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This file was produced from images generously +made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr + + + + + +PORTRAITS LITTERAIRES + +PAR C.-A. SAINTE-BEUVE +DE L'ACADEMIE FRANCAISE. + +Nouvelle Edition +revue et corrigee. + +1862 + + + +I + +BOILEAU, PIERRE CORNEILLE, LA FONTAINE, RACINE, JEAN-BAPT. ROUSSEAU, LE +BRUN, MATHURIN REGNIER, ANDRE CHENIER, GEORGE FARCY, DIDEROT, L'ABBE +PREVOST, M. ANDRIEUX, M. JOUFFROY, M. AMPERE, BAYLE, LA BRUYERE, +MILLEVOYE, CHARLES NODIER. + +Chaque publication de ces volumes de critique est une maniere pour moi +de liquider en quelque sorte le passe, de mettre ordre a mes affaires +litteraires." C'est ce que je disais dans une derniere edition de ces +portraits, et j'ai tache de m'en souvenir ici. Bien que ce ne soit +qu'une edition nouvelle a laquelle un choix severe a preside, j'ai fait +en sorte qu'elle parut a certains egards veritablement augmentee. En +parlant ainsi, j'entends bien n'en pas separer le volume intitule: +_Portraits de Femmes_, qu'on a juge plus commode d'isoler et d'assortir +en une meme suite, mais qui fait partie integrante de ce que j'appelle +ma presente liquidation. Les portraits des morts seuls ont trouve place +dans ces volumes; c'a ete un moyen de rendre la ressemblance de plus +en plus fidele. J'ai ajoute ca et la bien des petites notes et corrige +quelques erreurs. C'est a quoi les reimpressions surtout sont bonnes; +les auteurs en devraient mieux profiter qu'ils ne font. L'histoire +litteraire prete tant aux inadvertances par les particularites dont elle +abonde! Le docteur Boileau, frere du satirique, a ecrit en latin un +petit traite sur les bevues des auteurs illustres; et, en les relevant, +on assure qu'il en a commis a son tour. J'ai fait de plus en plus mon +possible pour eviter de trop grossir cette liste fatale, ou les +grands noms qui y figurent ne peuvent servir d'excuse qu'a eux-memes. +"L'histoire litteraire est une mer sans rivage," avait coutume de dire +M. Daunou, qui en parlait en vieux nocher; elle a par consequent ses +ecueils, ses ennuis. Mais il faut vite ajouter qu'au milieu meme des +soins infinis et minutieux qu'elle suppose, elle porte avec elle sa +douceur et sa recompense. + +Septembre 1843. + + + +BOILEAU[1] + +[Note 1: Cet article fut le premier du premier numero de la _Revue +de Paris_ qui naissait (avril 1829); il parut sous la rubrique assez +legere de _Litterature ancienne_, que le spirituel directeur (M. Veron) +avait pris sur lui d'ajouter. Grand scandale dans un certain camp! Quoi? +ces modeles toujours presents, venir les ranger parmi les _anciens_! +Quinze ans apres, M. Cousin, a propos de Pascal, posait en principe, au +sein de l'Academie, qu'il etait temps de traiter les auteurs du siecle +de Louis XIV comme des _anciens_; et l'Academie applaudissait.--Il est +vrai que dans ce second temps et depuis qu'on est entre methodiquement +dans cette voie, on s'est mis a appliquer aux oeuvres du XVIIe siecle +tous les procedes de la critique comme l'entendaient les anciens +grammairiens. On s'est attache a fixer le texte de chaque auteur; on en +a dresse des lexiques. Je ne blame pas ces soins; bien loin de la, je +les honore, et j'en profite; le moment en etait venu sans doute; mais +l'opiniatrete du labeur, chez ceux qui s'y livrent, remplace trop +souvent la vivacite de l'impression litteraire, et tient lieu du gout. +On creuse, on pioche a fond chaque coin et recoin du XVIIe siecle. +Est-on arrive, pour cela, a le sentir, a le gouter avec plus de justesse +ou de delicatesse qu'auparavant?] + +Depuis plus d'un siecle que Boileau est mort, de longues et continuelles +querelles se sont elevees a son sujet. Tandis que la posterite +acceptait, avec des acclamations unanimes, la gloire des Corneille, +des Moliere, des Racine, des La Fontaine, on discutait sans cesse, on +revisait avec une singuliere rigueur les titres de Boileau au genie +poetique; et il n'a guere tenu a Fontenelle, a d'Alembert, a Helvetius, +a Condillac, a Marmontel, et par instants a Voltaire lui-meme, que cette +grande renommee classique ne fut entamee. On sait le motif de presque +toutes les hostilites et les antipathies d'alors: c'est que Boileau +n'etait pas _sensible_; on invoquait la-dessus certaine anecdote, +plus que suspecte, inseree a _l'Annee litteraire_, et reproduite par +Helvetius; et comme au dix-huitieme siecle le _sentiment_ se melait a +tout, a une description de Saint-Lambert, a un conte de Crebillon fils, +ou a l'histoire philosophique des Deux-Indes, les belles dames, les +philosophes et les geometres avaient pris Boileau en grande aversion[2]. +Pourtant, malgre leurs epigrammes et leurs demi-sourires, sa renommee +litteraire resista et se consolida de jour en jour. Le _Poete du bon +sens_, le _legislateur de notre Parnasse_ garda son rang supreme. Le mot +de Voltaire, _Ne disons pas de mal de Nicolas, cela porte malheur_, fit +fortune et passa en proverbe; les idees positives du XVIIIe siecle et la +philosophie condillacienne, en triomphant, semblerent marquer d'un sceau +plus durable la renommee du plus sense, du plus logique et du plus +correct des poetes. Mais ce fut surtout lorsqu'une ecole nouvelle +s'eleva en litterature, lorsque certains esprits, bien peu nombreux +d'abord, commencerent de mettre en avant des theories inusitees et les +appliquerent dans des oeuvres, ce fut alors qu'en haine des innovations +on revint de toutes parts a Boileau comme a un ancetre illustre et qu'on +se rallia a son nom dans chaque melee. Les academies proposerent a +l'envi son eloge: les editions de ses oeuvres se multiplierent; des +commentateurs distingues, MM. Viollet-le-Duc, Amar, de Saint-Surin, +l'environnerent des assortiments de leur gout et de leur erudition; M. +Daunou en particulier, ce venerable representant de la litterature et +de la philosophie du XVIIIe siecle, rangea autour de Boileau, avec une +sorte de piete, tous les faits, tous les jugements, toutes les apologies +qui se rattachent a cette grande cause litteraire et philosophique. +Mais, cette fois, le concert de si dignes efforts n'a pas suffisamment +protege Boileau contre ces idees nouvelles, d'abord obscures et +decriees, mais croissant et grandissant sous les clameurs. Ce ne sont +plus en effet, comme au XVIIIe siecle, de piquantes epigrammes et des +personnalites moqueuses; c'est une forte et serieuse attaque contre les +principes et le fond meme de la poetique de Boileau; c'est un examen +tout litteraire de ses inventions et de son style, un interrogatoire +severe sur les qualites de poete qui etaient ou n'etaient pas en lui. +Les epigrammes meme ne sont plus ici de saison; on en a tant fait contre +lui en ces derniers temps, qu'il devient presque de mauvais gout de les +repeter. Nous n'aurons pas de peine a nous les interdire dans le petit +nombre de pages que nous allons lui consacrer. Nous ne chercherons pas +non plus a instruire un proces regulier et a prononcer des conclusions +definitives. Ce sera assez pour nous de causer librement de Boileau avec +nos lecteurs, de l'etudier dans son intimite, de l'envisager en detail +selon notre point de vue et les idees de notre siecle, passant tour a +tour de l'homme a l'auteur, du bourgeois d'Auteuil au poete de Louis le +Grand, n'eludant pas a la rencontre les graves questions d'art et de +style, les eclaircissant peut-etre quelquefois sans pretendre jamais les +resoudre. Il est bon, a chaque epoque litteraire nouvelle, de repasser +en son esprit et de revivifier les idees qui sont representees par +certains noms devenus sacramentels, dut-on n'y rien changer, a peu +pres comme a chaque nouveau regne on refrappe monnaie et on rajeunit +l'effigie sans alterer le poids. + +[Note 2: Rien ne saurait mieux donner idee du degre de defaveur que +la reputation de Boileau encourait a un certain moment, que de voir dans +l'excellent recueil intitule _l'Esprit des Journaux_ (mars 1785, page +243) le passage suivant d'un article sur l'_Epitre en vers_, adresse de +Montpellier aux redacteurs du journal; ce passage, a mon sens, par son +incidence meme et son hasard tout naturel, exprime mieux l'etat de +l'opinion courante que ne le ferait un jugement formel: "Boileau, est-il +dit, qui vint ensuite (apres Regnier), mit dans ce qu'il ecrivit en ce +genre _la raison en vers harmonieux et pleins d'images_: c'est du plus +celebre poete de ce siecle que nous avons emprunte ce jugement sur les +Epitres de Boileau, parce qu'une infinite de personnes dont l'autorite +n'est point a mepriser, affectant aujourd'hui d'en juger plus +defavorablement, nous avons craint, en nous elevant contre leur opinion, +de mettre nos erreurs a la place des leurs." Que de precautions pour +oser louer!] + +De nos jours, une haute et philosophique methode s'est introduite dans +toutes les branches de l'histoire. Quand il s'agit de juger la vie, les +actions, les ecrits d'un homme celebre, on commence par bien examiner et +decrire l'epoque qui preceda sa venue, la societe qui le recut dans son +sein, le mouvement general imprime aux esprits; on reconnait et l'on +dispose, par avance, la grande scene ou le personnage doit jouer son +role; du moment qu'il intervient, tous les developpements de sa force, +tous les obstacles, tous les contrecoups sont prevus, expliques, +justifies; et de ce spectacle harmonieux il resulte par degres, +dans l'ame du lecteur, une satisfaction pacifique ou se repose +l'intelligence. Cette methode ne triomphe jamais avec une evidence plus +entiere et plus eclatante que lorsqu'elle ressuscite les hommes d'etat, +les conquerants, les theologiens, les philosophes; mais quand elle +s'applique aux poetes et aux artistes, qui sont souvent des gens de +retraite et de solitude, les exceptions deviennent plus frequentes et +il est besoin de prendre garde. Tandis que dans les ordres d'idees +differents, en politique, en religion, en philosophie, chaque homme, +chaque oeuvre tient son rang, et que tout fait bruit et nombre, le +mediocre a cote du passable, et le passable a cote de l'excellent, dans +l'art il n'y a que l'excellent qui compte; et notez que l'excellent ici +peut toujours etre une exception, un jeu de la nature, un caprice +du ciel, un don de Dieu. Vous aurez fait de beaux et legitimes +raisonnements sur les races ou les epoques prosaiques; mais il plaira +a Dieu que Pindare sorte un jour de Beotie, ou qu'un autre jour Andre +Chenier naisse et meure au XVIIIe siecle. Sans doute ces aptitudes +singulieres, ces facultes merveilleuses recues en naissant se +coordonnent toujours tot ou tard avec le siecle dans lequel elles sont +jetees et en subissent des inflexions durables. Mais pourtant ici +l'initiative humaine est en premiere ligne et moins sujette aux causes +generales; l'energie individuelle modifie, et, pour ainsi dire, +s'assimile les choses; et d'ailleurs, ne suffit-il pas a l'artiste, +pour accomplir sa destinee, de se creer un asile obscur dans ce grand +mouvement d'alentour, de trouver quelque part un coin oublie, ou il +puisse en paix tisser sa toile ou faire son miel? Il me semble donc que +lorsqu'on parle d'un artiste et d'un poete, surtout d'un poete qui ne +represente pas toute une epoque, il est mieux de ne pas compliquer des +l'abord son histoire d'un trop vaste appareil philosophique, de s'en +tenir, en commencant, au caractere prive, aux liaisons domestiques, et +de suivre l'individu de pres dans sa destinee interieure, sauf ensuite, +quand on le connaitra bien, a le traduire au grand jour, et a le +confronter avec son siecle. C'est ce que nous ferons simplement pour +Boileau. + +_Fils d'un pere greffier, ne d'aieux avocats_ (1636), comme il le +dit lui-meme dans sa dixieme epitre, Boileau passa son enfance et sa +premiere jeunesse rue de Harlay (ou peut-etre rue de Jerusalem), dans +une maison du temps d'Henri IV, et eut a loisir sous les yeux le +spectacle de la vie bourgeoise et de la vie de palais. Il perdit sa mere +en bas age; la famille etait nombreuse et son pere tres-occupe; le jeune +enfant se trouva livre a lui-meme, loge dans une guerite au grenier. Sa +sante en souffrit, son talent d'observation dut y gagner; il remarquait +tout, maladif et taciturne; et comme il n'avait pas la tournure d'esprit +reveuse et que son jeune age n'etait pas environne de tendresse, il +s'accoutuma de bonne heure a voir les choses avec sens, severite et +brusquerie mordante. On le mit bientot au college, ou il achevait sa +quatrieme, lorsqu'il fut attaque de la pierre; il fallut le tailler, et +l'operation faite en apparence avec succes lui laissa cependant pour le +reste de sa vie une tres-grande incommodite. Au college, Boileau lisait, +outre les auteurs classiques, beaucoup de poemes modernes, de romans, +et, bien qu'il composat lui-meme, selon l'usage des rhetoriciens, +d'assez mauvaises tragedies, son gout et son talent pour les vers +etaient deja reconnus de ses maitres. En sortant de philosophie, il fut +mis au droit; son pere mort, il continua de demeurer chez son frere +Jerome qui avait herite de la charge de greffier, se fit recevoir +avocat, et bientot, las de la chicane, il s'essaya a la theologie sans +plus de gout ni de succes. Il n'y obtint qu'un benefice de 800 livres +qu'il resigna apres quelques annees de jouissance, au profit, dit-on, de +la demoiselle Marie Poncher de Bretouville qu'il avait aimee et qui se +faisait religieuse. A part cet attachement, qu'on a meme revoque en +doute, il ne semble pas que la jeunesse de Despreaux ait ete fort +passionnee, et lui-meme convient qu'il est _tres-peu voluptueux_. Ce +petit nombre de faits connus sur les vingt-quatre premieres annees de +sa vie nous menent jusqu'en 1660, epoque ou il debute dans le monde +litteraire par la publication de ses premieres satires. + +Les circonstances exterieures etant donnees, l'etat politique et social +etant connu, on concoit quelle dut etre sur une nature comme celle +de Boileau l'influence de cette premiere education, de ces habitudes +domestiques et de tout cet interieur. Rien de tendre, rien de maternel +autour de cette enfance infirme et sterile; rien pour elle de bien +inspirant ni de bien sympathique dans toutes ces conversations de +chicane aupres du fauteuil du vieux greffier, rien qui touche, qui +enleve et fasse qu'on s'ecrie avec Ducis: "Oh! que toutes ces pauvres +maisons bourgeoises rient a mon coeur!" Sans doute a une epoque +d'analyse et de retour sur soi-meme, une ame d'enfant reveur eut tire +parti de cette gene et de ce refoulement; mais il n'y fallait pas songer +alors, et d'ailleurs l'ame de Boileau n'y eut jamais ete propre. Il y +avait bien, il est vrai, la ressource de la moquerie et du grotesque; +deja Villon et Regnier avaient fait jaillir une abondante poesie de ces +moeurs bourgeoises, de cette vie de cite et de basoche; mais Boileau +avait une retenue dans sa moquerie, une sobriete dans son sourire, qui +lui interdisait les debauches d'esprit de ses devanciers. Et puis les +moeurs avaient perdu en saillie depuis que la regularite d'Henri IV +avait passe dessus: Louis XIV allait imposer le decorum. Quant a l'effet +hautement poetique et religieux des monuments d'alentour sur une jeune +vie commencee entre Notre-Dame et la Sainte-Chapelle, comment y penser +en ce temps-la? Le sens du moyen-age etait completement perdu; l'ame +seule d'un Milton pouvait en retrouver quelque chose, et Boileau ne +voyait guere dans une cathedrale que de gras chanoines et un lutrin. +Aussi que sort-il tout a coup, et pour premier essai, de cette verve de +vingt-quatre ans, de cette existence de poete si longtemps miserable et +comprimee? Ce n'est ni la pieuse et sublime melancolie du _Penseroso_ +s'egarant de nuit, tout en larmes, sous les cloitres gothiques et les +arceaux solitaires; ni une charge vigoureuse dans le ton de Regnier sur +les orgies nocturnes, les allees obscures et les escaliers en limacon de +la Cite; ni une douce et onctueuse poesie de famille et de coin du feu, +comme en ont su faire La Fontaine et Ducis; c'est _Damon, ce grand +auteur_, qui fait ses adieux a la ville, d'apres Juvenal; c'est une +autre satire sur les embarras des rues de Paris; c'est encore une +raillerie fine et saine des mauvais rimeurs qui fourmillaient alors et +avaient usurpe une grande reputation a la ville et a la cour. Le frere +de Gilles Boileau debutait, comme son caustique aine, par prendre a +partie les Cotin et les Menage. Pour verve unique, il avait _la haine +des sots livres_. + +Nous venons de dire que le sens du moyen-age etait deja perdu depuis +longtemps; il n'avait pas survecu en France au XVIe siecle; l'invasion +grecque et romaine de la Renaissance l'avait etouffe. Toutefois, en +attendant que cette grande et longue decadence du moyen-age fut menee a +terme, ce qui n'arriva qu'a la fin du XVIIIe siecle, en attendant que +l'ere veritablement moderne commencat pour la societe et pour l'art en +particulier, la France, a peine reposee des agitations de la Ligue et de +la Fronde, se creait lentement une litterature, une poesie, tardive sans +doute et quelque peu artificielle, mais d'un melange habilement fondu, +originale dans son imitation, et belle encore au declin de la societe +dont elle decorait la ruine. Le drame mis a part, on peut considerer +Malherbe et Boileau comme les auteurs officiels et en titre du mouvement +poetique qui se produisit durant les deux derniers siecles, aux sommites +et a la surface de la societe francaise. Ils se distinguent tous les +deux par une forte dose d'esprit critique et par une opposition sans +pitie contre leurs devanciers immediats. Malherbe est inexorable pour +Ronsard, Des Portes et leurs disciples, comme Boileau le fut pour +Colletet, Menage, Chapelain, Benserade, Scudery. Cette rigueur, surtout +celle de Boileau, peut souvent s'appeler du nom d'equite; pourtant, +meme quand ils ont raison, Malherbe et Boileau ne l'ont jamais qu'a la +maniere un peu vulgaire du bon sens, c'est-a-dire sans portee, sans +principes, avec des vues incompletes, insuffisantes. Ce sont des +medecins empiriques; ils s'attaquent a des vices reels, mais exterieurs, +a des symptomes d'une poesie deja corrompue au fond; et, pour la +regenerer, ils ne remontent pas au coeur du mal. Parce que Ronsard et +Des Portes, Scudery et Chapelain leur paraissent detestables, ils en +concluent qu'il n'y a de vrai gout, de poesie veritable, que chez les +anciens; ils negligent, ils ignorent, ils suppriment tout net les +grands renovateurs de l'art au moyen-age; ils en jugent a l'aveugle par +quelques pointes de Petrarque, par quelques concetti du Tasse auxquels +s'etaient attaches les beaux esprits du temps d'Henri III et de Louis +XIII. Et lorsque dans leurs idees de reforme, ils ont decide de revenir +a l'antiquite grecque et romaine, toujours fideles a cette logique +incomplete du bon sens qui n'ose pousser au bout des choses, ils se +tiennent aux Romains de preference aux Grecs; et le siecle d'Auguste +leur presente au premier aspect le type absolu du beau. Au reste, ces +incertitudes et ces inconsequences etaient inevitables en un siecle +episodique, sous un regne en quelque sorte accidentel, et qui ne +plongeait profondement ni dans le passe ni dans l'avenir. Alors les +arts, au lieu de vivre et de cohabiter au sein de la meme sphere et +d'etre ramenes sans cesse au centre commun de leurs rayons, se tenaient +isoles chacun a son extremite et n'agissaient qu'a la surface. Perrault, +Mansart, Lulli, Le Brun, Boileau, Vauban, bien qu'ils eussent entre eux, +dans la maniere et le procede, des traits generaux de ressemblance, ne +s'entendaient nullement et ne sympathisaient pas, emprisonnes +qu'ils etaient dans le technique et le metier. Aux epoques vraiment +_palingenesiques_, c'est tout le contraire; Phidias qu'Homere inspire +suppleerait Sophocle avec son ciseau; Orcagna commente Petrarque ou +Dante avec son crayon; Chateaubriand comprend Bonaparte. Revenons a +Boileau. Il eut ete trop dur d'appliquer a lui seul des observations qui +tombent sur tout son siecle, mais auxquelles il a necessairement grande +part en qualite de poete critique et de legislateur litteraire. + +C'est la en effet le role et la position que prend Boileau par ses +premiers essais. Des 1664, c'est-a-dire a l'age de vingt-huit ans, nous +le voyons intimement lie avec tout ce que la litterature du temps a de +plus illustre, avec La Fontaine et Moliere deja celebres, avec Racine +dont il devient le guide et le conseiller. Les diners de la rue du +Vieux-Colombier s'arrangent pour chaque semaine, et Boileau y tient le +de de la critique. Il frequente les meilleures compagnies, celles de M. +de La Rochefoucauld, de mesdames de La Fayette et de Sevigne, connait +les Lamoignon, les Vivonne, les Pomponne, et partout ses decisions en +matiere de gout font loi. Presente a la cour en 1669, il est nomme +historiographe en 1677; a cette epoque, par la publication de presque +toutes ses satires et ses epitres, de son _Art poetique_ et des quatre +premiers chants du _Lutrin_, il avait atteint le plus haut degre de sa +reputation. + +Boileau avait quarante-un ans, lorsqu'il fut nomme historiographe; on +peut dire que sa carriere litteraire se termine a cet age. En effet, +durant les quinze annees qui suivent, jusqu'en 1693, il ne publia que +les deux derniers chants du _Lutrin_; et jusqu'a la fin de sa vie +(1711), c'est-a-dire pendant dix-huit autres annees, il ne fit plus que +la satire _sur les Femmes, l'Ode a Namur_, les epitres _a ses Vers, a +Antoine, et sur l'Amour de Dieu_, les satires _sur l'Homme_ et _sur +l'Equivoque_. Cherchons dans la vie privee de Boileau l'explication de +ces irregularites, et tirons-en quelques consequences sur la qualite de +son talent. + +Pendant le temps de sa renommee croissante, Boileau avait continue de +loger chez son frere le greffier Jerome. Cet interieur devait etre assez +peu agreable au poete, car la femme de Jerome etait, a ce qu'il parait, +grondeuse et reveche. Mais les distractions du monde ne permettaient +guere alors a Boileau de se ressentir des chicanes domestiques qui +troublaient le menage de son frere. En 1679, a la mort de Jerome, il +logea quelques annees chez son neveu Dongois, aussi greffier; mais +bientot, apres avoir fait en carrosse les campagnes de Flandre et +d'Alsace, il put acheter avec les liberalites du roi une petite maison +a Auteuil, et on l'y trouve installe des 1687. Sa sante d'ailleurs, +toujours si delicate, s'etait derangee de nouveau; il eprouvait une +extinction de voix et une surdite qui lui interdisaient le monde et la +cour. C'est en suivant Boileau dans sa solitude d'Auteuil qu'on apprend +a le mieux connaitre; c'est en remarquant ce qu'il fit ou ne fit pas +alors, durant pres de trente ans, livre a lui-meme, faible de corps, +mais sain d'esprit, au milieu d'une campagne riante, qu'on peut juger +avec plus de verite et de certitude ses productions anterieures et +assigner les limites de ses facultes. Eh bien! le dirons-nous? chose +etrange, inouie! pendant ce long sejour aux champs, en proie aux +infirmites du corps qui, laissant l'ame entiere, la disposent a la +tristesse et a la reverie, pas un mot de conversation, pas une ligne +de correspondance, pas un vers qui trahisse chez Boileau une emotion +tendre, un sentiment naif et vrai de la nature et de la campagne[3]. + +[Note 3: Afin d'etre juste, il ne faut pourtant pas oublier que +quelques annees auparavant (1677), dans l'Epitre a M. de Lamoignon, le +poete avait fait une description charmante de la campagne d'Hautile pres +La Roche-Guyon, ou il etait alle passer l'ete chez son neveu Dongois. Il +y peignait, en homme qui en sait jouir, les fraiches delices des champs, +les divers details du paysage; c'est la qu'il est question de gaules +_non plantes_, + + Et de noyers souvent du passant insultes. + +Mais ces accidents champetres, et toujours et avant tout ingenieux, +sont rares chez Boileau, et ils le devinrent de plus en plus avec +l'Age.--Puisque nous en sommes a ce detail, ne laissons pas de remarquer +encore que la fontaine _Polycrecne_, dont il est question dans la +meme epitre et qui arrose la vallee de Saint-Cheron, pres de Baville, +fontaine chantee en latin par tous les doctes et les beaux-esprits du +temps, Rapin, Huet, etc., est restee connue dans le pays sous le nom de +_fontaine de Boileau_. Le beau bouquet d'arbres qui en couronnait le +bassin a ete abattu il y a peu d'annees. Etait-ce un presage? (Voir +ci-apres l'epitre en vers sur ce sujet.)] + + +Non, il n'est pas indispensable, pour provoquer en nous cette vive et +profonde intelligence des choses naturelles, de s'en aller bien loin, au +dela des mers, parcourant les contrees aimees du soleil et la patrie des +citronniers, se balancant tout le soir dans une gondole, a Venise ou a +Baia, aux pieds d'une Elvire ou d'une Guiccioli. Non, bien moins suffit: +voyez Horace, comme il s'accommode, pour rever, d'un petit champ, d'une +petite source d'eau vive, et d'un peu de bois au-dessus, _et paulum +sylvae super his foret_; voyez La Fontaine, comme il aime s'asseoir et +s'oublier de longues heures sous un chene; comme il entend a merveille +les bois, les eaux, les pres, les garennes et les lapins broutant le +thym et la rosee, les fermes avec leurs fumees, leurs colombiers et +leurs basses-cours. Et le bon Ducis, qui demeura lui-meme a Auteuil, +comme il aime aussi et comme il peint les petits fonds riants et les +revers de coteaux! "J'ai fait une lieue ce matin, ecrit-il a l'un de ses +amis, dans les plaines de bruyeres, et quelquefois entre des buissons +qui sont couverts de fleurs et qui chantent." Rien de tout cela chez +Boileau. Que fait-il donc a Auteuil? Il y soigne sa sante, il y traite +ses amis Rapin, Bourdaloue, Bouhonrs; il y joue aux quilles; il y cause, +apres boire, nouvelles de cour, Academie, abbe Cotin, Charpentier ou +Perrault, comme Nicole causait theologie sous les admirables ombrages de +Port-Royal; il ecrit a Racine de vouloir bien le rappeler au souvenir +du roi et de madame de Maintenon; il lui annonce qu'il compose une ode, +qu'il _y hasarde des choses fort neuves, jusqu'a parler de la plume +blanche que le roi a sur son chapeau_; les jours de verve, il reve et +recite aux echos de ses bois cette terrible Ode sur la prise de Namur. +Ce qu'il fait de mieux, c'est assurement une ingenieuse _epitre a +Antoine_: encore ce bon jardinier y est-il transforme en _gouverneur_ du +jardin; il ne _plante_ pas, mais _dirige_ l'if et le _chevre-feuil_, et +_exerce_ sur les espaliers _l'art de la Quintinie_; il y avait meme +a Auteuil du Versailles. Cependant Boileau vieillit, ses infirmites +augmentent, ses amis meurent: La Fontaine et Racine lui sont enleves. +Disons, a la louange de l'homme bon, dont en ce moment nous jugeons le +talent avec une attention severe, disons qu'il fut sensible a l'amitie +plus qu'a toute autre affection. Dans une lettre, datee de 1695 et +adressee a M. de Maucroix au sujet de la mort de La Fontaine, on lit ce +passage, le seul touchant peut-etre que presente la correspondance de +Boileau: "Il me semble, monsieur, que voila une longue lettre. Mais +quoi? le loisir que je me suis trouve aujourd'hui a Auteuil m'a comme +transporte a Reims, ou je me suis imagine que je vous entretenois dans +votre jardin, et que je vous revoyois encore comme autrefois, avec tous +ces chers amis que nous avons perdus, et qui ont disparu velut somnium +surgentis." Aux infirmites de l'age se joignirent encore un proces +desagreable a soutenir, et le sentiment des malheurs publics. Boileau, +depuis la mort de Racine, ne remit pas les pieds a Versailles; il +jugeait tristement les choses et les hommes; et meme, en matiere de +gout, la decadence lui paraissait si rapide, qu'il allait jusqu'a +regretter le temps des Bonnecorse et des Pradon. Ce qu'on a peine a +concevoir, c'est qu'il vendit sur ses derniers jours sa maison d'Auteuil +et qu'il vint mourir, en 1711, au cloitre Notre-Dame, chez le chanoine +Lenoir, son confesseur. Le principal motif fut la piete sans doute, +comme le dit le Necrologe de Port-Royal; mais l'economie y entra aussi +pour quelque chose, car il ne haissait pas l'argent[4]. La vieillesse +du poete historiographe ne fut pas moins triste et morose que celle du +Monarque. + +[Note 4: Cizeron-Rival, d'apres Brossette, _Recreations +litteraires_.] + +On doit maintenant, ce nous semble, comprendre notre opinion sur +Boileau. Ce n'est pas du tout un poete, si l'on reserve ce titre aux +etres fortement doues d'imagination et d'ame: son _Lutrin_ toutefois +nous revele un talent capable d'invention, et surtout des beautes +pittoresques de detail. Boileau, selon nous, est un esprit sense et +fin, poli et mordant, peu fecond; d'une agreable brusquerie; religieux +observateur du vrai gout; bon ecrivain en vers; d'une correction +savante, d'un enjouement ingenieux; l'oracle de la cour et des lettres +d'alors; tel qu'il fallait pour plaire a la fois a Patru et a M. de +Bussy, a M. Daguesseau et a madame de Sevigne, a M. Arnauld et a madame +de Maintenon, pour imposer aux jeunes courtisans, pour agreer aux vieux, +pour etre estime de tous honnete homme et d'un merite solide. C'est le +_poete-auteur_, sachant converser et vivre[5], mais veridique, irascible +a l'idee du faux, prenant feu pour le juste, et arrivant quelquefois par +sentiment d'equite litteraire a une sorte d'attendrissement moral et +de rayonnement lumineux, comme dans son Epitre a Racine[6]. Celui-ci +represente tres-bien le cote tendre et passionne de Louis XIV et de sa +cour; Boileau en represente non moins parfaitement la gravite soutenue, +le bon sens probe releve de noblesse, l'ordre decent. La litterature et +la poetique de Boileau sont merveilleusement d'accord avec la religion, +la philosophie, l'economie politique, la strategie et tous les arts du +temps: c'est le meme melange de sens droit et d'insuffisance, de vues +provisoirement justes, mais peu decisives. + +[Note 5: Voir l'agreable conversation entre Despreaux, Racine, M. +Daguesseau, l'abbe Renaudot, etc., etc., ecrite par Valincour et +publiee par Adry, a la fin de son edition de la _Princesse de Cleves_ +(1807).--Le fait est que Boileau, de bonne heure en possession du +sceptre, passa la tres-grande moitie de sa vie a converser et a tenir +tete a tout venant: "Il est heureux comme un roi (ecrivait Racine, +1698), dans sa solitude ou plutot son hotellerie d'Auteuil. Je l'appelle +ainsi, parce qu'il n'y a point de jour ou il n'y ait quelque nouvel +ecot, et souvent deux ou trois qui ne se connoissent pas trop les uns +les autres. Il est heureux de s'accommoder ainsi de tout le monde; pour +moi, j'aurois cent fois vendu la maison." Ce qui pourtant explique qu'a +la fin Boileau, devenu morose, l'ait vendue.] + +[Note 6: "La raison, dit Vauvenargues, n'etait pas en Boileau +distincte du sentiment." Mademoiselle de Meulan (depuis madame Guizot) +ajoute: "C'etait, en effet, jusqu'au fond du coeur que Boileau se +sentait saisi de la raison et de la verite. La raison fut son genie; +c'etait en lui un organe delicat, prompt, irritable, blesse d'un mauvais +sens comme une oreille sensible l'est d'un mauvais son, et se soulevant +comme une partie offensee sitot que quelque chose venait a la choquer." +Cette meme raison si sensible, qui lui inspirait, nous dit-il, des +quinze ans, _la haine_ d'un sot livre, lui faisait _benir_ son siecle +apres _Phedre_.] + +Il reforma les vers, mais comme Colbert les finances, comme Pussort le +code, avec des idees de detail. Brossette le comparait a M. Domat qui +restaura la raison dans la jurisprudence. Racine lui ecrivait du camp +pres de Namur: "La verite est que notre tranchee est quelque chose +de prodigieux, embrassant a la fois plusieurs montagnes et plusieurs +vallees avec une infinite de tours et de retours, autant presque qu'il y +a de rues a Paris." Boileau repondait d'Auteuil, en parlant de la Satire +des Femmes qui l'occupait alors: "C'est un ouvrage qui me tue par la +multitude des transitions, qui sont, a mon sens, le plus difficile +chef-d'oeuvre de la poesie." Boileau faisait le vers a la Vauban; les +transitions valent les circonvallations; la grande guerre n'etait pas +encore inventee. Son Epitre sur le passage du Rhin est tout a fait un +tableau de Van der Meulen. On a appele Boileau le janseniste de notre +poesie; _janseniste_ est un peu fort, _gallican_ serait plus vrai. En +effet, la theorie poetique de Boileau ressemble souvent a la theorie +religieuse des eveques de 1682; sage en application, peu consequente aux +principes. C'est surtout dans la querelle des anciens et des modernes et +dans la polemique avec Perrault, que se trahit cette infirmite propre +a la logique du sens commun. Perrault avait reproche a Homere une +multitude de mots bas, et _les mots bas_, selon Longin et Boileau, _sont +autant de marques honteuses qui fletrissent l'expression_. Jaloux de +defendre Homere, Boileau, au lieu d'accueillir bravement la critique +de Perrault et d'en decorer son poete a titre d'eloge, au lieu d'oser +admettre que la cour d'Agamemnon n'etait pas tenue a la meme etiquette +de langage que celle de Louis le Grand, Boileau se rejette sur ce que +Longin, qui reproche des termes bas a plusieurs auteurs et a Herodote en +particulier, ne parle pas d'Homere: preuve evidente que les oeuvres +de ce poete ne renferment point un seul terme bas, et que toutes ses +expressions sont nobles. Mais voila que, dans un petit traite, +Denis d'Halicarnasse, pour montrer que la beaute du style consiste +principalement dans l'arrangement des mots, a cite l'endroit de +l'Odyssee ou, a l'arrivee de Telemaque, les chiens d'Eumee n'aboient +pas et remuent la queue; sur quoi le rheteur ajoute que c'est bien ici +l'arrangement et non le choix des mots qui fait l'agrement; car, dit-il, +la plupart des mots employes sont _tres-vils_ et _tres-bas_. Racine +lit, un jour, cette observation de Denis d'Halicarnasse, et vite il +la communique a Boileau qui niait les termes pretendus vils et bas, +reproches par Perrault a Homere: "J'ai fait reflexion, lui ecrit Racine, +qu'au lieu de dire que le mot d'ane est en grec un mot tres-noble, vous +pourriez vous contenter de dire que c'est un mot qui n'a rien de bas, et +qui est comme celui de cerf, de cheval, de brebis, etc. Ce _tres-noble_ +me parait un peu trop fort." C'est la qu'en etaient ces grands hommes +en fait de theorie et de critique litteraire. Un autre jour, il y +eut devant Louis XIV une vive discussion a propos de l'expression +_rebrousser chemin_, que le roi desapprouvait comme basse, et que +condamnaient a l'envi tous les courtisans, et Racine le premier. Boileau +seul, conseille de son bon sens, osa defendre l'expression; mais il la +defendit bien moins comme nette et franche en elle-meme que comme +recue dans le style noble et poli, depuis que Vaugelas et d'Ablancourt +l'avaient employee. + +Si de la theorie poetique de Boileau nous passons a l'application qu'il +en fait en ecrivant, il ne nous faudra, pour le juger, que pousser sur +ce point l'idee generale tant de fois enoncee dans cet article. Le style +de Boileau, en effet, est sense, soutenu, elegant et grave; mais cette +gravite va quelquefois jusqu'a la pesanteur, cette elegance jusqu'a la +fatigue, ce bon sens jusqu'a la vulgarite. Boileau, l'un des premiers et +plus instamment que tout autre, introduisit dans les vers la manie des +periphrases, dont nous avons vu sous Delille le grotesque triomphe; car +quel miserable progres de versification, comme dit M. Emile Deschamps, +qu'un logogriphe en huit alexandrins, dont le mot est _chiendent_ ou +_carotte_? "Je me souviens, ecrit Boileau a M. de Maucroix, que M. de La +Fontaine m'a dit plus d'une fois que les deux vers de mes ouvrages qu'il +estimait davantage, c'etaient ceux ou je loue le roi d'avoir etabli la +manufacture des points de France a la place des points de Venise. Les +voici: c'est dans la premiere epitre a Sa Majeste: + + Et nos voisins frustres de ces tributs serviles + Que payoit a leur art le luxe de nos villes." + +Assurement, La Fontaine etait bien humble de preferer ces vers +laborieusement elegants de Boileau a tous les autres; a ce prix, les +siens propres, si francs et si naifs d'expression, n'eussent guere rien +valu. "Croiriez-vous, dit encore Boileau dans la mome lettre en parlant +de sa dixieme Epitre, croiriez-vous qu'un des endroits ou tous ceux a +qui je l'ai recitee se recrient le plus, c'est un endroit qui ne dit +autre chose sinon qu'aujourd'hui que j'ai cinquante-sept ans, je ne dois +plus pretendre a l'approbation publique? cela est dit en quatre vers, +que je veux bien vous ecrire ici, afin que vous me mandiez si vous les +approuvez: + + Mais aujourd'hui qu'enfin la vieillesse venue, + Sous mes faux cheveux blonds deja toute chenue, + A jete sur ma tete avec ses doigts pesants + Onze lustres complets surcharges de deux ans. + +"Il me semble que la perruque est assez heureusement frondee dans ces +vers." Cela rappelle cette autre hardiesse avec laquelle dans l'Ode +a Namur, Boileau parle _de la plume blanche que le roi a sur son +chapeau_[7]. En general, Boileau, en ecrivant, attachait trop de prix +aux petites choses: sa theorie du style, celle de Racine lui-meme, +n'etait guere superieure aux idees que professait le bon Rollin. "On ne +m'a pas fort accable d'eloges sur le sonnet de ma parente, ecrit Boileau +a Brossette; cependant, monsieur, oserai-je vous dire que c'est une des +choses de ma facon dont je m'applaudis le plus, et que je ne crois pas +avoir rien dit de plus gracieux que: + + A ses jeux innocents enfant associe, + +et + + Rompit de ses beaux jours le fil trop delie, + +et + + Fut le premier demon qui m'inspira des vers. + +[Note 7: "Il ne s'est jamais vante, comme il est dit dans le +_Boloeana_, d'avoir le premier parle en vers de notre artillerie, et son +dernier commentateur prend une peine fort inutile en rappelant plusieurs +vers d'anciens poetes pour prouver le contraire. La gloire d'avoir parle +le premier du fusil et du canon n'est pas grande. Il se vantoit d'en +avoir le premier parle poetiquement, et par de nobles periphrases." +(RACINE fils, _Memoires_ sur la vie de son pere.)] + +"C'est a vous a en juger." Nous estimons ces vers fort bons sans doute, +mais non pas si merveilleux que Boileau semble le croire. Dans une +lettre a Brossette, on lit encore ce curieux passage: "L'autre objection +que vous me faites est sur ce vers de ma Poetique: + + De Styx et d'Acheron peindre les noirs torrents. + +Vous croyez que + + Du Styx, de l'Acheron peindre les noirs torrents, + +seroit mieux. Permettez-moi de vous dire que vous avez en cela l'oreille +un peu prosaique, et qu'un homme vraiment poete ne me fera jamais cette +difficulte, parce que _de Styx et d'Acheron_ est beaucoup plus soutenu +que _du Styx, de l'Acheron. Sur les bords fameux de Seine et de Loire_ +seroit bien plus noble dans un vers, que _sur les bords fameux de la +Seine et de la Loire_. Mais ces agrements sont des mysteres qu'Apollon +n'enseigne qu'a ceux qui sont veritablement inities dans son art." +La remarque est juste, mais l'expression est bien forte. Ou en +serions-nous, bon Dieu! si en ces sortes de choses gisait la poesie avec +tous ses _mysteres_? Chez Boileau, cette timidite du bon sens, deja +signalee, fait que la metaphore est bien souvent douteuse, incoherente, +trop tot arretee et tarie, non pas hardiment logique, tout d'une venue +et comme a pleins bords. + + Le Francois, ne malin, forma le vaudeville, + Agreable indiscret, qui, conduit par le chant, + Passe de bouche en bouche et s'accroit en marchant. + +Qu'est-ce, je le demande, qu'un _indiscret_ qui _passe de bouche en +bouche_ et _s'accroit en marchant_? Ailleurs Boileau dira: + + Inventez des ressorts qui puissent m'attacher, + +comme si l'on _attachait_ avec des _ressorts_; des _ressorts poussent, +mettent en jeu_, mais _n'attachent_ pas. Il appellera Alexandre _ce +fougueux l'Angeli_, comme si l'Angeli, fou de roi, etait reellement +un fou prive de raison; il fera _monter la trop courte beaute sur des +patins_, comme si une _beaute_ pouvait etre _longue_ ou _courte_. Encore +un coup, chez Boileau la metaphore evidemment ne surgit presque jamais +une, entiere, indivisible et tout armee: il la compose, il l'acheve a +plusieurs reprises; il la fabrique avec labeur, et l'on apercoit la +trace des soudures[8]. A cela pres, et nos reserves une fois posees, +personne plus que nous ne rend hommage a cette multitude de traits +fins et solides, de descriptions artistement faites, a cette moquerie +temperee, a ce mordant sans fiel, a cette causerie melee d'agrement et +de serieux, qu'on trouve dans les bonnes pages de Boileau[9]. Il nous +est impossible pourtant de ne pas preferer le style de Regnier ou de +Moliere. + +[Note 8: Plus d'une fois, dans la suite de ces volumes, on trouvera +des modifications apportees a cette theorie trop absolue que je donnais +ici de la metaphore. La metaphore, je suis venu a le reconnaitre, n'a +pas besoin, pour etre legitime et belle, d'etre si completement armee de +pied en cap; elle n'a pas besoin d'une rigueur materielle si soutenue +jusque dans le moindre detail. S'adressant a l'esprit et faite avant +tout pour lui figurer l'idee, elle peut sur quelques points laisser +l'idee elle-meme apparaitre dans les intervalles de l'image. Ce defaut +de cuirasse, en fait de metaphore, n'est pas d'un grand inconvenient; il +suffit qu'il n'y ait pas contradiction ni disparate. Quelle que soit +la beaute de l'image employee, l'esprit sait bien que ce n'est qu'une +image, et que c'est a l'idee surtout qu'il a affaire. Il en est de la +perfection metaphorique un peu comme de l'illusion scenique a laquelle +il ne faut pas trop sacrifier dans le sens materiel, puisque l'esprit +n'en est jamais dupe. Il y a meme de l'elegance vraie et du gallicisme +dans l'incomplet de certaines metaphores.] + +[Note 9: Dans son eloge de Despreaux (_Hist. de l'Acad. des +Inscript._), M. de Boze a dit tres-judicieusement: "Nous croyons qu'il +est inutile de vouloir donner au public une idee plus particuliere des +Satires de M. Despreaux. Qu'ajouterions-nous a l'idee qu'il en a deja? +Devenues l'appui ou la ressource de la plupart des conversations, +combien de maximes, de proverbes ou de bons mots ont-elles fait naitre +dans notre langue! et de la notre, combien en ont-elles fait passer dans +celle des etrangers! Il y a peu de livres qui aient plus agreablement +exerce la memoire des hommes, et il n'y en a certainement point qu'il +fut aujourd'hui plus aise de restituer, si toutes les copies et toutes +les editions en etoient perdues."] + +Que si maintenant on nous oppose qu'il n'etait pas besoin de tant de +detours pour enoncer sur Boileau une opinion si peu neuve et que bien +des gens partagent au fond, nous rappellerons qu'en tout ceci nous +n'avons pretendu rien inventer; que nous avons seulement voulu +rafraichir en notre esprit les idees que le nom de Boileau reveille, +remettre ce celebre personnage en place, dans son siecle, avec ses +merites et ses imperfections, et revoir sans prejuges, de pres a la fois +et a distance, le correct, l'elegant, l'ingenieux redacteur d'un code +poetique abroge. + +Avril 1829. + + + +Comme correctif a cet article critique, on demande la permission +d'inserer ici la piece de vers suivante, qui est posterieure de pres de +quinze ans. A ceux qui l'accuseraient encore d'avoir jete la pierre aux +statues de Racine et de Boileau, l'auteur, pour toute reponse, a droit +maintenant de faire remarquer qu'en ecrivant _les Larmes de Racine_ et +_la Fontaine de Boileau_, il a temoigne, tres-incompletement sans doute, +de son admiration sincere pour ces deux poetes, mais qu'en cela meme il +a donne bien autant de gages peut-etre que ne l'ont fait certains de ses +accusateurs. + + + +LA FONTAINE DE BOILEAU[10] + +[Note 10: Il est indispensable, en lisant la piece qui suit, d'avoir +presente a la memoire l'Epitre VI de Boileau a M. de Lamoignon, dans +laquelle il parle de Baville et de la vie qu'on y mene.] + +EPITRE + +A MADAME LA COMTESSE MOLE. + + Dans les jours d'autrefois qui n'a chante Baville? + Quand septembre apparu delivrait de la ville + Le grave Parlement assis depuis dix mois, + Baville se peuplait des hotes de son choix, + Et, pour mieux animer son illustre retraite, + Lamoignon conviait et savant et poete. + Guy Patin accourait, et d'un eclat soudain + Faisait rire l'echo jusqu'au bout du jardin, + Soit que, du vieux Senat l'ame tout occupee, + Il poignardat Cesar en proclamant Pompee, + Soit que de l'antimoine il contat quelque tour. + Huet, d'un ton discret et plus fait a la cour, + Sans zele et passion causait de toute chose, + Des enfants de Japhet, ou meme d'une rose. + Deja plein du sujet qu'il allait meditant, + Rapin[11] vantait le parc et celebrait l'etang. + Mais voici Despreaux, amenant sur ses traces + L'agrement serieux, l'a-propos et les graces. + + O toi dont, un seul jour, j'osai nier la loi, + Veux-tu bien, Despreaux, que je parle de toi, + Que j'en parle avec gout, avec respect supreme, + Et comme t'ayant vu dans ce cadre qui t'aime! + + Fier de suivre a mon tour des hotes dont le nom + N'a rien qui cede en gloire au nom de Lamoignon, + J'ai visite les lieux, et la tour, et l'allee + Ou des facheux ta muse epiait la volee; + Le berceau plus couvert qui recueillait tes pas; + La fontaine surtout, chere au vallon d'en bas, + La fontaine en tes vers _Polycrene_ epanchee, + Que le vieux villageois nomme aussi _la Rachee_[12], + Mais que plus volontiers, pour ennoblir son eau, + Chacun salue encor _Fontaine de Boileau_. + Par un des beaux matins des premiers jours d'automne, + Le long de ces coteaux qu'un bois leger couronne, + Nous allions, repassant par ton meme chemin + Et le reconnaissant, ton Epitre a la main. + Moi, comme un converti, plus devot a ta gloire. + Epris du flot sacre, je me disais d'y boire: + Mais, helas! ce jour-la, les simples gens du lieu + Avaient fait un lavoir de la source du dieu, + Et de femmes, d'enfants, tout un cercle a la ronde + Occupaient la naiade et m'en alteraient l'onde. + Mes guides cependant, d'une commune voix, + Regrettaient le bouquet des ormes d'autrefois, + Hautes cimes longtemps a l'entour respectees, + Qu'un dernier possesseur a terre avait jetees. + Malheur a qui, docile au cupide interet, + Deshonore le front d'une antique foret, + Ou depouille a plaisir la colline prochaine! + Trois fois malheur, si c'est au bord d'une fontaine! + + Etait-ce donc presage, o noble Despreaux, + Que la hache tombant sur ces arbres si beaux + Et ravageant l'ombrage ou s'egaya ta muse? + Est-ce que des talents aussi la gloire s'use, + Et que, reverdissant en plus d'une saison, + On finit, a son tour, par joncher le gazon, + Par tomber de vieillesse, ou de chute plus rude, + Sous les coups des neveux dans leur ingratitude? + Ceux surtout dont le lot, moins fait pour l'avenir. + Fut d'enseigner leur siecle et de le maintenir, + De lui marquer du doigt la limite tracee, + De lui dire ou le gout moderait la pensee, + Ou s'arretait a point l'art dans le naturel, + Et la dose de sens, d'agrement et de sel, + Ces talents-la, si vrais, pourtant plus que les autres + Sont sujets aux rebuts des temps comme les notres, + Bruyants, emancipes, prompts aux neuves douceurs, + Grands ecoliers riant de leurs vieux professeurs. + Si le meme conseil preside aux beaux ouvrages, + La forme du talent varie avec les ages, + Et c'est un nouvel art que dans le gout present + D'offrir l'eternel fond antique et renaissant. + Tu l'aurais su, Boileau! Toi dont la ferme idee + Fut toujours de justesse et d'a-propos guidee, + Qui d'abord epuras le beau regne ou tu vins, + Comment aurais-tu fait dans nos jours incertains? + J'aime ces questions, cette vue inquiete, + Audace du critique et presque du poete. + Prudent roi des rimeurs, il t'aurait bien fallu + Sortir chez nous du cercle ou ta raison s'est plu. + Tout poete aujourd'hui vise au parlementaire; + Apres qu'il a chante, nul ne saura se taire: + Il parlera sur tout, sur vingt sujets au choix; + Son gosier le chatouille et veut lancer sa voix. + Il faudrait bien les suivre, o Boileau, pour leur dire + Qu'ils egarent le souffle ou leur doux chant s'inspire, + Et qui differe tant, meme en plein carrefour, + Du son rauque et menteur des trompettes du jour. + + Dans l'epoque, a la fois magnifique et decente, + Qui comprit et qu'aida ta parole puissante, + Le vrai gout dominant, sur quelques points borne, + Chassait du moins le faux autre part confine; + Celui-ci hors du centre usait ses represailles; + Il n'aurait affronte Chantilly ni Versailles, + Et, s'il l'avait ose, son impudent essor + Se fut brise du coup sur le balustre d'or. + Pour nous, c'est autrement: par un confus melange + Le bien s'allie au faux, et le tribun a l'ange. + Les Pradons seuls d'alors visaient au Scudery: + Lequel de nos meilleurs peut s'en croire a l'abri? + Tous cadres sont rompus; plus d'obstacle qui compte; + L'esprit descend, dit-on:--la sottise remonte; + Tel meme qu'on admire en a sa goutte au front, + Tel autre en a sa douche, et l'autre nage au fond. + Comment tout demeler, tout denoncer, tout suivre, + Aller droit a l'auteur sous le masque du livre, + Dire la clef secrete, et, sans rien diffamer, + Piquer pourtant le vice et bien haut le nommer? + Voila, cher Despreaux, voila sur toute chose + Ce qu'en songeant a toi souvent je me propose, + Et j'en espere un peu mes doutes eclaircis + En m'asseyant moi-meme aux bords ou tu t'assis. + Sous ces noms de Cotins que ta malice fronde, + J'aime a te voir d'ici parlant de notre monde + A quelque Lamoignon qui garde encor ta loi: + Qu'auriez-vous dit de nous, Royer-Collard et toi? + + Mais aujourd'hui laissons tout sujet de satire; + A Baville aussi bien on t'en eut vu sourire, + Et tu tachais plutot d'en detourner le cours, + Avide d'ennoblir tes tranquilles discours, + De chercher, tu l'as dit, sous quelque frais ombrage, + Comme en un Tusculum, les entretiens du sage, + Un concert de vertu, d'eloquence et d'honneur, + Et quel vrai but conduit l'honnete homme au bonheur. + + Ainsi donc, ce jour-la, venant de ta fontaine, + Nous suivions au retour les coteaux et la plaine, + Nous foulions lentement ces doux pres arroses, + Nous perdions le sentier dans les endroits boises, + Puis sa trace fuyait sous l'herbe epaisse et vive: + Est-ce bien ce cote? n'est-ce pas l'autre rive? + A trop presser son doute, on se trompe souvent; + Le plus simple est d'aller. Ce moulin par devant + Nous barre le chemin; un vieux pont nous invite, + Et sa planche en ployant nous dit de passer vite: + On s'effraie et l'on passe, on rit de ses terreurs; + Ce ruisseau sinueux a d'aimables erreurs. + Et riant, conversant de rien, de toute chose, + Retenant la pensee au calme qui repose, + On voyait le soleil vers le couchant rougir, + Des saules _non plantes_ les ombres s'elargir, + Et sous les longs rayons de cette heure plus sure + S'eclairer les vergers en salles de verdure, + Jusqu'a ce que, tournant par un dernier coteau, + Nous eumes retrouve la route du chateau, + Ou d'abord, en entrant, la pelouse apparue + Nous offrit du plus loin une enfant accourue[13], + Jeune fille demain en sa tendre saison, + Orgueil et cher appui de l'antique maison, + Fleur de tout un passe majestueux et grave, + Rejeton precieux ou plus d'un nom se grave, + Qui refait l'esperance et les fraiches couleurs, + Qui sait les souvenirs et non pas les douleurs, + Et dont, chaque matin, l'heureuse et blonde tete, + Apres les jours charges de gloire et de tempete, + Porte legerement tout ce poids des aieux, + Et court sur le gazon, le vent dans ses cheveux. + +Au chateau du Marais, ce 22 aout 1843. + + +[Note 11: Auteur du poeme latin des _Jardins_: voir au livre III un +morceau sur Baville, et deux odes latines du meme. Voir aussi Huet, +_Poesies_ latines et _Memoires_.] + +[Note 12: Une _rachee_: on appelle ainsi les rejetons nes de la +racine apres qu'on a coupe le tronc. Les ormes qui ombrageaient +autrefois la fontaine avaient probablement ete coupes pour repousser en +_rachee_: de la le nom.] + +[Note 13: Mademoiselle de Champlatreux, depuis duchesse d'Ayen.] + +Pour completer enfin la serie de mes _retractations_ ou _retouches_ sur +Despreaux, je me permettrai d'indiquer ce que j'en ai dit au tome VI des +_Causeries du Lundi_ et qui a ete reproduit en tete d'une edition meme +de Boileau; et puis encore le chapitre a lui consacre au tome V de +_Port-Royal_. Etes-vous content? et pour le coup en est-ce assez? + + + +PIERRE CORNEILLE + +En fait de critique et d'histoire litteraire, il n'est point, ce me +semble, de lecture plus recreante, plus delectable, et a la fois plus +feconde en enseignements de toute espece, que les biographies bien +faites des grands hommes: non pas ces biographies minces et seches, ces +notices exigues et precieuses, ou l'ecrivain a la pensee de briller, +et dont chaque paragraphe est effile en epigramme; mais de larges, +copieuses, et parfois meme diffuses histoires de l'homme et de ses +oeuvres: entrer en son auteur, s'y installer, le produire sous ses +aspects divers; le faire vivre, se mouvoir et parler, comme il a du +faire; le suivre en son interieur et dans ses moeurs domestiques aussi +avant que l'on peut; le rattacher par tous les cotes a cette terre, a +cette existence reelle, a ces habitudes de chaque jour, dont les grands +hommes ne dependent pas moins que nous autres, fond veritable sur lequel +ils ont pied, d'ou ils partent pour s'elever quelque temps, et ou ils +retombent sans cesse. Les Allemands et les Anglais, avec leur caractere +complexe d'analyse et de poesie, s'entendent et se plaisent fort a ces +excellents livres. Walter Scott declare, pour son compte, qu'il ne sait +point de plus interessant ouvrage en toute la litterature anglaise que +l'histoire du docteur Johnson par Boswell. En France, nous commencons +aussi a estimer et a reclamer ces sortes d'etudes. De nos jours, les +grands hommes dans les lettres, quand bien meme, par leurs memoires +ou leurs confessions poetiques, ils seraient moins empresses d'aller +au-devant des revelations personnelles, pourraient encore mourir, fort +certains de ne point manquer apres eux de demonstrateurs, d'analystes et +de biographes. Il n'en a pas ete toujours ainsi; et lorsque nous venons +a nous enquerir de la vie, surtout de l'enfance et des debuts de nos +grands ecrivains et poetes du dix-septieme siecle, c'est a grand'peine +que nous decouvrons quelques traditions peu authentiques, quelques +anecdotes douteuses, dispersees dans les _Ana_. La litterature et la +poesie d'alors etaient peu personnelles; les auteurs n'entretenaient +guere le public de leurs propres sentiments ni de leurs propres +affaires; les biographes s'etaient imagine, je ne sais pourquoi, que +l'histoire d'un ecrivain etait tout entiere dans ses ecrits, et leur +critique superficielle ne poussait pas jusqu'a l'homme au fond du poete. +D'ailleurs, comme en ce temps les reputations etaient lentes a se faire, +et qu'on n'arrivait que tard a la celebrite, ce n'etait que bien +plus tard encore, et dans la vieillesse du grand homme, que quelque +admirateur empresse de son genie, un Brossette, un Monchesnay, s'avisait +de penser a sa biographie; ou encore cet historien etait quelque parent +pieux et devoue, mais trop jeune pour avoir bien connu la jeunesse de +son auteur, comme Fontenelle pour Corneille, et Louis Racine pour son +pere. De la, dans l'histoire de Corneille par son neveu, dans celle de +Racine par son fils, mille ignorances, mille inexactitudes qui sautent +aux yeux, et en particulier une legerete courante sur les premieres +annees litteraires, qui sont pourtant les plus decisives. + +Lorsqu'on ne commence a connaitre un grand homme que dans le fort de sa +gloire, on ne s'imagine pas qu'il ait jamais pu s'en passer, et la chose +nous parait si simple, que souvent on ne s'inquiete pas le moins du +monde de s'expliquer comment cela est advenu; de meme que, lorsqu'on le +connait des l'abord et avant son eclat, on ne soupconne pas d'ordinaire +ce qu'il devra etre un jour: on vit aupres de lui sans songer a le +regarder, et l'on neglige sur son compte ce qu'il importerait le plus +d'en savoir. Les grands hommes eux-memes contribuent souvent a fortifier +cette double illusion par leur facon d'agir: jeunes, inconnus, obscurs, +ils s'effacent, se taisent, eludent l'attention et n'affectent aucun +rang, parce qu'ils n'en veulent qu'un, et que, pour y mettre la main, le +temps n'est pas mur encore; plus tard, salues de tous et glorieux, ils +rejettent dans l'ombre leurs commencements, d'ordinaire rudes et amers; +ils ne racontent pas volontiers leur propre formation, pas plus que le +Nil n'etale ses sources. Or, cependant, le point essentiel dans une vie +de grand ecrivain, de grand poete, est celui-ci: saisir, embrasser et +analyser tout l'homme au moment ou, par un concours plus ou moins +lent ou facile, son genie, son education et les circonstances se sont +accordes de telle sorte, qu'il ait enfante son premier chef-d'oeuvre. Si +vous comprenez le poete a ce moment critique, si vous denouez ce noeud +auquel tout en lui se liera desormais, si vous trouvez, pour ainsi dire, +la clef de cet anneau mysterieux, moitie de fer, moitie de diamant, qui +rattache sa seconde existence, radieuse, eblouissante et solennelle, a +son existence premiere, obscure, refoulee, solitaire, et dont plus d'une +fois il voudrait devorer la memoire, alors on peut dire de vous que vous +possedez a fond et que vous savez votre poete; vous avez franchi avec +lui les regions tenebreuses, comme Dante avec Virgile; vous etes dignes +de l'accompagner sans fatigue et comme de plain-pied a travers ses +autres merveilles. De _Rene_ au dernier ouvrage de M. de Chateaubriand, +des premieres _Meditations_ a tout ce que pourra creer jamais M. +de Lamartine, d'_Andromaque_ a _Athalie_, du _Cid_ a _Nicomede_, +l'initiation est facile: on tient a la main le fil conducteur, il ne +s'agit plus que de le derouler. C'est un beau moment pour le critique +comme pour le poete que celui ou l'un et l'autre peuvent, chacun dans un +juste sens, s'ecrier avec cet ancien: _Je l'ai trouve!_ Le poete trouve +la region ou son genie peut vivre et se deployer desormais; le critique +trouve l'instinct et la loi de ce genie. Si le statuaire, qui est aussi +a sa facon un magnifique biographe, et qui fixe en marbre aux yeux +l'idee du poete, pouvait toujours choisir l'instant ou le poete se +ressemble le plus a lui-meme, nul doute qu'il ne le saisit au jour et a +l'heure ou le premier rayon de gloire vient illuminer ce front puissant +et sombre. A cette epoque unique dans la vie, le genie, qui, depuis +quelque temps adulte et viril, habitait avec inquietude, avec tristesse, +en sa conscience, et qui avait peine a s'empecher d'eclater, est tout +d'un coup tire de lui-meme au bruit des acclamations, et s'epanouit a +l'aurore d'un triomphe. Avec les annees, il deviendra peut-etre +plus calme, plus repose, plus mur; mais aussi il perdra en naivete +d'expression, et se fera un voile qu'on devra percer pour arriver a lui: +la fraicheur du sentiment intime se sera effacee de son front; l'ame +prendra garde de s'y trahir: une contenance plus etudiee ou du moins +plus machinale aura remplace la premiere attitude si libre et si vive. +Or, ce que le statuaire ferait s'il le pouvait, le critique biographe, +qui a sous la main toute la vie et tous les instants de son auteur, doit +a plus forte raison le faire; il doit realiser par son analyse sagace et +penetrante ce que l'artiste figurerait divinement sous forme de symbole. +La statue une fois debout, le type une fois decouvert et exprime, il +n'aura plus qu'a le reproduire avec de legeres modifications dans les +developpements successifs de la vie du poete, comme en une serie de +bas-reliefs. Je ne sais si toute cette theorie, mi-partie poetique et +mi-partie critique, est fort claire; mais je la crois fort vraie, et +tant que les biographes des grands poetes ne l'auront pas presente a +l'esprit, ils feront des livres utiles, exacts, estimables sans doute, +mais non des oeuvres de haute critique et d'art; ils rassembleront +des anecdotes, determineront des dates, exposeront des querelles +litteraires: ce sera l'affaire du lecteur d'en faire jaillir le sens et +d'y souffler la vie; ils seront des chroniqueurs, non des statuaires; +ils tiendront les registres du temple, et ne seront pas les pretres du +dieu. + +Cela pose, nous nous garderons d'en faire une severe application a +l'ouvrage plein de recherches et de faits que vient de publier M. +Taschereau sur Pierre Corneille[14]. Dans cette histoire, aussi bien que +dans celle de Moliere, M. Taschereau a eu pour but de recueillir et +de lier tout ce qui nous est reste de traditions sur la vie de ces +illustres auteurs, de fixer la chronologie de leurs pieces, et de +raconter les debats dont elles furent l'occasion et le sujet. Il renonce +assez volontiers a la pretention litteraire de juger les oeuvres, +de caracteriser le talent, et s'en tient d'ordinaire la-dessus aux +conclusions que le temps et le gout ont consacrees. Quand les faits sont +clair-semes ou manquent, ce qui arrive quelquefois, il ne s'efforce +point d'y suppleer par les suppositions circonspectes et les inductions +legitimes d'une critique sagement conjecturale; mais il passe outre, +et s'empresse d'arriver a des faits nouveaux: de la chez lui des +intervalles et des lacunes que l'esprit du lecteur est involontairement +provoque a combler. Les vies completes, poetiques, pittoresques, +_vivantes_ en un mot, de Corneille et de Moliere, restent a faire; +mais a M. Taschereau appartient l'honneur solide d'en avoir, avec une +scrupuleuse erudition, amasse, prepare, numerote en quelque sorte, les +materiaux longtemps epars. Pour nous, dans le petit nombre d'idees que +nous essaierons d'avancer sur Corneille, nous confessons devoir beaucoup +au travail de son biographe; c'est bien souvent la lecture de son livre +qui nous les a suggerees. + +[Note 14: Ce morceau a ete ecrit a l'occasion de l'_Histoire de la +Vie et des Ouvrages de Pierre Corneille_, par M. Jules Taschereau.] + +L'etat general de la litterature au moment ou un nouvel auteur y debute, +l'education particuliere qu'a recue cet auteur, et le genie propre que +lui a departi la nature, voila trois influences qu'il importe de +demeler dans son premier chef-d'oeuvre pour faire a chacune sa part, et +determiner nettement ce qui revient de droit au pur genie. Or, quand +Corneille, ne en 1606, parvint a l'age ou la poesie et le theatre durent +commencer a l'occuper, vers 1624, a voir les choses en gros, d'un peu +loin, et comme il les vit d'abord du fond de sa province, trois grands +noms de poetes, aujourd'hui fort inegalement celebres, lui apparurent +avant tous les autres, savoir: Ronsard, Malherbe et Theophile. Ronsard, +mort depuis longtemps, mais encore en possession d'une renommee immense, +et representant la poesie du siecle expire; Malherbe vivant, mais deja +vieux, ouvrant la poesie du nouveau siecle, et place a cote de Ronsard +par ceux qui ne regardaient pas de si pres aux details des querelles +litteraires; Theophile enfin, jeune, aventureux, ardent, et par l'eclat +de ses debuts semblant promettre d'egaler ses devanciers dans un +prochain avenir. Quant au theatre, il etait occupe depuis vingt ans par +un seul homme, Alexandre Hardy, auteur de troupe, qui ne signait meme +pas ses pieces sur l'affiche, tant il etait notoirement le _poete +dramatique_ par excellence. Sa dictature allait cesser, il est vrai; +Theophile, par sa tragedie de _Pyrame et Thisbe_, y avait deja porte +coup; Mairet, Rotrou, Scudery, etaient pres d'arriver a la scene. Mais +toutes ces reputations a peine naissantes, qui faisaient l'entretien +precieux des ruelles a la mode, cette foule de beaux esprits de second +et de troisieme ordre, qui fourmillaient autour de Malherbe, au-dessous +de Maynard et de Racan, etaient perdus pour le jeune Corneille, qui +vivait a Rouen, et de la n'entendait que les grands eclats de la rumeur +publique. Ronsard, Malherbe, Theophile et Hardy, composaient donc a peu +pres sa litterature moderne. Eleve d'ailleurs au college des jesuites, +il y avait puise une connaissance suffisante de l'antiquite; mais les +etudes du barreau, auquel on le destinait, et qui le menerent jusqu'a sa +vingt et unieme annee, en 1627, durent retarder le developpement de ses +gouts poetiques. Pourtant il devint amoureux; et, sans admettre ici +l'anecdote invraisemblable racontee par Fontenelle, et surtout sa +conclusion spirituellement ridicule, que c'est a cet amour qu'on doit +le grand Corneille, il est certain, de l'aveu meme de notre auteur, que +cette premiere passion lui donna l'eveil et lui apprit a rimer. Il ne +nous semble meme pas impossible que quelque circonstance particuliere +de son aventure l'ait excite a composer _Melite_, quoiqu'on ait peine a +voir quel role il y pourrait jouer. L'objet de sa passion etait, a ce +qu'on rapporte, une demoiselle de Rouen, qui devint madame Du Pont en +epousant un maitre des comptes de cette ville. Parfaitement belle et +spirituelle, connue de Corneille depuis l'enfance, il ne parait pas +qu'elle ait jamais repondu a son amour respectueux autrement que par une +indulgente amitie. Elle recevait ses vers, lui en demandait quelquefois; +mais le genie croissant du poete se contenait mal dans les madrigaux, +les sonnets et les pieces galantes par lesquels il avait commence. Il +s'y trouvait _en prison_, et sentait que _pour produire il avait besoin +de la clef des champs. Cent vers lui coutaient moins_, disait-il, _que +deux mots de chanson_. Le theatre le tentait; les conseils de sa dame +contribuerent sans doute a l'y encourager. Il fit _Melite_, qu'il envoya +au vieux dramaturge Hardy. Celui-ci la trouva _une assez jolie farce_, +et le jeune avocat de vingt-trois ans partit de Rouen pour Paris, en +1629, pour assister au succes de sa piece. + +Le fait principal de ces premieres annees de la vie de Corneille est +sans contredit sa passion, et le caractere original de l'homme s'y +revele deja. Simple, candide, embarrasse et timide en paroles; assez +gauche, mais fort sincere et respectueux en amour, Corneille adore +une femme aupres de laquelle il echoue, et qui, apres lui avoir donne +quelque espoir, en epouse un autre. Il nous parle lui-meme d'un malheur +qui a rompu le cours de leurs affections; mais le mauvais succes ne +l'aigrit pas contre sa _belle inhumaine_, comme il l'appelle: + + Je me trouve toujours en etat de l'aimer; + Je me sens tout emu quand je l'entends nommer; + . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . + Et, toute mon amour en elle consommee, + Je ne vois rien d'aimable apres l'avoir aimee. + Aussi n'aime-je rien; et nul objet vainqueur + N'a possede depuis ma veine ni mon coeur. + +Ce n'est que quinze ans apres, que ce triste et doux souvenir, gardien +de sa jeunesse, s'affaiblit assez chez lui pour lui permettre d'epouser +une autre femme; et alors il commence une vie bourgeoise et de menage, +dont nul ecart ne le distraira au milieu des licences du monde comique +auquel il se trouve forcement mele. Je ne sais si je m'abuse, mais je +crois deja voir en cette nature sensible, resignee et sobre, une naivete +attendrissante qui me rappelle le bon Ducis et ses amours, une vertueuse +gaucherie pleine de droiture et de candeur comme je l'aime dans le +vicaire de Wakefield; et je me plais d'autant plus a y voir ou, si l'on +veut, a y rever tout cela, que j'apercois le genie la-dessous, et qu'il +s'agit du grand Corneille[15]. + +[Note 15: On ne s'avise guere d'aller chercher dans les poesies +diverses de Corneille les stances suivantes que M. Lebrun, l'auteur de +_Marie Stuart_, sait reciter et faire valoir a merveille. On y surprend +le vieux Corneille, un peu amoureux, mais encore plus glorieux et +grondeur: + + STANCES. + + Marquise, si mon visage + A quelques traits un peu vieux, + Souvenez-vous qu'a mon age + Vous ne vaudrez guere mieux. + + Le temps aux plus belles choses + Se plait a faire un affront, + Et saura faner vos roses + Comme il a ride mon front. + + Le meme cours des planetes + Regle nos jours et nos nuits: + On m'a vu ce que vous etes, + Vous serez ce que je suis. + + Cependant j'ai quelques charmes + Qui sont assez eclatants + Pour n'avoir pas trop d'alarmes + De ces ravages du temps. + + Vous en avez qu'on adore; + Mais ceux que vous meprisez + Pourroient bien durer encore + Quand ceux-la seront uses. + + Ils pourroient sauver la gloire + Des yeux qui me semblent doux, + Et dans mille ans faire croire + Ce qu'il me plaira de vous. + + Chez cette race nouvelle + Ou j'aurai quelque credit + Vous ne passerez pour belle + Qu'autant que je l'aurai dit. + + Pensez-y, belle marquise, + Quoiqu'un grison fasse effroi, + Il vaut bien qu'on le courtise, + Quand il est fait comme moi. + +Que dites-vous de ce ton? comme il est heroique encore! Malherbe seul +et Corneille peuvent s'en permettre un pareil. Don Diegue, s'il avait +affaire a une coquette, ne parlerait pas autrement.] + +Depuis 1620, epoque ou Corneille vint pour la premiere fois a Paris, +jusqu'en 1636, ou il fit representer _le Cid_, il acheva reellement son +education litteraire, qui n'avait ete qu'ebauchee en province. Il se mit +en relation avec les beaux esprits et les poetes du temps, surtout avec +ceux de son age, Mairet, Scudery, Rotrou: il apprit ce qu'il avait +ignore jusque-la, que Ronsard etait un peu passe de mode, et que +Malherbe, mort depuis un an, l'avait detrone dans l'opinion; que +Theophile, mort aussi, ne laissait qu'une memoire equivoque et avait +decu les esperances, que le theatre s'ennoblissait et s'epurait par +les soins du cardinal-duc; que Hardy n'en etait plus a beaucoup pres +l'unique soutien, et qu'a son grand deplaisir une troupe de jeunes +rivaux le jugeaient assez lestement et se disputaient son heritage. +Corneille apprit surtout qu'il y avait des regles dont il ne s'etait +pas doute a Rouen, et qui agitaient vivement les cervelles a Paris: de +rester durant les cinq actes au meme lieu ou d'en sortir, d'etre ou +de n'etre pas dans les vingt-quatre heures, etc. Les savants et les +reguliers faisaient a ce sujet la guerre aux deregles et aux ignorants. +Mairet tenait pour; Claveret se declarait contre: Rotrou s'en souciait +peu; Scudery en discourait emphatiquement. Dans les diverses pieces +qu'il composa en cet espace de cinq annees, Corneille s'attacha a +connaitre a fond les habitudes du theatre et a consulter le gout du +public; nous n'essaierons pas de le suivre dans ces tatonnements. Il +fut vite agree de la ville et de la cour; le cardinal le remarqua et se +l'attacha comme un des cinq auteurs; ses camarades le cherissaient et +l'exaltaient a l'envi. Mais il contracta en particulier avec Rotrou une +de ces amities si rares dans les lettres, et que nul esprit de rivalite +ne put jamais refroidir. Moins age que Corneille, Rotrou l'avait +pourtant precede au theatre, et, au debut, l'avait aide de quelques +conseils. Corneille s'en montra reconnaissant au point de donner a +son jeune ami le nom touchant de _pere_; et certes s'il nous fallait +indiquer, dans cette periode de sa vie, le trait le plus caracteristique +de son genie et de son ame, nous dirions que ce fut cette amitie +tendrement filiale pour l'honnete Rotrou, comme, dans la periode +precedente, c'avait ete son pur et respectueux amour pour la femme dont +nous avons parle. Il y avait la-dedans, selon nous, plus de presage de +grandeur sublime que dans _Melite, Clitandre, la Veuve, la Galerie du +Palais, la Suivante, la Place Royale, l'Illusion,_ et pour le moins +autant que dans _Medee_. + +Cependant Corneille faisait de frequentes excursions a Rouen. Dans +l'un de ces voyages, il visita un M. de Chalons, ancien secretaire des +commandements de la reine-mere, qui s'y etait retire dans sa vieillesse: +"Monsieur, lui dit le vieillard apres les premieres felicitations, le +genre de comique que vous embrassez ne peut vous procurer qu'une gloire +passagere. Vous trouverez dans les Espagnols des sujets qui, traites +dans notre gout par des mains comme les votres, produiraient de grands +effets. Apprenez leur langue, elle est aisee; je m'offre de vous montrer +ce que j'en sais, et, jusqu'a ce que vous soyez en etat de lire par +vous-meme, de vous traduire quelques endroits de Guillen de Castro." Ce +fut une bonne fortune pour Corneille que cette rencontre; et des qu'il +eut mis le pied sur cette noble poesie d'Espagne, il s'y sentit a l'aise +comme en une patrie. Genie loyal, plein d'honneur et de moralite, +marchant la tete haute, il devait se prendre d'une affection soudaine +et profonde pour les heros chevaleresques de cette brave nation. Son +impetueuse chaleur de coeur, sa sincerite d'enfant, son devouement +inviolable en amitie, sa melancolique resignation en amour, sa religion +du devoir, son caractere tout en dehors, naivement grave et sentencieux, +beau de fierte et de prud'homie, tout le disposait fortement au genre +espagnol; il l'embrassa avec ferveur, l'accommoda, sans trop s'en +rendre compte, au gout de sa nation et de son siecle, et s'y crea une +originalite unique au milieu de toutes les imitations banales qu'on en +faisait autour de lui. Ici, plus de tatonnements ni de marche lentement +progressive, comme dans ses precedentes comedies. Aveugle et rapide en +son instinct, il porte du premier coup la main au sublime, au glorieux, +au pathetique, comme a des choses familieres, et les produit en +un langage superbe et simple que tout le monde comprend, et qui +n'appartient qu'a lui[16]. Au sortir de la premiere representation du +_Cid_, notre theatre est veritablement fonde; la France possede tout +entier le grand Corneille; et le poete triomphant, qui, a l'exemple de +ses heros, parle hautement de lui-meme comme il en pense, a droit de +s'ecrier, sans peur de dementi, aux applaudissements de ses admirateurs +et au desespoir de ses envieux: + + Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit. + Pour me faire admirer je ne fais point de ligue; + J'ai peu de voix pour moi, mais je les ai sans brigue; + Et mon ambition, pour faire un peu de bruit, + Ne les va point queter de reduit en reduit. + Mon travail, sans appui, monte sur le theatre; + Chacun en liberte l'y blame ou l'idolatre. + La, sans que mes amis prechent leurs sentiments, + J'arrache quelquefois des applaudissements; + La, content du succes que le merite donne, + Par d'illustres avis je n'eblouis personne. + Je satisfais ensemble et peuple et courtisans, + Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans; + Par leur seule beaute ma plume est estimee; + Je ne dois qu'a moi seul toute ma renommee, + Et pense toutefois n'avoir point de rival + A qui je fasse tort en le traitant d'egal[17]. + +[Note 16: J'insiste sur le style; le fond du _Cid_ est tout pris +a l'espagnol. M. Fauriel, dans une lecon, comparant les deux _Cids,_ +remarquait, comme difference, l'abrege frequent, rapide, que Corneille +avait fait des scenes plus developpees de l'original: "Chez Corneille, +ajoutait-il, on dirait que tous les personnages _travaillent a l'heure_, +tant ils sont presses de faire le plus de choses dans le moins de +temps!" Corneille sentait son public francais.] + +[Note 17: Il sent bien qu'il va un peu loin et s'en excuse: + + Nous nous aimons un peu, c'est notre faible a tous. + Le prix que nous valons, qui le sait mieux que nous? + +Ceci devient malin; on croirait que c'est du La Fontaine.] + + +L'eclatant succes du _Cid_ et l'orgueil bien legitime qu'en ressentit et +qu'en temoigna Corneille souleverent contre lui tous ses rivaux de +la veille et tous les auteurs de tragedies, depuis Claveret jusqu'a +Richelieu. Nous n'insisterons pas ici sur les details de cette +querelle, qui est un des endroits les mieux eclaircis de notre histoire +litteraire. L'effet que produisit sur le poete ce dechainement de la +critique fut tel qu'on peut le conclure d'apres le caractere de son +talent et de son esprit. Corneille, avons-nous dit, etait un genie pur, +instinctif, aveugle, de propre et libre mouvement, et presque denue des +qualites moyennes qui accompagnent et secondent si efficacement dans le +poete le don superieur et divin. Il n'etait ni adroit, ni habile aux +details, avait le jugement peu delicat, le gout peu sur, le tact assez +obtus, et se rendait mal compte de ses procedes d'artiste; il se piquait +pourtant d'y entendre finesse, et de ne pas tout dire. Entre son genie +et son bon sens, il n'y avait rien ou a peu pres, et ce bon sens, qui ne +manquait ni de subtilite ni de dialectique, devait faire mille efforts, +surtout s'il y etait provoque, pour se guinder jusqu'a ce genie, pour +l'embrasser, le comprendre et le regenter. Si Corneille etait venu plus +tot, avant l'Academie et Richelieu, a la place d'Alexandre Hardy par +exemple, sans doute il n'eut ete exempt ni de chutes, ni d'ecarts, ni de +meprises; peut-etre meme trouverait-on chez lui bien d'autres enormites +que celles dont notre gout se revolte en quelques-uns de ses plus +mauvais passages; mais du moins ses chutes alors eussent ete uniquement +selon la nature et la pente de son genie; et quand il se serait releve, +quand il aurait entrevu le beau, le grand, le sublime, et s'y serait +precipite comme en sa region propre, il n'y eut pas traine apres lui +le bagage des regles, mille scrupules lourds et puerils, mille petits +empechements a un plus large et vaste essor. La querelle du _Cid_, en +l'arretant des son premier pas, en le forcant de revenir sur lui-meme +et de confronter son oeuvre avec les regles, lui derangea pour l'avenir +cette croissance prolongee et pleine de hasards, cette sorte de +vegetation sourde et puissante a laquelle la nature semblait l'avoir +destine. Il s'effaroucha, il s'indigna d'abord des chicanes de la +critique; mais il reflechit beaucoup interieurement aux regles et +preceptes qu'on lui imposait, et il finit par s'y accommoder et par +y croire. Les degouts qui suivirent pour lui le triomphe du _Cid_ le +ramenerent a Rouen dans sa famille, d'ou il ne sortit de nouveau qu'en +1639, _Horace_ et _Cinna_ en main. Quitter l'Espagne des l'instant qu'il +y avait mis pied, ne pas pousser plus loin cette glorieuse victoire du +_Cid_, et renoncer de gaiete de coeur a tant de heros magnanimes qui +lui tendaient les bras, mais tourner a cote et s'attaquer a une _Rome +castillane_, sur la foi de Lucain et de Seneque, ces Espagnols, +bourgeois sous Neron, c'etait pour Corneille ne pas profiter de tous +ses avantages et mal interpreter la voix de son genie au moment ou elle +venait de parler si clairement. Mais alors la mode ne portait pas moins +les esprits vers Rome antique que vers l'Espagne. Outre les galanteries +amoureuses et les beaux sentiments de rigueur qu'on pretait a ces vieux +republicains, on avait une occasion, en les produisant sur la scene, +d'appliquer les maximes d'etat et tout ce jargon politique et +diplomatique qu'on retrouve dans Balzac; Gabriel Naude, et auquel +Richelieu avait donne cours. Corneille se laissa probablement seduire +a ces raisons du moment; l'essentiel, c'est que de son erreur meme il +sortit des chefs-d'oeuvre. Nous ne le suivrons pas dans les divers +succes qui marquerent sa carriere durant ses quinze plus belles annees. +_Polyeucte, Pompee, le Menteur, Rodogune, Heraclius, Don Sanche_ et +_Nicomede_ en sont les signes durables. Il rentra dans l'imitation +espagnole par _le Menteur_, comedie dont il faut admirer bien moins le +comique (Corneille n'y entendait rien) que l'_imbroglio_, le mouvement +et la fantaisie; il rentra encore dans le genie castillan par +_Heraclius_, surtout par _Nicomede_ et _Don Sanche_, ces deux admirables +creations, uniques sur notre theatre, et qui, venues en pleine Fronde, +et par leur singulier melange d'heroisme romanesque et d'ironie +familiere, soulevaient mille allusions malignes ou genereuses, et +arrachaient d'universels applaudissements. Ce fut pourtant peu apres ces +triomphes, qu'en 1653, afflige du mauvais succes de _Pertharite_, et +touche peut-etre de sentiments et de remords chretiens, Corneille +resolut de renoncer au theatre. Il avait quarante-sept ans; il venait +de traduire en vers les premiers chapitres de l'_Imitation de +Jesus-Christ_, et voulait consacrer desormais son reste de verve a des +sujets pieux. + +Corneille s'etait marie des 1640; et, malgre ses frequents voyages a +Paris, il vivait habituellement a Rouen en famille. Son frere Thomas +et lui avaient epouse les deux soeurs, et logeaient dans deux maisons +contigues. Tous deux soignaient leur mere veuve. Pierre avait six +enfants; et comme alors les pieces de theatre rapportaient plus aux +comediens qu'aux auteurs, et que d'ailleurs il n'etait pas sur les lieux +pour surveiller ses interets, il gagnait a peine de quoi soutenir sa +nombreuse famille. Sa nomination a l'Academie francaise n'est que de +1647. Il avait promis, avant d'etre nomme, de s'arranger de maniere a +passer a Paris la plus grande partie de l'annee; mais il ne parait pas +qu'il l'ait fait. Il ne vint s'etablir dans la capitale qu'en 1662, et +jusque-la il ne retira guere les avantages que procure aux academiciens +l'assiduite aux seances. Les moeurs litteraires du temps ne +ressemblaient pas aux notres: les auteurs ne se faisaient aucun scrupule +d'implorer et de recevoir les liberalites des princes et seigneurs. +Corneille, en tete d'_Horace_, dit qu'_il a l'honneur d'etre a Son +Eminence_; c'est ainsi que M. de Ballesdens de l'Academie avait +_l'honneur d'etre a M. le Chancelier_; c'est ainsi qu'Attale dit a la +reine Laodice, en parlant de Nicomede qu'il ne connait pas: _Cet +homme est-il a vous?_ Les gentilshommes alors se vantaient d'etre les +_domestiques_ d'un prince ou d'un seigneur. Tout ceci nous mene a +expliquer et a excuser dans notre illustre poete ces singulieres +dedicaces a Richelieu, a Montauron, a Mazarin, a Fouquet, qui ont si +mal a propos scandalise Voltaire, et que M. Taschereau a reduites +fort judicieusement a leur veritable valeur. Vers la meme epoque, en +Angleterre, les auteurs n'etaient pas en condition meilleure et on +trouve la-dessus de curieux details dans les _Vies des poetes_ par +Johnson et les Memoires de Samuel Pepys. Dans la correspondance de +Malherbe avec Peiresc, il n'est presque pas une seule lettre ou +le celebre lyrique ne se plaigne de recevoir du roi Henri plus de +compliments que d'ecus. Ces moeurs subsistaient encore du temps de +Corneille; et quand meme elles auraient commence a passer d'usage, sa +pauvrete et ses charges de famille l'eussent empeche de s'en affranchir. +Sans doute il en souffrait par moments, et il deplore lui-meme quelque +part _ce je ne sais quoi d'abaissement secret_, auquel un noble coeur a +peine a descendre; mais, chez lui, la necessite etait plus forte que les +delicatesses. Disons-le encore: Corneille, hors de son sublime et de +son pathetique, avait peu d'adresse et de tact. Il portait dans les +relations de la vie quelque chose de gauche et de provincial; son +discours de reception a l'Academie, par exemple, est un chef-d'oeuvre de +mauvais gout, de plate louange et d'emphase commune. Eh bien! il faut +juger de la sorte sa dedicace a Montauron, la plus attaquee de toutes, +et ridicule meme lorsqu'elle parut. Le bon Corneille y manqua de mesure +et de convenance; il insista lourdement la ou il devait glisser; lui, +pareil au fond a ses heros, entier par l'ame, mais brise par le sort, il +se baissa trop cette fois pour saluer, et frappa la terre de son noble +front. Qu'y faire? Il y avait en lui, melee a l'inflexible nature du +vieil _Horace_, quelque partie de la nature debonnaire de _Pertharite_ +et de _Prusias_; lui aussi, il se fut ecrie en certains moments, et sans +songer a la plaisanterie: + + Ah! ne me brouillez pas avec _le Cardinal_! + +On peut en sourire, on doit l'en plaindre; ce serait injure que de l'en +blamer. + +Corneille s'etait imagine, en 1653, qu'il renoncait a la scene. Pure +illusion! Cette retraite, si elle avait ete possible, aurait sans doute +mieux valu pour son repos, et peut-etre aussi pour sa gloire; mais il +n'avait pas un de ces temperaments poetiques qui s'imposent a volonte +une continence de quinze ans, comme fit plus tard Racine. Il suffit donc +d'un encouragement et d'une liberalite de Fouquet, pour le rentrainer +sur la scene ou il demeura vingt annees encore, jusqu'en 1674, declinant +de jour en jour au milieu de mecomptes sans nombre et de cruelles +amertumes. Avant de dire un mot de sa vieillesse et de sa fin, nous nous +arreterons pour resumer les principaux traits de son genie et de son +oeuvre. + +La forme dramatique de Corneille n'a point la liberte de fantaisie que +se sont donnee Lope de Vega et Shakspeare, ni la severite exactement +reguliere a laquelle Racine s'est assujetti. S'il avait ose, s'il etait +venu avant d'Aubignac, Mairet, Chapelain, il se serait, je pense, fort +peu soucie de graduer et d'etager ses actes, de lier ses scenes, de +concentrer ses effets sur un meme point de l'espace et de la duree; il +aurait procede au hasard, brouillant et debrouillant les fils de son +intrigue, changeant de lieu selon sa commodite, s'attardant en chemin, +et poussant devant lui ses personnages pele-mele jusqu'au mariage ou a +la mort. Au milieu de cette confusion se seraient detachees ca et la de +belles scenes, d'admirables groupes; car Corneille entend fort bien +le groupe, et, aux moments essentiels, pose fort dramatiquement ses +personnages. Il les balance l'un par l'autre, les dessine vigoureusement +par une parole male et breve, les contraste par des reparties tranchees, +et presente a l'oeil du spectateur des masses d'une savante structure. +Mais il n'avait pas le genie assez artiste pour etendre au drame entier +cette configuration concentrique qu'il a realisee par places; et, +d'autre part, sa fantaisie n'etait pas assez libre et alerte pour se +creer une forme mouvante, diffuse, ondoyante et multiple, mais non moins +reelle, non moins belle que l'autre, et comme nous l'admirons dans +quelques pieces de Shakspeare, comme les Schlegel l'admirent dans +Calderon. Ajoutez a ces imperfections naturelles l'influence d'une +poetique superficielle et meticuleuse, dont Corneille s'inquietait +outre mesure, et vous aurez le secret de tout ce qu'il y a de louche, +d'indecis et d'incompletement calcule dans l'ordonnance de ses +tragedies. Ses _Discours_ et ses _Examens_ nous donnent sur ce sujet +mille details, ou se revelent les coins les plus caches de l'esprit +du grand Corneille. On y voit combien l'impitoyable unite de lieu le +tracasse, combien il lui dirait de grand coeur: _Oh! que vous me genez!_ +et avec quel soin il cherche a la reconcilier avec la _bienseance_. Il +n'y parvient pas toujours. _Pauline vient jusque dans une antichambre +pour trouver Severe dont elle devrait attendre la visite dans son +cabinet._ Pompee semble s'ecarter un peu de la prudence d'un general +d'armee, lorsque, sur la foi de Sertorius, il vient conferer avec lui +jusqu'au sein d'une ville ou celui-ci est le maitre; _mais il etait +impossible de garder l'unite de lieu sans lui faire faire cette +echappee._ Quand il y avait pourtant necessite absolue que l'action +se passat en deux lieux differents, voici l'expedient qu'imaginait +Corneille pour eluder la regle: "C'etoit que ces deux lieux n'eussent +point besoin de diverses decorations, et qu'aucun des deux ne fut jamais +nomme, mais seulement le lieu general ou tous les deux sont compris, +comme Paris, Rome; Lyon, Constantinople, etc. Cela aideroit a tromper +l'auditeur qui, ne voyant rien qui lui marquat la diversite des lieux, +ne s'en apercevroit pas, a moins d'une reflexion malicieuse et critique, +dont il y a peu qui soient capables, la plupart s'attachant avec chaleur +a l'action qu'ils voient representer." Il se felicite presque comme +un enfant de la complexite d'_Heraclius_, et que _ce poeme soit si +embarrasse qu'il demande une merveilleuse attention._ Ce qu'il nous fait +surtout remarquer dans _Othon_, _c'est qu'on n'a point encore vu de +piece ou il se propose tant de mariages pour n'en conclure aucun._ + +Les personnages de Corneille sont grands, genereux, vaillants, tout en +dehors, hauts de tete et nobles de coeur. Nourris la plupart dans +une discipline austere, ils ont sans cesse a la bouche des maximes +auxquelles ils rangent leur vie; et comme ils ne s'en ecartent jamais, +on n'a pas de peine a les saisir; un coup d'oeil suffit: ce qui est +presque le contraire des personnages de Shakspeare et des caracteres +humains en cette vie. La moralite de ses heros est sans tache: comme +peres, comme amants, comme amis ou ennemis, on les admire et on les +honore; aux endroits pathetiques, ils ont des accents sublimes qui +enlevent et font pleurer; mais ses rivaux et ses maris ont quelquefois +une teinte de ridicule: ainsi don Sanche dans _le Cid_, ainsi Prusias et +Pertharite. Ses tyrans et ses maratres sont tout d'une piece comme ses +heros, mechants d'un bout a l'autre; et encore, a l'aspect d'une belle +action, il leur arrive quelquefois de faire volte-face, de se retourner +subitement a la vertu: tels Grimoald et Arsinoe. Les hommes de +Corneille ont l'esprit formaliste et pointilleux: ils se querellent sur +l'etiquette; ils raisonnent longuement et ergotent a haute voix avec +eux-memes jusque dans leur passion. Il y a du Normand. Auguste, Pompee +et autres ont du etudier la dialectique a Salamanque, et lire Aristote +d'apres les Arabes. Ses heroines, ses _adorables furies_, se ressemblent +presque toutes: leur amour est subtil, combine, alambique, et sort plus +de la tete que du coeur. On sent que Corneille connaissait peu les +femmes. Il a pourtant reussi a exprimer dans Chimene et dans Pauline +cette vertueuse puissance de sacrifice, que lui-meme avait pratiquee en +sa jeunesse. Chose singuliere! depuis sa rentree au theatre en 1659, +et dans les pieces nombreuses de sa decadence, _Attila, Berenice, +Pulcherie, Surena_, Corneille eut la manie de meler l'amour a tout, +comme La Fontaine Platon. Il semblait que les succes de Quinault et de +Racine l'entrainassent sur ce terrain, et qu'il voulut en remontrer a +ces _doucereux_, comme il les appelait. Il avait fini par se figurer +qu'il avait ete en son temps bien autrement galant et amoureux que ces +jeunes perruques blondes, et il ne parlait d'autrefois qu'en hochant la +tete comme un vieux berger. + +Le style de Corneille est le merite par ou il excelle a mon gre. +Voltaire, dans son commentaire, a montre sur ce point comme sur d'autres +une souveraine injustice et une assez grande ignorance des vraies +origines de notre langue. Il reproche a tout moment a son auteur de +n'avoir ni grace, ni elegance, ni clarte: il mesure, plume en main, +la hauteur des metaphores, et quand elles depassent, il les trouve +gigantesques. Il retourne et deguise en prose ces phrases altieres et +sonores qui vont si bien a l'allure des heros, et il se demande si c'est +la ecrire et parler _francais_. Il appelle grossierement _solecisme_ ce +qu'il devrait qualifier d'_idiotisme_, et qui manque si completement a +la langue etroite, symetrique, ecourtee, et a _la francaise_, du XVIIIe +siecle. On se souvient des magnifiques vers de l'_Epitre a Ariste_, dans +lesquels Corneille se glorifie lui-meme apres le triomphe du _Cid_: + + Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit. + +Voltaire a ose dire de cette belle epitre: "Elle parait ecrite +entierement dans le style de Regnier, sans grace, sans finesse, sans +elegance, sans imagination; mais on y voit de la facilite et de la +naivete." Prusias, en parlant de son fils Nicomede que les victoires ont +exalte, s'ecrie: + + Il ne veut plus dependre, et croit que ses conquetes + Au-dessus de son bras ne laissent point de tetes. + +Voltaire met en note: "_Des tetes au-dessus des bras_, il n'etait +plus permis d'ecrire ainsi en 1657." Il serait certes piquant de lire +quelques pages de Saint-Simon qu'aurait commentees Voltaire. Pour nous, +le style de Corneille nous semble avec ses negligences une des plus +grandes manieres du siecle qui eut Moliere et Bossuet. La touche du +poete est rude, severe et vigoureuse. Je le comparerais volontiers a +un statuaire qui, travaillant sur l'argile pour y exprimer d'heroiques +portraits, n'emploie d'autre instrument que le pouce, et qui, petrissant +ainsi son oeuvre, lui donne un supreme caractere de vie avec mille +accidents heurtes qui l'accompagnent et l'achevent; mais cela est +incorrect, cela n'est pas lisse ni _propre_, comme on dit. Il y a peu de +peinture et de couleur dans le style de Corneille; il est chaud plutot +qu'eclatant; il tourne volontiers a l'abstrait, et l'imagination y +cede a la pensee et au raisonnement. Il doit plaire surtout aux hommes +d'etat, aux geometres, aux militaires, a ceux qui goutent les styles de +Demosthene, de Pascal et de Cesar. + +En somme, Corneille, genie pur, incomplet, avec ses hautes parties et +ses defauts, me fait l'effet de ces grands arbres, nus, rugueux, tristes +et monotones par le tronc, et garnis de rameaux et de sombre verdure +seulement a leur sommet. Ils sont forts, puissants, gigantesques, peu +touffus; une seve abondante y monte: mais n'en attendez ni abri, ni +ombrage, ni fleurs. Ils feuillissent tard, se depouillent tot, et vivent +longtemps a demi depouilles. Meme apres que leur front chauve a livre +ses feuilles au vent d'automne, leur nature vivace jette encore par +endroits des rameaux perdus et de vertes poussees. Quand ils vont +mourir, ils ressemblent par leurs craquements et leurs gemissements a ce +tronc charge d'armures, auquel Lucain a compare le grand Pompee. + +Telle fut la vieillesse du grand Corneille, une de ces vieillesses +ruineuses, sillonnees et chenues, qui tombent piece a piece et dont le +coeur est long a mourir. Il avait mis toute sa vie et toute son ame +au theatre. Hors de la il valait peu: brusque, lourd, taciturne et +melancolique, son grand front ride ne s'illuminait, son oeil terne et +voile n'etincelait, sa voix seche et sans grace ne prenait de l'accent, +que lorsqu'il parlait du theatre, et surtout du sien. Il ne savait pas +causer, tenait mal son rang dans le monde, et ne voyait guere MM. de La +Rochefoucauld et de Retz, et madame de Sevigne que pour leur lire ses +pieces. Il devint de plus en plus chagrin et morose avec les ans. Les +succes de ses jeunes rivaux l'importunaient; il s'en montrait afflige +et noblement jaloux, comme un taureau vaincu ou un vieil athlete. Quand +Racine eut parodie par la bouche de l'_Intime_ ce vers du _Cid_: + + Ses rides sur son front ont grave ses exploits, + +Corneille, qui n'entendait pas raillerie, s'ecria naivement: "Ne +tient-il donc qu'a un jeune homme de venir ainsi tourner en ridicule les +vers des gens?" Une fois il s'adresse a Louis XIV qui a fait representer +a Versailles _Sertorius, Oedipe_ et _Rodogune_; il implore la meme +faveur pour _Othon, Pulcherie, Surena_, et croit qu'un seul regard du +maitre les tirerait du tombeau; il se compare au vieux Sophocle accuse +de demence et lisant _Oedipe_ pour reponse; puis il ajoute: + + Je n'irai pas si loin, et si mes quinze lustres + Font encor quelque peine aux modernes illustres, + + S'il en est de facheux jusqu'a s'en chagriner, + Je n'aurai pas longtemps a les importuner. + Quoi que je m'en promette, ils n'en ont rien a craindre: + C'est le dernier eclat d'un feu pret a s'eteindre; + Sur le point d'expirer, il tache d'eblouir, + Et ne frappe les yeux que pour s'evanouir. + +Une autre fois, il disait a Chevreau: "J'ai pris conge du theatre, et ma +poesie s'en est allee avec mes dents." Corneille avait perdu deux de ses +enfants, deux fils, et sa pauvrete avait peine a produire les autres. Un +retard dans le payement de sa pension le laissa presque en detresse +a son lit de mort: on sait la noble conduite de Boileau. Le grand +vieillard expira dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre 1684, rue +d'Argenteuil, ou il logeait. Charlotte Corday etait arriere-petite-fille +d'une des filles de Pierre Corneille[18]. + +[Note 18: D'autres font d'elle seulement une arriere-petite-niece du +grand tragique; il y a des doutes et meme il y a eu des proces sur +cette genealogie. J'ai suivi M. Taschereau.--Voir, comme developpement +particulier sur Corneille et sur _Polyeucte_, mon _Port-Royal_, tome I, +liv. I, chap. VI.] + + + +LA FONTAINE + +Dans ces rapides essais, par lesquels nous tachons de ramener +l'attention de nos lecteurs et la notre a des souvenirs pacifiques de +litterature et de poesie, nous ne nous sommes nullement impose la loi, +comme certaines gens peu charitables ou mal instruits voudraient le +faire croire, de mettre en avant a toute force des idees soi-disant +nouvelles, de contrarier sans relache les opinions recues, de reformer, +de casser les jugements consacres, d'exhumer coup sur coup des +reputations et d'en demolir. En supposant qu'un tel role convint jamais +a quelqu'un, qui serions-nous, bon Dieu! pour l'entreprendre? Le notre +est plus simple: nous avons quelques principes d'art et de critique +litteraire, que nous essayons d'appliquer, sans violence toutefois et +a l'amiable, aux auteurs illustres des deux siecles precedents. +D'ailleurs, l'impression qu'une derniere et plus fraiche lecture a +laissee en nous, impression pure, franche, aussi prompte et naive que +possible, voila surtout ce qui decide du ton et de la couleur de notre +causerie; voila ce qui nous a pousse a la severite contre Jean-Baptiste, +a l'estime pour Boileau, a l'admiration pour madame de Sevigne, +Mathurin Regnier et d'autres encore; aujourd'hui, c'est le tour de +La Fontaine[19]. En revenant sur lui apres tant de panegyristes et de +biographes, apres les travaux de M. Walckenaer en particulier, nous nous +condamnons a n'en rien dire de bien nouveau pour le fond, et a ne faire +au plus que retraduire a notre guise et motiver un peu differemment +parfois les memes conclusions de louanges, les memes hommages d'une +critique desarmee et pleine d'amour. Mais ces redites pourtant, dut la +forme seule les rajeunir, ne nous ont pas semble inutiles, ne serait-ce +que pour montrer que nous aussi, le dernier venu et le plus obscur, +nous savons au besoin et par conviction nous ranger a la suite de nos +devanciers dans la carriere. + +[Note 19: Dans l'ordre premier ou parurent successivement plusieurs +de ces articles en 1829, ceux de _J.-B. Rousseau_ et de _Regnier_ +avaient precede en date celui de _La Fontaine_. Quant a l'article sur +_madame de Sevigne_, il appartient de droit a celui de nos volumes qui, +dans la presente collection, est particulierement consacre aux femmes; +il en fait le debut.] + +Et puis, si La Harpe et Chamfort ont loue La Fontaine avec une +ingenieuse sagacite, ils l'ont beaucoup trop detache de son siecle, qui +etait bien moins connu d'eux que de nous. Le XVIIIe siecle, en effet, +n'a su naturellement de l'epoque de Louis XIV que la partie qui s'est +continuee et qui a prevalu sous Louis XV. Il en a ignore ou dedaigne +tout un autre cote, par lequel le dernier regne regardait les +precedents, cote qui certes n'est pas le moins original, et que +Saint-Simon nous devoile aujourd'hui. Aussi ces admirables Memoires, qui +jusqu'ici ont ete envisages surtout comme ruinant le prestige glorieux +et la grandeur factice de Louis XIV, nous semblent-ils bien plutot +restituer a cette memorable epoque un caractere de grandeur et de +puissance qu'on ne soupconnait pas, et devoir la rehabiliter hautement +dans l'opinion, par les endroits memes qui detruisent les prejuges d'une +admiration superficielle. Il en sera, selon nous, des variations de nos +jugements sur le siecle de Louis XIV, comme il en a ete de nos diverses +facons de voir touchant les choses de la Grece et du moyen age. D'abord, +par exemple, on etudiait peu ou du moins on entendait mal le theatre +grec; on l'admirait pour des qualites qu'il n'avait pas; puis, quand, +y jetant un coup d'oeil rapide, on s'est apercu que ces qualites qu'on +estimait indispensables manquaient souvent, on l'a traite assez a la +legere: temoin Voltaire et La Harpe. Enfin, en l'etudiant mieux, comme +a fait M. Villemain, on est revenu a l'admirer precisement pour n'avoir +pas ces qualites de fausse noblesse et de continuelle dignite qu'on +avait cru y voir d'abord, et que plus tard on avait ete desappointe de +n'y pas trouver. C'est aussi la marche qu'ont suivie les opinions sur le +moyen age, la chevalerie et le gothique. A l'age d'or de fantaisie et +d'_opera_ reve par La Curne de Sainte-Palaye et Tressan[20], ont succede +des etudes plus severes, qui ont jete quelque trouble dans le premier +arrangement romanesque; puis ces etudes, de plus en plus fortes et +intelligentes, ont rencontre au fond un age non plus d'or, mais de fer, +et pourtant merveilleux encore: de simples pretres et des moines plus +hauts et plus puissants que les rois, des barons gigantesques dont les +grands ossements et les armures enormes nous effraient; un art de granit +et de pierre, savant, delicat, aerien, majestueux et mystique. Ainsi la +monarchie de Louis XIV, d'abord admiree pour l'apparente et fastueuse +regularite qu'y afficha le monarque et que celebra Voltaire, puis trahie +dans son infirmite reelle par les Memoires de Dangeau, de la princesse +Palatine, et rapetissee a dessein par Lemontey, nous reparait chez +Saint-Simon vaste, encombree et flottante, dans une confusion qui n'est +pas sans grandeur et sans beaute, avec tous les rouages de plus en plus +inutiles de l'antique constitution abolie, avec tout ce que l'habitude +conserve de formes et de mouvements, meme apres que l'esprit et le sens +des choses ont disparu; deja sujette au bon plaisir despotique, mais mal +disciplinee encore a l'etiquette supreme qui finira par triompher. Or, +ceci bien pose, il est aise de retablir en leur vraie place et de voir +en leur vrai jour les hommes originaux du temps, qui, dans leur conduite +ou dans leurs oeuvres, ont fait autre chose que remplir le programme +du maitre. Sans cette connaissance generale, on court risque de les +considerer trop a part, et comme des etres etranges et accidentels. +C'est ce que les critiques du dernier siecle n'ont pas evite en parlant +de La Fontaine: ils l'ont trop isole et charge dans leurs portraits; ils +lui ont suppose une personnalite beaucoup plus entiere qu'il n'etait +besoin, eu egard a ses oeuvres, et l'ont imagine _bonhomme_ et _fablier_ +outre mesure. Il leur etait bien plus facile de s'expliquer Racine +et Boileau, qui appartiennent a la partie reguliere et apparente de +l'epoque, et en sont la plus pure expression Litteraire. + +[Note 20: Il ne faudrait pourtant pas mettre sur la meme ligne, +pour l'ensemble des travaux, La Curne de Sainte-Palaye, qui en a fait +D'immenses, et Tressan qui n'en a fait que de fort legers.] + +Il y a des hommes qui, tout en suivant le mouvement general de leur +siecle, n'en conservent pas moins une individualite profonde et +indelebile: Moliere en est le plus eclatant exemple. Il en est d'autres +qui, sans aller dans le sens de ce mouvement general, et en montrant par +consequent une certaine originalite propre, en ont moins pourtant qu'ils +ne paraissent, bien qu'il puisse leur en rester beaucoup. Il entre dans +la maniere qui les distingue de leurs contemporains une grande part +d'imitation de l'age precedent; et, dans ce frappant contraste qu'ils +nous offrent avec ce qui les entoure, il faut savoir reconnaitre et +rabattre ce qui revient de droit a leurs devanciers. C'est parmi les +hommes de cet ordre que nous rangeons La Fontaine: nous l'avons deja dit +ailleurs[21], il a ete, sous Louis XIV, le dernier et le plus grand des +poetes du XVIe siecle. + +[Note 21: Voir a la fin de ce volume un article du _Globe_, 15 +septembre 1827, on cette idee sur La Fontaine est developpee. J'en ai +aussi parle en ce sens dans le _Tableau de la Poesie francaise au XVIe +siecle_.] + +Ne, en 1621, a Chateau-Thierry en Champagne, il recut une education fort +negligee, et donna de bonne heure des preuves de son extreme facilite a +se laisser aller dans la vie et a obeir aux impressions du moment. Un +chanoine de Soissons lui ayant prete un jour quelques livres de piete, +le jeune La Fontaine se crut du penchant pour l'etat ecclesiastique, +et entra au seminaire. Il ne tarda pas a en sortir; et son pere, en le +mariant, lui transmit sa charge de maitre des eaux et forets. Mais +La Fontaine, avec son caractere naturel d'oubliance et de paresse, +s'accoutuma insensiblement a vivre comme s'il n'avait eu ni charge ni +femme. Il n'etait pourtant pas encore poete, ou du moins il ignorait +qu'il le fut. Le hasard le mit sur la voie. Un officier qui se trouvait +en quartier d'hiver a Chateau-Thierry lut un jour devant lui l'ode de +Malherbe dont le sujet est un des attentats sur la personne de Henri IV: + + Que direz-vous, races futures, etc., + +et La Fontaine, des ce moment, se crut appele a composer des odes: il en +fit, dit-on, plusieurs, et de mauvaises; mais un de ses parents, nomme +Pintrel, et son camarade de college, Maucroix, le detournerent de ce +genre et l'engagerent a etudier les anciens. C'est aussi vers ce temps +qu'il dut se mettre a la lecture de Rabelais, de Marot, et des poetes +du XVIe siecle, veritable fonds d'une bibliotheque de province a cette +epoque. Il publia, en 1654, une traduction en vers de _l'Eunuque_ de +Terence; et l'un des parents de sa femme, Jannart, ami et substitut de +Fouquet, emmena le poete a Paris pour le presenter au surintendant. + +Ce voyage et cette presentation deciderent du sort de La Fontaine. +Fouquet le prit en amitie, se l'attacha, et lui fit une pension de mille +francs, a condition qu'il en acquitterait chaque quartier par une piece +de vers, ballade ou madrigal, dizain ou sixain. Ces petites pieces, avec +_le Songe de Vaux_, sont les premieres productions originales que nous +ayons de La Fontaine: elles se rapportent tout a fait au gout d'alors, a +celui de Saint-Evremond et de Benserade, au marotisme de Sarasin et de +Voiture, et le _je ne sais quoi_ de mollesse et de reverie voluptueuse +qui n'appartient qu'a notre delicieux auteur, y perce bien deja, mais y +est encore trop charge de fadeurs et de bel esprit. Le poete de Fouquet +fut accueilli, des son debut, comme un des ornements les plus delicats +de cette societe polie et galante de Saint-Mande et de Vaux. Il etait +fort aimable dans le monde, quoi qu'on en ait dit, et particulierement +dans un monde prive; sa conversation, abandonnee et naive, +s'assaisonnait au besoin de finesse malicieuse, et ses distractions +savaient fort bien s'arreter a temps pour n'etre qu'un charme de +plus: il etait certainement moins _bonhomme_ en societe que le grand +Corneille. Les femmes, le rien-faire et le sommeil se partageaient tour +a tour ses hommages et ses voeux. Il en convenait agreablement; il s'en +vantait meme parfois, et causait volontiers de lui-meme et de ses gouts +avec les autres sans jamais les lasser, et en les faisant seulement +sourire. L'intimite surtout avait mille graces avec lui: il y portait +un tour affectueux et de bon ton familier; il s'y livrait en homme qui +oublie tout le reste, et en prenait au serieux ou en deroulait avec +badinage les moindres caprices. Son gout declare pour le beau sexe ne +rendait son commerce dangereux aux femmes que lorsqu'elles le voulaient +bien. La Fontaine, en effet, comme Regnier son predecesseur, aimait +avant tout _les amours faciles et de peu de defense_. Tandis qu'il +adressait a genoux, aux _Iris_, aux _Climenes_ et aux deesses, de +respectueux soupirs, et qu'il pratiquait de son mieux ce qu'il avait cru +lire dans Platon, il cherchait ailleurs et plus bas des plaisirs moins +mystiques qui l'aidaient a prendre son martyre en patience. Parmi ses +bonnes fortunes a son arrivee dans la capitale, on cite la celebre +Claudine, troisieme femme de Guillaume Colletet, et d'abord sa servante; +Colletet epousait toujours ses servantes. Notre poete visitait souvent +le bon vieux rimeur en sa maison du faubourg Saint-Marceau, et +courtisait Claudine tout en devisant, a souper, des auteurs du XVIe +siecle avec le mari, qui put lui donner la-dessus d'utiles conseils et +lui reveler des richesses dont il profita. Pendant les six premieres +annees de son sejour a Paris, et jusqu'a la chute de Fouquet, La +Fontaine produisit peu; il s'abandonna tout entier au bonheur de cette +vie d'enchantement et de fete, aux delices d'une societe choisie qui +goutait son commerce ingenieux et appreciait ses galantes bagatelles; +mais ce songe s'evanouit par la captivite de l'enchanteur. Sur ces +entrefaites, la duchesse de Bouillon, niece de Mazarin, ayant demande au +poete des contes en vers, il s'empressa de la satisfaire, et le premier +recueil des Contes parut en 1664: La Fontaine avait quarante-trois ans. +On a cherche a expliquer un debut si tardif dans un genie si facile, et +certains critiques sont alles jusqu'a attribuer ce long silence a des +etudes _secretes_, a une education laborieuse et prolongee. En verite, +bien que La Fontaine n'ait pas cesse d'essayer et de cultiver a ses +moments de loisir son talent, depuis le jour ou l'ode de Malherbe le lui +revela, j'aime beaucoup mieux croire a sa paresse, a son sommeil, a +ses distractions, a tout ce qu'on voudra de naif et d'oublieux en lui, +qu'admettre cet ennuyeux noviciat auquel il se serait condamne. Genie +instinctif, insouciant, volage et toujours livre au courant des +circonstances, on n'a qu'a rapprocher quelques traits de sa vie pour +le connaitre et le comprendre. Au sortir du college, un chanoine de +Soissons lui prete des livres pieux, et le voila au seminaire; un +officier lui lit une ode de Malherbe, et le voila poete; Pintrel et +Maucroix lui conseillent l'antiquite, et le voila qui reve Quintilien et +raffole de Platon en attendant Baruch. Fouquet lui commande dizains et +ballades, il en fait; madame de Bouillon, des contes, et il est conteur; +un autre jour ce seront des fables pour monseigneur le Dauphin, un poeme +du _Quinquina_ pour madame de Bouillon encore, un opera de _Daphne_ pour +Lulli, _la Captivite de saint Malc_ a la requete de MM. de Port-Royal; +ou bien ce seront des lettres, de longues lettres negligees et +fleuries, melees de vers et de prose, a sa femme, a M. de Maucroix, a +Saint-Evremond, aux Conti, aux Vendome, a tous ceux enfin qui lui en +demanderont. La Fontaine depensait son genie, comme son temps, comme sa +fortune, sans savoir comment, et au service de tous. Si jusqu'a l'age +de quarante ans il en parut moins prodigue que plus tard, c'est que les +occasions lui manquaient en province, et que sa paresse avait besoin +d'etre surmontee par une douce violence. Une fois d'ailleurs qu'il eut +rencontre le genre qui lui convenait le mieux, celui du _conte_ et de +la _fable_, il etait tout simple qu'il s'y adonnat avec une sorte +d'effusion, et qu'il y revint de lui-meme a plusieurs reprises, par +penchant comme par habitude. La Fontaine, il est vrai, se meprenait un +peu sur lui-meme; il se piquait de beaucoup de correction et de labeur, +et sa poetique qu'il tenait en gros de Maucroix, et que Boileau et +Racine lui acheverent, s'accordait assez mal avec la tournure de ses +oeuvres. Mais cette legere inconsequence, qui lui est commune avec +d'autres grands esprits naifs de son temps, n'a pas lieu d'etonner chez +lui, et elle confirme bien plus qu'elle ne contrarie notre opinion sur +la nature facile et accommodante de son genie. Un celebre poete de nos +jours, qu'on a souvent compare a La Fontaine pour sa bonhomie aiguisee +de malice, et qui a, comme lui, la gloire d'etre createur inimitable +dans un genre qu'on croyait use, le meme poete populaire qui, dans ce +moment d'emotion politique, est rendu, apres une trop longue captivite, +a ses amis et a la France, Beranger, n'a commence aussi que vers +quarante ans a concevoir et a composer ses immortelles chansons. Mais, +pour lui, les causes du retard nous semblent differentes, et les jours +du silence ont ete tout autrement employes. Jete jeune et sans education +reguliere au milieu d'une litterature compassee et d'une poesie sans +ame, il a du hesiter longtemps, s'essayer en secret, se decourager +maintes fois et se reprendre, tenter du nouveau dans bien des voies, et, +en un mot, bruler bien des vers avant d'entrer en plein dans le genre +unique que les circonstances ouvrirent a son coeur de citoyen. Beranger, +comme tous les grands poetes de ce temps, meme les plus instinctifs, +a su parfaitement ce qu'il faisait et pourquoi il le faisait: un art +delicat et savant se cache sous ses reveries les plus epicuriennes, sous +ses inspirations les plus ferventes; honneur en soit a lui! mais cela +n'etait ni du temps ni du genie de La Fontaine. + +Ce qu'est La Fontaine dans le _conte_, tout le monde le sait; ce qu'il +est dans la _fable_, on le sait aussi, on le sent; mais il est moins +aise de s'en rendre compte. Des auteurs d'esprit s'y sont trompes; ils +ont mis en action, selon le precepte, des animaux, des arbres, des +hommes, ont cache un sens fin, une morale saine sous ces petits drames, +et se sont etonnes ensuite d'etre juges si inferieurs a leur illustre +devancier: c'est que La Fontaine entendait autrement la fable. J'excepte +les premiers livres, dans lesquels il montre plus de timidite, se tient +davantage a son petit recit, et n'est pas encore tout a fait a l'aise +dans cette forme qui s'adaptait moins immediatement a son esprit que +l'elegie ou le conte. Lorsque le second recueil parut, contenant +cinq livres, depuis le sixieme jusqu'au onzieme inclusivement, les +contemporains se recrierent comme ils font toujours, et le mirent fort +au-dessous du premier. C'est pourtant dans ce recueil que se trouve au +complet la fable, telle que l'a inventee La Fontaine. Il avait fini +evidemment par y voir surtout un cadre commode a pensees, a sentiments, +a causerie; le petit drame qui en fait le fond n'y est plus toujours +l'essentiel comme auparavant; la moralite de quatrain y vient au bout +par un reste d'habitude; mais la fable, plus libre en son cours, tourne +et derive, tantot a l'elegie et a l'idylle, tantot a l'epitre et au +conte: c'est une anecdote, une conversation, une lecture, elevees a la +poesie, un melange d'aveux charmants, de douce philosophie et de plainte +reveuse. La Fontaine est notre seul grand poete personnel et reveur +avant Andre Chenier. Il se met volontiers dans ses vers, et nous +entretient de lui, de son ame, de ses caprices et de ses faiblesses. Son +accent respire d'ordinaire la malice, la gaiete, et le conteur grivois +nous rit du coin de l'oeil, en branlant la tete. Mais souvent aussi il +a des tons qui viennent du coeur et une tendresse melancolique qui le +rapproche des poetes de notre age. Ceux du XVIe siecle avaient bien +eu deja quelque avant-gout de reverie; mais elle manquait chez eux +d'inspiration individuelle, et ressemblait trop a un lieu-commun +uniforme, d'apres Petrarque et Bembe. La Fontaine lui rendit un +caractere primitif d'expression vive et discrete; il la debarrassa de +tout ce qu'elle pouvait avoir contracte de banal ou de sensuel; Platon, +par ce cote, lui fut bon a quelque chose comme il l'avait ete a +Petrarque; et quand le poete s'ecrie dans une de ses fables delicieuses: + + Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrete? + Ai-je passe le temps d'aimer? + +ce mot _charme_, ainsi employe en un sens indefini et tout metaphysique, +marque en poesie francaise un progres nouveau qu'ont releve et poursuivi +plus tard Andre Chenier et ses successeurs. Ami de la retraite, de la +solitude, et peintre des champs, La Fontaine a encore sur ses devanciers +du XVIe siecle l'avantage d'avoir donne a ses tableaux des couleurs +fideles qui sentent, pour ainsi dire, le pays et le terroir. Ces +plaines immenses de bles ou se promene de grand matin le maitre, et ou +l'allouette cache son nid; ces bruyeres et ces buissons ou fourmille +tout un petit monde; ces jolies garennes, dont les hotes etourdis font +la cour a l'aurore dans la rosee et parfument de thym leur banquet, +c'est la Beauce, la Sologne, la Champagne, la Picardie; j'en reconnais +les fermes avec leurs mares, avec les basses-cours et les colombiers; +La Fontaine avait bien observe ces pays, sinon en maitre des +eaux-et-forets, du moins en poete; il y etait ne, il y avait vecu +longtemps, et, meme apres qu'il se fut fixe dans la capitale, il +retournait chaque annee vers l'automne a Chateau-Thierry, pour y visiter +son bien et le vendre en detail; car _Jean_, comme on sait, _mangeait le +fonds avec le revenu._ + +Lorsque tout le bien de La Fontaine fut dissipe et que la mort soudaine +de Madame l'eut prive de la charge de gentilhomme qu'il remplissait +aupres d'elle, madame de La Sabliere le recueillit dans sa maison et l'y +soigna pendant plus de vingt ans. Abandonne dans ses moeurs, perdu de +fortune, n'ayant plus ni feu, ni lieu, ce fut pour lui et pour son +talent une inestimable ressource que de se trouver maintenu, sous les +auspices d'une femme aimable, au sein d'une societe spirituelle et de +bon gout, avec toutes les douceurs de l'aisance. Il sentit vivement le +prix de ce bienfait; et cette inviolable amitie, familiere a la fois +et respectueuse, que la mort seule put rompre, est un des sentiments +naturels qu'il reussit le mieux a exprimer. Aux pieds de madame de +La Sabliere et des autres femmes distinguees qu'il celebrait en les +respectant, sa muse, parfois souillee, reprenait une sorte de purete +et de fraicheur, que ses gouts un peu vulgaires, et de moins en moins +scrupuleux avec l'age, ne tendaient que trop a affaiblir. Sa vie, ainsi +ordonnee dans son desordre, devint double, et il en fit deux parts: +l'une, elegante, animee, spirituelle, au grand jour, bercee entre les +jeux de la poesie, et les illusions du coeur; l'autre, obscure et +honteuse, il faut le dire, et livree a ces egarements prolonges des sens +que la jeunesse embellit du nom de volupte, mais qui sont comme un vice +au front du vieillard. Madame de La Sabliere elle-meme, qui reprenait La +Fontaine, n'avait pas ete toujours exempte de passions humaines et de +faiblesses selon le monde; mais lorsque l'infidelite du marquis de La +Fare lui eut laisse le coeur libre et vide, elle sentit que nul autre +que Dieu ne pouvait desormais le remplir, et elle consacra ses dernieres +annees aux pratiques les plus actives de la charite chretienne. Cette +conversion, aussi sincere qu'eclatante, eut lieu en 1683. La Fontaine +en fut touche comme d'un exemple a suivre; sa fragilite et d'autres +liaisons qu'il contracta vers cette epoque le detournerent, et ce ne fut +que dix ans apres, quand la mort de madame de La Sabliere lui eut donne +un second et solennel avertissement, que cette bonne pensee germa en lui +pour n'en plus sortir. Mais, des 1684, nous avons de lui un admirable +_Discours en vers_, qu'il lut le jour de sa reception a l'Academie +francaise, et dans lequel, s'adressant a sa bienfaitrice, il lui expose +avec candeur l'etat de son ame: + + Des solides plaisirs je n'ai suivi que l'ombre, + J'ai toujours abuse du plus cher de nos biens: + Les pensers amusants, les vagues entretiens, + Vains enfants du loisir, delices chimeriques, + Les romans et le jeu, peste des republiques, + Par qui sont devoyes les esprits les plus droits, + Ridicule fureur qui se moque des lois, + Cent autres passions des sages condamnees, + Ont pris comme a l'envi la fleur de mes annees. + L'usage des vrais biens reparerait ces maux; + Je le sais, et je cours encore a des biens faux. + . . . . . . . . . . . . + Si faut-il qu'a la fin de tels pensers nous quittent; + Je ne vois plus d'instants qui ne m'en sollicitent: + Je recule, et peut-etre attendrai-je trop tard; + Car qui sait les moments prescrits a son depart? + Quels qu'ils soient, ils sont courts... + +C'est, on le voit, une confession grave, ingenue, ou l'onction +religieuse et une haute moralite n'empechent pas un reste de coup d'oeil +amoureux vers ces _chimeriques delices_ dont on est mal detache. Et puis +une simplicite d'exageration s'y mele: les romans et le jeu qui ont +egare le pecheur sont la _peste des republiques, une fureur qui se moque +des lois._ Et plus loin: + + Que me servent ces vers avec soin composes? + N'en attends-je autre fruit que de les voir prises? + C'est peu que leurs conseils, si je ne sais les suivre, + Et qu'au moins vers ma fin je ne commence a vivre; + Car je n'ai pas vecu, j'ai servi deux tyrans: + Un vain bruit et l'amour ont partage mes ans. + Qu'est-ce que vivre, Iris? vous pouvez nous l'apprendre; + Votre reponse est prete, il me semble l'entendre: + C'est jouir des vrais biens avec tranquillite, + Faire usage du temps et de l'oisivete, + S'acquitter des honneurs dus a l'Etre supreme, + Renoncer aux Phyllis en faveur de soi-meme, + Bannir le fol amour et les voeux impuissants, + Comme Hydres dans nos coeurs sans cesse renaissants. + +Sincere, eloquente, sublime poesie, d'un tour singulier, ou la vertu +trouve moyen de s'accommoder avec l'oisivete, ou _les Phyllis_ se +placent a cote de l'Etre supreme, et qui fait naitre un sourire dans une +larme? Que La Fontaine n'a-t-il connu _le Dieu des bonnes gens_? il lui +en aurait moins coute pour se convertir. + +Au premier abord, et a ne juger que par les oeuvres, l'art et le travail +paraissent tenir peu de place chez La Fontaine, et si l'attention de +la critique n'avait ete eveillee sur ce point par quelques mots de ses +prefaces et par quelques temoignages contemporains, on n'eut jamais +songe probablement a en faire l'objet d'une question. Mais le poete +_confesse_, en tete de _Psyche_, que _la prose lui coute autant que +les vers_. Dans une de ses dernieres fables au duc de Bourgogne, il se +plaint de _fabriquer a force de temps_ des vers moins senses que la +prose du jeune prince. Ses manuscrits presentent beaucoup de ratures et +de changements; les memes morceaux y sont recopies plusieurs fois, et +souvent avec des corrections heureuses. Par exemple, on a retrouve, +tout entiere de sa main, une premiere ebauche de la fable intitulee _le +Renard, les Mouches et le Herisson_; et, en la comparant a celle qu'il +a fait imprimer, on voit que les deux versions n'ont de commun que deux +vers. Il est meme plaisant de voir quel soin religieux il apporte aux +errata: "Il s'est glisse, dit-il en tete de son second recueil, quelques +fautes dans l'impression. J'en ai fait faire un errata; mais ce sont de +legers remedes pour un defaut considerable. Si on veut avoir quelque +plaisir de la lecture de cet ouvrage, il faut que chacun fasse corriger +ces fautes a la main dans son exemplaire, ainsi qu'elles sont marquees +par chaque errata, aussi bien pour les deux premieres parties que pour +les dernieres." Que conclure de toutes ces preuves? Que La Fontaine +etait de l'ecole de Boileau et de Racine en poesie; qu'il suivait les +memes procedes de composition studieuse, et qu'il faisait difficilement +ses vers faciles? pas le moins du monde: La Fontaine me l'affirmerait en +face, que je le renverrais a Baruch, et que je ne le croirais pas. Mais +il avait, comme tout poete, ses secrets, ses finesses, sa correction +relative; il s'en souciait peu ou point dans ses lettres en vers; peu +encore, mais davantage, dans ses contes; il y visait tout a fait dans +ses fables. Sa paresse lui grossissait la peine, et il aimait a s'en +plaindre par manie. La Fontaine lisait beaucoup, non-seulement les +modernes Italiens et Gaulois, mais les anciens, dans les textes ou en +traduction: il s'en glorifie a tout propos: + + Terence est dans mes mains, je m'instruis dans Horace; + Homere et son rival sont mes dieux du Parnasse; + Je le dis aux rochers, etc... + Je cheris l'Arioste et j'estime le Tasse; + Plein de Machiavel, entete de Bocace, + J'en parle si souvent qu'on en est etourdi; + J'en lis qui sont du nord et qui sont du midi. + +Fera-t-on de lui un savant? Son erudition a pour cela de trop +singulieres meprises, et se permet des confusions trop charmantes. Il a +ecrit dans sa Vie d'Esope: "Comme Planudes vivoit dans un siecle ou la +memoire des choses arrivees a Esope ne devoit pas etre encore eteinte, +j'ai cru qu'il savoit par tradition ce qu'il a laisse." En ecrivant +ceci, il oubliait que dix-neuf siecles s'etaient ecoules entre le +Phrygien et celui qu'on lui donne pour biographe, et que le moine grec +ne vivait guere plus de deux siecles avant le regne de Louis-le-Grand. +Dans une epitre a Huet en faveur des anciens contre les modernes, et +a l'honneur de Quintilien en particulier, il en revient a Platon, son +theme favori, et declare qu'on ne pourrait trouver entre les sages +modernes un seul approchant de ce grand philosophe, tandis que + + La Grece en fourmillait dans son moindre canton. + +Il attribue la decadence de l'ode en France a une cause qu'on +n'imaginerait jamais: + + ... l'ode, qui baisse un peu, + Veut de la patience, et nos gens ont du feu. + +D'ailleurs, en cette remarquable epitre, il proteste contre l'imitation +servile des anciens, et cherche a exposer de quelle nature est la +sienne. Nous conseillons aux curieux de comparer ce passage avec la fin +de la deuxieme epitre d'Andre Chenier; l'idee au fond est la meme, mais +on verra, en comparant l'une et l'autre expression, toute la difference +profonde qui separe un poete artiste comme Chenier, d'avec un poete +d'instinct comme La Fontaine. + +Ce qui est vrai jusqu'ici de presque tous nos poetes, excepte Moliere et +peut-etre Corneille, ce qui est vrai de Marot, de Ronsard, de Regnier, +de Malherbe, de Boileau, de Racine et d'Andre Chenier, l'est aussi de La +Fontaine: lorsqu'on a parcouru ses divers merites, il faut ajouter +que c'est encore par le style qu'il vaut le mieux. Chez Moliere au +contraire, chez Dante, Shakspeare et Milton, le style egale l'invention +sans doute, mais ne la depasse pas; la maniere de dire y reflechit le +fond, sans l'eclipser. Quant a la facon de La Fontaine, elle est trop +connue et trop bien analysee ailleurs pour que j'essaye d'y revenir. +Qu'il me suffise de faire remarquer qu'il y entre une proportion assez +grande de fadeurs galantes et de faux gout pastoral, que nous blamerions +dans Saint-Evremond et Voiture, mais que nous aimons ici. C'est qu'en +effet ces fadeurs et ce faux gout n'en sont plus, du moment qu'ils ont +passe sous cette plume enchanteresse, et qu'ils se sont rajeunis de tout +le charme d'alentour. La Fontaine manque un peu de souffle et de suite +dans ses compositions; il a, chemin faisant, des distractions frequentes +qui font fuir son style et devier sa pensee; ses vers delicieux, en +decoulant comme un ruisseau, sommeillent parfois, ou s'egarent et ne se +tiennent plus; mais cela meme constitue une maniere, et il en est de +cette maniere comme de toutes celles des hommes de genie: ce qui autre +part serait indifferent ou mauvais, y devient un trait de caractere ou +une grace piquante. + +La conversion de madame de La Sabliere, que La Fontaine n'eut pas le +courage d'imiter, avait laisse notre poete assez desoeuvre et solitaire. +Il continuait de loger chez cette dame; mais elle ne reunissait plus +la meme compagnie qu'autrefois, et elle s'absentait frequemment pour +visiter des pauvres ou des malades. C'est alors surtout qu'il se livra, +pour se desennuyer, a la societe du prince de Conti et de MM. de Vendome +dont on sait les moeurs, et que, sans rien perdre au fond du cote de +l'esprit, il exposa aux regards de tous une vieillesse cynique et +dissolue, mal deguisee sous les roses d'Anacreon. Maucroix, Racine et +ses vrais amis s'affligeaient de ces dereglements sans excuse; l'austere +Boileau avait cesse de le voir. Saint-Evremond, qui cherchait a +l'attirer en Angleterre aupres de la duchesse de Mazarin, recut de +la courtisane Ninon une lettre ou elle lui disait: "J'ai su que vous +souhaitiez La Fontaine en Angleterre; on n'en jouit guere a Paris; sa +tete est bien affoiblie. C'est le destin des poetes: le Tasse et +Lucrece l'ont eprouve. Je doute qu'il y ait du philtre amoureux pour +La Fontaine, il n'a guere aime de femmes qui en eussent pu faire la +depense." La tete de La Fontaine ne baissait pas comme le croyait Ninon; +mais ce qu'elle dit du philtre amoureux et des sales amours n'est que +trop vrai: il touchait souvent de l'abbe de Chaulieu des gratifications +dont il faisait un singulier et triste usage. Par bonheur, une jeune +femme riche et belle, madame d'Hervart, s'attacha au poete, lui offrit +l'attrait de sa maison, et devint pour lui, a force de soins et de +prevenances, une autre La Sabliere. A la mort de cette dame, elle +recueillit le vieillard, et l'environna d'amitie jusqu'au dernier +moment. C'est chez elle que l'auteur de _Joconde_, touche enfin de +repentir, revetit le cilice qui ne le quitta plus. Les details de cette +penitence sont touchants; La Fontaine la consacra publiquement par une +traduction du _Dies irae_, qu'il lut a l'Academie, et il avait forme +le dessein de paraphraser les Psaumes avant de mourir. Mais, a part le +refroidissement de la maladie et de l'age, on peut douter que cette +tache, tant de fois essayee par des poetes repentants, eut ete possible +a La Fontaine ou meme a tout autre d'alors. A cette epoque de croyances +regnantes et traditionnelles, c'etaient les sens d'ordinaire, et non la +raison, qui egaraient; on avait ete libertin, on se faisait devot; on +n'avait point passe par l'orgueil philosophique ni par l'impiete seche; +on ne s'etait pas attarde longuement dans les regions du doute; on ne +s'etait pas senti maintes fois defaillir a la poursuite de la verite. +Les sens charmaient l'ame pour eux-memes, et non comme une distraction +etourdissante et fougueuse, non par ennui et desespoir. Puis, quand on +avait epuise les desordres, les erreurs, et qu'on revenait a la verite +supreme, on trouvait un asile tout prepare, un confessionnal, un +oratoire, un cilice qui matait la chair; et l'on n'etait pas, comme +de nos jours, poursuivi encore, jusqu'au sein d'une foi vaguement +renaissante, par des doutes effrayants, d'eternelles obscurites et un +abime sans cesse ouvert:--je me trompe; il y eut un homme alors qui +eprouva tout cela, et il manqua en devenir fou: cet homme, c'etait +Pascal. + +Septembre 1829. + + + +J'ecrivais ceci la meme annee, la meme saison ou je composais le recueil +de Poesies, _les Consolations_, c'est-a-dire dans une veine prononcee +de sensibilite religieuse. Depuis j'ai encore ecrit sur La Fontaine +quelques pages qui se trouvent au tome VII des _Causeries du Lundi_, et +j'ai essaye d'y repondre aux dedains que M. de Lamartine avait prodigues +a ce charmant poete. Au reste, si La Fontaine, dans ces dernieres +annees, a ete bien legerement traite par un grand poete qui s'est +lui-meme juge par la, il a ete etudie, approfondi par de savants +critiques, et si approfondi meme qu'il est sorti d'entre leurs mains +comme transforme. J'en reviens volontiers et je m'en tiens sur lui a ce +jugement de La Bruyere dans son Discours de reception a l'Academie: "Un +autre, plus egal que Marot et plus poete que Voiture, a le jeu, le tour +et la naivete de tous les deux; il instruit en badinant, persuade aux +hommes la vertu par l'organe des betes, eleve les petits sujets jusqu'au +sublime: homme unique dans son genre d'ecrire, toujours original, soit +qu'il invente, soit qu'il traduise; qui a ete au dela de ses modeles, +modele lui-meme difficile a imiter."--Voir aussi le joli theme latin de +Fenelon a l'usage du duc de Bourgogne sur la mort de La Fontaine, _in +Fontani mortem_. Tout y est indique, meme le _molle atque facetum_, qui +n'est autre que notre chere reverie. + + + +RACINE + +I + +Les grands poetes, les poetes de genie, independamment des genres, et +sans faire acception de leur nature lyrique, epique ou dramatique, +peuvent se rapporter a deux familles glorieuses qui, depuis bien des +siecles, s'entremelent et se detronent tour a tour, se disputent +la preeminence en renommee, et entre lesquelles, selon les temps, +l'admiration des hommes s'est inegalement repartie. Les poetes +primitifs, fondateurs, originaux sans melange, nes d'eux-memes et fils +de leurs oeuvres, Homere, Pindare, Eschyle, Dante et Shakspeare, sont +quelquefois sacrifies, preferes le plus souvent, toujours opposes +aux genies studieux, polis, dociles, essentiellement educables et +perfectibles, des epoques moyennes. Horace, Virgile, le Tasse, sont les +chefs les plus brillants de cette famille secondaire, reputee, et avec +raison, inferieure a son ainee, mais d'ordinaire mieux comprise de tous, +plus accessible et plus cherie. Parmi nous, Corneille et Moliere s'en +detachent par plus d'un cote; Boileau et Racine y appartiennent tout +a fait et la decorent, surtout Racine, le plus merveilleux, le plus +accompli en ce genre, le plus venere de nos poetes. C'est le propre +des ecrivains de cet ordre d'avoir pour eux la presque unanimite des +suffrages, tandis que leurs illustres adversaires qui, plus hauts qu'eux +en merite, les dominent meme en gloire, sont a chaque siecle remis en +question par une certaine classe de critiques. Cette difference de +renommee est une consequence necessaire de celle des talents. Les +uns veritablement predestines et divins, naissent avec leur lot, ne +s'occupent guere a le grossir grain a grain en cette vie, mais le +dispensent avec profusion et comme a pleines mains en leurs oeuvres; car +leur tresor est inepuisable au dedans. Ils font, sans trop s'inquieter +ni se rendre compte de leurs moyens de faire; ils ne se replient pas a +chaque heure de veille sur eux-memes; ils ne retournent pas la tete en +arriere a chaque instant pour mesurer la route qu'ils ont parcourue et +calculer celle qui leur reste; mais ils marchent a grandes journees sans +se lasser ni se contenter jamais. Des changement secrets s'accomplissent +en eux, au sein de leur genie, et quelquefois le transforment; ils +subissent ces changements comme des lois, sans s'y meler, sans y aider +artificiellement, pas plus que l'homme ne hate le temps ou ses cheveux +blanchissent, l'oiseau la mue de son plumage, ou l'arbre les changements +de couleur de ses feuilles aux diverses saisons; et, procedant ainsi +d'apres de grandes lois interieures et une puissante donnee originelle, +ils arrivent a laisser trace de leur force en des oeuvres sublimes, +monumentales, d'un ordre reel et stable sous une irregularite apparente +comme dans la nature, d'ailleurs entrecoupees d'accidents, herissees +de cimes, creusees de profondeurs: voila pour les uns. Les autres ont +besoin de naitre en des circonstances propices, d'etre cultives par +l'education et de murir au soleil; ils se developpent lentement, +sciemment, se fecondent par l'etude et s'accouchent eux-memes avec art. +Ils montent par degres, parcourent les intervalles et ne s'elancent pas +au but du premier bond; leur genie grandit avec le temps et s'edifie +comme un palais auquel on ajouterait chaque annee une assise; ils ont +de longues heures de reflexion et de silence durant lesquelles ils +s'arretent pour reviser leur plan et deliberer: aussi l'edifice, si +jamais il se termine, est-il d'une conception savante, noble, lucide, +admirable, d'une harmonie qui d'abord saisit l'oeil, et d'une execution +achevee. Pour le comprendre, l'esprit du spectateur decouvre sans +peine et monte avec une sorte d'orgueil paisible l'echelle d'idees +par laquelle a passe le genie de l'artiste. Or, suivant une remarque +tres-fine et tres-juste du Pere Tournemire, on n'admire jamais dans un +auteur que les qualites dont on a le germe et la racine en soi. D'ou +il suit que, dans les ouvrages des esprits superieurs, il est un degre +relatif ou chaque esprit inferieur s'eleve, mais qu'il ne franchit pas, +et d'ou il juge l'ensemble comme il peut. C'est presque comme pour les +familles de plantes etagees sur les Cordilleres, et qui ne depassent +jamais une certaine hauteur, ou plutot c'est comme pour les familles +d'oiseaux dont l'essor dans l'air est fixe a une certaine limite. Que +si maintenant, a la hauteur relative ou telle famille d'esprits peut +s'elever dans l'intelligence d'un poeme, il ne se rencontre pas une +qualite correspondante qui soit comme une pierre ou mettre le pied, +comme une plate-forme d'ou l'on contemple tout le paysage, s'il y a la +un roc a pic, un torrent, un abime, qu'adviendra-t-il alors? Les esprits +qui n'auront trouve ou poser leur vol s'en reviendront comme la colombe +de l'arche, sans meme rapporter le rameau d'olivier.--Je suis a +Versailles, du cote du jardin, et je monte le grand escalier; l'haleine +me manque au milieu et je m'arrete; mais du moins je vois de la en +face de moi la ligne du chateau, ses ailes, et j'en apprecie deja la +regularite, tandis que si je gravis sur les bords du Rhin quelque +sentier tournant qui grimpe a un donjon gothique, et que je m'arrete +d'epuisement a mi-cote, il pourra se faire qu'un mouvement de terrain, +un arbre, un buisson, me derobe la vue tout entiere[22]. C'est la l'image +vraie des deux poesies. La poesie racinienne est construite de telle +sorte qu'a toute hauteur il se rencontre des degres et des points +d'appui avec perspective pour les infirmes: l'oeuvre de Shakspeare a +l'acces plus rude, et l'oeil ne l'embrasse pas de tout point; nous +savons de fort honnetes gens qui ont sue pour y aborder, et qui, apres +s'etre heurte la vue sur quelque butte ou sur quelque bruyere, sont +revenus en jurant de bonne foi qu'il n'y avait rien la-haut; mais, a +peine redescendus en plaine, la maudite tour enchantee leur apparaissait +de nouveau dans son lointain, mille fois plus importune aux pauvres gens +que ne l'etait a Boileau celle de Montlhery: + + Ses murs, dont le sommet se derobe a la vue, + Sur la cime d'un roc s'allongent dans la nue, + Et, presentant de loin leur objet ennuyeux, + Du passant qui les fuit semblent suivre les yeux. + +[Note 22: Il faut tout dire. Si les esprits superieurs, les genies _a +pic_, ne pretent pas pied a divers degres aux esprits inferieurs, ils en +portent un peu la peine, et ne distinguent pas eux-memes les differences +d'elevation entre ces esprits estimables, qu'ils voient d'en haut tous +confondus dans la plaine au meme niveau de terre.] + +Mais nous laisserons pour aujourd'hui la tour de Montlhery et l'oeuvre +de Shakspeare, et nous essaierons de monter, apres tant d'autres +adorateurs, quelques-uns des degres, glissants desormais a force d'etre +uses, qui menent au temple en marbre de Racine. + +Racine, ne en 1639, a la Ferte-Milon, fut orphelin des l'age le plus +tendre. Sa mere, fille d'un procureur du roi des eaux-et-forets a +Villers-Cotterets, et son pere, controleur du grenier a sel de la +Ferte-Milon, moururent a peu d'intervalle de temps l'un de l'autre. Age +de quatre ans, il fut confie aux soins de son grand-pere maternel, qui +le mit tres-jeune au College a Beauvais; et apres la mort du vieillard, +il passa a Port-Royal-des-Champs, ou sa grand'mere et une de ses +tantes s'etaient retirees. C'est de la que datent les premiers details +interessants qui nous aient ete transmis sur l'enfance du poete. +L'illustre solitaire Antoine Le Maitre l'avait pris en amitie +singuliere, et l'on voit par une lettre qui s'est conservee, et qu'il +lui ecrivait dans une des persecutions, combien il lui recommande d'etre +docile et de bien soigner, durant son absence, ses onze volumes de saint +Chrysostome. Le _petit_ _Racine_ en vint rapidement a lire tous les +auteurs grecs dans le texte; il en faisait des extraits, les annotait +de sa main, les apprenait par coeur. C'etait tour a tour Plutarque, +_le Banquet_ de Platon, saint Basile, Pindare, ou, aux heures perdues, +_Theagene et Chariclee_[23]. Il decelait deja sa nature discrete, +innocente et reveuse, par de longues promenades, un livre a la main +(et qu'il ne lisait pas toujours), dans ces belles solitudes dont il +ressentait les douceurs jusqu'aux larmes. Son talent naissant s'exercait +des lors a traduire en vers francais les hymnes touchantes du Breviaire, +qu'il a retravaillees depuis; mais il se complaisait surtout a celebrer +Port-Royal, le paysage, l'etang, les jardins et les prairies. Ces +productions de jeunesse que nous possedons attestent un sentiment vrai +sous l'inexperience extreme et la faiblesse de l'expression et de la +couleur; avec un peu d'attention, on y demele en quelques endroits +comme un echo lointain, comme un prelude confus des choeurs melodieux +d'_Esther_: + + Je vois ce cloitre venerable, + Ces beaux lieux du Ciel bien aimes, + Qui de cent temples animes + Cachent la richesse adorable. + C'est dans ce chaste paradis + Que regne, en un trone de lis, + La Virginite sainte; + C'est la que mille anges mortels + D'une eternelle plainte + Gemissent au pied des autels. + + Sacres palais de l'innocence, + Astres vivants, choeurs glorieux, + Qui faites voir de nouveaux cieux + Dans ces demeures du silence, + Non, ma plume n'entreprend pas + De tracer ici vos combats, + Vos jeunes et vos veilles; + Il faut, pour en bien reverer + Les augustes merveilles, + Et les taire et les adorer. + +[Note 23: Un Grec erudit de nos amis, M. Piccolos, dans les notes +d'une traduction de _Paul et Virginie_ en grec moderne (Firmin Didot, +1841), a cru pouvoir signaler avec precision quelques traces, encore +inapercues, du roman de _Theagene et Chariclee_, dans l'oeuvre de +Racine. Ainsi, quand Racine a risque le vers fameux, + + Brule de plus de feux que je n'en allumai, + +il ne faisait sans doute que se souvenir de son cher roman et du passage +ou Hydaspe, sur le point d'immoler sa fille et de la placer sur le +bucher ou _foyer_, se sent lui-meme au coeur un _foyer_ de chagrin plus +cuisant: je traduis a peu pres; les curieux peuvent chercher le passage: +Racine, enfant, avait retenu ce jeu de mots comme une beaute, et il +n'a eu garde de l'omettre dans _Andromaque_. Heliodore est le premier +coupable; il aurait, au reste, rachete de beaucoup son crime, s'il etait +vrai, comme M. Piccolos le croit (page 343), qu'il eut fourni a Racine +le germe d'une des plus belles scenes, dans _Andromaque_ egalement. M. +Ampere, dans un article sur Amyot, avait deja cru saisir des analogies +de ce genre. Mais je m'en tiens au _brule de plus de feux_: c'est une +fort jolie trouvaille.] + +Il quitta Port-Royal apres trois ans de sejour, et vint faire sa logique +au college d'Harcourt a Paris. Les impressions pieuses et severes qu'il +avait recues de ses premiers maitres s'affaiblirent par degres dans le +monde nouveau ou il se trouva entraine. Ses liaisons avec des jeunes +gens aimables et dissipes, avec l'abbe Le Vasseur, avec La Fontaine +qu'il connut des ce temps-la, le mirent plus que jamais en gout de +poesie, de romans et de theatre. Il faisait des sonnets galants en se +cachant de Port-Royal et des jansenistes, qui lui envoyaient lettres sur +lettres, avec menaces d'anatheme. On le voit, des 1660, en relation avec +les comediens du Marais au sujet d'une piece que nous ne connaissons +pas. Son ode aux _Nymphes de la Seine_ pour le mariage du roi etait +remise a Chapelain, qui la recevait _avec la plus grande bonte du +monde_, et, _tout malade qu'il etait, la retenait trois jours, y faisant +des remarques par ecrit_: la plus considerable de ces remarques portait +sur les _Tritons_, qui n'ont jamais loge dans les fleuves, mais +seulement dans la mer. Cette piece valut a Racine la protection de +Chapelain et une gratification de Colbert. Son cousin Vitart, intendant +du chateau de Chevreuse, l'y envoya une fois pour surveiller en sa place +les ouvriers macons, vitriers, menuisiers. Le poete est deja tellement +habitue au tracas de Paris, qu'il se considere a Chevreuse comme en +exil; il y date ses lettres de _Babylone_; il raconte qu'il va au +cabaret deux ou trois fois le jour, payant a chacun son pourboire, et +qu'une dame l'a pris pour un sergent; puis il ajoute: "Je lis des vers, +je tache d'en faire; je lis les aventures de l'Arioste, et je ne suis +pas moi-meme sans aventures." Tous ses amis de Port-Royal, sa tante, ses +maitres, le voyant ainsi en pleine voie de perdition, s'entendirent pour +l'en tirer. On lui representa vivement la necessite d'un etat, et on le +decida a partir pour Uzes en Languedoc, chez un de ses oncles maternels, +chanoine regulier de Sainte-Genevieve, avec esperance d'un benefice. Le +voila donc pendant tout l'hiver de 1661, le printemps et l'ete de 1662, +a Uzes; tout en noir de la tete aux pieds; lisant saint Thomas pour +complaire au bon chanoine, et l'Arioste ou Euripide pour se consoler; +fort caresse de tous les maitres d'ecole et de tous les cures des +environs, a cause de son oncle, et consulte par tous les poetes et les +amoureux de province sur leurs vers, a cause de sa petite renommee +parisienne et de son ode celebre _sur la Paix_; d'ailleurs sortant +peu, s'ennuyant beaucoup dans une ville dont tous les habitants lui +semblaient durs et interesses comme des _baillis_; se comparant a Ovide +au bord du Pont-Euxin, et ne craignant rien tant que d'alterer et de +corrompre dans le patois du Midi cet excellent et vrai francais, +cette pure fleur de froment dont on se nourrit devers la Ferte-Milon, +Chateau-Thierry et Reims. La nature elle-meme ne le seduit que +mediocrement: "Si le pays de soi avoit un peu de delicatesse, et que les +rochers y fussent un peu moins frequents, on le prendroit pour un vrai +pays de Cythere;" mais ces rochers l'importunent; la chaleur l'etouffe, +et les cigales lui gatent les rossignols. Il trouve les passions du Midi +violentes et portees a l'exces; pour lui, sensible et tempere, il vit de +reflexion et de silence; il garde la chambre et lit beaucoup, sans meme +eprouver le besoin de composer. Ses lettres a l'abbe Le Vasseur sont +froides, fines, correctes, fleuries, mythologiques et legerement +railleuses; le bel-esprit sentimental et tendre qui s'epanouira dans +_Berenice_ y perce de toutes parts; ce ne sont que citations italiennes +et qu'allusions galantes; pas une crudite comme il en echappe entre +jeunes gens, pas un detail ignoble, et l'elegance la plus exquise jusque +dans la plus etroite familiarite. Les femmes de ce pays l'avaient ebloui +d'abord, et, peu de jours apres son arrivee, il ecrivait a La Fontaine +ces phrases qui donnent a penser: "Toutes les femmes y sont eclatantes, +et s'y ajustent d'une facon qui est la plus naturelle du monde; et pour +ce qui est de leur personne, + + Color verus, corpus solidum et succi plenum; + +mais comme c'est la premiere chose dont on m'a dit de me donner garde, +je ne veux pas en parler davantage; aussi bien ce seroit profaner la +maison d'un beneficier comme celle ou je suis, que d'y faire de longs +discours sur cette matiere: _Domus mea, domus orationis_. C'est pourquoi +vous devez vous attendre que je ne vous en parlerai plus du tout. On m'a +dit: Soyez aveugle. Si je ne puis l'etre tout-a-fait, il faut du moins +que je sois muet; car, voyez-vous, il faut etre regulier avec les +reguliers, comme j'ai ete loup avec vous et avec les autres loups +vos comperes." Mais ses habitudes naturellement chastes et reservees +prevalurent, quand il ne fut plus entraine par des compagnons de +plaisir; et quelques mois apres, il repondait fort serieusement a une +insinuation railleuse de l'abbe Le Vasseur que, Dieu merci, sa liberte +etait sauve encore, et que, s'il quittait le pays, il remporterait son +coeur aussi sain et aussi entier qu'il l'avait apporte; et la-dessus il +raconte un danger recent auquel sa faiblesse a heureusement echappe. +Ce passage est assez peu connu, et jette assez de jour dans l'ame de +Racine, pour devoir etre cite tout au long: "Il y a ici une demoiselle +fort bien faite et d'une taille fort avantageuse. Je ne l'avois jamais +vue qu'a cinq ou six pas, et je l'avois toujours trouvee fort belle; son +teint me paroissoit vif et eclatant; les yeux, grands et d'un beau noir, +la gorge et le reste de ce qui se decouvre assez librement dans ce pays, +fort blanc. J'en avois toujours quelque idee assez tendre et assez +approchante d'une inclination; mais je ne la voyois qu'a l'eglise: car, +comme je vous ai mande, je suis assez solitaire, et plus que mon cousin +ne me l'avoit recommande. Enfin je voulus voir si je n'etois point +trompe dans l'idee que j'avois d'elle, et j'en trouvai une occasion fort +honnete. Je m'approchai d'elle, et lui parlai. Ce que je vous dis la +m'est arrive il n'y a pas un mois, et je n'avois d'autre dessein que de +voir quelle reponse elle me feroit. Je lui parlai donc indifferemment; +mais sitot que j'ouvris la bouche et que je l'envisageai, je pensai +demeurer interdit. Je trouvai sur son visage de certaines bigarrures, +comme si elle eut releve de maladie; et cela me fit bien changer mes +idees. Neanmoins je ne demeurai pas, et elle me repondit d'un air fort +doux et fort obligeant; et, pour vous dire la verite, il faut que je +l'aie prise dans quelque mauvais jour, car elle passe pour fort belle +dans la ville, et je connois beaucoup de jeunes gens qui soupirent pour +elle du fond de leur coeur. Elle passe meme pour une des plus sages et +des plus enjouees. Enfin je fus bien aise de cette rencontre, qui servit +du moins a me delivrer de quelque commencement d'inquietude; car je +m'etudie maintenant a vivre un peu plus raisonnablement, et a ne me pas +laisser emporter a toutes sortes d'objets. Je commence mon noviciat..." +Racine avait alors vingt-trois ans. La naivete d'impressions et +l'enfance de coeur qui eclatent dans son recit marquent le point de +depart d'ou il s'avanca graduellement, a force d'experience et d'etude, +jusqu'aux dernieres profondeurs de la meme passion dans _Phedre_. +Cependant son noviciat ne s'acheva pas: il s'ennuya d'attendre un +benefice qu'on lui promettait toujours; et, laissant la les chanoines et +la province, il revint a Paris, ou son ode de _la Renommee aux Muses_ +lui valut une nouvelle gratification, son entree a la cour, et d'etre +connu de Despreaux et de Moliere. _La Thebaide_ suivit de pres. +Jusque-la, Racine n'avait trouve sur sa route que des protecteurs et des +amis; son premier succes dramatique eveilla l'envie, et, des ce moment, +sa carriere fut semee d'embarras et de degouts, dont sa sensibilite +irritable faillit plus d'une fois s'aigrir ou se decourager. La tragedie +d'_Alexandre_ le brouilla avec Moliere et avec Corneille; avec Moliere, +parce qu'il lui retira l'ouvrage pour le donner a l'Hotel de Bourgogne; +avec Corneille, parce que l'illustre vieillard declara au jeune homme, +apres avoir entendu sa piece, qu'elle annoncait un grand talent pour la +poesie en general, mais non pour le theatre. Aux representations les +partisans de Corneille tacherent d'entraver le succes. Les uns disaient +que Taxile n'etait point assez honnete homme; les autres, qu'il ne +meritait point sa perte; les uns, qu'Alexandre n'etait point assez +amoureux; les autres, qu'il ne venait sur la scene que pour parler +d'amour. Lorsque parut _Andromaque_, on reprocha a Pyrrhus un reste de +ferocite; on l'aurait voulu plus poli, plus galant, plus acheve. C'etait +une consequence du systeme de Corneille, qui faisait ses heros tout +d'une piece, bons ou mauvais de pied en cap; a quoi Racine repondait +fort judicieusement: "Aristote, bien eloigne de nous demander des heros +parfaits, veut au contraire que les personnages tragiques, c'est-a-dire +ceux dont le malheur fait la catastrophe de la tragedie, ne soient ni +tout a fait bons ni tout a fait mechants. Il ne veut pas qu'ils soient +extremement bons, parce que la punition d'un homme de bien exciteroit +plus l'indignation que la pitie du spectateur, ni qu'ils soient mechants +avec exces, parce qu'on n'a point pitie d'un scelerat. Il faut donc +qu'ils aient une bonte mediocre, c'est-a-dire une vertu capable de +faiblesse, et qu'ils tombent dans le malheur par quelque faute qui les +fasse plaindre sans les faire detester." J'insiste sur ce point, parce +que la grande innovation de Racine et sa plus incontestable originalite +dramatique consistent precisement dans cette reduction des personnages +heroiques a des proportions plus humaines, plus naturelles, et dans +cette analyse delicate des plus secretes nuances du sentiment et de la +passion. Ce qui distingue Racine, avant tout, dans la composition du +style comme dans celle du drame, c'est la suite logique, la liaison +ininterrompue des idees et des sentiments; c'est que chez lui tout est +rempli sans vide et motive sans replique, et que jamais il n'y a +lieu d'etre surpris de ces changements brusques, de ces retours sans +intermediaire, de ces _volte-faces_ subites, dont Corneille a fait +souvent abus dans le jeu de ses caracteres et dans la marche de ses +drames. Nous sommes pourtant loin de reconnaitre que, meme en ceci, tout +l'avantage au theatre soit du cote de Racine; mais, lorsqu'il parut, +toute la nouveaute etait pour lui, et la nouveaute la mieux accommodee +au gout d'une cour ou se melaient tant de faiblesses, ou rien ne +brillait qu'en nuances, et dont, pour tout dire, la chronique amoureuse, +ouverte par une La Valliere, devait se clore par une Maintenon. Il +resterait toujours a savoir si ce procede attentif et curieux, employe a +l'exclusion de tout autre, est dramatique dans le sens absolu du mot; et +pour notre part nous ne le croyons pas: mais il suffisait, convenons-en, +a la societe d'alors, qui, dans son oisivete polie, ne reclamait pas un +drame plus agite, plus orageux, plus _transportant_, pour parler comme +madame de Sevigne, et qui s'en tenait volontiers a _Berenice_, en +attendant _Phedre_, le chef-d'oeuvre du genre. Cette piece de _Berenice_ +fut commandee a Racine par Madame, duchesse d'Orleans, qui soutenait +a la cour les nouveaux poetes, et qui joua cette fois a Corneille le +mauvais tour de le mettre aux prises, en champ-clos, avec son jeune +rival. D'un autre cote, Boileau, ami fidele et sincere, defendait +Racine contre la cohue des auteurs, le relevait de ses decouragements +passagers, et l'excitait, a force de severite, a des progres sans +relache. Ce controle journalier de Boileau eut ete funeste assurement a +un auteur de libre genie, de verve impetueuse ou de grace nonchalante, +a Moliere, a La Fontaine, par exemple; il ne put etre que profitable +a Racine, qui, avant de connaitre Boileau, et sauf quelques pointes +a l'italienne, suivait deja cette voie de correction et d'elegance +continue, ou celui-ci le maintint et l'affermit. Je crois donc que +Boileau avait raison lorsqu'il se glorifiait d'avoir appris a Racine _a +faire difficilement des vers faciles_; mais il allait un peu loin, si, +comme on l'assure, il lui donnait pour precepte _de faire ordinairement +le second vers avant le premier_. + +Depuis _Andromaque_, qui parut en 1667, jusqu'a _Phedre_, dont le +triomphe est de 1677, dix annees s'ecoulerent; on sait comment Racine +les remplit. Anime par la jeunesse et l'amour de la gloire, aiguillonne +a la fois par ses admirateurs et ses envieux, il se livra tout entier au +developpement de son genie. Il rompit directement avec Port-Royal; et, a +propos d'une attaque de Nicole contre les auteurs de theatre, il lanca +une lettre piquante qui fit scandale et lui attira des represailles. A +force d'attendre et de solliciter, il avait enfin obtenu un benefice, et +le privilege de la premiere edition d'_Andromaque_ est accorde au sieur +Racine, prieur de l'Epinai. Un regulier lui disputa ce prieure; un +proces s'ensuivit, auquel personne n'entendit rien; et Racine ennuye se +desista, en se vengeant des juges par la comedie des _Plaideurs_ qu'on +dirait ecrite par Moliere, admirable farce dont la maniere decele un +coin inapercu du poete, et fait ressouvenir qu'il lisait Rabelais, +Marot, meme Scarron, et tenait sa place au cabaret entre Chapelle et +La Fontaine. Cette vie si pleine, ou, sur un grand fonds d'etude, +s'ajoutaient les tracas litteraires, les visites a la cour, l'Academie a +partir de 1673, et peut-etre aussi, comme on l'en a soupconne, quelques +tendres faiblesses au theatre, cette confusion de degouts, de plaisirs +et de gloire, retint Racine jusqu'a l'age de trente-huit ans, +c'est-a-dire jusqu'en 1677, epoque ou il s'en degagea pour se marier +chretiennement et se convertir. + +Sans doute ses deux dernieres pieces, _Iphigenie_ et _Phedre_, avaient +excite contre l'auteur un redoublement d'orage: tous les auteurs +siffles, les jansenistes pamphletaires, les grands seigneurs surannes +et les debris des _precieuses_, Boyer, Leclerc, Coras, Perrin, Pradon, +j'allais dire Fontenelle, Barbier-d'Aucourt, surtout dans le cas present +le duc de Nevers, madame Des Houlieres et l'Hotel de Bouillon, s'etaient +ameutes sans pudeur, et les indignes manoeuvres de cette cabale avaient +pu inquieter le poete: mais enfin ses pieces avaient triomphe; le public +s'y portait et y applaudissait avec larmes; Boileau, qui ne flattait +jamais, meme en amitie, decernait au vainqueur une magnifique epitre, et +_benissait_ et proclamait _fortune_ le siecle qui voyait naitre, _ces +pompeuses merveilles_. C'etait donc moins que jamais pour Racine le +moment de quitter la scene ou retentissait son nom; il y avait lieu pour +lui a l'enivrement, bien plus qu'au desappointement litteraire: aussi +sa resolution fut-elle tout-a-fait pure de ces bouderies mesquines +auxquelles on a essaye de la rapporter. Depuis quelque temps, et le +premier feu de l'age, la premiere ferveur de l'esprit et des sens etant +dissipee, le souvenir de son enfance, de ses maitres, de sa tante +religieuse a Port-Royal, avait ressaisi le coeur de Racine; et la +comparaison involontaire qui s'etablissait en lui entre sa paisible +satisfaction d'autrefois et sa gloire presente, si amere et si troublee, +ne pouvait que le ramener au regret d'une vie reguliere. Cette pensee +secrete qui le travaillait perce deja dans la preface de _Phedre_, et +dut le soutenir, plus qu'on ne croit, dans l'analyse profonde qu'il fit +de cette _douleur vertueuse_ d'une ame qui maudit le mal et s'y livre. +Son propre coeur lui expliquait celui de _Phedre_; et si l'on suppose, +comme il est assez vraisemblable, que ce qui le retenait malgre lui +au theatre etait quelque attache amoureuse dont il avait peine a se +depouiller, la ressemblance devient plus intime et peut aider a faire +comprendre tout ce qu'il a mis en cette circonstance de dechirant, +de reellement senti et de plus particulier qu'a l'ordinaire dans les +combats de cette passion. Quoi qu'il en soit, le but moral de _Phedre_ +est hors de doute; le grand Arnauld ne put s'empecher lui-meme de le +reconnaitre, et ainsi fut presque verifie le mot de l'auteur "qui +esperoit, au moyen de cette piece, reconcilier la tragedie avec quantite +de personnes celebres par leur piete et par leur doctrine." Toutefois, +en s'enfoncant davantage dans ses reflexions de reforme, Racine jugea +qu'il etait plus prudent et plus consequent de renoncer au theatre, et +il en sortit avec courage, mais sans trop d'efforts. Il se maria, se +reconcilia avec Port-Royal, se prepara, dans la vie domestique, a ses +devoirs de pere; et, comme le roi le nomma a cette epoque historiographe +ainsi que Boileau, il ne negligea pas non plus ses devoirs d'historien: +a cet effet, il commenca par faire un espece d'extrait du traite de +Lucien _sur la Maniere d'ecrire l'histoire_, et s'appliqua a la lecture +de Mezerai, de Vittorio Siri et autres. + +D'apres le peu qu'on vient de lire sur le caractere, les moeurs et +les habitudes d'esprit de Racine, il serait deja aise de presumer les +qualites et les defauts essentiels de son oeuvre, de prevoir ce qu'il a +pu atteindre, et en meme temps ce qui a du lui manquer. Un grand art de +combinaison, un calcul exact d'agencement, une construction lente et +successive, plutot que cette force de conception, simple et feconde, +qui agit simultanement et comme par voie de cristallisation autour de +plusieurs centres dans les cerveaux naturellement dramatiques; de la +presence d'esprit dans les moindres details; une singuliere adresse a ne +devider qu'un seul fil a la fois; de l'habilete pour elaguer plutot que +la puissance pour etreindre; une science ingenieuse d'introduire et +d'econduire ses personnages; parfois la situation capitale eludee, soit +par un recit pompeux, soit par l'absence motivee du temoin le plus +embarrassant; et de meme dans les caracteres, rien de divergent ni +d'excentrique; les parties accessoires, les antecedents peu commodes +supprimes; et pourtant rien de trop nu ni de trop monotone, mais deux +ou trois nuances assorties sur un fond simple;--puis, au milieu de tout +cela, une passion qu'on n'a pas vue naitre, dont le flot arrive deja +gonfle, mollement ecumeux, et qui vous entraine comme le courant blanchi +d'une belle eau: voila le drame de Racine. Et si l'on descendait a son +style et a l'harmonie de sa versification, on y suivrait des beautes +du meme ordre restreintes aux memes limites, et des variations de ton +melodieuses sans doute, mais dans l'echelle d'une seule octave. Quelques +remarques, a propos de _Britannicus_, preciseront notre pensee et +la justifieront si, dans ces termes generaux, elle semblait un peu +temeraire. Il s'agit du premier crime de Neron, de celui par lequel il +echappe d'abord a l'autorite de sa mere et de ses gouverneurs. Dans +Tacite, Britannicus est un jeune homme de quatorze a quinze ans, doux, +spirituel et triste. Un jour, au milieu d'un festin, Neron ivre, pour le +rendre ridicule, le forca de chanter; Britannicus se mit a chanter une +chanson, dans laquelle il etait fait allusion a sa propre destinee si +precaire et a l'heritage paternel dont on l'avait depouille; et, au +lieu de rire et de se moquer, les convives emus, moins dissimules qu'a +l'ordinaire, parce qu'ils etaient ivres, avaient marque hautement leur +compassion. Pour Neron, tout pur de sang qu'il est encore, son naturel +feroce gronde depuis longtemps en son ame et n'epie que l'occasion de +se dechainer; il a deja essaye d'un poison lent contre Britannicus. La +debauche l'a saisi: il est soupconne d'avoir souille l'adolescence de sa +future victime; il neglige son epouse Octavie pour la courtisane Acte. +Seneque a prete son ministere a cette honteuse intrigue; Agrippine s'est +revoltee d'abord, puis a fini par embrasser son fils et par lui offrir +sa maison pour les rendez-vous. Agrippine, mere, petite-fille, soeur, +niece et veuve d'empereurs, homicide, incestueuse, prostituee a des +affranchis, n'a d'autre crainte que de voir son fils lui echapper avec +le pouvoir. Telle est la situation d'esprit des trois personnages +principaux au moment ou Racine commence sa piece. Qu'a-t-il fait? Il est +alle d'abord au plus simple, il a trie ses acteurs; Burrhus l'a +dispense de Seneque, et Narcisse de Pallas. Othon et Senecion, _jeunes +voluptueux_ qui perdent le prince, sont a peine nommes dans un endroit. +Il rapporte dans sa preface un mot sanglant de Tacite sur Agrippine: +_Quae, cunctis malae dominationis cupidinibus flagrans, habebat in +partibus Pallantem_, et il ajoute: "Je ne dis que ce mot d'Agrippine, +car il y auroit trop de choses a en dire. C'est elle que je me suis +surtout efforce de bien exprimer, et ma tragedie n'est pas moins la +disgrace d'Agrippine que la mort de Britannicus." Et malgre ce +dessein formel de l'auteur, le caractere d'Agrippine n'est exprime +qu'imparfaitement: comme il fallait interesser a sa disgrace, ses plus +odieux vices sont rejetes dans l'ombre; elle devient un personnage peu +reel, vague, inexplique, une maniere de mere tendre et jalouse; il n'est +plus guere question de ses adulteres et de ses meurtres qu'en allusion, +a l'usage de ceux qui ont lu l'histoire dans Tacite. Enfin, a la place +d'Acte, intervient la romanesque Junie. Neron amoureux n'est plus que +le rival passionne de Britannicus, et les cotes hideux du tigre +disparaissent, ou sont touches delicatement a la rencontre. Que dire du +denouement? de Junie refugiee aux Vestales, et placee sous la protection +du peuple, comme si le peuple protegeait quelqu'un sous Neron? Mais ce +qu'on a droit surtout de reprocher a Racine, c'est d'avoir soustrait aux +yeux la scene du festin. Britannicus est a table, on lui verse a boire; +quelqu'un de ses domestiques goute le breuvage, comme c'est la coutume, +tant on est en garde contre un crime: mais Neron a tout prevu; le +breuvage s'est trouve trop chaud, il faut y verser de l'eau froide +pour le rafraichir, et c'est cette eau froide qu'on a eu le soin +d'empoisonner. L'effet est soudain; ce poison tue sur l'heure, et +Locuste a ete chargee de le preparer tel, sous la menace du supplice. +Soit dedain pour ces circonstances, soit difficulte de les exprimer en +vers, Racine les a negligees dans le recit de Burrhus: il se borne a +rendre l'effet moral de l'empoisonnement sur les spectateurs, et il y +reussit; mais on doit avouer que meme sur ce point il a rabattu de la +brievete incisive, de la concision eclatante de Tacite. Trop souvent, +lorsqu'il traduit Tacite comme lorsqu'il traduit la Bible, Racine se +fraie une route entre les qualites extremes des originaux, et garde +prudemment le milieu de la chaussee, sans approcher des bords d'ou l'on +voit le precipice. Nous preciserons tout-a-l'heure le fait pour ce qui +concerne la Bible; nous n'en citerons qu'un exemple relativement a +Tacite. Agrippine, dans sa belle invective contre Neron, s'ecrie que +d'un cote l'on entendra _la fille de Germanicus_, et de l'autre _le fils +d'Aenobarbus_. + + Appuye de Seneque et du tribun Burrhus, + Qui, tous deux de l'exil rappeles par moi-meme, + Partagent a mes yeux l'autorite supreme. + +Or Tacite dit: _Audiretur hinc Germanici filia, inde debilis rursus +Burrhus et exsul Seneca, trunca scilicet manu et professoria lingua, +generis humani regimen expostulantes_. Racine a evidemment recule devant +l'energique insulte de _maitre d'ecole_ adressee a Seneque et celle de +_manchot_ et de _mutile_ adressee a Burrhus, et son Agrippine n'accuse +pas ces pedagogues de vouloir _regenter_ le monde. En general, tous les +defauts du style de Racine proviennent de cette pudeur de gout qu'on a +trop exaltee en lui, et qui parfois le laisse en deca du bien, en deca +du mieux. + +_Britannicus, Phedre, Athalie_, tragedie romaine, grecque et biblique, +ce sont la les trois grands titres dramatiques de Racine et sous +lesquels viennent se ranger ses autres chefs-d'oeuvre. Nous nous sommes +deja explique sur notre admiration pour _Phedre_; pourtant, on ne peut +se le dissimuler aujourd'hui, cette piece est encore moins dans les +moeurs grecques que _Britannicus_ dans les moeurs romaines. Hippolyte +amoureux ressemble encore moins a l'Hippolyte chasseur, favori de Diane, +que Neron amoureux au Neron de Tacite; Phedre reine mere et regente pour +son fils, a la mort supposee de son epoux, compense amplement Junie +protegee par le peuple et mise aux Vestales. Euripide lui-meme laisse +beaucoup sans doute a desirer pour la verite; il a deja perdu le sens +superieur des traditions mythologiques que possedaient si profondement +Eschyle et Sophocle; mais du moins chez lui on embrasse tout un ordre de +choses; le paysage, la religion, les rites, les souvenirs de famille, +constituent un fond de realite qui fixe et repose l'esprit. Chez Racine +tout ce qui n'est pas Phedre et sa passion echappe et fuit: la triste +Aricie, les Pallantides, les aventures diverses de Thesee, laissent a +peine trace dans notre memoire. A y regarder de pres, ce sont, entre les +traditions contradictoires, des efforts de conciliation ingenieux, +mais peu faits pour eclairer: Racine admet d'une part la version de +Plutarque, qui suppose que Thesee, au lieu de descendre aux enfers, +avait ete simplement retenu prisonnier par un roi d'Epire dont il avait +voulu ravir la femme pour son ami Pirithoues, et d'autre part il fait +dire a Phedre, sur la foi de la rumeur fabuleuse: + + Je l'aime, non point tel que l'ont vu les Enfers... + +Dans Euripide, Venus apparait en personne et se venge; dans Racine, +_Venus tout entiere a sa proie attachee_ n'est qu'une admirable +metaphore. Racine a quelquefois laisse a Euripide des details de couleur +qui eussent ete aussi des traits de passion: + + Dieux! que ne suis-je assise a l'ombre des forets! + Quand pourrai-je, au travers d'une noble poussiere, + Suivre de l'oeil un char fuyant dans la carriere? + +dit la Phedre de Racine. Dans Euripide, ce mouvement est beaucoup +plus prolonge: Phedre voudrait d'abord se desalterer a l'eau pure des +fontaines et s'etendre a l'ombre des peupliers; puis elle s'ecrie qu'on +la conduise sur la montagne, dans les forets de pins, ou les chiens +chassent le cerf, et qu'elle veut lancer le dard thessalien; enfin elle +desire l'arene sacree de Limna, ou s'exercent les coursiers rapides: +et la nourrice qui, a chaque souhait, l'a interrompue, lui dit enfin: +"Quelle est donc cette nouvelle fantaisie? Vous etiez tout-a-l'heure sur +la montagne, a la poursuite des cerfs, et maintenant vous voila eprise +du gymnase et des exercices des chevaux! Il faut envoyer consulter +l'oracle..." Au troisieme acte, au moment ou Thesee, qu'on croyait mort, +arrive, et quand Phedre, Oenone et Hippolyte sont en presence, Phedre ne +trouve rien de mieux que de s'enfuir en s'ecriant: + + Je ne dois desormais songer qu'a me cacher; + +c'est imiter l'art ingenieux de Timanthe, qui, a l'instant solennel, +voila la tete d'Agamemnon. + +Tout ceci nous conduirait, si nous l'osions, a conclure avec Corneille +que Racine avait un bien plus grand talent pour la poesie en general que +pour le theatre en particulier, et a soupconner que, s'il fut dramatique +en son temps, c'est que son temps n'etait qu'a cette mesure de +dramatique; mais que probablement, s'il avait vecu de nos jours, son +genie se serait de preference ouvert une autre voie. La vie de retraite, +de menage et d'etude, qu'il mena pendant les douze annees de sa maturite +la plus entiere, semblerait confirmer notre conjecture. Corneille aussi +essaya pendant quelques annees de renoncer au theatre; mais, quoique +deja sur le declin, il n'y put tenir, et rentra bientot dans l'arene. +Rien de cette impatience ni de cette difficulte a se contenir ne parait +avoir trouble le long silence de Racine. Il ecrivait l'histoire de +Port-Royal, celle des campagnes du roi, prononcait deux ou trois +discours d'academie, et s'exercait a traduire quelques hymnes d'eglise. +Madame de Maintenon le tira de son inaction vers 1688, en lui demandant +une piece pour Saint-Cyr: de la le reveil en sursaut de Racine, a l'age +de quarante-huit ans; une nouvelle et immense carriere parcourue en deux +pas: _Esther_ pour son coup d'essai, _Athalie_ pour son coup de maitre. +Ces deux ouvrages si soudains, si imprevus, si differents des autres, +ne dementent-ils pas notre opinion sur Racine? n'echappent-ils pas aux +critiques generales que nous avons hasardees sur son oeuvre? + +Racine, dans les sujets hebreux, est bien autrement a son aise que dans +les sujets grecs et romains. Nourri des livres sacres, partageant +les croyances du peuple de Dieu, il se tient strictement au recit de +l'Ecriture, ne se croit pas oblige de meler l'autorite d'Aristote a +l'action, ni surtout de placer au coeur de son drame une intrigue +amoureuse (et l'amour est de toutes les choses humaines celle qui, +s'appuyant sur une base eternelle, varie le plus dans ses formes selon +les temps, et par consequent induit le plus en erreur le poete). +Toutefois, malgre la parente des religions et la communaute de certaines +croyances, il y a dans le judaisme un element a part, intime, primitif, +oriental, qu'il importe de saisir et de mettre en saillie, sous peine +d'etre pale et infidele, meme avec un air d'exactitude: et cet element +radical, si bien compris de Bossuet dans sa _Politique sacree_, de M. de +Maistre en tous ses ecrits, et du peintre anglais Martin dans son art, +n'etait guere accessible au poete doux et tendre qui ne voyait l'ancien +Testament qu'a travers le nouveau, et n'avait pour guide vers Samuel que +saint Paul. Commencons par l'architecture du temple dans _Athalie_: chez +les Hebreux, tout etait figure, symbole, et l'importance des formes se +rattachait a l'esprit de la loi. Mais d'abord je cherche vainement dans +Racine ce temple merveilleux bati par Salomon, tout en marbre, en cedre, +revetu de lames d'or, reluisant de cherubins et de palmes; je suis dans +le vestibule, et je ne vois pas les deux fameuses colonnes de bronze +de dix-huit coudees de haut, qui se nomment, l'une _Jachin_, l'autre +_Booz_; je ne vois ni la mer d'airain, ni les douze boeufs d'airain, ni +les lions; je ne devine pas dans le tabernacle ces cherubins de bois +d'olivier, hauts de dix coudees, qui enveloppent l'arche de leurs ailes. +La scene se passe sous un peristyle grec un peu nu, et je me sens deja +moins dispose a admettre le _sacrifice de sang_ et l'immolation par +le couteau sacre, que si le poete m'avait transporte dans ce temple +colossal ou Salomon, le premier jour, egorgea pour hosties pacifiques +vingt-deux mille boeufs et cent vingt mille brebis. Des reproches +analogues peuvent s'adresser aux caracteres et aux discours des +personnages. L'idolatrie monstrueuse de Tyr et de Sidon devait etre +opposee au culte de Jehovah dans la personne de Mathan, qui, sans cela, +n'est qu'un mauvais pretre, debitant d'abstraites maximes; j'aurais +voulu entrevoir, grace a lui, ces temples impurs de Baal, + + . . . . . Ou siegeaient, sur de riches carreaux, + Cent idoles de jaspe aux tetes de taureaux; + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Ou, sans lever jamais leurs tetes colossales, + Veillaient, assis en cercle et se regardant tous, + Des dieux d'airain posant leurs mains sur leurs genoux. + +Le grand pretre est beau, noble et terrible; mais on le concoit plus +terrible encore et plus inexorable, pour etre le ministre d'un Dieu de +colere. Quand il arme les levites, et qu'il leur rappelle que leurs +ancetres, a la voix de Moise, ont autrefois massacre leurs freres +("Voici ce que dit le Seigneur, Dieu d'Israel: "Que chaque homme place +son glaive sur sa cuisse, et que chacun tue son frere, son ami, et celui +qui lui est le plus proche." Les enfants de Levi firent ce que Moise +avait ordonne." ), il delaie ce verset en periphrases evasives: + + Ne descendez-vous pas de ces fameux levites + Qui, lorsqu'au dieu du Nil le volage Israel + Rendit dans le desert un culte criminel, + De leurs plus chers parents saintement homicides, + Consacrerent leurs mains dans le sang des perfides, + Et par ce noble exploit vous acquirent l'honneur + D'etre seuls employes aux autels du Seigneur? + +En somme, _Athalie_ est une oeuvre imposante d'ensemble, et par beaucoup +d'endroits magnifique, mais non pas si complete ni si desesperante qu'on +a bien voulu croire. Racine n'y a pas penetre l'essence meme de la +poesie hebraique orientale[24]; il y marche sans cesse avec precaution +entre le naif du sublime et le naif du gracieux, et s'interdit +soigneusement l'un et l'autre. Il ne dit pas comme Lamartine: + + Osias n'etait plus; Dieu m'apparut: je vis + Adonai vetu de gloire et d'epouvante; + Les bords eblouissants de sa robe flottante + Remplissaient le sacre parvis. + + Des seraphins debout sur des marches d'ivoire + Se voilaient devant lui de six ailes de feux; + Volant de l'un a l'autre, ils se disaient entre eux: + Saint, Saint, Saint, le Seigneur, le Dieu, le roi des dieux! + Toute la terre est pleine de sa gloire! + +[Note 24: De la _poesie_, c'est possible; mais de la _religion_, +certes, il en avait penetre l'essence. J'aurais plus d'un point a +modifier aujourd'hui dans mon premier jugement; il a commence a me +paraitre moins juste, quand des continuateurs exageres me l'ont rendu +comme dans un miroir grossissant. Je reprendrai le Racine chretien au +complet dans mon ouvrage sur Port-Royal; en attendant, je me borne a +en tirer les remarques que voici: "Quelle erreur nous avons soutenue +autrefois! Il nous paraissait qu'_Athalie_ aurait ete plus belle, s'il y +avait eu les grandes statues dans le vestibule, le bassin d'airain, etc. +Cela, au contraire, presente disproportionnement, nous eut cache le vrai +sujet, le Dieu un et spirituel, invisible et qui remplit tout.--Peu de +decors dans Racine; et il a raison au fond: l'unite du Dieu invisible en +ressort mieux. Lorsque Pompee, usant du droit de conquete, entra dans +le Saint des Saints, il observa avec etonnement, dit Tacite, qu'il n'y +avait aucune image et que le sanctuaire etait vide. C'etait un dicton +populaire, en parlant des Juifs, que "_Nil praeter nubes et coeli numen +adorant_."] + +Il ne dirait pas dans ses choeurs, quand il fait parler l'impie +voluptueux: + + Ainsi qu'on choisit une rose + Dans les guirlandes de Sarons, + Choisissez une vierge eclose + Parmi les lis de vos vallons: + Enivrez-vous de son haleine, + Ecartez ses tresses d'ebene, + Goutez les fruits de sa beaute. + Vivez, aimez, c'est la sagesse: + Hors le plaisir et la tendresse, + Tout est mensonge et vanite. + +Il ne dirait pas davantage: + + O tombeau! vous etes mon pere; + Et je dis aux vers de la terre: + Vous etes ma mere et mes soeurs. + +L'avouerai-je? _Esther_, avec ses douceurs charmantes et ses aimables +peintures, _Esther_, moins dramatique qu'_Athalie_, et qui vise moins +haut, me semble plus complete en soi, et ne laisser rien a desirer. +Il est vrai que ce gracieux episode de la Bible s'encadre entre deux +evenements etranges, dont Racine se garde de dire un seul mot, a savoir +le somptueux festin d'Assuerus, qui dura cent quatre-vingts jours, et le +massacre que firent les Juifs de leurs ennemis, et qui dura deux jours +entiers, sur la priere formelle de la Juive Esther. A cela pres, ou +plutot meme a cause de l'omission, ce delicieux poeme, si parfait +d'ensemble, si rempli de pudeur, de soupirs et d'onction pieuse, me +semble le fruit le plus naturel qu'ait porte le genie de Racine. C'est +l'epanchement le plus pur, la plainte la plus enchanteresse de cette ame +tendre qui ne savait assister a la prise d'habit d'une novice sans se +noyer dans les larmes, et dont madame de Maintenon ecrivait: "Racine, +qui veut pleurer, viendra a la profession de la soeur Lalie." Vers ce +meme temps, il composa pour Saint-Cyr quatre cantiques spirituels qui +sont au nombre de ses plus beaux ouvrages. Il y en a deux d'apres +saint Paul que Racine traite comme il a deja fait Tacite et la Bible, +c'est-a-dire en l'enveloppant de suavite et de nombre, mais en +l'affaiblissant quelquefois. Il est a regretter qu'il n'ait pas pousse +plus loin cette espece de composition religieuse, et que, dans les huit +dernieres annees qui suivirent _Athalie_, il n'ait pas fini par jeter +avec originalite quelques-uns des sentiments personnels, tendres, +passionnes, fervents, que recelait son coeur. Certains passages des +lettres a son fils aine, alors attache a l'ambassade de Hollande, font +rever une poesie interieure et penetrante qu'il n'a epanchee nulle part, +dont il a contenu en lui, durant des annees, les delices incessamment +pretes a deborder, ou qu'il a seulement repandue dans la priere, aux +pieds de Dieu, avec les larmes dont il etait plein. La poesie alors, qui +faisait partie de la _litterature_, se distinguait tellement de la _vie_ +que rien ne ramenait de l'une a l'autre, que l'idee meme ne venait pas +de les joindre, et qu'une fois consacre aux soins domestiques, aux +sentiments de pere, aux devoirs de paroissien, on avait eleve une +muraille infranchissable entre les _Muses_ et soi. Au reste, comme nul +sentiment profond n'est sterile en nous, il arrivait que cette poesie +_rentree_ et sans issue etait dans la vie comme un parfum secret qui se +melait aux moindres actions, aux moindres paroles, y transpirait par une +voie insensible, et leur communiquait une bonne odeur de merite et de +vertu: c'est le cas de Racine, c'est l'effet que nous cause aujourd'hui +la lecture de ses lettres a son fils, deja homme et lance dans le monde, +lettres simples et paternelles, ecrites au coin du feu, a cote de la +mere, au milieu des six autres enfants, empreintes a chaque ligne d'une +tendresse grave et d'une douceur austere, et ou les reprimandes sur le +style, les conseils d'eviter les _repetitions de mots_ et les _locutions +de la Gazette de Hollande_, se melent naivement aux preceptes de +conduite et aux avertissements chretiens: "Vous avez eu quelque raison +d'attribuer l'heureux succes de votre voyage, par un si mauvais temps, +aux prieres qu'on a faites pour vous. Je compte les miennes pour rien; +mais votre mere et vos petites soeurs prioient tous les jours Dieu +qu'il vous preservat de tout accident, et on faisoit la meme chose a +Port-Royal." Et plus bas: "M. de Torcy m'a appris que vous etiez dans la +_Gazette de Hollande_: si je l'avois su, je l'aurois fait acheter pour +la lire a vos petites soeurs, qui vous croiroient devenu un homme de +consequence." On voit que madame Racine songeait toujours a son fils +absent, et que, chaque fois qu'on servait quelque chose d'_un peu bon_ +sur la table, elle ne pouvait s'empecher de dire: "Racine en auroit +volontiers mange." Un ami qui revenait de Hollande, M. de Bonnac, +apporta a la famille des nouvelles du fils cheri; on l'accabla de +questions, et ses reponses furent toutes satisfaisantes: "Mais je n'ai +ose, ecrit l'excellent pere, lui demander si vous pensiez un peu au bon +Dieu, et j'ai eu peur que la reponse ne fut pas telle que je l'aurois +souhaitee." L'evenement domestique le plus important des dernieres +annees de Racine est la profession que fit a Melun sa fille cadette, +agee de dix-huit ans; il parle a son fils de la ceremonie, et en raconte +les details a sa vieille tante, qui vivait toujours a Port-Royal dont +elle etait abbesse[25]; il n'avait cesse de _sangloter_ pendant tout +l'office: ainsi, de ce coeur brise, des tresors d'amour, des effusions +inexprimables s'echappaient par ces sanglots; c'etait comme l'huile +versee du vase de Marie. Fenelon lui ecrivit expres pour le consoler. +Avec cette facilite excessive aux emotions, et cette sensibilite plus +vive, plus inquiete de jour en jour, on explique l'effet mortel que +causa a Racine le mot de Louis XIV, et ce dernier coup qui le tua; mais +il etait auparavant, et depuis longtemps, malade du mal de poesie: +seulement, vers la fin, cette predisposition inconnue avait degenere en +une sorte d'hydropisie lente qui dissolvait ses humeurs et le livrait +sans ressort au moindre choc. Il mourut en 1699 dans sa soixantieme +annee, venere et pleure de tous, comble de gloire, mais laissant, il +faut le dire, une posterite litteraire peu virile, et bien intentionnee +plutot que capable: ce furent les Rollin, les d'Olivet en critique, les +Duche et les Campistron au theatre, les Jean-Baptiste et les Racine +fils dans l'ode et dans le poeme. Depuis ce temps jusqu'au notre, et a +travers toutes les variations de gout, la renommee de Racine a subsiste +sans atteinte et a constamment recu des hommages unanimes, justes +au fond et merites en tant qu'hommages, bien que parfois tres-peu +intelligents dans les motifs. Des critiques sans portee ont abuse +du droit de le citer pour modele, et l'ont trop souvent propose a +l'imitation par ses qualites les plus inferieures; mais, pour qui sait +le comprendre, il a suffisamment, dans son oeuvre et dans sa vie, de +quoi se faire a jamais admirer comme grand poete et cherir comme ami de +coeur. + +Decembre 1829. + +[Note 25: Si ce ne fut pas a Port-Royal meme que la fille de Racine +fit profession, c'est que ce monastere persecute ne pouvait plus depuis +longtemps recevoir pensionnaires, novices, ni religieuses. Fontaine, +vieil ami de Port-Royal, sur lequel il a laisse de bien touchants +Memoires, et refugie alors a Melun, assista a toutes les ceremonies de +veture.] + + + +II + +Racine fut dramatique sans doute, mais il le fut dans un genre qui +l'etait peu. En d'autres temps, en des temps comme les notres, ou les +proportions du drame doivent etre si differentes de ce qu'elles etaient +alors, qu'aurait-il fait? Eut-il egalement tente le theatre? Son genie, +naturellement recueilli et paisible, eut-il suffi a cette intensite +d'action que reclame notre curiosite blasee, a cette verite reelle dans +les moeurs et dans les caracteres qui devient indispensable apres une +epoque de grande revolution, a cette philosophie superieure qui donne a +tout cela un sens, et fait de l'action autre chose qu'un _imbroglio_, de +la couleur historique autre chose qu'un _badigeonnage_? Eut-il ete de +force et d'humeur a mener toutes ces parties de front, a les maintenir +en presence et en harmonie, a les unir, a les enchainer sous une forme +indissoluble et vivante; a les fondre l'une dans l'autre au feu des +passions? N'eut-il pas trouve plus simple et plus conforme a sa nature +de retirer tout d'abord la passion du milieu de ces embarras etrangers +dans lesquels elle aurait pu se perdre comme dans le sable, en s'y +versant; de la faire rentrer en son lit pour n'en plus sortir, et de +suivre solitaire le cours harmonieux de cette grande et belle +elegie, dont _Esther_ et _Berenice_ sont les plus limpides, les plus +transparents reservoirs? C'est la une delicate question, sur laquelle on +ne peut exprimer que des conjectures: j'ai hasarde la mienne; elle n'a +rien d'irreverent pour le genie de Racine. M. Etienne, dans son discours +de reception a l'Academie, declare qu'il admire Moliere bien plus comme +philosophe que comme poete. Je ne suis pas sur ce point de l'avis de M. +Etienne, et dans Moliere la qualite de poete ne me parait inferieure a +aucune autre; mais je me garderai bien d'accuser le spirituel auteur +des _Deux Gendres_ de vouloir renverser l'autel du plus grand maitre +de notre scene. Or, est-ce davantage vouloir renverser Racine que de +declarer qu'on prefere chez lui la poesie pure au drame, et qu'on est +tente de le rapporter a la famille des genies lyriques, des chantres +elegiaques et pieux, dont la mission ici-bas est de celebrer l'_amour_ +(en prenant _amour_ dans le meme sens que Dante et Platon)? + +Independamment de l'examen direct des oeuvres, ce qui nous a surtout +confirme dans notre opinion, c'est le silence de Racine et la +disposition d'esprit qu'il marqua durant les longues annees de sa +retraite. Les facultes innees qu'on a exercees beaucoup et qu'on arrete +brusquement au milieu de la carriere, apres les premiers instants donnes +au delassement et au repos, se reveillent et recommencent a desirer le +genre de mouvement qui leur est propre. D'abord il n'en vient a l'ame +qu'une plainte sourde, lointaine, etouffee, qui n'indique pas son objet +et nous livre a tout le vague de l'_ennui_. Bientot l'inquietude se +decide; la faculte sans aliment s'_affame_, pour ainsi dire; elle crie +au dedans de nous: c'est comme un coursier genereux qui hennit dans +l'etable et demande l'arene; on n'y peut tenir, et tous les projets +de retraite sont oublies. Qu'on se figure, par exemple, a la place +de Racine, au sein du meme loisir, quelqu'un de ces genies +incontestablement dramatiques, Shakspeare, Moliere, Beaumarchais, Scott. +Oh! les premiers mois d'inaction passes, comme le cerveau du poete va +fermenter et se remplir! comme chaque idee, chaque sentiment va revetir +a ses yeux un masque, un personnage, et marcher a ses cotes! que de +generations spontanees vont eclore de toutes parts et lever la tete sur +cette eau dormante! que d'etres inacheves, flottants, passeront dans ses +reves et lui feront signe de venir! que de voix plaintives lui parleront +comme a Tancrede dans la foret enchantee! La reine Mab descendra en char +et se posera sur ce front endormi. Soudain Ariel ou Puck, Scapin ou +Dorine, Cherubin ou Fenella, merveilleux lutins, messagers malicieux et +empresses, s'agiteront autour du maitre, le tirailleront de mille cotes +pour qu'il prenne garde a leurs etres cheris, a leurs amants separes, a +leurs princesses malheureuses; ils les evoqueront devant lui, comme dans +l'Elysee antique le devin Tiresias, ou plutot le vieil Anchise, evoquait +les ames des heros qui n'avaient pas vecu; ils les feront passer par +groupes, ombres fugitives, rieuses ou eplorees, demandant la vie, et, +dans les limbes inexplicables de la pensee, attendant la lumiere du +jour. Diana Vernon a cheval, franchissant les barrieres et se perdant +dans le taillis; Juliette au balcon tendant les bras a Romeo; l'ingenue +Agnes a son balcon aussi, et rendant a son amant salut pour salut du +matin au soir; la moqueuse Suzanne et la belle comtesse habillant +le page; que sais-je? toutes ces ravissantes figures, toutes ces +apparitions enchantees souriront au poete et l'appelleront a elles du +sein de leur nuage. Il n'y resistera pas longtemps, et se relancera, +tete baissee, dans ce monde qui tourbillonne autour de lui. Chacun +reviendra a ses gouts et a sa nature. Beaumarchais, comme un joueur +excite par l'abstinence, tentera de nouveau avec fureur les chances et +la folie des intrigues. Scott, plus insouciant peut-etre, et comme un +voyageur simplement curieux qui a deja vu beaucoup de siecles et de +pays, mais qui n'est pas las encore, se remettra en marche au risque +de repasser, chemin faisant, par les memes aventures. Moliere, penseur +profond, triste au dedans, ayant hate de sortir de lui-meme et +d'echapper a ses peines secretes, sera cette fois d'un comique plus +grave ou plus fou qu'a l'ordinaire. Shakspeare redoublera de grace, de +fantaisie ou d'effroi. Le grand Corneille enfin (car il est de cette +famille), Corneille couvert de cicatrices, epuise, mais infatigable et +sans relache comme ses heros, pareil a ce valeureux comte de Fuentes +dont parle Bossuet, et qui combattit a Rocroi jusqu'au dernier soupir, +Corneille ramenera obstinement au combat ses vieilles bandes espagnoles +et ses drapeaux dechires. + +Voila les poetes dramatiques. Dirai-je que Racine ne leur ressembla +jamais dans sa retraite; qu'il ne vit plus rien de ce qu'il avait +quitte; qu'il n'eut point, a ses heures de reverie, des apparitions +charmantes qui remuaient, comme autrefois, son coeur? Ce serait faire +injure a son genie. Mais ces creations memes vers lesquelles un doux +penchant dut le rentrainer d'abord, ces Monime, ces Phedre, ces Berenice +au long voile, ces nobles amantes solitaires qu'il revoyait, a la nuit +tombante, sous les traits de la Champmesle, et qui s'enfuyaient, +comme Didon, dans les bocages, qu'etaient-elles, je le demande? Ou +voulaient-elles le ramener? Differaient-elles beaucoup de l'_Elegie a la +voix gemissante_; + + Au ris mele de pleurs, aux longs cheveux epars, + Belle, levant au ciel ses humides regards? + +Et quand il se fut tout a fait refugie dans l'amour divin, ces formes +attrayantes d'un amour profane continuerent-elles longtemps a repasser +dans ses songes? Pour moi, je ne le crois point. Il fut prompt a les +dissiper et a les oublier: ses affections bientot allerent toutes +ailleurs; il ne pensait qu'a Port-Royal, alors persecute, et se +complaisait delicieusement dans ses souvenirs d'enfance: "En effet, +dit-il, il n'y avoit point de maison religieuse qui fut en meilleure +odeur que Port-Royal. Tout ce qu'on en voyoit au dehors inspiroit de la +piete; on admiroit la maniere grave et touchante dont les louanges de +Dieu y etoient chantees, la simplicite et en meme temps la proprete de +leur eglise, la modestie des domestiques, la solitude des parloirs, le +peu d'empressement des religieuses a y soutenir la conversation, leur +peu de curiosite pour savoir les choses du monde et meme les affaires de +leurs proches; en un mot, une entiere indifference pour tout ce qui +ne regardoit point Dieu. Mais combien les personnes qui connoissoient +l'interieur de ce monastere y trouvoient-elles de nouveaux sujets +d'edification! Quelle paix! quel silence! quelle charite! quel amour +pour la pauvrete et pour la mortification! Un travail sans relache, une +priere continuelle, point d'ambition que pour les emplois les plus +vils et les plus humiliants, aucune impatience dans les soeurs, +nulle bizarrerie dans les meres, l'obeissance toujours prompte et le +commandement toujours raisonnable." Et vers le meme temps il ecrivait a +son fils: "M. de Rost m'a appris que la Champmesle etoit a l'extremite, +de quoi il me paroit tres-afflige; mais ce qui est le plus affligeant, +c'est de quoi il ne se soucie guere apparemment, je veux dire +l'obstination avec laquelle cette pauvre malheureuse refuse de renoncer +a la comedie, ayant declare, a ce qu'on m'a dit, qu'elle trouvoit +tres-glorieux pour elle de mourir comedienne. Il faut esperer que, quand +elle verra la mort de plus pres, elle changera de langage comme font +d'ordinaire la plupart de ces gens qui font tant les fiers quand ils +se portent bien. Ce fut madame de Caylus qui m'apprit hier cette +particularite dont elle etoit effrayee, et qu'elle a sue, comme je +crois, de M. le cure de Saint-Sulpice." Et dans une autre lettre: "Le +pauvre M. Boyer est mort fort chretiennement; sur quoi je vous dirai, +en passant, que je dois reparation a la memoire de la Champmesle, qui +mourut avec d'assez bons sentiments, apres avoir renonce a la comedie, +tres-repentante de sa vie passee, mais surtout fort affligee de +mourir: du moins M. Despreaux me l'a dit ainsi, l'ayant appris du cure +d'Auteuil, qui l'assista a la mort; car elle est morte a Auteuil, dans +la maison d'un maitre a danser, ou elle etoit venue prendre l'air." On a +besoin de croire, pour excuser ce ton de secheresse, que Racine voulait +faire indirectement la lecon a son fils, et condamner ses propres +erreurs dans la personne de celle qui en avait ete l'objet. Mais, meme +en tenant compte de l'intention, on peut conclure hardiment, apres avoir +lu et compare ces passages, que les sentiments du poete ne prenaient +plus la forme dramatique, et que la figure de la Champmesle lui etait +depuis longtemps sortie de la memoire. Port-Royal avait toute son ame; +il y puisait le calme, il y rapportait ses prieres; il etait plein des +gemissements de cette maison affligee, quand il fit entendre, pour +l'heureuse maison de Saint-Cyr, la melodie touchante des choeurs +d'_Esther_[26]. En un mot, c'etait la disposition lyrique qui +prevalait evidemment dans le poete, et qui le plus souvent, au defaut +d'epanchement convenable, debordait dans ces larmes dont nous avons +parle. Un de nos amis les plus chers, qui, pour etre romantique, a +ce qu'on dit, n'en garde pas moins a Racine un respect profond et un +sincere amour, a essaye de retracer l'etat interieur de cette belle ame +dans une piece de vers qu'il ne nous est pas permis de louer, mais que +nous inserons ici comme achevant de mettre en lumiere notre point de vue +critique. + +[Note 26: Racine se trouvait precisement dans l'eglise du monastere +des Champs, quand l'archeveque Harlay de Champvallon y vint, le 17 mai +1679, a neuf heures du matin, pour renouveler la persecution qui avait +ete interrompue durant dix annees, mais qui, a partir de ce jour-la, +ne cessa plus jusqu'a l'entiere ruine. Il causa quelque temps avec le +prelat qui, l'ayant apercu, l'avait fait appeler par politesse. Plus +tard, surtout quand sa tante fut abbesse, il devint a Versailles le +charge d'affaires en titre des pauvres persecutees. Toutes les demandes +d'adoucissement pres de l'archeveque, les suppliques pour obtenir tel ou +tel confesseur, roulaient sur lui. Il usait son temps et son credit a +ces demarches, avec un zele ou il entrait quelque pensee d'expiation.] + + +LES LARMES DE RACINE. + +Racine, qui veut pleurer, viendra a la profession de la soeur Lalie. + +(MADAME DE MAINTENON.) + + Jean Racine, le grand poete, + Le poete aimant et pieux, + Apres que sa lyre muette + Se fut voilee a tous les yeux, + Renoncant a la gloire humaine, + S'il sentait en son ame pleine + Le flot contenu murmurer, + Ne savait que fondre en priere, + Pencher l'urne dans la poussiere + Aux pieds du Seigneur, et pleurer. + + Comme un coeur pur de jeune fille + Qui coule et deborde en secret, + A chaque peine de famille, + Au moindre bonheur, il pleurait; + A voir pleurer sa fille ainee; + A voir sa table couronnee + D'enfants, et lui-meme au declin; + A sentir les inquietudes + De pere, tout causant d'etudes, + Les soirs d'hiver, avec Rollin; + + Ou si dans la sainte patrie, + Berceau de ses reves touchants, + Il s'egarait par la prairie + Au fond de Port-Royal-des-Champs; + S'il revoyait du cloitre austere + Les longs murs, l'etang solitaire, + Il pleurait comme un exile; + Pour lui, pleurer avait des charmes. + Le jour que mourait dans les larmes + Ou La Fontaine ou Champmesle[27]. + + Surtout ces pleurs avec delices + En ruisseaux d'amour s'ecoulaient, + Chaque fois que sous des cilices + Des fronts de seize ans se voilaient; + Chaque fois que des jeunes filles, + Le jour de leurs voeux, sous les grilles + S'en allaient aux yeux des parents, + Et foulant leurs bouquets de fete, + Livrant les cheveux de leur tete, + Epanchaient leur ame a torrents. + + Lui-meme il dut payer sa dette; + Au temple il porta son agneau; + Dieu marquant sa fille cadette, + La dota du mystique anneau. + Au pied de l'autel avancee, + La douce et blanche fiancee + Attendait le divin Epoux; + Mais, sans voir la ceremonie, + Parmi l'encens et l'harmonie + Sanglotait le pere a genoux[28]. + +[Note 27: Il est permis de supposer, malgre ce qu'on a vu plus haut, +que le poete donna secretement a la Champmesle quelques larmes et +quelques prieres.] + +[Note 28: Lope de Vega eut aussi une fille, et la plus cherie, qui se +fit religieuse; il composa sur cette prise de voile une piece de vers +fort touchante, ou il decrit avec beaucoup d'exaltation les alternatives +de ses emotions de pere et de ses joies comme chretien (Fauriel; _Vie de +Lope de Vega_). Mais Racine ne put que pleurer.] + + Sanglots, soupirs, pleurs de tendresse, + Pareils a ceux qu'en sa ferveur + Madeleine la pecheresse + Repandit aux pieds du Sauveur; + Pareils aux flots de parfum rare + Qu'en pleurant la soeur de Lazare + De ses longs cheveux essuya; + Pleurs abondants comme les votres, + O le plus tendre des apotres, + Avant le jour d'Alleluia! + + Priere confuse et muette, + Effusion de saints desirs, + Quel luth se fera l'interprete + De ces sanglots, de ces soupirs? + Qui demelera le mystere + De ce coeur qui ne peut se taire, + Et qui pourtant n'a point de voix? + Qui dira le sens des murmures + Qu'eveille a travers les ramures + Le vent d'automne dans les bois? + + C'etait une offrande avec plainte, + Comme Abraham en sut offrir; + C'etait une derniere etreinte + Pour l'enfant qu'on a vu nourrir; + C'etait un retour sur lui-meme, + Pecheur releve d'anatheme, + Et sur les erreurs du passe; + Un cri vers le Juge sublime, + Pour qu'en faveur de la victime + Tout le reste fut efface. + + C'etait un reve d'innocence, + Et qui le faisait sangloter, + De penser que, des son enfance, + Il aurait pu ne pas quitter + Port-Royal et son doux rivage, + Son vallon calme dans l'orage, + Refuge propice aux devoirs; + Ses chataigniers aux larges ombres, + Au dedans les corridors sombres, + La solitude des parloirs. + + Oh! si, les yeux mouilles encore, + Ressaisissant son luth dormant, + Il n'a pas dit, a voix sonore, + Ce qu'il sentait en ce moment; + S'il n'a pas raconte, poete, + Son ame pudique et discrete, + Son holocauste et ses combats, + Le Maitre qui tient la balance + N'a compris que mieux son silence: + O mortels, ne le blamez pas! + + Celui qu'invoquent nos prieres + Ne fait pas descendre les pleurs + Pour etinceler aux paupieres, + Ainsi que la rosee aux fleurs; + Il ne fait pas sous son haleine + Palpiter la poitrine humaine, + Pour en tirer d'aimables sons; + Mais sa rosee est fecondante; + Mais son haleine, immense, ardente, + Travaille a fondre nos glacons. + + Qu'importent ces chants qu'on exhale, + Ces harpes autour du saint lieu; + Que notre voix soit la cymbale + Marchant devant l'arche de Dieu; + Si l'ame, trop tot consolee, + Comme une veuve non voilee + Dissipe ce qu'il faut sentir; + Si le coupable prend le change, + Et tout ce qu'il paye en louange, + S'il le retranche au repentir? + +Les derniers sentiments exprimes dans cette piece ne furent point +etrangers a l'ame de Racine. Dans un tres-beau cantique _sur la +Charite_, imite de saint Paul, il dit lui-meme, en des termes assez +semblables, et dont notre ami parait s'etre souvenu: + + En vain je parlerais le langage des Anges, + En vain, mon Dieu, de tes louanges + Je remplirois tout l'univers: + Sans amour ma gloire n'egale + Que la gloire de la cymbale, + Qui d'un vain bruit frappe les airs. + +Si maintenant l'on m'objecte que cette theorie conjecturale serait +admissible peut-etre si Racine n'avait pas fait _Athalie_, mais +qu'_Athalie_ seule repond victorieusement a tout et revele dans le poete +un genie essentiellement dramatique, je repliquerai a mon tour qu'en +admirant beaucoup _Athalie_, je ne lui reconnais point tant de portee; +que la quantite d'elevation, d'energie et de sublime qui s'y trouve ne +me parait pas du tout depasser ce qu'il en faut pour reussir dans le +haut lyrique, dans la grande poesie religieuse, dans l'hymne, et qu'a +mon gre cette magnifique tragedie atteste seulement chez Racine des +qualites fortes et puissantes qui couronnaient dignement sa tendresse +habituelle. + +L'examen un peu approfondi du style de Racine nous ramenera +involontairement aux memes conclusions sur la nature et la vocation de +son talent. Qu'est-ce, en effet, qu'un style dramatique? C'est quelque +chose de simple, de familier, de vif, d'entrecoupe, qui se deploie et se +brise, qui monte et redescend, qui change sans effort en passant d'un +personnage a l'autre, et varie dans le meme personnage selon les moments +de la passion. On se rencontre, on cause, on plaisante; puis l'ironie +s'aiguise, puis la colere se gonfle, et voila que le dialogue ressemble +a la lutte etincelante de deux serpents entrelaces. Les gestes, les +inflexions de voix et les sinuosites du discours sont en parfaite +harmonie; les hasards naturels, les particularites journalieres d'une +conversation qui s'anime, se reproduisent en leur lieu. Auguste est +assis avec Cinna dans son cabinet et lui parle longuement; chaque fois +que Cinna veut l'interrompre, l'empereur l'apaise d'autorite, etend la +main, ralentit sa parole, le fait rasseoir et continue. Le jeu de Talma, +c'etait tout le style dramatique mis en dehors et traduit aux yeux.--Les +personnages du drame, vivant de la vie reelle comme tout le monde, +doivent en rappeler a chaque instant les details et les habitudes. +_Hier, aujourd'hui, demain_, sont des mots tres-significatifs pour eux. +Les plus chers souvenirs dont se nourrit leur passion favorite leur +apparaissent au complet avec une singuliere vivacite dans les moindres +circonstances. Il leur echappe souvent de dire: _Tel jour, a telle +heure, en tel endroit_. L'amour dont une ame est pleine, et qui cherche +un langage, s'empare de tout ce qui l'entoure, en tire des images, des +comparaisons sans nombre, en fait jaillir des sources imprevues de +tendresse. Juliette, au balcon, croit entendre le chant de l'alouette, +et presse son jeune epoux de partir; mais Romeo veut que ce soit le +rossignol qu'on entend, afin de rester encore. + +La douleur est superstitieuse; l'ame, en ses moments extremes, a de +singuliers retours; elle semble, avant de quitter cette vie, s'y +rattacher a plaisir par les fils les plus delies et les plus fragiles. +Desdemona, emue du vague pressentiment de sa fin, revient toujours, sans +savoir pourquoi, a _une chanson de Saule_ que lui chantait dans son +enfance une vieille esclave qu'avait sa mere. C'est ainsi que le lyrique +meme, grace aux details naifs qui le retiennent et le fixent dans la +realite, ne fait pas hors-d'oeuvre, et concourt directement a l'effet +dramatique. + +Le pittoresque epique, le descriptif pompeux sied mal au style du drame; +mais sans se mettre expres a decrire, sans etaler sa toile pour peindre, +il est tel mot de pure causerie qui, jete comme au hasard, va nous +donner la couleur des lieux et preciser d'avance le theatre ou se +deploiera la passion. Duncan arrive avec sa suite au chateau de Macbeth; +il en trouve le site agreable, et Banco lui fait remarquer qu'il y a des +nids de martinets a chaque frise et a chaque creneau: preuve, dit-il, +que l'air est salubre en cet endroit. Shakspeare abonde en traits +pareils; les tragiques grecs en offriraient egalement. Racine n'en a +jamais. + +Le style de Racine se presente, des l'abord, sous une teinte assez +uniforme d'elegance et de poesie; rien ne s'y detache particulierement. +Le procede en est d'ordinaire analytique et abstrait; chaque personnage +principal, au lieu de repandre sa passion au dehors en ne faisant qu'un +avec elle, regarde le plus souvent cette passion au dedans de lui-meme, +et la raconte par ses paroles telle qu'il la voit au sein de ce monde +interieur, au sein de ce _moi_, comme disent les philosophes: de la une +maniere generale d'exposition et de recit qui suppose toujours dans +chaque heros ou chaque heroine un certain loisir pour s'examiner +prealablement; de la encore tout un ordre d'images delicates, et un +tendre coloris de demi-jour, emprunte a une savante metaphysique du +coeur; mais peu ou point de realite, et aucun de ces details qui nous +ramenent a l'aspect humain de cette vie. La poesie de Racine elude les +details, les dedaigne, et quand elle voudrait y atteindre, elle semble +impuissante a les saisir. Il y a dans _Bajazet_ un passage, entre +autres, fort admire de Voltaire: Acomat explique a Osmin comment, malgre +les defenses rigoureuses du serail, Roxane et Bajazet ont pu se voir et +s'aimer: + + Peut-etre il te souvient qu'un recit peu fidele + De la more d'Amurat fit courir la nouvelle. + La sultane, a ce bruit feignant de s'effrayer, + Par des cris douloureux eut soin de l'appuyer. + Sur la foi de ses pleurs ses esclaves tremblerent; + De l'heureux Bajazet les gardes se troublerent: + Et les dons achevant d'ebranler leur devoir, + Leurs captifs dans ce trouble oserent s'entrevoir. + +Au lieu d'une explication nette et circonstanciee de la rencontre, comme +tout cela est touche avec precaution! comme le mot propre est habilement +evince! _les esclaves tremblerent! les gardes se troublerent!_ Que +d'efforts en pure perte! que d'elegances deplacees dans la bouche severe +du grand-vizir!--Monime a voulu s'etrangler avec son bandeau, ou, comme +dit Racine, _faire un affreux lien d'un sacre diademe_; elle apostrophe +ce diademe en vers enchanteurs que je me garderai bien de blamer. Je +noterai seulement que, dans la colere et le mepris dont elle accable +ce _fatal tissu_, elle ne l'ose nommer qu'en termes generaux et avec +d'exquises injures. Il resulte de cette perpetuelle necessite de +noblesse et d'elegance que s'impose le poete, que lorsqu'il en vient +a quelques-unes de ces parties de transition qu'il est impossible de +relever et d'ennoblir, son vers inevitablement deroge, et peut alors +sembler prosaique par comparaison avec le ton de l'ensemble. Chamfort +s'est amuse a noter dans _Esther_ le petit nombre de vers qu'il croit +entaches de prosaisme. Au reste, Racine a tellement pris garde a ce +genre de reproche, qu'au risque de violer les convenances dramatiques, +il a su preter des paroles pompeuses ou fleuries a ses personnages les +plus subalternes comme a ses heros les plus acheves. Il traite ses +confidentes sur le meme pied que ses reines; Arcas s'exprime tout aussi +majestueusement qu'Agamemnon. M. Villemain a deja remarque que, dans +Euripide, le vieillard qui tient la place d'Arcas n'a qu'un langage +simple, non figure, conforme a sa condition d'esclave: "Pourquoi donc +sortir de votre tente, o roi Agamemnon, lorsque autour de nous tout est +assoupi dans un calme profond, lorsqu'on n'a point encore releve la +sentinelle qui veille sur les retranchements?" Et c'est Agamemnon qui +dit: "Helas! on n'entend ni le chant des oiseaux, ni le bruit de la mer; +le silence regne sur l'Euripe." Dans Racine au contraire, Arcas prend +les devants en poesie, et il est le premier a s'ecrier: + + Mais tout dort, et l'armee, et les vents, et Neptune. + +Chez Euripide, le vieillard a vu Agamemnon dans tout le desordre d'une +nuit de douleur; il l'a vu allumer un flambeau, ecrire une lettre +et l'effacer, y imprimer le cachet et le rompre, jeter a terre ses +tablettes et verser un torrent de larmes. Racine fils avoue avec candeur +qu'on peut regretter dans l'Iphigenie francaise cette vive peinture +de l'Agamemnon grec; mais Euripide n'avait pas craint d'entrer dans +l'interieur de la tente du heros, et de nommer certaines choses de la +vie par leur nom[29]. + +[Note 29: Euripide d'ailleurs ne s'etait pas fait faute, on le voit, +de quelques anachronismes de moeurs et de moyens. On n'ecrivait pas de +lettres au siege de Troie; il n'est jamais question d'ecriture dans +Homere; mais les Grecs songeaient plus aux convenances dramatiques qu'a +l'exactitude historique.] + +Le procede continu d'analyse dont Racine fait usage, l'elegance +merveilleuse dont il revet ses pensees, l'allure un peu solennelle et +arrondie de sa phrase, la melodie cadencee de ses vers, tout contribue +a rendre son style tout a fait distinct de la plupart des styles +franchement et purement dramatiques. Talma, qui, dans ses dernieres +annees, en etait venu a donner a ses roles, surtout a ceux que lui +fournissait Corneille, une simplicite d'action, une familiarite +saisissante et sublime, l'aurait vainement essaye pour les heros de +Racine; il eut meme ete coupable de briser la declamation soutenue de +leur discours, et de ramener a la causerie ce beau vers un peu chante. +Est-ce a dire pourtant que le caractere dramatique manque entierement a +cette maniere de faire parler des personnages? Loin de notre pensee un +tel blaspheme! Le style de Racine convient a ravir au genre de drame +qu'il exprime, et nous offre un compose parfait des memes qualites +heureuses. Tout s'y tient avec art, rien n'y jure et ne sort du ton; +dans cet ideal complet de delicatesse et de grace, Monime, en verite, +aurait bien tort de parler autrement. C'est une conversation douce et +choisie, d'un charme croissant, une confidence penetrante et pleine +d'emotion, comme on se figure qu'en pouvait suggerer au poete le +commerce paisible de cette societe ou une femme ecrivait _la Princesse +de Cleves_; c'est un sentiment intime, unique, expansif, qui se mele a +tout, s'insinue partout, qu'on retrouve dans chaque soupir, dans chaque +larme, et qu'on respire avec l'air. Si l'on passe brusquement des +tableaux de Rubens a ceux de M. Ingres, comme on a l'oeil rempli de +l'eclatante variete pittoresque du grand maitre flamand, on ne voit +d'abord dans l'artiste francais qu'un ton assez uniforme, une teinte +diffuse de pale et douce lumiere. Mais qu'on approche de plus pres et +qu'on observe avec soin: mille nuances fines vont eclore sous le regard; +mille intentions savantes vont sortir de ce tissu profond et serre; on +ne peut plus en detacher ses yeux. C'est le cas de Racine lorsqu'on +vient a lui en quittant Moliere ou Shakspeare: il demande alors plus +que jamais a etre regarde de tres-pres et longtemps; ainsi seulement +on surprendra les secrets de sa maniere: ainsi, dans l'atmosphere du +sentiment principal qui fait le fond de chaque tragedie, on verra +se dessiner et se mouvoir les divers caracteres avec leurs traits +personnels; ainsi, les differences d'accentuation, fugitives et tenues, +deviendront saisissables, et preteront une sorte de verite relative au +langage de chacun; on saura avec precision jusqu'a quel point Racine est +dramatique, et dans quel sens il ne l'est pas. + +Racine a fait _les Plaideurs_; et, dans cette admirable farce, il a +tellement atteint du premier coup le vrai style de la comedie, qu'on +peut s'etonner qu'il s'en soit tenu a cet essai. Comment n'a-t-il pas +devine, se dit involontairement la critique questionneuse de nos jours, +que l'emploi de ce style sincerement dramatique, qu'il venait de derober +a Moliere, n'etait pas limite a la comedie; que la passion la plus +serieuse pouvait s'en servir et l'elever jusqu'a elle? Comment ne +s'est-il pas rappele que le style de Corneille, en bien des endroits +pathetiques, ne differe pas essentiellement de celui de Moliere? il ne +s'agissait que d'achever la fusion; l'oeuvre de reforme dramatique qui +se poursuit maintenant sous nos yeux eut ete des lors accomplie.--C'est +que, sans doute, dans la tragedie telle qu'il la concevait, Racine +n'avait nullement besoin de ce franc et libre langage; c'est que _les +Plaideurs_ ne furent jamais qu'une debauche de table, un accident +de cabaret dans sa vie litteraire; c'est que d'invincibles prejuges +s'opposent toujours a ces fusions si simples que combine a son aise la +critique apres deux siecles. Du temps de Racine, Fenelon, son ami, son +admirateur, et qui semble un de ses parents les plus proches par le +genie, ecrivait de Moliere: "En pensant bien, il parle souvent mal. Il +se sert des phrases les plus forcees et les moins naturelles. Terence +dit en quatre mots, avec la plus elegante simplicite, ce que celui-ci ne +dit qu'avec une multitude de metaphores qui approchent du galimatias. +J'aime bien mieux sa prose que ses vers. Par exemple, l'_Avare_ est +moins mal ecrit que les pieces qui sont en vers: il est vrai que la +versification francoise l'a gene; il est vrai meme qu'il a mieux reussi +pour les vers dans l'_Amphitryon_, ou il a pris la liberte de faire des +vers irreguliers. Mais en general il me paroit, jusque dans sa prose, +ne parler point assez simplement pour exprimer toutes les passions." Il +faut se souvenir que l'auteur de cet etrange jugement avait la maniere +d'ecrire la plus antipathique a Moliere qui se puisse imaginer. Il etait +doux, fleuri, agreablement subtil, epris des antiques chimeres, doue des +signes gracieux de l'avenir; et sa prose, _encor qu'un peu trainante_, +ne ressemblait pas mal a ces beaux vieillards divins dont il nous parle +souvent, a longue barbe plus blanche que la neige, et qui, soutenus d'un +baton d'ivoire, s'acheminaient lentement au milieu des bocages vers un +temple du plus pur marbre de Paros. Quoi qu'il en soit, il enoncait a +coup sur, dans cette lettre a l'Academie, l'opinion de plus d'un esprit +delicat, de plus d'un academicien de son temps, et Racine lui-meme se +serait probablement entendu avec lui pour critiquer sur beaucoup de +points la diction de Moliere. + +La sienne est scrupuleuse, irreprochable, et tout l'eloge qu'on a +coutume de faire du style de Racine en general doit s'appliquer sans +reserve a sa diction. Nul n'a su mieux que lui la valeur des mots, le +pouvoir de leur position et de leurs alliances, l'art des transitions, +_ce chef-d'oeuvre le plus difficile de la poesie_, comme lui disait +Boileau; on peut voir la-dessus leur correspondance. En se tenant a un +vocabulaire un peu restreint, Racine a multiplie les combinaisons et les +ressources. On remarquera que dans ses tours il conserve par moments des +traces legeres d'une langue anterieure a la sienne, et je trouve pour +mon compte un charme infini a ces idiotismes trop peu nombreux qui +lui ont valu d'etre souligne quelquefois par les critiques du dernier +siecle. + +En somme, et ceci soit dit pour dernier mot, il y aurait injustice, +ce me semble, a traiter Racine autrement que tous les vrais poetes de +genie, a lui demander ce qu'il n'a pas, a ne pas le prendre pour ce +qu'il est, a ne pas accepter, en le jugeant, les conditions de sa +nature. Son style est complet en soi, aussi complet que son drame +lui-meme; ce style est le produit d'une organisation rare et flexible, +modifiee par une education continuelle et par une multitude de +circonstances sociales qui ont pour jamais disparu; il est, autant +qu'aucun autre, et a force de finesse, sinon avec beaucoup de saillie, +marque au coin d'une individualite distincte, et nous retrace presque +partout le profil noble, tendre et melancolique de l'homme avec la +date du temps. D'ou il resulte aussi que vouloir eriger ce style en +_style-modele_, le professer a tout propos et en toute occurrence, y +rapporter toutes les autres manieres comme a un type invariable, c'est +bien peu le comprendre et l'admirer bien superficiellement, c'est le +renfermer tout entier dans ses qualites de grammaire et de diction. Nous +croyons faire preuve d'un respect mieux entendu en declarant le style de +Racine, comme celui de La Fontaine et de Bossuet, digne sans doute d'une +eternelle etude, mais impossible, mais inutile a imiter, et surtout +d'une forme peu applicable au drame nouveau, precisement parce qu'il +nous parait si bien approprie a un genre de tragedie qui n'est plus. + +Janvier 1830. + + + +SUR LA REPRISE DE BERENICE AU THEATRE-FRANCAIS. + +(Janvier 1844.) + +Il y avait quelque hardiesse a revenir de nos jours a _Berenice_, et +cette hardiesse pourtant, a la bien prendre, etait de celles qui doivent +reussir. On peut considerer meme que le moment present et propice etait +tout trouve. Le gout a des flux et des reflux bizarres; ce sont des +courants qu'il faut suivre et qu'il ne faut pas craindre d'epuiser. +Apres Moscow et la retraite de Russie, disait le spirituel M. de +Stendhal, _Iphigenie en Aulide_ devait sembler une bien moins bonne +tragedie et un peu tiede; il voulait dire qu'apres les grandes scenes et +les emotions terribles de nos revolutions et de nos guerres, il y +avait urgence d'introduire sur le theatre un peu plus de mouvement et +d'interet present. Mais aujourd'hui, apres tant de bouleversements qui +ont eu lieu sur la scene, et de telles tentatives aventureuses dont on +parait un peu lasse, _Iphigenie_ redevient de mise, elle reprend a son +tour toute sa vivacite et son coloris charmant. On en a tant vu, qu'un +peu de langueur meme repose, rafraichit et fait l'effet plutot de +ranimer. Apres les drames compliques qui ont mis en oeuvre tant de +machines, l'extreme simplicite retrouve des chances de plaire; apres _la +Tour de Nesle_ et _les Mysteres de Paris_ (je les range parmi les +drames a machines), c'est bien le moins qu'on essaie d'_Ariane_ et de +_Berenice_. + +Au milieu de l'ensemble si magnifique et si harmonieux de l'oeuvre +de Racine, _Berenice_ a droit de compter pour beaucoup. Certes, nous +n'irons pas l'elever au nombre de ses chefs-d'oeuvre: on sait l'ordre +et la suite ou ceux-ci viennent se ranger. Un homme de talent qui a +particulierement etudie Racine, et qui s'y connait a fond en matiere +dramatique, classait ainsi, l'autre jour, devant moi, les tragedies +du grand poete: _Athalie_, _Iphigenie_, _Andromaque_, _Phedre_ et +_Britannicus_. Je crois meme qu'a titre de piece achevee et accomplie, +de tragedie parfaite offrant le groupe dans toute sa beaute, il mettait +_Iphigenie_ au-dessus des autres, et la qualifiait le chef-d'oeuvre +de l'art sur notre theatre. Mais, quoi qu'il en soit, la hauteur +d'_Athalie_ compense et emporte tout. _Berenice_ ne saurait se citer +aupres de ces cinq productions hors de pair; elle ne soutiendrait meme +pas le parallele avec les autres pieces relativement secondaires, +telles que _Mithridate_ et _Bajazet_, et pourtant elle a sa grace bien +particuliere, son cachet racinien. Je distinguerai dans les ouvrages +de tout grand auteur ceux qu'il a faits selon son gout propre et son +faible, et ceux dans lesquels le travail et l'effort l'ont porte a un +ideal superieur. _Berenice_, bien que commandee par Madame, me semble +tout a fait dans le gout secret et selon la pente naturelle de Racine; +c'est du Racine pur, un peu faible si l'on veut, du Racine qui +s'abandonne, qui oublie Boileau, qui pense surtout a la Champmesle, +et compose une musique pour cette douce voix. On raconte que Boileau, +apprenant que Racine s'etait engage a traiter ce sujet sur la demande +de la duchesse d'Orleans, s'ecria: "Si je m'y etais trouve, je l'aurais +bien empeche de donner sa parole." Mais on assure aussi que Racine +aimait mieux cette piece que ses autres tragedies, qu'il avait pour elle +cette predilection que Corneille portait a son _Attila_. Je n'admets +qu'a demi la similitude, mais je crois volontiers a la predilection. +Cela devait etre. _Berenice_, chez lui, c'est la veine secrete, la veine +du milieu. + +On a quelquefois regrette que Racine n'eut pas fait d'elegies; mais +qu'est-ce donc dans ses pieces que ces roles delicats, parfois un peu +pales comme Aricie, bien souvent passionnes et enchanteurs, Atalide, +Monime, et surtout Berenice? + +_Berenice_ peut etre dite une charmante et melodieuse faiblesse dans +l'oeuvre de Racine, comme la Champmesle le fut dans sa vie. + +Il ne faudrait pas que de telles faiblesses, si gracieuses qu'elles +semblent par exception, revinssent trop souvent; elles affecteraient +l'oeuvre entiere d'une teinte trop particuliere et qui aurait sa +monotonie, sa fadeur. Le talent a ses inclinations qu'il doit consulter, +qu'il doit suivre, qu'il doit diriger et aussi reprimer mainte fois. +Dans l'ordre poetique comme dans l'ordre moral, la grandeur est au prix +de l'effort, de la lutte et de la constance; l'ideal habite les hauts +sommets. On oublie trop de nos jours ce devoir impose au talent; sous +pretexte de _lyrisme_, chacun s'abandonne a sa pente, et l'on n'atteint +pas a l'oeuvre derniere dont on eut ete capable. Aux epoques tout a fait +saines et excellentes, les choses ne se pratiquent pas ainsi. Ce n'est +pas contrarier son talent et aller contre Minerve que de se resserrer, +de se restreindre sur quelques points, de viser a s'elever et a +s'agrandir sur certains autres. Dans le beau siecle dont nous parlons, +ce devoir rigoureux, cet avertissement attentif et salutaire se +personnifiait dans une figure vivante, et s'appelait Boileau. Il est bon +que la conscience interieure que chaque talent porte naturellement +en soi prenne ainsi forme au dehors et se represente a temps dans la +personne d'un ami, d'un juge assidu qu'on respecte; il n'y a plus moyen +de l'oublier ni de l'eluder. Moliere, le grand comique, etait sujet a +se repandre et a se distraire dans les delicieuses mais surabondantes +bouffonneries des Dandin, des Scapin, des Sganarelle; il aurait pu s'y +attarder trop longtemps et ne pas tenter son plus admirable effort. +Despreaux, c'est-a-dire la conscience litteraire, eleva la voix, et l'on +eut a son moment _le Misanthrope_. Ainsi de La Fontaine, qu'il fallut +tirer de ses dizains et de ses contes ou il se complaisait si aisement, +pour l'appliquer a ses fables et lui faire porter ses plus beaux +fruits. Ainsi de Racine lui-meme qui, au sortir des douceurs premieres, +s'elevait a Burrhus et aspirait a _Phedre_. Il retomba cette fois, il +fit _Berenice_ sans Boileau, comme il s'etait cache, enfant, de ses +maitres pour lire le roman d'Heliodore. + +Mais ce n'est la qu'une raison de plus pour nous de surprendre la fibre +a nu et de penetrer en ce point le plus recule du coeur. Une personne, +un talent, ne sont pas bien connus a fond, tant qu'on n'a pas touche ce +point-la. De meme qu'on dit qu'il faut passer tout un ete a Naples et +un hiver a Saint-Petersbourg, de meme, quand on aborde Racine, il faut +aller franchement jusqu'a _Berenice_. + +La piece se donna pour la premiere fois sur le theatre de l'hotel +de Bourgogne, le 21 novembre 1670; elle eut d'abord plus de trente +representations, un succes de larmes, des brochures critiques pour et +contre, des parodies bouffonnes au Theatre-Italien, enfin tout ce qui +constitue les honneurs de la vogue. On lit partout l'anecdote de son +origine, l'ordre de Madame, ce duel poetique et galant de Racine et +de Corneille, la defaite de ce dernier. Mais independamment des +circonstances particulieres qui favoriserent le premier succes, et sur +lesquelles nous reviendrons, il faut reconnaitre que Racine a su tirer +d'un sujet si simple une piece d'un interet durable, puisque toutes +les fois, dit Voltaire, qu'il s'est rencontre un acteur et une actrice +dignes de ces roles de Titus et de Berenice, le public a retrouve les +applaudissements et les larmes. Du moins cela se passa ainsi jusqu'aux +annees de Voltaire. En aout 1724, la reprise de _Berenice_ a la +Comedie-Francaise fut extremement goutee. Mademoiselle Le Couvreur, +Quinault l'aine et Quinault Du Fresne, jouaient les trois roles +qu'avaient autrefois remplis mademoiselle de Champmesle, Floridor, et le +mari de la Champmesle. Les memes acteurs redonnerent moins heureusement +la piece en 1728. Mais surtout la tradition a conserve un vif souvenir +du triomphe de mademoiselle Gaussin en novembre 1752: telle fut sa magie +d'expression dans le personnage de cette reine attendrissante, que le +factionnaire meme, place sur la scene, laissa, dit-on, tomber son arme +et pleura[30]. _Berenice_ reparut encore trois fois en decembre 1782 et +janvier 1783; ce fut son dernier soupir au XVIIIe siecle[31]. Avant la +reprise actuelle, elle avait ete representee en dernier lieu le 7 et +le 13 fevrier 1807, c'est-a-dire il y a trente-sept ans. Mademoiselle +George jouait Berenice, Damas jouait Titus, et Talma Antiochus. La piece +ne fut donnee alors que deux fois. Le prestige dont parle Voltaire avait +cesse, et Geoffroy, qui a le langage un peu cru, nous dit: "Il est +constant que _Berenice_ n'a point fait pleurer a cette representation, +mais qu'elle a fait bailler; toutes les dissertations litteraires ne +sauraient detruire un fait aussi notoire." Talma pourtant goutait ce +role d'Antiochus ou celui de Titus, tel qu'il le concevait, et il en +disait, ainsi que de Nicomede, que c'etaient de ces roles a jouer deux +fois par an, donnant a entendre par la que ce ton modere, et assez +loin du haut tragique, detend et repose[32]. La reprise d'aujourd'hui a +reussi; on n'est pas tout a fait revenu aux larmes, mais on accorde de +vrais applaudissements. Jean-Jacques a raconte qu'il assista un jour a +une representation de _Berenice_ avec d'Alembert, et que la piece leur +fit a tous deux un plaisir _auquel ils s'attendaient peu_. Il y a eu de +cette agreable surprise pour plus d'un spectateur d'aujourd'hui; a +la lecture, on n'y voit guere qu'une ravissante elegie; a la +representation, quelques-unes des qualites dramatiques se retrouvent, et +l'interet, sans aller jamais au comble, ne languit pas. + +[Note 30: Il y eut cinq representations coup sur coup dans la seconde +quinzaine de novembre, en tout sept. Les chiffres conserves des recettes +ne repondent pas tout a fait a cette haute renommee de succes. Il faut +croire a ce succes pourtant, d'apres l'impression qui en est restee; +La Harpe, dans le chapitre de son _Cours de Litterature_ ou il juge +l'oeuvre, se plait a rappeler le nom de Gaussin comme inseparable de +celui de Berenice.] + +[Note 31: _L'Annee litteraire_ (1783, tome I, page 137) constate +un certain succes et en parle comme nous le ferions nous-meme, en +l'opposant aux succes plus bruyants du jour. Il put encore y avoir, +quelques annees apres, un retour de _Berenice_ par mademoiselle +Desgarcins. J'en entends parler, mais sans pouvoir saisir l'instant.] + +[Note 32: Il fut question encore d'une reprise en 1812; les roles +etaient meme deja distribues entre mademoiselle Duchesnois, Talma et +Lafon. Talma aurait joue Titus; mais les choses en resterent la. On +ne concoit pas, en effet, que la representation eut ete possible sous +l'Empire apres le _divorce_; on y aurait vu trop d'allusions.] + + +Erudits comme nous le sommes devenus et occupes de la couleur +historique, il y a pour nous, dans la representation actuelle de +_Berenice_, un interet d'etude et de souvenir. Voila donc une de ces +pieces qui charmaient et enlevaient la jeune cour de Louis XIV a son +heure la plus brillante, et l'on s'en demande les raisons, et, tout +en jouissant du charme quelque peu amolli des vers, on se reporte aux +allusions d'autrefois. Elles etaient nombreuses dans _Berenice_, elles +s'y croisaient en mille reflets, et il y a plaisir a croire les deviner +encore. Voltaire, avec son tact rapide, a tres-bien indique la plus +essentielle et la plus voisine de l'inspiration premiere. "Henriette +d'Angleterre, belle-soeur de Louis XIV, dit-il, voulut que Racine +et Corneille fissent chacun une tragedie des adieux de Titus et de +Berenice. Elle crut qu'une victoire obtenue sur l'amour le plus vrai et +le plus tendre ennoblissait le sujet, et en cela elle ne se trompait +pas; mais elle avait encore un interet secret a voir cette victoire +representee sur le theatre: elle se ressouvenait des sentiments qu'elle +avait eus longtemps pour Louis XIV et du gout vif de ce prince pour +elle. Le danger de cette passion, la crainte de mettre le trouble dans +la famille royale, les noms de beau-frere et de belle-soeur mirent un +frein a leurs desirs; mais il resta toujours dans leurs coeurs une +inclination secrete, toujours chere a l'un et a l'autre. Ce sont ces +sentiments qu'elle voulut voir developpes sur la scene autant pour +sa consolation que pour son amusement." On sait en effet, par +l'interessante histoire qu'a tracee d'elle madame de La Fayette, combien +Madame et son royal beau-frere s'etaient aimes dans cette nuance aimable +qui laisse la limite confuse et qui prete surtout au reve, a la poesie. +L'adorable princesse qui put dire a son lit de mort a Monsieur: _Je ne +vous ai jamais manque_, aimait pourtant a se jouer dans les mille trames +gracieuses qui se compliquaient autour d'elle, et a s'enchanter du recit +de ce qu'elle inspirait. Racine, un peu plus que Corneille sans doute, +dut penetrer dans ses arriere-pensees; il est permis pourtant de croire +que ce que nous savons aujourd'hui assez au net par les revelations +posthumes etait beaucoup plus recouvert dans le moment meme, et qu'en +acceptant le sujet d'une si belle main, le poete ne sut pas au juste +combien l'intention tenait au coeur. Ses allusions, a lui, paraissent +s'etre plutot reportees au souvenir deja eloigne de Marie de Mancini, +laquelle, dix annees auparavant, avait pu dire au jeune roi a la veille +de la rupture: _Ah! Sire, vous etes roi; vous pleurez! et je pars!_ + + Vous etes empereur, Seigneur, et vous pleurez! + ............................................. + ...........Vous m'aimez, vous me le soutenez: + Et cependant je pars! et vous me l'ordonnez! + +Il y avait dans le rapport general des situations, dans une rupture +egalement motivee sur les devoirs souverains et sur l'inviolable majeste +du rang, assez de points de ressemblance pour captiver a l'antique +histoire une cour si spirituelle, si empressee, et avant tout idolatre +de son roi. Mais d'autres lueurs, d'autres reflets rapides et non pas +les moins touchants, venaient en quelque sorte se jouer a la traverse. +Lorsqu'en effet on representa, en novembre 1670, la piece desiree et +inspiree par Madame, cette princesse si chere a tous n'existait plus +depuis quelques mois; _Madame etait morte!_ Or qu'on veuille songer a +tout ce qu'ajoutait son souvenir a l'oeuvre ou sa pensee etait entree +pour une si grande part. Les sentiments discrets qu'elle avait nourris +circulaient deja plus librement, trahis par la mort; ils s'echappaient +comme en vagues eclairs sur cette trame si fine; son ame aimable y +respirait; les allusions devenaient, pour ainsi dire, a double fond. +Tendresse, delicatesse et sacrifice, on n'en perdait rien, on saisissait +tout, on pressentait vite, en ce monde et sous ce regne de La Valliere. + +C'est ainsi qu'il convient de revoir les oeuvres en leur lieu pour les +apprecier. Je relisais l'autre jour la brochure de M. Guillaume de +Schlegel, dans laquelle il compare la _Phedre_ de Racine et celle +d'Euripide; il y exprime admirablement le genre de beaute de celle-ci, +ce caractere chaste et sacre de l'Hippolyte, qu'il assimile avec +grandeur au Meleagre et a l'Apollon antiques. Mais cette intelligence +attentive, cette elevation penetrante qui s'applique si bien a +demontrer, a reconstituer a nos yeux les chefs-d'oeuvre de la Grece, +l'eloquent critique ne daigne pas en faire usage a notre egard, et il +nous en laisse le soin sous pretexte d'incompetence, mais en realite +comme l'estimant un peu au-dessous de sa sphere. D'autres que lui, +d'eminents et ingenieux critiques que chacun sait, ont a leur tour +repris la tache et repare la breche avec honneur. Sans doute la +tragedie francaise, si l'on excepte _Polyeucte_ et _Athalie_, n'est pas +exactement du meme ordre que l'antique; celle-ci egale la beaute et +l'austerite de la statuaire; elle nous apparait debout apres des +siecles, et a travers toutes les mutilations, dans une attitude unique, +immortelle. Notre tragedie, a nous, est, si j'ose ainsi dire, d'un +_cran_ plus bas; elle s'attaque particulierement au coeur et a ses +sentiments delicats et delies jusqu'au sein de la passion; elle +s'encadre avec la societe, non plus avec le temple; elle vit a l'infini +sur des luttes, sur des scrupules interieurs nes du christianisme ou de +la chevalerie, et des longtemps elabores par une elite polie et galante. +Mais la aussi se retrouvent la verite, l'elevation, un genre de beaute; +seulement il s'agit presque d'un art different. Ce n'est plus au groupe +de la statuaire antique et a cette premiere grandeur qu'on a affaire; ce +sont plutot des tableaux finis qu'il s'agit, meme a distance, de voir +dans leur cadre et dans leur jour. Un homme qui sent l'antiquite non +moins que M. de Schlegel, et par les parties egalement augustes, M. +Quatremere de Quincy, a fait comprendre a merveille que les statues, les +objets d'art de la Grece, ranges et classes dans nos musees, n'avaient +ni tout leur prix ni leur vrai sens; que, voues avant tout a une +destination publique et le plus souvent sacree, c'etait dans cet +encadrement primitif qu'il fallait les replacer en idee et les +concevoir. Pourquoi l'intelligence critique ne consentirait-elle pas au +meme effort equitable pour apprecier convenablement des oeuvres moins +hautes sans doute, plus delicates souvent, sociales au plus haut degre, +et qu'il suffit de reculer legerement dans un passe encore peu lointain, +pour y ressaisir toutes les justesses et toutes les graces? Si jamais +piece reclama a bon droit chez le spectateur ce jeu quelque peu +complaisant de l'imagination et du souvenir, c'est a coup sur +_Berenice_; mais cette complaisance n'exige pas un effort bien penible, +et l'on n'a pas trop a se plaindre, apres tout, d'etre simplement +oblige, pour subir le charme, de se ressouvenir de Madame, de ces belles +annees d'un grand regne, des _nuits enflammees_ et des _festons_ ou +les chiffres mysterieux s'entrelacaient. Quel moment en effet dans une +societe que celui ou des sentiments si nobles, si delicats, disons +meme si subtils, et qui courraient presque risque de nous echapper +aujourd'hui, etaient saisis unanimement par un cercle avide qu'ils +occupaient aussitot et passionnaient! _Berenice_ est de ces oeuvres qui +honorent bien moins un poete qu'une epoque. + +Mme de La Fayette, qui etait de ce cercle, et au premier rang, a ecrit +d'_Esther_, cette autre tragedie commandee bien plus tard, cette autre +Juive aimable et qui correspond dans l'ordre religieux a sa premiere +soeur, que c'etait une _comedie de couvent_. J'accepte le mot sans +defaveur, et je dirai a mon tour de _Berenice_ que c'est moins une +tragedie qu'une comedie de coeur, une comedie-roman, contemporaine de +_Zayde_, et qui allait donner le ton a _la Princesse de Cleves_: + +Dans l'exquise preface qu'il a mise a sa piece, Racine rapproche son +heroine de Didon et voit de la ressemblance entre elles, sauf le +poignard et le bucher. Mais Berenice ne me fait pas tout a fait +l'impression de Didon; la nuance est plus douce, on sent des l'abord, et +malgre toutes les menaces, qu'elle ne se tuera pas; elle languira, elle +palira dans l'absence, elle s'en ira lentement mourir de son ennui. +L'Ariane de Thomas Corneille me rend bien plus le desespoir de Didon. +Berenice, qui est si peu Juive, est deja chretienne, c'est-a-dire +resignee: elle retournera en sa Palestine, et y rencontrera peut-etre +quelque disciple des apotres qui lui indiquera le chemin de la Croix. + +Berenice entre en scene comme aurait fait La Valliere, si elle eut ose; +elle entre le coeur tout plein de son amour, empressee de se derober a +la foule des courtisans, ne pensant qu'a l'objet aime, n'aimant en lui +que lui-meme. Elle a besoin d'en parler a quelqu'un, d'epancher sa +reconnaissance, de repeter en cent facons dans ses discours ce nom adore +de Titus en y mariant le sien. Pourtant, des qu'Antiochus s'est enhardi +a parler pour son propre compte, elle sait l'arreter d'une parole +vibrante et fiere: on sort du ton de l'elegie; la note tragique se fait +sentir. + +Je ne sais a quel ton au juste appartiennent, dans l'ordre des genres, +tant de vers faciles, tendres, naturels et amoureux, mais qui sont le +soupir et la plainte de tous les coeurs bien touches: + + Voyez-moi plus souvent, et ne me donnez rien! + +Antiochus est parfait, il l'est trop avec sa faculte de soumission et de +silence; on serait tente de sourire a l'entendre tout d'abord s'exhaler: + + ...Je me suis tu cinq ans, + Madame, et vais encor me taire plus longtemps. + +Pourtant il echappe aux inconvenients de sa position par sa noblesse et +sa delicatesse constante; tout _roi de Comagene_ qu'il est, il ne tombe +jamais dans le ridicule de ce _roi de Naxe_, le pis-aller d'Ariane. +J'entends remarquer qu'il remplit exactement le meme role que Ralph dans +_Indiana_. Apres tout, en cette piece qu'on a appelee une elegie a trois +personnages, Antiochus tient son rang. Un seul vers, infini de reverie +et de tristesse, suffirait a sa gloire: + + Dans l'Orient desert quel devint mon ennui! + +Mais les allusions perpetuelles, au temps de la representation premiere, +et tous les genres d'interet venaient aboutir a ce personnage imperial +de Titus et converger a son front comme les rayons du diademe. C'est par +lui et par sa lutte serieuse que le poete remettait son oeuvre sur +le pied tragique, et pretendait corriger ce que le reste de la piece +pouvait avoir de trop amollissant: "Ce n'est point une necessite, +disait-il en repondant aux chicanes des critiques d'alors, qu'il y ait +du sang et des morts dans une tragedie: il suffit que l'action en soit +grande, que les acteurs en soient heroiques, que les passions y soient +excitees, et que tout s'y ressente de cette tristesse majestueuse qui +fait tout le plaisir de la tragedie." Geoffroy, qui cite ce passage dans +son feuilleton sur _Berenice_, s'en fait une arme contre ceux qu'il +appelle les _voltairiens_ en tragedie, et qu'il represente comme alteres +de sang et et de carnage dramatique. Helas! ce sont les voltairiens +aujourd'hui (s'il en etait encore dans ce sens-la) qui se rangeraient du +cote de Geoffroy et que nous aurions peine a en distinguer. Titus donc +exprime en lui le caractere tragique, en ce sens qu'il soutient une +lutte genereuse, qu'il sort du penchant tout naturel et vulgaire; qu'il +a le haut sentiment de la dignite souveraine et de ce qu'on doit a ce +rang de maitre des humains. Au fond il n'a jamais hesite, pas plus qu'un +heros n'hesite en toute question de delicatesse supreme et d'honneur. On +est dechire, on se detourne, on pleure, mais on marche toujours. Il +est vrai qu'on peut, au premier abord, opposer que ce Titus, non plus +qu'Enee de qui il tient, n'est assez passionnement amoureux; que, s'il +l'etait davantage, il cederait peut-etre. Mais non: Racine, revenant +ici, dans le dernier acte, a l'inspiration superieure et majestueuse de +la tragedie, a rendu energiquement cette stabilite heroique de l'ame a +travers tous les orages, et n'a voulu laisser aucun doute sur ce qui +demeure impossible: + + En quelque extremite que vous m'ayez reduit, + Ma gloire inexorable a toute heure me suit; + Sans cesse elle presente a mon ame etonnee + L'empire incompatible avec notre hymenee, + Me dit qu'apres l'eclat et les pas que j'ai faits, + Je dois vous epouser encor moins que jamais. + Oui, madame, et je dois moins encore vous dire + Que je suis pret pour vous d'abandonner l'empire, + De vous suivre et d'aller, trop content de mes fers, + Soupirer avec vous au bout de l'univers. + Vous-meme rougiriez de ma lache conduite... + +Voila le langage d'une grande ame a celle qui peut l'entendre. Ainsi +c'est l'amour meme, dans sa religieuse delicatesse, qui s'oppose au +bonheur de l'amour. Jean-Jacques n'a pas craint de soutenir que Titus +serait plus interessant s'il sacrifiait l'empire a l'amour, et s'il +allait vivre avec Berenice dans quelque coin du monde, apres avoir pris +conge des Romains: _une chaumiere et son coeur!_ Geoffroy remarque avec +raison que Titus serait siffle, s'il agissait ainsi au theatre, "et +Rousseau, ajoute-t-il, merite de l'etre pour avoir consigne cette +opinion dans un livre de philosophie." Tout se tient en morale: c'est +pour n'avoir pas senti cette delicatesse particuliere, cette religion +de dignite et d'honneur qui enchaine Titus, que Jean-Jacques a gate +certaines de ses plus belles pages par je ne sais quoi de choquant et +de vulgaire qui se retrouve dans sa vie, et que l'amant de madame +de Warens, le mari de Therese, n'a pas resiste a nous retracer +complaisamment des situations dignes d'oubli. + +Il faut qu'il y ait beaucoup de science dans la contexture de _Berenice_ +pour qu'une action aussi simple puisse suffire a cinq actes, et qu'on ne +s'apercoive du peu d'incidents qu'a la reflexion. Chaque acte est, a peu +de chose pres, le meme qui recommence; un des amoureux, des qu'il est +trop en peine, fait chercher l'autre: + + A-t-on vu de ma part le roi de Comagene? + +Quand un plus long discours haterait trop l'action, on s'arrete, on sort +sans s'expliquer, dans un trouble involontaire: + + Quoi? me quitter sitot! et ne me dire rien! + . . . . . . . . . . . . + Qu'ai-je fait? que veut-il? et que dit ce silence? + +Ce qui est d'un art infini, c'est que ces petits ressorts qui font aller +la piece et en etablissent l'economie concordent parfaitement et se +confondent avec les plus secrets ressorts de l'ame dans de pareilles +situations. L'utilite ne se distingue pas de la verite meme. De loin il +est difficile d'apercevoir dans _Berenice_ cette sorte d'architecture +tragique qui fait que telle scene se dessine hautement et se detache au +regard. La grande scene voulue au troisieme acte ne produit point ici de +peripetie proprement dite, car nous savons tout des le second acte, et +il n'eut tenu qu'a Berenice de le comprendre comme nous. J'ai vu deux +fois la piece, et, a ne consulter que mon souvenir, sans recourir au +volume, il m'est presque impossible de distinguer nettement un acte de +l'autre par quelque scene bien tranchee. S'il fallait exprimer l'ordre +de structure employe ici, je dirais que c'est simplement une longue +galerie en cinq appartements ou compartiments, et le tout revetu de +peintures et de tapisseries si attrayantes au regard, qu'on passe +insensiblement de l'une a l'autre sans trop se rendre compte du chemin. +Cette nature d'interet, ce me semble, doit suffire; on ne sent jamais +d'intervalle ni de pause. Racine a eu droit de rappeler en sa preface +que la veritable invention consiste a faire quelque chose de rien; ici +ce _rien_, c'est tout simplement le coeur humain, dont il a traduit les +moindres mouvements et developpe les alternatives inepuisables. La lutte +du coeur plutot que celle des faits, tel est en general le champ de +la tragedie francaise en son beau moment, et voila pourquoi elle fait +surtout l'eloge, a mon sens, du gout de la societe qui savait s'y +plaire. + +L'idee de reprendre _Berenice_ devait venir du moment que mademoiselle +Rachel etait la; et qu'a defaut de roles modernes, elle continuait +a nous rendre tant de ces douces emotions d'une scene qui eleve et +ennoblit. Si redonner de la nouveaute a Racine etait une conquete, il +ne fallait pas craindre d'aller jusqu'au bout, et, apres avoir fait son +entree dans ces grands roles qui sont comme les capitales de l'empire, +il y avait a se loger encore plus au coeur: _Berenice_, quand il s'agit +de Racine, c'est comme la maison de plaisance favorite du maitre. +Mademoiselle Rachel a completement reussi. Les difficultes du role +etaient reelles: Berenice est un personnage tendre; le plus racinien +possible, le plus oppose aux heroines et aux _adorables furies_ de +Corneille; c'est une elegie; Mademoiselle Gaussin y avait surtout +triomphe a l'aide d'une melodie perpetuelle et de cette musique; de ces +_larmes dans la voix_, dont l'expression a d'abord ete trouvee pour elle +par La Harpe lui-meme. Apres _Ariane_, apres _Phedre_, mademoiselle +Rachel nous avait accoutumes a tout attendre, et a ne pas elever +d'avance les objections. Ce qui me frappe en elle, si j'osais me +permettre de la juger d'un mot, ce n'est pas seulement qu'elle soit une +grande actrice, c'est combien elle est une personne distinguee. Le monde +tout d'abord ne s'y est pas mepris, et il l'a surtout adoptee a ce +titre de distinction d'esprit et d'intelligence. Elle est nee telle. Ce +caractere se retrouve a chaque instant dans ses roles; elle les choisit, +elle les compose, elle les proportionne a son usage, a ses moyens +physiques. Avec tous les dons qu'elle a recus, si sur quelque point il +pouvait y avoir defaut, l'intelligence superieure intervient a temps et +acheve. Ainsi a-t-elle fait pour Berenice. Un organe pur, encore vibrant +et a la fois attendri, un naturel, une beaute continue de diction, une +decence tout antique de pose, de gestes, de draperies, ce gout supreme +et discret qui ne cesse d'accompagner certains fronts vraiment nes pour +le diademe, ce sont la les traits charmants sous lesquels Berenice nous +est apparue; et lorsqu'au dernier acte, pendant le grand discours de +Titus, elle reste appuyee sur le bras du fauteuil, la tete comme abimee +de douleur, puis lorsqu'a la fin elle se releve lentement, au debat des +deux princes, et prend, elle aussi, sa resolution magnanime, la majeste +tragique se retrouve alors, se declare autant qu'il sied et comme l'a +entendu le poete; l'ideal de la situation est devant nous.--Beauvallet, +on lui doit cette justice, a fort bien rendu le role de Titus; de son +organe accentue, trop accentue, on le sait, il a du moins marque le coin +essentiel du role, et maintenu le cote toujours present de la dignite +imperiale. Quant a l'Antiochus, il est suffisant.--Ainsi, pour conclure, +nous devons a mademoiselle Rachel non-seulement le plaisir, mais aussi +l'honneur d'avoir goute _Berenice_, et il ne tient qu'a nous, grace a +elle, de nous donner pour plus amateurs de la belle et classique poesie +en 1844 qu'on ne l'etait en 1807. Nous en demandons bien pardon aux +voltairiens de ce temps-la. + +15 janvier 1844. + +Pour completer ces jugements sur Racine, on peut chercher ce que j'en ai +dit plus tard dans une etude reprise a fond et developpee, au tome V de +_Port-Royal_ (liv. VI, chap. X et XI). Il y a moins de desaccord qu'on +ne le supposerait, entre les vues de la jeunesse et celles de la +maturite. + + + +JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU + +Louis XIV vieillissait au milieu de toutes sortes de disgraces et +survivait a ce qu'on a bien voulu appeler _son siecle_. Les grands +ecrivains comme les grands generaux avaient presque tous disparu. On +perdait des batailles en Flandre; on donnait droit de preseance aux +batards legitimes sur les ducs; on applaudissait Campistron. C'est +precisement alors, si l'on en croit un bruit assez generalement repandu +depuis une centaine d'annees, que commenca de briller un poete illustre, +_notre grand lyrique_, comme disent encore quelques-uns. Ne en 1669 ou +70 a Paris, d'un pere cordonnier, qu'il renia plus tard, ou qu'au +moins il aurait certainement troque tres-volontiers contre un autre, +Jean-Baptiste Rousseau se sentit de bonne heure l'envie de sortir d'une +si basse condition. On ne sait trop comment se passerent ses premieres +annees; il s'est bien garde d'en parler jamais, et il parait s'etre +expressement interdit, comme une honte, tout souvenir d'enfance; c'etait +mal imiter Horace pour le debut. Rousseau se destinait pourtant a la +poesie lyrique. Il connut Boileau, alors vieux et chagrin, et recut +de lui des conseils et des traditions. Il s'insinua aupres de grands +seigneurs qui le protegerent, le baron de Breteuil, Bonrepeaux, +Chamillart, Tallard, et fut meme attache a ce dernier dans l'ambassade +d'Angleterre. Il avait vu a Londres Saint-Evremond; a Paris, il etait +des familiers du _Temple_, des habitues du cafe _Laurens_; il s'essayait +au theatre par de froides comedies; il paraphrasait les psaumes que le +marechal de Noailles lui commandait pour la cour, et composait pour la +ville d'obscenes epigrammes, qu'il appelait les _Gloria Patri_ de ses +psaumes. Son existence litteraire, comme on voit, ne laissait pas de +devenir considerable: il etait membre de l'Academie des Inscriptions; +l'opinion le designait pour l'Academie francaise, comme heritier +presomptif de Boileau. En un mot, tout annoncait a J.-B. Rousseau qu'il +allait, durant quelques annees, tenir un des premiers rangs, le premier +rang peut-etre!... dans les cercles litteraires, entre La Motte, +Crebillon, La Fosse, Duche, La Grange-Chancel, Saurin, de l'Academie des +Sciences, et autres. Tout cela se passait vers 1710. + +Mais, comme nous l'avons deja indique, et comme il le dit lui-meme avec +une elegance parfaite, il s'etait _accoquine a la hantise_ du cafe +Laurens; c'etait rue Dauphine, non loin du Theatre-Francais, qui de la +rue Guenegaud avait passe dans celle des Fosses-Saint-Germain-des-Pres. +Les etablissements de l'espece des _cafes_ ne dataient guere que de ces +annees-la, et remplacaient avantageusement pour les auteurs et gens de +lettres le cabaret, ou s'etaient encore enivres sans vergogne Chapelle +et Boileau. Le cafe n'avait pas passe de mode, malgre la prediction de +madame de Sevigne; bien au contraire, il devait exercer une assez grande +influence sur le XVIIIe siecle, sur cette epoque si vive et si hardie, +nerveuse, irritable, toute de saillies, de conversations, de verve +artificielle, d'enthousiasme apres quatre heures du soir; j'en prends +a temoin Voltaire et son amour du Moka. Ce cafe de la veuve _Laurens_ +etait donc une espece de cafe _Procope_ du temps; on y politiquait; on +y jugeait la piece nouvelle; on s'y recitait a l'oreille l'epigramme de +Gacon sur _l'Athenais_ de La Grange-Chancel, le huitain de La Grange en +reponse aux critiques de M. Le Noble; on y comparait la musique de Lulli +et celle de Campra. Or, Rousseau, apres quelques essais lyriques +peu goutes, avait donne en 1696, au Theatre-Francais, la comedie +du _Flatteur_, qui n'avait eu qu'un demi-succes, et en 1700, _le +Capricieux_, qui reussit encore moins. Il s'en prit de sa disgrace aux +habitues du cafe et les chansonna dans de grossiers couplets a rimes +riches, ce qui le fit aussitot reconnaitre. On peut juger du scandale. +Rousseau se _desaccoquina_ du cafe et desavoua les couplets dans le +monde; mais on en parlait toujours; de temps a autre de nouveaux +couplets clandestins se retrouvaient sur les tables, sous les portes; +cette petite guerre dura dix ans et ouvrit le siecle. Enfin, en 1710, +quelques derniers couplets, si infames qu'on doit les croire fabriques a +dessein par les ennemis de Rousseau, mirent le comble a l'indignation. +Rousseau, non content de s'en laver, les imputa a Saurin; de la +proces en diffamation et en calomnie, arret du Parlement en 1712, et +bannissement de Rousseau a perpetuite hors du royaume. + +Jean-Baptiste avait quarante-deux ans; quelque long que fut alors le +noviciat des poetes, son education lyrique devait etre achevee. Il +avait deja compose quelques odes, et sa haine contre La Motte, qui en +composait aussi, n'avait pas peu contribue, sans doute, a determiner sa +vocation laborieuse et tardive. Qu'est-ce donc qu'un poete lyrique? Avec +sa nature d'esprit et ses habitudes, Rousseau pouvait-il pretendre a +l'etre? pouvait-il s'en rencontrer un, vers 1710? + +Un poete lyrique, c'est une ame a nu qui passe et chante au milieu du +monde; et selon les temps, et les souffles divers, et les divers tons ou +elle est montee, cette ame peut rendre bien des especes de sons. Tantot, +flottant entre un passe gigantesque et un eblouissant avenir, egaree +comme une harpe sous la main de Dieu, l'ame du prophete exhalera les +gemissements d'une epoque qui finit, d'une loi qui s'eteint, et saluera +avec amour la venue triomphale d'une loi meilleure et le char vivant +d'Emmanuel; tantot, a des epoques moins hautes, mais belles encore et +plus purement humaines, quand les rois sont heros ou fils de heros, +quand les demi-dieux ne sont morts que d'hier, quand la force et la +vertu ne sont toujours qu'une meme chose, et que le plus adroit a la +lutte, le plus rapide a la course, est aussi le plus pieux, le plus +sage et le plus vaillant, le chantre lyrique, veritable pretre comme le +statuaire, decernera au milieu d'une solennelle harmonie les louanges +des vainqueurs; il dira les noms des coursiers et s'ils sont de race +genereuse; il parlera des aieux et des fondateurs de villes, et +reclamera les couronnes, les coupes ciselees et les trepieds d'or. Il +sera lyrique aussi, bien qu'avec moins de grandeur et de gloire, celui +qui, vivant dans les loisirs de l'abondance et a la cour des tyrans, +chantera les delices gracieuses de la vie et les pensees tristes qui +viendront parfois l'effleurer dans les plaisirs. Et a toutes les +epoques de trouble et de renouvellement, quiconque, temoin des orages +politiques, en saisira par quelque cote le sens profond, la loi sublime, +et repondra a chaque accident aveugle par un echo intelligent et +sonore; ou quiconque, en ces jours de revolution et d'ebranlement, se +recueillera en lui-meme et s'y fera un monde a part, un monde poetique +de sentiments et d'idees, d'ailleurs anarchique ou harmonieux, funeste +ou serein, de consolation ou de desespoir, ciel, chaos ou enfer; ceux-la +encore seront lyriques, et prendront place entre le petit nombre dont se +souvient l'humanite et dont elle adore les noms. Nous voila bien loin de +Jean-Baptiste; il n'a rien ete de tout cela. Fils honteux de son pere, +sans enfance, vain, malicieux, clandestin, obscene en propos, de vie +equivoque, ballotte des cafes aux antichambres, il eut ete bon peut-etre +a donner quelques jolies chansons au _Temple_, s'il avait eu plus de +sensibilite, de naturel et de mollesse. On lui a fait honneur, et +Chaulieu l'a felicite agreablement, d'avoir refuse une place dans les +Fermes, que lui offrait le ministre Chamillart; mais ce refus nous +semble moins tenir a des principes d'honorable independance, qu'au gout +qu'avait Rousseau pour la vie de Paris et les tripots litteraires. Sans +dire positivement qu'il fut un malhonnete homme, sans trancher ici la +question restee indecise des derniers couplets, on peut affirmer que +ce fut un coeur bas, un caractere louche, tracassier, ne pour la +domesticite des grands seigneurs; avec cela, nul genie, peu d'esprit, +tout en metier. Quand il eut quitte la France en 1712, et durant les +trente annees _dignes de pitie_ qui succederent aux trente annees +_dignes d'envie_, Rousseau, successivement protege du comte du Luc, +du prince Eugene, du duc d'Aremberg, dut travailler sur lui-meme pour +meriter ces faveurs dont il vivait et retablir sa reputation compromise. +Dans l'insignifiante correspondance qu'il entretenait avec d'Olivet, +Brossette, Des Fontaines et M. Boutet, on remarque un grand etalage +de principes religieux, moraux, et un caractere anti-philosophique +tres-prononce. En supposant cette conversion sincere, on s'etonne que +Rousseau n'ait pas plus tire parti pour sa poesie de cette nature de +sentiments; c'etait peut-etre en effet la seule corde lyrique qui fut +capable de vibrer en ces temps-la. Les evenements exterieurs degoutaient +par leur petitesse et leur pauvrete; la guerre se faisait miserablement +et meme sans l'eclat des desastres; les querelles religieuses etaient +sottes, criardes, sans eloquence, quoique persecutrices; les moeurs, +infames et platement hideuses: c'etait une societe et un trone +sourdement en proie aux vers et a la pourriture. Ce qu'il y avait de +plus clair, c'est que l'ordre ancien deperissait, que la religion etait +en peril, et qu'on se precipitait dans un avenir mauvais et fatal. Voila +ce que sentaient et disaient du moins les partisans et les debris du +dernier regne, M. Daguesseau et Racine fils par exemple. Or, sans faire +d'hypothese gratuite, sans demander aux hommes plus que leur siecle ne +comporte, on concoit, ce me semble, dans cette atmosphere de souvenirs +et d'affections, une ame tendre, chaste, austere, effrayee de la +contagion croissante et du debordement philosophique, fidele au culte de +la monarchie de Louis XIV, assez eclairee pour degager la religion du +jansenisme, et cette ame, alarmee, avant l'orage, de pressentiments +douloureux, et gemissant avec une douceur triste; quelque chose en un +mot comme Louis Racine, d'aussi honnete, et de plus fort en talent et en +lumieres. Rousseau manqua a cette mission, dont il n'etait pas digne. Il +avait recu comme une lettre morte les traditions du regne qui finissait; +il s'y attacha obstinement; ses antipathies litteraires et sa jalousie +contre les talents rivaux l'y repousserent chaque jour de plus en plus; +il tint pour le dernier siecle, parce que le _petit Arouet_ etait du +nouveau. Dans les poesies a la mode, il etait bien plus choque des +mauvaises rimes que du mauvais gout et des mauvais principes. De la +sorte, chez lui, nul sentiment vrai du passe non plus que du present; +son esprit etait le plus terne des miroirs; rien ne s'y peignait, il +ne reflechit rien; sans originalite, sans vue intime ou meme finement +superficielle, sans vivacite de souvenirs, aussi loin des choeurs +d'_Esther_ que des vers dates de Philisbourg, tenant tout juste au +siecle de Louis XIV par l'_Ode sur Namur_, ce fut le moins lyrique de +tous les hommes a la moins lyrique de toutes les epoques. + +Avec un auteur aussi peu naif que Jean-Baptiste, chez qui tout vient de +labeur et rien d'inspiration, il n'est pas inutile de rechercher, avant +l'examen des oeuvres, quelles furent les idees d'apres lesquelles il +se dirigea, et de constater sa critique et sa poetique. Deux mots +suffiront. Le bon Brossette, ce personnage excellent mais banal, un des +devots empresses de feu Despreaux, espece de courtier litteraire, qui +caressait les illustres pour recevoir des exemplaires de leur part et +faire collection de leurs lettres, s'etait lourdement avise, en ecrivant +a Rousseau, de lui signaler, comme une decouverte, dans l'_Ode a la +Fortune_, un passage qui semblait imite de Lucrece. La-dessus Rousseau +lui repondit: "Il est vrai, monsieur, et vous l'avez bien remarque, que +j'ai eu en vue le passage de Lucrece, _quo magis in dubiis_, etc., dans +la strophe que vous me citez de mon _Ode a la Fortune_; et je vous +avoue, puisque vous approuvez la maniere dont je me suis approprie la +pensee de cet ancien, que je m'en sais meilleur gre que si j'en etois +l'auteur, par la raison que c'est l'expression seule qui fait le poete, +et non la pensee, qui appartient au philosophe et a l'orateur, comme a +lui." L'aveu est formel; on concoit maintenant que Saurin ait dit qu'il +ne regardait Rousseau que comme _le premier entre les plagiaires_. Les +jugements et les lectures de Rousseau repondaient a une aussi forte +poetique; c'est de finesse surtout qu'il manque. Il aime et admire +Regnier, mais il le range apres Malherbe, et trouve qu'_il ne lui a +manque que le bonheur de naitre sous le regne de Louis le Grand_. Il +appelle Gresset un _genie superieur_, et ne le chicane que sur ses +rimes: Des Fontaines se croit oblige de l'avertir que c'est aller un peu +trop loin. Il ne voit rien _de plus eleve ni de plus rempli de fureur et +de sublime_ que les vers de Duche, ce qui ne l'empeche pas d'ecrire a +propos de M. de Monchesnay: "Je ne connois que lui (_M. de Monchesnay!_) +presentement (1716), qui sache faire des vers marques au bon coin." Au +meme moment, il traite l'auteur du _Diable boiteux_ comme un faquin +du plus bas etage: "L'auteur, ecrit-il, ne pouvoit mieux faire que +s'associer avec des danseurs de corde: son genie est dans sa veritable +sphere." Refugie a Bruxelles en 1724, il prie son ami l'abbe d'Olivet de +lui envoyer un paquet de tragedies; en voici la liste: elle serait plus +complete et plus piquante, si Rotrou ne s'y trouvait pas: + + _Venceslas_, de Rotrou; + _Cleopatre_, de La Chapelle; + _Geta_, de Pechantre; + _Andronic_, _Tiridate_, de Campistron; + _Polyxene_, _Manlius_, _Thesee_, de La Fosse; + _Absalon_, de Duche. + +Je me suis trompe en disant que Rousseau ne s'inquietait jamais de +l'idee; il a fait une ode _sur les Divinites poetiques_, dans laquelle +est expose en style barbare un systeme d'allegorisation qui ne va a rien +moins qu'a mettre Bellone pour la guerre, Tisiphone pour la peur. Le +plus plaisant, c'est que pour cette demonstration _esthetique_, comme on +dirait aujourd'hui, il s'est imagine de recourir a l'ombre d'Alcee: + + Je la vois; c'est l'Ombre d'Alcee + Qui me la decouvre a l'instant, + Et qui deja, d'un oeil content, + Devoile a ma vue empressee + Ces deites d'adoption, + Synonymes de la pensee, + Symboles de l'abstraction. + +Alcee se met donc a chanter en ces termes: + + Des societes temporelles + Le premier lien est la voix, + Qu'en divers sons l'homme, a son choix, + Modifie et flechit pour elles; + Signes communs et naturels, + Ou les ames incorporelles + Se tracent aux sens corporels. + +Rousseau avait probablement attrape ces lambeaux de metaphysique, sinon +dans le commerce d'Alcee, du moins dans les livres ou les conversations +de son ami M. de Crousaz. Il y tenait au reste beaucoup plus qu'on +ne croirait. Ses odes en sont chamarrees; et ses _allegories_, qu'il +estimait autant et plus que ses odes, nous offrent comme la mise en +oeuvre et le resultat direct du systeme. + +Attaquons-nous maintenant, sans plus tarder, aux oeuvres de +Jean-Baptiste: nous laisserons de cote son theatre, et puisque nous +avons nomme ses _allegories_, nous les frapperons tout d'abord. Le +fantastique au XVIIIe siecle, en France, avait degenere dans tous les +arts. De brillant, de gracieux, de grotesque ou de terrible qu'il etait +au Moyen-Age et a la Renaissance, il etait devenu froid, lourd et +superficiel; on le tourmentait comme une enigme, parce qu'on ne +l'entendait plus a demi-mot. Le fantastique en effet n'est autre +chose qu'une folle reminiscence, une charmante etourderie, un caprice +etincelant, quelquefois un effroyable eclair sur un front serein; c'est +un jeu a la surface dont l'invisible ressort git au plus profond de +l'ame de la Muse. Que les faciles et soudains mouvements de cette ame se +ralentissent et se perdent; que ce jeu de physionomie devienne calcule +et de pure convenance; qu'on sourie, qu'on eclate, qu'on grimace, qu'on +fasse la folle a tout propos, et voila la Muse devenue une femme a la +mode, sotte, minaudiere, insupportable; c'est a peu pres ce qui arriva +de l'art au XVIIIe siecle. Le fantastique surtout, cette portion la plus +delicate et la plus insaisissable, y fut meconnu et defigure. On eut +les Amours de Boucher; on eut des _oves_ et des _volutes_, au lieu +d'acanthes et d'arabesques de toutes formes: on eut _les Bijoux +indiscrets_, les metamorphoses de _la Pucelle_, _l'Ecumoir_, _le Sopha_, +et ces contes de Voisenon ou des hommes et des femmes sont changes en +anneaux ou en baignoires. Cazotte seul, par son esprit, rappela un peu +la grace frivole d'Hamilton; mais on n'etait pas moins eloigne alors de +l'Arioste, de Rabelais et de Jean Goujon, que de Michel-Ange. On peut +rendre encore cette justice a J.-B. Rousseau, qu'a la moins fantastique +de toutes les epoques, il a ete le moins fantastique de tous les hommes. +Ses allegories sont jugees tout d'une voix: baroques, metaphysiques, +sophistiquees, seches, inextricables, nul defaut n'y manque. Nous +renvoyons a _Torticolis_, a _la Grotte de Merlin_, au _Masque de +Laverne_, a _Morosophie_; lise et comprenne qui pourra! Le style est +d'un langage marotique herisse de grec, et qu'on croirait forge a +l'enclume de Chapelain; on ne sait pas ou les prendre, et j'en dirais +volontiers, comme Saint-Simon de M. Pussort, que c'est un _fagot +d'epines_. + +Mais les odes, mais les cantates, voila les vrais titres, les titres +immortels de Rousseau a la gloire! Patience, nous y arrivons.--Les odes +sont, ou sacrees, ou politiques, ou personnelles. Quand on a lu la +Bible, quand on a compare au texte des prophetes les paraphrases de +Jean-Baptiste, on s'etonne peu qu'en taillant dans ce sublime eternel, +il en ait quelquefois detache en lambeaux du grave et du noble; et l'on +admire bien plutot qu'il ait si souvent affaibli, meconnu, remplace les +beautes supremes qu'il avait sous la main. A prendre en effet la plus +renommee de ses imitations, celle du Cantique d'Ezechias, qu'y voit-on? +Ici, la critique de detail est indispensable, et j'en demande pardon au +lecteur. Rousseau dit: + + J'ai vu mes tristes journees + Decliner vers leur penchant; + Au midi de mes annees + Je touchois a mon couchant. + La Mort deployant ses ailes + Couvroit d'ombres eternelles + La clarte dont je jouis, + Et dans cette nuit funeste + Je cherchois en vain le reste + De mes jours evanouis. + + Grand Dieu, votre main reclame + Les dons que j'en ai recus; + Elle vient couper la trame + Des jours qu'elle m'a tissus: + Mon dernier soleil se leve, + Et votre souffle m'enleve + De la terre des vivants, + Comme la feuille sechee, + Qui, de sa tige arrachee, + Devient le jouet des vents. + +Les quatre premiers vers de la premiere strophe sont bien, et les six +derniers passables grace a l'harmonie, quoiqu'un peu vides et charges +de mots; mais il fallait tenir compte du verset si touchant d'Isaie: +"Helas! ai-je dit, je ne verrai donc plus le Seigneur, le Seigneur dans +le sejour des vivants! Je ne verrai plus les mortels qui habitent avec +moi la terre!" Ne plus voir les autres hommes, ses freres en douleurs, +voila ce qui afflige surtout le mourant. La seconde strophe est faible +et commune, excepte les trois vers du milieu; a la place de cette +_trame_ usee qu'on voit partout, il y a dans le texte: "Le tissu de +ma vie a ete tranche comme la trame du tisserand." Qu'est devenu ce +tisserand auquel est compare le Seigneur? Au lieu de la _feuille +sechee_, le texte donne: "Mon pelerinage est fini; il a ete emporte +comme la tente du pasteur." Qu'est devenue cette tente du desert, +disparue du soir au matin, et si pareille a la vie? Et plus loin: + + Comme un lion plein de rage + Le mal a brise mes os; + Le tombeau m'ouvre un passage + Dans ses lugubres cachots. + Victime foible et tremblante, + A cette image sanglante + Je soupire nuit et jour, + Et, dans ma crainte mortelle, + Je suis comme l'hirondelle + Sous la griffe du vautour. + +Les deux derniers vers ne seraient pas mauvais, si on ne lisait dans +le texte: "Je criais vers vous comme les petits de l'hirondelle, et je +gemissais comme la colombe." On voit que Rousseau a precisement laisse +de cote ce qu'il y a de plus neuf et de plus marque dans l'original. Et +pourtant il aurait du, ce semble, comprendre la force de ce cantique +si rempli d'une pieuse tristesse, l'homme malheureux, et peut-etre +coupable, que Dieu avait frappe a son midi, et qui avait besoin de +retrouver le reste de ses jours pour se repentir et pleurer. De notre +temps, aupres de nous, un grand poete s'est inspire aussi du Cantique +d'Ezechias; lui aussi il a demande grace sous la verge de Dieu, et s'est +ecrie en gemissant: + + Tous les jours sont a toi: que t'importe leur nombre? + Tu dis: le temps se hate, ou revient sur ses pas. + Eh! n'es-tu pas Celui qui fis reculer l'ombre + Sur le cadran rempli d'un roi que tu sauvas? + +Voila comment on egale les prophetes sans les paraphraser; qu'on relise +la quatorzieme des _secondes Meditations_; qu'on relise en meme temps +dans les _premieres_ le dithyrambe intitule _Poesie sacree_, et qu'on le +compare avec l'_Epode_ du premier livre de Jean-Baptiste. + +L'ode politique n'a aucun caractere dans Rousseau: il en partage la +faute avec les evenements et les hommes qu'il celebre. La naissance +du duc de Bretagne, la mort du prince de Conti, la guerre civile des +Suisses en 1712, l'armement des Turcs contre Venise en 1715[33], la +bataille meme de Peterwaradin, tout cela eut dans le temps plus ou moins +d'importance, mais n'en a presque aucune aux yeux de la posterite. Le +poete a beau se demener, se commander l'enthousiasme, se provoquer au +delire, il en est pour ses frais, et l'on rit de l'entendre, a la mort +du prince de Conti, s'ecrier dans le pindarisme de ses regrets: + + Peuples, dont la douleur aux larmes obstinee, + De ce prince cheri deplore le trepas, + Approchez, et voyez quelle est la destinee + Des grandeurs d'ici-bas. + +[Note 33: Il est juste pourtant de noter, dans l'ode aux princes +chretiens au sujet de cet armement, un echo retentissant et harmonieux +des Croisades: + + ..................................... + Et des vents du midi la devorante haleine + N'a consume qu'a peine + Leurs ossements blanchis dans les champs d'Ascalon. + +] + + +De nos jours, si feconds en grands evenements et en grands hommes, il en +est advenu tout autrement. De simples naissances, de simples morts +de princes et de rois ont ete d'eclatantes lecons, de merveilleux +complements de fortune, des chutes ou des resurrections d'antiques +dynasties, de magnifiques symboles des destinees sociales. De telles +choses ont suscite le poete qui les devait celebrer; l'ode politique a +ete veritablement fondee en France; _les Funerailles de Louis XVIII_ en +sont le chef-d'oeuvre. + +Rousseau ne s'est pas contente de mettre du pindarisme exterieur et +de l'enthousiasme a froid dans ses odes politiques, pour tacher d'en +rechauffer les sujets: il a porte ces habitudes d'ecolier jusque +dans les pieces les plus personnelles et, pour ainsi dire, les plus +domestiques. Le comte du Luc, son patron, tombe malade; Rousseau en est +touche; il veut le lui dire et lui souhaiter une prompte convalescence, +rien de mieux; c'etait matiere a des vers sentis et touchants; mais +Rousseau aime bien mieux deterrer dans Pindare une ode a Hieron, roi de +Syracuse, qui, vainqueur aux jeux Pythiques par son coursier Pherenicus, +n'a pu recevoir le prix en personne pour cause de maladie. La les +digressions mythologiques sur Chiron, Esculape, sont longues, naturelles +et a leur place. Rousseau calque le dessein de la piece et tache d'en +reproduire le mouvement. Des le debut, il voudrait nous faire croire +qu'il est en lutte avec le genie comme avec Protee; mais tout cet +attirail convenu de _regard furieux_, de _ministre terrible_, de +_souffle invincible_, de _tete echevelee_, de _sainte manie_, d'_assaut +victorieux_, de _joug imperieux_, ne trompe pas le lecteur, et le +soi-disant inspire ressemble trop a ces faux braves qui, apres s'etre +frotte le visage et ebouriffe la perruque, se pretendent echappes avec +honneur d'une rencontre perilleuse. Puis vient la comparaison avec +Orphee et la priere aux trois soeurs filandieres pour le comte du +Luc; on y trouve quelques strophes assez touchantes, que La Harpe, +d'ordinaire peu favorable a Jean-Baptiste, mais attendri cette fois +comme Pluton, a jugees tout a fait _dignes d'Orphee_. Par malheur, ce +qui glace aussitot, c'est que le moderne Orphee nous raconte que + + ... jamais sous les yeux de l'auguste Cybele + La terre ne fit naitre un plus parfait modele + Entre les dieux mortels + +que le comte du Luc. Une jolie comparaison du poete avec l'abeille, +vers la fin de la piece, est empruntee et affaiblie d'Horace. Quant a +l'harmonie tant vantee de ce simulacre d'ode, elle n'est que celle du +metre que Rousseau emploie, qu'il n'a pas invente, et dont il ne tire +jamais tout le parti possible. Rousseau n'invente rien: il s'en tient +aux strophes de Malherbe; il n'a pas le genie de construction rythmique. +S'il rime avec soin, c'est presque toujours aux depens du sens et de +la precision; la rime ne lui donne jamais l'image, comme il arrive +aux vrais poetes; mais elle l'induit en depense d'epithetes et de +periphrases. Felicitons-le pourtant d'avoir, avec Piron, La Faye, et +quelques autres, proteste contre les deplorables violations de forme +prechees par La Motte et autorisees par Voltaire[34]. + +[Note 34: La plus belle ode que l'on doive a J.-B. Rousseau est +peut-etre encore celle de Le Franc sur sa mort; la meilleure piece +lyrique du genre en est l'epitaphe. Nul mieux que lui ne semble propre a +verifier ce propos du malin: _Faute d'idee, il allait faire une ode!_] + +Les cantates de Rousseau jouissent encore d'une certaine reputation; +celle de _Circe_, en particulier, passe pour un beau morceau de +poesie musicale. Elle nous parait, a nous, exactement comparable pour +l'harmonie a un choeur mediocre de _libretto_. Nul rhythme, nulle +science meme dans ces petits vers si celebres, et ou fourmillent les +banalites de _redoutable_, _formidable_, _effroyable_, de _terreur_, +_fureur_ et _horreur_. Le caractere de la magicienne est aussi celui +d'une _Circe_ ou d'une _Medee_ d'opera; elle ne ressemble pas meme a +Calypso, et ne sort pas des fadaises et des frenesies dont Quinault a +donne recette. Jean-Baptiste avait probablement oublie de relire le +dixieme livre de l'_Odyssee_, ou meme, s'il l'avait relu, il y aurait +saisi peu de chose; car il manquait du sentiment des epoques et des +poesies, et s'il melait sans scrupule Orphee et Protee avec le comte de +Luc, Flore et Ceres avec le comte de Zinzindorf, il n'hesitait pas non +plus a madrigaliser l'antiquite, et a marier Danchet et Homere. Depuis +qu'on a _le Mendiant_ et _l'Aveugle_ d'Andre Chenier, on comprend ce que +pourrait etre une _Circe_, et il n'est plus permis de citer celle de +Jean-Baptiste que comme un essai sans valeur. + +Pour ecrire avec genie, il faut penser avec genie; pour bien ecrire, il +suffit d'une certaine dose de sens, d'imagination et de gout. Boileau +en est la preuve: il imite, il traduit, il arrange a chaque instant les +idees et les expressions des anciens; mais tous ces larcins divers sont +artistement recus et disposes sur un fond commun qui lui est propre: son +style a une couleur, une texture; Boileau est bon ecrivain en vers. Le +style de Rousseau, au contraire, ne se tient nullement et ne forme pas +une seule et meme trame. Cette strophe commence avec eclat, puis finit +en detonnant; cette metaphore qui promettait avorte; cette image est +brillante, mais jure au milieu de son entourage terne, comme de l'argent +plaque sur de l'etain. C'est que ce brillant et ce beau appartiennent +tantot a Platon, tantot a Pindare, tantot meme a Boileau et a Racine: +Rousseau s'en est empare comme un rhetoricien fait d'une bonne +expression qu'il place a toute force dans le prochain discours. Ce qui +est bien de lui, c'est le prosaique, le commun, la declamation a vide, +ou encore le mauvais gout, comme les _livrees de Vertumne_ et les +_haleines qui fondent l'ecorce des eaux_. A vrai dire, le style de +Rousseau n'existe pas. + +Notre opinion sur Jean-Baptiste est dure, mais sincere; nous la +preciserons davantage encore. Si, en juin 1829, un jeune homme de vingt +ans, inconnu, nous arrivait un matin d'Auxerre ou de Rouen avec un +manuscrit contenant le _Cantique d'Ezechias_, l'_Ode au comte du Luc_ et +la _Cantate de Circe_, ou l'equivalent, apres avoir jete un coup d'oeil +sur les trois chefs-d'oeuvre, on lui dirait, ce me semble, ou du moins +on penserait a part soi: "Ce jeune homme n'est pas denue d'habitude pour +les vers; il a deja du en bruler beaucoup; il sent assez bien l'harmonie +de detail, mais sa strophe est pesante et son vers symetrique. Son +style a de la gravite, quelque noblesse, mais peu d'images, peu de +consistance, nulle originalite; il y a de beaux traits, mais ils sont +pris. Le pire, c'est que l'auteur manque d'idees et qu'il se traine pour +en ramasser de toutes parts. Il a besoin de travailler beaucoup, car, +le genie n'y etant pas, il ne fera passablement qu'a force d'etude." +Et la-dessus, tout haut on l'encouragerait fort, et tout bas on n'en +espererait rien. + +Que restera-t-il donc de J.-B. Rousseau? Il a aiguise une trentaine +d'epigrammes en style marotique, assez obscenes et laborieusement +naives; c'est a peu pres ce qui reste aussi de Mellin de +Saint-Gelais[35]. + +[Note 35: "... Mellin de Saint-Gelais dont les poesies sont +fastidieuses a la mort, a dix ou douze epigrammes pres, qui sont +veritablement excellentes." (Lettre de Rousseau a Brossette, du 25 +janvier 1718). Mais Rousseau fait le bon apotre quand il dit (29 janvier +1716): "Il y a des choses dont les libertins meme un peu raisonnables +ne sauroient rire, et la liberte de l'epigramme doit avoir des bornes. +Marot et Saint-Gelais ne les ont point passees... S'ils ont badine aux +depens des religieux, ils n'ont point ri aux depens de la religion." +(Voir, si l'on veut s'edifier la-dessus, mon _Tableau de la Poesie +francaise au XVIe siecle_, 1843, page 37.)] + +Mele toute sa vie aux querelles litteraires, salue, comme Crebillon, +du nom de _grand_ par Des Fontaines, Le Franc et la faction +anti-voltairienne, Rousseau avait perdu sa reputation a mesure que la +gloire de son rival s'etait affermie et que les principes philosophiques +avaient triomphe; il avait ete meme assez severement apprecie par la +Harpe et Le Brun. Mais, depuis qu'au commencement de ce siecle d'ardents +et genereux athletes ont rouvert l'arene lyrique et l'ont remplie de +luttes encore inouies, cet instinct bas et envieux, qui est de toutes +les epoques, a ramene Rousseau en avant sur la scene litteraire, comme +adversaire de nos jeunes contemporains: on a redore sa vieille gloire et +recousu son drapeau. Gacon, de nos jours, se fut reconcilie avec lui, +et l'eut appele _notre grand lyrique_. C'est cette tactique peu digne, +quoique eternelle, qui a provoque dans cet article notre severite +franche et sans reserve. Si nous avions trouve le nom de Jean-Baptiste +sommeillant dans un demi-jour paisible, nous nous serions garde d'y +porter si rudement la main; ses malheurs seuls nous eussent desarme tout +d'abord, et nous l'eussions laisse sans trouble a son rang, non loin de +Piron, de Gresset et de tant d'autres, qui certes le valaient bien. + +Juin 1829. + + + +Cet article, dont le ton n'est pas celui des precedents ni des suivants, +et dont l'auteur aujourd'hui desavoue entierement l'amertume blessante, +a ete reproduit ici comme pamphlet propre a donner idee du paroxysme +litteraire de 1829. Ajoutons seulement que, sans trop modifier le fond +de notre jugement sur les odes, qui n'est guere apres tout que celui +qu'a porte Vauvenargues (_Je ne sais si Rousseau a surpasse Horace et +Pindare dans ses odes: s'il les a surpasses, j'en conclus que l'ode est +un mauvais genre, etc., etc._), il nous semble injuste et dur, en y +reflechissant, de ne pas prendre en consideration ces trente dernieres +annees de sa vie, ou Rousseau montra jusqu'au bout de la constance et +une honorable fermete a ne pas vouloir rentrer dans sa patrie par grace, +sans jugement et rehabilitation. Quels qu'aient ete sa conduite secrete, +ses nouveaux tracas a l'etranger, sa brouille avec le prince Eugene, +etc., etc., il demeura digne a l'article du bannissement. Sa +correspondance durant ce temps d'exil avec Rollin, Racine fils, +Brossette, M. de Chauvelin et le baron de Breteuil, a des parties +qui recommandent son gout et qui tendent a relever son caractere. +Quelques-uns de ses vers religieux (en les supposant ecrits depuis cette +date fatale) semblent meme s'inspirer du sentiment energique qu'il a de +sa propre innocence: "_Mais de ces langues diffamantes Dieu saura venger +l'innocent_, etc.," et plusieurs semblables endroits. Il est facheux +que, non content de protester pour lui, il ait persiste a incriminer les +autres, comme Rollin le lui fit sentir un jour (voir l'_Eloge de Rollin_ +par de Boze). A le juger impartialement, on concoit que l'abbe d'Olivet +et d'autres contemporains de merite, sous l'influence et l'illusion de +l'amitie, aient pu dire, en parlant de lui, _l'illustre malheureux_. On +doit desirer (sans toutefois en etre bien certain) qu'ils aient +plus raison que Lenglet-Dufresnoy dans ses _Pieces curieuses sur +Rousseau_.--Contradiction des jugements humains, meme chez les plus +competents! la premiere fois que j'eus l'honneur d'etre presente a M. de +Chateaubriand, il me reprit tout d'abord sur cet article; la premiere +fois que j'eus l'honneur de voir M. Royer-Collard, tout d'abord il m'en +felicita. + + + +LE BRUN + +Vers l'epoque ou J.-B. Rousseau banni adressait a ses protecteurs +des odes composees au jour le jour, sans unite d'inspiration, et que +n'animait ni l'esprit du siecle nouveau ni celui du siecle passe, en +1729, a l'hotel de Conti, naissait d'un des serviteurs du prince un +poete qui devait bientot consacrer aux idees d'avenir, a la philosophie, +a la liberte, a la nature, une lyre incomplete, mais neuve et sonore, et +que le temps ne brisera pas. C'est une remarque a faire qu'aux approches +des grandes crises politiques et au milieu des societes en dissolution, +sont souvent jetees d'avance, et comme par une ebauche anticipee, +quelques ames douees vivement des trois ou quatre idees qui ne tarderont +pas a se degager et qui prevaudront dans l'ordre nouveau. Mais en meme +temps, chez ces individus de nature fortement originale, ces idees +precoces restent fixes, abstraites, isolees, declamatoires. Si c'est +dans l'art qu'elles se produisent et s'expriment, la forme en sera nue, +seche et aride, comme tout ce qui vient avant la saison. Ces hommes +auront grand mepris de leur siecle, de sa mesquinerie, de sa corruption, +de son mauvais gout. Ils aspireront a quelque chose de mieux, au simple, +au grand, au vrai, et se dessecheront et s'aigriront a l'attendre; ils +voudront le tirer d'eux-memes; ils le demanderont a l'avenir, au passe, +et se feront antiques pour se rajeunir; puis les choses iront toujours, +les temps s'accompliront, la societe murira, et lorsque eclatera la +crise, elle les trouvera deja vieux, uses, presque en cendres; elle +en tirera des etincelles, et achevera de les devorer. Ils auront ete +malheureux, acres, moroses, peut-etre violents et coupables. Il faudra +les plaindre, et tenir compte, en les jugeant, de la nature des temps et +de la leur. Ce sont des especes de victimes publiques, des Promethees +dont le foie est ronge par une fatalite intestine; tout l'enfantement de +la societe retentit en eux, et les dechire; ils souffrent et meurent +du mal dont l'humanite, qui ne meurt pas, guerit, et dont elle sort +regeneree. Tels furent, ce me semble, au dernier siecle, Alfieri en +Italie, et Le Brun en France. + +Ne dans un rang inferieur, sans fortune et a la charge d'un grand +seigneur, Le Brun dut se plier jeune aux necessites de sa condition. Il +merita vite la faveur du prince de Conti par des eloges entremeles +de conseils et de maximes philosophiques. A la fois secretaire des +commandements et poete lyrique, il releva le mieux qu'il put la +dependance de sa vie par l'audace de sa pensee, et il s'habitua de bonne +heure a garder pour l'ode, ou meme pour l'epigramme, cette verdeur +franche et souvent acerbe qui ne pouvait se faire jour ailleurs. Aussi, +plus tard, bien qu'il conservat au fond l'independance interieure qu'il +avait annoncee des ses premieres annees, on le voit toujours au service +de quelqu'un. Ses habitudes de domesticite trouvent moyen de se +concilier avec sa nature energique. Au prince de Conti succedent le +comte de Vaudreuil et M. de Calonne, puis Robespierre, puis Bonaparte; +et pourtant, au milieu de ces servitudes diverses, Le Brun demeure ce +qu'il a ete tout d'abord, meprisant les bassesses du temps, vivant +d'avenir, _effrene de gloire_, plein de sa mission de poete, croyant en +son genie, rachetant une action plate par une belle ode, ou se vengeant +d'une ode contre son coeur par une epigramme sanglante. Sa vie +litteraire presente aussi la meme continuite de principes, avec beaucoup +de taches et de mauvais endroits. Eleve de Louis Racine, qui lui avait +legue le culte du grand siecle et celui de l'antiquite, nourri dans +l'admiration de Pindare et, pour ainsi dire, dans la religion lyrique, +il etait simple que Le Brun s'accommodat peu des moeurs et des gouts +frivoles qui l'environnaient; qu'il se separat de la cohue moqueuse et +raisonneuse des beaux-esprits a la mode; qu'il enveloppat dans une egale +aversion Saint-Lambert et d'Alembert, Linguet et La Harpe, Rulhiere et +Dorat, Lemierre et Colardeau, et que, force de vivre des bienfaits d'un +prince, il se passat du moins d'un patron litteraire. Certes il y avait, +pour un poete comme Le Brun, un beau role a remplir au XVIIIe siecle. +Lui-meme en a compris toute la noblesse; il y a constamment vise, et en +a plus d'une fois dessine les principaux traits. C'eut ete d'abord de +vivre a part, loin des coteries et des salons patentes, dans le silence +du cabinet ou des champs; de travailler la, peu soucieux des succes +du jour, pour soi, pour quelques amis de coeur et pour une posterite +indefinie; c'eut ete d'ignorer les tracasseries et les petites guerres +jalouses qui fourmillaient aux pieds de trois ou quatre grands hommes, +d'admirer sincerement, et a leur prix, Montesquieu, Buffon, Jean-Jacques +et Voltaire, sans epouser leurs arriere-pensees ni les antipathies de +leurs sectateurs; et puis, d'accepter le bien, de quelque part qu'il +vint, de garder ses amis, dans quelques rangs qu'ils fussent, et +s'appelassent-ils Clement, Marmontel ou Palissot. Voila ce que concevait +Le Brun, et ce qu'il se proposait en certains moments; mais il fut loin +d'y atteindre. Caustique et irascible, il se montra souvent injuste par +vengeance ou mauvaise humeur. Au lieu de negliger simplement les salons +litteraires et philosophiques, pour vaquer avec plus de liberte a son +genie et a sa gloire, il les attaqua en toute occasion, sans mesure et +en masse. Il se delectait a la satire, et decochait ses traits a Gilbert +ou a Beaumarchais aussi volontiers qu'a La Harpe lui-meme. Une fois, +par sa _Wasprie_, il compromit etrangement sa chastete lyrique, en se +prenant au collet avec Freron. Reconnaissons pourtant que sa conduite +ne fut souvent ni sans dignite ni sans courage. La noble facon dont il +adressa mademoiselle Corneille a Voltaire, la respectueuse independance +qu'il maintint en face de ce monarque du siecle, le soin qu'il mit +toujours a se distinguer de ses plats courtisans, l'amitie pour Buffon, +qu'il professait devant lui, ce sont la des traits qui honorent une vie +d'homme de lettres. Le Brun aimait les grandes existences a part: +celle de Buffon dut le seduire, et c'etait encore un ideal qu'il eut +probablement aime a realiser pour lui-meme. Peut-etre, si la fortune lui +eut permis d'y arriver, s'il eut pu se fonder ainsi, loin d'un monde ou +il se sentait deplace, une vie grande, simple, auguste; s'il avait eu sa +tour solitaire au milieu de son parc, ses vastes et majestueuses allees, +pour y declamer en paix et y raturer a loisir son poeme de _la Nature_; +si rien autour de lui n'avait froisse son ame hautaine et irritable, +peut-etre toutes ces boutades de conduite, toutes ces sorties coleriques +d'amour-propre eussent-elles completement disparu: l'on n'eut pu lui +reprocher, comme a Buffon, que beaucoup de morgue et une excessive +plenitude de lui-meme. Mais Le Brun fut longtemps aux prises avec la +gene et les chagrins domestiques. Son proces avec sa femme que le prince +de Conti lui avait seduite[36], la banqueroute du prince de Guemene, puis +la Revolution, tout s'opposa a ce qu'il consolidat jamais son existence. +Je me trompe: vieux, presque aveugle, au-dessus du besoin grace aux +bienfaits du Gouvernement[37], il s'etait loge dans les combles du +Palais-Royal, pour y trouver le calme necessaire a la correction de ses +odes; c'etait la sa tour de Montbar. Une servante megere, qu'il avait +epousee, lui en faisait souvent une prison. A une telle ame, dans une +pareille vie, on doit pardonner un peu d'injustice et d'aigreur. + +[Note 36: On alla jusqu'a dire qu'il l'avait vendue au prince, +et, chose facheuse pour le caractere de Le Brun, plusieurs ont pu le +croire.--Voir son elegie infamante a _Nemesis_, ou il trouve moyen de +fletrir d'un seul coup sa _mere_, sa _soeur_ et sa _femme_! Une telle +elegie est unique dans son genre.] + +[Foonote 37: Le Brun dut ses bienfaits a son talent sans doute, a sa +renommee lyrique, mais par malheur aussi a sa mechancete satirique +que le pouvoir achetait de sa servilite. On cite une epigramme contre +Carnot, lors du vote de Carnot contre l'Empire; elle fut commandee a Le +Brun et payee d'une pension.] + +Le talent lyrique de Le Brun est grand, quelquefois immense, presque +partout incomplet. Quelques hautes pensees, qui n'ont jamais quitte le +poete depuis son enfance jusqu'a sa mort, dominent toutes ses belles +odes, s'y reproduisent sans cesse, et, a travers la diversite des +circonstances ou il les composa, leur impriment un caractere marquant +d'unite. Patriotisme, adoration de la nature, liberte republicaine, +royaute du genie, telles sont les sources fecondes et retentissantes +auxquelles Le Brun d'ordinaire s'abreuve. De bonne heure, et comme par +un instinct de sa mission future, il s'est penetre du role de Tyrtee, et +il gourmande deja nos defaites sous Contades, Soubise et Clermont, comme +plus tard il celebrera le _naufrage victorieux_ du _Vengeur_ et Marengo. +Au sortir des boudoirs, des toilettes et de tous ces bosquets de Cythere +et d'Amathonte, dont il s'est tant moque, mais dont il aurait du se +garder davantage, il se refugie au sein de la nature, comme en un temple +majestueux ou il respire et se deploie plus a l'aise; il la voit peu et +sait peu la retracer sous les couleurs aimables et fraiches dont elle +se peint autour de lui; il prefere la contempler face a face dans ses +soleils, ses volcans, ses tremblements de terre, ses cometes echevelees, +et plonge avec Buffon a travers les deserts des temps. Quant a la +liberte, elle eut toujours ses voeux, soit que dans les salons de +l'hotel de Conti, sous Louis XV, il s'ecrie avec une douleur de citoyen: + + Les Antenors vendent l'empire, + Thais l'achete d'un sourire; + L'or paie, absout les attentats. + Partout, a la cour, a l'armee, + Regne un dedain de renommee + Qui fait la chute des Etats; + +soit qu'il prelude a ses hymnes republicains dans les soirees du +ministere Calonne; soit meme qu'en des temps horribles, auxquels ses +chants furent trop meles[38], et dont il n'eut pas le courage de se +separer hautement, il exhale dans le silence cette ode touchante, dont +le debut, imite d'un psaume, ressemble a quelque chanson de Beranger: + + Prends les ailes de la colombe, + Prends, disais-je a mon ame, et fuis dans les deserts[39]. + +[Foonote 38: Il y a de vilains vers de lui sur Marie-Antoinette; on ne +les a pas compris dans ses oeuvres. Ils parurent en brochure vers l'an +III; on y lit: + + Oh! que Vienne aux Francais fit un present funeste! + Toi qui de la Discorde allumas le flambeau, + Reine que nous donna la colere celeste, + Que la foudre n'a-t-elle embrase ton berceau! + +Les suivants, pires encore, sont trop atroces pour que je les +transcrive. Le jour ou le roi lui avait accorde une pension, il avait +pourtant fait un quatrain de remerciment qui finissait ainsi: + + Larmes, que n'avait pu m'arracher le malheur, + Coulez pour la reconnaissance! + +Une strophe de lui preluda a la violation des tombes de Saint-Denis et +sembla directement la provoquer. + + Purgeons le sol des patriotes, + Par les rois encore infecte: + La terre de la liberte + Rejette les os des despotes. + De ces monstres divinises + _Que tous les cercueils soient brises!_ + Que leur memoire soit fletrie! + Et qu'avec leurs manes errants + Sortent du sein de la patrie + _Les cadavres de ces tyrans!_ + +Tandis que Le Brun ecrivait ces horreurs en 93, David ne craignait pas +de peindre Marat. Ces _Rois de la lyre et du savant pinceau_, qu'avait +chantes Andre Chenier, etaient tous deux apostats de cette amitie +sainte.] + +[Note 39: De religion a proprement parler, et de rien qui y +ressemble, Le Brun en avait meme moins qu'il ne convenait a son temps. +Il etait la-dessus aussi sec et net que Volney. On lit en marge d'une +edition de La Fontaine annotee par lui, a propos du poeme de la +_Captivite de saint Malc_: "Ce petit poeme, _quoique le sujet en soit +pieux_, est rempli d'interet, de vers heureux et de beautes neuves."] + +Enfin, toutes les fois qu'il veut decrire l'enthousiasme lyrique et +marquer les traits du vrai genie, Le Brun abonde en images eblouissantes +et sublimes. Si Corneille en personne se fut adresse a Voltaire, il +n'eut pas, certes, plus dignement parle que Le Brun ne l'a fait en son +nom. Il faut voir encore comme en toute occasion le poete a conscience +de lui-meme, comme il a foi en sa gloire, et avec quelle securite +sincere, du milieu de la tourbe qui l'importune, il se fonde sur la +justice des ages: + + Ceux dont le present est l'idole + Ne laissent point de souvenir; + Dans un succes vain et frivole + Ils ont use leur avenir. + Amants des roses passageres, + Ils ont les graces mensongeres + Et le sort des rapides fleurs. + Leur plus long regne est d'une aurore; + Mais le temps rajeunit encore + L'antique laurier des neuf Soeurs. + +Apres cet hommage rendu au talent de Le Brun, il nous sera permis +d'insister sur ses defauts. Le principal, le plus grave selon nous, +celui qui gate jusqu'a ses plus belles pages, est un defaut tout +systematique et calcule. Il avait beaucoup medite sur la langue +poetique, et pensait qu'elle devait etre radicalement distincte de +la prose. En cela, il avait fort raison, et le procede si vante de +Voltaire, d'ecrire les vers sous forme de prose pour juger s'ils sont +bons, ne mene qu'a faire des vers prosaiques, comme le sont, au reste, +trop souvent ceux de Voltaire. Mais, a force de mediter sur les +prerogatives de la poesie, Le Brun en etait venu a envisager les +_hardiesses_ comme une qualite a part, independante du mouvement des +idees et de la marche du style, une sorte de beaute mystique touchant +a l'essence meme de l'ode; de la, chez lui, un souci perpetuel des +_hardiesses_, un accouplement force des termes les plus disparates, un +placage exterieur de metaphores; de la, surtout vers la fin, un abus +intolerable de la Majuscule, une minutieuse personnification de tous +les substantifs, qui reporte involontairement le lecteur au culte de la +deesse Raison et a ces temps d'apotheose pour toutes les vertus et +pour tous les vices. C'est ce qui a fait dire a un poete de nos jours +singulierement spirituel, que Le Brun etait + + Fougueux comme Pindare... et plus mythologique[40]. + +[Note 40: En fait de mythologie, rien n'egale chez Le Brun la strophe +suivante, tiree de l'ode sur _le triomphe de nos Paysages_, et que +Charles Nodier aime a citer avec sourire: + + La colline qui vers le pole + Borne nos fertiles marais, + Occupe les enfants d'Eole + A broyer les dons de Ceres. + Vanvres que cherit Galatee + Sait du lait d'Io, d'Amalthee + Epaissir les flots ecumeux; + Et Sevres, d'une pure argile, + Compose l'albatre fragile + Ou Moka nous verse ses feux. + +Tout cela pour dire: Au nord de Paris, Montmartre et ses _moulins a +vent_; de l'autre cote, Vanvres, son _beurre_ et _ses fromages_; et la +_porcelaine_ de Sevres! "Je ne crois pas, ecrivait Ginguene au redacteur +du journal _le Moderateur_ (22 janvier 1790), que nous ayons beaucoup de +vers a mettre au-dessus de cette strophe." Et Andrieux, l'Aristarque, +n'en disconvenait pas; il avouait que si tout avait ete aussi beau, il +aurait fallu rendre les armes. Aujourd'hui il n'est pas un ecolier qui +n'en rie. On rencontre dans le gout, aux diverses epoques, de ces veines +bizarres.] + +A part ce defaut, qui chez Le Brun avait degenere en une espece de tic, +son style, son procede et sa maniere le rapprochent beaucoup d'Alfieri +et du peintre David, auxquels il ne nous parait nullement inferieur. +C'est egalement quelque chose de fort, de noble, de nu, de roide, de sec +et de decharne, de grec et d'academique, un retour laborieux vers le +simple et le vrai. D'un cote comme de l'autre, c'est avant tout une +protestation contre le mauvais gout regnant, une gageure d'echapper aux +fades pastorales et aux operas langoureux, aux Amours de Boucher et aux +abbes de Watteau, aux descriptions de Saint-Lambert et aux vers musques +de Bernis. L'accent declamatoire perce a tout moment dans le talent de +Le Brun, lors meme que ce talent s'abandonne le plus a sa pente. Ses +odes republicaines, excepte celle du _Vengeur_, semblent a bon droit +communes, seches et glapissantes; elles ne lui furent peut-etre pas pour +cela moins energiquement inspirees par les circonstances. C'est qu'avec +beaucoup d'imagination il est naturellement peu coloriste, et qu'il a +besoin, pour arriver a une expression vivante, d'evoquer, comme par un +soubresaut galvanique, les etres de l'ancienne mythologie. Son pinceau +maigre, quoique etincelant, joue d'ordinaire sur un fond abstrait; il ne +prend guere de splendeur large que lorsque le poete songe a Buffon et +retrace d'apres lui la nature. Mais un mauvais exemple que Buffon donna +a Le Brun, ce fut cette habitude de retoucher et de corriger a satiete, +que l'illustre auteur des _Epoques_ possedait a un haut degre, en vertu +de cette patience qu'il appelait genie. On rapporte qu'il recopia ses +_Epoques_ jusqu'a dix-huit fois. Le Brun faisait ainsi de ses odes. Il +passa une moitie de sa vie a les remanier la plume en main, a en trier +les brouillons, a les remettre au net et a en preparer une edition qui +ne vint pas. Une note, placee en tete de la premiere publication du +_Vengeur_, nous avertit, comme motif d'excuse ou cas singulier, que le +poete a compose cette ode, de soixante-dix vers environ, en tres-peu de +jours et _presque d'un seul jet_. Si Le Brun avait eu plus de temps, il +aurait peut-etre trouve moyen de la gater. + +En se declarant contre le mauvais gout du temps par ses epigrammes et +par ses oeuvres, Le Brun ne sut pas assez en rester pur lui-meme. Sans +aucune sensibilite, sans aucune disposition reveuse et tendre, il aimait +ardemment les femmes, probablement a la maniere de Buffon, quoiqu'en +seigneur moins suzerain et avec plus de galanterie. De la mille billets +en vers a propos de rien, et, pele-mele avec ses odes, une prodigieuse +quantite d'_Egles_, de _Zirphes_, de _Delphires_, de _Cephises_, de +_Zelis_, et de _Zelmis_. Tantot c'est un _persiflage doux et honnete a +une jeune coquette tres-aimable et tres-vaine qui m'appelait son berger +dans ses lettres, et qui pretendait a tous les talents et a tous les +coeurs_; tantot ce sont des vers fugitifs _sur ce que M. de Voltaire, +bienfaiteur de mesdemoiselles Corneille et de Varicour, les a mariees +toutes deux, apres les avoir celebrees dans ses vers_. Enfin, vers le +temps d'Arcole et de Rivoli, il soutint, comme personne ne l'ignore, sa +fameuse querelle avec Legouve, sur la question de savoir _si l'encre +sied ou ne sied pas aux doigts de rose_. + +Nous dirons un mot des elegies de Le Brun, parce que c'est pour nous +une occasion de parler d'Andre Chenier, dont le nom est sur nos levres +depuis le commencement de cet article, et auquel nous aspirons, comme a +une source vive et fraiche dans la brulante aridite du desert. En 1763, +Le Brun, age de trente-quatre ans, adressait a l'Academie de La Rochelle +un discours sur Tibulle, ou on lit ce passage: "Peut-etre qu'au moment +ou j'ecris, tel auteur, vraiment anime du desir de la gloire et +dedaignant de se preter a des succes frivoles, compose dans le silence +de son cabinet un de ces ouvrages qui deviennent immortels, parce qu'ils +ne sont pas assez ridiculement jolis pour faire le charme des toilettes +et des alcoves, et dont tout l'avenir parlera, parce que les grands du +jour n'en diront rien a leurs petits soupers." Andre Chenier fut cet +homme; il etait ne en 1762, un an precisement avant la prediction de Le +Brun. Vingt ans plus tard, on trouve les deux poetes unis entre eux +par l'amitie et meme par les gouts, malgre la difference des ages. Les +details de cette societe charmante, ou vivaient ensemble, vers 1782, +Lebrun, Chenier, le marquis de Brazais, le chevalier de Pange, MM. +de Trudaine, cette vie de campagne, aux environs de Paris, avec des +excursions frequentes d'ou l'on rapportait matiere aux elegies du matin +et aux confidences du soir, tout cela est reste couvert d'un voile +mysterieux, grace a l'insouciance et a la discretion des editeurs. On +devine pourtant et l'on reve a plaisir ce petit monde heureux, d'apres +quelques epitres reciproques et quelques vers epars: + + Abel, mon jeune Abel, et Trudaine et son frere, + Ces vieilles amities de l'enfance premiere, + Quand tous quatre muets, sous un maitre inhumain, + Jadis au chatiment nous presentions la main; + Et mon frere, et Le Brun, les Muses elles-memes; + De Pange fugitif de ces neuf Soeurs qu'il aime: + Voila le cercle entier qui, le soir quelquefois, + A des vers, non sans peine obtenus de ma voix, + Prete une oreille amie et cependant severe. + +Le Brun dut aimer des l'abord, chez le jeune Andre, un sentiment exquis +et profond de l'antique, une ame modeste, candide, independante, faite +pour l'etude et la retraite; il n'avait vu en Gilbert que le _corbeau du +Pinde_, il en vit dans Chenier le cygne. Un gout vif des plaisirs les +unissait encore. Les amours de Le Brun avec la femme qu'il a celebree +sous le nom d'Adelaide se rapportent precisement au temps dont nous +parlons. Chenier, dans une delicieuse epitre, dit a sa Muse qu'il envoie +au logis de son ami: + + ... La, ta course fidele + Le trouvera peut-etre aux genoux d'une belle; + S'il est ainsi, respecte un moment precieux; + Sinon, tu peux entrer... + +Et il ajoute sur lui-meme: + + Les ruisseaux et les bois, et Venus, et l'etude, + Adoucissent un peu ma triste solitude. + +Tous deux ont chante leurs plaisirs et leurs peines d'amour en des +elegies qui sont, a coup sur, les plus remarquables du temps[41]. Mais la +victoire reste tout entiere du cote d'Andre Chenier. L'elegie de Le Brun +est seche, nerveuse, vengeresse, deja sur le retour, savante dans le +gout de Properce et de Callimaque; l'imitation de l'antique n'en exclut +pas toujours le fade et le commun moderne. L'elegie d'Andre Chenier est +molle, fraiche, blonde, gracieusement eploree, voluptueuse avec une +teinte de tristesse, et chaste meme dans sa sensualite. La nature de +France, les bords de la Seine, les iles de la Marne, tout ce paysage +riant et varie d'alentour se mire en sa poesie comme en un beau fleuve; +on sent qu'il vient de Grece, qu'il y est ne, qu'il en est plein: mais +ses souvenirs d'un autre ciel se lient harmonieusement avec son emotion +presente, et ne font que l'eclairer, pour ainsi dire, d'un plus doux +rayon. Cette charmante mythologie que le XVIIe siecle avait defiguree en +l'adoptant, et dont le jargon courait les ruelles, il la recompose, il +la rajeunit avec un art admirable; il la fond merveilleusement dans la +couleur de ses tableaux, dans ses analyses de coeur, et autant qu'il le +faut seulement pour elever les moeurs d'alors a la poesie et a l'ideal. +Mais, par malheur, cette vie de loisir et de jeunesse dura peu. La +Revolution, qui brisa tant de liens, dispersa tout d'abord la petite +societe choisie que nous aurions voulu peindre, et Le Brun, qui +partageait les opinions ardentes de Marie-Joseph, se trouva emporte bien +loin du sage Andre. On souffre a penser quel refroidissement, sans doute +meme quelle aigreur, dut succeder a l'amitie fraternelle des premiers +temps. Ici tout renseignement nous manque. Mais Le Brun, qui survecut +treize annees a son jeune ami, n'en a parle depuis en aucun endroit; il +n'a pas daigne consacrer un seul vers a sa memoire, tandis que chaque +jour, a chaque heure, il aurait du s'ecrier avec larmes: "J'ai connu un +poete, et il est mort, et vous l'avez laisse tuer, et vous l'oubliez!" +Il est a craindre pour Le Brun que les dissentiments politiques n'aient +aigri son coeur, et que l'echafaud d'Andre ne soit venu ayant la +reconciliation. Pour moi, j'ai peine a croire qu'il ne fut pas au nombre +de ceux dont l'infortune poete a dit avec un reproche mele de tendresse: + + Que pouvaient mes amis? Oui, de leur voix cherie + Un mot a travers ces barreaux + Eut verse quelque baume en mon ame fletrie; + De l'or peut-etre a mes bourreaux... + Mais tout est precipice. Ils ont eu droit de vivre. + Vivez, amis; vivez contents. + En depit de Bavus soyez lents a me suivre. + Peut-etre en de plus heureux temps + J'ai moi-meme, a l'aspect des pleurs de l'infortune, + Detourne mes regards distraits; + A mon tour aujourd'hui mon malheur importune: + Vivez, amis, vivez en paix[42]. + +[Note 41: Au livre second des odes de Le Brun, la quinzieme _A un +jeune Ami_ s'adresse evidemment a Andre: + + Souviens-toi des moeurs de Byzance; + Digne de ton berceau, maitrise la beaute!... + +Et les derniers vers de l'ode indiquent qu'elle fut composee au moment +d'une rupture ou menace de rupture entre les Turcs et les Russes (1787 +probablement).] + +[Note 42: Il serait dur, mais pas trop invraisemblable, de +conjecturer qu'en ecrivant les vers suivants (voir l'edition d'Eugene +Renduel), Chenier a pu songer au jour ou il se sentit decu et blesse +dans son admiration premiere pour Le Brun: + + Ah! j'atteste les Cieux que j'ai voulu le croire, + J'ai voulu dementir et mes yeux et l'histoire; + Mais non: il n'est pas vrai que les coeurs excellents + Soient les seuls en effet ou germent les talents. + Un mortel peut toucher une lyre sublime, + Et n'avoir qu'un coeur faible, etroit, pusillanime, + Inhabile aux vertus qu'il sait si bien chanter, + Ne les imiter point et les faire imiter, etc., etc. + +Quoi qu'il en soit, la gloire de Le Brun, dans l'avenir, ne sera +pas separee de celle d'Andre Chenier. On se souviendra qu'il l'aima +longtemps, qu'il le predit, qu'il le gouta en un siecle de peu de +poesie, et qu'il sentit du premier coup que ce jeune homme faisait ce +que lui-meme aurait voulu faire. On lui tiendra compte de ses efforts, +de ses veilles, de sa poursuite infatigable de la gloire, de la +tradition lyrique qu'il soutint avec eclat, de cette flamme interieure +enfin, qui ne lui echappait que par acces, et qui minait sa vie. On +verra en lui un de ces hommes d'essai que la nature lance un peu au +hasard, un des precurseurs aventureux du siecle dont a deja resplendi +l'aurore. + +Juillet 1829. + +(Voir encore sur Le Brun un article essentiel dans le tome V des +_Causeries du Lundi_) + + + + +MATHURIN REGNIER ET ANDRE CHENIER + +Hatons-nous de le dire, ce n'est pas ici un rapprochement a antitheses, +un parallele academique que nous pretendons faire. En accouplant deux +hommes si eloignes par le temps ou ils ont vecu, si differents par le +genre et la nature de leurs oeuvres, nous ne nous soucions pas de +tirer quelques etincelles plus ou moins vives, de faire jouer a l'oeil +quelques reflets de surface plus ou moins capricieux. C'est une vue +essentiellement logique qui nous mene a joindre ces noms, et parce que, +des deux idees poetiques dont ils sont les types admirables, l'une, +sitot qu'on l'approfondit, appelle l'autre et en est le complement. Une +voix pure, melodieuse et savante, un front noble et triste, le genie +rayonnant de jeunesse, et, parfois, l'oeil voile de pleurs; la volupte +dans toute sa fraicheur et sa decence; la nature dans ses fontaines et +ses ombrages; une flute de buis, un archet d'or, une lyre d'ivoire; le +beau pur, en un mot, voila Andre Chenier. Une conversation brusque, +franche et a saillies; nulle preoccupation d'art, nul _quant-a-soi_; une +bouche de satyre aimant encore mieux rire que mordre; de la rondeur, +du bon sens; une malice exquise, par instants une amere eloquence; des +recits enfumes de cuisine, de taverne et de mauvais lieux; aux mains, en +guise de lyre, quelque instrument bouffon, mais non criard; en un mot, +du laid et du grotesque a foison, c'est ainsi qu'on peut se figurer en +gros Mathurin Regnier. Place a l'entree de nos deux principaux siecles +litteraires, il leur tourne le dos et regarde le seizieme; il y tend +la main aux aieux gaulois, a Montaigne, a Ronsard, a Rabelais, de meme +qu'Andre Chenier, jete a l'issue de ces deux memes siecles classiques, +tend deja les bras au notre, et semble le frere aine des poetes +nouveaux. Depuis 1613, annee ou Regnier mourut, jusqu'en 1782, annee +ou commencerent les premiers chants d'Andre Chenier, je ne vois, en +exceptant les dramatiques, de poete parent de ces deux grands hommes que +La Fontaine, qui en est comme un melange agreablement tempere. Rien donc +de plus piquant et de plus instructif que d'etudier dans leurs rapports +ces deux figures originales, a physionomie presque contraire, qui +se tiennent debout en sens inverse, chacune a un isthme de notre +litterature centrale, et, comblant l'espace et la duree qui les +separent, de les adosser l'une a l'autre, de les joindre ensemble par +la pensee, comme le Janus de notre poesie. Ce n'est pas d'ailleurs en +differences et en contrastes que se passera toute cette comparaison: +Regnier et Chenier ont cela de commun qu'ils sont un peu en dehors de +leurs epoques chronologiques, le premier plus en arriere, le second plus +en avant, et qu'ils echappent par independance aux regles artificielles +qu'on subit autour d'eux. Le caractere de leur style et l'allure de +leurs vers sont les memes, et abondent en qualites pareilles; Chenier a +retrouve par instinct et etude ce que Regnier faisait de tradition +et sans dessein; ils sont uniques en ce merite, et notre jeune ecole +chercherait vainement deux maitres plus consommes dans l'art d'ecrire en +vers. + +Mathurin etait ne a Chartres, en Beauce, Andre, a Byzance, en Grece; +tous deux se montrerent poetes des l'enfance. Tonsure de bonne heure, +eleve dans le jeu de paume et le tripot de son pere qui aimait la table +et le plaisir, Regnier dut au celebre abbe de Tiron, son oncle, les +premiers preceptes de versification, et, des qu'il fut en age, quelques +benefices qui ne l'enrichirent pas. Puis il fut attache en qualite de +chapelain a l'ambassade de Rome, ne s'y amusa que mediocrement; mais, +comme Rabelais avait fait, il y attaqua de preference les choses par +le cote de la raillerie. A son retour, il reprit, plus que jamais, son +train de vie qu'il n'avait guere interrompu en terre papale, et mourut +de debauche avant quarante ans. Ne d'un savant ingenieux et d'une +Grecque brillante, Andre quitta tres-jeune Byzance, sa patrie; mais il y +reva souvent dans les delicieuses vallees du Languedoc, ou il fut eleve; +et lorsque plus tard, entre au college de Navarre, il apprit la plus +belle des langues, il semblait, comme a dit M. Villemain, se souvenir +des jeux de son enfance et des chants de sa mere. Sous-lieutenant dans +Angoumois, puis attache a l'ambassade de Londres, il regretta amerement +sa chere independance, et n'eut pas de repos qu'il ne l'eut reconquise. +Apres plusieurs voyages, retire aux environs de Paris, il commencait une +vie heureuse dans laquelle l'etude et l'amitie empietaient de plus en +plus sur les plaisirs, quand la Revolution eclata. Il s'y lanca avec +candeur, s'y arreta a propos, y fit la part equitable au peuple et au +prince, et mourut sur l'echafaud en citoyen, se frappant le front en +poete. L'excellent Regnier, ne et grandi pendant les guerres civiles, +s'etait endormi en bon bourgeois et en joyeux compagnon au sein de +l'ordre retabli par Henri IV. + +Prenant successivement les quatre ou cinq grandes idees auxquelles +d'ordinaire puisent les poetes, Dieu, la nature, le genie, l'art, +l'amour, la vie proprement dite, nous verrons comme elles se sont +revelees aux deux hommes que nous etudions en ce moment, et sous quelle +face ils ont tente de les reproduire. Et d'abord, a commencer par +Dieu, _ab Jove principium_, nous trouvons, et avec regret, que cette +magnifique et feconde idee est trop absente de leur poesie, et qu'elle +la laisse deserte du cote du ciel. Chez eux, elle n'apparait meme pas +pour etre contestee; ils n'y pensent jamais, et s'en passent, voila +tout. Ils n'ont assez longtemps vecu, ni l'un ni l'autre, pour arriver, +au sortir des plaisirs, a cette philosophie superieure qui releve et +console. La corde de Lamartine ne vibrait pas en eux. Epicuriens et +sensuels, ils me font l'effet, Regnier, d'un abbe romain, Chenier, d'un +Grec d'autrefois. Chenier etait un paien aimable, croyant a Pales, a +Venus, aux Muses[43]; un Alcibiade candide et modeste, nourri de poesie, +d'amitie et d'amour. Sa sensibilite est vive et tendre; mais, tout en +s'attristant a l'aspect de la mort, il ne s'eleve pas au-dessus des +croyances de Tibulle et d'Horace: + + Aujourd'hui qu'au tombeau je suis pret a descendre, + Mes amis, dans vos mains je depose ma cendre. + Je ne veux point, couvert d'un funebre _linceuil_, + Que les pontifes saints autour de mon cercueil, + Appeles aux accents de l'airain lent et sombre, + De leur chant lamentable accompagnent mon ombre, + Et sous des murs sacres aillent ensevelir + Ma vie et ma depouille, et tout mon souvenir. + +[Note 43: Je lis dans les notes d'un voyage d'Italie: "Vers le meme +temps ou se retrouvaient a Pompei toute une ville antique et tout l'art +grec et romain qui en sortait graduellement, piquante coincidence! Andre +Chenier, un poete grec vivant, se retrouvait aussi. En parcourant cet +admirable musee de statuaire antique a Naples, je songeais a lui; la +place de sa poesie est entre toutes ces Venus, ces Ganymedes et +ces Bacchus; c'est la son monde. Sa jeune _Tarentine_ y appartient +exactement, et je ne cessais de l'y voir en figure.--La poesie d'Andre +Chenier est l'accompagnement sur la flute et sur la lyre de tout cet art +de marbre retrouve."] + +Il aime la nature, il l'adore, et non-seulement dans ses varietes +riantes, dans ses sentiers et ses buissons, mais dans sa majeste +eternelle et sublime, aux Alpes, au Rhone, aux greves de l'Ocean. +Pourtant l'emotion religieuse que ces grands spectacles excitent en son +ame ne la fait jamais se fondre en priere _sous le poids de l'infini_. +C'est une emotion religieuse et philosophique a la fois, comme Lucrece +et Buffon pouvaient en avoir, comme son ami Le Brun etait capable +d'en ressentir. Ce qu'il admire le plus au ciel, c'est tout ce qu'une +physique savante lui en a devoile; ce sont _les mondes roulant dans +les fleuves d'ether, les astres et leurs poids, leurs formes, leurs +distances_: + + Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses; + Comme eux, astre, soudain je m'entoure de feux. + Dans l'eternel concert je me place avec eux; + En moi leurs doubles lois agissent et respirent; + Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent: + Sur moi qui les attire ils pesent a leur tour. + +On dirait, chose singuliere! que l'esprit du poete se condense et se +materialise a mesure qu'il s'agrandit et s'eleve. Il ne lui arrive +jamais, aux heures de reverie, de voir, dans les etoiles, des _fleurs +divines qui jonchent les parvis du saint lieu_, des ames heureuses +qui respirent un air plus pur, et qui parlent, durant les nuits, un +mysterieux langage aux ames humaines. Je lis, a ce propos, dans un +ouvrage inedit, le passage suivant, qui revient a ma pensee et la +complete: + +"Lamartine, assure-t-on, aime peu et n'estime guere Andre Chenier: cela +se concoit. Andre Chenier, s'il vivait, devrait comprendre bien mieux +Lamartine qu'il n'est compris de lui. La poesie d'Andre Chenier n'a +point de religion ni de mysticisme; c'est, en quelque sorte, le paysage +dont Lamartine a fait le ciel, paysage d'une infinie variete et d'une +immortelle jeunesse, avec ses forets verdoyantes, ses bles, ses vignes, +ses monts, ses prairies et ses fleuves; mais le ciel est au-dessus, avec +son azur qui change a chaque heure du jour, avec ses horizons indecis, +ses _ondoyantes lueurs du matin et du soir_, et la nuit, avec ses fleurs +d'or, _dont le lis est jaloux_. Il est vrai que du milieu du paysage, +tout en s'y promenant ou couche a la renverse sur le gazon, on jouit du +ciel et de ses merveilleuses beautes, tandis que l'oeil humain, du haut +des nuages, l'oeil d'Elie sur son char, ne verrait en bas la terre +que comme une masse un peu confuse. Il est vrai encore que le paysage +reflechit le ciel dans ses eaux, dans la goutte de rosee, aussi bien que +dans le lac immense, tandis que le dome du ciel ne reflechit pas les +images projetees de la terre. Mais, apres tout, le ciel est toujours le +ciel, et rien n'en peut abaisser la hauteur." Ajoutez, pour etre juste, +que le ciel qu'on voit du milieu du paysage d'Andre Chenier, ou qui s'y +reflechit, est un ciel pur, serein, etoile, mais physique, et que la +terre apercue par le poete sacre, de dessus son char de feu, toute +confuse qu'elle parait, est deja une terre plus que terrestre pour ainsi +dire, harmonieuse, ondoyante, baignee de vapeurs, et idealisee par la +distance. + +Au premier abord, Regnier semble encore moins religieux que Chenier. Sa +profession ecclesiastique donne aux ecarts de sa conduite un caractere +plus serieux, et en apparence plus significatif. On peut se demander si +son libertinage ne s'appuyait pas d'une impiete systematique, et s'il +n'avait pas appris de quelque abbe romain l'atheisme, assez en vogue en +Italie vers ce temps-la. De plus, Regnier, qui avait vu dans ses voyages +de grands spectacles naturels, ne parait guere s'en etre emu. La +campagne, le silence, la solitude et tout ce qui ramene plus aisement +l'ame a elle-meme et a Dieu, font place, en ses vers, au fracas des rues +de Paris, a l'odeur des tavernes et des cuisines, aux allees infectes +des plus miserables taudis. Pourtant Regnier, tout epicurien et debauche +qu'on le connait, est revenu, vers la fin et par acces, a des sentiments +pieux et a des repentirs pleins de larmes. Quelques sonnets, un fragment +de poeme sacre et des stances en font temoignage. Il est vrai que c'est +par ses douleurs physiques et par les aiguillons de ses maux qu'il +semble surtout amene a la contrition morale. Regnier, dans le cours de +sa vie, n'eut qu'une grande et seule affaire: ce fut d'aimer les femmes, +toutes et sans choix. Ses aveux la-dessus ne laissent rien a desirer: + + Or moy qui suis tout flame et de nuict et de jour, + Qui n'haleine que feu, ne respire qu'amour, + Je me laisse emporter a mes flames communes, + Et cours souz divers vents de diverses fortunes. + Ravy de tous objects, j'ayme si vivement + Que je n'ay pour l'amour ny choix ny jugement. + De toute eslection mon ame est despourveue, + Et nul object certain ne limite ma veue. + Toute femme m'agree... + +Ennemi declare de ce qu'il appelle _l'honneur_, c'est-a-dire de la +delicatesse, preferant comme d'Aubigne l'_estre_ au _parestre_, il se +contente _d'un amour facile et de peu de defense_: + + Aymer en trop haut lieu une dame hautaine, + C'est aymer en souci le travail et la peine, + C'est nourrir son amour de respect et de soin. + +La Fontaine etait du meme avis quand il preferait ingenument les +_Jeannetons_ aux _Climenes_. Regnier pense que le meme feu qui anime le +grand poete echauffe aussi l'ardeur amoureuse, et il ne serait nullement +fache que, chez lui, la poesie laissat tout a l'amour. On dirait qu'il +ne fait des vers qu'a son corps defendant; sa verve l'importune, et il +ne cede au genie qu'a la derniere extremite. Si c'etait en hiver du +moins, en decembre, au coin du feu, que ce maudit genie vint le lutiner! +on n'a rien de mieux a faire alors que de lui donner audience: + + Mais aux jours les plus beaux de la saison nouvelle, + Que Zephire en ses rets surprend Flore la belle, + Que dans l'air les oiseaux, les poissons en la mer, + Se plaignent doucement du mal qui vient d'aymer, + Ou bien lorsque Ceres de fourment se couronne, + Ou que Bacchus soupire amoureux de Pomone, + Ou lorsque le safran, la derniere des fleurs, + Dore le Scorpion de ses belles couleurs; + C'est alors que la verve insolemment m'outrage, + Que la raison forcee obeit a la rage. + Et que, sans nul respect des hommes ou du lieu, + Il faut que j'obeisse aux fureurs de ce dieu. + +Oh! qu'il aimerait bien mieux, en honnete compagnon qu'il est, + + S'egayer au repos que la campagne donne, + Et, sans parler cure, doyen, chantre ou Sorbonne, + D'un bon mot fait rire, en si belle saison, + Vous, vos chiens et vos chats, et toute la maison! + +On le voit, l'art, a le prendre isolement, tenait peu de place dans les +idees de Regnier; il le pratiquait pourtant, et si quelque grammairien +chicaneur le poussait sur ce terrain, il savait s'y defendre en maitre, +temoin sa belle satire neuvieme contre Malherbe et les puristes. Il y +fletrit avec une colere etincelante de poesie ces reformateurs mesquins, +ces _regratteurs de mots_, qui prisent un style plutot pour ce qui lui +manque que pour ce qu'il a, et, leur opposant le portrait d'un genie +veritable qui ne doit ses graces qu'a la nature, il se peint tout entier +dans ce vers d'inspiration: + + Les nonchalances sont ses plus grands artifices. + +Deja il avait dit: + + La verve quelquefois s'egaye en la licence. + +Mais la ou Regnier surtout excelle, c'est dans la connaissance de la +vie, dans l'expression des moeurs et des personnages, dans la peinture +des interieurs; ses satires sont une galerie d'admirables portraits +flamands. Son poete, son pedant, son fat, son docteur, ont trop de +saillie pour s'oublier jamais, une fois connus. Sa fameuse _Macette_, +qui est la petite-fille de _Patelin_ et l'aieule de _Tartufe_, montre +jusqu'ou le genie de Regnier eut pu atteindre sans sa fin prematuree. +Dans ce chef-d'oeuvre, une ironie amere, une vertueuse indignation, +les plus hautes qualites de poesie, ressortent du cadre etroit et des +circonstances les plus minutieusement decrites de la vie reelle. Et +comme si l'aspect de l'hypocrisie libertine avait rendu Regnier a de +plus chastes delicatesses d'amour, il nous y parle, en vers dignes de +Chenier, de + + ... la belle en qui j'ai la pensee + D'un doux imaginer si doucement blessee, + Qu'aymants et bien aymes, en nos doux passe-temps, + Nous rendons en amour jaloux les plus contents. + +Regnier avait le coeur honnete et bien place; a part ce que Chenier +appelle _les douces faiblesses_, il ne composait pas avec les vices. +Independant de caractere et de parler franc, il vecut a la cour et avec +les grands seigneurs, sans ramper ni flatter. + +Andre de Chenier aima les femmes non moins vivement que Regnier, et d'un +amour non moins sensuel, mais avec des differences qui tiennent a son +siecle et a sa nature. Ce sont des Phrynes sans doute, du moins pour la +plupart, mais galantes et de haut ton; non plus des _Alizons_ ou des +_Jeannes_ vulgaires en de fetides reduits. Il nous introduit au boudoir +de Glycere; et la belle Amelie, et Rose a la danse nonchalante, et Julie +au rire etincelant, arrivent a la fete; l'orgie est complete et durera +jusqu'au matin. O Dieu! si Camille le savait! Qu'est-ce donc que cette +Camille si severe? Mais, dans l'une des nuits precedentes, son amant ne +l'a-t-il pas surprise elle-meme aux bras d'un rival? Telles sont les +femmes d'Andre Chenier, des Ioniennes de Milet, de belles courtisanes +grecques, et rien de plus. Il le sentait bien, et ne se livrait a elles +que par instants, pour revenir ensuite avec plus d'ardeur a l'etude, +a la poesie, a l'amitie. "Choque, dit-il quelque part dans une prose +energique trop peu connue[44], choque de voir les lettres si prosternees +et le genre humain ne pas songer a relever sa tete, je me livrai souvent +aux distractions et aux egarements d'une jeunesse forte et fougueuse: +mais, toujours domine par l'amour de la poesie, des lettres et de +l'etude, souvent chagrin et decourage par la fortune ou par moi-meme, +toujours soutenu par mes amis, je sentis que mes vers et ma prose, +goutes ou non, seraient mis au rang du petit nombre d'ouvrages qu'aucune +bassesse n'a fletris. Ainsi, meme dans les chaleurs de l'age et des +passions, et meme dans les instants ou la dure necessite a interrompu +mon independance, toujours occupe de ces idees favorites, et chez moi, +en voyage, le long des rues dans les promenades, meditant toujours sur +l'espoir, peut-etre insense, de voir renaitre les bonnes disciplines, et +cherchant a la fois dans les histoires et dans la nature des choses _les +causes et les effets de la perfection et de la decadence des lettres_, +j'ai cru qu'il serait bien de resserrer en un livre simple et persuasif +ce que nombre d'annees m'ont fait murir de reflexions sur ces matieres." +Andre Chenier nous a dit le secret de son ame: sa vie ne fut pas une vie +de plaisir, mais d'art, et tendait a se purifier de plus en plus. Il +avait bien pu, dans un moment d'amoureuse ivresse et de decouragement +moral, ecrire a de Pange: + + Sans les dons de Venus quelle serait la vie? + Des l'instant ou Venus me doit etre ravie, + Que je meure! Sans elle ici-bas rien n'est doux[45]. + +[Note 44: Premier chapitre d'un ouvrage sur les causes et les +effets de la perfection et de la decadence des lettres. (_Edit._ de M. +Robert.)] + +[Note 45: Ces vers et toute la fin de l'elegie XXXIII sont une +imitation et une traduction des fragments divers qui nous restent de +l'elegiaque Mimnerme: Chenier les a enchasses dans une sorte de trame.] + +Mais bientot il pensait serieusement au temps prochain ou fuiraient loin +de lui _les jours couronnes de rose_; il revait, aux bords de la Marne, +quelque retraite independante et pure, quelque _saint loisir_, ou les +beaux-arts, la poesie, la peinture (car il peignait volontiers), le +consoleraient des voluptes perdues, et ou l'entoureraient un petit +nombre d'amis de son choix. Andre Chenier avait beaucoup reflechi sur +l'amitie et y portait des idees sages, des principes surs, applicables +en tous les temps de dissidences litteraires: "J'ai evite, dit-il, de me +lier avec quantite de gens de bien et de merite, dont il est honorable +d'etre l'ami et utile d'etre l'auditeur, mais que d'autres circonstances +ou d'autres idees ont fait agir et penser autrement que moi. L'amitie et +la conversation familiere exigent au moins une conformite de principes: +sans cela, les disputes interminables degenerent en querelles, et +produisent l'aigreur et l'antipathie. De plus, prevoir que mes amis +auraient lu avec deplaisir ce que j'ai toujours eu dessein d'ecrire +m'eut ete amer..." + +Suivant Andre Chenier, _l'art ne fait que des vers, le coeur seul est +poete_; mais cette pensee si vraie ne le detournait pas, aux heures de +calme et de paresse, d'amasser par des etudes exquises _l'or et la soie_ +qui devaient _passer en ses vers_. Lui-meme nous a devoile tous les +ingenieux secrets de sa maniere dans son poeme de _l'Invention_, et dans +la seconde de ses epitres, qui est, a la bien prendre, une admirable +satire. L'analyse la plus fine, les preceptes de composition les plus +intimes, s'y transforment sous ses doigts, s'y couronnent de grace, +y reluisent d'images, et s'y modulent comme un chant. Sur ce terrain +critique et didactique, il laisse bien loin derriere lui Boileau et le +prosaisme ordinaire de ses axiomes. Nous n'insisterons ici que sur un +point. Chenier se rattache de preference aux Grecs, de meme que Regnier +aux Latins et aux satiriques italiens modernes. Or chez les Grecs, on +le sait, la division des genres existait, bien qu'avec moins de rigueur +qu'on ne l'a voulu etablir depuis: + + La nature dicta vingt genres opposes, + D'un fil leger entre eux, chez les Grecs, divises. + Nul genre, s'echappant de ses bornes prescrites, + N'aurait ose d'un autre envahir les limites; + Et Pindare a sa lyre, en un couplet bouffon, + N'aurait point de Marot associe le ton. + +Chenier tenait donc pour la division des genres et pour l'integrite de +leurs limites; il trouvait dans Shakspeare de belles scenes, non pas une +belle piece. Il ne croyait point, par exemple, qu'on put, dans une meme +elegie, debuter dans le ton de Regnier, monter par degres, passer par +nuances a l'accent de la douleur plaintive ou de la meditation amere, +pour se reprendre ensuite a la vie reelle et aux choses d'alentour. Son +talent, il est vrai, ne reclamait pas d'ordinaire, dans la duree d'une +meme reverie, plus d'une corde et plus d'un ton. Ses emotions rapides, +qui toutes sont diverses, et toutes furent vraies un moment, rident tour +a tour la surface de son ame, mais sans la bouleverser, sans lancer les +vagues au ciel et montrer a nu le sable du fond. Il compare sa muse +jeune et legere a l'harmonieuse cigale, _amante des buissons, qui,_ + + De rameaux en rameaux tour a tour reposee, + D'un peu de fleur nourrie et d'un peu de rosee, + S'egaie... + +et s'il est triste, _si sa main imprudente a tari son tresor_, si sa +maitresse lui a ferme, ce soir-la, le _seuil inexorable_, une visite +d'ami, un sourire de _blanche voisine_, un livre entr'ouvert, un rien le +distrait, l'arrache a sa peine, et, comme il l'a dit avec une legerete +negligente: + + On pleure; mais bientot la tristesse s'envole. + +Oh! quand viendront les jours de massacre, d'ingratitude et de +delaissement, qu'il n'en sera plus ainsi! Comme la douleur alors percera +avant dans son ame et en armera toutes les puissances! Comme son iambe +vengeur nous montrera d'un vers a l'autre _les enfants, les vierges +aux belles couleurs_ qui venaient de parer et de baiser l'agneau, _le +mangeant s'il est tendre_, et passera des fleurs et des rubans de la +fete aux _crocs sanglants du charnier populaire!_ Comme alors surtout +il aurait besoin de lie et de fange pour y _petrir_ tous ces _bourreaux +barbouilleurs de lois!_ Mais, avant cette formidable epoque[46], Chenier +ne sentit guere tout le parti qu'on peut tirer du laid dans l'art, ou du +moins il repugnait a s'en salir. Nous citerons un remarquable exemple ou +evidemment ce scrupule nuisit a son genie, et ou la touche de Regnier +lui fit faute. Notre poete, cedant a des considerations de fortune et de +famille, s'etait laisse attacher a l'ambassade de Londres, et il passa +dans cette ville l'hiver de 1782. Mille ennuis, mille degouts l'y +assaillirent; seul, a vingt ans, sans amis, perdu au milieu d'une +societe aristocratique, il regrettait la France et les coeurs qu'il y +avait laisses, et sa pauvrete honnete et independante[47]. C'est alors +qu'un soir, apres avoir assez mal dine a _Covent-Garden_, dans _Hood's +tavern_, comme il etait de trop bonne heure pour se presenter en aucune +societe, il se mit, au milieu du fracas, a ecrire, dans une prose forte +et simple, tout ce qui se passait en son ame: qu'il s'ennuyait, qu'il +souffrait, et d'une souffrance pleine d'amertume et d'humiliation; que +la solitude, si chere aux malheureux, est pour eux un grand mal encore +plus qu'un grand plaisir; car ils s'y exasperent, _ils y ruminent leur +fiel_, ou, s'ils finissent par se resigner, c'est decouragement et +faiblesse, c'est impuissance d'en appeler _des injustes institutions +humaines a la sainte nature primitive_; c'est, en un mot, a la facon +_des morts qui s'accoutument a porter la pierre de leur tombe, parce +qu'ils ne peuvent la soulever_;--que cette fatale resignation rend dur, +farouche, sourd aux consolations des amis, et qu'il prie le Ciel de l'en +preserver. Puis il en vient aux ridicules et aux _politesses hautaines_ +de la noble societe qui daigne l'admettre, a la durete de ces grands +pour leurs inferieurs, a leur excessif attendrissement pour leurs +pareils; il raille en eux cette _sensibilite distinctive_ que Gilbert +avait deja fletrie, et il termine en ces mots cette confidence de +lui-meme a lui-meme: "Allons, voila une heure et demie de tuee; je m'en +vais. Je ne sais plus ce que j'ai ecrit, mais je ne l'ai ecrit que pour +moi. Il n'y a ni appret ni elegance. Cela ne sera vu que de moi, et je +suis sur que j'aurai un jour quelque plaisir a relire ce morceau de ma +triste et pensive jeunesse." Oui, certes, Chenier relut plus d'une fois +ces pages touchantes, et lui _qui refeuilletait sans cesse et son ame et +sa vie_, il dut, a des heures plus heureuses, se reporter avec larmes +aux ennuis passes de son exil. Or j'ai soigneusement recherche dans ses +oeuvres les traces de ces premieres et profondes souffrances; je n'y ai +trouve d'abord que dix vers dates egalement de Londres, et du meme temps +que le morceau de prose; puis, en regardant de plus pres, l'idylle +intitulee _Liberte_ m'est revenue a la pensee, et j'ai compris que ce +berger aux noirs cheveux epars, a l'oeil farouche sous d'epais sourcils, +qui traine apres lui, dans les apres sentiers et aux bords des torrents +pierreux, ses brebis maigres et affamees; qui brise sa flute, abhorre +les chants, les danses et les sacrifices; qui repousse la plainte du +blond chevrier et maudit toute consolation, parce qu'il est esclave; +j'ai compris que ce berger-la n'etait autre que la poetique et ideale +personnification du souvenir de Londres, et de l'espece de servitude +qu'y avait subie Andre; et je me suis demande alors, tout en admirant du +profond de mon coeur cette idylle energique et sublime, s'il n'eut pas +encore mieux valu que le poete se fut mis franchement en scene; qu'il +eut ose en vers ce qui ne l'avait pas effraye dans sa prose naive; qu'il +se fut montre a nous dans cette taverne enfumee, entoure de mangeurs et +d'indifferents, accoude sur sa table, et revant,--revant a la patrie +absente, aux parents, aux amis, aux amantes, a ce qu'il y a de plus +jeune et de plus frais dans les sentiments humains; revant aux maux de +la solitude, a l'aigreur qu'elle engendre, a l'abattement ou elle nous +prosterne, a toute cette haute metaphysique de la souffrance;--pourquoi +non?--puis, revenu a terre et rentre dans la vie reelle, qu'il eut +burine en traits d'une empreinte ineffacable ces grands qui l'ecrasaient +et croyaient l'honorer de leurs insolentes faveurs; et, cela fait, +l'heure de sortir arrivee, qu'il eut fini par son coup d'oeil d'espoir +vers l'avenir, et son _forsan et hoec olim_? Ou, s'il lui deplaisait de +remanier en vers ce qui etait jete en prose, il avait en son souvenir +dix autres journees plus ou moins pareilles a celle-la, dix autres +scenes du meme genre qu'il pouvait choisir et retracer[48]. + +[Note 46: Pour juger Andre Chenier comme homme politique, il faut +parcourir le _Journal de Paris_ de 90 et 91; sa signature s'y retrouve +frequemment, et d'ailleurs sa marque est assez sensible.--Relire aussi +comme temoignage de ses pensees intimes et combattues, vers le meme +temps, l'admirable ode: _O Versailles, o bois, o portiques!_ etc., etc.] + +[Note 47: La fierte delicate d'Andre Chenier etait telle que, durant +ce sejour a Londres, comme les fonctions d'_attache_ n'avaient rien +de bien actif et que le premier secretaire faisait tout, il s'abstint +d'abord de toucher ses appointements, et qu'il fallut qu'un jour M. de +La Luzerne trouvat cela mauvais et le dit un peu haut pour l'y decider.] + +[Note 48: Dans tout ce qui precede, j'avais suppose, d'apres la +Notice et l'Edition de M. de Latouche, qu'Andre Chenier devait etre +a Londres en decembre 1782, et que les vers et la prose ou il en +maudissait le sejour etaient du meme temps et de sa premiere jeunesse. +J'avais suppose aussi (page 161) qu'il n'etait plus attache a +l'ambassade d'Angleterre aux approches de la Revolution et des 1788. +Mais les indications donnees par M. de Latouche, a cet egard, paraissent +peu exactes: une Biographie d'Andre Chenier reste a faire (1852).] + +Les styles d'Andre Chenier et de Regnier, avons-nous deja dit, sont un +parfait modele de ce que notre langue permet au genie s'exprimant en +vers, et ici nous n'avons plus besoin de separer nos eloges. Chez l'un +comme chez l'autre, meme procede chaud, vigoureux et libre; meme luxe +et meme aisance de pensee, qui pousse en tous sens et se developpe +en pleine vegetation, avec tous ses embranchements de relatifs et +d'incidences entre-croisees ou pendantes; meme profusion d'irregularites +heureuses et familieres, d'idiotismes qui sentent leur fruit, graces et +ornements inexplicables qu'ont sottement emondes les grammairiens, les +rheteurs et les analystes; meme promptitude et sagacite de coup d'oeil a +suivre l'idee courante sous la transparence des images, et a ne pas la +laisser fuir, dans son court trajet de telle figure a telle autre; meme +art prodigieux enfin a mener a extremite une metaphore, a la pousser de +tranchee en tranchee, et a la forcer de rendre, sans capitulation, tout +ce qu'elle contient; a la prendre a l'etat de filet d'eau, a l'epandre, +a la chasser devant soi, a la grossir de toutes les affluences +d'alentour, jusqu'a ce qu'elle s'enfle et roule comme un grand fleuve. +Quant a la forme, a l'allure du vers dans Regnier et dans Chenier, elle +nous semble, a peu de chose pres, la meilleure possible, a savoir, +curieuse sans recherche et facile sans relachement, tour a tour +oublieuse et attentive, et temperant les agrements severes par les +graces negligeantes. Sur ce point, ils sont l'un et l'autre bien +superieurs a La Fontaine, chez qui la forme rythmique manque presque +entierement et qui n'a pour charme, de ce cote-la, que sa negligence. + +Que si l'on nous demande maintenant ce que nous pretendons conclure de +ce long parallele que nous aurions pu prolonger encore; lequel d'Andre +Chenier ou de Regnier nous preferons, lequel merite la palme, a notre +gre; nous laisserons au lecteur le soin de decider ces questions et +autres pareilles, si bon lui semble. Voici seulement une reflexion +pratique qui decoule naturellement de ce qui precede, et que nous lui +soumettons: Regnier clot une epoque; Chenier en ouvre une autre. Regnier +resume en lui bon nombre de nos trouveres, Villon, Marot, Rabelais; il +y a dans son genie toute une partie d'epaisse gaiete et de bouffonnerie +joviale, qui tient aux moeurs de ces temps, et qui ne saurait etre +reproduite de nos jours. Chenier est le revelateur d'une poesie +d'avenir, et il apporte au monde une lyre nouvelle; mais il y a chez lui +des cordes qui manquent encore, et que ses successeurs ont ajoutees +ou ajouteront. Tous deux, complets en eux-memes et en leur lieu, nous +laissent aujourd'hui quelque chose a desirer. Or il arrive que chacun +d'eux possede precisement une des principales qualites qu'on regrette +chez l'autre: celui-ci, la tournure d'esprit reveuse et les _extases +choisies_; celui-la, le sentiment profond et l'expression vivante de la +realite: compares avec intelligence, rapproches avec art, ils tendent +ainsi a se completer reciproquement. Sans doute, s'il fallait se decider +entre leurs deux points de vue pris a part, et opter pour l'un a +l'exclusion de l'autre, le type d'Andre Chenier pur se concevrait encore +mieux maintenant que le type pur de Regnier; il est meme tel esprit +noble et delicat auquel tout accommodement, fut-il le mieux menage, +entre les deux genres, repugnerait comme une mesalliance, et qui aurait +difficilement bonne grace a le tenter. Pourtant, et sans vouloir eriger +notre opinion en precepte, il nous semble que comme en ce bas monde, +meme pour les reveries les plus ideales, les plus fraiches et les plus +dorees, toujours le point de depart est sur terre, comme, quoi qu'on +fasse et ou qu'on aille, la vie reelle est toujours la, avec ses +entraves et ses miseres, qui nous enveloppe, nous importune, nous excite +a mieux, nous ramene a elle, ou nous refoule ailleurs, il est bon de ne +pas l'omettre tout a fait, et de lui donner quelque trace en nos oeuvres +comme elle a trace en nos ames. Il nous semble, en un mot, et pour +revenir a l'objet de cet article, que la touche de Regnier, par exemple, +ne serait point, en beaucoup de cas, inutile pour accompagner, encadrer +et faire saillir certaines analyses de coeurs ou certains poemes de +sentiment, a la maniere d'Andre Chenier. + +Aout 1829. + +Dans le morceau suivant et en mainte autre occasion j'ai ete ramene a +m'occuper de Chenier: j'avais deja parle de Regnier dans le _Tableau +de la Poesie francaise au XVIe siecle_; j'en ai reparle, non sans +complaisance et apres une nouvelle lecture, dans l'_Introduction_ au +recueil des _Poetes francais_ (Gide, 1861), tome 1, page XXXI. + + + +QUELQUES DOCUMENTS INEDITS SUR ANDRE CHENIER[49] + +[Note 49: Cet article, posterieur de dix annees au precedent, acheve +et complete notre vue sur le poete; l'etude approfondie n'a fait que +verifier notre premier ideal.] + +Voila tout a l'heure vingt ans que la premiere edition d'Andre Chenier +a paru; depuis ce temps, il semble que tout a ete dit sur lui; sa +reputation est faite; ses oeuvres, lues et relues, n'ont pas seulement +charme, elles ont servi de base a des theories plus ou moins ingenieuses +ou subtiles, qui elles-memes ont deja subi leur epreuve, qui +ont triomphe par un cote vrai et ont ete rabattues aux endroits +contestables. En fait de raisonnement et d'_esthetique_, nous ne +recommencerions donc pas a parler de lui, a ajouter a ce que nous avons +dit ailleurs, a ce que d'autres ont dit mieux que nous. Mais il se +trouve qu'une circonstance favorable nous met a meme d'introduire sur +son compte la seule nouveaute possible, c'est-a-dire quelque chose de +positif. + +L'obligeante complaisance et la confiance de son neveu, M. Gabriel de +Chenier, nous ont permis de rechercher et de transcrire ce qui nous a +paru convenable dans le precieux residu de manuscrits qu'il possede; +c'est a lui donc que nous devons d'avoir penetre a fond dans le cabinet +de travail d'Andre, d'etre entre dans cet _atelier du fondeur_ dont il +nous parle, d'avoir explore les ebauches du peintre, et d'en pouvoir +sauver quelques pages de plus, moins inachevees qu'il n'avait semble +jusqu'ici; heureux d'apporter a notre tour aujourd'hui un nouveau petit +affluent a cette pure gloire! + +Et d'abord rendons, reservons au premier editeur l'honneur et la +reconnaissance qui lui sont dus. M. de Latouche, dans son edition de +1819, a fait des manuscrits tout l'usage qui etait possible et desirable +alors; en choisissant, en elaguant avec gout, en etant sobre surtout de +fragments et d'ebauches, il a agi dans l'interet du poete et comme dans +son intention, il a servi sa gloire. Depuis lors, dans l'edition de +1833, il a ete juge possible d'introduire de nouvelles petites pieces, +de simples restes qui avaient ete negliges d'abord: c'est ce genre de +travail que nous venons poursuivre, sans croire encore l'epuiser. Il en +est un peu avec les manuscrits d'Andre Chenier comme avec le panier de +cerises de madame de Sevigne: on prend d'abord les plus belles, puis les +meilleures restantes, puis les meilleures encore, puis toutes. + +La partie la plus riche et la plus originale des manuscrits porte sur +les poemes inacheves: _Suzanne_, _Hermes_, _l'Amerique_. On a publie +dans l'edition de 1833 les morceaux en vers et les canevas en prose +du poeme de _Suzanne_. Je m'attacherai ici particulierement au poeme +d'_Hermes_, le plus philosophique de ceux que meditait Andre, et celui +par lequel il se rattache le plus directement a l'idee de son siecle. + +Andre, par l'ensemble de ses poesies connues, nous apparait, avant 89, +comme le poete surtout de l'art pur et des plaisirs, comme l'homme de +la Grece antique et de l'elegie. Il semblerait qu'avant ce moment +d'explosion publique et de danger ou il se jeta si genereusement a la +lutte, il vecut un peu en dehors des idees, des predications favorites +de son temps, et que, tout en les partageant peut-etre pour les +resultats et les habitudes, il ne s'en occupat point avec ardeur et +premeditation. Ce serait pourtant se tromper beaucoup que de le juger un +artiste si desinteresse; et l'_Hermes_ nous le montre aussi pleinement +et aussi chaudement de son siecle, a sa maniere, que pouvaient l'etre +Haynal ou Diderot. + +La doctrine du XVIIIe siecle etait, au fond, le materialisme, ou le +pantheisme, ou encore le naturalisme, comme on voudra l'appeler; elle a +eu ses philosophes, et meme ses poetes en prose, Boulanger, Buffon; elle +devait provoquer son Lucrece. Cela est si vrai, et c'etait tellement le +mouvement et la pente d'alors de solliciter un tel poete, que, vers 1780 +et dans les annees qui suivent, nous trouvons trois talents occupes du +meme sujet et visant chacun a la gloire difficile d'un poeme sur la +nature des choses. Le Brun tentait l'oeuvre d'apres Buffon; Fontanes, +dans sa premiere jeunesse, s'y essayait serieusement, comme l'attestent +deux fragments, dont l'un surtout (tome I de ses Oeuvres, p. 381) est +d'une reelle beaute. Andre Chenier s'y poussa plus avant qu'aucun, et, +par la vigueur des idees comme par celle du pinceau, il etait bien digne +de produire un vrai poeme didactique dans le grand sens. + +Mais la Revolution vint; dix annees, fin de l'epoque, s'ecoulerent +brusquement avec ce qu'elles promettaient, et abimerent les projets ou +les hommes; les trois _Hermes_ manquerent: la poesie du XVIIIe siecle +n'eut pas son Buffon. Delille ne fit que rimer gentiment les _trois +Regnes_. + +Toutes les notes et tous les papiers d'Andre Chenier, relatifs a son +_Hermes_, sont marques en marge d'un delta; un chiffre, ou l'une des +trois premieres lettres de l'alphabet grec, indique celui des trois +chants auquel se rapporte la note ou le fragment. Le poeme devait avoir +trois chants, a ce qu'il semble: le premier sur l'origine de la +terre, la formation des animaux, de l'homme; le second sur l'homme +en particulier, le mecanisme de ses sens et de son intelligence, ses +erreurs depuis l'etat sauvage jusqu'a la naissance des societes, +l'origine des religions; le troisieme sur la societe politique, la +constitution de la morale et l'invention des sciences. Le tout devait +se clore par un expose du systeme du monde selon la science la plus +avancee. + +Voici quelques notes qui se rapportent au projet du premier chant et le +caracterisent: + +"Il faut magnifiquement representer la terre sous l'embleme metaphorique +d'un grand animal qui vit, se meut et est sujet a des changements, des +revolutions, des fievres, des derangements dans la circulation de son +sang." + +"Il faut finir le chant Ier par une magnifique description de toutes +les especes animales et vegetales naissant; et, au printemps, la terre +_proegnans_; et, dans les chaleurs de l'ete, toutes les especes animales +et vegetales se livrant aux feux de l'amour et transmettant a leur +posterite les semences de vie confiees a leurs entrailles." + +Ce magnifique et fecond printemps, alors, dit-il, + + Que la terre est nubile et brule d'etre mere, + +devait etre imite de celui de Virgile au livre II des _Georgiques_: _Tum +Pater omnipotens_, etc., etc., quand Jupiter + + De sa puissante epouse emplit les vastes flancs. + +Ces notes d'Andre sont toutes semees ainsi de beaux vers tout faits, qui +attendent leur place. + +C'est la, sans doute, qu'il se proposait de peindre "toutes les especes +a qui la nature ou les plaisirs (_per Veneris res_) ont ouvert les +portes de la vie." + +"Traduire quelque part, se dit-il, le _magnum crescendi immissis +certamen habenis_." + +Il revient, en plus d'un endroit, sur ce systeme naturel des atomes, ou, +comme il les appelle, des _organes secrets vivants_, dont l'infinite +constitue + + L'Ocean eternel ou bouillonne la vie. + +"Ces atomes de vie, ces semences premieres, sont toujours en egale +quantite sur la terre et toujours en mouvement. Ils passent de corps +en corps, s'alambiquent, s'elaborent, se travaillent, fermentent, se +subtilisent dans leur rapport avec le vase ou ils sont actuellement +contenus. Ils entrent dans un vegetal: ils en sont la seve, la force, +les sucs nourriciers. Ce vegetal est mange par quelque animal; alors +ils se transforment en sang et en cette substance qui produira un autre +animal et qui fait vivre les especes... Ou, dans un chene, ce qu'il y a +de plus subtil se rassemble dans le gland. + +"Quand la terre forma les especes animales, plusieurs perirent par +plusieurs causes a developper. Alors d'autres corps organises (car les +_organes vivants secrets_ meuvent les vegetaux, _mineraux_[50] et tout) +heriterent de la quantite d'atomes de vie qui etaient entres dans la +composition de celles qui s'etaient detruites, et se formerent de leurs +debris." + +Qu'une elegie a Camille ou l'ode _a la Jeune Captive_ soient plus +flatteuses que ces plans de poesie physique, je le crois bien; mais +il ne faut pas moins en reconnaitre et en constater la profondeur, la +portee poetique aussi. En retournant a Empedocle, Andre est de plus ici +le contemporain et comme le disciple de Lamarck et de Cabanis[51]. + +[Note 50: C'est peut-etre _animaux_ qu'il a voulu dire; mais je +copie.] + +[Note 51: Qu'on ne s'etonne pas trop de voir le nom d'Andre ainsi +mele a des idees physiologiques. Parmi les physiologistes, il en est +un qui, par le brillant de son genie et la rapidite de son destin, +fut comme l'Andre Chenier de la science; et, dans la liste des +jeunes illustres diversement ravis avant l'age, je dis volontiers: +Vauvenargues, Barnave, Andre, Hoche et Bichat.] + +Il ne l'est pas moins de Boulanger et de tout son siecle par +l'explication qu'il tente de l'origine des religions, au second chant. +Il n'en distingue pas meme le nom de celui de la superstition pure, +et ce qui se rapporte a cette partie du poeme, dans ses papiers, est +volontiers marque en marge du mot fletrissant ([Greek: deisidaimonia]). +Ici l'on a peu a regretter qu'Andre n'ait pas mene plus loin ses +projets; il n'aurait en rien echappe, malgre toute sa nouveaute de +style, au lieu commun d'alentour, et il aurait reproduit, sans trop de +variante, le fond de d'Holbach ou de l'_Essai sur les Prejuges_: + +"Tout accident naturel dont la cause etait inconnue, un ouragan, une +inondation, une eruption de volcan, etaient regardes comme une vengeance +celeste... + +"L'homme egare de la voie, effraye de quelques phenomenes terribles, +se jeta dans toutes les superstitions, le feu, les demons... Ainsi le +voyageur, dans les terreurs de la nuit, regarde et voit dans les +nuages des centaures, des lions, des dragons, et mille autres formes +fantastiques. Les superstitions prirent la teinture de l'esprit des +peuples, c'est-a-dire des climats. Rapide multitude d'exemples. Mais +l'imitation et l'autorite changent le caractere. De la souvent un peuple +qui aime a rire ne voit que diable et qu'enfer." + +Il se reservait pourtant de grands et sombres tableaux a retracer: +"Lorsqu'il sera question des sacrifices humains, ne pas oublier ce +que partout on a appele les jugements de Dieu, les fers rouges, l'eau +bouillante, les combats particuliers. Que d'hommes dans tous les pays +ont ete immoles pour un eclat de tonnerre ou telle autre cause!... + + Partout sur des autels j'entends mugir Apis, + Beler le dieu d'Ammon, aboyer Anubis." + +Mais voici le genie d'expression qui se retrouve: "Des opinions +puissantes, un vaste echafaudage politique ou religieux, ont souvent ete +produits par une idee sans fondement, une reverie, un vain fantome, + + Comme on feint qu'au printemps, d'amoureux aiguillons + La cavale agitee erre dans les vallons, + Et, n'ayant d'autre epoux que l'air qu'elle respire, + Devient epouse et mere au souffle du Zephire." + +J'abrege les indications sur cette portion de son sujet qu'il aurait +aime a etendre plus qu'il ne convient a nos directions d'idees et a nos +desirs d'aujourd'hui; on a peine pourtant, du moment qu'on le peut, a ne +pas vouloir penetrer familierement dans sa secrete pensee: + +"La plupart des fables furent sans doute des emblemes et des apologues +des sages (expliquer cela comme Lucrece au livre III). C'est ainsi +que l'on fit tels et tels dogmes, tels et tels dieux... mysteres... +initiations. Le peuple prit au propre ce qui etait dit au figure. C'est +ici qu'il faut traduire une belle comparaison du poete Lucile, conservee +par Lactance (Inst. div., liv. I, ch. xxii): + + Ut pueri infantes credunt signa omnia ahena + Vivere et esse homines, sic istic (_pour_ isti) omnia ficta + Vera putant[52]... + +Sur quoi le bon Lactance, qui ne pensait pas se faire son proces a +lui-meme, ajoute avec beaucoup de sens, que les enfants sont plus +excusables que les hommes faits: _Illi enim simulacra homines putant +esse, hi Deos_[53]." + +[Note 52: Comme les enfants prennent les statues d'airain au serieux +et croient que ce sont des hommes vivants, ainsi les superstitieux +prennent pour verites toutes les chimeres.] + +[Note 53: "Car ils ne prennent ces images que pour des hommes, et les +autres les prennent pour des Dieux."--L'opposition entre ces pensees +d'Andre et celles que nous ont laissees Vauvenargues ou Pascal, s'offre +naturellement a l'esprit; lui-meme il n'est pas sans y avoir songe, et +sans s'etre pose l'objection. Je trouve cette note encore: "Mais quoi? +tant de grands hommes ont cru tout cela... Avez-vous plus d'esprit, de +sens, de savoir?... Non; mais voici une source d'erreur bien ordinaire: +beaucoup d'hommes, invinciblement attaches aux prejuges de leur enfance, +mettent leur gloire, leur piete, a prouver aux autres un systeme avant +de se le prouver a eux-memes. Ils disent: Ce systeme, je ne veux point +l'examiner pour moi. Il est vrai, il est incontestable, et, de maniere +ou d'autre, il faut que je le demontre.--Alors, plus ils ont d'esprit, +de penetration, de savoir, plus ils sont habiles a se faire illusion, a +inventer, a unir, a colorer les sophismes, a tordre et defigurer tous +les faits pour en etayer leur echafaudage... Et pour ne citer qu'un +exemple et un grand exemple, il est bien clair que, dans tout ce qui +regarde la metaphysique et la religion, Pascal n'a jamais suivi une +autre methode." Cela est beaucoup moins clair pour nous aujourd'hui que +pour Andre, qui ne voyait Pascal que dans l'atmosphere d'alors, et, +pour ainsi dire, a travers Condorcet.--Dans les fragments de memoires +manuscrits de Chenedolle, qui avait beaucoup vecu avec des amis de notre +poete, je trouve cette note isolee et sans autre explication: "Andre +Chenier etait athee avec delices."] + +Ce second chant devait renfermer, du ton lugubre d'un Pline l'Ancien, +le tableau des premieres miseres, des egarements et des anarchies de +l'humanite commencante. Les deluges, qu'il s'etait d'abord propose de +mettre dans le premier chant, auraient sans doute mieux trouve leur +cadre dans celui-ci: + +"Peindre les differents deluges qui detruisirent tout... La +mer Caspienne, lac Aral et mer Noire reunis... l'eruption par +l'Hellespont... Les hommes se sauverent au sommet des montagnes: + + Et velus inventa est in montibus anchora summis. + (_Ovide_, Met., liv. XV.) + +La ville d'_Ancyre_ fut fondee sur une montagne ou l'on trouva une +ancre." Il voulait peindre les autels de pierre, alors poses au bord +de la mer, et qui se trouvent aujourd'hui au-dessus de son niveau, les +membres des grands animaux primitifs errant au gre des ondes, et leurs +os, deposes en amas immenses sur les cotes des continents. Il ne voyait +dans les pagodes souterraines, d'apres le voyageur Sonnerat, que les +habitacles des Septentrionaux qui arrivaient dans le midi et fuyaient, +sous terre, les fureurs du soleil. Il eut explique, par quelque chose +d'analogue peut-etre, la base impie de la religion des Ethiopiens et le +voeu presume de son fondateur: + + Il croit (aveugle erreur!) que de l'ingratitude + Un peuple tout entier peut se faire une etude, + L'etablir pour son culte, et de Dieux bienfaisants + Blasphemer de concert les augustes presents. + +A ces epoques de tatonnements et de delires, avant la vraie civilisation +trouvee, que de vies humaines en pure perte depensees! "Que de +generations, l'une sur l'autre entassees, dont l'amas + + Sur les temps ecoules invisible et flottant + A trace dans celle onde un sillon d'un instant!" + +Mais le poete veut sortir de ces tenebres, il en veut tirer l'humanite. +Et ici se serait placee probablement son etude de l'homme, l'analyse des +sens et des passions, la connaissance approfondie de notre etre, tout le +parti enfin qu'en pourront tirer bientot les habiles et les sages. Dans +l'explication du mecanisme de l'esprit humain, git l'esprit des lois. + +Andre, pour l'analyse des sens, rivalisant avec le livre IV de Lucrece, +eut ete le disciple exact de Locke, de Condillac et de Bonnet: ses +notes, a cet egard, ne laissent aucun doute. Il eut insiste sur les +langues, sur les mots: "rapides Protees, dit-il, ils revetent la +teinture de tous nos sentiments. Ils dissequent et etalent toutes les +moindres de nos pensees, comme un prisme fait les couleurs." + +Mais les beautes d'idees ici se multiplient; le moraliste profond se +declare et se termine souvent en poete: + +"Les memes passions generales forment la constitution generale des +hommes. Mais les passions, modifiees par la constitution particuliere +des individus, et prenant le cours que leur indique une education +vicieuse ou autre, produisent le crime ou la vertu, la lumiere ou la +nuit. Ce sont memes plantes qui nourrissent l'abeille ou la vipere; +dans l'une elles font du miel, dans l'autre du poison. Un vase corrompu +aigrit la plus douce liqueur." + +"L'etude du coeur de l'homme est notre plus digne etude: + + Assis au centre obscur de cette foret sombre + Qui fuit et se partage en des routes sans nombre, + Chacune autour de nous s'ouvre: et de toute part + Nous y pouvons au loin plonger un long regard." + +Belle image que celle du philosophe ainsi dans l'ombre, au carrefour du +labyrinthe, comprenant tout, immobile! Mais le poete n'est pas immobile +longtemps: + +"En poursuivant dans toutes les actions humaines les causes que j'y ai +assignees, souvent je perds le fil, mais je le retrouve: + + Ainsi dans les sentiers d'une foret naissante, + A grands cris elancee, une meute pressante, + Aux vestiges connus dans les zephyrs errants, + D'un agile chevreuil suit les pas odorants. + L'animal, pour tromper leur course suspendue, + Bondit, s'ecarte, fuit, et la trace est perdue. + Furieux, de ses pas caches dans ces deserts + Leur narine inquiete interroge les airs, + Par qui bientot frappes de sa trace nouvelle, + Ils volent a grands cris sur sa route fidele." + +La pensee suivante, pour le ton, fait songer a Pascal; la brusquerie du +debut nous represente assez bien Andre en personne, causant: + +"L'homme juge toujours les choses par les rapports qu'elles ont avec +lui. C'est bete. Le jeune homme se perd dans un tas de projets comme +s'il devait vivre mille ans. Le vieillard qui a use la vie est inquiet +et triste. Son importune envie ne voudrait pas que la jeunesse l'usat a +son tour. Il crie: Tout est vanite!--Oui, tout est vain sans doute, et +cette manie, cette inquietude, cette fausse philosophie, venue malgre +toi lorsque tu ne peux plus remuer, est plus vaine encore que tout le +reste." + +"La terre est eternellement en mouvement. Chaque chose nait, meurt et +se dissout. Cette particule de terre a ete du fumier, elle devient un +trone, et, qui plus est, un roi. Le monde est une branloire perpetuelle, +dit Montaigne (a cette occasion, les conquerants, les bouleversements +successifs des invasions, des conquetes, d'ici, de la...). Les hommes ne +font attention a ce roulis perpetuel que quand ils en sont les victimes: +il est pourtant toujours. L'homme ne juge les choses que dans le rapport +qu'elles ont avec lui. Affecte d'une telle maniere, il appelle un +accident un bien; affecte de telle autre maniere, il l'appellera un mal. +La chose est pourtant la meme, et rien n'a change que lui. + + Et si le bien existe, il doit seul exister!" + +Je livre ces pensees hardies a la meditation et a la sentence de chacun, +sans commentaire. Andre Chenier rentrerait ici dans le systeme de +l'optimisme de Pope, s'il faisait intervenir Dieu; mais comme il s'en +abstient absolument, il faut convenir que cette morale va plutot a +l'ethique de Spinosa, de meme que sa physiologie corpusculaire allait a +la philosophie zoologique de Lamarck. + +Le poete se proposait de clore le morceau des sens par le developpement +de cette idee: "Si quelques individus, quelques generations, quelques +peuples, donnent dans un vice ou dans une erreur, cela n'empeche que +l'ame et le jugement du genre humain tout entier ne soient portes a la +vertu et a la verite, comme le bois d'un arc, quoique courbe et plie un +moment, n'en a pas moins un desir invincible d'etre droit et ne s'en +redresse pas moins des qu'il le peut. Pourtant, quand une longue +habitude l'a tenu courbe, il ne se redresse plus; cela fournit un autre +embleme: + + . . . . Trahitur pars longa catenae (_Perse_)[54]. + . . . . . . . .Et traine + Encore apres ses pas la moitie de sa chaine." + +[Note 54: Satire V: l'image, dans Perse, est celle du chien qui, +apres de violents efforts, arrache sa chaine, mais en tire un long bout +apres lui.] + +Le troisieme chant devait embrasser la politique et la religion utile +qui en depend, la constitution des societes, la civilisation enfin, sous +l'influence des illustres sages, des Orphee, des Numa, auxquels le +poete assimilait Moise. Les fragments, deja imprimes, de l'_Hermes_, se +rapportent plus particulierement a ce chant final: aussi je n'ai que peu +a en dire. + +"Chaque individu dans l'etat sauvage, ecrit Chenier, est un tout +independant; dans l'etat de societe, il est partie du tout; il vit de +la vie commune. Ainsi, dans le chaos des poetes chaque germe, chaque +element est seul et n'obeit qu'a son poids; mais quand tout cela est +arrange, chacun est un tout a part, et en meme temps une partie du grand +tout. Chaque monde roule sur lui-meme et roule aussi autour du centre. +Tous ont leurs lois a part, et toutes ces lois diverses tendent a une +loi commune et forment l'univers... + + Mais ces soleils assis dans leur centre brulant, + Et chacun roi d'un monde autour de lui roulant, + Ne gardent point eux-meme une immobile place: + Chacun avec son monde emporte dans l'espace, + Ils cheminent eux-meme: un invincible poids + Les courbe sous le joug d'infatigables lois, + Dont le pouvoir sacre, necessaire, inflexible, + Leur fait poursuivre a tous un centre irresistible." + +C'etait une bien grande idee a Andre que de consacrer ainsi ce troisieme +chant a la description de l'ordre dans la societe d'abord, puis a +l'expose de l'ordre dans le systeme du monde, qui devenait l'ideal +reflechissant et supreme. + +Il etablit volontiers ses comparaisons d'un ordre a l'autre: "On peut +comparer, se dit-il, les ages instruits et savants, qui eclairent ceux +qui viennent apres, a la queue etincelante des cometes." + +Il se promettait encore de "comparer les premiers hommes civilises, qui +vont civiliser leurs freres sauvages, aux elephants prives qu'on envoie +apprivoiser les farouches; et par quels moyens ces derniers."--Hasard +charmant! l'auteur du _Genie du Christianisme_, celui meme a qui l'on +a du de connaitre d'abord l'etoile poetique d'Andre et _la Jeune +Captive_[55], a rempli comme a plaisir la comparaison desiree, lorsqu'il +nous a montre les missionnaires du Paraguay remontant les fleuves en +pirogues, avec les nouveaux catechumenes qui chantaient de saints +cantiques: "Les neophytes repetaient les airs, dit-il, comme des oiseaux +prives chantent pour attirer dans les rets de l'oiseleur les oiseaux +sauvages." + +[Note 55: M. de Chateaubriand tenait cette piece de madame de +Beaumont, soeur de M. de La Luzerne, sous qui Andre avait ete attache +a l'ambassade d'Angleterre: elle-meme avait directement connu le +poete.--La piece de _la Jeune Captive_ avait ete deja publiee dans _la +Decade_ le 20 nivose an III, moins de six mois apres la mort du poete; +mais elle y etait restee comme enfouie.] + +Le poete, pour completer ses tableaux, aurait parle prophetiquement de +la decouverte du Nouveau-Monde: "O Destins, hatez-vous d'amener ce grand +jour qui... qui...; mais non, Destins, eloignez ce jour funeste, et, +s'il se peut, qu'il n'arrive jamais!" Et il aurait fletri les horreurs +qui suivirent la conquete. Il n'aurait pas moins presage Gama et +triomphe avec lui des perils amonceles que lui opposa en vain + + Des derniers Africains le Cap noir des Tempetes! + +On a l'epilogue de l'_Hermes_ presque acheve: toute la pensee +philosophique d'Andre s'y resume et s'y exhale avec ferveur: + + O mon fils, mon _Hermes_, ma plus belle esperance; + O fruit des longs travaux de ma perseverance, + Toi, l'objet le plus cher des veilles de dix ans, + Qui m'as coute des soins et si doux et si lents; + Confident de ma joie et remede a mes peines; + Sur les lointaines mers, sur les terres lointaines, + Compagnon bien-aime de mes pas incertains, + O mon fils, aujourd'hui quels seront tes destins? + Une mere longtemps se cache ses alarmes; + Elle-meme a son fils veut attacher ses armes: + Mais quand il faut partir, ses bras, ses faibles bras + Ne peuvent sans terreur l'envoyer aux combats. + Dans la France, pour toi, que faut-il que j'espere? + Jadis, enfant cheri, dans la maison d'un pere + Qui te regardait naitre et grandir sous ses yeux, + Tu pouvais sans peril, disciple curieux, + Sur tout ce qui frappait ton enfance attentive + Donner un libre essor a ta langue naive. + Plus de pere aujourd'hui! Le mensonge est puissant, + Il regne: dans ses mains luit un fer menacant. + De la verite sainte il deteste l'approche; + Il craint que son regard ne lui fasse un reproche, + Que ses traits, sa candeur, sa voix, son souvenir, + Tout mensonge qu'il est, ne le fasse palir. + Mais la verite seule est une, est eternelle; + Le mensonge varie, et l'homme trop fidele + Change avec lui: pour lui les humains sont constants, + Et roulent de mensonge en mensonge flottants... + +Ici, il y a lacune; le canevas en prose y supplee: "Mais quand le temps +aura precipite dans l'abime ce qui est aujourd'hui sur le faite, et que +plusieurs siecles se seront ecoules l'un sur l'autre dans l'oubli, avec +tout l'attirail des prejuges qui appartiennent a chacun d'eux, pour +faire place a des siecles nouveaux et a des erreurs nouvelles... + + Le francais ne sera dans ce monde nouveau + Qu'une ecriture antique et non plus un langage; + Oh! si tu vis encore, alors peut-etre un sage, + Pres d'une lampe assis, dans l'etude plonge, + Te retrouvant poudreux, obscur, demi ronge, + Voudra creuser le sens de tes lignes pensantes: + Il verra si du moins tes feuilles innocentes + Meritaient ces rumeurs, ces tempetes, ces cris + Qui vont sur toi, sans doute, eclater dans Paris;... + +alors, peut-etre... on verra si... et si, en ecrivant, j'ai connu +d'autre passion + + Que l'amour des humains et de la verite!" + +Ce vers final, qui est toute la devise, un peu fastueuse, de la +philosophie du XVIIIe siecle, exprime aussi l'entiere inspiration de +l'_Hermes_. En somme, on y decouvre Andre sous un jour assez nouveau, +ce me semble, et a un degre de passion philosophique et de proselytisme +serieux auquel rien n'avait du faire croire, de sa part, jusqu'ici. Mais +j'ai hate d'en revenir a de plus riantes ebauches, et de m'ebattre avec +lui, avec le lecteur, comme par le passe, dans sa renommee gracieuse. + +Les petits dossiers restants, qui comprennent des plans et des esquisses +d'idylles ou d'elegies, pourraient fournir matiere a un triage complet; +j'y ai glane rapidement, mais non sans fruit. Ce qu'on y gagne surtout, +c'est de ne conserver aucun doute sur la maniere de travailler d'Andre; +c'est d'assister a la suite de ses projets, de ses lectures, et de +saisir les moindres fils de la riche trame qu'en tous sens il preparait. +Il voulait introduire le genie antique, le genie grec, dans la poesie +francaise, sur des idees ou des sentiments modernes: tel fut son voeu +constant, son but reflechi; tout l'atteste. _Je veux qu'on imite les +anciens_, a-t-il ecrit en tete d'un petit fragment du poeme d'Oppien sur +_la Chasse_[56]; il ne fait pas autre chose; il se reprend aux anciens de +plus haut qu'on n'avait fait sous Racine et Boileau; il y revient comme +un jet d'eau a sa source, et par dela le Louis XIV: sans trop s'en +douter, et avec plus de gout, il tente de nouveau l'oeuvre de +Ronsard[57]. Les _Analecta_ de Brunck, qui avaient paru en 1776, et qui +contiennent toute la fleur grecque en ce qu'elle a d'exquis, de simple, +meme de mignard ou de sauvage, devinrent la lecture la plus habituelle +d'Andre; c'etait son livre de chevet et son breviaire. C'est de la qu'il +a tire sa jolie epigramme traduite d'Evenus de Paros: + + Fille de Pandion, o jeune Athenienne, etc.[58]; + +et cette autre epigramme d'Anyte: + + O Sauterelle, a toi, rossignol des fougeres, etc.[59], + +qu'il imite en meme temps d'Argentarius. La petite epitaphe qui commence +par ce vers: + + Bergers, vous dont ici la chevre vagabonde, etc.[60], + +est traduite (ce qu'on n'a pas dit) de Leonidas de Tarente. En comparant +et en suivant de pres ce qu'il rend avec fidelite, ce qu'il elude, ce +qu'il rachete, on voit combien il etait penetre de ces graces. Ses +papiers sont couverts de projets d'imitations semblables. En lisant une +epigramme de Platon sur Pan qui joue de la flute, il en remarque +le dernier vers ou il est question des _Nymphes hydriades_; je ne +connaissais pas encore ces nymphes, se dit-il; et on sent qu'il se +propose de ne pas s'en tenir la avec elles. Il copie de sa main une +epigramme de Myro la Byzantine qu'il trouve charmante, adressee aux +_Nymphes hamadryades_ par un certain Cleonyme qui leur dedie des statues +dans un lieu plante de pins. Ainsi il va quetant partout son butin +choisi. Tantot, ce sont deux vers d'une petite idylle de Meleagre sur le +printemps: + + L'alcyon sur les mers, pres des toits l'hirondelle, + Le cygne au bord du lac, sous le bois Philomele; + +tantot, c'est un seul vers de Bion (Epithalame d'Achille et de +Deidamie): + + Et les baisers secrets et les lits clandestins; + +il les traduit exactement et se promet bien de les enchasser quelque +part un jour[61]. Il guettait de l'oeil, comme une tendre proie, les +excellents vers de Denys le geographe, ou celui-ci peint les femmes de +Lydie dans leurs danses en l'honneur de Bacchus, et les jeunes filles +qui sautent et bondissent _comme des faons nouvellement allaites_, + + ... Lacte mero mentes perculsa novellas; + +_et les vents, fremissant autour d'elles, agitent sur leurs poitrines +leurs tuniques elegantes_. Il voulait imiter l'idylle de Theocrite dans +laquelle la courtisane Eunica se raille des hommages d'un patre; chez +Andre, c'eut ete une contre-partie probablement; on aurait vu une fille +des champs raillant un _beau_ de la ville, et lui disant: Allez, vous +preferez + + Aux belles de nos champs vos belles citadines. + +La troisieme elegie du livre IV de Tibulle, dans laquelle le poete +suppose Sulpice eploree, s'adressant a son amant Cerinthe et le +rappelant de la chasse, tentait aussi Andre et il en devait mettre une +imitation dans la bouche d'une femme. Mais voici quelques projets plus +esquisses sur lesquels nous l'entendrons lui-meme: + +"Il ne sera pas impossible de parler quelque part de ces mendiants +charlatans qui demandaient pour la Mere des Dieux, et aussi de ceux qui, +a Rhodes, mendiaient pour la corneille et pour l'hirondelle; et traduire +les deux jolies chansons qu'ils disaient en demandant cette aumone et +qu'Athenee a conservees." + +[Note 56: Edition de 1833, tome II, page 319.] + +[Note 57: M. Patin, dans sa lecon d'ouverture publiee le 16 decembre +1838 (_Revue de Paris_), a rapproche exactement la tentative de Chenier +de l'oeuvre d'Horace chez les Latins.] + +[Note 58: Edition de 1833, tome II, page 344.] + +[Note 59: _Ibid._, page 344.] + +[Note 60: _Ibid._, page 327.] + +[Note 61: A mesure qu'il en augmente son tresor, il n'est pas +toujours sur de ne pas les avoir employes deja: "Je crois, dit-il en +un endroit, avoir deja mis ce vers quelque part, mais je ne puis me +souvenir ou."] + +Il etait si en quete de ces gracieuses chansons, de ces _noels_ de +l'antiquite, qu'il en allait chercher d'analogues jusque dans la poesie +chinoise, a peine connue de son temps; il regrette qu'un missionnaire +habile n'ait pas traduit en entier le _Chi-King_, le livre des vers, ou +du moins ce qui en reste. Deux pieces, citees dans le treizieme volume +de la grande Histoire de la Chine qui venait de paraitre, l'avaient +surtout charme. Dans une ode sur l'amitie fraternelle, il releve +les paroles suivantes: "Un frere pleure son frere avec des larmes +veritables. Son cadavre fut-il suspendu sur un abime a la pointe d'un +rocher ou enfonce dans l'eau infecte d'un gouffre, il lui procurera un +tombeau." + +"Voici, ajoute-t-il, une chanson ecrite sous le regne d'Yao, 2,350 ans +avant Jesus-Christ. C'est une de ces petites chansons que les Grecs +appellent _scholies_: Quand le soleil commence sa course, je me mets au +travail; et quand il descend sous l'horizon, je me laisse tomber dans +les bras du sommeil. Je bois l'eau de mon puits, je me nourris des +fruits de mon champ. Qu'ai-je a gagner ou a perdre a la puissance de +l'Empereur?" + +Et il se promet bien de la traduire dans ses _Bucoliques_. Ainsi tout +lui servait a ses fins ingenieuses; il extrayait de partout la Grece. + +Est-ce un emprunt, est-ce une idee originale que ces lignes riantes que +je trouve parmi les autres et sans plus d'indication? "O ver luisant +lumineux,... petite etoile terrestre,... ne te retire point encore.... +prete-moi la clarte de ta lampe pour aller trouver ma mie qui m'attend +dans le bois!" + +Pindare, cite par Plutarque au _Traite de l'Adresse et de l'Instinct des +Animaux_, s'est compare aux dauphins qui sont sensibles a la musique; +Andre voulait encadrer l'image ainsi: "On peut faire un petit _quadro_ +d'un jeune enfant assis sur le bord de la mer, sous un joli paysage. Il +jouera sur deux flutes: + + Deux flutes sur sa bouche, aux antres, aux Naiades, + Aux Faunes, aux Sylvains, aux belles Oreades, + Repetent des amours. . . . . . . . . . . . . + +Et les dauphins accourent vers lui." En attendant, il avait traduit, ou +plutot developpe, les vers de Pindare: + + Comme, aux jours de l'ete, quand d'un ciel calme et pur + Sur la vague aplanie etincelle l'azur, + Le dauphin sur les flots sort et bondit et nage, + S'empressant d'accourir vers l'aimable rivage + Ou, sous des doigts legers, une flute aux doux sons + Vient egayer les mers de ses vives chansons; + Ainsi. . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Andre, dans ses notes, emploie, a diverses reprises, cette expression: +_j'en pourrai faire un_ QUADRO; cela parait vouloir dire un petit +tableau peint; car il etait peintre aussi, comme il nous l'a appris dans +une elegie: + + Tantot de mon pinceau les timides essais + Avec d'autres couleurs cherchent d'autres succes. + +Et quel plus charmant motif de tableau que cet enfant nu, sous +l'ombrage, au bord d'une mer etincelante, et les dauphins arrivant aux +sons de sa double flute divine! En l'indiquant, j'y vois comme un defi +que quelqu'un de nos jeunes peintres relevera[62]. + +[Note 62: Peut-etre aussi le poete n'emploie-t-il, en certains cas, +cette expression de _Quadro_ que metaphoriquement et par allusion a son +petit cadre poetique.] + +Ailleurs, ce n'est plus le gracieux enfant, c'est Andromede exposee au +bord des flots, qui appelle la muse d'Andre: il cite et transcrit les +admirables vers de Manilius a ce sujet, au Ve livre des _Astronomiques_; +ce supplice d'ou la grace et la pudeur n'ont pas disparu, ce charmant +visage confus, allant chercher une blanche epaule qui le derobe: + + Supplicia ipsa decent; nivea cervice reclinis + Molliter ipsa suae custos est sola figurae. + Defluxere sinus humeris, fugitque lacertos + Vestis, et effusi scopulis lusere capilli. + Te circum alcyones pennis planxere volantes, etc. + +Andre remarque que c'est en racontant l'histoire d'Andromede a la +troisieme personne que le poete lui adresse brusquement ces vers: +_Te circum_, etc., sans la nommer en aucune facon. "C'est tout cela, +ajoute-t-il, qu'il faut imiter. Le traducteur met les alcyons volants +autour de _vous, infortunee Princesse_. Cela ote de la grace." Je ne +crois pas abuser du lecteur en l'initiant ainsi a la rhetorique secrete +d'Andre[63]. + +[Note 63: Il disait encore dans ce meme exquis sentiment de la +diction poetique: "La huitieme epigramme de Theocrite est belle +(Epitaphe de Cleonice); elle finit ainsi: Malheureux Cleonice, sous le +propre coucher des Pleiades, _cum Pleiadibus, occidisti_. Il faut la +traduire et rendre l'opposition de paroles... la mer t'a recu avec elles +(les Pleiades)."] + +_Nina, ou la Folle par amour_, ce touchant drame de Marsollier, fut +representee, pour la premiere fois, en 1786; Andre Chenier put y +assister; il dut etre emu aux tendres sons de la romance de Dalayrac: + + Quand le bien-aime reviendra + Pres de sa languissante amie, etc. + +Ceci n'est qu'une conjecture, mais que semble confirmer et justifier +le canevas suivant qui n'est autre que le sujet de Nina, transporte en +Grece, et ou se retrouve jusqu'a l'echo des rimes de la romance: + +"La jeune fille qu'on appelait _la Belle de Scio_... Son amant mourut... +elle devint folle... Elle courait les montagnes (la peindre d'une +maniere antique).--(J'en pourrai, un jour, faire un tableau, un +_quadro_)... et, longtemps apres elle, on chantait cette chanson faite +par elle dans sa folie: + + Ne reviendra-t-il pas? Il reviendra sans doute. + Non, il est sous la tombe: il attend, il ecoute. + Va, Belle de Scio, meurs! il te tend les bras; + Va trouver ton amant: il ne reviendra pas!" + +Et, comme _post-scriptum_, il indique en anglais la chanson du quatrieme +acte d'_Hamlet_ que chante Ophelia dans sa folie: avide et pure abeille, +il se reserve de petrir tout cela ensemble[64]! + +[Note 64: Andre etait comme La Fontaine, qui disait: + + J'en lis qui sont du Nord et qui sont du Midi. + +Il lisait tout. M. Piscatori pere, qui l'a connu avant la Revolution, +m'a raconte qu'un jour, particulierement, il l'avait entendu causer avec +feu et se developper sur Rabelais. Ce qu'il en disait a laisse dans +l'esprit de M. Piscatori une impression singuliere de nouveaute et +d'eloquence. Cette etude qu'il avait faite de Rabelais me justifierait, +s'il en etait besoin, de l'avoir autrefois rapproche longuement de +Regnier.] + +Fidele a l'antique, il ne l'etait pas moins a la nature; si, en imitant +les anciens, il a l'air souvent d'avoir senti avant eux, souvent, +lorsqu'il n'a l'air que de les imiter, il a reellement observe lui-meme. +On sait le joli fragment: + + Fille du vieux pasteur, qui, d'une main agile, + Le soir remplis de lait trente vases d'argile. + Crains la genisse pourpre, au farouche regard... + +Eh bien! au bas de ces huit vers bucoliques, on lit sur le manuscrit: +vu _et fait a Catillon pres Forges le 4 aout 1792 et ecrit a Gournay le +lendemain_. Ainsi le poete se rafraichissait aux images de la nature, a +la veille du 10 aout[65]. + +[Note 65: On se plait a ces moindres details sur les grands poetes +aimes. A la fin de l'idylle intitulee _la Liberte_, entre le chevrier et +le berger, on lit sur le manuscrit: _Commencee le vendredi au soir 10, +et finie le dimanche au soir 12 mars 1787_. La piece a un peu plus de +cent cinquante vers. On a la une juste mesure de la verve d'execution +d'Andre: elle tient le milieu, pour la rapidite, entre la lenteur un peu +avare des poetes sous Louis XIV et le train de Mazeppa d'aujourd'hui.] + +Deux fragments d'idylles, publies dans l'edition de 1833, se peuvent +completer heureusement, a l'aide de quelques lignes de prose qu'on avait +negligees; je les retablis ici dans leur ensemble. + + + +LES COLOMBES. + +Deux belles s'etaient baisees.... Le poete berger, temoin jaloux de +leurs caresses, chante ainsi: + + "Que les deux beaux oiseaux, les colombes fideles, + Se baisent. Pour s'aimer les Dieux les firent belles. + Sous leur tete mobile, un cou blanc, delicat, + Se plie, et de la neige effacerait l'eclat. + Leur voix est pure et tendre, et leur ame innocente, + Leurs yeux doux et sereins, leur bouche caressante. + L'une a dit a sa soeur:--Ma soeur... + +(Ma soeur, en un tel lieu croissent l'orge et le millet...) + + L'autour et l'oiseleur, ennemis de nos jours, + De ce reduit peut-etre ignorent les detours; + Viens... + +(Je te choisirai moi-meme les graines que tu aimes, et mon bec +s'entrelacera dans le tien.) + + ... + L'autre a dit a sa soeur: Ma soeur, une fontaine + Coule dans ce bosquet... + +(L'oie ni le canard n'en ont jamais souille les eaux, ni leurs cris... +Viens, nous y trouverons une boisson pure, et nous y baignerons notre +tete et nos ailes, et mon bec ira polir ton plumage.--Elles vont, elles +se promenent en roucoulant au bord de l'eau; elles boivent, se baignent, +mangent; puis, sur un rameau, leurs becs s'entrelacent: elles se +polissent leur plumage l'une a l'autre). + + Le voyageur, passant en ces fraiches campagnes, + Dit[66]: O les beaux oiseaux! o les belles compagnes! + Il s'arreta longtemps a contempler leurs jeux; + Puis, reprenant sa route et les suivant des yeux, + Dit: Baisez, baisez-vous, colombes innocentes, + Vos coeurs sont doux et purs, et vos voix caressantes; + Sous votre aimable tete, un cou blanc, delicat, + Se plie, et de la neige effacerait l'eclat." + +[Note 66: Ce voyageur est-il le meme que le berger du commencement? +ou entre-t-il comme personnage dans la chanson du berger? Je le croirais +plutot, mais ce n'est pas bien clair.] + +L'edition de 1833 (tome II, page 339) donne egalement cette epitaphe +d'un amant ou d'un epoux, que je reproduis, en y ajoutant les lignes de +prose qui eclairent le dessein du poete: + + Mes manes a Clytie.--Adieu, Clytie, adieu. + Est-ce toi dont les pas ont visite ce lieu? + Parle, est-ce toi, Clytie, ou dois-je attendre encore? + Ah! si tu ne viens pas seule ici, chaque aurore, + Rever au peu de jours ou j'ai vecu pour toi, + Voir cette ombre qui t'aime et parler avec moi, + D'Elysee a mon coeur la paix devient amere, + Et la terre a mes os ne sera plus legere. + Chaque fois qu'en ces lieux un air frais du matin + Vient caresser ta bouche et voler sur ton sein, + Pleure, pleure, c'est moi; pleure, fille adoree; + C'est mon ame qui fuit sa demeure sacree, + Et sur ta bouche encore aime a se reposer. + Pleure, ouvre-lui tes bras et rends-lui son baiser. + +Entre autres manieres dont cela peut etre place, ecrit Chenier, en voici +une: Un voyageur, en passant sur un chemin, entend des pleurs et des +gemissements. Il s'avance, il voit au bord d'un ruisseau une jeune femme +echevelee, tout en pleurs, assise sur un tombeau, une main appuyee sur +la pierre, l'autre sur ses yeux. Elle s'enfuit a l'approche du voyageur +qui lit sur la tombe cette epitaphe. Alors il prend des fleurs et +de jeunes rameaux, et les repand sur cette tombe en disant: O jeune +infortunee... (quelque chose de tendre et d'antique); puis il remonte a +cheval, et s'en va la tete penchee et melancoliquement, il s'en va + + Pensant a son epouse et craignant de mourir. + +Ce pourrait etre le voyageur qui conte lui-meme a sa famille ce qu'il a +vu le matin.) + +Mais c'est assez de fragments: donnons une piece inedite entiere, +une perle retrouvee, _la jeune Locrienne_, vrai pendant de _la jeune +Tarentine_. A son brusque debut, on l'a pu prendre pour un fragment, +et c'est ce qui l'aura fait negliger; mais Andre aime ces entrees en +matiere imprevues, dramatiques; c'est la jeune Locrienne qui acheve de +chanter: + + "Fuis, ne me livre point. Pars avant son retour; + Leve-toi; pars, adieu; qu'il n'entre, et que ta vue + Ne cause un grand malheur, et je serais perdue! + Tiens, regarde, adieu, pars: ne vois-tu pas le jour?" + + Nous aimions sa naive et riante folie. + Quand soudain, se levant, un sage d'Italie, + Maigre, pale, pensif, qui n'avait point parle, + Pieds nus, la barbe noire, un sectateur zele + Du muet de Samos qu'admire Metaponte, + Dit: "Locriens perdus, n'avez-vous pas de honte? + Des moeurs saintes jadis furent votre tresor. + Vos vierges, aujourd'hui riches de pourpre et d'or, + Ouvrent leur jeune bouche a des chants adulteres. + Helas! qu'avez-vous fait des maximes austeres + De ce berger sacre que Minerve autrefois + Daignait former en songe a vous donner des lois?" + Disant ces mots, il sort... Elle etait interdite; + Son oeil noir s'est mouille d'une larme subite; + Nous l'avons consolee, et ses ris ingenus, + Ses chansons, sa gaiete, sont bientot revenus. + Un jeune Thurien[67], aussi beau qu'elle est belle + (Son nom m'est inconnu), sortit presque avec elle: + Je crois qu'il la suivit et lui fit oublier + Le grave Pythagore et son grave ecolier. + +[Note 67: _Thurii_, colonie grecque fondee aux environs de Sybaris, +dans le golfe de Tarente, par les Atheniens.] + +Parmi les iambes inedits, j'en trouve un dont le debut rappelle, pour la +forme, celui de la gracieuse elegie; c'est un brusque reproche que le +poete se suppose adresse par la bouche de ses adversaires, et auquel il +repond soudain en l'interrompant: + + Sa langue est un fer chaud; dans ses veines brulees + Serpentent des fleuves de fiel." + J'ai douze ans, en secret, dans les doctes vallees, + Cueilli le poetique miel: + + Je veux un jour ouvrir ma ruche tout entiere; + Dans tous mes vers on pourra voir + Si ma muse naquit haineuse et meurtriere. + Frustre d'un amoureux espoir, + + Archiloque aux fureurs du belliqueux iambe + Immole un beau-pere menteur; + Moi, ce n'est point au col d'un perfide Lycambe + Que j'apprete un lacet vengeur. + + Ma foudre n'a jamais tonne pour mes injures. + La patrie allume ma voix; + La paix seule aguerrit mes pieuses morsures, + Et mes fureurs servent les lois. + + Contre les noirs Pythons et les Hydres fangeuses, + Le feu, le fer, arment mes mains; + Extirper sans pitie ces betes veneneuses, + C'est donner la vie aux humains. + +Sur un petit feuillet, a travers une quantite d'abreviations et de mots +grecs substitues aux mots francais correspondants, mais que la rime rend +possibles a retrouver, on arrive a lire cet autre iambe ecrit pendant +les fetes theatrales de la Revolution apres le 10 aout; l'exces des +precautions indique deja l'approche de la Terreur: + + Un vulgaire assassin va chercher les tenebres, + Il nie, il jure sur l'autel; + Mais, nous, grands, libres, fiers, a nos exploits funebres, + A nos turpitudes celebres, + Nous voulons attacher un eclat immortel. + + De l'oubli taciturne et de son onde noire + Nous savons detourner le cours. + Nous appelons sur nous l'eternelle memoire; + Nos forfaits, notre unique histoire, + Parent de nos cites les brillants carrefours. + + O gardes de Louis, sous les voutes royales + Par nos menades dechires, + Vos tetes sur un fer ont, pour nos bacchanales, + Orne nos portes triomphales, + Et ces bronzes hideux, nos monuments sacres. + + Tout ce peuple hebete que nul remords ne touche, + Cruel meme dans son repos, + Vient sourire aux succes de sa rage farouche, + Et, la soif encore a la bouche, + Ruminer tout le sang dont il a bu les flots. + + Arts dignes de nos yeux! pompe et magnificence + Dignes de notre liberte, + Dignes des vils tyrans qui devorent la France, + Dignes de l'atroce demence + Du stupide David qu'autrefois j'ai chante! + +Depuis l'aimable enfant au bord des mers, qui joue de la double flute +aux dauphins accourus, nous avons touche tous les tons. C'est peut-etre +au lendemain meme de ce dernier iambe rutilant, que le poete, en quelque +secret voyage a Versailles, adressait cette ode heureuse a Fanny: + + Mai de moins de roses, l'automne + De moins de pampres se couronne, + Moins d'epis flottent en moissons, + Que sur mes levres, sur ma lyre, + Fanny, tes regards, ton sourire, + Ne font eclore de chansons. + + Les secrets pensers de mon ame + Sortent en paroles de flamme, + A ton nom doucement emus: + Ainsi la nacre industrieuse + Jette sa perle precieuse, + Honneur des sultanes d'Ormuz. + + Ainsi, sur son murier fertile, + Le ver du Cathay mele et file + Sa trame etincelante d'or. + Viens, mes Muses pour ta parure + De leur soie immortelle et pure + Versent un plus riche tresor. + + Les perles de la poesie + Forment, sous leurs doigts d'ambroisie, + D'un collier le brillant contour. + Viens, Fanny: que ma main suspende + Sur ton sein cette noble offrande... + +La piece reste ici interrompue; pourtant je m'imagine qu'il n'y manque +qu'un seul vers, et possible a deviner; je me figure qu'a cet appel +flatteur et tendre, au son de cette voix qui lui dit _Viens_, Fanny +s'est approchee en effet, que la main du poete va poser sur son sein nu +le collier de poesie, mais que tout d'un coup les regards se troublent, +se confondent, que la poesie s'oublie, et que le poete comble s'ecrie, +ou plutot murmure en finissant: + + Tes bras sont le collier d'amour[68]! + +[Note 68: Ou peut-etre plus simplement: + + Ton sein est le trone d'amour! + +] + +Il resulte, pour moi, de cette quantite d'indications et de glanures que +je suis bien loin d'epuiser, il doit resulter pour tous, ce me semble, +que, maintenant que la gloire de Chenier est etablie et permet, sur son +compte, d'oser tout desirer, il y a lieu veritablement a une edition +plus complete et definitive de ses oeuvres, ou l'on profiterait des +travaux anterieurs en y ajoutant beaucoup. J'ai souvent pense a cet +_ideal_ d'edition pour ce charmant poete, qu'on appellera, si l'on veut, +le classique de la decadence, mais qui est, certes, notre plus grand +classique en vers depuis Racine et Boileau. Puisque je suis aujourd'hui +dans les esquisses et les projets d'idylle et d'elegie, je veux +esquisser aussi ce projet d'edition qui est parfois mon idylle. En tete +donc se verrait, pour la premiere fois, le portrait d'Andre d'apres le +precieux tableau que possede M. de Cailleux, et qu'il vient, dit-on, de +faire graver, pour en assurer l'image unique aux amis du poete. Puis on +recueillerait les divers morceaux et les temoignages interessants sur +Andre, a commencer par les courtes, mais consacrantes paroles, dans +lesquelles l'auteur du _Genie du Christianisme_ l'a tout d'abord revele +a la France, comme dans l'aureole de l'echafaud. Viendrait alors la +notice que M. de Latouche a mise dans l'edition de 1819, et d'autres +morceaux ecrits depuis, dans lesquels ce serait une gloire pour nous que +d'entrer pour une part, mais ou surtout il ne faudrait pas omettre +quelques pages de M. Brizeux, inserees autrefois au _Globe_ sur le +portrait, une lettre de M. de Latour sur une edition de Malherbe annotee +en marge par Andre (_Revue de Paris_ 1834), le jugement porte ici meme +(_Revue des Deux Mondes_) par M. Planche, et enfin quelques pages, s'il +se peut, detachees du poetique episode de _Stello_ par M. de Vigny. On +traiterait, en un mot, Andre comme un _ancien_, sur lequel on ne sait +que peu, et aux oeuvres de qui on rattache pieusement et curieusement +tous les jugements, les indices et temoignages. Il y aurait a completer +peut-etre, sur plusieurs points, les renseignements biographiques; +quelques personnes qui ont connu Andre vivent encore; son neveu, M. +Gabriel de Chenier, a qui deja nous devons tant pour ce travail, a +conserve des traditions de famille bien precises. Une note qu'il me +communique m'apprend quelques particularites de plus sur la mere des +Chenier, cette spirituelle et belle Grecque, qui marqua a jamais aux +mers de Byzance l'etoile d'Andre. Elle s'appelait Santi-L'homaka; elle +etait propre soeur (chose piquante!) de la grand'mere de M. Thiers. Il +se trouve ainsi qu'Andre Chenier est oncle, a la mode de Bretagne, de M. +Thiers par les femmes, et on y verra, si l'on veut, apres coup, un +pronostic. Andre a pris de la Grece le cote poetique, ideal, reveur, le +culte chaste de la muse au sein des doctes vallees: mais n'y aurait-il +rien, dans celui que nous connaissons, de la vivacite, des hardiesses +et des ressources quelque peu versatiles d'un de ces hommes d'Etat qui +parurent vers la fin de la guerre du Peloponese, et, pour tout dire en +bon langage, n'est-ce donc pas quelqu'un des plus spirituels princes de +la parole athenienne? + +Mais je reviens a mon idylle, a mon edition oisive. Il serait bon +d'y joindre un petit precis contenant, en deux pages, l'histoire des +manuscrits. C'est un point a fixer (prenez-y garde), et qui devient +presque douteux a l'egard d'Andre, comme s'il etait veritablement un +ancien. Il s'est accredite, parmi quelques admirateurs du poete, un +bruit, que l'edition de 1833 semble avoir consacre; on a parle de trois +portefeuilles, dans lesquels il aurait classe ses diverses oeuvres par +ordre de progres et d'achevement: les deux premiers de ces portefeuilles +se seraient perdus, et nous ne possederions que le dernier, le plus +miserable, duquel pourtant on aurait tire toutes ces belles choses. J'ai +toujours eu peine a me figurer cela. L'examen des manuscrits restants +m'a rendu cette supposition de plus en plus difficile a concevoir. Je +trouve, en effet, sans sortir du residu que nous possedons, les diverses +manieres des trois pretendus portefeuilles: par exemple, l'idylle +intitulee _la Liberte_ s'y trouve d'abord dans un simple canevas de +prose, puis en vers, avec la date precise du jour et de l'heure ou elle +fut commencee et achevee. La preface que le poete aurait esquissee pour +le portefeuille perdu, et qui a ete introduite pour la premiere fois +dans l'edition de 1833 (tome I, page 23), prouverait au plus un projet +de choix et de copie au net, comme en meditent tous les auteurs. Bref, +je me borne a dire, sur _les trois portefeuilles_, que je ne les ai +jamais bien concus; qu'aujourd'hui que j'ai vu l'unique, c'est moins que +jamais mon impression de croire aux autres, et que j'ai en cela +pour garant l'opinion formelle de M. G. de Chenier, depositaire des +traditions de famille, et temoin des premiers depouillements. Je tiens +de lui une note detaillee sur ce point; mais je ne pose que l'essentiel, +tres-peu jaloux de contredire. Andre Chenier voulait ressusciter la +Grece; pourtant il ne faudrait pas autour de lui, comme autour d'un +manuscrit grec retrouve au XVIe siecle, venir allumer, entre amis, des +guerres de commentateurs: ce serait pousser trop loin la Renaissance[69]. + +[Note 69: Pour certaines variantes du premier texte, on m'a parle +d'un curieux exemplaire de M. Jules Lefebvre qui serait a consulter, +ainsi que le docte possesseur. Je crois neanmoins qu'il ne faudrait pas, +en fait de variantes, remettre en question ce qui a ete un parti pris +avec gout. Toute edition d'ecrits posthumes et inacheves est une espece +de toilette qui a demande quelques epingles: prenez garde de venir +epiloguer apres coup la-dessus.] + +Voila pour les preliminaires; mais le principal, ce qui devrait +former le corps meme de l'edition desiree, ce qui, par la difficulte +d'execution, la fera, je le crains, longtemps attendre, je veux dire le +commentaire courant qui y serait necessaire, l'indication complete des +diverses et multiples imitations, qui donc l'executera? L'erudition, le +gout d'un Boissonade, n'y seraient pas de trop, et de plus il y aurait +besoin, pour animer et dorer la scholie, de tout ce jeune amour moderne +que nous avons porte a Andre. On ne se figure pas jusqu'ou Andre a +pousse l'imitation, l'a compliquee, l'a condensee; il a dit dans une +belle epitre: + + Un juge sourcilleux, epiant mes ouvrages, + Tout a coup, a grands cris, denonce vingt passages + Traduits de tel auteur qu'il nomme; et, les trouvant, + Il s'admire et se plait de se voir si savant. + Que ne vient-il vers moi? Je lui ferai connaitre + Mille de mes larcins qu'il ignore peut-etre. + Mon doigt sur mon manteau lui devoile a l'instant + La couture invisible et qui va serpentant, + Pour joindre a mon etoffe une pourpre etrangere... + +Eh bien! en consultant les manuscrits, nous avons ete _vers lui_, et +lui-meme nous a etonne par la quantite de ces industrieuses coutures +qu'il nous a revelees ca et la: _junctura callidus acri_. Quand il n'a +l'air que de traduire un morceau d'Euripide sur Medee: + + Au sang de ses enfants, de vengeance egaree, + Une mere plongea sa main denaturee, etc., + +il se souvient d'Ennius, de Phedre, qui ont imite ce morceau; il se +souvient des vers de Virgile (eglogue VIII), qu'il a, dit-il, autrefois +traduits etant au college. A tout moment, chez lui, on rencontre ainsi +de ces reminiscences a triple fond, de ces imitations a triple _suture_. +Son Bacchus, _Viens, o divin Bacchus, o jeune Thyonee!_ est un compose +du Bacchus des _Metamorphoses_, de celui des _Noces de Thetis et de +Pelee_; le Silene de Virgile s'y ajoute a la fin[70]. Quand on relit +un auteur ancien, quel qu'il soit, et qu'on sait Andre par coeur, les +imitations sortent a chaque pas. Dans ce fragment d'elegie: + + Mais si Plutus revient, de sa source doree, + Conduire dans mes mains quelque veine egaree, + A mes signes, du fond de son appartement, + Si ma blanche voisine a souri mollement..., + +je croyais n'avoir affaire qu'a Horace: + + Nunc et latentis proditor intimo + Gratus puellae risus ab angulo; + +et c'est a Perse qu'on est plus directement redevable: + + ... Visa est si forte pecunia, sive + +[Note 70: Je trouve ces quatre beaux vers inedits sur Bacchus: + + C'est le Dieu de Nisa, c'est le vainqueur du Gange, + Au visage de vierge, au front ceint de vendange, + Qui dompte et fait courber sous son char gemissant + Du Lynx aux cent couleurs le front obeissant... + +J'en joindrai quelques autres sans suite, et dans le gracieux hasard de +l'atelier qu'ils encombrent et qu'ils decorent: + + Bacchus, Hymen, ces dieux toujours adolescents... + Vous, du blond Anio Naiade au pied fluide; + Vous, filles du Zephire et de la Nuit humide, + Fleurs... + Syrinx parle et respire aux levres du berger... + Et le dormir suave au bord d'une fontaine... + Et la blanche brebis de laine appesantie..., + +et celui-ci, tout d'un coup satirique, aiguise d'Horace, a l'adresse +prochaine de quelque sot, + + Grand rimeur aux depens de ses ongles ronges. + +] + + Candida vicini subrisit molle puella, + Cor tibi rite salit. . . . . . . . . . . + +On a quelquefois trouve bien hardi ce vers du _Mendiant_: + + Le toit s'egaie et rit de mille odeurs divines; + +il est traduit des _Noces de Thetis et de Pelee_: + + Queis permulsa domus jucundo risit odore. + +On est tente de croire qu'Andre avait devant lui, sur sa table, ce poeme +entr'ouvert de Catulle, quand il renouvelait dans la meme forme le poeme +mythologique. Puis, deux vers plus loin a peine, ce n'est plus Catulle; +on est en plein Lucrece: + + Sur leurs bases d'argent, des formes animees + Elevent dans leurs mains des torches enflammees... + Si non aurea sunt juvenum simulacra per aedes + Lampedas igniferas manibus retinentia dextris. + +Mais ce Lucrece n'est lui-meme ici qu'un echo, un reflet magnifique +d'Homere (_Odyssee_, liv. VII, vers 100). Andre les avait tous presents +a la fois.--Jusque dans les endroits ou l'imitation semble le mieux +couverte, on arrive a soupconner le larcin de Promethee. L'humble Phedre +a dit: + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . .Decipit + Fons prima multos: rara mens intelligit + Quod _interiore_ condidit cura _angulo_; + +et Chenier: + + . . . . . . L'inventeur est celui... + Qui, _fouillant_ des objets les plus _sombres retraites_, + Etale et fait briller leurs richesses secretes. + +N'est-ce la qu'une rencontre? N'est-ce pas une heureuse traduction du +prosaique _interior angulus_, et _fouillant_ pour _intelligit_?--On a un +echantillon de ce qu'il faudrait faire sur tous les points. + +Au sein de cette future edition difficile, mais possible, d'Andre +Chenier, on trouverait moyen de retoucher avec nouveaute les profils un +peu evanouis de tant de poetes antiques; on ferait passer devant soi +toutes les fines questions de la poetique francaise; on les agiterait a +loisir. Il y aurait la, peut-etre, une gloire de commentateur a saisir +encore; on ferait son oeuvre et son nom, a bord d'un autre, a bord +d'un charmant navire d'ivoire. J'indique, je sens cela, et je passe. +Apercevoir, deviner une fleur ou un fruit derriere la haie qu'on ne +franchira pas, c'est la le train de la vie. + +Ai-je trop presume pourtant, en un moment de grandes querelles +politiques et de formidables assauts, a ce qu'on assure[71], de croire +interesser le monde avec ces debris de melodie, de pensee et d'etude, +uniquement propres a faire mieux connaitre un poete, un homme, lequel, +apres tout, vaillant et genereux entre les genereux, a su, au jour +voulu, a l'heure du danger, sortir de ses doctes vallees, combattre sur +la breche sociale, et mourir? + +1er Fevrier 1839. + +[Note 71: C'etait le moment de ce qu'on a appele la _Coalition_, dans +laquelle les gagnants de Juillet, sous pretexte qu'on n'avait pas le +vrai gouvernement parlementaire, s'etaient mis a assieger le ministere +et a le vouloir renverser coute que coute, comme si la dynastie etait +assez fondee et de force a resister au contre-coup.] + + + +GEORGE FARCY[72] + +[Note 72: Ce morceau a fait partie du recueil de vers et opuscules de +Farcy, publie chez M. Hachette (1831).] + +La Revolution de Juillet a mis en lumiere peu d'hommes nouveaux, elle +a devore peu d'hommes anciens; elle a ete si prompte, si spontanee, si +confuse, si populaire, elle a ete si exclusivement l'oeuvre des masses, +l'exploit de la jeunesse, qu'elle n'a guere donne aux personnages deja +connus le temps d'y assister et d'y cooperer, sinon vers les dernieres +heures, et qu'elle ne s'est pas donne a elle-meme le temps de produire +ses propres personnages. Tout ce qui avait deja un nom s'y est rallie un +peu tard; tout ce qui n'avait pas encore de nom a du s'en retirer trop +tot. Consultez les listes des heroiques victimes; pas une illustration, +ni dans la science, ni dans les lettres, ni dans les armes, pas une +gloire anterieure; c'etait bien du pur et vrai peuple, c'etaient bien de +vrais jeunes hommes; tous ces nobles martyrs sont et resteront obscurs. +Le nom de Farcy est peut-etre le seul qui frappe et arrete, et encore +combien ce nom sonnait peu haut dans la renommee! comme il disparaissait +timidement dans le bruit et l'eclat de tant de noms contemporains! comme +il avait besoin de travaux et d'annees pour signifier aux yeux du public +ce que l'amitie y lisait deja avec confiance! Mais la mort, et une +telle mort, a plus fait pour l'honneur de Farcy qu'une vie plus longue +n'aurait pu faire, et elle n'a interrompu la destinee de notre ami que +pour la couronner. + +Nous publions les vers de Farcy, et pourtant, nous le croyons, sa +vocation etait ailleurs: son gout, ses etudes, son talent original, +les conseils de ses amis les plus influents, le portaient vers la +philosophie; il semblait ne pour soutenir et continuer avec independance +le mouvement spiritualiste emane de l'Ecole normale. Il n'avait traverse +la poesie qu'en courant, dans ses voyages, par aventure de jeunesse, et +comme on traverse certains pays et certaines passions. Au moment ou +les forces de son esprit plus rassis et plus mur se rassemblaient sur +l'objet auquel il etait eminemment propre et qui allait devenir l'etude +de sa vie, la Providence nous l'enleva. Ces vers donc, ces reves +inacheves, ces soupirs exhales ca et la dans la solitude, le long des +grandes routes, au sein des iles d'Italie, au milieu des nuits de +l'Atlantique; ces vagues plaintes de premiere jeunesse, qui, s'il avait +vecu, auraient a jamais sommeille dans son portefeuille avec quelque +fleur sechee, quelque billet dont l'encre a jauni, quelques-uns de ces +mysteres qu'on n'oublie pas et qu'on ne dit pas; ces essais un peu pales +et indecis ou sont pourtant epars tous les traits de son ame, nous les +publions comme ce qui reste d'un homme jeune, mort au debut, frappe a la +poitrine eu un moment immortel, et qui, cher de tout temps a tous ceux +qui l'ont connu, ne saurait desormais demeurer indifferent a la patrie. + +Jean-George Farcy naquit a Paris le 20 novembre 1800, d'une extraction +honnete, mais fort obscure. Enfant unique, il avait quinze mois +lorsqu'il perdit son pere et sa mere; sa grand'mere le recueillit et le +fit elever. On le mit de bonne heure en pension chez M. Gandon, dans le +faubourg Saint-Jacques; il y commenca ses etudes, et lorsqu'il fut +assez avance, il les poursuivit au college de Louis-le-Grand, dont +l'institution de M. Gandon frequentait les cours. En 1819, ses etudes +terminees, il entra a l'Ecole normale, et il en sortait lorsque +l'ordonnance du ministre Corbiere brisa l'institution en 1822. + +Durant ces vingt-deux annees, comment s'etait passee la vie de +l'orphelin Farcy? La portion exterieure en est fort claire et fort +simple; il etudia beaucoup, se distingua dans ses classes, se concilia +l'amitie de ses condisciples et de ses maitres; il allait deux fois le +jour au college; il sortait probablement tous les dimanches ou toutes +les quinzaines pour passer la journee chez sa grand'mere. Voila ce qu'il +fit regulierement durant toutes ces belles et fecondes annees; mais +ce qu'il sentait la-dessous, ce qu'il souffrait, ce qu'il desirait +secretement; mais l'aspect sous lequel il entrevoyait le monde, la +nature, la societe; mais ces tourbillons de sentiments que la puberte +excitee et comprimee eveille avec elle; mais son jeune espoir, ses +vastes pensees de voyages, d'ambition, d'amour; mais son voeu le plus +intime, son point sensible et cache, son cote pudique; mais son roman, +mais son coeur, qui nous le dira? + +Une grande timidite, beaucoup de reserve, une sorte de sauvagerie; une +douceur habituelle qu'interrompait parfois quelque chose de nerveux, +de petulant, de fugitif; le commerce tres-agreable et assez prompt, +l'intimite tres-difficile et jamais absolue; une repugnance marquee +a vous entretenir de lui-meme, de sa propre vie, de ses propres +sensations, a remonter en causant et a se complaire familierement dans +ses souvenirs, comme si, lui, il n'avait pas de souvenirs, comme s'il +n'avait jamais ete apprivoise au sein de la famille, comme s'il n'y +avait rien eu d'aime et de choye, de dore et de fleuri dans son enfance; +une ardeur inquiete, deja fatiguee, se manifestant par du mouvement +plutot que par des rayons; l'instinct voyageur a un haut degre; l'humeur +libre, franche, independante, elancee, un peu fauve, comme qui dirait +d'un chamois ou d'un oiseau [73]; mais avec cela un coeur d'homme ouvert +a l'attendrissement et capable au besoin de stoicisme: un front +pudique comme celui d'une jeune fille, et d'abord rougissant aisement; +l'adoration du beau, de l'honnete; l'indignation genereuse contre le +mal; sa narine s'enflant alors et sa levre se relevant, pleine de +dedain; puis un coup d'oeil rapide et sur, une parole droite et concise, +un nerf philosophique tres-perfectionne: tel nous apparait Farcy au +sortir de l'Ecole normale; il avait donc, du sein de sa vie monotone, +beaucoup senti deja et beaucoup vu; il s'etait donne a lui-meme, a cote +de l'education classique qu'il avait recue, une education morale plus +interieure et toute solitaire. + +[Note 73: "A sa taille mince, a des favoris d'un blond vif, on +l'eut pris pour un Ecossais," a dit de lui M. de Latouche +(_Vallee-aux-Loups_). Ce trait est saisi d'apres nature, il peint tout +Farcy au physique et resume les plus minutieuses descriptions qu'on +pourrait faire de lui: Ecossais de physionomie et aussi de philosophie, +c'est juste cela.] + +L'Ecole normale dissoute, Farcy se logea dans la rue d'Enfer, pres de +son maitre et de son ami M. Victor Cousin, et se disposa a poursuivre +les etudes philosophiques vers lesquelles il se sentait appele. Mais le +regime deplorable qui asservissait l'instruction publique ne laissait +aux jeunes hommes liberaux et independants aucun espoir prochain +de trouver place, meme aux rangs les plus modestes. Une education +particuliere chez une noble dame russe se presenta, avec tous les +avantages apparents qui peuvent dorer ces sortes de chaines; Farcy +accepta. Il avait beaucoup desire connaitre le monde, le voir de pres +dans son eclat, dans les seductions de son opulence, respirer les +parfums des robes de femmes, ouir les musiques des concerts, s'ebattre +sous l'ombrage des parcs; il vit, il eut tout cela, mais non en +spectateur libre et oisif, non sur ce pied complet d'egalite +qu'il aurait voulu, et il en souffrait amerement. C'etait la une +arriere-pensee poignante que toute l'amabilite delicate et ingenieuse de +la mere[74] ne put assoupir dans l'ame du jeune precepteur. Il se contint +durant pres de trois ans. Puis enfin, trouvant son pecule assez grossi +et sa chaine par trop pesante, il la secoua. Je trouve, dans des +notes qu'il ecrivait alors, l'expression exageree, mais bien vive, du +sentiment de fierte qui l'ulcerait: "Que me parlez-vous de joie? Oh! +voyez, voyez mon ame encore marquee des fletrissantes empreintes de +l'esclavage, voyez ces blessures honteuses que le temps et mes larmes +n'ont pu fermer encore... Laissez-moi, je veux etre libre... Ah! j'ai +dedaigne de plus douces chaines; je veux etre libre. J'aime mieux +vivre avec dignite et tristesse que de trouver des joies factices dans +l'esclavage et le mepris de moi-meme." + +[Note 74: La belle madame de Narischkin.] + +Ce fut un an environ avant de quitter ses fonctions de precepteur (1825) +qu'il publia une traduction du troisieme volume des _Elements de la +Philosophie de l'Esprit humain_, par Dugald Stewart. Ce travail, +entrepris d'apres les conseils de M. Cousin, etait precede d'une +introduction dans laquelle Farcy eclaircissait avec sagacite et exposait +avec precision divers points delicats de psychologie. Il donna aussi +quelques articles litteraires au _Globe_ dans les premiers temps de sa +fondation. + +Enfin, vers septembre 1826, voila Farcy libre, maitre de lui-meme; il a +de quoi se suffire durant quelques annees, il part; tout froisse encore +du contact de la societe, c'est la nature qu'il cherche, c'est la terre +que tout poete, que tout savant, que tout chretien, que tout amant +desire: c'est l'Italie. Il part seul; lui, il n'a d'autre but que de +voir et de sentir, de s'inonder de lumiere, de se repaitre de la couleur +des lieux, de l'aspect general des villes et des campagnes, de se +penetrer de ce ciel si calme et si profond, de contempler avec une ame +harmonieuse tout ce qui vit, nature et hommes. Hors de la, peu de choses +l'interessent; l'antiquite ne l'occupe guere, la societe moderne ne +l'attire pas. Il se laisse et il se sent vivre. A Rome, son impression +fut particuliere. Ce qu'il en aima seulement, ce fut ce sublime silence +de mort quand on en approche; ce furent ces vastes plaines desolees ou +plus rien ne se laboure ni ne se moissonne jamais, ces vieux murs de +brique, ces ruines au dedans et au dehors; ce soleil d'aplomb sur des +routes poudreuses, ces villas severes et melancoliques dans la noirceur +de leurs pins et de leurs cypres. La Rome moderne ne remplit pas son +attente; son gout simple et pur repoussait les colifichets: "Decidement, +ecrivait-il, je ne suis pas fort emerveille de Saint-Pierre, ni du pape, +ni des cardinaux, ni des ceremonies de la Semaine sainte, celle de la +benediction de Paques exceptee." De plus, il ne trouvait pas la assez +d'agreable mele a l'imposant antique pour qu'on en put faire un sejour +de predilection. Mais Naples, Naples, a la bonne heure! Non pas la ville +meme, trop souvent les chaleurs y accablent, et les gens y revoltent: +"Quel peuple abandonne dans ses allures, dans ses paroles, dans ses +moeurs! Il y a la une atmosphere de volupte grossiere qui relacherait +les coeurs les plus forts. Ceux qui viennent en Italie pour refaire leur +sante doivent porter leurs projets de sagesse ailleurs[75]." Mais le +golfe, la mer, les iles, c'etait bien la pour lui le pays enchante +ou l'on demeure et ou l'on oublie. Combien de fois, sur ce rivage +admirable, appuye contre une colonne, et la vague se brisant +amoureusement a ses pieds, il dut ressentir, durant des heures entieres, +ce charme indicible, cet attiedissement voluptueux, cette transformation +etheree de tout son etre, si divinement decrite par Chateaubriand au +cinquieme livre des _Martyrs_! Ischia, qu'a chantee Lamartine, fut +encore le lieu qu'il prefera entre tous ces lieux. Il s'y etablit, et y +passa la saison des chaleurs. La solitude, la poesie, l'amitie, un peu +d'amour sans doute, y remplirent ses loisirs. M. Colin, jeune peintre +francais, d'un caractere aimable et facile, d'un talent bien vif et +bien franc, se trouvait a Ischia en meme temps que Farcy; tous deux +se convinrent et s'aimerent. Chaque matin, l'un allait a ses croquis, +l'autre a ses reves, et ils se retrouvaient le soir. Farcy restait une +bonne partie du jour dans un bois d'orangers, relisant Petrarque, Andre +Chenier, Byron; songeant a la beaute de quelque jeune fille qu'il avait +vue chez son hotesse; se redisant, dans une position assez semblable, +quelqu'une de ces strophes cheries, qui realisent a la fois l'ideal +comme poesie melodieuse et comme souvenir de bonheur: + + Combien de fois, pres du rivage + Ou Nisida dort sur les mers, + La beaute credule ou volage + Accourut a nos doux concerts! + Combien de fois la barque errante + Berca sur l'onde transparente + Deux couples par l'amour conduits, + Tandis qu'une deesse amie + Jetait sur la vague endormie + Le voile parfume des nuits! + +[Note 75: + + Quam Romanus honos el Graeca licentia miscet, + +a dit Stace de Naples: la derniere partie du vers se verifie a Naples, +mais il n'y a plus trace de ce qu'indique la premiere. Le _miscet_ +regne; c'est l'_honos_ qui n'est pas reste.] + +En passant a Florence, Farcy avait vu Lamartine; n'ayant pas de lettre +d'introduction aupres de son illustre compatriote, il composa des vers +et les lui adressa; il eut soin d'y joindre un petit billet _qu'il fit +le plus cavalier possible_, comme il l'ecrivit depuis a M. Viguier, de +peur que le grand poete ne crut voir arriver un rimeur bien pedant, bien +humble et bien vain. L'accueil de Lamartine et son jugement favorable +encouragerent Farcy a continuer ses essais poetiques. Il composa donc +plusieurs pieces de vers durant son sejour a Ischia; il les envoyait +en France a son excellent ami M. Viguier, qu'il avait eu pour maitre a +l'Ecole normale, reclamant de lui un avis sincere, de bonnes et franches +critiques, et, comme il disait, _des critiques antiques avec le mot +propre sans periphrase_. Pour exprimer toute notre pensee, ces vers de +Farcy nous semblent une haute preuve de talent, comme etant le produit +d'une puissante et riche faculte tres-fatiguee, et en quelque sorte +epuisee avant la production: on y trouve peu d'eclat et de fraicheur; +son harmonie ne s'exhale pas, son style ne rayonne pas; mais le +sentiment qui l'inspire est profond, continu, eleve; la faculte +philosophique s'y manifeste avec largeur et mouvement. L'impression qui +resulte de ces vers, quand on les a lus ou entendus, est celle d'un +stoicisme triste et resigne qui traverse noblement la vie en contenant +une larme. Nous signalons surtout au lecteur la piece adressee a un ami +victime de l'amour; elle est sublime de gravite tendre et d'accent a la +fois viril et emu. Dans la piece a madame O'R...., alors enceinte, on +remarquera une strophe qui ferait honneur a Lamartine lui-meme: c'est +celle ou le poete, s'adressant a l'enfant qui ne vit encore que pour sa +mere, s'ecrie: + + Tu seras beau; les Dieux, dans leur magnificence, + N'ont pas en vain sur toi, des avant ta naissance, + Epuise les faveurs d'un climat enchante; + Comme au sein de l'artiste une sublime image, + N'es-tu pas ne parmi les oeuvres du vieil age? + N'es-tu pas fils de la beaute? + +Ce que nous disons avec impartialite des vers de Farcy, il le sentit +lui-meme de bonne heure et mieux que personne; il aimait vivement +la poesie, mais il savait surtout qu'on doit ou y exceller ou s'en +abstenir: "Je ne voudrais pas, ecrivait-il a M. Viguier, que mes vers +fussent de ceux dont on dit: _Mais cela n'est pas mal en verite!_ et +qu'on laisse la pour passer a autre chose." Sans donc renoncer, des le +debut, a cette chere et consolante poesie, il ne s'empressa aucunement +de s'y livrer tout entier. D'autres idees le prirent a cette epoque: il +avait du aller en Grece avec son ami Colin; mais ce dernier ayant ete +oblige par des raisons privees de retourner en France, Farcy ajourna +son projet. Ses economies d'ailleurs tiraient a leur fin. L'ambition de +faire fortune, pour contenter ensuite ses gouts de voyage, le preoccupa +au point de l'engager dans une entreprise fort incertaine et fort +couteuse avec un homme qui le leurra de promesses et finalement +l'abusa[76]. Plein de son idee, Farcy quitta Naples a la fin de l'annee +1827, revint a Paris, ou il ne passa que huit jours, et ne vit qu'a +peine ses amis, pour eviter leurs conseils et remontrances, puis partit +en Angleterre, d'ou il s'embarqua pour le Bresil. Nous le retrouvons a +Paris en avril 1829. Tout ce que ses amis surent alors, c'est que cette +annee d'absence s'etait passee pour lui dans les ennuis, les mecomptes, +et que sa candeur avait ete jouee. Il ne s'expliquait jamais la-dessus +qu'avec une extreme reserve; il avait ceci pour constante maxime: "Si tu +veux que ton secret reste cache, ne le dis a personne; car pourquoi +un autre serait-il plus discret que toi-meme dans tes affaires? Ta +confidence est deja pour lui un mauvais exemple et une excuse." Et +encore: "Ne nous plaignons jamais de notre destinee: qui se fait +plaindre se fait mepriser." Mais nous avons trouve, dans un journal +qu'il ecrivait a son usage, quelques details precieux sur cette annee de +solitude et d'epreuves: + +"J'ai quitte Londres le lundi 2 juin 1828; le navire _George et Mary_, +sur lequel j'avais arrete mon passage, etait parti le dimanche matin; +il m'a fallu le joindre a Gravesend: c'est de la que j'ai adresse mes +derniers adieux a mes amis de France. J'ai encore eprouve une fois +combien les emotions, dans ce qu'on appelle les occasions solennelles, +sont rares pour moi; a moins que ce ne soient pas la mes occasions +solennelles. J'ai quitte l'Angleterre pour l'Amerique, avec autant +d'indifference que si je faisais mon premier pas pour une promenade d'un +mille: il en a ete de meme de la France, mais il n'en a pas ete de +meme de l'Italie: c'est la que j'ai joui pour la premiere fois de +mon independance, c'est la que j'ai ete le plus puissant de corps et +d'esprit. Et cependant que j'y ai mal employe de temps et de forces! +Ai-je merite ma liberte?--Quand je pense que je n'avais deja plus alors +que des reminiscences d'enthousiasme, que je regrettais la vivacite et +la fraicheur de mes sensations et de mes pensees d'autrefois! Etait-ce +seulement que les enfants s'amusent de tout, et que j'etais devenu plus +severe avec moi-meme?--Mais la purete d'ame, mais les croyances encore +naives, mais les reves qui embrassent tout, parce qu'ils ne reposent sur +rien, c'en etait deja fait pour moi. Je ne voyais qu'un present dont +il fallait jouir, et jouir seul, parce que je n'avais ni richesses, ni +bonheur a faire partager a personne, parce que l'avenir ne m'offrait que +des jouissances deja usees avec des moyens plus restreints; et ne pas +croitre dans la vie, c'est dechoir.--Et cependant, du moins, tout ce que +je voyais alors agissait sur moi pour me ranimer; tout me faisait fete +dans la nature; c'etait vraiment un concert de la terre, des cieux, de +la mer, des forets et des hommes; c'etait une harmonie ineffable, qui +me penetrait, que je meditais et que je respirais a loisir; et quand je +croyais y avoir dignement mele ma voix a mon tour, par un travail et +par un succes egal a mes forces et au ton du choeur qui m'environnait, +j'etais heureux;--oui, j'etais heureux, quoique seul; heureux par la +nature et avec Dieu. Et j'ai pu etre assez faible pour livrer plus de la +moitie de ce temps aux autres, pour ne pas m'etablir definitivement dans +cette felicite. La peur de quelque depense m'a retenu, et la vanite, et +pis encore, m'ont emporte plus d'argent qu'il n'en eut fallu pour jouir +en roi de ce que j'avais sous les yeux.--La societe?...--moi qui ne vaux +rien que seul et inconnu, moi qui n'aime et n'aimerai peut-etre +plus jamais rien que la solitude et _le sombre plaisir d'un coeur +melancolique_.--Mais il faudrait des evenements et des sentiments pour +appuyer cela; il faudrait au moins des etudes serieuses pour me rendre +temoignage a moi-meme. Un gout vague ne se suffit pas a lui seul, et +c'est pourquoi il est si aise au premier venu de me faire abandonner ce +qui tout a l'heure me semblait ma vie. J'en demeure bien marque assez +profondement au fond de mon ame, et il me reste toujours une part qu'on +ne peut ni corrompre ni m'enlever. Est-ce par la que j'echapperai, ou ce +secret parfum lui-meme s'evaporera-t-il?" + +[Note 76: M. Jacques Coste, qui vendit au ministere les _Tablettes +universelles_ en 1823 et qui fonda ensuite le journal _le Temps_.] + +Cette longue traversee, le manque absolu de livres et de conversation, +son ignorance de l'astronomie qui lui fermait l'etude du ciel, tout +contribuait a developper demesurement chez lui son habitude de reverie +sans objet et sans resultat. + +"29 _juillet_.--Encore dix jours au plus, j'espere, et nous serons a +Rio. Je me promets beaucoup de plaisir et de vraies jouissances au +milieu de cette nature grande et nouvelle. De jour en jour je me +fortifie dans l'habitude de la contemplation solitaire. Je puis +maintenant passer la moitie d'une belle nuit, seul, a rever en me +promenant, sans songer que la nuit est le temps du retour a la chambre +et du repos, sans me sentir appesanti par l'exemple de tout ce qui +m'entoure. C'est la un progres dont je me felicite. Je crois que l'age, +en m'otant de plus en plus le besoin de sommeil, augmentera cette +disposition. Il me semble que c'est une des plus favorables a qui veut +occuper son esprit. La pensee arrive alors, non plus seulement comme +verite, mais comme sentiment. Il y a un calme, une douceur, une +tristesse dans tout ce qui vous environne, qui penetre par tous les +sens; et cette douceur, cette tristesse tombent vraiment goutte a goutte +sur le coeur, comme la fraicheur du soir. Je ne connais rien qui doive +etre plus doux que de se promener a cette heure-la avec une femme +aimee." Pauvre Farcy! voila que tout a la fin, sans y songer, il donne +un dementi a son projet contemplatif, et qu'avec un seul etre de plus, +avec une compagne telle qu'il s'en glisse inevitablement dans les plus +doux voeux du coeur, il peuple tout d'un coup sa solitude. C'est qu'en +effet il ne lui a manque d'abord qu'une femme aimee, pour entrer en +pleine possession de la vie et pour s'apprivoiser parmi les hommes. + +"29 _novembre, Rio-Janeiro_.--Que n'ai-je ecoute ma repugnance a +m'engager avec une personne dont je connaissais les fautes anterieures, +et qui, du cote du caractere, me semblait plus habile qu'estimable! Mais +l'amour de m'enrichir m'a seduit. En voyant ses relations retablies +sur le pied de l'amitie et de la confiance avec les gens les plus +distingues, j'ai cru qu'il y aurait de ma part du pedantisme et de la +pruderie a etre plus difficile que tout le monde. J'ai craint que ce ne +fut que l'ennui de me deranger qui me deconseillat cette demarche. Je me +suis dit qu'il fallait s'habituer a vivre avec tous les caracteres et +tous les principes; qu'il serait fort utile pour moi de voir agir un +homme d'affaires raisonnant sa conduite et marchant adroitement au +succes. J'ai resiste a mes penchants, qui me portaient a la vie +solitaire et contemplative. J'ai ploye mon caractere impatient jusqu'a +condescendre aux desirs souvent capricieux d'un homme que j'estimais +au-dessous de moi en tout, excepte dans un talent equivoque de faire +fortune. Si je m'etais decide a quelque depense, j'avais la Grece +sous les yeux, ou je vivais avec Moliere (_le philhellene_), avec qui +j'aimerais mieux une mauvaise tente qu'un palais avec l'autre. Eh bien! +cet argent que je me suis refuse d'une part, je l'ai depense de l'autre +inutilement, ennuyeusement, a voyager et a attendre. J'ai sacrifie tous +mes gouts, l'espoir assez voisin de quelque reputation par mes vers, et, +par la encore, d'un bon accueil a mon retour en France. En ce faisant, +j'ai cru accomplir un grand acte de sagesse, me preparer de grands +eloges de la part de la prudence humaine, et, l'evenement arrive, il se +trouve que je n'ai fait qu'une grosse sottise... Enfin me voila a deux +mille lieues de mon pays, sans ressources, sans occupation, force de +recourir a la pitie des autres, en leur presentant pour titre a +leur confiance une histoire qui ressemble a un roman +tres-invraisemblable;--et, pour terminer peut-etre ma peine et cette +plate comedie, un duel qui m'arrive pour demain avec un mauvais sujet, +reconnu tel de tout le monde, qui m'a insulte grossierement en public, +sans que je lui en eusse donne le moindre motif;--convaincu que le +duel, et surtout avec un tel etre, est une absurdite, et ne pouvant m'y +soustraire;--ne sachant, si je suis blesse, ou trouver mille reis pour +me faire traiter, ayant ainsi en perspective la misere extreme, et +peut-etre la mort ou l'hopital;--et cependant, _content et aime des +Dieux_.--Je dois avouer pourtant que je ne sais comment ils (_les +Dieux_) prendront cette derniere folie. _Je ne sais_, oui, c'est le seul +mot que je puisse dire; et, en verite, je l'ai souvent cherche de bonne +foi et de sang-froid; d'ou je conclus qu'il n'y a pas au fond tant de +mal dans cette demarche que beaucoup le disent, puisqu'il n'est pas +clair comme le jour qu'elle est criminelle, comme de tuer par trahison, +de voler, de calomnier, et meme d'etre adultere (quoique la chose soit +aussi quelque peu difficile a debrouiller en certains cas). Je conclus +donc que, pour un coeur droit qui se presentera devant eux avec cette +ignorance pour excuse, ils se serviront de l'axiome de nos juges de la +justice humaine: _Dans le doute, il faut incliner vers le parti le plus +doux_; transportant ici le doute, comme il convient a des Dieux, de +l'esprit des juges a celui de l'accuse." + +L'affaire du duel terminee (et elle le fut a l'honneur de Farcy), +l'embarras d'argent restait toujours; il parvint a en sortir, grace a +l'obligeance cordiale de MM. Polydore de La Rochefoucauld et Pontois, +qui allerent au-devant de sa pudeur. Farcy leur en garda a tous deux une +profonde reconnaissance que nous sommes heureux de consigner ici. + +De retour en France, Farcy etait desormais un homme acheve: il avait +l'experience du monde, il avait connu la misere, il avait visite et +senti la nature; les illusions ne le tentaient plus; son caractere etait +mur par tous les points; et la conscience qu'il eut d'abord de cette +derniere metamorphose de son etre lui donnait une sorte d'aisance au +dehors dont il etait fier en secret: "Voici l'age, se disait-il, ou tout +devient serieux, ou ma personne ne s'efface plus devant les autres, ou +mes paroles sont ecoutees, ou l'on compte avec moi en toutes manieres, +ou mes pensees et mes sentiments ne sont plus seulement des reves de +jeune homme auxquels on s'interesse si on en a le temps, et qu'on +neglige sans facon des que la vie serieuse recommence. Et pour moi meme, +tout prend dans mes rapports avec les autres un caractere plus positif; +sans entrer dans les affaires, je ne me defie plus de mes idees ou de +mes sentiments, je ne les renferme plus en moi; je dis aux uns que +je les desapprouve, aux autres que je les aime; toutes mes questions +demandent une reponse; mes actions, au lieu de se perdre dans le vague, +ont un but; je veux influer sur les autres, etc." + +En meme temps que cette defiance excessive de lui-meme faisait place +a une noble aisance, l'aprete tranchante dans les jugements et les +opinions, qui s'accorde si bien avec l'isolement et la timidite, +cedait chez lui a une vue des choses plus calme, plus etendue et plus +bienveillante. Les elans genereux ne lui manquaient jamais; il etait +toujours capable de vertueuses coleres; mais sa sagesse desesperait +moins promptement des hommes; elle entendait davantage les temperaments +et entrait plus avant dans les raisons. Souvent, quand M. Viguier, +ce sage optimiste par excellence, cherchait, dans ses causeries +abandonnees, a lui epancher quelque chose de son impartialite +intelligente, il lui arrivait de rencontrer a l'improviste dans l'ame de +Farcy je ne sais quel endroit sensible, petulant, recalcitrant, par ou +cette nature, douce et sauvage tout ensemble, lui echappait; c'etait +comme un coup de jarret qui emportait le cerf dans les bois. Cette +facilite a s'emporter et a s'effaroucher disparaissait de jour en jour +chez Farcy. Il en etait venu a tout considerer et a tout comprendre. Je +le comparerais, pour la sagesse prematuree, a Vauvenargues, et plusieurs +de ses pensees morales semblent ecrites en prose par Andre Chenier: + +"Le jeune homme est enthousiaste dans ses idees, apre dans ses +jugements, passionne dans ses sentiments, audacieux et timide dans ses +actions. + +"Il n'a pas encore de position ni d'engagements dans le monde; ses +actions et ses paroles sont sans consequence. + +"Il n'a pas encore d'idees arretees; il cherche a connaitre et vit avec +les livres plus qu'avec les hommes; il ramene tout, par desir d'unite, +par elan de pensee, par ignorance, au point de vue le plus simple et +le plus abstrait; il raisonne au lieu d'observer, il est logicien +intraitable; le droit non-seulement domine, mais opprime le fait. + +"Plus tard on apprend que toute doctrine a sa raison, tout interet son +droit, toute action son explication et presque son excuse. + +"On s'etablit dans la vie; on est las de ce qu'il y a de roide et de +contemplatif dans les premieres annees de la jeunesse; on est un peu +plus avant dans le secret des Dieux; on sent qu'on a a vivre pour soi, +pour son bien-etre, son plaisir, pour le developpement de toutes ses +facultes, et non-seulement pour realiser un type abstrait et simple; on +vit de tout son corps et de toute son ame, avec des hommes, et non +seul avec des idees. Le sentiment de la vie, de l'effort contraire, de +l'action et de la reaction, remplace la conception de l'idee abstraite +et subtile, et morte pour ainsi dire, puisqu'elle n'est pas incarnee +dans le monde... On va, on sent avec la foule; on a failli parce qu'on a +vecu, et l'on se prend d'indulgence pour les fautes des autres. Toutes +nos erreurs nous sont connues; l'aprete de nos jugements d'autrefois +nous revient a l'esprit avec honte; on laisse desormais pour le monde +le temps faire ce qu'il a fait pour nous, c'est-a-dire eclairer les +esprits, moderer les passions." + +Il n'etait pas temps encore pour Farcy de rentrer dans l'Universite; le +ministere de M. de Vatimesnil ne lui avait donne qu'un court espoir. Il +accepta donc un enseignement de philosophie dans l'institution de M. +Morin, a Fontenay-aux-Roses; il s'y rendait deux fois par semaine, et le +reste du temps il vivait a Paris, jouissant de ses anciens amis et des +nouveaux qu'il s'etait faits. Le monde politique et litteraire etait +alors divise en partis, en ecoles, en salons, en coteries. Farcy regarda +tout et n'epousa rien inconsiderement. Dans les arts et la poesie, il +recherchait le beau, le passionne, le sincere, et faisait la plus grande +part a ce qui venait de l'ame et a ce qui allait a l'ame. En politique, +il adoptait les idees genereuses, propices a la cause des peuples, et +embrassait avec foi les consequences du dogme de la perfectibilite +humaine. Quant aux individus celebres, representants des opinions qu'il +partageait, auteurs des ecrits dont il se nourrissait dans la solitude, +il les aimait, il les reverait sans doute, mais il ne relevait d'aucun, +et, homme comme eux, il savait se conserver en leur presence une liberte +digne et ingenue, aussi eloignee de la revolte que de la flatterie. +Parmi le petit nombre d'articles qu'il insera vers cette epoque au +_Globe_, le morceau sur Benjamin Constant est bien propre a faire +apprecier l'etendue de ses idees politiques et la mesure de son +independance personnelle. + +Il n'y avait plus qu'un point secret sur lequel Farcy se sentait +inexperimente encore, et faible, et presque enfant, c'etait l'amour; +cet amour que, durant les tiedes nuits etoilees du tropique, il avait +soupconne devoir etre si doux; cet amour dont il n'avait guere eu en +Italie que les delices sensuelles, et dont son ame, qui avait tout +anticipe, regrettait amerement la puissance tarie et les jeunes tresors. +Il ecrivait dans une note: + +"Je rends graces a Dieu; + +"De ce qu'il m'a fait homme et non point femme; + +"De ce qu'il m'a fait Francais; + +"De ce qu'il m'a fait plutot spirituel et spiritualiste que le +contraire, plutot bon que mechant, plutot fort que faible de caractere. + +"Je me plains du sort, + +"Qui ne m'a donne ni genie, ni richesse, ni naissance. + +"Je me plains de moi-meme, + +"Qui ai dissipe mon temps, affaibli mes forces, rejete ma pudeur +naturelle, tue en moi la foi et l'amour." + +Non, Farcy, ton regret meme l'atteste, non, tu n'avais pas rejete ta +pudeur naturelle; non, tu n'avais pas tue l'amour dans ton ame! Mais +chez toi la pudeur de l'adolescence, qui avait trop aisement cede par le +cote sensuel, s'etait comme infiltree et developpee outre mesure dans +l'esprit, et, au lieu de la male assurance virile qui charme et qui +subjugue, au lieu de ces rapides etincelles du regard, + + Qui d'un desir craintif font rougir la beaute[77], + +elle s'etait changee avec l'age en defiance de toi-meme, en repugnance a +oser, en promptitude a se decourager et a se troubler devant la beaute +superbe. Non, tu n'avais pas tue l'amour dans ton coeur; tu en etais +plutot reste au premier, au timide et novice amour; mais sans la +fraicheur naive, sans l'ignorance adorable, sans les torrents, sans le +mystere; avec la disproportion de tes autres facultes qui avaient muri +ou vieilli; de ta raison qui te disait que rien ne dure; de ta sagacite +judicieuse qui te representait les inconvenients, les difficultes et les +suites; de tes sens fatigues qui n'environnaient plus, comme a dix-neuf +ans, l'etre unique de la vapeur d'une emanation lumineuse et odorante; +ce n'etait pas l'amour, c'etait l'harmonie de tes facultes et de leur +developpement que tu avais brisee dans ton etre! Ton malheur est celui +de bien des hommes de notre age. + +[Note 77: Lamartine.] + +Farcy se disait pourtant que cette disproportion entre ce qu'il savait +en idees et ce qu'il avait eprouve en sentiments devait cesser dans son +ame, et qu'il etait temps enfin d'avoir une passion, un amour. La tete, +chez lui, sollicitait le coeur; et il se portait en secret un defi, il +se faisait une gageure d'aimer. Il vit beaucoup, a cette epoque, une +femme connue par ses ouvrages, par l'agrement de son commerce et sa +beaute[78], s'imaginant qu'il en etait epris, et tachant, a force de +soins, de le lui faire comprendre. Mais, soit qu'il s'exprimat trop +obscurement, soit que la preoccupation de cette femme distinguee fut +ailleurs, elle ne crut jamais recevoir dans Farcy un amant malheureux. +Pourtant il l'etait, quoique moins profondement qu'il n'eut fallu +pour que cela fut une passion. Voici quelques vers commences que nous +trouvons dans ses papiers: + + Therese, que les Dieux firent en vain si belle, + Vous que vos seuls dedains ont su trouver fidele, + Dont l'esprit s'eblouit a ses seules lueurs, + Qui des combats du coeur n'aimez que la victoire, + Et qui revez d'amour comme on reve de gloire, + L'oeil fier et non voile de pleurs; + + Vous qu'en secret jamais un nom ne vient distraire, + Qui n'aimez qu'a compter, comme une reine altiere, + La foule des vassaux s'empressant sur vos pas; + Vous a qui leurs cent voix sont douces a comprendre, + Mais qui n'eutes jamais une ame pour entendre + Des voeux qu'on murmure plus bas; + + Therese, pour longtemps adieu!..... + +[Note 78: Le respect nous empeche de la nommer; mais Beranger l'a +chantee, et tous ses amis la reconnaitront ici sous le nom d'Hortense.] + +La suite manque, mais l'idee de la piece avait d'abord ete crayonnee +en prose. Les vers y auraient peu ajoute, je pense, pour l'eclat et +le mouvement; ils auraient retranche peut-etre a la fermete et a la +concision. + +"Therese, que la nature fit belle en vain, plus ravie de dominer que +d'aimer; pour qui la beaute n'est qu'une puissance, comme le courage et +le genie; + +"Therese, qui vous amusez aux lueurs de votre esprit; qui revez d'amour +comme un autre de combats et de gloire, l'oeil fier et jamais humide; + +"Therese, dont le regard, dans le cercle qui vous entoure de ses +hommages, ne cherche personne; que nul penser secret ne vient distraire, +que nul espoir n'excite, que nul regret n'abat; + +"Therese, pour longtemps adieu! car j'espererais en vain aupres de vous +de ce que votre coeur ne saurait me donner, et je ne veux pas de ce +qu'il m'offre; + +"Car, ou mon amour est dedaigne, mon orgueil n'accepte pas d'autre +place; je ne veux pas flatter votre orgueil par mes ardeurs comme par +mes respects. + +"Mon age n'est point fait a ces empressements paisibles, a ce partage si +nombreux; je sais mal, aupres de la beaute, separer l'amitie de l'amour; +j'irai chercher ailleurs ce que je chercherais vainement aupres de vous. + +"Une ame plus faible ou plus tendre accueillera peut-etre celui que +d'autres ont dedaigne; d'autres discours rempliront mes souvenirs; une +autre image charmera mes tristesses reveuses, et je ne verrai plus vos +levres dedaigneuses et vos yeux qui ne regardent pas. + +"Adieu jusqu'en des temps et des pays lointains; jusqu'aux lieux ou la +nature accueillera l'automne de ma vie, jusqu'aux temps ou mon coeur +sera paisible, ou mes yeux seront distraits aupres de vous! Adieu +jusques a nos vieux jours!" + +Il sourirait a notre fantaisie de croire que la scene suivante se +rapporte a quelque circonstance fugitive de la liaison dont elle aurait +marque le plus vif et le plus aimable moment. Quoi qu'il en soit, +le tableau que Farcy a trace de souvenir est un chef-d'oeuvre de +delicatesse, d'attendrissement gracieux, de naturel choisi, d'art simple +et vraiment attique: Platon ou Bernardin de Saint-Pierre n'auraient pas +conte autrement. + +"19 _juin_.--Helene se tut, mais ses joues se couvrirent de rougeur; +elle lanca sur Gherard un regard plein de dedain, tandis que ses levres +se contractaient, agitees par la colere. Elle retomba sur le divan, a +demi assise, a demi couchee, appuyant sa tete sur une main, tandis que +l'autre etait fort occupee a ramener les plis de sa robe.--Gherard jeta +les yeux sur elle; a l'instant toute sa colere se changea en confusion. +Il vint a quelques pas d'elle, s'appuyant sur la cheminee, emu et +inquiet. Apres un moment de silence: "Helene, lui dit-il d'une voix +troublee, je vous ai affligee, et pourtant je vous jure..."--"Moi, +monsieur? non, vous ne m'avez point affligee; vos offenses n'ont pas ce +pouvoir sur moi."--"Helene, eh bien! oui, j'ai eu tort de parler ainsi, +je l'avoue; mais pardonnez-moi..."--"Vous pardonner!... Je n'ai pour +vous ni ressentiment ni pardon, et j'ai deja oublie vos paroles." + +"Gherard s'approcha vivement d'elle:--"Helene, lui dit-il en cherchant a +s'emparer de sa main: pour un mot dont je me repens..."--"Laissez-moi, +lui dit-elle en retirant sa main: faudra-t-il que je m'enfuie, et ne +vous suffit-il pas d'une injure?" + +"Gherard s'en revint tristement a la cheminee, cachant son front dans +ses mains, puis tout a coup se retourna, les yeux humides de larmes; il +se jeta a ses pieds, et ses mains s'avancaient vers elle, de sorte qu'il +la serrait presque dans ses bras. + +"Oui, s'ecria-t-il, je vous ai offensee, je le sais bien; oui, je suis +rude, grossier; mais je vous aime, Helene; oh! cela, je vous defie d'en +douter. Et si vous n'avez pas pitie de moi, vous qui etes si bonne, +Helene, qui reconciliez ceux qui se haissent..." Et voyant qu'elle se +defendait faiblement: "Dites que vous me pardonnez! Faites-moi des +reproches, punissez-moi, chatiez-moi, j'ai tout merite. Oui, vous devez +me chatier comme un enfant grossier. Helene, dit-il en osant poser son +visage sur ses genoux, si vous me frappez, alors je croirai qu'apres +m'avoir puni, vous me pardonnez." + +"Gherard etait beau; une de ses joues s'appuyait sur les genoux +d'Helene, tandis que l'autre s'offrait ainsi a la peine. Il etait la, +tombe a ses pieds avec grace, et elle ne se sentit pas la force de +l'obliger a s'eloigner. Elle leva la main et l'abaissa vers son visage; +puis sa tete s'abaissa elle-meme avec sa main: elle sourit doucement en +le voyant ainsi penche sans etre vue de lui. Et sans le vouloir, et en +se laissant aller a son coeur et a sa pensee, qui achevaient le tableau +commence devant ses yeux, sur le visage de Gherard, au lieu de sa main, +elle posa ses levres. + +"Elle se leva au meme instant, effrayee de ce qu'elle avait fait, et +cherchant a se degager des bras de Gherard qui l'avaient enlacee. Le +coeur de Gherard nageait dans la joie, et ses yeux rayonnants allaient +chercher les yeux d'Helene sous leurs paupieres abaissees. "Oh! ma belle +amie, lui dit-il en la retenant, comme un bon chretien, j'aurais +baise la main qui m'eut frappe; voudriez-vous m'empecher d'achever ma +penitence?" Et plus hardi a mesure qu'elle etait plus confuse, il la +serra dans ses bras, et il rendit a ses levres qui fuyaient les siennes, +le baiser qu'il en avait recu. + +"Elle alla s'asseoir a quelques pas de lui, et l'heureux Gherard, pour +dissiper le trouble qu'il avait cause, commenca a l'entretenir de ses +projets pour le lendemain, auxquels il voulait l'associer.--"Gherard, +lui dit-elle apres un long silence, ces folies d'aujourd'hui, +oubliez-les, je vous en prie, et n'abusez pas d'un moment..."--"Ah! dit +Gherard, que le Ciel me punisse si jamais je l'oublie! Mais vous, oh! +promettez-moi que cet instant passe, vous ne vous en souviendrez pas +pour me faire expier a force de froideur et de reserve un bonheur si +grand. Et moi, ma belle amie, vous m'avez mis a une ecole trop severe +pour que je ne tremble pas de paraitre fier d'une faveur." + +"Eh bien! je vous le promets, dit-elle en souriant; soyez donc sage." Et +Gherard le lui jura, en baisant sa main qu'il pressa sur son coeur." + +Durant les deux derniers mois de sa vie, Farcy avait loue une petite +maison dans le charmant vallon d'Aulnay, pres de Fontenay-aux-Roses ou +l'appelaient ses occupations. Cette convenance, la douceur du lieu, le +voisinage des bois, l'amitie de quelques habitants du vallon, peut-etre +aussi le souvenir des noms celebres qui ont passe la, les parfums +poetiques que les camelias de Chateaubriand ont laisses alentour, tout +lui faisait d'Aulnay un sejour de bonne, de simple et delicieuse vie. Il +realisait pour son compte le voeu qu'un poete de ses amis avait laisse +echapper autrefois en parcourant ce joli paysage: + + Que ce vallon est frais, et que j'y voudrais vivre! + Le matin, loin du bruit, quel bonheur d'y poursuivre + Mon doux penser d'hier qui, de mes doigts tresse, + Tiendrait mon lendemain a la veille enlace! + La, mille fleurs sans nom, delices de l'abeille; + La, des pres tout remplis de fraise et de groseille; + Des bouquets de cerise aux bras des cerisiers; + Des gazons pour tapis, pour buissons des rosiers; + Des chataigniers en rond sous le coteau des aulnes; + Les sentiers du coteau melant leurs sables jaunes + Au vert doux et touffu des endroits non frayes, + Et grimpant au sommet le long des flancs rayes; + Aux plaines d'alentour, dans des foins, de vieux saules + Plus qu'a demi noyes, et cachant leurs epaules + Dans leurs cheveux pendants, comme on voit des nageurs; + De petits horizons nuances de rougeurs; + De petits fonds riants, deux ou trois blancs villages + Entrevus d'assez loin a travers des feuillages; + Oh! que j'y voudrais vivre, au moins vivre un printemps, + Loin de Paris, du bruit des propos inconstants, + Vivre sans souvenir!......... + +Dans cette retraite heureuse et variee, l'ame de Farcy s'ennoblissait de +jour en jour; son esprit s'elevait, loin des fumees des sens, aux plus +hautes et aux plus sereines pensees. La politique active et quotidienne +ne l'occupait que mediocrement, et sans doute, la veille des +Ordonnances, il en etait encore a ses meditations metaphysiques et +morales, ou a quelque lecture, comme celle des _Harmonies_, dans +laquelle il se plongeait avec enivrement. Nous extrayons religieusement +ici les dernieres pensees ecrites sur son journal; elles sont empreintes +d'un instinct inexplicable et d'un pressentiment sublime: + +"Chacun de nous est un artiste qui a ete charge de sculpter lui-meme sa +statue pour son tombeau, et chacun de nos actes est un des traits dont +se forme notre image. C'est a la nature a decider si ce sera la statue +d'un adolescent, d'un homme mur ou d'un vieillard. Pour nous, tachons +seulement qu'elle soit belle et digne d'arreter les regards. Du reste, +pourvu que les formes en soient nobles et pures, il importe peu que ce +soit Apollon ou Hercule, la Diane chasseresse ou la Venus de Praxitele." + +"Voyageur, annonce a Sparte que nous sommes morts ici pour obeir a ses +saints commandements." + +"Ils moururent irreprochables dans la guerre comme dans l'amitie[79]." + +[Note 79: Cette epitaphe et la precedente se trouvent citees par +Jean-Jacques au livre IV de l'_Emile_.] + +"Ici reposent les cendres de don Juan Diaz Porlier, general des armees +espagnoles, qui a ete heureux dans ce qu'il a entrepris contre les +ennemis de son pays, mais qui est mort victime des dissensions civiles." + +Peut-etre, apres tout, ces nobles epitaphes de heros ne lui +revinrent-elles a l'esprit que le mardi, dans l'intervalle des +Ordonnances a l'insurrection, et comme un echo naturel des heroiques +battements de son coeur. Le mercredi, vers les deux heures apres midi, +a la nouvelle du combat, il arrivait a Paris, rue d'Enfer, chez son ami +Colin, qui se trouvait alors en Angleterre. Il alla droit a une panoplie +d'armes rares suspendue dans le cabinet de son ami, et il se munit d'un +sabre, d'un fusil et de pistolets. Madame Colin essayait de le retenir +et lui recommandait la prudence: "Eh! qui se devouera, madame, lui +repondit-il, si nous, qui n'avons ni femme ni enfants, nous ne bougeons +pas?" Et il sortit pour parcourir la ville. L'aspect du mouvement lui +parut d'abord plus incertain qu'il n'aurait souhaite; il vit quelques +amis: les conjectures etaient contradictoires. Il courut au bureau du +_Globe_, et de la a la maison de sante de M. Pinel, a Chaillot, ou M. +Dubois, redacteur en chef du journal, etait detenu. Les troupes royales +occupaient les Champs-Elysees, et il lui fallut passer la nuit dans +l'appartement de M. Dubois. Son idee fixe, sa crainte etait le manque de +direction; il cherchait les chefs du mouvement, des noms signales, et il +n'en trouvait pas. Il revint le jeudi de grand matin a la ville, par le +faubourg et la rue Saint-Honore, de compagnie avec M. Magnin; chemin +faisant, la vue de quelques cadavres lui remit la colere au coeur et +aussi l'espoir. Arrive a la rue Dauphine, il se separa de M. Magnin en +disant: "Pour moi, je vais reprendre mon fusil que j'ai laisse ici pres, +et me battre." Il revit pourtant dans la matinee M. Cousin, qui voulut +le retenir a la mairie du onzieme arrondissement, et M. Geruzez, auquel +il dit cette parole d'une magnanime equite: "Voici des evenements dont, +plus que personne, nous profiterons; c'est donc a nous d'y prendre part +et d'y aider[80]." Il se porta avec les attaquants vers le Louvre, du +cote du Carrousel; les soldats royaux faisaient un feu nourri dans la +rue de Rohan, du haut d'un balcon qui est a l'angle de cette rue et de +la rue Saint-Honore; Farcy, qui debouchait au coin de la rue de Rohan et +de celle de Montpensier, tomba l'un des premiers, atteint de haut en bas +d'une balle dans la poitrine. C'est la, et non, comme on l'a fait, a la +porte de l'hotel de Nantes, que devrait etre placee la pierre funeraire +consacree a sa memoire. Farcy survecut pres de deux heures a sa +blessure. M. Littre, son ami, qui combattait au meme rang et aux pieds +duquel il tomba, le fit transporter a la distance de quelques pas, dans +la maison du marchand de vin, et le hasard lui amena precisement M. +Loyson, jeune chirurgien de sa connaissance. Mais l'art n'y pouvait +rien: Farcy parla peu, bien qu'il eut toute sa presence d'esprit. M. +Loyson lui demanda s'il desirait faire appeler quelque parent, quelque +ami; Farcy dit qu'il ne desirait personne; et comme M. Loyson insistait, +le mourant nomma un ami qu'on ne trouva pas chez lui, et qui ne fut pas +informe a temps pour venir. Une fois seulement, a un bruit plus violent +qui se faisait dans la rue, il parut craindre que le peuple n'eut le +dessous et ne fut refoule; on le rassura; ce furent ses dernieres +paroles; il mourut calme et grave, recueilli en lui-meme, sans ivresse +comme sans regret. (29 juillet 1830.) + +[Note 80: C'est tout a fait le meme raisonnement genereux qui anime, +dans Homere, Sarpedon s'adressant a Glaucus au moment de l'assaut du +camp (_Iliade_, XII): "O Glaucus, pourquoi sommes-nous entre tous +honores en Lycie et par le siege, et par les mets et les coupes +d'honneur? pourquoi tous nous considerent-ils comme des dieux, et a quel +titre, aux rives du Xanthe, possedons-nous notre grand domaine, riche en +vergers et en terres fecondes? C'est pour cela qu'aujourd'hui il nous +faut faire tete au premier rang des Lyciens, et nous lancer au feu de la +melee, afin qu'au moins chacun des notres dise, etc., etc..." Pour Farcy +les avantages a conquerir avaient certes moins de splendeur, et le grand +_domaine_, c'eut ete une chaire. Mais plus le prix reste bourgeois, et +plus est noble l'heroisme, ou, pour l'appeler par son vrai nom, plus est +pur le sentiment du devoir.] + +Le corps fut transporte et inhume au Pere-Lachaise, dans la partie du +cimetiere ou reposent les morts de Juillet. Plusieurs personnes, et +entre autres M. Guigniaut, prononcerent de touchants adieux. + +Les amis de Farcy n'ont pas ete infideles au culte de la noble victime; +ils lui ont eleve un monument funeraire qui devra etre replace au +veritable endroit de sa chute. M. Colin a vivement reproduit ses traits +sur la toile. M. Cousin lui a dedie sa traduction des _Lois_ de Platon, +se souvenant que Farcy etait mort en combattant pour les _lois_. Et +nous, nous publions ses vers, comme on expose de pieuses reliques[81]. + +[Note 81: Deux poetes genereux et delicats, dont l'un avait connu +Farcy et dont l'autre l'avait vu seulement, MM. Antony Deschamps et +Brizeux, ont consacre a sa memoire des vers que nous n'avons garde +d'omettre dans cette liste d'hommages funebres. Voici ceux de M. +Deschamps: + + Que ne suis-je couche dans un tombeau profond, + Perce comme Farcy d'une balle de plomb, + Lui dont l'ame etait pure, et si pure la vie, + Sans troubles ni remords egalement suivie! + Lui qui, lorsque j'etais dans l'_ile Procida_, + Sur le bord de la mer un matin m'aborda, + Me parla de Paris, de nos amis de France, + De Rome qu'il quittait, puis de quelque souffrance... + Et s'asseyant au seuil d'une blanche maison, + Lut dans Andre Chenier: _O Sminthee Apollon!_ + Et quand il eut fini cette belle lecture, + Emu par le climat et la douce nature, + Se leva brusquement, et me tendant la main, + Grimpa, comme un chevreau, sur le coteau voisin. + +M. Brizeux a dit: + +A LA MEMOIRE DE GEORGE FARCY. + + Il adorait + La France, la Poesie et la Philosophie. + Que la patrie conserve son nom! + (Victor Cousin.) + + Oui! toujours j'enviai, Farcy, de te connaitre, + Toi que si jeune encore on citait comme un maitre. + Pauvre coeur qui d'un souffle, helas! t'intimidais, + Attentif a cacher l'or pur que tu gardais! + Un soir, en nous parlant de Naple et de ses greves, + Beaux pays enchantes ou se plaisaient tes reves, + Ta bouche eut un instant la douceur de Platon; + Tes amis souriaient,... lorsque, changeant de ton, + Tu devins brusque et sombre, et te mordis la levre, + Fantasque, impatient, retif comme la chevre! + Ainsi tu te plaisais a secouer la main + Qui venait sur ton front essuyer ton chagrin. + Que dire? le linceul aujourd'hui te recouvre, + Et, j'en ai peur, c'est lui que tu cherchais au Louvre. + Paix a toi, noble coeur! ici tu fus pleure + Par un ami bien vrai, de toi-meme ignore; + La-haut, rejouis-toi! Platon parmi les Ombres + Te dit le Verbe pur, Pythagore les Nombres. +] + +Mais s'il nous est permis de parler un moment en notre propre nom, +disons-le avec sincerite, le sentiment que nous inspire la memoire de +Farcy n'est pas celui d'un regret vulgaire; en songeant a la mort +de notre ami, nous serions tente plutot de l'envier. Que ferait-il +aujourd'hui, s'il vivait? que penserait-il? que sentirait-il? Ah! +certes, il serait encore le meme, loyal, solitaire, independant, ne +jurant par aucun parti, s'engouant peu pour tel ou tel personnage; au +lieu de professer la philosophie chez M. Morin, il la professerait dans +un College royal; rien d'ailleurs ne serait change a sa vie modeste, +ni a ses pensees; il n'aurait que quelques illusions de moins, et ce +desappointement penible que le regime heritier de la Revolution +de Juillet fait eprouver a toutes les ames amoureuses d'idees et +d'honneur[82]. Il aurait foi moins que jamais aux hommes; et, sans +desesperer des progres d'avenir, il serait triste et degoute dans le +present. Son stoicisme se serait refugie encore plus avant dans la +contemplation silencieuse des choses; la realite pratique, indigne de le +passionner, ne lui apparaitrait de jour en jour davantage que sous le +cote mediocre des interets et du bien-etre; il s'y accommoderait en +sage, avec moderation; mais cela seul est deja trop: la tiedeur s'ensuit +a la longue; fatigue d'enthousiasme, une sorte d'ironie involontaire, +comme chez beaucoup d'esprits superieurs, l'aurait peut-etre gagne avec +l'age: il a mieux fait de bien mourir!--Disons seulement, en usant d'un +mot du choeur antique: "Ah! si les belles et bonnes ames comme la sienne +pouvaient avoir deux jeunesses[83]!" + +[Note 82: Ce mot est dur pour la monarchie de Juillet; je ne l'aurais +pas ecrit plus tard; et pourtant il exprime un sentiment que bien des +hommes de ma generation partagerent. Et cette monarchie, malgre ses +merites raisonnes, ne put jamais s'absoudre de cette tache originelle +qui la fit sembler peureuse et circonspecte a l'exces en naissant. On +est coupable en France, quelque interet qu'on allegue, si l'on manque, +faute d'elan, certains moments de grandeur et de gloire qui ne se +retrouvent plus. Il n'est qu'un temps pour la jeunesse: nous avions +lieu, en 1830, d'esperer pour la notre un regime plus actif et plus +genereux que celui de la parole. Nous fumes refoules et nous souffrimes. +La litterature me consola.] + +[Note 83: Euripide, _Hercules furens_ (edit. de Boissonade, v. 648).] + +Juin 1831. + +NOTE.--Bien des annees apres avoir ecrit cette Notice, j'ai recu de M. +Geruzez, heritier des papiers de Farcy, la communication d'une note qui +me concernait moi-meme, et qui m'a montre que Farcy avait bien voulu +s'occuper de mes essais poetiques d'alors: il y juge _Joseph Delorme_ et +_les Consolation_, d'une maniere psychologique et morale qui est a lui. +Ce jugement est assez favorable pour que je m'en honore, et il est a la +fois assez severe pour que j'ose le reproduire ici: + +"Dans le premier ouvrage (dans _Joseph Delorme_), dit-il, c'etait une +ame fletrie par des etudes trop positives et par les habitudes des sens +qui emportent un jeune homme timide, pauvre, et en meme temps delicat et +instruit; car ces hommes ne pouvant se plaire a une liaison continuee ou +on ne leur rapporte en echange qu'un esprit vulgaire et une ame faconnee +a l'image de cet esprit, ennuyes et ennuyeux aupres de telles femmes, +et d'ailleurs ne pouvant plaire plus haut ni par leur audace ni par des +talents encore caches, cherchent le plaisir d'une heure qui amene le +degout de soi-meme. Ils ressemblent a ces femmes bien elevees et sans +richesses, qui ne peuvent souffrir un epoux vulgaire, et a qui une union +mieux assortie est interdite par la fortune. + +"Il y a une audace et un abandon dans la confidence des mouvements d'un +pareil coeur, bien rares en notre pays et qui annoncent le poete. + +"Aujourd'hui (dans _les Consolations_) il sort de sa debauche et de son +ennui; son talent mieux connu, une vie litteraire qui ressemble a un +combat, lui ont donne de l'importance et l'ont sauve de l'affaissement. +Son ame honnete et pure a ressenti cette renaissance avec tendresse, +avec reconnaissance. Il s'est tourne vers Dieu d'ou vient la paix et la +joie. + +"Il n'est pas sorti de son abattement par une violente secousse: c'est +un esprit trop analytique, trop reflechi, trop habitue a user ses +impressions en les commentant, a se dedaigner lui-meme en s'examinant +beaucoup; il n'a rien en lui pour etre epris eperdument et pousser sa +passion avec emportement et audace; plus tard peut-etre: aujourd'hui il +cherche, il attend et se defie. + +"Mais son coeur lui echappe et s'attache a une fausse image de l'amour. +L'etude, la meditation religieuse, l'amitie l'occupent si elles ne +le remplissent pas, et detournent ses affections. La pensee de l'art +noblement concu le soutient et donne a ses travaux une dignite que +n'avaient pas ses premiers essais, simples epanchements de son ame et de +sa vie habituelle.--Il comprend tout, aspire a tout, et n'est maitre +de rien ni de lui-meme. Sa poesie a une ingenuite de sentiments et +d'emotions qui s'attachent a des objets pour lesquels le grand nombre +n'a guere de sympathie, et ou il y a plutot travers d'esprit ou +habitudes bizarres de jeune homme pauvre et souffreteux, qu'attachement +naturel et poetique. La misere domestique vient gemir dans ses vers a +cote des elans d'une noble ame et causer ce contraste penible qu'on +retrouve dans certaines scenes de Shakspeare (_Lear_, etc), qui excite +notre pitie, mais non pas une emotion plus sublime. + +"Ces gouts changeront; cette sincerite s'alterera; le poete se revelera +avec plus de pudeur, il nous montrera les blessures de son ame, les +pleurs de ses yeux, mais non plus les fletrissures livides de ses +membres, les egarements obscurs de ses sens, les haillons de son +indigence morale. Le libertinage est poetique quand c'est un emportement +du principe passionne en nous, quand c'est philosophie audacieuse, mais +non quand il n'est qu'un egarement furtif, une confession honteuse. Cet +etat convient mieux au pecheur qui va se regenerer; il va plus mal au +poete qui doit toujours marcher simple et le front leve; a qui il faut +l'enthousiasme ou les amertumes profondes de la passion. + +"L'auteur prend encore tous ses plaisirs dans la vie solitaire, mais +il y est ramene par l'ennui de ce qui l'entoure, et aussi effraye par +l'immensite ou il se plonge en sortant de lui-meme. En rentrant dans +sa maison, il se sent plus a l'aise, il sent plus vivement par le +contraste; il cherit son etroit horizon ou il est a l'abri de ce qui +le gene, ou son esprit n'est pas vaguement egare par une trop vaste +perspective. Mais si la foule lui est insupportable, le vaste espace +l'accable encore, ce qui est moins poetique. Il n'a pas pris assez de +fierte et d'etendue pour dominer toute cette nature, pour l'ecouter, la +comprendre, la traduire dans ses grands spectacles. Sa poesie par la est +etroite, chetive, etouffee: on n'y voit pas un miroir large et pur de +la nature dans sa grandeur, la force et la plenitude de sa vie: ses +tableaux manquent d'air et de lointains fuyants. + +"Il s'efforce d'aimer et de croire, parce que c'est la-dedans qu'est le +poete: mais sa marche vers ce sentiment est critique et logique, si +je puis ainsi dire. Il va de l'amitie a l'amour comme il a ete de +l'incredulite a l'elan vers Dieu. + +"Cette amitie n'est ni morale ni poetique..." + +Ici s'arrete la note inachevee. Si jamais le troisieme Recueil qui fait +suite immediatement aux _Consolations_ et a _Joseph Delorme_, et qui +n'est que le developpement critique et poetique des memes sentiments +dans une application plus precise, vient a paraitre (ce qui ne saurait +avoir lieu de longtemps), il me semble, autant qu'on peut prononcer +sur soi-meme, que le jugement de Farcy se trouvera en bien des points +confirme. + + + +DIDEROT + +J'ai toujours aime les correspondances, les conversations, les pensees, +tous les details du caractere, des moeurs, de la biographie, en un mot, +des grands ecrivains; surtout quand cette biographie comparee n'existe +pas deja redigee par un autre, et qu'on a pour son propre compte a la +construire, a la composer. On s'enferme pendant une quinzaine de jours +avec les ecrits d'un mort celebre, poete ou philosophe; on l'etudie, on +le retourne, on l'interroge a loisir; on le fait poser devant soi; c'est +presque comme si l'on passait quinze jours a la campagne a faire le +portrait ou le buste de Byron, de Scott, de Goethe; seulement on est +plus a l'aise avec son modele, et le tete-a-tete, en meme temps qu'il +exige un peu plus d'attention, comporte beaucoup plus de familiarite. +Chaque trait s'ajoute a son tour, et prend place de lui-meme dans cette +physionomie qu'on essaye de reproduire; c'est comme chaque etoile qui +apparait successivement sous le regard et vient luire a son point dans +la trame d'une belle nuit. Au type vague, abstrait, general, qu'une +premiere vue avait embrasse, se mele et s'incorpore par degres une +realite individuelle, precise, de plus en plus accentuee et vivement +scintillante; on sent naitre, on voit venir la ressemblance; et le jour, +le moment ou l'on a saisi le tic familier, le sourire revelateur, la +gercure indefinissable, la ride intime et douloureuse qui se cache en +vain sous les cheveux deja clair-semes,--a ce moment l'analyse disparait +dans la creation, le portrait parle et vit, on a trouve l'homme. Il y +a plaisir en tout temps a ces sortes d'etudes secretes, et il y aura +toujours place pour les productions qu'un sentiment vif et pur en +saura tirer. Toujours, nous le croyons, le gout et l'art donneront de +l'a-propos et quelque duree aux oeuvres les plus courtes, et les plus +individuelles, si, en exprimant une portion meme restreinte de la nature +et de la vie, elles sont marquees de ce sceau unique de diamant, dont +l'empreinte se reconnait tout d'abord, qui se transmet inalterable et +imperfectible a travers les siecles, et qu'on essayerait vainement +d'expliquer ou de contrefaire. Les revolutions passent sur les peuples, +et font tomber les rois comme des tetes de pavots; les sciences +s'agrandissent et accumulent; les philosophies s'epuisent; et cependant +la moindre perle, autrefois eclose du cerveau de l'homme, si le temps +et les barbares ne l'ont pas perdue en chemin, brille encore aussi pure +aujourd'hui qu'a l'heure de sa naissance. On peut decouvrir demain toute +l'Egypte et toute l'Inde, lire au coeur des religions antiques, en +tenter de nouvelles, l'ode d'Horace a Lycoris n'en sera, ni plus +ni moins, une de ces perles dont nous parlons. La science, les +philosophies, les religions sont la, a cote, avec leurs profondeurs et +leurs gouffres souvent insondables; qu'importe? elle, la perle limpide +et une fois nee, se voit fixe au haut de son rocher, sur le rivage, +dominant cet ocean qui remue et varie sans cesse; plus humide, plus +cristalline, plus radieuse au soleil apres chaque tempete. Ceci ne veut +pas dire au moins que la perle et l'ocean d'ou elle est sortie un jour +ne soient pas lies par beaucoup de rapports profonds et mysterieux, +ou, en d'autres termes, que l'art soit du tout independant de la +philosophie, de la science et des revolutions d'alentour. Oh! pour cela, +non; chaque ocean donne ses perles, chaque climat les murit diversement +et les colore; les coquillages du golfe Persique ne sont pas ceux de +l'Islande. Seulement l'art, dans la force de generation qui lui est +propre, a quelque chose de fixe, d'accompli, de definitif, qui cree a un +moment donne et dont le produit ne meurt plus; qui ne varie pas avec les +niveaux; qui n'expire ni ne grossit avec les vagues; qui ne se mesure ni +au poids ni a la brasse, et qui, au sein des courants les plus mobiles, +organise une certaine quantite de touts, grands et petits, dont les plus +choisis et les mieux venus, une fois extraits de la masse flottante, +n'y peuvent jamais rentrer. C'est ce qui doit consoler et soutenir les +artistes jetes en des jours d'orages. Partout il y a moyen pour eux de +produire quelque chose; peu ou beaucoup, l'essentiel est que ce _quelque +chose_ soit le mieux, et porte en soi, precieusement gravee a l'un des +coins, la marque eternelle. Voila ce que nous avions besoin de nous dire +avant de nous remettre, nous, critique litteraire, a l'etude curieuse de +l'art, et a l'examen attentif des grands individus du passe; il nous a +semble que, malgre ce qui a eclate dans le monde et ce qui s'y remue +encore, un portrait de Regnier, de Boileau, de La Fontaine, d'Andre +Chenier, de l'un de ces hommes dont les pareils restent de tout temps +fort rares, ne serait pas plus une puerilite aujourd'hui qu'il y a un +an; et en nous prenant cette fois a Diderot philosophe et artiste, en +le suivant de pres dans son intimite attrayante, en le voyant dire, en +l'ecoutant penser aux heures les plus familieres, nous y avons gagne du +moins, outre la connaissance d'un grand homme de plus, d'oublier pendant +quelques jours l'affligeant spectacle de la societe environnante, tant +de misere et de turbulence dans les masses, un si vague effroi, un si +devorant egoisme dans les classes elevees, les gouvernements sans idees +ni grandeur, des nations heroiques qu'on immole, le sentiment de patrie +qui se perd et que rien de plus large ne remplace, la religion retombee +dans l'arene d'ou elle a le monde a reconquerir, et l'avenir de plus en +plus nebuleux, recelant un rivage qui n'apparait pas encore. + +Il n'en etait pas tout a fait ainsi du temps de Diderot. L'oeuvre +de destruction commencait alors a s'entamer au vif dans la theorie +philosophique et politique; la tache, malgre les difficultes du moment, +semblait fort simple; les obstacles etaient bien tranches, et l'on se +portait a l'assaut avec un concert admirable et des esperances a la fois +prochaines et infinies. Diderot, si diversement juge, est de tous +les hommes du XVIIIe siecle celui dont la personne resume le plus +completement l'insurrection philosophique avec ses caracteres les plus +larges et les plus contrastes. Il s'occupa peu de politique, et la +laissa a Montesquieu, a Jean-Jacques et a Raynal; mais en philosophie +il fut en quelque sorte l'ame et l'organe du siecle, le theoricien +dirigeant par excellence. Jean-Jacques etait spiritualiste, et par +moments une espece de calviniste socinien: il niait les arts, les +sciences, l'industrie, la perfectibilite, et par toutes ces faces +heurtait son siecle plutot qu'il ne le reflechissait. Il faisait, a +plusieurs egards, exception dans cette societe libertine, materialiste +et eblouie de ses propres lumieres. D'Alembert etait prudent, +circonspect, sobre et frugal de doctrine, faible et timide de caractere, +sceptique en tout ce qui sortait de la geometrie; ayant deux paroles, +une pour le public, l'autre dans le prive, philosophe de l'ecole de +Fontenelle; et le XVIIIe siecle avait l'audace au front, l'indiscretion +sur les levres, la foi dans l'incredulite, le debordement des discours, +et lachait la verite et l'erreur a pleines mains. Buffon ne manquait pas +de foi en lui-meme et en ses idees, mais il ne les prodiguait pas; il +les elaborait a part, et ne les emettait que par intervalles, sous +une forme pompeuse dont la magnificence etait a ses yeux le merite +triomphant. Or, le XVIIIe siecle passe avec raison pour avoir ete +prodigue d'idees, familier et prompt, tout a tous, ne haissant pas le +deshabille; et quand il s'etait trop echauffe en causant de verve, en +dissertant dans le salon pour ou contre Dieu, ma foi! il ne se faisait +pas faute alors, le bon siecle, d'oter sa perruque, comme l'abbe +Galiani, et de la suspendre au dos d'un fauteuil. Condillac, si vante +depuis sa mort pour ses subtiles et ingenieuses analyses, ne vecut pas +au coeur de son epoque, et n'en represente aucunement la plenitude, le +mouvement et l'ardeur. Il etait cite avec consideration par quelques +hommes celebres; d'autres l'estimaient d'assez mince etoffe. En somme, +on s'occupait peu de lui; il n'avait guere d'influence. Il mourut dans +l'isolement, atteint d'une sorte de marasme cause par l'oubli. Juger +la philosophie du XVIIIe siecle d'apres Condillac, c'est se decider +d'avance a la voir tout entiere dans une psychologie pauvre et etriquee. +Quelque etat qu'on en fasse, elle etait plus forte que cela. Cabanis et +M. de Tracy, qui ont beaucoup insiste, comme par precaution oratoire, +sur leur filiation avec Condillac, se rattachent bien plus directement, +pour les solutions metaphysiques d'origine et de fin, de substance et +de cause, pour les solutions physiologiques d'organisation et de +sensibilite, a Condorcet, a d'Holbach, a Diderot; et Condillac est +precisement muet sur ces enigmes, autour desquelles la curiosite de son +siecle se consuma. Quant a Voltaire, meneur infatigable, d'une aptitude +d'action si merveilleuse, et philosophe pratique en ce sens, il +s'inquieta peu de construire ou meme d'embrasser toute la theorie +metaphysique d'alors; il se tenait au plus clair, il courait au plus +presse, il visait au plus droit, ne perdant aucun de ses coups, +harcelant de loin les hommes et les dieux, comme un Parthe, sous ses +fleches sifflantes. Dans son impitoyable verve de bon sens, il alla meme +jusqu'a railler a la legere les travaux de son epoque a l'aide desquels +la chimie et la physiologie cherchaient a eclairer les mysteres de +l'organisation. Apres la Theodicee de Leibnitz, les anguilles de Needham +lui paraissaient une des plus droles imaginations qu'on put avoir. La +faculte philosophique du siecle avait donc besoin, pour s'individualiser +en un genie, d'une tete a conception plus patiente et plus serieuse que +Voltaire, d'un cerveau moins etroit et moins effile que Condillac; il +lui fallait plus d'abondance, de source vive et d'elevation solide que +dans Buffon, plus d'ampleur et de decision fervente que chez d'Alembert, +une sympathie enthousiaste pour les sciences, l'industrie et les arts, +que Rousseau n'avait pas. Diderot fut cet homme; Diderot, riche et +fertile nature, ouverte a tous les germes, et les fecondant en son sein, +les transformant presque au hasard par une force spontanee et confuse; +moule vaste et bouillonnant ou tout se fond, ou tout se broie, ou tout +fermente; capacite la plus encyclopedique qui fut alors, mais capacite +active, devorante a la fois et vivifiante, animant, embrasant tout ce +qui y tombe, et le renvoyant au dehors dans des torrents de flamme et +aussi de fumee; Diderot, passant d'une machine a bas qu'il demonte et +decrit, aux creusets de d'Holbach et de Rouelle, aux considerations de +Bordeu; dissequant, s'il le veut, l'homme et ses sens aussi dextrement +que Condillac, dedoublant le fil de cheveu le plus tenu sans qu'il se +brise, puis tout d'un coup rentrant au sein de l'etre, de l'espace, de +la nature, et taillant en plein dans la grande geometrie metaphysique +quelques larges lambeaux, quelques pages sublimes et lumineuses que +Malebranche ou Leibnitz auraient pu signer avec orgueil s'ils n'eussent +ete chretiens[84]; esprit d'intelligence, de hardiesse et de conjecture, +alternant du fait a la reverie, flottant de la majeste au cynisme, bon +jusque dans son desordre, un peu mystique dans son incredulite, et +auquel il n'a manque, comme a son siecle, pour avoir l'harmonie, qu'un +rayon divin, un _fiat lux_, une idee regulatrice, un Dieu[85]. + +[Note 84: _Chretiens?_ cela est plus vrai de Malebranche que de +Leibnitz.] + +[Note 85: Grimm avait deja compare la tete de Diderot a la nature +telle que celui-ci la concevait, riche, fertile, douce et sauvage, +simple et majestueuse, bonne et sublime, _mais sans aucun principe +dominant, sans maitre et sans Dieu_.] + +Tel devait etre, au XVIIIe siecle, l'homme fait pour presider a +l'atelier philosophique, le chef du camp indiscipline des penseurs, +celui qui avait puissance pour les organiser en volontaires, les rallier +librement, les exalter, par son entrain chaleureux, dans la conspiration +contre l'ordre encore subsistant. Entre Voltaire, Buffon, Rousseau +et d'Holbach, entre les chimistes et les beaux-esprits, entre les +geometres, les mecaniciens et les litterateurs, entre ces derniers et +les artistes, sculpteurs ou peintres, entre les defenseurs du gout +ancien et les novateurs comme Sedaine, Diderot fut un lien. C'etait lui +qui les comprenait le mieux tous ensemble et chacun isolement, qui les +appreciait de meilleure grace, et les portait le plus complaisamment +dans son coeur; qui, avec le moins de personnalite et de _quant-a-soi_, +se transportait le plus volontiers de l'un a l'autre. Il etait donc bien +propre a etre le centre mobile, le pivot du tourbillon; a mener la ligue +a l'attaque avec concert, inspiration et quelque chose de tumultueux et +de grandiose dans l'allure. La tete haute et un peu chauve, le front +vaste, les tempes decouvertes, l'oeil en feu ou humide d'une grosse +larme, le cou nu et, comme il l'a dit, _debraille, le dos bon et rond_, +les bras tendus vers l'avenir; melange de grandeur et de trivialite, +d'emphase et de naturel, d'emportement fougueux et d'humaine sympathie; +tel qu'il etait, et non tel que l'avaient gate Falconet et Vanloo, je me +le figure dans le mouvement theorique du siecle, precedant dignement +ces hommes d'action qui ont avec lui un air de famille, ces chefs d'un +ascendant sans morgue, d'un heroisme souille d'impur, glorieux malgre +leurs vices, gigantesques dans la melee, au fond meilleurs que leur vie: +Mirabeau, Danton, Kleber. + +Denis Diderot etait ne a Langres, en octobre 1713, d'un pere coutelier. +Depuis deux cents ans cette profession se transmettait par heritage dans +la famille avec les humbles vertus, la piete, le sens et l'honneur des +vieux temps. Le jeune Denis, l'aine des enfants, fut d'abord destine a +l'etat ecclesiastique, pour succeder a un oncle chanoine. On le mit de +bonne heure aux Jesuites de la ville, et il y fit de rapides progres. +Ces premieres annees, cette vie de famille et d'enfance, qu'il aimait a +se rappeler et qu'il a consacree en plusieurs endroits de ses ecrits, +laisserent dans sa sensibilite de profondes empreintes. En 1760, au +Grandval, chez le baron d'Holbach, partage entre la societe la plus +seduisante et les travaux de philosophie ancienne qu'il redigeait pour +l'Encyclopedie, ces circonstances d'autrefois lui revenaient a l'esprit +avec larmes; il remontait par la reverie le cours de sa _triste et +tortueuse compatriote_, la Marne, qu'il retrouvait la, sous ses yeux, au +pied des coteaux de Chenevieres et de Champigny; son coeur nageait dans +les souvenirs, et il ecrivait a son amie, mademoiselle Voland: "Un des +moments les plus doux de ma vie, ce fut, il y a plus de trente ans, +et je m'en souviens comme d'hier, lorsque mon pere me vit arriver du +college, les bras charges des prix que j'avais remportes, et les epaules +chargees des couronnes qu'on m'avait decernees, et qui, trop larges pour +mon front, avaient laisse passer ma tete. Du plus loin qu'il m'apercut, +il laissa son ouvrage, il s'avanca sur sa porte et se mit a pleurer. +C'est une belle chose qu'un homme de bien et severe, qui pleure!" Madame +de Vandeul, fille unique et si cherie de Diderot, nous a laisse quelques +anecdotes sur l'enfance de son pere, que nous ne repeterons pas, et +qui toutes attestent la vivacite d'impressions, la petulance, la bonte +facile de cette jeune et precoce nature. Diderot a cela de particulier +entre les grands hommes du XVIIIe siecle, d'avoir eu une _famille_, une +famille tout a fait bourgeoise, de l'avoir aimee tendrement, de s'y etre +rattache toujours avec effusion, cordialite et bonheur. Philosophe a la +mode et personnage celebre, il eut toujours son bon pere _le forgeron_, +comme il disait, son frere l'abbe, sa soeur la menagere, sa chere +petite fille Angelique; il parlait d'eux tous delicieusement; il ne fut +satisfait que lorsqu'il eut envoye a Langres son ami Grimm embrasser son +vieux pere. Je n'ai guere vu trace de rien de pareil chez Jean-Jacques, +d'Alembert (et pour cause), le comte de Buffon, ou ce meme M. de Grimm, +ou M. Arouet de Voltaire. + +Les jesuites chercherent a s'attacher Diderot; il eut une veine +d'ardente devotion; on le tonsura vers douze ans, et on essaya meme un +jour de l'enlever de Langres pour disposer de lui plus a l'aise. Ce +petit evenement decida son pere a l'amener a Paris, ou il le placa au +college d'Harcourt. Le jeune Diderot s'y montra bon ecolier et surtout +excellent camarade. On rapporte que l'abbe de Bernis et lui dinerent +plus d'une fois alors au cabaret a six sous par tete[86]. Ses etudes +finies, il entra chez un procureur, M. Clement de Ris, son compatriote, +pour y etudier le droit et les lois, ce qui l'ennuya bien vite. Ce +degout de la chicane le brouilla avec son pere, qui sentait le besoin +de brider, de mater par l'etude un naturel aussi passionne, et qui le +pressait de faire choix d'un etat quelconque ou de rentrer sous le toit +paternel. Mais le jeune Diderot sentait deja ses forces, et une vocation +irresistible l'entrainait hors des voies communes. Il osa desobeir a ce +bon pere qu'il venerait, et seul, sans appui, brouille avec sa famille +(quoique sa mere le secourut sous main et par intervalles), loge dans un +taudis, dinant toujours a six sous, le voila qui tente de se fonder +une existence d'independance et d'etude; la geometrie et le grec le +passionnent, et il reve la gloire du theatre. En attendant, tous les +genres de travaux qui s'offraient lui etaient bien venus; le metier de +journaliste, comme nous l'entendons, n'existait pas alors, sans quoi +c'eut ete le sien. Un jour, un missionnaire lui commanda six sermons +pour les colonies portugaises, et il les fabriqua. Il essaya de se faire +le precepteur particulier des fils d'un riche financier, mais cette vie +d'assujettissement lui devint insupportable au bout de trois mois. Sa +plus sure ressource etait de donner des lecons de mathematiques: il +apprenait lui-meme tout en montrant aux autres. C'est plaisir de +retrouver, dans _le Neveu de Hameau, la redingote de peluche grise_ +avec laquelle il se promenait _au Luxembourg en ete, dans l'allee des +Soupirs_, et de le voir trottant, au sortir de la, sur le pave de Paris, +_en manchettes dechirees et en bas de laine noire recousus par derriere +avec du fil blanc_. Lui qui regretta plus tard si eloquemment _sa +vieille robe de chambre_, combien davantage ne dut-il pas regretter +cette redingote de peluche qui lui eut retrace toute sa vie de jeunesse, +de misere et d'epreuves! Comme il l'aurait fierement suspendue dans son +cabinet decore d'un luxe recent! Comme il se serait ecrie a plus juste +titre, en voyant cette relique, telle qu'il les aimait: "Elle me +rappelle mon premier etat, et l'orgueil s'arrete a l'entree de mon +coeur. Non, mon ami, non, je ne suis point corrompu. Ma porte s'ouvre +toujours au besoin qui s'adresse a moi, il me trouve la meme affabilite; +je l'ecoute, je le conseille, je le plains. Mon ame ne s'est point +endurcie, ma tete ne s'est point relevee; mon dos est bon et rond comme +ci-devant. C'est le meme ton de franchise, c'est la meme sensibilite; +mon luxe est de fraiche date, et le poison n'a point encore Agi." Et que +n'eut-il pas ajoute, si l'eternelle redingote de peluche s'etait trouvee +precisement la meme qu'il portait ce jour de mardi gras ou, tombe au +plus bas de la detresse, epuise de marche, defaillant d'inanition, +secouru par la pitie d'une femme d'auberge, il jura, tant qu'il aurait +un sou vaillant, de ne jamais refuser un pauvre, et de tout donner +plutot que d'exposer son semblable a une journee de pareilles tortures? + +[Note 86: Diderot, dans l'avertissement qui precede l'_Addition a la +Lettre sur les Sourds et Muets_, declare qu'_il n'a jamais eu l'honneur +de voir M. l'abbe de Bernis_; mais ceci n'est qu'une feinte. Diderot +n'etait pas cense auteur de la lettre; et nous devons dire, en biographe +scrupuleux, que l'anecdote des joyeux diners a six sous par tete entre +le philosophe adolescent et le futur cardinal ne nous semble pas pour +cela moins authentique.] + +Ses moeurs, au milieu de cette vie incertaine, n'etaient pas ce qu'on +pourrait imaginer; on voit, par un aveu qu'il fait a mademoiselle Voland +(t. II, p. 108), l'aversion qu'il concut de bonne heure pour les faciles +et dangereux plaisirs. Ce jeune homme, abandonne, necessiteux, ardent, +dont la plume acquit par la suite un renom d'impurete; qui, selon son +propre temoignage, possedait assez bien son Petrone, et des petits +madrigaux infames de Catulle pouvait reciter les trois quarts sans +honte; ce jeune homme echappa a la corruption du vice, et, dans l'age le +plus furieux, parvint a sauver les tresors de ses sens et les illusions +de son coeur. Il dut ce bienfait a l'amour. La jeune fille qu'il aima +etait une demoiselle dechue, une ouvriere pauvre, vivant honnetement +avec sa mere du travail de ses mains. Diderot la connut comme voisine, +la desira eperdument, se fit agreer d'elle, et l'epousa malgre les +remontrances economiques de la mere; seulement il contracta ce mariage +en secret, pour eviter l'opposition de sa propre famille, que trompaient +sur son compte de faux rapports. Jean-Jacques, dans ses _Confessions_, a +juge fort dedaigneusement l'Annette de Diderot, a laquelle il prefere +de beaucoup sa Therese. Sans nous prononcer entre ces deux compagnes +de grands hommes, il parait en effet que, bonne femme au fond, madame +Diderot etait d'un caractere tracassier, d'un esprit commun, d'une +education vulgaire, incapable de comprendre son mari et de suffire a +ses affections. Tous ces facheux inconvenients, que le temps developpa, +disparurent alors dans l'eclat de sa beaute. Diderot eut d'elle jusqu'a +quatre enfants, dont un seul, une fille, survecut. Apres une de ses +premieres couches, il expedia la mere et sans doute aussi le nourrisson +a Langres, pres de sa famille, pour forcer la reconciliation. Ce moyen +pathetique reussit, et toutes les preventions qui avaient dure des +annees s'evanouirent en vingt-quatre heures. Cependant, accable de +nouvelles charges, livre a des travaux penibles, traduisant, aux gages +des libraires, quelques ouvrages anglais, une _Histoire de la Grece_, un +_Dictionnaire de Medecine_, et meditant deja l'Encyclopedie, Diderot se +desenchanta bien promptement de cette femme, pour laquelle il avait si +pesamment greve son avenir. Madame de Puisieux (autre erreur) durant dix +annees, mademoiselle Voland, la seule digne de son choix, durant toute +la seconde moitie de sa vie, quelques femmes telles que madame de +Prunevaux plus passagerement, l'engagerent dans des liaisons etroites +qui devinrent comme le tissu meme de son existence interieure. Madame de +Puisieux fut la premiere: coquette et aux expedients, elle ajouta aux +embarras de Diderot, et c'est pour elle qu'il traduisit l'_Essai sur +le Merite et la Vertu_, qu'il fit les _Pensees philosophiques_, +l'_Interpretation de la Nature_, la _Lettre sur les Aveugles_, et les +_Bijoux indiscrets_, offrande mieux assortie et moins severe. Madame +Diderot, negligee par son mari, se resserra dans ses gouts peu eleves; +elle eut son petit monde, ses petits entours, et Diderot ne se rattacha +plus tard a son domestique que par l'education de sa fille. On +comprendra, d'apres de telles circonstances, comment celui des +philosophes du siecle qui sentit et pratiqua le mieux la moralite de la +famille, qui cultiva le plus pieusement les relations de pere, de fils, +de frere, eut en meme temps une si fragile idee de la saintete du +mariage, qui est pourtant le noeud de tout le reste; on saisira aisement +sous quelle inspiration personnelle il fit dire a l'O-taitien dans le +_Supplement au Voyage de Bougainville_: "Rien te parait-il plus insense +qu'un precepte qui proscrit le changement qui est en nous, qui commande +une constance qui n'y peut etre, et qui viole la liberte du male et de +la femelle en les enchainant pour jamais l'un a l'autre; qu'une fidelite +qui borne la plus capricieuse des jouissances a un meme individu; qu'un +serment d'immutabilite de deux etres de chair a la face d'un ciel qui +n'est pas un instant le meme, sous des antres qui menacent ruine, au bas +d'une roche qui tombe en poudre, au pied d'un arbre qui se gerce, sur +une pierre qui s'ebranle?" Ce fut une singuliere destinee de Diderot, +et bien explicable d'ailleurs par son exaltation naive et +contagieuse, d'avoir eprouve ou inspire dans sa vie des sentiments si +disproportionnes avec le merite veritable des personnes. Son premier, +son plus violent amour, l'enchaina pour jamais a une femme qui n'avait +aucune convenance reelle avec lui. Sa plus violente amitie, qui fut +aussi passionnee qu'un amour, eut pour objet Grimm, bel esprit fin, +piquant, agreable, mais coeur egoiste et sec[87]. Enfin la plus violente +admiration qu'il fit naitre lui vint de Naigeon, Naigeon adorateur +fetichiste de son philosophe, comme Brossette l'etait de son poete, +espece de disciple badaud, de bedeau fanatique de l'atheisme. Femme, +ami, disciple, Diderot se meprit donc dans ses choix; La Fontaine n'eut +pas ete plus malencontreux que lui; au reste, a part le chapitre de sa +femme, il ne semble guere que lui-meme il se soit jamais avise de ses +meprises. + +[Note 87: Ceci est trop severe pour Grimm; je suis revenu, depuis, a +de meilleures idees sur son compte, en l'etudiant de pres.] + +Tout homme doue de grandes facultes, et venu en des temps ou elles +peuvent se faire jour, est comptable, par-devant son siecle et +l'humanite, d'une oeuvre en rapport avec les besoins generaux de +l'epoque et qui aide a la marche du progres. Quels que soient ses gouts +particuliers, ses caprices, son humeur de paresse ou ses fantaisies de +hors-d'oeuvre, il doit a la societe un monument public, sous peine +de rejeter sa mission et de gaspiller sa destinee. Montesquieu par +l'_Esprit des Lois_, Rousseau par l'_Emile_ et la _Contrat social_, +Buffon par l'_Histoire naturelle_, Voltaire par tout l'ensemble de ses +travaux, ont rendu temoignage a cette loi sainte du genie, en vertu de +laquelle il se consacre a l'avancement des hommes; Diderot, quoi qu'on +en ait dit legerement, n'y a pas non plus manque[88]. On lui accorde +de reste les fantaisies humoristes, les boutades d'une saillie +incomparable, les chaudes esquisses, les riches prets a fonds perdu dans +les ouvrages et sous le nom de ses amis, le don des romans, des lettres, +des causeries, des contes, les _petits-papiers_, comme il les appelait, +c'est-a-dire les petits chefs-d'oeuvre, le morceau sur les femmes, _la +Religieuse_, madame de La Pommeraie, mademoiselle La Chaux, madame de La +Carliere, les heritiers du cure de Thivet;--ce que nous tenons ici a lui +maintenir, c'est son titre social, sa piece monumentale, l'Encyclopedie! +Ce ne devait etre a l'origine qu'une traduction revue et augmentee du +Dictionnaire anglais de Chalmers, une speculation de librairie. Diderot +feconda l'idee premiere et concut hardiment un repertoire universel +de la connaissance humaine a son epoque. Il mit vingt-cinq ans a +l'executer. Il fut a l'interieur la pierre angulaire et vivante de +cette construction collective, et aussi le point de mire de toutes les +persecutions, de toutes les menaces du dehors. D'Alembert, qui s'y etait +attache surtout par convenance d'interet, et dont la Preface ingenieuse +a beaucoup trop assume, pour ceux qui ne lisent que les prefaces, la +gloire eminente de l'ensemble, deserta au beau milieu de l'entreprise, +laissant Diderot se debattre contre l'acharnement des devots, la +pusillanimite des libraires, et sous un enorme surcroit de redaction. +Grace a sa prodigieuse verve de travail, a l'universalite de ses +connaissances, a cette facilite multiple acquise de bonne heure dans +la detresse, grace surtout a ce talent moral de rallier autour de +lui, d'inspirer et d'exciter ses travailleurs, il termina cet edifice +audacieux, d'une masse a la fois menacante et reguliere: si l'on cherche +le nom de l'architecte, c'est le sien qu'il faut y lire. Diderot savait +mieux que personne les defauts de son oeuvre; il se les exagerait meme, +eut egard au temps, et se croyant ne pour les arts, pour la geometrie, +pour le theatre, il deplorait mainte fois sa vie engagee et perdue dans +une affaire d'un profit si mince et d'une gloire si melee. Qu'il fut +admirablement organise pour la geometrie et les arts, je ne le nie pas; +mais certes, les choses etant ce qu'elles etaient alors, une grande +revolution, comme il l'a lui-meme remarque[89], s'accomplissant dans les +sciences, qui descendaient de la haute geometrie et de la contemplation +metaphysique pour s'etendre a la morale; aux belles-lettres, a +l'histoire de la nature, a la physique experimentale et a l'industrie; +de plus, les arts au XVIIIe siecle etant faussement detournes de leur +but superieur et rabaisses a servir de porte-voix philosophique ou +d'arme pour le combat; au milieu de telles conditions generales, il +etait difficile a Diderot de faire un plus utile, un plus digne +et memorable emploi de sa faculte puissante qu'en la vouant a +l'Encyclopedie. Il servit et precipita, par cette oeuvre civilisatrice, +la revolution qu'il avait signalee dans les sciences. Je sais d'ailleurs +quels reproches severes et reversibles sur tout le siecle doivent +temperer ces eloges, et j'y souscris entierement; mais l'esprit +antireligieux qui presida a l'Encyclopedie et a toute la philosophie +d'alors ne saurait etre exclusivement juge de notre point de vue +d'aujourd'hui, sans presque autant d'injustice qu'on a droit de lui en +reprocher. Le mot d'ordre, le cri de guerre, _Ecrasons l'infame!_ tout +decisif et inexorable qu'il semble, demande lui-meme a etre analyse et +interprete. Avant de reprocher a la philosophie de n'avoir pas +compris le vrai et durable christianisme, l'intime et reelle doctrine +catholique, il convient de se souvenir que le depot en etait alors +confie, d'une part aux jesuites intrigants et mondains, de l'autre aux +jansenistes farouches et sombres; que ceux-ci, retranches dans les +parlements, pratiquaient des ici-bas leur fatale et lugubre doctrine sur +la grace, moyennant leurs bourreaux, leur question, leurs tortures, et +qu'ils realisaient pour les heretiques, dans les culs de basse-fosse des +cachots, l'abime effrayant de Pascal. C'etait la l'_infame_ qui, tous +les jours, calomniait aupres des philosophes le christianisme dont elle +usurpait le nom; l'_infame_ en verite, que la philosophie est parvenue a +_ecraser_ dans la lutte, en s'abimant sous une ruine commune. Diderot, +des ses premieres _Pensees philosophiques_, parait surtout choque de +cet aspect tyrannique et capricieusement farouche, que la doctrine de +Nicole, d'Arnauld et de Pascal prete au Dieu chretien; et c'est au nom +de l'humanite meconnue et d'une sainte commiseration pour ses semblables +qu'il aborde la critique audacieuse ou sa fougue ne lui permit plus de +s'arreter. Ainsi de la plupart des novateurs incredules: au point de +depart, une meme protestation genereuse les unit. L'Encyclopedie ne fut +donc pas un monument pacifique, une tour silencieuse de cloitre avec des +savants et des penseurs de toute espece distribues a chaque etage. Elle +ne fut pas une pyramide de granit a base immobile; elle n'eut rien de +ces harmonieuses et pures constructions de l'art, qui montent avec +lenteur a travers des siecles fervents vers un Dieu adore et beni. On +l'a comparee a l'impie Babel; j'y verrais plutot une de ces tours +de guerre, de ces machines de siege, mais enormes, gigantesques, +merveilleuses, comme en decrit Polybe, comme en imagine le Tasse. +L'arbre pacifique de Bacon y est faconne en catapulte menacante. Il y +a des parties ruineuses, inegales, beaucoup de platras, des fragments +cimentes et indestructibles. Les fondations ne plongent pas en terre: +l'edifice roule, il est mouvant, il tombera; mais qu'importe? pour +appliquer ici un mot eloquent de Diderot lui-meme, "la statue de +l'architecte restera debout au milieu des ruines, et la pierre qui se +detachera de la montagne ne la brisera point, parce que les pieds n'en +sont pas d'argile." + +[Note 88: C'est une retractation partielle, une rectification de +ce que j'avais ecrit precedemment dans un article du _Globe_, dont je +reproduis ici le debut: + +"Il y a dans _Werther_ un passage qui m'a toujours frappe par son +admirable justesse: Werther compare l'homme de genie qui passe au milieu +de son siecle, a un fleuve abondant, rapide, aux crues inegales, +aux ondes parfois debordees; sur chaque rive se trouvent d'honnetes +proprietaires, gens de prudence et de bon sens, qui, soigneux de leurs +jardins potagers ou de leurs plates-bandes de tulipes, craignent +toujours que le fleuve ne deborde au temps des grandes eaux et ne +detruise leur petit bien-etre; ils s'entendent donc pour lui pratiquer +des saignees a droite et a gauche, pour lui creuser des fosses, des +rigoles; et les plus habiles profitent meme de ces eaux detournees pour +arroser leur heritage, et s'en font des viviers et des etangs a leur +fantaisie. Cette sorte de conjuration instinctive et interessee de tous +les hommes de bon sens et d'esprit contre l'homme d'un genie superieur +n'apparait peut-etre dans aucun cas particulier avec plus d'evidence que +dans les relations de Diderot avec ses contemporains. On etait dans un +siecle d'analyse et de destruction, on s'inquietait bien moins d'opposer +aux idees en decadence des systemes complets, reflechis, desinteresses, +dans lesquels les idees nouvelles de philosophie, de religion, de morale +et de politique s'edifiassent selon l'ordre le plus general et le plus +vrai, que de combattre et de renverser ce dont on ne voulait plus, ce a +quoi on ne croyait plus, et ce qui pourtant subsistait toujours. En vain +les grands esprits de l'epoque, Montesquieu, Buffon, Rousseau, tenterent +de s'elever a de hautes theories morales ou scientifiques; ou bien +ils s'egaraient dans de pleines chimeres, dans des utopies de reveurs +sublimes; ou bien, infideles a leur dessein, ils retombaient malgre eux, +a tout moment, sous l'empire du fait, et le discutaient, le battaient en +breche, au lieu de rien construire. Voltaire seul comprit ce qui etait +et ce qui convenait, voulut tout ce qu'il fit et fit tout ce qu'il +voulut. Il n'en fut pas ainsi de Diderot, qui, n'ayant pas cette +tournure d'esprit critique, et ne pouvant prendre sur lui de s'isoler +comme Buffon et Rousseau, demeura presque toute sa vie dans une position +fausse, dans une distraction permanente, et dispersa ses immenses +facultes sous toutes les formes et par tous les pores. Assez semblable +au fleuve dont parle Werther, le courant principal, si profond, si +abondant en lui-meme, disparut presque au milieu de toutes les saignees +et de tous les canaux par lesquels on le detourna. La gene et le besoin, +une singuliere facilite de caractere, une excessive prodigalite de vie +et de conversation, la camaraderie encyclopedique et philosophique, tout +cela soutira continuellement le plus metaphysicien et le plus artiste +des genies de cette epoque. Grimm, dans sa _Correspondance litteraire_, +d'Holbach dans ses predications d'atheisme, Raynal dans son _Histoire +des deux Indes_, detournerent a leur profit plus d'une feconde artere de +ce grand fleuve dont ils etaient riverains. Diderot, bon qu'il etait +par nature, prodigue parce qu'il se sentait opulent, tout a tous, se +laissait aller a cette facon de vivre; content de produire des idees, et +se souciant peu de leur usage, il se livrait a son penchant intellectuel +et ne tarissait pas. Sa vie se passa de la sorte, a penser d'abord, a +penser surtout et toujours, puis a parler de ses pensees, a les ecrire +a ses amis, a ses maitresses; a les jeter dans des articles de journal, +dans des articles d'encyclopedie, dans des romans imparfaits, dans des +notes, dans des memoires sur des points speciaux; lui, le genie le plus +synthetique de son siecle, il ne laissa pas de monument. + +"Ou plutot ce monument existe, mais par fragments; et, comme un esprit +unique et substantiel est empreint en tous ces fragments epars, le +lecteur attentif, qui lit Diderot comme il convient, avec sympathie, +amour et admiration, recompose aisement ce qui est jete dans un desordre +apparent, reconstruit ce qui est inacheve, et finit par embrasser d'un +coup d'oeil l'oeuvre du grand homme, par saisir tous les traits de cette +figure forte, bienveillante et hardie, coloree par le sourire, abstraite +par le front, aux vastes tempes, au coeur chaud, la plus allemande de +toutes nos tetes, et dans laquelle il entre du Goethe, du Kant et du +Schiller tout ensemble."] + +[Note 89: _Interpretation de la Nature_.] + +L'atheisme de Diderot, bien qu'il l'affichat par moments avec une +deplorable jactance, et que ses adversaires l'aient trop cruellement +pris au mot, se reduit le plus souvent a la negation d'un Dieu mechant +et vengeur, d'un Dieu fait a l'image des bourreaux de Calas et de La +Barre. Diderot est revenu frequemment sur cette idee, et l'a presentee +sous les formes bienveillantes du scepticisme le moins arrogant. Tantot, +comme dans l'entretien avec la marechale de Broglie, c'est un jeune +Mexicain qui, las de son travail, se promene un jour au bord du grand +Ocean; il voit une planche qui d'un bout trempe dans l'eau et de l'autre +pose sur le rivage; il s'y couche, et, berce par la vague, rasant du +regard l'espace infini, les contes de sa vieille grand'mere sur je ne +sais quelle contree situee au dela et peuplee d'habitants merveilleux +lui repassent en idee comme de folles chimeres; il n'y peut croire, et +cependant le sommeil vient avec le balancement et la reverie, la planche +se detache du rivage, le vent s'accroit, et voila le jeune raisonneur +embarque. Il ne se reveille qu'en pleine eau. Un doute s'eleve alors +dans son esprit: s'il s'etait trompe en ne croyant pas! si sa grand'mere +avait eu raison! Eh bien! ajoute Diderot, elle a eu raison; il vogue, il +touche a la plage inconnue. Le vieillard, maitre du pays, est la qui le +recoit a l'arrivee. Un petit soufflet sur la joue, une oreille un peu +pincee avec sourire, sera-ce toute la peine de l'incredule? ou bien +ce vieillard ira-t-il prendre le jeune insense par les cheveux et se +complaire a le trainer durant une eternite sur le rivage[90]?--Tantot, +comme dans une lettre a mademoiselle Voland, c'est un moine, galant +homme et point du tout enfroque, avec qui son ami Damilaville l'a fait +diner. On parla de l'amour paternel. Diderot dit que c'etait une des +plus puissantes affections de l'homme: "Un coeur paternel, repris-je; +non, il n'y a que ceux qui ont ete peres qui sachent ce que c'est; c'est +un secret heureusement ignore, meme des enfants." Puis continuant, +j'ajoutai: "Les premieres annees que je passai a Paris avaient ete fort +peu reglees; ma conduite suffisait de reste pour irriter mon pere, sans +qu'il fut besoin de la lui exagerer. Cependant la calomnie n'y avait +pas manque. On lui avait dit... Que ne lui avait-on pas dit? L'occasion +d'aller le voir se presenta. Je ne balancai point. Je partis plein +de confiance dans sa bonte. Je pensais qu'il me verrait, que je me +jetterais entre ses bras, que nous pleurerions tous les deux, et que +tout serait oublie. Je pensai juste." La, je m'arretai et je demandai a +mon religieux s'il savait combien il y avait d'ici chez moi: "Soixante +lieues, mon pere; et s'il y en avait cent, croyez-vous que j'aurais +trouve mon pere moins indulgent et moins tendre?--Au contraire.--Et s'il +y en avait eu mille?--Ah! Comment maltraiter un enfant qui revient de si +loin?--Et s'il avait ete dans la lune, dans Jupiter, dans Saturne?..." +En disant ces derniers mots, j'avais les yeux tournes au ciel; et mon +religieux, les yeux baisses, meditait sur mon apologue." + +[Note 90: On lit au tome second des _Essais_ de Nicole: "... En +considerant avec effroi ces demarches temeraires et vagabondes de la +plupart des hommes, qui les menent a la mort eternelle, je m'imagine de +voir une ile epouvantable, entouree de precipices escarpes qu'un nuage +epais empeche de voir, et environnee d'un torrent de feu qui recoit tous +ceux qui tombent du haut de ces precipices. Tous les chemins et tous les +sentiers se terminent a ces precipices, a l'exception d'un seul, mais +tres-etroit et tres-difficile a reconnoitre, qui aboutit a un pont par +lequel on evite le torrent de feu et l'on arrive a un lieu de surete et +de lumiere... Il y a dans cette ile un nombre infini d'hommes a qui l'on +commande de marcher incessamment. Un vent impetueux les presse et ne +leur permet pas de retarder. On les avertit seulement que tous les +chemins n'ont pour fin que le precipice; qu'il n'y en a qu'un seul ou +ils se puissent sauver, et que cet unique chemin est tres-difficile a +remarquer. Mais, nonobstant ces avertissements, ces miserables, sans +songer a chercher le sentier heureux, sans s'en informer, et comme s'ils +le connoissoient parfaitement, se mettent hardiment en chemin. Ils ne +s'occupent que du soin de leur equipage, du desir de commander aux +compagnons de ce malheureux voyage, et de la recherche de quelque +divertissement qu'ils peuvent prendre en passant. Ainsi ils arrivent +insensiblement vers le bord du precipice, d'ou ils sont emportes dans +ce torrent de feu qui les engloutit pour jamais. Il y en a seulement un +tres-petit nombre de sages qui cherchent avec soin ce sentier, et qui, +l'ayant decouvert, y marchent avec grande circonspection, et, trouvant +ainsi le moyen de passer le torrent, arrivent enfin a un lieu de surete +et de repos." L'image de Nicole n'est pas consolante; au chapitre V du +traite _de la Crainte de Dieu_, on peut chercher une autre scene de +_carnage spirituel_, dans laquelle n'eclate pas moins ce qu'on a droit +d'appeler le _terrorisme de la Grace_: on concoit que Diderot ait trouve +ces doctrines funestes a l'humanite, et qu'il ait voulu faire a son +tour, sous image d'ile et d'ocean, une contre-partie au tableau de +Nicole.--Il y a aussi dans Pascal une comparaison du monde avec une ile +deserte, et les hommes y sont egalement de _miserables egares_.] + +Diderot a expose ses idees sur la substance, la cause et l'origine des +choses dans l'_Interpretation de la Nature_, sous le couvert de +Baumann, qui n'est autre que Maupertuis, et plus nettement encore dans +l'_Entretien avec d'Alembert_ et le _Reve_ singulier qu'il prete a ce +philosophe. Il nous suffira de dire que son materialisme n'est pas un +mecanisme geometrique et aride, mais un vitalisme confus, fecond et +puissant, une fermentation spontanee, incessante, evolutive, ou, jusque +dans le moindre atome, la sensibilite latente ou degagee subsiste +toujours presente. C'etait l'opinion de Bordeu et des physiologistes, +la meme que Cabanis a depuis si eloquemment exprimee. A la maniere +dont Diderot sentait la nature exterieure, la nature pour ainsi dire +_naturelle_, celle que les experiences des savants n'ont pas encore +torturee et falsifiee, les bois, les eaux, la douceur des champs, +l'harmonie du ciel et les impressions qui en arrivent au coeur, il +devait etre profondement religieux par organisation, car nul n'etait +plus sympathique et plus ouvert a la vie universelle. Seulement, cette +vie de la nature et des etres, il la laissait volontiers obscure, +flottante et en quelque sorte diffuse hors de lui, recelee au sein des +germes, circulant dans les courants de l'air, ondoyant sur les cimes des +forets, s'exhalant avec les bouffees des brises; il ne la rassemblait +pas vers un centre, il ne l'idealisait pas dans l'exemplaire radieux +d'une Providence ordonnatrice et vigilante. Pourtant, dans un ouvrage +qu'il composa durant sa vieillesse et peu d'annees avant de mourir, +l'_Essai sur la Vie de Seneque_, il s'est plu a traduire le passage +suivant d'une lettre a Lucilius, qui le transporte d'admiration: "S'il +s'offre a vos regards une vaste foret, peuplee d'arbres antiques, dont +les cimes montent aux nues et dont les rameaux entrelaces vous derobent +l'aspect du ciel, cette hauteur demesuree, ce silence profond, ces +masses d'ombre que la distance epaissit et rend continues, tant de +signes ne vous _intiment_-ils pas la presence d'un Dieu?" C'est Diderot +qui souligne le mot _intimer_. Je suis heureux de trouver dans le meme +ouvrage un jugement sur La Mettrie, qui marque chez Diderot un peu +d'oubli peut-etre de ses propres exces cyniques et philosophiques, mais +aussi un degout amer, un desaveu formel du materialisme immoral et +corrupteur. J'aime qu'il reproche a La Mettrie de n'avoir pas _les +premieres idees des vrais fondements de la morale_, "de cet arbre +immense dont la tete touche aux cieux, et dont les racines penetrent +jusqu'aux enfers, ou tout est lie, ou la pudeur, la decence, la +politesse, les vertus les plus legeres, s'il en est de telles, +sont attachees comme la feuille au rameau, qu'on deshonore en l'en +depouillant." Ceci me rappelle une querelle qu'il eut un jour sur la +vertu avec Helvetius et Saurin; il en fait a mademoiselle Voland un +recit charmant, qui est un miroir en raccourci de l'inconsequence du +siecle. Ces messieurs niaient le sens moral inne, le motif essentiel et +desinteresse de la vertu, pour lequel plaidait Diderot. "Le plaisant, +ajoute-t-il, c'est que, la dispute a peine terminee, ces honnetes gens +se mirent, sans s'en apercevoir, a dire les choses les plus fortes en +faveur du sentiment qu'ils venaient de combattre, et a faire eux-memes +la refutation de leur opinion. Mais Socrate, a ma place, la leur aurait +arrachee." Il dit en un endroit au sujet de Grimm: "La severite des +principes de notre ami se perd; il distingue deux morales, une a l'usage +des souverains." Toutes ces idees excellentes sur la vertu, la morale +et la nature, lui revinrent sans doute plus fortes que jamais dans le +recueillement et l'espece de solitude qu'il tacha de se procurer durant +les annees souffrantes de sa vieillesse. Plusieurs de ses amis etaient +morts, les autres disperses; mademoiselle Voland et Grimm lui manquaient +souvent. Aux conversations desormais fatigantes, il preferait la robe de +chambre et sa bibliotheque du cinquieme sous les tuiles, au coin de la +rue Taranne et de celle de Saint-Benoit; il lisait toujours, meditait +beaucoup et soignait avec delices l'education de sa fille. Sa vie +bienfaisante, pleine de bons conseils et de bonnes oeuvres, dut lui etre +d'un grand apaisement interieur; et toutefois peut-etre, a de certains +moments, il lui arrivait de se redire cette parole de son vieux pere: +"Mon fils, mon fils, c'est un bon oreiller que celui de la raison; mais +je trouve que ma tete repose plus doucement encore sur celui de la +religion et des lois."--Il mourut en juillet 1784[91]. + +[Note 91: Trois ou quatre ans avant la mort de Diderot, Garat, alors +a ses debuts, publia dans quelque almanach litteraire le recit d'une +_visite_ qu'il avait faite au philosophe, recit piquant, un peu +burlesque, ou les qualites naives de l'original sont prises en +caricature. Diderot s'en montra tres-mecontent. Garat presageait par ce +trait son talent de plume, mais aussi sa legerete morale. Cette _visite +chez Diderot_, qu'on peut lire recueillie par M. Auguis dans ses +_Revelations indiscretes du XVIIIe siecle_, est peut-etre le premier +exemple en notre litterature du style _a la Janin_; dans ce genre de +charge fine, l'echantillon de Garat reste charmant.] + +Comme artiste et critique, Diderot fut eminent. Sans doute sa theorie du +drame n'a guere de valeur que comme dementi donne au convenu, au faux +gout, a l'eternelle mythologie de l'epoque, comme rappel a la verite des +moeurs, a la realite des sentiments, a l'observation de la nature; +il echoua des qu'il voulut pratiquer. Sans doute l'idee de morale le +preoccupa outre mesure; il y subordonna le reste, et en general, dans +toute son esthetique, il meconnut les limites, les ressources propres +et la circonscription des beaux-arts; il concevait trop le drame +en moraliste, la statuaire et la peinture en litterateur; le style +essentiel, l'execution mysterieuse, la touche sacree, ce je ne sais quoi +d'accompli, d'acheve, qui est a la fois l'indispensable, ce _sine qua +non_ de confection dans chaque oeuvre d'art pour qu'elle parvienne a +l'adresse de la posterite,--sans doute ce coin precieux lui a echappe +souvent; il a tatonne alentour, et n'y a pas toujours pose le doigt +avec justesse; Falconnet et Sedaine lui ont cause de ces eblouissements +d'enthousiasme que nous ne pouvons lui passer que pour Terence, pour +Richardson et pour Greuze: voila les defauts. Mais aussi que de verve, +que de raison dans les details! quelle chaude poursuite du vrai, du bon, +de ce qui sort du coeur! quel exemplaire sentiment de l'antique dans +ce siecle irreverent! quelle critique penetrante, honnete, amoureuse, +jusqu'alors inconnue! comme elle epouse son auteur des qu'elle y prend +gout! comme elle le suit, l'enveloppe, le developpe, le choie +et l'adore! Et, tout optimiste qu'elle est et un peu sujette a +l'engouement, ne la croyez pas dupe toujours. Demandez plutot a l'auteur +des _Saisons_, a M. de Saint-Lambert, _qui, entre les gens de lettres, +est une des peaux les plus sensibles_ (nous dirions aujourd'hui _un des +epidermes_); a M. de La Harpe, qui a _du nombre, de l'eloquence, du +style, de la raison, de la sagesse, mais rien qui lui batte au-dessous +de la mamelle gauche_, + + _... Quod laeva in parte mamillae + Nil salit Arcadico juveni..._ + +JUV. + +Demandez a l'abbe Raynal, _qui serait sur la ligne de M. de La Harpe, +s'il avait un peu moins d'abondance et un peu plus de gout_; au digne, +au sage et honnete Thomas enfin, qui, a l'oppose du meme M. de La Harpe, +_met tout en montagnes, comme l'autre met tout en plaines_, et qui, en +ecrivant _sur les femmes_, a trouve moyen de composer _un si bon, un si +estimable livre, mais un livre qui n'a pas de sexe_. + +En prononcant le nom de femmes, nous avons touche la source la plus +abondante et la plus vive du talent de Diderot comme artiste. Ses +meilleurs morceaux, les plus delicieux d'entre ses _petits papiers_, +sont certainement ceux ou il les met en scene, ou il raconte les +abandons, les perfidies, les ruses dont elles sont complices ou +victimes, leur puissance d'amour, de vengeance, de sacrifice; ou il +peint quelque coin du monde, quelque interieur auquel elles ont ete +melees. Les moindres recits courent alors sous sa plume, rapides, +entrainants, simples, loin d'aucun systeme, empreints, sans affectation, +des circonstances les plus familieres, et comme venant d'un homme qui a +de bonne heure vecu de la vie de tous les jours, et qui a senti l'ame et +la poesie dessous. De telles scenes, de tels portraits ne s'analysent +pas. Omettant les choses plus connues, je recommande a ceux qui ne l'ont +pas lue encore la Correspondance de Diderot avec mademoiselle Jodin, +jeune actrice dont il connaissait la famille, et dont il essaya de +diriger la conduite et le talent par des conseils aussi attentifs que +desinteresses. C'est un admirable petit cours de morale pratique, sensee +et indulgente; c'est de la raison, de la decence, de l'honnetete, je +dirais presque de la vertu, a la portee d'une jolie actrice, bonne et +franche personne, mais mobile, turbulente, amoureuse. A la place de +Diderot, Horace (je le suppose assez goutteux deja pour etre sage), +Horace lui-meme n'aurait pas donne d'autres preceptes, des conseils +mieux pris dans le reel, dans le possible, dans l'humanite; et certes il +ne les eut pas assaisonnes de maximes plus saines, d'indications plus +fines sur l'art du comedien. Ces Lettres a mademoiselle Jodin, publiees +pour la premiere fois en 1821, presageaient dignement celles a +mademoiselle Voland, que nous possedons enfin aujourd'hui. Ici Diderot +se revele et s'epanche tout entier. Ses gouts, ses moeurs, la tournure +secrete de ses idees et de ses desirs; ce qu'il etait dans la maturite +de l'age et de la pensee; sa sensibilite intarissable au sein des plus +arides occupations et sous les paquets d'epreuves de l'_Encyclopedie_; +ses affectueux retours vers les temps d'autrefois, son amour de la ville +natale, de la maison paternelle et des _vordes_ sauvages ou s'ebattait +son enfance; son voeu de retraite solitaire, de campagne avec peu +d'amis, d'oisivete entremelee d'emotions et de lectures; et puis, au +milieu de cette societe charmante, a laquelle il se laisse aller tout +en la jugeant, les figures sans nombre, gracieuses ou grimacantes, les +episodes tendres ou bouffons qui ressortent et se croisent dans ses +recits; madame d'Epinay, les boucles de cheveux pendantes, un cordon +bleu au front, langoureuse en face de Grimm; madame d'Aine en camisole, +aux prises avec M. Le Roy; le baron d'Holbach, au ton moqueur et +discordant, pres de sa moitie au fin sourire; l'abbe Galiani, _tresor +dans les jours pluvieux_, meuble si indispensable que _tout le +monde voudrait en avoir un a la campagne, si on en faisait chez les +tabletiers_; l'incomparable portrait d'_Uranie_, de cette belle et +auguste madame Legendre, la plus vertueuse des coquettes, la plus +desesperante des femmes qui disent: Je vous aime;--un franc parler sur +les personnages celebres; Voltaire, _ce mechant et extraordinaire enfant +des Delices_, qui a beau critiquer, railler, se demener, et qui _verra +toujours au-dessus de lui une douzaine d'hommes de la nation, qui, sans +s'elever sur la pointe du pied, le passeront de la tete, car il n'est +que le second dans tous les genres_; Rousseau, cet etre incoherent, +_excessif, tournant perpetuellement autour d'une capuciniere ou il se +fourrera un beau matin, et sans cesse ballotte de l'atheisme au bapteme +des cloches_;--c'en est assez, je crois, pour indiquer que Diderot, +homme, moraliste, peintre et critique, se montre a nu dans cette +Correspondance, si heureusement conservee, si a propos offerte a +l'admiration empressee de nos contemporains. Plus efficacement que nos +paroles, elle ravivera, elle achevera dans leur memoire une image +deja vieillie, mais toujours presente. Nous y renvoyons bien vite les +lecteurs qui trouveraient que nous n'en avons pas dit assez ou que +nous en avons trop dit[92]. Nous leur rappellerons en meme temps, +comme dedommagement et comme excuse, un article sur la prose du grand +ecrivain, insere autrefois dans ce recueil par un des hommes[93] qui ont +le mieux soutenu et perpetue de nos jours la tradition de Diderot, pour +la verve chaude et feconde, le genie facile, abondant, passionne, le +charme sans fin des causeries et la bonte prodigue du caractere. + +Juin 1831. + +[Note 92: On peut voir aussi deux articles detailles sur cette +Correspondance dans _le Globe_, 20 septembre et 5 octobre 1830.] + +[Note 93: M. Ch. Nodier (_Revue de Paris_).] + + +J'ai refait plus tard une esquisse de Diderot qui se trouve au tome VII +des _Causeries du Lundi_. + + + + +L'ABBE PREVOST + +On a compare souvent l'impression melancolique que produisent sur nous +les bibliotheques, ou sont entasses les travaux de tant de generations +defuntes, a l'effet d'un cimetiere peuple de tombes. Cela ne nous a +jamais semble plus vrai que lorsqu'on y entre, non avec une curiosite +vague ou un labeur trop empresse, mais guide par une intention +particuliere d'honorer quelque nom choisi, et par un acte de piete +studieuse a accomplir envers une memoire. Si pourtant l'objet de notre +etude ce jour-la, et en quelque sorte de notre devotion, est un de ces +morts fameux et si rares dont la parole remplit les temps, l'effet +ne saurait etre ce que nous disons; l'autel alors nous apparait trop +lumineux; il s'en echappe incessamment un puissant eclat qui chasse bien +loin la langueur des regrets et ne rappelle que des idees de duree et de +vie. La mediocrite, non plus, n'est guere propre a faire naitre en nous +un sentiment d'espece si delicate; l'impression qu'elle cause n'a rien +que de sterile, et ressemble a de la fatigue ou a de la pitie. Mais ce +qui nous donne a songer plus particulierement et ce qui suggere a notre +esprit mille pensees d'une morale penetrante, c'est quand il s'agit d'un +de ces hommes en partie celebres et en partie oublies, dans la memoire +desquels, pour ainsi dire, la lumiere et l'ombre se joignent; dont +quelque production toujours debout recoit encore un vif rayon qui semble +mieux eclairer la poussiere et l'obscurite de tout le reste; c'est +quand nous touchons a l'une de ces renommees recommandables et jadis +brillantes, comme il s'en est vu beaucoup sur la terre, belles +aujourd'hui, dans leur silence, de la beaute d'un cloitre qui tombe, et +a demi couchees, desertes et en ruine. Or, a part un tres-petit nombre +de noms grandioses et fortunes qui, par l'a-propos de leur venue, +l'etoile constante de leurs destins, et aussi l'immensite des choses +humaines et divines qu'ils ont les premiers reproduites glorieusement, +conservent ce privilege eternel de ne pas vieillir, ce sort un peu +sombre, mais fatal, est commun a tout ce qui porte dans l'ordre des +lettres le titre de talent et meme celui de genie. Les admirations +contemporaines les plus unanimes et les mieux meritees ne peuvent +rien contre; la resignation la plus humble, comme la plus opiniatre +resistance, ne hate ni ne retarde ce moment inevitable, ou le grand +poete, le grand ecrivain, entre dans la posterite, c'est-a-dire ou les +generations dont il fut le charme et l'ame, cedant la scene a d'autres, +lui-meme il passe de la bouche ardente et confuse des hommes a +l'indifference, non pas ingrate, mais respectueuse, qui, le plus +souvent, est la derniere consecration des monuments accomplis. Sans +doute quelques pelerins du genie, comme Byron les appelle, viennent +encore et jusqu'a la fin se succederont alentour; mais la societe en +masse s'est portee ailleurs et frequente d'autres lieux. Une bien forte +part de la gloire de Walter Scott et de Chateaubriand plonge deja dans +l'ombre. Ce sentiment qui, ainsi que nous le disons, n'est pas sans +tristesse, soit qu'on l'eprouve pour soi-meme, soit qu'on l'applique a +d'autres, nous devons tacher du moins qu'il nous laisse sans amertume. +Il n'a rien, a le bien prendre, qui soit capable d'irriter ou de +decourager; c'est un des mille cotes de la loi universelle. Ne nous +y appesantissons jamais que pour combattre en nous l'amour du bruit, +l'exageration de notre importance, l'enivrement de nos oeuvres. Premunis +par la contre bien des agitations insensees, sachons nous tenir a un +calme grave, a une habitude reflechie et naturelle, qui nous fasse tout +gouter selon la mesure, nous permette une justice clairvoyante, degagee +des preoccupations superbes, et, en sauvant nos productions sinceres des +changeantes saillies du jour et des jargons bigarres qui passent, nous +etablisse dans la situation intime la meilleure pour y epancher le +plus de ces verites reelles, de ces beautes simples, de ces sentiments +humains bien menages, dont, sous des formes plus ou moins neuves +et durables, les ages futurs verront se confirmer a chaque epreuve +l'eternelle jeunesse. + +Cette reflexion nous a ete inspiree au sujet de l'abbe Prevost, et nous +croyons que c'est une de celles qui, de nos jours, lui viendraient le +plus naturellement a lui-meme, s'il pouvait se contempler dans le passe. +Non pas que, durant le cours de sa longue et laborieuse carriere, il ait +jamais positivement obtenu ce quelque chose qui, a un moment determine, +eclate de la plenitude d'un disque eblouissant, et qu'on appelle la +gloire; plutot que la gloire, il eut de la celebrite diffuse, et posseda +les honneurs du talent, sans monter jusqu'au genie. Ce fut pourtant, si +l'on parle un instant avec lui la langue vaguement complaisante de Louis +XIV, ce fut, a tout prendre, un heureux et facile genie, d'un savoir +etendu et lucide, d'une vaste memoire, inepuisable en oeuvres, egalement +propre aux histoires serieuses et aux amusantes, renomme pour les graces +du style et la vivacite des peintures, et dont les productions, a peine +ecloses, faisaient, disait-on alors, _les delices des coeurs sensibles +et des belles imaginations_. Ses romans, en effet, avaient un cours +prodigieux; on les contrefaisait de toutes parts; quelquefois on les +continuait sous son nom, ce qui est arrive pour le _Cleveland_; les +libraires demandaient _du l'abbe Prevost_, comme precedemment du +Saint-Evremond; lui-meme, il ne les laissait guere en souffrance, et +ses oeuvres, y compris _le Pour et Contre_ et l'_Histoire generale des +Voyages_, vont beaucoup au dela de cent volumes. De tous ces estimables +travaux, parmi lesquels on compte une bonne part de creations, que +reste-t-il dont on se souvienne et qu'on relise? Si dans notre jeunesse +nous nous sommes trouves a portee de quelque ancienne bibliotheque de +famille, nous avons pu lire _Cleveland_, _le Doyen de Killerine_, les +_Memoires d'un Homme de qualite_, que nous recommandaient nos oncles +ou nos peres; mais, a part une occasion de ce genre, on les estime sur +parole, on ne les lit pas. Que si par hasard on les ouvre, on ne va +presque jamais jusqu'a la fin, pas plus que pour l'_Astree_ ou pour +_Clelie_; la maniere en est deja trop loin de notre gout, et rebute par +son developpement, au lieu de prendre; il n'y a que _Manon Lescaut_ qui +reussisse toujours dans son accorte negligence, et dont la fraicheur +sans fard soit immortelle. Ce petit chef-d'oeuvre echappe en un jour +de bonheur a l'abbe Prevost, et sans plus de peine assurement que les +innombrables episodes, a demi reels, a demi inventes, dont il a seme ses +ecrits, soutient a jamais son nom au-dessus du flux des annees, et le +classe de pair, en lieu sur, a cote de l'elite des ecrivains et des +inventeurs. Heureux ceux qui, comme lui, ont eu un jour, une semaine, un +mois dans leur vie, ou a la fois leur coeur s'est trouve plus abondant, +leur timbre plus pur, leur regard doue de plus de transparence et de +clarte, leur genie plus familier et plus present; ou un fruit rapide +leur est ne et a muri sous cette harmonieuse conjonction de tous +les astres interieurs; ou, en un mot, par une oeuvre de dimension +quelconque, mais complete, ils se sont eleves d'un jet a l'ideal +d'eux-memes! Bernardin de Saint-Pierre dans _Paul et Virginie_, Benjamin +Constant par son _Adolphe_, ont eu cette bonne fortune, qu'on merite +toujours si on l'obtient, de s'offrir, sous une enveloppe de resume +admirable, au regard sommaire de l'avenir. On commence a croire que, +sans cette tour solitaire de Rene, qui s'en detache et monte dans la +nue, l'edifice entier de Chateaubriand se discernerait confusement a +distance[94]. L'abbe Prevost, sous cet aspect, n'a rien a envier a tous +ces hommes. Avec infiniment moins d'ambition qu'aucun, il a son point +sur lequel il est autant hors de ligne: Manon Lescaut subsiste a jamais, +et, en depit des revolutions du gout et des modes sans nombre qui en +eclipsent le vrai regne, elle peut garder au fond sur son propre +sort cette indifference folatre et languissante qu'on lui connait. +Quelques-uns, tout bas, la trouvent un peu faible peut-etre et par +trop simple de metaphysique et de nuances; mais quand l'assaisonnement +moderne se sera evapore, quand l'enluminure fatigante aura pali, cette +fille incomprehensible se retrouvera la meme, plus fraiche seulement par +le contraste. L'ecrivain qui nous l'a peinte restera apprecie dans le +calme, comme etant arrive a la profondeur la plus inouie de la passion +par le simple naturel d'un recit, et pour avoir fait de sa plume, en +cette circonstance, un emploi cher a certains coeurs dans tous les +temps. Il est donc de ceux que l'oubli ne submergera pas, ou qu'il +n'atteindra du moins que quand, le gout des choses saines etant epuise, +il n'y aura plus de regret a mourir. + +[Note 94: J'ecrivais cela en 1831. Ceux qui m'accusent, comme ce +leger M. de Lomenie (qui n'est qu'un echo de son monde), d'avoir attendu +la mort de M. de Chateaubriand pour laisser voir ma pensee a son sujet, +ne m'ont pas bien lu. Beranger, au contraire, avait fort remarque ce +passage, et il s'amusait quelquefois a taquiner M. de Chateaubriand sur +ce que ses petits neveux les romantiques pensaient de lui.] + +Mais si la posterite s'en tient, dans l'essor de son coup d'oeil, a +cette breve comprehension d'un homme, a ce releve rapide d'une oeuvre, +il y a, jusque dans son sein, des curiosites plus scrupuleuses et plus +patientes qui eprouvent le besoin d'insister davantage, de revenir a +la connaissance des portions disparues, et de retrouver epars dans +l'ensemble, plus melanges sans doute mais aussi plus etales, la plupart +des merites dont la piece principale se compose. On veut suivre dans la +continuite de son tissu, on veut toucher de la main, en quelque sorte, +l'etoffe et la qualite de ce genie dont on a deja vu le plus brillant +echantillon, mais un echantillon, apres tout, qui tient etroitement au +reste, et n'en est d'ordinaire qu'un accident mieux venu. C'est ce que +nous tachons de faire aujourd'hui pour l'abbe Prevost. Un attrait tout +particulier, des qu'on l'a entrevu, invite a s'informer de lui et a +desirer de l'approfondir. Sa physionomie ouverte et bonne, la politesse +decente de son langage, laissent transpirer a son insu une sensibilite +interieure profondement tendre, et, sous la generalite de sa morale +et la multiplicite de ses recits, il est aise de saisir les traces +personnelles d'une experience bien douloureuse. Sa vie, en effet, fut +pour lui le premier de ses romans et comme la matiere de tous les +autres. Il naquit, sur la fin du XVIIe siecle, en avril 1697, a Hesdin +dans l'Artois, d'une honnete famille et meme noble; son pere etait +procureur du roi au bailliage. Le jeune Prevost fit ses premieres etudes +chez les jesuites de sa ville natale, et plus tard alla doubler sa +rhetorique au college d'Harcourt, a Paris. On le soigna fort a cause des +rares talents qu'il produisit de bonne heure, et les jesuites l'avaient +deja entraine au noviciat lorsqu'un jour (il avait seize ans), les idees +de monde l'ayant assailli, il quitta tout pour s'engager en qualite de +simple volontaire. La derniere guerre de Louis XIV tirait a sa fin; les +emplois a l'armee etaient devenus tres-rares; mais il avait l'esperance, +commune a une infinite de jeunes gens, d'etre avance aux premieres +occasions; et, comme lui-meme il l'a dit par la suite en reponse a ceux +qui calomniaient cette partie de sa vie, "il n'etoit pas si disgracie +du cote de la naissance et de la fortune qu'il ne put esperer de +faire heureusement son chemin." Las pourtant d'attendre, et la guerre +d'ailleurs finissant, il retourna a La Fleche chez les peres jesuites, +qui le recurent avec toutes sortes de caresses; il en fut seduit au +point de s'engager presque definitivement dans l'Ordre; il composa, en +l'honneur de saint Francois Xavier, une ode qui ne s'est pas conservee. +Mais une nouvelle inconstance le saisit, et, sortant encore une fois de +la retraite, il reprit le metier des armes _avec plus du distinction_, +dit-il, _et d'agrement_, avec quelque grade par consequent, lieutenance +ou autre. Les details manquent sur cette epoque critique de sa vie[95]. +On n'a qu'une phrase de lui qui donne suffisamment a penser et qui +revele la teinte a la direction de ses sentiments durant les orages de +sa premiere jeunesse: "Quelques annees se passerent, dit-il (a ce metier +des armes); vif et sensible au plaisir, j'avouerai, dans les termes +de M. de Cambrai, que la sagesse demandoit bien des precautions qui +m'echapperent. Je laisse a juger quels devoient etre, depuis l'age de +vingt a vingt-cinq ans, le coeur et les sentiments d'un homme qui a +compose le _Cleveland_ trente-cinq ou trente-six. La malheureuse fin +d'un engagement trop tendre me conduisit enfin au _tombeau_: c'est le +nom que je donne a l'Ordre respectable ou j'allai m'ensevelir, et ou +je demeurai quelque temps si bien mort, que mes parents et mes amis +ignorerent ce que j'etois devenu." Cet Ordre respectable dont il parle, +et dans lequel il entra a l'age de vingt-quatre ans environ, est celui +des Benedictins de la congregation de Saint-Maur; il y resta cinq ou six +ans dans les pratiques religieuses et dans l'assiduite de l'etude; nous +le verrons plus tard en sortir. Ainsi cette ame passionnee, et par trop +maniable aux impressions successives, ne pouvait se fixer a rien; elle +etait du nombre de ces natures deliees qu'on traverse et qu'on ebranle +aisement sans les tenir; elle avait puise dans l'ingenuite de son propre +fonds et avait developpe en elle, par l'excellente education qu'elle +avait recue, mille sentiments honnetes, delicats et pieux, capables, ce +semble, a volonte, de l'honorer parmi les hommes ou de la sanctifier +dans la retraite, et elle ne savait se resoudre ni a l'un ni a l'autre +de ces partis; elle en essayait continuellement tour a tour; la +fragilite se perpetuait sous les remords; le monde, ses plaisirs, +la variete de ses evenements, de ses peintures, la tendresse de ses +liaisons, devenaient, au bout de quelques mois d'absence, des tentations +irresistibles pour ce coeur trop tot sevre, et, d'une autre part, aucun +de ces biens ne parvenait a le remplir au moment de la jouissance. Le +repentir alors et une sorte d'irritation croissante contre un ennemi +toujours victorieux le rejetaient au premier choc dans des partis +extremes dont l'austerite ne tardait pas a mollir; et, apres une lutte +nouvelle, en un sens contraire au precedent, il retombait encore de +la cellule dans les aventures. On a conserve de lui le fragment d'une +lettre ecrite a l'un de ses freres au commencement de son entree chez +les benedictins; elle se rapporte au temps de son sejour a Saint-Ouen, +vers 1721. Il y touche cet etat moral de son ame en traits ingenus +et suaves qui marquent assez qu'il n'est pas gueri: "Je connois la +foiblesse de mon coeur, et je sens de quelle importance il est pour +son repos de ne point m'appliquer a des sciences steriles qui le +laisseraient dans la secheresse et dans la langueur; il faut, si je +veux etre heureux dans la religion, que je conserve dans toute sa force +l'impression de grace qui m'y a amene; il faut que je veille sans cesse +a eloigner tout ce qui pourroit l'affoiblir. Je n'apercois que trop tous +les jours de quoi je redeviendrois capable, si je perdois un moment +de vue la grande regle, ou meme si je regardois avec la moindre +complaisance certaines images qui ne se presentent que trop souvent a +mon esprit, et qui n'auroient encore que trop de force pour me seduire, +quoiqu'elles soient a demi effacees. Qu'on a de peine, mon cher frere, +a reprendre un peu de vigueur quand on s'est fait une habitude de sa +foiblesse; et qu'il en coute a combattre pour la victoire, quand on a +trouve longtemps de la douceur a se laisser vaincre!" + +[Note 95: Le biographe de l'edition de 1810, qui est le meme que +celui de l'edition de 1783, a copie sur ce point le biographe qui a +publie les _Pensees de l'abbe Prevost_ en 1764, et qui lui-meme s'en +etait tenu aux explications inserees dans le nombre 47 du _Pour et +Contre_.--On a imprime dans je ne sais quel livre _d'Ana_, que Prevost +etant tombe amoureux d'une dame, a Hesdin probablement, son pere, qui +voyait cette intrigue de mauvais oeil, alla un soir a la porte de la +dame pour morigener son fils au passage, et que celui-ci, dans la +rapidite du mouvement qu'il fit pour s'echapper, heurta si violemment +son pere que le vieillard mourut des suites du coup. Si ce n'est pas +la une calomnie atroce, c'est un conte, et Prevost a bien assez +de catastrophes dans sa vie sans celle-la. (Voir dans la _Decade +philosophique_ du 20 thermidor an XI une lettre de M. L. Prevost +d'Exiles, qui dement et refute peremptoirement cette anecdote sur son +grand-oncle).] + +L'ideal de l'abbe Prevost, son reve des sa jeunesse, le modele de +felicite vertueuse qu'il se proposait et qu'ajournerent longtemps pour +lui des erreurs trop vives, c'etait un melange d'etude et de monde, de +religion et d'honnete plaisir, dont il s'est plu en beaucoup d'occasions +a flatter le tableau. Une fois engage dans des liens indissolubles, il +tacha que toute image trop emouvante et trop propice aux desirs fut +soigneusement bannie de ce plan un peu chimerique, ou le devoir etait la +mesure de la volupte. On aime a s'etendre avec lui, en plus d'un +endroit des _Memoires d'un Homme de qualite_ et de _Cleveland_, sur ces +promenades meditatives, ces saintes lectures dans la solitude, au milieu +des bois et des fontaines, une abbaye toujours dans le fond; sur ces +conversations morales entre amis, _qu'Horace et Boileau ont marquees_, +nous dit-il, _comme un des plus beaux traits dont ils composent la +vie heureuse_. Son christianisme est doux et tempere, on le voit; +accommodant, mais pur; c'est un christianisme formel qui _ordonne a la +fois la pratique de la morale et la croyance des mysteres_, d'ailleurs +nullement farouche, fonde sur la Grace et sur l'amour, fleuri +d'atticisme, ayant passe par le noviciat des jesuites et s'en etant +degage avec candeur, bien qu'avec un souvenir toujours reconnaissant. +Gresset, dans plusieurs morceaux de ses epitres, nous en donnerait +quelque idee que Prevost certainement ne desavouerait pas: + + _Blandus honos, hilarisque tamen cum pondere virtus._ + +Boileau, plus severe et aussi humain, Boileau, que je me reproche de +n'avoir pas assez loue autrefois sur ce point non plus que sur quelques +autres, a ete inspire de cet esprit de piete solide dans son Epitre a +l'abbe Renaudot. L'admirable caractere de Tiberge, dans _Manon Lescaut_, +en offre en action toutes les lumieres et toutes les vertus reunies. Du +milieu des bouleversements de sa jeunesse et des necessites materielles +qui en furent la suite, Prevost tendit d'un effort constant a cette +sagesse pleine d'humilite, et il merita d'en cueillir les fruits des +l'age mur. Il conserva toute sa vie un tendre penchant pour ses premiers +maitres, et les impressions qu'il avait recues d'eux ne le quitteront +jamais. Il est possible, a la rigueur, que la philosophie, alors +commencante, l'ait seduit un moment dans l'intervalle de sa sortie de +La Fleche a son entree chez les benedictins, et que le personnage de +Cleveland represente quelques souvenirs personnels de cette epoque. Mais +au fond c'etait une nature soumise, non raisonneuse, alteree des sources +superieures, encline a la spiritualite, largement credule a l'invisible; +une intelligence de la famille de Malebranche en metaphysique; une de +ces ames qui, ainsi qu'il l'a dit de sa Cecile, _se portent d'une ardeur +etonnante de sentiments vers un objet qui leur est incertain pour +elles-memes; qui aspirent au bonheur d'aimer sans bornes et sans +mesure_, et s'en croient empechees par les _tenebres des sens_ et le +poids de la chair. Il obeit a un elan de cette voix mystique en entrant +chez les benedictins: seulement il compta trop sur ses forces, ou +peut-etre, parce qu'il s'en defiait beaucoup, il se hata de s'interdire +solennellement toute recidive de defaillance. Le sacrifice une fois +consomme, la conscience lucide lui revint: "Je reconnus, dit-il, que ce +coeur si vif etoit encore brulant sous la cendre. La perte de ma +liberte m'affligea jusqu'aux larmes. Il etoit trop tard. Je cherchai ma +consolation durant cinq ou six ans, dans les charmes de l'etude; mes +livres etoient mes amis fideles, _mais ils etoient morts comme moi!_" + +L'etude en effet, qui, suivant sa propre expression, a des douceurs, +mais melancoliques et toujours uniformes; ce genre d'etude surtout, +heritage demembre des Mabillon, austere, interminable, monotone comme +une penitence, sans melange d'invention et de graces, pouvait suffire +uniquement a la vie d'un dom Martenne, non a celle de dom Prevost. Il y +etait propre toutefois, mais il l'etait aussi a trop d'autres matieres +plus attrayantes. On l'occupa successivement dans les diverses maisons +de l'Ordre a Saint-Ouen de Rouen, ou il eut une polemique a son +avantage avec un jesuite appele Le Brun; a l'abbaye du Bec, ou, tout en +approfondissant la theologie, il fit connaissance d'un grand seigneur +retire de la cour qui lui donna peut-etre la pensee de son premier +roman; a Saint-Germer, ou il professa les humanites; a Evreux et aux +Blancs-Manteaux de Paris, ou il precha avec une vogue merveilleuse; +enfin a Saint-Germain-des-Pres, espece de capitale de l'Ordre, ou on +l'appliqua en dernier lieu au _Gallia Christiana_, dont un volume +presque entier, dit-on, est de lui. Il commenca des lors, selon toute +apparence, a rediger les _Memoires d'un Homme de qualite_, et en meme +temps, par la multitude d'histoires interessantes qu'il contait a ravir, +il faisait le charme des veillees du cloitre. Un leger mecontentement, +qui n'etait qu'un pretexte, mais en realite ses idees, dont le cours le +detournait plus que jamais ailleurs, l'engagerent a solliciter de Rome +sa translation dans une branche moins rigide de l'Ordre; ce fut pour +Cluny qu'il s'arreta. Il obtint sa demande; le bref devait etre fulmine +par l'eveque d'Amiens a un jour marque; Prevost y comptait, et de grand +matin il s'echappa du couvent, en laissant pour les superieurs des +lettres ou il exposait ses motifs. Par l'effet d'une intrigue qu'il +avait ignoree jusqu'au dernier moment, le bref ne fut pas fulmine, et +sa position de deserteur devint tellement fausse qu'il n'y vit d'autre +issue qu'une fuite en Hollande. Le general de la congregation tenta bien +une demarche amicale pour lui rouvrir les portes; mais Prevost, deja +parti, n'en fut pas informe. Ce grand pas une fois fait, il dut en +accepter toutes les consequences. Riche de savoir, rompu a l'etude, +propre aux langues, regorgeant, en quelque sorte, de souvenirs et +d'aventures eprouvees ou recueillies qui s'etaient amassees en lui +dans le silence, il saisit sa plume facile et courante pour ne la plus +abandonner; et par ses romans, ses compilations, ses traductions, ses +journaux, ses histoires, il s'ouvrit rapidement une large place dans le +monde litteraire. Sa fuite est de 1727 ou 1728 environ; il avait trente +et un ans, et demeura ainsi hors de France au moins six annees, tant +en Hollande qu'en Angleterre. Des les premiers temps de son exil, nous +voyons paraitre de lui les _Memoires d'un Homme de qualite_, un volume +traduit de l'_Histoire universelle_ du president de Thou, une _Histoire +metallique du royaume des Pays-Bas_, egalement traduite. _Cleveland_ +vint ensuite, puis _Manon_, et _le Pour et Contre_, dont la publication +commencee en 1733 ne finit qu'en 1740. Prevost etait deja rentre en +France lorsqu'il publia _le Doyen de Killerine_, en 1735. Comme ceci +n'est pas un inventaire exact, ni meme un jugement general des nombreux +ecrits de notre auteur, nous ne nous arreterons qu'a ceux qui nous +aideront a le peindre. + +Les _Memoires d'un Homme de qualite_ nous semblent sans contredit, et +_Manon_ a part, _Manon_ qui n'en est du reste qu'un charmant episode par +post-scriptum,--nous semblent le plus naturel, le plus franc, le mieux +conserve des romans de l'abbe Prevost, celui ou, ne s'etant pas encore +blase sur le romanesque et l'imaginaire, il se tient davantage a ce +qu'il a senti en lui ou observe alentour. Tandis que, dans ses romans +posterieurs, il se perd en des espaces de lieu considerables et se prend +a des personnages d'outre-mer, qu'il affuble de caracteres hybrides et +dont la vraisemblance, contestable des lors, ne supporte pas un coup +d'oeil aujourd'hui, dans ces Memoires au contraire il nous retrace en +perfection, et sans y songer, les manieres et les sentiments de la bonne +societe vers la fin du regne de Louis XIV. Le cote satirique que prefere +Le Sage manque ici tout a fait; la grossierete et la licence, qui se +faisaient jour a tout instant sous ces beaux dehors, n'y ont aucune +place. J'omets toujours _Manon_ et son Paris du temps du _Systeme_, son +Paris de vice et de boue, ou toutes les ordures sont entassees, quoique +d'occasion seulement, remarquez-le bien, quoique jetees la sans dessein +de les faire ressortir, et d'un bout a l'autre eclairees d'un meme +reflet sentimental. Mais le monde habituel de Prevost, c'est le monde +honnete et poli, vu d'un peu loin par un homme qui, apres l'avoir +certainement pratique, l'a regrette beaucoup du fond de la province et +des cloitres; c'est le monde delicat, galant et plein d'honneur, tel que +Louis XIV aurait voulu le fixer, comme Boileau et Racine nous en ont +decore l'ideal, qui est a portee de la cour, mais qui s'en abstient +souvent; ou Montausier a passe, ou la Regence n'est point parvenue. +Prevost tourne en plein ses recits au noble, au serieux, au pathetique, +et s'enchante aisement. Son roman,--oui, son roman, nonobstant la fille +de joie et l'escroc que vous en connaissez, procede en ligne assez +directe de l'_Astree_, de la _Clelie_ et de ceux de madame de La +Fayette. De composition et d'art dans le cours de son premier ouvrage, +non plus que dans les suivants, il n'y en a pas l'ombre; le marquis +raconte ce qui lui est arrive, a lui, et ce que d'autres lui ont raconte +d'eux-memes; tout cela se mele et se continue a l'aventure; nulle +proportion de plans; une lumiere volontiers egale; un style delicieux, +rapide, distribue au hasard, quoique avec un instinct de gout inapercu; +enjambant les routes, les intervalles, les preambules, tout ce que nous +decririons aujourd'hui; voyageant par les paysages en carrosse bien +roulant et les glaces levees; sautant, si l'on est a bord d'un vaisseau, +sur _une infinite de cordages et d'instruments de mer_, sans desirer +ni savoir en nommer un seul, et, dans son ignorance extraordinaire, +s'epanouissant mille fois sur quelques scenes de coeur, renouvelees +a profusion, et dont les plus touchantes ne sont pas meme encadrees. +L'ouvrage se partage nettement en deux parts: l'auteur, voyant que la +premiere avait reussi, y rattacha l'autre. Dans cette premiere, qui est +la plus courte, apres avoir moralise au debut sur les grandes passions, +les avoir distinguees de la pure concupiscence, et s'etre efforce d'y +saisir un dessein particulier de la Providence pour des fins inconnues, +le marquis raconte les malheurs de son pere, les siens propres, ses +voyages en Angleterre, en Allemagne, sa captivite en Turquie[96], la mort +de sa chere Selima, qu'il y avait epousee et avec laquelle il etait venu +a Rome. C'est l'inconsolable douleur de cette perte qui lui fait +dire avec un accent de conviction naive bien aussi penetrant que nos +obscurites fastueuses: "Si les pleurs et les soupirs ne peuvent porter +le nom de plaisir, il est vrai neanmoins qu'ils ont une douceur infinie +pour une personne mortellement affligee[97]." Jete par ce desespoir au +sein de la religion, dans l'abbaye de...., ou il sejourne trois ans, le +marquis en est tire, a force de violences obligeantes, par M. le duc +de..., qui le conjure de servir de guide a son fils dans divers voyages. +Ils partent donc pour l'Espagne d'abord, puis visitent le Portugal et +l'Angleterre, le vieux marquis sous le nom de M. de Renoncour, le jeune +sous le titre de marquis de Rosemont. Les conseils du Mentor a son +eleve, son souci continuel et respectueux pour _la gloire de cet +aimable marquis_; ce qu'il lui recommande et lui permet de lecture, le +_Telemaque_, _la Princesse de Cleves_; pourquoi il lui defend la langue +espagnole; son soin que chez un homme de cette qualite, destine aux +grandes affaires du monde, l'etude ne devienne pas une _passion comme +chez un suppot d'universite_; les eclaircissements qu'il lui donne sur +les inclinations des sexes et les bizarreries du coeur, tous ces details +ont dans le roman une saveur inexprimable qui, pour le sentiment des +moeurs et du ton d'alors, fait plus, et a moins de frais, que ne +pourraient nos flots de couleur locale. L'amour du marquis pour dona +Diana, l'assassinat de cette beaute et surtout le mariage au lit de +mort, sont d'un interet qui, dans l'ordre romanesque, repond assez +a celui de _Berenice_ en tragedie. Apres le voyage d'Espagne et de +Portugal, et durant la traversee pour la Hollande, M. de Renoncour +rencontre inopinement dans le vaisseau ses deux neveux, les fils +d'Amulem, frere de Selima; et cette gracieuse _turquerie_, jetee au +travers de nos gentilshommes francais, ne cause qu'autant de surprise +qu'il convient. Arrive a terre, le digne gouverneur rejoint son +beau-frere lui-meme, et les voila se racontant leurs destinees mutuelles +depuis la separation. Il y est parle, entre autres particularites, +d'une certaine Oscine, a qui Amulem a offert, sans qu'elle ait accepte, +d'etre, en l'epousant, _une des plus heureuses personnes de l'Asie_[98]. +Quant a ces fils d'Amulem, a ces neveux de M. de Renoncour, il se trouve +que le plus charmant des deux est une niece qu'on avait deguisee de la +sorte pour la surete du voyage; mais le marquis, si triste de la mort de +sa Diana, n'a pas pris garde a ce piege innocent, et, a force d'aimer +son jeune ami Memisces, il devient, sans le savoir, infidele a la +memoire de ce qu'il a tant pleure. En general, ces personnages sont +oublieux, mobiles, adonnes a leurs impressions et d'un laisser-aller qui +par instants fait sourire; l'amour leur nait subitement d'un clin +d'oeil comme chez des oisifs et des ames inoccupees; ils ont des +songes merveilleux; ils donnent ou recoivent des coups d'epee avec une +incroyable promptitude; ils guerissent par des poudres et des huiles +secretes; ils s'evanouissent et renaissent rapidement a chaque acces de +douleur ou de joie. C'est l'espece du gentilhomme poli de ce temps-la +que le romancier nous a quelque peu arrangee a sa maniere. Le jeune +Rosemont dans le plus haut rang, le chevalier des Grieux jusque dans la +derniere abjection, conservent les caracteres essentiels de ce type et +le realisent egalement sous ses revers les plus opposes. Le premier, +malgre ses emportements de passion et deux ou trois meurtres bien +involontaires, prelude deja a tous les honneurs de la vertu d'un +Grandisson; le chevalier, apres quelques escroqueries et un assassinat +de peu de consequence, demeure sans contredit le plus prevenant par sa +bonne mine et le plus honnete des infortunes. La demarcation entre les +deux marquis, entre le marquis simple homme de qualite et le marquis +fils de duc, est tranchee fidelement; la prerogative ducale reluit dans +toute la splendeur du prejuge. L'embarras du bon M. de Renoncour quand +son eleve veut epouser sa niece, les representations qu'il adresse a la +pauvre enfant, en lui disant du jeune homme: _Avez-vous oublie ce qu'il +est ne?_ son recours en desespoir de cause au pere du marquis, au +noble duc, qui recoit l'affaire comme si elle lui semblait par trop +impossible, et l'effleure avec une legerete de grand ton qui serait a +nos yeux le supreme de l'impertinence; ces traits-la, que l'age a rendus +piquants, ne coutaient rien a l'abbe Prevost, et n'empruntaient aucune +intention de malice sous sa plume indulgente. Il en faut dire autant de +l'inclination du vieux marquis pour la belle milady R... Prevost n'a +voulu que rendre son heros perplexe et interessant: le comique s'y est +glisse a son insu, mais un comique delicat a saisir, tempere d'amenite, +que le respect domine, que l'attendrissement fait taire, et comme il +s'en mele dans Goldsmith au personnage excellent de Primerose. + +[Note 96: Pendant qu'il est captif en Turquie, son maitre Salem veut +le convertir au Coran; et comme le marquis, en bon chretien, s'eleve +contre l'impurete sensuelle sanctionnee par Mahomet, Salem lui fait +le raisonnement que voici: "Dieu, n'ayant pas voulu tout d'un coup se +communiquer aux hommes, ne s'est d'abord fait connoitre a eux que par +des figures. La premiere loi, qui fut celle des Juifs, en est remplie. +Il ne leur proposoit, pour motif et pour recompense de la vertu, que des +plaisirs charnels et des felicites grossieres. La loi des chretiens, qui +a suivi celle des Juifs, etoit beaucoup plus parfaite, parce qu'elle +donnoit tout a l'esprit, qui est sans contredit au-dessus du corps... +C'est un second etat par lequel ce Dieu bon a voulu faire passer les +hommes... Et maintenant enfin ce ne sont plus les seuls biens du corps, +comme dans la loi des Juifs, ni les seuls biens spirituels, comme dans +l'Evangile des chretiens, c'est la felicite du corps et de l'esprit que +l'Alcoran promet tout a la fois aux veritables croyants." Il est curieux +que Salem, c'est-a-dire notre abbe Prevost, ait concu une maniere +d'union des lois juive et chretienne au sein de la loi musulmane, par un +raisonnement tout pareil a celui qui vient d'etre si hardiment developpe +de nos jours dans le saint-simonisme.] + +[Note 97: Je trouve dans les lettres de mademoiselle Aisse (1728): +"Il y a ici un nouveau livre intitule _Memoires d'un Homme de qualite +retire du monde_. Il ne vaut pas grand'chose; cependant on en lit 190 +pages en fondant en larmes." Ce n'est que de la premiere partie des +_Memoires d'un Homme de qualite_ que peut parler mademoiselle Aisse; 190 +pages qu'on lit en fondant en larmes, n'est-ce donc rien?] + +[Note 98: Il est question dans la _Cleopatre_ de La Calprenede d'une +grande dame que Tiridate sauve a la nage, au moment ou elle se noyait +pres du rivage d'Alexandrie, et qui se trouve etre _une des plus +importantes personnes de la terre_.] + +J'aime beaucoup moins le _Cleveland_ que les _Memoires d'un Homme de +qualite_: dans le temps on avait peut-etre un autre avis; aujourd'hui +les invraisemblances et les chimeres en rendent la lecture presque aussi +fade que celle d'_Amadis_. Nous ne pouvons revenir a cette geographie +fabuleuse, a cette nature de _Pyrame et Thisbe_, vaguement remplie de +rochers, de grottes et de sauvages. Ce qui reste beau, ce sont les +raisonnements philosophiques d'une haute melancolie que se font en +plusieurs endroits Cleveland et le comte de Clarendon. L'examen a +peu pres psychologique, auquel s'applique le heros au debut du livre +sixieme, nous montre la droiture lumineuse, l'elevation sereine des +idees, compatibles avec les consequences pratiques les plus arides et +les plus ameres. L'impuissance de la philosophie solitaire en face des +maux reels y est vivement mise a nu, et la tentative de suicide par ou +finit Cleveland exprime pour nous et conclut visiblement cette moralite +plus profonde, j'ose l'assurer, qu'elle n'a du alors le sembler a son +auteur. Quant au _Doyen de Killerine_, le dernier en date des trois +grands romans de Prevost, c'est une lecture qui, bien qu'elle languisse +parfois et se prolonge sans discretion, reste en somme infiniment +agreable, si l'on y met un peu de complaisance. Ce bon doyen de +Killerine, passablement ridicule a la maniere d'Abraham Adams, avec ses +deux bosses, ses jambes crochues et sa verrue au front, tuteur cordial +et embarrasse de ses freres et de sa jolie soeur, me fait l'effet d'une +poule qui, par megarde, a couve de petits canards; il est sans cesse +occupe d'aller de Dublin a Paris pour ramener l'un ou l'autre qui +s'ecarte et se lance sur le grand etang du monde. Ce genre de vie, +auquel il est si peu propre, l'engage au milieu des situations les plus +amusantes pour nous, sinon pour lui, comme dans cette scene de boudoir +ou la coquette essaye de le seduire, ou bien lorsque, remplissant un +role de femme dans un rendez-vous de nuit, il recoit, a son corps +defendant, les baisers passionnes de l'amant qui n'y voit goutte. L'abbe +Desfontaines, dans ses _Observations sur les Ecrits modernes_, parmi de +justes critiques du plan et des invraisemblances de cet ouvrage, s'est +montre de trop severe humeur contre l'excellent doyen, en le traitant +de personnage plat et d'homme aussi insupportable au lecteur qu'a +sa famille. Pour sa famille, je ne repondrais pas qu'il l'amusat +constamment; mais nous qui ne sommes pas amoureux, le moyen de lui en +vouloir quand il nous dit: "Je lui prouvai par un raisonnement sans +replique que ce qu'il nommoit amour invincible, constance inviolable, +fidelite necessaire, etoient autant de chimeres que la religion et +l'ordre meme de la nature ne connoissoient pas dans un sens si badin?" +Malgre les demonstrations du doyen, les passions de tous ces jolis +couples allaient toujours et se compliquaient follement; l'aimable Rose, +dans sa logique de coeur, ne soutenait pas moins a son frere Patrice +qu'en depit du sort qui le separait de son amante, ils etaient, lui et +elle, dignes d'envie, _et que des peines causees par la fidelite et la +tendresse meritaient le nom du plus charmant bonheur_. Au reste, _le +Doyen de Killerine_ est peut-etre de tous les romans de Prevost celui ou +se decele le mieux sa maniere de faire un livre. Il ne compose pas avec +une idee ni suivant un but; il se laisse porter a des evenements +qui s'entremelent selon l'occurrence, et aux divers sentiments qui, +la-dessus, serpentent comme les rivieres aux contours des vallees. +Chez lui, le plan des surfaces decide tout; un flot pousse l'autre; +le phenomene domine; rien n'est concu par masse, rien n'est assis ni +organise. + +_Le Pour et Contre_, "ouvrage periodique d'un gout nouveau, dans lequel +on s'explique librement sur ce qui peut interesser la curiosite du +public en matiere de sciences, d'arts, de livres, etc., etc., +sans prendre aucun parti et sans offenser personne," demeura +consciencieusement fidele a son titre. Il ressemble pour la forme aux +journaux anglais d'Addison, de Steele, de Johnson, avec moins de fini et +de soigne, mais bien du sens, de l'instruction solide et de la candeur. +Quelques numeros du plagiaire Desfontaines et de Lefebvre-de-Saint-Marc, +continuateur de Prevost, ne doivent pas etre mis sur son compte. La +litterature anglaise y est jugee fort au long dans la personne des plus +celebres ecrivains; on y lit des notices detaillees sur Roscommon, +Rochester, Dennys, Wicherley, Savage; des analyses intelligentes et +copieuses de Shakspeare; une traduction du _Marc-Antoine_ de Dryden, et +d'une comedie de Steele. Prevost avait etudie sur les lieux, et admirait +sans reserve l'Angleterre, ses moeurs, sa politique, ses femmes et son +theatre. Les ouvrages, alors recents, de Le Sage, de madame de Tencin, +de Crebillon fils, de Marivaux, sont critiques par leur rival, a mesure +qu'ils paraissent, avec une surete de gout qui repose toujours sur un +fonds de bienveillance; on sent quelle preference secrete il accordait +aux anciens, a D'Urfe, meme a mademoiselle de Scudery, et quel regret il +nourrissait de _ces romans etendus, de ces composes enchanteurs_; mais +il n'y a trace nulle part de susceptibilite litteraire ni de jalousie +de metier. Il ne craint pas meme a l'occasion (generosite que l'on aura +peine a croire) de citer avantageusement, par leur nom, les journaux +ses confreres, _le Mercure de France_ et _le Verdun_. En retour, quand +Prevost a eu a parler de lui-meme et de ses propres livres, il l'a fait +de bonne grace, et ne s'est pas chicane sur les eloges. Je trouve, +dans le nombre 36, tome III, un compte rendu de _Manon Lescaut_ qui se +termine ainsi: ".... Quel art n'a-t-il pas fallu pour interesser le +lecteur et lui inspirer de la compassion par rapport aux funestes +disgraces qui arrivent a cette fille corrompue!... Au reste, le +caractere de Tiberge, ami du chevalier, est admirable... Je ne dis +rien du style de cet ouvrage; il n'y a ni jargon, ni affectation, ni +reflexions sophistiques; c'est la nature meme qui ecrit. Qu'un auteur +empese et farde paroit fade en comparaison! Celui-ci ne court point +apres l'esprit ou plutot apres ce qu'on appelle ainsi. Ce n'est point un +style laconiquement constipe, mais un style coulant, plein et expressif. +Ce n'est partout que peintures et sentiments, mais des peintures vraies +et des sentiments naturels[99]." Une ou deux fois Prevost fut appele sur +le terrain de la defense personnelle, et il s'en tira toujours avec +dignite et mesure. Attaque par un jesuite du _Journal de Trevoux_ au +sujet d'un article sur Ramsay, il repliqua si decemment que les jesuites +sentirent leur tort et desavouerent cette premiere sortie. Il releva +avec plus de verdeur les calomnies de l'abbe Lenglet-Dufresnoy; mais sa +justification morale l'exigeait, et on doit a cette necessite heureuse +quelques-unes des explications dont nous avons fait usage sur les +evenements de sa vie. Ce que nous n'avons pas mentionne encore et ce qui +resulte, quoique plus vaguement, du meme passage, c'est que, depuis son +sejour en Hollande, Prevost n'avait pas ete gueri de cette inclination +a la tendresse d'ou tant de souffrances lui etaient venues. Sa figure, +dit-on, et ses agrements avaient touche une demoiselle protestante d'une +haute naissance, qui voulait l'epouser. _Pour se soustraire a cette +passion indiscrete_, ajoute son biographe de 1764, Prevost passa en +Angleterre; mais comme il emmena avec lui la demoiselle amoureuse, on +a droit de conjecturer qu'il ne se defendait qu'a demi contre une si +furieuse passion. Lenglet l'avait brutalement accuse de s'etre laisse +enlever par une belle: Prevost repondit que de tels enlevements +n'allaient qu'aux _Medor_ et aux _Renaud_, et il exposa en maniere de +refutation le portrait suivant, trace de lui par lui-meme: "Ce _Medor_, +si cheri des belles, est un homme de trente-sept a trente-huit ans, +qui porte sur son visage et dans son humeur les traces de ses anciens +chagrins; qui passe quelquefois des semaines entieres dans son cabinet, +et qui emploie tous les jours sept ou huit heures a l'etude; qui cherche +rarement les occasions de se rejouir; qui resiste meme a celles qui lui +sont offertes, et qui prefere une heure d'entretien avec un ami de +bon sens a tout ce qu'on appelle _plaisirs du monde_ et passe-temps +agreables: civil d'ailleurs, par l'effet d'une excellente education, +mais peu galant; d'une humeur douce, mais melancolique; sobre enfin et +regle dans sa conduite. Je me suis peint fidelement, sans examiner si ce +portrait flatte mon amour-propre ou s'il le blesse." + +[Note 99: On remarque, il est vrai, dans ce _nombre_ une circonstance +qui semblerait indiquer une autre plume que la sienne. C'est qu'on y +parle, deux pages plus loin, de la _Bibliotheque des Romans_ de Gordon +de Percel (Lenglet-Dufresnoy), en des termes qui ne s'accordent pas tout +a fait avec ceux du nombre 47. Or le nombre 47, consacre a une defense +personnelle, est bien expressement de Prevost. Mais on doit croire +que Prevost, alors en Angleterre, ne parla la premiere fois de la +_Bibliotheque des Romans_ que d'apres quelques renseignements et sans +l'avoir lue. D'ailleurs, outre la physionomie de l'eloge, qui ne dement +pas la paternite presumee, ce numero ou il est question de _Manon +Lescaut_ fait partie d'une serie dont Prevost s'est avoue le redacteur. +Walter Scott, de nos jours, n'a-t-il pas ecrit ainsi, sans plus de +facon, des articles d'eloges sur ses propres romans?] + +_Le Pour et Contre_ nous offre aussi une foule d'anecdotes du jour, de +faits singuliers, veritables ebauches et materiaux de romans; l'histoire +de dona Maria et la vie du duc de Riperda sont les plus remarquables. Un +savant Anglais, M. Hooker, s'etait plu, dans un journal de son pays, +a developper une comparaison ingenieuse de l'antique retraite de +Cassiodore avec l'_Arcadie_ de Philippe Sydney et le pays de Forez au +temps de Celadon. Cassiodore deja vieux, comme on sait, et degoute de la +cour par la disgrace de Boece, se retira au monastere de Viviers, qu'il +avait bati dans une de ses terres, et s'y livra avec ses religieux a +l'etude des anciens manuscrits, surtout a celle des saintes Lettres, a +la culture de la terre et a l'exercice de la piete. Prevost s'etend avec +complaisance sur les douceurs de cette vie commune et diverse; c'est +evidemment son ideal qu'il retrouve dans ce monastere de Cassiodore; +c'est son Saint-Germain-des-Pres, son La Fleche, mais avec bien +autrement de soleil, d'aisance et d'agrements. Et quant a la +ressemblance avec l'_Arcadie_ et le pays de Celadon, que l'ecrivain +anglais signale avec quelque malice, lui, il ne s'en effarouche +aucunement, car il est persuade, dit-il, "que dans l'_Arcadie_ et dans +le pays de Forez, avec des principes de justice et de charite, tels que +la fiction les y represente, et des moeurs aussi pures qu'on les suppose +aux habitants, il ne leur manquoit que les idees de religion plus justes +pour en faire des gens tres-agreables au Ciel[100]." + +[Note 100: On peut lire a ce sujet une gracieuse lettre de +Mademoiselle, cousine de Louis XIV, a madame de Motteville, ou elle +trace a son tour un plan de solitude divertissante qui se ressent +egalement de l'_Astree_, et qui d'ailleurs fait un parfait pendant a +l'ideal de Prevost d'apres Cassiodore, par un couvent de carmelites +qu'elle exige dans le voisinage.] + +Apres six annees d'exil environ, Prevost eut la permission de rentrer en +France sous l'habit ecclesiastique seculier. Le cardinal de Bissy qui +l'avait connu a Saint-Germain, et le prince de Conti, le protegerent +efficacement; ce dernier le nomma son aumonier. Ainsi retabli dans la +vie paisible, et desormais au-dessus du besoin, Prevost, jeune encore, +partagea son temps entre la composition de nombreux ouvrages et les +soins de la societe brillante ou il se delassait. Le travail d'ecrire +lui etait devenu si familier que ce n'en etait plus un pour lui: il +pouvait a la fois laisser courir sa plume et suivre une conversation. +Nous devons dire que les ecrits volumineux dont est remplie la derniere +moitie de sa carriere se ressentent de cette facilite extreme degeneree +en habitude. Que ce soit une compilation, un roman, une traduction de +Richardson, de Hume ou de Ciceron qu'il entreprenne; que ce soit une +_Histoire de Guillaume-le-Conquerant_ ou une _Histoire des Voyages_, +c'est le meme style agreable, mais fluidement monotone, qui court +toujours et trop vite pour se teindre de la variete des sujets. Toute +difference s'efface, toute inegalite se nivelle, tout relief se polit +et se fond dans cette veine rapide d'une invariable elegance. Nous +ne signalerons, entre les productions dernieres de sa prolixite, que +l'_Histoire d'une Grecque moderne_, joli roman dont l'idee est aussi +delicate qu'indeterminee. Une jeune Grecque d'abord vouee au serail, +puis rachetee par un seigneur francais qui en voulait faire sa +maitresse, resistant a l'amour de son liberateur, et n'etant peut-etre +pas aussi insensible pour d'autres que pour lui; ce _peut-etre_ surtout, +adroitement menage, que rien ne tranche, que la demonstration environne, +effleure a tout moment et ne parvient jamais a saisir; il y avait la +matiere a une oeuvre charmante et subtile dans le gout de Crebillon +fils: celle de Prevost, quoique gracieuse, est un peu trop executee au +hasard[101]. Prevost vivait ainsi, heureux d'une etude facile, d'un monde +choisi et du calme des sens, quand un leger service de correction de +feuilles rendu a un chroniqueur satirique le compromit sans qu'il y eut +songe, et l'envoya encore faire un tour a Bruxelles. Cette disgrace +inattendue fut de courte duree et ne lui valut que de nouveaux +protecteurs. A son retour, il reprit sa place chez le prince de Conti, +qui l'occupa aux materiaux de l'histoire de sa maison; et le chancelier +Daguesseau, de son cote, le chargea de rediger l'_Histoire generale des +Voyages_[102]. Son desinteressement au milieu de ces sources de faveur et +meme de richesse ne se dementit pas; il se refusait aux combinaisons qui +lui eussent ete le plus fructueuses; il abandonnait les profits a son +libraire, avec qui on a remarque (je le crois bien) qu'il vecut toujours +en tres-bonne intelligence. Je crains meme que, comme quelques gens de +lettres trop faciles et abandonnes, il ne se soit mis a la merci du +speculateur. Pour lui, disait-il, un jardin, une vache et deux +poules lui suffisaient[103]. Une petite maison qu'il avait achetee a +Saint-Firmin, pres de Chantilly, etait sa perspective d'avenir ici-bas, +l'horizon borne et riant auquel il meditait de confiner sa vieillesse. +Il s'y rendait un jour seul par la foret (23 novembre 1763), quand une +soudaine attaque d'apoplexie l'etendit a terre sans connaissance. Des +paysans survinrent; on le porta au prochain village, et, le croyant +mort, un chirurgien ignorant proceda sur l'heure a l'ouverture. Prevost, +reveille par le scalpel, ne recouvra le sentiment que pour expirer dans +d'affreuses douleurs. On trouva chez lui un petit papier, ecrit de sa +main, qui contenait ces mots: + +Trois ouvrages qui m'occuperont le reste de mes jours dans ma retraite: + +1 deg. L'un de raisonnement:--la Religion prouvee par ce qu'il y a de +plus certain dans les connaissances humaines; methode historique et +philosophique qui entraine la ruine des objections; + +2 deg. L'autre historique:--histoire de la conduite de Dieu pour le soutien +de la foi depuis l'origine du Christianisme; + +3 deg. Le troisieme de morale:--l'esprit de la Religion dans l'ordre de la +societe. + +Ainsi se termina, par une catastrophe digne du _Cleveland_, cette vie +romanesque et agitee. Prevost appartient en litterature a la generation +palissante, mais noble encore, qui suivit immediatement et acheva +l'epoque de Louis XIV. C'est un ecrivain du XVIIe siecle dans le XVIIIe, +un _l'abbe Fleury_ dans le roman; c'est le contemporain de Le Sage, de +Racine fils, de madame de Lambert, du chancelier Daguesseau; celui de +Desfontaines et de Lenglet-Dufresnoy en critique. De peintres et de +sculpteurs, cette generation n'en compte guere et ne s'en inquiete pas; +pour tout musicien, elle a le melodieux Rameau. Du fond de ce declin +paisible, Prevost se detache plus vivement qu'aucun autre. Anterieur +par sa maniere au regne de l'analyse et de la philosophie, il ne +copie pourtant pas, en l'affaiblissant, quelque genre illustre par un +formidable predecesseur; son genre est une invention aussi originale que +naturelle, et dans cet entre-deux des groupes imposants de l'un et de +l'autre siecle, la gloire qu'il se developpe ne rappelle que lui. +Il ressuscite avec ampleur, apres Louis XIV, apres cette precieuse +elaboration de gout et de sentiments, ce que d'Urfe et mademoiselle de +Scudery avaient prematurement deploye; et bien que chez lui il se mele +encore trop de convention, de fadeur et de chimere, il atteint souvent +et fait penetrer aux routes secretes de la vraie nature humaine; il +tient dans la serie des peintres du coeur et des moralistes aimables une +place d'ou il ne pourrait disparaitre sans qu'on apercut un grand vide. + +Septembre 1831. + +[Note 101: On lit dans les lettres de l'aimable madame de Staal (De +Launay) a M. d'Hericourt: "J'ai commence la Grecque a cause de ce que +vous m'en dites: on croit en effet que mademoiselle Aisse en a donne +l'idee; mais cela est bien brode, car elle n'avait que trois ou quatre +ans quand on l'amena en France." Mademoiselle Aisse, mademoiselle De +Launay, l'abbe Prevost, trois modeles contemporains des sentiments les +plus naturels dans la plus agreable diction!] + +[Note 102: Chamfort rapporte que le chancelier Daguesseau n'avait +precedemment donne a l'abbe Prevost la permission d'imprimer les +premiers volumes de _Cleveland_ que sous la condition expresse que +Cleveland se ferait catholique au dernier volume.] + +[Note 103: Jean-Jacques, dont c'etait aussi le voeu, mais qui ne s'y +tenait pas, eut occasion, a ses debuts, de rencontrer souvent l'abbe +Prevost chez leur ami commun Mussard, a Passy; il en parle dans ses +_Confessions_ (partie II, livre VIII), et avec un sentiment de regret +pour les moments heureux passes dans une societe choisie. Enumerant les +amis distingues que s'etait faits l'excellent Mussard: "A leur tete, +dit-il, je mets l'abbe Prevost, homme tres-aimable et tres-simple, dont +le coeur vivifiait ses ecrits dignes de l'immortalite, et qui n'avait +rien dans la societe du coloris qu'il donnait a ses ouvrages." Il est +permis de croire que l'abbe Prevost avait eu autrefois ce _coloris_ de +conversation, mais qu'il l'avait un peu perdu en vieillissant.] + + +Pour completer cet article, il faut y joindre celui qui a pour titre: +_L'Abbe Prevost et les Benedictins_, dans les _Derniers Portraits_; et, +dans le tome IX des _Causeries du Lundi_, celle qui a pour titre: _Le +Buste de l'abbe Prevost_. + + + +M. ANDRIEUX + +M. Andrieux vient de mourir, l'un des derniers et des plus dignes +d'une generation litteraire qui eut bien son prix et sa gloire. Ne a +Strasbourg en 1759, il fut toujours aussi pur et aussi attique de +langue que s'il etait ne a Reims, a Chateau-Thierry ou a deux pas de la +Sainte-Chapelle. Ayant acheve ses etudes et son droit a Paris avant la +Revolution, il s'essaya, durant ses instants de loisir, a composer pour +le theatre. Ami de Collin-d'Harleville et de Picard, avec moins de +sensibilite coulante et facile que le premier, avec bien moins de +saillie et de jet naturel que le second, mais plus sagace, _emunctae +naris_, plus nourri de l'antiquite, avec plus de critique enfin et de +gout que tous deux, il preluda par _Anaximandre_, bluette grecque, de ce +grec un peu _dix-huitieme siecle_, qu'_Anacharsis_ avait mis a la mode; +en 1787, il prit tout a fait rang par les _Etourdis_, le plus aimable et +le plus vif de ses ouvrages dramatiques[104]. Mais le veritable role de +M. Andrieux, sa veritable specialite, au milieu de cette gaie et douce +amitie qui l'unissait a Ducis, Collin et Picard, c'etait d'etre leur +juge, leur conseiller intime, leur Despreaux familier et charmant, +l'arbitre des graces et des elegances dans cette petite reunion, +heritiere des traditions du grand siecle et des souvenirs du souper +d'Auteuil. Lorsque Andrieux avait raye de l'ongle un mot, une pensee, +une faute de grammaire ou de vraisemblance, il n'y avait rien a redire; +Collin obeissait; le vieux Ducis regrettait que Thomas eut manque d'un +si indispensable censeur, et il l'invoquait pour lui-meme en vers +grondants et males qui rappellent assez la veine de Corneille: + + J'ai besoin du censeur implacable, endurci, + Qui tourmentait Collin et me tourmente aussi; + C'est a toi de regler ma fougue impetueuse, + De contenir mes bonds sous une bride heureuse, + Et de voir sans peril, asservi sous ta loi, + Mon genie, encor vert, galoper devant toi. + Non, non, tu n'iras point, craintif et trop rigide, + Imposer a ma muse une marche timide. + Tu veux que ton ami, grand, mais sans se hausser, + Sachant marcher son pas, sache aussi s'elancer. + Loin de nous le mesquin, l'etroit et le servile! + Ainsi, comme a Collin, tu pourras m'etre utile. + +[Note 104: Un jour il disait a propos de Suard: "Sa preface de La +Bruyere, c'est son Cid." On peut retourner cet agreable mot. Le Cid +d'Andrieux, ce sont ses _Etourdis_; il y laissa presque tout son +aiguillon.] + +C'etait en general a la diction que se bornait cette surveillance +de l'aimable et fin aristarque; on n'abordait pas dans ce temps les +questions plus elevees et plus fondamentales de l'_art_, comme on dit; +quelques maximes generales, quelques preceptes de tradition suffisaient; +mais on savait alors en diction, en fait de vrai et legitime langage, +mille particularites et nuances qui vont se perdant et s'oubliant +chaque jour dans une confusion, inevitable peut-etre, mais certainement +facheuse. M. Andrieux etait maitre consomme pour l'appreciation de +ces nuances, pour le discernement et la pratique de cette synonymie +francaise la plus exquise. C'est ce qui fait que, bien que tres-court et +tres-mince de fond, son joli conte du _Meunier de Sans-Souci_ demeure un +chef-d'oeuvre, un pendant au _Roi d'Yvetot_ de Beranger, un brin de thym +a cote du brin de serpolet. On voit dans une piece fugitive a son ami +Deschamps, auteur de _la Revanche forcee_, quelle difference essentielle +l'habile connaisseur etablit entre Grecourt et Chaulieu, et meme entre +Bernis et Grecourt. Si ces distinctions, que nous sentons a peine +aujourd'hui, nous faisaient sourire, comme microscopiques et +insignifiantes, ne nous en vantons pas trop! Les _a-peu-pres_, dont on +ne se rend plus compte, sont un symptome invariable de decadence en +litterature. Je crois bien qu'on s'occupe d'idees plus larges, de +theories plus radicales et plus absolues; mais il en est peut-etre a ce +sujet des litteratures qui se decomposent, comme des corps organiques en +dissolution, lesquels donnent alors acces en eux par tous les pores aux +elements generaux, l'air, la lumiere, la chaleur: ces corps humains et +vivants etaient mieux portants, a coup sur, quand ils avaient assez +de loisir et de discernement pour songer surtout a la decence de la +demarche, aux parfums des cheveux, aux nuances du teint et a la beaute +des ongles. + +Dans les changements proposes pour _Polyeucte_ et _Nicomede_, et ou il +ne s'agit que de quelques retouches de vers et de mots, M. Andrieux se +montre comme aux pieds du grand Corneille et lui demandant la permission +d'oter, en soufflant, quelques grains de poussiere a son beau cothurne. +Cette image piquante nous offre le critique respectueux et minutieux +dans ses proportions vraies, et le doux air d'espieglerie qui s'y mele +n'y messied pas. + +M. Andrieux avait donc recu en naissant un grain de notre sel attique, +une goutte de miel de notre Hymette, et il les a mis sobrement a profit, +il les a sagement menages jusqu'au bout. Il etait erudit, studieux avec +friandise, intimement verse dans Horace, dont il donnait d'agreables et +familieres traductions, sachant tant soit peu le grec, et par consequent +beaucoup mieux que les gens de lettres ne le savaient de son temps: +car de son temps les gens de lettres ne le savaient pas du tout, et, +quelques annees plus tard, la generation litteraire suivante, dite +_litterature de l'Empire_, et dont etait M. de Jouy, sut a peine le +latin. M. Andrieux, qui n'eut jamais rien de commun avec l'Allemagne que +d'etre ne dans la capitale alsacienne, et qui faisait fi de tout ce +qui etait germanique, avait moins de repugnance pour la litterature +anglaise, et il la posseda, comme avait fait Suard, par le cote +d'Addison, de Pope, de Goldsmith, et des moralistes ou poetes du siecle +de la reine Anne. + +A partir de 1814, M. Andrieux professa au College de France, comme, +depuis plusieurs annees deja, il professait a l'interieur de l'Ecole +Polytechnique, et ses cours publics, fort suivis et fort aimes de la +jeunesse, devinrent son occupation favorite, son bonheur et toute +sa vie. Nous serions peu a meme d'en parler au long, les ayant trop +inegalement entendus, et rien d'ailleurs n'en ayant ete imprime +jusqu'ici. Mais ce qu'on peut dire sans crainte d'erreur, c'est que M. +Andrieux y deploya dans un cadre plus general les qualites precieuses +de critique, de finesse delicate, de malice inoffensive et ingenieuse, +qu'attestaient ses oeuvres trop rares, et dont ses amis particuliers +avaient joui. Sincerement bonhomme, quoiqu'il affectat un peu cette +ressemblance avec La Fontaine, fertile en anecdotes choisies et bien +dites, causeur toujours ecoute [105], moralisant beaucoup, et rajeunissant +par le ton ou l'a-propos les verites et les conseils qui, sur ses +levres, n'etaient jamais vulgaires, M. Andrieux a fait, avec un talent +qui pouvait sembler de mediocre haleine, ce que bien des talents plus +forts ont trouve trop long et trop lourd; il a fourni une carriere non +interrompue de dix-huit annees de professorat; et, comme il le disait +lui-meme a sa derniere lecon, il est mort presque sur la breche. + +[Note 105: On sait le joli mot de M. Villemain a propos de cette voix +faible de M. Andrieux, qui n'etait qu'un filet et qu'un souffle: "Il se +fait entendre a force de se faire ecouter."] + +Dans le professeur on retrouvait encore le conteur, l'auteur comique; il +avait du bon comedien; il lisait en perfection, avec un art infini, il +jouait et dialoguait ses lectures. Avec son filet de voix, avec une +mimique qui n'etait qu'a lui, il tenait son auditoire en suspens, il +excellait a mettre en scene et comme en action de petits preceptes, de +jolis riens qui ne s'imprimeraient pas. + +Dans les querelles litteraires qui s'etaient elevees durant les +dernieres annees, l'opinion de M. Andrieux ne pouvait etre douteuse; +cette opinion lui etait dictee par ses antecedents, ses souvenirs, la +nature de son gout, les qualites qu'il avait, et aussi par l'absence de +celles qu'il n'avait pas; mais sa bienveillance naturelle ne s'alterait +jamais, meme en s'aiguisant de malice; il embrassait peu les +innovations, il raillait de sa vois fine les novateurs, mais comme il +aurait raille M. Poinsinet, en homme de grace et d'urbanite; point de +gros mot ni de tonnerre. + +M. Andrieux est reste fidele, toute sa vie, aux doctrines philosophiques +et politiques de sa jeunesse. Il melait volontiers a son enseignement +des preceptes evangeliques qui rappelaient la maniere morale de +Bernardin de Saint-Pierre: il prechait l'amour des hommes et +l'indulgence, comme il convenait a l'ami de Collin l'optimiste, du bon +Ducis, et au peintre d'Helvetius. Politiquement, M. Andrieux a fait +preuve d'une constante fermete qui ne s'est jamais dementie, soit au +fort de la Revolution ou il se maintint par d'exces, soit au sein du +Tribunal ou il lutta contre l'usurpation despotique et merita d'etre +elimine, soit enfin durant le cours entier de la Restauration; sa +delicatesse un peu frele et son amenite extreme furent toujours exemptes +de transactions et de faiblesse sur ce chapitre du patriotisme et des +principes de 89 [106]. En somme, ce fut un honorable caractere, et plus +fort peut-etre que son talent; mais ce talent lui-meme etait rare. M. +Andrieux avait recu un don peu abondant, mais distingue et precieux; +il en a fait un sobre, un juste et long usage. Son nom restera dans la +litterature francaise, tant qu'un sens net s'attachera au mot de _gout_. + +17 mai 1833. + +[Note 106: Il ecrivait a M. Parent-Real, son ancien collegue +au Tribunal, le 20 novembre 1831: "Nous avons vu quarante ans de +revolutions: pensez-vous que nous soyons a la fin? Nous avons vu aussi +tous les gouvernements qui se sont succede l'un apres l'autre, etre +aveugles, egoistes, dilapidateurs et insolents; aussi tous sont-ils +tombes.... _interea patitar justus_: la pauvre nation, victime +innocente, est livree, comme Promethee, au bec eternel des vautours." +Ces phrases contrarient en un point ce qu'a dit M. Thiers dans le +discours, si judicieux d'ailleurs, qu'il prononca a l'Academie +francaise, en venant y succeder a l'aimable auteur des _Etourdis_: "M. +Andrieux est mort, content de laisser ses deux filles unies a deux +hommes d'esprit et de bien, content de sa mediocre fortune, de sa grande +consideration, content de son siecle, content de voir la Revolution +francaise triomphante sans desordres et sans exces." M. Andrieux, a tort +ou a raison, etait moins optimiste que son spirituel panegyriste ne l'a +cru.] + + + + +M. JOUFFROY + +Il y a une generation qui, nee tout a la fin du dernier siecle, encore +enfant ou trop jeune sous l'Empire, s'est emancipee et a pris la robe +virile au milieu des orages de 1814 et 1815. Cette generation dont l'age +actuel est environ quarante ans, et dont la presque totalite lutta, sous +la Restauration, contre l'ancien regime politique et religieux, occupe +aujourd'hui les affaires, les Chambres, les Academies, les sommites +du pouvoir ou de la science. La Revolution de 1830, a laquelle cette +generation avait tant pousse par sa lutte des quinze annees, s'est faite +en grande partie pour elle, et a ete le signal de son avenement. Le gros +de la generation dont il s'agit constituait, par un melange d'idees +voltairiennes, bonapartistes et semi-republicaines, ce qu'on appelait le +liberalisme. Mais il y avait une elite qui, sortant de ce niveau de bon +sens, de prejuges et de passions, s'inquietait du fond des choses et du +terme, aspirait a fonder, a achever avec quelque element nouveau ce +que nos peres n'avaient pu qu'entreprendre avec l'inexperience des +commencements. Dans l'appreciation philosophique de l'homme, dans la vue +des temps et de l'histoire, cette jeune elite eclairee se croyait, non +sans apparence de raison, superieure a ses adversaires d'abord, et aussi +a ses peres qui avaient defailli ou s'etaient retrecis et aigris a la +tache. Le plus philosophe et le plus reflechi de tous, dans une de ces +pages merveilleuses qui s'echappent brillamment du sein prophetique +de la jeunesse et qui sont comme un programme ideal qu'on ne remplit +jamais,--le plus calme, le plus lumineux esprit de cette elite ecrivait +en 1823[107]: "Une generation nouvelle s'eleve qui a pris naissance au +sein du scepticisme dans le temps ou les deux partis avaient la parole. +Elle a ecoute et elle a compris... Et deja ces enfants ont depasse leurs +peres et senti le vide de leurs doctrines. Une foi nouvelle s'est fait +pressentir a eux: ils s'attachent a cette perspective ravissante avec +enthousiasme, avec conviction, avec resolution... Superieurs a tout +ce qui les entoure, ils ne sauraient etre domines ni par le fanatisme +renaissant, ni par l'egoisme sans croyance qui couvre la societe... Ils +ont le sentiment de leur mission et l'intelligence de leur epoque; ils +comprennent ce que leurs peres n'ont point compris, ce que leurs tyrans +corrompus n'entendent pas; ils savent ce que c'est qu'une revolution, et +ils le savent parce qu'ils sont venus a propos." + +[Note 107: L'article, ecrit en 1823, n'a ete publie qu'en 1825, dans +_le Globe_.] + +Dans le morceau (_Comment les Dogmes finissent_) dont nous pourrions +citer bien d'autres passages, dans ce manifeste le plus explicite et le +plus general assurement qui ait formule les esperances de la jeune elite +persecutee, M. Jouffroy envisageait le dogme religieux, ce semble, +encore plus que le dogme politique; il annoncait en termes expressifs la +religion philosophique prochaine, et avec une ferveur d'accent qui +ne s'est plus retrouvee que dans la tentative neo-chretienne du +saint-simonisme. Vers ce meme temps de 1823, de memorables travaux +historiques, appliques soit au Moyen-Age par M. Thierry, soit a l'epoque +moderne par M. Thiers, marquaient et justifiaient en plusieurs points +ces pretentions de la generation nouvelle, qui visait a expliquer et a +dominer le passe, et qui comptait faire l'avenir. _Le Globe_, fonde en +1824, vint operer une sorte de revolution dans la critique, et, par +son vif et chaleureux eclectisme, realisa une certaine unite entre des +travaux et des hommes qui ne se seraient pas rapproches sans cela. Sur +la masse constitutionnelle et liberale, fonds estimable mais assez peu +eclaire de l'Opposition, il s'organisa donc une elite nombreuse et +variee, une brillante ecole a plusieurs nuances; philosophie, histoire, +critique, essai d'art nouveau, chaque partie de l'etude et de la pensee +avait ses hommes. Je n'indique qu'a peine l'art, parce que, bien que +sorti d'un mouvement parallele, il appartient a une generation un peu +plus recente, et, a d'autres egards, trop differente de celle que +nous voulons ici caracteriser. Quoi qu'il en soit, vers la fin de la +Restauration, et grace aux travaux et aux luttes enhardies de cette +jeunesse deja en pleine virilite, le spectacle de la societe francaise +etait mouvant et beau: les esperances accrues s'etaient a la fois +precisees davantage; elles avaient perdu peut-etre quelque chose de ce +premier mysticisme plus grandiose et plus sombre qu'elles devaient, +en 1823, a l'exaltation solitaire et aux persecutions; mais l'avenir +restait bien assez menacant et charge d'augures pour qu'il y eut place +encore a de vastes projets, a d'heroiques pressentiments. On allait a +une revolution, on se le disait; on gravissait une colline inegale, sans +voir au juste ou etait le sommet, mais il ne pouvait etre loin. Du haut +de ce sommet, et tout obstacle franchi, que decouvrirait-on? C'etait la +l'inquietude et aussi l'encouragement de la plupart; car, a coup sur, ce +qu'on verrait alors, meme au prix des perils, serait grand et consolant. +On accomplirait la derniere moitie de la tache, on appliquerait la +verite et la justice, on rajeunirait le monde. Les peres avaient du +mourir dans le desert, on serait la generation qui touche au but et +qui arrive. Tandis qu'on se flattait de la sorte tout en cheminant, le +dernier sommet, qu'on n'attendait pourtant pas de sitot, a surgi +au detour d'un sentier; l'ennemi l'occupait en armes, il fallut +l'escalader, ce qu'on fit au pas de course et avant toute reflexion. +Or, ce rideau de terrain n'etant plus la pour borner la vue, lorsque +l'etonnement et le tumulte de la victoire furent calmes, quand la +poussiere tomba peu a peu et que le soleil qu'on avait d'abord devant +soi eut cesse de remplir les regards, qu'apercut-on enfin? Une espece de +plaine, une plaine qui recommencait, plus longue qu'avant la derniere +colline, et deja fangeuse. La masse liberale s'y rua pesamment comme +dans une Lombardie feconde; l'elite fut debordee, deconcertee, eparse. +Plusieurs qu'on reputait des meilleurs firent comme la masse, et +pretendirent qu'elle faisait bien. Il devint clair, a ceux qui avaient +espere mieux, que ce ne serait pas cette generation si pleine de +promesses et tant flattee par elle-meme, qui arriverait. + +Et non-seulement elle n'arrivera pas a ce grand but social qu'elle +presageait et qu'elle parut longtemps meriter d'atteindre; mais on +reconnait meme que la plupart, detournes ou decourages depuis lors, ne +donneront pas tout ce qu'ils pourraient du moins d'oeuvres individuelles +et de monuments de leur esprit. On les voit ingenieux, distingues, +remarquables; mais aucun jusqu'ici qui semble devoir sortir de ligne +et grandir a distance, comme certains de nos peres, auteurs du premier +mouvement: aucun dont le nom menace d'absorber les autres et puisse +devenir le signe representatif, par excellence, de sa generation: soit +que, dans ces partages des grandes renommees aux depens des moyennes, il +se glisse toujours trop de mensonge et d'oubli de la realite pour que +les contemporains tres-rapproches s'y pretent; soit qu'en effet parmi +ces natures si diversement douees il n'y ait pas, a proprement parler, +un genie superieur; soit qu'il y ait dans les circonstances et dans +l'atmosphere de cette periode du siecle quelque chose qui intercepte et +attenue ce qui, en d'autres temps, eut ete du vrai genie. + +Cependant, si de plus pres, et sans se borner aux resultats exterieurs +qui ne reproduisent souvent l'individu qu'infidelement, on examine et +l'on etudie en eux-memes les esprits distingues[108] dont nous parlons, +que de talents heureux, originaux! quelle promptitude, quelle ouverture +de pensee! quelles ressources de bien dire! Comme ils paraissent alors +superieurs a leur oeuvre, a leur action! On se demande ce qui les +arrete, pourquoi ils ne sont ni plus feconds, eux si faciles, ni plus +certains, eux autrefois si ardents; on se pose, comme une enigme, ces +belles intelligences en partie infructueuses. Mais parmi celles qui +meritent le plus l'etude et qui appellent longtemps le regard par +l'etendue, la serenite et une sorte de froideur, au premier aspect, +immobile, apparait surtout M. Jouffroy, celui-la meme dont nous avons +signale le premier manifeste eloquent. Dans une generation ou chacun +presque possede a un haut degre la facilite de saisir et de comprendre +ce qui s'offre, son caractere distinctif, a lui par-dessus tous, est +encore la comprehension, l'intelligence. S'il est exact, comme il le dit +quelque part, que l'air que nous respirons sache douer au berceau les +esprits distingues de notre siecle, de celle de toutes les qualites +qui est la plus difficile et la moins commune, de _l'etendue_, il faut +croire que, sur la montagne du Jura ou il est ne, un air plus vif, un +ciel plus vaste et plus clair, ont de bonne heure recule l'horizon et +fait un spectacle spacieux dans son ame comme dans sa Prunelle. + +[Note 108: Le mot _distingue_, qui revient frequemment dans cet +article et qui s'applique si bien a la generation qu'on y represente, a +commence d'etre pris dans le sens ou on l'emploie aujourd'hui, a partir +de la fin du XVIIe siecle. On lit dans une lettre de Ninon vieillie au +vieux Saint-Evremond: "S'il (_votre recommande_) est amoureux du merite +qu'on appelle ici _distingue_, peut-etre que votre souhait sera rempli; +car tous les jours on me veut consoler de mes pertes par ce beau mot." +Il parait toutefois que ce mot _distingue_ pris absolument, et sans etre +determine par rien, ne fit alors qu'une courte fortune, et il n'etait +pas encore pleinement autorise a la fin du XVIIIe siecle. Je trouve +dans l'_Esprit des Journaux_, mars 1788, page 232 et suiv., une lettre +la-dessus, tiree du _Journal de Paris: Lettre d'un Gentilhomme flamand +a mademoiselle Emilie d'Ursel, agee de cinq ans_. Dans des observations +qui suivent, on repond fort bien a ce _gentilhomme flamand_, un peu +puriste, que, s'il est bon de bannir de la conversation et des ecrits +ces mots _aventuriers_ dont parle La Bruyere, qui font fortune quelque +temps, il ne faut pas exclure les expressions que le besoin introduit; +et a propos de _distingue_ tout court qui choquait alors beaucoup de +gens et que beaucoup d'autres se permettaient, on le justifie par +d'assez bonnes raisons: "On parle d'un peintre et on dit que c'est un +homme _distingue_: on sait bien que ce doit etre par ses tableaux; +pourquoi sera-t-on oblige de l'ajouter? Si je dis que M. l'abbe Delille +est un homme de lettres _distingue_, est-il quelque Francais qui s'avise +de me demander par quoi? + +"Pourquoi ne dirait-on pas un homme _distingue_, absolument, comme on +dit un homme _superieur_? car ce dernier indique une relation meme plus +immediate. Dans toutes les langues, et surtout dans les plus belles, les +mots qui n'ont ete employes d'abord qu'avec des regimes s'en separent +ensuite et conservent un sens tres-precis, tres-clair, meme en restant +tout seuls."--Nous recommandons humblement cette note au Dictionnaire de +l'Academie francaise.] + +L'intelligence a un degre excellent, l'intelligence en ce qu'elle a de +large, de profond et de recueilli, de parfaitement net et clarifie, +voila donc l'attribut le plus apparent de M. Jouffroy, et qui se declare +a la premiere observation, soit qu'on juge le philosophe sur ses pages +lentes et pleines, soit qu'on assiste au developpement continu et +regulier de sa parole. Je comparerais cette intelligence a un miroir +presque plan, tres-legerement concave, qui a la faculte de s'egaler aux +objets devant lesquels il est place, et meme de les depasser en tous +sens, mais sans en fausser les rapports. Ce n'est pas de ces miroirs a +facettes qui tournent et brillent volontiers, ne representant en saillie +qu'une etroite portion de l'objet a la fois; ce n'est pas de ces miroirs +ardents, trop concentriques, d'ou nait bientot la flamme. Car il y a +aussi des intelligences trop vives, trop impatientes en presence de +l'objet. Elles ne se tiennent pas aisement a le reflechir, elles +l'absorbent ou vont au-devant, elles font irruption au travers et y +laissent d'eclatants sillons. M. Cousin, quand il n'y prend pas garde, +est sujet a cette maniere. Chez lui, l'_acies_, le _celeritas ingenii_ +l'emporte; il pressent, il devine, il recompose. Il y a plus de +longanimite dans le seul emploi de l'intelligence; il ne faut nul ennui +des preliminaires et d'un appareil qui, quelquefois aussi, semble bien +lent. + +A l'egard des objets de l'intelligence, on peut se comporter de deux +manieres. Tout esprit est plus ou moins arme, en presence des idees, +du bouclier ou miroir de la reflexion, et du glaive de l'invention, de +l'action penetrante et remuante: reflechir et oser. Le genie consiste +dans l'alliance proportionnee des deux moyens, avec la predominance +d'oser. M. Jouffroy, disons-nous, a surtout le miroir; dans sa premiere +periode, il se servait aussi du glaive qui simplifie, debarrasse et +ouvre des combinaisons nouvelles; il s'en servait avec mille eclairs, +quand il tranchait cette perilleuse question, _Comment les Dogmes +finissent_. Mais depuis lors, et par une loi naturelle aux esprits, +laquelle a recu chez lui une application plus prompte, c'est dans le +miroir, dans l'intelligence et l'exposition des choses, qu'il s'est par +degres replie et qu'il se deploie aujourd'hui de preference. Le miroir +en son sein est devenu plus large, plus net et plus repose que jamais, +d'une serenite admirable, bien qu'un peu glacee, un beau lac de Nantua +dans ses montagnes. + +Mais tout lac, en refletant les objets, les decolore et leur imprime +une sorte d'humide frisson conforme a son onde, au lieu de la chaleur +naturelle et de la vie. Il y a ainsi a dire que l'intelligence +exclusivement etalee decolore le monde, en refroidit le tableau et est +trop sujette a le reflechir par les aspects analogues a elle-meme, par +les pures abstractions et idees qui s'en detachent comme des ombres. + +Il y a a dire que l'intelligence, si fidele qu'elle soit, ne donne pas +tout, que son miroir le plus etendu ne represente pas suffisamment +certains points de la realite, meme dans la sphere de l'esprit. Le +tranchant, par exemple, et la pointe de ce glaive de volonte et de +pensee penetrante dont nous avons parle, se reflechissent assez peu et +tiennent dans l'intelligence contemplative moins de place qu'ils n'ont +reellement de valeur et d'effet dans le progres commun. Il faut avoir +agi beaucoup par les idees et continuer d'agir et de pousser le glaive +devant soi, pour sentir combien ce qui tient si peu de place a distance +a pourtant de poids et d'effet dans la melee, Or, M. Jouffroy, dans ses +lucides et placides representations d'intelligence, en est venu souvent +a ne pas tenir compte de l'action, de l'impulsion communiquee aux hommes +par les hommes, a ne croire que mediocrement a l'efficacite d'un genie +individuel vivement employe. L'energie des forces initiales l'atteint +peu. Il est trop question avec lui, au point de vue ou il se place, de +se croiser les bras et de regarder,--avec lui qui, a l'heure la plus +ardente de sa jeunesse, peignant la noble elite dont il faisait partie, +ecrivait: "L'esperance des nouveaux jours est en eux; ils en sont les +apotres predestines, et c'est dans leurs mains qu'est le salut du +monde... Ils ont foi a la verite et a la vertu, ou plutot, par une +providence conservatrice qu'on appelle aussi la force des choses, ces +deux images imperissables de la Divinite, sans lesquelles le monde ne +saurait aller longtemps, se sont emparees de leurs coeurs pour revivre +par eux et pour rajeunir l'humanite." + +Et c'est ici, peut-etre, que s'explique un coin de l'enigme que nous +nous posions plus haut, au sujet de ces intelligences si superieures +a leur action et a leur oeuvre. Quand nous avons dit qu'il y a dans +l'atmosphere de cette periode du siecle quelque chose qui coupe et +attenue des talents, capables en d'autres epoques de monter au genie, et +quand M. Jouffroy a dit qu'il y a dans l'air qu'on respire quelque chose +qui procure aux esprits l'etendue, ce n'est, je le crains, qu'un +meme fait diversement exprime; car cette etendue si precoce, cette +intelligence ouverte et traversee, qui se laisse, faire et accueille +tour a tour ou a la fois toutes choses, est l'inverse de la +concentration necessaire au genie, qui, si elargi qu'il soit, tient +toujours de l'allure du glaive. + +Mais voila que nous sommes deja en plein a peindre l'homme, et nous +n'avons pas encore donne l'idee de sa philosophie, de son role dans la +science, de la methode qu'il y apporte, et des resultats dont il peut +l'avoir enrichie. C'est que nous ne toucherons qu'a peine ces endroits +reguliers sur lesquels notre incompetence est grande; d'autres les +traiteront ou les ont assez traites. M. Leroux, dans un bien remarquable +article[109], a entame, avec le philosophe et le psychologiste, une +discussion capitale qu'il continuera. M. Jules Le Chevalier[110] a fait +egalement. Et puis, nous l'avouerons, comme science, la philosophie nous +affecte de moins en moins: qu'il nous suffise d'y voir toujours un noble +et necessaire exercice, une gymnastique de la pensee que doit pratiquer +pendant un temps toute vigoureuse jeunesse. La philosophie est +perpetuellement a recommencer pour chaque generation depuis trois mille +ans, et elle est bonne en cela; c'est une exploration vers les hauts +lieux, loin des objets voisins qui offusquent; elle replace sur nos +tetes a leur vrai point les questions eternelles, mais elle ne les +resout et ne les rapproche jamais. Il est, avec elle, nombre de verites +de detail, de racines salutaires que le pied rencontre en chemin; mais +dans la pretention principale qui la constitue, et qui s'adresse a +l'abime infini du ciel, la philosophie n'aboutit pas. Aussi je lui dirai +a peu pres comme Paul-Louis Courier disait de l'histoire: "Pourvu que ce +soit exprime a merveille, et qu'il y ait bien des verites, de saines et +precieuses observations de detail, il m'est egal a bord de quel systeme +et a la suite de quelle methode tout cela est embarque." Ce n'est donc +pas le philosophe eclectique, le regulateur de la methode des faits de +conscience, le continuateur de Stewart et de Reid, celui qui, avec son +modeste ami M. Damiron, s'est installe a demeure dans la psychologie +d'abord conquise, sillonnee, et bientot laissee derriere par M. Cousin, +et qui y regne aujourd'hui a peu pres seul comme un vice-roi emancipe, +ce n'est pas ce representant de la science que nous discuterons en +M. Jouffroy[111]; c'est l'homme seulement que nous voulons de lui, +l'ecrivain, le penseur, une des figures interessantes et assez +mysterieuses qui nous reviennent inevitablement dans le cercle de notre +epoque, un personnage qui a beaucoup occupe notre jeune inquietude +contemplative, une parole qui penetre, et un front qui fait rever. + +[Note 109: _Revue encyclopedique_.] + +[Note 110: _Revue du Progres social_.] + +[Note 111: Ce que j'ai avance de la philosophie me semble surtout vrai +de la psychologie. La psychologie en elle-meme (si je l'ose dire), a +part un certain nombre de verites de detail et de remarques fines qu'on +en peut tirer, ne sert guere qu'au sentiment solitaire du contemplateur +et ne se transmet pas. Comme science, elle est perpetuellement a +recommencer pour chacun. Le psychologiste pur me fait l'effet du pecheur +a la ligne, immobile durant des heures dans un endroit calme, au bord +d'une riviere doucement courante. Il se regarde, il se distingue dans +l'eau, et apercoit mille nuances particulieres a son visage. Son +illusion est de croire pouvoir aller au dela de ce sentiment +d'observation contemplative; car, s'il veut tirer le poisson hors de +l'eau, s'il agite sa ligne, comme, en cette sorte de peche, le poisson, +c'est sa propre image, c'est soi-meme, au moindre effort et au moindre +ebranlement, tout se trouble, la proie s'evanouit, le phenomene a saisir +n'est deja plus.] + +M. Theodore Jouffroy est ne en 1796, au hameau des Pontets pres de +Mouthe, sur les hauteurs du Jura, d'une famille ancienne et patriarcale +de cultivateurs. Son grand-pere, qui vecut tard, et dont la jeunesse +s'etait passee en quelque charge de l'ancien regime, avait conserve +beaucoup de solennite, une grandeur polie et presque seigneuriale dans +les manieres. La famille etait si unie, que les biens de l'oncle et du +pere de M. Jouffroy resterent _indivis_, malgre l'absence de l'oncle qui +etait commercant, jusqu'a la mort du pere. Il fit ses premieres etudes a +Lons-le-Saulnier, sous un autre vieil oncle pretre; de la il partit pour +Dijon, ou il suivit le college sans y etre renferme, lisant beaucoup a +part des cours, et se formant avec independance. Il avait un gout marque +pour les comedies, et essaya meme d'en composer. Recu eleve de l'Ecole +Normale par l'inspecteur-general, M. Roger, qui fut frappe de son +savoir; il vint a Paris en 1813. Sa haute taille, ses manieres simples +et franches, une sorte de rudesse apre qu'il n'avait pas depouillee, +tout en lui accusait ce type vierge d'un enfant des montagnes, et qui +etait fier d'en etre; ses camarades lui donnerent le sobriquet de +_Sicambre_. Ses premiers essais a l'Ecole attestaient une lecture +immense, et particulierement des etudes historiques tres-nourries. Un +grand mouvement d'emulation animait alors l'interieur de l'Ecole; les +eleves provinciaux, entres l'annee precedente, MM. Dubois, Albrand aine, +Cayx, etc., s'etaient mis en devoir de lutter avec les eleves parisiens, +jusque-la en possession des premiers rangs. MM. Jouffroy, Damiron, +Bautain, Albrand jeune, qui survinrent en 1813, acheverent de constituer +en bon pied les provinciaux. Cette premiere annee se passa pour eux a +des exercices historiques et litteraires; il fallait la revolution de +1814 pour qu'une specialite philosophique put etre creee au sein de +l'Ecole par M. Cousin. MM. La Romiguiere et Boyer-Collard n'avaient +professe qu'a la Faculte des Lettres, mais aucun enseignement +philosophique approprie ne s'adressait aux eleves; M. Cousin eut, en +1814, l'honneur de le fonder, et MM. Jouffroy, Damiron et Bautain furent +ses premiers disciples. + +Je me suis demande souvent si M. Jouffroy avait bien rencontre sa +vocation la plus satisfaisante en s'adonnant a la philosophie; je me +le suis demande toutes les fois que j'ai lu des pages historiques ou +descriptives ou sa plume excelle, toutes les fois que je l'ai entendu +traiter de l'Art et du Beau avec une delicatesse si sentie et une +expansion qui semble augmentee par l'absence, _ripae ulterioris amore_, +ou enfin lorsqu'en certains jours tristes, au milieu des matieres qu'il +deduit avec une lucidite constante, j'ai cru saisir l'ennui de l'ame +sous cette logique, et un regret profond dans son regard d'exile. Mais +non; si M. Jouffroy ne trouve pas dans la seule philosophie l'emploi +de toutes ses facultes cachees, si quelques portions pittoresques ou +passionnees restent chez lui en souffrance, il n'est pas moins fait +evidemment pour cette reflexion vaste et eclaircie. Son tort, si nous +osons percer au dedans, est, selon nous, d'avoir trop combattu le +genie actif qui s'y melait a l'origine, d'avoir efface l'imagination +platonique qui pretait sa couleur aux objets et baignait a son gre les +horizons. Un rude sacrifice s'est accompli en lui; il a fait pour le +bien, il a pris sa science au serieux et a voulu que rien de temeraire +et de hasarde n'y restat. La reserve a empiete de jour en jour sur +l'audace. En proie durant quinze annees a cet inquietant probleme de +la destinee humaine, il a voulu mettre ordre a ses doutes, a ses +conjectures, et au petit nombre des certitudes; il s'y est calme, mais +il s'y est refroidi. Sa raison est demeuree victorieuse, mais quelque +chose en lui a regrette la flamme, et son regard parait souffrant. Nous +disons qu'il a eu tort pour sa gloire, mais c'est un rare merite +moral que de faire ainsi; toute sagesse ici-bas est plus ou moins une +contrition. + +Le retour de l'ile d'Elbe jeta M. Jouffroy et ses amis dans les rangs +des volontaires royaux a la suite de M. Cousin, ce qui signifie tout +simplement que ces jeunes philosophes n'etaient pas bonapartistes, et +qu'ils acceptaient la Restauration comme plus favorable a la pensee +que l'Empire. Dans un article de M. Jouffroy sur les Lettres de Jacopo +Ortis, insere au _Courrier Francais_ en 1819, je trouve exprime a nu, et +avec une fermete de style a la Salluste, ce sentiment d'opposition aux +conquetes et a la force militaire: "Un peuple ne doit tirer l'epee que +pour defendre ou conquerir son independance. S'il attaque ses voisins +pour les soumettre a son pouvoir, il se deshonore; s'il envahit leur +territoire sous le pretexte d'y fonder la liberte, on le trompe ou il se +trompe lui-meme. Violer tous les droits d'une nation pour les retablir, +est a la fois l'inconsequence la plus etrange et l'action la plus +injuste. + +"L'amour de la liberte commenca la Revolution francaise; l'Europe, +desavouant la politique de ses rois, nous accordait son estime et son +admiration. Mais bientot les applaudissements cesserent. La justice +avait ete foulee aux pieds par les factions; la liberte devait perir +avec elle: aussi ne la revit-on plus. Le nom seul subsista quelques +annees, pour accrediter aupres du peuple des chefs ambitieux et servir +d'instrument a l'etablissement du despotisme. + +"Le mal passa dans les camps. La fin de la guerre fut corrompue, et +l'heroisme de nos soldats prostitue. L'epee francaise devait etre +plantee sur la frontiere delivree, pour avertir l'Europe de notre +justice. On la promena en Allemagne, en Hollande, en Suisse, en Italie. +Elle fit partout de funestes miracles: on vit bien qu'elle pouvait tout, +mais on ne vit pas ce qu'elle saurait respecter." + +Ce que M. Jouffroy exprimait si energiquement en 1819, il ne le sentait +pas moins vivement en 1815, sous le coup d'une premiere invasion et a la +menace d'une seconde. Ses craintes realisees, et dans toute l'amertume +du role de vaincu, il reprit avec ses amis les etudes philosophiques; un +sentiment exalte de justice et de devoir dominait ce jeune groupe; ils +etaient dans leur periode stoique, dans cette periode de Fichte, par +ou passent d'abord toutes les ames vertueuses. M. Jouffroy gagna le +doctorat avec deux theses remarquables, l'une sur _le Beau et le +Sublime_, et l'autre sur _la Causalite_. A partir de 1816, il devint +maitre de conferences a l'Ecole, et fut en meme temps attache au college +Bourbon jusqu'en 1822, epoque ou M. Corbiere, qui avait brise l'Ecole, +le destitua aussi de ses fonctions au college. M. Jouffroy, au sortir de +l'Ecole, entretenait une correspondance active d'idees et d'epanchements +avec ses amis disperses en province, avec MM. Damiron et Dubois +particulierement, qu'on avait envoyes a Falaise, et ensuite avec ce +dernier, a Limoges. C'etaient souvent des saillies d'imagination +philosophique, non pas sur un tel point special et borne, mais sur +l'ensemble des choses et leur harmonie, sur la destinee future, le role +des planetes dans l'ascension des ames, et l'esperance de rejoindre +en ces Elysees superieurs les devanciers illustres qu'on aura le plus +aimes, Platon ou Montaigne. On surprend la tout a nu l'homme qui plus +tard, et deja tempere par la methode, n'a pu s'empecher de lancer +ses ingenieux et hardis paradoxes sur _le Sommeil_, et qui consacre +plusieurs lecons de son cours a la question de _la vie anterieure_. +C'etaient encore, dans cette correspondance, des retours de desir vers +le pays natal, vers la montagne d'ou il tirait sa source, et le besoin +de peindre a ses amis qui les ignoraient, ces grands tableaux naturels +dont il etait sevre: "Qui vous dira la fraicheur de nos fontaines, +la modeste rougeur de nos fraises? qui vous dira les murmures et les +balancements de nos sapins, le vetement de brouillard que chaque matin +ils prennent, et la funebre obscurite de leurs ombres? et l'hiver, dans +la tempete, les tourbillons de neige souleves, les chemins disparus sous +de nouvelles montagnes, l'aigle et le corbeau qui planent au plus haut +de l'air, les loups sans asile, hurlant de faim et de froid, tandis que +les familles s'assemblent au bruit des toits ebranles, et prient Dieu +pour le voyageur? O mon pays que je regrette, quand vous reverrai-je?" + +En 1820, ayant perdu son pere, il revit ce Jura tant desire, et toute +sa chere Helvetie. Il fit ce voyage avec M. Dubois, qui, place alors +a Besancon, et lui-meme atteint de cruelles douleurs et pertes +domestiques, y cherchait un allegement dans l'entretien de l'amitie et +dans les impressions pacifiantes d'une majestueuse nature. M. Dubois a +ecrit et a bien voulu nous lire un recit de cette epoque de sa vie ou +son ame et celle de M. Jouffroy se confondirent si etroitement. Un tel +morceau, puissant de chaleur et minutieux de souvenirs, ou revivent +a cote des circonstances individuelles les emotions religieuses et +politiques d'alors, serait la revelation biographique la plus directe, +tant sur les deux amis que sur toute la generation d'elite a laquelle +ils appartiennent. Mais il faut se borner a une pale idee. Apres avoir +reconnu et salue le toit patriarcal, le bois de sapins en face, a +gauche, qui projette en montant ses _funebres ombres_, avoir foule la +mousse epaisse, les humides lisieres ou sont les fraises, et s'etre +assis derriere le rucher d'abeilles, dont le miel avait enduit des le +berceau une levre eloquente, il s'agissait pour les deux amis de se +donner le spectacle des Alpes; pour M. Jouffroy, de les revoir et de les +montrer; pour M. Dubois, de les decouvrir;--car c'etait tout au plus si +ce dernier les avait, en venant, apercues de loin a l'horizon dans la +brume, et comme un ruban d'argent. M. Jouffroy conduisit donc son ami +un matin, des avant le lever du soleil, a travers les vallees et les +prairies, jusqu'a la pente de la Dole qu'ils gravirent. La Dole est le +point culminant du Jura, et ou le Doubs prend sa source. En montant par +un certain versant et par des sentiers bien choisis, on arrive au plus +haut sans rien decouvrir, et, au dernier pas exactement qui vous porte +au plateau du sommet, tout se declare. C'est ce qui eut lieu pour M. +Dubois, a qui son guide habile menageait la surprise: "Toutes les Alpes, +comme il le dit, jaillirent devant lui d'un seul jet!" L'amphitheatre +glorieux encadrant le pays de Vaud, le miroir du Leman, dans un coin la +Savoie rabaissee au pied du Mont-Blanc sublime; cet ensemble solennel +que la plume, quand l'oeil n'a pas vu, n'a pas le droit de decrire; la +vapeur et les rayons du matin s'y jouant et luttant en mille manieres, +voila ce qui l'assaillit d'abord et le stupefia. M. Jouffroy, plus +familier a l'admiration de ces lieux, en jouissait tout en jouissant de +l'immobile extase de l'ami qu'il avait guide; il reportait son regard +avec sourire tantot sur le spectacle eclatant, et tantot sur le +visage ebloui; il etait comme satisfait de sa lente demonstration si +magnifiquement couronnee, il etait satisfait de sa montagne. A quelques +pas en avant, un patre debout, les bras croises et appuye sur son baton, +semblait aussi absorbe dans la grandeur des choses; le philosophe en fut +vivement frappe, et dit: "Il y a en cette ame que voila toutes les memes +impressions que dans les notres."--Les images nombreuses et si belles +dans la bouche de M. Jouffroy, ou le patre intervient souvent, datent de +cette rencontre; c'est ce qui lui a fait dire dans son emouvant discours +sur _la Destinee humaine_: "Le patre reve comme nous a cette infinie +creation dont il n'est qu'un fragment; il se sent comme nous perdu dans +cette chaine d'etres dont les extremites lui echappent; entre lui et les +animaux qu'il garde, il lui arrive aussi de chercher le rapport; il lui +arrive de se demander si, de meme qu'il est superieur a eux, il n'y +aurait pas d'autres etres superieurs a lui..., et de son propre droit, +de l'autorite de son intelligence qu'on qualifie d'infirme et de bornee, +il a l'audace de poser au Createur cette haute et melancolique question: +Pourquoi m'as-tu fait? et que signifie le role que je joue ici-bas?" +Dans ses lecons sur _le Beau_, qui par malheur n'ont ete nulle part +recueillies, M. Jouffroy disait frequemment d'une voix penetree: "Tout +parle, tout vit dans la nature; la pierre elle-meme, le mineral le plus +informe vit d'une vie sourde, et nous parle un langage mysterieux; et ce +langage, le patre, dans sa solitude, l'entend, l'ecoute, le sait autant +et plus que le savant et le philosophe, autant que le poete!" + +Lorsque les amis voulurent redescendre du sommet, M. Jouffroy s'etant +adresse au patre pour le choix d'un certain sentier, le patre, sans +sortir de son silence, fit signe du baton et rentra dans son immobilite. +Avant de savoir que M. Jouffroy avait eu cette matinee culminante sur +la Dole, qu'il avait remarque ce patre sur ce plateau, et que sa +contemplation avait trouve a une heure determinee de sa jeunesse une +forme de tableau si en rapport et si harmonieuse, je me l'etais souvent +figure, en effet, sur un plateau eleve des montagnes, avec moins de +soleil, il est vrai, avec un horizon moins meuble de realites et +d'images, bien qu'avec autant d'air dans les cieux. A propos de son +cours sur _la Destinee humaine_, ou il semblait n'indiquer qu'a peine +aux jeunes ames inquietes un sentier religieux qu'on aurait voulu alors +lui entendre nommer, on disait dans un article du _Globe_ de decembre +1830: "Comme un pasteur solitaire, melancoliquement amoureux du desert +et de la nuit, il demeure immobile et debout sur son tertre sans +verdure; mais du geste et de la voix il pousse le troupeau qui se presse +a ses pieds et qui a besoin d'abri, il le pousse a tout hasard au +bercail, du seul cote ou il peut y en avoir un." + +Le propre de M. Jouffroy, c'est bien de tout voir de la montagne; s'il +envisage l'histoire, s'il decrit geographiquement les lieux, c'est par +masses et formes generales, sans scrupule des details, et avec une sorte +de verite ou d'illusion toujours majestueuse. "Les evenements, a-t-il +dit quelque part, sont si absolument determines par les idees, et les +idees se succedent et s'enchainent d'une maniere si fatale, que la seule +chose dont le philosophe puisse etre tente, c'est de se croiser les bras +et de regarder s'accomplir des revolutions auxquelles les hommes peuvent +si peu." Voila tout entier dans cet aveu notre philosophe-pasteur: voir, +regarder, assister, comprendre, expliquer. Aussi cette promenade sur la +Dole est-elle une merveilleuse figure de la destinee de M. Jouffroy. +Chacun, en se souvenant bien, chacun a eu de la sorte son Sinai dans sa +jeunesse, sa mysterieuse montagne ou la destinee s'est comme offerte aux +yeux, mieux eclairee seulement qu'elle ne le sera jamais depuis. Nul +ne le sait que nous; et ce que le monde admire ensuite de nos oeuvres, +n'est guere que le reflet affaibli et l'ombre d'un sublime moment +envole. + +Dans cette ascension de la Dole, j'ai oublie, pour completer la scene, +de dire qu'outre les deux amis et le patre, il y avait la un vieux +capitaine de leur connaissance, redevenu campagnard, revolutionnaire de +vieille souche et grand lecteur de Voltaire. Comme il redescendait le +premier dans le sentier indique, et qu'il voyait les deux amis avoir +peine a se detacher du sommet et se retourner encore, il les gourmandait +de leur lenteur, en criant: "Quand on a vu, on a vu!" Ce capitaine +voltairien, pres du patre, dut paraitre au philosophe le bon sens +goguenard et prosaique, a cote du bon sens naif et profond. + +Quelquefois, a travers leurs courses de la journee, il arrivait aux deux +amis de passer a diverses reprises la frontiere; ils se sentaient plus +libres alors, soulages du poids que le regime de ce temps imposait aux +nobles ames, et ils entonnaient de concert _la Marseillaise_, comme un +defi et une esperance. Le soir, quand ils trouvaient des feux presque +eteints, qu'avaient allumes les bergers, ils s'asseyaient aupres, et M. +Jouffroy, en y apportant des branches pour les ranimer, se rappelait les +irruptions des Barbares, lesquels, comme des brassees de bois vert, +la Providence avait jetes de temps a autre dans le foyer expirant des +civilisations. Nul, s'il l'avait voulu, n'aurait eu plus que lui, au +service de sa pensee, de ces grandes images agrestes et naturelles. + +En 1821, de retour a Paris, MM. Jouffroy et Dubois exercerent l'un +sur l'autre une influence continue fort vive: M. Jouffroy initiait +philosophiquement son ami qui n'avait pas, jusque-la, secoue tout a fait +l'autorite en matiere religieuse; M. Dubois entrecoupait par ses elans +politiques ce qu'aurait eu de trop metaphysique et speculatif le cours +d'idees du philosophe. Leur sante a tous deux s'etait fort alteree. +M. Jouffroy acquit des lors cette constitution plus nerveuse et cette +delicatesse fine de complexion, si d'accord avec son ame, mais que +quelque chose de plus robuste avait dissimulee. M. Cousin s'etait engage +dans le carbonarisme et y poussait avec proselytisme; apres quelque +hesitation, les deux amis y entrerent, mais par M. Augustin Thierry, +dans une vente dont faisaient partie MM. Scheffer, Bertrand, Roulin, +Leroux, Guinard, etc.; ils ne manquerent a aucune des demonstrations +civiques qui eurent lieu au convoi de Lallemand et a celui de Camille +Jordan. En 1822, M. Jouffroy fut destitue; M. Dubois l'etait deja. En +1823, notre philosophe ecrivait dans la solitude cet article, _Comment +les Dogmes finissent_, ou eclatent la vertu et la foi fremissantes sous +la persecution, ou retentit dans le langage de la philosophie comme un +echo sacre des catacombes. M. Jouffroy ne s'est jamais eleve a une plus +grande hauteur d'audace que dans cette inspiration refoulee; depuis il +s'est epanche, etendu, elargi, en descendant a la maniere des fleuves, +dont le flot peut s'accroitre, mais ne regagne plus le niveau de la +source.--En septembre 1824, _le Globe_ fut fonde. + +Il semble aujourd'hui, a ouir certaines gens, que _le Globe_ n'eut pour +but que de faire arriver plus commodement au pouvoir messieurs les +doctrinaires grands et petits, apres avoir passe six longues annees a +s'encenser les uns les autres. Peu de mots remettront a leur place ces +ignorances et ces injures. M. Dubois, destitue, traduisait la Chronique +de Flodoard pour la collection de M. Guizot, ecrivait quelques articles +aux _Tablettes universelles_, qui trop tot manquerent, se devorait enfin +dans l'intimite d'hommes fervents, etouffes comme lui, et dans +les conversations brulantes de chaque jour. M. Leroux, qui, apres +d'excellentes etudes faites a Rennes au meme college que M. Dubois, +et avant de prendre rang comme une des natures de penseur les plus +puissantes et les plus ubereuses d'aujourd'hui, etait simplement ouvrier +typographe, M. Leroux avait imagine, avec M. Lachevardiere, imprimeur, +d'entreprendre un journal utile, compose d'extraits de litterature +etrangere, d'analyses des principaux voyages et de faits curieux et +instructifs rassembles avec choix. Il communiqua son cadre d'essai a M. +Dubois, qui jugea que, dans cette simple idee de magasin a l'anglaise, +il n'y avait pas assez de chance d'action; qu'il fallait y implanter une +portion de doctrine, y introduire les questions de liberte litteraire, +se poser contre la litterature imperiale, et, sans songer a la politique +puisqu'on etait en pleine Censure, fonder du moins une critique nouvelle +et philosophique. Des deux idees combinees de MM. Leroux et Dubois, +naquit _le Globe_; mais celle de M. Dubois, bien que venue a l'occasion +de l'autre, etait evidemment l'idee active, saillante et necessaire; +aussi imprima-t-il au _Globe_ le caractere de sa propre physionomie. +M. Leroux y maintint toutefois sur le second plan l'execution de son +projet; et toute cette matiere de voyages, de faits etrangers, de +particularites scientifiques, qui occupa longtemps les premieres pages +du _Globe_ avant l'invasion de la politique quotidienne, etait menagee +par lui. Sous le rapport des doctrines et de l'influence morale, M. +Leroux ne se fit d'ailleurs au _Globe_, jusqu'en 1830, qu'une position +bien inferieure a ses rares merites et a sa portee d'esprit; par +modestie, par fierte, cachant des convictions entieres sous une bonhomie +qu'on aurait du forcer, il s'effaca trop; quatre ou cinq morceaux de +fonds qu'il se decida a y ecrire frapperent beaucoup, mais ne l'y +assirent pas au rang qu'il aurait fallu. Il dirigeait le materiel du +journal, mais en fait d'idees il y passa toujours plus ou moins pour un +reveur. Ses opinions, afin de prevaloir, avaient besoin d'arriver par M. +Dubois[112]. + +[Note 112: Nous laissons subsister cette page qui fut exacte, nous la +maintenons, bien que nos sentiments et nos jugements a l'egard de M. +Leroux aient change a mesure qu'il changeait lui-meme. Ce n'est plus de +sa modestie qu'il semblerait a propos de venir parler aujourd'hui. Lui +aussi il est entre a pleines voiles, comme tant d'autres, dans cet Ocean +Pacifique de l'orgueil, et il a franchi son detroit de Magellan. Nous +l'avions connu et aime homme _distingue_, nous l'abandonnons revelateur +et prophete. Mais nous irions jusqu'a regretter de l'avoir connu et +loue, quand nous le voyons provoquer l'outrage, a propos de Jouffroy +mort, contre les amis les plus chers et les plus consciencieux de +cet homme excellent, quand nous le voyons deverser l'amertume sur +l'irreprochable et integre M. Damiron; et tout cela parce que M. Leroux +veut faire de Jouffroy son _precurseur_ comme il a fait de M. Cousin son +_Antechrist_.--Qu'il nous suffise de repeter ici que, nonobstant toutes +les variations subsequentes, cet historique du _Globe_ reste d'une +parfaite exactitude.] + +M. Dubois s'etait donc mis a l'oeuvre en septembre 1824, seconde de M. +Leroux, et moyennant les avances financieres de M. Lachevardiere. MM. +Jouffroy et Damiron, ses amis intimes, ne pouvaient lui manquer. M. +Trognon travailla aussi des les premiers numeros. Comme il y avait +exposition de peinture au debut, M. Thiers se chargea d'en rendre +compte; sauf ce coup de main du commencement, il ne donna rien depuis au +journal. M. Merimee donna quelque chose d'abord, mais ne continua pas sa +collaboration. Quelques jeunes gens, eleves distingues de MM. Jouffroy +et Damiron, entrerent de bonne heure, parmi lesquels MM. Vitet et +Duchatel, qui n'etaient pas plus des doctrinaires alors que M. Thiers. +Ils connaissaient les doctrinaires sans doute, ils etaient lies, ainsi +que leurs maitres, avec M. Guizot, avec M. de Broglie, peut-etre de loin +avec M. Royer-Collard; personne dans cette reunion commencante +n'en etait aux prejuges brutaux et aux declamations ineptes du +_Constitutionnel_; mais par M. Dubois, ame du journal, un vif sentiment +revolutionnaire et girondin se tenait en garde; et, des que la Censure +fut levee, cette pointe genereuse perca en toute occasion. M. de +Remusat, le plus doctrinaire assurement des redacteurs du _Globe_ par la +subtilite de son esprit, par ses habitudes et ses liens de societe, ne +toucha longtemps que des sujets de pure litterature et de poesie; ce +qu'il faisait avec une souplesse bien elegante. M. Duvergier de Hauranne +n'avait pas a un moindre degre la preoccupation litteraire, et son zele +spirituel s'attaquait, dans l'intervalle de ses voyages d'Italie et +d'Irlande, a des points delicats de la controverse romantique. Ce n'est +guere a M. Magnin toujours net et progressif, ou a M. Ampere survenu +plus tard et adonne aux excursions studieuses, qu'on imputera un role +dans la pretendue ligue. _Le Globe_ n'a pas ete fonde et n'a pas grandi +sous le patronage des doctrinaires, c'est-a-dire des trois ou quatre +hommes eminents a qui s'adressait alors ce nom. La bourse de M. +Lachevardiere, l'idee de M. Leroux, l'impulsion de M. Dubois, voila les +donnees primitives; des jeunes gens pauvres, des talents encore obscurs, +des proscrits de l'Universite, ce furent les vrais fondateurs; la +generation des salons qui s'y joignit ensuite n'etouffa jamais l'autre. + +Le public, qui aime a faire le moins de frais possible en renommee, et +qui est dur a accepter des noms nouveaux, voyant _le Globe_ surgir, +tenta d'en expliquer le succes, et presque le talent, par l'influence +invisible et supreme de quelques personnages souvent cites. Ces +personnages etaient sans doute bienveillants au _Globe_, mais cette +bienveillance, temperee de blame frequent ou meme d'epigrammes legeres, +ne justifiait pas l'honneur qu'on leur en faisait. Financierement, +lorsqu'en 1828, _le Globe_ devenant tout a fait politique, M. +Lachevardiere retira ses capitaux, M. Guizot, seul parmi les +doctrinaires d'alors, prit une action. M. de Broglie aida au +cautionnement; mais c'etait un simple placement de fonds sans enjeu. +Du reste, occupes de leurs propres travaux, ces messieurs n'ont jamais +contribue de leur plume a l'illustration du journal; une seule fois, +s'il m'en souvient, M. Guizot ecrivit une colonne officieuse sur un +tableau de M. Gerard; peut-etre a-t-il recidive pour quelque autre cas +analogue, mais c'est tout. M. de Barante n'a fait qu'un seul article; M. +de Broglie n'y a jamais ecrit. Les pretendus patrons hantaient si peu ce +lieu-la, qu'il a ete possible a l'un des redacteurs assidus de n'avoir +pas, une seule fois durant les six ans, l'honneur d'y rencontrer leur +visage. La verdeur de certains articles allait, de temps a autre, +eveiller leur severite et raviver les nuances. M. Royer-Collard reprouva +hautement l'article pour lequel M. Dubois fut mis en cause et condamne, +quelques mois avant juillet 1830. M. Cousin lui-meme, bien que plus +rapproche du journal par son age et par ses amis, s'en separait crument +dans la conversation; il ne repondait pas de ses disciples, il censurait +leur marche, et savait marquer plus d'un defaut avec quelque trait de +cette verve incomparable qu'on lui pardonne toujours, et que _le Globe_ +ne lui paya jamais qu'en respects. + +Si l'on examine enfin l'allure et le langage du _Globe_ depuis qu'il +devint expressement politique, c'est-a-dire sous les ministeres +Martignac et Polignac, on y trouve une hardiesse, une fermete de ton +qu'aucun organe de l'opposition d'alors n'a surpassees. Le ministere +Martignac y fut attaque de bonne heure avec une exigence dont MM. de +Remusat, Duchatel et Duvergier de Hauranne ont quelque droit aujourd'hui +de s'etonner. La question des Jesuites et de la liberte absolue +d'enseignement preta jusqu'au bout, sous la plume de M. Dubois, a une +controverse, excentrique si l'on veut, et par trop chevaleresque pour le +moment, mais du moins aussi peu doctrinaire que possible. M. de Remusat, +qui traita presque seul la politique des derniers mois avant Juillet, +durant la prison de M. Dubois, ne detourna pas un seul instant le +journal de la ligne extreme ou il etait lance; vers cette fin de la +lutte, toutes les pensees n'en faisaient qu'une pour la delivrance, il +semblait meme qu'il y eut dans cette redaction du _Globe_ des vues et +des ressources d'avenir plus vastes qu'ailleurs. Quand M. Thiers, au +debut du _National_, developpait sa theorie constitutionnelle, et venait +professer Delorme comme resume de son Histoire de la Revolution, ces +articles ingenieux etaient regardes comme de purs jeux de forme et +des fictions un peu vaines au prix de la grande question populaire +et sociale; et ce n'etait pas M. Dubois seulement qui jugeait ainsi, +c'etait M. Duchatel ou tout autre. S'il y avait alors dissidence +marquee, division au _Globe_ en quelque matiere, cette dissidence +portait, le dirai-je? sur la question dite romantique. L'ecole +romantique des poetes ne put jamais faire irruption au _Globe_, et +le gagner comme organe a elle; mais elle y avait des allies et des +intelligences. M. Leroux, M. Magnin, et celui qui ecrit ces lignes, +penchaient plus ou moins du cote novateur en poesie; MM. Dubois, +Duvergier, de Remusat, et l'ensemble de la redaction, etaient en +mefiance, quoique generalement bienveillants. Tous ces petits mouvements +interieurs se dessinerent avec feu a l'occasion du drame de _Hernani_, +qui eut pour resultat d'augmenter la bienveillance. Mais, helas! +rapprochement litteraire, union politique, tout cela manqua bientot. + +Au _Globe_, M. Jouffroy tint une grande place; il etait le philosophe +generalisateur, le dogmatique par excellence, de meme que M. Damiron +etait le psychologue analyste et sagace, de meme que M. Dubois etait +le politique emu et acere, le critique chaleureux. Independamment des +articles recueillis dans le volume des _Melanges_, M. Jouffroy en a +ecrit plusieurs sur des sujets d'histoire ou de geographie, et y a porte +sa large maniere. Il cherchait a tirer des antecedents historiques, des +conditions geographiques et de l'esprit religieux des peuples, la loi de +leur mouvement et de leur destinee. Les resultats les plus generaux de +ses meditations a ce sujet sont consignes dans deux lecons d'un cours +particulier professe par lui en 1826 (_de l'Etat actuel de l'Humanite_). +Il ne s'y interdisait pas, comme il l'a trop fait depuis, l'impulsion +active et stimulante, l'appel a l'energie morale d'un chacun; il n'y +imposait pas, comme dans ses articles sur mistress Trolloppe, le calme +et le quietisme brahmanique aux assistants eclaires, sous peine +de decheance aveugle et de fatuite. Au contraire, il y marquait +l'initiative a la civilisation chretienne, et le devoir d'agir a chacun +de ses membres; il y disait avec plainte: "Comment aurions-nous des +hommes politiques, des hommes d'Etat, quand les questions dont la +solution reflechie peut seule les former ne sont pas meme poses, pas +meme soupconnees de ceux qui sont assis au gouvernail; quand, au lieu +de regarder a l'horizon, ils regardent a leurs pieds; quand, au lieu +d'etudier l'avenir du monde, et dans cet avenir celui de l'Europe, et +dans celui de l'Europe la mission de leur pays, ils ne s'inquietent, ils +ne s'occupent que des details du menage national?... Nous ne concevons +pas que tant de gens de conscience se jettent dans les affaires +politiques, et poussent le char de notre fortune dans un sens ou clans +un autre, avant d'avoir songe a se poser ces grandes questions.... Je +sais que la marche de l'humanite est tracee, et que Dieu n'a pas laisse +son avenir aux chances des faiblesses et des caprices de quelques +hommes: mais ce que nous ne pouvons empecher ni faire, nous pouvons du +moins le retarder ou le precipiter par notre mauvaise ou bonne conduite. +Dans les larges cadres de la destinee que la Providence a faite au +monde, il y a place pour la vertu et la folie des hommes, pour le +devouement des heros et l'egoisme des laches." + +C'etait dans sa chambre de la rue du Four-Saint-Honore, a l'ouverture +d'un des cours particuliers auxquels le confinait l'interdiction +universitaire, que M. Jouffroy s'exprimait ainsi. Ces cours prives +etaient fort recherches; quelques esprits deja murs, des camarades du +maitre, des medecins depuis celebres, une elite studieuse des salons, +plusieurs representants de la jeune et future pairie, composaient +l'auditoire ordinaire, peu nombreux d'ailleurs, car l'appartement etait +petit, et une reunion plus apparente serait aisement devenue suspecte +avant 1828. On se rendait, une fois par semaine seulement, a ces +predications de la philosophie; on y arrivait comme avec ferveur et +discretion; il semblait qu'on y vint puiser a une science nouvelle et +defendue, qu'on y anticipat quelque chose de la foi epuree de l'avenir. +Quand les quinze ou vingt auditeurs s'etaient rassembles lentement, que +la clef avait ete retiree de la porte exterieure, et que les derniers +coups de sonnette avaient cesse, le professeur, debout, appuye a la +cheminee, commencait presque a voix basse, et apres un long silence. La +figure, la personne meme de M. Jouffroy est une de celles qui frappent +le plus au premier aspect, par je ne sais quoi de melancolique, de +reserve, qui fait naitre l'idee involontaire d'un mysterieux et noble +inconnu. Il commencait donc a parler; il parlait du Beau, ou du Bien +moral, ou de l'immortalite de l'ame; ces jours-la, son teint plus +affaibli, sa joue legerement creusee, le bleu plus profond de son +regard, ajoutaient dans les esprits aux reminiscences ideales du +_Phedon_. Son accent, apres la premiere moitie assez monotone, s'elevait +et s'animait; l'espace entre ses paroles diminuait ou se remplissait +de rayons. Son eloquence deployee prolongeait l'heure et ne pouvait se +resoudre a finir. Le jour qui baissait agrandissait la scene; on ne +sortait que croyant et penetre, et en se felicitant des germes recus. +Depuis qu'il professe en public, M. Jouffroy a justifie ce qu'on +attendait de lui; mais pour ceux qui l'ont entendu dans l'enseignement +prive, rien n'a rendu ni ne rendra le charme et l'ascendant d'alors[113]. + +[Note 113: Voir, si l'on veut, dans les poesies de Joseph Delorme deux +pieces adressees a M. Jouffroy, qui n'y est pas nomme, l'une a M***: _O +vous qui lorsque seul_, etc., etc.; et l'autre qui a pour titre: _Le +Soir de la Jeunesse_. Nous ne croyons pas nous tromper en disant que +cette derniere piece a ete egalement inspiree par lui.--Dans une +derniere edition de _Joseph Delorme_ (1861), on peut lire (page 299) une +lettre de Jouffroy adressee a l'auteur; il s'etait en partie reconnu.] + +M. Jouffroy en etait, en ces annees-la, a cette periode heureuse ou luit +l'etoile de la jeunesse, a la periode de nouveaute et d'invention; il se +sentait, a l'egard de chaque verite successive, dans la fraicheur d'un +premier amour; depuis, il se repete, il se souvient, il developpe. Le +malheur a voulu qu'avec sa facilite de parler et son indolence d'ecrire, +il ait improvise ses lecons les plus neuves, et qu'elles n'aient nulle +part ete fixees dans leur verve delicate et leur vivacite naissante. M. +Jouffroy se determine malaisement a ecrire, bien qu'une fois a l'oeuvre +sa plume jouisse de tant d'abondance. Il n'a publie d'original que la +preface en tete des _Esquisses morales_ de Stewart, et ses articles, +la plupart recueillis dans les _Melanges_: l'introduction promise des +Oeuvres de Reid n'a pas paru. Philosophe et demonstrateur eloquent +encore plus qu'ecrivain, la forme, qui a tant d'attrait pour l'artiste, +convie peu M. Jouffroy; il souffre evidemment et retarde le plus +possible de s'y emprisonner; il la deborde toujours. La lutte etroite, +la joute de la pensee et du style ne lui va pas. Il ne s'applique point +a la fermete de Pascal; sa forme, a lui, quand il lui en faut une, est +belle et ample, mais lachee, comme on dit. + +Saint Jerome appelle quelque part saint Hilaire, eveque de Poitiers, _le +Rhone de l'eloquence gauloise_. M. Jouffroy serait bien plutot une Loire +epanouie qu'un Rhone impetueux, comme elle lent, large, inegalement +profond, noyant demesurement ses rives. + +M. Jouffroy, entre a la Chambre depuis deux ans, a montre peu +d'inclination pour la politique, et s'est a peine efforce d'y reussir. +On le concoit; dans ses habitudes de pensee et de parole, il a besoin +d'espace et de temps pour se derouler, et de silence en face de lui. +Il avait contre son debut, dans cette assemblee assez vulgaire, d'etre +suspect de metaphysique des le moindre preambule. Et pourtant la parole, +hardiment prise en deux ou trois occasions, eut vaincu ce prejuge; M. +Jouffroy aurait eu beau jeu a entamer la question europeenne selon ses +idees de tout temps, a tracer le role oblige de la France, et a fletrir +pour le coup la politique _de menage_ a laquelle on l'assujettit: il +n'en a rien fait, soit que l'humeur contemplative ait predomine et +l'ait decourage de l'effort individuel, soit que, voyant une Chambre si +ouverte a entendre, il ait souri sur son banc avec dedain[114]. + +[Note 114: M. Jouffroy, depuis, s'est decide a parler, et il l'a +fait avec le succes que nous presagions, bien que dans un sens un peu +different de celui qui nous semblait probable a cette date de decembre +1833, et que nous eussions prefere.] + +Car, malgre tout le progres de la disposition contemplative, il y a en +M. Jouffroy le cote dedaigneux, ironique, l'ancien cote actif refoule, +qui se fait sentir amerement par retours, et qui tranche, comme un +eclair, sur un grand fonds de calme et d'ennui. Il y a le vieil homme, +qui fut severe au passe, hostile aux revelations, l'adversaire railleur +du baron d'Eckstein, le philosophe qui ignore et supprime ce qui le +gene, comme Malebranche supprimait l'histoire. Il y a l'aristocratie +du penseur et du montagnard, froideur et hauteur, le premier mouvement +susceptible et chatouilleux, la levre qui s'amincit et se pince, une +rougeur rapide a une joue qui soudain palit. + +Mais il y a tout aussitot et tres-habituellement le cote bon, +plebeien, condescendant, explicatif et affectueux, qui s'accommode aux +intelligences, qui, au sortir d'un paradoxe presque outrageux, vous +demontre au long des clartes et sait y demeler de nouvelles finesses; +une disposition humaine et morale, une bienveillance qui prend interet, +qui ne se degoute ni ne s'emousse plus. L'idee de devoir preside a +cette noble partie de l'ame que nous peignons; si le premier mouvement +s'echappe quelquefois, la seconde pensee repare toujours. + +Outre les travaux et ecrits ulterieurs qu'on a droit d'esperer de M. +Jouffroy, il est une oeuvre qu'avant de finir nous ne pouvons nous +empecher de lui demander, parce qu'il nous y semble admirablement +propre, bien que ce soit hors de sa ligne apparente. On a reproche a +quelques endroits de sa psychologie de tenir du roman; nous sommes +persuade qu'un roman de lui, un vrai roman, serait un tresor de +psychologie profonde. Qu'il s'y dispose de longue main, qu'il termine +par la un jour! il s'y fondera a cote de la science une gloire plus +durable; Petrarque doit la sienne a ses vers vulgaires, qui seuls ont +vecu. Un roman de M. Jouffroy (et nous savons qu'il en a deja projete), +ce serait un lieu sur pour toute sa psychologie reelle, qui consiste, +selon nous, en observations detachees plutot qu'en systeme; ce serait +un refuge brillant pour toutes les facultes poetiques de sa nature qui +n'ont pas donne. Je la vois d'ici d'avance, cette histoire du coeur, ce +_Woldemar_ non subtil, bien superieur a l'autre de Jacobi. L'exposition +serait lente, spacieuse, aeree, comme celles de l'Americain dont +l'auteur a tant aime la prairie et les mers[115]. Il y aurait des l'abord +des paturages inclines et de ces tableaux de moeurs antiques que savent +les hommes des hautes terres. Les personnages surviendraient dans cette +region avec harmonie et beaute. Le heros, l'amant, flotterait de +la passion a la philosophie, et on le suivrait pas a pas dans ses +defaillances touchantes et dans ses reprises genereuses. Comme l'amitie, +comme l'amour naissant qui s'y cache, se revetiraient d'un coloris sans +fard, et nous livreraient quelques-uns de leurs mysteres par des aspects +aplanis! Comme les pales et arides intervalles s'etendraient avec +tristesse jusqu'au sein des vertes annees! Que la lutte serait longue, +marquee de sacrifice, et que le triomphe du devoir couterait de pleurs +silencieux! Allez, osez, o Vous dont le drame est deja consomme au +dedans; remontez un jour en idee cette Dole avec votre ami vieilli; et +la, non plus par le soleil du matin, mais a l'heure plus solennelle du +couchant, reposez devant nous le melancolique probleme des destinees; +au terme de vos recits abondants et sous une forme qui se grave, +montrez-nous le sommet de la vie, la derniere vue de l'experience, la +masse au loin qui gagne et se deploie, l'individu qui souffre comme +toujours, et le divin, l'inconsole desir ici-bas du poete, de l'amant et +du sage! + +Decembre 1833. + +[Note 115: Fenimore Cooper.] + + +M. Jouffroy, que nous tachions ainsi de peindre avec un soin et des +couleurs ou se melait l'affection, est mort le 1er mars 1842, laissant +a tous d'amers regrets. Son ami M. Damiron publia de lui, peu apres, +un volume posthume de _Nouveaux Melanges philosophiques_; la haine et +l'esprit de parti s'en emparerent. Les funerailles de l'honnete homme +et du sage furent celebrees par des querelles furieuses; l'infamie des +insultes particulieres aux gazettes ecclesiastiques n'y manqua pas. Un +penseur melancolique a dit: "Tenons-nous bien, ne mourons pas; car, +sitot morts, notre cercueil, pour peu qu'il en vaille la peine, servira +de marchepied a quelqu'un pour se faire voir et perorer. Trop heureux +si, derriere notre pierre, le lache et le mechant ne s'abritent pas pour +lancer leurs fleches, comme Paris cache derriere le tombeau d'Ilus!" + + + + +M. AMPERE + +Le vrai savant, l'_inventeur_, dans les lois de l'univers et dans les +choses naturelles, en venant au monde est doue d'une organisation +particuliere comme le poete, le musicien. Sa qualite dominante, en +apparence moins speciale, parce qu'elle appartient plus ou moins a +tous les hommes et surtout a un certain age de la vie ou le besoin +d'apprendre et de decouvrir nous possede, lui est propre par le degre +d'intensite, de sagacite, d'etendue. Chercher la cause et la raison des +choses, trouver leurs lois, le tente, et la ou d'autres passent avec +indifference ou se laissent bercer dans la contemplation par le +sentiment, il est pousse a voir au dela et il penetre. Noble faculte +qui, a ce degre de developpement, appelle et subordonne a elle toutes +les passions de l'etre et ses autres puissances! On en a eu, a la fin +du XVIIIe siecle et au commencement du notre, de grands et sublimes +exemples; Lagrange, Laplace, Cuvier et tant d'autres a des rangs +voisins, ont excelle dans cette faculte de trouver les rapports eleves +et difficiles des choses cachees, de les poursuivre profondement, de les +coordonner, de les rendre. Ils ont a l'envi recule les bornes du connu +et repousse la limite humaine. Je m'imagine pourtant que nulle part +peut-etre cette faculte de l'intelligence avide, cet appetit du savoir +et de la decouverte, et tout ce qu'il entraine, n'a ete plus en saillie, +plus a nu et dans un exemple mieux demontrable que chez M. Ampere qu'il +est permis de nommer tout a cote d'eux, tant pour la portee de toutes +les idees que pour la grandeur particuliere d'un resultat. Chez ces +autres hommes eminents que j'ai cites, une volonte froide et superieure +dirigeait la recherche, l'arretait a temps, l'appesantissait sur des +points medites, et, comme il arrivait trop souvent, la suspendait pour +se detourner a des emplois moindres. Chez M. Ampere, l'idee meme etait +maitresse. Sa brusque invasion, son accroissement irresistible, le +besoin de la saisir, de la presser dans tous ses enchainements, de +l'approfondir en tous ses points, entrainaient ce cerveau puissant +auquel la volonte ne mettait plus aucun frein. Son exemple, c'est +le triomphe, le surcroit, si l'on veut, et l'indiscretion de l'idee +savante; et tout se confisque alors en elle et s'y coordonne ou s'y +confond. L'imagination, l'art ingenieux et complique, la ruse des +moyens, l'ardeur meme de coeur, y passent et l'augmentent. Quand une +idee possede cet esprit inventeur, il n'entend plus a rien autre chose, +et il va au bout dans tous les sens de cette idee comme apres une proie, +ou plutot elle va au bout en lui, se conduisant elle-meme, et c'est lui +qui est la proie. Si M. Ampere avait eu plus de cette volonte suivie, +de ce caractere regulier, et, on peut le dire, plus ou moins ironique, +positif et sec, dont etaient munis les hommes que nous avons nommes, il +ne nous donnerait pas un tel spectacle, et, en lui reconnaissant plus de +conduite d'esprit et d'ordonnance, nous ne verrions pas en lui le savant +en quete, le chercheur de causes aussi a nu. + +Il est resulte aussi de cela qu'a cote de sa pensee si grande et de sa +science irrassasiable, il y a, grace a cette vocation imposee, a cette +direction imperieuse qu'il subit et ne se donne pas, il y a tous les +instincts primitifs et les passions de coeur conservees, la sensibilite +que s'etait de bonne heure trop retranchee la froideur des autres, +restee chez lui entiere, les croyances morales toujours emues, la +naivete, et de plus en plus jusqu'au bout, a travers les fortes +speculations, une inexperience craintive, une enfance, qui ne semblent +point de notre temps, et toutes sortes de contrastes. + +Les contrastes qui frappent chez Laplace, Lagrange, Monge et Cuvier, ce +sont, par exemple, leurs pretentions ou leurs qualites d'hommes d'Etat, +d'hommes politiques influents, ce sont les titres et les dignites dont +ils recouvrent et quelquefois affublent leur vrai genie. Voila, si je ne +me trompe, des _distractions_ aussi et des _absences_ de ce genie, et, +qui pis est, volontaires. Chez M. Ampere, les contrastes sont sans doute +d'un autre ordre; mais ce qu'il suffit d'abord de dire, c'est qu'ici la +vanite du moins n'a aucune part, et que si des faiblesses egalement y +paraissent, elles restent plus naives et comme touchantes, laissant +subsister l'entiere veneration dans le sourire. + +Deux parts sont a faire dans l'histoire des savants: le cote severe, +proprement historique, qui comprend leurs decouvertes positives et ce +qu'ils ont ajoute d'essentiel au monument de la connaissance humaine, et +puis leur esprit en lui-meme et l'anecdote de leur vie. La solide part +de la vie scientifique de M. Ampere etant retracee ci-apres par un juge +bien competent, M. Littre[116], nous avons donc a faire connaitre, s'il +se peut, l'homme meme, a tacher de le suivre dans son origine, dans +sa formation active, son etendue, ses digressions et ses melanges, a +derouler ses phases diverses, ses vicissitudes d'esprit, ses richesses +d'ame, et a fixer les principaux traits de sa physionomie dans cette +elite de la famille humaine dont il est un des fils glorieux. + +[Note 116: L'article de M. Littre suivait immediatement le notre dans +la _Revue des Deux Mondes_.] + +Andre-Marie Ampere naquit a Lyon le 20 janvier 1775. Son pere, +negociant retire, homme assez instruit, l'eleva lui-meme au village +de Polemieux[117], ou se passerent de nombreuses annees. Dans ce pays +sauvage, montueux, separe des routes, l'enfant grandissait, libre sous +son pere, et apprenait tout presque de lui-meme. Les combinaisons +mathematiques l'occuperent de bonne heure; et, dans la convalescence +d'une maladie, on le surprit faisant des calculs avec les morceaux d'un +biscuit qu'on lui avait donne. Son pere avait commence de lui enseigner +le latin; mais lorsqu'il vit cette disposition singuliere pour les +mathematiques, il la favorisa, procurant a l'enfant les livres +necessaires, et ajournant l'etude approfondie du latin a un age plus +avance. Le jeune Ampere connaissait deja toute la partie elementaire des +mathematiques et l'application de l'algebre a la geometrie, lorsque le +besoin de pousser au dela le fit aller un jour a Lyon avec son pere. M. +l'abbe Daburon (depuis inspecteur general des etudes) vit entrer alors +dans la bibliotheque du college M. Ampere, menant son fils de onze a +douze ans, tres-petit pour son age. M. Ampere demanda pour son fils +les ouvrages d'Euler et de Bernouilli. M. Daburon fit observer qu'ils +etaient en latin: sur quoi l'enfant parut consterne de ne pas savoir le +latin; et le pere dit: "Je les expliquerai a mon fils"; et M. Daburon +ajouta: "Mais c'est le calcul differentiel qu'on y emploie, le +savez-vous?" Autre consternation de l'enfant; et M. Daburon lui offrit +de lui donner quelques lecons, et cela se fit. + +[Note 117: Un document precis, qui nous est fourni depuis, le fait +naitre a ce village de Polemieux; M. Ampere s'etait dit toujours ne a +Lyon.] + +Vers ce temps, a defaut de l'emploi des infiniment petits, l'enfant +avait de lui-meme cherche, m'a-t-on dit, une solution du probleme des +tangentes par une methode qui se rapprochait de celle qu'on appelle +methode des limites. Je renvoie le propos, dans ses termes memes, aux +geometres. + +Les soins de M. Daburon tirerent le jeune emule de Pascal de son +embarras, et l'introduisirent dans la haute analyse. En meme temps un +ami de M. Daburon, qui s'occupait avec succes de botanique, lui en +inspirait le gout, et le guidait pour les premieres connaissances. Le +monde naturel, visible, si vivant et si riche en ces belles contrees, +s'ouvrait a lui dans ses secrets, comme le monde de l'espace et +des nombres. Il lisait aussi beaucoup toutes sortes de livres, +particulierement l'Encyclopedie, d'un bout a l'autre. Rien n'echappait +a sa curiosite d'intelligence; et une fois qu'il avait concu, rien ne +sortait plus de sa memoire. Il savait donc et il sut toujours, entre +autres choses, tout ce que l'Encyclopedie contenait, y compris le +blason. Ainsi son jeune esprit preludait a cette universalite de +connaissances qu'il embrassa jusqu'a la fin. S'il debuta par savoir au +complet l'Encyclopedie du XVIIIe siecle, il resta encyclopedique toute +sa vie. Nous le verrons, en 1804, combiner une refonte generale +des connaissances humaines; et ses derniers travaux sont un plan +d'encyclopedie nouvelle. + +Il apprit tout de lui-meme, avons-nous dit, et sa pensee y gagna en +vigueur et en originalite; il apprit tout a son heure et a sa fantaisie, +et il n'y prit aucune habitude de discipline. + +Fit-il des vers des ce temps-la, ou n'est-ce qu'un peu plus tard? Quoi +qu'il en soit, les mathematiques, jusqu'en 93, l'occuperent surtout. A +dix-huit ans, il etudiait la _Mecanique analytique_ de Lagrange, dont +il avait refait presque tous les calculs; et il a repete souvent qu'il +savait alors autant de mathematiques qu'il en a jamais su. + +La Revolution de 89, en eclatant, avait retenti jusqu'a l'ame du +studieux mais impetueux jeune homme, et il en avait accepte l'augure +avec transport. Il y avait, se plaisait-il a dire quelquefois, trois +evenements qui avaient eu un grand empire, un empire decisif sur sa vie: +l'un etait la lecture de l'Eloge de Descartes par Thomas, lecture +a laquelle il devait son premier sentiment d'enthousiasme pour les +sciences physiques et philosophiques. Le second evenement etait sa +premiere communion qui determina en lui le sentiment religieux et +catholique, parfois obscurci depuis, mais ineffacable. Enfin il comptait +pour le troisieme de ces evenements decisifs la prise de la Bastille, +qui avait developpe et exalte d'abord son sentiment liberal. Ce +sentiment, bien modifie ensuite, et par son premier mariage dans une +famille royaliste et devote, et plus tard par ses retours sinceres a la +soumission religieuse et ses menagements forces sous la Restauration, +s'est pourtant maintenu chez lui, on peut l'affirmer, dans son principe +et dans son essence. M. Ampere, par sa foi et son espoir constant en la +pensee humaine, en la science et en ses conquetes, est reste vraiment +de 89. Si son caractere intimide se deconcertait et faisait faute, son +intelligence gardait son audace. Il eut foi, toujours et de plus en +plus, et avec coeur, a la civilisation, a ses bienfaits, a la science +infatigable en marche vers _les dernieres limites, s'il en est, des +progres de l'esprit humain_[118]. Il disait donc vrai en comptant pour +beaucoup chez lui le sentiment _liberal_ que le premier eclat de +tonnerre de 89 avait Enflamme. + +[Note 118: Preface de l'_Essai sur la Philosophie des Sciences_.] + +D'illustres savants, que j'ai nommes deja, et dont on a releve +frequemment les secheresses morales, conserverent aussi jusqu'au bout, +et malgre beaucoup d'autres cotes moins liberaux, le gout, l'amour +des sciences et de leurs progres; mais, notons-le, c'etait celui des +sciences purement mathematiques, physiques et naturelles. M. Ampere, +different d'eux et plus liberal en ceci, n'omettait jamais, dans son +zele de savant, la pensee morale et civilisatrice, et, en ayant espoir +aux resultats, il croyait surtout et toujours a l'ame de la science. + +En meme temps que, deja jeune homme, les livres, les idees et les +evenements l'occupaient ainsi, les affections morales ne cessaient pas +d'etre toutes-puissantes sur son coeur. Toute sa vie il sentit le +besoin de l'amitie, d'une communication expansive, active, et de chaque +instant: il lui fallait verser sa pensee et en trouver l'echo autour +de lui. De ses deux soeurs, il perdit l'ainee, qui avait eu beaucoup +d'action sur son enfance; il parle d'elle avec sensibilite dans des vers +composes longtemps apres. Ce fut une grande douleur. Mais la calamite de +novembre 93 surpassa tout. Son pere etait juge de paix a Lyon avant le +siege, et pendant le siege il avait continue de l'etre, tandis que la +femme et les enfants etaient restes a la campagne. Apres la prise de +la ville, on lui fit un crime d'avoir conserve ses fonctions; on le +traduisit au tribunal revolutionnaire et on le guillotina. J'ai sous +les yeux la lettre touchante, et vraiment sublime de simplicite, dans +laquelle il fait ses derniers adieux a sa femme. Ce serait une piece de +plus a ajouter a toutes celles qui attestent la sensibilite courageuse +et l'elevation pure de l'ame humaine en ces extremites. Je cite quelques +passages religieusement, et sans y alterer un mot: + + "J'ai recu, mon cher ange, ton billet consolateur; il a verse un + baume vivifiant sur les plaies morales que fait a mon ame le regret + d'etre meconnu par mes concitoyens, qui m'interdisent, par la plus + cruelle separation, une patrie que j'ai tant cherie et dont j'ai + tant a coeur la prosperite. Je desire que ma mort soit le sceau + d'une reconciliation generale entre tous nos freres. Je la pardonne + a ceux qui s'en rejouissent, a ceux qui l'ont provoquee, et a ceux + qui l'ont ordonnee. J'ai lieu de croire que la vengeance nationale, + dont je suis une des plus innocentes victimes, ne s'etendra pas sur + le peu de biens qui nous suffisait, grace a la sage economie et a + notre frugalite, qui fut ta vertu favorite.... Apres ma confiance en + l'Eternel, dans le sein duquel j'espere que ce qui restera de moi + sera porte, ma plus douce consolation est que tu cheriras ma memoire + autant que tu m'as ete chere. Ce retour m'est du. Si du sejour de + l'Eternite, ou notre chere fille m'a precede, il m'etait donne + de m'occuper des choses d'ici-bas, tu seras, ainsi que mes chers + enfants, l'objet de mes soins et de ma complaisance. Puissent-ils + jouir d'un meilleur sort que leur pere et avoir toujours devant les + yeux la crainte de Dieu, cette crainte salutaire qui opere en nos + coeurs l'innocence et la justice, malgre la fragilite de notre + nature!... Ne parle pas a ma Josephine du malheur de son pere, fais + en sorte qu'elle l'ignore; _quant a mon fils, il n'y a rien que + je n'attende de lui_. Tant que tu les possederas et qu'ils te + possederont, embrassez-vous en memoire de moi: je vous laisse a tous + mon coeur." + +Suivent quelques soins d'economie domestique, quelques avis de +restitutions de dettes, minutieux scrupules d'antique probite; le tout +signe en ces mots: _J.-J. Ampere, epoux, pere, ami, et citoyen toujours +fidele_. Ainsi mourut, avec resignation, avec grandeur, et s'exprimant +presque comme Jean-Jacques eut pu faire, cet homme simple, ce negociant +retire, ce juge de paix de Lyon. Il mourut comme tant de Constituants +illustres, comme tant de Girondins, fils de 89 et de 91, enfants de +la Revolution, devores par elle, mais pieux jusqu'au bout, et ne la +maudissant pas! + +Parmi ses notes dernieres et ses instructions d'economie a sa femme, je +trouve encore ces lignes expressives, qui se rapportent a ce fils de +qui il attendait tout: "Il s'en faut beaucoup, ma chere amie, que je te +laisse riche, et meme une aisance ordinaire; tu ne peux l'imputer a ma +mauvaise conduite ni a aucune dissipation. Ma plus grande depense a ete +l'achat des livres et des instruments de geometrie dont notre fils ne +pouvait se passer pour son instruction; mais cette depense meme etait +une sage economie, puisqu'il n'a jamais eu d'autre maitre que lui-meme." + +Cette mort fut un coup affreux pour le jeune homme, et sa douleur ou +plutot sa stupeur suspendit et opprima pendant quelque temps toutes ses +facultes. Il etait tombe dans une espece d'idiotisme, et passait sa +journee a faire de petits tas de sable, sans que plus rien de savant +s'y tracat. Il ne sortit de son etat morne que par la botanique, cette +science innocente dont le charme le reprit. Les Lettres de Jean-Jacques +sur ce sujet lui tomberent un jour sous la main, et le remirent sur +la trace d'un gout deja ancien. Ce fut bientot un enthousiasme, un +entrainement sans bornes; car rien ne s'ebranlait a demi dans cet esprit +aux pentes rapides. Vers ce meme temps, par une coincidence heureuse, un +_Corpus poetarum latinorum_, ouvert au hasard, lui offrit quelques vers +d'Horace dont l'harmonie, dans sa douleur, le transporta, et lui revela +la muse latine. C'etait l'ode a Licinius et cette strophe: + + Saepius ventis agitatur ingens + Pinus, et celsae graviore casu + Decidunt turres, feriuntque summos + Fulmina montes. + +Il se remit des lors au latin, qu'il savait peu; il se prit aux poetes +les plus difficiles, qu'il embrassa vivement. Ce gout, cette science des +poetes se mela passionnement a sa botanique, et devint comme un chant +perpetuel avec lequel il accompagnait ses courses vagabondes. Il errait +tout le jour par les bois et les campagnes, herborisant, recitant +aux vents des vers latins dont il s'enchantait, veritable magie qui +endormait ses douleurs. Au retour, le savant reparaissait, et il +rangeait les plantes cueillies avec leurs racines, il les replantait +dans un petit jardin, observant l'ordre des familles naturelles. Ces +annees de 94 a 97 furent toutes poetiques, comme celles qui avaient +precede avaient ete principalement adonnees a la geometrie et aux +mathematiques. Nous le verrons bientot revenir a ces dernieres sciences, +y joignant physique et chimie; puis passer presque exclusivement, pour +de longues annees, a l'ideologie, a la metaphysique, jusqu'a ce que la +physique, en 1820, le ressaisisse tout d'un coup et pour sa gloire: +singuliere alternance de facultes et de produits dans cette intelligence +feconde, qui s'enrichit et se bouleverse, se retrouve et s'accroit +incessamment. + +Celui qui, a dix-huit ans, avait lu la _Mecanique analytique_ de +Lagrange, recitait donc a vingt ans les poetes, se bercait du rhythme +latin, y melait l'idiome toscan, et s'essayait meme a composer des +vers dans cette derniere langue. Il entamait aussi le grec. Il y a une +description celebre du cheval chez Homere, Virgile et le Tasse[119]: il +aimait a la reciter successivement dans les trois langues. + +[Note 119: Homere, Iliade, VI; Virgile, Eneide, XI; et le Tasse, +probablement Jerusalem delivree, chant IX, lorsque Argilan, libre enfin +de sa prison, est compare au coursier belliqueux qui rompt ses liens.] + +Le sentiment de la nature vivante et champetre lui creait en ces moments +toute une nouvelle existence dont il s'enivrait. Circonstance piquante +et qui est bien de lui! cette nature qu'il aimait et qu'il parcourait en +tous sens alors avec ravissement, comme un jardin de sa jeunesse, il +ne la voyait pourtant et ne l'admirait que sous un voile qui fut leve +seulement plus tard. Il etait myope, et il vint jusqu'a un certain age +sans porter de lunettes ni se douter de la difference. C'est un jour, +dans l'ile Barbe, que, M. Ballanche lui ayant mis des lunettes sans trop +de dessein, un cri d'admiration lui echappa comme a une seconde vue tout +d'un coup revelee: il contemplait pour la premiere fois la nature +dans ses couleurs distinctes et ses horizons, comme il est donne a la +prunelle humaine. + +Cette epoque de sentiment et de poesie fut complete pour le jeune +Ampere. Nous en avons sous les yeux des preuves sans nombre dans les +papiers de tous genres amasses devant nous et qui nous sont confies, +tresor d'un fils. Il ecrivit beaucoup de vers francais et ebaucha une +multitude de poemes, tragedies, comedies, sans compter les chansons, +madrigaux, charades, etc. Je trouve des scenes ecrites d'une tragedie +d'_Agis_, des fragments, des projets d'une tragedie de _Conradin_, d'une +_Iphigenie en Tauride_..., d'une autre piece ou paraissaient Carbon et +Sylla, d'une autre ou figuraient Vespasien et Titus; un morceau d'un +poeme moral sur la vie; des vers qui celebrent l'Assemblee constituante; +une ebauche de poeme sur les sciences naturelles; un commencement assez +long d'une grande epopee intitulee _l'Americide_, dont le heros etait +Christophe Colomb. Chacun de ces commencements, d'ordinaire, forme deux +ou trois feuillets de sa grosse ecriture d'ecolier, de cette ecriture +qui avait comme peur sans cesse de ne pas etre assez lisible; et la +tirade s'arrete brusquement, coupee le plus souvent par des _x_ et _y_, +par la _formule generale pour former immediatement toutes les puissances +d'un polynome quelconque_: je ne fais que copier. Vers ce temps, il +construisait aussi une espece de langue philosophique dans laquelle il +fit des vers; mais on a la-dessus trop peu de donnees pour en parler. Ce +qu'il faut seulement conclure de cet amas de vers et de prose ou manque, +non pas la facilite, mais l'art, ce que prouve cette litterature +poetique, blasonnee d'algebre, c'est l'etonnante variete, l'exuberance +et inquietude en tous sens de ce cerveau de vingt et un ans, dont la +direction definitive n'etait pas trouvee. Le soulevement s'essayait +sur tous les points et ne se faisait jour sur aucun. Mais un sentiment +superieur, le sentiment le plus cher et le plus universel de la +jeunesse, manquait encore, et le coeur allait eclater. + +Je trouve sur une feuille, des longtemps jaunie, ces lignes tracees. En +les transcrivant, je ne me permets point d'en alterer un seul mot, non +plus que pour toutes les citations qui suivront. Le jeune homme disait: + + "Parvenu a l'age ou les lois me rendaient maitre de moi-meme, mon + coeur soupirait tout bas de l'etre encore. Libre et insensible + jusqu'a cet age, il s'ennuyait de son oisivete. Eleve dans une + solitude presque entiere, l'etude et la lecture, qui avaient fait + si longtemps mes plus cheres delices, me laissaient tomber dans une + apathie que je n'avais jamais ressentie, et le cri de la nature + repandait dans mon ame une inquietude vague et insupportable. Un + jour que je me promenais apres le coucher du soleil, le long d'un + ruisseau solitaire..." + +Le fragment s'arrete brusquement ici. Que vit-il le long de ce ruisseau? +Un autre cahier complet de souvenirs ne nous laisse point en doute, et +sous le titre: _Amorum_, contient, jour par jour, toute une histoire +naive de ses sentiments, de son amour, de son mariage, et va jusqu'a la +mort de l'objet aime. Qui le croirait? ou plutot, en y reflechissant, +pourquoi n'en serait-il pas ainsi? ce savant que nous avons vu charge de +pensees et de rides, et qui semblait n'avoir du vivre que dans le monde +des nombres, il a ete un energique adolescent: la jeunesse aussi l'a +touche, en passant, de son aureole; il a aime, il a pu plaire; et tout +cela, avec les ans, s'etait recouvert, s'etait oublie; il se serait +peut-etre etonne comme nous, s'il avait retrouve, en cherchant quelque +memoire de geometrie, ce journal de son coeur, ce cahier d'_Amorum_ +enseveli. + +Jeunesse des hommes simples et purs, jeunesse du vicaire Primerose et +du pasteur Walter, revenez a notre memoire pour faire accompagnement +naturel et pour sourire avec nous a cette autre jeunesse! Si Euler ou +Haller ont aime, s'ils avaient ecrit dans un registre leurs journees +d'alors, n'auraient-ils pas souvent dit ainsi? + + Dimanche, 10 avril (96).--Je l'ai vue pour la premiere fois. + + Samedi, 20 aout.--Je suis alle chez elle, et on m'y a prete les + _Novelle morali_ de Soave. + + ... Samedi, 3 septembre.--M. Couppier etant parti la veille, je suis + alle rendre les _Novelle morali_; on m'a donne a choisir dans la + bibliotheque; j'ai pris madame Des Houlieres, je suis reste un + moment seul avec elle. + + Dimanche, 4.--J'ai accompagne les deux soeurs apres la messe, et + j'ai rapporte le premier tome de Bernardin; elle me dit qu'elle + serait seule, sa mere et sa soeur partant le mercredi. + + ... Vendredi, 16.--Je fus rendre le second volume de Bernardin. Je + fis la conversation avec elle et Genie. Je promis des comedies pour + le lendemain. + + Samedi, 17.--Je les portai, et je commencai a ouvrir mon coeur. + + Dimanche, 18.--Je la vis jouer aux dames apres la messe. + + Lundi, 19.--J'achevai de m'expliquer, j'en rapportai de faibles + esperances et la defense d'y retourner avant le retour de sa mere. + + Samedi, 24.--Je fus rendre le troisieme volume de Bernardin avec + madame Des Houlieres; je rapportai le quatrieme et _la Dunciade_, et + le parapluie. + + Lundi, 26.--Je fus rendre _la Dunciade_ et le parapluie; je la + trouvai dans le jardin sans oser lui parler. + + Vendredi, 30.--Je portai la quatrieme volume de Bernardin et Racine; + je m'ouvris a la mere, que je trouvai dans la salle a mesurer de la + toile. + +Remarquez, voila le mot dit a la mere, treize jours apres le premier +aveu a la fille: marche reguliere des amours antiques et vertueuses! + +Je continue en choisissant: + + Samedi, 12 novembre.--Madame Carron (_la mere_) etant sortie, je + parlai un peu a Julie qui me rembourra bien et sortit. Elise (_la + soeur_) me dit de passer l'hiver sans plus parler. + + Mercredi, 16.--La mere me dit qu'il y avait longtemps qu'on ne + m'avait vu. Elle sortit un moment avec Julie, et je remerciai Elise + qui me parla froidement. Avant de sortir, Julie m'apporta avec grace + les _Lettres provinciales_. + + ... Vendredi, 9 decembre a dix heures du matin.--Elle m'ouvrit la + porte en bonnet de nuit et me parla un moment tete a tete dans la + cuisine; j'entrai ensuite chez madame Carron, on parla de Richelieu. + Je revins a Polemieux l'apres-diner." + +Je ne multiplierai pas ces citations: tout le journal est ainsi. Madame +Des Houlieres et madame de Sevigne, et _Richelieu_, on vient de le voir, +s'y melent agreablement; les chansons galantes vont leur train: la +trigonometrie n'est pas oubliee. On s'amuse a mesurer la hauteur du +clocher de Saint-Germain (du Mont-d'Or), lieu de residence de l'amie. +Une eclipse a lieu en ce temps-la, on l'observe. Au retour, l'astronome +amoureux lira une elegie _tres-passionnee_ de Saint-Lambert (_Je ne +sentais aupres des belles_, etc., etc.), ou bien il traduira en vers un +choeur de l'_Aminte_. Une autre fois, il prete son etui de mathematiques +au cousin de sa fiancee, et il rapporte _la Princesse de Cleves_. Ses +plus grandes joies, c'est de s'asseoir pres de Julie sous pretexte d'une +partie de domino ou de solitaire, c'est de manger une cerise qu'elle a +laissee tomber, de baiser une rose qu'elle a touchee, de lui donner la +main a la promenade pour franchir un hausse-pied, de la voir au jardin +composer un bouquet de jasmin, de troene, d'aurone et de campanule +double dont elle lui accorde une fleur qu'il place dans un petit +tableau: ce que plus tard, pendant les ennuis de l'absence, il appellera +_le talisman_. Ce souvenir du bouquet, que nous trouvons consigne +dans son journal, lui inspirait de plus des vers, les seuls dont nous +citerons quelques-uns, a cause du mouvement qui les anime et de la grace +du dernier: + + Que j'aime a m'egarer dans ces routes fleuries + Ou je t'ai vue errer sous un dais de lilas! + Que j'aime a repeter aux Nymphes attendries, + Sur l'herbe ou tu t'assis, les vers que tu chantas! + Au bord de ce ruisseau dont les ondes cheries + Ont a mes yeux seduits reflechi tes appas. + Sur les debris des fleurs que les mains ont cueillies, + Que j'aime a respirer l'air que tu respiras! + Les voila ces jasmins dont je t'avais paree; + Ce bouquet de troene a touche les cheveux... + +Ainsi, celui que nous avons vu distrait bien souvent comme La Fontaine +s'essayait alors, jeune et non sans poesie, a des rimes galantes et +tendres: _mistis carminibus non sine fistula_.--Mais le plus beau jour +de ces saisons amoureuses nous est assez designe par une inscription +plus grosse sur le cahier: LUNDI, 3 juillet (1797). Voici l'idylle +complete, telle qu'on la pourrait croire traduite d'_Hermann et +Dorothee_, ou extraite d'une page oubliee des _Confessions_: + +"Elles vinrent enfin nous voir (_a Polemieux_) a trois heures trois +quarts. Nous fumes dans l'allee, ou je montai sur le grand cerisier, +d'ou je jetai des cerises a Julie, Elise et ma soeur; tout le monde +vint. Ensuite je cedai ma place a Francois, qui nous baissa des branches +ou nous cueillions nous-memes, ce qui amusa beaucoup Julie. On apporta +le gouter; elle s'assit sur une planche a terre avec ma soeur et Elise, +et je me mis sur l'herbe a cote d'elle. Je mangeai des cerises qui +avaient ete sur ses genoux. Nous fumes tous les quatre au grand jardin +ou elle accepta un lis de ma main. Nous allames ensuite voir le +ruisseau; je lui donnai la main pour sauter le petit mur, et les deux +mains pour le remonter. Je m'etais assis a cote d'elle au bord du +ruisseau, loin d'Elise et de ma soeur; nous les accompagnames le +soir jusqu'au moulin a vent, ou je m'assis encore a cote d'elle pour +observer, nous quatre, le coucher du soleil qui dorait ses habits d'une +lumiere charmante. Elle emporta un second lis que je lui donnai, en +passant pour s'en aller, dans le grand jardin." + +Pourtant il fallait penser a l'avenir. Le jeune Ampere etait sans +fortune, et le mariage allait lui imposer des charges. On decida, qu'il +irait a Lyon; on agita meme un moment s'il n'entrerait pas dans le +commerce; mais la science l'emporta. Il donna des lecons particulieres +de mathematiques. Loge grande rue Merciere, chez MM. Perisse, libraires, +cousins de sa fiancee, son temps se partageait entre ses etudes et ses +courses a Saint-Germain, ou il s'echappait frequemment. Cependant, +par le fait de ses nouvelles occupations, le cours naturel des idees +mathematiques reprenait le dessus dans son esprit; il y joignait les +etudes physiques. La _Chimie_ de Lavoisier, publiee depuis quelques +annees, mais de doctrine si recente, saisissait vivement tous les jeunes +esprits savants; et pendant que Davy, comme son frere nous le raconte, +la lisait en Angleterre avec grande emulation et ardent desir d'y +ajouter, M. Ampere la lisait a Lyon dans un esprit semblable. De +grand matin, de quatre a six heures, meme avant les mois d'ete, il se +reunissait en conference avec quelques amis, a un cinquieme etage, place +des Cordeliers, chez son ami Lenoir. Des noms bien connus des Lyonnais, +Journel, Bonjour et Barret (depuis pretre et jesuite), tous caracteres +originaux et de bon aloi, en faisaient partie. J'allais y joindre, pour +avoir occasion de les nommer a cote de leur ami, MM. Bredin et Beuchot; +mais on m'assure qu'ils n'etaient pas de la petite reunion meme. On y +lisait a haute voix le traite de Lavoisier, et M. Ampere, qui ne le +connaissait pas jusqu'alors, ne cessait de se recrier a cette exposition +si lucide de decouvertes si imprevues. Au sortir de la seance matinale, +et comme edifie par la science, on s'en allait diligemment chacun a ses +travaux du jour. + +Admirable jeunesse, age audacieux, saison feconde, ou tout s'exalte et +coexiste a la fois, qui aime et qui medite, qui scrute et decouvre, et +qui chante, qui suffit a tout; qui ne laisse rien d'inexplore de ce qui +la tente, et qui est tentee de tout ce qui est vrai ou beau! Jeunesse a +jamais regrettee, qui, a l'entree de la carriere, sous le ciel qui lui +verse les rayons, a demi penchee hors du char, livre des deux mains +toutes ses rapes et pousse de front tous ses coursiers! + +Le mariage de M. Ampere et de Mademoiselle Julie Carron eut lieu, +religieusement et secretement encore, le 15 thermidor an VII (aout +1799), et civilement quelques semaines apres. M. Ballanche, par un +epithalame en prose, celebra, dans le mode antique, la felicite de son +ami et les chastes rayons de l'etoile nuptiale du soir se levant _sur +les montagnes de Polemieux_. Pour le nouvel epoux, les deux premieres +annees se passerent dans le meme bonheur, dans les memes etudes. Il +continuait ses lecons de mathematiques a Lyon, et y demeurait avec sa +femme, qui d'ailleurs etait souvent a Saint-Germain. Elle lui donna un +fils, celui qui honore aujourd'hui et confirme son nom. Mais bientot +la sante de la mere declina, et quand M. Ampere fut nomme, en decembre +1801, professeur de physique et de chimie a l'Ecole centrale de l'Ain, +il dut aller s'etablir seul a Bourg, laissant a Lyon sa femme souffrante +avec son enfant. Les correspondances surabondantes que nous avons sous +les yeux, et qui comprennent les deux annees qui suivirent, jusqu'a la +mort de sa femme, representent pour nous, avec un interet aussi intime +et dans une revelation aussi naive, le journal qui preceda le mariage +et qui ne reprend qu'aux approches de la mort. Toute la serie de ses +travaux, de ses projets, de ses sentiments, s'y fait suivre sans +interruption. A peine arrive a Bourg, il mit en etat le cabinet de +physique, le laboratoire de chimie, et commenca du mieux qu'il put, avec +des instruments incomplets, ses experiences. La chimie lui plaisait +surtout: elle etait, de toutes les parties de la physique, celle qui +l'invitait le plus naturellement, comme plus voisine des causes. Il s'en +exprime avec charme: "Ma chimie, ecrit-il, a commence aujourd'hui: de +superbes experiences ont inspire une espece d'enthousiasme. De douze +auditeurs, il en est reste quatre apres la lecon, je leur ai assigne +des emplois, etc." Parmi les professeurs de Bourg, un seul fut bientot +particulierement lie avec lui; M. Clerc, professeur de mathematiques, +qui s'etait mis tard a cette science, et qui n'avait qu'entame les +parties transcendantes, mais homme de candeur et de merite, devint le +collaborateur de M. Ampere dans un ouvrage qui devait avoir pour titre: +_Lecons elementaires sur les series et autres formules indefinies_. Cet +ouvrage, qui avait ete mene presque a fin, n'a jamais paru. C'est vers +ce temps que M. Ampere lut dans le _Moniteur_ le programme du prix de +60,000 francs propose par Bonaparte, en ces termes: "Je desire donner +en encouragement une somme de 60,000 francs a celui qui, par ses +experiences et ses decouvertes, fera faire a l'electricite et au +galvanisme un pas comparable a celui qu'ont fait faire a ces sciences +Franklin et Volta,... mon but special etant d'encourager et de fixer +l'attention des physiciens sur cette partie de la physique, qui est, a +mon sens, le chemin des grandes decouvertes." M. Ampere, aussitot cet +exemplaire du _Moniteur_ recu de Lyon, ecrivait a sa femme: "Mille +remerciments a ton cousin de ce qu'il m'a envoye, c'est un prix de +60,000 francs que je tacherai de gagner quand j'en aurai le temps. C'est +precisement le sujet que je traitais dans l'ouvrage sur la physique que +j'ai commence d'imprimer; mais il faut le perfectionner, et confirmer ma +theorie par de nouvelles experiences." Cet ouvrage, interrompu comme le +precedent, n'a jamais ete acheve. Il s'ecrie encore avec cette bonhomie +si belle quand elle a le genie derriere pour appuyer sa confiance: "Oh! +mon amie, ma bonne amie! si M. de Lalande me fait nommer au Lycee de +Lyon et que je gagne le prix de 60,000 francs, je serai bien content, +car tu ne manqueras plus de rien..." Ce fut Davy qui gagna le prix par +sa decouverte des rapports de l'attraction chimique et de l'attraction +electrique, et par sa decomposition des terres. Si M. Ampere avait fait +quinze ans plus tot ses decouvertes electro-magnetiques, nul doute qu'il +n'eut au moins balance le prix. Certes, il a repondu aussi directement +que l'illustre Anglais a l'appel du premier Consul, dans _ce chemin des +grandes decouvertes_: il a rempli en 1820 sa belle part du programme de +Napoleon. + +Mais une autre idee, une idee purement mathematique, vint alors a la +traverse dans son esprit. Laissons-le raconter lui-meme: + + "Il y a sept ans, ma bonne amie, que je m'etais propose un probleme + de mon invention, que je n'avais point pu resoudre directement, mais + dont j'avais trouve par hasard une solution dont je connaissais la + justesse sans pouvoir la demontrer. Cela me revenait souvent dans + l'esprit, et j'ai cherche vingt fois a trouver directement cette + solution. Depuis quelques jours cette idee me suivait partout. + Enfin, je ne sais comment, je viens de la trouver avec une foule + de considerations curieuses et nouvelles sur la theorie des + probabilites. Comme je crois qu'il y a peu de mathematiciens en + France qui puissent resoudre ce probleme en moins de temps, je ne + doute pas que sa publication dans une brochure d'une vingtaine + de pages ne me fut un bon moyen de parvenir a une chaire de + mathematiques dans un lycee. Ce petit ouvrage d'algebre pure, et ou + l'on n'a besoin d'aucune figure, sera redige apres-demain; je le + relirai et le corrigerai jusqu'a la semaine prochaine, que je te + l'enverrai..." + +Et plus loin: + + "J'ai travaille fortement hier a mon petit ouvrage. Ce probleme est + peu de chose en lui-meme, mais la maniere dont je l'ai resolu et les + difficultes qu'il presentait lui donnent du prix. Rien n'est plus + propre d'ailleurs a faire juger de ce que je puis faire en ce + genre..." + +Et encore: + + "J'ai fait hier une importante decouverte sur la theorie du jeu en + parvenant a resoudre un nouveau probleme plus difficile encore que + le precedent, et que je travaille a inserer dans le meme ouvrage, + ce qui ne le grossira pas beaucoup, parce que j'ai fait un nouveau + commencement plus court que l'ancien.... Je suis sur qu'il me + vaudra, pourvu qu'il soit imprime a temps, une place de lycee; car, + dans l'etat ou il est a present, il n'y a guere de mathematiciens + en France capables d'en faire un pareil: je te dis cela comme je le + pense, pour que tu ne le dises a personne." + +Le memoire, qui fut intitule _Essai sur la theorie mathematique du jeu_, +et qui devait etre termine en une huitaine, subit, selon l'habitude +de cette pensee ardente et inquiete, un grand nombre de refontes, de +remaniements, et la correspondance est remplie de l'annonce de l'envoi +toujours retarde. Rien ne nous a mis plus a meme de juger combien ce qui +dominait chez M. Ampere, des le temps de sa jeunesse, etait l'abondance +d'idees, l'opulence de moyens, plutot que le parti pris et le choix. Il +voyait tour a tour et sans relache toutes les faces d'une idee, d'une +invention; il en parcourait irresistiblement tous les points de vue; il +ne s'arretait pas. + +Je m'imagine (que les mathematiciens me pardonnent si je m'egare), je +m'imagine qu'il y a dans cet ordre de verites, comme dans celles de +la pensee plus usuelle et plus accessible, une expression unique, la +meilleure entre plusieurs, la plus droite, la plus simple, la plus +necessaire. Le grand Arnauld, par exemple, est tout aussi grand logicien +que La Bruyere; il trouve des verites aussi difficiles, aussi rares, +je le crois; mais La Bruyere exprime d'un mot ce que l'autre etend. En +analyse mathematique, il en doit etre ainsi: le style y est quelque +chose. Or, tout style (la verite de l'idee etant donnee) est un choix +entre plusieurs expressions; c'est une decision prompte et nette, un +coup d'Etat dans l'execution. Je m'imagine encore qu'Euler, Lagrange, +avaient cette expression prompte, nette, elegante, cette economie +continue du developpement, qui s'alliait a leur fecondite interieure et +la servait a merveille. Autant que je puis me le figurer par l'exterieur +du procede dont le fond m'echappe, M. Ampere etait plutot en analyse un +inventeur fecond, egal a tous en combinaisons difficiles, mais retarde +par l'embarras de choisir; il etait moins decidement _ecrivain_. + +Une grande inquietude de M. Ampere allait a savoir si toutes les +formules de son memoire etaient bien nouvelles, si d'autres, a son insu, +ne l'avaient pas devance. Mais a qui s'adresser pour cette question +delicate? Il y avait a l'Ecole centrale de Lyon un professeur de +mathematiques, M. Roux, egalement secretaire de l'Athenee. C'est de lui +que M. Ampere attendit quelque temps cette reponse avec anxiete, comme +un veritable oracle. Mais il finit par decouvrir que les connaissances +du bon M. Roux en mathematiques n'allaient pas la. Enfin, M. de Lalande +etant venu a Bourg vers ce temps, M. Ampere lui presenta son travail, ou +plutot le travail, lu a une seance de la Societe d'emulation de l'Ain, a +laquelle M. de Lalande assistait, fut remis a l'examen d'une commission +dont ce dernier faisait partie. M. de Lalande, apres de grands eloges +fort sinceres, finit par demander a l'auteur des exemples en nombre de +ses formules algebriques, ajoutant que c'etait pour mettre dans son +rapport les resultats a la portee de tout le monde: "J'ai conclu de tout +cela, ecrit M. Ampere, qu'il n'avait pas voulu se donner la peine de +suivre mes calculs, qui exigent, en effet, de profondes connaissances +en mathematiques. Je lui ferai des exemples; mais je persiste a faire +imprimer mon ouvrage tel qu'il est. Ces exemples lui donneraient l'air +d'un ouvrage d'ecolier." A la fin de 1802, MM. Delambre et Villar, +charges d'organiser les lycees dans cette partie de la France, vinrent a +Bourg, et M. Ampere trouva dans M. Delambre le juge qu'il desirait et un +appui efficace. Le memoire sur la _Theorie mathematique du jeu_, alors +imprime, donna au savant examinateur une premiere idee assez haute du +jeune mathematicien. Un autre memoire sur l'_Application a la mecanique +des formules du calcul des variations_, compose en tres-peu de jours +a son intention, et qu'il entendit dans une seance de la Societe +d'emulation, ajouta a cette idee. Le nouveau memoire que nous venons de +mentionner, et qui eut aussi toutes ses vicissitudes (particulierement +une certaine aventure de charrette sur le grand chemin de Bourg a Lyon, +et dans laquelle il faillit etre perdu), copie enfin au net, fut porte a +Paris par M. de Jussieu, et remis aux mains de M. Delambre, revenu de +sa tournee. Celui-ci le presenta a l'Institut, et le fit lire a M. de +Laplace. Cependant M. Ampere, nomme professeur de mathematiques et +d'astronomie, avait passe, selon son desir, au Lycee de Lyon. + +Mais d'autres evenements non moins importants, et bien contraires, +s'etaient accomplis dans cet intervalle. Au milieu de ses travaux +continus a Bourg, de ses lecons a l'Ecole centrale, et des lecons +particulieres qu'il y ajoutait, on se figurerait difficilement a quel +point allait la preoccupation morale, la sollicitude passionnee qui +remplissait ses lettres de chaque jour. Il ecrit regulierement par +chaque voyage du messager, la poste etant trop couteuse. Ces details +d'economie, de tendresse, l'avarice ou il est de son temps, l'effusion +de ses souvenirs et de ses inquietudes, l'espoir, dans lequel il vit, +d'aller a Lyon a quelque courte vacance de Paques, tout cela se mele, +d'une bien piquante et touchante facon, a son memoire de mathematiques, +au recit de ses experiences chimiques, aux petites maladresses qui +parfois y eclatent, aux petites supercheries, dit-il, a l'aide +desquelles il les repare. Mais il faut citer la promenade entiere d'un +de ses grands jours de conge: dans le commencement de la lettre, il +vient de s'ecrier comme un ecolier: _Quand viendront les vacances!_ + + "... J'en etais a cette exclamation quand j'ai pris tout a coup + une resolution qui te paraitra peut-etre singuliere. J'ai voulu + retourner avec le paquet de tes lettres dans le pre, derriere + l'hopital, ou j'avais ete les lire avant mes voyages de Lyon, avec + tant de plaisir. J'y voulais retrouver de doux souvenirs dont + j'avais, ce jour-la, fait provision, et j'en ai recueilli au + contraire de bien plus doux pour une autre fois. Que tes lettres + sont douces a lire! il faut avoir ton ame pour ecrire des choses qui + vont si bien au coeur, sans le vouloir, a ce qu'il semble. Je suis + reste jusqu'a deux heures assis sous un arbre, un joli pre a droite, + la riviere, ou flottaient d'aimables canards, a gauche et devant + moi. Derriere etait le batiment de l'hopital. Tu concois que j'avais + pris la precaution de dire chez madame Beauregard, en quittant ma + lettre pour aller a midi faire cette partie, que je n'irais pas + diner aujourd'hui chez elle. Elle croit que je dine en ville; mais, + comme j'avais bien dejeune, je m'en suis mieux trouve de ne diner + que d'amour. A deux heures, je me sentais si calme et l'esprit si + a mon aise, au lieu de l'ennui qui m'oppressait ce matin, que j'ai + voulu me promener et herboriser. J'ai remonte la Ressouse dans les + pres, et, en continuant toujours d'en cotoyer le bord, je suis + arrive a vingt pas d'un bois charmant, que je voyais dans le + lointain a une demi-lieue de la ville et que j'avais bien envie de + parcourir. Arrive la, la riviere, par un detour subit, m'a ote toute + esperance d'y parvenir, en se montrant entre lui et moi. Il a donc + fallu y renoncer, et je suis venu par la route du Bourg au village + de Ceyzeriat, plantee de peupliers d'Italie qui en font une superbe + avenue;... j'avais a la main un paquet de plantes." + +La jolie eglise de Brou n'est pas oubliee ailleurs dans ses recits. +Voila bien des promenades tout au long, comme les aimaient La Fontaine +et Ducis.--Je voudrais que les jeunes professeurs exiles en province, et +souffrant de ces belles annees contenues, si bien employees du reste et +si decisives, pussent lire, comme je l'ai fait, toutes ces lettres d'un +homme de genie pauvre, obscur alors, et s'efforcant comme eux; ils +apprendraient a redoubler de foi dans l'etude, dans les affections +severes: ils s'enhardiraient pour l'avenir. + +Les idees religieuses avaient ete vives chez le jeune Ampere a l'epoque +de sa premiere communion; nous ne voyons pas qu'elles aient cesse +completement dans les annees qui suivirent; mais elles s'etaient +certainement affaiblies. L'absence, la douleur et l'exaltation chaste +les reveillerent avec puissance. On sait, et l'on a dit souvent, que +M. Ampere etait religieux, qu'il etait croyant au christianisme, comme +d'autres illustres savants du premier ordre, les Newton, les Leibniz, +les Haller, les Euler, les Jussieu. On croit, en general, que ces +savants resterent constamment fermes et calmes dans la naivete et la +profondeur de leur foi, et je le crois pour plusieurs, pour les Jussieu, +pour Euler, par exemple. Quant au grand Haller, il est necessaire de +lire le journal de sa vie pour decouvrir sa lutte perpetuelle et ses +combats sous cette apparence calme qu'on lui connaissait: il s'est +presque autant tourmente que Pascal. M. Ampere etait de ceux-ci, de +ceux que l'epreuve tourmente, et, quoique sa foi fut reelle et qu'en +definitive elle triomphat, elle ne resta ni sans eclipses ni sans +vicissitudes. Je lis dans une lettre de ce temps: + + "... J'ai ete chercher dans la petite chambre au-dessus du + laboratoire, ou est toujours mon bureau, le portefeuille en soie, + J'en veux faire la revue ce soir, apres avoir repondu a tous les + articles de ta derniere lettre, et t'avoir priee, d'apres une suite + d'idees qui se sont depuis une heure succede dans ma tete, de + m'envoyer les deux livres que je te demanderai tout a l'heure. + L'etat de mon esprit est singulier: il est comme un homme qui + se noierait dans son crachat... Les idees de Dieu, d'Eternite, + dominaient parmi celles qui flottaient dans mon imagination, et, + apres bien des pensees et des reflexions singulieres dont le detail + serait trop long, je me suis determine a te demander le _Psautier + francais_ de La Harpe, qui doit etre a la maison, broche, je crois, + en papier vert, et un livre d'_Heures_ a ton choix." + +Il faudrait le verbe de Pascal ou de Bossuet pour triompher pertinemment +de cet homme de genie qui se noie, nous dit-il, en sa pensee comme _en +son crachat_. Je trouve encore quelques endroits qui denotent un retour +pratique: "Je finis cette lettre, parce que j'entends sonner une messe +ou je veux aller demander la guerison de ma Julie." Et encore: "Je +veux aller demain m'acquitter de ce que tu sais, et prier pour vous +deux."--Ainsi, vivant en attente, aspirant toujours a la reunion avec sa +femme, il n'en voyait le moyen que dans sa nomination au futur Lycee de +Lyon, et s'ecriait: "Ah! Lycee, Lycee, quand viendras-tu a mon secours?" + +Le Lycee vint, mais sa femme, au terme de sa maladie, se mourait. Les +dernieres lignes du journal parleront pour moi, et mieux que moi: + + 17 avril (1803), dimanche de Quasimodo.--Je revins de Bourg pour ne + plus quitter ma Julie. + + ... 15 mai, dimanche.--Je fus a l'eglise de Polemieux, pour la + premiere fois depuis la mort de ma soeur. + + ... 7 juin, mardi, saint Robert.--Ce jour a decide du reste de ma + vie. + + 14, mardi.--On me fit attendre le petit-lait a l'hopital. J'entrai + dans l'eglise d'ou sortait un mort. Communion spirituelle. + + ... 13 juillet, mercredi, _a neuf heures du matin!_ + + +(Suivent les deux versets:) + + Multa flagella peccatoris, sperantem autem in Domino misericordia + circumdabit. + Firmabo super te oculos meos et instruam te in via hac qua gradieris. + Amen. + +C'est sous le coup menacant de cette douleur, et a l'extremite de toute +esperance, que dut etre ecrite la priere suivante, ou l'un des versets +precedents se retrouve: + +"Mon Dieu, je vous remercie de m'avoir cree, rachete, et eclaire de +votre divine lumiere en me faisant naitre dans le sein de l'Eglise +catholique. Je vous remercie de m'avoir rappele a vous apres mes +egarements; je vous remercie de me les avoir pardonnes. Je sens que vous +voulez que je ne vive que pour vous, que tous mes moments vous soient +consacres. M'oterez-vous tout bonheur sur cette terre? Vous en etes le +maitre, o mon Dieu! mes crimes m'ont merite ce chatiment. Mais peut-etre +ecouterez-vous encore la voix de vos misericordes: _Multa flagella +peccatoris, sperantem autem_, etc. J'espere en vous, o mon Dieu! mais je +serai soumis a votre arret, quel qu'il soit. J'eusse prefere la mort; +mais je ne meritais pas le ciel, et vous n'avez pas voulu me plonger +dans l'enfer. Daignez me secourir pour qu'une vie passee dans la douleur +me merite une bonne mort dont je me suis rendu indigne. O Seigneur, Dieu +de misericorde, daignez me reunir dans le ciel a ce que vous m'aviez +permis d'aimer sur la terre!" + +Ce serait mentir a la memoire de M. Ampere que d'omettre de telles +pieces quand on les a sous les yeux, de meme que c'eut ete mentir a la +memoire de Pascal que de supprimer son petit parchemin. M. de Condorcet +lui-meme ne l'oserait pas. + +Sur la recommandation de M. Delambre, M. Lacuee de Cessac, president de +la section de la guerre, nomma en vendemiaire an XIII (1804) M. Ampere +repetiteur d'analyse a l'Ecole polytechnique. Celui-ci quitta Lyon qui +ne lui offrait plus que des souvenirs dechirants, et arriva dans la +capitale, ou pour lui une nouvelle vie commence. + +De meme qu'en 93, apres la mort de son pere, il n'etait parvenu a sortir +de la stupeur ou il etait tombe que par une etude toute fraiche, la +botanique et la poesie latine, dont le double attrait l'avait ranime, +de meme, apres la mort de sa femme, il ne put echapper a l'abattement +extreme et s'en relever que par une nouvelle etude survenante, qui fit, +en quelque sorte, revulsion sur son intelligence. En tete d'un des +nombreux projets d'ouvrages de metaphysique qu'il a ebauches, je trouve +cette phrase qui ne laisse aucun doute: "C'est en 1803 que je commencai +a m'occuper presque exclusivement de recherches sur les phenomenes aussi +varies qu'interessants que l'intelligence humaine offre a l'observateur +qui sait se soustraire a l'influence des habitudes." C'etait s'y prendre +d'une facon scabreuse pour tenir fidelement cette promesse de soumission +religieuse et de foi qu'il avait scellee sur la tombe d'une epouse. +N'admirez-vous pas ici la contradiction inherente a l'esprit humain, +dans toute sa naivete? La Religion, la Science, double besoin immortel! +A peine l'une est-elle satisfaite dans un esprit puissant, et se +croit-elle sure de son objet et apaisee, que voila l'autre qui se releve +et qui demande pature a son tour. Et si l'on n'y prend garde, c'est +celle qui se croyait sure qui va etre ebranlee ou devoree. + +M. Ampere l'eprouva: en moins de deux ou trois annees, il se trouva +lance bien loin de l'ordre d'idees ou il croyait s'etre refugie pour +toujours. L'ideologie alors etait au plus haut point de faveur et +d'eclat dans le monde savant: la persecution meme l'avait rehaussee. +La societe d'Auteuil florissait encore. L'Institut ou, apres lui, +les Academies etrangeres proposaient de graves sujets d'analyse +intellectuelle aux eleves, aux emules, s'il s'en trouvait, des Cabanis +et des Tracy. M. Ampere put aisement etre presente aux principaux de ce +monde philosophique par son compatriote et ami, M. Degerando. Mais celui +qui eut des lors le plus de rapports avec lui et le plus d'action sur +sa pensee, fut M. Maine de Biran, lequel, deja connu par son Memoire de +_l'Habitude_, travaillait a se detacher arec originalite du point de vue +de ses premiers maitres. + +_Se savoir soi-meme_, pour une ame avide de savoir, c'est le plus +attrayant des abimes: M. Ampere n'y resista pas. Des floreal an XIII +(1805), un ami bien fidele, M. Ballanche, lui adressait de Lyon ces +avertissements, ou se peignent les craintes de l'amitie redoublees par +une imagination tendre: + + "... Ce que vous me dites au sujet de vos succes en metaphysique me + desole. Je vois avec peine qu'a trente ans vous entriez dans une + nouvelle carriere. On ne va pas loin quand on change tous les jours + de route. Songez bien qu'il n'y a que de tres-grands succes qui + puissent justifier votre abandon des mathematiques, ou ceux que vous + avez deja eus presagent ceux que vous devez attendre. Mais je sais + que vous ne pouvez mettre de frein a votre cerveau. + + "Cette ideologie ne fera-t-elle point quelque tort a vos sentiments + religieux? Prenez bien garde, mon cher et tres-cher ami, vous etes + sur la pointe d'un precipice: pour peu que la tete vous tourne, je + ne sais pas ce qui va arriver. Je ne puis m'empecher d'etre inquiet. + Votre imagination est une bien cruelle puissance qui vous subjugue + et vous tyrannise. Quelle difference il y a entre nous et Noel! + J'ai retrouve ici les jeunes gens qui appartiennent comme moi a la + societe que vous savez. Combien ils sont heureux! Combien je + desirerais leur ressembler!..." + +Mais une autre lettre un peu posterieure (mars 1806) acheve de nous +reveler l'interieur de ces nobles ames troublees et de les eclairer du +dedans par un rayon trop direct, trop prolonge et trop admirable de +nuance, pour que nous le derobions. Nulle part l'auteur d'_Orphee_ n'a +ete plus elegiaque et plus harmonieux, en meme temps que la realite s'y +ajoute et que la souffrance y est presente: + + "J'ai recu, mon cher ami, votre enorme lettre; elle m'a horriblement + fatigue. Le pis de cela, c'est que je n'ai absolument rien a vous + dire, aucun conseil a vous donner. Nous sommes deux miserables + creatures a qui les inconsequences ne coutent rien. Un brasier est + dans votre coeur, le neant s'est loge dans le mien. Vous tenez + beaucoup trop a la vie, et j'y tiens trop peu. Vous etes trop + passionne, et j'ai trop d'indifference. Mon pauvre ami, nous sommes + tous les deux bien a plaindre. Vous avez ete ces jours-ci l'objet de + toutes mes pensees, et voila ce que je crois a votre sujet. Il faut + que vous quittiez Paris, que vous renonciez aux projets que vous + aviez formes en y allant, parce que vous ne pourrez jamais trouver, + je ne dis pas le bonheur, mais au moins le repos, dans cette + solitude de tout ce qui tient a vos affections. L'air natal vous + vaudra encore mieux, il sera peut-etre un baume pour votre mal. + Camille Jordan part pour Paris. Il a le projet de former a Lyon un + Salon des Arts, qui serait organise a peu pres comme les Athenees de + Paris. Il y aurait differents cours. Camille m'a consulte sur les + professeurs dont on pourrait faire choix. Je lui ai parle de vous, + je lui ai dit que vous aviez le plan d'une espece de cours qui + serait bien fait pour reussir: ce serait d'embrasser toutes les + sciences et d'en enseigner ce qui serait suffisant pour ne pas y + etre etranger, d'en saisir les faits generaux, d'en faire apercevoir + les points de contact, et de donner ce qu'on pourrait appeler la + philosophie ou la generation de toutes les connaissances humaines + (_toujours l'universalite, on le voit_). Je m'explique sans doute + mal, mais vous savez ce que je veux dire... Il est sur qu'outre ce + cours du Salon des Arts, vous pourriez avoir, comme autrefois, des + cours particuliers, ou travailler a quelque ouvrage. Vous seriez ici + avec vos amis, vous eviteriez les abimes de la solitude, vous vous + retrouveriez peut-etre. Si une fois vous pouviez compter sur une + existence agreable et honorable, vous pourriez vous associer une + femme de votre choix, et qui parviendrait peut-etre a combler + le vide qu'a laisse dans votre coeur la perte de vos anciennes + affections. Je sais, mon pauvre et cher ami, tout ce que vous pouvez + me repondre; je sais qu'un second mariage dans cette ville vous + repugnerait; mais, de bonne foi, cette repugnance n'est-elle pas un + enfantillage? Eh! mon Dieu! dans le monde, ou tous les sentiments + s'affaiblissent, ou toutes les douleurs morales finissent, on + trouvera tres-naturel votre second mariage; on croira qu'il est le + fruit de l'inconstance de nos affections et de l'instabilite de nos + sentiments, meme les plus vils et les plus profonds. Mais ceux qui + connaissent mieux le coeur humain, ceux qui auront etudie un peu le + votre, ceux enfin dont l'opinion et l'amitie peuvent etre quelque + chose pour vous, sauront bien que votre ame expansive a besoin d'une + ame qui reponde a chaque instant a la votre. Ainsi, dans tous les + cas, vous serez justifie: les indifferents, comme vos connaissances + et vos amis, trouveront cela tres-naturel. Voyez, mon cher ami, a + quoi vous etes expose. La solitude ne vous vaut rien, non plus + qu'a moi. Revenez au milieu de vos amis, et mariez-vous dans votre + patrie.... + + "... Au risque de vous facher, je dois vous dire ici la verite. Vous + ne savez pas encore ce que c'est que de resister a vos penchants, et + c'est ainsi que vous vous exposez a les faire devenir de veritables + passions. Croyez-vous donc que tout aille dans le monde au gre de + chacun? Comptez-vous donc pour rien cette grande vassalite qui nous + soumet et nous entraine a chaque instant? Etudiez votre coeur, + descendez dans votre ame, et lorsque vous apercevrez un sentiment + nouveau, cherchez a savoir s'il est raisonnable. N'attendez pas pour + eteindre un feu de cheminee que ce soit devenu un grand incendie. + Il y a des malheurs sans remede, il faut nous consoler. Il y a des + malheurs que notre faute a occasionnes ou empires, il faut nous + corriger. Les petites choses vous agitent, que doit-ce etre des + grandes?... Moderez-vous sur les choses indifferentes de la vie, et + vous parviendrez a etre modere sur les choses importantes..." + +Et pour conclusion finale: + + "Ceux qui nous connaitraient bien comprendraient la raison des + inconsequences de Jean-Jacques Rousseau." + +M. Ampere ne retourna pas a Lyon: il resta a Paris, plus actif d'idees +et de sentiments que jamais. Il se remaria au mois de juillet meme de +cette annee: ce second mariage lui donna une fille. Cette lettre de M. +Ballanche, au reste, sera la derniere piece confidentielle que nous +nous permettrons: elle termine pour nous la jeunesse de M. Ampere. En +avancant dans le recit d'une vie, ces sortes de confidences, moins +essentielles, moins gracieuses, nous semblent aussi moins permises. La +pudeur de l'homme mur a quelque chose de plus inviolable, et c'est le +travail surtout qui marque le milieu de la journee. Dans le recit d'une +vie comme dans la vie meme, les sentiments emus, cette brise du matin, +ne reparaissent convenablement qu'au soir. + +Quoi qu'il en ait dit dans la note citee plus haut, M. Ampere, si +fortement occupe de metaphysique, ne s'y livrait pas exclusivement. Les +mathematiques et les sciences physiques ne cessaient de partager son +zele. Six memoires sur differents sujets de mathematiques inseres tant +dans le _Journal de l'Ecole polytechnique_ que dans le Recueil de +l'Institut (des savants etrangers), determinerent le choix que fit de +lui, en 1814, l'Academie des Sciences pour remplacer M. Bossut. Nomme +secretaire du Bureau consultatif des Arts et Manufactures (mars 1806), +il suivait assidument les travaux de ce comite, et ne devint secretaire +honoraire que lorsqu'il eut donne sa demission en faveur de M. Thenard, +dont la position alors etait moins etablie que la sienne. Il fut de +plus successivement nomme inspecteur general de l'Universite (1808), et +professeur d'analyse et de mecanique a l'Ecole polytechnique (1809), +ou il n'avait ete jusque-la qu'a titre de repetiteur, professant par +interim. En un mot, sa vie de savant s'etendait sur toutes les bases. + +Dans l'histoire des sciences physico-mathematiques, comme va le faire +connaitre M. Littre, la memoire de M. Ampere est a jamais sauvee de +l'oubli, a cause de sa grande decouverte sur l'electro-magnetisme en +1820. Dans l'histoire de la philosophie, pourquoi faut-il que ce grand +esprit, qui s'est occupe de metaphysique pendant plus de trente ans, ne +doive vraisemblablement laisser qu'une vague trace? M. Maine de Biran +lui-meme, le metaphysicien profond pres de qui il se place, n'a laisse +qu'un temoignage imparfait de sa pensee dans son ancien traite de +_l'Habitude_ et dans le recent volume publie par M. Cousin[120]. Apres M. +de Tracy, a cote de M. de Biran, M. Ampere venait pourtant a merveille +pour reparer une lacune. M. Cousin a remarque que ce qui manque a +la philosophie de M. de Biran, ou la _volonte_ rehabilitee joue le +principal role, c'est l'admission de l'_intelligence_, de la _raison_, +distincte comme faculte, avec tout son cortege d'idees generales, de +conceptions. Nul plus que M. Ampere n'etait propre a introduire dans le +point de vue, qu'il admettait, de M. de Biran, cette partie essentielle +qui l'agrandissait. Lui en effet, si l'on considere sa tournure +metaphysique, il n'etait pas, comme M. de Biran, la _volonte_ meme, dans +sa persistance et son unite progressive; il etait surtout l'_idee_. Sans +nier la sensation, trop grand physicien pour cela, sans la meconnaitre +dans toutes ses varietes et ses nuances, combien il etait propre, +ce semble, entre M. de Tracy et M. de Biran a intervenir avec +l'_intelligence_[121], et a remeubler ainsi l'ame de ses concepts les plus +divers et les plus grands! il l'aurait fait, j'ose le dire, avec plus de +richesse et de realite que les philosophes eclectiques qui ont suivi, +lesquels, n'etant ni physiciens, ni naturalistes, ni mathematiciens, +ni autre chose que psychologues, sont toujours restes par rapport aux +classes des _idees_ dans une abstraction et dans un vague qui depeuple +l'ame et en mortifie, a mon gre, l'etude. Par malheur, si M. de Biran +se tient trop etroitement a cette volonte retrouvee, a cette causalite +interne ressaisie, comme a un axe sur et a un sommet, d'ou emane tout +mouvement, M. Ampere, moins retenu et plus ouvert dans sa metaphysique, +alla et deriva au flot de l'idee. A travers ce domaine infini de +l'intelligence, dans la sphere de la raison et de la reflexion, comme +dans une demeure a lui bien connue, il alla changeant, remuant, +deplacant sans cesse les objets; les classifications psychologiques se +succedaient a son regard et se renversaient l'une par l'autre; et il est +mort sans nous avoir suffisamment explique la derniere, nous laissant +sur le fond de sa pensee dans une confusion qui n'etait pas en lui. + +[Note 120: M. Naville, de Geneve, depositaire des manuscrits de Maine +de Biran, en a publie, depuis, des portions considerables.] + +[Note 121: Nous pourrions citer, d'apres les plus anciens papiers et +projets d'ouvrages que nous avons sous les yeux, des preuves frappantes +de cette large part faite a l'_intelligence_, qui corrigeait tout a +fait le point de vue profond, mais restreint, de M. de Biran, et +l'environnait d'une extreme etendue. Ainsi ce debut qu'on trouve a un +_Plan d'une histoire de l'intelligence humaine_: "L'homme, sous le point +de vue intellectuel, a la faculte d'acquerir et celle de conserver. La +faculte d'acquerir se subdivise en trois principales: il acquiert +par ses sens, par le deploiement de l'activite motrice qui nous fait +decouvrir les causes, par la reflexion qu'on peut definir la faculte +d'apercevoir des relations, qui s'applique egalement aux produits de la +sensibilite et a ceux de l'activite. On apercoit des relations entre les +premiers par la comparaison, entre les seconds par l'observation +des effets que produisent les causes. On doit donc diviser tous les +phenomenes que presente l'intelligence en quatre systemes: le systeme +sensitif, le systeme actif, le systeme comparatif et le systeme +etiologique." Dans un resume des idees psychologiques de M. Ampere, +redige en 1811 par son ami M. Bredin, de Lyon, je trouve: "On peut +rapporter tous les phenomenes psychologiques a trois systemes: sensitif, +cognitif, intellectuel." Ce systeme cognitif et ce systeme intellectuel, +qui semblent un double emploi, sont differents pour lui, en ce qu'il +attribue seulement au systeme cognitif la distinction du _moi_ et du +_non-moi_, qui se tire de l'activite propre de l'etre d'apres M. +de Biran: il reservait au systeme intellectuel, proprement dit, la +perception de tous les autres rapports. Quoique cela manque un peu de +rigueur, la lacune signalee par M. Cousin chez M. de Biran etait au +moins sentie et comblee, plutot deux fois qu'une.] + +En attendant que la seconde partie de sa classification, qui embrasse +les sciences _noologiques_, soit publiee, et dans l'esperance surtout +qu'un fils, seul capable de debrouiller ces precieux papiers, s'y +appliquera un jour, nous ne dirons ici que tres-peu, occupe surtout a +ne pas etre infidele. M. Ampere, dans une note ou nous puisons, nous +indique lui-meme la premiere marche de son esprit. Il voulait appliquer +a la psychologie la methode qui a si bien reussi aux sciences physiques +depuis deux siecles: c'est ce que beaucoup ont voulu depuis Locke. Mais +en quoi consistait l'appropriation du moyen a la science nouvelle? +Ici M. Ampere parle d'_une difficulte premiere qui lui semblait +insurmontable, et dont M. le chevalier de Biran lui fournit la +solution_. Cette difficulte tenait sans doute a la connaissance +originelle de l'idee de cause et a la distinction du _moi_ d'avec le +monde exterieur. Il nous apprend aussi que, dans sa recherche sur le +fondement de nos connaissances, il a commence par rejeter l'existence +_objective_ et qu'il a ete disciple de Kant: "Mais repousse bientot, +dit-il, par ce nouvel idealisme comme Reid l'avait ete par celui +de Hume, je l'ai vu disparaitre devant l'examen de la nature des +connaissances objectives generalement admises." Tout ceci, on le voit, +n'est qu'indique par lui, et laisse a desirer bien des explications. +Quoi qu'il en soit, en s'efforcant constamment de classer les faits +de l'intelligence selon l'ordre naturel, M. Ampere en vint aux quatre +points de vue et aux deux epoques principales qui les embrassent, tels +qu'il les a exposes dans la preface de son _Essai sur la Philosophie des +Sciences_. Ceux qui ont frequente l'ecole des psychologues distingues +de notre age, et qui ont aussi entendu les lecons dans lesquelles M. +Ampere, au College de France, aborda la psychologie, peuvent seuls dire +combien, dans sa description et son denombrement des divers groupes de +faits, l'intelligence humaine leur semblait tout autrement riche et +peuplee que dans les distinctions de facultes, justes sans doute, mais +nues et un peu steriles, de nos autres maitres. Des l'abord, dans la +psychologie de ceux-ci, on distingue _sensibilite_, _raison_, _activite +libre_, et on suit chacune separement, toujours occupe, en quelque +sorte, de preserver l'une de ces facultes du contact des autres, de peur +qu'on ne les croie melees en nature et qu'on ne les confonde. M. Ampere +y allait plus librement et par une methode plus vraiment naturelle. Si +Bernard de Jussieu, dans ses promenades a travers la campagne, avait dit +constamment en coupant la tige des plantes: "Prenons bien garde, ceci +est du tissu cellulaire, ceci est de la fibre ligneuse; l'un n'est pas +l'autre; ne confondons pas; le bois n'est pas la seve;" il aurait fait +une anatomie, sans doute utile et qu'il faut faire, mais qui n'est pas +tout, et les trois quarts des divers caracteres qui president a la +formation de ses groupes naturels lui auraient echappe dans leur vivant +ensemble.--L'anatomie radicale psychologique, ce que M. Ampere appelle +l'_ideogenie_, serait venue, dans sa methode, plus tard a fond; mais +elle ne serait venue qu'apres le denombrement et le classement complet, +mais surtout la preoccupation des facultes distinctes ne scindait pas, +des l'abord, les groupes analogues, et ne les empechait pas de se +multiplier a ses regards dans leur diversite. + +La quantite de remarques neuves et ingenieuses, de points profonds +et piquants d'observation, qui remplissaient une lecon de M. Ampere, +distrayaient aisement l'auditeur de l'ensemble du plan, que le maitre +oubliait aussi quelquefois, mais qu'il retrouvait tot ou tard a travers +ces detours. On se sentait bien avec lui en pleine intelligence humaine, +en pleine et haute philosophie anterieure au XVIIIe siecle; on se serait +cru, a cette ampleur de discussion, avec un contemporain des Leibniz, +des Malebranche, des Arnauld; il les citait a propos, familierement, +meme les secondaires et les plus oublies de ce temps-la, M. de La +Chambre, par exemple; et puis on se retrouvait tout aussitot avec le +contemporain tres-present de M. de Tracy et de M. de Laplace. On aurait +fait un interessant chapitre, independamment de tout systeme et de tout +lien, des cas psychologiques singuliers et des veritables decouvertes +de detail dont il semait ses lecons. J'indique en ce genre le phenomene +qu'il appelait de _concretion_, sur lequel on peut lire l'analyse de +M. Roulin inseree dans l'_Essai de classification des Sciences_. +Je regrette que M. Roulin n'ait pas fait alors ce chapitre de +_miscellanees_ psychologiques, comme il en a fait un sur des +singularites d'histoire naturelle. + +A partir de 1816, la petite societe philosophique qui se reunissait chez +M., de Biran avait pris plus de suite, et l'emulation s'en melait. On y +remarquait M. Stapfer, le docteur Bertrand, Loyson, M. Cousin. Anime par +les discussions frequentes, M. Ampere etait pres, vers 1820, de produire +une exposition de son systeme de philosophie, lorsque l'annonce de la +decouverte physique de M. Oersted le vint ravir irresistiblement dans un +autre train de pensees, d'ou est sortie sa gloire. En 1829, malade et +reparant sa sante a Orange, a Hieres, aux tiedeurs du Midi, il revint, +dans les conversations avec son fils, a ses idees interrompues; mais +ce ne fut plus la metaphysique seulement, ce fut l'ensemble des +connaissances humaines et son ancien projet d'universalite qu'il se +remit a embrasser avec ardeur. L'Epitre en vers que lui a adressee son +fils a ce sujet, et le volume de l'_Essai de classification_ qui a paru, +sont du moins ici de publics et permanents temoignages. M. Ampere, en +meme temps qu'il sentait la vie lui revenir encore, dut avoir, en cette +saison, de pures jouissances. S'il lui fut jamais donne de ressentir un +certain calme, ce dut etre alors. En reportant son regard, du haut de la +montagne de la vie, vers ces sciences qu'il comprenait toutes, et dont +il avait agrandi l'une des plus belles, il put atteindre un moment au +bonheur serein du sage et reconnaitre en souriant ses domaines. Il n'est +pas jusqu'aux vers latins, adresses a son fils en tete du tableau, qui +n'aient du lui retracer un peu ses souvenirs poetiques de 95, un temps +plein de charme. Les anciens doutes et les combats religieux avaient +cesse en lui: ses inquietudes, du moins, etaient plus bas. Depuis +des annees, les chagrins interieurs, les instincts infinis, une +correspondance active avec son ancien ami le Pere Barret, le souffle +meme de la Restauration, l'avaient ramene a cette foi et a cette +soumission qu'il avait si bien exprimee en 1803, et dont il relut sans +doute de nouveau la formule touchante. Jusqu'a la fin, et pendant les +annees qui suivirent, nous l'avons toujours vu allier et concilier sans +plus d'effort, et de maniere a frapper d'etonnement et de respect, la +foi et la science, la croyance et l'espoir en la pensee humaine et +l'adoration envers la parole revelee. + +Outre cette vue superieure par laquelle il saisissait le fond et le lien +des sciences, M. Ampere n'a cesse, a aucun moment, de suivre en detail, +et souvent de devancer et d'eclairer, dans ses apercus, plusieurs de +celles dont il aimait particulierement le progres. Des 1809, au sortir +de la seance de l'Institut du lundi 27 fevrier (j'ai sous les yeux sa +note ecrite et developpee), il n'hesitait pas, d'apres les experiences +rapportees par MM. Gay-Lussac et Thenard, et plus hardiment qu'eux, a +considerer le chlore (alors appele acide muriatique oxygene) comme un +corps simple. Mais ce n'etait la qu'un point. En 1816, il publiait dans +les _Annales de Chimie et de Physique_ sa classification naturelle des +corps simples, y donnant le premier essai de l'application a la +chimie des methodes qui ont tant profite aux sciences naturelles. +Il etablissait entre les proprietes des corps une multitude de +rapprochements qu'on n'avait point faits; il expliquait des phenomenes +encore sans lien, et la plupart de ces rapprochements et de ces +explications ont ete verifies depuis par les experiences. La +classification elle-meme a ete admise par M. Chevreul dans le +_Dictionnaire des Sciences naturelles_, et elle a servi de base a celle +qu'a adoptee M. Beudant dans son _Traite de Mineralogie_. Toujours +eclaire par la theorie, il lisait a l'Academie des Sciences, peu apres +sa reception, un memoire sur la double refraction, ou il donnait la +loi qu'elle suit dans les cristaux, avant que l'experience eut fait +connaitre qu'il en existe de tels[122]. En 1824, le travail de M. Geoffroy +Saint-Hilaire sur la presence et la transformation de la vertebre dans +les insectes attira la sagacite, toujours prete, de M. Ampere, et lui +fit ajouter a ce sujet une foule de raisons et d'analogies curieuses, +qui se trouvent consignees au tome second des _Annales des Sciences +naturelles_[123]. Lorsque M. Ampere reproduisit cette vue en 1832, a son +cours du College de France, M. Cuvier, contraire en general a cette +maniere _raisonneuse_ d'envisager l'organisation, combattit au meme +College, dans sa chaire voisine, le collegue qui faisait incursion +au coeur de son domaine; il le combattit avec ce ton excellent de +discussion, que M. Ampere, en repondant, gardait de meme, et auquel il +ajoutait de plus une expression de respect, comme s'il eut ete quelqu'un +de moindre: noble contradiction de vues, ou plutot noble echange, auquel +nous avons assiste, entre deux grandes lumieres trop tot disparues! Si +une observation de M. Geoffroy Saint-Hilaire avait suggere a M. Ampere +ses vues sur l'organisation des insectes, la decouverte de M. Gay-Lussac +sur les proportions simples que l'on observe entre les volumes d'un gaz +compose et ceux des gaz composants, lui devenait un moyen de concevoir, +sur la structure atomique et moleculaire des corps inorganiques, une +theorie qui remplace celle de Wollaston[124]. De meme, une idee de +Herschel, se combinant en lui avec les resultats chimiques de Davy, +lui suggerait une theorie nouvelle de la formation de la terre. Cette +theorie a ete lucidement exposee dans cette _Revue_ meme _des Deux +Mondes_, en juillet 1833. On y peut prendre une idee de la maniere de ce +vaste et libre esprit: l'hypothese antique retrouvee dans sa grandeur, +l'hypothese a la facon presque des Thales et des Democrite, mais portant +sur des faits qui ont la rigueur moderne. + +[Note 122: Nous noterons encore, pour completer ces indications de +travaux, un Memoire sur la loi de Mariotte, imprime en 1814; un Memoire +sur des proprietes nouvelles des axes de rotation des corps, imprime +dans le Recueil de l'Academie des Sciences; un autre sur les equations +generales du mouvement, dans le Journal de Mathematiques de M. Liouville +(juin 1836).] + +[Note 123: _Annales des Sciences naturelles_, t. II, page 295. M. N... +n'est autre que M. Ampere.] + +[Note 124: On la trouve dans la _Bibliotheque universelle_, t. XLIX, +et en analyse dans un rapport de M. Becquerel (_Revue encyclopedique_, +Novembre 1832).] + +Apres avoir tant fait, tant pense, sans parler des inquietudes +perpetuelles du dedans qu'il se suscitait, on concoit qu'a soixante et +un ans M. Ampere, dans toute la force et le zele de l'intelligence, eut +use un corps trop faible. Parti pour sa tournee d'inspecteur general, il +se trouva malade des Roanne; sa poitrine, sept ans auparavant, apaisee +par l'air du Midi, s'irritait cette fois davantage: il voulut continuer. +Arrive a Marseille, et ne pouvant plus aller absolument, il fut soigne +dans le college, et on esperait prolonger une amelioration legere, +lorsqu'une fievre subite au cerveau l'emporta le 10 juin 1836, a cinq +heures du matin, entoure et soigne par tous avec un respect filial, mais +en realite loin des siens, loin d'un fils. + +Il resterait peut-etre a varier, a egayer decemment ce portrait, de +quelques-unes de ces naivetes nombreuses et bien connues qui composent, +autour du nom de l'illustre savant, une sorte de legende courante, comme +les bons mots malicieux autour du nom de M. de Talleyrand: M. Ampere, +avec des differences d'originalite, irait naturellement s'asseoir entre +La Condamine et La Fontaine. De peur de demeurer trop incomplet sur ce +point, nous ne le risquerons pas. M. Ampere savait mieux les choses de +la nature et de l'univers que celles des hommes et de la societe. Il +manquait essentiellement de calme, et n'avait pas la mesure et la +proportion dans les rapports de la vie. Son coup d'oeil, si vaste et +si penetrant au dela, ne savait pas reduire les objets habituels. Son +esprit immense etait le plus souvent comme une mer agitee; la premiere +vague soudaine y faisait montagne; le liege flottant ou le grain de +sable y etait aisement lance jusqu'aux cieux. + +Malgre le prejuge vulgaire sur les savants, ils ne sont pas toujours +ainsi. Chez les esprits de cet ordre et pour les cerveaux de haut genie, +la nature a, dans plus d'un cas, combine et proportionne l'organisation. +Quelques-uns, armes au complet, outre la pensee puissante interieure, +ont l'enveloppe exterieure endurcie, l'oeil vigilant et imperieux, la +parole prompte, qui impose, et toutes les defenses. Qui a vu Dupuytren +et Cuvier comprendra ce que je veux rendre. Chez d'autres, une sorte +d'ironie douce, calme, insouciante et egoiste, comme chez Lagrange, +compose un autre genre de defense. Ici, chez M, Ampere, toute la +richesse de la pensee et de l'organisation est laissee, pour ainsi dire, +plus a la merci des choses, et le bouillonnement interieur reste a +decouvert. Il n'y a ni l'enveloppe seche qui isole et garantit, ni le +reste de l'organisation armee qui applique et fait valoir. C'est le pur +savant au sein duquel on plonge. + +Les hommes ont besoin qu'on leur impose. S'ils se sentent penetres et +juges par l'esprit superieur auquel ils ne peuvent refuser une espece de +genie, les voila maintenus, et volontiers ils lui accordent tout, meme +ce qu'il n'a pas. Autrement, s'ils s'apercoivent qu'il hesite et croit +dependre, ils se sentent superieurs a leur tour a lui par un point +commode, et ils prennent vite leur revanche et leurs licences. M. Ampere +aimait ou parfois craignait les hommes, il s'abandonnait a eux, il +s'inquietait d'eux; il ne les jugeait pas. Les hommes (et je ne parte +pas du simple vulgaire) ont un faible pour ceux qui les savent mener, +qui les savent contenir, quand ceux-ci meme les blessent ou les +exploitent. Le caractere, estimable ou non, mais doue de conduite et de +persistance meme interessee, quand il se joint a un genie incontestable, +les frappe et a gain de cause en definitive dans leur appreciation. Je +ne dis pas qu'ils aient tout a fait tort, le caractere tel quel, la +volonte froide et presente, etant deja beaucoup. Mais je cherche a +m'expliquer comment la perte de M. Ampere, a un age encore peu avance, +n'a pas fait a l'instant aux yeux du monde, meme savant, tout le vide +qu'y laisse en effet son genie. + +Et pourtant (et c'est ce qu'il faut redire encore en finissant) qui fut +jamais meilleur, a la fois plus devoue sans reserve a la science, et +plus sincerement croyant aux bons effets de la science pour les hommes? +Combien il etait vif sur la civilisation, sur les ecoles, sur les +lumieres! Il y avait certains resultats reputes positifs, ceux de +Malthus, par exemple, qui le mettaient en colere: il etait tout +_sentimental_ a cet egard; sa philanthropie de coeur se revoltait de +ce qui violait, selon lui, la moralite necessaire, l'efficacite +bienfaisante de la science. D'autres savants illustres ont donne avec +mesure et prudence ce qu'ils savaient; lui, il ne pensait pas qu'on dut +en menager rien. Jamais esprit de cet ordre ne songea moins a ce qu'il +y a de personnel dans la gloire. Pour ceux qui l'abordaient, c'etait un +puits ouvert. A toute heure, il disait tout. Etant un soir avec ses amis +Camille Jordan et Degerando, il se mit a leur exposer le systeme du +monde; il parla treize heures avec une lucidite continue; et comme le +monde est infini, et que tout s'y enchaine, et qu'il le savait de cercle +en cercle en tous les sens, il ne cessait pas, et si la fatigue ne +l'avait arrete, il parlerait, je crois, encore. O Science! voila bien a +decouvert ta pure source sacree, bouillonnante!--Ceux qui l'ont entendu, +a ses lecons, dans les dernieres annees au College de France, se +promenant le long de sa longue table comme il eut fait dans l'allee +de Polemieux, et discourant durant des heures, comprendront cette +perpetuite de la veine savante. Ainsi en tout lieu, en toute rencontre, +il etait coutumier de faire, avec une attache a l'idee, avec un oubli de +lui-meme qui devenait merveille. Au sortir d'une charade ou de quelque +longue et minutieuse bagatelle, il entrait dans les spheres. Virgile, +en une sublime eglogue, a peint le demi-dieu barbouille de lie, que les +bergers enchainent: il ne fallait pas l'enchainer, lui, le distrait et +le simple, pour qu'il commencat: + + Namque canebat, uti magnum per inane coacta + Semina terrarumque animaeque marisque fuissent, + Et liquidi simul ignis; ut his exordia primis + Omnia, etc., etc. + + Il enchainait de tout les semences fecondes, + Les principes du feu, les eaux, la terre et l'air, + Les fleuves descendus du sein de Jupiter... + +Et celui qui, tout a l'heure, etait comme le plus petit, parlait +incontinent comme les antiques aveugles,--comme ils auraient parle, +venus depuis Newton. C'est ainsi qu'il est reste et qu'il vit dans notre +memoire, dans notre coeur. + +15 fevrier 1837. + +(On a fait a cette Notice l'honneur de la joindre a une publication +posthume de M. Ampere; mais comme il ne nous a pas ete donne de la +revoir nous-meme, c'est ici qu'on est plus assure d'en lire le texte +dans toute son exactitude.) + + + +DU GENIE CRITIQUE ET DE BAYLE + +La critique s'appliquant a tout, il y en a de diverses sortes selon +les objets qu'elle embrasse et qu'elle poursuit; il y a la critique +historique, litteraire, grammaticale et philologique, etc. Mais en la +considerant moins dans la diversite des sujets que dans le procede +qu'elle y emploie, dans la disposition et l'allure qu'elle y apporte, +on peut distinguer en gros deux especes de critique, l'une reposee, +concentree, plus speciale et plus lente, eclaircissant et quelquefois +ranimant le passe, en deterrant et en discutant les debris, distribuant +et classant toute une serie d'auteurs ou de connaissances; les Casaubon, +les Fabricius, les Mabillon, les Freret, sont les maitres en ce +genre severe et profond. Nous y rangerons aussi ceux des critiques +litteraires, a proprement parler, qui, a tete reposee, s'exercent sur +des sujets deja fixes et etablis, recherchent les caracteres et les +beautes particulieres aux anciens auteurs, et construisent des Arts +poetiques ou des Rhetoriques, a l'exemple d'Aristote et de Quintilien. +Dans l'autre genre de critique, que le mot de _journaliste_ exprime +assez bien, je mets cette faculte plus diverse, mobile, empressee, +pratique, qui ne s'est guere developpee que depuis trois siecles, qui, +des correspondances des savants ou elle se trouvait a la gene, a passe +vite dans les journaux, les a multiplies sans relache, et est devenue, +grace a l'imprimerie dont elle est une consequence, l'un des plus actifs +instruments modernes. Il est arrive qu'il y a eu, pour les ouvrages de +l'esprit, une critique alerte, quotidienne, publique, toujours presente, +une clinique chaque matin au lit du malade, si l'on ose ainsi parler; +tout ce qu'on peut dire pour ou contre l'utilite de la medecine se peut +dire, a plus forte raison, pour ou contre l'utilite de cette critique +pratique a laquelle les bien portants meme, en litterature, n'echappent +pas. Quoi qu'il en soit, le genie critique, dans tout ce qu'il a de +mobile, de libre et de divers, y a grandi et s'est revele. Il s'est +mis en campagne pour son compte, comme un audacieux partisan; tous les +hasards et les inegalites du metier lui ont souri, les bigarrures et +les fatigues du chemin l'ont flatte. Toujours en haleine, aux ecoutes, +faisant de fausses pointes et revenant sur sa trace, sans systeme autre +que son instinct et l'experience, il a fait la guerre au jour le jour, +selon le pays, _la guerre a l'oeil_, ainsi que s'exprime Bayle lui-meme, +qui est le genie personnifie de cette critique. + +Bayle, oblige de sortir de France comme calviniste relaps, refugie a +Rotterdam, ou ses ecrits de tolerance alienerent bientot de lui le +violent Jurieu, persecute alors et tracasse par les theologiens de sa +communion, Bayle mort la plume a la main en les refutant, a rempli un +grand role philosophique dont le XVIIIe siecle interpreta le sens en le +forcant un peu, et que M. Leroux a bien cherche a retablir et a preciser +dans un excellent article de son _Encyclopedie_. Ce n'est pas ce qui +nous occupera chez Bayle; nous ne saisirons et ne releverons en lui que +les traits essentiels du genie critique qu'il represente a un degre +merveilleux dans sa purete et son plein, dans son empressement +discursif, dans sa curiosite affamee, dans sa sagacite penetrante, dans +sa versatilite perpetuelle et son appropriation a chaque chose: ce +genie, selon nous, domine meme son role philosophique et cette mission +morale qu'il a remplie; il peut servir du moins a en expliquer le plus +naturellement les phases et les incertitudes. + +Bayle, ne au Carlat, dans le comte de Foix, en 1647, d'une famille +patriarcale de ministres calvinistes, fut mis de bonne heure aux etudes, +au latin, au grec, d'abord dans la maison paternelle, puis a l'academie +de Puy-Laurens. A dix-neuf ans, il fit une maladie causee par ses +lectures excessives; il lisait tout ce qui lui tombait sous la main, +mais relisait Plutarque et Montaigne de preference. Etant passe a +vingt-deux ans a l'academie de Toulouse, il se laissa gagner a +quelques livres de controverse et a des raisonnements qui lui parurent +convaincants, et, ayant abjure sa religion, il ecrivit a son frere +aine une lettre tres-ardente de proselytisme pour l'engager a venir a +Toulouse se faire instruire de la verite. Quelques mois plus tard, ce +zele du jeune Bayle s'etait refroidi; les doutes le travaillaient, et, +dix-sept mois apres sa conversion, sortant secretement de Toulouse, il +revint a sa famille et au calvinisme. Mais il y revint bien autre qu'il +n'y etait d'abord: "Un savant homme, a-t-il dit quelque part, qui essuie +la censure d'un ennemi redoutable, ne tire jamais si bien son epingle du +jeu qu'il n'y laisse quelque chose." Bayle laissa dans cette premiere +ecole qu'il fit tout son feu de croyance, tout son aiguillon de +proselytisme; a partir de ce moment, il ne lui en resta plus. Chacun +apporte ainsi dans sa jeunesse sa dose de foi, d'amour, de passion, +d'enthousiasme; chez quelques-uns, cette dose se renouvelle sans cesse; +je ne parle que de la portion de foi, d'amour, d'enthousiasme, qui ne +reside pas essentiellement dans l'ame, dans la pensee, et qui a son +auxiliaire dans l'humeur et dans le sang; chez quelques-uns donc cette +dose de chaleur de sang resiste au premier echec, au premier coup de +tete, et se perpetue jusqu'a un age plus ou moins avance. Quand cela va +trop loin et dure obstinement, c'est presque une infirmite de l'esprit +sous l'apparence de la force, c'est une veritable incapacite de murir. +Il y a des natures poetiques ou philosophiques qui restent jusqu'au +bout, et a travers leurs diverses transformations, toujours opiniatres, +incandescentes, a la merci du temperament. Bayle, autrement favorise +et petri selon un plus doux melange, se trouva, des sa premiere flamme +jetee, une nature tout aussitot reduite et consommee, et a partir de la +il ne perdit plus jamais son equilibre. Premiere disposition admirable +pour exceller au genie critique, qui ne souffre pas qu'on soit fanatique +ou meme trop convaincu, ou epris d'une autre passion quelconque. + +Bayle alla continuer ses etudes a Geneve en 1670, et il y devint +precepteur, d'abord chez M. de Normandie, syndic de la republique, +et ensuite chez le comte de Dhona, seigneur de Coppet. Il commence a +connaitre le monde, les savants, M. Minutoli, M. Fabri, M. Pictet, M. +Tronchin, M. Burlamaqui, M. Constant, toutes ces figures protestantes +serieuses et appliquees. On etablit des conferences de jeunes gens, pour +lesquelles il s'essaie a deployer ses ressources de bel esprit, ses +premiers lieux communs d'erudition, et ou M. Basnage, autre illustre +jeune homme, ne brille pas moins. Il assiste a des sermons, a des +experiences de philosophie naturelle, et, a propos des experiences de +M. Chouet sur le venin des viperes et sur la pesanteur de l'air, il +remarque que c'est la le genie du siecle et des philosophes modernes. +A l'occasion des controverses et querelles entre les theologiens de sa +religion, il enonce deja sa maxime de garder toujours _une oreille pour +l'accuse_. A vingt-quatre ans, sa tolerance est fondee autant qu'elle le +sera jamais. La philosophie peripateticienne, qu'il avait apprise +chez les jesuites de Toulouse, ne le retient pas le moins du monde en +presence du systeme de Descartes auquel il s'applique; mais ne croyez +pas qu'il s'y livre. Quand plus tard il s'agira pour lui d'aller +s'etablir en Hollande, il laissera echapper son secret: "Le +cartesianisme, dit-il, ne sera pas une affaire (_un obstacle_); je le +regarde simplement comme une hypothese ingenieuse qui peut servir a +expliquer certains effets naturels... Plus j'etudie la philosophie, +"plus j'y trouve d'incertitude. La difference entre les sectes ne va +qu'a quelque probabilite de plus ou de moins. Il n'y en a point encore +qui ait frappe au but, et jamais on n'y frappera apparemment, tant sont +grandes les profondeurs de Dieu dans les oeuvres de la nature, aussi +bien que dans celles de la grace. Ainsi vous pouvez dire a M. Gaillard +(_qui s'entremettait pour lui_) que je suis un philosophe sans +entetement, et qui regarde Aristote, Epicure, Descartes, comme des +inventeurs de conjectures que l'on suit ou que l'on quitte, selon que +l'on veut chercher plutot un tel qu'un tel amusement d'esprit." C'est +ainsi qu'on le voit engager ses cousins a prendre le plus qu'ils +pourront de philosophie peripateticienne, sauf a s'en defaire ensuite +quand ils auront goute la nouvelle: "Ils garderont de celle-la la +methode de pousser vivement et subtilement une objection et de repondre +nettement et precisement aux difficultes." Ce mot que Bayle a lache, de +prendre telle ou telle philosophie selon l'_amusement_ d'esprit qu'on +cherche pour le moment, est significatif et trahit une disposition chez +lui instinctive, le fort, ou, si l'on veut, le faible de son genie. Ce +mot lui revient souvent; le cote de l'amusement de l'esprit le frappe, +le seduit en toute chose. Il prend plaisir a voir _les petites Furies_ +qui se logent dans les ecrits des theologiens, dans les attaques de M. +Spanheim et les reponses de M. Amyrault; il ajoute, il est vrai, par +correctif: _s'il n'y a pas plus sujet de pleurer que de se divertir, en +voyant les faiblesses de l'homme_. Mais l'amusement du curieux, on le +sent, est chose essentielle pour lui. Il se met a la fenetre et +regarde passer chaque chose; les nouvelles memes l'_amusent_. Il est +_nouvelliste a toute outrance_; sa curiosite est _affamee_ par les +victoires de Louis XIV. Il _amuse_ son frere par le recit de la mort du +comte de Saint-Pol. Plus loin, il exprime son grand plaisir de lire +_le Comte de Gabalis_, quoique, au reste, plusieurs endroits profanes +fassent beaucoup de peine aux consciences tendres. Ces consciences +tendres ont-elles tort ou raison? N'est-ce pas bien, en certaines +matieres, d'avoir la conscience tendre? Bayle ne dit ni oui ni non; +mais il note leur scrupule, de meme qu'il exprime son plaisir. Cette +indifference du fond, il faut bien le dire, cette tolerance prompte, +facile, aiguisee de plaisir, est une des conditions essentielles du +genie critique, dont le propre, quand il est complet, consiste a courir +au premier signe sur le terrain d'un chacun, a s'y trouver a l'aise, a +s'y jouer en maitre et a connaitre de toutes choses. Il avertit en un +endroit son frere cadet qu'il lui parle des livres sans aucun egard a la +bonte ou a l'utilite qu'on en peut tirer: "Et ce qui me determine a vous +en faire mention est uniquement qu'ils sont nouveaux, ou que je les ai +lus, ou que j'en ai oui parler." + +Bayle ne peut s'empecher de faire ainsi; il s'en plaint, il s'en blame, +et retombe toujours: "Le dernier livre que je vois, ecrit-il de Geneve +a son frere, est celui que je prefere a tous les autres." Langues, +philosophie, histoire, antiquite, geographie, livres galants, il se +jette a tout, selon que ces diverses matieres lui sont offertes: "D'ou +que cela procede, il est certain que jamais amant volage n'a plus +souvent change de maitresse, que moi de livres." Il attribue ces +echappees de son esprit a quelque manque de discipline dans son +education: "Je ne songe jamais a la maniere dont j'ai ete conduit dans +mes etudes, que les larmes ne m'en viennent aux yeux. C'est dans l'age +au-dessous de vingt ans que les meilleurs coups se ruent: c'est alors +qu'il faut faire son emplette." Il regrette le temps qu'il a perdu jeune +a chasser les cailles et a hater les vignerons (ce dut etre pourtant un +pauvre chasseur toujours et un compagnon peu rustique que Bayle, et +il ne put guere jouir des champs que pendant la saison qu'il passa, +affaibli de sante, aux bords de l'Ariege); il regrette mome le temps +qu'il a employe a etudier six ou sept heures par jour, parce +qu'il n'observait aucun ordre, et qu'il etudiait sans cesse par +_anticipation_. Le journal, suivant lui, n'est, pour ainsi dire, qu'_un_ +_dessert d'esprit_; il faut faire provision de pain et de viande solide +avant de se disperser aux friandises. "Je vous l'ai deja dit, ecrit-il +encore a son frere, la demangeaison de savoir en gros et en general +diverses choses est une maladie flatteuse (_amabilis insania_), qui ne +laisse pas de faire beaucoup de mal. J'ai ete autrefois touche de cette +meme avidite, et je puis dire qu'elle m'a ete fort prejudiciable." Mais +voila, au moment meme du reproche, qu'il l'encourt de plus belle; il +voudrait tout savoir, meme les details rustiques, lui qui tout a l'heure +regrettait le temps perdu a la chasse; il demande mainte observation a +son frere sur les verreries de Gabre, sur le pastel du Lauraguais. Il le +presse de questions sur les nobles de sa province, sur les tenants et +aboutissants de chaque famille: "Je sais bien que la genealogie ne fait +pas votre etude, comme elle aurait ete ma marotte si j'eusse ete d'une +fortune a etudier selon ma fantaisie." Il complimente son frere et se +rejouit de le voir touche de la meme passion que lui, _de connoitre +jusqu'aux moindres particularites des grands hommes_. A propos de ses +migraines frequentes, ce n'est pas l'etude qui en est cause, suivant +lui, parce qu'il ne s'applique pas beaucoup a ce qu'il lit: "Je ne sais +jamais, quand je commence une composition, ce que je dirai dans la +seconde periode. Ainsi, je ne me fatigue pas excessivement l'esprit.... +Aussi pressens-je que, quand meme je pourrois rencontrer dans la suite +quelque emploi a grand loisir, je ne deviendrais jamais profond. Je +lirois beaucoup, je retiendrois diverses choses _vago more_, et puis +c'est tout." Ces passages et bien d'autres encore temoignent a quel +degre Bayle possedait l'instinct, la vocation critique dans le sens ou +nous la definissons. + +Ce genie, dans son ideal complet (et Bayle realise cet ideal plus +qu'aucun autre ecrivain), est au revers du genie createur et poetique, +du genie philosophique avec systeme; il prend tout en consideration, +fait tout valoir, et se laisse d'abord aller, sauf a revenir bientot. +Tout esprit qui a en soi une part d'art ou de systeme n'admet volontiers +que ce qui est analogue a son point de vue, a sa predilection. Le genie +critique n'a rien de trop digne, ni de prude, ni de preoccupe, aucun +_quant a soi_. Il ne reste pas dans son centre ou a peu de distance; +il ne se retranche pas dans sa cour, ni dans sa citadelle, ni dans son +academie; il ne craint pas de se mesallier; il va partout, le long des +rues, s'informant, accostant; la curiosite l'alleche, et il ne s'epargne +pas les regals qui se presentent. Il est, jusqu'a un certain point, tout +a tous, comme l'Apotre, et en ce sens il y a toujours de l'optimisme +dans le critique veritablement doue. Mais gare aux retours! que Jurieu +se mefie[125]! l'infidelite est un trait de ces esprits divers et +intelligents; ils reviennent sur leurs pas, ils prennent tous les cotes +d'une question, ils ne se font pas faute de se refuter eux-memes et de +retourner la tablature. Combien de fois Bayle n'a-t-il pas change +de role, se deguisant tantot en nouveau converti, tantot en vieux +catholique romain, heureux de cacher son nom et de voir sa pensee faire +route nouvelle en croisant l'ancienne! Un seul personnage ne pouvait +suffire a la celerite et aux revirements toujours justes de son esprit +mobile, empresse, accueillant. Quelque vastes que soient les espaces et +le champ defini, il ne peut promettre de s'y renfermer, ni s'empecher, +comme il le dit admirablement, de _faire des courses sur toutes sortes +d'auteurs_. Le voila peint d'un mot. + +Bayle s'ennuya beaucoup durant son sejour a Coppet, ou il etait +precepteur des fils du comte de Dhona. Le precurseur de Voltaire +pressentait-il, dans ce chateau depuis si celebre, l'influence contraire +du genie futur du lieu? Le fait est que Bayle aimait peu les champs, +qu'il n'avait aucun tour reveur dans l'esprit, rien qui le consolat dans +le commerce avec la nature. Plus melancolique que gai de temperament, +mais parce qu'il etait _de petite complexion_, avec de l'agrement et +du badinage dans l'esprit, il n'aimait que les livres, l'etude, la +conversation des lettres et philosophes. Son desir de Paris et de tout +ce qui l'en pourrait rapprocher etait grand. Il a maintes fois exprime +le regret de n'etre pas ne dans une ville capitale, et il confesse dans +sa _Reponse aux Questions d'un Provincial_ qu'il a ete eclaire sur les +ressources de Paris pour avoir senti le prejudice de la privation. Il +quitta donc Coppet pour Rouen dans cette idee de se rapprocher a tout +prix du centre des belles-lettres et de la politesse, et du foyer des +bibliotheques: "J'ai fait comme toutes les grandes armees qui sont sur +pied, pour ou contre la France, elles decampent de partout ou elles +ne trouvent point de fourrages ni de vivres." Precepteur a Rouen et +mecontent encore, precepteur a Paris enfin, mais sans liberte, sans +loisir, introduit aux conferences qui se tenaient chez M. Menage, et +connaissant M. Conrart et quelques autres, mais avec le regret de ses +liens, Bayle accepta, en 1675, une chaire de philosophie a Sedan, et dut +se remettre aux exercices dialectiques qu'il avait un peu negliges pour +les lettres. Pendant toutes ces annees, sa faculte critique ne se +fait jour que par sa correspondance, qui est abondante. Il ne devint +veritablement auteur que par sa _Lettre sur les Cometes_ (1682). Un an +auparavant, sa chaire de philosophie a Sedan avait ete supprimee, et +apres quelque sejour a Paris il s'etait decide a accepter une chaire +de philosophie et d'histoire qu'on fondait pour lui a Rotterdam. Sa +_Critique generale de l'Histoire du Calvinisme du Pere Maimbourg_ parut +cette meme annee 1682, et jusqu'en decembre 1706, epoque de sa mort, sa +carriere, a l'ombre de la statue d'Erasme, ne fut plus marquee que par +des ecrits, des controverses litteraires ou philosophiques; apres ses +disputes de plume avec Jurieu, Le Clerc, Bernard et Jaquelot, apres son +petit demele avec le domestique chatouilleux de la reine Christine, les +plus graves evenements pour lui furent ses demenagements (en 1688 et en +1692), qui lui brouillaient ses livres et ses papiers. La perte de sa +chaire, en 1693, lui fut moins facheuse a supporter qu'il n'aurait +semble, et, dans la moderation de ses gouts, il y vit surtout l'occasion +de loisir et d'etude libre qui lui en revenait; il se felicite presque +d'echapper aux conflits, cabales et _entremangeries professorales_ qui +regnent dans toutes les academies. + +[Note 125: Bayle a-t-il ete l'amant de madame Jurieu, comme l'ont dit +les malins, et comme on le peut lire page 334, t. 1er des _Nouveaux +Memoires d'Histoire, de Critique et de Litterature_, par l'abbe +d'Arligny? Grande question sur laquelle les avis sont partages. (Voir +les memes _Memoires_, t. VII, page 47.)] + +En tete d'une des lettres de sa _Critique generale_, Bayle nous dit +avoir remarque, des ses jeunes ans, _une chose qui lui parut bien +jolie et bien imitable_, dans l'_Histoire de l'Academie francaise_ de +Pelisson: c'est que celui-ci avait toujours plus cherche, en lisant +un livre, l'esprit et le genie de l'auteur que le sujet meme qu'on y +traitait. Bayle applique cette methode au Pere Maimbourg; et nous, au +milieu de tous ces ouvrages si _bigarres de pensees_, de ces ouvrages +pareils a des _rivieres qui serpentent_, nous appliquerons la methode +a Bayle lui-meme, nous occupant de sa personne plus que des objets +nombreux ou il se disperse[126]. + +[Note 126: Sur le caractere de Bayle, on peut lire quelques pages +agreables de D'Israeli _Curiosities of Literature_, t. III.] + +Bayle, d'apres ce qu'on vient de voir, a toujours tres-peu reside a +Paris, malgre son vif desir. Il y passa quelques mois comme precepteur, +en 1675; il y vint quelquefois pendant ses vacances de Sedan; il y resta +dans l'intervalle de son retour de Sedan a son depart pour Rotterdam: +mais on peut dire qu'il ne connut pas le monde de Paris, la belle +societe de ces annees brillantes; son langage et ses habitudes s'en +ressentent d'abord. Cette absence de Paris est sans doute cause que +Bayle parait a la fois en avance et en retard sur son siecle, en retard +d'au moins cinquante ans par son langage, sa facon de parler, sinon +provinciale, du moins gauloise, par plus d'une phrase longue, +interminable, a la latine, a la maniere du XVIe siecle, a peu pres +impossible a bien ponctuer[127]; en avance par son degagement d'esprit et +son peu de preoccupation pour les formes regulieres et les doctrines que +le XVIIe siecle remit en honneur apres la grande anarchie du XVIe. +De Toulouse a Geneve, de Geneve a Sedan, de Sedan a Rotterdam, Bayle +contourne, en quelque sorte, la France du pur XVIIe siecle sans y +entrer. Il y a de ces existences pareilles a des arches de pont qui, +sans entrer dans le plein de la riviere, l'embrassent et unissent, les +deux rives. Si Bayle eut vecu au centre de la societe lettree de son +age, de cette societe polie que M. Roederer vient d'etudier avec une +minutie qui n'est pas sans agrement, et avec une predilection qui ne +nuit pas a l'exactitude; si Bayle, qui entra dans le monde vers 1675, +c'est-a-dire au moment de la culture la plus chatiee de la litterature +de Louis XIV, avait passe ses heures de loisir dans quelques-uns des +salons d'alors, chez madame de La Sabliere, chez le president Lamoignon, +ou seulement chez Boileau a Auteuil, il se fut fait malgre lui une +grande revolution en son style. Eut-ce ete un bien? y aurait-il gagne? +Je ne le crois pas. Il se serait defait sans doute de ses vieux termes +_ruer, bailler,_ de ses proverbes un peu rustiques. Il n'aurait pas dit +qu'il voudrait bien aller de temps en temps a Paris _se ravictuailler +en esprit et en connoissances;_ il n'aurait pas parle de madame de +La Sabliere comme d'une femme de grand esprit _qui a toujours a ses +trousses La Fontaine, Racine_ (ce qui est inexact pour ce dernier), _et +les philosophes du plus grand nom;_ il aurait redouble de scrupules pour +eviter dans son style _les equivoques, les vers, et l'emploi dans la +meme periode d'un_ on _pour_ il, etc., toutes choses auxquelles, dans +la preface de son _Dictionnaire critique_, il assure bien gratuitement +qu'il fait beaucoup d'attention; en un mot, il n'aurait plus tant ose +ecrire _a toute bride_ (madame de Sevigne disait _a bride abattue_) ce +qui lui venait dans l'esprit. Mais, pour mon compte, je serais fache +de cette perte; je l'aime mieux avec ses images franches, imprevues, +pittoresques, malgre leur melange. Il me rappelle le vieux Pasquier +avec un tour plus degage, ou Montaigne avec moins de soin a aiguiser +l'expression. Ecoutez-le disant a son frere cadet qui le consulte: "Ce +qui est propre a l'un ne l'est pas a l'autre; il faut donc faire la +guerre a l'oeil et se gouverner selon la portee de chaque genie... il +faut exercer contre son esprit le personnage d'un questionneur facheux, +se faire expliquer sans remission tout ce qu'il plait de demander." +Comme cela est joli et mouvant! Le mot vif, qui chez Bayle ne se fait +jamais longtemps attendre, rachete de reste cette _phrase longue_ que +Voltaire reprochait aux jansenistes, qu'avait en effet le grand Arnauld, +mais que le Pere Maimbourg n'avait pas moins. Bayle lui-meme remarque, +a ce sujet des periodes du Pere Maimbourg, que ceux qui s'inquietent si +fort des regles de grammaire, dont on admire l'observance chez l'abbe +Flechier ou le Pere Bouhours, se depouillent de tant de graces vives et +animees, qu'ils perdent plus d'un cote qu'ils ne gagnent de l'autre. +Montesquieu, qui conseillait plaisamment aux asthmatiques les _periodes_ +du Pere Maimbourg, n'a pas echappe a son tour au defaut de trop ecourter +la phrase; ou plutot Montesquieu fait bien ce qu'il fait; mais ne +regrettons pas de retrouver chez Bayle la phrase au hasard et etendue, +cette liberte de facon a la Montaigne, qui est, il l'avoue ingenument, +_de savoir quelquefois ce qu'il dit, mais non jamais ce qu'il va dire_. +Bayle garda son tour intact dans sa vie de province et de cabinet, il +ne l'eut pas fait a Paris; il eut pris garde davantage, il eut voulu se +polir; cela eut bride et ralenti sa critique. + +[Note 127: J'ai surtout en vue certaines phrases de Bayle a son point +de depart. On en peut prendre un echantillon dans une de ses lettres +(Oeuvres diverses, t. 1, page 9, au bas de la seconde colonne. C'est +a tort qu'il y a un point avant les mots: _par cette lecture,_ il n'y +fallait qu'une virgule). Bayle partit donc en style de la facon du XVIe +siecle, ou du moins de celle du XVIIe libre et non academique; il ne +s'en defit jamais. En avancant pourtant et a force d'ecrire, sa phrase, +si riche d'ailleurs de gallicismes, ne laissa pas de se former; elle +s'epura, s'allegea beaucoup, et souvent meme se troussa fort lestement.] + +Une des conditions du genie critique dans la plenitude ou Bayle nous le +represente, c'est de n'avoir pas d'_art_ a soi, de _style_: hatons-nous +d'expliquer notre pensee. Quand on a un style a soi, comme Montaigne, +par exemple, qui certes est un grand esprit critique, on est plus +soucieux de la pensee qu'on exprime et de la maniere aiguisee dont on +l'exprime, que de la pensee de l'auteur qu'on explique, qu'on developpe, +qu'on critique; on a une preoccupation bien legitime de sa propre +oeuvre, qui se fait a travers l'oeuvre de l'autre, et quelquefois a ses +depens. Cette distraction limite le genie critique. Si Bayle l'avait +eue, il aurait fait durant toute sa vie un ou deux ouvrages dans le gout +des _Essais_, et n'eut pas ecrit ses _Nouvelles de la Republique des +Lettres_, et toute sa critique usuelle, pratique, incessante. De plus, +quand on a un _art_ a soi, une poesie, comme Voltaire, par exemple, qui +certes est aussi un grand esprit critique, le plus grand, a coup sur, +depuis Bayle, on a un gout decide, qui, quelque souple qu'il soit, +atteint vite ses restrictions. On a son oeuvre propre derriere soi +a l'horizon; on ne perd jamais de vue ce clocher-la. On en fait +involontairement le centre de ses mesures. Voltaire avait de plus son +fanatisme philosophique, sa passion, qui faussait sa critique. Le bon +Bayle n'avait rien de semblable. De passion aucune: l'equilibre meme; +une parfaite idee de la profonde bizarrerie du coeur et de l'esprit +humain, et que tout est possible, et que rien n'est sur. De style, il +en avait sans s'en douter, sans y viser, sans se tourmenter a la +lutte comme Courier, La Bruyere ou Montaigne lui-meme; il en avait +suffisamment, malgre ses longueurs et ses parentheses, grace a ses +expressions charmantes et de source. Il n'avait besoin de se relire que +pour la clarte et la nettete du sens: heureux critique! Enfin il n'avait +pas d'_art_, de _poesie_, par-devers lui. L'excellent Bayle n'a, je +crois, jamais fait un vers francais en sa jeunesse, de meme qu'il n'a +jamais reve aux champs, ce qui n'etait guere de son temps encore, ou +qu'il n'a jamais ete amoureux, passionnement amoureux d'une femme, ce +qui est davantage de tous les temps. Tout son art est critique, et +consiste, pour les ouvrages ou il se deguise, a dispenser mille petites +circonstances, a assortir mille petites adresses afin de mieux divertir +le lecteur et de lui colorer la fiction: il previent lui-meme son frere +de ces artifices ingenieux, a propos de la _Lettre des Cometes_. + +Je veux enumerer encore d'autres manques de talents, ou de passions, ou +de dons superieurs, qui ont fait de Bayle le plus accompli critique qui +se soit rencontre dans son genre, rien n'etant venu a la traverse pour +limiter ou troubler le rare developpement de sa faculte principale, de +sa passion unique. Quant a la religion d'abord, il faut bien avouer +qu'il est difficile, pour ne pas dire impossible, d'etre religieux +avec ferveur et zele en cultivant chez soi cette faculte critique et +discursive, relachee et accommodante. Le metier de critique est comme un +voyage perpetuel avec toutes sortes de personnes et en toutes sortes de +pays, par curiosite. Or, comme on sait, + + Rarement a courir le monde + On devient plus homme de bien; + +rarement du moins, on devient plus croyant, plus occupe du but +invisible. Il faut dans la piete un grand jeune d'esprit, un +retranchement frequent, meme a l'egard des commerces innocents et +purement agreables, le contraire enfin de se repandre. La facon dont +Bayle etait religieux (et nous croyons qu'il l'etait a un certain degre) +cadrait a merveille avec le genie critique qu'il avait en partage. Bayle +etait religieux, disons-nous, et nous tirons cette conclusion moins de +ce qu'il communiait quatre fois l'an, de ce qu'il assistait aux prieres +publiques et aux sermons, que de plusieurs sentiments de resignation +et de confiance en Dieu, qu'il manifeste dans ses lettres. Quoiqu'il +avertisse quelque part[128] de ne pas trop se fier aux lettres d'un auteur +comme a de bons temoins de ses pensees, plusieurs de celles ou il parle +de la perte de sa place respirent un ton de moderation qui ne semble pas +tenir seulement a une humeur calme, a une philosophie modeste, mais bien +a une soumission mieux fondee et a un veritable esprit de christianisme. +En d'autres endroits voisins des precedents, nous le savons, +l'expression est toute philosophique; mais avec Bayle, pour rester dans +le vrai, il ne convient pas de presser les choses; il faut laisser +coexister a son heure et a son lieu ce qui pour lui ne s'entre-choquait +pas [129]. Nous aimons donc a trouver que le mot de _bon Dieu_ revient +souvent dans ses lettres d'un accent de naivete sincere. Apres cela, la +religion inquiete mediocrement Bayle; il ne se retranche par scrupule +aucun raisonnement qui lui semble juste, aucune lecture qui lui parait +divertissante. Dans une lettre, tout a cote d'une belle phrase +sincere sur la Providence, il mentionnera _Hexameron rustique_ de +La Mothe-Le-Vayer avec ses obscenites: "_Sed omnia sana sanis_." +ajoute-t-il tout aussitot, et le voila satisfait. Si, par impossible, +quelque bel esprit janseniste avait entretenu une correspondance +litteraire, y rencontrerait-on jamais des lignes comme celles qui +suivent? "M. Hermant, docteur de Sorbonne, qui a compose en francois +les Vies de quatre Peres de l'Eglise grecque, vient de publier celle de +saint Ambroise, l'un des Peres de l'Eglise latine. M. Ferrier, bon poete +francois, vient de faire imprimer les _Preceptes galants_: c'est une +espece de traite semblable a l'_Art d'aimer_ d'Ovide." Et quelques +lignes plus bas: "On fait beaucoup de cas de _la Princesse de Cleves_. +Vous avez oui parler sans doute de deux decrets du pape, etc." Plus +ou moins de religion qu'il n'en avait aurait altere la candeur et +l'expansion critique de Bayle. + +[Note 128: _Nouvelles de la Republique des Lettres_, avril 1684.] + +[Note 129: Voir une lettre interessante (_Oeuv. div._, I, 184) ou il +explique pourquoi il n'etait pas en bonne odeur de religion.--L'illustre +Joseph de Maistre, si acharne aux athees, ne s'est pas montre trop +rigoureux a l'endroit de Bayle: "Bayle meme, le pere de l'incredulite +moderne, ne ressemble point a ses successeurs. Dans ses ecarts les plus +condamnables on ne lui trouve point une grande envie de persuader, +encore moins le ton de l'irritation ou de l'esprit de parti; il nie +moins qu'il ne doute; il dit le pour et le contre; souvent meme il +est plus disert pour la bonne cause que pour la mauvaise (comme dans +l'article _Leucippe_ de son _Dictionnaire_)." _Principe generateur des +Constitutions politiques_, LXII.--Rappelons encore ce mot sur Bayle, qui +a son application en divers sens: "Tout est dans Bayle, mais il faut +l'en tirer." (Ce mot n'est pas de M. de Maistre, comme M. Sayous l'a +cru.)] + +Si nous osions nous egayer tant soit peu a quelqu'un de ces badinages +chez lui si frequents, nous pourrions soutenir que la faculte critique +de Bayle a ete merveilleusement servie par son manque de desir amoureux +et de passion galante[130]. Il est facheux sans doute qu'il se soit laisse +aller a quelque licence de propos et de citations. L'obscenite de +Bayle (on l'a dit avec raison) n'est que celle meme des savants qui +s'emancipent sans bien savoir, et ne gardent pas de nuances. Certains +devots n'en gardent pas non plus dans l'expression, des qu'il s'agit de +ces choses, et l'on a remarque qu'ils aiment a salir la volupte, pour en +degouter sans doute. Bayle n'a pas d'intention si profonde. Il n'aime +guere la femme; il ne songe pas a se marier: "Je ne sais si un certain +fonds de paresse et un trop grand amour du repos et d'une vie exempte +de soins, un gout excessif pour l'etude et une humeur un peu portee au +chagrin, ne me feront toujours preferer l'etat de garcon a celui d'homme +marie." Il n'eprouve pas meme au sujet de la femme et contre elle cette +espece d'emotion d'un savant une fois trompe, de l'_antiquaire_ dans +Scott, contre le _genre-femme_. Un jour a Coppet, en 1672, c'est-a-dire +a vingt-cinq ans, dans son moment de plus grande galanterie, il preta a +une demoiselle le roman de _Zayde_; mais celle-ci ne le lui rendait pas: +"Fache de voir lire si lentement _un livre_, je lui ai dit cent fois le +_tardigrada, domiporta_ et ce qui s'ensuit, avec quoi on se moque de +la tortue. Certes, voila bien "des gens propres a devorer les +bibliotheques!" Dans un autre moment de galanterie, en 1675, il ecrit a +mademoiselle Minutoli; et, a cet effet, il se pavoise de bel esprit, se +raille de son incapacite a dechiffrer les modes, lui cite, pour etre +leger, deux vers de Ronsard sur les cornes du belier, et les applique a +un mari: "Au reste, mademoiselle, dit-il a un endroit, le coup de dent +que vous baillez a celui qui vous a louee, etc." L'etat naturel et +convenable de Bayle a l'egard du sexe est un etat d'indifference et +de quietisme. Il ne faut pas qu'il en sorte; il ne faut pas qu'il se +ressouvienne de Ronsard ou de Brantome pour tacher de se faire un ton a +la mode. S'il a perdu a ce manque d'emotions tendres quelque delicatesse +et finesse de jugement, il y a gagne du temps pour l'etude [131], une plus +grande capacite pour ces impressions moyennes qui sont l'ordinaire du +critique, et l'ignorance de ces degouts qui ont fait dire a La Fontaine: +_Les delicats sont malheureux_. Si Bayle en demeura exempt, l'abbe +Prevost, critique comme lui, mais de plus romancier et amoureux, ne fut +pas sans en souffrir. + +[Note 130: Ce qu'on a dit sur les amours de Bayle et de madame Jurieu +n'est pas une objection a ce qu'on remarque ici. En supposant (ce qui me +parait fort possible) que l'abbe d'Olivet ait ete bien informe, et que +son recit, consigne dans les _Memoires_ de D'Artigny, merite quelque +attention, il en resulterait que Bayle, age de vingt-huit ans alors, +derogea un moment, aupres de la femme avenante du ministre, aux +habitudes de son humeur et au regime de toute sa vie. L'occasion aidant, +il n'etait pas besoin de grande passion pour cela.] + +[Note 131: Dans une note de son article _Erasme_ du _Dictionnaire +critique_, parlant des transgressions avec les personnes qui sont +obligees de sauver les apparences, il dit de ce ton de naivete un peu +narquoise qui lui va si bien: "Elles exigent des preliminaires, elles se +font assieger dans toutes les formes. Se sont-elles rendues, c'est un +benefice qui demande residence... Il est rare qu'on ne tombe qu'une +fois dans cette espece d'engagement; on ne s'en retire qu'avec un +morceau de chaine qui forme bientot une nouvelle captivite. Aussi on +m'avouera qu'un homme qui a presque toujours la plume et les livres a la +main ne sauroit trouver assez de temps pour toutes _ces choses_.] + +On lit dans la preface du _Dictionnaire critique_: "Divertissements, +parties de plaisir, jeux, collations, voyages a la campagne, visites et +telles autres recreations necessaires a quantite de gens d'etude, a ce +qu'ils disent, ne sont pas mon fait; je n'y perds point de temps." Il +etait donc utile a Bayle de ne point aimer la campagne; il lui etait +utile meme d'avoir cette sante frele, ennemie de la bonne chere, ne +sollicitant jamais aux distractions. Ses migraines, il nous l'apprend, +l'obligeaient souvent a des jeunes de trente et quarante heures +continues. Son serieux habituel, plus voisin de la melancolie que de +la gaiete, n'avait rien de songeur, et n'allait pas au chagrin ni a la +bizarrerie. Une conversation gaie lui revenait fort par moments, et +on aurait ete pres alors de le loger dans la classe des rieurs. Il se +sentit toujours peu porte aux mathematiques; ce fut la seule science +qu'il n'aborda pas et ne desira pas posseder. Elle absorbe en effet, +detourne un esprit critique, chercheur et a la piste des particularites; +elle dispense des livres, ce qui n'etait pas du tout le fait de Bayle. +La dialectique, qu'il pratiqua d'abord a demi par gout et a demi par +metier (etant professeur de philosophie), finit par le passionner et par +empieter un peu sur sa faculte litteraire. Il a dit de Nicole et l'on +peut dire de lui que "sa coutume de pousser les raisonnements jusqu'aux +derniers recoins de la dialectique le rendoit mal propre a composer des +pieces d'eloquence." Ce desinteressement ou il etait pour son propre +compte dans l'eloquence et la poesie le rendait d'autre part plus +complet, plus fidele dans son office de rapporteur de la republique +des lettres. Il est curieux surtout a entendre parler des poetes et +pousseurs de beaux sentiments, qu'il considere assez volontiers comme +une espece a part, sans en faire une classe superieure. Pour nous qui en +introduisant l'art, comme on dit, dans la critique, en avons retranche +tant d'autres qualites, non moins essentielles, qu'on n'a plus, nous ne +pouvons nous empecher de sourire des melanges et associations bizarres +que fait Bayle, bizarres pour nous a cause de la perspective, mais +prompts et naifs reflets de son impression contemporaine: le ballet de +_Psyche_ au niveau des _Femmes_ _savantes_; l'_Hippolyte_ de M. Racine +et celui de M. Pradon, _qui sont deux tragedies tres-achevees_; Bossuet +cote a cote avec_ le Comte de Gabalis_, l'_Iphigenie_ et sa preface +qu'il aime presque autant que la piece, a cote de _Circe_, opera a +machines. En rendant compte de la reception de Boileau a l'Academie, +il trouve que "M. Boileau est d'un merite si distingue qu'il eut ete +difficile a messieurs de l'Academie de remplir aussi avantageusement +qu'ils ont fait la place de M. de Bezons." On le voit, Bayle est +un veritable republicain en litterature. Cet ideal de tolerance +universelle, d'anarchie paisible et en quelque sorte harmonieuse, dans +un Etat divise en dix religions comme dans une cite partagee en diverses +classes d'artisans, cette belle page de son _Commentaire philosophique_, +il la realise dans sa republique des livres, et, quoiqu'il soit plus +aise de faire s'_entre-supporter_ mutuellement les livres que les +hommes, c'est une belle gloire pour lui, comme critique, d'en avoir su +tant concilier et tant gouter. + +Un des ecueils de ce gout si vif pour les livres eut ete l'engouement et +une certaine idee exageree de la superiorite des auteurs, quelque chose +de ce que n'evitent pas les subalternes et caudataires en ce genre, +comme Brossette. Bayle, sous quelque dehors de naivete, n'a rien de +cela. On lui reprochait d'abord d'etre trop prodigue de louanges; mais +il s'en corrigea, et d'ailleurs ses louanges et ses respects dans +l'expression envers les auteurs ne lui deroberent jamais le fond. Son +bon sens le sauva, tout jeune, de la superstition litteraire pour les +illustres: "J'ai assez de vanite, ecrit-il a son frere, pour souhaiter +qu'on ne connoisse pas de moi ce que j'en connois, et pour etre bien +aise qu'a la faveur d'un livre qui fait souvent le plus beau cote d'un +auteur, on me croie un grand personnage..... Quand vous aurez connu +personnellement plus de personnes celebres par leurs ecrits, vous verrez +que ce n'est pas si grand'chose que de composer un bon livre..." C'est +dans une lettre suivante a ce meme frere cadet qui se melait de le +vouloir pousser a je ne sais quelle cour, qu'on lit ce propos charmant: +"Si vous me demandez pourquoi j'aime l'obscurite et un etat mediocre et +tranquille, je vous assure que je n'en sais rien.... Je n'ai jamais pu +souffrir le miel, mais pour le sucre je l'ai toujours trouve agreable: +voila deux choses douces que bien des gens aiment." Toute la +delicatesse, toute la sagacite de Bayle, se peuvent apprecier dans ce +trait et dans le precedent. + +L'equilibre et la prudence que nous avons notes en lui, cette humeur +de tranquillite et de paresse dont il fait souvent profession, ne +l'induisirent jamais a aucun de ces menagements pour lui-meme, a rien de +cet egoisme discret dont son contemporain Fontenelle offre, pour ainsi +dire, le chef-d'oeuvre. La parcimonie, le meticuleux propre a certaines +natures analytiques et sceptiques, est chose etrangere a sa veine. +Cet esprit infatigable produit sans cesse, et, qualite grandement +distinctive, il se montre abondant, prodigue et genereux, comme tous les +genies. + +Le moment le plus actif et le plus fecond de cette vie si egale fut vers +l'annee 1686. Bayle, age de trente-neuf ans, poursuivait ses _Nouvelles +de la Republique des Lettres_, publiait sa _France toute catholique_, +contre les persecutions de Louis XIV, preparait son _Commentaire +philosophique_, et en meme temps, dans une note qu'il redigeait _Nouv. +de la Rep. des Lett._, mars 1686, sur son ecrit anonyme de _la France +toute catholique_, note plus moderee et plus avouable assurement que +celle que l'abbe Prevost inserait dans son _Pour et Contre_ sur +son chevalier des Grieux, dans cette note parfaitement mesuree et +spirituelle, Bayle faisait pressentir que l'auteur, apres avoir tance +les catholiques sur l'article des violences, pourrait bientot _toucher +cette corde des violences_ avec les protestants eux-memes qui n'en +etaient pas exempts, et qu'alors il y aurait lieu a des _represailles_. +La _Reponse d'un nouveau Converti_ et le fameux _Avis aux Protestants_, +toute cette contre-partie de la question, qui remplit la seconde moitie +de la carriere de Bayle, etait ainsi presagee. La maladie qui lui +survint l'annee suivante (1687), par exces de travail, le forca de +se dedoubler, en quelque sorte, dans ce role a la fois litteraire et +philosophique; il dut interrompre ses _Nouvelles de la Republique des +Lettres_. Peu auparavant, il ecrivait a l'un de ses amis, en reponse a +certains bruits qui avaient couru, qu'il n'avait nul dessein de quitter +sa fonction de journaliste, qu'il n'en etait point las du tout, qu'il +n'y avait pas d'apparence qu'il le fut de longtemps, et que c'etait +l'occupation qui convenait le mieux a son humeur. Il disait cela apres +trois annees de pratique, au contraire de la plupart des journalistes +qui se degoutent si vite du metier. C'etait chez lui force de vocation. +Au temps qu'il etait encore professeur de philosophie, il eprouvait un +grand ennui a l'arrivee de tous les livres de la foire de Francfort, +si peu choisis qu'ils fussent, et se plaignait que ses fonctions lui +otassent le loisir de cette pature. Il s'etait pris d'admiration et +d'emulation pour la belle invention des journaux par M. de Sallo, pour +ceux que continuait de donner a Paris M. l'abbe de La Roque, pour les +_Actes des Erudits_ de Leipsick. Lorsqu'il entreprit de les imiter, il +se placa tout d'abord au premier rang par sa critique savante, nourrie, +moderee, penetrante, par ses analyses exactes, ingenieuses, et meme par +les petites notes qui, bien faites, ont du prix, et dont la tradition et +la maniere seraient perdues depuis longtemps, si on n'en retrouvait des +traces encore a la fin du _Journal_ actuel _des Savants_[132]; petites +notes ou chaque mot est pese dans la balance de l'ancienne et +scrupuleuse critique, comme dans celle d'un honnete joaillier +d'Amsterdam. Cette critique modeste de Bayle, qui est republicaine de +Hollande, qui va a pied, qui s'excuse de ses defauts aupres du public +sur ce qu'elle a peine a se procurer les livres, qui prie les auteurs +de s'empresser un peu de faire venir les exemplaires, ou du moins les +curieux de les preter pour quelques jours, cette critique n'est-elle pas +en effet (si surtout on la compare a la notre et a son eclat que je +ne veux pas lui contester) comme ces millionnaires solides, rivaux et +vainqueurs du grand roi, et si simples au port et dans leur comptoir? +D'elle a nous, c'est toute la difference de l'ancien au nouveau notaire, +si bien marquee l'autre jour par M. de Balzac dans sa _Fleur des +Pois_[133]. + +[Note 132: Dirige par M. Daunou.] + +[Note 133: _La Fleur des Pois_, un de ces romans a la Balzac, qui +promettent et qui ne tiennent pas.] + +Apres qu'il eut renonce a ses _Nouvelles de la Republique des Lettres_, +la faculte critique de Bayle se rejeta sur son _Dictionnaire_, dont la +confection et la revision l'occuperent durant dix annees, depuis 1694 +jusqu'en 1704. Il publia encore par delassement (1704) la _Reponse aux +Questions d'un Provincial_, dont le commencement n'est autre chose qu'un +assemblage d'amenites litteraires. Mais ses disputes avec Le Clerc, +Bernard et Jaquelot, envahirent toute la suite de l'ouvrage. Bien que +ces disputes de dialectique fussent encore pour Bayle une maniere +d'amusement, elles acheverent d'user sa sante si frele et sa _petite +complexion_. La poitrine, qu'il avait toujours eue delicate, se prit; il +tomba dans l'indifference et le degout de la vie a cinquante-neuf ans. +Un symptome grave, c'est ce qu'il ecrivait a un ami en novembre 1706, +un mois environ avant sa mort: "Quand meme ma sante me permettroit de +travailler a un supplement du Dictionnaire, je n'y travaillerois +pas; je me suis degoute de tout ce qui n'est point "matiere de +raisonnement..." Bayle degoute de son Dictionnaire, de sa critique, de +son amour des faits et des particularites de personnes, est tout a fait +comme Chaulieu sans amabilite, tel que mademoiselle De Launay nous dit +l'avoir vu aux approches de sa fin. Nous ne rappellerons pas plus de +details sur ce grand esprit: sa vie par Desimaizeaux et ses oeuvres +diverses sont la pour qui le voudra bien connaitre. Comme qualite +qui tient encore a l'essence de son genie critique, il faut noter sa +parfaite independance, independance par rapport a l'or et par rapport +aux honneurs. Il est touchant de voir quelles precautions et quelles +ruses il fallut a milord Shaftsbury pour lui faire accepter une montre: +"Un tel meuble, dit Bayle, me paroissoit alors tres-inutile; mais +presentement il m'est devenu si necessaire, que je ne saurois plus m'en +passer..." Reconnaissant d'un tel cadeau, il resta sourd a toute autre +insinuation du grand seigneur son ami. On n'etait pourtant pas loin du +temps ou certains grands offraient au spirituel railleur Guy Patin un +louis d'or sous son assiette, chaque fois qu'il voudrait venir diner +chez eux; On se serait arrache Bayle s'il avait voulu, car il etait +devenu, du fond de son cabinet, une espece de roi des beaux esprits. Le +plus triste endroit de la vie de Bayle est l'affaire assez tortueuse +de l'_Avis aux Protestants_, soit qu'il l'ait reellement compose, soit +qu'il l'ait simplement revu et fait imprimer. Il y poussa l'anonyme +jusqu'a avoir besoin d'etre clandestin. Sa sincerite dut souffrir d'etre +si a la gene et reduite a tant de faux-fuyants. + +Bayle restera-t-il? est-il reste? demandera quelqu'un; relit-on Bayle? +Oui, a la gloire du genie critique, Bayle est reste et restera autant +et plus que les trois quarts des poetes et orateurs, excepte les +tres-grands. Il dure, sinon par telle ou telle composition particuliere, +du moins par l'ensemble de ses travaux. Les neuf volumes in-folio que +cela forme en tout, les quatre volumes principalement de ses _oeuvres +diverses_, preferables au Dictionnaire[134], bien que moins connues, sont +une des lectures les plus agreables et commodes. Quand on veut se dire +que rien n'est bien nouveau sous le soleil, que chaque generation +s'evertue a decouvrir ou a refaire ce que ses peres ont souvent mieux +vu, qu'il est presque aussi aise en effet de decouvrir de nouveau les +choses que de les deterrer de dessous les monceaux croissants de livres +et de souvenirs; quand on veut reflechir sans fatigue sur bien des +suites de pensees vieillies ou qui seraient neuves encore, oh! qu'on +prenne alors un des volumes de Bayle et qu'on se laisse aller. Le bon et +savant Dugas-Montbel, dans les derniers mois de sa vie, avouait ne plus +supporter que cette lecture d'erudition digeree et facile. La lecture de +Bayle, pour parler un moment son style, est comme la collation legere +des _apres-disnees_ reposees et declinantes, la nourriture ou plutot le +_dessert_ de ces heures mediocrement animees que l'etude desinteressee +colore, et qui, si l'on mesurait le bonheur moins par l'intensite et +l'eclat que par la duree, l'innocence et la surete des sensations, +pourraient se dire les meilleures de la vie[135]. + +Decembre 1835. + +[Note 134: Dans une note du _Journal des Savants_ (juin 1836), M. +Daunou, en jugeant avec une indulgence qui nous honore cet article sur +Bayle, a trouve que son Dictionnaire, principal titre de sa renommee, +n'avait pas obtenu ici l'attention qu'il meritait. Ce n'est pas en effet +en lisant ce Dictionnaire qu'on apprend a l'apprecier, c'est en s'en +servant. Un homme d'esprit a compare drolement le Dictionnaire de Bayle, +ou le texte disparait sous les notes, a ces petites boutiques +ambulantes lentement trainees par un petit ane qui disparait sous la +multitude de jouets et de marchandises de toutes sortes etalees sur +chaque point aux regards des passants: ce petit ane, c'est le texte.] + +[Note 135: On ne sera pas fache de lire ici l'opinion de La Fontaine +sur Bayle; elle est digne de tous deux. On la trouve a la fin d'une +lettre a M. Simon de Troyes, dans laquelle il decrit a cet ami un diner +et la conversation qu'on y tint (fevrier 1686): + + Aux journaux de Hollande il nous fallut passer; + Je ne sais plus sur quoi; mais on fit leur critique. + Bayle est, dit-on, fort vif; et, s'il peut embrasser + L'occasion d'un trait piquant et satirique, + Il la saisit, Dieu sait, en homme adroit et fin: + Il trancheroit sur tout, comme enfant de Calvin, + S'il osoit; car il a le gout avec l'etude. + Le Clerc pour la satire a bien moins d'habitude; + Il paroit circonspect; mais attendons la fin. + Tout faiseur de journaux doit tribut au malin. + Le Clerc pretend du sien tirer d'autres usages; + Il est savant, exact, il voit clair aux ouvrages;] + +Bayle aussi. Je fais cas de l'une et l'autre main: Tous deux ont un bon +style et le langage sain. Le jugement en gros sur ces deux personnages, + + Et ce fut de moi qu'il partit, + C'est que l'un cherche a plaire aux sages, + L'autre veut plaire aux gens d'esprit. + +Il leur plait. Vous aurez peut-etre peine a croire Qu'on ait dans un +repas de tels discours tenus: + + On tint ces discours; on fit plus, + On fut au sermon apres boire... + +Et cet autre jugement aussi, de Voltaire, n'est pas indifferent a +rappeler; Voltaire a tres-bien parle de Bayle en maint endroit, mais +jamais mieux qu'a la fin d'une lettre au Pere Tournemine (1735): "M. +Newton, dit-il, a ete aussi vertueux qu'il a ete grand philosophe: +tels sont pour la plupart ceux qui sont bien penetres de l'amour des +sciences, qui n'en font point un indigne metier, et qui ne les font +point servir aux miserables fureurs de l'esprit de parti. Tel a ete le +docteur Clarke; tel etait le fameux archeveque Tillotson; tel etait +le grand Galilee; tel notre Descartes; tel a ete Bayle, cet esprit si +etendu, si sage et si penetrant, dont les livres, tout diffus qu'ils +peuvent etre, seront a jamais la bibliotheque des nations. Ses moeurs +n'etaient pas moins respectables que son genie. Le desinteressement et +l'amour de la paix comme de la verite etaient son caractere; _c'etait +une ame divine._" + + + +LA BRUYERE + +Vers 1687, annee ou parut le livre des _Caracteres_, le siecle de Louis +XIV arrivait a ce qu'on peut appeler sa troisieme periode; les grandes +oeuvres qui avaient illustre son debut et sa plus brillante moitie +etaient accomplies; les grands auteurs vivaient encore la plupart, mais +se reposaient. On peut distinguer, en effet, comme trois parts dans +cette litterature glorieuse. La premiere, a laquelle Louis XIV ne fit +que donner son nom et que preter plus ou moins sa faveur, lui vint toute +formee de l'epoque precedente; j'y range les poetes et les ecrivains nes +de 1620 a 1626, ou meme avant 1620, La Rochefoucauld, Pascal, Moliere, +La Fontaine, madame de Sevigne. La maturite de ces ecrivains repond +ou au commencement ou aux plus belles annees du regne auquel on les +rapporte, mais elle se produisait en vertu d'une force et d'une +nourriture anterieures. Une seconde generation tres-distincte et propre +au regne meme de Louis XIV, est celle en tete de laquelle on voit +Boileau et Racine, et qui peut nommer encore Flechier, Bourdaloue, etc., +etc., tous ecrivains ou poetes, nes a dater de 1632, et qui debuterent +dans le monde au plus tot vers le temps du mariage du jeune roi. Boileau +et Racine avaient a peu pres termine leur oeuvre a cette date de +1687; ils etaient tout occupes de leurs fonctions d'historiographes. +Heureusement, Racine allait etre tire de son silence de dix annees par +madame de Maintenon. Bossuet regnait pleinement par son genie en ce +milieu du grand regne, et sa vieillesse commencante en devait longtemps +encore soutenir et rehausser la majeste. C'etait donc un admirable +moment que cette fin d'ete radieuse, pour une production nouvelle de +murs et brillants esprits. La Bruyere et Fenelon parurent et acheverent, +par des graces imprevues, la beaute d'un tableau qui se calmait +sensiblement et auquel il devenait d'autant plus difficile de rien +ajouter. L'air qui circulait dans les esprits, si l'on peut ainsi dire, +etait alors d'une merveilleuse serenite. La chaleur moderee de tant de +nobles oeuvres, l'epuration continue qui s'en etait suivie, la constance +enfin des astres et de la saison, avaient amene l'atmosphere des esprits +a un etat tellement limpide et lumineux, que du prochain beau livre qui +saurait naitre, pas un mot immanquablement ne serait perdu, pas une +pensee ne resterait dans l'ombre, et que tout naitrait dans son vrai +jour. Conjoncture unique! eclaircissement favorable en meme temps que +redoutable a toute pensee! car combien il faudra de nettete et de +justesse dans la nouveaute et la profondeur! La Bruyere en triompha. +Vers les memes annees, ce qui devait nourrir a sa naissance et composer +l'aimable genie de Fenelon etait egalement dispose et comme petri de +toutes parts; mais la fortune et le caractere de La Bruyere ont quelque +chose de plus singulier. + +On ne sait rien ou presque rien de la vie de La Bruyere, et cette +obscurite ajoute, comme on l'a remarque, a l'effet de son oeuvre, et, on +peut dire, au bonheur piquant de sa destinee. S'il n'y a pas une +seule ligne de son livre unique qui, depuis le premier instant de la +publication, ne soit venue et restee en lumiere, il n'y a pas, en +revanche, un detail particulier de l'auteur qui soit bien connu. Tout le +rayon du siecle est tombe juste sur chaque page du livre, et le visage +de l'homme qui le tenait ouvert a la main s'est derobe. + +Jean de La Bruyere etait ne dans un village proche Dourdan, en 1639, +disent les uns; en 1644, disent les autres et D'Olivet le premier, qui +le fait mourir a cinquante-deux ans (1696). En adoptant cette date de +1644[136], La Bruyere aurait eu vingt ans quand parut _Andromaque;_ ainsi +tous les fruits successifs de ces riches annees murirent pour lui et +furent le mets de sa jeunesse; il essuyait, sans se hater, la chaleur +feconde de ces soleils. Nul tourment, nulle envie. Que d'annees d'etude +ou de loisir durant lesquelles il dut se borner a lire avec douceur et +reflexion, allant au fond des choses et attendant! Il resulte d'une note +ecrite vers 1720 par le Pere Bougerel ou par le Pere Le Long, dans des +memoires particuliers qui se trouvaient a la bibliotheque de l'Oratoire, +que La Bruyere a ete de cette congregation[137]. Cela veut-il dire qu'il +y fut simplement eleve ou qu'il y fut engage quelque temps? Sa premiere +relation avec Bossuet se rattache peut-etre a cette circonstance. Quoi +qu'il en soit, il venait d'acheter une charge de tresorier de France a +Caen lorsque Bossuet, qu'il connaissait on ne sait d'ou, l'appela pres +de M. le Duc pour lui enseigner l'histoire. La Bruyere passa le reste de +ses jours a l'hotel de Conde a Versailles, attache au prince en qualite +d'homme de lettres avec mille ecus de Pension. + +[Note 136: On sait enfin maintenant, apres bien des tatonnements, et +d'une maniere positive, que La Bruyere est ne a Paris et y a ete +baptise le 17 aout 1645. Le registre des naissances de la paroisse +Saint-Christophe-en-Cite eu fait foi.] + +[Note 137: Histoire manuscrite de l'Oratoire, par Adry, aux Archives +du Royaume.] + +D'Olivet, qui est malheureusement trop bref sur le celebre auteur, mais +dont la parole a de l'autorite, nous dit en des termes excellents: +"On me l'a depeint comme un philosophe, qui ne songeoit qu'a vivre +tranquille avec des amis et des livres, faisant un bon choix des uns et +des autres; ne cherchant ni ne fuyant le plaisir; toujours dispose +a une joie modeste, et ingenieux a la faire naitre; poli dans ses +manieres et sage dans ses discours; craignant toute sorte d'ambition, +meme celle de montrer de l'esprit[138]." Le temoignage de l'academicien se +trouve confirme d'une maniere frappante par celui de Saint-Simon, +qui insiste, avec l'autorite d'un temoin non suspect d'indulgence, +precisement sur ces memes qualites de bon gout et de sagesse: "Le +public, dit-il, perdit bientot apres (1696) un homme illustre par son +esprit, par son style et par la connoissance des hommes; mes; je veux +dire La Bruyere, qui mourut d'apoplexie a Versailles, apres avoir +surpasse Theophraste en travaillant d'apres lui et avoir peint les +hommes de notre temps dans ses nouveaux _Caracteres_ d'une maniere +inimitable. C'etoit d'ailleurs un fort honnete homme, de tres-bonne +compagnie, simple, sans rien de pedant et fort desinteresse. Je +l'avois assez connu pour le regretter et les ouvrages que son age et +sa sante pouvoient faire esperer de lui." Boileau se montrait un peu +plus difficile en fait de ton et de manieres que le duc de Saint-Simon, +quand il ecrivait a Racine, 19 mai 1687: Maximilien (_pourquoi ce +sobriquet de Maximilien?_) m'est venu voir a Auteuil et m'a lu quelque +chose de son _Theophraste_. C'est un fort honnete homme a qui il ne +manquerait rien, si la nature l'avoit fait aussi agreable qu'il a +envie de l'etre. Du reste, il a de l'esprit, du savoir et du merite." +Nous reviendrons sur ce jugement de Boileau. La Bruyere etait deja, un +peu a ses yeux un homme des generations nouvelles, un de ceux en qui +volontiers l'on trouve que l'envie d'avoir de l'esprit apres nous, et +autrement que nous, est plus grande qu'il ne faudrait. + +[Note 138: J'hesite presque a glisser cette parole de Menage, moins +bon juge: elle concorde pourtant: "Il n'y a pas longtemps que M. de La +"Bruyere m'a fait l'honneur de me venir voir, mais je ne l'ai pas vu +"assez de temps pour le bien connoitre. Il m'a paru que ce _n'etoit "pas +un grand parleur." (_Menagiana_, tome III.)--On a oppose depuis a cette +idee qu'on se faisait jusqu'ici de La Bruyere quelques mots tires de +lettres et billets de M. de Pontchartrain. et desquels il resulterait +que La Bruyere etait sujet a des acces de joie extravagante; c'est peu +probable. Dans la disette des documents, on tire les moindres mots +par les cheveux. Mais enfin il parait bien qu'il etait tres-gai par +moments.] + +Ce meme Saint-Simon, qui regrettait La Bruyere et qui avait plus d'une +fois cause avec lui[139], nous peint la maison de Conde et M. le Duc en +particulier, l'eleve du philosophe, en des traits qui reflechissent sur +l'existence interieure de celui-ci. A propos de la mort de M. le Duc +(1710), il nous dit avec ce feu qui mele tout, et qui fait tout voir a +la fois: "Il etoit d'un jaune livide, l'air presque toujours furieux, +mais en tout temps si fier, si audacieux, qu'on avoit peine a +s'accoutumer a lui. Il avoit de l'esprit, de la lecture, des restes +d'une excellente education (_je le crois bien_), de la politesse et +des graces meme quand il vouloit, mais il vouloit tres-rarement... +Sa ferocite etoit extreme, et se montroit en tout. C'etoit une meule +toujours en l'air, qui faisoit fuir devant elle, et dont ses amis +n'etoient jamais en surete, tantot par des insultes extremes, tantot par +des plaisanteries cruelles en face, etc." A l'annee 1697, il raconte +comment, tenant les Etats de Bourgogne a Dijon a la place de M. le +Prince son pere, M. le Duc y donna un grand exemple de l'amitie des +princes et une bonne lecon a ceux qui la recherchent. Ayant un soir, en +effet, pousse Santeul de vin de Champagne, il trouva plaisant de verser +sa tabatiere de tabac d'Espagne dans un grand verre de vin et le lui +offrit a boire; le pauvre _Theodas_ si naif, si ingenu, si bon +convive et plein de verve et de bons mots, mourut dans d'affreux +vomissements[140]. Tel etait le petit-fils du grand Conde et l'eleve de La +Bruyere. Deja le poete Sarasin etait mort autrefois sous le baton d'un +Conti dont il etait secretaire. A la maniere energique dont Saint-Simon +nous parle de cette race des Condes, on voit comment par degres en elle +le heros en viendra a n'etre plus que quelque chose tenant du chasseur +ou du sanglier. Du temps de La Bruyere, l'esprit y conservait une grande +part; car, comme dit encore Saint-Simon de Santeul, "M. le Prince +l'avoit presque toujours a Chantilly quand il y alloit; M. le Duc le +mettoit de toutes ses parties, c'etoit de toute la maison de Conde a qui +l'aimoit le mieux, et des assauts continuels avec lui de pieces d'esprit +en prose et en vers, et de toutes sortes d'amusements, de badinages et +de plaisanteries." La Bruyere dut tirer un fruit inappreciable, comme +observateur, d'etre initie de pres a cette famille si remarquable alors +par ce melange d'heureux dons, d'urbanite brillante, de ferocite et de +debauche[141]. Toutes ses remarques sur les _heros_ et les _enfants des +Dieux_ naissent de la: il y a toujours dissimule l'amertume: "Les +enfants des Dieux, pour ainsi dire, se tirent des regles de la nature et +en sont comme l'exception. Ils n'attendent presque rien du temps et des +annees. Le merite chez eus devance l'age. Ils naissent instruits, et ils +sont plus tot des hommes parfaits que le commun des hommes ne sort de +l'enfance." Au chapitre des _Grands_, il s'est echappe a dire ce qu'il +avait du penser si souvent: "L'avantage des Grands sur les autres hommes +est immense par un endroit: je leur cede leur bonne chere, leurs riches +ameublements, leurs chiens, leurs chevaux, leurs singes, leurs nains, +leurs fous et leurs flatteurs; mais je leur envie le bonheur d'avoir a +leur service des gens qui les egalent par le coeur et par l'esprit, +et qui les passent quelquefois." Les reflexions inevitables que le +scandale, des moeurs princieres lui inspirait n'etaient pas perdues, on +peut le croire, et ressortaient moyennant detour: "Il y a des miseres +sur la terre qui saisissent le coeur: il manque a quelques-uns jusqu'aux +aliments; ils redoutent l'hiver; ils apprehendent de vivre. L'on mange +ailleurs des fruits precoces: l'on force la terre et les saisons pour +fournir a sa delicatesse. De simples bourgeois, seulement a cause +qu'ils etaient riches, ont eu l'audace d'avaler en un seul morceau la +nourriture de cent familles. Tienne qui voudra contre de si grandes +extremites, je me jette et me refugie dans la mediocrite." Les _simples +bourgeois_ viennent la bien a propos pour endosser le reproche, mais je +ne repondrais pas que la pensee ne fut ecrite un soir en rentrant d'un +de ces soupers de demi-dieux, ou M. le Duc _poussait de Champagne_ +Santeul[142]. + +[Note 139: Une pensee inevitable nait, de ce rapprochement: Quand La +Bruyere et le duc de Saint-Simon causaient ensemble a Versailles dans +l'embrasure d'une croisee, lequel des deux etait le peintre de son +siecle? Ils l'etaient, certes, tous les deux; mais l'un, le peintre +alors avoue, et dont les portraits aujourd'hui sont devenus un peu +voiles et mysterieux; l'autre, le peintre inconnu alors et clandestin, +et dont les portraits aujourd'hui manifestes trahissent leurs originaux +a nu.] + +[Note 140: Au tome second des _Oeuvres choisies_ de La Monnoye (page +296), on lit un recit detaille de cette mort de Santeul par La Monnoye; +temoin presque oculaire; rien n'y vient ouvertement a l'appui du dire de +Saint-Simon: Santeul s'etait leve le 4 aout, encore gai et bien portant; +il ne fut pris de ses atroces douleurs d'entrailles que sur les onze +heures du matin; il expira dans la nuit, vers une heure et demie. +La Monnoye, qui devait diner avec lui ce jour-la, le vint voir dans +l'apres-midi et le trouva moribond; il causa meme du malade avec M. le +Duc, qui temoigna s'y interesser beaucoup. Apres cela, les symptomes +extraordinaires rapportes par La Monnoye, et les reponses peu nettes des +medecins, aussi bien que le traitement employe, s'accorderaient assez +avec le recit de Saint-Simon; on concoit que la chose ait ete etouffee +le plus possible. On se demande seulement si les effets de la tabatiere +avalee au souper de la veille ont bien pu retarder jusqu'au lendemain +onze heures du matin; c'est un cas de medecine legale que je laisse aux +experts.] + +[Note 141: La Bruyere descendait d'un ancien ligueur, tres-fameux +dans les Memoires du temps, et qui joua a Paris un des grands roles +municipaux dans cette faction anti-bourbonienne; il est piquant que le +petit-fils, precepteur d'un Bourbon, ait pu etudier de si pres la race. +Notre moraliste dut songer, en souriant, a cet aieul qu'il ne nomme pas, +un peu plus souvent qu'au Geoffroy de La Bruyere des Croisades dont il +plaisante. Voir dans la _Satyre Menippee_ de Le Duchat les nombreux +passages ou il est question de ces La Bruyere, pere et fils (car ils +etaient deux), notamment au tome second, pages 67 et 339. Je me trompe +fort, ou de tels souvenirs domestiques furent un fait capital dans +l'experience secrete et la maturite du penseur.] + +[Note 142: Bien des passages de Mme de Stael (De Launay) viennent a +l'appui de ce qu'a du sentir La Bruyere; ainsi dans une lettre a Mme +Du Deffand (17 septembre 1747): "Les Grands, a force de s'etendre, +deviennent si minces qu'on voit le jour au travers: c'est une belle +etude de les contempler, je ne sais rien qui ramene plus a la +philosophie." Et dans le portrait de cette duchesse du Maine qui +contenait en elle tout l'esprit et le caprice de cette race des Condes: +"Elle, a fait dire a une personne de beaucoup d'esprit que _les Princes +etoient en morale ce que les monstres sont dans la physique: on voit en +eux a decouvert la plupart des vices qui sont imperceptibles dans les +autres hommes._"] + +La Bruyere, qui aimait la lecture des anciens, eut un jour l'idee de +traduire Theophraste, et il pensa a glisser a la suite et a la faveur +de sa traduction quelques-unes de ses propres reflexions sur les moeurs +modernes. Cette traduction de Theophraste n'etait-elle pour lui qu'un +pretexte, ou fut-elle vraiment l'occasion determinante et le premier +dessein principal? On pencherait plutot pour cette supposition moindre, +en voyant la forme de l'edition dans laquelle parurent d'abord les +_Caracteres_, et combien Theophraste y occupe une grande place. La +Bruyere etait tres-penetre de cette idee, par laquelle il ouvre son +premier chapitre, que _tout est dit, et_ que _l'on vient trop tard +apres plus de sept mille ans qu'il y a des hommes, et qui pensent_. Il +se declare de l'avis que nous avons vu de nos jours partage par Courier, +lire et relire sans cesse les anciens, les traduire si l'on peut, et les +imiter quelquefois: "On ne sauroit en ecrivant rencontrer le parfait, +et, s'il se peut, surpasser les anciens, que par leur imitation." Aux +anciens, La Bruyere ajoute _les habiles d'entre les modernes_ comme +ayant enleve a leurs successeurs tardifs le meilleur et le plus beau. +C'est dans cette disposition qu'il commence a _glaner_, et chaque epi, +chaque grain qu'il croit digne, il le range devant nous. La pensee du +difficile, du mur et du parfait l'occupe visiblement, et atteste avec +gravite, dans chacune de ses paroles, l'heure solennelle du siecle ou il +ecrit. Ce n'etait plus l'heure des coups d'essai. Presque tous ceux qui +avaient porte les grands coups vivaient. Moliere etait mort; longtemps +apres Pascal, La Rochefoucauld avait disparu; mais tous les autres +restaient la ranges. Quels noms! quel auditoire auguste, consomme, +deja un peu sombre de front, et un peu silencieux! Dans son discours a +l'Academie, La Bruyere lui-meme les a enumeres en face; il les avait +passes en revue dans ses veilles bien des fois auparavant. Et ces +Grands, rapides connaisseurs de l'esprit! et Chantilly, _ecueil des +mauvais ouvrages!_ et ce Roi _retire dans son balustre_, qui les domine +tous! quels juges pour qui, sur la fin du grand tournoi, s'en vient +aussi demander la gloire! La Bruyere a tout prevu, et il ose. Il sait la +mesure qu'il faut tenir et le point ou il faut frapper. Modeste et sur, +il s'avance; pas un effort en vain, pas un mot de perdu! du premier +coup, sa place qui ne le cede a aucune autre est gagnee. Ceux qui, par +une certaine disposition trop rare de l'esprit et du coeur, _sont en +etat_, comme il dit, _de se livrer au plaisir que donne la perfection +d'un ouvrage_, ceux-la eprouvent une emotion, d'eux seuls concevable, en +ouvrant la petite edition in-12, d'un seul volume, annee 1688, de trois +cent soixante pages, en fort gros caracteres, desquelles Theophraste, +avec le discours preliminaire, occupe cent quarante-neuf, et en songeant +que, sauf les perfectionnements reels et nombreux que recurent les +editions suivantes, tout La Bruyere est deja la. + +Plus tard, a partir de la troisieme edition, La Bruyere ajouta +successivement et beaucoup a chacun de ses seize chapitres. Des +pensees qu'il avait peut-etre gardees en portefeuille dans sa premiere +circonspection, des ridicules que son livre meme fit lever devant lui, +des originaux qui d'eux-memes se livrerent, enrichirent et accomplirent +de mille facons le chef-d'oeuvre. La premiere edition renferme surtout +incomparablement moins de portraits que les suivantes. L'excitation +et l'irritation de la publicite les firent naitre sous la plume de +l'auteur, qui avait principalement songe d'abord a des reflexions et +remarques morales, s'appuyant meme a ce sujet du titre de _Proverbes_ +donne au livre de Salomon. Les _Caracteres_ ont singulierement gagne aux +additions; mais on voit mieux quel fut le dessein naturel, l'origine +simple du livre et, si j'ose dire, son accident heureux, dans cette +premiere et plus courte forme [143]. + +En le faisant naitre en 1644, La Bruyere avait quarante-trois ans en 87. +Ses habitudes etaient prises, sa vie reglee; il n'y changea rien. La +gloire soudaine qui lui vint ne l'eblouit pas; il y avait songe de +longue main, l'avait retournee en tous sens, et savait fort bien qu'il +aurait pu ne point l'avoir et ne pas valoir moins pour cela. Il avait +dit des sa premiere edition: "Combien d'hommes admirables et qui avoient +de tres-beaux genies sont morts sans qu'on en ait parle! Combien vivent +encore dont on ne parle point et dont on ne parlera jamais!" Loue, +attaque, recherche, il se trouva seulement peut-etre un peu moins +heureux apres qu'avant son succes, et regretta sans doute a certains +jours d'avoir livre au public une si grande part de son secret. Les +imitateurs qui lui survinrent de tous cotes, les abbes de Villiers, les +abbes de Bellegarde, en attendant les Brillon, Alleaume et autres, qu'il +ne connut pas et que les Hollandais ne surent jamais bien distinguer de +lui[144], ces auteurs _nes copistes_ qui s'attachent a tout succes comme +les mouches aux mets delicats, ces _Trublets_ d'alors, durent par +moments lui causer de l'impatience: on a cru que son conseil a un auteur +_ne copiste_ (chap. _des Ouvrages de l'Esprit_), qui ne se trouvait pas +dans les premieres editions, s'adressait a cet honnete abbe de Villiers. +Recu a l'Academie le 15 juin 1693, epoque ou il y avait deja eu en +France sept editions des Caracteres, La Bruyere mourut subitement +d'apoplexie en 1696 et disparut ainsi en pleine gloire, avant que les +biographes et commentateurs eussent avise encore a l'approcher, a le +saisir dans sa condition modeste et a noter ses reponses[145]. On lit dans +la note manuscrite de la bibliotheque de l'Oratoire, citee par Adry, +que madame la marquise de Belleforiere, de qui il etait fort l'ami, +pourroit donner quelques memoires sur sa vie "et son caractere." +Cette madame de Belleforiere n'a rien dit et n'a probablement pas ete +interrogee. Vieille en 1720, date de la note manuscrite, etait-elle une +de ces personnes dont La Bruyere, au chapitre _du Coeur_, devait avoir +l'idee presente quand il disait: "Il y a quelquefois dans le cours de +la vie de si chers plaisirs et de si tendres engagements que l'on nous +defend, qu'il est naturel de desirer du moins qu'ils fussent permis: de +si grands charmes ne peuvent etre surpasses que par celui de savoir y +renoncer par vertu." Etait-elle celle-la meme qui lui faisait penser ce +mot d'une delicatesse qui va a la grandeur? "L'on peut etre touche de +certaines beautes si parfaites et d'un merite si eclatant, que l'on se +borne a les voir et a leur parler[146]." + +[Note 143: M. Walckenaer, dans son _Etude sur La Bruyere_, a rappele +une agreable anecdote tiree des Memoires de l'Academie de Berlin et qui +s'etait conservee par tradition: "M. de La Bruyere, a dit Formey, qui +le tenait de Maupertuis, venait presque journellement s'asseoir chez un +libraire nomme Michallet, ou il feuilletait les nouveautes, et s'amusait +avec un enfant fort gentil, fille du libraire, qu'il avait pris en +amitie. Un jour il tire un manuscrit de sa poche, et dit a Michallet: +"Voulez-vous imprimer ceci (c'etait _les Caracteres_)? Je ne sais si +vous y trouverez votre compte; mais, en cas de succes, le produit sera +pour ma petite amie." Le libraire, plus incertain de la reussite que +l'auteur, entreprit l'edition; mais a peine l'eut-il exposee en vente +qu'elle fut enlevee, et qu'il fut oblige de reimprimer plusieurs fois ce +livre, qui lui valut deux ou trois cent mille francs. Telle fut la +dot imprevue de sa fille, qui fit dans la suite le mariage le plus +avantageux et que M. de Maupertuis avait connue." On sait le nom du +mari; M. Edouard Fournier, dans ses recherches sur La Bruyere, l'a +retrouve. Elle epousa Juli ou Juilly, un honnete homme de la finance, +qui devint fermier general et qui garda une reputation sans tache. Il +eut de la petite Michallet, en se mariant, plus de cent mille +livres argent comptant. Ce livre, d'une experience amere et presque +misanthropique, devenu la dot d'une jeune fille: singulier contraste!] + +[Note 144: On lit dans les _Memoires de Trevoux_ (mars et avril 1701), +a propos des _Sentiments critiques sur les Caracteres de M. de La +Bruyere_ (1701):"Depuis que les Caracteres de M. de La Bruyere ont ete +donnes au public, outre les traductions en diverses langues et les +dix editions qu'on en a faites en douze ans, il a paru plus de trente +volumes a peu pres dans ce style: _Ouvrage dans le gout des Caracteres; +Theophraste moderne, ou nouveaux Caracteres des Moeurs; suite des +Caracteres de Theophraste ut des Moeurs de ce siecle; les differents +Caracteres des Femmes du siecle; Caracteres tires de l'Ecriture sainte, +et appliques aux Moeurs du siecle; Caracteres naturels des hommes, +en forme de dialogue; Portraits serieux et critiques; Caracteres des +Vertus et des Vices_. Enfin tout le pays des Lettres a ete inonde de +Caracteres..."] + +[Note 145: Il parait qu'une premiere fois, en 1691, et sans le +solliciter, La Bruyere avait obtenu sept voix pour l'Academie par le bon +office de Bussy, dont ainsi la chatouilleuse prudence (il est permis de +le croire) prenait les devants et se mettait en mesure avec l'auteur +des _Caracteres_. On a le mot de remerciment que lui adressa La Bruyere +(_Nouvelles Lettres_ de Bussy-Rabutin, t. VIII). C'est meme la seule +lettre qu'on ait de lui, avec un autre petit billet agreablement +grondeur a Santeul, imprime sans aucun soin dans le _Santoliana_.] + +[Note 146: Cette dame a pu etre Marie-Renee de Belleforiere, fille +du Grand-Veneur de France, ou encore Justine-Helene de Henin, fille du +seigneur de Querevain, mariee a Jean-Maximilien-Ferdinand, seigneur de +Belleforiere (Voir Moreri). J'inclinerais pour la premiere.] + +Il y a moyen, avec un peu de complaisance, de reconstruire et de rever +plus d'une sorte de vie cachee pour La Bruyere, d'apres quelques-unes de +ses pensees qui recelent toute une destinee, et, comme il semble, tout +un roman enseveli. A la maniere dont il parle de l'amitie, de ce _gout_ +qu'elle a et _auquel ne peuvent atteindre ceux qui sont nes mediocres_, +on croirait qu'il a renonce pour elle a l'amour; et, a la facon dont +il pose certaines questions ravissantes, on jurerait qu'il a eu assez +l'experience d'un grand amour pour devoir negliger l'amitie. Cette +diversite de pensees accomplies, desquelles on pourrait tirer tour a +tour plusieurs manieres d'existences charmantes ou profondes, et +qu'une seule personne n'a pu directement former de sa seule et propre +experience, s'explique d'un mot: Moliere, sans etre Alceste, ni +Philinte, ni Orgon, ni Argan, est successivement tout cela; La +Bruyere, dans le cercle du moraliste, a ce don assez pareil, d'etre +successivement chaque coeur; il est du petit nombre de ces hommes qui +ont tout su. + +Moliere, a l'etudier de pres, ne fait pas ce qu'il preche. Il represente +les inconvenients, les passions, les ridicules, et dans sa vie il y +tombe; La Bruyere jamais. Les petites inconsequences du _Tartufe_, il +les a saisies, et son _Onuphre_ est irreprochable[147]: de meme pour +sa conduite, il pense a tout et se conforme a ses maximes, a son +experience. Moliere est poete, entraine, irregulier, melange de naivete +et de feu, et plus grand, plus aimable peut-etre par ses contradictions +memes: La Bruyere est sage. Il ne se maria jamais: "Un homme libre, +avait-il observe, et qui n'a point de femme, s'il a quelque esprit, peut +s'elever au-dessus de sa fortune, se meler dans le monde et aller de +pair avec les plus honnetes gens. Cela est moins facile a celui qui est +engage; il semble que le mariage met tout le monde dans son ordre." Ceux +a qui ce calcul de celibat deplairait pour La Bruyere, peuvent supposer +qu'il aima en lieu impossible et qu'il resta fidele a un souvenir dans +le renoncement. + +[Note 147: La Motte a dit: "Dans son tableau de _l'Hypocrite_, La +Bruyere commence toujours par effacer un trait du _Tartufe_, et ensuite +il en _recouche_ un tout contraire."] + +On a remarque souvent combien la beaute humaine de son coeur se declare +energiquement a travers la science inexorable de son esprit: "Il faut +des saisies de terre, des enlevements de meubles, des prisons et des +supplices, je l'avoue; mais, justice, lois et besoins a part, ce m'est +une chose toujours nouvelle de contempler avec quelle ferocite les +hommes traitent les autres hommes." Que de reformes, poursuivies depuis +lors et non encore menees a fin, contient cette parole! le coeur d'un +Fenelon y palpite sous un accent plus contenu. La Bruyere s'etonne, +comme d'une chose _toujours nouvelle_, de ce que madame de Sevigne +trouvait tout simple, ou seulement un peu drole: le XVIIIe siecle, qui +s'etonnera de tant de choses, s'avance. Je ne fais que rappeler la page +sublime sur les paysans: "Certains animaux farouches, etc. (chap. _de +l'Homme_)." On s'est accorde a reconnaitre La Bruyere dans le portrait +du philosophe qui, assis dans son cabinet et toujours accessible malgre +ses etudes profondes, vous dit d'entrer, et que vous lui apportez +quelque chose de plus precieux que l'or et l'argent, _si c'est une +occasion de vous obliger_. + +Il etait religieux, et d'un spiritualisme fermement raisonne, comme en +fait foi son chapitre des _Esprits forts_; qui, venu le dernier, repond +tout ensemble a une beaute secrete de composition, a une precaution +menagee d'avance contre des attaques qui n'ont pas manque, et a une +conviction profonde. La dialectique de ce chapitre est forte et sincere; +mais l'auteur en avait besoin pour racheter plus d'un mot qui denote le +philosophe aisement degage du temps ou il vit, pour appuyer surtout +et couvrir ses attaques contre la fausse devotion alors regnante. +La Bruyere n'a pas deserte sur ce point l'heritage de Moliere: il a +continue cette guerre courageuse sur une scene bien plus resserree +(l'autre scene, d'ailleurs, n'eut plus ete permise), mais avec des +armes non moins vengeresses. Il a fait plus que de montrer au doigt le +courtisan, _qui autrefois portait ses cheveux_, en perruque desormais, +l'habit serre et le bas uni, parce qu'il est devot; il a fait plus que +de denoncer a l'avance les represailles impies de la Regence, par le +trait ineffacable: _Un devot est celui qui sous un roi athee serait +athee_; il a adresse a Louis XIV meme ce conseil direct, a peine voile +en eloge: "C'est une chose delicate a un prince religieux de reformer la +cour et de la rendre pieuse; instruit jusques ou le courtisan veut lui +plaire et aux depens de quoi il feroit sa fortune, il le menage avec +prudence; il tolere, il dissimule, de peur de le jeter dans l'hypocrisie +ou le sacrilege; il attend plus de Dieu et du temps que de son zele et +de son industrie." + +Malgre ses dialogues sur le quietisme, malgre quelques mots qu'on +regrette de lire sur la revocation de l'edit de Nantes, et quelque +endroit favorable a la magie, je serais tente plutot de soupconner La +Bruyere de liberte d'esprit que du contraire. _Ne chretien et Francais_, +il se trouva plus d'une fois, comme il dit, _contraint dans la satire_; +car, s'il songeait surtout a Boileau en parlant ainsi, il devait par +contre-coup songer un peu a lui-meme, et a ces _grands sujets_ qui lui +etaient _defendus_. Il les sonde d'un mot, mais il faut qu'aussitot il +s'en retire. Il est de ces esprits qui auraient eu peu a faire (s'ils ne +l'ont pas fait) pour sortir sans effort et sans etonnement de toutes les +circonstances accidentelles qui restreignent la vue. C'est bien moins +d'apres tel ou tel mot detache, que d'apres l'habitude entiere de son +jugement, qu'il se laisse voir ainsi. En beaucoup d'opinions comme en +style, il se rejoint assez aisement a Montaigne. + +On doit lire sur La Bruyere trois morceaux essentiels, dont ce que je +dis ici n'a nullement la pretention de dispenser. Le premier morceau en +date est celui de l'abbe D'Olivet dans son _Histoire de l'Academie_. On +y voit trace d'une maniere de juger litteralement l'illustre auteur, qui +devait atre partagee de plus d'un esprit _classique_ a la fin du XVIIe +et au commencement du XVIIIe siecle: c'est le developpement et, selon +moi, l'eclaircissement du mot un peu obscur de Boileau a Racine. +D'Olivet trouve a La Bruyere trop d'_art_, trop d'_esprit_, quelque abus +de _metaphores_: "Quant au style precisement, M. de La Bruyere ne doit +pas etre lu sans defiance, parce qu'il a donne, mais pourtant avec une +moderation qui, de nos jours, tiendroit lieu de merite, dans ce style +affecte, guinde, entortille, etc." Nicole, dont La Bruyere a paru dire +en un endroit _qu'il ne pensoit pas assez_ [148], devait trouver, en +revanche, que le nouveau moraliste pensait trop, et se piquait trop +vivement de raffiner la tache. Nous reviendrons sur cela tout a l'heure. +On regrette qu'a cote de ces jugements, qui, partant d'un homme de +gout et d'autorite, ont leur prix, D'Olivet n'ait pas procure plus +de details, au moins academiques, sur La Bruyere. La reception de La +Bruyere a l'Academie donna lieu a des querelles, dont lui-meme nous a +entretenus dans la preface de son Discours et qui laissent a desirer +quelques explications[149]. Si heureux d'emblee qu'eut ete La Bruyere, il +lui fallut, on le voit, soutenir sa lutte a son tour comme Corneille, +comme Moliere en leur temps, comme tous les vrais grands. Il est oblige +d'alleguer son chapitre des _Esprits forts_ et de supposer a l'ordre de +ses matieres un dessein religieux un peu subtil, pour mettre a couvert +sa foi. Il est oblige de nier la realite de ses portraits, de rejeter +au visage des fabricateurs _ces insolentes clefs_ comme il les appelle: +Martial avait deja dit excellemment: _Improbe facit qui in alieno libro +ingeniosus est._ "En verite, je ne doute point, s'ecrie La Bruyere avec +un accent d'orgueil auquel l'outrage a force sa modestie, que le +public ne soit enfin etourdi et fatigue d'entendre depuis quelques +annees de vieux corbeaux croasser autour de ceux qui, d'un vol libre et +d'une plume legere, se sont eleves a quelque gloire par leurs ecrits." +Quel est ce corbeau qui croassa, ce _Theobalde_ qui bailla si fort et si +haut a la harangue de La Bruyere, et qui, avec quelques academiciens, +faux confreres, ameuta les coteries et _le Mercure Galant_, lequel se +vengeait (c'est tout simple) d'avoir ete mis _immediatement au-dessous +de rien_[150]? Benserade, a qui le signalement de _Theobalde_ sied assez, +etait mort; etait-ce Boursault qui, sans appartenir a l'Academie, avait +pu se coaliser avec quelques-uns du dedans? Etait-ce le vieux Boyer +[151] ou quelque autre de meme force? D'Olivet montre trop de discretion +la-dessus. Les deux autres morceaux essentiels a lire sur La Bruyere +sont une Notice exquise de Suard, ecrite en 1782, et un _Eloge_ +approfondi par Victorin Fabre (1810). On apprend d'un morceau qui se +trouve dans _l'Esprit des Journaux_ (fevr. 1782), et ou l'auteur anonyme +apprecie fort delicatement lui-meme la Notice de Suard, que La Bruyere, +deja moins lu et moins recherche au dire de D'Olivet, n'avait pas ete +completement mis a sa place par le XVIIIe siecle; Voltaire en avait +parle legerement dans le _Siecle de Louis XIV_: "Le marquis de +Vauvenargues, dit l'auteur anonyme (qui serait digne d'etre Fontanes ou +Garat), est presque le seul, de tous ceux qui ont parle de La Bruyere, +qui ait bien senti ce talent vraiment grand et original. Mais +Vauvenargues lui-meme n'a pas l'estime et l'autorite qui devraient +appartenir a un ecrivain qui participe a la fois de la sage etendue +d'esprit de Locke, de la pensee originale de Montesquieu, de la verve de +style de Pascal, melee au gout de la prose de Voltaire; il n'a pu faire +ni la reputation de La Bruyere ni la sienne." Cinquante ans de plus, en +achevant de consacrer La Bruyere comme genie, ont donne a Vauvenargues +lui-meme le vernis des maitres. La Bruyere, que le XVIIIe siecle +etait ainsi lent a apprecier, avait avec ce siecle plus d'un point de +ressemblance qu'il faut suivre de plus pres encore. + +[Note 148: Toutes les anciennes _clefs_ nomment en effet Nicole comme +etant celui que designe ce trait _(Des Ouvrages de l'Esprit: Deux +ecrivains dans leurs ouvrages_, etc., etc.; mais il faut convenir qu'il +se rapporterait beaucoup mieux a Balzac.--J'ai discute ce point ailleurs +(_Port-Royal,_ tome II, p. 390).] + +[Note 149: Il fut recu le meme jour que l'abbe Bignon et par M. +Charpentier, qui, en sa qualite de partisan des anciens, le mit +lourdement au-dessous de Theophraste; la phrase, dite en face, est assez +peu aimable: "Vos portraits ressemblent a de certaines personnes, et +souvent on les devine; les siens ne ressemblent qu'a l'homme. Cela est +cause que ses portraits ressembleront toujours; mais il est a craindre +que les votres ne perdent quelque chose de ce vif et de ce brillant +qu'on y remarque, quand on ne pourra plus les comparer _avec ceux sur +"qui vous les avez tires._" On voit que si La Bruyere _tirait_ +ses portraits, M. Charpentier _tirait_ ses phrases, mais un peu +differemment.] + +[Note 150: Voici un echantillon des amenites que _le Mercure_ +prodiguait a La Bruyere (juin 1693): "M. de La Bruyere a fait une +traduction des Caracteres de Theophraste, et il y a joint un recueil de +Portraits satyriques, dont la plupart sont faux et les autres tellement +ou tres, etc., etc. Ceux qui s'attachent a ce genre d'ecrire devroient +etre persuades que la satyre fait souffrir la piete du Roi, et faire +reflexion que l'on n'a jamais oui ce Monarque rien dire de desobligeant +a personne. (_Tout ceci et ce qui suit sent quelque peu la +denonciation._) La satyre n'etoit pas du gout de Madame la Dauphine, et +j'avois commence une reponse aux Caracteres du vivant de cette princesse +qu'elle avoit fort approuvee et qu'elle devoit prendre sous sa +protection, parce qu'elle repoussoit la medisance. L'ouvrage de M. de La +Bruyere ne peut etre appele livre que parce qu'il a une couverture et +qu'il est relie comme les autres livres. Ce n'est qu'un amas de pieces +detachees... Rien n'est plus aise que de faire trois ou quatre pages +d'un portrait qui ne demande point d'ordre... Il n'y a pas lieu de +croire qu'un pareil recueil qui choque les bonnes moeurs ait fait +obtenir a M. de La Bruyere la place qu'il a dans l'Academie. Il a peint +les autres dans son amas d'invectives, et dans le discours qu'il a +prononce il s'est peint lui-meme... Fier de _sept_ editions que ses +Portraits satyriques ont fait faire de son merveilleux ouvrage, il +exagere son merite..." Et _le Mercure_ conclut, en remuant sottement +sa propre injure, que tout le monde a juge du discours _qu'il etait +directement au-dessous de rien_. Certes, l'exemple de telles injustices +appliquees aux plus delicats et aux plus fins modeles serait capable +de consoler ceux qui ont du moins le culte du passe, de toutes les +grossieretes qu'eux-memes ils ont souvent a essuyer dans le present.] + +[Note 151: Ce serait plutot Boursault que Boyer; car je me rappelle +que Segrais a dit a propos des epigrammes de Boileau contre Boyer: "Le +pauvre M. Boyer n'a jamais offense personne."--Je m'etais mis, comme on +voit, fort en frais de conjectures, lorsque Trublet, dans ses _Memoires +sur Fontenelle_, page 225, m'est venu donner la clef de l'enigme et +le nom des masques. Il parait bien qu'il s'agit en effet de Thomas +Corneille et de Fontenelle, ligues avec De Vise: Fontenelle etait de +l'Academie a cette date; lui et son oncle Thomas faisaient volontiers au +dehors de la litterature de feuilletons et ecrivaient, comme on dirait, +dans les _petits journaux_. On sait le mot de Boileau a propos de +la Motte: "C'est dommage qu'il ait ete _s'encanailler_ de ce petit +Fontenelle."] + +Dans ces diverses etudes charmantes ou fortes sur La Bruyere, comme +celles de Suard et de Fabre, au milieu de mille sortes d'ingenieux +eloges, un mot est lache qui etonne, applique a un aussi grand ecrivain +du XVIIe siecle. Suard dit en propres termes que La Bruyere avait _plus +d'imagination que de gout_. Fabre, apres une analyse complete de ses +merites, conclut a le placer dans le si petit nombre des parfaits +modeles de l'art d'ecrire, _s'il montrait toujours autant de gout qu'il +prodigue d'esprit et de talent_[152]. C'est la premiere fois qu'a propos +d'un des maitres du grand siecle on entend toucher cette corde delicate, +et ceci tient a ce que La Bruyere, venu tard et innovant veritablement +dans le style, penche deja vers l'age suivant. Il nous a trace une +courte histoire de la prose francaise en ces termes: "L'on ecrit +regulierement depuis vingt annees; l'on est esclave de la construction; +l'on a enrichi la langue de nouveaux tours, secoue le joug du latinisme, +et reduit le style a la phrase purement francoise; l'on a presque +retrouve le nombre que Malherbe et Balzac avoient les premiers +rencontre, et que tant d'auteurs depuis eux ont laisse perdre; l'on a +mis enfin dans le discours tout l'ordre et toute la nettete dont il +est capable: cela conduit insensiblement a y mettre de l'esprit." Cet +esprit, que La Bruyere ne trouvait pas assez avant lui dans le style, +dont Bussy, Pellisson, Flechier, Bouhours, lui offraient bien +des exemples, mais sans assez de continuite, de consistance ou +d'originalite, il l'y voulut donc introduire. Apres Pascal et La +Rochefoucauld, il s'agissait pour lui d'avoir une grande, une delicate +maniere, et de ne pas leur ressembler. Boileau, comme moraliste et comme +critique, avait exprime bien des verites en vers avec une certaine +perfection. La Bruyere voulut faire dans la prose quelque chose +d'analogue, et, comme il se le disait peut-etre tout bas, quelque chose +de mieux et de plus fin. Il y a nombre de pensees droites, justes, +proverbiales, mais trop aisement communes, dans Boileau, que La Bruyere +n'ecrirait jamais et n'admettrait pas dans son elite. Il devait trouver +au fond de son ame que c'etait un peu trop de pur bon sens, et, sauf le +vers qui releve, aussi peu rare que bien des lignes de Nicole. Chez lui +tout devient plus detourne et plus neuf; c'est un repli de plus qu'il +penetre. Par exemple, au lieu de ce genre de sentences familieres a +l'auteur de l'_Art poetique_: + + Ce que l'on concoit bien s'enonce clairement, etc., + +il nous dit, dans cet admirable chapitre _des Ouvrages de l'Esprit_, +qui est son _Art poetique_ a lui et sa _Rhetorique_: "Entre toutes les +differentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensees, il +n'y en a qu'une qui soit la bonne: on ne la rencontre pas toujours en +parlant ou en ecrivant; il est vrai neanmoins qu'elle existe, que tout +ce qui ne l'est point est foible et ne satisfait point un homme d'esprit +qui veut se faire entendre." On sent combien la sagacite si vraie, si +judicieuse encore, du second critique, encherit pourtant sur la raison +saine du premier. A l'appui de cette opinion, qui n'est pas recente, +sur le caractere de novateur entrevu chez La Bruyere, je pourrais faire +usage du jugement de Vigneul-Marville et de la querelle qu'il soutint +avec Coste et Brillon a ce sujet: mais, le sentiment de ces hommes +en matiere de style ne signifiant rien, je m'en tiens a la phrase +precedemment citee de D'Olivet. Le gout changeait donc, et La Bruyere y +aidait _insensiblement_. Il etait bientot temps que le siecle finit: la +pensee de dire autrement, de varier et de rajeunir la forme, a pu naitre +dans un grand esprit; elle deviendra bientot chez d'autres un tourment +plein de saillies et d'etincelles. Les _Lettres Persanes_, si bien +annoncees et preparees par La Bruyere, ne tarderont pas a marquer la +seconde epoque. La Bruyere n'a nul tourment encore et n'eclate pas, mais +il est deja en quete d'un agrement neuf et du trait. Sur ce point il +confine au XVIIIe siecle plus qu'aucun grand ecrivain de son age; +Vauvenargues, a quelques egards, est plus du XVIIe siecle que lui. Mais +non...; La Bruyere en est encore pleinement, de son siecle incomparable, +en ce qu'au milieu de tout ce travail contenu de nouveaute et de +rajeunissement, il ne manque jamais, au fond, d'un certain gout Simple. + +[Note 152: Et. M. de Feletz, bon juge et vif interprete des traditions +pures, a ecrit: "La Bruyere qui possede si bien sa langue, qui la +maitrise, qui l'orne, qui l'enrichit, l'altere aussi quelquefois et en +viole les regles." (_Jugements historiques et litteraires sur quelques +Ecrivains..._ 1840, page 250.)] + +Quoique ce soit l'homme et la societe qu'il exprime surtout, le +pittoresque, chez La Bruyere, s'applique deja aux choses de la nature +plus qu'il n'etait ordinaire de son temps. Comme il nous dessine dans un +jour favorable la petite ville qui lui parait _peinte sur le penchant de +la colline!_ Comme il nous montre gracieusement, dans sa comparaison du +prince et du pasteur, le troupeau, repandu par la prairie, qui broute +l'herbe _menue et tendre!_ Mais il n'appartient qu'a lui d'avoir eu +l'idee d'inserer au chapitre du Coeur les deux pensees que voici: "Il y +a des lieux que l'on admire; il y en a d'autres qui touchent et ou +l'on aimerait a vivre."--"Il me semble que l'on depend des lieux pour +l'esprit, l'humeur, la passion, le gout et les sentiments." Jean-Jacques +et Bernardin de Saint-Pierre, avec leur amour des lieux, se chargeront +de developper un jour toutes les nuances, closes et sommeillantes, pour +ainsi dire, dans ce propos discret et charmant. Lamartine ne fera que +traduire poetiquement le mot de La Bruyere, quand il s'ecriera: + + Objets inanimes, avez-vous donc une ame + Qui s'attache a notre ame et la force d'aimer? + +La Bruyere est plein de ces germes brillants. + +Il a deja l'art (bien superieur a celui des _transitions_ qu'exigeait +trop directement Boileau) de composer un livre, sans en avoir l'air, +par une sorte de lien cache, mais qui reparait, d'endroits en endroits, +inattendu. On croit au premier coup d'oeil n'avoir affaire qu'a des +fragments ranges les uns apres les autres, et l'on marche dans un savant +dedale ou le fil ne cesse pas. Chaque pensee se corrige, se developpe, +s'eclaire, par les environnantes. Puis l'imprevu s'en mele a tout +moment, et, dans ce jeu continuel d'entrees en matiere et de sorties, +on est plus d'une fois enleve a de soudaines hauteurs que le discours +continu ne permettrait pas: _Ni les troubles, Zenobie, qui agitent votre +empire_, etc. Un fragment de lettre ou de conversation; imagine ou +simplement encadre au chapitre _des Jugements: Il disoit que l'esprit +dans cette belle personne etroit un diamant bien mis en oeuvre_, etc., +est lui-meme un adorable joyau que tout le gout d'un Andre Chenier +n'aurait pas _mis en oeuvre_ et en valeur plus artistement. Je dis Andre +Chenier a dessein, malgre la disparate des genres et des noms; et, +chaque fois que j'en viens a ce passage de La Bruyere, le motif aimable + + Elle a vecu, Myrto, la jeune Tarentine, etc., + +me revient en memoire et se met a chanter en moi[153]. + +[Note 153: M. de Barante, dans quelques pages elevees ou il juge +l'Eloge de La Bruyere par Fabre (_Melanges litteraires_, tome II), a +conteste cet artifice extreme du moraliste ecrivain, que Fabro aussi +avait presente un peu fortement. Pour moi, en relisant les _Caracteres_, +la rhetorique m'echappe, si l'on veut, mais j'y sons deplus en plus la +science de la Muse.] + +Si l'on s'etonne maintenant que, touchant et inclinant par tant de +points au XVIIe siecle, La Bruyere n'y ait pas ete plus invoque et +celebre, il y a une premiere reponse: C'est qu'il etait trop sage, trop +desinteresse et repose pour cela; c'est qu'il s'etait trop applique a +l'homme pris en general ou dans ses varietes de toute espece, et il +parut un allie peu actif, peu special, a ce siecle d'hostilite et de +passion. Et puis le piquant de certains portraits tout personnels avait +disparu. La mode s'etait melee dans la gloire du livre, et les modes +passent. Fontenelle (_Cyclias_) ouvrit le XVIIIe siecle, en etant +discret a bon droit sur La Bruyere qui l'avait blesse; Fontenelle, en +demeurant dans le salon cinquante ans de plus que les autres, eut ainsi +un long dernier mot sur bien des ennemis de sa jeunesse. Voltaire, a +Sceaux, aurait pu questionner sur La Bruyere Malezieu, un des familiers +de la maison de Conde, un peu le collegue de notre philosophe dans +l'education de la duchesse du Maine et de ses freres, et qui avait lu le +manuscrit des _Caracteres_ avant la publication; mais Voltaire ne parait +pas s'en etre soucie. Il convenait a un esprit calme et fin comme +l'etait Suard, de reparer cette negligence injuste, avant qu'elle +s'autorisat[154]. Aujourd'hui, La Bruyere n'est plus a remettre a son +rang. On se revolte, il est vrai, de temps a autre, contre ces belles +reputations simples et hautes, conquises a si peu de frais, ce semble; +on en veut secouer le joug; mais, a chaque effort contre elles, de pres, +on retrouve cette multitude de pensees admirables, concises, eternelles, +comme autant de chainons indestructibles: on y est repris de toutes +parts comme dans les divines mailles des filets de Vulcain. + +[Note 154: On peut voir au tome II des Memoires de Garat sur Suard, p. +268 et suiv., avec quel a-propos celui-ci cita et commenta un jour le +chapitre des _Grands_ dans le salon de M. De Vaines.] + +La Bruyere fournirait a des choix piquants de mois et de pensees qui se +rapprocheraient avec agrement de pensees presque pareilles de nos +jours. Il en a sur le coeur et les passions surtout qui rencontrent a +l'improviste les analyses interieures de nos contemporains. J'avais note +un endroit ou il parle des jeunes gens, lesquels, a cause des passions +_qui les amusent_, dit-il, supportent mieux la solitude que les vieil" +lards, et je rapprochais sa remarque d'un mot de _Lelia_ sur les +promenades solitaires de Stenio. J'avais note aussi sa plainte sur +l'infirmite du coeur humain trop tot console, qui manque _de sources +inepuisables de douleur pour certaines pertes_, et je la rapprochais +d'une plainte pareille dans _Atala_. La reverie, enfin, a cote des +personnes qu'on aime, apparait dans tout son charme chez La Bruyere. +Mais, bien que, d'apres la remarque de Fabre, La Bruyere ait dit que_ le +choix des pensees est invention_, il faut convenir que cette invention +est trop facile et trop seduisante avec lui pour qu'on s'y livre sans +reserve.--En politique, il a de simples traits qui percent les epoques +et nous arrivent comme des fleches: "Ne penser qu'a soi et au present, +source d'erreur en politique." + +Il est principalement un point sur lequel les ecrivains de notre temps +ne sauraient trop mediter La Bruyere, et sinon l'imiter, du moins +l'honorer et l'envier. Il a joui d'un grand bonheur et a fait preuve +d'une grande sagesse: avec un talent immense, il n'a ecrit que pour dire +ce qu'il pensait; le mieux dans le moins, c'est sa devise. En parlant +une fois de madame Guizot, nous avons indique de combien de pensees +memorables elle avait parseme ses nombreux et obscurs articles, d'ou +il avait fallu qu'une main pieuse, un oeil ami, les allat discerner +et detacher. La Bruyere, ne pour la perfection dans un siecle qui la +favorisait, n'a pas ete oblige de semer ainsi ses pensees dans des +ouvrages de toutes les sortes et de tous les instants; mais plutot il +les a mises chacune a part, en saillie, sous la face apparente, et comme +on piquerait sur une belle feuille blanche de riches papillons etendus. +"L'homme du meilleur esprit, dit-il, est inegal...; il entre en verve, +mais il en sort: alors, s'il est sage, il parle peu, il n'ecrit +point... Chante-t-on avec un rhume? Ne faut-il pas attendre que la voix +revienne?" C'est de cette habitude, de cette necessite de _chanter_ avec +toute espece de voix, d'avoir de la verve a toute heure, que sont nes +la plupart des defauts litteraires de notre temps. Sous tant de formes +gentilles, semillantes ou solennelles, allez au fond: la necessite de +remplir des feuilles d'impression, de pousser a la colonne ou au volume +sans faire semblant, est la. Il s'ensuit un developpement demesure du +detail qu'on saisit, qu'on brode, qu'on amplifie et qu'on effile au +passage, ne sachant si pareille occasion se retrouvera. Je ne saurais +dire combien il en resulte, a mon sens, jusqu'au sein des plus grands +talents, dans les plus beaux poemes, dans les plus belles pages en +prose,--oh! beaucoup de savoir-faire, de facilite, de dexterite, de +main-d'oeuvre savante, si l'on veut, mais aussi ce je ne sais quoi que +le commun des lecteurs ne distingue pas du reste, que l'homme de gout +lui-meme peut laisser passer dans la quantite s'il ne prend garde, le +simulacre et le faux semblant du talent, ce qu'on appelle _chique_ en +peinture et qui est l'affaire d'un pouce encore habile meme alors que +l'esprit demeure absent. Ce qu'il y a de _chique_ dans les plus belles +productions du jour est effrayant, et je ne l'ose dire ici que parce +que, parlant au general, l'application ne saurait tomber sur aucun +illustre en particulier. Il y a des endroits ou, en marchant dans +l'oeuvre, dans le poeme, dans le roman, l'homme qui a le pied fait +s'apercoit qu'il est sur le creux: ce creux ne rend pas l'echo le moins +sonore pour le vulgaire. Mais qu'ai-je dit? C'est presque la un +secret de procede qu'il faudrait se garder entre artistes pour ne pas +decrediter le metier. L'heureux et sage La Bruyere n'etait point tel en +son temps; il traduisait a son loisir Theophraste et produisait chaque +pensee essentielle a son heure. Il est vrai que ses mille ecus de +pension comme homme de lettres de M. le Duc et le logement a l'hotel de +Conde lui procuraient une condition a l'aise qui n'a point d'analogue +aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, et sans faire injure a nos merites +laborieux, son premier petit in-12 devrait etre a demeure sur notre +table, a nous tous ecrivains modernes, si abondants et si assujettis, +pour nous rappeler un peu a l'amour de la sobriete, a la proportion de +la pensee au langage. Ce serait beaucoup deja que d'avoir regret de ne +pouvoir faire ainsi. + +Aujourd'hui que l'_Art poetique_ de Boileau est veritablement abroge +et n'a plus d'usage, la lecture du chapitre des _Ouvrages de l'Esprit_ +serait encore chaque matin, pour les esprits critiques, ce que la +lecture d'un chapitre de _l'Imitation_ est pour les ames tendres. + +La Bruyere, apres cela, a bien d'autres applications possibles par cette +foule de pensees ingenieusement profondes sur l'homme et sur la vie. +A qui voudrait se reformer et se premunir contre les erreurs, les +exagerations, les faux entrainements, il faudrait, comme au premier jour +de 1688, conseiller le moraliste immortel. Par malheur on arrive a le +gouter et on ne le decouvre, pour ainsi dire, que lorsqu'on est deja +soi-meme au retour, plus capable de voir le mal que de faire le bien, +et ayant deja epuise a faux bien des ardeurs et des entreprises. C'est +beaucoup neanmoins que de savoir se consoler ou meme se chagriner avec +lui. + +1er Juillet 1836. + + + + +MILLEVOYE + +Quand on cherche, dans la poesie de la fin du XVIIIe siecle et dans +celle de l'Empire, des talents qui annoncent a quelque degre ceux de +notre temps et qui y preparent, on trouve Le Brun et Andre Chenier, +comme visant deja, l'un a l'elevation et au grandiose lyrique, l'autre +a l'exquis de l'art; on trouve aussi (pour ne parler que des poetes en +vers), dans les tons, encore timides, de l'elegie melancolique et de la +meditation reveuse, Fontanes et Millevoye. Le poete du _Jour des Morts_ +et celui de la _Chute des Feuilles_ sont des precurseurs de Lamartine +comme Le Brun l'est pour Victor Hugo dans l'ode, comme l'est Andre +Chenier pour tout un cote de l'ecole de l'art. Ce role de precurseur, en +relevant par la precocite ce que le talent peut avoir eu de hasardeux ou +d'incomplet, offre toujours, dans l'histoire litteraire, quelque chose +qui attache. S'il se rencontre surtout dans une nature aimable, facile, +qui n'a en rien l'ambition de ce role et qui ignore absolument qu'elle +le remplit; s'il se produit en oeuvres legeres, courtes, inachevees, +mais sorties et senties du coeur; s'il se termine en une breve jeunesse, +il devient tout a fait interessant. C'est la le sort de Millevoye; c'est +la pensee que son nom harmonieux suggere. Entre Delille qui finit et +Lamartine qui prelude, entre ces deux grands regnes de poetes, dans +l'intervalle, une pale et douce etoile un moment a brille; c'est lui. + +Le Brun qui avait (il n'est pas besoin de le dire) bien autrement de +force et de nerf que Millevoye, mais qui etait, a quelques egards aussi, +simple precurseur d'un art eclatant, Le Brun tente des voies ardues, +heurte a toutes les portes de l'Olympe lyrique, et, apres plus de bruit +que de gloire, meurt, corrigeant et recorrigeant des odes qui n'ont +a aucun temps triomphe. Il y a dans cette destinee quelque chose de +toujours _a cote_, pour ainsi dire, et qui ne satisfait pas. Fontanes, +connu par des debuts poetiques purs et touchants, s'en retire bientot, +s'endort dans la paresse, et s'eclipse dans les dignites: c'est la une +fin non poetique, assez discordante, et que l'imagination n'admet pas. +Andre Chenier, lui, nature gracieuse et studieuse, mais energique +pourtant et passionnee, vaincu violemment et intercepte avant l'heure, +a son harmonie a la fois delicate et grande. Millevoye, en son moindre +geste, a la sienne egalement. Chez lui, l'accord est parfait entre le +moment de la venue, le talent et la vie. Il chante, il s'egaye, il +soupire, et, dans son gemissement s'en va, un soir, au vent d'automne, +comme une de ces feuilles dont la chute est l'objet de sa plus douce +plainte; il incline la tete, comme fait la marguerite coupee par la +charrue, ou le pavot surcharge par la pluie. De tous les jeunes poetes +qui ne meurent ni de desespoir, ni de fievre chaude, ni par le couteau, +mais doucement et par un simple effet de lassitude naturelle, comme des +fleurs dont c'etait le terme marque, Millevoye nous semble le plus aime, +le plus en vue, et celui qui restera. + +Il y a mieux. En nous tous, pour peu que nous soyons poetes, et si nous +ne le sommes pourtant pas decidement, il existe ou il a existe une +certaine fleur de sentiments, de desirs, une certaine reverie premiere, +qui bientot s'en va dans les travaux prosaiques, et qui expire dans +l'occupation de la vie. Il se trouve, en un mot, dans les trois quarts +des hommes, comme un poete qui meurt jeune, tandis que l'homme survit. +Millevoye est au dehors comme le type personnifie de ce poete jeune qui +ne devait pas vivre, et qui meurt, a trente ans plus ou moins, en chacun +de nous[155]. + +[Note 155: M. Alfred de Musset m'a adresse, a l'occasion de ce +passage, de tres-aimables vers auxquels j'ai repondu. (Voir dans les +_Pensees d'Aout_.)] + +Sa vie, aussi simple que courte, n'offre qu'un petit nombre de traits +sur lesquels nous courrons. Charles-Hubert Millevoye est ne a Abbeville +le 24 decembre 1782, et par consequent, s'il vivait aujourd'hui, il +aurait a peu pres le meme age (un peu moins) que Beranger. Il recut +tous les soins affectueux et l'education de famille; son pere etait +negociant; un oncle, frere de son pere, qui logeait sous le meme toit, +donna a l'enfant les premieres notions de latin, et on l'envoya bientot +suivre les classes au college. Il en profita jusqu'en 94, ou ce college +fut supprime. Deux de ses maitres, qui s'etaient fort attaches a lui, +bons humanistes et hellenistes, lui continuerent leurs soins. L'enfant +avait annonce sa vocation precoce par de petites fables en vers +francais, et les dignes professeurs, emerveilles, favoriserent cette +disposition plutot que de la combattre. Le jeune Millevoye perdit son +pere a l'age de treize ans; dix ans apres, il celebrait cette douleur, +encore sensible, dans l'elegie qui a pour titre _l'Anniversaire_. Il +reporta sur sa mere une plus vive tendresse. Des sentiments de famille +naturels et purs, une facilite de talent non combattue, bientot +l'emotion rapide, mobile, du plaisir et de la reverie, c'est la le fonds +entier de sa jeunesse, ce sont les caracteres qui, en simples et legers +delineaments, pour ainsi dire, vont passer de l'ame de Millevoye dans sa +poesie. + +Il vint a Paris age de quinze ou seize ans, et suivit en 1795 le cours +de belles-lettres professe a l'Ecole centrale des Quatre-Nations par M. +Dumas. Il trouva en ce nouveau maitre, qui succedait cette annee-la a M. +de Fontanes, un eleve affaibli, mais encore suffisant, de la mome ecole +litteraire, un homme instruit et doux, qui s'attacha a lui et l'entoura +de conseils, sinon bien vifs et bien neufs, du moins graves et sains. +M. Dumas, dans une notice qu'il a ecrite sur Millevoye, nous apprend +lui-meme qu'il eut a le ramener d'une admiration un peu excessive +pour Florian a des modeles plus serieux et plus solides. Ses etudes +terminees, le jeune homme songea a prendre un etat; il essaya du barreau +et entra quelque temps dans une etude de procureur. Il sortit de la +pour etre commis libraire dans la maison Treuttel et Wuertz, esperant +concilier son gout d'etude avec ce commerce des livres. Le pastoral +Gessner avait su faire ainsi. Mais, un jour que le jeune Millevoye +etait, au fond du magasin, absorbe dans une lecture, le chef passa et +lui dit: "Jeune homme, vous lisez! vous ne serez jamais libraire." +Apres deux ans de cette tentative infructueuse, Millevoye, en effet, y +renonca. Il avait d'ailleurs amasse en portefeuille un certain nombre de +pieces legeres; il avait compose son _Passage du mont Saint-Bernard_, +une _Satire sur les Romans nouveaux_, couronnee par l'Academie de Lyon, +et sa piece des _Plaisirs du Poete_. Il publia ces essais de 1801 a +1804[156], et ne vecut plus que de la vie litteraire, et aussi de la vie +du monde, tout entier au moment et au Caprice. + +[Note 156: Dans _la Decade_ de l'an XII (4e trimestre, page 561, n deg. +du 30 fructidor), on lit sur _les Plaisirs du Poete et autres +premiers opuscules de Millevoye un article de M. Auger, judicieux et +bienveillant, quoique sec; la mesure du jeune poete y est bien prise.] + +Parmi les nombreux essais que Millevoye a faits en presque tous les +genres de poesie, il en est beaucoup que nous n'examinerons pas; ce sera +assez les juger. On y trouverait de la facilite toujours, mais trop +d'indecision et de paleur. Talent naturel et vrai, mais trop docile, il +ne s'est pas assez connu lui-meme, et a sans cesse accorde aux conseils +une grande part dans ses choix. Ayant commence tres-jeune a produire et +a publier, dans un temps ou le peu de concurrence des talents et un gout +vif des Lettres renaissantes mettaient l'encouragement a la mode, il +a subi l'inconvenient d'achever et de _doubler_, en quelque sorte, sa +rhetorique, en public, dans les concours d'academie. Il y a nombre de +ces prix ou de ces _accessits_ sur lesquels la critique de nos jours, +qui n'a plus le sentiment de ces fautes et de ces demi-fautes, est tout +a fait incompetente a prononcer. On a pu trouver ingenieux, dans le +temps, cet endroit de son poeme d'_Austerlitz_, ou il parle noblement de +la baionnette en vers: + + La, menacant de loin, le bronze eclate et tonne; + Ici frappe de pres le poignard de Bayonne. + +Tel passage du _Voyageur_, cite par M. Dumas, a pu exciter +l'enthousiasme de Victorin Fabre, genereux emule, qui y voyait l'un des +beaux morceaux de la langue. Il nous est impossible a nous autres, nes +d'autre part et nourris, si l'on veut, d'autres defauts, d'avoir pour +ces endroits, je ne dirai pas un pareil enthousiasme, mais meme la +moindre preference. La faible couleur est si passee, que le discernement +n'y prend plus. Les _Discours en vers_ de Millevoye, ses _Dialogues_ +rimes d'apres Lucien, ses tragedies, ses traductions de l'_Iliade_ ou +des _Eglogues_ selon la maniere de l'abbe Delille, nous semblent, chez +lui, des themes plus ou moins etrangers, que la circonstance academique +ou le gout du temps lui imposa, et dont il s'occupait sans ennui, se +laissant dire peut-etre que la gloire serieuse etait de ce cote. Nous +nous en tiendrons a sa gloire aimable, a ce que sa seule sensibilite +lui inspira, a ce qui fait de lui le poete de nos melancolies et de nos +romances. + +Les poetes particulierement (notons ceci) sont tres-sujets a rencontrer +d'honnetes personnes, d'ailleurs instruites et sensees, mais qui ne +semblent occupees que de les detourner de leur vrai talent. Les trois +quarts des pretendus juges, ne se formant idee de la valeur des oeuvres +que d'apres les genres, conseilleront toujours au poete aimable, leger, +sensible, quelque chose de grand, de serieux, d'important; et ils +seront tres-disposes a attacher plus de consideration a ce qui les aura +convenablement ennuyes. La posterite n'est pas du tout ainsi; il lui +est parfaitement indifferent, a elle, qu'on ait cultive d'une maniere +estimable, et dans de justes dimensions, les genres en honneur. Elle +vous prend et vous classe sans facon pour votre part originale et +neuve, si petite que vous l'ayez apportee[157]. Que Millevoye, tente +par l'immense succes des _Georgiques_ de Delille et par l'esperance +d'arriver, avec un grand ouvrage, a l'Academie, ait termine un chant de +plus ou de moins de sa traduction de l'_Iliade_, elle s'en soucie peu; +et c'est de quoi sans doute, autour de lui, on se souciait beaucoup. +Sans croire faire injure au tendre poete, nous sommes deja ici de la +posterite dans nos indifferences, dans nos preferences. + +[Note 157: Il y a une piquante epigramme de Martial ou ce qu'il dit de +ses Epigrammes memes peut s'appliquer aux elegies, a toute cette poesie +vivante et vraie: "Tu crois, dit-il a un de ces estimables conseillers, +que mes epigrammes n'ont rien de serieux; mais c'est le contraire; +celui-la veritablement n'est pas serieux qui nous vient chanter pour la +centieme fois avec emphase le festin de Teree ou de Thyeste... C'est +pourtant la ce qu'on loue, ce qu'on estime, me diras-tu, ce qu'on honore +sur parole.--Oui, on le loue, mais moi, on me lit." + + Nescis, crede mihi, quid sint epigrammata, Flacce, etc.] + +Son premier recueil d'Elegies est de 1812; il en avait compose la +plupart dans les annees qui avaient precede, et sa _Chute des Feuilles_, +par ou le recueil commence, avait, un peu auparavant, obtenu le prix aux +Jeux Floraux. Dans un fort bon discours sur l'Elegie, qu'il a ajoute +en tete, Millevoye, qui se plait a suivre l'histoire de cette veine de +poesie en notre litterature, marque assez sa predilection et la trace ou +il a essaye de se placer. Chez Marot, chez La Fontaine, chez Racine, +il cite les passages de sensibilite et de plainte qu'il rapporte a +l'elegie; et, quels que soient les eloges sans reserve qu'il donne +a Parny, le maitre recent du genre, on prevoit qu'il pourra faire +entendre, a son tour, quelque nouvel et mol accent. L'elegie chez +Millevoye n'est pas comme chez Parny l'histoire d'une passion sensuelle, +unique pourtant, energique et interessante, conduite dans ses incidents +divers avec un art auquel il aurait fallu peu de chose de plus du cote +de l'execution et du style pour garder sa beaute. C'est une variete +d'emotions et de sujets elegiaques, selon le sens grec du genre, une +demeure abandonnee, un bois detruit, une feuille qui tombe, tout ce qui +peut preter a un petit chant aussi triste qu'une larme de Simonide[158]. + +[Note 158: Puisque j'ai eu occasion de nommer Parny et que +probablement j'y reviendrai peu, qu'on me permette d'ajouter une note +ecrite sur lui en toute sincerite dans un livret de _Pensees_: "Le grand +tort, le malheur de Parny est d'avoir fait son poeme de _la Guerre des +Dieux_: il subit par la le sort de Piron a cause de son ode, de Laclos +pour son roman, de Louvet jusque dans sa renommee politique pour son +_Faublas_, le sort auquel Voltaire n'echappe, pour sa _Pucelle_, qu'a +la faveur de ses cent autres volumes ou elle se noie, le sort qu'un +immortel chansonnier encourrait pour sa part, s'il avait multiplie le +nombre de certains couplets sans aveu. On evite de s'occuper de Parny +comme de Laclos. La mode ayant change en poesie, les nouveaux venus le +meprisent, les moraux le conspuent, personne ne le defend. Ceux qui ont +assez de gout encore pour l'apprecier, ont aussi le bon gout de ne pas +le dire. Cela d'ailleurs n'en vaut pas la peine, et l'injustice se +consacrera. Et quelle vigueur pourtant par eclairs! quel plus beau +mouvement, quel plus desole delire que dans l'etincelante elegie: + + J'ai cherche dans l'absence un remede a mes maux!.... + +"Il a de la passion; Millevoye n'en a pas."] + +La perle du recueil, la piece dont tous se souviennent, comme on se +souvenait d'abord du _Passereau de Lesbie_ dans le recueil de Catulle, +est la premiere, la _Chute des Feuilles_. Millevoye l'a corrigee, on ne +sait pourquoi, a diverses reprises, et en a donne jusqu'a deux variantes +consecutives. Je me hate de dire que la seule version que j'admette et +que j'admire, c'est la premiere, celle qui a obtenu le prix aux Jeux +Floraux, et qui est d'ordinaire releguee parmi les notes. Cette piece +que chacun sait par coeur, et qui est l'expression delicieuse d'une +melancolie toujours sentie, suffit a sauver le nom poetique de +Millevoye, comme la piece de Fontenay suffit a Chaulieu, comme celle du +_Cimetiere_ suffit a Gray. + + Anacreon n'a laisse qu'une page + Qui flotte encor sur l'abime des temps, + +a dit M. Delavigne d'apres Horace. Millevoye a laisse au courant du flot +sa feuille qui surnage; son nom se lit dessus, c'en est assez pour ne +plus mourir. On m'apprenait dernierement que cette _Chute des Feuilles_, +traduite par un poete russe, avait ete de la retraduite en anglais par +le docteur Bowring, et de nouveau citee en francais, comme preuve, je +crois, du genie reveur et melancolique des poetes du Nord. La pauvre +feuille avait bien voyage, et le nom de Millevoye s'etait perdu en +chemin. Une pareille inadvertance n'est facheuse que pour le critique +qui y tombe. Le nom de Millevoye, si loin que sa feuille voyage, ne +peut veritablement s'en separer. Ce bonheur qu'ont certains poetes +d'atteindre, un matin, sans y viser, a quelque chose de bien venu, qui +prend aussitot place dans toutes les memoires, merite qu'on l'envie, +et faisait dire dernierement devant moi a l'un de nos chercheurs moins +heureux: "Oh! rien qu'un petit roman, qu'un petit poeme, s'ecriait-il; +quelque chose d'art, si petit que ce fut de dimension, mais que la +perfection ait couronne, et dont a jamais on se souvint; voila ce que +je tente, ce a quoi j'aspire, et vainement! Oh! rien qu'un denier d'or +marque a mon nom, et qui s'ajouterait a cette richesse des ages, a ce +tresor accumule qui deja comble la mesure!..." Et mon inquiet poete +ajoutait: "Oh! rien que _le Cimetiere_ de Gray, _la Jeune Captive_ de +Chenier, la _Chute des Feuilles_ de Millevoye!" + +Millevoye a surtout merite ce bonheur, j'imagine, parce qu'il ne le +cherchait pas avec intention et calcul. Il n'attachait point a ses +elegies le meme prix, je l'ai dit deja, qu'a ses autres ouvrages +academiques, et ce n'est que vers la fin qu'il parut comprendre que +c'etait la son principal talent. Facile, insouciant, tendre, vif, +spirituel et non malicieux, il menait une vie de monde, de dissipation, +ou d'etude par acces et de brusque retraite. Il s'abandonnait a ses +amis; il ne s'irritait jamais des critiques du dehors; il cedait outre +mesure aux conseils du dedans; des qu'on lui disait de corriger, il le +faisait. D'une physionomie aimable, d'une taille elevee, assez blond, il +avait, sauf les lunettes qu'il portait sans cesse, toute l'elegance du +jeune homme. Un rayon de soleil l'appelait, et il partait soudain pour +une promenade de cheval; il ecrivait ses vers au retour de la, ou en +rentrant de quelque dejeuner folatre. Aucune des histoires romanesques, +que quelques biographes lui ont attribuees, n'est exacte; mais il dut +en avoir reellement beaucoup qu'on n'a pas connues. La jolie piece du +_Dejeuner_ nous raconte bien des matinees de ses printemps. Il essayait +du luxe et de la simplicite tour a tour, et passait d'un entresol +somptueux a quelque riante chambrette d'un village d'aupres de Paris. +Il aimait beaucoup les chevaux, et les plus fringants[159]. Apres chaque +livre ou chaque prix, il achetait de jolis cabriolets, avec lesquels il +courait de Paris a Abbeville, pour y voir sa mere, sa famille, ses +vieux professeurs; il se remettait au grec pres de ceux-ci. Il aimait +tendrement sa mere; quand elle venait a Paris, elle l'avait tout entier. +Un jour, l'Archi-Chancelier Cambaceres, chez qui il allait souvent, +lui dit: "Vous viendrez diner chez moi demain."--"Je ne puis pas, +Monseigneur, repondit-il, je suis invite."--"Chez l'Empereur donc?" +repliqua le second personnage de l'Empire.--"Chez ma mere," repartit le +poete. Ce petit trait rappelle de loin la belle carpe que Racine, en +reponse a une invitation de M. le Duc, montrait a l'ecuyer du prince, et +qu'il tenait absolument a manger en famille avec ses _pauvres enfants_, +le grand Racine qu'il etait. + +[Note 159: On peut lire a ce propos une histoire de cheval assez +agreablement contee par Arnault, _Souvenirs d'un Sexagenaire_, t. IV, p. +217 et suiv.] + +Il reste plaisant toujours que le personnage qu'etait la-bas M. le Duc, +se trouve ici devenu le _citoyen_ Cambaceres. + +Millevoye, sans ambition, sans un ennemi, tres-repandu, tres-vif au +plaisir, tres-amoureux des vers, vivait ainsi. Il n'etait pas encore +malade et au lait d'anesse, et certaines historiettes que des personnes, +qui d'ailleurs l'ont connu, se sont plu a broder sur son compte, ne +sont, je le repete, que des jeux d'imagination, et comme une sorte de +legende romanesque qu'on a essaye de rattacher au nom de l'auteur de _la +Chute des Feuilles_ et du _Poete mourant_. Il ne devint malade de la +poitrine qu'un an avant sa mort; jusque-la il etait seulement delicat +et volontiers melancolique, bien qu'enclin aussi a se dissiper. On doit +croire qu'en avancant dans la jeunesse, et plus pres du moment ou sa +sante allait s'alterer, sa melancolie augmenta, et par consequent son +penchant a l'elegie. Le premier livre des poesies rangees sous ce titre +porte l'empreinte de cette disposition croissante et de ces presages. +C'est alors que les beautes attrayantes, volages, passaient et +repassaient plus souvent devant ses yeux: + + Elles me disaient: "Compose + De plus gracieux ecrits, + Dont le baiser, dont la rose, + Soient le sujet et le prix." + A cette voix adoree + Je ne pus me refuser, + Et de ma lyre effleuree + Le chant n'eut que la duree + De la rose ou du baiser. + +Dans _le Poete mourant_, admirable soupir, qui est toute son histoire, +les pressentiments vont a la certitude et l'on dirait qu'il a ecrit +cette piece d'adieux, a la veille supreme, comme Gilbert et Andre +Chenier: + + Compagnons disperses de mon triste voyage, + O mes amis, o vous qui me futes si chers! + De mes chants imparfaits recueillez l'heritage, + Et sauvez de l'oubli quelques-uns de mes vers. + Et vous par qui je meurs, vous a qui je pardonne. + Femmes! etc., etc.... + +Le poete de Millevoye meurt pour avoir trop goute de cet arbre ou le +plaisir habite avec la mort; l'extreme langueur s'exhale dans cette voix +parfaitement distincte, mais affaiblie [160]; il n'a pas su dire a temps +comme un elegiaque plus recent, qui s'ecrie sous une inspiration +semblable: + + Otez, otez bien loin toute grace emouvante, + Tous regards ou le coeur se reprend et s'enchante; + Otez l'objet funeste au guerrier trop meurtri! + Ces rencontres, toujours ma joie et mon alarme, + Ces airs, ces tours de tete, o femmes, votre charme; + Doux charme par ou j'ai peri! + +[Note 160: Un critique ingenieux l'a exprime plus energiquement que +nous: "Millevoye a fait de charmantes choses, mais la force lui manque; +c'est Narcisse qui s'ecoule en eau par amour."] + +Le service qu'il reclamait de ses amis, pour ses vers a sauver du +naufrage, Millevoye le rendait alors meme, autant qu'il etait en lui, +a ceux d'Andre Chenier. Le premier, il cita des fragments du poeme de +l'Aveugle dans les notes de son second livre d'Elegies, de meme que M. +de Chateaubriand avait cite la Jeune Captive. Millevoye ignorait que ce +morceau, par lui signale, d'un poete inconnu, et les autres reliques +qui allaient suivre, effaceraient bientot toutes ses propres tentatives +d'elegie grecque, et, s'il l'avait su, il n'aurait pas moins cite dans +sa candeur: toute jalousie, meme celle de l'art, etait loin de lui. Ce +second livre des Elegies de Millevoye reste bien inferieur au premier, +quoique l'intention en soit plus grande. Mais, chez Millevoye, l'art en +lui-meme est faible, et ce poete charmant, melodieux, correct, a besoin +de la sensibilite toujours presente. Comme il a manque, par exemple, +ce beau sujet d'Eschyle desertant Athenes qui lui prefere un rival! Je +cherche, j'attends quelque echo de ce grand vers resonnant d'Eschyle, +et je ne trouve que notre alexandrin clair et flute. Millevoye n'a pas +l'invention du style, l'illumination, l'image perpetuelle et renouvelee; +il a de l'oreille et de l'ame, et, quand il dit en poete amoureux ce +qu'il sent, il touche. Hors de la, il manque sa veine. + +Nous avons compare plus d'une fois la muse d'Andre Chenier au portrait +qu'il fait lui-meme d'une de ses idylles, a cette jeune fille, chere a +Pales, qui sait se parer avec un art souverain dans ses graces naives: + + De Pange, c'est vers toi qu'a l'heure du reveil + Court cette jeune fille au teint frais et vermeil: + Va trouver mon ami, va, ma fille nouvelle, + Lui disais-je. Aussitot, pour te paraitre belle, + L'eau pure a ranime son front, ses yeux brillants: + D'une etroite ceinture elle a presse ses flancs, + Et des fleurs sur son sein, et des fleurs sur sa tete, + Et sa flute a la main......... + +La muse de Millevoye est bergere aussi, mais sans cet art inne qui +se met a tout, et par lequel la fille de Chenier, sous sa corbeille, +s'egale aisement aux reines ou aux deesses. Elle, sensible bergere, pour +emprunter a son poete meme des traits qui la peignent, elle est assez +belle aux yeux de l'amant si, au sortir de la grotte bocagere ou se sont +oubliees les heures, elle rapporte + + Un doux souvenir dans son ame, + Dans ses yeux une douce flamme, + Une feuille dans ses cheveux. + +Le troisieme livre d'Elegies de Millevoye se compose d'especes de +romances, auxquelles on en peut joindre quelques autres encadrees dans +ses poemes. J'avais lu la plupart de ces petits chants, j'avais lu ce +_Charlemagne_, cet _Alfred_, ou il en a insere; je trouvais l'ensemble +elegant, monotone et pali, et, n'y sentant que peu, je passais, quand un +contemporain de la jeunesse de Millevoye et de la notre encore, qui +me voyait indifferent, se mit a me chanter d'une voix emue, et l'oeil +humide, quelques-uns de ces refrains auxquels il rendit une vie +d'enchantement; et j'appris combien, un moment du moins, pour les +sensibles et les amants d'alors, tout cela avait vecu, combien pour de +jeunes coeurs, aujourd'hui eteints ou refroidis, cette legere poesie +avait ete une fois la musique de l'ame, et comment on avait use de ces +chants aussi pour charmer et pour aimer. C'etait le temps de la mode +d'Ossian et d'un Charlemagne enjolive, le temps de la fausse Gaule +poetique bien avant Thierry, des Scandinaves bien avant les cours +d'Ampere, de la ballade avant Victor Hugo; c'etait le style de 1813 ou +de la reine Hortense, _le beau Dunois_ de M. Alexandre de Laborde, le +_Vous me quittez pour aller a la gloire_ de M. de Segur. Millevoye paya +tribut a ce genre, il en fut le poete le plus orne, le plus melodieux. +Son fabliau d'_Emma_ et d'_Eginhard_ offre toute une allusion +chevaleresque aux moeurs de 1812, sur ce ton. Il nous y montre la vierge +au depart du chevalier, + + Priant tout haut qu'il revienne vainqueur, + Priant tout bas qu'il revienne fidele[161]. + +[Note 161: Tibulle avait dit, Elegie premiere, livre II: + + Vos celebrem cantate Deum, pecorique vocate + Voce, palam pecori, clam sibi quisque vocet. + +Le premier et le plus grand exemple de ce genre d'arriere-pensee, de +cette duplicite de sentiments, non plus seulement gracieuse, mais +pathetique et touchante, se rencontre dans Homere au chant XIX de +_l'Iliade_, quand les captives conduites par Briseis se lamentent autour +du corps de Patrocle, "tout haut sur Patrocle, mais au fond chacune sur +soi-meme et sur son propre malheur."] + +Il y a loin de la a _la Neige_, qui est le meme sujet traite par M. de +Vigny dans un tout autre style, dans un gout rare et, je crois, plus +durable, mais qui a aussi sa teinte particuliere de 1824, c'est-a-dire +le precieux. + +Parmi les romances de Millevoye, les amateurs distinguent, pour la +tendresse du coloris et de l'expression, celle de _Morgane_ (dans le +poeme de _Charlemagne_); la fee y rappelle au chevalier la bonheur du +premier soir: + + L'anneau d'azur du serment fut le gage: + Le jour tomba; l'astre mysterieux + Vint argenter les ombres du bocage, + Et l'univers disparut a nos yeux. + +Je recommanderai encore, d'apres mon ami qui la chantait a ravir, la +romance intitulee _le Tombeau du Poete persan_, et ce dernier couplet ou +la fille du poete expire sous le cypres paternel: + + Sa voix mourante a son luth solitaire + Confie encore un chant delicieux, + Mais ce doux chant, commence sur la terre, + Devait, helas! s'achever dans les cieux. + +Il y a certes dans ces accents comme un echo avant-coureur des premiers +chants de Lamartine, qui devait dire a son tour en son _Invocation_: + + Apres m'avoir aime quelques jours sur la terre, + Souviens-loi de moi dans les cieux. + +En general, beaucoup de ces romances de Millevoye, de ces elegies de son +premier livre ou il est tout entier, et j'oserai dire sa jolie piece du +_Dejeuner_ meme, me font l'effet de ce que pouvaient etre plusieurs des +premiers vers de Lamartine, de ces vers legers qu'a une certaine epoque +il a brules, dit-on. Mais Lamartine, en introduisant le sentiment +chretien dans l'elegie, remonta a des hauteurs inconnues depuis +Petrarque. Millevoye n'etait qu'un epicurien poete, qui avait eu Parny +pour maitre, quoique deja plus reveur. + +Si l'on pouvait apporter de la precision dans de semblables apercus, je +m'exprimerais ainsi: Pour les sentiments naturels, pour la reverie, pour +l'amour filial, pour la melodie, pour les instincts du gout, l'ame, le +talent de Millevoye est comme la legere esquisse, encore epicurienne, +dont le genie de Lamartine est l'exemplaire platonique et chretien. + +En refaisant le _Poete mourant_ dans de grandes proportions lyriques +et avec le souffle religieux de l'hymne, l'auteur des secondes +_Meditations_ semble avoir pris soin lui-meme de manifester toute notre +idee et de consommer la comparaison. Si glorieuse qu'elle soit pour lui, +disons seulement que l'un n'y eteint pas entierement l'autre. Le _Poete +mourant_ de Millevoye, a distance du chantre merveilleux, garde son +accent, garde son timide et plus terrestre parfum; eglantier de nos +climats, venu avant l'oranger d'Italie[162]. + +[Note 162: Nous retrouvons ce rapport de Millevoye a Lamartine +delicatement exprime dans une page du roman de _Madame de Mably_, par M. +Saint-Valry (1. I, 315). Il a de plus, par certaines de ses ballades ou +romances, par sa derniere surtout, celle du _Beffroi_, donne le ton et +la _note_ aux premieres de madame Desbordes-Valmore.] + +Millevoye a jete, sous le titre de _Dizains_ et de _Huitains_, une +certaine quantite d'epigrammes d'un tour heureux, d'une pensee fine ou +tendre. Le huitain du _Phenix_ et de la _Colombe_ est pour le sentiment +une petite elegie. Il a fait quelques epigrammes proprement dites, sans +fiel; de ce nombre une _epitaphe_ qui pourrait bien avoir trait a Suard. +C'aurait ete, au reste, sa seule inimitie litteraire, et elle ne parait +pas avoir ete bien vive, pas plus vive que son objet. + +Si Millevoye n'avait pas de passions litteraires, il en eut encore moins +de politiques. Le bon M. Dumas, son biographe sous la Restauration, a +essaye de faire de lui un pieux Francais devoue au trone legitime. Un +autre biographe, apres 1830 il est vrai, M. de Pongerville, a voulu nous +le montrer comme un fidele de l'Empire. Millevoye avait chante l'un, et +commencait a feter l'autre. Il aimait la France, mais il n'avait, de +bonne heure, ravi aucune des flammes de nos orages; le Dieu pour lui, +comme dans l'Eglogue, etait le Dieu qui faisait des loisirs: en tout, un +poete elegiaque. + +Millevoye s'etait marie dans son pays vers 1813; epoux et pere, sa vie +semblait devoir se poser. Un jour qu'il avait a diner quelques amis a +Epagnette, pres d'Abbeville, une discussion s'engagea pour savoir si le +clocher qu'on apercevait dans le lointain etait celui du Pont-Remi ou +de Long, deux prochains villages. Obeissant a l'une de ces promptes +saillies comme il en avait, le poete se leva de table a l'instant, et +dit de seller son cheval pour faire lui-meme cette reconnaissance, cette +espece de course au clocher. Mais a peine etait-il en route, que le +cheval, qu'il n'avait pas monte depuis longtemps, le renversa. Il eut +le col du femur casse, et le traitement, la fatigue qui s'ensuivit, +determinerent la maladie de poitrine dont il mourut, le 12 aout 1816. Il +avait passe les six dernieres semaines a Neuilly, et ne revint a Paris +que tout a la fin; la veille de sa mort, il avait demande et lu des +pages de Fenelon. + +Son souvenir est reste interessant et cher; ce qui a suivi de brillant +ne l'a pas efface. Toutes les fois qu'on a a parler des derniers eclats +harmonieux d'une voix puissante qui s'eteint, on rappelle le chant du +cygne, a dit Buffon. Toutes les fois qu'on aura a parler des premiers +accords doucement expirants, signal d'un chant plus melodieux, et +comme de la fauvette des bois ou du rouge-gorge au printemps avant le +rossignol, le nom de Millevoye se presentera. Il est venu, il a fleuri +aux premieres brises; mais l'hiver recommencant l'a interrompu. Il a sa +place assuree pourtant dans l'histoire de la poesie francaise, et sa +_Chute des Feuilles_ en marque un moment. + +1er Juin 1837. + + + + +DES SOIREES LITTERAIRES +ou +LES POETES ENTRE EUX. + +Les soirees litteraires, dans lesquelles les poetes se reunissent pour +se lire leurs vers et se faire part mutuellement de leurs plus fraiches +premices, ne sont pas du tout une singularite de notre temps. Cela s'est +deja passe de la sorte aux autres epoques de civilisation raffinee; +et du moment que la poesie, cessant d'etre la voix naive des races +errantes, l'oracle de la jeunesse des peuples, a forme un art ingenieux +et difficile, dont un gout particulier, un tour delicat et senti, +une inspiration melee d'etude, ont fait quelque chose d'entierement +distinct, il a ete bien naturel et presque inevitable que les hommes +voues a ce rare et precieux metier se recherchassent, voulussent +s'essayer entre eux et se dedommager d'avance d'une popularite +lointaine, desormais fort douteuse a obtenir, par une appreciation +reciproque, attentive et complaisante. En Grece, en cette patrie +longtemps sacree des Homerides, lorsque l'age des vrais grands hommes et +de la beaute severe dans l'art se fut par degres evanoui, et qu'on +en vint aux mille caprices de la grace et d'une originalite combinee +d'imitation, les poetes se rassemblerent a l'envi. Fuyant ces brutales +revolutions militaires qui bouleversaient la Grece apres Alexandre, +on les vit se blottir, en quelque sorte, sous l'aile pacifique des +Ptolemees; et la ils fleurirent, ils brillerent aux yeux les uns des +autres; ils se composerent en pleiade. Et qu'on ne dise pas qu'il n'en +sortit rien que de maniere et de faux; le charmant Theocrite en etait. +A Rome, sous Auguste et ses successeurs, ce fut de meme. Ovide avait a +regretter, du fond de sa Scythie, bien des succes litteraires dont il +etait si vain, et auxquels il avait sacrifie peut-etre les confidences +indiscretes d'ou la disgrace lui etait venue. Stace, Silius, et ces +_mille et un_[163] auteurs et poetes de Rome dont on peut demander les +noms a Juvenal, se nourrissaient de lectures, de reunions, et les tiedes +atmospheres des soirees d'alors, qui soutenaient quelques talents +timides en danger de mourir, en faisaient pulluler un bon nombre de +mediocres qui n'aurait pas du naitre. Au Moyen-Age, les troubadours nous +offrent tous les avantages et les inconvenients de ces petites +societes directement organisees pour la poesie: eclat precoce, facile +efflorescence, ivresse gracieuse, et puis debilite, monotonie et fadeur. +En Italie, des le XIVe siecle, sous Petrarque et Boccace, et, plus tard, +au XVe au XVIe, les poetes se reunirent encore dans des cercles a demi +poetiques, a demi galants, et l'usage du sonnet, cet instrument si +complique a la fois et si portatif, y devint habituel. Remarquons +toutefois qu'au XIVe siecle, du temps de Petrarque et de Boccace, a +cette epoque de grande et serieuse renaissance, lorsqu'il s'agissait +tout ensemble de retrouver l'antiquite et de fonder le moderne avenir +litteraire, le but des rapprochements etait haut, varie, le moyen +indispensable, et le resultat heureux, tandis qu'au XVIe siecle il +n'etait plus question que d'une flatteuse recreation du coeur et de +l'esprit, propice sans doute encore au developpement de certaines +imaginations tendres et malades, comme celle du Tasse, mais touchant +deja de bien pres aux abus des academies pedantes, a la corruption des +_Guarini_ et des _Marini_. Ce qui avait eu lieu en Italie se refleta par +une imitation rapide dans toutes les autres litteratures, en Espagne, en +Angleterre, en France; partout des groupes de poetes se formerent, +des ecoles artificielles naquirent, et on complota entre soi pour des +innovations chargees d'emprunts. En France, Ronsard, Du Bellay, Baif, +furent les chefs de cette ligue poetique, qui, bien qu'elle ait echoue +dans son objet principal, a eu tant d'influence sur l'etablissement de +notre litterature classique. Les traditions de ce culte mutuel, de cet +engouement idolatre, de ces largesses d'admiration puisees dans un fonds +d'enthousiasme et de candeur, se perpetuerent jusqu'a mademoiselle de +Scudery, et s'eteignirent a l'hotel de Rambouillet. Le bon sens qui +succeda, et qui, grace aux poetes de genie du XVIIe siecle, devint un +des traits marquants et populaires de notre litterature, fit justice +d'une mode si fatale au gout, ou du moins ne la laissa subsister que +dans les rangs subalternes des rimeurs inconnus. Au XVIIIe siecle, +la philosophie, en imprimant son cachet a tout, mit bon ordre a ces +recidives de tendresse auxquelles les poetes sont sujets si on les +abandonne a eux-memes; elle confisqua d'ailleurs pour son propre compte +toutes les activites, toutes les effervescences, et ne sut pas elle-meme +en separer toutes les manies. En fait de ridicule, le pendant de l'hotel +de Rambouillet ou des poetes a la suite de la Pleiade, ce serait au +XVIIIe siecle La Mettrie, d'Argens et Naigeon, _le petit ouragan +Naigeon_, comme Diderot l'appelle, dans une debauche d'atheisme entre +eux. + +[Note 163: Cet article avait d'abord ete ecrit pour _le Livre des Cent +et Un_. On y repondait indirectement et sans amertume a un article _de +la Camaraderie litteraire_ qui fit du bruit dans le temps, et que le +tres-spirituel auteur (M. de Latouche) me permettra de qualifier de +partial et d'exagere.] + +Pour etre juste toutefois, n'oublions pas que cette epoque fut le regne +de ce qu'on appelait _poesie legere_, et que, depuis le quatrain du +marquis de Sainte-Aulaire jusqu'a _la Confession de Zulme_, il naquit +une multitude de fadaises prodigieusement spirituelles, qui, avec les +in-folio de l'_Encyclopedie_, faisaient l'ordinaire des toilettes et des +soupers. Mais on ne vit rien alors de pareil a une poesie distincte ni a +une secte isolee de poetes. Ce genre leger etait plutot le rendez-vous +commun de tous les gens d'esprit, du monde, de lettres, ou de cour, des +mousquetaires, des philosophes, des geometres et des abbes. Les lectures +d'ouvrages en vers n'avaient pas lieu a petit bruit _entre soi_. Un +auteur de tragedie ou comedie, Chabanon, Desmahis, Colardeau, je +suppose, obtenait un salon a la mode, ouvert a tout ce qu'il y avait de +mieux; c'etait un sur moyen, pour peu qu'on eut bonne mine et quelque +debit, de se faire connaitre; les femmes disaient du bien de la piece; +on en parlait a l'acteur influent, au gentilhomme de la Chambre, et +le jeune auteur, ainsi pousse, arrivait s'il en etait digne. Mais il +fallait surtout assez d'intrepidite et ne pas sortir des formes recues. +Une fois, chez madame Necker, Bernardin de Saint-Pierre, alors inconnu, +essaya de lire _Paul et Virginie_: l'histoire etait simple et la voix +du lecteur tremblait; tout le monde bailla, et, au bout d'un demi-quart +d'heure, M. de Buffon, qui avait le verbe haut, cria au laquais: _Qu'on +mette les chevaux a ma voiture_! + +De nos jours, la poesie, en reparaissant parmi nous, apres une absence +incontestable, sous des formes quelque peu etranges, avec un sentiment +profond et nouveau, avait a vaincre bien des perils, a traverser bien +des moqueries. On se rappelle encore comment fut accueilli le glorieux +precurseur de cette poesie a la fois eclatante et intime, et ce qu'il +lui fallut de genie opiniatre pour croire en lui-meme et persister. Mais +lui, du moins, solitaire il a ouvert sa voie, solitaire il l'acheve: il +n'y a que les vigoureuses et invincibles natures qui soient dans ce cas. +De plus faibles, de plus jeunes, de plus expansifs, apres lui, ont +senti le besoin de se rallier; de s'entendre a l'avance, et de preluder +quelque temps a l'abri de cette societe orageuse qui grondait alentour. +Ces sortes d'intimites, on l'a vu, ne sont pas sans profit pour l'art +aux epoques de renaissance ou de dissolution. Elles consolent, elles +soutiennent dans les commencements, et a une certaine saison de la vie +des poetes, contre l'indifference du dehors; elles permettent a quelques +parties du talent, craintives et tendres, de s'epanouir, avant que le +souffle aride les ait sechees. Mais des qu'elles se prolongent et se +regularisent en cercles arranges, leur inconvenient est de rapetisser, +d'endormir le genie, de le soustraire aux chances humaines et a ces +tempetes qui enracinent, de le payer d'adulations minutieuses qu'il se +croit oblige de rendre avec une prodigalite de roi. Il suit de la que +le sentiment du vrai et du reel s'altere, qu'on adopte un monde de +convention et qu'on ne s'adresse qu'a lui. On est insensiblement pousse +a la forme, a l'apparence; de si pres et entre gens si experts, nulle +intention n'echappe, nul procede technique ne passe inapercu; on +applaudit a tout: chaque mot qui scintille, chaque accident de la +composition, chaque eclair d'image est remarque, salue, accueilli. Les +endroits qu'un ami equitable noterait d'un triple crayon, les faux +brillants de verre que la serieuse critique rayerait d'un trait de son +diamant, ne font pas matiere d'un doute en ces indulgentes ceremonies. +Il suffit qu'il y ait prise sur un point du tissu, sur un detail +hasarde, pour qu'il soit saisi, et toujours en bien; le silence +semblerait une condamnation; on prend les devants par la louange. _C'est +etonnant_ devient synonyme de _C'est beau_; quand on dit _Oh!_ il est +bien entendu qu'on a dit _Ah!_ tout comme dans le vocabulaire de M. de +Talleyrand[164]. Au milieu de cette admiration haletante et morcelee, +l'idee de l'ensemble, le mouvement du fond, l'effet general de l'oeuvre, +ne saurait trouver place; rien de largement naif ni de plein ne +se reflechit dans ce miroir grossissant, taille a mille facettes. +L'artiste, sur ces reunions, ne fait donc aucunement l'epreuve du +public, meme de ce public choisi, bienveillant a l'art, accessible aux +vraies beautes, et dont il faut en definitive remporter le suffrage. +Quant au genie pourtant, je ne saurais concevoir sur son compte de bien +graves inquietudes. Le jour ou un sentiment profond et passionne le +prend au coeur, ou une douleur sublime l'aiguillonne, il se defait +aisement de ces coquetteries frivoles, et brise, en se relevant, tous +les fils de soie dans lesquels jouaient ses doigts nerveux. Le danger +est plutot pour ces timides et melancoliques talents, comme il s'en +trouve, qui se defient d'eux-memes, qui s'ouvrent amoureusement aux +influences, qui s'impregnent des odeurs qu'on leur infuse, et vivent de +confiance credule, d'illusions et de caresses. Pour ceux-la, ils peuvent +avec le temps, et sous le coup des infatigables eloges, s'egarer en des +voies fantastiques qui les eloignent de leur simplicite naturelle. Il +leur importe donc beaucoup de ne se livrer que discretement a la faveur, +d'avoir toujours en eux, dans le silence et la solitude, une portion +reservee ou ils entendent leur propre conseil, et de se redresser aussi +par le commerce d'amis eclaires qui ne soient pas poetes. + +[Note 164: Ceci fait allusion a une anecdote souvent repetee de la +Presentation de l'abbe de Perigord a Versailles.] + +Quand les soirees litteraires entre poetes ont pris une tournure +reguliere, qu'on les renouvelle frequemment, qu'on les dispose avec +artifice, et qu'il n'est bruit de tous cotes que de ces interieurs +delicieux, beaucoup veulent en etre; les visiteurs assidus, les +auditeurs litteraires se glissent; les rimeurs qu'on tolere, parce +qu'ils imitent et qu'ils admirent, recitent a leur tour et applaudissent +d'autant plus. Et dans les salons, au milieu d'une assemblee non +officiellement poetique, si deux ou trois poetes se rencontrent par +hasard, oh! la bonne fortune! vite un echantillon de ces fameuses +soirees! le proverbe ne viendra que plus tard, la contredanse est +suspendue, c'est la maitresse de la maison qui vous prie, et deja +tout un cercle de femmes elegantes vous ecoute; le moyen de s'y +refuser?--Allons, poete, executez-vous de bonne grace! Si vous ne +savez pas d'aventure quelque monologue de tragedie, fouillez dans vos +souvenirs personnels; entre vos confidences d'amour, prenez la plus +pudique; entre vos desespoirs, choisissez le plus profond; etalez-leur +tout cela! et le lendemain, au reveil, demandez-vous ce que vous avez +fait de votre chastete d'emotion et de vos plus doux mysteres. + +Andre Chenier, que les poetes de nos jours ont si justement apprecie, ne +l'entendait pas ainsi. Il savait echapper aux ovations steriles et a ces +curieux de societe qui _se sont toujours fait gloire d'honorer les neuf +Soeurs_. Il repondait aux importunites d'usage, qu'_il n'avait rien_, et +que _d'ailleurs il ne lisait guere_. Ses soirees, a lui, se composaient +de son _jeune Abel_, des freres Trudaine, de Le Brun, de Marie-Joseph: + + C'est la le cercle entier qui, le soir, quelquefois, + A des vers, non sans peine obtenus de ma voix, + Prete une oreille amie et cependant severe. + +Cette severite, hors de mise en plus nombreuse compagnie, et qui a tant +de prix quand elle se trouve melee a une sympathie affectueuse, ne doit +jamais tourner trop exclusivement a la critique litteraire. Boileau, +dans le cours de la touchante et grave amitie qu'il entretint avec +Racine, eut sans doute le tort d'effaroucher souvent ce tendre genie. +S'il avait exerce le meme empire et la meme direction sur La Fontaine, +qu'on songe a ce qu'il lui aurait retranche! L'ami du poete, le +_confident de ses jeunes mysteres_, comme a dit encore Chenier, a besoin +d'entrer dans les menagements d'une sensibilite qui ne se decouvre a lui +qu'avec pudeur et parce qu'elle espere au fond un complice. C'est un +faible en ce monde que la poesie; c'est souvent une plaie secrete qui +demande une main legere: le gout, on le sent, consiste quelquefois a se +taire sur l'expression et a laisser passer. Pourtant, meme dans ces +cas d'une poesie tout intime et mouillee de larmes, il ne faudrait pas +manquer a la franchise par fausse indulgence. Qu'on ne s'y trompe pas: +les douleurs celebrees avec harmonie sont deja des blessures a peu pres +cicatrisees, et la part de l'art s'etend bien avant jusque dans les plus +reelles effusions d'un coeur qui chante. Et puis les vers, une fois +faits, tendent d'eux-memes a se produire; ce sont des oiseaux longtemps +couves qui prennent des ailes et qui s'envoleront par le monde un matin. +Lors donc qu'on les expose encore naissants au regard d'un ami, il doit +etre toujours sous-entendu qu'on le consulte, et qu'apres votre premiere +emotion passee et votre rougeur, il y a lieu pour lui a un jugement. + +Quelques amities solides et variees, un petit nombre d'intimites au sein +des etres plus rapproches de nous par le hasard ou la nature, intimites +dont l'accord moral est la supreme convenance; des liaisons avec les +maitres de l'art, etroites s'il se peut, discretes cependant, qui ne +soient pas des chaines, qu'on cultive a distance et qui honorent; +beaucoup de retraite, de liberte dans la vie, de comparaison rassise et +d'elan solitaire, c'est certainement, en une societe dissoute ou factice +comme la notre, pour le poete qui n'est pas en proie a trop de gloire ni +adonne au tumulte du drame, la meilleure condition d'existence heureuse, +d'inspiration soutenue et d'originalite sans melange. Je me figure que +Manzoni en sa Lombardie, Wordsworth reste fidele a ses lacs, tous deux +profonds et purs genies interieurs, realisent a leur maniere l'ideal de +cette vie dont quelque image est assez belle pour de moindres qu'eux. +Rever plus, vouloir au dela, imaginer une reunion complete de ceux qu'on +admire, souhaiter les embrasser d'un seul regard et les entendre sans +cesse et a la fois, voila ce que chaque poete adolescent a du croire +possible; mais, du moment que ce n'est la qu'une scene d'Arcadie, un +episode futur des Champs-Elysees, les parodies imparfaites que la +societe reelle offre en echange ne sont pas dignes qu'on s'y arrete +et qu'on sacrifie a leur vanite. Lors meme que, fascine par les plus +gracieuses lueurs, on se flatte d'avoir rencontre autour de soi une +portion de son reve et qu'on s'abandonne a en jouir, les mecomptes +ne tardent pas; le cote des amours-propres se fait bientot jour, et +corrompt les douceurs les mieux appretees; de toutes ces affections +subtiles qui s'entrelacent les unes aux autres, il sort inevitablement +quelque chose d'amer. + +Un autre voeu moins chimerique, un desir moins vaste et bien legitime +que forme l'ame en s'ouvrant a la poesie, c'est d'obtenir acces jusqu'a +l'illustre poete contemporain qu'elle prefere, dont les rayons l'ont +d'abord touchee, et de gagner une secrete place dans son coeur. Ah! sans +doute, s'il vit de nos jours et parmi nous, celui qui nous a engendre a +la melodie, dont les epanchements et les sources murmurantes ont eveille +les notres comme le bruit des eaux qui s'appellent, celui a qui nous +pouvons dire, de vivant a vivant, et dans un aveu trouble, (_con +vergognosa fronte_), ce que Dante adressait a l'ombre du doux Virgile: + + Or se' lu quel Virgilio, e quella fonte + Che spande di parlar si largo tiume? + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Vagliami 'l lungo studio e 'l grande amore + Che m' lian fatto cercar lo tuo volume; + Tu se' lo mio maestro, e 'l mio autore..., + +sans doute il nous est trop charmant de le lui dire, et il ne doit pas +lui etre indifferent de l'entendre. Schiller et Goethe, de nos jours, +presentent le plus haut type de ces incomparables hymenees de genies, de +ces adoptions sacrees et fecondes. Ici tout est simple, tout est vrai, +tout eleve. Heureuses de telles amities, quand la fatalite humaine, qui +se glisse partout, les respecte jusqu'au terme; quand la mort seule les +delie, et, consumant la plus jeune, la plus devouee, la plus tendre au +sein de la plus antique, l'y ensevelit dans son plus cher tombeau! A +defaut de ces choix resserres et eternels, il peut exister de poete a +poete une male familiarite, a laquelle il est beau d'etre admis, et +dont l'impression franche dedommage sans peine des petits attroupements +concertes. On se visite apres l'absence, on se retrouve en des lieux +divers, on se serre la main dans la vie; cela procure des jours rares, +des heures de fete, qui ornent par intervalles les souvenirs. Le grand +Byron en usait volontiers de la sorte dans ses liaisons si noblement +menees; et c'est sur ce pied de cordialite libre que Moore, Rogers, +Shelley, pratiquaient l'amitie avec lui. En general, moins les +rencontres entre poetes qui s'aiment ont de but litteraire, plus elles +donnent de vrai bonheur et laissent d'agreables pensees. Il y a bien des +annees deja, Charles Nodier et Victor Hugo en voyage pour la Suisse, +et Lamartine qui les avait recus au passage dans son chateau de +Saint-Point, gravissaient, tous les trois ensemble, par un beau soir +d'ete, une cote verdoyante d'ou la vue planait sur cette riche contree +de Bourgogne; et, au milieu de l'exuberante nature et du spectacle +immense que recueillait en lui-meme le plus jeune, le plus ardent de +ces trois grands poetes, Lamartine et Nodier, par un retour facile, se +racontaient un coin de leur vie dans un age ignore, leurs piquantes +disgraces, leurs molles erreurs, de ces choses oubliees qui revivent une +derniere fois sous un certain reflet du jour mourant, et qui, l'eclair +evanoui, retombent a jamais dans l'abime du passe. Voila sans doute une +rencontre harmonieuse, et comme il en faut peu pour remplir a souhait +et decorer la memoire; mais il y a loin de ces hasards-la a une soiree +priee a Paris, meme quand nos trois poetes y assisteraient. + +Apres tout, l'essentiel et durable entretien des poetes, celui qui ne +leur manque ni ne leur pese jamais, qui ne perd rien, en se renouvelant, +de sa serenite ideale ni de sa suave autorite, ils ne doivent pas le +chercher trop au dehors; il leur appartient a eux-memes de se le donner. +Milton, vieux, aveugle et sans gloire, se faisant lire Homere ou la +Bible par la douce voix de ses filles, ne se croyait pas seul, et +conversait de longues heures avec les antiques genies. Machiavel nous a +raconte, dans une lettre memorable, comment apres sa journee passee aux +champs, a l'auberge, aux propos vulgaires, le soir tombant, il revenait +a son cabinet, et, depouillant a la porte son habit villageois couvert +d'ordure et de boue, il s'appretait a entrer dignement dans les cours +augustes des hommes de l'antiquite. Ce que le severe historien a si +hautement compris, le poete surtout le doit faire; c'est dans +ce recueillement des nuits, dans ce commerce salutaire avec les +imperissables maitres, qu'il peut retrouver tout ce que les frottements +et la poussiere du jour ont enleve a sa foi native, a sa blancheur +privilegiee. La il rencontre, comme Dante au vestibule de son Enfer, les +cinq ou six poetes souverains dont il est epris; il les interroge, il +les entend; il convoque leur noble et incorruptible ecole (_la bella +scuola_), dont toutes les reponses le raffermissent contre les disputes +ambigues des ecoles ephemeres; il eclaircit, a leur flamme celeste, son +observation des hommes et des choses; il y epure la realite sentie dans +laquelle il puise, la separant avec soin de sa portion pesante, inegale +et grossiere; et, a force de s'envelopper de _leurs saintes reliques_, +suivant l'expression de Chenier, a force d'etre attentif et fidele a la +propre voix de son coeur, il arrive a creer comme eux selon sa mesure, +et a meriter peut-etre que d'autres conversent avec lui un jour. + +1831. + + + +CHARLES NODIER[165] + +[Note 165: Au moment ou cette reimpression (1844) s'acheve, la mort, +qui se hate, nous permet d'y faire entrer ces pages, qui ne sont plus +consacrees a un vivant: _inter Divos habitus_.--(Seulement, pour eviter +la disproportion entre les volumes, on a mis a la fin du tome premier ce +que l'ordre naturel eut fait placer a la fin du second.)] + +Le titre de _litterateur_ a quelque chose de vague, et c'est le seul +pourtant qui definisse avec exactitude certains esprits, certains +ecrivains. On peut etre litterateur, sans etre du tout historien, sans +etre decidement poete, sans etre romancier par excellence. L'historien +est comme un fonctionnaire officiel et grave, qui suit ou fraye les +grandes routes et tient le centre du pays. Le poete recherche les +sentiers de traverse le plus souvent; le romancier s'oublie au cercle du +foyer, ou sur le banc du seuil devant, lequel il raconte. Les livres et +les _belles-lettres_ peuvent n'etre que fort secondaires pour eux, et +l'historien lui-meme, qui s'en passe moins aisement, y voit surtout +l'usage positif et severe. On peut etre litterateur aussi, sans devenir +un erudit critique a proprement parler; le metier et le talent d'erudit +offrent quelque chose de distinct, de precis, de consecutif et de +rigoureux. Un litterateur, dans le sens vague et flottant ou je le +laisse, serait au besoin et a plaisir un peu de tout cela, un peu ou +beaucoup, mais par instants et sans rien d'exclusif et d'unique. Le pur +litterateur aime les livres, il aime la poesie, il s'essaye aux romans, +il s'egaye au pastiche, il effleure parfois l'histoire, il grapille +sans cesse a l'erudition; il abonde surtout aux particularites, aux +circonstances des auteurs et de leurs ouvrages; une note a la facon de +Bayle est son triomphe. Il peut vivre au milieu de ces diversites, de +ces trente rayons d'une petite bibliotheque choisie, sans faire un choix +lui-meme et en touchant a tout: voila ses delices. Il y a plus: poete, +romancier, prefacier, commentateur, biographe, le litterateur est +volontiers a la fois amateur et necessiteux, libre et commande; il +obeira maintes fois au libraire, sans cesser d'etre aux ordres de sa +propre fantaisie. Cette necessite qu'il maudit, il l'aime plus qu'il ne +se l'avoue: dans son imprevu, souvent elle lui demande ce qu'il n'eut +pas donne d'une autre maniere; elle supplee par acces et fait emulation +en quelque sorte a son imagination meme. Sa vie intellectuelle ainsi, +dans sa variete et son recommencement de tous les jours, est le +contraire d'une specialite, d'une voie droite, d'une chaussee reguliere. +Oh! combien je comprends que les parents sages d'autrefois ne +voulussent pas de litterateurs parmi leurs enfants! Les historiens, les +philosophes, les erudits, les linguistes, les _speciaux_, tous tant +qu'ils sont, encaisses dans leur rainure (en laquelle une fois entres, +notez-le bien, ils arrivent le plus souvent a l'autre bout par la force +des choses, comme sur un chemin de fer les wagons), tous ces esprits +justement etablis sont d'abord assez de l'avis des parents, et +professent eux-memes une sorte de dedain pour le litterateur, tel que je +le laisse flotter, et pour ce peu de carriere regulierement tracee, pour +cette ecole buissonniere prolongee a travers toutes sortes de sujets et +de livres; jusqu'a ce qu'enfin ce litterateur errant, par la multitude +de ces excursions, l'amas de ses notions accessoires, la flexibilite de +sa plume, la richesse et la fertilite de ses miscellanees, se fasse un +nom, une position, je ne dis pas plus utile, mais plus considerable que +celle des trois quarts des speciaux; et alors il est une puissance a son +tour, il a cours et credit devant tous, il est reconnu. + +Nul ecrivain de nos jours ne saurait mieux preter a nous definir d'une +maniere vivante le litterateur indefini, comme je l'entends, que ce +riche, aimable et presque insaisissable polygraphe,--Charles Nodier. + +Ce qui caracterise precisement son personnage litteraire, c'est de +n'avoir eu aucun parti special, de s'etre essaye dans tout, de facon +a montrer qu'il aurait pu reussir a tout, de s'etre porte sur maints +points a certains moments avec une vivacite extreme, avec une +surexcitation passionnee, et d'avoir ete vu presque aussitot ailleurs, +philologue ici, romanesque la, bibliographe et wertherien, academique +cet autre jour avec effusion et solennite, et le lendemain ou la veille +le plus excentrique ou le plus malicieux des novateurs: un melange anime +de Gabriel Naude et de Cazotte, legerement cadet de Rene et d'Oberman, +representant tout a fait en France un essai d'organisation depaysee de +Byron, de Lewis, d'Hoffmann, Francais a travers tout, Comtois d'accent +et de saveur de langage, comme La Monnoye etait Bourguignon, mariant le +_Menagiana_ a _Lara_, curieux a etudier surtout en ce que seul il +semble lier au present des arriere-fonds et des lointains fuyants de +litterature, donnant la main de Bonneville a M. de Balzac, et de Diderot +a M. Hugo. Bref, son talent, ses oeuvres, sa vie litteraire, c'est +une riche, brillante et innombrable armee, ou l'on trouve toutes +les bannieres, toutes les belles couleurs, toutes les hardiesses +d'avant-garde et toutes les formes d'aventures;... tout, hormis le +quartier-general. + +C'est le quartier-general, en effet, la discipline seule qui de bonne +heure a manque a ces recrues genereuses et faciles, a ces ardentes +levees de bande qui eurent leur coup de collier chacune, mais qui, trop +vite, la plupart, ont plie. Je me figure une armee en bataille d'avant +Louvois; chaque compagnie s'est deployee sous son chef a sa guise; +chaque capitaine, chaque colonel a etale son echarpe et sa casaque de +fantaisie. En tout, Nodier a ete un peu ainsi; s'il etudie la botanique +ou les insectes,--ces brillants coleopteres a qui sa plume deroba leurs +couleurs,--dans le pli de science ou il se joue, c'est a un point de +vue particulier toujours et sans tant s'inquieter des classifications +generales et des grands systemes naturels: Jean-Jacques de meme en etait +a la botanique d'avant Jussieu. Nodier, dans les genres divers qu'il +cultive, s'en tient volontiers a la chimie d'avant Lavoisier, comme il +reviendrait a l'alchimie ou aux vertus occultes d'avant Bacon; apres +l'_Encyclopedie_, il croit aux songes; en linguistique, il semble un +contemporain de Court de Gebelin, non pas des Grimm ou des Humboldt. +C'est toujours ce corps d'armee d'avant le grand ordonnateur Louvois. + +On dirait que dans sa destinee prodigue, dans cette vocation mobile +qui aime a s'epandre hors du centre, il se reflete quelque chose de +la destinee de sa province elle-meme, si tard reunie. Il y a en lui, +litterairement parlant, du Comtois d'avant la reunion, du federaliste +girondin. + +A qui la faute? et est-ce une faute en ces temps de revolution et de +coupures si frequentes? Qu'on songe a la date de sa naissance. Nous +aurons a rappeler tout a l'heure les impressions de son enfance precoce, +les orages de son adolescence emancipee, cette vie de frontiere aux +lisieres des monts, aux annees d'emigration et d'anarchie, entre le +Directoire expirant et l'Empire qui n'etait pas ne; car c'est bien alors +que son imagination a pris son pli ineffacable, et que l'ideal en lui a +grands traits hasardeux, s'est forme. L'honneur de Nodier dans l'avenir +consistera, quoi qu'il en soit, a representer a merveille cette epoque +convulsive ou il fut jete, cette generation litteraire, adolescente +au Consulat, coupee par l'Empire, assez jeune encore au debut de +la Restauration, mais qui eut toujours pour devise une sorte de +contre-temps historique: ou _trop tot ou trop tard!_ + +_Trop tot_; car si elle eut tarde jusqu'a la Restauration, si elle eut +debute fraichement a l'origine, elle aurait eu quinze annees de pleine +liberte et d'ouverte carriere a courir tout d'une haleine.--_Trop tard_; +car si elle se fut produite aussi bien vers 1780, si elle fut entree en +scene le lendemain de Jean-Jacques, elle aurait eu chance de se faire +virile en ces dix annees, de prendre rang et consistance avant les +orages de 89. + +Mais, dans l'un ou dans l'autre cas, elle n'aurait plus ete elle-meme, +c'est-a-dire une generation poetique jetee de cote et interceptee par un +char de guerre, une generation vouee a des instincts qu'exalterent et +reprimerent a l'instant les choses, et dont les rares individus parurent +d'abord marques au front d'un pale eclair egare. _Helas! nous aurions +pu etre!_ a dit l'aimable miss Landon dans un refrain melancolique, +recemment cite par M. Chasles. C'est la devise de presque toutes les +existences. Seulement ici, de ces existences litteraires d'alors qui ont +manque et qui _auraient pu etre_, il en est une qui a surgi, qui, +malgre tout, a brille, qui, sans y songer, a herite a la longue de ces +infortunes des autres et des siennes propres, qui les resume en soi avec +eclat et charme, qui en est aujourd'hui en un mot le type visible et +subsistant. Cela fait aussi une gloire. + +J'insiste encore, car, pour le litterateur, c'est tout si on le peut +rattacher a un vrai moment social, si on peut sceller a jamais son nom a +un anneau quelconque de cette grande chaine de l'histoire. Quelle fut, +a les prendre dans leur ensemble, la direction principale et historique +des generations qui arrivaient a la virilite en 89, et de celles qui +y atteignaient vers 1803? Pour les unes, la politique, la liberte, la +tribune; pour les autres, l'administration ou la guerre. De sorte +qu'on peut dire, en abregeant, que les generations politiques et +revolutionnaires de 89 eurent pour mot d'ordre _le droit_, et que les +generations obeissantes et militaires de l'Empire eurent pour mot +d'ordre _le devoir_. Or, nos generations, a nous, romanesques et +poetiques, n'ont guere eu pour mot d'ordre que _la fantaisie_. + +Mais que devinrent les eclaireurs avances, les enfants perdus de nos +generations encore lointaines, lorsque, s'ebattant aux dernieres soirees +du Directoire, essayant leur premier essor aux jeunes soleils du +Consulat, et croyant deja a la plenitude de leur printemps, ils furent +pris par l'Empire, separes par lui de leur avenir espere, et enfermes +de toutes parts un matin en un horizon de fer comme dans le cercle de +Popilius? Ce fut un vrai cri de rage[166]. + +[Note 166: On peut lire dans _les Meditations du Cloitre_, qui font +suite au _Peintre de Saltzbourg_, le paragraphe qui commence ainsi: +"Voila une generation tout entiere, etc., etc."] + +Deux seuls grands esprits souvent cites resisterent a cet Empire et lui +tinrent tete, M. de Chateaubriand et madame de Stael. Mais remarquez +bien qu'ils etaient tres au complet, et comme en armes, quand il +survint. M. de Chateaubriand se faisait deja homme en 89; dix ans +d'exil, d'emigration et de solitude acheverent de le tremper. Madame de +Stael, de meme, ne put etre supprimee par l'Empire, auquel elle etait +anterieure de position prise et de renommee fondee. Nes dix ou quinze +ans plus tard, et s'ils n'avaient eu que dix-sept ans en 1800, ces deux +chefs de la pensee eussent-ils fait tete aussi fermement a l'assaut? Du +moins, on l'avouera, les difficultes pour eux eussent ete tout autres. + +Il faut en tenir compte au brillant, aimable et intermediaire genie dont +nous parlons. Charles-Emmanuel Nodier doit etre ne a Besancon le 29 +avril 1780, si tant est qu'il s'en souvienne rigoureusement lui-meme; +le contrariant Querard le fait naitre en 1783 seulement; Weiss, son ami +d'enfance, le suppose ne en 1781. Ce point initial n'est donc pas encore +parfaitement eclairci, et je le livre aux elucubrations des Mathanasius +futurs. Son pere, avocat distingue, avait ete de l'Oratoire et avait +professe la rhetorique a Lyon. Il fut le premier et longtemps l'unique +maitre de ce fils adore (fils naturel, je le crois), dont l'education +ainsi resta presque entierement privee et qui ne parut au college que +dans les classes superieures. Le jeune Nodier suivit pourtant a Besancon +les cours de l'Ecole centrale et fut eleve de M. Ordinaire, de M. Droz. +Ses relations avec le moine Schneider, telles qu'il s'est plu a nous +les peindre, ne sont-elles pas une reflexion fort elargie, une pure +refraction du souvenir a distance au sein d'une vaste et mobile +imagination? Nous nous garderions bien, quand nous le pourrions, de +chercher a suivre le reel biographique dans ce qui est surtout vrai +comme impression et comme peinture, et d'y decolorer a plaisir ce que le +charmant auteur a si richement fondu et deploye. Ce que nous demandons +a l'enfance et a la jeunesse de Nodier, c'est moins une suite de faits +positifs et d'incidents sans importance que ses emotions memes et ses +songes; or, de sa part, les souvenirs legerement _romances_ nous les +rendent d'autant mieux. + +Les premiers sentiments du jeune Nodier le pousserent tout a fait dans +le sens de la Revolution. Son pere fut le second maire constitutionnel +de Besancon; M. Ordinaire avait ete le premier. L'enfant, des onze ou +douze ans, prononcait des discours au club. Une deputation de ce club de +Besancon alla rendre visite au general Pichegru qui avait repousse les +Autrichiens, du cote de Strasbourg: l'enfant fut de la partie; deux +commissaires le demanderent a son pere: "Donnez-nous-le, nous le ferons +voyager!" Pichegru lui fit accueil et l'assit meme sur ses genoux, car +l'enfant, tres-jeune, etait de plus tres-mince et petit, il n'a grandi +que tard. Il passa ainsi trois ou quatre jours au quartier-general et +partagea le lit d'un aide de camp. Cette excursion fut feconde pour sa +jeune ame; mille tableaux s'y graverent, mille couleurs la remplirent. +Il put dire avec orgueil: Pichegru m'a aime. Mais lorsqu'ensuite, dans +son culte enthousiaste, il s'obstina jusqu'au bout a parler de Pichegru +comme d'une pure victime, comme d'un bon Francais et d'un loyal +defenseur du sol, il fut moins fidele a l'information de l'histoire qu'a +la reconnaissance et au pieux desir. + +Pendant la Terreur probablement, un M. Girod de Chantrans, ancien +officier du genie, force de quitter Besancon par suite du decret qui +interdisait aux ci-devant nobles le sejour dans les places de guerre, +alla habiter Novilars, chateau a deux lieues de la; il emmena le jeune +Nodier avec lui. C'etait un savant, un sage, une espece de Linne +bisontin. Il donna a l'enfant des lecons de mathematiques et d'histoire +naturelle, mais l'eleve ne mordit qu'a cette derniere. C'est la qu'il +commenca ses etudes entomologiques, ses collections, s'attachant aux +coleopteres particulierement: il y acquit des connaissances reelles, +decouvrit l'organe de l'ouie chez les insectes: une dissertation publiee +a Besancon en l'an VI (1798) en fait foi. M. Dumeril confirma depuis +cette opinion, ou meme, selon son jeune et jaloux devancier, s'en +empara: il y eut reclamation dans les journaux[167]. Des ce temps, Nodier +avait commence un poeme sur les charmants objets de ses etudes; on +en citait de jolis vers que quelques memoires, en le voulant bien, +retrouveraient peut-etre encore. Je n'ai pu saisir que les deux +premiers: + + Hotes legers des bois, compagnons des beaux jours, + Je dirai vos travaux, vos plaisirs, vos amours... + +[Note 167: On peut voir dans la _Decade_, 3e trimestre de l'an XII, p. +377, une lettre de Charles Nodier, de laquelle il resulte cependant que +M. Dumeril, loin de s'emparer de l'observation de son devancier, l'avait +negligee et n'en avait pas tenu compte. L'exactitude est bien difficile +a obtenir, en tout ce qui concerne Charles Nodier,--surtout si l'on a +cause avec lui.] + +Mais qu'est-il besoin de poeme? ne l'avons-nous pas dans _Seraphine_, +aussi vif, aussi frais, aussi matinal et diapre que les ailes de ces +papillons sans nombre que l'auteur decrit amoureusement et qu'il etale? +Quand on est poete, quand la lumiere se joue dans l'atmosphere sereine +de l'esprit ou en colore a son gre les transparentes vapeurs, il n'est +que mieux d'attendre pour peindre, de laisser la distance se faire, les +rayons et les ombres s'incliner, les horizons se dorer et s'amollir. +Tous ces _Souvenirs_ enchanteurs de Nodier, qui commencent par +_Seraphine_, ont pour muse et pour fee, non pas le _Souvenir_ meme, +beaucoup trop precis et trop distinct, mais l'adorable _Reminiscence_. +C'est bien important, a propos de Nodier, de poser des l'abord en quoi +la reminiscence differe du souvenir. Un amant disait a sa maitresse +qui brulait chaque fois les lettres recues, et qui pourtant s'en +ressouvenait mieux: + + Au lieu d'un froid tiroir ou dort le souvenir, + J'aime bien mieux ce coeur qui veut tout retenir, + Qui dans sa vigilance a lui seul se confie, + Recueille, en me lisant, des mots qu'il vivifie, + Les mele a son desir, les plie en mille tours, + Incessamment les change et s'en souvient toujours. + Abus delicieux! confusion charmante! + Passe qui s'embellit de lui-meme et s'augmente! + Foret dont le mystere invite et fait songer, + Ou la Reminiscence, ainsi qu'un faon leger, + T'attire sur sa trace au milieu d'avenues + Nouvelles a tes yeux et non pas inconnues! + +C'est ce faon leger des lointains mysterieux, ce daim a demi fuyant de +l'Egerie secrete, que dans ses inspirations les plus heureuses Nodier +vieillissant a suivi. + +Au retour de Novilars, il frequenta a Besancon les cours de l'Ecole +centrale; des 1797, il etait adjoint au bibliothecaire de la ville, +avec de petits appointements qui lui permirent quelque independance. +Jusqu'alors il avait ete plutot timide et d'une allure toute poetique; +il commenca de s'emanciper, et ces vives annees de son adolescence +purent paraitre tres-dissipees et tres-oisives. Son pere l'aurait voulu +avocat; il suivit le droit a Besancon, mais inexactement et sans fruit. +A cette epoque il en etait deja aux romans, soit a les pratiquer, soit a +les ecrire. L'influence de _Werther_ fut tres-grande sur lui et l'exalta +singulierement. La mode y poussait; le plus flatteur triomphe d'un +jeune-France en ce temps-la consistait a obtenir des parents de porter +l'habit bleu de ciel et la culotte jaune de Werther. Dans ces premiers +acces d'enthousiasme germanique, Nodier ne savait que fort peu +l'allemand; il lisait plus directement Shakspeare; mais il avait +pour ainsi dire le don des langues; il les dechiffrait tres-vite et +d'instinct, et en general il sait tout comme par reminiscence. Rien +d'etonnant que, comme toutes les reminiscences, ses connaissances, +d'autant plus ingenieuses, soient parfois un peu hasardees. + +Il se trouva implique en 1799 (an vu) dans quelque petite echauffouree +politique. Il s'agissait d'_un complot contre la surete de l'Etat_. +Condamne d'abord par contumace, il fut ensuite acquitte a la majorite +d'une voix, le 10 fructidor an VII. Il avait perdu sa place de +bibliothecaire-adjoint; son pere l'envoya a Paris (vers 1800) pour y +continuer ses etudes interrompues; il y porta des romans deja faits, et +y contracta de nouvelles liaisons politiques. Apres un premier sejour +a Paris, il fut rappele a Besancon; c'etait l'epoque ou les emigres +commencaient a rentrer; il se lia avec ceux d'entre eux qui etaient +encore jeunes, et tourna au royalisme en combinant ses nouvelles +affections avec les anciennes. Revenu a Paris a l'epoque ou Bonaparte +consul visait de pres a l'empire, il y fit _la Napoleone_ (1802), encore +plus republicaine que royaliste: le dernier vers y salue _l'echafaud de +Sidney_. Il publia presque en meme temps le petit roman des _Proscrits_, +et, dans un genre fort different, une _Bibliographie entomologique_; +il avait ecrit des articles dans un journal d'opposition intitule _le +Citoyen francais_, qui paraissait pendant la premiere annee du Consulat. +Il avait deja fait imprimer a Besancon, en 1801, et tirer a vingt-cinq +exemplaires _Quelques Pensees de Shakspeare_, avec cette epigraphe de +Bonneville: + + Genie agreste et pur qu'ils traitent de barbare. + +En quittant chaque fois Besancon, Nodier y laissait un ami qu'il +revoyait toujours ensuite avec bonheur, qu'il emerveillait de ses +nouveaux recits, au coeur de qui il gravait comme sur l'ecorce du hetre +les chiffres du moment, et que quarante annees ecoulees depuis lors +n'ont pas arrache du meme lieu. Weiss, cet ami d'enfance, bibliographe +comme Nodier, et, qui plus est, homme d'imagination comme lui, l'un des +derniers de cette franche et docte race provinciale a la facon du XVIe +siecle, heritier direct des Grosley et des Boisot, l'excellent Weiss est +reste dans sa ville natale comme un exemplaire depose de la vie premiere +et de l'ame de son ami, un exemplaire sans les arabesques et les +dorures, mais avec les corrections a la main, avec les marges entieres +precieuses, et ce qu'on appelle en bibliographie les _temoins_. Qui donc +n'a pas ainsi quelqu'un de ces amis purs et fideles qui est reste +au toit quand nous l'avons deserte, le pigeon casanier qui garde la +tourelle? mais l'autre souvent ne revient pas. C'est le tome premier de +nous-meme, et celui presque toujours qui nous represente le mieux. Pour +savoir le Nodier d'alors, c'est bien moins le Nodier d'aujourd'hui, trop +lasse de s'entendre, qu'il eut fallu interroger, que le temoin memoratif +et glorieux d'un tel ami, lorsque dans la belle promenade de Chamars, si +pleine de souvenirs (avant que le Genie militaire eut gate Chamars), il +s'epanchait en abondants et naifs recits, et faisait revivre sous les +grands feuillages d'automne les confidences des printemps d'autrefois, +desespoirs ardents, philtres mortels, consolations promptes, complots, +terreurs credules, fuites errantes, une fenetre escaladee, les annees +legeres. + +Je me represente Nodier a ces heures de jeunesse, lorsque, superbe et +puissant d'esperance, ou, ce qui revient au meme, prodigue de desespoir, +il partit pour Paris du pied de sa montagne comme pour une conquete. Il +n'etait pas tel que nous le voyons aujourd'hui lorsqu'a pas lents, un +peu voute et comme affaisse, il s'achemine tous les jours regulierement +par les quais jusque chez Crozet et Techener, ou devers l'Academie les +jours de seance, _afin que cela l'amuse_, comme dirait La Fontaine. +"Vous l'avez rencontre cent fois, vous l'avez coudoye, dit un spirituel +critique, qui en cette occasion est peintre[168], et sans savoir pourquoi +vous avez remarque sa figure anguleuse et grave, son pas incertain et +aventureux, _son oeil vif et las_, sa demarche fantasque et pensive." +Prenez garde pourtant, attendez: il y a de la vigueur encore +sommeillante sous cette immense lassitude, il survient de singuliers +reveils dans cette langueur. Un jour que je le rencontrais ainsi +dans une de ces cours de l'Institut que les profanes traversent +irreverencieusement pour raccourcir leur chemin, comme on traverse +une eglise,--un jour que je le rencontrais donc, et qu'arrive tout +fraichement moi-meme de sa Franche-Comte et de son Jura, je lui en +rappelais avec feu quelques grands sites, il m'ecoutait en souriant; +mais j'avais cherche vainement le nom de _Cerdon_ pour le rattacher a +cette haute et austere entree dans la montagne apres Pont-d'Ain: ce nom +de _Cerdon_, que je ne retrouvais pas et que je balbutiais inexactement, +avait deroute a lui-meme sa memoire, et nous avions tourne autour, +sachant au juste de quel lieu il s'agissait, mais sans le bien denommer. +Il m'avait quitte, il etait loin, lorsque du fond de la seconde cour, +et du seuil meme de l'illustre _portique_, un cri, un accent net et +vibrant, le mot de _Cerdon_, qui lui etait revenu, et qu'il me lancait +avec une joie fiere en se retournant, m'arriva comme un rappel sonore +du patre matinal aux echos de la montagne: le Nodier jeune et puissant +etait retrouve! + +[Note 168: _Portraits litteraires_, par M. Planche.] + +Les soirs meme de dimanche, en cet _Arsenal_ toujours gracieux et +embelli, s'il s'oublie quelquefois, comme par megarde, a causer et a +rajeunir, si, debout a la cheminee, il s'engage en un attachant recit +qui ne va plus cesser, a mesure que sa parole elegante et flexible se +deroule, ecoutez, assistez! Voyez-vous cette organisation puissante qui +a faibli, comme elle se rehausse aux souvenirs! l'oeil s'eclaire, la +voix monte, le geste lui-meme, a peine sorti de sa longue indolence, est +eloquent. Je me figure un Vergniaud qui cause. + +Dans le Nodier d'aujourd'hui, a travers la fatigue, il y a encore, par +acces, du montagnard elance a haute et large poitrine, de meme que dans +celui d'autrefois et jusqu'en sa pleine force, on dut entrevoir toujours +quelque chose de ce qui a promptement flechi. Les Francs-Comtois +transplantes ne sont-ils pas volontiers comme cela[169]? + +[Note 169: Jouffroy, par exemple.] + +Quoi qu'il en soit, lui, il etait tel lorsque ses premiers sejours a +Paris agrandirent sous ses pas bondissants le cercle des aventures. +J'ajourne pour un instant les echappees politiques: litterairement on le +possede des ce moment-la, d'une maniere complete et circonstanciee, dans +quelques petits ouvrages de lui qui furent concus sous ces coups de +soleil ardents, sous ces premieres lunes sanglantes et bizarres. + +_Le Peintre de Saltzbourg_, journal des emotions d'un coeur souffrant, +suivi des _Meditations du Cloitre_, 1803. + +_Le dernier Chapitre de mon Roman_, 1803. + +_Essais d'un jeune Barde_, 1804. + +_Les Tristes_, ou _Melanges tires des tablettes d'un Suicide_, 1806. +J'y ajouterais le roman intitule _les Proscrits_, si on pouvait se le +procurer[170]; mais j'y joins celui d'_Adele_, qui, publie beaucoup plus +tard, remonte pour la premiere idee et l'ebauche de la composition a ces +annees de prelude. En relisant ces divers ecrits, en tachant, s'il se +peut, pour les _Essais d'un jeune Barde_ et pour _les Tristes_, de +ressaisir l'edition originale (car dans les volumes des _oeuvres +completes_ la physionomie particuliere de ces petits recueils s'est +perdue et comme fondue), on surprend a merveille les affinites +sentimentales et poetiques de Nodier dans leurs origines. + +[Note 170: On le peut assez aisement, car il a ete reimprime en 1820 +(_Stella_ ou _les Proscrits_). L'auteur l'a rejete depuis avec raison, +comme trop juvenile et peu digne de ses _Oeuvres completes_. Les autres +ouvrages dont je parle en dispensent.] + +Il est d'avant _Rene_, bien qu'il n'eclate qu'un peu apres et a cote. Il +n'a pas non plus besoin d'_Oberman_ pour naitre, bien qu'il le lise de +bonne heure et qu'il l'admire aussitot; mais si Oberman et Rene sont +pour lui des freres aines et plus muris, ce ne sont pas ses parents +directs, ses peres. Nodier, au debut, se rattache plus directement a +Saint-Preux, mais a Saint-Preux germanise, vaporise, wertherise. Il a lu +aussi _les dernieres Aventures du jeune d'Olban_, publiees en 1777, et +il s'en ressent d'une maniere sensible. Mais qu'est-ce, me dira-t-on, +que _les Aventures du jeune d'Olban_? Avant 89, il y avait en France un +tres-reel commencement de romantisme, une veine assez grossissante dont +on est tout surpris a l'examiner de pres: les drames de Diderot, de +Mercier, les traductions et les prefaces de Le Tourneur, celles de +Bonneville. Tout un jeune public, contre lequel tonnait La Harpe, y +repondait: on a vu ailleurs que M. Joubert, l'ami de Fontanes, en etait. +Or Ramond, depuis membre grave des assemblees politiques, de l'Academie +des Sciences, et historien si eminent des Pyrenees, Ramond jeune, +nourri dans Strasbourg, sa patrie, des premiers sucs de la litterature +allemande murissante, en fut legerement enivre. Sejournant en Suisse et +dans une sorte d'exil commande, a ce qu'il semble, par quelque passion +malheureuse, il publia a Verdun, en 1777, _les Aventures du jeune +d'Olban_ qui finissent a la Werther par un coup de pistolet, et l'annee +suivante il publia encore, dans la meme ville, un volume d'Elegies +alsaciennes de plus de sentiment et d'exaltation que d'harmonie et de +facture; on y lit cette rustique approbation signee du bailli du lieu: +_Permis d'imprimer les Elegies ci-devant_. Nodier, a la veille du +_Peintre de Saltzbourg_, se ressouvenait du roman de Ramond [171], il +ajouta meme a son _Peintre_, par maniere d'epilogue, une piece intitulee +_le Suicide et les Pelerins_, qui n'est qu'une mise en vers du dernier +chapitre en prose de _d'Olban_. Comme talent d'ecrire (bien que Ramond +en ait montre dans ses autres ouvrages), il n'y a pas de comparaison a +faire entre _le Peintre de Saltzbourg_ et le roman alsacien; mais c'est +le meme fonds de sentimentalite. + +[Note 171: Il a pousse la complaisance et la longanimite du souvenir +jusqu'a donner une edition des _Aventures de d'Olban_, avec notice, +1829, chez Techener.] + +Les _Essais d'un jeune Barde_ sont dedies par Nodier a Nicolas +Bonneville; c'est a lui surtout, a ses _apres et sauvages, mais fieres +et vigoureuses_ traductions, comme il les appelle, qu'il avait du d'etre +initie au theatre allemand. Bonneville avait debute jeune par des +poesies originales ou l'on remarque de la verve; ensuite il s'etait +livre au travail de traducteur. Vers 1786, en tete d'un _Choix de petits +romans imites de l'allemand_, il avait mis pour son compte une preface +ou il pousse le cri famelique et orgueilleux des genies meconnus. Il n'y +manque pas l'exemple de Chatterton, qu'il raconte et etale avec vigueur. +Il est l'un des premiers qui aient commence d'entonner cette lugubre +et emphatique complainte qui n'a fait que grossir depuis, et dont +l'opiniatre refrain revient a redire: _Admire-moi, ou je me tue!_ La +Revolution le dispersa violemment hors de la litterature[172]. Voila bien +quelques-uns des precurseurs parmi cette generation wertherienne d'avant +89, dont fut encore Granville, aussi decousu, plus malheureux que +Bonneville, et qui semble lui disputer un pan de ce manteau superbe et +quelque peu troue qui se dechira tout a fait entre ses mains. Granville, +auteur du _Dernier Homme_, poeme en prose dont Nodier s'est fait depuis +l'editeur, et que M. Creuse de Lesser a rime, Granville, atteint comme +Gilbert d'une fievre chaude, se noya le 1er fevrier 1805 a Amiens, dans +le canal de la Somme, qui coulait au pied de son jardin. + +[Note 172: Voir sur Bonneville le portrait qu'en trace Nodier dans +_les Prisons de Paris sous le Consulat_, chap. I, et la note VIII du +_Dernier Banquet des Girondins_.] + +Je demande pardon de remuer de si tristes frenesies; mais il le faut, +puisque c'est de la genealogie litteraire. Remarquez que le secret +du malheur de ces ecrivains tourmentes est en grande partie dans la +disproportion de l'effort avec le talent. Car de _talent_, a proprement +parler, c'est-a-dire de pouvoir createur, de faculte expressive, de mise +en oeuvre heureuse, ils n'en avaient que peu; ils n'ont laisse que des +lambeaux aussi dechires que leur vie, des canevas informes que les +imaginations enthousiastes ont eu besoin de revetir de couleurs +complaisantes, de leurs propres couleurs a elles, pour les admirer. + +Ce fut sans doute un malheur de Nodier au debut, que de Se prendre de +ce cote, et de se trouver engage par je ne sais quelle fascination +irresistible vers ces faux et troublants modeles. Je concois et j'admets +qu'a l'entree de la vie, les premieres affections, meme litteraires, ne +soient pas dans chacun celles de tous. Dans sa jolie nouvelle de _la +Neuvaine de la Chandeleur_, Nodier en commencant explique tres-bien +comme quoi il n'y a de veritable enfance qu'au village, ou du moins en +province, dans des coins a part, bien loin des rendez-vous des capitales +et de la rue Saint-Honore. De meme en litterature, en poesie, les +premieres impressions, et souvent les plus vraies et les plus tendres, +s'attachent a des oeuvres de peu de renom et de contestable valeur, mais +qui nous ont touche un matin par quelque coin penetrant, comme le son +d'une certaine cloche, comme un nid imprevu au rebord d'un buisson, +_comme le jeu d'un rayon de soleil sur la ferblanterie d'un petit toit +solitaire_. Ainsi l'_Estelle_ de Florian ou la _Lina_ de Droz, les +_Fragments_ de Ballanche ou les _Nuits Elyseennes_ de Gleizes, peuvent +toucher un coeur adolescent autant et bien plus qu'une Iliade. Meme +plus tard, on pourrait, comme faible secret, et en ne l'avouant jamais, +preferer _Valerie_ a Sophocle; on peut, et en l'avouant, preferer le +_Lac_ des _Meditations_ a _Phedre_ elle-meme. Dans l'enfance donc et +dans l'adolescence encore, rien de mieux litterairement, poetiquement, +que de se plaire, durant les recreations du coeur, a quelques sentiers +favoris, hors des grands chemins, auxquels il faut bien pourtant, tot ou +tard, se rallier et aboutir. Mais ces grands chemins, c'est-a-dire les +admirations legitimes et consacrees, a mesure qu'on avance, on ne les +evite pas impunement; tout ce qui compte y a passe, et l'on y doit +passer a son tour: ce sont les voies sacrees qui menent a la Ville +eternelle, au rendez-vous universel de la gloire et de l'estime humaine. +Nodier, si fait pour pratiquer ces voies et pour les suivre, et qui, +jeune, en savait mieux que les noms, ne les hanta, pour ainsi parler, +qu'a la traverse, et ne s'y enfonca a aucun moment en droiture. Je ne +sais quelle fatalite de destinee ou quel tourbillon romanesque, du +_Peintre de Saltzbourg_ a _Jean Sbogar_, le jeta toujours par les +precipices ou sur les lisieres, a droite ou a gauche de ces grandes +lignes ou convergent en definitive les seules et vraies figures du poeme +humain comme de l'histoire. Par un genereux mais decevant instinct, il +s'en alla accoster d'emblee, en litterature comme en politique, ceux +surtout qui etaient dehors et qui lui parurent immoles, Bonneville ou +Granville, comme Oudet et Pichegru. + +Et plus tard, tout a fait mur et le plus ingenieux des sceptiques, ne +voudra-t-il pas rehabiliter Cyrano? il appellera Perrault un autre +Homere. + +Jeune, deux choses entre autres le sauverent et permirent qu'a la fin, +arrive a son tour, repose ou du moins assis, et comptant devant lui les +debris amasses, il se fit une richesse. Et d'abord, si sincere qu'il se +montrat dans le transport d'expression de ses douleurs juveniles, il +etait trop poete pour que son imagination, a certains moments, ne les +lui exagerat point beaucoup, et, a d'autres moments aussi, ne les +vint pas distraire et presque guerir. Sa sensibilite, temperee par la +fantaisie, ne prenait pas le malheur dans un serieux aussi continu que +de loin on pourrait le croire. Et par exemple, en ce temps meme du +_Peintre de Saltzbourg_, il ecrivait _le dernier Chapitre de mon Roman_, +reminiscence tres-egayee d'une generation legere qui avait eu, comme il +l'a tres-bien dit, _Faublas_ pour _Telemaque_. J'aime peu a tous egards +ce _dernier Chapitre_, si spirituel qu'il soit; il rappelle trop son +modele par des cotes non-seulement scabreux, mais un peu vulgaires. Je +ne sais en ce genre-la de vraiment delicat que le petit conte: _Point +de Lendemain_, de Denon, qu'on peut citer sans danger, puisqu'on ne +trouvera nulle part a le lire[173]. Mais dans ce _dernier Chapitre_, la +melancolie etait raillee, et il y etait fait justice des Werthers a la +mode, de facon a rassurer contre les autres ecrits de l'auteur lui-meme. +Il ne manque souvent a l'ardeur fievreuse de la jeunesse et a ces +fumeuses exaltations de tete, qu'une soupape de surete qui empeche +l'explosion et retablisse de temps en temps l'equilibre: _le dernier +Chapitre de mon Roman_ prouverait qu'ici, des l'origine, cette espece de +garantie etait trouvee. + +[Note 173: Paris, 1812, Didot l'aine: tire a tres peu d'exemplaires.] + +Mais ce qui sauva surtout Nodier et le lira hors de pair d'entre tous +ces faux modeles secondaires auxquels il faisait trop d'honneur en s'y +attachant, et qui ne devaient bientot plus vivre que par lui, c'est tout +simplement le talent, le don, le jeu d'ecrire, la faculte et le bonheur +d'exprimer et de peindre, une plume riche, facile, gracieuse et vraiment +charmante, et le plaisir qu'il y a, quand on en est maitre, a laisser +courir tout cela. + +On peut se donner l'agrement, et j'y invite, de lire dans _Trilby_, des +la troisieme ou quatrieme page, une certaine phrase infinie qui commence +par ces mots: "Quand Jeannie, de retour du lac..." Jamais ruban +soyeux fut-il plus flexueusement devide, jamais soupir de lutin +plus amoureusement file, jamais fil blanc de _bonne Vierge_ plus +incroyablement affine et allonge sous les doigts d'une reine Mab? Eh +bien! quand on est destine a ecrire cette phrase-la, ou celles encore de +la magique danse des castagnettes dans _Ines de las Sierras_, on eprouve +trop de dedommagement secret a decrire meme ses erreurs, meme ses +desespoirs, pour ne pas devoir leur echapper bientot et leur survivre. + +Nodier ecrivain, s'il faut le definir, c'est proprement un _Arioste_ de +la phrase. Or, si Werther qu'on semble au debut, quand je ne sais quel +Arioste est dessous, j'ai bon espoir, on en revient. + +Ces fines qualites de style se presageaient deja vivement dans _le +Peintre de Saltzbourg_, qui n'a plus guere conserve d'interet que par +la. A travers le chimerique de l'action, le vague et l'exalte des +caracteres, on y peut relever quelques tableaux de nature qui +rappelaient alors les touches encore recentes de Bernardin de +Saint-Pierre, et qui supposaient le voisinage prochain de Chateaubriand +et d'Oberman. Nodier, grand _styliste_ predestine, a de bonne heure +excelle a revetir les formes et les teintes d'alentour: une de ses +images favorites est celle de la _pierre de Bologne_, qui garde, dit-on, +quelque temps les rayons dont elle a ete penetree. _Le Peintre de +Saltzbourg_ avait de plus, sur quelques points de sa palette, ses rayons +a lui. On distinguera cette belle page sur l'hiver, datee du 10 octobre: +"Oui, je le repete, l'hiver dans toute son indigence, l'hiver avec +ses astres pales et ses phenomenes desastreux, me promet plus de +ravissements que l'orgueilleuse profusion des beaux jours..." Si cette +page se fut trouvee aussi bien dans l'_Emile_ ou dans le _Genie du +Christianisme_, elle aurait ete mainte fois citee. Je note encore une +admirable description du matin (14 septembre), qui se termine par ces +traits de maitre: "... Chaque heure qui s'approche amene d'autres +scenes. Quelquefois, un seul coup de vent suffit pour tout changer. +Toutes les forets s'inclinent, tous les saules blanchissent, tous les +ruisseaux se rident, et tous les echos soupirent." + +De plus en plus, en avancant, le style de Nodier, avec une grace et +une souplesse qui ne seront qu'a lui et qui composeront son caractere, +atteindra a peindre de la sorte les mouvements prompts, les reflets +soudains, les chatoiements infinis de la verdure et des eaux, moins sans +doute, dans toute scene, les grands traits saillants et simples +qu'une multitude de surfaces nuancees et d'intervalles qui semblaient +indefinissables et qu'il exprime. Ainsi, dans _Jean Sbogar_, sa plume +saisira le vol des goelands qui s'elevent a perte de vue et redescendent +_en roulant sur eux-memes, comme le fuseau d'une bergere echappe a sa +main_[174]. Ainsi, a un autre endroit, il prolongera dans le sable fin et +mobile de la plage les ondulations vagues qui bercent la voiture et le +reve d'Antonia[175]. Son mouvement de style, aux places heureuses, est +tout a fait tel, parfois rapide et plus souvent berce. + +[Note 174: Chap. IV.] + +[Note 175: Chap. V.] + +Le roman d'_Adele_, que je rapporte a cette premiere epoque de Nodier, +s'ouvre avec interet et vie: il y a du soleil. Le monde rentrant des +emigres en province y est assez fidelement rendu. Les declamations meme +sur la noblesse, sur les inegalites sociales, sur les sciences, ces +traces presentes de Jean-Jacques, deviennent des traits assez vrais du +moment. Bien des pages y sont delicieuses de simplicite et de fraicheur: +celle, par exemple, a la date du 17 avril, sur les fleurs preferees et +les souvenirs qui s'y rattachent, On y voit deja ce choix de l'_ancolie_ +qui en fait la fleur de Nodier, comme la _pervenche_ est celle de +Rousseau[176]. A la date du 8 juin, je note un doux projet d'Eden, un +reve adolescent de chaumiere; et puis (8 mai) l'ascension a la Dole, le +_Chalet des Faucilles_, ce joli nid a romans qu'on appelle pays de Vaud, +et l'eblouissante splendeur des monts d'au dela, de laquelle on peut +rapprocher encore, dans la nouvelle d'_Amelie_, la plus flottante +description de brume automnale et matinale au bord du lac de Neuchatel; +car c'est le triomphe de cette plume amusee d'avoir a derouler ainsi des +reseaux tour a tour scintillants ou Vaporeux. + +[Note 176: Aime De Loy, poete franc-comtois des plus errants et des +plus naufrages, mais dont l'amitie vient de recueillir les debris sous +le titre de _Feuilles aux Vents_, a dit quelque part, en celebrant une +de ses riantes stations passageres: + + J'y cultive, au pied d'un coteau, + La fleur de Nodier, l'ancolie, + Si chere a la melancolie, + Et la pervenche de Rousseau.] + +Apres cela, malgre les graces courantes, les longs rubans flexibles et +les meandres de mots, les caracteres, dans ce petit roman d'_Adele_, +laissent fortement a desirer. Adele n'est pas une vraie femme de +chambre, ce qu'il faudrait pour que la donnee eut toute sa hardiesse +originale; elle n'est qu'une demoiselle declassee et meconnue. Maugis ne +differe en rien du pur traitre des vieux romans de chevalerie ou de ceux +de l'eternel melodrame. La conduite de Gaston et des autres manque tout +a fait d'une certaine faculte de justesse et de raisonnement qui n'est +jamais tellement absente dans la vie. Ce ne sont que personnages qui +croient, se detrompent, s'exaltent encore, ne verifient rien, et se +jettent par une fenetre ou se cassent d'autre facon la tete, un peu +comme dans les romans de l'abbe Prevost, mais d'un abbe Prevost pique de +Werther. Chez l'abbe Prevost ils s'evanouissaient simplement, ici ils se +tuent. + +_Les Tristes_, ecrits dans des quarts d'heure de vie errante, ne sont +qu'un recueil de differentes petites pieces (prose ou vers), originales +ou imitees de l'allemand, de l'anglais, et qui sentent le lecteur +familier d'Ossian et d'Young, le melancolique glaneur dans tous les +champs de la tombe. Toujours memes couleurs eparses, memes complaintes +egarees, meme affreuse catastrophe, _L'inconnu_, auteur suppose des +_Tristes_, se tue d'un coup de lime au coeur, comme Charles Munster +(le peintre de Saltzbourg) se noyait dans le Danube, comme Gaston +dans _Adele_ se fait, je crois, sauter la tete. Ce qui a manque a ces +personnages infortunes de Nodier, si souvent reproduits par lui, c'a ete +de se resumer a temps en un type unique, distinct, et qui prit rang a +son tour, du droit de l'art, entre ces hautes figures de Werther, de +Rene et de Manfred, illustre posterite d'Hamlet. Au lieu de cela, il n'a +fait que fournir les plus interessants et, sans comparaison, les plus +regrettables dans cette suite de cadets trop palissants, qui ont tant +fait couler de pleurs d'un jour, de _d'Olban_ a _Antony_. + +Plus tard, pour les figures de femmes, surtout de jeunes filles, il a +mieux atteint a l'ideal voulu, et, dans le charme de les peindre, son +pinceau gracieux et amolli n'a pas eu besoin de plus d'effort. Remarquez +pourtant comme le premier pli se garde toujours, comme le trait marquant +qui s'est prononce a nu dans la jeunesse se transforme, se deguise, +s'arrange, mais se reproduit inevitable au fond et ne se corrige jamais. +Meme dans les plus expansives et sereines reminiscences des soirs +d'automne de la maturite, meme quand il semble le plus loin de Charles +Munster et de Gaston de Germance, quand il n'est plus que _Maxime Odin_, +le doux railleur legerement attendri, quand pres de sa Seraphine, +en d'aimables gronderies, il est assis sur le banc de l'allee des +marronniers, le lendemain de sa nocturne enjambee au _bassin des +Salamandres_; quand se multiplient et se diversifient a ravir sous son +recit les plus rougissantes scenes adolescentes et (ideal du premier +desir!) ce bouquet de cerises malicieusement promene sur les levres +de celui qu'on croit endormi; lorsque veritablement il parait ne plus +vouloir emprunter de ses precedents romans trop ensanglantes que les +souriantes premices ou les douleurs embellies, comme etaient dans +_Therese Aubert_ les adieux a la _Butte des Rosiers_ et ce baiser a +travers les feuilles d'une rose; quand donc on se croit assure qu'il +en est la, tout d'un coup... qu'est-ce? mefiez-vous, attendez!... le +procede final n'a pas change; l'adorable idylle, la pastorale enchantee, +tout amoureusement tressee qu'elle semble, va se trancher net encore a +la Werther ou a la _Wertherie_, sinon par un coup de pistolet, au moins +par une petite verole qui tue, par un anevrisme qui rompt, par une +convulsion delirante; Seraphine, Therese, Clementine, Amelie, Cecile, +Adele, toutes ces amantes qu'il a touchees au front, elles en sont la; +il a comme resume leur destin en un seul dans ces Stances melodieuses, +ou du moins le rhythme et l'image ont tout revetu et adouci: + + Elle etait bien jolie, au matin, sans atours, + De son jardin naissant visitant les merveilles, + Dans leur nid d'ambroisie epiant les abeilles, + Et du parterre en fleurs suivant les longs detours. + + Elle etait bien jolie, au bal de la soiree, + Quand l'eclat des flambeaux illuminait son front, + Et que, de bleus saphirs ou de roses paree, + De la danse folatre elle menait le rond. + + Elle etait bien jolie, a l'abri de son voile + Qu'elle livrait flottant au souffle de la nuit, + Quand pour la voir, de loin, nous etions la, sans bruit, + Heureux de la connaitre au reflet d'une etoile. + + Elle etait bien jolie; et de pensers touchants, + D'un espoir vague et doux chaque jour embellie, + L'amour lui manquait seul pour etre plus jolie!... + "Paix! voila son convoi qui passe dans les champs!..." + +Idylle et catastrophe, une vive et brillante promesse interceptee, son +imagination avait pris de bonne heure ce tour dans le sentiment de sa +propre destinee et dans l'experience des malheurs particuliers, reels, +auxquels il est temps de venir. + +Nous serons bref dans un detail que lui-meme nous a orne de couleurs si +vivantes en mainte page de ses _Souvenirs_. Il suffira de nous rabattre +a quelques points precis et moins illustres. En 1802, _la Napoleone_, +dont les copies se multiplierent a l'infini, et une foule de petits +ecrits seditieux qui s'imprimaient clandestinement chez le republicain +Dabin et se distribuaient sous le manteau, attirerent les recherches +de la police. Dabin fut arrete. On m'assure que Nodier, dans un moment +d'exaltation genereuse, ecrivit a Fouche et se denonca lui-meme comme +auteur de _la Napoleone_[177]. Quoi qu'il en soit, Fouche avait pour +bibliothecaire le Pere Oudet, ancien ami du pere de Nodier dans +l'Oratoire. Cette circonstance ne laissa pas de temperer les premieres +severites politiques contre l'imprudent jeune homme. Il fut renvoye a +son pere a Besancon; mais d'actives liaisons avec les emigres rentrants +et avec les ennemis du Gouvernement en general le compromirent de +nouveau. Accuse d'avoir pris part a l'evasion de Bourmont, il s'evada +lui-meme de la ville, et n'y revint qu'apres qu'un jugement rendu l'eut +mis a l'abri. Il dut fuir encore, comme plus ou moins enveloppe dans +la grande machination denoncee par Mehee sous le nom d'_alliance des +jacobins et des royalistes_: il etait en danger de passer pour un +_trait-d'union_ des deux partis. Prevenu a temps, il gagna la campagne +et resta errant jusque vers le commencement de 1806, soit dans le Jura +francais, soit en Suisse[178]. C'est dans cet intervalle qu'il produisit +_les Tristes_, et meme le _Dictionnaire des Onomatopees_, singuliere +inspiration chez un proscrit romanesque, et bien notable indice d'un +instinct philologique qui grandira. + +[Note 177: Depuis que cette notice est ecrite, je suis arrive a +recueillir des informations tout a fait exactes et singulieres sur ce +point de la vie de Nodier. Ce fut lui qui se denonca en effet par une +lettre, dont voici le texte dans toute son excentricite, et qui sent son +Werther au premier chef: + +"Parvenu au comble de l'infortune et du desespoir; abandonne de tout +ce que j'aimais; veuf de toutes mes affections; a vingt-cinq ans j'ai +survecu a tout amour et a toute amitie. + +"Un ouvrage intitule _la Napoleone_ et dirige contre le Premier Consul a +paru il y a deux ans. La police en a recherche l'auteur. C'est moi. + +"Il me reste du moins le bonheur d'etre coupable, et de pouvoir vous +demander la prison, l'exil ou l'echafaud. + +"Sans attendre des hommes et de vous ni egards ni pitie, je vous apporte +ma liberte. Demain l'usage en serait peut-etre terrible. Quiconque a pu +beaucoup aimer, peut hair avec exces, et mon temps est venu. + +"Je m'appelle Charles Nodier. + +"Je loge hotel Berlin, rue des Frondeurs." + +L'adresse, digne de la lettre, est: "Au Premier Consul, et, en son +lieu, a l'un des prefets du Palais." La date est du 25 frimaire an XII +(decembre 1803); ce qui fait remonter la date de _la Napoleone_ a 1801. + +On concoit que, sur le vu de cette lettre, il ait ete donne un ordre du +Grand-Juge "de faire rechercher l'auteur qui prend le nom de Nodier, +de l'interroger sur ses motifs pour ecrire et sur les projets qu'il +pourrait avoir." + +Je reviendrai peut-etre un jour sur ce fol episode, si j'en viens a +traiter le Nodier reel et a le suivre de plus pres.] + +[Note 178: M. Merimee, successeur de Nodier a l'Academie, et qui, +ayant a prononcer son Eloge, s'en est acquitte un peu ironiquement, a +dit en parlant de cette epoque de sa vie ou il etait peut-etre moins +persecute qu'il ne se l'imaginait: "Il croyait fuir les gendarmes et +poursuivait les papillons."] + +En 1806, son mandat d'arret fut leve et converti en un permis de sejour +a Dole, sous la surveillance du sous-prefet, M. de Roujoux, homme +aimable, instruit, qui preparait des lors son estimable essai des +_Revolutions des Arts et des Sciences_. Nodier y connut beaucoup +Benjamin Constant, qui avait a Dole une partie de sa famille: leurs +esprits souples et brillants, leurs sensibilites promptes et a demi +brisees devaient du premier coup s'enlacer et se convenir. Il ouvrit un +cours de litterature qui fut tres-suivi, et s'il avait laisse le +temps aux preventions politiques de s'effacer, l'Universite aurait +probablement fini par l'accueillir. Le prefet Jean de Bry lui portait +interet; le ministre Fouche associait son nom a des souvenirs +oratoriens. Ces annees ne furent donc pas absolument malheureuses, +les sentiments consolants de la jeunesse les embellissaient, et de +frequentes tournees au village de Quintigny, qui recelait pour son coeur +une esperance charmante, lui decoraient l'avenir. Il revait de faire +une _Flore_ du Jura; il revait mieux, une vie heureuse, domestique, +studieuse, sous l'humble toit verdoyant. Il a exprime lui-meme ces +poetiques douceurs d'alors a quelques annees de la, lorsque dans son +exil d'Illyrie il se reportait avec une plainte melodieuse vers les +saisons deja regrettables: + + Qui me rendra l'aspect des plantes familieres, + Mes antiques forets aux coupoles altieres, + Des bouquets du printemps mon parterre epaissi, + Le houx aux lances meurtrieres, + L'ancolie au front obscurci + Qui se penche sur les bruyeres, + Le jonc qui des etangs protege les lisieres, + Et la pale anemone et l'eclatant souci? + Les arbres que j'aimais ne croissent point ici. + + O riant Quintigny, vallon rempli de graces, + Temple de mes amours, trone de mon printemps, + Sejour que l'esperance offrait a mes vieux ans, + Tes sentiers mal frayes ont-ils garde mes traces? + Le hasard a-t-il respecte + Ce bocage si frais que mes mains ont plante, + Mon tapis de pervenche, et la sombre avenue + Ou je plaignais Werther que j'aurais imite?... + +Rien n'est doux et brillant comme de regarder a distance nos jeunes +annees malheureuses a travers ce prisme qu'on appelle une larme. + +Le poete, chez Nodier, est deja bien avance, bien en train de murir: +une circonstance particuliere vint developper en lui le philologue, le +lexicographe, et lui permit des lors de pousser de front ce gout vif +a cote de ses autres predilections un peu contrastantes. Le chevalier +Herbert Croft, baronnet anglais, prisonnier de guerre a Amiens, ou il +s'occupait de travaux importants sur les classiques grecs, latins et +francais, eut besoin d'un secretaire et d'un collaborateur: Nodier lui +fut indique et fut agree; il obtint l'autorisation d'aller pres de lui. +Il nous a peint plus tard son vieil ami sous le nom legerement adouci +de sir Robert Grove, dans son attachante nouvelle d'_Amelie_. Il +etait impossible de toucher un tel portrait a la Sterne avec une plus +gracieuse et, pour ainsi dire, affectueuse ironie: "Ce qui faisait +sourire l'esprit, conclut-il, dans les innocentes manies du chevalier, +faisait en meme temps pleurer l'ame. On se disait: Voila pourtant ce +que nous sommes, quand nous sommes tout ce qu'il nous est permis d'etre +au-dessus de notre espece!" + +Sans plus recourir au portrait un peu flatte du vieux savant dans +_Amelie_ et en m'en tenant aux notices critiques de Nodier meme, du +vivant ou peu apres la mort du chevalier[179], il en resulte que sir +Herbert Croft, ancien eleve de l'eveque Lowth qui a ecrit l'_Essai sur +la Poesie des Hebreux_, l'eleve aussi et le collaborateur du docteur +Johnson soit pour la _Vie d'Young_, soit pour les travaux du +Dictionnaire, avait de plus en plus creuse et raffine dans les +recherches litteraires et dans l'etude singuliere des mots. Doue par la +nature de l'organe le plus exquis des commentateurs, il l'avait encore +arme d'une loupe grossissante qui ne se fixait plus decidement que +sur les _infiniment petits_ de la grammaire. "M. le chevalier Croft, +ecrivait de lui Nodier emancipe dans un article un peu railleur, peut se +dire hautement l'Epicure de la syntaxe et le Leibnitz du rudiment; il a +trouve l'atome, la monade grammaticale...." Quand il s'appliquait a un +classique, sous pretexte de l'eclaircir, il y piquait de tous points +ses vrilles imperceptibles et petit a petit destructives, presque comme +celles des insectes rongeurs particuliers aux bibliotheques. Son analyse +pointilleuse pretendait mettre a nu, par exemple, dans telle periode +de Massillon (car sir Herbert travaillait beaucoup sur nos auteurs +francais), une quantite determinee de _consonnances_ et d'_assonnances_ +qu'une eloquence harmonieuse sait trouver d'elle-meme, mais qu'elle +derobe a la critique et qu'a ce degre de rigueur elle ne calcule jamais. +Ce fut durant la participation de Nodier, comme secretaire, aux travaux +du chevalier, que celui-ci fit paraitre son _Horace eclairci par la +ponctuation_, ouvrage curieux et subtil, dont le titre seul promet, +parmi les hasards de la conjecture, bien des apercus piquants. A ses +profondes preoccupations erudites, sir Herbert joignait par accident +certaines vues libres, romantiques, comme des ressouvenirs du biographe +d'Young. Il fut le premier a tirer d'un entier oubli _le dernier Homme_ +de Granville, _cette admirable ebauche d'epopee_, s'ecriait Nodier, +_et qui fera la gloire d'un plagiaire heureux_. On voit par combien de +points vifs devaient se toucher d'abord le jeune secretaire et le vieux +maitre. + +[Note 179: Au tome Ier, page 205, et au tome II, page 429, des +_Melanges de Litterature et de Critique_ de Charles Nodier, recueillis +par Barginet (de Grenoble), 1820.] + +L'association ne dura pas aussi longtemps qu'on aurait pu croire. Apres +une annee environ, l'amour de l'independance et la passion de l'histoire +naturelle ramenerent Nodier dans son village de Quintigny. Il s'etait +marie, il allait etre pere: de nouveaux projets commencaient. Pourtant +les relations avec le chevalier porterent leur fruit; cette veine +d'etudes philologiques aboutit en 1811 au livre ingenieux des _Questions +de Litterature legale_. Il faut tout dire: le bon chevalier Croft, qui +n'etait pas tout a fait sir Grove, se montra un peu jaloux de son eleve +et du succes de cette _brochure populaire_, comme il la qualifia non +sans quelque intention de dedain: sur deux ou trois points de textes +compares, il revendiqua meme, a mots couverts, la priorite de la note. +Nodier, en rendant compte dans les _Debats_ de l'ouvrage ou percait +cette petite aigreur, la releva avec une vivacite spirituelle et polie, +mais assez aiguisee a son tour. A la mort du chevalier, il ne se +ressouvint plus que de ses merites dans un article necrologique detaille +et touchant. J'ai souri toutefois en saisissant l'instant meme ou +l'eleve philologue s'est emancipe: comme dans toute emancipation, il y a +eu un brin de revolte. + +Ce livre des _Questions de Litterature legale_, fort augmente depuis +l'edition de 1812, et qui, sous son titre a la Bartole, contient une +quantite de particularites et d'amenites litteraires des plus curieuses +relativement au plagiat, a l'imitation, aux pastiches, etc., etc., est +d'une lecture fort agreable, fort diverse, et represente a merveille le +genre de merite et de piquant qui recommande tout ce cote considerable +des travaux de Nodier. Dans ses _Onomatopees_, dans sa _Linguistique_, +dans ses _Melanges tires d'une petite Bibliotheque_, dans cette foule +de petites dissertations fines, annexees comme des cachets precieux au +_Bulletin du Bibliophile_[180], on le retrouve le meme de maniere et +de methode, si methode il y a, d'erudition courante, rompue, variee, +excursive. Ne lui demandez pas une discussion suivie et rigoureuse, +armee de precautions, appuyee aux lignes etablies de l'histoire, aux +grands resultats acquis et aux jugements generaux de la litterature. Il +s'echappe a tout moment _par la tangente_, il ne vise qu'a des points +speciaux, a des trouvailles imprevues, a des raretes d'exception ou il +se porte tout entier et ou son scepticisme deguise agite l'hyperbole. Sa +critique, c'est bien souvent une vraie guerre de guerillas, une Fronde +qui fait echec aux grands corps reguliers de la litterature et de +l'histoire. Ou encore, sans but aucun, c'est un assaisonnement +perpetuel, le _hors-d'oeuvre_ a la fin d'un grand banquet, apres une +litterature finie. Athenee, en son temps, n'a guere fait autre chose. +Bayle parle quelque part de ces lectures melangees qui sont comme le +_dessert_ de l'esprit. Nodier accommode par gout l'erudition pour les +estomacs rassasies et dedaigneux. Son livre des _Questions legales_, par +exemple, c'est proprement un _quatre-mendiants_ de la litterature; on +passe des heures musardes a y grappiller sans besoin, a y ronger avec +delices. Il a pousse en ce sens le Bayle et le Montaigne a leurs +extremes consequences; ce ne sont plus que miettes friandes. + +[Note 180: Chez Techener.] + +Les esprits fermes, a regime sain, qui n'ont jamais eu de degout +indolent ni de caprice, les esprits applicables, d'appetit judicieux, +empresses de mordre d'abord a quelque piece de bonne digestion, pourront +se demander souvent a quoi bon ces raffinements de coup d'oeil sur des +riens, ces jeux de l'ongle sur des ecorces, ces degustations exquises +sur le plus rare des _Ana_; a quoi bon de savoir si la _sphere_ au +frontispice est un insigne tout special des Elzevirs, et si leur large +guirlande de _roses tremieres_ ne leur a pas ete en maint cas derobee. +Les esprits meme les plus en delicatesse de litterature pourront +desirer quelquefois plus de circonspection et de severite dans certains +jugements qui atteignent des noms connus: ainsi, M. de La Rochefoucauld +n'est pas formellement accuse, a l'article IV des _Questions_, d'etre +un plagiaire de Corbinelli; mais cette singuliere accusation, une fois +soulevee, n'est pas non plus refutee et reduite a neant, comme il +l'aurait fallu. Pascal, a l'article V, demeure hautement accuse d'avoir +pille Montaigne; son plagiat est meme proclame le plus evident et le +plus _manifestement intentionnel_ que l'on connaisse, et l'on oublie +que Pascal, mort depuis plusieurs annees lorsqu'on recueillit et qu'on +publia ses _Pensees_, ne peut repondre des petits papiers qu'on y insera +et qui, pour lui, n'etaient que des notes dont il se reservait l'usage. +Ses pieux amis, les editeurs, plus verses dans saint Augustin que dans +Montaigne, ne s'apercurent pas qu'ils avaient affaire par endroits a des +extraits de ce dernier, et negligerent naturellement d'en avertir. On +aurait a multiplier les remarques de ce genre a propos de la critique +de notre ingenieux et poetique erudit. Un jour, dans un article sur le +cardinal de Retz, il lui appliquera je ne sais quel mot de celui qu'il +appelle tout a coup _le sage et vertueux Balzac_, oubliant trop que cet +estimable ecrivain n'etait pas le moins du monde un philosophe ni un +sage, mais bien un utile pedant doue de nombre, sous qui notre prose a +fait et double une excellente rhetorique: voila tout. + +Dans le plus suivi et le plus philosophique de ses jeux erudits, dans +ses _Elements de Linguistique_, Nodier a developpe un systeme entier +de formation des langues, l'histoire imagee du mot depuis sa premiere +eclosion sur les levres de l'homme jusqu'a l'invention de l'ecriture +et a l'achevement des idiomes. Ces sortes de questions depassent de +beaucoup le cercle des conjectures sur lesquelles nous nous permettons +d'exprimer et meme d'avoir un avis. Un savant article du baron +d'Eckstein[181] vint protester au nom des resultats et des procedes +de l'ecole historique: il fut severe. En revanche, de consolants et +affectueux articles de M. Vinet[182] exprimerent l'admiration sans reserve +et bien flatteuse d'un lecteur serieux, completement seduit. + +[Note 181: _Journal de L'Institut historique_, 2e livraison.] + +[Note 182: _Essais de Philosophie morale_. + +A des endroits un peu moins antediluviens, et ou nous nous sentirions +plus a meme de prendre parti, il nous semble que Nodier, erudit, ne +triomphe jamais plus surement, ne s'ebat jamais avec une plus heureuse +licence qu'en plein XVIe siecle, en cette epoque de liberte, de +fantaisie aussi et de vaste bigarrure, et de style francais deja +excellent. Il est de son mieux quand il disserte a fond sur le _Cymbalum +mundi_, et la rehabilitation de Bonaventure des Periers peut en ce genre +passer pour son chef-d'oeuvre, a moins qu'on ne le prefere discourant, +apres Naude, sur les Mazarinades, et epuisant la theorie des deux +editions du _Mascurat_. + +Pour revenir, est-ce aller trop loin que de croire de Nodier +bibliographe, lexicographe et philologue, qu'apres tout, l'eleve du +chevalier Croft garda toujours quelque chose de lui, et que meme pour +les doctes excentricites qu'il jugeait en souriant et que depuis il nous +a peintes, il s'en inocula des lors quelques-unes avec originalite? En +attendant, il est curieux de voir comme, des 1812, son butin se grossit, +comme sa pacotille encyclopedique se bigarre et s'amasse. Encore un +moment, encore le voyage d'Illyrie, et nous possederons Nodier au +complet, avec tous ses piquants romantismes et dilettantismes. + +Comptons un peu et recapitulons, comme par le trou du kaleidoscope, +quelques points au hasard dans l'etincelant pele-mele d'ideal qui +survivra. Il aime, il caresse d'imagination les proscrits, les brigands +heroiques, les grands destins avortes, les lutins invisibles, les livres +anonymes qui ont besoin d'une clef, les auteurs illustres caches +sous l'anagramme, les patois persistants a l'encontre des langues +souveraines, tous les recoins poudreux ou sanglants de raretes et de +mysteres, bien des rogatons de prix, bien des paradoxes ingenieux et qui +sont des echancrures de verites, la liberte de la presse d'avant Louis +XIV, la publicite litteraire d'avant l'imprimerie, l'orthographe surtout +d'avant Voltaire: il fera une guerre a mort aux _a_ des imparfaits. + +Vers 1811, l'ennui de ses facultes mobiles, bientot a l'etroit dans le +riant Quintigny, et l'esperance de trouver des ressources a l'etranger, +le pousserent en Italie, et de la en Carniole: il fut nomme +bibliothecaire a Laybach. Son caractere aimable et la douceur de ses +moeurs lui ayant procure, comme partout, des protecteurs et des amis, +il fut charge de la direction de la librairie et devint, a ce titre, +proprietaire et redacteur en chef d'un journal intitule _le Telegraphe_, +qu'il publia d'abord en trois langues, francais, allemand et italien, +puis en quatre, en y ajoutant le slave vindique. Il y insera, sur la +langue et la litterature du pays, de nombreux articles dont on peut +prendre idee par ceux qu'il mit plus tard dans le _Journal des Debats_ +[183]. _Jean Sbogar_ et _Smarra_, et _Mademoiselle de Marsan_, furent, des +cette epoque, ses secretes et poetiques Conquetes. + +[Note 183: Recueillis au tome II, pages 353 et suiv. de ses _Melanges +de Litterature et de Critique_, 1820. + +L'arrivee de Fouche comme gouverneur semblait devoir donner a sa fortune +une face nouvelle; la place de secretaire-general de l'intendance +d'Illyrie lui fut proposee; il negligea ces avantages, et l'occasion +rapide ne revint pas. L'abandon des provinces illyriennes le ramena en +France, a Paris, ce centre final d'ou jusque-la il avait toujours ete +repousse. Il entra dans la redaction des _Debats_, alors _Journal de +l'Empire_, et que dirigeait encore M. Etienne. On assure que quand +Geoffroy sur les derniers temps fut malade, Nodier le supplea dans les +feuilletons en conservant l'ancienne signature et en imitant sa maniere; +si bien que le recueil qu'on fit ensuite de Geoffroy contient plusieurs +morceaux de lui. On court risque, avec Nodier, comme avec Diderot, de +le retrouver ainsi souvent dans ce que des voisins ont signe; il faut +prendre garde, en retour, de lui trop rapporter bien des ecrits plus +apparents on ne le retrouve pas. + +Nodier, revenu en France, avait trente ans passes; il doit etre mur; +le voila au centre; une nouvelle vie mieux assise et plus en vue de +l'avenir pourrait-elle commencer? Par malheur, l'atmosphere est bien +fievreuse, et les temps plus que jamais sont dissipants. Je n'essayerai +pas de le deviner et de le suivre a travers ces enthousiastes chaleurs +de la premiere et de la seconde Restauration. Les Cent-Jours le +rejeterent a douze annees en arriere, aux fougues politiques du +Consulat: le 18 mars, il ecrivit dans le _Journal des Debats_ une autre +_Napoleone_, une philippique a l'envi de celle que Benjamin Constant y +lancait vers le meme moment. Il resista mieux a l'epreuve du lendemain. +Non pas tout a fait Napoleon, il est vrai, mais Fouche le fit venir, et +lui demanda ce qu'il voulait.--"Eh bien! donnez-moi cinq cents francs... +pour aller a Gand." Il est l'auteur de la piece intitulee _Bonaparte au +4 mai_, qui parut dans _le Nain jaune_ et dans _le Moniteur de Gand_; +il est l'auteur du vote attribue a divers royalistes, et qui circula au +_Champ-de-Mai_: "Puisqu'on veut absolument pour la France un souverain +qui monte a cheval, je vote pour Franconi." Au reste, il se deroba de +Paris durant la plus grande partie des Cent-Jours, et les passa a la +campagne dans un chateau ami. + +Les annees qui suivent, et ou se rassemble avec redoublement son reste +de jeunesse, suffisent a peine, ce semble, a tant d'emplois divers d'une +verve continuelle et en tous sens exhalee: journaliste, romancier, +bibliophile toujours, dramaturge quelque peu et tres-assidu au theatre, +temoin aux cartels, tout aux amis dans tous les camps, improvisateur des +le matin comme le neveu de Rameau. Avec cela des retours par acces vers +les champs, des reprises de tendresse pour l'histoire naturelle et +l'entomologie: un jour, ou plutot une nuit, qu'il errait au bois de +Boulogne pour sa docte recherche, une lanterne a la main, il se vit +arrete comme malfaiteur. + +Il demeura jusqu'en 1820 dans la redaction des _Debats_, et ne passa +qu'alors a celle de la _Quotidienne_, sans prejudice des journaux de +rencontre. Il publia _Jean Sbogar_ en 1818, _Therese Aubert_ en 1819, +_Adele_ en 1820, _Smarra_ en 1821, _Trilby_ en 1822: je ne touche qu'aux +productions bien visibles. Chacun de ces rapides ecrits etait comme +un echo francais, et bien a nous, qui repondait aux enthousiasmes +qui commencaient a nous venir de Walter Scott et de Byron. La valeur +definitive de chaque ouvrage se peut plus ou moins discuter; mais leur +ensemble, leur multiplicite denoncait un talent bien fertile, une +incontestable richesse, et il reste a citer de tous de ravissantes pages +d'ecrivain. A dater de 1820, la position litteraire de Nodier prit +manifestement de la consistance. + +Pour mettre un peu d'ordre a notre sujet et eviter (ce qui en est +l'ecueil) la dispersion des points de vue, nous ne tenterons ni +l'analyse des principaux ouvrages en particulier, ni encore moins le +denombrement, impossible peut-etre a l'auteur lui-meme, de tous les +ecrits qui lui sont echappes. Deux questions, qui dominent l'etendue +de son talent, nous semblent a poser: 1 deg. la nature et surtout le degre +d'influence des grands modeles etrangers sur Nodier, qui, au premier +aspect, les reflechit; 2 deg. sa propre influence sur l'ecole moderne qu'il +devanca, qu'il presageait des 1802, qu'il vit surgir et qu'il applaudit +le premier en 1820. + +L'influence des modeles etrangers sur Nodier (on peut deja le conclure +de notre etude suivie) est encore plus apparente que reelle. On a vu a +ses debuts sa vocation marquee, on a saisi ses inclinations a l'origine. +Il procede de _Werther_ sans doute; mais on ne se compromet pas en +affirmant que si _Werther_ n'eut pas existe, il l'aurait invente. Il ne +connut longtemps de la litterature allemande que ce qui nous en arrivait +par madame de Stael apres Bonneville; mais l'esprit lui en arrivait +surtout: la ballade de _Lenore_, _le Roi des Aulnes_, _la Fiancee de +Corinthe_, _le Songe_ de Jean-Paul, faisaient le plus vibrer ses fibres +secretes de fantaisie et de terreur. _Jean Sbogar_, concu en 1812 sur +les lieux memes de la scene, etait autre chose certainement que le +_Charles Moor_ de Schiller, et n'avait pas besoin de _Rob-Roy_. Ces +neuves et vivantes descriptions du paysage, la scene dramatique +d'Antonia au piano devant cette glace qui lui reflechit brusquement, +au-dessus des plis de son cachemire rouge, la tete pale et immobile de +l'amant inconnu, ce sont la des marques aussi de franche possession et +d'independante investiture. _Trilby_, le frais lutin, put naitre sans +l'_Ondine_ de La Motte-Fouque; _Smarra_ se reclamait surtout d'Apulee. +Il serait chimerique de pretendre ressaisir et designer, au sein d'un +talent aussi complexe et aussi mobile, le reflet et le croisement de +tous les rayons etrangers qui y rencontraient, y eveillaient une lumiere +vive et mille jets naturels. La venue d'Hoffmann et son heureuse +naturalisation en France durent imprimer a l'imagination de Nodier un +nouvel ebranlement, une toute recente emulation de fantaisie; la lecture +du _Majorat_ le provoqua peut-etre ou ne nuisit pas du moins a _Ines_ ou +a _Lydie_; _le Songe d'or_, ou _la Fee aux Miettes_, purent egalement se +ressentir de contes plus ou moins analogues; mais n'avait-il pas, sans +tant de provocations du dehors, cette autre lignee bien directe au coin +du feu, cette facile descendance du bon Perrault et de M. Galand? En +somme, il m'est evident que Nodier se trouve originellement en France de +cette famille poetique d'Hoffmann et des autres, et que s'il repond si +vite sur ce ton au moindre appel, c'est qu'il a l'accent en lui. Ce +qu'ils traduisent en chants ou en recits, il se ressouvient tout +aussitot de l'avoir pense, de l'avoir reve. Nodier peut etre dit un +frere cadet (bien Francais d'ailleurs) des grands poetes romantiques +etrangers, et il le faut maintenir en meme temps original: il etait en +grand train d'ebaucher de son cote ce qui eclatait du leur. + +A l'egard de l'ecole francaise moderne, ce fut un frere aine des plus +empresses et des plus influents. On l'a vu, vingt ans auparavant, le +plus matinal au temeraire assaut et separe tout d'un coup de ceux-la, a +jamais inconnus, qui probablement eussent aide et succede. Nulle aigreur +ne suivit en lui ces mecomptes du talent et de la gloire. Les jeunes +essais, qui desormais rejoignent ses esperances brisees, le retrouvent +souriant, et il bat des mains avec transport aux premiers triomphes. Il +avait connu et aime Millevoye faiblissant; il enhardissait De Latouche, +editeur d'Andre Chenier; il n'eut qu'un cri d'admiration et de tendresse +pour le chant inoui de Lamartine. Il connut Victor Hugo de bonne heure, +a la suite d'un article qui n'etait pas sans reserve, si je ne me +trompe, sur _Han d'Islande_; il decouvrit vite, au langage vibrant du +jeune lyrique, les dons les plus royaux du rhythme et de la couleur. Un +voyage en Suisse qu'ils firent tous deux ensemble et en famille, +vers 1825, acheva et fleurit le lien. Dans le meme temps, par ses +publications avec son ami M. Taylor, par les descriptions de provinces +auxquelles il prit une part effective au moins au debut, il poussait +a l'intelligence du gothique, au respect des monuments de la vieille +France. Ses prefaces spirituelles, qu'en toute circonstance il ne +haissait pas de redoubler, harcelaient les classiques, et, en vrai pere +de Trilby, il sut piquer plus d'un de ses vieux amis sans amertume. Les +savantes experiences de sa prose cadencee, les artifices de deroulement +de sa plume en de certaines pages merveilleuses eussent ete plus +apprecies encore et eussent mieux servi la cause de l'art, si on ne les +avait pu confondre par endroits avec les alanguissements inevitables dus +a la fatigue d'ecrire beaucoup, a la necessite d'ecrire toujours. Nombre +de ses images, qui expriment des nuances, des eclairs, des mouvements +presque inexprimables (comme celle du goeland qui tombe, citee plus +haut), etaient faites pour illustrer et couronner l'audace; et, dans une +Poetique de l'ecole moderne, si on avait pris soin de la dresser, nul +peut-etre n'aurait apporte un plus riche contingent d'exemples. Le petit +volume de Poesies qu'il publia en 1827 vint montrer tout ce qu'il aurait +pu, s'il avait concentre ses facultes de grace et d'harmonie en un seul +genre, et combien cette admiration fraternelle qu'il prodiguait autour +de lui etait negligente d'elle-meme et de ses propres tresors par trop +dissipes. Deux ou trois tendres elegies, quelques chansonnettes +nees d'une larme, surtout des contes delicieux dates d'epoques deja +anciennes, firent comprendre avec regret que, si elle y avait plus tot +songe, il y aurait eu la en vers une nouvelle muse. Mais, avant tout, un +degout bien vrai de la gloire, un pur amour du reve y respiraient: + + Loue soit Dieu! puisque dans ma misere, + De tous les biens qu'il voulut m'enlever, + Il m'a laisse le bien que je prefere: + O mes amis, quel plaisir de rever, + De se livrer au cours de ses pensees, + Par le hasard l'une a l'autre enlacees, + Non par dessein: le dessein y nuirait! + L'heureux loisir qui delasse ma vie + Perd de son charme en perdant son secret; + Il est volage, irregulier, distrait; + Le nonchaloir ajoute a son attrait, + Et sa douceur est dans sa fantaisie. + On se neglige, il semble qu'on s'oublie, + Et cependant on se possede mieux. + On doit alors a la bonte des Dieux + Deux attributs de leur grandeur supreme; + Car on existe, on est tout par soi-meme, + Et l'on embrasse et les temps et les lieux. + En fait de biens chacun a son systeme, + Desquels le moindre a du prix a mon gre: + Si l'un pourtant doit etre prefere, + Jouir est bon, mais c'est rever que j'aime[184]. + +[Note 184: _Le Fou du Piree_, conte._ + +La clarte facile et la grace melodieuse distinguent ce petit nombre de +vers de Nodier; et il s'etend meme assez souvent avec complaisance sur +ce chapitre des qualites naturelles, pour qu'on y puisse voir sans +malice une lecon insinuante a ses jeunes amis. En homme revenu et sage, +il se faisait toutes les objections; en ami chaud, il ne les disait pas. +Voici une piece de lui peu connue, et qui n'a pas ete inseree dans son +volume de vers: c'est une petite Poetique, telle, ce me semble, qu'a +deux ou trois mots pres l'aurait pu signer La Fontaine. + + +DU STYLE. + + + "Tout bon habitant du Marais + Fait des vers qui ne coutent guere, + Moi c'est ainsi que je les fais, + Et, si je voulois les mieux faire, + Je les ferois bien plus mauvais." + + C'est ainsi que parlait Chapelle, + Et moi je pense comme lui. + Le vers qui vient sans qu'on l'appelle, + Voila le vers qu'on se rappelle. + Rimer autrement, c'est ennui. + + Peu m'importe que la pensee + Qui s'egare en objets divers, + Dans une phrase cadencee + Soumette sa marche pressee + Aux regles faciles des vers; + + Ou que la prose journaliere, + Avec moins d'etude et d'apprets, + L'enlace, vive et familiere, + Comme les bras d'un jeune lierre + Un orme geant des forets; + + Si la maniere en est bannie + Et qu'un sens toujours de saison + S'y deploie avec harmonie, + Sans preter les droits du genie + Aux debauches de la raison. + + La parole est la voix de l'ame, + Elle vit par le sentiment; + Elle est comme une pure flamme + Que la nuit du neant reclame [185] + Quand elle manque d'aliment. + + Elle part prompte et fugitive, + Comme la fleche qui fend l'air, + Et son trait vif, rapide et clair, + Va frapper la foule attentive + D'un jour plus brillant que l'eclair. + + Si quelque gene l'emprisonne, + Deliez-vous de son lien. + Tout effort est contraire au bien, + Et la parole en vain foisonne, + Sitot que le coeur ne dit rien. + + Le simple, c'est le beau que j'aime, + Qui, sans frais, sans tours eclatants, + Fait le charme de tous les temps. + Je donnerais un long poeme + Pour un cri du coeur que j'entends. + + En vain une muse fardee + S'enlumine d'or et d'azur, + Le naturel est bien plus sur. + Le mot doit murir sur l'idee, + Et puis tomber comme un fruit mur. + +[Note 185: Je n'aime pas cette _nuit du neant_ qui _reclame_ une +_flamme_; c'est la rime qui a donne cela.] + +Cette coulante doctrine de la facilite naturelle, cet epicureisme de la +diction, si bon a opposer en temps et lieu au stoicisme guinde de l'art, +a pourtant ses limites; et quand l'auteur dit qu'en style _tout effort +est contraire au bien_, il n'entend parler que de l'effort qui se +trahit, il oublie celui qui se derobe. + +Un an avant la publication de ses propres Poesies, Nodier donnait, de +concert avec son ami M. de Roujoux, un second volume de Clotilde de +Surville[186], qui est en grande partie de sa facon. Il s'etait prononce +dans ses _Questions de Litterature legale_ contre l'authenticite des +premieres Poesies de Clotilde, et s'etait meme appuye alors de l'opinion +exprimee par M. de Roujoux[187]. Mais ce dernier possedait un manuscrit de +M. de Surville avec des ebauches inedites de pastiches nouveaux, et les +deux amis, malgre leur jugement anterieur, ne purent resister au plaisir +de rentrer, en la prolongeant, dans la supercherie innocente. + +[Note 186: _Poesies inedites_ de Clotilde de Surville, chez Nepveu, +1826.] + +[Note 187: Au tome II, page 89, des _Revolutions des Sciences et des +Beaux-Arts_.] + +Comme, apres tout, la pretendue Clotilde est un poete de l'ecole +poetique moderne, un bouton d'eglantine eclos en serre a la veille de la +renaissance de 1800, il convenait a Nodier, ce precurseur universel, d'y +toucher du doigt. Il se trouve mele, plus on y regarde, a toutes les +brillantes formes d'essai, a tous les deguisements du romantisme. + +En resume, Nodier, par rapport a la nouvelle ecole qu'il aurait pu +songer a se rattacher et a conduire, et qu'il ne voulut qu'aider et +aimer, Nodier sans pretention, sans morgue, sans regret, ne fut aux +poetes survenants que le frere aine, comme je l'ai dit, et le premier +camarade, un camarade bon, charmant, enthousiaste, encourageant, +desinteresse, redevenu bien souvent le plus jeune de tous par le coeur +et le plus sensible. Si on l'eut ecoute, volontiers il ne leur eut ete +qu'un heraut d'armes. + +Sur ces entrefaites, son existence s'etait assise enfin et fixee. Il +avait tache de renoncer, des 1820, a la politique si effervescente; son +insouciance pour sa fortune personnelle n'avait pas change. En 1824, M. +Corbiere, ministre de l'interieur et bibliophile tres-eclaire, le +nomma, sur sa reputation et sans qu'il l'eut demande, bibliothecaire de +l'Arsenal en remplacement de l'abbe Grosier qui venait de mourir. +Un nouveau cercle d'habitudes se forma. La jeunesse, quand elle se +prolonge, est toujours embarrassante a finir; rien n'est penible a +demeler comme les confins des ages (_Lucanus an Appulus, anceps_); il +faut souvent que quelque chose vienne du dehors et coupe court. Dans +sa retraite une fois trouvee, au soleil, au milieu des livres dont +une elite sous sa main lui sourit, la vie de Nodier s'ordonna: des +apres-midi flaneuses, des matinees studieuses, liseuses, et de plus en +plus productives de pages toujours plus goutees. Je me figure que bien +des journees de Le Sage, de l'abbe Prevost vieillissant, se passaient +ainsi. Les travaux meme non voulus, les heures assujetties dont on +se plaint, gardent au fond plus d'un correctif aimable, bien des +enchantements secrets. A en juger par les fruits plus savoureux en +avancant, il faut croire que la fatigue interieure et trop reelle se +trompe, s'elude, dans la production, par de certains charmes. Je ne sais +quel penseur misanthropique a dit, en facon de recette et de conseil: +"Un peu d'amertume dans les talents sur l'age est comme quelque chose +d'astringent qui donne du ton." Assez d'ecrivains eminents en ont eu de +reste: ils n'ont pas menage cette dose d'astringent; Nodier, lui, en +manque tout a fait, et pourtant sa veine de talent a plutot gagne, elle +s'est comme echauffee d'une douce chaleur, en deployant au couchant +la diversite de ses teintes. Si de tout temps il y eut en sa maniere +quelque chose qui est le contraire de la condensation, ces qualites +elargies n'ont pas depasse la mesure en se continuant, et elles ont +rencontre, pour y jouer, des cadres de mieux en mieux assortis. Toutes +les fois qu'il reproduit des souvenirs ou des songes de sa jeunesse, +Nodier ecrivain reprend une seve plus montante et plus coloree. +_Seraphine_, _Amelie_, la fleur de ces recits heureux, l'ont assez +prouve: qu'on y ajoute la premiere partie d'_Ines_, on aura le plus +parfait et le dernier mot de sa maniere. Qu'on ne dedaigne pas non plus, +comme echantillon final, deux ou trois dissertations de bibliophile, ou, +sous pretexte de bouquins poudreux, il butine le joli et le fin: il y a +tel petit extrait sur la _reliure_ moderne, qui commence, a la lettre, +par un hymne au rossignol[188]. + +[Note 188: Depuis sa mort, on a fait un tout petit volume d'une +derniere nouvelle de lui, intitulee _Franciscus Columna_, ou il se +retrouve tout entier sous sa double forme; c'est un coin de roman loge +dans un cadre de bibliographie, une fleur toute fraiche conservee entre +les feuillets d'un vieux livre.] + +En 1832, ses oeuvres completes, et pourtant choisies encore, parurent +pour la premiere fois, et vinrent deployer, en une serie imposante, +les titres jusqu'alors epars d'une renommee qui des longtemps ne se +contestait plus. En 1834, l'Academie francaise, reparant de trop longs +delais, le choisit a l'unanimite en remplacement de M. Laya. Nodier, qui +s'etait pris tant de fois de raillerie au celebre corps, fut saisi d'une +joie toute naive et attendrie en y entrant. Aucun autre discours de +recipiendaire ne respire peut-etre, a l'egal du sien, l'expansion sentie +de la reconnaissance. Il la prouva surtout par un devouement sans +reserve a ses devoirs d'academicien: le Dictionnaire futur n'a pas de +fondateur plus absorbe ni plus amuse que lui. Et qui donc serait plus +capable, en effet, de suivre en buissonnant l'histoire et les aventures +de chaque mot a travers la langue? Odyssee pour Odyssee, celle-la, a ses +yeux, en vaut bien une autre. Revenu de tout, il s'anime d'autant plus, +il se passionne, en sceptique qu'on croirait credule, a ces menues +questions de vocabulaire, d'etymologie, d'orthographe; prenez garde! +elles ne sont, dans la bouche du Lucien au fin sourire, qu'une facon +detournee et bienveillante d'ironie universelle. Ainsi souvent il se +delasse de l'ennui de trop penser. Il s'en delasse a moins de frais, +avec une plus vraie douceur, en famille, les soirs, en cet Arsenal +rajeunissant, ou tous ceux qui y reviennent apres des annees retrouvent +un passe encore present, un frais sentiment d'eux-memes, et des +souvenirs qui semblent a peine des regrets, dans une atmosphere de +poesie, de grace et d'indulgence. + +1er Mai 1840. + + + +CHARLES NODIER +APRES LES FUNERAILLES[189]. + +[Note 189: Nodier est mort le 27 janvier 1844. Les pages suivantes +parurent quelques jours apres, dans la _Revue des Deux Mondes_.] + +La mort est a l'oeuvre et frappe coup sur coup. Hier la tombe se fermait +sur Casimir Delavigne, elle s'ouvre aujourd'hui pour Charles Nodier. La +litterature contemporaine, qu'on dit si eparse et sans drapeau, ne se +donne plus rendez-vous qu'a de funebres convois. La mort de Charles +Nodier n'a pas semble moins prematuree que celle de Casimir Delavigne; +et quoiqu'il eut passe le terme de soixante ans, ce qui est toujours un +long age pour une vie si remplie de pensees et d'emotions, on ne peut, +quand on l'a connu, c'est-a-dire aime, s'oter de l'idee qu'il est +mort jeune. C'est que Nodier l'etait en effet; une certaine jeunesse +d'imagination et de poesie a revetu jusqu'au bout chacune de ses +paroles, chaque ligne echappee de lui; le souffle leger ne l'a pas +quitte un instant. Quand il n'etait point brise par la fatigue et +succombant a la defaillance, il se relevait aussitot et redevenait le +Nodier de vingt ans par la verve, par le jeu de la physionomie et le +geste, meme par l'attitude. Il y a de ces organisations elancees et +gracieuses qui ressemblent a un peuplier: on a dit de cet arbre qu'il a +toujours l'air jeune, meme quand il est vieux. Dans des vers charmants +que les lecteurs de cette _Revue_ n'ont certes pas oublies, Alfred de +Musset, repondant a des vers non moins aimables du vieux maitre[190], lui +disait, a propos de cette fraicheur et presque de cette renaissance du +talent: + + Si jamais ta tete qui penche + Devient blanche, + Ce sera comme l'amandier, + Cher Nodier. + + Ce qui le blanchit n'est pas l'age, + Ni l'orage; + C'est la fraiche rosee en pleurs + Dans les fleurs. + +[Note 190: _Revue des Deux Mondes_ du 1er juillet et du 15 aout 1843.] + +Nous-meme, nous n'avions pas attendu le jour fatal pour essayer de +caracteriser cette veine si abondante et si vive, cet esprit si souple +et si colore, ce merveilleux talent de nature et de fantaisie[191]. On ne +trouvera pas que ce soit trop d'en rassembler encore une fois les traits +si regrettables et plus que jamais presents a tous, en ce moment +de mystere et de deuil ou le moule se brise, ou la forme visible +s'evanouit. + +[Note 191: _Revue_ du 1er mai 1840; il s'agit de l'article precedent.] + +Charles Nodier etait ne a Besancon, en avril 1780; il fit ses etudes +dans sa ville natale, et, sauf quelques echappees a Paris, il passa sa +premiere jeunesse dans sa province bien-aimee. Aussi peut-on dire qu'il +resta Comtois toute sa vie; au milieu de sa diction si pure et de sa +limpide eloquence, il avait garde de certains accents du pays qui +marquaient par endroits, donnaient a l'originalite plus de saveur, et +l'impregnaient a la fois de bonhomie et de finesse. Sa jeunesse fut +errante, poetique, et, on peut le dire, presque fabuleuse. La-dessus les +souvenirs des contemporains ne tarissent pas; quand une fois le nom de +Nodier est prononce devant le bon Weiss (aujourd'hui inconsolable), +devant quelqu'un de ces amis et de ces temoins d'autrefois, tout +un passe s'ebranle et se reveille, les histoires, les aventures +s'enchainent et se multiplient, l'Odyssee commence. Combien elle +abondait surtout aux levres de Nodier lui-meme, dans ces soirees de +dimanche ou debout, appuye a la cheminee, un peu penche, il renoncait a +sa veine de whist, decidement trop contraire ce soir-la, et consentait a +se ressouvenir! Bien que dans ses _Souvenirs de Jeunesse_, et dans cette +foule d'anecdotes et de nouvelles publiees, il n'ait cesse de puiser a +la source secrete et d'y introduire le lecteur, on peut assurer que, si +on ne l'a pas entendu causer, on ne le connait, on ne l'apprecie comme +conteur qu'a demi. Sa jeunesse donc essaya de tout, et risqua toutes +les aventures, politique et sentimentale tour a tour, passant de la +conspiration a l'idylle, de l'etude innocente et austere au delire +romanesque, mais arretant, coupant le tout assez a temps pour n'en +recueillir que l'emotion et n'en posseder que le reve. Nul plus que lui +n'evita ce que les autres prudents recherchent et recommandent si fort, +la grande route, la route battue; mais il connut, il decouvrit tous les +sentiers. Que de miel, que de rosee a travers les ronces! En ne songeant +qu'a pousser au hasard les heures et a tromper eperdument les ennuis, il +amassait le butin pour les annees apaisees, pour la saison tardive du +sage. Nous en avons joui a le lire, a l'ecouter; lui-meme en a joui a y +revenir. + +De toutes ses vicissitudes, de tous ses travaux, de tous ses essais, de +toutes ses erreurs meme, il etait resulte a la longue, chez cette nature +la mieux douee, un fonds unique, riche, fin, mobile, propre aux plus +delicates fleurs, aux fruits les plus savoureux. De toutes ces aimables +soeurs de notre jeunesse qui nous quittent une a une en chemin, et qu'il +nous faut ensevelir, il lui en etait reste deux, jusqu'au dernier jour +fideles, deux muses se jouant a ses cotes, et qui n'ont deserte qu'a +l'heure toute supreme le chevet du mourant, la Fantaisie et la Grace. + +Aucun ecrivain n'etait plus fait que Nodier pour representer et +pour exprimer par une definition vivante ce que c'est qu'un homme +_litteraire_, en donnant a ce mot son acception la plus precise et la +plus exquise. Nos hommes distingues, nos personnages eminents dans les +grandes carrieres tracees, ne se rendent pas toujours bien compte de ce +genre de merite complique, fugitif, et sont tentes de le meconnaitre. +L'exemple de Nodier est la qui les refute aujourd'hui et de la seule +maniere convenable en telle matiere, c'est-a-dire qui les refute avec +charme. Etre un esprit _litteraire_, ce n'est pas, comme on peut le +croire, venir jeune a Paris avec toute sorte de facilite et d'aptitude, +y observer, y deviner promptement le gout du jour, la vogue dominante, +juger avec une sorte d'indifference et s'appliquer vite a ce qui promet +le succes, mettre sa plume et son talent au service de quelque beau +sujet propre a interesser les contemporains et a pousser haut l'auteur. +Non, il peut y avoir dans le role que je viens de tracer beaucoup de +talent _litteraire_ sans doute, mais l'esprit meme, l'inspiration qui +caracterisent cette nature particuliere n'y est pas. Tout homme ne +litteraire aime avant tout les lettres pour elles-memes; il les aime +pour lui, selon la veine de son caprice, selon l'attrait de sa chimere: +_Quem tu Melpomene semel_. Il laisse la foule, si elle lui deplait, et +s'en va egarer ses belles annees dans les sentiers. Les sujets qu'il +choisit, et sur lesquels sa verve le plus souvent s'exerce, ne lui +arrivent point par le bruit du dehors et comme un echo de l'opinion +populaire; ils tiennent plutot a quelque fibre de son coeur, ou il ne +les demande qu'a l'echo des bois. Ce sont parfois des poursuites, des +entrainements singuliers dont les hommes positifs, les esprits judicieux +et qui ne songent qu'a arriver ne se rendent pas bien compte, et +auxquels ils sourient non sans quelque pitie. Patience! tout cela un +jour s'acheve et se compose. Cet interet qui manquait d'abord au sujet, +le talent le lui imprime, et il le cree pour ceux qui viennent apres +lui. Ce qui n'existait pas auparavant va dater de ce jour-la, et l'elite +des generations humaines saura le gouter. Qui donc plus que Nodier a +prodigue en litterature, meme en critique, ces creations piquantes, +imprevues, non point si passageres qu'on pourrait le croire? elles +s'ajouteront au depot des pieces curieuses et delicates, dont les +connaisseurs futurs, les Nodier de l'avenir s'occuperont. + +Nous disons que Nodier fut toujours le meme jusqu'a la fin, toujours le +Nodier des jeunes annees; nous devons faire remarquer pourtant que sa +vie litteraire se peut diviser en deux parts sensiblement differentes. +Il ne vint s'etablir a Paris qu'au commencement de la Restauration, et, +pendant ces annees politiques ardentes, il n'aurait point fallu demander +a cette imagination si vive le calme souriant ou nous l'avons vu depuis. +En usant alors a la hate ce surplus des passions dont le milieu de +la vie se trouve souvent comme embarrasse, il se preparait a cette +indifference du sage, a cette bienveillance finale, inalterable, a peine +aiguisee d'une legere ironie. Fixe a l'Arsenal depuis 1824, il put, pour +la premiere fois, y asseoir un peu son existence, si longtemps battue +par l'orage; sa maturite d'ecrivain date de la. Il etait de ces natures +excellentes qui, comme les vins genereux, s'ameliorent et se bonifient +encore en avancant. Plus sa destinee continua depuis ce premier moment +de s'etablir et de se consolider, plus aussi son talent gagna en +vigueur, en louable et libre emploi. Nomme il y a dix ans a l'Academie +francaise, il y trouva une carriere toute preparee et enfin reguliere +pour ses facultes serieuses, pour ses etudes les plus cheries. Ce qu'il +avait entrepris et deja execute de travaux et d'articles pour le nouveau +Dictionnaire historique de la langue francaise ne saurait etre apprecie +en ce moment que de ceux qui en ont entendu la lecture; ce qui est bien +certain, c'est qu'il gardait, jusque dans des sujets en apparence +voues au technique et a une sorte de secheresse, toute la grace et la +fertilite de ses developpements; il n'avait pas seulement la science de +la philologie, il en avait surtout la muse[192]. + +[Note 192: On a raconte une anecdote assez piquante: Nodier lisait +dans une seance particuliere de l'Academie l'article _Abolition_ du +Dictionnaire: "Abolition, substantif feminin, etc., etc...; prononcez +_abolicion._--"Votre derniere remarque me parait inutile, dit un +academicien present, car on sait bien que devant l'_i_ le _t_ a toujours +le son du _c_."--"Mon cher confrere, ayez _picie_ de mon ignorance, +repond Nodier en appuyant sur chaque mot, et faites-moi l'_amicie_ de me +repeter la _moicie_ de ce que vous venez de me dire." On juge de +l'eclat de rire universel qui saisit la docte assemblee; on ajoute que +l'academicien refute (M. de Feletz) en prit gaiement sa part.] + +Pour nous qui ne le jugions que par le dehors, il ne nous a jamais paru +plus fecond d'idees, plus inepuisable d'apercus, plus sur de sa plume +toujours si flexible et si legere, qu'en ces dernieres annees et dans +les morceaux memes dont il enrichissait nos recueils, fiers a bon droit +de son nom. Il avait acquis avec l'age assez d'autorite, ou, si ce mot +est trop grave pour lui, assez de faveur universelle pour se permettre +franchement l'attaque contre quelques-uns de nos travers, ou peut-etre +de nos progres les plus vantes. Le docteur _Neophobus_ ne s'y epargnait +pas, et ceux meme qui se trouvaient atteints en passant ne lui +gardaient pas rancune. Le propre de Nodier, son vrai don, etait d'etre +inevitablement aime. Il faut lui savoir gre pourtant, un gre serieux, +d'avoir, en plus d'une circonstance, oppose aux abus litteraires cette +expression franche, cette contradiction independante qui, dans une +nature de conciliation et d'indulgence comme la sienne, avait tout son +prix. + +Le dernier morceau qu'il ait donne a cette _Revue_, le dernier acte de +presence de Nodier, c'a ete ses agreables stances a M. Alfred de Musset: + + J'ai lu ta vive Odyssee + Cadencee, + J'ai lu tes sonnets aussi, + Dieu merci!... + +On peut dire de cette jolie piece melodieuse, touchante, et dont le +rhythme gracieux, mais expres tombant et un peu affaibli, exprime a +ravir un sourire deja las, qu'elle a ete le chant de cygne de Nodier: + + Mais reviens a la vespree + Peu paree, + Bercer encor ton ami + Endormi. + +Nodier, depuis bien des annees, et meme sans qu'aucune maladie positive +se declarat, ressentait souvent des fatigues extremes qui le faisaient +se mettre au lit avant le soir, chercher le sommeil avant l'heure. Il +aimait le sommeil, comme La Fontaine, et il l'a chante en des vers +delicieux, peu connus et que nous demandons a citer, comme exemple du +jeu facile et habituel de cette fantaisie sensible: + +LE SOMMEIL. + + Depuis que je vieillis, et qu'une femme, un ange, + Souffre sans s'emouvoir que je baise son front; + Depuis que ces doux mots que l'amour seul echange + Ne sont qu'un jeu pour elle et pour moi qu'un affront; + + Depuis qu'avec langueur j'assiste a la veillee + Qu'enchantent son langage et son rire vermeil, + Et la rose de mai sur sa joue effeuillee, + Je n'aime plus la vie et j'aime le Sommeil; + + Le Sommeil, ce menteur au consolant mystere, + Qui dejoue a son gre les vains succes du Temps, + Et sur les cheveux blancs du vieillard solitaire + Epand l'or du jeune age et les fleurs du printemps. + + Il vient; et, bondissant, la Jeunesse animee + Reprend ses jeux badins, son essor etourdi; + Et je puise l'amour a sa coupe embaumee + Ou roule en serpentant le myrte reverdi. + + Comme un enchantement d'esperance et de joie, + Il vient avec sa cour et ses choeurs gracieux, + Ou, sous des reseaux d'or et des voiles de soie, + S'enchainent des Esprits inconnus dans les cieux; + + Soit que, dans un soleil ou le jour n'a point d'ombre, + Il me promene errant sur un firmament bleu, + Soit qu'il marche, suivi de Sylphides sans nombre + Qui jettent dans la nuit leurs aigrettes de feu: + + L'une tombe en riant et danse dans la plaine, + Et l'autre dans l'azur parcourt un blanc sillon; + L'une au zephyr du soir emprunte son haleine, + A l'astre du berger l'autre vole un rayon. + + C'est pour moi qu'elles vont; c'est moi seul qui les charme, + C'est moi qui les instruis a ne rien refuser. + Je n'ai jamais paye leurs rigueurs d'une larme, + Et leur levre jamais ne denie un baiser. + + Ah! s'il versait longtemps, le prisme heureux des songes, + Sur mes yeux eblouis ses eclairs decevants! + S'il ne s'eteignait pas, ce bonheur des mensonges, + Dans le neant des jours ou souffrent les vivants! + + Ou si la mort etait ce que mon coeur envie, + Quelque sommeil bien long, d'un long reve charme, + La nuit des jours passes, le songe de la vie! + Quel bonheur de mourir pour etre encore aime!... + +Ainsi pensait-il depuis que s'etaient enfuies les belles annees dans +lesquelles le poete s'accoutume trop a enfermer tout son destin. Le +souvenir, la reminiscence, le songe, venaient donc a son aide, et lui +obeissaient au moindre signe, comme des esprits familiers et consolants. +Plus d'une fois, nous l'avons vu, le matin, a quelque reunion d'amis +a laquelle il etait convie et dont il etait l'ame: il arrivait +au rendez-vous, fatigue, pali, se trainant a peine; aux bonjours +affectueux, aux questions empressees, il ne repondait d'abord que par +une plainte, par une pensee de mort qu'on avait hate d'etouffer. La +reunion etait complete, on s'asseyait: c'est alors qu'il s'animait par +degres, que sa parole facile, elegante, retrouvait ses accents vibrants +et doux, que le souvenir evoquait en lui les Ombres de ce passe charmant +qu'il redemandait tout a l'heure au sommeil; le conteur-poete etait +devant nous; nous possedions Nodier encore une fois tout entier. Depuis +des annees, il avait si souvent parle de la mort, et nous l'avions en +toute rencontre retrouve si vivant par l'esprit qu'on ne pouvait se +figurer qu'il ne s'exagerat pas un peu ses maux, et a lui aussi on +pourrait appliquer ce qu'on disait de M. Michaud, que la duree meme +de nos craintes refaisait a la longue nos esperances. On etait tente +surtout de repeter avec M. Alfred de Musset: + + Ami, toi qu'a pique l'abeille, + Ton coeur veille, + Et tu n'en saurais ni guerir, + Ni mourir. + +Mais non, il y avait plus que la piqure de l'abeille; l'aiguillon fatal +etait la. C'est trop longtemps insister et nous complaire a de gracieux +retours que la gravite de la fin derniere vient couvrir et dominer. +Nodier est mort en homme des esperances immortelles, en homme religieux +et en chretien. Ces idees, ces croyances du berceau et de la tombe, +etaient de tout temps demeurees presentes a son imagination, a son +coeur. Entoure de la famille la plus aimable et la plus aimee, d'une +famille que l'adoption des longtemps n'avait pas craint de faire plus +nombreuse, de ses quatre petits-enfants qui Jouaient la veille encore, +ne pouvant rien comprendre a ces approches funebres, de sa charmante +fille, sa plus fidele image, son oeuvre gracieuse la plus accomplie, +Nodier a traverse les heures solennelles au milieu de tout ce qui peut +les soutenir et les relever; si une pensee de prevoyance humaine est +venue par moments tomber sur les siens, elle a ete comprise, devinee et +rassuree par la parole d'un ministre, son confrere, l'ami naturel des +lettres[193]. Les temoignages d'interet et d'affection, durant toute sa +maladie, ont ete unanimes, universels; il y etait sensible; il croyait +trop a l'amitie qu'il inspirait pour s'en etonner. Il exprimait +pourtant, parfois, et de son plus fin sourire, du ton d'un Sterne +attendri, combien tout cela lui paraissait presque disproportionne avec +une vie qui lui semblait, a lui, avoir toujours ete si incomplete et si +precaire. Ainsi l'auraient pense d'eux-memes Le Sage ou l'abbe Prevost +mourants[194]; + +Nodier allait etre deja un mort illustre. C'est un honneur de ce pays-ci +et de cette France, on l'a remarque, que l'esprit, a lui seul, y tienne +tant de place, que, des qu'il y a eu sur un talent ce rayon du ciel, la +grace et le charme, il soit finalement compris, apprecie, aime, et qu'on +sente si vite ce qu'on va perdre en le perdant. Comme le disait devant +moi une femme de gout[195], ce serait un grand seigneur ou un simple +ecrivain, le duc de Nivernais ou Nodier, on ne ferait pas autrement: en +France, a une certaine heure, il n'y a que l'esprit qui compte. Oui, +l'esprit charmant, l'esprit aide et servi du coeur. L'interet public, +celui du monde proprement dit celui du peuple meme; on l'a vu aux +funerailles de Nodier cet interet d'autant plus touchant ici qu'il est +plus desinteresse, eclate de toutes parts; le nom de celui qui n'a rien +ete, qui n'a rien pu, qui n'a exerce d'autre pouvoir que le don de +plaire et de charmer, ce nom-la est en un moment dans toutes les +bouches, et tous le pleurent. + +1er Fevrier 1844. + +[Note 193: M. Villemain, ministre de l'Instruction publique.] + +[Note 194: Je glisse au bas de la page ce mot humble, ce mot touchant, +que je prefere a d'autres mots plus glorieux, parce qu'il sent l'homme +cette heure de verite, ce mot toutefois qu'il faudrait etre lui pour +prononcer comme il convient, avec sensibilite et ironie, avec un sourire +dans une larme; il s'agissait de ces marques d'affection et d'honneur +qui lui arrivaient en foule et ne cesserent plus, des qu'on le sut en +danger: "Qui est-ce qui dirait, a voir tout cela, que je n'ai toujours +ete qu'un pauvre diable?"--Comme Cherubini dans le tableau d'Ingre il ne +voyait pas la Muse immortelle qui debout etait derriere.] + +[Note 195: La comtesse de Castellane, celle qui fut l'amie de M. +Mole.] + + + +APPENDICE + + +LA FONTAINE, PAGE 54. + + (L'article suivant, ecrit dans _le Globe_ (15 septembre 1827), a + propos des Fables de La Fontaine rapprochees de celles des autres + auteurs par M. Robert, ajoute quelques details et quelques + developpements au morceau que contient ce volume.) + +La litterature du siecle de Louis XIV repose sur la litterature +francaise du XVIe et de la premiere moitie du XVIIe siecle; elle y a +pris naissance, y a germe et en est sortie; c'est la qu'il faut se +reporter si l'on veut approfondir sa nature, saisir sa continuite, et +se faire une idee complete et naturelle de ses developpements. Pour +apprecier, en toute connaissance de cause, Racine et son systeme +tragique, il n'est certes pas inutile d'avoir vu ce systeme, encore +meconnaissable chez Jodelle et Garnier, recevoir grossierement, sous la +plume de Hardy, la forme qu'il ne perdra plus desormais, et n'arriver +a l'auteur des _Freres ennemis_ qu'apres les elaborations de Mairet et +avec la sanction du grand Corneille. On ne porterait de Moliere qu'un +jugement imparfait et hasarde si on l'isolait des vieux ecrivains +francais auxquels il reprenait son bien sans facon, depuis Rabelais et +Larivey jusqu'a Tabarin et Cyrano de Bergerac. Boileau lui-meme, ce +strict reformateur, qui, a force d'epurer et de chatier la langue, lui +laissa trop peu de sa liberte premiere et de ses heureuses nonchalances, +Boileau ne fait autre chose que continuer et accomplir l'oeuvre de +Malherbe; et, pour se rendre compte des tentatives de Malherbe, on est +force de remonter a Ronsard, a Des Portes, a Regnier, en un mot a toute +cette ecole que le precurseur de Despreaux eut a combattre. Mais si ces +etudes preliminaires trouvent quelque part leur application, n'est-ce +pas surtout lorsqu'il s'agit de La Fontaine et de ses ouvrages? +Contemporain et ami de Boileau et de Racine, le bonhomme, au premier +abord, n'a presque rien de commun avec eux que d'avoir aussi du genie; +et ce serait plutot a Moliere qu'il ressemblerait, si l'on voulait qu'il +ressemblat a quelqu'un parmi les grands poetes de son age. Rien qu'a +lire une de ses fables ou l'un de ses contes apres l'_Epitre au Roi_ ou +l'_Iphigenie_, on sent qu'il a son idiome propre, ses modeles a part et +ses predilections secretes. Il est fort facile et fort vrai de dire que +La Fontaine se penetra du style de Marot, de Rabelais, et le reproduisit +avec originalite; mais de Marot et de Rabelais a La Fontaine il n'y a +pas moins de cent ans d'intervalle; et, quelque vive sympathie de +talent et de gout qu'on suppose entre eux et lui, une si parfaite et +si naturelle analogie de maniere, a cette longue distance, a besoin +d'explication, bien loin d'en pouvoir servir. Sans doute il a du +trouver en des temps plus voisins quelque descendant de ces vieux et +respectables maitres, qui l'aura introduit dans leur familiarite: car +l'idee ne lui serait jamais venue de _restituer_ immediatement leur +_faire_ et leur _dire_, ainsi que l'a tente de nos jours le savant +et ingenieux Courier. Ce n'etait pas a beaucoup pres un travailleur +opiniatre ni un erudit que La Fontaine, ni encore moins un investigateur +de manuscrits, comme on l'a recemment avance[196], et il employait ses +nuits a tout autre chose qu'a feuilleter de poudreux auteurs, ou a palir +sur Platon et Plutarque, que d'ailleurs il aimait fort a lire durant +le jour. Aussi, en publiant ses savantes recherches sur nos anciennes +fables, M. Robert a grand soin d'avertir qu'il ne pretend nullement +indiquer les sources ou notre immortel fabuliste a puise: "Je suis bien +persuade, dit-il, que la plupart lui ont ete totalement inconnues." Un +tel aveu dans la bouche d'un commentateur est la preuve d'un excellent +esprit. Avant de parler du travail important de M. Robert, nous +essaierons, en profitant largement de sa science aussi bien que de celle +de M. Walckenaer, d'exposer avec precision quelles furent, selon nous, +l'education et les etudes de La Fontaine, quelles sortes de traditions +litteraires lui vinrent de ses devanciers, et passerent encore a +plusieurs poetes de l'age suivant. + +[Note 196: C'est surtout Victorin Fabre qui soutenait cette these: il +avait interet a voir en toutes choses le laborieux.] + +Et, d'abord, on a droit de regarder comme non avenus, par rapport a La +Fontaine et a son epoque, les anciens poemes francais anterieurs a la +decouverte de l'imprimerie, si l'on excepte le _Roman de la Rose,_ dont +le souvenir s'etait conserve, grace a Marot, durant le XVIe siecle, et +qu'on lisait quelquefois ou que l'on citait du moins. L'imprimerie, en +effet, fut employee dans l'origine a fixer et a repandre les textes des +ecrivains grecs et latins, bien plus qu'a exhumer les oeuvres de nos +vieux rimeurs. Personnne parmi les doctes ne songeait a eux; il arriva +seulement que leurs successeurs profiterent, depuis lors, du benefice +general, et participerent aux honneurs de l'impression. Marot, le +premier, en disciple reconnaissant et respectueux, voulut sauver de +l'oubli quelques-uns de ceux qu'il appelait ses maitres: il restaura +a grand'peine et publia Villon; il donna une edition du _Roman de la +Rose,_ dont il rajeunit, comme il put, le style. Mais son erudition +n'etait pas profonde, meme en pareille matiere, et tres-probablement il +dechiffrait cette langue surannee avec moins de sagacite et de certitude +que ne le font aujourd'hui nos habiles, M. Meon ou M. Robert par +exemple. Ronsard et ses disciples vinrent alors, qui abjurerent le culte +des antiquites nationales et les laisserent en partage aux erudits, aux +Pasquier, aux La Croix du Maine, aux Du Verdier, aux Fauchet, dont +les travaux, tout estimables qu'ils sont pour le temps, fourmillent +d'erreurs et attestent une extreme inexperience. L'ecole de Malherbe, +par son dedain absolu pour le passe, n'etait guere propre a reveiller le +gout des curiosites gauloises, et on ne le retrouve un peu vif que chez +Guillaume Colletet, Menage, du Cange, Chapelain, La Monnoye, tous doctes +de profession. Ce fut seulement au XVIIIe siecle que les fabliaux et +les romans-manuscrits devinrent l'objet d'investigations et d'etudes +serieuses. Irons-nous donc, a l'exemple de certains critiques, ranger La +Fontaine parmi ces deux ou trois antiquaires de son temps, et mettre le +bonhomme tout juste entre Menage et La Monnoye, lesquels, comme on sait, +tournaient si galamment les vers grecs et les offraient aux dames en +guise de madrigaux? Il y a dans un recueil manuscrit du XIVe siecle une +fable du _Renard_ et du _Corbeau,_ et dans cette fable on lit ce vers: + + Tenait en son bec un fourmage, + +qui se retrouve tout entier chez La Fontaine. En faut-il conclure, +avec plusieurs personnes de merite consultees par M. Robert, que notre +fabuliste a evidemment derobe son vers a l'obscur Ysopet, et que, pour +s'en donner l'honneur, il s'est bien garde d'eventer le larcin? Ainsi, +le comte de Caylus, des qu'il eut mis le nez dans les fabliaux, saisi +d'un bel enthousiasme, crut y decouvrir tout La Fontaine et tout +Moliere, et se plaignit amerement du silence obstine que ces illustres +plagiaires avaient garde sur leurs victimes. Un critique eclaire du +_Journal des Debats,_ seduit par quelques traits de vague ressemblance, +et cedant aussi a cette influence secrete qu'exerce le paradoxe sur +les meilleurs esprits, estime que La Fontaine doit beaucoup "et a nos +contes, et a nos poemes, et a nos _proverbes_, depuis le _Roman +de Renart_, dont on ne me persuadera jamais qu'il n'ait pas eu +connaissance, jusqu'aux farces de ce Tabarin qu'il cite si plaisamment +dans une de ses fables." Quant aux farces de Tabarin, quant a nos +contes, a nos poemes _imprimes,_ je pourrais tomber d'accord avec le +savant critique; mais le _Roman de Renart_, alors manuscrit et inconnu, +ou le bonhomme l'eut-il ete deterrer? et quand on le lui aurait mis +entre les mains, de quelle facon s'y fut-il pris pour le dechiffrer, +meme _a grand renfort de besicles_, comme disent Rabelais et Paul-Louis? +On voit dans le _Menagiana_ que Menage (ou peut-etre La Monnoye; je +ne sais trop si l'endroit ne se rapporte pas a l'editeur) eut +communication, pendant deux jours, d'un vieux roman-manuscrit in-folio, +intitule _le Renart contrefait_, espece de parodie du _Roman de Renart._ +A propos d'un passage du poeme, il remarque que Mr de La Fontaine aurait +pu en tirer parti pour une fable, et sa maniere de dire fait entendre +assez clairement que M. de La Fontaine ne le connaissait pas. Nous +persisterons donc a croire, jusqu'a demonstration positive du contraire, +qu'en matiere de poemes et de romans d'une pareille date, l'aimable +conteur etait d'une ignorance precisement egale a celle de Marot, de +Rabelais, de Passerat, de Regnier et de Voiture; on pourra meme trouver +que ces derniers le dispensaient assez naturellement des autres. + +L'esprit leger, moqueur, grivois, qui de tout temps avait anime nos +auteurs de fabliaux, de contes, de farces et d'epigrammes, ne s'etait +pas eteint vers le milieu du XVIe siecle, avec l'ecole de Marot, en la +personne de Saint-Gelais. Malgre Du Bellay, Ronsard, Jodelle, et leurs +pretentions tragiques, epiques et pindariques, cet esprit, immortel en +France, avait survecu, s'etait insinue jusque parmi leur auguste troupe, +et tel qu'un malicieux lutin, au lieu d'une ode ampoulee, leur avait +dicte bien souvent une chanson gracieuse et legere. D'Aubigne et +Regnier, grands admirateurs et defenseurs de Ronsard, appartenaient par +leur talent a l'ancienne poesie, et lui rendaient son accent d'energie +familiere et, si j'ose ainsi dire, son effronterie naive; Passerat et +Gilles Durant lui conservaient son badinage ingenieux et ses piquantes +finesses. La venue de Malherbe n'interrompit point brusquement ces +habitudes nationales, et son disciple Maynard fut plus d'une fois, dans +l'epigramme, celui de Saint-Gelais. D'Urfe, Colletet, mademoiselle de +Gournay, mademoiselle de Scudery et beaucoup d'autres illustres de cet +age, aimaient notre ancienne litterature, tout en lui preferant la leur. +Il y avait quatre-vingts ans environ que le sonnet italien avait detrone +le rondeau gaulois, les ballades et les chants royaux: Voiture, Sarasin, +Benserade, y revinrent, et chercherent de plus a reproduire le style des +maitres du genre. Mais deja, depuis 1621, La Fontaine etait ne, vers le +meme temps que Moliere, quinze ans avant Boileau, dix-huit ans avant +Racine. + +Les premiers contes pourtant ne parurent qu'en 1662 (d'autres disent +1664). Ils avaient ete precedes, et non pas annonces, en 1654, par la +faible comedie de _l'Eunuque_. La Fontaine avait donc quarante et un +ans lorsqu'il commencait au grand jour sa carriere poetique. Quelle +explication donner de ce debut tardif? Son genie avait-il jusque-la +sommeille dans l'oubli de la gloire et l'ignorance de lui-meme? Ou bien +s'etait-il prepare, par une longue et laborieuse education, a cette +facilite merveilleuse qu'il garda jusqu'aux derniers jours de sa +vieillesse, et doit-on admettre ainsi que les fables et les contes du +bonhomme ne couterent pas moins a enfanter que les odes de Malherbe? +J'avoue qu'_a priori_ cette derniere opinion me repugne; et, sans etre +de ceux qui croient a la suffisance absolue de l'instinct en poesie, je +crois bien moins encore a l'efficacite de vingt annees de veilles, quand +il s'agit d'une fable ou d'un conte, dut la fable etre celle de la +_Laitiere_ et du _Pot au lait_, et le conte celui de _la Courtisane +amoureuse_. Que La Fontaine ait travaille et soigne ses ouvrages, ce ne +peut etre aujourd'hui l'objet d'un doute. Il _confesse_, dans la +preface de _Psyche_, "que la prose lui coute autant que les vers." +Ses manuscrits, etc., etc..... (Voir page 63 de ce volume les memes +details.) Ce soin extreme n'a pas lieu de nous surprendre dans l'ami de +Boileau et de Racine, quoique probablement il y regardat de moins pres +pour cette foule de vers galants et badins dont il semait negligemment +sa correspondance. Mais meme en poussant aussi loin qu'on voudra cette +exigence scrupuleuse de La Fontaine, et en estimant, d'apres un precepte +de rhetorique assez faux a mon gre, que chez lui la composition etait +d'autant moins facile que les resultats le paraissent davantage, on +n'en viendra pas pour cela a comprendre par quel enchainement d'etudes +secretes, et, pour ainsi dire, par quelle serie d'epreuves et +d'initiations, le pauvre La Fontaine prit ses grades au Parnasse et +merita, le jour precis qu'il eut quarante et un ans, de recevoir des +neuf vierges le _chapeau de laurier,_ attribut de maitre en poesie, +a peu pres comme on recoit un bonnet de docteur. En verite, autant +vaudrait dire qu'amoureux de dormir, comme il etait, il dormit d'un long +somme jusqu'a cet age, et se trouva poete au reveil. Mais le mot +de l'enigme est plus simple. Livre, apres une premiere education +tres-incomplete, a toutes les dissipations de la jeunesse et des sens, +La Fontaine entendit un jour, de la bouche d'un officier qui passait par +Chateau-Thierry, l'ode de Malherbe: _Que direz-vous, races futures,_ +etc. Il avait alors vingt-deux ans, dit-on, et son genie prit feu +aussitot comme celui de Malebranche a la lecture du livre de _l'Homme._ +Des lors le jeune Champenois fit des vers, d'abord lyriques et dans le +genre de Malherbe, mais il s'en degouta vite; puis galants et dans le +gout de Voiture, et il y reussit mieux. Malheureusement, rien ne nous +a ete transmis de ces premiers essais. Sur le conseil de son parent +Pintrel et de son ami Maucroix, il se remit serieusement a l'etude de +l'antiquite: il lut et relut avec delices Terence, Horace, Virgile, dans +les textes; Homere, Anacreon, Platon et Plutarque, dans les traductions. +Quant aux auteurs francais, il avait ceux du temps, passablement +nombreux, et la litterature du dernier siecle, qui etait encore fort +en vogue, surtout hors de la capitale. En somme, Jean de La Fontaine, +maitre des eaux et forets a Chateau-Thierry, devait passer pour un +tres-agreable poete de province, quand un oncle de sa femme, le +conseiller Jannart, s'avisa de le presenter au surintendant Fouquet, +vers 1654. Ainsi introduit a la cour et dans le grand monde litteraire, +il y paya sa bienvenue en sonnets, ballades, rondeaux, madrigaux, +sixains, dizains, poemes allegoriques, et put bientot paraitre le +successeur immediat de Voiture et de Sarasin, le rival de Saint-Evremond +et de Benserade; c'etait le meme ton, la meme couleur d'adulation et de +galanterie, quoique d'ordinaire avec plus de simplicite et de sentiment. +A cette epoque, La Fontaine frequentait avec assiduite la maison de +Guillaume Colletet, pere du rimeur crotte et famelique, depuis fustige +par Boileau. Ce Guillaume Colletet, singulierement enclin, selon +l'expression de Menage, aux amours _ancillaires_, avait epouse, l'une +apres l'autre, trois de ses servantes, et en etait, pour le moment, a +sa troisieme et derniere, appelee Claudine, dont la beaute, jointe a la +reputation d'esprit que lui faisait son mari debonnaire, attirait chez +elle une foule d'adorateurs. Comme on y causait beaucoup litterature, et +que Colletet avait une connaissance particuliere et un amour ardent de +nos vieux poetes[197], La Fontaine ne dut pas moins retirer d'instruction +aupres de l'epoux que d'agrement aupres de la dame. Je suis sur que plus +tard il lui arriva de regretter la table du bon Colletet, ou, avec +bien d'autres licences, il avait celle d'admirer a son aise Cretin, +Coquillart, Guillaume Alexis, Martial d'Auvergne, Saint-Gelais, d'Urfe, +voire meme Ronsard[198], sans craindre les bourrasques de Boileau. Et +Racine, le doux et tendre Racine, qui avait plus d'un faible de commun +avec La Fontaine, n'etait-il pas oblige aussi de se cacher de Boileau, +pour oser rire des faceties de Scarron? + +[Note 197: Colletet avait ete l'un des cinq auteurs qui formaient le +conseil litteraire de Richelieu; et, grace aux largesses du cardinal, il +avait pu acheter dans le faubourg Saint-Marceau, tout a cote de l'ancien +logement de Baif, une maison que Ronsard avait autrefois habitee; +circonstances glorieuses qu'il ne se lassait pas de rememorer. Il y +eut un moment ou les deux Colletet pere et fils, et la belle-mere de +celui-ci, la _belle-maman_, comme il disait, se faisaient a qui mieux +mieux en madrigaux les honneurs du Parnasse: ce qui devait preter assez +matiere aux rieurs du temps (_Memoires de Critique et de Litterature_, +par d'Artigny, tome VI).] + +[Note 198: Il faut avouer pourtant que le nom de Ronsard, pour le peu +qu'il se trouve chez La Fontaine, n'y figure guere autrement ni mieux +que chez les autres contemporains; dans une lettre de lui a Racine +(1686), on lit: _Ronsard est dur, sans gout, sans choix_, etc.; et +il lui oppose Racan, si elegant et agreable malgre son ignorance. La +Fontaine, qui se laissait dire beaucoup de choses aisement, avait +pour lors adopte sur Ronsard l'opinion courante, et un peu oublie ce +qu'autrefois le vieux Colletet lui avait du en raconter.] + +Nous n'avons pas l'intention de suivre plus longtemps la vie de notre +poete. Qu'il nous suffise d'avoir rappele que, durant les vingt ans +ecoules depuis l'aventure de l'ode jusqu'a la publication de _Joconde_ +(1662), il ne cessa de cultiver son art; qu'il composa, dans le genre et +sur le ton a la mode, un grand nombre de vers dont tres-peu nous sont +restes, et que s'il y porta depuis 1664, c'est-a-dire depuis les debuts +de Boileau et de Racine, plus de gout, de correction, de maturite, et +parut adopter comme une seconde maniere, il garda toujours assez de la +premiere pour qu'on reconnut en lui le commensal du vieux Colletet, le +disciple de Voiture, et l'ami de Saint-Evremond. Ce n'est pas seulement +a la physionomie de son style qu'on s'en apercoit: le choix peu +scrupuleux de ses sujets, et, encore plus, le dereglement absolu de sa +vie, se ressentaient des habitudes de la _bonne_ Regence; le favori de +Fouquet avait longtemps vecu au milieu des scandales de Saint-Mande; il +les avait celebres, partages, et etait reste fidele aux moeurs autant +qu'a la memoire d'_Oronte_. Louis XIV du moins, meme avant sa reforme, +voulait qu'on mit dans le desordre plus de mesure et de _decorum_. Ces +circonstances reunies nous semblent propres a expliquer la defaveur de +La Fontaine a la cour, et l'injustice dont on accuse l'auteur de l'_Art +poetique_ de s'etre rendu coupable envers lui. + +A ne les considerer que sous le cote litteraire, il est permis de +soupconner que Boileau et La Fontaine n'avaient peut-etre pas tout +ce qu'il fallait pour s'apprecier completement l'un l'autre; ils +representaient, en quelque sorte, deux systemes differents, sinon +opposes, de langue et de poesie. Un long parallele entre eux serait +superflu. On connait assez les principes et les preceptes de notre +legislateur litteraire. Son ami, trop humble pour se croire son rival, +en continuant de cheminer dans les voies tracees, se contentait d'etre +le dernier et le plus parfait de nos vieux poetes. C'etait, il est vrai, +un vieux poete unique en son genre, et par mille endroits ne ressemblant +a nul autre, ni a _maitre Vincent_, ni a _maitre Clement_, ni a _maitre +Francois_; un vieux poete, adorateur de Platon, _fou de Machiavel_, +_entete de Boccace_, qui cherissait Homere et l'Arioste, oubliait de +diner pour Tite-Live, goutait Terence en profitant de Tabarin, qu'une +ode de Malherbe transportait presque a l'egal de _Peau d'Ane_, et dont +l'admiration vive et mobile, comme celle d'un enfant, embrassait +toutes les beautes, s'ouvrait a toutes les impressions, en recevait +indifferemment du _nord_ ou du _midi_, et trouvait place meme pour +le prophete Baruch, quand Baruch il y avait[199]. De tant de richesses +amassees au jour le jour, sans efforts et sans dessein, deposees et +fondues ensemble dans le naturel le plus heureux du monde, s'etait forme +avec l'age cet inimitable style, a la fois trop complexe et trop simple +pour etre defini, et qu'on caracterise en l'appelant celui de La +Fontaine. Que Boileau n'ait pas rougi d'avancer (comme Monchesnay et +Louis Racine l'assurent) que ce style n'appartient pas en propre a La +Fontaine, et n'est qu'un emprunt de Marot et de Rabelais, nous repugnons +a le croire; ou, s'il l'a dit en un instant d'humeur, il ne le pensait +pas. Sa dissertation sur _Joconde_, et vingt passages formels ou il rend +a son confrere un eclatant hommage, l'attesteraient au besoin. Il est +pourtant vraisemblable que le censeur austere qui se repentait d'avoir +loue Voiture, qui sentait peu Quinault, et appelait Saint-Evremond un +_charlatan de ruelles_, ne coulait pas toujours avec assez d'indulgence +sur la fadeur galante, la morale _lubrique_, les restes de faux gout et +les negligences nombreuses du charmant poete[200]. Mais ce ne serait +pas assez pour motiver l'omission du nom de La Fontaine dans _l'Art +poetique_, si l'on ne songeait que, par son attachement pour Fouquet, +et principalement par la publication de ses contes, le bonhomme avait +provoque le mecontentement du monarque, si severe en fait de convenance, +et qu'il eut sa part de cette rancune glaciale et durable dont les +Saint-Evremond et les Bussy, beaux-esprits espiegles et libertins, +furent egalement victimes. Boileau sans doute eut tort de sacrifier, +je ne dis pas l'amitie, mais l'equite, a la peur de deplaire; du moins +aucune pensee de jalousie n'entra dans sa faiblesse. S'il parut se +glisser ensuite entre les deux grands ecrivains un refroidissement qui +augmenta avec les annees, la faute n'en fut pas a lui tout entiere. +Lui-meme il deplorait sincerement, dans l'homme illustre et bon, les +penchants, desormais sans excuse, qui l'arrachaient de plus en plus +au commerce des honnetes gens de son age. Ainsi s'etaient tristement +evanouies ces brillantes et douces reunions de la rue du Vieux-Colombier +et de la maison d'Auteuil. Moliere et Racine avaient de bonne heure +cesse de se voir; Chapelle, adonne a des gouts crapuleux, etait perdu +pour ses amis, et La Fontaine aussi les affligeait par de longs +desordres qui souillerent a la fois son genie et sa vieillesse. + +[Note 199: La Fontaine ayant appris que le savant Huet desirait voir +la traduction italienne des _Institutions_ de Quintilien par Toscanella, +qu'il possedait, s'empressa de la lui offrir en y joignant cette Epitre +naive en l'honneur des anciens et de Quintilien: ce qui prouvait, dit +Huet, la candeur du poete, lequel, en se declarant pour les anciens +contre les modernes dont il etait l'un des plus agreables auteurs, +plaidait contre sa propre cause. On lit cela dans le _Commentaire_ latin +de Huet sur lui-meme, qui renferme de curieux jugements peu connus sur +Boileau, Corneille et autres: on s'en tient d'ordinaire au _Huetiana_, +qui n'est pas la meme chose.] + +[Note 200: Dans une lettre a Charles Perrault (1701), Boileau, voulant +montrer qu'on n'a point envie la gloire aux poetes modernes dans ce +siecle, dit: "Avec quels battements de mains n'y a-t-on point recu les +ouvrages de Voiture, de Sarasin et de La Fontaine! etc." On le voit, +pour lui La Fontaine etait de cette famille un peu anterieure au pur et +grand gout de Louis XIV.] + +Comme poete, il fut, avons-nous dit, le dernier de son ecole, et n'eut, +a proprement parler, ni disciples, ni imitateurs. N'oublions point, +toutefois, que bien des rapports d'inclinations et meme de talent le +liaient a Chapelle et a Chaulieu; que, jusqu'au temps de sa conversion, +il venait frequemment deviser et boire sous les marronniers du Temple, a +la meme table ou s'assirent plus tard Jean-Baptiste Rousseau et le jeune +Voltaire; et que ce dernier surtout, vif, brillant, frivole, puisa au +sein de cette societe joyeuse, ou circulait l'esprit des deux Regences, +certaines habitudes gauloises de licence, de malice et de gaiete, qui +firent de lui, selon le mot de Chaulieu, un successeur de Villon, +quoiqu'a dire vrai Voltaire n'eut peut-etre jamais lu Villon, et que, +pour un convive du Temple, il parlat trop lestement de La Fontaine... + +FIN DU TOME PREMIER. + + + + TABLE DES MATIERES + DU PREMIER VOLUME. + + + + Preface. + Boileau. + La Fontaine de Boileau, epitre. + Pierre Corneille. + La Fontaine, + Racine. + La reprise de _Berenice_. + Jean-Baptiste Rousseau. + Le Brun. + Mathurin Regnier et Andre Chenier. + Documents inedits sur Andre Chenier. + George Farcy. + Diderot. + L'abbe Prevost. + M. Andrieux. + M. Jouffroy. + M. Ampere. + Du Genie critique et de Bayle. + La Bruyere. + Millevoye. + Des Soirees litteraires. + Charles Nodier. + Charles Nodier apres les funerailles. + Appendice sur La Fontaine. + + FIN DE LA TABLE. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Portraits litteraires, Tome I +by C.-A. Sainte-Beuve + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PORTRAITS LITTERAIRES, TOME I *** + +***** This file should be named 13594.txt or 13594.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/5/9/13594/ + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. 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