
+la poesie, mais il savait surtout qu'on doit ou y exceller ou s'en
+abstenir: "Je ne voudrais pas, ecrivait-il a M. Viguier, que mes vers
+fussent de ceux dont on dit: _Mais cela n'est pas mal en verite!_ et
+qu'on laisse la pour passer a autre chose." Sans donc renoncer, des le
+debut, a cette chere et consolante poesie, il ne s'empressa aucunement
+de s'y livrer tout entier. D'autres idees le prirent a cette epoque: il
+avait du aller en Grece avec son ami Colin; mais ce dernier ayant ete
+oblige par des raisons privees de retourner en France, Farcy ajourna
+son projet. Ses economies d'ailleurs tiraient a leur fin. L'ambition de
+faire fortune, pour contenter ensuite ses gouts de voyage, le preoccupa
+au point de l'engager dans une entreprise fort incertaine et fort
+couteuse avec un homme qui le leurra de promesses et finalement
+l'abusa[76]. Plein de son idee, Farcy quitta Naples a la fin de l'annee
+1827, revint a Paris, ou il ne passa que huit jours, et ne vit qu'a
+peine ses amis, pour eviter leurs conseils et remontrances, puis partit
+en Angleterre, d'ou il s'embarqua pour le Bresil. Nous le retrouvons a
+Paris en avril 1829. Tout ce que ses amis surent alors, c'est que cette
+annee d'absence s'etait passee pour lui dans les ennuis, les mecomptes,
+et que sa candeur avait ete jouee. Il ne s'expliquait jamais la-dessus
+qu'avec une extreme reserve; il avait ceci pour constante maxime: "Si tu
+veux que ton secret reste cache, ne le dis a personne; car pourquoi
+un autre serait-il plus discret que toi-meme dans tes affaires? Ta
+confidence est deja pour lui un mauvais exemple et une excuse." Et
+encore: "Ne nous plaignons jamais de notre destinee: qui se fait
+plaindre se fait mepriser." Mais nous avons trouve, dans un journal
+qu'il ecrivait a son usage, quelques details precieux sur cette annee de
+solitude et d'epreuves:
+
+"J'ai quitte Londres le lundi 2 juin 1828; le navire _George et Mary_,
+sur lequel j'avais arrete mon passage, etait parti le dimanche matin;
+il m'a fallu le joindre a Gravesend: c'est de la que j'ai adresse mes
+derniers adieux a mes amis de France. J'ai encore eprouve une fois
+combien les emotions, dans ce qu'on appelle les occasions solennelles,
+sont rares pour moi; a moins que ce ne soient pas la mes occasions
+solennelles. J'ai quitte l'Angleterre pour l'Amerique, avec autant
+d'indifference que si je faisais mon premier pas pour une promenade d'un
+mille: il en a ete de meme de la France, mais il n'en a pas ete de
+meme de l'Italie: c'est la que j'ai joui pour la premiere fois de
+mon independance, c'est la que j'ai ete le plus puissant de corps et
+d'esprit. Et cependant que j'y ai mal employe de temps et de forces!
+Ai-je merite ma liberte?--Quand je pense que je n'avais deja plus alors
+que des reminiscences d'enthousiasme, que je regrettais la vivacite et
+la fraicheur de mes sensations et de mes pensees d'autrefois! Etait-ce
+seulement que les enfants s'amusent de tout, et que j'etais devenu plus
+severe avec moi-meme?--Mais la purete d'ame, mais les croyances encore
+naives, mais les reves qui embrassent tout, parce qu'ils ne reposent sur
+rien, c'en etait deja fait pour moi. Je ne voyais qu'un present dont
+il fallait jouir, et jouir seul, parce que je n'avais ni richesses, ni
+bonheur a faire partager a personne, parce que l'avenir ne m'offrait que
+des jouissances deja usees avec des moyens plus restreints; et ne pas
+croitre dans la vie, c'est dechoir.--Et cependant, du moins, tout ce que
+je voyais alors agissait sur moi pour me ranimer; tout me faisait fete
+dans la nature; c'etait vraiment un concert de la terre, des cieux, de
+la mer, des forets et des hommes; c'etait une harmonie ineffable, qui
+me penetrait, que je meditais et que je respirais a loisir; et quand je
+croyais y avoir dignement mele ma voix a mon tour, par un travail et
+par un succes egal a mes forces et au ton du choeur qui m'environnait,
+j'etais heureux;--oui, j'etais heureux, quoique seul; heureux par la
+nature et avec Dieu. Et j'ai pu etre assez faible pour livrer plus de la
+moitie de ce temps aux autres, pour ne pas m'etablir definitivement dans
+cette felicite. La peur de quelque depense m'a retenu, et la vanite, et
+pis encore, m'ont emporte plus d'argent qu'il n'en eut fallu pour jouir
+en roi de ce que j'avais sous les yeux.--La societe?...--moi qui ne vaux
+rien que seul et inconnu, moi qui n'aime et n'aimerai peut-etre
+plus jamais rien que la solitude et _le sombre plaisir d'un coeur
+melancolique_.--Mais il faudrait des evenements et des sentiments pour
+appuyer cela; il faudrait au moins des etudes serieuses pour me rendre
+temoignage a moi-meme. Un gout vague ne se suffit pas a lui seul, et
+c'est pourquoi il est si aise au premier venu de me faire abandonner ce
+qui tout a l'heure me semblait ma vie. J'en demeure bien marque assez
+profondement au fond de mon ame, et il me reste toujours une part qu'on
+ne peut ni corrompre ni m'enlever. Est-ce par la que j'echapperai, ou ce
+secret parfum lui-meme s'evaporera-t-il?"
+
+[Note 76: M. Jacques Coste, qui vendit au ministere les _Tablettes
+universelles_ en 1823 et qui fonda ensuite le journal _le Temps_.]
+
+Cette longue traversee, le manque absolu de livres et de conversation,
+son ignorance de l'astronomie qui lui fermait l'etude du ciel, tout
+contribuait a developper demesurement chez lui son habitude de reverie
+sans objet et sans resultat.
+
+"29 _juillet_.--Encore dix jours au plus, j'espere, et nous serons a
+Rio. Je me promets beaucoup de plaisir et de vraies jouissances au
+milieu de cette nature grande et nouvelle. De jour en jour je me
+fortifie dans l'habitude de la contemplation solitaire. Je puis
+maintenant passer la moitie d'une belle nuit, seul, a rever en me
+promenant, sans songer que la nuit est le temps du retour a la chambre
+et du repos, sans me sentir appesanti par l'exemple de tout ce qui
+m'entoure. C'est la un progres dont je me felicite. Je crois que l'age,
+en m'otant de plus en plus le besoin de sommeil, augmentera cette
+disposition. Il me semble que c'est une des plus favorables a qui veut
+occuper son esprit. La pensee arrive alors, non plus seulement comme
+verite, mais comme sentiment. Il y a un calme, une douceur, une
+tristesse dans tout ce qui vous environne, qui penetre par tous les
+sens; et cette douceur, cette tristesse tombent vraiment goutte a goutte
+sur le coeur, comme la fraicheur du soir. Je ne connais rien qui doive
+etre plus doux que de se promener a cette heure-la avec une femme
+aimee." Pauvre Farcy! voila que tout a la fin, sans y songer, il donne
+un dementi a son projet contemplatif, et qu'avec un seul etre de plus,
+avec une compagne telle qu'il s'en glisse inevitablement dans les plus
+doux voeux du coeur, il peuple tout d'un coup sa solitude. C'est qu'en
+effet il ne lui a manque d'abord qu'une femme aimee, pour entrer en
+pleine possession de la vie et pour s'apprivoiser parmi les hommes.
+
+"29 _novembre, Rio-Janeiro_.--Que n'ai-je ecoute ma repugnance a
+m'engager avec une personne dont je connaissais les fautes anterieures,
+et qui, du cote du caractere, me semblait plus habile qu'estimable! Mais
+l'amour de m'enrichir m'a seduit. En voyant ses relations retablies
+sur le pied de l'amitie et de la confiance avec les gens les plus
+distingues, j'ai cru qu'il y aurait de ma part du pedantisme et de la
+pruderie a etre plus difficile que tout le monde. J'ai craint que ce ne
+fut que l'ennui de me deranger qui me deconseillat cette demarche. Je me
+suis dit qu'il fallait s'habituer a vivre avec tous les caracteres et
+tous les principes; qu'il serait fort utile pour moi de voir agir un
+homme d'affaires raisonnant sa conduite et marchant adroitement au
+succes. J'ai resiste a mes penchants, qui me portaient a la vie
+solitaire et contemplative. J'ai ploye mon caractere impatient jusqu'a
+condescendre aux desirs souvent capricieux d'un homme que j'estimais
+au-dessous de moi en tout, excepte dans un talent equivoque de faire
+fortune. Si je m'etais decide a quelque depense, j'avais la Grece
+sous les yeux, ou je vivais avec Moliere (_le philhellene_), avec qui
+j'aimerais mieux une mauvaise tente qu'un palais avec l'autre. Eh bien!
+cet argent que je me suis refuse d'une part, je l'ai depense de l'autre
+inutilement, ennuyeusement, a voyager et a attendre. J'ai sacrifie tous
+mes gouts, l'espoir assez voisin de quelque reputation par mes vers, et,
+par la encore, d'un bon accueil a mon retour en France. En ce faisant,
+j'ai cru accomplir un grand acte de sagesse, me preparer de grands
+eloges de la part de la prudence humaine, et, l'evenement arrive, il se
+trouve que je n'ai fait qu'une grosse sottise... Enfin me voila a deux
+mille lieues de mon pays, sans ressources, sans occupation, force de
+recourir a la pitie des autres, en leur presentant pour titre a
+leur confiance une histoire qui ressemble a un roman
+tres-invraisemblable;--et, pour terminer peut-etre ma peine et cette
+plate comedie, un duel qui m'arrive pour demain avec un mauvais sujet,
+reconnu tel de tout le monde, qui m'a insulte grossierement en public,
+sans que je lui en eusse donne le moindre motif;--convaincu que le
+duel, et surtout avec un tel etre, est une absurdite, et ne pouvant m'y
+soustraire;--ne sachant, si je suis blesse, ou trouver mille reis pour
+me faire traiter, ayant ainsi en perspective la misere extreme, et
+peut-etre la mort ou l'hopital;--et cependant, _content et aime des
+Dieux_.--Je dois avouer pourtant que je ne sais comment ils (_les
+Dieux_) prendront cette derniere folie. _Je ne sais_, oui, c'est le seul
+mot que je puisse dire; et, en verite, je l'ai souvent cherche de bonne
+foi et de sang-froid; d'ou je conclus qu'il n'y a pas au fond tant de
+mal dans cette demarche que beaucoup le disent, puisqu'il n'est pas
+clair comme le jour qu'elle est criminelle, comme de tuer par trahison,
+de voler, de calomnier, et meme d'etre adultere (quoique la chose soit
+aussi quelque peu difficile a debrouiller en certains cas). Je conclus
+donc que, pour un coeur droit qui se presentera devant eux avec cette
+ignorance pour excuse, ils se serviront de l'axiome de nos juges de la
+justice humaine: _Dans le doute, il faut incliner vers le parti le plus
+doux_; transportant ici le doute, comme il convient a des Dieux, de
+l'esprit des juges a celui de l'accuse."
+
+L'affaire du duel terminee (et elle le fut a l'honneur de Farcy),
+l'embarras d'argent restait toujours; il parvint a en sortir, grace a
+l'obligeance cordiale de MM. Polydore de La Rochefoucauld et Pontois,
+qui allerent au-devant de sa pudeur. Farcy leur en garda a tous deux une
+profonde reconnaissance que nous sommes heureux de consigner ici.
+
+De retour en France, Farcy etait desormais un homme acheve: il avait
+l'experience du monde, il avait connu la misere, il avait visite et
+senti la nature; les illusions ne le tentaient plus; son caractere etait
+mur par tous les points; et la conscience qu'il eut d'abord de cette
+derniere metamorphose de son etre lui donnait une sorte d'aisance au
+dehors dont il etait fier en secret: "Voici l'age, se disait-il, ou tout
+devient serieux, ou ma personne ne s'efface plus devant les autres, ou
+mes paroles sont ecoutees, ou l'on compte avec moi en toutes manieres,
+ou mes pensees et mes sentiments ne sont plus seulement des reves de
+jeune homme auxquels on s'interesse si on en a le temps, et qu'on
+neglige sans facon des que la vie serieuse recommence. Et pour moi meme,
+tout prend dans mes rapports avec les autres un caractere plus positif;
+sans entrer dans les affaires, je ne me defie plus de mes idees ou de
+mes sentiments, je ne les renferme plus en moi; je dis aux uns que
+je les desapprouve, aux autres que je les aime; toutes mes questions
+demandent une reponse; mes actions, au lieu de se perdre dans le vague,
+ont un but; je veux influer sur les autres, etc."
+
+En meme temps que cette defiance excessive de lui-meme faisait place
+a une noble aisance, l'aprete tranchante dans les jugements et les
+opinions, qui s'accorde si bien avec l'isolement et la timidite,
+cedait chez lui a une vue des choses plus calme, plus etendue et plus
+bienveillante. Les elans genereux ne lui manquaient jamais; il etait
+toujours capable de vertueuses coleres; mais sa sagesse desesperait
+moins promptement des hommes; elle entendait davantage les temperaments
+et entrait plus avant dans les raisons. Souvent, quand M. Viguier,
+ce sage optimiste par excellence, cherchait, dans ses causeries
+abandonnees, a lui epancher quelque chose de son impartialite
+intelligente, il lui arrivait de rencontrer a l'improviste dans l'ame de
+Farcy je ne sais quel endroit sensible, petulant, recalcitrant, par ou
+cette nature, douce et sauvage tout ensemble, lui echappait; c'etait
+comme un coup de jarret qui emportait le cerf dans les bois. Cette
+facilite a s'emporter et a s'effaroucher disparaissait de jour en jour
+chez Farcy. Il en etait venu a tout considerer et a tout comprendre. Je
+le comparerais, pour la sagesse prematuree, a Vauvenargues, et plusieurs
+de ses pensees morales semblent ecrites en prose par Andre Chenier:
+
+"Le jeune homme est enthousiaste dans ses idees, apre dans ses
+jugements, passionne dans ses sentiments, audacieux et timide dans ses
+actions.
+
+"Il n'a pas encore de position ni d'engagements dans le monde; ses
+actions et ses paroles sont sans consequence.
+
+"Il n'a pas encore d'idees arretees; il cherche a connaitre et vit avec
+les livres plus qu'avec les hommes; il ramene tout, par desir d'unite,
+par elan de pensee, par ignorance, au point de vue le plus simple et
+le plus abstrait; il raisonne au lieu d'observer, il est logicien
+intraitable; le droit non-seulement domine, mais opprime le fait.
+
+"Plus tard on apprend que toute doctrine a sa raison, tout interet son
+droit, toute action son explication et presque son excuse.
+
+"On s'etablit dans la vie; on est las de ce qu'il y a de roide et de
+contemplatif dans les premieres annees de la jeunesse; on est un peu
+plus avant dans le secret des Dieux; on sent qu'on a a vivre pour soi,
+pour son bien-etre, son plaisir, pour le developpement de toutes ses
+facultes, et non-seulement pour realiser un type abstrait et simple; on
+vit de tout son corps et de toute son ame, avec des hommes, et non
+seul avec des idees. Le sentiment de la vie, de l'effort contraire, de
+l'action et de la reaction, remplace la conception de l'idee abstraite
+et subtile, et morte pour ainsi dire, puisqu'elle n'est pas incarnee
+dans le monde... On va, on sent avec la foule; on a failli parce qu'on a
+vecu, et l'on se prend d'indulgence pour les fautes des autres. Toutes
+nos erreurs nous sont connues; l'aprete de nos jugements d'autrefois
+nous revient a l'esprit avec honte; on laisse desormais pour le monde
+le temps faire ce qu'il a fait pour nous, c'est-a-dire eclairer les
+esprits, moderer les passions."
+
+Il n'etait pas temps encore pour Farcy de rentrer dans l'Universite; le
+ministere de M. de Vatimesnil ne lui avait donne qu'un court espoir. Il
+accepta donc un enseignement de philosophie dans l'institution de M.
+Morin, a Fontenay-aux-Roses; il s'y rendait deux fois par semaine, et le
+reste du temps il vivait a Paris, jouissant de ses anciens amis et des
+nouveaux qu'il s'etait faits. Le monde politique et litteraire etait
+alors divise en partis, en ecoles, en salons, en coteries. Farcy regarda
+tout et n'epousa rien inconsiderement. Dans les arts et la poesie, il
+recherchait le beau, le passionne, le sincere, et faisait la plus grande
+part a ce qui venait de l'ame et a ce qui allait a l'ame. En politique,
+il adoptait les idees genereuses, propices a la cause des peuples, et
+embrassait avec foi les consequences du dogme de la perfectibilite
+humaine. Quant aux individus celebres, representants des opinions qu'il
+partageait, auteurs des ecrits dont il se nourrissait dans la solitude,
+il les aimait, il les reverait sans doute, mais il ne relevait d'aucun,
+et, homme comme eux, il savait se conserver en leur presence une liberte
+digne et ingenue, aussi eloignee de la revolte que de la flatterie.
+Parmi le petit nombre d'articles qu'il insera vers cette epoque au
+_Globe_, le morceau sur Benjamin Constant est bien propre a faire
+apprecier l'etendue de ses idees politiques et la mesure de son
+independance personnelle.
+
+Il n'y avait plus qu'un point secret sur lequel Farcy se sentait
+inexperimente encore, et faible, et presque enfant, c'etait l'amour;
+cet amour que, durant les tiedes nuits etoilees du tropique, il avait
+soupconne devoir etre si doux; cet amour dont il n'avait guere eu en
+Italie que les delices sensuelles, et dont son ame, qui avait tout
+anticipe, regrettait amerement la puissance tarie et les jeunes tresors.
+Il ecrivait dans une note:
+
+"Je rends graces a Dieu;
+
+"De ce qu'il m'a fait homme et non point femme;
+
+"De ce qu'il m'a fait Francais;
+
+"De ce qu'il m'a fait plutot spirituel et spiritualiste que le
+contraire, plutot bon que mechant, plutot fort que faible de caractere.
+
+"Je me plains du sort,
+
+"Qui ne m'a donne ni genie, ni richesse, ni naissance.
+
+"Je me plains de moi-meme,
+
+"Qui ai dissipe mon temps, affaibli mes forces, rejete ma pudeur
+naturelle, tue en moi la foi et l'amour."
+
+Non, Farcy, ton regret meme l'atteste, non, tu n'avais pas rejete ta
+pudeur naturelle; non, tu n'avais pas tue l'amour dans ton ame! Mais
+chez toi la pudeur de l'adolescence, qui avait trop aisement cede par le
+cote sensuel, s'etait comme infiltree et developpee outre mesure dans
+l'esprit, et, au lieu de la male assurance virile qui charme et qui
+subjugue, au lieu de ces rapides etincelles du regard,
+
+ Qui d'un desir craintif font rougir la beaute[77],
+
+elle s'etait changee avec l'age en defiance de toi-meme, en repugnance a
+oser, en promptitude a se decourager et a se troubler devant la beaute
+superbe. Non, tu n'avais pas tue l'amour dans ton coeur; tu en etais
+plutot reste au premier, au timide et novice amour; mais sans la
+fraicheur naive, sans l'ignorance adorable, sans les torrents, sans le
+mystere; avec la disproportion de tes autres facultes qui avaient muri
+ou vieilli; de ta raison qui te disait que rien ne dure; de ta sagacite
+judicieuse qui te representait les inconvenients, les difficultes et les
+suites; de tes sens fatigues qui n'environnaient plus, comme a dix-neuf
+ans, l'etre unique de la vapeur d'une emanation lumineuse et odorante;
+ce n'etait pas l'amour, c'etait l'harmonie de tes facultes et de leur
+developpement que tu avais brisee dans ton etre! Ton malheur est celui
+de bien des hommes de notre age.
+
+[Note 77: Lamartine.]
+
+Farcy se disait pourtant que cette disproportion entre ce qu'il savait
+en idees et ce qu'il avait eprouve en sentiments devait cesser dans son
+ame, et qu'il etait temps enfin d'avoir une passion, un amour. La tete,
+chez lui, sollicitait le coeur; et il se portait en secret un defi, il
+se faisait une gageure d'aimer. Il vit beaucoup, a cette epoque, une
+femme connue par ses ouvrages, par l'agrement de son commerce et sa
+beaute[78], s'imaginant qu'il en etait epris, et tachant, a force de
+soins, de le lui faire comprendre. Mais, soit qu'il s'exprimat trop
+obscurement, soit que la preoccupation de cette femme distinguee fut
+ailleurs, elle ne crut jamais recevoir dans Farcy un amant malheureux.
+Pourtant il l'etait, quoique moins profondement qu'il n'eut fallu
+pour que cela fut une passion. Voici quelques vers commences que nous
+trouvons dans ses papiers:
+
+ Therese, que les Dieux firent en vain si belle,
+ Vous que vos seuls dedains ont su trouver fidele,
+ Dont l'esprit s'eblouit a ses seules lueurs,
+ Qui des combats du coeur n'aimez que la victoire,
+ Et qui revez d'amour comme on reve de gloire,
+ L'oeil fier et non voile de pleurs;
+
+ Vous qu'en secret jamais un nom ne vient distraire,
+ Qui n'aimez qu'a compter, comme une reine altiere,
+ La foule des vassaux s'empressant sur vos pas;
+ Vous a qui leurs cent voix sont douces a comprendre,
+ Mais qui n'eutes jamais une ame pour entendre
+ Des voeux qu'on murmure plus bas;
+
+ Therese, pour longtemps adieu!.....
+
+[Note 78: Le respect nous empeche de la nommer; mais Beranger l'a
+chantee, et tous ses amis la reconnaitront ici sous le nom d'Hortense.]
+
+La suite manque, mais l'idee de la piece avait d'abord ete crayonnee
+en prose. Les vers y auraient peu ajoute, je pense, pour l'eclat et
+le mouvement; ils auraient retranche peut-etre a la fermete et a la
+concision.
+
+"Therese, que la nature fit belle en vain, plus ravie de dominer que
+d'aimer; pour qui la beaute n'est qu'une puissance, comme le courage et
+le genie;
+
+"Therese, qui vous amusez aux lueurs de votre esprit; qui revez d'amour
+comme un autre de combats et de gloire, l'oeil fier et jamais humide;
+
+"Therese, dont le regard, dans le cercle qui vous entoure de ses
+hommages, ne cherche personne; que nul penser secret ne vient distraire,
+que nul espoir n'excite, que nul regret n'abat;
+
+"Therese, pour longtemps adieu! car j'espererais en vain aupres de vous
+de ce que votre coeur ne saurait me donner, et je ne veux pas de ce
+qu'il m'offre;
+
+"Car, ou mon amour est dedaigne, mon orgueil n'accepte pas d'autre
+place; je ne veux pas flatter votre orgueil par mes ardeurs comme par
+mes respects.
+
+"Mon age n'est point fait a ces empressements paisibles, a ce partage si
+nombreux; je sais mal, aupres de la beaute, separer l'amitie de l'amour;
+j'irai chercher ailleurs ce que je chercherais vainement aupres de vous.
+
+"Une ame plus faible ou plus tendre accueillera peut-etre celui que
+d'autres ont dedaigne; d'autres discours rempliront mes souvenirs; une
+autre image charmera mes tristesses reveuses, et je ne verrai plus vos
+levres dedaigneuses et vos yeux qui ne regardent pas.
+
+"Adieu jusqu'en des temps et des pays lointains; jusqu'aux lieux ou la
+nature accueillera l'automne de ma vie, jusqu'aux temps ou mon coeur
+sera paisible, ou mes yeux seront distraits aupres de vous! Adieu
+jusques a nos vieux jours!"
+
+Il sourirait a notre fantaisie de croire que la scene suivante se
+rapporte a quelque circonstance fugitive de la liaison dont elle aurait
+marque le plus vif et le plus aimable moment. Quoi qu'il en soit,
+le tableau que Farcy a trace de souvenir est un chef-d'oeuvre de
+delicatesse, d'attendrissement gracieux, de naturel choisi, d'art simple
+et vraiment attique: Platon ou Bernardin de Saint-Pierre n'auraient pas
+conte autrement.
+
+"19 _juin_.--Helene se tut, mais ses joues se couvrirent de rougeur;
+elle lanca sur Gherard un regard plein de dedain, tandis que ses levres
+se contractaient, agitees par la colere. Elle retomba sur le divan, a
+demi assise, a demi couchee, appuyant sa tete sur une main, tandis que
+l'autre etait fort occupee a ramener les plis de sa robe.--Gherard jeta
+les yeux sur elle; a l'instant toute sa colere se changea en confusion.
+Il vint a quelques pas d'elle, s'appuyant sur la cheminee, emu et
+inquiet. Apres un moment de silence: "Helene, lui dit-il d'une voix
+troublee, je vous ai affligee, et pourtant je vous jure..."--"Moi,
+monsieur? non, vous ne m'avez point affligee; vos offenses n'ont pas ce
+pouvoir sur moi."--"Helene, eh bien! oui, j'ai eu tort de parler ainsi,
+je l'avoue; mais pardonnez-moi..."--"Vous pardonner!... Je n'ai pour
+vous ni ressentiment ni pardon, et j'ai deja oublie vos paroles."
+
+"Gherard s'approcha vivement d'elle:--"Helene, lui dit-il en cherchant a
+s'emparer de sa main: pour un mot dont je me repens..."--"Laissez-moi,
+lui dit-elle en retirant sa main: faudra-t-il que je m'enfuie, et ne
+vous suffit-il pas d'une injure?"
+
+"Gherard s'en revint tristement a la cheminee, cachant son front dans
+ses mains, puis tout a coup se retourna, les yeux humides de larmes; il
+se jeta a ses pieds, et ses mains s'avancaient vers elle, de sorte qu'il
+la serrait presque dans ses bras.
+
+"Oui, s'ecria-t-il, je vous ai offensee, je le sais bien; oui, je suis
+rude, grossier; mais je vous aime, Helene; oh! cela, je vous defie d'en
+douter. Et si vous n'avez pas pitie de moi, vous qui etes si bonne,
+Helene, qui reconciliez ceux qui se haissent..." Et voyant qu'elle se
+defendait faiblement: "Dites que vous me pardonnez! Faites-moi des
+reproches, punissez-moi, chatiez-moi, j'ai tout merite. Oui, vous devez
+me chatier comme un enfant grossier. Helene, dit-il en osant poser son
+visage sur ses genoux, si vous me frappez, alors je croirai qu'apres
+m'avoir puni, vous me pardonnez."
+
+"Gherard etait beau; une de ses joues s'appuyait sur les genoux
+d'Helene, tandis que l'autre s'offrait ainsi a la peine. Il etait la,
+tombe a ses pieds avec grace, et elle ne se sentit pas la force de
+l'obliger a s'eloigner. Elle leva la main et l'abaissa vers son visage;
+puis sa tete s'abaissa elle-meme avec sa main: elle sourit doucement en
+le voyant ainsi penche sans etre vue de lui. Et sans le vouloir, et en
+se laissant aller a son coeur et a sa pensee, qui achevaient le tableau
+commence devant ses yeux, sur le visage de Gherard, au lieu de sa main,
+elle posa ses levres.
+
+"Elle se leva au meme instant, effrayee de ce qu'elle avait fait, et
+cherchant a se degager des bras de Gherard qui l'avaient enlacee. Le
+coeur de Gherard nageait dans la joie, et ses yeux rayonnants allaient
+chercher les yeux d'Helene sous leurs paupieres abaissees. "Oh! ma belle
+amie, lui dit-il en la retenant, comme un bon chretien, j'aurais
+baise la main qui m'eut frappe; voudriez-vous m'empecher d'achever ma
+penitence?" Et plus hardi a mesure qu'elle etait plus confuse, il la
+serra dans ses bras, et il rendit a ses levres qui fuyaient les siennes,
+le baiser qu'il en avait recu.
+
+"Elle alla s'asseoir a quelques pas de lui, et l'heureux Gherard, pour
+dissiper le trouble qu'il avait cause, commenca a l'entretenir de ses
+projets pour le lendemain, auxquels il voulait l'associer.--"Gherard,
+lui dit-elle apres un long silence, ces folies d'aujourd'hui,
+oubliez-les, je vous en prie, et n'abusez pas d'un moment..."--"Ah! dit
+Gherard, que le Ciel me punisse si jamais je l'oublie! Mais vous, oh!
+promettez-moi que cet instant passe, vous ne vous en souviendrez pas
+pour me faire expier a force de froideur et de reserve un bonheur si
+grand. Et moi, ma belle amie, vous m'avez mis a une ecole trop severe
+pour que je ne tremble pas de paraitre fier d'une faveur."
+
+"Eh bien! je vous le promets, dit-elle en souriant; soyez donc sage." Et
+Gherard le lui jura, en baisant sa main qu'il pressa sur son coeur."
+
+Durant les deux derniers mois de sa vie, Farcy avait loue une petite
+maison dans le charmant vallon d'Aulnay, pres de Fontenay-aux-Roses ou
+l'appelaient ses occupations. Cette convenance, la douceur du lieu, le
+voisinage des bois, l'amitie de quelques habitants du vallon, peut-etre
+aussi le souvenir des noms celebres qui ont passe la, les parfums
+poetiques que les camelias de Chateaubriand ont laisses alentour, tout
+lui faisait d'Aulnay un sejour de bonne, de simple et delicieuse vie. Il
+realisait pour son compte le voeu qu'un poete de ses amis avait laisse
+echapper autrefois en parcourant ce joli paysage:
+
+ Que ce vallon est frais, et que j'y voudrais vivre!
+ Le matin, loin du bruit, quel bonheur d'y poursuivre
+ Mon doux penser d'hier qui, de mes doigts tresse,
+ Tiendrait mon lendemain a la veille enlace!
+ La, mille fleurs sans nom, delices de l'abeille;
+ La, des pres tout remplis de fraise et de groseille;
+ Des bouquets de cerise aux bras des cerisiers;
+ Des gazons pour tapis, pour buissons des rosiers;
+ Des chataigniers en rond sous le coteau des aulnes;
+ Les sentiers du coteau melant leurs sables jaunes
+ Au vert doux et touffu des endroits non frayes,
+ Et grimpant au sommet le long des flancs rayes;
+ Aux plaines d'alentour, dans des foins, de vieux saules
+ Plus qu'a demi noyes, et cachant leurs epaules
+ Dans leurs cheveux pendants, comme on voit des nageurs;
+ De petits horizons nuances de rougeurs;
+ De petits fonds riants, deux ou trois blancs villages
+ Entrevus d'assez loin a travers des feuillages;
+ Oh! que j'y voudrais vivre, au moins vivre un printemps,
+ Loin de Paris, du bruit des propos inconstants,
+ Vivre sans souvenir!.........
+
+Dans cette retraite heureuse et variee, l'ame de Farcy s'ennoblissait de
+jour en jour; son esprit s'elevait, loin des fumees des sens, aux plus
+hautes et aux plus sereines pensees. La politique active et quotidienne
+ne l'occupait que mediocrement, et sans doute, la veille des
+Ordonnances, il en etait encore a ses meditations metaphysiques et
+morales, ou a quelque lecture, comme celle des _Harmonies_, dans
+laquelle il se plongeait avec enivrement. Nous extrayons religieusement
+ici les dernieres pensees ecrites sur son journal; elles sont empreintes
+d'un instinct inexplicable et d'un pressentiment sublime:
+
+"Chacun de nous est un artiste qui a ete charge de sculpter lui-meme sa
+statue pour son tombeau, et chacun de nos actes est un des traits dont
+se forme notre image. C'est a la nature a decider si ce sera la statue
+d'un adolescent, d'un homme mur ou d'un vieillard. Pour nous, tachons
+seulement qu'elle soit belle et digne d'arreter les regards. Du reste,
+pourvu que les formes en soient nobles et pures, il importe peu que ce
+soit Apollon ou Hercule, la Diane chasseresse ou la Venus de Praxitele."
+
+"Voyageur, annonce a Sparte que nous sommes morts ici pour obeir a ses
+saints commandements."
+
+"Ils moururent irreprochables dans la guerre comme dans l'amitie[79]."
+
+[Note 79: Cette epitaphe et la precedente se trouvent citees par
+Jean-Jacques au livre IV de l'_Emile_.]
+
+"Ici reposent les cendres de don Juan Diaz Porlier, general des armees
+espagnoles, qui a ete heureux dans ce qu'il a entrepris contre les
+ennemis de son pays, mais qui est mort victime des dissensions civiles."
+
+Peut-etre, apres tout, ces nobles epitaphes de heros ne lui
+revinrent-elles a l'esprit que le mardi, dans l'intervalle des
+Ordonnances a l'insurrection, et comme un echo naturel des heroiques
+battements de son coeur. Le mercredi, vers les deux heures apres midi,
+a la nouvelle du combat, il arrivait a Paris, rue d'Enfer, chez son ami
+Colin, qui se trouvait alors en Angleterre. Il alla droit a une panoplie
+d'armes rares suspendue dans le cabinet de son ami, et il se munit d'un
+sabre, d'un fusil et de pistolets. Madame Colin essayait de le retenir
+et lui recommandait la prudence: "Eh! qui se devouera, madame, lui
+repondit-il, si nous, qui n'avons ni femme ni enfants, nous ne bougeons
+pas?" Et il sortit pour parcourir la ville. L'aspect du mouvement lui
+parut d'abord plus incertain qu'il n'aurait souhaite; il vit quelques
+amis: les conjectures etaient contradictoires. Il courut au bureau du
+_Globe_, et de la a la maison de sante de M. Pinel, a Chaillot, ou M.
+Dubois, redacteur en chef du journal, etait detenu. Les troupes royales
+occupaient les Champs-Elysees, et il lui fallut passer la nuit dans
+l'appartement de M. Dubois. Son idee fixe, sa crainte etait le manque de
+direction; il cherchait les chefs du mouvement, des noms signales, et il
+n'en trouvait pas. Il revint le jeudi de grand matin a la ville, par le
+faubourg et la rue Saint-Honore, de compagnie avec M. Magnin; chemin
+faisant, la vue de quelques cadavres lui remit la colere au coeur et
+aussi l'espoir. Arrive a la rue Dauphine, il se separa de M. Magnin en
+disant: "Pour moi, je vais reprendre mon fusil que j'ai laisse ici pres,
+et me battre." Il revit pourtant dans la matinee M. Cousin, qui voulut
+le retenir a la mairie du onzieme arrondissement, et M. Geruzez, auquel
+il dit cette parole d'une magnanime equite: "Voici des evenements dont,
+plus que personne, nous profiterons; c'est donc a nous d'y prendre part
+et d'y aider[80]." Il se porta avec les attaquants vers le Louvre, du
+cote du Carrousel; les soldats royaux faisaient un feu nourri dans la
+rue de Rohan, du haut d'un balcon qui est a l'angle de cette rue et de
+la rue Saint-Honore; Farcy, qui debouchait au coin de la rue de Rohan et
+de celle de Montpensier, tomba l'un des premiers, atteint de haut en bas
+d'une balle dans la poitrine. C'est la, et non, comme on l'a fait, a la
+porte de l'hotel de Nantes, que devrait etre placee la pierre funeraire
+consacree a sa memoire. Farcy survecut pres de deux heures a sa
+blessure. M. Littre, son ami, qui combattait au meme rang et aux pieds
+duquel il tomba, le fit transporter a la distance de quelques pas, dans
+la maison du marchand de vin, et le hasard lui amena precisement M.
+Loyson, jeune chirurgien de sa connaissance. Mais l'art n'y pouvait
+rien: Farcy parla peu, bien qu'il eut toute sa presence d'esprit. M.
+Loyson lui demanda s'il desirait faire appeler quelque parent, quelque
+ami; Farcy dit qu'il ne desirait personne; et comme M. Loyson insistait,
+le mourant nomma un ami qu'on ne trouva pas chez lui, et qui ne fut pas
+informe a temps pour venir. Une fois seulement, a un bruit plus violent
+qui se faisait dans la rue, il parut craindre que le peuple n'eut le
+dessous et ne fut refoule; on le rassura; ce furent ses dernieres
+paroles; il mourut calme et grave, recueilli en lui-meme, sans ivresse
+comme sans regret. (29 juillet 1830.)
+
+[Note 80: C'est tout a fait le meme raisonnement genereux qui anime,
+dans Homere, Sarpedon s'adressant a Glaucus au moment de l'assaut du
+camp (_Iliade_, XII): "O Glaucus, pourquoi sommes-nous entre tous
+honores en Lycie et par le siege, et par les mets et les coupes
+d'honneur? pourquoi tous nous considerent-ils comme des dieux, et a quel
+titre, aux rives du Xanthe, possedons-nous notre grand domaine, riche en
+vergers et en terres fecondes? C'est pour cela qu'aujourd'hui il nous
+faut faire tete au premier rang des Lyciens, et nous lancer au feu de la
+melee, afin qu'au moins chacun des notres dise, etc., etc..." Pour Farcy
+les avantages a conquerir avaient certes moins de splendeur, et le grand
+_domaine_, c'eut ete une chaire. Mais plus le prix reste bourgeois, et
+plus est noble l'heroisme, ou, pour l'appeler par son vrai nom, plus est
+pur le sentiment du devoir.]
+
+Le corps fut transporte et inhume au Pere-Lachaise, dans la partie du
+cimetiere ou reposent les morts de Juillet. Plusieurs personnes, et
+entre autres M. Guigniaut, prononcerent de touchants adieux.
+
+Les amis de Farcy n'ont pas ete infideles au culte de la noble victime;
+ils lui ont eleve un monument funeraire qui devra etre replace au
+veritable endroit de sa chute. M. Colin a vivement reproduit ses traits
+sur la toile. M. Cousin lui a dedie sa traduction des _Lois_ de Platon,
+se souvenant que Farcy etait mort en combattant pour les _lois_. Et
+nous, nous publions ses vers, comme on expose de pieuses reliques[81].
+
+[Note 81: Deux poetes genereux et delicats, dont l'un avait connu
+Farcy et dont l'autre l'avait vu seulement, MM. Antony Deschamps et
+Brizeux, ont consacre a sa memoire des vers que nous n'avons garde
+d'omettre dans cette liste d'hommages funebres. Voici ceux de M.
+Deschamps:
+
+ Que ne suis-je couche dans un tombeau profond,
+ Perce comme Farcy d'une balle de plomb,
+ Lui dont l'ame etait pure, et si pure la vie,
+ Sans troubles ni remords egalement suivie!
+ Lui qui, lorsque j'etais dans l'_ile Procida_,
+ Sur le bord de la mer un matin m'aborda,
+ Me parla de Paris, de nos amis de France,
+ De Rome qu'il quittait, puis de quelque souffrance...
+ Et s'asseyant au seuil d'une blanche maison,
+ Lut dans Andre Chenier: _O Sminthee Apollon!_
+ Et quand il eut fini cette belle lecture,
+ Emu par le climat et la douce nature,
+ Se leva brusquement, et me tendant la main,
+ Grimpa, comme un chevreau, sur le coteau voisin.
+
+M. Brizeux a dit:
+
+A LA MEMOIRE DE GEORGE FARCY.
+
+ Il adorait
+ La France, la Poesie et la Philosophie.
+ Que la patrie conserve son nom!
+ (Victor Cousin.)
+
+ Oui! toujours j'enviai, Farcy, de te connaitre,
+ Toi que si jeune encore on citait comme un maitre.
+ Pauvre coeur qui d'un souffle, helas! t'intimidais,
+ Attentif a cacher l'or pur que tu gardais!
+ Un soir, en nous parlant de Naple et de ses greves,
+ Beaux pays enchantes ou se plaisaient tes reves,
+ Ta bouche eut un instant la douceur de Platon;
+ Tes amis souriaient,... lorsque, changeant de ton,
+ Tu devins brusque et sombre, et te mordis la levre,
+ Fantasque, impatient, retif comme la chevre!
+ Ainsi tu te plaisais a secouer la main
+ Qui venait sur ton front essuyer ton chagrin.
+ Que dire? le linceul aujourd'hui te recouvre,
+ Et, j'en ai peur, c'est lui que tu cherchais au Louvre.
+ Paix a toi, noble coeur! ici tu fus pleure
+ Par un ami bien vrai, de toi-meme ignore;
+ La-haut, rejouis-toi! Platon parmi les Ombres
+ Te dit le Verbe pur, Pythagore les Nombres.
+]
+
+Mais s'il nous est permis de parler un moment en notre propre nom,
+disons-le avec sincerite, le sentiment que nous inspire la memoire de
+Farcy n'est pas celui d'un regret vulgaire; en songeant a la mort
+de notre ami, nous serions tente plutot de l'envier. Que ferait-il
+aujourd'hui, s'il vivait? que penserait-il? que sentirait-il? Ah!
+certes, il serait encore le meme, loyal, solitaire, independant, ne
+jurant par aucun parti, s'engouant peu pour tel ou tel personnage; au
+lieu de professer la philosophie chez M. Morin, il la professerait dans
+un College royal; rien d'ailleurs ne serait change a sa vie modeste,
+ni a ses pensees; il n'aurait que quelques illusions de moins, et ce
+desappointement penible que le regime heritier de la Revolution
+de Juillet fait eprouver a toutes les ames amoureuses d'idees et
+d'honneur[82]. Il aurait foi moins que jamais aux hommes; et, sans
+desesperer des progres d'avenir, il serait triste et degoute dans le
+present. Son stoicisme se serait refugie encore plus avant dans la
+contemplation silencieuse des choses; la realite pratique, indigne de le
+passionner, ne lui apparaitrait de jour en jour davantage que sous le
+cote mediocre des interets et du bien-etre; il s'y accommoderait en
+sage, avec moderation; mais cela seul est deja trop: la tiedeur s'ensuit
+a la longue; fatigue d'enthousiasme, une sorte d'ironie involontaire,
+comme chez beaucoup d'esprits superieurs, l'aurait peut-etre gagne avec
+l'age: il a mieux fait de bien mourir!--Disons seulement, en usant d'un
+mot du choeur antique: "Ah! si les belles et bonnes ames comme la sienne
+pouvaient avoir deux jeunesses[83]!"
+
+[Note 82: Ce mot est dur pour la monarchie de Juillet; je ne l'aurais
+pas ecrit plus tard; et pourtant il exprime un sentiment que bien des
+hommes de ma generation partagerent. Et cette monarchie, malgre ses
+merites raisonnes, ne put jamais s'absoudre de cette tache originelle
+qui la fit sembler peureuse et circonspecte a l'exces en naissant. On
+est coupable en France, quelque interet qu'on allegue, si l'on manque,
+faute d'elan, certains moments de grandeur et de gloire qui ne se
+retrouvent plus. Il n'est qu'un temps pour la jeunesse: nous avions
+lieu, en 1830, d'esperer pour la notre un regime plus actif et plus
+genereux que celui de la parole. Nous fumes refoules et nous souffrimes.
+La litterature me consola.]
+
+[Note 83: Euripide, _Hercules furens_ (edit. de Boissonade, v. 648).]
+
+Juin 1831.
+
+NOTE.--Bien des annees apres avoir ecrit cette Notice, j'ai recu de M.
+Geruzez, heritier des papiers de Farcy, la communication d'une note qui
+me concernait moi-meme, et qui m'a montre que Farcy avait bien voulu
+s'occuper de mes essais poetiques d'alors: il y juge _Joseph Delorme_ et
+_les Consolation_, d'une maniere psychologique et morale qui est a lui.
+Ce jugement est assez favorable pour que je m'en honore, et il est a la
+fois assez severe pour que j'ose le reproduire ici:
+
+"Dans le premier ouvrage (dans _Joseph Delorme_), dit-il, c'etait une
+ame fletrie par des etudes trop positives et par les habitudes des sens
+qui emportent un jeune homme timide, pauvre, et en meme temps delicat et
+instruit; car ces hommes ne pouvant se plaire a une liaison continuee ou
+on ne leur rapporte en echange qu'un esprit vulgaire et une ame faconnee
+a l'image de cet esprit, ennuyes et ennuyeux aupres de telles femmes,
+et d'ailleurs ne pouvant plaire plus haut ni par leur audace ni par des
+talents encore caches, cherchent le plaisir d'une heure qui amene le
+degout de soi-meme. Ils ressemblent a ces femmes bien elevees et sans
+richesses, qui ne peuvent souffrir un epoux vulgaire, et a qui une union
+mieux assortie est interdite par la fortune.
+
+"Il y a une audace et un abandon dans la confidence des mouvements d'un
+pareil coeur, bien rares en notre pays et qui annoncent le poete.
+
+"Aujourd'hui (dans _les Consolations_) il sort de sa debauche et de son
+ennui; son talent mieux connu, une vie litteraire qui ressemble a un
+combat, lui ont donne de l'importance et l'ont sauve de l'affaissement.
+Son ame honnete et pure a ressenti cette renaissance avec tendresse,
+avec reconnaissance. Il s'est tourne vers Dieu d'ou vient la paix et la
+joie.
+
+"Il n'est pas sorti de son abattement par une violente secousse: c'est
+un esprit trop analytique, trop reflechi, trop habitue a user ses
+impressions en les commentant, a se dedaigner lui-meme en s'examinant
+beaucoup; il n'a rien en lui pour etre epris eperdument et pousser sa
+passion avec emportement et audace; plus tard peut-etre: aujourd'hui il
+cherche, il attend et se defie.
+
+"Mais son coeur lui echappe et s'attache a une fausse image de l'amour.
+L'etude, la meditation religieuse, l'amitie l'occupent si elles ne
+le remplissent pas, et detournent ses affections. La pensee de l'art
+noblement concu le soutient et donne a ses travaux une dignite que
+n'avaient pas ses premiers essais, simples epanchements de son ame et de
+sa vie habituelle.--Il comprend tout, aspire a tout, et n'est maitre
+de rien ni de lui-meme. Sa poesie a une ingenuite de sentiments et
+d'emotions qui s'attachent a des objets pour lesquels le grand nombre
+n'a guere de sympathie, et ou il y a plutot travers d'esprit ou
+habitudes bizarres de jeune homme pauvre et souffreteux, qu'attachement
+naturel et poetique. La misere domestique vient gemir dans ses vers a
+cote des elans d'une noble ame et causer ce contraste penible qu'on
+retrouve dans certaines scenes de Shakspeare (_Lear_, etc), qui excite
+notre pitie, mais non pas une emotion plus sublime.
+
+"Ces gouts changeront; cette sincerite s'alterera; le poete se revelera
+avec plus de pudeur, il nous montrera les blessures de son ame, les
+pleurs de ses yeux, mais non plus les fletrissures livides de ses
+membres, les egarements obscurs de ses sens, les haillons de son
+indigence morale. Le libertinage est poetique quand c'est un emportement
+du principe passionne en nous, quand c'est philosophie audacieuse, mais
+non quand il n'est qu'un egarement furtif, une confession honteuse. Cet
+etat convient mieux au pecheur qui va se regenerer; il va plus mal au
+poete qui doit toujours marcher simple et le front leve; a qui il faut
+l'enthousiasme ou les amertumes profondes de la passion.
+
+"L'auteur prend encore tous ses plaisirs dans la vie solitaire, mais
+il y est ramene par l'ennui de ce qui l'entoure, et aussi effraye par
+l'immensite ou il se plonge en sortant de lui-meme. En rentrant dans
+sa maison, il se sent plus a l'aise, il sent plus vivement par le
+contraste; il cherit son etroit horizon ou il est a l'abri de ce qui
+le gene, ou son esprit n'est pas vaguement egare par une trop vaste
+perspective. Mais si la foule lui est insupportable, le vaste espace
+l'accable encore, ce qui est moins poetique. Il n'a pas pris assez de
+fierte et d'etendue pour dominer toute cette nature, pour l'ecouter, la
+comprendre, la traduire dans ses grands spectacles. Sa poesie par la est
+etroite, chetive, etouffee: on n'y voit pas un miroir large et pur de
+la nature dans sa grandeur, la force et la plenitude de sa vie: ses
+tableaux manquent d'air et de lointains fuyants.
+
+"Il s'efforce d'aimer et de croire, parce que c'est la-dedans qu'est le
+poete: mais sa marche vers ce sentiment est critique et logique, si
+je puis ainsi dire. Il va de l'amitie a l'amour comme il a ete de
+l'incredulite a l'elan vers Dieu.
+
+"Cette amitie n'est ni morale ni poetique..."
+
+Ici s'arrete la note inachevee. Si jamais le troisieme Recueil qui fait
+suite immediatement aux _Consolations_ et a _Joseph Delorme_, et qui
+n'est que le developpement critique et poetique des memes sentiments
+dans une application plus precise, vient a paraitre (ce qui ne saurait
+avoir lieu de longtemps), il me semble, autant qu'on peut prononcer
+sur soi-meme, que le jugement de Farcy se trouvera en bien des points
+confirme.
+
+
+
+DIDEROT
+
+J'ai toujours aime les correspondances, les conversations, les pensees,
+tous les details du caractere, des moeurs, de la biographie, en un mot,
+des grands ecrivains; surtout quand cette biographie comparee n'existe
+pas deja redigee par un autre, et qu'on a pour son propre compte a la
+construire, a la composer. On s'enferme pendant une quinzaine de jours
+avec les ecrits d'un mort celebre, poete ou philosophe; on l'etudie, on
+le retourne, on l'interroge a loisir; on le fait poser devant soi; c'est
+presque comme si l'on passait quinze jours a la campagne a faire le
+portrait ou le buste de Byron, de Scott, de Goethe; seulement on est
+plus a l'aise avec son modele, et le tete-a-tete, en meme temps qu'il
+exige un peu plus d'attention, comporte beaucoup plus de familiarite.
+Chaque trait s'ajoute a son tour, et prend place de lui-meme dans cette
+physionomie qu'on essaye de reproduire; c'est comme chaque etoile qui
+apparait successivement sous le regard et vient luire a son point dans
+la trame d'une belle nuit. Au type vague, abstrait, general, qu'une
+premiere vue avait embrasse, se mele et s'incorpore par degres une
+realite individuelle, precise, de plus en plus accentuee et vivement
+scintillante; on sent naitre, on voit venir la ressemblance; et le jour,
+le moment ou l'on a saisi le tic familier, le sourire revelateur, la
+gercure indefinissable, la ride intime et douloureuse qui se cache en
+vain sous les cheveux deja clair-semes,--a ce moment l'analyse disparait
+dans la creation, le portrait parle et vit, on a trouve l'homme. Il y
+a plaisir en tout temps a ces sortes d'etudes secretes, et il y aura
+toujours place pour les productions qu'un sentiment vif et pur en
+saura tirer. Toujours, nous le croyons, le gout et l'art donneront de
+l'a-propos et quelque duree aux oeuvres les plus courtes, et les plus
+individuelles, si, en exprimant une portion meme restreinte de la nature
+et de la vie, elles sont marquees de ce sceau unique de diamant, dont
+l'empreinte se reconnait tout d'abord, qui se transmet inalterable et
+imperfectible a travers les siecles, et qu'on essayerait vainement
+d'expliquer ou de contrefaire. Les revolutions passent sur les peuples,
+et font tomber les rois comme des tetes de pavots; les sciences
+s'agrandissent et accumulent; les philosophies s'epuisent; et cependant
+la moindre perle, autrefois eclose du cerveau de l'homme, si le temps
+et les barbares ne l'ont pas perdue en chemin, brille encore aussi pure
+aujourd'hui qu'a l'heure de sa naissance. On peut decouvrir demain toute
+l'Egypte et toute l'Inde, lire au coeur des religions antiques, en
+tenter de nouvelles, l'ode d'Horace a Lycoris n'en sera, ni plus
+ni moins, une de ces perles dont nous parlons. La science, les
+philosophies, les religions sont la, a cote, avec leurs profondeurs et
+leurs gouffres souvent insondables; qu'importe? elle, la perle limpide
+et une fois nee, se voit fixe au haut de son rocher, sur le rivage,
+dominant cet ocean qui remue et varie sans cesse; plus humide, plus
+cristalline, plus radieuse au soleil apres chaque tempete. Ceci ne veut
+pas dire au moins que la perle et l'ocean d'ou elle est sortie un jour
+ne soient pas lies par beaucoup de rapports profonds et mysterieux,
+ou, en d'autres termes, que l'art soit du tout independant de la
+philosophie, de la science et des revolutions d'alentour. Oh! pour cela,
+non; chaque ocean donne ses perles, chaque climat les murit diversement
+et les colore; les coquillages du golfe Persique ne sont pas ceux de
+l'Islande. Seulement l'art, dans la force de generation qui lui est
+propre, a quelque chose de fixe, d'accompli, de definitif, qui cree a un
+moment donne et dont le produit ne meurt plus; qui ne varie pas avec les
+niveaux; qui n'expire ni ne grossit avec les vagues; qui ne se mesure ni
+au poids ni a la brasse, et qui, au sein des courants les plus mobiles,
+organise une certaine quantite de touts, grands et petits, dont les plus
+choisis et les mieux venus, une fois extraits de la masse flottante,
+n'y peuvent jamais rentrer. C'est ce qui doit consoler et soutenir les
+artistes jetes en des jours d'orages. Partout il y a moyen pour eux de
+produire quelque chose; peu ou beaucoup, l'essentiel est que ce _quelque
+chose_ soit le mieux, et porte en soi, precieusement gravee a l'un des
+coins, la marque eternelle. Voila ce que nous avions besoin de nous dire
+avant de nous remettre, nous, critique litteraire, a l'etude curieuse de
+l'art, et a l'examen attentif des grands individus du passe; il nous a
+semble que, malgre ce qui a eclate dans le monde et ce qui s'y remue
+encore, un portrait de Regnier, de Boileau, de La Fontaine, d'Andre
+Chenier, de l'un de ces hommes dont les pareils restent de tout temps
+fort rares, ne serait pas plus une puerilite aujourd'hui qu'il y a un
+an; et en nous prenant cette fois a Diderot philosophe et artiste, en
+le suivant de pres dans son intimite attrayante, en le voyant dire, en
+l'ecoutant penser aux heures les plus familieres, nous y avons gagne du
+moins, outre la connaissance d'un grand homme de plus, d'oublier pendant
+quelques jours l'affligeant spectacle de la societe environnante, tant
+de misere et de turbulence dans les masses, un si vague effroi, un si
+devorant egoisme dans les classes elevees, les gouvernements sans idees
+ni grandeur, des nations heroiques qu'on immole, le sentiment de patrie
+qui se perd et que rien de plus large ne remplace, la religion retombee
+dans l'arene d'ou elle a le monde a reconquerir, et l'avenir de plus en
+plus nebuleux, recelant un rivage qui n'apparait pas encore.
+
+Il n'en etait pas tout a fait ainsi du temps de Diderot. L'oeuvre
+de destruction commencait alors a s'entamer au vif dans la theorie
+philosophique et politique; la tache, malgre les difficultes du moment,
+semblait fort simple; les obstacles etaient bien tranches, et l'on se
+portait a l'assaut avec un concert admirable et des esperances a la fois
+prochaines et infinies. Diderot, si diversement juge, est de tous
+les hommes du XVIIIe siecle celui dont la personne resume le plus
+completement l'insurrection philosophique avec ses caracteres les plus
+larges et les plus contrastes. Il s'occupa peu de politique, et la
+laissa a Montesquieu, a Jean-Jacques et a Raynal; mais en philosophie
+il fut en quelque sorte l'ame et l'organe du siecle, le theoricien
+dirigeant par excellence. Jean-Jacques etait spiritualiste, et par
+moments une espece de calviniste socinien: il niait les arts, les
+sciences, l'industrie, la perfectibilite, et par toutes ces faces
+heurtait son siecle plutot qu'il ne le reflechissait. Il faisait, a
+plusieurs egards, exception dans cette societe libertine, materialiste
+et eblouie de ses propres lumieres. D'Alembert etait prudent,
+circonspect, sobre et frugal de doctrine, faible et timide de caractere,
+sceptique en tout ce qui sortait de la geometrie; ayant deux paroles,
+une pour le public, l'autre dans le prive, philosophe de l'ecole de
+Fontenelle; et le XVIIIe siecle avait l'audace au front, l'indiscretion
+sur les levres, la foi dans l'incredulite, le debordement des discours,
+et lachait la verite et l'erreur a pleines mains. Buffon ne manquait pas
+de foi en lui-meme et en ses idees, mais il ne les prodiguait pas; il
+les elaborait a part, et ne les emettait que par intervalles, sous
+une forme pompeuse dont la magnificence etait a ses yeux le merite
+triomphant. Or, le XVIIIe siecle passe avec raison pour avoir ete
+prodigue d'idees, familier et prompt, tout a tous, ne haissant pas le
+deshabille; et quand il s'etait trop echauffe en causant de verve, en
+dissertant dans le salon pour ou contre Dieu, ma foi! il ne se faisait
+pas faute alors, le bon siecle, d'oter sa perruque, comme l'abbe
+Galiani, et de la suspendre au dos d'un fauteuil. Condillac, si vante
+depuis sa mort pour ses subtiles et ingenieuses analyses, ne vecut pas
+au coeur de son epoque, et n'en represente aucunement la plenitude, le
+mouvement et l'ardeur. Il etait cite avec consideration par quelques
+hommes celebres; d'autres l'estimaient d'assez mince etoffe. En somme,
+on s'occupait peu de lui; il n'avait guere d'influence. Il mourut dans
+l'isolement, atteint d'une sorte de marasme cause par l'oubli. Juger
+la philosophie du XVIIIe siecle d'apres Condillac, c'est se decider
+d'avance a la voir tout entiere dans une psychologie pauvre et etriquee.
+Quelque etat qu'on en fasse, elle etait plus forte que cela. Cabanis et
+M. de Tracy, qui ont beaucoup insiste, comme par precaution oratoire,
+sur leur filiation avec Condillac, se rattachent bien plus directement,
+pour les solutions metaphysiques d'origine et de fin, de substance et
+de cause, pour les solutions physiologiques d'organisation et de
+sensibilite, a Condorcet, a d'Holbach, a Diderot; et Condillac est
+precisement muet sur ces enigmes, autour desquelles la curiosite de son
+siecle se consuma. Quant a Voltaire, meneur infatigable, d'une aptitude
+d'action si merveilleuse, et philosophe pratique en ce sens, il
+s'inquieta peu de construire ou meme d'embrasser toute la theorie
+metaphysique d'alors; il se tenait au plus clair, il courait au plus
+presse, il visait au plus droit, ne perdant aucun de ses coups,
+harcelant de loin les hommes et les dieux, comme un Parthe, sous ses
+fleches sifflantes. Dans son impitoyable verve de bon sens, il alla meme
+jusqu'a railler a la legere les travaux de son epoque a l'aide desquels
+la chimie et la physiologie cherchaient a eclairer les mysteres de
+l'organisation. Apres la Theodicee de Leibnitz, les anguilles de Needham
+lui paraissaient une des plus droles imaginations qu'on put avoir. La
+faculte philosophique du siecle avait donc besoin, pour s'individualiser
+en un genie, d'une tete a conception plus patiente et plus serieuse que
+Voltaire, d'un cerveau moins etroit et moins effile que Condillac; il
+lui fallait plus d'abondance, de source vive et d'elevation solide que
+dans Buffon, plus d'ampleur et de decision fervente que chez d'Alembert,
+une sympathie enthousiaste pour les sciences, l'industrie et les arts,
+que Rousseau n'avait pas. Diderot fut cet homme; Diderot, riche et
+fertile nature, ouverte a tous les germes, et les fecondant en son sein,
+les transformant presque au hasard par une force spontanee et confuse;
+moule vaste et bouillonnant ou tout se fond, ou tout se broie, ou tout
+fermente; capacite la plus encyclopedique qui fut alors, mais capacite
+active, devorante a la fois et vivifiante, animant, embrasant tout ce
+qui y tombe, et le renvoyant au dehors dans des torrents de flamme et
+aussi de fumee; Diderot, passant d'une machine a bas qu'il demonte et
+decrit, aux creusets de d'Holbach et de Rouelle, aux considerations de
+Bordeu; dissequant, s'il le veut, l'homme et ses sens aussi dextrement
+que Condillac, dedoublant le fil de cheveu le plus tenu sans qu'il se
+brise, puis tout d'un coup rentrant au sein de l'etre, de l'espace, de
+la nature, et taillant en plein dans la grande geometrie metaphysique
+quelques larges lambeaux, quelques pages sublimes et lumineuses que
+Malebranche ou Leibnitz auraient pu signer avec orgueil s'ils n'eussent
+ete chretiens[84]; esprit d'intelligence, de hardiesse et de conjecture,
+alternant du fait a la reverie, flottant de la majeste au cynisme, bon
+jusque dans son desordre, un peu mystique dans son incredulite, et
+auquel il n'a manque, comme a son siecle, pour avoir l'harmonie, qu'un
+rayon divin, un _fiat lux_, une idee regulatrice, un Dieu[85].
+
+[Note 84: _Chretiens?_ cela est plus vrai de Malebranche que de
+Leibnitz.]
+
+[Note 85: Grimm avait deja compare la tete de Diderot a la nature
+telle que celui-ci la concevait, riche, fertile, douce et sauvage,
+simple et majestueuse, bonne et sublime, _mais sans aucun principe
+dominant, sans maitre et sans Dieu_.]
+
+Tel devait etre, au XVIIIe siecle, l'homme fait pour presider a
+l'atelier philosophique, le chef du camp indiscipline des penseurs,
+celui qui avait puissance pour les organiser en volontaires, les rallier
+librement, les exalter, par son entrain chaleureux, dans la conspiration
+contre l'ordre encore subsistant. Entre Voltaire, Buffon, Rousseau
+et d'Holbach, entre les chimistes et les beaux-esprits, entre les
+geometres, les mecaniciens et les litterateurs, entre ces derniers et
+les artistes, sculpteurs ou peintres, entre les defenseurs du gout
+ancien et les novateurs comme Sedaine, Diderot fut un lien. C'etait lui
+qui les comprenait le mieux tous ensemble et chacun isolement, qui les
+appreciait de meilleure grace, et les portait le plus complaisamment
+dans son coeur; qui, avec le moins de personnalite et de _quant-a-soi_,
+se transportait le plus volontiers de l'un a l'autre. Il etait donc bien
+propre a etre le centre mobile, le pivot du tourbillon; a mener la ligue
+a l'attaque avec concert, inspiration et quelque chose de tumultueux et
+de grandiose dans l'allure. La tete haute et un peu chauve, le front
+vaste, les tempes decouvertes, l'oeil en feu ou humide d'une grosse
+larme, le cou nu et, comme il l'a dit, _debraille, le dos bon et rond_,
+les bras tendus vers l'avenir; melange de grandeur et de trivialite,
+d'emphase et de naturel, d'emportement fougueux et d'humaine sympathie;
+tel qu'il etait, et non tel que l'avaient gate Falconet et Vanloo, je me
+le figure dans le mouvement theorique du siecle, precedant dignement
+ces hommes d'action qui ont avec lui un air de famille, ces chefs d'un
+ascendant sans morgue, d'un heroisme souille d'impur, glorieux malgre
+leurs vices, gigantesques dans la melee, au fond meilleurs que leur vie:
+Mirabeau, Danton, Kleber.
+
+Denis Diderot etait ne a Langres, en octobre 1713, d'un pere coutelier.
+Depuis deux cents ans cette profession se transmettait par heritage dans
+la famille avec les humbles vertus, la piete, le sens et l'honneur des
+vieux temps. Le jeune Denis, l'aine des enfants, fut d'abord destine a
+l'etat ecclesiastique, pour succeder a un oncle chanoine. On le mit de
+bonne heure aux Jesuites de la ville, et il y fit de rapides progres.
+Ces premieres annees, cette vie de famille et d'enfance, qu'il aimait a
+se rappeler et qu'il a consacree en plusieurs endroits de ses ecrits,
+laisserent dans sa sensibilite de profondes empreintes. En 1760, au
+Grandval, chez le baron d'Holbach, partage entre la societe la plus
+seduisante et les travaux de philosophie ancienne qu'il redigeait pour
+l'Encyclopedie, ces circonstances d'autrefois lui revenaient a l'esprit
+avec larmes; il remontait par la reverie le cours de sa _triste et
+tortueuse compatriote_, la Marne, qu'il retrouvait la, sous ses yeux, au
+pied des coteaux de Chenevieres et de Champigny; son coeur nageait dans
+les souvenirs, et il ecrivait a son amie, mademoiselle Voland: "Un des
+moments les plus doux de ma vie, ce fut, il y a plus de trente ans,
+et je m'en souviens comme d'hier, lorsque mon pere me vit arriver du
+college, les bras charges des prix que j'avais remportes, et les epaules
+chargees des couronnes qu'on m'avait decernees, et qui, trop larges pour
+mon front, avaient laisse passer ma tete. Du plus loin qu'il m'apercut,
+il laissa son ouvrage, il s'avanca sur sa porte et se mit a pleurer.
+C'est une belle chose qu'un homme de bien et severe, qui pleure!" Madame
+de Vandeul, fille unique et si cherie de Diderot, nous a laisse quelques
+anecdotes sur l'enfance de son pere, que nous ne repeterons pas, et
+qui toutes attestent la vivacite d'impressions, la petulance, la bonte
+facile de cette jeune et precoce nature. Diderot a cela de particulier
+entre les grands hommes du XVIIIe siecle, d'avoir eu une _famille_, une
+famille tout a fait bourgeoise, de l'avoir aimee tendrement, de s'y etre
+rattache toujours avec effusion, cordialite et bonheur. Philosophe a la
+mode et personnage celebre, il eut toujours son bon pere _le forgeron_,
+comme il disait, son frere l'abbe, sa soeur la menagere, sa chere
+petite fille Angelique; il parlait d'eux tous delicieusement; il ne fut
+satisfait que lorsqu'il eut envoye a Langres son ami Grimm embrasser son
+vieux pere. Je n'ai guere vu trace de rien de pareil chez Jean-Jacques,
+d'Alembert (et pour cause), le comte de Buffon, ou ce meme M. de Grimm,
+ou M. Arouet de Voltaire.
+
+Les jesuites chercherent a s'attacher Diderot; il eut une veine
+d'ardente devotion; on le tonsura vers douze ans, et on essaya meme un
+jour de l'enlever de Langres pour disposer de lui plus a l'aise. Ce
+petit evenement decida son pere a l'amener a Paris, ou il le placa au
+college d'Harcourt. Le jeune Diderot s'y montra bon ecolier et surtout
+excellent camarade. On rapporte que l'abbe de Bernis et lui dinerent
+plus d'une fois alors au cabaret a six sous par tete[86]. Ses etudes
+finies, il entra chez un procureur, M. Clement de Ris, son compatriote,
+pour y etudier le droit et les lois, ce qui l'ennuya bien vite. Ce
+degout de la chicane le brouilla avec son pere, qui sentait le besoin
+de brider, de mater par l'etude un naturel aussi passionne, et qui le
+pressait de faire choix d'un etat quelconque ou de rentrer sous le toit
+paternel. Mais le jeune Diderot sentait deja ses forces, et une vocation
+irresistible l'entrainait hors des voies communes. Il osa desobeir a ce
+bon pere qu'il venerait, et seul, sans appui, brouille avec sa famille
+(quoique sa mere le secourut sous main et par intervalles), loge dans un
+taudis, dinant toujours a six sous, le voila qui tente de se fonder
+une existence d'independance et d'etude; la geometrie et le grec le
+passionnent, et il reve la gloire du theatre. En attendant, tous les
+genres de travaux qui s'offraient lui etaient bien venus; le metier de
+journaliste, comme nous l'entendons, n'existait pas alors, sans quoi
+c'eut ete le sien. Un jour, un missionnaire lui commanda six sermons
+pour les colonies portugaises, et il les fabriqua. Il essaya de se faire
+le precepteur particulier des fils d'un riche financier, mais cette vie
+d'assujettissement lui devint insupportable au bout de trois mois. Sa
+plus sure ressource etait de donner des lecons de mathematiques: il
+apprenait lui-meme tout en montrant aux autres. C'est plaisir de
+retrouver, dans _le Neveu de Hameau, la redingote de peluche grise_
+avec laquelle il se promenait _au Luxembourg en ete, dans l'allee des
+Soupirs_, et de le voir trottant, au sortir de la, sur le pave de Paris,
+_en manchettes dechirees et en bas de laine noire recousus par derriere
+avec du fil blanc_. Lui qui regretta plus tard si eloquemment _sa
+vieille robe de chambre_, combien davantage ne dut-il pas regretter
+cette redingote de peluche qui lui eut retrace toute sa vie de jeunesse,
+de misere et d'epreuves! Comme il l'aurait fierement suspendue dans son
+cabinet decore d'un luxe recent! Comme il se serait ecrie a plus juste
+titre, en voyant cette relique, telle qu'il les aimait: "Elle me
+rappelle mon premier etat, et l'orgueil s'arrete a l'entree de mon
+coeur. Non, mon ami, non, je ne suis point corrompu. Ma porte s'ouvre
+toujours au besoin qui s'adresse a moi, il me trouve la meme affabilite;
+je l'ecoute, je le conseille, je le plains. Mon ame ne s'est point
+endurcie, ma tete ne s'est point relevee; mon dos est bon et rond comme
+ci-devant. C'est le meme ton de franchise, c'est la meme sensibilite;
+mon luxe est de fraiche date, et le poison n'a point encore Agi." Et que
+n'eut-il pas ajoute, si l'eternelle redingote de peluche s'etait trouvee
+precisement la meme qu'il portait ce jour de mardi gras ou, tombe au
+plus bas de la detresse, epuise de marche, defaillant d'inanition,
+secouru par la pitie d'une femme d'auberge, il jura, tant qu'il aurait
+un sou vaillant, de ne jamais refuser un pauvre, et de tout donner
+plutot que d'exposer son semblable a une journee de pareilles tortures?
+
+[Note 86: Diderot, dans l'avertissement qui precede l'_Addition a la
+Lettre sur les Sourds et Muets_, declare qu'_il n'a jamais eu l'honneur
+de voir M. l'abbe de Bernis_; mais ceci n'est qu'une feinte. Diderot
+n'etait pas cense auteur de la lettre; et nous devons dire, en biographe
+scrupuleux, que l'anecdote des joyeux diners a six sous par tete entre
+le philosophe adolescent et le futur cardinal ne nous semble pas pour
+cela moins authentique.]
+
+Ses moeurs, au milieu de cette vie incertaine, n'etaient pas ce qu'on
+pourrait imaginer; on voit, par un aveu qu'il fait a mademoiselle Voland
+(t. II, p. 108), l'aversion qu'il concut de bonne heure pour les faciles
+et dangereux plaisirs. Ce jeune homme, abandonne, necessiteux, ardent,
+dont la plume acquit par la suite un renom d'impurete; qui, selon son
+propre temoignage, possedait assez bien son Petrone, et des petits
+madrigaux infames de Catulle pouvait reciter les trois quarts sans
+honte; ce jeune homme echappa a la corruption du vice, et, dans l'age le
+plus furieux, parvint a sauver les tresors de ses sens et les illusions
+de son coeur. Il dut ce bienfait a l'amour. La jeune fille qu'il aima
+etait une demoiselle dechue, une ouvriere pauvre, vivant honnetement
+avec sa mere du travail de ses mains. Diderot la connut comme voisine,
+la desira eperdument, se fit agreer d'elle, et l'epousa malgre les
+remontrances economiques de la mere; seulement il contracta ce mariage
+en secret, pour eviter l'opposition de sa propre famille, que trompaient
+sur son compte de faux rapports. Jean-Jacques, dans ses _Confessions_, a
+juge fort dedaigneusement l'Annette de Diderot, a laquelle il prefere
+de beaucoup sa Therese. Sans nous prononcer entre ces deux compagnes
+de grands hommes, il parait en effet que, bonne femme au fond, madame
+Diderot etait d'un caractere tracassier, d'un esprit commun, d'une
+education vulgaire, incapable de comprendre son mari et de suffire a
+ses affections. Tous ces facheux inconvenients, que le temps developpa,
+disparurent alors dans l'eclat de sa beaute. Diderot eut d'elle jusqu'a
+quatre enfants, dont un seul, une fille, survecut. Apres une de ses
+premieres couches, il expedia la mere et sans doute aussi le nourrisson
+a Langres, pres de sa famille, pour forcer la reconciliation. Ce moyen
+pathetique reussit, et toutes les preventions qui avaient dure des
+annees s'evanouirent en vingt-quatre heures. Cependant, accable de
+nouvelles charges, livre a des travaux penibles, traduisant, aux gages
+des libraires, quelques ouvrages anglais, une _Histoire de la Grece_, un
+_Dictionnaire de Medecine_, et meditant deja l'Encyclopedie, Diderot se
+desenchanta bien promptement de cette femme, pour laquelle il avait si
+pesamment greve son avenir. Madame de Puisieux (autre erreur) durant dix
+annees, mademoiselle Voland, la seule digne de son choix, durant toute
+la seconde moitie de sa vie, quelques femmes telles que madame de
+Prunevaux plus passagerement, l'engagerent dans des liaisons etroites
+qui devinrent comme le tissu meme de son existence interieure. Madame de
+Puisieux fut la premiere: coquette et aux expedients, elle ajouta aux
+embarras de Diderot, et c'est pour elle qu'il traduisit l'_Essai sur
+le Merite et la Vertu_, qu'il fit les _Pensees philosophiques_,
+l'_Interpretation de la Nature_, la _Lettre sur les Aveugles_, et les
+_Bijoux indiscrets_, offrande mieux assortie et moins severe. Madame
+Diderot, negligee par son mari, se resserra dans ses gouts peu eleves;
+elle eut son petit monde, ses petits entours, et Diderot ne se rattacha
+plus tard a son domestique que par l'education de sa fille. On
+comprendra, d'apres de telles circonstances, comment celui des
+philosophes du siecle qui sentit et pratiqua le mieux la moralite de la
+famille, qui cultiva le plus pieusement les relations de pere, de fils,
+de frere, eut en meme temps une si fragile idee de la saintete du
+mariage, qui est pourtant le noeud de tout le reste; on saisira aisement
+sous quelle inspiration personnelle il fit dire a l'O-taitien dans le
+_Supplement au Voyage de Bougainville_: "Rien te parait-il plus insense
+qu'un precepte qui proscrit le changement qui est en nous, qui commande
+une constance qui n'y peut etre, et qui viole la liberte du male et de
+la femelle en les enchainant pour jamais l'un a l'autre; qu'une fidelite
+qui borne la plus capricieuse des jouissances a un meme individu; qu'un
+serment d'immutabilite de deux etres de chair a la face d'un ciel qui
+n'est pas un instant le meme, sous des antres qui menacent ruine, au bas
+d'une roche qui tombe en poudre, au pied d'un arbre qui se gerce, sur
+une pierre qui s'ebranle?" Ce fut une singuliere destinee de Diderot,
+et bien explicable d'ailleurs par son exaltation naive et
+contagieuse, d'avoir eprouve ou inspire dans sa vie des sentiments si
+disproportionnes avec le merite veritable des personnes. Son premier,
+son plus violent amour, l'enchaina pour jamais a une femme qui n'avait
+aucune convenance reelle avec lui. Sa plus violente amitie, qui fut
+aussi passionnee qu'un amour, eut pour objet Grimm, bel esprit fin,
+piquant, agreable, mais coeur egoiste et sec[87]. Enfin la plus violente
+admiration qu'il fit naitre lui vint de Naigeon, Naigeon adorateur
+fetichiste de son philosophe, comme Brossette l'etait de son poete,
+espece de disciple badaud, de bedeau fanatique de l'atheisme. Femme,
+ami, disciple, Diderot se meprit donc dans ses choix; La Fontaine n'eut
+pas ete plus malencontreux que lui; au reste, a part le chapitre de sa
+femme, il ne semble guere que lui-meme il se soit jamais avise de ses
+meprises.
+
+[Note 87: Ceci est trop severe pour Grimm; je suis revenu, depuis, a
+de meilleures idees sur son compte, en l'etudiant de pres.]
+
+Tout homme doue de grandes facultes, et venu en des temps ou elles
+peuvent se faire jour, est comptable, par-devant son siecle et
+l'humanite, d'une oeuvre en rapport avec les besoins generaux de
+l'epoque et qui aide a la marche du progres. Quels que soient ses gouts
+particuliers, ses caprices, son humeur de paresse ou ses fantaisies de
+hors-d'oeuvre, il doit a la societe un monument public, sous peine
+de rejeter sa mission et de gaspiller sa destinee. Montesquieu par
+l'_Esprit des Lois_, Rousseau par l'_Emile_ et la _Contrat social_,
+Buffon par l'_Histoire naturelle_, Voltaire par tout l'ensemble de ses
+travaux, ont rendu temoignage a cette loi sainte du genie, en vertu de
+laquelle il se consacre a l'avancement des hommes; Diderot, quoi qu'on
+en ait dit legerement, n'y a pas non plus manque[88]. On lui accorde
+de reste les fantaisies humoristes, les boutades d'une saillie
+incomparable, les chaudes esquisses, les riches prets a fonds perdu dans
+les ouvrages et sous le nom de ses amis, le don des romans, des lettres,
+des causeries, des contes, les _petits-papiers_, comme il les appelait,
+c'est-a-dire les petits chefs-d'oeuvre, le morceau sur les femmes, _la
+Religieuse_, madame de La Pommeraie, mademoiselle La Chaux, madame de La
+Carliere, les heritiers du cure de Thivet;--ce que nous tenons ici a lui
+maintenir, c'est son titre social, sa piece monumentale, l'Encyclopedie!
+Ce ne devait etre a l'origine qu'une traduction revue et augmentee du
+Dictionnaire anglais de Chalmers, une speculation de librairie. Diderot
+feconda l'idee premiere et concut hardiment un repertoire universel
+de la connaissance humaine a son epoque. Il mit vingt-cinq ans a
+l'executer. Il fut a l'interieur la pierre angulaire et vivante de
+cette construction collective, et aussi le point de mire de toutes les
+persecutions, de toutes les menaces du dehors. D'Alembert, qui s'y etait
+attache surtout par convenance d'interet, et dont la Preface ingenieuse
+a beaucoup trop assume, pour ceux qui ne lisent que les prefaces, la
+gloire eminente de l'ensemble, deserta au beau milieu de l'entreprise,
+laissant Diderot se debattre contre l'acharnement des devots, la
+pusillanimite des libraires, et sous un enorme surcroit de redaction.
+Grace a sa prodigieuse verve de travail, a l'universalite de ses
+connaissances, a cette facilite multiple acquise de bonne heure dans
+la detresse, grace surtout a ce talent moral de rallier autour de
+lui, d'inspirer et d'exciter ses travailleurs, il termina cet edifice
+audacieux, d'une masse a la fois menacante et reguliere: si l'on cherche
+le nom de l'architecte, c'est le sien qu'il faut y lire. Diderot savait
+mieux que personne les defauts de son oeuvre; il se les exagerait meme,
+eut egard au temps, et se croyant ne pour les arts, pour la geometrie,
+pour le theatre, il deplorait mainte fois sa vie engagee et perdue dans
+une affaire d'un profit si mince et d'une gloire si melee. Qu'il fut
+admirablement organise pour la geometrie et les arts, je ne le nie pas;
+mais certes, les choses etant ce qu'elles etaient alors, une grande
+revolution, comme il l'a lui-meme remarque[89], s'accomplissant dans les
+sciences, qui descendaient de la haute geometrie et de la contemplation
+metaphysique pour s'etendre a la morale; aux belles-lettres, a
+l'histoire de la nature, a la physique experimentale et a l'industrie;
+de plus, les arts au XVIIIe siecle etant faussement detournes de leur
+but superieur et rabaisses a servir de porte-voix philosophique ou
+d'arme pour le combat; au milieu de telles conditions generales, il
+etait difficile a Diderot de faire un plus utile, un plus digne
+et memorable emploi de sa faculte puissante qu'en la vouant a
+l'Encyclopedie. Il servit et precipita, par cette oeuvre civilisatrice,
+la revolution qu'il avait signalee dans les sciences. Je sais d'ailleurs
+quels reproches severes et reversibles sur tout le siecle doivent
+temperer ces eloges, et j'y souscris entierement; mais l'esprit
+antireligieux qui presida a l'Encyclopedie et a toute la philosophie
+d'alors ne saurait etre exclusivement juge de notre point de vue
+d'aujourd'hui, sans presque autant d'injustice qu'on a droit de lui en
+reprocher. Le mot d'ordre, le cri de guerre, _Ecrasons l'infame!_ tout
+decisif et inexorable qu'il semble, demande lui-meme a etre analyse et
+interprete. Avant de reprocher a la philosophie de n'avoir pas
+compris le vrai et durable christianisme, l'intime et reelle doctrine
+catholique, il convient de se souvenir que le depot en etait alors
+confie, d'une part aux jesuites intrigants et mondains, de l'autre aux
+jansenistes farouches et sombres; que ceux-ci, retranches dans les
+parlements, pratiquaient des ici-bas leur fatale et lugubre doctrine sur
+la grace, moyennant leurs bourreaux, leur question, leurs tortures, et
+qu'ils realisaient pour les heretiques, dans les culs de basse-fosse des
+cachots, l'abime effrayant de Pascal. C'etait la l'_infame_ qui, tous
+les jours, calomniait aupres des philosophes le christianisme dont elle
+usurpait le nom; l'_infame_ en verite, que la philosophie est parvenue a
+_ecraser_ dans la lutte, en s'abimant sous une ruine commune. Diderot,
+des ses premieres _Pensees philosophiques_, parait surtout choque de
+cet aspect tyrannique et capricieusement farouche, que la doctrine de
+Nicole, d'Arnauld et de Pascal prete au Dieu chretien; et c'est au nom
+de l'humanite meconnue et d'une sainte commiseration pour ses semblables
+qu'il aborde la critique audacieuse ou sa fougue ne lui permit plus de
+s'arreter. Ainsi de la plupart des novateurs incredules: au point de
+depart, une meme protestation genereuse les unit. L'Encyclopedie ne fut
+donc pas un monument pacifique, une tour silencieuse de cloitre avec des
+savants et des penseurs de toute espece distribues a chaque etage. Elle
+ne fut pas une pyramide de granit a base immobile; elle n'eut rien de
+ces harmonieuses et pures constructions de l'art, qui montent avec
+lenteur a travers des siecles fervents vers un Dieu adore et beni. On
+l'a comparee a l'impie Babel; j'y verrais plutot une de ces tours
+de guerre, de ces machines de siege, mais enormes, gigantesques,
+merveilleuses, comme en decrit Polybe, comme en imagine le Tasse.
+L'arbre pacifique de Bacon y est faconne en catapulte menacante. Il y
+a des parties ruineuses, inegales, beaucoup de platras, des fragments
+cimentes et indestructibles. Les fondations ne plongent pas en terre:
+l'edifice roule, il est mouvant, il tombera; mais qu'importe? pour
+appliquer ici un mot eloquent de Diderot lui-meme, "la statue de
+l'architecte restera debout au milieu des ruines, et la pierre qui se
+detachera de la montagne ne la brisera point, parce que les pieds n'en
+sont pas d'argile."
+
+[Note 88: C'est une retractation partielle, une rectification de
+ce que j'avais ecrit precedemment dans un article du _Globe_, dont je
+reproduis ici le debut:
+
+"Il y a dans _Werther_ un passage qui m'a toujours frappe par son
+admirable justesse: Werther compare l'homme de genie qui passe au milieu
+de son siecle, a un fleuve abondant, rapide, aux crues inegales,
+aux ondes parfois debordees; sur chaque rive se trouvent d'honnetes
+proprietaires, gens de prudence et de bon sens, qui, soigneux de leurs
+jardins potagers ou de leurs plates-bandes de tulipes, craignent
+toujours que le fleuve ne deborde au temps des grandes eaux et ne
+detruise leur petit bien-etre; ils s'entendent donc pour lui pratiquer
+des saignees a droite et a gauche, pour lui creuser des fosses, des
+rigoles; et les plus habiles profitent meme de ces eaux detournees pour
+arroser leur heritage, et s'en font des viviers et des etangs a leur
+fantaisie. Cette sorte de conjuration instinctive et interessee de tous
+les hommes de bon sens et d'esprit contre l'homme d'un genie superieur
+n'apparait peut-etre dans aucun cas particulier avec plus d'evidence que
+dans les relations de Diderot avec ses contemporains. On etait dans un
+siecle d'analyse et de destruction, on s'inquietait bien moins d'opposer
+aux idees en decadence des systemes complets, reflechis, desinteresses,
+dans lesquels les idees nouvelles de philosophie, de religion, de morale
+et de politique s'edifiassent selon l'ordre le plus general et le plus
+vrai, que de combattre et de renverser ce dont on ne voulait plus, ce a
+quoi on ne croyait plus, et ce qui pourtant subsistait toujours. En vain
+les grands esprits de l'epoque, Montesquieu, Buffon, Rousseau, tenterent
+de s'elever a de hautes theories morales ou scientifiques; ou bien
+ils s'egaraient dans de pleines chimeres, dans des utopies de reveurs
+sublimes; ou bien, infideles a leur dessein, ils retombaient malgre eux,
+a tout moment, sous l'empire du fait, et le discutaient, le battaient en
+breche, au lieu de rien construire. Voltaire seul comprit ce qui etait
+et ce qui convenait, voulut tout ce qu'il fit et fit tout ce qu'il
+voulut. Il n'en fut pas ainsi de Diderot, qui, n'ayant pas cette
+tournure d'esprit critique, et ne pouvant prendre sur lui de s'isoler
+comme Buffon et Rousseau, demeura presque toute sa vie dans une position
+fausse, dans une distraction permanente, et dispersa ses immenses
+facultes sous toutes les formes et par tous les pores. Assez semblable
+au fleuve dont parle Werther, le courant principal, si profond, si
+abondant en lui-meme, disparut presque au milieu de toutes les saignees
+et de tous les canaux par lesquels on le detourna. La gene et le besoin,
+une singuliere facilite de caractere, une excessive prodigalite de vie
+et de conversation, la camaraderie encyclopedique et philosophique, tout
+cela soutira continuellement le plus metaphysicien et le plus artiste
+des genies de cette epoque. Grimm, dans sa _Correspondance litteraire_,
+d'Holbach dans ses predications d'atheisme, Raynal dans son _Histoire
+des deux Indes_, detournerent a leur profit plus d'une feconde artere de
+ce grand fleuve dont ils etaient riverains. Diderot, bon qu'il etait
+par nature, prodigue parce qu'il se sentait opulent, tout a tous, se
+laissait aller a cette facon de vivre; content de produire des idees, et
+se souciant peu de leur usage, il se livrait a son penchant intellectuel
+et ne tarissait pas. Sa vie se passa de la sorte, a penser d'abord, a
+penser surtout et toujours, puis a parler de ses pensees, a les ecrire
+a ses amis, a ses maitresses; a les jeter dans des articles de journal,
+dans des articles d'encyclopedie, dans des romans imparfaits, dans des
+notes, dans des memoires sur des points speciaux; lui, le genie le plus
+synthetique de son siecle, il ne laissa pas de monument.
+
+"Ou plutot ce monument existe, mais par fragments; et, comme un esprit
+unique et substantiel est empreint en tous ces fragments epars, le
+lecteur attentif, qui lit Diderot comme il convient, avec sympathie,
+amour et admiration, recompose aisement ce qui est jete dans un desordre
+apparent, reconstruit ce qui est inacheve, et finit par embrasser d'un
+coup d'oeil l'oeuvre du grand homme, par saisir tous les traits de cette
+figure forte, bienveillante et hardie, coloree par le sourire, abstraite
+par le front, aux vastes tempes, au coeur chaud, la plus allemande de
+toutes nos tetes, et dans laquelle il entre du Goethe, du Kant et du
+Schiller tout ensemble."]
+
+[Note 89: _Interpretation de la Nature_.]
+
+L'atheisme de Diderot, bien qu'il l'affichat par moments avec une
+deplorable jactance, et que ses adversaires l'aient trop cruellement
+pris au mot, se reduit le plus souvent a la negation d'un Dieu mechant
+et vengeur, d'un Dieu fait a l'image des bourreaux de Calas et de La
+Barre. Diderot est revenu frequemment sur cette idee, et l'a presentee
+sous les formes bienveillantes du scepticisme le moins arrogant. Tantot,
+comme dans l'entretien avec la marechale de Broglie, c'est un jeune
+Mexicain qui, las de son travail, se promene un jour au bord du grand
+Ocean; il voit une planche qui d'un bout trempe dans l'eau et de l'autre
+pose sur le rivage; il s'y couche, et, berce par la vague, rasant du
+regard l'espace infini, les contes de sa vieille grand'mere sur je ne
+sais quelle contree situee au dela et peuplee d'habitants merveilleux
+lui repassent en idee comme de folles chimeres; il n'y peut croire, et
+cependant le sommeil vient avec le balancement et la reverie, la planche
+se detache du rivage, le vent s'accroit, et voila le jeune raisonneur
+embarque. Il ne se reveille qu'en pleine eau. Un doute s'eleve alors
+dans son esprit: s'il s'etait trompe en ne croyant pas! si sa grand'mere
+avait eu raison! Eh bien! ajoute Diderot, elle a eu raison; il vogue, il
+touche a la plage inconnue. Le vieillard, maitre du pays, est la qui le
+recoit a l'arrivee. Un petit soufflet sur la joue, une oreille un peu
+pincee avec sourire, sera-ce toute la peine de l'incredule? ou bien
+ce vieillard ira-t-il prendre le jeune insense par les cheveux et se
+complaire a le trainer durant une eternite sur le rivage[90]?--Tantot,
+comme dans une lettre a mademoiselle Voland, c'est un moine, galant
+homme et point du tout enfroque, avec qui son ami Damilaville l'a fait
+diner. On parla de l'amour paternel. Diderot dit que c'etait une des
+plus puissantes affections de l'homme: "Un coeur paternel, repris-je;
+non, il n'y a que ceux qui ont ete peres qui sachent ce que c'est; c'est
+un secret heureusement ignore, meme des enfants." Puis continuant,
+j'ajoutai: "Les premieres annees que je passai a Paris avaient ete fort
+peu reglees; ma conduite suffisait de reste pour irriter mon pere, sans
+qu'il fut besoin de la lui exagerer. Cependant la calomnie n'y avait
+pas manque. On lui avait dit... Que ne lui avait-on pas dit? L'occasion
+d'aller le voir se presenta. Je ne balancai point. Je partis plein
+de confiance dans sa bonte. Je pensais qu'il me verrait, que je me
+jetterais entre ses bras, que nous pleurerions tous les deux, et que
+tout serait oublie. Je pensai juste." La, je m'arretai et je demandai a
+mon religieux s'il savait combien il y avait d'ici chez moi: "Soixante
+lieues, mon pere; et s'il y en avait cent, croyez-vous que j'aurais
+trouve mon pere moins indulgent et moins tendre?--Au contraire.--Et s'il
+y en avait eu mille?--Ah! Comment maltraiter un enfant qui revient de si
+loin?--Et s'il avait ete dans la lune, dans Jupiter, dans Saturne?..."
+En disant ces derniers mots, j'avais les yeux tournes au ciel; et mon
+religieux, les yeux baisses, meditait sur mon apologue."
+
+[Note 90: On lit au tome second des _Essais_ de Nicole: "... En
+considerant avec effroi ces demarches temeraires et vagabondes de la
+plupart des hommes, qui les menent a la mort eternelle, je m'imagine de
+voir une ile epouvantable, entouree de precipices escarpes qu'un nuage
+epais empeche de voir, et environnee d'un torrent de feu qui recoit tous
+ceux qui tombent du haut de ces precipices. Tous les chemins et tous les
+sentiers se terminent a ces precipices, a l'exception d'un seul, mais
+tres-etroit et tres-difficile a reconnoitre, qui aboutit a un pont par
+lequel on evite le torrent de feu et l'on arrive a un lieu de surete et
+de lumiere... Il y a dans cette ile un nombre infini d'hommes a qui l'on
+commande de marcher incessamment. Un vent impetueux les presse et ne
+leur permet pas de retarder. On les avertit seulement que tous les
+chemins n'ont pour fin que le precipice; qu'il n'y en a qu'un seul ou
+ils se puissent sauver, et que cet unique chemin est tres-difficile a
+remarquer. Mais, nonobstant ces avertissements, ces miserables, sans
+songer a chercher le sentier heureux, sans s'en informer, et comme s'ils
+le connoissoient parfaitement, se mettent hardiment en chemin. Ils ne
+s'occupent que du soin de leur equipage, du desir de commander aux
+compagnons de ce malheureux voyage, et de la recherche de quelque
+divertissement qu'ils peuvent prendre en passant. Ainsi ils arrivent
+insensiblement vers le bord du precipice, d'ou ils sont emportes dans
+ce torrent de feu qui les engloutit pour jamais. Il y en a seulement un
+tres-petit nombre de sages qui cherchent avec soin ce sentier, et qui,
+l'ayant decouvert, y marchent avec grande circonspection, et, trouvant
+ainsi le moyen de passer le torrent, arrivent enfin a un lieu de surete
+et de repos." L'image de Nicole n'est pas consolante; au chapitre V du
+traite _de la Crainte de Dieu_, on peut chercher une autre scene de
+_carnage spirituel_, dans laquelle n'eclate pas moins ce qu'on a droit
+d'appeler le _terrorisme de la Grace_: on concoit que Diderot ait trouve
+ces doctrines funestes a l'humanite, et qu'il ait voulu faire a son
+tour, sous image d'ile et d'ocean, une contre-partie au tableau de
+Nicole.--Il y a aussi dans Pascal une comparaison du monde avec une ile
+deserte, et les hommes y sont egalement de _miserables egares_.]
+
+Diderot a expose ses idees sur la substance, la cause et l'origine des
+choses dans l'_Interpretation de la Nature_, sous le couvert de
+Baumann, qui n'est autre que Maupertuis, et plus nettement encore dans
+l'_Entretien avec d'Alembert_ et le _Reve_ singulier qu'il prete a ce
+philosophe. Il nous suffira de dire que son materialisme n'est pas un
+mecanisme geometrique et aride, mais un vitalisme confus, fecond et
+puissant, une fermentation spontanee, incessante, evolutive, ou, jusque
+dans le moindre atome, la sensibilite latente ou degagee subsiste
+toujours presente. C'etait l'opinion de Bordeu et des physiologistes,
+la meme que Cabanis a depuis si eloquemment exprimee. A la maniere
+dont Diderot sentait la nature exterieure, la nature pour ainsi dire
+_naturelle_, celle que les experiences des savants n'ont pas encore
+torturee et falsifiee, les bois, les eaux, la douceur des champs,
+l'harmonie du ciel et les impressions qui en arrivent au coeur, il
+devait etre profondement religieux par organisation, car nul n'etait
+plus sympathique et plus ouvert a la vie universelle. Seulement, cette
+vie de la nature et des etres, il la laissait volontiers obscure,
+flottante et en quelque sorte diffuse hors de lui, recelee au sein des
+germes, circulant dans les courants de l'air, ondoyant sur les cimes des
+forets, s'exhalant avec les bouffees des brises; il ne la rassemblait
+pas vers un centre, il ne l'idealisait pas dans l'exemplaire radieux
+d'une Providence ordonnatrice et vigilante. Pourtant, dans un ouvrage
+qu'il composa durant sa vieillesse et peu d'annees avant de mourir,
+l'_Essai sur la Vie de Seneque_, il s'est plu a traduire le passage
+suivant d'une lettre a Lucilius, qui le transporte d'admiration: "S'il
+s'offre a vos regards une vaste foret, peuplee d'arbres antiques, dont
+les cimes montent aux nues et dont les rameaux entrelaces vous derobent
+l'aspect du ciel, cette hauteur demesuree, ce silence profond, ces
+masses d'ombre que la distance epaissit et rend continues, tant de
+signes ne vous _intiment_-ils pas la presence d'un Dieu?" C'est Diderot
+qui souligne le mot _intimer_. Je suis heureux de trouver dans le meme
+ouvrage un jugement sur La Mettrie, qui marque chez Diderot un peu
+d'oubli peut-etre de ses propres exces cyniques et philosophiques, mais
+aussi un degout amer, un desaveu formel du materialisme immoral et
+corrupteur. J'aime qu'il reproche a La Mettrie de n'avoir pas _les
+premieres idees des vrais fondements de la morale_, "de cet arbre
+immense dont la tete touche aux cieux, et dont les racines penetrent
+jusqu'aux enfers, ou tout est lie, ou la pudeur, la decence, la
+politesse, les vertus les plus legeres, s'il en est de telles,
+sont attachees comme la feuille au rameau, qu'on deshonore en l'en
+depouillant." Ceci me rappelle une querelle qu'il eut un jour sur la
+vertu avec Helvetius et Saurin; il en fait a mademoiselle Voland un
+recit charmant, qui est un miroir en raccourci de l'inconsequence du
+siecle. Ces messieurs niaient le sens moral inne, le motif essentiel et
+desinteresse de la vertu, pour lequel plaidait Diderot. "Le plaisant,
+ajoute-t-il, c'est que, la dispute a peine terminee, ces honnetes gens
+se mirent, sans s'en apercevoir, a dire les choses les plus fortes en
+faveur du sentiment qu'ils venaient de combattre, et a faire eux-memes
+la refutation de leur opinion. Mais Socrate, a ma place, la leur aurait
+arrachee." Il dit en un endroit au sujet de Grimm: "La severite des
+principes de notre ami se perd; il distingue deux morales, une a l'usage
+des souverains." Toutes ces idees excellentes sur la vertu, la morale
+et la nature, lui revinrent sans doute plus fortes que jamais dans le
+recueillement et l'espece de solitude qu'il tacha de se procurer durant
+les annees souffrantes de sa vieillesse. Plusieurs de ses amis etaient
+morts, les autres disperses; mademoiselle Voland et Grimm lui manquaient
+souvent. Aux conversations desormais fatigantes, il preferait la robe de
+chambre et sa bibliotheque du cinquieme sous les tuiles, au coin de la
+rue Taranne et de celle de Saint-Benoit; il lisait toujours, meditait
+beaucoup et soignait avec delices l'education de sa fille. Sa vie
+bienfaisante, pleine de bons conseils et de bonnes oeuvres, dut lui etre
+d'un grand apaisement interieur; et toutefois peut-etre, a de certains
+moments, il lui arrivait de se redire cette parole de son vieux pere:
+"Mon fils, mon fils, c'est un bon oreiller que celui de la raison; mais
+je trouve que ma tete repose plus doucement encore sur celui de la
+religion et des lois."--Il mourut en juillet 1784[91].
+
+[Note 91: Trois ou quatre ans avant la mort de Diderot, Garat, alors
+a ses debuts, publia dans quelque almanach litteraire le recit d'une
+_visite_ qu'il avait faite au philosophe, recit piquant, un peu
+burlesque, ou les qualites naives de l'original sont prises en
+caricature. Diderot s'en montra tres-mecontent. Garat presageait par ce
+trait son talent de plume, mais aussi sa legerete morale. Cette _visite
+chez Diderot_, qu'on peut lire recueillie par M. Auguis dans ses
+_Revelations indiscretes du XVIIIe siecle_, est peut-etre le premier
+exemple en notre litterature du style _a la Janin_; dans ce genre de
+charge fine, l'echantillon de Garat reste charmant.]
+
+Comme artiste et critique, Diderot fut eminent. Sans doute sa theorie du
+drame n'a guere de valeur que comme dementi donne au convenu, au faux
+gout, a l'eternelle mythologie de l'epoque, comme rappel a la verite des
+moeurs, a la realite des sentiments, a l'observation de la nature;
+il echoua des qu'il voulut pratiquer. Sans doute l'idee de morale le
+preoccupa outre mesure; il y subordonna le reste, et en general, dans
+toute son esthetique, il meconnut les limites, les ressources propres
+et la circonscription des beaux-arts; il concevait trop le drame
+en moraliste, la statuaire et la peinture en litterateur; le style
+essentiel, l'execution mysterieuse, la touche sacree, ce je ne sais quoi
+d'accompli, d'acheve, qui est a la fois l'indispensable, ce _sine qua
+non_ de confection dans chaque oeuvre d'art pour qu'elle parvienne a
+l'adresse de la posterite,--sans doute ce coin precieux lui a echappe
+souvent; il a tatonne alentour, et n'y a pas toujours pose le doigt
+avec justesse; Falconnet et Sedaine lui ont cause de ces eblouissements
+d'enthousiasme que nous ne pouvons lui passer que pour Terence, pour
+Richardson et pour Greuze: voila les defauts. Mais aussi que de verve,
+que de raison dans les details! quelle chaude poursuite du vrai, du bon,
+de ce qui sort du coeur! quel exemplaire sentiment de l'antique dans
+ce siecle irreverent! quelle critique penetrante, honnete, amoureuse,
+jusqu'alors inconnue! comme elle epouse son auteur des qu'elle y prend
+gout! comme elle le suit, l'enveloppe, le developpe, le choie
+et l'adore! Et, tout optimiste qu'elle est et un peu sujette a
+l'engouement, ne la croyez pas dupe toujours. Demandez plutot a l'auteur
+des _Saisons_, a M. de Saint-Lambert, _qui, entre les gens de lettres,
+est une des peaux les plus sensibles_ (nous dirions aujourd'hui _un des
+epidermes_); a M. de La Harpe, qui a _du nombre, de l'eloquence, du
+style, de la raison, de la sagesse, mais rien qui lui batte au-dessous
+de la mamelle gauche_,
+
+ _... Quod laeva in parte mamillae
+ Nil salit Arcadico juveni..._
+
+JUV.
+
+Demandez a l'abbe Raynal, _qui serait sur la ligne de M. de La Harpe,
+s'il avait un peu moins d'abondance et un peu plus de gout_; au digne,
+au sage et honnete Thomas enfin, qui, a l'oppose du meme M. de La Harpe,
+_met tout en montagnes, comme l'autre met tout en plaines_, et qui, en
+ecrivant _sur les femmes_, a trouve moyen de composer _un si bon, un si
+estimable livre, mais un livre qui n'a pas de sexe_.
+
+En prononcant le nom de femmes, nous avons touche la source la plus
+abondante et la plus vive du talent de Diderot comme artiste. Ses
+meilleurs morceaux, les plus delicieux d'entre ses _petits papiers_,
+sont certainement ceux ou il les met en scene, ou il raconte les
+abandons, les perfidies, les ruses dont elles sont complices ou
+victimes, leur puissance d'amour, de vengeance, de sacrifice; ou il
+peint quelque coin du monde, quelque interieur auquel elles ont ete
+melees. Les moindres recits courent alors sous sa plume, rapides,
+entrainants, simples, loin d'aucun systeme, empreints, sans affectation,
+des circonstances les plus familieres, et comme venant d'un homme qui a
+de bonne heure vecu de la vie de tous les jours, et qui a senti l'ame et
+la poesie dessous. De telles scenes, de tels portraits ne s'analysent
+pas. Omettant les choses plus connues, je recommande a ceux qui ne l'ont
+pas lue encore la Correspondance de Diderot avec mademoiselle Jodin,
+jeune actrice dont il connaissait la famille, et dont il essaya de
+diriger la conduite et le talent par des conseils aussi attentifs que
+desinteresses. C'est un admirable petit cours de morale pratique, sensee
+et indulgente; c'est de la raison, de la decence, de l'honnetete, je
+dirais presque de la vertu, a la portee d'une jolie actrice, bonne et
+franche personne, mais mobile, turbulente, amoureuse. A la place de
+Diderot, Horace (je le suppose assez goutteux deja pour etre sage),
+Horace lui-meme n'aurait pas donne d'autres preceptes, des conseils
+mieux pris dans le reel, dans le possible, dans l'humanite; et certes il
+ne les eut pas assaisonnes de maximes plus saines, d'indications plus
+fines sur l'art du comedien. Ces Lettres a mademoiselle Jodin, publiees
+pour la premiere fois en 1821, presageaient dignement celles a
+mademoiselle Voland, que nous possedons enfin aujourd'hui. Ici Diderot
+se revele et s'epanche tout entier. Ses gouts, ses moeurs, la tournure
+secrete de ses idees et de ses desirs; ce qu'il etait dans la maturite
+de l'age et de la pensee; sa sensibilite intarissable au sein des plus
+arides occupations et sous les paquets d'epreuves de l'_Encyclopedie_;
+ses affectueux retours vers les temps d'autrefois, son amour de la ville
+natale, de la maison paternelle et des _vordes_ sauvages ou s'ebattait
+son enfance; son voeu de retraite solitaire, de campagne avec peu
+d'amis, d'oisivete entremelee d'emotions et de lectures; et puis, au
+milieu de cette societe charmante, a laquelle il se laisse aller tout
+en la jugeant, les figures sans nombre, gracieuses ou grimacantes, les
+episodes tendres ou bouffons qui ressortent et se croisent dans ses
+recits; madame d'Epinay, les boucles de cheveux pendantes, un cordon
+bleu au front, langoureuse en face de Grimm; madame d'Aine en camisole,
+aux prises avec M. Le Roy; le baron d'Holbach, au ton moqueur et
+discordant, pres de sa moitie au fin sourire; l'abbe Galiani, _tresor
+dans les jours pluvieux_, meuble si indispensable que _tout le
+monde voudrait en avoir un a la campagne, si on en faisait chez les
+tabletiers_; l'incomparable portrait d'_Uranie_, de cette belle et
+auguste madame Legendre, la plus vertueuse des coquettes, la plus
+desesperante des femmes qui disent: Je vous aime;--un franc parler sur
+les personnages celebres; Voltaire, _ce mechant et extraordinaire enfant
+des Delices_, qui a beau critiquer, railler, se demener, et qui _verra
+toujours au-dessus de lui une douzaine d'hommes de la nation, qui, sans
+s'elever sur la pointe du pied, le passeront de la tete, car il n'est
+que le second dans tous les genres_; Rousseau, cet etre incoherent,
+_excessif, tournant perpetuellement autour d'une capuciniere ou il se
+fourrera un beau matin, et sans cesse ballotte de l'atheisme au bapteme
+des cloches_;--c'en est assez, je crois, pour indiquer que Diderot,
+homme, moraliste, peintre et critique, se montre a nu dans cette
+Correspondance, si heureusement conservee, si a propos offerte a
+l'admiration empressee de nos contemporains. Plus efficacement que nos
+paroles, elle ravivera, elle achevera dans leur memoire une image
+deja vieillie, mais toujours presente. Nous y renvoyons bien vite les
+lecteurs qui trouveraient que nous n'en avons pas dit assez ou que
+nous en avons trop dit[92]. Nous leur rappellerons en meme temps,
+comme dedommagement et comme excuse, un article sur la prose du grand
+ecrivain, insere autrefois dans ce recueil par un des hommes[93] qui ont
+le mieux soutenu et perpetue de nos jours la tradition de Diderot, pour
+la verve chaude et feconde, le genie facile, abondant, passionne, le
+charme sans fin des causeries et la bonte prodigue du caractere.
+
+Juin 1831.
+
+[Note 92: On peut voir aussi deux articles detailles sur cette
+Correspondance dans _le Globe_, 20 septembre et 5 octobre 1830.]
+
+[Note 93: M. Ch. Nodier (_Revue de Paris_).]
+
+
+J'ai refait plus tard une esquisse de Diderot qui se trouve au tome VII
+des _Causeries du Lundi_.
+
+
+
+
+L'ABBE PREVOST
+
+On a compare souvent l'impression melancolique que produisent sur nous
+les bibliotheques, ou sont entasses les travaux de tant de generations
+defuntes, a l'effet d'un cimetiere peuple de tombes. Cela ne nous a
+jamais semble plus vrai que lorsqu'on y entre, non avec une curiosite
+vague ou un labeur trop empresse, mais guide par une intention
+particuliere d'honorer quelque nom choisi, et par un acte de piete
+studieuse a accomplir envers une memoire. Si pourtant l'objet de notre
+etude ce jour-la, et en quelque sorte de notre devotion, est un de ces
+morts fameux et si rares dont la parole remplit les temps, l'effet
+ne saurait etre ce que nous disons; l'autel alors nous apparait trop
+lumineux; il s'en echappe incessamment un puissant eclat qui chasse bien
+loin la langueur des regrets et ne rappelle que des idees de duree et de
+vie. La mediocrite, non plus, n'est guere propre a faire naitre en nous
+un sentiment d'espece si delicate; l'impression qu'elle cause n'a rien
+que de sterile, et ressemble a de la fatigue ou a de la pitie. Mais ce
+qui nous donne a songer plus particulierement et ce qui suggere a notre
+esprit mille pensees d'une morale penetrante, c'est quand il s'agit d'un
+de ces hommes en partie celebres et en partie oublies, dans la memoire
+desquels, pour ainsi dire, la lumiere et l'ombre se joignent; dont
+quelque production toujours debout recoit encore un vif rayon qui semble
+mieux eclairer la poussiere et l'obscurite de tout le reste; c'est
+quand nous touchons a l'une de ces renommees recommandables et jadis
+brillantes, comme il s'en est vu beaucoup sur la terre, belles
+aujourd'hui, dans leur silence, de la beaute d'un cloitre qui tombe, et
+a demi couchees, desertes et en ruine. Or, a part un tres-petit nombre
+de noms grandioses et fortunes qui, par l'a-propos de leur venue,
+l'etoile constante de leurs destins, et aussi l'immensite des choses
+humaines et divines qu'ils ont les premiers reproduites glorieusement,
+conservent ce privilege eternel de ne pas vieillir, ce sort un peu
+sombre, mais fatal, est commun a tout ce qui porte dans l'ordre des
+lettres le titre de talent et meme celui de genie. Les admirations
+contemporaines les plus unanimes et les mieux meritees ne peuvent
+rien contre; la resignation la plus humble, comme la plus opiniatre
+resistance, ne hate ni ne retarde ce moment inevitable, ou le grand
+poete, le grand ecrivain, entre dans la posterite, c'est-a-dire ou les
+generations dont il fut le charme et l'ame, cedant la scene a d'autres,
+lui-meme il passe de la bouche ardente et confuse des hommes a
+l'indifference, non pas ingrate, mais respectueuse, qui, le plus
+souvent, est la derniere consecration des monuments accomplis. Sans
+doute quelques pelerins du genie, comme Byron les appelle, viennent
+encore et jusqu'a la fin se succederont alentour; mais la societe en
+masse s'est portee ailleurs et frequente d'autres lieux. Une bien forte
+part de la gloire de Walter Scott et de Chateaubriand plonge deja dans
+l'ombre. Ce sentiment qui, ainsi que nous le disons, n'est pas sans
+tristesse, soit qu'on l'eprouve pour soi-meme, soit qu'on l'applique a
+d'autres, nous devons tacher du moins qu'il nous laisse sans amertume.
+Il n'a rien, a le bien prendre, qui soit capable d'irriter ou de
+decourager; c'est un des mille cotes de la loi universelle. Ne nous
+y appesantissons jamais que pour combattre en nous l'amour du bruit,
+l'exageration de notre importance, l'enivrement de nos oeuvres. Premunis
+par la contre bien des agitations insensees, sachons nous tenir a un
+calme grave, a une habitude reflechie et naturelle, qui nous fasse tout
+gouter selon la mesure, nous permette une justice clairvoyante, degagee
+des preoccupations superbes, et, en sauvant nos productions sinceres des
+changeantes saillies du jour et des jargons bigarres qui passent, nous
+etablisse dans la situation intime la meilleure pour y epancher le
+plus de ces verites reelles, de ces beautes simples, de ces sentiments
+humains bien menages, dont, sous des formes plus ou moins neuves
+et durables, les ages futurs verront se confirmer a chaque epreuve
+l'eternelle jeunesse.
+
+Cette reflexion nous a ete inspiree au sujet de l'abbe Prevost, et nous
+croyons que c'est une de celles qui, de nos jours, lui viendraient le
+plus naturellement a lui-meme, s'il pouvait se contempler dans le passe.
+Non pas que, durant le cours de sa longue et laborieuse carriere, il ait
+jamais positivement obtenu ce quelque chose qui, a un moment determine,
+eclate de la plenitude d'un disque eblouissant, et qu'on appelle la
+gloire; plutot que la gloire, il eut de la celebrite diffuse, et posseda
+les honneurs du talent, sans monter jusqu'au genie. Ce fut pourtant, si
+l'on parle un instant avec lui la langue vaguement complaisante de Louis
+XIV, ce fut, a tout prendre, un heureux et facile genie, d'un savoir
+etendu et lucide, d'une vaste memoire, inepuisable en oeuvres, egalement
+propre aux histoires serieuses et aux amusantes, renomme pour les graces
+du style et la vivacite des peintures, et dont les productions, a peine
+ecloses, faisaient, disait-on alors, _les delices des coeurs sensibles
+et des belles imaginations_. Ses romans, en effet, avaient un cours
+prodigieux; on les contrefaisait de toutes parts; quelquefois on les
+continuait sous son nom, ce qui est arrive pour le _Cleveland_; les
+libraires demandaient _du l'abbe Prevost_, comme precedemment du
+Saint-Evremond; lui-meme, il ne les laissait guere en souffrance, et
+ses oeuvres, y compris _le Pour et Contre_ et l'_Histoire generale des
+Voyages_, vont beaucoup au dela de cent volumes. De tous ces estimables
+travaux, parmi lesquels on compte une bonne part de creations, que
+reste-t-il dont on se souvienne et qu'on relise? Si dans notre jeunesse
+nous nous sommes trouves a portee de quelque ancienne bibliotheque de
+famille, nous avons pu lire _Cleveland_, _le Doyen de Killerine_, les
+_Memoires d'un Homme de qualite_, que nous recommandaient nos oncles
+ou nos peres; mais, a part une occasion de ce genre, on les estime sur
+parole, on ne les lit pas. Que si par hasard on les ouvre, on ne va
+presque jamais jusqu'a la fin, pas plus que pour l'_Astree_ ou pour
+_Clelie_; la maniere en est deja trop loin de notre gout, et rebute par
+son developpement, au lieu de prendre; il n'y a que _Manon Lescaut_ qui
+reussisse toujours dans son accorte negligence, et dont la fraicheur
+sans fard soit immortelle. Ce petit chef-d'oeuvre echappe en un jour
+de bonheur a l'abbe Prevost, et sans plus de peine assurement que les
+innombrables episodes, a demi reels, a demi inventes, dont il a seme ses
+ecrits, soutient a jamais son nom au-dessus du flux des annees, et le
+classe de pair, en lieu sur, a cote de l'elite des ecrivains et des
+inventeurs. Heureux ceux qui, comme lui, ont eu un jour, une semaine, un
+mois dans leur vie, ou a la fois leur coeur s'est trouve plus abondant,
+leur timbre plus pur, leur regard doue de plus de transparence et de
+clarte, leur genie plus familier et plus present; ou un fruit rapide
+leur est ne et a muri sous cette harmonieuse conjonction de tous
+les astres interieurs; ou, en un mot, par une oeuvre de dimension
+quelconque, mais complete, ils se sont eleves d'un jet a l'ideal
+d'eux-memes! Bernardin de Saint-Pierre dans _Paul et Virginie_, Benjamin
+Constant par son _Adolphe_, ont eu cette bonne fortune, qu'on merite
+toujours si on l'obtient, de s'offrir, sous une enveloppe de resume
+admirable, au regard sommaire de l'avenir. On commence a croire que,
+sans cette tour solitaire de Rene, qui s'en detache et monte dans la
+nue, l'edifice entier de Chateaubriand se discernerait confusement a
+distance[94]. L'abbe Prevost, sous cet aspect, n'a rien a envier a tous
+ces hommes. Avec infiniment moins d'ambition qu'aucun, il a son point
+sur lequel il est autant hors de ligne: Manon Lescaut subsiste a jamais,
+et, en depit des revolutions du gout et des modes sans nombre qui en
+eclipsent le vrai regne, elle peut garder au fond sur son propre
+sort cette indifference folatre et languissante qu'on lui connait.
+Quelques-uns, tout bas, la trouvent un peu faible peut-etre et par
+trop simple de metaphysique et de nuances; mais quand l'assaisonnement
+moderne se sera evapore, quand l'enluminure fatigante aura pali, cette
+fille incomprehensible se retrouvera la meme, plus fraiche seulement par
+le contraste. L'ecrivain qui nous l'a peinte restera apprecie dans le
+calme, comme etant arrive a la profondeur la plus inouie de la passion
+par le simple naturel d'un recit, et pour avoir fait de sa plume, en
+cette circonstance, un emploi cher a certains coeurs dans tous les
+temps. Il est donc de ceux que l'oubli ne submergera pas, ou qu'il
+n'atteindra du moins que quand, le gout des choses saines etant epuise,
+il n'y aura plus de regret a mourir.
+
+[Note 94: J'ecrivais cela en 1831. Ceux qui m'accusent, comme ce
+leger M. de Lomenie (qui n'est qu'un echo de son monde), d'avoir attendu
+la mort de M. de Chateaubriand pour laisser voir ma pensee a son sujet,
+ne m'ont pas bien lu. Beranger, au contraire, avait fort remarque ce
+passage, et il s'amusait quelquefois a taquiner M. de Chateaubriand sur
+ce que ses petits neveux les romantiques pensaient de lui.]
+
+Mais si la posterite s'en tient, dans l'essor de son coup d'oeil, a
+cette breve comprehension d'un homme, a ce releve rapide d'une oeuvre,
+il y a, jusque dans son sein, des curiosites plus scrupuleuses et plus
+patientes qui eprouvent le besoin d'insister davantage, de revenir a
+la connaissance des portions disparues, et de retrouver epars dans
+l'ensemble, plus melanges sans doute mais aussi plus etales, la plupart
+des merites dont la piece principale se compose. On veut suivre dans la
+continuite de son tissu, on veut toucher de la main, en quelque sorte,
+l'etoffe et la qualite de ce genie dont on a deja vu le plus brillant
+echantillon, mais un echantillon, apres tout, qui tient etroitement au
+reste, et n'en est d'ordinaire qu'un accident mieux venu. C'est ce que
+nous tachons de faire aujourd'hui pour l'abbe Prevost. Un attrait tout
+particulier, des qu'on l'a entrevu, invite a s'informer de lui et a
+desirer de l'approfondir. Sa physionomie ouverte et bonne, la politesse
+decente de son langage, laissent transpirer a son insu une sensibilite
+interieure profondement tendre, et, sous la generalite de sa morale
+et la multiplicite de ses recits, il est aise de saisir les traces
+personnelles d'une experience bien douloureuse. Sa vie, en effet, fut
+pour lui le premier de ses romans et comme la matiere de tous les
+autres. Il naquit, sur la fin du XVIIe siecle, en avril 1697, a Hesdin
+dans l'Artois, d'une honnete famille et meme noble; son pere etait
+procureur du roi au bailliage. Le jeune Prevost fit ses premieres etudes
+chez les jesuites de sa ville natale, et plus tard alla doubler sa
+rhetorique au college d'Harcourt, a Paris. On le soigna fort a cause des
+rares talents qu'il produisit de bonne heure, et les jesuites l'avaient
+deja entraine au noviciat lorsqu'un jour (il avait seize ans), les idees
+de monde l'ayant assailli, il quitta tout pour s'engager en qualite de
+simple volontaire. La derniere guerre de Louis XIV tirait a sa fin; les
+emplois a l'armee etaient devenus tres-rares; mais il avait l'esperance,
+commune a une infinite de jeunes gens, d'etre avance aux premieres
+occasions; et, comme lui-meme il l'a dit par la suite en reponse a ceux
+qui calomniaient cette partie de sa vie, "il n'etoit pas si disgracie
+du cote de la naissance et de la fortune qu'il ne put esperer de
+faire heureusement son chemin." Las pourtant d'attendre, et la guerre
+d'ailleurs finissant, il retourna a La Fleche chez les peres jesuites,
+qui le recurent avec toutes sortes de caresses; il en fut seduit au
+point de s'engager presque definitivement dans l'Ordre; il composa, en
+l'honneur de saint Francois Xavier, une ode qui ne s'est pas conservee.
+Mais une nouvelle inconstance le saisit, et, sortant encore une fois de
+la retraite, il reprit le metier des armes _avec plus du distinction_,
+dit-il, _et d'agrement_, avec quelque grade par consequent, lieutenance
+ou autre. Les details manquent sur cette epoque critique de sa vie[95].
+On n'a qu'une phrase de lui qui donne suffisamment a penser et qui
+revele la teinte a la direction de ses sentiments durant les orages de
+sa premiere jeunesse: "Quelques annees se passerent, dit-il (a ce metier
+des armes); vif et sensible au plaisir, j'avouerai, dans les termes
+de M. de Cambrai, que la sagesse demandoit bien des precautions qui
+m'echapperent. Je laisse a juger quels devoient etre, depuis l'age de
+vingt a vingt-cinq ans, le coeur et les sentiments d'un homme qui a
+compose le _Cleveland_ trente-cinq ou trente-six. La malheureuse fin
+d'un engagement trop tendre me conduisit enfin au _tombeau_: c'est le
+nom que je donne a l'Ordre respectable ou j'allai m'ensevelir, et ou
+je demeurai quelque temps si bien mort, que mes parents et mes amis
+ignorerent ce que j'etois devenu." Cet Ordre respectable dont il parle,
+et dans lequel il entra a l'age de vingt-quatre ans environ, est celui
+des Benedictins de la congregation de Saint-Maur; il y resta cinq ou six
+ans dans les pratiques religieuses et dans l'assiduite de l'etude; nous
+le verrons plus tard en sortir. Ainsi cette ame passionnee, et par trop
+maniable aux impressions successives, ne pouvait se fixer a rien; elle
+etait du nombre de ces natures deliees qu'on traverse et qu'on ebranle
+aisement sans les tenir; elle avait puise dans l'ingenuite de son propre
+fonds et avait developpe en elle, par l'excellente education qu'elle
+avait recue, mille sentiments honnetes, delicats et pieux, capables, ce
+semble, a volonte, de l'honorer parmi les hommes ou de la sanctifier
+dans la retraite, et elle ne savait se resoudre ni a l'un ni a l'autre
+de ces partis; elle en essayait continuellement tour a tour; la
+fragilite se perpetuait sous les remords; le monde, ses plaisirs,
+la variete de ses evenements, de ses peintures, la tendresse de ses
+liaisons, devenaient, au bout de quelques mois d'absence, des tentations
+irresistibles pour ce coeur trop tot sevre, et, d'une autre part, aucun
+de ces biens ne parvenait a le remplir au moment de la jouissance. Le
+repentir alors et une sorte d'irritation croissante contre un ennemi
+toujours victorieux le rejetaient au premier choc dans des partis
+extremes dont l'austerite ne tardait pas a mollir; et, apres une lutte
+nouvelle, en un sens contraire au precedent, il retombait encore de
+la cellule dans les aventures. On a conserve de lui le fragment d'une
+lettre ecrite a l'un de ses freres au commencement de son entree chez
+les benedictins; elle se rapporte au temps de son sejour a Saint-Ouen,
+vers 1721. Il y touche cet etat moral de son ame en traits ingenus
+et suaves qui marquent assez qu'il n'est pas gueri: "Je connois la
+foiblesse de mon coeur, et je sens de quelle importance il est pour
+son repos de ne point m'appliquer a des sciences steriles qui le
+laisseraient dans la secheresse et dans la langueur; il faut, si je
+veux etre heureux dans la religion, que je conserve dans toute sa force
+l'impression de grace qui m'y a amene; il faut que je veille sans cesse
+a eloigner tout ce qui pourroit l'affoiblir. Je n'apercois que trop tous
+les jours de quoi je redeviendrois capable, si je perdois un moment
+de vue la grande regle, ou meme si je regardois avec la moindre
+complaisance certaines images qui ne se presentent que trop souvent a
+mon esprit, et qui n'auroient encore que trop de force pour me seduire,
+quoiqu'elles soient a demi effacees. Qu'on a de peine, mon cher frere,
+a reprendre un peu de vigueur quand on s'est fait une habitude de sa
+foiblesse; et qu'il en coute a combattre pour la victoire, quand on a
+trouve longtemps de la douceur a se laisser vaincre!"
+
+[Note 95: Le biographe de l'edition de 1810, qui est le meme que
+celui de l'edition de 1783, a copie sur ce point le biographe qui a
+publie les _Pensees de l'abbe Prevost_ en 1764, et qui lui-meme s'en
+etait tenu aux explications inserees dans le nombre 47 du _Pour et
+Contre_.--On a imprime dans je ne sais quel livre _d'Ana_, que Prevost
+etant tombe amoureux d'une dame, a Hesdin probablement, son pere, qui
+voyait cette intrigue de mauvais oeil, alla un soir a la porte de la
+dame pour morigener son fils au passage, et que celui-ci, dans la
+rapidite du mouvement qu'il fit pour s'echapper, heurta si violemment
+son pere que le vieillard mourut des suites du coup. Si ce n'est pas
+la une calomnie atroce, c'est un conte, et Prevost a bien assez
+de catastrophes dans sa vie sans celle-la. (Voir dans la _Decade
+philosophique_ du 20 thermidor an XI une lettre de M. L. Prevost
+d'Exiles, qui dement et refute peremptoirement cette anecdote sur son
+grand-oncle).]
+
+L'ideal de l'abbe Prevost, son reve des sa jeunesse, le modele de
+felicite vertueuse qu'il se proposait et qu'ajournerent longtemps pour
+lui des erreurs trop vives, c'etait un melange d'etude et de monde, de
+religion et d'honnete plaisir, dont il s'est plu en beaucoup d'occasions
+a flatter le tableau. Une fois engage dans des liens indissolubles, il
+tacha que toute image trop emouvante et trop propice aux desirs fut
+soigneusement bannie de ce plan un peu chimerique, ou le devoir etait la
+mesure de la volupte. On aime a s'etendre avec lui, en plus d'un
+endroit des _Memoires d'un Homme de qualite_ et de _Cleveland_, sur ces
+promenades meditatives, ces saintes lectures dans la solitude, au milieu
+des bois et des fontaines, une abbaye toujours dans le fond; sur ces
+conversations morales entre amis, _qu'Horace et Boileau ont marquees_,
+nous dit-il, _comme un des plus beaux traits dont ils composent la
+vie heureuse_. Son christianisme est doux et tempere, on le voit;
+accommodant, mais pur; c'est un christianisme formel qui _ordonne a la
+fois la pratique de la morale et la croyance des mysteres_, d'ailleurs
+nullement farouche, fonde sur la Grace et sur l'amour, fleuri
+d'atticisme, ayant passe par le noviciat des jesuites et s'en etant
+degage avec candeur, bien qu'avec un souvenir toujours reconnaissant.
+Gresset, dans plusieurs morceaux de ses epitres, nous en donnerait
+quelque idee que Prevost certainement ne desavouerait pas:
+
+ _Blandus honos, hilarisque tamen cum pondere virtus._
+
+Boileau, plus severe et aussi humain, Boileau, que je me reproche de
+n'avoir pas assez loue autrefois sur ce point non plus que sur quelques
+autres, a ete inspire de cet esprit de piete solide dans son Epitre a
+l'abbe Renaudot. L'admirable caractere de Tiberge, dans _Manon Lescaut_,
+en offre en action toutes les lumieres et toutes les vertus reunies. Du
+milieu des bouleversements de sa jeunesse et des necessites materielles
+qui en furent la suite, Prevost tendit d'un effort constant a cette
+sagesse pleine d'humilite, et il merita d'en cueillir les fruits des
+l'age mur. Il conserva toute sa vie un tendre penchant pour ses premiers
+maitres, et les impressions qu'il avait recues d'eux ne le quitteront
+jamais. Il est possible, a la rigueur, que la philosophie, alors
+commencante, l'ait seduit un moment dans l'intervalle de sa sortie de
+La Fleche a son entree chez les benedictins, et que le personnage de
+Cleveland represente quelques souvenirs personnels de cette epoque. Mais
+au fond c'etait une nature soumise, non raisonneuse, alteree des sources
+superieures, encline a la spiritualite, largement credule a l'invisible;
+une intelligence de la famille de Malebranche en metaphysique; une de
+ces ames qui, ainsi qu'il l'a dit de sa Cecile, _se portent d'une ardeur
+etonnante de sentiments vers un objet qui leur est incertain pour
+elles-memes; qui aspirent au bonheur d'aimer sans bornes et sans
+mesure_, et s'en croient empechees par les _tenebres des sens_ et le
+poids de la chair. Il obeit a un elan de cette voix mystique en entrant
+chez les benedictins: seulement il compta trop sur ses forces, ou
+peut-etre, parce qu'il s'en defiait beaucoup, il se hata de s'interdire
+solennellement toute recidive de defaillance. Le sacrifice une fois
+consomme, la conscience lucide lui revint: "Je reconnus, dit-il, que ce
+coeur si vif etoit encore brulant sous la cendre. La perte de ma
+liberte m'affligea jusqu'aux larmes. Il etoit trop tard. Je cherchai ma
+consolation durant cinq ou six ans, dans les charmes de l'etude; mes
+livres etoient mes amis fideles, _mais ils etoient morts comme moi!_"
+
+L'etude en effet, qui, suivant sa propre expression, a des douceurs,
+mais melancoliques et toujours uniformes; ce genre d'etude surtout,
+heritage demembre des Mabillon, austere, interminable, monotone comme
+une penitence, sans melange d'invention et de graces, pouvait suffire
+uniquement a la vie d'un dom Martenne, non a celle de dom Prevost. Il y
+etait propre toutefois, mais il l'etait aussi a trop d'autres matieres
+plus attrayantes. On l'occupa successivement dans les diverses maisons
+de l'Ordre a Saint-Ouen de Rouen, ou il eut une polemique a son
+avantage avec un jesuite appele Le Brun; a l'abbaye du Bec, ou, tout en
+approfondissant la theologie, il fit connaissance d'un grand seigneur
+retire de la cour qui lui donna peut-etre la pensee de son premier
+roman; a Saint-Germer, ou il professa les humanites; a Evreux et aux
+Blancs-Manteaux de Paris, ou il precha avec une vogue merveilleuse;
+enfin a Saint-Germain-des-Pres, espece de capitale de l'Ordre, ou on
+l'appliqua en dernier lieu au _Gallia Christiana_, dont un volume
+presque entier, dit-on, est de lui. Il commenca des lors, selon toute
+apparence, a rediger les _Memoires d'un Homme de qualite_, et en meme
+temps, par la multitude d'histoires interessantes qu'il contait a ravir,
+il faisait le charme des veillees du cloitre. Un leger mecontentement,
+qui n'etait qu'un pretexte, mais en realite ses idees, dont le cours le
+detournait plus que jamais ailleurs, l'engagerent a solliciter de Rome
+sa translation dans une branche moins rigide de l'Ordre; ce fut pour
+Cluny qu'il s'arreta. Il obtint sa demande; le bref devait etre fulmine
+par l'eveque d'Amiens a un jour marque; Prevost y comptait, et de grand
+matin il s'echappa du couvent, en laissant pour les superieurs des
+lettres ou il exposait ses motifs. Par l'effet d'une intrigue qu'il
+avait ignoree jusqu'au dernier moment, le bref ne fut pas fulmine, et
+sa position de deserteur devint tellement fausse qu'il n'y vit d'autre
+issue qu'une fuite en Hollande. Le general de la congregation tenta bien
+une demarche amicale pour lui rouvrir les portes; mais Prevost, deja
+parti, n'en fut pas informe. Ce grand pas une fois fait, il dut en
+accepter toutes les consequences. Riche de savoir, rompu a l'etude,
+propre aux langues, regorgeant, en quelque sorte, de souvenirs et
+d'aventures eprouvees ou recueillies qui s'etaient amassees en lui
+dans le silence, il saisit sa plume facile et courante pour ne la plus
+abandonner; et par ses romans, ses compilations, ses traductions, ses
+journaux, ses histoires, il s'ouvrit rapidement une large place dans le
+monde litteraire. Sa fuite est de 1727 ou 1728 environ; il avait trente
+et un ans, et demeura ainsi hors de France au moins six annees, tant
+en Hollande qu'en Angleterre. Des les premiers temps de son exil, nous
+voyons paraitre de lui les _Memoires d'un Homme de qualite_, un volume
+traduit de l'_Histoire universelle_ du president de Thou, une _Histoire
+metallique du royaume des Pays-Bas_, egalement traduite. _Cleveland_
+vint ensuite, puis _Manon_, et _le Pour et Contre_, dont la publication
+commencee en 1733 ne finit qu'en 1740. Prevost etait deja rentre en
+France lorsqu'il publia _le Doyen de Killerine_, en 1735. Comme ceci
+n'est pas un inventaire exact, ni meme un jugement general des nombreux
+ecrits de notre auteur, nous ne nous arreterons qu'a ceux qui nous
+aideront a le peindre.
+
+Les _Memoires d'un Homme de qualite_ nous semblent sans contredit, et
+_Manon_ a part, _Manon_ qui n'en est du reste qu'un charmant episode par
+post-scriptum,--nous semblent le plus naturel, le plus franc, le mieux
+conserve des romans de l'abbe Prevost, celui ou, ne s'etant pas encore
+blase sur le romanesque et l'imaginaire, il se tient davantage a ce
+qu'il a senti en lui ou observe alentour. Tandis que, dans ses romans
+posterieurs, il se perd en des espaces de lieu considerables et se prend
+a des personnages d'outre-mer, qu'il affuble de caracteres hybrides et
+dont la vraisemblance, contestable des lors, ne supporte pas un coup
+d'oeil aujourd'hui, dans ces Memoires au contraire il nous retrace en
+perfection, et sans y songer, les manieres et les sentiments de la bonne
+societe vers la fin du regne de Louis XIV. Le cote satirique que prefere
+Le Sage manque ici tout a fait; la grossierete et la licence, qui se
+faisaient jour a tout instant sous ces beaux dehors, n'y ont aucune
+place. J'omets toujours _Manon_ et son Paris du temps du _Systeme_, son
+Paris de vice et de boue, ou toutes les ordures sont entassees, quoique
+d'occasion seulement, remarquez-le bien, quoique jetees la sans dessein
+de les faire ressortir, et d'un bout a l'autre eclairees d'un meme
+reflet sentimental. Mais le monde habituel de Prevost, c'est le monde
+honnete et poli, vu d'un peu loin par un homme qui, apres l'avoir
+certainement pratique, l'a regrette beaucoup du fond de la province et
+des cloitres; c'est le monde delicat, galant et plein d'honneur, tel que
+Louis XIV aurait voulu le fixer, comme Boileau et Racine nous en ont
+decore l'ideal, qui est a portee de la cour, mais qui s'en abstient
+souvent; ou Montausier a passe, ou la Regence n'est point parvenue.
+Prevost tourne en plein ses recits au noble, au serieux, au pathetique,
+et s'enchante aisement. Son roman,--oui, son roman, nonobstant la fille
+de joie et l'escroc que vous en connaissez, procede en ligne assez
+directe de l'_Astree_, de la _Clelie_ et de ceux de madame de La
+Fayette. De composition et d'art dans le cours de son premier ouvrage,
+non plus que dans les suivants, il n'y en a pas l'ombre; le marquis
+raconte ce qui lui est arrive, a lui, et ce que d'autres lui ont raconte
+d'eux-memes; tout cela se mele et se continue a l'aventure; nulle
+proportion de plans; une lumiere volontiers egale; un style delicieux,
+rapide, distribue au hasard, quoique avec un instinct de gout inapercu;
+enjambant les routes, les intervalles, les preambules, tout ce que nous
+decririons aujourd'hui; voyageant par les paysages en carrosse bien
+roulant et les glaces levees; sautant, si l'on est a bord d'un vaisseau,
+sur _une infinite de cordages et d'instruments de mer_, sans desirer
+ni savoir en nommer un seul, et, dans son ignorance extraordinaire,
+s'epanouissant mille fois sur quelques scenes de coeur, renouvelees
+a profusion, et dont les plus touchantes ne sont pas meme encadrees.
+L'ouvrage se partage nettement en deux parts: l'auteur, voyant que la
+premiere avait reussi, y rattacha l'autre. Dans cette premiere, qui est
+la plus courte, apres avoir moralise au debut sur les grandes passions,
+les avoir distinguees de la pure concupiscence, et s'etre efforce d'y
+saisir un dessein particulier de la Providence pour des fins inconnues,
+le marquis raconte les malheurs de son pere, les siens propres, ses
+voyages en Angleterre, en Allemagne, sa captivite en Turquie[96], la mort
+de sa chere Selima, qu'il y avait epousee et avec laquelle il etait venu
+a Rome. C'est l'inconsolable douleur de cette perte qui lui fait
+dire avec un accent de conviction naive bien aussi penetrant que nos
+obscurites fastueuses: "Si les pleurs et les soupirs ne peuvent porter
+le nom de plaisir, il est vrai neanmoins qu'ils ont une douceur infinie
+pour une personne mortellement affligee[97]." Jete par ce desespoir au
+sein de la religion, dans l'abbaye de...., ou il sejourne trois ans, le
+marquis en est tire, a force de violences obligeantes, par M. le duc
+de..., qui le conjure de servir de guide a son fils dans divers voyages.
+Ils partent donc pour l'Espagne d'abord, puis visitent le Portugal et
+l'Angleterre, le vieux marquis sous le nom de M. de Renoncour, le jeune
+sous le titre de marquis de Rosemont. Les conseils du Mentor a son
+eleve, son souci continuel et respectueux pour _la gloire de cet
+aimable marquis_; ce qu'il lui recommande et lui permet de lecture, le
+_Telemaque_, _la Princesse de Cleves_; pourquoi il lui defend la langue
+espagnole; son soin que chez un homme de cette qualite, destine aux
+grandes affaires du monde, l'etude ne devienne pas une _passion comme
+chez un suppot d'universite_; les eclaircissements qu'il lui donne sur
+les inclinations des sexes et les bizarreries du coeur, tous ces details
+ont dans le roman une saveur inexprimable qui, pour le sentiment des
+moeurs et du ton d'alors, fait plus, et a moins de frais, que ne
+pourraient nos flots de couleur locale. L'amour du marquis pour dona
+Diana, l'assassinat de cette beaute et surtout le mariage au lit de
+mort, sont d'un interet qui, dans l'ordre romanesque, repond assez
+a celui de _Berenice_ en tragedie. Apres le voyage d'Espagne et de
+Portugal, et durant la traversee pour la Hollande, M. de Renoncour
+rencontre inopinement dans le vaisseau ses deux neveux, les fils
+d'Amulem, frere de Selima; et cette gracieuse _turquerie_, jetee au
+travers de nos gentilshommes francais, ne cause qu'autant de surprise
+qu'il convient. Arrive a terre, le digne gouverneur rejoint son
+beau-frere lui-meme, et les voila se racontant leurs destinees mutuelles
+depuis la separation. Il y est parle, entre autres particularites,
+d'une certaine Oscine, a qui Amulem a offert, sans qu'elle ait accepte,
+d'etre, en l'epousant, _une des plus heureuses personnes de l'Asie_[98].
+Quant a ces fils d'Amulem, a ces neveux de M. de Renoncour, il se trouve
+que le plus charmant des deux est une niece qu'on avait deguisee de la
+sorte pour la surete du voyage; mais le marquis, si triste de la mort de
+sa Diana, n'a pas pris garde a ce piege innocent, et, a force d'aimer
+son jeune ami Memisces, il devient, sans le savoir, infidele a la
+memoire de ce qu'il a tant pleure. En general, ces personnages sont
+oublieux, mobiles, adonnes a leurs impressions et d'un laisser-aller qui
+par instants fait sourire; l'amour leur nait subitement d'un clin
+d'oeil comme chez des oisifs et des ames inoccupees; ils ont des
+songes merveilleux; ils donnent ou recoivent des coups d'epee avec une
+incroyable promptitude; ils guerissent par des poudres et des huiles
+secretes; ils s'evanouissent et renaissent rapidement a chaque acces de
+douleur ou de joie. C'est l'espece du gentilhomme poli de ce temps-la
+que le romancier nous a quelque peu arrangee a sa maniere. Le jeune
+Rosemont dans le plus haut rang, le chevalier des Grieux jusque dans la
+derniere abjection, conservent les caracteres essentiels de ce type et
+le realisent egalement sous ses revers les plus opposes. Le premier,
+malgre ses emportements de passion et deux ou trois meurtres bien
+involontaires, prelude deja a tous les honneurs de la vertu d'un
+Grandisson; le chevalier, apres quelques escroqueries et un assassinat
+de peu de consequence, demeure sans contredit le plus prevenant par sa
+bonne mine et le plus honnete des infortunes. La demarcation entre les
+deux marquis, entre le marquis simple homme de qualite et le marquis
+fils de duc, est tranchee fidelement; la prerogative ducale reluit dans
+toute la splendeur du prejuge. L'embarras du bon M. de Renoncour quand
+son eleve veut epouser sa niece, les representations qu'il adresse a la
+pauvre enfant, en lui disant du jeune homme: _Avez-vous oublie ce qu'il
+est ne?_ son recours en desespoir de cause au pere du marquis, au
+noble duc, qui recoit l'affaire comme si elle lui semblait par trop
+impossible, et l'effleure avec une legerete de grand ton qui serait a
+nos yeux le supreme de l'impertinence; ces traits-la, que l'age a rendus
+piquants, ne coutaient rien a l'abbe Prevost, et n'empruntaient aucune
+intention de malice sous sa plume indulgente. Il en faut dire autant de
+l'inclination du vieux marquis pour la belle milady R... Prevost n'a
+voulu que rendre son heros perplexe et interessant: le comique s'y est
+glisse a son insu, mais un comique delicat a saisir, tempere d'amenite,
+que le respect domine, que l'attendrissement fait taire, et comme il
+s'en mele dans Goldsmith au personnage excellent de Primerose.
+
+[Note 96: Pendant qu'il est captif en Turquie, son maitre Salem veut
+le convertir au Coran; et comme le marquis, en bon chretien, s'eleve
+contre l'impurete sensuelle sanctionnee par Mahomet, Salem lui fait
+le raisonnement que voici: "Dieu, n'ayant pas voulu tout d'un coup se
+communiquer aux hommes, ne s'est d'abord fait connoitre a eux que par
+des figures. La premiere loi, qui fut celle des Juifs, en est remplie.
+Il ne leur proposoit, pour motif et pour recompense de la vertu, que des
+plaisirs charnels et des felicites grossieres. La loi des chretiens, qui
+a suivi celle des Juifs, etoit beaucoup plus parfaite, parce qu'elle
+donnoit tout a l'esprit, qui est sans contredit au-dessus du corps...
+C'est un second etat par lequel ce Dieu bon a voulu faire passer les
+hommes... Et maintenant enfin ce ne sont plus les seuls biens du corps,
+comme dans la loi des Juifs, ni les seuls biens spirituels, comme dans
+l'Evangile des chretiens, c'est la felicite du corps et de l'esprit que
+l'Alcoran promet tout a la fois aux veritables croyants." Il est curieux
+que Salem, c'est-a-dire notre abbe Prevost, ait concu une maniere
+d'union des lois juive et chretienne au sein de la loi musulmane, par un
+raisonnement tout pareil a celui qui vient d'etre si hardiment developpe
+de nos jours dans le saint-simonisme.]
+
+[Note 97: Je trouve dans les lettres de mademoiselle Aisse (1728):
+"Il y a ici un nouveau livre intitule _Memoires d'un Homme de qualite
+retire du monde_. Il ne vaut pas grand'chose; cependant on en lit 190
+pages en fondant en larmes." Ce n'est que de la premiere partie des
+_Memoires d'un Homme de qualite_ que peut parler mademoiselle Aisse; 190
+pages qu'on lit en fondant en larmes, n'est-ce donc rien?]
+
+[Note 98: Il est question dans la _Cleopatre_ de La Calprenede d'une
+grande dame que Tiridate sauve a la nage, au moment ou elle se noyait
+pres du rivage d'Alexandrie, et qui se trouve etre _une des plus
+importantes personnes de la terre_.]
+
+J'aime beaucoup moins le _Cleveland_ que les _Memoires d'un Homme de
+qualite_: dans le temps on avait peut-etre un autre avis; aujourd'hui
+les invraisemblances et les chimeres en rendent la lecture presque aussi
+fade que celle d'_Amadis_. Nous ne pouvons revenir a cette geographie
+fabuleuse, a cette nature de _Pyrame et Thisbe_, vaguement remplie de
+rochers, de grottes et de sauvages. Ce qui reste beau, ce sont les
+raisonnements philosophiques d'une haute melancolie que se font en
+plusieurs endroits Cleveland et le comte de Clarendon. L'examen a
+peu pres psychologique, auquel s'applique le heros au debut du livre
+sixieme, nous montre la droiture lumineuse, l'elevation sereine des
+idees, compatibles avec les consequences pratiques les plus arides et
+les plus ameres. L'impuissance de la philosophie solitaire en face des
+maux reels y est vivement mise a nu, et la tentative de suicide par ou
+finit Cleveland exprime pour nous et conclut visiblement cette moralite
+plus profonde, j'ose l'assurer, qu'elle n'a du alors le sembler a son
+auteur. Quant au _Doyen de Killerine_, le dernier en date des trois
+grands romans de Prevost, c'est une lecture qui, bien qu'elle languisse
+parfois et se prolonge sans discretion, reste en somme infiniment
+agreable, si l'on y met un peu de complaisance. Ce bon doyen de
+Killerine, passablement ridicule a la maniere d'Abraham Adams, avec ses
+deux bosses, ses jambes crochues et sa verrue au front, tuteur cordial
+et embarrasse de ses freres et de sa jolie soeur, me fait l'effet d'une
+poule qui, par megarde, a couve de petits canards; il est sans cesse
+occupe d'aller de Dublin a Paris pour ramener l'un ou l'autre qui
+s'ecarte et se lance sur le grand etang du monde. Ce genre de vie,
+auquel il est si peu propre, l'engage au milieu des situations les plus
+amusantes pour nous, sinon pour lui, comme dans cette scene de boudoir
+ou la coquette essaye de le seduire, ou bien lorsque, remplissant un
+role de femme dans un rendez-vous de nuit, il recoit, a son corps
+defendant, les baisers passionnes de l'amant qui n'y voit goutte. L'abbe
+Desfontaines, dans ses _Observations sur les Ecrits modernes_, parmi de
+justes critiques du plan et des invraisemblances de cet ouvrage, s'est
+montre de trop severe humeur contre l'excellent doyen, en le traitant
+de personnage plat et d'homme aussi insupportable au lecteur qu'a
+sa famille. Pour sa famille, je ne repondrais pas qu'il l'amusat
+constamment; mais nous qui ne sommes pas amoureux, le moyen de lui en
+vouloir quand il nous dit: "Je lui prouvai par un raisonnement sans
+replique que ce qu'il nommoit amour invincible, constance inviolable,
+fidelite necessaire, etoient autant de chimeres que la religion et
+l'ordre meme de la nature ne connoissoient pas dans un sens si badin?"
+Malgre les demonstrations du doyen, les passions de tous ces jolis
+couples allaient toujours et se compliquaient follement; l'aimable Rose,
+dans sa logique de coeur, ne soutenait pas moins a son frere Patrice
+qu'en depit du sort qui le separait de son amante, ils etaient, lui et
+elle, dignes d'envie, _et que des peines causees par la fidelite et la
+tendresse meritaient le nom du plus charmant bonheur_. Au reste, _le
+Doyen de Killerine_ est peut-etre de tous les romans de Prevost celui ou
+se decele le mieux sa maniere de faire un livre. Il ne compose pas avec
+une idee ni suivant un but; il se laisse porter a des evenements
+qui s'entremelent selon l'occurrence, et aux divers sentiments qui,
+la-dessus, serpentent comme les rivieres aux contours des vallees.
+Chez lui, le plan des surfaces decide tout; un flot pousse l'autre;
+le phenomene domine; rien n'est concu par masse, rien n'est assis ni
+organise.
+
+_Le Pour et Contre_, "ouvrage periodique d'un gout nouveau, dans lequel
+on s'explique librement sur ce qui peut interesser la curiosite du
+public en matiere de sciences, d'arts, de livres, etc., etc.,
+sans prendre aucun parti et sans offenser personne," demeura
+consciencieusement fidele a son titre. Il ressemble pour la forme aux
+journaux anglais d'Addison, de Steele, de Johnson, avec moins de fini et
+de soigne, mais bien du sens, de l'instruction solide et de la candeur.
+Quelques numeros du plagiaire Desfontaines et de Lefebvre-de-Saint-Marc,
+continuateur de Prevost, ne doivent pas etre mis sur son compte. La
+litterature anglaise y est jugee fort au long dans la personne des plus
+celebres ecrivains; on y lit des notices detaillees sur Roscommon,
+Rochester, Dennys, Wicherley, Savage; des analyses intelligentes et
+copieuses de Shakspeare; une traduction du _Marc-Antoine_ de Dryden, et
+d'une comedie de Steele. Prevost avait etudie sur les lieux, et admirait
+sans reserve l'Angleterre, ses moeurs, sa politique, ses femmes et son
+theatre. Les ouvrages, alors recents, de Le Sage, de madame de Tencin,
+de Crebillon fils, de Marivaux, sont critiques par leur rival, a mesure
+qu'ils paraissent, avec une surete de gout qui repose toujours sur un
+fonds de bienveillance; on sent quelle preference secrete il accordait
+aux anciens, a D'Urfe, meme a mademoiselle de Scudery, et quel regret il
+nourrissait de _ces romans etendus, de ces composes enchanteurs_; mais
+il n'y a trace nulle part de susceptibilite litteraire ni de jalousie
+de metier. Il ne craint pas meme a l'occasion (generosite que l'on aura
+peine a croire) de citer avantageusement, par leur nom, les journaux
+ses confreres, _le Mercure de France_ et _le Verdun_. En retour, quand
+Prevost a eu a parler de lui-meme et de ses propres livres, il l'a fait
+de bonne grace, et ne s'est pas chicane sur les eloges. Je trouve,
+dans le nombre 36, tome III, un compte rendu de _Manon Lescaut_ qui se
+termine ainsi: ".... Quel art n'a-t-il pas fallu pour interesser le
+lecteur et lui inspirer de la compassion par rapport aux funestes
+disgraces qui arrivent a cette fille corrompue!... Au reste, le
+caractere de Tiberge, ami du chevalier, est admirable... Je ne dis
+rien du style de cet ouvrage; il n'y a ni jargon, ni affectation, ni
+reflexions sophistiques; c'est la nature meme qui ecrit. Qu'un auteur
+empese et farde paroit fade en comparaison! Celui-ci ne court point
+apres l'esprit ou plutot apres ce qu'on appelle ainsi. Ce n'est point un
+style laconiquement constipe, mais un style coulant, plein et expressif.
+Ce n'est partout que peintures et sentiments, mais des peintures vraies
+et des sentiments naturels[99]." Une ou deux fois Prevost fut appele sur
+le terrain de la defense personnelle, et il s'en tira toujours avec
+dignite et mesure. Attaque par un jesuite du _Journal de Trevoux_ au
+sujet d'un article sur Ramsay, il repliqua si decemment que les jesuites
+sentirent leur tort et desavouerent cette premiere sortie. Il releva
+avec plus de verdeur les calomnies de l'abbe Lenglet-Dufresnoy; mais sa
+justification morale l'exigeait, et on doit a cette necessite heureuse
+quelques-unes des explications dont nous avons fait usage sur les
+evenements de sa vie. Ce que nous n'avons pas mentionne encore et ce qui
+resulte, quoique plus vaguement, du meme passage, c'est que, depuis son
+sejour en Hollande, Prevost n'avait pas ete gueri de cette inclination
+a la tendresse d'ou tant de souffrances lui etaient venues. Sa figure,
+dit-on, et ses agrements avaient touche une demoiselle protestante d'une
+haute naissance, qui voulait l'epouser. _Pour se soustraire a cette
+passion indiscrete_, ajoute son biographe de 1764, Prevost passa en
+Angleterre; mais comme il emmena avec lui la demoiselle amoureuse, on
+a droit de conjecturer qu'il ne se defendait qu'a demi contre une si
+furieuse passion. Lenglet l'avait brutalement accuse de s'etre laisse
+enlever par une belle: Prevost repondit que de tels enlevements
+n'allaient qu'aux _Medor_ et aux _Renaud_, et il exposa en maniere de
+refutation le portrait suivant, trace de lui par lui-meme: "Ce _Medor_,
+si cheri des belles, est un homme de trente-sept a trente-huit ans,
+qui porte sur son visage et dans son humeur les traces de ses anciens
+chagrins; qui passe quelquefois des semaines entieres dans son cabinet,
+et qui emploie tous les jours sept ou huit heures a l'etude; qui cherche
+rarement les occasions de se rejouir; qui resiste meme a celles qui lui
+sont offertes, et qui prefere une heure d'entretien avec un ami de
+bon sens a tout ce qu'on appelle _plaisirs du monde_ et passe-temps
+agreables: civil d'ailleurs, par l'effet d'une excellente education,
+mais peu galant; d'une humeur douce, mais melancolique; sobre enfin et
+regle dans sa conduite. Je me suis peint fidelement, sans examiner si ce
+portrait flatte mon amour-propre ou s'il le blesse."
+
+[Note 99: On remarque, il est vrai, dans ce _nombre_ une circonstance
+qui semblerait indiquer une autre plume que la sienne. C'est qu'on y
+parle, deux pages plus loin, de la _Bibliotheque des Romans_ de Gordon
+de Percel (Lenglet-Dufresnoy), en des termes qui ne s'accordent pas tout
+a fait avec ceux du nombre 47. Or le nombre 47, consacre a une defense
+personnelle, est bien expressement de Prevost. Mais on doit croire
+que Prevost, alors en Angleterre, ne parla la premiere fois de la
+_Bibliotheque des Romans_ que d'apres quelques renseignements et sans
+l'avoir lue. D'ailleurs, outre la physionomie de l'eloge, qui ne dement
+pas la paternite presumee, ce numero ou il est question de _Manon
+Lescaut_ fait partie d'une serie dont Prevost s'est avoue le redacteur.
+Walter Scott, de nos jours, n'a-t-il pas ecrit ainsi, sans plus de
+facon, des articles d'eloges sur ses propres romans?]
+
+_Le Pour et Contre_ nous offre aussi une foule d'anecdotes du jour, de
+faits singuliers, veritables ebauches et materiaux de romans; l'histoire
+de dona Maria et la vie du duc de Riperda sont les plus remarquables. Un
+savant Anglais, M. Hooker, s'etait plu, dans un journal de son pays,
+a developper une comparaison ingenieuse de l'antique retraite de
+Cassiodore avec l'_Arcadie_ de Philippe Sydney et le pays de Forez au
+temps de Celadon. Cassiodore deja vieux, comme on sait, et degoute de la
+cour par la disgrace de Boece, se retira au monastere de Viviers, qu'il
+avait bati dans une de ses terres, et s'y livra avec ses religieux a
+l'etude des anciens manuscrits, surtout a celle des saintes Lettres, a
+la culture de la terre et a l'exercice de la piete. Prevost s'etend avec
+complaisance sur les douceurs de cette vie commune et diverse; c'est
+evidemment son ideal qu'il retrouve dans ce monastere de Cassiodore;
+c'est son Saint-Germain-des-Pres, son La Fleche, mais avec bien
+autrement de soleil, d'aisance et d'agrements. Et quant a la
+ressemblance avec l'_Arcadie_ et le pays de Celadon, que l'ecrivain
+anglais signale avec quelque malice, lui, il ne s'en effarouche
+aucunement, car il est persuade, dit-il, "que dans l'_Arcadie_ et dans
+le pays de Forez, avec des principes de justice et de charite, tels que
+la fiction les y represente, et des moeurs aussi pures qu'on les suppose
+aux habitants, il ne leur manquoit que les idees de religion plus justes
+pour en faire des gens tres-agreables au Ciel[100]."
+
+[Note 100: On peut lire a ce sujet une gracieuse lettre de
+Mademoiselle, cousine de Louis XIV, a madame de Motteville, ou elle
+trace a son tour un plan de solitude divertissante qui se ressent
+egalement de l'_Astree_, et qui d'ailleurs fait un parfait pendant a
+l'ideal de Prevost d'apres Cassiodore, par un couvent de carmelites
+qu'elle exige dans le voisinage.]
+
+Apres six annees d'exil environ, Prevost eut la permission de rentrer en
+France sous l'habit ecclesiastique seculier. Le cardinal de Bissy qui
+l'avait connu a Saint-Germain, et le prince de Conti, le protegerent
+efficacement; ce dernier le nomma son aumonier. Ainsi retabli dans la
+vie paisible, et desormais au-dessus du besoin, Prevost, jeune encore,
+partagea son temps entre la composition de nombreux ouvrages et les
+soins de la societe brillante ou il se delassait. Le travail d'ecrire
+lui etait devenu si familier que ce n'en etait plus un pour lui: il
+pouvait a la fois laisser courir sa plume et suivre une conversation.
+Nous devons dire que les ecrits volumineux dont est remplie la derniere
+moitie de sa carriere se ressentent de cette facilite extreme degeneree
+en habitude. Que ce soit une compilation, un roman, une traduction de
+Richardson, de Hume ou de Ciceron qu'il entreprenne; que ce soit une
+_Histoire de Guillaume-le-Conquerant_ ou une _Histoire des Voyages_,
+c'est le meme style agreable, mais fluidement monotone, qui court
+toujours et trop vite pour se teindre de la variete des sujets. Toute
+difference s'efface, toute inegalite se nivelle, tout relief se polit
+et se fond dans cette veine rapide d'une invariable elegance. Nous
+ne signalerons, entre les productions dernieres de sa prolixite, que
+l'_Histoire d'une Grecque moderne_, joli roman dont l'idee est aussi
+delicate qu'indeterminee. Une jeune Grecque d'abord vouee au serail,
+puis rachetee par un seigneur francais qui en voulait faire sa
+maitresse, resistant a l'amour de son liberateur, et n'etant peut-etre
+pas aussi insensible pour d'autres que pour lui; ce _peut-etre_ surtout,
+adroitement menage, que rien ne tranche, que la demonstration environne,
+effleure a tout moment et ne parvient jamais a saisir; il y avait la
+matiere a une oeuvre charmante et subtile dans le gout de Crebillon
+fils: celle de Prevost, quoique gracieuse, est un peu trop executee au
+hasard[101]. Prevost vivait ainsi, heureux d'une etude facile, d'un monde
+choisi et du calme des sens, quand un leger service de correction de
+feuilles rendu a un chroniqueur satirique le compromit sans qu'il y eut
+songe, et l'envoya encore faire un tour a Bruxelles. Cette disgrace
+inattendue fut de courte duree et ne lui valut que de nouveaux
+protecteurs. A son retour, il reprit sa place chez le prince de Conti,
+qui l'occupa aux materiaux de l'histoire de sa maison; et le chancelier
+Daguesseau, de son cote, le chargea de rediger l'_Histoire generale des
+Voyages_[102]. Son desinteressement au milieu de ces sources de faveur et
+meme de richesse ne se dementit pas; il se refusait aux combinaisons qui
+lui eussent ete le plus fructueuses; il abandonnait les profits a son
+libraire, avec qui on a remarque (je le crois bien) qu'il vecut toujours
+en tres-bonne intelligence. Je crains meme que, comme quelques gens de
+lettres trop faciles et abandonnes, il ne se soit mis a la merci du
+speculateur. Pour lui, disait-il, un jardin, une vache et deux
+poules lui suffisaient[103]. Une petite maison qu'il avait achetee a
+Saint-Firmin, pres de Chantilly, etait sa perspective d'avenir ici-bas,
+l'horizon borne et riant auquel il meditait de confiner sa vieillesse.
+Il s'y rendait un jour seul par la foret (23 novembre 1763), quand une
+soudaine attaque d'apoplexie l'etendit a terre sans connaissance. Des
+paysans survinrent; on le porta au prochain village, et, le croyant
+mort, un chirurgien ignorant proceda sur l'heure a l'ouverture. Prevost,
+reveille par le scalpel, ne recouvra le sentiment que pour expirer dans
+d'affreuses douleurs. On trouva chez lui un petit papier, ecrit de sa
+main, qui contenait ces mots:
+
+Trois ouvrages qui m'occuperont le reste de mes jours dans ma retraite:
+
+1 deg. L'un de raisonnement:--la Religion prouvee par ce qu'il y a de
+plus certain dans les connaissances humaines; methode historique et
+philosophique qui entraine la ruine des objections;
+
+2 deg. L'autre historique:--histoire de la conduite de Dieu pour le soutien
+de la foi depuis l'origine du Christianisme;
+
+3 deg. Le troisieme de morale:--l'esprit de la Religion dans l'ordre de la
+societe.
+
+Ainsi se termina, par une catastrophe digne du _Cleveland_, cette vie
+romanesque et agitee. Prevost appartient en litterature a la generation
+palissante, mais noble encore, qui suivit immediatement et acheva
+l'epoque de Louis XIV. C'est un ecrivain du XVIIe siecle dans le XVIIIe,
+un _l'abbe Fleury_ dans le roman; c'est le contemporain de Le Sage, de
+Racine fils, de madame de Lambert, du chancelier Daguesseau; celui de
+Desfontaines et de Lenglet-Dufresnoy en critique. De peintres et de
+sculpteurs, cette generation n'en compte guere et ne s'en inquiete pas;
+pour tout musicien, elle a le melodieux Rameau. Du fond de ce declin
+paisible, Prevost se detache plus vivement qu'aucun autre. Anterieur
+par sa maniere au regne de l'analyse et de la philosophie, il ne
+copie pourtant pas, en l'affaiblissant, quelque genre illustre par un
+formidable predecesseur; son genre est une invention aussi originale que
+naturelle, et dans cet entre-deux des groupes imposants de l'un et de
+l'autre siecle, la gloire qu'il se developpe ne rappelle que lui.
+Il ressuscite avec ampleur, apres Louis XIV, apres cette precieuse
+elaboration de gout et de sentiments, ce que d'Urfe et mademoiselle de
+Scudery avaient prematurement deploye; et bien que chez lui il se mele
+encore trop de convention, de fadeur et de chimere, il atteint souvent
+et fait penetrer aux routes secretes de la vraie nature humaine; il
+tient dans la serie des peintres du coeur et des moralistes aimables une
+place d'ou il ne pourrait disparaitre sans qu'on apercut un grand vide.
+
+Septembre 1831.
+
+[Note 101: On lit dans les lettres de l'aimable madame de Staal (De
+Launay) a M. d'Hericourt: "J'ai commence la Grecque a cause de ce que
+vous m'en dites: on croit en effet que mademoiselle Aisse en a donne
+l'idee; mais cela est bien brode, car elle n'avait que trois ou quatre
+ans quand on l'amena en France." Mademoiselle Aisse, mademoiselle De
+Launay, l'abbe Prevost, trois modeles contemporains des sentiments les
+plus naturels dans la plus agreable diction!]
+
+[Note 102: Chamfort rapporte que le chancelier Daguesseau n'avait
+precedemment donne a l'abbe Prevost la permission d'imprimer les
+premiers volumes de _Cleveland_ que sous la condition expresse que
+Cleveland se ferait catholique au dernier volume.]
+
+[Note 103: Jean-Jacques, dont c'etait aussi le voeu, mais qui ne s'y
+tenait pas, eut occasion, a ses debuts, de rencontrer souvent l'abbe
+Prevost chez leur ami commun Mussard, a Passy; il en parle dans ses
+_Confessions_ (partie II, livre VIII), et avec un sentiment de regret
+pour les moments heureux passes dans une societe choisie. Enumerant les
+amis distingues que s'etait faits l'excellent Mussard: "A leur tete,
+dit-il, je mets l'abbe Prevost, homme tres-aimable et tres-simple, dont
+le coeur vivifiait ses ecrits dignes de l'immortalite, et qui n'avait
+rien dans la societe du coloris qu'il donnait a ses ouvrages." Il est
+permis de croire que l'abbe Prevost avait eu autrefois ce _coloris_ de
+conversation, mais qu'il l'avait un peu perdu en vieillissant.]
+
+
+Pour completer cet article, il faut y joindre celui qui a pour titre:
+_L'Abbe Prevost et les Benedictins_, dans les _Derniers Portraits_; et,
+dans le tome IX des _Causeries du Lundi_, celle qui a pour titre: _Le
+Buste de l'abbe Prevost_.
+
+
+
+M. ANDRIEUX
+
+M. Andrieux vient de mourir, l'un des derniers et des plus dignes
+d'une generation litteraire qui eut bien son prix et sa gloire. Ne a
+Strasbourg en 1759, il fut toujours aussi pur et aussi attique de
+langue que s'il etait ne a Reims, a Chateau-Thierry ou a deux pas de la
+Sainte-Chapelle. Ayant acheve ses etudes et son droit a Paris avant la
+Revolution, il s'essaya, durant ses instants de loisir, a composer pour
+le theatre. Ami de Collin-d'Harleville et de Picard, avec moins de
+sensibilite coulante et facile que le premier, avec bien moins de
+saillie et de jet naturel que le second, mais plus sagace, _emunctae
+naris_, plus nourri de l'antiquite, avec plus de critique enfin et de
+gout que tous deux, il preluda par _Anaximandre_, bluette grecque, de ce
+grec un peu _dix-huitieme siecle_, qu'_Anacharsis_ avait mis a la mode;
+en 1787, il prit tout a fait rang par les _Etourdis_, le plus aimable et
+le plus vif de ses ouvrages dramatiques[104]. Mais le veritable role de
+M. Andrieux, sa veritable specialite, au milieu de cette gaie et douce
+amitie qui l'unissait a Ducis, Collin et Picard, c'etait d'etre leur
+juge, leur conseiller intime, leur Despreaux familier et charmant,
+l'arbitre des graces et des elegances dans cette petite reunion,
+heritiere des traditions du grand siecle et des souvenirs du souper
+d'Auteuil. Lorsque Andrieux avait raye de l'ongle un mot, une pensee,
+une faute de grammaire ou de vraisemblance, il n'y avait rien a redire;
+Collin obeissait; le vieux Ducis regrettait que Thomas eut manque d'un
+si indispensable censeur, et il l'invoquait pour lui-meme en vers
+grondants et males qui rappellent assez la veine de Corneille:
+
+ J'ai besoin du censeur implacable, endurci,
+ Qui tourmentait Collin et me tourmente aussi;
+ C'est a toi de regler ma fougue impetueuse,
+ De contenir mes bonds sous une bride heureuse,
+ Et de voir sans peril, asservi sous ta loi,
+ Mon genie, encor vert, galoper devant toi.
+ Non, non, tu n'iras point, craintif et trop rigide,
+ Imposer a ma muse une marche timide.
+ Tu veux que ton ami, grand, mais sans se hausser,
+ Sachant marcher son pas, sache aussi s'elancer.
+ Loin de nous le mesquin, l'etroit et le servile!
+ Ainsi, comme a Collin, tu pourras m'etre utile.
+
+[Note 104: Un jour il disait a propos de Suard: "Sa preface de La
+Bruyere, c'est son Cid." On peut retourner cet agreable mot. Le Cid
+d'Andrieux, ce sont ses _Etourdis_; il y laissa presque tout son
+aiguillon.]
+
+C'etait en general a la diction que se bornait cette surveillance
+de l'aimable et fin aristarque; on n'abordait pas dans ce temps les
+questions plus elevees et plus fondamentales de l'_art_, comme on dit;
+quelques maximes generales, quelques preceptes de tradition suffisaient;
+mais on savait alors en diction, en fait de vrai et legitime langage,
+mille particularites et nuances qui vont se perdant et s'oubliant
+chaque jour dans une confusion, inevitable peut-etre, mais certainement
+facheuse. M. Andrieux etait maitre consomme pour l'appreciation de
+ces nuances, pour le discernement et la pratique de cette synonymie
+francaise la plus exquise. C'est ce qui fait que, bien que tres-court et
+tres-mince de fond, son joli conte du _Meunier de Sans-Souci_ demeure un
+chef-d'oeuvre, un pendant au _Roi d'Yvetot_ de Beranger, un brin de thym
+a cote du brin de serpolet. On voit dans une piece fugitive a son ami
+Deschamps, auteur de _la Revanche forcee_, quelle difference essentielle
+l'habile connaisseur etablit entre Grecourt et Chaulieu, et meme entre
+Bernis et Grecourt. Si ces distinctions, que nous sentons a peine
+aujourd'hui, nous faisaient sourire, comme microscopiques et
+insignifiantes, ne nous en vantons pas trop! Les _a-peu-pres_, dont on
+ne se rend plus compte, sont un symptome invariable de decadence en
+litterature. Je crois bien qu'on s'occupe d'idees plus larges, de
+theories plus radicales et plus absolues; mais il en est peut-etre a ce
+sujet des litteratures qui se decomposent, comme des corps organiques en
+dissolution, lesquels donnent alors acces en eux par tous les pores aux
+elements generaux, l'air, la lumiere, la chaleur: ces corps humains et
+vivants etaient mieux portants, a coup sur, quand ils avaient assez
+de loisir et de discernement pour songer surtout a la decence de la
+demarche, aux parfums des cheveux, aux nuances du teint et a la beaute
+des ongles.
+
+Dans les changements proposes pour _Polyeucte_ et _Nicomede_, et ou il
+ne s'agit que de quelques retouches de vers et de mots, M. Andrieux se
+montre comme aux pieds du grand Corneille et lui demandant la permission
+d'oter, en soufflant, quelques grains de poussiere a son beau cothurne.
+Cette image piquante nous offre le critique respectueux et minutieux
+dans ses proportions vraies, et le doux air d'espieglerie qui s'y mele
+n'y messied pas.
+
+M. Andrieux avait donc recu en naissant un grain de notre sel attique,
+une goutte de miel de notre Hymette, et il les a mis sobrement a profit,
+il les a sagement menages jusqu'au bout. Il etait erudit, studieux avec
+friandise, intimement verse dans Horace, dont il donnait d'agreables et
+familieres traductions, sachant tant soit peu le grec, et par consequent
+beaucoup mieux que les gens de lettres ne le savaient de son temps:
+car de son temps les gens de lettres ne le savaient pas du tout, et,
+quelques annees plus tard, la generation litteraire suivante, dite
+_litterature de l'Empire_, et dont etait M. de Jouy, sut a peine le
+latin. M. Andrieux, qui n'eut jamais rien de commun avec l'Allemagne que
+d'etre ne dans la capitale alsacienne, et qui faisait fi de tout ce
+qui etait germanique, avait moins de repugnance pour la litterature
+anglaise, et il la posseda, comme avait fait Suard, par le cote
+d'Addison, de Pope, de Goldsmith, et des moralistes ou poetes du siecle
+de la reine Anne.
+
+A partir de 1814, M. Andrieux professa au College de France, comme,
+depuis plusieurs annees deja, il professait a l'interieur de l'Ecole
+Polytechnique, et ses cours publics, fort suivis et fort aimes de la
+jeunesse, devinrent son occupation favorite, son bonheur et toute
+sa vie. Nous serions peu a meme d'en parler au long, les ayant trop
+inegalement entendus, et rien d'ailleurs n'en ayant ete imprime
+jusqu'ici. Mais ce qu'on peut dire sans crainte d'erreur, c'est que M.
+Andrieux y deploya dans un cadre plus general les qualites precieuses
+de critique, de finesse delicate, de malice inoffensive et ingenieuse,
+qu'attestaient ses oeuvres trop rares, et dont ses amis particuliers
+avaient joui. Sincerement bonhomme, quoiqu'il affectat un peu cette
+ressemblance avec La Fontaine, fertile en anecdotes choisies et bien
+dites, causeur toujours ecoute [105], moralisant beaucoup, et rajeunissant
+par le ton ou l'a-propos les verites et les conseils qui, sur ses
+levres, n'etaient jamais vulgaires, M. Andrieux a fait, avec un talent
+qui pouvait sembler de mediocre haleine, ce que bien des talents plus
+forts ont trouve trop long et trop lourd; il a fourni une carriere non
+interrompue de dix-huit annees de professorat; et, comme il le disait
+lui-meme a sa derniere lecon, il est mort presque sur la breche.
+
+[Note 105: On sait le joli mot de M. Villemain a propos de cette voix
+faible de M. Andrieux, qui n'etait qu'un filet et qu'un souffle: "Il se
+fait entendre a force de se faire ecouter."]
+
+Dans le professeur on retrouvait encore le conteur, l'auteur comique; il
+avait du bon comedien; il lisait en perfection, avec un art infini, il
+jouait et dialoguait ses lectures. Avec son filet de voix, avec une
+mimique qui n'etait qu'a lui, il tenait son auditoire en suspens, il
+excellait a mettre en scene et comme en action de petits preceptes, de
+jolis riens qui ne s'imprimeraient pas.
+
+Dans les querelles litteraires qui s'etaient elevees durant les
+dernieres annees, l'opinion de M. Andrieux ne pouvait etre douteuse;
+cette opinion lui etait dictee par ses antecedents, ses souvenirs, la
+nature de son gout, les qualites qu'il avait, et aussi par l'absence de
+celles qu'il n'avait pas; mais sa bienveillance naturelle ne s'alterait
+jamais, meme en s'aiguisant de malice; il embrassait peu les
+innovations, il raillait de sa vois fine les novateurs, mais comme il
+aurait raille M. Poinsinet, en homme de grace et d'urbanite; point de
+gros mot ni de tonnerre.
+
+M. Andrieux est reste fidele, toute sa vie, aux doctrines philosophiques
+et politiques de sa jeunesse. Il melait volontiers a son enseignement
+des preceptes evangeliques qui rappelaient la maniere morale de
+Bernardin de Saint-Pierre: il prechait l'amour des hommes et
+l'indulgence, comme il convenait a l'ami de Collin l'optimiste, du bon
+Ducis, et au peintre d'Helvetius. Politiquement, M. Andrieux a fait
+preuve d'une constante fermete qui ne s'est jamais dementie, soit au
+fort de la Revolution ou il se maintint par d'exces, soit au sein du
+Tribunal ou il lutta contre l'usurpation despotique et merita d'etre
+elimine, soit enfin durant le cours entier de la Restauration; sa
+delicatesse un peu frele et son amenite extreme furent toujours exemptes
+de transactions et de faiblesse sur ce chapitre du patriotisme et des
+principes de 89 [106]. En somme, ce fut un honorable caractere, et plus
+fort peut-etre que son talent; mais ce talent lui-meme etait rare. M.
+Andrieux avait recu un don peu abondant, mais distingue et precieux;
+il en a fait un sobre, un juste et long usage. Son nom restera dans la
+litterature francaise, tant qu'un sens net s'attachera au mot de _gout_.
+
+17 mai 1833.
+
+[Note 106: Il ecrivait a M. Parent-Real, son ancien collegue
+au Tribunal, le 20 novembre 1831: "Nous avons vu quarante ans de
+revolutions: pensez-vous que nous soyons a la fin? Nous avons vu aussi
+tous les gouvernements qui se sont succede l'un apres l'autre, etre
+aveugles, egoistes, dilapidateurs et insolents; aussi tous sont-ils
+tombes.... _interea patitar justus_: la pauvre nation, victime
+innocente, est livree, comme Promethee, au bec eternel des vautours."
+Ces phrases contrarient en un point ce qu'a dit M. Thiers dans le
+discours, si judicieux d'ailleurs, qu'il prononca a l'Academie
+francaise, en venant y succeder a l'aimable auteur des _Etourdis_: "M.
+Andrieux est mort, content de laisser ses deux filles unies a deux
+hommes d'esprit et de bien, content de sa mediocre fortune, de sa grande
+consideration, content de son siecle, content de voir la Revolution
+francaise triomphante sans desordres et sans exces." M. Andrieux, a tort
+ou a raison, etait moins optimiste que son spirituel panegyriste ne l'a
+cru.]
+
+
+
+
+M. JOUFFROY
+
+Il y a une generation qui, nee tout a la fin du dernier siecle, encore
+enfant ou trop jeune sous l'Empire, s'est emancipee et a pris la robe
+virile au milieu des orages de 1814 et 1815. Cette generation dont l'age
+actuel est environ quarante ans, et dont la presque totalite lutta, sous
+la Restauration, contre l'ancien regime politique et religieux, occupe
+aujourd'hui les affaires, les Chambres, les Academies, les sommites
+du pouvoir ou de la science. La Revolution de 1830, a laquelle cette
+generation avait tant pousse par sa lutte des quinze annees, s'est faite
+en grande partie pour elle, et a ete le signal de son avenement. Le gros
+de la generation dont il s'agit constituait, par un melange d'idees
+voltairiennes, bonapartistes et semi-republicaines, ce qu'on appelait le
+liberalisme. Mais il y avait une elite qui, sortant de ce niveau de bon
+sens, de prejuges et de passions, s'inquietait du fond des choses et du
+terme, aspirait a fonder, a achever avec quelque element nouveau ce
+que nos peres n'avaient pu qu'entreprendre avec l'inexperience des
+commencements. Dans l'appreciation philosophique de l'homme, dans la vue
+des temps et de l'histoire, cette jeune elite eclairee se croyait, non
+sans apparence de raison, superieure a ses adversaires d'abord, et aussi
+a ses peres qui avaient defailli ou s'etaient retrecis et aigris a la
+tache. Le plus philosophe et le plus reflechi de tous, dans une de ces
+pages merveilleuses qui s'echappent brillamment du sein prophetique
+de la jeunesse et qui sont comme un programme ideal qu'on ne remplit
+jamais,--le plus calme, le plus lumineux esprit de cette elite ecrivait
+en 1823[107]: "Une generation nouvelle s'eleve qui a pris naissance au
+sein du scepticisme dans le temps ou les deux partis avaient la parole.
+Elle a ecoute et elle a compris... Et deja ces enfants ont depasse leurs
+peres et senti le vide de leurs doctrines. Une foi nouvelle s'est fait
+pressentir a eux: ils s'attachent a cette perspective ravissante avec
+enthousiasme, avec conviction, avec resolution... Superieurs a tout
+ce qui les entoure, ils ne sauraient etre domines ni par le fanatisme
+renaissant, ni par l'egoisme sans croyance qui couvre la societe... Ils
+ont le sentiment de leur mission et l'intelligence de leur epoque; ils
+comprennent ce que leurs peres n'ont point compris, ce que leurs tyrans
+corrompus n'entendent pas; ils savent ce que c'est qu'une revolution, et
+ils le savent parce qu'ils sont venus a propos."
+
+[Note 107: L'article, ecrit en 1823, n'a ete publie qu'en 1825, dans
+_le Globe_.]
+
+Dans le morceau (_Comment les Dogmes finissent_) dont nous pourrions
+citer bien d'autres passages, dans ce manifeste le plus explicite et le
+plus general assurement qui ait formule les esperances de la jeune elite
+persecutee, M. Jouffroy envisageait le dogme religieux, ce semble,
+encore plus que le dogme politique; il annoncait en termes expressifs la
+religion philosophique prochaine, et avec une ferveur d'accent qui
+ne s'est plus retrouvee que dans la tentative neo-chretienne du
+saint-simonisme. Vers ce meme temps de 1823, de memorables travaux
+historiques, appliques soit au Moyen-Age par M. Thierry, soit a l'epoque
+moderne par M. Thiers, marquaient et justifiaient en plusieurs points
+ces pretentions de la generation nouvelle, qui visait a expliquer et a
+dominer le passe, et qui comptait faire l'avenir. _Le Globe_, fonde en
+1824, vint operer une sorte de revolution dans la critique, et, par
+son vif et chaleureux eclectisme, realisa une certaine unite entre des
+travaux et des hommes qui ne se seraient pas rapproches sans cela. Sur
+la masse constitutionnelle et liberale, fonds estimable mais assez peu
+eclaire de l'Opposition, il s'organisa donc une elite nombreuse et
+variee, une brillante ecole a plusieurs nuances; philosophie, histoire,
+critique, essai d'art nouveau, chaque partie de l'etude et de la pensee
+avait ses hommes. Je n'indique qu'a peine l'art, parce que, bien que
+sorti d'un mouvement parallele, il appartient a une generation un peu
+plus recente, et, a d'autres egards, trop differente de celle que
+nous voulons ici caracteriser. Quoi qu'il en soit, vers la fin de la
+Restauration, et grace aux travaux et aux luttes enhardies de cette
+jeunesse deja en pleine virilite, le spectacle de la societe francaise
+etait mouvant et beau: les esperances accrues s'etaient a la fois
+precisees davantage; elles avaient perdu peut-etre quelque chose de ce
+premier mysticisme plus grandiose et plus sombre qu'elles devaient,
+en 1823, a l'exaltation solitaire et aux persecutions; mais l'avenir
+restait bien assez menacant et charge d'augures pour qu'il y eut place
+encore a de vastes projets, a d'heroiques pressentiments. On allait a
+une revolution, on se le disait; on gravissait une colline inegale, sans
+voir au juste ou etait le sommet, mais il ne pouvait etre loin. Du haut
+de ce sommet, et tout obstacle franchi, que decouvrirait-on? C'etait la
+l'inquietude et aussi l'encouragement de la plupart; car, a coup sur, ce
+qu'on verrait alors, meme au prix des perils, serait grand et consolant.
+On accomplirait la derniere moitie de la tache, on appliquerait la
+verite et la justice, on rajeunirait le monde. Les peres avaient du
+mourir dans le desert, on serait la generation qui touche au but et
+qui arrive. Tandis qu'on se flattait de la sorte tout en cheminant, le
+dernier sommet, qu'on n'attendait pourtant pas de sitot, a surgi
+au detour d'un sentier; l'ennemi l'occupait en armes, il fallut
+l'escalader, ce qu'on fit au pas de course et avant toute reflexion.
+Or, ce rideau de terrain n'etant plus la pour borner la vue, lorsque
+l'etonnement et le tumulte de la victoire furent calmes, quand la
+poussiere tomba peu a peu et que le soleil qu'on avait d'abord devant
+soi eut cesse de remplir les regards, qu'apercut-on enfin? Une espece de
+plaine, une plaine qui recommencait, plus longue qu'avant la derniere
+colline, et deja fangeuse. La masse liberale s'y rua pesamment comme
+dans une Lombardie feconde; l'elite fut debordee, deconcertee, eparse.
+Plusieurs qu'on reputait des meilleurs firent comme la masse, et
+pretendirent qu'elle faisait bien. Il devint clair, a ceux qui avaient
+espere mieux, que ce ne serait pas cette generation si pleine de
+promesses et tant flattee par elle-meme, qui arriverait.
+
+Et non-seulement elle n'arrivera pas a ce grand but social qu'elle
+presageait et qu'elle parut longtemps meriter d'atteindre; mais on
+reconnait meme que la plupart, detournes ou decourages depuis lors, ne
+donneront pas tout ce qu'ils pourraient du moins d'oeuvres individuelles
+et de monuments de leur esprit. On les voit ingenieux, distingues,
+remarquables; mais aucun jusqu'ici qui semble devoir sortir de ligne
+et grandir a distance, comme certains de nos peres, auteurs du premier
+mouvement: aucun dont le nom menace d'absorber les autres et puisse
+devenir le signe representatif, par excellence, de sa generation: soit
+que, dans ces partages des grandes renommees aux depens des moyennes, il
+se glisse toujours trop de mensonge et d'oubli de la realite pour que
+les contemporains tres-rapproches s'y pretent; soit qu'en effet parmi
+ces natures si diversement douees il n'y ait pas, a proprement parler,
+un genie superieur; soit qu'il y ait dans les circonstances et dans
+l'atmosphere de cette periode du siecle quelque chose qui intercepte et
+attenue ce qui, en d'autres temps, eut ete du vrai genie.
+
+Cependant, si de plus pres, et sans se borner aux resultats exterieurs
+qui ne reproduisent souvent l'individu qu'infidelement, on examine et
+l'on etudie en eux-memes les esprits distingues[108] dont nous parlons,
+que de talents heureux, originaux! quelle promptitude, quelle ouverture
+de pensee! quelles ressources de bien dire! Comme ils paraissent alors
+superieurs a leur oeuvre, a leur action! On se demande ce qui les
+arrete, pourquoi ils ne sont ni plus feconds, eux si faciles, ni plus
+certains, eux autrefois si ardents; on se pose, comme une enigme, ces
+belles intelligences en partie infructueuses. Mais parmi celles qui
+meritent le plus l'etude et qui appellent longtemps le regard par
+l'etendue, la serenite et une sorte de froideur, au premier aspect,
+immobile, apparait surtout M. Jouffroy, celui-la meme dont nous avons
+signale le premier manifeste eloquent. Dans une generation ou chacun
+presque possede a un haut degre la facilite de saisir et de comprendre
+ce qui s'offre, son caractere distinctif, a lui par-dessus tous, est
+encore la comprehension, l'intelligence. S'il est exact, comme il le dit
+quelque part, que l'air que nous respirons sache douer au berceau les
+esprits distingues de notre siecle, de celle de toutes les qualites
+qui est la plus difficile et la moins commune, de _l'etendue_, il faut
+croire que, sur la montagne du Jura ou il est ne, un air plus vif, un
+ciel plus vaste et plus clair, ont de bonne heure recule l'horizon et
+fait un spectacle spacieux dans son ame comme dans sa Prunelle.
+
+[Note 108: Le mot _distingue_, qui revient frequemment dans cet
+article et qui s'applique si bien a la generation qu'on y represente, a
+commence d'etre pris dans le sens ou on l'emploie aujourd'hui, a partir
+de la fin du XVIIe siecle. On lit dans une lettre de Ninon vieillie au
+vieux Saint-Evremond: "S'il (_votre recommande_) est amoureux du merite
+qu'on appelle ici _distingue_, peut-etre que votre souhait sera rempli;
+car tous les jours on me veut consoler de mes pertes par ce beau mot."
+Il parait toutefois que ce mot _distingue_ pris absolument, et sans etre
+determine par rien, ne fit alors qu'une courte fortune, et il n'etait
+pas encore pleinement autorise a la fin du XVIIIe siecle. Je trouve
+dans l'_Esprit des Journaux_, mars 1788, page 232 et suiv., une lettre
+la-dessus, tiree du _Journal de Paris: Lettre d'un Gentilhomme flamand
+a mademoiselle Emilie d'Ursel, agee de cinq ans_. Dans des observations
+qui suivent, on repond fort bien a ce _gentilhomme flamand_, un peu
+puriste, que, s'il est bon de bannir de la conversation et des ecrits
+ces mots _aventuriers_ dont parle La Bruyere, qui font fortune quelque
+temps, il ne faut pas exclure les expressions que le besoin introduit;
+et a propos de _distingue_ tout court qui choquait alors beaucoup de
+gens et que beaucoup d'autres se permettaient, on le justifie par
+d'assez bonnes raisons: "On parle d'un peintre et on dit que c'est un
+homme _distingue_: on sait bien que ce doit etre par ses tableaux;
+pourquoi sera-t-on oblige de l'ajouter? Si je dis que M. l'abbe Delille
+est un homme de lettres _distingue_, est-il quelque Francais qui s'avise
+de me demander par quoi?
+
+"Pourquoi ne dirait-on pas un homme _distingue_, absolument, comme on
+dit un homme _superieur_? car ce dernier indique une relation meme plus
+immediate. Dans toutes les langues, et surtout dans les plus belles, les
+mots qui n'ont ete employes d'abord qu'avec des regimes s'en separent
+ensuite et conservent un sens tres-precis, tres-clair, meme en restant
+tout seuls."--Nous recommandons humblement cette note au Dictionnaire de
+l'Academie francaise.]
+
+L'intelligence a un degre excellent, l'intelligence en ce qu'elle a de
+large, de profond et de recueilli, de parfaitement net et clarifie,
+voila donc l'attribut le plus apparent de M. Jouffroy, et qui se declare
+a la premiere observation, soit qu'on juge le philosophe sur ses pages
+lentes et pleines, soit qu'on assiste au developpement continu et
+regulier de sa parole. Je comparerais cette intelligence a un miroir
+presque plan, tres-legerement concave, qui a la faculte de s'egaler aux
+objets devant lesquels il est place, et meme de les depasser en tous
+sens, mais sans en fausser les rapports. Ce n'est pas de ces miroirs a
+facettes qui tournent et brillent volontiers, ne representant en saillie
+qu'une etroite portion de l'objet a la fois; ce n'est pas de ces miroirs
+ardents, trop concentriques, d'ou nait bientot la flamme. Car il y a
+aussi des intelligences trop vives, trop impatientes en presence de
+l'objet. Elles ne se tiennent pas aisement a le reflechir, elles
+l'absorbent ou vont au-devant, elles font irruption au travers et y
+laissent d'eclatants sillons. M. Cousin, quand il n'y prend pas garde,
+est sujet a cette maniere. Chez lui, l'_acies_, le _celeritas ingenii_
+l'emporte; il pressent, il devine, il recompose. Il y a plus de
+longanimite dans le seul emploi de l'intelligence; il ne faut nul ennui
+des preliminaires et d'un appareil qui, quelquefois aussi, semble bien
+lent.
+
+A l'egard des objets de l'intelligence, on peut se comporter de deux
+manieres. Tout esprit est plus ou moins arme, en presence des idees,
+du bouclier ou miroir de la reflexion, et du glaive de l'invention, de
+l'action penetrante et remuante: reflechir et oser. Le genie consiste
+dans l'alliance proportionnee des deux moyens, avec la predominance
+d'oser. M. Jouffroy, disons-nous, a surtout le miroir; dans sa premiere
+periode, il se servait aussi du glaive qui simplifie, debarrasse et
+ouvre des combinaisons nouvelles; il s'en servait avec mille eclairs,
+quand il tranchait cette perilleuse question, _Comment les Dogmes
+finissent_. Mais depuis lors, et par une loi naturelle aux esprits,
+laquelle a recu chez lui une application plus prompte, c'est dans le
+miroir, dans l'intelligence et l'exposition des choses, qu'il s'est par
+degres replie et qu'il se deploie aujourd'hui de preference. Le miroir
+en son sein est devenu plus large, plus net et plus repose que jamais,
+d'une serenite admirable, bien qu'un peu glacee, un beau lac de Nantua
+dans ses montagnes.
+
+Mais tout lac, en refletant les objets, les decolore et leur imprime
+une sorte d'humide frisson conforme a son onde, au lieu de la chaleur
+naturelle et de la vie. Il y a ainsi a dire que l'intelligence
+exclusivement etalee decolore le monde, en refroidit le tableau et est
+trop sujette a le reflechir par les aspects analogues a elle-meme, par
+les pures abstractions et idees qui s'en detachent comme des ombres.
+
+Il y a a dire que l'intelligence, si fidele qu'elle soit, ne donne pas
+tout, que son miroir le plus etendu ne represente pas suffisamment
+certains points de la realite, meme dans la sphere de l'esprit. Le
+tranchant, par exemple, et la pointe de ce glaive de volonte et de
+pensee penetrante dont nous avons parle, se reflechissent assez peu et
+tiennent dans l'intelligence contemplative moins de place qu'ils n'ont
+reellement de valeur et d'effet dans le progres commun. Il faut avoir
+agi beaucoup par les idees et continuer d'agir et de pousser le glaive
+devant soi, pour sentir combien ce qui tient si peu de place a distance
+a pourtant de poids et d'effet dans la melee, Or, M. Jouffroy, dans ses
+lucides et placides representations d'intelligence, en est venu souvent
+a ne pas tenir compte de l'action, de l'impulsion communiquee aux hommes
+par les hommes, a ne croire que mediocrement a l'efficacite d'un genie
+individuel vivement employe. L'energie des forces initiales l'atteint
+peu. Il est trop question avec lui, au point de vue ou il se place, de
+se croiser les bras et de regarder,--avec lui qui, a l'heure la plus
+ardente de sa jeunesse, peignant la noble elite dont il faisait partie,
+ecrivait: "L'esperance des nouveaux jours est en eux; ils en sont les
+apotres predestines, et c'est dans leurs mains qu'est le salut du
+monde... Ils ont foi a la verite et a la vertu, ou plutot, par une
+providence conservatrice qu'on appelle aussi la force des choses, ces
+deux images imperissables de la Divinite, sans lesquelles le monde ne
+saurait aller longtemps, se sont emparees de leurs coeurs pour revivre
+par eux et pour rajeunir l'humanite."
+
+Et c'est ici, peut-etre, que s'explique un coin de l'enigme que nous
+nous posions plus haut, au sujet de ces intelligences si superieures
+a leur action et a leur oeuvre. Quand nous avons dit qu'il y a dans
+l'atmosphere de cette periode du siecle quelque chose qui coupe et
+attenue des talents, capables en d'autres epoques de monter au genie, et
+quand M. Jouffroy a dit qu'il y a dans l'air qu'on respire quelque chose
+qui procure aux esprits l'etendue, ce n'est, je le crains, qu'un
+meme fait diversement exprime; car cette etendue si precoce, cette
+intelligence ouverte et traversee, qui se laisse, faire et accueille
+tour a tour ou a la fois toutes choses, est l'inverse de la
+concentration necessaire au genie, qui, si elargi qu'il soit, tient
+toujours de l'allure du glaive.
+
+Mais voila que nous sommes deja en plein a peindre l'homme, et nous
+n'avons pas encore donne l'idee de sa philosophie, de son role dans la
+science, de la methode qu'il y apporte, et des resultats dont il peut
+l'avoir enrichie. C'est que nous ne toucherons qu'a peine ces endroits
+reguliers sur lesquels notre incompetence est grande; d'autres les
+traiteront ou les ont assez traites. M. Leroux, dans un bien remarquable
+article[109], a entame, avec le philosophe et le psychologiste, une
+discussion capitale qu'il continuera. M. Jules Le Chevalier[110] a fait
+egalement. Et puis, nous l'avouerons, comme science, la philosophie nous
+affecte de moins en moins: qu'il nous suffise d'y voir toujours un noble
+et necessaire exercice, une gymnastique de la pensee que doit pratiquer
+pendant un temps toute vigoureuse jeunesse. La philosophie est
+perpetuellement a recommencer pour chaque generation depuis trois mille
+ans, et elle est bonne en cela; c'est une exploration vers les hauts
+lieux, loin des objets voisins qui offusquent; elle replace sur nos
+tetes a leur vrai point les questions eternelles, mais elle ne les
+resout et ne les rapproche jamais. Il est, avec elle, nombre de verites
+de detail, de racines salutaires que le pied rencontre en chemin; mais
+dans la pretention principale qui la constitue, et qui s'adresse a
+l'abime infini du ciel, la philosophie n'aboutit pas. Aussi je lui dirai
+a peu pres comme Paul-Louis Courier disait de l'histoire: "Pourvu que ce
+soit exprime a merveille, et qu'il y ait bien des verites, de saines et
+precieuses observations de detail, il m'est egal a bord de quel systeme
+et a la suite de quelle methode tout cela est embarque." Ce n'est donc
+pas le philosophe eclectique, le regulateur de la methode des faits de
+conscience, le continuateur de Stewart et de Reid, celui qui, avec son
+modeste ami M. Damiron, s'est installe a demeure dans la psychologie
+d'abord conquise, sillonnee, et bientot laissee derriere par M. Cousin,
+et qui y regne aujourd'hui a peu pres seul comme un vice-roi emancipe,
+ce n'est pas ce representant de la science que nous discuterons en
+M. Jouffroy[111]; c'est l'homme seulement que nous voulons de lui,
+l'ecrivain, le penseur, une des figures interessantes et assez
+mysterieuses qui nous reviennent inevitablement dans le cercle de notre
+epoque, un personnage qui a beaucoup occupe notre jeune inquietude
+contemplative, une parole qui penetre, et un front qui fait rever.
+
+[Note 109: _Revue encyclopedique_.]
+
+[Note 110: _Revue du Progres social_.]
+
+[Note 111: Ce que j'ai avance de la philosophie me semble surtout vrai
+de la psychologie. La psychologie en elle-meme (si je l'ose dire), a
+part un certain nombre de verites de detail et de remarques fines qu'on
+en peut tirer, ne sert guere qu'au sentiment solitaire du contemplateur
+et ne se transmet pas. Comme science, elle est perpetuellement a
+recommencer pour chacun. Le psychologiste pur me fait l'effet du pecheur
+a la ligne, immobile durant des heures dans un endroit calme, au bord
+d'une riviere doucement courante. Il se regarde, il se distingue dans
+l'eau, et apercoit mille nuances particulieres a son visage. Son
+illusion est de croire pouvoir aller au dela de ce sentiment
+d'observation contemplative; car, s'il veut tirer le poisson hors de
+l'eau, s'il agite sa ligne, comme, en cette sorte de peche, le poisson,
+c'est sa propre image, c'est soi-meme, au moindre effort et au moindre
+ebranlement, tout se trouble, la proie s'evanouit, le phenomene a saisir
+n'est deja plus.]
+
+M. Theodore Jouffroy est ne en 1796, au hameau des Pontets pres de
+Mouthe, sur les hauteurs du Jura, d'une famille ancienne et patriarcale
+de cultivateurs. Son grand-pere, qui vecut tard, et dont la jeunesse
+s'etait passee en quelque charge de l'ancien regime, avait conserve
+beaucoup de solennite, une grandeur polie et presque seigneuriale dans
+les manieres. La famille etait si unie, que les biens de l'oncle et du
+pere de M. Jouffroy resterent _indivis_, malgre l'absence de l'oncle qui
+etait commercant, jusqu'a la mort du pere. Il fit ses premieres etudes a
+Lons-le-Saulnier, sous un autre vieil oncle pretre; de la il partit pour
+Dijon, ou il suivit le college sans y etre renferme, lisant beaucoup a
+part des cours, et se formant avec independance. Il avait un gout marque
+pour les comedies, et essaya meme d'en composer. Recu eleve de l'Ecole
+Normale par l'inspecteur-general, M. Roger, qui fut frappe de son
+savoir; il vint a Paris en 1813. Sa haute taille, ses manieres simples
+et franches, une sorte de rudesse apre qu'il n'avait pas depouillee,
+tout en lui accusait ce type vierge d'un enfant des montagnes, et qui
+etait fier d'en etre; ses camarades lui donnerent le sobriquet de
+_Sicambre_. Ses premiers essais a l'Ecole attestaient une lecture
+immense, et particulierement des etudes historiques tres-nourries. Un
+grand mouvement d'emulation animait alors l'interieur de l'Ecole; les
+eleves provinciaux, entres l'annee precedente, MM. Dubois, Albrand aine,
+Cayx, etc., s'etaient mis en devoir de lutter avec les eleves parisiens,
+jusque-la en possession des premiers rangs. MM. Jouffroy, Damiron,
+Bautain, Albrand jeune, qui survinrent en 1813, acheverent de constituer
+en bon pied les provinciaux. Cette premiere annee se passa pour eux a
+des exercices historiques et litteraires; il fallait la revolution de
+1814 pour qu'une specialite philosophique put etre creee au sein de
+l'Ecole par M. Cousin. MM. La Romiguiere et Boyer-Collard n'avaient
+professe qu'a la Faculte des Lettres, mais aucun enseignement
+philosophique approprie ne s'adressait aux eleves; M. Cousin eut, en
+1814, l'honneur de le fonder, et MM. Jouffroy, Damiron et Bautain furent
+ses premiers disciples.
+
+Je me suis demande souvent si M. Jouffroy avait bien rencontre sa
+vocation la plus satisfaisante en s'adonnant a la philosophie; je me
+le suis demande toutes les fois que j'ai lu des pages historiques ou
+descriptives ou sa plume excelle, toutes les fois que je l'ai entendu
+traiter de l'Art et du Beau avec une delicatesse si sentie et une
+expansion qui semble augmentee par l'absence, _ripae ulterioris amore_,
+ou enfin lorsqu'en certains jours tristes, au milieu des matieres qu'il
+deduit avec une lucidite constante, j'ai cru saisir l'ennui de l'ame
+sous cette logique, et un regret profond dans son regard d'exile. Mais
+non; si M. Jouffroy ne trouve pas dans la seule philosophie l'emploi
+de toutes ses facultes cachees, si quelques portions pittoresques ou
+passionnees restent chez lui en souffrance, il n'est pas moins fait
+evidemment pour cette reflexion vaste et eclaircie. Son tort, si nous
+osons percer au dedans, est, selon nous, d'avoir trop combattu le
+genie actif qui s'y melait a l'origine, d'avoir efface l'imagination
+platonique qui pretait sa couleur aux objets et baignait a son gre les
+horizons. Un rude sacrifice s'est accompli en lui; il a fait pour le
+bien, il a pris sa science au serieux et a voulu que rien de temeraire
+et de hasarde n'y restat. La reserve a empiete de jour en jour sur
+l'audace. En proie durant quinze annees a cet inquietant probleme de
+la destinee humaine, il a voulu mettre ordre a ses doutes, a ses
+conjectures, et au petit nombre des certitudes; il s'y est calme, mais
+il s'y est refroidi. Sa raison est demeuree victorieuse, mais quelque
+chose en lui a regrette la flamme, et son regard parait souffrant. Nous
+disons qu'il a eu tort pour sa gloire, mais c'est un rare merite
+moral que de faire ainsi; toute sagesse ici-bas est plus ou moins une
+contrition.
+
+Le retour de l'ile d'Elbe jeta M. Jouffroy et ses amis dans les rangs
+des volontaires royaux a la suite de M. Cousin, ce qui signifie tout
+simplement que ces jeunes philosophes n'etaient pas bonapartistes, et
+qu'ils acceptaient la Restauration comme plus favorable a la pensee
+que l'Empire. Dans un article de M. Jouffroy sur les Lettres de Jacopo
+Ortis, insere au _Courrier Francais_ en 1819, je trouve exprime a nu, et
+avec une fermete de style a la Salluste, ce sentiment d'opposition aux
+conquetes et a la force militaire: "Un peuple ne doit tirer l'epee que
+pour defendre ou conquerir son independance. S'il attaque ses voisins
+pour les soumettre a son pouvoir, il se deshonore; s'il envahit leur
+territoire sous le pretexte d'y fonder la liberte, on le trompe ou il se
+trompe lui-meme. Violer tous les droits d'une nation pour les retablir,
+est a la fois l'inconsequence la plus etrange et l'action la plus
+injuste.
+
+"L'amour de la liberte commenca la Revolution francaise; l'Europe,
+desavouant la politique de ses rois, nous accordait son estime et son
+admiration. Mais bientot les applaudissements cesserent. La justice
+avait ete foulee aux pieds par les factions; la liberte devait perir
+avec elle: aussi ne la revit-on plus. Le nom seul subsista quelques
+annees, pour accrediter aupres du peuple des chefs ambitieux et servir
+d'instrument a l'etablissement du despotisme.
+
+"Le mal passa dans les camps. La fin de la guerre fut corrompue, et
+l'heroisme de nos soldats prostitue. L'epee francaise devait etre
+plantee sur la frontiere delivree, pour avertir l'Europe de notre
+justice. On la promena en Allemagne, en Hollande, en Suisse, en Italie.
+Elle fit partout de funestes miracles: on vit bien qu'elle pouvait tout,
+mais on ne vit pas ce qu'elle saurait respecter."
+
+Ce que M. Jouffroy exprimait si energiquement en 1819, il ne le sentait
+pas moins vivement en 1815, sous le coup d'une premiere invasion et a la
+menace d'une seconde. Ses craintes realisees, et dans toute l'amertume
+du role de vaincu, il reprit avec ses amis les etudes philosophiques; un
+sentiment exalte de justice et de devoir dominait ce jeune groupe; ils
+etaient dans leur periode stoique, dans cette periode de Fichte, par
+ou passent d'abord toutes les ames vertueuses. M. Jouffroy gagna le
+doctorat avec deux theses remarquables, l'une sur _le Beau et le
+Sublime_, et l'autre sur _la Causalite_. A partir de 1816, il devint
+maitre de conferences a l'Ecole, et fut en meme temps attache au college
+Bourbon jusqu'en 1822, epoque ou M. Corbiere, qui avait brise l'Ecole,
+le destitua aussi de ses fonctions au college. M. Jouffroy, au sortir de
+l'Ecole, entretenait une correspondance active d'idees et d'epanchements
+avec ses amis disperses en province, avec MM. Damiron et Dubois
+particulierement, qu'on avait envoyes a Falaise, et ensuite avec ce
+dernier, a Limoges. C'etaient souvent des saillies d'imagination
+philosophique, non pas sur un tel point special et borne, mais sur
+l'ensemble des choses et leur harmonie, sur la destinee future, le role
+des planetes dans l'ascension des ames, et l'esperance de rejoindre
+en ces Elysees superieurs les devanciers illustres qu'on aura le plus
+aimes, Platon ou Montaigne. On surprend la tout a nu l'homme qui plus
+tard, et deja tempere par la methode, n'a pu s'empecher de lancer
+ses ingenieux et hardis paradoxes sur _le Sommeil_, et qui consacre
+plusieurs lecons de son cours a la question de _la vie anterieure_.
+C'etaient encore, dans cette correspondance, des retours de desir vers
+le pays natal, vers la montagne d'ou il tirait sa source, et le besoin
+de peindre a ses amis qui les ignoraient, ces grands tableaux naturels
+dont il etait sevre: "Qui vous dira la fraicheur de nos fontaines,
+la modeste rougeur de nos fraises? qui vous dira les murmures et les
+balancements de nos sapins, le vetement de brouillard que chaque matin
+ils prennent, et la funebre obscurite de leurs ombres? et l'hiver, dans
+la tempete, les tourbillons de neige souleves, les chemins disparus sous
+de nouvelles montagnes, l'aigle et le corbeau qui planent au plus haut
+de l'air, les loups sans asile, hurlant de faim et de froid, tandis que
+les familles s'assemblent au bruit des toits ebranles, et prient Dieu
+pour le voyageur? O mon pays que je regrette, quand vous reverrai-je?"
+
+En 1820, ayant perdu son pere, il revit ce Jura tant desire, et toute
+sa chere Helvetie. Il fit ce voyage avec M. Dubois, qui, place alors
+a Besancon, et lui-meme atteint de cruelles douleurs et pertes
+domestiques, y cherchait un allegement dans l'entretien de l'amitie et
+dans les impressions pacifiantes d'une majestueuse nature. M. Dubois a
+ecrit et a bien voulu nous lire un recit de cette epoque de sa vie ou
+son ame et celle de M. Jouffroy se confondirent si etroitement. Un tel
+morceau, puissant de chaleur et minutieux de souvenirs, ou revivent
+a cote des circonstances individuelles les emotions religieuses et
+politiques d'alors, serait la revelation biographique la plus directe,
+tant sur les deux amis que sur toute la generation d'elite a laquelle
+ils appartiennent. Mais il faut se borner a une pale idee. Apres avoir
+reconnu et salue le toit patriarcal, le bois de sapins en face, a
+gauche, qui projette en montant ses _funebres ombres_, avoir foule la
+mousse epaisse, les humides lisieres ou sont les fraises, et s'etre
+assis derriere le rucher d'abeilles, dont le miel avait enduit des le
+berceau une levre eloquente, il s'agissait pour les deux amis de se
+donner le spectacle des Alpes; pour M. Jouffroy, de les revoir et de les
+montrer; pour M. Dubois, de les decouvrir;--car c'etait tout au plus si
+ce dernier les avait, en venant, apercues de loin a l'horizon dans la
+brume, et comme un ruban d'argent. M. Jouffroy conduisit donc son ami
+un matin, des avant le lever du soleil, a travers les vallees et les
+prairies, jusqu'a la pente de la Dole qu'ils gravirent. La Dole est le
+point culminant du Jura, et ou le Doubs prend sa source. En montant par
+un certain versant et par des sentiers bien choisis, on arrive au plus
+haut sans rien decouvrir, et, au dernier pas exactement qui vous porte
+au plateau du sommet, tout se declare. C'est ce qui eut lieu pour M.
+Dubois, a qui son guide habile menageait la surprise: "Toutes les Alpes,
+comme il le dit, jaillirent devant lui d'un seul jet!" L'amphitheatre
+glorieux encadrant le pays de Vaud, le miroir du Leman, dans un coin la
+Savoie rabaissee au pied du Mont-Blanc sublime; cet ensemble solennel
+que la plume, quand l'oeil n'a pas vu, n'a pas le droit de decrire; la
+vapeur et les rayons du matin s'y jouant et luttant en mille manieres,
+voila ce qui l'assaillit d'abord et le stupefia. M. Jouffroy, plus
+familier a l'admiration de ces lieux, en jouissait tout en jouissant de
+l'immobile extase de l'ami qu'il avait guide; il reportait son regard
+avec sourire tantot sur le spectacle eclatant, et tantot sur le
+visage ebloui; il etait comme satisfait de sa lente demonstration si
+magnifiquement couronnee, il etait satisfait de sa montagne. A quelques
+pas en avant, un patre debout, les bras croises et appuye sur son baton,
+semblait aussi absorbe dans la grandeur des choses; le philosophe en fut
+vivement frappe, et dit: "Il y a en cette ame que voila toutes les memes
+impressions que dans les notres."--Les images nombreuses et si belles
+dans la bouche de M. Jouffroy, ou le patre intervient souvent, datent de
+cette rencontre; c'est ce qui lui a fait dire dans son emouvant discours
+sur _la Destinee humaine_: "Le patre reve comme nous a cette infinie
+creation dont il n'est qu'un fragment; il se sent comme nous perdu dans
+cette chaine d'etres dont les extremites lui echappent; entre lui et les
+animaux qu'il garde, il lui arrive aussi de chercher le rapport; il lui
+arrive de se demander si, de meme qu'il est superieur a eux, il n'y
+aurait pas d'autres etres superieurs a lui..., et de son propre droit,
+de l'autorite de son intelligence qu'on qualifie d'infirme et de bornee,
+il a l'audace de poser au Createur cette haute et melancolique question:
+Pourquoi m'as-tu fait? et que signifie le role que je joue ici-bas?"
+Dans ses lecons sur _le Beau_, qui par malheur n'ont ete nulle part
+recueillies, M. Jouffroy disait frequemment d'une voix penetree: "Tout
+parle, tout vit dans la nature; la pierre elle-meme, le mineral le plus
+informe vit d'une vie sourde, et nous parle un langage mysterieux; et ce
+langage, le patre, dans sa solitude, l'entend, l'ecoute, le sait autant
+et plus que le savant et le philosophe, autant que le poete!"
+
+Lorsque les amis voulurent redescendre du sommet, M. Jouffroy s'etant
+adresse au patre pour le choix d'un certain sentier, le patre, sans
+sortir de son silence, fit signe du baton et rentra dans son immobilite.
+Avant de savoir que M. Jouffroy avait eu cette matinee culminante sur
+la Dole, qu'il avait remarque ce patre sur ce plateau, et que sa
+contemplation avait trouve a une heure determinee de sa jeunesse une
+forme de tableau si en rapport et si harmonieuse, je me l'etais souvent
+figure, en effet, sur un plateau eleve des montagnes, avec moins de
+soleil, il est vrai, avec un horizon moins meuble de realites et
+d'images, bien qu'avec autant d'air dans les cieux. A propos de son
+cours sur _la Destinee humaine_, ou il semblait n'indiquer qu'a peine
+aux jeunes ames inquietes un sentier religieux qu'on aurait voulu alors
+lui entendre nommer, on disait dans un article du _Globe_ de decembre
+1830: "Comme un pasteur solitaire, melancoliquement amoureux du desert
+et de la nuit, il demeure immobile et debout sur son tertre sans
+verdure; mais du geste et de la voix il pousse le troupeau qui se presse
+a ses pieds et qui a besoin d'abri, il le pousse a tout hasard au
+bercail, du seul cote ou il peut y en avoir un."
+
+Le propre de M. Jouffroy, c'est bien de tout voir de la montagne; s'il
+envisage l'histoire, s'il decrit geographiquement les lieux, c'est par
+masses et formes generales, sans scrupule des details, et avec une sorte
+de verite ou d'illusion toujours majestueuse. "Les evenements, a-t-il
+dit quelque part, sont si absolument determines par les idees, et les
+idees se succedent et s'enchainent d'une maniere si fatale, que la seule
+chose dont le philosophe puisse etre tente, c'est de se croiser les bras
+et de regarder s'accomplir des revolutions auxquelles les hommes peuvent
+si peu." Voila tout entier dans cet aveu notre philosophe-pasteur: voir,
+regarder, assister, comprendre, expliquer. Aussi cette promenade sur la
+Dole est-elle une merveilleuse figure de la destinee de M. Jouffroy.
+Chacun, en se souvenant bien, chacun a eu de la sorte son Sinai dans sa
+jeunesse, sa mysterieuse montagne ou la destinee s'est comme offerte aux
+yeux, mieux eclairee seulement qu'elle ne le sera jamais depuis. Nul
+ne le sait que nous; et ce que le monde admire ensuite de nos oeuvres,
+n'est guere que le reflet affaibli et l'ombre d'un sublime moment
+envole.
+
+Dans cette ascension de la Dole, j'ai oublie, pour completer la scene,
+de dire qu'outre les deux amis et le patre, il y avait la un vieux
+capitaine de leur connaissance, redevenu campagnard, revolutionnaire de
+vieille souche et grand lecteur de Voltaire. Comme il redescendait le
+premier dans le sentier indique, et qu'il voyait les deux amis avoir
+peine a se detacher du sommet et se retourner encore, il les gourmandait
+de leur lenteur, en criant: "Quand on a vu, on a vu!" Ce capitaine
+voltairien, pres du patre, dut paraitre au philosophe le bon sens
+goguenard et prosaique, a cote du bon sens naif et profond.
+
+Quelquefois, a travers leurs courses de la journee, il arrivait aux deux
+amis de passer a diverses reprises la frontiere; ils se sentaient plus
+libres alors, soulages du poids que le regime de ce temps imposait aux
+nobles ames, et ils entonnaient de concert _la Marseillaise_, comme un
+defi et une esperance. Le soir, quand ils trouvaient des feux presque
+eteints, qu'avaient allumes les bergers, ils s'asseyaient aupres, et M.
+Jouffroy, en y apportant des branches pour les ranimer, se rappelait les
+irruptions des Barbares, lesquels, comme des brassees de bois vert,
+la Providence avait jetes de temps a autre dans le foyer expirant des
+civilisations. Nul, s'il l'avait voulu, n'aurait eu plus que lui, au
+service de sa pensee, de ces grandes images agrestes et naturelles.
+
+En 1821, de retour a Paris, MM. Jouffroy et Dubois exercerent l'un
+sur l'autre une influence continue fort vive: M. Jouffroy initiait
+philosophiquement son ami qui n'avait pas, jusque-la, secoue tout a fait
+l'autorite en matiere religieuse; M. Dubois entrecoupait par ses elans
+politiques ce qu'aurait eu de trop metaphysique et speculatif le cours
+d'idees du philosophe. Leur sante a tous deux s'etait fort alteree.
+M. Jouffroy acquit des lors cette constitution plus nerveuse et cette
+delicatesse fine de complexion, si d'accord avec son ame, mais que
+quelque chose de plus robuste avait dissimulee. M. Cousin s'etait engage
+dans le carbonarisme et y poussait avec proselytisme; apres quelque
+hesitation, les deux amis y entrerent, mais par M. Augustin Thierry,
+dans une vente dont faisaient partie MM. Scheffer, Bertrand, Roulin,
+Leroux, Guinard, etc.; ils ne manquerent a aucune des demonstrations
+civiques qui eurent lieu au convoi de Lallemand et a celui de Camille
+Jordan. En 1822, M. Jouffroy fut destitue; M. Dubois l'etait deja. En
+1823, notre philosophe ecrivait dans la solitude cet article, _Comment
+les Dogmes finissent_, ou eclatent la vertu et la foi fremissantes sous
+la persecution, ou retentit dans le langage de la philosophie comme un
+echo sacre des catacombes. M. Jouffroy ne s'est jamais eleve a une plus
+grande hauteur d'audace que dans cette inspiration refoulee; depuis il
+s'est epanche, etendu, elargi, en descendant a la maniere des fleuves,
+dont le flot peut s'accroitre, mais ne regagne plus le niveau de la
+source.--En septembre 1824, _le Globe_ fut fonde.
+
+Il semble aujourd'hui, a ouir certaines gens, que _le Globe_ n'eut pour
+but que de faire arriver plus commodement au pouvoir messieurs les
+doctrinaires grands et petits, apres avoir passe six longues annees a
+s'encenser les uns les autres. Peu de mots remettront a leur place ces
+ignorances et ces injures. M. Dubois, destitue, traduisait la Chronique
+de Flodoard pour la collection de M. Guizot, ecrivait quelques articles
+aux _Tablettes universelles_, qui trop tot manquerent, se devorait enfin
+dans l'intimite d'hommes fervents, etouffes comme lui, et dans
+les conversations brulantes de chaque jour. M. Leroux, qui, apres
+d'excellentes etudes faites a Rennes au meme college que M. Dubois,
+et avant de prendre rang comme une des natures de penseur les plus
+puissantes et les plus ubereuses d'aujourd'hui, etait simplement ouvrier
+typographe, M. Leroux avait imagine, avec M. Lachevardiere, imprimeur,
+d'entreprendre un journal utile, compose d'extraits de litterature
+etrangere, d'analyses des principaux voyages et de faits curieux et
+instructifs rassembles avec choix. Il communiqua son cadre d'essai a M.
+Dubois, qui jugea que, dans cette simple idee de magasin a l'anglaise,
+il n'y avait pas assez de chance d'action; qu'il fallait y implanter une
+portion de doctrine, y introduire les questions de liberte litteraire,
+se poser contre la litterature imperiale, et, sans songer a la politique
+puisqu'on etait en pleine Censure, fonder du moins une critique nouvelle
+et philosophique. Des deux idees combinees de MM. Leroux et Dubois,
+naquit _le Globe_; mais celle de M. Dubois, bien que venue a l'occasion
+de l'autre, etait evidemment l'idee active, saillante et necessaire;
+aussi imprima-t-il au _Globe_ le caractere de sa propre physionomie.
+M. Leroux y maintint toutefois sur le second plan l'execution de son
+projet; et toute cette matiere de voyages, de faits etrangers, de
+particularites scientifiques, qui occupa longtemps les premieres pages
+du _Globe_ avant l'invasion de la politique quotidienne, etait menagee
+par lui. Sous le rapport des doctrines et de l'influence morale, M.
+Leroux ne se fit d'ailleurs au _Globe_, jusqu'en 1830, qu'une position
+bien inferieure a ses rares merites et a sa portee d'esprit; par
+modestie, par fierte, cachant des convictions entieres sous une bonhomie
+qu'on aurait du forcer, il s'effaca trop; quatre ou cinq morceaux de
+fonds qu'il se decida a y ecrire frapperent beaucoup, mais ne l'y
+assirent pas au rang qu'il aurait fallu. Il dirigeait le materiel du
+journal, mais en fait d'idees il y passa toujours plus ou moins pour un
+reveur. Ses opinions, afin de prevaloir, avaient besoin d'arriver par M.
+Dubois[112].
+
+[Note 112: Nous laissons subsister cette page qui fut exacte, nous la
+maintenons, bien que nos sentiments et nos jugements a l'egard de M.
+Leroux aient change a mesure qu'il changeait lui-meme. Ce n'est plus de
+sa modestie qu'il semblerait a propos de venir parler aujourd'hui. Lui
+aussi il est entre a pleines voiles, comme tant d'autres, dans cet Ocean
+Pacifique de l'orgueil, et il a franchi son detroit de Magellan. Nous
+l'avions connu et aime homme _distingue_, nous l'abandonnons revelateur
+et prophete. Mais nous irions jusqu'a regretter de l'avoir connu et
+loue, quand nous le voyons provoquer l'outrage, a propos de Jouffroy
+mort, contre les amis les plus chers et les plus consciencieux de
+cet homme excellent, quand nous le voyons deverser l'amertume sur
+l'irreprochable et integre M. Damiron; et tout cela parce que M. Leroux
+veut faire de Jouffroy son _precurseur_ comme il a fait de M. Cousin son
+_Antechrist_.--Qu'il nous suffise de repeter ici que, nonobstant toutes
+les variations subsequentes, cet historique du _Globe_ reste d'une
+parfaite exactitude.]
+
+M. Dubois s'etait donc mis a l'oeuvre en septembre 1824, seconde de M.
+Leroux, et moyennant les avances financieres de M. Lachevardiere. MM.
+Jouffroy et Damiron, ses amis intimes, ne pouvaient lui manquer. M.
+Trognon travailla aussi des les premiers numeros. Comme il y avait
+exposition de peinture au debut, M. Thiers se chargea d'en rendre
+compte; sauf ce coup de main du commencement, il ne donna rien depuis au
+journal. M. Merimee donna quelque chose d'abord, mais ne continua pas sa
+collaboration. Quelques jeunes gens, eleves distingues de MM. Jouffroy
+et Damiron, entrerent de bonne heure, parmi lesquels MM. Vitet et
+Duchatel, qui n'etaient pas plus des doctrinaires alors que M. Thiers.
+Ils connaissaient les doctrinaires sans doute, ils etaient lies, ainsi
+que leurs maitres, avec M. Guizot, avec M. de Broglie, peut-etre de loin
+avec M. Royer-Collard; personne dans cette reunion commencante
+n'en etait aux prejuges brutaux et aux declamations ineptes du
+_Constitutionnel_; mais par M. Dubois, ame du journal, un vif sentiment
+revolutionnaire et girondin se tenait en garde; et, des que la Censure
+fut levee, cette pointe genereuse perca en toute occasion. M. de
+Remusat, le plus doctrinaire assurement des redacteurs du _Globe_ par la
+subtilite de son esprit, par ses habitudes et ses liens de societe, ne
+toucha longtemps que des sujets de pure litterature et de poesie; ce
+qu'il faisait avec une souplesse bien elegante. M. Duvergier de Hauranne
+n'avait pas a un moindre degre la preoccupation litteraire, et son zele
+spirituel s'attaquait, dans l'intervalle de ses voyages d'Italie et
+d'Irlande, a des points delicats de la controverse romantique. Ce n'est
+guere a M. Magnin toujours net et progressif, ou a M. Ampere survenu
+plus tard et adonne aux excursions studieuses, qu'on imputera un role
+dans la pretendue ligue. _Le Globe_ n'a pas ete fonde et n'a pas grandi
+sous le patronage des doctrinaires, c'est-a-dire des trois ou quatre
+hommes eminents a qui s'adressait alors ce nom. La bourse de M.
+Lachevardiere, l'idee de M. Leroux, l'impulsion de M. Dubois, voila les
+donnees primitives; des jeunes gens pauvres, des talents encore obscurs,
+des proscrits de l'Universite, ce furent les vrais fondateurs; la
+generation des salons qui s'y joignit ensuite n'etouffa jamais l'autre.
+
+Le public, qui aime a faire le moins de frais possible en renommee, et
+qui est dur a accepter des noms nouveaux, voyant _le Globe_ surgir,
+tenta d'en expliquer le succes, et presque le talent, par l'influence
+invisible et supreme de quelques personnages souvent cites. Ces
+personnages etaient sans doute bienveillants au _Globe_, mais cette
+bienveillance, temperee de blame frequent ou meme d'epigrammes legeres,
+ne justifiait pas l'honneur qu'on leur en faisait. Financierement,
+lorsqu'en 1828, _le Globe_ devenant tout a fait politique, M.
+Lachevardiere retira ses capitaux, M. Guizot, seul parmi les
+doctrinaires d'alors, prit une action. M. de Broglie aida au
+cautionnement; mais c'etait un simple placement de fonds sans enjeu.
+Du reste, occupes de leurs propres travaux, ces messieurs n'ont jamais
+contribue de leur plume a l'illustration du journal; une seule fois,
+s'il m'en souvient, M. Guizot ecrivit une colonne officieuse sur un
+tableau de M. Gerard; peut-etre a-t-il recidive pour quelque autre cas
+analogue, mais c'est tout. M. de Barante n'a fait qu'un seul article; M.
+de Broglie n'y a jamais ecrit. Les pretendus patrons hantaient si peu ce
+lieu-la, qu'il a ete possible a l'un des redacteurs assidus de n'avoir
+pas, une seule fois durant les six ans, l'honneur d'y rencontrer leur
+visage. La verdeur de certains articles allait, de temps a autre,
+eveiller leur severite et raviver les nuances. M. Royer-Collard reprouva
+hautement l'article pour lequel M. Dubois fut mis en cause et condamne,
+quelques mois avant juillet 1830. M. Cousin lui-meme, bien que plus
+rapproche du journal par son age et par ses amis, s'en separait crument
+dans la conversation; il ne repondait pas de ses disciples, il censurait
+leur marche, et savait marquer plus d'un defaut avec quelque trait de
+cette verve incomparable qu'on lui pardonne toujours, et que _le Globe_
+ne lui paya jamais qu'en respects.
+
+Si l'on examine enfin l'allure et le langage du _Globe_ depuis qu'il
+devint expressement politique, c'est-a-dire sous les ministeres
+Martignac et Polignac, on y trouve une hardiesse, une fermete de ton
+qu'aucun organe de l'opposition d'alors n'a surpassees. Le ministere
+Martignac y fut attaque de bonne heure avec une exigence dont MM. de
+Remusat, Duchatel et Duvergier de Hauranne ont quelque droit aujourd'hui
+de s'etonner. La question des Jesuites et de la liberte absolue
+d'enseignement preta jusqu'au bout, sous la plume de M. Dubois, a une
+controverse, excentrique si l'on veut, et par trop chevaleresque pour le
+moment, mais du moins aussi peu doctrinaire que possible. M. de Remusat,
+qui traita presque seul la politique des derniers mois avant Juillet,
+durant la prison de M. Dubois, ne detourna pas un seul instant le
+journal de la ligne extreme ou il etait lance; vers cette fin de la
+lutte, toutes les pensees n'en faisaient qu'une pour la delivrance, il
+semblait meme qu'il y eut dans cette redaction du _Globe_ des vues et
+des ressources d'avenir plus vastes qu'ailleurs. Quand M. Thiers, au
+debut du _National_, developpait sa theorie constitutionnelle, et venait
+professer Delorme comme resume de son Histoire de la Revolution, ces
+articles ingenieux etaient regardes comme de purs jeux de forme et
+des fictions un peu vaines au prix de la grande question populaire
+et sociale; et ce n'etait pas M. Dubois seulement qui jugeait ainsi,
+c'etait M. Duchatel ou tout autre. S'il y avait alors dissidence
+marquee, division au _Globe_ en quelque matiere, cette dissidence
+portait, le dirai-je? sur la question dite romantique. L'ecole
+romantique des poetes ne put jamais faire irruption au _Globe_, et
+le gagner comme organe a elle; mais elle y avait des allies et des
+intelligences. M. Leroux, M. Magnin, et celui qui ecrit ces lignes,
+penchaient plus ou moins du cote novateur en poesie; MM. Dubois,
+Duvergier, de Remusat, et l'ensemble de la redaction, etaient en
+mefiance, quoique generalement bienveillants. Tous ces petits mouvements
+interieurs se dessinerent avec feu a l'occasion du drame de _Hernani_,
+qui eut pour resultat d'augmenter la bienveillance. Mais, helas!
+rapprochement litteraire, union politique, tout cela manqua bientot.
+
+Au _Globe_, M. Jouffroy tint une grande place; il etait le philosophe
+generalisateur, le dogmatique par excellence, de meme que M. Damiron
+etait le psychologue analyste et sagace, de meme que M. Dubois etait
+le politique emu et acere, le critique chaleureux. Independamment des
+articles recueillis dans le volume des _Melanges_, M. Jouffroy en a
+ecrit plusieurs sur des sujets d'histoire ou de geographie, et y a porte
+sa large maniere. Il cherchait a tirer des antecedents historiques, des
+conditions geographiques et de l'esprit religieux des peuples, la loi de
+leur mouvement et de leur destinee. Les resultats les plus generaux de
+ses meditations a ce sujet sont consignes dans deux lecons d'un cours
+particulier professe par lui en 1826 (_de l'Etat actuel de l'Humanite_).
+Il ne s'y interdisait pas, comme il l'a trop fait depuis, l'impulsion
+active et stimulante, l'appel a l'energie morale d'un chacun; il n'y
+imposait pas, comme dans ses articles sur mistress Trolloppe, le calme
+et le quietisme brahmanique aux assistants eclaires, sous peine
+de decheance aveugle et de fatuite. Au contraire, il y marquait
+l'initiative a la civilisation chretienne, et le devoir d'agir a chacun
+de ses membres; il y disait avec plainte: "Comment aurions-nous des
+hommes politiques, des hommes d'Etat, quand les questions dont la
+solution reflechie peut seule les former ne sont pas meme poses, pas
+meme soupconnees de ceux qui sont assis au gouvernail; quand, au lieu
+de regarder a l'horizon, ils regardent a leurs pieds; quand, au lieu
+d'etudier l'avenir du monde, et dans cet avenir celui de l'Europe, et
+dans celui de l'Europe la mission de leur pays, ils ne s'inquietent, ils
+ne s'occupent que des details du menage national?... Nous ne concevons
+pas que tant de gens de conscience se jettent dans les affaires
+politiques, et poussent le char de notre fortune dans un sens ou clans
+un autre, avant d'avoir songe a se poser ces grandes questions.... Je
+sais que la marche de l'humanite est tracee, et que Dieu n'a pas laisse
+son avenir aux chances des faiblesses et des caprices de quelques
+hommes: mais ce que nous ne pouvons empecher ni faire, nous pouvons du
+moins le retarder ou le precipiter par notre mauvaise ou bonne conduite.
+Dans les larges cadres de la destinee que la Providence a faite au
+monde, il y a place pour la vertu et la folie des hommes, pour le
+devouement des heros et l'egoisme des laches."
+
+C'etait dans sa chambre de la rue du Four-Saint-Honore, a l'ouverture
+d'un des cours particuliers auxquels le confinait l'interdiction
+universitaire, que M. Jouffroy s'exprimait ainsi. Ces cours prives
+etaient fort recherches; quelques esprits deja murs, des camarades du
+maitre, des medecins depuis celebres, une elite studieuse des salons,
+plusieurs representants de la jeune et future pairie, composaient
+l'auditoire ordinaire, peu nombreux d'ailleurs, car l'appartement etait
+petit, et une reunion plus apparente serait aisement devenue suspecte
+avant 1828. On se rendait, une fois par semaine seulement, a ces
+predications de la philosophie; on y arrivait comme avec ferveur et
+discretion; il semblait qu'on y vint puiser a une science nouvelle et
+defendue, qu'on y anticipat quelque chose de la foi epuree de l'avenir.
+Quand les quinze ou vingt auditeurs s'etaient rassembles lentement, que
+la clef avait ete retiree de la porte exterieure, et que les derniers
+coups de sonnette avaient cesse, le professeur, debout, appuye a la
+cheminee, commencait presque a voix basse, et apres un long silence. La
+figure, la personne meme de M. Jouffroy est une de celles qui frappent
+le plus au premier aspect, par je ne sais quoi de melancolique, de
+reserve, qui fait naitre l'idee involontaire d'un mysterieux et noble
+inconnu. Il commencait donc a parler; il parlait du Beau, ou du Bien
+moral, ou de l'immortalite de l'ame; ces jours-la, son teint plus
+affaibli, sa joue legerement creusee, le bleu plus profond de son
+regard, ajoutaient dans les esprits aux reminiscences ideales du
+_Phedon_. Son accent, apres la premiere moitie assez monotone, s'elevait
+et s'animait; l'espace entre ses paroles diminuait ou se remplissait
+de rayons. Son eloquence deployee prolongeait l'heure et ne pouvait se
+resoudre a finir. Le jour qui baissait agrandissait la scene; on ne
+sortait que croyant et penetre, et en se felicitant des germes recus.
+Depuis qu'il professe en public, M. Jouffroy a justifie ce qu'on
+attendait de lui; mais pour ceux qui l'ont entendu dans l'enseignement
+prive, rien n'a rendu ni ne rendra le charme et l'ascendant d'alors[113].
+
+[Note 113: Voir, si l'on veut, dans les poesies de Joseph Delorme deux
+pieces adressees a M. Jouffroy, qui n'y est pas nomme, l'une a M***: _O
+vous qui lorsque seul_, etc., etc.; et l'autre qui a pour titre: _Le
+Soir de la Jeunesse_. Nous ne croyons pas nous tromper en disant que
+cette derniere piece a ete egalement inspiree par lui.--Dans une
+derniere edition de _Joseph Delorme_ (1861), on peut lire (page 299) une
+lettre de Jouffroy adressee a l'auteur; il s'etait en partie reconnu.]
+
+M. Jouffroy en etait, en ces annees-la, a cette periode heureuse ou luit
+l'etoile de la jeunesse, a la periode de nouveaute et d'invention; il se
+sentait, a l'egard de chaque verite successive, dans la fraicheur d'un
+premier amour; depuis, il se repete, il se souvient, il developpe. Le
+malheur a voulu qu'avec sa facilite de parler et son indolence d'ecrire,
+il ait improvise ses lecons les plus neuves, et qu'elles n'aient nulle
+part ete fixees dans leur verve delicate et leur vivacite naissante. M.
+Jouffroy se determine malaisement a ecrire, bien qu'une fois a l'oeuvre
+sa plume jouisse de tant d'abondance. Il n'a publie d'original que la
+preface en tete des _Esquisses morales_ de Stewart, et ses articles,
+la plupart recueillis dans les _Melanges_: l'introduction promise des
+Oeuvres de Reid n'a pas paru. Philosophe et demonstrateur eloquent
+encore plus qu'ecrivain, la forme, qui a tant d'attrait pour l'artiste,
+convie peu M. Jouffroy; il souffre evidemment et retarde le plus
+possible de s'y emprisonner; il la deborde toujours. La lutte etroite,
+la joute de la pensee et du style ne lui va pas. Il ne s'applique point
+a la fermete de Pascal; sa forme, a lui, quand il lui en faut une, est
+belle et ample, mais lachee, comme on dit.
+
+Saint Jerome appelle quelque part saint Hilaire, eveque de Poitiers, _le
+Rhone de l'eloquence gauloise_. M. Jouffroy serait bien plutot une Loire
+epanouie qu'un Rhone impetueux, comme elle lent, large, inegalement
+profond, noyant demesurement ses rives.
+
+M. Jouffroy, entre a la Chambre depuis deux ans, a montre peu
+d'inclination pour la politique, et s'est a peine efforce d'y reussir.
+On le concoit; dans ses habitudes de pensee et de parole, il a besoin
+d'espace et de temps pour se derouler, et de silence en face de lui.
+Il avait contre son debut, dans cette assemblee assez vulgaire, d'etre
+suspect de metaphysique des le moindre preambule. Et pourtant la parole,
+hardiment prise en deux ou trois occasions, eut vaincu ce prejuge; M.
+Jouffroy aurait eu beau jeu a entamer la question europeenne selon ses
+idees de tout temps, a tracer le role oblige de la France, et a fletrir
+pour le coup la politique _de menage_ a laquelle on l'assujettit: il
+n'en a rien fait, soit que l'humeur contemplative ait predomine et
+l'ait decourage de l'effort individuel, soit que, voyant une Chambre si
+ouverte a entendre, il ait souri sur son banc avec dedain[114].
+
+[Note 114: M. Jouffroy, depuis, s'est decide a parler, et il l'a
+fait avec le succes que nous presagions, bien que dans un sens un peu
+different de celui qui nous semblait probable a cette date de decembre
+1833, et que nous eussions prefere.]
+
+Car, malgre tout le progres de la disposition contemplative, il y a en
+M. Jouffroy le cote dedaigneux, ironique, l'ancien cote actif refoule,
+qui se fait sentir amerement par retours, et qui tranche, comme un
+eclair, sur un grand fonds de calme et d'ennui. Il y a le vieil homme,
+qui fut severe au passe, hostile aux revelations, l'adversaire railleur
+du baron d'Eckstein, le philosophe qui ignore et supprime ce qui le
+gene, comme Malebranche supprimait l'histoire. Il y a l'aristocratie
+du penseur et du montagnard, froideur et hauteur, le premier mouvement
+susceptible et chatouilleux, la levre qui s'amincit et se pince, une
+rougeur rapide a une joue qui soudain palit.
+
+Mais il y a tout aussitot et tres-habituellement le cote bon,
+plebeien, condescendant, explicatif et affectueux, qui s'accommode aux
+intelligences, qui, au sortir d'un paradoxe presque outrageux, vous
+demontre au long des clartes et sait y demeler de nouvelles finesses;
+une disposition humaine et morale, une bienveillance qui prend interet,
+qui ne se degoute ni ne s'emousse plus. L'idee de devoir preside a
+cette noble partie de l'ame que nous peignons; si le premier mouvement
+s'echappe quelquefois, la seconde pensee repare toujours.
+
+Outre les travaux et ecrits ulterieurs qu'on a droit d'esperer de M.
+Jouffroy, il est une oeuvre qu'avant de finir nous ne pouvons nous
+empecher de lui demander, parce qu'il nous y semble admirablement
+propre, bien que ce soit hors de sa ligne apparente. On a reproche a
+quelques endroits de sa psychologie de tenir du roman; nous sommes
+persuade qu'un roman de lui, un vrai roman, serait un tresor de
+psychologie profonde. Qu'il s'y dispose de longue main, qu'il termine
+par la un jour! il s'y fondera a cote de la science une gloire plus
+durable; Petrarque doit la sienne a ses vers vulgaires, qui seuls ont
+vecu. Un roman de M. Jouffroy (et nous savons qu'il en a deja projete),
+ce serait un lieu sur pour toute sa psychologie reelle, qui consiste,
+selon nous, en observations detachees plutot qu'en systeme; ce serait
+un refuge brillant pour toutes les facultes poetiques de sa nature qui
+n'ont pas donne. Je la vois d'ici d'avance, cette histoire du coeur, ce
+_Woldemar_ non subtil, bien superieur a l'autre de Jacobi. L'exposition
+serait lente, spacieuse, aeree, comme celles de l'Americain dont
+l'auteur a tant aime la prairie et les mers[115]. Il y aurait des l'abord
+des paturages inclines et de ces tableaux de moeurs antiques que savent
+les hommes des hautes terres. Les personnages surviendraient dans cette
+region avec harmonie et beaute. Le heros, l'amant, flotterait de
+la passion a la philosophie, et on le suivrait pas a pas dans ses
+defaillances touchantes et dans ses reprises genereuses. Comme l'amitie,
+comme l'amour naissant qui s'y cache, se revetiraient d'un coloris sans
+fard, et nous livreraient quelques-uns de leurs mysteres par des aspects
+aplanis! Comme les pales et arides intervalles s'etendraient avec
+tristesse jusqu'au sein des vertes annees! Que la lutte serait longue,
+marquee de sacrifice, et que le triomphe du devoir couterait de pleurs
+silencieux! Allez, osez, o Vous dont le drame est deja consomme au
+dedans; remontez un jour en idee cette Dole avec votre ami vieilli; et
+la, non plus par le soleil du matin, mais a l'heure plus solennelle du
+couchant, reposez devant nous le melancolique probleme des destinees;
+au terme de vos recits abondants et sous une forme qui se grave,
+montrez-nous le sommet de la vie, la derniere vue de l'experience, la
+masse au loin qui gagne et se deploie, l'individu qui souffre comme
+toujours, et le divin, l'inconsole desir ici-bas du poete, de l'amant et
+du sage!
+
+Decembre 1833.
+
+[Note 115: Fenimore Cooper.]
+
+
+M. Jouffroy, que nous tachions ainsi de peindre avec un soin et des
+couleurs ou se melait l'affection, est mort le 1er mars 1842, laissant
+a tous d'amers regrets. Son ami M. Damiron publia de lui, peu apres,
+un volume posthume de _Nouveaux Melanges philosophiques_; la haine et
+l'esprit de parti s'en emparerent. Les funerailles de l'honnete homme
+et du sage furent celebrees par des querelles furieuses; l'infamie des
+insultes particulieres aux gazettes ecclesiastiques n'y manqua pas. Un
+penseur melancolique a dit: "Tenons-nous bien, ne mourons pas; car,
+sitot morts, notre cercueil, pour peu qu'il en vaille la peine, servira
+de marchepied a quelqu'un pour se faire voir et perorer. Trop heureux
+si, derriere notre pierre, le lache et le mechant ne s'abritent pas pour
+lancer leurs fleches, comme Paris cache derriere le tombeau d'Ilus!"
+
+
+
+
+M. AMPERE
+
+Le vrai savant, l'_inventeur_, dans les lois de l'univers et dans les
+choses naturelles, en venant au monde est doue d'une organisation
+particuliere comme le poete, le musicien. Sa qualite dominante, en
+apparence moins speciale, parce qu'elle appartient plus ou moins a
+tous les hommes et surtout a un certain age de la vie ou le besoin
+d'apprendre et de decouvrir nous possede, lui est propre par le degre
+d'intensite, de sagacite, d'etendue. Chercher la cause et la raison des
+choses, trouver leurs lois, le tente, et la ou d'autres passent avec
+indifference ou se laissent bercer dans la contemplation par le
+sentiment, il est pousse a voir au dela et il penetre. Noble faculte
+qui, a ce degre de developpement, appelle et subordonne a elle toutes
+les passions de l'etre et ses autres puissances! On en a eu, a la fin
+du XVIIIe siecle et au commencement du notre, de grands et sublimes
+exemples; Lagrange, Laplace, Cuvier et tant d'autres a des rangs
+voisins, ont excelle dans cette faculte de trouver les rapports eleves
+et difficiles des choses cachees, de les poursuivre profondement, de les
+coordonner, de les rendre. Ils ont a l'envi recule les bornes du connu
+et repousse la limite humaine. Je m'imagine pourtant que nulle part
+peut-etre cette faculte de l'intelligence avide, cet appetit du savoir
+et de la decouverte, et tout ce qu'il entraine, n'a ete plus en saillie,
+plus a nu et dans un exemple mieux demontrable que chez M. Ampere qu'il
+est permis de nommer tout a cote d'eux, tant pour la portee de toutes
+les idees que pour la grandeur particuliere d'un resultat. Chez ces
+autres hommes eminents que j'ai cites, une volonte froide et superieure
+dirigeait la recherche, l'arretait a temps, l'appesantissait sur des
+points medites, et, comme il arrivait trop souvent, la suspendait pour
+se detourner a des emplois moindres. Chez M. Ampere, l'idee meme etait
+maitresse. Sa brusque invasion, son accroissement irresistible, le
+besoin de la saisir, de la presser dans tous ses enchainements, de
+l'approfondir en tous ses points, entrainaient ce cerveau puissant
+auquel la volonte ne mettait plus aucun frein. Son exemple, c'est
+le triomphe, le surcroit, si l'on veut, et l'indiscretion de l'idee
+savante; et tout se confisque alors en elle et s'y coordonne ou s'y
+confond. L'imagination, l'art ingenieux et complique, la ruse des
+moyens, l'ardeur meme de coeur, y passent et l'augmentent. Quand une
+idee possede cet esprit inventeur, il n'entend plus a rien autre chose,
+et il va au bout dans tous les sens de cette idee comme apres une proie,
+ou plutot elle va au bout en lui, se conduisant elle-meme, et c'est lui
+qui est la proie. Si M. Ampere avait eu plus de cette volonte suivie,
+de ce caractere regulier, et, on peut le dire, plus ou moins ironique,
+positif et sec, dont etaient munis les hommes que nous avons nommes, il
+ne nous donnerait pas un tel spectacle, et, en lui reconnaissant plus de
+conduite d'esprit et d'ordonnance, nous ne verrions pas en lui le savant
+en quete, le chercheur de causes aussi a nu.
+
+Il est resulte aussi de cela qu'a cote de sa pensee si grande et de sa
+science irrassasiable, il y a, grace a cette vocation imposee, a cette
+direction imperieuse qu'il subit et ne se donne pas, il y a tous les
+instincts primitifs et les passions de coeur conservees, la sensibilite
+que s'etait de bonne heure trop retranchee la froideur des autres,
+restee chez lui entiere, les croyances morales toujours emues, la
+naivete, et de plus en plus jusqu'au bout, a travers les fortes
+speculations, une inexperience craintive, une enfance, qui ne semblent
+point de notre temps, et toutes sortes de contrastes.
+
+Les contrastes qui frappent chez Laplace, Lagrange, Monge et Cuvier, ce
+sont, par exemple, leurs pretentions ou leurs qualites d'hommes d'Etat,
+d'hommes politiques influents, ce sont les titres et les dignites dont
+ils recouvrent et quelquefois affublent leur vrai genie. Voila, si je ne
+me trompe, des _distractions_ aussi et des _absences_ de ce genie, et,
+qui pis est, volontaires. Chez M. Ampere, les contrastes sont sans doute
+d'un autre ordre; mais ce qu'il suffit d'abord de dire, c'est qu'ici la
+vanite du moins n'a aucune part, et que si des faiblesses egalement y
+paraissent, elles restent plus naives et comme touchantes, laissant
+subsister l'entiere veneration dans le sourire.
+
+Deux parts sont a faire dans l'histoire des savants: le cote severe,
+proprement historique, qui comprend leurs decouvertes positives et ce
+qu'ils ont ajoute d'essentiel au monument de la connaissance humaine, et
+puis leur esprit en lui-meme et l'anecdote de leur vie. La solide part
+de la vie scientifique de M. Ampere etant retracee ci-apres par un juge
+bien competent, M. Littre[116], nous avons donc a faire connaitre, s'il
+se peut, l'homme meme, a tacher de le suivre dans son origine, dans
+sa formation active, son etendue, ses digressions et ses melanges, a
+derouler ses phases diverses, ses vicissitudes d'esprit, ses richesses
+d'ame, et a fixer les principaux traits de sa physionomie dans cette
+elite de la famille humaine dont il est un des fils glorieux.
+
+[Note 116: L'article de M. Littre suivait immediatement le notre dans
+la _Revue des Deux Mondes_.]
+
+Andre-Marie Ampere naquit a Lyon le 20 janvier 1775. Son pere,
+negociant retire, homme assez instruit, l'eleva lui-meme au village
+de Polemieux[117], ou se passerent de nombreuses annees. Dans ce pays
+sauvage, montueux, separe des routes, l'enfant grandissait, libre sous
+son pere, et apprenait tout presque de lui-meme. Les combinaisons
+mathematiques l'occuperent de bonne heure; et, dans la convalescence
+d'une maladie, on le surprit faisant des calculs avec les morceaux d'un
+biscuit qu'on lui avait donne. Son pere avait commence de lui enseigner
+le latin; mais lorsqu'il vit cette disposition singuliere pour les
+mathematiques, il la favorisa, procurant a l'enfant les livres
+necessaires, et ajournant l'etude approfondie du latin a un age plus
+avance. Le jeune Ampere connaissait deja toute la partie elementaire des
+mathematiques et l'application de l'algebre a la geometrie, lorsque le
+besoin de pousser au dela le fit aller un jour a Lyon avec son pere. M.
+l'abbe Daburon (depuis inspecteur general des etudes) vit entrer alors
+dans la bibliotheque du college M. Ampere, menant son fils de onze a
+douze ans, tres-petit pour son age. M. Ampere demanda pour son fils
+les ouvrages d'Euler et de Bernouilli. M. Daburon fit observer qu'ils
+etaient en latin: sur quoi l'enfant parut consterne de ne pas savoir le
+latin; et le pere dit: "Je les expliquerai a mon fils"; et M. Daburon
+ajouta: "Mais c'est le calcul differentiel qu'on y emploie, le
+savez-vous?" Autre consternation de l'enfant; et M. Daburon lui offrit
+de lui donner quelques lecons, et cela se fit.
+
+[Note 117: Un document precis, qui nous est fourni depuis, le fait
+naitre a ce village de Polemieux; M. Ampere s'etait dit toujours ne a
+Lyon.]
+
+Vers ce temps, a defaut de l'emploi des infiniment petits, l'enfant
+avait de lui-meme cherche, m'a-t-on dit, une solution du probleme des
+tangentes par une methode qui se rapprochait de celle qu'on appelle
+methode des limites. Je renvoie le propos, dans ses termes memes, aux
+geometres.
+
+Les soins de M. Daburon tirerent le jeune emule de Pascal de son
+embarras, et l'introduisirent dans la haute analyse. En meme temps un
+ami de M. Daburon, qui s'occupait avec succes de botanique, lui en
+inspirait le gout, et le guidait pour les premieres connaissances. Le
+monde naturel, visible, si vivant et si riche en ces belles contrees,
+s'ouvrait a lui dans ses secrets, comme le monde de l'espace et
+des nombres. Il lisait aussi beaucoup toutes sortes de livres,
+particulierement l'Encyclopedie, d'un bout a l'autre. Rien n'echappait
+a sa curiosite d'intelligence; et une fois qu'il avait concu, rien ne
+sortait plus de sa memoire. Il savait donc et il sut toujours, entre
+autres choses, tout ce que l'Encyclopedie contenait, y compris le
+blason. Ainsi son jeune esprit preludait a cette universalite de
+connaissances qu'il embrassa jusqu'a la fin. S'il debuta par savoir au
+complet l'Encyclopedie du XVIIIe siecle, il resta encyclopedique toute
+sa vie. Nous le verrons, en 1804, combiner une refonte generale
+des connaissances humaines; et ses derniers travaux sont un plan
+d'encyclopedie nouvelle.
+
+Il apprit tout de lui-meme, avons-nous dit, et sa pensee y gagna en
+vigueur et en originalite; il apprit tout a son heure et a sa fantaisie,
+et il n'y prit aucune habitude de discipline.
+
+Fit-il des vers des ce temps-la, ou n'est-ce qu'un peu plus tard? Quoi
+qu'il en soit, les mathematiques, jusqu'en 93, l'occuperent surtout. A
+dix-huit ans, il etudiait la _Mecanique analytique_ de Lagrange, dont
+il avait refait presque tous les calculs; et il a repete souvent qu'il
+savait alors autant de mathematiques qu'il en a jamais su.
+
+La Revolution de 89, en eclatant, avait retenti jusqu'a l'ame du
+studieux mais impetueux jeune homme, et il en avait accepte l'augure
+avec transport. Il y avait, se plaisait-il a dire quelquefois, trois
+evenements qui avaient eu un grand empire, un empire decisif sur sa vie:
+l'un etait la lecture de l'Eloge de Descartes par Thomas, lecture
+a laquelle il devait son premier sentiment d'enthousiasme pour les
+sciences physiques et philosophiques. Le second evenement etait sa
+premiere communion qui determina en lui le sentiment religieux et
+catholique, parfois obscurci depuis, mais ineffacable. Enfin il comptait
+pour le troisieme de ces evenements decisifs la prise de la Bastille,
+qui avait developpe et exalte d'abord son sentiment liberal. Ce
+sentiment, bien modifie ensuite, et par son premier mariage dans une
+famille royaliste et devote, et plus tard par ses retours sinceres a la
+soumission religieuse et ses menagements forces sous la Restauration,
+s'est pourtant maintenu chez lui, on peut l'affirmer, dans son principe
+et dans son essence. M. Ampere, par sa foi et son espoir constant en la
+pensee humaine, en la science et en ses conquetes, est reste vraiment
+de 89. Si son caractere intimide se deconcertait et faisait faute, son
+intelligence gardait son audace. Il eut foi, toujours et de plus en
+plus, et avec coeur, a la civilisation, a ses bienfaits, a la science
+infatigable en marche vers _les dernieres limites, s'il en est, des
+progres de l'esprit humain_[118]. Il disait donc vrai en comptant pour
+beaucoup chez lui le sentiment _liberal_ que le premier eclat de
+tonnerre de 89 avait Enflamme.
+
+[Note 118: Preface de l'_Essai sur la Philosophie des Sciences_.]
+
+D'illustres savants, que j'ai nommes deja, et dont on a releve
+frequemment les secheresses morales, conserverent aussi jusqu'au bout,
+et malgre beaucoup d'autres cotes moins liberaux, le gout, l'amour
+des sciences et de leurs progres; mais, notons-le, c'etait celui des
+sciences purement mathematiques, physiques et naturelles. M. Ampere,
+different d'eux et plus liberal en ceci, n'omettait jamais, dans son
+zele de savant, la pensee morale et civilisatrice, et, en ayant espoir
+aux resultats, il croyait surtout et toujours a l'ame de la science.
+
+En meme temps que, deja jeune homme, les livres, les idees et les
+evenements l'occupaient ainsi, les affections morales ne cessaient pas
+d'etre toutes-puissantes sur son coeur. Toute sa vie il sentit le
+besoin de l'amitie, d'une communication expansive, active, et de chaque
+instant: il lui fallait verser sa pensee et en trouver l'echo autour
+de lui. De ses deux soeurs, il perdit l'ainee, qui avait eu beaucoup
+d'action sur son enfance; il parle d'elle avec sensibilite dans des vers
+composes longtemps apres. Ce fut une grande douleur. Mais la calamite de
+novembre 93 surpassa tout. Son pere etait juge de paix a Lyon avant le
+siege, et pendant le siege il avait continue de l'etre, tandis que la
+femme et les enfants etaient restes a la campagne. Apres la prise de
+la ville, on lui fit un crime d'avoir conserve ses fonctions; on le
+traduisit au tribunal revolutionnaire et on le guillotina. J'ai sous
+les yeux la lettre touchante, et vraiment sublime de simplicite, dans
+laquelle il fait ses derniers adieux a sa femme. Ce serait une piece de
+plus a ajouter a toutes celles qui attestent la sensibilite courageuse
+et l'elevation pure de l'ame humaine en ces extremites. Je cite quelques
+passages religieusement, et sans y alterer un mot:
+
+ "J'ai recu, mon cher ange, ton billet consolateur; il a verse un
+ baume vivifiant sur les plaies morales que fait a mon ame le regret
+ d'etre meconnu par mes concitoyens, qui m'interdisent, par la plus
+ cruelle separation, une patrie que j'ai tant cherie et dont j'ai
+ tant a coeur la prosperite. Je desire que ma mort soit le sceau
+ d'une reconciliation generale entre tous nos freres. Je la pardonne
+ a ceux qui s'en rejouissent, a ceux qui l'ont provoquee, et a ceux
+ qui l'ont ordonnee. J'ai lieu de croire que la vengeance nationale,
+ dont je suis une des plus innocentes victimes, ne s'etendra pas sur
+ le peu de biens qui nous suffisait, grace a la sage economie et a
+ notre frugalite, qui fut ta vertu favorite.... Apres ma confiance en
+ l'Eternel, dans le sein duquel j'espere que ce qui restera de moi
+ sera porte, ma plus douce consolation est que tu cheriras ma memoire
+ autant que tu m'as ete chere. Ce retour m'est du. Si du sejour de
+ l'Eternite, ou notre chere fille m'a precede, il m'etait donne
+ de m'occuper des choses d'ici-bas, tu seras, ainsi que mes chers
+ enfants, l'objet de mes soins et de ma complaisance. Puissent-ils
+ jouir d'un meilleur sort que leur pere et avoir toujours devant les
+ yeux la crainte de Dieu, cette crainte salutaire qui opere en nos
+ coeurs l'innocence et la justice, malgre la fragilite de notre
+ nature!... Ne parle pas a ma Josephine du malheur de son pere, fais
+ en sorte qu'elle l'ignore; _quant a mon fils, il n'y a rien que
+ je n'attende de lui_. Tant que tu les possederas et qu'ils te
+ possederont, embrassez-vous en memoire de moi: je vous laisse a tous
+ mon coeur."
+
+Suivent quelques soins d'economie domestique, quelques avis de
+restitutions de dettes, minutieux scrupules d'antique probite; le tout
+signe en ces mots: _J.-J. Ampere, epoux, pere, ami, et citoyen toujours
+fidele_. Ainsi mourut, avec resignation, avec grandeur, et s'exprimant
+presque comme Jean-Jacques eut pu faire, cet homme simple, ce negociant
+retire, ce juge de paix de Lyon. Il mourut comme tant de Constituants
+illustres, comme tant de Girondins, fils de 89 et de 91, enfants de
+la Revolution, devores par elle, mais pieux jusqu'au bout, et ne la
+maudissant pas!
+
+Parmi ses notes dernieres et ses instructions d'economie a sa femme, je
+trouve encore ces lignes expressives, qui se rapportent a ce fils de
+qui il attendait tout: "Il s'en faut beaucoup, ma chere amie, que je te
+laisse riche, et meme une aisance ordinaire; tu ne peux l'imputer a ma
+mauvaise conduite ni a aucune dissipation. Ma plus grande depense a ete
+l'achat des livres et des instruments de geometrie dont notre fils ne
+pouvait se passer pour son instruction; mais cette depense meme etait
+une sage economie, puisqu'il n'a jamais eu d'autre maitre que lui-meme."
+
+Cette mort fut un coup affreux pour le jeune homme, et sa douleur ou
+plutot sa stupeur suspendit et opprima pendant quelque temps toutes ses
+facultes. Il etait tombe dans une espece d'idiotisme, et passait sa
+journee a faire de petits tas de sable, sans que plus rien de savant
+s'y tracat. Il ne sortit de son etat morne que par la botanique, cette
+science innocente dont le charme le reprit. Les Lettres de Jean-Jacques
+sur ce sujet lui tomberent un jour sous la main, et le remirent sur
+la trace d'un gout deja ancien. Ce fut bientot un enthousiasme, un
+entrainement sans bornes; car rien ne s'ebranlait a demi dans cet esprit
+aux pentes rapides. Vers ce meme temps, par une coincidence heureuse, un
+_Corpus poetarum latinorum_, ouvert au hasard, lui offrit quelques vers
+d'Horace dont l'harmonie, dans sa douleur, le transporta, et lui revela
+la muse latine. C'etait l'ode a Licinius et cette strophe:
+
+ Saepius ventis agitatur ingens
+ Pinus, et celsae graviore casu
+ Decidunt turres, feriuntque summos
+ Fulmina montes.
+
+Il se remit des lors au latin, qu'il savait peu; il se prit aux poetes
+les plus difficiles, qu'il embrassa vivement. Ce gout, cette science des
+poetes se mela passionnement a sa botanique, et devint comme un chant
+perpetuel avec lequel il accompagnait ses courses vagabondes. Il errait
+tout le jour par les bois et les campagnes, herborisant, recitant
+aux vents des vers latins dont il s'enchantait, veritable magie qui
+endormait ses douleurs. Au retour, le savant reparaissait, et il
+rangeait les plantes cueillies avec leurs racines, il les replantait
+dans un petit jardin, observant l'ordre des familles naturelles. Ces
+annees de 94 a 97 furent toutes poetiques, comme celles qui avaient
+precede avaient ete principalement adonnees a la geometrie et aux
+mathematiques. Nous le verrons bientot revenir a ces dernieres sciences,
+y joignant physique et chimie; puis passer presque exclusivement, pour
+de longues annees, a l'ideologie, a la metaphysique, jusqu'a ce que la
+physique, en 1820, le ressaisisse tout d'un coup et pour sa gloire:
+singuliere alternance de facultes et de produits dans cette intelligence
+feconde, qui s'enrichit et se bouleverse, se retrouve et s'accroit
+incessamment.
+
+Celui qui, a dix-huit ans, avait lu la _Mecanique analytique_ de
+Lagrange, recitait donc a vingt ans les poetes, se bercait du rhythme
+latin, y melait l'idiome toscan, et s'essayait meme a composer des
+vers dans cette derniere langue. Il entamait aussi le grec. Il y a une
+description celebre du cheval chez Homere, Virgile et le Tasse[119]: il
+aimait a la reciter successivement dans les trois langues.
+
+[Note 119: Homere, Iliade, VI; Virgile, Eneide, XI; et le Tasse,
+probablement Jerusalem delivree, chant IX, lorsque Argilan, libre enfin
+de sa prison, est compare au coursier belliqueux qui rompt ses liens.]
+
+Le sentiment de la nature vivante et champetre lui creait en ces moments
+toute une nouvelle existence dont il s'enivrait. Circonstance piquante
+et qui est bien de lui! cette nature qu'il aimait et qu'il parcourait en
+tous sens alors avec ravissement, comme un jardin de sa jeunesse, il
+ne la voyait pourtant et ne l'admirait que sous un voile qui fut leve
+seulement plus tard. Il etait myope, et il vint jusqu'a un certain age
+sans porter de lunettes ni se douter de la difference. C'est un jour,
+dans l'ile Barbe, que, M. Ballanche lui ayant mis des lunettes sans trop
+de dessein, un cri d'admiration lui echappa comme a une seconde vue tout
+d'un coup revelee: il contemplait pour la premiere fois la nature
+dans ses couleurs distinctes et ses horizons, comme il est donne a la
+prunelle humaine.
+
+Cette epoque de sentiment et de poesie fut complete pour le jeune
+Ampere. Nous en avons sous les yeux des preuves sans nombre dans les
+papiers de tous genres amasses devant nous et qui nous sont confies,
+tresor d'un fils. Il ecrivit beaucoup de vers francais et ebaucha une
+multitude de poemes, tragedies, comedies, sans compter les chansons,
+madrigaux, charades, etc. Je trouve des scenes ecrites d'une tragedie
+d'_Agis_, des fragments, des projets d'une tragedie de _Conradin_, d'une
+_Iphigenie en Tauride_..., d'une autre piece ou paraissaient Carbon et
+Sylla, d'une autre ou figuraient Vespasien et Titus; un morceau d'un
+poeme moral sur la vie; des vers qui celebrent l'Assemblee constituante;
+une ebauche de poeme sur les sciences naturelles; un commencement assez
+long d'une grande epopee intitulee _l'Americide_, dont le heros etait
+Christophe Colomb. Chacun de ces commencements, d'ordinaire, forme deux
+ou trois feuillets de sa grosse ecriture d'ecolier, de cette ecriture
+qui avait comme peur sans cesse de ne pas etre assez lisible; et la
+tirade s'arrete brusquement, coupee le plus souvent par des _x_ et _y_,
+par la _formule generale pour former immediatement toutes les puissances
+d'un polynome quelconque_: je ne fais que copier. Vers ce temps, il
+construisait aussi une espece de langue philosophique dans laquelle il
+fit des vers; mais on a la-dessus trop peu de donnees pour en parler. Ce
+qu'il faut seulement conclure de cet amas de vers et de prose ou manque,
+non pas la facilite, mais l'art, ce que prouve cette litterature
+poetique, blasonnee d'algebre, c'est l'etonnante variete, l'exuberance
+et inquietude en tous sens de ce cerveau de vingt et un ans, dont la
+direction definitive n'etait pas trouvee. Le soulevement s'essayait
+sur tous les points et ne se faisait jour sur aucun. Mais un sentiment
+superieur, le sentiment le plus cher et le plus universel de la
+jeunesse, manquait encore, et le coeur allait eclater.
+
+Je trouve sur une feuille, des longtemps jaunie, ces lignes tracees. En
+les transcrivant, je ne me permets point d'en alterer un seul mot, non
+plus que pour toutes les citations qui suivront. Le jeune homme disait:
+
+ "Parvenu a l'age ou les lois me rendaient maitre de moi-meme, mon
+ coeur soupirait tout bas de l'etre encore. Libre et insensible
+ jusqu'a cet age, il s'ennuyait de son oisivete. Eleve dans une
+ solitude presque entiere, l'etude et la lecture, qui avaient fait
+ si longtemps mes plus cheres delices, me laissaient tomber dans une
+ apathie que je n'avais jamais ressentie, et le cri de la nature
+ repandait dans mon ame une inquietude vague et insupportable. Un
+ jour que je me promenais apres le coucher du soleil, le long d'un
+ ruisseau solitaire..."
+
+Le fragment s'arrete brusquement ici. Que vit-il le long de ce ruisseau?
+Un autre cahier complet de souvenirs ne nous laisse point en doute, et
+sous le titre: _Amorum_, contient, jour par jour, toute une histoire
+naive de ses sentiments, de son amour, de son mariage, et va jusqu'a la
+mort de l'objet aime. Qui le croirait? ou plutot, en y reflechissant,
+pourquoi n'en serait-il pas ainsi? ce savant que nous avons vu charge de
+pensees et de rides, et qui semblait n'avoir du vivre que dans le monde
+des nombres, il a ete un energique adolescent: la jeunesse aussi l'a
+touche, en passant, de son aureole; il a aime, il a pu plaire; et tout
+cela, avec les ans, s'etait recouvert, s'etait oublie; il se serait
+peut-etre etonne comme nous, s'il avait retrouve, en cherchant quelque
+memoire de geometrie, ce journal de son coeur, ce cahier d'_Amorum_
+enseveli.
+
+Jeunesse des hommes simples et purs, jeunesse du vicaire Primerose et
+du pasteur Walter, revenez a notre memoire pour faire accompagnement
+naturel et pour sourire avec nous a cette autre jeunesse! Si Euler ou
+Haller ont aime, s'ils avaient ecrit dans un registre leurs journees
+d'alors, n'auraient-ils pas souvent dit ainsi?
+
+ Dimanche, 10 avril (96).--Je l'ai vue pour la premiere fois.
+
+ Samedi, 20 aout.--Je suis alle chez elle, et on m'y a prete les
+ _Novelle morali_ de Soave.
+
+ ... Samedi, 3 septembre.--M. Couppier etant parti la veille, je suis
+ alle rendre les _Novelle morali_; on m'a donne a choisir dans la
+ bibliotheque; j'ai pris madame Des Houlieres, je suis reste un
+ moment seul avec elle.
+
+ Dimanche, 4.--J'ai accompagne les deux soeurs apres la messe, et
+ j'ai rapporte le premier tome de Bernardin; elle me dit qu'elle
+ serait seule, sa mere et sa soeur partant le mercredi.
+
+ ... Vendredi, 16.--Je fus rendre le second volume de Bernardin. Je
+ fis la conversation avec elle et Genie. Je promis des comedies pour
+ le lendemain.
+
+ Samedi, 17.--Je les portai, et je commencai a ouvrir mon coeur.
+
+ Dimanche, 18.--Je la vis jouer aux dames apres la messe.
+
+ Lundi, 19.--J'achevai de m'expliquer, j'en rapportai de faibles
+ esperances et la defense d'y retourner avant le retour de sa mere.
+
+ Samedi, 24.--Je fus rendre le troisieme volume de Bernardin avec
+ madame Des Houlieres; je rapportai le quatrieme et _la Dunciade_, et
+ le parapluie.
+
+ Lundi, 26.--Je fus rendre _la Dunciade_ et le parapluie; je la
+ trouvai dans le jardin sans oser lui parler.
+
+ Vendredi, 30.--Je portai la quatrieme volume de Bernardin et Racine;
+ je m'ouvris a la mere, que je trouvai dans la salle a mesurer de la
+ toile.
+
+Remarquez, voila le mot dit a la mere, treize jours apres le premier
+aveu a la fille: marche reguliere des amours antiques et vertueuses!
+
+Je continue en choisissant:
+
+ Samedi, 12 novembre.--Madame Carron (_la mere_) etant sortie, je
+ parlai un peu a Julie qui me rembourra bien et sortit. Elise (_la
+ soeur_) me dit de passer l'hiver sans plus parler.
+
+ Mercredi, 16.--La mere me dit qu'il y avait longtemps qu'on ne
+ m'avait vu. Elle sortit un moment avec Julie, et je remerciai Elise
+ qui me parla froidement. Avant de sortir, Julie m'apporta avec grace
+ les _Lettres provinciales_.
+
+ ... Vendredi, 9 decembre a dix heures du matin.--Elle m'ouvrit la
+ porte en bonnet de nuit et me parla un moment tete a tete dans la
+ cuisine; j'entrai ensuite chez madame Carron, on parla de Richelieu.
+ Je revins a Polemieux l'apres-diner."
+
+Je ne multiplierai pas ces citations: tout le journal est ainsi. Madame
+Des Houlieres et madame de Sevigne, et _Richelieu_, on vient de le voir,
+s'y melent agreablement; les chansons galantes vont leur train: la
+trigonometrie n'est pas oubliee. On s'amuse a mesurer la hauteur du
+clocher de Saint-Germain (du Mont-d'Or), lieu de residence de l'amie.
+Une eclipse a lieu en ce temps-la, on l'observe. Au retour, l'astronome
+amoureux lira une elegie _tres-passionnee_ de Saint-Lambert (_Je ne
+sentais aupres des belles_, etc., etc.), ou bien il traduira en vers un
+choeur de l'_Aminte_. Une autre fois, il prete son etui de mathematiques
+au cousin de sa fiancee, et il rapporte _la Princesse de Cleves_. Ses
+plus grandes joies, c'est de s'asseoir pres de Julie sous pretexte d'une
+partie de domino ou de solitaire, c'est de manger une cerise qu'elle a
+laissee tomber, de baiser une rose qu'elle a touchee, de lui donner la
+main a la promenade pour franchir un hausse-pied, de la voir au jardin
+composer un bouquet de jasmin, de troene, d'aurone et de campanule
+double dont elle lui accorde une fleur qu'il place dans un petit
+tableau: ce que plus tard, pendant les ennuis de l'absence, il appellera
+_le talisman_. Ce souvenir du bouquet, que nous trouvons consigne
+dans son journal, lui inspirait de plus des vers, les seuls dont nous
+citerons quelques-uns, a cause du mouvement qui les anime et de la grace
+du dernier:
+
+ Que j'aime a m'egarer dans ces routes fleuries
+ Ou je t'ai vue errer sous un dais de lilas!
+ Que j'aime a repeter aux Nymphes attendries,
+ Sur l'herbe ou tu t'assis, les vers que tu chantas!
+ Au bord de ce ruisseau dont les ondes cheries
+ Ont a mes yeux seduits reflechi tes appas.
+ Sur les debris des fleurs que les mains ont cueillies,
+ Que j'aime a respirer l'air que tu respiras!
+ Les voila ces jasmins dont je t'avais paree;
+ Ce bouquet de troene a touche les cheveux...
+
+Ainsi, celui que nous avons vu distrait bien souvent comme La Fontaine
+s'essayait alors, jeune et non sans poesie, a des rimes galantes et
+tendres: _mistis carminibus non sine fistula_.--Mais le plus beau jour
+de ces saisons amoureuses nous est assez designe par une inscription
+plus grosse sur le cahier: LUNDI, 3 juillet (1797). Voici l'idylle
+complete, telle qu'on la pourrait croire traduite d'_Hermann et
+Dorothee_, ou extraite d'une page oubliee des _Confessions_:
+
+"Elles vinrent enfin nous voir (_a Polemieux_) a trois heures trois
+quarts. Nous fumes dans l'allee, ou je montai sur le grand cerisier,
+d'ou je jetai des cerises a Julie, Elise et ma soeur; tout le monde
+vint. Ensuite je cedai ma place a Francois, qui nous baissa des branches
+ou nous cueillions nous-memes, ce qui amusa beaucoup Julie. On apporta
+le gouter; elle s'assit sur une planche a terre avec ma soeur et Elise,
+et je me mis sur l'herbe a cote d'elle. Je mangeai des cerises qui
+avaient ete sur ses genoux. Nous fumes tous les quatre au grand jardin
+ou elle accepta un lis de ma main. Nous allames ensuite voir le
+ruisseau; je lui donnai la main pour sauter le petit mur, et les deux
+mains pour le remonter. Je m'etais assis a cote d'elle au bord du
+ruisseau, loin d'Elise et de ma soeur; nous les accompagnames le
+soir jusqu'au moulin a vent, ou je m'assis encore a cote d'elle pour
+observer, nous quatre, le coucher du soleil qui dorait ses habits d'une
+lumiere charmante. Elle emporta un second lis que je lui donnai, en
+passant pour s'en aller, dans le grand jardin."
+
+Pourtant il fallait penser a l'avenir. Le jeune Ampere etait sans
+fortune, et le mariage allait lui imposer des charges. On decida, qu'il
+irait a Lyon; on agita meme un moment s'il n'entrerait pas dans le
+commerce; mais la science l'emporta. Il donna des lecons particulieres
+de mathematiques. Loge grande rue Merciere, chez MM. Perisse, libraires,
+cousins de sa fiancee, son temps se partageait entre ses etudes et ses
+courses a Saint-Germain, ou il s'echappait frequemment. Cependant,
+par le fait de ses nouvelles occupations, le cours naturel des idees
+mathematiques reprenait le dessus dans son esprit; il y joignait les
+etudes physiques. La _Chimie_ de Lavoisier, publiee depuis quelques
+annees, mais de doctrine si recente, saisissait vivement tous les jeunes
+esprits savants; et pendant que Davy, comme son frere nous le raconte,
+la lisait en Angleterre avec grande emulation et ardent desir d'y
+ajouter, M. Ampere la lisait a Lyon dans un esprit semblable. De
+grand matin, de quatre a six heures, meme avant les mois d'ete, il se
+reunissait en conference avec quelques amis, a un cinquieme etage, place
+des Cordeliers, chez son ami Lenoir. Des noms bien connus des Lyonnais,
+Journel, Bonjour et Barret (depuis pretre et jesuite), tous caracteres
+originaux et de bon aloi, en faisaient partie. J'allais y joindre, pour
+avoir occasion de les nommer a cote de leur ami, MM. Bredin et Beuchot;
+mais on m'assure qu'ils n'etaient pas de la petite reunion meme. On y
+lisait a haute voix le traite de Lavoisier, et M. Ampere, qui ne le
+connaissait pas jusqu'alors, ne cessait de se recrier a cette exposition
+si lucide de decouvertes si imprevues. Au sortir de la seance matinale,
+et comme edifie par la science, on s'en allait diligemment chacun a ses
+travaux du jour.
+
+Admirable jeunesse, age audacieux, saison feconde, ou tout s'exalte et
+coexiste a la fois, qui aime et qui medite, qui scrute et decouvre, et
+qui chante, qui suffit a tout; qui ne laisse rien d'inexplore de ce qui
+la tente, et qui est tentee de tout ce qui est vrai ou beau! Jeunesse a
+jamais regrettee, qui, a l'entree de la carriere, sous le ciel qui lui
+verse les rayons, a demi penchee hors du char, livre des deux mains
+toutes ses rapes et pousse de front tous ses coursiers!
+
+Le mariage de M. Ampere et de Mademoiselle Julie Carron eut lieu,
+religieusement et secretement encore, le 15 thermidor an VII (aout
+1799), et civilement quelques semaines apres. M. Ballanche, par un
+epithalame en prose, celebra, dans le mode antique, la felicite de son
+ami et les chastes rayons de l'etoile nuptiale du soir se levant _sur
+les montagnes de Polemieux_. Pour le nouvel epoux, les deux premieres
+annees se passerent dans le meme bonheur, dans les memes etudes. Il
+continuait ses lecons de mathematiques a Lyon, et y demeurait avec sa
+femme, qui d'ailleurs etait souvent a Saint-Germain. Elle lui donna un
+fils, celui qui honore aujourd'hui et confirme son nom. Mais bientot
+la sante de la mere declina, et quand M. Ampere fut nomme, en decembre
+1801, professeur de physique et de chimie a l'Ecole centrale de l'Ain,
+il dut aller s'etablir seul a Bourg, laissant a Lyon sa femme souffrante
+avec son enfant. Les correspondances surabondantes que nous avons sous
+les yeux, et qui comprennent les deux annees qui suivirent, jusqu'a la
+mort de sa femme, representent pour nous, avec un interet aussi intime
+et dans une revelation aussi naive, le journal qui preceda le mariage
+et qui ne reprend qu'aux approches de la mort. Toute la serie de ses
+travaux, de ses projets, de ses sentiments, s'y fait suivre sans
+interruption. A peine arrive a Bourg, il mit en etat le cabinet de
+physique, le laboratoire de chimie, et commenca du mieux qu'il put, avec
+des instruments incomplets, ses experiences. La chimie lui plaisait
+surtout: elle etait, de toutes les parties de la physique, celle qui
+l'invitait le plus naturellement, comme plus voisine des causes. Il s'en
+exprime avec charme: "Ma chimie, ecrit-il, a commence aujourd'hui: de
+superbes experiences ont inspire une espece d'enthousiasme. De douze
+auditeurs, il en est reste quatre apres la lecon, je leur ai assigne
+des emplois, etc." Parmi les professeurs de Bourg, un seul fut bientot
+particulierement lie avec lui; M. Clerc, professeur de mathematiques,
+qui s'etait mis tard a cette science, et qui n'avait qu'entame les
+parties transcendantes, mais homme de candeur et de merite, devint le
+collaborateur de M. Ampere dans un ouvrage qui devait avoir pour titre:
+_Lecons elementaires sur les series et autres formules indefinies_. Cet
+ouvrage, qui avait ete mene presque a fin, n'a jamais paru. C'est vers
+ce temps que M. Ampere lut dans le _Moniteur_ le programme du prix de
+60,000 francs propose par Bonaparte, en ces termes: "Je desire donner
+en encouragement une somme de 60,000 francs a celui qui, par ses
+experiences et ses decouvertes, fera faire a l'electricite et au
+galvanisme un pas comparable a celui qu'ont fait faire a ces sciences
+Franklin et Volta,... mon but special etant d'encourager et de fixer
+l'attention des physiciens sur cette partie de la physique, qui est, a
+mon sens, le chemin des grandes decouvertes." M. Ampere, aussitot cet
+exemplaire du _Moniteur_ recu de Lyon, ecrivait a sa femme: "Mille
+remerciments a ton cousin de ce qu'il m'a envoye, c'est un prix de
+60,000 francs que je tacherai de gagner quand j'en aurai le temps. C'est
+precisement le sujet que je traitais dans l'ouvrage sur la physique que
+j'ai commence d'imprimer; mais il faut le perfectionner, et confirmer ma
+theorie par de nouvelles experiences." Cet ouvrage, interrompu comme le
+precedent, n'a jamais ete acheve. Il s'ecrie encore avec cette bonhomie
+si belle quand elle a le genie derriere pour appuyer sa confiance: "Oh!
+mon amie, ma bonne amie! si M. de Lalande me fait nommer au Lycee de
+Lyon et que je gagne le prix de 60,000 francs, je serai bien content,
+car tu ne manqueras plus de rien..." Ce fut Davy qui gagna le prix par
+sa decouverte des rapports de l'attraction chimique et de l'attraction
+electrique, et par sa decomposition des terres. Si M. Ampere avait fait
+quinze ans plus tot ses decouvertes electro-magnetiques, nul doute qu'il
+n'eut au moins balance le prix. Certes, il a repondu aussi directement
+que l'illustre Anglais a l'appel du premier Consul, dans _ce chemin des
+grandes decouvertes_: il a rempli en 1820 sa belle part du programme de
+Napoleon.
+
+Mais une autre idee, une idee purement mathematique, vint alors a la
+traverse dans son esprit. Laissons-le raconter lui-meme:
+
+ "Il y a sept ans, ma bonne amie, que je m'etais propose un probleme
+ de mon invention, que je n'avais point pu resoudre directement, mais
+ dont j'avais trouve par hasard une solution dont je connaissais la
+ justesse sans pouvoir la demontrer. Cela me revenait souvent dans
+ l'esprit, et j'ai cherche vingt fois a trouver directement cette
+ solution. Depuis quelques jours cette idee me suivait partout.
+ Enfin, je ne sais comment, je viens de la trouver avec une foule
+ de considerations curieuses et nouvelles sur la theorie des
+ probabilites. Comme je crois qu'il y a peu de mathematiciens en
+ France qui puissent resoudre ce probleme en moins de temps, je ne
+ doute pas que sa publication dans une brochure d'une vingtaine
+ de pages ne me fut un bon moyen de parvenir a une chaire de
+ mathematiques dans un lycee. Ce petit ouvrage d'algebre pure, et ou
+ l'on n'a besoin d'aucune figure, sera redige apres-demain; je le
+ relirai et le corrigerai jusqu'a la semaine prochaine, que je te
+ l'enverrai..."
+
+Et plus loin:
+
+ "J'ai travaille fortement hier a mon petit ouvrage. Ce probleme est
+ peu de chose en lui-meme, mais la maniere dont je l'ai resolu et les
+ difficultes qu'il presentait lui donnent du prix. Rien n'est plus
+ propre d'ailleurs a faire juger de ce que je puis faire en ce
+ genre..."
+
+Et encore:
+
+ "J'ai fait hier une importante decouverte sur la theorie du jeu en
+ parvenant a resoudre un nouveau probleme plus difficile encore que
+ le precedent, et que je travaille a inserer dans le meme ouvrage,
+ ce qui ne le grossira pas beaucoup, parce que j'ai fait un nouveau
+ commencement plus court que l'ancien.... Je suis sur qu'il me
+ vaudra, pourvu qu'il soit imprime a temps, une place de lycee; car,
+ dans l'etat ou il est a present, il n'y a guere de mathematiciens
+ en France capables d'en faire un pareil: je te dis cela comme je le
+ pense, pour que tu ne le dises a personne."
+
+Le memoire, qui fut intitule _Essai sur la theorie mathematique du jeu_,
+et qui devait etre termine en une huitaine, subit, selon l'habitude
+de cette pensee ardente et inquiete, un grand nombre de refontes, de
+remaniements, et la correspondance est remplie de l'annonce de l'envoi
+toujours retarde. Rien ne nous a mis plus a meme de juger combien ce qui
+dominait chez M. Ampere, des le temps de sa jeunesse, etait l'abondance
+d'idees, l'opulence de moyens, plutot que le parti pris et le choix. Il
+voyait tour a tour et sans relache toutes les faces d'une idee, d'une
+invention; il en parcourait irresistiblement tous les points de vue; il
+ne s'arretait pas.
+
+Je m'imagine (que les mathematiciens me pardonnent si je m'egare), je
+m'imagine qu'il y a dans cet ordre de verites, comme dans celles de
+la pensee plus usuelle et plus accessible, une expression unique, la
+meilleure entre plusieurs, la plus droite, la plus simple, la plus
+necessaire. Le grand Arnauld, par exemple, est tout aussi grand logicien
+que La Bruyere; il trouve des verites aussi difficiles, aussi rares,
+je le crois; mais La Bruyere exprime d'un mot ce que l'autre etend. En
+analyse mathematique, il en doit etre ainsi: le style y est quelque
+chose. Or, tout style (la verite de l'idee etant donnee) est un choix
+entre plusieurs expressions; c'est une decision prompte et nette, un
+coup d'Etat dans l'execution. Je m'imagine encore qu'Euler, Lagrange,
+avaient cette expression prompte, nette, elegante, cette economie
+continue du developpement, qui s'alliait a leur fecondite interieure et
+la servait a merveille. Autant que je puis me le figurer par l'exterieur
+du procede dont le fond m'echappe, M. Ampere etait plutot en analyse un
+inventeur fecond, egal a tous en combinaisons difficiles, mais retarde
+par l'embarras de choisir; il etait moins decidement _ecrivain_.
+
+Une grande inquietude de M. Ampere allait a savoir si toutes les
+formules de son memoire etaient bien nouvelles, si d'autres, a son insu,
+ne l'avaient pas devance. Mais a qui s'adresser pour cette question
+delicate? Il y avait a l'Ecole centrale de Lyon un professeur de
+mathematiques, M. Roux, egalement secretaire de l'Athenee. C'est de lui
+que M. Ampere attendit quelque temps cette reponse avec anxiete, comme
+un veritable oracle. Mais il finit par decouvrir que les connaissances
+du bon M. Roux en mathematiques n'allaient pas la. Enfin, M. de Lalande
+etant venu a Bourg vers ce temps, M. Ampere lui presenta son travail, ou
+plutot le travail, lu a une seance de la Societe d'emulation de l'Ain, a
+laquelle M. de Lalande assistait, fut remis a l'examen d'une commission
+dont ce dernier faisait partie. M. de Lalande, apres de grands eloges
+fort sinceres, finit par demander a l'auteur des exemples en nombre de
+ses formules algebriques, ajoutant que c'etait pour mettre dans son
+rapport les resultats a la portee de tout le monde: "J'ai conclu de tout
+cela, ecrit M. Ampere, qu'il n'avait pas voulu se donner la peine de
+suivre mes calculs, qui exigent, en effet, de profondes connaissances
+en mathematiques. Je lui ferai des exemples; mais je persiste a faire
+imprimer mon ouvrage tel qu'il est. Ces exemples lui donneraient l'air
+d'un ouvrage d'ecolier." A la fin de 1802, MM. Delambre et Villar,
+charges d'organiser les lycees dans cette partie de la France, vinrent a
+Bourg, et M. Ampere trouva dans M. Delambre le juge qu'il desirait et un
+appui efficace. Le memoire sur la _Theorie mathematique du jeu_, alors
+imprime, donna au savant examinateur une premiere idee assez haute du
+jeune mathematicien. Un autre memoire sur l'_Application a la mecanique
+des formules du calcul des variations_, compose en tres-peu de jours
+a son intention, et qu'il entendit dans une seance de la Societe
+d'emulation, ajouta a cette idee. Le nouveau memoire que nous venons de
+mentionner, et qui eut aussi toutes ses vicissitudes (particulierement
+une certaine aventure de charrette sur le grand chemin de Bourg a Lyon,
+et dans laquelle il faillit etre perdu), copie enfin au net, fut porte a
+Paris par M. de Jussieu, et remis aux mains de M. Delambre, revenu de
+sa tournee. Celui-ci le presenta a l'Institut, et le fit lire a M. de
+Laplace. Cependant M. Ampere, nomme professeur de mathematiques et
+d'astronomie, avait passe, selon son desir, au Lycee de Lyon.
+
+Mais d'autres evenements non moins importants, et bien contraires,
+s'etaient accomplis dans cet intervalle. Au milieu de ses travaux
+continus a Bourg, de ses lecons a l'Ecole centrale, et des lecons
+particulieres qu'il y ajoutait, on se figurerait difficilement a quel
+point allait la preoccupation morale, la sollicitude passionnee qui
+remplissait ses lettres de chaque jour. Il ecrit regulierement par
+chaque voyage du messager, la poste etant trop couteuse. Ces details
+d'economie, de tendresse, l'avarice ou il est de son temps, l'effusion
+de ses souvenirs et de ses inquietudes, l'espoir, dans lequel il vit,
+d'aller a Lyon a quelque courte vacance de Paques, tout cela se mele,
+d'une bien piquante et touchante facon, a son memoire de mathematiques,
+au recit de ses experiences chimiques, aux petites maladresses qui
+parfois y eclatent, aux petites supercheries, dit-il, a l'aide
+desquelles il les repare. Mais il faut citer la promenade entiere d'un
+de ses grands jours de conge: dans le commencement de la lettre, il
+vient de s'ecrier comme un ecolier: _Quand viendront les vacances!_
+
+ "... J'en etais a cette exclamation quand j'ai pris tout a coup
+ une resolution qui te paraitra peut-etre singuliere. J'ai voulu
+ retourner avec le paquet de tes lettres dans le pre, derriere
+ l'hopital, ou j'avais ete les lire avant mes voyages de Lyon, avec
+ tant de plaisir. J'y voulais retrouver de doux souvenirs dont
+ j'avais, ce jour-la, fait provision, et j'en ai recueilli au
+ contraire de bien plus doux pour une autre fois. Que tes lettres
+ sont douces a lire! il faut avoir ton ame pour ecrire des choses qui
+ vont si bien au coeur, sans le vouloir, a ce qu'il semble. Je suis
+ reste jusqu'a deux heures assis sous un arbre, un joli pre a droite,
+ la riviere, ou flottaient d'aimables canards, a gauche et devant
+ moi. Derriere etait le batiment de l'hopital. Tu concois que j'avais
+ pris la precaution de dire chez madame Beauregard, en quittant ma
+ lettre pour aller a midi faire cette partie, que je n'irais pas
+ diner aujourd'hui chez elle. Elle croit que je dine en ville; mais,
+ comme j'avais bien dejeune, je m'en suis mieux trouve de ne diner
+ que d'amour. A deux heures, je me sentais si calme et l'esprit si
+ a mon aise, au lieu de l'ennui qui m'oppressait ce matin, que j'ai
+ voulu me promener et herboriser. J'ai remonte la Ressouse dans les
+ pres, et, en continuant toujours d'en cotoyer le bord, je suis
+ arrive a vingt pas d'un bois charmant, que je voyais dans le
+ lointain a une demi-lieue de la ville et que j'avais bien envie de
+ parcourir. Arrive la, la riviere, par un detour subit, m'a ote toute
+ esperance d'y parvenir, en se montrant entre lui et moi. Il a donc
+ fallu y renoncer, et je suis venu par la route du Bourg au village
+ de Ceyzeriat, plantee de peupliers d'Italie qui en font une superbe
+ avenue;... j'avais a la main un paquet de plantes."
+
+La jolie eglise de Brou n'est pas oubliee ailleurs dans ses recits.
+Voila bien des promenades tout au long, comme les aimaient La Fontaine
+et Ducis.--Je voudrais que les jeunes professeurs exiles en province, et
+souffrant de ces belles annees contenues, si bien employees du reste et
+si decisives, pussent lire, comme je l'ai fait, toutes ces lettres d'un
+homme de genie pauvre, obscur alors, et s'efforcant comme eux; ils
+apprendraient a redoubler de foi dans l'etude, dans les affections
+severes: ils s'enhardiraient pour l'avenir.
+
+Les idees religieuses avaient ete vives chez le jeune Ampere a l'epoque
+de sa premiere communion; nous ne voyons pas qu'elles aient cesse
+completement dans les annees qui suivirent; mais elles s'etaient
+certainement affaiblies. L'absence, la douleur et l'exaltation chaste
+les reveillerent avec puissance. On sait, et l'on a dit souvent, que
+M. Ampere etait religieux, qu'il etait croyant au christianisme, comme
+d'autres illustres savants du premier ordre, les Newton, les Leibniz,
+les Haller, les Euler, les Jussieu. On croit, en general, que ces
+savants resterent constamment fermes et calmes dans la naivete et la
+profondeur de leur foi, et je le crois pour plusieurs, pour les Jussieu,
+pour Euler, par exemple. Quant au grand Haller, il est necessaire de
+lire le journal de sa vie pour decouvrir sa lutte perpetuelle et ses
+combats sous cette apparence calme qu'on lui connaissait: il s'est
+presque autant tourmente que Pascal. M. Ampere etait de ceux-ci, de
+ceux que l'epreuve tourmente, et, quoique sa foi fut reelle et qu'en
+definitive elle triomphat, elle ne resta ni sans eclipses ni sans
+vicissitudes. Je lis dans une lettre de ce temps:
+
+ "... J'ai ete chercher dans la petite chambre au-dessus du
+ laboratoire, ou est toujours mon bureau, le portefeuille en soie,
+ J'en veux faire la revue ce soir, apres avoir repondu a tous les
+ articles de ta derniere lettre, et t'avoir priee, d'apres une suite
+ d'idees qui se sont depuis une heure succede dans ma tete, de
+ m'envoyer les deux livres que je te demanderai tout a l'heure.
+ L'etat de mon esprit est singulier: il est comme un homme qui
+ se noierait dans son crachat... Les idees de Dieu, d'Eternite,
+ dominaient parmi celles qui flottaient dans mon imagination, et,
+ apres bien des pensees et des reflexions singulieres dont le detail
+ serait trop long, je me suis determine a te demander le _Psautier
+ francais_ de La Harpe, qui doit etre a la maison, broche, je crois,
+ en papier vert, et un livre d'_Heures_ a ton choix."
+
+Il faudrait le verbe de Pascal ou de Bossuet pour triompher pertinemment
+de cet homme de genie qui se noie, nous dit-il, en sa pensee comme _en
+son crachat_. Je trouve encore quelques endroits qui denotent un retour
+pratique: "Je finis cette lettre, parce que j'entends sonner une messe
+ou je veux aller demander la guerison de ma Julie." Et encore: "Je
+veux aller demain m'acquitter de ce que tu sais, et prier pour vous
+deux."--Ainsi, vivant en attente, aspirant toujours a la reunion avec sa
+femme, il n'en voyait le moyen que dans sa nomination au futur Lycee de
+Lyon, et s'ecriait: "Ah! Lycee, Lycee, quand viendras-tu a mon secours?"
+
+Le Lycee vint, mais sa femme, au terme de sa maladie, se mourait. Les
+dernieres lignes du journal parleront pour moi, et mieux que moi:
+
+ 17 avril (1803), dimanche de Quasimodo.--Je revins de Bourg pour ne
+ plus quitter ma Julie.
+
+ ... 15 mai, dimanche.--Je fus a l'eglise de Polemieux, pour la
+ premiere fois depuis la mort de ma soeur.
+
+ ... 7 juin, mardi, saint Robert.--Ce jour a decide du reste de ma
+ vie.
+
+ 14, mardi.--On me fit attendre le petit-lait a l'hopital. J'entrai
+ dans l'eglise d'ou sortait un mort. Communion spirituelle.
+
+ ... 13 juillet, mercredi, _a neuf heures du matin!_
+
+
+(Suivent les deux versets:)
+
+ Multa flagella peccatoris, sperantem autem in Domino misericordia
+ circumdabit.
+ Firmabo super te oculos meos et instruam te in via hac qua gradieris.
+ Amen.
+
+C'est sous le coup menacant de cette douleur, et a l'extremite de toute
+esperance, que dut etre ecrite la priere suivante, ou l'un des versets
+precedents se retrouve:
+
+"Mon Dieu, je vous remercie de m'avoir cree, rachete, et eclaire de
+votre divine lumiere en me faisant naitre dans le sein de l'Eglise
+catholique. Je vous remercie de m'avoir rappele a vous apres mes
+egarements; je vous remercie de me les avoir pardonnes. Je sens que vous
+voulez que je ne vive que pour vous, que tous mes moments vous soient
+consacres. M'oterez-vous tout bonheur sur cette terre? Vous en etes le
+maitre, o mon Dieu! mes crimes m'ont merite ce chatiment. Mais peut-etre
+ecouterez-vous encore la voix de vos misericordes: _Multa flagella
+peccatoris, sperantem autem_, etc. J'espere en vous, o mon Dieu! mais je
+serai soumis a votre arret, quel qu'il soit. J'eusse prefere la mort;
+mais je ne meritais pas le ciel, et vous n'avez pas voulu me plonger
+dans l'enfer. Daignez me secourir pour qu'une vie passee dans la douleur
+me merite une bonne mort dont je me suis rendu indigne. O Seigneur, Dieu
+de misericorde, daignez me reunir dans le ciel a ce que vous m'aviez
+permis d'aimer sur la terre!"
+
+Ce serait mentir a la memoire de M. Ampere que d'omettre de telles
+pieces quand on les a sous les yeux, de meme que c'eut ete mentir a la
+memoire de Pascal que de supprimer son petit parchemin. M. de Condorcet
+lui-meme ne l'oserait pas.
+
+Sur la recommandation de M. Delambre, M. Lacuee de Cessac, president de
+la section de la guerre, nomma en vendemiaire an XIII (1804) M. Ampere
+repetiteur d'analyse a l'Ecole polytechnique. Celui-ci quitta Lyon qui
+ne lui offrait plus que des souvenirs dechirants, et arriva dans la
+capitale, ou pour lui une nouvelle vie commence.
+
+De meme qu'en 93, apres la mort de son pere, il n'etait parvenu a sortir
+de la stupeur ou il etait tombe que par une etude toute fraiche, la
+botanique et la poesie latine, dont le double attrait l'avait ranime,
+de meme, apres la mort de sa femme, il ne put echapper a l'abattement
+extreme et s'en relever que par une nouvelle etude survenante, qui fit,
+en quelque sorte, revulsion sur son intelligence. En tete d'un des
+nombreux projets d'ouvrages de metaphysique qu'il a ebauches, je trouve
+cette phrase qui ne laisse aucun doute: "C'est en 1803 que je commencai
+a m'occuper presque exclusivement de recherches sur les phenomenes aussi
+varies qu'interessants que l'intelligence humaine offre a l'observateur
+qui sait se soustraire a l'influence des habitudes." C'etait s'y prendre
+d'une facon scabreuse pour tenir fidelement cette promesse de soumission
+religieuse et de foi qu'il avait scellee sur la tombe d'une epouse.
+N'admirez-vous pas ici la contradiction inherente a l'esprit humain,
+dans toute sa naivete? La Religion, la Science, double besoin immortel!
+A peine l'une est-elle satisfaite dans un esprit puissant, et se
+croit-elle sure de son objet et apaisee, que voila l'autre qui se releve
+et qui demande pature a son tour. Et si l'on n'y prend garde, c'est
+celle qui se croyait sure qui va etre ebranlee ou devoree.
+
+M. Ampere l'eprouva: en moins de deux ou trois annees, il se trouva
+lance bien loin de l'ordre d'idees ou il croyait s'etre refugie pour
+toujours. L'ideologie alors etait au plus haut point de faveur et
+d'eclat dans le monde savant: la persecution meme l'avait rehaussee.
+La societe d'Auteuil florissait encore. L'Institut ou, apres lui,
+les Academies etrangeres proposaient de graves sujets d'analyse
+intellectuelle aux eleves, aux emules, s'il s'en trouvait, des Cabanis
+et des Tracy. M. Ampere put aisement etre presente aux principaux de ce
+monde philosophique par son compatriote et ami, M. Degerando. Mais celui
+qui eut des lors le plus de rapports avec lui et le plus d'action sur
+sa pensee, fut M. Maine de Biran, lequel, deja connu par son Memoire de
+_l'Habitude_, travaillait a se detacher arec originalite du point de vue
+de ses premiers maitres.
+
+_Se savoir soi-meme_, pour une ame avide de savoir, c'est le plus
+attrayant des abimes: M. Ampere n'y resista pas. Des floreal an XIII
+(1805), un ami bien fidele, M. Ballanche, lui adressait de Lyon ces
+avertissements, ou se peignent les craintes de l'amitie redoublees par
+une imagination tendre:
+
+ "... Ce que vous me dites au sujet de vos succes en metaphysique me
+ desole. Je vois avec peine qu'a trente ans vous entriez dans une
+ nouvelle carriere. On ne va pas loin quand on change tous les jours
+ de route. Songez bien qu'il n'y a que de tres-grands succes qui
+ puissent justifier votre abandon des mathematiques, ou ceux que vous
+ avez deja eus presagent ceux que vous devez attendre. Mais je sais
+ que vous ne pouvez mettre de frein a votre cerveau.
+
+ "Cette ideologie ne fera-t-elle point quelque tort a vos sentiments
+ religieux? Prenez bien garde, mon cher et tres-cher ami, vous etes
+ sur la pointe d'un precipice: pour peu que la tete vous tourne, je
+ ne sais pas ce qui va arriver. Je ne puis m'empecher d'etre inquiet.
+ Votre imagination est une bien cruelle puissance qui vous subjugue
+ et vous tyrannise. Quelle difference il y a entre nous et Noel!
+ J'ai retrouve ici les jeunes gens qui appartiennent comme moi a la
+ societe que vous savez. Combien ils sont heureux! Combien je
+ desirerais leur ressembler!..."
+
+Mais une autre lettre un peu posterieure (mars 1806) acheve de nous
+reveler l'interieur de ces nobles ames troublees et de les eclairer du
+dedans par un rayon trop direct, trop prolonge et trop admirable de
+nuance, pour que nous le derobions. Nulle part l'auteur d'_Orphee_ n'a
+ete plus elegiaque et plus harmonieux, en meme temps que la realite s'y
+ajoute et que la souffrance y est presente:
+
+ "J'ai recu, mon cher ami, votre enorme lettre; elle m'a horriblement
+ fatigue. Le pis de cela, c'est que je n'ai absolument rien a vous
+ dire, aucun conseil a vous donner. Nous sommes deux miserables
+ creatures a qui les inconsequences ne coutent rien. Un brasier est
+ dans votre coeur, le neant s'est loge dans le mien. Vous tenez
+ beaucoup trop a la vie, et j'y tiens trop peu. Vous etes trop
+ passionne, et j'ai trop d'indifference. Mon pauvre ami, nous sommes
+ tous les deux bien a plaindre. Vous avez ete ces jours-ci l'objet de
+ toutes mes pensees, et voila ce que je crois a votre sujet. Il faut
+ que vous quittiez Paris, que vous renonciez aux projets que vous
+ aviez formes en y allant, parce que vous ne pourrez jamais trouver,
+ je ne dis pas le bonheur, mais au moins le repos, dans cette
+ solitude de tout ce qui tient a vos affections. L'air natal vous
+ vaudra encore mieux, il sera peut-etre un baume pour votre mal.
+ Camille Jordan part pour Paris. Il a le projet de former a Lyon un
+ Salon des Arts, qui serait organise a peu pres comme les Athenees de
+ Paris. Il y aurait differents cours. Camille m'a consulte sur les
+ professeurs dont on pourrait faire choix. Je lui ai parle de vous,
+ je lui ai dit que vous aviez le plan d'une espece de cours qui
+ serait bien fait pour reussir: ce serait d'embrasser toutes les
+ sciences et d'en enseigner ce qui serait suffisant pour ne pas y
+ etre etranger, d'en saisir les faits generaux, d'en faire apercevoir
+ les points de contact, et de donner ce qu'on pourrait appeler la
+ philosophie ou la generation de toutes les connaissances humaines
+ (_toujours l'universalite, on le voit_). Je m'explique sans doute
+ mal, mais vous savez ce que je veux dire... Il est sur qu'outre ce
+ cours du Salon des Arts, vous pourriez avoir, comme autrefois, des
+ cours particuliers, ou travailler a quelque ouvrage. Vous seriez ici
+ avec vos amis, vous eviteriez les abimes de la solitude, vous vous
+ retrouveriez peut-etre. Si une fois vous pouviez compter sur une
+ existence agreable et honorable, vous pourriez vous associer une
+ femme de votre choix, et qui parviendrait peut-etre a combler
+ le vide qu'a laisse dans votre coeur la perte de vos anciennes
+ affections. Je sais, mon pauvre et cher ami, tout ce que vous pouvez
+ me repondre; je sais qu'un second mariage dans cette ville vous
+ repugnerait; mais, de bonne foi, cette repugnance n'est-elle pas un
+ enfantillage? Eh! mon Dieu! dans le monde, ou tous les sentiments
+ s'affaiblissent, ou toutes les douleurs morales finissent, on
+ trouvera tres-naturel votre second mariage; on croira qu'il est le
+ fruit de l'inconstance de nos affections et de l'instabilite de nos
+ sentiments, meme les plus vils et les plus profonds. Mais ceux qui
+ connaissent mieux le coeur humain, ceux qui auront etudie un peu le
+ votre, ceux enfin dont l'opinion et l'amitie peuvent etre quelque
+ chose pour vous, sauront bien que votre ame expansive a besoin d'une
+ ame qui reponde a chaque instant a la votre. Ainsi, dans tous les
+ cas, vous serez justifie: les indifferents, comme vos connaissances
+ et vos amis, trouveront cela tres-naturel. Voyez, mon cher ami, a
+ quoi vous etes expose. La solitude ne vous vaut rien, non plus
+ qu'a moi. Revenez au milieu de vos amis, et mariez-vous dans votre
+ patrie....
+
+ "... Au risque de vous facher, je dois vous dire ici la verite. Vous
+ ne savez pas encore ce que c'est que de resister a vos penchants, et
+ c'est ainsi que vous vous exposez a les faire devenir de veritables
+ passions. Croyez-vous donc que tout aille dans le monde au gre de
+ chacun? Comptez-vous donc pour rien cette grande vassalite qui nous
+ soumet et nous entraine a chaque instant? Etudiez votre coeur,
+ descendez dans votre ame, et lorsque vous apercevrez un sentiment
+ nouveau, cherchez a savoir s'il est raisonnable. N'attendez pas pour
+ eteindre un feu de cheminee que ce soit devenu un grand incendie.
+ Il y a des malheurs sans remede, il faut nous consoler. Il y a des
+ malheurs que notre faute a occasionnes ou empires, il faut nous
+ corriger. Les petites choses vous agitent, que doit-ce etre des
+ grandes?... Moderez-vous sur les choses indifferentes de la vie, et
+ vous parviendrez a etre modere sur les choses importantes..."
+
+Et pour conclusion finale:
+
+ "Ceux qui nous connaitraient bien comprendraient la raison des
+ inconsequences de Jean-Jacques Rousseau."
+
+M. Ampere ne retourna pas a Lyon: il resta a Paris, plus actif d'idees
+et de sentiments que jamais. Il se remaria au mois de juillet meme de
+cette annee: ce second mariage lui donna une fille. Cette lettre de M.
+Ballanche, au reste, sera la derniere piece confidentielle que nous
+nous permettrons: elle termine pour nous la jeunesse de M. Ampere. En
+avancant dans le recit d'une vie, ces sortes de confidences, moins
+essentielles, moins gracieuses, nous semblent aussi moins permises. La
+pudeur de l'homme mur a quelque chose de plus inviolable, et c'est le
+travail surtout qui marque le milieu de la journee. Dans le recit d'une
+vie comme dans la vie meme, les sentiments emus, cette brise du matin,
+ne reparaissent convenablement qu'au soir.
+
+Quoi qu'il en ait dit dans la note citee plus haut, M. Ampere, si
+fortement occupe de metaphysique, ne s'y livrait pas exclusivement. Les
+mathematiques et les sciences physiques ne cessaient de partager son
+zele. Six memoires sur differents sujets de mathematiques inseres tant
+dans le _Journal de l'Ecole polytechnique_ que dans le Recueil de
+l'Institut (des savants etrangers), determinerent le choix que fit de
+lui, en 1814, l'Academie des Sciences pour remplacer M. Bossut. Nomme
+secretaire du Bureau consultatif des Arts et Manufactures (mars 1806),
+il suivait assidument les travaux de ce comite, et ne devint secretaire
+honoraire que lorsqu'il eut donne sa demission en faveur de M. Thenard,
+dont la position alors etait moins etablie que la sienne. Il fut de
+plus successivement nomme inspecteur general de l'Universite (1808), et
+professeur d'analyse et de mecanique a l'Ecole polytechnique (1809),
+ou il n'avait ete jusque-la qu'a titre de repetiteur, professant par
+interim. En un mot, sa vie de savant s'etendait sur toutes les bases.
+
+Dans l'histoire des sciences physico-mathematiques, comme va le faire
+connaitre M. Littre, la memoire de M. Ampere est a jamais sauvee de
+l'oubli, a cause de sa grande decouverte sur l'electro-magnetisme en
+1820. Dans l'histoire de la philosophie, pourquoi faut-il que ce grand
+esprit, qui s'est occupe de metaphysique pendant plus de trente ans, ne
+doive vraisemblablement laisser qu'une vague trace? M. Maine de Biran
+lui-meme, le metaphysicien profond pres de qui il se place, n'a laisse
+qu'un temoignage imparfait de sa pensee dans son ancien traite de
+_l'Habitude_ et dans le recent volume publie par M. Cousin[120]. Apres M.
+de Tracy, a cote de M. de Biran, M. Ampere venait pourtant a merveille
+pour reparer une lacune. M. Cousin a remarque que ce qui manque a
+la philosophie de M. de Biran, ou la _volonte_ rehabilitee joue le
+principal role, c'est l'admission de l'_intelligence_, de la _raison_,
+distincte comme faculte, avec tout son cortege d'idees generales, de
+conceptions. Nul plus que M. Ampere n'etait propre a introduire dans le
+point de vue, qu'il admettait, de M. de Biran, cette partie essentielle
+qui l'agrandissait. Lui en effet, si l'on considere sa tournure
+metaphysique, il n'etait pas, comme M. de Biran, la _volonte_ meme, dans
+sa persistance et son unite progressive; il etait surtout l'_idee_. Sans
+nier la sensation, trop grand physicien pour cela, sans la meconnaitre
+dans toutes ses varietes et ses nuances, combien il etait propre,
+ce semble, entre M. de Tracy et M. de Biran a intervenir avec
+l'_intelligence_[121], et a remeubler ainsi l'ame de ses concepts les plus
+divers et les plus grands! il l'aurait fait, j'ose le dire, avec plus de
+richesse et de realite que les philosophes eclectiques qui ont suivi,
+lesquels, n'etant ni physiciens, ni naturalistes, ni mathematiciens,
+ni autre chose que psychologues, sont toujours restes par rapport aux
+classes des _idees_ dans une abstraction et dans un vague qui depeuple
+l'ame et en mortifie, a mon gre, l'etude. Par malheur, si M. de Biran
+se tient trop etroitement a cette volonte retrouvee, a cette causalite
+interne ressaisie, comme a un axe sur et a un sommet, d'ou emane tout
+mouvement, M. Ampere, moins retenu et plus ouvert dans sa metaphysique,
+alla et deriva au flot de l'idee. A travers ce domaine infini de
+l'intelligence, dans la sphere de la raison et de la reflexion, comme
+dans une demeure a lui bien connue, il alla changeant, remuant,
+deplacant sans cesse les objets; les classifications psychologiques se
+succedaient a son regard et se renversaient l'une par l'autre; et il est
+mort sans nous avoir suffisamment explique la derniere, nous laissant
+sur le fond de sa pensee dans une confusion qui n'etait pas en lui.
+
+[Note 120: M. Naville, de Geneve, depositaire des manuscrits de Maine
+de Biran, en a publie, depuis, des portions considerables.]
+
+[Note 121: Nous pourrions citer, d'apres les plus anciens papiers et
+projets d'ouvrages que nous avons sous les yeux, des preuves frappantes
+de cette large part faite a l'_intelligence_, qui corrigeait tout a
+fait le point de vue profond, mais restreint, de M. de Biran, et
+l'environnait d'une extreme etendue. Ainsi ce debut qu'on trouve a un
+_Plan d'une histoire de l'intelligence humaine_: "L'homme, sous le point
+de vue intellectuel, a la faculte d'acquerir et celle de conserver. La
+faculte d'acquerir se subdivise en trois principales: il acquiert
+par ses sens, par le deploiement de l'activite motrice qui nous fait
+decouvrir les causes, par la reflexion qu'on peut definir la faculte
+d'apercevoir des relations, qui s'applique egalement aux produits de la
+sensibilite et a ceux de l'activite. On apercoit des relations entre les
+premiers par la comparaison, entre les seconds par l'observation
+des effets que produisent les causes. On doit donc diviser tous les
+phenomenes que presente l'intelligence en quatre systemes: le systeme
+sensitif, le systeme actif, le systeme comparatif et le systeme
+etiologique." Dans un resume des idees psychologiques de M. Ampere,
+redige en 1811 par son ami M. Bredin, de Lyon, je trouve: "On peut
+rapporter tous les phenomenes psychologiques a trois systemes: sensitif,
+cognitif, intellectuel." Ce systeme cognitif et ce systeme intellectuel,
+qui semblent un double emploi, sont differents pour lui, en ce qu'il
+attribue seulement au systeme cognitif la distinction du _moi_ et du
+_non-moi_, qui se tire de l'activite propre de l'etre d'apres M.
+de Biran: il reservait au systeme intellectuel, proprement dit, la
+perception de tous les autres rapports. Quoique cela manque un peu de
+rigueur, la lacune signalee par M. Cousin chez M. de Biran etait au
+moins sentie et comblee, plutot deux fois qu'une.]
+
+En attendant que la seconde partie de sa classification, qui embrasse
+les sciences _noologiques_, soit publiee, et dans l'esperance surtout
+qu'un fils, seul capable de debrouiller ces precieux papiers, s'y
+appliquera un jour, nous ne dirons ici que tres-peu, occupe surtout a
+ne pas etre infidele. M. Ampere, dans une note ou nous puisons, nous
+indique lui-meme la premiere marche de son esprit. Il voulait appliquer
+a la psychologie la methode qui a si bien reussi aux sciences physiques
+depuis deux siecles: c'est ce que beaucoup ont voulu depuis Locke. Mais
+en quoi consistait l'appropriation du moyen a la science nouvelle?
+Ici M. Ampere parle d'_une difficulte premiere qui lui semblait
+insurmontable, et dont M. le chevalier de Biran lui fournit la
+solution_. Cette difficulte tenait sans doute a la connaissance
+originelle de l'idee de cause et a la distinction du _moi_ d'avec le
+monde exterieur. Il nous apprend aussi que, dans sa recherche sur le
+fondement de nos connaissances, il a commence par rejeter l'existence
+_objective_ et qu'il a ete disciple de Kant: "Mais repousse bientot,
+dit-il, par ce nouvel idealisme comme Reid l'avait ete par celui
+de Hume, je l'ai vu disparaitre devant l'examen de la nature des
+connaissances objectives generalement admises." Tout ceci, on le voit,
+n'est qu'indique par lui, et laisse a desirer bien des explications.
+Quoi qu'il en soit, en s'efforcant constamment de classer les faits
+de l'intelligence selon l'ordre naturel, M. Ampere en vint aux quatre
+points de vue et aux deux epoques principales qui les embrassent, tels
+qu'il les a exposes dans la preface de son _Essai sur la Philosophie des
+Sciences_. Ceux qui ont frequente l'ecole des psychologues distingues
+de notre age, et qui ont aussi entendu les lecons dans lesquelles M.
+Ampere, au College de France, aborda la psychologie, peuvent seuls dire
+combien, dans sa description et son denombrement des divers groupes de
+faits, l'intelligence humaine leur semblait tout autrement riche et
+peuplee que dans les distinctions de facultes, justes sans doute, mais
+nues et un peu steriles, de nos autres maitres. Des l'abord, dans la
+psychologie de ceux-ci, on distingue _sensibilite_, _raison_, _activite
+libre_, et on suit chacune separement, toujours occupe, en quelque
+sorte, de preserver l'une de ces facultes du contact des autres, de peur
+qu'on ne les croie melees en nature et qu'on ne les confonde. M. Ampere
+y allait plus librement et par une methode plus vraiment naturelle. Si
+Bernard de Jussieu, dans ses promenades a travers la campagne, avait dit
+constamment en coupant la tige des plantes: "Prenons bien garde, ceci
+est du tissu cellulaire, ceci est de la fibre ligneuse; l'un n'est pas
+l'autre; ne confondons pas; le bois n'est pas la seve;" il aurait fait
+une anatomie, sans doute utile et qu'il faut faire, mais qui n'est pas
+tout, et les trois quarts des divers caracteres qui president a la
+formation de ses groupes naturels lui auraient echappe dans leur vivant
+ensemble.--L'anatomie radicale psychologique, ce que M. Ampere appelle
+l'_ideogenie_, serait venue, dans sa methode, plus tard a fond; mais
+elle ne serait venue qu'apres le denombrement et le classement complet,
+mais surtout la preoccupation des facultes distinctes ne scindait pas,
+des l'abord, les groupes analogues, et ne les empechait pas de se
+multiplier a ses regards dans leur diversite.
+
+La quantite de remarques neuves et ingenieuses, de points profonds
+et piquants d'observation, qui remplissaient une lecon de M. Ampere,
+distrayaient aisement l'auditeur de l'ensemble du plan, que le maitre
+oubliait aussi quelquefois, mais qu'il retrouvait tot ou tard a travers
+ces detours. On se sentait bien avec lui en pleine intelligence humaine,
+en pleine et haute philosophie anterieure au XVIIIe siecle; on se serait
+cru, a cette ampleur de discussion, avec un contemporain des Leibniz,
+des Malebranche, des Arnauld; il les citait a propos, familierement,
+meme les secondaires et les plus oublies de ce temps-la, M. de La
+Chambre, par exemple; et puis on se retrouvait tout aussitot avec le
+contemporain tres-present de M. de Tracy et de M. de Laplace. On aurait
+fait un interessant chapitre, independamment de tout systeme et de tout
+lien, des cas psychologiques singuliers et des veritables decouvertes
+de detail dont il semait ses lecons. J'indique en ce genre le phenomene
+qu'il appelait de _concretion_, sur lequel on peut lire l'analyse de
+M. Roulin inseree dans l'_Essai de classification des Sciences_.
+Je regrette que M. Roulin n'ait pas fait alors ce chapitre de
+_miscellanees_ psychologiques, comme il en a fait un sur des
+singularites d'histoire naturelle.
+
+A partir de 1816, la petite societe philosophique qui se reunissait chez
+M., de Biran avait pris plus de suite, et l'emulation s'en melait. On y
+remarquait M. Stapfer, le docteur Bertrand, Loyson, M. Cousin. Anime par
+les discussions frequentes, M. Ampere etait pres, vers 1820, de produire
+une exposition de son systeme de philosophie, lorsque l'annonce de la
+decouverte physique de M. Oersted le vint ravir irresistiblement dans un
+autre train de pensees, d'ou est sortie sa gloire. En 1829, malade et
+reparant sa sante a Orange, a Hieres, aux tiedeurs du Midi, il revint,
+dans les conversations avec son fils, a ses idees interrompues; mais
+ce ne fut plus la metaphysique seulement, ce fut l'ensemble des
+connaissances humaines et son ancien projet d'universalite qu'il se
+remit a embrasser avec ardeur. L'Epitre en vers que lui a adressee son
+fils a ce sujet, et le volume de l'_Essai de classification_ qui a paru,
+sont du moins ici de publics et permanents temoignages. M. Ampere, en
+meme temps qu'il sentait la vie lui revenir encore, dut avoir, en cette
+saison, de pures jouissances. S'il lui fut jamais donne de ressentir un
+certain calme, ce dut etre alors. En reportant son regard, du haut de la
+montagne de la vie, vers ces sciences qu'il comprenait toutes, et dont
+il avait agrandi l'une des plus belles, il put atteindre un moment au
+bonheur serein du sage et reconnaitre en souriant ses domaines. Il n'est
+pas jusqu'aux vers latins, adresses a son fils en tete du tableau, qui
+n'aient du lui retracer un peu ses souvenirs poetiques de 95, un temps
+plein de charme. Les anciens doutes et les combats religieux avaient
+cesse en lui: ses inquietudes, du moins, etaient plus bas. Depuis
+des annees, les chagrins interieurs, les instincts infinis, une
+correspondance active avec son ancien ami le Pere Barret, le souffle
+meme de la Restauration, l'avaient ramene a cette foi et a cette
+soumission qu'il avait si bien exprimee en 1803, et dont il relut sans
+doute de nouveau la formule touchante. Jusqu'a la fin, et pendant les
+annees qui suivirent, nous l'avons toujours vu allier et concilier sans
+plus d'effort, et de maniere a frapper d'etonnement et de respect, la
+foi et la science, la croyance et l'espoir en la pensee humaine et
+l'adoration envers la parole revelee.
+
+Outre cette vue superieure par laquelle il saisissait le fond et le lien
+des sciences, M. Ampere n'a cesse, a aucun moment, de suivre en detail,
+et souvent de devancer et d'eclairer, dans ses apercus, plusieurs de
+celles dont il aimait particulierement le progres. Des 1809, au sortir
+de la seance de l'Institut du lundi 27 fevrier (j'ai sous les yeux sa
+note ecrite et developpee), il n'hesitait pas, d'apres les experiences
+rapportees par MM. Gay-Lussac et Thenard, et plus hardiment qu'eux, a
+considerer le chlore (alors appele acide muriatique oxygene) comme un
+corps simple. Mais ce n'etait la qu'un point. En 1816, il publiait dans
+les _Annales de Chimie et de Physique_ sa classification naturelle des
+corps simples, y donnant le premier essai de l'application a la
+chimie des methodes qui ont tant profite aux sciences naturelles.
+Il etablissait entre les proprietes des corps une multitude de
+rapprochements qu'on n'avait point faits; il expliquait des phenomenes
+encore sans lien, et la plupart de ces rapprochements et de ces
+explications ont ete verifies depuis par les experiences. La
+classification elle-meme a ete admise par M. Chevreul dans le
+_Dictionnaire des Sciences naturelles_, et elle a servi de base a celle
+qu'a adoptee M. Beudant dans son _Traite de Mineralogie_. Toujours
+eclaire par la theorie, il lisait a l'Academie des Sciences, peu apres
+sa reception, un memoire sur la double refraction, ou il donnait la
+loi qu'elle suit dans les cristaux, avant que l'experience eut fait
+connaitre qu'il en existe de tels[122]. En 1824, le travail de M. Geoffroy
+Saint-Hilaire sur la presence et la transformation de la vertebre dans
+les insectes attira la sagacite, toujours prete, de M. Ampere, et lui
+fit ajouter a ce sujet une foule de raisons et d'analogies curieuses,
+qui se trouvent consignees au tome second des _Annales des Sciences
+naturelles_[123]. Lorsque M. Ampere reproduisit cette vue en 1832, a son
+cours du College de France, M. Cuvier, contraire en general a cette
+maniere _raisonneuse_ d'envisager l'organisation, combattit au meme
+College, dans sa chaire voisine, le collegue qui faisait incursion
+au coeur de son domaine; il le combattit avec ce ton excellent de
+discussion, que M. Ampere, en repondant, gardait de meme, et auquel il
+ajoutait de plus une expression de respect, comme s'il eut ete quelqu'un
+de moindre: noble contradiction de vues, ou plutot noble echange, auquel
+nous avons assiste, entre deux grandes lumieres trop tot disparues! Si
+une observation de M. Geoffroy Saint-Hilaire avait suggere a M. Ampere
+ses vues sur l'organisation des insectes, la decouverte de M. Gay-Lussac
+sur les proportions simples que l'on observe entre les volumes d'un gaz
+compose et ceux des gaz composants, lui devenait un moyen de concevoir,
+sur la structure atomique et moleculaire des corps inorganiques, une
+theorie qui remplace celle de Wollaston[124]. De meme, une idee de
+Herschel, se combinant en lui avec les resultats chimiques de Davy,
+lui suggerait une theorie nouvelle de la formation de la terre. Cette
+theorie a ete lucidement exposee dans cette _Revue_ meme _des Deux
+Mondes_, en juillet 1833. On y peut prendre une idee de la maniere de ce
+vaste et libre esprit: l'hypothese antique retrouvee dans sa grandeur,
+l'hypothese a la facon presque des Thales et des Democrite, mais portant
+sur des faits qui ont la rigueur moderne.
+
+[Note 122: Nous noterons encore, pour completer ces indications de
+travaux, un Memoire sur la loi de Mariotte, imprime en 1814; un Memoire
+sur des proprietes nouvelles des axes de rotation des corps, imprime
+dans le Recueil de l'Academie des Sciences; un autre sur les equations
+generales du mouvement, dans le Journal de Mathematiques de M. Liouville
+(juin 1836).]
+
+[Note 123: _Annales des Sciences naturelles_, t. II, page 295. M. N...
+n'est autre que M. Ampere.]
+
+[Note 124: On la trouve dans la _Bibliotheque universelle_, t. XLIX,
+et en analyse dans un rapport de M. Becquerel (_Revue encyclopedique_,
+Novembre 1832).]
+
+Apres avoir tant fait, tant pense, sans parler des inquietudes
+perpetuelles du dedans qu'il se suscitait, on concoit qu'a soixante et
+un ans M. Ampere, dans toute la force et le zele de l'intelligence, eut
+use un corps trop faible. Parti pour sa tournee d'inspecteur general, il
+se trouva malade des Roanne; sa poitrine, sept ans auparavant, apaisee
+par l'air du Midi, s'irritait cette fois davantage: il voulut continuer.
+Arrive a Marseille, et ne pouvant plus aller absolument, il fut soigne
+dans le college, et on esperait prolonger une amelioration legere,
+lorsqu'une fievre subite au cerveau l'emporta le 10 juin 1836, a cinq
+heures du matin, entoure et soigne par tous avec un respect filial, mais
+en realite loin des siens, loin d'un fils.
+
+Il resterait peut-etre a varier, a egayer decemment ce portrait, de
+quelques-unes de ces naivetes nombreuses et bien connues qui composent,
+autour du nom de l'illustre savant, une sorte de legende courante, comme
+les bons mots malicieux autour du nom de M. de Talleyrand: M. Ampere,
+avec des differences d'originalite, irait naturellement s'asseoir entre
+La Condamine et La Fontaine. De peur de demeurer trop incomplet sur ce
+point, nous ne le risquerons pas. M. Ampere savait mieux les choses de
+la nature et de l'univers que celles des hommes et de la societe. Il
+manquait essentiellement de calme, et n'avait pas la mesure et la
+proportion dans les rapports de la vie. Son coup d'oeil, si vaste et
+si penetrant au dela, ne savait pas reduire les objets habituels. Son
+esprit immense etait le plus souvent comme une mer agitee; la premiere
+vague soudaine y faisait montagne; le liege flottant ou le grain de
+sable y etait aisement lance jusqu'aux cieux.
+
+Malgre le prejuge vulgaire sur les savants, ils ne sont pas toujours
+ainsi. Chez les esprits de cet ordre et pour les cerveaux de haut genie,
+la nature a, dans plus d'un cas, combine et proportionne l'organisation.
+Quelques-uns, armes au complet, outre la pensee puissante interieure,
+ont l'enveloppe exterieure endurcie, l'oeil vigilant et imperieux, la
+parole prompte, qui impose, et toutes les defenses. Qui a vu Dupuytren
+et Cuvier comprendra ce que je veux rendre. Chez d'autres, une sorte
+d'ironie douce, calme, insouciante et egoiste, comme chez Lagrange,
+compose un autre genre de defense. Ici, chez M, Ampere, toute la
+richesse de la pensee et de l'organisation est laissee, pour ainsi dire,
+plus a la merci des choses, et le bouillonnement interieur reste a
+decouvert. Il n'y a ni l'enveloppe seche qui isole et garantit, ni le
+reste de l'organisation armee qui applique et fait valoir. C'est le pur
+savant au sein duquel on plonge.
+
+Les hommes ont besoin qu'on leur impose. S'ils se sentent penetres et
+juges par l'esprit superieur auquel ils ne peuvent refuser une espece de
+genie, les voila maintenus, et volontiers ils lui accordent tout, meme
+ce qu'il n'a pas. Autrement, s'ils s'apercoivent qu'il hesite et croit
+dependre, ils se sentent superieurs a leur tour a lui par un point
+commode, et ils prennent vite leur revanche et leurs licences. M. Ampere
+aimait ou parfois craignait les hommes, il s'abandonnait a eux, il
+s'inquietait d'eux; il ne les jugeait pas. Les hommes (et je ne parte
+pas du simple vulgaire) ont un faible pour ceux qui les savent mener,
+qui les savent contenir, quand ceux-ci meme les blessent ou les
+exploitent. Le caractere, estimable ou non, mais doue de conduite et de
+persistance meme interessee, quand il se joint a un genie incontestable,
+les frappe et a gain de cause en definitive dans leur appreciation. Je
+ne dis pas qu'ils aient tout a fait tort, le caractere tel quel, la
+volonte froide et presente, etant deja beaucoup. Mais je cherche a
+m'expliquer comment la perte de M. Ampere, a un age encore peu avance,
+n'a pas fait a l'instant aux yeux du monde, meme savant, tout le vide
+qu'y laisse en effet son genie.
+
+Et pourtant (et c'est ce qu'il faut redire encore en finissant) qui fut
+jamais meilleur, a la fois plus devoue sans reserve a la science, et
+plus sincerement croyant aux bons effets de la science pour les hommes?
+Combien il etait vif sur la civilisation, sur les ecoles, sur les
+lumieres! Il y avait certains resultats reputes positifs, ceux de
+Malthus, par exemple, qui le mettaient en colere: il etait tout
+_sentimental_ a cet egard; sa philanthropie de coeur se revoltait de
+ce qui violait, selon lui, la moralite necessaire, l'efficacite
+bienfaisante de la science. D'autres savants illustres ont donne avec
+mesure et prudence ce qu'ils savaient; lui, il ne pensait pas qu'on dut
+en menager rien. Jamais esprit de cet ordre ne songea moins a ce qu'il
+y a de personnel dans la gloire. Pour ceux qui l'abordaient, c'etait un
+puits ouvert. A toute heure, il disait tout. Etant un soir avec ses amis
+Camille Jordan et Degerando, il se mit a leur exposer le systeme du
+monde; il parla treize heures avec une lucidite continue; et comme le
+monde est infini, et que tout s'y enchaine, et qu'il le savait de cercle
+en cercle en tous les sens, il ne cessait pas, et si la fatigue ne
+l'avait arrete, il parlerait, je crois, encore. O Science! voila bien a
+decouvert ta pure source sacree, bouillonnante!--Ceux qui l'ont entendu,
+a ses lecons, dans les dernieres annees au College de France, se
+promenant le long de sa longue table comme il eut fait dans l'allee
+de Polemieux, et discourant durant des heures, comprendront cette
+perpetuite de la veine savante. Ainsi en tout lieu, en toute rencontre,
+il etait coutumier de faire, avec une attache a l'idee, avec un oubli de
+lui-meme qui devenait merveille. Au sortir d'une charade ou de quelque
+longue et minutieuse bagatelle, il entrait dans les spheres. Virgile,
+en une sublime eglogue, a peint le demi-dieu barbouille de lie, que les
+bergers enchainent: il ne fallait pas l'enchainer, lui, le distrait et
+le simple, pour qu'il commencat:
+
+ Namque canebat, uti magnum per inane coacta
+ Semina terrarumque animaeque marisque fuissent,
+ Et liquidi simul ignis; ut his exordia primis
+ Omnia, etc., etc.
+
+ Il enchainait de tout les semences fecondes,
+ Les principes du feu, les eaux, la terre et l'air,
+ Les fleuves descendus du sein de Jupiter...
+
+Et celui qui, tout a l'heure, etait comme le plus petit, parlait
+incontinent comme les antiques aveugles,--comme ils auraient parle,
+venus depuis Newton. C'est ainsi qu'il est reste et qu'il vit dans notre
+memoire, dans notre coeur.
+
+15 fevrier 1837.
+
+(On a fait a cette Notice l'honneur de la joindre a une publication
+posthume de M. Ampere; mais comme il ne nous a pas ete donne de la
+revoir nous-meme, c'est ici qu'on est plus assure d'en lire le texte
+dans toute son exactitude.)
+
+
+
+DU GENIE CRITIQUE ET DE BAYLE
+
+La critique s'appliquant a tout, il y en a de diverses sortes selon
+les objets qu'elle embrasse et qu'elle poursuit; il y a la critique
+historique, litteraire, grammaticale et philologique, etc. Mais en la
+considerant moins dans la diversite des sujets que dans le procede
+qu'elle y emploie, dans la disposition et l'allure qu'elle y apporte,
+on peut distinguer en gros deux especes de critique, l'une reposee,
+concentree, plus speciale et plus lente, eclaircissant et quelquefois
+ranimant le passe, en deterrant et en discutant les debris, distribuant
+et classant toute une serie d'auteurs ou de connaissances; les Casaubon,
+les Fabricius, les Mabillon, les Freret, sont les maitres en ce
+genre severe et profond. Nous y rangerons aussi ceux des critiques
+litteraires, a proprement parler, qui, a tete reposee, s'exercent sur
+des sujets deja fixes et etablis, recherchent les caracteres et les
+beautes particulieres aux anciens auteurs, et construisent des Arts
+poetiques ou des Rhetoriques, a l'exemple d'Aristote et de Quintilien.
+Dans l'autre genre de critique, que le mot de _journaliste_ exprime
+assez bien, je mets cette faculte plus diverse, mobile, empressee,
+pratique, qui ne s'est guere developpee que depuis trois siecles, qui,
+des correspondances des savants ou elle se trouvait a la gene, a passe
+vite dans les journaux, les a multiplies sans relache, et est devenue,
+grace a l'imprimerie dont elle est une consequence, l'un des plus actifs
+instruments modernes. Il est arrive qu'il y a eu, pour les ouvrages de
+l'esprit, une critique alerte, quotidienne, publique, toujours presente,
+une clinique chaque matin au lit du malade, si l'on ose ainsi parler;
+tout ce qu'on peut dire pour ou contre l'utilite de la medecine se peut
+dire, a plus forte raison, pour ou contre l'utilite de cette critique
+pratique a laquelle les bien portants meme, en litterature, n'echappent
+pas. Quoi qu'il en soit, le genie critique, dans tout ce qu'il a de
+mobile, de libre et de divers, y a grandi et s'est revele. Il s'est
+mis en campagne pour son compte, comme un audacieux partisan; tous les
+hasards et les inegalites du metier lui ont souri, les bigarrures et
+les fatigues du chemin l'ont flatte. Toujours en haleine, aux ecoutes,
+faisant de fausses pointes et revenant sur sa trace, sans systeme autre
+que son instinct et l'experience, il a fait la guerre au jour le jour,
+selon le pays, _la guerre a l'oeil_, ainsi que s'exprime Bayle lui-meme,
+qui est le genie personnifie de cette critique.
+
+Bayle, oblige de sortir de France comme calviniste relaps, refugie a
+Rotterdam, ou ses ecrits de tolerance alienerent bientot de lui le
+violent Jurieu, persecute alors et tracasse par les theologiens de sa
+communion, Bayle mort la plume a la main en les refutant, a rempli un
+grand role philosophique dont le XVIIIe siecle interpreta le sens en le
+forcant un peu, et que M. Leroux a bien cherche a retablir et a preciser
+dans un excellent article de son _Encyclopedie_. Ce n'est pas ce qui
+nous occupera chez Bayle; nous ne saisirons et ne releverons en lui que
+les traits essentiels du genie critique qu'il represente a un degre
+merveilleux dans sa purete et son plein, dans son empressement
+discursif, dans sa curiosite affamee, dans sa sagacite penetrante, dans
+sa versatilite perpetuelle et son appropriation a chaque chose: ce
+genie, selon nous, domine meme son role philosophique et cette mission
+morale qu'il a remplie; il peut servir du moins a en expliquer le plus
+naturellement les phases et les incertitudes.
+
+Bayle, ne au Carlat, dans le comte de Foix, en 1647, d'une famille
+patriarcale de ministres calvinistes, fut mis de bonne heure aux etudes,
+au latin, au grec, d'abord dans la maison paternelle, puis a l'academie
+de Puy-Laurens. A dix-neuf ans, il fit une maladie causee par ses
+lectures excessives; il lisait tout ce qui lui tombait sous la main,
+mais relisait Plutarque et Montaigne de preference. Etant passe a
+vingt-deux ans a l'academie de Toulouse, il se laissa gagner a
+quelques livres de controverse et a des raisonnements qui lui parurent
+convaincants, et, ayant abjure sa religion, il ecrivit a son frere
+aine une lettre tres-ardente de proselytisme pour l'engager a venir a
+Toulouse se faire instruire de la verite. Quelques mois plus tard, ce
+zele du jeune Bayle s'etait refroidi; les doutes le travaillaient, et,
+dix-sept mois apres sa conversion, sortant secretement de Toulouse, il
+revint a sa famille et au calvinisme. Mais il y revint bien autre qu'il
+n'y etait d'abord: "Un savant homme, a-t-il dit quelque part, qui essuie
+la censure d'un ennemi redoutable, ne tire jamais si bien son epingle du
+jeu qu'il n'y laisse quelque chose." Bayle laissa dans cette premiere
+ecole qu'il fit tout son feu de croyance, tout son aiguillon de
+proselytisme; a partir de ce moment, il ne lui en resta plus. Chacun
+apporte ainsi dans sa jeunesse sa dose de foi, d'amour, de passion,
+d'enthousiasme; chez quelques-uns, cette dose se renouvelle sans cesse;
+je ne parle que de la portion de foi, d'amour, d'enthousiasme, qui ne
+reside pas essentiellement dans l'ame, dans la pensee, et qui a son
+auxiliaire dans l'humeur et dans le sang; chez quelques-uns donc cette
+dose de chaleur de sang resiste au premier echec, au premier coup de
+tete, et se perpetue jusqu'a un age plus ou moins avance. Quand cela va
+trop loin et dure obstinement, c'est presque une infirmite de l'esprit
+sous l'apparence de la force, c'est une veritable incapacite de murir.
+Il y a des natures poetiques ou philosophiques qui restent jusqu'au
+bout, et a travers leurs diverses transformations, toujours opiniatres,
+incandescentes, a la merci du temperament. Bayle, autrement favorise
+et petri selon un plus doux melange, se trouva, des sa premiere flamme
+jetee, une nature tout aussitot reduite et consommee, et a partir de la
+il ne perdit plus jamais son equilibre. Premiere disposition admirable
+pour exceller au genie critique, qui ne souffre pas qu'on soit fanatique
+ou meme trop convaincu, ou epris d'une autre passion quelconque.
+
+Bayle alla continuer ses etudes a Geneve en 1670, et il y devint
+precepteur, d'abord chez M. de Normandie, syndic de la republique,
+et ensuite chez le comte de Dhona, seigneur de Coppet. Il commence a
+connaitre le monde, les savants, M. Minutoli, M. Fabri, M. Pictet, M.
+Tronchin, M. Burlamaqui, M. Constant, toutes ces figures protestantes
+serieuses et appliquees. On etablit des conferences de jeunes gens, pour
+lesquelles il s'essaie a deployer ses ressources de bel esprit, ses
+premiers lieux communs d'erudition, et ou M. Basnage, autre illustre
+jeune homme, ne brille pas moins. Il assiste a des sermons, a des
+experiences de philosophie naturelle, et, a propos des experiences de
+M. Chouet sur le venin des viperes et sur la pesanteur de l'air, il
+remarque que c'est la le genie du siecle et des philosophes modernes.
+A l'occasion des controverses et querelles entre les theologiens de sa
+religion, il enonce deja sa maxime de garder toujours _une oreille pour
+l'accuse_. A vingt-quatre ans, sa tolerance est fondee autant qu'elle le
+sera jamais. La philosophie peripateticienne, qu'il avait apprise
+chez les jesuites de Toulouse, ne le retient pas le moins du monde en
+presence du systeme de Descartes auquel il s'applique; mais ne croyez
+pas qu'il s'y livre. Quand plus tard il s'agira pour lui d'aller
+s'etablir en Hollande, il laissera echapper son secret: "Le
+cartesianisme, dit-il, ne sera pas une affaire (_un obstacle_); je le
+regarde simplement comme une hypothese ingenieuse qui peut servir a
+expliquer certains effets naturels... Plus j'etudie la philosophie,
+"plus j'y trouve d'incertitude. La difference entre les sectes ne va
+qu'a quelque probabilite de plus ou de moins. Il n'y en a point encore
+qui ait frappe au but, et jamais on n'y frappera apparemment, tant sont
+grandes les profondeurs de Dieu dans les oeuvres de la nature, aussi
+bien que dans celles de la grace. Ainsi vous pouvez dire a M. Gaillard
+(_qui s'entremettait pour lui_) que je suis un philosophe sans
+entetement, et qui regarde Aristote, Epicure, Descartes, comme des
+inventeurs de conjectures que l'on suit ou que l'on quitte, selon que
+l'on veut chercher plutot un tel qu'un tel amusement d'esprit." C'est
+ainsi qu'on le voit engager ses cousins a prendre le plus qu'ils
+pourront de philosophie peripateticienne, sauf a s'en defaire ensuite
+quand ils auront goute la nouvelle: "Ils garderont de celle-la la
+methode de pousser vivement et subtilement une objection et de repondre
+nettement et precisement aux difficultes." Ce mot que Bayle a lache, de
+prendre telle ou telle philosophie selon l'_amusement_ d'esprit qu'on
+cherche pour le moment, est significatif et trahit une disposition chez
+lui instinctive, le fort, ou, si l'on veut, le faible de son genie. Ce
+mot lui revient souvent; le cote de l'amusement de l'esprit le frappe,
+le seduit en toute chose. Il prend plaisir a voir _les petites Furies_
+qui se logent dans les ecrits des theologiens, dans les attaques de M.
+Spanheim et les reponses de M. Amyrault; il ajoute, il est vrai, par
+correctif: _s'il n'y a pas plus sujet de pleurer que de se divertir, en
+voyant les faiblesses de l'homme_. Mais l'amusement du curieux, on le
+sent, est chose essentielle pour lui. Il se met a la fenetre et
+regarde passer chaque chose; les nouvelles memes l'_amusent_. Il est
+_nouvelliste a toute outrance_; sa curiosite est _affamee_ par les
+victoires de Louis XIV. Il _amuse_ son frere par le recit de la mort du
+comte de Saint-Pol. Plus loin, il exprime son grand plaisir de lire
+_le Comte de Gabalis_, quoique, au reste, plusieurs endroits profanes
+fassent beaucoup de peine aux consciences tendres. Ces consciences
+tendres ont-elles tort ou raison? N'est-ce pas bien, en certaines
+matieres, d'avoir la conscience tendre? Bayle ne dit ni oui ni non;
+mais il note leur scrupule, de meme qu'il exprime son plaisir. Cette
+indifference du fond, il faut bien le dire, cette tolerance prompte,
+facile, aiguisee de plaisir, est une des conditions essentielles du
+genie critique, dont le propre, quand il est complet, consiste a courir
+au premier signe sur le terrain d'un chacun, a s'y trouver a l'aise, a
+s'y jouer en maitre et a connaitre de toutes choses. Il avertit en un
+endroit son frere cadet qu'il lui parle des livres sans aucun egard a la
+bonte ou a l'utilite qu'on en peut tirer: "Et ce qui me determine a vous
+en faire mention est uniquement qu'ils sont nouveaux, ou que je les ai
+lus, ou que j'en ai oui parler."
+
+Bayle ne peut s'empecher de faire ainsi; il s'en plaint, il s'en blame,
+et retombe toujours: "Le dernier livre que je vois, ecrit-il de Geneve
+a son frere, est celui que je prefere a tous les autres." Langues,
+philosophie, histoire, antiquite, geographie, livres galants, il se
+jette a tout, selon que ces diverses matieres lui sont offertes: "D'ou
+que cela procede, il est certain que jamais amant volage n'a plus
+souvent change de maitresse, que moi de livres." Il attribue ces
+echappees de son esprit a quelque manque de discipline dans son
+education: "Je ne songe jamais a la maniere dont j'ai ete conduit dans
+mes etudes, que les larmes ne m'en viennent aux yeux. C'est dans l'age
+au-dessous de vingt ans que les meilleurs coups se ruent: c'est alors
+qu'il faut faire son emplette." Il regrette le temps qu'il a perdu jeune
+a chasser les cailles et a hater les vignerons (ce dut etre pourtant un
+pauvre chasseur toujours et un compagnon peu rustique que Bayle, et
+il ne put guere jouir des champs que pendant la saison qu'il passa,
+affaibli de sante, aux bords de l'Ariege); il regrette mome le temps
+qu'il a employe a etudier six ou sept heures par jour, parce
+qu'il n'observait aucun ordre, et qu'il etudiait sans cesse par
+_anticipation_. Le journal, suivant lui, n'est, pour ainsi dire, qu'_un_
+_dessert d'esprit_; il faut faire provision de pain et de viande solide
+avant de se disperser aux friandises. "Je vous l'ai deja dit, ecrit-il
+encore a son frere, la demangeaison de savoir en gros et en general
+diverses choses est une maladie flatteuse (_amabilis insania_), qui ne
+laisse pas de faire beaucoup de mal. J'ai ete autrefois touche de cette
+meme avidite, et je puis dire qu'elle m'a ete fort prejudiciable." Mais
+voila, au moment meme du reproche, qu'il l'encourt de plus belle; il
+voudrait tout savoir, meme les details rustiques, lui qui tout a l'heure
+regrettait le temps perdu a la chasse; il demande mainte observation a
+son frere sur les verreries de Gabre, sur le pastel du Lauraguais. Il le
+presse de questions sur les nobles de sa province, sur les tenants et
+aboutissants de chaque famille: "Je sais bien que la genealogie ne fait
+pas votre etude, comme elle aurait ete ma marotte si j'eusse ete d'une
+fortune a etudier selon ma fantaisie." Il complimente son frere et se
+rejouit de le voir touche de la meme passion que lui, _de connoitre
+jusqu'aux moindres particularites des grands hommes_. A propos de ses
+migraines frequentes, ce n'est pas l'etude qui en est cause, suivant
+lui, parce qu'il ne s'applique pas beaucoup a ce qu'il lit: "Je ne sais
+jamais, quand je commence une composition, ce que je dirai dans la
+seconde periode. Ainsi, je ne me fatigue pas excessivement l'esprit....
+Aussi pressens-je que, quand meme je pourrois rencontrer dans la suite
+quelque emploi a grand loisir, je ne deviendrais jamais profond. Je
+lirois beaucoup, je retiendrois diverses choses _vago more_, et puis
+c'est tout." Ces passages et bien d'autres encore temoignent a quel
+degre Bayle possedait l'instinct, la vocation critique dans le sens ou
+nous la definissons.
+
+Ce genie, dans son ideal complet (et Bayle realise cet ideal plus
+qu'aucun autre ecrivain), est au revers du genie createur et poetique,
+du genie philosophique avec systeme; il prend tout en consideration,
+fait tout valoir, et se laisse d'abord aller, sauf a revenir bientot.
+Tout esprit qui a en soi une part d'art ou de systeme n'admet volontiers
+que ce qui est analogue a son point de vue, a sa predilection. Le genie
+critique n'a rien de trop digne, ni de prude, ni de preoccupe, aucun
+_quant a soi_. Il ne reste pas dans son centre ou a peu de distance;
+il ne se retranche pas dans sa cour, ni dans sa citadelle, ni dans son
+academie; il ne craint pas de se mesallier; il va partout, le long des
+rues, s'informant, accostant; la curiosite l'alleche, et il ne s'epargne
+pas les regals qui se presentent. Il est, jusqu'a un certain point, tout
+a tous, comme l'Apotre, et en ce sens il y a toujours de l'optimisme
+dans le critique veritablement doue. Mais gare aux retours! que Jurieu
+se mefie[125]! l'infidelite est un trait de ces esprits divers et
+intelligents; ils reviennent sur leurs pas, ils prennent tous les cotes
+d'une question, ils ne se font pas faute de se refuter eux-memes et de
+retourner la tablature. Combien de fois Bayle n'a-t-il pas change
+de role, se deguisant tantot en nouveau converti, tantot en vieux
+catholique romain, heureux de cacher son nom et de voir sa pensee faire
+route nouvelle en croisant l'ancienne! Un seul personnage ne pouvait
+suffire a la celerite et aux revirements toujours justes de son esprit
+mobile, empresse, accueillant. Quelque vastes que soient les espaces et
+le champ defini, il ne peut promettre de s'y renfermer, ni s'empecher,
+comme il le dit admirablement, de _faire des courses sur toutes sortes
+d'auteurs_. Le voila peint d'un mot.
+
+Bayle s'ennuya beaucoup durant son sejour a Coppet, ou il etait
+precepteur des fils du comte de Dhona. Le precurseur de Voltaire
+pressentait-il, dans ce chateau depuis si celebre, l'influence contraire
+du genie futur du lieu? Le fait est que Bayle aimait peu les champs,
+qu'il n'avait aucun tour reveur dans l'esprit, rien qui le consolat dans
+le commerce avec la nature. Plus melancolique que gai de temperament,
+mais parce qu'il etait _de petite complexion_, avec de l'agrement et
+du badinage dans l'esprit, il n'aimait que les livres, l'etude, la
+conversation des lettres et philosophes. Son desir de Paris et de tout
+ce qui l'en pourrait rapprocher etait grand. Il a maintes fois exprime
+le regret de n'etre pas ne dans une ville capitale, et il confesse dans
+sa _Reponse aux Questions d'un Provincial_ qu'il a ete eclaire sur les
+ressources de Paris pour avoir senti le prejudice de la privation. Il
+quitta donc Coppet pour Rouen dans cette idee de se rapprocher a tout
+prix du centre des belles-lettres et de la politesse, et du foyer des
+bibliotheques: "J'ai fait comme toutes les grandes armees qui sont sur
+pied, pour ou contre la France, elles decampent de partout ou elles
+ne trouvent point de fourrages ni de vivres." Precepteur a Rouen et
+mecontent encore, precepteur a Paris enfin, mais sans liberte, sans
+loisir, introduit aux conferences qui se tenaient chez M. Menage, et
+connaissant M. Conrart et quelques autres, mais avec le regret de ses
+liens, Bayle accepta, en 1675, une chaire de philosophie a Sedan, et dut
+se remettre aux exercices dialectiques qu'il avait un peu negliges pour
+les lettres. Pendant toutes ces annees, sa faculte critique ne se
+fait jour que par sa correspondance, qui est abondante. Il ne devint
+veritablement auteur que par sa _Lettre sur les Cometes_ (1682). Un an
+auparavant, sa chaire de philosophie a Sedan avait ete supprimee, et
+apres quelque sejour a Paris il s'etait decide a accepter une chaire
+de philosophie et d'histoire qu'on fondait pour lui a Rotterdam. Sa
+_Critique generale de l'Histoire du Calvinisme du Pere Maimbourg_ parut
+cette meme annee 1682, et jusqu'en decembre 1706, epoque de sa mort, sa
+carriere, a l'ombre de la statue d'Erasme, ne fut plus marquee que par
+des ecrits, des controverses litteraires ou philosophiques; apres ses
+disputes de plume avec Jurieu, Le Clerc, Bernard et Jaquelot, apres son
+petit demele avec le domestique chatouilleux de la reine Christine, les
+plus graves evenements pour lui furent ses demenagements (en 1688 et en
+1692), qui lui brouillaient ses livres et ses papiers. La perte de sa
+chaire, en 1693, lui fut moins facheuse a supporter qu'il n'aurait
+semble, et, dans la moderation de ses gouts, il y vit surtout l'occasion
+de loisir et d'etude libre qui lui en revenait; il se felicite presque
+d'echapper aux conflits, cabales et _entremangeries professorales_ qui
+regnent dans toutes les academies.
+
+[Note 125: Bayle a-t-il ete l'amant de madame Jurieu, comme l'ont dit
+les malins, et comme on le peut lire page 334, t. 1er des _Nouveaux
+Memoires d'Histoire, de Critique et de Litterature_, par l'abbe
+d'Arligny? Grande question sur laquelle les avis sont partages. (Voir
+les memes _Memoires_, t. VII, page 47.)]
+
+En tete d'une des lettres de sa _Critique generale_, Bayle nous dit
+avoir remarque, des ses jeunes ans, _une chose qui lui parut bien
+jolie et bien imitable_, dans l'_Histoire de l'Academie francaise_ de
+Pelisson: c'est que celui-ci avait toujours plus cherche, en lisant
+un livre, l'esprit et le genie de l'auteur que le sujet meme qu'on y
+traitait. Bayle applique cette methode au Pere Maimbourg; et nous, au
+milieu de tous ces ouvrages si _bigarres de pensees_, de ces ouvrages
+pareils a des _rivieres qui serpentent_, nous appliquerons la methode
+a Bayle lui-meme, nous occupant de sa personne plus que des objets
+nombreux ou il se disperse[126].
+
+[Note 126: Sur le caractere de Bayle, on peut lire quelques pages
+agreables de D'Israeli _Curiosities of Literature_, t. III.]
+
+Bayle, d'apres ce qu'on vient de voir, a toujours tres-peu reside a
+Paris, malgre son vif desir. Il y passa quelques mois comme precepteur,
+en 1675; il y vint quelquefois pendant ses vacances de Sedan; il y resta
+dans l'intervalle de son retour de Sedan a son depart pour Rotterdam:
+mais on peut dire qu'il ne connut pas le monde de Paris, la belle
+societe de ces annees brillantes; son langage et ses habitudes s'en
+ressentent d'abord. Cette absence de Paris est sans doute cause que
+Bayle parait a la fois en avance et en retard sur son siecle, en retard
+d'au moins cinquante ans par son langage, sa facon de parler, sinon
+provinciale, du moins gauloise, par plus d'une phrase longue,
+interminable, a la latine, a la maniere du XVIe siecle, a peu pres
+impossible a bien ponctuer[127]; en avance par son degagement d'esprit et
+son peu de preoccupation pour les formes regulieres et les doctrines que
+le XVIIe siecle remit en honneur apres la grande anarchie du XVIe.
+De Toulouse a Geneve, de Geneve a Sedan, de Sedan a Rotterdam, Bayle
+contourne, en quelque sorte, la France du pur XVIIe siecle sans y
+entrer. Il y a de ces existences pareilles a des arches de pont qui,
+sans entrer dans le plein de la riviere, l'embrassent et unissent, les
+deux rives. Si Bayle eut vecu au centre de la societe lettree de son
+age, de cette societe polie que M. Roederer vient d'etudier avec une
+minutie qui n'est pas sans agrement, et avec une predilection qui ne
+nuit pas a l'exactitude; si Bayle, qui entra dans le monde vers 1675,
+c'est-a-dire au moment de la culture la plus chatiee de la litterature
+de Louis XIV, avait passe ses heures de loisir dans quelques-uns des
+salons d'alors, chez madame de La Sabliere, chez le president Lamoignon,
+ou seulement chez Boileau a Auteuil, il se fut fait malgre lui une
+grande revolution en son style. Eut-ce ete un bien? y aurait-il gagne?
+Je ne le crois pas. Il se serait defait sans doute de ses vieux termes
+_ruer, bailler,_ de ses proverbes un peu rustiques. Il n'aurait pas dit
+qu'il voudrait bien aller de temps en temps a Paris _se ravictuailler
+en esprit et en connoissances;_ il n'aurait pas parle de madame de
+La Sabliere comme d'une femme de grand esprit _qui a toujours a ses
+trousses La Fontaine, Racine_ (ce qui est inexact pour ce dernier), _et
+les philosophes du plus grand nom;_ il aurait redouble de scrupules pour
+eviter dans son style _les equivoques, les vers, et l'emploi dans la
+meme periode d'un_ on _pour_ il, etc., toutes choses auxquelles, dans
+la preface de son _Dictionnaire critique_, il assure bien gratuitement
+qu'il fait beaucoup d'attention; en un mot, il n'aurait plus tant ose
+ecrire _a toute bride_ (madame de Sevigne disait _a bride abattue_) ce
+qui lui venait dans l'esprit. Mais, pour mon compte, je serais fache
+de cette perte; je l'aime mieux avec ses images franches, imprevues,
+pittoresques, malgre leur melange. Il me rappelle le vieux Pasquier
+avec un tour plus degage, ou Montaigne avec moins de soin a aiguiser
+l'expression. Ecoutez-le disant a son frere cadet qui le consulte: "Ce
+qui est propre a l'un ne l'est pas a l'autre; il faut donc faire la
+guerre a l'oeil et se gouverner selon la portee de chaque genie... il
+faut exercer contre son esprit le personnage d'un questionneur facheux,
+se faire expliquer sans remission tout ce qu'il plait de demander."
+Comme cela est joli et mouvant! Le mot vif, qui chez Bayle ne se fait
+jamais longtemps attendre, rachete de reste cette _phrase longue_ que
+Voltaire reprochait aux jansenistes, qu'avait en effet le grand Arnauld,
+mais que le Pere Maimbourg n'avait pas moins. Bayle lui-meme remarque,
+a ce sujet des periodes du Pere Maimbourg, que ceux qui s'inquietent si
+fort des regles de grammaire, dont on admire l'observance chez l'abbe
+Flechier ou le Pere Bouhours, se depouillent de tant de graces vives et
+animees, qu'ils perdent plus d'un cote qu'ils ne gagnent de l'autre.
+Montesquieu, qui conseillait plaisamment aux asthmatiques les _periodes_
+du Pere Maimbourg, n'a pas echappe a son tour au defaut de trop ecourter
+la phrase; ou plutot Montesquieu fait bien ce qu'il fait; mais ne
+regrettons pas de retrouver chez Bayle la phrase au hasard et etendue,
+cette liberte de facon a la Montaigne, qui est, il l'avoue ingenument,
+_de savoir quelquefois ce qu'il dit, mais non jamais ce qu'il va dire_.
+Bayle garda son tour intact dans sa vie de province et de cabinet, il
+ne l'eut pas fait a Paris; il eut pris garde davantage, il eut voulu se
+polir; cela eut bride et ralenti sa critique.
+
+[Note 127: J'ai surtout en vue certaines phrases de Bayle a son point
+de depart. On en peut prendre un echantillon dans une de ses lettres
+(Oeuvres diverses, t. 1, page 9, au bas de la seconde colonne. C'est
+a tort qu'il y a un point avant les mots: _par cette lecture,_ il n'y
+fallait qu'une virgule). Bayle partit donc en style de la facon du XVIe
+siecle, ou du moins de celle du XVIIe libre et non academique; il ne
+s'en defit jamais. En avancant pourtant et a force d'ecrire, sa phrase,
+si riche d'ailleurs de gallicismes, ne laissa pas de se former; elle
+s'epura, s'allegea beaucoup, et souvent meme se troussa fort lestement.]
+
+Une des conditions du genie critique dans la plenitude ou Bayle nous le
+represente, c'est de n'avoir pas d'_art_ a soi, de _style_: hatons-nous
+d'expliquer notre pensee. Quand on a un style a soi, comme Montaigne,
+par exemple, qui certes est un grand esprit critique, on est plus
+soucieux de la pensee qu'on exprime et de la maniere aiguisee dont on
+l'exprime, que de la pensee de l'auteur qu'on explique, qu'on developpe,
+qu'on critique; on a une preoccupation bien legitime de sa propre
+oeuvre, qui se fait a travers l'oeuvre de l'autre, et quelquefois a ses
+depens. Cette distraction limite le genie critique. Si Bayle l'avait
+eue, il aurait fait durant toute sa vie un ou deux ouvrages dans le gout
+des _Essais_, et n'eut pas ecrit ses _Nouvelles de la Republique des
+Lettres_, et toute sa critique usuelle, pratique, incessante. De plus,
+quand on a un _art_ a soi, une poesie, comme Voltaire, par exemple, qui
+certes est aussi un grand esprit critique, le plus grand, a coup sur,
+depuis Bayle, on a un gout decide, qui, quelque souple qu'il soit,
+atteint vite ses restrictions. On a son oeuvre propre derriere soi
+a l'horizon; on ne perd jamais de vue ce clocher-la. On en fait
+involontairement le centre de ses mesures. Voltaire avait de plus son
+fanatisme philosophique, sa passion, qui faussait sa critique. Le bon
+Bayle n'avait rien de semblable. De passion aucune: l'equilibre meme;
+une parfaite idee de la profonde bizarrerie du coeur et de l'esprit
+humain, et que tout est possible, et que rien n'est sur. De style, il
+en avait sans s'en douter, sans y viser, sans se tourmenter a la
+lutte comme Courier, La Bruyere ou Montaigne lui-meme; il en avait
+suffisamment, malgre ses longueurs et ses parentheses, grace a ses
+expressions charmantes et de source. Il n'avait besoin de se relire que
+pour la clarte et la nettete du sens: heureux critique! Enfin il n'avait
+pas d'_art_, de _poesie_, par-devers lui. L'excellent Bayle n'a, je
+crois, jamais fait un vers francais en sa jeunesse, de meme qu'il n'a
+jamais reve aux champs, ce qui n'etait guere de son temps encore, ou
+qu'il n'a jamais ete amoureux, passionnement amoureux d'une femme, ce
+qui est davantage de tous les temps. Tout son art est critique, et
+consiste, pour les ouvrages ou il se deguise, a dispenser mille petites
+circonstances, a assortir mille petites adresses afin de mieux divertir
+le lecteur et de lui colorer la fiction: il previent lui-meme son frere
+de ces artifices ingenieux, a propos de la _Lettre des Cometes_.
+
+Je veux enumerer encore d'autres manques de talents, ou de passions, ou
+de dons superieurs, qui ont fait de Bayle le plus accompli critique qui
+se soit rencontre dans son genre, rien n'etant venu a la traverse pour
+limiter ou troubler le rare developpement de sa faculte principale, de
+sa passion unique. Quant a la religion d'abord, il faut bien avouer
+qu'il est difficile, pour ne pas dire impossible, d'etre religieux
+avec ferveur et zele en cultivant chez soi cette faculte critique et
+discursive, relachee et accommodante. Le metier de critique est comme un
+voyage perpetuel avec toutes sortes de personnes et en toutes sortes de
+pays, par curiosite. Or, comme on sait,
+
+ Rarement a courir le monde
+ On devient plus homme de bien;
+
+rarement du moins, on devient plus croyant, plus occupe du but
+invisible. Il faut dans la piete un grand jeune d'esprit, un
+retranchement frequent, meme a l'egard des commerces innocents et
+purement agreables, le contraire enfin de se repandre. La facon dont
+Bayle etait religieux (et nous croyons qu'il l'etait a un certain degre)
+cadrait a merveille avec le genie critique qu'il avait en partage. Bayle
+etait religieux, disons-nous, et nous tirons cette conclusion moins de
+ce qu'il communiait quatre fois l'an, de ce qu'il assistait aux prieres
+publiques et aux sermons, que de plusieurs sentiments de resignation
+et de confiance en Dieu, qu'il manifeste dans ses lettres. Quoiqu'il
+avertisse quelque part[128] de ne pas trop se fier aux lettres d'un auteur
+comme a de bons temoins de ses pensees, plusieurs de celles ou il parle
+de la perte de sa place respirent un ton de moderation qui ne semble pas
+tenir seulement a une humeur calme, a une philosophie modeste, mais bien
+a une soumission mieux fondee et a un veritable esprit de christianisme.
+En d'autres endroits voisins des precedents, nous le savons,
+l'expression est toute philosophique; mais avec Bayle, pour rester dans
+le vrai, il ne convient pas de presser les choses; il faut laisser
+coexister a son heure et a son lieu ce qui pour lui ne s'entre-choquait
+pas [129]. Nous aimons donc a trouver que le mot de _bon Dieu_ revient
+souvent dans ses lettres d'un accent de naivete sincere. Apres cela, la
+religion inquiete mediocrement Bayle; il ne se retranche par scrupule
+aucun raisonnement qui lui semble juste, aucune lecture qui lui parait
+divertissante. Dans une lettre, tout a cote d'une belle phrase
+sincere sur la Providence, il mentionnera _Hexameron rustique_ de
+La Mothe-Le-Vayer avec ses obscenites: "_Sed omnia sana sanis_."
+ajoute-t-il tout aussitot, et le voila satisfait. Si, par impossible,
+quelque bel esprit janseniste avait entretenu une correspondance
+litteraire, y rencontrerait-on jamais des lignes comme celles qui
+suivent? "M. Hermant, docteur de Sorbonne, qui a compose en francois
+les Vies de quatre Peres de l'Eglise grecque, vient de publier celle de
+saint Ambroise, l'un des Peres de l'Eglise latine. M. Ferrier, bon poete
+francois, vient de faire imprimer les _Preceptes galants_: c'est une
+espece de traite semblable a l'_Art d'aimer_ d'Ovide." Et quelques
+lignes plus bas: "On fait beaucoup de cas de _la Princesse de Cleves_.
+Vous avez oui parler sans doute de deux decrets du pape, etc." Plus
+ou moins de religion qu'il n'en avait aurait altere la candeur et
+l'expansion critique de Bayle.
+
+[Note 128: _Nouvelles de la Republique des Lettres_, avril 1684.]
+
+[Note 129: Voir une lettre interessante (_Oeuv. div._, I, 184) ou il
+explique pourquoi il n'etait pas en bonne odeur de religion.--L'illustre
+Joseph de Maistre, si acharne aux athees, ne s'est pas montre trop
+rigoureux a l'endroit de Bayle: "Bayle meme, le pere de l'incredulite
+moderne, ne ressemble point a ses successeurs. Dans ses ecarts les plus
+condamnables on ne lui trouve point une grande envie de persuader,
+encore moins le ton de l'irritation ou de l'esprit de parti; il nie
+moins qu'il ne doute; il dit le pour et le contre; souvent meme il
+est plus disert pour la bonne cause que pour la mauvaise (comme dans
+l'article _Leucippe_ de son _Dictionnaire_)." _Principe generateur des
+Constitutions politiques_, LXII.--Rappelons encore ce mot sur Bayle, qui
+a son application en divers sens: "Tout est dans Bayle, mais il faut
+l'en tirer." (Ce mot n'est pas de M. de Maistre, comme M. Sayous l'a
+cru.)]
+
+Si nous osions nous egayer tant soit peu a quelqu'un de ces badinages
+chez lui si frequents, nous pourrions soutenir que la faculte critique
+de Bayle a ete merveilleusement servie par son manque de desir amoureux
+et de passion galante[130]. Il est facheux sans doute qu'il se soit laisse
+aller a quelque licence de propos et de citations. L'obscenite de
+Bayle (on l'a dit avec raison) n'est que celle meme des savants qui
+s'emancipent sans bien savoir, et ne gardent pas de nuances. Certains
+devots n'en gardent pas non plus dans l'expression, des qu'il s'agit de
+ces choses, et l'on a remarque qu'ils aiment a salir la volupte, pour en
+degouter sans doute. Bayle n'a pas d'intention si profonde. Il n'aime
+guere la femme; il ne songe pas a se marier: "Je ne sais si un certain
+fonds de paresse et un trop grand amour du repos et d'une vie exempte
+de soins, un gout excessif pour l'etude et une humeur un peu portee au
+chagrin, ne me feront toujours preferer l'etat de garcon a celui d'homme
+marie." Il n'eprouve pas meme au sujet de la femme et contre elle cette
+espece d'emotion d'un savant une fois trompe, de l'_antiquaire_ dans
+Scott, contre le _genre-femme_. Un jour a Coppet, en 1672, c'est-a-dire
+a vingt-cinq ans, dans son moment de plus grande galanterie, il preta a
+une demoiselle le roman de _Zayde_; mais celle-ci ne le lui rendait pas:
+"Fache de voir lire si lentement _un livre_, je lui ai dit cent fois le
+_tardigrada, domiporta_ et ce qui s'ensuit, avec quoi on se moque de
+la tortue. Certes, voila bien "des gens propres a devorer les
+bibliotheques!" Dans un autre moment de galanterie, en 1675, il ecrit a
+mademoiselle Minutoli; et, a cet effet, il se pavoise de bel esprit, se
+raille de son incapacite a dechiffrer les modes, lui cite, pour etre
+leger, deux vers de Ronsard sur les cornes du belier, et les applique a
+un mari: "Au reste, mademoiselle, dit-il a un endroit, le coup de dent
+que vous baillez a celui qui vous a louee, etc." L'etat naturel et
+convenable de Bayle a l'egard du sexe est un etat d'indifference et
+de quietisme. Il ne faut pas qu'il en sorte; il ne faut pas qu'il se
+ressouvienne de Ronsard ou de Brantome pour tacher de se faire un ton a
+la mode. S'il a perdu a ce manque d'emotions tendres quelque delicatesse
+et finesse de jugement, il y a gagne du temps pour l'etude [131], une plus
+grande capacite pour ces impressions moyennes qui sont l'ordinaire du
+critique, et l'ignorance de ces degouts qui ont fait dire a La Fontaine:
+_Les delicats sont malheureux_. Si Bayle en demeura exempt, l'abbe
+Prevost, critique comme lui, mais de plus romancier et amoureux, ne fut
+pas sans en souffrir.
+
+[Note 130: Ce qu'on a dit sur les amours de Bayle et de madame Jurieu
+n'est pas une objection a ce qu'on remarque ici. En supposant (ce qui me
+parait fort possible) que l'abbe d'Olivet ait ete bien informe, et que
+son recit, consigne dans les _Memoires_ de D'Artigny, merite quelque
+attention, il en resulterait que Bayle, age de vingt-huit ans alors,
+derogea un moment, aupres de la femme avenante du ministre, aux
+habitudes de son humeur et au regime de toute sa vie. L'occasion aidant,
+il n'etait pas besoin de grande passion pour cela.]
+
+[Note 131: Dans une note de son article _Erasme_ du _Dictionnaire
+critique_, parlant des transgressions avec les personnes qui sont
+obligees de sauver les apparences, il dit de ce ton de naivete un peu
+narquoise qui lui va si bien: "Elles exigent des preliminaires, elles se
+font assieger dans toutes les formes. Se sont-elles rendues, c'est un
+benefice qui demande residence... Il est rare qu'on ne tombe qu'une
+fois dans cette espece d'engagement; on ne s'en retire qu'avec un
+morceau de chaine qui forme bientot une nouvelle captivite. Aussi on
+m'avouera qu'un homme qui a presque toujours la plume et les livres a la
+main ne sauroit trouver assez de temps pour toutes _ces choses_.]
+
+On lit dans la preface du _Dictionnaire critique_: "Divertissements,
+parties de plaisir, jeux, collations, voyages a la campagne, visites et
+telles autres recreations necessaires a quantite de gens d'etude, a ce
+qu'ils disent, ne sont pas mon fait; je n'y perds point de temps." Il
+etait donc utile a Bayle de ne point aimer la campagne; il lui etait
+utile meme d'avoir cette sante frele, ennemie de la bonne chere, ne
+sollicitant jamais aux distractions. Ses migraines, il nous l'apprend,
+l'obligeaient souvent a des jeunes de trente et quarante heures
+continues. Son serieux habituel, plus voisin de la melancolie que de
+la gaiete, n'avait rien de songeur, et n'allait pas au chagrin ni a la
+bizarrerie. Une conversation gaie lui revenait fort par moments, et
+on aurait ete pres alors de le loger dans la classe des rieurs. Il se
+sentit toujours peu porte aux mathematiques; ce fut la seule science
+qu'il n'aborda pas et ne desira pas posseder. Elle absorbe en effet,
+detourne un esprit critique, chercheur et a la piste des particularites;
+elle dispense des livres, ce qui n'etait pas du tout le fait de Bayle.
+La dialectique, qu'il pratiqua d'abord a demi par gout et a demi par
+metier (etant professeur de philosophie), finit par le passionner et par
+empieter un peu sur sa faculte litteraire. Il a dit de Nicole et l'on
+peut dire de lui que "sa coutume de pousser les raisonnements jusqu'aux
+derniers recoins de la dialectique le rendoit mal propre a composer des
+pieces d'eloquence." Ce desinteressement ou il etait pour son propre
+compte dans l'eloquence et la poesie le rendait d'autre part plus
+complet, plus fidele dans son office de rapporteur de la republique
+des lettres. Il est curieux surtout a entendre parler des poetes et
+pousseurs de beaux sentiments, qu'il considere assez volontiers comme
+une espece a part, sans en faire une classe superieure. Pour nous qui en
+introduisant l'art, comme on dit, dans la critique, en avons retranche
+tant d'autres qualites, non moins essentielles, qu'on n'a plus, nous ne
+pouvons nous empecher de sourire des melanges et associations bizarres
+que fait Bayle, bizarres pour nous a cause de la perspective, mais
+prompts et naifs reflets de son impression contemporaine: le ballet de
+_Psyche_ au niveau des _Femmes_ _savantes_; l'_Hippolyte_ de M. Racine
+et celui de M. Pradon, _qui sont deux tragedies tres-achevees_; Bossuet
+cote a cote avec_ le Comte de Gabalis_, l'_Iphigenie_ et sa preface
+qu'il aime presque autant que la piece, a cote de _Circe_, opera a
+machines. En rendant compte de la reception de Boileau a l'Academie,
+il trouve que "M. Boileau est d'un merite si distingue qu'il eut ete
+difficile a messieurs de l'Academie de remplir aussi avantageusement
+qu'ils ont fait la place de M. de Bezons." On le voit, Bayle est
+un veritable republicain en litterature. Cet ideal de tolerance
+universelle, d'anarchie paisible et en quelque sorte harmonieuse, dans
+un Etat divise en dix religions comme dans une cite partagee en diverses
+classes d'artisans, cette belle page de son _Commentaire philosophique_,
+il la realise dans sa republique des livres, et, quoiqu'il soit plus
+aise de faire s'_entre-supporter_ mutuellement les livres que les
+hommes, c'est une belle gloire pour lui, comme critique, d'en avoir su
+tant concilier et tant gouter.
+
+Un des ecueils de ce gout si vif pour les livres eut ete l'engouement et
+une certaine idee exageree de la superiorite des auteurs, quelque chose
+de ce que n'evitent pas les subalternes et caudataires en ce genre,
+comme Brossette. Bayle, sous quelque dehors de naivete, n'a rien de
+cela. On lui reprochait d'abord d'etre trop prodigue de louanges; mais
+il s'en corrigea, et d'ailleurs ses louanges et ses respects dans
+l'expression envers les auteurs ne lui deroberent jamais le fond. Son
+bon sens le sauva, tout jeune, de la superstition litteraire pour les
+illustres: "J'ai assez de vanite, ecrit-il a son frere, pour souhaiter
+qu'on ne connoisse pas de moi ce que j'en connois, et pour etre bien
+aise qu'a la faveur d'un livre qui fait souvent le plus beau cote d'un
+auteur, on me croie un grand personnage..... Quand vous aurez connu
+personnellement plus de personnes celebres par leurs ecrits, vous verrez
+que ce n'est pas si grand'chose que de composer un bon livre..." C'est
+dans une lettre suivante a ce meme frere cadet qui se melait de le
+vouloir pousser a je ne sais quelle cour, qu'on lit ce propos charmant:
+"Si vous me demandez pourquoi j'aime l'obscurite et un etat mediocre et
+tranquille, je vous assure que je n'en sais rien.... Je n'ai jamais pu
+souffrir le miel, mais pour le sucre je l'ai toujours trouve agreable:
+voila deux choses douces que bien des gens aiment." Toute la
+delicatesse, toute la sagacite de Bayle, se peuvent apprecier dans ce
+trait et dans le precedent.
+
+L'equilibre et la prudence que nous avons notes en lui, cette humeur
+de tranquillite et de paresse dont il fait souvent profession, ne
+l'induisirent jamais a aucun de ces menagements pour lui-meme, a rien de
+cet egoisme discret dont son contemporain Fontenelle offre, pour ainsi
+dire, le chef-d'oeuvre. La parcimonie, le meticuleux propre a certaines
+natures analytiques et sceptiques, est chose etrangere a sa veine.
+Cet esprit infatigable produit sans cesse, et, qualite grandement
+distinctive, il se montre abondant, prodigue et genereux, comme tous les
+genies.
+
+Le moment le plus actif et le plus fecond de cette vie si egale fut vers
+l'annee 1686. Bayle, age de trente-neuf ans, poursuivait ses _Nouvelles
+de la Republique des Lettres_, publiait sa _France toute catholique_,
+contre les persecutions de Louis XIV, preparait son _Commentaire
+philosophique_, et en meme temps, dans une note qu'il redigeait _Nouv.
+de la Rep. des Lett._, mars 1686, sur son ecrit anonyme de _la France
+toute catholique_, note plus moderee et plus avouable assurement que
+celle que l'abbe Prevost inserait dans son _Pour et Contre_ sur
+son chevalier des Grieux, dans cette note parfaitement mesuree et
+spirituelle, Bayle faisait pressentir que l'auteur, apres avoir tance
+les catholiques sur l'article des violences, pourrait bientot _toucher
+cette corde des violences_ avec les protestants eux-memes qui n'en
+etaient pas exempts, et qu'alors il y aurait lieu a des _represailles_.
+La _Reponse d'un nouveau Converti_ et le fameux _Avis aux Protestants_,
+toute cette contre-partie de la question, qui remplit la seconde moitie
+de la carriere de Bayle, etait ainsi presagee. La maladie qui lui
+survint l'annee suivante (1687), par exces de travail, le forca de
+se dedoubler, en quelque sorte, dans ce role a la fois litteraire et
+philosophique; il dut interrompre ses _Nouvelles de la Republique des
+Lettres_. Peu auparavant, il ecrivait a l'un de ses amis, en reponse a
+certains bruits qui avaient couru, qu'il n'avait nul dessein de quitter
+sa fonction de journaliste, qu'il n'en etait point las du tout, qu'il
+n'y avait pas d'apparence qu'il le fut de longtemps, et que c'etait
+l'occupation qui convenait le mieux a son humeur. Il disait cela apres
+trois annees de pratique, au contraire de la plupart des journalistes
+qui se degoutent si vite du metier. C'etait chez lui force de vocation.
+Au temps qu'il etait encore professeur de philosophie, il eprouvait un
+grand ennui a l'arrivee de tous les livres de la foire de Francfort,
+si peu choisis qu'ils fussent, et se plaignait que ses fonctions lui
+otassent le loisir de cette pature. Il s'etait pris d'admiration et
+d'emulation pour la belle invention des journaux par M. de Sallo, pour
+ceux que continuait de donner a Paris M. l'abbe de La Roque, pour les
+_Actes des Erudits_ de Leipsick. Lorsqu'il entreprit de les imiter, il
+se placa tout d'abord au premier rang par sa critique savante, nourrie,
+moderee, penetrante, par ses analyses exactes, ingenieuses, et meme par
+les petites notes qui, bien faites, ont du prix, et dont la tradition et
+la maniere seraient perdues depuis longtemps, si on n'en retrouvait des
+traces encore a la fin du _Journal_ actuel _des Savants_[132]; petites
+notes ou chaque mot est pese dans la balance de l'ancienne et
+scrupuleuse critique, comme dans celle d'un honnete joaillier
+d'Amsterdam. Cette critique modeste de Bayle, qui est republicaine de
+Hollande, qui va a pied, qui s'excuse de ses defauts aupres du public
+sur ce qu'elle a peine a se procurer les livres, qui prie les auteurs
+de s'empresser un peu de faire venir les exemplaires, ou du moins les
+curieux de les preter pour quelques jours, cette critique n'est-elle pas
+en effet (si surtout on la compare a la notre et a son eclat que je
+ne veux pas lui contester) comme ces millionnaires solides, rivaux et
+vainqueurs du grand roi, et si simples au port et dans leur comptoir?
+D'elle a nous, c'est toute la difference de l'ancien au nouveau notaire,
+si bien marquee l'autre jour par M. de Balzac dans sa _Fleur des
+Pois_[133].
+
+[Note 132: Dirige par M. Daunou.]
+
+[Note 133: _La Fleur des Pois_, un de ces romans a la Balzac, qui
+promettent et qui ne tiennent pas.]
+
+Apres qu'il eut renonce a ses _Nouvelles de la Republique des Lettres_,
+la faculte critique de Bayle se rejeta sur son _Dictionnaire_, dont la
+confection et la revision l'occuperent durant dix annees, depuis 1694
+jusqu'en 1704. Il publia encore par delassement (1704) la _Reponse aux
+Questions d'un Provincial_, dont le commencement n'est autre chose qu'un
+assemblage d'amenites litteraires. Mais ses disputes avec Le Clerc,
+Bernard et Jaquelot, envahirent toute la suite de l'ouvrage. Bien que
+ces disputes de dialectique fussent encore pour Bayle une maniere
+d'amusement, elles acheverent d'user sa sante si frele et sa _petite
+complexion_. La poitrine, qu'il avait toujours eue delicate, se prit; il
+tomba dans l'indifference et le degout de la vie a cinquante-neuf ans.
+Un symptome grave, c'est ce qu'il ecrivait a un ami en novembre 1706,
+un mois environ avant sa mort: "Quand meme ma sante me permettroit de
+travailler a un supplement du Dictionnaire, je n'y travaillerois
+pas; je me suis degoute de tout ce qui n'est point "matiere de
+raisonnement..." Bayle degoute de son Dictionnaire, de sa critique, de
+son amour des faits et des particularites de personnes, est tout a fait
+comme Chaulieu sans amabilite, tel que mademoiselle De Launay nous dit
+l'avoir vu aux approches de sa fin. Nous ne rappellerons pas plus de
+details sur ce grand esprit: sa vie par Desimaizeaux et ses oeuvres
+diverses sont la pour qui le voudra bien connaitre. Comme qualite
+qui tient encore a l'essence de son genie critique, il faut noter sa
+parfaite independance, independance par rapport a l'or et par rapport
+aux honneurs. Il est touchant de voir quelles precautions et quelles
+ruses il fallut a milord Shaftsbury pour lui faire accepter une montre:
+"Un tel meuble, dit Bayle, me paroissoit alors tres-inutile; mais
+presentement il m'est devenu si necessaire, que je ne saurois plus m'en
+passer..." Reconnaissant d'un tel cadeau, il resta sourd a toute autre
+insinuation du grand seigneur son ami. On n'etait pourtant pas loin du
+temps ou certains grands offraient au spirituel railleur Guy Patin un
+louis d'or sous son assiette, chaque fois qu'il voudrait venir diner
+chez eux; On se serait arrache Bayle s'il avait voulu, car il etait
+devenu, du fond de son cabinet, une espece de roi des beaux esprits. Le
+plus triste endroit de la vie de Bayle est l'affaire assez tortueuse
+de l'_Avis aux Protestants_, soit qu'il l'ait reellement compose, soit
+qu'il l'ait simplement revu et fait imprimer. Il y poussa l'anonyme
+jusqu'a avoir besoin d'etre clandestin. Sa sincerite dut souffrir d'etre
+si a la gene et reduite a tant de faux-fuyants.
+
+Bayle restera-t-il? est-il reste? demandera quelqu'un; relit-on Bayle?
+Oui, a la gloire du genie critique, Bayle est reste et restera autant
+et plus que les trois quarts des poetes et orateurs, excepte les
+tres-grands. Il dure, sinon par telle ou telle composition particuliere,
+du moins par l'ensemble de ses travaux. Les neuf volumes in-folio que
+cela forme en tout, les quatre volumes principalement de ses _oeuvres
+diverses_, preferables au Dictionnaire[134], bien que moins connues, sont
+une des lectures les plus agreables et commodes. Quand on veut se dire
+que rien n'est bien nouveau sous le soleil, que chaque generation
+s'evertue a decouvrir ou a refaire ce que ses peres ont souvent mieux
+vu, qu'il est presque aussi aise en effet de decouvrir de nouveau les
+choses que de les deterrer de dessous les monceaux croissants de livres
+et de souvenirs; quand on veut reflechir sans fatigue sur bien des
+suites de pensees vieillies ou qui seraient neuves encore, oh! qu'on
+prenne alors un des volumes de Bayle et qu'on se laisse aller. Le bon et
+savant Dugas-Montbel, dans les derniers mois de sa vie, avouait ne plus
+supporter que cette lecture d'erudition digeree et facile. La lecture de
+Bayle, pour parler un moment son style, est comme la collation legere
+des _apres-disnees_ reposees et declinantes, la nourriture ou plutot le
+_dessert_ de ces heures mediocrement animees que l'etude desinteressee
+colore, et qui, si l'on mesurait le bonheur moins par l'intensite et
+l'eclat que par la duree, l'innocence et la surete des sensations,
+pourraient se dire les meilleures de la vie[135].
+
+Decembre 1835.
+
+[Note 134: Dans une note du _Journal des Savants_ (juin 1836), M.
+Daunou, en jugeant avec une indulgence qui nous honore cet article sur
+Bayle, a trouve que son Dictionnaire, principal titre de sa renommee,
+n'avait pas obtenu ici l'attention qu'il meritait. Ce n'est pas en effet
+en lisant ce Dictionnaire qu'on apprend a l'apprecier, c'est en s'en
+servant. Un homme d'esprit a compare drolement le Dictionnaire de Bayle,
+ou le texte disparait sous les notes, a ces petites boutiques
+ambulantes lentement trainees par un petit ane qui disparait sous la
+multitude de jouets et de marchandises de toutes sortes etalees sur
+chaque point aux regards des passants: ce petit ane, c'est le texte.]
+
+[Note 135: On ne sera pas fache de lire ici l'opinion de La Fontaine
+sur Bayle; elle est digne de tous deux. On la trouve a la fin d'une
+lettre a M. Simon de Troyes, dans laquelle il decrit a cet ami un diner
+et la conversation qu'on y tint (fevrier 1686):
+
+ Aux journaux de Hollande il nous fallut passer;
+ Je ne sais plus sur quoi; mais on fit leur critique.
+ Bayle est, dit-on, fort vif; et, s'il peut embrasser
+ L'occasion d'un trait piquant et satirique,
+ Il la saisit, Dieu sait, en homme adroit et fin:
+ Il trancheroit sur tout, comme enfant de Calvin,
+ S'il osoit; car il a le gout avec l'etude.
+ Le Clerc pour la satire a bien moins d'habitude;
+ Il paroit circonspect; mais attendons la fin.
+ Tout faiseur de journaux doit tribut au malin.
+ Le Clerc pretend du sien tirer d'autres usages;
+ Il est savant, exact, il voit clair aux ouvrages;]
+
+Bayle aussi. Je fais cas de l'une et l'autre main: Tous deux ont un bon
+style et le langage sain. Le jugement en gros sur ces deux personnages,
+
+ Et ce fut de moi qu'il partit,
+ C'est que l'un cherche a plaire aux sages,
+ L'autre veut plaire aux gens d'esprit.
+
+Il leur plait. Vous aurez peut-etre peine a croire Qu'on ait dans un
+repas de tels discours tenus:
+
+ On tint ces discours; on fit plus,
+ On fut au sermon apres boire...
+
+Et cet autre jugement aussi, de Voltaire, n'est pas indifferent a
+rappeler; Voltaire a tres-bien parle de Bayle en maint endroit, mais
+jamais mieux qu'a la fin d'une lettre au Pere Tournemine (1735): "M.
+Newton, dit-il, a ete aussi vertueux qu'il a ete grand philosophe:
+tels sont pour la plupart ceux qui sont bien penetres de l'amour des
+sciences, qui n'en font point un indigne metier, et qui ne les font
+point servir aux miserables fureurs de l'esprit de parti. Tel a ete le
+docteur Clarke; tel etait le fameux archeveque Tillotson; tel etait
+le grand Galilee; tel notre Descartes; tel a ete Bayle, cet esprit si
+etendu, si sage et si penetrant, dont les livres, tout diffus qu'ils
+peuvent etre, seront a jamais la bibliotheque des nations. Ses moeurs
+n'etaient pas moins respectables que son genie. Le desinteressement et
+l'amour de la paix comme de la verite etaient son caractere; _c'etait
+une ame divine._"
+
+
+
+LA BRUYERE
+
+Vers 1687, annee ou parut le livre des _Caracteres_, le siecle de Louis
+XIV arrivait a ce qu'on peut appeler sa troisieme periode; les grandes
+oeuvres qui avaient illustre son debut et sa plus brillante moitie
+etaient accomplies; les grands auteurs vivaient encore la plupart, mais
+se reposaient. On peut distinguer, en effet, comme trois parts dans
+cette litterature glorieuse. La premiere, a laquelle Louis XIV ne fit
+que donner son nom et que preter plus ou moins sa faveur, lui vint toute
+formee de l'epoque precedente; j'y range les poetes et les ecrivains nes
+de 1620 a 1626, ou meme avant 1620, La Rochefoucauld, Pascal, Moliere,
+La Fontaine, madame de Sevigne. La maturite de ces ecrivains repond
+ou au commencement ou aux plus belles annees du regne auquel on les
+rapporte, mais elle se produisait en vertu d'une force et d'une
+nourriture anterieures. Une seconde generation tres-distincte et propre
+au regne meme de Louis XIV, est celle en tete de laquelle on voit
+Boileau et Racine, et qui peut nommer encore Flechier, Bourdaloue, etc.,
+etc., tous ecrivains ou poetes, nes a dater de 1632, et qui debuterent
+dans le monde au plus tot vers le temps du mariage du jeune roi. Boileau
+et Racine avaient a peu pres termine leur oeuvre a cette date de
+1687; ils etaient tout occupes de leurs fonctions d'historiographes.
+Heureusement, Racine allait etre tire de son silence de dix annees par
+madame de Maintenon. Bossuet regnait pleinement par son genie en ce
+milieu du grand regne, et sa vieillesse commencante en devait longtemps
+encore soutenir et rehausser la majeste. C'etait donc un admirable
+moment que cette fin d'ete radieuse, pour une production nouvelle de
+murs et brillants esprits. La Bruyere et Fenelon parurent et acheverent,
+par des graces imprevues, la beaute d'un tableau qui se calmait
+sensiblement et auquel il devenait d'autant plus difficile de rien
+ajouter. L'air qui circulait dans les esprits, si l'on peut ainsi dire,
+etait alors d'une merveilleuse serenite. La chaleur moderee de tant de
+nobles oeuvres, l'epuration continue qui s'en etait suivie, la constance
+enfin des astres et de la saison, avaient amene l'atmosphere des esprits
+a un etat tellement limpide et lumineux, que du prochain beau livre qui
+saurait naitre, pas un mot immanquablement ne serait perdu, pas une
+pensee ne resterait dans l'ombre, et que tout naitrait dans son vrai
+jour. Conjoncture unique! eclaircissement favorable en meme temps que
+redoutable a toute pensee! car combien il faudra de nettete et de
+justesse dans la nouveaute et la profondeur! La Bruyere en triompha.
+Vers les memes annees, ce qui devait nourrir a sa naissance et composer
+l'aimable genie de Fenelon etait egalement dispose et comme petri de
+toutes parts; mais la fortune et le caractere de La Bruyere ont quelque
+chose de plus singulier.
+
+On ne sait rien ou presque rien de la vie de La Bruyere, et cette
+obscurite ajoute, comme on l'a remarque, a l'effet de son oeuvre, et, on
+peut dire, au bonheur piquant de sa destinee. S'il n'y a pas une
+seule ligne de son livre unique qui, depuis le premier instant de la
+publication, ne soit venue et restee en lumiere, il n'y a pas, en
+revanche, un detail particulier de l'auteur qui soit bien connu. Tout le
+rayon du siecle est tombe juste sur chaque page du livre, et le visage
+de l'homme qui le tenait ouvert a la main s'est derobe.
+
+Jean de La Bruyere etait ne dans un village proche Dourdan, en 1639,
+disent les uns; en 1644, disent les autres et D'Olivet le premier, qui
+le fait mourir a cinquante-deux ans (1696). En adoptant cette date de
+1644[136], La Bruyere aurait eu vingt ans quand parut _Andromaque;_ ainsi
+tous les fruits successifs de ces riches annees murirent pour lui et
+furent le mets de sa jeunesse; il essuyait, sans se hater, la chaleur
+feconde de ces soleils. Nul tourment, nulle envie. Que d'annees d'etude
+ou de loisir durant lesquelles il dut se borner a lire avec douceur et
+reflexion, allant au fond des choses et attendant! Il resulte d'une note
+ecrite vers 1720 par le Pere Bougerel ou par le Pere Le Long, dans des
+memoires particuliers qui se trouvaient a la bibliotheque de l'Oratoire,
+que La Bruyere a ete de cette congregation[137]. Cela veut-il dire qu'il
+y fut simplement eleve ou qu'il y fut engage quelque temps? Sa premiere
+relation avec Bossuet se rattache peut-etre a cette circonstance. Quoi
+qu'il en soit, il venait d'acheter une charge de tresorier de France a
+Caen lorsque Bossuet, qu'il connaissait on ne sait d'ou, l'appela pres
+de M. le Duc pour lui enseigner l'histoire. La Bruyere passa le reste de
+ses jours a l'hotel de Conde a Versailles, attache au prince en qualite
+d'homme de lettres avec mille ecus de Pension.
+
+[Note 136: On sait enfin maintenant, apres bien des tatonnements, et
+d'une maniere positive, que La Bruyere est ne a Paris et y a ete
+baptise le 17 aout 1645. Le registre des naissances de la paroisse
+Saint-Christophe-en-Cite eu fait foi.]
+
+[Note 137: Histoire manuscrite de l'Oratoire, par Adry, aux Archives
+du Royaume.]
+
+D'Olivet, qui est malheureusement trop bref sur le celebre auteur, mais
+dont la parole a de l'autorite, nous dit en des termes excellents:
+"On me l'a depeint comme un philosophe, qui ne songeoit qu'a vivre
+tranquille avec des amis et des livres, faisant un bon choix des uns et
+des autres; ne cherchant ni ne fuyant le plaisir; toujours dispose
+a une joie modeste, et ingenieux a la faire naitre; poli dans ses
+manieres et sage dans ses discours; craignant toute sorte d'ambition,
+meme celle de montrer de l'esprit[138]." Le temoignage de l'academicien se
+trouve confirme d'une maniere frappante par celui de Saint-Simon,
+qui insiste, avec l'autorite d'un temoin non suspect d'indulgence,
+precisement sur ces memes qualites de bon gout et de sagesse: "Le
+public, dit-il, perdit bientot apres (1696) un homme illustre par son
+esprit, par son style et par la connoissance des hommes; mes; je veux
+dire La Bruyere, qui mourut d'apoplexie a Versailles, apres avoir
+surpasse Theophraste en travaillant d'apres lui et avoir peint les
+hommes de notre temps dans ses nouveaux _Caracteres_ d'une maniere
+inimitable. C'etoit d'ailleurs un fort honnete homme, de tres-bonne
+compagnie, simple, sans rien de pedant et fort desinteresse. Je
+l'avois assez connu pour le regretter et les ouvrages que son age et
+sa sante pouvoient faire esperer de lui." Boileau se montrait un peu
+plus difficile en fait de ton et de manieres que le duc de Saint-Simon,
+quand il ecrivait a Racine, 19 mai 1687: Maximilien (_pourquoi ce
+sobriquet de Maximilien?_) m'est venu voir a Auteuil et m'a lu quelque
+chose de son _Theophraste_. C'est un fort honnete homme a qui il ne
+manquerait rien, si la nature l'avoit fait aussi agreable qu'il a
+envie de l'etre. Du reste, il a de l'esprit, du savoir et du merite."
+Nous reviendrons sur ce jugement de Boileau. La Bruyere etait deja, un
+peu a ses yeux un homme des generations nouvelles, un de ceux en qui
+volontiers l'on trouve que l'envie d'avoir de l'esprit apres nous, et
+autrement que nous, est plus grande qu'il ne faudrait.
+
+[Note 138: J'hesite presque a glisser cette parole de Menage, moins
+bon juge: elle concorde pourtant: "Il n'y a pas longtemps que M. de La
+"Bruyere m'a fait l'honneur de me venir voir, mais je ne l'ai pas vu
+"assez de temps pour le bien connoitre. Il m'a paru que ce _n'etoit "pas
+un grand parleur." (_Menagiana_, tome III.)--On a oppose depuis a cette
+idee qu'on se faisait jusqu'ici de La Bruyere quelques mots tires de
+lettres et billets de M. de Pontchartrain. et desquels il resulterait
+que La Bruyere etait sujet a des acces de joie extravagante; c'est peu
+probable. Dans la disette des documents, on tire les moindres mots
+par les cheveux. Mais enfin il parait bien qu'il etait tres-gai par
+moments.]
+
+Ce meme Saint-Simon, qui regrettait La Bruyere et qui avait plus d'une
+fois cause avec lui[139], nous peint la maison de Conde et M. le Duc en
+particulier, l'eleve du philosophe, en des traits qui reflechissent sur
+l'existence interieure de celui-ci. A propos de la mort de M. le Duc
+(1710), il nous dit avec ce feu qui mele tout, et qui fait tout voir a
+la fois: "Il etoit d'un jaune livide, l'air presque toujours furieux,
+mais en tout temps si fier, si audacieux, qu'on avoit peine a
+s'accoutumer a lui. Il avoit de l'esprit, de la lecture, des restes
+d'une excellente education (_je le crois bien_), de la politesse et
+des graces meme quand il vouloit, mais il vouloit tres-rarement...
+Sa ferocite etoit extreme, et se montroit en tout. C'etoit une meule
+toujours en l'air, qui faisoit fuir devant elle, et dont ses amis
+n'etoient jamais en surete, tantot par des insultes extremes, tantot par
+des plaisanteries cruelles en face, etc." A l'annee 1697, il raconte
+comment, tenant les Etats de Bourgogne a Dijon a la place de M. le
+Prince son pere, M. le Duc y donna un grand exemple de l'amitie des
+princes et une bonne lecon a ceux qui la recherchent. Ayant un soir, en
+effet, pousse Santeul de vin de Champagne, il trouva plaisant de verser
+sa tabatiere de tabac d'Espagne dans un grand verre de vin et le lui
+offrit a boire; le pauvre _Theodas_ si naif, si ingenu, si bon
+convive et plein de verve et de bons mots, mourut dans d'affreux
+vomissements[140]. Tel etait le petit-fils du grand Conde et l'eleve de La
+Bruyere. Deja le poete Sarasin etait mort autrefois sous le baton d'un
+Conti dont il etait secretaire. A la maniere energique dont Saint-Simon
+nous parle de cette race des Condes, on voit comment par degres en elle
+le heros en viendra a n'etre plus que quelque chose tenant du chasseur
+ou du sanglier. Du temps de La Bruyere, l'esprit y conservait une grande
+part; car, comme dit encore Saint-Simon de Santeul, "M. le Prince
+l'avoit presque toujours a Chantilly quand il y alloit; M. le Duc le
+mettoit de toutes ses parties, c'etoit de toute la maison de Conde a qui
+l'aimoit le mieux, et des assauts continuels avec lui de pieces d'esprit
+en prose et en vers, et de toutes sortes d'amusements, de badinages et
+de plaisanteries." La Bruyere dut tirer un fruit inappreciable, comme
+observateur, d'etre initie de pres a cette famille si remarquable alors
+par ce melange d'heureux dons, d'urbanite brillante, de ferocite et de
+debauche[141]. Toutes ses remarques sur les _heros_ et les _enfants des
+Dieux_ naissent de la: il y a toujours dissimule l'amertume: "Les
+enfants des Dieux, pour ainsi dire, se tirent des regles de la nature et
+en sont comme l'exception. Ils n'attendent presque rien du temps et des
+annees. Le merite chez eus devance l'age. Ils naissent instruits, et ils
+sont plus tot des hommes parfaits que le commun des hommes ne sort de
+l'enfance." Au chapitre des _Grands_, il s'est echappe a dire ce qu'il
+avait du penser si souvent: "L'avantage des Grands sur les autres hommes
+est immense par un endroit: je leur cede leur bonne chere, leurs riches
+ameublements, leurs chiens, leurs chevaux, leurs singes, leurs nains,
+leurs fous et leurs flatteurs; mais je leur envie le bonheur d'avoir a
+leur service des gens qui les egalent par le coeur et par l'esprit,
+et qui les passent quelquefois." Les reflexions inevitables que le
+scandale, des moeurs princieres lui inspirait n'etaient pas perdues, on
+peut le croire, et ressortaient moyennant detour: "Il y a des miseres
+sur la terre qui saisissent le coeur: il manque a quelques-uns jusqu'aux
+aliments; ils redoutent l'hiver; ils apprehendent de vivre. L'on mange
+ailleurs des fruits precoces: l'on force la terre et les saisons pour
+fournir a sa delicatesse. De simples bourgeois, seulement a cause
+qu'ils etaient riches, ont eu l'audace d'avaler en un seul morceau la
+nourriture de cent familles. Tienne qui voudra contre de si grandes
+extremites, je me jette et me refugie dans la mediocrite." Les _simples
+bourgeois_ viennent la bien a propos pour endosser le reproche, mais je
+ne repondrais pas que la pensee ne fut ecrite un soir en rentrant d'un
+de ces soupers de demi-dieux, ou M. le Duc _poussait de Champagne_
+Santeul[142].
+
+[Note 139: Une pensee inevitable nait, de ce rapprochement: Quand La
+Bruyere et le duc de Saint-Simon causaient ensemble a Versailles dans
+l'embrasure d'une croisee, lequel des deux etait le peintre de son
+siecle? Ils l'etaient, certes, tous les deux; mais l'un, le peintre
+alors avoue, et dont les portraits aujourd'hui sont devenus un peu
+voiles et mysterieux; l'autre, le peintre inconnu alors et clandestin,
+et dont les portraits aujourd'hui manifestes trahissent leurs originaux
+a nu.]
+
+[Note 140: Au tome second des _Oeuvres choisies_ de La Monnoye (page
+296), on lit un recit detaille de cette mort de Santeul par La Monnoye;
+temoin presque oculaire; rien n'y vient ouvertement a l'appui du dire de
+Saint-Simon: Santeul s'etait leve le 4 aout, encore gai et bien portant;
+il ne fut pris de ses atroces douleurs d'entrailles que sur les onze
+heures du matin; il expira dans la nuit, vers une heure et demie.
+La Monnoye, qui devait diner avec lui ce jour-la, le vint voir dans
+l'apres-midi et le trouva moribond; il causa meme du malade avec M. le
+Duc, qui temoigna s'y interesser beaucoup. Apres cela, les symptomes
+extraordinaires rapportes par La Monnoye, et les reponses peu nettes des
+medecins, aussi bien que le traitement employe, s'accorderaient assez
+avec le recit de Saint-Simon; on concoit que la chose ait ete etouffee
+le plus possible. On se demande seulement si les effets de la tabatiere
+avalee au souper de la veille ont bien pu retarder jusqu'au lendemain
+onze heures du matin; c'est un cas de medecine legale que je laisse aux
+experts.]
+
+[Note 141: La Bruyere descendait d'un ancien ligueur, tres-fameux
+dans les Memoires du temps, et qui joua a Paris un des grands roles
+municipaux dans cette faction anti-bourbonienne; il est piquant que le
+petit-fils, precepteur d'un Bourbon, ait pu etudier de si pres la race.
+Notre moraliste dut songer, en souriant, a cet aieul qu'il ne nomme pas,
+un peu plus souvent qu'au Geoffroy de La Bruyere des Croisades dont il
+plaisante. Voir dans la _Satyre Menippee_ de Le Duchat les nombreux
+passages ou il est question de ces La Bruyere, pere et fils (car ils
+etaient deux), notamment au tome second, pages 67 et 339. Je me trompe
+fort, ou de tels souvenirs domestiques furent un fait capital dans
+l'experience secrete et la maturite du penseur.]
+
+[Note 142: Bien des passages de Mme de Stael (De Launay) viennent a
+l'appui de ce qu'a du sentir La Bruyere; ainsi dans une lettre a Mme
+Du Deffand (17 septembre 1747): "Les Grands, a force de s'etendre,
+deviennent si minces qu'on voit le jour au travers: c'est une belle
+etude de les contempler, je ne sais rien qui ramene plus a la
+philosophie." Et dans le portrait de cette duchesse du Maine qui
+contenait en elle tout l'esprit et le caprice de cette race des Condes:
+"Elle, a fait dire a une personne de beaucoup d'esprit que _les Princes
+etoient en morale ce que les monstres sont dans la physique: on voit en
+eux a decouvert la plupart des vices qui sont imperceptibles dans les
+autres hommes._"]
+
+La Bruyere, qui aimait la lecture des anciens, eut un jour l'idee de
+traduire Theophraste, et il pensa a glisser a la suite et a la faveur
+de sa traduction quelques-unes de ses propres reflexions sur les moeurs
+modernes. Cette traduction de Theophraste n'etait-elle pour lui qu'un
+pretexte, ou fut-elle vraiment l'occasion determinante et le premier
+dessein principal? On pencherait plutot pour cette supposition moindre,
+en voyant la forme de l'edition dans laquelle parurent d'abord les
+_Caracteres_, et combien Theophraste y occupe une grande place. La
+Bruyere etait tres-penetre de cette idee, par laquelle il ouvre son
+premier chapitre, que _tout est dit, et_ que _l'on vient trop tard
+apres plus de sept mille ans qu'il y a des hommes, et qui pensent_. Il
+se declare de l'avis que nous avons vu de nos jours partage par Courier,
+lire et relire sans cesse les anciens, les traduire si l'on peut, et les
+imiter quelquefois: "On ne sauroit en ecrivant rencontrer le parfait,
+et, s'il se peut, surpasser les anciens, que par leur imitation." Aux
+anciens, La Bruyere ajoute _les habiles d'entre les modernes_ comme
+ayant enleve a leurs successeurs tardifs le meilleur et le plus beau.
+C'est dans cette disposition qu'il commence a _glaner_, et chaque epi,
+chaque grain qu'il croit digne, il le range devant nous. La pensee du
+difficile, du mur et du parfait l'occupe visiblement, et atteste avec
+gravite, dans chacune de ses paroles, l'heure solennelle du siecle ou il
+ecrit. Ce n'etait plus l'heure des coups d'essai. Presque tous ceux qui
+avaient porte les grands coups vivaient. Moliere etait mort; longtemps
+apres Pascal, La Rochefoucauld avait disparu; mais tous les autres
+restaient la ranges. Quels noms! quel auditoire auguste, consomme,
+deja un peu sombre de front, et un peu silencieux! Dans son discours a
+l'Academie, La Bruyere lui-meme les a enumeres en face; il les avait
+passes en revue dans ses veilles bien des fois auparavant. Et ces
+Grands, rapides connaisseurs de l'esprit! et Chantilly, _ecueil des
+mauvais ouvrages!_ et ce Roi _retire dans son balustre_, qui les domine
+tous! quels juges pour qui, sur la fin du grand tournoi, s'en vient
+aussi demander la gloire! La Bruyere a tout prevu, et il ose. Il sait la
+mesure qu'il faut tenir et le point ou il faut frapper. Modeste et sur,
+il s'avance; pas un effort en vain, pas un mot de perdu! du premier
+coup, sa place qui ne le cede a aucune autre est gagnee. Ceux qui, par
+une certaine disposition trop rare de l'esprit et du coeur, _sont en
+etat_, comme il dit, _de se livrer au plaisir que donne la perfection
+d'un ouvrage_, ceux-la eprouvent une emotion, d'eux seuls concevable, en
+ouvrant la petite edition in-12, d'un seul volume, annee 1688, de trois
+cent soixante pages, en fort gros caracteres, desquelles Theophraste,
+avec le discours preliminaire, occupe cent quarante-neuf, et en songeant
+que, sauf les perfectionnements reels et nombreux que recurent les
+editions suivantes, tout La Bruyere est deja la.
+
+Plus tard, a partir de la troisieme edition, La Bruyere ajouta
+successivement et beaucoup a chacun de ses seize chapitres. Des
+pensees qu'il avait peut-etre gardees en portefeuille dans sa premiere
+circonspection, des ridicules que son livre meme fit lever devant lui,
+des originaux qui d'eux-memes se livrerent, enrichirent et accomplirent
+de mille facons le chef-d'oeuvre. La premiere edition renferme surtout
+incomparablement moins de portraits que les suivantes. L'excitation
+et l'irritation de la publicite les firent naitre sous la plume de
+l'auteur, qui avait principalement songe d'abord a des reflexions et
+remarques morales, s'appuyant meme a ce sujet du titre de _Proverbes_
+donne au livre de Salomon. Les _Caracteres_ ont singulierement gagne aux
+additions; mais on voit mieux quel fut le dessein naturel, l'origine
+simple du livre et, si j'ose dire, son accident heureux, dans cette
+premiere et plus courte forme [143].
+
+En le faisant naitre en 1644, La Bruyere avait quarante-trois ans en 87.
+Ses habitudes etaient prises, sa vie reglee; il n'y changea rien. La
+gloire soudaine qui lui vint ne l'eblouit pas; il y avait songe de
+longue main, l'avait retournee en tous sens, et savait fort bien qu'il
+aurait pu ne point l'avoir et ne pas valoir moins pour cela. Il avait
+dit des sa premiere edition: "Combien d'hommes admirables et qui avoient
+de tres-beaux genies sont morts sans qu'on en ait parle! Combien vivent
+encore dont on ne parle point et dont on ne parlera jamais!" Loue,
+attaque, recherche, il se trouva seulement peut-etre un peu moins
+heureux apres qu'avant son succes, et regretta sans doute a certains
+jours d'avoir livre au public une si grande part de son secret. Les
+imitateurs qui lui survinrent de tous cotes, les abbes de Villiers, les
+abbes de Bellegarde, en attendant les Brillon, Alleaume et autres, qu'il
+ne connut pas et que les Hollandais ne surent jamais bien distinguer de
+lui[144], ces auteurs _nes copistes_ qui s'attachent a tout succes comme
+les mouches aux mets delicats, ces _Trublets_ d'alors, durent par
+moments lui causer de l'impatience: on a cru que son conseil a un auteur
+_ne copiste_ (chap. _des Ouvrages de l'Esprit_), qui ne se trouvait pas
+dans les premieres editions, s'adressait a cet honnete abbe de Villiers.
+Recu a l'Academie le 15 juin 1693, epoque ou il y avait deja eu en
+France sept editions des Caracteres, La Bruyere mourut subitement
+d'apoplexie en 1696 et disparut ainsi en pleine gloire, avant que les
+biographes et commentateurs eussent avise encore a l'approcher, a le
+saisir dans sa condition modeste et a noter ses reponses[145]. On lit dans
+la note manuscrite de la bibliotheque de l'Oratoire, citee par Adry,
+que madame la marquise de Belleforiere, de qui il etait fort l'ami,
+pourroit donner quelques memoires sur sa vie "et son caractere."
+Cette madame de Belleforiere n'a rien dit et n'a probablement pas ete
+interrogee. Vieille en 1720, date de la note manuscrite, etait-elle une
+de ces personnes dont La Bruyere, au chapitre _du Coeur_, devait avoir
+l'idee presente quand il disait: "Il y a quelquefois dans le cours de
+la vie de si chers plaisirs et de si tendres engagements que l'on nous
+defend, qu'il est naturel de desirer du moins qu'ils fussent permis: de
+si grands charmes ne peuvent etre surpasses que par celui de savoir y
+renoncer par vertu." Etait-elle celle-la meme qui lui faisait penser ce
+mot d'une delicatesse qui va a la grandeur? "L'on peut etre touche de
+certaines beautes si parfaites et d'un merite si eclatant, que l'on se
+borne a les voir et a leur parler[146]."
+
+[Note 143: M. Walckenaer, dans son _Etude sur La Bruyere_, a rappele
+une agreable anecdote tiree des Memoires de l'Academie de Berlin et qui
+s'etait conservee par tradition: "M. de La Bruyere, a dit Formey, qui
+le tenait de Maupertuis, venait presque journellement s'asseoir chez un
+libraire nomme Michallet, ou il feuilletait les nouveautes, et s'amusait
+avec un enfant fort gentil, fille du libraire, qu'il avait pris en
+amitie. Un jour il tire un manuscrit de sa poche, et dit a Michallet:
+"Voulez-vous imprimer ceci (c'etait _les Caracteres_)? Je ne sais si
+vous y trouverez votre compte; mais, en cas de succes, le produit sera
+pour ma petite amie." Le libraire, plus incertain de la reussite que
+l'auteur, entreprit l'edition; mais a peine l'eut-il exposee en vente
+qu'elle fut enlevee, et qu'il fut oblige de reimprimer plusieurs fois ce
+livre, qui lui valut deux ou trois cent mille francs. Telle fut la
+dot imprevue de sa fille, qui fit dans la suite le mariage le plus
+avantageux et que M. de Maupertuis avait connue." On sait le nom du
+mari; M. Edouard Fournier, dans ses recherches sur La Bruyere, l'a
+retrouve. Elle epousa Juli ou Juilly, un honnete homme de la finance,
+qui devint fermier general et qui garda une reputation sans tache. Il
+eut de la petite Michallet, en se mariant, plus de cent mille
+livres argent comptant. Ce livre, d'une experience amere et presque
+misanthropique, devenu la dot d'une jeune fille: singulier contraste!]
+
+[Note 144: On lit dans les _Memoires de Trevoux_ (mars et avril 1701),
+a propos des _Sentiments critiques sur les Caracteres de M. de La
+Bruyere_ (1701):"Depuis que les Caracteres de M. de La Bruyere ont ete
+donnes au public, outre les traductions en diverses langues et les
+dix editions qu'on en a faites en douze ans, il a paru plus de trente
+volumes a peu pres dans ce style: _Ouvrage dans le gout des Caracteres;
+Theophraste moderne, ou nouveaux Caracteres des Moeurs; suite des
+Caracteres de Theophraste ut des Moeurs de ce siecle; les differents
+Caracteres des Femmes du siecle; Caracteres tires de l'Ecriture sainte,
+et appliques aux Moeurs du siecle; Caracteres naturels des hommes,
+en forme de dialogue; Portraits serieux et critiques; Caracteres des
+Vertus et des Vices_. Enfin tout le pays des Lettres a ete inonde de
+Caracteres..."]
+
+[Note 145: Il parait qu'une premiere fois, en 1691, et sans le
+solliciter, La Bruyere avait obtenu sept voix pour l'Academie par le bon
+office de Bussy, dont ainsi la chatouilleuse prudence (il est permis de
+le croire) prenait les devants et se mettait en mesure avec l'auteur
+des _Caracteres_. On a le mot de remerciment que lui adressa La Bruyere
+(_Nouvelles Lettres_ de Bussy-Rabutin, t. VIII). C'est meme la seule
+lettre qu'on ait de lui, avec un autre petit billet agreablement
+grondeur a Santeul, imprime sans aucun soin dans le _Santoliana_.]
+
+[Note 146: Cette dame a pu etre Marie-Renee de Belleforiere, fille
+du Grand-Veneur de France, ou encore Justine-Helene de Henin, fille du
+seigneur de Querevain, mariee a Jean-Maximilien-Ferdinand, seigneur de
+Belleforiere (Voir Moreri). J'inclinerais pour la premiere.]
+
+Il y a moyen, avec un peu de complaisance, de reconstruire et de rever
+plus d'une sorte de vie cachee pour La Bruyere, d'apres quelques-unes de
+ses pensees qui recelent toute une destinee, et, comme il semble, tout
+un roman enseveli. A la maniere dont il parle de l'amitie, de ce _gout_
+qu'elle a et _auquel ne peuvent atteindre ceux qui sont nes mediocres_,
+on croirait qu'il a renonce pour elle a l'amour; et, a la facon dont
+il pose certaines questions ravissantes, on jurerait qu'il a eu assez
+l'experience d'un grand amour pour devoir negliger l'amitie. Cette
+diversite de pensees accomplies, desquelles on pourrait tirer tour a
+tour plusieurs manieres d'existences charmantes ou profondes, et
+qu'une seule personne n'a pu directement former de sa seule et propre
+experience, s'explique d'un mot: Moliere, sans etre Alceste, ni
+Philinte, ni Orgon, ni Argan, est successivement tout cela; La
+Bruyere, dans le cercle du moraliste, a ce don assez pareil, d'etre
+successivement chaque coeur; il est du petit nombre de ces hommes qui
+ont tout su.
+
+Moliere, a l'etudier de pres, ne fait pas ce qu'il preche. Il represente
+les inconvenients, les passions, les ridicules, et dans sa vie il y
+tombe; La Bruyere jamais. Les petites inconsequences du _Tartufe_, il
+les a saisies, et son _Onuphre_ est irreprochable[147]: de meme pour
+sa conduite, il pense a tout et se conforme a ses maximes, a son
+experience. Moliere est poete, entraine, irregulier, melange de naivete
+et de feu, et plus grand, plus aimable peut-etre par ses contradictions
+memes: La Bruyere est sage. Il ne se maria jamais: "Un homme libre,
+avait-il observe, et qui n'a point de femme, s'il a quelque esprit, peut
+s'elever au-dessus de sa fortune, se meler dans le monde et aller de
+pair avec les plus honnetes gens. Cela est moins facile a celui qui est
+engage; il semble que le mariage met tout le monde dans son ordre." Ceux
+a qui ce calcul de celibat deplairait pour La Bruyere, peuvent supposer
+qu'il aima en lieu impossible et qu'il resta fidele a un souvenir dans
+le renoncement.
+
+[Note 147: La Motte a dit: "Dans son tableau de _l'Hypocrite_, La
+Bruyere commence toujours par effacer un trait du _Tartufe_, et ensuite
+il en _recouche_ un tout contraire."]
+
+On a remarque souvent combien la beaute humaine de son coeur se declare
+energiquement a travers la science inexorable de son esprit: "Il faut
+des saisies de terre, des enlevements de meubles, des prisons et des
+supplices, je l'avoue; mais, justice, lois et besoins a part, ce m'est
+une chose toujours nouvelle de contempler avec quelle ferocite les
+hommes traitent les autres hommes." Que de reformes, poursuivies depuis
+lors et non encore menees a fin, contient cette parole! le coeur d'un
+Fenelon y palpite sous un accent plus contenu. La Bruyere s'etonne,
+comme d'une chose _toujours nouvelle_, de ce que madame de Sevigne
+trouvait tout simple, ou seulement un peu drole: le XVIIIe siecle, qui
+s'etonnera de tant de choses, s'avance. Je ne fais que rappeler la page
+sublime sur les paysans: "Certains animaux farouches, etc. (chap. _de
+l'Homme_)." On s'est accorde a reconnaitre La Bruyere dans le portrait
+du philosophe qui, assis dans son cabinet et toujours accessible malgre
+ses etudes profondes, vous dit d'entrer, et que vous lui apportez
+quelque chose de plus precieux que l'or et l'argent, _si c'est une
+occasion de vous obliger_.
+
+Il etait religieux, et d'un spiritualisme fermement raisonne, comme en
+fait foi son chapitre des _Esprits forts_; qui, venu le dernier, repond
+tout ensemble a une beaute secrete de composition, a une precaution
+menagee d'avance contre des attaques qui n'ont pas manque, et a une
+conviction profonde. La dialectique de ce chapitre est forte et sincere;
+mais l'auteur en avait besoin pour racheter plus d'un mot qui denote le
+philosophe aisement degage du temps ou il vit, pour appuyer surtout
+et couvrir ses attaques contre la fausse devotion alors regnante.
+La Bruyere n'a pas deserte sur ce point l'heritage de Moliere: il a
+continue cette guerre courageuse sur une scene bien plus resserree
+(l'autre scene, d'ailleurs, n'eut plus ete permise), mais avec des
+armes non moins vengeresses. Il a fait plus que de montrer au doigt le
+courtisan, _qui autrefois portait ses cheveux_, en perruque desormais,
+l'habit serre et le bas uni, parce qu'il est devot; il a fait plus que
+de denoncer a l'avance les represailles impies de la Regence, par le
+trait ineffacable: _Un devot est celui qui sous un roi athee serait
+athee_; il a adresse a Louis XIV meme ce conseil direct, a peine voile
+en eloge: "C'est une chose delicate a un prince religieux de reformer la
+cour et de la rendre pieuse; instruit jusques ou le courtisan veut lui
+plaire et aux depens de quoi il feroit sa fortune, il le menage avec
+prudence; il tolere, il dissimule, de peur de le jeter dans l'hypocrisie
+ou le sacrilege; il attend plus de Dieu et du temps que de son zele et
+de son industrie."
+
+Malgre ses dialogues sur le quietisme, malgre quelques mots qu'on
+regrette de lire sur la revocation de l'edit de Nantes, et quelque
+endroit favorable a la magie, je serais tente plutot de soupconner La
+Bruyere de liberte d'esprit que du contraire. _Ne chretien et Francais_,
+il se trouva plus d'une fois, comme il dit, _contraint dans la satire_;
+car, s'il songeait surtout a Boileau en parlant ainsi, il devait par
+contre-coup songer un peu a lui-meme, et a ces _grands sujets_ qui lui
+etaient _defendus_. Il les sonde d'un mot, mais il faut qu'aussitot il
+s'en retire. Il est de ces esprits qui auraient eu peu a faire (s'ils ne
+l'ont pas fait) pour sortir sans effort et sans etonnement de toutes les
+circonstances accidentelles qui restreignent la vue. C'est bien moins
+d'apres tel ou tel mot detache, que d'apres l'habitude entiere de son
+jugement, qu'il se laisse voir ainsi. En beaucoup d'opinions comme en
+style, il se rejoint assez aisement a Montaigne.
+
+On doit lire sur La Bruyere trois morceaux essentiels, dont ce que je
+dis ici n'a nullement la pretention de dispenser. Le premier morceau en
+date est celui de l'abbe D'Olivet dans son _Histoire de l'Academie_. On
+y voit trace d'une maniere de juger litteralement l'illustre auteur, qui
+devait atre partagee de plus d'un esprit _classique_ a la fin du XVIIe
+et au commencement du XVIIIe siecle: c'est le developpement et, selon
+moi, l'eclaircissement du mot un peu obscur de Boileau a Racine.
+D'Olivet trouve a La Bruyere trop d'_art_, trop d'_esprit_, quelque abus
+de _metaphores_: "Quant au style precisement, M. de La Bruyere ne doit
+pas etre lu sans defiance, parce qu'il a donne, mais pourtant avec une
+moderation qui, de nos jours, tiendroit lieu de merite, dans ce style
+affecte, guinde, entortille, etc." Nicole, dont La Bruyere a paru dire
+en un endroit _qu'il ne pensoit pas assez_ [148], devait trouver, en
+revanche, que le nouveau moraliste pensait trop, et se piquait trop
+vivement de raffiner la tache. Nous reviendrons sur cela tout a l'heure.
+On regrette qu'a cote de ces jugements, qui, partant d'un homme de
+gout et d'autorite, ont leur prix, D'Olivet n'ait pas procure plus
+de details, au moins academiques, sur La Bruyere. La reception de La
+Bruyere a l'Academie donna lieu a des querelles, dont lui-meme nous a
+entretenus dans la preface de son Discours et qui laissent a desirer
+quelques explications[149]. Si heureux d'emblee qu'eut ete La Bruyere, il
+lui fallut, on le voit, soutenir sa lutte a son tour comme Corneille,
+comme Moliere en leur temps, comme tous les vrais grands. Il est oblige
+d'alleguer son chapitre des _Esprits forts_ et de supposer a l'ordre de
+ses matieres un dessein religieux un peu subtil, pour mettre a couvert
+sa foi. Il est oblige de nier la realite de ses portraits, de rejeter
+au visage des fabricateurs _ces insolentes clefs_ comme il les appelle:
+Martial avait deja dit excellemment: _Improbe facit qui in alieno libro
+ingeniosus est._ "En verite, je ne doute point, s'ecrie La Bruyere avec
+un accent d'orgueil auquel l'outrage a force sa modestie, que le
+public ne soit enfin etourdi et fatigue d'entendre depuis quelques
+annees de vieux corbeaux croasser autour de ceux qui, d'un vol libre et
+d'une plume legere, se sont eleves a quelque gloire par leurs ecrits."
+Quel est ce corbeau qui croassa, ce _Theobalde_ qui bailla si fort et si
+haut a la harangue de La Bruyere, et qui, avec quelques academiciens,
+faux confreres, ameuta les coteries et _le Mercure Galant_, lequel se
+vengeait (c'est tout simple) d'avoir ete mis _immediatement au-dessous
+de rien_[150]? Benserade, a qui le signalement de _Theobalde_ sied assez,
+etait mort; etait-ce Boursault qui, sans appartenir a l'Academie, avait
+pu se coaliser avec quelques-uns du dedans? Etait-ce le vieux Boyer
+[151] ou quelque autre de meme force? D'Olivet montre trop de discretion
+la-dessus. Les deux autres morceaux essentiels a lire sur La Bruyere
+sont une Notice exquise de Suard, ecrite en 1782, et un _Eloge_
+approfondi par Victorin Fabre (1810). On apprend d'un morceau qui se
+trouve dans _l'Esprit des Journaux_ (fevr. 1782), et ou l'auteur anonyme
+apprecie fort delicatement lui-meme la Notice de Suard, que La Bruyere,
+deja moins lu et moins recherche au dire de D'Olivet, n'avait pas ete
+completement mis a sa place par le XVIIIe siecle; Voltaire en avait
+parle legerement dans le _Siecle de Louis XIV_: "Le marquis de
+Vauvenargues, dit l'auteur anonyme (qui serait digne d'etre Fontanes ou
+Garat), est presque le seul, de tous ceux qui ont parle de La Bruyere,
+qui ait bien senti ce talent vraiment grand et original. Mais
+Vauvenargues lui-meme n'a pas l'estime et l'autorite qui devraient
+appartenir a un ecrivain qui participe a la fois de la sage etendue
+d'esprit de Locke, de la pensee originale de Montesquieu, de la verve de
+style de Pascal, melee au gout de la prose de Voltaire; il n'a pu faire
+ni la reputation de La Bruyere ni la sienne." Cinquante ans de plus, en
+achevant de consacrer La Bruyere comme genie, ont donne a Vauvenargues
+lui-meme le vernis des maitres. La Bruyere, que le XVIIIe siecle
+etait ainsi lent a apprecier, avait avec ce siecle plus d'un point de
+ressemblance qu'il faut suivre de plus pres encore.
+
+[Note 148: Toutes les anciennes _clefs_ nomment en effet Nicole comme
+etant celui que designe ce trait _(Des Ouvrages de l'Esprit: Deux
+ecrivains dans leurs ouvrages_, etc., etc.; mais il faut convenir qu'il
+se rapporterait beaucoup mieux a Balzac.--J'ai discute ce point ailleurs
+(_Port-Royal,_ tome II, p. 390).]
+
+[Note 149: Il fut recu le meme jour que l'abbe Bignon et par M.
+Charpentier, qui, en sa qualite de partisan des anciens, le mit
+lourdement au-dessous de Theophraste; la phrase, dite en face, est assez
+peu aimable: "Vos portraits ressemblent a de certaines personnes, et
+souvent on les devine; les siens ne ressemblent qu'a l'homme. Cela est
+cause que ses portraits ressembleront toujours; mais il est a craindre
+que les votres ne perdent quelque chose de ce vif et de ce brillant
+qu'on y remarque, quand on ne pourra plus les comparer _avec ceux sur
+"qui vous les avez tires._" On voit que si La Bruyere _tirait_
+ses portraits, M. Charpentier _tirait_ ses phrases, mais un peu
+differemment.]
+
+[Note 150: Voici un echantillon des amenites que _le Mercure_
+prodiguait a La Bruyere (juin 1693): "M. de La Bruyere a fait une
+traduction des Caracteres de Theophraste, et il y a joint un recueil de
+Portraits satyriques, dont la plupart sont faux et les autres tellement
+ou tres, etc., etc. Ceux qui s'attachent a ce genre d'ecrire devroient
+etre persuades que la satyre fait souffrir la piete du Roi, et faire
+reflexion que l'on n'a jamais oui ce Monarque rien dire de desobligeant
+a personne. (_Tout ceci et ce qui suit sent quelque peu la
+denonciation._) La satyre n'etoit pas du gout de Madame la Dauphine, et
+j'avois commence une reponse aux Caracteres du vivant de cette princesse
+qu'elle avoit fort approuvee et qu'elle devoit prendre sous sa
+protection, parce qu'elle repoussoit la medisance. L'ouvrage de M. de La
+Bruyere ne peut etre appele livre que parce qu'il a une couverture et
+qu'il est relie comme les autres livres. Ce n'est qu'un amas de pieces
+detachees... Rien n'est plus aise que de faire trois ou quatre pages
+d'un portrait qui ne demande point d'ordre... Il n'y a pas lieu de
+croire qu'un pareil recueil qui choque les bonnes moeurs ait fait
+obtenir a M. de La Bruyere la place qu'il a dans l'Academie. Il a peint
+les autres dans son amas d'invectives, et dans le discours qu'il a
+prononce il s'est peint lui-meme... Fier de _sept_ editions que ses
+Portraits satyriques ont fait faire de son merveilleux ouvrage, il
+exagere son merite..." Et _le Mercure_ conclut, en remuant sottement
+sa propre injure, que tout le monde a juge du discours _qu'il etait
+directement au-dessous de rien_. Certes, l'exemple de telles injustices
+appliquees aux plus delicats et aux plus fins modeles serait capable
+de consoler ceux qui ont du moins le culte du passe, de toutes les
+grossieretes qu'eux-memes ils ont souvent a essuyer dans le present.]
+
+[Note 151: Ce serait plutot Boursault que Boyer; car je me rappelle
+que Segrais a dit a propos des epigrammes de Boileau contre Boyer: "Le
+pauvre M. Boyer n'a jamais offense personne."--Je m'etais mis, comme on
+voit, fort en frais de conjectures, lorsque Trublet, dans ses _Memoires
+sur Fontenelle_, page 225, m'est venu donner la clef de l'enigme et
+le nom des masques. Il parait bien qu'il s'agit en effet de Thomas
+Corneille et de Fontenelle, ligues avec De Vise: Fontenelle etait de
+l'Academie a cette date; lui et son oncle Thomas faisaient volontiers au
+dehors de la litterature de feuilletons et ecrivaient, comme on dirait,
+dans les _petits journaux_. On sait le mot de Boileau a propos de
+la Motte: "C'est dommage qu'il ait ete _s'encanailler_ de ce petit
+Fontenelle."]
+
+Dans ces diverses etudes charmantes ou fortes sur La Bruyere, comme
+celles de Suard et de Fabre, au milieu de mille sortes d'ingenieux
+eloges, un mot est lache qui etonne, applique a un aussi grand ecrivain
+du XVIIe siecle. Suard dit en propres termes que La Bruyere avait _plus
+d'imagination que de gout_. Fabre, apres une analyse complete de ses
+merites, conclut a le placer dans le si petit nombre des parfaits
+modeles de l'art d'ecrire, _s'il montrait toujours autant de gout qu'il
+prodigue d'esprit et de talent_[152]. C'est la premiere fois qu'a propos
+d'un des maitres du grand siecle on entend toucher cette corde delicate,
+et ceci tient a ce que La Bruyere, venu tard et innovant veritablement
+dans le style, penche deja vers l'age suivant. Il nous a trace une
+courte histoire de la prose francaise en ces termes: "L'on ecrit
+regulierement depuis vingt annees; l'on est esclave de la construction;
+l'on a enrichi la langue de nouveaux tours, secoue le joug du latinisme,
+et reduit le style a la phrase purement francoise; l'on a presque
+retrouve le nombre que Malherbe et Balzac avoient les premiers
+rencontre, et que tant d'auteurs depuis eux ont laisse perdre; l'on a
+mis enfin dans le discours tout l'ordre et toute la nettete dont il
+est capable: cela conduit insensiblement a y mettre de l'esprit." Cet
+esprit, que La Bruyere ne trouvait pas assez avant lui dans le style,
+dont Bussy, Pellisson, Flechier, Bouhours, lui offraient bien
+des exemples, mais sans assez de continuite, de consistance ou
+d'originalite, il l'y voulut donc introduire. Apres Pascal et La
+Rochefoucauld, il s'agissait pour lui d'avoir une grande, une delicate
+maniere, et de ne pas leur ressembler. Boileau, comme moraliste et comme
+critique, avait exprime bien des verites en vers avec une certaine
+perfection. La Bruyere voulut faire dans la prose quelque chose
+d'analogue, et, comme il se le disait peut-etre tout bas, quelque chose
+de mieux et de plus fin. Il y a nombre de pensees droites, justes,
+proverbiales, mais trop aisement communes, dans Boileau, que La Bruyere
+n'ecrirait jamais et n'admettrait pas dans son elite. Il devait trouver
+au fond de son ame que c'etait un peu trop de pur bon sens, et, sauf le
+vers qui releve, aussi peu rare que bien des lignes de Nicole. Chez lui
+tout devient plus detourne et plus neuf; c'est un repli de plus qu'il
+penetre. Par exemple, au lieu de ce genre de sentences familieres a
+l'auteur de l'_Art poetique_:
+
+ Ce que l'on concoit bien s'enonce clairement, etc.,
+
+il nous dit, dans cet admirable chapitre _des Ouvrages de l'Esprit_,
+qui est son _Art poetique_ a lui et sa _Rhetorique_: "Entre toutes les
+differentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensees, il
+n'y en a qu'une qui soit la bonne: on ne la rencontre pas toujours en
+parlant ou en ecrivant; il est vrai neanmoins qu'elle existe, que tout
+ce qui ne l'est point est foible et ne satisfait point un homme d'esprit
+qui veut se faire entendre." On sent combien la sagacite si vraie, si
+judicieuse encore, du second critique, encherit pourtant sur la raison
+saine du premier. A l'appui de cette opinion, qui n'est pas recente,
+sur le caractere de novateur entrevu chez La Bruyere, je pourrais faire
+usage du jugement de Vigneul-Marville et de la querelle qu'il soutint
+avec Coste et Brillon a ce sujet: mais, le sentiment de ces hommes
+en matiere de style ne signifiant rien, je m'en tiens a la phrase
+precedemment citee de D'Olivet. Le gout changeait donc, et La Bruyere y
+aidait _insensiblement_. Il etait bientot temps que le siecle finit: la
+pensee de dire autrement, de varier et de rajeunir la forme, a pu naitre
+dans un grand esprit; elle deviendra bientot chez d'autres un tourment
+plein de saillies et d'etincelles. Les _Lettres Persanes_, si bien
+annoncees et preparees par La Bruyere, ne tarderont pas a marquer la
+seconde epoque. La Bruyere n'a nul tourment encore et n'eclate pas, mais
+il est deja en quete d'un agrement neuf et du trait. Sur ce point il
+confine au XVIIIe siecle plus qu'aucun grand ecrivain de son age;
+Vauvenargues, a quelques egards, est plus du XVIIe siecle que lui. Mais
+non...; La Bruyere en est encore pleinement, de son siecle incomparable,
+en ce qu'au milieu de tout ce travail contenu de nouveaute et de
+rajeunissement, il ne manque jamais, au fond, d'un certain gout Simple.
+
+[Note 152: Et. M. de Feletz, bon juge et vif interprete des traditions
+pures, a ecrit: "La Bruyere qui possede si bien sa langue, qui la
+maitrise, qui l'orne, qui l'enrichit, l'altere aussi quelquefois et en
+viole les regles." (_Jugements historiques et litteraires sur quelques
+Ecrivains..._ 1840, page 250.)]
+
+Quoique ce soit l'homme et la societe qu'il exprime surtout, le
+pittoresque, chez La Bruyere, s'applique deja aux choses de la nature
+plus qu'il n'etait ordinaire de son temps. Comme il nous dessine dans un
+jour favorable la petite ville qui lui parait _peinte sur le penchant de
+la colline!_ Comme il nous montre gracieusement, dans sa comparaison du
+prince et du pasteur, le troupeau, repandu par la prairie, qui broute
+l'herbe _menue et tendre!_ Mais il n'appartient qu'a lui d'avoir eu
+l'idee d'inserer au chapitre du Coeur les deux pensees que voici: "Il y
+a des lieux que l'on admire; il y en a d'autres qui touchent et ou
+l'on aimerait a vivre."--"Il me semble que l'on depend des lieux pour
+l'esprit, l'humeur, la passion, le gout et les sentiments." Jean-Jacques
+et Bernardin de Saint-Pierre, avec leur amour des lieux, se chargeront
+de developper un jour toutes les nuances, closes et sommeillantes, pour
+ainsi dire, dans ce propos discret et charmant. Lamartine ne fera que
+traduire poetiquement le mot de La Bruyere, quand il s'ecriera:
+
+ Objets inanimes, avez-vous donc une ame
+ Qui s'attache a notre ame et la force d'aimer?
+
+La Bruyere est plein de ces germes brillants.
+
+Il a deja l'art (bien superieur a celui des _transitions_ qu'exigeait
+trop directement Boileau) de composer un livre, sans en avoir l'air,
+par une sorte de lien cache, mais qui reparait, d'endroits en endroits,
+inattendu. On croit au premier coup d'oeil n'avoir affaire qu'a des
+fragments ranges les uns apres les autres, et l'on marche dans un savant
+dedale ou le fil ne cesse pas. Chaque pensee se corrige, se developpe,
+s'eclaire, par les environnantes. Puis l'imprevu s'en mele a tout
+moment, et, dans ce jeu continuel d'entrees en matiere et de sorties,
+on est plus d'une fois enleve a de soudaines hauteurs que le discours
+continu ne permettrait pas: _Ni les troubles, Zenobie, qui agitent votre
+empire_, etc. Un fragment de lettre ou de conversation; imagine ou
+simplement encadre au chapitre _des Jugements: Il disoit que l'esprit
+dans cette belle personne etroit un diamant bien mis en oeuvre_, etc.,
+est lui-meme un adorable joyau que tout le gout d'un Andre Chenier
+n'aurait pas _mis en oeuvre_ et en valeur plus artistement. Je dis Andre
+Chenier a dessein, malgre la disparate des genres et des noms; et,
+chaque fois que j'en viens a ce passage de La Bruyere, le motif aimable
+
+ Elle a vecu, Myrto, la jeune Tarentine, etc.,
+
+me revient en memoire et se met a chanter en moi[153].
+
+[Note 153: M. de Barante, dans quelques pages elevees ou il juge
+l'Eloge de La Bruyere par Fabre (_Melanges litteraires_, tome II), a
+conteste cet artifice extreme du moraliste ecrivain, que Fabro aussi
+avait presente un peu fortement. Pour moi, en relisant les _Caracteres_,
+la rhetorique m'echappe, si l'on veut, mais j'y sons deplus en plus la
+science de la Muse.]
+
+Si l'on s'etonne maintenant que, touchant et inclinant par tant de
+points au XVIIe siecle, La Bruyere n'y ait pas ete plus invoque et
+celebre, il y a une premiere reponse: C'est qu'il etait trop sage, trop
+desinteresse et repose pour cela; c'est qu'il s'etait trop applique a
+l'homme pris en general ou dans ses varietes de toute espece, et il
+parut un allie peu actif, peu special, a ce siecle d'hostilite et de
+passion. Et puis le piquant de certains portraits tout personnels avait
+disparu. La mode s'etait melee dans la gloire du livre, et les modes
+passent. Fontenelle (_Cyclias_) ouvrit le XVIIIe siecle, en etant
+discret a bon droit sur La Bruyere qui l'avait blesse; Fontenelle, en
+demeurant dans le salon cinquante ans de plus que les autres, eut ainsi
+un long dernier mot sur bien des ennemis de sa jeunesse. Voltaire, a
+Sceaux, aurait pu questionner sur La Bruyere Malezieu, un des familiers
+de la maison de Conde, un peu le collegue de notre philosophe dans
+l'education de la duchesse du Maine et de ses freres, et qui avait lu le
+manuscrit des _Caracteres_ avant la publication; mais Voltaire ne parait
+pas s'en etre soucie. Il convenait a un esprit calme et fin comme
+l'etait Suard, de reparer cette negligence injuste, avant qu'elle
+s'autorisat[154]. Aujourd'hui, La Bruyere n'est plus a remettre a son
+rang. On se revolte, il est vrai, de temps a autre, contre ces belles
+reputations simples et hautes, conquises a si peu de frais, ce semble;
+on en veut secouer le joug; mais, a chaque effort contre elles, de pres,
+on retrouve cette multitude de pensees admirables, concises, eternelles,
+comme autant de chainons indestructibles: on y est repris de toutes
+parts comme dans les divines mailles des filets de Vulcain.
+
+[Note 154: On peut voir au tome II des Memoires de Garat sur Suard, p.
+268 et suiv., avec quel a-propos celui-ci cita et commenta un jour le
+chapitre des _Grands_ dans le salon de M. De Vaines.]
+
+La Bruyere fournirait a des choix piquants de mois et de pensees qui se
+rapprocheraient avec agrement de pensees presque pareilles de nos
+jours. Il en a sur le coeur et les passions surtout qui rencontrent a
+l'improviste les analyses interieures de nos contemporains. J'avais note
+un endroit ou il parle des jeunes gens, lesquels, a cause des passions
+_qui les amusent_, dit-il, supportent mieux la solitude que les vieil"
+lards, et je rapprochais sa remarque d'un mot de _Lelia_ sur les
+promenades solitaires de Stenio. J'avais note aussi sa plainte sur
+l'infirmite du coeur humain trop tot console, qui manque _de sources
+inepuisables de douleur pour certaines pertes_, et je la rapprochais
+d'une plainte pareille dans _Atala_. La reverie, enfin, a cote des
+personnes qu'on aime, apparait dans tout son charme chez La Bruyere.
+Mais, bien que, d'apres la remarque de Fabre, La Bruyere ait dit que_ le
+choix des pensees est invention_, il faut convenir que cette invention
+est trop facile et trop seduisante avec lui pour qu'on s'y livre sans
+reserve.--En politique, il a de simples traits qui percent les epoques
+et nous arrivent comme des fleches: "Ne penser qu'a soi et au present,
+source d'erreur en politique."
+
+Il est principalement un point sur lequel les ecrivains de notre temps
+ne sauraient trop mediter La Bruyere, et sinon l'imiter, du moins
+l'honorer et l'envier. Il a joui d'un grand bonheur et a fait preuve
+d'une grande sagesse: avec un talent immense, il n'a ecrit que pour dire
+ce qu'il pensait; le mieux dans le moins, c'est sa devise. En parlant
+une fois de madame Guizot, nous avons indique de combien de pensees
+memorables elle avait parseme ses nombreux et obscurs articles, d'ou
+il avait fallu qu'une main pieuse, un oeil ami, les allat discerner
+et detacher. La Bruyere, ne pour la perfection dans un siecle qui la
+favorisait, n'a pas ete oblige de semer ainsi ses pensees dans des
+ouvrages de toutes les sortes et de tous les instants; mais plutot il
+les a mises chacune a part, en saillie, sous la face apparente, et comme
+on piquerait sur une belle feuille blanche de riches papillons etendus.
+"L'homme du meilleur esprit, dit-il, est inegal...; il entre en verve,
+mais il en sort: alors, s'il est sage, il parle peu, il n'ecrit
+point... Chante-t-on avec un rhume? Ne faut-il pas attendre que la voix
+revienne?" C'est de cette habitude, de cette necessite de _chanter_ avec
+toute espece de voix, d'avoir de la verve a toute heure, que sont nes
+la plupart des defauts litteraires de notre temps. Sous tant de formes
+gentilles, semillantes ou solennelles, allez au fond: la necessite de
+remplir des feuilles d'impression, de pousser a la colonne ou au volume
+sans faire semblant, est la. Il s'ensuit un developpement demesure du
+detail qu'on saisit, qu'on brode, qu'on amplifie et qu'on effile au
+passage, ne sachant si pareille occasion se retrouvera. Je ne saurais
+dire combien il en resulte, a mon sens, jusqu'au sein des plus grands
+talents, dans les plus beaux poemes, dans les plus belles pages en
+prose,--oh! beaucoup de savoir-faire, de facilite, de dexterite, de
+main-d'oeuvre savante, si l'on veut, mais aussi ce je ne sais quoi que
+le commun des lecteurs ne distingue pas du reste, que l'homme de gout
+lui-meme peut laisser passer dans la quantite s'il ne prend garde, le
+simulacre et le faux semblant du talent, ce qu'on appelle _chique_ en
+peinture et qui est l'affaire d'un pouce encore habile meme alors que
+l'esprit demeure absent. Ce qu'il y a de _chique_ dans les plus belles
+productions du jour est effrayant, et je ne l'ose dire ici que parce
+que, parlant au general, l'application ne saurait tomber sur aucun
+illustre en particulier. Il y a des endroits ou, en marchant dans
+l'oeuvre, dans le poeme, dans le roman, l'homme qui a le pied fait
+s'apercoit qu'il est sur le creux: ce creux ne rend pas l'echo le moins
+sonore pour le vulgaire. Mais qu'ai-je dit? C'est presque la un
+secret de procede qu'il faudrait se garder entre artistes pour ne pas
+decrediter le metier. L'heureux et sage La Bruyere n'etait point tel en
+son temps; il traduisait a son loisir Theophraste et produisait chaque
+pensee essentielle a son heure. Il est vrai que ses mille ecus de
+pension comme homme de lettres de M. le Duc et le logement a l'hotel de
+Conde lui procuraient une condition a l'aise qui n'a point d'analogue
+aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, et sans faire injure a nos merites
+laborieux, son premier petit in-12 devrait etre a demeure sur notre
+table, a nous tous ecrivains modernes, si abondants et si assujettis,
+pour nous rappeler un peu a l'amour de la sobriete, a la proportion de
+la pensee au langage. Ce serait beaucoup deja que d'avoir regret de ne
+pouvoir faire ainsi.
+
+Aujourd'hui que l'_Art poetique_ de Boileau est veritablement abroge
+et n'a plus d'usage, la lecture du chapitre des _Ouvrages de l'Esprit_
+serait encore chaque matin, pour les esprits critiques, ce que la
+lecture d'un chapitre de _l'Imitation_ est pour les ames tendres.
+
+La Bruyere, apres cela, a bien d'autres applications possibles par cette
+foule de pensees ingenieusement profondes sur l'homme et sur la vie.
+A qui voudrait se reformer et se premunir contre les erreurs, les
+exagerations, les faux entrainements, il faudrait, comme au premier jour
+de 1688, conseiller le moraliste immortel. Par malheur on arrive a le
+gouter et on ne le decouvre, pour ainsi dire, que lorsqu'on est deja
+soi-meme au retour, plus capable de voir le mal que de faire le bien,
+et ayant deja epuise a faux bien des ardeurs et des entreprises. C'est
+beaucoup neanmoins que de savoir se consoler ou meme se chagriner avec
+lui.
+
+1er Juillet 1836.
+
+
+
+
+MILLEVOYE
+
+Quand on cherche, dans la poesie de la fin du XVIIIe siecle et dans
+celle de l'Empire, des talents qui annoncent a quelque degre ceux de
+notre temps et qui y preparent, on trouve Le Brun et Andre Chenier,
+comme visant deja, l'un a l'elevation et au grandiose lyrique, l'autre
+a l'exquis de l'art; on trouve aussi (pour ne parler que des poetes en
+vers), dans les tons, encore timides, de l'elegie melancolique et de la
+meditation reveuse, Fontanes et Millevoye. Le poete du _Jour des Morts_
+et celui de la _Chute des Feuilles_ sont des precurseurs de Lamartine
+comme Le Brun l'est pour Victor Hugo dans l'ode, comme l'est Andre
+Chenier pour tout un cote de l'ecole de l'art. Ce role de precurseur, en
+relevant par la precocite ce que le talent peut avoir eu de hasardeux ou
+d'incomplet, offre toujours, dans l'histoire litteraire, quelque chose
+qui attache. S'il se rencontre surtout dans une nature aimable, facile,
+qui n'a en rien l'ambition de ce role et qui ignore absolument qu'elle
+le remplit; s'il se produit en oeuvres legeres, courtes, inachevees,
+mais sorties et senties du coeur; s'il se termine en une breve jeunesse,
+il devient tout a fait interessant. C'est la le sort de Millevoye; c'est
+la pensee que son nom harmonieux suggere. Entre Delille qui finit et
+Lamartine qui prelude, entre ces deux grands regnes de poetes, dans
+l'intervalle, une pale et douce etoile un moment a brille; c'est lui.
+
+Le Brun qui avait (il n'est pas besoin de le dire) bien autrement de
+force et de nerf que Millevoye, mais qui etait, a quelques egards aussi,
+simple precurseur d'un art eclatant, Le Brun tente des voies ardues,
+heurte a toutes les portes de l'Olympe lyrique, et, apres plus de bruit
+que de gloire, meurt, corrigeant et recorrigeant des odes qui n'ont
+a aucun temps triomphe. Il y a dans cette destinee quelque chose de
+toujours _a cote_, pour ainsi dire, et qui ne satisfait pas. Fontanes,
+connu par des debuts poetiques purs et touchants, s'en retire bientot,
+s'endort dans la paresse, et s'eclipse dans les dignites: c'est la une
+fin non poetique, assez discordante, et que l'imagination n'admet pas.
+Andre Chenier, lui, nature gracieuse et studieuse, mais energique
+pourtant et passionnee, vaincu violemment et intercepte avant l'heure,
+a son harmonie a la fois delicate et grande. Millevoye, en son moindre
+geste, a la sienne egalement. Chez lui, l'accord est parfait entre le
+moment de la venue, le talent et la vie. Il chante, il s'egaye, il
+soupire, et, dans son gemissement s'en va, un soir, au vent d'automne,
+comme une de ces feuilles dont la chute est l'objet de sa plus douce
+plainte; il incline la tete, comme fait la marguerite coupee par la
+charrue, ou le pavot surcharge par la pluie. De tous les jeunes poetes
+qui ne meurent ni de desespoir, ni de fievre chaude, ni par le couteau,
+mais doucement et par un simple effet de lassitude naturelle, comme des
+fleurs dont c'etait le terme marque, Millevoye nous semble le plus aime,
+le plus en vue, et celui qui restera.
+
+Il y a mieux. En nous tous, pour peu que nous soyons poetes, et si nous
+ne le sommes pourtant pas decidement, il existe ou il a existe une
+certaine fleur de sentiments, de desirs, une certaine reverie premiere,
+qui bientot s'en va dans les travaux prosaiques, et qui expire dans
+l'occupation de la vie. Il se trouve, en un mot, dans les trois quarts
+des hommes, comme un poete qui meurt jeune, tandis que l'homme survit.
+Millevoye est au dehors comme le type personnifie de ce poete jeune qui
+ne devait pas vivre, et qui meurt, a trente ans plus ou moins, en chacun
+de nous[155].
+
+[Note 155: M. Alfred de Musset m'a adresse, a l'occasion de ce
+passage, de tres-aimables vers auxquels j'ai repondu. (Voir dans les
+_Pensees d'Aout_.)]
+
+Sa vie, aussi simple que courte, n'offre qu'un petit nombre de traits
+sur lesquels nous courrons. Charles-Hubert Millevoye est ne a Abbeville
+le 24 decembre 1782, et par consequent, s'il vivait aujourd'hui, il
+aurait a peu pres le meme age (un peu moins) que Beranger. Il recut
+tous les soins affectueux et l'education de famille; son pere etait
+negociant; un oncle, frere de son pere, qui logeait sous le meme toit,
+donna a l'enfant les premieres notions de latin, et on l'envoya bientot
+suivre les classes au college. Il en profita jusqu'en 94, ou ce college
+fut supprime. Deux de ses maitres, qui s'etaient fort attaches a lui,
+bons humanistes et hellenistes, lui continuerent leurs soins. L'enfant
+avait annonce sa vocation precoce par de petites fables en vers
+francais, et les dignes professeurs, emerveilles, favoriserent cette
+disposition plutot que de la combattre. Le jeune Millevoye perdit son
+pere a l'age de treize ans; dix ans apres, il celebrait cette douleur,
+encore sensible, dans l'elegie qui a pour titre _l'Anniversaire_. Il
+reporta sur sa mere une plus vive tendresse. Des sentiments de famille
+naturels et purs, une facilite de talent non combattue, bientot
+l'emotion rapide, mobile, du plaisir et de la reverie, c'est la le fonds
+entier de sa jeunesse, ce sont les caracteres qui, en simples et legers
+delineaments, pour ainsi dire, vont passer de l'ame de Millevoye dans sa
+poesie.
+
+Il vint a Paris age de quinze ou seize ans, et suivit en 1795 le cours
+de belles-lettres professe a l'Ecole centrale des Quatre-Nations par M.
+Dumas. Il trouva en ce nouveau maitre, qui succedait cette annee-la a M.
+de Fontanes, un eleve affaibli, mais encore suffisant, de la mome ecole
+litteraire, un homme instruit et doux, qui s'attacha a lui et l'entoura
+de conseils, sinon bien vifs et bien neufs, du moins graves et sains.
+M. Dumas, dans une notice qu'il a ecrite sur Millevoye, nous apprend
+lui-meme qu'il eut a le ramener d'une admiration un peu excessive
+pour Florian a des modeles plus serieux et plus solides. Ses etudes
+terminees, le jeune homme songea a prendre un etat; il essaya du barreau
+et entra quelque temps dans une etude de procureur. Il sortit de la
+pour etre commis libraire dans la maison Treuttel et Wuertz, esperant
+concilier son gout d'etude avec ce commerce des livres. Le pastoral
+Gessner avait su faire ainsi. Mais, un jour que le jeune Millevoye
+etait, au fond du magasin, absorbe dans une lecture, le chef passa et
+lui dit: "Jeune homme, vous lisez! vous ne serez jamais libraire."
+Apres deux ans de cette tentative infructueuse, Millevoye, en effet, y
+renonca. Il avait d'ailleurs amasse en portefeuille un certain nombre de
+pieces legeres; il avait compose son _Passage du mont Saint-Bernard_,
+une _Satire sur les Romans nouveaux_, couronnee par l'Academie de Lyon,
+et sa piece des _Plaisirs du Poete_. Il publia ces essais de 1801 a
+1804[156], et ne vecut plus que de la vie litteraire, et aussi de la vie
+du monde, tout entier au moment et au Caprice.
+
+[Note 156: Dans _la Decade_ de l'an XII (4e trimestre, page 561, n deg.
+du 30 fructidor), on lit sur _les Plaisirs du Poete et autres
+premiers opuscules de Millevoye un article de M. Auger, judicieux et
+bienveillant, quoique sec; la mesure du jeune poete y est bien prise.]
+
+Parmi les nombreux essais que Millevoye a faits en presque tous les
+genres de poesie, il en est beaucoup que nous n'examinerons pas; ce sera
+assez les juger. On y trouverait de la facilite toujours, mais trop
+d'indecision et de paleur. Talent naturel et vrai, mais trop docile, il
+ne s'est pas assez connu lui-meme, et a sans cesse accorde aux conseils
+une grande part dans ses choix. Ayant commence tres-jeune a produire et
+a publier, dans un temps ou le peu de concurrence des talents et un gout
+vif des Lettres renaissantes mettaient l'encouragement a la mode, il
+a subi l'inconvenient d'achever et de _doubler_, en quelque sorte, sa
+rhetorique, en public, dans les concours d'academie. Il y a nombre de
+ces prix ou de ces _accessits_ sur lesquels la critique de nos jours,
+qui n'a plus le sentiment de ces fautes et de ces demi-fautes, est tout
+a fait incompetente a prononcer. On a pu trouver ingenieux, dans le
+temps, cet endroit de son poeme d'_Austerlitz_, ou il parle noblement de
+la baionnette en vers:
+
+ La, menacant de loin, le bronze eclate et tonne;
+ Ici frappe de pres le poignard de Bayonne.
+
+Tel passage du _Voyageur_, cite par M. Dumas, a pu exciter
+l'enthousiasme de Victorin Fabre, genereux emule, qui y voyait l'un des
+beaux morceaux de la langue. Il nous est impossible a nous autres, nes
+d'autre part et nourris, si l'on veut, d'autres defauts, d'avoir pour
+ces endroits, je ne dirai pas un pareil enthousiasme, mais meme la
+moindre preference. La faible couleur est si passee, que le discernement
+n'y prend plus. Les _Discours en vers_ de Millevoye, ses _Dialogues_
+rimes d'apres Lucien, ses tragedies, ses traductions de l'_Iliade_ ou
+des _Eglogues_ selon la maniere de l'abbe Delille, nous semblent, chez
+lui, des themes plus ou moins etrangers, que la circonstance academique
+ou le gout du temps lui imposa, et dont il s'occupait sans ennui, se
+laissant dire peut-etre que la gloire serieuse etait de ce cote. Nous
+nous en tiendrons a sa gloire aimable, a ce que sa seule sensibilite
+lui inspira, a ce qui fait de lui le poete de nos melancolies et de nos
+romances.
+
+Les poetes particulierement (notons ceci) sont tres-sujets a rencontrer
+d'honnetes personnes, d'ailleurs instruites et sensees, mais qui ne
+semblent occupees que de les detourner de leur vrai talent. Les trois
+quarts des pretendus juges, ne se formant idee de la valeur des oeuvres
+que d'apres les genres, conseilleront toujours au poete aimable, leger,
+sensible, quelque chose de grand, de serieux, d'important; et ils
+seront tres-disposes a attacher plus de consideration a ce qui les aura
+convenablement ennuyes. La posterite n'est pas du tout ainsi; il lui
+est parfaitement indifferent, a elle, qu'on ait cultive d'une maniere
+estimable, et dans de justes dimensions, les genres en honneur. Elle
+vous prend et vous classe sans facon pour votre part originale et
+neuve, si petite que vous l'ayez apportee[157]. Que Millevoye, tente
+par l'immense succes des _Georgiques_ de Delille et par l'esperance
+d'arriver, avec un grand ouvrage, a l'Academie, ait termine un chant de
+plus ou de moins de sa traduction de l'_Iliade_, elle s'en soucie peu;
+et c'est de quoi sans doute, autour de lui, on se souciait beaucoup.
+Sans croire faire injure au tendre poete, nous sommes deja ici de la
+posterite dans nos indifferences, dans nos preferences.
+
+[Note 157: Il y a une piquante epigramme de Martial ou ce qu'il dit de
+ses Epigrammes memes peut s'appliquer aux elegies, a toute cette poesie
+vivante et vraie: "Tu crois, dit-il a un de ces estimables conseillers,
+que mes epigrammes n'ont rien de serieux; mais c'est le contraire;
+celui-la veritablement n'est pas serieux qui nous vient chanter pour la
+centieme fois avec emphase le festin de Teree ou de Thyeste... C'est
+pourtant la ce qu'on loue, ce qu'on estime, me diras-tu, ce qu'on honore
+sur parole.--Oui, on le loue, mais moi, on me lit."
+
+ Nescis, crede mihi, quid sint epigrammata, Flacce, etc.]
+
+Son premier recueil d'Elegies est de 1812; il en avait compose la
+plupart dans les annees qui avaient precede, et sa _Chute des Feuilles_,
+par ou le recueil commence, avait, un peu auparavant, obtenu le prix aux
+Jeux Floraux. Dans un fort bon discours sur l'Elegie, qu'il a ajoute
+en tete, Millevoye, qui se plait a suivre l'histoire de cette veine de
+poesie en notre litterature, marque assez sa predilection et la trace ou
+il a essaye de se placer. Chez Marot, chez La Fontaine, chez Racine,
+il cite les passages de sensibilite et de plainte qu'il rapporte a
+l'elegie; et, quels que soient les eloges sans reserve qu'il donne
+a Parny, le maitre recent du genre, on prevoit qu'il pourra faire
+entendre, a son tour, quelque nouvel et mol accent. L'elegie chez
+Millevoye n'est pas comme chez Parny l'histoire d'une passion sensuelle,
+unique pourtant, energique et interessante, conduite dans ses incidents
+divers avec un art auquel il aurait fallu peu de chose de plus du cote
+de l'execution et du style pour garder sa beaute. C'est une variete
+d'emotions et de sujets elegiaques, selon le sens grec du genre, une
+demeure abandonnee, un bois detruit, une feuille qui tombe, tout ce qui
+peut preter a un petit chant aussi triste qu'une larme de Simonide[158].
+
+[Note 158: Puisque j'ai eu occasion de nommer Parny et que
+probablement j'y reviendrai peu, qu'on me permette d'ajouter une note
+ecrite sur lui en toute sincerite dans un livret de _Pensees_: "Le grand
+tort, le malheur de Parny est d'avoir fait son poeme de _la Guerre des
+Dieux_: il subit par la le sort de Piron a cause de son ode, de Laclos
+pour son roman, de Louvet jusque dans sa renommee politique pour son
+_Faublas_, le sort auquel Voltaire n'echappe, pour sa _Pucelle_, qu'a
+la faveur de ses cent autres volumes ou elle se noie, le sort qu'un
+immortel chansonnier encourrait pour sa part, s'il avait multiplie le
+nombre de certains couplets sans aveu. On evite de s'occuper de Parny
+comme de Laclos. La mode ayant change en poesie, les nouveaux venus le
+meprisent, les moraux le conspuent, personne ne le defend. Ceux qui ont
+assez de gout encore pour l'apprecier, ont aussi le bon gout de ne pas
+le dire. Cela d'ailleurs n'en vaut pas la peine, et l'injustice se
+consacrera. Et quelle vigueur pourtant par eclairs! quel plus beau
+mouvement, quel plus desole delire que dans l'etincelante elegie:
+
+ J'ai cherche dans l'absence un remede a mes maux!....
+
+"Il a de la passion; Millevoye n'en a pas."]
+
+La perle du recueil, la piece dont tous se souviennent, comme on se
+souvenait d'abord du _Passereau de Lesbie_ dans le recueil de Catulle,
+est la premiere, la _Chute des Feuilles_. Millevoye l'a corrigee, on ne
+sait pourquoi, a diverses reprises, et en a donne jusqu'a deux variantes
+consecutives. Je me hate de dire que la seule version que j'admette et
+que j'admire, c'est la premiere, celle qui a obtenu le prix aux Jeux
+Floraux, et qui est d'ordinaire releguee parmi les notes. Cette piece
+que chacun sait par coeur, et qui est l'expression delicieuse d'une
+melancolie toujours sentie, suffit a sauver le nom poetique de
+Millevoye, comme la piece de Fontenay suffit a Chaulieu, comme celle du
+_Cimetiere_ suffit a Gray.
+
+ Anacreon n'a laisse qu'une page
+ Qui flotte encor sur l'abime des temps,
+
+a dit M. Delavigne d'apres Horace. Millevoye a laisse au courant du flot
+sa feuille qui surnage; son nom se lit dessus, c'en est assez pour ne
+plus mourir. On m'apprenait dernierement que cette _Chute des Feuilles_,
+traduite par un poete russe, avait ete de la retraduite en anglais par
+le docteur Bowring, et de nouveau citee en francais, comme preuve, je
+crois, du genie reveur et melancolique des poetes du Nord. La pauvre
+feuille avait bien voyage, et le nom de Millevoye s'etait perdu en
+chemin. Une pareille inadvertance n'est facheuse que pour le critique
+qui y tombe. Le nom de Millevoye, si loin que sa feuille voyage, ne
+peut veritablement s'en separer. Ce bonheur qu'ont certains poetes
+d'atteindre, un matin, sans y viser, a quelque chose de bien venu, qui
+prend aussitot place dans toutes les memoires, merite qu'on l'envie,
+et faisait dire dernierement devant moi a l'un de nos chercheurs moins
+heureux: "Oh! rien qu'un petit roman, qu'un petit poeme, s'ecriait-il;
+quelque chose d'art, si petit que ce fut de dimension, mais que la
+perfection ait couronne, et dont a jamais on se souvint; voila ce que
+je tente, ce a quoi j'aspire, et vainement! Oh! rien qu'un denier d'or
+marque a mon nom, et qui s'ajouterait a cette richesse des ages, a ce
+tresor accumule qui deja comble la mesure!..." Et mon inquiet poete
+ajoutait: "Oh! rien que _le Cimetiere_ de Gray, _la Jeune Captive_ de
+Chenier, la _Chute des Feuilles_ de Millevoye!"
+
+Millevoye a surtout merite ce bonheur, j'imagine, parce qu'il ne le
+cherchait pas avec intention et calcul. Il n'attachait point a ses
+elegies le meme prix, je l'ai dit deja, qu'a ses autres ouvrages
+academiques, et ce n'est que vers la fin qu'il parut comprendre que
+c'etait la son principal talent. Facile, insouciant, tendre, vif,
+spirituel et non malicieux, il menait une vie de monde, de dissipation,
+ou d'etude par acces et de brusque retraite. Il s'abandonnait a ses
+amis; il ne s'irritait jamais des critiques du dehors; il cedait outre
+mesure aux conseils du dedans; des qu'on lui disait de corriger, il le
+faisait. D'une physionomie aimable, d'une taille elevee, assez blond, il
+avait, sauf les lunettes qu'il portait sans cesse, toute l'elegance du
+jeune homme. Un rayon de soleil l'appelait, et il partait soudain pour
+une promenade de cheval; il ecrivait ses vers au retour de la, ou en
+rentrant de quelque dejeuner folatre. Aucune des histoires romanesques,
+que quelques biographes lui ont attribuees, n'est exacte; mais il dut
+en avoir reellement beaucoup qu'on n'a pas connues. La jolie piece du
+_Dejeuner_ nous raconte bien des matinees de ses printemps. Il essayait
+du luxe et de la simplicite tour a tour, et passait d'un entresol
+somptueux a quelque riante chambrette d'un village d'aupres de Paris.
+Il aimait beaucoup les chevaux, et les plus fringants[159]. Apres chaque
+livre ou chaque prix, il achetait de jolis cabriolets, avec lesquels il
+courait de Paris a Abbeville, pour y voir sa mere, sa famille, ses
+vieux professeurs; il se remettait au grec pres de ceux-ci. Il aimait
+tendrement sa mere; quand elle venait a Paris, elle l'avait tout entier.
+Un jour, l'Archi-Chancelier Cambaceres, chez qui il allait souvent,
+lui dit: "Vous viendrez diner chez moi demain."--"Je ne puis pas,
+Monseigneur, repondit-il, je suis invite."--"Chez l'Empereur donc?"
+repliqua le second personnage de l'Empire.--"Chez ma mere," repartit le
+poete. Ce petit trait rappelle de loin la belle carpe que Racine, en
+reponse a une invitation de M. le Duc, montrait a l'ecuyer du prince, et
+qu'il tenait absolument a manger en famille avec ses _pauvres enfants_,
+le grand Racine qu'il etait.
+
+[Note 159: On peut lire a ce propos une histoire de cheval assez
+agreablement contee par Arnault, _Souvenirs d'un Sexagenaire_, t. IV, p.
+217 et suiv.]
+
+Il reste plaisant toujours que le personnage qu'etait la-bas M. le Duc,
+se trouve ici devenu le _citoyen_ Cambaceres.
+
+Millevoye, sans ambition, sans un ennemi, tres-repandu, tres-vif au
+plaisir, tres-amoureux des vers, vivait ainsi. Il n'etait pas encore
+malade et au lait d'anesse, et certaines historiettes que des personnes,
+qui d'ailleurs l'ont connu, se sont plu a broder sur son compte, ne
+sont, je le repete, que des jeux d'imagination, et comme une sorte de
+legende romanesque qu'on a essaye de rattacher au nom de l'auteur de _la
+Chute des Feuilles_ et du _Poete mourant_. Il ne devint malade de la
+poitrine qu'un an avant sa mort; jusque-la il etait seulement delicat
+et volontiers melancolique, bien qu'enclin aussi a se dissiper. On doit
+croire qu'en avancant dans la jeunesse, et plus pres du moment ou sa
+sante allait s'alterer, sa melancolie augmenta, et par consequent son
+penchant a l'elegie. Le premier livre des poesies rangees sous ce titre
+porte l'empreinte de cette disposition croissante et de ces presages.
+C'est alors que les beautes attrayantes, volages, passaient et
+repassaient plus souvent devant ses yeux:
+
+ Elles me disaient: "Compose
+ De plus gracieux ecrits,
+ Dont le baiser, dont la rose,
+ Soient le sujet et le prix."
+ A cette voix adoree
+ Je ne pus me refuser,
+ Et de ma lyre effleuree
+ Le chant n'eut que la duree
+ De la rose ou du baiser.
+
+Dans _le Poete mourant_, admirable soupir, qui est toute son histoire,
+les pressentiments vont a la certitude et l'on dirait qu'il a ecrit
+cette piece d'adieux, a la veille supreme, comme Gilbert et Andre
+Chenier:
+
+ Compagnons disperses de mon triste voyage,
+ O mes amis, o vous qui me futes si chers!
+ De mes chants imparfaits recueillez l'heritage,
+ Et sauvez de l'oubli quelques-uns de mes vers.
+ Et vous par qui je meurs, vous a qui je pardonne.
+ Femmes! etc., etc....
+
+Le poete de Millevoye meurt pour avoir trop goute de cet arbre ou le
+plaisir habite avec la mort; l'extreme langueur s'exhale dans cette voix
+parfaitement distincte, mais affaiblie [160]; il n'a pas su dire a temps
+comme un elegiaque plus recent, qui s'ecrie sous une inspiration
+semblable:
+
+ Otez, otez bien loin toute grace emouvante,
+ Tous regards ou le coeur se reprend et s'enchante;
+ Otez l'objet funeste au guerrier trop meurtri!
+ Ces rencontres, toujours ma joie et mon alarme,
+ Ces airs, ces tours de tete, o femmes, votre charme;
+ Doux charme par ou j'ai peri!
+
+[Note 160: Un critique ingenieux l'a exprime plus energiquement que
+nous: "Millevoye a fait de charmantes choses, mais la force lui manque;
+c'est Narcisse qui s'ecoule en eau par amour."]
+
+Le service qu'il reclamait de ses amis, pour ses vers a sauver du
+naufrage, Millevoye le rendait alors meme, autant qu'il etait en lui,
+a ceux d'Andre Chenier. Le premier, il cita des fragments du poeme de
+l'Aveugle dans les notes de son second livre d'Elegies, de meme que M.
+de Chateaubriand avait cite la Jeune Captive. Millevoye ignorait que ce
+morceau, par lui signale, d'un poete inconnu, et les autres reliques
+qui allaient suivre, effaceraient bientot toutes ses propres tentatives
+d'elegie grecque, et, s'il l'avait su, il n'aurait pas moins cite dans
+sa candeur: toute jalousie, meme celle de l'art, etait loin de lui. Ce
+second livre des Elegies de Millevoye reste bien inferieur au premier,
+quoique l'intention en soit plus grande. Mais, chez Millevoye, l'art en
+lui-meme est faible, et ce poete charmant, melodieux, correct, a besoin
+de la sensibilite toujours presente. Comme il a manque, par exemple,
+ce beau sujet d'Eschyle desertant Athenes qui lui prefere un rival! Je
+cherche, j'attends quelque echo de ce grand vers resonnant d'Eschyle,
+et je ne trouve que notre alexandrin clair et flute. Millevoye n'a pas
+l'invention du style, l'illumination, l'image perpetuelle et renouvelee;
+il a de l'oreille et de l'ame, et, quand il dit en poete amoureux ce
+qu'il sent, il touche. Hors de la, il manque sa veine.
+
+Nous avons compare plus d'une fois la muse d'Andre Chenier au portrait
+qu'il fait lui-meme d'une de ses idylles, a cette jeune fille, chere a
+Pales, qui sait se parer avec un art souverain dans ses graces naives:
+
+ De Pange, c'est vers toi qu'a l'heure du reveil
+ Court cette jeune fille au teint frais et vermeil:
+ Va trouver mon ami, va, ma fille nouvelle,
+ Lui disais-je. Aussitot, pour te paraitre belle,
+ L'eau pure a ranime son front, ses yeux brillants:
+ D'une etroite ceinture elle a presse ses flancs,
+ Et des fleurs sur son sein, et des fleurs sur sa tete,
+ Et sa flute a la main.........
+
+La muse de Millevoye est bergere aussi, mais sans cet art inne qui
+se met a tout, et par lequel la fille de Chenier, sous sa corbeille,
+s'egale aisement aux reines ou aux deesses. Elle, sensible bergere, pour
+emprunter a son poete meme des traits qui la peignent, elle est assez
+belle aux yeux de l'amant si, au sortir de la grotte bocagere ou se sont
+oubliees les heures, elle rapporte
+
+ Un doux souvenir dans son ame,
+ Dans ses yeux une douce flamme,
+ Une feuille dans ses cheveux.
+
+Le troisieme livre d'Elegies de Millevoye se compose d'especes de
+romances, auxquelles on en peut joindre quelques autres encadrees dans
+ses poemes. J'avais lu la plupart de ces petits chants, j'avais lu ce
+_Charlemagne_, cet _Alfred_, ou il en a insere; je trouvais l'ensemble
+elegant, monotone et pali, et, n'y sentant que peu, je passais, quand un
+contemporain de la jeunesse de Millevoye et de la notre encore, qui
+me voyait indifferent, se mit a me chanter d'une voix emue, et l'oeil
+humide, quelques-uns de ces refrains auxquels il rendit une vie
+d'enchantement; et j'appris combien, un moment du moins, pour les
+sensibles et les amants d'alors, tout cela avait vecu, combien pour de
+jeunes coeurs, aujourd'hui eteints ou refroidis, cette legere poesie
+avait ete une fois la musique de l'ame, et comment on avait use de ces
+chants aussi pour charmer et pour aimer. C'etait le temps de la mode
+d'Ossian et d'un Charlemagne enjolive, le temps de la fausse Gaule
+poetique bien avant Thierry, des Scandinaves bien avant les cours
+d'Ampere, de la ballade avant Victor Hugo; c'etait le style de 1813 ou
+de la reine Hortense, _le beau Dunois_ de M. Alexandre de Laborde, le
+_Vous me quittez pour aller a la gloire_ de M. de Segur. Millevoye paya
+tribut a ce genre, il en fut le poete le plus orne, le plus melodieux.
+Son fabliau d'_Emma_ et d'_Eginhard_ offre toute une allusion
+chevaleresque aux moeurs de 1812, sur ce ton. Il nous y montre la vierge
+au depart du chevalier,
+
+ Priant tout haut qu'il revienne vainqueur,
+ Priant tout bas qu'il revienne fidele[161].
+
+[Note 161: Tibulle avait dit, Elegie premiere, livre II:
+
+ Vos celebrem cantate Deum, pecorique vocate
+ Voce, palam pecori, clam sibi quisque vocet.
+
+Le premier et le plus grand exemple de ce genre d'arriere-pensee, de
+cette duplicite de sentiments, non plus seulement gracieuse, mais
+pathetique et touchante, se rencontre dans Homere au chant XIX de
+_l'Iliade_, quand les captives conduites par Briseis se lamentent autour
+du corps de Patrocle, "tout haut sur Patrocle, mais au fond chacune sur
+soi-meme et sur son propre malheur."]
+
+Il y a loin de la a _la Neige_, qui est le meme sujet traite par M. de
+Vigny dans un tout autre style, dans un gout rare et, je crois, plus
+durable, mais qui a aussi sa teinte particuliere de 1824, c'est-a-dire
+le precieux.
+
+Parmi les romances de Millevoye, les amateurs distinguent, pour la
+tendresse du coloris et de l'expression, celle de _Morgane_ (dans le
+poeme de _Charlemagne_); la fee y rappelle au chevalier la bonheur du
+premier soir:
+
+ L'anneau d'azur du serment fut le gage:
+ Le jour tomba; l'astre mysterieux
+ Vint argenter les ombres du bocage,
+ Et l'univers disparut a nos yeux.
+
+Je recommanderai encore, d'apres mon ami qui la chantait a ravir, la
+romance intitulee _le Tombeau du Poete persan_, et ce dernier couplet ou
+la fille du poete expire sous le cypres paternel:
+
+ Sa voix mourante a son luth solitaire
+ Confie encore un chant delicieux,
+ Mais ce doux chant, commence sur la terre,
+ Devait, helas! s'achever dans les cieux.
+
+Il y a certes dans ces accents comme un echo avant-coureur des premiers
+chants de Lamartine, qui devait dire a son tour en son _Invocation_:
+
+ Apres m'avoir aime quelques jours sur la terre,
+ Souviens-loi de moi dans les cieux.
+
+En general, beaucoup de ces romances de Millevoye, de ces elegies de son
+premier livre ou il est tout entier, et j'oserai dire sa jolie piece du
+_Dejeuner_ meme, me font l'effet de ce que pouvaient etre plusieurs des
+premiers vers de Lamartine, de ces vers legers qu'a une certaine epoque
+il a brules, dit-on. Mais Lamartine, en introduisant le sentiment
+chretien dans l'elegie, remonta a des hauteurs inconnues depuis
+Petrarque. Millevoye n'etait qu'un epicurien poete, qui avait eu Parny
+pour maitre, quoique deja plus reveur.
+
+Si l'on pouvait apporter de la precision dans de semblables apercus, je
+m'exprimerais ainsi: Pour les sentiments naturels, pour la reverie, pour
+l'amour filial, pour la melodie, pour les instincts du gout, l'ame, le
+talent de Millevoye est comme la legere esquisse, encore epicurienne,
+dont le genie de Lamartine est l'exemplaire platonique et chretien.
+
+En refaisant le _Poete mourant_ dans de grandes proportions lyriques
+et avec le souffle religieux de l'hymne, l'auteur des secondes
+_Meditations_ semble avoir pris soin lui-meme de manifester toute notre
+idee et de consommer la comparaison. Si glorieuse qu'elle soit pour lui,
+disons seulement que l'un n'y eteint pas entierement l'autre. Le _Poete
+mourant_ de Millevoye, a distance du chantre merveilleux, garde son
+accent, garde son timide et plus terrestre parfum; eglantier de nos
+climats, venu avant l'oranger d'Italie[162].
+
+[Note 162: Nous retrouvons ce rapport de Millevoye a Lamartine
+delicatement exprime dans une page du roman de _Madame de Mably_, par M.
+Saint-Valry (1. I, 315). Il a de plus, par certaines de ses ballades ou
+romances, par sa derniere surtout, celle du _Beffroi_, donne le ton et
+la _note_ aux premieres de madame Desbordes-Valmore.]
+
+Millevoye a jete, sous le titre de _Dizains_ et de _Huitains_, une
+certaine quantite d'epigrammes d'un tour heureux, d'une pensee fine ou
+tendre. Le huitain du _Phenix_ et de la _Colombe_ est pour le sentiment
+une petite elegie. Il a fait quelques epigrammes proprement dites, sans
+fiel; de ce nombre une _epitaphe_ qui pourrait bien avoir trait a Suard.
+C'aurait ete, au reste, sa seule inimitie litteraire, et elle ne parait
+pas avoir ete bien vive, pas plus vive que son objet.
+
+Si Millevoye n'avait pas de passions litteraires, il en eut encore moins
+de politiques. Le bon M. Dumas, son biographe sous la Restauration, a
+essaye de faire de lui un pieux Francais devoue au trone legitime. Un
+autre biographe, apres 1830 il est vrai, M. de Pongerville, a voulu nous
+le montrer comme un fidele de l'Empire. Millevoye avait chante l'un, et
+commencait a feter l'autre. Il aimait la France, mais il n'avait, de
+bonne heure, ravi aucune des flammes de nos orages; le Dieu pour lui,
+comme dans l'Eglogue, etait le Dieu qui faisait des loisirs: en tout, un
+poete elegiaque.
+
+Millevoye s'etait marie dans son pays vers 1813; epoux et pere, sa vie
+semblait devoir se poser. Un jour qu'il avait a diner quelques amis a
+Epagnette, pres d'Abbeville, une discussion s'engagea pour savoir si le
+clocher qu'on apercevait dans le lointain etait celui du Pont-Remi ou
+de Long, deux prochains villages. Obeissant a l'une de ces promptes
+saillies comme il en avait, le poete se leva de table a l'instant, et
+dit de seller son cheval pour faire lui-meme cette reconnaissance, cette
+espece de course au clocher. Mais a peine etait-il en route, que le
+cheval, qu'il n'avait pas monte depuis longtemps, le renversa. Il eut
+le col du femur casse, et le traitement, la fatigue qui s'ensuivit,
+determinerent la maladie de poitrine dont il mourut, le 12 aout 1816. Il
+avait passe les six dernieres semaines a Neuilly, et ne revint a Paris
+que tout a la fin; la veille de sa mort, il avait demande et lu des
+pages de Fenelon.
+
+Son souvenir est reste interessant et cher; ce qui a suivi de brillant
+ne l'a pas efface. Toutes les fois qu'on a a parler des derniers eclats
+harmonieux d'une voix puissante qui s'eteint, on rappelle le chant du
+cygne, a dit Buffon. Toutes les fois qu'on aura a parler des premiers
+accords doucement expirants, signal d'un chant plus melodieux, et
+comme de la fauvette des bois ou du rouge-gorge au printemps avant le
+rossignol, le nom de Millevoye se presentera. Il est venu, il a fleuri
+aux premieres brises; mais l'hiver recommencant l'a interrompu. Il a sa
+place assuree pourtant dans l'histoire de la poesie francaise, et sa
+_Chute des Feuilles_ en marque un moment.
+
+1er Juin 1837.
+
+
+
+
+DES SOIREES LITTERAIRES
+ou
+LES POETES ENTRE EUX.
+
+Les soirees litteraires, dans lesquelles les poetes se reunissent pour
+se lire leurs vers et se faire part mutuellement de leurs plus fraiches
+premices, ne sont pas du tout une singularite de notre temps. Cela s'est
+deja passe de la sorte aux autres epoques de civilisation raffinee;
+et du moment que la poesie, cessant d'etre la voix naive des races
+errantes, l'oracle de la jeunesse des peuples, a forme un art ingenieux
+et difficile, dont un gout particulier, un tour delicat et senti,
+une inspiration melee d'etude, ont fait quelque chose d'entierement
+distinct, il a ete bien naturel et presque inevitable que les hommes
+voues a ce rare et precieux metier se recherchassent, voulussent
+s'essayer entre eux et se dedommager d'avance d'une popularite
+lointaine, desormais fort douteuse a obtenir, par une appreciation
+reciproque, attentive et complaisante. En Grece, en cette patrie
+longtemps sacree des Homerides, lorsque l'age des vrais grands hommes et
+de la beaute severe dans l'art se fut par degres evanoui, et qu'on
+en vint aux mille caprices de la grace et d'une originalite combinee
+d'imitation, les poetes se rassemblerent a l'envi. Fuyant ces brutales
+revolutions militaires qui bouleversaient la Grece apres Alexandre,
+on les vit se blottir, en quelque sorte, sous l'aile pacifique des
+Ptolemees; et la ils fleurirent, ils brillerent aux yeux les uns des
+autres; ils se composerent en pleiade. Et qu'on ne dise pas qu'il n'en
+sortit rien que de maniere et de faux; le charmant Theocrite en etait.
+A Rome, sous Auguste et ses successeurs, ce fut de meme. Ovide avait a
+regretter, du fond de sa Scythie, bien des succes litteraires dont il
+etait si vain, et auxquels il avait sacrifie peut-etre les confidences
+indiscretes d'ou la disgrace lui etait venue. Stace, Silius, et ces
+_mille et un_[163] auteurs et poetes de Rome dont on peut demander les
+noms a Juvenal, se nourrissaient de lectures, de reunions, et les tiedes
+atmospheres des soirees d'alors, qui soutenaient quelques talents
+timides en danger de mourir, en faisaient pulluler un bon nombre de
+mediocres qui n'aurait pas du naitre. Au Moyen-Age, les troubadours nous
+offrent tous les avantages et les inconvenients de ces petites
+societes directement organisees pour la poesie: eclat precoce, facile
+efflorescence, ivresse gracieuse, et puis debilite, monotonie et fadeur.
+En Italie, des le XIVe siecle, sous Petrarque et Boccace, et, plus tard,
+au XVe au XVIe, les poetes se reunirent encore dans des cercles a demi
+poetiques, a demi galants, et l'usage du sonnet, cet instrument si
+complique a la fois et si portatif, y devint habituel. Remarquons
+toutefois qu'au XIVe siecle, du temps de Petrarque et de Boccace, a
+cette epoque de grande et serieuse renaissance, lorsqu'il s'agissait
+tout ensemble de retrouver l'antiquite et de fonder le moderne avenir
+litteraire, le but des rapprochements etait haut, varie, le moyen
+indispensable, et le resultat heureux, tandis qu'au XVIe siecle il
+n'etait plus question que d'une flatteuse recreation du coeur et de
+l'esprit, propice sans doute encore au developpement de certaines
+imaginations tendres et malades, comme celle du Tasse, mais touchant
+deja de bien pres aux abus des academies pedantes, a la corruption des
+_Guarini_ et des _Marini_. Ce qui avait eu lieu en Italie se refleta par
+une imitation rapide dans toutes les autres litteratures, en Espagne, en
+Angleterre, en France; partout des groupes de poetes se formerent,
+des ecoles artificielles naquirent, et on complota entre soi pour des
+innovations chargees d'emprunts. En France, Ronsard, Du Bellay, Baif,
+furent les chefs de cette ligue poetique, qui, bien qu'elle ait echoue
+dans son objet principal, a eu tant d'influence sur l'etablissement de
+notre litterature classique. Les traditions de ce culte mutuel, de cet
+engouement idolatre, de ces largesses d'admiration puisees dans un fonds
+d'enthousiasme et de candeur, se perpetuerent jusqu'a mademoiselle de
+Scudery, et s'eteignirent a l'hotel de Rambouillet. Le bon sens qui
+succeda, et qui, grace aux poetes de genie du XVIIe siecle, devint un
+des traits marquants et populaires de notre litterature, fit justice
+d'une mode si fatale au gout, ou du moins ne la laissa subsister que
+dans les rangs subalternes des rimeurs inconnus. Au XVIIIe siecle,
+la philosophie, en imprimant son cachet a tout, mit bon ordre a ces
+recidives de tendresse auxquelles les poetes sont sujets si on les
+abandonne a eux-memes; elle confisqua d'ailleurs pour son propre compte
+toutes les activites, toutes les effervescences, et ne sut pas elle-meme
+en separer toutes les manies. En fait de ridicule, le pendant de l'hotel
+de Rambouillet ou des poetes a la suite de la Pleiade, ce serait au
+XVIIIe siecle La Mettrie, d'Argens et Naigeon, _le petit ouragan
+Naigeon_, comme Diderot l'appelle, dans une debauche d'atheisme entre
+eux.
+
+[Note 163: Cet article avait d'abord ete ecrit pour _le Livre des Cent
+et Un_. On y repondait indirectement et sans amertume a un article _de
+la Camaraderie litteraire_ qui fit du bruit dans le temps, et que le
+tres-spirituel auteur (M. de Latouche) me permettra de qualifier de
+partial et d'exagere.]
+
+Pour etre juste toutefois, n'oublions pas que cette epoque fut le regne
+de ce qu'on appelait _poesie legere_, et que, depuis le quatrain du
+marquis de Sainte-Aulaire jusqu'a _la Confession de Zulme_, il naquit
+une multitude de fadaises prodigieusement spirituelles, qui, avec les
+in-folio de l'_Encyclopedie_, faisaient l'ordinaire des toilettes et des
+soupers. Mais on ne vit rien alors de pareil a une poesie distincte ni a
+une secte isolee de poetes. Ce genre leger etait plutot le rendez-vous
+commun de tous les gens d'esprit, du monde, de lettres, ou de cour, des
+mousquetaires, des philosophes, des geometres et des abbes. Les lectures
+d'ouvrages en vers n'avaient pas lieu a petit bruit _entre soi_. Un
+auteur de tragedie ou comedie, Chabanon, Desmahis, Colardeau, je
+suppose, obtenait un salon a la mode, ouvert a tout ce qu'il y avait de
+mieux; c'etait un sur moyen, pour peu qu'on eut bonne mine et quelque
+debit, de se faire connaitre; les femmes disaient du bien de la piece;
+on en parlait a l'acteur influent, au gentilhomme de la Chambre, et
+le jeune auteur, ainsi pousse, arrivait s'il en etait digne. Mais il
+fallait surtout assez d'intrepidite et ne pas sortir des formes recues.
+Une fois, chez madame Necker, Bernardin de Saint-Pierre, alors inconnu,
+essaya de lire _Paul et Virginie_: l'histoire etait simple et la voix
+du lecteur tremblait; tout le monde bailla, et, au bout d'un demi-quart
+d'heure, M. de Buffon, qui avait le verbe haut, cria au laquais: _Qu'on
+mette les chevaux a ma voiture_!
+
+De nos jours, la poesie, en reparaissant parmi nous, apres une absence
+incontestable, sous des formes quelque peu etranges, avec un sentiment
+profond et nouveau, avait a vaincre bien des perils, a traverser bien
+des moqueries. On se rappelle encore comment fut accueilli le glorieux
+precurseur de cette poesie a la fois eclatante et intime, et ce qu'il
+lui fallut de genie opiniatre pour croire en lui-meme et persister. Mais
+lui, du moins, solitaire il a ouvert sa voie, solitaire il l'acheve: il
+n'y a que les vigoureuses et invincibles natures qui soient dans ce cas.
+De plus faibles, de plus jeunes, de plus expansifs, apres lui, ont
+senti le besoin de se rallier; de s'entendre a l'avance, et de preluder
+quelque temps a l'abri de cette societe orageuse qui grondait alentour.
+Ces sortes d'intimites, on l'a vu, ne sont pas sans profit pour l'art
+aux epoques de renaissance ou de dissolution. Elles consolent, elles
+soutiennent dans les commencements, et a une certaine saison de la vie
+des poetes, contre l'indifference du dehors; elles permettent a quelques
+parties du talent, craintives et tendres, de s'epanouir, avant que le
+souffle aride les ait sechees. Mais des qu'elles se prolongent et se
+regularisent en cercles arranges, leur inconvenient est de rapetisser,
+d'endormir le genie, de le soustraire aux chances humaines et a ces
+tempetes qui enracinent, de le payer d'adulations minutieuses qu'il se
+croit oblige de rendre avec une prodigalite de roi. Il suit de la que
+le sentiment du vrai et du reel s'altere, qu'on adopte un monde de
+convention et qu'on ne s'adresse qu'a lui. On est insensiblement pousse
+a la forme, a l'apparence; de si pres et entre gens si experts, nulle
+intention n'echappe, nul procede technique ne passe inapercu; on
+applaudit a tout: chaque mot qui scintille, chaque accident de la
+composition, chaque eclair d'image est remarque, salue, accueilli. Les
+endroits qu'un ami equitable noterait d'un triple crayon, les faux
+brillants de verre que la serieuse critique rayerait d'un trait de son
+diamant, ne font pas matiere d'un doute en ces indulgentes ceremonies.
+Il suffit qu'il y ait prise sur un point du tissu, sur un detail
+hasarde, pour qu'il soit saisi, et toujours en bien; le silence
+semblerait une condamnation; on prend les devants par la louange. _C'est
+etonnant_ devient synonyme de _C'est beau_; quand on dit _Oh!_ il est
+bien entendu qu'on a dit _Ah!_ tout comme dans le vocabulaire de M. de
+Talleyrand[164]. Au milieu de cette admiration haletante et morcelee,
+l'idee de l'ensemble, le mouvement du fond, l'effet general de l'oeuvre,
+ne saurait trouver place; rien de largement naif ni de plein ne
+se reflechit dans ce miroir grossissant, taille a mille facettes.
+L'artiste, sur ces reunions, ne fait donc aucunement l'epreuve du
+public, meme de ce public choisi, bienveillant a l'art, accessible aux
+vraies beautes, et dont il faut en definitive remporter le suffrage.
+Quant au genie pourtant, je ne saurais concevoir sur son compte de bien
+graves inquietudes. Le jour ou un sentiment profond et passionne le
+prend au coeur, ou une douleur sublime l'aiguillonne, il se defait
+aisement de ces coquetteries frivoles, et brise, en se relevant, tous
+les fils de soie dans lesquels jouaient ses doigts nerveux. Le danger
+est plutot pour ces timides et melancoliques talents, comme il s'en
+trouve, qui se defient d'eux-memes, qui s'ouvrent amoureusement aux
+influences, qui s'impregnent des odeurs qu'on leur infuse, et vivent de
+confiance credule, d'illusions et de caresses. Pour ceux-la, ils peuvent
+avec le temps, et sous le coup des infatigables eloges, s'egarer en des
+voies fantastiques qui les eloignent de leur simplicite naturelle. Il
+leur importe donc beaucoup de ne se livrer que discretement a la faveur,
+d'avoir toujours en eux, dans le silence et la solitude, une portion
+reservee ou ils entendent leur propre conseil, et de se redresser aussi
+par le commerce d'amis eclaires qui ne soient pas poetes.
+
+[Note 164: Ceci fait allusion a une anecdote souvent repetee de la
+Presentation de l'abbe de Perigord a Versailles.]
+
+Quand les soirees litteraires entre poetes ont pris une tournure
+reguliere, qu'on les renouvelle frequemment, qu'on les dispose avec
+artifice, et qu'il n'est bruit de tous cotes que de ces interieurs
+delicieux, beaucoup veulent en etre; les visiteurs assidus, les
+auditeurs litteraires se glissent; les rimeurs qu'on tolere, parce
+qu'ils imitent et qu'ils admirent, recitent a leur tour et applaudissent
+d'autant plus. Et dans les salons, au milieu d'une assemblee non
+officiellement poetique, si deux ou trois poetes se rencontrent par
+hasard, oh! la bonne fortune! vite un echantillon de ces fameuses
+soirees! le proverbe ne viendra que plus tard, la contredanse est
+suspendue, c'est la maitresse de la maison qui vous prie, et deja
+tout un cercle de femmes elegantes vous ecoute; le moyen de s'y
+refuser?--Allons, poete, executez-vous de bonne grace! Si vous ne
+savez pas d'aventure quelque monologue de tragedie, fouillez dans vos
+souvenirs personnels; entre vos confidences d'amour, prenez la plus
+pudique; entre vos desespoirs, choisissez le plus profond; etalez-leur
+tout cela! et le lendemain, au reveil, demandez-vous ce que vous avez
+fait de votre chastete d'emotion et de vos plus doux mysteres.
+
+Andre Chenier, que les poetes de nos jours ont si justement apprecie, ne
+l'entendait pas ainsi. Il savait echapper aux ovations steriles et a ces
+curieux de societe qui _se sont toujours fait gloire d'honorer les neuf
+Soeurs_. Il repondait aux importunites d'usage, qu'_il n'avait rien_, et
+que _d'ailleurs il ne lisait guere_. Ses soirees, a lui, se composaient
+de son _jeune Abel_, des freres Trudaine, de Le Brun, de Marie-Joseph:
+
+ C'est la le cercle entier qui, le soir, quelquefois,
+ A des vers, non sans peine obtenus de ma voix,
+ Prete une oreille amie et cependant severe.
+
+Cette severite, hors de mise en plus nombreuse compagnie, et qui a tant
+de prix quand elle se trouve melee a une sympathie affectueuse, ne doit
+jamais tourner trop exclusivement a la critique litteraire. Boileau,
+dans le cours de la touchante et grave amitie qu'il entretint avec
+Racine, eut sans doute le tort d'effaroucher souvent ce tendre genie.
+S'il avait exerce le meme empire et la meme direction sur La Fontaine,
+qu'on songe a ce qu'il lui aurait retranche! L'ami du poete, le
+_confident de ses jeunes mysteres_, comme a dit encore Chenier, a besoin
+d'entrer dans les menagements d'une sensibilite qui ne se decouvre a lui
+qu'avec pudeur et parce qu'elle espere au fond un complice. C'est un
+faible en ce monde que la poesie; c'est souvent une plaie secrete qui
+demande une main legere: le gout, on le sent, consiste quelquefois a se
+taire sur l'expression et a laisser passer. Pourtant, meme dans ces
+cas d'une poesie tout intime et mouillee de larmes, il ne faudrait pas
+manquer a la franchise par fausse indulgence. Qu'on ne s'y trompe pas:
+les douleurs celebrees avec harmonie sont deja des blessures a peu pres
+cicatrisees, et la part de l'art s'etend bien avant jusque dans les plus
+reelles effusions d'un coeur qui chante. Et puis les vers, une fois
+faits, tendent d'eux-memes a se produire; ce sont des oiseaux longtemps
+couves qui prennent des ailes et qui s'envoleront par le monde un matin.
+Lors donc qu'on les expose encore naissants au regard d'un ami, il doit
+etre toujours sous-entendu qu'on le consulte, et qu'apres votre premiere
+emotion passee et votre rougeur, il y a lieu pour lui a un jugement.
+
+Quelques amities solides et variees, un petit nombre d'intimites au sein
+des etres plus rapproches de nous par le hasard ou la nature, intimites
+dont l'accord moral est la supreme convenance; des liaisons avec les
+maitres de l'art, etroites s'il se peut, discretes cependant, qui ne
+soient pas des chaines, qu'on cultive a distance et qui honorent;
+beaucoup de retraite, de liberte dans la vie, de comparaison rassise et
+d'elan solitaire, c'est certainement, en une societe dissoute ou factice
+comme la notre, pour le poete qui n'est pas en proie a trop de gloire ni
+adonne au tumulte du drame, la meilleure condition d'existence heureuse,
+d'inspiration soutenue et d'originalite sans melange. Je me figure que
+Manzoni en sa Lombardie, Wordsworth reste fidele a ses lacs, tous deux
+profonds et purs genies interieurs, realisent a leur maniere l'ideal de
+cette vie dont quelque image est assez belle pour de moindres qu'eux.
+Rever plus, vouloir au dela, imaginer une reunion complete de ceux qu'on
+admire, souhaiter les embrasser d'un seul regard et les entendre sans
+cesse et a la fois, voila ce que chaque poete adolescent a du croire
+possible; mais, du moment que ce n'est la qu'une scene d'Arcadie, un
+episode futur des Champs-Elysees, les parodies imparfaites que la
+societe reelle offre en echange ne sont pas dignes qu'on s'y arrete
+et qu'on sacrifie a leur vanite. Lors meme que, fascine par les plus
+gracieuses lueurs, on se flatte d'avoir rencontre autour de soi une
+portion de son reve et qu'on s'abandonne a en jouir, les mecomptes
+ne tardent pas; le cote des amours-propres se fait bientot jour, et
+corrompt les douceurs les mieux appretees; de toutes ces affections
+subtiles qui s'entrelacent les unes aux autres, il sort inevitablement
+quelque chose d'amer.
+
+Un autre voeu moins chimerique, un desir moins vaste et bien legitime
+que forme l'ame en s'ouvrant a la poesie, c'est d'obtenir acces jusqu'a
+l'illustre poete contemporain qu'elle prefere, dont les rayons l'ont
+d'abord touchee, et de gagner une secrete place dans son coeur. Ah! sans
+doute, s'il vit de nos jours et parmi nous, celui qui nous a engendre a
+la melodie, dont les epanchements et les sources murmurantes ont eveille
+les notres comme le bruit des eaux qui s'appellent, celui a qui nous
+pouvons dire, de vivant a vivant, et dans un aveu trouble, (_con
+vergognosa fronte_), ce que Dante adressait a l'ombre du doux Virgile:
+
+ Or se' lu quel Virgilio, e quella fonte
+ Che spande di parlar si largo tiume?
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Vagliami 'l lungo studio e 'l grande amore
+ Che m' lian fatto cercar lo tuo volume;
+ Tu se' lo mio maestro, e 'l mio autore...,
+
+sans doute il nous est trop charmant de le lui dire, et il ne doit pas
+lui etre indifferent de l'entendre. Schiller et Goethe, de nos jours,
+presentent le plus haut type de ces incomparables hymenees de genies, de
+ces adoptions sacrees et fecondes. Ici tout est simple, tout est vrai,
+tout eleve. Heureuses de telles amities, quand la fatalite humaine, qui
+se glisse partout, les respecte jusqu'au terme; quand la mort seule les
+delie, et, consumant la plus jeune, la plus devouee, la plus tendre au
+sein de la plus antique, l'y ensevelit dans son plus cher tombeau! A
+defaut de ces choix resserres et eternels, il peut exister de poete a
+poete une male familiarite, a laquelle il est beau d'etre admis, et
+dont l'impression franche dedommage sans peine des petits attroupements
+concertes. On se visite apres l'absence, on se retrouve en des lieux
+divers, on se serre la main dans la vie; cela procure des jours rares,
+des heures de fete, qui ornent par intervalles les souvenirs. Le grand
+Byron en usait volontiers de la sorte dans ses liaisons si noblement
+menees; et c'est sur ce pied de cordialite libre que Moore, Rogers,
+Shelley, pratiquaient l'amitie avec lui. En general, moins les
+rencontres entre poetes qui s'aiment ont de but litteraire, plus elles
+donnent de vrai bonheur et laissent d'agreables pensees. Il y a bien des
+annees deja, Charles Nodier et Victor Hugo en voyage pour la Suisse,
+et Lamartine qui les avait recus au passage dans son chateau de
+Saint-Point, gravissaient, tous les trois ensemble, par un beau soir
+d'ete, une cote verdoyante d'ou la vue planait sur cette riche contree
+de Bourgogne; et, au milieu de l'exuberante nature et du spectacle
+immense que recueillait en lui-meme le plus jeune, le plus ardent de
+ces trois grands poetes, Lamartine et Nodier, par un retour facile, se
+racontaient un coin de leur vie dans un age ignore, leurs piquantes
+disgraces, leurs molles erreurs, de ces choses oubliees qui revivent une
+derniere fois sous un certain reflet du jour mourant, et qui, l'eclair
+evanoui, retombent a jamais dans l'abime du passe. Voila sans doute une
+rencontre harmonieuse, et comme il en faut peu pour remplir a souhait
+et decorer la memoire; mais il y a loin de ces hasards-la a une soiree
+priee a Paris, meme quand nos trois poetes y assisteraient.
+
+Apres tout, l'essentiel et durable entretien des poetes, celui qui ne
+leur manque ni ne leur pese jamais, qui ne perd rien, en se renouvelant,
+de sa serenite ideale ni de sa suave autorite, ils ne doivent pas le
+chercher trop au dehors; il leur appartient a eux-memes de se le donner.
+Milton, vieux, aveugle et sans gloire, se faisant lire Homere ou la
+Bible par la douce voix de ses filles, ne se croyait pas seul, et
+conversait de longues heures avec les antiques genies. Machiavel nous a
+raconte, dans une lettre memorable, comment apres sa journee passee aux
+champs, a l'auberge, aux propos vulgaires, le soir tombant, il revenait
+a son cabinet, et, depouillant a la porte son habit villageois couvert
+d'ordure et de boue, il s'appretait a entrer dignement dans les cours
+augustes des hommes de l'antiquite. Ce que le severe historien a si
+hautement compris, le poete surtout le doit faire; c'est dans
+ce recueillement des nuits, dans ce commerce salutaire avec les
+imperissables maitres, qu'il peut retrouver tout ce que les frottements
+et la poussiere du jour ont enleve a sa foi native, a sa blancheur
+privilegiee. La il rencontre, comme Dante au vestibule de son Enfer, les
+cinq ou six poetes souverains dont il est epris; il les interroge, il
+les entend; il convoque leur noble et incorruptible ecole (_la bella
+scuola_), dont toutes les reponses le raffermissent contre les disputes
+ambigues des ecoles ephemeres; il eclaircit, a leur flamme celeste, son
+observation des hommes et des choses; il y epure la realite sentie dans
+laquelle il puise, la separant avec soin de sa portion pesante, inegale
+et grossiere; et, a force de s'envelopper de _leurs saintes reliques_,
+suivant l'expression de Chenier, a force d'etre attentif et fidele a la
+propre voix de son coeur, il arrive a creer comme eux selon sa mesure,
+et a meriter peut-etre que d'autres conversent avec lui un jour.
+
+1831.
+
+
+
+CHARLES NODIER[165]
+
+[Note 165: Au moment ou cette reimpression (1844) s'acheve, la mort,
+qui se hate, nous permet d'y faire entrer ces pages, qui ne sont plus
+consacrees a un vivant: _inter Divos habitus_.--(Seulement, pour eviter
+la disproportion entre les volumes, on a mis a la fin du tome premier ce
+que l'ordre naturel eut fait placer a la fin du second.)]
+
+Le titre de _litterateur_ a quelque chose de vague, et c'est le seul
+pourtant qui definisse avec exactitude certains esprits, certains
+ecrivains. On peut etre litterateur, sans etre du tout historien, sans
+etre decidement poete, sans etre romancier par excellence. L'historien
+est comme un fonctionnaire officiel et grave, qui suit ou fraye les
+grandes routes et tient le centre du pays. Le poete recherche les
+sentiers de traverse le plus souvent; le romancier s'oublie au cercle du
+foyer, ou sur le banc du seuil devant, lequel il raconte. Les livres et
+les _belles-lettres_ peuvent n'etre que fort secondaires pour eux, et
+l'historien lui-meme, qui s'en passe moins aisement, y voit surtout
+l'usage positif et severe. On peut etre litterateur aussi, sans devenir
+un erudit critique a proprement parler; le metier et le talent d'erudit
+offrent quelque chose de distinct, de precis, de consecutif et de
+rigoureux. Un litterateur, dans le sens vague et flottant ou je le
+laisse, serait au besoin et a plaisir un peu de tout cela, un peu ou
+beaucoup, mais par instants et sans rien d'exclusif et d'unique. Le pur
+litterateur aime les livres, il aime la poesie, il s'essaye aux romans,
+il s'egaye au pastiche, il effleure parfois l'histoire, il grapille
+sans cesse a l'erudition; il abonde surtout aux particularites, aux
+circonstances des auteurs et de leurs ouvrages; une note a la facon de
+Bayle est son triomphe. Il peut vivre au milieu de ces diversites, de
+ces trente rayons d'une petite bibliotheque choisie, sans faire un choix
+lui-meme et en touchant a tout: voila ses delices. Il y a plus: poete,
+romancier, prefacier, commentateur, biographe, le litterateur est
+volontiers a la fois amateur et necessiteux, libre et commande; il
+obeira maintes fois au libraire, sans cesser d'etre aux ordres de sa
+propre fantaisie. Cette necessite qu'il maudit, il l'aime plus qu'il ne
+se l'avoue: dans son imprevu, souvent elle lui demande ce qu'il n'eut
+pas donne d'une autre maniere; elle supplee par acces et fait emulation
+en quelque sorte a son imagination meme. Sa vie intellectuelle ainsi,
+dans sa variete et son recommencement de tous les jours, est le
+contraire d'une specialite, d'une voie droite, d'une chaussee reguliere.
+Oh! combien je comprends que les parents sages d'autrefois ne
+voulussent pas de litterateurs parmi leurs enfants! Les historiens, les
+philosophes, les erudits, les linguistes, les _speciaux_, tous tant
+qu'ils sont, encaisses dans leur rainure (en laquelle une fois entres,
+notez-le bien, ils arrivent le plus souvent a l'autre bout par la force
+des choses, comme sur un chemin de fer les wagons), tous ces esprits
+justement etablis sont d'abord assez de l'avis des parents, et
+professent eux-memes une sorte de dedain pour le litterateur, tel que je
+le laisse flotter, et pour ce peu de carriere regulierement tracee, pour
+cette ecole buissonniere prolongee a travers toutes sortes de sujets et
+de livres; jusqu'a ce qu'enfin ce litterateur errant, par la multitude
+de ces excursions, l'amas de ses notions accessoires, la flexibilite de
+sa plume, la richesse et la fertilite de ses miscellanees, se fasse un
+nom, une position, je ne dis pas plus utile, mais plus considerable que
+celle des trois quarts des speciaux; et alors il est une puissance a son
+tour, il a cours et credit devant tous, il est reconnu.
+
+Nul ecrivain de nos jours ne saurait mieux preter a nous definir d'une
+maniere vivante le litterateur indefini, comme je l'entends, que ce
+riche, aimable et presque insaisissable polygraphe,--Charles Nodier.
+
+Ce qui caracterise precisement son personnage litteraire, c'est de
+n'avoir eu aucun parti special, de s'etre essaye dans tout, de facon
+a montrer qu'il aurait pu reussir a tout, de s'etre porte sur maints
+points a certains moments avec une vivacite extreme, avec une
+surexcitation passionnee, et d'avoir ete vu presque aussitot ailleurs,
+philologue ici, romanesque la, bibliographe et wertherien, academique
+cet autre jour avec effusion et solennite, et le lendemain ou la veille
+le plus excentrique ou le plus malicieux des novateurs: un melange anime
+de Gabriel Naude et de Cazotte, legerement cadet de Rene et d'Oberman,
+representant tout a fait en France un essai d'organisation depaysee de
+Byron, de Lewis, d'Hoffmann, Francais a travers tout, Comtois d'accent
+et de saveur de langage, comme La Monnoye etait Bourguignon, mariant le
+_Menagiana_ a _Lara_, curieux a etudier surtout en ce que seul il
+semble lier au present des arriere-fonds et des lointains fuyants de
+litterature, donnant la main de Bonneville a M. de Balzac, et de Diderot
+a M. Hugo. Bref, son talent, ses oeuvres, sa vie litteraire, c'est
+une riche, brillante et innombrable armee, ou l'on trouve toutes
+les bannieres, toutes les belles couleurs, toutes les hardiesses
+d'avant-garde et toutes les formes d'aventures;... tout, hormis le
+quartier-general.
+
+C'est le quartier-general, en effet, la discipline seule qui de bonne
+heure a manque a ces recrues genereuses et faciles, a ces ardentes
+levees de bande qui eurent leur coup de collier chacune, mais qui, trop
+vite, la plupart, ont plie. Je me figure une armee en bataille d'avant
+Louvois; chaque compagnie s'est deployee sous son chef a sa guise;
+chaque capitaine, chaque colonel a etale son echarpe et sa casaque de
+fantaisie. En tout, Nodier a ete un peu ainsi; s'il etudie la botanique
+ou les insectes,--ces brillants coleopteres a qui sa plume deroba leurs
+couleurs,--dans le pli de science ou il se joue, c'est a un point de
+vue particulier toujours et sans tant s'inquieter des classifications
+generales et des grands systemes naturels: Jean-Jacques de meme en etait
+a la botanique d'avant Jussieu. Nodier, dans les genres divers qu'il
+cultive, s'en tient volontiers a la chimie d'avant Lavoisier, comme il
+reviendrait a l'alchimie ou aux vertus occultes d'avant Bacon; apres
+l'_Encyclopedie_, il croit aux songes; en linguistique, il semble un
+contemporain de Court de Gebelin, non pas des Grimm ou des Humboldt.
+C'est toujours ce corps d'armee d'avant le grand ordonnateur Louvois.
+
+On dirait que dans sa destinee prodigue, dans cette vocation mobile
+qui aime a s'epandre hors du centre, il se reflete quelque chose de
+la destinee de sa province elle-meme, si tard reunie. Il y a en lui,
+litterairement parlant, du Comtois d'avant la reunion, du federaliste
+girondin.
+
+A qui la faute? et est-ce une faute en ces temps de revolution et de
+coupures si frequentes? Qu'on songe a la date de sa naissance. Nous
+aurons a rappeler tout a l'heure les impressions de son enfance precoce,
+les orages de son adolescence emancipee, cette vie de frontiere aux
+lisieres des monts, aux annees d'emigration et d'anarchie, entre le
+Directoire expirant et l'Empire qui n'etait pas ne; car c'est bien alors
+que son imagination a pris son pli ineffacable, et que l'ideal en lui a
+grands traits hasardeux, s'est forme. L'honneur de Nodier dans l'avenir
+consistera, quoi qu'il en soit, a representer a merveille cette epoque
+convulsive ou il fut jete, cette generation litteraire, adolescente
+au Consulat, coupee par l'Empire, assez jeune encore au debut de
+la Restauration, mais qui eut toujours pour devise une sorte de
+contre-temps historique: ou _trop tot ou trop tard!_
+
+_Trop tot_; car si elle eut tarde jusqu'a la Restauration, si elle eut
+debute fraichement a l'origine, elle aurait eu quinze annees de pleine
+liberte et d'ouverte carriere a courir tout d'une haleine.--_Trop tard_;
+car si elle se fut produite aussi bien vers 1780, si elle fut entree en
+scene le lendemain de Jean-Jacques, elle aurait eu chance de se faire
+virile en ces dix annees, de prendre rang et consistance avant les
+orages de 89.
+
+Mais, dans l'un ou dans l'autre cas, elle n'aurait plus ete elle-meme,
+c'est-a-dire une generation poetique jetee de cote et interceptee par un
+char de guerre, une generation vouee a des instincts qu'exalterent et
+reprimerent a l'instant les choses, et dont les rares individus parurent
+d'abord marques au front d'un pale eclair egare. _Helas! nous aurions
+pu etre!_ a dit l'aimable miss Landon dans un refrain melancolique,
+recemment cite par M. Chasles. C'est la devise de presque toutes les
+existences. Seulement ici, de ces existences litteraires d'alors qui ont
+manque et qui _auraient pu etre_, il en est une qui a surgi, qui,
+malgre tout, a brille, qui, sans y songer, a herite a la longue de ces
+infortunes des autres et des siennes propres, qui les resume en soi avec
+eclat et charme, qui en est aujourd'hui en un mot le type visible et
+subsistant. Cela fait aussi une gloire.
+
+J'insiste encore, car, pour le litterateur, c'est tout si on le peut
+rattacher a un vrai moment social, si on peut sceller a jamais son nom a
+un anneau quelconque de cette grande chaine de l'histoire. Quelle fut,
+a les prendre dans leur ensemble, la direction principale et historique
+des generations qui arrivaient a la virilite en 89, et de celles qui
+y atteignaient vers 1803? Pour les unes, la politique, la liberte, la
+tribune; pour les autres, l'administration ou la guerre. De sorte
+qu'on peut dire, en abregeant, que les generations politiques et
+revolutionnaires de 89 eurent pour mot d'ordre _le droit_, et que les
+generations obeissantes et militaires de l'Empire eurent pour mot
+d'ordre _le devoir_. Or, nos generations, a nous, romanesques et
+poetiques, n'ont guere eu pour mot d'ordre que _la fantaisie_.
+
+Mais que devinrent les eclaireurs avances, les enfants perdus de nos
+generations encore lointaines, lorsque, s'ebattant aux dernieres soirees
+du Directoire, essayant leur premier essor aux jeunes soleils du
+Consulat, et croyant deja a la plenitude de leur printemps, ils furent
+pris par l'Empire, separes par lui de leur avenir espere, et enfermes
+de toutes parts un matin en un horizon de fer comme dans le cercle de
+Popilius? Ce fut un vrai cri de rage[166].
+
+[Note 166: On peut lire dans _les Meditations du Cloitre_, qui font
+suite au _Peintre de Saltzbourg_, le paragraphe qui commence ainsi:
+"Voila une generation tout entiere, etc., etc."]
+
+Deux seuls grands esprits souvent cites resisterent a cet Empire et lui
+tinrent tete, M. de Chateaubriand et madame de Stael. Mais remarquez
+bien qu'ils etaient tres au complet, et comme en armes, quand il
+survint. M. de Chateaubriand se faisait deja homme en 89; dix ans
+d'exil, d'emigration et de solitude acheverent de le tremper. Madame de
+Stael, de meme, ne put etre supprimee par l'Empire, auquel elle etait
+anterieure de position prise et de renommee fondee. Nes dix ou quinze
+ans plus tard, et s'ils n'avaient eu que dix-sept ans en 1800, ces deux
+chefs de la pensee eussent-ils fait tete aussi fermement a l'assaut? Du
+moins, on l'avouera, les difficultes pour eux eussent ete tout autres.
+
+Il faut en tenir compte au brillant, aimable et intermediaire genie dont
+nous parlons. Charles-Emmanuel Nodier doit etre ne a Besancon le 29
+avril 1780, si tant est qu'il s'en souvienne rigoureusement lui-meme;
+le contrariant Querard le fait naitre en 1783 seulement; Weiss, son ami
+d'enfance, le suppose ne en 1781. Ce point initial n'est donc pas encore
+parfaitement eclairci, et je le livre aux elucubrations des Mathanasius
+futurs. Son pere, avocat distingue, avait ete de l'Oratoire et avait
+professe la rhetorique a Lyon. Il fut le premier et longtemps l'unique
+maitre de ce fils adore (fils naturel, je le crois), dont l'education
+ainsi resta presque entierement privee et qui ne parut au college que
+dans les classes superieures. Le jeune Nodier suivit pourtant a Besancon
+les cours de l'Ecole centrale et fut eleve de M. Ordinaire, de M. Droz.
+Ses relations avec le moine Schneider, telles qu'il s'est plu a nous
+les peindre, ne sont-elles pas une reflexion fort elargie, une pure
+refraction du souvenir a distance au sein d'une vaste et mobile
+imagination? Nous nous garderions bien, quand nous le pourrions, de
+chercher a suivre le reel biographique dans ce qui est surtout vrai
+comme impression et comme peinture, et d'y decolorer a plaisir ce que le
+charmant auteur a si richement fondu et deploye. Ce que nous demandons
+a l'enfance et a la jeunesse de Nodier, c'est moins une suite de faits
+positifs et d'incidents sans importance que ses emotions memes et ses
+songes; or, de sa part, les souvenirs legerement _romances_ nous les
+rendent d'autant mieux.
+
+Les premiers sentiments du jeune Nodier le pousserent tout a fait dans
+le sens de la Revolution. Son pere fut le second maire constitutionnel
+de Besancon; M. Ordinaire avait ete le premier. L'enfant, des onze ou
+douze ans, prononcait des discours au club. Une deputation de ce club de
+Besancon alla rendre visite au general Pichegru qui avait repousse les
+Autrichiens, du cote de Strasbourg: l'enfant fut de la partie; deux
+commissaires le demanderent a son pere: "Donnez-nous-le, nous le ferons
+voyager!" Pichegru lui fit accueil et l'assit meme sur ses genoux, car
+l'enfant, tres-jeune, etait de plus tres-mince et petit, il n'a grandi
+que tard. Il passa ainsi trois ou quatre jours au quartier-general et
+partagea le lit d'un aide de camp. Cette excursion fut feconde pour sa
+jeune ame; mille tableaux s'y graverent, mille couleurs la remplirent.
+Il put dire avec orgueil: Pichegru m'a aime. Mais lorsqu'ensuite, dans
+son culte enthousiaste, il s'obstina jusqu'au bout a parler de Pichegru
+comme d'une pure victime, comme d'un bon Francais et d'un loyal
+defenseur du sol, il fut moins fidele a l'information de l'histoire qu'a
+la reconnaissance et au pieux desir.
+
+Pendant la Terreur probablement, un M. Girod de Chantrans, ancien
+officier du genie, force de quitter Besancon par suite du decret qui
+interdisait aux ci-devant nobles le sejour dans les places de guerre,
+alla habiter Novilars, chateau a deux lieues de la; il emmena le jeune
+Nodier avec lui. C'etait un savant, un sage, une espece de Linne
+bisontin. Il donna a l'enfant des lecons de mathematiques et d'histoire
+naturelle, mais l'eleve ne mordit qu'a cette derniere. C'est la qu'il
+commenca ses etudes entomologiques, ses collections, s'attachant aux
+coleopteres particulierement: il y acquit des connaissances reelles,
+decouvrit l'organe de l'ouie chez les insectes: une dissertation publiee
+a Besancon en l'an VI (1798) en fait foi. M. Dumeril confirma depuis
+cette opinion, ou meme, selon son jeune et jaloux devancier, s'en
+empara: il y eut reclamation dans les journaux[167]. Des ce temps, Nodier
+avait commence un poeme sur les charmants objets de ses etudes; on
+en citait de jolis vers que quelques memoires, en le voulant bien,
+retrouveraient peut-etre encore. Je n'ai pu saisir que les deux
+premiers:
+
+ Hotes legers des bois, compagnons des beaux jours,
+ Je dirai vos travaux, vos plaisirs, vos amours...
+
+[Note 167: On peut voir dans la _Decade_, 3e trimestre de l'an XII, p.
+377, une lettre de Charles Nodier, de laquelle il resulte cependant que
+M. Dumeril, loin de s'emparer de l'observation de son devancier, l'avait
+negligee et n'en avait pas tenu compte. L'exactitude est bien difficile
+a obtenir, en tout ce qui concerne Charles Nodier,--surtout si l'on a
+cause avec lui.]
+
+Mais qu'est-il besoin de poeme? ne l'avons-nous pas dans _Seraphine_,
+aussi vif, aussi frais, aussi matinal et diapre que les ailes de ces
+papillons sans nombre que l'auteur decrit amoureusement et qu'il etale?
+Quand on est poete, quand la lumiere se joue dans l'atmosphere sereine
+de l'esprit ou en colore a son gre les transparentes vapeurs, il n'est
+que mieux d'attendre pour peindre, de laisser la distance se faire, les
+rayons et les ombres s'incliner, les horizons se dorer et s'amollir.
+Tous ces _Souvenirs_ enchanteurs de Nodier, qui commencent par
+_Seraphine_, ont pour muse et pour fee, non pas le _Souvenir_ meme,
+beaucoup trop precis et trop distinct, mais l'adorable _Reminiscence_.
+C'est bien important, a propos de Nodier, de poser des l'abord en quoi
+la reminiscence differe du souvenir. Un amant disait a sa maitresse
+qui brulait chaque fois les lettres recues, et qui pourtant s'en
+ressouvenait mieux:
+
+ Au lieu d'un froid tiroir ou dort le souvenir,
+ J'aime bien mieux ce coeur qui veut tout retenir,
+ Qui dans sa vigilance a lui seul se confie,
+ Recueille, en me lisant, des mots qu'il vivifie,
+ Les mele a son desir, les plie en mille tours,
+ Incessamment les change et s'en souvient toujours.
+ Abus delicieux! confusion charmante!
+ Passe qui s'embellit de lui-meme et s'augmente!
+ Foret dont le mystere invite et fait songer,
+ Ou la Reminiscence, ainsi qu'un faon leger,
+ T'attire sur sa trace au milieu d'avenues
+ Nouvelles a tes yeux et non pas inconnues!
+
+C'est ce faon leger des lointains mysterieux, ce daim a demi fuyant de
+l'Egerie secrete, que dans ses inspirations les plus heureuses Nodier
+vieillissant a suivi.
+
+Au retour de Novilars, il frequenta a Besancon les cours de l'Ecole
+centrale; des 1797, il etait adjoint au bibliothecaire de la ville,
+avec de petits appointements qui lui permirent quelque independance.
+Jusqu'alors il avait ete plutot timide et d'une allure toute poetique;
+il commenca de s'emanciper, et ces vives annees de son adolescence
+purent paraitre tres-dissipees et tres-oisives. Son pere l'aurait voulu
+avocat; il suivit le droit a Besancon, mais inexactement et sans fruit.
+A cette epoque il en etait deja aux romans, soit a les pratiquer, soit a
+les ecrire. L'influence de _Werther_ fut tres-grande sur lui et l'exalta
+singulierement. La mode y poussait; le plus flatteur triomphe d'un
+jeune-France en ce temps-la consistait a obtenir des parents de porter
+l'habit bleu de ciel et la culotte jaune de Werther. Dans ces premiers
+acces d'enthousiasme germanique, Nodier ne savait que fort peu
+l'allemand; il lisait plus directement Shakspeare; mais il avait
+pour ainsi dire le don des langues; il les dechiffrait tres-vite et
+d'instinct, et en general il sait tout comme par reminiscence. Rien
+d'etonnant que, comme toutes les reminiscences, ses connaissances,
+d'autant plus ingenieuses, soient parfois un peu hasardees.
+
+Il se trouva implique en 1799 (an vu) dans quelque petite echauffouree
+politique. Il s'agissait d'_un complot contre la surete de l'Etat_.
+Condamne d'abord par contumace, il fut ensuite acquitte a la majorite
+d'une voix, le 10 fructidor an VII. Il avait perdu sa place de
+bibliothecaire-adjoint; son pere l'envoya a Paris (vers 1800) pour y
+continuer ses etudes interrompues; il y porta des romans deja faits, et
+y contracta de nouvelles liaisons politiques. Apres un premier sejour
+a Paris, il fut rappele a Besancon; c'etait l'epoque ou les emigres
+commencaient a rentrer; il se lia avec ceux d'entre eux qui etaient
+encore jeunes, et tourna au royalisme en combinant ses nouvelles
+affections avec les anciennes. Revenu a Paris a l'epoque ou Bonaparte
+consul visait de pres a l'empire, il y fit _la Napoleone_ (1802), encore
+plus republicaine que royaliste: le dernier vers y salue _l'echafaud de
+Sidney_. Il publia presque en meme temps le petit roman des _Proscrits_,
+et, dans un genre fort different, une _Bibliographie entomologique_;
+il avait ecrit des articles dans un journal d'opposition intitule _le
+Citoyen francais_, qui paraissait pendant la premiere annee du Consulat.
+Il avait deja fait imprimer a Besancon, en 1801, et tirer a vingt-cinq
+exemplaires _Quelques Pensees de Shakspeare_, avec cette epigraphe de
+Bonneville:
+
+ Genie agreste et pur qu'ils traitent de barbare.
+
+En quittant chaque fois Besancon, Nodier y laissait un ami qu'il
+revoyait toujours ensuite avec bonheur, qu'il emerveillait de ses
+nouveaux recits, au coeur de qui il gravait comme sur l'ecorce du hetre
+les chiffres du moment, et que quarante annees ecoulees depuis lors
+n'ont pas arrache du meme lieu. Weiss, cet ami d'enfance, bibliographe
+comme Nodier, et, qui plus est, homme d'imagination comme lui, l'un des
+derniers de cette franche et docte race provinciale a la facon du XVIe
+siecle, heritier direct des Grosley et des Boisot, l'excellent Weiss est
+reste dans sa ville natale comme un exemplaire depose de la vie premiere
+et de l'ame de son ami, un exemplaire sans les arabesques et les
+dorures, mais avec les corrections a la main, avec les marges entieres
+precieuses, et ce qu'on appelle en bibliographie les _temoins_. Qui donc
+n'a pas ainsi quelqu'un de ces amis purs et fideles qui est reste
+au toit quand nous l'avons deserte, le pigeon casanier qui garde la
+tourelle? mais l'autre souvent ne revient pas. C'est le tome premier de
+nous-meme, et celui presque toujours qui nous represente le mieux. Pour
+savoir le Nodier d'alors, c'est bien moins le Nodier d'aujourd'hui, trop
+lasse de s'entendre, qu'il eut fallu interroger, que le temoin memoratif
+et glorieux d'un tel ami, lorsque dans la belle promenade de Chamars, si
+pleine de souvenirs (avant que le Genie militaire eut gate Chamars), il
+s'epanchait en abondants et naifs recits, et faisait revivre sous les
+grands feuillages d'automne les confidences des printemps d'autrefois,
+desespoirs ardents, philtres mortels, consolations promptes, complots,
+terreurs credules, fuites errantes, une fenetre escaladee, les annees
+legeres.
+
+Je me represente Nodier a ces heures de jeunesse, lorsque, superbe et
+puissant d'esperance, ou, ce qui revient au meme, prodigue de desespoir,
+il partit pour Paris du pied de sa montagne comme pour une conquete. Il
+n'etait pas tel que nous le voyons aujourd'hui lorsqu'a pas lents, un
+peu voute et comme affaisse, il s'achemine tous les jours regulierement
+par les quais jusque chez Crozet et Techener, ou devers l'Academie les
+jours de seance, _afin que cela l'amuse_, comme dirait La Fontaine.
+"Vous l'avez rencontre cent fois, vous l'avez coudoye, dit un spirituel
+critique, qui en cette occasion est peintre[168], et sans savoir pourquoi
+vous avez remarque sa figure anguleuse et grave, son pas incertain et
+aventureux, _son oeil vif et las_, sa demarche fantasque et pensive."
+Prenez garde pourtant, attendez: il y a de la vigueur encore
+sommeillante sous cette immense lassitude, il survient de singuliers
+reveils dans cette langueur. Un jour que je le rencontrais ainsi
+dans une de ces cours de l'Institut que les profanes traversent
+irreverencieusement pour raccourcir leur chemin, comme on traverse
+une eglise,--un jour que je le rencontrais donc, et qu'arrive tout
+fraichement moi-meme de sa Franche-Comte et de son Jura, je lui en
+rappelais avec feu quelques grands sites, il m'ecoutait en souriant;
+mais j'avais cherche vainement le nom de _Cerdon_ pour le rattacher a
+cette haute et austere entree dans la montagne apres Pont-d'Ain: ce nom
+de _Cerdon_, que je ne retrouvais pas et que je balbutiais inexactement,
+avait deroute a lui-meme sa memoire, et nous avions tourne autour,
+sachant au juste de quel lieu il s'agissait, mais sans le bien denommer.
+Il m'avait quitte, il etait loin, lorsque du fond de la seconde cour,
+et du seuil meme de l'illustre _portique_, un cri, un accent net et
+vibrant, le mot de _Cerdon_, qui lui etait revenu, et qu'il me lancait
+avec une joie fiere en se retournant, m'arriva comme un rappel sonore
+du patre matinal aux echos de la montagne: le Nodier jeune et puissant
+etait retrouve!
+
+[Note 168: _Portraits litteraires_, par M. Planche.]
+
+Les soirs meme de dimanche, en cet _Arsenal_ toujours gracieux et
+embelli, s'il s'oublie quelquefois, comme par megarde, a causer et a
+rajeunir, si, debout a la cheminee, il s'engage en un attachant recit
+qui ne va plus cesser, a mesure que sa parole elegante et flexible se
+deroule, ecoutez, assistez! Voyez-vous cette organisation puissante qui
+a faibli, comme elle se rehausse aux souvenirs! l'oeil s'eclaire, la
+voix monte, le geste lui-meme, a peine sorti de sa longue indolence, est
+eloquent. Je me figure un Vergniaud qui cause.
+
+Dans le Nodier d'aujourd'hui, a travers la fatigue, il y a encore, par
+acces, du montagnard elance a haute et large poitrine, de meme que dans
+celui d'autrefois et jusqu'en sa pleine force, on dut entrevoir toujours
+quelque chose de ce qui a promptement flechi. Les Francs-Comtois
+transplantes ne sont-ils pas volontiers comme cela[169]?
+
+[Note 169: Jouffroy, par exemple.]
+
+Quoi qu'il en soit, lui, il etait tel lorsque ses premiers sejours a
+Paris agrandirent sous ses pas bondissants le cercle des aventures.
+J'ajourne pour un instant les echappees politiques: litterairement on le
+possede des ce moment-la, d'une maniere complete et circonstanciee, dans
+quelques petits ouvrages de lui qui furent concus sous ces coups de
+soleil ardents, sous ces premieres lunes sanglantes et bizarres.
+
+_Le Peintre de Saltzbourg_, journal des emotions d'un coeur souffrant,
+suivi des _Meditations du Cloitre_, 1803.
+
+_Le dernier Chapitre de mon Roman_, 1803.
+
+_Essais d'un jeune Barde_, 1804.
+
+_Les Tristes_, ou _Melanges tires des tablettes d'un Suicide_, 1806.
+J'y ajouterais le roman intitule _les Proscrits_, si on pouvait se le
+procurer[170]; mais j'y joins celui d'_Adele_, qui, publie beaucoup plus
+tard, remonte pour la premiere idee et l'ebauche de la composition a ces
+annees de prelude. En relisant ces divers ecrits, en tachant, s'il se
+peut, pour les _Essais d'un jeune Barde_ et pour _les Tristes_, de
+ressaisir l'edition originale (car dans les volumes des _oeuvres
+completes_ la physionomie particuliere de ces petits recueils s'est
+perdue et comme fondue), on surprend a merveille les affinites
+sentimentales et poetiques de Nodier dans leurs origines.
+
+[Note 170: On le peut assez aisement, car il a ete reimprime en 1820
+(_Stella_ ou _les Proscrits_). L'auteur l'a rejete depuis avec raison,
+comme trop juvenile et peu digne de ses _Oeuvres completes_. Les autres
+ouvrages dont je parle en dispensent.]
+
+Il est d'avant _Rene_, bien qu'il n'eclate qu'un peu apres et a cote. Il
+n'a pas non plus besoin d'_Oberman_ pour naitre, bien qu'il le lise de
+bonne heure et qu'il l'admire aussitot; mais si Oberman et Rene sont
+pour lui des freres aines et plus muris, ce ne sont pas ses parents
+directs, ses peres. Nodier, au debut, se rattache plus directement a
+Saint-Preux, mais a Saint-Preux germanise, vaporise, wertherise. Il a lu
+aussi _les dernieres Aventures du jeune d'Olban_, publiees en 1777, et
+il s'en ressent d'une maniere sensible. Mais qu'est-ce, me dira-t-on,
+que _les Aventures du jeune d'Olban_? Avant 89, il y avait en France un
+tres-reel commencement de romantisme, une veine assez grossissante dont
+on est tout surpris a l'examiner de pres: les drames de Diderot, de
+Mercier, les traductions et les prefaces de Le Tourneur, celles de
+Bonneville. Tout un jeune public, contre lequel tonnait La Harpe, y
+repondait: on a vu ailleurs que M. Joubert, l'ami de Fontanes, en etait.
+Or Ramond, depuis membre grave des assemblees politiques, de l'Academie
+des Sciences, et historien si eminent des Pyrenees, Ramond jeune,
+nourri dans Strasbourg, sa patrie, des premiers sucs de la litterature
+allemande murissante, en fut legerement enivre. Sejournant en Suisse et
+dans une sorte d'exil commande, a ce qu'il semble, par quelque passion
+malheureuse, il publia a Verdun, en 1777, _les Aventures du jeune
+d'Olban_ qui finissent a la Werther par un coup de pistolet, et l'annee
+suivante il publia encore, dans la meme ville, un volume d'Elegies
+alsaciennes de plus de sentiment et d'exaltation que d'harmonie et de
+facture; on y lit cette rustique approbation signee du bailli du lieu:
+_Permis d'imprimer les Elegies ci-devant_. Nodier, a la veille du
+_Peintre de Saltzbourg_, se ressouvenait du roman de Ramond [171], il
+ajouta meme a son _Peintre_, par maniere d'epilogue, une piece intitulee
+_le Suicide et les Pelerins_, qui n'est qu'une mise en vers du dernier
+chapitre en prose de _d'Olban_. Comme talent d'ecrire (bien que Ramond
+en ait montre dans ses autres ouvrages), il n'y a pas de comparaison a
+faire entre _le Peintre de Saltzbourg_ et le roman alsacien; mais c'est
+le meme fonds de sentimentalite.
+
+[Note 171: Il a pousse la complaisance et la longanimite du souvenir
+jusqu'a donner une edition des _Aventures de d'Olban_, avec notice,
+1829, chez Techener.]
+
+Les _Essais d'un jeune Barde_ sont dedies par Nodier a Nicolas
+Bonneville; c'est a lui surtout, a ses _apres et sauvages, mais fieres
+et vigoureuses_ traductions, comme il les appelle, qu'il avait du d'etre
+initie au theatre allemand. Bonneville avait debute jeune par des
+poesies originales ou l'on remarque de la verve; ensuite il s'etait
+livre au travail de traducteur. Vers 1786, en tete d'un _Choix de petits
+romans imites de l'allemand_, il avait mis pour son compte une preface
+ou il pousse le cri famelique et orgueilleux des genies meconnus. Il n'y
+manque pas l'exemple de Chatterton, qu'il raconte et etale avec vigueur.
+Il est l'un des premiers qui aient commence d'entonner cette lugubre
+et emphatique complainte qui n'a fait que grossir depuis, et dont
+l'opiniatre refrain revient a redire: _Admire-moi, ou je me tue!_ La
+Revolution le dispersa violemment hors de la litterature[172]. Voila bien
+quelques-uns des precurseurs parmi cette generation wertherienne d'avant
+89, dont fut encore Granville, aussi decousu, plus malheureux que
+Bonneville, et qui semble lui disputer un pan de ce manteau superbe et
+quelque peu troue qui se dechira tout a fait entre ses mains. Granville,
+auteur du _Dernier Homme_, poeme en prose dont Nodier s'est fait depuis
+l'editeur, et que M. Creuse de Lesser a rime, Granville, atteint comme
+Gilbert d'une fievre chaude, se noya le 1er fevrier 1805 a Amiens, dans
+le canal de la Somme, qui coulait au pied de son jardin.
+
+[Note 172: Voir sur Bonneville le portrait qu'en trace Nodier dans
+_les Prisons de Paris sous le Consulat_, chap. I, et la note VIII du
+_Dernier Banquet des Girondins_.]
+
+Je demande pardon de remuer de si tristes frenesies; mais il le faut,
+puisque c'est de la genealogie litteraire. Remarquez que le secret
+du malheur de ces ecrivains tourmentes est en grande partie dans la
+disproportion de l'effort avec le talent. Car de _talent_, a proprement
+parler, c'est-a-dire de pouvoir createur, de faculte expressive, de mise
+en oeuvre heureuse, ils n'en avaient que peu; ils n'ont laisse que des
+lambeaux aussi dechires que leur vie, des canevas informes que les
+imaginations enthousiastes ont eu besoin de revetir de couleurs
+complaisantes, de leurs propres couleurs a elles, pour les admirer.
+
+Ce fut sans doute un malheur de Nodier au debut, que de Se prendre de
+ce cote, et de se trouver engage par je ne sais quelle fascination
+irresistible vers ces faux et troublants modeles. Je concois et j'admets
+qu'a l'entree de la vie, les premieres affections, meme litteraires, ne
+soient pas dans chacun celles de tous. Dans sa jolie nouvelle de _la
+Neuvaine de la Chandeleur_, Nodier en commencant explique tres-bien
+comme quoi il n'y a de veritable enfance qu'au village, ou du moins en
+province, dans des coins a part, bien loin des rendez-vous des capitales
+et de la rue Saint-Honore. De meme en litterature, en poesie, les
+premieres impressions, et souvent les plus vraies et les plus tendres,
+s'attachent a des oeuvres de peu de renom et de contestable valeur, mais
+qui nous ont touche un matin par quelque coin penetrant, comme le son
+d'une certaine cloche, comme un nid imprevu au rebord d'un buisson,
+_comme le jeu d'un rayon de soleil sur la ferblanterie d'un petit toit
+solitaire_. Ainsi l'_Estelle_ de Florian ou la _Lina_ de Droz, les
+_Fragments_ de Ballanche ou les _Nuits Elyseennes_ de Gleizes, peuvent
+toucher un coeur adolescent autant et bien plus qu'une Iliade. Meme
+plus tard, on pourrait, comme faible secret, et en ne l'avouant jamais,
+preferer _Valerie_ a Sophocle; on peut, et en l'avouant, preferer le
+_Lac_ des _Meditations_ a _Phedre_ elle-meme. Dans l'enfance donc et
+dans l'adolescence encore, rien de mieux litterairement, poetiquement,
+que de se plaire, durant les recreations du coeur, a quelques sentiers
+favoris, hors des grands chemins, auxquels il faut bien pourtant, tot ou
+tard, se rallier et aboutir. Mais ces grands chemins, c'est-a-dire les
+admirations legitimes et consacrees, a mesure qu'on avance, on ne les
+evite pas impunement; tout ce qui compte y a passe, et l'on y doit
+passer a son tour: ce sont les voies sacrees qui menent a la Ville
+eternelle, au rendez-vous universel de la gloire et de l'estime humaine.
+Nodier, si fait pour pratiquer ces voies et pour les suivre, et qui,
+jeune, en savait mieux que les noms, ne les hanta, pour ainsi parler,
+qu'a la traverse, et ne s'y enfonca a aucun moment en droiture. Je ne
+sais quelle fatalite de destinee ou quel tourbillon romanesque, du
+_Peintre de Saltzbourg_ a _Jean Sbogar_, le jeta toujours par les
+precipices ou sur les lisieres, a droite ou a gauche de ces grandes
+lignes ou convergent en definitive les seules et vraies figures du poeme
+humain comme de l'histoire. Par un genereux mais decevant instinct, il
+s'en alla accoster d'emblee, en litterature comme en politique, ceux
+surtout qui etaient dehors et qui lui parurent immoles, Bonneville ou
+Granville, comme Oudet et Pichegru.
+
+Et plus tard, tout a fait mur et le plus ingenieux des sceptiques, ne
+voudra-t-il pas rehabiliter Cyrano? il appellera Perrault un autre
+Homere.
+
+Jeune, deux choses entre autres le sauverent et permirent qu'a la fin,
+arrive a son tour, repose ou du moins assis, et comptant devant lui les
+debris amasses, il se fit une richesse. Et d'abord, si sincere qu'il se
+montrat dans le transport d'expression de ses douleurs juveniles, il
+etait trop poete pour que son imagination, a certains moments, ne les
+lui exagerat point beaucoup, et, a d'autres moments aussi, ne les
+vint pas distraire et presque guerir. Sa sensibilite, temperee par la
+fantaisie, ne prenait pas le malheur dans un serieux aussi continu que
+de loin on pourrait le croire. Et par exemple, en ce temps meme du
+_Peintre de Saltzbourg_, il ecrivait _le dernier Chapitre de mon Roman_,
+reminiscence tres-egayee d'une generation legere qui avait eu, comme il
+l'a tres-bien dit, _Faublas_ pour _Telemaque_. J'aime peu a tous egards
+ce _dernier Chapitre_, si spirituel qu'il soit; il rappelle trop son
+modele par des cotes non-seulement scabreux, mais un peu vulgaires. Je
+ne sais en ce genre-la de vraiment delicat que le petit conte: _Point
+de Lendemain_, de Denon, qu'on peut citer sans danger, puisqu'on ne
+trouvera nulle part a le lire[173]. Mais dans ce _dernier Chapitre_, la
+melancolie etait raillee, et il y etait fait justice des Werthers a la
+mode, de facon a rassurer contre les autres ecrits de l'auteur lui-meme.
+Il ne manque souvent a l'ardeur fievreuse de la jeunesse et a ces
+fumeuses exaltations de tete, qu'une soupape de surete qui empeche
+l'explosion et retablisse de temps en temps l'equilibre: _le dernier
+Chapitre de mon Roman_ prouverait qu'ici, des l'origine, cette espece de
+garantie etait trouvee.
+
+[Note 173: Paris, 1812, Didot l'aine: tire a tres peu d'exemplaires.]
+
+Mais ce qui sauva surtout Nodier et le lira hors de pair d'entre tous
+ces faux modeles secondaires auxquels il faisait trop d'honneur en s'y
+attachant, et qui ne devaient bientot plus vivre que par lui, c'est tout
+simplement le talent, le don, le jeu d'ecrire, la faculte et le bonheur
+d'exprimer et de peindre, une plume riche, facile, gracieuse et vraiment
+charmante, et le plaisir qu'il y a, quand on en est maitre, a laisser
+courir tout cela.
+
+On peut se donner l'agrement, et j'y invite, de lire dans _Trilby_, des
+la troisieme ou quatrieme page, une certaine phrase infinie qui commence
+par ces mots: "Quand Jeannie, de retour du lac..." Jamais ruban
+soyeux fut-il plus flexueusement devide, jamais soupir de lutin
+plus amoureusement file, jamais fil blanc de _bonne Vierge_ plus
+incroyablement affine et allonge sous les doigts d'une reine Mab? Eh
+bien! quand on est destine a ecrire cette phrase-la, ou celles encore de
+la magique danse des castagnettes dans _Ines de las Sierras_, on eprouve
+trop de dedommagement secret a decrire meme ses erreurs, meme ses
+desespoirs, pour ne pas devoir leur echapper bientot et leur survivre.
+
+Nodier ecrivain, s'il faut le definir, c'est proprement un _Arioste_ de
+la phrase. Or, si Werther qu'on semble au debut, quand je ne sais quel
+Arioste est dessous, j'ai bon espoir, on en revient.
+
+Ces fines qualites de style se presageaient deja vivement dans _le
+Peintre de Saltzbourg_, qui n'a plus guere conserve d'interet que par
+la. A travers le chimerique de l'action, le vague et l'exalte des
+caracteres, on y peut relever quelques tableaux de nature qui
+rappelaient alors les touches encore recentes de Bernardin de
+Saint-Pierre, et qui supposaient le voisinage prochain de Chateaubriand
+et d'Oberman. Nodier, grand _styliste_ predestine, a de bonne heure
+excelle a revetir les formes et les teintes d'alentour: une de ses
+images favorites est celle de la _pierre de Bologne_, qui garde, dit-on,
+quelque temps les rayons dont elle a ete penetree. _Le Peintre de
+Saltzbourg_ avait de plus, sur quelques points de sa palette, ses rayons
+a lui. On distinguera cette belle page sur l'hiver, datee du 10 octobre:
+"Oui, je le repete, l'hiver dans toute son indigence, l'hiver avec
+ses astres pales et ses phenomenes desastreux, me promet plus de
+ravissements que l'orgueilleuse profusion des beaux jours..." Si cette
+page se fut trouvee aussi bien dans l'_Emile_ ou dans le _Genie du
+Christianisme_, elle aurait ete mainte fois citee. Je note encore une
+admirable description du matin (14 septembre), qui se termine par ces
+traits de maitre: "... Chaque heure qui s'approche amene d'autres
+scenes. Quelquefois, un seul coup de vent suffit pour tout changer.
+Toutes les forets s'inclinent, tous les saules blanchissent, tous les
+ruisseaux se rident, et tous les echos soupirent."
+
+De plus en plus, en avancant, le style de Nodier, avec une grace et
+une souplesse qui ne seront qu'a lui et qui composeront son caractere,
+atteindra a peindre de la sorte les mouvements prompts, les reflets
+soudains, les chatoiements infinis de la verdure et des eaux, moins sans
+doute, dans toute scene, les grands traits saillants et simples
+qu'une multitude de surfaces nuancees et d'intervalles qui semblaient
+indefinissables et qu'il exprime. Ainsi, dans _Jean Sbogar_, sa plume
+saisira le vol des goelands qui s'elevent a perte de vue et redescendent
+_en roulant sur eux-memes, comme le fuseau d'une bergere echappe a sa
+main_[174]. Ainsi, a un autre endroit, il prolongera dans le sable fin et
+mobile de la plage les ondulations vagues qui bercent la voiture et le
+reve d'Antonia[175]. Son mouvement de style, aux places heureuses, est
+tout a fait tel, parfois rapide et plus souvent berce.
+
+[Note 174: Chap. IV.]
+
+[Note 175: Chap. V.]
+
+Le roman d'_Adele_, que je rapporte a cette premiere epoque de Nodier,
+s'ouvre avec interet et vie: il y a du soleil. Le monde rentrant des
+emigres en province y est assez fidelement rendu. Les declamations meme
+sur la noblesse, sur les inegalites sociales, sur les sciences, ces
+traces presentes de Jean-Jacques, deviennent des traits assez vrais du
+moment. Bien des pages y sont delicieuses de simplicite et de fraicheur:
+celle, par exemple, a la date du 17 avril, sur les fleurs preferees et
+les souvenirs qui s'y rattachent, On y voit deja ce choix de l'_ancolie_
+qui en fait la fleur de Nodier, comme la _pervenche_ est celle de
+Rousseau[176]. A la date du 8 juin, je note un doux projet d'Eden, un
+reve adolescent de chaumiere; et puis (8 mai) l'ascension a la Dole, le
+_Chalet des Faucilles_, ce joli nid a romans qu'on appelle pays de Vaud,
+et l'eblouissante splendeur des monts d'au dela, de laquelle on peut
+rapprocher encore, dans la nouvelle d'_Amelie_, la plus flottante
+description de brume automnale et matinale au bord du lac de Neuchatel;
+car c'est le triomphe de cette plume amusee d'avoir a derouler ainsi des
+reseaux tour a tour scintillants ou Vaporeux.
+
+[Note 176: Aime De Loy, poete franc-comtois des plus errants et des
+plus naufrages, mais dont l'amitie vient de recueillir les debris sous
+le titre de _Feuilles aux Vents_, a dit quelque part, en celebrant une
+de ses riantes stations passageres:
+
+ J'y cultive, au pied d'un coteau,
+ La fleur de Nodier, l'ancolie,
+ Si chere a la melancolie,
+ Et la pervenche de Rousseau.]
+
+Apres cela, malgre les graces courantes, les longs rubans flexibles et
+les meandres de mots, les caracteres, dans ce petit roman d'_Adele_,
+laissent fortement a desirer. Adele n'est pas une vraie femme de
+chambre, ce qu'il faudrait pour que la donnee eut toute sa hardiesse
+originale; elle n'est qu'une demoiselle declassee et meconnue. Maugis ne
+differe en rien du pur traitre des vieux romans de chevalerie ou de ceux
+de l'eternel melodrame. La conduite de Gaston et des autres manque tout
+a fait d'une certaine faculte de justesse et de raisonnement qui n'est
+jamais tellement absente dans la vie. Ce ne sont que personnages qui
+croient, se detrompent, s'exaltent encore, ne verifient rien, et se
+jettent par une fenetre ou se cassent d'autre facon la tete, un peu
+comme dans les romans de l'abbe Prevost, mais d'un abbe Prevost pique de
+Werther. Chez l'abbe Prevost ils s'evanouissaient simplement, ici ils se
+tuent.
+
+_Les Tristes_, ecrits dans des quarts d'heure de vie errante, ne sont
+qu'un recueil de differentes petites pieces (prose ou vers), originales
+ou imitees de l'allemand, de l'anglais, et qui sentent le lecteur
+familier d'Ossian et d'Young, le melancolique glaneur dans tous les
+champs de la tombe. Toujours memes couleurs eparses, memes complaintes
+egarees, meme affreuse catastrophe, _L'inconnu_, auteur suppose des
+_Tristes_, se tue d'un coup de lime au coeur, comme Charles Munster
+(le peintre de Saltzbourg) se noyait dans le Danube, comme Gaston
+dans _Adele_ se fait, je crois, sauter la tete. Ce qui a manque a ces
+personnages infortunes de Nodier, si souvent reproduits par lui, c'a ete
+de se resumer a temps en un type unique, distinct, et qui prit rang a
+son tour, du droit de l'art, entre ces hautes figures de Werther, de
+Rene et de Manfred, illustre posterite d'Hamlet. Au lieu de cela, il n'a
+fait que fournir les plus interessants et, sans comparaison, les plus
+regrettables dans cette suite de cadets trop palissants, qui ont tant
+fait couler de pleurs d'un jour, de _d'Olban_ a _Antony_.
+
+Plus tard, pour les figures de femmes, surtout de jeunes filles, il a
+mieux atteint a l'ideal voulu, et, dans le charme de les peindre, son
+pinceau gracieux et amolli n'a pas eu besoin de plus d'effort. Remarquez
+pourtant comme le premier pli se garde toujours, comme le trait marquant
+qui s'est prononce a nu dans la jeunesse se transforme, se deguise,
+s'arrange, mais se reproduit inevitable au fond et ne se corrige jamais.
+Meme dans les plus expansives et sereines reminiscences des soirs
+d'automne de la maturite, meme quand il semble le plus loin de Charles
+Munster et de Gaston de Germance, quand il n'est plus que _Maxime Odin_,
+le doux railleur legerement attendri, quand pres de sa Seraphine,
+en d'aimables gronderies, il est assis sur le banc de l'allee des
+marronniers, le lendemain de sa nocturne enjambee au _bassin des
+Salamandres_; quand se multiplient et se diversifient a ravir sous son
+recit les plus rougissantes scenes adolescentes et (ideal du premier
+desir!) ce bouquet de cerises malicieusement promene sur les levres
+de celui qu'on croit endormi; lorsque veritablement il parait ne plus
+vouloir emprunter de ses precedents romans trop ensanglantes que les
+souriantes premices ou les douleurs embellies, comme etaient dans
+_Therese Aubert_ les adieux a la _Butte des Rosiers_ et ce baiser a
+travers les feuilles d'une rose; quand donc on se croit assure qu'il
+en est la, tout d'un coup... qu'est-ce? mefiez-vous, attendez!... le
+procede final n'a pas change; l'adorable idylle, la pastorale enchantee,
+tout amoureusement tressee qu'elle semble, va se trancher net encore a
+la Werther ou a la _Wertherie_, sinon par un coup de pistolet, au moins
+par une petite verole qui tue, par un anevrisme qui rompt, par une
+convulsion delirante; Seraphine, Therese, Clementine, Amelie, Cecile,
+Adele, toutes ces amantes qu'il a touchees au front, elles en sont la;
+il a comme resume leur destin en un seul dans ces Stances melodieuses,
+ou du moins le rhythme et l'image ont tout revetu et adouci:
+
+ Elle etait bien jolie, au matin, sans atours,
+ De son jardin naissant visitant les merveilles,
+ Dans leur nid d'ambroisie epiant les abeilles,
+ Et du parterre en fleurs suivant les longs detours.
+
+ Elle etait bien jolie, au bal de la soiree,
+ Quand l'eclat des flambeaux illuminait son front,
+ Et que, de bleus saphirs ou de roses paree,
+ De la danse folatre elle menait le rond.
+
+ Elle etait bien jolie, a l'abri de son voile
+ Qu'elle livrait flottant au souffle de la nuit,
+ Quand pour la voir, de loin, nous etions la, sans bruit,
+ Heureux de la connaitre au reflet d'une etoile.
+
+ Elle etait bien jolie; et de pensers touchants,
+ D'un espoir vague et doux chaque jour embellie,
+ L'amour lui manquait seul pour etre plus jolie!...
+ "Paix! voila son convoi qui passe dans les champs!..."
+
+Idylle et catastrophe, une vive et brillante promesse interceptee, son
+imagination avait pris de bonne heure ce tour dans le sentiment de sa
+propre destinee et dans l'experience des malheurs particuliers, reels,
+auxquels il est temps de venir.
+
+Nous serons bref dans un detail que lui-meme nous a orne de couleurs si
+vivantes en mainte page de ses _Souvenirs_. Il suffira de nous rabattre
+a quelques points precis et moins illustres. En 1802, _la Napoleone_,
+dont les copies se multiplierent a l'infini, et une foule de petits
+ecrits seditieux qui s'imprimaient clandestinement chez le republicain
+Dabin et se distribuaient sous le manteau, attirerent les recherches
+de la police. Dabin fut arrete. On m'assure que Nodier, dans un moment
+d'exaltation genereuse, ecrivit a Fouche et se denonca lui-meme comme
+auteur de _la Napoleone_[177]. Quoi qu'il en soit, Fouche avait pour
+bibliothecaire le Pere Oudet, ancien ami du pere de Nodier dans
+l'Oratoire. Cette circonstance ne laissa pas de temperer les premieres
+severites politiques contre l'imprudent jeune homme. Il fut renvoye a
+son pere a Besancon; mais d'actives liaisons avec les emigres rentrants
+et avec les ennemis du Gouvernement en general le compromirent de
+nouveau. Accuse d'avoir pris part a l'evasion de Bourmont, il s'evada
+lui-meme de la ville, et n'y revint qu'apres qu'un jugement rendu l'eut
+mis a l'abri. Il dut fuir encore, comme plus ou moins enveloppe dans
+la grande machination denoncee par Mehee sous le nom d'_alliance des
+jacobins et des royalistes_: il etait en danger de passer pour un
+_trait-d'union_ des deux partis. Prevenu a temps, il gagna la campagne
+et resta errant jusque vers le commencement de 1806, soit dans le Jura
+francais, soit en Suisse[178]. C'est dans cet intervalle qu'il produisit
+_les Tristes_, et meme le _Dictionnaire des Onomatopees_, singuliere
+inspiration chez un proscrit romanesque, et bien notable indice d'un
+instinct philologique qui grandira.
+
+[Note 177: Depuis que cette notice est ecrite, je suis arrive a
+recueillir des informations tout a fait exactes et singulieres sur ce
+point de la vie de Nodier. Ce fut lui qui se denonca en effet par une
+lettre, dont voici le texte dans toute son excentricite, et qui sent son
+Werther au premier chef:
+
+"Parvenu au comble de l'infortune et du desespoir; abandonne de tout
+ce que j'aimais; veuf de toutes mes affections; a vingt-cinq ans j'ai
+survecu a tout amour et a toute amitie.
+
+"Un ouvrage intitule _la Napoleone_ et dirige contre le Premier Consul a
+paru il y a deux ans. La police en a recherche l'auteur. C'est moi.
+
+"Il me reste du moins le bonheur d'etre coupable, et de pouvoir vous
+demander la prison, l'exil ou l'echafaud.
+
+"Sans attendre des hommes et de vous ni egards ni pitie, je vous apporte
+ma liberte. Demain l'usage en serait peut-etre terrible. Quiconque a pu
+beaucoup aimer, peut hair avec exces, et mon temps est venu.
+
+"Je m'appelle Charles Nodier.
+
+"Je loge hotel Berlin, rue des Frondeurs."
+
+L'adresse, digne de la lettre, est: "Au Premier Consul, et, en son
+lieu, a l'un des prefets du Palais." La date est du 25 frimaire an XII
+(decembre 1803); ce qui fait remonter la date de _la Napoleone_ a 1801.
+
+On concoit que, sur le vu de cette lettre, il ait ete donne un ordre du
+Grand-Juge "de faire rechercher l'auteur qui prend le nom de Nodier,
+de l'interroger sur ses motifs pour ecrire et sur les projets qu'il
+pourrait avoir."
+
+Je reviendrai peut-etre un jour sur ce fol episode, si j'en viens a
+traiter le Nodier reel et a le suivre de plus pres.]
+
+[Note 178: M. Merimee, successeur de Nodier a l'Academie, et qui,
+ayant a prononcer son Eloge, s'en est acquitte un peu ironiquement, a
+dit en parlant de cette epoque de sa vie ou il etait peut-etre moins
+persecute qu'il ne se l'imaginait: "Il croyait fuir les gendarmes et
+poursuivait les papillons."]
+
+En 1806, son mandat d'arret fut leve et converti en un permis de sejour
+a Dole, sous la surveillance du sous-prefet, M. de Roujoux, homme
+aimable, instruit, qui preparait des lors son estimable essai des
+_Revolutions des Arts et des Sciences_. Nodier y connut beaucoup
+Benjamin Constant, qui avait a Dole une partie de sa famille: leurs
+esprits souples et brillants, leurs sensibilites promptes et a demi
+brisees devaient du premier coup s'enlacer et se convenir. Il ouvrit un
+cours de litterature qui fut tres-suivi, et s'il avait laisse le
+temps aux preventions politiques de s'effacer, l'Universite aurait
+probablement fini par l'accueillir. Le prefet Jean de Bry lui portait
+interet; le ministre Fouche associait son nom a des souvenirs
+oratoriens. Ces annees ne furent donc pas absolument malheureuses,
+les sentiments consolants de la jeunesse les embellissaient, et de
+frequentes tournees au village de Quintigny, qui recelait pour son coeur
+une esperance charmante, lui decoraient l'avenir. Il revait de faire
+une _Flore_ du Jura; il revait mieux, une vie heureuse, domestique,
+studieuse, sous l'humble toit verdoyant. Il a exprime lui-meme ces
+poetiques douceurs d'alors a quelques annees de la, lorsque dans son
+exil d'Illyrie il se reportait avec une plainte melodieuse vers les
+saisons deja regrettables:
+
+ Qui me rendra l'aspect des plantes familieres,
+ Mes antiques forets aux coupoles altieres,
+ Des bouquets du printemps mon parterre epaissi,
+ Le houx aux lances meurtrieres,
+ L'ancolie au front obscurci
+ Qui se penche sur les bruyeres,
+ Le jonc qui des etangs protege les lisieres,
+ Et la pale anemone et l'eclatant souci?
+ Les arbres que j'aimais ne croissent point ici.
+
+ O riant Quintigny, vallon rempli de graces,
+ Temple de mes amours, trone de mon printemps,
+ Sejour que l'esperance offrait a mes vieux ans,
+ Tes sentiers mal frayes ont-ils garde mes traces?
+ Le hasard a-t-il respecte
+ Ce bocage si frais que mes mains ont plante,
+ Mon tapis de pervenche, et la sombre avenue
+ Ou je plaignais Werther que j'aurais imite?...
+
+Rien n'est doux et brillant comme de regarder a distance nos jeunes
+annees malheureuses a travers ce prisme qu'on appelle une larme.
+
+Le poete, chez Nodier, est deja bien avance, bien en train de murir:
+une circonstance particuliere vint developper en lui le philologue, le
+lexicographe, et lui permit des lors de pousser de front ce gout vif
+a cote de ses autres predilections un peu contrastantes. Le chevalier
+Herbert Croft, baronnet anglais, prisonnier de guerre a Amiens, ou il
+s'occupait de travaux importants sur les classiques grecs, latins et
+francais, eut besoin d'un secretaire et d'un collaborateur: Nodier lui
+fut indique et fut agree; il obtint l'autorisation d'aller pres de lui.
+Il nous a peint plus tard son vieil ami sous le nom legerement adouci
+de sir Robert Grove, dans son attachante nouvelle d'_Amelie_. Il
+etait impossible de toucher un tel portrait a la Sterne avec une plus
+gracieuse et, pour ainsi dire, affectueuse ironie: "Ce qui faisait
+sourire l'esprit, conclut-il, dans les innocentes manies du chevalier,
+faisait en meme temps pleurer l'ame. On se disait: Voila pourtant ce
+que nous sommes, quand nous sommes tout ce qu'il nous est permis d'etre
+au-dessus de notre espece!"
+
+Sans plus recourir au portrait un peu flatte du vieux savant dans
+_Amelie_ et en m'en tenant aux notices critiques de Nodier meme, du
+vivant ou peu apres la mort du chevalier[179], il en resulte que sir
+Herbert Croft, ancien eleve de l'eveque Lowth qui a ecrit l'_Essai sur
+la Poesie des Hebreux_, l'eleve aussi et le collaborateur du docteur
+Johnson soit pour la _Vie d'Young_, soit pour les travaux du
+Dictionnaire, avait de plus en plus creuse et raffine dans les
+recherches litteraires et dans l'etude singuliere des mots. Doue par la
+nature de l'organe le plus exquis des commentateurs, il l'avait encore
+arme d'une loupe grossissante qui ne se fixait plus decidement que
+sur les _infiniment petits_ de la grammaire. "M. le chevalier Croft,
+ecrivait de lui Nodier emancipe dans un article un peu railleur, peut se
+dire hautement l'Epicure de la syntaxe et le Leibnitz du rudiment; il a
+trouve l'atome, la monade grammaticale...." Quand il s'appliquait a un
+classique, sous pretexte de l'eclaircir, il y piquait de tous points
+ses vrilles imperceptibles et petit a petit destructives, presque comme
+celles des insectes rongeurs particuliers aux bibliotheques. Son analyse
+pointilleuse pretendait mettre a nu, par exemple, dans telle periode
+de Massillon (car sir Herbert travaillait beaucoup sur nos auteurs
+francais), une quantite determinee de _consonnances_ et d'_assonnances_
+qu'une eloquence harmonieuse sait trouver d'elle-meme, mais qu'elle
+derobe a la critique et qu'a ce degre de rigueur elle ne calcule jamais.
+Ce fut durant la participation de Nodier, comme secretaire, aux travaux
+du chevalier, que celui-ci fit paraitre son _Horace eclairci par la
+ponctuation_, ouvrage curieux et subtil, dont le titre seul promet,
+parmi les hasards de la conjecture, bien des apercus piquants. A ses
+profondes preoccupations erudites, sir Herbert joignait par accident
+certaines vues libres, romantiques, comme des ressouvenirs du biographe
+d'Young. Il fut le premier a tirer d'un entier oubli _le dernier Homme_
+de Granville, _cette admirable ebauche d'epopee_, s'ecriait Nodier,
+_et qui fera la gloire d'un plagiaire heureux_. On voit par combien de
+points vifs devaient se toucher d'abord le jeune secretaire et le vieux
+maitre.
+
+[Note 179: Au tome Ier, page 205, et au tome II, page 429, des
+_Melanges de Litterature et de Critique_ de Charles Nodier, recueillis
+par Barginet (de Grenoble), 1820.]
+
+L'association ne dura pas aussi longtemps qu'on aurait pu croire. Apres
+une annee environ, l'amour de l'independance et la passion de l'histoire
+naturelle ramenerent Nodier dans son village de Quintigny. Il s'etait
+marie, il allait etre pere: de nouveaux projets commencaient. Pourtant
+les relations avec le chevalier porterent leur fruit; cette veine
+d'etudes philologiques aboutit en 1811 au livre ingenieux des _Questions
+de Litterature legale_. Il faut tout dire: le bon chevalier Croft, qui
+n'etait pas tout a fait sir Grove, se montra un peu jaloux de son eleve
+et du succes de cette _brochure populaire_, comme il la qualifia non
+sans quelque intention de dedain: sur deux ou trois points de textes
+compares, il revendiqua meme, a mots couverts, la priorite de la note.
+Nodier, en rendant compte dans les _Debats_ de l'ouvrage ou percait
+cette petite aigreur, la releva avec une vivacite spirituelle et polie,
+mais assez aiguisee a son tour. A la mort du chevalier, il ne se
+ressouvint plus que de ses merites dans un article necrologique detaille
+et touchant. J'ai souri toutefois en saisissant l'instant meme ou
+l'eleve philologue s'est emancipe: comme dans toute emancipation, il y a
+eu un brin de revolte.
+
+Ce livre des _Questions de Litterature legale_, fort augmente depuis
+l'edition de 1812, et qui, sous son titre a la Bartole, contient une
+quantite de particularites et d'amenites litteraires des plus curieuses
+relativement au plagiat, a l'imitation, aux pastiches, etc., etc., est
+d'une lecture fort agreable, fort diverse, et represente a merveille le
+genre de merite et de piquant qui recommande tout ce cote considerable
+des travaux de Nodier. Dans ses _Onomatopees_, dans sa _Linguistique_,
+dans ses _Melanges tires d'une petite Bibliotheque_, dans cette foule
+de petites dissertations fines, annexees comme des cachets precieux au
+_Bulletin du Bibliophile_[180], on le retrouve le meme de maniere et
+de methode, si methode il y a, d'erudition courante, rompue, variee,
+excursive. Ne lui demandez pas une discussion suivie et rigoureuse,
+armee de precautions, appuyee aux lignes etablies de l'histoire, aux
+grands resultats acquis et aux jugements generaux de la litterature. Il
+s'echappe a tout moment _par la tangente_, il ne vise qu'a des points
+speciaux, a des trouvailles imprevues, a des raretes d'exception ou il
+se porte tout entier et ou son scepticisme deguise agite l'hyperbole. Sa
+critique, c'est bien souvent une vraie guerre de guerillas, une Fronde
+qui fait echec aux grands corps reguliers de la litterature et de
+l'histoire. Ou encore, sans but aucun, c'est un assaisonnement
+perpetuel, le _hors-d'oeuvre_ a la fin d'un grand banquet, apres une
+litterature finie. Athenee, en son temps, n'a guere fait autre chose.
+Bayle parle quelque part de ces lectures melangees qui sont comme le
+_dessert_ de l'esprit. Nodier accommode par gout l'erudition pour les
+estomacs rassasies et dedaigneux. Son livre des _Questions legales_, par
+exemple, c'est proprement un _quatre-mendiants_ de la litterature; on
+passe des heures musardes a y grappiller sans besoin, a y ronger avec
+delices. Il a pousse en ce sens le Bayle et le Montaigne a leurs
+extremes consequences; ce ne sont plus que miettes friandes.
+
+[Note 180: Chez Techener.]
+
+Les esprits fermes, a regime sain, qui n'ont jamais eu de degout
+indolent ni de caprice, les esprits applicables, d'appetit judicieux,
+empresses de mordre d'abord a quelque piece de bonne digestion, pourront
+se demander souvent a quoi bon ces raffinements de coup d'oeil sur des
+riens, ces jeux de l'ongle sur des ecorces, ces degustations exquises
+sur le plus rare des _Ana_; a quoi bon de savoir si la _sphere_ au
+frontispice est un insigne tout special des Elzevirs, et si leur large
+guirlande de _roses tremieres_ ne leur a pas ete en maint cas derobee.
+Les esprits meme les plus en delicatesse de litterature pourront
+desirer quelquefois plus de circonspection et de severite dans certains
+jugements qui atteignent des noms connus: ainsi, M. de La Rochefoucauld
+n'est pas formellement accuse, a l'article IV des _Questions_, d'etre
+un plagiaire de Corbinelli; mais cette singuliere accusation, une fois
+soulevee, n'est pas non plus refutee et reduite a neant, comme il
+l'aurait fallu. Pascal, a l'article V, demeure hautement accuse d'avoir
+pille Montaigne; son plagiat est meme proclame le plus evident et le
+plus _manifestement intentionnel_ que l'on connaisse, et l'on oublie
+que Pascal, mort depuis plusieurs annees lorsqu'on recueillit et qu'on
+publia ses _Pensees_, ne peut repondre des petits papiers qu'on y insera
+et qui, pour lui, n'etaient que des notes dont il se reservait l'usage.
+Ses pieux amis, les editeurs, plus verses dans saint Augustin que dans
+Montaigne, ne s'apercurent pas qu'ils avaient affaire par endroits a des
+extraits de ce dernier, et negligerent naturellement d'en avertir. On
+aurait a multiplier les remarques de ce genre a propos de la critique
+de notre ingenieux et poetique erudit. Un jour, dans un article sur le
+cardinal de Retz, il lui appliquera je ne sais quel mot de celui qu'il
+appelle tout a coup _le sage et vertueux Balzac_, oubliant trop que cet
+estimable ecrivain n'etait pas le moins du monde un philosophe ni un
+sage, mais bien un utile pedant doue de nombre, sous qui notre prose a
+fait et double une excellente rhetorique: voila tout.
+
+Dans le plus suivi et le plus philosophique de ses jeux erudits, dans
+ses _Elements de Linguistique_, Nodier a developpe un systeme entier
+de formation des langues, l'histoire imagee du mot depuis sa premiere
+eclosion sur les levres de l'homme jusqu'a l'invention de l'ecriture
+et a l'achevement des idiomes. Ces sortes de questions depassent de
+beaucoup le cercle des conjectures sur lesquelles nous nous permettons
+d'exprimer et meme d'avoir un avis. Un savant article du baron
+d'Eckstein[181] vint protester au nom des resultats et des procedes
+de l'ecole historique: il fut severe. En revanche, de consolants et
+affectueux articles de M. Vinet[182] exprimerent l'admiration sans reserve
+et bien flatteuse d'un lecteur serieux, completement seduit.
+
+[Note 181: _Journal de L'Institut historique_, 2e livraison.]
+
+[Note 182: _Essais de Philosophie morale_.
+
+A des endroits un peu moins antediluviens, et ou nous nous sentirions
+plus a meme de prendre parti, il nous semble que Nodier, erudit, ne
+triomphe jamais plus surement, ne s'ebat jamais avec une plus heureuse
+licence qu'en plein XVIe siecle, en cette epoque de liberte, de
+fantaisie aussi et de vaste bigarrure, et de style francais deja
+excellent. Il est de son mieux quand il disserte a fond sur le _Cymbalum
+mundi_, et la rehabilitation de Bonaventure des Periers peut en ce genre
+passer pour son chef-d'oeuvre, a moins qu'on ne le prefere discourant,
+apres Naude, sur les Mazarinades, et epuisant la theorie des deux
+editions du _Mascurat_.
+
+Pour revenir, est-ce aller trop loin que de croire de Nodier
+bibliographe, lexicographe et philologue, qu'apres tout, l'eleve du
+chevalier Croft garda toujours quelque chose de lui, et que meme pour
+les doctes excentricites qu'il jugeait en souriant et que depuis il nous
+a peintes, il s'en inocula des lors quelques-unes avec originalite? En
+attendant, il est curieux de voir comme, des 1812, son butin se grossit,
+comme sa pacotille encyclopedique se bigarre et s'amasse. Encore un
+moment, encore le voyage d'Illyrie, et nous possederons Nodier au
+complet, avec tous ses piquants romantismes et dilettantismes.
+
+Comptons un peu et recapitulons, comme par le trou du kaleidoscope,
+quelques points au hasard dans l'etincelant pele-mele d'ideal qui
+survivra. Il aime, il caresse d'imagination les proscrits, les brigands
+heroiques, les grands destins avortes, les lutins invisibles, les livres
+anonymes qui ont besoin d'une clef, les auteurs illustres caches
+sous l'anagramme, les patois persistants a l'encontre des langues
+souveraines, tous les recoins poudreux ou sanglants de raretes et de
+mysteres, bien des rogatons de prix, bien des paradoxes ingenieux et qui
+sont des echancrures de verites, la liberte de la presse d'avant Louis
+XIV, la publicite litteraire d'avant l'imprimerie, l'orthographe surtout
+d'avant Voltaire: il fera une guerre a mort aux _a_ des imparfaits.
+
+Vers 1811, l'ennui de ses facultes mobiles, bientot a l'etroit dans le
+riant Quintigny, et l'esperance de trouver des ressources a l'etranger,
+le pousserent en Italie, et de la en Carniole: il fut nomme
+bibliothecaire a Laybach. Son caractere aimable et la douceur de ses
+moeurs lui ayant procure, comme partout, des protecteurs et des amis,
+il fut charge de la direction de la librairie et devint, a ce titre,
+proprietaire et redacteur en chef d'un journal intitule _le Telegraphe_,
+qu'il publia d'abord en trois langues, francais, allemand et italien,
+puis en quatre, en y ajoutant le slave vindique. Il y insera, sur la
+langue et la litterature du pays, de nombreux articles dont on peut
+prendre idee par ceux qu'il mit plus tard dans le _Journal des Debats_
+[183]. _Jean Sbogar_ et _Smarra_, et _Mademoiselle de Marsan_, furent, des
+cette epoque, ses secretes et poetiques Conquetes.
+
+[Note 183: Recueillis au tome II, pages 353 et suiv. de ses _Melanges
+de Litterature et de Critique_, 1820.
+
+L'arrivee de Fouche comme gouverneur semblait devoir donner a sa fortune
+une face nouvelle; la place de secretaire-general de l'intendance
+d'Illyrie lui fut proposee; il negligea ces avantages, et l'occasion
+rapide ne revint pas. L'abandon des provinces illyriennes le ramena en
+France, a Paris, ce centre final d'ou jusque-la il avait toujours ete
+repousse. Il entra dans la redaction des _Debats_, alors _Journal de
+l'Empire_, et que dirigeait encore M. Etienne. On assure que quand
+Geoffroy sur les derniers temps fut malade, Nodier le supplea dans les
+feuilletons en conservant l'ancienne signature et en imitant sa maniere;
+si bien que le recueil qu'on fit ensuite de Geoffroy contient plusieurs
+morceaux de lui. On court risque, avec Nodier, comme avec Diderot, de
+le retrouver ainsi souvent dans ce que des voisins ont signe; il faut
+prendre garde, en retour, de lui trop rapporter bien des ecrits plus
+apparents on ne le retrouve pas.
+
+Nodier, revenu en France, avait trente ans passes; il doit etre mur;
+le voila au centre; une nouvelle vie mieux assise et plus en vue de
+l'avenir pourrait-elle commencer? Par malheur, l'atmosphere est bien
+fievreuse, et les temps plus que jamais sont dissipants. Je n'essayerai
+pas de le deviner et de le suivre a travers ces enthousiastes chaleurs
+de la premiere et de la seconde Restauration. Les Cent-Jours le
+rejeterent a douze annees en arriere, aux fougues politiques du
+Consulat: le 18 mars, il ecrivit dans le _Journal des Debats_ une autre
+_Napoleone_, une philippique a l'envi de celle que Benjamin Constant y
+lancait vers le meme moment. Il resista mieux a l'epreuve du lendemain.
+Non pas tout a fait Napoleon, il est vrai, mais Fouche le fit venir, et
+lui demanda ce qu'il voulait.--"Eh bien! donnez-moi cinq cents francs...
+pour aller a Gand." Il est l'auteur de la piece intitulee _Bonaparte au
+4 mai_, qui parut dans _le Nain jaune_ et dans _le Moniteur de Gand_;
+il est l'auteur du vote attribue a divers royalistes, et qui circula au
+_Champ-de-Mai_: "Puisqu'on veut absolument pour la France un souverain
+qui monte a cheval, je vote pour Franconi." Au reste, il se deroba de
+Paris durant la plus grande partie des Cent-Jours, et les passa a la
+campagne dans un chateau ami.
+
+Les annees qui suivent, et ou se rassemble avec redoublement son reste
+de jeunesse, suffisent a peine, ce semble, a tant d'emplois divers d'une
+verve continuelle et en tous sens exhalee: journaliste, romancier,
+bibliophile toujours, dramaturge quelque peu et tres-assidu au theatre,
+temoin aux cartels, tout aux amis dans tous les camps, improvisateur des
+le matin comme le neveu de Rameau. Avec cela des retours par acces vers
+les champs, des reprises de tendresse pour l'histoire naturelle et
+l'entomologie: un jour, ou plutot une nuit, qu'il errait au bois de
+Boulogne pour sa docte recherche, une lanterne a la main, il se vit
+arrete comme malfaiteur.
+
+Il demeura jusqu'en 1820 dans la redaction des _Debats_, et ne passa
+qu'alors a celle de la _Quotidienne_, sans prejudice des journaux de
+rencontre. Il publia _Jean Sbogar_ en 1818, _Therese Aubert_ en 1819,
+_Adele_ en 1820, _Smarra_ en 1821, _Trilby_ en 1822: je ne touche qu'aux
+productions bien visibles. Chacun de ces rapides ecrits etait comme
+un echo francais, et bien a nous, qui repondait aux enthousiasmes
+qui commencaient a nous venir de Walter Scott et de Byron. La valeur
+definitive de chaque ouvrage se peut plus ou moins discuter; mais leur
+ensemble, leur multiplicite denoncait un talent bien fertile, une
+incontestable richesse, et il reste a citer de tous de ravissantes pages
+d'ecrivain. A dater de 1820, la position litteraire de Nodier prit
+manifestement de la consistance.
+
+Pour mettre un peu d'ordre a notre sujet et eviter (ce qui en est
+l'ecueil) la dispersion des points de vue, nous ne tenterons ni
+l'analyse des principaux ouvrages en particulier, ni encore moins le
+denombrement, impossible peut-etre a l'auteur lui-meme, de tous les
+ecrits qui lui sont echappes. Deux questions, qui dominent l'etendue
+de son talent, nous semblent a poser: 1 deg. la nature et surtout le degre
+d'influence des grands modeles etrangers sur Nodier, qui, au premier
+aspect, les reflechit; 2 deg. sa propre influence sur l'ecole moderne qu'il
+devanca, qu'il presageait des 1802, qu'il vit surgir et qu'il applaudit
+le premier en 1820.
+
+L'influence des modeles etrangers sur Nodier (on peut deja le conclure
+de notre etude suivie) est encore plus apparente que reelle. On a vu a
+ses debuts sa vocation marquee, on a saisi ses inclinations a l'origine.
+Il procede de _Werther_ sans doute; mais on ne se compromet pas en
+affirmant que si _Werther_ n'eut pas existe, il l'aurait invente. Il ne
+connut longtemps de la litterature allemande que ce qui nous en arrivait
+par madame de Stael apres Bonneville; mais l'esprit lui en arrivait
+surtout: la ballade de _Lenore_, _le Roi des Aulnes_, _la Fiancee de
+Corinthe_, _le Songe_ de Jean-Paul, faisaient le plus vibrer ses fibres
+secretes de fantaisie et de terreur. _Jean Sbogar_, concu en 1812 sur
+les lieux memes de la scene, etait autre chose certainement que le
+_Charles Moor_ de Schiller, et n'avait pas besoin de _Rob-Roy_. Ces
+neuves et vivantes descriptions du paysage, la scene dramatique
+d'Antonia au piano devant cette glace qui lui reflechit brusquement,
+au-dessus des plis de son cachemire rouge, la tete pale et immobile de
+l'amant inconnu, ce sont la des marques aussi de franche possession et
+d'independante investiture. _Trilby_, le frais lutin, put naitre sans
+l'_Ondine_ de La Motte-Fouque; _Smarra_ se reclamait surtout d'Apulee.
+Il serait chimerique de pretendre ressaisir et designer, au sein d'un
+talent aussi complexe et aussi mobile, le reflet et le croisement de
+tous les rayons etrangers qui y rencontraient, y eveillaient une lumiere
+vive et mille jets naturels. La venue d'Hoffmann et son heureuse
+naturalisation en France durent imprimer a l'imagination de Nodier un
+nouvel ebranlement, une toute recente emulation de fantaisie; la lecture
+du _Majorat_ le provoqua peut-etre ou ne nuisit pas du moins a _Ines_ ou
+a _Lydie_; _le Songe d'or_, ou _la Fee aux Miettes_, purent egalement se
+ressentir de contes plus ou moins analogues; mais n'avait-il pas, sans
+tant de provocations du dehors, cette autre lignee bien directe au coin
+du feu, cette facile descendance du bon Perrault et de M. Galand? En
+somme, il m'est evident que Nodier se trouve originellement en France de
+cette famille poetique d'Hoffmann et des autres, et que s'il repond si
+vite sur ce ton au moindre appel, c'est qu'il a l'accent en lui. Ce
+qu'ils traduisent en chants ou en recits, il se ressouvient tout
+aussitot de l'avoir pense, de l'avoir reve. Nodier peut etre dit un
+frere cadet (bien Francais d'ailleurs) des grands poetes romantiques
+etrangers, et il le faut maintenir en meme temps original: il etait en
+grand train d'ebaucher de son cote ce qui eclatait du leur.
+
+A l'egard de l'ecole francaise moderne, ce fut un frere aine des plus
+empresses et des plus influents. On l'a vu, vingt ans auparavant, le
+plus matinal au temeraire assaut et separe tout d'un coup de ceux-la, a
+jamais inconnus, qui probablement eussent aide et succede. Nulle aigreur
+ne suivit en lui ces mecomptes du talent et de la gloire. Les jeunes
+essais, qui desormais rejoignent ses esperances brisees, le retrouvent
+souriant, et il bat des mains avec transport aux premiers triomphes. Il
+avait connu et aime Millevoye faiblissant; il enhardissait De Latouche,
+editeur d'Andre Chenier; il n'eut qu'un cri d'admiration et de tendresse
+pour le chant inoui de Lamartine. Il connut Victor Hugo de bonne heure,
+a la suite d'un article qui n'etait pas sans reserve, si je ne me
+trompe, sur _Han d'Islande_; il decouvrit vite, au langage vibrant du
+jeune lyrique, les dons les plus royaux du rhythme et de la couleur. Un
+voyage en Suisse qu'ils firent tous deux ensemble et en famille,
+vers 1825, acheva et fleurit le lien. Dans le meme temps, par ses
+publications avec son ami M. Taylor, par les descriptions de provinces
+auxquelles il prit une part effective au moins au debut, il poussait
+a l'intelligence du gothique, au respect des monuments de la vieille
+France. Ses prefaces spirituelles, qu'en toute circonstance il ne
+haissait pas de redoubler, harcelaient les classiques, et, en vrai pere
+de Trilby, il sut piquer plus d'un de ses vieux amis sans amertume. Les
+savantes experiences de sa prose cadencee, les artifices de deroulement
+de sa plume en de certaines pages merveilleuses eussent ete plus
+apprecies encore et eussent mieux servi la cause de l'art, si on ne les
+avait pu confondre par endroits avec les alanguissements inevitables dus
+a la fatigue d'ecrire beaucoup, a la necessite d'ecrire toujours. Nombre
+de ses images, qui expriment des nuances, des eclairs, des mouvements
+presque inexprimables (comme celle du goeland qui tombe, citee plus
+haut), etaient faites pour illustrer et couronner l'audace; et, dans une
+Poetique de l'ecole moderne, si on avait pris soin de la dresser, nul
+peut-etre n'aurait apporte un plus riche contingent d'exemples. Le petit
+volume de Poesies qu'il publia en 1827 vint montrer tout ce qu'il aurait
+pu, s'il avait concentre ses facultes de grace et d'harmonie en un seul
+genre, et combien cette admiration fraternelle qu'il prodiguait autour
+de lui etait negligente d'elle-meme et de ses propres tresors par trop
+dissipes. Deux ou trois tendres elegies, quelques chansonnettes
+nees d'une larme, surtout des contes delicieux dates d'epoques deja
+anciennes, firent comprendre avec regret que, si elle y avait plus tot
+songe, il y aurait eu la en vers une nouvelle muse. Mais, avant tout, un
+degout bien vrai de la gloire, un pur amour du reve y respiraient:
+
+ Loue soit Dieu! puisque dans ma misere,
+ De tous les biens qu'il voulut m'enlever,
+ Il m'a laisse le bien que je prefere:
+ O mes amis, quel plaisir de rever,
+ De se livrer au cours de ses pensees,
+ Par le hasard l'une a l'autre enlacees,
+ Non par dessein: le dessein y nuirait!
+ L'heureux loisir qui delasse ma vie
+ Perd de son charme en perdant son secret;
+ Il est volage, irregulier, distrait;
+ Le nonchaloir ajoute a son attrait,
+ Et sa douceur est dans sa fantaisie.
+ On se neglige, il semble qu'on s'oublie,
+ Et cependant on se possede mieux.
+ On doit alors a la bonte des Dieux
+ Deux attributs de leur grandeur supreme;
+ Car on existe, on est tout par soi-meme,
+ Et l'on embrasse et les temps et les lieux.
+ En fait de biens chacun a son systeme,
+ Desquels le moindre a du prix a mon gre:
+ Si l'un pourtant doit etre prefere,
+ Jouir est bon, mais c'est rever que j'aime[184].
+
+[Note 184: _Le Fou du Piree_, conte._
+
+La clarte facile et la grace melodieuse distinguent ce petit nombre de
+vers de Nodier; et il s'etend meme assez souvent avec complaisance sur
+ce chapitre des qualites naturelles, pour qu'on y puisse voir sans
+malice une lecon insinuante a ses jeunes amis. En homme revenu et sage,
+il se faisait toutes les objections; en ami chaud, il ne les disait pas.
+Voici une piece de lui peu connue, et qui n'a pas ete inseree dans son
+volume de vers: c'est une petite Poetique, telle, ce me semble, qu'a
+deux ou trois mots pres l'aurait pu signer La Fontaine.
+
+
+DU STYLE.
+
+
+ "Tout bon habitant du Marais
+ Fait des vers qui ne coutent guere,
+ Moi c'est ainsi que je les fais,
+ Et, si je voulois les mieux faire,
+ Je les ferois bien plus mauvais."
+
+ C'est ainsi que parlait Chapelle,
+ Et moi je pense comme lui.
+ Le vers qui vient sans qu'on l'appelle,
+ Voila le vers qu'on se rappelle.
+ Rimer autrement, c'est ennui.
+
+ Peu m'importe que la pensee
+ Qui s'egare en objets divers,
+ Dans une phrase cadencee
+ Soumette sa marche pressee
+ Aux regles faciles des vers;
+
+ Ou que la prose journaliere,
+ Avec moins d'etude et d'apprets,
+ L'enlace, vive et familiere,
+ Comme les bras d'un jeune lierre
+ Un orme geant des forets;
+
+ Si la maniere en est bannie
+ Et qu'un sens toujours de saison
+ S'y deploie avec harmonie,
+ Sans preter les droits du genie
+ Aux debauches de la raison.
+
+ La parole est la voix de l'ame,
+ Elle vit par le sentiment;
+ Elle est comme une pure flamme
+ Que la nuit du neant reclame [185]
+ Quand elle manque d'aliment.
+
+ Elle part prompte et fugitive,
+ Comme la fleche qui fend l'air,
+ Et son trait vif, rapide et clair,
+ Va frapper la foule attentive
+ D'un jour plus brillant que l'eclair.
+
+ Si quelque gene l'emprisonne,
+ Deliez-vous de son lien.
+ Tout effort est contraire au bien,
+ Et la parole en vain foisonne,
+ Sitot que le coeur ne dit rien.
+
+ Le simple, c'est le beau que j'aime,
+ Qui, sans frais, sans tours eclatants,
+ Fait le charme de tous les temps.
+ Je donnerais un long poeme
+ Pour un cri du coeur que j'entends.
+
+ En vain une muse fardee
+ S'enlumine d'or et d'azur,
+ Le naturel est bien plus sur.
+ Le mot doit murir sur l'idee,
+ Et puis tomber comme un fruit mur.
+
+[Note 185: Je n'aime pas cette _nuit du neant_ qui _reclame_ une
+_flamme_; c'est la rime qui a donne cela.]
+
+Cette coulante doctrine de la facilite naturelle, cet epicureisme de la
+diction, si bon a opposer en temps et lieu au stoicisme guinde de l'art,
+a pourtant ses limites; et quand l'auteur dit qu'en style _tout effort
+est contraire au bien_, il n'entend parler que de l'effort qui se
+trahit, il oublie celui qui se derobe.
+
+Un an avant la publication de ses propres Poesies, Nodier donnait, de
+concert avec son ami M. de Roujoux, un second volume de Clotilde de
+Surville[186], qui est en grande partie de sa facon. Il s'etait prononce
+dans ses _Questions de Litterature legale_ contre l'authenticite des
+premieres Poesies de Clotilde, et s'etait meme appuye alors de l'opinion
+exprimee par M. de Roujoux[187]. Mais ce dernier possedait un manuscrit de
+M. de Surville avec des ebauches inedites de pastiches nouveaux, et les
+deux amis, malgre leur jugement anterieur, ne purent resister au plaisir
+de rentrer, en la prolongeant, dans la supercherie innocente.
+
+[Note 186: _Poesies inedites_ de Clotilde de Surville, chez Nepveu,
+1826.]
+
+[Note 187: Au tome II, page 89, des _Revolutions des Sciences et des
+Beaux-Arts_.]
+
+Comme, apres tout, la pretendue Clotilde est un poete de l'ecole
+poetique moderne, un bouton d'eglantine eclos en serre a la veille de la
+renaissance de 1800, il convenait a Nodier, ce precurseur universel, d'y
+toucher du doigt. Il se trouve mele, plus on y regarde, a toutes les
+brillantes formes d'essai, a tous les deguisements du romantisme.
+
+En resume, Nodier, par rapport a la nouvelle ecole qu'il aurait pu
+songer a se rattacher et a conduire, et qu'il ne voulut qu'aider et
+aimer, Nodier sans pretention, sans morgue, sans regret, ne fut aux
+poetes survenants que le frere aine, comme je l'ai dit, et le premier
+camarade, un camarade bon, charmant, enthousiaste, encourageant,
+desinteresse, redevenu bien souvent le plus jeune de tous par le coeur
+et le plus sensible. Si on l'eut ecoute, volontiers il ne leur eut ete
+qu'un heraut d'armes.
+
+Sur ces entrefaites, son existence s'etait assise enfin et fixee. Il
+avait tache de renoncer, des 1820, a la politique si effervescente; son
+insouciance pour sa fortune personnelle n'avait pas change. En 1824, M.
+Corbiere, ministre de l'interieur et bibliophile tres-eclaire, le
+nomma, sur sa reputation et sans qu'il l'eut demande, bibliothecaire de
+l'Arsenal en remplacement de l'abbe Grosier qui venait de mourir.
+Un nouveau cercle d'habitudes se forma. La jeunesse, quand elle se
+prolonge, est toujours embarrassante a finir; rien n'est penible a
+demeler comme les confins des ages (_Lucanus an Appulus, anceps_); il
+faut souvent que quelque chose vienne du dehors et coupe court. Dans
+sa retraite une fois trouvee, au soleil, au milieu des livres dont
+une elite sous sa main lui sourit, la vie de Nodier s'ordonna: des
+apres-midi flaneuses, des matinees studieuses, liseuses, et de plus en
+plus productives de pages toujours plus goutees. Je me figure que bien
+des journees de Le Sage, de l'abbe Prevost vieillissant, se passaient
+ainsi. Les travaux meme non voulus, les heures assujetties dont on
+se plaint, gardent au fond plus d'un correctif aimable, bien des
+enchantements secrets. A en juger par les fruits plus savoureux en
+avancant, il faut croire que la fatigue interieure et trop reelle se
+trompe, s'elude, dans la production, par de certains charmes. Je ne sais
+quel penseur misanthropique a dit, en facon de recette et de conseil:
+"Un peu d'amertume dans les talents sur l'age est comme quelque chose
+d'astringent qui donne du ton." Assez d'ecrivains eminents en ont eu de
+reste: ils n'ont pas menage cette dose d'astringent; Nodier, lui, en
+manque tout a fait, et pourtant sa veine de talent a plutot gagne, elle
+s'est comme echauffee d'une douce chaleur, en deployant au couchant
+la diversite de ses teintes. Si de tout temps il y eut en sa maniere
+quelque chose qui est le contraire de la condensation, ces qualites
+elargies n'ont pas depasse la mesure en se continuant, et elles ont
+rencontre, pour y jouer, des cadres de mieux en mieux assortis. Toutes
+les fois qu'il reproduit des souvenirs ou des songes de sa jeunesse,
+Nodier ecrivain reprend une seve plus montante et plus coloree.
+_Seraphine_, _Amelie_, la fleur de ces recits heureux, l'ont assez
+prouve: qu'on y ajoute la premiere partie d'_Ines_, on aura le plus
+parfait et le dernier mot de sa maniere. Qu'on ne dedaigne pas non plus,
+comme echantillon final, deux ou trois dissertations de bibliophile, ou,
+sous pretexte de bouquins poudreux, il butine le joli et le fin: il y a
+tel petit extrait sur la _reliure_ moderne, qui commence, a la lettre,
+par un hymne au rossignol[188].
+
+[Note 188: Depuis sa mort, on a fait un tout petit volume d'une
+derniere nouvelle de lui, intitulee _Franciscus Columna_, ou il se
+retrouve tout entier sous sa double forme; c'est un coin de roman loge
+dans un cadre de bibliographie, une fleur toute fraiche conservee entre
+les feuillets d'un vieux livre.]
+
+En 1832, ses oeuvres completes, et pourtant choisies encore, parurent
+pour la premiere fois, et vinrent deployer, en une serie imposante,
+les titres jusqu'alors epars d'une renommee qui des longtemps ne se
+contestait plus. En 1834, l'Academie francaise, reparant de trop longs
+delais, le choisit a l'unanimite en remplacement de M. Laya. Nodier, qui
+s'etait pris tant de fois de raillerie au celebre corps, fut saisi d'une
+joie toute naive et attendrie en y entrant. Aucun autre discours de
+recipiendaire ne respire peut-etre, a l'egal du sien, l'expansion sentie
+de la reconnaissance. Il la prouva surtout par un devouement sans
+reserve a ses devoirs d'academicien: le Dictionnaire futur n'a pas de
+fondateur plus absorbe ni plus amuse que lui. Et qui donc serait plus
+capable, en effet, de suivre en buissonnant l'histoire et les aventures
+de chaque mot a travers la langue? Odyssee pour Odyssee, celle-la, a ses
+yeux, en vaut bien une autre. Revenu de tout, il s'anime d'autant plus,
+il se passionne, en sceptique qu'on croirait credule, a ces menues
+questions de vocabulaire, d'etymologie, d'orthographe; prenez garde!
+elles ne sont, dans la bouche du Lucien au fin sourire, qu'une facon
+detournee et bienveillante d'ironie universelle. Ainsi souvent il se
+delasse de l'ennui de trop penser. Il s'en delasse a moins de frais,
+avec une plus vraie douceur, en famille, les soirs, en cet Arsenal
+rajeunissant, ou tous ceux qui y reviennent apres des annees retrouvent
+un passe encore present, un frais sentiment d'eux-memes, et des
+souvenirs qui semblent a peine des regrets, dans une atmosphere de
+poesie, de grace et d'indulgence.
+
+1er Mai 1840.
+
+
+
+CHARLES NODIER
+APRES LES FUNERAILLES[189].
+
+[Note 189: Nodier est mort le 27 janvier 1844. Les pages suivantes
+parurent quelques jours apres, dans la _Revue des Deux Mondes_.]
+
+La mort est a l'oeuvre et frappe coup sur coup. Hier la tombe se fermait
+sur Casimir Delavigne, elle s'ouvre aujourd'hui pour Charles Nodier. La
+litterature contemporaine, qu'on dit si eparse et sans drapeau, ne se
+donne plus rendez-vous qu'a de funebres convois. La mort de Charles
+Nodier n'a pas semble moins prematuree que celle de Casimir Delavigne;
+et quoiqu'il eut passe le terme de soixante ans, ce qui est toujours un
+long age pour une vie si remplie de pensees et d'emotions, on ne peut,
+quand on l'a connu, c'est-a-dire aime, s'oter de l'idee qu'il est
+mort jeune. C'est que Nodier l'etait en effet; une certaine jeunesse
+d'imagination et de poesie a revetu jusqu'au bout chacune de ses
+paroles, chaque ligne echappee de lui; le souffle leger ne l'a pas
+quitte un instant. Quand il n'etait point brise par la fatigue et
+succombant a la defaillance, il se relevait aussitot et redevenait le
+Nodier de vingt ans par la verve, par le jeu de la physionomie et le
+geste, meme par l'attitude. Il y a de ces organisations elancees et
+gracieuses qui ressemblent a un peuplier: on a dit de cet arbre qu'il a
+toujours l'air jeune, meme quand il est vieux. Dans des vers charmants
+que les lecteurs de cette _Revue_ n'ont certes pas oublies, Alfred de
+Musset, repondant a des vers non moins aimables du vieux maitre[190], lui
+disait, a propos de cette fraicheur et presque de cette renaissance du
+talent:
+
+ Si jamais ta tete qui penche
+ Devient blanche,
+ Ce sera comme l'amandier,
+ Cher Nodier.
+
+ Ce qui le blanchit n'est pas l'age,
+ Ni l'orage;
+ C'est la fraiche rosee en pleurs
+ Dans les fleurs.
+
+[Note 190: _Revue des Deux Mondes_ du 1er juillet et du 15 aout 1843.]
+
+Nous-meme, nous n'avions pas attendu le jour fatal pour essayer de
+caracteriser cette veine si abondante et si vive, cet esprit si souple
+et si colore, ce merveilleux talent de nature et de fantaisie[191]. On ne
+trouvera pas que ce soit trop d'en rassembler encore une fois les traits
+si regrettables et plus que jamais presents a tous, en ce moment
+de mystere et de deuil ou le moule se brise, ou la forme visible
+s'evanouit.
+
+[Note 191: _Revue_ du 1er mai 1840; il s'agit de l'article precedent.]
+
+Charles Nodier etait ne a Besancon, en avril 1780; il fit ses etudes
+dans sa ville natale, et, sauf quelques echappees a Paris, il passa sa
+premiere jeunesse dans sa province bien-aimee. Aussi peut-on dire qu'il
+resta Comtois toute sa vie; au milieu de sa diction si pure et de sa
+limpide eloquence, il avait garde de certains accents du pays qui
+marquaient par endroits, donnaient a l'originalite plus de saveur, et
+l'impregnaient a la fois de bonhomie et de finesse. Sa jeunesse fut
+errante, poetique, et, on peut le dire, presque fabuleuse. La-dessus les
+souvenirs des contemporains ne tarissent pas; quand une fois le nom de
+Nodier est prononce devant le bon Weiss (aujourd'hui inconsolable),
+devant quelqu'un de ces amis et de ces temoins d'autrefois, tout
+un passe s'ebranle et se reveille, les histoires, les aventures
+s'enchainent et se multiplient, l'Odyssee commence. Combien elle
+abondait surtout aux levres de Nodier lui-meme, dans ces soirees de
+dimanche ou debout, appuye a la cheminee, un peu penche, il renoncait a
+sa veine de whist, decidement trop contraire ce soir-la, et consentait a
+se ressouvenir! Bien que dans ses _Souvenirs de Jeunesse_, et dans cette
+foule d'anecdotes et de nouvelles publiees, il n'ait cesse de puiser a
+la source secrete et d'y introduire le lecteur, on peut assurer que, si
+on ne l'a pas entendu causer, on ne le connait, on ne l'apprecie comme
+conteur qu'a demi. Sa jeunesse donc essaya de tout, et risqua toutes
+les aventures, politique et sentimentale tour a tour, passant de la
+conspiration a l'idylle, de l'etude innocente et austere au delire
+romanesque, mais arretant, coupant le tout assez a temps pour n'en
+recueillir que l'emotion et n'en posseder que le reve. Nul plus que lui
+n'evita ce que les autres prudents recherchent et recommandent si fort,
+la grande route, la route battue; mais il connut, il decouvrit tous les
+sentiers. Que de miel, que de rosee a travers les ronces! En ne songeant
+qu'a pousser au hasard les heures et a tromper eperdument les ennuis, il
+amassait le butin pour les annees apaisees, pour la saison tardive du
+sage. Nous en avons joui a le lire, a l'ecouter; lui-meme en a joui a y
+revenir.
+
+De toutes ses vicissitudes, de tous ses travaux, de tous ses essais, de
+toutes ses erreurs meme, il etait resulte a la longue, chez cette nature
+la mieux douee, un fonds unique, riche, fin, mobile, propre aux plus
+delicates fleurs, aux fruits les plus savoureux. De toutes ces aimables
+soeurs de notre jeunesse qui nous quittent une a une en chemin, et qu'il
+nous faut ensevelir, il lui en etait reste deux, jusqu'au dernier jour
+fideles, deux muses se jouant a ses cotes, et qui n'ont deserte qu'a
+l'heure toute supreme le chevet du mourant, la Fantaisie et la Grace.
+
+Aucun ecrivain n'etait plus fait que Nodier pour representer et
+pour exprimer par une definition vivante ce que c'est qu'un homme
+_litteraire_, en donnant a ce mot son acception la plus precise et la
+plus exquise. Nos hommes distingues, nos personnages eminents dans les
+grandes carrieres tracees, ne se rendent pas toujours bien compte de ce
+genre de merite complique, fugitif, et sont tentes de le meconnaitre.
+L'exemple de Nodier est la qui les refute aujourd'hui et de la seule
+maniere convenable en telle matiere, c'est-a-dire qui les refute avec
+charme. Etre un esprit _litteraire_, ce n'est pas, comme on peut le
+croire, venir jeune a Paris avec toute sorte de facilite et d'aptitude,
+y observer, y deviner promptement le gout du jour, la vogue dominante,
+juger avec une sorte d'indifference et s'appliquer vite a ce qui promet
+le succes, mettre sa plume et son talent au service de quelque beau
+sujet propre a interesser les contemporains et a pousser haut l'auteur.
+Non, il peut y avoir dans le role que je viens de tracer beaucoup de
+talent _litteraire_ sans doute, mais l'esprit meme, l'inspiration qui
+caracterisent cette nature particuliere n'y est pas. Tout homme ne
+litteraire aime avant tout les lettres pour elles-memes; il les aime
+pour lui, selon la veine de son caprice, selon l'attrait de sa chimere:
+_Quem tu Melpomene semel_. Il laisse la foule, si elle lui deplait, et
+s'en va egarer ses belles annees dans les sentiers. Les sujets qu'il
+choisit, et sur lesquels sa verve le plus souvent s'exerce, ne lui
+arrivent point par le bruit du dehors et comme un echo de l'opinion
+populaire; ils tiennent plutot a quelque fibre de son coeur, ou il ne
+les demande qu'a l'echo des bois. Ce sont parfois des poursuites, des
+entrainements singuliers dont les hommes positifs, les esprits judicieux
+et qui ne songent qu'a arriver ne se rendent pas bien compte, et
+auxquels ils sourient non sans quelque pitie. Patience! tout cela un
+jour s'acheve et se compose. Cet interet qui manquait d'abord au sujet,
+le talent le lui imprime, et il le cree pour ceux qui viennent apres
+lui. Ce qui n'existait pas auparavant va dater de ce jour-la, et l'elite
+des generations humaines saura le gouter. Qui donc plus que Nodier a
+prodigue en litterature, meme en critique, ces creations piquantes,
+imprevues, non point si passageres qu'on pourrait le croire? elles
+s'ajouteront au depot des pieces curieuses et delicates, dont les
+connaisseurs futurs, les Nodier de l'avenir s'occuperont.
+
+Nous disons que Nodier fut toujours le meme jusqu'a la fin, toujours le
+Nodier des jeunes annees; nous devons faire remarquer pourtant que sa
+vie litteraire se peut diviser en deux parts sensiblement differentes.
+Il ne vint s'etablir a Paris qu'au commencement de la Restauration, et,
+pendant ces annees politiques ardentes, il n'aurait point fallu demander
+a cette imagination si vive le calme souriant ou nous l'avons vu depuis.
+En usant alors a la hate ce surplus des passions dont le milieu de
+la vie se trouve souvent comme embarrasse, il se preparait a cette
+indifference du sage, a cette bienveillance finale, inalterable, a peine
+aiguisee d'une legere ironie. Fixe a l'Arsenal depuis 1824, il put, pour
+la premiere fois, y asseoir un peu son existence, si longtemps battue
+par l'orage; sa maturite d'ecrivain date de la. Il etait de ces natures
+excellentes qui, comme les vins genereux, s'ameliorent et se bonifient
+encore en avancant. Plus sa destinee continua depuis ce premier moment
+de s'etablir et de se consolider, plus aussi son talent gagna en
+vigueur, en louable et libre emploi. Nomme il y a dix ans a l'Academie
+francaise, il y trouva une carriere toute preparee et enfin reguliere
+pour ses facultes serieuses, pour ses etudes les plus cheries. Ce qu'il
+avait entrepris et deja execute de travaux et d'articles pour le nouveau
+Dictionnaire historique de la langue francaise ne saurait etre apprecie
+en ce moment que de ceux qui en ont entendu la lecture; ce qui est bien
+certain, c'est qu'il gardait, jusque dans des sujets en apparence
+voues au technique et a une sorte de secheresse, toute la grace et la
+fertilite de ses developpements; il n'avait pas seulement la science de
+la philologie, il en avait surtout la muse[192].
+
+[Note 192: On a raconte une anecdote assez piquante: Nodier lisait
+dans une seance particuliere de l'Academie l'article _Abolition_ du
+Dictionnaire: "Abolition, substantif feminin, etc., etc...; prononcez
+_abolicion._--"Votre derniere remarque me parait inutile, dit un
+academicien present, car on sait bien que devant l'_i_ le _t_ a toujours
+le son du _c_."--"Mon cher confrere, ayez _picie_ de mon ignorance,
+repond Nodier en appuyant sur chaque mot, et faites-moi l'_amicie_ de me
+repeter la _moicie_ de ce que vous venez de me dire." On juge de
+l'eclat de rire universel qui saisit la docte assemblee; on ajoute que
+l'academicien refute (M. de Feletz) en prit gaiement sa part.]
+
+Pour nous qui ne le jugions que par le dehors, il ne nous a jamais paru
+plus fecond d'idees, plus inepuisable d'apercus, plus sur de sa plume
+toujours si flexible et si legere, qu'en ces dernieres annees et dans
+les morceaux memes dont il enrichissait nos recueils, fiers a bon droit
+de son nom. Il avait acquis avec l'age assez d'autorite, ou, si ce mot
+est trop grave pour lui, assez de faveur universelle pour se permettre
+franchement l'attaque contre quelques-uns de nos travers, ou peut-etre
+de nos progres les plus vantes. Le docteur _Neophobus_ ne s'y epargnait
+pas, et ceux meme qui se trouvaient atteints en passant ne lui
+gardaient pas rancune. Le propre de Nodier, son vrai don, etait d'etre
+inevitablement aime. Il faut lui savoir gre pourtant, un gre serieux,
+d'avoir, en plus d'une circonstance, oppose aux abus litteraires cette
+expression franche, cette contradiction independante qui, dans une
+nature de conciliation et d'indulgence comme la sienne, avait tout son
+prix.
+
+Le dernier morceau qu'il ait donne a cette _Revue_, le dernier acte de
+presence de Nodier, c'a ete ses agreables stances a M. Alfred de Musset:
+
+ J'ai lu ta vive Odyssee
+ Cadencee,
+ J'ai lu tes sonnets aussi,
+ Dieu merci!...
+
+On peut dire de cette jolie piece melodieuse, touchante, et dont le
+rhythme gracieux, mais expres tombant et un peu affaibli, exprime a
+ravir un sourire deja las, qu'elle a ete le chant de cygne de Nodier:
+
+ Mais reviens a la vespree
+ Peu paree,
+ Bercer encor ton ami
+ Endormi.
+
+Nodier, depuis bien des annees, et meme sans qu'aucune maladie positive
+se declarat, ressentait souvent des fatigues extremes qui le faisaient
+se mettre au lit avant le soir, chercher le sommeil avant l'heure. Il
+aimait le sommeil, comme La Fontaine, et il l'a chante en des vers
+delicieux, peu connus et que nous demandons a citer, comme exemple du
+jeu facile et habituel de cette fantaisie sensible:
+
+LE SOMMEIL.
+
+ Depuis que je vieillis, et qu'une femme, un ange,
+ Souffre sans s'emouvoir que je baise son front;
+ Depuis que ces doux mots que l'amour seul echange
+ Ne sont qu'un jeu pour elle et pour moi qu'un affront;
+
+ Depuis qu'avec langueur j'assiste a la veillee
+ Qu'enchantent son langage et son rire vermeil,
+ Et la rose de mai sur sa joue effeuillee,
+ Je n'aime plus la vie et j'aime le Sommeil;
+
+ Le Sommeil, ce menteur au consolant mystere,
+ Qui dejoue a son gre les vains succes du Temps,
+ Et sur les cheveux blancs du vieillard solitaire
+ Epand l'or du jeune age et les fleurs du printemps.
+
+ Il vient; et, bondissant, la Jeunesse animee
+ Reprend ses jeux badins, son essor etourdi;
+ Et je puise l'amour a sa coupe embaumee
+ Ou roule en serpentant le myrte reverdi.
+
+ Comme un enchantement d'esperance et de joie,
+ Il vient avec sa cour et ses choeurs gracieux,
+ Ou, sous des reseaux d'or et des voiles de soie,
+ S'enchainent des Esprits inconnus dans les cieux;
+
+ Soit que, dans un soleil ou le jour n'a point d'ombre,
+ Il me promene errant sur un firmament bleu,
+ Soit qu'il marche, suivi de Sylphides sans nombre
+ Qui jettent dans la nuit leurs aigrettes de feu:
+
+ L'une tombe en riant et danse dans la plaine,
+ Et l'autre dans l'azur parcourt un blanc sillon;
+ L'une au zephyr du soir emprunte son haleine,
+ A l'astre du berger l'autre vole un rayon.
+
+ C'est pour moi qu'elles vont; c'est moi seul qui les charme,
+ C'est moi qui les instruis a ne rien refuser.
+ Je n'ai jamais paye leurs rigueurs d'une larme,
+ Et leur levre jamais ne denie un baiser.
+
+ Ah! s'il versait longtemps, le prisme heureux des songes,
+ Sur mes yeux eblouis ses eclairs decevants!
+ S'il ne s'eteignait pas, ce bonheur des mensonges,
+ Dans le neant des jours ou souffrent les vivants!
+
+ Ou si la mort etait ce que mon coeur envie,
+ Quelque sommeil bien long, d'un long reve charme,
+ La nuit des jours passes, le songe de la vie!
+ Quel bonheur de mourir pour etre encore aime!...
+
+Ainsi pensait-il depuis que s'etaient enfuies les belles annees dans
+lesquelles le poete s'accoutume trop a enfermer tout son destin. Le
+souvenir, la reminiscence, le songe, venaient donc a son aide, et lui
+obeissaient au moindre signe, comme des esprits familiers et consolants.
+Plus d'une fois, nous l'avons vu, le matin, a quelque reunion d'amis
+a laquelle il etait convie et dont il etait l'ame: il arrivait
+au rendez-vous, fatigue, pali, se trainant a peine; aux bonjours
+affectueux, aux questions empressees, il ne repondait d'abord que par
+une plainte, par une pensee de mort qu'on avait hate d'etouffer. La
+reunion etait complete, on s'asseyait: c'est alors qu'il s'animait par
+degres, que sa parole facile, elegante, retrouvait ses accents vibrants
+et doux, que le souvenir evoquait en lui les Ombres de ce passe charmant
+qu'il redemandait tout a l'heure au sommeil; le conteur-poete etait
+devant nous; nous possedions Nodier encore une fois tout entier. Depuis
+des annees, il avait si souvent parle de la mort, et nous l'avions en
+toute rencontre retrouve si vivant par l'esprit qu'on ne pouvait se
+figurer qu'il ne s'exagerat pas un peu ses maux, et a lui aussi on
+pourrait appliquer ce qu'on disait de M. Michaud, que la duree meme
+de nos craintes refaisait a la longue nos esperances. On etait tente
+surtout de repeter avec M. Alfred de Musset:
+
+ Ami, toi qu'a pique l'abeille,
+ Ton coeur veille,
+ Et tu n'en saurais ni guerir,
+ Ni mourir.
+
+Mais non, il y avait plus que la piqure de l'abeille; l'aiguillon fatal
+etait la. C'est trop longtemps insister et nous complaire a de gracieux
+retours que la gravite de la fin derniere vient couvrir et dominer.
+Nodier est mort en homme des esperances immortelles, en homme religieux
+et en chretien. Ces idees, ces croyances du berceau et de la tombe,
+etaient de tout temps demeurees presentes a son imagination, a son
+coeur. Entoure de la famille la plus aimable et la plus aimee, d'une
+famille que l'adoption des longtemps n'avait pas craint de faire plus
+nombreuse, de ses quatre petits-enfants qui Jouaient la veille encore,
+ne pouvant rien comprendre a ces approches funebres, de sa charmante
+fille, sa plus fidele image, son oeuvre gracieuse la plus accomplie,
+Nodier a traverse les heures solennelles au milieu de tout ce qui peut
+les soutenir et les relever; si une pensee de prevoyance humaine est
+venue par moments tomber sur les siens, elle a ete comprise, devinee et
+rassuree par la parole d'un ministre, son confrere, l'ami naturel des
+lettres[193]. Les temoignages d'interet et d'affection, durant toute sa
+maladie, ont ete unanimes, universels; il y etait sensible; il croyait
+trop a l'amitie qu'il inspirait pour s'en etonner. Il exprimait
+pourtant, parfois, et de son plus fin sourire, du ton d'un Sterne
+attendri, combien tout cela lui paraissait presque disproportionne avec
+une vie qui lui semblait, a lui, avoir toujours ete si incomplete et si
+precaire. Ainsi l'auraient pense d'eux-memes Le Sage ou l'abbe Prevost
+mourants[194];
+
+Nodier allait etre deja un mort illustre. C'est un honneur de ce pays-ci
+et de cette France, on l'a remarque, que l'esprit, a lui seul, y tienne
+tant de place, que, des qu'il y a eu sur un talent ce rayon du ciel, la
+grace et le charme, il soit finalement compris, apprecie, aime, et qu'on
+sente si vite ce qu'on va perdre en le perdant. Comme le disait devant
+moi une femme de gout[195], ce serait un grand seigneur ou un simple
+ecrivain, le duc de Nivernais ou Nodier, on ne ferait pas autrement: en
+France, a une certaine heure, il n'y a que l'esprit qui compte. Oui,
+l'esprit charmant, l'esprit aide et servi du coeur. L'interet public,
+celui du monde proprement dit celui du peuple meme; on l'a vu aux
+funerailles de Nodier cet interet d'autant plus touchant ici qu'il est
+plus desinteresse, eclate de toutes parts; le nom de celui qui n'a rien
+ete, qui n'a rien pu, qui n'a exerce d'autre pouvoir que le don de
+plaire et de charmer, ce nom-la est en un moment dans toutes les
+bouches, et tous le pleurent.
+
+1er Fevrier 1844.
+
+[Note 193: M. Villemain, ministre de l'Instruction publique.]
+
+[Note 194: Je glisse au bas de la page ce mot humble, ce mot touchant,
+que je prefere a d'autres mots plus glorieux, parce qu'il sent l'homme
+cette heure de verite, ce mot toutefois qu'il faudrait etre lui pour
+prononcer comme il convient, avec sensibilite et ironie, avec un sourire
+dans une larme; il s'agissait de ces marques d'affection et d'honneur
+qui lui arrivaient en foule et ne cesserent plus, des qu'on le sut en
+danger: "Qui est-ce qui dirait, a voir tout cela, que je n'ai toujours
+ete qu'un pauvre diable?"--Comme Cherubini dans le tableau d'Ingre il ne
+voyait pas la Muse immortelle qui debout etait derriere.]
+
+[Note 195: La comtesse de Castellane, celle qui fut l'amie de M.
+Mole.]
+
+
+
+APPENDICE
+
+
+LA FONTAINE, PAGE 54.
+
+ (L'article suivant, ecrit dans _le Globe_ (15 septembre 1827), a
+ propos des Fables de La Fontaine rapprochees de celles des autres
+ auteurs par M. Robert, ajoute quelques details et quelques
+ developpements au morceau que contient ce volume.)
+
+La litterature du siecle de Louis XIV repose sur la litterature
+francaise du XVIe et de la premiere moitie du XVIIe siecle; elle y a
+pris naissance, y a germe et en est sortie; c'est la qu'il faut se
+reporter si l'on veut approfondir sa nature, saisir sa continuite, et
+se faire une idee complete et naturelle de ses developpements. Pour
+apprecier, en toute connaissance de cause, Racine et son systeme
+tragique, il n'est certes pas inutile d'avoir vu ce systeme, encore
+meconnaissable chez Jodelle et Garnier, recevoir grossierement, sous la
+plume de Hardy, la forme qu'il ne perdra plus desormais, et n'arriver
+a l'auteur des _Freres ennemis_ qu'apres les elaborations de Mairet et
+avec la sanction du grand Corneille. On ne porterait de Moliere qu'un
+jugement imparfait et hasarde si on l'isolait des vieux ecrivains
+francais auxquels il reprenait son bien sans facon, depuis Rabelais et
+Larivey jusqu'a Tabarin et Cyrano de Bergerac. Boileau lui-meme, ce
+strict reformateur, qui, a force d'epurer et de chatier la langue, lui
+laissa trop peu de sa liberte premiere et de ses heureuses nonchalances,
+Boileau ne fait autre chose que continuer et accomplir l'oeuvre de
+Malherbe; et, pour se rendre compte des tentatives de Malherbe, on est
+force de remonter a Ronsard, a Des Portes, a Regnier, en un mot a toute
+cette ecole que le precurseur de Despreaux eut a combattre. Mais si ces
+etudes preliminaires trouvent quelque part leur application, n'est-ce
+pas surtout lorsqu'il s'agit de La Fontaine et de ses ouvrages?
+Contemporain et ami de Boileau et de Racine, le bonhomme, au premier
+abord, n'a presque rien de commun avec eux que d'avoir aussi du genie;
+et ce serait plutot a Moliere qu'il ressemblerait, si l'on voulait qu'il
+ressemblat a quelqu'un parmi les grands poetes de son age. Rien qu'a
+lire une de ses fables ou l'un de ses contes apres l'_Epitre au Roi_ ou
+l'_Iphigenie_, on sent qu'il a son idiome propre, ses modeles a part et
+ses predilections secretes. Il est fort facile et fort vrai de dire que
+La Fontaine se penetra du style de Marot, de Rabelais, et le reproduisit
+avec originalite; mais de Marot et de Rabelais a La Fontaine il n'y a
+pas moins de cent ans d'intervalle; et, quelque vive sympathie de
+talent et de gout qu'on suppose entre eux et lui, une si parfaite et
+si naturelle analogie de maniere, a cette longue distance, a besoin
+d'explication, bien loin d'en pouvoir servir. Sans doute il a du
+trouver en des temps plus voisins quelque descendant de ces vieux et
+respectables maitres, qui l'aura introduit dans leur familiarite: car
+l'idee ne lui serait jamais venue de _restituer_ immediatement leur
+_faire_ et leur _dire_, ainsi que l'a tente de nos jours le savant
+et ingenieux Courier. Ce n'etait pas a beaucoup pres un travailleur
+opiniatre ni un erudit que La Fontaine, ni encore moins un investigateur
+de manuscrits, comme on l'a recemment avance[196], et il employait ses
+nuits a tout autre chose qu'a feuilleter de poudreux auteurs, ou a palir
+sur Platon et Plutarque, que d'ailleurs il aimait fort a lire durant
+le jour. Aussi, en publiant ses savantes recherches sur nos anciennes
+fables, M. Robert a grand soin d'avertir qu'il ne pretend nullement
+indiquer les sources ou notre immortel fabuliste a puise: "Je suis bien
+persuade, dit-il, que la plupart lui ont ete totalement inconnues." Un
+tel aveu dans la bouche d'un commentateur est la preuve d'un excellent
+esprit. Avant de parler du travail important de M. Robert, nous
+essaierons, en profitant largement de sa science aussi bien que de celle
+de M. Walckenaer, d'exposer avec precision quelles furent, selon nous,
+l'education et les etudes de La Fontaine, quelles sortes de traditions
+litteraires lui vinrent de ses devanciers, et passerent encore a
+plusieurs poetes de l'age suivant.
+
+[Note 196: C'est surtout Victorin Fabre qui soutenait cette these: il
+avait interet a voir en toutes choses le laborieux.]
+
+Et, d'abord, on a droit de regarder comme non avenus, par rapport a La
+Fontaine et a son epoque, les anciens poemes francais anterieurs a la
+decouverte de l'imprimerie, si l'on excepte le _Roman de la Rose,_ dont
+le souvenir s'etait conserve, grace a Marot, durant le XVIe siecle, et
+qu'on lisait quelquefois ou que l'on citait du moins. L'imprimerie, en
+effet, fut employee dans l'origine a fixer et a repandre les textes des
+ecrivains grecs et latins, bien plus qu'a exhumer les oeuvres de nos
+vieux rimeurs. Personnne parmi les doctes ne songeait a eux; il arriva
+seulement que leurs successeurs profiterent, depuis lors, du benefice
+general, et participerent aux honneurs de l'impression. Marot, le
+premier, en disciple reconnaissant et respectueux, voulut sauver de
+l'oubli quelques-uns de ceux qu'il appelait ses maitres: il restaura
+a grand'peine et publia Villon; il donna une edition du _Roman de la
+Rose,_ dont il rajeunit, comme il put, le style. Mais son erudition
+n'etait pas profonde, meme en pareille matiere, et tres-probablement il
+dechiffrait cette langue surannee avec moins de sagacite et de certitude
+que ne le font aujourd'hui nos habiles, M. Meon ou M. Robert par
+exemple. Ronsard et ses disciples vinrent alors, qui abjurerent le culte
+des antiquites nationales et les laisserent en partage aux erudits, aux
+Pasquier, aux La Croix du Maine, aux Du Verdier, aux Fauchet, dont
+les travaux, tout estimables qu'ils sont pour le temps, fourmillent
+d'erreurs et attestent une extreme inexperience. L'ecole de Malherbe,
+par son dedain absolu pour le passe, n'etait guere propre a reveiller le
+gout des curiosites gauloises, et on ne le retrouve un peu vif que chez
+Guillaume Colletet, Menage, du Cange, Chapelain, La Monnoye, tous doctes
+de profession. Ce fut seulement au XVIIIe siecle que les fabliaux et
+les romans-manuscrits devinrent l'objet d'investigations et d'etudes
+serieuses. Irons-nous donc, a l'exemple de certains critiques, ranger La
+Fontaine parmi ces deux ou trois antiquaires de son temps, et mettre le
+bonhomme tout juste entre Menage et La Monnoye, lesquels, comme on sait,
+tournaient si galamment les vers grecs et les offraient aux dames en
+guise de madrigaux? Il y a dans un recueil manuscrit du XIVe siecle une
+fable du _Renard_ et du _Corbeau,_ et dans cette fable on lit ce vers:
+
+ Tenait en son bec un fourmage,
+
+qui se retrouve tout entier chez La Fontaine. En faut-il conclure,
+avec plusieurs personnes de merite consultees par M. Robert, que notre
+fabuliste a evidemment derobe son vers a l'obscur Ysopet, et que, pour
+s'en donner l'honneur, il s'est bien garde d'eventer le larcin? Ainsi,
+le comte de Caylus, des qu'il eut mis le nez dans les fabliaux, saisi
+d'un bel enthousiasme, crut y decouvrir tout La Fontaine et tout
+Moliere, et se plaignit amerement du silence obstine que ces illustres
+plagiaires avaient garde sur leurs victimes. Un critique eclaire du
+_Journal des Debats,_ seduit par quelques traits de vague ressemblance,
+et cedant aussi a cette influence secrete qu'exerce le paradoxe sur
+les meilleurs esprits, estime que La Fontaine doit beaucoup "et a nos
+contes, et a nos poemes, et a nos _proverbes_, depuis le _Roman
+de Renart_, dont on ne me persuadera jamais qu'il n'ait pas eu
+connaissance, jusqu'aux farces de ce Tabarin qu'il cite si plaisamment
+dans une de ses fables." Quant aux farces de Tabarin, quant a nos
+contes, a nos poemes _imprimes,_ je pourrais tomber d'accord avec le
+savant critique; mais le _Roman de Renart_, alors manuscrit et inconnu,
+ou le bonhomme l'eut-il ete deterrer? et quand on le lui aurait mis
+entre les mains, de quelle facon s'y fut-il pris pour le dechiffrer,
+meme _a grand renfort de besicles_, comme disent Rabelais et Paul-Louis?
+On voit dans le _Menagiana_ que Menage (ou peut-etre La Monnoye; je
+ne sais trop si l'endroit ne se rapporte pas a l'editeur) eut
+communication, pendant deux jours, d'un vieux roman-manuscrit in-folio,
+intitule _le Renart contrefait_, espece de parodie du _Roman de Renart._
+A propos d'un passage du poeme, il remarque que Mr de La Fontaine aurait
+pu en tirer parti pour une fable, et sa maniere de dire fait entendre
+assez clairement que M. de La Fontaine ne le connaissait pas. Nous
+persisterons donc a croire, jusqu'a demonstration positive du contraire,
+qu'en matiere de poemes et de romans d'une pareille date, l'aimable
+conteur etait d'une ignorance precisement egale a celle de Marot, de
+Rabelais, de Passerat, de Regnier et de Voiture; on pourra meme trouver
+que ces derniers le dispensaient assez naturellement des autres.
+
+L'esprit leger, moqueur, grivois, qui de tout temps avait anime nos
+auteurs de fabliaux, de contes, de farces et d'epigrammes, ne s'etait
+pas eteint vers le milieu du XVIe siecle, avec l'ecole de Marot, en la
+personne de Saint-Gelais. Malgre Du Bellay, Ronsard, Jodelle, et leurs
+pretentions tragiques, epiques et pindariques, cet esprit, immortel en
+France, avait survecu, s'etait insinue jusque parmi leur auguste troupe,
+et tel qu'un malicieux lutin, au lieu d'une ode ampoulee, leur avait
+dicte bien souvent une chanson gracieuse et legere. D'Aubigne et
+Regnier, grands admirateurs et defenseurs de Ronsard, appartenaient par
+leur talent a l'ancienne poesie, et lui rendaient son accent d'energie
+familiere et, si j'ose ainsi dire, son effronterie naive; Passerat et
+Gilles Durant lui conservaient son badinage ingenieux et ses piquantes
+finesses. La venue de Malherbe n'interrompit point brusquement ces
+habitudes nationales, et son disciple Maynard fut plus d'une fois, dans
+l'epigramme, celui de Saint-Gelais. D'Urfe, Colletet, mademoiselle de
+Gournay, mademoiselle de Scudery et beaucoup d'autres illustres de cet
+age, aimaient notre ancienne litterature, tout en lui preferant la leur.
+Il y avait quatre-vingts ans environ que le sonnet italien avait detrone
+le rondeau gaulois, les ballades et les chants royaux: Voiture, Sarasin,
+Benserade, y revinrent, et chercherent de plus a reproduire le style des
+maitres du genre. Mais deja, depuis 1621, La Fontaine etait ne, vers le
+meme temps que Moliere, quinze ans avant Boileau, dix-huit ans avant
+Racine.
+
+Les premiers contes pourtant ne parurent qu'en 1662 (d'autres disent
+1664). Ils avaient ete precedes, et non pas annonces, en 1654, par la
+faible comedie de _l'Eunuque_. La Fontaine avait donc quarante et un
+ans lorsqu'il commencait au grand jour sa carriere poetique. Quelle
+explication donner de ce debut tardif? Son genie avait-il jusque-la
+sommeille dans l'oubli de la gloire et l'ignorance de lui-meme? Ou bien
+s'etait-il prepare, par une longue et laborieuse education, a cette
+facilite merveilleuse qu'il garda jusqu'aux derniers jours de sa
+vieillesse, et doit-on admettre ainsi que les fables et les contes du
+bonhomme ne couterent pas moins a enfanter que les odes de Malherbe?
+J'avoue qu'_a priori_ cette derniere opinion me repugne; et, sans etre
+de ceux qui croient a la suffisance absolue de l'instinct en poesie, je
+crois bien moins encore a l'efficacite de vingt annees de veilles, quand
+il s'agit d'une fable ou d'un conte, dut la fable etre celle de la
+_Laitiere_ et du _Pot au lait_, et le conte celui de _la Courtisane
+amoureuse_. Que La Fontaine ait travaille et soigne ses ouvrages, ce ne
+peut etre aujourd'hui l'objet d'un doute. Il _confesse_, dans la
+preface de _Psyche_, "que la prose lui coute autant que les vers."
+Ses manuscrits, etc., etc..... (Voir page 63 de ce volume les memes
+details.) Ce soin extreme n'a pas lieu de nous surprendre dans l'ami de
+Boileau et de Racine, quoique probablement il y regardat de moins pres
+pour cette foule de vers galants et badins dont il semait negligemment
+sa correspondance. Mais meme en poussant aussi loin qu'on voudra cette
+exigence scrupuleuse de La Fontaine, et en estimant, d'apres un precepte
+de rhetorique assez faux a mon gre, que chez lui la composition etait
+d'autant moins facile que les resultats le paraissent davantage, on
+n'en viendra pas pour cela a comprendre par quel enchainement d'etudes
+secretes, et, pour ainsi dire, par quelle serie d'epreuves et
+d'initiations, le pauvre La Fontaine prit ses grades au Parnasse et
+merita, le jour precis qu'il eut quarante et un ans, de recevoir des
+neuf vierges le _chapeau de laurier,_ attribut de maitre en poesie,
+a peu pres comme on recoit un bonnet de docteur. En verite, autant
+vaudrait dire qu'amoureux de dormir, comme il etait, il dormit d'un long
+somme jusqu'a cet age, et se trouva poete au reveil. Mais le mot
+de l'enigme est plus simple. Livre, apres une premiere education
+tres-incomplete, a toutes les dissipations de la jeunesse et des sens,
+La Fontaine entendit un jour, de la bouche d'un officier qui passait par
+Chateau-Thierry, l'ode de Malherbe: _Que direz-vous, races futures,_
+etc. Il avait alors vingt-deux ans, dit-on, et son genie prit feu
+aussitot comme celui de Malebranche a la lecture du livre de _l'Homme._
+Des lors le jeune Champenois fit des vers, d'abord lyriques et dans le
+genre de Malherbe, mais il s'en degouta vite; puis galants et dans le
+gout de Voiture, et il y reussit mieux. Malheureusement, rien ne nous
+a ete transmis de ces premiers essais. Sur le conseil de son parent
+Pintrel et de son ami Maucroix, il se remit serieusement a l'etude de
+l'antiquite: il lut et relut avec delices Terence, Horace, Virgile, dans
+les textes; Homere, Anacreon, Platon et Plutarque, dans les traductions.
+Quant aux auteurs francais, il avait ceux du temps, passablement
+nombreux, et la litterature du dernier siecle, qui etait encore fort
+en vogue, surtout hors de la capitale. En somme, Jean de La Fontaine,
+maitre des eaux et forets a Chateau-Thierry, devait passer pour un
+tres-agreable poete de province, quand un oncle de sa femme, le
+conseiller Jannart, s'avisa de le presenter au surintendant Fouquet,
+vers 1654. Ainsi introduit a la cour et dans le grand monde litteraire,
+il y paya sa bienvenue en sonnets, ballades, rondeaux, madrigaux,
+sixains, dizains, poemes allegoriques, et put bientot paraitre le
+successeur immediat de Voiture et de Sarasin, le rival de Saint-Evremond
+et de Benserade; c'etait le meme ton, la meme couleur d'adulation et de
+galanterie, quoique d'ordinaire avec plus de simplicite et de sentiment.
+A cette epoque, La Fontaine frequentait avec assiduite la maison de
+Guillaume Colletet, pere du rimeur crotte et famelique, depuis fustige
+par Boileau. Ce Guillaume Colletet, singulierement enclin, selon
+l'expression de Menage, aux amours _ancillaires_, avait epouse, l'une
+apres l'autre, trois de ses servantes, et en etait, pour le moment, a
+sa troisieme et derniere, appelee Claudine, dont la beaute, jointe a la
+reputation d'esprit que lui faisait son mari debonnaire, attirait chez
+elle une foule d'adorateurs. Comme on y causait beaucoup litterature, et
+que Colletet avait une connaissance particuliere et un amour ardent de
+nos vieux poetes[197], La Fontaine ne dut pas moins retirer d'instruction
+aupres de l'epoux que d'agrement aupres de la dame. Je suis sur que plus
+tard il lui arriva de regretter la table du bon Colletet, ou, avec
+bien d'autres licences, il avait celle d'admirer a son aise Cretin,
+Coquillart, Guillaume Alexis, Martial d'Auvergne, Saint-Gelais, d'Urfe,
+voire meme Ronsard[198], sans craindre les bourrasques de Boileau. Et
+Racine, le doux et tendre Racine, qui avait plus d'un faible de commun
+avec La Fontaine, n'etait-il pas oblige aussi de se cacher de Boileau,
+pour oser rire des faceties de Scarron?
+
+[Note 197: Colletet avait ete l'un des cinq auteurs qui formaient le
+conseil litteraire de Richelieu; et, grace aux largesses du cardinal, il
+avait pu acheter dans le faubourg Saint-Marceau, tout a cote de l'ancien
+logement de Baif, une maison que Ronsard avait autrefois habitee;
+circonstances glorieuses qu'il ne se lassait pas de rememorer. Il y
+eut un moment ou les deux Colletet pere et fils, et la belle-mere de
+celui-ci, la _belle-maman_, comme il disait, se faisaient a qui mieux
+mieux en madrigaux les honneurs du Parnasse: ce qui devait preter assez
+matiere aux rieurs du temps (_Memoires de Critique et de Litterature_,
+par d'Artigny, tome VI).]
+
+[Note 198: Il faut avouer pourtant que le nom de Ronsard, pour le peu
+qu'il se trouve chez La Fontaine, n'y figure guere autrement ni mieux
+que chez les autres contemporains; dans une lettre de lui a Racine
+(1686), on lit: _Ronsard est dur, sans gout, sans choix_, etc.; et
+il lui oppose Racan, si elegant et agreable malgre son ignorance. La
+Fontaine, qui se laissait dire beaucoup de choses aisement, avait
+pour lors adopte sur Ronsard l'opinion courante, et un peu oublie ce
+qu'autrefois le vieux Colletet lui avait du en raconter.]
+
+Nous n'avons pas l'intention de suivre plus longtemps la vie de notre
+poete. Qu'il nous suffise d'avoir rappele que, durant les vingt ans
+ecoules depuis l'aventure de l'ode jusqu'a la publication de _Joconde_
+(1662), il ne cessa de cultiver son art; qu'il composa, dans le genre et
+sur le ton a la mode, un grand nombre de vers dont tres-peu nous sont
+restes, et que s'il y porta depuis 1664, c'est-a-dire depuis les debuts
+de Boileau et de Racine, plus de gout, de correction, de maturite, et
+parut adopter comme une seconde maniere, il garda toujours assez de la
+premiere pour qu'on reconnut en lui le commensal du vieux Colletet, le
+disciple de Voiture, et l'ami de Saint-Evremond. Ce n'est pas seulement
+a la physionomie de son style qu'on s'en apercoit: le choix peu
+scrupuleux de ses sujets, et, encore plus, le dereglement absolu de sa
+vie, se ressentaient des habitudes de la _bonne_ Regence; le favori de
+Fouquet avait longtemps vecu au milieu des scandales de Saint-Mande; il
+les avait celebres, partages, et etait reste fidele aux moeurs autant
+qu'a la memoire d'_Oronte_. Louis XIV du moins, meme avant sa reforme,
+voulait qu'on mit dans le desordre plus de mesure et de _decorum_. Ces
+circonstances reunies nous semblent propres a expliquer la defaveur de
+La Fontaine a la cour, et l'injustice dont on accuse l'auteur de l'_Art
+poetique_ de s'etre rendu coupable envers lui.
+
+A ne les considerer que sous le cote litteraire, il est permis de
+soupconner que Boileau et La Fontaine n'avaient peut-etre pas tout
+ce qu'il fallait pour s'apprecier completement l'un l'autre; ils
+representaient, en quelque sorte, deux systemes differents, sinon
+opposes, de langue et de poesie. Un long parallele entre eux serait
+superflu. On connait assez les principes et les preceptes de notre
+legislateur litteraire. Son ami, trop humble pour se croire son rival,
+en continuant de cheminer dans les voies tracees, se contentait d'etre
+le dernier et le plus parfait de nos vieux poetes. C'etait, il est vrai,
+un vieux poete unique en son genre, et par mille endroits ne ressemblant
+a nul autre, ni a _maitre Vincent_, ni a _maitre Clement_, ni a _maitre
+Francois_; un vieux poete, adorateur de Platon, _fou de Machiavel_,
+_entete de Boccace_, qui cherissait Homere et l'Arioste, oubliait de
+diner pour Tite-Live, goutait Terence en profitant de Tabarin, qu'une
+ode de Malherbe transportait presque a l'egal de _Peau d'Ane_, et dont
+l'admiration vive et mobile, comme celle d'un enfant, embrassait
+toutes les beautes, s'ouvrait a toutes les impressions, en recevait
+indifferemment du _nord_ ou du _midi_, et trouvait place meme pour
+le prophete Baruch, quand Baruch il y avait[199]. De tant de richesses
+amassees au jour le jour, sans efforts et sans dessein, deposees et
+fondues ensemble dans le naturel le plus heureux du monde, s'etait forme
+avec l'age cet inimitable style, a la fois trop complexe et trop simple
+pour etre defini, et qu'on caracterise en l'appelant celui de La
+Fontaine. Que Boileau n'ait pas rougi d'avancer (comme Monchesnay et
+Louis Racine l'assurent) que ce style n'appartient pas en propre a La
+Fontaine, et n'est qu'un emprunt de Marot et de Rabelais, nous repugnons
+a le croire; ou, s'il l'a dit en un instant d'humeur, il ne le pensait
+pas. Sa dissertation sur _Joconde_, et vingt passages formels ou il rend
+a son confrere un eclatant hommage, l'attesteraient au besoin. Il est
+pourtant vraisemblable que le censeur austere qui se repentait d'avoir
+loue Voiture, qui sentait peu Quinault, et appelait Saint-Evremond un
+_charlatan de ruelles_, ne coulait pas toujours avec assez d'indulgence
+sur la fadeur galante, la morale _lubrique_, les restes de faux gout et
+les negligences nombreuses du charmant poete[200]. Mais ce ne serait
+pas assez pour motiver l'omission du nom de La Fontaine dans _l'Art
+poetique_, si l'on ne songeait que, par son attachement pour Fouquet,
+et principalement par la publication de ses contes, le bonhomme avait
+provoque le mecontentement du monarque, si severe en fait de convenance,
+et qu'il eut sa part de cette rancune glaciale et durable dont les
+Saint-Evremond et les Bussy, beaux-esprits espiegles et libertins,
+furent egalement victimes. Boileau sans doute eut tort de sacrifier,
+je ne dis pas l'amitie, mais l'equite, a la peur de deplaire; du moins
+aucune pensee de jalousie n'entra dans sa faiblesse. S'il parut se
+glisser ensuite entre les deux grands ecrivains un refroidissement qui
+augmenta avec les annees, la faute n'en fut pas a lui tout entiere.
+Lui-meme il deplorait sincerement, dans l'homme illustre et bon, les
+penchants, desormais sans excuse, qui l'arrachaient de plus en plus
+au commerce des honnetes gens de son age. Ainsi s'etaient tristement
+evanouies ces brillantes et douces reunions de la rue du Vieux-Colombier
+et de la maison d'Auteuil. Moliere et Racine avaient de bonne heure
+cesse de se voir; Chapelle, adonne a des gouts crapuleux, etait perdu
+pour ses amis, et La Fontaine aussi les affligeait par de longs
+desordres qui souillerent a la fois son genie et sa vieillesse.
+
+[Note 199: La Fontaine ayant appris que le savant Huet desirait voir
+la traduction italienne des _Institutions_ de Quintilien par Toscanella,
+qu'il possedait, s'empressa de la lui offrir en y joignant cette Epitre
+naive en l'honneur des anciens et de Quintilien: ce qui prouvait, dit
+Huet, la candeur du poete, lequel, en se declarant pour les anciens
+contre les modernes dont il etait l'un des plus agreables auteurs,
+plaidait contre sa propre cause. On lit cela dans le _Commentaire_ latin
+de Huet sur lui-meme, qui renferme de curieux jugements peu connus sur
+Boileau, Corneille et autres: on s'en tient d'ordinaire au _Huetiana_,
+qui n'est pas la meme chose.]
+
+[Note 200: Dans une lettre a Charles Perrault (1701), Boileau, voulant
+montrer qu'on n'a point envie la gloire aux poetes modernes dans ce
+siecle, dit: "Avec quels battements de mains n'y a-t-on point recu les
+ouvrages de Voiture, de Sarasin et de La Fontaine! etc." On le voit,
+pour lui La Fontaine etait de cette famille un peu anterieure au pur et
+grand gout de Louis XIV.]
+
+Comme poete, il fut, avons-nous dit, le dernier de son ecole, et n'eut,
+a proprement parler, ni disciples, ni imitateurs. N'oublions point,
+toutefois, que bien des rapports d'inclinations et meme de talent le
+liaient a Chapelle et a Chaulieu; que, jusqu'au temps de sa conversion,
+il venait frequemment deviser et boire sous les marronniers du Temple, a
+la meme table ou s'assirent plus tard Jean-Baptiste Rousseau et le jeune
+Voltaire; et que ce dernier surtout, vif, brillant, frivole, puisa au
+sein de cette societe joyeuse, ou circulait l'esprit des deux Regences,
+certaines habitudes gauloises de licence, de malice et de gaiete, qui
+firent de lui, selon le mot de Chaulieu, un successeur de Villon,
+quoiqu'a dire vrai Voltaire n'eut peut-etre jamais lu Villon, et que,
+pour un convive du Temple, il parlat trop lestement de La Fontaine...
+
+FIN DU TOME PREMIER.
+
+
+
+ TABLE DES MATIERES
+ DU PREMIER VOLUME.
+
+
+
+ Preface.
+ Boileau.
+ La Fontaine de Boileau, epitre.
+ Pierre Corneille.
+ La Fontaine,
+ Racine.
+ La reprise de _Berenice_.
+ Jean-Baptiste Rousseau.
+ Le Brun.
+ Mathurin Regnier et Andre Chenier.
+ Documents inedits sur Andre Chenier.
+ George Farcy.
+ Diderot.
+ L'abbe Prevost.
+ M. Andrieux.
+ M. Jouffroy.
+ M. Ampere.
+ Du Genie critique et de Bayle.
+ La Bruyere.
+ Millevoye.
+ Des Soirees litteraires.
+ Charles Nodier.
+ Charles Nodier apres les funerailles.
+ Appendice sur La Fontaine.
+
+ FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Portraits litteraires, Tome I
+by C.-A. Sainte-Beuve
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PORTRAITS LITTERAIRES, TOME I ***
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+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
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+1.F.
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+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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